Collection G. M. A.
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An Anonymous Donor
HANDDOUND
AT THE
UMNERSITY OF
PARIS IH^: SIKCLK \\\ SIHCLI^]
LE CŒUU DE PAIIIS
SPLENDEURS ET SOUVENIRS
(iivii vci.s im: a. noiiinv
l'AlilS Itl-. Sll.i:iJ-: K.N SIKCIJ;. — in voIumu' in-V". illusliv de lillit>^ia|ilii(s. di;
liravures en ciiuleur.~, (riiiii- imii Iim If Imis li'xlc et de iiniiilirriix dessins d:iiis
11' li'xli'. A la Lihriiirio illustrée.)
L\ \li:iLLl-: l'HANCK. — NonMAsniE. MiiEnusn. I'huvknce. Touraine. Quatre
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LES ViKILLKS VILLES I) ITALIi;. l'n vulunn; in-S raisin, illustré de nundjreuses
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\UVAGES TKÊS E\TKAlJl!l)l.NAIlîi;.S HE SAILIi.M.N !■ AiiA.MM iL L. In Init
vol. iii-8" Jésus, illuslré de niunlireuses gravures. (A la J.il/niiric illustrée.)
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LE VLN'(JTIEME SIÈCLE. Un volume iii-8" eolondner. iliusti'é de gravures dans le
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VOYAGE Dr: MONSIUU DUMULLET. Un viduinc in8" colombier, illuslré de
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I.i; DIX M.l VII;MI; SllJd.i;. in \(diinie in-Scolcunbier, illuslré de gravures dans
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MESDAMES NOS AÏEULES, dix sitici.ES iii:i.i;i;\n(:es. Ua volume in 18 couronne,
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EVBEUX, IMI'IIIMElilE DE CHAULES IIEIIISSEY
/^ *^. ^^,
A Itotnd* d«I &seolpail
tBATS SUR LA SEINE GELEE
(Tour de Nesle XVlir Siècle l
l'Aitis i)i; siKcij-: i-:.\ sikclk
CŒUR DE PARIS
SPLENDEURS ET SOUVENIRS
TKXTi:, in:ssi\s i:r i.iiiKMiiiAriiiKs
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A. liOHlDA
PAIIIS
A l.A Lllîlî AIKI1-: ILH'STUKH
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Tuiiti (liuils réservés.
Le
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l'illNTK HK L.\ CITK ET SiJUTlF. I)K \.\ SEINE
LA ClIxiNK TKNDUK lli; I.A TOin DU COIN A l.\ TOCB I)K NESLK
ciiAiMTKE im!i:mii:i;
LE VAISSKAl l)i; M TI'.CI-:
ascmcnt de l'riiiliinic riu'\ — Ce i|iie rcprésenlfi l'élroil espace eiilre
3-Danie et le palais. — L'clablisscnieiil des Francs. — I.e palais
-romain devieiil le palais des chefs mérovingiens. — Clolilde et les
e Clodomir. — Frédégomlc à Paris. — Les deux pouls de la Cité. —
L'part de Iti^'onllic. — Le cmiUi' I.cudaste. — Sailli Elui. — Les
idics de la cilé.
\ i-iti'' (le l'iii'is. l;i iKilili' iii'l' (|iii, (l('|iilis si \iiwj;-
Irmps, mal,L;i('' l;ml d'ouiagans, sous l'assaut des
vents furieux ou sous les caresses d'un soleil
nini, VQfriK^ avec audace et fierlé, souvoiil rude-
ini'Ul lialliiUéc mais jamais submergée, a vu pour
^ii aiii.-<i dire, (•ijiniiu'iiccr l'histoire de France, avec les aventures
]<^ de jeunesse de Lulclia, dans les jdui-s où se funnail, sur les
livesde la Seine, le petit Elat barbare diiii rhef franc.
Pendant des siècles, sur ce point minu.scule, à cet étroit
nE LA VIEIIGE ' ' '
DE NOTRE-uAsiE îlot enserré par les eaux de la rivirrr. vinrent à ce (\u"\\ smilile
LIV. jl
II. PAnm « TIltVRIIK I. iii^Toinr.
■1 \.\: VAISSEAU DE LUTÈCE
s'attacher Ions les lils rrliant mu mince domaine royal des premiers temps, les
terres, les (iefs et les provinces iiiii i^rossissaient peu à jhmi le naissant pays de
France, et lui l'amenaient un à lui tous les lambeaux de la Ciaule ('parpilléc après
l'écroulement du monde romain.
Le point central de celle Frani-e,à la formation difficile et lente après les temps
de bouleversement, il est là jusqu'au xiii" siècle, entre l'église cathédrale de Paris
et le Palais de la Cité, tout petit noyau de la solide agglomération. Toutes les
choses de la politique brutale et confuse des chefs francs, campés dans les palais
conquis, des rois de Paris et des ducs de France, en allcinlanl les rois réels sur-
gissant du chans débrouillé et s'imposanl comme suzerains délinitifs aux grands
barons, aboutissaient ou commençaionl là. sur ces qirelques arpents de sol pari-
sien particulièrement vénérables, el (pic puuilanl nous avons traités avec assez
peu de respect en notre temps, faisant table rase de tout ce qui pouvait marquer
encore quelques-uns de tous ces grands souvenirs ou conserver un peu l'empreinte
du glorieux passé.
Etait-il, on peut le répéter, un point de la capitale française qui méritât plus
le respect que cet antique berceau de la grande ville, que l'île des Parisii, la vieille
a'ieule Luletia, devenue peu à peu la Cité? Au lieu d'abattre tous les souvenirs
monumeivtaux, que l'injure des siècles avait profondément entamés, mais qui
pouvaient être soignés et gardés, que n'a-l-on pensé à les conserver, à les relever
même, très religieusement, à sauver ce qui pouvait être sauvé des anciens cadres
et des anciens aspects, ou bien, que n'a-t-on songé au moins à élever sur cet
emplacement sacré, sur ce sol aux superbes souvenirs, un monument à la gloire
du vieux Paris?
Hélas ! à part la cathédrale et quelques tours du Palais, Villustre cité de Paris
n'existe plus que dans les livres, elle a été sans pitié étouffée et écrasée. Qui peut
nous rappeler encore ce qu'il y eut, jadis, à la i)lacc du colossal amas de pierres
neuves d'aujourd'hui, chargeant la nef parisienne entre .ses châteaux d'avant et
d'arrière, entre le Palais et Notre-Dame?
Pauvre nef parisienne, si elle ne sombre point sous le poids, en dépit de sa fière
devise, c'est que sa carène fut finement et merveilleusement taillée ! Mais c'est
grand'pitié tout de même de voir à la place de l'antique cité disparue, cet énorme
entassement de bâtisses cubiques, maussades, par destination sévères el tristes,
parfois sinistres, en cet endroit déjà admirablement dispo.sé par la nature, sur
cet emplacement consacré par l'histoire, et qui devrait être l'éerin des souvenirs
respectés.
Qu'avons-nous mis là, nous, Parisiens du xix« siècle? Des édifices destinés à
des services fort utiles sans doute, mais qui ne sont point à étaler au point le plus
noble, le plus glorieux d'une ville, des casernes de police, un immense Hôtel-Dieu
comme un dépôt central de germes infectieux, bâti juste au moment où la science
réclamait l'éparpillement des hôpitaux à la périphérie des villes, alors que la
nécessité ne forçait plus, comme jadis dans les villes fermées, à les garder dans
l'enceinte. Et pour comble, enfin, une Morgue à la pointe de l'île, sans doute
Li: VAISSLAU Dt: LL lECK 3
comme ornemenl ;ij<iiilô aux splendeurs gothiques du clicvel de Noire-Dame!
Voilà ce que nous avons si loui-demenl élalé iei, le réalisme plat à la place de
la poésie, rcinuii adiniiiislralif (iiic l'un pouir;iit \iiiler, les laideurs ou Irislesses
qu'il serait bon de cacher.
C'est par-dessus toutes ces choses que, vesticre sulilime d'un ij;rand passé sur-
A^«-r^
H.:??^-
I,K JIIIK DE NOrnK-DAUl', DKUOLI EN 172.'>
naL;eaiil à reOLilcjulissemeiil g-i'-iiéral, duiuiiie la vieille catiiédi-alt', l(l(';ilili'' p(M'sis-
lante au milieu des sévères réalités ou des banalités enlisantes.
Le Palais de la Cité, c'était la résidence des magistrats de la province gallo-
romaine, demeure solide, défendue par des tours. Des empereurs probablement,
pendant le temps de leurs séjours dans le nord des Gaules, y passèrent aussi ; plus
tard, à la place des préfets romains, s'installèrent les chefs francs qui peu à peu,
passant le Rhin et les profondes forêts du Nord-Est, se taillaient des petits
royaumes dans les débris de l'empire assailli de toutes parts.
Longtemps les rois francs des premières races se contentèrent des fortes cons-
tructions romaines du Palais de la Cité, transformant peu à peu ce palais, l'adaptan
4 I.1-: VAissi:.\r i»i: ia'Tèce
à leurs lialiiUides, reslauranl cl r'cconstiliianl ce que tourhail le leiiips, ou i-e <|uo
ruinail la guerre, — car il cul à Jouer bravement son rôle de forleresse pendant
les sièges soutenus contre les Nonnamls.
Des restaurations importantes, de vastes remaniements cuivnl lien sous le roi
Robert, fils de Hugues Capel. puis saint Louis commença une l'ecoiislrucLion
totale achevée sous IMiilippe le Bel.
Le palais demeure enc-ore résidence di' rois après saint Louis; le Louvre est
un chàteau-forl extérieur, l'hôtel Saint-Paul plus lard est préféré, mais en bien
des occasions, aux jours troublés, ainsi i|u'aux jours de fêles solennelles, les rois
revit'iiiii'iil à l'antique berceau de la monarchie.
Puis le ParlcnuMil reste seul en possession, puissance grandissante, en lutte si
souvent avec le pouvoir royal; c'est une autre royauté qui commence là, lente-
ment et qui se développe à l'ombre des vieilles tours. Dans ce vieux palais, il
semble (pie toutes les institutions de la France doivent i)rendre germe, car après
les préfets des Empereurs, les chefs francs, les ducs de France et les rois, le
l)Ouvoir législatif lui-même, comme ou l'entend aux temps modernes, en sortira.
La nliation est directe, du Parlement naîtront les Étals généraux, et des Étals
généraux l'Assemblée nationale; et le vieux Parlomonl mourra de l'enfantement
le 3 novembre 1790.
Pour Noire-Dame, à l'autre extrémité de la cité, merveilleuse cathédrale élevée
par le wif siècle à la place d'églises plus modestes qui s'élaieiil succédé sur le
même point, augmentant en grandeur et en splendeurs à chaque reconstruction,
pendant des siècles l'écho de tous les grands événements, heureux ou malheureux
pour notre pays de France, s'est répercuté sous ses voûtes. Les vagues de l'histoire,
pour ainsi dire, à chaque grand fait .sont venues battre ses murs.
Saint Louis vient solennellement à Notre-Dame en parlant pour sa première
croisade, Philippe le Bel y convoque les États généraux ])our s'appuyer sur la
nation dans sa lutte contre le pape lîonifacc. Après les désastres des xu'*" et
xv^ siècles, quand le pays est aux Anglais, le roi d'Angleterre s'y fait couronner
roi de France bien peu de temps avant le définitif retour do fortune qui verra
Charles VU le Victorieux rentrer dans Paris, cl le léopard britannique reculer
jusqu'à Calais.
Dans les guerres civiles du siècle suivant, Notre-Dame sera une ca.serne de la
Ligue et logera dans ses galeries les troupes guisardes, des bataillons de pari-
siens ligueurs. Enfin, toutes les victoires des armes de France sous l'ancienne
monarchie apporteront pour les accrocher sous les voûtes augustes, les drapeaux
sanglants, noircis et déchirés, enlevés à l'ennemi. Noire-Dame aura pour
« Tapissiers », les grands généraux de la monarchie Condé, Turenne, Luxem-
bourg, le maréchal de Saxe...
Puis éclate l'orage de la grande Révolution, c'estle temps des écroulements.
Notre-Dame au début de la tourmente abrite quelques jours, dans une salle de
l'archevêché, l'Assemblée Nationale venan-t de Versailles.' El quand le trône a
croulé, quand on veut sur ses débris jeter les ruines de la vieille religion, c'est la
l.i: VMSSIIAI l»i: LLTÈCK 5
déesse Raison, représentée pm- une planluiviise beaulé de l'Opéra, <|u'on inslallo
sur l'Aulel. Lorsqu'une quatrième dynastie se fonde, trempée dans le sanf,' de
riùirope qui coule dans les ,u:rands carnaires du eommenremt'Ul de notre si.M-le,
Notiv-Daine remplaee Heiins, et voit un pape enlevé de force à Home saerer empe-
reur le grand soldat ipii promène à travers les nations la France ivre de -loire
militaire, les handes gauloises guidées parles victoires tourbillonnantes.
La cilé de l'aris c'est tout cela, c'est tout ce |)assé, tous ces grandioses souvenii-s
^i^^i^.^-'^^^mm'i'^^^-^^:..^.:^^ ^^^^
LE PETIT PONT. I.UTKCK G MLU-.'IUUAINR
qui plaiieiil autour de ces deux monuments, sé-vère château d'avant et spN-ndide
château d'arrière de la nef pai'isienne. 11 y a mille autres choses encore sui- cet
étroit espace, la barbarie con(|uéranle, la féodalité, la l'oyauté", la religion — la
science naissant avec l'université sous la cathédrale, — la Justii-e, le l'arlemenl; —
et des souvciiiis de ((iiiibiiii d'événements, des luîtes anciennes, des (juert'lles
passées et de tous les soulèvements d'autrefois; — des vestiges de vieilli-s tradi-
dions rapjjclées par tant de vieilles pierres, — de l'histoire se levant à chaipie
tournant de ruelle, surgissant de cliacun de ces pavés tant de fois .soulevés...
.4 jamais resteront envelo|ipés dans une profonde obscurité les tinips ipii mituI
« m; v.\issi;al: m; i.iir:i;K
la vieille Gaule devi'iiif peu à peu la terre des Francs. 11 y a un .^raiid siècle de
luLles pied à pied, sui' lesquelles nous n'avons que de vagues données, les grands
Irails sans le détail, des dates d'incursions, de saccages de villes par les barbares,
ou de retraites forcées de ceux-ci derrièi-e leurs forêts et leurs rivières. Malgré les
échecs d'expéditions, malgré les revers i)arfois éprouvés, il sort toujours, des
marécages du Nord ou des forêts d'Oulrc-Rhin, de nouvelles bandes de barbares
entraînées parle plus farouche courage, des hommes grands aux longues mous-
taches blondes ou rousses, se lançant couverts de toiles et de [icaux de bêtes, la
framée et l'angon, la pique en hameçon à la main, à la conquête du butin ou des
terres. Ils font des progrès peu à peu et gardent ce qu'ils ont conquis, s'établissent
solidement dans certaines régions et poussent toujours dos pointes en avant.
Alors dans la vieille Gaule romanisée, dévorée morceau à morceau, les chefs
frafics se découpaient avec l'épée des royaumes au hasard de leurs convenances
ou des événements de la conquête, royaumes qu'ils étaient à l'occasion prompts à
s'arracher les uns aux autres et qui fondaient rapidement dans des partages
répétés, par succession, par force, ou de gré à gré.
C'est probablement le rude Illodowig ou Chlodowig, dont nous avons fait
Clovis 1" roi de France, alors que de son temps la France n'existait pas, vaillant,
terrible, féroce et astucieux, véritable lyiie du chef franc, qui mil le pieinier la
jnain sur la ville de Lulècc et l'incorpora dans les territoires conquis au nord de
la Gaule.
Ce ne fui pas sans peine; longtemps les Francs restèrent cantonnés vers
les rives de l'Oise, la grande masse de la nation étant occupée ailleurs dans l'em-
pire entamé de tous les côtés, dans la Gaule de l'est et du sud que les barbares
disputaient aux Romains et s'arrachaient entre eux. Chlodowig, fils de Ghil-
deric l'"', (piand il eut enlevé Soissons, tourna cinq ans autour de LuLèee. Les
Romains luttaient encore en certaines parties de la région, et sur d'autres points
les villes gallo-romaines du nord-ouest s'étaient confédérées pour leur défense
particulière, sous la direction de leurs évêqucs.
Sainte Geneviève, qui déjà du temps de l'invasion des Huns avait sauvé Paris
eut encore, avec l'évèque de Paris, à soutenir la constance des Parisiens affamés
par les bandes franques, installées dans les camps fortifiés autour de la ville. Elle
organisa même et dirigea de sa personne une expédition de ravitaillement sur
Melun, un convoi de barques qui profita de quelque circonstance inconnue du
siège, pour aller chercher des vivres amassés à l'intention de Lutèce dans l'Ile
de Melun.
L'un de ces camps, l'établissement le plus important, le lower ou lowar, mot
signifiant camp fortifié, était situé sur la rive droite en face des prairies où fut
plus tard Saint-Germain des Prés. C'était une grande enceinte carrée couverte par
un large fossé dérivé de la Seine, et défendue au sommet du vallum par de
fortes palissades. Des logements, des bâtiments divers s'élevaient çà et là dans
l'intérieur de l'enceinte. Au centre, sur une motte, s'élevait une grosse tour de
pierres et de bois, un donjon de vastes proportions où pouvaient se retirer les
Li: VMS:ïF..\r [)!■: Ll TfiCI-:
tlc'fcnseurs si le camp était forcé. C'est ce lower. doiil l'liilippe-Aii?iislo put In.iivor
encore les ruines et les fossés, qui devint plus lanl le cliàtcau du Louvre, .-l la
grosse tour au milieu de la cour carrée put reniplat-er le donjcn primitif des Francs.
Clovis s"insl;dla sans doul.' là, alleiidnnt la cliuli> (!(> la ville <•!! un arraii^^e-
LA POIITE DR LEAU. LL'TbCE CALLO-nOU.UNE
monl possible avec les évéques et la ligue des villes, car, en môme temps que
l'on combattait, on négociait aussi. Cet arrangement put enfin se conclure sous
une forme inattendue, par un mariage. Cbjvis épousait Clotilde, nièce de Gon-
debaud, roi des Burgondcs, lequel avait assassiné son frère pour ne point par-
tager son trône avec lui.
Clotilde était chrétienne et Clovis prometlaitde.se laisser instruire dans la reli-
gion du Christ. La résistance ne pouvait que retarder sans l'empèclier la chute
8 i,i; VAissK.vr nr: lutkck
désormais l'alalc di's dci-iiirros cil/'s ;L;alli)-r()iiiaiii('s, les ('vùi|iios le coiiiprii-ciil cl
iMiiiposèrent avec le Sicaiiiln'o.
Glovis, vers 403, est inailrc du hM-rilnirc de I, nièce. Sa puissniice aup-inenle
rapidiMiienl. le succèfi raceuiii])a^n(' dans les iiiecssniiles exp(''dilions (pi'il enlre-
pi-iMid cl dans (ouïes les hilles qu'il di>il souleuir. A force de victoires, d'hahilelés
])M|ilii|ni's cl aussi do crimes lieurcnx. lIlodoAvii;-. à ses débuls simple chef d'une
li'iiiu, coiicenlre cnlre s(>s mains les Icn-iloircs ari'ai-lK's aux liomains, les posses-
sions enlevées à ses parcnls massacres, à ses rixaux \aincus. cl devieiil un puis-
sant monarque.
Falig'ué par laid de lullcs, par Irenle années de courses commencées à
râg'O de quinze ans, le roi franc s'élablil à Lutèce dans-les palais laissés par les
préfels romains, Illodowip' habila soit le palais des 'l'iiermes dans le fauboui'g
meridiniial de Luicce, au pied du muni Lucoliiius, où, devenu chi-idicn. il faisait
consti-uii'c la basilique destinée à devenir l'é^-lise Sainte-Geneviève, soil le [lalais
qui cxislail <lans l'île à la pointe tournée xcv^i le couchant. Ce palais d'une inqior-
tanee considérable déjà, dans une admirable situation, dominait toute la fuite de
la Seine vers les collines de l'ouest; au ])ied de ses tours, des jardins enclos par
la muraille de la cité s'en allaient i-ejoindre l'avant-garde de petites îles ver-
doyantes précédant la grande île, nuiintenant soudées à elles et formant le terre-
plein du Ponl-Neuf.
Un des égorgements le plus fameux parmi tous les égorgements de frères,
d'oncles, de neveux ou de fils qui remplissent les annales de ces temps, et qui
étaient la façon dont les rois barbares réglaient l'ordre de succession dans les
royaumes qu'ils essayaient de fonder, le meurtre des fils de Chlodomir eut lieu à
Lulèce, et selon toutes probabilités dans ce palais de la Cité. Les royaumes réunis
par le brutal g/'ule do Glovis. à sa niort. avaient été partagés entre ses quatre fils,
qui n'avaient pas tardé à essayer de s'enlever réciproquement des morceaux de
leurs paris respectives. Ils se tendaient mutuellement embûches et pièges et
cherchaient à s'assassiner, mais chacun se tenait sur ses gardes. Enfin l'un
d'eux, Clodimir roi d'Orléans, ayant trouvé la mort dans une expédition en Bur-
gondie, entreprise à l'instigation de leur mère Glolildo, Glolaire, roi de Soissons,
et Childebert, roi de Paris, s'cnlendiront pour supprimer les enfants qui' leur
frère avait laissés.
Leur grand'mère, la vieille reine Glolilde, avait pris ces trois enfants avec elle
dans le palais des Thermes qu'elle habitait. Les deux oncles se réunirent à Paris
au palais de la Gité; el, sous prétexte de faire reconnaître par les principaux cliefs
francs appelés à Pai-is la transmission du royaume de Glodomir à ses enfants, ils
demandèrent à la vi(ulle reine de les leur envoyer. Gclle-ci tout heureuse de ces
bonnes dispositions des deux rois s'empressa de remettre les enfants à leur messager.
Dès que Glother et Ghildebert eurent leurs neveux entre les mains, ils envo3'èrenl
un second messager à la grand'mère. G'étail un gallo-romain, entré au service des
conquérants germains. Le message était simple et d'une clarté terrible. Eloquem-
ment l'homme présenta des ciseaux cl une r\)vo nue à Glolilde :
I.1-: VAISSIÎAU DE LUTÈCE -1
— Tes lils. roine. les li-ès glorieux rois Clolairo el Ciiiltloberl le (lonKind.'iil
d'ordonner loi-même comment lu enlends que les enfanls soient Irailés... Veux-tu
qu'ils vivent, les cheveux coupés dans quelque église, ou veux-tu qu'ils meurent
par l'épée?
Glolilde, dans le trouble de sa fureur indignée, répondit im|)rudemmcnl : <• Si
on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir mmls cpie tondus! •. Le
^rirs4.
ENTRER DE LA SEINE DXNS PAHIS
LES CHAINES DE LA TOCR IIAnilKAU A LA TOL'RNELLE
messager n'en demanda pas davantage el retourna aussiliM au palais porter le
iiimI r;it,il échappé à la reine.
Immédiatement Clotaire et Childeberl pénétrèrent dans la salle où l'on avait
enfermé leurs neveux el les égorgèrent malgré larmes et prières. Cliildebort un
instant faillit se laisser attendrir par les supplications du plus petit des enfants,
mais comme Clotaire, ayant goûté au .sang, menaçait de l'abattre aussi, il
repoussa l'enfanl qui s'accrochait à ses genoux et laissa .son frère achever l'œuvre,
pendant que l'on égorgeait aussi les gouverneurs el les .serviteurs des jeunes
princes, venus avec eux au palais de la Cité.
Un troisième fds, Chlodowald, put éviter le sort de .ses frères, probablement
enlevé par quelques compagnons dévoués de son père. Mais pour échaftper com-
plètement à la férocité de .ses oncles, il renonça de lui-même à toute prétention
sur l'héritage de Clodomir et se fit prêtre. Ayant fondé un monastère en un petit
Village caché .sous les grands arbres au tournant de la Seine après .Meudon, il y
Liv. 52
ti. r»Biî» * Tm*T7»« I. iii»Tomt
Il' \a: vaisskau 1)K luM'CK
vécul do loiiLis joui's Irnnquillos, loul oceupr' à do l)onnos œuvros. Go doux iiktii-
vingien issu de la r.irouclii' lii^ui'i' HKHinil axci- l,i rniomiin'i' d'un saiiil, et le
village où sa tombe était révérée changea sou nom do Nogeut on celui do Saiul-
Chlodowald ou Saiut-Gloud.
Augustin Thiorry qui a porté la lumière sur ces terribles époques, enlevées par
lui à l'ombre confuse et peintes magnifiquement dans ses récits, fresques puis-
santes aux rudes et franches couleurs, nous montre ces- conquérants barbares
pendant lunglemps campés dans les cités gauloises comme des occupants plutôt
que comme des habitants fixés, exploitant les royaumes découpés par eux à Iraver?;
les Gaules, et possédés très précairement parfois; pillant, brrdanl et rançonnant,
enlevant à l'o-casion les lots des autres rois ou chefs, — "pendant (]ue les popula-
tions conquises, passées d'un roi à un autre, continuent à vivre tant mal que bien
de leur vie à part, et s'efforeent de limiter autant (Jik' possible les exigences ou
les déj)rédatiuns dc^^ l'"i-ancs, pendant (jue les évoques ou les gallo-romains de
haute silualinn t'ont leui' ]ii)ssibl(' ]iour adourir ri policer ces rois l't Icui-s Inidcs ou
compagnons.
On les voit, ces Sicambres rudes et grossiers, à la fois vaillants et rusés, dans
ce décor romain déjà bien mutilé par les guerres, couvert de cicatrices, parmi ces
murailles écrctées dont ils rétablissent les couronnements et dont ils complètent
les défenses par des ouvrages de bois, dans ces palais où ils apportent les usages
des forêts germaines, qu'ils s'efforcent de modifier peu à peu pour se hausser au
niveau des anciens gouverneurs, ou patrices romains. Us abrègent autant que
possible leur séjour dans les cités où ils se sentent gênés, préférant une existence
plus large dans leurs villas, près des grandes forêts des rives de l'Oise, où, dans
l'intervalle des guerres et des courses entreprises sur les royaumes voisins, ils se
livrent violemment au jjlaisir des grandes chasses.
Devenus chrétiens, baptisés, on les voit aux églises qui se multiplient
dans la Cité, écouter patiemment les prêtres leur prêcher la douceur de la
religion du Christ, mais ils gardent au fond du canir les sauvages passions
des barbares et se livrent à l'occasion aux plus farouches excès, quand il s'agit
de savourer les joies de la vengeance ou de préparer quelques meurtres profi-
tables.
Lutèce, qui gagnait en importance et commençait à s'appeler Paris, passa alors
quelquefois d'un royaume dans un autre, au moment des partages parmi les
descendants de Glovis. Chilpéric, fils de Glotaire, l'eut quelque temps en sa pos-
session, puis après une lutte avec ses trois frères, Paris devint le lot de Garibert,
tandis que les autres allaient régner à Soissons, à Orléans et à Reims sur des terri-
toires bizarrement découpés. A la mort de Gariix'it. la ville resta même indivise
entre les trois frères survivants.
Dans la longue lutte entre Frédégonde, femme de Chilpéric, et Brunehaut,
femme de Sigebert, Paris vit plusieurs fois passer dans ses murs les deux terribles
rivales, qui poussaient successivement au combat et à la mort leurs fils cl leurs
petits-fils, et avec eux les divers peuples francs d'Austrasic, de Neustrie, de Dur-
i.i; VAIS si: AL' dk i.i tèci-
II
goiulie. L'iionil.lo Frodégondo (iiii inuiiriil la promii-iv. IraïKiiiilleiiienl cl dans
son lit, probabloment on un palais d.- Taris i\n'(>\\o avait ressaisi à la inurl de
Childobort, fut ontcrrôo en l'égliso du nimiasti-re de Sainlo-Cmix et Saint- Vincent,
plus tard Saint-Ciorinain des Prés. Ainsi (|ue le dit Il,.|iri Mailin. Fréd.Vnnde, la
I-.V l'illME l)V IIKMI'AIIT DE CIIAIILKS V. — LA TOllI IIII.I.Y, I. II.K LOt'VIKIlS ET LILE MlTIlK-DAUK
victorieuse, épouvantablenienl souillée dr iiinies, apparaît coinnie << le génie
morne de la barbai-io Iriuinpliaiile •> lamiis (|ue la reine vaincue, Itruiieliaut.
contre qui sa rivale, ou le lils do sa livale Clollier, put réunir la majoril»'' des cliel's
francs, re[)résentait les teiulanecs civilisatrices, une tenlalive d'organisalion régu-
lière, sous un régime se rapproclianl de la \ laie monarchie.
Très probablement les faubourgs de l'aris, s'allongeant au nord au delà du
Gi'ànd Pont et au sud après le l'elil l'ont, devaient former une agglomération de
12 Li: VAISSF.AL" 1)K LUTÈCE
populalion assez considriaMr, pcul-rliv autant (|ue celle qui restait fidèle à l'an-
tique Lutèce, la Cité de l'île.
Ces deux ponts construits en charpente existaient depuis des siècles déjà,
ayant remplacé les ponls brûlés par les sens do Lutèce à l'arrivée des Romains.
Le Petit Tout se retrouve toujours sous le même nom, à la même place, au bas
de la rue Saint-Jacques.
Pour le Gr.uul l'ont il y a doute. Est il rancêtrc de noire Pont au Change don-
nant sur la grande route des provinces du Nord représentée par la rue Saint-
Denis, ainsi qu'on l'a cru longtemps? ou bien peut-il être représenté aujourd'hui
par le pont Notre-Dame, comme on le suppose maintenant? Les deux opinions
s'appuient sur des probabilités également fortes. En pbçant le Grand Pont de
Lutèce au Pont au Change il faut admettre que la voie traversière de l'île partant
du'Petit Pont faisait un fort crochet sur la gauche, tandis que pour se diriger
vers le pont Notre-Dame, elle n'avait qu'à pousser tout droit. Cependant, comme
il existait une grande place marchande entourée de portiques au débouché du
Petit Pont, la voie pouvait très bien partir de l'angle gauche de cette place pour
gagner le Pont au Change sans trop de détours, ce qui donnerait raison à la
vieille tradition. D'ailleurs l'existence du Grand Chàtelet au bout du Pont au
Change et du Petit Chàtelet à l'extrémité du Petit Pont, forteresses succédant cer-
tainement à des têtes de pont fortifiées, est encore une raison de plus pour faire
admettre la quasi-certitude de l'ancienne tradition.
Combien de fois ces deux antiques passages ont-ils été renouvelés, après des
aventures diverses, brûlés par accidents fortuits ou faits de guerre, emportés par
les inondations ou la débâcle des glaces à la fin des hivers rigoureux; recons-
truits en pierres, chargés de maisons serrées en deux files encorbellées sur la
rivière, incendiés encore, écroulés, endommagés par les ans, — toujours recons-
truits et transbordant d'une rive à l'autre tant de générations, depuis les Gaulois
de jadis jusqu'aux Parisiens d'aujourd'hui; — voyant passer sous leurs arches
tant d'embarcations diverses, depuis les bateaux gaulois, les nefs romaines, les
barques de guerre des Normands, jusqu'aux péniches marchandes et aux bateaux
omnibus de nos jours, — et défiler sur leurs pavés tant de cortèges et de si diffé-
rents, troupes joyeuses, cavalcades de princes et princes.ses, bataillons en
marche pour des parades pacifiques, ou bandes armées se ruant aux massacres
des jours de révolution.
Quelques épisodes de la longue et sanglante histoire de Frédégonde appar-
tiennent à l'histoire de Paris. Concubine de Chilpéric, elle avait débuté dans sa
carrière de crimes en lui faisant étrangler sa femme GalesAvinthe, fille du roi des
AVisigoths et sœur aînée de Brunehaut.
« Moult estoit belle femme la royne Frédégonde, en conseil sage et subtile,
en tricherie, ni en malice n'avoit son pareil, fors Brunehaut tout seulement, »
disent les vieux historiens racontant comment, après seize ans de mariage, voyant
le secret de sa liaison avec un Icude du roi Landry surpris par Chilpéric, elle
prévint la colère de Chilpéric en le faisant poignarder lui-même dans sa villa
do Chelles. Le crime coinniis, Frodégoiulo se ivfii-ia aussilùl avec son fils Glo-
laire II âgé de quatre mois, ses serviteurs et ses trésors dans l'église cathédrale
de Paris, prés de l'évétiuo Raguewodo, et dans ce lieu d'asile elle détourna
l'orage qui pouvait tomber sur elle, et continua ses trames.
Feu avant, sa Mlle Rigonthe, promise pour épouse à Récared, (Ils du rui d.-s
Wisigoths, était partie pour l'Espagne avec un long onvoi .le chariots charsrés
(I nu vérilal.lc trésor constituant sa dot. Outre l'escurle armée, Chilpéric avait
LA l'KlSn DL' COUTE LEUDASTK
violennnent arraché à leurs foyers pour les donner eiiuiiue serviteurs à la prin-
cesse, une foule de jeunes filles, d'hommes et de femmes des plus importantes
ramilles parisiennes, ainsi i]u'iin gi-and nombre de gens de condition inférieure
destinés à divers emplois. Ce lui une désolation (enible dans la ville cl, rapporte
Grégoire de Tours, on vit, parmi les malheureux ainsi arrachés à leurs familles,
quelques-uns distribuer tous leurs biens (>nlre leurs li(''ritiors et d'autres se donner
la mort pour ne pas s'expatrier.
Cet immense convoi, sur sa longue roule, fut dès le départ en butte à tous
les mallii'iu's : dé.scrtions des serviteurs enliMiin's au Inju malgn- eux, vols, enlè-
vements de chevaux et d'objets précieux, attaques à main armée... Le cortège
fondait en route et les richesses entassées dans les chariots diminuaient d'étape
■14 1,1-; VAISSEAU m: i.i if.ge
cil rlape; les princos sur le leri'iloire desquels i)ass;iil l,i iiinilii'urcusc reine vou-
laient oviiii- leui' jiail (le ses richesses, si bien (|ue lii.unnllie complèlement
dépouillée ne put dépasser Toulouse où, abandouMée de tous, elle dut attendre en
un monastère que Fréilép:onde la fit reprendre. 11 n'est pas nécessaire de beau-
coup s'apitoyer sur le sort de cette princesse Iligonllie qui, d'après Grégoire de
Tours, ne valait i)as beaucoup mieux que son affreuse mère. Ces deux femmes,
.souvent en querelles, allaient parfois jnsiprà m' picndre.aux cheveux, et un jour
Frédégonde avait lente d étrangler sa fille en faisant brusquement retomber sur
sa tète le couvercle d'un grand et lourd coffre, vers lequel elle l'avait attirée, sous
prétexte de lui faire admirer des objets précieux. liigoulhe se débattait, Frédé-.
gonde à genoux sur le couvercle pesait de tout son puids et s'efforçait d'achever
son œuvre, lorsque, aux cris de la victime étranglée, on a\ait pu forcer la porte,
e4, l'arracher à sa mère.
L'aventure du comte Leudasle, qui forme le sujet d'un des récits d'Augustin
Thierry, se passa à Paris pendant un séjour de Chilpéric et de Frédégonde
au palais de la Cité en o8:3. Leudasle, ancien esclave gaulois devenu comte de
Tours, détesté pour ses brutales exactions, mais longtemps soutenu par Frédégonde,
avait Uni par encourir la haine de la terrible reine, à la suite d'intrigues fort
compliquées par lesquelles il avait essayé de perdre l'évêque Grégoire de Tours,
en faisant de cet évèque l'accusateur des désordres de Frédégonde.
Dans un synode d'évèques réunis dans la villa de Chilpéric à Draines, Grégoire
de Tours ayant été complèlement déchargé, l'affaire se retourna contre son
dénonciateur Leudasle, qui devenait l'auteur du scandale et l'ennemi de Frédé-
gonde.
L'occasion de la vengeance attendue (luelijue lenijis ariàva enlin pour eelle-ci,
pai' l'imprudence de Leudasle qui \inl lui-même se mettre dans la iuain de son
ennemie. Un dimanche que Chilpéric et la reine assistaient à la messe dans
l'égli-se cathédrale Saint-Etienne, plus lard remplacée par Notre-Dame, Leudasle,
qui venait de retrouver les bonnes grâces de Chilpéric pour avoir combattu à
Mclun dans son armée, croyant la fureur de Frédégonde calmée et espérant faire
sa paix, osa entrer dans l'église, et fendanl la foule, aller jus(|u"au siège royal se
jeter aux pieds de Frédégonde eu la supi>liant de lui accorder son pardon. Une
scène étrange .s'ensuivit. Frédégonde, un instauL surprise, fut sai-sie d'une fureur
sauvage, elle accabla son ennemi de sa colère et l'eût bien fait tuer sur l'heure,
mais Chilpéric, à qui elle réclamait sa vengeance, se contenta de faire cha.sser
Leudasle de l'église par ses gardes.
Leudasle dans sa présomption ne se hâta point, après cet avei-lissemenl, de
chercher son salut dans une fuile rapide hors de la portée de Frédégonde ; au
contraire, supposant qu'il aurait dû se faii-e précéder par de riches présents pour
adoucir la reine, il resta dans la cité afin de réparer cet oubli. La rue conduisant
de l'église cathédrale au palais, devenue plus tard la rue de la Calandre cl la rue
Neuve-Notre-Dame, trouvait au débouché du pelil pont, c'est-à-dire à l'extrémité
de la place du Parvis actuelle, une large place, centre du commerce de la cité, bordée
LK VAISSIOAU 1)1- I.UTRCK IT'i
de maisons de néo^ociauls, sous les arcades ou les auvenls desquelles eeux-ci iMa-
laii'iil Iriirs inairiiainiiscs. L'ex-conile de Tours, au lieu de fuir, s'arrtMa sur ecUe
place pendant que s'achevait la messe, allant de bouli(|ue en lutulique, niarelian-
danl, faisant mettre de côIl' les plus i-iches objets. Tout à coup, la i^rande messe
lerminre, un mouvrinenl se produisit sur la place, le l'ortè.L-'e royal dt-filait au
milieu du peuple. Chiipéi'i.- et Frédép^onde reiitrai(>nt au palais. Fn'di'LrcMidi-
aperçut Leudasle continuant ses achats sous lauvent des l)outif|ues et, aussiti'tl
arrivée au palais, envoya rapidement quelques hnmines à elle avec l'ordre de lui
amener son ennemi vivant et garrotté.
Leudaste fut arraché à sa sécurité par I(Mir attaque ; comme il ('lait brave, il
fit face au daii.i;er el fitndit l'épée à la main à travei-s la bande ; blessé, couvert
de sang, il put se frayer passage et gagna le l'olil l'ont sur lequel il s'engagea en
couraiil. i'.ii' ni.ilheur [iniir lui, le l'elil l'ont se lrouv;til alors en mauvais élal,
les planches du tablier étaient pourries par endroits el percées de trous. Leudasle
en fuyant mit le pied dans un de ces trous et tomba en se brisant la jambe.
11 était pris ; on le porta tout sanglant dans la prison de la ville. .\u lieu de
le faire mourir tout de suite, Frédégonde, qui ne se fût pas crue as.sez vengée, le
fit soigner et même transporter en meilleur air dans une do ses Villas, mais au
bout de quelque temps, comme l'étal du blessé s'aggravait, la i-eiue eut pem- de
perdre sa vengeance, elle fit jeter Leudasle en bas de son lit, le fit coucIkm- sur le
sol, la nuque appuyée sur une barre de fer, tandis qu'un bourreau frappait le
malheureux sur la gorge à grands coups d'une nuire barre d<> fer pour lui bi-iser
les vertèbres.
Dans l'histoire de la cité parisienne appai-aîl le nom de saint Lloi avec le
règne du petit-fils de Frédégonde, Dagoberl I'•^ Celui-ci, mérovingien adouci,
n'était plus seulement un elief barbare, mais un vrai roi, législateur ferme, ré'pri-
manl .sévèrement les brutalités des leudes et, à l'occasion, expiant les siennes par
des fondations pieuses, comme celle de l'abbaye de Saint-Denis. Habile orfévi-e et
honnête homme, Eligius ou Eloi, dès le début du règne de Dagoberl, devint son
argentier ou maître des monnaies. Il resta personnage importïml, principal con-
seiller de Dagoberl pendant tout le règne el fui ensuite évoque de Noyon. Ce n'é'Iail
pas le premier inarchami ([iii parvenait à l'épiscopat, puisque |)récédemmenl le
successeur de l'évêque de Paris, Uaguewode, l'ami di' Frédégonde, avait l'ié' un
marchand syrien nommé Eusèbe.
Saint Kloi einployail ses richesses en bonnes œuvres: à Taris il fcuda vers
032, au cœur di' la cit(', l'aiibaye de Saint-Martial, vaste monastèn- qui lenail
loiil l'espace compris au nord et au sud eiilre les rues de la Calandre el de la
Vieille-Draperie, à l'est et à l'ouest .ntre les rues aux Fèvres el de la Harillerie,
juste devant le palais, à l'endroit oci-upé aujouririiui parla caserne des pompiers
Trois cents nonnes sous la direction de l'abbe.s.se Aurée (sainte Aure) occupai<'ut
l'abbaye; dans l'épidémie qui désola Paris eu GOG, enlevant une partie considé-
rable de la population, cent .soixante religieuses de Saiut-Mailial p.'rireul et av.'.-
elles leur abljessc.
16
l.i; V.MSSl-AU DK LITÈGE
Le poui-loiir (le cd enclos mounsliquo s'appelait la ceinliire Saint-Eloi. Son
église Saint-Marlial nvail iïiilli. pm iipiès sa conslruclion. èliv (hMniilc p;ir un
incendie lequel, raconte la légende, s'arrêta sur une objurgation d'Kloi au saint
patron de l'église. Tout pleurant de voir son œuvre ravagée par les llanmies qu'ac-
tivait un vont violent, Eloi en « grande ire » admonesta vertement saint Martial
qui souffrait ainsi par sa paresse que son église fût (irsc et décorée, et lui jura
que s'il la laissait périr, elle ne serait jamais rebâtie. La menace fil son effet, car
l'incendie aussitôt s'arrêta.
Hélas ! saint Eloi n'était plus là en 103 i- quand un autre incendie dévora les
bâtiments de l'abbaye.
Parmi les incendies dont la cité eut à souffrir il y en eut un, en o8(j,
au temps de Ghilpéric, qui faillit la détruire complètement et fut certai-
nement cause de la disparition de bien des édifices de la Lulèce gallo-romaine.
Il commença un soir dans la maison d'un mardiand sise à Tenlrée méridionale
de la Cité, c'est-à-dire près du Petit Pont. Une cbandelle, oubliée dans un cellier à
côté d'une barrique d'buile, mit le feu à celte barrique ; le cellier fut bientôt en
flammes et l'incendie se communiqua do proche en proelio, aux maisons de bois
et aux boutiques, à travers toute l'ile, d'un bras de la Seine à l'autre, en suivant
la grande -voie entre les deux ponts, parmi le quartier des négociants.
Le palais sur la gauche ne fut pas atteint par les flammes, les églises furent
aussi préservées. L'incendie endoumiagea fortement une vieille construction
romaine, la prison de Glaucin, sise sur l'emplacement du quai aux Fleurs actuel,
vers l'endroit où jusqu'à la Révolution subsista l'église Saint-Denis delà Chartre,
dont le surnom de la Chartre ou prison indiquait la proximité des restes de celte
prison. Les prisonniers se voyant atteints par les flammes se soulevèrent, échap-
pèrent à leurs gardiens et purent se réfugier sur la rive gauche du fleuve, à la
nouvelle église Saint-Vincent (Saint-Germain des Prés) qui était lieu d'asile.
SAINT-ÉLOI ET SAI.NT-MMITI AL, XVl"^ SIÈCLE
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LE rASàELlt MX V.VCUKS KT I.KS 1I.UTS DE l..\ CIÏK
L KUPEKKIIR OTUON
CHAPITRE TT
LES NORMANDS
\ décadence carlovingienno. — Apparition dos Normands.
— St-rpcnU et dragons de mer. — Le grand siège. —
L'cvéque Gozlin et le comte Eudes. — Les brûlots.
— Assants rcponssés au Grand l'ont. — Le blocus.
— Le camp de Saiut-Cicrni.iiu TAuxerrois. — La
crue df la Seine. — La tour du Polit Pont et ses
douze défenseurs. — La Hotte normande
traînée à terre pour éviter le passage de
Paris. — L'empereur Olhon. — Le palais
du roi Robert.
Le polit royaume de Paris que
s'arrachèrent les rois mérovingiens
s'était fondu, au lomps de Charlc-
inagne, dans le vaste cuipire dos
Francs qui réunissait sous le
sceptre du grand empereur les
terres gauloises et germaines des
deux rives du fleuve séparatif,
du vieux Hliiu alors pacilii', de-
chaque côté duquel depuis comme
iiv. 53
II. P4III9 A TmjiTea* l misioiiib
18 LES NORMANDS
avant, hélas, de si grosses rivièr'es de sang ont coulé. Paris n'était plus lùle do
royaume, c'était la petite capitale du petit duché de France en Neuslrie, simple
province du grand Empire d'Occident, dont le chef résidait au loin, à Aix-la-
Chapelle.
Pour cet édifice de proportions trop vastes, quand mourut son constructeur,
le descendant des anciens maires du palais des Mérovingiens fainéants et déchus,
la décadence et la ruine commencèrent. Les lézardes présageaient l'écroulement,
la ruine, cl cnliu le partage entre les derniers Carolingiens. En un dur et long
réenfantement devait renaître une Gaule reformée peu à peu autour du duché de
France. Les maîtres du duché de France, primitivement, ne se trouvaient ni plus
hauts ni plus puissants que les autres ducs et comtes, de ce pays morcelé on tant
de. seigneuries diverses, de fiefs suzerains, de fiefs vassaux de toute importance,
formés dans les anciens gouvernements petits ou grands devenus propriétés héré-
ditaires, et dont l'ensemble compliqué forma le système féodal.
A ce moment, avec les derniers Carolingiens, un siècle de malheurs terribles
va commencer pour la pauvre ville de Paris. C'est une époque douloureuse rame-
nant les outrages et les dévastations des invasions barbares des siècles précédents.
Les Northmans ont paru sur la Seine comme sur toutes les grandes rivières de
l'Europe. Dès les premières années du ix^ siècle, du temps même de Charlemagne,
ils ont osé avec leurs flottilles de légères barques attaquer quelques ports de
l'Empii'e.
Après la disparition du grand Empereur, s'étant rendu compte de la richesse
du pays et de la faiblesse de ses défenses désorganisées, ils s'enhardissent. Ils
s'aballcnl sur les rivages de la Gaule, remontent fleuves et rivières, détruisant,
ravageant, massacrant, enlevant les villes et les brûlant après le pillage, sacca-
geant les abbayes pendant que les seigneurs francs s'enferment dans leurs châ-
teaux, se rachètent égoïstement du pillage en abandonnant bourgades ou villes
ouvertes aux pirates, au lieu de s'unir entre eux pour les écraser.
Calamités etïVoyables. Qui sauvera le pauvre peuple de la rage des Normands?
Ab ira Normanonon libéra nos, Domine. C'est la prière qui, à la fin de chaque
messe, dans chaque église s'élève vers le ciel et s'élèvera pendant des siècles, en
témoignage de l'immense panique d'une nation à peu près abandonnée sans
défense aux haches des barbares. Où sont Roland et les autres paladins de l'empe-
reur Charles à la barbe fleurie? L'audace des rois de mer grandit avec le succès, ils
s'aventurent de plus en plus loin des repaires qu'ils se sont créés en s'établissant
fortement à l'embouchure des fleuves, sur quelque promontoire facile à défendre,
où ils entassent le butin rapporté des expéditions. Les embouchures de la Loire et
de la Seine, la presqu'île au-des.sous de Rouen deviennent ainsi des postes fixes, des
terres normandes où débarquent continuellement les Scandinaves arrivant en
flottilles par la route des Cygnes, comme leurs chants guerriers appellent la mer.
Ils se créent dans les îles des fleuves des lieux de ravilaillomont, des postes
avancés vers lesquels ils rabattent leurs convois de butin ou les files de prisonniers
enchaînés. Combien de cités importantes pillées ou brûlées, de campagnes où
LES Ndlt.MANDS 19
oluiriiio village vu vue d'une rivière n'e.sl plus ((uun amas de déeoinbros, sur
los(iuels un monceau sanglant de corps entassés représente la population qui n'a
pas pu fuir.
l]u s:î7. la cité parisienne reçut leur première visite et soulTiil une mise à sac
sur laquelle on manque de détails. En 8'K), ils reparurent. Tout avait fui, n'o.sant
risquer la résistance : marchands, prêtres, moines, avaient cherché refuge dans
les bois ou dans les monastères éloignés. Le roi Charles le Chauve, avec ce rju'il
avait de soldats, s'était enfermé dans l'abbaye de Saint-Denis bien l'iiiniuraillée
et ouvrait des négociations. Le samedi veille de Pâques, les Normands entrèrent
dans la ville sans défense, égorgèrent les malheureux qu'ils y trouvèrent encore. Les
abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain furent complètement dévastées ;
les pirates enlevèrent jusqu'aux lames de cuivre doré couvrant le toit de Saint-
Germain des Pn's. Le roi Charles le Chauv(\ au lieu de tomber sur eux, acheta
leur relrailt'. Leur Koning, outre le butin, put cinpurter, pour les envoyer comme
trophées aux chefs restés sur les grèves natales des mers du Nord, une poutre de
Saint-Germain des Prés cl un clou tire' d'une des portes ûr l;i \illc, cii\oi <|iii
permet de supposer à la cil»' de Paris une renommée et une illustration déjà
grandes.
Le Parisis, tei-riloire de Paris, ne fut pas longtemps tranquille ; à peine la
ville commençait-elle à réparer ses désastres que les Normands se remon-
trèrent. Deux ou trois l'ois en moins de dix ans les Parisiens voient apparaître
remontant la Seine les flottilles de barques, les serpen/.s et les dragons de mer,
ainsi nommés par les pirates des figures de monstres marins grossièrement
taillées placées à la proue, 'i'oul cela sort de la presqu'île d'Oissel, leur citadelle,
du fond de laquelle ils menacent Pouen et Paris et tiennent la haute et la basse
Seine. Paris est de nouveau pillé et brûlé, les abbayes et églises dévastées, sauf
quelques-unes qui [lurent se racheter de l'incendie jiar de fortes sommes données
volontairement.
Le Grand Pont interceptant le cours de la Seine empêchait les barques nor-
mandes d'aller porter plus haut leurs ravages, les Normands le détruisirent et
alors, le passage libre, s'élancèrent à la poursuite des marchands de Paris, (pii
fuyaient vers la haute Seine sur des barques où ils avaient entassé leurs biens ;
Charles le Chauve avec ses troupes remontait aussi le lleuvc par terre, observant
les mouvements des pirates sans oser les attaquer. Encore une fois il négocia
avec eux et leur ver.sa un tribut pour obtenir leur retraite.
Paris respira une vingtaine d'années, pendant lesquelles les Normands de
plus en j)lus nombreux, de plus en ])lus forts dans les établissements créés par
eux, dirigèrent leurs courses sur d'autres points. Pendant ce temps, Paris se
repeuplait et se reconstruisait. Les édifices incendiés renaissaient ih' Icui's cendres,
les Parisiens instruits par de cruelles expériences relevaient leurs remparts trop
faibles ou écroulés, et s'efforçaient de se mettre en état de repousser victorieu.se-
ment des incursions nouvelles trop faciles à prévoir.
Les faubourgs des deux rives furent sacrifiés; d'ailleurs depuis le dernier sac.
20 LES NORMANDS
ils n'élaiont }i!ii.s conslitut'sqiu' par de paiivi-es masures rebâties parmi les ruines,
au pied des abbayes incendiées et dévastées. Mais toutes les défenses de l'île de la
cité furent rétablies sous la (lireclion de l'évoque Gozlin, les courtines fmciil l'cn-
forcées, les tours surélevées en pierres, ou par des étages en charpente. Les ponts
restaurés furent solidement défendus, le Tu-and Pont par une grosse tour élevée
à son extrémité sur'la rive droite et le Petit Puni par une autre non moins forte
sur la rive gauche. La Cité ainsi, avec ses remparts à soubassements romains
trempant du [»iod dans la Seine, ses grosses défenses du Palais à la pointe de
l'île et ses ponts fortifiés, cette île hérissée de tours, do remparts enfermant les
maisons entassées et serrées, paraissait de force à se faire respecter et pouvait
maintenant attendre liardimonl toutes les attaques. Aussi quand tout à coup,
enJ^So, se répandit la rumeur d'une nouvelle expédition normande, on vit affluer
dans cette étroite enceinte les populations des environs affolées, les moines des
abbayes de la région menacée, accourant se mettre sous la protection des murailles
avec les trésors des églises et leurs reliques.
L'évêque Gozlin et le comte de Paris Eudes, fils do Robert le Fort se hâtaient
de terminer les travaux, notamment aux tours des iionls, postes les plus
menacés.
Le 27 novembre 880 la flolle normande apparut. Elle couvrait littéralenu'ut la
Seine sur une longueur de plus de deux lieues. Sept cents navires à voiles, dra-
gons et serpents de mer suivis d'une foule de barques plus petites, s'avançaient
portant de nombreuses machines de guerre et trente mille Normands conduits
par le roi de mer Sigfried. Cette grande expédition avait pour objectif, après Paris,
le pillage de la Bourgogne que les Normands n'avaient pas encore atteinte. Le
spectacle était terrifiant, cette immense quantité de grands navires élevant leurs
proues taillées en têtes fantastiques, les plats-bords protégés par des rangées de
boucliers, s'avanrait en ordre régulier au bruit de mille clameurs, au son des
trompes de guerre déchirant l'air, pendant que derrière les boucliers, sur les
plates-formes d'avant et d'arrière, la foule des guerriers brandissait liaches et
lances.
Arrivée sous les murailles de Paris, la llolle s'arrêta. Sigfried demanda une
entrevue au comte et à l'évêque ; il vint avec (|uelques-uns de ses hommes d'aspect
sauvage et farouche, aux armes et aux casques étranges, grands gaillards blonds
au teint recuit par le hàle des mers. 11 réclamait le passage en haute Seine pour
son expédition, c'est-à-dire la rupture du grand pont, promettant de respecter la
ville et les biens des Parisiens. La proposition fut repoussée et tout aussitôt les
Normands se préparèrent à l'attaque.
Dès le lever du jour le lendemain, les navires embossés le plus près possible
de la Cité, les bandes normandes descendues à terre commencèrent l'attaque. Au
milieu du plus effroyable fracas, les tours se couronnèrent de défenseurs, les
flèches volaient par tous les créneaux, les machines placées en grand nombre aux
bons endroits du rempart faisaient siffler les traits ou ronfler les grosses pierres,
sur les assaillants qu'animait le beuglement des grandes trompes de guerre. Le
Li:S NdKMAMiS
21
plus chaud de l'atl'aiiv Ail à l'assaMl de la tniir (l.l'riHl.uit le (ii'aiid l'mit , sui-
la rive droite; le gros des Norniaiuls s'elToreail dv la démolir ou de l'escalader
malgré la grêle des projectiles lancés du pont cl de la tour.
L'évèque Gozlin comhallail ici avec snn neveu Kl)ble. alihé de Saint-Germain
desl*rés,avec le comte Eudes, Hubert, son frère, et le comte Hagenaire. Les perles
L\ TOUR DU l'ETlT l'Ù.NT.
LK GflA.NU SltCE UËÂ iNOilUANDS
furent grandes des deux côtés, mais les cléleiis(;urs do la Luur rci-cvaii'nl sans
cesse du secours par le Grand Pont. L'évèque Gozlin. paiiiii fu\, lut allcinl par
une flèche normande, sa blessure, était légère heureusement et la défense n'en lui
pas troublée. Quand la nuit vint, la tour .semblait si bien une ruine que les
Normands comptaient n'avoir plus qu'un oD'nvl à faire 1(> lendemain pour l'en-
lever, mais les assiégés employèrent la nuit à la réparer, et le .soleil levant la
montra plus forte, ses brèches bouchées, ses crénelages rétablis et sa plate-forme
surmontée d'un nouvel étage de charpente.
±1 LES NORMANDS
Les Normands furieux se ruèrent de nouveau sur l'amas de ruines remplissant
le fossé; parmi les décombres, ils sapèrent la base do la tour. Celle-ci, par t(jus
ses créneaux, ruisselait de poix enflammée et d'iiuilc bouillante. Les Normands
écrasés par les pierres, brûlés par le feu, s'obstinèrent; on vit ceux que l'iiuile
brûlait, que la poix enflammée transformait en lorcbes allumées, s'efforcer de se
dégager de la mêlée pour se précipiter à la Seine. L'attaque ne cessait pas. Aux
malheureux blessés sortant de la fournaise et nageant vers leurs navires, les
femmes accompagnant l'expédition, les danoises restées à bord, criaient des
injures pour les relancer au combat.
Mais quelques-uns des Normands attachés à la tour avaient pu creuser dans
la muraille une galerie de sape, où ils se trouvaient à l'abri et qu'ils étançonnaient
au fuj" et à mesure avec des pièces de bois. Cette mine bien préparée, ils la rem-
plirent de fascines et de fagots enduits de goudron et y mirent le feu. L'élançon-
nage brûla, la tour ne s'écroula pas comme s'y attendaient les assaillants, mais
il apparut un trou noir, une large ouverture dans la muraille. Les Normands,
quand la fumée .se fut dissipée, se jetèrent sur ce trou au fond duquel se mas-
saient rapidement les Parisiens pour les recevoir. Le danger était terrible ; heu-
reusement un moyeu de roue lancé du haut de la tour sur la masse serrée broya
bon nombre des assaillants et fit reculer les autres. Les défenseurs de la tour,
vivement, travaillèrent à boucher la brèche, pendant que les Normands accumu-
laient sur ce point des matières enflammées. La tour disparut dans la flamme et
dans la fumée, quand tout fut brûlé, elle reparut noircie mais debout, toujours
chargée de défenseurs, avec la bannière de la ville flottant sur sa plate-forme.
Le combat dura ainsi jusqu'à la nuit, soutenu vigoureusement par les assiégés
malgré leurs pertes.
L'attaque contre la vaillante tour ne se renouvela pas le lendemain. Des rem-
parts, on vit les Normands, renonçant à l'espoir d'enlever la ville par un coup de
main, s'installer à terre pour un siège régulier. Ils établirent autour des ruines
cii-culaires de Saint-Germain le Rond, plus tard l'Auxerrois, un vaste camp fortifié
par des retranchements de pierres et de terre. Pendant que s'exécutaient ces tra-
vaux, des colonnes de pirates se lançaient dans toutes les directions, ravageant les
alentours de la ville, passant leur fureur sur les malheureux qu'ils pouvaient
atteindre et sur les villages et hameaux rencontrés, ramenant le butin et les
approvisionnements à leur camp.
C'était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir. On vit alors les
Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire consistait à se jeter rapidement
sur les villes ouvertes ou peu fortes, pour les emporter d'un élan, reprendre les
traditions de la guerre savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les diffi-
cultés d'une attaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des murailles,
la construction des catapultes, béliers, tours roulantes, etc.. Des corps normands
continuaient leurs massacres au loin; pendant ce temps, au camp de Saint-Ger-
main l'Auxerrois, les assiégeants construisaient trois hautes tours, faites de
grands chênes équarris et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixan-
LES NORMANDS
i'à
taine d'hommes armés, et lénninées par une plaie-forme couverte sur laquelle
se manœuvrait un engin battant les crénelages de l'assiégé.
Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir èlre mises en mouve-
ment et s'avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés réussirent à les
incendifr. Henonçanl à en recommencer la construction, les Normands fabri-
quèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant chacun abriter cinq ou
six hommes.
Le :20 janvier 886, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel assaut.
LE PETIT CIIATELET, UN DU XVIir SIECLE
Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont cnlrrrent eu jeu et l'ac-
cablèrent de projectiles divers, énormes pierres, javelots et balles de plomb grê-
lant sur les plates-formes. Couverts de leurs grands pavois comme les légions
romaines faisant la tortue, les Normands s'élancèrent à l'escalade de la tour,
pendant que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés, les Nor-
mands ayant porté par terre, de l'autre côté de l'obstacle un certain nombre
d'embarcations légères. S'ils pouvaient réussir à emporter ce pont par lequel se
renouvelaient les défenseurs de la tour, ils comptaient bien que celle-ci ne tarde-
rail pas à succomber.
Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et l'attaque fut
■2i LES NORMANDS
repoussée. Les Normands omployèivMil la jouinôo siiivanlc à essayer do coniliicr
les fossés di' la Irlc du poul on y jetant pêle-mêle de la terre, des fascines, des
arbres, dos animaux et onlin de iiialliouivux raptil's, qu'ils égorgeaient au bord
du fossé à la vue des assiégés poiii' ('■ln'anler leur courage. L'évêque Oozlin,
indigné de la cruauté des barbares, dit la fbroni(jue d'Abbon, moine de l'abbayo
de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d'une (lèche
un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers.
Le fossé à jiou près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers qui
battent la tour sur chacune de ses faces, mais les défenseurs les gênent ou les
détruisent avec de grosses poutres garnies de fer. La tour résiste toujours, les
béliers ne l'ébranlent pas, ses mangonneaux bien manœuvres répondent aux engins
de l'all^aque. Alors les Normands essaient d'autre chose, ils entassent sur trois de
li'urs plus gros navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent
le feu. IraiiKiiil à la corde jiistju'au pont ces trois brùluls, au grand émoi des
défenseurs qui cette fois se croient bien perdus, mais des masses de pierres coulées
en avant des piles arrêtent heureusement les nefs incendiaires (pii brûlent sans
endommager les poutres
Il s'ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus Iranijuille sur le point
attaqué. Les Normands, pour se consoler de leurs échecs successifs, incendiaient
les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient leurs courses au loin. Un événe-
ment se produisit, heureux d'abord, une crue de la Seine vint gêner les opéra-
tions des assiégeants. Au bout d'une semaine celte crue devint une véritable
inondation qui dans sa violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la
rive gauche. Ceci pouvait être ftUal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit
Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement attaquée
et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans communication possible avec
la ville.
A la vue des charpentes du pont culbutées par les eaux, brisées et emportées,
les assiégeants poussèrent des cris de joie et se lancèrent aussitôt à l'attaque de ce
poste désormais pei'du.
Les Normands après quelques péripéties poussèrent jusqu'au pied de la tour
un chariot rempli de paille à laquelle ils mirent le feu ; l'incendie, remplissant la
tour de flammes et de fumée, gagna les charpentes, brûla les planchers etla rendit
bientôt intenable; ce n'était plus qu'un immense bûcher qui flambait devant la
ville impuissante. Les défenseurs de la tour durent l'évacuer et se réfugièi-ent sur
un fragment du pont resté accroché à la muraille. Sur cet étroit espace, enve-
loppés dans les tourbillons de fumée, accablés par une grêle de traits des Nor-
mands, ils n'étaient plus que douze, douze vaillants, dont le moine Abbon nous
a conservé les noms : Hérivée, Ilermanfroy, Ilérilang, Odoacre, Uerric, Arnold,
Solies, Gerbert, Uvidou, Harderard, Eimard et Gos.swin.
Comme ils allaient tous périr par le feu ou par les flèches , les Normands
leur crièrent de se rendre, leur promettant la vie sauve. Aucun secours n'était
possible, aucun espoir ne leur restait, les douze firent signe qu'ils se livraient,
LES NORMANDS
25
comptant seulement èlro mis à r;uii;on. Mais à peine sur la ii\(' an pdiivdii- des
Normands, eeux-ei les massacrèrent: un seul allait rire l'pargni'. Ili'ii\t c (|iii les
avait frappés par sa iiauli' niin»^ t-t la licanli- de scsar-nies; ils le pi-irent pour un
chef C(tnsid»'raljl(' et pour celui-là pai'lrrent de l'annin, mais II(''i-ivi't'. dans la
LE GIIAND CUATELET, XV11<: SIECLE
funuir (jui l'animait, se jeta .sur eux quui(pie désarmé cl les força par ses injures
à lui faire partager le sort de ses compagnons.
Après ce terrible épi.sode le siège traîna en longueur. Sans d(jule Tinondalion
empêcha les Normands de prendre pied dans l'île et de profiter du désastre du
Petit Pont. Un corps nombreux des assiégeants s'en alla ravager le pays entre
Seine et Loire, les autres continuaient le siège ou plutôt Ir Miurus que des sorties
des Parisiens venaient souvent troubler. L'ne sortie du vaillant ahhé de Saint-
II. CAniH A rnvvFns i. iii^TinnR
•2i} LES NORMANDS
Germain Ebble, neveu de l'évêque Gbzlin, s'attaqua au camp assiégeant de Saint-
Germain l'AuxeiTois, mais Ebblo, après y avoir mis le liui. lui repoussé par les
masses Normandes.
Enfin au mois de mars, après quatre mois de siège, un secours arriva aux
Parisiens, le duc de Saxe Henri, envoyé par Charles le Gros avec un corps de
troupes, tomba une nuit sur le camp normand en même temps que les Parisiens
l'attaquaient de l'autre côté. Le but du duc de Saxe n'étaitque de ravitailler Paris;
son convoi de vivres entré, il se retira. Les Normands attribuant cette belle résis-
tance des assiégés à la présence parmi eux d'Eudes, comte de Paris, lui tendirent
un piège. Feignant de vouloir entrer en pourparlers, leur chef Sigfried demanda
une entrevue au comte; Eudes y consentit, mais à peine était-il en présence du
chef sibr le bord du fossé si vaillamment disputé, que des guerriers, se glissant
par derrière, se jetèrent sur lui. Il put heureusement être dégagé par ses compa-
gnons et rentrer dans ses lignes.
Dans cette ville bloquée, remplie de réfugiés entassés, en proie à la famine, des
maladies se déclarèrent et sévirent durement ; une épidémie emporta de nombreux
défenseurs et entre autres le courageux évèque Gozlin. Pour comble, le terrain
manquait pour recevoir les morts des petits combats journaliers livrés sous les
murailles et ceux de l'épidémie. Dans cette extrémité les Parisiens envoyèrent le
comte Eudes auprès de l'empereur Charles le Gros, pour le presser de secourir la
ville prête à succomber. L'abbé de Saint-Germain Ebble, neveu de Gozlin, prit
après le départ du comte de Paris la direction de la défense. Quelques troupeaux
restaient encore aux Parisiens, paissant l'herbe au pied des murailles ou dans les
petites îles en avant et en arrière de la cité ; on les ménageait et on les gardait
soigneusement, car les Normands risquaient souvent des attaques pour enlever ces
suprêmes ressources aux assiégés. D'un autre côté, les Parisiens, voyant autour du
camp ennemi paître les bestiaux ramenés par les maraudeurs normands, organi-
saient de petites sorties nocturnes pour essayer de faire quelques prises. .4insi
s'éternisait le siège.
Le comte Eudes revint au bout de quelque temps, perça les lignes des assié-
geants et annonça l'arrivée prochaine d'une armée de secours envoyée par l'Em-
pereur. Elle parut au mois de juillet conduite par le même duc de Saxe qui peu de
mois auparavant avait déjà une première fois ravitaillé Paris. Mais les Normands
l'attendaient, ils avaient couvert le front de leur camp de fosses profondes, recou-
vertes de branchages et de terre. L'attaque de l'armée impériale échoua devant
ces retranchements; le duc Henri, tombé dans une de ces fosses, fut massacré et
ses soldats purent à grand'peine reprendre son cadavre avant de battre en retraite
à la vue des Parisiens consternés.
Cette retraite fut le signal d'un nouvel assaut donné par les Normands
enflammés par leur victoire. Ils faillirent cette fois réussir et le péril fut si grand
que , pour animer les défenseurs, les prêtres apportèrent les i;eliques de sainte
Geneviève et de saint Germain sur les points les plus menacés, .sous la grêle des
flèches, dans la fumée des bûchers allumés par les assaillants au pied des tours,
LES .\()UM.\Mi> 27
pour incfiidier leurs (Hagesde bois. Les Normands avaient pris pied dans l'île, ils
tenaient déjà quelques portions de reniparl <■[ une tour à la pointe ilu palais ;
toutes les cloches des églises en cet instant suiirème sonnèrent le glas de la ville,
mais enfin, celte fois encore, les assicgos pris de rage eurent le dessus, ils massa-
crèrent tout ce (pii avait escalailé les brèches, renversèrent ou brisèrent les échelles
et reconquirent la (oui- perdue, l^ne sortie désespérée du comte Eudes, prolitant
du désordre des assaillants, acheva de dégager h > nnirailles.
Et le blocus iv|irit. et les l'ai-isiens affamés se remirent à guetter du haul de
leurs murs l'arrivée d'un secours. Le secours arriva enfin. Cette fois, c'était l'em-
pereur Charles le Gros lui-même qui apparut à la lèle d'une armée considérable
sur les hauteurs de Moiiliuarlre. Les .Normands, devant les forces supérieures de
l'Empereur, évacuèrent leur camp de Saint-Germain l'Auxerrois et se retirèrent
sur la rive gauche |m)U1' allrinlre le combat dans leiiis relr.iiichenieiil de Saint-
Germain des Prés. Mais le petit-lils dégénéré de Charlemagne, au lieu de com-
battre, préféra encore une fois traiter. 11 ouvritdes négociations avec les Normands
ceux-ci consentirent à lever le siège moyennant sept cenis livres d'ariieiit et le
pillage du diocèse de Sens.
Les Parisiens après le dépari de l'empereur refusèrent de reconnaître le traité
qui leur imposait la rupture de leurs ponts pour livrei- la rouli> do la Hourgogne
à la tlolle ennemie: (|uand les Normands essayèrent de forcer le passage, le
nouvel évèque Auschéric et l'abbé Ebble les repoussèrent victorieusement.
Celle fois, rebutés par les difficultés d'un siège à recommencer, les Normands
prirent un grand parti. Du haut de leurs remparts, les Parisiens assistèrent à un
spectacle extraordinaire, ils virent toute l'armée normande en mouvement tirer
ses bâtiments à terre à force de bras el datlelages, et leur faire fram-hii-, en di'li-
lanl à travers les champs de la rive gauche, un espace de plus iruin' lieue, évitant
ainsi les ponts el reprenant la Seine au-dessous de Paris pour gagner les pays de
Bourgogne.
Les pirates les ravagèrent pendant six mois, [luis chargés delcurbulin, re])ri-
renl le chemin de la basse Seine. Paris les vit encore reparaître, descendant le
lleuve maintenant au lieu de le remontei-. Nouvelle attaque de la ville (|iii li.irreie
passage. Repoussés encore, les Normands durent recourir au uioyen qu'ils avaient
employé six mois auparavant, ils r(>mireiit leiu-s navires à lei're el les Irainèrent
à travers prés et champs.
L'empereur Charles le Gros était mort el le trop vaste empire carolingien avec
lui. Dans le démembrement de l'empire en sept royaumes, le vaillant défenseur
de Paris, Eudes, élu par les l)arons, gagna la couronne du royaume de franco,
bien petit royaume formé de l'ancien dueln'- de France, des pays entre Loire et
Meuse. Il avait d'ailleurs à le conquérir contre les Normands qu'il allait trouvei-
presque partout dans ses malheureux états ravagés.
Pendant des années on eut encore à combattre, pour purger les pays de l'inté-
rieur, des petites troupes .Scandinaves cantonnées sur des points faciles à défendre,
cramponnées à des forteresses conquises.
:i8
LES NOIt.MA.Mi>
Au \'= siècle, après les avoir raballus sur la basse Seine, il lalliit Iticii iioiir en
Unir se résoudre à leur laisser une pari du sol. en leur abandonnant les territoires
neustriens qui allaient devenir la Normandie.
La c\[r (le Paris. ,|iii avait L-on(iuis un superbe renom dans la longue lutte sou-
Icnue par elle, grandit alors rapidement en importance. Elle eut à réparer les
désastres de la guerre, à reconstruire ses faubourgs, ses abbayes, .ses églises, à
restaurer les tours criblées de blessures, ruines croulantes sur certains points plus
maltraités que les autres.
Au moment des invasions, une l'oule de moines et de prêtres s'étaient réfugiés
dans la ville avec les reliques
de leurs églises. Ces reliques,
les Parisiens prétendirent les
garder. Saint Marcel, sainte
Opportune, saint Magloire et
beaucoup d'autres saints dont
on avait mis les dépouilles à
l'abri dans la cité, étaient
devenus parisiens par le siège.
Les églises existantes se par-
tagèrent ces reliques, ou liion
l'un éleva en leui- honneur do
nouvelles chapelles et des
monastères dans les faubourgs
qui se reformaient rapide-
ment sur les deux rives.
La grande abbaye de Saint-
Germain des Prés, qui n'était
plus au départ des Normands
que décombres amoncelés,
sillonnés de fossés et de relranchemenls au milieu desquels se dressait la base
d'un gros clocher, sortit assez lentement de cet amas de ruines. Les quelques
moines survivants durent se contonlei- longtemjjs d'un asile modeste dans ces
décombres; ce ne fui que vers 990 que l'abbé Morard entreprit la reconstruction
de l'église.
lîien entendu, le premier soin des Parisiens en réparant la muraille de la Cité
avait été de relever les défenses des deux ponts qui avaient subi tant d'as.sauts
acharnés et dont l'une avait été complètement ruinée. On ne sait rien sur ces
deux tètes de pont jusqu'à une nouvelle reconstruction encore, au commencement
du \\f siècle.
Elles eurent un siècle après les Normands la visite de l'empereur d'.Vllemagne
Othon. Le roi des Francs Lolhaire, l'avant-dernier des Carolingiens qui avait
réoccupé le trône après la mort d'Eudes, le défenseur de Paris contre les Nor-
mands, avait failli surprendre Olhon au milieu d'un festin dans .son palais d'Aix-
m^m
L'iiGLISE S.\1.\T-1!A11TIIKLEUV, XM" SIKCLE
(emplacement UU TniBLNAL DE COMMERCE)
Li:S NOItMANhS
29
la-Cliapelle, et celui-ci vciKiit lui rendre sa visile dans sa caiiilalc. Kn '.t78, une
armée de soixaiilc mille (lerniains ravagea la ('.liaiii|)ap;ne el parut sous Paris
défendu par le duc de France Hugues Gapet, descendant du roi Eudes et posses-
seur direct de Paris, abl)é laï(|ue ou plutôt propriétaire des grandes abbayes de
Saint-Genaain des l'rés el de Saint-DiMiis, et depuis longtemps presque aussi roi
que Lothaire.
Olhon avail juii' de t'.iirc clianlcr sur 1rs haiilciirs de Munlinailre un tel Alléluia
qu'il serait entendu de Notre-Dame. Les soixante mille Saxons, LDiraius et Fla-
mands d'Ollion entonnèrent le
formidable Alléluia promis,
puis descendirent donner l'as- :. .
saut à la villi', c'est-à-dire
certainement à la forteresse
défendant le grand pont, au
Grand Chàtelel. Ils ne l'enle-
vèrent pas plus que les Nor-
mands; tout ce que put faire
l'empereur de Germanie, ce
fut, après l'assaut, de brûler
quelques rues des faubourgs
non défendus el d'aller frap-
per de sa lance la porte de la
forteresse.
Le duc de France Hugues
Capet liabilail le palais de la
Cité, la vieille demeure des
magistrats romains où avaient
passé les rois mérovingiens.
En US7, à la mort du (ils de
Lolliaire Louis V, le grand \;iss;il i-eeui uu [nil la cnui-uiine. Sun lils le rui liobert
fui un des grands bâtisseurs de Paris.
Peu après l'an mille, après ce passage diflicile où le populaire, selon une
croyance répandue partout, all(Mulait la fin du monde, il (il restaurer le palais de
la Gité, jetant bas les restes ébranlés des vieilles tours romaines el mérovingiennes,
les reconstructions ou adjonclions diverses, les étages d(! buis, pour refaire ou
arranger le loul sur des doniu'cs uuUM'Ues.
Ge palais roiu.ni du mi Robert, ebrileaii furl semblable probablement à ceux de
ce temps doid il reste d'assez grands débris pour qu'il soit possible d'en préciser
l'image, ne dura pas longtemps; il dut à son tour, moins de deux siècles après,
disparaître pour être remplacé par le palais de saint Louis et de Pliili|)pe le Bel.
H avait sa cbapelle Saint-Nicolas que saint Louis jeta bas pour édifier l'admirable
joyau de la Saiiile-Cliapelle, pai'\eiiu jusqu'à nous à travers taid di' vicissiludes.
Le roi Robert, dil le Pieux, était aussi Robert l'excommunié, interdit par l'Eglise
'pi(*>^^
m»-
I.'|';c;LISI-; SMNTIlABTlIKLnMY, FIN ni! XVIII' «IKCLK
30 LES .\OHMAM)S
pour avoir épousé f^a coiusine lîeitlie. ipi'il lui uliliiiv do rf'pudior après des
années de luUes, pendant lesquelles le malhouroux roi, Irailc' coiiiini' un pestiféré,
se voyait refuser l'entrée des é2:lises. En face du palais existait dt'-jà la petite
église Saint-Barlhélcmy ; souvcnl. i-apporte la légende, Robert y vint suivre les
offices dans la rue, agenouillé sur le seuil.
La puissance morale de l'Eglise à cette époque était inimcnso; elle savait aussi
faire respecter ses droits seigneuriaux, ses fiefs particuliers et les défendre avec
les armes spirituelles ou temporelles, suivant le cas, — on l'a bien vu au siècle
suivant lors de l'établissement des communes dans les villes des. évêques, à
Beauvais, Laon ou ailleurs. La petite aventure arrivée sous l'un des successeurs
de Robert, le roi Louis le Jeune, bien que de son temps l'autorité royale consi-
dérée comme supérieure à celle de tous les barons, possesseurs réels des fiefs du
domaine, se fût affermie notablement, montre que l'Eglise savait aussi maintenir
ses droits temporels contre les rois.
Louis, se rendant à Paris, fut obligé par la unit de s'ari'èter à Gréteil, village
appartenant, terres et habitants, au chapitre de Notre-Dame de Paris. Le roi et sa
troupe y prirent gîte et nourriture. Peu de jours après, Louis VII, se rendant à la
cathédrale pour assister aux offices, se heurta aux portes fermées et trouva sous
le porche les chanoines qui lui firent une admonestation sévère. — « Vous êtes roi,
dirent les chanoines, mais vous n'en êtes pas moins cet homme qui, contre les
droits de l'Église, a eu l'audace de manger à Gréteil aux dépens deshabilants de ce
village, qui sont hommes de l'église cathédrale ! Voilà pourquoi l'église a suspendu
ses offices et vous a fermé sa porte. »
Le roi, surpris, protesta vivement, fit valoir que les habitants d'eux-mêmes
s'étaient empressés de fournir les vivres, ({u'ils n'y avaient point été forcés, ainsi
qu'en pourrait témoigner le prévôt du village, et que par conséquent il était
innocent de toute atteinte à la seigneurie du chapitre. Les chanoines furent
inflexibles dans la défense de leur droit .seigneurial; ils lais.sèrent le roi à la porte
de la cathédrale jusqu'à ce qu'il eut envoyé chercher au palais deux chandeliers
d'argent, comme gage de sa promesse de payer la dépense faite.
A celte époque, c'en est fini du vieux Paris des Mérovingiens, du Paris seule-
ment contenu dans l'île de Lutèce; c'est le grand Paris du moyen âge qui se
forme; les institutions parisiennes sortant du chaos des âges précédents s'établis-
sent pour durer de longs siècles sous des formes qui ne se modifieront que lente-
ment et resteront dans leurs grandes lignes.
C'est le Paris des trois grandes divisions. Cité, Universilé, ]i/le, qui com-
mence. Les faubourgs tant de fois détruits se rebâtissent, s'allongent, s'agran-
dissent ; les grandes églises naissent ou se reconstruisent dans une architecture
noble et sévère, débarrassée des liarbares tâtonnements des siècles précédents.
Les Ecoles nées obscurément dans la Cité, en quelque maison appartenant à
l'évêque de Paris, prennent soudain un grand développement. .
C'est une petite lumière qui s'allume à la lampe de l'autel d'abord, et qui,
soigneusement abritée, se promène dans les cloîtres, mais elle en va sortir bientôt
l.i;S NdUM.V.NnS 31
et se répandre partout en élincelants foyers. Au xi" siècle on compte quatre grandes
écoles publiques, l'Ecole épiscopale sous Notre-Danu'. l'Kcole de Saint-Germain
l'Auxerrois dont le souvenir nous reste dans la place de l'Ecole, les Ecoles de
Sainte-Geneviève et de Saint-Germain des Prés sur la rive j^auclie. Bientôt les
études vont émigrer sur celte rive gauche et les innondjrables collèges de l'Uni-
versité couvrir les pentes des collines méridionales.
Ces faubourgs grandissants, pour devenir une vraie ville, ont besoin de sécu-
rité. Louis le Gros la U'ur donne en les enlennaiil dans une enceinte de remparts.
.Ius(|u'alors peut-être avaient-ils été protégés par quelque fossé palissade, qui ne
comptait guère comme défense. Il y avait urgence à couvrir la ville nouvelle de
celte première véritable enceinte. Le pouvoir royal était alors bien précaire, les
grands barons, les seigneurs de (|uel(iiie importance suppuilaient difticilement
leur vassalité; ils (Haionl maîtres chez eux, sur leurs terres, et beaucoup se voyaient
presque aussi puissants «jue le mi, dont les domaines réels ne se composaient
guère que des villes ot territoires de Paris, Melun, Etampes, Orléans et Com-
piègne, territoires enveloppés dans les lîefs el possessions des barons. Aussi
cherchaient-ils toutes les occasions de relâcher je lien féodal qui les rattachait au
suzerain ol ne se gènaieiil-ils pas pour guerroyer contre lui à l'occasion.
Ou connaît la longue histoire des démêlés des rois de cette époque avec les
Burchard ou Bouchard de Montmorency, les premiers barons chrétiens comme
ils s'intitulaient, avec les seigneurs de Gournay, de la Roche-Guyon, de Mantes,
de Coucy, de MonLlhéry et autres, qui du haut de leurs châteaux pesaient dure-
ment sur la contrée, et (luo les rois souvent attaqués, menacés sur leur trône,
eurent à réduire l'un après l'autre!
Cette première enceinte de Louis le Gros n'enfermait encore (|u'iin espace rela-
tivement étroit, de Saint-Germain l'Auxerrois au port de la Grève sur la rive
droite, et sur la rive gauche une zone di^i rivage avant les premiers ressauts de la
colline Sainte-Geneviève. En arrière de ces remparts, les vieilles forteresses du
Grand Pont et du Petit Pont furent reconstruites, pour continuera défendre l'accès
de la cité en cas d'enlèvement de la première enceinte. Ces deux tètes de pont
reçurent alors le nom de Grand Ghàtelel et Petit Chàtelet. Le Grand Châlelet fui le
siège de la juridiction du Prévôt de Paris et jjrit bientôt, ainsi que le Petit Chàtelet,
un double caractère de forteresse royale et de prison.
Louis le Jeune, successeur de Louis le Gros, continua ses constructions. Paris
vit s'élever sous ce roi quelques églises, des hôpitaux et les premiers collèges du
quartier de 11 niversité. A celte époque, les chevaliers de Tordre du Temple bâtis-
saient leur prieuré, forteresse dont la grossi; lour devait porter leur souvenir
jusqu'à notre siècle. Paris prenait rapidement sa physionomie de la grande époque
du moyen âge.
Philippe-.\ugu»ste monte sur le trône. Déjà la grande cité se trouvait trop à
l'étroit et faisait craquer la muraille de Louis le Gros; Philippe-Auguste élève en
arrière une nouvelle enceinte agrandissant forlemcnl la ville, une belle el forte
muraille llanquée d'un grand nombre de tours.
M
LES NOKMAN'DS
La physionomie de la ville se coinplèle, le rui liàlit son rlifilcau du Louvre
hors des murs; la l'crmclure s'aclirvc sous les lours cl lourdjcs du diàlcau royal
[lar une chaîne s'agrafanl à la Toui- de l'liili|i|i(' llamclin ou de Neslc, rive gauche,
et à la Tour du coin en face, rive droite, et par une autre chaîne en amont de
Notre-Dame, bouclée de la Tour Barbeau à la 'Pnui'iiclli'. on passani par les pâtures
do l'île Notre-Uame, aujounLliui Saint-Louis.
Philippe-Auguste n'habite pas sa forteresse du Louvre, il continue à loger au
"^
■m.
LA POINTE DE l'iLE, LA MAISON DES ÉTCVES ET LE PALAIS DE LA CITÉ AU XV' SIÈCLE
vieux Palais de la Cité, fort agréable par sa position à la pointe ouest de l'île et
embrassant de ses fenêtres tout le cours de la rivière, étincelante aux soleils
d'après midi. Saint Louis et tous les rois vont habiter encore ce palais jusqu'à ce
que Charles V l'abandonne pour l'hôtel Saint-Paul. Alors la royauté sortira de la
Cité, de la vieille Lutèce, et s'en ira de Saint-Paul aux Tournelles, des Tournelles
au Louvre, aux Tuileries et à Versailles.
En ces années des xn^etxiii'^ siècles, le Vaisseau de Lutèce, — pendant qu'autour
de lui, dans les marais et les prés des deux rives, sur les décombres laissés par
les Normands, poussaient drus et serrés les monuments et les maisons, églises
et abbayes, tours et hôtels, grands ou petits logis, — l'île de la Cité se transformait
I,i:S NOIl.MANDS
33
aussi. C'est alors que durent tomber ses vieilles inuvailles aux pieds trempés par
la Seine, les vieux remparts qui, restaurés ou refaits maintes fois, avaient supporté
les luttes de dix siècles, et dans le grand siège, résisté à toutes les attaques des
Normands. Il n'en était plus besoin, les tours du Palais seules restèrent, à la fois
ornement et défense à la pointe de l'Ile.
Alors venait de naître le grand slylo ogival, superbe développement du stjde
roman ; alors à la pointe orientale et à la pointe occidentale de l'île, à la proue et
à la poupe du vaisseau, des armées de travailleurs bâtissaient pour Dieu et pour
le roi,— le nouveau Palais avec sa grande salle, ses tours et sa merveilleuse Sainte-
Chapelle, et la nouvelle cathédrale Notre-Dame, lesplendide vaisseau patiemment
pensé, élevé, sculpté, fouillé et cLselé par les cerveaux et les bras, les âmes et les
outils.
LA PUCE DU CIIVTKLKT KN 1831)
II. Hini* A Tllt^~R> L UlfTOIRE
L.\ SALLE SALNT-LOLIS SOUS L\ CRANBE SALLE. — AU FOND LA TRAVEE GRILLEE FORMANT LA llUE DE PARIS
ÉTAT ACTUEL
mmm-. , -_
SAINT LOUIS APPORTANT LES RELIQUES
DE LA SAINTE-CHAPELLE
CHAPITRE III
LE PALAIS
'enceinte du palais, le verger royal. — La chapelle
Saint-Michel. — Le logis du roi. — Les tours d'Ar-
gent, de César et Bon-Bec. — Intérieur de la Con-
ciergerie. — Le grand guichet. — Le bâtiment des cui-
sines. — Saint Louis. — Construction de la Sainte-
Chapelle. — Les reliques de l'empereur Baudouin. — La
lerle du Saint Clou. — L'oratoire de Louis XI et l'escalier
tle Louis XII. — La grande salle et ses particularités. —
La Chambre dorée, la tour de l'horloge. — Fêtes d'inau-
guration de la grande salle. — Enguerrand de Marigny.
Le Palai.'?, celui que nous connaissons au-
1 ; jourd'hui, l'ancien palais des rois et des
Parlements, devenu le Louvre de la Justice,
est un enchevêtrement confus de bâtiments
de toutes les époques, auquel tous les âges
ont travaillé, démolissant ici, reconstruisant là ; au-
quel chaque siècle a apporté sa part de moellons, si
bien que sur des soubassements gallo-romains s'élèvent
I,[-: PALAIS 35
de blanches constructions d'hier à peine. Mais dans cette juxtaposition d'édifices
de tous les styles ou même sans style, la part des xin*" et xiv' siècles reste la plus
belle. Les beautés principales, les plus majestueux morceaux de l'immense en-
semble actuel sont de celte épo(iue. Ce sont les débris subsistant du superbe
palais gothique élevé par saint Louis et Philippe le Bel, à la place des constructions
et restaurations du loi Robert.
Voyons donc celte résidence royale telle qu'elle sortit des mains de ces deux
rois, quand tout l'enseniMi^ (loininait, encore intact et tout d'une pièce, la proue
rajeunie de la Cité.
Le vaste espace irrégulier bordé par la Seine de deux côtés, se terminant en
pointe au l)nul des jardins par la Maison des Eluves, était complètement entouré
de murailles crénelées flanquées de tours rondes plus ou moins importantes. Sur
les deux côtés jusqu'à la pointe, c'était la Seine, battant presque le pied des tours,
qui servait de fossé ; sur le côté nord — celui qui, de nos jours, a le mieux con-
servé sa physionomie ancienne, — se dressaient les deux grosses tours rondes de
la Conciergerie, la tour Bon-Hec plus basse et la tour carrée de l'Morloge, reliant
divers gros k'iliments, la Grande Chambre, la Chambre de la Tournelle, le bâti-
ment des cuisines, que surmontaient les combles de la Grande Salle. Sur le côté
sud, il n'y avait qu'un mur crénelé continu, flanqué de tours de distance en dis-
lance, avec une poterne qui s'ouvrait à peu près au milieu du quai des Orfèvres
actuel, et conduisait, par un passage resserré entre des murailles ou de hauts
bâtiments, à une seconde porte ouverte dans une seconde muraille d'enceinle et
donnant dans la cour où s'élèvera au w" siècle la magnifique Chambre des
Comptes.
Un grand mur crénelé s'en allait d'un quai à l'autre enfermant le jardin du
palais,, le verger rnijnj garni d'arbres fruitiers et de treilles, en avant duquel,
enfermé dans une auli'e muraille, s'étendait un autre jardin plus petit se termi-
nant à la pointe par la Maison des Eluves.
Sa grande façade orientale regardant Notre-Dame allait du flrand Pont, ou
Pont aux Changeurs, à l'endroit où se bâtira |ilus lard le pont Saint-Michel, en
dessinant une ligne ondulée défendue par des tours et tourelles, précédée d'un
fossé sur 1(> revers duquel coui-ail la rue de la Barillerie, que représente notre
moderne boulevard du l'alais.
Après une grosse tour au coin sud-est et quelques tourelles, le chevet d'une
chapelle dépassait le crénelage. C'était la chapelle Saint-Michel du Palais, à côté
de laquelle s'ouvrait, flanquée de deux tours, la j)orlo principale dont la voûte
débouchait juste sous les fenêtres absidales élancées de la Sainte-Chapelle. Un
autre^porlail un peu plus loin donnait dans la cour du Mai, puis s(! dressait le
double pignon de la Grande Salle, se raccordant par divers bâtiments à la belle
tour de l'Horloge.
En entrant dans la cour du Mai, on avait à droite les murs de la Grande Salle
avec leurs deux étages de fenêtres et leurs tourelles d'escalier; en face un grand
et beau bâtiment joignant la Grande Salle au porche de la Sainte-Chapelle. C'était
m
I.K l'AI.AIS
la galerie dilo aux Merciers, à cause di's marcliands qui s'y tMablirent. Celle
galerie, (ruii style puissant comme le bâliniiMit de la Gi-andc Salli\ soulciiuo do
conlretbrls, éclairée par de haules ogives, s'ouvrait sur la cour par une belle
porte surmontée d'un gable à pinacles et fleurons, et précédée d'un monumental
perron, les grands degrés du l'alai.s, célèbres dans l'histoire de l'éditice autant
que le perron de la Sainte-Chapelle.
w trr-f
l!
I
i
VI'
\ GAUCHE LE PO.NT SAlNT-MltlIEL
Cette splendide cour du Mai, si bien
encadrée sur trois côtés par le mur d'en-
ceinte, par la Grande iSalle et par la
galerie aux Merciers, l'était encore plus
superbement sur le quatrième côté. Par là s'élevaient la
Sainte-Chapelle, dont le flanc nord est aujourd'hui emboîté
et perdu dans nos lourds bâtiments modernes, et sa sacristie, le trésor des Charles,
petite réduL-tion de la Chapelle, accolée à l'abside et démolie au siècle dernier.
Il serait certes impossible de rêver plus magnifique réunion d'édifices mer-
veilleusement et différemment ornés, se découpant pittoresquement en silhouettes
variées, avec toutes leurs pointes et leurs saillies, avec leurs pignons à crochets,
leurs combles élancés, leurs contreforts, leurs lucarnes aiguës et l'envolement de
toutes les lignes de la Sainte-Chapelle, ce reliquaire en orfèvrerie de pierre, tout
en lignes perpendiculaires, jaillissant du sol vers le ciel par tousses pinacles, par
ses tourelles et sa flèche.
i.i; l'Ai. aïs
37
Derrière la ;:alerio des Merciers une îjrrosse loiir ronde isolée d.iiis iiiic cour
forinail le donjon de ce palais d'une épaisseur de nuirs énorme; ce donjon vécut
jusque vers la (in du siècle dernier, on le noniinail alors « four rie Moiifgoninieri/ »
parce qu'il avait servi de prison au nu'Ui'tricr involontaire d'Henri 11, lors(|ue après
des années de courses à la tète des plus hardis routiers protestants il avait Uni
par être pris au siège de Donifronl.
LE PALMS. LA Cul II DU MAI ET LK CnAM) PKHIION
Sous ce gros' donjon, un grand logis s'étendait, faisant face au couchaiil sur
les jardins, entre deux tours carrées. C'était le logis royal, construit soit par
saint Louis, soit par Philippe le Bel. Sur sa façade orientale, une petite chapelle,
annexe des appartements royaux, venait presque loucher au donjon.
La façade sur les jardins j)résentait entre les deux tours dU pa\ill(ins carrés
quatre grandes et hautes ar^^'ades, formées par de hauts contreforts portant une
38 LK PALAIS
galerie supérieure; la tradition voulait que la grande fenêtre sous la première
arcade de gauche fût celle de Ja chambre de saint Louis. Disons tout de suite que
ce logis royal habité par saint Louis peut-être, et assurément par tous les rois à
partir de Philippe le Bel jusqu'à Charles V, encastré plus tard dans l'entassement
confus de bâtiments construits au fur et à mesure des besoins dans le palais des
Parlements, étoufïé sous les adjonctions parasites, horriblement maltraité, tra-
versa les siècles ol pnr\ iul jusqu'à nous, oublié sous sa carapace de maçonneries.
A la démolition des bâtiments de la préfecture de police, dans les grands tra-
vaux de notre époque, il reparut tout à coup, revit le soleil et ces horizons du
couchant si longtemps bouchés, bien changés depuis le temps où il n'avait que
des verdures de jardins à regarder, des îlots boisés, et des champs enveloppant
les tours du Louvre. 11 n'était point revenu à la vie pour longtemps, on allait peu
après l'abattre sans pitié pour la construction du nouveau palais.
Le vieux logis des monarques lointains, pris en haine et abandonné après les
excès de la commune de 1358, quand le Dauphin Charles V y avait vu massacrer
à ses pieds les maréchaux de Champagne et de Normandie, eut juste le temps à
ses derniers jours, après sa réapparition, de voir à une époque non moins
sanglante, en mai 1871, défiler entre deux haies de gardes nationaux, au pied
de ses murs encombrés de hangars et de plâtras, l'archevêque de Paris et quel-
ques autres otages de marque, transférés de la Conciergerie à la prison de la
Roquette...
La Conciergerie formait, avec les grosses tours et les bâtiments du Nord, un
ensemble sévère en partie conservé aujourd'hui, et sur lequel la destination qui
lui fut donnée à partir du xiv^ siècle fait planer une renommée sinistre.
Primitivement la Conciergerie n'était point prison, c'était le logement du
concierge du palais, officier préposé à la garde du palais; ses bâtiments com-
portaient bien, outre les logements des officiers et employés, quelques autres
logements très fermés, Chartres et cachots, ainsi que tous les châteaux d'ailleurs
en possédaient, peut-être même quelques oubliettes, mais c'était pour gens de
marque ou personnages importants dont on avait à s'assurer.
Les deux belles tours rondes flanquant le pignon du bâtiment de la Concier-
gerie appelé le grand guichet, se nomment l'une tour de César, sans doute à
cause de quelque tour romaine à laquelle elle a succédé, et l'autre tour d'Argent
parce qu'elle aurait, paraît-il, renfermé le trésor royal au temps de saint Louis.
La troisième tour un peu plus loin, moins haute alors que les deux autres, et
pourvue d'une galerie de crénelage en avant de son comble aigu, porte le nom
fort caractéristique de tour Bon-Bec ou Bavarde, parce qu'elle renfermait la
chambre où se donnait la question. Son nom dit assez que les malheureux amenés
là y devenaient bien vite, sous la main des bourreaux, aussi loquaces que les
juges instructeurs pouvaient le désirer, et même parfois beaucoup trop.
B est difficile de faire la part exacte des rois qui donnèrent au palais du
xiv^ siècle son grand caractère si ])ien d'ensemble. Philippe-.\uguste, le bâtisseur
du Louvre, devait avoir commencé les travaux, continués ou repris par son petit-
I.K l'AI.AIS 39
fils Louis IX, à qui corlainement le palais devait ses plus beaux ornemciils et (iiii
commença peut-ôtre les parties attribuées nu rèpfue de Philippe le Bel. On l'ait
quelquefois remonter les tours de la Conciergerie jusqu'à Philippe-Auguste,
saint Louis les trouva-t-il faites, les acheva-t-il ou datent-elles seulement de
Philippe le Hel, on ne sait. Saint Louis construisit la Sainte-Chapi'lle, le logis
riiyal, et peut-être quelques tours de l'enceinte, Philippe le Bel acheva la grande
salle, la galerie aux Merciers, le donjon et la Inur de l'Horloge.
On attribue aussi à saint Louis les belles cuisines encore existantes entre la
tour de l'Horloge et la Conciergerie. C'est une construction bien originale, celle
salle carrée dont les voûtes sont portées par un quinconce de neuf grosses
colonnes, et qui compte quatre bien curieuses cheminées, une à chaque angle, à
grand manteau conique en pan coupé, étrésillonné sur la colonne d'angle par une
demi-arcature. Cette cuisine malgré la tradition qui la rattache aux constructions
de saint Louis, daterait seulement, suivant quelques archéologues, du truips
de Philippe le Bel, comme la tour de l'Horloge voisine. On prétend qu'elle était
surmontée d'une autre cuisine établie sur le même plan. Viollet le Duc pense que
les cuisines inférieures communiquant avec la salle Saint-Louis — la grande salle
inférieure — devaient servir aux gens du palais, petits officiers et fonctionnaires
tandis que les cuisines supérieures, ([ui (nil disparu, communiquant avec la
grande salle d'en haut, auraient été atîectées au service du roi et aux festins
d'apparat donnés dans la grande salle.
Ces cuisines du palais ont beaucoup souffert au commencement du siècle par
suite de l'exhaussement du qu.ai, relevé à la hauteur du tablier du Pont au Change
pour atténuer la courbe de ce Pont. Cet exhaussement enterra malheureusement
les tours; outre ce dommage, il donna au rez-de-chaussée du palais une humidité
qui causa des éboulements, des dégradations considérables. Aujourd'hui ces belles
cuisines sont encombrées de vieux débris de l'édifice, de moulages divers, de mélan-
coliques bustes de souverains, et de choses quelconques, parmi lesquelles se voient
les morceaux de la table de marbre de la Gonnétablie, sièges des juridictions des
maréchaux de France et de l'.Vmirauté, jadis placée dans la grande .salle, à côté de
la fameuse et immense table de marbre dont nous aurons à parler plus loin.
Actuellement on pénètre dans la Conciergerie par une porte ouverte dans les
reconstructions nouvelles sur la gauche de la tour de César; on se trouve dans une
cour fermée de sévères murailles à contreforts, où une seconde porte dans la
muraille à droite donne accès, après de fortes grilles, dans une grande salle
voûtée, fortement en contre-bas de la cour et du quai. C'est le Grand Guichel,
divisé en deux nefs par une fde de trois colonnes robustes, à beaux chapiteaux
dans les feuillages desquels jouent des animaux et des figures diverses. Parmi ces
figures, à l'un de ces chapiteaux, on veut voir Hélo'ise et Abélard, un homme et
une femme lisant.
C'est un beau décor, ce grand guichet, gris et sévère, avec des parties
d'ombre profonde et de clair obscur, où s'agitent des silhouettes de gardiens pas-
sant dans la zone de lumière des fenêtres à profondes embrasures.
40
l.K PALAIS
Voici iiiainlenant, dans ces salles gothiques, des souvenirs de la Révolution,
d'abord cet escalier dans un angle à côté d'une porte étroite descendant dans les
profondeurs où jadis se Iniuvaiont do lugubres cachots. C'est par cette porte que
passait Marie-Antoinette pour se rendre de sa prison au Tribunal révolutionnaire.
A côté une grande et forte grille laisse entrevoir à travers ses barreaux une
longue galerie sombre; cette galerie c'est une des travées de la Grande Salle
inférieure, car sous la Grande Salle du palais, celle d'aujourd'inii qui a succédé à
LE liltA.Nn r.nCURT. état ArTIEL
la Grande Salle incendiée en 1017 et en 1871, se trouve encore touchant, au grand
guichet, la salle inférieure dite salle Saint-Louis, immense vaisseau gothique,
ayant survécu aux deux incendies, malgré de graves avaries qui ont nécessitt'
des restaurations. Cette travée enlevée à la salle Saint-Louis, fermée de grilles
sur toute sa longueur et aux extrémités, forme ce qu'on appelle la Rue de
Paris, une galerie dans laquelle on entassa en 1703 jusqu'à deux cent cinquante
prisonniers.
M- PAI.AIS
41
La salle Sainl-Louis est divisée par trois rangées de piliers el de colonnes en
quatre nefs à hautes voûtes ogivales. L'immense vaisseau possède quatre grandes
clieminées, une à chaque angle, ainsi qu'un hel escalier, une vis de pierre tour-
nant dans une sorte de tourelle entièrement ajourée et montant à la salle
supérieure.
LK PALAIS DF. SAIM LOLIS APnAnAI?PA^T A LA lil-.MOLIT[ON DK LA PIll FECTlllF DR POLICE
Nous ne pouvons donc, avec des traditions confuses et souvent contradictoires,
distinguer exactement les constructions de saint Louis de celles de son petit-
fils Philippe le Bel, celui-ci ayant entrepris des remaniements importants au
palais de son aïeul, et construit ou aclievé des parties considérahles.
Chacun do ces rois dut travailler à emhellir son hahilation de l.i Cité, et aussi
à en perfectionner les défenses. 11 est fort à croire que saint Louis (hit y porter
tous ses .soins, lui qui, dans son enfance, fut sur le point de perdre le Irùne par la
conspiralion des grands barons désireux (]o profiloi- do sn minnrili'' poni' se
LIV. OU
II. ptni5 A rntvcRA t iit^ToiaE
M. I.K PALAIS
débarrasser du pouvoir royal et reprendre leur i)!ciiie indépendance. Blanclie de
Gaslille et le jeune roi, venant chercher refuge à Paris en 1227, durent s'arrêter
fort en peine à Montlhéry, où l'armée des grands vassaux se préparait à les
assiéger, lorsque, sur la nouvelle du péril couru par leur prince, les Parisiens
s'armèrent et se mirent aux champs en si grand nombre et avec une telle conte-
nance que l'armée des grands vassaux décampa : « Me conta le saint roi, écrit
Joinville plus fard, que lui et sa mère qui étaient à Monllehéry n'osèrent aller à
Paris, jusqu'à tant que ceux de la ville les viendrent quérir en armes en moult
grande quantité. Et me dist que depuis Monllehéry jusqu'à Paris le chemin était
plein et serré de troupes de gens d'armes et aultres gens qui criaient tous à
haulle voix que Notre Seigneur lui donnât bonne vie et prospérité et le voulsit
garder contre tous ses ennemis. »
Des 'tables de pierre désignées sous le nom de Tables des charités Saint-Louis,
dans le grand préau de Conciergerie, auraient servi d'après la légende à des dis-
tributions de vivres faites aux pauvres par ordre du roi et même par ses propres
mains. A la même époque, soit que ces tours existassent déjà, soit qu'il y eût encore
à la place une poterne ancienne, se tenaient ici les Plaids de la Porte. Joinville en
parle quand il explique « comment le roi gouverna sa terre bien et loyalement et
selon Dieu... Il avait sa besogne ordonnée en telle manière que Monseigneur de
Nesle et le bon comte de Soissons et nous autres qui étions entour lui, quand
nous avions ouï nos messes, allions ouïr les plaids de la porte que on appelle
maintenant les requestes... »
Le roi envoyait ainsi ses gens pour voir s'il n'y avait parmi les causes ainsi
plaidées quelques affaires embarrassantes et importantes qui ne se pussent
délivrer sans lui ; quand il se trouvait de ces causes ou litiges, il faisait venir les
parties, soit dans sa chambre où il les attendait assis au pied de son lit, soit au
jardin en été.
Il était là « vêtu d'une cotte de camelot, un surcot de tirelaine sans manches,
un mantel de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné et sans coilïe et un
chapel de paon blanc sur la tête. » Il faisait étendre un tapis à l'ombre et
s'asseyait avec ses gens au milieu d'un cercle de peuple et de plaideurs, écoutant
avec conscience les plaintes et les dires de chacun, expédiant rapidement les
affaires, ainsi qu'il faisait aussi sous le chêne légendaire de Vincennes. Les temps
sont bien changés et la manière de rendre la justice aussi. Ces façons expéditives
et simplifiées doivent bien offusquer tous les procéduriers successeurs de saint
Louis en ce palais, devenu aujourd'hui le Louvre de la chicane.
C'est ici que Louis IX voulut faire justice du sire de Coucy, dans la fameuse
affaire des trois pauvres jeunes gens de Flandre, en pension dans l'abbaye de Saint-
Nicolas-au-Bois près Laon, qui, surpris par le farouche Enguerrand en train de
chasser des lapins sur ses terres, furent incontinent pendus. « Le bon roi droitu-
rier, aussitôt qu'il sut et ouït la cruauté du seigneur de Coucy, le fit appeler et
ordonna qu'il vînt à la cour pour répondre de ce fait et vilain cas. » Le roi très
courroucé fit prendre Coucy par ses sergents d'armes et quand il l'eut dans les fortes
LI-: l'.VI.MS 43
pierres de la Imir du Louvre, il appela au Palais les barons pour juger l'affaire.
Malgré l'opposition des seigneurs, Louis IX était très décidé à faire mettre à mort
le sire de Coucy; il fallut, poui-le (léeliir, les plus vives prières de tous ces barons;
enfin il consentit à laisser Enguerrand de Coucy racheter sa vie par des fondations
de chapelles et par une énorme amende convertie en bonnes œuvres, appliquée
aux hôpitaux et à des constructions d'écoles et de couvents.
Hui très sage, toujours mù parles plus louables intentions, Louis IX fui aussi
un législateur s'elfùrçanl d'améliorer l'état social par ses Etablis.semenis, essais
de codilication et de réglementation, d'atténuer ou de réprimer les brutalités féo-
dales, de ftiire régner l'ordre et la paix autant qu'il était possible dans la compli-
cation et l'enchevêtrement des privilèges féodaux. De son règne datent pour Paris
une législation et des règlements pour les Métiers, et tout d'abord une réforme de
la prévôté.
Jusqu'alors la prévôté de Paris était un office de magistrature qui s'achetait,
et dont l'acquéreur ou les acquéreurs, car on vit quelquefois deux bourgeois s'as-
socier pour l'achat, entendaient bien tirer tout le bénélice possible, par l'exercice
rigoureux de ses droits fiscaux et de ses privilèges. Louis IX supprima la vénalité
de l'office, il fit de la prévôté de Paris une fonction à la nomination et aux gages
de la couronne, et y plaça en 1258 un homme honnête et zélé pour Ir bien public,
sévère pour tous, Etienne Boileau, lequel entreprit une réglementation de tous les
métiers, c'est-à-dire des artisans et marchands, fiu'il rangea en cent confréries ou
corporations. Cet ensemble de règlements portant le titre de Livre des métiers, et
dont les registres sont conservés aux Archives, fut la charte des corporations pari-
siennes pendant des siècles et servit de base aux traités de police, à toutes les codi-
fications analogues qu'on eut à rédiger par la suite. Une partie importante des
règlements d'Etienne Boileau s'appliquait à la navigation, aux difTérenls ports, à
la puissante corporation des Marchands de l'eau, laquelle avait la part belle dans
la région parisienne et, par des privilèges quelque peu abusifs, tendait à consti-
tuer au profit des bourgeois de la hanse parisienne le monopole du commerce
sur la haute et sur la basse Seine.
Celte corporation des .Marchands de l'eau allait, en fournisant les premiers
prévôts des marchands, constituer dès 1268 la municipalité parisienne, souvent
en lutte avec les prévôts du roi et le roi lui-même.
En même temps Louis IX donnait l'impulsion aux élud( s, créait des collèges,
et tout en respectant ou confirmant les privilèges de l'Universilé et des Ecoliers,
essayait de maintenir en certaines limites la turbulence souvent excessive de ces
derniers.
Au chevalier du guet chargé de la police avec soixante sergents à pied et à
cheval, saint Louis adjoignit le guet bourgeois fourni par les marchands et les
gens des métiers.
Les sergents du Ghàtelct, chargés de protéger la ville contre des malfaiteurs
trop nombreux, n'étaient pas tous d'honnêtes gens non plus; on trouve dans Join-
ville une anecdote (jui moiiln' assez en quelle défiance on devait quelquefois les
Li: l'A LAIS
tenir. Trois de ces sergents s'étanl mis un soir en enil)uscude en un can'elour se
jetèrent sur un clerc qui rontraitcliezluiel, après l'avoir assommé, le détroussèrent
si complèleiniMit qu'ils ne lui laissèrent que sa seule chemise. Le pauvre garçon
rentra on courant chez lui. se rhabilla quelque peu, et saisissant une arbalète s'en
fut à la pDursuilc de ses voleurs, sui\i d'un enfant qui lui poi'tait un fauchard.
Le clerc les rattrapa et tout
d'abord en abattit un d'un
trait d'arbalète; les -autres se
mirent à fuir. Le clerc tou-
jours furieux précipita sa
course, sous les rayons de la
lune qui était claire et bril-
ante; comme l'un des fuyards
voulait enjamber une haie
pour passer dans un courlil,
le clerc d'un coup de fau-
chard lui trancha presque une
jambe, puis sans s'arrêter il
rejoignit le troisième qui cher-
chait à se réfugier dans une
maison et lui fendit la
tête jusqu'aux dents.
Joinville en venant
le matin rejoindre le
roi au Palais rencontra
près de la porte le pré-
vôt de Paris qui ame-
nait devant le roi une
charrette portant les
corps des trois sergents
tués, suivie du clerc
venu après son exploit
se constituer prison-
nier.
Louis IX au sortir
de sa chapelle vint au perron voir les morts et se fit raconter l'affaire par le
prévôt ; c Sire, dit le prévôt, je vous amène l'homme qui a fait cela, pour qu'il
en soit fait à votre volonté. »
« Sire clerc, dit le roi, vous avez perdu à être clerc par votre prouesse, et pour
votre prouesse je vous retiens à mes gages, et vous viendrez avec moi outre-mer,
et cette chose vous fais-je encore parce que je veux que mes genç voient que je
ne les soutiendrai en nulles de leurs mauvaisetés. »
Quand le peuple qui était là assemblé ouït cela, ils s'écrièrent : " Xotre Sei-
L AUTEL ET LES RELIQUES DE LA SALNTE-CHAPELLE, XV^
u'aFRÉS le manuscrit de JCVÉNAL des URSl.NS
SIECLE
I.i: I' MAIS
4o
gneid- vi |)i-ifri'iil i|iif Dieu lui donnai hunne vie ol lunyuc ol le ramenât en joie
et santé •>.
Ce fait se pass;iil ilmii- peu de jours av;iiil \o d(''|iai1 pour li croisade ol au
moment où, toute blanche et toute l'raîelie, la Sainte-l.lliapelle élevait, comme un
ardent et solennel cantinue de
pierre, sa llèeiie vers le ciel.
La Sainte-Chapelle du Pa-
lais date (lu milieu du xm'" siè-
cle, c'est-à-dire de la première
parlie du règne de saint Louis
après sa majorité, des années
de sa jeunesse.
A cette époque, l'empire
latin t'oiuii'- p;ir les croisés à
Constanlinoplc se trouvait en "XZ^'
de graves embai-i-as. attaqué
à la fois à l'intérieur par les
Grecs, et sur les frontières
par les hordes musuhuanes.
Dans celle détresse, en grande
pénurie d'argent, l'empereur
Deaudoin 11 avait fait à Venise
un emprunt gagé sur les re-
liques de la Passion de Jésus-
Chrisl. Peu après, leroiLouislX
ayant eu l'occasion de rendre
quelques services à l'empe-
reur 15eaudoin, obtint de lui
le don de la couronne d'épines
à charge de désintéresser ses
créanciers V('iiitiens; il envoya
aussitôt à Venise deux frères
prêcheurs, avec l'argent pour
dégager les reliques.
La translation de la couronne d'i'pincs l'ut comme une marche Irioiiipliale à
travers le pays. Partout les populations se pressaient sur le passage el lui fai-
.saienl cortège. « A grandi' liesse ■> Louis l.\ alla au-ilcvaul de I;i sainte n'Hipie
jusqu'à Sens et porta lui-même, à l'entrée de celle ville. la rhàsse qui la renfermait.
L'entrée à Paris se lit en pompe solennelle. Précédés el suivis d'un nombre inlini
de prélats, de religieux et de chevaliers, entourés d'un concours immense de
peuple, Louis L\ et ses frères Robert, .\lphonse el Charles, en simple tunique et
nu-pieds, portèrent la châsse depuis Vincennes jusqu'à l'église Notre-Dame, après
une dernière station devant l'abbaye de Saint-.^ntoine, vers laquelle di' tous côtés
L IIOIILOOE W l'ALAIS
4C, I.K PALAIS
convergeaient, pour se joindre au corlègc, des processions de toutes les églises et
abbayes de la ville et des environs, « en chapes et aubes merveilleuses avec gros
cierges par milliers ». Après une cérémonie d'actions de grâces à Notre-Dame, l'im-
mense procession se reforma et « convoya » la sainte couronne de l'église Notre-
Dame à la maison du roi, en chantant hymnes et cantiques, el la précieuse relique
fut déposée en la chapelle royale Sainl-Meolas.
Peu de temps après, l'empereur Baudoin se trouvant de plus en plus gêné par
faillie d'argent, saint Louis acquit de la même façon, en les retirant des mains
des créanciers de l'empereur, une partie du Iiois do la vraie croix, l'éponge, le
fer de la lance ayant percé les chairs de Jésus-Christ, et différentes autres reliques
qui furent placées en une merveilleuse châsse d'or et d'argent ornée de pierres
précieuses,. On avait au plus haut degré, en ce temps de foi profonde, le culte des
reliques, notre époque d'incrédulité a même accusé les gens de Byzance d'avoir
un peu exploité ce culte et de s'être livrés, dans la suite, à un véritable commerce
de reliques vraies ou fausses.
Dans les premières années du règne de saintLouis un accident était arrivé qui
montre quelleuniverselle vénération entourait ces reliques, pour lesquelles chaque
jour on élevait de merveilleuses églises, ainsi que des moutiers pour les moines
chargés de leur garde.
On conservait à l'abbaye de Saint-Denis, parmi d'autres nombreuses reliques
un des clous qui avait attaché Jésus sur la croix, « apporté, dit Joinville durant le
règne de Charles le Chauve roi de France et empereur de Rome ». Cette relique
était particulièrement honorée, on la sortait dans les grandes occasions, lorsque
l'on implorait du ciel la fin de quelque calamité publique; le clergé de Saint-
Denis l'avait promenée processionnellement à Paris en 1206, lors d'une grande
inondation qui emporta le Petit Pont et ravagea les bas quartiers.
Peu avant un jeune enfant de Philippe-Auguste .se trouvant en état désespéré,
les moines étaient venus, à la tête d'une immense cohorte de clercs et de Parisiens
marchant les pieds nus, jusqu'au Palais, où comme suprême recours ils avaient
fait toucher par leurs reliques toutes les différentes parties du corps du petit prince
moribond.
Or, le 27 février 1232, comme on donnait le saint clou à baiser aux pèlerins
qui se pressaient en foule dans l'église de l'Abbaye nouvellement restaurée, le
saint clou chut du reliquaire dans lequel il était gardé, et par un incompréhen-
sible accident, fut perdu dans la cohue ou volé par quelque audacieux dévot. Au.s-
sitôt qu'on s'aperçut de la perte, éclatèrent des transports de douleur parmi les
moines de l'abbaye et les pèlerins. Avec la nouvelle la désolation se répandit du
monastère dans Saint-Denis, et de Saint-Denis gagna comme une traînée de poudre
la ville de Paris. « Le roi Louis et la reine sa mère quand ils ouïrent la perte d'un
si haut trésor, se dolurent bien et dirent que mille plus cruelle nouvelle ne pouvait
leur être apportée; le très bon et très noble roi Louis ne se put contenir, ainçois
commença à crier hautement et dit qu'il aimerait mieux que la meilleure cité de
son royaume fut fondue en terre et périe. Lorsqu'il sut la douleur et les pleurs qu^
I.r. i'ALAIS 47
les abbés et le couvent de Saint-Denis menaient jour et nuit sans confort, il leur
envoya des hommes sages et bien parlants pour les réconforlcr et il voulait venir
en propre personne, si le conseil de ses gens ne l'en eût déluurné. Le roi fit aus-
sitôt crier par un héraut la perte par toute la ville, promettant cent livres d'argent
de récompense à qui rapporterait le s.iint clou, cl plein cl l'ulicr panlou ù i|iii
l'aurait volé ou recelé. L'angoisse et la tristesse de la perle du saint clou lut si
grande par tous les lieux qu'avec peine serait racontée, nuand ceux de Paris enten-
dirent le cri du roi et ouïrent la nouvelle, ils lurent bien tourmentés et plusieurs
hommes et femmes, enfants, clercs, écoliers commencèrent à braire et ù crier, et
fondant en pleurs ils coururent aux églises pour déprier Notre-Seigncur. Paris ne
pleurait pas tant seulement, mais toutes gens pleuraient parmi le royaume de
France. .Vucuns des sages hommes étaient en doulance que parce que cette cruelle
perte était arrivée au chef du royaume, n'advinssent aucuns graindres meschiefs
ou pestilences dans tout le corps du royaume de France... » Cette désolation uni-
verselle ne cessa qu'aux premiers jours d'avril suivant, (juand soudain on apprit
que le saint clou était retrouvé. On le gardait à l'abbaye du Val près Pontoise, où
il avait été porté par une bonne femme qui l'avait ramassé dans l'église de Saint-
Denis. Il est probable que les moines de Pontoise ne le restituèrent pas de bonne
grâce, mais ils durent s'exécuter, et le saint clou fut reporté en grande pompe à
l'abbaye de Saint-Denis, où le roi vint solennellement en réjouissance faire ses
dévolions avec ses gens.
Quand saint Louis eut en sa pos.session les reliques achetées à Conslanlinople,
il résolut d'élever, pour renfermer leurs superbes châsses, une ncjuvelle chapelle
plus magnifique encore, qui serait en quelque soi-lc un vaste reliquaire de pierre,
pour le service duquel il créerait un chapitre de chanoines et de chapelains chargés
d'y faire « nuit et jour le service du Seigneur ».
L'architecte était tout trouvé, c'était Pierre de Monlrcuil ou de Montereau,
arliste éminent qui venait de terminer le superbe réfectoire et la chapelle de la
Vierge de l'abbaye de Saint-Germain. Sur l'emplacement de Saint-Nicolas du
Palais, auquel se trouvait annexé un autre petit oratoire- consacré à la Vierge,
Pierre de Montereau, en trois ou quatre années, édifia ce merveilleux monument,
épanouissement admirable du grand style ogival, reliquaire de pierre ciselée,
ayant pour base solide sa chapelle basse, et ensuite nef délicate, aérienne, com-
plètement ajourée, où la pierre ne sert plus pour ainsi dire que d'armature à des
splendides verrières. Les travaux marchèrent avec une grande rapidité. Louis IX
posa la première pierre en 124o, en 1248 l'église était consacrée.
L'édifice est double; dans la chapelle inférieure, éclairée par des roses dans
des arcalures robustes, les voûtes de la nef principale reposent sur deux rangées
de colonnes étrésillonnées par une demi-arcalure au droit des contreforts, laissant
ainsi un étroit bas côté.
La chapelle supérieure, éclatante et resplendissante verrière, d'une légèreté
stupéfiante, porte ses voûtes à trois fois la hauteur fie la chapelle basse; elle est
toute en fenestrages, en vitraux étincelanls, la jiioiv disparaît, la lumicre irisée
/.s
LE PALAIS
iiuuige les svelles meneaux des immenses lancelles. Aujourd'liui les vitraux du
xm^ siècle sonl encore en place, rétablis dans leur iiilrùrilr. saul' (juelques
parties. Après avoir un peu soutTert au siècle dernier, quand on mura tout le long
de rédifiec un quart de la hauteur des fenêtres, ils ont retrouvé dans une
soigneuse restauration tout leur magique et harmonieux éclat. C'est une œuvre
colossale, figurant en un
millier de sujets distincts,
dans quinze grandes ver-
rières, toute l'iconographie
chrétienne, l'Ancien Testa-
ment, "de la création du
monde à TApocalypse. Une
série est consacrée à l'his-
toire de la translation des
reliques à Paris, elle est
historiquement du plus haut
intérêt ; malheureusement
c'est la verrière qui a le
plus souffert, où force a
été de refaire les sujets
manquants.
Les peintures qui cou-
\rent tout, murs, arcatures
(le la hase, colonnes, voûtes
ont dû être refaites de nos
jours ; ce sont de grandes
fVises ornementales, feuil-
lages, écussons, avec fleurs
de lis et tours de Castille ré-
pétées partout. L'ensemble
est éblouissant. Douze sta-
tues d'apôtres accrochées
aux colonnes, le long de la
nef, portent de petites croix
de consécration enchâssées
dans des monsirances en
souvenir de la consécration de l'église. Aujourd'hui six de ces statues seulement
sont anciennes, les autres ont dû être refaites.
Le 2.J avril 1248, la Sainte-Chapelle terminée, avec tous ses vitraux, toute sa
merveilleuse ornementation, fut consacrée, la chapelle l)asse sous le titre de la
Sainte-Couronne et de la Sainte-Croix, par le légat du Saint-Siège, Eudes de
Châteauroux, évêque de Tusculum, — la chapelle haute sous la dédicace de la
Glorieuse Vierge Marie par l'archevêque de Bourges.
L.\ TOUR BON-BEC AVANT LA SUBliLEVATION D LN ETAGE
LOBS DE LA RESTA UBATION DU PALAIS DE JUSTICE '
ENVAHISSEMENT DU PALAIS PAU LES PARISIENS EN llïB
m: l'Ai. ai
49
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--"2K33-JÎ-,-:
L ORATOIRE DE LOLIS XI A LA SAINTE-Cll Al'KLLK
it, PABI9 i Tn\rEn8 L tiiSToinr
oO LF. PAI, \IS
C'était peu de mois avant qu(> saint Louis ne s'embarquât à Aij^ues-Mortes
pour sa première croisade, qui K' retint six années en Palestine. Le 12 juin, Louis L\
prit à l'abbaye de Saint-Denis l'orillamme et le bourdon du pèlerin et partit avec
sa femme la reine Marr;-uerite, laissant la régence à sa mère Blanche de Castille.
Le roi auparavant avait largement pourvu à la dotation du chapitre delà Sainte-
Chapelle et assuré le sort de sa fondation.
L'ensemble des travaux avait coûté, dit-on, plusieurs millions au trésor royal;
les reliques et les châsses d'or enrichies de pierres précieuses, exécutées pour l(\s
renfermer, à elles seules revenaient à une somme supérieure.
