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Full text of "Offrande à la patrie, ou, Discours au Tiers-état de France"

OFFRANDE 

A LA PATRIE, 

o u 

DIS COURS 

AU TIERS-ÉTAT 

DE FRANCE, 



Quidquid délirant Regcs, ple&untur Achivi« 



<5* 



AU TEMPLE DE LA LIBERTÉ 



1789 



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{ I ) 



OFFRANDE 

A LA PATRIE. 



PREMIER DISCOURS. 

Mes cher, s Concitoyens, 

Vj'eN eft fait, le preflige eft détruit. 

Les voilà donc enfin, ces Minières audacieux, 
décriés par leur ineptie , avilis par leurs dépré-> 
dations , abhorrés par leurs excès , & proferits par 
l'indignation publique ! Traîtres à leur Maître , 
traîtres à leur pays, ils ont, à force de forfaits , 
compromis l'autorité, & pouffé l'Etat fur le bord 
de l'abîme. 

Nagueres encore leurs lâches fuppôts répétoient, 
avec infolence , que les Monarques ne tiennent 
leur pouvoir que de Dieu & de leur épie ( i ) , qu'ils 

(i) Par une fuite de la foibleffe humaine , les Princes 

A 



(V) 

font maîtres de leurs Sujets , comme un berger ejf 
maître de fes moutons , qu il faut faire mourir le 

ne font que trop portés à prêter l'oreille à ces funefres 
maximes , & il n'eft pas rare de les entendre répéter , 
qu'ils ne tiennent leur autorité que de Dieu & de leur e'pt'e. 
Comment ne s'eft-il jamais trouvé un Miniftre afiez cou- 
rageux , pour leur faire fentir l'abfurdité de cet adage go- 
thique ? Que pourroit le Monarque feul contre la Nation 
entière , qui Ta placé fur le Trône , fi elle venoit à l'aban- 
donner ? Corromora-t-il l'armée par l'appât du pillage , 
pour la faire marcher contre fes Sujets ? Mais que pour- 
roit la pins nbmbreufe foldatefque , contre une Nation 
qui voudrôit fe défendre ? LaifTons là ces trifïes réflexions. 
Le temps n'eil plus où les Princes difpofoient aveuglément 
des armées : les Militaires font les défenfeurs de l'Etat , 
ils le fçavent , & ils s'henorent de ce tirre ; on ne les verra 
donc plus prêter leur bras pour égorger leurs frères, qui 
les nourrirent. L'Officier fur-tout rougiroit d'être regardé 
comme une bête féroce, que le Prince lâche à fen gré fur 
de paifibles Citoyens. Béni foit le Ciel, le jour eft enfin 
venu , où les Monarques eux-mêmes feront réduits à 
l'heureufe néceiTué d'être les pères de leurs Peuples, 
après en avoir été fi long-temps les tyrans. Rois de h 
terre , renoncez déformais au pouvoir arbitraire , devenu 
odieux : bientôt vous ne régnerez plus que par la juftice, la 



(5 ) 

Peuple de film , pour qu'il les fajfe vivre , eu il 
faut l 'aveugler pour au il cbéije , & que plus il 
efi foulé y plus il efl fournis. Infenfés ! ils igno- 
roient que la patience a fes bornes , qu'une Na- 
tion généreufe , lafie de fouffrir, fecoue toujours 
le joug, que les gémiffements du cféféfp oir (à 
changent en accès de fureur, & que les cris de 
la liberté font toujours prêts à forcir des feux de 
la {édition. 

Grâces aux lumières de la rhilofophie, le 

temps eft patïe , où l'homme abruti fe croyoit 
efclave. Honteux de leurs funeftes maximes, les 
fuppôts de la tyrannie gardent le filence ; de toutes 
parts les fages élèvent la voix , ils répètent aux 
Monarques, quV/z tout Etat, lafouveraine puijfance 

fagelfe , la douceur. Mais quel plus glorieux empire pour- 
riez-vous defirer , que de commander à des Nations gene- 
reufes , qui fe feront un devoir de vous obéir ? Comme 
un lion terrible qui flatte l'homme qu'il pourroit dévorer, 
on les verra plier leur tête fous votre joug paternel . & 
rendre hommage à votre Trône , qu'elles ferment maîîrefîes 
de renverfer. 

A 2 



U) 

réfide dans le corps de la Nation > que de lui émane 
toute autorité légitime , que les Princes ont été éta- 
blis pour faire obferver les Loix , qu'ils y font 
fournis eux-mêmes , qu'ils ne régnent que par la 
jufiice , & quils la doivent au dernier de leurs 
Sujets. Vérités confolantes.' faut-il qu'on les perde 
fi-tôt de vue dans les temps profperes , & qu'on 
ne s'en fouvienne que dans les temps de calamité? 

Ici , quel tableau déchirant s'offre à mes regards ! 
O ma Patrie ! des vautours infatiables ont dévoré 
ta fubftance, des mains barbares ont plongé le 
fer dans ton fein : affaiblie par tes pertes , exté- 
nuée par le jeûne , je te vois encore couverte de 
bleffures & baignée dans ton fang. 

Accablée fous le poids de tes maux , long-temps 
tu gémis en filence : l'excès de tes tourments t'a 
enfin arraché des cris de défefpoir; ils ont retenti 
aux oreilles de ton Roi , & fon cœur paternel 
a été ému de compafiion ; il a fondé tes plaies , 
& fes entrailles ont treffailli de douleur ; il vole 
à ton fecours. Indigné de l'abus que des ferviteurs 
infidèles ont fait de fa puiffance, il veut lui-même 



( 5 ) 

enchaîner l'audace criminelle de ceux qui feroienç 
tentés de les imiter , il veut lui-même t'élever un 
boulevard contre leur fureur. 

Heureufe , fi Tes intentions bienfaifantes ne font 
pas rendues vaines par Içs ennemis de ton repos» 
Plus heureufe encore, fi ton fein n'étoit pas dé- 
chiré par tes enfants. Scandaleux fybarites , les uns 
font vœu de pauvreté , & ils confument dans le 
fade 6c les voluptés mondaines le bien des pauvres; 
ils font vœu d'humilité, & ils réclament les dif- 
tinétions de l'orgueil ; ils fe difent les Minières 
du Dieu de paix, & ils foufflent par-tout les feux 
de la difcorde. Ridicules paladins , les autres ( dans 
un accès de délire ) cherchant à alarmer le Mo- 
narque , & lui offrant leurs bras pour t'égorger, 
appelloient fur toi la deftruclion & la mort (r). 
Armée de confiance , tu as conjuré l'orage , & tu 

(r) Nous n'enveloppons point dans ces factions les deux 
premiers Ordres de l'Etat , qui renferment encore dans 
leur fein un grand nombre d'hommes vertueux , dignes 
de nos hommages , & dont les noms chéris parleront avec 
éioge à nos derniers neveux. 

A 5 



as accable ces fa&ions criminelles fous le poids de 
la raifon. Déjà l'une eft déconcertée par l'exemple 
héroïque d'un Prélat (i) vénérable, qu'elle n'a 
pas la force d'imiter ; elle garde le filence , & elle 
attend {on fort des événements : tandis que l'autre, 
humiliée par l'exemple généreux des plus illuftres 
perfonnages , laiile dormir fes prétentions in- 
jufles , & cherche à te donner le change par des 
actes d'une faufle générofué. 

O François ! vos maux font finis , fi vous êtes 
las de les endurer : vous êces libres, fi vous avez 
le courage de l'être» L'Europe entière applaudie 
à la iufdce de votre caufe ; convaincus de la légi- 
timité de vos droits , vos ennemis même ont 
celle de s'inferire contre vos réclamations ; & 
pourvu que vous abandonniez le deflfein de les 
confacrer dans. l'AiTemblée Nationale , loin de 
refufer de iubvenir aux befoins de l'Etat , dont ils 

(i) Jean-Georges !e Franc de Pompignan, Archevêque de 
Vienne en Dauphins , en ne fe réfervant fur les revenus 
de fou Archevêché que deux mille écus , a donné à fes Con- 
frères un bel exemple à fuivre > mais difficile à irnhcr. 



(?) 
ontétéjufqu'ici lesfang-fues , ils offrent d'en acquit- 
ter feuls la dette. D'en acquitter feuls la dette ï 
mais le peuvent-ils? <5c où prendroient-ils de quoi 
combler l'abîme ? Libérateurs préfomptueux , en 
eft-il cent dans le nombre qui ne foient ruines par 
le luxe , par les prodigalités , par le jeu , par le 
brigandage de leurs gens d'affaires? en eft-il cent 
qui ne foient eux-mcmes obérés? Voyez leurs 
terres en décret , en friche, ou en vente ; voyez 
leurs biens en faifie réelle, ou en direction. Mais 
quand ils ne s'abuferoient pas , quand ils pour- 
roient , quand ils voudroienc libérer le Gouverne- 
ment , leur pompeux facrifice ne feroit qu'une ref- 
fource précaire , & l'Etat a befoin de reflburces 
affûtées. Défiez-vous du piège qu'ils vous tendent. 
Ils confentent à payer un jour fans mefure, pour 
ne plus payer de la vie ; & s'exécutant une fois 
pour toutes , ils refleroient maîtres du champ de 
bataille , ils vous tiendroient abattus pour toujours, 
ils appefantiroient vos fers , & continueroient à 
s'engraiifer de votre fueur , à fe gorger de votre 



fang. 



