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Full text of "Paul Huet (1803-1869) d'après ses notes, sa correspondance, ses contemporains; documents recueillis et précédés d'une notice biographique par son fils, René Paul Huet; préface de Georges Lafenestre"

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PAUL HUET 



ECRITS D'AMATEURS ET D'ARTISTES 



DÉJÀ PARUS : 
Charles Perrault. Mémoire de ma vie. — Claude Perrault. Voyage à 

Bordeaux (1669). Publiés par Paul Bonnefon. i vol. illustré de 16 pi. 
hors texte. 

Reynolds. Discours sur la Peinture. Lettres au flâneur. Voyages pittores- 
ques. Traduits et annotés par Louis Dimier. i vol. illustré de 16 pi. hors 
texte. 

Caylus. Vie d'Artistes du XVIII^ siècle. Discours sur la Peinture et la 
sculpture. Publiés par André Fontaine, i vol. illustré de 16 planches 
hors texte. 



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ECRITS D'AMATEURS ET D'ARTISTES 



PAUL HUET 

(1803-1869) 

d'après 

SES NOTES, SA CORRESPONDANCE 
SES CONTEMPORAINS 

DOCUMENTS RECUEILLIS 
ET PRÉCÉDÉS DUNE NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR SON FILS 

RENÉ PAUL HUET 



PREFACE 

DE 

GEORGES LAFENESTRE 

Membre de l'Institut. 



Ouvrage illustré do 16 Planches hors texte 
et d'un Portrait en héliogravure 



PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, EDITEUR 

6, RUE DE TOURNON, 6 



[911 



Mû 

553 



PREFACE 



Aucune joie plus saine et plus consolante que 
celle d'éprouver, devant l'œuvre et la vie d'un 
artiste, cette heureuse émotion de Pascal lisant un 
ouvrage de style naturel et de pouvoir s'écrier 
aussi : « On s'attendait de ne voir qu'un peintre et 
l'on trouve un homme ! » Pour Paul Huet, à vrai 
dire, pour le rénovateur, modeste et hardi, de l'art 
du paysage en France, le compagnon d'armes, à 
lavant-garde romantique, d'Eugène Delacroix et 
Victor Hugo, l'annonciateur et le préparateur de 
Jules Dupré, Théodore Rousseau, Millet, ce n'est 
point une surprise. L'énorme dossier de notes, 
pensées, correspondances, citations, publié aujour- 
d'hui par son fils, ne fait que justifier, par un amas 
de preuves concluantes, la profonde estime et la 
chaude admiration que lui témoignèrent, de son 
vivant, ses contemporains et ses confrères. C'est 
bien là, en effet, une de ces belles personnalités, 
nobles de cœur, nobles d'esprit, qui resteront l'hon- 
neur de la grande génération dont l'activité féconde, 
depuis i8i5, sous la Restauration, la monarchie de 
Juillet, la seconde République, a renouvelé en 
France, avec la littérature et l'art, toutes les 
sciences historiques et sociales. Au temps de notre 
jeunesse, au quartier latin, vers 1860, une auréole 
de vénération entourait déjà l'artiste vieillissant, et, 
lorsqu'à la tombée du jour, dans les grandes allées 
du Luxembourg s'étendant alors jusqu'à l'Obser- 



Il PRÉFACE 

vatoire, avec Sully-Prudhoinme et J.-M. de Heredia, 
nous étions émus d'y croiser quelqu'un des combat- 
tants de la grande bataille, c'est avec un respect 
attendri que nous regardions ce petit homme, au 
visage inquiet, aux yeux vifs et mobiles, cheminer, 
tantôt seul, lent et grave, tantôt plus alerte et vif, 
en compagnie de Michelet, Eugène Pelletan, ou 
d'autres survivants du romantisme libéral, plus 
résistants et mieux assurés que lui dans leurs espé- 
rances ou leurs illusions. 

Paul Huet est mort en 1869, un peu démodé 
auprès du grand public et des collectionneurs mer- 
cantiles, sinon auprès des artistes et vrais amateurs. 
Il était plus attristé lui-même que de raison par 
cette indifférence, presque fatale, d'héritiers ingrats 
qui fait souvent, à leur déclin, expier aux pré- 
curseurs la sincérité désintéressée de leurs initia- 
tives juvéniles. Depuis cette époque, la piété filiale 
de M. René Paul Huet, infatigable et patiente, n'a 
cessé, avec une opiniâtreté touchante, de protester 
contre un injuste oubli. En toute occasion, par des 
prêts aux Expositions rétrospectives, par des dons 
aux Musées, par des documents fournis aux 
biographes et aux critiques, il a fait des appels, dis- 
crets mais convaincus, à tous les yeux clairvoyants 
de moins en moins éblouis et dupés par les mes- 
quineries, sèchement pédantesques, et les ingénio- 
sités, spirituellement glaciales, de l'école anecdo- 
tique ou les exactitudes brutales, les trompe-l'œil 
grossiers, les pochades prétentieuses des écoles 
réalistes. 11 a montré son père, en ses derniers 
jours comme à ses débuts, résolument sincère et 
personnel dans ses études attentives devant la 
nature, et dans leurs interprétations poétiques à 
l'atelier, toujours aussi ému, à soixante ans comme 



PRÉFACE iH 

à dix-lmit, par les inquiétudes du ciel, les boule- 
versements du sol, les mouvements des arbres. En 
ce moment, M. René Paul Huet prête son concours 
actif à l'organisation d'une Exposition générale 
de l'œuvre paternelle à l'Ecole des Beaux-Arts. 
L'ensemble de ces travaux, peintures, aquarelles, 
dessins, eaux-fortes, lithographies, prouvera, nous 
n'en doutons point, quelle activité fut celle de ce 
travailleur opiniâtre, malgré les agitations de sa 
vie, sans cesse tourmentée par la gêne, les maladies, 
les infirmités, les soucis de famille, les curiosités 
intellectuelles, les désillusions patriotiques. En 
attendant que nous puissions, de nouveau, admirer 
l'artiste, nous pouvons déjà, grâce à l'ouvrage pré- 
sent, admirer en lui l'homme pour son intelligence, 
sa culture, ses sentiments, ses convictions, l'époux, 
le père, l'ami, le citoyen pour leurs vertus. 

L'ouvrage est divisé en quatre parties : i" La 
Biographie, d'après quelques notes de l'artiste, 
auxquelles M. René Paul Huet a joint ses propres 
souvenirs et de nombreuses anecdotes, parfois 
inédites, dues à des traditions orales ou des récits 
contemporains ; 2° des réflexions, observations, 
notes écrites par Paul Huet sur les principes et la 
technique de son art, sur V Art en général, la Pein- 
ture de Paysage, le Paysage décoratif; 3° la Corres- 
pondance, lettres envoyées ou reçues, depuis 1828 
jusqu'en 1869, rangées par ordre chronologique; 
4° les Jugements contemporains, recueil des ar- 
ticles, éloges ou critiques, extraits des revues, 
journaux et livres, publiés au sujet de l'artiste et de 
ses œuvres durant sa vie et depuis sa mort. 

C'est donc, on le voit, un des dossiers les plus 
sérieux qu'ait jamais pu réunir une patiente recon- 
naissance sur la longue et laborieuse carrière 



PRÉFACE 



d'un grand artiste. Les quatre séries de documents 
s'éclairent, d'ailleurs, les unes les autres ; il faut 
les lire dans leur ensemble pour bien suivre et com- 
prendre les évolutions et fluctuations de cet esprit 
et de ce cœur trop ouverts, pour leur repos, à toutes 
les impressions. Chez Paul Huet, comme chez 
nombre de ses contemporains, la qualité foncière est 
une extraordinaire sensibilité, physique et morale, 
d'une telle acuité et intensité qu'elle l'expose à 
de brusques alternatives d'exaltation et de dépres- 
sion, d'enthousiasme et de désillusion, de foi et de 
désespoir. C'est un homme complet, qui, toute sa 
vie, voudra rester complet. 

Ainsi qu'Eugène Delacroix, son ami spontané de 
la première heure, et la plupart des artistes du 
même groupe, ce peintre, si passionné pour son art, 
ne l'est guère moins pour la poésie, la littérature, 
l'histoire, la musique, dans lesquelles il trouve des 
excitations et des inspirations Moins qu'eux cepen- 
dant, il peut se résoudre à sacrifier, soit par l'effort 
d'une volonté stoïque, soit par l'égoïsme d'une 
vocation étroite, d'une intelligence limitée ou 
d'une suffisance vaniteuse, les joies délicates et les 
devoirs austères de la vie familiale et de la société. 
Son enthousiasme, natif et réfléchi, désintéressé el 
profond pour les beautés de la nature, et pour l'art 
qui les peut exprimer, ne se dément pas un seu 
jour, non plus que son obstination édifiante à les 
représenter telles qu'il les a, l'un des premiers 
vues, senties et comprises. Néanmoins, malgré h 
domination impérieuse et constante de cette pas 
sion, il n'en conserve pas moins le respect et h 
pratique des vieilles et simples vertus françaises 
C'est un époux d'une tendresse exquise, un père 
d'une aff"ection éclairée, un ami loyal, sûr, fidèle, ui 



PREFACE V 

penseur libre et tolérant. 11 a des convictions poli- 
tiques, celles de son groupe, des convictions libé- 
rales et républicaines. Il ne les cache jamais non 
plus qu'il ne s'en vante et n'en tire profit, mais il 
est toujours prêt à les défendre. 11 fait, avec 
Alexandre Dumas, le coup de fusil aux journées de 
Juillet, il le fait encore, en juin 184B, contre l'insur- 
rection démagogique ; il risque d'être fusillé au 
2 décembre i85i. Une fois rentré dans la vie ordi- 
naire, il ne veut plus être qu'un artiste ; pourvu qu'on 
respecte sa pensée, il respecte celle des autres. Il 
conservera toujours, pour la famille d'Orléans où il 
avait été bien accueilli, une respectueuse reconnais- 
sance qui la suivra dans son exil. S'il résiste, sous le 
second Empire, à toutes les tentations de courtisa- 
neries où il perdrait sa dignité, il se refuse aussi à 
toute attitude théâtrale, à tout bruyant scandale qui 
ne lui semblerait pas moins la compromettre. Ce 
fut assurément, pour lui, une amère douleur de se 
trouver, alors, souvent sacrifié, méconnu, jusqu'au 
point d'avoir été peut-être, et de s'être cru, en tout 
cas, systématiquement écarté et persécuté. Il en 
souffrit beaucoup, ses plaintes répétées à ses amis 
n'en donnent que trop de preuves. Cependant 
il n'en continua pas moins, dans son atelier soli- 
taire, à poursuivre son œuvre, avec la même con- 
viction, le même désintéressement qu'il l'avait com- 
mencée quarante ans auparavant. 

Cette figure de Paul Huet, originale et complexe, 
parfois si souriante et parfois si douloureuse, tou- 
jours sympathique à travers ses misères, n'est pas la 
seule, d'ailleurs, qui jaillisse, vivante et précise, de 
cette masse de documents recueillis en son honneur. 
Beaucoup d'autres personnalités, les unes célèbres, 
les autres ignorées, du même temps et du même 



Ti l'RÉFACE 

groupe, artistes, hommes de lettres, amateurs, 
hommes politiques, parents et amis, s'en dégagent, 
éclairées par elles-mêmes ou par leur correspondant. 
C'est un excellent chapitre d'histoii'e de la société 
intellectuelle et bourgeoise au temps du Roman- 
tisme, grandissant, triomphant, vieillissant, jus- 
qu'aux catastrophes de 1870 que la perspicacité du 
vieil artiste, dans ses méditations attristées, n'avait 
que trop justement pressenties et annoncées. Aucune 
lecture, en y joignant celles des Lettres et Journal 
d'Eugène Delacroix, ne saurait mieux préparer les 
visiteurs de l'Exposition prochaine, à comprendre 
ce que furent et voulurent ces premiers apôtres de 
la révolution féconde, qui, sous l'étiquette collective 
et arbitraire de Romantisme, loin de rompre, en 
réalité, avec les grandes traditions antiques et 
françaises, les ont au contraire, ravivées, avec une 
hardiesse et une grandeur chaleureuses et fécondes. 
Paul Huet, comme Delacroix, se rattache, dans la 
peinture, aux vrais maîtres de l'imagination, du 
style et de la technique, aux vieux italiens, Uamands, 
hollandais, français, à Titien, Rubens, Rembrandt, 
le Lorrain, Poussin, Watteau. A la même heure, 
leurs amis poètes, romanciers, historiens en fai- 
saient autant : Chateaubriand, Vigny, Victor Hugo, 
Augustin Thierry, Michelet, cent autres remontaient 
même jusqu'au Moyen Age, à travers la Renaissance 
et le xvn" siècle, pour retrouver et ressaisir dans 
l'imagination abondante de nos ancêtres et dans 
leur langage franc et vif, souple, riche et coloré, 
la complexité heureuse des traditions nationales. 

Georges Lafenestre. 



A MA FILLE 
CLAIRE PAUL HUET 



Paul Hiicl n'ctait pas seulement un pinceau 

et un talent, c'était une intelligence. Et ceux 

qui l'ont connu de près ajouteront : « C'était 

un cœur droit, orné des plus douces vertus. » 

Sainte-Beuve, Portraits contemporains. 

Il était né triste, fin, délicat, fait pour les 
nuances fuyantes , les pluies par moments 
soleillées... 

Celait plus qu'un pinceau, c'était une âme, 
un charmant esprit, un cœur tendre... 

J. MicHELET, Le Temps. 12 janvier 1869. 



AVANT-PROPOS 



J'entreprends une œuvre qui serait téméraire si je devais assumer un 
râle de critique. Mon intention est de m'cffacer complètement, de borner 
ce travail à une simple compilation. 

Entre Sainte-Beuve au début et Mic/ielet à la fin, une longue suite d'ar- 
ticles offre des notes infiniment variées, mais concourant toutes au même 
résultat. Quelles que soient les opinions de ceux qui ont porté un juge- 
ment sur Paul Huet, en art comme en politique, à quelque parti, à quelque 
nuance qu'ils appartiennent, ils s'accordent tous pour rendre un même 
hommage à la foi ardente de l'artiste, à ses convictions profondes, à son 
originalité, à la dignité du caractère, à la distinction de l'esprit, à la 
simplicité, à la bonté de l'homme. 

Dès les premiers Salons, Gustave Planche lui consacre de longs pas- 
sages, véritables croisades contre la vieille routine expirante. Plus tard, 
Théophile Gautier, le maître romantique, se trouvera d'accord avec 
Charles Clément, le champion de l'école classique et académique, qui, 
tout en se déclarant nettement partisan d'une autre direction, n'en rend 
pas moins justice à Paul Huet d'une façon éclatante. Chez les deux, la 
sympathie est la même. 

Thoré, Ale.tandre Dumas, Ernest Chesneau, Philippe Burty, Ernest 

Legouvé, Paul Mantz, Pierre Pétroz, Léon Gauchez, Emile Michel, etc., 

etc., pour ne citer que les morts, ont tour à tour apporté leur témoignage. 

L'hostilité acitarnée de Delécluze n'est elle pas la plus haute confirma- 



a AVANT-PROPOS 

tion du rôle prépondérant qu il a joué dès le premier moment ; ce n'est 
certes pas la note la moins intéressante. 

A mon grand regret, Je ne pourrai citer que quelques passages ; mais 
Je renverrai aux te.rtes les esprits plus curieux. 

J'ai pris comme épigraphes deux lignes empruntées : l'une à un article 
de Sainte-Beuve qu il a lui-même réimprimé dans ses portraits contempo- 
rains, l'autre à une lettre de Michelet publiée dans le Temps du 12 Jan- 
vier 1869, lettre qui sera reproduite à la fin de ce volume. 

Michelet consacrant une page à un artiste .' ÎV'est-ce pas un devoir de 
recueillir pieusement cette feuille perdue dans un article de Journal ? 

En laissant parler la critique contemporaine, mon admiration pour 
mon père, ma profonde affection n'auront à s'imposer aucune réserve. Je 
trouverai, ciselé souvent dans une langue merveilleuse, ce que mon cœur 
m'eût dicté. Je n'aurai pas à peser, à ménager mes expressions. 

Il faut être Dumas fils pour parler de son père comme il le fait dans 
ses ravissantes préfaces, tout le monde n'est pas à même de Jouir d'un 
semblable privilège. Toutes ces notes réunies éclairent du Jour le plus franc 
la figure que J'entreprends de faire revivre, mais avant tout c'est à lui- 
même que Je veux laisser, et que Je laisserai la parole. 

René-Paul Huet. 



Qu'il me soit permis, avant de fermer ce livre, d'adresser un mot de 
souvenir et de regrets à ma pauvre sœur M"' Edmée David d'Angers, 
si éprouvée durant sa vie, — si soudainement enlevée. 

En écrivant ces pages, j'ai retrouvé avec bonheur, dans un passé 
lointain, l'intimité de notre enfance, de notre jeunesse, au foyer si 
heureux que nous avait fait mon père. Ce n'est pas sans une véritable 
émotion que j'avais pu lire à ma sœur quelques fragments, cette lecture 
l'avait intéressée, elle restait impatiente et curieuse de la publication du 
volume : hélas ! il vient trop tard ! La mort est venue lui ravir cette 
dernière joie. 

R.-p. n. 



PAUL HUET 

1803-1869 



BIOGRAPHIE 



I 

Paul fîuet écrivait à Th. Silvestre qui lui avait 
demandé des notes pour faire sa biographie : 

« M. En cherchant avec vous à retrouver mes premières 
impressions, mes difficiles tentatives, et les luttes de mon temps, 
j'espère, mieux que par tout autre moyen, vous mettre dans la 
confidence de ma vie d'artiste. 

Il ne m'appartient pas de juger mes confrères, encore moins 
mes rivaux, devant vous surtout, monsieur, qui vous occupez 
d'eux. J'ai eu pour beaucoup d'entre eux, dont la peinture allait 
h mon cœur, une grande sympathie ; j'éprouvais, pour tout talent 
répondant à mes fibres, comme une attraction fraternelle; mon 
respect et mon amour pour les grands génies de l'art m'ont tou- 
jours fait rêver que j'étais un peu leur parent, parent déshérité 
peut-être mais non détaché. Cette disposition a dû, vous le pensez, 
m'apporter de grandes déceptions, mais j'avoue n'avoir pu m'en 
corriger : un noble essai me touche toujours; j'ai le bonheur de 
vouloir trouver un grand cœur dans un beau talent, je n'ai pas 
d'ailleurs toujours été trompé. 

Je ne suis point né, comme vous le pensez peut-être, au milieu 
des champs; j'ai passé presque toute mon enfance et ma jeunesse 
dans la contemplation d'une cour fort triste, mais je ne puis 
cependant oublier que, manière malade, on me mit tout enfant, 
pour me fortifier, dans une petite pension des environs de Paris. 

J'ai peu de mémoire, excepté celle des yeux, et je dessinerais 
encore aujourd'hui les lieux de nos promenades qui ont fait 
impression sur moi. 



4 PAUL HUEÏ 

Je restai peu à Choisy-le-Roi, c'était le lieu de ma pension, 
mon père, homme généreux, dont parlent encore avec respect 
les personnes qui l'ont connu, fit de grands cd'orts pour me 
donner une éducation complète; il me mit dans un pensionnai 
qui suivait les cours du collège Napoléon ou Henri IV et ensuite 
externe au collège Bourbon. Je n'ai pas terminé tout à fait mes 
études classiques, il y eut de ma faute et de la faute de la fortune. 
La littérature de collège me semblait bien ingrate, et cependant, 
dès cette époque, je lisais avec avidité tout ouvrage d'imagination. 
Sans sortir des ouvrages classiques, j'apprenais mieux tout ce 
qui n'était pas dans le programme. 

Le spectacle de mon père, luttant avec toute la noblesse d'un 
grand cœur et l'impuissance d'un honnête homme contre les injus- 
tices du sort, a contribué h développer chez moi un mélange 
d'ironie sceptique et moqueuse, que j'ai gardé longtemps uni à 
une tendresse nerveuse. J'ai eu tout enfant des passions d'amitié 
ardentes et de funestes découragements. 

Je n'avais lu ni Rousseau, ni Byron ; je n'avais pas encore tra- 
versé les rudes épreuves que j'ai eu à soutenir. 

Lorsque ma mère mourut, j'avais sept ans à peu près ; à cet 
âge on ne sent pas encore, comme plus tard, toute l'importance 
d une telle perte. 

Mon père, bien qu'en dehors de toute idée d'art, avait ce sen- 
timent élevé qui le fait respecter, il aimait d'ailleurs les lettres 
et aurait voulu me destiner à l'instruction ; essentiellement bon, 
il céda à mes instances et aux observations de son gendre, 
libraire, qui lui promettait de me tailler un métier dans l'art et 
de me faire faire des vignettes. 

Je fus confié à un bon maître de dessin, comme on l'entend 
des maîtres de dessin, qui me mitpendant dix-huit mois environ 
au régime des têtes de Lemire ; la prudence et la modestie, 
l'amabilité et la constance. Puis j'entrai chez Guérin, passable- 
ment fort sur les hachures et muni contre les mauvaises doc- 
trines qui perçaient à l'horizon. Je pénétrais dans ce sanctuaire, 
vous le pensez, rempli d illusions, sage d'ignorance. Le senti- 
ment chez moi, bien que plein de flammes, s'ignorait complète- 
ment. J'allais me trouver en pleine école et obligé bientôt de ne 
pas rester ou de suivre la routine. 