Dans le pignon de la Sainte-Chapelle flamboie une rose splendide, au-dessus
du porche à double étage qui précède les deux portails superposés. Celle rose ne
date pas dé la construelion, elle a été refaite au xv"= siècle ainsi que les deux jolis
clochetons nanipiant le pignon. La fleur royale se retrouve partout sculptée sur
ces clochetons, au-dessous d'une couronne d'épines et dans une balustrade au
milieu de laquelle une grande lettre K couronnée, initiale de Karolus, rappelle
la date de cette restauration sous Charles VllI.
La flèche de l'édifice primitif dut être refaite au commencement du xv*^ siècle,
celte seconde flèche périt dans l'incendie de 1030; on en rétablit uuo. alors, que
la Révolution renversa. La flèche dressée de nos jours par rarcliitecle Lassus est
donc la quatrième.
La sacristie annexe que possédait la Sainte-Chapelle était une charmante petite
réduction de l'édifice principal, élevée sous le flanc nord de l'abside et reliée à elle
par un passage couvert. Cette annexe se divisait en trois étages, plus un étage de
combles; l'étage inférieur servait de sacristie à la chapelle basse, l'étage inter-
médiaire de Trésor et de sacristie à la chapelle haute, et les étages supérieurs
étaient affectés au dépôt des chartes, traités, litres, registres et documents de la
chancellerie de la couronne, destination qui avait fait donner à l'édifice le nom
de Trésor des Chartes.
Le Trésor des Chartes, sous Louis IX, avait été aussi la bibliothèque royale, le
roi y avait déposé sa bibliothèque, les précieux manuscrits qu'il faisait rechercher
et transcrire par une armée de copistes, vraisemblablement établis en quelques
salles du palais. Ce délicieux petit édifice, complément obligé de la Sainte-
Chapelle, sacristie-anncxe semblable à celle qui existe encore sous la chapelle du
château royal de Vincennes, également bâtie par saint Louis, fut, sans raison
aucune et malgré les réclamations du chapitre, démoli par les architectes qui
restauraient le palais après l'incendie de 1770. Ils abattirent le Trésor des Chartes
pour élever la lourde galerie de l'aile gauche de la cour du Mai, détruisant ainsi
complètement l'aspect de l'ancienne cour, en emprisonnant dans leurs maçonne-
ries sans intérêt le flanc gauche de la Sainte-Chapelle.
Composé de chapelains et de clercs, avec des dignitaires portant les litres de
maître chapelain, maître gouverneur, trésorier ou archichapelain, le chapitre
de la Sainte-Chapelle jouissait de nombreux privilèges dans l'enceinte du Palais.
Chaque nuit après l'office du soir trois clercs et un chapelain devaient s'en-
I.i: l'AL.MS 51
fermer dnns la Sainle-Cliapelle pour veiller à la conscrvalion dos nli(iii('s. Dans
la nuit (lu Vendredi au Samedi saint, rapporte Dulaure, il se célébrait à celle
Sainle-Cliapelle une élran,u:o et curieuse cérémonie. Tous ceux iiui ('laiiMit réputés
possédés du diable et dénK)nia(iues y étaient amenés pnur élie exorcisés solen-
nellement. .Malheureux malades ou mendiants simulateurs tirant de leur super-
cherie de larges aumùnes, réunis dans l'église, se livraient à toutes les contor-
sions possibles, aux plus répugnantes grimaces, tombaient dans des convulsions
en poussant des hurlements. .Mors apparaissait le grand chanlrc du chapitre,
découvrant à tous le bois de la vraie croix et instantanément, cniunic p;ir un coup
de théâtre, le silence se faisait, tout s'apaisait, les cris elles contorsions; malades
vrais à l'esprit frappé, faux possédés exploiteurs de la crédulité, tous retrouvaient
le calme.
l'ji ISi:5, au cours des grands li'avaux de restauraliim iiilrcpris à la Saiiilr-
Chapelle, si cruellemeni in.illijiili'c à la lin du dernier siècle, on découvrit une
boite d'élain renfermant un cœur, sous les dalles à la place occupée jadis par le
mailre-autel. Ce cœur reposant sous les saintes reliques était peut-être celui de
saint Louis, mais aucune inscription, aucun document ne se trouvait pour l'établir
avec certitude.
Dans la chapelle liaiilc. il avait ('lé ménagé sur chai|ui^ liane, à la dciixirnio
travée de la nd' avant l'abside, un l'enfoncement où se li-ouvaieiil d'un côh' la
place réservée au l'oi et de l'autre celle réservée à la icine. Louis W s'asseyait
ici pour assister aux oflices. Ses successeurs firent de mémo. Plus lai-il le i-oi
Louis .\l se trouva ainsi trop mêlé aux autres assistants, et fit faire à la travée du
côté droit louchant à l'abside un petit réduit ajouté en hors-d'œuvre entre deux
contreforts, petit oratoire particulier d'où il pouvait, \kw une étroite ouverture,
suivre l'office .sans être vu.
Au dehors celte chapelle se présente sous forme d'une petite annexe carrée,
avec de jolis détails de sculpture rétablis à la restauration et une belle balustrade
à Heurs de lis, où s'élève du compartiment du milieu uneL majuscule couronnée.
La chapelle royale du Palais qui vit sous chaque règne se déployer les splen-
iliiirs de nombreuses cérémonies, se célébivr linéiques mariages royaux ou prin-
ciers, reçut à la fin du xv" siècle quelques modifications extérieures, comme la
reconstruction de la grande rose, des clochetons du grand pignon et de la
floche. Le roi Louis .\1I compléta ces modifications par l'adjonction d'un grand
e.«calier cxlérieur montant du flanc sud de l'édifice au porche supérioui-. Cet
escalier présentait certains points de ressemblance avec l'escalier de la Chambre
des Comptes bâtie au fon<l de la cour de la Sainle-Cliapelle à la uiènie (■■)ioi|uo.
Les arcs gothiques retombaient sur de gros fiilicrs chargi'S de Heurs de lis,
les(|uelles se retrouvaient, alternaid avec des dauphins, aux ajipuis moidanl le
long de la rampe.
Le grand incendie qui ravagea le Palais en Kil.S avait épargné la Sainle-
Chapolle ; quelques années plus tard, le 20 juillet Um, par la négligence de
plombiers réparant la toiture, le feu prit dans les combles de la Sainte-Chapelle,
5i LK l'A LAI S
dévora toute la charpente ainsi que celle de la flèche. Cette flèche en s écroulant
écrasa l'escalier de Louis Xll. On releva la (lèche, mais l'escalier demeura une
ruine; l'arcade d'enh^'e restait seule debout avec des débris de piliers. A ces
piliers ruinés et tmil K' Idu^- de la rampe, s'accrochaient depuis longtemps déjà
des échoppes de nuircliaiuls ([ui'lci)n(iut's. surluul dr lii)raires, sur lesquelles nous
aurons occasion de revenir.
Au temps de Philippe le Bel, toutes les constructions du palais commencées
par saini Louis ou ajoulécs après lui sont tei'minccs, l'ensemble du Palais de la
^,û>_
h ESCALIEtt DR L.\ SAINTE-CHAPELLE. CO.MME.NCKMK.NT Df XVIP SIECLE AVANT LA CllUTK DE LA l'LECllE
grande époque gothique est désormais bien complet avec sa Sainte-Chapelle, sa
Grande Salle, sa Conciergerie et sa tour de l'Horloge.
Enguerrand de Marignj', général des finances, le ministre de Philippe le Bel
qui devait si tristement finira Montfaucon, dirigeait les travaux d'arhèvement de
la Grande Salle dans les dernières années du \nf siècle. Merveille du Palais avec
la Sainte-Chapelle, cette Grande Salle, reposant sur la Grande Salle inférieure
échappée à tant de désastres successifs et parvenue jusqu'à nous, était partagée
par une rangée d'énormes piliers en deux nefs dont les voûtes entièrement lam-
brissées, semblables à deux carènes de navire renversées et accouplées couvraient
un immense espace de 70 mètres sur 27'", -iO. On entrait de la cour du May par
un perron, à l'angle sud-est, donnant d"abord dans une galerie longeant le côté
LI-: PALAIS 53
méridional de la Tirando Salle, et conduisant à la galerie des merciers et à une
seconde entrée de la Grande Salle.
Dans la double nef pavée de marbre blanc et noir la lumière entrait lar,!?e-
ment, parles belles fenêtres et les roses des quatre pignons, par d'autres ien(Mres
sur les cotés, faisant valoir les lambris peints et dorés des voûtes, azur et lleurs
de lis, les détails de sculpture, les statues accrochées aux piliers. Ces statues
dépassaient au wi'" siècle le nombre de cinquante, posées à une certaine hauteur
i<.o L . i .
•• ■/,.-■■■ ■> - ,
l'escalikb de la sainte-ciiapellk, xviii'= siècle
sur chaque face des colonnes centrales et sur les piliers dos côtés, plus nombreux
à cause des subdivisions des travées.
C'étaient les eftigies des rois depuis Pliarani<jud ju.-^qu'à Fraurois 11. Ocs ins-
criptions au-dessous des figures indiquaient la durée de chaque règne avec la date
de la mort de chaque roi. Gilles Corrozet, dans ses Anliquilés et singularilés de
Paris, donne la liste de ces statues avec les inscriptions constamnicnl lues et com-
mentées par les curieux passant dans la Grande Salle. « On i)ensait dans le
peuple, ajoule-l-il, que ceux qui sont représentés avec les mains hautes ont
régné verlueu.sement et ceux qui ont les mains basses ont été infortunés ou n'ont
fait acte d'excellence. »
Sur les faces latérales, chaque travée de salle se divisait en deux arcatures où.
o't IJ-: PAI.AIS
dans lo ronfonconioiil (Milre les piliers, un ])an(' de pierre étnil ménap:é. Quatre
grandes cheniinées coinine en bas dans la salle Saint-Louis chauiraienl la grande
salle. Les jours d'hiver dans celle immense nef toujours bruyante, toujours pleine
de gens venus pour leurs alîaires, ou pour ouïr les nouvelles, ces cheminées à la
vaste hotte, devaient former chacune le centre de groupes serrés.
Pu fnlr du pignon oriental donnant sur la partie de la rue de la Barillei'ie
dite de Saint-lJarlliélemy, à cause de l'église de ce noni située en face du Palais,
le roi Louis XI lit plus tard élever un autel qu'il accompagna des statues de saint
Louis et do Gharicmagne portées sur deux colonnes. Ce très dévolieux monarque,
faisant jilacer sa statue à côté de celles de ses prédécesseurs, se fil représenter
agenouillé devant une image de la Vierge. A cet autel de Louis XI se disait jadis
cha(iue anpée la messe de rentrée du Parlement.
Au fond, sous le pignon opposé, toute la largeur de la Grande Salle était prise
par la Table de marbre si fameuse dans les fastes du Palais. On tenait pour cer-
tain, sans y regarder de trop près, qu'elle était faite d'une seule tranche de marbre
« (|ui portait, dit Sauvai, tant de longueur, de largeur et d'épaisseur qu'on tient
que jamais il n'y a eu de tranches de marbre plus épaisses et plus longues ».
Table illustre contemplée avec respect par le populaire, brillante sous le
reflet des grands fenestrages, table royale aussi, réservée, dans les festins d'ap-
parat donnés par les rois, aux princes du sang, aux pairs de France et aux prin-
cesses, les autres convives s'asseyanl à des tables mobiles plus ou moins rappro-
chées, selon leur rang.
Au xv*^ siècle, près de la table de marbre, se voyaient différentes choses remar-
quables : un crocodile empaillé trouvé, disait-on, dans les fondations du palais,
curiosité rapportée probablement d'Egypte au temps des croisades, et un grand
« vieil cerf » en bois, qui était un modèle préparé pour un cerf en or massif que
le général des finances de Gharles VI devait faire exécuter pour le trésor royal,
projet qui n'eut ipTun commencement d'exécution, la tête seule ayant été faite, et
sans doute bien vite fondue ensuite.
La table de marbre, table royale, siège de la juridiction des eaux et forêts,
avait encore une autre destination bien différente, c'était aussi le théâtre de la
Basoche; en ces âges naïfs, sur la table des festins royaux, les clercs de la basoche
du palais, montaient aux jours de leurs divertissements traditionnels, pour jouer
leurs farces, sotties, moralités et momeries. Très probablement un revêlement de
bois formant estrade recouvrait alors la table de marbre, estrade surélevée, dont le
dessous fermé par des tapisseries servait de vestiaire. C'est ainsi que Victor Hugo,
au premier chapitre de Noire-Dame de Paris a mis en scène une repré.sentation
de mystère offert au populaire sur cette table, à l'occasion d'un mariage princier.
L'angle nord-ouest de la Grande Salle touche à la Grand'chambre, ancienne
cliambre de saint Louis, située à l'étage supérieur de la Conciergerie, au-dessus
du grand guichet entre les deux tours. Sous Louis XII elle fut complètement trans-
formée et devint la Chambre dorée. Les murailles couvertes de lambris curieuse-
ment sculptés, le plafond à caissons, les petites voûtes surbaissées retombant sur
I.i; l'A LAIS
des culs-de-lampe, les peintures, les (leurs de lis tous les ornements dorés <i avec
de l'or (le (luoals de tlollande », en faisaient une étineclanle et mirifique salle
d'apparat. Des estampes nous en ont conservé l'aspect à dilVérentes époques.
Quand elle fut de-
venue grande t-hanibre
du l'arleiiienl, rlianibre
des pairs, ohambre des
plaids solennels, magis-
trats et pairs occupaient
des gradins se détachant
sur le lambris à fond
fleurdelisé; sur deux des
angles s'élevaient deux
tribunes pour les invités
de marque aux grandes
cérémonies, sortes de lan-
ternes construites sous
Louis .\IV et refaites sous
Louis XV, chargées d'ar-
moiries et terminées en
dômes avec la couronne
royale au sonimcl.
Le trône myal ou lit
de justice était dans un
autre angle à côté d'un
grand triptyque du xv'^siè-
cle représentant le Christ en croix entouré de quelques saints. Près de la porte
communiquant avec la Grande Salle, se voyait, d'après les anciens chroniqueurs,
un lion doré, ayant la tète baissée et la queue entre les jamlics, ce qui voulait
dire que « toute personne tant soit grande de ce royaume en doit obéir et se rendre
humble, soubz les lois et jugements de la dicte Court ».
C'est dans celte étincelante Chambre dorée où tout rappelait la royauté, fleu-
rait l'aristocratie et le vieux parlementarisme, que s'établit en 17031e tribunal révo-
tionnaire, pour travailler avec la collaboration du couperet de Sanson à supprimer
les vieilles inslilulions et les ci-devant aristocrates ou parlementaires. Préalable-
ment la Chambre dorée avait été e.véculrc elle-même, le rabot égalilaire avait
passé sur la superbe décoration, on avait tout rasé, nriicinents sculptés, pcinlures,
écussons, et à la place du plafon'd aux voùles si (Ic'licaliniciil cl si richcineiiL lam-
brissées, et enluminées on avait fait un plafond net et plat.
Quant à la Tour de l'IIorlogo, on pense (ju'elle date des commencements du
xiv^ siècle. S'il en est ainsi, il devait exister précédemment un peu en arrière une
autre tour formant l'angle du Palais devant le Grand-Pont; on croit savoir que
le roi Philippe le lUl acheta à cette époque au chapitre do Notre-Dame un moulin,
LA CtlAUBIlE DORtE.
DA.NS LA.NGLK, LE SIEGE ROYAL
ofi
M-:
AI, Aïs
dit (le Chante-reine silué sur la livo au pied du Palais, pour élever à sa place la
belle tour carrée do l'Horloge et le li.îtiiiKMit conliLMi. c'est-à-dire la cuisine dite
de Saint-Louis.
L'horloge qui donne son nom à la lour fui ])lac(''eeii i:!7n. du temps de Charles V,
par un maître horloger allemand du nom de llcni'i ilii \u-. (Iclui-ci resta chargé
de rcnli'cticii du iiiouvcunent et fui logé (lans la tmir. Kn même temps on instal-
lait dans le petit beffroi surmontant le comble de la tour, une cloche nommée
Jouvanie, qui devait devenir non moins fameuse que l'horloge, car elle donna en
1578, avec les cloches de Sainl-Hermain l'Auxerrois, le signal de la Saint-Earlhé-
lemy. Peu après, sous Hcnii ill, l'Iiorloge dut être restaurée; on chargea de ce
soin Germain Pilon (pii rdil un cidi'.m ('ir'gammenL décoré, flanqué de deux
figures j-eprésenlant l'une la Force vi l'aulrc l.i Justice, avec des inscriptions latines
dues à Jean l'ass(M-at, l'un des fulurs auteurs de la Satire Menippée. L'une de ces
inscriptions, placée sous les
écussons de France et de
Pologne réunis et entourés
du cordon de l'ordre du
Saint-Esprit, fait allusion
aux deux couronnes portées
par Henri 111 et lui en pro-
met une troisième au ciel.
Un auvent gracieusement
arrondi protège l'horloge et
ses figures. Le tout nous
LUGK OU LANTEnNE DE LA CllAUBBE DUllÉK, XVll'' SJECLE
était arrivé absolument
dégradé, et il a fallu tout
reconstituer, sculptures, fi-
gures et ornementation
peinte.
Voici donc le palais com-
plètement achevé dans son
ensemble aux premières
années du xiv^ siècle; sous
Charles VIII et Louis XII, il
recevra encore des adjonctions heureuses, mais ce sera ensuite Uni, il ne fera
plus, aux époques suivantes, que souffrir violences et dévastations, lors de ses
incendies successifs, suivis de restaurations non moins désastreuses pour ses
magnificences ogivales et sa noble physionomie d'autrefois.
L'émerveillement de tous fut grand à la fin des travaux, devant l'œuvre
achevée qui complétait l'aspect grandiose de la Cité, resplendissante alors avec sa
jeune cathédrale et son Palais neuf. Philippe le Bel, pour inaugurer solennel-
lement ses constructions, donna à la Pentecôte de l'an 1313, huit jours de fêtes
merveilleu.ses, au cours desquelles furent armés chevaliers les trois fils du roi.
I.i: l'M.AIS .'17
qui devaient si peu après, et pour si peu de temps chacun, iv.q-ncr tous les trois,
Louis le Mutin, Philippe le Lon:j-, Charles le Bel.
Le gendre du roi Edouard II d'Angleterre vint en grande pompe assister aux
fêles. La ville de Paris, où tout cluuna pendant huit jours, était dans toutes ses
rues encourtinée de soie et de lin et illuminée joyeusement chaque soir. Jamais
r,,---n j
l.A i,HA.M>i: SALLK UU l'ALAlS. AU l'U.M) LA TAULK HE MAllIIllE
on n'avait vu pareilles magniticences, tous les durs, comies cl h,:ruiis de France
étaient présents, disent les vieux clii-uniiiuciirs, ajoulauL puni' (Iduiici- une idi'e de
ces magnificences que dans une seule journée ces nobles seigncui's changèrent
trois fois d'habits. 11 y eut chaque jour de grands festins, le jour de la Pentecôte,
les fils du roi furent armés (•hev;diers, le roi donna un grand repas sur la Table
de marbre, au cours duquel tous les mets furent à un certain moment inondés
d'eau de rose, ce qui peut passer pour un assaisonnement singulier.
«Tous les bourgeois de Paris en robes neuves, à pied et à cheval, ordonnés
par métiers et confréries, avec trompes, tambourins, buccines et mencstriers et
très bien jouant de très beaux jeux, entrèrent en l'ilc de la Cité par-dessus un jioiil
LIV. 1,8
II. PAiiles remparts de
la rive gauche, mais élevant avec toute la diligence possible une nouvelle ligne
de fortifications sur la rive droite, pour envelopper les importants faubourgs du
nord.
Aux Etats généraux, Marcel devint bien vile un des orateurs dirigeants, le
chef du parti bourgeois. Fort des trente ou quarante mille Parisiens armés qu'il
sentait derrière lui, il osa parler haut, et put avec Robert le Coq, évèque de Laon,
conseillerau parlement, personnage douteux, intriguant pour le compte de Charles
le Mauvais, roi de Navarre, entraîner l'assemblée dans le sens des réformes.
Triomphant en raison du désarroi des princes et des terribles embarras dans
lesquels se débattait le Dauphin, les Etats arrachèrent au Dauphin la grande
ordonnance du 3 mars 1357, décrétant des mesures de défense nationale et de
considérables réformes dans les finances, les aides et impôts, l'emploi des sub-
sides de guerre, l'administration de la justice, la répression des abus des
officiers royaux, et la discipline des gens de guerre.
Ces réformes, tout urgentes et sages qu'elles fussent, étaient pour la plupart
bien prématurées en pleine féodalité, trop en avance sur les idées du temps, et
restaient incomprises même, en dehors d'un très petit nombre de députés avan-
I..\ COMMINK |)K 13M,S
G5
ces. On comprenait mieux les mosuivs d'inlérol immédiat, ou lorsque Ton voyait
les Etais exiger du Dauphin le renvoi ou la suspension des anciens conseillers du
roi et la punition dos pn-varicatours. Moyennant l'acceptation de ces réformes, les
Etats olïraient au Dauphin trente mille hommes d'armes et les subsides nécessaires
lever sur les bunnes villes et les gens d'Eglise.
ut GlUKl DE MUMIaL'CO:*
Les Etats, on plus de l'ordonnance de réformation, imposaient au Daujihin
un grand conseil de trente-quatre membres tirés de leur sein, entre les mains
desquels tous les pouvoirs devaient être concentrés. C'était en réalité la bourgeoisie
comptant dix-sept représentants dans ce conseil, qui priiiait en mains le gouver-
nement. Tout de suite une réaction se fit; des protestations du roi Jean, juisonnier
en Angleterre, arrivèrent contre tout ce qui avait été ordonné par les Etats, et le
Dauphin entama la lutte contre Marcel. Ce fut une année d'intrigues et de violentes
discordes, ce pendant que gens d'armes et routiers anglais, soudards navarraisou
simples brigands infestaient tout le centre de la France, pillant, rançonnant et
ravageant villes et villages. La lulti' entre le Dauphin d'un côté, Etienne Marcel
et l'évêque de Laon, Hobert le Co(i, dfl'aulro, se compliqua des menées de l'odieux
MV. 59
II. rjtBIS 4 TftAVrBït I. UII(T"IB|
(ir. i.A coMMi'Ni; Ki: i;5o8
roi do NavaiTO, Charles lo Mauvais, pelil-fils de Louis le Hutiii, ilrjà souillr do
crimes, et alors emprisonné pour une conspiration contre le roi Jean, dans laquelle
il avait fait entrer 1(^ Dauphin lui-même. Sorti de prison grâce à Robert le Coi] et
à Marcel, le roi de Navarre ajouta aussitôt aux difficultés de la situation qu'il
avait intérêt à embrouiller. 11 enserra Paris avec ses bandes de routiers appuyées
de compagnies anglaises, heureux du sanglant gâchis dans lequel il voyait la
France se débattre et perdre toutes ses forces, et espérant, le moment venu, en
recueillir tout le profit.
Dans Paris les partisans d'Etienne Marcel adoptèrent en signe de ralliement le
chaperon de drap mi-partie rouge et pers (bleu verdàtre) aufi^uel les plus résolus,
les meneurs de la foule, ajoutaient dos agrafes émailléesoù se voyaient gravés les
mots « A bonne fin », indiquant leur volonté de suivre Marcel jusqu'au bout et de
l'aider à maintenir contre tous les réformes établies.
Le Dauphin venait d'ailleurs de donner prise contre lui aux chefs du parti
populaire, par une ordonnance concernant les monnaies, c'est-à-dire par une
altération de ces monnaies. De plus, un événement tragique survenu quelque
temps auparavant avait surexcité les esprits. Un nommé Perrin Marc ayant
rencontré le trésorier et conseiller du duc de Normandie, Jean Baillet, le tua
d'un coup de couteau et se réfugia dans l'église Saint-Merry, lieu d'asile. A la
nouvelle du meurtre, le Dauphin courroucé, sans tenir compte du droit d'asile,
envoya Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Guillaume Staise, prévôt
de Paris, avec une troupe d'archers qui, trouvant les portes de l'église barricadées,
durent les brûler pour parvenir jusqu'à l'assassin. Celui-ci traîné au Chàlelet eut
le lendemain le poing coupé sur le lieu du crime et fut ensuite accroché au gibet.
Mais l'évêque de Paris s'émut tellement de cette violation du droit d'asile
qu'il fallut dépendre l'assassin du trésorier et le ramener au mouticr de Saint-
Merry j^our l'enterrer en grande solennité. Etienne Marcel avec un grand nombre
de bourgeois conduisait le corps, et ce, le même jour que le Dauphin suivait les
obsèques de son trésorier assassiné.
Une sorte de fièvre s'emparait de tous, fièvre faite des tristesses présentes et
des inquiétudes où se débattait la population, dans ce Paris rempli de réfugiés,
bourgeois, nobles, moines et nonnes chassés des bourgs, des châteaux, des cou-
vents de la région par les ravages des routiers.
L'Université de Paris et le clergé même semblaient prendre parti contre le
Dauphin et intervenaient auprès de lui, en le sommant pour ainsi dire de faire
droit aux réclamations du roi de Navarre.
En ce moment l'échevinage et les bourgeois, pour obtenir du ciel la fin des
maux qui accablaient le pays, firent vœu d'offrir chaque année à Notre-Dame un
cierge de la longueur de la muraille d'enceinte de la ville, c'est-à-dire mesurant
exactement 4,4o;j toises, chandelle démesurée, en cire flexible, qui devait brûler
nuit et jour aux pieds d'une image de la Vierge. Le vœu fut tenu exactement et
dans la forme dite, sauf quelque temps sous la Ligue. Mais en IGOo le prévôt des
marchands, François Myron, substitua au cierge de la dimension des remparts
LA coMMi'Ni: ni: i:5."s
67
iiii lainpailaire d'argent avec un cierge encore iiiunuinonlal par la grosseur, mais
de longueur plus ordinaire.
Dans la grande ville tourmentée et tuniullueuso, les colères populaires
surexcitées par les événements journaliers, chaulïécs à blanc par les factieux,
entretenues par des confréries bourgeoises cl des associations de corps de métiers,
éclatèrent enlin dans une journée révolutionnaire. Le 22 février loo8, le |)alais
de la Cité, résidence royale, fut furcé et i-nvabi ((iiiuii.' dcvaicnl l'être d'autres
châteaux royaux, (juelques siècles après, — une fois nièiue Juste au mèmejdur do
février. Le matin de
ce jour, le prévôt des
marchands réunit à ■""•..»--,
Saint-Eloi dans la
Cité, tout proche du
Palais, environ trois
mille gens de métier,
tous bien préparés
par les meneurs et
décidés à mettre la
main mii' \r I),iiiphin
pour l'enlever à ses
con.seillers de la no-
blesse, et le forcer
délinilivement à gou-
verner selon les vues
populaires.
L'exaltation de la
foule en armes était
si grande que le pré-
vôt des marchands
arrivant à Sainl-Eloi,
accompagné des
échevins, n'eut Ik-
soin de rien dire pour
attiser ou diriger ces fureurs, car aussitôt la troupe, dans un tumulte de cris et
de vociférations, s'ébranla et marcha sur le Palais, grossie par d'autres bandes (h;
forcenés débouchant de toutes les rues, descendant par les ponts en brandissant
leurs armes.
Celte foule déjà venait de massacrer un partisan du Dauphin, Régnant d'Acy,
avocat au parlement, rencontré comme il sortait du Palais. Reconnu dans la rue,
il s'était réfugié dans la boutique d'un charcutier où, sans lui donner le f(Mi)ps
d'implorer, on l'avait percé de coups.
Quand la multitude armée se présenta aux portes du Palais, on essaya en
vain de la retenir. Les gens du roi ne voulaient laisser passer (juc le prévôt avec
^.-tt:
KTIENNE MARCEL IIARANXLE LE l'ElPLE A LA MAISON ALX PILIERS
68
LA COMMIINP: de I3o8
uno délégalion de la foule, mais ils Curent lùenlAt bousculés et forcés, et aussitôt
le llitt des assaillants se répamlil par loiil le Palais. Les galeries, la grande salle
se tronvi'rent en un clin d'œii envahies par de rudes compagnons en Jacques de
mailles, coiffés de bassinets de fer ou de chaperons aux couleurs parisiennes,
hérissés de toutes les armes possibles. Ils ne rencontrèrent aucune résistance.
Marcel à la tête des plus hardis de sa troupe marcha droit à Thabitation royale
derrière la galerie des Merciers, jusiprà la chambre du Dauphin où celui-ci, recu-
lant dm-anl les envahisseurs, s'était retiré avec ses principaux oi'liciers.
— Sire, dit Marcel au Dauphin, ne vous ébahissez pas de
choses que vous voyez, car il est ordonné et convient qu'il soit
ainsi fait.
11 se trouvait dans cette chambre, parmi les officiers du
Dauphin, .Jean de Conllans, maréchal
de Champagne, et Robert de Cler-
mont, maréchal de Normandie, tous
(jeux vaillants hommes de guerre et
conseillers énergi-
ques du prince, des
plus détestés par le
parti des États. Mar-
cel les désigna à ses
gens en disant :
< Faites en bref ce
pourquoi vous êtes
venus ici. " Aussitôt
ses hommes se je-
tèrent sur Jean de
Oontlansqui ne put se
défend re et f u t a battu
sur le lit du Dau-
phin, aux pieds du
prince sur lequel jail-
lirent des éclabous-
surcs sanglantes.
Robert de Clermont recula en essayant de se mettre en défense dans une
pièce voisine, mais il tomba bientôt massacré à son tour et son cadavre fut
rapporté dans la chambre à côté de l'autre.
Les autres officiers du Palais s'échappèrent à ce moment et laissèrent seul,
dans la poussée tumultueuse, au milieu des massacreurs, le Dauphin très effrayé,
mais Etienne Marcel, resté près de lui à côté des deux cadavres, enleva le cha-
peau du prince et lui mit sur la tête son chaperon aux couleurs parisiennes en
lui disant de n'avoir plus rien à craindre.
Ces meurtres eurent lieu dans ce qu'on appelait les hautes chambres à gala-
les corps des mareciiacx de cuampacne et de noruandie
traInés sur le gra.nd perron du palais
LA COMMINK DE I3:i8
09
thas ou de galetas^ construilcspar le roi Jean au-dessus de la chambre verte dans
la tour carrée à l'ani^^ie gaurlie du lo^is royal (de saint Louis ou Philippe le Bel)
donnant d'un cùlé sur les jardins du Palais et de l'autre sur la galerie aux
Merciers et la Sainle-Cliapelle.
Les gens de Marcel, trioniphanls, traim'TiMil les (leu\ (•c>i'i)s » niniill iiilniiuai-
nenienl, par devant Monseigneur le Duc » jusquVu l;i ciaii' du I';il;iis sur le ^raiid
perron, où il les laissèrent étendus et découverts à la vue de tous. Ensuite Marcel
et ses compagnons se dii-igéreiit vers <■ lu Maiso)/ en rp-i-i'c qu'on ri/iiicluil la
L.\ Fl'lTE DU DALI'llI.N SOLS LE lillA.MJ l'ONT
maison ili' la ville », — ainsi qu'il a été fait maintes fois de[)uis, ai)ri's d'aulres
envahissements de palais.
C'est Marcel qui avait fait l'acquisition de cette maison dite aussi Maison aux
Piliers, pour y réunir les administrations municipales jusque-là éparpillées, à ce
qu'il semhle, dans plusieurs locaux : le petit parloir aux Bourgeois, entre le Chcâ-
lelet et la chapelle Saint-Leufroy, et un autre parloir occupant une tour encastrée
dans le rempart de la ville, près des Jacobins de la rue Saint-Jacques.
Le prévôt, d'une fenêtre de cette maison aux Piliers, harangua la multitude et
lui annonça Voccision qu'il venait d'ordonner. 11 dit que l'exécution de ces « faux
mauvais, et traîtres » conseillers du D;uipliiii avait éh' faito pour le liien coniiuuii
70 LA COMMUNE UI-: l.'ioS
du royaume do Franco cl requil lo peuple do vouloir bien le soutenir pour conli-
nuor rœuvre de défense cl do salul. VA alors au milieu di's clameurs, au bruit
des armes brandies, les Parisiens crièrent « qu'ils avouaient le l'ait ot qu'ils vou-
laient vivre et mourir pour le dit prévôt ».
Toujours accompagné de sa troupe armée le prévôt retourna au Palais auprès
du Dauphin, après lui avoir envoyé deux pièces de drap rouge et pers, pour
munir de chaperons aux couleurs parisiennes tous les gens du Palais et du Parle-
ment. Les corps des maréchaux de Champagne et de Normandie étaient restés
exposés sur le perron; on ne les enleva que le soir pour les faire porter dans une
charrette jusqu'à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, où lOjS religieux n'osaient
ni les recevoir ni les enterrer sans l'assentiment du terrible prévôt.
Le prévôt des marchands ne perdit pas de temps, après ces événements, et
s'efforça de prendre en main le gouvernement en composant le conseil du Dau-
phin de gens du parti bourgeois; il travaillait aussi à rallier à son parti les gens
des communes, les bourgeois des bonnes villes et tentait d'établir une confédé-
ration, une ligue de défense contre le parti de la noblesse, tout en recherchant
en même temps la dangereuse et peu sûre alliance du roi de Navarre.
Pendant quelques semaines encore le Dauphin demeura à Paris à la discrétion
d'ELienne Marcel. Le Dauphin avait pris le titre de Régent du Royaume, vain
titre, dont le pouvoir était entre les mains du conseil composé de l'évêque de
Laon, du prévôt et des échevins. 11 était si bien captif en ce Palais qu'un cheva-
lier, qui avait tramé une évasion du jeune prince, fut décapité aux Halles par ordre
du prévôt.
Une nuit, environ un mois après l'affaire du Palais, c'est-à-dire vers la fin de
mars, le grand Pont ou pont aux Changeurs (alors en bois) vit filer sous sa
grande arche une barque se dissimulant dans l'obscurité. C'était le régent qui
s'enfuyait. Deux hommes, Thomas Fouguant maître charpentier ou maître des
eaux, et Jean Perret ou Métret, maître de l'arche du grand Pont, deux fonction-
naires des services de la navigation, avaient ouvert au régent l'arche du Pont
barrée chaque soir. A la fin de mai suivant quand la lutte fut dans son plein, ces
deux hommes qui probablement étaient restés en correspondance avec le Dau-
phin furent saisis et cruellement punis. Le prévôt des marchands leur fit couper
la tête en Grève et fit ensuite écarteler les corps, dont on suspendit les quartiers
aux portes de la ville.
Au moment où le pauvre Jean Perret mettait la tète sur le billot, le bourreau,
saisi soudain d'une attaque d'épilepsie, roula à terre tout écumant. Dans la foule
quelques-uns émus de pitié criaient déjà au miracle et disaient que Dieu mon-
trait par là qu'on faisait mourir injustement les condamnés. Peut-être le populaire
allait-il s'opposer à l'exécution, mais un avocat du Châtelet, qui voyait la cho.se
des fenêtres de la maison de ville, cria aux assistants qu'il n'y avait là nul
miracle, attendu que maître Raoullet, le bourreau, était connu pour être sujet à
cette maladie, et sur celte explication, fermant la bouche aux pitoyables, la justice
du prévôt eut son cours.
r.A roMMiNK m: i:!;;8 71
Des lieux oùlés on se préparait aclivomenl à la guerre inévilable. Le Daupliin
aussilùl libre sï-lail mis à rassiMiiblor des Iroupes. La noblesse dos provinces voi-
sines lui fournissait des gens d'armes; les villes elles-mêmes, malgré les appels
pressants de Marcel refusaient de suivre la commune de Paris dans la voie révo-
lutionnaire où elle s"élail engagée, enfin les Etals généraux se réunissaient à Com-
piègne sur la convocation du régent, et, tout en maintonanl qiiiliiues-unes des
réclamations auxquelles avait fait droit la (Irande onliiniiain'c, lui an-ordaieii! les
subsides qu'il demandait.
Etienne Marcel, aux prises avec toutes les dil'licultcs d'une situation terrible,
déploya la plus grande énergie, il poursuivilavecunegrande célérité les travaux de
l'enceinte el travailla non moins vivement à organiser les forces parisiennes. Les
portes étaient gardées sévèrement. Poui' plus do sûreté il lit fniLivi- uno quantili' de
grosses chaînes altacliées aux maisons d'encoignures des rues, lesquelles chaînes
à la inoindre alerte, étaient tendues el fixées, el pouvaient se doubler rapidcniont
de barricades construites avec des tonneaux remplis de terre.
La Seine en amont et en aval fui barrée chaque soir par des chaînes: dans
l'île Notre-Dame, aujourd'liui Sainl-Lnuis un rempart muiii d'un fossé servit de
liiii aux deux parties de l'enceinte.
Le château du Louvre était toml)é au pouvoir des Parisiens, qui en avaient
tiré une grande quantité d'artillerie conduite aussitôt à la maison de vill(>, el le
prévôt avait mis une garnison dans la Ibi'teresse royale.
Pendant ce temps, dans ce malheureux royaume en proie à l'anari-bio, les
paysans fatigués d'être foulés et écrasés par tous les partis, remplis d'une IVc'né-
lique fureur par les pillages des gens d'armes, par les dévastations des routiers,
se soulevèrent à leur tour.
Le mouvement de la Jacquerie, né en terre picarde, s'élendil dan.s tous les pays
limitrophes du territoire parisien ; les Jacques victorieux d'abord se livrèrent aux
plus horribles excès, faisant, dans un délire de vengeance, payer cher à la noblesse
accu.sée de tout le mal, depuis Poitiers, tant de maux soutïerls, une servitude si
longue.
Devant les bandes de farouches laboureurs révoltés, courant à leur tour par
les campagnes déjà ravagées par tanlde routiers, les châteaux tombaient l'un après
l'autre, du moins ceux qui n'étaient pas suflisamment forts el garnis, et, sur les
ruines des châteaux incendiés, les Jacques massacraient sans pitié gentilshommes
et nobles dames.
Ce fut un mouvement irrésistible d'abord ; les compagnies de routiers anglais
rencontrées par ces troupes de paysans étaient écrasées, aussi s'écartaienl-cUcs
prudemment. Les moutons enragés ne se connaissaient plus. Le vide se faisait
devant eux, les villes fermaient leurs portes et attendaient isolées dans un cercle
d'incendies. Les familles nobles échappées aux tueries fuyaient vers des terres
que l'insurrection n'avait pas encore gagnées. Alors la noblesse de tous ces pays,
se sentant menacée par l'orage, n'allendil pas qu'il eut fondu sur elle; l(>s châte-
lains se réunirent, rassemblèrent des gens d'armes et descendirent en Picardie
72 LA C.d.M.MrM': 1)K l^nS
OÙ celte chevalerie bardée de fer rencontrant en rase campagne les Jacques mal
armés et mal dirigés, en lit d'effroyables carnages.
Marcel avait entrevu la possibilité de lier ensemlile les deux mouvements, l'in-
surrection bourgeoise de Paris et la révolte populaire des campagnes, marchant
contre un adversaire commun, la Noblesse, et il avait cherché à négocier un
accord avec les chefs de la Jacquerie en leur envoyant des secours. \ ce moment,
au commencement de juin '13o8, la duchesse de Normandie, femme du Dauphin,
la duchesse d'Orléans et envii'on trois cents dames et demoiselles de la nobles.se
se trouvèrent en grand péril dans la ville de Meau\ où elles avaient cherché
refuge avec très peu de défenseurs. Les Jacques marchaient sur la ville peu sûre
elle-même et disposée à prendre parti" pour eux. « Le comte de P^oix et le captai
de Buch, émus, » dit Froissart, » de la pestilence et l'horribilitéqui couraient sur les
gentilshommes de France, » se jetèrent dans la ville avec quarante lances. Il était
temps! Aux Jacques venait de se joindre un corps de sept à huit mille Parisiens
envoyés par Marcel, sous le commandement d'un épicier de la i-ue Saiut-Denis
nommé Pierre Gilles. La bataille fut rude et sanglante ; les gentilsliommes
surexcités, combattant sous les yeux des dames réfugiées, rompirent par des
charges violentes les rangs des assaillants, en abattirent de grands monceaux et
poursuivirent tant qu'ils purent les débris des malheureuses bandes « et en
tuèrent tant qu'ils en étaient tous lassés et vannés, et les faisaient sauter en la
rivière de Marne ».
L'autre allié de Marcel, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, tout en se main-
tenant en bonnes relations avec Paris, se déclarait néanmoins contre les Jacques.
Les nobles du Beauvoisis étaient venus implorer son aide. — « Ne souffrez pas
que gentillesse soit mise à néant, si ces Jacques durent longuement et que les
bonnes villes soient de leur aide, ils mettront gentillesse à néant et du tout
détruiront. » Ch.arles se rendit à ses raisons, mais non sans stipuler quelques
conditions avantageuses pour sa politique personnelle, et il marcha contre les
Jacques dont il fit grand carnage à Glermont, après avoir pris leur chef par
trahison.
L'insurrection des Jacques cruellement réprimée, Etienne Marcel se trouva au
plus profond de ses embarras. Toutes les forces du Dauphin et de la noblesse
allaient se réunir contre Paris. De quel côté chercher aide et appui? Etienne Marcel,
l'échevin Charles Toussac et les chefs du mouvement cherchèrent le salut du côté
du roi de Navarre, qui revenait sous Paris avec des forces importantes pour tirer
parti des événements. Us allèrent le cherchera Sain t-Ouen, l'amenèrent à la maison
de la ville et le nommèrent capitaine de Paris. Les meneurs de la commune
criaient Navarre! Navarre l pour entraîner le peuple, mais les cris n'avaient pas
beaucoup d'écho.
Le Dauphin de son côté réunissait diligemment ses forces et arrivait sous la
ville. ,\ la fin de juin il était au pont de Charenton et menaçait Paris du côté de
l'Est, tandis que vers le nord et l'ouest, .\nglais et Navarrais tenaient les champs.
Charles de Navarre poursuivait ses trames, négociait avec les uns et les autres.
LA C:OMMlNl£ Dl-: I.'^oS
13
UNE DES CIICUINEES DE LA GRANUE SALLE
lo loiil pour lo tout, afin d'empôclier le pi
Navarrais.
attendant l'occasion ilo faire son
profit des fautes de tous et des
malheurs de ce pays ravagé, de ce
royaume en dissolution.
Tout juillet se passa ainsi dans
une attente fiévreuse. Un jour une
bataille s'engagea en villr tiitre
les Parisiens et des soudards anglo-
navarrais que la Gonununc avait
pris à sa solde ; ils lurent chassés
par les Parisiens, mais prirent leur
revanche le lendemain en massa-
crant, dans une embuscade ten-
due en plaine, une colonne de
bourgeois sfirtie de Paris pour
aller les comballre.
Acculé aux dernières extré-
mités, le prév('4 des marchands,
qui sentait h's Parisiens lui l'i-hap-
per et se détacher de la cause com-
munale, ne se voyait plus qu'une
ressource, se mettre comi)lètemenl
entre les mains de Charles le Mau-
vais et y niellro Paris avec lui.
Mais il lallail se livrer complète-
ment et supprimer tout ce qui
pouvait être hostile ou faire obs-
tacle au roi de Navarre.
L'accord dut se faire entre ces
hommes dans une situation déses-
])érée et Charles lo .Mauvais, ijui
n'attendait que ce moment et
comptait, appuyé sur l'aris, se
faire régent du royaume et peut-
èlre roi.
Ce qui est certain, c'est que,
iiislruils (le l'arcord conclu, des
partisans de la cause royale, en-
fermés dans Paris, et des l)Our-
geois clairvoyants détachés de la
cause de Marcel, risquèrent aussi
■évol <le livivr la ville aux Anglo-
LIV. co.
11. Paris a TRlVEnS LUISTOIBC.
10
74 L.\ COMMUNE DE IH^JS
Le .31 juillet i3.")8 lo prévùl des iiKircliands, accompagné de gens bien à lui,
m une louriirc aux portes de la ville, alin de loul préparer pour rexéculion du
complot cl d'assurer la remise de ces portes aux gens du roi de Navarre. Les
soupçons s'élevaient déjà contre lui, les capitaines des portes Saint-Denis et Saint-
Martin refusèrent énorgiquement de livrer les clefs des postes qu'ils avaient en
garde à Josseran de Màcon, trésorier du roi de Navarre, et Marcel repoussé dut
continuer son tour des remparts.
Pendant ce temps, l'échevin Jean Maillarl, quarlenier du ([uartier Saint-
Denis, naguère ami et compagnon de Marcel récemment brouillé avec lui, et qui
suivait de près les agissements du prévôt, comprenant que 1q moment d'en finir
était venu, monta à cheval avec son frère Simon, avec deux gentilshommes du
parti du Dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny, et quelcjucs gens résolus
pour essayer d'émouvoir le peuple en faveur de la Cause royale.
Cette troupe marchant la bannière de France déploj'ée, en criant : Monijoie
Saint-Denis, au roi et au duc! se grossissait du peuple soulevé par les discours de
Maillart annonçant à tous que le prévôt voulait livrer la ville aux Anglais et aux
Navarrais.
La nuit était venue pendant la course de Marcel de porte en porte et ses négo-
ciations avec les chefs de poste; il était déjà tard lorsque Jean Maillart et sa troupe
accourant des Halles ameutées débouchèrent à la porte Saint-Antoine. Le temps
pressait, au même moment Etienne Marcel en obtenait les clefs du chef de
poste. Jean Maillart aborda résolument Marcel ; après un court colloque entre les
deux anciens compères et une violente querelle entre les gens de Marcel et les
survenants, les épées se mirent de la partie. La lutte ne fut pas longue quoique
Marcel « qui était fort armé et avait le bassinet en tête », disent les chroniqueurs,
se défendit fortement, mais Maillart ou Jean de Charny, d'un coup de hache sur
la tête, l'abattit sur les corps de quelques-uns des siens tués en même temps.
Le peuple accourait de tous les côtés à la porte Saint-Antoine acclamant les
auteurs de cette contre-révolution si audacieusement et si rapidement opérée.
Le lendemain, Maillart rassembla les Parisiens aux Halles, harangua le popu-
laire retourné complètement par la nouvelle de la trahison tramée par son
ancienne idole Etienne Marcel. On courait sus aux anciens chefs de la Commune,
Charles Toussac et les autres échevins ; ils étaient emprisonnés ou massacrés par
ceux qui naguère les suivaient.
Les corps d'Etienne Marcel et de ceux qui avaient péri furent portés à Sainte-
Catherine du Val des Ecoliers et jetés nus sur le préau, là même où peu de mois
auparavant ils avaient fait jeter les corps des maréchaux de Champagne et de
Normandie massacrés au Palais.
Le surlendemain, le Dauphin entrait dans Paris à la tête de ses troupes et
proclamait une amnistie générale, sauf certaines exceptions concernant quelques
échevins ou bourgeois des plus compromis, amis de Marcel ou agents du roi de
Navarre.
Le souvenir des transes cruelles par lesquelles il était passé dans cette terrible
LA COMMINK 1)K 1358 75
année, de l'onvahissemenl du Palais par les factieux cl du numili-o de ses officiers
égorgés à ses pieds, n'élail pas pour i-tuidro le séjour du l'aiais de la Gilé fort
agréable au Dauphin. Aussi, (piaud il lui devenu le roi Chai-los V dit le Sage,
sacré à Reims en l.'JOi-, abandonna-l-il ce palais à son l'arleinenl cl à ses gens do
justice, pour s'en aller fixer sa résidence à l'hùtel Saint-Paul, à l'est de la ville
dans la nouvelle enceinte, vaste agglomération tle logis divers qu'il avait achetés
ou construits, et luxueuseunul aniénagés,
i;-ri
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ESCALIER DKSCENDANT DE LA CIIANDE ?.\LLK A LA «ALLE SAINÏ-LIIUIS
LKS MOLLl.Ni iL.NTliE LK PONT NOTOE-DAMK ET LA GriEVE
DIVERTISSEMENTS EN LA GBANDE SALLE
ClIAPITRi: V
LE PALAIS Al TAllLLMEM
; roi Cliarles V (|iiiUe le Palais poiii' l'hùlcl Saiiil-Paul. —
La visite de rem|)crcur d'Allemai.'[ic. — Giandcs fêtes,
festins et divertissements. — Les troiildes de la
niinorilc de Charles VI. — Les .Maillutins. — Isa-
lican (le Bavière. — Le festin di' la (îrande salle
troublé par renvahissement du populaire. —
L'occupation anglaise. — néorganisation du Parle-
ment [)ar Charles VII. — Le palais sous Louis XI
et Louis XII. — Construction de la Chambre des
Comptes.
Le roi Charles V habid? l'hôtel Sainl-
Paul ou le Louvre qu'il a rééditié et où,
pour recevoir les livre.s de la biblio-
Ihèque du Palais, il a fait aménager la
Tour de la librairie. Désormais le Palais
de la Cité n'est plus ipie le domaine
des officiers de sa justice et des admi-
nistrations; cependant, en vertu de sa
vieille illustration et en raison des
vastes proportions de sa Grande salle,
il reste toujours le lieu des grandes solennités aux occasions importantes.
Les cruels événements de sa jeunesse, les périls courus à Paris et toutes les
LK l'AI.AIS AU I'ai{m;mi:nt 77
difficullés ilu coininenconient do son rèL^no, avaionl luùi-i le dauphin Cliarles et
fait de lui un roi sa.uo cl un i)olili(|uo. d'ailleurs par caraclère et par la laililesse de
sa sanlt',éloip'no des folios éiiuipi'os chevaleres(]ues, s'appliquant avec intelligence
à la bonne adniinislration de sim royaume, ordonnant i)ruilen)nienl ses finances
et ses armements, soignant ses alliances.
Quand il eut en 1:{7S la visite de l'empereur d'Allemagne Charles IV, venu
pour traiter des projets d'allianee, c'est au l'alais (|ue le roi reçut son hôte el le
logea. Un a, dans les (h-andcs C/trnni'/Kcs de Sainl-JJcnis, le récit très détaillé de
toutes les fêtes el cérémonies qui eurent lieu pendant le séjour impéi-ial. Le jour
de l'entrée solennelle, après ledélilé d'un cortège exlraordinairemenl magnifique
dans la cour du May. où l'un n'avait lais.sé entrer que les plus grands seigneurs,
le roi souhaita la bienvenue à i'(Mnpereur, devant le grand perron de marbre, au
bas duiiuel une chaise couverte de drap d'or avait été [^réparée pour l'iiôlo impé-
rial alors malade d'un accès de goutte.
.\près les discours et les embrassades, l'ciupcreur l'ut porté en sa rliaise jus-
qu'à ses appartements, préparés dans l'ancien logis royal. L'empereur occupait
les chambres d'apparat, la clianilii-e verle, la chainhiv himbrissée de bois d'Irlande,
au premier étage des bâtiments; .son (ils, le roi des Romains, ociMipail leschambres
des reines de France au-dessous, tandis que Charles V se logeait au-dessus, dans
les chambres à galetas établies par le roi Jean .son père, celles mêmes où, vingt
ans auparavant, les maréchaux de Normandie et de Champagne avaient été
égorgés.
Le lendemain, qui était la veille de l'Epiphanit'. l'empereur malade restant en
sa chambre, son fils le roi des Romains alla entendre vêpres à la Sainte-Chapelle,
merveilleusement illuminée; puis il y eut festin d'apparat dans la Crando salle
drapée d'étendards, <• noblement pari'C et ordonnée avec si grand multitude de
/arlets tenant grande foi-son de torches, qu'on voyait aussi clair dans ladite salle
qu'au [dein jour ».
Un grand dais s'étendait au-de.ssus de la lable de marbre où sonpaicnl rois,
princes, ducs et évoques; les autres seigneurs occupaient d'autres tables, au
nombre de huit cents à mille chevaliers, sans compter multitude d'autres en très
grande presse. Après le repas, le roi, les princes, les évoques et les chevaliers,
« tant comme il en put entrer », allèrent en la cliandjre du Parlement « parée
toute à fleurs de lys et grandement allumée », entendre les ménestrels en prenant
vins et épices.
Charles V, qui portait grande dévotion aux reliques de la Sainte-Chapelle, et,
selon Christine de Pisan, était « très inquisitif de toutes vertueuses choses », et
montrait de .sa propre main, chaque année, le jour du vendredi saint, la vraie
croix au peuple, ne pouvait manquer d'amener son hôte aux précieux reliquaires.
Le jour de l'Epiphanie, l'empereur, porté dans sa chai.se ou hissé à bras, » à
très grand'peine et grevance de .son corps », dans les escaliers, alla adorer les
reliques de la Sainte-Chapelle; il assista ensuite à une messe .solcnnelh», à la suite
de laquelle le roi, après avoir fait porlei- j)ar trois chevaliers des offrandes d'or,
78 LE PALAIS AU l' A It LKM 1;NT
d'argent et de myrrlio, monta à la sainte cliàsso et lit baiser les reliques par tous
les princes et gens de l'empereur.
Nouveau festin de plus grand apparat encore que celui de la veille dans la
Grande salle. A la table de marbre prirent place, sous un ciel de drap d'or aux
armes de France, le roi, l'empereur et le roi des Romains, flanqués d'évèques et
d'arcbevêques ; un grand dais recouvrait toute la table et par derrière les piliers
et fenestrages étaient housses de drap d'or.
Ce n'étaient partout, au-dessus des tables que dais de veluyau (velours) et draps
d'or, draperies et tapisseries aux murailles. « Et est à savoir, disent les Grandes
Chrojiiqucs do Saint-DeniH^ que la salle du grand palais était parée de tapis de
haute lisse, à images tout autour .si bien ordonnées et si à point mises que les rois
qui sont de pierre tout autour n'étaient point occupés ni empêchés de voir. »
11 y avait trois dressoirs à vins très richement parés, garnis, le premier de vais-
selle d'or, de pots et flacons d'argent émaillés ; le second de vaisselle d'argent
dorée et le troisième de vaisselle d'argent blanche. « Et mangea bien dans ladite
par le rapport qu'en firent les hérauts, huit cents chevaliers sans les autres gens.
Et combien que le roi avait ordonné quatre assiettes et quatre paires de mets,
toutefois pour la grevance de l'Empereur, qui trop longtemps eut sis à table, en
fit le roi oter une assiette et n'en servit-on que de trois qui furent de trois paires
de mets. »
Entre la table de marbre et les dressoirs avait été ménagé un espace défendu
de bonnes barrières où, comme entremets, on donna la représentation de « L His-
toire et ordonnance comment Godefroij de Bouillon conquit la sainte cité de
Jérusalem ».
Aux angles de la salle du Palais, deux coins réservés, bien enclos, formaient
comme les coulisses où se préparait le spectacle. Des coulisses de gauche sortit une
nef de mer toute gréée avec ses voiles et ses mâts, ses châteaux d'avant et d'ar-
rière. Sur cette nef « peinte et habillée très richement et très plaisamment », on
voyait Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon, avec onze chevaliers revêtus d'an-
ciens harnais de guerre du temps des Croisades, portant écus et bannières aux
armes du royaume de Jérusalem. Des gens cachés dans l'intérieur de la nef la
faisaient mouvoir « si légèrement qu'il semblait que ce fût nef flottant sur l'eau »,
et l'amenèrent au milieu de la salle, devant la grande table.
Les coulisses de droite laissèrent paraître la cité de Jérusalem, une ville fermée
de murailles à créneaux et de tours garnies de Sarrasins armés, avec bannières
et pennons. Cette énorme décoration, mue aussi par des gens cachés à l'intérieur,
fut amenée devant la grande table, en face de la nef de Godefroy de Bouillon.
« Et lors descendirent ceux de la nef et par belle et bonne ordonnance vinrent
donner assaut à ladite cité et longuement l'a-ssaillirent et y eut bon esbattement
de ceux qui montaient à assaut à échelles. Finalement montèrent dessus ceux de
la nef et conquirent la cité, et jetaient hors ceux qui étaient en habits de Sarrasins
en mettant sus les bannières de Godefroy et des autres. »
La nuit était venue quand le festin et les divertissements prirent fin. La foule
LE i'AI.AIS M PAItLEMENT 79
était si serrée dans la grande salle, sauf autour dos tables royales protégées de
barrières bien gardées, que riîmperour, porté dans sa chaise, eut grand'peine à
regagner ses appartements, pendant que lo roi et les princes allaient tenir récop-
lion en la chambre du Parlement.
Le séjour de l'Empereur fut une longue suite de fêtes et de visites aux châteaux
royaux, au Louvre, à Thùlel Saint-Paul, aux châteaux de Vincennes et de Beauté,
où il' pauvre souverain, toujours malade, se faisait porter en chaise.
11 avait quitté le palais pour aller loger au Louvre. Pour cela, un grand bateau
était venu le chercher à la pointe du Palais. C'était « un grand balel fait et ordonné
en manière de maison où sont salles et deux chambres, tout à cheminées ».
L'embarcation était richement ornée et parée, les chambres des lits à courtines et
ciels étaient meublées comme une maison, « dont l'empereur et ses gens, quand
ils furent dedants et l'eurent vu, s'en donnèrent grande merveille et y prenaient
grande plaisance ». C'est dans le même bateau, qu'au grand plaisir des Parisiens
réunis sur les rives ou penchés à toutes les fenêtres des maisons du grand Pont
et du pont Notre-Dame, l'empereur fut conduit ensuite à l'hôtel Saint-Paul.
Deux ans après mourait le roi Charles V, dont la sage administration, l'éco-
nomie et la jirévoyance avaient pu réparer les brèches faites par les désastres et
faire oublier les épouvantables calamités du commencement du règne. Son fds
Charles VI avait douze ans. Avec les Iniuhlcs de la régence, les discussions des
princes, la folie du roi, la guerre civile et la reprise de la guerre anglaise, une
nouvelle ère de misères et de malheurs, plus longue et plus douloureuse, allait
s'ouvrir pour le pays destiné à descendre par secousses violentes jusqu'au plus
profond de l'abîme.
Dans l'histoire du Palais, nous voyons la cour du May servir de cadre à la scène
finale de l'affaire des Maillotins, soulèvement causé, comme toujours, par des
levées d'impôts, et qui fit assez craindre aux princes oncles du roi le retour aux
idées de la grande révolte de 13.jS, pour les engager à une répression cruelle.
Quand on eut jelé la terreur dans Paris et décapité, pendu ou noyé à tort et à
travers, — parmi lesquelles exécutions celles de notables bourgeois, de conseillers
qui s'étaient, pour le bien public, entremis entre les séditieux et le pouvoir, —
les princes voulurent jouer la comédie de la magnanimité. Ils firent rassembler,
dans la cour du Palais, les bourgeois compromis et les familles de ceux qui étaient
encore en prison, attendant leur sort. Un trône et des sièges au haut du perron
avaient été préparés pour le roi et les princes ses oncles; le chancelier Pierre
d'Orgemont dans un long réquisitoire énuméra « les grands et mauvais et mer-
veilleux cas de crimes et délits commis et perpétrés par tout presque le peuple de
Paris, dignes de très grandes punitions ». Ce discours et la mise en scène terrible
qui l'accompagnait étrcignirent de terreur le cœur des assistants; quand cette
terreur eut été bien portée au comble, les oncles du roi intervinrent et se jetèrent
aux genoux du jeune Charles VI, pendant que, de toutes parts, les malheureux
bourgeois criaient : Miséricorde ! Le petit roi parut alors se laisser attendrir par
les prières des princes et daigna changer les peines criminelles en peines civiles,
80
LH l'A LAIS M i'AItlJÎMKNT
.Mm
ÉIMI
LA FLLCllE MUOER.NE DE LA SAINTE CHAPELLE
en amendes énormes nionlanl ;i la moitié des biens des
bourgeois poursuivis.
Ilélas, ce ])elit roi de qualorze ans, à ([ui ses oncles
venaient de faire jouer le rôle de monarque courroucé, en
le faisant rentrer à Paris par la brèche, par un pan abattu
des murailles de la remuante et séditieuse cité, ce petit roi
dont la minorité fut gravement troublée par le fait de ses
oncles, les ducs d'Anjou, de Berry, de Bourgogne et de
Bourbon, qui se disputaient le pouvoir, mettant pour cela
gens d'armes aux champs, pillant, ravageant et empêchant
les vivres d'entrer à Paris, — il allait, frappé de catas-
trophes personnelles, être la cause de malheurs effroyables
pour la France. Sa minorité devait durer toute sa vie, les
longues années de sa démence, sauf de courts intervalles
pendant lesquels, en retrouvant la raison, il ne pouvait
guère qu'assister en spectateur impuissant au déroulement
des tragédies lamentables commencées.
En attendant la catastroplie initiale qui ne devait pas
larder, le jeune roi épousa, en 1387, Isabeau de Bavière,
destinée à èlre aussi funeste à la France que les ducs oncles
du roi.
La Grande salle du Palais a dans ses fastes les fêtes
données à l'occasion de l'entrée solennelle de la reine en
io80. Après les fêles populaires tout le long de la roule et
le service à ÎS'otre-Dame, la reine fut conduite, pour
les fêtes princières, au Palais où le roi l'atlendait.
Le lendemain de l'entrée, Isabeau de Bavière fut
sacrée par l'archevêque de Rouen, dans la Sainte-
Chapelle, et conduite ensuite en la Grande salle pour
un merveilleux festin offert aux dames, et
dont la pompe devait effacer celle des festins
d'apparat de Charles V.
A la grande table de marbre, renforcée
d'une grosse planche de chêne épaisse de
quatre pouces, s'assirent le roi en surcot
vermeil fourré d'hermine, une couronne d'or
sur le chef, et la reine couronnée aussi, des
prélats et des princesses; aux autres tables
prirent place cinq cents damoiselles du plus
haut rang, toutes belleset superbement parées,
servies par des seigneurs non moins brillants.
Les entremets ne furent jias moins mer-
veilleux et notables que ceux du festin offert
LE PALAIS AL l'A II 1. KM KM
81
pnr ClKirli's V à rKiii|p(i-iiir. An iiiilirii de la salle avait t'ié élevé un chaslel
(le rliai-jR'iile liaul ili' quaraiik" \nvds, luiiué do iiiialre loui-s vn carré avec une
luur plus liaule au i(>iitiv. Colle conslruclion liL,Mirail la ville de Troie la grande
ot la lour du luiliou parliculioroiuout le palais d'ilion. Le roi Priain, le preux
lloL-lursoM lils, ol los Troyens so prôparaionl à délbudro oc oliaslel contre l'armée
des Grecs, conduite par les rois (jui avaient assis leur camp et planté leurs pennons
(;i^rn ^0I > LA C'iM.ILIi'.l.lUI. \^^^l I.A lU.(;H.N>f m i.rin.S UES IIAIIMI'.NÏS fiL yLAI
armoriés autour des murailles; on voyait arriver, mue par des hommes cachés,
uiir nof portant une centaine d'hommes d anuos ({ui se joignaient à ceux du
oamp pour moidcr à Fassaul di' Troie la fjramla.
El c'eût été pour le roi et les dames << très grand plaisance à voir si cils qui
avaient à jouer pussent avoir joué ». Mais par malheur les mesures pour le bon
ordre avaient été mal prises, et les consignes peu observées, de sorte que cette noble
et si étincelanle assemblée était devenue très vile cuhuc cunluso, et (|ue la grande
uv. 61 .
Il, PARIS A TBA%'KIIK LUIPTOtnK.
11
S'2 LH l'Al.AIS .VU l'A U L i; M KNT
salle s'élail remplie oulrc mesure de gens, seigueui-s, bourgeois et [lopulaii-c (jui,
se pressant, se bousculant et s't3loun"anl les uns les autres pour mieux vuin
empêchèrent bientôt le diverlissemcnt de continuer cl finirent par mettre en i)éril
les tables elles-mêmes.
Dans la grande presse, des gens se trouvaient m.il de clialcnr l't d'autres
criaient presque écrasés, enfin les barrièi'es furent rompues el le Ilot de la foule
gagna les tables du festin. Malgré les efforts des gens du roi, dans ce tumulte
inouï, les survenants, par derrière, poussaient toujours ceux dv^^ preniiers i-angs.
.\ la table royale la dame de Coucy s'évanouit, et la reine Isabeau était sur le
point de faire comme elle, si bien qu"il fallut briser une verrière au-dessus de sa
tète pour faire entrer un jieu d'air.
Enfin, sous une secousse violente de la foule, l'une des tables du côté de la
(ii'ande chambre du Parlement fut renversée, dames el demoiselles en grands
atours n'eurent que le temps de se lever pour n'être pas jetées à terre parmi la
vaisselle el les débris des mets. Dans ce désarroi général il était impossible de
songer à continuer festins et jeux dramaliques. On y renonça, le roi se leva de
table pour se relirer, avec princes et princesses, ce qui ne put se faire qu'à grand'-
peine dans l'horrrhle presse.
Bien des dames à demi étouffées durent se faire porter à leurs hôtels en ville,
d'autres demeurèrent au Palais. La reine el la plus grande partie des dames, en
litières ou sur leurs palefrois, escortées de la foule brillante des seigneurs, s'en
allèrent en un cortège de plus de mille chevaux, par les ponts surchargés, par les
rues grouillantes de populaire en fête, gagner l'hôtel Saint-Paul, tandis que le roi
s'embarquait à la pointe des jardins du Palais els'y fai.sait conduire en un bateau
pavoisé.
Les fêtes continuèrent à l'hôtel Saint-Paul, dans la grande cour duquel avait
été construite pour la circonstance une très haute salle de charpente parée
d'étoffes magnifiques. On y festina plus tranquillement plusieurs jours de suite,
on y dansa la première nuit jusqu'à l'anljc.
Dans des lices préparées devant Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, entou-
rées de loges et de hourds charpentés pour la reine et les dames, qui vinrent là
« chacune en très grand arroi » se donnèrent des joutes brillantes qui durèrent
trois jours. Elles furent un peu gênées par la poussière le premier jour, il était
venu tant de chevaliers de tous les pays, la foule des chevaux était si grande que
bien des détails du tournoi étaient perdus dans celte « grande poudrière ». Aussi,
pour y obvier, fit-on venir aux secondes joules deux cents porteurs d'eau, rpii arro-
saient le champ entre chaque course. Le roi qui était 1res « chevalereux » prit une
part brillante au tournoi.
La ville de Paris fil en celle occasion de superbes présents au roi, à la reine,
ainsi qu'à la nouvelle épousée du duc de Touraine, frère du roi, plus tard duc
d'Orléans, celle douce el malheureuse Valenline de Milan, qui avait fait sa pre-
mière entrée à Paris en même temps qu'Isabeau. C'étaient coupes, nefs d'or, grands
flacons, plats et pots d'or, lampes d'argent, écuelles et tasses d'argent, etc..
I.i: IVM.AIS AT l'Alil.KMl'NT 83
Qiuil'ante bourgeois di's plus iinlalilcs, vrliis d'iiii tir.iii Iniil |),iroil, les oflVironl
;iu mi cil sa chambre, sur iiiic lilirre portée par deux lioinnies « appareillés
comme hommes sauvages ». Les présents destinés à la reine lui furent amenés par
d'autres bourgeois parés de même, en une litière portée par deux hommes cosluuiés
l'un en ours, l'autre en lieoi-ne, tandis (|u'une troisiènu^ litirrc était eonduile chez
la duchesse de Touraine par deux Sarrasins au visage noirci.
Mais le temps de la catastrophe approchait. Les événements lunesles devaient
se suivre rapidement, la leiil,iti\e d'assassiiial de l'iciiv de Craon sui- \o. conné-
table de Cli.sson. rinsulalinii (jui frappa Charles VI di'jà malade, près du .Mans,
pendant la marche de l'expédition entrejirise conti'e le duc de Bretagne pour ven-
ger ce meurtre, la démence du i-oi, sa première guéi'ison, puis le terrible bal des
hommes .«auvages ou des .\rdents, où le roi faillit ])érir avec cinq compagnons,
sous un dt'guisemenl d'étoupes de lin dans lequel ils étaient cousus, et qui piùt
l'eu aux ti>relics des valets. ;
Aux obsèques célébrées à Notre-Dame des (|ualre jeunes seigneurs brûlés vifs
en cette fête, le roi fut repris subitement d'un accès do sa frénésie et retomba
dans cette démence intermittente (|ui devait le tenir mis('ral)](^ et impuissant toute
sa vie, avec de courtes périodes de lucidité.
Alors commencèrent les longues luttes entre le duc d'Orléans et le duc de
Bourgogne ipii devaient amener la iiinrl di' riiii cl de l'aiilre, les gueri'cs entre
Armagnacs et Bourguignons. Pendant des années la guerre civile loiiriie anlour
de Paris, ou sévit dans la ville gagnée au parti de Bourgogne. Le duc Jean sans
Peur s'appuie sur la démagogie, sur les boucliers, sur les écorcheurs de Caboche
et en bien des journées sinistres les Cal)ocliiens se font massacreui-s, égorgent
parla ville ou dans les pri.sons les malheui-cux signalés comme Armagnacs.
Bans cellt^ anaicliic sanghmte, les caliocliicns de la commune de I il;; tentent
parfois de se souvenir d'I'Jif'nne Marccd, et font rédiger par les hommes politiques
du parti des ordonnances de réformes, que le Dauphin \icnl promulguer dans un
lit de justice tenu en la chambi-e du Parlement; mais la violence dans la confu-
sion des factions et des intérêts règne toujours en maîtresse et se livre à tous les
excès, suivant les péripéties de cette lutte qui s'éterni.se et se fait de plus en plus
farouche.
Paris est menacé ou pris tantôt par l'un, tantôt par l'aulre iiarli, mais de cuMir
il est surtout bourguignon, exécrant tout ce qui touche au parti contraire et
poussant la haine des Armagnacs jusqu'à devenir Anglais. Car les Anglais, trou-
vant l'occasion i)onne, se sont précipités encore une Ibis sur cette France déchirée,
qui semble courir au suicide. .Vzincourt recommence Poitiers, avec des consé-
quences pires.
Le dé.sastre d'Azincourt est de l'il.';. loul ce que rariiu'e victorieuse, épuisée,
avait pu faire d'abord, avait été de se rembanpier avec son butin. Puis, la lutte
entre les princes continuant, les ,\nglais reparaissaient, se jetaient sur la Nor-
mandie et s'y établissaient fortement.
Peu de temps après la bataille d'A/incnui I, l'aiis eut la visite de l'empereur
LE PALAIS AU P A IILKM KNT
d'Allemagne Sig'isniond qui revonaiL du concilt> de Constance ot cherchait à arran-
o-er les alïaires du Saint-Siège, tiraillé entre un pape et trois antipapes. Ce voyage
fut l'occasion de l'aiiivée di' nuniiireux princes accourant à Paris pour recevoir
fastueusement l'cnipereur.
On le festoya au Palais et on le logea au Louvre où il eut un jour la fantaisie
d'ollVir un festin à des dames, demoiselles et bourgeoises de Paris. Il en vint
« jusqu'à environ six-vingts ï
qui ne furent pas très satisfaites,
parait-il, de la cuisine impériale
et qui fii'cnt'peu d'iionneui- au
repas « pour la force des épices.
Après dîner, celles qui savaient
chanter chantaient aucunes chan-
sons. On dansa ensuite et avant
de laisser jiarlir les dames, l'em-
pereur olfrit à chacune un petit
anneau d'or ».
Un jour, l'empereur s'en alla
au Palais pour entendre plaider
la Chambre du Parlement. Les
conseillers après l'avoir remercié
du très grand honneur, le firent
asseoir au siège royal. Aussitôt
les avocats, un instant inter-
rompus par cette visite impré-
vue, reprirent leur plaidoirie.
Il s'agissait dans la cause de
dt''cider à qui reviendrait la sé-
néchaussée de Beaucaire, sur la-
quelle deux plaideurs préten-
daient avoir droit. 1^'un d'eux
ayant démontré que nul no jjou-
vail tenir cet office s'il n'était
auparavant chevalier, son concurrent, simple écuyer, allait être débouté. Alors
l'empereur intervint. 11 fit approcher l'écuyer, lui demanda en latin s'il vou-
lait recevoir la chevalerie. Sur sa réponse affirmative, l'empereur tira son
épée et le fit incontinent chevalier. Les conseillers ne purent faire autrement que
d'adjuger l'office à ce nouveau chevalier, tout en maugréant au dedans de la
contrainte.
En 1418, par la porte Saint-Germain-des-Prés que leur livra Perrinet Leclerc,
les Bourguignons surprirent Paris. Leur entrée fut le signal des 'plus épouvan-
tables violences ; ceux des Armagnacs notables que la populace ne massacra
point dès le premier jour furent enfermés à la Conciergerie du Palais, au Louvre,
%^^
LES TOURS DE LA CONCIKKGERIE
LK l'.M.Ais M i'aiii.i:.mi:nt
80
au CliAtelol... Toiilos los prisons di» P.iris. jiisqir;iii\ plus pi^liles, so Irou voroiil
pleines do inalhouroiix entassés.
Le connétai)le trArninp-nac élail au iiMiulu-c dos prisonniors tlo la Conciergerie
avec !.• .•liaii'rlii r dr Maili', plusieurs évoques, des seigneurs, dos membres du
Parlement.
A la nouvelle do l'iMiIrée des Hourguignons, lo piVvnt ilo Paris, TannoLiiiy du
ANCIE.NNE COUn DE LA CDNXIEIHiEniK
Cliàlol, avait pu cuurir i)rondro io pcliL Dauphin, lulur Cliarlos \ II, ol l'avait
emporté, enveloppé dans les draps de son lit à la Bastille. Le connétable d'Arma-
gnac avait eu le temps de se. jeter hors do chez lui et de se réfugier dans la mai-
son d'un artisan son voisin; mais, dénoncé ou ih'cuiivi'il . il fui cnicM'' de sa cachette
et mem'' au Palais avec d'auln's saisis dans Iciulil mi Iniuvés cachés dans leurs
caves.
Leur prison ne dura guère, les bouchers do Caboche et los forcenés conduits
86 LE PALAIS AU PARLI-MKNT
par le bourreau Capoluche se précipilèrenl sur ces prisons pour tout massacrer.
Le prévôt bourguignon de Paris essaya bien un instant d'empêcher la tuerie qui
se préparait; mais devant le déchaînement de cette populace enragée qui ne vou-
lait rien entendre et menaçait d'égorger ceux qui oseraient parler de pitié, il
recula : « .Mes amis, faites ce qu'il vous -plaira. »
Aussitôt les diverses bandes de massacreurs se jetèrent sur les diverses jui-
sons et en forcèrent les portes, par le feu quelquefois, quand elles étaient trop
solides ou quelque peu défendues. Les prisonniers du grand Châtelet se défen-
dirent courageusement pendant deux journées d'assaut avant d'être forcés, égorgés
sur les tours, brûlés dans les bâtiments incendiés, ou précipités d'en haut sur les
piques des ps.saillants d'en bas, au milieu des rires féroces.
« Et no laissèreul en prison de Paris, sinon au Louvre ])our ce que le roi y
était, quelque prisonnier qu'ils ne tuassent par feu ou par glaive, » dit le bour-
geois de Paris dans sa chronique. Les morts entassés dans des tombereaux ou
attachés par les pieds à des cordes et traînés sur les pavés, étaient menés jusqu'aux
portes de la ville et jetés tout simplement dans les champs.
Les prisons du Palais, où étaient les prisonniers de marque, furent assaillies les
premières. Aux cris de : « Tuez ces chiens, ces traîtres Arniinaz qui ont vi'inlii
le royaume de France aux Anglais! » les massacreurs enfoncent les portes de la
Conciergerie, fouillent toute la prison, pénètrent partout et y tuent tout ce ({u'ils
trouvent, même des malheureux qui n'avaient rien à démêler avec Armagnac ou
Bourgogne, même de pauvres prisonniers pour dettes, ce qui se verra aussi plus
tard, au même endroit, aux massacres de septembre 92.
Là périrent le connétable d'Armagnac, le chancelier de France de Marie,
l'évoque de Constance son iils, et plusieurs capitaines. Ils furent égorgés dans
une cour de derrière, entre le logis royal et les jardins, où probablement leurs
gardiens les avaient fait reculer à l'approche des meurtriers ; leurs corps dépouillés
furent jetés dans la cour du May, après que les assassins, par dérision, eussent,
en enlevant une bande de peau, dessiné la croix de Bourgogne sur le corps du
connétable. Les cadavres restèrent exposés deux jours entiers au pied du grand
perron de marbre, furent repris ensuite par des malandrins et traînés par les rues
en .recevant mille outrages.
Pendant ce temps, les Anglais enlevaient la Normandie place après place, et
venaient à bout après un long siège de la ville de Rouen. Ils prenaient Pontoise
et touchaient presque Paris.
Puis après quelques mois de troubles, de négociations et de batailles, les évé-
nements se précipitent. Le meurtre du duc d'Orléans est vengé par l'assassinat
de Jean sans Peur, dans l'entrevue avec le dauphin Charles au pont de Montereau.
Les Bourguignons, du coup, se jettent dans l'alliance anglaise pour " faire gueri-e
mortelle à Monseigneur le Dauphin et à ceux de son parti », tandis que se traitent
des accords particuliers entre Isabeau de Bavière et le roi d'Angleterre, i)ar les-
quels le malheureux Charles donne à Henri V d'Angleterre la main de sa fille
Catherine, et le déclare régent et héritier de France; le dauphin Charles, trahi par
\Ai l'ALMS AL PAUL i:. ML NT
87
sa iiK'iv, L'Iaiil ilobouté de son hérilai:o « i-onsidcir les horrihles et riiKniies n-iiiu^s
el tiélils perpélivs au dit royaiuue de France par Charles, suiL disant daupliin du
Viennois ».
Ce traité ijui préparait la réunion du royaume de France à la couronne d'An-
gleterre el organisait le gouvernement i)ar le régent Ilenii \ d'Angleterre, fut
ap|»rouvé en assemblée solennelle de l'Université, du eorps de ville et des notables
bourgeois de Paris, et enregistré en Parlement selon les formes accoutumées. I.a
France se trouvait coupée en deux tronçons,
dont l'un avec Paris obéissait au roi d'An-
gleterre, régent pour Charles W, et l'autre,
au delà de la Loire, demeurait au dauphin
Charles qui se préparait ;i bien (li'leiulic
le reste de son héritage.
Le roi d'.Vngleterre ayant épousé Cathe-
rine de F"'rance à Troyes, prit Sens, Monle-
reau et Melun, vint faire le 1" décembre
14:20 son entrée solennelle dans Paris où
ses troupes occupaient tous les postes im-
portants, Louvre, Bastille, Vincennes et
l'hùtel de Nesle, ce dernier hôtel habile par
l.sabeau de Bavière, toujours en fêtes et
galantes occupations, malgré tous les tléaux
el désastres, pendant que le malheureux
Charles VI végétait entre deux accès à
l'hôtel Saint-Paul.
Le roi de France, le roi d'Angleterre et
les deux reines, c'est-à-dire Isabeau de Ba-
vière et sa tille, les ducs de Clarence et de
Bedfort. frères d'Henri V, le nouveau duc
de Bourgogne Philippe le Bon, à la tète
d'un long cortège de seigneurs français et
anglais, trouvèrent, comme à toutes les entrées royales, les rues cncuuriint'es el
parées depuis la porte Saint-Denis jusqu'à Notre-Dame.
Le peuple, qui espérait en avoir tiiii l)ientôt avec toutes les calamités et les
misères de ces interminables guerres, criait : Not'l ! sur le passage <Ui nouveau
régent. « .Jamais, dit le liourfjoois de Pcuis, princes ne furent reçus à plus granl
joye qu'ils furent, car ils encontraient [)ar toutes les rues processions de presli-es
revestus de chappes el de surpliz, chantant Te Deum kmdamas ou Beiwdiclus
qui veiiil. »
Dans les rues les gens d'Eglise présentaient aussi aux rois leurs reliquaires à
baiser. Le cortège, avant d'arriver à Notre-Dame, trouva la rue de la Calandre
occupée par des << eschaffaux » de cent pas de long, louchant aux murs du Palais,
sur lesquels fut représenté au vif, un « moult piteux mystère de la passion de
ANT.IKNS CACHOTS DE LA CO.NClKRGEniB
UKUOLIS sols LA RKSTAIRATIO.N
88 LI' PALAIS AU PARLEMENT
Noire-Seigneur selon qu'elle esl figurée .sur la clùluro du clin'ur de Noire-Dame
de Paris, el n'esloif lioiiiino (]ui vcisi le niyslère à c|ui le cœur n'apileast. »
Le régenl se logea au châtcl du Louvre, prenanl eu mains le gouvernement
offeclif du royaume, renvoyant la reine Isabeau à ses fuies el laissant le pauvre
Charles VI retourner à l'hôlel Saint-Paul pour traîner, presque abandonné, les
restes de sa misérable existence.
Henri \' lit appeler solennellement Charles duc de Touraine « soi-disant
dauphin » à la table de marbre du Palais, pour y répondre du meurtre du duc
Jean sans Peur; puis la cour du Parlement le déclara « ^ennemi du royaume,
indigne de succéder à toutes seigneuries venues ou à venir et mêmcment de la
succession et attente qu'il avait à la couronne de France ».
Henri V tint cour magnifique au Louvre, très entouré de ducs et princes ainsi
que de gens d'Eglise des deux nations. Entre temps il allait à ses armées qui guer-
royaient contre celles du Dauphin ; il fut pris de maladie au cours d'une expédition
vers la Bourgogne attaquée par le Dauphin et s'en revint bientùt mourir au châ-
teau de Vincennes.
Alors les voûtes de Notre-Dame durent accueillir le corps de ce roi anglais,
pour des obsèques solennelles, après lesquelles son convoi fut dirigé par Rouen
et Abbeville sur Calais. Le corps mis sur un chariot à quatre chevaux, en haut
duquel était couchée l'effigie du roi en cuir bouilli et jjeint, portant la couronne
et le sceptre, fit ce long voyage accompagné d'un grand cortège de princes, de
chevaliers, avec des prêtres qui, nuit et jour, chevauchant, cheminant ou s'arrê-
ta nt, chantaient sans cesser Toffice des morts.
Charles Yl suivit de très près Henri V au tombeau, il décéda le ±2 octobre 1422,
à l'hôtel Saint-Paul. H était mort abandonné de la reine Isabeau, délaissé de tous;
sa dépouille s'en alla repo.ser à Saint-Denis après le service à l'église Notre-Dame,
accompagnée des gens de sa maison, de l'Université, du Parlement, des bourgeois
et du populaire de Paris en grande multitude, mais sans aucun prince français, et
conduite seulement par le duc de Bedford, régent de France.
A Saint-Denis le roi d'armes accompagné de plusieurs hérauts et poursuivants,
ayant crié sur la fosse : « Dieu veuille avoir pitié elinerci de l'âme de trèshaid
el très excellcnl jirince C/iarles, roi de France, sixième de ce nom, » ajouta aus-
sitôt : « Dieu donne hoiiite vie à Henri, jnir lu (/race de Dieu roi de France et
d'Angleterre, iLotre souverain seigneur! »
Le peuple de Paris qui souffrait dcjjuis si longtemps des calamités sans
nombre amenées par la folie de Charles VI, des malheurs publics engendrés par
le malheur du roi, pleurait pourtant au passage de ce funèbre cortège, qui
semblait le convoi des funérailles de la monarchie française. — « Très cher prince,
disaient les bonnes gens, jamais nous n'en aurons vu si bon ! nous n'aurons
plus jamais que guerre puisque lu nous as laissés, tu vas au repos, nous demeu-
rons en tribulations et douleur ! »
Quelle misère pourtant dans ces dernières années pour ce malheureux peuple
La guerre partout, les ravages et les déprédations des troupes et des routiers de
M-: l'ALAlS M l'A Ul. KM KM' ^^
tous lo. Pnrlis par los ca.up.^nos, les discordes elles haines dans la vill. avec
^u s ex es loL explosions de ra^e n.eurlri.n.. Kl par un. s.u e nalnrello, la
Z^ ou.ni s-aioluer à lous ces maux! 1. hle élail monle a un pr.x n.a-
tamuu, \Liiaiu .1 bordable aux pauvres
'■ V. , gens, le pain, le vin
manquaient. << llyavail
si très ,L;ranl, presse à
l'huys des boulangers,
que nul ne le croirait
qui ne l'a u roi l veu.
Les niallieureux nian-
geoienl fc que les pour-
ceaux ni' daignaient
niangei'.ilsniangeaienl
Irounons de choux sans
pain cl sans cuire, les
herbelles des champs
-^'^■^**><»=^ ■ ■'i^i'^iiWÎ 'M ^'xl-_ sans pain cl sans sfl. »
eu le très grand hiver
de li-20, durant le(iuel
il avait gelé et neigé
jusfiu'après Pàfiues, a-
joulanl le supplice du
tVoid à relui delà faim,
el apportant un sur-
cruil de maladies à
[$^[ toutes celles qu'en -
Liendre la misère.
Pendant ces années
de siiulTi-auees horri-
bles, les maladies tuent
par centaines, tous les
jours, ces pauvres gens
tombés au dernier de-
gré de la dé.sespérance.
L'épidémie a des repos,
des sommeils, puis des
réveils soudains aux mauvaises saisons, aux grands froids, aux grandes cha-
leurs • elle enlève, dit-on, jusqu'à cinquante mille personnes en 141S.
l'.ris allait rester .Anglais une .piinzaine d'années. U est vrai qu après ces
lu.^ubres tenq.s de la (indu lugubre règne de Charles VI, il y .ni une accalmie
dans les malédictions qui l'accablaient, une amélioration .lans 1 existence maie-
l'OllCllB iLPÉftlKUB DE LA SAl.ME-CUAPKLLE
II. PAÉ18 \ Tiuvsns I. uiftt'<int.
12
i'O LE l'AI^AIS, AU l'AllLIiMENT
rielleel que sous la domination anglaise les faelions cessèrent de s'cnlre-décliirer.
La guerre se continuait on province, sans grande vigueur, tantôt éloignée, tantôt
tournant assez près de Paris, mais Paris en était i)réservé.
Charles VII, le troisième des lils de Charles YI qui eût porté le litre de Dau-
phin, deux étant morts avaiil leur vingtième année, venait de se faire sacrer à
Poitiers et, simple roi de Bourges, se maintenait difficilement, dans quelques
provinces à lui, soutenant fort nioUcmont une cause en pinYlition que licaucoiip
croyaient bien désespérée.
Paris, après son accès de tristesse aux funérailles d(; Charles VI, parut pi'cndre
son parti du changement do dynastie et accepter lo roi Angldis. Le régent Bodford
reçut, en assemblée solennelle, le serment de fidélité à Henri VI des présidents
et conseillers du Parlement, de l'évêque de Paris et de l'Université, des prévôts,
des échevins et des notables bourgeois, et ce même serment de fidélité dut ensuite
être prèle entre les mains du prévôt de Paris et du prévôt des marchands, j)ar
tous les habitants de la ville convoqués à la maison municipale.
Il faut dire, pour expliquer cette acceptation de la domination anglaise, que
ce roi Henri VI, un enfant de quelques mois, était le pelil-fils de Charles VI,
né de Catherine de France, la sœur du Dauphin, mariée en exécution du traité
de Troyes, et par conséquent presque un fils de France. On pouvait aussi l'opposer
au Dauphin, qui donnait alors peu d'espérance, prince léger, peu aimé et surtout
très calomnié.
Puis la vie si longtemps comprimée, redevenue plus faoilc, reprit son cours ;
avec la tranquillité relative dans la I-'rance coupée en deux, pendant la période de
presque inaction du Dauphin, le travail reprend, le commerce renaît. On fait au
régent, quand il revient de ses voyages dans les provinces du Nord, dos récep-
tions solennelles comme jadis aux sires des fleurs de lis; ce sont mémos tapi.s-
series aux rues jusqu'à Notre-Dame, mêmes harangues des échevins, mêmes
divertissements sur le parcours des cortèges, mêmes repré.sentations de mystères
au Châtelet.
Le duc de Bedford, régent de France, s'établissait à l'hôtel des Tournelles en
face de l'hôtel Saint-Paul. Il avait d'abord occupé le Palais de la Cité, puis consi-
dérant l'état de choses comme définitif, comptant bien garder Paris, il achetait
des terrains autour des Tournelles, faisait bâtir, et agrandissait considérablement
l'hôtel destiné à devenir plus tard la demeure de Charles VII.
La reine Isabeau s'était figuré ((u'elle allait continuer pendant la minorité
du jeune prince celte existence d'intrigues si longtemps menée pour le malheur de
tous; mais le régent Bedford, très courtoisement, mais très nettement, mit bien
vite l'ancienne amie de côté et la laissa dans son hôtel essayer d'oublier les jours
de sa puissance. L'âge était venu, avec l'obésité qui empâte la taille et gâte les
attraits de jadis; Isabeau restait galante et continuait, irnporturlj.ible au milieu
des événements, à inventer des modes nouvelles, des robes merveilleuses et des
coiffures exiravagantes.
Cependant, tout à coup, ce dauphin Charles qu'un méprisait avait secoué son
I.I-; l'.vLAis M i'aulkmi:nt î)1
inorlie; il avoit iviiiii dos ariiu'os qui s'avançaienl. coiidiiitos par de riidos capi-
taines, cnlraiiK'cs par la vaillaidi' ber^^'iv do Lorraine, la saiiilo s'xi'i'i'ii'i't-N
ai'chango foiuinin que l'excès des malhour.s do la Franco avail suscité, et qui rele-
vait rorillaiiune abaissée.
Ce Paris ani;-lais île liedford ot d'ilrnii NI ai)|ii-il tout à coup les défaites des
An.i?lais sous Oi-léaus, l'ôtonnanto suooossion do vicluiros do Jeanne d'Arc et la
niarclio sur Ueims, où Charles VU dans tout l'apparoil de sa puissance nouvelle,
ontiuiré do son armée victorieuse, se faisait sacrer et oindre de la sainte ampoule
dans les formes traditionnelles, au milit'u do l'onlhousiasme général des poiiplos
réveillés.
De Reims, Jeanne d'Ai'.- ol Cliarlos Vil marchaient sur Paris, enlevant toutes
les places. Les Parisiens surpris par colto marche triomi)liale, ébranlés peut-ôlro
par ces miraculeux coups de fortune, virent à la (In d'août 1 i:2*.) se déployer dans
la plaine, snus Montnuirli'e et Saint-Denis, l'armée de Charles Vil. On ne sait li-op
quoi reviroiiii'iil le succès d'iiii lniisiiiir ass;iuL aurail pu produire dans la grande
ville, où pointant l'Université, le Parlement, le corps de villo ot les vieux partisans
de Hnurgogne restaient lidèlos au roi anglais.
L'échec de l'attaque des Français à la porte Sainl-llonoré, la blessure de
Jeanne d'Arc firent renoncer Charles VU et les capitaines à l'entreprise jugée pour
le moment trop grosse ot trop difficile, et l'armée se retira.
Pou a|)ros, la fortune étant revenue aux Anglais, avec la prise et 1(> marlyi-o de
.Jeanne d'.Arc, le duc de Bedford amena le jeune roi anglais à Paris pour répondre
au sacre de Charles VU par le couronnenienL solennel du mi llenii \\, qui ('lait
alors un enfant de neuf ans.
L'entrée se fit le 2 décembre l't.'il dans les formes accoutumées, par la ])()rte
Saint-Denis décorée selon l'u-sago et couverte [)resque entièrement par un immense
écu aux armes de la ville. Le prévôt des marchamls et les échcvins velus i\o rouge
reçurent le jeune roi, et portèrent le dais au-dessus de lui quand, les discours
entendus, il se mit en marche le long de la rue Saint-Denis splendidement parée.
En tète du cortège le populaire admirait neuf chevaliers et neuf dames figurant
les neuf preux et les neuf |)reuses; après eux venaient des hérauts d'armes et des
trompettes; quali-e évoques entourant le petit roi et enfin quantité de seigneurs.
A la fontaine do la Trinité : » syrènes s'esballant sous un lys riui jetait du vin et
du lait i)ar ses tleurs et ses boutons, combat d'hommes sauvages, ensuite écha-
fauds sur lesquels les confrères de la Trinité représentèrent le mystère de la nati-
vité du Christ, avec la fuite en Egypte et le massacre par le cruel roy Uérode de
sept vingt (juatre milliers d'enfants mâles ». Autre spectacle au Chàtelet, spectacle
allégorique où l'on voyait un enfant de la taille du jeune roi, avec deux couronnes
sur la tète, entouré d'un côté par pi'inces et seigneurs de France et de l'autre par
seigneurs d'Angleterre.
Tout le long de la route les porteurs du dais changeaient, les échevins le
laissaient aux drapiers, il passait ensuite aux éi)iciers, aux changeurs, aux
orfèvres, aux merciers, aux polletiors, aux bouchers, etc.,
i)"!
LR PALAIS AT PAnr.F.MENT
Oiiiiizo jniii's après, ]o petit roi viiil processionnolloinrnl du I\il;iis à Notre-
Daiiio où il lui sacré par son oncle le cardinal de ^^■inehesle^. Après le sacre il y
eut festin en la Grande salle. Jamais festin ne lut plus mal ordonné, même celui
donné par Charles VI en la même salle pour l'entrée d'Isabeau, où la cohue finit
en bousculade.
Celle fois, on avait laissé la foule pénétrer dès le malin dans la Grande salle,
'< le commun de Paris y était entré, les uns pnur voir, les autres pour gourmander,
les autres pour piller ou dérober viandes ou aulre chose ». Les larrons s'y trou-
vaient en nombre et profitaient largement du désordre. Quand le petit roi et les
seigneurs furent assis à la
grande table, cette fuule,
irrospeclueuse et malveil-
lante, ne put ou ne voulut
s'ouvrir pour les membres
de l'Université et du l'arle-
menl, pour les échevins
(jui, au milieu des cris et
du luniu]l(\ recevaient des
poussées si violentes, qu'ils
lonibaient l'un sur l'autre
])ar quatre-vingts ou cent
à la fois. « Et là bcsoin-
gnoient les lai-i'ons. »
Quand ces invités parvin-
rent aux tables qui h'ur
étaient réservées, il leur
fallut disputer la place à
des savetiers, moutardiers
ou aides-maçons, ipii man-
geaient li-an(|uill('mi'nl le
festin à leur place et à
peine parvenait-on à en faire lever un ou deux, qu'il s'(>n asseyait six ou huit
d'un autre côté...
Et encore la cuisine à ces tables laissait-elle à désirer, la » plupart des viandes
ayant élécuites le jeudi auparavant », dit le Ilourgeois dp Pm-is. Et il ajoute que
les malades de l'Hôtel-Dieu dirent qu'ils a n'avaient jamais vu plus pauvres reliefs
que ceux qu'on leur envoya ».
Ce Bourgeoh de Paris se fait l'écho du mécontentement qui commence à
poindre. 11 se plaint que le sacre n'ait point lait aller le commerce autant que l'on
s'y attendait. Les Anglais ne se sont pas mis en dépenses, les orfèvres, les
batteurs d'or et ^QWi^ de tous joyeux méfiers, ont vendu plus maintes fois à l'oc-
casion (le mariages bourgeois, (ju'en ces journées du sacre. Enlin, ])our achever
de mécontenter Taris, les Anglais tirent peu de largesses et le priil roi (luitta la
LE LOGIS llnYAL (lllC SAIiNT-LOLIS OU rillLirPK LK UEL) COTlî
Li; l'A LAIS Al pai{Li:mi:nt
93
ville sans fjiiro aucuns Itions, « commo dr'livi'(M' prisonniers, faire cliooir mnl-
tùtes, iniposilions, i^abellcs, etc. ».
Le duc de IkHlfurd mourut en sppleiniiri' 1 i:î.i. il ili\ Jours après trépassa la
reine Isabeau. A son tour la vieilli' reine, (|ui ;ivait éli'' pour nue si grosse part dans
les malheurs du pays, finissait abandonnée et méprisée,
dans cet hôtel Saint-I'aul. où s'était si laniontablemenl
traînée l'existence de Charles VI. Les .Xnii'lais, qu'elle
avait si bien servis, ne se mirent pas ou frais de funé-
railles pour elle. Ce n'était plus, poui' eux. depuis
lonoftemps, (|u"uu insliiiuieiit iiiulile. Après un sei-
vice à Notre-Dame, on la <léposa sans façon dans un
bateau qui descendit lentement la Seiii(\ L;i barque
s'arrêta sous les tours de la Concier- /. ^'^'
^erio, le cercueil passa la nuit dans ce ',. ~>
palais, témoin des fêtes de son entrée
Â
■^■
LE conrs D'iSAnEAC de bavièbe condl'it a saint-dems
solennelle, puis reprit la rivière au petit jour et sortit de Paris, dirigé sur Saint-
Denis avec quelques serviteurs seulement. On n'avait pas pris la route de terre
par crainte des partis français qui couraient déjà la campagne en Ile-de-France.
En vue de Saint-Denis, la barque toucha terre; quelques moines prirent le cer-
cueil et le portèrent aux caveaux de l'abbaye aux royales sépultures.
Juste en ce moment, le roi Charles Vil, dont les ;umées faisaient tous les jours
de nouveaux progrès dans la reconquètedu royaume, venait, par le traité d'Arras,
de faire sa paix avec la Bourgogne, le tilsde Jean Sans Peur, « mû par sa pitié pour
94 I.l-: l'.M-.MS AU l'AKI.KMKNT
le pauvre peuple du royaume. >- abaudounait riilliaucc ;iu,L;laiso, — moyeuuanl
toutefois d'importants avantages et on imposant d'assez dures et liumilianles con-
ditions.
Paris aussi pou à pou se délacliail du parti anglais, la misère olail rovouueavcc
son cortège de maladies. Plus de blé dans les campagnes ravagées par les soldats
des deux partis, ol après les soldats par les bandes d'écorcheurs, de tard-venus et
do i)illai\l"s sans drapeau. La famine sévissait; on repassait par toutes les horreurs
des pires époques. Des bandes de loups couraient les champs; la nuit, ils osaient
pénétrer dans Paris, par les berges de la Seine pour enlever des chiens ou même
des enftuits. Une maladie pestilentielle ravageait villes et campagnes; dans Paris
seulement, en trois années, de i43.j à 1438, elle emporta oO,OnO personnes.
Maintenant Paris tournait ses regards vers les armées de Charles Vil: le duc
Philippe ayant fait sa paix avec le roi des llours do lis, les vieux partisans (h;
Bourgogne n'avaient pas de raison pour être plus Bourguignons que lui. Les
vieilles haines s'apaisaient ou se tournaient contre l'Anglais, qui se faisait plus
oppresseur et plus dur en constatant le changement. Se sentant trop peu nom-
breux pour garder une ville hostile, les Anglais cherchaient à s'assurer la sécu-
rité par tous les moyens, en accrochant aux potences ceux (|u'ils soupçonnaient
d'intelligences avec les armées françaises, et en exigeant des magistrats et des
bourgeois de nouveaux serments de fidélité.
Cependant, quelques-uns des plus hardis de ces bourgeois s'étaient déjà mis en
rapport avec le roi, offrant de lui remettre sa capitale s'il accordait à tous amnistie
complète et oubli des sanglantes séditions. Charles Yll promit l'oubli absolu du
passé, et ces Parisiens, à la tète desquels était un riche marchand nommé Mii-hid
de Lallier, s'entendirent avec le connétable de Bichemont, qui réunit rapidement
le plus de troupes possible pour surprendre les Anglais.
Le connétable, Dunois, le seigneur de l'Isle-Adam arrivèrent au jour convenu,
l.j avril 143G, près la porte Saint-Jacques, escaladèrent le i-empart avec des
échelles qu'on leur passa. Us tenaient enfin Paris! Bs ouvrirent cà leurs troupes
celte porte Saint-Jacques, sur laquelle ils arborèrent la bannière royale, et se
répandirent par la ville aux cris de : Ville gagnée !
11 y eut peu de tentatives de résistance par les rues; le peuple s'armait, prenait
la croix blanche et, conduit par les capitaines de quartier, sejetait sur les Anglais.
Ceux-ci abandonnèrent tous les postes et firent retraite sur la Bastille, où tout
aussitôt ils furent investis.
Cette entrée fut une marche triomphale. Le connétable, qui s'était attendu à
plus de difficultés, remercia vivement les gens de Paris et prit rapidement des
mesures pour éviter tout pillage et toute avanie aux bourgeois, ce à quoi il était
assez urgent de pourvoir, car beaucoup de l'armée, par <âpreté de vengeance ou
désir de gain, se flattaient de l'espoir de piller un peu cette ville si difficile à tenir.
Quatre jours après, les Anglais de la Bastille, manquant de vivres, remettaient
la forteresse au connétable et s'en allaient la vie sauve, ommonanl avec eux les
fonctionnaires, créatures et instruments de l'Angleterre, l'évêque de Thérouanne,
I.i; l'M.AlS Al l'AItl.EMKNT 95
chancelier, les pivvùLs ol quelques aulres, cléleslés des Pniisions, (pii li ur cusscnl
fait volontiers iiiaïuais iKicti.
Charles \'ll ne lit son entrée clans la cajiilaie reconquise qu'au mois de
novembre de l'année suivante; ce l'ut la même fêle que six ans auparavant
pour l'entrée du petit roi Henri VI d'Angleterre; les mêmes divertissements, les
mêmes dais purent resservir. Mais l'entrée eut un caractère niiHtaire ; Charles Vil
marchail armé de toutes pièces, sauf le casque, à la lèlc de tous ses capitaines :
le connétable, Dunois, le comte de Vendôme. Celle qui avait tiiurn(' la i'orlniK»,
Jehanne seule, qu'on avait abandonnée au bûcher de Houen, nianciuail à ce grand
jour. Le futur Louis XI, le Dauphin, alors âgé de dix ans, iiiaivliail à côté de .son
père, revêtu d'une armure à sa taille.
i< Quand le roy fut devant lllùtel-Dieu. nu cnvirun, dit \c llini/-r/cnls de l'aris,
on ferma les portes de l'église de Notre-Dame, cl vint l'éve-squc de l'aris, lequel
apporta un livre sur lequel I(> i-oi jura, comme rni, qu'il liciKhail loyalement et
bonnement tout ce que bon roy devait.
« Api'ès furent les portes ouvertes et cuira dedans l'église et se vint loger au
Palais pour celle nuit; et fist-on moult gramle joie celle nuit, comme de buc-
ciner, de faire feux emmy les rues, danser, manger cl buiri' cl de sonner plu-
sieurs instruments. »
Le populaire i>ouvait bien, par ipiehiues joyeuses fêtes, essayer d'oublier des
souIVrances qui devaient durer quclipies années encore. L'épidémie continuait ses
ravages, les loups, et les écorcheurs plus loups qu'eux, désolaient encore les
environs, cl la famine persistait.
Les Anglais, chassés de Paris, n'étaient pas loin, ils Icnaicnil Meaux et tic là
s'etTorçaient d'affamer la i-apitale en coupant la roule à tous les arrivages de
l'est, comme leurs garnisons de Normandie empêchaient à l'ouest toute arrivée de
subsistances. Mcaux ne fui pris qu'en li-38; les vivrc^s purent passer; l'épidémie
s'éloignait aussi vers le même temps, et Charles VU, avec son terrible conné-
table de Hichemonl, allait, à force de pendaisons, purger le sol de tous les rou-
tiers et brigands qui l'infestaient, réformer le système militaire pour arriver à
créer, à la place des milices de la chevalerie féodale, une armée régulière jx-rma-
nenle.
Chai'les \'ll, (|ui voulait être un roi réformateur, s'empressa de rétablir et tie
réorganiser le Parlement de Paris, aucjuel il avait réuni son petit Parlement de
Poitiers. La grande chand)re compte alors trente conseillers, quinze laiViues et
quinze ecclésiastiques; la eliamlnv des enquêtes en a quarante. Il institue pour
les affaires criminelles la chandjre de la Tournelle, qui siégeait dans la Tour-^
nelle, bâtiment accolé à la tour Bon-Bec, où se donnait la question. Ces offices
étaient soldés, les conseillers étaient appointés, la justice se rendait gratuitement
quant aux juges, à qui les plaideurs devaient seulement quelques présents en
nature, bouteilles de vins, pains de sucre, épiceries, les fameuses épices, qui
Unirent par se convertir en espèces sonnantes.
La puissance du ParleimMit allait tirandir considérableinent dans ce palais que
96
LE PALAIS AL' l'AItLKMENT
les rois dcvaionl lui céder complètement; son double caractère de corps judiciaire
et administratif allait se préciser et s'accentuer.
Dans l'ordre judiciaire, il décidait en appel tic luutcs les causes des tribunaux
royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires, et il jugeait des causes
spéciales, celles des p.iirs de France et du domaine royal, et les grandes afl'aires
spécialement portées devant lui.
Dans l'ordre administratif, les édits et ordonnances du roi devaient, pour avoir
force de loi, être enregistrés au Par-
lement. Ce fut d'abord seulement un
usage, (|ui s'était établi fort simple-
ment. Un conseiller, nommé Jean
de Montluc, sous Philippe le Bel,
avait pris l'habitude de tenir registre
des édits ou des jugements impor-
tants, ainsi que des événements mé-
morables de son temps. Comme on
eut l'occasion plus d'une fois, pour
vérifier des faits douteux, de recourir
à ce registre du vieux conseiller, on
sentit la nécessité de le continuer
ofliciellement et régulièrement.
Jadis, au combat de Frèteval,
Philippe-Auguste avait jjerdu son
chartrier, l'ensemble de ses chartes,
archives, registres, terriers, etc.,
qu'il avait avec lui dans ses bagages,
ayant été pillé par les soldats de
Richard Cœur de Lion. Celle perte
avait amené la création d'un dépôt
régulier de toutes les pièces d'archi-
ves dans la sacristie de la Sainte-
Chapelle appelée ainsi, nous l'avons
vu, le trésor des Charles. On prit
l'habitude, avant d'y envoyer tous
les édits et actes royaux, de les faire
inscrire sur le registre du Parlement, et bientôt l'usage, simple habitude de pré-
caution, devint une formalité indispensable pour qu'édits et ordonnances eussent
force de loi.
En outre de cette formalité d'cnregislroucnt indispensable qui forçait à
compter avec lui, le Parlement s'était octroyé le droit de reinotilrances, par lequel
il pouvait manifester son ojipositiun à une décision ou ordonnance quelconque, à
un traité avec une puissance étrangère, et ce qui est assez particulier, il com-
mença à exercer ce droit de remontrance sous un monarque autoritaire, sous
KNÏUliE UU l'AL.^IS, PnÈi DU rO.\T SAl.NT-MICIIEL (l.NTlîIlIEUIi)
Imp. Draegcr à Lcstcar, Paris
Lt niAi t)KS .\L(.LSTINS 1(1 pointe (Ic la cité et le Louvre^ xv*" sikclk
I.i: l'M.AlS AL l'AIlLKMENT
Louis XI, alors que ce rui, pour les nécessités de sa polilique, jugea à propos
(labolii- la Prayni'dirjiœ sanclion de Charles MI, qui avait réglé les rapports
LE TllÉJOIl DES CUAKTEK, SACRISTIE IlE LA SAINTE-CMAl'ELLE
de l'Église de France avec le Pape et supprimé nombre d'abus sur les bénéfices
ecclésiastiques, les annales, les réserves q\.\q% expeclalives, par lesquelles la cour
de Rome lirait de la France plus d'un million de ducats chaque année.
Le roi Louis XI, «jui généralement usait d'une justice expédilive et peu lorma-
liste, chargea son Parlement de juger un connétable de France convaincu de
trahison. C'était le comte de Saint-Pol, lequel, pour arriver à se créer une souve-
uv. 63.
11. PiK1« A TnAVCnS L HISTOIBR.
13
98 LK l'ALAlS AU l'A kl. KM KM
rainelo indcpcndanlo dans ses fiefs à cheval sur les frontières dr France cl des
pays flamands des Etals de l^ourgogne, trahissait à la fois France et IJourgogne,
Louis XI et le Téméraire, s'efforçait (l'cntrelenir h^s vieilles (luercllcs par ses
intrigues, et cherchait à réveiller la guerre anglaise.
Ses trames et trahisons découvertes, devenu l'ennemi de tous, il avait cherché
refuge à Mons sur les terres de Bourgogne. « Revenez sans crainte, lui écrivit
Louis XL je suis accablé de tant d'affaires que j'ai bien besoin d'une bonne tête
comme la vôtre. »
Comme le connétable se doutait bien de ce que h roi voulait faire de sa tête,
il se gardait de se mettre entre ses mains, mais Charles le Téméraire le fit prendre
et le livra. ,11 fut jeté à la Bastille pendant que le Parlement instruisait diligem-
ment son procès.
Il tombait de haut ce dangereux seigneur, riche, puissant, possesseur de fortes
places, villes etchâteaux bien pourvus de gens de guerre; il n'avait fallu rien moins
pour l'abattre que l'entente de Louis XI, de Charles le Téméraire et d'Edouard
d'Angleterre. « Il faut bien dire que cette tromperesse fortune l'avoit regardé de
son mauvais visage, » dit Commines. Le connétable, depuis qu'on lui avait, mis
sous les yeux ses propres lettres, livrées à Louis XI par le duc de Bourgogne et
le roi d'Angleterre, n'espérait plus guère.
Le 19 décembre 1475, rapporte Jean de Troyes, on vint réveiller le prisonnier
dans son cachot pour l'amener au Palais. On le fil monter à cheval entre messire
de Saint-Pierre chargé de sa garde depuis la Flandre et le chevalier Robert d'Es-
touteville, prévôt de Paris, et on l'amena sous bonne escorte jusqu'à la coui- du
May.
Le connétable fut conduit droit à la chambre criminelle du Parlement, où il
trouva le chancelier qui, par un discours l'exhortant à la constance, lui enleva sa
dernière espérance ; puis le président Jehan de Popincourl prit la parole : « Mon-
seigneur, vous savez que par l'ordonnance du roy, vous avez été constitué prison-
nier, pour raison de plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposez. Auxquelles
charges avez respondu et esté ouy en tout ce que vous avez voulu dire, et sur tout
avez baillé vos excusalions, et, tout veu à bien grande el nuire délibération, je
vous dis et déclare, que par arrest d'icelle cour vous avez esté crimineux de crime
de lèze-majesté, et comme tel estes condamné par icelle cour à soufîrir mort
dedans le jour d'huy. C'est à savoir que vous serez décapité devant l'ostcl de cette
ville de Paris, el toutes vos seigneuries, revenues et aullres héritaiges el biens
déclarez acquis et confisquez au Roy nostre sire. »
Sans plus tarder, le connétable fut remis aux mains de quatre docteurs en
théologie pour être i)ré[)aré à la mort; il lui fut chanté une messe, et vers une
heure de l'après-midi on le fit remonter à cheval pour s'en aller subir sa peine
devant l'Hôtel de ville « contre lequel il y avoit un grand eschaffault dressé et au
joignant d'iceluy on venoit par une allée de bois à un aultre petit eschaffault là où
il fut exécuté ».
•^ « Trop avoir et trop savoir m'ont mis là où je suis ! » dit le connétable en
I.K PALAIS AI l'AltNKMENT 'J'J
soupinint. Il onlra au Biin'au de la ville, lit son testament, reçut les consolations
do son confesseur, et s'en allaensiiile se niellrc en oraisons sur le petit écliafaud,
tourné vers l'église Notre-Dame, » longue oraison, en douloureux pleurs, et granl
conlrilion » à la vue d'une l'ouïe immense. Enlin le eonnétable ayant dit deux
mois au peuple pour se recommander à ses prières se mit à genoux sur un car-
reau de laine aux armes de la ville rt « incontinent pelil .Iili.ni, le iiniii-i'cau, saisit
son espéo dont il lisl voiler la teste de dessus les cspaules ».
Deux ans après, le Parlement eut à instruire le procès d'un autre grand sei-
gneur, oondilé de Mens par Louis XI et qui maintes fois l'avait trahi aussi, ne
rentrant en grâce que pour préparer de nouvelles trahisons. Quand la coupe fut
pleine, Louis XI se montra impitoyable, il pesa sur le Parlement, et le duc de
Nemours, condamné, sortit de sa cage de fer à la Daslillo pour aller subir la
décapitation sur l'échafaud des halles. Celui-ci ne fut pas amené au palais.
Messire .lehan le lîoulengier, premier président au Parlement, accompagné du
greffier de la cour criminelle, vint à la lîaslille signiticr sa condamnation au
patient.
On ne vit point sous Louis XI de ces réceptions do souvciaiiis et de ces festins
à la table de marbre, comme le Palais en compte t;iiil dans ses annales sous les
règnes précédent.s. Louis XI n'est i)as un roi de Paris, c'est un roi de Tours où il
habite son château de l'Iessis-lès-Tours le bien gardé, plus souvent que les Tour-
nelles de Paris.
A la Sainte-Chapelle, où il no maïuiuait pas de venir prier dans ses pas.sages à
Paris, il (it, pour être un peu plus chez lui, construire le petit oratoire que l'on voit
entre deux contreforts du flanc méridional.
Dans la Grande salle en 1477, « le roy ayant en singulières recommandations
les .saincts faits de sainct Louis et .sainct Charlemaigne, ordonna que leurs deux
imaiges de pierre pirça mis et assis en deux des pilliers de la grant salle, du rang
des aullres roys de Franco, fussent descendus, et voulut icculx estrc mis et posez
au bout de la dite grant salle, au long de la chapelle estant au bout », c'est-à-dire
sur le côté de l'autel placé au fond de la (irando salle, du côté donnant sur la
rue de la Darillerie.
Aussitôt après la mort de Louis XI, dans la réaction qui s'ensuivit, la Con-
ciergerie du Palais reçut quelques-uns des conseillers du feu roi, entre autres le
principal instrument de ses vengeances cl basses uuivres, le fameux Olivier le
Daim, ou le Diable comme le peuple l'appelait, redouté et détesté de tous du
vivant de .son maître.
11 avait commencé par ôlre le barbier de Louis; entré dans la confiance du roi
et devenu son conseiller, celui-cF l'avait fait comte de Meulan. La roue avait
tourné. Poursuivi par les princes longtemps comprimés, on lui fit son procès en
Parlement et l'on trouva très suffisamment de prétextes pour le condamner.
Olivier le Daim pour qui la vie d'un homme avait toujours pesé très peu et qui
avait tant fait pendre, gehenner ou noyer dans sa vie, accueillit la sentence de
mort avec philosophie.
100
LE PALAIS AU PARLEMENT
— Puisqu'il plaîlainsià ces messieurs, dit-il, c'eslbien, baillez-moi confesseur !
Il monta en charrette dans la cour du palais et prit le long chemin de Mont-
faucon. En route il fit arrêter le cortège, on crut qu'il voulait faire quelques décla-
rations, mais il s'agissait seulement de petites dettes qu'en homme régulier il
voulait déclarer au greffier. Et bientôt il
était accroché à la Justice de Paris, à côté
d'un de ses subordonnés condamné avec
lui.
Sous Charles VllI, il fut travaillé à
une restauration du pignon de la Sainte-
Chapelle, modification complétée au temps
de son successeur par le grand degré à
rampe douce accolé au flanc méridional.
Le Palais sous le roi Louis XII reçut
do nombreux embellissements, on donna
à la Grande chambre la magnifique déco-
ration qu'elle conserva jusqu'à la Révo-
lution ; des bâtiments s'élevèrent sur les
côtés du vieux logis royal de saint Louis,
enfin la cour de la Sainte-Chapelle, déjà
si belle, reçut un ornement de plus, le
magnifique édifice de la chambre des
Comptes.
C'était au f(jnd de la cour juste en
face de la grande porte du palais, une
façade composée de trois pavillons irré-
guliers, présentant au-dessus du rez-de-
chaussée un étage de grandes et belles
fenêtres séparées par des statues dans
des niches, un étage supérieur à hautes
lucarnes magnifiquement couronnées et
reliées par une balustrade à fleurs de lys,
au-des.«;ous d'immenses combles brandis-
sant de grands et superbes épis de faîtage.
Le pavillon de l'aile gauche possédait
sur l'angle une jolie et ihio tourelle à
deux étages; le pavillon de droite au comble moins haut ouvrait au premier
étage une large loggia à deux arcades surbaissées, aux piliers décorés de statues,
loggia surmontée d'une superbe lucarne plus belle encore que les autres, sou-
tenue latéralement par de légers contreforts dessinant un pignon ajouré, orné de
pinacles et de crochets.
Toute la façade était revêtue d'une l'iehe décoration, dais ciselés, écussons,
frises de fleurs de lis et de dauphins alternés.
■^-iv^-i/^^
PIGNON DE LA SAINTK-CIIAPELLE RECONSTRUIT
SOUS CHARLES Mil
LE PALAIS AU PARLEMENT
101
Les statues représentaient, avec leurs attributs traditionnels, la Tempérance
tenant une Imrlo^'e et des lunollos, la Prudence un miroir et un crihie à la main,
la Justii-e avec une épée, le Coura;jro tenant une four et étoutVanl un serpent.
l'uur compléter cette belle façade d'un si heureux dessin, silhouettant de très
ENTIIÉE UU GRAND UECBÉ UE LA CHAMBRE DES COMPTES
liants toits ardoisés et d'énormes cheminées, au pavillon do la lotr^ia venait abou-
tir un iriand escalier extt'-rieiir. ou plutôt une p^randr raiiiiio couverte à quatre
arcades <lu même stylr. In chann.iiil petit porche en plrin cinlic se suniioulait
d'un gable élégant, au centre dinpnl (Hait sculpté l'écu (!<■ France ayant deux
•102 LE PAI.AIS Al' PARLEMENT
cerfs ailés pour supports, avec le porc épie de Louis XII au-dessous. A la balustrade
pleine, comme à celle du reste de l'édifice, des L couronnées alternaient avec les
dauphins.
Fra Giocondo, Joconde rarcliilecte italien amené par Charles VIII, à qui l'on
s'est longtemps plu à attribuer tant de choses, a travaillé à cette chambre des
Comptes. Quel fui au juste son rôle dans la construction, on l'ignore, mais ce
qui est certain c'est que ce charmant édifice, vraie merveille de grâce, une des
dernières créations de l'art purement français, n'est aucunement son nnivre, et
d'ailleurs était commencé avant son arrivée.
On eut à la Cité, à peu de distance l'une de l'autre, ^deux entrées royales
avec les cérémonies traditionnelles à Notre-Dame et au Palais.
La premipre le (5 novembre 1514 était l'entrée de la princesse Marie d'Angle-
terre, sœur d'Henri VIII, jeune et superbe princesse de seize ans, épousée par le
(|uinquagénaire Louis XII peu de mois après la mort d'Anne de Bretagne, sa
bre/onne tant aimée dont la mort avait été pour lui un si rude coup qu'il n'avait
fait « huit jours durant que larmoyer ».
Les rues oiï le convoi d'Anne en janvier avait passé, virent en novembre la
belle Marie, en triomphant cortège, se diriger vers Notre-Dame, pour de là s'en
aller festoyer dans la Grande salle du Palais. A ces noces royales à la table de
marbre, quatre divertissements ou « entremets » coupaient le repas; le premier
était un phénix sur son bûcher, le second monseigneur saint Georges à cheval
combattant le dragon, le troisième un porc épie et un léopard soutenant l'écu de
France et le quatrième le combat d'un coq, d'un mouton et d'un lièvre.
La seconde entrée royale fut trois mois après celle du roi chevalier Fran-
çois P^
Le roi Louis XII, dont la santé était assez précaire au temps de son remariage
n'avait pas longtemps résisté à l'existence de fêles et de plaisirs que lui fit mener
la jeune princesse. Le \"' janvier l.'jlo, il était allé rejoindre Anne de Bretagne à
Saint-Denis.
Le nouveau roi, François P^ fit son entrée joyeuse le 15 février suivant,
« laquelle fut moult honorable et triomphante ». Cette entrée eut ceci de particu-
lier qu'elle se fit aux llambeaux, la nuit ayant pris le cortège dans la rue Saint-
Denis. On admira beaucoup le jeune roi vêtu tout de blanc d'argent, monté sur
un magnifique destrier qu'il faisait continuellement caracoler « en sorte que cha-
cun s'en émerveillait, comme des princes et seigneurs qui l'accompagnaient en
gros nombre et multitude de gens grandement accoutrez d'orfèvreries à leurs
devises. Et en bel ordre de marche le dit seigneur et sa compagnie allèrent jusqu'à
Notre-Dame de Paris et de là au Palais où il fut faict de par ledit seigneur, en la
manière accoutumée, un gros et somptueux souper aux dicts princes et seigneurs.
Et y soupèrent et eurent leurs tables, le prévôt et les échevins et aucuns notables
personnages de la ville. »
/.;.
LES UOUU.Nb DE LA lllYItllE
CllAPlTllE VI
Li: PALAIS AU XVI° SIÈCLtl
Le l'al.iis smis Kraiirois I'■^ — Seinblanraj'. — Le procès du connétable de Bourbon. — Le cartid de l"cin-
Iicreur. — Charlcs-Quinl au l'ulais. — La llérorme. — Processions cl supplices. — La lour de Monlf,'oni-
incry. — La très sainte Ligue. — Assassiii.U du piésident Brisson.
— Jean Ciiastel et Ravaillac. — Le palais envahi par le duc d'Kper-
non. — Premier incendie <lu Palais.
n ce point de la Cilé, la justice est
ont à fait chez elle; le Palais de la
<'-il(5 au xvi'' siècle a cessé d'être,
iiièiiie teniporaireiDenl, l'alais royal;
cédé coinplèleriiciit au rai'lcim'iit et
à radiiiiiiisliMlinii liiianciri'c du
royaume, il est le Falais (h; .lusticc
Son liisloire iiiaiiilenant est celle du
l'arlcnienl lui-inéiiie, histoire très iikhi-
vciiKïiilée par moments, au temps des
uerelles religieuses et dans les périodes
uLtes entre le droit populaire d \v.
droit royal.
'%.
.\SSA5SINAT DU l'RKSIIIK.M bniSSO.N
Le Palais désormais, au cours de ces
luttes religieuses ut civiles, va plus que
104 LE PALAIS AU X\V SIÈCLE
jamais conlinuer à subir le conlrc-coup des événements el rester le théâtre orageux
des grandes manifestations ixjliliques.
Citadelle d'opposition, le plus souvent d'opposition bourgeoise, raisonnable et
sérieuse, qui combat lentement pour les libertés nationales avec les armes du
légiste, — citadelle brutalisée quelquefois par l'émeute, parla sédition violente ou
accablée par la toute-puissance royale aux jours triomphants de la monarchie
absolue.
Le Palais ne recevra plus la visite des rois que fort rarement, seulement aux
grandes occasions, pour les lits de justice, ou bien lorsqu'il sera nécessaire que le
roi donne de sa personne pour imposer un édit.
A la fin du xvi" siècle, après cinquante ans de vie régulière, le Palais reverra les
jours tragiiiues de la terrible période qui va d'Etienne Marcel au triomphe de
Cliarles VII. Bien des péripéties émouvantes du grand drame de la Ligue se
dérouleront dans le vieux Palais, où les parlementaires à longue barbe essaieront
de lutter contre les fureurs religieuses déchaînées et contre la tyrannie popula-
cière.
La vénalité des charges au Parlement apparaît sous François I""". Dans un
pressant besoin d'argent pour les armées, le chancelier Duprat créa vingt charges
nouvelles de conseillers au Parlement (|ui furent mises à l'encan, malgré les
remontrances du Parlement d'abord, et son opposition ensuite à la réception des
nouveaux conseillers.
L'un de ceux-ci était un commis du surintendant des finances Semblancay,
nommé Genti, qui dans l'intrigue tramée contre Semblancay par le chancelier
et la duchesse d'Angoulème, mère du roi, avait été leur agent et leur avait livré
des papiers justificatifs volés au surintendant, probablement le fameux reçu de la
duchesse d'Angoulème des sommes extorquées au trésor, des quatre cent mille
écus destinés à être envoyés à Laulrec, pendant les guerres d'Italie, pour la solde
des Suisses.
Semblancay s'était tiré des premiers assauts, mais pendant la captivité de
François P'', les haines du chancelier et de la duchesse devenue régente, trouvèrent
l'occasion bonne pour l'attaquer de nouveau. Semblancay fut jeté à la Bastille et
on ouvrit contre lui un grand procès pour concussions et malversations. Le chan-
celier afin de rendre certaine la perte du surintendant chargea du procès, non le
Parlement, mais une commission tirée du Parlement et choisie parmi ses créa-
tures, particulièrement parmi les nouveaux conseillers acquéreurs des charges
créées par lui.