Ils avoient arrêté de ne pas vous reconnoître 

A 4 



(8) 
pour l'Ordre principal de la Nation ; & quoiqu'il* 
ne tiennent plus les mêmes difcours, leur conduite 
n'a point changé. Ne voyant qu'eux dans la na- 
ture , ils fe comptent pour la Nation entière* 
Qu'ils prennent donc à jamais fur eux feuls toutes 
les charges de l'Etat, qu'ils le foutiennent, le 
défendent & le faiïent fleurir ; qu'ils fécondent 
les champs , qu'ils bâtiiïent les villes , qu'ils ex- 
ploitent les mines, qu'ils conduifent les atteliers , 
qu'ils dirigent les manufactures , qu'ils faflfent le 
commerce, qu'ils rendent la juftice , qu'ils inf- 
truifent la jeunefTe , qu'ils conftruifent les vaif- 
feaux , qu'ils équipent les flottes , qu'ils forment 
les armées. Et vous , Citoyens malheureux, 
fuyez une Patrie ingrate qui vous doit tout , & 
qui vous rejette de fon fein. Mais où m'emporte un 
ïaïhc zèle ? Non , non , ne quittez point vos 
foyers , & fentez ce que vous pouvez. Ceft vous 
qui faites la force & la richefle de l'Etat. A votre 
tête , le Roi fera toujours le plus puifTant Mo- 
narque de l'Univers; mais fans vous , à la tête de 
la NoblefTe & du Clergé , il ne feroit jamais qu'un 
fimple Seigneur au milieu de fes Vaflaux ; & , 



(9) 

femblable à ces petrts Princes de l'Empire , forcé 
de mendier la prote&ion d'un voifin puiflant , 
crainte d'en être écrafé , il cefieroit bientôt d'être 
compté parmi les Potentats. Que dis-je ? fans 
vous , la France , arrofée de votre fueur & de 
vos larmes, cefTerok de fe couvrir de moiiTons, 
elle ne feroic plus qu'un défert : fans vous, la 
fource de fa fécondité feroit tarie , & le Monarque 
lui-même périroit de faim. Qu'ils vantent avec 
fade leurs exploits, leurs fervices; que font-ils, 
comparés aux vôtres ? Forcé de faire un choix 
entr'eux & vous , le Roi pourroit-il balancer un 
inftant ? Mais, grâces au Ciel , il n'en fera poinc 
réduit à cette dure extrémité ; & la Nation ne 
fera poinc divifée , di (Toute , anéantie. Au flam- 
beau de la raifon s'évanouiront peu-à-peu les 
ténèbres qui fafcinent les yeux de vos ennemis ; 
rentrant en eux-mêmes , & confultant leurs vrais 
intérêts, ils eeflferont de s'armer contre la juftice. 
O mes Concitoyens ! l'excès de vos maux a fait 
fentir la néceffité du remède. Une occafion unique 
fe préfente de rentrer dans vos droits : connoiffez 
une fois le prix de la liberté , connoiffez une 



( fo ) 
fois le prix d'un inflant. Que la fageffe dirige 
coures vos démarches , mais foyez inébranlables ; 
& quelqu'avantage qu'on vous propofe , dulfent 
vos ennemis Te charger feuls du fardeau des im- 
pôts , refufez tout . . . tant que vos droits n'auront 
pas été fixés d'une manière irrévocable. Or, 
c'eft dans i'AfTemblée Nationale , où vous devez 
les établir folemnellement , 6c les confacrer fans 
retour. 

A quoi n'avez-vous pas droit de prétendre , ôc 
de quoi n'avez-vous pas befoin ? Dans l'état 
6{\ je vous vois , vous ne devez pas feulement 
exiger de quoi vous nourrir, vous vêtir, vous 
loger, élever vos enfants & les établir convena- 
blement; mais vous devez affurer la liberté de vos 
perfonnes contre les attentats du defpotifme mi- 
niflériei , votre innocence contre des Juges ini- 
.;y.!cs, l'honneur de vos femmes & de vos filles 
contre les entreprifes des fédudieurs titrés , votre 
réputation contre les atteintes des calomniateurs 
en crédit , obtenir juftice contre des opprefTeurs 
puiflants, & vous procurer les facilités de déve- 



lopper vos talents, & de les cultiver pour vot.e 
bonheur. Vous le devez à vous , à vos enfants , à 
votre Patrie, à votre Roi. C'ell le fcul moyen de 
rendre la Nation floriiTante , refpectée , redou- 
table , 5c de porter au comble de la gloire l'hon- 
neur du nom François. 



SECOND DISCOURS. 



No., 



mes chers Compatriotes, 
il n'eft rien que vos ennemis ne mettent en 
œuvre pour éviter cette Aflfemblée augufte où 
vous prendrez la qualité de Citoyens. Chaque 
jour ils vous tendent de nouveaux pièges. Hier 
ils elTayoient de vous fubjuguer , aujourd'hui ils 
s'efforcent de vous divifer : efforts impuiffancs , 
tant qu'il vous reliera quelque vertu.. 

Déjà toutes les claiTes du Tiers-Etat, unies par 
leurs intérêts communs, fe font rapprochées, & 
correfpondent. 

Mes chers Compatriotes , jettez les yeux fur 



M*.) 

vos forces , moins pour les caiculei ( elles ionc 
imraenfes , irréfiftibles ) que pour connoître vos 
faux frères , <5c fçavoir fur qui vous devez 
compter. 

Vos ennemis cherchent à détacher de votre 
Ordre les Financiers ; mais ces hommes fortunés 
font trop judicieux <pour fe couvrir de ridicule, 
en fe parant de vains titres ; pour faire corps avec 
une clafîè d'hommes qui ne s'allient à eux que 
par la foif de l'or, pour prendre parti dans une 
"action qui les méprife , & dont ils ne connoifTent 
que trop les prétentions tyranniques. 

Vos ennemis cherchent à détacher de votre 
Ordre les nouveaux Nobles , les Gens du Roi , 
les Officiers Municipaux des" Villes; mais ces 
hommes eftimables font trop fupérieurs aux peti- 
teffes de la vanité , pour ne pas fe glorifier du 
titre de Citoyens , pour abandonner leurs frères 
qui les honorent , & prendre parti dans une fac- 
tion dont ils ont fonvent éprouvé les prétentions 
tyranniques. 

Vos ennemis cherchent à détacher de votre 
Ordre le Corps des Avocats, les Magiffrats des 



(*3 ) 

Tribunaux fubaltcrnes; mais ces défenfeurs intré- 
pides de l'innocence, ces vengeurs des Loix ne 
connoiflent point d'autre noblefle que celle des 
fentiments : fidèles à leurs principes , on ne les 
verra point prendre parti dans une faction donc 
ils répriment fi Couvent les prétentions tyranniques, 

Vos ennemis cherchent à détacher de votre 
Ordre le Corps des Curés; mais ces Minières 
refpe&ables de la Religion , qui fça vent que tous 
les hommes font frères, & qui leur prêchent fans 
eefTe l'humilité , n'iront pas afficher des diftinc- 
tions mondaines , que l'Evangile réprouve , & 
prendre parti dans une fa&ion dont ils déplorent 
chaque jour les prétendons tyranniques. 

Vos ennemis cherchent à détacher de votre 
Ordre les Lettrés , les Sçavants , les Philofo- 
plies ; mais ces hommes précieux qui confacrent 
leur vie à vous éclairer , à vous infiruire de vos 
droits, qui plaident votre caufe avec tant de zèle, 
& qui difent Ci bien que les hommes ne s'iiJuftrenc 
que par leurs talents 5c leurs vertus , pourroient* 
ils devenir de vils déferteurs, & prendre lâche- 



( '4) 

ment parti dans une faction dont ils combattent 
eux-mêmes les prétentions tyranniques ? 

Ainfi le Tiers-Etat de France eft compofé de 
la claiîe des Serviteurs, de celles des Manoeuvres i 
des Ouvriers, des Artifans, des Marchands , des 
Gens d'affaires, des Négociants, des Cultivateurs, 
des Propriétaires fonciers & des Rentiers non 
titrés ; des Instituteurs , des Artiiles , des Chi- 
rurgiens, des Médecins, des Lettrés, des Sça- 
vants , des Gens de Loi , des Magiftrats des 
Tribunaux fubaltcrnes , des Miniftres des Au- 
tels , de rârmee de terre & de mer : légion in- 
nombrable , invincible , qui renferme dans fon 
fein les lumières , les talents, la force & les 
vertus. 

A fa tête fe mettent ces Gentilshommes, ces 
Magiftrats , ces Seigneurs , ces Prélats , ces 
Princes généreux & magnanimes qui oublient 
leurs prérogatives , époufent votre caufe , 6; fe 
contentent d'être de fimples Citoyens. 

A fa tête devroient au fil fe mettre ces Séna- 
teurs trop long-temps exaltés, qui prétendent. 



( IJ) 

erre les pères du Peuple & les dépositaires 

des Loix ; mais les Parlements ont abandonné le 

Tiers-Etat, & le Tiers-Etac les abandonne à fon 

tour. 

Qu'y perdra-t il? Gn leur reproche de s'être 

toujours peu fouciés du Peuple , mais d'avoir 

toujours été fore jaloux de certains privilèges & 

des honneurs patriciaux. 

On leur reproche de fe donner à la ville poul- 
ies défenfeurs des opprimés , & d'opprimer eux- 
mêmes à la campagne le rbibie qui a le mal- 
heur d'être leur voifin. 

On leur reproche de n'avo'r jamais fait juftice 
à qui que ce fôir contre le moindre de leurs 
Membres. 

On leur reproche de n'avoir rejeté l'impôt ter- 
ritorial , que parce qu'ils craignaient: de fupporter 
leur part des charges publiques. 

On leur reproche de ne s'être élevés contre les 
lettres de cachet , que lorfqu'elîes ont commencé 
à frapper fur leurs têtes. 

On leur reproche d'avoir demandé les Etats- 
Généraux , pour fanétionner la levée des nou- 



veaux impôts; & de fe donner, eux, Iqs Paies 
& le Clergé , pour les Etats-Généraux ( i ) , dès 
qu'il efl queflion d'y faire entrer le Tiers-Etat. 

On leur reproche d'avoir poulTé le Tiers-Etat 
à réclamer fes droits,- & d'avoir étouffé fa voix 
lorfqu'il a voulu faire entendre fes réclamations. 

On leur reproche d'avoir rendu des Arrêts contre 
les attroupements , & d'avoir eux-mêmes excité 
en fecret des émeutes. 

On leur reproche d'avoir réclamé fans relâche , 
deux de leurs Membres arrêtés par lettres de ca- 
chet , & de n'avoir qu'une fois fait mine de venger 
la mort de tant de Citoyens égorgés militairement. 

On leur reproche d'avoir demandé la liberté 

( i ) S'ils font les Etats- Généraux , eux , les Pairs &: le 
Clergé , pourquoi en avoir demandé la convocation ? Ne 
font-ils pas toujours arTemblés en Parlement ? N'eft-ce 
pas fe jouer effrontément de la Nation , que d'en agir de 
la forte ? & l'Auteur patelin qui effaie de les juflifîer , 
a-t-il bonne grâce de chercher à infpirer de la défiance fur 
la pureté des intentions du Roi , tout en balbutiant fur 
leur Arrêt relatif à la Pétition des fix Corps 9 & à leur 
défenfe aux Notaires de recevoir des fignatures? 

de 



( >7) 
de la PrefTe , dans l'efpoir d'être flagornés ; puis 
d'en avoir demandé la fuppreflion , dans la crainte 
d'être cenfurés. 