Le Chassseiir de Géricault, \a Méduse soulevaient des flots d'in- 
jures de l'école; n'ayant pour juger que mon ignorance, mon 
maître vit mon enthousiasme et me prédit que je n'aurais jamais 
le prix de Rome, que je ne serais qu'un petit Van-Loo. C'était, 
monsieur, la plus terrible des injures. 

Je ne devais pas en efl"et obtenir le prix de Rome tant désiré, 
je devais même bientôt renoncer à concourir. 

L'atelier de Guérin, dont je venais de payer l'entrée par une 
si patiente épreuve, commençait à me sembler moins beau, vu 
de près ; je n'y fus pas longtemps sans sentir un certain décou- 



BIOGRAPHIE 5 

ragement me gagner ; on nie parlait Antique et je voyais faire des 
morceaux de bois. Je me battais un peu les flancs pour admirer 
ces productions annuelles coulées au même creux, ces casques 
grecs couverts de couronnes académiques ; je ne comprenais 
rien à ce moule a boutons, tout cela me glaçait et ne me donnait 
pas la moindre nuance du plaisir que m'avaient fait au collège 
La garde meurt et ne se rend pas de Charlet, une vignette de 
Prudhon, la Charrette des blessés de Géricault, qui depuis 
quelque temps avaient fait invasion sur les boulevards. J'avais ► 
le souvenir surtout d'un petit paysage de Rembrandt avec cet 
exergue : Tacet sed lofjiulur, qui avait fait tant d'impression sur 
moi dans mon enfance, et j'entendais proscrire Rembrandt! Je me 
répétais cette phrase : Tu n'auras jamais le prix de Rome ! 

Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, où cela me con- 
duisit ; l'esprit d'examen et de liberté pénétrait, je voulus entrer 
chez Gros, dont les ouvrages m'inspiraient confiance et une plus 
grande admiration que ceux de mon maître Guérin. 

Sans mes lectures poétiques et mon amour des champs, je ne 
sais ce que je serais devenu ; les difficultés réelles de la vie 
m'accablaient d'ailleurs et je me trouvais aux prises avec des 
épreuves bien dures : la perte de mon père et la nécessité. J'avais 
déjà cherché forcément à gagner ma vie en exécutant des dessins 
pour les almanachs et en donnant des leçons à des élèves qui, ne 
sachant rien, étaient presque aussi forts que leur maître. Je ne 
sais quelle fièvre intérieure me soutint encore ; un professeur du 
système de Gall m'avait prédit que je serais peintre. Mon premier 
maître voulait m'enrôler dans une fabrique de papier peint, j'y 
devais trouver lafortune, j'y renonçai fièrement et froissai involon- 
tairement cet ami qui me voulait du bien. 

Fréquentant les musées, chose peu encouragée alors, passionné 
pour le paysage que j'entrevoyais lorsque je pouvais échapper à 
la cour de douze pieds de la maison paternelle, transporté par la 
lecture des poètes et des ouvrages d'imagination, par Walter 
Scott qui paraissait et que le hasard fit tomber entre mes mains, 
j'espérais rendre toutes ces scènes, tous ces grands spectacles, 
et je me voyais tenu à suivre une filière pour obtenir à vingt- 
neuf ans le prix de Rome à mon tour ! 

Vers cette époque, je commençais avec une grande naïveté mes 
premières tentatives de paysage. Saint-Cloud, ce lieu enchanteur 
dont on parle quand on est en Italie et dont j'ai connu tous les 
buissons, dont j'ai pleuré tout arbre coupé comme un ami perdu, 
m'offrait les plus beaux sujets d'étude. Reçu comme un enfant 
de la maison dans une famille ' qui habitait l'île Séguin tous les 
étés, c'est là que s'étaient développés mes rêves de paysagiste. 

C'est en m'abandonnant à la pente de mon esprit, en cherchant 
à rendre mes impressions par une étude constante et laborieuse, 

' Lelièvre, soa camarade J'enfance, peintre de portraits. 



6 PAUL HUET 

que j'ai conquis la place modeste que j'occupe aujourd'hui. 

Des circonstances fatales, une jeunesse pauvre et rudement 
éprouvée m'ont, de bonne heure, retiré des ateliers; je n'ose 
m'en plaindre, car je suis de plus en plus persuadé que les aca- 
démies ne font pas un artiste et que, le plus souvent, c'est malgré 
les académies que les artistes distingués se forment et s'élèvent. 
Je n'ai pas eu le choix. 

Il est plus facile de dire ce que l'on a rêvé que de parler de 
ce qu'on a pu faire; la jeunesse est enthousiaste et, lavouerai-je, 
11 me semblait, il me semble encore, malheureusement les heures 
vont vile, qu'une grande place restait à prendre dans le paysage. 
Porté vers ce genre par un entraînement de ma nature, je l'étu- 
diais avec la naïveté et l'émotion de la jeunesse, en dehors de 
tous les systèmes établis. 

Apporter la vie au paysage, communiquer au spectateur la pas- 
sion dont j'étais épris, lui taire partager les impressions dont la 
nature m'a si souvent pénétré, était une belle et difficile ambi- 
tion. Combien j'aurais voulu, l'imagination frappée par l'immen- 
sité et la puissance de la nature, rendre ces grands spectacles 
qu'elle déroule constamment devant nos yeux, exprimer les émo- 
tions que nous font éprouver l'aspect de ses mystères, le charme 
et la mélancolie de ses profondeurs. 

Si l'art est l'expression d'une époque, peut-être plus qu'un 
autre ai-je apporté le reflet de la poésie inquiète et rêveuse et 
dramatique de mon temps. 

A ce point de vue, je devais être doublement attaqué. En dehors 
la vieille école, qui ne vivait que d'une certaine symétrie de lignes 
conventionnelles, j'arrivais pénétré de ce que le caractèie est 
plus dans la simplicité, dans l'accord de la ligne et delà couleur; 
que la couleur elle-même est une ligne intérieure dans le pay- 
sage, comme dans toute autre conception, et une des plus belles 
ressources de l'art pour toucher et émouvoir. 

Persuadé, d'un autre côté, que la combinaison et le caractère 
ne peuvent être abandonnés, — à la condition de donner à chaque 
chose le caractère qui lui est propre, en ne voyant pas l'Italie 
partout par exemple, — j'ai toujours voulu qu'un tableau fût une 
conception de l'esprit, ressortant il est vrai complètement de 
la nature, mais une conception qui fut plus qu'un morceau ou 
une étude. 

Je devais, avec ces opinions, me trouver entre deux feux, et, 
après l'école de l'Empire, avoir afTaire avec les purs naturalistes, 
qui, tout en se rangeant derrière la nature, ne sont pas ceux qui 
l'aiment et la servent le mieux. 

L'entraînement de mes idées, mon éducation libre et vaga- 
bonde, l'emportement de mon exécution, que je me reproche 
sans cesse de retenir, devaient aussi m'empècher d'avoir cette 
linesse de touche et ce charme du pinceau, qui pour beaucoup 
et le gros public surtout, remplacent la vérité, l'invention et le 



BIOGRAPinU: 7 

reste. Aujourd'hui la prétention contraire est à l'ordre du jour, 
mais au fond c'est une autre mode de touche et voilà tout. « Tous 
les ans, me disait Delacroix, le public a besoin d'inventer un 
grand homme dans ce genre pour l'opposer à la passion et à la 
vérité qui l'épouvantent toujours. » 

Le public s'imagine tenir le génie par l'oreille, lorsqu'il croit 
comprendre la touche et les moyens d'exécution. Je déteste la 
peinture d'habileté et de touche et la juge presque toujours une 
marchandise frelatée ', 

Une étude ne saurait être trop vraie, un tableau, une peinture 
même ne peut toucher qu'à l'aide de la vérité, mais la vérité 
est un moyen et n'existe pas seulement dans la réalité du mor- 
ceau. 

Une peinture est vraie par la couleur, le dessin, l'effet. 
Prud'hon, dont l'opinion est de quelque poids, disait : « Saisissez 
votre public et vous êtes vrai. » 

L'art vit de combinaisons et de sacrifices; je crois que, dans 
ces derniers temps, on a trop voulu faire d'une étude un tableau 
et qu'on est arrivé à ne faire ni une étude, ni un tableau. 

Je me mis à l'œuvre malgré les obstacles de tous genres 
que la fortune m'opposait, obstacles dont d'autres ne peuvent 
tenir compte tant ils sont communs à bien des artistes. 

J'exposai aux salles Gaugain- des œuvres dont la nouveauté sans 
doute fit le succès et qui devaient en effet paraître d'une grande 
originalité aux idées françaises et surtout aux habitudes de 
paysage; on les trouverait aujourd'hui, je suppose, Irèssimples^ 
L'exposition pour les Grecs fut aussi une des premières occasions 
d'essai. Une grande aquarelle pour la Duchesse de Berry, aujour- 
d'hui à la Duchesse d'Orléans ; — Une chaumière, gravée à l'eau- 
forte. 

Je fis des albums lithographies et les premières tentatives de 
manière noire sur pierre, trois albums dont le dernier publié 
en i83o seulement quoique fait bien avant. 

Une maladie terrible faillit m'enlever et m'a laissé pour toute 
la vie des traces ineffaçables. Je fus trois mois à la mort, 

1 Constablc disail, page 3o4 de ses lettres : o Mes tableau.x ne seront jamais 
populaires, car ils ne possèdent pas la paite. Mais je ne vois jamais la patte 
dans la nature. » Et page 299 : « Comme la manière vient par degrés, qu'elle 
est nourrie par le succès dans le monde, la flatterie, etc. ; tous les peintres 
qui veulent être réellement grands devraient être perpétuellement sur leur 
garde vis-à-vis d'elle. » {John Conslable, traduction Bazalgette, Floury, 
éditeur.) 

2 Chez Gaugain, Le Cavalier. 

^ Delécluze, dans les Débats du 1" mai i83i, après avoir cnuméré 
quelques-uns des représentants de la nouvelle école, disait : « En fait de 
compositions bizarres et d'exécution dévergondée, ils n'ont rien laissé à 
faire après eux. C'est au moins ce que semblent nous avoir démontré les 
expositions successives qui ont eu lieu au profit des Grecs et à la galerie 
Gaugain, dans l'intervalle de 1817 à i83i. » 



8 PAUL iiuirr 

Revenu h peu près à la santé, je me remis à l'ouvrage. Cette 
période de i8a^ à i83i fut longue et.n'eut d'autre exposition que 
les exposllions particulières. Je commençai à me faire connaître, 
et, malgré toutes les dillicultés, il sortir d'embarras. 

Gérard', a qui David' m'avait présenté, m'accueillit comme 
il accueillait tous les talents nouveaux. 

Je terminai, en sortant de maladie, un tableau inspiré de mes 
beaux arbres de Saint-Cloud, intitulé Un Jour de fêle, qui fut 
exposé en i83o au Luxembourg, exposition pour les blessés de 
Juillet. 

La Duchesse de Berry, à laquelle fut présenté mon Cavalier 
dont le style était sauvage et empreint évidemment des lectures 
poétiques du temps, le trouva trop sévère et choisit dans mes car- 
tons le croquis le plus simple, une petite vue de la Seine i» Sèvres, 
dont on pouvait faire un joli tableau et d'après lequel je fis, je le 
crois bien, une chose médiocre; il me fallait la liberté et l'ins- 
piration. 

Reynolds' vint me voir lorsqu'il arriva à Paris et la connais- 
sance de cet artiste, dont la conversation était si précieuse et 
si instructive, est, avec l'amitié de Bonington, un des bons sou- 
venirs de ma jeunesse. 



II 

Je crois pouvoir ajouter à cette lettre quelques détails 
qui ne sont pas sans intérêt pour peindre le milieu où 
Paul Huet est né, où il a été élevé, et relever les premières 
empreintes qui ont souvent tant d'influence sur les sen- 
timents, le caractère et la destinée d'un homme. 

« L'âme aime la symétrie, mais elle aime aussi les 
contrastes », a dit Montesquieu. Si l'on cherche l'origine 
de la vocation de Paul Huet, le premier germe de sa 
vision d'artiste, c'est sans doute dans le contraste violent 
entre le milieu où s'est écoulée sa première enfance et 
ses rêves de poète que l'on peut en trouver la cause pre- 
mière; il est né rue des Boucheries' n° 212, au fond d'un 
magasin de draperies et de toiles. 

' Le baron François Gérard, peintre, 1770-1837. 
' David d'Angers, statuaire, 1788-1856. 
' Le graveur, peintre paysagiste, frère du portraitiste. 
* La rue des Boucheries, réunie le S octobre 1844 i* 1^ rue de l'Ecole de 
Médecine, et enlerée par le boulevard Saint-Germain, devait son nom aux 



BIOGRAPHIE 9 

On a vu quelle impression de tristesse lui avait laissée 
cette cour de la rue des Boucheries. Il en sortait pour 
aller externe au collège Bourbon, où un de ses oncles, 
ancien abbé, était professeur; il traversait la Seine dont 
les berges n'étaient pas encore endiguées par des quais ; 
il voyait les nuages fuyant dans les vapeurs matinales à 
l'aller, et les couchants dorés et flamboyants au retour ; 
à peine sorti de la demeure paternelle, si sombre, son 
œil était plus délicatement affecté par cette lumière 
radieuse des ciels de Paris, si beaux sur les ponts; aussi 
répétait-il souvent: « On va bien loin chercher des motifs, 
ou n'en trouve pas de plus beaux que ceux que l'on peut 
rencontrer à Paris ou aux environs : le parc de Saint- 
Cloud est, en son genre, aussi grand de style que la cam- 
pagne de Rome. » (On ne peut se douter aujourd'hui de 
ce qu'étaient alors les ormes de Saint-Cloud, tous rem- 
placés par des marronniers d'Inde!) 

Presque toutes ses biographies donnent pour sa nais- 
sance une date inexacte; il est né le lo vendémiaire 
an XII, 3 octobre 1 8o3. Son père, Etienne-François-Nicolas- 
Quentin Huet, marchand drapier, aA'ait eu une brillante 
fortune ; sa mèreMaric-Rose-Élisabeth Marion était d'une 
famille rouennaise fort riche. Au musée de Rouen, dans 
la galerie des collections de faïences, on peut voir le : 
« Tableau nominatif des grand'gardes de la corporation 
des merciers drapiers de la ville de Rouen, provenant de 
l'ancienne salle d'assemblée de cette corporation : 

Nos tiniis palrix consociavit ainor. » 

Le quinzième nom sur la liste est : « M. A''. T*^ Marion, 
1766, » c'est Michel-Ange-Thomas Marion, le grand-père 
maternel de Paul Huet, qui flgure comme témoin sur 
son acte de naissance dont voici l'extrait : 

boucheries de Saint-Germain-des-Prcs, entre le carrefour de l'Odéon, les rues 
de l'Ancienne-Comédie, de Montfaucon et de Buci. — Voir Félix et Louis 
Lazare. Dictionnaire administratif des rues et monuments de Paris. 2° éd., 
Paris, i855, p. 534. 



PAUL IIUET 



lo" Arroniiissement de Paris, an XII. 



Acte de naissance du dix vendémiaire an douze de la République fran- 
çaise, à midi. Cejourd'liui, à quatre heures du matiu, est ne', rue des Bou- 
cheries, n" 2 12, D"" de 1 unité, Paul, du sexe masculin, fils de Etienne-Fran- 
çois-Nicolas-Qucntin Huet, propriétaire, et de Marie-Rose-Elisabeth Marion, 
son épouse, mariés à Kouen, déparlement de la Seine-Inférieure, le vingt- 
sept novembre mil sept cent quatre-vingt ; constaté par moi, Urbain-Firmin 
Piault, adjoint au maire du dixième arrondissement de Paris, faisant les 
fonctions d'officier public de l'Etat civil. Sur la déclaration du dit Etienne- 
François-Nicolas-Quentin Huet, père de l'enfant, et en présence de Michel- 
Ange-Thomas Marion, demeurant â Rouen et présent à Paris rue et numéro 
susdits, propriétaire, âgé de soixante-neuf ans, et de Michel-Ange-Charles 
Marion, demeurant à Paris, rue du Bacq, n" 469, propriétaire, âgé de qua- 
rante ans, le déclarant et les témoins ont signé avec moi après lecture à eux 
faite du dit acte ; signé au registre : Marion, M. A. Marion, Huet et Piault, 
officier public. Délivré par nous, greflier assermenté du tribunal de première 
instance du département de la Seine, comme dépositaire des registres, 
secondes minutes. Au greffe, séant au Palais de justice, à Paris, ce 32 sep- 
tembre 1820. Signé : illisible. 

Paul arrivait cinquième dans la famille, vingt ans après 
ses frères. La Révolution avait, comme une tempête, 
emporté, bouleversé tout, il ne restait que des ruines. Les 
relations de famille, dans ce milieu si uni, si patriarcal, 
jouèrent un grand rôle dans sa vie, il est peut-être bon 
d'entrer dans quelques détails. 

Son père avait vu réquisitionner ses marchandises pour 
la fourniture des armées de la République ; en échange 
de ses draperies il recevait des assignats à cours forcé. 
On lui offrit plusieurs fois de liquider cette situation en 
les reprenant en échange de biens nationaux; au lieu de 
la ruine c'eût été la fortune, mais il répugnait à sa droi- 
ture de prendre le bien des absents, des proscrits ; il 
refusa, et ces assignats, empilés dans des caisses, Paul 
Huet enfant les vit brûler pour allumer le feu; de même 
qu'aux jours de la ruine complète, il aida à briser l'ar- 
genterie pour la porter à la fonte, cette argenterie 
Louis XVI dont il se rajipelait plus tard les fines cise- 
lures, les guirlandes de fleurs et les amours joufflus ; 
au souvenir des tristes jours de son enfance se joignait 
alors un regret d'artiste. 

Ce père, victime des événements, n'en était pas moins 



BIOGRAPHIE II 

libéral et patriote; il fut arrêté sous la Terreur sur la 
dénonciation d'un voisin, qui, lui devant de l'argent, 
avait trouvé ce moyen expéditif et ingénieux de s'ac- 
quitter ; mais réclamé par sa section, qui se portait 
garante de son civisme, il fut relâché. De tels faits pei- 
gnent un caractère et donnent sur une époque une note 
assez piquante. 

L'aîné de ses frères, René, militaire, avait fait la cam- 
pagne d'Espagne ; prisonnier des Anglais, envoyé aux 
pontons, puis interné dans une petite ville de la côte 
anglaise, il put entrer chez un négociant qui se prit 
d'affection pour lui au point de lui offrir de l'associer à 
ses affaires et, devant son refus motivé sur son patrio- 
tisme et l'amour de sa carrière, finit par lui proposer de 
le faire évader en l'embarquant caché dans un tonneau ; 
au même moment il reçut la nouvelle de son échange, 
obtenu grâce à l'appui du général Foy, cousin éloigné de 
la famille. 

A Dresde il était capitaine ; présenté pendant l'action 
à l'Empereur par un de ses chefs qui demandait la croix 
pour lui : « Il est bien jeune, dit l'Empereur, nous verrons 
après la bataille. » II monte sur une borne du pont pour 
diriger l'action de ses hommes, reçoit une balle dans la 
cuisse et tombe. Bien soigné d'abord chez l'habitant, il 
était presque guéri, quand un mouvement de troupes le 
fait jeter dans un hôpital, où en quelques jours le typhus 
l'emporte. Sa montre, rapportée par un camarade chargé 
de ses adieux pour sa famille, fut la seule nouvelle reçue ; 
aussi le jeune frère, dans ses rêveries d'enfant, attendit 
longtemps le retour du militaire, croyant toujours qu'il 
reviendrait comme faisaient de temps en temps quelques 
oubliés que l'on avait crus perclus aussi. Cette tristesse, 
cette attente n'eurent-elles pas une influence sur la tour- 
nure de son esprit rêveur et mélancolique ? 

Le second Pierre-Etienne, d'abord employé au cadas- 
tre, reprit à la mort du père la direction du bureau de 
loterie, donné comme compensation à la ruine due aux 



n PAUL HUET 

assignats; il se chargea de la tutelle du jeune Paul et de 
son avenir. Ce frère aîné, la bonté même, fut comme un 
père pour lui; mais, pénétré de son rôle, il fut tout 
d'abord un mentor un peu sévère, n'admettant pas la 
carrière de son frère qui, pour lui, n'était pas une car- 
rière sérieuse; dans les jours de misère, il lui donnait à 
dîner... s'il avait fait ses écritures! Très fier, Paul aimait 
mieux jeûner que de se soumettre, et souvent, cachant 
sa souffrance, il fut sans pain plutôt que de sacrifier le 
temps de son travail d'artiste à une besogne de greffier. 

La troisième, sa sœur Ursule avait épousé un chef de 
bureau à la Guerre, beaucoup plus âgé qu'elle : M. Ri- 
chomme, homme d'une grande distinction, très brillant 
dans sa jeunesse, mais plus tard vieillard un peu morose, 
type d'ancien régime, sévère, rigide, devant lequel tout 
le monde tremblait. Chargé au Ministère des services 
d'intendance, il lui arrivait de passer plusieurs nuits de 
suite avec l'Empereur pour préparer l'organisation d'une 
campagne avant le départ du chef pour l'armée. 