Ces commissaires rendirent l'arrêt qu'on attendait d'eux et un jour, le
12 août 1527, Jacques deBeaune Semblancay âgé de soixante-douze ans, » atteint
et convaincu de larcins, faussetés, abus, malversations et maie administration
des finances du roi, condamné à être pendu et étranglé à Montfaucon — tous ses
biens meubles et héritages confisqués — » monta sur une mule amenée dans la
cour de la Bastille, et prit le chemin du gibet en passant par la porte Baudet, le
LK PALAIS AU XVI SlKC.Ll::
lOîi
Cli;"ilelel ot la riio Sainl-Denis. Un connaît les vers de Glénicnl Marul sur le supplice
du surintendant :
Liii-siiue Maillarl jiigo d'enfer iiienoit
A .MiiiiiraiiIctPii Srmlilani;ay ràiiie reiulre,
A vuslre iulvis, le(|uel de» deux leiioil
Meilleur maintien 1 Pour le vous faire entendre,
Maillart semblait Ikhiiiih' (|ue niorl va |prcndie :
Kt Semblan>;ay l'ut si iVinie vieillard.
Que l'on cuydoit, pour vray, qu'il ineiiasl |M'ii'lre
A Miiiitraiili'iiii le lieulciiaiit Maillait.
li^V^"*^
J»ç»^'SF»«<g,'
îPii: lili
Après la dernière station aux Filles-Dieu, le cortège arriva vers une heure de
l'après midi à Monlfaucon. Le roi durant le procès était ivulré de captivité; Sem-
blançay. ne pnuvanl eroire i|n'il le laisserait mourir, obtint de Maillard (ju'on
dilTéràt rexécution pour attendre la griice. Le mallieureux vicili.iivl dans les
anproisses de la mort espéra eette g'ràee au pied
du gibet pendant toute l'aprè-s-midi; elle ne vini
pas et après six heures d'une terrible agonie il
fallut laisser faire le bourreau.
Plus tard l'instrument de cotte mort, le
con.seiller Genti, devenu président au parle-
ment, se trouva poursuivi pour laits de concus-
sion ol fut condamné par le |iailciiieiil niènie.
A son tour, après dégradation, il vint à Muni
faucon Unir où avait fini sa victime.
Presfjue en même temps se terminail un
autre procès fameux, celui du connétable de
IJoiirbon, autre victime de la duchesse d'Aii-
goulème et du cardinal cliancelier Duprat,
poussé à la trahison par leurs persécutions.
Jeune et beau, magnilique seigneur et capitaine
renommé, il n'eût tenu rpTau connétable de
devenir le bcau-jjère de François I" en épousant
en secondes noces Louise de Savoie, mais il
repoussa les avances de la ducliessç et les pro-
positions directes ipii lui l'uicul faites. 11 se
créa ainsi une vindicative et crui-llc ennemie
qui, liguée avec le chancelier, autre ennemi de ancik.n eskalieh re la cour des comi-tes
Bourbon, jura .sa perte. «a.ntkna.m a l'hùtix de cmnv
L'attaque ne se fit pas attendre. Charles de Bourbon, veuf de Suzanne de Bourbon
sa cousine germaine, étant par contrat de mariage liérilier de tous ses biens, la
duchesse alors régente du roy.iume lil inlenter au connétable un procès en Par-
lement pour obtenir la nidlité de la donation.
Il .s'agissait pour le connétable di' la presque totalité de ses biens (pii devaient,
tiv. 04.
II. PANIS A TRAVKflS LHISTUIDt.
14
■106 M". l'Ai. AÏS AI \V1 SlI'C.i.l-:
s'il perdait sa cause, revenir k's uns à d'aulres héritiers, les autres à la couronne.
Une premièi'o partie du procès l'ut perdue, le comté de la Marche fui mlcM'' au
connétable et Duprat obtint la mise sous séquestre du reste des biens.
Le cœur uleéi'é, se voyant déjà ruiné, le connétable ne resjjira plus (lue ven-
geance. Travaillé par des émissaires de Charles-Quint, il rêva de concert avec
l'Empereur l'écrasement de François I'''. Dans le démembrement de la France
(pii (levait s'ensuivre, une part devait lui èli-e faite rjui viendrait s'ajouter à ses
[)OSsessions territoriales, pour constituer à son pidlil un royaume ind('']ien(lanl.
ressuscitant l'antique royaume d'Arles.
Pendant (jue François V s'acheminait avec son arim^e vers l'Italie où son
connétable devait venir le rejoindre, celui-ci tout à coup levait le masque (>t,
l)our s'(Mi aller se mettre à la lète des armées de Charles-Quint, s'enfuvail
déguisé en valet, seul avec un gentilhomme; montés sur des chevaux ferrés à
l'envers, ils gagnaient la frontière par une chevauchée haletante à travers l'Au-
vergne et le Dauphiné. L'an d'après, sur le champ de bataille de Pavie, le roi
et le connétable devaient se retrouver.
Le procès de Bourbon dura des années : on jugea d'abord à Loches ses confi-
dents qui furent condamnés à mort, mais non e.\écuf(''s. Parmi eux se trouvait le
sire de Saint- Vallier, père de Diane de Poitiers.
Condamné à mort par le parlement, le comte de Saint-Vallier fut tiré de la
Conciergerie un malin, et conduit à la Table de marbre pour y entendre la lecture
de son arrêt. Mis sur un cheval avec un archer en croupe derrière lui, on le con-
duisit en Grève pour y subir sa peine. Déjà il avait la lète sur le billot, lorsqu'un
courrier de Blois apportant sa grâce, put fendre la foule as.sez à temps pour arrêter
la hache déjà levée. La légende qui lui fait devoir sa grâce à la beauté de sa fille
est détruite par ce fait que Diane était alors toute jeune enfant.
Quelques pairs réunis au Parlement et présidés par le roi lui-même commen-
cèrent le procès de Bourbon en lo23, mais la défaite de Pavie vint bientôt l'inter-
rompre, et dans le Irailé de Madrid qui termina la captivité de François I'-'', il fut
stipulé que le connétable rentrerait dans tous ses biens et honneurs.
Ce Irailé, François l"' n'avait pas l'intention de l'exécuter; aussitôt de retour
en sa capitale, il réunit au Palais en séance solennelle le Parlement, les grands
du royaume, les cardinaux, des archevêques et évèques, des députés des Parle-
ments de province et le corps de ville de Paris pour s'en faire imposer en quelque
sorte la non-exécution. La guerre allait se rallumer. Le 5 mai 1527, à la pri.se de
Rome, un coup d'arquebuse, bientôt vengé dans l'effroyable sac de la ville éter-
nelle, renversait dans le fossé le connétable de Bourbon, connétable de Charles-
Quint, maintenant chef d'une armée de routiers féroces, et achevait miséi-ablemenl
ses destins si brillamment commencés.
Le procès du connétable défunt était aussitôt repris à la Grande chambre du
Parlement et, le 10 juillet suivant, le roi, les pairs et les Parlements réunis
rendaient un arrêt qui condamnait et abolissait sa mémoire à perpétuité et pro-
nonçait la confiscation de tous ses biens.
LK PALAIS AI \V1 SiRf'.LH 107
A défaut ilu in-inco, lliiMi.'! «le Hmui'Imui, vuisiii du Lnuvn' sui- l;i Ikm'lic de la
Seine, paya pour lui el subit syniboli(iuenient la peine réservée aux IraUres ol
roiit'lk's; on décapita ses tourelles à « liauliMir d'iufainio » et les écussons cl.
armoiries, les sculptures des portes et fenêtres furent barbouillés d'ocrc jaune
par la main du bourreau.
L(; vieux Palais fut peu de jours aprrs Iciiioin d'une élrang'o scène, d'un
cui-ieux épisode du j^rand drame aux traKi'lnes péripéties, joué de cbamp de
bataille en cbamp de bataille par les deux souverains qui se disputaient la supré-
matie européenne, le roi el l'empereur. Ce refus d'exécuter le lrail('', ce manque-
ment à la parole jurée que François se faisait imposer par ses sujets, avait
exaspéré Cbarles-Quint ijui déi-larait le roi traître et parjure. Les deux souverains,
faisaid une querelle personnelle do la lulti; engagée entre les nations, écban-
geaiiMd par bérauls d'armes, comme aux temps cbevaloresques, des délis solennels.
l'rain.ois !'"■ cbargea son béraut (iuijentie de porter .son défi en Espagne à
Cbarles-Quint, lequel en retour, envoya le héraut liourgogne remettre son carie! à
Paris. P'rançois l""" voulut le recevoir d.uis la Grande salle du Palais avec un grand
cérémonial. On avait préparé pour le roi, devant la Table de marbre, un trône
élevé de quinze marches. A la droite du roi étaient assis le roi de Navarre, le duc
d'Alençon, le comte de Foix, le duc de Vendôme et autres princes, à sa gaucho le
légat du pape, le chancelier, quelques cardinaux et archevêques. Les membres du
Parlement avaient pi'is i)Iace plus bas, sous les princes, et les ambassadeurs des
diverses puissances sous les sièges des prélats. On ne pouvail apporter plus de
solennité à cette réception.
Le héraut lioiirgogiic, (lu'une garde d'archers et de gentilshommes avait été
chercher au logis à lui assigné dans le cloître Nf)lre-I)ame, fut inti-oduit au Palais
et conduit devant le trône royal. Aussitôt qu'il eut salué le roi et la noble
assemblée, il voulut commencer son harangue : « Sire, dit-il, la très sacrée majesté
de l'empereur... » Mais François 1"", l'interrompant bru.squement, lui déclara d'un
ton de colère qu'il n'avait point à haranguer, mais ù remettre tout simplement la
si'irelr iIh f/tani/)^ c'est-à-dire l'indication du champ tdos avec les conditions du
combat.
Le héraut prétendait, avant toute chose, dire ce que l'empereur l'avait chargé
de dire, expo.ser les sujets de plainte de Charles-Quint el les motifs du combat
personnel entre les deux princes, avant d'en venir au cartel lui-même. Le roi
trans[torté de colère ne le laissa pas parler; par des sorties violentes il lui imposait
silence chaque fois qu'il essayait de remplir sa mission comme ou le lui avait
ordonné, si bien que le héraut dût se retirer en remportant son cartel.
Une autre fois, une dizaine d'années plus tard, François I*"" étant encore en
guerre avec Cbarle.s-Quinl, fit citer l'empereur à comparaître à sa chambre des
pairs, comme son vassal pour les comtés de Flandre et d'.Vrtois; ce fut r(jccasion
d'une nouvelle cérémonie. Le roi vint avec les pairs au Palais du Parlement,
requit contre l'empereur et décida qu'on l'ajournerait à son de trompe à la fron-
tière, ce ([ui fut fait dans les formes anciennes par des huissiers du Palais.
108
LE PALAIS AT Wl" Sll-.f.I.r:
Ensuite, l'empereur n'ayant naturellement point comparu, un arrêt du Parlement
prononça la confiscation de la Flandre et de l'Artois, les(|uelles provinces, malgré
cet arrêt tout platonique, restèrent entre les mains de l'empereur.
Ceci se passait en 'i;i37; trois ans après, on l.'iiO, la paix étant faite, cet
empereur inutilement cité à comparoir
lit pourtant sa visite au Parlement, mais
ce fut en souverain ami, reçu avec force
cérémonies, arcs triomphaux, décora-
tions de fleurs, draperies et tapis.serios,
riches présents^ et belles harangues.
L'empereur traversait Paris pour aller
rétablir son aulorilé sur les Gantois
révoltés.
11 fit son entrée le 1" janvier en
grand cérémonial par l'abbaye et la
porte Saint-Antoine, accompagné par
l'université, des délégations des corpo-
rations, les prévôts et le corps de ville,
le Parlement, les grands officiers de la
couronne, les gentilshommes de la
maison royale et les princes, sous l'es-
corte des lansquenets suisses marchant
enseignes déployées.
Le Parlement s'était assemblé dans
la cour (In luay d'où il était parti à
cheval pour recevoir rem))ei"eur, les
présidents en robes et manteaux d'écar-
lale, coilTés du chapeau de velours brodé
d'or, les con.seillers en robes écartâtes et
chaperons. Les présidents furent admis
à faire leur compliment à l'empereur,
après quoi tous prirent leur place dans
le cortège.
En route on eut le divertissement
des mystères joués sur des échafauds dressés aux Tournelles, à la porte Raiuloyer
et ailleurs, pendant qu'incessamment tonnait le canon do la Bastille. Charles-
Quint lit une station en l'église Notre-Dame où l'on chanta un Te Deum, puis se
dirigea vers le Palais où François P"", entouré d'une coui' brillante, le reçut en bas
du grand perron.
A la Grande salle l'attendait le lèstin traditionnel à la Table de marbre, après
quoi la reine Marguerite, fille du roi, arriva avec les princesses,, pour terminer la
fête par danses et divertissements. A l'occasion de son entrée Charles-Quint, de
par l'antique privilège des souverains, délivra des prisonniers de la Conciergerie,
L AKU UE NAZAUElli AL' l'.4LAlS
(réédifié a Carnavalet)
LE l'AI.MS Al XVI' S!f:CLE
109
fort prol)ablomonl des yous cliuisis, reloiuis seuk'iuciit imiir aHairos de peu d'iiii-
porlance.
En ces temps venait de s'allumer la grande querelle reli.yieuse qui devait
lAkh
ANCIEN UOTEL DU rREMlER PRÉSIDENT (PHÉFECTLHK DE POLICE, 1840)
gor£?er ce siècle d'horreurs et de sang, et pendant si longtemps partager le pays
en deux camps ennemis aux passions surexcitées. Les premiers troubles avaient
commencé, et Paris venait d'assister à (juclques premiers brûlements d'hérétiques.
iiii u: l'Ai. Aïs AI' \vi' sif:ci,p:
On ;iv;iil jiMt' ;iu IiùcIkm' d'alHH'd dc^ Hvros, on coinnionçait à y (Mivnyer des
honunes.
Dans leurardour pour les nouvelles doclrincs, les proleslants s'allaquaient par-
fois aux images, faisaient une guerre incompréhensible aux statues révérées par
les catholiques, et ceux de ces iconoclastes qui étaient pris payaient cher leur
audace. La inulilaliDii d'une image de la Vierge placée suj' une maison de la rue
des Rosiers, excita particulièrement hi Cuiour des Parisiens contre les réformés.
Pour racheter le sacrilège, François P'' fit faire une vierge en argent rpril alla
lui-même placer en grande cérémonie dans une niche grillée. Une immense pro-
cession se déroula dans les rues de Paris à cette occasipn ; on vit défiler tout le
clergé des paroisses, tous les moines des couvenis, les chanoines de Notre-Dame
et de la Sainte-Chapelle, des évoques en nuinbre. Après eux des trompettes et des
hérauts d'armes annonçaient la Cour, une foule de noi)les personnages le cierge
à la main escortant la Vierge d'argent portée par l'évèque de Lisieux en habits
sacerdotaux, puis le roi seul, avec un grand cierge, ensuite d'autres seigneurs, les
ambassadeurs, les présidents et conseillers du Parlement avec leurs greffiers, le
prévôt des marchands, les échevins et les notables...
La Vierge d'argent si solennellement mise en place ne resta pas longtemps dans
sa niche, elle fut volée quelques années plus tard, remplacée encore, par une vierge
en bois cette fois, que les protestants brûlèrent une nuit.
A la suite des imprudences de quelques luthériens qui, emportés par leur zèle,
avaient affiché des placards attaquant l'Eucharistie, une autre procession, plus
solennelle encore, eut lieu en 1535, en expiation des nouvelles doctrines. On revit
un cortège semblable marcher lentement à travers la ville, portant les châsses
et toutes les reliques des églises.
Toute la ville était en rumeur, on avait fermé de barrières gardées par des
archers les carrefours où devait passer celte procession.
Le clergé des paroisses s'était réuni à Notre-Dame pour aller delà ciierchcr le
roi et la cour à Saint-Germain l'Auxerrois. La reine prit la tête de la procession
montée sur une haquenée blanche, suivie de toutes les princesses et des dames de
la cour, avec un grand nombre de gentilshommes, de pages et d'écuyers à pied ou
à cheval. Le clergé des paroisses et les ordres religieux, les suisses et les archers
marchant à grand bruit de tambours, trompettes et fifres, le chapitre de la Sainte-
Chapelle et sa musique, l'évèque de Paris, sous un dais porté par des princes,
précédaient le roi vêtu de noir, un cierge à la main, suivi des archers de sa garde
et des officiers de la couronne, des membres du Parlement et de la Cliambre des
comptes, des prévôts et des échevins.
Le roi entendit une messe solennelle à Notre-Dame, puis il s'en alla dîner à
l'évêché. Après le dîner, la cour, les échevins et les membres du Parlement étant
assemblés dans la grande salle de l'évêché, François l''' leur fit un grand discours
pour démontrer la nécessité de procéder avec énergie à l'extirpation de la dange-
reuse hérésie. Après ce discours et les réponses du Parlement et des prévôts, pro-
clamant leur zèle pour la défense de la religion attaquée, l'assistance rentra à Notre-
I.1-; l'Ai.Ms w \\i S1ÈCLI-: ut
Daiiif. Le l'ui ol la i-oiir s'avaiifrrt'iil sous lo portail où, pour {'onclnsioii, six
niallioiireux réfonnt's voiiaioiil crôlro amoin's en cliaiiillf. picijs nus d luu' lorche
à la iiiaiM pour faire anieiido honorable sur le parvis.
Six bûchers avaient élé préparés, àcùlédos reposoirs, en six endroits différents
déjà pai\-ourus par la prooossion, pour rédidcalioii des divers quartiers do la ville.
On y mena les condamnés, .\u-dessus de cliaciue bûcher se dressait une sorte de
potence compliquée, munie d'une poutre supérieure mobile formant bascule. C'était
l'estrapade; on attachait le patient par les bras à celle poutre supérieure, le mal-
heureux hissé à une certaine hauteur était aussitôt de.scendu (l;iiis la llamme du
bûcher, d'où on l'enlevait pour le laisser retomber encore. C'était le bûcher lent,
cruelle açrçrravation du supplice du feu. Ainsi péi'irent ces six malheureux,
estrapades et brûlés à la Croix du Trahoir, au cimetière Saint-Jean, à la Grève et
aux Halles.
Et plus d'une fois ensuite se renouvelèrent ces processions solennelles accom-
pafçnant des supplices d'hérétiques, horribles fêtes pendant lesquelles les métiers
chômaient, les boutiques se fermaient, chacun courant au spectacle des superbes
défilés, avec leur alVreux épilosi'ue aux bûchers des endroits consacrés.
Deux chambres du l'arlcmenl, avaient été chargées de connaître des crimes
d'hérésie, la Grande Chambre et la Tournelle. De temps en temps quelques
malheureux s'en allaient périr sur le bùchci' pdiir l'inlimidalion dos réformés;
d'autres pourrissaient dans les cachots, et cela n'empêchait pas les nouvelles doc-
trines de progresser, et de recruter dans toutes les classes de la société des adhé-
rents qui bravaient les persécutions. Le trouble était profond, les haines et les
fureurs s'aiguisaient, qui devaient aboutir avant peu aux longues guerres civiles.
Le Parlement parut gagné même; quelques membres osèrent montrer l'indi-
gnation que leur cau.saient ces supplices et dans une délibération pour l'enregis-
trement d'un édit d'Henri H prononçant la peine de nun-l contre les protestants
et leurs complices, ils jjarlèrenl contre ces cruauli's et firent appel à la modéra-
tion.
Leur opposition lut di^noncée au roi. Le lendemuiu, au niomenl où l'on s'y
attendait le moins, 11< mi M ai-riva au l'alais accompagné de .son chancelier et de
(|uelques grands officiers de la courcjnne. Le Parlement délibérait au sujet de
l'édit, le roi voulut que l'on continuât et des conseillers o.sèrenl exj>oser la néces-
sité de la réforme des mœurs et de la tolérance religieuse ; le conseiller Anne du
Hourg fut plus hai'di encore, il attaqua devant le roi les mœurs de la cour, y
montra le scandale ol la licence régnant parmi les grands, le vice et le crime
tout-puissants et honorés, tandis qu'on livrait aux bourreaux des hommes qui
servaient leur roi selon les lois du n-jyauni(! el Dieu selon leur con.science.
Ainsi bravé en face, Henri 11 ordonna au connétable de faire saisii' sur-le^
champ ,\nne du Hourg et les autres conseillers qui avaient montré leur sympathie
pour les réformés. Anne du Dourg, jeté à la Haslille, fut liviité avec la plus grande
sévérité et l'on mena vivement son procès.
Il avait demandé, en V( rlii du privilège des membres du Parlement, à être
ll:i
LE PALAIS AU XV^' SIÈCLE
jugé par les chambres, mais le Parlement par zèle catholique ne le réclama pas.
Les juges ecclésiastiques le condamnèrent à être « pendu et guindé à une potence
plantée en la place de Grève devant l'hôlel de ville de Paris, au dessoubz de
laquelle sera fait un leu dedans le(iucl le dit Dubonrg sera gcclé, ars, brûlé et con-
sumé en cendres ».
Toutes ces [)ersécutions et ces supplices n'empêchaient point la Réforme de
«ESTES DE l'ancien PALAIS (ÉTAT ACTCEl)
faire de' grands progrès. Peu à peu les réformés constituèrent un parti puissant
et nombreux, serré autour dequel(|ues princes, comme les catholi(iues se serraient
autour des princes de la maison de Lorraine, et bientôt d'écluuiffuurée en échauf-
fourée, les guerres civiles commencèrent.
Paris depuis longtemps voyait sans cesse les querelles éclater entre protestants
et catholiques, des bagarres et des désordres se produire, et le sang couler dans
des petits égorgements qui pouvaient faire présager les terribles excès prochains.
Les politiques qui s'efforçaient de tenir la balance entre les deux partis, les
modérés qu'indignaient tant de supplices, de ])ùchers et de bannissements, devaient
fatalement se trouver débordes par le parti de la violence. ■
La nuit de la Saint-Bathélemy, quand on en vint au massacre général depuis
longtemps rêvé, prédit, prêché, le signal devait partir du Palais. C'était la cloche
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VIU.NTl.uUlltlH I-,UI'11ImiM.M: al Dii.NJU.N UL l'ALVI.--
LIV. 6j.
II. fARt^ A TRAVEIIS LIIUTIIIBB.
Ij
11'. 1,1-: PALAIS AU \\V SIÈCLE
de la luur (!'• rilnrloge qui devait lancer sur I;i ville endormie Ions l(\s massa-
creurs réunis par les soins de Guise, de la roiiK! Catherine et des échevins de la
ville. Mais dans l'impatience que donnaient aux meneurs les irrésolutions de
Charles IX, Catherine de Médicis fil hâter le moment et envoya au plus près, à
Saint-Germain l'Auxerrois, mettre en branle le tocsin. Celui du Palais lui répondit
aussitôt, pendantque le massacre commençait dans le Louvre même. Les égorgeurs
recrutés se mirent à la besogne, bientôt rejoints par la populace fanatisée, et par
les misérables qu'à toutes les commotions on li'ouvc toujours disposés poui- les
sanglantes boucheries, comme pour les pillages qui s'ensuivent.
Le Iroisièftie jour de ce massacre qui dura toute une semaine, quand la ter-
reur dominait la ville parcourue par les tueurs cherchant leur proie, le roi
accompagné de la reine-mère, de ses frères et de toute la cour, se rendit au Palais
et vint déclarer au Parlement réuni (lu'uiie grande conspiration de l'amiral Coligny
et d'autres scélérats huguenots avait été découverte, dont le but élait de le tuer,
aves la reine sa mère, ses frères et même le roi de Navarre, pour donner la cou-
ronne au prince de Condé, et qu'en ce péril imminent il n'avait pas trouvé d'autre
remède que de « prévenir l'attaque des huguenots et d'en finir avec ceux qui trou-
blaient l'Etat depuis si longtemps, et qu'ainsi la chose s'était faite par son ordre ».
On fit semblant de trouver le prétexte plausible; le premier président « loua
en public la sagesse du roi qui avait pu cacher un si grand dessein; mais en par-
ticulier, il remontra fortement au roi que si cette conspiration était véritable il
fallait commencer par en faire convaincre les auteurs, pour ensuite les punir dans
les formes, et non pas mettre les armes entre les mains des furieux ni faire un
si grand carnage dans lequel se trouvaient enveloppés inditîéremment les inno-
cents et les coupables ».
Le roi commanda alors qu'on fil cesser le massacre, mais il ne fut pas possible
d'arrêter si vite les égorgeurs qu'on avait lancés, et la tuerie, les violences et le
pillage continuèrent encore quelques jours.
Le mois suivant Coligny que l'on s'acharnait à transformer en conspirateur
fut, quoique mort depuis plusieurs semaines, condamné à être traîné sur la claie
et accroché aux fourches de Montfaucon.
En liyji Catherine de Médicis put enfin assouvir la liaine qu'elle avait vouée
au meurtrier involontaire de .son mari Henri H, au fatal tournoi des Tournelles.
Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, depuis le commencement des guerres
civiles, était devenu un redoutable chef de bandes huguenotes, courant les cam-
pagnes de Normandie, enlevant villes et châteaux, battu parfois, se réfugiant en
Angleterre, reparaissant toujours, rendant tuerie pour tuerie, saccage pour sac-
cage, du mont Saint-Michel à Cherbourg. Finalement cerné avec les débris de ses
bandes dans la petite forteresse de Domfront, il fut après maints assauts acculé
au donjon et forcé par le manque de vivres et de munitions de se rendre aux
troupes royales. Livré, malgré la capitulation, à la haine de Catherine de Médicis,
on l'amena à Paris pour l'enfermer à la Conciergerie, dans le gros donjon qui
garda ensuite son nom et s'appela la tour Montgommery.
LE PALAIS AC \V1' Sif-CLI-: IL",
Calhoi'ino no lo lit pas lanj2:iiii-. l ii arrèl du Parlcmenl conchiimia Monlgoin-
niery atteint ol convaincu du ci-inie do lose-niajosté à avoir la têto Irancliée, con-
fisi]uanl ses biens, lo déi;i'athint do sa nolilesse, déclarant vilains inlostables el
non capables d'ullicos les neuf ,L;arçons et les doux (illes du condamné.
Après avoir suulVoil la (jueslion extraordinaire, Monlgonimery fut, le 20 Juin,
tin'' do la Conciergerio, mis on un tombereau, les mains allacbées derrière le dos
otcDuduil à la (ii'èvc'. Il n'avait pas voulu se confesser à r.irclioM'Mnic de N'.irbonne
qui s'était présenté à lui on son cacbot ; il ne voulut pas davantage entendre lo
pi'èti-e, qui lo suivit, malgré lui, jusque sur rt-cliafaud. Avant de poser la tétc sur
le billot, Montgummery, d'apivs d'Aubigné, tlit aux assistants : « Je requiers
deux choses do vous : l'une do faire savoir à mes enfants (pii nul, été déclarés
roturiers, que s'ils n'uni la veilu des nobles puurs'cn relever, je consens à l'arrêt ;
l'autre puint plus important, dont je \ous conjuic siii- la ré'véï'cnco qu'on doit aux
mourants, c'est que, qiumd on vous demandera pourquoi on a tranché la tête à
Montgommery, vous n'alléguiez ni ses g-uerres ni ses armes, ni tant d'enseignes
arborées, monlionnéi's on mon arrêt, qui seraient louanges frivoles aux hommes
de vanité; mais faites-moi compagnon on cause et en mort do tant de simples
personnes selon le monde, vieux cl jeunes, el pauvres femmelettes qui, en celle
môme place, ont enduré les feux et les couteaux. »
il récita ensuite le symbole des apùlres, fit sa j)rière, dit adieu à l'un de .ses
amis, Fervacquos. qu'il aperçut dans la foule, et se remit au bourreau sans vou-
loir qu'on lui bamlàl les yeux.
Sa tête resta suspendue, pour quelques jours, à un pule.iu de la placi', « [lai- le
commandement de la reine, (pii assista à l'oxécutioii, dit l'Estoile, et fut à la lin
vengée comme dès longtemps elle le désirait, de la nii»rl du roy Henry son mary,
encore que le pauvre comte n'en pût mais ».
Do secousse en secousse, de g-uerre civile en guerre civile, après do courtes
pacifications, les grandes journées delà Ligue arrivent, l'entrée du duc tlo Guise
à Paris, la journée des Barricades, la fuite du roi, puis le coup de vengeance
d'Henri 111 .". lilois.
Dès que se répand à Paris la nouvelle du meurtre d'Henri de Gui.se et do son
frère le i-ardinal. c'en est fini du jjcu qui l'ostait encore de respect apparent pour
l'autorité royale. Paris est en pleine révolution. On emprisonne les royaux et les
politi(iues. Le Parlement esl .saisi d'une requête de la mère des Guises contre les
assassins.
Le l' janvier i;i80, le curé Lincestre, dans l'égli.se Sainl-Darthélomy, en face
du Palais, monta en chaire el réclama de ses paroissiens le serment d'employer
jusipi'à la dernière goullo de leur sang pour venger la mort des princes lorrains.
Le président do Harlay, suspect aux Seize et à la populace, était assis au banc
d'<euvre, )c curé Lincestre l'interpella particulièrement : » Levez la main, mon-
sieur le président, levez-la bien haut; encore plus haut, s'il vous plaît, afin que
le peuple vous voie ! »
A la journée des Barricades, le président avait tenu lêle au duc do Gui.se, qui
iir.
LE IWLAIS AU XYI-= SIÈCLE
essayait de le gagner ou de l'intimider, et lui avait dit : « C'est grand pitié quand
le valet chasse le maître ; au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est au roi et
mon corps entre les mains des méchants. » Mais là, au milieu de ce peuple for-
cené, il dut céder et jurer comme les autres.
11 y avait encore au Parlement, outre le président de llarlay, un certain nombre
de membres douteux, poliliqucs modérés : le parti violent allait procéder à l'épu-
ration. Le 10 janvier au malin. comnK^ lo Parlement, toutes chambres assem-
blées, délibérait, la grande chambre
fut envahie par Jean le Clerc, dit
Ikissy le Clerc, ex-procureur de la
cour du Parlement, enragé ligueur,
devenu capitaine de son quartier et
gouverneur dv la Bastille pour les
Seize.
Bussy le Clerc marchait à la tête
d'une trentaine d'hommes cuiras-
sés, le pistolet en main. 11 interpella
le premier président de Harlay,
les présidents de Thou et Po-
tliier et leur ordonna de se lever :
« Suivez-moi à l'Hôtel de Ville, on
y a quelque chose à vous dire! »
Comme le président de Harlay lui
demandait « de par qui il faisait
cet exploit », Bussy lui répondit de
se hâter d'obéir sans le contraindre
à user de la force, dont il pourrait
se mal trouver.
Les trois présidents, avec cin-
quante ou soixante conseillers sus-
pects, fureni ainsi enlevés. A la
sortie du Palais, ils prirent par le
pont au Change, enfermés entre deux haies de hallebardes jiar les hommes de
Bussy le Clerc. Il était six heures du matin. Bussy mena ses prisonniers, en
robes rouges et faisant bonne contenance, à travers des rues aux boutiques
fermées, ayant l'aspect des mauvais jours, remplies de peuple en armes, qui
invectivait les parlementaires et « les lardait de mille brocards et villenies ».
Les prisonniers voulurenl s'arrèlor à l'IIùtel de Ville, mais Bussy les força à
passer outre et les conduisit à la Bastille. Après les avoir écroués, il repartit encore
chercher dans leurs maisons les membres du Parlement (lu'il n'avait pas trouvés
au Palais.
Ce Bussy le Clerc, qui était devenu une puissance, s'entendait à tirer de l'argent
de ses prisonniers à la Bastille dont il était gouverneur, et il avait ce goût des
l/0^f^
LE ricriT ro.NT ti la vûlte du petit ciiatelet
LE PALAIS AL' XVl" SIÈCLE
117
perquisitions fructueuses, qu'ont eu bien des personnaj^es de sa sorte dans toutes
les révolutions. 11 aimait, nous dit VKsfoilcon son journal, à fourragct- les meil-
leures maisons de la ville, principalement celles où il savait qu'il y avait desécus,
<< tous de bonne prise, parce qu'ils étaient royaux ».
Le Parlement comptait alors environ cent qualn>-vin,L,'ls membres. Sur ce
nombre il y en eut ciiil vint;t-six (|ui inélticnl serment à la Ligue et jurèrent de
poursuivre la vengeance de la mort des Guises. Le même serment fut exige des
grefliers, avocats, prunii'curs et uolaires au nombre de trois cent vingt-six.
LK l'F.TIT l'ONT ET \.Y. l'F.TIT CIIATKLKT AU .\V« SIKCLE
Ainsi épuré, le Parlement continua l'exercice de la justice. L<' pi-i'sident Bar-
nabe Brisson fut contraint de remplir les fonctions de premier président. Pour
se couvrir en cas de Iriompbe des royaux, il (it dresser par deux notaires une
protestation secrète contre tout ce qu'il pourrait faire ou dire contre les intérêts
du roi. Et le 30 janvier, de concert avec l'Université, aussi violcmmenl ligueuse
que lui, le Parlement prononçait la décliéance dlliiiii il! d relevait le ])euplo du
royaume du serment, île lidi'liir' el obéissance.
Les passions étaient si moulées alors, que nombre de ligueurs frénétiques
se tiraient (lu sang pour en sJLnier le serment de ])oursuivre implacablement la
118 LK PALAIS Al' \VI^ SIÈCLE
vengeance de la mort des Guises; un conseiller du Parlement nninnu' li;islun
demeura estropié de la main qui! avait saignée pour cela.
Toiilc l'année lo89 se passa dans les troubles, on poursuivait, on emprison-
nait, on pendait les gens soupçonnés d'être du parti royal. Les Seize trouvèrent
bientôt le Parlement trop tiède, trop modéré.
Le président Brisson, qui essayait de tenir la balance entre les deux partis et
de se prémunir pour le cas où la cause royale reprendrait NmIcssus, devint bientôt
suspect. Une affaire où il refusa de condamner le pmciwciir IJrigard, accusé de
correspondre avec les troupes royales coui-aul alors les environs de Paris, décida
sa perte.
C'était pendant une absence du duc de Mayenne; les tendances démagogiques
des Seize se» dessinaient. Poussés par les assemblées réunies chez les curés, ou
même dans les églises, qui furent les clubs de cette Révolution, comme les jjro-
cessions faites à tout propos, et même la nuit, furent les manifeslaiions, les
meneurs venaient de créer une sorte de comité de salut public chargé des me-
sures violentes, en tète duquel se trouvait un Sainct-Yon, de la famille de ces
bouchers fameux dans les troubles des siècles précédents.
Le l.j novembre, ce conseil vota la mort du président Brisson et de deux
conseillers modérés : Tardif et Larcher. Immédiatement, Bussy le Clerc et
Hamilton, curé de Saint-Côme, se partagèrent la besogne. Bussy le Clerc arrêta
Brisson sur le pont Saint-Michel comme il s'en allait au Parlement; le curé de
Saint-Cosme, à la tète d'une troupe armée, s'en alla saisir dans son lit le conseiller
Tardif, alors malade et qui venait d'être saigné.
Brisson fut conduit au Petit Ghàtelet, que gardaient des affidés du iiarti vio-
lent, et aussitôt arrivèrent quelques-uns des Seize, tous armés et cuirassés. Ces
gens aux façons expéditives forcèrent le président à se mettre à genoux et lui
lurent, sans autre forme de procès, la sentence qui le condamnait à mort.
Le légiste se réveilla dans le président épouvanté; il voulut batailler, proles-
tant contre cette condamnation sans formes, demandant à discuter les accusa-
tions et à être confronté avec ses accusateurs, mais on ne lui répondit que par
un grand éclat de rire. Alors, renonçant à discuter, il implora longuement ses
assassins, suppliant que l'on différât l'exécution, consentant à ce qu'on le mît entre
quatre murs, au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'au moins il eût terminé un ouvrage
de jurisprudence qu'il avait commencé. Les Seize rirent davantage, et pour toute
réponse, firent entrer le bourreau mis en réquisition.
Comme celui-ci ne voulait rien faire sans ordonnance de justice, on le menaça
de le pendre lui-même. Pour s'échapper, le bourreau prétexta alors qu'il n'avait
pas de corde; on en envoya acheter. Le pauvre Brisson se lamentait pendant ces
discussions ; quand enfin l'exécuteur lui eut attaché les mains, sa dernière pensée
fut pour son livre; il pria que l'on fit dire à un avocat, son secrétaire, d'avoir
soin de ne pas brouiller son œuvre, puis la corde lui fut passée au cou, et son
cadavre se balança à une poutre du plafond.
A ce moment arrivait le conseiller Larcher, vieillard septuagénaire que l'on
LE l'Ai. VIS Al \VI SIÈGLK 111)
avait ariN'tt' an l'alais iiiriiic. Oiiaiid il aiu-iviil le (_-ur|is île IJrisson accroclié à la
poutre, il vint de lui-iuônio, sans lanionlalions inutiles avec ces scélérats, se
placer au-dossous. cl fut aussitôt pondu à t'ôté. Lo curé de Saint-Gosnie amenait,
ou plutôt traînait le conseiller Tardif malade; sans plus de formalités, un troi-
sième cadavre alla bientôt rejoindre les deux autres à la même poutre.
Le lendemain, les trois victimes dépendues furent portées en place dedrève. Ce
fut une scène macabre. A quatre lieures du malin, deu.\ cents bommes des batail-
lons organisés par les Seize s'en vinrent au C-liâtelet. Ils avaient avec eux trois
crocbeteurs avec leurs crocbets ; on attacha debout, sur ces crocliels. les cadavres
des suppliciés, en cliemi.se, ebacuii avee un écrileau au col, el le funèbre cortège
se mit en marche.
En avant venaient plusieurs centaines d'hommes armés d'ar(iucbuses et de
hallebardes, le nez enfoncé dans leurs manteaux et portant des lanternes. A
quinze pas derrière ceux-ci mareiiaient les crocbeteurs avec leur fardeau sinistre,
ces trois corps blancs et raidesqui se balançaient au-dessus de la foule. Venaient
ensuite l'exécuteur et ses valets, et à quinze pas encore en arrière, une seconde
troupe des milices parisiennes, avec des lanternes qui faisaient briller dans le noir
des rues l'acier des ballebard<îs et des arquebuses. Des postes gardaient tous les
carrefours du Petit Chàtelet à la Grève; le peuple, réveillé parie bruit, se mettait
aux fenêtres ou descendait troublé, mais ne disait mol, effrayé ou désapprouvant.
Kt, devant l'hôtel de ville, l'exécuteur rependil les trois cadavres aux potences
plantées à demeure sur la Grève, où ils restèrent suspendus deux jours.
Bien d'autres exécutions devaient suivre, le conseil des Seize avait dressé ses
listes de suspects, où les noms étaient marqués d'un G, d'un D ou d'un V, ce
qui signifiait : c/ias.sc, dagué^ penilu. Heureusement, les chefs de la garnison
étrangère, des troupes du roi d'Espagne alliées de la très sainte Ligue, s'oppo-
sèrent au massacre et Mayenne prévenu revint à Paris.
Il se hâta de prendre ses mesures pour empêcher cette révolution d'aller plus
loin qu'il ne rentendait. Rapidement, il cassa le conseil dos Seize et enleva le gou-
vernement de la Bastille à ce misérable IJussy le Glerc, qui put se mettre à l'abri
ou qu'on laissa échapper de Paris. Ensuite Mayenne envoya saisir chez eux quatre
des plus enragés parmi les Seize, de ceux qui avaient trompé dans l'assassinat
du président Brisson. Amenés au Louvre, ces hommes furent traités comme ils
avaient traité Brisson et immédiatement pendus pai- le bourreau même qu'ils
avaient forcé d'exécuter les trois con.seiliers; eu outre un certain nombre de leurs
complices, recherchés aussi, étaient dépêchés sans plus de cérémonie el quand
tout fut fini, quand le bourreau eut cessé d'opérer, on le pendit lui-même à son
tour.
Si la Ligue avait son Parlement, dont ces exécutions assuraient la docilité, le
parti royaliste avait aussi le sien rpii rendait arrêts et décrets opposés à ceux du
Parlement de la Ligue. Chacun de ces Parlements faisait brûler j)ar la main du
bourreau les arrêts de l'autre. Ainsi fut-il fait à Paris au bas du perron de la
cour du May pour certains actes des Parlementaires de Tours.
120
LE PALAIS AT XVI SIECLL
Pendant le siège, quand les Parisiens affamés n'avaient pour se nourrir que
les chaudières de nuuivaise bouillie que ranil)assadeur d'Espagne niellait au coin
des rues, que des herbes recueillies où il en pouvait pousser, ou bien le pdiii de
madame de Montpensic)' fait de poussière d'os et de son, alors que les sermons,
dit l'Estoile, étaient la seuli' clioso (|ui lui à jjon marché dans Paris, il y eut quel-
ques émeutes de misère devant le i)alais. On y venait réclamer la paix et du pain.
L'une de ces émeutes occasionna un luinulle plus grave. Gomme les milices
du rpiarlier clicrchaienl à dissoudi'e le rassendilcinenl. le (|uarlenier Le Gois qui
les commandait, reçut
une blessure mortelle.
Aussitôt, comme on
craignait que la sédi-
tion ne cachât une en-
treprise des royalistes,
des forces arrivèrent,
on ferma les portes
du Palais et l'on saisit
Il MIS ceux (jue l'on
Irouva en armes, sur
lesquels r]uel(iues-uns
pour l'exemple furent
pendus le lendemain.
Les États généraux
convoqués en lo93,
par la Ligue ne se
tinrent pas au Palais,
mais dans uue salie
du Louvre. Le Parle-
ment avait émis la
prétention d'y paraître
et d'opiner avec les trois ordres, mais sa prétention fut repoussée. Les Etats
siégèrent pendant six mois, cherchant un roi au milieu de mille intrigues, de
pourparlers et de négociations de toutes sortes. Ils étaient, pour en iiiiir, sur le
point de donner la couronne ù l'un des princes lorrains, sous l'obligation pour
celui-ci d'épouser une infante d'Espagne, ce qui donna lieu à un arrêt de protes-
tation du Parlement, déclarant de nul effet el sans valeur toute élection de prin-
cesse ou prince étrangers.
Henri IV agissait el négociait aussi de son côté. Ayant retiré par son abjura-
tion tout prétexte à l'opposition des catholiques, son triomphe définitif ne fut plus
qu'une affaire de temps et l'an l.'JOi vit enfin le terme de cette longue et san-
glante période des guerres religieuses.
Henri IV maître de Paris, assis enfin sur ce trône qu'il avait mis quatre années
à conquérir, ayant au jour de son triomphe proclamé une amnistie générale el
LA SOLPE DE L AMBASSADEUR D ESPAGNE
LE r.VLAlS .VU Wr SIÈCLE
lil
voyant venir à lui, i;a;i;iK''s, ivsipni's ou acIiolOs, los grands seigneurs de la Ligue,
recul la soumission de celle Universilé qui avail tanl travaillé conlre lui, el celle
du l'arlenienl (|ui iiiaiiilenant révoquail, cassait, annulait tous les édits, tous les
arrèls i-endus pendant les mauvais jours pour la 1res sainte Ligue.
Le roi réorganisait ce corps désorganisé et ampult', il lil ronlrer au vieux
Palais de Paris les membres du Parlomenl royaliste de Tours, iiui' les présidents
ARCATUnES DK LA SAINTE-CHAPELLE
A DROITE l'LACE DU ROI. A UAL'CLE l'ETlïE PORTE DONNANT DANS l'ùHATOIRE DE LOUIS XI
et un grand iiiuuhre de conseillers de Paris allèrent recevoir à la porte Saint-
Jacques.
Après tant d'années, Paris respirait enfin, tandis (pie le roi Iravaillail à l'achè-
vement de .son œuvre, la pacification du reste du royaume et re.\])ulsion des
Espagnols.
Peu de mois après l'entrée de Henri IV, le d~ décembre l.'lOi, eut lieu ratlenlat
de Jean Clialel qui put approcher le roi au Louvre iiième, parmi la foule des gens
de la cour, et le frappa d'un coup de couteau.
Jean Ghatel élail lils d'un nlarchand drapier de la Cité, donl la maison était
située à l'angle des rues de la Vieille-Draperie et de la iJarillcrie, juste devant la
porte du Palais, donnanl sui- la coin- du .Alay.
L'émotion futconsidéi-able; lesjésuiles, chez qui l'assassin avait étudié, furent
impliqués dans ralVaire ainsi que quelques vieux ligueurs endurcis. Par arrêt du
Parlement, empressé de montrer son zèle, lesjésuiles furent expulsés; on pendit
uv. 66.
tt. rJLtili A TIUrCKt L IllsTolbUa
16
122 LK l'AI>.MS AU XVT SIÈCLE
l'un d'eux parce que, iianiii ses papiers saisis, dans un ouvrage écrit jiar lui aux
jours les plus furieux de la Ligue, il se trouva quelques maximes autorisant le
régicide, et Ghatel pOi'it écartelé en Grève.
L'arrêt ordonnait en outre que la maison du père de Ghatel serait rasée ; sur
son emplacement on éi-igca, en L'JOT, un monument expiatoire composé d'un sou-
bassement carré supportant une pyramide flanquée de statues allégoriques aux
quatre coins. Sur chaque face de redondantes inscriptions latines et françaises
reproduisaient l'arrèl du Parlement et expliquaient longuement la raison de ce
monument érigé par » le sénat et le peuple parisien, très dévoués à Sa Majesté, à
l'extermination de la faction pestiférée d'Espagne, à TlieuTeuse conservation des
jours du roi, à la punition du parricide... ».
« Passant, étranger ou habitant de Paris, écoute-moi, sur le lieu où tu me vois
élevée en forme de pyramide, fut la maison de Ghatel, maison dont le Parlement,
vengeur du crime, ordonna la démolition, etc Passant, retire-toi, je ne puis,
pour l'honneur de notre ville, t'en apprendre davantage... »
<< La pyramide dont le nom signifie pur feu décorait jadis les villes des nations
antiques. Elle sert ici non de décoration, mais d'autel expiatoire du crime. Tout
se purifie par l'eau ou par le feu, mais le Parlement a voulu élever cet insigne
monument de sa piété en mémoire de la conservation de la vie du roi,... etc.. »
Le monument ne demeura là que peu d'années; en IGO.j, dans un but d'apai-
.sement, le roi le fit démolir et sa place resta vide.
Le Parlement eut à instruire en 1G02 le procès en trahison du maréchal duc
de Biron, vieux serviteur de Henri IV, compagnon de ses chevauchées aux temps
difficiles, mais brouillon déterminé, orgueilleux et bouillant, qui se retournait par
ambition personnelle contre le roi et avait lié partie avec le duc de Savoie et
l'Espagne.
Arrêté à Fontainebleau, après avoir été presque supplié par le roi de tout
avouer à l'ancien ami qui lui eut fait grâce comme il l'avait fait une fois déjà, le
maréchal s'oI)slina par orgueil à ne rien dire. Envoyé à la Bastille, il comj)arut
devant le Parlement toutes chambres assemblées, et fut convaincu de conspira-
lion ; les membres présents, au non:ibre de cent vingt-sept, prononcèrent à l'una-
nimité la peine de la décapitation, que le maréchal subit dans la cour de la
Bastille le 31 juillet 1002.
En KJOi, Henri IV, pressé par les besoins d'argent, établit l'hérédité des
offices du Parlement et de la Ghambre des Gomples, moyennant une taxe qu'on
appela la Pauletle, du nom du financier Paulet qui avait suggéré l'idée à Sully.
Cette taxe payée annuellement donnait aux magistrats le droit de transmettre
leurs charges à leurs héritiers pour en disposer à leur volonté.
Ce que Ghatel avait manqué réussit avec un autre criminel, et le couteau de
Ravaillac arrêta brusquement le règne réparateur de Henri IV, mettant à néant les
grands projets du Béarnais. Ravaillac fut jugé par le Parlement'.
Enfermé dans la grosse tour de Montgommcry, il subit toutes les géhennes que
put inventer l'imagination des juges, des bourreaux, et même des particuliers qui
LI-: l'AL.MS Al \\r Slf:CLE 123
dans l'horreur do son i-rinio vonaient proposer pour lui dos tourments inconnus.
Les oriniinols, dôtonus ou lurinc h iii|)-- (|ni' lui .i la Conciergerie, eux-niômes, le
voulaient déoliirer (|uand il (|uilla sa prison pour son aller en Grève mourir dans
les liorroui's d'un sui>plico ôpouvanlalile. On voulait absolument lui trouver <les
complii'os, il jui-a jusqu'à la fin qu'il n'en n'avait point. Dans l'opinion dos con-
temporains cependant, il en avait, il devait en avoir, c'était le cri public; d'étranges
i-umeurs couraient, et l'on disait iiuo le raili'monl avait loul l'ail pour no |)oint
trouver ces complices, refusant de regarder assez baiil |>Mur oi'Ia.
A ce moment le Parlement ne siégeait pas au Palais en raison des préparatifs
que l'on y faisait jiour la réception de Marie de Médicis, qui venait d'être sacrée
à Saint-Denis, l'aris pavoisé, enguirlandé, avait arboré ses atours des journées
joyeuses, (|uand l'événement terrible vint jeter sur tous ces préparatifs un voile
de deuil. Sur tnut le parcours habituel des entrées solennelles, do la nn' Saint-
Denis à Notre-Dame et au Palais, des arcs triomphaux, des décorations, des tri-
bunes, des théâtres avaient été préparés.
Le Parlement avait été demander riiospitalili' aux Augustins, tine partie do
ses membres jugeait une aU'aire civile lorsque ari'iva la nouvelle do l'assassinai.
Le président de Ilarlay quoique maladi^ se fit, aussitôt informé, porter aux Augustins
et presque en même temps arriva le duo d'Epernon, qui s'était trouvé dans le car-
rosse du roi si peu d'instants auparavant. Le duc pénétra dans la salle, laissant
des .soldats aux portes pour intimider le Parlement, et il imposa avec des menaces
peu déguisées la nomination do ."\Iarie de Médicis comme Hégonto, pour le petit
roi Louis .Mil qui n'avait pas neuf ans. Ainsi moins de deux heures après que le
roi eut été frappé rue de la Kerronnei-ie, tout était réglé, le Parlement rendait un
arrêt proclamant Mario de Médicis << Hégento de France, pour avoir l'administra-
tion des affaires pendant le bas âge du i-oi son lils. avec toute puissance et auto-
rité ».
Le lendemain, l.'J mai, l'ut tenu dans la grande salle des Augustins un lit de
justice destiné à .solennisor l'établissement de la Régence. A dix heures du matin
le petit i-oi monté sur une haquenée blanche, la reine dans son carrosse arri-
vèrent, suivis des princes, ducs et grands offiriors de la couronne. Une délégation
du Parlement les reçut dans la rue, gênée par la nniltiludi' du iiouplo, que la onur
eut grand'peine à traverseï'.
Après les harangues et la déclaration ofiiciollo de la régence, le jeune roi s'en
fut à Notre-Dame entouré de ses gentilshommes au milieu des flots de populaire,
bii'u des gens criant : Vive le roi, les larmes aux yeux.
Le duc d'Epernon, figure du xvi*' siècle, cet ancien mignon (b' Ibiiii III devenu
un puissant et orgueilleux seigneur menant tiain de prince, redouté et détesté,
habile intrigant ayant avec un insolent bonheur trempé depuis la Ligue dans
l(jules les li-ames politiques, sans y laisser de .son sang comme les autres, en tirant
au contraire à cha(|ue occasion quelque avantage personnel, quelque bonne sei-
gneurie, quelque gouv(rn<'meiil à ajouter à tous ceux qu'il tenait d(''jà, eut au
moment des états généraux do Kll 1 maille à |)artir avec le Parlement.
:;.m?z^
%^^.
L\ PYRAMIDE DE JEAN CHATEL
LE PALAIS Al" XVL' SIÈCLE
123
Voici quelle fut l'occasion do la quoroUo : doux soldais du rogiment des gardes
s'élaienl hallus en duel sur le lorritoire de l'abbaye de Saint-Germain. L'un d'eux
resta sur le carreau, l'aulrc arrêté aussilôl fut inoarcéré dans la geôle abbatiale,
tandis quo lo bailli de Saint-Germain commençait l'instruction de l'affaire. A cotte
nouvollt^ le duc d'Kpornon, colonel gônoral do l'infantorio française, courroucô de
cette protonlion tlos moines de maintenir leur dn»it do justice sur leur territoire
pour une querelle de soldats, envoya sur l'heure réclamer lo prisonnier et le
cadavre du garde tué. Le Itailli do Saint-Gonnaiii idiisa do les rendre. Sans
balancer, d'Kpornon lit marcher doux compagnies du régiim'iil des gardes, ipii
brisèrent les portes de la prison de l'abbaye et enlevèrent le soldat prisonnier.
M. 1*^9%: -^f'
UK GRAND TEtinON AU XVir SllCCLE. A UnûlTE LE MAY.
Le Parlement .saisi d'une plainte du bailli cita aussitôt à sa barre d'Epernon
en poi'sonno pour répondre de cet atlonlat au droit de justice de l'abbaye.
D'Ei)ornon no déclina pas la citation. .\u jour dit, lo 10 novembre, il arriva au
Palais furieux ol arrogant, à la tète de cinq ou six cents de ses gentilshommes
bottés et armés, la mine aussi menaçante que le duc lui-même. Ce fut un enva-
hissement du Palais, ou cinl un iiisl;iiil que d'Epci'uon allail, loul y massacrer.
Le Parlement devant l'attitude des survenants leva la séance en protestant
contre cotte nouvelle violence. Comme les juges un pou effarés quittaient en bâte
le Palais, les compagnons du duc de plus en plus arrogants ajoutorent l'insulte
à la violence; ils ol)ligôrent les magistrats à dédier au milieu de leurs groupes
serrés, et s'amusèrent, avec des sarcasmes et des menaces, à les presser et bous-
culer, déchirant les robes avec leurs éperons et faisant choir quelques-uns de ces
vieux parlementaires les uns par-dessus los autres.
Cette insulte fjiite à la justice en son prétoire eut un retentissement énorme
et le Parlement refusa de reprendre ses séances avant d'avoir obtenu une répara-
tion éclatante.
La régente se trouvait fort embarrassée entre le Parlement dont elle avait
1-26 I.K l'Ai, Aïs AI \Vi' SIl-.CLK
besoin cl lo duc qu'clli' (Mail ol)li<i-('e do ména<rcr, aussi clioi-i-lia-i-clli' uii ninyou
d'arranger ralïaii-o. rinMi'lli'i' royale onlniuia au l'ai-lenienl de surseoira l'inl'oi'-
nialion contre le duc d'Epernon, el à (D^pernon de présenter ses excuses au l'ar-
lenient pour le nialenlendu regrettable.
Huit jours après son algarade, le duc d'Epernon retourna donc au Palais aussi
bien accompagné que la première fois. 11 prononça son amende lionorable avec
une ironie de (lascon presque insolente encore. « Messieurs, dit-il pour tout dis-
cours, je vous prie d'excuser un i)auvi'e capilaiiuï d'infanterie (|ui s'est plus
appliqué à bicMi faire ([u'à bien dire! » El sur ce le Parlement dut se déclarer
satisfait.
D'ailleurs les affaires se gâtaient et l'édifice royal rebcâti par Henri IV allait se
lézardant clihque jour sous les coups de sape des grands seigneurs qui se dispu-
taient la régente et la régence, mettaient le trésor à sac, et rallumaient les vieilles
guerres civiles éteintes avec tant de peine vingt ans auparavant.
La Erance, pendant cette régence tiraillée entre les prétentions des grands
seigneurs et les intrigues des divers favoris de la régente ou du jeune roi, prenait
tout doucement le cbemin de retourner à l'anarcliie d'où le Béarnais l'avait
tirée avec si grande peine. Le duc d'Epernon, le prince de Condé, le maréchal
d'Ancre, Luynes s'arrachaient successivement le pouvoir.
A la suite du coup de théâtre de l'assassinat de Goncini, la Chambre criminelle
du Parlement eut à juger sa veuve Léonora Galigaï, la favorite de Marie de
Médicis, cruellement poursuivie par les ennemis de son mari, traitée en criminelle,
condamnée comme sorcière, sur des imputations ridicules, à être décapitée puis
brûlée en place de Grève.
Une terrible catastrophe allait frapper le Palais. Dans la nuit du ."> au
6 mars 1618 éclata l'incendie qui détruisit la fameuse Grande salle du Palais et
faillit entraîner la perte du vieux Palais tout entier.
Le feu prit vers trois heures du malin à la Grande salle, voûtée comme on sait
en carène de navire, de magnifiques lambris de chêne peints, dorés et vernis; de
l'autre côté de la rivière une sentinelle du Louvre aperçut la flamme et donna
l'alarme. En peu d'instants toute cette charpente bien sèche flamba comme un
bûcher, les flammes sortirent par toutes les ouvertures; poutres et solives embra-
sées tombèrent sur les boutiques des marchands et les bancs des procureurs.
Dans tout le Palais, depuis longtemps, ces marchands s'étaient introduits,
garnissant les galeries, les passages, les cours de leurs échoppes et boutiques,
amenant avec eux la foule empressée. Les clients en quête de tous les colifichets
de la mode ou des livres nouveaux, les flâneurs venus aux nouvelles, se mêlaient
partout dans ce Palais bruyant et grouillant de vie, aux gens de justice et aux
plaideurs.
La catastrophe provint-elle d'une imprudence d'un de ces marchands, ayant
laissé du feu dans sa boutique, l'incendie fut-il allumé criminellement, on ne sait.
On parla d'une boule de feu, d'un bolide aperçu au-dessus de Paris el tombé sur
la Grande salle, mais on se raconta aussi tout bas que l'incendie du Palais était
M-: PALAIS AU XVr SIÈCLE 127
l'œuvre de gens intéressés à faire disparailro les pièces du procès de Ravaillac, les
preuves cachées de la coniplicilé de hauts et puissants seigneurs — on accusait
d'Kpernon et la reine olle-niènie — [U-euves qui donnaient depuis liuit ans dans
le grelîo, mais qui pourraient soi-lir un jour etappt>rter une terrible lumière sur
les trames et complots ayant abouti à l'assassinat du grand Henry.
Cependant les marchands étaient accourus et tentaient de sauver leurs niai--
chandises sous la i)luie de leu ([ui tombait des voûtes. Le prévôt Defunclis orga-
nisait les secours avec ses archers, deux mille travailleurs puisaient à la rivière et
apitorlaient l'eau dans des seaux, des chaudrons et tous les récipients possibles.
Faillies moyens! L'embrasement devenait général, favorisé par le vent qui souf-
llait les llammes dans les galeries, les faisait s'engouiVrer dans les couloii's avec
un grondement de volcan et gagner par l'intérieur ou par les toits la partie du
Palais donnant sur la rivière.
Bientôt les gretTes furent atteints, tous les registres, tous les sacs de procédure
brûlèrent sauf quelques-uns sauvés à grand'peine. Le comble do la Grande
chambre llamba, le vent du sud porta des ardoises jusqu'à l'église Saint-Kustache.
(Juand le con)ble s'elVondra il y eut comme une éruption de brandons et de
(lammèches (|ui s'en allèrent mettre le feu au cloclielon de la Tour de l'Horloge,
maison put heureusement préserver cette tour en démolissant sa couverture.
Dans une sorte de canal bordé de fumier très épais, l'eau puisée à la Seine
était envoyée jusque dans la cour du Palais, transformée bientôt en un lac, ceriui
permit d'inonder plus facilemenl les lucaux menacés par les llammes. L'immense
brasier de la Grande salle élevait à une telle hauteur les tourbillons (lamboyants
que les villageois des environs apportant leurs denrées aux Halles, surpris par
celte aube inattendue, pensaient ipic le soleil « s'était levé plus tôt que de cou-
tume ".
La Grande chambre elle-même put être sauvée ainsi que la galerie aux Mer-
ciers, mais pour la Grande salle le désastre était complet, irréparable, les piliers
bri.sés, calcinés, s'écaillaient et s'écroulaient, les statues des rois qui décoraient
ce majestueux double vaisseau gisaient dans les décombres, en (h'Inis infcjrmes
rongés par le feu. Entin la grande table de marbre si fameuse dans les annales
du Palais, siège de la juridiction des maréchaux de France, de l'annivuilé, de la
maîtrise des eaux et forêts, la table des grands festins royaux était détruite, bri-
sée, émiettée parmi les tas de jjierres calcinées. Les llammes étaient arrivées jus-
(pi'à la Conciergerie, une tourelle brûlait, une fumée noire sortait du greffe enva-
hissant tout ; les prisonniers effrayés, craignant d'être brûlés vifs dans leurs
cachots, pous.saicnl des clameurs violentes et tentaient de briser leurs portes; on
voulut devant le [>éril imminent les transférer au Chàtelet, quebjues-uns profi-
lèrent de l'occasiijn et, dans h; tumulte de ce Iransfèrement, réussirent à se perdre
dans la foule.
Le lendemain lut publié à son de trompe et lu au prône des paroisses, un
arrêt du Parlement concernant les liasses de papiers, les sacs de procédure, les
registres uu autres pièces sauvés du feu, liansportés çà et là uu restés entre les
128
LE PALAIS AU XVb' SIÈCLE
mains des sauveteurs; l'arrêt ordonnait expressément de tout remettre au gref-
fier de la cour et défendait aux épiciers, merciers ou apothicaires d'acheter
aucun papier sous peine do punition et amende.
(■*>»[■> A%|,^#v.
yprv^tfi^ it
l.NXKNDIE DE LA IIRANDE SALLE (0 MARS 1G18).
Un quatrain du poète Théophile courut la ville au lendemain de ce malheureux
incendie de rillustrc et à jamais regrettable Grande salle :
Certes ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice,
Pour avoir mangé trop d'épice,
Se mil le Palais tout en feu.
Les épices c'étaient les cadeaux de confitures, vins fins ou épiccrieH^ offerts aux
juges par les plaideurs selon la vieille coutume. Après Charles VII les épices
furent converties en bel et bon argent mais le nom resta; ces épices étaient par-
fois bien considérables dans les causes importantes, et nonobstant la vieille et
générale réputation d'intégrité des magistrats du Parlement, on les accusait de
peser parfois sur la conscience de certains d'entre eux. Elles pesaient dans tous
les cas sur le cœur des plaideurs et donnaient lieu à mille quolibets contre les gens
du Palais.
Dès que les ruines de la Grande salle eurent été déblayées, l'architecte
Imp. Droog'-r & Losîrur, Paris
PL\>TATIO.\ DL MAY DA.NS L\ COLU Dt FALAiS i X\ i' SltCLEJ
l.i: l'ALAlS AL \V1 SIÈCLE
m
Jacques de Brosse fui cliarf,'»' île sa reconslruclion. Celait rarchileclc du portail
de Saint-Gervais, ce placaj^e trordres antiques superposés, alors tant admiré et
qui inlluença désastreuseiiuiil rarcliitecture des deux driuiers siècles. A la même
épu(|ue de lîrosse construisait aussi le Palais du l.ii.\(iiil)(iurg pour Marie de
Médicis.
La nuuvelle Cirande salle lut reconstruite sur les subslruclions et dans les dis-
positions de l'ancienne, en deux nefs partajrées par une rangée de fort piliers car-
res à pilastres, réunis par un iiilablemcnl. A la place des voûtes de bois
Jacques de Brosse ékiMil deux berceaux de pieric en plein cintre comme toutes
les arcades.
.\ux deux pignons plus de beaux feneslrages découpés, mais de grands demi-
cercles tout nus. Hélas! le temps n'est plus des belles arcliilectures gotbi(|ues si
splendidement ouvragées, des lignes grasses et pleines, puissantes et légères, des
aspects grandioses et gracieux à la fois, emicliis de mille ddails d'une si exubé-
rante fantaisie, arcliilectures chaudes et viv.ndcs, (|iie vnnL remplacer, dès que
les premiers artistes de la Renaissance encore imbus des (i;iditiiiiis du vieil art
français auiont disparu, les imitations froides de l'anliiiue, les glaciales bâtisses
classiques. Ou fait encore du grandiose ici, à la Grande salle du Palais de Justice,
mais du crrandiose sévère et bien lourd.
■%>,v:-_
LB Y^JtliKH IIOVAL E,N AVA.NT DU PALAIS, AU FOND LA MAISON DES ÉTUVES
LIV. 67
II* PAII» A TftATims LHISTUiai.
17
"4^, -^--'
l'île de la cité Al' XVIl'' SIÈCLE
CHAPITRE VII
LA BASOCHE DU PALAIS
Droits et privilèges du royaume de la Basoche. — Montres générales de la Basoche au pré aux Clercs. —
E.xpédition des basochiens en Guyenne sous Henri II. — La plantation du mai. — Les jeux dramatiques
sur la Taljle de Marbre. — La basoche du Ghàtelet. — Le plaidoyer de la Cause grasse. — Le haut et
souverain empire de Galilée. — Les cclioppes autour du Palais et dans le Palais. — Boutiques et
marchands. — Les libraires de la Grande salle.
— Le perron de la Sainte- Chapelle. — La
galerie marchande. — Procureurs et clercs. —
La vieille magistrature.
lE noble palais du moyen âge va se
modifier profondément à partir de
l'incendie de la Grande salle, et con-
tinuer, dans le cours des siècles sui-
vants, à dépouiller l'un après l'autre
les traits essentiels de sa vieille phy-
sionomie gothique, — nombre de ses
plus belles parties vont tomber peu à
peu, en même temps que disparaî-
tront les antiques coutumes de ses habitants.
Il convient, avant d'en arriver au Palais mo-
derne, de parler ui) peu de ces us et cou-
tumes du vieux Palais des rois devenu le
palais de Dame Thémis.
Lorsque s'établit régulièrement, sous Phi-
'JHO/ûJ^
LE PILIER DES CONSULTATIONS
I.A liASOCHE or PALAIS 131
lippe le Bel, le Parlement de Paris, cohabitant pour quoique temps au Palais
avec les rois, les clercs de ce Parloiiniit, los iiDiulninix scribes employés dans les
greffes des diverses chambres, se con.sliluèrenl en communauli", offlciollemont
reconnue en l.'{n:2, suivant la tradition, par Philippe le Bol. La corporation,
pourvue de nombreux |)rivilogos, prit la qualification de Royaume de la Basoclie
et son chef le titre de lioi.
Ces rois de la Basoche avaient constitué l'adnunislration de leur royaume à
l'imitation de l'administration des rois de France, leurs voisins dans le Palais. Us
avaient, comme leurs voisins, chancelier et vice-chancelier, maître des requêtes,
grand aumnnior, procureur général, sans compter les grcfliors et les huissiers.
Leur tribunal, connaissant souverainement de tous les différents litiges entre les
clercs et de toutes les actions contre eux intentées, tenait, deux fois par semaine,
ses assises dans hi Grande Chambre. La Basoche do Paris ('iMit suzeraine d(>s
basoches de province, et dans les grandes villes, les prévôts ou princes de la
Ba.soche devaient foi et hommage au roi de la Basoche du Palais de Paris, absolu-
ment comme les possesseurs dos grands fiefs au roi do France.
Et môme, suivant la tradition, le roi de la Basoche battait monnaie comme
un monarque sérieux, une monnaie particulière qui n'avait cours que parmi les
clercs ou chez les marchands leurs fournisseurs, c'est-à-dire qui no devait être
qu'une médaille représentative à échanger en vraies espèces sonnantes.
Le royaume possédait naturellement des armoiries, trois ('critoires rlor sur
champ ii'azur,C'r\\?.son parlant, ayant pour supports deux figures de femmes nues,
et fièrement surmonté d'un heaume. Pour alimenter ses finances, la Basoche tirait
quelques bribes des amendes prononcées par les chambres du Parlement et per-
cevait des contributions de bienvenue sur les béjaunes, les nouveaux clercs
entran» au Palais.
Toujours comme un véritable monarque, le roi de la Basoche, à certains jours,
convoquait ses sujets en armes pour une revue ou mordre générale. C'était à la
fuis une revue, une cavalcade un peu carnavalesque, et une fête à divertissements
variés. Elle avait lieu généralement à la fin de juin de chaque année, mais les
préparatifs occupaient les clercs longtemps auparavant. Primitivement les Baso-
chiens, organisés par compagnies de cent hommes qui nommaient leurs capitaines,
lieutenants et porte-enseignes, se contentaient d'aller aux montres dans leurs
costumes ordinaires plus ou moins militarisés. Plus tard, quand la montre prit
surtout le caractère d'une cavalcade joyeuse, les basochiens adoptèrent des cos-
tumes différents par chaque compagnie, tous aux couleurs de la corporation, bleu
et jaune, plus la couleur du capitaine de la compagnie. Gros.se affaire alors pour
les officiers, de choisir le titre de la compagnie et l'accoutrement que leurs hommes
devaient revêtir sous peine d'une forte amende.
Le jour venu, tous les basochiens s'assemblaient en un lieu désigné, proche du
Palais, et se rangt>aient sous la bannière de leurs compagnies, les uns à cheval,
les autres à pied. Au bruit des tambours cl buccines, des fifres et hautbois, les
cohortes basochiennes s'ébranlaient et marchaient sur le Palais où elles faisaient
132 LA BASOGIIE DU PALAIS
leur oalive par la cour du Mai, drlilanl devant le roi de la Basoche et ses sup-
pôts.
Après quelques aubades de politesse au président de la Grand'Ghambre, au
procureur général du Parlement, les basochiens à travers les tlols de peuple
accourus pour la fête se dirij^eaient vers le pré aux Clercs, le roi marchant en tête
en grand costume, suivi des hauts dignitaires de sa cour et de l'étendard aux
trois co'iloires sur champ d'azur. « Oh ! dit Mercier qui vil les derniers jours de
la Basoche, expirant en 89 avec le Parlement et bien d'autres choses, oh! quel
fleuve dévorant, semblable aux noires eaux du Styx, sort de ces armes parlantes
pour tout brûler et consumer sur son passage ! » Oui, quel fleuve d'encre est sorti
de ces écrjtoires, depuis des siècles, fleuve jamais tari et qui coulera toujours.
Quand l'institution se fut bien développée on pouvait, à ces revues de la Basoche,
compter de six à huit mille hommes sur lesquels sept ou huit cents à cheval.
Et il faut dire pour expliquer ce chiffre qu'aux montres générales prenaient part
les clercs de la Basoche du Châtelet. Cette petite confrérie constituée sur le modèle
de la grande, ayant ses solennités et ses montres particulières, était comme la
vassale du royaume de la Basoche du Palais, mais n'entretenait pas toujours de
bous rapports avec celle-ci. Jalousie de métiers, jalousie de privilèges, donnant
lieu parfois à des procès ou à des collisions violentes. Malgré cette rivalité et cette
hostilité, la Basoche du Châtelet figurait aux montres générales et peut-être aussi
les milices de l'empire de Galilée dont nous aurons à parler également.
Au xvi'^ siècle ces montres générales, grand sujet d'esbaudissement parmi les
Parisiens, étaient devenues un spectacle si curieux, rpic par deux fois en 1Jj28 et
en loiO, François \" s'en offrit le divertissement. A la montre de 1528, l'un des
capitaines de la Basoche avait composé sa compagnie de femmes et de jeunes
clercs habillés en femmes ; cette compagnie carnavalesque marchant avec les autres
obtint un succès considérable, mais l'offlcial de Paris se scandalisa de cette fan-
taisie et poursuivit le capitaine. Le roi de la Basoche intervint alors au nom de ses
privilèges et prérogatives, et non seulement déchargea le capitaine de ces pour-
suites, mais encore il fit comparaître devant son tribunal particulier un clerc qui
avait contrevenu à l'ordre de son capitaine et refusé de prendre le costume féminin
pour marcher avec sa compagnie, et le clerc fut condamné à faire amende hono-
rable sans préjudice de la peine pécuniaire.
Au pré aux Clercs, le jour de la montre, on avait représentation d'un mystère,
d'une farce ou d'une sottie, pièce satirique se rapportant souvent à quelque aven-
ture du Palais, puis les Basochiens achevaient joyeusement la fête par des danses.
11 arriva une fois que celte armée pour rire se transforma en armée sérieuse,
et s'en alla guerroyer pour de bon, autrement que sur le papier timbré des plai-
deurs, et fort loin du Palais.
En 1548, la première année du règne de Henri II, une ^édition terrible éclata
en Guyenne et Angoumois, causée par une augmentation abusive des gabelles;
le peuple déchaîné massacra le lieutenant du roi à Bordeaux et jeta les receveurs
des gabelles dans la Charente à Angoulème. Une expédition partit pour punir les
LA BAS OC m: DU l'ALAlS 133
nialliftiireiix révoltés contre les oxaetionsdii fisc. A oollo occasion le roi do la Basoclio
offrit au roi de France un corps de six mille basocliiens, lesquels prirent paît à la
POBTK nu PAUH DONNANT Sl'R LA COUR DE LA SAINTE-CHAPELLE. E.\TÉRIELI1, XVII" SIÈCLE
campa.:rnc de repr.'.sailles dirigée par le connétable d.> Montmorency et François de
Guise. Eu récompen.se des bons services do l'arniée do la Ha.soclie dans cette cani-
134 LA BAÇOCHE DU PALAIS
pagne, Henri II leur accorda la pleine propriété du pré aux Clercs, que cependant
les Basochiens ne paraissent pas avoir vniihi l'iilover aux Ecoliers; d'ailleurs
écoles et basoche vivaient en parfaite intelligence, et depuis longtemps les éco-
liers laissaient les clercs setahlir, pour les fêtes de la montre f/nirra/e^ dans ce
pré si jalousement défendu contre les empiétements des moines de Saint-Germain
des Prés.
Le roi à cette donation ajoutait certains avantages pécuniaires, parties
d'amendes ou autres, la permission officielle d'installer les échafauds pour leurs
jeux dramatiques sur la table de marbre de la Grande salle, ce qui se faisait
déjà depuis longtemps, et enfin le droit d'aller coupef' chaque année dans la
forêt de Bondy, trois chênes dont l'un devait être planté le P'' mai dans la
grande cour du Palais au bas du perron, et les deux autres vendus au profit de
la corporation.
La réception et la plantation du May se faisaient en grande cérémonie. Préa-
lablement la musique de la Basoche, ses timbaliers, hautbois et trompettes, avec
le chancelier et quelques fonctionnaires, donnaient quelques aubades aux autori-
tés du Palais, aux présidents, aux procureurs et avocats généraux, aux officiers
des eaux et forêts. Ces aubades qui revenaient assez souvent à certaines dates et
pour nombre de cérémonies, étaient quelquefois des sérénades, puisqu'un arrêt du
Parlement du 31 décembre luG2 sanctionnait le droit des basochiens « à passer et
repasser par les rues, soit de nuit soit de jour, avec flambeaux et torches pour les
aubades ».
Le dimanche fixé pour le voyage à la forêt de Bondy, les officiers de la Basoche
en grand costume, partaient à cheval, avec de nombreux clercs. A l'entrée de la
forêt ils étaient reçus avec un grave cérémonial par les officiers des eaux et forêts
à cheval aussi ; les basochiens haranguaient, puis les deux troupes déjeunaient
gaîment ensemble. A l'issue du déjeuner les officiers des eaux et forêts s'enfon-
çaient dans le bois jusqu'à un endroit convenu; les basochiens se mettaient en
marche peu après, envoyant en avant un huissier en guise de héraut d'armes
prévenir de leur approche. Alors réception nouvelle, cérémonie, fanfares de trom-
pettes et nouvelles harangues, après lesquelles on choisissait et on marquait les
arbres que devait venir enlever le charpentier de la Basoche.
La plantation de ce May au bas du perron de la grande cour se faisait le
dimanche suivant avec autant de cérémonie, devant toute la Basoche assemblée,
au bruit des musiques et des joyeuses acclamations. Le vieux May était abattu,
on élevait l'autre tout enguirlandé, enrubanné de bleu et de jaune et garni
d'écussons aux armes de la Basoche, et pour achever la fête s'ensuivaient bien
entendu des jeux dramatiques et des danses.
Pendant longtemps, à ces grands jours, soit en plein air, au pré aux Clercs,
soit dans la cour du May, soit sur la table de marbre, les basochiens représen-
tèrent leurs mystères ou leurs moralités comiques. Ils montraient dans ces spec-
tacles un penchant déterminé à la satii-e, et ne se gênaient pas pour se permettre
des allusions à des événements politiques, ce que faisaient d'ailleurs les confrères
LA DASOGIIE DU PALAIS 13o
tlo la l'assiuii à la Tiiiiilc, l'I los Eiilaiits sans Souci aux Halles; ils osaient parfois
mellre à la scène de grands personnages et des membres du Parlement eux-
mêmes.
Dulaure rapporte plusieurs arrôts du Parlement qui nous montrent la lutte
ouverte de longue date puur cause de licences di-ainaliques, entre les ,uoiis du
Palais et les audacieux basocliiens leurs subordonnes. En 147G, le Parlement,
par un arrêt du l."i mai, supprima tout simplement les jeux dramatiques au
Palais ou au Cbàtelet, détendit déjouer publiquement « farces, sotties, moralités
sous peine de bannissement et de confiscation des biens des contrevenants ».
Le Parlement ne voulait plus en entendre parler, il défendit même qu'à l'ave-
nir on vint lui demander permission de jouer ces larccs. Les basocbiens se dis-
posaient pourtant à braver la probibition, car un second arrêt le l'J juillet 1477
vint à la rescousse, et défendit aux clercs et notamment « à Jean l'Eveillé se
disant roi de la Hasoche » de jouer sous peine d'être battus de verges par les car-
refours de Paris et ensuite bannis du rnyaume.
Celle fois les basocbiens se le tinrent pour dit et rentrèrent leur verve comique,
pour quelques années du moins, car on les voit s'y remettre bientôt et jouer le
i" mai I i8ii une farce satiri(|ue où quelques flèches tombaient sur les choses et
les gens de la cour. Charles Vill se fâcha et fit mellre au Chàtelelcinq basocbiens
actt'urs ou auteurs, les nommés Baude, Régnant, Savin, Duluc et Dupuis. Ces
basocbiens furent transférés ensuite à la Conciergerie, puis réclamés comme ses
justiciables par l'évêque de Paris. On jugea la punition suffisante par cet empri-
sonnement et on les relâcha.
.\près une nouvelle interruption, les jeux de la Table de .Marbre reprirent sous
Louis XII en toute liberté. Le roi lai.ssait se développer librement le penchant du
Ihéâlre à la satire, cl les basocbiens, se senLuil la bride sur le cou, comme aussi
les confrères de la Passion, ne retenaient point leur verve et se donnaient toutes
les licences. Le roi laissait faire avec bonhomie et leur permettait de s'attaquer
aux grands personnages et aux choses de la cour, pourvu fiue l'on ne touciiàl
point â la reine Anne de Bretagne.
.V la mort de Louis XII on s'empres.sa de rogner un peu ces libertés laissées
au Ihéàlre, el le Parlement (il défense aux basocbiens et aux écoliers des collèges
de « jouer farces ou comédies dans lesquelles il .serait l'ail mention de princes et
princesses de la cour ».
11 parait ensuite par unarrêl ulli'rieur, (jue le.s basocbiens pour obtenir la per-
mi.ssion de conliimer leurs diverli-ssemenls, durent s'astreindre à soumettre leurs
pièces au Parlement avant de les jouer. Cet arrêt du 23 janvier 1538 établit net'
lemenl celle censure, il dit que les basocbiens pourront jouer leurs pièces à la
Table de .Marbre « ainsi qu'il est accoutumé, en ob-servant d'en retrancher les
choses rayées ». D'autres arrêts revinrent plusieurs fois sur celle obligation ù
laquelle la Basoche essayait toujours de se soustraire.
En janvier Mjo'l, une de ses pièces ayant été interdite parle procureur général
du Parlement, la Basoche, qui avait fait de grands frais pour la monter, protesta
136
LA BASOCIIR DU PALAIS
contre la défense cl ouvrit une instance devant le Tarlcnient, qui inainlint la
défense mais accorda aux basochiens une indemnité de 80 livres.
Ces représentations de la Table de Marbre si chères à toute la population de
clercs et de scribes du Palais qu'elles mellaicMit on liesse, suj(4 (riMuiui imrfois
pour les graves magistrats, n'étaient
point un spectacle fermé ni gratuit. Un
public payant remplissait ces jours -là
l'immense salle et l'argent récolté servait
à solder les frais des représentations, y
compris ceux d'un festin qui suivait
pour les a_^cteurs et les dignitaires de la
Basoche. Le reste s'en allait à la caisse
basochiale.
La Basoche au temps de la Ligue se
brouilla, elle aussi, avec Henri III. Sans
doute elle risqua quelques attaques contre
ce roi attaqué, satirisé, vilipendé par tous
en sa bonne ville de Paris, par les sati-
ristes, par les bourgeois, par le populaire,
par les prédicateurs surtout, la chaire
prenant avec lui plus de licence que n'en
aurait pu prendre le théâtre le plus libre.
Les représentations de la Grande salle
cessèrent; d'ailleurs à côté de ce qui se
disait en chaire sur Henri et son gouver-
nement, ou de ce qui s'imprimait contre
lui, les satires théâtrales de la Basoche
eussent paru bien pâles. Dans ces temps l
d'effervescence et de passions violentes «
recourant très vite aux épées et aux
arquebuses, les représentations eussent
facilement fait naître des bagarres et des
tueries.
Le roi de France par un simple édit
supprima son confrère le roi de la Basoche; cela passa plus facilement que plus
tard la suppression du duc de Guise. A partir de ce temps le royaume de la
Basoche subsista, mais sans monarque, comme une sorte de république gouvernée
par un simple chancelier.
La décadence commençait, la montre générale fut suppi'imée également. Seule
la Basoche du Châtelet conserva la coutume de la cavalcade corporative de la
montre, qu'elle continua à faire à cheval et en grands costumes jusqu'à la Révo-
lution.
L'institution de la Basoche du Palai.s, attaquée à la tête, voyait ainsi se perdre
LA GRAiNDE SALLE DE JACQLES DE UKOSSE
I.V liASOCIiK Itr PALAIS i37 :
tous SCS us el coutumes. 11 ny avait plus lieu de reprenilre les vieux divertissements
dramatiques, le lliéàlre réi^ulier était né alors, avec les comédiens de métier rem-
plarant les anciens conlVèn-s de la Passion, à l'hôtel de Bourgogne el ailleurs.
sL^Des anciennes traditions île la liasoL-lie il ne restait plus, à l'entrée du
xvn" siècle, que la plantation du May et le /iluiduyer de. la cause grasse. Ce plai-
doyer hérita de la faveur générale, et ce fut là seulement désormais (juc la verve
des enfants de la chicane, leur penciianl aux joyeusetés satiriques purent se don-
LK I-LAIUOYER DE LA CAUSE GnASSE
ner carrière. Ce fut la soupajjc de sûreté lais.séc par les graves parlementaires à la
gaieté de la population jeune cl remuante du Palais.
Tous les ans, le jeudi de la semaine de carnaval, le jour de Carcine-jn-enanl,
se plaidait .solennellement au Palais, avec tout l'appareil des trihunaux réels,
devant des hasochiens enrohés faisant fonctions de magistrats, ce qu'on appelait
la cause yrassc, c'est-à-dire une cau.se scandaleu.se, une affaire burles(iue réservée
dans Tannée pour la circonstance, ou bien, lorsque maufiuail la cause suftisam-
nit'nl grivoi.se, une allaire liclive, imaginée à propos de quehiue événement, de
quel(|U(' avL-nture galante, et qui mettait sur la .sellette sous des noms supposés,
Liv. 08.
II. riiu k nunu L ui»Toiu.
18
138 LA BASOCHK DU PALAIS
très clairs pour le monde du Palais, des personnages réels, parfois même des gens
de justice, des gens du Ghalelel surtout, sur lesquels on aimait à dauhor.
« Le sujet de la cause solennelle ou cause grasse, dit M. Victor Fournel dans
.son élude sur la basoche, était choisi de longue date, ainsi que les jeunes clercs ou
aspirants avocats à la langue bien pendue, juges, demandeurs et défendeurs, qui
d('vai(Mit faire assaut de joyeusetés dans leurs réquisitoires et jjlaidoiries, au
luilii'U des éclats de rire de l'assistance, de la gaîté malicieuse et narquoise soule-
vée par tous les traits piquants décochés à des personnalités connues de tous,
joyeuse humeur que portait au comble à la fin le jugement prononcé par la cour
basochiale,. avec un air de gravité comique à dérider le*vieux juge le plus renfro-
gné, arrêt assaisonné de tous les attendus et tous les considérants burlesques
possibles. »
Supprimée à certaines époques en raison de sa trop forte gauloiserie, rétablie
ensuite sur les réclamations des clercs qui promettaient de montrer plus de rete-
nue, mais retombaient bien vite dans la grivoiserie dévergondée, le plaidoyer de
la Cause grasse fit jusqu'au xvin'^ siècle retentir des éclats d'une gaîté souvent trop
épicée les voûtes graves du Palais. Le xvni" siècle licencieu.\ s'offusqua des licences
de la Basoche et abolit définitivement la Cause grasse.
Des anciens usages de la Basoche vieillie, dépouillée de ses antiques privi-
lèges, il ne subsista que la plantation du May. Puis le pauvre arbre, dont la ver-
dure enrubannée égayait la vieille cour, au bas du perron fameux par tant de
scènes dramatiques, disparut à son tour, peu avant la Révolution. En 1772, à la
démolition du Perron, de la galerie aux Merciers et du trésor des Chartes, il était
encore là. Sans doute, il ne cadrait plus avec le pédanlisme classique des nou-
velles constructions, car on abolit le May, gracieux et naïf symbole des antiques
coutumes en train de disparaître.
De nouveau la Révolution allait donner des spectacles tragiques à la cour du
Palais; si le May avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir, pendant des
mois, les condamnés du tribunal révolutionnaire sortir par une porte basse à
droite du perron, et monter juste à son pied dans les charrettes fatales.
Au commencement de la Révolution, la Basoche en fermentation forma un
bataillon particulier de la garde nationale, à l'uniforme rouge avec épauleltes et
boutons d'argent ; mais à la suppression des corporations ce corps particulier dut
disparaître et ses hommes furent versés dans d'autres bataillons parisiens.
Aux siècles du moyen âge, dans le Palais même, à côté du royaume de la
Basoche, florissait un autre Étal, ÏEjnjiire de Galilée, nom arboré par la commu-
nauté des clercs de la Chambre des comptes, fondée probablement vers la même
époque que celle des clercs du Palais.
Le liaiil el souverain Eynpire de Galilée lirait son nom d'une petite rue tour-
nant dans l'enclos du Palais, à côté des rues de Nazareth el de Jérusalem. Ces
appellations bibliques n'avaient pas pour origine un ghetto, comme certains l'ont
pensé, elles étaient un souvenir des croisades, et venaient de bâtiments construits
ici par saint Louis pour loger des pèlerins de Terre Sainte.
l.A liASoClii; |)L' l'AL.MS 139
Sous lleni-i II. piuir réunir à la cour des comptos quelques l)âlinienls annexes,
on t'tlilia au-dessus de la rue la jolie arcade de Nazareth, pavillon de style Henais-
sanee déeoiv d'i-lt'îanles sculptures, de consoles à mascarons et de fij^ures de
Jean (ioujun. Après la disparition île la cnur des comptes, l'are do Nazareth lui
une des entrées de la préfecture de police; à la démolition de la prélecture et de
tout ce qu'elle recelait encore ilo vieux débris du Palais, l'aiv fui Iransporlé à
riiùtcl Carnavalet où il est maintenant réédilié dans le Jardin.
L'empereur de (lalilée possédait des attributions semblables à celles du roi de
la Uasoche, il était le chef de la corporation, le juge souverain avec ses suppôts, de
toutes les affaires delà communauté. L'empire de Galilée, de même que le royaume
de la Basoche, avait ses solennités et .ses grands jours. La veille et le jour des
Hois, les sujets de l'empire de Galilée s'organisaient en bandes bruyantes et se
mettaient en marche, derrière leur souverain entouré de sa cour et de ses gardes,
dra|»eaux llottants, musiques en tète, pour s'en aller porter le gàleau des Hois
chez tous les membres de la cour des comptes, régalant les assistants de danses
morisques, de divertissements divers et d'aubades.
L'empereur de Galilée tomba du même coup qui supprima le roi de la Bàsocho
sous Henri III, et fut remplacé lui aussi par un simple chancelier. L'empire sur-
vécut et |)arvint, caduc et déchu, dt'pnuillc'' de ses privilèges, jusqu'à la Hévolu-
lion qui lui porta le dernier coup.
Au temps de Louis XIII, quand Salomon de Brosse a terminé la reconstruc-
tion de la Grande salle détruite par le grand incendie de lOlS, le Palais a pris une
nouvelle physionomie qu'il va garder pendant cent cinquante ans, jusqu'aux
grands changements de la fin du dernier siècle, préludes des transformations et
reconstructions de notre temps.
Il n'a plus l'aspect purement féodal de .sa grande l'poque, c'est un assend)lage
pittoresque d'édifices et de l)àtiments de toutes sortes, enchevêtrés les uns dans
les autres, juxtaposés et superposés. L'ensemble est confus; la poinle ouest de
l'Ile de la cité, le château d(^ proue du vaisseau de Lutècc, n'a plus ses grandes et
nobles lignes d'autrefois, mais l'entassement de tous ces bàlimenls qui sont venus
peu à peu .s'accoler aux grosses tours, s'accrocher en parasites aux belles archi-
tectures, prendre possession de tous les recoins libres, constitue au vieux Palais
une physionomie grouillante et compliquée tout à fait curieu.se.
A l'extrême pointe, l'ancien jardin du roi a dispai-u, et aussi la maison des
Eluves, vers HiO-i, au moment de l'achèvement du Pont-Neuf et de la création de
la place Dauphine, triangle de maisons symétriques en pierre et briques. Do
l'autre côté du Palais, tout le long de la rue do la Barillerie qui va du l'ont au
Change et de Saint-Barthélémy au pont Saint-Michel, l'ancienne enceinte fortifiée
du Palais a été coupée par endroits ou chargée de maisons, montrant une ligne
irrégulière de pignons serrés, au milieu desquels s'ouvi-ent les deux portes du
Palais. La plus importante, flanquée de deux tours, au débouché de la rue de la
140
LA BASOCIllî DU PALAIS
Calandre, donne au pied de la Sainte Chapelle, devant la Chambre dos Comptes;
l'autre, décoi-ée de deux tourelles en encorbellement, s'ouvre sur la cour du May, en
face de la rue de la Vieille-Draperie.
Un reste de rempart crénelé réunit les tours de la grande porte au pignon de
la petite chapelle Saint-Michel ; de l'autre côté, vers le Pont au Change, des bâti-
ments divers se pressent sous le double pignon de la Grande salle, avec des tou-
relles de différentes formes, des toits de toutes tailles, dominés par la haute tour
pnnTE nu palais donnant sur la rniR du may
de l'Horloge. De plus, en avant de tout cela, une ligne cahotante d'échoppes, de
petites bicoques parasites s'accroche au rez-de-chaussée des maisons, des poternes
du palais, des remparts o\ des tours. Ces échoppes ne s'arrêtent pas à la tour de
l'Horloge, elles tournent sur le quai des Morfondus nouvellement achevé.
Jusqu'en I08O, unc^ berge irrégulière, un talus herbeux plus ou moins haut,
avait bordé la Seine sous les tours du Palais; on commença sous Henri 111 les
travaux du quai en même temps que l'on travaillait au Pont-Neuf, mais ils ne
furent terminés qu'en Klll. Ce quai de l'Horloge, exposé an nord, balayé parles
bri.ses de l'hiver, fut gratifié du surnom expressif de quai des Mor/oncluf;, par les
gens qui le traversaient en .souffiant sur leurs doigts ou en s'enveloppant jusqu'au
nez dans leurs manteaux. Plus tard, en raison des commerçants, luneltiers, ou
I.\ HASOriIE Dr IWLAIS
141
opticiens, qui occupaient les bouliquos vi^rs Ii^ Pont-NtMif. on l'appela aussi quai
des Lunettes.
Dr la tour de l'Horloge à la Conciergerie et à la Tonrnelle le bas des vieux
iiiiirsdu Palais disparaît de môme sous les constructions parasites; les tours de la
L\ (.HANDE rORTK DU l'ALAlS, COUR DE LA SAINTE-CIIAI'ELLE, CÔTÉ INTÉniHR
Conciergerie et la tour Bonbecen sont ceinturées jusqu'à mi-corps. Au-dessous se
poursuit la ligne d'Ocboppes. do petites boutiques largement ouvertes pour des
étalages que protègent les larges auvents.
Pénétrons maintenant dans la grande cour du Palais, que la Sainte-Chapelle
142 LA RASOGIIE DV PALAIS
sulidivise en deux parties : cour du M.iy ot cour de la Sainle-Chapelle. Sur le
revers de l'enceinte du Palais, bordant la rue de la Bariilcrie, on voit l'autre face
de la longue ligne de maisons coupées de tours et de tourelles, plus pittoresques
encore de ce côté que de l'autre, et garnies de même des petites échoppes collées
ot lassées au bas des pignons. En face, au pied du grand perron, les petites bou-
li ;uettes se pressent et monitMil sur les côtés du degré ; elles sont plus serrées
cni'ore sous le Trésor des Chartes dont elles cachent la base, elles tournent autour
de la Sainle-Chapelle, incrustées entre les piliers.
Le côté méridional de la Sainte-Chapelle est longé par le grand degré couvert
montant à la chapelle supérieure, ou escalier de Louis \ll, ruiné par la chute de
la flèche incendiée avec le comble en 1G30. On s'est contenté de refaire assez
grossièrem'enl les voûtes effondrées de cet escalier; à l'entrée du degré les
débris tronqués des anciens piliers de Louis XII semés de tlours de lis sculptées,
donnent encore une idée de la beauté de l'œuvre détruite. Les échop[)es, les
petites maisonnettes arrivent au bas des marches, emboîtent les piliers ruinés et
grimpent le long de la rampe extérieurement et intérieurement pour aller se
rattacher aux boutiques qui garnissent à l'intérieur la galerie aux Merciers.
On trouve dans ces échoppes tous les petits commerces possibles, et certains
I (Mils métiers comme les horlogers et les barbiers. Les boutiques sont très acha-
landées; la foule circulant perpétuellement dans les galeries, dans toutes les
parties du Palais, comme dans un établissement marchand analogue aux galeries
du Palais-Royal, se presse devant les étalages sous les larges auvents.
Les libraires et les marchands d'articles de modes, surtout, sont nombreux
sur l'escalier de la Sainte-Chapelle et resteront fidèles au Palais jusqu'à la Révo-
lution; leurs boutiques sont le rendez-vous des oisifs. Les dames et les beaux
cavaliers se pressent chez la marchande de modes, examinant dentelles pour le
cou, pour les manchettes ou pour les bottes, collets et grandes fraises, rubans,
éventails, gants, masques pour les dames, etc., toutes les dernières créations de la
mode. Les lettrés feuillettent les livres nouveaux, les grands romans de M"'= de
Scudéry, les rébarbatifs bouquins de droit, de théologie ou d'histoire, les pesants
volumes des graves écrivains ou les petits recueils des poètes.
Dans ses curieuses estampes Abraham Bosse nous montre ces élégants chalands
courant les boutiques du Palais, en quête de la mode fraîchement éclose et des
bruits du jour, nouvelles des armées venues par les derniers courriers, échos
des petits ou grands événements de la cour, menus cancans de la ville. C'est la
gazette parlée qui se fait là, on vient recueillir aux petites réunions chez la modiste
ou chez le libraire les nouvelles que l'on répandra ensuite à la promenade, sous
les arcades de la place Royale ou dans les Ruelles du beau monde.
■""-^ Un jour de Mardi-Gras on avait vu le roi Henri III avec de jeunes seigneurs, en
train de courir la ville et de faire les mille folies autorisées par le carnaval,
arriver masqués à cheval dans la cour du Palais. L'un d'eux, raconte lîrantôme,
étant sur son cheval Real « monta de course, car ainsy le fallait, par le grand
degré du Palais (cour du May), cas estrange, estant aussi roide, entra dans la
I.A liASOCllK \)l l'Ai. AÏS
143
pralerie et grande sallo du l'ahiis. lit ses tours, promenades, courses et folies, et
puis viiil dcsi-i'iidre p;u' Ir <h''j:i\- de la Sainle-Chapclle sans que le c1r'\;i1 j;imais
bruneliasl, cl rendit son laailrc sain et sauf dans la basse-cour... »
Le degré « du perron anli(iue » était moins raide que le perron de marbre
de la eour du May. Hoileau dans son poème comique en fait le champ de bataille
des chanoines niellant à sac la bouli(|ue du libraii'e liarbin pour se jeter à la tête
les lourds boutiuins.
l'ar les détours élroils d'ime barrière oblique
Ils f,'a{;iu'iit IfS ik'^rri'-s cl lu |)erroii anliiiuc,
Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits,
Karbin vend au.\ passants des auteurs à tous prix.
L;i barrière obli(|ue dont parle Boileau était une barrière placée en avant tlu
perron, barrière en quelque
"■^^^^
sorte emblématique de juii-
diclion, qui se plaçait devant
les bnlels des princes ou des
grands ofliciers de la cou-
ronne, du doyen des maré-
chaux de France, des chan-
celiers, etc. L'édifice de la
Chambre des comptes était
préci'dé d'ime barrière aussi
et aucune échoppe ne s'y
adossait comme aux autres
bâtiments du Palais.
_ l{oi!eau, (|ui nous es-
quis.se çà et là dans le Lu-
trin quelques croquis du
Talais, était né dans cette
cour même de la Sainte-
,Cbapelle, dans une des
maisons des chanoines.
Oiizièiiic enfant de Gilles
IJoileau. greflier du Parle-
ment, il était du Palais
presque autant (pie les
pierres du monument elles-
mêmes puisque, parait-il,
les I{(ji!eau i-laienl là depuis
saint Louis peut-être, de-
puis Charles V assurément,
ce roi ayant eu pour confe.s.seur Hugues Boileau, trésorier de la Sainte-Chapelle.
Un des frères de Boileau fut chanoine de la Sainte-Chapelle.
l.NCKNDIE DK I.A SAINTE-CII.M'KLLE K.N lû'M
144 LA BAS(iniIE DU PALAIS
^ Le poète avait été de la Basoche ; après avoir grossoyé chez son beau-frère
Dongeois, greffier aussi au Parlement, il se lit recevoir avocat, el plaida au moins
une fois au Palais, avec, par bonheur, un insuccès si complet qu'il dut tout de
\^ suite renoncer à l'espoir d'obtenir jamais le moindre sac à procès de la confiance
des procureurs.
Enfin en sa vieillesse revenu au gîle, à l'ilc d(! la Cité et à son vieux Palais,
il fut enterré sous les dalles de la Sainte-Chapelle. On ne peut donc être plus du
Palais que le poète qui a chanté dans le Lutrin la grande dispute des chanoines
de la Sainte-Chapelle, à propos d'un lutrin placé dans le chœur par le trésorier de
la Sainte-Chapelle, grand dignitaire du chapitre.
La déesse Discorde assise au pied du May contemple le temple de la Chicane
son empira :
Elle y voit par le coche et d'Evreux et du Mans,
Accourir à grands flots ses fidèles Normands ;
Elle y voit aborder le mar(juis, la comtesse,
Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse.
Et partout des plaideurs les escadrons cpars
Faire autour de Tlicmis lloller ses étendards...
C A un autre endroit Boileau parle du pilier des consultations, dans la grande
I salle, un pilier particulier devant lequel procureurs et gens de loi attendaient les
' plaideurs pour les consultations pressées, comme, dans la précédente grande
salle gothique, plaideurs et avocats affairés se groupaient devant les quatre
u-grandes cheminées, ou sur les bancs d'embrasure entre les arcatures,
Entre les vieu.x appuis dont l'alTreuse grande salle
Soutient l'énorme poids de sa vuùtc infernale.
Est un pilier fameux des plaideurs respecté
Et toujours des Normands à midi fréquenté.
Là sur des tas poudreux de sacs et de pratique.
Hurle tous le/matins une sibylle étique ;
On l'appelle Chicane...
A rapprocher d'un croquis précédent de maître François Villon :
Je vis là tant de niirlifiques,
Tant d'ame(;ons el tant d'affiques
Pour attraper les plus huppés,
Les plus rouges y sont happés...
Cuydant destruire son voisin
De Poytou ou de Limousin...
Au pied du perron de la cour du May avait été établi un montoir de pierre,
pour aider les vieux conseillers et les graves magistrats à descendre de leurs
mules, quand ils arrivaient le matin de très bonne heure, dans leur modeste équi-
page, se mettre à la besogne dans les diverses « chambres ».
Certaines familles se perpétuaient dans les charges judiciaires, le Palais voyait
LE PRÉSIDENT MOLE AUX BARRICADES DELA RUE S' HONORÉ - 16«8
I.V n.VSOCHE DU PALAIS
143
les générations se suivre et se remplacer; aux vieux conseillers du xvi^ siècle à
longues barbes, à la mine austère qui avaient siégé aux dil'liciles époques sous la
menace des liallebardes de la Ligue, succéilaient les conseillers à moustaches et à
barbiche à la royale du temps de Louis Xlll. Leurs pelils-lils allaient être ces
magistrats à menton glabre, à luurdes perruques du grand règne. Les longues
LES ÉCHUPI-ES AU l'IEO DES TOURS DU PALAIS, XVU° SIbCLE
barbes avaient longtemps persisté au Palais; pour quelf[ucs vieux parlementaires,
elles symbolisaient la gravité professionnelle, et jusqu'au temps de la Fronde ils
les arborèrent comme une protestation, parmi les jeunes magistrats à moustaches
trop cavalières.
L'exceptionnelle fortune de quelques familles de magistrats, parvenues aux
plus hautes fonctions de l'Etat, leur permit de bâtir quelques-uns des grands hôtels
du Marais, mais les pères de ceux-ci, comme tous les autres parlementaires,
LIV. 60.
M. rARii , nurn» l iittroiai
19
146 LA BASOGIIE DU l'A LAIS
avaient mené une vie des plus simples, en de modestes logis de la Cité ou des
quartiers environnants, particulièrement sur le quai des Augustins.
Investis de la terrible mission déjuger, chargés de la redoutable responsabilité
d'appliquer des lois arbitraires et confuses, en ce temps où Thémis a la main
dure, ces magistrats ont en général une réputation d'intégrité bien établie. Sur
la gravité des mœurs et la simplicité des habitudes des vieux conseillers, des
indications abondent dans l'histoire, et spécialement dans la chronique parisienne.
Saint-Foix, dans ses essais sur Paris, rapporte que Gilles le Maître, premier pré-
sident du Parlement sous Henri II, propriétaire d'une petite terre près Paris, sti-
pulait dans le bail de ses fermiers « qu'aux quatre bonnes fêtes de l'année et
au temps des vendanges ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille
fraîche dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et qu'ils lui amèneraient aussi
un ânon ou une ânesse pour monture de leur cliambrière ». Et dans ce rustique
équipage, la famille de notre président s'en allait faire sa petite partie de cam-
pagne, le président marchant en tête sur sa mule, accompagné de son clerc à pied.
Quand s'introduisit l'usage des carrosses, le premier président de Thou, fort
gêné par la goutte, en eut un, probablement quelque caisse bien lourde et bien
massive, mais sa femme pour ses courses dans Paris s'en allait à cheval en croupe
derrière un domestique.
Peu de luxe donc chez ces magistrats menant l'existence tranquille de la petite
bourgeoisie, venant au Palais à pied ou sur leur mule, quelquefois à deux sur la
même monture. Ce qui fait tout le long des siècles l'universelle clameur des plai-
deurs se plaignant d'être écorchés vifs dans la maison de dame Thémis, c'est
l'âprelé des procureurs, de la foule des gens de chicane embusqués aux détours
de cette maison, et qui s'entendent parfaitement à exprimer des sacs de procédure
tout le suc qu'ils peuvent contenir.
• Aux graves conseillers descendant de leurs mules au Grand Perron, sous le
may de la Basoche, se mêlent les robes noires des procureurs et des avocats, la
foule bigarrée et souvent râpée des basochiens» des commis des greffes, des
clercs des études chargés de sacs à procès, foule remuante et turbulente, et tous
les flâneurs de Paris, les laquais et les pages des gens en quête de nouvelles ou
d'achats aux boutiques de la cour et des galeries. Les pauvres basochiens sont
I nourris et logés chez leurs patrons, logés aux galetas, .sous les toits, et nourris
j souvent as.sez mal par madame la prucureuse, comme en témoignent bien des
L— -traits des comédies de ces temps.
... On nous a régalés d'un potage à l'eau claire...
D'un lavis de potage où paruiy les flots d'eau.
Se noyait pauvrement un malheureux poireau...
... Nous aussi, quelquefois, nous avons pour recrue
Dans un beurre gluant un morceau de morue
Large de trois doigts, jaune et dont la dureté
Des plus hardis màclieurs abat l'actis ilé.
Revenons aux échoppes et au commerce du Palais. A. l'intérieur comme à
I, A hasoi'.hi-: di
Al. AÏS
147
l'oxlérioiir, comme dans los cours, los boutiques se pressaient dans la jjrando
salle tout le lonjr des j^'aleries, utilisant tous les coins, tmis les passai^-os, mémo
les plus étroits.
Le livre de dillos Corrozet, le premier liistoriograplie parisien : La /leur des
Anliqnitez, Sttif/ularilez e( Excellences de In plusque noble et b'iomphante ville
et cite fie l'iu'is, se vendait » au premiei- pillier en la ;:i'anl salle du Palais » chez
Denis Janot, en 1.*)."Î2, de qui plus tard Corrozet lui-même, devenu le gendre do
son éditeur, reprit la « l)outi(]ue ».
Les lioutiques étaiiMil surtout serrées dans la galerie M'ij-c/tiiin/e ou des J/t?/'-
rj>; -.s-, centre du Palais bruyant et alTairé, où elles formaient deux rangées entre
lesquelles la circulation devenait diflicile. Le Paris élégant flânait au\ étalages où
chaque boutiquier appelait les chalands et s'efforçait d'attirer leur attention en
vantant .ses marchandi.ses. Les jolies mercières du Palais ont aux xvii* et
xvnr sièeles une réputation de coquetterie l»ien méritée, car pour faire connaître
les modes nouvelles elles se parent de superbes dentelles, des grands collets
montés ou rabattus, des grandes manchettes des élégantes et « galantisent » sur
les coiffures.
Il en était encore de même avant la Révolution ; Mercier, quia vu la fin du
Palais d'autrefois, appuie sui- le contraste des robes noires des légistes voisinant
avee les coquetteries et les futilités des boutiques de la galerie, sur cette oppo-
sition violente des minois souriants des marchandes avec les grimaces disgra-
cieuses des vieux procureurs, qu'il traite de sangsues, et de tous les suppôts de la
cliicane sur lesquels il semble être de l'avis de Louis XII, qui disait avec toute
l'irrévérence qu'un roi pouvait se permettre : " La plus laide bête à voir passer,
c'est un chicanons chargé de ses sacs. »
L8 CORBILLARD, COCHE II KAI' DF. COnilEII.
L ENTREE DE LA PLACE DAUPHINE. ETAT ACTUEL
CHAPITRE VIII
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
LE COADJUTEI'R A riF.MI ETRANGLE AU PALAIS
Jtalaise intérieur général. — Premières protes-
tations du Parlement. — ifazarin et la Cour.
— L'enlèvement de Broussel, les barricades.
— M. le Coadjutenr. — Marche du Parlement
à travers l'émeute. — La guerre de la Fronde.
— Princes et ducs. — La cavalerie des portes
cochères et le régiment de Corinthe. — Jeune
Fronde et vieille Fronde. — Le Palais champ
de bataille. — Le combat du l'anboiirg Saint-
Antoine. — Emeute de la paille. — Massacre
de magistrats et conseillers à l'hôtel de ville.
— Louis Xl\'. — Docilité du Parlement. —
Les diflicultés de la Régence. — Incendie de
la cour des Comptes. — Orages parlementaires
du wiii'" siècle.
pRi:s quarante aiinée.s de IraniiiiilliUJ
au sortir de.s terribles journée.s de
la Ligue, le Palais allait rentrer
dans la politique active et entendre
encore gronder les révolutions.
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
149
Ce fut le Parlement lui-même, cette fois, qui lit jaillir la première ttincclle
des troubles do la Fronde pendant la minorité de Louis XIV. Ces nouveaux
Intubles, qui furent très près de prendre la môme tournure ([ue la Révolution
d'Aiif^leterre au même moment, ('datèrent alors que la Franco se trouvait victo-
rieuse au deliois, (|uaud .Mazai'in, continuateur do Itidielieu mais trop ami de la
reine Anne d'Autriche, semblait devoir recueillir le bénéfice des succès remportés
par les armées françaises à Nordlin;L''on, à Crémone, à Lens. Mais les lauriers
sont une niaij^ro compensation à la misère et à la famine, Paris et les provinces
allâmes et ruinés par de longues dilapidations les dédaignaient.
iMlt. Mlllll li>>,M. ur l'M.MS KT I'ipNT ?MNr-Mlf:ilEl. . Wll" SIKCLK
Des exactions de mallôliers, de mauvaises opérations fiscales aggravaient celle
misère et faisaient s'élever do partout des clameurs de protestation. Le Parlement
s'était énui déjà de ce cri général, lorsque, fori maladroitement, le surintendant
des finances Emeri. Italien comme Mazarin. en quête de ressources pour lo trésor
embarrass.'- el ne trouvant plus rien ni personne à pressurer, chercha à tirer do
l'argent du Parlement lui-même, en créant des charges nouvelles et en retenant
par emprunt forcé les gages de la magistrature.
Ces expédients mirent lo feu aux poudres ; cette fois le Parlement louché au
vif, réunissant toutes .ses chambres, i)ril franchement position contre la cour et
non seulement refusa d'enregistrer tous les édils financiers, mais encore se lan-
ISO LI-: PARLEMENT DE LA FRONDE
çanl à corps pordii dnns la piiro poliliquo. dans l'opposition violonlo, onlreprit
tout à coup de réclamer une réforme générale de tous les syslènios d'administra-
tion gouvornomentalc, quelque chose presque commo uuo rofnnlc dos institu-
tions.
L'action était engagée entre le Palais et la cour: les esprits s'échaufïaient, le
Parlement, enflammé par la popularité que lui valaient ses réclamations et ses
propositions de réformes, menait une guerre à coups d'arrêts contre les agents
financiers du pouvoir, contre les intendants exécrés. Le pays se trouvait divisé en
deux factions, les mazarins et les frondeurs; et la Fronde, s'obstinant et s'enliar-
dissant chaque jour dans sa lutte contre la cour, s'esisayail tout doucement à
devenir une révolution.
Mazarin a'vait tenté de diviser les divers corps du Parlement pour en venir
plus facilement à bout; le 13 mai 1648, les quatre cours souveraines, le Parlement,
la Chambre des comptes, la Cour des aides et le Grand conseil, réunies à la
grand'chambre, lui répondirent par Varrêl d'union « pour servir le public et le
particulier et réformer les abus de l'Etat ». Le ministère eut beau casser cet
arrêt d'union, le Parlement méprisa sa décision et persista dans son attitude.
La guerre de chansons et de quolibets contre le Mazarin étant commencée,
l'arrêt ù'ougnion ou d'ognion, comme prononçait le cardinal, fut l'occasion d'une
quantité de plaisanteries et de pamphlets, comme La dernière soupe à rognon
pour Mazarin ou Ballet dansé devant le roij^ et la reine régente sa mère, mazari-
nade née avec une infinité d'autres, dans la grande levée de plumes de tous
les petits poètes et littérateurs tiraillant en avant des grands parlementaires,
contre la cour et le cardinal.
Toutes les manœuvres de Mazarin se brisaient devant la fermeté du Parle-
ment; le premier président Mole, l'avocat général Omer Talon osaient parler très
net, et réclamaient hautement pour le Parlement un droit de contrôle sur toutes
les affaires de l'Etat et sur les décisions royales. Paul de Gondi, coadjuteur de
l'archevêque de Paris Pierre de Gondi, son oncle, s'était posé en adversaire
résolu de Mazarin et de la cour. Esprit remuant, audacieux, fait pour l'intrigue
et les conspirations, prélat galant et bretteur qui se battait en duel comme un
mousquetaire, il s'efforçait d'entretenir la fermentation populaire où il frétillait
d'aise.
On mena le petit roi au Palais tenir un lit de justice, alhi d'en imposer à ces
magistrats lancés dans l'opposition, et de restaurer, s'il était possible encore, l'au-
torité royale atteinte ; mais les beaux discours du chancelier et les injonctions n'y
firent rien, le Parlement persévéra dans son attitude. C'était une puissance nou-
velle qui s'élevait en face de la puissance royale, et qui semblait d'autant plus
menaçante que l'on voyait, précisément au même moment, la lutte du Parlement
d'Angleterre contre le roi Charles ^■^ aboutira une complète révolution préparant
le procès et le supplice du roi.
Le parti de la cour, attendant impatiemment l'occasion de tenter un coup de
force, la crut trouver dans la victoire remportée à Lens par le duc d'Enghien,
LL; l'MlLl-MENT DI' LA FIlONDE VA
prince de Condé ; il se senlil assez fortifié par ce triomplic des années royales
pDiir briser violeiiinient l'opposition du l'arleiiient en faisant enlever trois des
principaux meneurs de la résistance aux volontés du pouvoir, et en procédant à
ces arrestations avec éclat, au grand jour.
Le 20 août IGiS, pour le grand Te De a m d'acliuns de grâces à Notre-Dame,
tout Paris était sur pied, les rues depuis le Palais-Royal, ex-Palais Cardinal, jus-
ci u'à Notre-Dame étaient bordées de soldats du régiment des gardes, entre lesquels
défilèrent la reine et la cour et soixante-treize drapeaux pris à l'ennemi, portés à
la cathédrale par les Suisses.
<< Le l'arlemcnl va être bien fâché ! » avait dit le jeune roi quand la nouvelle
de la victoire de Lcns était arrivée à la cour. La reine et Mazarin se préparaient à
donner l'iiumiliationdu Parlement pour conclusion à ce défilé triomphal au milieu
des acclamations. Leurs mesures étaient prises. Le Te Deum achevé, la cour
reprit le chemin du Palais-Hoyal ; la reine avant de s'éloigner lit un signe à
M. deComminges, lieutenant de ses gardes et lui dit deux mots : « Allez, et que
Dieu vous assiste ! »
Comminges resta dans l'église avec une partie de ses hommes et quand les
flots des assistants se furent un peu dissipés, il sortit à son tour avec sa troupe
au milieu de l'inquiétude éveillée par sa manœuvre insolite.
Il n'avait pas à aller bien loin. A gauche du parvis Notre-Dame, dans la lue
Saint-Landry, demeurait le conseiller l'ierre Brousscl, devenu par son attitude au
Parlement une idole pojjulaire. C'était un vieux magistrat de soixante-dix-huit ans,
de très mince fortune, très digne et très austère, que l'on voyait tous les jours,
queli|ue temps qu'il fit. s'acheminer à pied vers le Palais pour s'y mettre au
travail.
Comminges avait envoyé quelques-uns de ses hommes arrêter le président
Charton, leiiucl averti à temps put s'échapper, et le conseiller Blancmesnil ([ui fut
pris sans difficulté. Il s'était ré.servé l'enlèvement de liroussel comme la partie
la plus délicate et la plus difficile de l'opération, en raison de l'extrèjne popu-
larité venue au vieux conseiller que le peuple appelait son « père ». L'opération
pour réussir devait être menée énergiquenient et rapidement; il ne fallait pas
laisser à Brousscl la velléité d'appeler le populaire du voisinage à son secours et
à ses voisins le temps de s'attrouper. En quel([ues minutes Comminges arriva
rue Saint-Landry, le conseiller était au logis, à table, Comminges bruscjua l'entrée
et, sans laisser même le temps au pauvre homme de prendre son manteau, l'en-
leva de table en pantoufles.
— Mes enfants, dit le conseiller à sa famille atterrée, recevez ma bénédiction,
je n'espère plus vous revoir jamais, je ne vous laisse point de biens mais un peu
d'honneur, ayez soin de le conserver!
Cependant les fils de Ijrous.sel essayaient de parlementer avec l'officier, une
vieille servante ouvrait la fenêtre et criait au secours, déjà des rumeurs n)ontaient
de la rue où les gardes s'efforçaient de maintenir les gens accourus au bruit.
Comminges, sans rien entendre, entrahiait son prisonnier et au milieu des mur-
152
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
mures, des cris el des menaces, dans le lumullc grossissant, il li' poussa dans un
carrosse (juil avait amené et fit signe à ses gens de fendre la iuulc on hâte. Le
carrosse eut beaucoup de peine à démarrer, on tentait déjà de couper les rênes,
on se colletait avec les gardes, on courait chercher des armes et sonner le
tocsin de Saint-Landry. Du port Saint-Landry tout proche les gens criaient aux
bateliers du port de la Grève en face
d'accourir bien vile : « On arrête Brous-
sel ! » Et ces mariniers à ce cri se je-
taient dans leurs barques, armés de crocs
et de tout ce quf leur était tombé sous la
main.
Le carrosse, à peine en route au milieu
des vociférations des gens courant der-
rière lui, faillit culbuter au milieu de la
rue des Marmousets; des clercs d'une
étude de notaire l'attendaient au passage
et soudain jetaient dans les jambes des
chevaux les bancs de bois de l'étude.
Le cocher, à force d'adresse, put fran-
chir l'obstacle, et les chevaux des gardes
firent de même. Toujours suivi par une
troupe hurlante où commençaient à se
voir des hallebardes et de vieilles coli-
chemardes de la Ligue, le carros.se arrive
par la rue de la Juiverie el le Marché-
Neuf au quai des Orfèvres. Là une roue
s'en va ou un essieu se casse, le carrosse
verse; Comminges en tire Brous.sel, en
même temps que ses gardes arrêtent un autre carrosse qui passait, et en font
descendre une dame. Une foule inquiète et hostile entourait la petite troupe, elle
ne savait pas au juste de quoi il s'agissait, mais la populace armée arrivait.
Comminges pousse encore Broussel dans le carrosse de la dame, s'installe l'épée
à la main à côté de lui, et le cocher fouette les chevaux. Il peut encore fendre
la foule et prendre le galop sous la grêle des pierres et des injures; le Pont-
Neuf est traversé, puis en peu de minutes la porte de la Conférence fra^ichie.
Le coup avait réussi. Comminges, hors d'afï'aire, galopait sur la route de
Saint-Germain avec son prisonnier, mais derrière lui l'émotion populaire se
changeait en sédition et tout Paris courait aux armes. Les soldats qui rentraient
de Notre-Dame, et dont la présence au Pont-Neuf avait probablement sauvé Com-
minges, se trouvèrent en un clin d'oeil entourés par l'émeute et le maréchal de la
Meilleraye eut grand'peine à les en tirer. Il courut les plus grands dangers sur
le Pont-Neuf et à l'Arbre-Sec, et sans l'aide du coadjuteur qui s'était lancé dans la
bagarre au premier bruit de l'événement, il y fût probablement resté.
LE PORT SAl.M-LANDRY ET LA TOL'U UAGOUERT
LK PARLEMENT DE LA rRONDK
lb3
Toute la journée se passa on bagarres dans la ruo, on négociations avec la
cour. Le cri des Parisiens : « Vivo le roi, liberté à Broussel 1 » relenlil jusqu'au soir
sous les fenêtres du Palais, puis tout s'éteignit, les I^irisiens rentrèrent souper en
leurs logis.
Anne d'Aulri.-luN ipii avait dit avec fureur en entendant le bruit de l'émeute :
. Hendro Urousscl ! Je l'étranglerais i-lulùl avec ces deux mains ! » et qui s'était
résignée ensuite à entendre les propositions du coadjuleur, reprit toute son assu-
rance au retour du calme. La cour n-ul tout liiii d le grand feu apaisé. Se
,ç^;^^5^SS!
MAISON IlLE NEUVE-NOTBK-DAMK, DKilciLIE VERS 1840
^
ligurant avoir gairné la première manche, l'ilc voulut poursuivre l'exécution de
son plan. Le ji-ndcmain, à la première heure, des troupes devaient marcher,
occuper dilVércnts puinls entre le Palais-Iioyal, la jjorle de Nesle, le Pont-
Neuf et le Palais; puis le Parlement serait mis en interdit et exilé à Montargis, on
juetlrait la main sur un certain nombre de meneurs et sur le coadjuteur lui-
mèino que la reine avait pris en abomination pour son rôle dans l'allaire.
Mais de leur côté les frondours ne s'endormaient pas. Averti du pian de la
cour par des amis, le coadjuleur avait fait appeler Myion, maître des comptes et
colonel du (juartier de Saint-dermain-l'Auxerrois; tous deux devant l'imminence
du jiéril se mirent résolument ru mouvement pour réveiller l'ardeur des
Parisiens.
.\ la pointe du jour Paris, dans le plus grand calme, semblait sortir du jilus
tiv. 70.
II. r«il» A TEAVIM L niflTOinr.
20
154 LK PARLilîMKNT DE LA FRONDE
innocent sommeil. Des compagnies de Suisses se montrèrent du côté de la porte
de Nesle, en marche vers les points à occuper; en même temps, suivant les ins-
tructions de la reine, le chancelier Pierre Seguier partit en carrosse avec une
escorte de gens de justice et de hoquetons pour aller signifier au Palais la ferme-
ture du Parlement.
Le chancelier ne passait point pour un brave et tremblait assez, dit-on, de se
risquer ainsi dans les i-ues de Paris. Outre son frère l'évêque de Meaux qui le
voulut suivre, sa fille la duchesse de Sully, « belle, jeune et courageuse, » s'était
jetée dans son carrosse malgré lui pour l'accompagner dans sa dangereuse
mission.
Le coadjuteur donna le signal. Subitement, ce Paris si endormi fut sur pied ;
les tambours des quartiers firent rage, le gens sautèrent sur hallebardes et
mousquets, les rues se remplirent, et en un moment l'émeute fut dans son plein,
mieux qu'au plus fort des bagarres de la veille.
« Ce fut comme un incendie subit et violent qui prit du Pont-Neuf à toute la
ville, raconte le coadjuteur dans ses Mémoires. Tout le monde sans exception prit
les armes. 11 y eut dans Paris en moins de deux heures plus de cent barricades
bordées de 'drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières.
Gomme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était
arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier dans la rue Neuve-Notre-
Dame, je vis, entre autres, une lance trahiée plutôt que portée par un petit garçon
de huit ans, qui était assurément de l'ancienne guerre des Anglais. Mais j'y vis
encore quelque chose de curieux, M. de Brissac me fit remarquer un hausse-col
sur lequel était gravée la figure du jacobin qui tua Henri III, il était de vermeil
doré avec cette inscription : Saint Jacques Clément. Je fis une réprimande à
l'officier qui le portait et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de
marteau sur l'enclume d'un maréchal. Tout le monde cria : « Vive le Roy, » mais
l'écho répondit : <( Point de Mazarin. » Et Gondi ajoute avec plaisir qu'on ajoutait
à ce cri : « Vive le coadjuteur. » Il ne fut pas fâché de le faire savoir à la reine
qui l'avait bafoué la veille.
Au même instant, les bourgeois, avec des gens de guerre, chargeaient les
Suisses vers la porte de Nesle, et le chancelier qui était parti avec assez de tran-
quillité était attaqué sur le Pont-Neuf, poursuivi sur le quai des Augustins et
manquait d'être assommé parla populace. Il put se jeter dans l'hôtel de Luynes
que les émeutières mirent aussitôt à sac ; le chancelier qui déjà se confessait à
son frère l'évêque de Meaux, ne s'en tira que grâce à ce pillage. Au moment où
la populace allait mettre le feu à l'hôtel, le maréchal de la Meilleraye arrivait
avec quelques compagnies de gardes françaises et le dégageait après quelques
angoisses. On remit le chancelier dans un carrosse avec sa fille la duchesse de
Sully et son frère l'évêque, on réunit ceux que l'on put retrouver des gens de
justice disparus et tout le convoi, carrosse avec des hommes le pistolet au poing
à la portière, magistrats et troupes, se mit en retraite par le Pont-Neuf à travers
l'émeute déchaînée.