On leur reproche dé s'être tournes tantôt vers 
la Nation , tantôt vers le Gouvernement , fuivanc 
les circonflances ; & d'avoir efTayé tour à tour de 
faire du Monarque ( i ) & du Peuple , un inftru- 
tnent de fureur contre celui quis'oppoferoitàleurs 
Vues fecrettes, à leurs projets ambitieux. 

On leur reproche d'afpircr à l'indépendance, 
& de ne s'oppofer au Roi , que dans l'efpoir de 
partager un jour fon autorité. 



h 



(i) Faut-il en croire la renommée ? hélas ! le fait n'efl 
que trop certain. Oui , à la honte éternelle de la Magis- 
trature , le Parlement de Rennes , qui s'étoit fi diftingué 
en frondant les expéditions militaires ordonnées contre 
(e Peuple , vient lui-même d'envoyer une députaùon à 
V r erfailles , pour demander des troupes contre le Tiers- 
Etat , qui lui contefte d'injuftes prétentions. Jufte Ciel l 
font-ce donc là les pères de la Patrie? Changés en bour- 
reaux , ils font prêts aujourd'hui à déchirer fes entrailles. 
Leur mafque eft tombé : malheureux Peuple , connois enfin 
tes Protecteurs , & gémis de ta fotte crédulité , gémis du 
fang verfé pour leur défenfe. 

B 



( i« ) 

On leur reproche un efprit ( i ) de Corps in- 
soutenable , une odieufe partialité. 

On les accufe d'ambition , d'infubordination , 
de révolte, d'injuftice, de tyrannie ; & ils ne fe 
juftifient fur aucun point. Que penfer de ce 
filence ? Avoir leurs beaux difcours & leurs hor- 
ribles procédés; leur morale fi douce dans la 
théorie , & fi dure dans la pratique; leur politique 
fi fage en apparence , & fi perfide en effet ; 
tant de modeilie fur les lèvres , & tant d'orgueil 
dans le cœur; tant d'humanité dans les maximes, 
& tant de cruauté dans les actions ; des hommes fi 
modérés 6c des Magiflrats fi ambitieux , des Juges 
fi intègres & des jugements û injuftes, on ne fçait 

( i ) L'efprit de corps eft une tache indélébile , même 
dans un homme de bien. Un Préfîdent à Mortier que le Pu- 
blic s'étoit toujours plu à regarder comme un Sage , deman- 
doit , il y a quelques jours, à des Libraires-Imprimeurs. .. 
6" votre Communauté ira-t-elle aujji Jîgner la Pétition ? Belle 
demande ! qu'il jette les yeux fur cette multitude d'écrits 
patriotiques que chaque jour voit éclorre , & puis qu'il 
doute encore du patriotifme de ces hommes eftimables , 
qui dans tous les temps o»t contribué à la propagation 
des lumières. 



(i9 ) 
plus à quoi s'en tenir ; & le titre touchant de 
pères du Peuple, dont ils fe parent avec often- 
tation , ne femble plus qu'un tîcre dérifoire, 
deftiné à défigner avec ironie des fujets dange- 
reux , d'inhumains égoïfles. 



ses 



%e$ 

fcait 



:urs. . . 
'Belle 
l'écrits 
•is qu'il 

mùo* 



TROISIEME DISCOURS. 

j E me rappelle toujours avec amertume la joie 
peu difcrete du Public, à la nomination de l'A r- 
:hevêque de Touloufe au Miniftere. Ceft uœ 
homme d'efprit, ceji un homme de génie , difoit-ort 
tour à tour avec enthoufiafme ; & Ton partoic 
de-là pour concevoir les plus grandes efpérances. 
Mais fuffit-il d'avoir de i'efprit pour être à la 
tête du Gouvernement , fi l'on manque des talents 
de l'Homme d'Etat , fi Ton n'eft exercé au manie- 
ment des affaires? Et où, je vous prie, ce Préiac 
fémiilant avoit-il puifé les lumières néceffaires à 
un premier Minière? dans des cercles brillants , 
à la toilette des femmes galantes , dans des in- 
trigues de Cour? 

D'ailleurs , quand il auroit eu tout le génie qui 
lui manquoir, les talents ne fuffifent pas, il faut 

B2 



( «) 

des vertus ; & que pouvoit-on attendre d'un Cour* 
tifan conibmmé , d'un de ces hommes dont l'ame 
efl: continuellement en proie à l'ambition , à la 
cupidité , à l'avarice , & qui font métier de fauf- 
feté , d'aftuce , de rapines & de trahifons ? 

Funefte préfage ! falloit-il que l'événement le 
juftifiât fi-tôt ? Vous l'avez vu , oui , vous l'avez vu 
ce déprédateur infatiable , débuter au Miniftere 
par aiTouvir fa foif de l'or , fe couvrir des dépouilles 
de la Nation , 6c lui arracher fes derniers lam- 
beaux, lorfque le Peuple affamé lui demandoit du 
pain. Par une fatalité fans exemple , l'illufion 
s'eft perpétuée jufqu'au dernier moment ; & pour 
revenir fur fon compte , il a fallu , qu'avouant lui- 
même fon incapacité , & tremblant à l'approche de 
l'orage , il prît la fuite , laifTant à découvert le nou- 
vel abîme où il venait de précipiter la Nation (i). 

(i ) On dit qu'il s'eft réfugié à Rome, où il attend le 
Chapeau de Cardinal , pour prix de fes attentats : on aiïure 
même qu'il a îa parole du Roi. Quoi ! la Pourpre Romaine 
deviendroit la récompenfe de l'ineptie , de Pinconduite & 
des forfaits ? Mais où efl le Monarque aftez dépourvu de 
fens , pour confommer cet odieux myflere ? Et ce feroit 
Louis XVI, le Père du Peuple, qui en donneroit le 



ni 11 
fai 
uab« 

ta 

feroit 

ou 



(zi ) 

Mes chers Concitoyens , que le patte vous ferve 
de leçon pour l'avenir; armez-vous de prudence, 
& foyez féveres fur le choix de vos Repréfentants 
à l'AfTemblée nationale , comme vous le feriez 
aujourd'hui fur le choix d'un Miniftre d'Etat. 

Ecartez de l'arène la jeuneffe imprudente & 

fougueufe, les hommes affichés parleur légèreté 

& leur enjouement , les hommes portés à la dif- 

fjpation , au fafte, à la débauche , à l'avarice , 

i à l'ambition. 

fcandale au monde entier ! Loin de nous ces bruits ridi- 
cules. Trop fage , trop vertueux pour récompenfer des 
crimes , le Roi n'ignore point , qu'après un pareil exem- 
ple , une Nation judicieufe ne pourroit plus avoir de con- 
fiance dans fon Chef. 11 eft vrai qu'il a d'abord fouftrait 
le coupable au châtiment , & ce fut bonté compati/Tante ; 
mais aujourd'hui qu'il eft inftruit , il fera paroître à l'Af- 
femblée des Etats ce Serviteur infidèle , pour rendre 
compte de fa conduite , & il follicitera lui-même la ven- 
geance des Loix. Là auiîi s'eft vanté de paroître cet autre 
déprédateur , qui a cherché un afyle en Angleterre , Admî- 
niftrateur doublement criminel , & d'avoir livré au pillage 
le Tiéfor public , & d'avoir fait paner chez l'étranger le 
fruit de Tes propres rapines. PuifTent-ils y recevoir tous 
4eux la peine due à leurs forfaits, 

b 5 



(22 ) 

Lumières 8z vertus , voilà les qualités indifpen- 
fables d'un Repréfenrant du Tiers-Etat. N'élever 
à cette dignité .que des hommes d'un fens droit, 
d'une probité reconnue , & dont les talents ne 
foient pas équivoques ; des hommes zélés pour le 
bien public, verfés dans les affaires, & dont les 
intérêts foient inféparables des vôtres; des homme* 
graves, d'un âge mûr, ou dont la vieillefle refpec- 
table couronne une vie fans reproche. Et afin 
que leur vertu foit à couvert de toute tentation , 
choififlez des hommes au-deiïus des befoins par 
leur fortune ou leur travail ; des hommes indé- 
pendants par leurs emplois , ou dont les places 
ne dépendent, ni de la faveur, ni des Grands , ni 
d'un Miniftre. 

Du choix de vos Repréfentants dépend votre 
bonheur, votre falut. Le foin de vos fortunes > 
de votre liberté 3 de votre honneur ; l'amour pour 
vos familles , pour votre Patrie , pour votre Roi; 
la Religion & la gloire de l'Etat fe réunifient en 
ce moment pour folliciter votre prudence , armer 
votre vertu. Lorfque de fi grands intérêts fe font 
entendre , les petites pafTions ofeTont-elles élever 



( *3 J 

leur voix ? Tremblez qu'en méprifant les confeils 

de la fagefTe , & en prêtant l'oreille aux appâts 
de la fédudion , vos propres mains ne creufent 
un abîme fous vos pieds. Tremblez que vos en- 
fants ne vous reprochent un jour d'avoir rivé leurs 
fers , & qu'en déplorant les fruits amers de la 
fervitude , & gémiiïànt fur leurs maux , ils ne 
maudivTent un jour la vénalité de leurs pères. 



QUATRIEME DISCOURS. 



_L»A fortune des Empires , comme celle des 
Particuliers , dépend d'une fage Adminiftration ; 
& la ruine de l'Etat le plus floriffant efl: aufli-tôt 
confommée par un Miniflere corrompu , que celle 
d'une maifon opulente par un difîlpateur. Trifte 
vérité , dont nous venons de faire une fi. cruelle 
expérience" 

Il fembloit que depuis vingt ans , le génie tuté- 
laire de la France eût difparu ; & que pour punir 
la Nation de fon aveugle obéiflance , il l'eût livrée 

B 4 



( *4) 
fans retour à des Miniflres ( i ) ineptes , infcnfés 5c 
déprédateurs. 