Cette sœur eut deux fils et deux filles, qui, presque du 
même âge que leur oncle Paul, furent pour ce dernier 
des camarades ou des frères cadets qu'il protégeait. Cette 
sœur fut en même temps pour Paul Huet sa marraine, sa 
nourrice, sa belle-mère ; il trouva près d'elle et de ses 
enfants un foyer familial, un foyer d'affection et d'intel- 
ligence, auquel, en dépit de l'austérité du chef, il appor- 
tait la vie et le mouvement ; il faisait dessiner ses 
neveux et nièces. L'une d'elles, Céleste, fut sa première 
femme, elle avait un talent distingué. Il apportait aussi 
les nouveautés littéraires de ses amis. C'est par son 
neveu Emmanuel, jeune avocat, secrétaire de la Confé- 
rence, qu'il connut Pontmartin, avec lequel il eut quel- 
ques années de grande intimité. 

Le second, René Richomme, ingénieur des ponts et 
chaussées, fit le tunnel de Vierzon, un des premiers travaux 
d'art des chemins de fer. Deux petits portraits peints de 
René et de Céleste prouvent que Paul Huet eût pu être 



BIOGRAPHIE ,3 

un portraitiste de valeur. Il a fait, dans la famille, de 
nombreux portraits dessinés qui sont d'une grande 
finesse. 

Sa seconde sœur, la quatrième de la famille avait épousé 
M. Genêts, libraire-éditeur rue Dauphine. C'est lui qui 
avait décidé le père à donner son assentiment au choix 
de la carrière des arts, promettant d'assurer l'existence 
au débutant en lui procurant des travaux d'illustration '. 

La peinture de cet intérieur de famille serait incom- 
plète s'il n'était fait mention d'une figure touchante dans 
son humilité. Lors d'un inventaire de fin d'année chez le 
père de Paul Huet, une toute jeune fille d'une famille 
modeste, mais des plus honorables. M"" Gauchot, ce 
nom revient souvent dans la correspondance intime de 
Paul Iluet, était venue pour une quinzaine prêter, par 
complaisance, son concours à ce travail exceptionnel. Du 
même âge que les jeunes filles de la maison et heureuse 
dans ce milieu patriarcal, elle prolongea d'abord son 
séjour, puis peu à peu, se dévouant à tous, elle devint 
comme une enfant de plus dans la famille ; à la nais- 
sance de Paul Iluet, — venu si tard, — elle fut pour lui 
comme une seconde mère, elle l'enveloppa de son affec- 
tion. A la mort de la mère, il n'avait que sept ans, les sœurs 
étaient mariées, elle fut plus dévouée encore; en-fin elle 
prolongea si bien ce séjour, qui devait durer quinze jours, 
qu'à l'heure où la mort vint l'enlever à près de quatre- 
vingts ans, elle était encore là. 

Dans les dernières années, ayant reporté tous ses 
instincts de tendresse sur les enfants de Paul Huet, elle 
se mettait à quatre pattes par terre pour servir de dada 
à ces deux diables, honteuse quand elle était surprise par 
le père qui la grondait affectueusement. Sa simplicité, sa 
modestie étaient telles, qu'avantagée d'une chevelure 
superbe qui traînait à terre, elle en faisait une torsade 
qu'elle roulait le plus étroitement possible autour de sa 

' L'arrière-petite-fille de cette sœur de Paul Huet est aujourd'hui la 
femme de son lils. 



i4 PAUL HU ET 

tête pour dissimuler le tout sous un affreux tour en 
filasse. 

III 

Paul Iluet ne trouva pas chez son père, attristé par 
les épreuves et tout porté à l'indulgence, un obstacle 
sérieux, une résistance invincible à sa vocation. Les 
succès de collège, une étrange facilité à faire les vers 
latins avaient fait songer à l'École Normale; l'oncle pro- 
fesseur voulait le pousser dans cette voie et ne lui épar- 
gnait pas les encouragements, mais, devant sa volonté 
bien arrêtée, le père ne put que céder, à regret peut- 
être mais sans amertume. 

Dès son entrée chez Gros, plein de confiance en son 
maître, d'admiration et de respect pour lui, il éprouve 
une cruelle désillusion. Trop nouveau pour avoir eu le 
temps de prendre la facture, le faire de l'atelier, sa figure 
pour le concours des places de l'Académie avait été refusée 
par le jury, dont Gros faisait partie; le maître n'avait 
pas reconnu l'œuvre d'un de ses élèves. Les camarades 
prennent la figure, la comparent à celles des premiers 
reçus et proclament, avec tout l'élan de la jeunesse, 
qu'elle devait être classée des premières : « Nous allons 
voir ce que va dire le patron. » Gros entre, passe dans 
les rangs, revoyant selon l'usage chaque figure, arrive à 
Paul Huet, lui fait des compliments, puis termine en 
disant : a Quel est votre numéro de classement ? — 
Monsieur je suis refusé ! » Changeant brusquement de 
ton : « Aussi pourquoi faites-vous des jambes trop 
courtes », et il jette le carton en s'en allant. Le maître 
n'avait pas voulu avoir tort ! 

Raconter sa vie, c'est pour ainsi dire décrire son 
œuvre, car il l'a tout entière consacrée au travail, à un 
travail incessant ; c'est à peine si la maladie l'arrêtait ; 
toujours il a mis en pratique le conseil qu'il donnait plus 
tard à son fils sous cette forme : « Il faut avoir un but 



BIOGHAPHIE ,5 

dans la vie, une passion dominante ; pique des insectes 
si tu veux, mais fais-le avec conviction ; la vie est bien 
courte, ne perds pas un instant; dans la jeunesse on croit 
avoir l'éternité devant soi, plus on va plus les heures 
vous échappent et l'on regrette alors le temps que l'on 
eût pu mieux employer. Aime le travail pour lui-même, 
sans t'inquiéter du résultat, tu trouveras la meilleure 
récompense dans la satisfaction intime qu'il procure ; le 
travail donne la force de souffrir; s'il ne fait pas oublier 
les chagrins, il donne le courage de les supporter. Le 
travail, c'est la vraie prière ! » 

Son art était donc pour lui une passion violente, une 
foi, une religion. 

11 profite de son séjour dans l'île Séguin, au Bas-Meudon, 
pour faire des études de paysage au milieu d'une nature 
presque abandonnée où quelques animaux paissaient 
en liberté. 11 passait une partie de ses nuits sur la Seine 
à regarder les effets de lune, il parcourait le parc de 
Saint-Cloud, et c'est de cette époque que date sa première 
impression àeV Inondation de Saint-Cloud ., tableau qu'il ne 
devait exécuter que pour l'Exposition universelle de i855. 

Dans quelques essais d'aquarelles, d'une étrange 
naïveté d'exécution, les ciels ont déjà toute la puissance, 
tout le mouvement, tout le caractère dramatique de son 
talent ; c'est aussi de ce moment que date une étude qu'il 
a toujours conservée, parce qu'elle fut l'origine de son 
amitié avec Delacroix. Un soir, chez Suisse, Delacroix en 
entrant dit à ses camarades, Poterlet', Comairas", Jadin^ : 
« Je viens de voir un paysage bien étrange, j'aimerais 
savoir qui a fait cela, c'est signé Huet, c'est très bien. 
— Mais c'est de ce petit qui travaille justement cette 
semaine à côté de toi, il n'est pas là ce soir, c'est fâcheux ; 

' Poterlet, i8o2-i835, auteur de la « Dispute de Vadius et de Trissotiu », 
Femmes savantes (musée du Louvre). 

- Comairas (Philippe), 1 803-1875, second prix de Rome, i833, fils de 
M'"'^ Jacquotot. 

^ Jadin (Louis-Godefroy), i8o5-i882, peintre de la Vénerie. 



i6 PAUL ULET 

il serait si heureux de l'entendre, il a pour toi la plus 
grande admiration. » Delacroix venait de faire la Barque 
du Danlc. Le lendemain, présentation et prompte inti- 
mité. Paul Iluet peignait alors dans une petite chambre de 
la rue Madame, 27, son premier tableau : Le Cavalier; 
pendant un mois, Delacroix vint le voir presque chaque 
jour, intrigué par cette naïveté dans 1 exécution, cette 
heureuse inexpérience des procédés rebattus de l'école, 
cette audace inconsciente des difficultés. 

Delacroix venait d'exposer son Dante. Ceci fixe une 
date et, point très important, cette date précède l'appari- 
tion au Salon des toiles de Constable. 

La légende veut que notre école de paysage ait dû sa 
renaissance à l'école anglaise, ce n'est qu'une légende. Il 
n'était pas besoin de cette importation étrangère : la 
vérité est que l'école française et très française du 
xviii'' siècle n'a jamais complètement perdu la tradition 
des Poussin et des Claude Lorrain ; que les paysages de 
Watteau, de Fragonard, de Prud'hon ont eu plus d'in- 
fluence sur Paul Iluet que les Anglais ; que dans ses pre- 
mières études d'arbres à Saint-Cloud, comme dans son 
Inondation faite trente-cinq ans plus tard, l'élégance 
légère, l'envolée de dessin, le goût décoratif et l'entente 
architecturale des deux premiers de ces maîtres se fait 
plus sentir encore que la plantureuse vigueur du réalisme 
anglais. 

« Paul Huet, dit Gustave Planche dans ses portraits 
d'artistes, appartient à l'école de l'interprétation, et cette 
école n'a pas aujourd'hui de représentant plus habile... 
On a dit qu'il relevait de l'école anglaise, il n'y a d'autre 
parenté que l'identité de conviction. Quant aux procédés 
employés par l'un et par l'autre, il est impossible de les 
confondre... 

« Pour moi je pense que M. Paul Huet, tout en admi- 
rant l'école anglaise, ne s'abuse pas sur les défauts de 
cette école, et n'approuve pas la manière dont elle dis- 
tribue la lumière et l'ombre. » 



BIOGRAPHIE 17 

Dès le début, Gustave Planche, dans son Salon de i83i, 
à propos de Huet, avait protesté contre cette insinuation 
d'une imitation de l'art anglais; aujourd'hui, quelques 
témoignages prouvent que l'on commence à revenir de 
cet emballement. M. Bazalgette, le traducteur des lettres 
de Constable, dans une préface remarquable ', explique 
très bien l'influence de Constable et reconnaît que Paul 
Huet n'avait pas attendu ses envois en France pour ouvrir 
la voie : 

« Il y avait aussi Paul Huet. Celui-là fut vraiment un 
initiateur, l'ancêtre de tous les paysagistes de i83o. C'est 
vraiment lui le premier, qui, s'évadant de la puante 
atmosphère des ateliers... se tourna franchement vers la 
nature et s'en éprouva pénétré. Huet captive par sa 
robustesse, sa saveur, sa franchise, son originalité, la 
variété et la couleur répandues sur ses toiles. H fut vrai- 
ment le découvreur d'un monde nouveau avant le prodi- 
gieux éveil dont Constable, soudain révélé, fut l'une des 
causes déterminantes. 

« Trois témoignages contemporains lui assignent ce 
rôle d'avant-coureur... » 

M. Léonce Bénédite pose admirablement la question" : 
« Le premier des paysagistes qui s'insurgea fut Paul 
Huet... Paul Huet s'était également formé devant les 
Hollandais et les Flamands et surtout devant les pay- 
sages de Rembrandt et de Rubens, qu'on ne regardait 
plus à cette époque et qui l'avaient singulièrement frappé 
presque dès l'enfance... 

« Paul Huet en fut le premier et le plus ardent lyrique. 
Les essais de ses débuts portent, dès 1820 ou 1822, la 
trace des préoccupations de ces jeunes révolutionnaires 
qui avaient soif de liberté, d'espace, qui mêlaient leurs 
joies ou leurs angoisses aux grands spectacles des choses 
et rêvaient de créer un art expressif fondé sur ce qu'il 

' Pages î4) 25, 26 de la préface de sa traduction du Jolin Constable. 
^ Rapport du Jury international de 1900, p. 94 etgS. 



i8 PAUL HUET 

appelle lui-même « ce magnétique échange, cette com- 
munication secrète qui s'établit entre l'homme et la 
nature, lorsqu'elle le pénètre de son éloquent silence ». 
Son nom correspond pour nous au premier appel de la 
liberté, comme il marque le point de départ du paysage 
français, dans sa conception moderne, en dehors du rat- 
tachement direct à l'école anglaise. 

« Ce n'est pas qu'il n'en subît l'influence. Lié avec Dela- 
croix, avec les frères Fielding, camarade d'atelier de 
Bonington, il ne chercha pas à y échapper et, tout au 
contraire, ce grand mélancolique éprouva, lui aussi, une 
sensation profonde à l'Exposition de 1824, lors des 
envois de Gonstable et des autres Anglais, comme il fut 
plus tard fortement impressionné par Turner. Mais ses 
rapports avec l'école anglaise proviennent surtout de 
leurs mêmes origines : Rubens, Rembrandt et Ruisdaël. 

« ... Paul Huet, lui-même, dans quelques précieuses 
notes inédites qu'il a laissées sur l'histoire du paysage, 
relate l'apparition de Gonstable comme un véritable 
événement. » 

« Paul Huet, dit M. Roger Peyre', fut le véritable ini- 
tiateur. Les dates prouvent qu'il n'attendit pas l'exemple 
de Gonstable pour donner le signal de la réaction contre 
l'école académique. Paul Huet est le romantique du pay- 
sage ; mais un romantique consciencieux et pondéré, 
ennemi de tout charlatanisme. La nature est son inspira- 
trice exclusive ; mais il l'aime assez pour ne pas hésiter 
à choisir ses sites et à les composer afin de lui donner 
une vérité plus générale. H la pénètre de son sentiment 
intime, soit qu'il nous représente V Inondation de Saint- 
Cloud à l'aspect tragique avec ses eaux bourbeuses, et 
son ciel orageux, soit qu'il nous invite à nous réfugier 
dans la verte tranquillité de ses sous-bois. » 

« Dès 1822, ditM. Henry Marcel', au sortir des ateliers 

' Histoire générale des Beaux-Arts, p. 75o (septième édition). 
- La peinture française au xix° siècle, p. i5a. 



BIOGRAPHIE 



de Gros etde Guenn et avant l'apparition de Gonstable 
a nos Sa ons, .1 pe.gnait déjà des études de nature, danÎ 
un style large et panoramique, sans s'attarder au détail 
ma,sen cherchant l'efïet d'ensemble, l'aspect dominant' 
du site reproduit. Sa tonalité riche de substance sa 
touche grasse, c^mme cette aptitude à résumer son sujet 
1 apparentaient d nstinct aux Anglais qu'on lui reprocl 
d m.te.-^ a tort, les dates disent pourquoi. La vue de t 

a Arçues {iS38, musée d Orléans), la vue de Rouen (i 833 
museede Rouen), le Palais des Papes (i843, musée d'Iv t 
gnon] le montrèrent successivement aux prises avec les 
motifs les plus divers, et toujours préoccupé de léner 
g.que construction des terrains, de la fuite insensible 
des plans, de l'ampleur et des vastes mouvements du 
cl cherchant non pas les coins abrités et intimes, mais 
les grands horizons noyés de lumière au delà des arC 
déroulements de pays. » *= 

On abuse volontiers des rapprochements et des compa- 
raisons : puis on conclut par une formule qui se trouve 
fausse. La caractéristique du talent de Paul Huet est une 
mélancolie dramatique, c'est la poésie de l'automne La 
caractéristique du talent de Gonstable est une exubérance 
de v,e végétative et rustique; c'est la puissance de l'é e 
dans son épanouissement, il affirme en maints endroits 
es prédilections. « Je n'ai jamais admiré les teintes de 
I automne même dans la nature... j'adore la fraîcheur 

La vie de Gonstable s'est déroulée dans un rayon très 
restreint; le i4 janvier x83. il écrit à Leslie : « Quant" 
venir nous rejoindre parmi ces spectacles grandioses 
ouvenez-vous, mon cher Leslie, que le grand^n'a p sTi 
fait pour mo, et que je n'ai pas été fait pour le grand Z 
choses sont mieux comme elles sont. Mon art^limUé e 



' Page a33. 



ao PAUL HUET 

particulier se trouve au pied de chaque haie et dans 
chaque chemin de campagne ; là où, par conséquent, per- 
sonne ne pense qu'il vaut la peine d'aller le ramasser'. » 

Paul Huet a voyagé, ses impressions sont des plus 
variées, trop pour l'amateur qui se trouve dérouté (je 
parle de l'amateur qui n'aime jamais tant Corot que 
quand c'est un Trouillebert) , il a étudié le Midi comme la 
Normandie et Baudelaire l'a souligné de ce mot « un 
talent libre et grand ». 

Il s'agit bien entendu de l'accent dominant chez chacun. 
Constable a des ciels très dramatiques et Paul Huet des 
printemps d'une grande fraîcheur; quand partaient les 
bourgeons, il était en extase devant les jeunes pousses. 

Ce qu'ils avaient de commun, c'est leur amour pas- 
sionné pour la nature, leur mépris pour l'art convention- 
nel et vulgaire, leur indifférence pour le jugement du 
public, faux connaisseur et pédant. 

Attribuer à la seule vue des Constable toute la renais- 
sance du paysage en France serait aussi violent que 
d'attribuer le talent de Constable uniquement à son 
enthousiasme pour Claude Lorrain ; et pourtant le pre- 
mier tableau qu'il voit en 1794 est un Claude et Leslie 
dit^ : « Plus tard, Constable regardait la première vue 
de cette œuvre exquise comme une date importante de sa 
vie. » Dans sa correspondance, il ne cesse de parler avec 
exaltation des copies qu'il fait de Claude ; il écrivait à 
Fisher le 19 octobre 1823^ : « Si je peux trouver le temps 
de copier le petit Claude Lorrain qui est évidemment une 
étude d'après nature, cela me servirait beaucoup », et à 
sa femme, le 9 novembre de la même année* : « ... Je ne 
m'étonne pas que vous soyez jalouse de Claude Lorrain ; 
si quelque chose pouvait s'interposer à travers notre 
amour, ce serait lui... Mais les Claude Lorrain sont tout. 

' Page 213. 
« Page 8. 
' Page 114. 
■ Page 119. 



BIOGRAPHIE II 

tout ce à quoi je puis penser ici. » A sa vente, il y a des 
copies de sa main d'après Ruisdaël et Claude'. 

Or, Paul Iluet n'a jamais été à même de faire une copie 
d'après Constable. Il a fait en 1824 une petite esquisse 
de o'",22 d'après le Gué, évidemment de souvenir. Au 
retour de Londres, en i863, il en refait une plus grande 
d'après un bout de croquis fait devant le tableau et mis le 
soir au lavis en rentrant à son hôtel. Avec une petite 
copie d'après Bonington c'est tout ce qui peut être cité de 
lui d'après les Anglais. 

11 avait fait cette copie d après une petite toile de son 
ami. Les camarades la trouvent si consciencieuse et si 
fidèle qu'ils s'amusent à la mettre dans le cadre à la place 
de l'original et quand Bonington entre : — « Tiens, vois 
donc la copie de Huet, c'est étonnant comme elle est 
bien, c'est à s'y tromper, compare. — Oui, dit Bonington, 
elle est très bien. » Et comme l'avaient prévu les amis, 
il ne s'aperçoit pas de la substitution. La charge avait eu 
plein succès. 

C'est encore Gustave Planche qui résoud le mieux le 
problème quand il dit^ : « M. Huet ne relève que de lui- 
même, et ne doit qu'à sa seule volonté les ouvrages qu'il 
produit. » 

Il serait même piquant de renverser les rôles, et de 
parler de l'influence française sur l'école anglaise. Mais 
je me contenterai de souligner que Constable et Paul 
Huet ont puisé aux mêmes sources. Paul Huet disait : 
« Watteau est le plus grand peintre français parce qu'il 
est le plus français des peintres, il a personnifié l'esprit, 
la vivacité, la légèreté élégante, le charme et la grâce de 
son pays. 11 est, au suprême degré, l'interprète d'une 
civilisation, d'un art, d'une époque ; son dessin et sa cou- 
leur sont d'accord merveilleusement pour arriver à ce 
but. » Constable, d'autre part, écrivant à Leslie à propos 

1 Page 288. 

2 Salon i836,t. II, p. 40. 



11 PAUL HUET 

d'une copie d'après un Watteau de la galerie Dulwich, 
Le Bal^ disait' : « Cher Leslie..., votre Watteau faisait un 
effet plus froid que l'original, qui semble avoir été peint 
avec du miel ; si fondu, si tendre, si moelleux et si déli- 
cieux. J'espère bien que le vôtre sera ainsi ; mais soyez 
satisfait d'atteindre le bord de son vêtement, car cette 
chose incrustable et exquise ferait paraître vulgaire jus- 
qu'à Rubens et Paul Véronèse... » 

On voit qu il ne marchande pas ses éloges au maître 
français ! pas plus que Paul Huet ! 

L'école anglaise, surtout il est vrai dans le portrait, 
procédait de l'école flamande et du long séjour de Van 
Dyckà la cour de Londres. C'est aussi de l'école flamande 
que les coloristes français procédaient directement. Bien 
avant le Salon de 1824, l'admiration que Paul Iluet et 
Jadin entraîné par lui, témoignaient pour les paysages 
de Rubens tels que : le Moulin, l'Oiseleur, le Tournoi, 
les faisait montrer au doigt par leurs camarades qui les 
traitaient de fous, ni plus ni moins. 

Ceci n'atténue en rien l'enthousiasme avec lequel fut 
reçu Constable à Paris, au contraire ; s'il y produisit 
une si grande impression, c'est que le sol était préparé, 
c'est qu'il répondait d'une façon magistrale au rêve 
entrevu, c'est qu'il apportait aux aspirations encore un 
peu hésitantes, un peu jeunes, une confirmation, une 
leçon admirable, et surtout la confiance en elles-mêmes ! 

Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la gloire de Cons- 
table est presque née en France, la preuve c'est que 
pour l'Anglais, peuple essentiellement marchand et pra- 
tique, toute admiration se traduisant par une A^aleur tré- 
buchante, Constable, avant le succès obtenu à Paris, se 
vendait fort mal à Londres. 

« Aucun peintre d'un égal génie n'a jamais été aussi 
méconnu dans son propre pays" », constate son ami Les- 

* Page 101. 
2 Page 179. 



BIOGRAPHIE 



lie. Fisher lui écrivait le i8 janvier 1824' : « Mon cher 
Constable. II faut absolument que vous laissiez partir à 
Paris votre Charrette à /'oin...\e crois que je la laisserais 
partir pour moins que sa valeur à cause de l'éclat que cela 
peut faire rejaillir sur vous. Le stupide public anglais, 
qui ne juge pas par lui-même, commencera à penser qu'il 
y a quelque chose en vous, si les Français rendent vos 
œuvres propriété nationale. Vous avez été longtemps 
victime d'une erreur : Les hommes n'achètent pas des 
tableaux parce qu'ils les admirent, mais parce que 
d'autres les convoitent. » Et plus loin= : « L'achat de vos 
deux grands paysages pour Paris vous fait certainement 
monter de deux ou trois degrés sur l'échelle de la popu- 
larité, ces nigauds d'Anglais qui n'osent pas se fier à 
leurs propres yeux découvriront vos mérites quand ils 
verront qu'on vous admire à Paris. » 

Longtemps il avait vécu de portraits, et on suit dans sa 
correspondance l'influence du succès au Salon de 1824 
sur sa situation naissante à Londres. 

Paul Huet se désolait de penser que ces merveilles ne 
pourraient rester en France visibles et accessibles. L'in- 
fluence anglaise s'exerça sur lui un peu plus tard et plus 
directe par le graveur Reynolds, frère du grand portrai- 
tiste, qui a laissé de belles études de paysage; par 
Bonington, qui fut son camarade et son ami ; mais ceci 
n'empêche pas que la première impulsion n'ait été tout 
intime, toute personnelle, toute spontanée, et, ne serait- 
ce que par patriotisme, il me semble bon de souligner 
cette vérité trop oubliée souvent. 

A ce propos une remarque : on a parlé avec une étrange 
exagération de l'influence de Constable sur Delacroix 
pour son Massacre de Scio. C'est au Salon même, à la 
vue des Constable, que Delacroix obtint de retoucher sa 
toile ! On peut se rendre compte de l'influence que cette 
révélation a pu avoir sur la toile elle-même. Il a dû retou- 



rage 127. 
Page i3o. 



■24 PAUL IIUET 

cher le fond, mettre quelques légèretés dans le ciel, 
enlever quelques éclats, assouplir l'ensemble par des 
glacis rapides, il n'a pu ni modifier sa composition, ni 
toucher aux morceaux importants comme la tête de la 
vieille et le torse de la jeune femme, qui sont d'une 
pâte merveilleuse. L'influence anglaise, il l'a subie réelle- 
ment dans le Sardanapale. A-t-elle été si complètement 
heureuse? Tout en en profitant, il a dû en revenir et 
s'affranchir de 1 excès du premier enthousiasme, voilà la 
vérité. 

Ceci, je le répète n'enlève rien à la valeur de Constable, 
on voit au contraire avec quelle exaltation passionnée 
furent accueillies ses œuvres; mais qu'il me soit permis 
de faire une comparaison. Quand on fondait une cloche 
aux temps de foi vivace, les fidèles venaient jeter des 
pièces d'argent dans le métal en fusion : Après la Barque 
du Dante et le Massacre de Scio (sans les retouches) le 
creuset était bouillonnant, nous accordons que Constable 
est venu apporter une belle pièce de son argent le plus 
brillant dans cette fusion, mais pour combien a-t-elle 
pesé au temps de la vraie coulée, lors du Plafond d'Apol- 
lon et de rHéliodore, le plus sublime chef-d'œuvre de 
Delacroix, peut-être. De quelle valeur étaient alors les 
apports successifs, ceux du Maroc en particulier, les 
éblouissements de l'Orient, la couleur des ciels africains, 
et surtout la méditation d'un puissant esprit qui avait 
tout étudié, recueilli et refondu dans son creuset à lui, 
suivant une méthode dont il a gardé à jamais le secret, 
parce que le véritable apport c'était son âme vibrante. 

Ne peut-on demander aussi de quel poids a pu peser 
lors de V Inondation à Saint-Cloud en i855 l'influence de 
V Ecluse et du Gué de Constable vus en 1824, et quel l'ap- 
port il peut y avoir entre ces expressions si différentes. 
Quoi de plus précis que ce jugement de Pierre Pétroz 
dans son Histoire de la peinture au musée du Louvre^ . 

1 Page a43. 



BIOGUAPIIIK 23 

« ... Son calme du matin... aie charme discret d'une 
idylle de nos jours et semble en être un reflet lointain. 
Mais dans Vlnondatioii de Saint-Cloud où il n'y a pas 
apparence d'intermédiaire entre l'artiste et sa conception 
des éléments en lutte, où Paul Huet, pleinement maître de 
son sujet n'a consulté que lui, rien que lui, le sentiment 
de la réalité a beaucoup plus de véracité, de précision et 
de puissance. » 

Une autre preuve que le sentiment du paysage était 
resté comme un patrimoine national, c'est la découverte, 
faite bien tardivement, du talent de Michel, longtemps 
méconnu de tous et entièrement ignoré de Paul Huet et 
de toute l'école qui a suivi. 

Une influence beaucoup plus décisive et tout à fait 
incontestable a été celle de la littérature : Rousseau, Ber- 
nardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Walter Scott; 
puis toute cette jeune école de i83o, le cénacle, au sein 
duquel Paul Huet fut de suite accueilli ; son intimité avec 
Lamartine, Hugo, Sainte-Beuve, Dumas date de ses débuts 
et, dans ce foyer ardent, son enthousiasme de peintre se 
surchauffait encore, car « Paul Huet n'était pas seulement 
un pinceau et un talent, c'était une intelligence ». 

Alexandre Dumas lui écrivait : 

Monsieur Paul Huet, rue Sainl-tlonoré, près l'ancien 
bazar el vis-à-vis l'hùtel Choiseul. 

Mon cher Paul, 

Venez donc demain soir samedi chez M"' Waldor, rue de l'Ouest, 
n° 5, je vous ai bien promis à elle. J'espérais vous voir, car je ne suis 
pas sûr de votre adresse, mais je vais tellement la charger de détails 
que j'espère que ma lettre vous arrivera. 

Vous y trouverez Boulanger et Victor. 

Tout à vous, 

Alex. Dumas. 

Il venait de quitter la pauvre petite chambre de la rue 
Madame pour passer sur la rive droite ! 

C'est dans cette petite chambre de la rue Madame, 27, 
qu'il connut les heures de misère; anémié par des privations 



26 PAUL IIUET 

excessives à Tàge de la croissance, il fut atteint d'une fièvre 
putride ou maligne avec complication de gastro-entérite 
aiguë, sorte de fièvre tyjîhoïde ou muqueuse, qui faillit 
l'emporter. Un jeune docteur, son homonyme, brillant 
élève de Broussais dont il dirigeait le journal, lui sauva la 
vie; mais il fut longtemps à se remettre et conserva pen- 
dant plusieurs années une gastrite qui lui causait par 
moments de cruelles souffrances ; il travaillait souvent la 
main crispée sur sa poitrine pour comprimer sa douleur. 

Pendant cette maladie, se croyant perdu, il demanda à 
son ami Comairas de faire son portrait pour le laisser à 
son frère, petite aquarelle étrangement triste, qui est 
restée. 

La jeunesse, dans ce tempérament sanguin, nerveux, 
exceptionnellement énergique, fut plus forte que le mal 
et acheva la guérison. Sa camaraderie avec Bonington et 
Delacroix le mit en relation avec quelques marchands, il 
vendit surtout des aquarelles, trouva des leçons plus 
sérieuses et finit par s'assurer l'indépendance. 

Voici une lettre de Delacroix qui montre de quelle façon 
délicate et charmante il favorisait ses débuts. 

Monsieur Paul Jluei, peintre, rue Saint-IIojtoré, maison 
des bains, près le hazar et de la place Vendôme. 

Mon cher Huet, 

Venez le plus tôt possible, un matin, pour prendre la dimension de 
votre petit tableau qui est chez moi, afin d'en faire un pendant pour 
l'amateur à qui je l'ai placé. Il payerait le pendant i5o francs, cela vous 
convient-il ? Vous passerez malgré la portière. 
Tout à vous, 

EuG. Delacroix. 
Ce mercredi matin. 

A ceux qui pourraient aujourd'hui trouver ce prix bien 
minime on peut citer cette anecdote : Poterlet arrive un 
jour en disant : « Ah! j'en ai assez de mon Delacroix, je 
vais le revendre. — Gomment, dit Paul Huet, quand on 
est assez heureux pour avoir un Delacroix, on le garde ! 
— Je l'ai assez vu. — Tu oses dire cela. — Achète-le-moi. 



BIOGRAPHIE 37 

— Tu sais bien que je n'ai pas d'argent. — Gela ne fait 
rien, je te le vends quatre-vingt-dix francs, tu me payeras 
quand tu pourras. » — La tentation était trop forte, Paul 
Huet accepte. En possession du tableau, il le place sur 
un chevalet, non loin de lui pendant son travail, pour 
en mieux jouir. Arrive un marchand qui lui achetait des 
aquarelles. — « Tiens, un Delacroix, à qui est-ce? — 
Mais à moi, dit fièrement Paul Huet. — Vous me le ven- 
dez? — Jamais, je l'ai, je le garde. — Cent vingt francs ? 

— Jamais. » Le marchand tourne, repassant de temps 
en temps devant le tableau. Enfin : « Mais il n'est 
pas signé. — Qu'importe, vous n'avez pas hésité. — Je 
vais chez Delacroix justement, je vais vous le faire signer. 

— Laissez-le là. — Je vous le rapporte de suite », et le 
marchand part en courant, la toile sous le bras, malgré 
les protestations et les appels de Paul Huet. 

Le soir, personne. Inquiet, il court chez le marchand : 
« Je viens chercher mon tableau, rendez-le-moi. — Votre 
tableau, mais vous me l'avez vendu. Voilà les cent vingt 
francs convenus. » Paul Huet, furieux, se fâche avec cet 
homme qui le faisait vivre et rentre désespéré. Le lende- 
main matin il va trouver Portelet, lui conte sa mésaven- 
ture et lui dit : « Voici l'argent que je te dois, mais il y a 
bénéfice, nous le partagerons si tu acux. » Poterlet, qui 
était riche, accepte. 

Deux ans après, un catalogue de vente tombe sous les 
yeux de Paul Huet, il y voit : Delacroix — Cheval persan 
tirantau renard — avec figure. — Mais c'est mon tableau ! 
11 va à la vente, le retrouve encadré et signé ; le rachète 
cent dix francs ! 

Est-il besoin de dire s'il tenait à son Delacroix ! 

Après ses premiers essais à l'île Séguin et au parc 
de Saint-Cloud, auquel il est toujours resté fidèle, c'est à 
Compiègne que Paul Huet peut faire un séjour d'études. 
Quand son frère lui annonce qu'il lui permet d'y aller, 
d'élan il lui saute au cou. Nous voyons par ses notes 
quelle impression profonde, quelle extase religieuse. 



a8 PAUL IIUET 

presque mystique, il éprouve devant la nature, sous les 
hautes futaies, devant les fûts élancés des hêtres, sub 
tegmine fagi. L'émotion était si forte qu'il ne pouvait 
d'abord se mettre au travail, puis il était pris d'une sorte 
de fièvre, qui s'épuisait et se calmait dans un labeur 
acharné. 



IV 



Malgré ses opinions républicaines, avancées pour cette 
époque, Paul Huet dut à sa culture intellectuelle, non 
moins qu'à son talent, d'être choisi pour donner des 
leçons à la Duchesse d'Orléans. Alexandre Dumas lui 
annonçait en ces termes sa nomination : 

Mon cher Iluet, 

Je suis passé avec Asseline pour tannoncer une écolière. — Tu 
entres en fonction, mardi, près de la Duchesse d'Orléans. — En atten- 
dant, Chut ! 
A toi, 

A. Dumas. 

Le 5 juillet 1837, M"' Richomme écrivait à son frère 
Etienne, en ce moment à Apt : 

« Nous ne sommes point non plus sans nouvelle, mais 
chut ! Céleste va tout te dire, il est juste de lui en laisser 
le plaisir..., » et la jeune femme d écrire : « M. Asseline 
est venu, il y a deux jours, annoncer à Paul qu'il était 
nommé professeur de M"° la Duchesse d'Orléans ; il doit 
commencer demain à donner une leçon, nous pouvons 
donc regarder la chose comme positive. Cette nouvelle lui 
a causé d'autant plus de plaisir qu'il n'avait fait aucune 
démarche pour avoir cette écolière ; il ne savait même pas 
que 1 on cherchait un professeur. Tu penses que nous 
sommes contents ; comme je ne doute pas que cette nou- 
velle te fera aussi beaucoup de plaisir, je m'empresse de 
te l'apprendre. » 

Le 22 juillet suivant : « Paul a donné plusieurs leçons 
à la Duchesse ; elle n'est point jolie, mais elle a une si 



BIOGRAPHIE 29 

délicieuse tournure, des manières si affables qu'elle plaît 
beaucoup. Il donne ses leçons à Villiers et reste long- 
temps, la Duchesse veut peindre d'après nature. » 

Le 12 août : « Nous allons partir dans le courant de la 
semaine pour Compiègne. Je pense que les journaux 
t'auront appris que la Duchesse d'Orléans était à Eu, pen- 
dant ce temps les leçons ont été interrompues, mais elles 
vont recommencer à Compiègne où la Duchesse doit 
passer six semaines environ. » 

Le 21 septembre : « Voici un mois que nous sommes 
installés à Compiègne... Nous avons été très malheureux 
sous le rapport du temps ; Paul a du reste peu de liberté 
pour travailler, il est très tenu par les leçons de la Prin- 
cesse, il en donne en outre à la fille du comte de Flahaut. 
Je n'ai vu la Princesse que deux fois, elle n'est point jolie, 
mais on en parle de tous côtés comme d'une personne 
extrêmement aimable, ce qui vaut mieux. Paul en est tou- 
jours fort content ; en fait de plaisirs, il a dîné il y a 
quelques jours au château et il a été plusieurs fois aux 
spectacles de la Cour. Nous avons passé hier toute notre 
journée à voir une grande manœuvre ou petite guerre, 
c'était très beau, le temps du reste a favorisé cette partie 
autant que possible, nous n'y sommes pas accoutumés. » 

Ces leçons étaient bien plus un cours d'esthétique mon- 
daine qu'un enseignement technique. Chaque fois, sous 
forme de causerie et tout en exécutant sous ses yeux un 
bout d'aquarelle ou de dessin à la plume, il faisait à la 
Princesse une sorte de conférence sur l'art en général, 
sur les expositions, sur les faits artistiques du jour et 
mettait son écoli'ere à même de paraître au courant de 
toutes ces questions. Un jour la Princesse lui fait part de 
son désir de faire, d'accord avec le Duc d'Orléans, une 
commande qui puisse témoigner de leur intention d'en- 
courager les arts, qui soit en même temps bien accueillie 
de tous les artistes. La Princesse demande s'il pour- 
rait citer un nom : « Il y a en ce moment, dit Paul Huet, 
un jeune homme, élève de M. Ingres, qui arrive de Rome, 



3o PAUL HUET 

dont on fait le plus grand éloge et dont les envois ont 
fait sensation. Je crois qu'une commande, qui lui serait 
faite, serait bien vue de tous. Les élèves de Rome, lors- 
qu'ils cessent de toucher leur pension et qu ils arrivent à 
Paris, un peu dépaysés, sont souvent bien embarrassés; 
un encouragement serait presque dû à ceux qui se sont 
fait remarquer pendant leur séjour à la villa Médicis, en 
tout cas cet encouragement ne saurait porter ombrage à 
personne et répondrait, ce me semble, à vos intentions, 
étant une preuve que votre faveur va au mérite, et au 
mérite naissant. Ce jeune homme pourrait être arrêté dans 
sa carrière par des difficultés matérielles, vous les lui 
épargnerez. 

— Gomment l'appelez-vous ? 

— Hippolyte Flandrin. 

— Oh ! monsieur Iluet, il ne s'appelle pas comme cela ? 
dit la Princesse en riant. 

— Mais si, répond Paul Huet, c'est un nom comme un 
autre... et il a du talent, j'en suis juge d'autant plus 
impartial, qu'il marche dans une voie tout à fait opposée 
à celle de mes amis et à la mienne. » 

Quand Paul Huet racontait cette anecdote, il ajoutait : 
« Si je lui avais répondu, comme j'en avais la pensée : Vous 
vous appelez bien Bourbon, vous êtes alliée aux Gapet, 
aux Bouillon, etc, il n'est pas plus étrange de s'appeler 
Flandrin. » 

Voilà comment agissait un de ceux que dans une de 
ses lettres, le même Flandrin appelle « les chiens enragés 
de la meute de Delacroix », page 1 54 du volume remarquable 
de Louis Flandrin, lettre dans laquelle l'élève trahit si 
naïvement la fureur de Ingres, j'allais dire d'Achille, 
menaçant de se retirer sous sa tente, si on ne lui donne 
un hochet pour le dédommager, lui, « peintre de 
haute histoire, mis sur le même rang que Vapôtre du 
laid »!!! 

C'est le cas de compléter ce mot de Ingres par un 
autre de SchelTer, que Paul Huet, témoin, rappelait volon- 



BIOGRAPHIE 3, 

tiers : Scheffer' avait fait aux pieds de son Christ un ser- 
pent dont il sentait lui-même la mollesse et rinsuf'fi- 
sance de caractère ; il dit à Delacroix : « Vous qui savez 
faire les animaux, dites-moi donc comment je dois faire 
un serpent, je n'en viens pas à bout. » — Delacroix prend 
une craie et indique rapidement, en commentant son 
croquis : « la tête en triangle en forme de V, la gueule 
ouverte, les dents en crochets,... etc. » Scheffer regarde, 
inquiet, et quand c'est fini : « Oui, dit-il, c'est bien cela, 
en effet, mais c'est trop laid; décidément j'aime mieux le 
mien 1 » 

Paul Huet n'abdiquait pas plus son indépendance en 
art qu'en politique, mais il savait être assez élevé, assez 
impartial pour recommander un élève de Ingres, dans la 
pensée de rendre service à un jeune artiste digne d'en- 
couragements, et de donner un conseil sincère et utile à 
la Princesse. De même, dans une conversation avec le 
Duc d'Orléans, il savait rester courtois, sans renier en rien 
sa foi républicaine ; il n'en était que plus estimé et consi- 
déré de ce prince libéral, qui le comblait d'attentions 
délicates. Une fois entre autres, le Prince, lui faisant 
admirer deux ravissants modèles d'armures du xyi" siècle 
que l'on venait d'apporter, lui en offre une et la lui 
envoie aussitôt. 

Un jour, Paul Huet arrivant pour sa leçon et trouvant 
la Princesse en larmes, s'informe discrètement : « Ce 
n'est rien dit-elle, une impression nerveuse ; le Prince 
vient départir et en me quittant, m'a donné ce bouquet. 

— Je ne vois pas que le don d'un bouquet soit une 
chose si pénible, il n'y a pas lieu de pleurer, ce me 
semble. — Ne voyez-vous pas que ce sont des scabieuses ? 

— Eh bien, elles sont fort jolies. — Mais ce sont des 
fleurs de veuve! — Oh! Princesse, vous ne pouvez être 
superstitieuse, vous oublierez bien vite ce fâcheux malen- 
tendu, pour ne vous rappeler que de l'aimable intention 

' SchefTer (.Vry), 1795-1858. 



3i PAUL UUET 

(lu Prince. » — 11 parvint à la faire sourire, mais quand 
survint en 1842 la mort du Duc, Paul ITuet ne put s'em- 
pêcher d'évoquer ce souvenir. 

Les leçons interrompues par son départ pour Nice, où 
il conduisait sa jeune femme malade, il n'en reçut pas 
moins des témoignages de bienveillance de la part du 
Duc d'Orléans comme le prouvent les deux lettres sui- 
vantes du secrétaire des commandements de la Duchesse. 

De M. Asseline, secrétaire des commandements de la 
Duchesse d'Orléans. 

Mon cher ami, 

Vous avez bien raison de croire que je ne vous oublie pas, et si vos 
oreilles vous transmettent de secrets avertissements toutes les fois que 
vos amis parlent de vous, elles doivent vous avoir tinté souvent; car il 
n'est pas de semaine que je n'aie causé plusieurs fois avec vos amis de 
tout ce qui vous regarde. La Princesse Royale m'a demandé de vos nou- 
velles à différentes reprises et j'espère que vous n'aurez pas le chagrin 
de lui voir prendre un autre professeur. Quant à un voyage à Paris, en 
laissant votre femme à Nice, je ne puis vous donner un avis ; cela dépen- 
dra de la santé de M""' Huet. Ne pouvant avoir d'exposition cette année, 
un voyage pourrait vous être dispendieux et peu utile. S'il était pos- 
sible de vous trouver un travail, même peu considérable, dussiez-vous, 
pour le faire, aller jusqu à Rome, cela me paraîtrait plus agréable et 
même plus profitable. Ecrivez-moi là-dessus, et peut-être pourrais-je 
mieux ra'expliquer dans une prochaine lettre. 