LK PAIU.KMKNT HK I.V rRnXDK 13îi
Au Ponl-Nouf, \o pt'ril aup:inpnla. Plus moyen de passer. Dans la baj^arre le
mart'clial, d'un coup de pislolol nialliouroux, lua une bonne femme des Halles prise
dans la l'iule, la liolle sur le dos, et à son exemple les soldais tirèrent quelques
mous(|uetades. Ces décliaryes ouvrirent le passat::e, mais aussitôt des coups de
fusil nombreux riposlùrenl des maisons de la place Dauphine <l de tous côtés; le
carrosse galopant sous le feu fut percé en cinq ou six endroits, il y eut des moi-ts,
li> lieutenant du i,'rand pn'vôt de l'hôtel fut lue raiile dans ce carrosse à côté du
chancelier, dont la (ille fut blessée léi^èremenl d'une balle au bras.
La populace se jeta sur les boutiipies des ferrailleurs du quai de la Mégisserie
pour trouver des armes, les barricades s'élevèrent, toutes les chaînes des rues
furent tendues, renforcées par un double ran.£? de barriques pleines de terre, de
pierres et de fumier. Au Ponf-Xenf luic pramb^ l)arricade derrière l.ii|uclle
fourmillait un peuple hérissé de toutes les armes possibles était, suivant les
niazarinades qui charuvnl peut-être la note comique, comman(l('"e par un ciiar-
lalan arracheur de dents de la place Dauphine nommé Carmcline.
Le Parlement s'assemblait; suivant ses habitudes matinales, il était déjà au
Palais avant le premier tumullf. Peiidaiil qu'une multitude immense défilait
inces.samnientdu Palais au Pont-Neuf cl iln l'onl-Neuf au Palais-Royal on criant :
<i Broussel ! Hroussel ! » il rendit un arrêt décrétant Comminges de prise de corps,
défendant à Ions gms de ;/iirrre sous po'nio. de In vie de prendre des eommis-
sions jinrcilles, et ordonnant qu'on irait en corps au Palais-Royal réclamer les
prisonniers
Sur l'heure même If Parlementdescciidit dans la rue. Ils étaient cent soixante-
dix conseillers en robe, se frayant passage à travers la foule luiimllueuse, fran-
chis.sanl les chaînes des barricades au milieu d'applaudissements et d'acclamations
f;-énéliqiu\s. Au Palais-Uoyal, i)lace de guerre de la cour, le Parlement fut assez
mal l'cçu par la reine, et le premier président Mole, qui exposa la situation de
Paris << armé et enragé » et formula ses réclamations, ne tira de la reine que des
paroles de colère : « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville, mais vous m'en
répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et vos enfants ! »
Le Parlement, après quelques essais de négociations avec Mazarin i>t une
nouvelle tentative auprès de la reine, dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
Le populaire enllammé l'attendait aux premières barricades; comme à l'alti-
ludc des magistrats on voyait qu'ils n'apportaient point ce qu'ils étaient allés
chercher, les acclamations .se changèrent d'abord en sourds miinimi^^s. Le mécon-
tentement comme un(> traînée de poudre courait en avant dos parlementaires, leur
passage à la deuxième barricade fut plus difficile, ils durent, pour apaiser les
criailleries qui s'élevaient, parler vaguement de promesses de satisfaction données
parla reine. A la troisième barricade, à la croix du Trahoir, les gens se fâchèrent
tout à fait et, par un revirement .soudain, s'en prirent au Parlement de sa propre
déconvenue.
On barra le pas.sage, deux cents furieux, la pertuisane ou l'escopette au poing
se jetèrent sur les conseillers; un rôtisseur prit le premier président Mathieu Mole
156
LK PARLEMENT DE LA FRONDE
au collet et lui appuyant sa hallebardesur le ventre, il lui cria: « Tourne, traître!
et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin d
le chancelier en otages ! » Injuriés, menacés, poussés sur les pavés, les parlemen-
taires étaient pris de panique; des présidents, une vingtaine de conseillers cher-
chèrent à se perdre dans la foule, seul le président Mole fit tête à l'orage et osa
parler d'une voix ferme à ceux qui le menaçaient : « Quand vous m'aurez tué,
dit-il, il ne me faudra que six pieds de terre ! »
Cette intrépidité en imposa aux émeu tiers, les armes se baissèrent, mais force
LA PASSERELLE liEMPLAÇANT LE PONT AU CHANGE INCENDIE
fut pourtant au Parlement de rebrousser chemin et de retourner au Palais-Roj-al,
accompagné d'un vacarme de menaces et de vociférations qui dut parvenir jus-
qu'aux oreilles de la reine. Celte fois la cour céda. La reine demeurait inflexible
quoique le président lui parlât aussi hardiment que tout à l'heure aux séditieux
de la croix du Trahoir, mais les instances de Mazarin jointes aux conseils de la
reine d'Angleterre, chassée récemment par une révolution semblable à celle qui
menaçait le trône d'Anne d'Autriche, obtinrent enfin de celle-ci son acquiescement
aux volontés des Parisiens si violemment exprimées.
Cette fois le Parlement put franchir les barricades en montrant la lettre de
cachet ordonnant la libération de Broussel et de Blancmesnil. Toute la journée et
LI-: PARLEMENT DE LA FRONDE I.'IT
toute la miil la ville resta en armes, le peuple veillant aux barricades en attendant
le retour de Broussel qu'on se hâtait d'aller tirer du cli.îti'au de Saint-Germain.
Lt' lendemain matin, le Parlement siégeant à la Grande Chambre entendit
t(ju( à coup s'élever, puis grossir en se rapprochant, une tompùle d'acclamations :
c'était ridule populaire qu'on ramonait, avec Blancmesnil l'autre conseiller, sous
l'escoi'te des bandes émeulières, au bruit de tous les tambours de Paris.
LE NOLVEAi; l'O.NT AU CHANGE
Le Parlement reçut les prisonniers en grande cérémonie, les félicita sur leur
heureuse délivrance, puis rendit un arrêt ordonnant aux Parisiens de démolir
leurs barricades, de lever les chaînes et de rentrer leurs armes; des officiers s'en
furent par tous les quartiers publier à son de trompe cet arrêt de désarmement
qui fut immédiatement obéi. Sauf à la porte Saint-.\ntoine où l'on eut une alerte
sur le bruit que des troupes arrivaient pour mettre la ville à la raison, les barri-
cades disparurent vite et les boutiques se rouvrirent.
Ce calme ne pouvait être que momentané, car la prison ou la liberté de Brous-
158 LE PAHLEMENT DE LA FltONDE
sel ne changeaient rien à la situation. La lutte, après des transactions et des
accords bientôt rompus, reprenait outre la cour et le Parlement.
La Fronde continuait sa guerre de chansons et de libelles contre Mazarin et
contre la reine, tous deux injuriés et vilipendés. Le Pont-Neuf, à mi-chemin entre
le Palais de Justice et le Palais-Royal, entre alors dans l'histoire. C'est là, entre
les deux palais rivaux, qu'accourent les badauds en quête d'émotions, et que les
attroupements commencent autour des péroreurs et des meneurs; les chansons
frondeuses dont on bombarde Anne d'Autriche et son ministre partent de là. 11
n'eût pas fait bon à M. de Mazarin de se hasarder sur le Pont-Neuf," sorte de quartier
général de ses ennemis, où faute de mieux ceux-ci le pendirent un jour en effigie
près du Cheval de b)'o)i:e.
Enlin la reine se décida à une nouvelle rupture violente avec le Parlement:
le 6 janvier 1649 elle s'enfuit do Paris et se réfugia au château de Saint-Germain
avec ses enfants, avec Mazarin, Gaston d'Orléans et le prince de Gondé qu'elle
avait réussi à mettre de son côté.
La guerre de la Fronde commençait, guerre de princes maintenant, car à la
lutte entre le pouvoir royal et le parti populaire soutenu par le Parlement, princes
et seigneurs se mêlaient, cherchant des avantages particuliers et amalgamant
singulièrement les intérêts et les prétentions, ou même les fantaisies aristocra-
tiques, aux réclamations du peuple appauvri et maltraité.
Les princes et princesses de la Fronde qui vont donner un nouveau caractère
à la lutte, ce sont d'abord le frère du prince de Gondé, M. le prince de Gonti, géné-
ral des Parisiens comme Gondé l'est des troupes réunies par la reine à Saint-
Germain, le duc de Beaufort, petit- fils d'Henri IV, le roi des Halles, le beau seigneur
à la moustache blonde dont tout Paris raffole; puis le duc d'Elbeuf, le duc de
Bouillon, le duc de Longueville, la duchesse de Longueville, sœur de Gondé; la
duchesse de Montbazon, la duchesse de Bouillon et enfin Mademoiselle, la fille
de Gaston d'Orléans, celle qui devait faire tirer le canon de la Bastille' sur les
troupes royales et perdre de cette façon l'espoir de partager un jour le trône de
Louis XIV.
Gette guerre capricieuse et galante, faite en riant, où les chansons et les gen-
tillesses alternent avec les arquebusades, commence par le blocus de Paris, Gondé
avec huit mille soldats entreprend de bloquer la grande ville et de l'affamer en
supprimant tous les arrivages.
Le Parlement, après quelques dernières tentatives de conciliation, se résolut à
soutenir la guerre. Ges chambres de légistes étaient comme une fourmilière bou-
leversée, remplies d'agitations, débordantes d'une fébrile activité. Le Parlement
se transforma en un grand conseil de guerre, il fit des levées de troupes, établit
des taxes de guerre, donna au prince de Gonti le titre de généralissime, avec les
ducs d'Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de la Mothe-Houdancourt pour lieute-
nants-généraux, chacun ayant son jour de commandement. Les titulaires de vingt
charges nouvelles créées par le cardinal de Richelieu, longtemps à peu près mis
en quarantaine par leurs confrères, durent fournir 15,000 livres chacun, achetant
LL: PAULF.MENT de la FIIONDI'] 189
à ce prix, leur acccptalion délinilivo au Palais. Tous les corps du rarlcnient, la
Ghaïubro des comptes, les enquêtes, les requêtes, la Cour des aides, etc., se taxèrent
suivant les grades, les uns à S(iO livres, les autres à 500; l'Université elle-même
fournit do l'argent. On on tira do partout, môme au moyen do saisies ilcs mai-
sons dos partisans do la cour, ce qui donna encore 1,200,000 livres.
Cliaque maison à porte cochoro dut payer 50 écus ou fournir un homme et
un cheval. Les rieurs, qui avaient baptisé les conseillers à 15,000 livres les Quinze-
Vingts, appelèrent la cavalerie réunie de cette façon la cavalerie des portes
cochères. Le coadjuteur leva tout un régiment à ses frais; comme il était évêque
de Corinthe, sa troupe reçut le nom de régiïuent de Corinthe.
Dès le 13 janvier, la Bastille, qui n'était occupée que par vingl-dcu\ soldats
sans munitions, commandés par le sieur du Tremblay, frère do l'ancienne Emi-
nence grise de Richelieu, se rendit après deux coups de canon ; la forteresse fut
occupée par les troupes du Parlement, lequel en nomma gouverneur le vieux con-
seiller Broussel suppléé par son (ils.
Les hostilités commenceront très vite. Bloquant avec ses 8,000 soldats une
immense ville où plus do 200,000 hommes, régiments levés ou milices bourgeoises,
traînaient des armes, le prince de Condé tenait les routes, empêchait les arrivages
de Poissy et d'ailleurs. Les vivres niau(iuèrent donc vite et pour on trouver il fallut
sortir, se heurlcr aux postes de Condé, aux soldats aguerris (pii on faibles troupes
culbutaient outrageusement les unes sur les autres les compagnies bourgeoises.
« Les troupes parisiennes, dit le cardinal de Retz dans ses Métno'nrs^ étaient
composées d'artisans et de gens de boutique qui au premier coup de tambour sor-
taient mal armés des maisons, les uns à pied, les autres à cheval, et suivaient le
drapeau ou le quittaient à volonté. A leur tête marchaient cependant des soldats
mieux disciplinés, mais en pelil nombre, que les généraux avaient fait venir des
garnisons qui dépendaient d'eux. C'étoit à l'Hôtel de Ville que les jeunes officiers
alloicnt prendre les marques de leurs dignités dos mains des duchesses de Lon-
gueville et de Bouillon, et c'étoit aux pieds de ces héroïnes qu'ils vcnoient déposer
les trophées de leurs victoires. Le mélange d'écharpes bleues, de dames, de
cuirasses, de violons dans les salles, le bruit des tambours et le son dos trom-
pettes dans la place donnoienl un spectacle qui se voit i)lus dans les romans
qu'ailleurs. »
Ces troupes sortaient à grand fracas de tambours, à grand bruit do chansons
frondeuses, ripaillaient tant qu'elles pouvaient dans les cabarets des villages et
des faubourgs, mais so faisaient ramoner très vite, jouant des jambes et criant à
la trahison jusque dans Paris, où la populace les recevait avec des huées et des
quolibets.
A sa première sortie, le régiment de Corinthe, ayant à soutenir la retraite, fut
assez maltraité ; les rieurs sans pitié appelèrent cet échec la première aux
Corinthiens.
Le coadjuteur se donnait beaucoup de mouvement, on le voyait au Parlement
laissant passer ostensiblement de sa poche un poignard à la garde enrubannée — ^
iGO
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
fDiiifii' un polit corps de
bréviaire de M. le coadjuteur, disait-on. — Il assistait aux revues, suivait les
grandes opérations dans l'état-major des généraux, moulé sur un grand cheval
avec des pistolets à l'arçon de sa selle.
Il y eut un combat sérieux à Gharcnlon, où s'étail
frondeurs qui se défen-
dit bravement et fut
écrasé sous les yeux
des généraux de l'ar-
mée parisienne. Ceux-
ci n'osèrent risquer la
bataille, quoiqu'ils eus-"
sent derrière eux les mi-
lices rassemblées pour
une grande sortie,
trente mille hommes
échelonnés de la place
Royale à Vincennes'.
Deux jours après,
une sortie commandée
par le duc de Beaufort
poussa jusqu'à Mont-
Ihéry pour aller au-
devanl d'un convoi de
blé et de bestiaux ve-
nant d'Étampes. Une
charge du maréchal de
Grammont mit la sor-
tie en débandade, mais
Beaufort, à la tôle d'une
troupe de ses gens, tint
ferme et put sauver le
convoi, qu'il amena
dans Paris. Un con-
voi de farine passa peu
après de la même façon,
les troupes parisiennes
attaquant avec ardeur
furent encore culbutées
tout de suite par la
cavalerie royale, mais un corps d'élite on réserve donnant à son tour put faire
passer les farines.
Alors eut lieu la fameuse affaire dite du pain de Gonesse. Le prince de Condé
avait résolu, pour empêcher le ravitaillement de Paris, de jeter à l'eau toutes les
MAISONS SCn LE CÙTÉ DU PO.M S.U.M-UICllEL. XVIIl'' SIÈCLE
-UnJ'< ,.; «.V.,.,-:
^..v.
\iuif. Ljiat-i)..T A Lesie-jr, P«rit
DIIAPKALX t-NLEVÉS A l'kNNEMI ET POIïTÉS A .\OTnE-DAME (XVII'' SIÈCtEi
Li: l'AFtLIv.MRNT DE LA FruiNfiE
ICI
farines de Gonesse cl des environs, mais le marci-lial <!.• la MuUe-JloiKhuic.iirl le
prévint el loiiiha sur Gonesse pendant que l'armée parisienne déployait ses Latail-
luMs dans la plaine. Tuules les farines et tout le pain <|ui se trouvaient à Gonesse
purent être ramassés et amenés dans Paris, cette ibis sans auniii.- perle, rii,,iiiim.s.
Au bout de .juchiue temps cepen.lant, la situation restant à peu prés station-
naire, sans que la vi.-lnire parût i.enclier d'un rMv plul.'.l (|U(> de l'aulre. rliacun
I.MERIELIl DE LA SAIME-CIIAI'EULE UASSE (UAliASI.N A KAIll.NKS EN 1793) "
des deux parlis sentit la nécessité de négocier, l'endanlqur les uflieiers s'éj^Myaient,
que les milices bourgeoises paradaient sous le harnais militaire, les intrigues
s'ourdis.saicnt, la cour lai.sail travailler le Parlement dans des conférences tenues
à Rueil.
On Huit i)ar se mettre d'accord : les princes, ayant vendu leur soumission, .se
retiraient de la Fronde, le Parlement licenciait ses troupes, rendait r.Ar.senal el la
Bastille, la reine promettait amnistie el oubli de tout le i)a.s.sé. Mais la i)opulaee
ne désarmait pas et ne voulait entendre parler de la paix : » Point de paix, point de
Mazarin ! » criait-elle sur le passage des négociateurs. Quand on apprit que le traité,
loin de mentionner le renvoi de .Mazarin, portail même sasignaUuv, il y cul nue
explo.sion de colère. Le Palais de Justice fut envahi le Vi mars; des furieux armés
forcèrent l'entrée de la Grande Ghamhi-e, voulant (ju'on leur livrai les négoeia-
leurs pour les assommer. Les fureurs s'échaulfant encore dans le tumulte, peu
l,iv. 7 1 .
II. r»fti« , TiLvTrM LnifiToiac.
21
16-2 Mi r MIL KM EN T DE LA FIUJNDK
s'en fallut que ces forcenés ne missent leurs menaces à exécution. Le président
Mole lutta t-ourageusemont, et, le pistolet sur la gorge, s'efforça de leur faii-e
entendre raison. 11 fini leur céder la place, mais refusa de s'en aller comme on le
lui proposait par un passage détourné : « Je ne commettrai pas cette lâcheté,
dit-il, qui ne servirait qu'à donner de la hardiesse aux séditieux; ils me trouve-
raient bien dans ma maison, s'ils croyaient que je les eusse appréhendés ici ! »
Le coadjuteur était aussi au Palais ce jour-là ainsi que le roi des Halles, usant
de toute leur popularité pour calmer maintenant cette foule qu'ils avaient naguère
mise en branle, cajolant les uns, suppliant les autres,' s'épuisant à commander et
menacer.
Ce furent'Gondi et Beaufort qui, profitant d'un instant de calme relatif, firent
sortir le Parlement assiégé, en tenant l'un et l'autre les présidents Mole et de
Mesmes embrassés et en les couvrant de leurs corps, pendant que les huissiers en
tête fendaient la foule. « Ce jour-là, raconte le coadjuteur, auniUieudes clayneurs
du peuple, nous entendîmes quelques voix qui criaient : République ! »
Le traité remanié ne fut définitivement signé que le 1" avril. Au Te Deum
chanté à Notre-Dame en réjouissance de la paix, la presse était si grande que, du
portail à l'entrée du chœur, le Parlement mit plus d'une heure à traverser la
foule.
Paris rentra dans la vie régulière, marchands et artisans abandonnèrent le
mousquet et se remirent au travail. La reine bouda la ville quelque temps et ne
rentra qu'en août avec Mazarin que les Parisiens purent apercevoir dans le carrosse
du roi.
La Fronde n'était pourtant pas morte, la campagne de chansons et de libelles
continuait contre le Mazarin, ainsi que les menées des princes toujours mécon-
tents. Le prince de Gondé, le vainqueur des Parisiens, à son tour, entrait en lutte
avec Mazarin, tandis que celui-ci, habile stratégiste en intrigues, s'efforçait de
semer la division parmi ses ennemis.
On ferraillait assez volontiers entre mazarinset frondeurs, entre princes même,
on se tirait aussi des coups d'arquebuse, il y eut des meurtres sérieux et aussi
des tentatives d'assassinat simulées. Pour essayer de rallumer les troubles,
quelques frondeurs, on dit même le coadjuteur, organisèrent un faux attentat sur
la personne d'un conseiller du parti, et aussitôt des gens apostés s'en vinrent
crier jusqu'au Palais : « Aux armes ! Trahison de Mazarin ! »
Une embuscade fut tendue en plein jour sur le Pont-Neuf au prince de Gondé.
Celui-ci, averti qu'on le voulait tuer, chargea l'un deses gentilshommes, nommé
Violard, de s'assurer du bien-fondé de l'avis. Violard accepta la mission, fit monter
quelques laquais dans le carros.se du prince et partit avec eux, mais eut grand soin
de descendre à l'entrée du pont. Le carrosse arrivait à peine au Cheval de bronze
qu'une fusillade éclata; l'un des laquais fut tué raide.
L'affaire fit un bruit énorme, le prince de Gondé accusait le coadjuteur Gondi,
le duc de Beaufort et même le vieux Broussel. C'était probablement Mazarin qui
avait ourdi l'alfaire pour mettre ses ennemis aux prises.
I.i: !' Altl.KMKNT 1»K l.A l'RONUK
163
Devant le Parleinonl. saisi d'une requête do Condô. coiii|iariiionl le coudjuteur
et IJeauforl. Cliai'uii av;iil amené des troupes d'amis ainu's; la Gramlo salle était
déjà rcmitlie d'une cohue bruyante où l'on éclianizoail injures et menaces, où des
rixes même s'enyageaient. Quant au Parlement, chacun de ses membres était
venu avec un poii^nard dans sa poche.
L'alVaire traîna en loui^^ueui-. l'n coupde théâtre la lermina le l(i janvier lOoO.
La reine et Mazarin finsaient arrêter au Louvre le prince de Condé, ancien
général de l'armée royale, le prince de Gonti, ancien généralissime des Parisiens
et le duc de Longueville, aussiliM idudiiils à \incennes sous bonne escorte. Paris
au premier moment, croyant que les prisonniers étaient Beaufort et le coadju-
teur, recommençait la sédition l'aile pour
Broussel, mais iJeaufort et Gondi triom-
phants se hâtèrent de parcourir la ville
pour .se faire voir en cavalcade aux llani-
beaux, et les Parisiens, aussitôt satisfaits
et calmés, de pousser des acclamations
et d'allumer des feux de joie par tous les
carrefours.
Maintenant la Fronde entre dans une
nouvelle phase, c'est la guerre des parti-
sans des princes en province. Paris n'y
prend point part, il se contente de conti-
nuer contre Mazarin sa campagne de
chansons. Le coadjutour, à (jui la coui-
avait promis le chapeau de cardinal pour
le détacher de la Fronde, et qui ne voit
pas venir ce chapeau, se retourne contre
Mazarin et attend l'occasion de reprendre
la lutte autrement.
Toute l'année Ki.jO se passa ainsi. .Ui
commencement de l'année 1051, à force
de libelles et d'intrigues, les choses avaient
assez tourné pour qu'on vil la Fronde,
battue en province, renaître à Paris et le
Parlement avec les anciens frondeurs réclamer la libei-ié du piùnce de Gondé, leur
ancien ennemi. Kn môme temps, le Parlement fulminait contre .Mazarin; le
février KmI, un arrêt du Palais ordonnant au cardinal, à sa famille et à ses
serviteurs étrangers de vider le royaume dans la quinzaine, fut publié à son de
trompe dans la ville et causa des transports de joie. Le cardinal était déjà parti
à Saint-Germain, la reine se pn'parait à le rejoindre avec le jeune roi. C'est alors
que, sur It' bruit de cette fuite, le .soir du 10 février, le peuple se porta, sur le
Palais-Royal et l'envaliit pour s'a.ssurer de leur présence.
Mazarin, par un auln- coup de théâtre, mit les princes en liberté. 11 reprenait
FOIITAIL UË L EGLISE DES BAIlNABIîTES
ALTnEKOIS SAINT-ÉLOI, TIlA.NSl-DnTli EN 1860
A l'Église des blancs-sia.nteal'x
164 i-i: i'.\hi.i:.mi:nt dk la thon de
sa tactique de mettre les adversaires aux prises entre eux, avec l'espoir qu'ils s'en-
tre-déchireraient. La lutte s'ouvrait alors entre le prince de Coudé et le coadjuteur,
c'est-à-dire entre \a grande Fronde, le parti du coadjuteur et des vieux frondeurs,
et la pelitc Fronde , le parti de Gondé. On laissait ainsi Mazarin dans une paix
relative, les libellistes du Pont-Neuf étant occupés à défendre ou attaquer Gondi
ou Gondé.
En août, la lutte était devenue si vive entre les deux Froides qu'elle fut bien
près d'amener une bataille rangée dans le Palais même, champ clos des partisans
de l'une et de l'autre, où le Parlement, qui rendait arrêt sur arrêt contre Mazarin
et ordonnait la vente de ses meubles, avait en outre à s'occuper des réclamations
des princes et des accusations portées contre eux, d de toutes les intrigues au
milieu desquelles on se débattait, sans plus voir où Ton allait, ni savoir ce que l'un
voulait.
Les chefs des deux Frondes, Gondi et Gondé, arrivaient au Palais à la tête
d'escortes de plus en plus nombreuses. A la grande séance du 21 août, Gondé
devait prononcer un discours pour se disculper de l'accusation de lèse-majesté
portée par la reine et d'entente avec l'Espagne ; le prince se présenta conduisant
une véritable armée de gentilshommes, de pages et de laquais armés.
Dès la veille, Gondi s'était prémuni et, comme un général préparant son
champ de bataille, avait assigné des postes à ses partisans. 11 en mit partout,
remplit les salles de grosses troupes, plaça du monde dans tous les locaux du
Parlement, dans les passages, dans les escaliers. Les uns devaient, si la lutte
s'engageait, combattre de front les partisans de Gondé, les autres les prendre en
flanc ou par derrière. La reine, de qui Gondi, par un miiivcan revirement, était
devenu le champion, avait, sur sa demande, renforcé sa troupe de soldats de sa
2:arde et de chevau-légers. H existait au Palais des buvettes où les magistrats
pouvaient trouver des rafraîchissements et même des repas à l'occasion; les
armoires de ces buvettes furent, dit-on, remplies ce jour-bà de grenades au lieu
de victuailles. Gomme dans une place de guerre, les gens de Gondi avaient un
mot d'ordre : Noire-Darne, pour se reconnaître.
Quant aux magistrats du Parlement, tous, dans la presque certitude d'une
lutte, portaient épées et poignards sous leur robe.
Le prince de Gondé, à la tète de ses partisans, arriva quand tous les postes de
Gondi étaient disposés. Sa troupe était moins nombreuse, mais se composait sur-
tout d'officiers et de gentilshommes aguerris auxquels il avait donné Saint-Louis
pour mot de ralliement.
Ayant pris sa place à la Grande Ghambre, Gondé déclara (lu'il no pouvait assez
s'étonner de voir le Palais en cet état, ressemblant plutôt à un camp qu'au
temple de la justice, avec des postes et des mots de ralliement; il ajouta qu'il ne
concevait pas qu'il y eût dans le royaume des gens assez insolents pour lui dis-
puter le pavé.
Le coadjuteur après une grande révérence lui répondit sur le môme ton : « Sans
dout? je ne crois pas qu'il y ail personne assez audacieux imur ilispiiter le haut du
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
IG5
pavé à Voire Allesse, mais il y a des gens qui no pouvonl cl ne doivcnl, par leur
(IJLiiiité, quitter le pavé qu'au roi !
— Je vous le ferai quitter! s'écria Condé.
— Il ne sera pas aisé, répondit le eoadjuteur. »
Ainsi eommeneée, l'afl'aire menaçait de se prAler tnui de siiil.', I,i nidindre
étincelle pouvait mettre le
feu à la iiiiiie.
Les épées frémissaient
dans l'assemblée, de tous
côtés on se lançait des re-
gards menaçants. Les mem-
bres de 1.1 (".li.iiulii'c lies en-
quêtes applaudirent le eoad-
juteur, mais quelques vieux
conseillers s'iiilerposèi-ent.
Le président Mule conjura
les cliefs des deux partis
« au nom de saint Louis,
]iar la salul de la France,
de suspendre leur animosité
et de ne point ensanglanter
le temple de la justice ».
Sur les objurgations vébé-
mentes du président, Condé
l't ( 'luiiili. ,i|ii(''S(I('s tergiver-
sations, con.sentirenl tous
deux à faire sortir leurs
parti.sans du Palais.
Le prince de Condé cliar-
gea M. de L.i Rochefoucauld
de passer dans la (irandt»
salle pour la ftiire évacuer
par ses amis, et le eoadju-
teur se leva pour aller donner
le même ordre aux siens.
Mais à jicine Gondi eut- il
quitté la Grande Chambre
qu'il se vit assailli par
cinq ou six laquais de Condé
Tépée à la main criant : « Au M;i/.;inn ' » Il y rut là une bousciil.idr qui l'/iillil
tourner tout de suite au tragique, on vil .11 un iiist.int qu.ilre mille épées tirées,
des pistolets brandis aux cris de \'lrr h- Uni et ]'ircii/ hs /trum-s!
On allait s'entr'égorger, un seul coup de feu tiré et la iiataille était engagée.
IIKSTKS DE SAIM-GEIIKAIN LE VIKI'I. |H»CI
166 LE PARLEMENT DE LA FRONDE
Cependant les amis du coadjuleur parvinrent à se jeter entre lui et les gens de
Condé et le repoussèrent vers la Grande Chambre pendant que le marquis de Cressan
s'interposait enlro les furieux : « Que faisons-nous là! criait-il, nous allons faire
égorger M. le prince et M. le coadjuleur... Honte à qui ne remettra pas lepée au
fourreau ! »
Gondi rentrant à la Grande Chambre, pai'vint à la porte que retenaient en
dedans M. de La Rochefoucauld et quelques autres; il fit effort pour passer, ses
amis poussaient de leur côté, mais il ne put introduire que sa tête dans la .salle,
et fut là quoique temps en grand péril d'être étranglé, les gens de l'intérieur
poussant plus fort : a Qu'on le tue ! criait La Rochefoucauld. Tuez-moi ce b là,
qu'on le poignarde! » Le moment était critique pour le coadjuteur, ayant ainsi le
haut du corps dans la Grande Chambre et le reste de l'autre côté, entre deux
bagarres violentes où amis et ennemis se colletaient. Il allait finir étranglé ou
poignardé, lorsque, du côté de la Grande salle, d'Argenteuil, un de ses amis,
arracha le manteau d'un prêtre qui se trouvait là, cl le jeta sur les épaules du
coadjuleur pour cacher son rochet et son camail. Par derrière, du côté de la
Grande Chambre, des poignards étaient levés sur Gondi, lorsque enfin ses amis
purent repousser La Rochefoucauld et dégager la porte.
Au milieu des provocations et du bruit, le Parlement lova la séance, les chefs
firent avec peine évacuer la Grande salle et le Palais, et au profond étonnement
de chacun la journée se termina sans malheur. Le Palais, comme Gondi, l'avait
échappé belle. Et « il ne fallait qu'une mousquetade pour embraser la ville », du
Palais la bataille se fût continuée dans les rues, tout le monde s'y préparait,
bourgeois et ouvriers ayant fourlji leurs armes, remplissaient la rue dans
l'attente de l'événement.
Un certain apaisement, après réflexions, résulta de cette chaude alarme. Une
quinzaine de jours après cette séance mémorable, le 7 .septembre, le jeune
Louis XIV, entrant dans .sa quatorzième année, fut déclaré majeur et vint tenir
un lit de justice en la Grande Chambre. Une pompeuse cavalcade partit du Palais-
Royal et .se dirigea vers le Palais de .Justice, à travers une multitude de peuple
remplis.sant les rues aux maisons pavoisées, chargées de spectateurs jusque sur les
toits. Sept ou huit cents gentilshommes, les chevau-légers de la reine, les cent-
SuLsses, ouvraient la marche précédant les grands officiers de la couronne, le
maître des cérémonies, le grand maître de l'artillerie, le grand écuyer, les maré-
chaux de France. Le jeune roi, vêtu d'un habit tout brodé d'or, s'avançait monté
sur un cheval Isabelle couvert d'une housse semée de fleurs de lys. 11 était entouré
de ses écuyers et de ses gardes du corps à pied et à cheval, et suivi d'un brillant
escadron de princes, de ducs et pairs, après lesquels venait le carrosse de la
Reine, avec d'autres équipages de princesses.
Le roi s'en alla d'abord entendre la messe à la Sainte-Chapelle, puis entra au
Parlement écouter quelques harangues; il remercia ensuite en quelques mots la
reine-mère du soin qu'elle avait eu de ses Etats et déclara vouloir en prendre lui-
mêzïie le gouvernement. Le premier président avec tous les autres présidents, à
Lii l'A 11 Li: M H. NT \)\i LA FUONDt; 107
gt'noux devant lo siège royal, témoignèrent l'espérance d'un règne heureux, et
assurèrent le roi du zèle et de la lidélilé de son Parlement.
Le cortège royal quitta le Palais au bruit des acclamations, du canon du Palais-
Royal et de la bastille ; des feux de joie et des illuminations terminèrent les
réjouissances le soir. Le Parlement semblait triompher; il y avait au ministère
Châteauneuf et Mole, Mazarin était toujours exilé.
Ue nouveaux arrêts plus solennels ordonnèrent de lui courir sus partout où il
se trouverait, défendirent de lui donner passage ou retraite, et prescrivirent qu'il
serait prélevé sur la vente de sa bibliothèque et de ses meubles une somme de
oO.OOO écus pour récompenser celui qui le livrerait morl ou vif. Le Parlement
voulant faire les choses avec régularité, avait comi)ulsé ses registres et chercher
des précédents; ayant découvert <\ne sous Charles IX un arrêt promit cette somme
pour la tète de l'amiral Coligny, il avait mis celle de Mazarin au même taux.
.Juste au même moment Mazarin qu'on voulait avoir mort ou vif, resté d'in-
telligence avec la cour, quittait Cologne et rentrait en France, mais à la tète d'une
armée. Autre coup de théâtre, le roi p;ii'lil pour le rejoindre et mit en iiilrrdil lo
Parlement, avec injonction à tous ses membres de se rendre à Pontoise. Ouatorze
conseillers obéirent et allèrent s'y organiser en petit Parlement tandis que celui
de Paris continuait à fulminer des arrêts contre Mazarin, et aussi contre l'armée
royale qui s'avançait.
La confusion des partis apparut alors au comble, le Parlement se (h'clarait
contre le prince de Condé dont l'armée guerroyait contre 1 armée royale; Gaston
d'Orléans levait des troupes que .sa fille, la duchesse de Montpensier, allait
tourner contre le roi. Plusieurs fois le roi, la reine-mère et Mazarin, en passe
d'être pris, furent sauvés parTurenne, ex-frondeur aussi.
Après six mois de counses et de manœuvres, l'armée royale et l'armée de la
Fronde se rencontrèrent enfin, en juillet 1052, sous les murs de Paris pour la
suprême bataille. Depuis longtemps Paris en avait assez, les bourgeois ne devaient
plus se reconnaître dans le chassé-croisé des partis; les princes avaient perdu
l'affection des Parisiens, le roi des Halles lui-môme n'était plus tout à fait l'idol*!
populaire de jadis, il n'y avait que la vieille haine contre Mazarin (pii n'avait pas
désarmé. Le désordre régnait par la ville, souvent en proie à l'émeute, livrée aux
excès de gens de sac et de corde. Peu de journées se pas,saient sans attroupe-
ments ou bagarres; on se battait et on s'assassin;iil.
N'avait-on pas vu un jour au Palais même la po|)ulace s'en prendre aux
archers de la ville, les as.sommer quelque peu, ainsi (jue les échevins qu'ils escor-
taient, et jeter les hallebardes des archers dans la cour de la Conciergerie, aux
diHenus qui s'empressèrent de les saisir pour forcer leurs gardiens à les laisser
s'échapper, évasion en plein jour et à force ouverte de cent trente-huit prisonniers !
Le Parlement, au Palais, et Gondi, devenu le cardinal de Retz, à l'archevêché,
attendaient les événements. L'armée de ïurenne écrasa l'armée de Condé à la
1res sanglante bataille du faubourg Saint-Antoine; malgré l'ordre du roi qui
défendait à la ville d'ouvrir .ses portes à la fin de la bataille. Mademoiselle, appuyée
168
LE PARLEMENT UE LA FRONDE
Mademoiselle a dépeint elle-m ,c ,l-,n u '' ""'""' '"' '""'•''"'''•^•
-ue sai„..A,uoi„e , renuXtsT;:^ ' ,:f:rcZ;/7:H /"'r't' '" "
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ÉCHOPPES DANS LA COUR DU MAY, XVIII^ SIÈCLE
it d'amis-ou de gens de connais-
sance ramenés en état affreux
de la bataille.
« C'était M. de La Roclie-
foucauld qui avait un coup de
mousquet qui entrait j)ar un
coin de l'œil et ressortait par
l'autiv, (le sorte que les deux
yeux étaient offensés; il sem-
blait qu'ils lui tombassent,
tant il perdait de sang, tant
son visage en était plein; et
il soufflait sans cesse, comme
s'il eût eu crainte que celui
(lui lui entrait dans la bouche
nel'élouffàt. Son fils le tenait
par une main et Gourville par
l'autre, car Une voyait goutte,
il étoit à cheval et avoit un
pourpoint blanc aussi bien
que ceux qui le menoient, qui
étaient tout couverts de san»-
comme lui; ils fondaient en
larmes, car à le voir en cet
étatje n'eusse jamais cru qu'il
en pût échapper. Je m'arrêtai
pour parler à lui, mais il ne
répondit pas; c'était tout ce
qu'il pouvait faire que d'en-
quii a\ait ete blesse légèrement a la main (,t que ce ne semit H.n .t -i
mua „ss, ot pour laller 1,-ouver... Je trouvai à l'entrée de la rue sâînt-AnL^e
.u. a„ , ,,,„-,,, ,,„, „,,„p^^^,_ ,^^^ j,,„„j„„„ „„„,„ e , d it pâ ce
qu 1 nent „„ se soutenir sans cela, il était pâle comme la mort Je I cHaT
. Mourras-tu? ., Il „,e m signe de la tête que non. il avait p„ , tant m "Z^
oup de n,o„squel dans le corps; puis je vis Vallon qui él^it en 1 "se ont
iortgras il lallut 1 aller panser promplemenl. 11 n,e dit : „ Hé bien! ma bonne
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
169
" maîtresse, nous sommes tous perdus. » Je l'assurai que non. Il me dit : « Vous
« me donnez la vie, dans l'espérance d'avoir retraite pour nos troupes. » Je trouvai
à chaque pas que je fis dans la i-iie Saint-Antoine des blessés, les uns à la lôte,
les autres au corps, aux bras, au\ jambes, sur des chevaux, à pied et sur des
échelles, des planches, des civières et des corps morts. »
L'héroïne de la Fronde se donne beaucoup de muuvemcnl et joue un rùle
important dans celte journée, elle va, court, donne des ordres, s'occupe des
bagages de l'armée, trouve des quar-
tiers pour les soldats, des ambu-
lances pour les blessés, dispose des
mousquetaires au bastion de la porte
Sainl-.\nloine, essaie de réveiller le
vieux zèle frondeur des bourgeois.
Le combat avait repris dans le fau-
bourg où l'on s'acharnait à défendre,
à prendre et reprendre de fortes
barricades construites par les fron-
deurs.
Turenne enlève tout à la fin. Alors
Mademoiselle monte sur les tours de
la Bastille, dont le gouverneur est le
sieur de la Louvière, fils du conseiller
Hroussel. Mademoiselle fait pointer
les canons sur l'armée l'oyalc, elle
suit les opérations avec une lunette
et peut apercevoir sur les hauteurs
de Gharonne les carrosses du roi et
de Mazarin suivant de leur côté la
marche des alfaires. Et quand la
défaite des frondeurs est bien com-
plète, trois volées des canons de la '^''•-
Bastille, tirées par son ordre, arrê-
tent la poursuite.
— Ce canon-là vient de tuer son
mari! dit Mazarin, faisant allusion à l'espérance (ju'avait Mademoiselle d'épouser
le jeune roi.
Le prince de Gondé, pour lutter contre les mauvaises dispositions de la bour-
geoisie et de la partie raisonnablr de la popiilalinii parisienne fatiguée de quatre
années de troubles et affamée par la guerre, avait déchaîné la populace. Un grand
conseil réunissant les conseillers du Parlement, de la Chambre des comptes, les
échevins et les notables, devait être tenu à l'hôtel de ville. Gondé voulut par une
bonne émeute peser sur .ses décisions; on imagina alors d'imposer à tous les bons
frondeurs un nœud de paille au chapeau comme signe de ralliement. Les Pari-
LE CAIIUl.NAL DE RETZ SE I-UllTll lE A l' AUCllEVliCll É
liv. (2
n. PARIt A TIIATtKS LII1IT0IM.
22
170 LH l'A km: ml: NT l>i: LA FHONDH
siens en temps de révolution ont toujours aimé les cocardes improvisées; cette
cocarde de paille eut un succès fou, et personne ne put bientôt sortir sans l'arborer,
même les moines, même les cbevaux de carrosse. Le jour du grand conseil,
l'éniciite commença place Daupbine et gagna bientôt la place de Grève. Le prince
de Gondé, après une orageuse discussion, (initia l'hôtel de ville, disant qu'il n'y
avait lien à attendre de cette assemblée uniquement composée de « mazarins ».
11 ne l'ut pas besoin d'un autre signal pour lancer l'émeute à l'attaque de l'hôtel de
ville, que les compagnies bourgeoises n'osèrent défendre et abandonnèrent. En
peu d'instants, les fenêtres furent criblées de balles, et la grande porte incendiée à
force de bois et de paille pris par les émeutiers aux bateaux de la Grève.
L'hôtel de ville était envahi ; au milii'u des tourbillons de fumée, des flammes
qui gagnaient les 'salles basses et allaient tout y dévorer pendant vingt-quatre
lieures, les envahisseurs faisaient main basse sur tous les conseillers et notables
qu'ils trouvaient, et les massacraient à l'aveuglette sans chercher à distinguer s'ils
étaient frondeurs ou mazarins. Un certain nombre de membres du Parlement,
cependant excellents frondeurs pour la plupart, et parmi lesquels le maître des
requêtes Miron qui préi^ara la journée des barricades avec le coadjuleur, n'ayant
pu se cacher dans les combles, ou prendre des déguisements, furent ainsi assas-
sinés.
Le coadjuteur pendant ces massacres prenait ses précautions, mettait son
archevêché en état de résister, avec une garnison de quatre cents hommes payés
par lui, et se préparait aussi, pour le cas où il y serait forcé, une retraite dans les
tours Notre-Dame, bien garnies de provisions et de munitions.
Pour toute réparation, deux des massacreurs de l'hôtel de ville, sur lesquels
le Parlement put mettre la main, furent pendus un mois après dans la cour du
Palais, sans bruit, de peur d'une nouvelle émeute.
L'excès du mal annonçait la fin. L'anarchie régnait de plus belle dans Paris,
les princes eux-mêmes ne s'entendaient plus, Beaufort tuait en un combat de
cinq contre cinq son beau-frère Nemours. Pendant trois mois encore la situation
resta la même ou à peu près, les armées manœuvrant autour do Paris, les
dé.sordres continuant dans la ville en proie à la disette, la bourgeoisie et le Par-
lement, fort embarrassés, se demandant comment tout cela pouvait finir.
Cela finit pourtant en octobre par la retraite définitive de Gondé et par la sou-
mission de la ville et du Parlement. Le 19 octobre 1652, le roi rentrait dans sa
capitale. Dans un lit de justice tenu au Louvre il accordait amnistie générale, sauf
pour quelques ducs et princes et onze membres du Parlement, et par une solennelle
déclaration il interdisait au Parlement de prendre à l'avenir connaissance des
choses de l'Etat et de la direction des finances, de s'occuper des affaires des
princes et des grands, et d'avoir en aucune façon rapports quelconques avec eux.
L'humiliation était complète pour le Parlement abandonné de tous et chansonné
à son tom-. Le peuple des barricades, heuieux maintenant de voir ces con.seillers
et avocats bafoués et humiliés, les accablait de sarcasmes, se montrait indifférent
aussi à l'arrestation du cardinal de Retz, et se préparait à recevoir bientôt avec
LR PAltl.KMKNT DK LA llt(iM)K 171
applnudissomcnts ol fonx de joio le oardinal Maznrin, qu'il aurait (1(^ si l)i)ii c(nur
mis en pièces peu de semailles auparavant, s'il l'avait pu tenir.
Le.") ft'vrier l(»."d,le eardinal entrait à Paris. Le roi l'iail allé au -dcvanl di' lui
jusqu'à deu\ lieues de la ville; on vit les gens de ijualiti', d'anciens frondeurs, se
confondre en l)as.ses.ses d('\anl relie Eniinence laut ridiculisée et si longtemps
combattue. l'eu après, le prévôt des marchands et les échevins lui donnèrent un
.superlie festin à l'hôtel de ville. Pendant le concert qui suivit le repas, le cardinal,
accueilli aux fenêtres par des acclamations, Ml jeter des pièces de monnaie à la
populace. Kl le Parlement, qui mettait naguère sa tète à pi-ix, s'elTorçait d(! rcMiticr
dans ses bonnes grâces et condamnait à ninii pai- cnnlunuui' le prince de Gondé
resté seul à continuer, de concert avec les Espagnols, la campagne en Artois.
Rien peu après ces années agitées, le Parlement, en IG.").), essaya do montrer
quelques dernières velléités d'indépendance au sujet de certains édils que le roi
était venu faire enregistrer en lit de justice, et contre l'enregistrement desquels
les magistrats voulaient protester. Louis XI\ apparui pnur la ijremière fois ce
(lu'il devait être pendant son long règne. Il chassait à Vincennes lorsqu'on lui
apprit ce (jui .se passail au Palais. Laissant aussitôt la chasse, il partit sur un
autre gibier, galopa juscju'au Palais et tout à coup, dans la Grande chambre, ajjpa-
rut en habit de chasse, en grosses bottes et le fouet à la main, et s'asseyant avec
autorité, il lit aux magistrats stupéfaits ce bref discours : « Ghacun sait, messieurs,
les malheurs qu'ont produit vos assemblées, j'ordonne ([u'un cesse celles qui .sont
commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de
souffrir ces as.semblées et à pas un de vous de les demander ! »
Le Parlement se le tint pour dit. Pendant soixante années, après les quatre
années orageuses de la Fronde, le Palais vécut tranquille. Le Parlement soumis
n'intervenait dans la politique royale que lorsque le roi le voulait et dans les
limites strictes qu'il lui avait tracées. Les grands jours du Palais ne furent alors
que les jours où le roi venait tenir quelque lit de justice.
Le 2 septembre 171."), le roi étant mort la veille, le Parlement se réveilla et
sans tergivei'ser, aussitôt éteinte la volonté despotique qui pesait sur lui depuis
si longtemps, se vengea de romni|)otence de Louis en cassant son testament. 11
agissait d'accord avec le duc Philippe d'Orléans et celui-ci avait pris ses précau-
tions pour la grande journée; le régiment des gardes occupait tf)ules les avenues
du Palais, les officiers avec des soldats d'élite étaient disposés à l'inléricur. Il se
trouvait deux partis parmi les ducs et pairs, dont beaucoup tenaient pnur le con-
seil de régence tel que l'instituait le testament, mais le duc d'Orléans avec l'aide
des parlementaires brusqua un peu la situation, étoulfa pour ainsi dire le testa-
ment, à peine lu et à voix basse, et se fit proclamer régent.
Le Parlement s'était flatté, sur les promesses du duc d'Orléans, de retrouver
ses vieilles prérogatives et de reprendre sa paii (rinllncucc dans la conduilc des
affaires par l'exercice du droit de remontrances, mais il vit bienlôl (|u'il avait été
joué. Le conllit avec le pouvoir ('clala. comme toujours, pour des alîaires de
finances.
172
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
La régence avait trouvé les finances de la France dans le plus déplorable état,
et, acculée presque à la lianqucroute, cherchait les remèdes dans les folies du sys-
tème de Law. « C'était, a dit Voltaire, un charlatan à qui on donnait l'Etat à
guérir, qui rompoisonnait de sa drogue et s'empoisonnait lui-même. »
Le Parlement dans cette affaire essaya plus d'une fois de faire entendre la
voix de la raison, mais les « sages avis et remontrances » sollicités par le duc
d'Orléans, le jour de l'institution de la Régence, furent très mal reçus. La lutte
s'engagea. Aux édits de la Régence, le Parlement répondait par des arrêts, en dé-
^crétant même de prise
de corps le sieur Law;
mais dans la nuit du
28 au 29 août 1718, le
régent fit enlever de
leurs logis un président
et deux conseillers par-
mi les plus récalci-
trants, et le banquier
écossais triompha nlput
continuer ses opéra-
tions.
Deux ans après ce
fut autre chose, on
pleine décadence du
Système, le Palais re-
fusant d 'enregistrer des
édils favorables aux
combinaisons de la
Compagnie des Indes
aux abois, le régent,
par un coup d'autorité,
exila le Parlement entier à Ponloise. Le 10 juillet 1720, chaque membre du
Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant de partir pour
cette ville. Pour couper court à toute tentative de résistance des magistrats et les
empêcher de siéger, le Palais fut occupé militairement. Les mousquetaires s'ins-
tallèrent dans la Grande Chambre et pour occuper leurs loisirs s'amusèrent à
contrefaire une séance de la Cour : « installés sur les fieurs de lys », ils firent
le procès d'un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à mort.
Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade pour
réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en consentant à enre-
gistrer la bulle l'iiigonUu^, autre sujet de troubles et de querelles alors, entre les
jésuites et les ultramontains d'un côté, les jansénistes et les gallicans de l'autre.
Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l'affaire des
convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles ecclésiastiques. Le
lliO. LES MOi:?0I"ETAIRES A LA GRANDE CHAMBRE
LE PARLEMENT DE LA IllONDE
173
Parlement qui menait la lulle contre les prétentions ullramonlaines, brava et
subit (le nombreux désagréments, comme de nouveaux exils à Tontoise, des em-
baslillemenls de con-
seillers envoyés (inci-
ques-uns au mont
Saint-Micbel, au châ-
teau de Oaen, au châ-
teau de Ha m, et même
aux îles Sainte - Mar-
guerite.
A un moment, en
17'li, dans l'allaire des
billets de confession et
des refus de sacre-
ments, la lutte devint
telle qu'après un lit de
justice tenu par le roi
à peu près tout le Par-
lement démissionna,
sauf une quinzaine de
membres.
L'attentat de Da-
miens fut une consé-
quence de ces querelles
i-eligieuses (|ui deux
siècles auparavant au-
raient mis la France
en feu. L'effervescence
f|iii pendant toute cette
période de lulle entre
la magistrature et le
clergé régnait au l'a-
lais dans la <lrande
salle |»leine de dis-
putes, jeta le trouble
dans le cerveau du mal-
heureux exalté; après
le coup de canif donné
à Louis \V. non pour
le tuer, mais seulement
pour lui montrer ce qu'il avait à craindre de l'indignation publique, Damiens
transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la tour dite de Montgommery,
le gros donjon du Palais où jadis l'avait précédé Ravaillac.
LA CHAPELLE SAINT-JIICHEL DU PALAIS, XVIII'' SIÈCLE
174 l^' l'AliLKMKNT DK I.A l'IidMiK
La «'iraiiilc Cliainluv. incomplMc d'iino u-paiidc ]iai-tic ilc sos nuMiilii'cs, ri'iinio
aux (lues et [laii's cl à nno coiuniission nommée par la couw iiislniisil |r procès
qui se termina par lo plus horrible des supplices pour le nialiieurcux fou. Dans
le public il y avait deux partis : les uns accusaient le Parlement d'avoir provoqué
le crime par son attitude dans la querelh; religieuse, les autres rejetaient l'accu-
sation sur les Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques
membres du Parlement dans l'alïaire, cl les interrogatoires de Damiens à la ques-
tion s'efforcèrent, mais en vain, d'arriver à compromettre quelques parlemen-
taires.
Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d'autres affaires et d'intrigues
de cour, reprenaient plus vives après les périodes d'accalmie. Elles devaient
durer jusqu'à la fin définitive du Parlement, jusqu'au grand naufrage de la
monarchie. Elles faisaient nailro peu à peu un besoin de réformes, un désir de
refonte gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux,
réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont l'organisme
social se sentait atteint.
En 1737, J'incendie avait fait perdre à l'ensemble de l'édifice formé par le
Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du 27 octobre, à
deux heures du malin, la cour de la Sainte-Chapelle fui tout à coup éclairée par les
fianimes jaillissant des fenêtres de la Chambre des comptes. Le magnifique
bâtiment construit par Louis Xll aux premières années du xvi'^ siècle brûlait.
Les secours furent très lents à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieute-
nant de police pût rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvelle-
ment formée et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et
les capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.
Lorsque pompiers, moines et soldats purent commencer l'attaque de
l'incendie, le feu avait déjà fait d'énormes progrès. Les superbes bâtiments à
"•rands combles d'ardoises brûlaient du haut en bas, les hautes lucarnes de
pierre sculptée s'écroulaient dans le brasier, la tlamme activée par un vent violent
ffaû-nait les bâtiments annexes et menaçait de dévorer tout le Palais.
Pour comble de malheur, le Parlement .était en vacances, tout était fermé, les
présidents se trouvaient dispersés à la campagne. Ils ne purent donc se trouver
là pour diriger le sauvetage des archives, des innombrables et très importants
registres et dossiers des comptes. Il était impossible de songer à sauver le
bâtiment principal embrasé jusqu'aux combles, c'était la part du feu. Tous les
efforts furent dirigés sur les bâtiments de droite et de gauche pour empêcher les
flammes de gagner à gauche l'hôtel du premier président et à droite les édifices
touchant à la galerie Mercière.
« Messieurs de la Chambre des comptes, dit le journal de Barbier, se plaignent
de M. Hérault (le lieutenant de police) qui le premier jour employait les deux
tiers des pompes à empêcher la communication du feu chez M. le premier prési-
dent où il n'était question que de murs et de bâtiments, au lieu de songer
entièrement aux bâtiments de la chambre à cause des papiers et pour donner le
LI-: i'.\iii.i:.Mi:NT m-: la fron'dk
175
fi'inps <Ic los faire sortir, au lieu ([ue r'a élu uiiu i-unlusion Opouvaulalilo.
link'pciuianiiiu'iil do tous los titres qui ont été l)riilés entièrement ou à inoiti('', la
f,M'ande chaleur du feu a fait retirer si forlemenl les registres dv parcli<iiiiu ipi'il
ne sera plus possible (icu faire usage. »
La confusion était donc extrême de-
vant l'effrayant Ijrasier, parmi ceux qui
luttaient pour l'éteintire et ceux (jui
essayaient denlever aux llammes les
registres non atteints eneniv. A six
heures du matin la plus grande partie
des litres et des papiers étaient brûlés
avec le bAlimenl; il pleuvait des liasses
de papiers en feu ou à moitié brûlés
dans la Seine, aux alentours, et jusque
rue Montmartre et dans le jardin du
l'alais-Royal. Les murailles de l'édilice
s'écroulaient sur les sauveteurs, il y
oui nombre d'ouvriers, de soldats et de
mornes blessés et quelques-uns périrent
écrasés sous les décombres.
11 fallut trois jours pour étouffer les
dernières flammes. Les registres et
papiers tirés du feu avaient été portés
place lioyale sous des tontes que les
éclievins avaient fait installer. Doux
maîtres des comptes, doux auditeurs
et deux procureurs, relevés toutes les
heures, fouillant dans le formidable
las de papiers, de liasses cl registres
mouillés, salis ou à moitié brûlés, tra-
vaillaient à en tirer ce qui pouvait être
conservé el classé. Les papiers ainsi
sauvés plus ou moins endonmiagés
furent transportés aux Jacobins de la rue Sainl-.lacques et aux Grands-Auguslins,
où s'installa la Cliand)ro des comittes en attendanlla reconstruction de son édifice.
Cette reconstruction fui achevée en peu d'années el la Chambre des comptes
revint habiter sous la Sainte-Chapelle où elle resta jusqu'en lSi2. A celte époque
elle émigra dans le grand édifice du quai d'Orsay incendié par la Commune
de 1871, dont les ruines subsistent encore aujourd'hui >■[ jmi- leurs ouvertures
béantes laissent déborder les ronces el les verdures d'une pdile forêt sauvage en
plein Taris, poussée sur les décombres calcinés. Des archives, ce qui fui encore
une fois .sauvé alors alla .s'eutas.ser dans les caves du Palais-Royal où tout se
trouve encore.
as: p iJ
LE rnKSOU UES CHAIITKS, XVIU» SIÈCLE
ITG
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
Quant aux li;iliiiicnts de la Chambre des comptes reconstruits on 1710, ils
furent aHcctés à la préfecture de police, avec l'hôtel du premier président, édiliee
du XVI* siècle (ju'habitèrenl Achille de Hurlay, Mathieu Mole, Lamoignon. Dans
la cour de cet hôtel se voyaient des médaillons peints représentant des magistrats
et des personnages illustres des siècles précédents. Touslcs bâtiments de l'an-
cienne préfecture ont disparu, démolis
pour la grande reconstruction entre-
prise, ou incendiés par la Commune.
Des bâtiments ajoutés à l'ancien Palais
vers la fin du xvi- siècle il ne subsiste
qu'un corps de logis à grandes fe-
nêtres, à hauts combles, surmontés
d'une forêt de cheminées, derrière la
galerie marchande, sur le côté gauche
du portail de la Sainte-Chapelle.
Kn 177G, dans la nuit du 10 au
11 mai, l'incendie encore une fois
ravagea le Palais, le feu prit dans la,
galerie des prisonniers, dans la partie
centrale du parloir, entre la Concier-
gerie et la galerie marchande; quand
on s'en aperçut tout brûlait déjà aux
alentours de cette galerie des prison-
niers, sous la tour Montgommery et la
Conciergerie. Les secours cette fois
arrivèrent avec promptitude ; les sol-
dats, les pompiers, les moines des
ordres mendiants qui continuaient
encore à cette époque leur service de
pompiers, parvinrent à force de travail
à concentrer le feu dans la partie si
rapidement embrasée et à sauver le
reste du Palais que, encore une fois,
on avait cru pei'du.
Cette double cour, dont la Sainte-
Chapelle formait le milieu, perdit alors
ce qui lui restait des belles façades de l'ancien Palais. L'incendie de 1730 avait fait
tomber l'édifice de la Cour des comptes, les élégants pavillons du fond de la cour
de gauche ou de la Sainte-Chapelle; l'incendie de 1770 et les démolitions qui
suivirent firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou du
May; c'était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la galerie mar-
chande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le fameux perron qui
avait vu se dérouler tant de dramatiques événements depuis le temps d'Enguer-
ÛÉMOLITIO.N DE LA TOUR MONTGOMMERÏ, 17bO
LES DEGRES DE LA S'CHAPELLE XVIl* SIECLE
I.i: l'AHLEMKNT DH LA lUONPi: 177
rand de Marigny. Toiil c-ola fut rom placé par lo lourd bàlinuMil à dùine contrai
porté par quatre colonnes doriques; pour compléter In'uvreon abattit la sacristie
de la Sainle-Cliapolle. le charmant petit édillce du trésor des Chartres, et l'on
masqua la Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la i;rande salle. De ce côté tout
était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaitli. La tour de Montgom-
rnery survivait encore, mais pas pour longtemps.
Dans les dernières années de son règne, Louis W avait, pour en linii- avec
17J". I.NCKMHK l)K LA CIIAMIIIIK DKS CUMI'lKs
l'opposition du rarlcmenl, supprimé roiuplflement ce Parlement. Dansla nuit du
10 janvier 1771, Hi'j magistrats avaient ét('' réveillés chacun par deux mousque-
taires leur apportant des injonctions royales auxquelles il fallait n'pondic p;ir un
oui ou un )ion signés. Les mousquetaires ne recueillirent à peu près que des non.
Immédiatement le l'oi fit signifier la confiscation des charges et envoya les
magistrats en exil, pendant (lue le chancelier Maupeou organisait un parlement
nouveau et plus docile.
On sait comment l'opinion puldique accueillit ce Parlement Maupeou, raillé,
chansonné et vilipendé.
I.IV 73.
I'aRI» \ TRATCBS I. III^TflinE .
2J
178 LI-: PARLEMENT DE LA FRONDE
Un dos premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des minisires de
Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L'ancien Parlement était
rélal)li, mais comme on craignait l'esprit d'opposilioii de la vieille magistrature,
ses attributions furent quelque pou limitées.
Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la chute du
Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence sur ses vieux
jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à la justice de Sainte-Gene-
viève deux mannequins costumés et emperruqués portant chacun au cou, afin
que nul n'en ignoriit, un écriteau à son nom: Mauiieon chancelier^ et Vabhé
Tei-raij, contrôleur des finances, abhorré de tous pour ses mesures financières,
les augmentations de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des
désordres, dos bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le Pont-Neuf
et autour du Palais.
Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations du peuple
qui se faisait la main ainsi avec quelques « émeutes de satlsfaclion », vint
réinstaller les magistrats de l'ancien Parlement. Il entendit la messe à la
Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit de justice en la Grande Chambre avec les
ducs et pairs. Le soir le Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le
père du peuple, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle
manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des membres
du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance accompagné de
danses et de chants.
Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps, après
les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des difficultés crois-
santes compliquées de maladresses et de lamentables intrigues allaient peu à
peu conduire à la crise si difficile, que l'on crut dénouer par la convocation des
Notables d'abord, puis par colle des Etats généraux.
Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement amena
quelques arrestations de parlementaires. II y eut notamment l'arrestation en
pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert et d'Eprémesnil, une scène
semblable à l'expulsion de Manuel sous la Restauration. C'était en mai 1788, le
Parlement siégeait en séance de nuit; le marquis d'Agoult, major des gardes
françaises, envahit le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant
les deux conseillers.
« La cour va en délibérer, dit le président. — Il n'y a pas à délibérer, les
ordres du roi vt'ulent être exécutés sans délai! » Et le marquis d'Agoult somma
les magistrats de lui désigner les deux conseillers : « Nous sommes tous d'Epré-
mesnil et Montsabert, » lui répondit-on.
Au petit jour cependant, après force discussions, pondant que d'Agoult fort
embarrassé attendait, d'Eprémesnil lui demanda si, en cas de résistance, il avait
ordre d'employer la force. Sur la réponse affirmative du major, d'Eprémesnil et
Montsabert se nommèrent, déclarant qu'ils cédaient à la violence pour ne pas
exposer le sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit sur-le-
i.l; r Ain. i; m i; n t ni: i.a fiiundl:
179
chnmp on voituro ol ils furent oxpc'diés l'un à ricriv-Hnciso pivs de Lyon,
l'autre aux iles Sainto-Mari^uorilo.
Le mécontentement, la désatreetion aui;'mentaienl avec les (liriicullés aggra-
vées par les soulTrances du terrihlo hiver. Le nmt lalidi(|ue : convocation des
Etats gcnërau.r l'ul eniiu prononeé, on ne voyait plus (raiitrc remède à la crise
menaçante, aux embarras financiers, aux troubles commencés.
L'an 8U allait s'ouvrir.
r-fv"?K
■V .1
%5i^-"Ci«'
^i*^i^p«icssf ''vi^ • o*É, * ^ifilMIL
LK COUVKNT DES GRANDS AUGLbTlNS E.NTllK LK POM-NELI' tT LE l'O.NT SAIM-MICIIItl,
LK TRIBUNAL RlU'OLUTlO.NNAlRE
CHAPITRE IX
LA UKVOLUTION
Le dernier jour ilii l'arlcmcat. — Le Palais sous la Terreui-. — Massacres île seplemlire. — La Conciergerie
encoinbrép. — La rue de Paiis. — Le tri-
bunal révolutionnaire dans la salle de la
Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans
la salle de l'Kcralité, ancienne Tournelle. —
Fouquier-Tiuvillc et ses jurés. — Les grands
procès. — Charlotte Corday, Danton, Marie-
Antoinette, les (iirondins. — Le cachot île
la reine. — La prison des Girondins. — Fin
(le Robespierre. — Transformations après
la Itévolution. — Les conspirateurs sous
riùnpire. — Les jirisonniers de la Restau-
lation. — Le palais incendié.
oici riiciii'e des grandes coinul-
sions, du naufrage corps et biens
do l'ancienne société. Avec l'ère
nouvelle (|iii cKnimence par Tini-
niense drame de la Révolution
destiné à promener l'incendie
dans l'édifice du passé, par toute
la Fiance d'abord , à prendre ensuite pour Icrrain l'Europe entière, des jours
LA REINE ALLANT A LECllAl-ALD
LA HKVOLrriiiN
ISI
terribles vont venir p(nir le vieux Palais d'où les premières étincelles étaient
parties, des joins plus ti-rribles «lue tous ceux iiu'il ,i li-aversés dans les commo-
tions sanglantes d'autrefois.
Gomme toutes les institutions du passé attaquées I'iiih^ .quvs l'aiili-e, l'organi-
sation judiciairt". antique déoor majestueux mais v<'niiuiilii, va iomber aussi; le
vieux Parlement aux attributions confuses et indéterminées, corps judiciaire pré-
tendant aussi être législatif et \
régenter à la fois peuple et
monarque, va s'écrouler et
mourir définitivement, tué
précisément i)ar l'enfant (pi il
avait mis au monde. 11 avait
résisté à bien des assauts
jadis, lutté contre les rois,
triomphé d'eux par la force
ou la souplesse, pliant sous
les rois forts pour se redresser
plus haut ensuite avec les
autres; il s'écroule d'un seul
coup, brisé par un simple dé-
cret de l'Assemblée natinn;il(\
Il avait tué la inonairhic eu
déchaînant la dévolution, la
Révolution l'écrasait sous les
l)ri'niiers débris clc l'édilice
royal.
Le 13 novembre 1700, le
maire de Paris, à la tèle de
quelques bataillons de gardes
nationaux, se i)ré.senta au l'a-
lais, rangea ses hommes dans
la cour du May et le long de
la rue de la Barillerie, et
monta mettre les scellés sur
les papiers et archives parle-
mentaires. Tout était fini. La vieille organisation si compliquée, la Grande
Chambre, les trois Chambres des enquêtes, la Gluunbrc des requêtes cl nombre
de jui'idictions accessoires, tout sombrait en même temps d'un seul coup, pi'csque
sans bruit ni protestations, pendant que l'Assemblée nationale procédait à l'éla-
boration d'une nouvelle organisation judiciaire.
La I{(''Volution suit son cours. Tout se passe en dehors du Palais, à Versailles,
aux Tuileries, à l'Hôtel de Ville. Le vieux Palais qui ne joue plus aucun rôle actif
ne va cependant pas s'endormir. Dans le grand bouleversement, les prisons
1790. FKIIUËTURE OU PARLEMENT
182 l-A Hl- VOLUTION
anciennes ou nouvelles, vieilles chartres ou cachots provisoires, se remplissent de
tmil ce qui faisait ou semblait l'aire obstacle à la iiiarclu' du cliar r('vf)lulionn,ui'o.
La Conciergerie se trouve bientôt bondée de détenus comme jamais en aucun
temps elle ne l'a été.
En '.12, la guillotine n'avait pas encore j)ris son l'onctionncmcnt régulier, ce
roulement par fournées au lieu où le citoyen Sanson opérait, faisant de la place
chaque matin piiur (le nouveaux prisonniers. Au moment de la grande surexcita-
tion causée par l'entrée des Prussiens en France, par la prise de Verdun, les
fureurs calculées de Danton, la frénésie de Marat réclamant chaque matin
dans VAi»i du Peuple du sang d'aristocrate, lancèrent les sans-culottes exaltés et
enragés sur les malheureux enfermés dans les prisons de Paris, comme jadis les
Cabochiens fanatiques sur les Armagnacs emprisonnés.
La vieille Conciergerie avait déjà vu en 14L3, elle revit le 2 septembre 1792
les bandes affamées de carnage, qui avaient commencé la tuerie au carrefour
Buci et dans la cour de l'abbaye de Saint-Germain et la continuaient à la prison
de l'abbaye, au couvent des Carmes. Une bande de massacreurs arriva le soir du
2 septembre au Chàtelet, expédia deux cent cinquante prisonniers à coups de
sabre, à coups de fusil, puis se jeta sur la Conciergerie où elle eut bientôt fait
d'égorger une centaine de prisonniers, parmi lesquels quelques officiers des
Suisses, dont l'un, le major Berchman, étant condamné à mort, fut excepté du
massacre et réservé ])our l'éehafaud.
Le tribunal révolutionnaire, institué le 18 août, était entré en fonctions le 19, et
dès le 21 août la guillotine, transportée par le peuple lui-même de la Grève à la
place Louis XV devant les Tuileries, avait commencé à en exécuter les arrêts. Le
jour du massacre, dans la Grande Chambre, au-dessus même des préaux où tra-
vaillaient les massacreurs, le tribunal siégeait et jugeait au bruit des clameurs de
regorgement. 11 allait continuer pendant des mois, dirigé dans son effrayante et
régulière besogne par l'accusateur publie Fouquier-Tinville.
Le tribunal, ditextraordinaire d'abord puis révolutionnaire, comptait aux jours
de son grand fonctionnement seize juges, un accusateur public et cinq substituts,
soixante jurés; il était divisé en quatre sections, deux sections s'occupaient de
l'instruction des procès pendant que les deux autres jugeaient. Ces deux sections
siégeaient dans deux salles du Palais, l'une dans la salle de la Liberté, l'ancienne
Grande Chatitbre du ci-devant Parlement, l'autre dans la salle de YEgalHê, jadis
chambre de Saint-Louis ou Tournelle criminelle^ dans le grand bâtiment qui
suivait la tour Bon-Bec, bâtiment démoli depuis. Dans cette salle disparue ont été
jugés Charlotte Corday, Danton, et aussi un jour Marat, lequel par exemple fut
trouvé bon citoyen par le sanglant jury, sortit en triomphateur du Palais et fut
aussitôt entouré par une foule d'éncrgumènes à bonnets rouges et de tricoteuses,
accablé de palmes civiques et porté sur les épaules jusqu'à l'Assemblée.
« Les fenêtres de cette salle, dit M. Dauban, donnaient sur le quai de
l'Horloge; c'est là que Danton, défendant sa vie, fit éclater le tonnerre de sa voix
qu'entendit la foule entassée sur le quai jusqu'au Pont-Neuf. »
i..\ m; VI) 1,1 iiiiN
183
La sallo dile de la Liberlé subsiste, c'était l'ancienne Crando Chambre, la belle
salle i^'olliiquc refaite par Louis \11, dont les magnifiques plafonds à caissons et
pendentifs, les sculptures peintes et dorées avaient été impitoyablement supprimés.
Cette salle où siégeait le Tarlement en chanthrrs asscnihlrcs^ où tant de fois, au
temps des splendeui's de la monarchie, les ducs et pairs s'étaient réunis, où les
rois venaient tenir leur lit de justice, était alors divisée en deux parties, la plus
petite pour le public entassé jusque
dans les enil)rasinvs des mois après, on iii;ii IT'.»."). qno Fouqiiior-Tinvillo à son tour
passa devant lo IrilMinal réorganiso, sur li- banc où t.mt do violinics l'avaient pré-
cédé; après six semaines do débats où il eut loiil lo timps do se défendre el d'er-
goter sur tous les points, il fut oondaniné avec quinze de ses anciens jurés, une
petite fournée do son temps.
En ct's jours de la Hovolulion oùlesumbrc
Palais prend cette physionomie sinistre d'an-
tioliambro de la mort, il a encore extérieure-
ment quelques-uns des traits de sa physio-
nomie pittoresque. Les maisons accrochées à
son enceinte sur la rue de la I?ariIlorio. les
deux portes et la chapelle Saint-Michel uni
disparu peu auparavant, pour être remplacées
on partie par la r,'rande grille monumentale
de la cour ilu May, posée en 1787, mais il reste
encore des échopjjos sur le quai de l'Horloge.
Toute la façade de ce côté, entre la tour de
l'Horloge el celle de la Conciergerie, présente
encore une ligne de bàlimenlsdo haute laille
avec un avant-corps d'échoppes que domine
le toit de la grande salle.
La tour de l'Horlogo a bioii soufl'orl. De-
puis l'incendie du Pont au Change en Kiil,
.son comble a été modilié, l'élago de créneaux
a disparu. Plus bas, des fenêtres ont élé
percées pour des étages inleiinédiaires pra-
tiqués à l'intérieur, enfin le rez-de-chaussée
est loué en boulique. Au commoncement du
siècle, jusque vers 18iU, celle boulique fut
occupée par l'ingénicîur opticien Chevalier,
qui avait installé en haut de la tour, dans le
petit campanile, un observatoire où l'on mon-
tait admirer le panorama de Paris.
Au retour dos Hourl)ons, des travaux im-
portants furent entrepris tant au Palais qu'à
la Conciergerie. La Grande salle de Jacques
de Brosse donnait des inqufétudes, les piliers de la Grande salle supérieure
reconstruite au xvii* siècle ne correspondaient qu'imparfaitement avec ceux de lu
salle gothique infc-rieure, de sorte qu'en plusieurs endroits les voûtes menaçaient
de s'otVondror. En t.sii, une de ces voûtes s'était crevée sous les pas d'un ma-
gistral qui ne dut .son salut qu'à la résistance du carrelage. H fallut donc
reprendre les voûtes en sous-œuvre. En consolidant le dernier pilier de la salle
Saint-Louis, quelques .squelettes furent mis à (h'couveii : on supposa alors
-A TOlU i)K l'iioiilogic. Mi'M)
192
LA RÉVOLUTION
• w^îSSëSi-
que c'étaient les restes de quelques Tcinp]ier.s, mis à nioil au temps du grand
procès.
A la Conciergerie on fil disparaître les dernières échoppes, on modifia ou
démolit tous les bàlimonls entre les tours circulaires et la tour carrée de l'Horloge
et l'on établit, pour peu de temps hcurousenieiit, un bâtiment assez laid, qui englo-
bait dans ses maçonneries les cui-
sines dites de Saint-Louis. De vieux
cachots gothiques disparurent dans
ces remaniements, ainsi que ceux
que l'on avait pratiqués sous la
Révolution.
D(>puis le temps de la Terreur,
quelques prisonniers de marque ont
encore passé par la vieille prison.
L'audacieuse conspiration de Georges
Cadoudal, venu à Paris avec un cer-
tain nombre de chouans et de cons-
pirateurs pour enlever ou tuer Bona-
parte au centre de sa puissance,
amena dans ces cachots le terrible
chouan et quelques royalistes de
marque. Georges et deux de ses
complices n'y entrèrent que pour
aller ensuite à la guillotine.
On sait que l'Empire ne manquait
pas de prisons d'Etat où il jetait
conspirateurs royalistes ou républi-
cains, et aussi simples mécontents,
qui restaient détenus souvent sans
le moindrojugement aussi longtemps
que sa police ombrageuse les trou-
vait dangereux.
La Conciergerie
UNE ENTRÉE DE L.\ GRANDE SALLE. XVMl" SIÈCLE
n'était toujours qu'une prison de
passage pour ceux que les juges
attendaient. On y incarcéra entre
autres le général Mallet, dont l'étonnante entreprise faillit, d'une seule secousse,
ébranler l'édifice colossal de cet empire maçonné avec la chair et le sang. Mallet
et sescomplices y restèrent peu de jours, avant d'aller tomber sous les balles dans
la plaine de Grenelle.
La Restauration, à son tour, confie à ses solides cachots le général Labédoyère,
fusillé le 10 août ISU», le maréchal Ney, celui-ci avant d'être transféré au Luxem-
bourg pour y être jugé par la chambre des pairs; La Valette, dii-ccteur des postes
BOUS l'Empire, coupable d'avoir repris ses fonctions pendant les Cent-Jours.
l)itj>. Didog-.! ii LoiLur, Paris
A CIIAMUIU. !H s c oMl'lKS
I. A llKVdl.r TloN
VX\
L'évasion ilo ccliii-ci, (■(iiiihiiiiut'' à iiKirl |i;ii' la nnir d'assises est côli-bro. Criait
le :20 décpinljrc 181.», voillo du jour fixé pour l'oxéculiou. Sa leiiune avait obtenu
pour toute grâce la permission de venir lui faire ses adieux avec sa tille. M'"" de La
Valette employa bien le temps de celle entrevue suprême : (>11(> habilla le eou-
damné avec sa robe el ses fourruivs, le eoilVa de son chapeau cl, pendant qu'elle
se tlissimulait derrière un paravent. La Valette, doiinanl la iiiaiu .i sa lille, un
mouchoir sur sa biuielie cDuinie poui- élnulVer ses sanglots, piil li-avei'ser les cou-
''f*''. yfy^o/a.Si.
-7^
(C— -
I.K PALMS SOLS LA ni;VOLLTION
loirs et les corps de garde sans être reconnu, el gagner la poile. II di'vaii monter
dans la chaise à porteurs (|ui avail amem'' sa femnie. la cliaisi' se liouvail bien là
devant la Conciergerie, mais les porteurs élaient alh's boire. Momenl d'angoisse
terrible, à deux pas de la prison, où d'un moment à l'autn» l'évasion jjouvait être
découverte. Lnlin on trouva d'autres porteurs, puis à f[ueU|ue distance La Valette
lui recueilli par un cabriolel qui le conduisit rue du lî.ic dans une maison où,
à l'insu du portier, on pul le loger dans une mansarde; il y resia caehi'' quelques
l*»HI5 * TII\Vtli:» I lMm«>1RI':.
m
LA RÉVOLUTION
semaines bravant loules les recherches jusqu'au jour où il parvint avec un passe-
port d'officier anglais à franchir hi frontière.
En 1820, Louvel, l'assassin du due do Berry, fut enfermé à la Conciergerie.
Deux ans après éclata l'alfaire dite des quatre sergents de la fiochelle, conspira-
tion du carbonarisme (|ui amena 2.j accusés à la Conciergerie et sur les l)ancs de
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INCENDIE DU PALUS EN 1871
la cour d'assises. Raoulx, Pommier, Bories et Goubin, sergents au & de ligne
où ils avaient recruté un grand nombre d'affiliés, furent condamnés à mort et
guillotinés en place de Grève.
Sous Louis-Philippe, vers 1840, commença le grand travail de transforma ti(jn
du vieux Palais de justice, qui devait durer de longues années et donner au Palais
sa forme actuelle, après avoir, pour quelques jours, retrouvé bien des restes du
vieux Palais gothique, arrivés jusqu'à nous dissimulés dans la masse des cons^
tructions disparates surajoutées.
C'est à ce moment seulement que disparurent les dernières boutiques de la
galerie marchande, où l'on vendait de la cordonnerie, des livres et de menus
A RÉVOLUTION
19a
objets. Peu avant la Révolution il y avait oiu-orc dans la p:i-ando salle dos librairies
cnliuiiMiil les gros piliers de leurs rayons de livres.
On restaura la tour <li' l'Horloge, son étage supérieur fut i-('lal)li dans l'an-
cienne forme, ainsi que la belle borloge si joliment encadrée sous llenii 111,
depuis longl(>mps dans un triste étal do dégradation. Los architectes Duc et
Daumel élevèrent, dans un beau caractère sur le côté de la tour, les bâtiments de
la rue de la Barillc-
i-ie et du quai de
l'Horloge, au-dessus
des eui.sines de Saint-
Louis. Dans les fouil-
les exécutées dans la
cour de la Sainte-
Cliapclle, la pioche
rendit au jnui- des
IVagments de tous
les Ages, des mu-
railles du moyen âge
sur des restes d'édi-
lices romains. La res-
tauration continuait
à tourner autour du
vi(Mix Palais. Sous
r^nipire les bàli-
ments occupés par
la Préfecture de po-
lice tombèrent l'un
après l'autre, vieux
débris du Palais des
Dois ou du logis des
pi'ésidenls du Parle-
ment aménagés en
bureaux, on locaux quelconques, remaniés bien des fois, au hasard des utilisa-
tions. Une partie des maisons de la place Dauphine subissait le même sort pour
dégager la nouvelle façade du Palais, l'iMiormc niasse gréco-égyptienne qui
charge si considérablement la proue du vaisseau do Lulècc. Alors la tour Mon bec,
pour ne pas être écrasée par la façade en retour sur le quai de l'Horloge, dut
être remontée diui l'iage.
.arrivèrent la guerre de 1870 et la Coniniune, pendant que ces travaux se pour-
suivaient.
La terrible semaine de mai 1871 se termine par rincendi(> do Paris, faisant
tourbillonner dans le eicl les tlammos de vingt brasiers gigantesques. Encore
une fois le Palais de justice brùle. La grande salle reconstruite par Jacques de
LA GRANDE SALLE APnES L I.NCE.NDIE SOUS LA COMMU.NE
nie.
LA UKVOI.I TKIN
de Brosse après rincL'iidii' li.' ICilS. osl dclruilc fiicnri' iiiif luis; des Ijàliinruts
nombreux, lu Préleclun' ilc polici' [lérissenl aussi, iiin' di's tours de la Goncier-
2'eric a son coniMi' diUruit. Eiicurc une fuis la nauiiiic Iniinioic auluiu- de la Saiide-
('liaïK'llc de Saiid-Louis, mais c(!lle-ci par iiiii-acle est préservée. Les flammes
s'éteignent, la i^rande salle n'est plus qu'un monceau de'déi)ris, tout le palais
est ravagé, mais la Sainte-Ghapclle est toujours debout, intacte, ('lincelanlc
dans la jeunesse de sa récente restauration.
La Conciergerie, que le feu avait bien menacée, s'élait auparavant, coiiiuic aux
mauvais jours, remplit^ de prisonniers : suspects, prêtres^, sergents de vill(>, ou
gendarmes, arrêtés comm(> otages par la Commune. Le Palais revoyait les jours
sombres d'autrefois, Içs otages qualités de Versaillais reni]ilaraient les aristocrates
de 93 et les Armagnacs de 1 ilo.
Les souvenirs sanglants d'autrefois pouvaient faire ci-aindrc le renouvellement
des terribles tragédies qui accompagnent les grandes commotions populaires. Les
prisonniers, au milieu des horreurs qui se commettaient, enveloppés de tous
côtés par la flamme, échappèrent pourtant au soit qui les menaçait, ils échappèrent
à la fusillade' comme à l'incendie, les troupes de l'armée régulière ayant pu
arriver à temps.
^.t^.
.^.NGLE iNUKU-libT DU PALAIS MODEB.NE
NOTHE-DAME.
LA GALEUIE K.MHE LES DEUX TOUIIS
^•y^^'t^y^
LAÏEKDE IIONORAULK UE BAYUO.NU, COMTE UE TOULOL'SE
(.IIAI'ITIlh: X
LES GRANDS .KUIJS DK NO TllE-DA M K
L'aincmlc hoiioralile «In coiiile de Tmilouse.
— Saiiit-^^oiiis au ili'pail pour la Croisaile.
— Les Etats gériùiaux ilc KIOV. — Los
Templiers. — La slalue ilu IMiilip|)e le Bel
ou (le Philippe IV. — Isalieau et les .\ii;,'lais.
— Coiirouucmeul lie lleuri VI ir.\ii^'leterre.
— itepi'isc (le Paris. — Les vaiii(|ueurs à
Nolrc-Uame. — Le wi" <\w\c. — liepo-
soirs et bûchers. — Le mariage ilu roi de
Navarre. — La Ligue. — Les Suisses au
March(;-!N'cuf. — La grande processiou de la
Ligue. — Le .sié'gc. — .\olre Dauie eascriic
(les trou[)cs des Sci/.c. — Prise de Paris.
— lleuri IV à Notrc-Uame.
Nolr(vI)ainr', ri'Lilisc cjillK'dnilc
qui depuis .scpl siècles pluiic ui.i-
jeslueu.se sur la vieille île des Pari-
siens, siii' la iiDJili' cl illiisirc l'il,'^
occupant remplacement mi l'i'f^lise
niéi'uvini;ieiinc de saiiil Klienne
I!)S LKS CliAMiS .lui US liK iNOT lUvDA.M (î
el l'église roinane dédiée à la Vierge suceédèrenl à un Irmple gallo-romain, fut
commencée en 1103 par .Maurice de Sully el Icriuinée vers 123o, sauf modifica-
tions qui devaient venir ullérieurement. Alors la façade était comme nous la
voyons, les tours étaient achevées et n'attendaient plus que les (lèches projetées
primitivement, dit-on, mais qu'elles n"eur(>nl jamais. Le cho'ur el les transepts
seuls furent modifiés pour la construction des chapelles absidales de 1257 à l.'J20.
A partir de ce iiioiiient, la cathédrale est complète; dans le chœur lermiiK', les
pompes religieuses peuvent se déj)loyer parmi les riches.ses d"une ornementation
merveilleuse, autels splendides, jubé supcrhe, clôture de chœur en dentelle de
pierre orné»; de groupes sculptés par les ymaigiers Jehan Ravy et Jehan le Bou-
teiller. 11 n'y aura plus guère alors, pour toucher à l'œuvre parfaite, que les dépré-
dateurs, les démolisseurs révolutionnaires ou les Vandales einbellisseurs des
siècles classiques, plus redoutables encore, qui s'en donneront malheureusement
à cœur joie.
« Si les piliers de Nolrcî-Dame avaient une voix, a écrit Viollel-le-Duc, ils
raconteraient l'oute notre histoire depuis le règne de Philippe-Auguste. De corn-
bien d'événements n'ont-ils pas été les témoins! Mariages, baptêmes, obsèques,
serments et voiux éternels, bientôt démentis par d'autres vnux et d'autres ser-
ments ; fêles populaires el fêles royales; chants d'allégresse ou de deuil ; ai)0-
logies et anathèmes, oraisons funèbres pour les rois ou pour les morts à l'allaque
de la Bastille.
\n (]c<. premiers grands événements dont les murs de Notre-Dame furent les
témoins, au temps de la construction même, se rattache aux terribles guerres
contre les Albigeois. Ce fut l'humiliation de Raymond, comte de Toulouse, après
les effroyables croisades contre les Albigeois qui, durant vingt années, avaient
fait couler des torrents de sang, ravagé le midi, ruiné Béziers, Carcassonne", Tou-
louse el nombre d'autres villes.
Les deux alliés dans les guerres politiques et religieuses, l'Eglise et le roi,
triomphaient : l'Eglise étouffait l'hérésie, el le roi établissait la suzeraineté de la
couronne sur les provinces du Midi. Raymond VII, comte de Toulouse, définiti-
vement abatlii et peidanl li»u(e espérance, traita avec la reine Blanche de Gastille
et abandonna au roi de France toutes ses possessions du Languedoc, à l'exception
de Toulouse et de quelques terres qu'il constitua en dot à sa fille Jeanne, âgée
de neuf ans, fiancée à Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, s'engageanlà raser
les murs de Toulouse et de trente autres villes el châteaux, à indemniser les
églises de ses pays et à poursuivre el punir désormais impitoyablement ses sujets
qui persévéreraient dans l'hérésie.
Le 12 avril 1221», après avoir juré toutes les clauses du traité devant les portes
de Notre-Dame, le dernier des comtes de Toulouse, jadis si puissants, fut dépouillé .
de ses vêtements el, nu-pieds, en chemise el chausses, entra humblement dans
l'église pour faire amende honorable de l'hérésie contre laquelle il avait toujours
protesté pourtant, — et se faire décharger de l'excommunication prononcée à tant
de reprises contre lui par l'Eglise.
LKS i;i{\Nr)s jorits ni-: notkk-i» vmk 199
Romo avait vaincu : le cardinal do Saint-Anj?o, \vg;ii[ du pipe, entouré delà
foule des évèques, prètros et clercs, attendait le niallieureux comte de Toulouse an
pied du maitiv-autel, savourant l'orj^ueil <lu trioniplu' et la Joie d(> nii'tlr(> !<>
pied sur la tète de l'Albif^qsnie terrassé, après tant de sa ni;- répandu, et aussi laiit
de bùclicrs allumés, dont la torche, brandie par le farouche saint Doniiniiiue,
restait aux mains de rin(|uisition établie par le pape Grégoii-c IX.
Après son amende honorable, le vaincu se remit aux m.iiiis di^s gens du roi
et fut conduit prisonnier à la (irosse Tour du Louvre, où il resta enfermé jus(|u'à
ce que sa lille eût été remise aux commissaires royaux, que les mui-ailles de Tou-
louse eussent été rasées et quelfiues-uns de ses châteaux livrés comme gages de
sa foi. 11 put alors retourner en sa ville, en s'engageanl à s'en aller servir cinq
années en Terre Sainte, seul arlicie du liailc' iiu'il iToxécula pas.
Enli'Ktil advint au rui Louis IX une grave maladie, « doiil il fui à lel lues-
chief, dit Joinville, que l'une des dames qui le gardaient lui voulait traire le drap
sur le visage et disait qu'il était mort ». Tout à coup le moribond l'i-leva la tète
et recouvra la parole pour dire qu'il venait de faire vo-u d'aller comballrc en Terre
Sainte. En dépit de tous les efforts d(^ sa mèiT d de ses conseillers, malgré les
dangers que pouvait courir son royaume pi iidaul le temps de cette expédiliun. il
persista dans sa résolution. Les préparatifs do la croisade furent hes longs et
demandèrent plusieurs années, Louis L\ ayant voulu d'abi^rd prendri! toutes les
mesures propres à assurer la ti-anquillité dans ses Etats. Un parlement l'éuni à
Paris interdit toutes guerres parliculièi-es pour cinq ans, décida que les dettes des
croisés seraient suspendues pendant trois ans et que le clergé paierait la dime de
ses revenus pour les frais de la Croisade. Vnuv plus de pircuiliDU. Louis 1\
entraînait en son osl 1(> duc de liourgogne, le comli' de la Mari-lie el d'aulres
grands vassaux.
Le \-l juin 12iS, le roi, accompagné de ses IVères lioberl, c(jmte d'Artois, et
Charles, comte d'.\njou,alla prendre on solennité l'orillamme à l'abbaye de Saint-
Denis, el reçut des mains du cardinal de Gbaleauroux le bourdon et la pannelièro
des pèlerins; quelques jours plus tai'd, Notre-Dame de Paris le vil arriver pieds
nus, le bourdon à la main, vêtu on pèlerin, avec de nombreux et illustres croisés
vêtus comme lui, au milieu d'un immense cortège de soldats et de ]ieuple. Li' roi
el les croisés, après avoir entendu pieusement la messe, se mirent en route aussitôt,
conduits par des processions jusqu'à l'abbaye de Sainl-.Antoine des Champs. Tout
le peuple de Paris était là, suivant au milieu des chants roiigienx ce roi 1res aiuK'
et très sage qui s'en allait, — el pour combien de sai.sons et d'anni'es, avec .ses
frères, avec sa femme Marguerite qui avait tenu à l'accompager, — se jeter dans les
dangers d'une guerre aux pays d'outrc-mcr.
De Saint-Antoine des Champs, le roi gagna Gorbeil, première étape du long
voyage. Cinquante mille hommes partirent d'Aigues-Mortes avec lui, (|ue des
désastres terribles attendaient sur la redoutable terre sarrasine, où les trois quarts
des croisés devaient rester, tués par le cimeterre ou par le climat de l'Egypte el
la peste.
200 LES GRANDS JOL'IIS DK NOT li K-DA M F.
Ce lui soultMuoiit six ;ins après, (|U(' le roi el la rciiu'. ayant rcliappr à mille
pt'iils, (it'l.arqut'reiil en France avec ce qui l'eslail des croisés valiiles (''pargnés
par la guerre et lires des prisons du sullan d'Egyple. Et il était temps que le roi
i-evinl. la reine Blanche, sa mère, à qui la régence avait été confiée, était morte un
an auparavant, et le pays se trouvait en de graves (Mnbari'as.
Louis, non découragé par tant (liMJésàslres, devait pourlani retourner en Orient
une (piinzaine d'années après pour une nouvelle croisade, malgré \\''[;\l i^récaire
de sa santé. La maladie rallendait sous les murs de Tunis dès les pi'eniières
opérations, et Notre-Dame de Paris allait voir l'cvenit son corps rapporté
d'Afrique, pour les obsè(]ues solennelles avant l'entei-remenl à ral)l)aye de Saint-
Denis.
En 'l'{02, autres événements et autres cérémonies dans la cathédrale de Paris.
C'est le temps de la lutle adiarni'e du roi Philippe le Bel contre le pape Boni-
face Vlll. lutle de deux puissances rivales qui se disputent la suprématie : le pape
se mettant au-dessus des rois et des princes et déniant à ceux-ci le droit d'inter-
venir en quoi que ce fût dans l'administration des biens de l'Eglise en leurs
domaines; le roi de son côté prétendant maintenir les églises et les clercs du
royaume dans sa juridiction pour le temporel, et surtout, ce qui importait fort
à Philippe toujours pres.sé d'argent, être en droit de tirer des subsides du clergé
et d'user des régales, c'est-à-dire de percevoir les revenus des églises, des abbayes
et des bénéfices vacants, entre le moment de la mort du titulaire et la nomi-
nation du successeur.
Le roi se sentait soutenu par toute la nation, par la noblesse, par le populaire
et même par le clergé français, qui ne voulaient pas de l'intervention du pape
dans les affaires du royaume. Pliilippe le Bel, pour en Unir avec les prétentions de
Boniface et bien montrer que la volonté de la nation concordait avec la sienne,
prit le parti de convoquer à Paris un conseil général des délégués des barons du
royaume, des prélats, des évoques, abbés et doyens des églises, des maires et
échevins des communes, c'est-à-dire les Elals Généraux de la nation assemblés
pour la première fois.
C'est au printemps de l'an L302 que les délégués, barons, prélats et gens des
communes se réunirent en l'église Notre-Dame de Paris. Le roi Philippe, qui déjà
avait fait brûler solennellement des bulles pontificales, lit lire des lettres du pape,
vraies ou fausses, réclamant du roi foi et hommage pour son royaume, et soumis-
sion à l'Eglise pour le temporel comme pour le spirituel. Les Etats protestèrent
avec indignation, le roi demanda aux prélats et abbés de qui ils reconnaissaient
(l'uir leur temporel, aux chevaliers de qui ils reconnaissaient tenir Icui's licls. I>a
réponse n'était pas douteuse, tous déclarèrent qu'ils avaient lenu cl qu'ils tenaient
terres, fiefs et bénéfices de lui et des rois ses prédécesseurs, cl qu'ils dc'claraicnl
vouloir continuer à les tenir fidèlement.
Le pape fut violemment attaqué par les orateurs des Elals, on dénia sa légiti-
mité, on le traita d'intrus, de faux pape et d'hénHique. Puis noblesse,. clergé et
communes, après délibérations, écrivirent des lettres séparées au collège des
M:S CIlANbS JnlllS l)K NOTMK-DAMK
■H)l
cardinaux, U'ilivs do proloslaliDii l'iior^iciuc (vmlic les aLîissciuriils du p;i|io,
aci'usanl de tous les Iroublcs de l,i chivluMUr son àpivlt' à liicr ai-iicnl de la
collation dos lu'nélk'es, des abbayes. évtVliés et ai.-ln'\rili('s. Le liei-s iHal. en ro[[o
assemblée à Noire-Dame, parla m'ilcincnl : ■■ A vous livs noble prim-e, dircid les
g:ens des Gommnnes. supplie cl rci|iii('i( le pcnpli' de voliv myaiinie i|ii(' vniis
.e^ardiez la souveraine iVanebise
de cet Klat qui est telle (pif vons
ne recop;noissie/, de volic iciii-
porel souvi'i'ain en terres, l'^rs
Dieu ! »
Il y eut nii^me une curieuse
consultation de l'avocat i'ierre
Dubois, qui par des motifs de
<ll-oit eonime s'il pailait d'iiiK^
alVaire privée, exposa toutes les
raisons (pi'avail Pliilippe poiw
repousser les pivUentions des
|iapes à une sorte de tutelle sur
les rois, montrant que si ee
droit avait jamais existé, il
.serait depuis lon.tîlenips éteint
par prescription, comme s'élei-
trnent tous les droits dont on
n'use |)as, etc.. Pierre Dub(jis
allait même jusqu'à dire que si
le pape ariruait eonire la pres-
cription, l'arf^nment poui'i'ail s(^
ndourner contre lui puiscpie
sans la prescription, l'enipei-eur
deConstantinoplequi lui a donné
loul son patrimoine pourrait
comme donateur, ou l'empereur
d'Allemaf^ne eiiiiinie snbro}jé à
sa place, révorpier cette dona-
tion et ri'duire ainsi la papauté
à la pauvreté des temps anté-
rieurs à Constantin.
.\ussilôt après les premiers Etals, a|)rès les seconds, convoqués l'année sui\aiile
non plus à Notre-Dame mais au Loii\ie, la liille iiiliv le iiajie cl ],■ i-oj piji un
carai'tère plus violent, à coups de bulles du côd' i\r lîoiiil'aci', avec des armes
temporelles plus elVectives du côté du roi. Il y eut la prise d'Ana.nni cl l'enlève-
nienl du pape par No.irarel, pclil-lils d'un ;\lbi^-e()is mort sur le bûelier; puis
survini-enl la mort de IJoniface et celle de son successeur lîenoîl \l qui ne poi'ta
•■•/; '■
r fi'
NOinK-DAME. — LA PORTE nOUGE
Liv. 76.
P,lll« % TRATKIt, Llll^TliIRr.
26
202 LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
la tiare que pou do mois. Le roi voulul, pour ou linir, un papo de .sa uiaiu : il pro-
cura la tiare à Bertrand de Goth, ai-chovèque de Bordeaux, qui paya son élévation
en sacrifiant l'ordre du Temple, Ir^p riche et Imp puissant au i^ré du roi, jaloux
d'abattre cette puissance et de mettre la main sur colle richesse. La papauté
quittait Rome et s'installait en 1308 en la ville d'Avignon, où elle devait rosier près
do .soixante-dix ans.
A la destruction des Templiers, la cathédrale de Paris gagna, dit-on, son
portail occidental construit par Pierre de Ghelles, de 1313 à 1320, avec quelques
bribes des richesses confisquées sur l'ordre.
En 130i. pour venger les désastres d'une première expédition en Flandre, le
massacre de Bruges, la journée des Eperons d'or de Courtrai, où la chevalerie, par
sa fougue inconsidérée, s'était fait écraser comme elle devait le faire plus tard
encore à Grécy, à Azincourt, à Poitiers, Philippe le Bel marcha sur la Flandre
avec une forte armée qui se heurta à Mons-en-Puelle contre OO.OOO rudes compa-
gnons mis en ligne par les villes do Flandre. Après de longues heures passées
sous un soleil lorride à escarmoucher, à tâler les Flamands enfermés derrière un
immense rempart de chariots dans lequel ils avaient ménagé trois portes pour les
sorties, les Français crurent la journée finie et commencèrent à se désarmer et à
camper en face de l'ennemi. Subitement, les Flamands, en tryis divisions,
sortiront de leur forteresse et tombèrent sur le camp français. Le quartier du roi
eut à soutenir le plus terrible choc : la trombe des Flamands renverse, écrase; la
chevalerie, qui déjà se trouvait à demi désarmée, est rompue et mise en déban-
dade. Tout semblait perdu : le roi, qui allait se mettre à dîner au moment de
l'attaque, avait failli être tué ou pris, il put heureusement saul(!r sur un cheval
et rallier autour de lui un gros de combattants.
Les assaillants, se croyant victorieux, pillaient déjà les tentes et les bagages; la
chevalerie française, revenue de sa surprise, profita de leur faute et les cbargea
avec fureur. Le combat se rétablit, continua malgré la nuit venue et se termina
par la déroute des Flamands.
Mais le péril avait été grand un instant pour le roi; il avait fait vœu, s'il sor-
tait victorieux de l'affaire, d'offrir à Notre-Dame son harnais de guerre, qu'il n'avait
pu endosser qu'incomplètement pour combattre. En conséquence de ce vœu, un
jour de l'automne de 1304, le roi, accompagné d'une foule de seigneurs ayant
été avec lui aux champs de Mon.s-en-Puelle, entra à cheval dans l'église en fête,
poussa jusqu'au chœur et s'en vint faire solennellement hommage à la Vierge
Marie de son armure de guerre.
Jusqu'à la Révolution, 'une statue équestre de Philippe le Bel figura dans la
nef, sur un soubassement porté par quatre colonnes, au dernier pilier de droite
avant le chœur. Cette image du roi était revêtue de l'armure portée à la bataille,
armure offerte à Notre-Dame avec le destrier royal. Probablement le corps de la
statue revêtu de cette armure fut refait dans le cours des siècles, il y a dos
obscurités dans les traditions, et peut-être l'attitude même fut légèrement changée,
car on aperçoit certaines différences dans les quelques représon talions qui nous
i.i:s ciiANhs ,ini lis in; Miiui-hwii: oo3
oi\ restent. Cilli' f|iii se Irumc dnn< le recueil tic .MiMillaiicoii pareil ctrc la plus
tidi'Io, mais on ne peut <lisliiii;uer au juste si le iiionunioiil est une statue en
arniui-i' lui rcrcfitr d'une armure, cimniic cela du! clic au\ i>ii'iiiii'rs Iciiips.
Il y eut, au siècle dernier, de lon^nies jliscussiuns à propos de celle statue : les
uns pi-(-tcndaient f|u'elle repr('sentait Philippe W de Valois, qui à la Ijalaille de
Cassel en l."i:2S, s'était trouve un moment dans le même dan.i^er (pie Philippe le
IJel à Mons-en-Puelle et avait de la même l'açon tiiomplu'' des Flamands, l/i'cri-
vaiii Sainl-Foix s'appuyant sur certains ducumcnls, sur (rancieimcs chi'i)iii(|uc.s,
soutenait ipie c'était Philippe VI (pii l'Iail eidié à cheval dans la cathédrale pour
l'aii-e rolVrandc di> ses armes à la Vierge; le président llénaull cl le chapitre île
Notre-Dame tenaient |)oui- Philippe le lîel. La confusion venait de ce (pie les deux
rois, en reconnaissance des victuires de Mons et de Cassel, avaieni l'ail tous deux
(|uelipies donations à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame de Charlres et à difré-
rentes autres épflises. Dans la nef do Chartres, on voyail aussi la slalue d'un idi
armé el à cheval. 11 y t'tail aiis>i t\o Iraililinu (pic rhilip|ie de \aliiis ('(ail venu
(jiVrir .son cheval et son armure en dun à la Vierge, rachetant son destrier par une
somme de mille livres. Un harnais de guerre composé d'un heaume, d'une cotte
de mailles et de dilTérentes |)ièces, conservé aujourd'hui au musée de Chartres, est
indicpié comme provenant tle Philippe le lîel on de son iils. Peut-être est-il moins
ancien cl provient-il d'autri's princes «pii onl jadis l'ail des dons du même geiii'c
à Notre-Dame de Chartres. Les deux rois porlaiciil Idiis deux le mèiue nmii.
ils avaieni vaincu tous deux en Flandre, à viiii^l ans de dislaiice, en anfii,
l'un le IS, l'autre le "l'A; on pouvait confondre, et les anciens bréviaires de Notre-
Dame, parait-il, t'-laient eux-mêmes tombés dans celte confusion. Peut-être encore
Philippe de N'alois dans le iiième péril (pic son prédécesseur a-l~il ivpc'lé le même
vœu el après la victoire renouvelé l'acte de Philippe le Del.
Le duiile subsiste, mais (pièce .soi! l'Iiilippe l\' du Philippe \l, dans Idiis les
cas (|uelle scène grandiose sous les voûtes de la superbe église, quel speclade bien
fait pour exalter ces âmes guerrières, ces cœui's vaillants revêtus de fer, que ce
roi entrant tout armé el à cheval, en harnais de la bataillé, suivi d'une fouh; nom-
breuse de barons el de soldats, pour présenter ses actions de grâce, et reçu à
l'aiilel par le clergé do la cathédrale, avec toutes les pompes du culte, au milieu
des hymnes el des musiques niulanl douces ou éclatantes par-dessus toutes les
télés, dans l'immense nef en fêle.
Sainl-Foix dans sa dissertation à ce propos, tout en réclamant, à tort ou à
raison, le changement di; rinscription de la statue qui portait : lier l'Iiilijijius
l'iilrlirr^ en lii'.r /'/ti/i/)j>u.s Wdesiu.s, ajoute, ponrceux (|ui s'étonnaient que le roi
fût entré dans une égli.se à cheval <■ qu'au .service fait à Saint-Denis en l.'i.s'.i pour
le connétable Derlrand Duguesclin par l'ordre de Chailcs \'l, les chevaliers (pii
menaient le deuil entrèrent à l'égli.sc sur des chevaux caparatjonnés de noir et que
revê(|uequi célébrait la messe descendit de l'autel après l'Evangile, cl que s'étanl
placé à la porte du chœur, il reçut l'olfrande des chevaux en leur mettant la main
sur la lèle ».
5nv
l,i:S (.liA.MlS .UiLliS D1-; .NdililMiAMI::
La bluliie volivo de l'liili|iiK' le llol (Mail ciifoir à Nolre-Daiiic en ITHzi. Des
fédérés marseillais venus à Paris |i('u de Juuis a\aul le K» aoi'il, poui- coopérer an
décisif assaut qui se préparait coiilrc la l'oyauté, visitaiciil la calln'ilralr. que Inii
ne songeai! poinlencore à consacrera la déesse Raison, i'cudant qui' Innciiaiilait
les vêpres à laulcl, ils se précipitèrent, sur l'efligie royale pour se faire la main,
la chargèrent à coups de sabre et linircnt par la mettre en pièces. Ainsi i)érit
cette statue d'un intérêt historique si considéralile, précieuse aussi comme spéci-
men, ou comme représentation,
d'un harnais d(^ guerre princier
du commcncciiiciil du wx" siècle.
Le 1 i- août 13'J7. oui lieu à
Notre-Dame l'ollVantle solennelle
par le j)révôt des mairhands
Etienne Marcel et les échevins, de
la Grande Chandelle annuelle,
dont nous avons jjarlé, c'est-à-dire
du cierge de cire niullc de la lon-
gueur des remparts, en exécution
du vœu fait par des bourgeois de
Paris après la bataille de Poitiers.
Les troubles allaient entrer dans
la période grave.
,, Après la lin du drame parisien
par le massacre d'Etienne Marcel,
après les deux années de guerres
qui suivirent, tantcontreles bandes
du roi de Navarre que contre celles
d'Edouard 111 d'Angleterre, le roi
Jean, délivre'' i)ar le traité de Hré-
tigny, revint en France. Sa capti-
vité avait duré un peu plus de
quatre années. La France espérait
enfin repos et tranquillité. Paris
lit une belle récei)tion à ce roi
dont l'absence avait donné lieu à tant des troubles; le roi Jean vit toute la popu-
lation sur son passage et des réjouissances comme aux entrées après les Sacres,
tout le long do la rue Saint-Denis jusqu'à Notre-Dame, où il vint prier et rendre
grâces solennelles pour sa délivrance.
En 1389, à l'entrée solennelle de la reine Isabeau dans Paris, entrée (|ui nous
représente bien le modèle iypjipie le plus brillant de ces solennités, le cortège
arrêté par des jeux et cérémonies à tous les carrefours depuis la porte Saint-Denis,
n'arriva sur le parvis Notre-Dame (]u'à la nuit tombée. La jeune reine Isabeau
descendit de sa litière et fut conduite par les ducs de Berry, de Bourgogne, de
LA STATUE UE PHILIPPE LE liEL
LhS (ili\M)S JlU liS \t\i .N(lilli:-1JA.MI-;
20")
TouraiiiP cl tic UoiuIjuii ;iii p^iviiul iioilail où la ivriil rOvi'(|iu' aviT l(.)iil son
rlt'i'p'. li'sqiK'ls ". cliaiilaiil liaul v[ clair à la luiianj;c do Dion cl tlo la Viergo
Marie, .. dil Kroissarl, coiuluisii-enl la reine, les pi-iiiccs cl loule.s les nobles dames
jusqu'au ucand aiilel où se liivnt les oraisons. Puis la reine olVril au Tivsoi- la
couronne (|ue les pelils angelels descendanl du /''ind/is de la porle Sainl-Uenis
lui avaienl posée sui- la (è|e. el
en recul une plus liclie que
1 evê(|ue cl les qualre ducs lui
« assirenl sur le chef ».
i,a reine el les dames, en
c|nillaid .Noire-Dame, l'iiifiii
remises en lilière el le cortège
pril le chemin du Palais, aux
llamlicaux, au milieu de plus de
cinq cenls cierges, lîeaux com-
mcncemenls d'un réune ipii dc-
vail èlrc si malheureux, si fécond
en désastres, en douleurs pour
le pays ([u'allendaienl les guerres
civiles, l'invasion anglaise, égor-
gemenls, ruines et massacres...
Celte reine reçue avec tant d'allé-
gresse et si joyeusement fêlée,
si elle ne portait pas toulcs ces
calamités dans les plis de sa
rohe, devait cependant enli-er
pour une bonne part comme
eau.se efVectivc dans li' déroule-
ment des sombres événements.
Et quarante-six ans après,
le :i.'> septembre 1 i3."», le cadavre
dlsabeau morte à l'holcl Sainl-
l'aul. alliée des Anglais, chargée
des malédictions générales el
abandonnée de tous, même des
Anglais dont elle avait aidé à
forliiier la domination, était présenté à iNolrc-Damc, sans pompe aucune, puis
envoyé à Sainl-Deins par la rivière sous la gard(! de quel(|ues serviteurs seule-
ment.
Plusieurs fois dans l'intervalle, on vit le malheureux roi Charles VI, (|iiand il
échappait poui" un temps à .sa démence, venir entendre une messe d'actions de
grâces à Notro-Uame. .\près la catastrophe de l'hôtel Saint-Paul, flile du Bal des
Ardents, où quatre sur cinq des pauvres jeunes seigneurs qui faisaient avec le roi
LE UUnKAU DES PAUVRES, PUCE DU PAIIVI? NOTRE-DAllE
206 l'Eï^ cr.ANDS .loritS l)i: N(>T1{1M».\ME
(. la mascarade des honiniea muca'ujes » périreiil brûlés vifs sur la place « avec
une telle peslilanec el horrihlotô que c'était liideur et pitié de l'ouïr cl du voir >-,
le roi préservé du feu par la duchesse de IJerry qui l'avait couvert de sa i-ohe,
viut à Noire-Dame à cheval accompap^né de ses oncles marchant à pied, pour
rendre grâce au ciel d'avoir pu par mii-aclc échapper au feu.
Vers la liu de cette longue période de malheurs, en 1 iol. l'Anglais est si bien
le maître dans Pai-is que le jeune IkMHy VI, roi d'Angleterre, est couronné roi
de France comme hérilier de son grand-père naturel Charles VI, en l'église
Notre-Dame. C'est l'année de la mort de Jeanne d'Arc, brûlée six mois auparavant.
Depuis onze ans, Paris s'est habitué à la domination anglaise ou plutôt à l'idée de
la légitimité des prétehtions du roi d'Angleterre sur la couronne do France.
Le 16 décembre liol, dil le Itaiii-i/eois '/<• f'aris, un diiiiaiirh(\ vint leililroi
Ilcnrv du Palais Hoyal (palais de Justice) à Notre-Dame de Paris; c"est à savoir à
pied, bien malin, accompaigné des processions de la l)onne ville de Paris qui tous
chanloient, moult mélodieu.sement ; el en ladite église avoil un échaiaud qui avoit
bien de long -et do large et montoit sus à bien grants degrés larges, que dix
hommes et plus y pouvoieul de front; el quand on estoit dessus ou pou\oil jiljcr
par dessous le crucilix, aulanl dedans le cho'ur comme on avoil fait pai- dehors,
et estoit tout peint et couvert d'azur, et là fut sacré de la main du cardinal de
Vincestre... »
Le sacre fut suivi d'un banquet dans la grande salle ilu palais, dont nous avons
raconté, d'après le Boio-geois de PcD-is, les désordres et aussi la parcimonie, ce
dont se plaignait fort ledit liourgeois.
Les armées du Dauphin, privées de la pauvre Jehanne, continuaient à guer-
royer dans les provinces avec des succès divers ; elles devaient mettre encore bien
des années à enlever définitivement le royaume aux Anglais. Paris enfin fui repris
dans l'année 143(».
Paris craignait quelques représailles des troupes royales si mal reçues en
1420, lors de la tentative de Jeanne d'Arc sur la Porte Saint-Antoine. Aussi pen-
dant que le connétable de Richemonl, aux cris de » Ville gagnée! » rabattait
la garnison anglaise sur la Bastille, « les gens de Paris, aucuns bons chrestiens
et chrestiennes, se mirent dans les églises et appelaient la glorieuse Vierge Marie
et M. Saint-Denis qui apporta la foi en France, qu'ils voulsisscnl prier à Noire-
Seigneur qu'il estât toute la fureur des princes et de leur compaignie. Et vraiment
fut bien apparent que M. Saint-Denis avait été advocat de la cité par dev(M-s la
glorieuse Vierge Marie et la glorieuse Vierge Marie par devers Notre-Seigneur
Christ, car quand ils furent entrés dedans, ils furent si mus de pitié et de joie
qu'ils ne se purent oncques tenir de larmoyer. Et disait le connétable aux bons
habitants de Paris : Mes bons amis, le bon roy Charles vous remercie cent mille
fois et moi de par lui, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maîtres.se
cité de son royaume ; et si aulcun de quelque eslat qu'il soit, à mesprins par
devers monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné ».
Et le connétable de Richemont s'étant assuré des principales positions mar-
l.E> (JllANDS .101 US l)i; Ml ritlM)A.ME :!tt*
cha vors Nolro-Dame, suivi (!.■ ses capilainos et dos soi-neurs de son armôo. Au
luilit'U du tuuuille joyeux, au hruil dos canons i|ui liiaioiit sur les Anglais oufor-
més dans la Haslillo Sainl-Antoino. lo cnnnélablo ol ses oapilainos doscondironl
de cheval sur lo parvis de la calliodralo el onlroronl loul armôs dans la nof pour
y fairo t-lianlor un 7> Ih'utu d'actions de grâces.
En li-li», la violoiro roniporloo à Formigny annonce lo jour très proche où les
derniors lambeaux du lerritoire de la Franco seront arrachés aux Anglais; la ville
de Taris célébra cet heureux événement pai' une grande procession des enr.mls
lies écoles âgés de sept à dix ans. tjualorzo millode ces curants niarclianl deux à
doux, chacun un cierge à la main, partiront de l'église des Innocents accompagnés
d'un nombreux doi-gé et do châsses contenant dos reliques vénérées, et s'en
l'uronl à Nnlro-Dame où les attendait rFvè(|ue de Faris. Une messe .solennelle
daolions de grâces fut chantée, après laquelle la procession reprit le chemin de
l'église des Innocents.
Fnsuito pendant un siècle le cours régulier des choses est repris; à Notre-Dame
altornenl les messes .solennelles pour les entrées des rois après le Sacre, des reines
après lo mariag<', et les obsèques de ces rois el de ces reines, cérémonies joyeuses
t)U lunèbros entre los([uolles il y place pour des Te Deutii, en actions de grâces
puur dos viotoii'os ou autres événements heureux.
l'no ilo ces entrées royales .se ht de façon particulière et par nu chemin inac-
coutumé, ce l'ut cello do la roine, tèmme de Louis XI, en li(i7. La Chi'oniiiuo do
Jean de Troyes raconte cette entrée exceptionnelle d'une façon très pittoresque :
•< El lo mai-dy premier joui' do septembre, la Royne aussi arriva à Faris en
baleaulx par la rivière de Soino, et vint arriver au lorrain do Nostre-Damo, et illoc
à l'arrivée (ju'elle lisl trouva tous les présidons et conseillers de ladicto court de
|)arlomcnl, l'évesque de Faris, ot plusieurs aultros gens de façon, tous lionnesle-
nii'ul vcstus cl habillez. Et à l'entrée dudit terrain y avoil fait de nniiill iicaulx
per.sonnaiges, illec richement mis et ordonnez de par la ville de Faris : el si est
as.savoir *pio avant ipic ladicte Hoyne se misl esdits batoaulx pour venir à Faris,
fureut au devant d'elle el pour la reoepvoir les conseillers et bourgeois de ladielo
ville on granl el notable nondjre, aussi tous en baleaulx, qui estoienl tous riche-
n»onl couvers de belle tapisserie el draps de soye. El iledans iceulx osloiont los
petits oufans dcchœur de la Saincte Chapelle; qui illec disoienl «h; boaulx vinlais,
ciiançons el aullres bergereltes moult mélodieusement. El si y avoil aullre granl
nombre do clarons, tronqtolles, ehanlrcs, haulx et bas instruments de diver.sos
sortes, qui tous en.sembli' jouoycnt chascun cndnjil soy moult mélodieusement, à
l'ourequo ladiele Hoyne, ses dames el dainoisellesenlroronlenleur basleau dedans
lequel par lesdits bourgeois de ladicte ville luy fui présenté ung beau cerf lait
deconlicture, qui avoil les armes d'icelle noble Royne pendues au col : el si y avoil
plusieui's aullres beaulx drageouers tous plains d'espicerios de chambre, belles
conlietures, granl quantité aussi y avoil de fruicts nouveaulx de moult de .sortes,
violettes fort odorans getléos ol semées loul parmy le basleau, el vin à tous
venans y fut baillé el distribué, tant que on en vouloil avoir cl prendre. Kl après
m
LES GUANOS JOURS DK NOTRE DA.M1-:
qu'elle eut faicle son oniison à Nolre-Damc de Paris, elle se reboula on son bas-
leau et s'en vint descendre à la porte devant l'église des Célestins, où aussi elle
trouva dessus ladicte porte de moult beaulx personnai.^es, et elle descendit à
terre, monta et ses dames et damoiselles sus chevanlx, belles iiacquenées et
parlefrois qui illec ralli'iiiloiciil, et puis s'en ala jusques en Inslcl du Hoy aux
Tournelles. Et devant la pm'le diidil lioslel li'ouva aultres ninull beaux j)erson-
naiges.
« Et icoUe nuit lurent laits à Paris les feux par les riies d'icelle, et illec mises
aussi tables rondes et donné à boire à tous venans. »
A cette épo([ue et pour [ilusieurs siècles encore, l'administration, pniir ainsi
parler, de Notre-Dame est partagée entre la
juridiction du chapitre exercée par un officiai,
un promoteur, un greffier pour les affaires ecclé-
siastiques, et la Parre du cbaj)ilre, juridiction
pour la temporalité, exercée i)ar un bailli
laï(|ue. avec lieulenanl, procureur fiscal, greffier
et huissier, de lafjuelle ressortent toutes c.auses
civiles, criminelles, de police et de droits sei-
gneuriaux dépendant de la censive du cha-
pitre.
Los audiences de ces juridictions se tenaient
à l'auditoire dans le cloître.
Accessoirement on trouve encore la juridic-
tion du chantre de Notre-Dame sur les petites
écoles de la ville, cité, université et faubourgs,
souvenir des premières écoles du cloître nées
aux âges précédents au pied de la cathédrale.
Le xvi'' siècle est le siècle des processions, à aucune époque la cathédrale n'en
vit autant, ni de plus pittoresques, ni de ])lus étranges parfois, ni de plus tristes
aussi : processions pour demander au ciel la fin des calamités publiques, proces-
sions pour l'extirpation de l'hérésie, lesquelles se terminaient souvent par des
brùlements d'hérétiques, processions armées de la très sainte Ligue, etc., toutes
faisant défiler par les étroites rues de la Cité d'immenses cortèges où parmi le
clergé des paroisses, les théories de moines de toutes les couleurs, prenaient place
les prévôts, échevins et notables, les membres du Parlement et de la cour des
comptes, les corporations et associations, et quelquefois aussi grands seigneurs et
grandes dames de la cour, et le roi lui-même.
Au retour de la captivité de François 1"% le 14 avril io:20, le peuple de Paris fit
au roi chevalier une réception plus belle que celle faite jadis au roi Jean en même
circonstance.
Tout Paris était sur pied. Le prévôt et les échevins, tout le corps de ville avec
archers et arquebusiei-s, étaient allés au-devant du roi jusqu'à la chapelle Saint-
Denis. Quand la tète du corlège, marchant processionnellemont avec les moines
LA MAISON DU LIEUTENANT? (PORT SAINT-LAXDRY
d'après le plan de TAPISSERIE
Imp. Driçger A Lcsieur, Pori»
l'IlU.lITt LLIlhl, \ NnrhK-DWIl. \C1U.S I. \ H\l MIXK I)K MONS KN PLKLU
LES GRANDS JOl'US ])E NOTH K- 1).\ M !■
rid'.t
des cuiivi'iils vn av;iiil-^ai-do, cl iiuinljrt.' d'occlcsiasliiiui's, croix el liainiifi-es nom-
breuses, fui signalée, le Parlement se présenta à cheval en dehors de la [niilc
Saint-Denis pour haranguer le roi, tandis qu'en dedans des murs l'attonilaitMil le
chapitre de Notre-Dame et le clergé des paroisses avec l'Université.
D'autres processions, à quelques jours de distance, eurent encore lieu pour
iviulre grâce au ciel de l'heureuse délivrance et elles recommencèrent au i-etoui-
des deux fils du roi, livrés à Gharles-Quint comme otages de la rançon de Fi-an-
çois 1". Il y eut Te Dcum à Notre-Dame et quelques jours après, procession du
i.K TKnmi.N .\OTUi;-i)AMi-:. — M'irrh ai \ 1'ait:laiui:s, \\\' silclk
Parlement, du corps de ville et du clergé de la Sainte-Ghapcllc apportant la
châsse de la sainte Croix.
En l.iiT. le '1\ mai, François P"" revenait encore à Notre-Dame; la cathédrale
célébrait le service solennel pour les obsèques du roi et de ses fils François et
Charles, morts l'un en l."):ji et l'autre en 'l.'i.'jO. Le cortège des obsèques fut un des
plus imposants que vit jamais la cathédrale. Tout le clergé de Notre-Dame reçut
sur le parvis plus de ipiarante évoques ou archevêques, tous à cheval, avec chapes
et mitres, avec plusieurs cardinaux nmiili's de nièiii(\ d nnnilirc de ]iriiic('s cL
seigneurs à cheval également, menant les trois corps, suivis du Parlement, des
échevins, et d'une foule de notables portant des torches, qui reprirent après le
service solennel les cadavres royaux pour les-conduire à l'abbaye de Saint-Denis.
Sous Henri II les grandes processions ne furent pas moins nombreuses que
V\Vi\S A TRWCBH I. HI.^TIDIIK
27
^10 LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
SOUS François l"'; on eonlinua à les agrémenter de supplices d'hérétiques. Les
terribles querelles religieuses prenaient chaque jour une gravité plus grande, le
trouble était plus profond, les esprits montés trouvaient maintenant tout simple
d'ajouter le bùchcM' au reposoir, et de faire, des carrefours où l'on brûlait les mal-
heureux réformés, une station o])ligée des processions.
Une des cérémonies les plus belles, mais celle-là sans horrible complément, fut
la grande procession d'actions de grâces ordonnée par le roi Henri II pour l'heu-
reuse terminaison du siège de Metz et la retraite désastreuse de la grande armée
de cent mille hommes amenée en Lorraine par Charles-Quint. Le 8 janvier lo-i-S
Henri II avec toute la cour, les plus grands seigneurs, les ambassadeurs, portant
cierges de cire blanche, les chevaliers de Saint-Michel en grand costume, nombre
de cardinaux el de prélats, la reine et les princesses, allèrent prendre à la Sainte-
Chapelle les croix do victoire et les reliques, et les suivirent processionnellement
jusqu'à Notre-Dame où fut chanté un TeDeum.
On voit quelques fêtes de mariages aussi à Notre-Dame, en ces temps où les
passions religieuses se font de plus en plus vives.
C'est d'abord en 'lo58, le 24 avril, le mariage de la jeune reine d'Ecosse Marie
Stuart, qui allait sur ses .seize ans, (leur de charme el de beauté à peine éclose,
avec le petit dauphin François tout juste âgé de quinze ans. Marie Stuart avait été
élevée à la cour de France où elle émerveillait tout le monde par sa beauté qui
commençait à paraître, dit Brantôme, comme la lumière du soleil en plein midi,
par ses grâces, par son savoir qu'elle prouvait en prononçant des discours latins
devant la cour assemblée, par son goût pour la poésie et les lettres. A Notre-Dame
la jeune reine salua son époux du titre de roi d'Ecosse, aux acclamations des
seigneurs écossais présents à la cérémonie; le roi Dauphin et la reine Daui^liine,
pauvre couple promis à de tristes ou terribles deslins, l'un qui devait si peu vivre,
l'autre qui devait si longtemps souffrir, furent en outre qualifiés de roi et reine
d'Angleterre et d'Irlande. Elisabeth devait s'en souvenir plus tard.
En lo72 eurent lieu les noces d'Henri de Navarre et de Marguerite de Valois,
prologue de la tragédie, à la veille de la Saint-Barlhélemy. La grande souricière
à huguenots était tendue, Catherine de Médicis y avait mis sa fille comme appât.
Tentative de conciliation ou piège longuement et savamment préparé, l'histoire
ne sait trop et doute dans la complication des intrigues; peut-être l'aifaire du
mariage envisagée d'abord comme gage d'apaisement fut-elle ensuite considérée
comme une occasion d'en finir avec les chefs protestants qu'elle mettait sous la
main de la cour et du parti catholique.