A compter de celui qui ruina tant de Sujets , 
& qui ébranla le crédit national , en violant les 
engagements du Monarque , on auroit dit 
qu'un efprit de vertige 6c de démence avoit prç- 
fidé à leur choix, 

N'a-t-on pas vu au Département de la Guerre, 
un Sardanapale , fans expérience , fans talents > 
fans lumières , borner les fondions de fa place 
à repréfenter, à trafiquer des emplois, & à 
s'amufer avec des catins ? 

N'a-t-on pas vu au Département de la Marine, 
un homme qui n'en connoiflbit pas la moindre 
opération ; un homme qui de fes jours n'avoit vu 

r- - ' ■ ■ 

( i ) Ne confondons peint dans leur foule quelques 

hommes eftimabîes par leurs connoifiances & leurs bonnes 

intentions. N'y confondons pas fur-tout ce grand Homme 

d'Etat , que fes talents appelèrent à t'Adminiftration des 

finances, également diftinguépar la fageffe de fes vues & 

la pureté de fes mains : le premier , & le feul encore , il 

©fa porter le flambeau dans ce dédale obfcur , & déjà il 

«n auroit comblé les abîmes , fi la baffe jakmfte ne l'avok 

éloigné trop tôt pour notre bonheur,. 



la mer, qui de Ces jours n'avoit vu un navire; 
un homme quifitfon (i) apprenti (Tage de Marin r 
en regardant manoeuvrer un vaifTeau de carton dans 
un bafîîn d'eau ; un homme enfin qui n'avoit d'autre 
titre pour ordonner nos flottes , diriger leurs expé- 
ditions , protéger nos Ides, & faire fleurir le 
commerce , que l'attention qu'il avoit eue de ré- 
galer la Cour des hiftoires fcandaleufes de la Ville , 
que l'adrelTe qu'il avoit montrée en capturant des 
efcrocs& des frippons? 

N'a-t-on pas vu au Département des Finances , 
deux Hommes de Loi , vieillis dans les diicuffions 
du Barreau, n'ayant d'idée que des formalités juri- 
diques, & ne fçachant pas même compter juiqu'à 
trois P N'y a-t-on pas vu un intriguant bouffi de 
vanité, un exaéleur de province, abîmé de dettes;. 
un déprédateur faftueux , fans pudeur & fans re- 
mords ? 

N'a-t-on pas vu à la tête du Mini^ere , un bouf- 

(r) Pour exercer le plus vil emploi, il faut un apprentifTage: 
par quel aveuglement les Princes ont-ils pu croire que le 
premier venu e'toit propre aux fondions importantes du 
Gouvernement? 



(z6) 
fon furan'né, dont Tunique talent croit d'amufer 
le Prince , 5c dont Tunique affaire étoit d'abufer 
de Tautorité, pour fatisfaire Tes petites paffions, 
& avancer {es protégés ? N'y a-t-on pas vu un 
Prêtre ambitieux , diftingué par fon fade , fes me- 
nées , (es rapines , & dont le feul mérite étoit la 
foupleiTe y Tafluce , l'intrigue & la prodigalité. 

N'a-t-on pas vu Chef de la Magiftrature , & ar- 
bitre fuprême de l'Imprimerie , un Magiftrat aceufé 
de libelles contre la Reine ? 

Favoris de la faveur , qu'ils fe montrèrent dignes 
d'une telle mère ! Mais , hélas ! avons-nous été 
plus heureux avec ceux dont la raifon paroifïbit 
approuver le choix ? 

Voyez ce brouillon politique , qui fuça chez les 
Mufulmam le poifon du defpotifme. Ennemi juré 
de la liberté , à peine en place , qu'il forma le 
projet de la bannir de la terre, de l'étouffer dans 
fon berceau (i). Les coups qu'il a portés à la 

(r) Pour enchaîner les Suédois , il rendit leur Chef 
defpotique. 

Pour mettre dans les fers une poignée de, Républicains, 



C*7 ) 

Nation, lai ont fait des bleftures profondes : elles 

faignent encore , & peut-être faigneront-elles tou- 
jours. 

Dans la vue d'écrafer l'Angleterre , il fomenta 
la dilTention dans leurs colonies , & il engagea la 
France dans une guerre malheureufe qui a épuifé fes 
finances , & dont elle ne fe relèvera jamais. Prompt 
à fourHer les feux de la difcorde chez les Peuples 
qu'il vouloit afFervir , il fe metroit peu en peine 
fî l'incendie s'étendroit jufqu'à nous , & fi nous ne 
ferions pas enveloppés dans leur ruine. Sans fa- 
gacité , fans profondeur , fans prévoyance , il mé- 
connoiflbit les reifources qu'un Peuple libre fçait 
toujours fe ménager, l'énergie qu'il déploie en fe 
relevant, & la fageffe avec laquelle il racheté 
quelques moments de délire ; il ignoroit le grand 
art de lire dans l'avenir, de calculer les événements; 
il voyoit les coups qu'il portoit , 6c ne voyoit 

il fit marcher contre eux une armée de François , & ne 
craignit pas de faire palier fon Maître pour un tyran. 

Pour affervir les Angîois au pouvoir arbitraire , il fo- 
menta chez eux la difTenticn , & tenta de renverfer leur 
Gtcuivernement. 



(28) 

point ceux cîont nous allions être écrafés. Bornant 
tous fesdeffeins à nuire, il nous épuifa pour arra- 
cher à nos ennemis l'Amérique , & ne forgea pas 
même à nous l'attacher , & à nous faire recueillir 
les fruits de cette alliance. Que dis-je ? il fit tout 
pour nous faire abhorrer. Les Infurgenrs s'étoienc 
jettes dans nos bras ; au lieu de nous montrer à eux 
comme des amis sûrs & fidèles , il nous montra 
comme des aventuriers fans foi &fans loi. Ils man- 
quoient de munitions, au lieu de commettre à des 
Négociants honnêtes le foin de les approvifionner, 
il en chargea un vil intriguant (i) , un Beau- 
marchais , l'homme du monde le mieux fait pour 
décrier la Nation , 6ç lui faire perdre le prix de 
tant de facrifices (2) . 

" 111 ■ — ET^ 1 1 — .— . — ^— «| | 

( 1 ) On prétend que c'eft ce vieux enfant , qui deux 
fois régenta la France , qui fit donner cette commifllon 
à fon protégé , peur le récompenfer de quelques fervicej 
fecrets. Au demeurant , c'ell un fait que le fieur Caron 
de Beaumarchais a accaparé tous les fufils de rebut rires, 
des Arfenaux de France , au prix de trois livres la pièce , 
& qu'il les a vendus aux Infurgents fur le pied de cent 
vingt livres. 

(2) On n'a pas encore oublié ce trait infultant pour 



U9 ) 
Après nous avoir épuifés pour humilier nos 

rivaux , il nous ruina par le traité de commerce 
qu'il conclut avec eux : traité funefte, qui a porté 
parmi nous l'anglomanie à Ton comble , qui a fait 
tomber nos manufactures, & qui a réduit à la mendl* 
cité unemultitude innombrable d'Ouvriers précieux. 
La conduite qu'il avoir tenue à l'égard des An- 
glois , il la tint à l'égard des Hollandois ; & ces 
nouvelles brouilleries achevèrent de faire perdre 
à la Nation fa force & fa confidération politique. 
Pour ôter à l'Angleterre l'appui de la Hollande , 
il excita des troubles dans les Provinces-Unies , il 
fouleva une fa&ion puiffante contre le Stadhouder, 
& s'efforça de l'anéantir. Aufîi peu prévoyant qu'il 
étoit remuant, il ne vit aucune des redoutées du 
parti qu'il croyoit accabler. Frédéric II , fur le bord 
de la tombe , craignant de compromettre fes lau- 
riers , cherchoit à rétablir les chofes par la voie 
des négociations. Ce motif ne pouvoit enchaîner fou 

la Nation. Un vaiffeau Boftonien , richement charge , 
mouilloit dans le port de Nantes. La paix venoic de le 
conclure , la nouvelle lui en parvient , à l'inftant il levé 
l'ancre , & va le jetter dans la Tamife, 



(30) 
Succefleur, dont l'attachement pour une fœur 
chérie n'étoit pas douteux , fans parler des raifons 
d'Etat qui dévoient rapprocher les Prufîïens , les 
Hollandois & les Anglois , unir leurs forces, & 
refierrer leurs liens. Rien ne fut même prévu au cas 
d'une rupture : point de plan d'opérations , point 
d'armée prête , point de magafin fur les frontières, 
point d'argent économifé peur les frais de la guerre; 
& loin d'avoir mis de l'ordre dans les finances, 
il avoit aidé lui-même aies dilîîper. L'état d'im- 
puiffance où la France étoit réduite , engagea fes 
ennemis à frapper un coup décifif. En une nuit, 
vingt-fept mille Pruffiens pénètrent dans la Hol- 
lande : à leur approche , les fa&ieux prennent la 
fuite, les portes s'ouvrent , & le Stadhouder replacé 
fur le Trône , devient plus puiffant que jamais. 
Bientôt fon reffentiment contre la France, fon 
amitié pour l'Angleterre , fa reconnoifTance envers 
la PruiTe , forment & cimentent la triple alliance. 
Alliance fatale à la Nation, & qui l'auroit déjà 
mife à deux doigts de fa perte , fi le Ciel, jetant 
fur elle un regard de pitié, n'avoit enchaîné les 
forces de {es ennemis par une faifon rigou- 



( 3i) 
reufc , & par l'abfence d'efpric de Georges III (i), 

O ma Patrie , ma chère Patrie ! toi que la na- 
ture a pris piaifir à combler de fes dons , quelle 
efl ta deftinée , quand la faveur & l'intrigue nom- 
ment tes conducteurs , s'il faut aujourd'hui que tu 
portes envie aux Peuples de ces Contrées fauvages 
à qui le Ciel femble avoir tout refufé ! toi que 
l'on comptoit autrefois à la tête des Nations flo- 
riffantes & redoutables , à quel degré d'abje&ion 
je te vois réduite ! A peine comptée dans le fyf- 
tême politique de l'Europe , fans force , fans 
nerf, fans appui , te voilà livrée fans défenfe aux 
entreprifes de tes ennemis , maîtres d'infulter im- 
punément à tes malheurs , maîtres de te démem- 
brer, maîtres de te faire difparoître d'entre les 
Puiffances. Et, comme fi le poids de tes 
maux n'étoit pas affez accablant , de nouveaux 
malheurs te menacent encore : les Corps chargés 
de l'exécution des Loix, afpirentà l'indépendance; 

(i) Pe-ut-on douter du reflentiment des Anglois & des 
Hollandois, & peut-on douter qu'ils ne nous eufTent déjà 
enlevé' nos Colonies , fans la maladie de Georges III , 
& les rigueurs de l'hiver. 