Il y a peu de nouvelles parmi les artistes, on parle beaucoup du pro- 
cédé Daguerre, espèce de chambre noire, dans laquelle la lumière 
ayant une action inaltérable sur une feuille métallique, préparée par un 
procédé chimique, laisserait sur cette feuille, après dix minutes d expo- 
sition, un dessin monochrome d'une précision admirable. Cette inven- 
tion n'est applicable, bien entendu, que pour la nature inanimée ; c'est 
fabuleux, je dois voir cela dimanche et je vous en reparlerai avec con- 
naissance de cause. Les portes de Triqueti (de M. de Triqueti') ont été 
peu vues. Il en est des portes de la Madeleine comme de son hémicycle, 
on les vante beaucoup dans le monde, mais ces diables d'artistes ne 
sont jamais d'accord avec les gens du monde : ils ne veulent pas trouver 
cela beau, ils ont bien quelques raisons pour cela, mais les journaux 
vont répandant partout que c'est admirable ; force est bien de se taire 
jusqu'à ce que le public soit admis et le jugement des feuilletonistes 
n'est pas sans appel comme vous savez. 

La Grande-Duchesse est partie pour le Mecklembourg et elle est 
arrivée bien portante dans sa retraite de Ludwigburg. 

Je reprends ma lettre commencée d'avant-hier. Je n'ai pas encore vu 

I invention Daguerre, je ne puis vous en rien dire. J'aiétévoir SchefTer. 

II n'a pas voulu se mettre en avant, quant au projet de faire quelque 

' Triqueti {Henri, baron de), peintre et sculpteur, 1802-1874. 



BIOGRAPHIE 33 

chose en mémoire de la Princesse Marie, dont vous avez si profondé- 
ment senti la perte ; depuis quelques jours on s'entretient d'un projet 
qui a été soumis par plusieurs artistes à M. Atthalin ; je vous tiendrai 
au courant. 

Ma mère est bien sensible au souvenir de M°" Huet, présentez-lui 
mes hommages et croyez à ma sincère amitié. 

Ad. Asseline. 

21 janvier i83y. 

De M. Asseline, secrétaire des commandements de la 
Duchesse d'Orléans. 

Cher ami, 

Je n'ai qu'un instant pour vous écrire, excusez-moi donc si je ne 
vous parle pas du Salon. M. le Duc d'Orléans, tant à cause de la connais- 
sance qu il a de vos chagrins que pour utiliser votre séjour dans le 
Midi, vous demande une suite d'aquarelles sur les villes méridionales 
de France et il consacre à ce travail une somme de 2.000 francs. Je me 
hâte de vous annoncer cette bonne nouvelle qui peut modifier agréable- 
ment vos projets. Ramener votre femme à Paris me semble difficile, 
cela serait coûteux et peut-être imprudent ; car des voyages si longs 
peuvent fatiguer outre mesure une santé si débile et la force peut lui 
manquer pour retourner l'hiver prochain. Cependant, il faut avant tout 
écouter les hommes de l'art : sauf leur avis, voici comment je compren- 
drais la chose. Je chercherais pour l'été un asile frais à M™'' Huet et 
où elle ne perdrait pas ce qu'elle a gagné en bonne santé, puis je ferais 
au printemps soit une pointe à Rome, soit une tournée de quelques villes 
du Midi pour faire, à l'automne, ce que je n'aurais pas fait au printemps ; 
et les mois de grande chaleur je les passerais près de ma femme. Vous 
avez déjà des croquis des villes du Midi de votre voyage à Avignon ; 
puis le Prince vous laissant le choix des villes et n'imposant pas un 
nombre de dessins, vous n'avez pas besoin de faire de grandes dépenses 
pour ce petit travail et il faut tâcher de profiter du petit bénéfice que 
vous en pourrez tirer pour voir Rome. 

En tout cas, voici d'avance une lettre de change de mille francs. La 
Princesse Royale me demande souvent des nouvelles de M"" Huet, elle 
est tout entière à son cher petit Prince et je crois qu'elle est en ce 
moment portée à pousserplutôt la musique que la peinture, n'ayez donc 
aucune inquiétude. 

Adieu, cher ami. Je regrette de ne pouvoir causer; mes hommages 
à votre femme, ma mère a été bien sensible à votre souvenir à tous 
deux. 

A vous de tout mon cœur. 

Ad. Asseline. 

14 mars iSSg. 

En 18.48, Paul Huet fait un petit tableau dans le parc 
réservé de Saint-Gloud, là où il avait plusieurs fois donne 
sa leçon à la Duchesse d Orléans ; et il le lui fait parvenir 
dans son exil, comme un hommage de reconnaissance et 

3 



34 PAUL llUET 

de souvenir, par les soins de M. Asseline, ancien secré- 
taire des commandements de la Duchesse. Il reçoit la 
lettre suivante. 

De S. A. la Duchesse d Orléans. 

Je ne saurais vous dire combien j'ai été touchée du souvenir que 
M. Asseline m'a apporté de votre part. Monsieur. Ce tableau char- 
mant, qui me reporte aux jours les plus heureux de ma vie, ceux 
auxquels vous veniez partager nos matinées et diriger mes faibles essais, 
en m'arrivant dans ma retraite, acquiert un double prix à mes yeux : 
recevez-en tous mes remerciements, et croyez bien qu en voulant adou- 
cir un moment l'amertume de l'exil, vous avez atteint votre but et que 
mon cœur y a été sensible. 

Ma mère, dont la présence m'aide à supporter les malheurs actuels 
et dont les pensées se reportent bien fréquemment vers ce passé si heu- 
reux et déjà si loin de nous, où vous veniez occuper nos matinées de 
Corapiègne, me charge d'un mot de souvenir pour vous, elle s'associe 
aux vœux que je forme pour vous, dont je vous prie de recevoir la bien 
sincère assurance ainsi que celle des sentiments que vous me con- 
naissez. 

Avec lesquels je suis. Monsieur, 
Votre affectionnée, 

HÉLÈNE. 
Dimanche, 12 janvier 184g. 



L'esprit d'indépendance qui fut, en art, le premier carac- 
tère du talent de Paul Huet, devait se manifester en toutes 
choses; il se passionnait pour la politique comme pour 
l'art et la littérature et payait généreusement de sa per- 
sonne. 

Avant dix-sept ans, il était Carbonaro, avait un fusil 
caché sous les lames du parquet chez son père et faisait 
l'exercice la nuit avec les camarades. La désillusion sur 
les coteries, le peu de sincérité et de désintéressement 
des meneurs le firent vite renoncer aux sociétés ; il ne 
voulut jaiïiais être franc-maçon, mais il ne manqua pas 
une occasion de se dévouer personnellement en s'expo- 
sant sans compter. 

En i83o, il fut derrière les barricades et ce mot curieux 



BIOGRAPHIE 35 

de Dumas, qui désirait évidemment la croix de Juillet! 
attesterait que son rôle fut sérieux. 

Mon cher Paul, 

J'ai besoin pour demain matin d'une attestation de vous ainsi 
conçue : 

« J'atteste que le jeudi 29 juillet à midi, en face du Louvre, aunioment 
du combat, j'ai rencontré iVI. Alex. Dumas se battant, que nous sommes 
restés dix minutes au milieu du feu, que plusieurs personnes ont été 
blessées autour de nous, puis que nous nous sommesperdusde vue, cha- 
cun se battant pour son compte. » 

Vous savez que c'est l'exacte vérité, mon cher Paul, envoyez-moi 
cela par un commissionnaire avec ces mots sur l'adresse : 20 sous pour 
le porteur, afin que le certificat me soit remis. Vous le séparerez de la 
lettre. 

Tout vôtre, 

Alex. Dumas. 

En 1848, exempté de tout service régulier dans la garde 
nationale, Paul Huet se fait inscrire comme volontaire et 
marche contre l'insurrection. Il racontait volontiers ses 
impressions devant la première pile de pavés rencontrée, 
quand ses voisins, le voyant charger son fusil, lui deman- 
dèrent de charger les leurs ; ils ignoraient tous le manie- 
ment d'arme, bien plus compliqué à cette époque, puisqu'il 
s'agissait de la charge en douze temps ; déchirer la car- 
touche, manœuvrer la baguette du fusil offrait, au point 
de vue de l'esthétique, une série de mouvements dont le 
développement demandait une certaine expérience pour 
les faire avec dextérité et rapidité. En face d'une barri- 
cade, être seul sur le premier rang à connaître son arme, 
c'était peu rassurant ; charger les fusils de ses compa- 
gnons, c'était se placer entre deux feux et Paul Huet n'était 
nullement flatté de l'admiration dont il était l'objet. Le 
capitaine, un tailleur mais très ferme, échange alors avec 
lui ses impressions sur la situation que leur fait l'incapa- 
cité de ses hommes. Ils se décident à marcher tous deux 
sur la barricade, mais en parlementaires, pour tâcher de 
faire poser les armes à leurs adversaires. Les balles tirées 
des fenêtres, crépitant sur le pavé comme de la grêle, les 
accueillent sans les atteindre ; tandis que les insurgés, 



36 PAUL HUKT 

qui fort heureusement n'avaient pu se rendre compte de 
la valeur de la compagnie arrivant en armes, prennent la 
fuite. Derrière la barricade, il n'y avait plus personne, le 
champ était libre quand Paul Huet et le capitaine y par- 
viennent, et ce dernier peut faire replier ses hommes en 
bon ordre, sans avoir l'air de reculer. 

En i85i, au 2 décembre, il fit tous ses efforts pour 
pousser à la résistance. Il habitait alors, rue du Cherche- 
Midi n° 55, une maison dont la cour spacieuse était entourée 
d'ateliers; de Flotte y avait établi son quartier général. 
Paul Huet portait des ordres ou des notes pour essayer 
d'organiser la lutte, en groupant les éléments dispersés. 
Deux ou trois fois, en cherchant à faire dresser des barri- 
cades, il fut empoigné par des hommes qui voulaient le 
livrer aux soldats presque tous gris ; rue Saint-Placide, 
un charbonnier le fit mettre au mur, il faillit être fusillé. 
Pendant quatre ou cinq nuits, Hippolyte Carnot qui, cou- 
rageusement, se montrait tout le jour, vint coucher chez 
Huet pour n'être pas arrêté chez lui et escamoté sans 
bruit. 

Le 4 ou 5 décembre, alors que toute résistance était 
devenue impossible, Paul Huet était, avec sa femme et 
ses deux enfants, au coin du boulevard de la Madeleine 
et de la rue Saint-Florentin, au m.oment de la fameuse 
charge de cuirassiers qui balayait la chaussée. Au milieu 
du morne silence de la foule consternée, quelques rares 
protestations s'élevaient encore et Paul Huet, comme un 
forcené, criait à tue-tête : Vive la République ! 

Pris dans un remous de la foule, bousculé et regardé de 
travers par quelques personnes, il put se retirer, entraîné 
par sa femme qui lui tirait le bras en lui faisant remarquer 
l'inutilité de cette bravade impuissante. 

Il ne put jamais se résigner à taire son sentiment sur 
le Coup d'État et à pardonner à l'Empire ses procédés et 
ses origines — , aussi cette protestation inflexible nuisit-elle 
fortement à sa carrière d'artiste. Plusieurs tentatives furent 
faites pour le rallier au groupe artistique et littéraire qui. 



BIOGRAPHIE 37 

dans les salons du Prince Napoléon et de la Princesse 
Mathilde, trouvait un terrain de demi-conciliation ; il ne 
voulut se prêter à aucune transaction. SonamiBixio, fami- 
lier du Prince, le tàta plusieurs fois; Sainte-Beuve lui 
demanda nettement d'accepter l'invitation que la Prin- 
cesse Mathilde le chargeait de lui faire, il refusa toujours, 
disant que ses convictions républicaines ne lui permet- 
taient pas d'accepter et que ses attaches à la famille d'Or- 
léans, comme professeur de la Duchesse, étaient un autre 
obstacle. Il paya cher cette résistance inflexible. 

Très peu de temps après la démarche de Sainte-Beuve, 
Paul Huet, suivi de son fds tout jeune encore, montait le 
petit escalier en tire-bouchon et très sombre qui, au palais 
de l'Industrie, menait aux bureaux de l'administration ; 
les personnes qui ont connu cet escalier n'ont pu l'oublier ; 
près d'arriver au palier, une voix de femme un peu trop 
puissante se fait entendre, et Paul Huet de dire très haut: 
« Quelle est la poissarde qui possède un si beau timbre ? » 
Au même moment, il se trouve en face d'une dame non 
moins puissante que sa voix : «Ah ! Monsieur Huet, je suis 
enchantée de vous rencontrer, etc. » La grâce même 1 — 
« Oh, elle te connaît, quelle est cette damé, il est impos- 
sible qu'elle n'ait pas entendu ? — Bien sûr qu'elle a 
entendu. — Mais qui est-ce ? — La Princesse Mathilde. — 
Que va-t-elle penser? — Elle est ravie, d'ailleurs elle a 
trop d'esprit pour ne pas en rire la première, tu l'as bien 
vu ». 

M. de Nieuwerkerke, de son côté, lui fit une avance ; il 
lefitvenir et luidit : a Monsieur Huet, je voudrais vous être 
agréable, faites-moi une demande et je me ferai un plaisir 
de vous l'accorder. » — « Monsieur, tout artiste désire être 
mis à même de montrer ce qu'il peut faire, il a été plu- 
sieurs fois question pour moi d'une chapelle à décorer, 
je n'ai jamais obtenu la commande, si vous voulez bien 
me confier un travail qui me permette de produire et de 
développer mon talent, je vous en serai très reconnais- 
sant ». 



38 PAUI- HUET 

Unpeu agacé M. de Nieuwerkeikc répond : « Jenedispose 
pas en ce moment de travaux, nous verrons plus tard, mais 
je vous le répète, je voudrais dès maintenant vous faire 
plaisir, demandez-moi autre chose ; en dehors des travaux, 
il y a des faveurs auxquelles un artiste peut être sen- 
sible. » — Paul Huet se levant lui répond : « Monsieur, je 
ne sache pas qu'un artiste puisse honorablement solliciter 
de votre bienveillance autre chose que des travaux et je 
ne demanderai pas autre chose. » 

Ce fut une rupture; pendant deux ans, la défaveur fut 
soulignée en toute occasion ; puis un jour, sans motif appa- 
rent, Nieuwerkerke vint à lui la main tendue et peu après 
il apprenait par Ernest Ghesneau, secrétaire de Nieuwer- 
kerke, qu'il était porté le premier sur la liste des promo- 
tions du i5 août comme officier. La nomination, contre- 
signée par le ministre, fut biffée de la main de l'Empe- 
reur, qui mit un autre paysagiste à la place. Toujours 
porté jusqu'à sa mort, il en fut ainsi chaque année. 

Ce changement de nom a pu être dû à des recomman- 
dations, mais des notes de police ont pu en être cause ; 
son opposition affichée au Coup d'Etat, ses protesta- 
tions constantes, ses amitiés, son intimité avec Hugo, de 
Flotte, Carnot, Eugène Pelletan, Michelet, Lamartine, 
son refus formel de faire la demande que l'on voulait pro- 
voquer de sa part, voilà plus qu'il n'en fallait pour le 
faire rayer. Pour être juste, on doit reconnaître que l'atti- 
tude théâtrale de quelques-uns avait pu mettre le pouvoir 
en défiance. Quand Courbet faisait tout pour avoir la 
croix, sans se compromettre directement, et la refusait 
ensuite avec éclat, pour se faire une réclame, il donnait 
le droit à un pouvoir, qui ne voulait pas se laisser jouer, 
d'exiger une soumission d'un artiste avant de lui accorder 
la récompense qu'il pouvait mériter ; or Paul Huet ne 
voulut pas s'y prêter; à ses yeux, c'eût été une plati- 
tude. 

Une autre anecdote piquante montre combien il était 
inflexible: Avant d'être ministre du jeune Empire, For- 



BIOGRAPHIE 39 

toui avait été secrétaire de Carnot, chez lequel on se 
réunissait le mercredi soir. Un peu avant le Coup d'État, 
alors que l'on scrutait les chances d'avenir, Paul Huet, qui 
gardait en ces réunions politiques le plus souvent le 
silence, prit la parole pour dire : « Mais, Messieurs, il n'y 
a qu'un homme dont vous ne parliez pas, c'estcelui auquel 
vous livrez tout, comme s'il n'avait pas fait Boulogne ; il 
me semble que là est le danger. Je suis surpris que vous 
ne vous en préoccupiez pas davantage. » L'observation 
fut accueillie par des sourires et des protestations, — « Le 
Prince Louis 1 il est trop bête ! C'est un homme sans va- 
leur, etc. » — « lia l'auréolequevous lui faites vous-mêmes; 
il est encore son oncle pour beaucoup et je souhaite qu'il soit 
personnellement aussi insignifiant que vous voulez bien 
le dire », puis agacé, il se retire. Presque aussitôt, For- 
toul, qui était présent, le suit dans l'antichambre et tout 
en endossant son paletot : « Vous rentrez chez vous, je 
vous accompagne » ; à peine dans la rue: « Mon cher 
Huet, A'ous y voyez clair, vous, il est plus fort qu'eux 
tous et il les jouera haut la main. » Huet alors s'arrêtant 
court et se tournant vers Fortoul lui répond : « J'ai souf- 
fert de ne pouvoir parler avec autorité au milieu de ces 
hommes politiques pour les mettre en méfiance, je vou- 
drais leur donner l'éveil, je déplore leur aveuglement, mais 
ce sont tous d'honnêtes gens et j'espère que s'ils sont 
assez imprudents pour se laisser jouer, il y en aura du 
moins un assez ferme pour le mettre dans l'impossibilité 
de manquer à son serment. »> 

Fortoul sans aucun doute trempait déjà dans le complot 
qui devait le faire ministre ; il quitte aussitôt Paul Huet 
après avoir reçu cette douche. 

Mais plus tard, comme il était bon prince, rencontrant 
Paul Huet au Salon, le ministre Fortoul, entouré de cour- 
tisans, vientà lui la main tendue : « Huet, il y a longtemps 
quejene vous ai vu. » — « En effet, ditPaul Huet, et depuis 
il y a eu bien des changements », mais il ne prend pas la 
main qui lui est offerte, — N'y a-t-ilpas là de quoi décou- 



40 PAUL HUET 

rager les meilleures volontés, et ces gens pouvaient-ils 
comprendre tant d'austérité? 

Pau) Huet, si compromis au 2 décembre, n"a pas été 
déporté 1 ne serait-ce pas à Fortoul qu'il l'a dû sans le 
savoir? 

VI 

Pour peindre l'homme, nous ne pouvons mieux faire que 
d'en appeler aux souvenirs de ses amis, de ceux qui, de 
près ou de loin, l'ont connu et apprécié. 

Michelet écrit : 

« 11 était né triste, fin, délicat... une femme a bien dit: 
« Nul n'a eu plus le sens des pleurs de la nature », à cer- 
tains jours, mélancolie profonde. Il a peint quelque part 
un pensif oiseau d'eau, qui se tient seul dans une baie 
écartée et ombreuse. En le voyant je dis: « C'est lui »... 

«C'étaitplusqu'unpinceau, c étaitune àme, uncharmant 
esprit, un cœur tendre et beaucoup trop hélas!... Qui 
nous rendra jamais cet aimable voisin, cet ami du foyer, 
ses visites du soir? Sa place y reste vide, je l'attendrai 
toujours. »' 

Hugo lui écrivait : 

Merci, mon cher Huet, merci de tout cœur. Votre lettre vaut un ser- 
rement de main. 

Vous aimez la nature comme moi; j'aime l'art comme vous. Nous 
devons nous comprendre. Et nous nous comprenons, car j'aime tout de 
vous, l'homme et le peintre. 
Votre vieil ami, 

Victor H. 
6 juin, La Terrasse. Vallée de Montmorency. 

Delacroix lui adressait ce mot aussi éloquent dans sa 
concision : 

Ce jeudi matin. 

Mon cher ami, 

Le plaisir que me fait éprouver votre lettre est au-dessus de toutes 
les récompenses qu'un artiste peut ambitionner. Je vous en remercie 

' Le Temps, du mardi ii janvier 1869, ^'oir p. 478. 



BIOGRAPHIE 4i 

mille fois ici, en attendant que j'aille vous serrer la main. Les hommes 
de talent n'ont malheureusement pas tous l'élévation des sentiments. 
Qu'importent les mesquines rivalités: je ne m'en suis jamais beaucoup 
inquiété. Un suffrage comme le vôtre et noblement exprimé, efface l'im- 
pression de mille piqûres. 

Je vous embrasse bien sincèrement et vous remercie de nouveau. 

EuG. Delachoix. ' 

Au lendeinain de sa mort, Sainte-Beuve écrivait à son 
fils: 

Ce II janvier 1869. 

Quel coup, cher monsieur, qu'il est inattendu et cruel! 

La veille encore, cet excellent ami me venait voir vers 5 heures du soir 
et nous causions comme nous le faisions depuis quarante ans. Veuillez 
offrir à M™" Huet ma respectueuse et douloureuse sympathie et con- 
doléance. Il vous laisse un beau nom que sa perte va grandir encore : 
c'était une âme d'artiste dans l'acception la plus élevée du mot; une 
intelligence étendue et délicate, un cœur pur et affectueux. Sa sensibi- 
lité aura hâté sa fin. Il nous devance de peu, nous de sa génération, 
mais tant que nous vivrons, son image restera gravée en nous autrement 
encore que par ses œuvres ; une image vivante, ornée de ses qualités 
morales et de ses douces vertus. 