Après les fiançailles au Louvre le 10 août, le mariage fut célébré le IH à Notre-
Dame. La dilférence de religion avait nécessité des dispositions particulières; on
avait construit sous le grand portail de la cathédrale un vaste éehafaud somptueu-
sement paré de drap d'or, réuni à travers la nef par une longue galerie à balus-
trade également parée, à une tribune élevée devant le chœur d'où parlaient
deux degrés, l'un pour descendre dans le chœur, l'autre pour sortir de l'église
par le transept sud el gagner l'Évêché.
LKs (.itAMis .1(11 US i)i-; .N(irui;-ii.\Mi-;
!ll
.M;ir;;iU'ril(', la iviiu' Marj^ol, im'rvoiUiHiSL'nu'iil lialiilk'c, ouiislcllre do pii'iTiM'ics
ayaiil cniiroiiiii', j^'ardc-corps criioriiiiiie, el grand nuinloau bitni à qiialro aunes
lie (|uciie porloe par trois princesses, et le huguenot Ili'iui de Navarre i|ui [inur la
cireonslance avait (iiiitté le deuil de sa mère morte depuis deux mois, lui'eiil
mariés sous le porche de l'église par le cardinal de Hourhon, le futur Charles \
de la IJgue; puis les deux époux pénétrèrent dans l'église el Iravei'sanl toute la
nef remplie de la plus noble assistance^ par la galerie préparée gagnèrent la tri-
hune du transept. Ici l'on se sépara, la reine Marguerite descendit au chœur pour
la messe. Henri de Navarre suivi
de tous les Huguenots jjrirent
l'autre degré et gagnèrent la cour
de l'évéché où ils attendirent en se
promenant que la messe fût dite.
La messe terminée, le roi de
Navarre, le prince de Condé, l'ami-
r.il C.uligny el les seigneurs hu-
guenots rentrèrent dans l'église.
Henri de Navarre prit sa femme
jtar la main pour la mener diner
à l'évéché. On soupa le soir des
noces en grand a|ipareil dans la
grande salle du Palais, pour com-
mencer la série des fêles et diver-
tissements qui devaient avoir un
si terrible lendemain.
« Nous estant ainsi mariez, dit
la reine Marguerite en ses Mé-
moires, la fortune qui ne laisse
jamais une félicité entière aux humains changea bientôt cet heureux estât de
triomphe el de nopces en un tout contraire. »
Le successeur de Charles l.\, le troisième des lils de CatluM'ine (pii se succé-
dèrent sur le trône de France, Henri 111 aimait ïmi à processionncr, on le sait, et
à courir les sermons d'une paroisse à l'autre, plaisirs pieux que ce roi, étrange en
tout, entremêlait de ma.scarades profanes et de courses aux mauvais lieux, avec sa
bande de mignonsqui le suivait fidèlemenl dans ses fringales de dévotions comme
dans .ses folies de carnaval. En l.'is:{, alors que la Ligue grandissante lui créait de
sérieux embarras ellui donnait decruels soucis, Henri Illeut encore une fantaisie
qui lui sembla [tropre à donner une haut(> idi'c de .sa dévotion au peuple de Paris,
si porté vers la très sainte Ligue et que toutes les processions royales n'avaient
encore pu édilier suffisamment. H avait pris en Avignon, à son retour de Pologne,
quelque goùlaux confréries de pt'nifents (lagellants auxquelles il s'était fail affilier
avec la reine.
Après avoir largement fêlé le carnaval de 'lo83 de façon à se faire admo-
i'^y
'if If'P'''''
SAINT-DKMS DU PAS ET LE PETIT CLOITllE
DERRIKnE l'abside DE KOTnE-DAME, XVll" SIKCLK
212
LI:;S GltANDS JULIlS DK M) i |[ j; l).\ M I.
neslcr en i-luiirc pai' les iirédiealeiirs, — le roi. <lit J'Esloile, avec ses niiprnons
furent en nias(]ne.s par les rues de Paris, où ils lirenl mille insolences ; el la nuit
allèrent rôder de maison en maison, faisant vilenies et lascivités avec ses mi^-iions
frisés, bardachés et fraisés, jusiiu'à si\ liciiirs du malin du iirciuicr Jour de
carême... Henri 111, déposant les luasqiu's, ouvrit le carême avec autant d'aidcur
(lue les bals, en fondant au couvent des Au^ustins la congrégation des pénitents
de l'Annonciation do Notre-Dame ou des Péniloils lilancs. 11 y lit entrer avec lui
ses mit:nons et d'autres genlilsliommes de sa cour, ainsi que quelques-uns u des
plus apparents » du Parlement el de
la eliaml)re des C-omptes, avec bon
p nombre de notables bourgeois, et le
' p( 2o mars la nouvelle confrérie fit sa
' i-i ê P'^cmièrc el .solennelle procession des
Grands .Vugustins à Notre-Dame. Les
pénilenls, tous enfouis en un sac ou
cagoule de toile blanche, avec un ca-
puchon cousu au collet par derrière,
percé de deux trous pour les yeux par
devant, marchaient deux par deux,
tous les rangs confondus. » Le cardinal
de Guise, dit l'Estoile, portait la croix;
le duc de Mayenne, son frère, était
maître des cérémonies, le frère Edmond
Auger, jésuite, bateleur de son premier
métier el un nommé du Peyral chassé
de Lyon pour crimes divers marchaient
en lête.
« Les chantres du roi couverts du
même sac chantaient les litanies en
faux bourdon. Arrivée au parvis Notre-
Dame, toute la confrérie .se mit à genoux, entonna le Salve, Ilcgina en très
harmonieu.se musique, et ne les empêcha la grosse pluye qui dura tout le jour,
de faire el achever avec leurs sacs percés et mouillés leurs cérémonies com-
mencées. »
Les pénilenls se flagellaient à coups de discipline tout le long de la route el
très sérieusement, « même des mignons auxquels on voyait le pauvre dos tout
rouge des coups qu'ils se portaient; ils recommencèrent aux flambeaux le soir du
jeudi saint, allant toute la nuit d'église en église et en grand magnificence de
luminaire et de musique excellente, faux bourdonnée ».
Cela n'cmpcchail point les gens de l'aris de i-ailler le roi et ses « vraies mô-
meries » même à la cour, où les pages du Louvre s'amusaient à parodier les
pénitePits en chaulant des chan.sons de lansquenets, ce pourquoi le roi en fit
foueller plus de cent.
PASSAGE niE DES CHANTRES
18.30
LES (,li\M)S J(irii> |)|; Nu I lili.fi \MK j|3
Sur ces processions ol cos |i;ii'..(lirs rcli-iuii.H's il cuiiriiil di-s cii:insons et îles
éi)iîj:riiiumos, cnlre autres celle-ci :
ApK's uviiir |iill,- la Franco,
tl lout son peuple dépouillé,
N'esl-ce pas liellf péiiiteiii-e
Uc se eouvrir d'un sac intiuillé?
LK l'ALMS EPISCOPAL
11 l'jiul iinicr. ;,vaiil flccoiitiiiuer le chapitre des processions, |i:irnii les jurandes
cérémonies que vil Noire-Dame, le service solennel f.iit pour le repos de l'ànK^ de
Marie Sluarl, reine d'Ecosse, nièce de messieurs de Oui.se, veuve du pelit roi
François II et de iJollnvell, décapitée dans sa prison à l'âge de quarante-cinq ans.
-211 i.iis (,iiAiM)S .nu Ks m-; xi i m. n ami.
le 8 Ifvii» r l.'lsT. l.;i iiialliciuvusc Marie, bcaulé lalalc à beaucoup, comblée par
la nature de lous les dons de Tespril, pour qui les peuples s'étaient égorgés et tant
de beaux seigneurs assassinés, avait été tenue captive pendant dix-huit années
par la terrible Elisabeth. Quand le bourreau d'Elisabeth montra au peuple cette
tête où tant de passions avaient pas.sé, << en cette montre, dit l'Estoile, sa coifTure
chut en terre, on vit que l'ennui et la fâcherie avaient rendue toute blanche et
chenue cette pauvre reine qui vivante avait emporté le prix des plus belles femmes
du monde ».
Le service en riionneur de la reine d'Ecosse eut lieCi le 13 mars à la cathé-
drale, le duc de MaycMiiie et lous les princes de la maison de Lorraine y assis-
taient en longs manteaux de deuil; le Parlement, la chambre des Comptes, le
Châlelet, le prévôt des marchands et les échevins étaient également en robes de
deuil le chaperon sur les épaules. 11 y eut de grandes démonstrations de douleur,
Paris n'avait point assez de larmes pour cette victime de la politique, que le parti
de la LigU(> voulait transformer en martyre catholique, morte uniquement pour
sa foi, et tous les j(nirs les prédicateurs s'efforçant d'attiser les haines populaires
« dextremeht la canonisaient dans leurs sermons ».
De processions en mascarades, d'intrigues en négociations, les années pas-
saient, la situation de plus en plus s'embrouillait et s'aggravait dans la confusion
des partis au-dessus desquels grandissait la puissance de la Ligue, pous.sée par
la maison de Guise. Enfin toutes les mines éclatèrent par la révolution de lo88
qui chassa le roi de Paris et livra pour cinq ans la capitale aux Guises et à
l'Espagne.
La niatinée de la grande journée des Bari'icades fut employée par les troupes
du roi, les gardes suisses et françaises occupant différents points de la ville, et
par les énieu tiers à échanger des menaces, et à se regarder de travers par-dessus
les tas de pavés qui s'amoncelaient sous la direction de gentilshommes et de
soldats envoyés par le duc de Guise, pour échauffer le zèle ligueur et former un
fond solide aux rassemblements populaires.
Les chaînes tendues et les barricades terminées un pou partout, la bataille
commença dans la Cité, au moment où le roi venait d'ordonner aux troupes de
se rabattre sur le Louvre. Les arquebuses ligueuses entamèrent le feu vers le petit
Pont et le Marché-Neuf, et en même temps les pavés et les pierres commencèrent
à pleuvoir de toutes les fenêtres sur les compagnies de Suisses cernées de tous
côtés.
Bientôt le combat devint furieux sur le Marché-Neuf au pied de l'église Saint-
Germain le Vieux, et les Suisses se mirent en retraite par la rue Neuve-Notre-Dame.
Leurs chefs, les seigneurs d'O et Corse essayèrent de parlementer pour obtenir le
passage, mais les as.saillants ne s'en montraient (pie plus ardents et plus furieux.
L'arquebusade augmentait ; écrasés par les pavés des fenêtres, les pauvres Suisses
semèrent des cadavres tout le long de la rue Neuve-Notre-Dame, les uns jetaient
leurs armes, criaient à mains jointes montrant leurs chapelets : « Bons catho-
liques! » et « Miséricorde! » M. de Brissac en sauva une partie qui se rendit en
LKs (.itANDs .imiis ni-: m» nti: damk :!iii
criant : Vivo Guise; il les liUlésaniuM- el los onCcnna on une Itoucherie du Marclié-
Nouf. Les autres puivnt passer le pont Nolre-Uaine et re,i;a;.Mier le Louvre, mais
les seij^neurs d'O et Cnrse, échappés de la tuerie, eonfessèrenl « ([uils n'avaient
jamais eu tant de peur que celle heure-là ». Pendant ce temps on ci-eusail une
jrrande fosse au milieu ilu Parvis Notre-Dame, cl ion y jtlail les cadaN rcs laissés
sur le terrain par les Suisses.
Paris était tout aux Guises et à la Li,L;ue, et le lendemain le roi. menaeé dans
son Louvre par la révolution triomplianle, s'échappait pai- les Tuileries, ii:alopail
Jusqu'à Sainl-Cloud où quatre mille soldats suis.ses et français venaient le
rejuindi'e.
En décembre I088, à Hlois, le roi pniid sur le duc de Guise sa revaudif df la
journée de mai. .\ux Liais réunis à Hlois et composés en majorité do ligueurs, il
jette le cadavre du duc de Guise, tué dans l'anlichambre royale par qu{'l(|ues-uns
des quaranle-cin(i Gascons de sa <îarde parliculière, et celui du cardinal de Guise
dépéché ensuileà coups de halleliardc
Quand, la veille île i\o<'l, ai ri\i' la nouvelle de ces meurtres, Paris entre dans
un vrai délire de douleur et de fureui'. (pie les chefs ligueurs, les Seize, les curés
des paroisses et les prédicateurs s'elVorcent d'enliclcnii- pai- tous les moyens. Le
[\irlement rend un arrêt contre les « meurtriers et assassinaleurs do messieurs
11- cardinal et duc de Guise », la Sorbonne va proclamei- la déchéance d'Henri 111,
" le perfide tyran, l'Hérode turc, allemand, anglais et polonais par le corps et
diable par l'àme » des prédicateurs de la Ligue.
La ville de Paris voulut tenir sur hs iunls du liaplême, par les niaius de ses
magistrats, un enfant dont la duchesse de Guise accoucha en janvier, un mois
après la mort de son mari. Ge fut une journée magnifique où les capitaines, les
quarteniers et dizainiers de Paris marchaient deux à deux, portant tlandjeaux de
cire blanche cl suivis des archers, arbahUriers et arquelnisiers de la ville, tous
avec mêmes flambeaux, au hiuit des canons lonuani sur la tiréve.
Le 3<> janvier eut lieu à Notre-Dame une imposante cérémonie funèbre en
l'honneur du duc et du cardinal de Guise, en présence des cours diverses du
l'arlemenl et du corps de ville, au milieu d'un concours de peuple tel, dit l'Estoile,
« (jue si c'eussenl été des funérailles d'un roy » ; après laquelle cérémonie com-
mencèrenl des processions allant de paroisse en paroisse, faisant des stations aux
portraits des deux princes défunts, «ui à leurs effigies de cire percées de grands
coups de poignards, exposés partout. Dans ces processions, lidiiiiucs d fcninics,
petits garçons et petites filles, au nombre quebiuefois de cinij ou six cents, mar-
chaient à demi nus en signe de désolalir)n. avec des quantités de religieux et de
prêtres nu-pieds ou même vêtus seulement d'une sorte de sac de loile blanche.
<>u vil môme avec une dramalirpie mi-se en scène une procession générale d'en-
fants des deux sexes, en nombiv iiumen.se; ils portaient tous des cierges allumés
qu'à un moment donnéils éteignirent .sous leurs pieds en disant : " Dieu primclh^
qu'en bref la rare des Valois soit entièrement éteinte! »
El ce |)euple l'Iail •< si eiii'agé de processions » (pic rcveunnt à iiein(> ries pro-
LES GRANDS .KHUS DK N ()T |{ i:- h A M K
^
cessions de la joui-néc, il rcloiirnail dans la nuil léveiller ses c-urés el les foirait à
roproeessionner, les Irailanl de polUifjues cl d'/uhx'lirjiies s'ils tentaient de faire
quelques objections à leurs paroissiens pour ce zèle intempestif. Le processionisme
était, avec les sermons, la folie de cette révolution si dévotieuse ; ces processions à
Iniil pi'opos nous représentent les fameuses tiumifeslaiion.s des révolutions de
notre temps, de même que
nous pouvons voir nos clubs
et nos Iléunions //ubli(/ues
dans les églises ou décla-
iiiaienl les enragés prêcheurs
(le la Ligue. En lo88, tout
commençait et se poursuivait
par prédications et par proces-
sions. Cette rage de dévotions
n'empêchait pas la licence
d'être grande, même dans les
églises, où, à la laveur de la
nuit, certains de ces zélés
catholiques ne se gênaient
point pour rire et miiguellev
au g -and .scandale de ceux
([ui processionnaient de bonne
foi.
En juillet de l'année sui-
vante, les troupes réunies
d'Henri III et du roi de Na-
varre étant venues mettre le
siège devant Paris, lequel
malgré processions el ser-
mons n'eût alors pas été en
état de résister bien long-
temps, le coup de poignard du
moine Jacques Clément exé-
cutant Henri 111 au milieu
de son armée, en son camp
de Sainl-Cloud, assouvit les
haines des guisards et des ligueurs et sauva la ville aux almis.
Le .Jacobin assassin devint saint .lacrjues Clément, un martyr de la foi; on
le voulait faire canoniser, et en attendant il fut proposé de lui élever une statue dans
Notre-Dame.
Henri IV dui'anl quatre années encore devra chevaucher l'épée au poing pour
conquérir son royaume morceau par morceau, loiii'iianl aulour de sa capitale et
cherchant à l'onli'ver par de l)rusquos ailar[uos. Li' pailj de la Ligue s'e>l fortifié,
ESCALIER DANS LES GALEIIIES DE NOTnE-DAME
LKS r.llA.NhS .KM us DK NO T IIK-DAM K
2!7
Taris peiidanl dos années esl iino ^rrando place do jïuoito, los Pansions cunslani-
nienl sous los armes, .-n oxorcioe sur los places, do garde ou leurs (luarliors. aux
ronipails ol boulevards nouvellemeul élevés, sont devenus pou à pou des soldais,
tous porlanl l'aniuebuse ou la liallidiarde pour TUnion callioliquo.
Mémo los moines dos couvents étaiciil (Mirogimenlos ol quo^pios-uns se dislin-
.- m'
JiiUH.NiCK DES llAnnir\DF.S. — C0M11\T SLH LF. MMICIIÉ-NFI'I--
.^•uèr('lll aux (^scai'iiiMiii-lics, (■(jihhh' les i|iii'|i|iii's
> jésuilos (|ui, {\q uardi' uiir iiuil ,iu\ rciiiparis du
/ "^oi.^ . i.^-^fi", jj,| f;n,i,QQpg Saiiit-.Ia('i|U("s. ropoussèriiil nue
tenlolive d'échellade dos troupes royales. Ces moines lormaii iil ainsi dos bataillons
casernes que l'on pouvait avoir sous la main à loulo liourc en cas do besoin.
Outre loulos les milices boui'gooiscs, toujours assez loni,''ues à i"assond)!or pai"
les landKuirs des (|uarliors, les Seize avaient organisi' (|U('I(pies coin[)agnios ou
bandes régulières, véritables soldats entioremcnl à leurs ordres, (ju'ils logeaient
où ils pouvairnt.
Chaque révolution voit naître ainsi des corps foriin's i\o la partie jeune et
remuante des milices imui-geoiscs, imbue |)lus violemment des passions du temps,
par exemple cortainos compagnies dos sections do 1>.'{, la niobile de 4(S, ou les
compagnies de guerre ol les corps francs de 70-71.
P*ll« K rR«TrH<« I. Hl"TOIII
28
218 LKS GRANDS JULitS DK NOT lll^l-DAM K
A celle époque, les galeries hautes de Noire-Dame servirent au logement de
ces compagnies. La cathédrale fut alors comme une caserne guisarde. Dans la
grande restauration de l'édifice entreprise de nos jours on a retrouvé bien des
traces de ce casernement. « En enlevant les anciens carrelages des galeries, dit
Viollet le Duc nu a trouvé meubles brisés, vêtements, fragments d'ustensiles de
cuisine; tout avait été jeté pêle-mêle dans les reins des voûtes à la dernière heure
de la tyrannie des chefs de la Ligue. »
Aux voûtes de Notre-Dame étaient suspendus de nombreux drapeaux enlevés,
disait-on, aux troupes royales. Quelques-uns peut-être étaient vrais et avaient été
rapportés parles reîtresde Mayenne, (jui d'ailleui's en avaient lais.sé bien davan-
tage aux mains des royaux aux journées d'Arqués et d'ivry : les autres étaient de
la fabrication de la duchesse de Montpensier ou des Seize, qui ne reculaient point
devant les plus grossières supercheries pour exciter le zèle des Parisiens et les
encourager ù la résistance.
En janvier lo90 était arrivé un légat envoyé par le pape Sixte-Quint pour
fortifier le parti de la Ligue, « opérer la réunion de tous les Français à la loi
romaine et concourir à l'élection d'un roi catholique » ; c'est-à-dire au fond pour
veiller aux intérêts du Saint-Siège et travailler à l'élection du prince, soit de la
maison de Lorraine, soit d'Espagne, qui ofl'rirait le plus de garanties.
Le cardinal Gaetano, légat du pape, accompagné d'une suite nombreuse de
moines et de prédicateurs fameux venant renforcer ceux que Paris renfermait
déjà, fit une entrée solennelle le 20 janvier. Le cardinal de Gondi, évoque de
Paris, plusieurs évêques des provinces et les principaux de l'Union, avec dix mille
bourgeois allèrent à sa rencontre à la porte Saint-Jacques. Seize bataillons de
milice bourgeoise rendaient les honneurs. Après la harangue du prévôt des mar-
chands La Chapelle-Marteau, qui l'assura de la soumission des Parisiens au Très
Saint-Père, le légat monté sur une mule fut placé sous un dais et marcha en
grande pompe jusqu'à Notre-Dame pour entendre un Te Deum solennel, après
lequel il fut conduit à l'évèché qui avait été magnifiquement préparé pour lui
servir de résidence pendant son séjour.
Le surlendemain de son arrivée, le légat alla au Parlement escorté d'un grand
nombre de seigneurs et de ligueurs marquants ; il parut en la Chambri' dorée où
les cours étaient assemblées et s'avança pour se placer dans l'angle où était le
siège du roi pour les lits de justice, mais le président Brisson le retint et « le
prenant par la main comme voulant lui faire honneur, le fit asseoir sur le banc
au-dessous de lui ». Quelque temps après, le légat officiant pontificalement, assisté
de plusieurs évoques et prélats, fit prêter au prévôt des marchands, aux échevins,
colonels, capitaines, lieutenants, et enseignes de tous les quartiers et dizaines de
Paris, le serment d'employer leurs vies pour la conservation de la religion catho-
lique, apostolique et romaine, et de ne prêter jamais obéissance à un roi hérétique
quel qu'il fût, lequel serment les colonels et capitaines devaient ensuite faire jurer
au peuple, chacun en son quartier.
La guerre se poursuivait en province, Mayenne se faisait battre à Arques et à
ia:> (.iiA.M)> .lut us Di: Mirui-.-n wii.
!1V»
Iviy. Kn mai l.'l'.Mi, le Ik'Ui-iiais poussa um> puiiil"' siu- l'aiis pour làU'r la .•aiutak',
mais il ii'élail pas Icmps oiiff)rt\ une alla(iuo sur les raultourii;s du nord Oc-houa,
La Noue, toujours en avant, ayant ('ti' l)l(>ssé -l'irvciiicnt près de Sainl-Laui'ent.
Les royaux s'emparèrent des ponts de ('.lian'iildu d df Sainl-.Maur. hi-ùlèrent les
moulins de Bellevilh- pour alTamci- la \illc. lliiiii 1\ iliii'jvail les opérations du
haut de Montmartre, où il s'clait
ioiré dans l'ahbaye, pour les
beaux yeux de l'abbesse, disait- ■ ■
on. L'attaque de vive force
n'ayant pas réussi « à amollir la
dureté de ce peuple », Us trouiies
royales s'élablii'ent pour un in-
vestissement en règle.
Mayenne, de retour d'hiv,
s'était échappé pour courir en
Flandre solliciter des secours
des Espagnols, laissa ni la dii'ec-
lion des alVaires à son Ircre le
duc de Nemours, grandement
secondé par la remuante M"'' de
Montpcnsier.
Paris investi, entendant jour-
nellement le canon et les mous-
queta-des aux faubourgs et coni-
meneant à ressentir les eO'ets de
la disette, recourait de plus belle
aux prédications et aux proces-
sions. Le .'! juin fut une des plus
curieuses journées de ces temps
si extraordinaires; c'est le jour
de la fameuse procession des
couvents en armes, dite Proces-
sion (le lu Lniiic. C'était une
revue plutôt qu'une procession,
une montre des religieux et des écoliers, convenue la vri
le gouverneur, les abbés et les docteurs de la Sorbonne.
Etrange spectacle pour la foule accourue de tous les points de la ville, massée
sur les places, sur le parvis Notre-Dame, le long des étroites rues de la CA[é et
des ponts, penchée à toutes les fenêtres. Des hymnes religieu.ses eiiloimees pour
(liant de marche. i|iie|i(ues salves tirées par des moines plus enthousiastes qu'ex-
périmentés, ce qui n'allait point sans un certain danger, comme faillit s'en aper-
cevoir monsieur le légat lui-même, un grand bruissement de f(>i"raille, annon-
cèrent l'arrivée dans la Cité de l'armée monacale, conduite par révè(|uc de .Sentis
l'L.vnK w l'Anvis .mjthk-d.vmi:, I80O, d'ai-uks m.uitim. pijtémo.nt
e aux Augustins en Ire
'2-H)
LES UUANDS .lULltS DE .NUi HE- DAM E
Rose, coiiiiiiaïKlaiit pi^'iu'i'al, avec- un cciiaiii iiDinlu-c (rocclésiastir|iu's pour capi-
taines.
L'évoque Rose s'avanrail lièreiucul eu lèle, un erucilix (l'une main, une per-
luisane de l'aulre; le prieur des Gliai'Ireux, ai-iné de même, eonduisait ses reli-
i^'ieux marclianl (pialre [lar quatre; venait le i)rii'iu' des Fcuillanls cnsnilc avec
ses moines, un ordre nouvellenienl fondé et très populaire à Paris, les quatre
ordres mendiants, puis les Capucins et les Minimes. Tous ces moines, robes
retroussées, portaient le casque en tète, parfois le corselet d'acier, et brandissaient
la longue pique ou la ballebarde, d'autres marcliaient l'arquebuse sur l'épaule,
TENTATIVE UES TnOCl'ES ROYALES SUtt LE UEMPART ViiEi LA l'OIlTE SALNT-JACiJfES
la fourcbetle et la mèche à la main, avec la bandoulière en sautoir, le crucifix à
la ceinture et de longues colichemardes au tlanc. Entre chaf|ue bataillon de
moines marchait une compagnie d'écoliers, armés de la même façon, conduits par
les professeurs.
Sur les flancs de la colonne qui comptait environ li'cize cents liommes, on
voyait courir comme des sergents de bataille, très affairés à faire serrer les rangs
et ordonner les manœuvres les fameux curés ligueurs, Le Pelletier, curé de
Saint-.Jacques la Roucherie, Hamilton, curé de Saint-Cosme, enragés guisards
casqués, cuirassés et armés comme les autres, dom Rernard de Montgaillard, dit
le pe/il Feuillant, fameux prédicateur, et quelques meneurs de quartier parmi
lesquels un avocat tout armé à blanc de cuirasse, brassards et cuissards, une
bourguignote surmontée d'un grand panache sui' la lètc.
Curés et prieurs toujours en mouvement, tantôt arrêtaient leurs moines pour
chanter des hymnes, tantôt faisaient presser le pas, ou ordonnaient des évolu-
LTs (iitA.M)S jdi i{s nr: MiTiii;-ii.\Mi-;
221
lions et ci)iiiiii;uul;iii'iil îles s.ilvcs, ce iiiii iralhiil [ms l<itijuiirs hioii. Ce l'aris si
moqueur d'ordinaire ne riait pas ol se montrait au contraire 1res sérieusement
édilié ; les polili(|ues venus en curieux se j;ai-daienl bien de souiùre et de laisser
paraître des sentiments dont il eùl |iu Itur cuire grandement.
M. le li'Liat \inl passeï- les lialailluns en iTvue dans les rues devant Noire-
istt-if&n
~T"i\
If'
LE PONT NOTRE-DAME, XVl" SlKCl.K
Dame; il était en t-arrossc avec le cordelier l'aniyarolr. le jésuite iiellai-ini el
quelques ecclésiastiques, tous Italiens. Comme la colonne retraversait la Cité
par le pont Notre-Dame pour gagner le quartier de l'Université par le Petit-Pont,
il laillit arriver près du pont Notre-Dame un gi-ave accident au légat. La colonne
s'arrètanl pour recevoir la bénédiction du ]in'lal, mi Nniilnl sui' rni'ilrc du diri
présenter les armes et répondre à la bénédiction par une salve en l'bonncur du
légat; toute Tarmi-e monacale lira les épées, baussa ballebardes et piques dans
un beau désordre, les arquebusiers et mousquetaires cliargèrent leurs armes et
tirèrent en l'air.
■21Î1 LKS (,li\.M»S .KHIIS HK .\()T H K- 1).\ M K
Cetli' escopcUcric lit bc'aiicuu|i(U' l)ruil el iik'Iir' un ])cu de licso.^in', r:\v (•('it;iin.s
de ces soldais novices avaient chargé à balle. Quelques coups porliTcnl, un domes-
tique de l'ambassadeur d'Espagne fut blessé et le li'gal \il nu de; ses officiers
tomber mort à ses côtés dans son carrosse, il n'en demanda jias davantage.
— Mes amis, dit-il, effrayé, le soleil de juin est trop chaud, il m'incommode !...
El il se hAla d'achever sa bénédiction, écourta ses félicitations el regagna l'évêché.
Le bon peuple d'alors ne trouvait pas l'ecclésiastique tué si fort à plaindre,
criant au contraire tout haut qu'il était très « fortuné » d'être tué en une si sainte
occasion, et les moines, en continuant leur marche, ne se lirenl pas, pour si peu,
faute de saluer par d'autres salves sur leur route les maisons des notables de la
Ligue.
En témoignage de l'impression que cette étrange procession fit sur les con-
temporains, il nous est resté quelques tableaux et un certain nombre d'estampes
françaises ou étrangères, reproduisant le défilé de tous ces frocards enrégimentés
dans les rues devant Noire-Dame ou sur la place de Grève.
Des recherches ordonnées au commencement du siège avaient trouvé deux cent
vingt mille Parisiens dans la ville et tout au plus des grains pour nourrir pauvre-
ment tout ce monde pendant un mois. Henri IV, avec douze mille hommes de
pied et trois mille chevaux, bloquait la ville et coupait tous les arrivages, ainsi
donc bien peu de vivres purent entrer, et cependant Paris affamé, souffrant d'hor-
ribles maux, ayant dévoré tous ses chiens et ses chats et jusqu'à l'herbe des fossés,
tint pendant trois longs mois. Tous les couvents, il est vrai, avaient emmagasiné
des vivres pour plusieurs trimestres de consommation, mais dès la fin du premier
mois les Seize mettaient la main sur une partie de ces provisions. A la fin d'août,
les lansquenets « mourant de malerage de faim, commencèrent à chasser aux
enfants comme aux chiens et en mangèrent trois »...
Pour faire prendre patience à ces affamés, on continuait à faire » d'infinies »
processions, M. le légat répandait largement les pardons et indulgences, et les pré-
dicateurs, du haut de la chaire, annonçaient tous les jours des secours prochains
et la délivrance sous huitaine.
Mais juste comme la ville agonisante allait être acculée à la reddition, l'armée
lorraine-espagnole du prince de Parme et de Mayenne arriva sous Meaux et le
Béarnais fut obligé de lever le siège pour ne pas risquer une bataille sous les
murs de la ville. Le matin du ."îii août Paris se trouva débloqué.
Le jour même un Te Denm solennel fut chanté à Notre-Dame devani M. le
légat, M. de Nemours, les principaux seigneurs el la foule des Parisiens, joyeux
comme des ressuscites.
Te Deum plus tard pour l'échec de l'échellade empêchée par les jésuites du
quartier Saint-Jacques en septembre loOO. Te Deutii pour l'échec d'une tentative
des royaux sur la porte Saint-Honoré, faite par des soldats déguisés en meuniers,
tentative dite journée des Farines; grandes processions pour tous les motifs
possibles, avec promenade des châsses des églises.
Les Parisiens souffrant énormément des maux de la guerre interminable
LES (illA.MiS .HUKS DK N(iïl{i:-|).V M E 2^3
processiomiaienl «t ivprocessionnaienl. Poui- los inaintenii- dans les senliiuouls
ligueurs, les curés du parti se livraient à des iiirilicjilions de plus en plus exaltées.
Si les sermons n'avaient sufli pour entretenir l'esprit de résistance, les Seize
élaieiil là. appuyés sur la garnison espagnole et sur leurs bandes soldées compo-
sées en grande partie de gens de sac et de corde, qu'on appelait les diIiki/Ii'is
parce qu'ils recevaient chaque semaine un écu et un niinot de blé.
Le parti des politiques, de ceux qui voyaient en (juel gouiVre eelle aiian-liie
précipitait la France, gémissait de la tyrannie des Seize, mais pour éviter les pen-
daisons, les exécutions sommaires, il ('lail nbjigé de dissimuler. Alors dans le
logis de .lacques Gillot, dans une petite maison de l'enceiiile du Palais suus la
Sainte-Chapelle, sept de ces politiques, juristes ou poètes se consolaient des tris-
tesses du temps en flagellant et ridiculisant dans la Sulip-e Ménipjn'e les ambi-
tions hypocrites, les déloyautés, les folies et les fureurs des meneurs outranciers
de la très Sainte Ligue.
En janvier loOS, les états généraux de la Ligue, dont la réunion avait él('
longtemps entravée par la guerre, purent se réunir à Paris, convoqués à l'elfel
d'élire un roi catholique que les uns entendaient bien être le roi d'Espagne, les
autres le duc de .Mayenne ou un autre prince de la maison de Lorraine. Les
députés étaient venus à grand'peine et souvent par des chemins très détournés,
de toutes les villes tenant pour l'Union. Le diiuanche 2i janvier eut lieu à Notre-
Dame en grande pompe la communion générale de ces députés, après une pro-
cession et un beau sermon de l'archevêque d'Aix.
Ces États devaient discourir longtemps sans pouvoir arriver à rien naturelle-
ment, travaillés de mille intrigues, aux prises avec mille difdcullés, tiraillés entre
l'Espagne et les divers candidats au trône, Mayenne, Nemours, ou leur neveu le
jeune duc de Guise, cependant que le Héarnais travaillait à abaisser les barrières
qui le séparaient encore de ce trône, en consentant ù se laisser instruire dans la
religion catholique, — pour rassurer ceux de la Ligue qui pouvaient craindre sincè-
rement pour les catholiques de P^rance, sous un roi hérétique, les persécuti(jns que
soutiraient alors les catholiques d'Angleterre, — puis en prononçant son abjuration
solennelle le 2.j juillet l.j93 à l'église abbatiale de Saint-Denis et en se faisant
sacrer à Chartres le 27 février lo94.
Les Espagnols, les Seize et les ligueurs endurcis conliiiuant à peser sur cette
ville, qui désabusée peu à peu se détachait de la Ligue et aspirait au repos sous
le roi légitime converti au catholicisme, ne (hn'aienl cependant pas si bien la
garder (|u'en(ln n'arrivât le jour prévu et ap])elé par tant de gens, de l'entrée
des troupes royales.
Les voûtes de la cathédrale, en ce grand jour <lu 22 mai l.'i'.ii, vont encore
retentir du bi'uissementdes armures, du claironncment des h(jiiipetlcs et dufi-acas
des piques .sonnant sur le pavé. C'est encore une procession armée, mais une
procession de soldats en costume de bataille, accompagnant le l'oi lleni-i venant
militairement ouïr la mes.se et remercier Dieu de la réduction de sa capitale,
opérée presque sans férir le moindi-e coup d'épée.
224 LES G;RANDS JOUIIS Dli; NOTRE DAME
Dans la nuil, à (rois licun's du inaliii, ea exécution do eonvcMilions passées
avec le roi, le duc do Brissae, gouverneur de Paris poui- la Ligue, lo prôvùl des
marchands iJiuillior, l'ocliovin Langlois ot quelques capitaines do quartier,
déjouant la surveillance inquiète des Seize, s'étaient saisis de la porte Saint-Denis
et de la Porle-Neuve située sur le quai entre le Louvre ol les Tuileries. Vers
quatre heures, les soldats royaux se présentèrent, franchiront ces portes et se glis-
sèrent immédiatement par les remparts jusqu'à la porte Saint-IIonoré, dont les
r.LoiTni-: notre-dame.
RUE ClIANOINESSE. 18P6
canons furent retournés contre la ville vers le débouché des grandes voies. Lo roi
avec une forte troupe s'acheminait vers le Pont-Neuf par le quai de l'Ecole, où un
corps de garde de lansquenets, essayant de résister, fut rapidement culbute'', passé
au fil de l'épée ou jeté à l'eau. Henri IVétait en simple pourpoint, quand il enten-
dit lo bruit fait par la tentative do résistance des lansquenets, îl se fit boucler sa
cuirasse et coiffa une salade, mais bientôt il vit, à l'attitude du peuple de Paris,
que la précaution était superflue.
Ce vieux Paris ligueur se réveillait stupéfait, se frottait les yeux à la vue des
écharpes blanches, mais montrait une humeur favorable. Tout se fil dans le
/ -
LES HRAN'nS .101" HS DE N(Vrii IMl AM i: 2'2o
inoilleur ordre, les seize avertis des négûL'ia lions ouvcrles, avaient été envoyés
par Brissac lui-même, voilier dans le quartier de l'Université qu'on prétendait
devoir être livré au roi, les troupes espagnoles et wallonnes furent bloquées en
leurs logis, des bourgeois gagnés à la cause royale prirent l'éebarpe blancbe,
sortirent en armes au petit jour, se saisirent ilu l'oiil Saint-Micbel et du petit
Gbàtelet, lamlis (|Hf les Iroupes royales occupaient avec célérité les ponts et le
Palais, le grand Gliàtelet et le Louvre, où le rni entra un instant.
LAUSIDK KT LE TKHHAI.N .NOTRE-DAMK m, XVll- SIKCLK
Les Parisiens criaient : la paix ! la paix ! ou vive le Roi ! Deux ou trois obstinés
ligueurs seulement sortirent en armes dans la cité, mais personne ne les suivit et
ils furent aussitôt jetés morts sur le pavé. Le curé Ilamilton, dans le quartier de
l'Université, prit la pertuisane aussi pour soulever ses paroissiens, mais convaincu
bientôt de l'inutilité de ses efforts, il rentra vite à son presbytère.
Restaient les Espagnols, enfermés assez penauds dans les postes qu'ils tenaient
encore.
Henri IV lit porter au duc de Feria la proposition de se retirer avec armes
PAB13 A TBAVER» LHlalOlBE
2U
fiC) LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
et bagages sur la Flandre à la condition qu'il ne risquerait aui-une tentative de
défense inutile. Cette capilulatidu lui, dans la mauvaise situation où se trouvait
la garnison étrangère, acceptée aussitôt, et s'exécuta dans l'après-midi du jour
même, les Espagnols sortant par la porte Saint-Denis « drapeaux déployés,
tambours battants, les armes sur l'épaule et la mècbe éteinte ».
Tout étant ainsi réglé, le roi enleva sa salade et recoiffa son feutre. Le peuple en
proie depuis six ans à l'anarcbie, ayant souffert tous les maux imaginables,
entourait ce roi qu'il avait tant de fois maudit, qu'il avait, en tant d'occasions,
voué à toutes les colères du ciel ; les gens se pressaient autour de son cheval et
acclamaient joyeusementle roi légitime, le sauveur annonçant la fin des séditions,
des famines et des guérites.
Enfin, toutes les mesures prises pour s'assurer la possession tranquille de sa
capitale, ayant pourvu à tout et fait partir des cavaliers accompagnés de hérauts
et de trompettes pour annoncer une amnistie générale par tous les quartiers, et
semer en outre des billets imprimés la veille à Saint-Denis, promettant l'oubli des
choses « passées et advenues » depuis les troubles, défendant la recherche de quelque
personne que ce fût, même des Seize, pour tous faits de guerre civile, et portant
l'engagement du roi de vivre dans la religion catholique, Henri IV se dirigea
vers la cathédrale avec un certain nombre de gentilshommes marchant autour
de lui. les uns à pied, les autres à cheval au milieu de la multitude accourant de
toutes les rues.
En avant du groupe royal, pour fendre la foule, marchait une troupe de cinq
ou six cents gendarmes qu'on avait fait descendre de cheval, armés de toutes
pièces, c'est-à-dire avec cuirasses, brassards et cuissards, le pot en tête, traînant
la pique basse « en signe de victoire consentie volontairement » disent les
Mémoires historiques de Palma Cayet.
Seuls, dans cette foule traversée par le cortège guerrier, quelques vieux
ligueurs restaient silencieux, n'en pouvant croire ni leurs yeux, ni leurs oreilles.
Etait-ce bien le Béarnais maudit qui marchait en maître dans la citadelle de
l'Union, dans la ville encore idolâtre des Guises si peu de temps auparavant,
était-ce lui qui s'avançait vers la vieille cathédrale d'où si souvent de solennelles
prières pour son anéantissement s'étaient élevées vers le ciel ?
Quand cette superbe troupe déboucha sur le parvis au son des trompettes et
clairons, les grosses cloches et le bourdon de Notre-Dame ébranlaient les airs de
leur formidable carillon d'allégresse, dominant toutes les acclamations et le bruit
des trompettes et des clairons.
Au grand portail, le roi mit pied à terre. 11 n'y avait là, pour le recevoir, aucun
des grands dignitaires de l'Eglise, l'évêque de Gondi, le doyen et les principaux
chanoines étaient loin de Paris ; les prélats, les abbés et les moines qui, naguère,
défilaient à la place des piquiers royaux, la cuirasse sur le froc et la hallebarde
en main, se tenaient enfermés en leurs couvents. L'archidiacre Dreux, lequel
dans la nuit mourut subitement des suites du saisissement ressenti, dit-on, et
quelques prêtres vinrent au-devant du roi, le crucifix en main et le haranguèrent
i.i:s ciiVNDs .1(11 us m-; notiiimiami: -m
avec un reslo de mauvaise IniiiuMir. soiiliailanl (|Ur « Dieu le rendant bon roi, il
pùl avoir un bon peuple ».
— .le ronds grâces (d loue Dieu inliniiiienl des biens ([u'il me fail, répondit le
roi, en itaisant la noix ([iic les prêtres lui incsciiLiicnt, les reconnu is.said m si
grande abondance, principalement depuis ma coiivrisidu à la religion catholique,
aposloli(|ue et romaine, en laquelle je pnjlesle, moyennant son aide, de vivre et
de mourir. (Juanl à la défense de mon peuple, je m'y emploierai toujours et jusqu'à
la dernière goutte de mon sang et dernier soupir de ma vie. Ouant à son soula-
gement, j'y ferai tout luun pouvoir et en toutes sortes, dont j'appelle Dieu et la
Vierge sa mère à témoin.
Le roi entra dans l'église et pénétra dans le chœur jusqu'au grand autel devant
lequel on le vit s'agenouiller et .se recueillir quelque temps dans un grand silence.
Kulin, il était à Paris ! (Juelles rédexions devaient traverser la tôtc de ce soldat
(pii, après tant de fatigues et de dangers, se trouvait aujourd'hui vraiment le
maître de ce royaume si chaudement disputé, après tant de iiiines accumulées,
de cadavres amoncelés, de changements et de bouleversements parmi les cho.ses,
les hommes et les sentiments !
Ces réflexions les assistants, devant la grandeur du spectacle et l'importance
de l'événement, entrevoyant la fin des luttes religieuses, les faisaient également,
et aussi la foule qui s'amassait dans l'église et sur le parvis, à travers laquelle
des bruits de prodiges couraient déjà. La prière silencieus(> du roi terminée, sou-
dain éclatèrent les chants et les orgues pour le TeDeum d'actions de grâces qui
acheva de remuer tous les cœurs.
Quand le roi sortit de Notre-Dame, il eut, i)Our gagner le Louvre, à traverser
une foule encore plus serrée qu'à l'arrivée, tout Paris descendant à la Cité pour le
voir. On n'apercevait partout qu'écliarpes blanches; toutes les fenêtres sur le pas-
sage, du haut en bas des maisons, étaient garnies de gens de toute qualité pous-
sant les mêmes acclamations joyeuses.
Le roi avait encore à faire en celte heureuse journée, il avait à veiller au
départ des Espagnols, suivant la capitulation consentie-, ce qu'il fit avec une
courtoisie gouailleuse en allant avec ses gentilshommes les regarder partir d'une
fenêtre de la porte Saint-Denis.
— Recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus ! dit-il en rendant
le salut au duc de Feria.
Le curé Boucher, quelques-uns des Seize, des prédicateurs delà Ligue, n'osant
pas se fier au pardon accordé par ce roi tant vilipendé par eux, marchaient au
milieu des compagnies espagnoles et les suivirent jusqu'en l'iandre.
Henri IV, une fois les Espagnols mis sur la route des Flandres, avait à recevoir
les présidents du Parlement, les échevins de la ville, à pourvoir à bien des choses,
comme à rassurer, pai- exemple, la duchesse de Montpensier et la duchesse de
Nemours, lesquelles dames se trouvaient bien « déconfortées », M""^ de Mont-
pensier ayant eu, au premier bruit de l'événement, un accès de terreur fortement
mélangée de furieu.se colère. Il y avait à rassurer encore le cardinal de Plaisance,
228
LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
léo-at du Pape el. aussi lo cardinal do Pellevé, mais celui-ci, déjà au lit ot foii
malade, préféra tomber on fièvre chaude à l'hôtel des archevêques de Sens, à la
nouvelle de l'entrée du roi, cl mourir le lendemain.
Une procession annuelle fut instituée en mémoin; de la reddition de Paris. Au
jour anniversaire du grand événement, la cour, le Parlement, lo bureau de la
ville se réunissaient à ISolre-Dame et suivaient la procession auxGrands-Augustins.
Les fureurs religieuses n'étaient pas complètement éteintes et le roi se sentait
-4:;e
[JliUOLITIÛN DE LA CITÉ. 1860
encore en butte à la haine secrète de bien des prêtres obstinément fidèles aux
idées de la Ligue. Le 27 décembre de cette même année, eut lieu l'attentat de Jean
Châtel qui se souvenait trop des prédications de la Ligue. Condamné le 29, Jean
Châtel fut exécuté le mémo jour aux flambeaux. 11 fut amené à la nuit tombée
sur la place du parvis Notre-Dame pour y faire amende honorable devant le grand
portail, « nu, en chemise, une torche de cire ardente du poids de deux livres à
la main, après quoi, suivant les termes du jugement, il fut remis en son tombereau,
et conduit à la Grève pour y subir son arrêt ».
Le soir même de l'attentat, comme le peuple était en grande rumeur, en
grande inquiétude sur la blessure du roi, et menaçait de s'en prendre aux débris
du vieux parti ligueur, le roi, pour rassurer ce peuple inquiet, alla sur les huit
heures du soir avec toute la cour à Notre-Dame où un Te Ueiim fut chanté, en
LES (lltA.Mt.^ .lui l(S ni; .N(M ltl-;-l)AMK -2-29
outre duquel, peu de jours après, lui liiilc une grande procession d'actions do
grâces, de la cathédrale à l'abbaye Sainte-Geneviève. Le roi venu à Notre-Dame
en carrosse suivit ensuite la procession à pied, accompagné de toute la Cour, avec
les gardes et les archers, avec le Parlement cl tmis les corps constitués. Kourgeois
et gens du peuple se pressaient aux renètros sur It^ p.ircours, ou ivnipliss,ii(^nt les
rues tapissées et décorées.
Nombreux Te Dcuni encore à Notre-Dame. Le :21 octobre l-jOT, au retour du
roi, après la campagne où il avait été forcé de se i-oiucllro à iaire h; roi de
Navarre pour reprendre Amiens aux Espagnols, réception solennelle du roi vic-
torieux et Te Ih'iDii d'actions de grâce à la cathédrale.
Le 12 juin l.")'.»8, des feux de joie furent allumés par la ville, les cloches
carillonnaient; à rilùtel de Ville, dix mille pains étaient distribués aux pauvres
el dix futailles de vin défoncées pour la soif du peuple. Les autorités diverses, le
Parlement en robes noires se rendaient à Notre-Dame pour assister au T>^ Dciini
chanté pour la publication du traité de paix signé à Vervins avec l'Kspagne et la
Savoie, par l'entremise du cardinal de Médicis, légal du Pape.
Huit jours après, le dimanche 21, autre et plus imposante cérémonie à Notre-
Dame. Le roi et les ambassadeurs espagnols jurent solennellement la paix signée
à Vervins. L'église pour la circonstance est toute tendue de tapisseries, des estrades
sont préparées dans le chœur pour les grands officiers de la couronne, les sei-
gneurs et les dames de la cour. Le roi était placé sous un dais avec le légat du
pape, des évêques et les ambassadeurs autour de lui.
Après avoir entendu une messe solennelle, le roi el le légat vinrent .se placer
devant le grand autel ainsi que les ambassadeurs Espagnols; le chancelier et le
secrétaire d'Etat s'avancèrent el firent lecture des articles de la paix qu'ensuite le
roi, la main sur les évangiles tenus par un clerc, jura d'observer el de faire obser-
ver en son royaume.
Après révérences et salutations des ambassadeurs espagnols et achèvement
des cérémonies, le cortège royal, au bruit de mille acclamations, quitta la cathé-
drale el se rendit à l'évèché où l'altendait un magnitiquo festin en l'honneur du
légat et des ambassadeurs espagnols.
Le 28 septembre Kiol, pour la naissance du Dauphin, le futur Louis XIll, Te
Deum chanlé à Notre-Dame, en même temps que dans toutes les églises de Paris.
Henri IV qui avait des enfants d(? ses maîtresses, de Gabrielle d'Estrée en parti-
culier, qu'il aurait épousée sans les oranges empoisonnées de Zamel, possédait
un héritier légitime pour son trône, el toutes les églises de Paris carillonnaient
enfin sa joie.
Dix ans après, les 29 et :{(i juin l()l(i, une cérémonie lugubre ramenait
Henri IV à Notre-Dame. Assassiné le 1 i mai, ses obsèques relardées par difféi-entes
circonstances avaient lieu un mois et demi après sa mort. Le 2*.t, au milieu d'un
immense concours de peuple le cortège des funérailles suivait les rues tendues de
noir du Louvre à Notre-Dame. A la levée du corps le jeune roi Louis Xlll avait
un manteau de deuil à cinq queues portées par les princes chargés de conduire
230
LES GRANDS JdlRS \)V. NOT K K- h.\ M I-:
le deuil, le prince de Conli, le comte de Soissons, le duc de (iuise, le prince de
Joinville et le chevalier de Guise, revèlus juissi de manteaux de deuil à grandes
queues portées par des gentilshommes.
Le premier jour des funérailles, les vêpres des morts furent seules chantées,
le corps resta en chapelle ardente ; le lendemain le cortège funèbre reparut, enten-
dit la grand'messe des morts et accompagna la dépouille mortelle du Béai'uais
jusqu'aux caveaux royaux de Saint-Denis,
LA TliUU.NEI.I.E KT LA PoUTE SALM-BEHNAIU). XVI''' SIKCLK
"SkoT:»-
l'abside de NOTRE-DAME VLE DU 1,11 M l'R L
ILE SVlNT-LOns (HOTEL DE UHETONVILLIEBS)
CIÎAIMTIIK XI
LES (iUAMJS JULllS bE NUTIlE-DAME (Suite)
Les cérémonies sous Louis XIU. - Bagarres dans
l'église — Parlement et Chambre des Comptes.
-Le vœu de Louis XIH. - Dévastation du
cl„.-ur sous Louis XIY. - 1/ancien chœur, e
jubé et la clôture historiée. - Les étendards
ennemis. - Pompes joyeuses et cérémonies lu-
„^.bre<= - Marie-Antoinette. - Bénédiction dos
drapeaux de la Garde Nationale. - La dernière
amende honorable au Parvis. - Suite des dévas-
tations. - Le trésor. - La déesse liaison.
N Lhlîérenles circonstances, pour des Te
Deum, pour des entrées solennelles,
les cérémonies à Nolrc-Danio fmvnl
iiondjreuses aussi sous Louis .Mil.
C'en était Uni des jurandes scènes dra-
matiques ([ue la cathédrale avait vues
IHMKhuit le siècle troublé et passionné
, lui venait «le se clore; au xvii'' siècle,
Notre-Dame devait seulement servir de
cadre à des pompes joyeuses ou tristes,
toujours fastueuses, entremêlées seule-
de ce rapetissement, devait être un temps régulier et ordonne.
r^^
T',» i:'>'îCrt>.
LES OISELEURS SUR LE l'ARVlS NOTRE-UAUE
AU.\ RELEVA1LLES UE UARIE-ANTOIXETTK
232 LES GRANDS .lOLKS DK NUT IJL:- DAM !•;
Il faut, dans le nombre de ces solennités à la calliédrale sous le successeur de
Henri IV. inellre à part l'étrange réception du cardinal Barberini, légat du pape,
le '19 mai Urlli, le Te Deum chanté à l'occasion de la prise de la Rochelle li' i no-
vembre l(j:28 et la cérémonie du lo août 1638.
La réception du légal fut l'occasion de querelles entre les échevins et les repré-
sentants des corporations, de disputes sur le cérémonial entre le légat et les
évêques et archevêques appelés à figurer dans la réception. Chacun y mit une par-
faite mauvaise grâce cl loiil alla le phis mal possible dès la porte Saint- Jacques,
si mal (lu'en arrivant au Marché-Neuf, de querelle en querelle, les horions .se
mirent de la partie et que le légat tombé de sa mule blanche, vit déchirer en
morceaux le dais sous lequel il marchait, et fut tout heureux de trouver Notre-
Dame comme un refuge.
Au Te Deum chanté en présence de la reine et de la cour pour la cliule de la
ville huguenote, une question d'étiquette faillit mettre aux prises, dans la cathé-
drale même, les conseillers du Parlement et les conseillers d'Etat. Les membres
du Parlement prétendaient occuper dans le chœur les premières places sous le
siège épiscopal,- des conseillers d'Etat s'y trouvant installés déjà, une dispute vio-
lente s'éleva. Gravement le Parlement groupé dans le chœur délibéra comme au
Palais et rendit un arrêt ordonnant aux conseillers d'Elat de céder la place. Les
conseillers d'Etat, sans se troubler, arguèrent de vice de forme et déclarèrent
l'arrêt nul et non exécutoire. Et la dispute de ces robes noires et rouges continua
au grand scandale de tous, couvrant parfois les chants religieux jusqu'à ce que
la Reine impatientée, s'étant informée, envoya l'ordre aux conseillers d'Etat de
quitter la place, ce qui ne se fit pas sans de grands murmures et sans troubles
répei'cutés de rang en rang dans l'assistance.
Au 16 aoi!it 1638, à la première cérémonie en exécution du vœu de Louis XIII,
ce fut bien autre chose et un plus grand scandale encore, et de même pour une
question de préséance.
Les cours supérieures, le corps de ville assistaient bien entendu à cette solen-
nité. L'étiquette admise voulait que dans les cérémonies où devaient paraître
les diverses cours souveraines, le Parlement prît la droite et la Chambre des
comptes la gauche, les deux présidents s'avançant de front. A Notre-Dame le
Parlement occupait dans le chœur les stalles de droite à la place des chanoines,
et la chambre des comptes celles de gauche ; pour l'entrée dans l'église l'étiquette
était moins rigoureuse mais la sortie devait s'effectuer dans l'ordre admis.
Comme d'habitude au moment de quitter le chœur pour la procession dans la
nef, le premier président du Parlement marchant le premier, le premier prési-
dent de la Chambre des comptes voulut le suivre, mais les présidents à mortier
se portant en avant obstruèrent le passage pour l'empêcher de défiler en son
rang.
Le président des comptes, homme grand et vigoureux, ne se laissa point inti-
mider, il empoigna sans hésiter un président à mortier et le jeta à terre. A son
exemple les autres présidents des comptes entamèrent la lutte, chacun d'eux s'at-
L'ES GRANDS JOl'RS HK NOrfi IMiAM !•
im
laqiuuil ;i un pivsidont à mortier. En peu tl'inslanls la mêlée fut générale. Dans
le chœur tous les Parlementaires se bousculaient, se gourmaienl vigourousemenl,
à coup de poing, à coup de pied, présidents contre présidinils, eonseillers contre
conseillers, en ordre hiérarchique: les bonnets carrés volaient sur les dalles, les
robes étaient déchirées et nalurellenienl les coups n'allaient pas sans bonnes
L ANCIEN UAITnE-AUTKL DE NOTRE-DAHK
injures, sans vociférations extra-parlementaires, et ce tumulte mettait en émoi
toute l'église i|ui voyait le combat sans en discerner les causes.
Pour séparer ces enragés, il fallut que le duc de Montbazon et bon nombre
de gentilshommes missent l'épée à la main, et que les archers accourussent;
enfui à force de cris, de rappels à la bienséance, un peu de calme revint; on
sépara les combattants rouges de colère, vêtements en désordre et coiffures de
travers, et les cours sortirent non sans échanger encore des menaces et sans faire
craindre que la bataille ne reprit sur le parvis de l'église.
Une pareille atfairr cuire gens de robe ne pouvait passer sans procès-verbaux,
Liv. 80.
TAKia A TekVlinS LUlHTUinE.
M
'2U LES GRANDS JOURS DE NOT HK-DAM i;
informations et arrêts. Les deux partis aussitôt rentrés au Palais, domicile
commun, mirent leurs officiers, clercs et greffiers en branle.
Tout le Palais de dame Thémis est en rumeur et les plumes de courir sur le
papier et les deux cours de se jeter les arrêts à la tète ! Beau sujet de poème
épique, comme le Liitrhi, pour Boileau si Boileau avait déjà rimé; mais il avait
alors deux ans à peine et devait tout juste rentrer de nourrice chez son père Gilles
Boileau, greffier du Parlement.
Le roi i)our faire cesser la guerre contre les deux cours intervint, cassa tous
les arrêts déjà rendus, et décida que dorénavant le Parlement sortirait de la
cathédrale par la grande porte et la Cour des comptes par la petite.
La solennité à l'occasion de laquelle se produisit cette collision entre les cours,
était la première procession faite en exécution du fameux vœu de Louis Xlll
(|ui eut de si désastreuses conséquences pour la cathédrale.
Louis Xlll déjà, au moment de l'invasion de la Picardie par les Espagnols, avait
fait vœu d'offrir à Notre-Dame une lampe en argent du poids de .'320 marcs. A la
nouvelle de la reprise de la ville de Corbie qui lui parut due à l'intercession de
la Vierge, il résolut de placer sa personne et son royaume sous la protection
spéciale de la mère du Christ.
Les lettres patentes qui proclamaient officiellement le vœu du roi, après avoir
exposé les motifs de reconnaissance particulière pour les marques nombreuses de
« l'évidente protection qui avait couvert le roi et l'Etat, pendant tout le cours du
règne, dans les conjonctures difficiles de la minorité, au moment des rébellions
suscitées par l'artifice des hommes et la malice du diable », arrivaient à la décla-
ration suivante: « A ces causes, nous avons déclaré, et déclarons que, prenant la
très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume,
nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne
et nos sujets, la suppliant de vouloir nous inspirer une sainte conduite et de
défendre avec tant de soin ce royaume contre l'effort de tous ses ennemis, que,
soit qu'il souffre le (léau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix que
nous demandons à Dieu, et de tout notre cœur, il ne sorte pas des voies de la
grâce qui conduisent à celle de la gloire. »
Les lettres royales ensuite « admonestaient le sieur archevêque de Paris, et
lui enjoignaient de faire procéder tous les ans le jour de l'Assomption, en
commémoration du vœu, à une procession en son église cathédrale, à laquelle
procession assisteraient toutes les compagnies souveraines et le corps de
ville ».
Cette procession eut lieu pendant deux cents ans, interrompue seulement par
les révolutions. Elle se faisait aussi dans les diverses églises de Paris, le clergé
de chaque paroisse défilant après les vêpres autour de son église, dans les rues
décorées de tapisseries, chaînes tendues aux débouchés des carrefours.
Louis XIII n'eut pas le temps d'exécuter le nouveau maître-autel décidé dans
les lettres patentes. Louis XIV se chargea de ce soin et fit les choses grandement,
par malheur, on peut le dire, puisqu'il fit disparaître l'ancien maître-autel de la
LES GRANDS .lOL US UE NOTRE-DAME
Ï3Î5
calliédi-ale, œuvre du xiii" siècle cl jeta bas ranciemie décoration du cliœur pour
remplacer le tout par une décoration théâtrale et ostentalive.
Ce qu'était l'ancien cho'ur on peut le savoir par les historiographes de Paris,
par les recherches des restaurateurs modernes de la cathédrale. D'abord il était
précédé d'un magnifique jubé i\o pierre élevé vers 12i.j ; Viollet le Duc, aidé par
les descriptions et par îles fragments restés dans les magasins, a reconstitué ce
jubé dans son Dictionnaire d'architecture. Au milieu s'ouvrait une grande arcade
terminée par un gable surélevé à la pointe duquel s'érigeait un Christ en croix.
Des scènes de la Passion, en bas-reliefs très fouillés, décoraient la partie pleine du
jubé, que terminait de chaque côté
un bel escalier tournant à jour,
montant à la galerie en haut de la-
quelle, aux grandes fêtes, se lisait
l'Evangile et se chantaient certaines
hymnes.
Entre ce jubé et les marches du
sanctuaire, les stalles encadraient
de leurs belles boiseries brunes et
de leurs dossiers de cuir enrichi de
dessins et de dorures, les capes
rouges des chanoines.
Tout autour, de pilier en pilier,
une clôture de pierre haute de cinq
mètres, en deux étages d'arcatures
toutes garnies de sculptures, iso-
laient complètement le chœur. Dans
les arcatures supérieures de cette
clôture, formant claire-voie, se dé-
tachaient visibles des deux côtés,
du chœur et du pourtour, des scènes de la vie de Jésus-Christ, non des bas-
reliefs, mais des ligures complètement en ronde bosse, peintes et dorées ainsi
que toutes les lignes et les fonds des arcatures. Se poursuivant ainsi sans inter-
ruption (lu premier pilier nord de l'abside contre le jubé au pilier correspondant
sud, à l'autre extrémité du jnlié. l'ensemble constituait la plus riche et la plus
majestueuse décoration.
A celte clôlin-e historiée commencée au xiu^siècle,.Jean Havy maçon et ymaigier
avait travaillé vingt-six années; il s'était représenté à genoux elles mains jointes
dans un coin de la travée d'angle; après lui l'œuvre avait été continuée par Jehan
le Bouteillier et terminée vers 13ol. Une inscription que l'on voyait sous la figure
de l'imagier, avant la mutilation du chœur, donnait les dates et les détails :
« C'esl maistre Jehan liavij qui fui masson de Noire-Dame par l'espace de
X.W'I ans el commença ces nouvelles lii/sloires: et maistre Jehan le Bouteillier
son neveu les a parfaicles en l'an MCCCLI. ><
llESTES DE l'ancienne CLÔTLIIK DU ClllKUR
236
LES (IHA.NDS .KHHS DlC MIT H IM)A M F.
Le maîLre-autol élail cantonné de quatre fines colounelles de enivre surmon-
tées d'anges portant les instruments de la Passion ; sur des tringles, entre ces
colonnettes, glissaient des courtines entourant l'autel sur trois côtés. En arrière
de la table de l'autel, un édicule élevé, tout en cuivre doréj à quatre frontons tri-
lobés surmontés d'une haute croix, renfermait la châsse de saint Marcel, d'argent
doré, « enrichie d'une infinité de grosses perles et de pierres précieuses «. De cIi.kiuc
BERGES DE LA CITÉ ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LE PONT AU CIlANfiE (OUAI DE LA PELLETERIE)
d'après un DESSIN DE LA FIN DU XVII' SIÈCLE
côté du niaitre-autel, derrière les courtines, se trouvaient deux aulels plus petits
supportant l'un la châsse de Notre-Dame en argent doré, .l'autre la châsse de
bois et d'argent doré de saint Lucain et plusieurs autres plus petits reliquaires.
Derrière ou sur les côtés du maître-autel existaient encore d'autres monu-
ments, la tombe de l'évèque Odon ou Eudes de Sully mort en 1208, avec statue de
bronze couchée sur son soubassement haut d'un pied environ, la pierre tombale à
LES r.HAMtS .loritS hK NdillK-DAMI-:
-23-
effigie de marbre noir do rôvoquo PIlmi-o d'Oi-çreiuinil. moil en 1 k>9, les pierres
tombales de la reine Isabelle do Hainaut, temiin' di' riiilippe-Augusle, de Geof-
froy duc de Bretap^ne, d'un comte de Cbampagnc et de plusieurs évêques; à droite
du maitre-autel coiilro un des gros piliers se dressait sur une colonne de pierre
la statue de Philippr-Augusle, en pierre peinte enrichie d'incrustations de pâles
coloriées.
LA HKRIiK liK LA CIIK KMlll. I.K l'ci,\r .Ni 1 1 HK-liAMK hT 1,E TôM AI' r.llAM.r. (nrAI IIK LA PKLLF.TKRIE) (sl'lTK)
A la fin du règne de Louis XIV, do l<i!t'.i A 1714, poui' l'exécution du vomi de
Louis XIII, on bouleversa le superbe et majestueux chœui' du moyen ,'igi'. Tuiil
fut transformé, déguisé ou enlevé, tous les monuments du sanctuaire dispanii-ent.
Plus de piliers gothiques, plus d'arcatures ogivales, mais de grands arcs clas-
siques surmontés de Vertus et d'Anges aux archivoltes, des pilastres bien rectan-
gulaires surchargés de trophées plaqués sur les gros piliers gothiques.
Sur le maitre-autcl pompeux et contourné chargé de personnages, grands
238 LES GRANDS JOUKS DE NOTRE-DAME
anges en adoration, petits angelots sur des nuages, le groupe de la Descente de
croix, la Vierge ayant le corps du Christ sur les genoux, remplissait le fond triuit'
des arcades formant niche. Au-dessus d'autres anges voltigeaient dans les rayons
dorés d'une grande gloire.
De chaque côté de l'autel deux statues royales sur des piédestaux également
surchargés : à droite Louis XIII agenouillé offrant sa couronne à la Vierge, de
l'autre Louis XIV en manteau royal également agenouillé.
Au droit de chaque pilier de l'abside d'autres grandes figures d'anges ailés
complétaient cette décoration théâtrale et redondante, qui excita des transports
d'admiration quand, après quinze ans de travaux, on rouvrit le chœur pour un
Te Deum chanté à l'occasion de la paix de Radstadt. L'œuvre avait été exécutée
sur les dessins de Robert cle Cotte. Nicolas et Guillaume Coustou avec Coysevox
avaient sculpté les figures principales, Louis XIII et Louis XIV, la Descente de
croix ; le reste était dû à d'autres artistes non moins fameux.
Aucun regret ne fut donné, à cette époque d'aberration artistique, à l'ancien
chœur si majestueux, à l'ancienne clôture historiée barbarement démolie tout
autour de l'abside, et dont on ne garda que la partie contre laquelle s'adossèrent
les nouvelles stalles des chanoines, refaites dans le style du temps, beaux mor-
ceaux de menuiserie sculptée certainement, mais qui remplaçaient d'autres boise-
ries pour le moins aussi bien exécutées, d'aspect plus religieux et assurément très
supérieures comme style.
Par les débris de la clôture sculptée des xui^ et xiv^ siècles qui subsistent, on
peut juger de ce qu'avait dû être l'ensemble. Il reste du côté nord quatorze sujets
de la vie du Christ. Cette partie de la clôture adossée aux stalles ne formait pas
claire-voie, les épisodes se déroulent sous des arcatures trilobées reposant sur de
fines colonnettes reliées de l'une à l'autre par des sculptures diverses, de beaux
feuillages, des ornements fantastiques. La partie sud, moins ancienne que l'autre
et due à Jehan le Bouteillier, terminée en 1331, présente encore neuf sujets de la
vie du Christ.
Des évèques, des chanoines avaient par des générosités aidé à l'enrichisse-
ment de ce chœur magnifique, et ils avaient en récompense obtenu de reposer
sous les dalles au pied de quelque pilier du chœur; leurs effigies, leurs pierres
tombales ont disparu, enlevées par les vandales du grand siècle, en même
temps que toutes les statues du chœur, la statue de Philippe-Auguste, le maître-
autel gothique et la clôture historiée.
Le jubé vécut encore une dizaine d'années après l'exécution du vœu de
Louis XIII; le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui fut un très saint
homme et un très vénérable prêtre, mais qui ne concevait certainement pas
Dieu sans perruque à la Louis XIV, acheva l'œuvre en 172.j, en jetant bas
ce jubé pour le remplacer par une lourde décoration plaquée de colonnes à
l'antique.
D'autres vandales devaient survenir plus lard, (|ui mutilèrent à leur tour
l'œuvre fastueuse et emphatique du vœu de Louis Xlll, mais ces mutilations ont
LES CH.WDS JOURS DE NOTRK-DAMK 339
été en grande partie réparées, les statues enlevées rapportées pour la phiparl et
les stalles de ce temps sont encore en place.
Revenons aux prandos journées de Noire-Dame. Le 11 mai l^rl-'t. céh'hration
du mariage d'HiMiriollo de Frani.'e, troisième sœur de Louis Xlll, avec le futur
Charles I" d'Angleterre, alors prince de Galles, représenté par procuration parle
duc de Clievreuse.
Le G septembre 1038 fut chanté le Te JJeuni. solennel d'actions de grâces
pour la naissance inespérée du Dauphin Louis, futur Louis le Grand.
Te Di'u»i pour la prise de Turin, pour Casai et l'erpignan. T<; Dcion ensuite
pour la victoire de Condé, au commencement du nouveau règne, pour Rocro}',
pour Lens.
On sait (pu' les troubles de la Fronde commencèrent le joui- de ce Te Deum,
quand la reine et Mazarin crurent pouvoir profiter de cette journée pdur arrêter
Broussel.
En Kiol-, le ."'.n mai, le jeune Louis XIV, allant se faire sacrer à Reims, assiste
à un Te Deum. 11 n'est encore que le pupille du cardinal Mazarin, mais ne va
pas tarder à se montrer le jeune roi dominateur, décidé à ne souffrir aucun
empiétement du Parlement ni de personne sur le pouvoir royal. Six ans après,
en lG(j(), ce sont les fêtes du mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse, célébré
à Saint-Jean de Luz; le .service solennel à Notre-Dame le 27 août, le lendemain
de l'entrée triomphale du couple royal, en un splendide cortège passant sous des
arcs de IriDinphe colossaux chargés de statues allégoricjues, élevés depuis la
porte Saint-Antoine jusque dans la Cité, au pont Notre-Dame, au Marché-Neuf, à
la place Dauphine, etc.
La pompt^ (lu Te Deum. ne fut pas moindre. Quand toutes les cours furent
arrivées : Parlement, Cour des comptes. Cour des aides, puis les prévôts et les
échevins, les ambassadeurs, le cortège royal fît son entrée, au bruit des trom-
pettes de sa chambre, des lifres et des tambours des Suisses occupant le haut de
la nef. Le roi et la jeune reine vinrent s'agenouiller sur une estrade élevée de trois
degrés au miliou du cliœur, autour de laquelle se groupèrent la reine mère Anne
d'Autriche, Monsieur, frère du roi, elles princes et les princesses.
L'année suivante, un autre Te Deum célébrait à Notre-Dame la naissance d'un
Dauphin, que peu de temps après la reine Marie-Thérèse et la reine mère venaient
solennellement offrira la Vierge.
En 1063, dans le chœur de Notre-Dame décoré de grandes tapisseries tombant
des galeries, garni, comme pour toutes les cérémonies de la cour, de sièges pour
tous les grands corps de l'Etat, de tribunes pnur les dames, se pressait la même
foule brillante, au milieu de laquelle se distinguait un groupe plus sévère, des
honmies à grandes barbes lilanches sur des fraises à l'ancienne mode. Celaient
les ambassadeurs des treize cantons suisses, qui venaient renouveler solennellement
avec le roi Louis XIV par un serment sur l'Evangile, devant le maître-autel de
Notre-Dame, la vieille alliance du roj^aumede France avec les Suisses. Un tableau
de Le Rrun nous a conserve'' la physionomie de cette cérémonie. On y voit déjà le
240 LES GRANDS JOURS DE XOTRE-DAME
Louis XIV olympien, suiluimaiii. (Inmiiuint (l'une lète tous les personnages qui
l'entourent, simple nuillitude de princes.
Les guerres fournissaient d'autres occasions de cérémonies à Notre-Dame,
quand les drapeaux pris à l'ennemi étaient apportés pour être suspendus aux
voûtes. Il nous reste des estampes du temps comme souvenirs de ces glorieuses
solennités, montrant les cornettes prises aux Espagnols dans la campagne de 1G:}.j
dans le pays de Liège, ou bien les cornettes, guidons et drapeaux pris à Lens, le
le 1!> mai 1048, sur les Impériaux et les Espagnols, apportés à la cathédrale,
tambours battants et trompettes sonnantes par les Cent Suisses et par les mous-
quetaires...
Ces drapeaux étaient suspendus aux voûtes, on les voit dans toutes les
anciennes gravures représentant la nef de Notre-Dame. La campagne de Hollande,
en 1072, en envoya une quarantaine pour garnir la nef. Que de Te DeuDi, que
de transports de drapeaux enlevés à l'ennemi pendant le long règne de Louis le
Grand. Te Dexim pour les prises de Tournay, Douai, Courtray, Lille, Maestrich,
Besancon, pour Valenciennes, Cambrai, Dole, Senef, Philisbourg, Fleurus, Mons,
Namur, Barcelone, Lerida, Girone, Hochstadt, Denain...
Au Te Deum chanté après la campagne de 1693, le duc de Luxembourg, qui
avait envoyé à la cathédrale les trophées de Fleurus, de Steinkerque, de Nerwinden
et de tant d'autres batailles, essayant de se frayer un passage à travers la foule
serrée dans l'église, se trouvait fort empêché, lorsque le prince deConti l'aperçut
et lui fit ouvrir les rangs des curieux en criant : « Place, place, messieurs, lais.sez
passer le tapissier de Notre-Dame ! »
Les tapissiers de Notre-Dame, après le grand Condé, après Turenne, après le
maréchal de Luxembourg, ce sont Catinat, Villars, Vendôme, qui suspendent de
nombreux étendards à ces voûtes déjà si glorieusement garnies.
Le 9 septembre lOTo, une pompe funèbre remplit Notre-Dame. C'est le service
solennel célébré pour le repos de l'âme de Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte
de Turenne, le héros de tant de victoires, tué le 27 juillet dans le Palatinat, au
moment où il se préparait, après une série de manœuvres .savantes, à écraser les
Impériaux de Montecuculli acculés à de mauvaises positions.
Le xvn'^ siècle imprime son cachet particulier, son goût pour les grands
déploiements d'un faste théâtral à ces cérémonies funèbres. Ce sont d'ailleurs les
artistes créateurs de ces pompeux arcs de triomphe des grandes fêtes, et des
décorations des ballets dansés à la cour, qui organisent aus.si ces fêtes funèbres.
11 semble même que ces décorations des églises aux grands jours de deuil soient
préparées pour des ballets funéraires où la Douleur doive s'exprimer en pas et en
cadences bien réglés. La cathédrale, cesjours-là, disparaît sous d'extraordinaires
décorations intérieures et extérieures, sous de formidables placages d'architectures
et de colossales machineries; des draperies noires voltigeantes voilent les tours
de Notre-Dame, des colonnades encadrent des groupes allégoriques au dedans et
au dehors de la cathédrale, soulignés d'inscriptions en prose et en vers; à l'inté-
rieur complètement transformé et dont l'architecture gothique ne se découvre
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I.K^; CHANDS .lOIIJS DK \ OT |{ IM> A M K
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plus que dans le haut des voûtes que lOii na |m déguiser, ce ne sont que tribunes
écussonnées, balcons ventrus, colonnes cl pilastres semés d'attributs funèbres,
autour de catafalques aux dimensions considérables chargés aussi d'allégories et
d'iuscripliuns.
Catafalques et cénotapli(\s où travaillent peintres, sculpteurs et décorateurs,
sont do véritables nionuinenls, élevés sous la direction de Le Hrun, de Van der
Meulen ou de H( raiii. iiui
fut l'ordonnateur du Cai/i/i
(le la DoulcKr. appareil fu-
nèbre pour le service solen-
nel de M' le princede Gondé,
à Notre-Dame, le 10 mars
1(387, où les batailles et les
principales actions de la vie
du liéros étaient représen-
tées, avec des médaillons
de tous ses ancêtres depuis
saint Louis et beaucoup
d'autres choses.
Ainsi les voûtes de la ca-
thédrale voient se déployer
les pompes funèbres de la
reine de France Marie-Thé-
rèse, le 2 août 168;^, plus
tard celles du Dauphin, puis
du duc et de la duchesse de
Bourgogne, des petits dau-
phins, de toute cette des-
cendance de Louis XIV fau-
chée par la mort, tandis que
le vieux roi achevait ses
dernières années dans l,i
tristesse, tremblant pour
son dernier rejeton, le polit
due d'Anjou, futur Louis W.
En 17 lo, le 3 septembre,
c'était pour les funérailles
de Louis que Notre-Dame se remplissait de personnages officiels; les membres
des grands corps de l'Etat étaient là, songeant au règlement ditïleilo de la succes-
sion et se demandant à ipii allait revenir lo pouvoir. Le peuple s'en allait sur la
roule de Saint-Denis rire et boire dans les cabarets, sous les lentes dressées pour
l'occasion, en regardant passer le corps du gi-aiid monarque, que les officiers do
la couronne ol les persouuagos comiii.nidi's imi' l'i'liiinelle ,ill;:ieiil eiiroiiii' dans
.ANCIE.N.NK MA130.N DU CLOITHE NOTllK-DAME, liliSlULir. EN IKOd
u'aPRËS martial I'OTÉUONT
LIV. 81.
r.uiiB A rUATnts l iiixioiltl:.
31
Hl LES GRANDS JOURS DK NOTRIvDAME
les caveaux de la lU'LTopulo royale de SaiuL- Denis, c'esl-à-dire le wii'^ siècle
attardé que le xviu'' enterrait avee un soupir de soulagement.
On tniuve les représentalions de ces pompes funèbres dans les estampes du
temps, el l'on voit \o xvin' siècle amplifier encore sur ces pompes. Après Berain,
les frères Slodlz, sculpteurs de talent, organisèrent des funérailles encore plus
fastueuses, des décorations plus considérables et plus extraordinaires que celles
de leurs prédécesseurs, avec la même verve qu'ils mettaient à ordonner aussi les
l'éjouissances i)ubliques et à régler les fêtes et les bals de la cour.
Ils ordonnèrent, en 173o, la pompe funèbre, à Notre-Dame, (1(> la reine de
Sardaigne, reproduite ainsi que d'autres dans les estampes de Cochin. Pour cette
occasion, ils avaient élevé_dans le chœur de la cathédrale un énoi-me catafalque
peuplé de statues et d'emblèmes. La figure principale était un Temps colossal
debout, une faux à la main sur une sphère, moissonnant couronnes, tiare, sceptres,
et casques, parmi des débris de monuments renversés. Au coin du monument,
des anges contemplaient en pleurant les ravages de l'impitoyable faux, à côté
d'une demi-douzaine de Vertus abîmées dans la douleur.
En 173 i-, un service solennel fut célébré en l'honneur des officiers et soldats
morts pendant la campagne du Milanais contre les Autrichiens. 11 est très
probable que les pompes funèbres de ces soldats, à qui l'on devait les victoires de
Parme et de Guastalla, n'égalèrent pas celles des princes et princesses célébrées
avec une telle dépense de statues et d'allégories fastueuses, mais enfin on avait
pensé à eux.
11 faut noter, parmi les menus événements de l'histoire de Notre-Dame, la
visite que lui fit, au cours de son voyage sous la Régence, le tzar Pierre le Grand,
le 27 mai 1717.
Louis XV donna moins (pie Louis XIV l'occasion au clergé de Notre-Dame de
chanter des Te Dnnn di' victoire. La campagne de 174.") en Flandre en fit
chanter quelques-uns, iiour Fonleiioy le 2ii mai. pour la prise de Oand le 24, le
3 août pour la prise de Druges, le 23 août pour la prise de Termonde.
Il y avait, après la cérémonie, fêtes en ville, distributions de vins, illumina-
tions. Le retour du roi, après les triomphes de celte campagne, donna lieu à de
nouvelles fêtes. Louis XV entra dans sa capitale au bruit des cloches, reçu par le
gouverneur (jui lui offrit les clefs de la ville, par les échevins et le corps de ville
agenouillés pendant les harangues suivant liHiquette.
Le lendemain, le roi et la cour amenés par de splendides carrosses à la cathé-
drale, assistèi-ent à la remise des drapeaux pris à l'ennemi, apportés par les Cent
Suisses, et au Te Deum d'actions de grâces.
L'année d'avant, pendant la campagne de I7ii, lorsque la maladie avait mis
les Jours du roi en danger à Metz, on sait par quelles émotions passa le peuple de
Paris. Le danger de Louis le Bien-Aimé l'avait mis hors de lui-même. (Juand les
médecins répondirent de la vie du loi. des transports de joie accueillirent les
bulletins; le courrier qui apporta la nouvelle de l'entrée en convalescence faillit
être étouffé par le peuple; on emltrassait son cheval, on voulait le porter en
LKS GKANDS JOIRS lii; NOTUi- DAMK
2i3
triomplie. Aussi l;i oèréinoiiie du '/'<• lifimi iliaiilé à Notro-Danie ful-ello des plus
brillanles. ol la ville ensuite se lanra dans les réjouissances et les illuminations.
Cependant le peuple de Paris ne se déclara pas encore satisfait des démonsti-ations
de joie oflieielles, il fallut à peu de jours de dislanee recommencer la fêle, redire
un nouveau 7V Dnim. Le suir, nouvelles illuminations accumpag-nées do feux
d'artitices, avec tonneaux mis en perce et distributions de charcuteries diverses
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LK l'iiHl' SAlM-I.AMJin . Wlli'' SIKCLK
sur les places publiques, musiques et bals à tous les carrefouis. El pendant
quelque temps dans Paris continuèrent les Te Dckih que faisaient clianler succes-
sivement communautés et corporations, les fêtes particulières, les illuminations
et les fêtes de quartier.
Ces réjouissances menèrent du mois d'aoùl jus(iu'au niumeiU du retour du
roi en novembre. Alors les fêtes reprirent de plus belle. Le 3, le roi fit son entrée
par la porte Saint-Antoine, le lendemain il alla en grande pompe à Notre-Dame
avec la Heine et le Daupliiu, avec toute la cour, en carrosses à huit chevaux,
acclamés par la foule qui se pressait par les rues et sur le parvis malgré les bour-
rasques de pluie et de vent. Il y eut à l'Hôtel de Ville, le jour d'après, dîner de
gala olfert au roi par le corps de ville, décorations sur la place de Grève, arcs de
triomphe, fontaine de vin pour le peuple, etc.
Les naissances de princes, de dauphins ou d'enfants des dauphins donnaient
244
LES l.UAMiS ,l()( l(S Dr: .\(JÏI{IM)A.MK
licMi à des fêles semlilalilos. aprrsla céli'l)!;!!!!)!! desaclious de gi-âce à Nolre-Daine.
A la naissance du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XV, on ajouta à la solen-
nité du Te Dewii quelque chose de mieux qu'un feu d'artifice. Le roi voulut doter
six cents jeunes filles, de ;iOO livres chacune, avec un louis en plus pour le repas
de fiançailles et une médaille d'or portant d'un côté son effigie et de l'autre les
armes de la ville. Les curés des paroisses furent chargés de trouver les filles et
les garçons à unir, ce qui, parait-il, ne se fit pas sans difficultés, et durent s'oc-
cuper aussi des petits détails de la noce. La ville fournit des habits et les voitures
pour la cérémonie et les six cents ma-
riages purent être célébrés le même jour,
le !) novembre, dans les diff(''rentes i)a-
roisses, toutes les cloches sonnant et le
canon tonnant sur la place de Grève.
Ensuite, les mariés de chaque paroisse
et leurs invités s'en allèrent festoyer sous
la conduite des curés, dans des salles
louées pour la circonstance.
Le lu mai 1774, le roi Louis XV étant
morl de la petite vérole, on se dépêcha
d'enfermer le corps dans deux cercueils
et on le porta sans aucune cérémonie à
Saint-Denis, « comme un fardeau dont
on est pressé de se défaire », avec deux
carrosses derrière, une vingtaine de pages
et une cinquantaine de palefreniers non
vêtus de noir, partant au grand trot de
Versailles à huit heures du soir. Ce fut
seulement le 7 septembre, après trois
mois, que fut célébré, à Notre-Dame, le
service solennel, la grande pompe fu-
nèbre, avec un cénotaphe monumental
sous un portique à l'antique, et l'accom-
pagnement obligé de groupes allégori-
ques, de vertus entourant l'urne royale,
de trépieds funéraires, de bas-reliefs,
d'écussons dans une fiamboyante accu-
mulation de girandoles et de lumières.
Une fille, Madame, duchesse d'Angoulême, étant née au jeune couple royal
qui succédait sur le Irône de France à Louis XV le très méprisé, tout Paris fut
dans la joie. Paris et la France n'avaient alors pour Louis XVI et Marie-Antoi^
nette que des sentiments d'affection profonde.
Pour marquer ces sentiments, le bureau de la ville fil allumer des feux de
joie sur la Grève et, ce qui valait mieux, fit délivrer les malheureux, hommes ou
PASSAGE Ai: PIED DES TOUHS NOTHE-DASIE
CONDUISANT A l'aRCHEVÈCUÉ ET AU PONT AU DOUBLE
XVII'' SIÈCLE
IJ;S (iK.VNUS .loi us KK No I li 1!- h \ M K
1
ffiiiiue.s, dételais pour mois de nourrii-e non payés, en se cluM-ficiinl du iMyiiiicul
des mois suivants. L'élan était (Iniiiu''; des pailiciilicrs, pouc huu'iukm' leur ji)io,
imitèrent la villi-, donnèrent des dots à des jeunes lilles cl niaiiéi'eiil des roupies,
à condition que le premier enfant <pii en nailiait s'appellerait Louis ou .\nloi-
nelte.
Il y eut '/'(' Deum à Notre-Dame, naturellement, le 20 décembre et nouveau Icu
de joie en (Irève. La reine
Marie- Antoinette viiil à Notre-
Dame, au commencement de
février 1771*, remercier Dieu
de .son heureuse délivrance.
Les oiseleurs de Paris, suivant
une ordonnance du i^rand
maître des eaux et forêts,
apportèrent sur le parvis
quatre ceids oiseaux qui fu-
rent lâchés dans la cathédrale
lorsque la reine entra poui'
le Te Deum.
Ce joui--là aussi, furent
mariées à Notre-Dame cent
jeunes filles « pauvres et ver-
tu<'U.ses », dotées par le roi
de .'irio livres chacune, plus
:ioo livres ])0ur le trousseau
et \-l livres poui- la noce, et
l'on célébra aussi, i)ar ordre
de la reine, les noces d'or
d'un vieux couple. Commence-
ments idylli(iues d'un règne
destiné à une fin si tragique.
Les mariages avaient été célébrés le ni.iliii, les ceiil i-ouiihîs avec leurs p.irciils
déjeunèrent à r.\rchevèché, puis, avant r.inivée de la cour, viuroni se ran;^'cr
dans la nef pour présenter à Leurs Majestés leurs témoignages d'amour cl lU'
reconnaissance. La reine s'engagea à payer les mois de nourrice des enfants (|ui
naîtraient et à fournir des layettes aux mères qui nourriraient elles-mêmes.
En octobre 1781, nouvelles réjouissances p(jur la naissance du daujibin Louis-
.Joseph. (|ui mourut en 178l> au moment de l'ouverture des Etats généraux. Te
Ik'um et illumination des tours Notre-Dame, représentations gratuites à l'Opéra
et ailleurs, visite à Versailles de délégations des métiers et corporations en cos-
tumes de fête, portant leurs chefs-d'œuvre ou quelques cadeaux offerts au Hoi,
visite et compliments des dames de la Halle, avec di.scours et chansons. La joie
générale se manifeste de toutes les manières, la mode s'en mêle, les femmes
LKS MALLES DE .NOTllK-lJAMK
-JKi LKS (illANUS .lui US l)i: .NOT H i:- 1) A M K
purtoiit au (-(311 des bijoux en t'uriuc de duui»liin, el des dauphins en l)oucles de
souliers, au centre de rubans où sont brodés les mois : - l'ii-c le h'oi. rire la
Heine, rive mo)i,seigneur le Dai'/i/iin... »
La reine, le 21 janvier 1782, vint à Notre-Dame accompagnée des princesses,
remercier Dieu de celte naissance. Une 2:ravure du temps nous la montre pros-
terné(> avec les princesses dans la nef de la cathédrale, de chaque côté de laquelle
une file de grenadiers suisses el de gardes françaises pré.sente les armes, pendant
que les tambours ballenl aux champs.
Le 2.J mars 178."i naquit un second fils, Louis-Charles, duc de Normandie,
dauphin à la mort de son frère en 1789, l'enfant du Temple voué à une si triste
destinée, — tragique et courte s'il mourut vraiment au Temple, longue et misé-
rable si, comme certains le croient, comme bien des choses permettent de le sup-
poser, il fut enlevé mystérieusement de sa prison, pour traîner sa vie dans
l'abandon el l'effroyable injustice.
Le 24 mai suivant, Marie-Antoinette vint à Notre-Dame rendre encore une fois
grâces au ciel. Elle était dans un carrosse à huit chevaux, entouré de gardes du
corps, le canon des Invalides tonnant pendant le trajet. Après le Te Deum à Notre-
Dame el les prières à l'église Sainte-Geneviève, le cortège royal gagna les Tuile-
ries. Le soir, la reine alla souper au Temple.
Le terrible orage qui doit bouleverser la France et l'Europe fait bientôt entendre
ses premiers grondements, voici l'an 1789 !
La Bastille vient de tomber aux premiers coups de tonnerre. Le lendemain
de l'enlèvement de la vieille forteresse monarchique, aussitôt mise en démo-
lition comme la monarchie elle-même va l'être, les cloches de Notre-Dame, qui,
pendant des siècles, aux grandes journées de la monarchie, ont été la grande
voix de Paris, sont mises en branle pour célébrer la victoire populaire, un Te
Deum solennel est chanté en l'honneur des vainqueurs delà Bastille.
L'Assemblée a envoyé de Versailles à l'Hôtel de Ville une députation de
88 membres pour annoncer que le roi vient d'ordonner l'éloignement des troupes
de la capitale. Celle députation amenée à Paris par les voitures de la cour, voyage
au milieu d'une ovation perpétuelle. Lafayette et Bailly en font partie, leur vue
soulève des tempêtes d'acclamations. A l'Hôtel de Ville, l'archevêque de Paris,
Monseigneur de Juigné, croyant à la réconciliation du roi et de son peuple,
propose de faire chanter un Te Deum à la cathédrale ; aussitôt les 88 députés et
le bureau de la ville .se lèvent pour le suivre à Notre-Dame, mais auparavant, par
acclamations, ils proclament M. de Lafayette commandant général de la milice
parisienne, et M. Bailly, non pas prévôt des marchands à la place de Flesselles
assassiné, mais créant un titre nouveau pour une situation nouvelle, maire de
Paris.
Les événements vont aller vite maintenant. Dans la nuit du 4 août, l'Assem-
blée, les trois ordres réunis, a voté l'abolition des titres, des droits féodaux el de
tous les privilèges. Privilèges de villes, chartes de provinces sont sacrifiés de
même, dans un holocauste général sur la proposition de M^' de. Juigné et l'as-
[.i;s (iitv.NDs .loi us m-: NoiiiiMiwii: i'û
semblée lerniine le sacrifice on votant un iioinoau 7V Ihun/i à Nolic-ltann'.chanlô
dans la journée du -i.
Le 27 septembre 1780 osl luif dos grandes journées de la calliédralo. 11 s'agis-
sait encore d'une naissance, de quelque chose conime un baptême, pour ainsi
dire, non d'un enfant myal. mais d'une institution nouvelle qui devait faire bii'ii
jiarler d'elle pendant iiuatre-vinuts ans. Ce jour eut lieu la liénédielion des ilra.
peaux de la garde nationale de Paris, d(> l'armée ciluyenne organisée par
M. de Lafayette.
Soixante bataillons, un ]»ar disii'irt. de ciiiii imnpaijines à cent liummcs cha-
cune, dont une soldée, formée do gardes françaises et de soldats passés au service
de la ville, une section de canonniers avec deux pièees d'artillerie par bataillon.
Telle est l'organisation. Tour l'uniforme, c'est un habit bleu à revers et parements
rouges, une veste et une culotte blanches; les grenadiers ont le bonnet à poil,
les autres le chapeau à trois cornes.
(ii'and branlebas de tambours dès l'aube du 27 septembre dans tous lesquar-
tiei*s de Paris; les gardes nationaux pleins d'ardeur en ces premiers jours se
réunissent compagnies par compagnies, se forment en bataillons à leurs districts
respectifs, serrés autour de leurs étendards, déjà bénis dans les églises de rpiar-
tier, et se mettent en marelir, tambour battant, pour la place de Grève où
M. Bailly et la niunicipalili'. le inar(|uis de Lat'ayclte et son ('tal-nuijor les atten-
daient pour les conduire à Notre-Dame.
Un immense concours de population a précédé les milices citoyennes à la
cathédrale et se presse sur tout le parcours, derrière les troupes faisant la haie
sur le parvis; on acclame M. de La Fayette et l'état-major, on salue les drapeaux.
Ils sont tous différents, ces drapeaux, offerts souvent |iar quelque riche citoyen
ou par les dames du district. «Iliaque district a xoulu se distinguer et s'est cliereht'
des emblèmes et des devi.ses. Quelques-uns sont lijancs, mais pour la plupart on
les a composés d'une croix blanche laissant aux angles des carrés l'ouges et bleus
alternés, c'est-à-dire les vieilles couleurs de la ville unies à la couleur royale.
Blancs ou tricolores, ces étendards portent tous des peintures allégoriques ou des
emblèmes au centre, des faisceaux d'armes, des canons, des déesses de la Liberté,
des Bastilles, beaucoup de vaisseaux, raiili(|ue nef de la cité parisienne, les
emblèmes des trois ordres, des lions, des bonnets de libert/' de différentes cou-
leurs, etc.. On n'en était pas encore à l'unification à outrance qui fait semblables,
absolument, le drapeau accroché au-dessus d'un établissement (|ueIconque. où
d'ailleurs il n'a que faire, et l'étendard qui mène les i'('giinents aux batailles.
Le district Sain l-Gervais a sur son drapeau la Liberté couronnant h; buste du roi.
Liberté, /ic/t'lif<% dil le drapeau du balaillon des Capucins Saint-llonoré, donné
par M'"" la duchesse de Boui'bon. Le district Saint-Martin a le coq gaulois sur un
canon avec celte devise : ./'■ rri//c pour lapulric Le drapeau du district des Barna-
bites, dans la cité, est blanc, avec la couronne royale au centre sur l'initiale IL IV, et
quatre fleurs de lys aux angles. Sous l'écusson de Krance le district de Popincourt
inscrit ces mots : l'n roi juste fait le Ijonlu'iir de /o/^s•,• la section de Saint-
:>VS
LKS CIIANDS JOURS DK NOT li K DAME
André-des-Ai'ls a l'ail de son drapeau un immense tableau où, sur des canons,
dos armes et des boulets amoncelés, passe un grand génie portant des palmes,
un étendard bleu, une pique avec le bonnet de la libei-té, au milieu d'une immense
p-]nire doriV. l'tnni). fivrc cl vrr/ii. dit une banderole tenue par un polit génie.
Le drapeau de la
section Saint-Marcel
est aussi un tableau,
mais ])lus farouche,
on y voit un homme
du peuple, armé
d'une faux, marchant
sur une forteresse,
avec la devise : Mort
ou Liber lé. Le dis-
trict des Filles-Dieu
a mis Jeanne Darc
dans la croix blanche
desonélendard, dont
le rouge et le bleu
sont semés de fleurs
de lys; le district
de Notre-Dame porte
A. M. (Ave Maria)
en lettres d'or, au-
dessus de deux ca-
nons en sautoir; le
drapeau du district
des Prémonlrés de la
Groix-Rougeesl blanc
avec une grande
croix rouge fleurdelisée. Sur le drapeau du bataillon des pères de Nazareth, se
voit un hercule vainqueur de l'hydre avec ces mots : Il esl enfin terrassé!... Le
drapeau du district des Jacobins Saint-Honoré porte l'écusson royal avec le
sceptre coiffé d'un bonnet rouge. Quelques devises encore : Craindre Dieu,
honorer son roi (district du Yal-de-Grâce) ; — Sans union poinl de liberté; —
La nation, le roi, la liberté, la loi; — Libre sous un roi ciloi/en; — (district
de la Jussienne) : Courageux, libre, prudent; — Sans loix point de liberté; —
La loi, vivre ou mourir pour elle; — La liberté fait ma gloire (district Saint-
Magloire); —N'obéir 'ju'à la loi; — etc., etc..
L'un après l'autre, les drapeaux avec des pelotons d'honneur pénètrent dans-
la nef pleine de baïonnettes; l'église où, tout le long des bas côtés, des ti'ibunes
à gradins ont été construites, est bondée de monde, de citoyens et de citoyennes
saisis d'une émotion fort compréhensible, tous se croyant à l'aube d'une ère nou-
LA nÉNÉDICTION DES DRAPEAUX UE LA GAllDE NATIONALE, 27 SEPTEMBRE 1789
LES <;mvm)s .ioi ks III-: \n i ui: n am i:
i 'lit
vollo de doucourel ilc \k\\\. tous les cœurs ;'i liinioii. a la fOiicorde. Les iuiisi(|ues
militaires, les tanil>aurs, le bruit des arines mêlés aux chants religieux, aux har-
monies des orgues portent au fomhle eetti' émotion, qui" l'abhé Fauchet surexcite
encore par un sermon enllamnié. l'n à un l(>s drapeaux délilenl devant le chœur
où rarchovè(|ue les bénit, et, pour h'iiiiiiii r la n'-rémonie, des salves de mous-
quelerie roulant sous les voûtes de la \icill(" callK'dralc couvriMil de leur tracas
la grande voix des orgues et les acchinuitions.
i.UlUKlulll III K DKS MAUlll)LSi;r>
l'n mois après, les événeuients ay.uil luarclié, — car (Hi a m dans l'iiilci-vallc le
repas des gardes du corps, la marche du peuple do Paris sur Wrsaillcs, l'eidè-
vemenldu château, le retour forcé de la famille royale .à Paris, bien des jonriK'es
dramatiques, — l'Assemblée a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger,
où trouver un local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au
Jardin des Tuileries soit prête, l'Assemblée vient tenir ses premières séances à
rniiibrc de Notre-Dame dans la grande salli' de l'Archevêché. Les états généraux
de 17.S1> revenaient au berceau des premiers étals généraux de Philippe le Bel.
L'Assemblée à l'Archevèdié se trouvait fort mal et très à l'étroit; celle grande
salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou milh; députés, dont un grand
nombre ne pouvaient trouver de sièges. L'air y devenait rapidement irresjjirable. Le
premier jour, fâcheux présage, une partie de la balustrade d'une galerie légnanl
autour de la salle tomba sur les dépuléi»; l'inquiétude était si grande que l'on
croyait entendre à tout instant des craquements dans le viril édifice. Ijilin le
9 novembre, l'Assemblée put quitter cette salle incommode et s'installer au .Manège,
l.H . K-J
THtVtlIK 1. MlHTnlHE
'l'M) m:s grands jours di: n(iti{i:-damk
EUo avait pourlaiil eu le l('iui)>. à rArchevèchc, do votci- If 2 novembre, sur
la pi'oposilion de M. de Talleyrand-Périgord, évêque d'Aulun, la confiscation des
biens du clergé. Elle y vota, en outre, la loi marliale contre les attroupeiiienls,
et un décret prononçant jusqu'à nouvel ordre les vacances du Parlement, c'est-à-
dire condamnant à mort cette antique institution, qui n'osa regimber, et sans
essayer de résistance descendit au tombeau.
A la fin de l'année 89 éclate l'atîaire Favras ; le marquis de Favras, royaliste
énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était accusé d'avoir formé un
plan contre-révolutionnaire, consistant à faire entrer, imel)elle nuit, dans Paris,
des troupes solides, réunies aux environs sous différents prétextes, à égorger
Lafayette, Bailly et les meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire
en sûreté en province.
Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte de
la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de lèse-nation, se
défendit courageusement. Mais sa perte était certaine, il fallait une satisfaction
aux colères populaires. Crime nouveau, juridiction ancienne; avant de tomber à
son tour le vieux Châtelet des siècles lointains jugea, selon les anciennes for-
mules, avec tout l'appareil de la justice d'autrefois, le conspirateur contre la
nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende honorable
en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de Notre-Dame. La
sentence reçut son exécution le 19 février.
Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un tombe-
reau, nu-pieds, vêtu d'une longue chemise blanche par-dessus ses habits, avec
un écriteau sur sa poitrine portant ces mots : Favras, conspirateur contre VElat.
Une torche brûlait à côté de lui. Le peuple, dit-on, s'émut à cette vue, il y eut des
cris de : (iri'ic<\ aussitôt étouffés par d'autres cris féroces : .4 /'/ iiolvtice ! à la
potence', qui l'accompagnaient depuis la prison.
Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du tombereau,
se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son jugement et la formule
de l'amende honorable. 11 ajouta quelques mots d'une voix ferme : « Je meurs
innocent! Quoique les motifs de ce jugement soient faux, j'obéis à la justice des
hommes, qui, vous le savez, n'est pas infaillible!... " 11 demanda ensuite à être
conduit à l'Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l'Hôtel de Ville,
Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta son testa-
ment de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous les détails de son
affaire, sans d'ailleurs apporter aucune révélation, sans nommer personne. Le
peuple s'impatientait cependant: le temps coulait, il était huit heures du soir,
la place de Grève où clamait la foule entassée i-éclamant son supplicié, était
plongée dans l'obscurité, malgré ses quelques réverbères, simples lumignons
noyés dans le noir. Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l'Hôtel
de Ville de lampions de fête, et l'on compléta celte illumination sinistre par quel-
ques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même, afin qu'elle fût
aperçue de toute la place.
I.KS (;il.\M)S JOl lis m. N(i I llK-hAMK o.SI
Ouaiul ces pré para lits lÏMenl Imiiinés aii\ rris de : l'avrasl Favras ! le
condamné fut livré au buurroau : il descendit les marches de l'IIùlel de Ville,
soutenant le curéde Saint-Paul, à demiévanoui, et marcha vers l'échelle derrière
le bourreau qui pleurait. — <« Saule, nian/ais! » cria une voix féroce.
Le roi Louis \V1 était tombé malade en mars 1791. Un Te Dcio/i, cbantc à
Notre-Dame (juantl il enli-a on convalescence, fut le dernier ; la municipalité,
l'état-major de la garde nationale avec douze cents soldats citoyens y assistaient,
pendant (|uVn njouissance le canon tonnait au dehors. Nous avons encore deux
années avant d'arriver au 21 janvier !»."{.
Le 27 mars 1701, nouvelle solennité religieuse. Les chanoines de Paris ont
été expulsés peu de jours auparavant ; rarchevè(|ue, monseigneur de .Juigné, a été
obligé de s'enfuir; la municipalitt- installe le nouvel évè(iue de Pai-is, Gobel.
Le peuple est accouru et remplit l'église. La municipalité, le directoin; du
département, les notables, avec une dépulation do r.Vssemblée, assistent à la
cérémonie. Sur une estrade, devant Ir (nips immicipal, l'évêque prêle le serment
à la Constilution, le fameux serment qui cause un schisme dans l'Eglise et dont le
refus va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel consacro
neuf autres évoques assermentés, La cérémonie se Icrniino par un 'J'c Deiiui
et par une espèce de procession, la municipalité avec un détachomcnl de garde
nationale conduisant le nouvel évoque dans les principales rues di' la Cité pour le
montrer à ses ouailles.
La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La vioillc loli-ion
est prosci-ite, les prètros qui ont refusé le serment sont traqués, massacrés dans
les prisons ou guillotinés; les églises par toutes les villes de France sont suppri-
mées et abattues par centaines, .^près tant de siècles de gloire l'existence ménic
de la cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant ;iii iinm du
soi-disant bon goùl, de nouveaux vandales vont s'abattre sur dji' et la miililor
brutalement.
Pour commencer, la statue de Philippe le Hd fui détruilo parles Marseillais
en août '.'2. et peu après dans la nuil du 2"2, le Trésor coulonanl les reliques et
d'inestimables merveilles d'orfèvrerie fui saisi sur un ordre de la Commune par
les ofticiei-s municipaux de la Cité et transporté à l'Hôtel de Ville,
La ])liipa]'l (le ces superbes et historiques obj(!ls d'arl disparurciil : jx^rli's
à la .Monnaie, brisés, fondus ou i)illés. Quelques débris du magnifique Tiésur,
orgueil de la calhédi'ale, furent .seuls sauvés, enlevés au vandalisme par (|uel(|ues
bi'avos gens et restitués après la tourmente. Ce sont ces débris revenus à Notre-
Dame qui constituent le Trésor actuel réunis à d'autres vestiges des trésors de la
Sainte Chapelle, de Saint-Germain des Prés ou de Saint-Denis.
OfTusquée dos inn(jmbrablos statues religieuses des portails et de la galeri(>
des rois de Juda, dans laquelle on voyait communément les anciens i-ois de
France jusqu'à Philippe-Auguste, la Commune en octobre '.•:{ prit un arrêté ordon-
nant leur destruction. Rois et saints devaient disparaître sous huitaine.
« Le con.seil général, dit le décret de la Commune, considérant... (|u'il est de
LKS CiliANhS ,1(11 lis l)i: .\(n lii;-l)AMK
son tlcvoii- de luire disparnifre luiis les inuiiunieiil.s(jui aliiueiiteraii'iit les préjugés
religieux el ceux qui rappellent la mémoire exécrable des rois, arrête (jue dans
huit jours les gothiques simulacres des rois de France (pii ont pla.-e au portail de
l'église, seront renversés et détruits, etc.. »
Les rois de la galerie de Notre-Dame, qu'ils fussent de France ou du royaume
de Juda, furent exécutés comme s'ils avaient été en chair et en os; on les jeta en
bas de leur galerie, on brisa de même une foule de statues de saints ou de per-
sonnages ([uelconques, dont quelques-uns allèrent servir de bornes dans le fau-
bourg Saint-Jacques. Quoique ainsi cruellement mutilée, Notre-Dame eut cepen-
dant plus de chance que bien des églises
qui ont perdu dans la tourmente toute la
décoration de leurs portails, il se trouva
heureusement, même à la Commune, des
hommes pour protester contre une destruc-
tion générale, au nom de l'art et en faisant
valoir des considérations scientifiques, pour
la conservation de certaines parties, notam-
ment du zodiaque du portail de gauche.
L'astronome Dupuis et le citoyen Anaxa-
gorasGhaumetle, procureurde la Commune,
défendirent assez vivement le portail de
Notre-Dame pour que la Commune décidât
qu'une commission l'examinerait et verrait
à préserver ce qui lui semblerait digne
d'être conservé.
Le citoyen Chaumette, par condescen-
dance philosophique, sauva ainsi les statues
religieuses du portail, même le Christ et la
Vierge, dans lesquels il découvrait les
mythes du soleil et de la lune présidant
aux révolutions des mois, mais le terroriste
philosophe confisqua Notre-Dame pour y
installer le culte de la Raison.
Chaumette, le grand prêlie du nouveau culte, voulut donner à son inslallation
dans l'ancienne église métropolitaine de Paris, débaptisée par décret et devenue le
Temple de la Raison^ un éclat tout particulier et, comme on disait alors, effacer
par les pompes grandioses et saines de la religion philosopliique le souvenir des
vaines cérémonies du fanatisme.
Deux jours auparavant, l'évêque constitutionnel Gobel, accompagné de ses
vicaires el d'un certain nombre de prêtres, tous le bonnet rouge sur la tète, était
allé déposer sa démission sur le bureau de la Convention et remettre ses insignes.
Comme sa cathédrale, cet évêque ne reconnaissait désormais plus d'autre culte
que celui de la Raison.
EGLISE SAIM-PIERBE DES ARCIS RUK I)K LA VlKlLLli-
URAl'ERlE (sols LK TRIBUNAL DE COSIMERCE)
LKS (iltA.MiS .KM li- l)i; NOTUK-KAMK :!->^
Lr iiininciil uù i-i's L-lioses se passent, où s'étahlit relie relijiiuii île la Haisoii,
prônée pai- Aiiacharsis Cloolz, urali-nr du i/rmc Inniinin. iiauvrc ivvciu' desliné
à une fournée prochaine, à un autre aille! rr'V(iliiti()niiairt\ relui df la déesse
Guillotine, c'est, il iaul le noter, le eoinmeneeinenl de novembre ITîKJ. L'exéculiiui
de la reine est du lo oelohre; le matin du ."îl oelohre, les (îirondins ont été enn-
duils à la mort, le duc d"Orléans a (Hé Liiiilloliné le (i novembre. La lële de la
Raison a lieu le U) novembre et Bailly doit être exécuté le 11.
• T-
L'aUTKL I)K \.\ nKE>SK KAISO.V A MlïIlKDAMi:. I V.lii
iJe tarauds préparatifs fureul laits pijur la eerc'iiKiiiie. el le iliœur de la vieille
eatlii'drale étonné recul une décoration bien nouvelle. A la [ilace de raiirim autel
on divsva une eslrade en loi'ine de luoiilagne couroiiin'e pai- un petit Temple
« d'arcliilecture simple et majestueuse, dit Prudliomme dans le compte rendu de
la cérémonie. Sur reutabloineni de ce temple « sacré » étaient inscrits ces
mots: .1 la l'hilosojihic et eji avant avaient été installi's les bustes » de philo-
sophes qui avaient le plus contribué à l'avènement de la i;(publi(|ue par leurs
lumières ».
Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de piliei' en pilii r, .ser-
vaient de fond au « nouvel autel ». Sui- un angle de rocher à mi-côte de la mon-
tagne, un petit autel à l'antique supportait une espèce de cierge qui était le Fhun-
heau </<• la rrrilc, entin au pied de la montagne gisait renversée une statue de la
Vierge figurant les anciennes idoles écroulées.
«234 LKS (;U.\.M)S .lof US DK Nn T |( h- D A .M !•:
Pour celle tele de la liaison on ne s'élail poinl conlt'uh' d'une représentalion
fiourée de la nouvelle divinité, d'une statue quelconque, on avait voulu une divi-
nité en chair cl en os et le choix s'était porté sur une des célébrités de l'Opéra,
M"« Maillard, beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu
charo'ée d'embonpoint. Elle était royaliste, parait-il, et avait été menacée déjà
par les héberlisles. Des objections et de la tentative de résistance qu'elle fil lors-
qu'on lui annonça qu'elle était piomue déesse, Ghaumette vint bien vite à bout.
« Gitovenne. lui dil-il, si tu refuses d'être traitée en divinité, tu ne trouveras pas
mauvais qu'on te traite en simple mortelle. » M"^ Maillard bvait compris et s'était
décidée.
Des tribunes garnissaient l'église remplie de curieux. Pas de soldats ni de
milice citoyenne dans la nef"; « les armes ne conviennent que dans les combats,
dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous
les gothiques préjugés ». D'ailleurs beaucoup de ces « frères » étaient venus av(>c
leurs piques et leurs sabres de sectionnaires.
A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse Raison
fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. M"« Maillard, vêtue d'une robe
blanche avec un manteau d'azur, coiffée du bonnet phrygien et tenant à la main
une pique, était assise sur un siège à l'antique, porté sur les épaules de quatre
forts de la Halle enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une
théorie de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées sous
des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l'Opéra, ayant ainsi leur
rôle à jouer dans la cérémonie. Des dépulations des .Jacobins et des comités révo-
lutionnaires complétaient le cortège qui s'avançait majestueusement dans la nef
toute rouge de bonnets phrygiens.
A l'entrée du chœur, le citoyen Ghaumette offrit galamment la main à la
citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l'aida à monter les degrés
de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple de la philosophie, « ce
qu'elle fit avec la majesté d'une habitante de l'Olympe ».
Des chœurs entonnèrent aussitôt Vhynme à la Liberlt'-, composée par Marie-
Joseph Ghénier, musique de Gossec. « Getle cérémonie, dit Prudhomme, n'avait
rien qui ressemblât aux momeries grecques et latines, aussi allait-elle directement
à l'âme. Les instruments ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une
musique républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire
l'hymne que le peuple entendait d'autant mieux qu'il exprimait des vérités natu-
relles et non des louanges mystiques et chimériques. »
Descends, ô Liberlé, fille de la nature:
Le peuple a reconquis son pouvoir inimorlel.
Sur les pompeux débris de l'antique imposture.
Ses mains relèvent ton autel.
Venez, vainqueurs des rois, l'Europe vous contemple ;
Venez, sur les faux dieux étendez vos succès ;
Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple :
Sois la déesse des Français.
LES (il(\M)S .KM HS IM-! NOT It K DA M 11 "^o^l
Puis on vit les jeunes Vestales de la liaison ontoiuvrla nionlag-no, iiiduliT au
temple de la Philosophie et on redescendre des llanibeaux à la main : on les vit,
comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas pleins de gravilé et faire
fumer l'encens devant la déesse impassible.
Les chants, les danses on l'honneur de la Raison s'enlreinèlaienl de discours;
Chaumetle célébra le grand jour qui marquait la lin des superstitions et fut très
iralant pour M"'' Maillard qualifiée « d'image sacrée, de chef-c/'œucre de la
ii'ih/rf ». L'enthousiasme de la foule éclata, les assistants en guise de chants
liturgiques tirent entendre la Carmagnole et les autres refrains révolutionnaires
aux voûtes de Notre-Dame.
Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut et reprit
sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Gomme la Convention, en séance
dans la salle des Tuileries, n'avait pu assister à rinstallalion du nouveau culte,
la déesse Raison daignait se déranger pour rendre visite aux législateurs.
Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des flots
de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l'étrangelé du spectacle. En
tète on voyait s'avancer des canonniers portant au bout d'une pique « les dépouilles
du prince de la Calotte », c'est-à-dire les ornements sacerdotaux, la chape et la
mitre de l'archevêque.
Arrivés à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent admises aux
honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à l'Assemblée. — « Légis-
lateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses yeux louches n'ont pu soutenir
l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peuple immense s'est porté sous les voûtes
gothiques qui pour la première fois ont servi d'écho à la vérité... Là nous avons
abandonné des idoles inanimées pour cette image animée, ciief-d'œuvre de la
nature! »
Et Chaumetle d'un beau geste invitait l'Assemblée à contempler cette déesse
passée de l'Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène, la Rai.son
se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et sur l'invitation du
président Laloy, ci-devant Leroy, monta s'asseoir à ses' côtés, après avoir été
embrassée par lui d'abord, par ses secrétaires ensuite, qui n'avaient pas
voulu laisser passer l'occasion de faire leurs dévolions à une déesse si char-
mante.
Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte par un
décret. l'Assemblée prise d'enthousiasme leva la séance pour reconduire la Raison
à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.
C'était le moment où les profanations des églises tournaient, selon l'expression
de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après M"« Maillard on allait avoir dans les
autres églises d'autres déesses Raison tirées non de l'Opéra mais des mauvais lieux.
Le jour même de la présentation de la Raison à la Convention, une autre masca-
rade avait été reçue par l'.Assemblée ; c'était un détachement de patriotes couverts
de chasubles et de chapes, portant au bout de leurs pi(|ues des ornements
d'églises; ils venaient de parcourir le départemeni df luise où ils avaient pillé
256
ij:s grands jours nn: notrk-da.mk
les églises, l'ail foinber los cloches et emprisonné une ci'iilaiiic do
rapportaient les produits du pillage, des ol)jets du iidl
hi-cli'('s: ils
l'ii iiiclaii\ priM-iriix poui'
un poids considérable, et
demandaient en récom-
pense la permission de
danser la f'nj-iin/f/tioln
dcvanl rAssciulih'c , mi-
sérable parade à laquelle
la *Convention dul nni-
senlir et qu'il lallut bien
applaudir sous la i^ression
des tribunes remplies de
leur public liabituel. .
Prud homme racontant
la fêle de la déesse Rai-
son, termine en félicitant
les sections de Paris du
zèle qu'elles déploient
dans le pillage et la dé-
vastation des églises, tant
de la ville que des envi-
rons. Ses phrases valent
la peine d'être citées :
" C-haque section se fait
un honneur d'aller dé-
poser sur l'autel de la
patrie les dépouilles opi-
mes de la superstition et
la Convention ne sait ce
([u'elle doit le plus admi-
rer, ou la magnificence
des dons, ou le zèle du
► •-.patriotisme. Les com-
munes voisines de Paris
grossissent à l'envi ce
beau cortège et liéjà tout
ledépartenientdelaSeine
est décatholicisé. Qui
pourrait compter les im-
menses richesses de Fran-
ciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce pompeux amas de hochets ridicules, qu'avait
enfouis dans les églises la stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant
lorsqu'on voit tous les trésors qu'ils ont réservés à nos besoins. »
EGI.I~E SAINT-PIKHRE AUX BŒUl S, nUK <AINT-l>IEItllK-MX-l!Œi:i'.-i
(SOL'.S LK NOUVEL llOTKI--niEL')
lILNia l\ M. UNI \ \(rll;|, |).\\ll. M'HI.S 1.\ lil.DDllHlN 1)1. l'AlU.-
LES citANns jorns dk NOTRr-n.\MR
2.-17
Et Priidhoniine se conlenio do réclanuM- un piMi |)lus de gravité dans ces
oflVandes à la I{aison et se deiuaiido coninioiil oos hoiumos « qui vouent au
mépris la superslrlion et ses altrilnils, osent endosser le ridicule costume des
prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades du carnaval en s'aflublant d'une
chape, d'une dalmalique. d'une chasul)le...
On allait en voir hicn d'^iiilres. On allail voir luùh'r en place de Grève les
reliques de sainte Geneviève, avec
u ne iriasse de précieux objets d'arts,
stalles d'éi^iise, statues, manus-
crits; on allait voir se mnltipliei-
ces mascarades ([uc Màmail l'rutl-
homme et les pilleurs d'églises se
présenter à la Convention après
avoir traîné de cabaret en cabaret,
sur des ânes couverts d'habits sacer-
dotaux. Notre-Dame était devenu
temple de la Raison, mais Sainl-
Eustache était transformé, avec
une décoration rustique dans le
chœur, des chaumières et des ar-
bres, en une espèce de cabaret,
fréquenté par les filles, lieu de
plaisirs et de ripailles où l'on ve-
nait rire et boire, après avoir vu
le spectacle du jour : défilé rue
Saint-Honoré, d'une fournée inté-
ressante de condamnés du tribunal
révolutionnaire, buste ou cendres
de grand homme portés an Pan-
théon, fête patriotique, démolition
de quelque vestige du fanatisme en
(luelqne sacristie...
Stupéfiante époque et étrange
peuple. Et les acteurs de ces sa-
turnales, ce .sont les mêmes gens
qui as.sistaient respectueusement, peu d'années auparavant, aux fêtes mon.u-
ehiques pour la naLs.sance du Daupliin, (jui suivaient la reine au Te Deitin à Notre-
Dame et à la i)rocession à Sainte-Geneviève, et qui plus lard, la débauche san-
glante pas.sée et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre
comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du couronnement
de César...
Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et grotesques à
Notre-Dame d'abord, ensuite dans les autres églises de Paris, ne devait pas durer
)i\i>i.i.\ DU cluItre .nothe-dame. I8'J0
Liv. 83.
l'inm X 7fl«rCII!i L UlitTOlllE.
33
2o8 LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
longtemps. Six mois après son inslallalion, los iH'htM'tistes étanl loiiil)és, le Molocli
insatiable do la place de la RévoluLinn dévorait pêle-mêle avec la veuve d'Hébert.
avecLueile, la veuve de Desmoulins, avec Arlbur Dillon, avec Maleslierbes, d'Hpré-
ménil, Lavoisier et M™'' Elisabeth, les apôtres du culte : Anacharsis Clootz qui l'avait
rêvé, Anaxagoras Cliaumette qui l'avait institué et Gobel, l'évèiiue constitutionnel.
Puis le comité de Salut public, c'est-à-dire Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot
d'Herbois et Billaud Varennes, lit rendre le 8 mai (18 floréal) par l'Assemblée
le décret qui reconnaissail l'existence de l'Etre suprême. On se préparait à
célébrer le 8 juin la fameuse fêle de l'Etre suprême, où Robespieri-e, à son point
culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon .central des Tuileries, dans
une grande décoration à la grecque ordonnée par David, llubespierre, grand
prêtre de l'Être suprême, après un long discours où il célébrait l'auteur de la nature
et menaçait les vices et les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d'énormes
monstres, le Fanatisme, VAthéisme, la Discorde, Y Anibit'ion et VÉgoïsme. Les
monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une statue colossale
de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie des choses, apparut foute
barbouillée, complètement noircie par la flamme.
Le 12 mai, le comité de Salut public arrête : qu'au frontispice des édifices ci-
devant consacrés au culte, on substituera à l'inscription Temple de la Raison
ces mots de l'article l""' du décret de la Convention nationale du 18 floréal : Le
peuple français reconnaît l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. Le Comité
arrête pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus publique-
ment les jours de décade, pendant un mois dans ces édifices...
A cette époque, rapporte M. Edouard Drumonl dans Paris à travers les Ages,
l'ouvrage aux belles et savantes reconstitutions de M. Hofbauer, une partie de
Notre-Dame fut transformée en magasin pour recevoir le vin saisi dans les maisons
des émigrés.
« L'église fut un moment mise en vente. Fait peu connu et parfaitement exact,
Saint-Simon, le futur fondateur de la religion saint-simonienne, fort riche alors
grâce à des spéculations heureuses sur les biens nationaux, se présenta avec une
charrette pleine d'assignats dans l'intention d'acheter l'église afin de la démolir.
Une formalité oubliée empêcha seule l'adjudication. »
La cathédrale ne périt pas, mais les outrages et les dévastations de ces dix
années de Révolution la laissèrent dans un bien triste état, sans cloches, le fameux
gros bourdon descendu pour la fonte, mais épargné on ne sait comment, l'exté-
rieur mutilé, le chœur et la nef dévastés, les chapelles fermées de planches, les
principaux monuments détruits ou perdus...
'^ Mf.
'-A.....
ÙIÙTEL-DIEL'. — l'LACK DU l'AllVIS. 18(10
CHAPITRE XU
LES GRANDS JULUS DE iNOTllE-DAME islite)
'K
IBU.NE DE N.U'OLKON DANS LA NEl' DE NOTRE-DAME
CÉRÉMOME DU SACRE
Sjiliiiiiiiiis iinpérialrs. — l,c Cumordal, les
l'êtes (lu Sacre. -» Le Pape à Notre-Dame —
Austerlitz. — Les derniers drapeaux à Notre-
Dame. — liapli'iue du roi de Home. — Le
retour des lys. — I8;)0. — Le sac de l'Archc-
véchc. — Uaptcmes princiers, le duc de IJor-
deau.\, le comte de Paris cl le Prince impé-
rial. — Notre-Dame échappe au.v incendies
de la (Commune. — La cathédrale moderne.
— Le saint (Christophe de la nef. — Les quel-
ques monuments échappés au.\ dévastations.
E si(;cle est liiii, les .'<alurnales sont
closes, les églises sont rcn(Jues au
ctill(j conslilulioiiiicl , (lu moins
c(^lles (jui ne sont pas consacrées
au culte théophilanthropique, les
Te Deuiii recommencent à Notre-
Dame, — Te Deum constitutionnels
d'abord, — pour les victoires du
général IJonaparte. Marengo ouvre
la série qui va (Jtre longue !
César se dresse à l'horizon. Le petit général Honai)arto grandit d'un Te Deum à
l'autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul à vie, Empereur ; sur l'amas
260 LES GRANDS .lOURS DE N()T l{ l.-D A M K
eftVayanl des ruines accumulées par le grand bouleversement, il va redresser
pour son usage et caler avec des trophées militaires le trône des rois de France,
et Notre-Dame célébrant le b") août ISO") la première fête de l'Empereur de la
République française, verra s'allumer à quarante pieds au-dessus des tours illu-
minées et briller toute la nuit, pour symboliser l'étoile de Bonaparte, une étoile
de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le signe du zodiaque sous lequel
l'Empereur est né.
Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au son
du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du culte catho-
lique par une grande cérémonie à Notre-Dame.