( îM 

la NoblefTe 5c le Clergé fe leparent de toi , tu e$ 
prére à êcre déchirée par tes enfants , & livrée aux 
horreurs d'une guerre civile (ï). A la vue de tant de 

(i) Liés par le fang& des intérêts communs , le Clergé 
& la NoblefTe ne font qu'un Corps , toujours prêt à s'élever 
contre le Peuple ou le Monarque. L'odieufe réfillance qu'il 
oppofe aclue.lernent au vœu de la Nation & aux deïïeins du 
Roi, devroit faire fentir au Gouvernement combien c'eft 
une politique dangereufe , que de réunir dans les mains 
d'une feule clade de Sujets tous les emplois , de verfer fur 
elle toutes les grâces , & de lui remettre ainfi des forces 
qu'elle tourne enfin contre fes bienfaiteurs. 

Les voilà conjurés avec les Parlements contre l'Etat , & 
déterminés à le plonger dans lés horreurs d'une guerre 
civile , plutôt que de fe relâcher de leurs înjuites préten- 
tions. 

Ils calculent leurs forces ; mais au lieu de compter 
jeurs têtes , ils comptent les légions de mercenaires dont 
ils croient pouvoir difpofer avec de l'argent. Beau calcul ! 
fi le Peuple venoit aujourd'hui à les traiter comme leurs 
aïeux traitèrent autrefois les malheureux Habitants des Pro- 
vinces qu'ils envahirent-, s'il commençoit par piller leurs 
maifons , & fe partager leurs terres. Comment ne fen- 
tent-ils pas que îorfque le frein des Loix efî rompu, un 

calamités, 



(33) 
Calamités , de quels remords cuîfants ne doit pâ3 

être déchiré le fein de ceux qui t'ont donné d'auflî 

indignes Administrateurs ? Réveillé par les cris de 

la diicorde , ton Chef tourne avec effroi fes regards 

vers toi ; il regrette avec amertume le malheur 

de s'être repofé des foins du Gouvernement fur 

des Miniftres infidèles ; il déplore l'abus qu'ils ont 

» . m . ... ■ i ' I i ' ; "■ ■ ■■' ■ * 

Chef ne peut compter un infiant fur des ftipendiés , maîtres 
de me'prifer fes ordres , de l'e'gorger lui-même y & de ravir 
Tes dépouilles ? Comment ne fentent-ils pas , que bientôt 
écrafés par le nombre , ceux qui auroient échappé au fer , 
feroient réduits à fuir comme des ptbfcrits , ou à gémir 
dans les liens ? Comment ne redoutent-ils pas les jeux 
de la fortune , iorfqu'une Nation belliqueufe a les armes 
à la main ? Qui peut répondre que le Propriétaire ne fera 
pas à fon tour attaché à la glèbe ? Qui peut répondre qu'un 
Prélat , un Comte , un Marquis , un Duc , un Prince nô 
fera pas à fon tour afTujetti à fon Laquais ou à fon Palfre^ 
nier? Confidérations bien propres à faire trembler les 
oppreffeurs , & à faire fentir aux grands &z aux riches qui 
jouifîent paifiblement de tous les avantages de îa fociété , 
de ne pas pouffer au défefpoir un Peuple immerife & cou* 
rageux , qui ne demande encore qu'un foulagement à fes 
maux y qui ne veut encore que le règne de la juftice. 

G 



( 54 ) 

fait de Ton autorité, il voudroit tenir feul les 
rênes de l'Etat : mais accablé fous la multitude 
des fonctions du Miniftere , fous le poids des affaires 
publiques , il fent que pour remplir les devoirs 
facrés du Trône , les forces d'un mortel ne fuffifent 
pas> Il fent que le defpotifme , toujours à charge 
a lui-même , finit par tout détruire ; & qu'un 
Gouvernement modéré fert d'afyle même au Def- 
pote , dans les temps de confufion 6c de trouble; 
il fent que pour rendre à la Nation fa puiffance & 
fon luftre , il faut lui rendre fa liberté ck la rétablir 
dans fes droits ; il fent combien il importe à un 
Roi, que des Miniftres ambitieux cherchent à dif- 
traire par de vains amufements , & que les flat- 
teurs cherchent à corrompre, de ne s'entourer 
que de Minières habiles & vertueux ; il fent com- 
bien il efl: difficile à un Roi de découvrir par lui- 
même les hommes de fon Royaume les plus dignes 
de fa confiance , 6c combien il eft rare que dans 
une Cour corrompue , la vérité approche du 
Trône, qu'elle feule peut fixer fon choix, & 
qu'elle ne fe fait entendre que chez un Peuple 
libre , il fent , d'après la fragilité de l'humaine 



( 35 ) 

nature , que le Miniftre le plus vertueux eft en- 
core moins jaloux de la gloire du Monarque & du 
bien de la Nation, que la Nation elle-même ; il 
fent que le feul moyen de fauver l'Etat , eft de 
Charger du foin de Ton falut les Repréfentants de 
(on Peuple , & de commettre à leur contrôle l'em-* 
ploi des deniers publics ; il le fent, oc il veut que 
la Nation jouide à jamais de ces biens ineftimables. 
Béni (oit le meilleur des Rois ! L'efpérance 
renaît dans nos cœurs. Détournons nos yeux de 
defius nos pertes , pour les porter fur nos ref- 
fources. Non , non , de puifTants ennemis ne par- 
tageront point nos dépouilles, de cruelles fadions 
ne déchireront point notre fein. Loin de nous la 
méfintelligence & les difTentions. Que le Sacer- 
doce & la NobleiTe continuent à jouir des dif- 
tinclions honorables ; mais que tous les Ordres de 
l'Etat fe rapprochent, que l'intérêt de notre faîuc 
commun nous rafTemble , que la raifoii décide de 
nos prétentions refpedlives , que la juftice éter- 
nelle fixe nos droits , & que la qualité de Citoyen 
unifie pour toujours les Membres divifés de l'Em- 

G 2. 



fjM 



CINQUIEME DISCOURS, 

| | A conftitution de la Monarchie Françoife n\i 
point de Loix fondamentales , point de bafe 
fixe ; & il lui en faut une inébranlable , fur laquelle 
elle repofe à jamais. C'eft dans l'Alfemblée de 
la Nation , fource facrée de toute autorité légi- 
time , qu'elle fera pofée. 

Tout eft perdu , mes chers Compatriotes , fi la 
Nation affemblée par fes Repréfentants, ne com- 
mence par atïurer fa fouveraineté & fon indé- 
pendance de toute autorité humaine. Pour cela, 
il eft indifpenfable que les Etats - Généraux , 
élus convenablement , s'affemblent de droit ( i ) , 
dans un lieu choifi comme fiege , & qu'ils s'af- 
femblent au moins une fois de trois en trois ans. 

La Nation repréfentée étant le Souverain lé- 
gitime , le Légiflateur fuprême , doit feule faire 

(i) C'eft-à-dire , fans avoir befoin d'être convoqués 
par le Gouvernement, 



( 17) 
les Loix fondamentales de l'Etat, résiner la 

conftitution , & veiller à la confervation de fon 
ouvrage. C'eiî donc à elle que les Minières doi- 
vent être comptables de leur adminiflration î 
celui des affaires étrangères , des traités 6c des 
alliances contraires au bien public ( i ) ; celui de 
la guerre ou de la marine , des opérations mili- 
taires contraires à la liberté publique ; cejui des 
finances , de l'emploi des deniers publics ; celui 
de la Police , des coups d'Etat. C'eft à elle de de- 
mander le redreiïement des griefs nationaux , 
le renvoi des Minières ineptes , la punition des 
Miniftres corrompus. C'eft. à elle de fixer le choix 
des matières foumifes à fon examen , &la police de 
fes Aflembiées. Première Loi fondamentale 
du RoYAUME.fans laquelle les Etats-Généraux ne 
feroient qu'un vain fantôme. Convoqués dans quel- 
ques circonflances défaftreufes ,.. pour comblée 
l'abîme de la dette publique > leur exiflence momen- 
tanée dépendroit de la volonté du Gouvernement ; 



( i ) Tous les bons Patriotes efperen: bien que les 
Généraux prendront en confédération, le Traité de Cuin- 
faerce conclu avec l'Angleterre* 

C j 



( If.) 

6c leur fouveraine puiiTance fe borneroic à la rare 
prérogacive d'accourir de tous les coins du Royaume 
à la voix du Chancelier , 6c de fouiller dans la 
poche de leurs Commettants , pour remplir le 
Tréfor royal , & fournir aux folies de PAdmi- 
niftration , aux rapines des Courtifans, aux dépré- 
dations des Miniftres, & aux fripponneries des 
Commis , dçs RégiiTeurs , des Employés. 
Pour confolider leur exiftence , ils ne doivent 
donc confentir les impôts que pour trois ans. 

Si j'ai indiqué l'époque de leurs Aflemblées à 
ce terme , c'eft afin qu'elles ne fuffent ni trop 
rapprochées, pour devenir onéreufes , ni trop 
éloignées, pour que les affaires long-temps ac- 
cumulées deviniTent embarrafiantes. 

Les Etats-Généraux ne pouvant veiller au faîut 
de l'Etat, qu'autant qu'ils font afTembîés, il eft 
indifpenfable qu'ils établiffent un Comité qui 
fiégera continuellement en leur abfence. Ce Co- 
mité fera chargé de veiller au maintien de la 
conflitution 6c à l'obfervation des Loix; de de- 
mander le redreflement des griefs publics 6c la 



(59) 

reforme des abus ; de réclamer contre les coups 

portés à la liberté, &c. Il doit être peu nom- 
breux , mais compofé des hommes les plus dif- 
ringués par leurs lumières & leurs vertus,- 6c afin 
qu'il ne foit jamais tente de fç laiffer corrompre , 
nul de Tes Membres ne pourra accepter aucun 
autre emploi , & il fera tenu de rendre compte 
de fa conduite. Seconde Loi fondamentale 
du Royaume. 