A vous de tout cœur, cher monsieur, 

Sainte-Beuve. - 

Rappelant ses souvenirs, Ernest Legouvé s'exprime 
ainsi : 

« Je suis bien téméraire d'oser écrire même une page 
sur un peintre. Mon excuse est dans mon amitié, elle me 
permettra de dire sur Paul Huet ce que d'autres ne diraient 
peut-être pas... c'est le fond le plus intime de son âme 
d'artiste que je désirerais mettre en lumière. Toute sa vie 
a été une lutte : lutte contre la pauvreté, lutte contre la 
maladie, lutte contre l'école qu'il a attaquée, lutte contre 
l'école qu'il a inaugurée, lutte contre lui-même... Je l'ai 
connu pour la première fois en i845, aux Eaux-Bonnes, 
il était malade... il se croyait gravement atteint... 
touché de sa peine, j'allai chez le médecin et le suppliai 

' Communiquée à M . Léon Séché et publiée par lui dans la Ilet'iie de Paris 
du i5 juin 1908. 

- Il est intéressant de rapprocher celte lettre de l'article paru dans les 
Portraits contemporains, tome II, p. 243 n. éd. 



i-i PAUL IIUET 

de me dire la vérité. « La vérité, me répondit le doc- 
teur, c'est que M. Paul Huet n'est pas plus malade de la 
poitrine que moi ; ce sont de purs accidents sanguins 
qui disparaîtront forcément avec le temps. » Plus vite 
encore que je n'avais couru chez le médecin, je retournai 
chez Huet, lui apportant la bonne parole qui lui garan- 
tissait l'avenir. De là, notre sympathie et mon entrée 
dans la confidence de sa vie passée et présente. Je n'en 
dirai que ce qui touche à ses sentiments d'artiste... 

« ... En réalité, il est l'élève de l'île Séguin... L'île 
Séguin fut pour lui ce que fut pour J.-J. Rousseau l'île 
Saint-Pierre ; un vrai nid de poésie, de paix, de médita- 
tion. Il vécut en pleine union, je dirais volontiers en pleine 
communion avec les arbres, les eaux, les herbes, les 
nuages, les couchers de soleil, toutes les symphonies du 
vent. 11 se plongea dans la nature comme les beaux trou- 
peaux de Normandie (ce n'est pas lui qui me reprocherait 
cette comparaison agreste) comme les beaux troupeaux 
de Normandie s'enfouissent jusqu'au poitrail dans l'herbe 
épaisse des prairies, et là, Paul Huet, rêvant, ruminant, 
préluda au développement silencieux de son talent et 
même de son caractère. Cet amour de la nature, si pas- 
sionné, si profond, et cependant si mêlé d'imagination et 
de rêverie inventive; ce caractère un peu ombrageux un 
peu fier et en même temps un peu timide, il les a puisés, 
ce me semble, dans la solitude de l'île Séguin. J'y rap- 
porterai même la perspicacité railleuse de son esprit : 
les solitaires sont volontiers observateurs et moqueurs... 

« ... Créature essentiellement nerveuse, impression- 
nable, sensible, jedirais volontiers féminine, ilavaitbesoin 
du succès, ne fût-ce que pour croire à lui-même. Il suffi- 
sait de le voir, avec ses yeux pleins d'un feu clair, et 
pétillants de vie et d'esprit derrière ses lunettes, pour 
se rendre compte que toute piqûre devait être blessure 
pour cet être agité, inquiet et surexcité encore par une 
santé toujours variable... » 

M. Asseline, ancien secrétaire des commandements de 



BIOGRAPHIE ^3 

la Duchesse d'Orléans, écrivait à la veuve de Paul Huet 
une lettre qui contient le passage suivant : 

Aitonne par la Charilé-sur-Loirc, 24 juin 1872. 

Nous nous sommes liés bien jeunes, votre mari et moi • dans ce 
temps, et jusqu à son mariage, il vivait fort retiré, menait une vie exem- 
plaire, consacrant ses modestes ressources à létude de son art 'Son 
atelier n était ouvert qu'à un très petit nombre d'amis, avec lesquels il 
L^Il';^ •l"'"'"' des maîtres, qu'il aimait avec passion et dont il 

parlait avec éloquence. M. le duc d'Orléans aimait son talent et l'encou- 
rageait ; ...aviint et pendant son triste et long exil, la Princesse le reçut 
toujours avec distinction et n'en parla jamais qu'avec estime 

Agréez, Madame, mes hommages très respectueux, ma femme vous 
envoie ses plus affectueux souvenirs, 

Ad. Asseline. 

Camille Pelletan, camarade de son fils, écrivait au len- 
demain de sa mort ' : 

« Qu'il nous soit permis de rappeler la bienveillance 
et l'affection avec laquelle il accueillait les jeunes gens. 
Rien n'égalait le charme de ses conversations familières, 
où l'on croyait causer avec un camarade et d'où l'on sortait 
en s'apercevant qu'on avait reçu l'enseignement d'un 
maître. » 

Alfred Croiset, le doyen de la faculté des lettres, lors 
de l'inauguration du buste de Saint-Cloud, apportait ainsi 
son témoignage : 

« Dans mes plus lointaines réminiscences d'enfant, je 
retrouve, toujours visible et nette, la fine et énergique 
figure de Paul Huet. II m'apparaît dans son ateIier,''où il 
créait de belles œuvres, et où nous étions admis parfois 
à le voir travailler, mais plus encore dans ce cadre 
famdial où, entouré de respect et d'affection, il trouvait 
l'atmosphère la plus propre à développer son exquise 
sensibilité, cette sensibilité poétique qui a été la source 
de son inspiration. 

« Rien n'était plus charmant pour nous, enfants ou très 
jeunes gens, que l'intérieur de cet homme d'élite... 

« Paul Huet avait un esprit cultivé et une âme ouverte à 

1 La Tribune, du dimanche 17 janvier 1869. 



44 PAUL HUET 

toutes les formes de la beauté. Toute grandeur, toute 
noblesse intellectuelle et morale le faisait vibrer, sous 
quekjue forme qu'elle se produisît. 11 aimait les poètes. 
11 goûtait les écrits des historiens et des philosophes. 
Les idées le passionnaient... 

« 11 aimait à discuter et le faisait parfois avec une cha- 
leur éloquente. 11 parlait notamment de son art en per- 
fection. Et cela le plus simplement du monde, même 
devant des jeunes gens qu'il semblait prendre plaisir à 
élever jusqu'à lui, et dont il écoutait les propos, plus ou 
moins mesurés, avec une inlassable bienveillance. Car 
il avait cette qualité, plus rare qu'on ne pense, d'aimer 
vraiment la jeunesse, de s'intéresser à ses illusions, de 
supporter ses décisions tranchantes et de les discuter 
avec sérieux... 

« ... Je me souviens de l'avoir entendu parler du style 
de Nisard de manière à satisfaire même un classique 
endurci. Ce passionné, ce généreux était impartial et 
intelligent... 

«... Ceux qui ont eu le privilège de connaître person- 
nellement Paul Iluet, Messieurs, entendent encore dans 
ses œuvres la résonance de son âme. et c'est ce que je 
voulais dire à ceux qui ne l'ont pas connu, pour rendre 
hommage à sa sincérité de grand artiste. » ' 

Après cette note éloquente, un portrait plein d humour, 
instantané aussi piquant par son originalité que vrai et 
juste par l'impression, dû à la plume de Léon Gauchez et 
publié dans son Journal de T Art en 1878. 

Léon Gauchez était cet ami inconnu qu'attire le talent; 
flamand exubérant de vie et de santé, il avait rêvé un 
Paul Huet à sa taille : 

« Plus tard" j eus le bonheur de me lier avec Théo- 
phile Thoré... Je lui parlai de mon cher cahier d'eaux- 
fortes, il partageait entièrement l'admiration de Planche 

' Discours prononcé à l'inauguration du buste de PaulHuet àSaint-Cloud. 
- Un précurseur dans VArt, t. XIII, p. i5 et 33, signé Léon Mancino. 



BIOGRAPHIE 45 

et mit tout plein de bonne grâce à s'étendre sur le rôle 
prépondérant de Paul Huet dans la révolution artistique 
commencée sousla Restauration. Ce qu'il me dit du carac- 
tère del'homme était bienfaitpouraugmenter monardent 
désir d'entrer en relations avec le peintre. Ce n'est 
qu'en 1866 que j'eus enfin cette heureuse fortune; mon 
imagination s'était créé un Paul Iluet auquel la réalité 
se trouva ressembler aussi peu que possible. Aussi eus-je 
peineà cacher un premier sentiment intime de désillusion . 
Je me trouvais dans son atelier delà rue d'Assas, en face 
d'un petit homme à barbe broussailleuse, à l'aspect presque 
chétif et timide. Rien ne répondait moins à la poésie que 
respirent toutes ses œuvres. La simplicité aussi digne 
que cordiale de l'accueil eut immédiatement raison de 
l'impression que j'eusse été désolé de laisser deviner et 
qu'effaça promptement l'étude de mon hôte; au bout de 
quelques instants, il me parut transfiguré; la franchise de 
son accent, l'énergique netteté de son regard disaient 
l'àme passionnée, le cœur délicat, la nature droite et 
dévouée que recelait sa frêle enveloppe. Je sortis plein 
de respect pour un des plus galants hommes qu'il m'ait 
été donné de connaître, et le sentant beaucoup plus 
grand encore, et par le talent et par le caractère, que 
tout ce que j'avais rêvé de lui avant de l'avoir vu... 

« Je restai en correspondance avec lui et le vis trois 
fois, toujours plus ardent au travail solitaire dans lequel 
il s'était renfermé, trop fier pour s'abaisser jamais à 
l'intrigue, principal moyen de renommée pour tant 
d'autres, et respectant trop son art pour descendre 
à s'occuper de son côté mercantile. Quiconque dans la 
critique tient dignement une plume, avait à cœur de ne 
laisser échapper aucune occasion de célébrer cette orga- 
nisation d'élite et de rappeler l'attention sur l'élévation 
de ce noble talent qui n'a connu aucune défaillance ». 

Paul Huet avait l'esprit vif, la riposte alerte et prompte, 
causait d'une façon charmante, mais jamais le plaisir de 
faire un mot, ou de souligner un trait ne l'entraînait à 



/fi PAUL HUET 

dire une parole méchanle ou malveillante. Son cousin, le 
président Petit, écrivait à son fils le 23 janvier i8Gg : 

« Je vous enverrai au plus tôt les passages de la correspondance de 
votre excellent père, toujours bon et affectueux pour moi, qui se rap- 
portent à l'art et aux appréciations justes, exquises, élevées, qu'il lais- 
sait échapper au courant de la plume, d'autant plus précieuses qu'elles 
étaient spontanées, sans apprêt, et qu'elles reflétaient, avec un senti- 
ment profond et éclairé de l'art, l'honnêteté, la droiture et la bienveil- 
lance de son esprit. Sa pensée, souvent mélancolique, ne s'égarait pas 
dans des formules pénibles el dont on cherche longtemps la significa- 
tion. Elle était, avant tout, claire et nette, expressive et imagée. Alors 
même qu'il avait à se plaindre de l'injustice, les personnes s'effaçaient ; 
il s'en prenait au mauvais goût du jour, aux moyens, indignes de lui et 
de sa loyauté, employés par d'autres pour parvenir et se faire prompte- 
ment dans les arts, sans cette lente et féconde incubation du travail et 
de la réflexion, une place par surprise, en sacrifiant aux caprices du 
jour et à la mode. Voilà, mon cher René, vous vous en souvenez mieux 
que moi, car vous aviez le bonheur de l'entendre tous les jours, ce que 
sa belle âme flétrissait avec une rare énergie d'expression, une grande 
autorité de raison, et cette sûreté de jugement qu'il puisait dans la tra- 
dition et la connaissance des œuvres des grands maîtres. 

«... Parler de lui, c'est encore le voir, l'entendre, le sentir vivant à 
ses côtés ! Je serais heureux de pouvoir échanger avec vous, et près de 
vous, les sentiments que cette belle mémoire (hélas ! quel mot cruel 
m'échappe), nous inspire à tous. » 



Corpore pari'us état. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un 
héros légendaire, il n'est peut-être pas inutile de donner 
une indication de son portrait physique. Il était en effet 
petit, mais bien proportionné, la tête était fine, l'œil, 
très bien enchâssé, était vif, mais doux et bon ; il le tenait 
volontiers à demi fermé, surtout quand il fixait son 
attention sur un point ou sur une personne. Le regard 
ainsi concentré devenait étrangeinent pénétrant ; le sou- 
rire était bienveillant, malgré une nuance de raillerie, 
on le devinait sous sa barbe plus qu'on ne le voyait, mais 
les j'eux riaient plus encore que la bouche ; habituelle- 
ment la physionomie était plutôt un peu grave et triste. 
Le front bombé, élevé, était sillonné par des veines sur 
les tempes, et encadré par des cheveux légers, bouclés 
et enlevés en coup de vent. Il avait la vue excessivement 
basse et a toujours porté des lunettes, il se servait 
souvent d'une lorgnette pour étudier les détails et suivre 



BIOGRAPHIE , 

47 



le dessin d'un arbre ou d'une figure, afin d'en bien saisir 
le caractère. 

II existe un daguerréotype, fait chezDurieu à l'époque 
où il s'y retrouvait avec Delacroix, au début de l'invention 
et du premier enthousiasme, qui le représente dans la 
pose du Christ, lors de la flagellation; le torse, les bras 
sont superbes, et la tète, le regard au ciel, est dune belle 
expression ; il avait alors quarante-trois ou quarante- 
quatre ans. Nerveux, sanguin, il était ardent à tous les 
exercices, agile et adroit. Réservé, très doux, d'un com- 
merce facile et bienveillant, il devenait d'une violence 
extrême si on abusait de sa bonté et avait alors des 
colères terribles. 

Tout jeune, il revenait de l'île Séguin à pied avec des 
amis, la nuit était tombée avant leur arrivée à la place 
de l'Etoile, par laquelle ils passaient ce soir-là; un 
homme les croise, qui paraissait ivre, et, tout en tibu- 
bant, retombe sur Paul Huet, qui sent aussitôt la main 
fouiller son gousset, aussi vide bien entendu d'argent 
que de montre ; mais comprenant aussitôt qu'il a affaire 
à un simulateur, il tombe à bras raccourcis sur l'individu 
Ses camarades lui disaient en vain : mais tu vois bien 
qu il est soûl, laisse-le donc, tu vas l'assommer. Et lui 
de taper toujours des poings et des pieds, s écriant à 
chaque coup : Ah oui ! soûl, ah oui ! Enfin on le lui 
arrache et l'homme file sans demander son reste, sentant 
qu'il avait trouvé son maître. 

Plus tard, à un banquet d'artistes en l'honneur de je 
ne sais plus qui, ou quoi, il arrive en retard, cherche sa 
place, ne la trouve pas et, appelé par des amis qui lui 
montrent une chaise vide entre eux, s'assied. Survient le 
titulaire, ou du moins un autre camarade qui prétend que 
c est sa place. Paul Huet lui répond en plaisantant 
d abord : « je n'en puis plus, j'étais horriblement fatigué 
ils m'ont appelé près d'eux, tu ne vas pas me chasser de 
là, je suis trop bien, mais, si tu veux être sage, on va se 
serrer et nous te caserons aussi. — Non, non, je ne veux 



48 PAUL HUET 

pas être foulé, c'est ma place et je la veux ; puis en 
matamore : — Çà ne se passera pas comme cela, j'ai 
servi, etc., etc. — Ah ! c'est ainsi que tu le prends, dit 
Paul Huet, devenant tout à coup furieux. On plaisante 
et tu réponds sur ce ton ; eh bien soit, tu as raison, il 
faut en hnir; mais pas demain, tout de suite. Il n'y a 
qu'une place, dis-tu, et nous sommes deux : sortons, nos 
amis vont nous accompagner et dans un instant il n'y en 
aura plus qu'un, celui-là reprendra la place et reviendra 
dîner, » Le ton était tel, si ferme, si convaincu que 
le farouche spadassin fait une retraite immédiate, et, 
devant l'insistance de Paul Iluet, qui ne se calmait plus, 
finit par de plates excuses. 

Cette vivacité, il savait aussi la montrer dans les 
heures degaîté; une lettre écrite à sa femme, vers i854, 
montre que dans sa jeunesse, à l'île Séguin même, où il 
a tant travaillé, il savait apporter sa part d'entrain, que 
les parties de pleine eau n'étaient pas les seuls moments 
de détente. La lettre elle-même donne une note assez 
vive pour la citer plus complète. 

Paris, de l'atelier. 

Amie aimée, voici une lettre de ta chère Z... ', elle était chez 
le portier et datée du i6, elle le fera sans doute plaisir, et je 
crois que tu voudras y répondre de suite. Définitivement la voix 
est un bel instrument, voilà qui fortifiera tes intentions il l'égard 
d'Edmée ; je t'engage, en attendant, h lui bien apprendre maître 
Corbeau ! Ne devrais-je pas une visite de suite ? Pour réchauffer 
le froid que j'avais de te quitter, j'ai dû attendre b la gare 
jusqu'à près de deux heures et demie et par quel temps! Dans 
l'omnibus i>e?-l, j'ai bien cru reconnaître une des jeunes nymphes 
de Visle Séguin, une blonde enjouée et folâtre qui donnait sa 
part de joie aux beaux jours de cette île enchantée ; époque oii 
l'on écrivait encore sans trop de honte Isle avec un S ! et l'on 
croyait être si loin de l'ancien régime. Je n'ai pas voulu la recon- 
naître. Les scènes de reconnaissance sont embarrassantes après 
tant d'années ; c'est effrayant, j'ai cru voir sa mère, une grosse 
maman couperosée dont nous riions fort, hélas, à cette époque. 
Cette beauté blonde (autrefois) était devenue M"^G..., sculpteur 

' M"" Z..., chanteuse de talent et peu fortunée, faisait un brillant mariage. 



BIOGRAPHIE 49 

qui a eu quelques succès et du mérite, mais je crois que l'on a 
encore plus parlé de la femme que du mari, avant, pendant et 
après, car elle est veuve, si elle n'a pas convolé en seconde ou 
en troisième : médisance d'artiste du reste. 

Toute sa vie il a aimé se lever de bonne heure, mais 
dans les dernières années surtout, il avait soif de lumière : 
« Je serai bien assez tôt et surtout bien assez longtemps 
dans le noir, il faut jouir du jour tant qu'on le peut ; si 
encore j'étais sûr que, là-bas, je pourrai faire des 
paysages, voir des printemps aux pousses tendres et des 
automnes dorés, des aurores empourprées et des soleils 
couchants dz-amatiques. Je ne puis comprendre un 
paradis sans cela. Un bonheur sans travail... L'éternité 
à ne rien faire, quel enfer ! » 

Il montrait son énergie et sa volonté dans les moindres 
choses : enfant, il s'était taillé un pupitre à même une 
bûche qu'il avait débitée à lui tout seul. 

J'ai parlé de sa facilité à faire les vers latins, elle était 
telle, que si son maître lui donnait un pensum, il solli- 
citait, comme une faveur, la permission de faire cin- 
quante vers au lieu d'en copier cent, préférant se donner 
du mal à un travail intelligent et laisser libre cours à son 
imagination, plutôt que de s'engourdir dans une tâche 
déprimante et routinière. 

Deux fois il eut le crâne fendu: tout enfant, sa nourrice 
l'avait laissé tomber de ses bras et il s'était ouvert le 
front. A vingt ans, il jouait à la balançoire avec son 
neveu Emmanuel. Cette balançoire venait d'être posée 
dans la cour de la rue Madame, on avait enlevé quelques 
pavés pour planter les montants ; le travail n'était-il pas 
achevé, la terre pas assez tassée ? Toujours est-il qu'il 
sent un mouvement se produire et dit : « Moins fort, 
arrête-toi. » Son neveu n'entend pas, croit à un encou- 
ragement et redonne un vigoureux élan. Le tout s'arrache 
et Paul Huet tombe en arrière, la tête la première sur le 
tas de pavés, recevant de plus son neveu dans ses bras, 
et le portail s'écrasant sur le tout. Gomment ne fut-il pas 

4 



5o FAUL HfET 

tué ? il en fut quitte pour une fracture de Tocciput. 

Delécluze, s'il eût connu ce détail, n'eût pas manqué 
de trouver là une explication toute naturelle à la « muti- 
nerie de son imagination — à son exécution fantasque — 
à son habitude de composer, dessiner et colorer des 
pays, des arbres, des feuillages et même des figures 
purement fantastiques ' ». 

D'autres y verraient la confirmation de cette théorie 
qui veut que les gens d une valeur particulière aient plus 
ou moins le cerveau fêlé ! 

Il racontait de son voyage en Auvergne, fait à pied 
avec MM. de Gambis^ et de Taillac% cet incident qui 
montre 'son sang-froid : Outre son bagage de touriste 
des plus sommaires, son sac contenait une lourde boîte de 
couleurs chargée d'études, la marche avait fini par 
entamer un de ses pieds ; il est forcé de s'arrêter dans un 
trou perdu et de laisser ses compagnons poursuivre leur 
route. La pluie ne cessait de tomber; lassé d'être depuis 
deux jours prisonnier dans ce bouge, il demande si on 
ne pourrait lui procurer un cheval et un guide pour le 
conduire jusqu'à la ville prochaine, le Puy, je crois, 
où il devait rejoindre ses amis. 