Les membres du Sénat, du Tribunal et du Corps législatif, toutes les autorités
civiles et militaires, le corps" diplomatique et les ministres occupent des places
réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois consuls arrivent, à onze heures,
dans une voiture traînée par huit chevaux, avec des mamelucks galopant en avant
en guise de piqueurs, et pour escorte un magnifique état-major de généraux et
d'officiers galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues
pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d'une foule immense qui ébranle
l'air de ses acclamations. Combien d'anciens terroristes dans celle foule, combien
parmi ces curieux empressés avaient poussé les mêmes acclamations aux céré-
monies célébrant la destruction de tout ce qu'on relevait, aux fêtes de la Raison,
ou au triomphe de Marat!...
L'archevêque de Paris, nouvellement installé, M-' de Belloy, assisté des arche-
vêques de Matines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de Toulouse et de dix-huit
évêques, attendaient les trois consuls à l'entrée de la nef. Les pompes royales
étaient restaurées pour ces trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l'eau bénite
et l'encens de l'archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était
réservée dans le chœur, à gauche de l'autel, en face d'un autre dais où se tenait le
cardinal Caprara, légal du pape.
Celte première messe fut dite par le cardinal légal. A l'évangile, les arche-
vêques et évêques présents s'avancèrent, appelés l'un après l'autre par un secré-
taire d'État, et prononcèrent, entre les mains du premier consul, le serment
suivant : Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéis-
sance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République
française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun
conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit
contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends
qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'État, « je le ferai savoir au gouver-
nement ».
Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase qui
allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.
Le cardinal légat entonna le Te Deum. Tout était fini. La France .se croyait
rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau tombait sur la tragédie révo-
lutionnaire, mais le grand drame militaire commençait, et toutes ces vagues
LES (;it\M)S JUIHS \)V. N(rrHi:-D.\ME 261
luunaiiies bouillonnaiiles soulevées par la iuiuiiilablt' leiupélo allaient déborder
sur l'Europe.
Deux ans apri's. IKinpirc ol lail. Au nouveau César appuyé sur ses léj;'ions
viclorieuses, à Charlemagne ressuscité il laul un pape pour faire lonction sainte
sur son front couvert de lauriers. Malgré
diftieuKés et résistances, ses néc:ocia leurs
trioniplienl, le pape à son appel (juitle Home.
11 est à Paris dans le cratère du volcan dont
l'éruption formidable, depuis dix ans, terrifie
le monde, dans cette ville elVrayante qui a
décapité roi, reine, princes, et où, si peu de
temps auparavant, les prêtres étaient traqués
et égorgés. Dans celte calhédrabN à la place
où, dix ans auparavant, tiVmait M"'' Maillard,
déesse de la Raison, le pape ofiicio pnuliiicale-
ment et sacre un empereur.
Jamais, aux plus beaux jours de la mo-
naivliie, l'allente d'un plus gi-and ('vénemonl
n'avait excité une pareille oL jilus universelle
éiuiilioii. Après le crépuscule lraL;ii|ue de la
Révolution couchée dans le sang et les larmes,
c'était une aurore (jui se levait, l'espérance
d'un peuple haletant et fatigué. .Jamais comme
pour cette grande journée du 2 décembre 180i-,
on n'avait fait pareils et si gramlioses pré-
paratifs. La cathédrale était bouleversée, une
armée d'ouvriers y travaillait nuit et jour. On
démolissait des maisons blotties au pied des
tours pour dégager les abords, on réparait
hâtivement le plus gros des dégâts subis par
l'éditice. Tout Paris d'ailleurs était occupé
d'une façon quelconque par ces préparatifs du
sacre, par les mille détails d'organisation et
i\o réalisation des splendeurs inouïes rêvées
pour le cortège et les cérémonies. Jamais, au
dire des contemporains, aucune solennité
semblable s'approcha de celle-ci par les ma-
gnificences déployées. César voulait dépasser
les pompes de l'ancienne monarchie, les splendeurs des sacres des rois à Reims.
L'attente frémis.sante, l'émotion, la curiosité étaient telles que l'on s'arrachait,
à n'importe quel prix, les fenêtres aux étages les plus élevés sur le parcours du
cortège. M""^ d'Abrantès cite une famille qui paya .'¥HI fi-ancs une fenêtre à un
second étage donnant sur le parvis iNolre-Dame.
TimiLMCS MANS I.,\ ,NKr 1)K NOTIlKll AMK
CÉIIÉIIUNIK OU SACHE
Hrl LES GRANDS JOURS l)K .\(t r li K-KA M !•;
La grande journée du 2 décembre est arrivée ; il lait un froid sec, mais un beau
temps; César a le soleil (lu'il voulait. C'est le cortège du pape d'abord qui défile
dans les rues pavoisées et bordées de régiments impériaux. Le peuple de Paris
regarde passer le pontife avec plus d'élonnement et de curiosité que de véritable
respect. Sur certains points même on rit à l'aspect du porte-croix du pape, monté
sur une mule et précédant le carrosse selon l'étiquette romaine. En général môme,
c'est surtout le côté tbéàlral des cérémonies du sacre qui frappe la foule; ce qui
l'intéresse et l'émeut, c'est le spectacle préparé avec tant de soins par le maître
lui-même, grandio.se metteur en scène, soigneux des |)lus petits détails du déc<jr
de la fête, et aussi du cérémonial parmi toute cette figuration dorée évuliiant
autour de lui.
Le Saint-Plirc après un repas à l'arcbevèché entre à Notre-Dame où éclate
l'hymne : Tu es Pefrus... Le cortège impérial ari-ive ensuite annoncé par le fracas
de vingt escadrons de cavalerie commandés par Murât. C'est le cortège d'un chef
de guerre, une merveilleuse marche triomphale. Les grands dignitaires de l'Em-
pire, les hauts fonctionnaires de la cour nouvellement installée aux Tuileries
s'avancent dans de magnifiques carrosses, précédant le char élincelant de Napo-
léon, sur lequel des aigles soutiennent une couronne d'or. Sur les flancs du
carrosse impérial caracolent les maréchaux, les généraux chamarrés, les superbes
soldats dont les noms ont retenti déjà dans tant de bulletins de victoires, et qui
vont pendant douze ans être clamés par la bouclio des canons à travers l'Europe
piétinée.
A Notre-Dame l'édifice disparaît sous les décorations architecturales construites
pour le sacre, d'immenses portiques pseudo-gothiques précèdent le portail chargés
de statues, d'attributs guerriei-s et d'écussons du nouvel Empnx\ A l'intérieur, la
décoration est d'une richesse inou'ie. Trois étages de tribunes ont été installées
tout le long de la nef et du chœur, un dans les ogives des gros piliers et deux
dans la galerie supérieure, encadrées d'immenses tapisseries chargées d'N, d'aigles
et de grands écus.sons.
Le trône impérial au sommet d'une haute estrade s'adosse au grand portail,
sous une sorte d'arc de triomphe à la romaine chargé de trophées, avec l'inscrip-
tion sur l'entablement : « Napoléon, Empereur des Français. Honneur, Patrie. »
Sur les gradins du trône, sur les sièges placés latéralement tout le lung de la nef
sont rangés tous les corps de l'Etat en grands costumes, avec manteaux de cour et
chapeaux empanachés, tous les hauts fonctionnaires et les députés de toutes les
villes de France. Les costumes civils, les robes rouges et noires des juges s'entre-
mêlent aux splendides uniformes militaires. Combien dans le nombre d'anciens
révolutionnaires apaisés ou repus, de terroristes ayant e.ssuyé leurs mains san-
glantes, et domestiqués par le maître auquel ils vont d'ailleurs sacrifier le sang
de vingt générations de con.scrits, les millions de jeunes hommes ou d'enfants,
promis à la grande tuerie. Oublions-le.
Ils coudoient de braves gens heureux de voir l'ordre et le calme reparaîti-e,
ou des émigrés rentrés, fatigués d'errer hors de France, des transfuges de l'ancien
LKS (iRANItS JOURS DK N'O I l( I 1» A M !•; 263
régime alliivs par de grands avantages à la nouvelle cour... Tout est neul' ici,
uniformes et fonctions, dignités el dignitaires. C'est, à ce qu'il semble, une France
nouvelle qui surgit, poussée avec son jeune onipcreur sur les ruines sanglantes
de l'ancienno.
Les trois étages dt's tribunes forment comme trois longues guirhuules roses
autour de l'église, trois guirlandes de bras et d'épaules nues ; ces trois galeries
sont réservées aux dames, toutes en splendides loilellos décolletées, élincelantes
de colliers et de liiainanls.
Dans le cbœur c'est un ruissellement d'or et de couleurs éclatantes; on dis-
lingue des lignes rouges, violettes ou blanches, de chaque côté Jusqu'à l'autel el
jusqu'au trône pontilical placé à gauche, il y a un rang d'enfants de chœur, ileux
rangs d'évèques et d'archevêques et deux rangs de dignitaires de l'Eglise. Le spec-
tacle est prestigieux, inouï. « Quelle est l'âme, dit M""' d'.\branlès, qui pourra
jamais mettre un pareil jour en oubli? »
Napoléon et .Joséphine salués sur leur passage par une lempêlo d'acclamations,
étaient descendus à l'archevêché où l'Empereur se revêtit des insignes impériaux.
11 entra dans l'église en ti-iomphaleur, la lùto ceinte d'une couronne de lauriers
d'or. Devant lui marchaient, selon un cérémonial rigoureusement réglé, par
groupes séparés, à dix pas l'un de l'aiili-o, les huissiers de la cour, les hérauts
d'armes, les pages, les aides des cérémonies; ensuite venait le groupe des hauts
dignitaires : le grand électeur, les deux archichanceliers, le connétable, douze à
f|uinze maréchaux, portant l'un un(^ couronne d'or modelée sur celle do Charle-
magne, un autre le glaive, un autre le globe, un autre le sceptre, tandis ([ue la
rpieue du lourd manteau impérial était portée par des princes. Napoléon s'avan-
çait majestueux, le regard planant sur celte multitude dorée, el par delà l'église
sans doute, sur celle France des anciens rois et des révolutionnaires, de Louis XiV
el de Robespierre, conquise el domptée, et sur l'Europe mucllo de surprise con-
templant de loin le spectacle. Napoléon a^yanl pris place dans le clueur, le grand
aumônier, un cardinal et un évoque le vinrent prendre pour le conduire à l'autel.
Le pape Pie VII lui lit les trois onctions sur le front, sur les bras et sur les
mains, luMiit l'épée el la lui ceignit ; il remit ensuite le sceptre cl avança la main
pour prendre la couronne et la placer, mais Napoléon qui avait médité son coup
de théâtre, l'arrêta, prit la couronne et se la posa lui-même sur la tête, par un
geste où Gé.sar se dévoilait dominateur de tous. La tiare comme tout le reste
devait céder à l'épée.
Après l'Empereur, rinip(ralrice descendit à son tour du trône el s'avança vers
l'autel suivie de ses dames d'honneur, do loule la constellation des beautés de la
nouvelle cour. Les princesses Elisa. Caroline Mural, Louis Bonaparte el .Julie,
femme de Joseph Bonaparte, sceurs ou belles-sœurs de Napoléon, portaient la
queue du manteau de .Joséphine, ce qui, on le sait par les mémoires du temps,
n'avait pas été sans causer de violents orages, les .sœurs du héros trouvant humi-
liantes pour elles ces fonctions dans le triomphe de la nouvelle impératrice. Mais
Napoléon avait brisé toutes les résistances et fait clairement voir à ses frères qu'il
26'j
LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
ne souffrirait pas à côté de lui d'opposition do iainille, de prince Egalité autour
de qui se rallieraient los mécontents. Joséphine rayonnait. Quel rêve fantastique
?^-^
MAISON DU CLOITRE. — ItUK BASSE UES UIISINS. 1800
pour la beauté du Directoire naguère aux expédients, hésitant huit ans aupara-
vant à épouser ce petit général qui n'avait que la cape et l'épée, jete a s€S pieds
par Barras.
LES GRANDS JorH< l>i; NOTIUM) A M K
•2l30
La cape c'élail U' inanleau iiii|iérial, l'épéc c'était relie d'un nouveau Gliarle-
niague. Joséphine lenlenienl cl processionnellement s'avança jusqu'à l'Empereur
debout près de l'autel à cùlé du pape, et s'agenouilla devant lui, émue à ne pou-
débris DE L'ÉiiLISE DE \,\ MM)ELKINE. — IlfE DE L\ LICUB.NK. 18i0
voir retenir ses larmes. L'Empereur, avec une lenteur et une grâce qui furent
remarquées de toute l'assistance, posa lui-niènie la couronne sur la tête de l'Im-
pératrice agenouillée.
Puis Napoléon cl Josépliino li'av(M"si'renl IcniLe l\\glisi.' pour regagner le Irùno
colossal appuyé au grand portail, cl le pape à son tour s'avança vers ce trône pour
u\. 84.
Ptht4 A TH«%'KR^ LHIStUlRK,
266 LES GRANDS JOURS DK NOTRE-DAME
donner sa bénédiction au couple impérial en psalmodiant : ]'iv((l uiiju'rdtor In
sternum.
Une immense clameur répondit au souverain pontife, un cri formidable de :
Vivent l'omporeur et l'impéi-alrice! accompagné aussitôt par le gros bourdon de
Notre-Dame, par toutes les cloclies des églises, par le canon tonnant sur les places,
en même temps qu'un Te Deuni d'actions de grâces s'élançait vers le ciel.
La nuit était venue quand la cérémonie prit fin ; elle avait duré cinq heures.
Devant le cortège impérial sortant de Notre-Dame courait comme une traînée de
feu par les rues qui s'illuminaient. Le carrosse impérial marchait au pas dans la
flamme, au milieu de cinq cents torches... Merveilleuse et fulgurante vision, la
France comme la garde impériale à Waterloo, allait entrer « dans la fournaise ».
« Le dernier roi sacré à Reims, dit M. Edouard Drumoul, dorl là-bas, vers la
rue d'Anjou, dans une fosse, remplie de chaux vive. »
Le sceptre de Louis XVI décapité dut passer devant les yeux de bien des spec-
tateurs, s'ils avaient le temps de penser devant le déroulement inouï des pompes
impériales.
Le farouche ('a ira n'éclate plus dans les rues, la populace chante :
Vive, vive Napoléon
Qui nous baille
D'ia volaille,
Du pain et du vin à foison.
Vive, vive Napoléon.
Car les journées de fête pour le sacre et pour la distribution des aigles qui se lit
le 4 au Champ de Mars, étaient accompagnées, comme aux jours d'autrefois, de
distributions de victuailles, pain, vin, charcuterie, volailles.
Le Saint-Père resta quelques mois à Paris. Pendant son séjour il célébra pon-
tificalement à Notre-Dame la fête de Noi'l et revint plusieurs fois pour d'autres
cérémonies.
L'ère des Te Deiun de victoires était rouverte. Sous les voûtes de Notre-Dame
allaient sans cesse pendant des années résonner les hymnes d'actions de grâces,
pendant que la vieille France enrégimentée, emportée dans un délire de gloire,
ne connaissant plus d'autre outil que le sabre et le fusil, débordait par toutes ses
frontières, dans l'immense champ de bataille, en bataillons et en escadrons tirés
de son sein sans cesse, sans arrêt jusqu'à l'épuisement final.
C'était la foudroyante campagne d'Ulm et de Vienne, c'était la victoire d'Aus-
terlitz arrivant pour l'anniversaire du sacre. Les drapeaux conquis ce jour-là
furent apportés à Notre-Dame en grande pompe; ce furent les derniers; plus tard
les trophées sans nombre rapportés par les armées furent envoyés aux Inva-
lides.
Victoires sur victoires pendant des années. Les fumées enivrantes de la gloire
voilent le fleuve de sang qui grossit et s'élargit, voilent les haines des peuples qui
s'amassent; le canon lointain, hors frontière, ne s'entend pas. Par les ogives de
LES GRANDS JOURS hi; \n i K K-DAM K ^67
N()lri'-l);iiue li's Te Di'iiui coulinuonl à s'envoler pressés les uns après les autres.
Napoléon assiste à l'un d'eux : c<îlui-là, e'est un Te Dcum pour la paix signée
à Tilsilt. Court entr'acle, les chants d'allégresse pour les l)alailles vont reprendre
bien vite.
Autres événements. La femme couronnée à Notre-Dame dans la pompe inou-
bliable du sacre, l'i-pouse des jours obscurs, n'ayant pas donn('' d'héritier à César
qui veut dominer l'avenir comme il a subjugué le présent, a été répudiée. La
raison d'Etat a forcé l'Empereur à .sacrifier Joséphine, comme la raison d'Etat
force la cour d'Autriche à sacrifier rarchiduches.se Marie-Loui.se.
C'est la propre nièce de Marie-.\ntoinellt', de la reine guillotinée dix-huit ans
auparavant, que le soldat couronné assied à ses côtés sur le trône impérial. Le
2 avril ISK», le mariage religieux a été céb'bré dans le Grand Salon carré du
Louvre. Le matin du 20 mars 181 1 le can(jn des Invalides annonçait aux Pai'isiens
que les vœux du terrible Empereur étaient satisfaits. Napoléon, qu'à travers
l'ivresse des victoires on .sentait peser bien lourd sur le monde, avail un lu-rilicr
piiur le colossal Empii'c bàli avec la chair l'I le sang d'une généralinn. Encore uiic
fois Napoléon triomphait.
Le lOjuin 1811, à Notre-Dame, avec le même déploiement de faste qu'au grand
jour du sacre, fut baptisé l'enfant qui avait trouvé dans son berceau les adulations
de l'Europe et la couronne du roi de Home, et qui devait finir trist(>ment avant
l'âge d'homme, étoufl'é par l'ombre de son père et regardé par la cour de Vienne
avec amcrlunic cniunic le linil d'une faute.
,\u baptême impérial tous les chefs des royaumes satellites du vaste empire,
les princes feudataires créés par Napoléon ou entraînés par force dans le .système
napolt''onien étaient là rendant leurs devoirs au suzerain. Les grands corps de
l'Etal, le Sénat, le Corps législatif, les hauts fonctionnaires, les maires des grandes
villes de l'immense Empire remplissaient la nef de la cathédrale. Le grand-duc
de Wui-tzbourg représentait l'Empereur d'Autriche, grand-père de l'enfant, par-
rain, et Madame mère repi-ésentant la marraine, la reine de Naples.
Lorsque l'enfant eut reçu l'eau du baptême, l'Empereur le pi'it des mains de
sa gouvernante M""' de Monte.squiou, et l'élevant au-dessus de sa tête le montra à
cette foule de rois et de princes, à cette assistance chamarrée et resplendissante, à
ces représentants de tant de peuples divers, comme le maître futur, l'héritier d(>
son sceptre de dompteurs de nations.
Après la cérémonie à Notre-Dame, les fêtes à l'Hôtel de \'ille où l'Empereur
dîne la couronne en tète, entouré de rois et de princes, il est au faite de la puis-
sance, au sommet de la montagne, la tète dans le vertige; l'heure de la de.scente
rapide va sonner.
Quelques Te Deiim encore jjoui- les hécatombes dernières, puis six mois de
silence pendant lesquels l'aigle précipité de si haut se débat.
Le sang des derniers et imberbes conscrits de la France épuisée d'un oti'ortde
vingt années fume dans les plaines de Champagne, et tout à coup d'autres actions
de grâces s'élèvent vers le ciel pour le retour des Bourbons. A peine a-t-on eu le
268 LES GRANDS ,IOl-I{S Dl- NOTUK-DAMK
temps de ranger les ornemenls du sacre, les aigles triuinphaules couvrant les
murs de Notre-Dame pour le baptême du roi de Rome, que l'encens et les hymnes
s'élèvent vers les voûtes pour les Lys retrouvés.
Pauvres lys, antique tleur de France, battue par le farouche ouragan, sa tige
est bien frêle. Reprendra-t-il sur ce sol chargé de décombres ?
Le 12 avril 181 i-, douze jours après le combat de Clichy et la capitulation do
Paris, le Parvis Notre-Dame voyait descendre de cheval M. le comte d'Artois, qui
venait remercier Dieu dans la cathédrale avant de gagner les Tuileries à la tète
d'un brillant cortège où les représentants de la vieille noblesse chevauchaient
côte à côte avec des maréchaux de l'Empire.
Trois semaines après, c'était un autre cortège et une autre entrée, une entrée
royale comme jadis, mais bien émouvante celle-ci pour les survivants de l'ef-
froyable drame de vingt-cinq ans, pour tous ceux qui depuis le commencement
avaient pu voir s'en dérouler toutes les pages sanglantes. Louis XVIII arrivait à
Paris dans une voiture découverte traînée par huit chevaux blancs, ayant à côté
de lui la duchesse d'Angoulême et le vieux prince de Condé. A cheval aux por-
tières du carrosse se tenaient le comte d'Artois et son fils le duc de Berry.
Le cortège royal après avoir entendu un Te Ijeum à Notre-Dame passa par le
Pont-Neuf, où il fit une station devant la statue d'Henri lY nouvellement relevée,
et se dirigea ensuite sur les Tuileries au milieu d'enthousiastes démonstrations
royalistes.
La vieille garde bordait silencieusement les rues. Elle ne bronchait pas, tres-
saillant parfois à la vue de certains maréchaux de l'Empire qui galopaient à côté
des vieux émigrés. En reconnaissant dans le cortège royal Berlhier, l'ami per-
sonnel de l'Empereur, il y eut quelques cris dans la foule : A l'île d'Elbe I à l'île
d'Elbe!... et ce fut tout : la royauté était rentrée aux Tuileries.
Mais ce n'est encore qu'un entr'acte avant l'épilogue. En attendant la dernière
secousse du long tremblement de terre, Notre-Dame est en deuil. On y célèbre
des messes funèbres pour Louis XVI, Marie-Antoinette et le petit Dauphin du
Temple. Au service funèbre du 14 mai, Louis XVIII vient à Notre-Dame, avec les
empereurs d'Autriche et de Russie.
Puis les Cent-Jours, la seconde émigration, Waterloo, et le second retour de
Louis XVIII qui vient à la cathédrale le U juillet assister à une messe d'actions de
grâces. Le 17 juin 1816 mariage du duc de Berry avec Caroline de Naples. Le duc
de Berry porte un costume bizarre qui veut être à la Henri IV et qui n'est qu'un
déguisement troubadour à la mode du temps. Quatre ans après le mariage, les
funérailles : le duc de Berry a été assassiné le 13 février par Louvel et le service
solennel est célébré à Notre-Dame.
Puis après quelques mois d'attente anxieuse, le trône de France a un héritier
par la naissance d'un lils posthume du duc de Berry. Comme naguère pour le roi
de Rome, on attendait anxieusement la salve d'artillerie annonçant la naissance.
Etait-ce un fils, était-ce une fille ! Au treizième coup on est fixé, c'est un fils, c'est
Henri Dieudonné duc de Bordeaux, l'enfant du miracle, que Louis XVIII montre à
LES GRANDS JOL'RS DR NOTRE-DAME
26!)
la foule d'une fenèlre des Tuileries. Le ."i oelubiv, le roi et toute la cour assistent
au Te Tieum célébré pour l'heureux événement.
Le 1" mai 1821, pendant que Napoléon meurt à Sainte-Hélène, le duc de Bor-
'^^.>-
SAC DE l'archevêché. IS3I
deaux est baptisé à Notre-Dame au milieu dune allégresse générale; la vieille
cathédrale fleurdelisée du haut en bas est en fêle comme pour lo roi de Rome,
dix ans auparavant, quoique la décoration soit moins fastueuse et qu'il y ait
moins de rois dans l'assistance. Tous les cœurs battent, la chaîne semble renouée
entre les deux Frances, celle d'autrefois et la nouvelle, sortie du long et terrible
270 LES GHAM)S .101 US l»K NOTHKD.VM !■
enfanlemcnl. Les poètes ohanlenl. Mais Victor Hugo, poète adolescent, célébrant
l'allégresse et l'espoir des peuples dans une ode sur le baptême, termine triste-
ment :
rois, victimes couronnées,
Lorsqu'un chante vos destinées
On sait mal chanter le bonheur!
L'enfant royal, objet de tant d'espérances, devait apivs une longue existence
d'exilé mourir dans l'exil à Frohsdorf, après avoir revu en sa vieillesse et pour
un instant seulement la terre de France et Chambord son berceau.
Notre siècle a encore vu deux autres baptêmes célébrés avec toutes les pompes
de la puissance dans la basilique parisienne. Encore un fils de roi, encore un fils
d'empereur à qui semblaient promis sceptre et couronne. L'un fut le comte de
Paris, baptisé le 2 mai 1841, petit-fils du roi Louis-Philippe, fils du duc d'Orléans,
héritier du trône posé sur les barricades de juillet 1830, héritier plus tard du
comte de Chambord, et mort pourtant prince exilé en 1894.
L'autre eut un destin plus sombre. C'était le fils de Napoléon III, fondateur du
second empire, né au milieu d'un renouveau de gloire militaire, lorsque retentis-
sait encore le fracas des terribles canonnades de Crimée.
Les fêtes du baptême en 1836 sont encore dans le souvenir de bien des Pari-
siens d'aujourd'hui, le bruit des cloches, les salves d'artillerie, les défilés des
troupes, les cortèges étincelants, les acclamations, les fastueuses et triomphantes
cérémonies, et depuis longtemps tout s'est écroulé. Empire, espérances dynas-
tiques et bien d'autres choses, et le prince si fêté en son berceau impérial est allé,
à vingt-quatre ans de là, périr seul, abandonné dans la brousse sud -africaine,
accablé sous les zagaies des Zoulous.
La cathédrale à notre époque a traversé aussi des jours d'orage. A deux
reprises elle a été un instant en danger, en 1831 et en 1871. La première année
si agitée de la monarchie de Juillet fut marquée par le sac et la destruction de
l'archevêché, des restes du palais épiscopal bâti par Maurice de Sully à la fin
du xn" siècle.
L'ancien palais archiépiscopal alignait sous le flanc sud de la cathédrale de
grands bâtiments crénelés et appuyés de contreforts, précédés d'un jardin en
terrasse sur la Seine. La grande salle, dont le pignon flanqué de tourelles regar-
dait THôtel-Dieu, avait vu bien des cérémonies jusqu'aux premières séances à
Paris de l'Assemblée nationale de 89. Une haute tour crénelée, donjon du palais,
dominait ces bâtiments et complétait leur belle physionomie. Au-dessous de cette
tour se trouvait la chapelle faisant suite au grand corps de logis, les jardins avec
d'autres bâtiments se poursuivaient ainsi jusqu'au terrain Notre-Dame, l'ancienne
motte aux Papelards. En 1830, par suite de reconstructions au xvm^ siècle et
en 1812, il ne restait plus de l'archevêché primitif que cette chapelle.
Le 14 février 1831, le parti légitimiste faisait célébrer à Saint-Germain l'Auxer-
rois le service anniver.saire de la mort du duc de Berry. Une émeute éclata,
LES (IRANDS JOIKS \)E NOTRE-DAME 271
ri'i;lise et le pi-e.sbylère l'iireiil sacca.^és. Le leiuleuiaiii, (iiuiiul loul lui dclruil à
Sainl-Cleriuain l'Auxerroi-s, les émeutiers mis en goùl de destruction se portèrent
à l'archevêché pour continuer leur univre.
Ils étaient plusieurs milliers. Pas de troupes pour protéger les édifices menacés,
les démolisseurs avaient le champ libre. En un clin d'd'il les grilles donnant sur
le quai furent arrachées et le palais envahi. Le pillage et la déniolilion commen-
cèrent,- on jetait les meubles par les lenètres, les objets précieux, les archives, les
ornements d'église et les vêtements sacerdotaux, les livres et les manuscrits, les
tableaux pêle-mêle étaient entas.sés dans le jardin, pillés, brisés, lacérés ou jetés
à la Seine.
La rivière charriait les épaves mobilières, missels, chasubles, objets d'art;
en même temps la destruction de l'édilicc était menée régulièrement et impi-
toyablement, on démolissait les toits, on perçait les plafonds, on éventrait les
gros murs. Et aucune force armée ne venait troubler ce travail de vandales;
quelques compagnies de la garde nationale en avaient bien montré la velléité,
mais repoussées dans Notre-Dame par une grêle de moellons, elles avaient assez
à faire de se maintenir dans l'église. La cathédrale se trouvait donc en grand
péril; déjà des furieux, montés à la souche de l'ancienne llèche démolie quarante
ans auparavant, tiraient avec des cordes la croix qui s'élevait à la pointe des
combles de l'abside.
Enlln, peu à {)eu, comme c'était le carnaval, un certain nombre d'émeutiers
étant partis en bandes grotesques, affublés de chasubles, d'aubes et de surplis se
joindre aux masques des rues, d'autres se trouvant fatigués de destruction, le
calme se rétablit et la garde nationale put prendre possession dos ruines aban-
données.
En 1871, le péril eut bien d'autres proportions, tant au moment de la Commune
triomphante qu'aux journées de mai qui virent son écrasement. Le Trésor fut un
instant saisi et se trouvait menacé comme en 93. Pendant les combats de la
semaine sanglante, alors que l'incendie organisé dévorait les monuments de
Paris, que tout à côté le Palais de Justice formait un' immense brasier, Notre-
Dame eut aussi son commencement d'incendie; les fédérés entassèrent les chaises
dans la nef, versèrent du pétrole dessus et allumèrent ce bûcher. Mais ils s'y
étaient pris trop tard, les troupes en les débu.squant de la Cité ne leur permirent
pas d'exécuter leur liesogne aussi soigneusement qu'ailleurs. Le feu couva len-
tement dans la nef. Un fédéré, que les soldats allaient fusiller au Luxembourg,
révéla le danger à un ecclésiastique qui put arriver à temps à la cathédrale : les
tlammes furent étoutTées, l'incendiaire repentant eut sa grâce.
Les journées de juin 1848 avaient coûté à la cathédrale son archevêque,
M-"" .\fTre, mort victime de son dévouement en s'interposant dans la lutte fratricide,
aux barricades du faubourg Saint-.\ntoine. M"' Afïre, seul avec son domestique et
un garde national porteur d'une branche de feuillage en signe de paix, avait
courageusement pénétré dans le faubourg et passé la première barricade; au
moment où il se préparait à parler aux insurgés malgré les balles qui continuaient
272
LES GRANDS JOURS DE NOT RIM) AM !•
à pleuvoir, une suspension rcguliùre des iiostillLés n"ayanL pu tHre obtenue dans
la confusion inexprimable de la bataille, il tomba frappé à mort. On le transporta
sous une grêle de balles d'une bouti(|ue abandonnée dans une autre, puis aux
Quinze- Vingts; enfin on put le ramener
à l'arclievêché, où il mourut le 27 juin,
s'inquiétant seulement, au milieu de ses
souffrances, des péripéties de l'affreuse
lutte.
En 1871, un autre archevêque
tomba sous les balles. M" Darboy ne
goûta pas les a mères joies du sacrifice
volontaire, il était prisonnier de la
Commune, son principal otage. Dans
la nuit du 24 mai, une bande de fédérés
conduits par le membre de la Commune
Ferré vinrent à la Roquette, le tirèrent
de son cachot au milieu des huées et
des imprécations et le fusillèrent dans
une des cours de la prison avec l'abbé
Deguerrj', curé de la Madeleine, trois
autres prêtres et le président Bonjean.
Dans l'intervalle, en 1856, M'-''' Si-
bour, successeur de M"' Affre, avait
aussi péri de mort violente, assassiné
par un prêtre fou nommé Verger, dans
l'église Saint-Etienne du Mont, pen-
dant la neuvaine de Sainte-Geneviève.
La cathédrale moderne est malheu-
reusement bien vide aujourd'hui, bien
nue. Tous les monuments divers qui
autrefois rappelaient quelques souve-
nirs grands ou petits ou marquaient
quelque particularité ont disparu, détruits dans les tourmentes qui passèrent sur
le monument, ou supprimés par les faux embellissements du xviu" siècle. Autre-
fois, à l'entrée de la nef, près du premier gros pilier de droite, se dressait une
statue colossale de saint Christophe haute de près de dix mètres, comme il s'en
trouvait jadis dans bien des églises, colosses abattus presque partout, mais que
l'on rencontre encore par exemple à l'entrée de l'égli-se abbatiale deSaint-Riquier
dans la Somme. Le bon saint géant était représenté un bâton à la main, les
jambes dans l'eau d'un torrent qu'il traverse en portant l'enfant Jésus à califour-
chon sur ses épaules.
Ce saint Christophe était un vieux souvenir des révolutions parisiennes.
En 1413, quand .\rmagnacs et Bourguignons s'entr'égorgeaient, essayaient de
LA STATUE DE SAINT CIIIUSI iJl'HE DANS LA NEF
DE NOTRE-DAME
^ l'" *
LARCHEVECHE AU XVlll» SIECLE
LES GRANDS .101 ItS \)K NOTRE-DAM (•:
473
s'arracluM- l;i iiersonno du D;ui]iliiii ol la possession de Paris, la ville étant aux
mains de la faction cabochiennc, le prévôt de Paris, Pierre des Essarls, brouillé
avec le parti de Bourgogne, avait été obligé de .s'enfuir à Cherbourg ; il s'en revint
secrèlomoiit avec uno Irnu])!' ilf chevaliers et put se glis.ser dans la Rasiillo Sainl-
swm^mv ^ w- .
l.\m'tili;M- Dt illuUl'ES A .NOTRE-DAME EiN MAI iS'A
Antoine, espérant rWc souli'iiu p.ir h' paili arniagiiac. Mais Paris s'émut de ce
retour, les partisans de Bourgogne, conduits par Jacqueville, capitaine de Paris,
les bouchers de Caboche exaspérés se portèrent en grand tumulte sur la Bastille.
Assailli par d'innombrables bandes, Pierre des Essarls n'osa résister et capitula,
Pierre des Essarts et son frère Antoine furent emprisonnés d'abord au Louvre,
puis à la Conciergerie.
Le duc de Bourgogne leur avait garanti f(jriii(H('mcnl la vie sauve, mais la
Cniiiiiiuiie cabocliienne, cnipurli''!' à tous les excès, iir liiil aiicmi complc de la
LIV. 8Ô.
PtaiS A TRATEHS 1. HIKTOIHe.
3:.
274 LES GRANDS JOURS DR NOTRE-DAMn:
capilulalion ol fit faiiv \o procès du prévôl. Piorro des Essarls, condamné à mort,
fut attaché sur une claie dorriorc la eliarrolle du iMnirrcau d IraîiK' du Palais jus-
qu'au Chàtclcl et aux Halles. Il s'attendait en route à être enlevé au bourreau,
soil par les amis qu'il avait dans le peuple, soit par Jean sans Peur lui-même,
mais aucun secours n'advint et le bourreau lui trancha la têle devant les Halles
sans que nul ne bougeât.
Le frère du prévôt, Antoine des Essarts, était resté en prison s'attendant à un
prompt trépas; une nuit, dans son triste sommeil de condamné, il rêva que saint
Christophe ayant brisé les grilles de son cachot, l'emportait dans ses bras, et il fit
vœu, s'il se tirait des mains des Bourguignons, d'ériger. au saint une statue
colossale dans la nef de Notre-Dame.
Délivré dans le mouvement de réaction suscité par Juvénal des Ursins qui brisa
la tyrannie cabochienne, Anloijie des Essarts n'oublia pas son vœu. 11 érigea dans
Notre-Dame un grand saint Christophe, taillé dans la pierre. Un autel sur lequel
on disait la messe à la fête du saint se trouvait à côté, ainsi qu'une figure du
chevalier agenouillé, accompagnée de cette inscription :
C'est la représenlalioii de noble homme messire Anluine des Essarls, cheva-
lier, jadis sieur de Thierre et de Glatigny, au val de Galie, conseiller, grand
chambellan du roi noslre sire Charles VI de ce nom, lequel fil faire cette
grande image en Vhonneur et révérence de M. saint Christophe en l'an 1413.
Priez Dieu pour son âme.
Le grand saint Christophe fut abattu en 178G par ordre du chapitre, qui déjà
avait fait enlever bien des monuments du moyen âge dont son faux bon goût
s'offusquait.
Des nombreuses statues d'évêques élevées sur des piliers ou couchées sur des
dalles funéraires qui se voyaient jadis dans le chomr, sur le pourtour ou dans les
chapelles de la nef, des images de rois, des statues tombales ou des pierres
funéraires de princes et princesses, des innombrables pierres tombales à effigies
gravées, à curieu.ses inscriptions, qui pavaient littéralement le monument, rien,
ou presque rien n'est resté. Une statue tombale, celle de l'évéque Simon Matifas
de Bucy, de l.'J04, et une pierre tombale du chanoine Etienne Yver, mort en |4G7,
où l'on voit le chanoine, à moitié dévoré par les vers, mené du tombeau au paradis
par son patron saint Etienne et saint Jean l'Évangéliste, voilà tout ce (pii se
retrouve aujourd'hui dans la cathédrale vide.
Parmi les anciens monuments funéraires des chapelles, il faudrait citer à part,
parce que leurs débris ont été recueillis par des musées, ceux des Gondi dans la
chapelle d'Harcourt, où .se trouvaient les mausolées avec statues du maréchal duc
de Retz, de François de Gondi ?■", archevêque de Paris, et du cardinal de Retz
son neveu, le coadjuteur de la Fronde, — et les monuments des Ursins dans la
chapelle Saint-Rémy, où se voyaient les statues agenouillées de Jean Juvénal des
Ursins, baron de Tresnel, mort en li-31, et de Miehelle de Vitry,sa femme, morte
en 14ol.
A côté des effigies de pierre des chefs de famille et de trois tombes de cuivre
LES GRANDS JOURS DE NOTIt i;-l)\.\l E
a7S
érigées à trois de leurs oiil'anls, il y avjiil ciicori' un très i-i'iuar(|iial)li' lalilcau
allrii)ué à .Idiaii FoiKiiid il maiiilciiaiil an Lnii\ ii', ivprésonlanl Jean Jiivénal
des Ursiiis el sa ieunno avec iciiis (Hize cntaiits.
Co sont là (|iieI<iuos nion'oauv sanvi's du désaslro ; loul le roslo, vieux souve-
nirs, œuvirs d'art, slaluos ol dalles, tout a disparu. " Les arcliilcclos du roi
Louis \IV, dit M. do (îuilliorniy, furent les promiorsà pi.! ter la main sur les séi)ul-
lures du cliM'ui' pour sulisliluer aux li>nilies des évoques cl dos. iirands de la Icri'e,
une mosaïque dnni la riche oonte\tin-e n'est laite ipie poiii' la distiadion dos yeux.
On lit alors, avec uuo certaine apparence dv respect et de convenance, ce que
liront plus tard les révolutionnaires dans l'accès do la fureur. » Bien plus coupa-
bles cortainonienl, ces vandales du faux bon i;oùl, que les ignorants qui, dans
les instants d'égarement ou d(> frénésie politique,
s'en prennent brutalement aux monuments.
Dans tous les cas, la part do ces di'molis-
seurs des xvn'' el xvni" siècles, des chanoines
el des évoques désireux d'embellir leur église,
dans les destructions commises à Notre-Dame
de Paris, est l)ien plus grande ([ue celle des
révohiliomiairos. Outre lojubé, l'ancien maître-
autel, la clôture du clneur et les iiiiioiiilnalilos
monuments ou dalles funéraires, ne détruisit-on
pas, fi"oideniont el régulièrement, en IT.'Jl, tous
les splondides et llamboyanls vitraux anciens
pour les remplacer par du verre blanc, relevé
seulement de bordures lleurdelisées !
A celle époque, selon l'expression de Viollot
le Duc, on rabotait l'église extérieurement pour
eidever les moulures el sculptures, les gar-
gouilles el les ligures accrochées aux pierres,
toute la vivante et grouillante décoration gothi-
que. L'areliilecle Snurilol, en I77I. sur l'iiivila-
li'Mi du chapili'i', s'en prit à la façade et entailla
sans pitié le portail du milieu, faisant saut(M'
le pilier central, diroupant à travers les scul])-
tures du .Jugement dernier une ogive baroque,
pour permettre aux plumes dont on surchargeait
le dais, de passer aux grandes processions.
.\ux deux siècles derniers, on voyait tout le
long de la nef une série de grands tableaux représentant les actes des apôtres
suspendus au-dessus dos gros piliers; ils avaient été ofîerts par la confrérie des
orfèvres en renq)lacomenl d'un mai de charpente histoiiée et enluminée, (jue les
orfèvres avaient antérieurement pour coutume de présenter chaque année devant
le grand portail de Notre-Dame, le i" mai, à minuit.
LES TABI.EAfX UKS OH|-ÈVnES ET LKS DRAPEAU.t
DANS LA NKK DE NOTRK-DAME. XVIll" SIÈCLE
276
LKS CKANItS .lOlKS DE NOTli K- DAM 1-
La floche ancienne, haute de Idi- pieds du conihlc de ki nef au coq Miruiuidanl
la croix, fut d('inolie aussi en 170o, mais il ne faudi-ail pas melliv celte dcstrurtinn
au compte déjà si chargé du vandalisme, car il parait qu'on ral)allit iiairc (|u'clle
menaçait de tomber toute seule.
Elle était du xni" siècle, ayant été érigée en même temps que cette grande
charpente du comble si puissante et si magnifique qu'on appelle la Forêl. La
flèche actuelle si élégante et si fine, plus décorée que l'ancienne et accompagnée
de nombreuses figures d'anges, a été élevée vers ISuG par Lassus et Viollet-lc-Duc.
*^ V «• ^!^J^
X"K''^f^
LK COCHE u'eAU AniUVA.NT AU rORT SAI.M-l'AUL. XVIfl'^ SIECLE
CHAPITRF. XIII
m:s i'o.ms de la citk
(iNT aux Changeurs. — La Hanse des niaicliaiuls. — Les
maisons cl moulins des ponls. — Inondations et dc-
li.icles de fj;laces, écroulements et incendies. — Le
[KMit aux Meuniers.. — Incendie des ponts au Clian;,'c
el Marriiand. — Le quai de Gèvres. — Le l'elil-Pont
l'L le l'eiit-Chàlelet. — La planche Mihray cl le ponl
Notre-Dame. — l'as,sagc do princes el princesses. —
La pompe Noire-Dame. — Le ponl Saint-.Micliel. —
I.is dernières maisons des ponls en 1801). — Les ponts
.le rilùlel-Dicu.
IV'uduiil des siècles, aux lcii)|is Ininlains
'. pI obscurs, l'île de la Cilc' ii'eul poiii- coui-
iiiuiiiinicr avec se.s rives f|uo deux pouls,
aiiiaiics (le la nef symbolique de Lulèce,
le relil-l'oul au sud et le Grand-Pont au
nord. Jusfiu'à notre épo(|ue,oii a considéré
notre ponl au Chanye comme le successeur direct du Grand-l'onl de la vieille
Lulèce. Nous avons noté les doutes que de nos jours des érudits et des clier-
LES MOL'LI.NS DES l'ONTS
cheurs oui iMuis sur relie lili;itii)ii. voiil.iiil voir dans le |ioul Nolre-Damo le
représentant du i^rand punt -jiHn-nuiiain.
Le pont Nolre-Danie du moyen âge a pu avoir des ancêtres; il n'est point
extraordinaire que Taris, renaissant et grandissant après les Normands, ne se soit
point contenté d'une seule communication avec sa rive droite, mais l'existence du
retit-Ghâtelet au bout du Petit-Ponlel du Grand-Châlelet, à la lête du rirand-l'uiil.
semble bien iiidii|ner que là était le grand passage, la voie importante d princi-
pale. Donc, temms pour iMiniie, sauf preuve complète et di'linitive, rancieime et
constante tradition. Le i)ont au Change, c'est le fameux Lirand-l'ont de Paris
maintes fois tombé, écroulé ou brûlé. Au commencement du xiv'' siècle, on cons-
tate l'existence d'un pont de Bois ou d'une passerelle à moulins sur l'emplacement
du pont Notre-Dame. Une autre passerelle existe aussi un peu plus loin, à peu
près à la hauteur du punt ^]q. la Tournelle, donnant accès à l'île Notre-Dame,
actuellement Saint-Louis, alors coupée en deux par une fortification doublée d'un
fossé, complétant la défense de la Seine entre les deux parties de l'enceinte. A la
fin du même siècle se construit le premier pont Saint-Michel, qui venait au sud
suppléer à l'insuftisance du Petit-Pont, pour les communications avec la rive
gauche.
Au commencement du xvi« siècle, nous trouvons un pont de plus, le pont aux
Meuniers, qui douljle le pont au Change sous les tours du Palais ; encore ne servit-
il d'abord qu'aux meuniers ses propriétaires. Enfin le Pont-Neuf, superbe pont
monumental, .se construit lentement pendant les guerres de la Ligue et donne à
cette pointe de la Cité sa physionomie définitive.
La première partie du xvn'' siècle voit naître l'île Saint-Louis, avec les ponts
Marie au nord et de la Tournelle au sud, avec le pont Rouge, qui sert d'attache
ou d'amarre si l'on veut pour l'île Saint-Louis, à la suite de la Cité, gabarre à la
remorque du grand navire parisien.
Ensuite viennent le pont au Double ou de rHôtel-Dieu, servant de lien entre
les deux parties du grand hôpital à cheval sur les deux rives, le pont Saint-
Charles, et un autre pont Rouge, le pont de Bois, jeté sous Louis XIV à la place
du bac servant aux communications entre les Tuileries et la Grenouillère sur la
rive gauche.
Les autres ponts sont modernes et nés à peu près tous dans le courant de
notre siècle.
Le Grand-Pont établi en jjois depuis des siècles, brûlé ou enlevé par les eaux
plusieurs fois, dut commencer à se charger de maisons vers le xi'= siècle. Des
moulins tournaient sous les arches; aux maisons des meuniers s'ajoutèrent des
ateliers d'orfèvres, puis une ordonnance de Louis VII, en 11 M, y établit les
boutiques de changeurs, et peu à peu le Grand-Pont devint le iiont aux Chan-
geurs. A cette époque, l'étroit passage, serré entre deux rangs de petites maisons,
seule communication de la Cité avec les faubourgs du nord, es't animé par le
va-et-vient incessant des cavaliers et des piétons, des marchands amenés par
leurs affaires, des flâneurs attirés par les boutiques. On trouve là non seulement
LES PONTS Di; I.\ CITÉ 279
les riches changeurs, presque tous Lomhards faisant le commerce de l'argent et la
banqiK'. mais encore des orfèvres et autres artisans travaillaiil surtout les métaux
précieux.
Une seule arche servait à la navigation, la grande an-lie du milieu ; elle était
réputée propriété de la IIkiisc des man-hniuh, la fameuse cnuipagnio des mar-
chands parisiens, dont les innombrables llullilles cabotaient incessamment tout
le long de la Seine, grande \(tie(lu commerce d'alors, et se pressaient en rangs
serrés aux ports de l'ai-is. I/.iri'lie mariiiiére cduinie la rivière, se Iroiivail donc
sous la jiii'idiction du pri'vôl des lu.iii-liands, lesaulivs arelies étaient la propriété
des chanoines de Notre-I)ame, avec leurs moulins.
Ces moulins nuisaient à la solidib' du pont pendant les crues d'hiver, aux
mauvais jours de la rivière. A une certaine épO(|ue, ils durent être supprimés,
malgré les protestations des chanoines, et placi's un peu |ilus en aval. Leur
réunion en travers du lleuve. un peu au-dessousde la lour de l'Horloge, lil naître
le pont aux Meuniers, frère jumeau du |ioid aux Changeurs, rriniilivement, ce
n'était ([u'une simple pas.serell<' reliant les moulins et servant uniipiement aux
Meuniers.
Le pont aux Cliangeurs était aussi le ponl aux oiseliers: les niairhands d'oi-
seaux avaient obtenu le privilège de s'y établii' et d'accrocher leurs cages sous les
auvents des boutiques des changeurs, malgré toutes les réclamations de ceux-ci.
à charge de fournir pour les entrées royales les oiseaux destinés à être lâchés en
signe de liesse, au passage des rois et reines.
Les grands événements de l'histoire des ponts de Paris, ce sont les chutes et
ruptures, ce sont les inondations et les incendies. Cond)ien de fois les crues de la
Seine ou les débâcles des glaces emportèrent-elles quelques arelies des ponts de
pierre ou de bois, avec les maisons qui étaient dessus et les moulins (pii tour-
naient au-dessous, combien de fois le feu ne les endommagea-t-il pas !
A la fin de décembre 1;20G, une grande inondation emporta les ponts, le Grand
et le l'etit, détruisit moulins et maisons, causant de graves dégâts autour du
Chàtelet et dans la Cité, dont les basses rues furent envahies parles eaux. On ne
circulait plus qu'en bateau à travers les maisons écroulées ou baignées à une
grande hauteur. Ce fut un vrai désastre. (>n vit alors l'abbé de Saint-Denis et ses
prêtres portant les saintes reliques venir implorer la clémence divine à la tête
d'une grande procession de fidèles marchant pieds nus.
D'autres grandes inondations en 1280 et l.'J'.KJ, au cours d'hivers terribles, cau-
sèrent les mêmes désastres en 12110. La Seine emporta encore le Grand-Font, alors,
à ce qu'il semble, réceniinenl reconstruit en pierres; elle enleva le Petit-Pont et
causa de graves dégâts au-Petit-Châtelet. Sur les piles du t'.rand-Pont, restées
comme des îles au milieu des eaux tourbillonnantes, (luelques maisons étaient
restées, il fallut aller avec des bateaux au secours de leurs habilanls ainsi bloqués
et leur porter des vivres.
Dans le courant de l'hiver rigoureux de 1408, trois mois après l'assassinat du
duc d'Orléans, après les grandes neiges el les grandes gelées, la débâcle causa de
280
LES POXTS i)i; i,.\ ciTr:
g-raves désaslres à Paris. Les immenses glaçons chamés par la S.in. aniv.nl
avec un bnut formidable sur les ponls, s'empilaient sous les arclios. ébranlaient
de leurs chocs formidables et répétés les piles et les charpentes. .Après deux jours
do cet as.saut, le Pelit-Pontet le pont Saint-Michel, celui-ci alors qualifié Pont-Neuf
L ARCHE l'OI'l.N-. IgitO
S écroulèrent dans le fleuve avec toutes leurs maisons; le pont au Change résista
mieux; il perdit seulement quatorze maisons de changeurs, le.squelles ébranlées
par les coups répétés, ayant leurs étais de charpente bri.sés ou emportés, finirent
par s écrouler parmi les glaçons.
i,i;s l'o.NTs i)i; LA cnf;
■2Sl
Les régis 1res du Parlonu-nt cilôs pnr Diihiiiro (loiiuoiil iriiiltTcssaiils délails sur
celle débàfle de li(i8. Us annoncenl à la dalo du .'il janvier l'inlerruplion des
séances du Parlement au I*alais. Le passage des ponls étant coupé, les magis-
Irnls, dans l'inipossibililé de gagner leurs Chambres, s'en allrnnl siéger à
l'abbaye de Sainte-Geneviève. On y voit ipie les « grandes et horribles glaces
commencèrent le Mo janvier à descendre et eunli'i' par les ponls de Paris et par
*■ i " ' 't ^- i ' * I »— ,- ■< ■■■.■■ ^ >•!■.' » l ,-
Ak.-^
LA l'OMI'K M)TllK-nA.ME. ISOO
spécial par les petits ponls et non sans cause; car puisque la saison et le temps
ont été si froids, et a eu des gelées, puis la Saint-Martin dernière passée, et par
spécial a t'ti' telle froidure et si aspre par les deux lunaisons dernières passées,
que nul ne pouvoil besoigner. Le greflier même combien qu'il eust pris feu de lez
lui en une pellolte pour garder l'ancre de son cornet de geller, toutes voies l'ancrt^
segellail en sa plume, de deux ou trois mois en Irois mots, et lant ipio enregistrer
ne pouvoil: et qui' par icelles gellées eussent été gellées les rivières, et en spérial
la Seine, tellement que l'on cbeminoil et venoil et alloit et l'on mcnoil voitures
par-dessus la glace, et rpio eusse été si grande abondanc-e de neiges que l'on eust
LIV. X6.
P,KI4 A TAiVKIIS LHl^TiIlng.
.36
28'2 LES PONTS DE LA CITR
VU de mémoire d'homme, el laiil iiu'à Paris avait grande iiécessilé laiil de Ijuis
que de pain pour les moulins gellés, se n'eust élé des farines que l'on y amenait
des pays voisins, et que lesdites gellées, glaces cl froidures se fussent amodérées
dès le vendredi dernier passé, pour la nouvelle conjonclioii lunaire, et que les
glaces se fussent dissolues par parties et glaçons. Iceux glaçons, par leur impé-
tuosité et heurt, ont aujoui'd'hui rompu et abattu les deux petits [lonts (le Petit-
Pontet le pont Saint-Michel) ; l'un était de bois, Joignant le Petit Ghàtelet, l'autre
de pierre, appelé le P ont- Neuf (\\x\ avait été fait puis vingt-sept ou vingt-huit ans,
et aussi toutes les maisons qui étoient dessus, qui estoient plusieurs et belles, en
lesquelles liabiloienl moult ménagiers de plusieurs estais et marchandises et
mostiers, comme taincluriers, escrivains, barbiers, couturiers, esperonniers, four-
bisseurs, frippiers, tapissiers, chasubliers, faiseurs de harpes, libraires, chaussetiers
et autres... N'y a eu personnes périllées, Dieu merci ».
Bien des fois les débâcles, à la fin des hivers, ou les inondations à la suite des
grandes pluies, firent courir les mêmes dangers au vieux pont au Change. On
voyait la Seine grossir, couvrir les ports, escalader les berges et se répandre par
les rues; presque chaque année, elle montait jusqu'à la Croix de la Grève, située
au milieu de la place devant la maison de ville, et elle couvrait complètement
l'île Notre-Dame (maintenant Saint-Louis). On faisait alors des processions, on
sortait les reliques et l'on surveillait les charpentes des ponts.
L'inondation de 1497 fut particulièrement désastreuse, l'eau monta jusqu'à la
Croix de la place Maubert et vers le pont Saint-Michel, vint jusque dans la rue
Saint-André-des-Arts. On ne communiquait sur bien des points que par bateaux.
Auprès du pont au Change, le Grand-Chàlelet et Saint-Leufroy formaient presque
une île, la Seine remplissait la Vallée de misère et tournait par les rues basses
autour du Ghàtelet. Pour demander la cessation du fiéau, les processions et les
reliques sortirent, la châsse de Sainte-Geneviève fut amenée processionnellement
à Notre-Dame, pour une messe solennelle, et reconduite ensuite jusqu'à l'abbaye
par l'évèque accompagné de tout le chapitre.
Le terrible écroulement du pont Notre-Dame, en 1409, avait fait porter l'atten-
tion sur les charges énormes que l'on imposait aux ponts, aux maisons campées
en deux files sur chaque côté, maisons de plus en plus hautes, et qui se surchar-
geaient de plus en plus d'annexés, « loges et chambrettcs » plantées en encorbel-
lement sur ces maisons déjà encorbellées sur les piles. On voit, en février 151G,
le Parlement ordonner une enquête sur la solidité du pont au Change, enquête
contradictoire entre les maîtres des œuvres de Paris et les représentants des
orfèvres et changeurs, qui élevaient ces annexes aux dépens de la solidité du
pont. Des charpentiers et maçons jurés déclarèrent que le pont au Change, si l'on
n'y remédiait promptement, devait avant peu de temps s'écrouler; mais, par
manque d'argent, malgré tous les fâcheux pronostics, on ne fit rien ou presque
rien ; le pont resta à peu près comme il était, chargé et surchargé.
Le pont aux Meuniers, son voisin si proche, ne portait qu'un rang de maisons ;
la passerelle établie le long de ces maisons en amont, après avoir longtemps
LES PdNTS l)K LA C.W f] 283
servi sriilcmriit ;iii\ iiiciiuifis, l'ut oinoitr aux piétons au wi'^ siècle, pour
décliar^'er un pru k- pdiit au Chaii^'o, et des I)ouli(|ues aiissilôl s'installèrent dans
les maisons lnut le lonj,^ du passage. La solidité laissait pouilaiil à désirer, l'évé-
nement le prouva Itien vite.
L'hiver de l-i'.Hi fut mauvais pour l'aris; à la lin dr ilécemhre, la Seine, très
grosse, ilevint menaçante pour les ponts. Le pont aux Meuniers iiaiiii de roues de
moulins sm* toute sa lonti'ucur, avec une seule arche libre pour la navi.i;ation,
l'ati;.(uail licaucoiip; le rouiaiil, irrité contre cet obstacle, frappait, en écuniant,
les poutres iiiiininbrablcs et les carcasses des moulins.
Le ±2 décembre, vers six heures du soir, ébranb' à la longue par l'attaque
incessante du lloi. le pont aux Meuniers secoué d'bori'ibles craquements, oscilla
quehpies instants l'I, détaché de ses pibjlis par nue dernière secousse, sendjla
partir au til de l'eau, puis brusquement s'alVaissa dans le courant avec un fracas
épouvantable. Moulins, maisons, liuiiljipics, Imit fut Ijalay»'' par l'eau toui'liillon-
nante, empoi'té avec les liai)i('inls parmi les poulres lancées comme des l'élus de
paille.
On devine la stupeur produite par la catastrophe, l'elTroi des voisins du pont
au (Ihang'efpii, de leurs demeures menacées é.Lcalcment, pouvaient suivre l'horrible
drame, l'énKji des riverains accourus au bruit formidable de la chute, aux cris
des victimes que le grondement de la rivière ne cotivi'ait pas (ont de suite. Malgré
le danger des pieux lancés par les eaux comme des béliers, de courageux mari-
niers sautaient dans des barques pour se porter au secours des quelques mal-
heureux qui, restés accrochés aux ruines du pont, hurlaient de terreur, à toute
minute sur le point d'être emportés comme les autres. Le lieutenant civil et les
magistrats s'ed'orçaient de prendre les mesures les plus urgentes pour limiter
autant (|ue possible le dé.sastre.
Tout de suite on envoya des soldats vers la porte de Nesle et au pont de Saint-
Cloud pour arrêter au passage les épaves du sinistre, recueillir les meubles roulés
par la rivière, et l'on fit évacuer bien vile les maisonsdu ponl au Change. Dans
l'obscurité, au bruit formidable de la rivière, les malheureux hal)ilanls qui sen-
taient le sol trembler sous leurs pieds se hâtaient d'empiler leurs meul)!cs, leurs
objets précieux, sur des charrettes, sur Ions les véhicules possibles pour aller
chercher un alu'i sur la lii-re ferme. C'était un dT^sordre inexpriiuable dans l'obs-
curité de la nuit, heureusement îles postes avaient été placés aux extrémités du
pont afin d'arrêter les voleurs et l(;s gens de sac et do corde accomnis, toujours
promjjts à se glisser dans les tumultes pour en tirer profit.
.•Vprès la catastrophe on .se querella dans l'enquête faite par le Parlement p(jur
rechercher ses cau.ses. On prélendit que la faute en revenait au chapitre de Noire-
Dame (|ui ne veillait point aux réparations nécessaires et s'opposait aux vi.sites
des maîtres des œuvres du roi.
L'événement avait fait environ cent cinquante victimes. « On remarqua, dit
l'Estoile, que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient tous gens riches
aisés, mais enrichis d'usures et pillages de la Saint-Barthélémy et de la Ligue. »
LES PONTS DE LA CnL
Quelque temps après la Icri-ililc lin du puni aux .Miiiniers, Charles Marchand,
capitaine des archers de la ville, ohliul des Iclli'cs p.denlcs raulorisant à hàlirà ses
frais un nouveau piuit à l'alignemenl de la \uùle de passage du Cnaud-GhàLelel,
en tirant droit sur la tour de l'Horloge.
Le capitaine Marchand, malgré ses lettres patentes, eutà compter avec les dil'li-
cultés créées par le maître de
la voirie et avec l'opposition du
chapiti'e de Noli'e-l>aini', pro-
priétaire (le l'ancien p(jnt; mais
tout finit- par s'ai-ranger et les
travaux purent commencer en
aoùl J.'i'.i'.l. Le roi avait exempté
de tous droits les matériaux
nécessaires à la construction et
même fourni dans l'Arsenal un
emplacement pour emmagasi-
ner ces matériaux.
Le pont Marchand en l(in',t
(•tait achevé, il formait une rue
large de six mètres (|ue bor-
daient deux rangées de trente
maisons à deux étages, réunies
entre elles au-dessus de la rue
par des tirants allant de chaque
pignon à celui qui lui faisait
face. Les maisons étaient uni-
formes, elles étaient désignées
chacune par une enseigne parti-
culière, un oiseau peint sur la
fa(;ade : le merle blanc, le cou-
cou, le rossignolel, le coq hardi,
le coq héron, le grand duc, le
pélican blanc, la chouette, etc.,
ce qui fit donner couramment
au pont le nom de i)ont aux
Oiseaux, au grand déplaisir du
capitaine Marchand, autorisé par les lettres royales à baptiser l'œuvre de son
nom, ce qu'il n'avait pas manqué de faire au moyen d'un distique latin gravé à
chaque extrémité sur une pla(iue de marbre.
Le pauvre pont Marchand, ou aux Oiseaux, eut un destin bien court, il périt
non par l'eau cette fois, mais par le feu, douze années à peine après son achè-
vement, et avec lui succomba son voisin le pont aux Changeurs. Dans la nuit
du 22 au 23 octobre 1621, le feu prit aux maisons du pont Marchand « dans le
LA ruL'RCllE DU l'UNT AU CUA^i;I". NVIU'- SIl-XLE
LES PONTS l)i; LA (Alt
288
collier triin nommé Goslard, écrivnin ", cl se propap:ea rapidement d'un IjouI à
l'autre, en moins d'une heure. L(>s llainnies bionlnl fi'anchiront l'étroit espace qui
séparait les deux pmds cl le poid au Clian'^e à son Inur commença à brûler.
Ce fut aussil(it un tumulte elVroyable, dans cette étroite rue du Ponl attaquée
par les (lammcs, les meubles iilcuvaicnt par toutes les fenêtres, les habitants
éperdus essayaient de sauver leur mobilier et leurs marchandises, qu'ils couraient
empiler dans l'ép^lisc Saint-!5arthélemy toute proche sous le Palais. La tour de
l'Horloge entourée par des llaniinos sonnait sans discontinuer le toscin, le Palais
LES VOL'TKS 1)1 MIU liK ijKMlKS. 1 SUO
à peine sorti de l'incendie de l(illS se trouvait en dani;ci-, niais il n'y cul heureu-
sement de dégât qu'à la tour de l'Horloge dont le comble fut brûlé. En quelques
heures tout fut terminé, il ne resta plus des deux ponts que des lignes de pieux à
demi consumés en travers de la rivière.
L'Esloile rapporte dans .son journal du règne de Henri IV une particularité de
l'ancien pont au Change. A certains jours de carnaval, on avait pour coutume de
dresser dans la rue des tables où tous les « débauchés de Paris » venaient jouer
aux dés. Cette coutume fort ancienne paraît avoir pris lin .sous Henri 1"V, peu d'an-
nées d'ailleurs avant la fin du ponl lui-même.
On mil un temps fort loiig à reconstruire le pont au Change; malgré la gêne
considérable qui en résultait, on se contenta pendant des années d'une passerelle
jetée sur ses ruines. On ne commença la reconstruction qu'en 1030. Ce fut alors
le plus large des ponts de Paris, il était encore chargé d'une double rangée de mai-
sons uniformes, très hautes, superposant quatre étages de fenêtres au-dessus du
rez-de-chaussée, et non plus à pignons distincts comme précédemment, mais for-
286 LES PONTS DK LA CITK
manl de chaque côlé une ligne continue, régulière, coupée d'av.inl-corps de dis-
tance en distance, avec un seul Init régnant sur toiilf la longueur.
l'n très curieux projet de reconstruction de Marcel le Roy en 1()22 eût donné au
pont au Change une grande allure. La ligne des maisons eût été coupée d'arche
en arche par des tours rondes. Le projet ne fut pas admis, on lui en préféra un
autre moins grandiose.
Le nouveau pont aux Changeurs, dit aussi aux Orfèvres, comptait suivant un
plan du temps 10(3 forges. En touchant à la rive droite sous le Chàtelet, il formait
la fourche ou si l'on veut, l'V grec. Le passage se divisait en deux branches entre
lesquelles s'élevait un groupe triangulaire de maisons. Un monument était appli-
qué sur la façade de la maison formant la pointe du triangle. On y voyait sur un
fond de marbre noir un groupe de trois ligures de bronze : Louis XIII et Anne
d'Autriche à côté de Louis XlV-enfant debout sur un piédestal et couronné par une
Renommée. Au-dessous, un bas-relief représentant deux esclaves, et plus haut
divers écussons et inscriptions, sous des frontons superposés, complétaient le
monument.
Le passage bien étroit à gauche du monument s'en allait retrouver la rue
Trop-va-qui-Dure et les ruelles circulant autour du Chàtelet; le passage de droite
conduisait à la rue de Gèvres. De ce côté, entre le pont au Change et le pont
Notre-Dame, sur le terrain des vieilles tueries et écorcheries des boucheries,
furent construites, en même temps que le pont, les voûtes du quai de Gèvres
ouvertes sur la rivière par une série de grandes arches, et supportant une rangée
de maisons symétriques destinées à relier les deux ponts.
On était engoué en ce moment d'architectures régulières ; en enfermant la
Seine dans ce carré de maçonneries uniformes de trois côtés, on croyait embellir
la ville.
Le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, avait oljtenu la concession
de l'entreprise. Ces maisons du quai de Gèvres se louèrent très bien et formèrent
ainsi sur la rivière, avec les maisons des deux ponts et les galeries du palais, un
centre commercial des plus vivants et des plus prospères.
Les hautes maisons du pont au Change furent démolies à la fin du règne de
Louis XVL On se plaignait beaucoup de la gêne qu'elles apportaient à la circu-
lation, elles tombèrent, le passage fut dégagé juste au commencement de la Révo-
lution. C'est par là qu'allaient passer les charrettes des condamnés sortant du
tribunal révolutionnaire. Le pont lui-même fut démoli sous le second Empire
et remplacé par le pont de trois arches actuel.
L'existence du Petit-Pont sur le bras de gauche ne présente pas moins de
péripéties que celle de son frère le Grand-Pont. Depuis le temps de Lutèce, ses
arches de bois furent maintes fois détruites par les flammes ou emportées par les
eaux. Un fort en charpente, une simple tour, en défendit longtemps la tête sur la
rive gauche. C'est la tour qu'au grand siège des Normands en 880, le pont étant
détruit, douze Parisiens défendirent si vaillamment contre les assiégeants.
LES PONTS I)K L\ CITF: 28.7
La luur s'i'-K'vait sur Ir lorrain tic la moderne place de l'etil-ronl, (lui lïil le
Ihêàtre d"un vif cngageiiionl aux journées de juin 1848 entre les troupes du
général Bedeau et les insurgés barricadés dans le faubourg Saint-Jacques. Entre
les deux combats que d'événements!
A la place du pont de bois rétabli après les sièges normands, Maurice de Sully,
l'évèque constructeur de Notre-Dame, construisit un pont de pierre plusieurs
fois emi)orté, notamment par K's inondations de 1:281 et 1:2!)G.
Le Petit-Ghàtelet qui défendait l'entrée du Petit-Pont soutTrit également de ces
inondations et sous Charles V, vers 13U'.i, le iin'vùl de Paris, Hugues Aubryot,
grand constructeur, du! le rebâtir. C'était une espèce de grosse toui" (tu plutùt un
gros fort massif et .sombre, presque sans ouvertures, au travers duquel une
longue route donnait passage du Petit-Pont à la rue Saint-Jacques. L'édifice
d'.\ubi'yot, très élroilemenl serré par les maisons, dura quatre siècles cl ne fut
démoli qu'à la veille de la Révolution.
C'était au Petit-Cliàtelcl ([ue se percevaient les péages pour toutes choses sou-
mises au droit d'entrée. On a bien des fois cité le tarif dos péages pour le.s
animaux aux entrées de Paris, tiré du livre d'Etienne Boileau, prévôt de Paris
au \in^ siècle, consacrant l'exemption de tout droit pour montreurs d'ours, singes
et auli'os bêtes, et disant que tout jongleur entrant avec un singe était quitte en
faisant danser son singe devant le péager ou en chantant une chan.son. De là
serait venu le dicton : Payer en monnaie de singe.
Lo Petit-Pont alors était en bois, il était déjà couvert do maisons formant une
rue par-dessus laquelle se drossait la grande masse du Petil-ChAtelct.
La débâcle des glaces de l'hiver de li08, qui détruisit une partie du pont au
Change, comme nous l'avons vu, emporta le Petit-Pontet le nouveau [)onl Saint-
Michel, celui-ci construit tout récemment en pierres. Ce fut le 30 janvier, dans
le jour heureuseunnt ; ,'i Imil heures du malin, les glaçons, heurtant avec
violencedepuisdeux jours les poutres du pont, déterminèrent la chute de quelques
premières charpentes. Soudain les craquements se midtiplière'^it ; de seconde en
seconde une rangée de pieux cédait. Les habitants épouvantés déménageaient, le
Pelit-Pont tombait pièce à pièce, maison à maison, avec un fracas terrible écla-
tant d'heure en heure par-dessus le grondement de la rivière. Le soir, il n'en
restait riiii ([ue des débris accrochés aux murailles du Pelit-Châtelet.
Le passage était libre, les glaçons avec une violence nouvelle, se précipitèrent
à l'assaut de l'obstacle suivant et s'accumulèrent sous les arches obstruées du
pont Saint-Michel, dont les piles bientôt cédèrent et s'abunèrent à leur tour dans
la rivière. Comme la catastrophe se produisit en plein jour, il n'y eut pas de vic-
times.
Malgré les malhtins du h^nps, les troubles elles guerres, io Pelil-Pont fut
assez vite reconslruil. en pierres cette fois, et de nouvelles maisons s'élevèrent. 11
comptait cinq arches d'abord, mais on gagna sur la rivière en remblayant
l'ancien marécage bordant la muraille de Lutèce, on cet endroit assez en arrière
de la rue actuelle ; les deux arches touchant à la Cité furent supprimées complète-
288 LES PONTS DE LA VAJf.
ment et disparurent sous un agrandissement de l'Ilùtel-Dieu, sous la salle du
Légat et la chapelle Sainte-Agnès.
Des maisons bâties dans la rivière sur de gros piliers de pierres masquaient
en partie la troisième arche. A côté de ces maisons se trouvait la Halle au.\ pois-
sons à Tangle du Marché-Neuf. M. Ad. Berty a retrouvé les enseignes des maisons
du pont au .W^ siècle, il y avait lo ('roiasant, le Brm d'Or, les (Junlrr Vents, la
LE PETIT-PONT APRÈS l'iN'CENUIE. 1718
Licorne, VEmpereur. V/uim/f Saini-Marlin, Y Hercule, la ('orne du t'cr/. la Fleur
de Lys, etc..
Ces maisons furent reconstruites en 1.552, mais non plus irrégulières, toutes
semblables au contraire. Le pont, bien des fois secoué et endommagé par les
inondations, traversa ainsi quelques siècles; il vieillissait, réparé souvent, tenant
bon malgré tout contre les assauts des débâcles d'hiver. 11 (■lail destiné à périr
par le feu dans les premières années du xviii* siècle.
C'était le 2o avril 1718 : une femme dont le fils s'était noyé en amont du pont
de la Tournelle faisait vainement chercher le corps de son enfant. En désespoir
LES PONTS nr-: i,.\ r.ni:
289
de cause, elle cul recours à une In-s ancioiiiii' i)rali(|ue supersiiliouse. (\no l'un
croyait infaillible dans ces cas- là. l iif fliaiuldle bénilt> plantée tout alliiuK'e dans
un pain de saint Nicolas de 'l'olciiliii. et lancce au lil df l'eau sur une sébille de
bois, devait iuraillibleinenlsarrëter à l'endroit du lleuve où se Iruuvail le cadavre
du nové. La stdiile et le cierire lloltèreut (pielque temps sur la rivière, passèrent
le pont de la 'r(tui-nelle, puis lureid purli'S vers un bateau de foin amarré au pont
de la Tournelle.
A>.,
LF. PONT NOTnr.-n\ur. w xvir sikcle
Le foin prit feu; en quelques minules le bateau eiidaninié communiqua l'in-
cendie à un second bateau son voisin. Péril immineiil |iniii- le ]i(irl au Imis el au
foin, tout près. Il y avait des piles de bois sur la rive, des barques de cliarbon et
de foin, nombreuses et serrées. Los mariniers du port, pour préserver leurs
bateaux menacés, n'eurent pas la pré.scnce d'esprit de conduire les bateaux
im-emliés au milieu de la Seine pour les laisser brûler, ils coupèrent l<iut simple-
ment les amarres elles laissèrent aller. -
Alors ce sont deux briilots (jui descendent la Seine. Il est près de liuit heures
du soir, les brûlots passent sans malheur .sous les deux ponts de l'IIôlel-Dieu, le
pont au Double (>t le pont Saint-Charles, puis au milieu de l'épouvante i.''énérale,
les habitants du l'etit-Pont les voient venir sur eux. Les arches du Petit-Pont
sont encombrées de pieux et de poutres supportant les mai.sons encorbellées sur
les piles, les bateaux .s'embarrassent dans toutes ces pièces de bois et s'arrêtent,
Liv. 87.
PABlft k TKtTEB^ t lll<ITntllC.
37
290 LES PONTS DK LA GlTÊ
leurs flammes lèchent les maisons, aussilôt les poutres du pont brûlent et après
les poutres les maisons prennent feu.
L'incentlie commencé aux maisons appuyées au Pelil-Châtelet se propagea
l'apidement à toutes les maisons du pont, bâties en pans de bois et matéiiaux
légei's. Des tourbillons de flammes s'élevaient dans le ciel, illuminant les édifices
de la Cité, les bâtiments de rilotcl-Dieu, les tours de Notre-Dame, mettant des
touches de lumière à toutes les saillies des gothiques architectures. Les .secours
arrivaient dans une confusion indescriptible, .soldats, mariniers et capucins s'effor-
çaient de lutter contre le fléau. On avait amené des pompes, as.sez nouvelles à
Paris, mais leur effet était presque nul, les tourbillons de flammes n'en ninnfaicnf
que plus haut.
On voyait les charpentes des mai.sons incendiées s'affaisser lenlemeiil dans le
fleuve, avec des jaillissements d'étincelles, et continuer à brûler en suivant le fil
de l'eau. Tout Taris était accouru, terrifié par le formidable embrasement. L'efl'et
était aussi épouvantable du côté de la iiie Sjiint-.Jacques, l'arcade du pa.ssage,
dans la masse noire du Petit-Châtelet, semblait une entrée de l'enfer.
Le feu gagnait sur les doux rives, il prenait d'un côté aux maisons autour du
Petit-Gliâtelet, et do l'autre côté aux maisons de la rue du Pelit-Pont faisant face
à la salle du Légal do Illôtel-Dieu. L'émoi était au comble à Illôlel-Dieu, où l'on
croyait tout perdu, mais grâce aux efl'orts de tous on pul le préserver, à quelques
dégâts près. Le Petit-Châtelet ré.sista par sa masse, il sortit iioiiri do la conflagra-
tion, debout en tête du pont ruiné.
L'incendie avait fait dos victimes, des travailleurs avaient péri, ainsi que des
malheureux cornés dans leurs logements par la flamme.
Pour venir au secours des habitants du pont ruinés par le sinistre, des quêtes
faites dans tout Paris par des personnes déléguées à cet effet produisirent une
somme de 4;j0,000 livres, aussitôt distribuée entre les victimes.
On procéda sans tarder à la restauration du Petit-Pont. Il n'eut plus que
trois arches et ne porta plus de maisons. Le Petit-Châtelet si longtemps masqué,
à peine visible au bout de la rue étroite circulant entre les deux rangées do logis,
apparut tout entier dans sa masse sombre, percée de quelques rares fenêtres for-
tement grillagées.
Traversons la Seine et arrivons sur l'autre bras, au pont Notre-Dame qui con-
tinue la ligne du Petit-Pont. Le pont Notre-Dame eut un ancêtre dont on ne sait
pas grand'chose. C'était un pont de bois jeté sur la Seine, tirant de Saint-Denis
de la Chartre en la Cité, à la section inférieure de la grande rue Saint-Martin
qui porta jusqu'à notre époque le nom de rue de la Planche-Mibray.
l n moine de Vendôme nommé René Macé, dans une chronique rimée du
règne de Charles V, en parle à propos du voyage de l'empereur Charles V à
Paris :
L'Empereur vint par la Coutellerie
Jusqu'au earrefonr nomnu- la Vannerie
Où lui jadis la Planctie de Mibray,
i.i;s iMiNis ni; i..\ cm": i\\\
. Ti'l iiiiiii |Hirlail pour lu vafiiii.' cl le liruy,
Jt'llt' (le Seine en une creuse tranelie
lùiti'i' l'i- |)iinl i|ue l'on passuil ii iilanclie,
Ll un l'otoil |i"iii- •■lii- 'Il -l'urelé...
La plaiiclii' Milirny au mv" siècle OUi il di-jà un suiivriiir, imi- aiili(|Milr. Sans
duule (juand on élahlil le pont do ce nom à uiio i'|)Oi|U(' iiiiniiiiiic, le |irult''j<-oa-l-((n
par une lèle de pnnl, une lortilicalinn pruhaltleimiil in«iins inipnilanle (pie les
Giiàlelels, j,'-rand el pelil, (U)<~ deux, aulies ponts. I^a planche iMiluay c'éluil la
passerelle mobile, le piml-levis jeli- sur une creuse Irum-he^ sur les miiréciiges
boueux ou le hruij d'un fossé, en avant de cette lèle de jiniil.
La Cité seule possédait alm-s un nui|)art, ses laubourfi;s pnur loulr proteetiun
n'avaient sans doute que de simples palissades. l'Ius lai'd ([uand Louis VL au
commencement du xn" siècle, entreprit d'enfermer dans une enceinte les laubmir^s
ilu nord, la tète de pont fui supprinit'c, renlr(''e se trouvant porli'c plus liant à
l'archet Saint-Merrv.
En 111'!. Il- pnnl de la p]ancli(> Mibray lomliant en niiiic, la ville lit recons-
truire un pont probablement plus lari:e, pont de bois encore avec moulins .sous
les arches et maisons au-dessus. Ge pont fut bapti.sé en cérémonie. « Le dernier
jour de mai lîKî, A'\\\v .faiiDial d'un linurgeois de Paris, \'\\[\\t)\\\\\w le ponldi' la
planclu' .Mibrav le pont \ii/rf-I>"iiii- : l'I le nomma le roi de France Charles \'l"
et frappa de la Irie sur ji' premier pieu, el le duc de Guyenne son fils après, et
les ducs de lieriy et de Hourgogne et le sire de la 'rrinioïlle; et esloit l'heure de
dix heures de jour au malin. »
1 H.'J, c'est l'année de la commune cabochienne, le moment des violences, des.
exactions et proscriplioiis des bandes d'écorcheurs el boucliers du parti de Hoiir-
gogne. I*eu de jours avant la solennité du pont Notre-Dame, le roi Charles \1,
allant entre deux accès de démence remercier le ciel" à la cathédrale, avait ('té
forcé par la « grande mullilude de peuple <> de cnjn'cr le eliaprroii blanc insigne
du parti populaire.
Pour contribuer à la construction, le roi donna quinze arpents de ses forêts.
L'édilicalion fin pont et des maisons ne fut achevi'e f|u'en I l'!:*. Ces maisons
appartenant à la ville étaient au nombre de soixante, trente de chaque c(jlé. " Le
pont Notre-Dame, dit le chroni(|ueur Hoberl Ciaguiii, avait.'J.'Ji pieds de longueur,
'.•<) pieds de largeur, il ('tait support('' p.u- 17 ha\ées de pièces de bois, cha(pie
travée composée de 30 pièces de bois, chacune de plus d'un pied (rr'i|uarrissage.
Les maisons se faisaient reniar(pier par leur élévation el l'uniformité de leur
construction. Lorsqu'on s'y promenait, ne voyant pas la rivière, on se croyait sur
terre el au milieu d'une foire, par le grand nombre el la vaiiélé des marchandises
(pion y voyait étalées. »
Celte description montre bien l'iniportaïK-e qu'avait prise le pont Notre-Dame,
rival du pont au Cliange en beauté, en animation el aussi en importance commer-
ciale. Les inondations, les débâcles le mirent jikis d'une fois i-n danger, ses habi-
tants n'étaient pas sans quelques doutes sur sa solidité et l'événement ne leur
iV-2
(liiuii.i i|iii' Iriip iaiM>ii, Ml
i.i;s l'd.Nis m; i,.\ cnr;
ixniitp-qiiinzo ans sciik-'inciil iiprcs la cijii.sli-ucUuii.
Une do leurs alarmes les plus
cliaucles lut celle de l'hiver de 1 isii.
l/hivci- viiil lard celle année-là el
il ne gela pas avant Noël, mais cet
hiver retardataire n'en fut que plus
violent. Durant six semaines, dit la
ehii.iii(iiie de Jean de Troyes, » list
1,1 plus grande et as])ic IVnidure que
les anciens eussent jamais vu laii-e
en leurs vies ». La Seine était prise
comme tous sesaflluents, hôtes, gens
et charrois, tout passait sur la glace.
Le dégel arriva le 8 février; dans la
déhàcle de la Seine il achiul que
les glaçons emportèrent une grande
quantité de hateaux qui s'en allèrent
frapper les ponts de Paiùs. Les liahi-
tants du pont Notre-Dame se crurent
à leur dernier jour; pensant sous
les lieuils violents des hateaux que
le pont allait èlre emporté, ils se
luirent hâtivement à déménager. Le
danger était grand en efl'el, le pont
lr(Miih!ait sous les ahordages et mon-
Irait quelques avaries; mais à la lin,
les hateaux enehevèli-r'S furmèi'cnl
uii(> harrièi-e moliile qui servit de
rempart contre le choc des glaçons,
nuehjues charpentes des moulins
lurent hri.sées, des pieux emportés,
jiiais le reste put braver la débâcle.
« Kt à cette cause des glaces,
continue la (•lii'iuiique, n'avint point
de bois à Paris pour la rivière de
Seine, et fut bien chier, comme de
■" sept à huit sols pour le moule. Mais
pour secourir le povre peuple, les
gens des villages amenèrent en la
ville à chevaulx et charrois grant
quantité de bois vert. Et cusLesté le
ENTREE DL' l'O.NT NOTRE-DAME. XVII'^ SIÈCLE
dit bois plus chier, si les aslrolo-
giens de l'aris eussent dit vérité, pour ce qu'ils disoient que la grande gellée
LKS l'iiN 1 s 1)1. i.A (.11 r:
■j;i3
durci'oil ju.'^qucs ;iii liiiii'lio.>iiiii' jour tk' iii;ii'.s l'I ilt-s^'clla trois so|iiiiaiiU's avaiil. •>
Le pont Noln'-I)amt' .>iorlail à pou pri'S iiilacl ili' celle Itcllo peur, la ealaslroplie
ralliiiilait au dernier lii\er du .sièelo ; c'clail vingt ans ilo répit, mais cette calas-
troplie devait être terrible.
Depuis lonj^leinps. la solidili- du pont semblait douteuse: les jiilotis étaieiil
usés, pourris. Ku lî'.is, des areliitecles, des maîtres eliarpenliers eu avaii'ut douué
avis à réeheviuaice, eu déclaraut <pj'il l'allail, eu louti- liàli', remplacer ces pilotis.
sous peine de voir proehaiuemeul la l'uiiie de tout l'ouvrage, mais les éelievius
avaient négligé cet avis. Le prévôt des marchands et les échevins (|ui (oucliaieut
V
r.\ rnMl'K NriTIlK-lnlIK VIE llU l'il.NT
de gros loyers des maisons du potd et n'employaient ipiiiiie lailde jiarlie de ees
ressources aux travaux d'enirelieii. tiirenl plus lard aeeusi's de malversalinns.
l'n an après, le 12.') octobre I i".»'.', un maiire cbarpentier ayant observé au point
du jour dilléi-ents .symptômes de lassemenl. courut chez le lieutenant criminel
le prévenir (juc le pont iNolrc-ltame allait infailliblement s'écrouler, elle su|iplier
de prendre les nif^sures nécessaires poui- l'aii-e sui- Ic-cbamp évacuer les maisons.
Le magistrat lit retenir le eliarpi iilier et s'en lui aussilôl au l'arlenieMl. Il
n'i'lait pas .sept heures du matin; cependant, la cour ilu l'ai-lement s'assemblait à
la grande Ghandue. Interrogé par le président Thiébault liaillet, le lieutenant
criminel rappr)rla l'avis rpi'il venait de rec(>voir et au(|uel il icl'usait de croire.
Mieux inspiré, le l'arlenu-nt, sans perdre de tem|is, ordonna au lieutenant
criminel d'aller en toute diligence arrêter la circulation sur le pont, placer des
■>\\.', \.\.< l'ONTS m: LA CII'K
posles d iiivliLTs à ses oxliviiiUi's (^-l faire dôméiuiger loiis les lialiilauts. l'oul ceci
avait jiris du lonips. Avant (|iie midi soniic, avait juré le charpeidier, le pont
sera lonibé. — A neuf heures du jiialin, des craqueiiiciils sinistres s'entendirent
dans les maisons et des crevasses se produisirent dans le pavage. A ces signes,
les habitants virent l»ien i|u"ii n'y avail plus à tergiverser ni à espérer, et se mirent
en loulo promi)titude à sortir leurs meubles et leurs marchandises.
Les maisons continuaient à .se lézarder et le pavé à se disjoindre avec une
rapidité elTrayante, le désoi-dre dans le déménagement géhéral s'en aggravait,
cela devenait comme un sauve-qui-iieul. Soudain, un cl'l'royaljle ci aqucnicnt se
produisit, et il y «ul cuiiiiiic une série de détonations sous les arches. C'étaient
les pieux qui cédaient les uns après les autres; on vit le pont tout entier osciller un
instant, puis le tout, le pont et les maisons, s'écroula d'un seul bloc dans la Seine,
avec un bruit semblable à la plus formidable des explosions, en soulevant un
énorme tourbillon de poussière.
Tout Paris entendit le fracas de cet écroulement, roulant et grumlant comme
un tonnerre. Quand le dernier écho se fut éteint, lorsque le nuage de poussière
se l'ut abattu. l'IiMnciir du désastre apparut aux gens de la rive. Un amas de
décombres, pilotis, carcasses de maisons, fragments de pavages encoi-c entiers,
obstruait le cours de la rivière, formait un liarrage qui refoula les eaux jusqu'à
la berge de la rue de Glaligny, où des laveuses furent emportées par la rivière
et noyées. On apercevait sur ce barrage, pai'iiii les débris des logis, des las de
iiniililes bioyés, des marchandises roulées par le (lut, des gens surpris dans le
déménagement, écrasés ou ensevelis à demi dans la masse, d'autres surnageant
plus loin dans le remous et l'écume. La rivière, irritée par l'obslacle, revenait
avec violence sur ces tristes débris, enlevait et dispersait les blessés, les poutres,
les meubles. Tout de suite, des bateliers s'étaient jetés dans leurs barques et
s'efforçaient de sauver les quelques malheureux survivants (jui luttaient accro-
chés à quelques pièces de bois.
L'indigiialion publique contre les magistrats dniil l'incui-ie, malgré tous les
avis, avail causé la catastrophe, eut satisfaction. Le prévôt des marchands,
.Jacques Pieddefer, avocat au Parlement, quatre échevins : Antoine .Malingre,
Louis du Ilarlay, Pierre Turquant et I>ernard Ripault, furent jetés en prison avec
quebjues autres ofliciers de la ville. Le Parlement procéda à une enquête sévère
qui conclut sur bien des points à leur culpabilité, et donnait i-aison aux accusations
de concussion. Un arrêt du Parlement dégrada le prc'vôl, les échevins et quelques
autres des hauts fonctionnaires de la ville, les déclai'a incapables d'offices à tous
jamais, les condamna à la restitution de tous deniers reçus pendant le temps de
leurs fonctions, à d'énormes amendes, ainsi qu'à des dommages et intérêts aux
victimes du désastre.
Ces condamnés, p(jur la plupart, moururent en i)rison insolvables, l'argent
qu'on lira d'eux fut appliqué à la reconstruction du puni.
La ville .se trouvait sans magistrature, une commission de cinq notables bour-
geois : Nicolas Potier, Jean Lapile, Jean de Marie, Jean le Lièvre cl Henri le
LES PONTS m: I. \ cnr;
â9S
Beeqiio lui iiislallét> à ril.Mel de \i\U\ en altiMidaiit les t'ioclions iv^ulit'rcs (jtii
eonfiniièrcnt le clioi\ cl iininiinivnl prévôl dos maicliaiuis Nicolas l'ulier el los
quatre autres échevins.
On s'était mis ininu'dialoint'iit à la ivconstruction du pdiit, on pierres cette
fuis, sous la dircoliun d'une (•oniinission coniposôe, à la suite d'une sorte do
concours, de Jean de Doyac, niallre des leuvres et expert jtiri' d(> la ville de Paris,
Colin de la Chcsnaye, maître des a'uvres de la ville de Roikmi, Ciaulier Hubert,
maître des œuvres de la cliarpenterie, les maili-es nioici- de l'clin, ('.olin Hiarl,
André de Sainl-M;irliii. .Iimu (rKsculIanl, chanoine de Cussel, cliari^^é spéciale-
LE PONT AU CIIANCK. ISOO
mont du choix de la pierre, et enfin le cordelior Jean .loconde, fin ('Hnnuiih)^
mailre d'o-uvre de Vérone, appelé d'Italie jtnr le roi Charles Vlll vers I î'.iT.
Les plans furent louLi^ueinonl étudiés ol i|iiiiiiiiie \\n\ fasse iiDinniir de la
construction surtout à Jean Joconde, lequel par suite du triomphe de j ail il.dieii,
on voulut, pendant lon.i^lenips, voir parlout. inénie dans les (ouvres les plus
françaises de la Renaissance française, le pont Notre-iJamc est une o'uvre colloclive
due à la collaboration de plusieurs. La part de Jean Joconde dans cette collabo-
ration est difficile à déterminer, il n'eut point, dans tous les cas, la direction du
travail, ce qui pourtant n'eùi pas manqué si ses plans personnels avaient été
choisis. La suporintendance de TonvraLi-e fui alli-ibiKM- à Jean de Koyac et Colin
de la Chcsnaye, lesquels, pour manpie de leur aulorjlé'. devaient, sni' les chan-
tiers, porter un jifiion blanc à la main. Un bac a.ssura la circulation pen<lanl
le cours des travaux Jiis(iu'à ce que leur avancomeni permit de poser une pas.se-
relle provisoire sur un côté des piles.
La première pierre du nouveau pont lui solcmielliinenl posée le 2S mais loOO
par '< maître Jehan Houchard, conseiller du roy en sa court de Parlement », par le
5%
LES PONTS m: i..\ ciïF:
|nvvùl (les in;nvlKiii(ls cl les Oclievins. La coiislinelioii no s'acheva qiron
jiiillol i;io7 ol colle des maisons en 'i:il2. Ine inscription gravée sur une pile
consacra le sonvenir de rinaui; lira lion du pont en l.idT : clli' se lerniinail ainsi :
« Pour la juv." du païadi.'vemenl de si grand et magnifique a;uvre, fui crié Noël el
grandjoye démenée aveeque Irompelles el clairons, qui sonnèreni par long espace
de temps. »
On prétend (lu'il s(^ lrou\ail une autre inscription sur une des arches. C'était
'^;?\a
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'Vh. i^ l2
>£l'
LE IMJ.NT SAI.NT-MICllEl.. XVIl'^ SIKCLK
un distique du poète Sannazar, consacrant l'erreur qui faisait attribuer le pont
Notre-Dame au seul .Jean .Joconde :
Jocundus geminos poxuit libi, Scquana, ponlcs
Nunc lu jure pôles dicere ponlificem.
Le nouveau pont Notre-Dame fut l'objet d'une admiration universelle et consi-
déré comme le chef-d'œuvre des ponts de l'Europe, il avait vraiment bonne figure
avec ses six belles arches hautes et larges, ses becs triangulaires en avant des
piles, ses soixante-huit maisons, « édifices, dit Corrozet, par symétrie et propor-
tion d'architecture, toutes d'une mesure et même artifice, de pierre de taille et
Li:s PONTS 1)1-: i.\ cnr:
297
l)ii(liies, clincune conlonanl cellit'f ou imvc, uiividir, .L;;ilt'rit' donii-n', cuisine,
doux cli;unl)ros cl irriMiior ».
ï.c<^ Iti^iioiis faisiiioiit dciiv iMimues lii^iics (l('i"(Hi|ii'i's t-ii ticiils île si-io ; dt-ux
rUii^osdc loiiùlros s'ouvra ion l sur la rivircf, phis. ;iu n'z-do-<'liaussôc des inaisuns,
une galerie coui.nil «n iiieorljcllenioMl cniilinii. |„i lniiiiif uK'Iangée à la |ii(ir«"
donnait une vraie gailé à l'ensenilde. Tous ceux qui \iiriil Ir |iiiiil Nolre-l>an»e
au beau temps de sa jeunesse sont d'accord pour lui tiouvrr •• uin' m-ande gaieté
LA JOUTK IIF.S UAniMF.ns SOUS l,K l'oNT .NOmK- DAJIK, I) Al'IlKS IlAiiLKNET, XVII" SIKCLE
mêlée néanmoins de beaucoup de majesté qui plaît et réjouit cxlraurdiiiaiitiiiiiil la
vue. »
Du côté inl('ri''ur. sur la rue travei-sant le pont, régnail uin' ligne continue
d'arcs en anse de panier encadrant les boutiques; au-(lcssus, dans chaque façade
do brif|ues encadrées de pierres, s'ouvraient deux étages do fenêtres à meneaux et
une fenêtre à grenier sui' le pignon. Tne mince tourelle s'eflilait au coin de chacune
de<. quatre maisons d'angle, au-dessus d'une niche gothif|ue destinée à recevoir
quelque statue, de même qu'entre les deux maisons du milieu du [)ont suri"lia<|iir
rang, deux autres niches abritaient les statues de saint l)ciiis et de Notre-Dame.
Chaque mai.son était « cscritc sellon le nombre de son rang en lettres d'or sur
azur», c'est-à-dire numéroté«> en chilTres romains, ce f|ui ne serait point, parait-
Liv. 38.
Pftnift * Tn«rrim LHi^roinr,
38
298 Li:s l'ONTS DF F. \ CITE
il, la première inlrotluclioii do luimérolage des maisons, si, comme on croit, les
maisons du ponl procrdcnl porlaiont déjà des numéros. Dans tous les cas, le système
du numérola,ii:e devait plus facilement venir à la pensé» des constructeurs, dans
ces rues de ponts ayant un commencement et une lin bien déterminés, et formées
de maisons régulières.
Les arches du nouveau pont ayant une L;randc liaulcur d'ouverture, son pavé
se trouvait plus élevé (pic celui de raiiejeii. il s'ensuivit des travaux considérables
pour supprimer les pentes et surélever le sol de la cité. On suréleva d'abord la
ligne lies rues entre le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, les rues de la Lanterne,
de la Juiverie et du marché Palu, puis de proche en proche il fallut relever les
alentours de la cathédrale. La cité y gagna d'être moins expo.sée aux \isi(es de la
Seine lors des moindres crues, mais cela supprima les quelques marches qu'il
fallait encore monter pour entrer à Notre-Dame, et le parvis de la ealhiMlrale se
trouva de plein pied avec les rues.
Les maisons du pont Notre-Dame appartenaient à la ville, qui les donnait à
bail pour neuf années moyennant vingt écus d'or par an. La ville se réservait
la jouissance des fenêtres du premier étage pour les jours d'entrée royale ou de
solennité quelcon(]ue. sur le pont Notre-Dame, car, devenu le plus beau ponl de
Paris, et aussi le plus solide, puisqu'il étail tout neuf et de construction soignée,
le pont Notre-Dame devint le passage des cortèges royaux aux cérémonies de
Notre-Dame, aux entrées princières.
Les cortèges royaux, abandonnant le vieux pont au Change, passèrent donc,
à partir de ce momenl. jiai- le poul Notre-Dame, élégant et coquet; à chaque
occasion, on .'^e plut aie décorer. C'était la Renaissance qui diU.ulait; aux vieilles
décorations gothiques, échafauds pour représentations de mystères, on substituait
les arcs de Iriomithe et les allégories où les dieux de l'Olympe commençaient à
faire leur apparition. Le nouveau pont Notre-Dame se distinguait en ces occasions,
se couvrait d'emblèmes, de décorations ingénieuses et de figures symboliques.
Les entrées d'Henri 11 et de Catherine de Médicis, les 10 et 18 juin lo49, l'entrée
de Charles IX en l-iTI, enlin celle de Louis XIV, le 20 août KJIii». furent particuliè-
rement belles.
Pour Henri II, les arcs triomphaux du pont Notre-Dame arrangés à l'antique
se chargèrent de divinités païennes, parmi lesquelles Diane, au premier rang,
rappelait quelque peu malicieu.sement à la reine de la main droite celle de la
main gauche. Tout le long du pont, une rangée de sirènes, plus grandes que
nature, appliquées à la muraille de maison en maison, encadrait de festons de
lierre les fenêtres garnies des belles dames invitées de la ville.
A rentrée de Louis XIV, on voyait sur le pont deux lignes d'amours avec des
trophées galants, derrière un arc de triomphe érigeant les statues allégoriques de
l'Honneur, de l'Hymen, delà Fécondité, tandis qu'un grand tableau au-dessus du
portique montrait .lunon, sous la figure de la reine-mère Anne d'Autriche, ordon-
nant à Mercure et à Iris de porter à l'Hymen les portraits du roi et de l'infante
Marie-Thérèse.
LES PONJS l»i: LA r.lTl'C 299
lu |M'ii avaiil cclti' oiilivi' suk'iiiifllc di- Lmiis .\l\. If |mpiiI N(>lrc-I>;iiin' ;iv;iil
iHi- iTstaïur-, ilii IkiiiI r\\ Ikis, dos pik's ;iiix maisons. Sur les cliaines do pierres
encadraiil rhaiitif l'acadi' de lujiini's. ou avait ap|ilii|iii' de ^M-amies eai'ialidi's, la
lèlo c'IiargOo d'un panier de llours el s(julenanl de leurs |)ras éleiidus des ini'dail
Ions de lous les rois de France, de IMiaraniond à Louis XIW
Vers la même épinpie lui élahlie la pompe N(jlri'-I)ame, en un l'dilici' aipialiipir
semblable à la Samaritaine du Pont-Neuf, mais plus sim|il(\ <pii dressait sur un
InruiidaMc soubassement di' poutres des bâtiments renlei-manl deux méeanismes
de pompes.
L'ensendde était fort pittoresque, en avant des arelies du pnul Nolre-Pam»' i-l
I !•
LE rONT SAI.NT-JIICUEL. ISiiU
de sa li^nie de pi.mions. Le plancher ^'élcvail avec le niveau dr la Seine, cl sous la
forêl des poutres et des poutrelles tournaient de faraudes roues di- nmidin. Le.s
deux pompes, l'une construite par le sieur Daniel .loly, in-cMiieiir ({ui diritrcait la
Samaritaine, l'autre par un sieur .lac(|ues de Mance, fournissaient de l'eau à un
certain nombre de fontaines anciennes et nouvelles, mais ItMii- di'bit baissa bien-
tôt, el après dilTérenls ex|)cdienls il fallut en ITiMt remi)lacei- les premiers eii^nns
par de nouvelles macbines dues à Mannerpiin, conslruct(>ur de la machine de
Marlv. Par malheur, la ni.ieliiue de naniie(piiii coninie relies de ses pii'décesseurs,
tout en fonctionnaid parfailenieui à ses d('buts,vil. par l'usure des pièces, sa force
et son produit dimimn-r rapidement.
La p(jrte conduisant aux pompes .Notre-liame par une passerelle exi.irca la
démolition d'une maison du poid ; cette? porte fut décon'-e d'un mrdaillon du nji
et de deux ligures, un lleuve el une naïade attribuées à .lean (Joujou, el provenant
de la poissonnerie du .Marché-Neuf attenant aux maisons du l'etit-Pont.
:wo
LES PONTS m; I. \ (Il iv
Au-dessus de I;i |Hiiti- élait irravée une inscriplion latine de Saulniil. le poète
elianoine de Saint-Vieloi- qui foiii-nissail de vers latins toutes les fontaines et tous
les niiinunienls de Paris. Happortons-en la traduction faite par Corneille :
Que le dieu de la Seine a d'amour pour Paris
Uùsqu'il en peut haiser les rivages chéris;
De ses Ilots suspendus la descente plus douce
Laisse douter aux yeux s'il avance ou rebrousse.
Lui-même à son canal, il dérobe ses eaux,
Ou'il a fait rejaillir par de secrètes veines, '
Ll le plaisir qu'il prend à voir des lieux si beaux,
Ue grand lleuve qu'il est, le transforme en fontaine.
La pompe Notre-Daihe, bien des fois réparée, transformée, ornée d'une haute
tour carrée, vécut jusqu'à nos jours. Elle offrait un motif superbe aux aquafor-
LE PO.NT nOCGE E.NTRE H CITH ET L ILE S.M.NT-LOCIS. WU" .'ilECLE
listes, au.\ peintres du vieu.\ Paris, avec ses oppositions violentes de lumières et
de noirs vigoureux, son enchevêtrement d'énormes poutres sous lesquelles (liaient
les eaux vertes de la Seine, et aussi les belles arches du vieux pont, reliées aux
sombres voûtes ouvertes à haulciu- de l'eau sous le quai de Gèvres.
Le peintre Raguenet qui a laissé de si curieuses vues de Paris au xviii<= siècle,
en tirait un parti superbe, comme nous pouvons le voir dans quelques-uns de ses
tableaux recueillis au musée Carnavalet, notamment dans celui qui représente
une joute de mariniers à l'occasion d'une fête publique, devant la pompe et les
maisons du pont chargées de spectateurs à toutes leurs fenêtres, à tous les
balcons, à tous les appentis suspendus au-dessus de la Seine.
En ITG'J, on décida la suppression des maisons construites sur le pont Notre-
I.KS l'ONTS m; I.A (.ITK
:i()i
Dame; on iio les (li''inolil cependaiil i|ii('ii ITSC». en luèiiio ti'iii|is (iiio celk's du
puni ;mi Cliani;"0 l'I du pnut Marie. Sous la IW'Milulinu, le [mnl Notre-Dame ne
pouvail garder siui uimi, il porla i|ueliiue lem|is le imni de la liaison, puisqu'il
menait au temple de celte divinité nouvelle.
La pnmpe Noliv-Dame dis|)arut en ISOl ; vers la même éporpie, le pont lui-
même tut eomme i-aboté sur toutes ses laces et banalisé autant (|ue faire se pou-
vait, pour le déij^uiser en pont moderne, sans caractère et sans lignes. Sa pente
LK l'O.NT IlOLliE EMIUC LUS TL'ILUUIICS EC LK l'UK AL\ CLE[IC3.\ Vll« sltCLli
était ahai.ssée, les ii-r(\i;iilarilés sii|i|iriiii(M's, les liées tria n,L;'ula ires rapetisses et
arrondis... Les aipial'ortistos peuvenl niilicr leurs crayons et leurs puiides. (Jui
donc aurait niainleiianl l'idée de le dessiner, ce vieux puni Nolre-Itanu!'.'
Un pont détlié à saint Michel à cause de la chapelle Saint-Michel du l'alais,
proche voisine, exista au xni'' 'siècle. II était en hois et s'appelait aussi le Pont-
Neuf. C'est (oui ce que l'on en sail. La date de sa d(;struction est aussi peu connue
que celle de sa construction. Uidaure présume qu'il fui (>mporlé par la débâcle
de VUr,.
En l.'îTS, Ohai'Ies V décida la reconstruction de ce iiont. (c Notre roi Charles
fut sage artiste et se démontra vrai architecleur, deviseur certain et prudent
ordonneur, lorsque les belles fondations fit faire en maintes places notables
édifices, beaux et nobles, tant d'églises comme de châteaux, et autres bâtiments,'
:^U'J
I.i:S l'UNÏS DE i,.\ citK
(lil r.lirisliiio do Pisan dans le livrr des buiiiics iua,'iii'.s
a l'aris cl aillriiis.
de Charles \ .
Le poid Tiil ordonne après cnquôle el conseil lonii au railcnn'iil par les
eoniniissaires royaux, le prrvnl de l'aris, les conseillers au Parlement, le doyen,
le chanlre, le pénilencier el quatre chanoines de Notre-Dame, plus cinq houri^eois
noiahles. Les travaux commencèrent aussitôt; le prévôt Aubryot, (pii avait grand
besoin de maçons et de manœuvres pour les considérables ti-avaux alors entre-
pris dans Paris, faisait des rafles de vagabonds et de voleurs et les envoyait à
ses bâtisses. L'abbaye de Saint-Germain di'r^ Prés éleva des protestations comme
elle ne manquait pas de le faire chaque fuis que l'on louehait à la rivière pour
LE PONT AU DOUBLE
une cause quelconque, que l'on bâtissait (juchpie cliuse dessus uu i\\\r l'on
établissait un bac. Elle se prétendait, en vertu d'une donation de Gliildebert,
propriétaire de la rivière depuis le Petil-Pont jusqu'à Sèvres, eaux, fonds et
rives, sur une largeur de dix-huit pieds ! On négligea ces réclamations i^t le pont
fut achevé en 4387.
Vingt ans après son achèvomenl, le pont Saint-Michel fui emijorlé jtar la
débâcle de 1 4ÛS. Reconstruit aussitôt en pierre, il parut solide et tint bon un siècle
et demi. Mais le 10 décembre lo47, ce pont de pierre, battu par une crue de la
Seine, « seromj)it par le milieu » et s'abatlit presque lnut entier avec ses maisons,
dans la rivière du côté du Pelit-Gliâtelet. Gomme le m.illieur aniva au mili(>u de
la iiuil. il y eut celle fois sans doute nomI)rc d'habitants périllc.s.
PieconsUuil eu bois, il alla jusqu'en l'année Kiiddnnl l'iiivei- fut particulière-
ment rigoureux; le 30 janvier, vinrent le dégel el la ([('Ijàcle : les eaux et les
glaçons arrivant à l'assaut avec violence emportaient pièce à pièce lés charpentes
LES PONTS DE LA CnK 303
du |iomI du l'ôlô d'amont et les maisons (jui se Irouvaioul dessus. Le même Jour,
le pont au Clian{?e perdait aussi (jueNiues maisons delamOme façon. Des meubles
de ces maisons écroulées dans la ri\ iei-e liiit-iil portés par les eaux ju.S(|ue du côté
de Saint-Denis: les riverains qui les avaient recueillis les voulant ç^'arder en vertu
du droit d'é|)ave, il fallut un arrêt du Pailemenl pour les leui' f.iiic restituer.
11 restait une partie des cliar|)entes du pont Saint-Michel rt sur ces poutres
ébranlées, la U'^iw de maisons du clMc d'aval isolées au milieu i\i- la Seine; tout
cela devait fatalement être emporté par le pivniier gondemcnl de la rivière. Au
mois de juillet eut lieu ce second écroulement.
De nouviMU. le |h)iiI Saint-Michel fut reconstruit, avec un soin tout particulier
cette fois, par une compai;nie qui en avait obtenu la concession. Sur les quatre
arches de pierre ornées à la pile tlu milieu d'un saint Michel à cheval, et de
statues dans des niches aux autres piles, on éleva trente-deux maisons d'architec-
ture symétrique. La compagnie devait percevoir les revenus de ces maisons pen-
dant soixante années après lesquelles la propriété en rexiendrait au roi. mais en
Ii>72. moyennant une somme de 200, (JOO livres el une redevance annuelle, le rni
abandonna la ]iropriélé de ces maisons.
Lors<|u'un édit de Louis XVI di'ciila en ITNO la suppn^ssion des maisons des
ponts de Paris, le i)ont Sainl-Miclirl lui épargné. Ce dernier des ponts à maisons
vil encore les premières années du xi\'' siècle, l'n décret de Napoléon daté du
camp lie Tilsilt. leTjuilIcI lS(i7. (•()ii(laiiina (li''liiiili\('iiii'iit ces iiiais(jns qui lnin-
bèrent.sous la pioche en ISOO.
Chronologifiuemenl, il nous faudrait parleur maintenant du vrai et magniliquc
Pont-Neuf construit a la fin du xvi'' siècle, etfjui donna sa i)hysionomie délinilive
à la Cité, mais en rai.son de son importance dans l'histoire de Paris, et de son rôle
dans les événements politiques comme dans la vie parisienne aux deux derniers
siècles, il nous faudra lui con.sacrcr uiir noliec à pail.
Il nous reste à pai-ler des ponts du xvii'' siècle construits en amont des vieux
ponts des âges pri'C(''dents.
L'IIôtel-Dii'u qui, de l'île de la Çih'', s'c'IaiL iHendu sur la rive gauche i\r la
Seine, communiquait avec ses bâtiments nirriilionaux par deux p(uils, l'un le
pont Saint-Charlesconslniil eu lOOO. complètement atfeclé au .service de l'hôpital,
et l'autre, le pont au Double, construit en lOiJi-, sur le côté duquel un passage
avait été réservé aux piétons, moyennant le paiement d'un double loui-nois, c'est-
à-dire de deux deniers, et plus tard d'un liard.
Pour gagner le pont au Double, il fallait passer au piid d<' la tour sud de
Notre-Dame, suivre un passage étroit sous les bâtiments i\i' l'archevêché el s'en-
gagersous une petite voiite donnant sur l'espèce <\i' balcon réservé le long du pont
entièrement occupé pour le reste par la salle Sainl-Cosme.
Le pont Saint-Charles a disparu complètement, dé-moli en même temps que
riIôtel-Dieu. La .salle Saint-Cosme ayant ét(' sup[)rimée en is:{;;, le pont au Doulde
fut entièrement livré au public. Depuis, lors des grands changements, on abattit
301
ij:s roMS di: i.a c\tP.
à son tour lo pont au Double el on le reporta plus en aval, à peu près entre son
ancien oniplacemenl cl celui du ponl Saint-Charles.
La Cité fut rallacliéc par le ih.uI Rouî?e à partir de 'I03i' à l'Ile Saint-Louis,
laquelle, à la création du ipiartier nonv(>au avait été dolée de deux communica-
tions, le ponl Marie vers la rive droite el le pont do la Tournelle à la rive j^auclie.
11 ne faul pas confondre le pont Houg-c de la Cité elle ponl Roug-e des Tuileries.
Celui-ci construit en 1032 à la place du hac établi de longue date entre le Pré aux
Clercs ot les Tuileries, el dont la rue du 15ac rappelle encore'le souvenir, s'appela
aussi ponl Barbier, du nom de son conslrucleur. C'était une longue passerelle de
bois peinte en rouge composée de dix arches, el au milieu de laquelle s'élevail une
aulre Samaritaine, une haute cwislruclion en pans de bois posée sur (l'('normos
poutres, entre lesquelles tournaient de grandes roues.
Emporté par les eaux en KiSi-, il fui remplacé par un beau ponl de pierre
nommé pont Royal en l'honneur de Louis \\\.
J^-K*fl '-^..^.iÎKi 7- -^ .
:^
l'O.NT AL DOUBLE. — ENTOEE DU PASSAGE POUR LES PIKTONS
BATEAUX DE FOINS ENFIAMMES INCENDIANT LE PETIT PONT .7.8
ILK NOmE-OAMB (SAINTLOUIS). COUUENCEUENT DU XVIl'' SIÈCLF.
CIIAI'ITRE XIV
LES ILES SAl.NT-LoriS ET LOLVIEIJS
Le chien il'Aiiliry <lo Munldiilipr. — llcrbaires cl caliarols de l'ile Notre-Dame. — La tour Loiiaux et son
fossé. — L'ile Tranchée el l'ile aux Vaches. — L'entreprise Marie. — Déboires et procès. — Le quartier de
rilc. — Le pont de la Tournelle. — La tour des riaiériens. — Le pont Marie. — Ecroulement de deux
arches. — L'accident du pont nouse. — Le quai des Balcons. — Les hôtels Bretonvilliers, Lambert,
Pimodan, etc. — Les clianlicrs de bois de l'ile
Louviers.
PELÉE île Nolro-Dame avant de prendre
'i. le iiDiii (le son (''S'iiso parois-
siale Sainl-Louis, l'ile Saint-
Louis, comme plus ancien
souvenir du leiii|is oi'i elle
ii"(''l;iii (|uc jifi'' (iii saulaie,
licrli.ii:'!' [l'aiiqiiiilc avec un
cabaret peut-être .sous les
arbres, a la vieille légende du
cliien de Monlargis, fameu.sc
au moyen âge, et que rappe-
la lait une sculpture au niaiiti'.-iti
de la cheminée du grand châ-
Icau de Montargis.
On connaît l'aventure : Un
LA l'ROCESSlON SUR LK PO.NT ROLUE
LIV. 80
PiniS 4 TRAVERS L in*ltOIIII
39
306 LHS ILKS SAlNT-I.OnS KT l.OUVIKRS
nonuiii' AuliiT de Monldidicr, ayant été assassiné et enterré dans une Inivl près
de Paris, son chien, après avoir passé plusieurs jmirs sur sa fosse, s'en fut
trouvera Paris un ami do son maître et l'impinluiia tellement par ses hurlements
el ses façons extraordinaires que celui-ci (inil par comprendre (|u"uii inalliciir
devait t^tre arrivé à son ami.
11 suivit le chien qui l'enlraina Jus(iu"à la fosse où le niallicurcux Auhi-y irisait.
Une sépulture chrétienne fut donnée au cadavre, le crime fut mis sur le compte
de voleurs quelconques, el bientôt oublié. ^
Mais le fidèle animal n'oubliait pas. L'ami ûo. son ancien maître l'avait gardé
chez lui; un jour, il vil ce chien se jeter sur un homme avec fureur. On lui fit
lâcher prise difficilement, on leJ)altit. Plusieurs fois, le fait se renouvela ; avec le
même hérissement de fureur, le chien sautait à la gorge de l'homme, un chevalier
nommé Maeaire, chaque fois qu'il le rencontrait ou le découvrait dans un groupe.
Gomme Maeaire était connu pour avuir ('■!('' l'iMiiiomi d'Auhi-y, des soupçons
naquiivut bientôt de racharnenicnl du chien. Une accusation directe fut |i(>rtée,.
finalement fui 'décidé le recours au jugement de Dieu. Le combat ayant été
ordonné entre l'homme el le chien, les prés de l'île Notre-Dame servirent de champ
clos. On sait que la bataille se termina par la victoire du chien, Maeaire était
vraiment l'assa.ssin, il l'avoua avant de mourir.
.Jusqu'au commenceiiicnl du xvu'' siècle, l'île Notre-Dame, chaloupe accrochée
à l'arrière de la nef parisienne, conserva .son aspect champêtre des vieux temps.
-Elle appartenait au chapitre de Notre-Dame qui la louait à des particuliers pour
y faire paître des bestiaux, el à des blanchisscui-s (|ui y mettaient S(''cher leur
linge. Elle fut à une certaine époque coupée en deux par un mur el un fossé qui
reliaient les deux parties de l'enceinte, entre la Tournelle de la rive gauche el la
l'iui' Barbeau de la rive di'oite. La pai'iic compiàsc dans l'enceinte s'appela île
Tranchée el l'aiiln' île aux Vaches. Un pont de bois, vers celle époque, rattacha
l'île Noire-Dame au port Sainl-Dernard, à peu près sur l'emplacement du ponl de
la Tournelle actuelle; il était défendu par une tourelle carrée. C'est à peu près
tout ce qu'on en sait. Emporté par les eaux à une époque inconnue, il ne fut pas
remplacé.
Sous Charles V, la défense de l'île Noire-Dame élail complétée par une tour
appelée la toui- Loriaux. Des cabarets s'élevèrenl dans l'île où, le dimanche, les
Parisiens venaient s'esbaudir el jouer aux boules sous les peupliers el les
ormeaux.
Au xvi'^ siècle, ce mur el la lour Loriaux ruinés ont dû disparaître, on n'en
voit plus trace dans les plans de l'époque. Le fossé paraît s'être élargi en un petit
bras de Seine; sui' l'ilc Nuli'e-Dame ainsi que sur nie Louviei-s (pii la suit, on
n'aperçoil qu'une ou deux maisons parmi les arbres. Une vue du xvi'' siècle nous
la fait voir plus habitée, les maisons sont plus nombreuses, il y a des jardins,
des sentiers, et un moulin qui semble posé sur des débris de fortifications. Ceci
c'est l'île Notre-Dame du temps d'Henri IV , le règne suivant va la transformer
complètement.
i,i:s iLKs s.MNr unis i: r i.ot' vikus
307
Li' projet tic liviiisforinalioii se r;ill,irli;iil aux liiMiuIs Iraxaiix t'iilrcpi'is par le
Béarnais clans sa i-apilalo i>l (pic sa niorl cnliava n\\ l'i'dnisil (picNiUf ]m'ii. L'ilo
appai'kMianl au fliapiire de Nolro-Danic. il lalliil la lui acli.lti-, ci' ipii n'alla pas
sans nombreuses diflieullés, les chanoines ne consenlanl (jue de l'uil mauvaise
gfi'àce à se laisser enlever ce vieux (ieC do la (•alii(''(lrai(\ pour dos (-(insIrucUons
qui devaient fort désaj^i't'ahienienl liouciicr la vue aux maisuns canoniales.
Le sieur Clirisloplie Marie, gros linancier et entre-
preneur, lut charité de l'entreprise o'énéralc des
conslruclions des îles Notic-Danie el des pouls de-
vant les relier aux rives, pai' uu aejedu iC mai Hil i
lui accordant la concession des terrains à lundilidn
de réunir les deux des en cond)lanl la cdupure, (U-
ceiniire le tout île ipiais en pierres de (aille dans
l'espace de dix ans, d'ouvrir des rues de (|ualre
loises sur lesquelles toutes les maisons liàlies lui
paieraient |)endant soixante années des droits de
censive, lods et ventes. Gliristophe Marie avait
pour a.ssociés les sieurs INiuUelier, coniniissairc des
guerres, .secrétaire de la rhamlire du l'ui, et le Hc-
grattier, autre linancier.
Le |ionl aboutissant à la ri\e di-oile, le pont
Mai'ie, (pii d'après les pi'ojets primilil's ani'ait dû
être l'ail en bois et pour lequel i\o> bois a\aieiit
même été achetés, fui commence en pieires dès
Kili; le jeune roi Louis .Mil el sa mère en posèrent
la première pieiTe en iziaude ei'n'mouie le M août.
Des mai.sons se conslruisaienl di'jà. Le eliapilre
de Notre-Dame continuait cependant à élever des _,,,,,,.,,,„„,._„„, ,,^ „„^„^„„.,, ,8,j,;
difficultés malgré le règlemenl des indemnités el
divers arrangements qui maintenaient le quartier nouveau dans la justice du
chapitre et décidaient qu'après les soixante années de jouissance accordées au
sieur Marie ou ses héritiers, les di-oiis de censive el autres reviendrait'ul aux
chanoines.
En plus de ces indemnités, on mil à la cliari:!' du sieur Marie la construction
d'un mur en pierres de taille à la molle aux /'>i/ic/fn-'/s. le ferrai)! Xolre-Damc,
restée à l'étal de bulle à berges libres à la pointe de l'ile après l'arclicvèché, sur
laquelle on ne voyait que des fourches patibulaires à deux piliers, avec un arbre
ou deux et ipielques buis.sons.
La société Marie ayant épui.sé sa caisse céda son aCfaire, en lOïi.'î, à un autre
entrepreneur, Jean de Lagrange, secrétaire du roi, qui rendit pour un peu de
temps toute leur activité aux chantiers; celui-ci, en s'engageant à continuer les
travaux, dut ajouter un pont de pierre pour joindre l'Ile à la rive gauche vers la
Tournelle, dans l'alignement du pont de la rive droite, et un pont de bois abou-
31 IS
KI'S n.ES SAINT-I-OriS KT LOIVll-liS
lissant île Fik' au port Saiiil-Laiuli-y dans la CiU'. En éclian-c de ce suiipli'incnl
do ciiarg-os il obtonail le droit d'iHablii'des haloaux pour laNamlincs, douze élaux
lie liouehers et de conslruiro deux i-angéosdc maisons sur chacun de ces ponts de
pierres. Huissiers et procureurs entrèrent alors en scène, les anciens adjudica-
taires voulaient reprendre leur alTaire au sieur Lagrange et des procès s'('(aicut
engagés on outre entre les acquéreurs des terrains et l'entreprise.
Enfin les anciens entrepreneurs purent évincer Lagrangc en \GT/ et l'culrcr
avec do nouveaux fonds dans la place. Ces travaux prirent tuicore une vinglaini;
d'années et ne furent achevés par Marie et le syndicat des propriétaires de l'île
qu'en Kii", après bien dos traverses, en dépit de nombreux procès, et en passant
sur le corps de vi'rilables levées-de procureurs.
I.K PONT DE I..\ ÏOUIiNEI.LE
Dès 1642, Corneille dans leil/enfeur avait célébré hypcrboliquement les beautés
du quartier nouveau.
Paris semble à mes yeux un pays de ronians,
J'y croyais ce malin voir nue il(; enetianlée,
.le l'ai laissée déserte et la trouve habitée.
Qucbjue Arnpliion nouveau, sans l'aide des maçons
En superbes palais a changé ces buissons...
En 16i-2, les maçons étaient en train d'achever les quais maintes fois inter-
rompus, le pont Mario était terminé et habité. Une ligne de maisons hautes et
régulières le rattachait aux lignes architecturales des hôtels construits sur les
quais.
Le pont de la Tournelle conslruil au ili'ljul de l'entreprise Marie était en i)ois.
Une débâcle des glaces l'avait emporté en 1037; il avait été rebâti (mi bois, en
dérogation aux engagements de l'entreprise, par suite du manque de fonds. Sa
solidité problématique donnait aux riverains dos inquiétudes très fondées, car
une douzaine d'années après sa reconstruction, il fut encore emporté par la Seine,
I.KS ll,i:S SAINT-l.dl'lS i: 1 l.dl \ I l.liS
309
cil |(;irlif (lu iiiuins, mais ocllr l'nis la nroii.slruiiiMii drlinilivi- en iiifirc lui
ck'i-iik'o.
Co nouveau |iniit do la Toui-iiollo cul six arclios de picrro, Ibrtoniciil ar(|uccs
en dos d'âne; il faisait bel elVcl ilc irimpoile quel cùlé, soit qu'on le rejiai'dàl du
quai Sainl-Mernard dccoupaiil ses airlics sur l'adniiralile poinlede la eilé couron-
née par l'abside de Nolrc-Danie, merveilleuse dans la splendeur des soleils cou-
elianls, soit (|u"au contraire on j)ortàt les yeux en amonl, vers le quai Saint-lJer-
naril et la pointe des remparts de la vieille Toiiniclle. De ce côté d'innombrables
l.\ CUlTi; LlU l'uM MAIlil; I..N 1008
bateaux cliari:és de vins ou de buis, d iiiiiiienses et llollanles meules de loin bor-
daient la rive sui- plusieurs ranijs serrés, ou se déeharpeaient sur la berp^c au
milieu d'un ,i:r;iiid va-el-vieiil de lardiers, de liarpiels cL de iioitefaix. l lie de ces
estampes du xvii'= siècle que les marcbands de j^naviires agrémentaient de f|ua-
trains explicatifs, consacre au pont Sainl-I5crnard ces quatre vers, dont le troisième
au moins est fl'iUK" belle audace.
Liirsinic (l'un nuit; liyvcr nous ressoiilcpiis l'iuitrMirf
Kl i]u'au l'civiT II' l'eu iTa ilr i|iiipy se. iiourrii',
li-y l'iiii Voit vrtiir 1rs Inirts il la liage,
\il le purl SaiiilHcriianl nous peut seul secourir.
Au-dessus de tous ces tonneaux et de tout ce bois à brûler, se dressait la vieille
Mio i,i;s im;s saint-ijiuis kt i.divikrs
'ruui-m'lU' S;iiiil-li(Mii;iiil, uiic i^rosse l(Uir liviiip.iiil dans l'ciii. il(>r( mlaiil l'aiip^U;
(lo l'encoiiili' depuis IMiilippc-Aup^iisle et roconslniilo sous llmii II. rnuixiic
iiulivlnis ck' Idurelies sur ses angles, elle élail dt'jà ilépouillée de ces onieiiirnls
au leiiips de Louis XIV. En arrière, après une tour ronde, s'ouvrait la porte de
la Tournellc ou Sainl-Hernard, remplacée en l(J7i- par une porte triomphale dans
le genre des portes Saint-Denis et Sainl-Marlin. Cette porte triomphale était à deux
arcades surmontées sur les deux faces d'un iuunciise has-relief tenant toute la
largeur, <>ù le Hoi Soleil \élu à l'antique, du côté de la ville recevait 1rs hommages
de toutes les divinités des champs, ih's (brêts et des ondes, et du côté de la cam-
pagne voguait sur un grand navire au milieu des naïades et des tritons.