Quelques hommes affemblés ne fçauroient veiller 
fur tout un Empire , & être inftruits des atteintes 
portées aux Loix , fi les plaintes des opprimés ne 
parviennent jufqu'à eux. Ec comment celles des 
malheureux, intimidés par leurs oppreiTeurs, réduits 
à la mifere, privés de tout appui, ou détenus en pri- 
fon , leur parviendront-elles , fx ce n'eft par des 
hommes afTez courageux & affez généreux pour les 
rendre publiques ? Il importe donc que la PreiTe 
foit libre. Troisième Loi fondamentale du 
Royaume. 

Ici j'entends les fuppôcs du defpotifme , du 

- 
C ^ 



(4= ) 
charlatanifme 5c de la licence , s'élever contre une 

Loi qu'ils redoutent. Pour confondre leurs cla-* 
meurs , je ne leur oppoferai qu'un iîmple paral- 
lèle. 

C'eft que ia France , ou l'on ne peut, fans la 
permifîion du Directeur de la Librairie , & fans 
l'approbation d'un Cenfeur , imprimer qu'il fait jour 
en plein midi , eft , de tous les pays du monde , celui 
où Ton abufe le plus de la PreiTe. Quelle multitude 
de livres obfcenes n'en fortent pas clan<Jeftinement 
chaque jour ! Chofe bien rare en Angleterre , où 
l'on imprime librement tout ce qu'on veut, & fi 
rare , que Londres fournit à peine une feule de 
ces viles productions , contre cent qui éclofent à 
Paris. 

En France , la PreiTe n'eft pas feulement un 
infiniment de fcandale , elle devient auiïi un 
inttrument de diffamation dans la main des mé- 
chants. Voyez cette multitude de libelles révol- 
tants qui circulent fans celTë dans le public , & 
pu l'on n'épargne ni le Trône , ni le mérite, ni 
Ja vertu, Abus fans exemple en Angleterre , où, 
|es écrits anonymes ne font aucune impreflion ^ 



U* ) 
où la calomnie avérée eft toujours punie, & oïl 
chacun peur attaquer ouvertement fes ennemis (i), 
quand il a pour lui la vérité conftatée par des 
preuves. 

En France , la PrefTe eft encore un inflru, 
ment d'opprefîlon dans la main des hommes 
puiffants, des Corps, des Cenfeurs eux-mêmes 
& de leurs amis. Veut-on écrafer un individu 
ifolé , fans manège, fans appui? on le calomnie 
dans un libelle ; puis on l'empêche de publier fa 



(i) Le dernier des Angîois a-t-il à fe plaindre de quel- 
qu'un, & ce quelqu'un fat il un homme puifTant, un 
Miniftre , un Monarque ? les Tribunaux lui font ouverts, 
& il obtient juflice. Mais comme il faut s'y renfermer dans 
le fimple expofé des faits à l'appui de l'accufation , s'il creiç 
tirer meilleur parti d'un Mémoire fanglant , où la raifon 
s'arme des traits du ridicule , il le fait imprimer : puis s 
avant de le jetter dans le public , il en adrefle un exem- 
plaire à fa Partie adverfe , avec une lettre qui contient 
les conditions auxquelles il attache le facrifke de l'édition 
entière : moyen qui n'a jamais manqué de produire fon effet. 
Or la calomnie étant toujours réprimée chez les Anglois , 
ççs. Mémoires ne dégénèrent pas en libelles, 



(4*) 
jnftification , foit en mettant l'autorité en jeu à 

l'égard des Imprimeurs ( i ) & des Journalises , ce 
qui arrive affez fouvent ; foit en le faifant mor- 
fondre après une approbation qu'on lui refufe 
d'abord , & qu'on ne lui accorde que lorfqu'il n'efl 
plus temps défaire revenir le Public; ce qui arrive 
plus fouvent encore. Chofe impofTible en Angle- 
terre 9 où l'innocence peut toujours faire entendre 
fa voix, où les Loix répriment toujours foppref- 
fion, & où le Public embraffe toujours la caufe 
des opprimés. 

Enfin, la PreiTeeft en France un infiniment de 
fédu&ion dans la main des hommes en place <5c 
des intriguants fortunés. Veut-on faire prendre un 
projet ruineux ? pour en impofer au Public , on le 
fait annoncer avec enthoufiafme , & on ferme la 



(i) Combien de fois n'ai-je pas ?u affiché fur le mur 
dans les Imprimeries de la Capitale : De par le Roi , défenfe 
d'imprimer aucun Mémoire en faveur d'un tel; défenfc d'im- 
primer aucune critique d'un tel projet , d'un tel ouvrage ? Et 
pour me borner à un exemple frappant , je citerai celui 
du nouveau brigandage Encyclopédique. 



(43 ) 
bouche aux critiques. Chofe inouïe en Angleterre , 

où chaque Citoyen a droit de fcruter les vues des 
Minières eux-mêmes, deplucher leurs projets, 
& de les dénoncer à la Nation. 

A tant d'abus criants, ajoutez-en un autre qui 
a des fuites fâcheufes , bien plus générales en- 
core ; c'eft qu'en France , la Prefîe favori fe le 
defpotifme des Académies, toujours occupées à 
perfécuter les talents diftingués qui les ofTufquent^ 
à éternffer les erreurs , à empêcher les vérités nou- 
velles de percer , à retenir le Public dans l'igno- 
rance , & à le priver du fruit des découvertes 
utiles ; car les Académies n'en font point. Une 
Compagnie fçavante eft-elîe jaloufe de quelque 
brillante invention, ce qui n'eft pas rare? elle 
enchaîne , & Cenfeurs, & Journalises (i) ; 5c l'In- 

(t) ît arrive bien quelquefois en Angleterre , que les 
Miniftres , voulant empêcher ïa fenfation que doit faire un 
ouvrage Taillant , publié contre leurs projets, corrompent 
les Journaîifles ; mais leur influence n r a lieu que dans 
quelques circonflances extraordinaires , & ne dure qu'un, 
moment. Il efr d'ailleurs très-rare qu'ils parviennent à 
s'emparer de tous les papiers publics, fur-tout û l'Auteur 



( 44 ) 
venteur infortuné qui a facrifié Tes veilles , fa fanté > 

fa fortune à avancer le progrès des connoiiTances^ 
s'épuife enfuite fans fuccès y pour tâcher de 
faire connoître fon travail au Public. Chofe in- 
concevable en Angleterre , où chacun peut libre- 
ment faire valoir fes droits, 6c démafquer les 
charlatans lettrés. 

Le dirai je ? telle eft en France la proftitu- 
tion de la PreiTe , qu'il n'y a pas jufqu'aux Cen- 
feurs eux-mêmes, qui ne s'enfafTent une arme pour 
vexer leurs ennemis, ou favorifer leurs amis. 

En faut-il davantage pour confondre les cla- 
meurs de ceux qui s'efforcent d'éternifer ces 
horreurs ? 

Rendue libre, point d'abus à redouter: pour 
prévenir la licence , il fuffira d'obliger tout Auteur 
de figner ce qu'il publie , ce de le rendre ref- 
ponfable des faits faux ou hafardés ; d'obliger tout 

connoîe le terrein , & s'il peut primer l'enchère. Ajoutez 
que l'Auteur a toujours la voie de faire débiter fon ou- 
vrage par les Libraires & Colporteurs , de faire courir des 
annonces dans tous les endroits publics» 



Imprimeur de ne rien mettre au jour cPanonyme > 
fous peine de perdre fon état ; enfin , de punir rigou- 
reufcmenc tour Libraire & Colporteur qui vien- 
clroient à débiter des ouvrages clandeftins. 

S'il n'y a peine d'abus à redouter de la liberté 
de la Prefle , que d'avantages n'a-t-on pas à en 
attendre? Une fois établie, tout bon Citoyen veil- 
lera à Tobfervation des Loix , & contiendra dans 
le devoir les hommes chargés de leur exécution. 
Sont-elles violées? tout homme courageux fonnera 
l'alarme , & (bllicitera la vindicte publique. 

Ainfi que d'abus odieux réformés ! que de ju- 
gements iniques redrefles (i)! que de projets dé- 
(àftreux culbutés ! 

Mais ce n'eft pas là où fe bornent les avan- 
tages attachés à la liberté de la Preflfe : elle anéan- 
tira à la fois tous les maux que traînent à leui? 
fuite les Cenfeurs Royaux ; machines inventées pour 
étouffer les cris de la liberté contre la tyrannie , 



(1) On n'a pas oublié en Angleterre, comment un feul 
Citoyen ( !e judicieux Ramfai , ) arrêta l'exécution d'un 
jugement inique ? & empêcha le fang innocent de couler. 



ceux de l'innocence contre l'opprefTion , ccnx deT 
la raifon contre le fanatifme , ceux du mente 
contre le charlatanifme ; machines inventées pour 
empêcher les efprits de s'élever , les talents de 
percer, & le génie de déployer Tes forces. 

Après avoir allure la fouveraineté de la Nation 
& la liberté publique , il faut aflurer la liberté 
«le chaque Citoyen , par l'abolition des lettres de 
cacher (1), 6c la profeription des coups d'auto- 
rité. Que fi, dans certaines circonftances oii l'Etat 
eften danger , le Prince doit ufer d'autorité pour 
éviter les longueurs qu'entraîneroit le recours aux 
Tribunaux, il fera tenu de les remettre, dans un; 

(i) Sans doute il eil intérefiant au repos de certaines 
familles , que le Prince puifTe foufbaire de mauvais fujetss 
aux Tribunaux ; mais cette impunité de quelques indi-. 
vidus devient funefïe au Public , parce qu'elle multiplie 
le mal auquel elle préterîd reme'dier ; parce que les mem- 
bres de l'Etat doivent être tous également fournis aux 
Lcix ; parce que le dérèglement de vie ne doit être le 
privilège d'aucune cla.fTe de Citoyens, & que le glaive de 
la. Juftice doit frapper indistinctement les coupables. 



(47) 
terme prefcrit , à une Cour de Juftice, pour faire 
leur procès. Quatrième Loi fondamentale 
du Royaume. 