La route était sauvage, elle traversait des bois de 
sapins, en longeant un torrent qui bouillonnait au fond 
d'un ravin. Déjà, deux ou trois fois, le guide l'avait quitté 
pour s'enfoncer sous bois, sous prétexte de prendre un 
raccourci, ses allures paraissaient un peu étranges, ses 
propos plus encore, quand, après une nouvelle absence, 
il surgit brusquement, saisit la bride du cheval, l'arrête 
et demande à brûle-pourpoint : « Etes-vous armé ? » Avec 
une heureuse présence d'esprit, Paul Huet répond en 
riant : « Armé, pourquoi faire, pour me faire prendre 
mon arme, je n'ai pas un sou sur moi, vous pensez bien 

' Delécluze. Salons de i83i et i834. 

' Secrétaire d'ambassade. 

' Conseiller référendaire à la Cour des Comptes. 



BIOGRAPHIE 5i 

que si j'avais pu rester à l'auberge par ce temps de 
chien, je ne me serais pas mis en route; je dois trouver 
de l'argent à la ville, voilà pourquoi je suis si pressé 
d'y arriver ». L'endroit était des plus sinistres, le préci- 
pice, au fond duquel grondait le torrent, était du côté 
opposé à l'homme, le moindre effort pouvait y précipiter 
le cavalier. Après quelques secondes d'hésitation, le 
guide laisse retomber la bride et tout en disant qu'il est 
toujours bon d'avoirdes armes, s'absenteune dernière fois, 
aussi brusquementqu'il l'avait abordé, mais pourquelques 
instants seulement : à son retour, Paul Huet lui demande 
pourquoi il lui a fait cette étrange question. — « La 
route n'est pas sûre », dit le guide d'un air embarrassé, 
et il se met à raconter des histoires d'attaques et d'acci- 
dents survenus dans ces parages, qui jouissaient d'ail- 
leurs d'une fort mauvaise réputation, surtout depuis 
quelque temps. — Paul Huet a toujours pensé qu'il avait 
échappé à un danger, que le guide se concertait avec 
des complices, que sans son sang-froid il était perdu. 11 
portait sur lui quinze cents francs cachés dans sa cein- 
ture. 

C'est pendant ce même voyage, qu'ayant fait au Mont 
Dore l'ascension du pic de Sancy avec ses amis, il s'arrête 
à la descente pour faire un bout d'aquarelle du soleil cou- 
chant, laissant ses compagnons prendre les devants avec 
le guide. Les nuages se forment sous ses yeux ; passionné 
par son travail, il ne se rend pas compte qu'ils l'enve- 
loppent peu à peu et ne comprend le danger que lorsqu'il 
est pris complètement dans un brouillard épais qui ne lui 
permet pas de voir ses pieds. Il se souvient d'une con- 
versation tenue le matin même à la table d'hôte : Le pic, 
avait-on dit, quand il était embrumé, en avait parfois pour 
quinze jours, et un voyageur pouvait être perdu, s'il 
était ainsi surpris. Il veut chercher sa route, retrouve 
bien le sentier, mais se bute à une roche qui lui barre le 
passage; impossible de reconnaître l'issue qui se dérobe. 



5a l'AL'L UUET 

il ne sent que le vide au delà. Enfiévré, ses pieds 
alourdis lui semblent chargés de semelles de plomb. 
Combien dure cette angoisse, elle lui paraît horrible- 
ment longue; mais une déchirure dans la nuée lui permet 
de voir le coude du sentier qui tournait la roche, il s'élance 
en faisant des sauts fous, délivré subitement de son 
poids écrasant et retrouvant, par contraste, une légèreté 
surprenante. Un peu plus bas, il rencontre le guide, qui, 
inquiet pour lui, remontait à sa recherche, et qui, 
l'apercevant, lui crie : « Ah ! quand j'ai vu ce nuage, 

je vous ai cru f — Pas pour aujourd'hui », répond-il 

en courant de plus belle ! 

A Rome, il est pris par la pluie ; fatigué d'être enfermé 
depuis plusieurs jours à son hôtel, il part, enveloppé dans 
son manteau, avec sa pique de paysagiste à la main pour 
faire une course dans la campagne. Les paysans, retenus 
dans les villages par le mauvais temps qui entravait les tra- 
vaux des champs, se tenaient sur leur porte, ou sur la place 
pendant les éclaircies. En traversant un de ces groupes, 
il est accueilli par des rires; quand il les a dépassés de 
quelques pas, ces grands gaillards raillent sa petite taille, 
son chapeau rabattu; les rires se changent en moqueries; 
plus loin ce sont des insultes, plus loin encore des pierres 
qui ne pouvaient plus l'atteindre; mais la colère le prend, 
il se retourne brusquement et se met à courir, le bâton 
levé contre ces gaillards au nombre d'une trentaine ! au 
risque de se faire assommer ! Ceux-ci, en le voyant arriver 
la pique levée, fuient en s'éparpillant comme une bande 
de moineaux et se réfugient dans leurs maisons en criant : 
« Furia francese ». Il avait eu un tel élan que ces Romains 
avaient eu peur ! Chacun s'était dit que s'il y avait un coup, 
il pouvait être pour lui : « Furia francese ! » 

C'est d'ailleurs la seule histoire de brigands qu'il ait 
eue pendant son séjour de quatre mois à Rome, malgré 
ses courses fréquentes dans la campagne. 



BIOGRAPHIE 53 



VII 



Son désir de parvenir au mieux à la poursuite du bien 
était inlassable. Il n'hésitait pas à gratter un tableau ter- 
miné pour le repeindre entièrement, témoin son tableau 
Fraîcheur des bois, fourré de la forêt., légué par lui au 
Louvre, qui a paru sous des formes si différentes aux 
Salons de 1848 et de i852. 

Il eût voulu trouver une expression qui pût devenir 
une devise personnelle témoignant de cette passion. 
« J'aurais aimé, disait-il, cette formule : « Ad meliora 
semper » mais dégagée de toute ambiguïté ; qu'il ne pût 
y avoir confusion entre le vœu tout intellectuel et une 
pensée de bien-être matériel. » Il ne l'a pas trouvée. 

Dès ses premières études, sa facture s'est affranchie de 
toute imitation servile. C'est ce qui a de suite si vive- 
ment touché Delacroix. 

« Je pense très sérieusement, dit Gustave Planche ' en 
i83i, que M. Paul Huet a voulu et veut encore, d'après 
des réflexions nombreuses et purement personnelles, 
ramener le paysage à la nature et que, pour y arriver, il 
a senti la nécessité impérieuse de rompre violemment et 
brusquement avec les principes aujourd'hui adoptés. » 

H attaquait une étude d'après nature avec un empor- 
tement amusant, dans la pleine pâte, large, riche, géné- 
reuse, sans indication préalable, mais avec une sûreté 
parfaite quant à l'établissement immédiat des grandes 
lignes principales qui déterminent le caractère, le senti- 
ment et la poésie de l'œuvre. De suite la toile était 
grande, les formes justes, mais élégantes; rien de petit, 
de mesquin, d'inutile ; il mettait en pratique ce conseil 
qu'il donnait toujours. « Oublier tout ce que l'on sait 
devant la nature et chercher à rendre le plus naïvement 
possible ce que l'on a sous les yeux. » 

' Salons, t. I, p. 97. 



54 PAUL HUET 

Dans ses aquarelles, la rapidité d'exécution était telle 
que c'était un véritable plaisir de le voir faire et d'as- 
sister à l'éclosion de l'œuvre en quelques touches noyées 
dans l'eau, coulant comme une source, avec des ména- 
gements de blancs si habiles, si justes, si francs, que le 
ciel, par exemple, était aussitôt à l'effet, brillant, lumi- 
neux. Il y avait du prestidigitateur, et pourtant cette 
virtuosité était si naïve, si sincère, si esclave de la 
nature ou du sentiment rêvé, qu'il semblait facile d'en 
faire autant ; l'effort ne se voyait ni ne se sentait, pas 
plus pendant l'exécution que devant l'œuvre achevée. Il 
fixait ainsi des impressions fugitives et prenait des notes 
précieuses pour l'exécution de ses tableaux. 

N'ayant pas une manière, un métier écrit d'avance, 
mais le variant au contraire à l'infini, l'assouplissant 
suivant le motif qu'il voulait rendre, il se servait indif- 
féremment pour dessiner de la mine de plomb, du 
crayon noir plus ou moins rehaussé de blanc, du 
fusain, de la sépia, de l'aquarelle, de la gouache ou de 
la plume, ou du pastel, mêlant souvent tous ces moyens 
avec un heureux imprévu, selon les besoins de la cause. 

C'est ainsi qu'il n'eut pas ce qu'on appelle un faire 
unique. Beaucoup de gens, amateurs éclairés même, ou 
érudits avisés, sont déroutés par cette fantaisie capri- 
cieuse, par cette recherche incessante. Ils ne peuvent 
classer aussitôt, en une petite place étroite, ce fantaisiste ; 
ils ne peuvent le piquer comme un insecte à la place 
réservée dans son cadre. De là en partie l'indifférence 
du gros public demi-connaisseur qui aime les formules 
routinières ; de là aussi, l'estime toute particulière en 
laquelle l'ont toujours tenu les artistes et les vrais con- 
naisseurs. 

Que de gens, voyant son œuvre réuni, s'écrient : 
« Gomment, ceci aussi est de lui, cela ne ressemble pas 
à ce que je viens de voir ! » Mais si la facture n'est pas 
uniforme, monotone, l'inspiration, la vision, sont bien 
issues du même cerveau, et, pour les délicats, il est diffi- 



BIOGRAPHIE 55 

cile de le confondre avec ceux qui l'ont suivi dans les 
mêmes voies. « On n'a jamais besoin de chercher un 
Paul lluet, on le reconnaît entre mille' ». Il a tout essayé 
avec audace, et tel fanatique aujourd'hui de l'école 
impressionniste peut avoir la satisfaction de découvrir 
en lui un précurseur, humble desservant de ce dogme, 
en rencontrant dans une aquarelle une note, audacieuse 
peut-être, mais bien à sa place parce qu'elle n'a pas été 
mise pour étonner le bourgeois ou pour faire parade 
d'une virtuosité malsaine. II a essayé de tous les pro- 
cédés, il se les assimilait aussitôt, mais sans en être 
jamais esclave. Il s'emparait de l'outil avec une rapidité 
prodigieuse, savait en tirer tout le parti, toutes les 
ressources qu'il était susceptible de fournir, sans s'as- 
servir à lui. 

Les questions techniques l'intéressaient d'ailleurs, 
témoin cette lettre de Delacroix en réponse à une indica- 
tion de siccatif recommandé par lui à son ami. 

D'Eugène Delacroix. 

Ce 27 avril. 
Mon cher ami, 

Vous êtes bien aimable d'avoir pensé à m'envoyer votre marchand de 
couleurs : mais voici les considérations qui m'ont fait renoncer à me 
servir de sa préparation. Je suis extrêmement circonspect dans le choix 
des siccatifs surtout, et je suis malheureusement persuadé que le temps 
seul et un très long temps peut confirmer le bon usage de ces moyens. 
J'emploie depuis plusieurs années le siccatif de Courtray, préparation 
flamande qui me paraît excellente et dont l'usage paraît fort ancien. En 
second lieu, je me sers d'essence en peignant, et votre homme m'a dit 
que l'essence était préjudiciable dans l'emploi de sa pâte ; ses couleurs 
ont le même inconvénient pour moi : je vous sais le même gré, mais à 
votre tour demandez à Haro du siccatif que j'emploie; en y mettant plus 
ou moins d'huile, on fait sécher à volonté, on peut même faire sécher à 
l'instant et glacer tout de suite après, tandis que l'autre demande au 
moins vingt-quatre heures. 

Je serai enchanté si la vue de mon tableau peut être de quelque intérêt 
pour M. Legouvé, que j'ai souvent rencontré et que j'apprécie comme 
il le mérite ; malheureusement le tableau est un peu loin, à Lille, dans 
le musée... '^ 

' Jean Rousseau. Salon i863, Univers illustré du a5 juin, voir p. 517. 

^ Legouvé avait manifesté le désir de voir la Mêdée, ce doit être au 
moment où il a fait la pièce portant ce litre ; la lettre, qui n'est pas datée, a 
dû être écrite vers i853 ou i854. 



56 PAUL HUET 

Impressionné comme il le dit lui-même, par les Charlet, 
les Géricault qu'il rencontrait sur le quai, il devait être 
de bonne heure tenté de s'essayer dans la lithographie. 
De quelle date sont les premières pierres, il serait diffi- 
cile de le fixer d'une façon très précise ; il était si rare 
de trouver un éditeur. On connaît l'histoire des pierres 
de Delacroix, que Pierret, son ami dévoué, promenait 
sous son bras sans pouvoir les placer. Il faisait de même 
pour Paul liuet, avec moins de succès encore. M™^ Del- 
pêchc recevait, avec une bienveillance toute maternelle, 
Géricault lui présentant les siennes : « Mais enfin, mon- 
sieur Géricault, vous êtes riche, vous n'avez pas besoin 
de cela pour vivre, que ne laissez- vous M. Vernet (Carie) 
faire des chevaux, il les connaît, lui, et sait les faire. » 

Quelle difficulté devait avoir Paul Huet à se faire 
imprimer! 

Quelle que soit l'heure de l'exécution, la maîtrise s'y 
affirme d'emblée et une date est certaine, celle de la 
première publication : 1829. Ce chiffre est écrit sur la 
première page d un cahier; ce fait est très important 
dans l'œuvre de Paul Iluet; rien ne peut mieux établir 
son originalité, indépendante de toute influence. De plus, 
on trouve dans chacune de ces petites estampes, si 
naïves d'impression de nature, et en même temps si 
expressives par la souplesse, la variété et l'imprévu d une 
exécution des plus habiles, on trouve dans chacune 
comme le germe franchement souligné de tout ce que 
l'école, dite de i83o, a développé dans des voies diffé- 
rentes. « On n'y relèverait pas une incertitude de senti- 
ment ou d'intention pittoresque », dit M. Hédiard dans 
son étude sur les maîtres de la lithographie. Mais le 
n° I, Le braconnier, le n° 7, Le ruisseau, dessous de bois 
aux troncs de hêtres argentés ne pourraient-ils être 
signés par Diaz. Tel autre, le n° 6, Plein soleil, ou le n° 8, 
Vue de Rouen, par leurs plans successifs, étudiés jusqu'à 
l'horizon à perte de vue, ne font-ils pas songer à Rous- 
seau, d'autres à Jules Dupré; sans compter celles qui, par 



BIOGRAPHIE 57 

leur caractère passionné et dramatique comme le 7, Cré- 
puscule et le II, Gros tenips, n'ont trouvé d'autre com- 
mentateur que lui-même, le romantique impénitent. 

Comme le dit M. Jouin' « il n'a procédé que de lui- 
même », il a été franchement le précurseur de tout ce 
qui a suivi. Si le fait n'était reconnu et proclamé par 
tout le monde, ces petits cahiers de modestes croquis suf- 
firaient à ^établir^ 

Dans le troisième cahier de six marines, daté de i832, 
si le coup de crayon est plus ferme, plus sur (comme dit 
le public), il est d'autre part moins personnel et moins 
imprévu. Ce cahier charmant n'a pas la même portée, le 
même intérêt que les deux premiers, le métier est trop 
dominant. 

Il en est de ses eaux-fortes' comme de ses lithogra- 
phies ; dès le début, toute son originalité, toute sa maî- 
trise s'y montrent avec une puissance peut-être plus 
grande encore ; si, dans les unes, il mêle heureusement 
le crayon, le lavis, l'estompe ; dans les autres, il emploie 
tour à tour la morsure, la pointe, le burin, la roulette, 
le berceau, l'aqua-tinta ou la manière noire, il use de tout, 
appliquant ingénieusement chaque procédé à l'interpré- 
tation voulue pour atteindre au maximum d'intensité de 
l'effet. Les premiers essais datent de la même époque. 

« Mais en 1828, dit M. Léonce Bénédite dans son 
rapport du jury international de 1900', Paul Huet ému 
par les estampes de Rembrandt, comme il l'avait été par 
ses tableaux, inaugure une suite de paysages à l'eau-forte, 
qui restent des pièces de premier ordre parleur intensité, 

' Maîtres contemporains, fasc. i. 

■^ Voir la notice de Burty dans Maîtres et petits maîtres, p. 4, 3o, 3i, 66 
et suivantes, et les articles de G. Hédiard : Les maîtres de la lithographie 
dans l'Artiste, 1891 ; les procédés sur verre dans la Gazette des Beaux-Arts, 
1"'' novembre igoS. 

^ Consulter, pour plus de détails : Léon Rosenthal : La gravure ; Burty, 
déjà cité ; Henri Bcraldi: Les graveurs au A'/.l'" siècle, t. YIII, p. 128 ; Loys 
Delteil : Le peintre graveur illustré, t. VII, entièrement consacré à Paul Huet 
et à la reproduction de tout son œuvre gravé et lithographie. 

' Page 618. 



58 PAUL HUET 

leur richesse, leur profondeur, leur grandeur et leur 
style. » 

« Les eaux-fortes du même auteur, disait Gustave Planche 
dès i834', rivalisent de transparence et de légèreté, de 
grandeur et de souplesse avec les meilleurs ouvrages 
de l'école flamande. La gravure, ainsi comprise, est une 
véritable peinture, tant elle est vivante et animée. Il y a, 
dans les quatre planches que nous avons au Louvre, 
plusieurs mérites variés qui n'appartiennent qu'aux 
maîtres. Lécorce, les branches et le feuillage des arbres 
sont touchés avec une simplicité savante. La toiture des 
chaumières est si doucement estompée qu'on a peine à 
comprendre comment l'eau-forte a pu atteindre à ce 
résultat. Il est fort à souhaiter que M. Huet traduise lui- 
même, de cette manière, quelques-uns de ses tableaux. » 

Et dans V Artiste^ : 

« Pour comprendre tout ce que le graveur, avec les 
ressources bornées de son art, peut mettre, dans ses 
ouvrages, de sentiment, de couleur, de lumière et de 
transparence, peut donner d'accent à la forme des objets, 
il n'est besoin que de jeter les yeux sur les paysages à 
l'eau-forte par M. Paul Huet. Ces ouvrages sont dignes 
des maîtres. » 

Quand la grande planche de Royal paraît, Gus- 
tave Planche lui consacre un long article dans la revue', 
article qu'il est impossible de rappeler ici autrement que 
par une courte citation. 

« Il eût été, je crois, difficile d'imaginer, pour une 
pareille donnée, une distribution de masses plus savante 
et plus facile à saisir. Quant au ciel, je n'hésite pas à 
le regarder comme un morceau capital. Je sais que dans 
toutes les questions d'art, il faut plutôt juger l'œuvre en 
elle-même que le mérite de la difiiculté vaincue ; mais 

' Salon de i834, p. 26a. 

^ Tome YII, p. iSg. 

« Revue des Deux Mondes, l. XIII, 4'' série, i" février i838, p. 357. 



BIOGRAPHIE 59 

lorsque ce dernier mérite vient s'ajouter à la valeur de 
l'œuvre, il y aurait de l'injustice à n'en pas tenir compte. 
C'est pourquoi je recommande à l'admiration publique 
le ciel des Sources de Roiyat, non seulement comme un 
modèle de transparence et de légèreté, mais encore comme 
un des triomphes les plus éclatants de la gravure à l'eau- 
forte... 

« Je dirai de l'eau des Sources ce que j'ai dit des arbres 
et du ciel. Elle se déroule et se joue en nappes transpa- 
rentes, et ne laisse rien à désirer sous le rapport de la 
légèreté. L'œil le plus difficile à contenter est forcé de 
reconnaître que M. Huet, en luttant courageusement avec 
son modèle, a fait tout ce qu'il était possible de faire. Le 
burin le plus délié n'irait pas au delà. » 

Il est curieux d'exhumer des Débats cette note dans 
laquelle on sent le parti pris. Delécluze dont Sainte- 
Beuve dit' : « J'ai encore sur le cœur ses jugements 
dédaigneux sur Paul Huet, par exemple... M. Delécluze 
n'a jamais su que l'accuser d'aimer et de chercher le 
bizarre. » Delécluze " s'exprime ainsi : 

a M. Huet réussit parfois assez bien dans le paysage 
imaginaire, de fantaisie ; et cet artiste a si bien senti sa 
vocation, qu'il s'est adonné dernièrement à la gravure 
du paysage à l'eau-forte, genre capricieux, où tout l'inat- 
tendu et toute la mutinerie de son imagination, contre les 
grands et sages aspects de la nature, trouvent à se 
dédommagera son aise, (sic.) Ces gravures exposées dans 
la salle d'Apollon ont fixé l'attention des connaisseurs. » 

« L'analogie entre la peinture anglaise de paysage et 
les études que fit Paul Huet dans l'île Séguin de 1820 
à 1822 est frappante, dit Ph. Burty. Le rapprochement 
jaillit, évident et logique, de la recherche instinctive ou 
plutôt de la présence continue de motifs et d'effets ana- 
logues. C'est, de part et d'autre, ce que l'on pourrait 

' Nouveaux lundis, t. III, p. 99, 4^ éd. 
- Débats, du 4 mai i834. 



6o PAUL HUET 

appeler de la peinture d'insulaire. » Et il ajoute : « Je tiens 
à poursuivre ce rapprochement et je prie les amateurs de 
comparer les eaux-fortes de M. Seymour-IIaden' à celles 
de Paul Huet, qui, de trente ans antérieures, semblent 
être des ancêtres de la famille. 