La grosse tour carrée s'appelait aussi la tour des Galériens; elle servait de
dépôt aux malheureux condamnés aux galères qui entassés i)cle-mêle dans toutes
ses chambres, dans tous ses recoins, dans les caves ou sous les combles, y atten-
daient le départ des chaînes poui- Marseille. Saint Vincent de Paul, ému par tant
de misères, alla |)lus d'une fois leur porter des consolations et essayer d'obtenir
quelque adoucissement à leur triste sort.
Tous ces galériens n'étaient point forcément des criminels; combien de vic-
times du lise et, sous Louis XIV, combien de protestants se virent accoupler ici
aux pires malfaiteurs. Alors, comme on voulait avoir une marine importante en
iMé'diterranée, on recommandai! la sévérité aux tribunaux afin de pourvoir de
rameurs en suffisante quantité les galères du roi. Les criminels de tout ordre,
assassins ou simples voleurs, et avec eux contrebandiers, huguenots, faux sauniers
étaient envoyés à la chaîne, et quand ils étaient arrivés ai)rès d'atroces souffrances
aux ports de la Méditerranée, on les retenait sur les bancs des galères aussi long-
temps qu'il en était besoin, souvent tant qu'ils gardaient la force de manier la
i-ame sous le fouet des argousins.
La tour des Galériens fut démolie en 1787, en mèiiic temps que la porte Saint-
Bernard.
(Juantau pont de la 'l'oui-nclle, contrairement au pont Marie, son pendant de
l'auti'e côté de l'île, il ne jiorta jamais de maisons. Vers IH-'iO, la chaussée en dos
d'âne fut aplanie et le pont élargi au moyen d'arcs en fonte appliqués de pile
en [)ile.
Le pont de l'auln' rive de l'île, en sa prime jeunesse, eut peu de chance. En
I608, une grosse crue de la Seine fit quelques dégâts sur les rives et causa
le naufrage d'un certain nombre de bateaux chargés de marchandises. Les eaux
rapides et limoneu.ses chariant des arbres et des épaves battaient les ponts avec
violence et menaçaient d'emporter les maisons bâties sur les berges ou les moulins
(In neuve. Tout à coup dans la nuit du 28 février au 1''' mars, deux arches du pont
Marie du côté de l'île cédèrent entraînant avec elles vingt-deux des cinquante
maisons.
Une soixantaine de personnes périrent dans la catastrophe. Dans les maisons
écroulées se trouvaient deux études de notaires, englouties avec toutes leurs
archives, ce qui malgré toutes les recherches faites, amena de graves embarras
LES ILES SAINT-LOnS I-T LOrVIFRiï
311
pour liicn des familles. Dès (|ui' le liiiiliii.iiil ri\ il rt los magistrats prévenus du
sinistre purent accourir, ils prirent toutes les mesures nécessaires en pareil cas,
ils firent évacuer les maisons restées debout, et placèrent des postes de soldats
aux extrémités du pont pour empêcher les voleurs de clierclicr aubaine sous pré-
texte de sauvetage. Le lleuve montant toujoui's, on lit évacuer do même des mai-
sons du quai menacées aussi, et déloger les habitants du pont au Change et du
Petit-Pont.
LA TULIl DES GALÉRIENS SUH LE yUAI SAINT-IIEnNARD
'- ---T5^..t„.-_
Les eaux s'écoulèrent heureusement, les ponts restèrent et los Parisiens logés
sur la rivière purent se remettre de leur chaude alarme.
Ce fut l'occasion d'une vérilication générale des ponts et d'une réfection des
parties ébranlées. Le pont Marie resta près de deux ans à l'état de ruine béante,
puis pendant que l'on di.scutail sur sa reconstruction un jeta, en attendant la déci-
sion, une passerelle de bois sur la brèche et l'on élablil un péage i)our subvenir
aux dépenses de la restauration future. Ce pont de bois provisoire dui;i (li\ ans,
après lesquels la pile et les deux arches tombées furent rétablies on pierres.
Les vingt-deux maisons écroulées avec les arches ne furent pas rebâties, de
sorte que le pont demeura pour un siècle en deux tronçons irréguliers, une partie
chargée de ses étroites et hautes maisons à quatre étages et le reste découvert et
libre. En 1788, les vingt-huit ou trnito lu.iisùns subsistantes furent jetées bas en
iilll' li'S cnll
31J i.i:s ii.F.s sAi.NT-i.ons i:t Lorvii-us
luôme lomps (|ue celles du pont au Ciianii^o, d, le poul resta ciiiiinic nous le voyous
aujourdliiii. !<■ plus beau ponl de Paris après le Ponl-Neuf.
uiunicalions (!.■ nie Noire-Dame avec la Cilé, l'cnlroprise Marie
jil.i sur la rivière un Iroisiùmc pont praticable
aux piétons seulement; celui-ci était en bois, il
eut une forme bizarre, imposée par les réclama-
tions (lu cliapitiv: il pi'euail à la pointe du nou-
viviii (|narlii'i' de l'Ile NolrejDame, poussait di'oil
à la rive de la Cité, puis quelcpies toises avant
d'aborder sous les maisons du cloître, il évitait
cette rive et par une courbe s'en allait loucher- ;iu
petit port Saint-Landi'v.
Le pont Houge achevé en Iii.'Ji fut inauguré
par un accident. 11 y avait celte année grandes
processions jubilaires à Paris, il arriva que trois
paroisses se rencontrèrent sur ce puni de bois où
la presse et la bousculade furent lelles qu'une
balustrade céda sur un jioint. Quelques personnes
tombèrent dans la Seine, on crut que le ponl
s'écroulait et une panique s'ensuivit dans laquelle
le nondîre des victimes fut grand ; on compta une
vingtaine de morts, écrasés ou précipités dans le
lleuve, et plus de quarante blessés.
Endommagé souvent par les eaux ou les glaces,
ce pont fui refait en 1700, et remplacé au com-
mencement de noire siècle par le ponl de la Cité,
en fer, remplacé lui-même en i842 par une passe-
relle de fils de fer, décorée d'entrées gothiques
à chaque extrémité. Il y a là aujourd'hui le pont
Saint-Louis continué vers la rive droite par le
pont Louis-Philippe.
Une lettre de la Reynie, lieutenant de police, à
Colbert, publiée par M. P. Clément dans son livre
sur la police sous Louis XIV, donne des détails
curieux sur les dangers qui revenaient chaque
année pour ces ponts chargés de maisons et habités
chacun par des centaines de Parisiens, non du
menu peuple, mais bien pour la plupart riches commerçants, changeurs, orfèvres,
marchands de tableaux, libraires, parmi lesquels on pourrait- citer des noms
célèbres, comme le libraire-graveur Geoffroy Tory, qui demeurait vers UJiO sur
le Petit-Pont à l'enseigne du Pot Cas.sé, ou Gersainl, le marchand de tableaux,
qui avait boutique très achalandée, sur le pont Notre-Dame avec, e.i guise d'en-
seigne, un superbe tableau peint par son ami Watteau.
LE CUiCIIER
DE l'Église saint-louis en l"ile
Li:s im;s saint-i.oiis rrr i.orviKits
313
« BiriMiui' le cK'gel ait élôcxtromemenl iluii\. t'Ti-il 1,1 lli'vnii' h' lii janvier 1777,
la rivière ayant ci^rossi elle a lait Ijoaucoup ilo désorcire {('lie tiiiit à Taris, par les
fçlaccs qu'elle a cnti'ainées. Presque tous les haloaux qui se sont Inuivés dans les
ports ont éti' (Vaeassés. Le pont Houi^e — (ou pont Harltier, entre les Tuilei-ies et la
rue ilu liac^ — a été eniporli' co matin à six JUMires pai- la seule i;-lare qui ('"[ait entre
ce pDnl l'I le pont Neul'. Il v a cni-niv piV'scnlcincnl un j^rand siijcl à craindre
pour les aulres poids cl surlmit pour les ponis de l;i 'l'um'iielle cl l'clil-ronl. pmii-
II'ITEL CIIRNI/.K,\r. niT. S VINT-LOLIP-EN-I, II.K
le pont Marie et pour le pont au Cllan,^•e, parce (pi'il s'y est arrêté des nionlai;n(\s
de arlaces que ces pijids auront peine à soutenii- longtemps, et ils seront infaillibh!-
ment emportés s'il sin\ii'iil un surcroît d'eau capable de pousser avec quelque
impétuosité les glaces qui sont entassées à la tète cl au nulieu de la rivière d'une
manière tellement extraordinaire que le peuple y accourt de lous côtés pour voir
ces amas de glace dont l't'îpaisseur el la quanlilé ont (pielque chose de |)rodigieux.
C'est sur les deux heures après minuit (lue le i)lus grand désordre est arrivé, el
le bruit a été si grand que tous ceux qui logent sur les ponts et sur les bords de
la rivière ont été sur pied et en crainte tout le reste de la iiiiil. Ou a appréhendé
pour la Touruelle où sont les galériens, et il est \rai que la glace qui s'y est
uv. DO.
HaIiIS * TBAVHBft t. lllSTni nE .
40
ni4
LKS ILES SAINT-LOnS ET LOUVIl'RS
élevée jusqu'au pi'cinior étage, pai' l'cnVirl do colle (|iii est au-dessous, pouvait
(l(Uinor (|uel(|ue soile <rappréliensiûn... Les officiers fout ce (pTils peuvcuit pour
le secours de tous ceux (|ui eu oui bosoiu... »
Lorsque s'ouvrit la deuxième moitiéc du xvu'' siècle, le quartier de l'ilo, dout
les quais seuls avaieut déjà euglouli des sommes considérables, était à peu près
achevé, l'île eiilière (Hait bordée de fastueux hôtels et de magnifiques maisons
liabilées surtout par la noblesse dérobe, par la rielie magistralui'c Nous pouvons
encore aujourd'hui juger de ce que ces habitations pureiil olre en Iciii' hoau
tt'iHps. car elles existent encore presque loulos. Sur les ipiais d'Anjou, de lîoiir-
lULKON DE I. IIUTF.I. l'IMnDAN
bon et de Bétliune, les portes cochères magistrales, les nobles balcons à masca-
l'ons, à splendidos ferronneries se succèdent, c'est l'bôlel Lauzun-Pimodan,
l'hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par le maréchal, l'hôtel Denis Hesselin,
prévôt des marchands, etc..
La pointe orientale de l'île avait pour ornement les deux plus célèbres de ces
hùtels. riiôlel Lambert et l'hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci, construit en lOGO par
le financier le Hagois de Bretonvilliers sur les plans de du Cerceau, formait une
immen.se demeure en plusieurs corps de bâtiments réunis par une arcade jetée
par-dessus la rue de Bretonvilliers. L'hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé,
puis démoli, il n'en est resté que des débris et le pavillon de l'Arcade.
Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système des fermes,
logeait ici à la fin du siècle dernier, l'hôtel de Bretonvilliers renfermait les bureaux
de la ferme générale : « On ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans
un petit frissonnement, car c'est là que les fermiers généraux ont placé leur
antre. Là ils étudient l'art de donner au pres.soir du sang du peuple, une force
plus comprimante... »
I.KS ILKS SAIN I l.dllS V. [ l.d C V I KUS
3lo
Son voisin l'iinU'l I^iiihIhtI cDiilinuc à «luvrii' iiKitrniliqiuMiKMil I;i porspeclive
des belles nuisli-iirliniis du iniai (rAnjiiu. Son (•(insti'uctriii- lui .M. Lniiilicrl de
Tliorigny, président de la Cluuubro des requêtes du Parlement. L'architecte Levain,
les peintres Lebrun et Lesueur s't'l.iiciil cliargrs d'cii l'.iin' un viTil.iiilc palais où
l'on admirait fort l'csealier monuiuciiLal occupant If pavillim à IVontoii au fond
de la cour, les ji^rands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds, de
sculptures et de magniliques menuiseries. On li-ouvait là le cabinet des Muscs et
•MO
i.i;s ii.i;s SAINT i.m is i: r mu \ iKits
le .Sillon (le l'AiiKiiir, dniil les peinliires son! niaiiilcnanl ;iu Loiivi-c, ol l;i .uraiide
galerie dont le plafond de Lebrun esl consacrr' ;ui\ li;i\.iii\ d'IIcinilt', ,'i ses liilles
et à s(jn nuiriaf^e avec Ilébé.
L'bôlel Lainberl eiil pour possesseurs la marquise du Cliàtelel dnni le nom
rappelle Vollaire, le fermier ç^énéral Diipin, aï(>ul de George Sand. Le lils de ce
fermier j^énéraL élève de Jean-Jacques, ayant perdu au jeu sept cent mille livres,
dut vendre l'iiôtcd à un aulre fermier s't-'iK'ral M. de la Haye. Après la Révolu-
LES DUELLISTES DE l'iLE LOUVIERS
;- A''^v '"' ■ ''^^' ^"J"' '^" '^'li- <^l;'»s riiùtel M. de Monlalivct, puis un
A^^-^i^, ^ pensionnai, puis un fabricant de lils militaires...
Ce fut le temps des épreuves, l'InMel y perdit bien des cboses
et fut mrme menace de disparaître; enfin, en l.Sio, la princesse Gzartoriska,
le sauva de la démolition et le restaura pour s'y installer.
L'iiôtel de Lauzun ou de Pimodan que son magnifique balcon désigne, quai
d'Anjou, 17, est l'un des hôtels célèbres de l'île, c'est pour ]o financier Gruyn que
le logis étala d'abord les somptuosités de ses appartements. Le brillant duc de
Lauzun, l'époux de M"« de Montpcnsier, lui succéda. Après différents possesseurs,
le marquis de Pimodan en ITT'.l lui donna le second nom sous lequel il est connu.
En 1811, acheté par un célèbre collectionneur, le baron Jérôme Pichon, l'hôtel de
Pimodan prit tout à coup un éclat littéraire auquel il ne s'attendait pas. Roger de
Beauvoir, Théophile Gautier et d'autres littérateurs de la pléiade romantique
devinrent les localaires du baron Pichon.
Li:S ILKS SAINT I. (Il IS K T MllVlIlUS
mi
(jiiili|ii('s m;iii(ifs |iorles adiuirablos, quol([iii'.s iiiorvcillriix h.ilcons siguali ni
encore hirii des liùlels i-einanjuables sur ces (|uais dils des IJalcoiis, ou dans la
rue Sainl-Louis-eii-rile. Par exemple l'iiùlel de l'oissoii de Mari^iiy, frère de
M'"" de Poiii|)aiIoiir, ."i. quai d'Aiijnu, riiùtcl Le r.liarron. quai de lÎDiii'Itoii, u" IJ,
riiùlel de Jassauil, iiièine (|uai. ii" !!•, riiùlcl llcsseliu, "il, (juai tie IkHliuue, l'Iiùlel
Ghcnizoau, rue Sainl-Louis-eu-l'ih'. .",1. ddui le balcon, suppoi'lé par des drafiçons
tanlasliquriiiciil fuioult-s, ukhiIii' uur Miaf^nilique ferronnerie, oie... |
Au coin de la rue Le liegrallier el du (|uai Uourbon, une ancienne inscription :
LESTACADE DK I, ILE SAINT-LOUIS
" riie de la fciiiine sans tcsle », au-dess(jus d'une niche d'angle conleiianl encore
la nioilié d'une viei'j,^e brisée, rappelle un ancien cabaret du xvii'' siècle, dont
l'onseig-ne rcprésenlail une fenimi! privi'e de lèle, tenant un verre à la main, avec
celte irrespectueuse légende : 'J'aii/ ru r.s7 /mii.
Dès les commencements du nouveau quarliei-, une petite chapelle avait été
érigée dans l'île, mais la population au.mneiitant rapidement, il fallut agrandir
cette chapelle (pii devint paroisse sous le titre de Saint-Louis, el dont le nom
passa vite à l'ancienne île Notre-Dame.
En lOIji, pour l'agrandir encore, on construisit le chniir de l'égli.se actuelle,
puis une quarantaine d'aniK'es après, on démolit le reste pour élever la nef.
3IS I,i;S ILES SAINT I. mis ET LOI'VIERS
La floche assez singulière est une |i\ i';imi(l(' ]ii'i'céo de pramls jours l'onds;
l'horloge, suspendue sur le côlé de la tour conmic une enseigne et visihle des
deux côtés de la rue, contribue à donner à l'église et au quartier de l'ilo, cette
petite ville enfermée dans la grande, sa physionomie particulière.
L'ile Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville de haute
magistrature d'abord, de riches financiers et de grosse bourgeoisie ensuite, d'un
aspect noble et grave, tous les écrivains du siècle dernier l'ont constaté. Mercier
la dépeint favorablement et fait l'éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs.
Aujourd'hui encore, sur ces quais aux nobles demeures, dans ces rues d'un calme
si parfait, on se croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du
Paris bruyant et agité.
En arrière de l'Ile Saint-Louis, devant l'arsenal, existait une autre île connue
jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules, île Bouteclou. Au
xV^ siècle, c'était l'île de Louviers parce qu'elle appartenait à Nicolas de Louviers
qui fut prévôt des marchands en 14G8. Elle était alors, comme sa voisine, toute
champêtre, un îlot de verdures, une prairie encadrée d'arbres, saules et peupliers.
En l.'iiO, pendant les fêles qui suivirent l'entrée solennelle de Henri H et de
Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à la royale épousée le
spectacle d'un siège et d'un combat naval. 11 (it donc élever dans les prairies de
l'île de Louviers un petit fort et arranger un havre garni de diverses défenses.
Un pont de bateaux jeté de l'île Notre-Dame à l'île de Louviers amena les troupes
qui simulèrent toutes les opérations d'un siège. La fête militaire eut grand succès;
la forteresse enlevée d'assaut, on passa à d'autres réjouissances, joutes, proces-
sions accompagnées, comme cela continuait à se voir de temps en temps, de
quelques brûlements d'hérétiques.
I/ile Louviers devint sous les règnes suivants une annexe des ports de Paris.
Ce fut surtout le dépôt des bois à brûler, le port d'arrivage des longs trains de
bois qui descendaient de la haute Seine, ils étaient dépecés là ou dans les fossés
de l'Arsenal, le long des grands chantiers de bois flotté que le plan de (lomboust,
en 1650, nous montre de la Seine aux fossés de la Bastille.
C'était aussi pour les jeunes sei.uiieurs, prompts à mettre flamberge au vent,
un petit Pré aux Clercs; en ces temps bien des affaires d'honneur se réglèrent dans
l'Ile, où les grands tas de bois offraient des emplacements discrets convenable-
ment abrités des regards de messieurs les exempts.
.Vu xvni^ siècle, achetée par la ville Gi..jO0 livres, file Louviers continua à être
louée aux marchands de bois et à former une pittoresque pointe en avant des
ports de Pai-is, (ont près du port Saiiil-l'.nil, très animé, rempli, en outre du
mouvement si important de la batellerie ordinaire, de celui des arrivées des
coches d'eau de la basse Seine.
Les hautes piles de bois, les édifices de bûches entassées disparurent de l'île
Louviers en 1843, lorsque le petit bras de Seine f|ui la séparait de la rive fut
comblé. Les maisons des rues Coligny et Schomberg s'élevèrent. L'île Louviers
avait cessé d'exister.
LES ILES SAINT-LOUIS ET LOIVIERS
319
L'extivinil('' de l'ilc Saiiil-Liuiis est rostre pillores(juo avec la i^Tando oslacade
(lo bois supporlanl une passerollf. (|iii rallacho la pointe où l'ut le i;ran(lissimo
hôtel lie Bretoiivilliers à rancieiine île des niarcliaiuls de liois, jadis dominée par
les onil)i"aç::es du mail, [lai- les pavillons de rArsciial il |)ai' les hàtimi-nts des
Géleslins. Tout a bien eliani;e ici, disons-nous, iieiinux cependant de garder
encore la pillorcsquc cslaeade.
UNE POBTK, lii, (jLAl UOUIIBON
LE PO.NT-NEUF AL' XVIl'' SIÈCLE
CHAPITRE XV
LE PONT-NEUF
Henri III pose la première pierre du jimit dru Vlcun^. — La passerelle provisoire et sa colonie ilc volenrs. —
Les iles de Btissy et de la Gourdaine soudées à la Cité. — Les mascarons de Germain Pilon et autres. —
Le duel Fontaine et Villcmot. — Le tribunal des voleurs. — Les tirelaines par plaisir. — Une partie de
volerie. — Aventures, pérégrinations et naufrages du cheval de bronze. — La Samaritaine. — Echoppes
et marchands. • — Charlatans et bateliMirs. — Mondor
.^"^■^r'^^fz^J.,-,/ et Tabarin. — L'Orviétan. — Gilles le Niais, l'arracheur
/'ILÏ'- " ' .^ ■- de dents Carmeline. — Brioché au château Gaillard.
ï'C '^ . '^^ — Le cadavre de Concini. — Libelles et chansons. La
;.:..;'•, Fronde au Pont-Neuf. — Revues des troupes de la
Fronde. — Les Mnzan'niidrs. — Rixes et bagarres.
xcoxTESTARLEMENT, la fonclioii des ponls de-
vrait être à la fois de fournir un passage
sur les rivières et de servir à la décoration
des villes. A certaines époques et dans
certains pays on eut le sentiment de cette
(luuble foiiclioii, do là ces ponts décoratifs
i|ui existent encore, de plus en plus rares
il est vrai. Aujourd'hui on ne paraît guère
songer au parti pris décoratif, au superbe
motif que les ponts peuvent ulTrir à l'art
LN UASC.1R0N DU PONT-NEUF arcliitcctural . Un pont est une œuvre d'in-
génieur, et voilà tout. Pourvu que l'on
puisse passer dessus avec sécurité, il semble qu'on n'ait rien à exiger de plus.
Li' iminï-m:i;f
3il
Le Ponl-Noufost le roi ilos pouls de Tiiris. Il csl lo soûl poiil vraiment momi-
mcnlal el iléooralif que nous possédions aujourd'hui, h' i»inl Marir ayaiil le
second rang-. Ce imnt de la lienaissancc a l'air i\r fermer lo Paris du moyen
afio enclos dans l'ilo el dans les quarliors à l'osl. En dehors, c'csl lo xvii'' siècle
([ui commence, le Paris do Louis Xill el de Louis \IV qui i,''ai;nc cl s'élalc
dans K's anciennes praii-ies dévoi'écs par la j^loulonne Luléoe, arpent après
ai'peiit.
l.c l'oiil Neuf esl toujours heau, mais coiiiliicii il li' fui ila\aiilaL:e au siècle de
sa jeunesse, ijuand il s'accompai-'iiait à rarricre-iil.iii ilc laiil de ninniinicnis
ht: MOl'Ll.N DE l.A UON.NAIK A I,\ l'UlNTK UK LA CITK
disparus, el se raccordait en avant avec les restes de l'ancien Louvre cl de l'iiôicl
do Bourbon, sur la rive droite, avec le vieux décor golliiquc du rcmpail d de la
tour de Nesie, sur la rive «^'■auche.
Les célèbres estampes de Callot et d'Israël Silvostre nous le niontrcul en cette
première jeunesse, faisant deux fois le dos d ane, dos Augustins au terre-plein,
et du terre-plein au ijuai de l'Ecole, sur la Seino grouillante do bateaux, de
barques de passage, de bateaux de lavandières, de marchandises qu'on débar(|ue,
de chevaux à l'abreuvoir, avec la première Samaritaine en avant-corps pitto-
resque, et dos berges accidenti'os et herbeuses, des débris do remparts rpii
s'éboulent, le vieux château Gaillard ou Brioché fait jouer ses marionnettes, l'hôtel
de Nevers qui élève ses grands pavillons do briques et pierres à la place de riiôlcj
IIV. ul
rtnis A tkaVkii^ l Hi^rotne
41
322 I-K IM) NT- NEUF
de Nesle, enfin la porte el la tour de Nesle qui gardent des cicatrices et des brèches
des sièges de la Ligue.
C'est l'âge pittoresque du Pont-Neuf. Plus tard, le grand paysage parisien, trop
riche, trop fourni, trop plein, rogularisorn ses lignes, el peu A peu so (Irpouillera
de sa surabondance archileclurale.
La pointe extrême de la Cité jusque vers la lin du wi*^ siècle, c'était la maison
des Etuves qui dovail st' trouver à peu près vers le milieu de la place Dauphine,
en avant du grand escalier du palais actuel. < >n Irouvail aji (l(l;"i de celle pointe
deux îlots séparés par de minces rigoles, les deux îles qui portent différents
noms, l'île aux Juifs ou du Passeur-aux-Vaches, la plus grande, du côté méri-
dional, s'allongeant devant le couvent des Auguslins, et lllc Buci, plus petite, au
nord de l'autre. Il y a confusion dans les noms de ces îles. L'île aux Juifs, où
furent lnùlés Jacques Molay et lo maître de Normandie, est probablement aussi
l'île aux Treilles, qui produisait, sous le Palais même, quelques muids de vin.
L'île Buci pourrait aussi bien être l'île Bureau, du nom de Hugues Bureau, fils
ou petil-fils de. Bureau le grand maître de l'artillerie de Charles Vil, qui la louait
pour y mettre ses chevaux au vert, ou l'île delà Gourdaine ou Jourdaine, bac ou
engin de pèche, mais le doute est possible.
Dans tous les cas, l'aspect champêtre per.sista ju.squ'au xvi'= siècle. Ces îles sont
fréquentées par les pêcheurs, le passeur continue à y amener les vaches le matin
et à les reprendre le soir. A côté de la petite île de la Gourdaine, se trouvait
amarré un moulin sur pilotis comme il y en avait plusieurs dans la traversée
de Paris, devant la Grève, devant Saint-Germain, non soudés complètement de
façon à former un pont, ainsi qu'au pont aux Meuniers.
Ce moulin de la pointe de la Cité devint le moulin de la Monnaie, ayant été
acheté par le roi Henri II pour un nommé Aubin Olivier, menuisier d'Auvergne,
esprit inventif qui avait trouvé un procédé de monnayage et inventé des engins
pour lesquels le fleuve devait servir de moteur. Présenté au roi par le général des
Monnaies de Marillac, Aubin put installer ses machines dans le moulin et fut
même logé avec ses aides dans la maison des Etuves.
L'importance prise au xvi® siècle par le bourg Saint-Germain, le quartier au
delà de la porte de Nesle, (pii faisait pendant au quartier nouveau développé
autour du Louvre, vers les Tuileries naissantes, avait depuis longtemps fait
désirer l'établissement d'une communication plus commode que le bac faisant la
navette au-dessous du Louvre, ou les barques que l'on trouvait toujours là
guettant les gens pressés de passer sur l'autre rive. A défaut de ces moyens de
passage, le détour qu'il fallait faire parle pont au Change et le pont Saint-Michel
rallongeait considérablement.
Bien avant ces temps, sous Charles V, dit M. Charles Normand dans son
Ilinéfaire-guide a)-chéolo;/ique de Paris, on avait déjà projeté un pont à la
pointe de la Cité, et même quelques travaux avaient été commencés vers 1379.
Les projets longuement étudiés, retardés par des hésitations sur l'emplacement
le plus commode et se raccordant avec les grandes voies passagères, aboutirent
m; l'K.NTMMl- 3i3
el enlin rexOculion i-ommonoa cii l.iTS, à la lin daviil, en piulilaiit ilos basses
eaux. On comiiiença le travail par le [iclil liras de la Seine entre le couvent dos
Grands-Augusliiis et File du i'alais. Les fondations do qiialre piles lurent jetées
dans l'année.
L'airliiteclt» du ront-Neiil", celui qui, dit-on, donna les [dans, l'ut .lean-Haplisle
Androuol du Cerceau, lils do Jac(|uos du Cerceau, fondateur de la dynastie, l'ar-
chilecle g^raveur « des j tins c.rn'll<'n(s hâlinicnts de France », (\m professait la
religion réformée et s'en fut lunurir à Genève.
Jean-Haplisle du Cerceau avait été l'un dos nuaranto-cin(| de Henri 111. 11 fournil
les plans du Pont-Neuf et présida aux picniiors ti-avaux.
Le samedi .'il mai l'iTS, Henri lit vint solennellement p(iS(>r la première
pierre, au-dessus dt's fontlatinns de la |)remière |jilu. C'elaiL le jour même des
funérailles de Quélus el de Maugiron, morts dos blessures reçues dans le fameux
combat du marché aux chevaux do<. 'roui-nellos, el la figure du rdi pendant la
cérémonie parut à tous lellemenl empreinte de désolation, (\\\o le nouveau pont
reçut ironiquomonl ce jour-là le nom de Ponl-des-IMeurs.
Vn grand bateau magnifiquement |)avoisé était allé prendre au Louvre Henri,
la reine Louise de Vaudomonl eL la reine mère Catherine de Médicis, avec une
suite brillante el les avait amenés au quai des Augustins. Sur les échafaudages do
la première pile, Henri 111 prit du nioi'licr avec une truelle d'argent dans un plat
de même métal el le jela sur la première pierre. La chose faite, il regagna aus-
sitôt sa bai-que pour aller cacher son chagrin au Louvre.
Les travaux ne semblent pas avoir été poussés avec une grande rapidité,
malgré la hàto que le roi manifestait de voir l'œuvre avancer el malgré ses fré-
quentes visites. L'argent sans doute manquait elpar surcroît la situation politique
s'aggravait toHS les jours. Le roi constatait avec mélancolie (juc son ixuil n'avan-
çait pas. Une fois, raconte M. Ed. Fournier, le savant historien du ronl-Neuf, son
impatience fui si vive qu'on plein mois de janvier, alors que le llouve charriait
des glaçons à plein canal, il 11! jet(«r un pont de bois qui allait do l'une à l'autre
rive, en s'élayanl tant bien ([uo mal sur les pierres boiteuses des piles inachevées.
Et sur celle périlleu.se passerelle la cour, le roi en tète, se rendit aux Grands-
Auguslins pour assister à une magnifique fêle donnée en l'iKHineur du nouvel
ordre du Saint-Esprit.
Quand les troubles à la fin lournèrcnl on révolution, quand la journée des
barricades conlraignil le roi à s'enfuir de son Louvre, et mit Paris aux mains de
Messieurs de Guise el de la Ligue liûomphanto, on eut bien autre chose à faire
qu'à terminer le Ponl-iNeuf. Les travaux se trouvèrent complclemenlarrôlés pour
longtemps.
PendanI Inule la durée de celle révolution du xvi'' siècle, pendant le siège de
Paris el même pondant les premières années du règne do Henri IV, le Ponl-Neuf
demeura en l'étal où Henri 111 l'avait laissé, c'esl-à-diro avec dos pilotis sortant de
Toau du côté du grand bras, des piles à peu près achevées el une ou deux arches
plus avancées du côlé des Auguslins, des échafaudages, des passerelles allant de
M' PONT-NI'UIF
le^h-^.
AN'CIEN MASCARON DU PONT-NEUF
AU MUSKK DE CLUNY
riuic à l'aulir pile 'louL ce qut' l'un jnil rair(\ ce fui
(lV''ta!)lir sur tous ces travaux en divers étals d'avance-
iiicul, uni' passerelle provisoire allant du quai des
Auguslins à l'ilc du Palais.
Dans tous ces écharaudages, dans les espèces de
cages formées par la forci de poutres soutenant cintres
et tabliers, s'étail établie une population de vaga-
bonds cl de voUîurs, composée surtout d'irlandais
venus à Paris avec les troupes espagnoles alliées de
la Sainte Ligue.
Le jour, tous ces gueux dormaient dans Imir re-
fuge ou mendiaient par les rues; la nuit venue, ils
rôdaient en quêle de mauvais coups à faire. On ra-
conte que <les passants attardés traversant le pont
étaient tout à coup saisis aux jambes par les malandrins embusqués dans leurs
cachettes sous 'la passerelle, dépouillés en un clin d'œil et jetés à la Seine. Le
Pont-Neuf commençait bien, il avait ses voleurs avant d'être achevé.
En l.jOS Henri IV, délivré de ses grands soucis, ordonna la reprise des travaux.
Il élail temps d"en Unir, les autres ponts n'en pouvaient plus, on n'osait plus
faire passer les gros charrois sur le ponl au Change, et il ne restait pour char-
rettes et voilures qu(> le ponl Notre-Dame.
En liJOO, on ])arvinl à terminer toute la partie sur le petit bras et l'on se mil
aussitôt avec ardeur aux piles du grand bras. Il fallait beaucoup d'argent, on le
trouva en faisant d'abord contribuer les provinces de Bourgogne;, Champagne,
Picardie et Normandie, sous prétexte qu'elles avaient intérêt à l'achèvement du
pont pour le passage de leurs marchandises, et ensuite en atfeclanl aux travaux
le produit d'un impôt sur le vin d(!s bourgeois de Paris, impôt destiné primiti-
vement à doter la ville de nf)uvelles fontaines.
En 1603, les travaux étaient assez avancés pour que l'on pût, au moyen de
passerelles établies sur les arches non terminées et de planches jetées sur les
derniers vides, traverser le Ponl-Neuf dans toute
sa longueur. Les Parisiens qui attendaient leur
grand ponl avec impatience se risquaient volon-
tiers à tenter le passage et plus d'un s'était rompu
k; col en chavirant du haut de ces planches dan-
gereuses sur les piles ou dans la rivière.
Le Béarnais voulut opérer de la même façon
la tiaversée du fameux Pont, ou lui objecta les
accidents arrivés précédemment aux imprudenls.
« Ceux-là n'étaient pas rois! » répondit-il, et le
20 juin 1G0;J, il passa le Pont-Neuf du quai des
Auguslins au Louvre.
ANCIEN uAscARON DU PONT-NEUF H faUul cncorc trols anuécs de travail complèles
LK PONT-NEUF
32ri
ANCIEN MASr.UluN DU l'ONT-NKLF
pniir achovor en son iMilicr le Ponl-Ncuf. Kn KioT,
loul tUail terminé, la i^liysionoiuie de la cité se trou-
vait pnifoncU'inont moiiiliée. Les deux piles de Hussy
ol de la (.iourdaine, avant-garde de la grande Ile,
n'exislaient plus, elles avaient été taillées, régularisées,
rehaussées et soudées à la Cité, do lai-on à constituer
au milieu ilu l'uiil-N't'iif un terre-plein (|ui divisait
celui-ci en deux parties.
Le quai méridional de l'ile, quai dos Orfèvres,
allant du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, exécuté sous
Henri 111, avait son pendant par un rjuai sur l'autre
côté dit quai du (Iraiid (Imiis d'eau, de l'Horloge ou
des Morfondus, .lilaid du Pont-Neuf au ponl au
Ghango.
Knire la vieille maison des Eluves et le milieu du Pont-Neuf à la pointe des
lies anudgamées il était resté un grand terrain vague qui fui concédé par Henri IV
en toute propriété, moyennant un cens d'un sol par toise, au président Achilk; de
Harlay, à charge de faire bâtir sur un plan doniu', autour d'une place en forme
de triangle, une série de maisons symétriques en l)ii(|ues, séparées par dos |)ilastres
de pieri-e. La place commencée immédiatement reçut le nom de place Dauphinc;
en l'honneur du Dauphin Lfuiis.
Le Pont-Neuf, en arrivant sur la rive gauche, se heurtait aux murailles du
couvent des Auguslins; il n'y avait pas de rue entre le couvent et la tour di' Nesle,
il fallait poiii' ouvrir un di'liouché au Pont-Neuf couper à travers les (h'-pendances
du couvent, renverser l'hôtel des ahln's (h; Sainl-Denis, grande et solide cons-
truction soutenue de contreforts, cl supprimer divei's bâtiments et jardins, l'ne
compagiue se chai'gea de renlrei)i'iso. Les diflicultés vini-ent de l;i part des
Auguslins qui refusaient leurs terrains; ils ne cédèrent que sur de bonnes condi-
tions : indemnité évaluée pai- une commission, construction d'un pas.sage sous le
sol de la rue pour faire coiuniuniipiei' leurs propriétés, et divers avantages.
Comme ils ne se décidaient qu'en rechignant et ipTils
présentaient au roi (|uelques dernières observations
sur la réduction de leur jardin et la iierte de leurs
légumes : « Ventre Saint-(jris, mes frères! dit le
Béarnais, l'argent que vous retirerez des maisons
que vous bâtirez sur cette rue non\elle vaudront
bien des choux ! » De fait, les Auguslins bâtirent
sur la rue, trouvèrent bientôt la spéculation avan-
tageuse, et tii-èrenl jusfpi'à la (in du dernii'r siècle
de bons revenus de leurs juaisons.
La rue Dauphinc se heurtait à la muraille de la
ville à la hauteur de la rue Mazet actuelle, ancienne
rue Conlrescarpe-Sainl-André, près de la porte a.ncu-.n mascahu.n du i-u.nt-.neuk
:\H\ I.i; l'ONï-NEUF
Bussy. On ouvril (hins celle muraille uik^ nouvelle porle ijui s"appela la poi'le
Itaupliine el (ima jusiju'i'ii Wû'A.
Dans les proniiers projcls, le Pont-Neuf devait comme les autres ponts porter
deux lignes de maisons; des caves avaient déjà été préparées dans les piles, le
directeur de la Samaritaine sous Louis Xlll occupa longtemps une de ces caves
qu'il avaitencore agrandie. Henri IV, en reprenant les travaux, voulut que le pont
tïil libre et décida qu'il n'nui'ail point de niaisons. De même des portes monu-
menlales aux extrémités avaient été étudiées, ainsi qu'une garniture de statues
royales sur les demi-lunes, mais ce projet aussi fut abandonné. Le Pont-Neuf se
contenta pour décoration de ces demi-lunes sur chaque pile, qui lui donnent une
si forte assiette, et de la longue série de mascarons qui soutiennent la corniche
saillante, masques d'un beau caractère et presque tous fort curieux. Germain
Pilon avait travaillé à ces mascarons du Pont-Neuf; il ('lait en ce temps-là logé à
la vieille maison des Etuves du Palais, bâtie au xui" siècle et qui devait disparaître
dès les premiers travaux de la place Dauphine. Quelques-uns de ces mascarons
attribués à Gerniain Pilon ont été enlevés au moment des restaurations du pont
et portés au musée de Cluny.
Enfin Paris l'avait, ce Pont-Neuf que l'on attendait avec tant d'impatience. Ce
fut immédiatement la grande artère portant la vie de l'une à l'autre rive, le
passage le plus fréquenté, et aussi le rendez-vous des gens de toutes sortes, attirés
de ce côté par des raisons diverses, bons bourgeois flâneurs, oisifs divers, petits
marchands, charlatans, etc.. Ce succès d'ailleurs allait enrayer l'essor des
(piarliers de l'Est et empêcher le centre aristocratique de la ville de se fixer défi-
nitivement vers la Place Royale en train de se bâtir.
Tout de suite pour profiter de la vogue du pont, des marchands étaient
accourus, y avaient installé de petites boutiques dans les demi-lunes, des étalages
divers un peu partout, et avec ces marchands, des arracheurs de dents, de petits
charlatans vendant poudres de mort aux rats et onguents propres à guérir tous
les maux.
Les traineurs de rapière, chercheurs d'aventures, vieux débris des guerres
civiles ou gentilshommes attirés de tous côtés vers Paris, bretteurs et raffinés de
cour, n'étaient pas les moins nombreux. C'était l'époque où la fureur des duels
était telle que pour la plus petite vétille
... puur ricii, pour le plaisir...
les épées sortaient du fourreau et jetaient sur le carreau, en jeunes cavaliers, en
vaillants gentilshommes, de quoi équivaloir à la consommation d'une bataille
rangée tous les ans.
L'année même où, le pont terminé, Henri l\ entreprenait la transformation
des deux îlots rattachés à la Cité, eut lieu, sur le nouveau terre-plein du Pont-
Neuf, une rencontre qui fil grand bruit pour sa funeste conclusion. Deux jeunes
et valeureux gentilshommes, fort bien en cour, les sieurs "Villemot et Fontaines,
i.i: [MiNT-M-rr
327
avaient on une \ive altercation poiii' un ciniii disinh' ;ui jcn de paninc. La iincrelle
devait amener une ronoontre. 'Mi piil ivudiz-vons innir le Iciulcinaiii sur le lerro-
plein du pont. Le l'ui ayant on vont du ooniiiat projolo envoya des o\onipts iiai-dcr
eliez eux les adversaires. Par malliour, ils purent s'échapper et coui'ir au rendez-
vous. Villeniot arriva le premier sur le ieri-ain à cheval, et no fut pas sitôt planté
sur la her^'C qu'il vil déboucher Fontaines égalenu'iil à cheval, aussi bien dispo.sé
(|iu' lui.
;^r 'TT^- ■*'
LK CUATEAf (iAILURU AU XVIl" SIÈCLK
On connut les détails par le valet de N'illemot (jui avait suivi son maître. Los
deux adversaires se saluèrent fort courtoisement. — Bonjour, monsieur, si matin !
dit Fontaines. .Après un échange de politesses, ils sautèrent tous deux à terre et
mirent flamberge auvent. L'afTaire ne traîna pas « ils ne se tirèrent que trois coups
d'épée dont ils tombèrent tous deux morts à terre, Fontaines à la renverse et Ville-
mot sur les dents ». Tous les coups avaient porté. Chacun des combattants présen-
tait les mêmes blessures, à la gorge, à la poitrine et au côté. 11 n'y avait j)lus qu'à
les mettre en terre. « Le roy fut extrêmement fasché de cet accident et dit qu'il
avait perdu deux hommes qui eussent pu rompre une bataille. »
Précédeiiiiiiciil. le pnul uTlanl p.is encore achevé, llcnii IV avait faiUi
3^8 l'I'^ PONT-NEUF
l'inaugurer assez mal : eoinmo il y passait à elioval à un rolour do chasse, en
décembre l(iO."J, un homme l'avait saisi par son manteau et violemmenl lii('' en
arrière en le menaçant de le liirr. L'homme arrêté par les gardes fut Iroiivé por-
Inii- (l'un poignard, mais on le reconnut vite à ses discours pour un Inu, ce ipii le
sauva de la potence.
La colonie de voleurs étrangers installée au l'unl-Neuf ou aux environs sur les
terrains en transformation, avait fini par montrer une audace telle ([u'il avait
liicn fallu en venir à (l(>s mesures rigoureuses : on fit dos rafles de ces bandits, on
en pendit un l)on nombre et enfin, un beau jour, on chargea le reste de ceux que
l'on avait pris sur des bateaux bien garnis d'archers pour les renvoyer au delà de
la mer, aux pays d'où ils étaient venus. L'Estoile fait aussi mention du départ
de tous ces mendiants et malfaiteurs, mais ne dit pas ce que devinrent les nefs
chargées de toute celte gueuserie.
Paris conservait encore assez de voleurs nationaux, qu'après les gueux étran-
gers on se mil à pourchasser sérieusement aussi. Les simples vagabonds et men-
diants avaient leurs diverses cours des Miracles, les antres consacrés, où ils
rentraient le soir, leur récolte faite et dont le nettoyage ne fui entrepris que plus
tard sous Louis \1V. A l'exemple de ces mendiants organisés par confréries sous
l'aulorilé d'un chef suprême, le grand Coesre, les voleurs proprement dits formaient
aussi des sociétés organisées, reconnaissant des autorités particulières. Ces voleurs
avaient divers lieux de réunion, notamment sur la rivière, vers le Port au Foin,
c'est-à-dire, suivant les uns, vers la Grève où se trouvait le port au blé, suivant les
autres sur les berges avoisinant le Pont-Neuf, entre la place des Trois-Maric et la
valie de Misère.
L'Estoile rapporte (ju'il existait chez ces voleurs une juridiction organisée pour
juger les affaires entre coupe-bourses et les méfaits contre la corporation. Dans un
bateau sur la rivière se tenaient les plaids et audiences de celte justice qui condam-
nait à l'amende, à des peines corporelles et à la mort; les sentences s'exécutaient
dans un autre bateau annexe du tribunal, on y fouettait les uns, les condamnés
à mort y étaient poignardés et jetés à la rivière.
En 1000, le prévôt Defunclis put .saisir un des principaux de ce tribunal de
voleurs, et le fit pendre haut et court au Port au Foin, devant l'endroit où il avait
exercé lui-même sa parodie de la justice.
Pour quelques-uns de pendus le royaume des larrons ne tomba point, il ne
resta pas moins dans Paris un incroyable nombre de voleurs et filous de toute
importance qui faisaient du Pont-Neuf un des champs principaux de leurs
exploits. Vols en plein jour, menues filouteries, bourses coupées, manteaux enlevés,
désordres plus graves aussitôt la nuit venue, guet-apens, assassinats, entraient
dans les habiludesjournalières du Pont-Neuf. Défendre son manteau ou sa bourse
quand on était attaqué, c'était risquer sa vie.
On avait eu beau décréter que tous les vagabonds et truands qui dormaient le
jour sur le terre-plein, à l'ombre du cheval de bronze, et qui se transformaient
en voleurs dès la nuit venue, devraient évacuer le Pont-Neuf dès six heures du
LE PONT-NEUF
329
soir, sous peine, s'ils l'Iaionl pris pai' h' .iiiut, d'èlro (^ivoyés en pi-ison ou à la
la polenc'C, ils se moquaient des arrêts. Ou accusait mènie les archers du j^uet
d'être de connivence avec eux et de recevoii-. pHur Imi- I.iisscr ji- cIluuii liln'i". iiin'
p.irt dans je pi'oiluit di> leurs (ip('rnliiius.
.K Tuin riK .NESLK EN SKS r)EIl.Nli;ilE^i ANNKE-
Au trouble apporté dans la vie de Paris par ces malandrins qu'on appelait les
officiers du Ponl-Neaf, terreur du bon bourgeois tranquille, se joignaient d'autres
non moins graves désordres. Turbulences de pages et d'écoliers, allroupomcnls
de latpiais, pillards non moins que les voleurs de profession, et amusements
étranges de gentilhommes.
Il n'y a pas une estampe représentant li' ruiil-Nciif au cours du wn'' siècle
sans que l'on n'y voie en quelque itoiut, parmi l'encombrement des jjiélons, des
Liv. n
PARIS A TnkfKB* L UI<(TOlllE
42
330 LE PONT-NEUF
cavaliers el des carrosses, des gens en Iraiii dr i'errailler, ;iu niili"U d'un groupe
que des archers l'ont semblant d'avoir de la peine à percer pour vcnii- séparer les
combattants. On se rencontrait ici, à ce rendez-vous de tout Paris, on se heurtait
entre ennemis, et les flamberges aussitôt de jaillir des fourreaux. Il y avait aussi
des combats pour rire el l'on cite, en IGOO, un combat à coups de boules de neige
entre M. de Vendôme et ses amis, où l'un des combattants fut gravement blessé
d'une pelote de neige enveloppant un caillou.
11 devint de mode parmi les jeunes cavaliers de s'en aller le soir, au sortir
des cabarets, s'amuser sur le Pont-Neuf à voler les manteaux des bourgeois.
C'était, parait-il, Gaston d'Orléans qui avait mis en train ces petits divertissements.
Plaisirs raflinés, mais dangereux, car les choses ne se passaient pas toujours sans
coups de bâton ou estocades, quand les volés ne se voulaient pas laisser faire. Si
le guet venait par hasard, on le rossait, ou l'on fuyait si l'on ne se trouvait pas
en nombre.
Un soir, le comte deRochefort,avecle comte d'Harcourt, le chevalier de Rieux,
et quelques amis, après une partie de débauche, voulurent terminer la fête par
une partie de « volerie » sur le Pont-Neuf. La compagnie se mit à l'œuvre.
Hochefort et Hieux, (|ui avaient fortement bu, escaladèrent le piédestal de la statue
de Henri IV et s'installèrent sur la croupe du cheval de bronze pour jouir du
spectacle en toute tranquillité. Le divertissement marchait bien, les gentils-
hommes tire-laines avaient déjà enlevé cinq ou six manteaux, lorsqu'un des
bourgeois détroussés s'avisa de requérir le guet.
Les archers arrivèrent en force, les gentilshommes aussitôt de détaler. Roche-
fort el Rieux voulurent en faire autant, mais ce dernier descendit trop précipi-
tamment du cheval de bronze et se cassa la jambe. A ses plaintes le guet accourut
et le ramassa. Rochefort, perché près du grand Henri, fut descendu par les
archers et mené avec son ami aux prisons du Châtelet, où leur affaire faillit mal
tourner pour eux, la peccadille n'étant point du goût du grand cardinal.
Depuis 1()14, la statue équestre du roi Henri s'élevait sur le môle ou terre-plein
du Pont-Neuf. Cette statue fameuse n'avait pas été érigée là sans peine, bien des
aventures lui étaient arrivées avant son érection, et ces aventures peut-être exa-
gérées, ont donné lieu à plusieurs versions. D'après la version la plus accréditée,
rapportée par tous les anciens historiens de Paris, la monture de Henri IV, le
cheval de bronze, serait une monture d'occasion ayant été exécutée à Florence par
le sculpteur Jean de Dologne, pour porter la statue de Ferdinand, grand-duc de
Toscane.
A la mort de Ferdinand, le cheval seul étant terminé fut offert ou vendu à la
régente Marie deMédicis pour la statue qu'elle avait l'intention d'ériger au feu roi.
On embarqua doncle cheval de bronze à Livourne, sur un bâtiment qui traversa
la Méditerranée, prit le détroit de Gibraltar, et put arriver après une navigation
mouvementée jusqu'en vue de la Normandie. Là le bâtiment fut jeté à la côte par
la tempête.
Le cheval de bronze était au fond de la mer. Il y resta un an ; enlin on put
i.r. i'(i\ im:i 1"
:vM
apivs |jcaiir()ii|) di" iifincs cl (ri-llnrls li- idiici' ri le f.iirc |i(iilri' |i;ii' iiii auln'
navire jus(|ir;iu llavro-do-dràic. Kn iii;ii liili, iii>ii\r;iii liMiisbonlciiu'iil sur un
baloau (jui rcinoiUa la Soino el l'appoila jus(|uau pic'tk'.stal nù il fui érigé loul
seul en allendanl le oavaliei-.
La niunture resla ainsi pendanl |ilusii'urs années, dil-un, ce (|iii (■\|ili(iueiail
riiahiUidc conservée après raehévenienl du niununienl, d»; l'apptler toujours (r
checal de bronze.
D'après la seeonde version, le elieval el le cavalier aurairnl élé exécutés en
•^^,
K
LA STATUE W. IIENBI IV SV XVIl" SItJCLK
méni»' Irnips à l''loi-enee par Jean di' iioln^'-ne cl son clcve Pierre Tocca, cl la
statue complète cnibarquée à Livoiirnc. L'Iiisluirc du u.iiilViit^i' sci'ait ,iullHiilii|iic,
l'événetnenl cul lieu nnu point en vue des falaises normandes, mais en Méditer-
ranée sur les côtes de ^^ardaiJ(ne.
Cheval et cavalier avaient donc s(''Journ('' au fond de la nier, lous deux furent
érigés en grande cérémonie en llil i, sur le piédestal non encoi'e achevé, et qui
attendit longtemps encore les f|uatre esclaves enchaîné-s, destinés à être placés
aux quatre angles. Le niuiiunieul ne fut hien edinplel qu'au milieu ilii siècle quand
on eut entouré la statue d'une ^M'ille. Si celle grille j)i-otectricc avait isolé le pié-
destal dès le commencement, ravcnlure de Hochcforl cl Hieux n'eût pas été
possible.
Un autre monument aux abords du l'ont-.Neuf vint dès ses premiers ans
ajouter un trait à sa physionomie déjà si pittoresque. C'est la Samaritaine ([ui
332 II- IM)NT-M:UF
VL'oul ik'iix sirclos cl dont le souvenir sur\il ('Iicdi'o dans un tHaljlisscincul de
hains, surmonté d'un palmier de zinc bien ]u'u décoratif.
Kn Kio:!, un mécanicien llamand, iinmmé UntlaiT, proposa au roi rétablisse-
ment d'unr maeliinc destinée à foui uii- d'eau potable le Louvre et les Tuileries,
trop souvent réduits à la portion eoniirue ; il s'a.t;issail de construire sur pilotis
un ixrand moulin en avant du Ponl-Neuf presque en travers de la deuxième arche
de la rive droite; malgré l'opposition du jjrévôt des mareliands basée sur la gène
ainsi apportée à la navigation, la pompe fut conslruilc en quelques années.
C'était primitivement comme une grande maison à pans de bois, portée sur
d'énormes poutres sous lesquelles tournaient deux immenses roues de moulin ;
l'éditice avait deux étages, jikis-un grand toit aigu à deux rangs de lucarnes. La
ffice tournée vers le Pont-Neuf fut décorée des figures en bronze doré de Jésus-
Christ et de la Samaritaine, près de la vasque d'une fontaine où coulait une
nappe d'eau sortant de la bouche d'un mascaron. Au-dessus s'élevait une tourelle
avec une horloge astronomique indiquant le cours des astres et les signes du
zodiaque, avec un petit rlocheteur sonnant les heures et un carillon qui jouait
différents airs à la grande joie des Parisiens.
La Samaritaine jouit tout de suite d'une grand popularité et son Jacquemart,
rjue l'on venait entendre sur le pont, devint un personnage à qui tous les faiseurs
de libelles et de pasquils firent endosser épigrammes, couplets satiriques et
pamphlets.
La Samaritaine dans le cours de son existence subit quelques restaurations
ou reconstructions, on la restaura sous Louis XIV avec plus de prétention à la
magnificence; elle y perdit du pittoresque, le toit était remplacé par une terrasse,
le Jac(|ueniarl était supprimé, le groupe de la Samaritaine se trouvait plus
luxueusement arrangé. A côté de la tourelle au carillon, on voyait un cadran
anémonique surmonli- d'une Renommée tournaille.
Vers 1714, la Samarilaine subit une reconstruction totale, jusqu'aux pilotis
mêmes qu'il fallut en partie renouveler; le bâtiment eut trois étages, avec, au
milieu de la façade donnant sur le pont, un avant-corps cintré abritant le fameux
groupe. M. Edouard Fournier nous apprend que le célèbre canon du palais royal
faillit être placé sur la terras.se de la Samaritaine en 1777 pour accompagner le
carillon à midi sonnant.
Les derniers jours de la Samaritaine, après deux siècles de gloire, furent
tristes. Quand vint la révolution, elle était déjà fort délabrée, son carillon se tut,
il fut même un instant question de l'envoyer à la fonle comme les statues du
Christ el de la Samarilaine qui disparurent alors.
L'édifice échappa encore provisoirement à la démolition parce que l'on y plaça
un poste de garde nationale. En 1818, sa perte fut consommée, le bâtiment si
fameux qui pendant deux siècles avait, n'en déplaise à Mercier (|ui le qualifie de
])eUl vilain bûUinent carré, fait l'ornement de ce point de Paris et donné par .son
carillon chantant un supplément de gaîté à cet endroit remuant et bourdonnant,
fut impiloyablemenl démoli.
I.1-: iMiNT-M;rr
333
N'ouljliuiis pas iiiR' (les parliciilai'ilés de suii hisluiro, celle |Kiin|ie pillorosquo
était oflicielleiiieiit iiitilulée c/inlcau de la Saniarilainc, el cMiiniie eliàleau l'ile
avait un tiniiveriieui' iioiiiiiii'' par le i-oi. le plus suuveiil un L;'enlilhonuiie, un
écrivain nu un artiste, (]ui ajoutait au ln'nélicc de sa sinécure un loycnienl admi-
ralilenieiil plaeé ipi'il pouvait (KTiiper ou louer.
/^^rja^pTV^e
L\ SAMAHITAIME SOCS LOUIS XIV
Dès les commencements du I*ont-Neuf, des petites boutiques el des marchands
ambulants s'étaient installés tout le lonp: (\o^ jiarapets, moyennant un petit di-oit
qui revenait aux valets de chambre du mi. Les estampes du temps nous y
montrent libraii-es, bomiuinistes et marchands de gravures dont le commerce au
temps de la Fronde est des plus prospères.
C'est là, .sous la Samaritaine, que l'on vend libelles et pamphlets, écrits sati-
riques, et cola devient une cause permanente de désordres et de bagarres. On y
chansonne les gens et les événements du jour, les princes, la cour ou le Mazurin,
33'» L\l PO NT -m: IF
011 s'y liouspillo, on s'y liai avec les arclicrs. l.c l'oiit-Nciif alors a uni' vo.liiic
inou'ie. Tuul y passe, tout y eommence, émeutes cl ivvolulions, lout y lin il en
placards, en brocards ou en chansons.
Ilcndcz-vous des charlatans.
Des filous, des passe-volans,
Pont-Neuf, ordinaire Uiéàlre
Des vendeurs d'onguent et d'cniiilàtrc.
Séjour des arracheurs de dents, ^
Des tripiers, libraires, pédants.
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D'entremetteurs de di'inoisplles,
De coupe-bourses, d'argotiers,
De inaiTres de sales métiers,
D'opérateurs et de chiiniques
Kl de médecins purgitiques
De fins joueurs de gobelets.
De ceux ([ui rendent des poulets...
Ces vers du poète Certhaud, si souvent cités parmi ceux qu'inspira le Pont-
Neuf, font un tableau complet en i-accourci de la population habituelle de
notre Pont.
Les charlatans, vendeurs d'orviétan, de baumes souverains, d'eaux mer-
veilleuses, de drogues guérissant tous les maux imaginables, les arracheurs de
dents, en foule sur le Pont-Neuf, les uns installés sur des tréteaux avec des
musiques, les autres opérant à cheval ou sur des chars richement et bizarrement
décorés, tous revêtus de costumes extravagants, ne se contentaient pas tous de
leurs boniments plus ou moins fantastiques pour vendi^e leurs fioles ou leurs pots,
d'onguents; quelques-uns dressèrent de véritables petits théâtres sur lesquels,
I)Our attirer les badauds, des bateleurs ou des acteurs jouaient dos parades au
gros sel, des farces d'une extrême liberté, à la grande joie de la foule des oisifs
amas.sés sur le pont, ou des passants qui mettaient deux heures à le traverser de
la place des Trois-Maries à la rue Dauphine, en s'arrètant à tous les tréteaux de ce
spectacle perpétuel.
Les plus fameux de ces farceurs et charlatans du Pont-Neuf furent au début
Tabarin, Mondor, Brioché, le signor llieromymo dit l'Orviéian.
C'est sur la place Dauphine toute neuve que l'empirique Mondor, dit le beau
Mondor, avait élevé une espèce de théâtre en plein vent sur lequel il vendait des
baumes et des opiats pour la guérison des maux de dents. Une estampe d'Abra-
ham Bosse nous le montre en exercice avec ses musiciens et son associé l'illustre
Tabarin, chargé de mettre le public en gaîté par mille lazzis, mille inventions
joyeuses. Mondor est une sorte de bellâtre pomponné comme unjeune seigneur,
Tabarin est un fantoche portant le costume du Panlalone de la comédie italienne.
Par sa verve et ses bouffonneries la vente marchait si bien qu'en peu d'années les
deux compères firent fortune. Tabarin, enflé par ses écus, quitta Mondor pour
acheter des terres et voulut faire le seigneur ; ce fut pour son malheur : il eut
1,1- IMINT-NEUF
335
bienlôl sur ses terres, dit M. Ed. Kournior, une lin tragique et Cul h\é dans une
querelle de chas.se.
Ilieronymo Ferranli. natif d'Orvioto, d'où lo nom (VOrriclan qu'il piil cl qui
passa à ses drogues, arrarliail les donis. vendait uu onguent coulre les lii'fdui'es,
un liaunio sou\eraiu pour les blessures, et enliu sou lanieux orviétan contre le
LA SAMAHITUNE VEIIS LA l'IN DU XVlll'- SIECLK ■
venin des serpents, les morsures de ciiiens enragés, la peste, les vers, la petite
vérole et tous les maux en général. 11 avait débuté vers 1000 dans la cour du
Palais, sur une espèce de théâtre où il avait pour attirer le public quatre excellents
joueurs de viole « assistez d'un insigne bouffon ou plaisant do l'hôtel de Bour-
gogne nommé Gaimellc la (l/ditut, qui, de sa part, faisait mille singeries, tours
de souplesse, et bouffonneries"... ».
Ferranti ne fit qu'un court passage sur le Pont-Neuf. Vers 1020, d'après lo
docteur le Paulmier, auteur d'une étude sur VOrviéta»., il y avait déjà un autre
Orviétan, nommé Verrier, dit Vitrario, dit Tramontan, qui avait épousé Clarisse
Ferranti, la veuve du premier.
Celui-ci vendit ses drogues plus longtemps que le premier, puis moui'utà son
tour. P(jur ne pas laisser tomber une drogue si productive, Clarisse, veuve
encore une fois, porta le seci'il el je nom de l'oi'vié'tan ,'i un troisième m.iri,
336 LE PONT-NEUF
Clirislophe Conlugi, dit à son loiir YOrviétan. Sur ses IréLeaux du Pont-Neuf,
Clirislophe Conlugi avec une troupe d'acteurs comiques, Policliinelle, Briganlin et
l'Aveugle, joue le rôle du Capilan Traueliemonlagne et livre ses drogues au public
après la parade.
Ajoutons que cet empiri(jue bateleur, reiuai-ir apiVs la lunrl de Clarisse, enrichi
jiar .ses drogues et devenu bourgeois de l'aiis. lit souche» de V(''i-ilables médecins et
de gros bourgeois conservant longtemps le piivilrge de la \v\\[c d(> leur orviétan
et en tirant de forts bénéfices.
Conlugi avait des concurrents, Desiderio Descombes et le l)aron de (iratldard
vendant aussi un antidote contre tous les maux, avec le même accompagnement
de musiques et de pantalonnades; Gilles le Niais, sieur du Tourniquet, ayant à
côté de Conlugi des tréteaux arrangés avec décors peints comme un vi'ai Ihéàlre
où il vendait « baume, huile el imiumade ».
Il y avait encore Carmeline l'arracheur de dents, célèbre et adroit opérateur
napolitain, venu de bonne heure à Paris. Il haliitait une des deux maisons d'angle
de la place Dauphine en face du clieval de bronze, et devant sa boutique avait
dressé un théâtre orné d'un tableau où sa devise « Uno avulso, non déficit
aller, » s'entourait d'innombrables dents extirpées à ses patients. Outre ses
baumes, il voulut aussi vendre le remède fameux de Yorviélan et pour cela eut
des démêlés judiciaires avec Conlugi. Lors de l'atîaire Brous.sel, Carmeline
commandait la barricade du Pont-Neuf, s'il faut en croire les mazarinades qui
peuvent bien avoir inventé ce détail dans leurrécit comique de la grande journée.
Parmi les spectateurs qui se pressaient sur le Pont-Neuf aux parades, aux
pièces burlesques jouées sur les tréteaux de tous ces charlatans, Iriacleurs et opé-
rateurs, se glissait alors le jeune Molière, rompant avec sa famille qui le rêvait
avocat, et briguant, paraît-il, pour ses débuts un emploi chez l'Orviétan ou chez
Barry l'opérateur qui sur le quai faisait concurrence à ses confrères du Pont-Neuf.
Les acteurs comiques du Pont-Neuf, d'une verve bouffonne si extravagante
et devenant vite populaires, passaient souvent des tréteaux charlatanesques sur de
vrais théâtres, à l'hôtel de Bourgogne ou ailleurs.
Au bout du Pont-Neuf, sur le quai, devers l'hôtel Guenégaud et la tour de
Nesle, s'était établi le théâtre des Marionnettes du sieur Brioché. Il occupait les
restes d'une petite construction carrée flanquée d'une tourelle que l'on appelait le
château Gaillard, reliée à la tour de Nesle par un rempart à demi écroulé, au-
dessus d'une berge où les chevaux menés à l'abreuvoir croisaient les lavandières
chargées de linge. Autrefois le château Gaillard avait été un poste terminant sur
la rivière le retour d'angle du rempart de la porte de Nesle. La tour de Nesle
elle-même était en assez triste état, lo rempart s'effritait, attendant la démolition.
Le château Gaillard, bien placé au débouché du Pont où les attractions se
pressaient pour le curieux, olïrail à celui-ci une dernière occasion de s'arrêter et
de rire.
J'aperçois là-bas sur la rive
Le beau pelit château Gaillard,
I
Ci'^^
■^*:<'
I.H PONT-NEUP
337
A quny sors-lu dans ce bourbier ?
Ksl-ce d'abry, de colombier?
Est-ce phare ou de laiileriic?
De (]niii ? de ponl ou de soutien ?
Ma foi si bien je le diseerne.
Je crois que lu ne sors de rien.
(lil Paris i-idiculc, une dos nombreuses pièces satiriques sur le Paiis du xvii" siècle.
Cela servait i]o tln'.-lli'e aux niarionnottc^s du sicui' lîriui'ln''. 1.^ iiliis cidrlire des
UONDOn ET TAlnniN
montreurs de mai-ionnetles d'alors, Ihéàlre en voiiue aussi, où l'on eût, comme
intermède, le spectacle de Cvranu de Herp^erac tirant l'épée contre Fagotin, le singe
de Hrioché, et le jetant mort sur le carreau.
Le Ponl-Neuf entra dans la politique de fort bonne heure, lors de l'airaire
Concini.
Le favori de la reine régente Marie de Médicis, le maréclinl d'Ancre, univer-
sellement détesté, i)ris à j)artie par les faiseurs de libelles et dv chansons du l'onl-
Neuf avait, au sommet de sa fortune, pour braver orgueilleusement les haines
populaires, fait planter sur quelques places et notamment au milieu du Pont-
Neuf des potences destinées à intimider ses ennemis de la rue.
Les faiseurs de libelles conlinreiil piiideiiuneiil leurs plumes, mais Concini
avait d'autres ennemis à la cour, à commencer par le jeune ini Louis .\iil, âgé de
Liv. 93
I. KâMt? A T&ftfen^ LHISTOIRI
43
338 I.r: PONT-NEUF
quinze ans, et son favori Lii\ ih^s, qui devaient brusquement, par un djup de force
rappelant les façons du xvi*^ siècle, terminer la lullc sourde engagée depuis quclipic
temps.
L'alïaire se lit 1res simplement. Le baron de N'ilry, capikiinr des gardes du roi,
abattit à coup de jiislolet le maréchal d'Ancre sur le Pont dormant du Louvre, et
([uaud le maréchal ne fut plus qu'un cadavi'c di'qjouilh'' et relourn('' à coups de i)ied
par ses meurtriers, le jeune roi joyeusemcnl païail à une fenêtre salué par leuis
acclamations.
A la nouvelle de ce meurtre, la joie fut grande et générale dans tout Paris,
dans les rues, au Parlement, et aussi à la cour où s'élevait un nouveau soleil. Le
Parlement, les magistrats, les échevins vinrent complimenter le roi pendant que
le populaire allumait des feux de joie dans les carrefours. La veuve de Goncini.
Léonora Galigaï, était aussil'M arrélé(>, maltraitée et dépouillée par des gens qui
fouillaient partout chez elle pour trouver ses diamants. On l'envoya à la Bastille
pendant qu'on enterrait secrètement le maréchal dans un trou fait à la hâte sous
les dalles de Saint-fiermain IWuxerrois, et pendant qu'au Louvre la curée se
faisait de tout le butin conquis, des biens, terres et maisons, des charges et
dignités du défunt.
Le secret de cet enfouissement précipité n'avait pas été assez bien tenu, car
dès le matin du lendemain, le peuple commença à venir dans l'église Saint-Ger-
main l'Auxerrois et à se montrer sous les orgues l'endroit où le corps avait été
enseveli. Après les simples curieux des amateurs de désordre arrivèrent. En
moins d'une demi-heure, il y eut foule dans l'église; on criait qu'il était honteux
de laisser ainsi enterrer en terre sainte le corps du Goncini, et avec des bâtons
et des couteaux on commençait à soulever les dalles. Bientôt la tombe fut ouverte,
les plus enragés en sortirent le cadavre, lui attachèrent des cordes au cou et le
traînèrent hors de l'église.
Sur le pavé bientôt on se disj)ule le corps, on se l'arrache ; ce n'est pas tout de
l'avoir enlevé de l'église, les uns veulent le jeter à la rivière, les autres le
brûler, entln un troisième avis est entendu et l'on va pendre Goncini à l'une des
potences (pi'il a fait élever sur le Pont-Neuf.
Il n'y resta pas plus d'une demi-heure, la rage des forcenés n'étant pas satis-
faite ou de nouvelles bandes étant arrivées, le cadavre fut bientôt décroché de la
potence et la populace s'acharna sur lui, le mutila atrocement au milieu d'un
tumulte de cris furieux, d'injures contre la reine, de menaces contre tous les
anciens partisans du maréchal.
Le futur cardinal de Bichelieu, alors seulement évêque de Luçon et l'un des
amis et conseillers de la reine mère, passait au moment même en carrosse sur le
Pont-Neuf. Il y courut quelques dangers, mais se tira d'affaire en criant Vive le
roi plus fort que la populace, qu'il laissa en train de couper les oreilles et le nez
de Goncini, de jeter ses entrailles à la rivière, et de partager le corps en morceaux
que diverses bandes traînèrent çà et là dans Paris, pour les brûler à des feux de
joie ou les faire manger aux chiens.
LK imint-m:ii-
339
Depuis lon,i;'teinps le rniil-Nciir rl;iil dans luuk' sa gloire, luiijimrs regipi-geaiil
de passants et d'oisifs, l>ruyant cl ai;ilr. rolentissant de musiques de charlatans,
de chansons souvcnl autlaeicuses qui s'en [H'cnaient aii\ eliuses de la iHilili,|iie et
aux puissants du jour, et se répandaient vile parmi les foules jJioupées auloiir des
tréteaux des empiri(|ues, lors^iue éelala le mouvement de la Fronde.
Alors les chansons satiriques se tirent révolutionnaires, les l'uttl-neiifs^ comme
on appelait tous ces couplets moriueurs. ouvrirent les hostilités contre la cour et
le cardinal Mazarin. Le< menus fails de la vie pai-isieiiiie. le pelit (''vénement ou le
L
LE CADAVnK UL MAHKCll.U. DANC.HK l'ENUU AU l'ONT-.NEUl-
ei'iiuc (lu jniir riirciil dédaif?nés par les faiseurs de com|il;iiiilrs ou ilc iVeilons, il
n'y en eut que pour son Eminence Julio Mazaiiiii. les podcs du l'niil-Neuf cl bien
d'autres rimcurs qui se joignirent aux rimailleurs ortliuaires ne rimcicnl plus
que contre lui, les faiseurs de lihelles ne connureni [ilus d'autre gibier, l'riidaiil
quatre ans les échos du l'ont-S'euf ne retentissent que de Mazarinades el de chan-
sons frondeuses. Le Ponl-Nouf appartient tout entier à la Fronde, bien des .scènes
de cette révolution cavalière, galante el .souvent burlesque, commencée gaiement
l)ar des chansons, se passent siu' ce théâtre, surtout dans la première i)arlie, avant
que le jeu ne tourne à la vraie guerre, cl ensuite tous les événements de cette
guerre y ont leur relentissemonl.
Le jour où la cour se décida à faire ai-rèlei- le vieux conseiller I5rou.ssel en sor-
tant du Te Deum chanté à Notre-Dame pour la victoire de Lens, le Pont-Neuf
.iiO \A-: PO NT -M-: M F
fui on rlmllilioii à l;i premic're nouvelle du coup de luice. l);ins les rues louLes les
boutiques se feniiaionl etron courait aux armes, on s'allroupait sur le Ponl-Neuf
d'où l'on put voir filer le carrosse entouré de gardes emmenant au galop Broussel
à Saint-Germain.
Le maréchal de la Mcillcraye, qui traversait le pont à la tête du régiment des
gardes revenant de la cérémonie à Notre-Dame n'eut d'abord en tôte « que des
enfants qui lui disaient des injures et jetaient des pierres aux soldats », mais
bientôt la chose tourna mal pour lui, il dut battre en ret^aite devant l'émeute
gagnant comme une traînée de poudre, et, serré de fort près, il passa d'assez
mauvais quarts d'heure en certains endroits et notamment à l'Arbresec où il
eût peut-être été écharpé sans intervention du coadjuleur.
Ce fui une étrange rumeur.
Lorsque l'aris tout en fureur.
S'cnieuL et se barricada.
Alléluia !
Sur deux heures après diné
Dans la rue Saint-Ilonoré,
Toutes les vitres on cassa.
Alléluia!
Le marûi'luil de l'Hôpital
Fut sur le Pont-Neuf à cheval,
Afin de mettre le lioUi.
AUeluiu !
Un las de coquins en émoi
Lui lit crier : Vive le roi
Tant de fois qu"il s'en enrhuma.
Alléluia.
Ainsi le Pont-Neuf chansonnail la sédition soulevée par l'arrestation du bon-
homme Broussel. Pendant les deux jours que dura le tumulte, le Pont-Neuf fut
le quartier général de l'émeute et vit passer le (lux et le retlux des bagarres, des
tumultes nouveaux, de nouvelles charges des chevau-légers de la Meilleraye pour
dégager le chancelier Séguier, dont le carrosse fut arquebuse devant le cheval de
bronze, le matin du deuxième jour, quand il avait essayé d'aller porter au Parle-
ment la défense de s'assembler.
Et pendant toute la durée de la Fronde, pendant les quatre années de troubles,
le Ponl-Neuf resta ce qu'il avait été dès le premier jour, le rendez-vous de tous les
turbulents, de tous les chercheurs de noises et de dé.sordre. Quand les émeutes
tournèrent en vraie guerre civile, combien de fois défilèrent devant le cheval de
bronze les milices bourgeoises, les régiments levés par le Parlement, la cavalerie
des portes cochères, le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur, toutes ces
troupes qui tenaient assez mal devant les mousquetades en rase campagne, mais
qui aimaient à manœuvrer sur le Pont-Neuf ou sur la Grève, pour les « parades »
l.K l'dM-MUF
341
devaiil los princes, dcvaiil li-s licllcs niimzonos ili' l;i l'nindi', les iliicln'sscs de
Longucvillo ol ilo lioiiilli»ii oavak'adaiit au luilieii d'un escadron de jeunes sei-
gneurs aux éehai'pcs bleues.
A certains moments, il ne faisait i;uére l)on de s'aventurer sur le pont si l'on
était connu pour ne pas être suflisamment ennemi iln Mazarin. que de ti'mjis en
temps, dans les sursauts de colère, l'on y in'ùlail nu pendait en efligie l'auli' de
mieux, et plus d'un anti-frondeur faillit s'en aller par-dessus le parapet \<nwr
plus que de raison à la Seine.
Maintes fois les récits du temps rapportent des brulalilés exercées par la popu-
lace sur des gens suspects de mazarinisme qui s'étaient aventurés sur ce dange-
iTux passage; ce .sont, aux jours de mauvaise humeur du pont, carrosses arrêtés,
1 «-«R
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A
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L UOTEL UE CUENEGALU
cochers assomiiK's, nobles seigneurs houspilh'S et forcés de eriei' : A bas le Mazai-in.
Parfois la popujaci' frondeuse s'en prenail nirmc ,'i des dames cl ne rcculail pas
devant les pires brutalités, comme le jour où la maréchale d'Ornano, arrêtée sur
le Pont-Neuf et prise iioui' la duchesse d'Elbcuf, fui horriblement maltrailée avec
ses suivantes et .ses gens, et ne se tira de là (jue » battue comme piastre »,
fouillée et pillée, laissant .son carrosse en miettes.
Rixes, bagarres, échaulfourées étaient de tous les jours dans ces parages. Dans
la dernière période, lorsfiue ce u'lI.uI plus Condé qui assiégeait Pai-is, mais
3«
Li: PONT-NEUF
TiircMine, cl que Gondé se piviKU-ail à la l)alaillc du l'anhourK Saiiil-Aiilniiic conlre
les troupes royales, on vit un jour une compagnie bourgeoiso revenant de
monter la garde au Palais, se prendre de querelle avec d'autres miliciens postés
au Cheval de bronze; des injures on en vint vite aux coups, les mousquets se
mirent de la partie et il y eut bientôt une quarantaine d'iiommes à terre, tant sur
K> Pont-Neuf que sur le q.uai des Orfèvres.
NaturrllonuMil, iiciulanl ces années révolutionnaires, le Ponl-Ncuf avait perdu
avec sa tranquillité ses joyeux personnages d'auparavaut ; ses extraordinaires
charlatans et ses pittoresques baladins s'étaient envolés. Ils ne revinrent que
lorsqu'ils eurent chance de retrouver leurs acheteurs et leurs spectateurs, après
les derniers soubresauts de la Fronde expii-ante.
l^li(llllll(IMrn,,7,;,;i. — ^-J- _
^iC)^
LKS THliTEAL'X DK L OIlVlEfAN
LE CANON l/xLAIlUE AL TF.nnE-PLF.fN DU ro.NT-.NKUK. IVJl'.
CIIAPITHK X\ I
I-K IM»M-NEUF («cite)
Sous le Grand Roi. — Les Embarras du Ponl-Ni-iir. — Les
racoleurs du (|iiai ilc la ferraille. — Derniers cliailalans.
— Le Rros Thomas. — Toujours les voleurs. — La bande
de Carlouchc. — Traiisformalion du paysaj^e. — Le collège
des (Jualre Nations. — Les clianleiirs de j^amlriob-s. —
L'exposition de la FiHc-lJieu place Uaupliinc. — Les bou-
lii|nes de Soufllot. — La Hévolulion. — l'remicrcs peliles
omeules. — La patrie en danjrer. — Le canon d'alarme au
terre-plein. — Le jennc Itonaparte. — Ilis[)ariliiiM de la
Samaritaine. — Le treize Vemlémiaire.
oiLs le Grand Roi, ]gh libellislos se taisent
ou se cachent; par un saii'e Oloi^'iieincnl
pour la Hasiiilc on l;i polonco, les rinieurs
iiii'ILi'iii mil' soiiidiiic à leur verve satiri-
que, les chanteurs du Pont-Neuf se consacrent
lus spécialemeni aux gaudrioles, aux coin-
l'iainlcs, sauf de temps en temps à se rattraper
si quelque circonstant^e leur permet de lâcher un
peu la bride à leur Muse moqueuse.
Philippe le Savoijnrd., qui s'intitulait lui-même
VOrphée du Ponl-Xcuf, installé sous le cheval de iii'onze poui- cli.inli'r .ses
couplets devant un auditoire serrt} qui hii 111 un immense succès pendant de
LtS STATIKS TOMBALES DK COMllINF-i
F.T DB SA FEU VI K
KN l'ÉGLISK des CnANDS-ALCCSTINS
344 LK PONT-NTIF
longues années, Giiillainne de Llinor/es, ilil le Cniillnril Imilt'u.r ot lo roclior iJo
M. de Verlhamonl, connu seulement sous ce qualilicalil', <|ui ,i\;iil (luilU', non
la livrée, mais seulement le carrosse de son maître, père d'un prcniicr président
au Parlement, pour se faire chanteur ambulant, chanteur de complaintes surtout,
furent les plus célèbres de ces ménestrels de la rue au wir siècle. Ils cliaiiLiirnt
soit leurs propres œuvres dunl nn a conservé des recueils, produits d'une muse
grossière et libre, soit les chansons de poètes fournisseurs à un écu la chanson,
soit les couplets que leur apportaient des poètes grands seigneurs, lorsqu'il s'agis-
sait de refrains moqueurs à faire courir. — Enfants, gare les Pont-Neufs! disait
le grand Condé à ses soldats un matin de bataille.
Plus de séditions sur le Pont, les tire-laines seuls continuaient à opérer; le
soir, le Pont-Neuf redevenait leur domaine, vols à main armée (it assassinats
étaient choses courantes; cela dui'a longtemps malgré les épurations énergiques
entreprises par le lieutenant dcî police La Reynie, qui traquait impitoyablement
voleurs et vagabonds, fermait les cours des Miracles et, de toute l'écume ramassée
sur le pavé, jetait ce qui était simple vagabond et mendiant à l'Hôpital général,
et entassait les malfaiteurs dangereux sur des bateaux dirigés ensuite vers le nou-
veau monde.
La Reynie ou son successeur d'Argenson eurent beau s'évertuer à débarrasser
le sol de Paris de la gueuserie malfaisante, elle renaissait toujours, et le Pont-Neuf
continuait à en avoir sa part. Spadassins et duellistes continuaient aussi leurs
exploits. L'estampe sur les Embarras du Ponl-Neuf qui nous montre le pont au
beau temps du règne du grand roi, ne manque pas de faire figurer au second
plan des gens en train de ferrailler, derrière l'encombrement des carrosses, des
chaises à porteurs, des baquets, des porteurs d'eau, parmi la foule entourant les
éventaires et les boutiques des marchands alignés tout le long du parapet sur les
hauts trottoirs.
Outre le danger des querelles avec les bretteurs, il y avait encore autre chose
à redouter aux environs du Pont-Neuf pour tout ce qui était jeune, na'i'f et de
bonne mine. C'étaient messieurs les racoleurs, en quête de recrues pour le service
du roi et qui, par tous les moyens possibles, tâchaient de pourvoir aux vides pro-
duits dans les régiments par toutes les batailles du règne.
Leurs façons d'agir .soulevaient de nombreuses plaintes. 'Voici sur ce point ce
que dit le journal de la cour de Louis XIV : « Il y avait plusieurs soldats et même
des gardes du corps, qui à Paris et sur les chemins voisins prenaient par force
des gens qu'ils croyaient être en état de servir et les menaient dans des maisons
qu'ils avaient à Paris, où ils les enfermaient et ensuite les vendaient malgré eux
aux officiers qui faisaient des recrues. Ces maisons s'appelaient des /ours. Le roi,
averti de ces violences, commanda qu'on arrêtât tous ces gens-là et qu'on leur
fît leur procès... Il ne voulut point qu'on enrôlât personne par force. On prétend
qu'il y avait vingt-huit de ces fours-là dans Paris. »
Ceci était écrit en iG9.j. Quelques fours où l'on retenait les gens enrôlés de force
furent peut-être fermés, mais l'industrie du racolage continua, en modilianl un
\.E PONT-NKUF
345
penses façons. Les racoleurs s V-la ion l iiislalK's surluut près :\u Poiil-Neuf entre la
nie (le l'Kcole el la vallée de Misère, sur le quai de la Méjj^isserie, dil aussi df la
Feriaille, puur les l'cveiideurs de virux fers (|iii s'y Iciiaionl à côlt" des oiseliers et
dfs niarcliands de (leurs.
Haut en couleur, le eliape.iu à cocarde el à haut plumet sui' l'oreille, mous-
taclii' au \ciit. cl la rapière liatlaut le mnllet, le racoleur llànail sur !•' l'onl-Neuf,
au milieu de la cohue, paiini les gens attroupés devant les charlatans ou accou-
Lh^ \ 'II.M II - i'! !■' ' s 1 - M l 1'
dés sur le parapet dans l'altenle du carillon de la Samaritaine; dès qu'il distin-
f^'uait dans la foule quelque hnn trihier, quelque liuui'e naïve de jeune provincial,
ignorant le danger, i|uel(|ue heau gaillard apte à porter le mousquet ou manier
l'espadon au service du roi, il .s'arrangeait jKjur entrer en conversation avec lui,
de façon à le circonvenir et à l'entrainer vers le cabaret où il avait établi son
quartier général. .\ux alentours de l'arche Popin, plusieurs cabarets n'étaient
ainsi que des bureaux de racolage. Les racoleurs s'efforçaienl de faire
boire outre mesure les gens lojnbés dans leurs panneaux, el, leur vantant les loi-
sirs et les agréments de l'état militaire, la gloire et les ripailles au .service du roi
cherchaient à éveiller une vocation soudaine. Le vin aidant, quelques donzelles
aussi quel(|uefois. pour donner un avant-goùt des victoires et conciuètcs promises
aux enfants de Mars, et le Jeune homme, dans les fumées de l'ivresse, signait son
engagement. Le tour était joué, le roi avait un soldat de plus. Quelquefois la
recrue faisait des façons et, (piand les racoleurs démasquaient leurs batteries,
refusait de se laisser enrôler. Alors les galants officiers changeaient (h; Ion. Les
LIV. 91.
PAlit â TKATKKS LIIISTOIII.
44
346 LE PONÏ-NEIF
moustaches so red rossaient, les sourcils se fronçaient, on iiulnyail !<■ cIkm' ;inii. il
fallait sii?ner ou en découdre, le brellcur apparaissait sous le racoleur. l<>\\\ jurt
à pourfendre de sa rapière l'étourneau tombé sous sa main.
Chaque jour amenait la répétition des mêmes scènes sur le quai des racoleurs.
On les savait capables de mille ruses pour envoyer au régiment les imprudents
séduits par leur faconde et leurs promesses, mais on les accusait au.sside recourir
trop souvent à la violence et d'enlever parfois des malheureux à eux signalés par
des gens intéressés à les faire disparaître.
Ce commerce des racoleurs dura jusqu'à la Kévolulion, justju'au jour où le
sort de ces volontaires, entraînés ou forcés, devint le sort de tous. Mercier les a
connus et n'a pas manqué de faire le portrait du racoleur de la dernière époque,
à rartirle du Pont-Neuf dans son tableau de Paris : « .\u bas du Pont-Neuf sont
les recruteurs, racoleurs qu'on appelle vendeurs de chair humaine. Ils font des
hommes pour les colonels qui les revendent au roi... Ils se servent d'étranges
moyens. Ils ont des filles de corps de garde au moyen desquelles ils séduisent les
jeunes gens q.ui ont quelque penchant pour le libertinage; ensuite ils ont des
cabarets où ils emmènent ceux qui aiment le vin ; puis ils promènent, les veilles
du .Mardi-Gras-el.de la Saint-MarLin, de longues perches surchargées de dindons,
de poulets, de cailles et de levrauts afin d'exciter l'appétit de ceux (lui ont échappé
à celui de la luxure !
« Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui
n'ont jamais fait un bon repas de leur vie sont tentés d'en faire un et troquent
leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus
et l'on crie : Qui en veut ? qui en veul? C'est de cette manière qu'on vient à bout
de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l'Etat et du monarque.
Ces héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce : riuand ils sont beaux
hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d'artisans croient affliger
beaucoup leurs père et mère en s'engageant; les parents les dégagent quelquefois
et rachètent cent écus l'homme qui n'en a coûté que dix : cet argent tourne au
profit du colonel et des officiers recruteurs.
« Les recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau ai'morié
qui flotte et qui sert d'enseigne. Un de ces recruteurs avait mis sur son enseigne
ce vers de Voltaire sans en sentii- la force ni la consé(|uence :
« Le preiiiitT qui fui rui l'ut un soldai lieurcux... ■>
Les fameux charlatans et empiriques de la jeunesse du Pont-Neuf eurent, au
commencement du xvni" siècle, un digne successeur dans le Gros Thomas, arra-
cheur de dents bientôt aussi célèbre qu'eux. Magnifiquement vêtu, un grand sabre
au flanc, debout sur un char couvert, où des violons étaient chargés d'amuser les
oreilles du public pendant qu'il s'en prenait aux miichoires de ses clients, le gros
Thomas déployait une éloquence et une faconde dignes de ses prédécesseurs.
Un curieux type de charlatan aussi que ce gros Thomas, bon vivant, et bon
I.i: IMlM-MilUF
347
jjjarroii, joyeux, tuul l'ii roiuliMii-, 1res oxporl dans l'ai-l (rciiln'lciiii- cldt' n'i'liaiilït r
par des inventions étranges la productive célél)rili' (|u'il a\ait conquise. Non con-
tent de célébrer à sa façon les fêtes publiques en ari-aclianl gratis les dents ava-
riées du populaire, ou de faii'e des tournées à rilôtcl-Dicu |)our opérer de même
sur les malades, le gros Thomas, en 17:20, à l'occasion de la naissance du Dauphin
qui mettait Paris en liesse et faisait, après les réjouissances oflicielles, tirer tant
de feux d'artifice particuliers, voulut faire mieux et outre fiuinze joui-s de soins
gratis promis aux mâchoires du public, annonça, par des billets distribués sur le
puni. (|u'il utlVirait le 1'.' septembre un grand repas au populaire, au l)eau milieu
du l'out-Neuf. sous la statue du loi lleni-i.
-^T^
LKS THOTTOIIIS DU l'ONT-NEUl-', .Wlll'"' SIÈCLK
Les tables devaient être dressées dans l'espace entouré de grilles solis le cheval
de bronze. 11 avait acheté un bo-uf pour i)ièce de résistance, six cents cervelas et
suftisamment (K- \iu [loui- faire passer ces vicluailles. ()i- le gi-os Thomas avait
sans doute négligé de se munir de l'autorisation du lieiileiiaul de polii-e. c;ir les
premiers convives ari'ivés au jour dit furent les archers de Monsieur le lieuleiiant,
qui saisirent tables et vicluailles el liivul mèine di''feiise à ram]ihilryoii de paraiti-e
de la journée sur le Pont-Neuf.
Mais à leur tour survinrent les vrais convives, ceux (pii se promettaient de
faire honneur à ce festin gratuit. C'étaient des crocheteurs, des gens des halles et
des ports, et de pauvres diables apportant de longues dents au gros Thomas,
véritable bienfaiteui- des mâchoires. Ne trouvant nappe ni couvert, bouteilles ni
écuelles à l'endroit indiqué, aucune apparence de victuailles, le chagrin d'avoir
à rester sur leur a|ipétit lit tourner leur civilité en fureur et ils s'en furent
aussitôt vers le quai Conti devant le domicile du gros Thomas, pour l'accabler de
reproches et d'injures.
Le gros Thomas ouvrit sa fenêtre et voulut apaiser l'iMieiile par un di.scours
où il déplorait l'empêchement de force majeure el expliquait aux convives désap-
pointés f|u'ils ne pouvaient s'en ])rendre qu'à M. le lieutenant de police, mais ces
explications satisfaisaient très peu les appétits, les gens ne voulaient rien enlendre
et criaient de plus belle. Au lieu de remerciements, le gros Thomas fui accablé
3i8
LE PONT-NEUF
LE GROS TUOMAS D AI'UKS L estampe de niGAL'D
(l'iDJuros. Cuininc il avjiil la Irlo chaud c cl <lc la poigne, ainsi qu'il le uionlrait si
l)ion à sa clienlèle souflVanlc, il se lâcha [>>n[ rouge et, sautant sur un gouiilin,
il iiuvi-it sa porte et loinha vigoui-eusemenl sur les inanitcstanls. Les premiers
groupes se dispcr-sèrenl en se froUant les épaules, mais le deuxième rang s'avança,
romplaçanl les injures par des cailloux. Le gros Thomas, ne se sentant plus do
force à bousculer toute une popu-
lace, ballit en retraite et se barri-
cada chez liH. Bientôt une foule
immense bloqua le quai, avec des
cris et des injures dans les pre-
miers rangs, de joyeux rires au
second plan, surlout quand l'arra-
cheur de dents, à bout de patience,
exécutait une sortie avec sa trique.
Finalement la force armée dut in-
tervenir pour protéger la maison
attaquée et dissiper les attroupe-
ments.
Le gros Thomas s'(>n fut un jour présenter ses hommages au roi à Versailles;
il montait pour la circonstance un cheval rcvèlu d'un caparaçon fait de dents
entilécs, dépouilles de sa clientèle du ront-Ncuf. Le cavalier n'était pas moins
reinai-i(uablenienl vêtu, il avait un habit écarlate à la turque, tout constellé de
grosses pierreries, de canines et de molaires, un soleil d'argent sur son plastron,
un bonnet d'argent massif aux armes de Finance et de Navarre, couronné par un
globe sur lequel se dressait un coq. Un sabre immense battait ses flancs. 11 mar-
chait dansée pompeux appareil accompagné d'un tambour, d'un trompette, d'un
porte-drapeau, et suivi do quel(|ues serviteurs.
Sous la fiégence, on ei'ut revoii- tout à fait le temps où le Pont-Neuf, dès la
nuit tombée, appai-lenait aux tire-laines. Malgré les diverses épurations opérées
sous Louis XIV et les coups de filet jetés dans les bas-fonds de Paris parla Heynic
et d'Argenson, les attaques nocturnes, les vols à main armée n'avaient jamais été
bien rares dans les rues de Paris. N'avail-on pas vu, une nuit de décembre, une
attaque de diligence sur le Pont-Neuf comme dans une forêt de Sénart. le courrier
de Tours arrêté devant la Samaritaine et dévalisé à fond avec ses voyageurs avant
l'arrivée du guet.
Lorsque la bande de Cai-touche commença à répandre la terreur dans Paris
par .ses exploits, le Pont-Neuf fut moins sur que jamais. Cartouche et ses gens
opéraient volontiers sur ce point. Go n'était jias toujours lui ou sa bande, mais
alors on portait tous les méfaits et les ci-imes à .son compte déjà si chargé. Les
Parisiens, lorsqu'ils avaient à traverser de nuit ce passage dangereux, en étaient
arrivés à se réunir en troupes pour en imposer, par le nombre, aux malfaiteurs
possibles. Ce fameux Cartouche, qui n'avait que vingt-cinci ou vingt-six ans, était
un Parisien de Paris, enfant des faubourgs, lancé dans le crime dès l'enfance. Sa
M- I'()M-N-|:UF
Mi'.t
baiuli', |i;ii-railiMi)i'iit oi-i-aiiisée, monOo iiiilitaiiciiiciil. |iii|iai'aiil s(ji<^neiisi'iii('iit
ses C(iii|is t'( les exoculaiil avec une aiulai-t" cxtiaiiidin.-iiiv, coiiiplail dos al'lilios
nomlircux. iiulicaloiirs, recOIeiirs, foiii|iliccs ilivors, dans loiis les ^all^^s de la
sociolé, des coininei'(;anls, des valols, dos laquais do la cour ol jusqu'à des aicliors
de la police, ce qui expliquait les iiisui-côs do oello-oi dans la chasse acharnée
donnée à la hando, cl l'adi-osso avic l;i(|iicllc (laiioucho se dérobait à loules les
poursuites, à tous les pièges li'inlu-. I n,' l.'^i'iidr s'i'lail lailc siii' le l'amoux
:, t f
LA PlIIlTE NKUVE F.T I.A TOUR DU UUIS
Vdli'iir, iiiiii scnlciiH'iii un voulait voir cii lui l'auh'ur de tous les crimes coiniiiis
dans la \illi'. mais oncui'c on lui allriliuail par-ijcssiis le maicJK' maintes avcn-
ii's (lames
tond)ées
luros, ol nionio quelques traits do galanlcric à r('t:'ai'il de
onli-e les mains de la hando.
Kulin Carloucho fut pris, trahi par un do ses hommes, Jolé au giand Giiàlelel
dans un de ces fameux cachots'' souterrains, commo C/tausse ff'/if//iocras ou Fin
d'idsc, voritahlcs fosses au fond des tours, où l'un dosci'iidail le< pi'isonniors
dangereux ]iai' une lrap|)o pratiquée à la voùlc. On so croyait bien Irampiille
sur le compte du bandit jeté dans celle basse fosse; cependant Cartouche, malgré
toutes les précautions ol les chaînes, réussit à percer la mui'aille et à passer dans
la cave d'une des maisons accolées aux murailles do la prison, mais là il échoua
dans sa Icnlalive, la garde appelée par les cris des habitants arriva à lemps pour
le reprendre. On n'osa le replacer au Chàtelet, il lui immédiatement transporté à-
350 ir. PONT- m: ri-
la ConciorLî'erio ol cnformô, lo cDi-ps serré par une grosse e'li;iiiii' ilc fer. (hms un
caL-linl (le la lourde Monlgommery.
Le l'onl-Neuf, pendant lout \c \\i\f siècle, garde à peu près sa physionomie
du siècle précédent. C'est toujoui's la même presse sur le pont, principal passage
cl le plus commode, quand les autres ponts sont encore rélrécis par leurs maisons,
passage loujoui's libre, alors que parfois, aux grandes crues de l'hiver, le Seine se
répandant sur les berges et pai- les rues basses, inlriTuinpt les eoiumunicalions
par les autres i)ûnls et met ceux-ci en danger.
Le paysage a bien changé depuis le temps de Callol el d'Israël Silvestre. Le
vieux décor de la porte de Nesle est tombé, les doux tours qui bouclaient, Paris
de ce côté de la Seine, la lour_de Nesle el la tour du Bois onl été jetées bas. A
gauche, la vieille berge accidentée jadis, toujours grouillante de populaire, bate-
leurs, lavandières, chevaux à l'abreuvoir, a l'ail place aux constructions régulières
du quai sur lequel s'csl élevé le Collège des quatre nations, conception de Mazarin
exécutée avec les millions légués par lui.
Sur le côté -gauche du Ponl, il reste toujours le couvent des grands Auguslins,
avec son église bordant le quai, entre les contreforts de laquelle se serre une ligne
de petites échoppes. Le jardin des moines a été fort diminué par la rue Dau-
I)hine, maintenant bâtie jusqu'à l'endroit où elle va heurter le l'empail, que l'on
percera bientôt à la j)orte Bucy.
A droite ont disi)ai'U, pendant le cours du règne de Louis XIV, les derniers
restes du Louvre golhi(iue,les bases de tours circulaires restées longtemps visibles
sur le quai. Devant la nouvelle façade du quai, s'étendent les verdures du Jardin
de l'InfaïUe, l'ancien parterre du Louvre, ainsi nommé depuis qu'il avait été
réservé à l'infante d'Espagne, amenée à Paris pour épouser Louis XV, el logée
au LnuNrc pendant (juclques années, jusqu'à la rupture du projet.
Sur le rpiai du Louvre, la porte Neuve par laquelle Henri IV était entré dans sa
ville, est tombée en même temps que la tour du Bois et l'hôtel du grand prévôt
adossé à la porte Neuve. Un peu plus loin, après le Pont-Rouge, s'élèvent les pavil-
lons des Tuileries que la Grande galerie du Louvre s'en va rejoindre, et après les-
quels on ne voit plus que verdure et campagne, les verdures du jardin des Tui-
leries et après la porte de la Conférence, les arbres du Cours-la-Reine, promenade
créée par Marie de Médicis, et n'uiplaranl le vieux pré aux Clers en train de se
couvrir de maisons.
Plus près du Pont-Neuf, la colonnade de Perrault a fait disparaître presque
tous les vieux logis établis sous les tours de l'ancien Louvre; il n'en reste plus au
xvni^ siècle, comme vestiges des âges précédents, qu'une partie du vieil hôtel du
coiiuélable de liuurbon, où se tinrent les Etats de 1614 el transformé ensuite en
garde-meuble du roi. Ces vieux pignons gothiciues disparaîtront à leur tour
au milieu du xviu'= siècle pour faire place aux parterres conliiiuant le jardin
de rinfanle.
Si le passage étalé vers le couchant sous les yeux des (làneurs du Ponl-Ncuf
s'est bien modifié, le Pont, nous l'avons dit, n'a pas changé. Il a toujours ses deux
lf: pont-neuf
r.i
Aies de boutiques plus senves mémo qu'autrefois, boutiques do fripiers, coutoliors.
vendouis lit' toutes sortes de petits ai-ticlos, éventaires de bouquetières et surtout
étalaj^es do boufiuinistes ; il a toujours son iinniouse inouvomonl de carrosses, de
l'haises à porteurs, do cliarreltos do toutes soi-les, do passants pressés, de badauds
bayant aux cornoillos, ûv promeneurs en quête dos nouvelles du jour. On y voit
encore des cbarlatans divers, mais depuis le g^ros Tliomas, aucun doux no mérite
d'être mis au rani;' dos illuslros Ijaladins cl vimuIcius (Tutn ii'l.ni. Do ce côté
soulriiinil. il y a décadence.
l'our le reste, c'est toujours la <i-rando artère de Paris. Un vieux dicton assure
(juc dans cet incessant délilé, on ne peut jeter un l'ogard sans voir en mémo
temps un ))wi)ii\ une /illc et nn cheval blanc. Los lillos sont nombreuses dans
la l'ouli'. pi'oiiniiant leurs f;illial;is parmi Imil ce montlc où Paris roiuloic la
province cl les étrangers de passage. Les chanteurs des rues sont restés fidèles au
Pont-Neuf; sous la statue du bon roi. place Dauphine, ils attroupent encore les
badauds avec le grincement de Icui's violons, mais la satire dos événomonls. la
oriti(iue dos gens on place n'est plus guère leur alVaire. Ils .se vouent surtout à la
chanson grivoise. La simple " _
gaudriole a remplacé le
Poiil-Nour agressif. Un
jour, cependant, cette chan-
son grivoise osa toucher
aux maîtresses do Louis XV
et le Pont-Neuf fil un succès
à la Belle liourhonnainc.
la maîtresse de Biaise, où
les aventures de M'"" du
Parry étaient chansonnées
sur un vieil air ayant déjà
servi, qui redevint bien vile
populaire.
Sur les trottoirs hauts de i)rès de doux pieds qui on.-adront la chau.sséc, où
mainleiiaiil il y a des lanternes accrochées à des potences de fer, ce sont petits
marchanils promenant leurs "éventaires, petits cireurs de souliers, crochotours.
Comme on appelle alors les commissionnaires, puis des mendiants, des tondeurs
de chiens, etc.
Les échoppes, boutiques de pianches, tonneaux de ravaudeuses ou de savetiers
accotés à tous les édifices, églises, palais, IkMcIs, partout où (piclque encoignure
permettait l'installation d'un éventaire, d'une table et d'une chaise, formaient un
des traits caractéristiques du Paris de ce temps. On s'en plaignait, on protestait
contre leurs envahissements, et de temps en temps, l'autorité prenait fpielf[uo
mesure qui jetait bon nombre de pauvres diables sur le pavé; puis, l'oi-don-
nance de police oubliée, ces excroissances parasites de tous les monuments repa-
raissaient une à une. C'était en tout cas un grand élt'-mont de pittoresque, et ces
^^«*^f-'-
Lt> IIOL'THIUES 1)KS I)hUl-l,UNES. DU 1>0.NT-.NEUF
•Xd
LK PONT-NEUF
pauvres échoppes, après tout, au lieu de nuire aux grands édifices faisaient
plulôl valoir les beautés des an-liilci-lures.
Le vieux château Gaillard a disparu ; à sa place on voit un abreuvoir passant
]iar une arcade sous le quai, abreuvoir (\m restera jusqu'à Incréatiou (\o l'écluse
actuelle delà Monnaie.
Vers l77o, le l'ont-Neuf reçut (luehiues iiu>dilications. On abaissa un peu les
pentes de la chaussée et sur les demi-lunes des piles on éleva, d'autres les dessins
de Soufdot, vingt loges ou boutiques dont les prix de localion devaient revenir
aux veuves et orphelins dos artistes morts pauvres de l'académie de Sainl-Luc.
Ces boutiques qui accidentaient agréablement la silhouette du pont ont vécu
jusqu'au milieu de notre siècle, elles ont été démolies vers 18.")().
Les moulins sur la Seine se sont perpétués longtemps, il y en avait encore
pendant la Révolution et au commencement de notre siècle, sur des bateaux ancrés
L ABREUVOIR DU PONT-NEUF. XV111= SIIXLE
entre le Pont-Neuf et le Pont au Change. L'incendie de l'un de ces moulins placé
sous une arche du Pont-Neuf causa même une grosse alerte en 1770.
Avant d'arriver aux jours troublés, il faut noter encore une des particularités
du Pont-Neuf. Chaque année, lejour de la Fête-Dieu, la place Dauphine servait de
salle d'exposition en plein air aux jeunes artistes, à ceux qui, ne faisant pas encore
partie de l'académie des beaux-arts, ne pouvaient exposer au Louvre ou envoyer
LI-: PONT-NKl'I-
333
aux expositions de l'académie deSainl-LiK-. Selon M. Ed. Fournier, cet usag:e avait
commencé très simplement, les orfèvres chaque année à la Kôlo-Dieu élevaient un
superbe reposoir pour la procession au fond de la place Dau|iliine ; afin de mieux
orner ce reposoii-, ils commandaient queNiuefois à des artistes des tableaux
destinés à décorer l'autel et les côlés.
On prit ainsi l'baliilude de vuii- de la pciiilnic» sur la pi; l>aupliini'. puis de
jeunes artistes, saisissant avec empressement i-e uinycn d'ai livci- jusrpi'aii public.
i UT'
[-■'_3^iiim^ /iiitatï : _
•-%.■
L EXPOSITION DE L.\ PKTE-DIKL', PLACE DAUPIII.N'E
proposèrent leurs œuvres pour tapisser les façades à la place de simples toiles.
Le jour de la Fête-Dieu, du matin à l'après-midi, les curieux venaient donc à la
fois pour le reposoir et pour les tableaux que les artistes accrochaient eux-mêmes.
On admirait, on critiquait, on achetait même; c'était un petit Salon sans façon.
Primitivement, les artistes s'en tenaient exclusivement à des sujets de piété,
mais peu à peu ils glissèrent vers .le profane, et çà et là <|uelques dieux de
l'Olympe vinrent concourir à donner de l'éclat à la lète du Christ. On y vcjyait
même à la fin, dit M. Ed. Fournier, des portraits, de dames surtout, et au-dessus
des portraits, les originaux quelquefois venaient s'exposer aux fenêtres fies
maisons, sous prétexte de voir la procession.
Mais aux premiers grondements précurseurs de la grande lempèle, quelques
années avant 89, le Pont-Neuf put .se croire revenu au temps de la Fronde. Un
contlit du roi avec le Parlement, des attroupements, descrisetdeschanls séditieux,
LIV. 9Û.
PARI» A TRATHS L HISTOIRE.
45
r,4 LK PONT-NKUF
des ministres et des princes impopulaires, d'autres princes choyés par ropinion.
cela dcbule en effet comme la Fronde. Notre pont revoit, en 1780, des rmeules
commencées en riant, moitié séditions, moitié réjouissances, célébrant le retour
de M. Necker aux alTaires. La basoclie du Talais, déjà en 4774, avait brûlé en effigie
le président Maupeou, place Dauphine, elle avait sifflé et hué fortement le comte
d'Ai-lois ;iu Palais en 1787 ; en 88, cette basoche s'amuse encore, elle confectionne
le manneriuin de M. de Brienne, forme une haute cour place Dauphine pour le
juarei-, le condamne à la potence, et, pour compléter la joyeuse parodie, force un
abbé qui passait à confesser ce mannequin avant de le brûler en cérémonie sur
le Pont. Gela n'alla pas sans bousculades, sans interventions de la garde. Les
scènes de désordres se poursuivirent pendant plusieurs jours, la populace s'en
mêla, il y eut du sang répandu, le corps de garde du cheval de bronze fut f(jrcé
et incendié.
Peu de jours auparavant, l'émeute s'était montrée plus douce et avait pris la
forme d'un hommage à Henri IV. On forçait les passants à saluer la statue du bon
roi, on arrêtait les carrosses, on faisait descendre les gens pour rendre hommage
au monarque père du peuiile qui n'eût pas renvoyé M. Necker. 11 fallait crier vive
Henri IV et M. de Necker. Le duc d'Orléans, passant par là, fit comme les autres
au milieu des acclamations.
Mais c'est bientôt fini des émeutes pour rire, les événements prennent la tour-
nure tragique d'une révolution. Ils se passent ailleurs, le Pont-Neuf n'y est plus
pour rien ; il entend de loin la fusillade de la Bastille, il voit passer les nouvelles
milices parisiennes, la garde nationale toute remplie de la première ferveur
patriotique, il voit célébrer par des joutes sur la rivière et par des rondes populaires
sur les quais la grande fête de la Fédération de 1790. Ensuite, ce sont les colonnes
du peuple marchant sur les Tuileries, le 20 juin d'abord, envahissement où le
sang ne coule pas encore, parce qu'il n'y a pas résistance; puis, le 10 août, ces
mêmes colonnes, la haine au cœur, marchant à une vraie bataille, et forçant les
Tuileries à coups de canon.
Entre ces dcu.x dates, la patrie est proclamée en danger. La municipalité pari-
sienne s'efforce de frapper les âmes par le caractère solennel donné à cette procla-
mation et. nulle part, elle n'y arrive mieux qu'au Pont-Neuf. Depuis quelque
temps, sur le terre-plein du Pont-Neuf, derrière la statue d'Henri IV, une
batterie de quatre canons a été placée, en permanence pour longtemps; c'est le
canon d'alarme qui tonne aux grandes journées en même temps que sonne lugu-
brement le tocsin des églises, chaque fois que la Révolution veut mettre debout
le peuple de Paris.
Pour la patrie en danger, le dimanche 22 juillet, ces canons commencèrent à
tirera six heures du matin et tonnèrent ainsi d'heure en heure, jusqu'au soir, un
autre canon leur répondant de l'Arsenal. Un incessant roulement de tambours par
toutes les rues accompagne les grondements du canon. Un détachement de la
garde nationale apparaît sur le pont, cavalerie, infanterie, Iraniant six pièces de
canon. Des trompettes et des musiques précèdent, puis viennent quatre huissiers
1,1-; l' DM- m: ri"
ans
de la ville, ;i cheval, porlaiil (|uatro cnsoij^nio.s avec les luul.s Lthrr/c, /Ji/ulUc,
Coiistilittiou, l'nlrie.
Douze ofiiciers niunieipaux accompap^nent un garde national à i-hoval portant
une jj^rande banniii-c ti-icoioro où se lisent le» mois : Citoyens, la patrie est en
dan.tïor ! On eoinmamle halle, un oCficiei' municipal lit les proclamations de l'assem-
blée, le canon tonne. Une estrade a été tlressée à gauche do la statue du Béarnais,
en pendant à un arbre de la liberté planté de l'autre côté, et sur cette estrade
abritée d'une tente tricolore « h^s magistrats du peuple reçoivent les enrôlements
sans nombre iriiiic jeunesse ardente et vigoureuse ».
Hélas ! bientùl ce sont d'autres corlèg(^s iiui vont passer là. C'est le chemin de
la mort révolutionnaire, les charrettes con-
duisant à la guillotine sa fournée quoli-
dienno vont passer là en sortant du Palais
de. Justice où Fouquier-Tinville semble tenir
(le li)in \r iléclic (lu ciiupci-el. Tout le
Itnips que la guillotine est érigée place de
la Hévolution, les charrettes pienuciit le
l'ont-Neufle plus souvent, adojjlanl ensuite
un autre itinéraii-e par le l'ont au Change,
(juand la guillotine émigré au faubourg
Saint-Antoine.
Aux massacres do septembre déjà, les
mas.sacreurs trop pressés avaient commencé
sur le Pont-Neuf le massacre, achevé au
carrefour Buci, d'une vingtaine de prêtres
emmenés en fiacres à l'Abbaye, où les
attendait le tribunal do iMaillard. Peu
d'heures après, les cadavres des malheureux
égorgés au Chàtelet et à la Conciergerie
étaient apportés et jetés en tas sur le Pont-
Neuf, sur le Pont au Change et sur le pont
Notre-Dame, en attendant leur cnlùvonient
pour les catacombes.
La statue du roi Henri, si fêtée aux premiers jours de la Hévolution, n'est plus
là. Deux jours après le 10 août, le petit-fils étant écroué au Temple, les rois ses
aïeux qui trônaient en bronze sur les places de Paris furent abattus, et envoyés à la
fonte pourêlre convertis en canons et serviraux frontières contre les rois étrangers.
Pas d'exception pour Henri IV, le Béarnais et son cheval de bronze tombèrent
comme les autres.
Dans une des mai-sons du quai des Lunettes ou des Morfondus, tout pivs de
la place Dauphine, était née une des célébrités féminines de la Révolution, Manon
Philipon, fille d'un graveur, femme de Roland, le ministre girondin. Toute la
vie de M""= Roland tient sur col étroit espace des berges de la Seine, du Ponl-Neuf
LKS CIIAMELllS In; l'il.N T-.NKUK, XVIIl'^ >IÉCLE
35('> LF. IM)NT-M:1'F
à nk' Sainl-Louis, do la maison de briques où elle passa sa jeunesse, à la Concier-
gerie tout à l'ôlé, son dernier domicile.
Aux dernières années avantla tournionto, uiijinmc Corsede petite mine destinée
aussi à jouer un certain nJle, battait le pavé du l'oiit-Ncuf et, rentré chez lui, pouvait
de son domicile renfiler d'un bout à l'autre d'un seul regard ; c'était le jeune Ikiona-
parte sortant de l'école de Bricnne et attendant, fort léger d'argent, sa commission
de sous-lieutenant au régiment de la Fère. Pauvre tout autant que les basocbiens
et saute-ruisseaux du Palais, il habita quelque temps une petite chambre dans
une des maisons qui regardent le Pont, entre la ru(^ naiiiiliiiio cl la Monnaie. On
prétend sans en être certain que son domicile de jeune lionime l)osogneux est cette
mansarde située tout en haut sur-le toit de la maison qui fait le coin de droite, à
l'entrée de l'étroite ruelle de Nesle, mais il est plus probable (ju'il habita dans la
maison voisine une chambrette moins orgueilleusemenl perchée.
^;r:*le_
LA FONTAINE DE DESAIX, l'LACE DAUI'HINE
Il devait, une quinzaine d'années après, alors qu'il était un peu mieux logé,
encore sur la livière, mais un peu plus loin sur la rive droite, au Palais des
Tuileries, faire élever sur la place Dauphine un monument en forme de fontaine
surmontée d'une France casquée à la grecque, couronnant un buste du général
Desaix tué à Marengo, lequel monument a quitté la place Dauphine il va une
vingtaine d'années, lors des dernières transformations du Palais de Justice et la
démolition de la préfecture de police.
i.i: poN r-NKii"
387
Siii- 11' lenv-|il('iii du l'oiit-Nciil' uii dcv.iil iciiiiiliiccr l.i >l;iliic (l'IIrmi |\' |i;ii'
iiiu' slaliie fijlossalo du IVu|ilo dolioul sur ses It'is hrisés. L'œuvre (Uail au cnii-
cours en 03, il y eut des esquisses exposées, mais le uiMirTliriiuiiloi- lil ahauilMiiinr
l'idée, comme devaient être abandDiinés suceessivemenl dilléirnls autres projets
pour 11' même eiuplaccmont, sur li'ipii'l il n'y cul i'ii(l('iiiiili\c, pi'ud.iul \iiml ans,
que des baraques el un eal'é.
Alors, en ces jours de la Hévululion, luut le loni^- du ruiit-Xcur, du pou! au
Chanii^e et sur le quai, les hroeauleurs enlassaieiiL sur les Imlloirs, l'ialaicnl sur
le pavé, loules les malheureuses épaves du monde écrouli', li's di'hris du mobilier
el des trésors do tant d'églises et abbayes abaltucs, les "raiidcs loilcs religieuses
u (M 1'
LES IIOITIOUES DU PO.NT-.NEL'K, IKiiO.
déci'ocliées des nefs, les meubles arlisti(|ues el les lalilcaux, 1rs portraits d'an-
cêtres enlevés des hôtels seigneuriaux, les livres précieux, les parchemins jetés là
par pannerées, il livrés pour quelques sols aux quelques aiuatmis qui, dans la
ruine générale, avaient par hasard gardé un peu d'argent, mais surtout aux cDlIcr-
tionneurs anglais accourus pour butiner parmi col iniinonse el extraordinaire
bric-à-brac, liquidation lamcnlaljlo d'une société.
Tour en revenir à llonri IV' cjui se dresse do nouveau sur Ir ti'iic-plrin ol c<>n-
temple aujourd'hui un l'unt-Neuf bien tranquillr, tVirt loin do lui pn'sonlrr les
spectacles pittoresques, le curicuxmouvcment qui se déroulaient aulrefois d'un Imul
de l'année à l'autre sur le ffmieux pont, c'est la Restauration qui dès les premiers
jours tinta replacer le Héarnaisà la place qu'il avait occupée pendant doux siècles
et où, dès les premiers jours, elle avait rétaldi un modèle on plâtre.
Une souscription i)ublique lit les frais du monument. Le sculpteur Lemot s'était
358 I-l' P()M-M:UF
char"'é tk' ri'\('i*iili<iii et imur le hronzo nûcpssairo on n'cul (|u'à prciidro dans
les magasins Icsslaluos iinpôriaU's, h' premier NapolcMHi de la place Vendôine, le
Napoléon de Boulogne et quelques débris d'autres iiionuinenls éternels, âgés de
sept ou huit ans au plus chacun. Louis XVIII, le 23 octobre 1817, posa la pre-
luiC're pierre du piédestal, sous laquelle on plaça un exemplaire de la Ilenriade.
l'ar contre, il paraît que le ciseleur Mesnel qui acheva la statue après la fonte,
glissa dans l'intérieur, outre une petite statuette de Napoléon, une foule de bro-
chures anti-bourbonniennes et d'écrits bonapartistes.
XIII vendémiaire an IV (•') octobre ITOo), encore une journée d'émotion jiour
le Pont-Neuf.
La place Dauj)hine et le Tonl-Neuf formaient pour ainsi dire la basfMl'opérations
des sections contre-révolutionnaires insurgées contre la Convention, la royaliste
section Le Pelletier en tète, tandis que Bonaparte, défenseur de cette Convention,
occupait les environs des Tuileries où siégeait la terrible et rouge Assemblée, dans
celte salle où 'tant de fantômes sans tête devaient errer et se menacer, brûlants
encore du délire révolutionnaire.
Au terre-plein du Pont-Neuf, coude à coude avec les sectionnaires qui accou-
raient de tous côtés à l'appel de la générale battant par toutes les rues, était le
général Carteaux avec '.Ï-JO lioiiimesctdcux canons, fort aventuré et presque cerné.
L'alfaire ne s'engagea cependant pas sur le Pont même, où jusqu'à trois heures
Carteaux demeura perdu dans la masse des sections préparant l'attaque. Danican,
le général des sectionnaires, le laissa battre en retraite et emmener même ses
canons; il se retira à deux pas, sous le guichet du Louvre et dans le jardin de
l'Infante, d'où peu après il contribua à écraser de ses feux les sections remontant
le quai Voltaire pour attaquer les Tuileries par le Pont-Royal.
Depuis cette journée, le Pont-Neuf eut peu d'émotions. Des fêtes impériales, des
cortèges, des défilés de troupes avec la cocarde tricolore ou la cocarde blanche,
suivant le temps. En 1814, le jour de l'entrée de Louis XVIII, le roi en sortant de
Notre-Dame passa par le Pont-Neuf et vint devant la place Daupbine pavoisée et
enguirlandée saluer la statue provisoire en plâtre de son aïeul le Béarnais, pen-
dant que les musiques jouaient l'air ]'ive Henri IV et que des colombes s'envo-
laient dans le bleu du ciel comme aux anciennes entrées royales, mais symboli-
sant de plus la (in des carnages, le retour de la paix tant désirée.
Le canon tonne, la fusillade crépite dans les environs du Pnnt-Ncuf, sur les
quais du Louvre à l'Hôtel de Ville, en 183U; en février I8i8, en juin, le Pont-Neuf
fut simple spectateur et ne joua aucun rôle. Dans l'intervalle le trantran de son
existence se banalise de plus en plus, le pittoresque de joui- en jour diminue. Non
seulement il a perdu .sa Samaritaine aux premiers jours du siècle, mais encore ses
dernières boutiques s'en vont vers 1850.
Dernier souvenir historique. Le 22 janvier 1871, le jour de la tentative révo-
lutionnaire sur rilôtel de Ville, sur le terre-plein où tonnèrent si souvent les
F.r. PONT-NRIT
:ir.o
quatre canons d'alarino de la Rôvoliilion. vinronl r;iiiipiM' iiin' eonipagnii^ du \-2't'
de ligne et des arlilleurs avec deux canons.
Ces pauvres soldats de la fin du siège, la longue misère subie les avait mis en
triste étal; figures hâves, uniformes usés, capotes rapiécées, disparaissant sous des
pciiiv i\o mouton ou sous des couvertures en plastron sur la poitrine. Les ilicv.iiix
lie l'arlillerie étaient extraordinaires; les pauvres bêles aux lianes éli(|ues, érein-
lées comme les hommes et aussi peu nourri(>s, n'étant plus tondues dciMiis l'hiver,
avaient de longs poils comme des chèvres, ce (jui leur donnait une mine fantas-
tique, mais ne les empêchait pas de traîner encore gaillai-dcmenl, par un reste
d'énergie, caissons et canons.
'S.
LE SL'I-rLlCK UKS TEUI'LfEn*. (KIIPL \CKUEN P UV TKnnEI'LUN 1)1 l'i i.NT-N.;ik)
"^^-^
LE PO.NT SAINT-CUAIILES IIK L HOTEL-I)l KL'
CHAPITRE XVII
LIIOTEL-DIEU
La Maison-llicu primilive. — Hôpilal Saint-Clirislophe. — L'IIùtel-Dieu ilo Pliilippe-Augusle. — Fondations
de saint Louis. — Encombrements et agrandisscnienis. — La salle du Légal. — Les ponts de i'Hùlul-Diou.
— Les religieuses. — Légendes des Cagnards. — Les grands incendies. — La vieille place du Parvis. — La
maison de Ihumanilé. — Démolition et reconstruction.
.\ 110 pont préciser l'époque do la fon-
dation do l'Hùtel-Dieu de Paris;
aussi loin que l'on remonte dans le
passé, plus loin que l'histoire cer-
taine, jusque dans les traditions
et les légendes, on le trouve sur
le même emplacement, à l'ombre
de la cathédrale, à côté de la basi-
lique mérovingienne. Asile ou-
vert aux souffrants près du temple
où l'on prècliait les œuvres de
miséricorde, la Maison -Dieu à
côté de l'église de Dieu.
LK3 MKDEci.Ns AU HÉNiTiKK DE NoTHE-DAME Sur cot emplacemcnl voué de-
puis des siècles à la charité active ,
bien des édilices destinés à recevoir les malades se succédèrent sans doute, s'agran-
I. ii()Ti:i.-i)iiui
•M\\
dissanl au fur el à iiii'sui-c «les licsuins. La Iradilion allrihuc la foiulalinn du
proinier liôjjilal j)ari.sion à saint Landry, cvèquo di' Paris du vu'" sit'clo. M. Kd.
Druinonl, dans l'aris à Inircrs les lifji's, dit qu"il l'Iail siliir au nurd du l'ai'vis
ol (ju'il rosla sur co poinl jus(|u'au xn*" sioclc (»n iappclail riin|iilal Sainl-Cliris-
lopho à cause de l'éi^lise Sainl-Clirislophe, sa chapelle, la(|Ut'll<' ilanl resiée après
le changenienl à lilat d'ép^lise isolée, peut délerniiut'i- cet ain-im cniplacciiitid.
La Maisoii-l>i(Mi i''lail alors |i(ii iiii|iiirl,iiili'. l.rs lils iiiaiic|ii,ui'iil puiir l'cuirlici-
4, jst»t-'HE==%^ 411
E.NTHKi: UK I. IIÔIKL-IIIEI', XV SIÈCLK
les malades ; pour y pourvoir, les slaluts du cliapilrr de Nolic-Daïue en 1 KiS por-
tent (|ue chaque chanoine devrait en quittant sa prébende, par décès ou autre-
ment, un lit garni à l'hôpital. Des dons cl des legs de bourgeois charitables lui
fournirent sans doute un accroissement de ressources; un jour, l'ancien édifict!
jjarul insuflisant et on le rebàlil à quelques pas de la chapelle Saint-Christophe,
de l'autre côté de la plai*e du Parvis, à l'endroit où nous l'avons connu en ses
derniers Jours, avant iju'il ne fût relourni' encore une fois au noi'd de NolroDanie
à sa place primitive, très considérablement élargie.
C'est sous Philippe-Auguste que se construisirent les premiers bâtiments de
Liv. 96
t. PAms A TH,Vritn I. lll«Ti>IHK.
4G
302 LIIOTF.L-DIEU
riIùlcl-Dieu polhiquo, en bordure sur la Seine, à un endroil où le rempart gallo-
romain formait un rentrant, sur ce rempart et sur le terrain au-dessous conquis
sur la Seine.
L'œuvre se continua sous ses successeurs. Perpendiculairement à la salle
Saint-Denis construite par Philippe-Auguste, la reine Blanche de Caslillc éleva la
salle Saint-Thomas, puis saint Louis construisit le long de la rivière jusqu'au
Petit Pont la {grande salle de l'infirmerie soutenue par une épine de colonnes.