Il ne fuffit pas d'aflurer la liberté des Citoyens 
contre les coups d'autorité ; pour couronner le 
grand œuvre de la légiflation , il faut encore af- 
furer leur innocence contre l'ignorance ou la cor- 
ruption des Juges, 

Le Code criminel efl le boulevard de l'inno- 
cence : car on ne fçauroit punir un homme , quand 
on ne peut lui faire un crime d'une a&ion per- 
mife ; mais pour cela , il faut qu'il ait des.Juges 
intègres & impartiaux. Ce qui ne fait que trop 
fentir la nécefllté indifpenfable de la refonte de 
nos Loix criminelles , & de la réforme de nos 
Tribunaux. 

Trois raifons majeures doivent faire proferire 
nos Cours de Juftice. 

; La première raifon , c'en: que des Juges qui 
mflruifent un procès à huis clos , peuvent à leur 
gré abfoudre le coupable & condamner l'innocent, 
La féconde raifon , c'eft que des Juges à vie 
fe noirciffent l'ame à la longue , par la vue con- 



4M 

tînuelle des forfaits , 6c s'accoutument enfin à h 

cruauté, par le fpe&acle journalier des fupplices, 
lors même qu'en débutant ils auroient un carac- 
tère doux & humain. Que fera-ce, s'ils font d'un 
naturel dur ou léger ! que fera-ce, s'ils ont acheté 
le pouvoir de difpofer de la vie de leurs fem- 
blables ! AufTi les Parlements de France paffent- 
ils , avec raifon , pour des Tribunaux de fang. 

La troifieme raifon , c'eft que des Juges par 
charge manquent des lumières néceffaires aux fonc- 
tions délicates de la Magiflrature , & contractent 
néceffairement un efprit (i) de corps , fi contraire à 

(i) Alarmes de ce que la Nation a enfin ouvert les 
yeux , & humilies de l'état d'abjection où ils font tom- 
bés , les Parlements du Royaume fe livrent à la douleur. 
Celui de Paris fur-tout , ell dans la confterrtation : mais 
les têtes faines de la Compagnie , ( car elle en a encore , 
8c beaucoup , ) ne fe départent point des règles de la mo- 
dération ; au lieu que les têtes chaudes s'abandonnent à la 
rage , & ne refpirent que la vengeance. Fureur aveugle ! 
elle ne fervira qu'à combler la mefure. 

Leurs coups font principalement dirigés contre le Minif- 
tre actuel des Finances. On fçait que deux Corifeilfers 

i'adminiftration 



t 49 ) 

f aJminiftrauon de la Juftice , que fouverit le M<3-» 
narque lui-même ne peut obtenir fatisfa&iom 

ft- ^— ■ ■ I l . Kl I -i. ■ ■ | ■ .-•-,-- (m 

frénétiques avoient formé le projet de le dénoncer à leur 
Corps. Ht pourquoi ? pour avoir , par une dernière ref- 
fburce ( uniquement due à la confiance qu'infpire fon in-* 
tégrité) , foutenu le crédit chancelant de l'Adminiftration, 
fauve l'honneur du Monarque , & rétardé la ruine des 
Sujets , la ruine de l'Etat. Cet odieux projet aurôit excité 
l'indignation de tous les bons François ; il a occafionné 
celle des Membres eftimables delà Compagnie , & bientôt 
étouffé dans le fein même de fes auteurs , il n'a ofé fe 
montrer au grand jour* 

Qu'y avons-nous gagné ? C'eft dans les ténèbres main* 
tenant qu'ils trament contre un Miniffcre digne de leur 
admiration , & qu'ils refpe&éroient , s'ils pôUvoient 
refpeéler la vertu. Déjà ils ont travaillé à le dénigrer. 
Ne pouvant faire foupçonner fon défintérefTement , ils bnC 
cherché à infpirer de la défiance fur fes intentions. Dans 
un libelle ridicule ( dont la voix publique les nomme 
pères ) , ils ont tronqué , altéré , falfifîé plufieurs parTages 
extraits de fes précieux écrits , ils les ont rapprochés, 
& fe font flattés de le repréfenter , par Ce tableau infi- 
dèle , comme le plus terrible fuppôt du defpotifme. 
Lâches & infenfés détracteurs î ils peuvent àmufer uri 
infiant la malignité des ennemis du bien public : mais 

D 



( p ) 

Nos Parlements en ont donné mille exemples* 
& pour en citer un tout récent , je rappellerai 
le Jugement rendu par le Parlement de Paris, au 
fujet des libelles publiés contre la Reine. Qui doute 
encore que fi un Préfident à Mortier de cette 
Compagnie ne fe fut trouvé impliqué dans l'af* 
faire , fes complices n'euffent été déclarés cou- 
pables ? 

Parlerai-je de cette aflfreufe coalition (i) des 
Parlements du Royaume, qui a éclaté en tant de cir- 
conftances, & notamment dans celle du malheureux 
Lally. Quel fpe&acle plus révoltant que de voir 
des Magiftrats , conjurés contre la Juftice , dévouer , 

1 i ■ i i I V i i ri 

comment en impofer aux amis de la Patrie , comment en 
impofer à la Nation ? comment lui rendre iufpe&s les def- 
feins d'un Sage qu'elle voit à genoux aux pieds du Trône , 
pour demander le règne de la juftice ; d'un Sage , qui 
n'afpire qu'au bonheur de la faire jouir des vues bienfai- 
fantes du Roi ; d'un Sage , l'ami du Peuple & l'appui des 
malheureux , qui facrifie au falut de l'Etat & fes veilles , 
& fon repos ? 

(i) Cette afFreufe coalition exifle dans tous les dépar- 
tements de l'Adminiftration , & par un abus qui fait frc'mir 
■chaque Administrateur fe trouve juge dans fa propre caufe. 



fans pitié au fer des bourreaux , tant d'innocentes 
vidimes , plutôt que de fermer leur cœur à la 
voix de l'intérêt perfonnel ou à celle de l'amour^ 
propre ! 

Il eft temps de faire celTer ces abus odieux. 

Le meilleur moyen de les couper par la racine,; 
feroit d'adopter la Jurifprudence criminelle des 
Anglois. 

Mais fi on n'établit pas les Jugements par Jurés * 
que l'inflru&ion du procès foit publique ; que 
l'acctifé ait un Avocat ; que les portes de fa pri- 
fon foient ouvertes à fes parents , à fes amis ; qu'on 
ne le traite pas comme un malfaiteur , avant de 
l'avoir convaincu de crime ; & que fon Jugement 
foit rendu à la face des Cieux & de la terre*. 
Cinquième Loi fondamentale du Royaume. 

Enfin, lorsqu'on aura ftatué fur ces grands ob- 
jets , on s'occupera de celui des impôts , fur 
lequel je n'ai qu'un mot à dire : c'eft que leur 
répartition doit être proportionnelle aux fortunes» 
Sixième Loi fondamentale du Royaume». 



D 



Telles font , mes chers Concitoyens , les (i) 
Loix fondamentales qui doivent former la bafede 



(i) Je me contente d'indiquer ici les. points indifpen- 
fables du premier travail des Ktats-Généraux : car il en 
eft plufiôurs autres fur lefquels il faudra damer , pour per- 
fe&ionnçr la conftitution, 

Vn des principaux , efr de bien déterminer les limites 
des différents pouvoirs de l'Etat. 

Le pouvoir législatif leur appartient exclufivement : mai» 
la multiplicité des affaires qui fe Succèdent fans cefTe dans 
un grand Royaume , ne leur permet de l'exercer que fur les 
objets d'un intérêt général : fur tour le refte , ils doivent 
donc en confier l'exercice au Monarque , à qui le pouvoir 
exécutif, relatif aux affaires politiques & à l'adminiftration, 
intérieure , a été confié de même que la nomination aux 
emplois. 

Quant au pouvoir judiciaire , en matières civiles & cri- 
minelles , il fera confié aux Tribunaux. C'eft au Confeil 
du Roi qu'on fe pourvoira en caffation des Arrêts & 
Sentences , d'un Tribunal quelconque , contraires aux 
JLojx. ; & il aura le drpit de renvoyer l'affaire devant un 
autre Tribunal. 

Mais ç'eft devant la première Cour de JuiTice du 
Royaume 3 que le comité des Etats-Généraux pourfuivr* 



laconftitutîon, & qui àflureront votre bonîieufj ' 
Loix facrées que la Nature a gravées au fond dif 
cœur des fages, & dont la voix confolànte parle 
au cœur de tout homme vertueux. 

Et qui fera tenté de s'élever contr'elles f ïî es 
n'eft d'ambitieux Minières qui craignent là lumière, 
de fcandaleux Prélats qui fe rient de la fainteté f 
d'iniques Magiftrats qui redoutent la Juflice; ou 
des frippons qui tremblent d'être obligés de re- 



îa punition des Miniitres & des Juges qui auront pr£- 
variqué. Le Prince ne pourra ni les fouftraire à leur Juge- 
ment , ni leur faire grâce avant qu'il foit prononcé. 

Un autre point capital , qui mérite particulièrement 
d'occuper les Etats-Généraux t c'eft la refonte des Loix 
criminelles. Ils doivent raflembler fur cet important ob- 
jet , toutes les lumières éparfes dans un grand nombre 
de bons Ouvrages , & inviter îes hommes inflruits du 
Royaume à leur communiquer leurs vues^ & leurs obfer- 
vations. Concours généreux & fubUme , où l'Auteur s'ou-. 
bliant lui-même, pour n'être plus que Citoyen, ne doit 
afpirer pour toute récompenfe qu'à la douce fatisfaclion 
de travailler au bonheur de l'humanité, & à. la gloire do 
fervir la Patrie ! 



((54) 
nonce* à leurs rapines , 6c de devenir gens do 

bien ! 

Que ces ennemis de la Patrie crient aux inncw 
vations , au renverfement de la Monarchie. Nous 
répondons que nous n'innovons point , & que nous 
ne voulons point renverfer le Trône ; mais rappel^ 
1er le Gouvernement à Ton inftitution primitive, 
& corriger fes vices radicaux, prêts à perdre pour; 
toujours 5c le Monarque 6c fes Sujets (i). 

S'il faut dans un fiecle de lumières prendre pour 
modèle l'ouvrage des fiecles de barbarie , l'ou- 
vrage des brigands ; qui ignore qu'à l'origine de? 
la Monarchie, la fouveraine puilTance refidoit dans 
rAiTernblée Nationale ; qui ignore que le Roi 
n'étoit que le Chef de l'Armée 6c de la Juftice ? 
Si par de longs abus de l'autorité qui lui fut confiée 



(ï) Ce n'eft point une grande Chartre qu'il s'agit d'ob- 
ïen\x du Roi , mais un Gouvernement légitime que la 
Katfon doit établir. Et en ceci la Conflitution Françoife 
fera Tup^rieure à la Conflitution Angloife : car dans tout 
frac bien ordonné , la Nation ne tient point fes droits du 
X'dnce « mais le Prince tient de la. Nation fes prérogatives. 



(m 

pour faire refpe&er les Loix , des Minières auda- 
cieux l'ont enfin élevé au-deffus de leur empire, 
ce n'eft qu'à force d'attentats & de crimes; 
comment donc le pouvoir arbitraire feroit-il un 
titre facré ? Ce n'efl; donc rien retrancher des 
prérogatives auguftes de la Couronne, que de ne 
pas lui attribuer les moyens de ruiner la Nation* 
&_d'opprimer les Sujets. Mais quel Prince pour- 
roit ambitionner de tels privilèges ? quel Prince 
cferoit les réclamer ? Et peut-on douter que 
Louis XVI n'applaudifle lui-même aux généreux 
efforts de la Nation, pour fortir d'efclavage, & 
à fa ferme réfolntion de recouvrer fa liberté , par 
tout ce qu'il a fait pour rompre les fers des Infur- 
gents ; à moins de prétendre que lui feul a le 
droit de tyrannifer les Peuples? Prétention infen- 
fée , que fou coeur bienfaifanc rep.oulTe avec hor- 
reur, 

Ainfi l'intérêt du Roi, la sûreté de fa Cou- 
ronne, 6c l'arTe&ion de fes Sujets, font autant de 
puiffants motifs qui le prefîent de confacrer les 
Lcix fondamentales du Royaume : ajourons fon 
itmpur pour fes Peuples, fon zèle pour, le biea 



( M 

public , 6c la douceur qu'il goûtera en fe repofant 
déformais du contrôle des fondions du Minif- 
tere, fur le Confeil National , feul jaloux delà 
profpérité de l'Etat & de la gloire du Monarque. 

Que û , contre toute juftice & contre toute ap- 
parence , le Gouvernement fubjugué par des Con* 
feiilers perfides , refufoit de ratifier folemnelle- 
ment ces Loix fondamentales , fans lefquelles la 
France ne fe relèvera jamais , il refle à la Nation 
un moyen décifif pour le ramener à la raifon , 
c'eft de lui refufer tout fecours, de défendre dans 
chaque Province la levée des impôts , & de févir 
avec rigueur contre tout délinquant. S'expofera-t-il 
à révolter les efprits par un refus injufte, qui pour- 
roit allumer une guerre civile , & renverfer le 
Trôner S'expofera-t-ii à inviter les Pui (Tances étran- 
gères à en agir envers la France a comme la 
France elle-même en a agi envers les Infurgents? 
Exemple terrible ! qu'il doit fans ceffe avoir fous 
les yeux ; & d'autant plus terrible, que l'Angleterre 
avo.it encore des armées à envoyer contre fes Co- 
lonies ; au lieu que le Gouvernement François n'ea 



(57) 
auroît point à faire marcher contre la Nation. 
Une défe&ion foudaine lui enleveroit bientôt tous 
les Militaires citoyens , tous les Militaires dignes 
d'eftime , qui refuferoient d'alTamner leurs frères ; 
& où prendroit-il de quoi payer les vils merce- 
naires qui lui refleroient attachés ? 

Grâces au Ciel , nous n'avons pas ce malheur 
à redouter : le Miniflere aduel eft compofé 
d'hommes fages & vertueux : affligés eux-mêmes 
des calamités publiques , ils défirent fincéremenç 
que l'œuvre de juftice foie enfin confommé. 

En attendant ce jour fi defiré, où la Nation, 
livrée aux tranfports de fa Joie , pourra s'écrier, 
je fuis libre , quelle émotion délicieufe coule dans 
mes veines, & pénètre mon cœur! 

O ma Patrie , que je te vois changée ! Où font 
ces malheureux dévorés par la faim , fans foyers , 
fans afyles , & livrés au défefpoir , que tu femblois 
yepouffer de ton fein ? Où font ces infortunés à 
demi-nuds, épuifés de fatigue, pâles & décharnés, 
qui peuploient tes campagnes & tes villes ? Où 
font ces effaims nombreux d'exacteurs qui fourra- 



M) 

géoicnt tes champs, bloquoient tes barrières cv 
ravageoient tes Provinces ? 

Le Peuple ne gémit plus fous le poids accablant 
des impôts. Déjà le Cultivateur a du pain, il efc 
couvert & il reipire ; déjà l'Ouvrier & le Ma- 
nœuvre partagent le même fort ; déjà l'Artifan, 
ne fourTre plus du befoin , & le Miniftre aflîdu des, 
Autels ne languit plus dans la pauvreté. 

Du temple de la liberté jailiiiTent mille fources 
fécondes. L'aifance règne dans tous les états ; 
l'amour du bien- être anime tous les cœurs. Suc 
de recueillir le fruit de fon travail, chacun s'éver- 
tue & cherche à fe diftinguer : les arts fe perfec- 
tionnent , les atteliers fe montent , les manufac- 
tures profperent , le commerce fleurit ; la terre 
enrichit fes poife fleurs , ils connoiffent l'abondance ; 
&: une multitude d'époux qui facrifioient la pofté- 
rite à la peur de l'indigence , ne craignent plus 
de ce donner des enfants. 

Que de nouveaux bienfaits accordés à tes vœux f 
Des Loix odieufes ont fait place à des Loix jufles , 
mais inflexibles. Déjà le crime ae compte plus 



( 59 ) 

fur l'impunité , l'innocence raflurée commence à 

repofer en paix , les méchants effrayés fongent à 
devenir gens de bien , & les noirs cachots ne re- 
tentirent plus des fourds gémifiements de cette 
foule de coupables que le défefpoir y précipitoic. 
A la voix de la fageHe , ont difparu ces Admi- 
niftrateurs inhabiles, ces dévaftateurs , ces coneuf- 
fionnaires , ces déprédateurs qui dévoroient tes 
entrailles ; ces Juges corrompus qui ce vendoient la 
juftice , ou qui la faifoientfervir à leurs pafîions 
criminelles ; ces lâches diffamateurs qui affli- 
geoient la vertu ; ces effrontés fpéculaceurs qui 
dépouilloient la (implicite crédule , ces intriguants 
défœuvrés qui enlevoienc les récomper.fcs du 
génie laborieux. Déjà le mérite fe montre , les 
talents percent , ils fe confacrent au bien public , 
& fe difputent à l'envi l'honneur de faire fleurir 
*Etat. 

Plus de préférences déplacées , le Monarque 
appelle à lui de toutes parts le mérite perfcnnel. 

Il éloigne des Autels les Prêtres feandaieux ; 
il ne veut plus que le pain du pauvre foit la proie 



(6o) 

des Ouvriers du luxe, des femmes galantes > ie$ 
proftituées ; il demande des Minières de l'Evan- 
gile, du zèle & des mœurs. Quelle réforme dans 
l'Eglife ! Déjà fes Dignitaires ne s'enivrent plus 
de délices & de voluptés : déjà ils fe diftinguent 
par leurs lumières & leurs vertus. 

Une NoblelTe nombreufe , qui attendoit dans 
l'oifiveté & la difîîpation les grâces du Prince , 
comme un patrimoine , fe réveille de fa léthargie : 
déjà elle a renoncé à l'indolence. Humiliée du 
mérite des claflfes moins élevées , elle cherche à 
en acquérir ; elle fe livre à l'étude , elle cultive 
les arts , les feiences , & ne veut plus de repos , 
qu'elle n'ait brillé à fon tour. 

Combien de fujets diflingués rempliffent les 
divers emplois ! A la tête des armées & des flottes 
fe montrent la valeur & les talents. Dans les 
Tribunaux brillent le fçavoir & l'intégrité : dans 
les Académies , l'amour de l'étude , l'efprit de re- 
cherche , la feience , le génie. L'Affemblée Na- 
tionale , illuftrée par fon patriotifme , fa noble 
émulation, devient le herceau d'une multitude 
d'Hommes d'Etat ; & le Monarque qui trouvoic 



( 4 ) 

5 peine un Sujet'digne de fa: confiance ,- n'eft plus 
cmbarraffé que du choix de ceux que lui nomme 
la voix publique pour chaque département, tous 

.capables d'occuper le premier polie,, tous jaloux 

-de fervir leur Pays & leur Roi. 

^Chere Patrie , je verrai donc tes enfants réunis 
,çn une douce fociété de frères., repofant avec 
,fécurité fous l'empire facré des Loix , vivant 
dans fatondanceoc la concorde, animés de l'amour 
du bien public , & heureux de ton bonheur ! Je 
les verrai formant une Nation éclairée, judicieufe, 
brillante , redoutable (i), invincible , & leur Chef 
adoré au faîte de la gloire ! 

À ce tableau touchant , ornes Concitoyens, qui 

-» H I I I M l I ■■ m ■ — 

(i) Il n'eft point de climat plus heureux que celui de 
la France , point de naturel plus heureux que celui de (es 
Habitants» A une organifation qui les rend très-propres aux 
exercices du corps , & qui favorife au mieux le dévelop- 
pement des facultés intellectuelles , ils joignent l'amour 
de la gloire , & on a droit d'en attendre les plus grandes 
chofes , lorfqu'ils ne feront plus légers par air , & frivoles 
par éducation, 



Ni) 

tic vous n'a point treffailli d'allégrefle, qui de votï$ 

n'a point partage mes tranfports ? . . . . Mais quelle 

trifte réflexion vient en fufpendre le cours! Ne 

^vous abufez point : ce bonheur dont l'image vous 

enchante, ne doit être le prix que de votre fa- 

geffe & de votre courage. Si vous en manquez , 

il s'évanouira comme un fonge , & un affreux 

réveil vous retrouvera dans la mifere & dans les 

"fers.Puifle le feu divin de la liberté , qui toujours 

trûla dans monfein , enflammer le vôtre ! puiffe- 

t-il redoubler vos efforts , & ne faire de tous les 

bons François qu'une ame & qu'un cœur ! 



FI w.