Pondant plusieurs siècles il fallut se contenter de ces bâtimeqts. Saint Louis avait
autant que possible pourvu aux besoins de la Maison-Dieu, en lui constituant des
revenus, en lui concédant certains privilèges en outre de l'exemption de toutes
couli-iliiilinns, de tous droits et péages sur les denrées.
liien qu'il y ait à louer grandement l'esprit de charité qui dans les premiers
siècles du moyen âge multipliait les fondations pieuses, construisait partout hos-
pices, hôpitaux, refuges de toutes tailles, et qui savait élever ces gi'andes salles
dont quelques échantillons magnifiques nous sont restés, cet esprit de charité se
trouvait rapidement débordé par suite de l'augmentation delà population, et sans
doute aussi en raison des épidémies si nombreuses contre lesquelles la science
médicale d'alors était une faible défense.
On n'avait pas plutôt construit un édifice que cet édifice devenait insuffisant.
La Maison-Dieu de Paris comptait au xv*^' siècle, d'après d'anciens documents, un
peu plus de trois cents lits, mais il est certain que déjà Ton était obligé de cou-
cher plusieurs malades dans le même lit, des miniatures de manuscrits en font
foi. Il est probable qu'aux temps malheureux du xv" siècle et au xvi'^, ces difficultés
ne firent qu'augmenter avec l'agrandissement de Paris, avec le nombre des
malades, avec l'aggravation des épidémies.
Juste à l'entrée du Petit Pont sur la rue du Marché Palu, dont le nom rappelle
probablement le souvenir de la berge marécageuse conquise sur la Seine et
qu'enjambait le Petit Pont avec sa partie d'arches cachées sous les maisons, s'éle-
vèrent deux grands pignons de nouveaux bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Le premier
pignon, qui touchait au Petit Pont était celui de la chapelle Sainte-Agnès, façade
gothique flanquée d'une tourelle d'angle et terminant les grandes salles de Saint-
Louis. Le second pignon était du style de la Renaissance, avec des fenêtres et
des niches en plein cintre dans des entre-colonnemenls à l'antique; au sommet
de ce pignon d'une décoration gracieuse, à côté des armes royales se voyaient
celles du cardinal Antoine Duprat, fondateur de cette nouvelle salle, construite à
ses frais et contenant cent lits.
Antoine Duprat, ministre de François !'=■', entré dans les ordres quand il perdit
sa femme, devenu cardinal en i:;27, légat du pape en 1530, fut le complice de la
reine mère Louise de Savoie dans les machinations qui aboutirent à la perte de
Semblançay, général des finances ; dans rafi"aire du connétable de Bourbon il fut
de même un des agents de sa ruine, et contribua à jeter le connétable dans les
bras de Charles-Quint.
Il était univer.sellement délesté, comme presque tous les ministres qui ont
I. linTi;i.-i»ii:i'
363
lonj,'lemps frouvonn'. Si l;i nolik'sso ne l'aiiiiail jkis, Io luniplc roxc'Ci'iiit |inur son
inf^'éniosiU' à lioiivor do nouveaux moyens de le pressurer, ilf liivi' de r;ii-L:.iil des
populations déjà si charfçées de l.iillis cl inipiMs. François 1", timl eu se servant
jusqu'à la fin de son elianeolior, ne parait pas avoir eu beaucoup d'illusions sur
son eoniple. s'il est vrai, eoinine on le rapporte, qu'il dit lorsrpie Dupral lit élever
la nouvelle salle : « Il la faudra bien grande si elle doit contenir tous les mal-
heureux qu'il a faits. »
RESTES DU PO^T SAI.NT-CllAnLES. l8GiJ (o'aI'HÈS MARTIAL POTKMONT)
La salle du légat qui rachetait une bien faible partie des maux que Dupral
avait causés, et la chapelle Sainte-Agnès subsislrrenl jusf|u'au grand incendie de
1778. Alors, sur ce débouché déjà si étroit du Tctit Pont, la salle du légat avait
encore sous ses fenêtres une bordure d'échopi)es rétrécissant la chaussée.
Les terribles années de la lin du xvi'^ siècle, la guerre, le siège de l'niis, la
famine et les épidémies qui en résultèrent durent remplir (rinnnmliraldcs ni.il.idcs
les salles de l'Ilôtel-Dieu, simple lieu de passage où ces malheureux n'entraient
que pour trépasser et. aussitôt ensevelis, être remplacés par d'autres.
Dès les premières années du xvn'= siècle, on s'occupa de nouveaux et indispen-
sables agrandissements. On ne pouvait s'agrandir du côté de la cité, où l'IIôtel-
Dicu était serré de très près, on eut l'idée de franchir la Seine, de construire sur
304
IIOTKI.DII'L'
l;i ii\r (Ir ri'ilivorsilc' el sur l;i rivirre clle-iiir'iiif. l'ciidiinl i|ii(' loii rcshmiiiil l,i
|i;iilii' aiicii'iiiic lie rilôtcl-Dicii, une honlurc de grandes salles faisant face aux
anciennes salles de Sainl-Louis s'éleva au lenips de Henri IV, rive gauche de la
Seine, sur une partie de berge conquise. Les nouveaux bàlinients, la salle Sainl-
-\f^t.
I.A SALLE DU LI'X.AT ET LA CHAPELLE SAIME-AGNES, PUES DU PETIT l'ONT
Charles, la salle Saint-Antoine s'adossairnl au\ .sombres murailles du Petit Ghà-
lelel et venaient faire face aux premiers i)àtiments de l'iVrchevêché encaissant
complètement la rivière.
Pour faire communiquer les deux parties de l'Hôtel-Dieu, on jeta sur la Seine
deux ponts, \g po/)f Saint-Charles et le ponl au Double. Ce dernier n'était pas un
simijle pont; il était chargé lui-même d'une grande salle, la salle Saint-Gome, qui
ne laissait à la circulation sur le pont qu'une sorte de balcon, passage pour lequel
on payait un double denier, d'où 1(> nom de pont au Double.
Ainsi considérablement agrandi, riIùlel-Dieu n'en resta pas moins bien insuffi-
sant encore, puisqu'on était forcé de garder quand même, malgré tout ce qu'elle
avait do barbare et d'borril)Ie, la coutume de mettre plusieurs malades dans
chaque lit, deux, trois, et même, dans les moments difficiles, ce qui semblerait
incroyable si des documents officiels ne le disaient, jusqu'à six malades serrés
sous les mêmes draps, eu s'arrangeant comme on pouvait, sans doute en réunis-
sant les malheui-eux atteints des mêmes maladies. On conçoit combien cette hor-
I. inn Kl. iiiKU
ar.M
rililc ulilit^ntiiiii dcviiil l'iivoiiscr K's fuiil;iL:iuMs cl dans (iiicUc proporlion coii-
.siilOralilL' rllc di-vail iiilliici- sur la iinn-talili'.
11 l'xislo sur rilùlol-Uicii do celte é|)0(jue uii(> séi-ie de ta^ravurcs acconipa^rnéos
de iiulices iHeiulues qui doiiuonl d'inléressaiils d(''lails relatifs à son adiniiiis-
Iraliun et à la vie intérieure îles religieuses. Terrihli' existenee (|ue celle de ces
[lauvres lllles vivant dans les tristesses du sombre iiùpilal. Les malades, quanil
ils ne mouraient pas, se iiàtaient île ivntrer dans le monde des vivants i-t
d'oublier eomme un raueliemar les semaines ou les luuis passés dans les salles
bondées de patients entassés les uns sur les autres, certains, taule de plaee, coucliés
enli-e b^s l'aniiéesde lits sur des irrabats, sous les funèbres voûtes lianlées par la
LES HEL|i>IF.UsË> KE I.'ll(iTKL-UIKl' LAVA.M A LA HlVlÈllE
mort frappant de lit en lit. mais les rclip-iouscs devaient y rester toujours, toujours
respirer cette pesante atmosphère de douleur, dans réternel murmure des gémis-
sements.
On trouve dans ces estampes du .\vn° siècle l'emploi de toutes les heures de la
journée; on voit la mère maîtresse sonnant la cloche à laube pour faire venir les
■M\c, L'ii(tTi:Li)ii:r
novices « à l'oraison qui se lait (nus les jours de i à '.] heures ilu ni.iliii •■. cl au
même moment les << pclUes lavandières », c'esl-à-dire les .sœurs eiiargées des
lessives journalières, demandant à la mère la permission d'aller à la i-ivière.
A ■) heures 1/2, les religieuses procèdent à la toilette des salles ; à chaque lit, une
religieuse et une novice changent les malades, secouent les paillasses et la literie;
d'autres balayent les salles, portent les morts à la salle spéciale, ou vaquent à tous
les soins nécessaires. Puis la mère cl' office coupe la viande et les religieuses dres-
sent le bouillon à faire distribuer aux malades par les novices... Ainsi pour toute
la journée...
Il y a, le premier dimanche de chaque mois, à 3 heures de l'après-midi, une
procession générale des religieuses dans les salles. Les religieuses prennent leurs
repas au réfectoire, au l'uiid duquel se trouve la table des trois mèrea, prieure,
supérieure et aumônière. Une novice fait la lecture pendant le repas.
Le lavage, on le comprend, est une grosse besogne ; chaque jour, les petites
Inriindières vont laver pendant neuf heures, de 4 heures du malin à heures, de
midi à 2 heures et de -j heures à 7 heures du soir. Tous les mois il y a une
grande lessive de cinq cents draps, à laquelle toutes les religieuses et les novices
doivent prendre part. On lave à la rivière sous les voûtes sombres des Cagnards,
les religieuses lavent debout, dans l'eau jusqu'à mi-jambes, lessivant, frottant,
tordant les draps ou maniant courageusement le battoir.
Nous pouvons, avec le souvenir de ce qui était resté jusqu'à nos jours du vieil
Ilùtel-Dieu, nous figurer l'aspect étrange et lugubre de ce bras de la Seine com-
plètement enfermé dans les bâtiments de l'IIôtel-Dieu, entre les hautes salles des
deux rives, la .salle Saint-Gomc du Pont au Double, le Petit Châtelet et les mai-
sons du Petit Pont. De hauts et sombres bâtiments avec des terrasses en avant,
sur lesquels s'ouvrent des voûtes noires où des grilles et des escaliers se devinent
dans l'obscurité, trois ponts très rapprochés, le premier chargé d'un grand et lourd
bâtiment, le troisième de maisons surplombantes, soutenus par un enchevêtre-
ment de grosses poutres moisies, et le pont du milieu, le pont Saint-Charles, sans
maisons, appartenant complètement à l'Hôtcl-Dieu, servant de passage et aussi
de séchoir pour les lessives.
Les Cagnards de l'IIôtel-Dicu construits au xvu'^ siècle avec des parties
plus anciennes, ces voûtes profondes, noires, larges comme des arches de pont,
ouvertes sur la rivière et hantées par des myriades de rats, donnaient à cette partie
de la Seine un caractère mystérieux et sinistre. Les étages souterrains de l'Hôtel-
Dicu. abritant dilférents services, la buanderie, la fonderie de suif pour les chan-
delles, les magasins, etc., avaient par ces voûtes accès à la rivière. 11 courait bien
des légendes sur ces entrées de souterrains, et ce n'était pas sans cause; les Cagnards
certainement servirent (juclquefois d'asile à des bandits, à dcs'écumeurs de la
rivière aussi bien qu'à des voleurs de cadavres pourvoyeurs des apprentis chirur-
giens. Les nuits de la Seine de ce côté trouvaient pour leurs mystères un décor
des plus dramatiques. A la démolition de l'Hôlel-Dieu, on y découvrit certaines
cachettes, et des dépôts d'armes de différentes époques, depuis des arquebuses de
I.llOTKL-nil' u
30")
l;i Fronde ju.si|u'à des cliassopots de la (loiiiinune. Les derniers des Gagnards de
la rive droite n'ont disparu (]u'il y a inu' quinzaine d'années; il en reste encore une
partie sur la rive gauche sous le grand bàliinenl subsistant de l'IIôtel-Diou, voisin
de la vifilk' église Saiiil-.Iulicn \o I\iu\ri', (]ui fui ili'pnis Ii' dcniicr sirclc cliapcllo
.1.' rilntcl-Dieu.
Au cours du xvni'' siècle, en 17.'!7 cl en 1772, deux incendies ravagèreni l'IIiMcl-
l>i(ii. Le premier éclata vers '.» hennis du soir, le 2 août 1737, dans les greniers de
la lingerie. Le personnel de l'Hôtel-Dieu ne s'en elTraya pas tout de suilc, coni[)lant
à lui seul avoir raison ilu IVu. Les portes de l'hôpital, i)ar erainlc du di'Sdrdre,
LE PO.NT AU DUUBLE ET LA SALLK SAI.NT-COSIK, FIN l)f XVlll" SIECLE
avaient été fermées: on luttait avec assez de facilité d'abord, l'eau étant proche, mais
bientôt il fallut rtn-on naître que le feu gagnait de vitesse ceux qui le cond)attaicnl.
Les secours arrivèrent, le guet et les .soldats dirigés par le lieutenant de police et
le premier présidciii du Parlement; les moines mendiants, capucins en tête, accou-
rurent à leur tour et tous se mirent pleins d'ardeur aux chaînes et aux pompes.
Mais l'incendie avait eu le temps de s'étendre, d'immenses flammes envelop-
paient les bâtiments vers l'archevêché et le Pont au Double, jetant l'épouvante
parmi les malades et dans toutes les rues sous Notre-Dame.
Quand on se décida à évacuer les salles menacées, les malades qui pouvaient
se traîner sortirent par bandes effarées de l'hôpital embrasé et ils se réfugièrent
dans la cathédrale dont toutes les portes avaient ('li'' ouvertes. On s'occupait do
3G8
i/iinri'L DU' r
sauver les malades alités, on les descendait des salles cl on les entassait dans des
charrettes pour les conduin' à riin|iil;il Saint-Louis.
Malgré tous leurs efforts, les travailleurs ne se rendirent maîtres du l'eu que le
lendemain, vers midi. Les dégâts étaient considérables, les étages supérieurs et
LES CACNAUIIS DE L IIOTr.L-DIEI'
les combles de trois salles étaient brûlés, ou avaient été abattus pour couper la
route à la flamme. Les approvi.sionnements de l'hôpital en denrées et en linges
avaient été en grande partie la proie des flammes.
Par malheur, l'incendie avait fait un grand nombre de victimes parmi les
malades; dans la salle des femmes en couches, les enfants avaient péri, asphyxiés
par la fumée; on comptait deux religieuses disparues, sept ou huit soldats et
quehiues moines précipités dans le brasier par l'écroulement d'un plancher, plus
une quarantaine de blessés.
Alors fut agitée la question du transfèrement de l'IIôtel-Dieu dans l'île de
Grenelle; il y eût certes été infiniment mieux placé qu'au cœur de la Cité où il
constituait un foyer permanent pour toutes les contagions, sans' parler de la con-
tamination forcée des eaux de la Seine.
Le premier incendie fut un terrible malheur, le secoml fut um» catastrophe
complète. 11 éclata le 30 décembre 1772, à 2 heures du matin, et embrasa tout de
suite les parties de bâtiments uccupées par difîérents services comme les boucheries,
o
i.'iioTKK dii:l'
Hti9
la fabriquo de chandollos, l(>s ('ciines, lo givnior à paillo, où la nainnio Irouvo si
facileinoiil à mordiv. Ho là, l'iiiceiulie se dévelniiiianl avec une ellVayaiile rapidité
fratriui le liàtiiiienl des relii^ieuses, les i;randes salles de riiiliriiicrie, la salle
jaune ou Saiul-Louis, el la salle du Léi^al...
On iinaiiine la lei'iTur des malades saulanl eoniuir ils pouvaient hors des lits,
se li'ainant demi-nus par les salles, cliercliant partout des issues. Les secours
s'organisèrent, mais il lallail ettnd)altre le feu sui' tinii de points à la lois, touil-
la partie eoinprise entre le pimt Saint-Charles et le pelil l'on! ne l'ormanl plus
(|u'un immense brasiei".
Ue nombreux malades avaient ('té jjoussés el bloqués par les llammes au fond
des salles, cl s'eidassaienl dans la petite chapelle Sainte-Agnès donnant sur le
sous LES CAGN.VRDg (d'aIMŒS UNE PlIOTOGHAl'lllK 1)K L'UOTKL CAH.NA VALlil)
marché Palu près du pelil Pont; on les entendait ci-icr au secours cl supplier
les gens du dehors d'enfoncer les portes de celle chapelle; on put leur ouvrir à
temps un passage à coups de hache et sauver ceux-là, mais il en était resté
d'autres cernés dans les parties sans issues, dans la salle du Légat contigut"- à la
chapelle el ailleurs.
Liv. 97
r«lll» A TKtTCM L UlSTOIRt
47
370 r/IIOTF[,-niEU
L'incendie poursuivit ses ravages pendant onze jours. Le pignon seul âo la
salle du Légat resté debout au milieu des llunmos, considérablement déversé et
menaçant do s'abattre sur les travailleurs, put être repoussé et démoli sur l'inté-
rieur de la salle ; le travail en lut facilité, cependant on ne parvint (juc le i» janvier
à étoulfer le dernier foyer de l'incendie continuant à couver dans les étages infé-
rieurs parmi les débris.
Dès le premier janvier, pendant (juc les Iravaillours luttaient pour arrêter
l'incendie à la salle Saint-Tliomas, d'auti'os commençaient le^déblaiemcnt de cette
partie des bâtiments incendiés. Partout en s'avancant ils trouvaient dans les
décombres des restes humains calcinés. On ne sut jamais combien de malheureux
avaient \n'vï.
Comme la première fois, les malades (\m avaient pu s'échapper s'étaient
réfugiés dans la cathédrale. Quand l'archevêque vint les visiter, on les compta ; ils
étaient au nombre de quatre cent cinquante.
Le désastre était immense, toute la partie de l'hôpital qui avait échappé à
l'incendie de 1737 était détruite, le reste n'avait été sauvé qu'en coupant les bâti-
ments au carré Saint-Denis, à la hauteur du j)ont Saint-Charles. La perte maté-
rielle fut évaluée à plus d'un million de livres. Une souscription nationale produisit
le double.
Pendant quelque temps les débris de l'étage inférieur de la salle du Légat et
de la chapelle voisine demeurèrent debout sur la rue du marché Palu, en avant
des bâtiments reconstruits.
Encore une fois il avait été question du déplacement de l'IIôtel-Dieu : au lieu
de le rebàlii-, on voulait profiter de cette demi-destruction pour le porter sur un
emplacement meilleur, ou le remplacer par quatre hôpitaux disséminés dans les
faubourgs, mais encore une fois ces projets furent abandonnés et l'Hôtel-Dieu
resta où il était, réédifié avec de nouveaux bâtiments fort laids à la place des
salles détruites.
Les adversaires de ces projets prétendaient qu'en transportant l'hôpital loin
du centre de la ville, il était à craindre que les blessés et les malades ne mourus-
sent pendant le trajet. On trouvait meilleur d'entasser ces malheureux toujours
sur le même point où depuis longtemps la place manquait, et, dans cet encombre-
ment, de continuer à les mettre cinq ou six dans le même lit, sauf h débar-
rasser les survivants chaque matin des compagnons de lit morts pendant la nuit !
La vieille entrée gothique de l'Hôtel-Dieu se trouvait sur la place du Parvis au-
pied de la tour méridionale du grand portail de Notre-Dame.
C'était un bâtiment carré surmonté d'un ijctit clocheton et précédé d'un perron
abrité sous un joli petit porche. Le bâtiment formait une sorte de grand vestibule
donnant sur la salle Saint-Thomas. A sa gauche une petite chapelle carrée égale-
ment, éclairée par de belles fenêtres à grandes ogives, formait l'angle en retour
sur les bâtiments construits à la place des anciennes maisons dites du Chantier
et de la Crèche, jadis hôpital, puis dépôt des enfants trouvés, séparés de l'arche-
vêché par le couloir donnant sur le pas.sage du pont au Double.
I. IKITKI. |)|i;i'
•M\
Aprt's riin'ciulii> des salles du iiiovi'ii i'i^'o, ce qui ivslail de la vieilli' onlréo
disparut el au coniiiiencemenl du siècle s'éleva une taçDii de porlique î?rcc dont
la première pierre fui posée le l'"" vendémiaire au XII. La {{évolulioii avait
débaptisé la vieille iMaisun-Dieu pai' arrèl.' du duodi de la troisième décade de
brumaire an II. La Commune l'avait appelée Maison de l'Humanité, décidant
aussi fjue les noms de ci-devant saints donnés aux salles seraient clianp'S.
L'archevêché pendant la Révolution l'ut eu partie une annexe de l'Ilôlel-Dieu,
réservée aux malades des dilTérenles prisons parisiennes, toutes si considérable-
meid bondées.
Sous le péristyle ilii iiwuveau pavillon d'entrée fui-enl placées les statues de
saint Vincent de Paul et de M. de Moiityoïi; sui- les murs des insri-jptions diverses
ÉGLISE SAI.NT-JUI-IKN LU l'ACVUK
rappelèrent les diverses donations et fondations des rois. On avait aussi gravé sur
ces miii'ailles l'ode (jue le nialliciuviix poèlr CiilliiTt. luoui'aiil à l'Ilôlel-Dieu à
vingt-deux ans, comj)Osa sui- son lil dr niorl :
Au l)iuii|ucl de l:i vio infitrluné convive,
J'apparus un jour cLjc meurs!
Je meurs et sur la tombe où lentement j'arrive
Nul ne viendra verser des pleurs !
Pour les enfants trouvés on sait (lu'il était d'usage de les abandonuei' ou de
les exposer sous le porche de la petite église de Saint-Jean le Rond sise au pied de
la tour de gauche de la calhédral(>. Ils étaient recueillis par le chapitre de Nolre-
I>anie dans la maison de la Crèche ou de la Coucho, dont l'cmplaccniont varia
plus d'une fois. Le chapitre trouvait la charge lourde, cl les aumônes, malgré
des appels répétés, n'affluaient pas suffisamment pour l'aider. Ce fut l'occasion
(le discussions nombreuses alors entre les chanoines, les jjaroisscs de l'aris cl les
seigneurs hauts justiciers du Ici riloii-e de Paris, c'est-à-dire les grandes Abbayes.
En raison du nombre des pauvres êtres abandonnés, il fa41ut les entasser dans
deux maisons construites vers h; port Saint-Landry. Sort lamentable que celui de
ces malheureux enfants! La place et les soins manquaient. Ils mouraient à peu
près de faim et le sort des survivants n'était pas beaucoup plus enviable, les
femmes chargées de les élever les vendaient à des bateleurs ou à des mendiants
de profession.
Saint Vincent de Paul vint liourcusement faire cesser ces horribles Iralics. Il
réussit à soulever l'indignation ]nil)lique, à émouvoir la pitié; il obtint des sub-
sides et des dévouements et fonda un hospice pour les enfants trouvés, lequel,
avant d(^ trouver un emplacement convenable, alla de Bicètre à Saint-Lazare et
au faubourg Saint-Antoine.
Mais l'institution continua à garder son centre dans la Cité, rue Neuve-Notre-
Dame, dans trois petites maisons réunies où l'on recevait les pauvres petites
épaves vagissantes de la misère, du vice ou du crime. En 1747, on démolit ces
maisons et avec elles les églises Saint-Christophe et Sainte-Geneviève des Ardents,
et sur l'emplacement on éleva sur les dessins de Boffrand, en face de la cathé-
drale, un grand et beau bâtiment pour servir de bureaux d'admission et d'admi-
nistration aux Enfants trouvés.
Il y avait une chapelle ornée dv. [jcinlurcs par Natoire représentant la Nativité,
l'Adoration des bergers et des mages, etc., et une voûte singulière peinte en trom[)e-
l'œil figurant la Crèche ruinée où le Christ était né.
Ce bâtiment n'a disparu qu'aux derniers travaux de dégagement de Notre-
Dame.
Après diverses modifications, des démolitions de divei's iiâtiments, notamment
de la salle Saint-Come sur le pont au Double, après des constructions d'annexés,
le vieil Hôtel-Dieu devait disparaître complètement de son antique emplacement,
non pour s'en aller chercher des espaces libres et plus d'air, mais pour reparaître
de lautre côté de la place du Parvis, malgré toutes les raisons militant pour son
éloignement définitif de l'île de la Cité.
Les tristes bâtiments percés d'un nombre infini de fcnéires tondjèront, laissant
entrevoir des vestiges des constructions anciennes, les cagnards de la rivière, les
vieilles piles de pont; tout disparut, faisant place nette cl dégageant au-dessus de
la Seine la cathédrale tout entière.
Par malheur, si l'on dégageait Notre-Dame d'un côté, on lui donnait de l'autre
côté pour vis-à-vis l'immense et funèbre carré de bâtiments du nouvel Hôtel-Dieu
inauguré en 1877, sous lequel a disparu du (]uai au Parvis un Ijon morceau de
i.iin ri.i. iiii:u
irrd
la Cili', iiii jiiilis Iniiivaiciil |il;ii-i' iiiif il'Hi/,;iiiic do riios au moins, riii(| ou six
églises el plusieurs inilliers d'Iiabilauls.
Voilà ce <|ue l'on a posé devant les splendeurs de Nolre-Danie, sur ec inagni-
n(|ue eniplaeenienl île la Gilé, eenlre du Taris liislori(iue, un giganlescpn' liùiulal
ayant de faux airs d'usine ou d'Kntrepôt gt-néral des miasmes et mici-ohcs'
On a dépensé '.M> n)illions pour avoir moins de lits (pie dans rilôltl-l)iiii du
moyen âge, des lits en meilleures conditions sanitaires, eerles, mais qui tiennent
quatre fois plus de place et qui seraient encore hiiii mieux ailleurs.
_ ^^i^k.- ::.
LUOTKL-DIEU AU XV SIECLE
LE MAIlCIll'; AfX VKAL'X .'L'il LKS JAllDINS DES BEHN'ARDINS, EN l~~2
CIIAPITUE XVIII
LES PETITES RUES DE LA CITE
Anciennes églises cl cliapcUes de la Cité. — Le dernier
débris de l'église Saint-Aignan.— Rues, ruelles et couloirs.
— Décrépitude et démolition. — Le cloilre Notre-Dame.
— Le port Saint-Landry cl la tour Dagobert. — Juvénal
des Ursins. — La maison aux [intés de cliair humaine. —
Le logis d'Héloïse et Abeilard. — Les pompiers. — Théo-
])hrasle Renaudot. — La Cité berceau de la Monarchie, du
Parlement et de la Presse. — Les rives. — La Morgue.
lEN malheureusement la vieille Cité d'autre-
fois a pour ainsi dire été supprimée et
effacée de la carte de Paris; vouée aujour-
d'hui, à part Notre-Dame et le Palais de
Justice, aux casernes et aux bâtiments admi-
nistratifs, elle ne compte plus qu'un ou deux
îlots de maisons, et deux ou trois rues épargnées au nord de la cathédrale.
Elle n'a plus (|ue ses deux grands édifices religieux, Notre-Dame et la Sainte-
Chapelle, jadis elle pouvait montrer dans son réseau de rues serrées au-dessous
du gigantesque vaisseau de l'église mère, plus d'une douz'aine et demie
d'églises, fort anciennes toutes, nées toutes quand Paris se trouvait encore
enfermé dans son île natale.
11 y avait, au pied du grand portail, Saint-Jean le Rond qui n'était point rond,
mais remplaçait depuis le xiii" siècle l'ancien baptistère de la cathédrale, Saint-
CIIAl'ITKAL' DE SAI.NT-AlGNA.N
LlîS l'IiTlTKS ItlKS l)i: LA CIlT, T,:)
Pierre aux Bœufs, Sainte-Marine, Sainl-Ai^^Mian, Saint-Clirisloplie ; sous l'abside
de Nolre-Danie, Sainl-Denisdu Pas, puis Saint-Landry, Sainl-Denis do la Gliartre,
Saint-Sympiiorien-Sainl-Lui-, la .Ma^'delcine, Sainte-Cieneviove des Ardents,
Sainte-Croix de la Cilé, Sainl-Ocrmain lo Vieux, enfin Saint-KIoi et Sainl-Martial,
Saint-Piei're des Areis et Sainl-narlin-ieniy. devant le Palais. Cela fait dix-sept
ou dix-lniit l'g'iistvs ou eliapolles, (picli(ues-uni's de très Miiniiiie iniporlanee, mais
enfin montrant à i-lwupie détour îles i-ui-s de la (Jité, (piel(|ue ii;raiid pii^mm
-X
SAINT-DEMS DR LA CIIARTRE
ouvraf^é, ou qnolqun mince cloclior, dont la pdilc lail!(> faisait valoir la slalui-e
colossale de la vieille caLlic'drale.
On peut se fij^urer la magnificenee monumentale de la Cité en ses beaux jours
quand on songe que tmiles ces petites églises se truuvaienl serrées cnlrc les vastes
ensembles formés au levant par Notre-Dame, avec son cloître, et le palais de
l'archevêcbé et les bâtiments de ribjlel-Dicu, et au couchant par rimmense
agglomération du Palais, sans compter toutes les attaches de la Cité aux deux
rives, attaches non moins monumentales, les ponts à maisons, les deux Châte-
lets et le Pont-Neuf.
La petite église Sain-Jean le lîonil, défigurée p;ir un portail classique, fut
376 Li;S PETITES HUES DE LA CATK
démolie en 17i-8 et son cliapili-e transféré à l'église Saint-Denis du Pas. Celle-ci
s'appuyait au chevet delà cathédrale et formait un des côtés du petit cloître; c'était
un simi)lc oratoire avec un petit clocheton dominé par les pinacles des grands
arcs-buulanls voisins; il s'y fit r|U('lf|ucs sacres d'évêques au xvii" siècle. Devenu
paroisse après la destruction de Saint-.Jean le Rond, Saint-Denis du Pas, après
avoir été à la Révolution annexé à l'Archevêché, puis comme celui-ci à l'Hùtel-
Dieu, fut démoli en 1813.
Saint-Landry succédait sur le même emplacement, entre l'hôtel dos Ursins et
le port Saint-Landry, à une plus ancienne chapelle qui avait abrité les reliques
de saint Landry pendant le siège dos Normands. On y voyait les tombeaux du
sculpteur Girardon et colui-du conseiller Pierre Broussel , son paroissien qui
habitait la rue du Port-Saint-Landry ou d'Enfer. Vendu à la Révolution, Saint-
Landry servit pendant une trentaine d'années d'atelier de teinturerie et de
menuiserie, puis la pioche le fit disparaître.
Saint-Denis de la Chartrc près du pont Notre-Dame avait pour origine un ora-
toire des plus anciens, établi dès les temps mérovingiens peut-être, tout proche
de la prison où saint Denis avait été incarcéré avant son martyre. Chapelle,
prieuré, couvent de chanoines, Saint-Denis de la Charlre subit de grandes vicis-
situdes : aux xir et xui'^ siècles, deux communautés de chanoines établies côte à
côte sur ce point se disputèrent le titre de Saint-Denis de la Chartro d le souvenir
du martyr.
Sur le flanc méridional de l'église existait la chapelle Saint-Symphorien, qui
prit le titre de Saint-Luc en 1704, en devenant la chapelle de la Communauté des
peintres et sculpteurs. C'était, croit-on, cette chapelle Saint-Symphorien qui était
l'oratoire bâti originairement sur l'emplacement de 1-a prison dite de Glauciii, au
temps de la Lutèce gallo-romaine, et dont peut-être subsistèrent jusqu'au moyen
âge des débris appelés Tour Roland ou Tour Marquefas, sous les maisons de la
rue de la Pelleterie.
Cependant une crypte à Saint-Denis de la Chartro passait i)0ur la prison où
saint Denis fut jeté lorsqu'il prêchait le christianisme avec ses deux compagnons
Eleuthère et Rustique. Dans cette chapelle souterraine on avait réuni différents
objets pour donner raison à la tradition ; on y voyait des chaînes de fer, une
grosse pierre, espèce de carcan, ayant été attachée au cou de saint Denis, un
débris d'autel antique sur lequel, disait-on, saint Denis, sorti victorieux et intact
dos plus affreux supplices, avait dit la messe et sur lequel Jésus-Christ lui-même
était venu lui donner la communion, la veille du jour où Denis, conduit à Mont-
martre, devait subir la décapitation et revenir ensuite jusqu'à Paris portant sa tête
entre les mains.
Lorsque la reconstruction du pont Notre-Dame au xvi'= siècle fit relever le sol
de la rue de la Lanterne, Saint-Denis de la Chartre se trouva en contre-bas d'un
certain nombre de marches et ne fit plus très l)rillante figure, ainsi enterré. Sur
la grande verrière au-dessus du portail se détachait au milieu de plusieurs figures
en ronde bosse, une statue de saint Denis portant sa tête; l'intérieur, à la suite
1-ES l'ETlTKS ItUKS |i|; I.A CIIK
:r,;
'I UMO ,vslnun.lin„ o,,énV ,.„ UA\:; el .|u.. I'..,, .k-vail ;^ la .vin. Am... <r Aul.i.lu.
pu.sst.d;.,l .H, ,n..il,v-.„.l..| un.- f^r.uul.. .l,-n.,v.li.m sculpl.V .1 jn-inl.. ,1.. .Mi.hei
f<'
SAIXTE-UEKEVIEVE DES ARDE.NTS
Auguior rop.v.sonl.-.n(, on personnages de .T.-.n.lour uatanlic., la con.,n.Mno„ ,1e
saint Denis.
L'église Sainle-Mario.Mag.lel.-in. sitn.^e rue d.> h .Iiiiverie occupait |-..,i.plaçe-
Liv. 98
rtfti* I }%, r*.
48
:178 LES PETITES HUES DE LA CITÉ
ment d'une synap^oguo, lorsque ce poinl de la Cité enlre la rivière et la rue de la
.luivorie élail un ghetto. riiilippe-Auguste en 1183 chassa los Juifs, voiidit leurs
maisons donnant sur la rivière aux pelletiers et convertit la syna-ugue eu une
église dédiée à sainte Magdeleine. Rebâtie dans les siècles suivants, Sainte-Mag-
deleine fut démolie en 03. Elle était fort irrégulière, composée de deux nefs, avec
des chapelles annexes; il en subsista longtemps quelques débris, notamment, au
chevet sur la rue de la Licorne, une charmante petite porte dans le style du
xv» siècle. Notons qu'àSainte-Magdeleine était installée « la Qmnde Confrérie de
Nolrc-Dame aux seigtieurs prêtres et bourgeois de Paris ou plus simplement des
bourgeois de Paris.
Sur la rue de la Lanterne elle montrait au-dessus de son portail ogival, un
pittoresque pignon à charpente a|)|)arenle, tjui était sans doute une réparation du
xvi' siècle, et que surmontait un petit clocher.
Dans la rue Neuve-Notre-Dame, l'église Sainte-Geneviève des Ardents rappelait
une légende miraculeuse sans aucune authenticité, repoussée déjà par l'abbé
Lebœuf, el aussi une de ces pestes, trop réelles malheureusement, qui désolèrent
maintes fois les populations dans le cours des siècles.
L'église fort ancienne s'appela d'abord Sainte-Geneviève la Petite. On disait
qu'aux environs de l'an 1000, à l'époque où l'épidémie connue sous le nom de
feu saeré ou 7nal des Ardenls causait de terribles ravages un peu partout et
emportait un grand nombre de Parisiens, les malades qui se réfugiaient à la
caliiédrale devant les reliques de sainte Geneviève apportées de l'abbaye, se trou-
vaient subitement guéris après avoir fait leurs oraisons et touché ces reliques.
Kt en 'Mémoire de ces miraculeuses guérisons, une chapelle à la sainte patronne
de Paris aui-ail été élevée près de la cathédrale sous le nom de Sainte-Geneviève
la Petite pour la distinguer de la grande.
Cette église fut démolie en 1742; sur son emplacement s'éleva le bâtiment des
Enfants-Trouvés. En même temps et pour l'agrandissement de la place du Parvis,
entre les Enfants-Trouvés et la cathédrale, tomba l'église Saint-Christophe. D'une
origine très lointaine, cette petite église aurait été dès l'an 090 un monastère de
femmes, converti deux siècles après en hôpital, la première maison-Dieu pari-
sienne. Au wf siècle, Saint-Christophe érigé en paroisse fut séparé de l'Hôtel-Dieu
el reconstruit sur le parvis en face de Saint-Jean le Rond.
De Saint-Pierre aux Bœufs, proche le bureau des Pauvres et le Parvis, il reste
au moins (pielque chose, mais plus au même endroit, une jolie porte aujourd'hui
appliquée au bas de la tour de l'église Saint-Séverin. L'église était du xni'^ siècle,
elle devait son surnom, croit-(ni, à ce qu'elle était la paroisse des bouchers de la
Cité. Vendue à la Révolution, longtemps occupée par un tonnelier, elle ne fut
démolie qu'en 1837.
Derrière cette petite église se trouvait une église minuscule, Sainte-Marine,
bâtie au \\\\" siècle; c'était la paroisse la plus petite de Paris, comprenant à peine
une douzaine de maisons. C'était à Sainte-Marine que se célébraient les mariages
ordonnés par les ti-ibunaux ecclé.siastiques. Supprimée en 1792, elle a di.sparu sous
LRS l'i. il 1 i:s lUKs i»i. I. \ t;irr.
379
(|iirli|ur riiiinclli' iiiaisdii di- la rue d'Aicolc, .-iiu'i's avoir vlr alrlici' de iiiciniisi'i'ic
l't lluVitiv.
Un pi'U plus liaiil, à l'aiiul»' i\c la l'iu' de la Cnlniidic ri de la nie Hasse-dcs-
Ursins, se rfli-(iii\i' un irstc (riiiic aulri' pclilc i\s>-|iso. Sainl-Aigiiaii, Inndi'c an
xii*" sièclf par Ktii'iiiic do Cuirlaiidc, arcliidiacrt' do Ndlro-Itaiiio. Col odiiicr niniaii
dont l'ontroc .so Iroiivail riio do la Golniiilic n'idail qu'uno liiiiuMc cliapcllc,
ouvorlo sonloniont à coi-lains jours, olquo la liôvoliition suppiima. Saint-. \i,L;iian,
coMVorli on ina,i;asiiis d'onlropronour ol do inarchaiid do bois, disparut sous dos
conslruolions on partie failos avec des débris du oounouI dos Jacobins do la i iio
Sainl-Jaof|ues, de grandes arcades du \vu'' siècle appliquées à la façade sui' la cour
de la maison n" '.• rue Hasse-des-l'rsins. Lo débris de Sainl-Aignan (|ui so roirouvo
encore, enolavé dans oolto maison
à l'angle de la cour, est une simple
travée de voûte servant actuollo-
mont d'éourie; los i-urioux cliaià-
leaux des colonneltcs qui reçoivent
la voûte sont bien conservés grâce
à la précaution prise par le pro-
priétaire actuel do les enfermer
dans un emboîtage de planolies.
Celte écurie, c'est aujoiiid'lmi
l'unique débris (|ui subsiste en-
core en place, de toutes ces petil(-s
églises do la Cité enlevées par la
gi'ande transformation.
Sainte-Croix de la Cilé étail
située rue d*' la \'ioillo-l»raporio
presque à l'angle de la iiio de la
Lanterne. D'après M. Cousin, elle
dut avoir été d'abord au xu"" siècle
la cliapelle d'un liôpital de fous
furieux sous le patronage de saint
Hildovort, liospice transféré plus lard à Saint-Laui-onl; la cliapcllc lui aloi-s ("rigée
on paroisse, sous le titre de Sainte-Croix. L'é-glisc fut supprimée à la Hévcdulion
et démolie on I7t>7; le poi-tail fut conservé comme façade à la maison n" 4 de
la rue de la Vieille-Draperie démolie en 18i(j pour la rue de Constanline.
Saint-I'icrre des Arois, rue de la Vieille-Drapoi-io, était une petite églisi; un pou
plus bas dans la rue de la Vieille-Draperie, primitivement simple cbapelh; dépen-
dant du monastère de Saint-EIoi son voi.sin. A la (in du siècle dernier, Saint-Pierre
des Arcis avait pour entrée un [iclit porliquc (lori(|uc suiinonli' d'un pi lit clo-
cheton. La Révolution fit de Saint-Pierre le dépôt des clocbcs enlevées des églises
et destinées à la fonte pour la monnnio ou pour los canons; j)uis on 181iJ, l'édi-
fice fut démoli.
CRVPTE DE SAINT-DENIS Di: LA CIIAUTRE
380 LES i'i;ini;s iiri;> dk la cnf:
L'église Sainl-lkirllR'lcniy, donl le c-hcvcl vciuiit i)iv.s<iiic IhiicIut à Sainl-
Pierre, iHail plus iiiiiKH-lniilc. Coinnic lnulcs ces églises de la cilé son origine se
pcnlail ilans robscurilé des Iciups où la vieille Lulèce (l(>venail le Paris des Méro-
vingiens, peul-élre même avait-elle été temple païen ; elle fulen tout cas l'église
paroissiale du premier Palais, celui des Mérovingiens et des Carolingiens, des ducs
de France et des rois, avant la fondation de la Sainte-Chapelle. C'est là, dit-on,
que le roi Robert le Pieux, lils de Hugues Capet, allait elianler au liilrin el ipie
plus tard, ayant été excommunié pour avoir épousé Bertlie,\sa cousine, il enten-
dait la messe agenouillé en dehors sous le porche.
L'église Sainl-Barthélemy des temps lointains ayant donné asile à un grand
nombre de reliques apportées pa-r Salvalor, évoque de la cité d'Aleth en liretagnc
devant les rochers de Saint-Malo, au moment d'une invasion de Richard, duc de
Normandie, en 06u, conserva de ce dépôt le corps de saint Magloire, évèiiue de
l>ol, en l'honneur de qui le duc de France Hugues Capcl transforma l'église en
abbaye sous le titre de Saint-Magloire. Les chanoines de Saint-Magloire ayant trans-
porté leur couvent rue Saint-Denis, Saint-Barthélémy retrouva son ancien nom.
Bien des fois refaite dans le cours des âges, l'église Saint-Barthélémy, belle
nef gotliique flanquée d'une petite tourelle, d'après les plans des xvi'= etwa*^ siècles,
dut être encore refaite de fond en comble au siècle dernier dans le style
Louis XVI. avec les ordres classiques. En face du nouveau Palais de Justice s'éleva
un portail à fronton et entablement de colonnes doriques, niches classiques à
statues et grand écusson de France au fronton.
La nef était commencée derrière le portail lorsque la Révolution éclata et
supprima la paroisse Saint-Barthélémy. On jeta bas les constructions et à la-place
on construisit immédiatement un théâtre, lequel a[)rès une existence assez agitée
sous la Révolution, Ihéàlre Ilenfi 1\\ l/u-nlre du Ihdais, Ihénlre de la Cilé,
ayant donné des pièces révolutionnaires, puis des pièces réactionnaires suivant
les fluctuations des idées, se transforma sous l'empire en un établissement de
plaisirs et de fêtes, le Prado, où se trouvait, à côté des salles de bal et de café,
une salle réservée aux réunions de la franc-maçonnerie.
Plus tard le Prado se transforma encore, et les vieux étudiauls d'il y a (jua-
rante ans se le rappellent sans doute, devenu la succursale d'hiver de la Gloserie
des Lilas et de la Grande Chaumière, théâtre des ébats chorégraphiques les plus
risqués de tous les futurs magistrats, notaires, docteurs, et de toutes les Musette
et Mimi Pinson du Quartier latin, sous la direction de Bullicr et l'œil peu sévère
des gardes municipaux.
Un autre monastère touchait prcsfjue à Saint-Barthélémy, c'était Saint-Eloi ou
Saint-Martial donl nous avons parh'. Ce monastère occupé par des religieuses puis
par des moines de l'abbaye de Saint-Maur les Fossés, fut supprimé au xvi'' siècle
et reconstitué plus tard pour les Barnabites. Alors une chapelle du chœur de
l'église de Saint-Eloi, séparée du reste par la ruelle de la Savaterie, plus lard rue
Saint-Eloi, circulant en zigzag de la rue de la Calandre à la rue de Vieille-Dra-
perie, fut érigée en paroisse sous le titre de Saint-Martial.
LES l'K I iTi;s itiKS m; la crrf.
3S1
L'c'fîliso S;iiiit-Hli»i l'iil rocuiisiniilc |Kir K's IJariKibilos dans le s(\le classi(iue;
suppriiiK'o à la Urvuliilion, elle iif lut pas démolie, mais servit de dépôt pour les
arciiivos de la Cour des Comptes. Ce sont les p^randcs démolitions tle la Cilt', pnui-
la construction des casernes et du li'ihunal de commerce à la place de l'antique rue
de la Barillerie. (pii I'diiI l'ail disparaître en même temps (|ue le l'rado et les der-
niers vesti'^'es île ^aiiit-Bartliélemy et do la ceinture Saint-Kloi. Le portail des
■X
.EGLISE DK LA MAGDELEINE, IlLE DK I. \ LANTEIINK
Barnalntes existe encore ayant été transporté alors à l'éi^'-lise des JJlancs Manteaux.
Oiiant à Saint-Marlial, son état de vétusté l'avait fait abandonnei- cl (h'inolir dès
le commencement du xvuf- siècle et il ne i-eslait à sa place lors des transforma-
tions définitives que l'impasse Saint-Martial, cul-de-sac de maisons noires où
se cachaient des cabarets borgnes et de tristes taudis.
Sur le Marché-Neuf devant le l'etit PonI el la sali.' du I/'.-al de l'Ilùlel-Dieu
s'élevait une dernière ép;lise des plus anciennes aussi, Saint-Cermain le Vieux,
d'abord baptistère de la cathédrale, croit-on, rebâti en l'honneur de Saint-
Germain, évèquede l'aris. Le corps du saint évoque devait y être transporté, mais
les moines de l'abbaye de Saint- Vincent refu.sèrent de s'en dessaisir. Saint-Ger-
v{«2 LES i'i;rirES iiui-s delà cité
main do la CiU' lui d'iima ceiKUidant rii()s|iil;ilil(' au k'nijis des Normands ol
garda on souvonii- de ce dépôt un bras du s;iiid.
Alors l'abbaye do Sainl-Vincenl rel)âlic élanl devenue l'abbaye de Saint-
Oorinain-des-rn-s, pour disling'uer Sainl-Germain de la Gilé de ooUe abbaye et de
ré"liseSainl-Gormain rAuxerrois,on lui donna le nom de Sainl-Germain le Vieux.
L'éi^lisc Saint-Germain le Vieux, reconstruite et a,i?randie plusieurs fois, était
flanquée d'un clocher du xvi" siècle au-dessus d'un petit porche et de chapelles
Renaissance, donnant sur le bout du Maiv-hé-Ncur devant- la roissonncrie du
Petit l'ont. Supprimée par la Révolution, l'église l'ut vendue et démolie aussitôt,
mais quelques débris en restèrent dans les cours des maisons de la rue du
Marché-Neuf, bâties sur des soubassements de chapelles, sur des arcades ogivales
bouchées ; puis la grande démolition survint et toute trace disparut à jamais.
Il y avait encore, outre toutes ces petites églises, la chapelle Saint-Michel du
Palais, qui existait sur la place devant la rue de la Calandre dès le temps des rois
mérovingiens, et (jni fut enfermée par Philippe le Bel dans l'enceinte du Palais.
C'était dans celte chapelle que l'évèque Maurice de Sully avait baptisé Philippe-
Auguste en IlO.'i, elle n'avait cependant jamais été chapelle royale, les rois ayant
eu d'abord pour chapelles particulièn>s Sainl-Barlhélemy hors du Palais, ainsi
que Saint-Nicolas et Saint-Georges dans rinlérieur du I^alais, démolies pour la
construction de la Sainte-Chapelle de saint Louis.
Entre le Palais et Notre-Dame, trois carrés d'édifices et de boulevards se sont
partagés la vieille cité disparue.
Le groupe formé par les casernes de la garde répuldicaine et des pompiers
recouvre tout l'ancien monastère de Saint-Eloi, Saint-Germain le Vieux, la rue de
la Calandre et les coupures étranges qui sillonnaient la masse serrée des vieilles
maisons, la rue de la Savaterie, la rue aux Fèves, etc.
Le tribunal de commerce et le marché aux lleurs recouvrent Saint-Barthélémy,
Saint-Pierre des .4rcis, Sainte-Croix, l'ancienne Juiverie, le quartier de la Pelleterie.
Quant à ce qu'il y avait sous le nouvel Hôtel-Dieu, c'était encore plus impor-
tant. Cinq ou six églises d'abord, Saint-Denis de la Chartre et Saint-Luc, la
Magdeleine, Saint-Landry, Saint-Pierre aux Bœufs, Sainte-Marine, puis l'hôtel
des Ursins, tout le val de Glatigny assez mal famé au moyen âge, et ce réseau de
ruelles extraordinaires entrevu encore en partie par notre génération, dans leur
décadence dernière et dont les noms seuls évoquent des images d'un pittoresque
trop souvent sordide ou sinistre, rue des Marmousets, rue de la Licorne, rue des
Trois-Canettcs, rue Cocatrix, rue des Deux-Rermites, rue Basse et rue llaute-des-
Ursins, rue du Chevet-Saint-Landry, etc.
Notre époque a trouvé ces quartiers tombés en misère et en décrépitude, alors
que beaucoup de ces ruelles donnaient asile à des repaires de tiuiands; mais il
faut faire la part de l'âge et de l'abandon, et ne pas oublier qu'ils avaient eu leur
beau temps. U faut voir ces décors sombres et lépreux dans les eaux-fortes de
quelques artistes comme Martial Potémont qui ont fixé sur le cuivre l'image de
ces verrues du vieux Paris.
LES PETITES RUES DE LA ClTf:
383
Culs-cic-sac sinislivs où h > riiiu' ;i l'aii' «le uiicllfi' ilorrière cliaquc bonio,
carrefours où ik-lnjudu'iil comme des corridors de noires ruelles laissant à peine
enlrevoii' une liniu' de ciel enlre les vieilles lucarnes déjelées, coins de i iidlis
où se dissimulent d"ip:nobles cabarets, des bouj:;:es, des tapis francs, les murs
suintent la misère, la tristesse ou rii,''nominie.
Ces vieilles façades mornes. (|uand elles ne semblent pas avoir jtris leur parti
DÉBIIIS DE l'ancienne ÉGLISF. SAlNT-AlfiNAN, 9, HLK IIASSE-DKS-UIISINS
de l'encanaillemcnt, oui un aii' (\r désespéranci' lanifuLililc, avec les i|ui'Ii|ucs
traces qui restent des temps 'meilleurs, quel(|ui' vieille reiiètro à uioiilures
sculptées, quel(|uc belle lucarne, (pie](|ne ensei£?ne entailli'e dans la pierre,
perdues dans les façades crevassées, parmi les Io(|ues pendaiil an\ umcilures.
Les curieux enquête d'émotions violentes (|ui osaient se risquer dans (|uelques-
uns de ces boup;'es y li'ouvnient Itieu des pauvi'os dialdes mêlés à la lie des écu-
nieurs de Paris.
Dans la l'ue aux Fèves exista \e ral>/irc/ </ii L<i/iin /ihim-, le lapis franc fameux
des Myslvres <tr /'mis, espèce de bouge exti-aordinaire, mais non aullieiiii(|ue,
384
LES PETITKS HUES DE LA CITE
it-
érée après rimmense succès du roman d'Eugène Sue, pour nsiliscM- une inven-
tion (lu l'diii.inficr. Ln mise en scène avait été soignée, tout était arrangé de façon
ji à donner au curieux l'idée qu'il se trouvait réelle-
-' ment dans le repaire de voleurs-cl d'assassins où le
prince Rodolphe du roman, grand seigneur en
lournéc dans les bouges de Paris, avait rencontré le
Ghourineur et autres malandrins de même espèce.
Les démolitions de la Cité ^emportèrent en 1800
le Lapin blanc avec la vieille rue au Fèves, sur la-
quelle jusqu'à la fin on disserta, sans pouvoir décider
si, son nom venait de feurre^ c'est-à-dire de la paille,
comme la rue du Fouarre au quartier de ITniver-
sité, des fèves que l'on pouvait vendre au Marché-
Neuf, sur lequel elle aboutissait avant un agrandis-
sement de Saint-Germain le Vieux, ou des febvres,
ouvriers en draps qui purent l'habiter si la rue
voisine de la Calandre tire son nom du calandrage
des draps, comme d'aucuns l'ont dit.
Mais si dans beaucoup de ces ruelles de la Cité
on se hourlait trop souvent à des bouges véritables,
à des garnis mal famés, logis à la nuit d'une popu-
lation suspecte, à de pauvres vieilles maisons lamen-
tables, on rencontrait aussi des coins d'aspect pitto-
resque, de vieux , logis d'allure plus respectable et
parlant encore au- passant des beaux jours d'autre-
fois, des bons bourgeois des siècles passés, des gens
(le robe, des magistrats du Parlement qui les avaient
habités jadis, et le fureteur ne s'engageait jamais
inutilement à la chasse aux souvenirs dans ces an-
tiques quartiers. Souvenirs, traditions, légendes, se
lovaient à chaque pas, à chaque carrefour sans
compter les petits mystères historiques sur lesquels,
faute d'explication, on avait le droit d'échafauder
toutes les suppositions.
De nos vieilles rues de la Cité que nous reste-
t-il ? Un simple échantillon, quelques ruelles moins
truculentes d'aspect que celles naguère effondrées
sous l'acharnement de la pioche ; il ne subsiste que
les rues de l'Aneien-Cloîtrc-Notre-Dame, dans l'ombre de la façade nord de la
cathédrale.
On entrait dans ce cloître par trois portes, la principale sous un petit pavillon
appuyé à la petite église Saint-Jean le Rond, au pied de la tour du nord de la
cathédrale, la .seconde à l'intersection des rues de la Colombe et Chanoinesse, en
VIEILLE COUR DE LA CITÉ, DÉMOLITIONS
DE LA RUE DE LA BARILLERIE
p. Dro^gT A Lo»lcur Pûril
LNCtNDlK DK LIIUTKL-UIKL , ITTli
LES PETITES RUES DE LA CITÉ
fat-e de la m." (!.■> Mannouscls. ri la In.i.siuiu" au p-it Saii.t-Laiulrv, pivs d'un
inaisun (luL^xisle encore, sur !.. quai mainlenanl, à lande de la rue des Glianlres.
e
CULOE-SAC S.MNT-ÉLOI, u'.^HUKS UAIITIAI, POTÉUO.NT, I8b0
Les ruesClianoine.s.se, Massillon cl des Glianlres, qui onl un air de vieux quar-
tier de province, onl été peu touchées, sauf pour rali-nenienl dans le liaul de la
rue Ghanoinesse ; mais presque tous les vieux logis des chanoines peu à peu se
Liv. 99
Pau» a niATKM l'iiiktoibe
49
380
LES PETITES HUES DE LA C.]Tf.
sont trouvés modifiés par leurs nouveaux lialiilanls, agrandis ou surélevés. Il se
dissimule cependant des cours curieuses dans cet ensemble de maisons qui du
haut des tours de Notre-Dame apparaît si serré et si tassé, parmi tous ces toits qui
s'enchevêtrent dans un désordre si pittoresque, à côté des grands cubes de l'Hôtel-
I)ieu.
On rencontre donc encore quelques entrées de maisons intéressantes, quel-
ques balcons rue du Cloître ou rue Chanoinesse, des lignes de façades s'ar-
rangeant bien sur quelque tournant de la rue. Le coin le^plus intéressant est
rue Chanoinesse, au numéro 18; la cour est tout
à fait curieuse, mais cachée malheureusement
dans sa partie inférieure, par son utilisation en
magasins de la quincaillerie Allez. On se heurte
là à l'une de ces énigmes sur lesquelles Edouard
Fournier aimait à exercer son érudition et sa sa-
gacité. Dans un angle de la cour monte une haute
tour d'escalier terminée en terrasse, connue par
tradition sous le nom de tour Dagobert. On ne la
voit plus que des étages supérieurs de la maison
ou (lu haut de Notre-Dame.
Cette tour paraît dater du xv'= siècle. Elle a pris
son nom sans doute d'un édifice antérieur, peut-
être d"une autre tour de la même maison dispa-
rue, dit-on, depuis longtemps. Toutes les conjec-
tures sur cet édifice sont permises. M. Edouard
Fournier suppose que la tour Dagobert a pu servir
à porter un fanal destiné à éclairer le port Saint-
Landry.
On aperçoit dans les anciennes vues de Paris, notamment dans la planche
d'Israt'd Silvestre représentant le pont Rouge et le port Saint-Landry, une tour qui
dépasse de beaucoup les toits environnants ; si c'est bien notre tour Dagobert
celle-ci a donc perdu de sa hauteur? Cela semble difficile à expliquer autrement,
à moins que vraiment il y ait eu à côté une autre tour plus haute, dont le nom
soit passé à celle-ci après sa disparition.
La face du cloître bordant la Seine est tout à fait changée. Sur le quai une ligne
de maisons neuves a remplacé les anciennes maisons canoniales, avec leurs jar-
dins en terrasse au tournant de File, en face des prairies de l'île Notre-Dame, ou
plus tard des maisons surgies à la création du quartier Saint-Louis en l'île. Ces
terrasses et ces paisibles jardinets d'où les chanoines pouvaient contempler les hori-
zons du levant et l'entrée de la Seine dans Paris, allaient jusqu'au terrain Notre-
Dame, la vieille motte aux Papelards, butte faite avec les déblais de la cons-
truction de la cathédrale, avec son abreuvoir pour les chevaux et les mulets du
quartier clérical, sous l'abside de Notre-Dame, à côté de la minuscule église Saint-
Denis du Pas encastrée dans les contreforts de cette abside.
%.%
LA TOLR DAGOBERT RUE CUANOINESSE
LES PETITES lUlES Dl. I. A CllT. 387
Une dos maisons neuves du ([iiai. tmil pifs de la i-iic des Chanlres, est cons-
Iruile sur IVniplacenienl du logis du chanoine Kulbert, ou du moins de la maison
qui avait succédé à ce logis vers le xvi" siècle. 11 y avait là une vieille cour sur
hiiiuolle donnaient des leiKMres à croisillons de pierre en partie bouchées, à
vitrages ébréchés, où pendaient des bardes et les linges, i)arnii t|ucl(iiies pauvres
pots de fleurs. Deux figures grossièrement sculptées sur le mur vi un tlistique
tout aussi médiocre rappelaient l'illuslralion de la maison :
llrliiïse, AlieilanI, lialiitiTcnl ces lieux
Ucs sincères aiiiaiils inodèles précieux.
En même temps (lue les démolilions emporlaicnl la maison du clianoiiic Ful-
bert, la pioche faisait disparaître la rue des Marmousels ipii conlinuail la rue Clia-
noinesse. Quelques curieuses maisons lumbaicnt ol avec elles s'en allait la légende
du barbier assassin associé à un charcutier, son voisin, confectionneur de pâtés de
chair humaine, faisant consommer à ses clients les cadavres à lui envoyés par le
rasoir du barbier.
Le dirl (les rues <lc /'((risile Guillol au xiu" siècle nomme déjà la rue du Mar-
mouzet, qui devait tirer son nom de qu('l(|Ui' ligurine sculptée à (luchpie maison,
de (|uelque enseigne, comme plusieurs des rues voisines, les Trois-Canettes, les
Deux-IIermites, la Licorne, TYmage, la Colombe, et autres.
11 parait donc (ju'en cette rue des Marmouzcts, à une époque indéterminée, vivait
un certain barbier qui s'était entendu avec son voisin, pâtissier charcutier, pour
lui fournir à bon compte l'élément indispensable de sa charcuterie. Lorsqu'un
client étranger au quartier s'aventurait à se faire tondre les cheveux ou tailler la
barbe chez le barbier, celui-ci à un uiomeul lui li'ain-liait simiileiiieiil, le cou cl
faisait tomber le corps dans sa cave, d'où il passait dans celle du charcutier ipii
le détaillait et en confectionnait des pâtés friands, pour lesquels son oflicine avait
acquis une renommée parmi les bonnes maisons de la ville, jusque par de là les
ponts. Les amateurs les plus difliciles, les fines bouches trouvaient ces pâtés déli-
cieux et le charcutier ne suffisait pas aux commandes.
Sur la façon dont la chose se découvrit, les légendes ne sont pas d'accord. Sui-
vant les unes, un jeune étudiant étranger étant venu se faire barbifier rue des
Marmouzets, subit sous le rasoir du bai-bier le sort de bien d'antres et s'en alla
dans la cave du charcutier ; mais il avait laissé un chien à la poi-te, et le chien, fatigué
d'attendre et aboyant furieusement à la porte, finit par ameuter le voisinage, tout
surpris de le voir se précipiter vei-s mw, trappe où se distinguaieid (pielques
traces de sang mal lavé. On n'eut alors qu'à lever la trappe pour trouver la preuve
du crime et surprendre le pâtissier dans ses monstrueuses opérations.
D'autres légendes compliquent l'événement : l'écolier n'ayant été que blessé
par un coup de rasoir mal assuré, s'était défendu victorieusement, et avait réussi
à précipiter le barbier par la trappe dans la cave où son complice, averti par le
bruit de la lutte, s'était hâté de l'égorger sans le reconnaître. Pour le reste, on
388 LES PETITES RUES DE LA CITÉ
revient à la première version, les voisins attirés par le chien pénèlrcnl dans la
cave et surprennent le pâtissier en train de découper le cadavre de son complice.
Ce crime effroyable ou plutôt celle succession de crimes effroyables, révélés
' tout à coup, causèrent une telle horreur que par arrêt de laju.^tice, après la puni-
lion du complice survivant, la maison dut être rasée et qu'il fui semé du sel sur
la place maudite, marquée d'une pierre commémoralive où se lisait aussi l'inter-
diction à tout jamais d'y rebâtir aucun logis.
Cependant il paraît qu'en 1.').% un sieur Pierre Bélut, con.seiller au Parlement,
obtint du roi François I" des lettres patentes l'autorisant à contrevenir à l'arrêt
et à bâtir une maison sur la place vide. Ce serait celle maison que, vers ISOO, les
démolitions emportèrent avec toute la rue et tout le quartier. On y voyait sur la
cour une de ces tours d'escalier d'autrefois, comme il y en avait de nombreuses
dans la Cité.
Ce qu'on appelle maintenant rue Basse-des-Ursins n'est qu'un débris de la
rue Basse-des-Ursins d'avant la démolition, et s'appelait autrefois Granrl-Kue
Sainl-Landry sur lYaue, puis rue du Port-Sahil-Lcindry, puis rue d'Enfer.
C'est dans la partie de la rue Basse-des-Ursins disparue sous le nouvel Hùlel-
Dicu. que s'élevait au moyen à,^e l'hôtel de la célèbre famille des llrsins. 11 occupait
la berge de la Seine entre l'église Sainl-Landry et le val de Glaligny. dit Val
d'Amour a.s.sez mal habité dès le xni'= siècle, puisque Ouillot dans le Did des rues
de Paris y signale les ribaudes.
Jean Jouvcnel ou Juvénal dt's Ursins qui commença l'illuslralion de la famille
était venu de Troyes se fixer à Paris vers la fin du xiv^ siècle, à l'époque si troublée
du règne de Charles VI. Avocat, bon clerc cl noble boni me, conseiller au Châlelel,
il avait été créé garde de la Prévoie des marchands alors i\\\v, la prévôté des mar-
chands ayant été supprimée depuis 1382 en punition de la révolte des Maillolins,
les fonctions de l'ancienne magistrature municipale se trouvaient remises entre les
mains du prévôt de Paris, fonctionnaire royal.
Jean Jouvenel en ces temps difficiles fut un magistrat vigoureux et inlègre. que
souventles oncles du roi dément trouvèrent en face d'eux, avec quehiues fonction-
naires ou seigneurs restés autour de Charles VI, ceux que les princes appelaient
dédaigneusement des Marmousets. En bulle à l'inimitié du duc de Bourgogne, il
faillit être victime d'une intrigue à laquelle il n'échappa que par un curieux hasard.
Les partisans de Bourgogne avaient fait ouvrir secrètement une infcjrmation
contre Jouvenel, dans laquelle une trentaine de gens subornés étaient venus
témoigner sur toutes les accusations propres à le perdre.
L'information faite, il s'agissait de trouver un avocat qui se chargeai de por-
ter l'affaire au Parlement; les commissaires du Châlelel qui avaient recueilli le.s
dépositions des faux témoins ayant trouvé cet avocat, s'en furent prendre les der-
nières instructions du duc de Bourgogne. Grassement payés de leur besogne, ils
s'en allèrent souper à la taverne de l'Echiquier en la cité, avec quelques-uns des
complices de la ti'ame, et là fêtèrent si bien les écus du duc de Bourgogne qu'ils
en oublièrent en sortant leur rouleau de procédures.
LES I'i;titi:s iti i:s m: i..\ citE
;w9
A[)ivs Ifiir ili'pai'l, I'IkiIl' de ri-A-liii|iiit'r Ii'kuwi Ii-s piccos, y jrla un im)ii|) d (ril
ol vil (lo iiuoi il s'a^-issait. Tout oflVa.vé pour .IoumucI dos Ursiiis, l'iiôlo courut au
milieu do la nuit à l'iiotol do villo poui- Ir piV'Vouir du daugor. Jouvenol, dos le
COUR DE LA MAISON IIITE u"llÉl.cVi,-<E ET Alll;iI,.\l;D, lU'K DES CIIANTni-S, Y' I (ISlO)
leiKleinaiu malin d'ailleurs, rooul assignalion do o(iniparailro drvant le oonsoil du
roi au cliâleau de Vinceunos, où déjà une lionne piison lui était préparée, on
attendant qu'on lui fit couper la tôle, selon lo hruit [luhlio et la résolution des par-
tisans de Bourgogne.
.••iOfI LKS l'KTlTKS Ill'KS DK I. \ C II T:
Mais Jouvenel se présenta à N'incennes suivi de trois ;i (luatrc cciils iidlaiilcs
bourgeois, cl, liii'ii a\t'i'ti des accusalions sous ]cs(|iu'llos on coniplail l'accabler,
n'eut pas de peine à réliitei- le réquisitoire de ses ennoniis, d'aulanl plus qu'ils
ne purent apporter l'infonnation du Châlelel contenant les -faux ténioij^nages,
procédure perdue à l'Ecliiquicr et parvenue entre les mains du prévôt.
Vers la Fàque suivante, (|ucliiu('s-uiis des faux li'nioins s'étanl repentis et con-
fessés de Ifur niaiivaise action, ne ])Ui'i'iit avoir absoluliDii d(^ leur confesseui- (lui.
les envoya au pénitencier de Notre-Dame auquel mi avait retours pour les fautes-
graves. Renvoyés du pénitencier à l'évêque de Pans, de l'évoque à un légat du
Pape alors à Paris, les faux témoins n'obtinrent l'absolution qu'à condition de
faire publiquement amende lioaorable à la porte du prévôt.
Le matin des Rameaux, comme Jean .Iouven(>l sortait de .son logis pour se
rendre à l'église, il trouva devant sa porte ([uelques hommes pieds et jambes nus,
la figure couverte d'un grand voile noir. Tout ébahi, le prévôt leur demanda ce
qu'ils lui voulaient, alors ils firent en pleurant confession de leur faute sans se
nommer, et req-uirentson pardon.
Jouvenel pleurait aussi avec ses serviteurs accourus, mais se souvenant de
l'information du Chàtelet, « il les nomma chacun par leur nom tellement qu'il
n'en oublia nul et leur tlit : Nous êtes tel et tel... Puis bien doucement leur par-
donna, dont ils le remercièrent humblement en i)aisant la terre et en pleurant
abondamment... »
Mêlé à tous ces événements, « bien noble homme de haut courage, sage et
|irudent, dit son fils Jean Juvénal dans son Ilifiloirc de Charles T7, qui avait gou-
verné la ville de Paris douze ou treize ans, en bonne paix, amour et concorde, »
Jean .louveiiel eut à traverser bien des pi'rils pendant les séditions cabochiennes.
Il fut eiiijjrisonné au petit Chàtelet en 141;}, mis par les cabochiens à une rançon
de deux mille écus. Ce fut lui alors qui réveilla le courage des bourgeois de Paris
opprimés par les factions cabochiennes, et qui, de concert avec le dauphin et le
duc de lierry, put arracher pour un temps la ville à la tyrannie anarehi(iue des
bouchers et des partisans de Bourgogne. Mais plus tard le retour des Bourguignons
le remit en plus grand péril; heureux encore d'échapper aux massacres, Jean
Jouvenel dut fuir Paris avec sa femme et ses onze enfants, pieds nus, à peine
vêtus, ayant tout perdu, meubles et maisons.
Jean Jouvenel, soigneur de Traisnel en Champagne, avait épousé Michelle de
Vitry, vertueuse dame qui lui donna seize enfants sur lesquels onze vécurent, qui
furent tous gens de bien et occupèrent d'importantes situations, l'aîné était Jean
Juvénal des Ursins, auteur d'une Histoire du rèyne de Charles VI que nous venons
de citer. Entré dans l'Eglise, il fut, en 14.'{2, nommé à l'évèché de Beauvais où il
succédait à Pierre Cauchon, l'instrument des Anglais dans le procès de Jeanne
Darc. Evèquede Laon en 1444, il succéda, en 1449, sur le trône archiépiscopal de
Beims à son frère Jacques Juvénal.
L'hôtel des Juvénal des Ursins était une très importante demeure qui faisait
très belle figure avec ses tourelles encorbellées sur la Seine et ses grands toits
LKs i'i-:titi;s iu r:s di: i. \ crri'
3!)1
dominos vn arrière par rim|jusanle masse de la calliédrale. A la lin du xvi'' siècle
l'hùtel avait été en partie reconstruit, les deux luiirelles sur la Seine encadraient
^X^^
LA UAISON DU FAURICAM DE PATES DE CUAIR aUMAI.NE, IlLE DES MAKMULZETS. 1830
une petite cour à galerie, d'où la vue donnait par un i)ortiquo ouvert sur le mou-
vement de la rivière, sur la place de Grève et sur cet liùlol de Ville, la vieille maison
aux piliers où le garde de la prévôté des marchands pour le roi avait siégé en
des temps si difliciles.
.^g, LES i"i;Tnr.s rues df. la cnF.
' " Sur les dépendances du premier hùLol des IJrsins, on avait ouvert deux rues
la r^l sse-dos-Ursins et la rue llaute-des-Ursins réunies par une rue transver-
!;^,o dil^ru,. du Mili.u-dos-rrsins. Dans la rue l^asso-dos-Lrs.ns. Racn.e habita,
,;,„i,.,.„^ 1, laaiM.n n^n portail lors <le la démolition le n" «J. -
! ' ."t-
Al .;:..^_
l'hôtel des URSINS au XVl'^ SIÈCLE
Nous avons vu combien de choses sont nées dans celte petite île de la Cite,
berceau de Paris, berceau des premiers rois et aussi de ce qui leur a succède,
et berceau de bien des choses par une sorte de prédestination. La monarchie
française est née là, le pouvoir royal a grandi et s'est fortifié d'abord, dans ce
vieux Palais des ducs de France ; puis est né dans le même palais, dans le même
lit, sous les mêmes courtines pour ainsi dire, le pouvoir législatif, lequel, grandi
et 'fortifié à son tour, devait un jour étrangler son auié le pouvoir royal, et, de
petit parlement soumis devenir l'Assemblée Nationale, la Convention, puis la
LES PETIT i:S ItlKS HE I.A CITE H93
r.liamlnv des représenlaiils ou des dépulés, niclic liiiiu-dnnii.iiilc m'i ciiK] cciils
souverains inoinentain's, suivant la cunceplion nioderiu^ du pouvoir, confec-
lionncnt et reconfeclionnenl sans arrêt, au hasard do l'oiiiiiidii i\u y<\\v. tlo^ lois
dôlinilives, valables pour une léi^islalure ou une saison.
Ce n'était pas assez de ces deux naissances dans le même berceau, un Iroi-
sième pouvoir est né aussi dans celle Cité, sur le même point, non dans le même
palais, mais |i;iuvi'ciiii'nl dans un Iniiis iKiimlairc à côté, un Iroi^iêini' IVêre de
beaucoup le plus jeune, mais (|ui, encore en pleine croissance, ayant fait éclater
toutes les lisières dont on l'avait charité, grandit, prospère, se développe, et
menace de prendre la première place, peut être très capable à son tour d'étrangler
un matin le pouvoir législatif, comme celui-ci éti-angia le pouvoir royal et, pour
occuper la place, d'inventer (|uelf|ut' nouvcaub' ou de ressusciter quelque fanlôuic
mal lue.
Ce pouvoir nouveau, c'est le journal; cette puis.sanco ipii nionic, c'esl la presse
manipulatrice et dislribulrice (\e la pons(H\ C'esl une bien éti-ange indication tout
lU' même que le Journal soit venu éclore juste où le pouvoir royal et le pouvoir
lég-islatif sont nés.
lUie de la Calandre, entre le .Marché Neuf et le Palais, dans une maison à l'en-
seigne du Grand Cofj. un jour de Kl.", I , p.niil le |ii'einier nnnu'rode la (Idic/lc^wn
humble carré de papier du lonn;il d'un de nos pelils volumes. (lonn;:id les nou-
velles politiques de France et de l'élran.ger, sig^nalant les événements et les com-
mentant de courtes réllexions.
Commencements bien humbles. Le fondateur était TlK'oplirasteRenaudot, né à
Loudun, |)rotégé du cardinal de Richelieu, mi'decin, homme à idées, créateur en
cette même maison du Crand Cor] du hiircii/ i/'nflresses d de rencontre pour
les ventes, locations, échanges, demandes ou oITres quelconques, fonctionnant
depuis 1012, et amenant peu à peu, ajjrès l'avis manusci'it. la fondalion d'une
feuille imprimée, les l'clitcs Af/ichcs.
Tout en publiant sa gazette, ou en s'occupant i]o son bureau d'adresses, Renau-
dot continuait l'e.^ercice de la médecine et ouviail. toujours dans la maison du
Grand Coq, une salle de consultations gratuites jxjur malades pauvres où les
clients aflluaienl, soignés parle gazetieret par des médecins associésdeRenaiidol,
lesquels malades étaient souvent fournis aussi gratuitemcnf des médicaments
nécessaires.
Cette innovation lui suscita une formidable armée d'ennemis, la l''aeull('' bon-
dit, mais Uenaudol tint courageusejr.ent tête à toutes les attaques et lit durer sa
création jusqu'à ce que la Faculté elle-même se décidât à la reprendre à son
compte.
Quanta la vieille Gaz<;lk% devenue la fiazetle de Fr<inre elle vit toujours, et du
petit œuf couvé dans la mai.son du Grand Coq, on sait quelle innombrai)le couvée
est sortie. Le vénérable logis où la presse a pris naissance a depuis hjiigtcuups
disparu, il tombait obscurément bien avant les démolitions de la Citi'; la caserne
des pompiers recouvre .sa place.
LIV. 100. p»iii« * TH,TRn<< l'iiistoiae. ÙO
395
LKS PKTITKS lîUKS DE LA riTf;
l><>|niis (|ii('lqiios années TliéuphrasLe Uenaudol a sa staluo sur le marché aux
lliMirs, à peu de dislaiioe de l'endroit où cet homme de chùlivc mine, ce hiltonr
iihsliné, s'acliarna à ses œuvres diverses malgré détracteurs et envieux, et linit
par ti'iomi)hor beaucoup plus qu'il ne l'avait rêvé.
Celle caserne de l'i^lal-majur (l(!.s pompiers nous l'ail souvenii' des premiers
pompiers de Pai'is, des i)ompiers en frocs qui pondant si longtemps se chargèrent
de coini)allre le l'eu. Les capucins, à i'aris el ailleurs, avaient celle spi'cialih' ■ ils
TIIÉ0P11H.\?TE nENAUDOT. — LA M USOX l)i; GRANn CÔO, BUREAC d'aDRESSES ET DE LA GKZETIF., IGJI
étaient pompiers volontaires ; à eux était dévolu le service de l'exlinetion des
incendies; ces frocards avaient du bon, quand le feu éclatait quelque part, ils
accouraient, au premier rang des travailleurs, luttant courageusement contre les
ilammes, avec de bien faibles moyens il est vrai. Plus d'un périt victime de son
dévouemenl. on l'a vu aux grands incendies de l'Hôtel-Dieu ou du Palais de Jus-
tice.
Des moines de tous les ordres si nombreux et si divers qui pullulaient dans
la grande ville les capucins étaient l'un des ordres les plus connus, et sur lequel
aussi s'est exercé le plus volontiers la verve des railleurs. Ils possédaient quatre
couvents à Paris ; celui de la rue Saint-IIonoré, s'il manquait des beautés archi-
tecturales des monastères plus anciens, était le plus important. Rameau de l'ordre
de Saint-François, les capucins, nommés ainsi de leur capuchon pointu, étaient
LES I'i:titi.> uns m. i.\ r.i i f.
39n
venus en l'"i;iiice suiis (".IkitIo 1.\. au iiioiiu'iil Ir plus cliaiid des (|iit'i-L'llc.s ivli-
gieuscs, el s'éliiieut jetés aussilôl d;ins la iiiôlée où s'airilaieiil déjà lanl deprélres
cl de relifcieux.
Ces IVoi'ards furoiil Idi-iitôl populaires parmi les gens de la Ligue (|u'enllain-
maienl leurs prédicaticms, leur zèle plein de l'ai-iinde. en dépit des nioqnerit-s des
polili(|ues et des gens de sens plus i-assis. LiMir premier CDUvent ('lail silut' à
l'endroit où lut depuis l'Iinlel de (-ésar de N'cndùme, puis la iilaci- Vendùnif.
LA UORGUE AUX JOl'flNÉES DK 1830. — UU.M IIU JIAIlCIlli-NliL'K
E\pro|)riés au comnieneenient du xvn" sièele, ils s'établirent en face de cet hôtel
de Vcndùme, rue <lu Kauboui'g-Sainl-llonoré, à rùlv des Feuillants, mrtines de
l'abbaye de Feuillant en Languedoc, venus à Paris prescpie en môme temps rpie
les capucins cl comme ceux-ci cr)rag(''s ligueurs.
lieux (igures de capucins de la grande époque méritent bien (|uel(|ues mots,
leurs tombeaux d'ailleurs étaient voisins dans l'église des Capucins. C'est d'abitid
le père .\nge, précédemment Henri comte du IJoucliage et plus tard duc de .luveuse,
(pii avait pris le froc par désespoii- de la mort de sa femme. .Après la jouiiit'-e des
IJarricades le père Ange, i)ieds nus, conduisit à Chartres où était le roi, dans le
but d'entrer en négociations au nom de la Ligue, la fameuse procession de capu-
cins chantant des p.saumcs et se fouettant à tour de bras. Il l'ut d'ailleurs assez
390 Li^s PHTirr-s i!ii;s ue i,.\ cm-;
mal rucii. — FoucUez loul de bon. disait Crillnii sur srm passage, c'osi un lâche
(|ui a quille la cour par peur des coups!...
Ses frères Joyeuse et Sainl-Sauveur ayant ('Ic' tués tous doux à Contras, son
Iroisièmo frère étant mort aussi peu après, le père Anj-e laissa le froc pour
reprendre, avec le titre de duc de Joyeuse, le morion et l'épée, et se jeter à son
tour dans la mêlée des guerres civiles.
An liiiunphe délinilif d'Henri l\, il lit sa soumission, récompensée par le
bâton (le in;nvcli;il de France. Un jour, sur une plaisanterie d'Henri IV (pii lui
rappelait sa capucinade, le maréchal duc de Joyeuse changea encore brusque-
ment, il abandonna la cour, jetant aux orties le bâton de maréchal pour reprendre
le froc et redevenir le père .\nge, simple capucin cherchant par de dures péni-
tences à obtenir du ciel le pardon de sa fugue, et finissant par mourir au
cours d'un pèlerinage entrepris pieds nus vers la ville éternelle.
Voltaire a résumé cette existence bizarre dans un vers de la Henriade:
11 inil, qiiitla. reprit la cuirasse cl la haire.
L'autre capucin fut un autre personnage que ce pauvre père Ange. Ce n'est
rien moins que le père Joseph, l'Eminence grise, le con.seiller, l'ami fidèle de
l'Eminence rouge, le cardinal de Richelieu. On sait quel fut son rôle auprès du
terrible politique. Cette robe de bure cachait une âme austère et dure: le père
Joseph né gentilhomme, mais sans la moindre ambition personnelle, simple
moine redouté autant que le ministre, tenant en main les fils de toutes les intrigues
secrètes, de luutes les trames compliquées de la politique du cardinal, mêlé à
toutes les affaires, travaillant à tous les grands projets, diplomate et négociateur,
fui le plus infatigable et le plus désintéressé des collaborateurs et il mourut à la
peine, usé autant que son ami et peu avant lui.
Après avoir fortement souftlé sur le feu des guerres civiles, et figuré brillam-
ment à la fameuse Revue des moines de la Ligue défilant casque en tête et mèche
allumée de Notre-Dame à l'Hôtel de Ville, les capucins, redevenus d'humbles
moines mendiants, éteignaient donc les incendies. M™*^ de Sévigné raconte dans
une de ses lettres l'incendie de la maison de M. de Guitaul, son voisin do la rue
Saint-Claude, et les montre dans leur mission de dévouement.
Ceux-ci étaient des capucins du Marais, car dès les premières années du
xvu^ siècle, d'autres maisons de cet ordre s'étaient fondées, les capucins du fau-
bourg Saint-Jacques en 1613, — leur couvent est devenu rhô[)ilal du Midi, — et
les capucins du Marais un pou plus lard. Les capucins du faubourg Sainl-Jacques
émigrèrenl en 1782 et devinrent les capucins de la Chaussée d'Antin, on leur
avait construit une église et un couvent nouveaux, ils n'eurent guère le temps de
s'installer, car la Révolution vint les chasser; leur église s'appelle aujourd'hui
Sainl-Louis d'Antin et leur couvent Lycée Condorcet, après avoir été lycée Bona-
parte, Bourbon, Fontanes.
Les Capucins restèrent les seuls pompiers de Paris jusqu'à l'organisation d'un
i.Ks l'KTn i;s m i:s m: i.\ cnr.
397
A.NCIEN OORTOin DBS IIERNARniNS, KLF. DF POiesY
398 LES PETIT l-S H TES DE I.A CITÉ
scrviw spcfial. Les |)iiiii|ii's (ïirtMit, ii;ii;iil-il. ciniilovrcs fiour la proiniùre lois
en J70-i, à l'incondie du jn'lll, Saiiil-Aiilninc. ("/('l.iil une i)ii|i(irlali()ii (rAllemagiiG.;
on aclu'la, au inovoii d'iiiu' lotcM-ic, iiiic viiifitainc de pompes dont il ne pai-ait
pas (lue l'on sut bien se servir tout d'abord. En 17^!2, un rof'ps spécial de pom-
piers fui organisé, ce fui l'endjryon de noire couragx'ux régimenl des saijcurs-
pompiers dont l'élal-major habile la Cilé.
iU" la ])oinle de raridievêclié, on pt'ul voir sui' la rive gauche de la Seine une
autre caserne de jjomjiiers installée dans un des rares débi'is des couvents du
moyen âge arrivés jusqu'à noire époque, dans l'ancien réfectoire et dortoir des
lîernardins subsistant lue de Poissy, magnitique l)âtinient à vingt arcades ogi-
vales.
De ces quais de la Cité, la vieille Lulèce, comme accoudée auxbordagcsde son
navii'e, pouvait regarder d'âge en âge Paris grandir et se développer, et suivre
les spectacles changeants et variés, qui se déroulaient par-dessus l'animation des
ports, le mouvement perpétuel de la rivière.
Au sud, devant l'Université et la Montagne où s'effile si haut, au milieu de tant
de clochers inférieurs, la llèche de Sainte-Geneviève, dont la lour nous est restée,
c'est la rive de la Tournelle avec la lour des galériens, le port du Mulet, les
bateaux de bois, les maisons de la rue de la Iluchelle que remplacent au
xvii^ siècle, les bàtinienls de l'annexe du vieil IIôlel-Dicu subsistant encore sous
saint Julien le Pauvre, les maisons serrées au-dessus d(; la rivière sans quai ni
berge entre le petit Châlelet cl le pont Saint-Michel, avec de simples ruelles et
des esi-aliers descendant à la Seine, la rue du Ghat-qui-Pèche et la rue des Trois-
Ghandelles, aujourd'hui Zacharie...
Après le pont Sainl-Michel jusqu'au Château-Gaillard, c'est le quai des Augus-
tins, le plus ancien d(! Paris. C'était jusqu'au xni'^ siècle une saulaie el une ]irai-
rie ba.s.se inondée à la moindre crue de la Seine. En 1312, comme le quartier se
bâtissait autour du couvent el de l'église des grands Auguslins, qui venaient de
remplacer le pauvre monastère des frères Sachets, Philippe le Pel ordonna la
construction d'un quai de pierre de taille pour en finir avec les envahissements
de la Seine.
iMi pont Sainl-Michel, alors Pont-Neuf, à la lourde Nesle, il y eut ainsi un mur
solide avec quelques escaliers entre des espèces de demi-tours. C'était au \vi'= siècle
la promenade des parlementaires; les graves magistrats après les journées au
palais y venaient pi-cndre l'air au milieu du populaire. Au xvni" siècle, c'était le
(piai aux marchands de volaille, on l'appelait la Vallée en souvenir de la prairie
(Il puis loii-lciiips disparue, el quand le couvent des grands Auguslins tomba
après la Pévolutioii, l'Empire constniisil sur son emplacement le marché à la
volaille et au gibier, dit aussi de la Vallée, tant les vieilles appellations ont de
peine à disparaître.
Ce petit bras de la Seine par les temps de sécheresse était souvent presque à sec :
le Bourgeois de Paris rapporte qu'en 14iS « la Seine était si petite qu'à la Tous-
saint on venait de la place MauberL tout droit à Notre-Dame, à l'aide de quatre
I,i:S l'KTITES lllKS Tin T.\ T.ITÊ
TV.)
pelUos i)i(MTO.s, ol liomincs, ftMninos el petits enfants sans mouiller leurs pieds, o'
devant les Aup:ustins jus(|u'au pont Snint-Micliel et i|ii;ilrc un cimi Ii<'n\ en li'Ilc
nianièiv pourvonii-au Palais du imv par la purle de drn-iiTt' ".
Au nord do la Cilo, du pont Nntir-Uanic au port Saint-Landry, celaionl les
ports de la rive ilinite, les innombrables ba-
teaux du port au loin, du jmrl au\ vins,
c'était la (îrève, l'antique pnrl de la Hanse
des Mairliands, puis en descenilanl la Seine
une autre vallée, la Y aller île Misèiw avec
ses étroites ruelles des bouidieries et écorcbe-
l'ies, cli);ii|ues aux iMiisscuix roupies débou-
cbanl à la Seine au pied d«^s niui'ai!
les ilil
^M'and Cliàtelet.
Le (|uai de l'Kcole el le cpiai de la M<''p[is-
serie ou de la Ferrailb», construits au xiv'' sircb^
et refaits sous Fi'ançois I'"'', jiiltoresiiue bor-
dure du Paris de la live droite, étaient aussi
coupés (If (lislaui-e en dislaiici' p.ir des arclif-
donnant accès à la rivièic [lour les lavan
dières ou les chevaux; il y avait l'arche Po-
pin, aux lavandières Sainte-Opporlun(\ l'arche
.M.irioii prolon;^n'anl la rucTIiibeautodé. rarchc
Hourbon .sous I'IkMc] de liourboii. l'ardic
d'Autriche au Louvre; l'arche Popin est restée
la dernière jusqu'en 1840.
La pointe orientale d<' la Cité faisant face
à l'entrée de la Seine dans Paris, au bout du
jardin de l'-Archevèché qui recouvre le cloître
el la petite éjiflise de Saint-Denis du Pas. ainsi
que le terrain Notre-Dame, est attristée au-
jourd'hui par un funèbre établissement qui
occupe ainsi la plus magnifique situation h la
pointe du vaisseau di' Lutèce.
C'est la Morfîue, ainsi placé comme frontispice au Paris historique, coiiniii- pre-
mier plan pour les splendeurs architecturales de l'abside de Notre-Dame.
La Morgue primitive, l'endr.oil sinistre où, .selon l'ancienne sifi:nificalion du
mol Mov(jw% regarder au visage, étaient exposés pour qu'on les vint reconnaître,
les cadavres ramassés sur la voie ptd)lique, était jadis cachée dans la /^/.s.sc geôle
du Grand Ghàtelel. petite .salle donnant sur une des cours intérieures de cet
édifice. .lusqu'en 1804, la morgue, dont on ignore les commencements, resta .'i la
Basse geôle. Gomme le Ghàtelet allait disparaître on éleva sur le qu.ii du Man-ln-
Neuf, près du pont Saiiit-.Miehej. un bâtiment destiné à recevoir tous les cadavres
trouvés dans le fieuve ou par les rues.
nESTE.s DE l'Église sainte-maiii.nk, IHiO
/.oo
LES PETITES KL ES DE LA CITE
Colle morgue eut des journées bien chargées dans les temps d'émeute ou de
révolution de notre siècle, comme en juillet 18.30 où le trop-plein des cadavres
était évacué par bateaux vers les lieux de sépulture. Elle dura jus(iu'en 1802.
Alors s'opérait le grand travail de transformation de la Cité. La morgue du
pont Saint-Michel était déjà assez visible, ce .service que l'on peut considérer
comme une des plus hideuses verrues de la grande ville, comme une de ces tristes
nécessités qui se doivent soigneusement dissimuler, on le transporta pourtant au
point le plus admirable de la Cité, en façon de pendant à la statue d'Henri IV de
l'autre côté, comme pour en faire un ornement de plus à la cathédrale qui semble
faire jaillir de ce lugubre soubassement les superbes arrs-houtants de son abside.
Emplacement merveilleux, par la splendeur du grandiose paysage de pierres
auréolées de toutes les poésies 'du passé, situation superbe, d'où elle partira un
jour prochain, il faut l'espéi-er, et où, pour couronner dignement la poupe de la
vieille nef parisienne, devrait bien s'élever (pielque monument à la gloire du
vieux Paris de l'histoire.
1. II.K L'iUVIKRS, XVIir SIKCLE
TAiiLi: i)i;s (;ii.vnnu:s
('.iiMMTiir m KM mil.
Li; VAISSKAU IIK LUTHCIC
Ecrasement di' l'iiiiliiiiic llili'. — Ce i\uf n'|)n'sciili' Irlroit csii.-ii'c rnlic Nulre-Daiin' cl Ir
pal.iis. — L'i'l.ililissemerit ili-s Fi-aiios. — Le palais j^alln-riiinaiii dinicnt le palais des
chefs méroviiifiiens. — C.loliMe cl les lils île Clodumir. — Fi-iWIcfiunde :i Paris. — Les deux
pouls de la Cilé. — Le dcp;irl de l{ii.'niillie. — Le cdiiili- l.eiidasle. — Saint Kloi. —
Les incendies de la cilc
CiiAi'iTiii: II. — Li;S .M)lt.M.\.M)S
La décadence carlovini^ienne. — A|ipariliiin des Normands. — Scrpcnls cl dra^rons de mer.
— Le trrand si(•^'e. — L'iAèipie lio/.lin cl leeomie lùides. — Lcsiirùlnis. — Assauls repous-
ses an (irand l'uni. — l.c lilucus. — Le camp de Sainl-dcrmain l'Auxcrrois. — La crnede
laSeine. — La loiir du l'clil l'uni cl ses douze ilcri-nsciirs. — La llnlle normande li'aiiice à
lerre pour éviter le passade de Paris. •— L'empereur Ollion. — l.c palais du roi Robert. .
17
Cm.mmtiii: III. — I.i: PALAIS
Lcnceinle du palais, le verger royal. — La eliapellc Sainl-Miclicl. — Le lopis du roi. — Les
tours dArficnt, de César cl I{on-|{ec. - Inlériciirdc la Concierf^erie. — Le grand guicliel.
— Le iKitimciit des cuisines. —Saint Louis. — Construction de la Saillie Chapelle. — Les
reliques de l'empereur Kaudnuin. — La perle du Saint Clou. — L'oratoire de Louis XI cl
l'escalier de Louis XII. — La ïiamle salle et ses |>articnlarilés. — La Chandirc durée, l.a
leur de l'horloge. — Fêtes dinau^'uration de la grande salle. — IJii-'uerrand de Maritrny .
LIV, 101.
r«Mi« t mtcfiM L ni^rurar.
61
/^Q.) TABLE DES Cil A IM T I! ES
CiiAPiïUE IV. — LA CUMML.NE DE ISoS
Après la <léfi\ilc de Poitiors. — Dôsaslres ol misères.— Les Ëlals généraux. — La chandelle
de 44ii"i toises. — Etienne Marcel. — Jilnvaliissemenl du palais et meurtre des marcciiaux
de Champagne et de Normandie. — L'évasion du Dauphin par le Grand Pont. — Prépara-
tifs et armements de Marcel. — Alliance avec les Jacques. — Les trames du roi de Navarre.
Situation désespérée de Marcel. — Il va livrer la ville à Charles le Mauvais. — La mort
du Prévùt C3
Chapitre V. — LE PALAIS AL' PARLEMENT
Le roi Charles V quitte le Palais pour Thùtcl Saint-Paul. — La visite de rempcrcur d'Alic-
masine. — Grandes fètcs, festins et divertissements. — Les troubles de la minorité de
Charles VL — Les Maillotins. — Isabeau de liavière. — Le festin de la Grande salle troublé
par l'envahissement du populaire. — L'occupation anglaise. — Réorganisation du Par-
lement par Charles VII. — Le palais sous Louis XI et Louis XII. — Construction de la
Chambre des Comptes "0
CiiAiMTiiE VI. — LE PALAIS AU X \ T SIÈCLE
Le Palais sous Franeois 1'^ — Scmblamjay. — Le procès du connétable de Rourjjon. — Le
cartel de l'empereur. — Charles-Qiiint au Palais. — La Réforme. — Processions et sup-
plices. — La lourde Montgommerv. — La très sainte Ligue. — .\ssassinal du firésident
lirisson. — .lean (^hastel et Ravaillac. — Le palais envahi ]iMr \c duc d'Epernoii. — Premier
incendie du Palais 1(13
Chapitre VIL — LA BASOCHE DU PALAIS
Droits et privilèges du royaume de la Basoche. — Montres générales de la Basoche au Pré
aux Clercs. — Ivxpédilion des basochiens en Guyenne sous Henri II. — La plantation du
mai. — Les jeux dramatiques sur la Table de Marbre. — La basoche du Châtelet. — Le
plaidoyer de la Cause grasse. — Le haut et souverain empire de Galilée. — Les échoppes
autour du Palais et dans le Palais. — Boutiques et marchands. — Les libraires de la
Grande salle. — Le perron de la Sainte-Chapelle. — La galerie marchande. — P.-ocureurs
et clercs. — La vieille magistrature 130
Chapitre VIII. — LE PARLEMENT DE LA FRONDE
Malaise intérieur général. — Premières protestations du parlement. — Mazarin cl la Cour.
— L'enlèvement de Broussel, les barricades. — M. le Coadjuteur. — Marche du parlement
à travers l'émeute. — La guerre de la Fronde. — Princes et ducs. — La cavalerie des
portes cochères et le régiment de Corinlhe. — Jeune Fronde et vieille Fronde. — Le Palais
champ de bataille. — Le combat du faubourg Saint-Antoine. — Emeute de la paille. —
Massacre de magistrats et conscilliirs à l'hôtel de ville. — Louis XIV. — Docilité du Par-
lement. — Les difficultés de la Régence. — Incendie de la cour des Comptes. — Orages
parlementaires du xviu'' siècle liS
Chapitre IX. — LA RÉVOLUTION
Le dernicrjour du Parlement. — Le Palais sous la Terreur. — Massacres de septembre. —
La Conciergerie encombrée. — La rue de Paris. — Le tribunal révolutionnaire dans la
salle de la Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans la salle de l'Egalité, ancienncTour-
nelle. — Fouquier-Tinville cl ses jurés. — Les grands procès. — Charlotte Corday, Danton,
Marie-Antoiactlc, les Girondins. — Le cachot de la reine. — La prison des Girondins. —
TAiii.i: i)i;s ciiAi-nitKS .',03
l'iii lie Udlicspicrrr. — Traiiï<roriiiuliiiiis iipri-s la Itrviiliilinii. — Les runs|iirateurs sdus
rijii|iire. — Les |iiibuimiir.-i ili- la Urslauralioii. — Le palais iiicemlié ISO
HiiAi'iTiiL X. — Li;S (iKAM)S JdUUS l)i; M)TUi;-l)AMi;
I. .iiiicikIc lioDurable ilu fniiile île Toiilniise. — Sailli Louis au tlé|iai'l pnur la (Imisade. —
Les Liais 1,'éiiéraux île ['M\. — Les Templiers. — Laslalue de l'iiilippi' le Itel nu de Phi-
lippe IV. — Isabeau el les Anglais. — llouroniieineiil de Henri IV d'Aiif-'Ielirre. — lleprise
de Paris. — Les vaiiii|ueurs à Nnlre-Daine. — Le .\vi" siècle. — lleprjsolrs el lM'iidier.s. —
Le mariage du mi de Navarre. — Lu Ligue. — Les Suisses au Marelié-iNeul'. — La grande
procession de la Ligue. — Le siège. — Notre-Dame caserne des Iroupes des Seize. —
Prise de Paris. — Henri IV à Kolre-Kamc i;i7
CiiAi'iTiii; XI. — LIS (iKAMiS .KiL'IlS DL NUTIt L- DAM L (Suitk)
Les et'-rémnnies sous Louis XII!. — IJagarres dans l'église. — Parieuienl el Ciiainlire des
Coiii|iles. — Le vieu de Louis XIII. — Dévaslalion du clio-ur sous Louis XIV. — L'amicn
eliii'ur, le jidié el la clolure liislm-iée. — Les élendards ennemis. — Pom|ies joyeuses il
cérémonies t'unèhrcs. — Marie-Aiiloinelle. — Hénédielion des ilrapeauxdi' la (iarde N'alio-
iialc. — La dernière amende liniioraliic au Parvis. — Suih; des dévaslalimis. — Le Irésor.
— La déesse Raison i'M
Cmai'Iïhe XII. — LLS CltANDS .lolliS DL NOTIlL- DA M L (Suite)
Splendi'urs iu)|M'i-iali's. — Le Coneordal, les l'êtes du Sacre. — Le Pape ;i Noire Dame. —
Auslerlilz. — Les derniers drapeau.x à Notre-Dame. — Haplème du roi de Home. — Le
l'elour des lis. — 1S30. — Le sac de rArchevèelié. — Haplémes prineiei-s, le due de lîor-
deaux, le comte de Paris et le Prince impérial. — Noire-Dame échappe aux incendies de
lu (Commune. — La cathédrale moderne. — Le saint Cliristophe de la nef. — Les quel(|ues
iiionumenls échappés aux dévastations "lo'J
CiiAinni: XIII. - LLS PONTS DL LA CITL
Pont aux Changeurs. -- La Hanse ili;s niarchands. — Les maisons el moulins des ponts. —
Inondations el débâcles déglaces, écroulements el incendies. — Le ponlau.x Meunii;rs. —
Ineendiedes ponls au (Ihange el Mareh.'iml. — Le (|uai de (ièvres. — Le Pelil-Poril el le
l'elit-Chàlelel. — La |danclie- Mibray et le pont Notre-Dame. — Passage de princes el]U'in-
ccsses. — La pompe Noire-Dame. — Le pont Saint-Michel. — Les dernières maisons des
ponts en 180!). — Les ponts de l'Holel-Dieu -2'!
Cii.MMTUE XIV. — LLS ILLS SAINT-UUIS LT LoLVlliltS
Le chien d'Aubry «le Montdidier. — Herbages el cabarets de l'ile Notre-Dame. — La lour
Loriaux el son fossé. — L'ile Tranchéciîl l'ib' .-uix Vaches. — L'enlri'prise Marie. -- Déboires
el proci's. — Le ipiarlii-r de l'Ile. — Le pinil de la Tournelle. — La l(jur des (ialériens. —
Le pont Marie. — |-;eroulemenl de deux arches. — L'accident du pont llouge. — Le ipiai des
Balcons. — Les hôtels Urelonvilliers, Lambert, Pimodan, etc. — Les chantiers de bois de
lile Louviers 30">
CiiAriTUE XV. — LL PUNT-NKUr
Henri III pose la première pierre i\u ponl des Pleurs. — La passerelle provisoire et sa colo-
nie de voleurs. — Les iles de Bussy el de la Gourdaine soudées à la Cité. — Les mascarons
iOi
i.Mw.i-; i)i;s cil M'iriii'S
lie Germain Pilon cl autres. — Le (linl rmilainr !•! \ illfirml. i.c liilniiial <\r> vnliiiis. —
Les tireiaines par plaisir. — Une partie de volerie. — AvenUiri's, pércj^riiiatiuns et nau-
frages du cheval de bronze. — La Samaritaine. — Kelioppes et mareliamis. — Charlatans et
balelcurs. — Mondor cl Tabarin, — L'Orviélan. Cilles le Niais, l'arracheur .lr dents
Carmeiiiic. — Brioelié au ehàleau Gaillard. — Le cadavre de Coneini. — Libelles cl chan-
sons. — La Fronde au l'onl-Neiil'. — Revues des troupes de la Fronde. — Les Mazari-
nailes. — llixes cl bagarres
3^0
CiiAiMTiii; XVI. - CI-: POINT m; U F (^t;n-E)
Sous le Grand Roi. — Les embarras du Poul-Neul'. — Les raeoleur.s du quai de la Ferraille.
— Derniers charlatans. — Le gros Tliomas. — Tou j(Uirs les videurs. — La bande de Car-
louehc. —Transformation du paysage. — Le colle-i' des (Jiiatre. Nations. — Les idianleurs
de gaudrioles. — L'exposition île laTéte-Dieu [dacc l)au[ihine. — Les boutiques de Soufllot.
— La Révolution. — l'remières [lelitcs (■ ules. — La patrie en danger. — Le canon
d'alarme au lerrc-plein. — Le Jeune lionapartc. — |)i>parilinii île la Sainarilaiiie. — Le
Ircizc Vendémiaire
(;iiu'iTi;i; XVII
L IKiTKL i)ii:r
La Maison-Dieu primitive. —Hôpital SaiulChrisLophe. — LTlôtel-Dieu de l'IulippeAugusle.
— Fondations de saint Louis. — Lncombremcnls el agrandissements. — La salle du Légat.
— Les pouls de rjlûtcl Dieu. — Les religieuses. — Légendes des Cagnards. — Les grands
incendies. —La vieille place du Parvis. — La maison de l'humanité. — Démolition el
reconslruclion
^IJO
CiiAiMTnE XVIH.
LFS PETITES RUES DE LA CIT
Anciennes églises el chapelles de la Cité. — Le dernier débris de l'église Saint-Aignan. —
Rues, ruelles el couloirs. — Décrépitude et démolition. — Le cloilrc Notre-Dame. — Le
port Saint-Landry et la lour Dagohert. — Juvénal des Ursins. — La maison aux pàlés de
eliair liMiuaine. — Le logis d'IIéloïse et Abeilard. — Les pompiers. — Tliéo[)hrasle Renau-
dol. — La Cité, berceau de la Monarchie, du Parlement et de la Presse. — Les rives. — La
Morgue
LES CANO.NNIÈRES ET B.ITTERIES FLOTTAMES DE 1870 AL' rONT-NEl.r
LES ruSîtJ llE L AllSi;.NM., .\MI'' SlhlXE
TviM.i; ni:s im.i stuations
Poinli! lit; la Cilc ul stirlit; (.lu la Sciiic l.a i-liaiiic Icinliii' ili- la Imir ilii iniii a la Imii- de
Nesli;
Slaliir Al- la Vicrj,'!'. l'm'lail ili' Nnli-c l)aiiii'
Lc.lubù lie Mulrc-Daiiii' ilùiiKili i-ii \l'2-\ . . .
Le pclil l'ont. Luli-cu gallo-roniaiiir
La purtu lit: l'eau. Luléce gallo-nimaiiic
jùilrre ili- la Si'iiie ilaiis l'aris. Les eliaiiics ili' la tenir l'.;itlii'aii il l;i Tipiii'iirllr
La ]i()iiile ilii reiiiparl de tlliarles V. — La Iciiii- liilly, l'ili- Lniivicrs cl l'ilr .NdIi-i'-Dmih- .
La prise ilii eoiiile Leuilasle
Sainl-Lliii et Saiiit-.Martial, wi' .siéele
Li; [lasseiir aux vaelies et les iluls de lu Cité
L'empereur Olliun
La tour du IVlil l'uni. — Le grand siège des Normands . .
Le petit Clialelel. lin du Win' siècle . .
Le grand (lli.ïlelel. \vn" sièelc . . . .".
L'église Sainl-barlliélemy, \vi" siècle. (ICmplacemeiil du Iriliimal ili- cciiniiiiTei'
L'église Saiiit-I'.arlliélemy. lin du win" siècle . .
La place du Cliàtelet en IS:iO
La |ioinle de l'ile. la maison des Kluvcs et le palais di; la Cité au \v" siècle . . . .
La salle Saint-Louis sous la grande salle. — Au fond la travée grillée rcrnii.inl la iiie di
Paris. Ltalaeluel
Saint Louis apportant les reli<pies de la Saintet^hapelle
Le palais de la Cité. — A gauche le pont Saiat-Miclnd .
|ii
17
17
i\
33
3i
/,0(5 TAIil.i: I)i:S ILLUSTRATIONS
Le palais. La cinir .In Mai .1 1.' uiMM.l pci-niii 37
Le grand guiclu-t. Liai actuel '^^
Lo palais lie sailli Luiiis apparaissant il la iloiiiulitioii lie la iinrci^liiiu du iitilicc 41
1 'iiiti-l cl les relii]ucs de la Saintc-Cliapcllc. .w" siècle, d'après le manuscrit de Jiivriial îles
' l'rsius ' -S*
L'horlop; du palais ^^
La tiiur liuii-Hec avant la surilévalion d'un étape, lors de la reslauratidu du l'alais de justice. 48
L'oratoire de Louis XI ;i la Saiiile-Chapille 49
L'escalier de la Sainle-(-',lia|)plle. Coninienccnicnl du .wn" siècle avant loxcliutc de la llrcjic . 52
L'escalier de la Sainte-Clia|)elle, wnr siècle 53
La chambre dorée. — Dans l'angle, le siège royal 55
Loge ou lanlernc tic la cliainlur dorrc, .\vn'' siècle 5G
La grande salle du palais, au fcuid la t"aljle de mariu'c 57
Le bâtiment de la Tournelle et la tour Bon bci; 61
Loge de la chambre dorée, .wiu" siècle 62
Les cuisines de saint Louis 63
Le meurtre des maréchaux de (liiampa.uuo et de iNiirniaiidie 63
Le gibcl de MouU'aucon 6.j
Etienne Marcel harangue le |i(U|ilc à la Maison au\ piliers G"
Les corps des maréchaux de Chaniiiaguc et de i%(iiinandie Irainrs sur le grand jierron du
palais 68
La l'uilc A\i liaupliiii smis le (irand l*i>nl 69
Une des cheminées de la grande salie 73
liscalier descendant de la grande salle ;i la salle Saint-Louis 75
Les moulins entre le pont Notre-Dame et la Grève 70
Divertissements en la grande salli' 76
La (lèche moderne de la Sainte-Chapcllr 80
Cour sous la Conciergerie avant la recunstructinn tics liàtiniiMils ilii (|uai 81
Les tours de la Conciergerie 84
Ancienne cour de la Conciergerie 85
Anciens cachots de la Conciergerie démolis sous la Kcslauralion 87
Porche supérieur de la Sainte-Chapelle SO
Le logis royal (de saint Louis ou Philippe le Bel) coté 92
Le corps d'Isabeau tie Bavière conduit à Saint-Denis 93
Entrée du palais, près du pont Saint-Michel (intérieur) 96
Le trésor des Charles, sacristie de la Sainte-CliapcUe 97
Pignon de la SaintcChapelle reconstruit sous Charles Vlll ll^t'l
Entrée du grand degré de la Chambre des Comptes lUl
Les moulins de la rivière lU-J
Assassinat du président Brisson 103
Ancien escalier de la cour des Comptes maintenant à l'iiéilcl de Clnny 10">
L'arc de Na/.arelh au Palais (réédifié à Carnavalcl) "IX
Ancien holel du premier président (préfecture de police, 1840) IU9
Restes de l'ancien palais. (Etat actuel) 112
Montgommery emprisonné au donjon du palais •. 113
Le Petit l'ont et la voûte du petit Chàtelet 116
Le Petit Pont cl le petit Chàtelet au xv"^ siècle 117
La soupe de Tambassadeur d'Espagne 1 -0
Arcatures de la Sainte-Chapelle. A droite, place du roi, à gauche petite porte donnant dans
roraloire de Louis XI 121
TAI1LI-: ni; s illist hâtions 407
La pyramide de Jean Cliàtel \±'^
Le grand perrnii au \vu" siècle, à droite le May 128
leioiMidie de la graiulc salli" (<i mars lOlS) | jS
Levergerroyalenavaiitdiipalais.au l'niid la maison des llluves li'.l
Lllc de la Cité au xvn" siéele i30
Le pilier des consultations |;10
Porte du palais donnant sur la eour de la Sainle-Cliapelie. Kxti'riiur. wii' sièele t.'W
La Grande salle de Jacijues de Brosse I3(i
Le plaidoyer de la cause grasse 187
Porle du palais di>iiiiaiit sur la cour du May |'i(l
La grande porte (lu palais, cour di- la Saiute-Cliapelli', coté inli-rii'ur ... 1 1 1
Incendie de la Sainte-Cliapellc, en 1()30 j'i:!
Les échoppes au pied des tours du palais, xvn" sièili- 14.'»
Le corbillard, coche d'eau de Corbeil I V7
L'entrée de la |ilace Duuphine. Ktat actuel I4S
Le coadjuleur à demi étranglé au palais I 'iS
Côté méridional ilu palais et |ioiil Saiiil-Mii-lii'l. xvn" siéele I l'.l
Le port Saint-Landry et la tour l)a^id)i;rt l.->2
Maison rue Neuve-Notre-Dame, démolie vers IS'itl I.'i.'t
La passerelle remplaçant le pont au CliaiiL;i' irircnilii' l.'iC»
i^e nouveau pont au (Change I.'i7
Maisons sur le colé du pont Saint-Michel, xv!!!*" siècle I(>0
Intérieur de la Sainte-Chapelle basse (magasin à farines en IT'.i;-!) Kit
Portail de l'église des Marnabites, autrefois Sainl-Kloi. transporté en IS('>I) à l'église di-s
niancs-Manleaux Ifî.'!
Restes de Saint-fîermain-lc-Vieux. ISid \(\'.\
Kchoppes dans la cour du .May, xvin'' siéeh- IdS
Le cardinal de Ilctz se fortilie à rarchevéché Klil
17^0. Les mousquetaires à la Grande-Chambre \'rl
La chapelle Saint-Michel du palais, wni" siècle I"8
Le trésor des Chartes, xviii'' siècle t7.'i
Démolition de la tour Monlgommery, 1780 I7(>
1737. Incendie de la Chambre des Comptes 177
Le couvent des Grands-.Vuguslins cnli-i' le l'oiil-.Ncur l'I le pont S;iint-Mictiel I"'.(
Le tribunal révolutionnaire If^O
La reine allant h l'cchafaud . 1X0
17!I0. Fermeture du |)arlement I*<l
Houtiijue de libraire tlans la (irande Salle, win" siècle 1X8
Le cachot de la reine 1X4-
La dernière nuit des Girondins 18?»
La reine îdiant au tribunal ivvidiitioini.iire IS(i
Le départ des Girondins pour l'échafaud. I7!).'i 187
Autel dans le cachot de Marie-Antoinette 188
La Sainte-Chapelle. 17!):! 18!»
La tour de l'Horloge. 18:J0 1!>I
Une entrée de la Grande Salle, xvin" siècle 1!li
Le palais S0U3 la Révolution VX)
Incendie du palais en 1871 li't
L;i (irande Salle après l'ineendie sous la Ccmimune. IH.'i
Angle nord-est du pal.iis moderne l'.Cj .
408 TAI'.I.K DHS 1 1,1,1'ST HA T I ONS
NnlicDiimo. — La galerie oiitro les deux tours 197
l.'aiiioiiilc lioiiorable ilc Hayinond, i île de Toulouse 197
Nuire-Dame. — La itorlc rouge 201
La slatuc lie Philippe le Bel -OV
Le bureau des pauvres, place du l'arvis-Nolre-Dauie 203
La luaison lin lieulenaiil ? (piirl Sailli Landry d'après le pian de l.ipisseiie) 208
Le lerrain Nolre-Danie. — Molle aux papelards, wi" siéele 209
Saiiil-l)eni.s du Pas cl le peliteloitre derrière i'alisidc de N(dri'-I)ame, xvn' siècle 21!
Passage rue des Chantres. 1830 ' 2i2
Le palais épifcopal 2i:i
l'scalier dans les galeries de Notre-Dame 21G
Journée des liarricades. — Comiial sur le Marché-Neuf . . 217
Place du Parvis-Nolre-Dame, 1800, d'âpres Martial Polémonl 219
Tentative des troupes royales sur le rempart près la ])orle Saint-Jacques 220
Le pont Nolrc-Dame, xvT siècle 221
Clloilrc Notre Dame. — Rue Chanoinessc. 1896 22i
L'jibsidc cl le terrain Noln^-Danie au wi" siècle 22o
Démolition de la cité. ISCO 228
L;i IdUiMiriJc cl la porte Sain t-iirrnard . xvi'' siècle 230
L'aliside de Notre-Dame vue du quai de l'ile Saint-Louis (hôtel de nreliiiivillicis 231
Les oiseleurs sur le parvis Notre-Dame aux l'clcvailles de Maric-Antoinelli' 231
L'ancien maîlre-aulel de Noire-Dame 233
Restes de l'ancienne elùturo du chonir 233
Berges de la cité entre le pont Nolrc-Dame et le pont au Change (quai de la Pelleterie)
d'après un dessin de la fin du xvii'' siècle 23G
La berge de la cité cntn' le pont Notre-Dame el le |Hjid an Change. iOuai de la l'illclerie). 237
Ancienne maison du cloître Notre-Dame. di'Miidic l'h ISiKi, d'.qircs M.uliai l'oli'niunl . . . . 241
Le porl Saint-Landry, xvin" siècle 243
Passage au pied des leurs Notre-Dame conduisant à l'archevêché el au puni au Duulde,
xvii° siècle 244
Les stalles de Notre-Dame 2't3
La bénédiction des dra|ieaux de la garde nationale, 27 seiilrndire 1789 248
Carrefour rue des Marmousets 249
Ivglise Saint-Pierre des Arcis, rue de la Yicille-Drnperie (sous Ir Iriluinal do cuninicrce) . . 232
L'aulel de la déesse Raison à Notre-Dame. 1793 233
Lglise Sainl-Pierre aux Bœufs, rue Saint-Pierrc-aux-HuMiis (sons le nuiml \\ù[i\ Dieu). . . 230
Maison du cloître Noire-Dame. 1890 237
L'Hôtel-Dicu. — Place du Parvis. 1800 239
Trône de Napoléon dans la nef de Noire-Dame, cérémonie <lu sacre 239
Tribunes dans la nef de Noli'e-Dame, (■('■rcMiiunic ilu sacre . 201
Maison du cloili-e. — Uni; Basse-des-Ursins I8'.)() 204
Débris de l'église de la Magdelcine. — Bue de la Licorne. LS'iO 203
Sac de l'archevêché. 1831 269
La statue de saint Christophe dans la nef de Nolrc-Dame 272
Campemcnl de troupes à Notre-Dame en mai 1871 '. 273
Les tableaux des orfèvres et les drapeaux dans la nef de N(dre-|)ame. wni'' siècle 273
Kglise Sainl-Landry 276
Le coche d'eau arrivant an porl Saint-Paul, xviii'' siècle 277
Les moulins des ponts 277
L'arche Popiii. 1830 280
TABLE DES ILUSTIIATIONS 409
La pompe Noire-Dame. 1800 281
La fmirelie (lu pont au Cliaiii;!'. wiii' siccli" 28V
Les vnùles ilu i\n:n ilf (icvrcs. ISOd iHÏ)
Le Petil-l'iiiit apics l'iiiiTinlii'. 17 IS 288
Le poiil Nûlre-Danie au wn'' siècle 2Sil
Eiiln'e du pont Noire-Dame, xvii" siècle 202
La pompe Noire-Dame vue du ponl 2'J3
Le poul au Change. 1800 2itu
Le poiil Saiul-MIclu-l. xvii' siècle 2i)(i
La joule dfs mariniers sous le pont Noire-Dame, d'après Ilnguenct. xvii" siècle 2117
LeponlSainl-Miclul. ISoO 2!»9
Le ponl Uouiie cnlre la C.ilé el l'Ile Saint-Louis wii'' siècle .'iOO
Le pont Rouge entre les Tuileries et le l'ré aux Clercs, xvu' siècle .'101
Le ponl au Double "'02
Pont au Double. — Entrée du passage pour les piétons -Wt
Ile Notre-Dame fSainl-Louis). Commencement du xvii" siècle .'JO.'J
La procession sur le pont Houge •50.'î
Ancienne niche rue Le Regraltier. IS'.Mi -107
Le pont de la Tonriiellc -^08
La chute du pont Marie en 1058 •'•OU
La tour des Galériens sur le quai Saint-Bernard -ill
Le clocher de l'église Saint Louis en l'Ile •*'-
llolel Chcnizean, rue SainlLouis-en-l'lle -^L'
Balcon de l'hùlel l'imodan " '*
lln|,.l Liinbert •^'•'
Les duellistes de l'ile Louvicrs '""'
L'eslacade de l'ile Saint-Louis "'
Une porte, l.'J, quai Bourbon •''•'
Le l'ont-Neuf au xvir siècle '-^-^
Un mascaron du I^1nt-Neu^ '-''
Le moulin de la Monnaie il la pointe de la Cité '-•
Ancien mascaron du l'onl-Neuf, au musée de Cluiiy • ^~^
Ancien mascaron du l'ont-Neuf '-*
Ancien mascaron du Pont-Neuf •■^•'
Ancien mascaron du Pont-Neuf '— *
Le château Caillard au xvti' siècle '•-"
La tour de Nesle en ses dernières années •-•'
La statue de Henri IV au .wn' siècle •'•"
La Samaritaine sous Louis XIV •••'•'
La Samaritaine vers la (in du XYin" siècle '■'"
Mondor et Taliarin '*
Le cadavre du maréchal d'Ancre pcndu.au Pont Neuf •'•^•'
Lliùlel de r.uénégaud ■^'''
Les tréteaux de l'Urviétan •'*•"
Le canon d'alarme au terre-plein du Pont-Neuf. 17'.l2 ^-^
Les statues tombales de Commines cl de sa femme en l'église des Grands-Auguslins. . . . :V»H
Les voleurs du Pont-Neuf ''''*
Les trottoirs du Pont-Neuf, xvni" siècle "*'
Le gros Thomas, d'après l'estampe de nigaud •'*"
La porte neuve cl la tour du Bois *' '
1.1V. 102. '"■" * T«ir«M l niltomi. ••-
iio tarlp: nr.s ii^msTHATinNS
Les boutiques des domi-liines (lu Ponl-Neul' ?>-"»l
L'abreuvoir du Ponl-Ncuf, xvni" siùcle •>•>-
L'exposilitm de la FiMe Dieu, pia'îo Daupliinc H-'iM
Los ciinnleurs lin l'uiil-Nrur. wiii" sii'idc 353
La foiilaiue do Di'saix, place Danpliiiio ' ?«;j(>
Les boutiques du Ponl-Nouf, 1S:")0 •5''~
Le supplice des Templiers. (Einpiaoonioiil du In ro pliiii (In l'nul-iN'our.) ;^.39
Lo poiilSaiiil-Charics de i'Ilùlel-Diou .'^(iO
Los inôdecins au honiticr de Notro-Daiiio ^itiO
Liilroo de ril.ilol-Diou. xv'' siècle ■'^'tîl
Restes du poiUSaiiil-Cliarlcs. 1860 (d'après Martial l'nloniiiiil) 36H
La salle du loijtal et la ehapollo Saiiilo-Aj^nès, près du l'clil-l'onl .'i(j4
Les religieuses do riIôlol-Dioii lavanlji la rivioro 'Mï}
Le pont au Double et la salle Saiut-Como, lin (In wiii' sièilo ?S1
Les cagnards de l'IIotol-Dion B68
Sous les Cagnards (d'après une [iliolographic de rinMol Carnavali'l) 309
Eglise Saint-Julien le Pauvre -îTI
L'IIôloI-Diiui an \v" siècle ?>~^
Le niarolié aux Veaux sur les janliiis ilos lîoniadins on I 1 ii' oii»
Chapiteau de Saint-Aignan 373
SaintUenis de la Chartre 37G
Sainte-Geneviève des Ardonls 377
Crypte de Saint-Denis dt; la Cliartre 379
Eglise de la Magdeleine, rue de la Lanterne 381
Débris de l'ancienne église Saint-Aignan, U, nie Basse-des-Ursins 383
Vieille cour de la Cilé, déniolilions di! la rno do la Rarillerie 384
Cul-de-sac Saint-Eloi, d'après Martial Potémont. 18.")0 383
La tour Dagoberl, rue Cbanoiuesse 386
Cour de la maison dite d'IIéloïsc et Aheilard. rue des Chantres, n" 1 (18i(i'i 389
La maison du fabricant de pâtés de oliair luimaine. rno dos Marmou/.cts. 1850 391
L'hùtcl des Ursins au xvi'' siècle 392
Théophraste Renaudot. — La maison du Grand (lo(|, liurcau d'adriîsses et do la (la/ollo. ICiill. o94
La Morgue aux journées de 1830. — (Jnai du Maroln'-Nonf 393
Ancien dortoir des Dernanlins, rno do Poissy 397
Restes de l'église Sainte-Marino, IS'id 399
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UNE DARRICADE IIK 1871 AU FONT d'aRCOLK
LES CKLKSTINS, L ARSENAL ET L JLK LlirVIKItS
PLVNCHKS lions Ti:\TK
l^hals sur la Sciin^ gi-lro (Tour ilf iNi'slc. wir .siènle)
Le Sièfjo (lu Paris par los Norinaini.s ,
fiioiidalioii eu Grève (pointe de la Cité)
Krivaliisscincnl du l'alais par les Parisiens en IH.'iK
Plaee de Parvis-N(ilre-I)anie. \v" siècle ........
L'Knipcrenr irAlleniafîne Charles IV allant visiter le roi .i 1 linlel SaiiilPaid
Le ipiai des Aiiïuslins (la pninle iniesl de la Cité i-t !>• I.niivre). \v" siéele ...
Les eorps du pri'sidenl Itrissoii et di's Cniiseillers Tardif et l,.iiilii'r |i(irlis in (irfvr'
Plantation du Mav dans la emir ilii Palais. \\i" siècle
Le président Midé aux lîarrieades de la rue Saint-llnnnré
Drapeaux enlevés à l'ennemi portés à Notre-M.'iine. \vn' siéeli' . .
Les degrés de la Sainte-Cliapelle. wii' siècle
La C.liamhrc des enmplcs
Philippe le liel h Nutre Dame après la halaille de .Mnns-en l'iii'lle ....
La proi;essi()u de la Ligne. î) juin l.'illl)
Les Iriiupes des Seize easernées dans I(;s galerii's de N'uli-e-Dame
Henri IV allaid à Nnlre-Dame le jniii- ih- l.i reiMiliim de |':iri-
L'.Xrehevéché an wni" siècle
Le pont Saint-Michel emporté pai- les glai-cs. Ililli
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Biilcaux il(i loin cnllammùs iiicendiaiil le l'elit-l'uiU. 17 IS .1(1")
Les charreltes des condamnés sur le l'oiil au Change. IT'.K'i I!:*l
Une Revue de la Fronde sur le Ponl-Neul' -VM
l.i' i'oiil-Neuf au wm" siècle H;;:^
La pointe orientale de la Cité au wi" siècle 3()0
Incendie de riIolcl-Dieu. 1"7i 'M'J
l'ANNKAU DR LA CnANDE l'ORTR DE L lUITEL UF, llnl.LANDE
DC Robida, Albert
707 Paris de siècle en siècle
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