« Il faut bien constater qu'il n'a pu avoir pour premiers 
modèles les peintures de Constable, de Fielding^, de 
Reynolds ' et des autres puisqu'elles ne vinrent en France 
qu'à l'occasion du Salon de 1824... mais les premières 
influences lui vinrent des Rubens et des Rembrandt du 
Louvre. » 

M. Henri Reraidi abonde dans le même sens: 

« On met aujourd'hui, et c'est justice, les six eaux-fortes 
publiées en cahier, celles qu'on appelle /e Héron, elc. . 
sur la même ligne que les belles eaux-fortes de Seymour- 
Haden. Et ces pièces ont paru en i835 * ! » 

M. Henry Marcel, dans La peinture française au 
XIX" siècle',, dit : 

« Esprit cultivé, ouvert, s'exprimant avec délicatesse 
ou profondeur sur les matières de son art, Paul Huet, 
tenté par tous les modes d'interprétation, a fait de très 
belles eaux-fortes (les Sources de Royat,, etc.), et dessiné 
pour le Paul et Virginie^ de Curmer, des bois d'une étrange 
puissance d'effet, dans leurs formats minuscules. » 

Paul Huet a dû, pour vivre, faire au début quelques 
illustrations pour son beau-frère, l'éditeur Genêts, ou tout 
au moins en obtenir par son appui. H n'en est pas resté 
trace ; pour ce genre de travaux, il était contraint sans 
doute de dissimuler entièrement ses jeunes tendances. 

H s'affranchit bien vite de toute entrave. Ph. Burty. 



' Seymour-Haden, chirurgien et graveur anglais, 1818-1910. 

^ Copley Fielding, président de la Société des aquarellistes de Londres, 
1787-1855. 

' Reynolds, graveur et peintre, frère du portraitiste, a fait de beaux 
paysages. 

* Les graveurs au X/.V" siècle, t. VIII, p. 128. 

» Tage i54. 



BIOGRAPHIE 6i 

dans sa notice ', s'est attaché à relever avec soin les illus- 
trations qui toutes portent franchement l'empreinte de 
son caractère. Paul Huet a dessiné de charmantes 
vignettes : V Ouragan pour le Robinson Crusoé, traduit par 
Petrus Borel (édition devenue très rare) ; deux grandes 
compositions pour V Illustration ; la maison où est né le 
chimiste Vauquelin et des reproductions de ses tableaux 
pour le Magasin pittoresque', etc., etc. 

« Les dessins sur bois, que Paul Huet a semés dans le 
Paul et Virginie édité par Curmer en i838, ne sont pas 

moins remarquables que ses eaux-fortes, dit Burty, 

ils forment de petits tableaux d'une coloration audacieuse 
et réellement forte. Paul Huet n'intervient que dans la 
seconde moitié de ce curieux volume. On l'appela pour 
seconder. Le Marville et Français qui préparaient les 
paysages dans lesquels les frères Johannot intercalaient 
d'assez mièvres figurines. Huet s'assura de suite une place 
prépondérante. » 

Français' traitait les encadrements de fleurs et de fruits 
avec un talent remarquable, avec une grande finesse de 
pointe, ils sont tous de lui; mais ses paysages, d'une exé- 
cution habile, étaient un peu froids et monotones. Curmer, 
pour renouveler l'inspiration, appelle Paul Huet dont l'ima- 
gination poétique était bien faite pour interpréter, en la 
devinant, cette nature des tropiques ; aussi le succès est 
complet. Français prend ombrage de ce voisinage ; ce sont 
de ces mécomptes que certaines natures ne pardonnent 
pas, il est toujours resté un peu hostile. 

Ce volume, dans lequel Meissonier se révélait par ses 
merveilleuses compositions de la Chauniière indienne fut 
un événement ; les gravures étaient admirablement exécu- 
tées. 11 n'en fut pas toujours de même. On a longtemps 
gravé sur le dessin, sur l'original tracé sur le bois ; de 



' Ph. Burty : Maîtres et petits maîtres. 

- Année i85a, un long et bel article, t. X 
: 265. 

^ Français (François-Louis), 1814-1897, paysagiste, membre de l'Institut. 



- Année i85a, un long et bel article, t. XX, p. 307 et Année 1866, p. ^28 
et 265. 



62 PAUL HUET 

charmantes œuvres ont été ainsi détruites par des gra- 
veurs. En 18G1, Paul Iluct, sur la recommandation de 
Michelet près de Hachette, fait une série de bois pour le 
Tour du Monde\ Il emploie les mêmes procédés de tra- 
vail que pour les bois du Paul et Virginie. 

On ne peut imaginer quelle était, la plupart du temps, 
la pauvreté, la nullité des dessins rapportés par les 
voyageurs ; d'après cette donnée, Paul Huet faisait une 
maquette en quelques traits habilement lavés, puis il 
exécutait sur bois un dessin à la pointe où chaque trait 
de crayon avait sa valeur comme pour une eau-forte. Ce 
travail précieux, très poussé, fait l'admiration des éditeurs 
ravis. Les bois sont confiés à des graveurs d'élite, mais, 
depuis Curmer, une révolution s'était faite, celte facture 
très précise, impérieuse, trop personnelle les déroute, ils 
ont pris l'habitude d'une plus grande liberté d'interpréta- 
tion ; l'un d'eux ayant manqué, sans doute, un effet de 
matin d'une limpidité fine: Entrée du port de New-York, 
se permet de graver un ciel d'orage violent, d'une lour- 
deur étouffante, à la place du motif donné. Il pensait 
faire du Paul Huet plus authentique que l'original. — 
Fureur de l'auteur si bêtement trahi ! Le gendre de 
Hachette, Templier, envoie unjeunerusse, inventeurd'un 
procédé" qui, par la galvanoplastie, devait donner des 
clichés typographiques imitant l'eau-forte ; l'essai ne fut 
pas favorable. Paul Huet se reprochait ensuite d'avoir 
trop demandé au procédé, de n'avoir pas donné pour 
cette tentative une note plus simple. 

Il ne reçoit pas d'autre commande et ne s'inquiète pas 
autrement. Pourtant, un an après, causant avec Michelet : 
« Pourrais-je savoir, dit-il, pourquoi Templier, qui 
paraissait si satisfait de mes dessins, ne m'en a pas 
demandéd'autres, ses compliments étaient-ils sincères? — 
Ah, mon cher ami. ils sont désolés; vos dessins infini- 

' Le Tour du Monde, a« année, p. 237, 240, 241, 256, etc. 
- Voir la lettre du 18 juin 1861. 



BIOGRAPHIE 63 

ment supérieurs leur coûtent quatre ou cinq fois plus cher 
à graver que les autres ; malgré leur extrême désir de 
vous avoir comme collaborateur, le prix dépasse trop leur 
budget, ils n'ont pas osé vous le dire, ne pouvant vous 
demander, à vous, de changer votre manière de faire, et 
Michelet explique qu'un lavis laisse plus de liberté au gra- 
veur. — Ils n'avaient qu'à le dire, j'aurais fait ce qu'ils 
auraient voulu. Jegagnais, sans medéranger de mes toiles, 
mes mille francs dans la semaine, avec les lavis dont vous 
parlez, je les aurais gagnés dans ma soirée. » Les maquettes 
au lavis qu'il faisait sur un chiffon de papier avant de 
commencer son bois eussent été l'idéal des graveurs, 
elles eussent permis l'exécution simple, rapide et surtout 
économique. 

Paul Iluet, qui jamais ne fut homme d'affaire, s'en est 
tenu là, n'est pas retourné chez Templier et n'a plus 
fait de bois. 

C'est encore Gustave Planche qui caractérisait le mieux 
la façon dont Paul Huet comprenait son art quand il 
disait ' : 

« Lui aussi il veut la nature et la réalité, mais la réa- 
lité vraie, c'est-à-dire poétique, vivement sentie, finement 
et courageusement étudiée, il veut surtout traduire ses 
impressions personnelles et intimes. Il voit, il regarde, 
il s'en va, il se souvient, et il emporte avec lui des traces 
ineffaçables, des gages certains de ses voyages, de ses 
études. Puis quand vient l'heure de l'invention, quand il 
veut composer, il choisit dans ses souvenirs, il fait dans 
ses croquis un triage sévère, il rallie, il groupe les élé- 
ments que la nature lui donne autour d'une idée grande 
et poétique. — Involontairement, par un soudain et iné- 
vitable retour de pensée, les débuts de M. Paul Huet rap- 
pellent les premières méditations de Lamartine. En pré- 
sence de ses œuvres, comme à la lecture des méditations, 
on éprouve la même impression. C'est la même rêverie 

' Salon i83i, 1. 1, p. gS. 



64 VA IL IILET 

vague et immense, le même entraînement vois des pen- 
sées graves et indélinissables; on voit s ouvrir devant soi 
le même horizon lointain et intVaneliissable. » 

Et Planche ajoutait encore : 

tt Les deux dernières toiles sont comme les premières, 
le résultat d une lente préparation et d une longue médi- 
tation. ■» 

Ce que Planche Formulait si bien dès i83i est resté 
vrai jusqu'à la lin. il n"a rien changé à sa manière devoir. 
ses procédés de composition ont toujours été les mêmes 
et Pierre Pétroz. dans son volume de ÏArt et la critique en 
France, donne comme un écho des jugements de Planche. 

« Xul paysagiste', en effet, n a été plus que Paul Huet 
en communauté d'idées et de sentiments avec les inven- 
teurs littéraires de son temps. Dans ses principaux 
ouvrages, surtout dans ceux qui datent de la première 
moitié de sa carrière, il y a comme un reflet de la pensée 
byronienne. La nature y est envisagée en elle-même et 
pour elle-même. Les détails inutiles ou indifférents y sont 
volontairement supprimés. Les lignes y sont simplifiées, 
combinées en vue d'un effet à produire, d'une impression 
à rendi^e. La couleury est l'iche et vigoureuse, l'harmonie 
des tons y est en quelque sorte passionnée et dramatique. 
En tout et partout l'àme humaine s'y manifeste avec ses 
inquiétudes, ses doutes et ses désespoirs, avec ses aspi- 
rations généreuses et ses ambitions inassouvies. Les cita- 
tions du plus grand génie poétique du xix* siècle n'eu- 
rent pas seules de l'intluence sur l'imaginât ion de Paul Huet. 
mais ce furent celles qui y laissèrent la trace la plus pi-o- 
fonde. Vivant à une époque où l'on avait tour à tour de 
hautes visées et d'amers découragements. Paid Huet a 
exprimé ces perplexités de l'esprit avec autant de fran- 
chise et de puissance qu'il est possible de le taire quand 
on n'a à mettre en scène, comme moyens d'expression, 
que des arbres, des ciels et des terrains. Aussi la plupart 

^ (i L'Art tfl la Crâîqueeu Fraïu-e depuis iSii •', La M'attire, p. 199 



BIOGRAPHIE 65 

de ses œuvres ont un caractère sérieux, parfois même un 
peu sombre, en complète contradiction avec le goût clas- 
sique en matière de paysage 

« Une sorte de foi panthéistique de la nature ' a égaré 
Théodore Rousseau, une notion de jour enjour plus juste 
et plus compréhensive de la nature a raffermi la marche 
de Paul Huet... Il n'a pas pour cela changé de méthode. 
Pas plus qu'auparavant, il n'a accentué outre mesure les 
détails ou les accessoires. Il a continué à s'efforcer de 
traduire d'une façon saisissante ime impression reçue, 
une émotion éprouvée. Il s'est appliqué autant que jamais 
à exprimer les idées qu'un site donné éveillait en lui. Seu- 
lement, il a contemplé, étudié, imité la nature avec plus 
de soin, de sympathie, de respect, d'exactitude. Il y a 
trouvé des ressources, des forces nouvelles et ses der- 
nières œuvres égalent ou plutôt surpassent presque toutes 
celles qui les ont précédées. » 

Ses séjours forcés dans le Midi ont une influence pro- 
fonde sur le caractère de son talent, la nature de ce 
paysage méridional, tout nouveau pour lui, jette passa- 
gèrement un trouble sérieux dans sa vision. A Nice, il est 
enthousiasmé par le grand caractère de la Corniche ; et, 
malgré le découragement de ses lettres, c'est en s'achar- 
nant au travail que son inlassable ardeur trouve un refuge 
contre les tourments, les inquiétudes et les chagrins. A 
Rome, ce romantique a une telle admiration pour les lignes 
de la campagne, qu'il fait des séries de dessins, à la plume 
surtout, dans lesquels les traits de ce pays, classique par 
excellence, sont étudiés avec une conscience si scrupu- 
leuse, avec une précision, que l'on pourrait dire si mathé- 
matique, que les cotes de proportion sont établies comme 
pour une épure d'architecte, et c[ue dans quelques études 
il en est resté trace. II est loin des brumes du Nord, des 
ciels changeants aux nuages voyageurs, des vapeurs mati- 



66 PAUL IIUET 

nales, des chaudes buées du soir qui prêtaient bien plus 
à la poésie de son talent que l'éclat aride et sec du soleil 
méridional trop dur, trop brutal ; sa peinture s'en ressent 
pendant quelques années et, à première vue, le résultat 
ne semble pas être favorable. S'il est dérouté par cette 
nature si différente, la critique ne le sera pas moins : 
Baudelaire dit au Salon de i845': « Est-ce que 
M. Paul Huet voudrait modifier sa manière? Elle était 
pourtant excellente. » Mais, si sa couleur est un instant 
troublée et hésitante, ses dessins sont tout à fait supé- 
rieurs. Cette influence, il la subit comme l'avait ressentie 
Géricault, qui a rapporté de Rome de si beaux dessins, 
mais en même temps une coloration si sèche et noire, tel- 
lement anticoloriste que Delacroix, dans la crainte de 
cette crise, fréquente sur les artistes français, ne voulut 
jamais faire le voyage d'Italie. 

Quand, avec le temps, il reprend possession de sa 
palette, il lui reste une sûreté de lignes, une assiette dans 
l'architecture de ses compositions, une noblesse et une 
ampleur qu'il n'eût pas eues sans cette étude de la nature 
alpestre et italienne, et Baudelaire n'eût peut-être pas 
dit de lui, comme il le dit plus tard, « un talent libre et 
grand qui n'est plus dans le goût du siècle ». Après une 
journée à son atelier, il faisait le soir des croquis sous 
la lampe, souvent à la plume et sur la première feuille 
venue; il fixait ainsi des impressions de la journée, ravi- 
vait des souvenirs de voyage ou se livrait à des rêveries 
d'imagination, mais toujours basées sur une impression 
de nature, qui s'élargissait, se concentrait par la réflexion. 

Plusieurs tableaux de lui ont été ainsi composés : \ Inon- 
dation de Saint-Cloud\ exécutée en i855, était la réalisa- 
tion d'une conception longtemps mûrie après une vive 
impressionressentie devant la nature dès 1822. LeGouffre^ 
paysage composé, et le tableau intitulé Fontainebleau ', 

' Curiosités esthétiques, p. 53. 
- Musée du Louvre. 



BIOGRAPHIE 67 

ont été dessinés le soir et lavés à la sépia, ils sont ins- 
pirés des souvenirs et des études de Fontainebleau et de 
la campagne qui borde la forêt. 

Les Falaises de Houlgate ont été composées le soir à 
Bcuzeval après une journée d'études faites sur place; 
1 indication première au fusain est dans l'album demandé 
pour le musée du Louvre par M. Lafenestre. 

Les panneaux décoratifs, faits pour l'hôtel de M. Lenor- 
mand à Vire ', sont le commentaire le plus frappant et le 
plus complet de sa façon de procéder. Ils sont entière- 
ment composés, mais rien n'est plus facile que d'en 
retrouver l'inspiration directe en suivant sa vie pendant 
leur exécution, entre les années i855 et i858. — De son 
séjour au Tréport, il tire VEntrée au port. — Il revoit 
Rouen et avec ses souvenirs du vieux Rouen de sa jeu- 
nesse, il fait la Cathédrale. — Il passe deux saisons à 
Villers et à Beuzeval et Dives ; le Ruisseau, le Gué et la 
Chaumière, la Vie de château sont des Souvenirs de la 
vallée de Beuzeval. — Les Herbages sont une libre inter- 
prétation des pentes de la falaise de Dives dominant la 
plaine de Caen, avec ses grands espaces de prairies se 
confondant à l'horizon dans une ligne de mer. — Il va à 
Vire, les Fabriques sont un coin des Vaux-de-Vire. — 
Enfin il avait revu le Mont-Saint-Michel, et il a brodé sur 
ce thème si riche pour faire le Vieu.v château féodal (Nor- 
mandie légendaire). 

Il n'exécute pas chaque toile directement sur nature, 
ou d'après une étude unique en en faisant une copie scrupu- 
leuse et terre à terre ; mais pour l'exécution de chacune 
il a fait vingt études et deux cents dessins. On retrouve 
très bien dans ses cahiers ceux qui ont le plus servi, il 
s'en entoure au besoin, mais surtout il en est profondé- 
ment imprégné car son œil a une mémoire merveilleuse. 

11 cherchait si peu, la plupart du temps, à faire le por- 

' Voir la chaude polémique de Baudelaire dans son Salon de iSSg et 
comment est amené le mot si sympathique sur Paul Huet. Curiosités esthé- 
tiques, p. 325 et suivantes, et p. 33i et 332. 



68 PAUL HUET 

trait d'un site, que ce passage d'une lettre' à son cousin 
le président Petit, à propos de la Porte de la route 
d'Uriage à Vizille, vaut une profession de foi: « Ma vue, 
il faut que je vous l'avoue, n'est guère une vue ; mon cro- 
quis d'après nature n'a été, comme presque toujours, 
qu'un motif à variations et ne m'a servi que pour me rap- 
peler au naturel... J'ai tout sacrifié à la ligne et au pitto- 
resque, ai-je eu tort? ai-je eu raison? c'est ce que vous 
me direz. » 

Les deux tableaux du Bois de La Haye et de La Laita^ 
à marée haute^ dans la forêt de Quimperlé, ont été com- 
posés le soir au retour du voyage en Hollande, où il 
avait à peine eu le temps de prendre quelques croquis 
en courant. Ces deux esquisses simultanément conçues 
ont été faites sous l'impression des souvenirs du bois de 
La Haye, dont la première a gardé le titre, pour la seconde 
elle fut légèrement modifiée après son voyage en Bre- 
tagne. Quelques études faites dans la forêt de Quimperlé, 
sur les bords de la Laita, eurent une influence sur l'exé- 
cution de son projet primitif, et son tableau emprunta 
le titre de la rivière de Bretagne. 

La Vue de la Meuse à Dordrecht est aussi un souvenir 
de Hollande, mais elle fut exécutée à Chaville, sous l'im- 
pression d'un coucher de soleil vu du pont du chemin de 
fer à Asnières en rentrant de Paris. 

Enfin la dernière toile, Pêcheurs tirant une senne sur 
la grève de Houlgate, marée montante, peinte le jour de 
sa mort, est l'exécution d'un croquis fait le soir quelques 
années avant sous l'impression d'un coucher de soleil 
qu'il n'avait pas eu le temps de peindre d'après nature. 
Entre temps il avait fait l'esquisse peinte. 

Le véritable impressionniste n'est-il pas celui qui, vio- 
lemment ému, sait traduire et communiquer son émotion. 
Paul Huet eut cette force au suprême degré. Quant à 
l'exécution: « le temps ne fait rien à l'affaire ». 

1 Datée du 35 janvier i86/|. 



BIOGRAPHIE 69 

On voit ainsi comment il procédait; combien une 
pensée chez lui demeurait couvée pour ainsi dire pendant 
longtemps, combien elle l'obsédait et comment un effet 
qui le frappait, une émotion plus fraîche venait l'aviver 
son ancienne impression, la rajeunir, la compléter et con- 
courir à la forme définitive. 

L'inspiration, la façon de voir et de comprendre, en 
un mot la vision personnelle, même devant la nature, 
grandissent tout mais ne dénaturent rien. Le brouillard, 
les vapeurs du matin, les brumes du soir, qu'il sait si 
bien faire entrer en scène à propos, viennent à son aide 
pour simplifier et obtenir les sacrifices voulus, en vue 
d'une harmonie générale. « Il ne se borne pas à donner 
la vie à ses sites, dit Jean Rousseau; il les passionne... 
M. Paul Huet excelle à exprimer cette âme mystérieuse 
des choses. C'est le Delacroix du paysage. Il tient de 
Delacroix par la couleur comme par le sentiment dra- 
matique'. » 

Mais il est temps de lui laisser la parole, puisqu'il a 
lui-même exposé ses idées. 

Dans le courant de l'année i854, Théophile Silvestre, 
l'auteur de V Histoire des Artistes vivants avec ce sous-titre : 
Etudes d'' après nature^ était venu trouver Paul Huet des 
premiers, pour lui demander à faire sa biographie et 
obtenir de lui-même des renseignements personnels. 

Très séduit par sa conversation, par sa verve quand il 
parlait de son art avec passion, par les récits colorés sur 
l'époque de sa jeunesse, il lui demanda de lui donner 
par écrit un jugement critique sur les artistes de son 
temps, surtout sur ceux qu'il avait connus plus intime- 
ment. La réponse fut nette : « Je ne pourrais que vous 
donner un éloge fade, dépourvu de tout intérêt, car il 
n'aurait même pas toujours le mérite d'être sincère, ou 
mêler mon admiration, souvent très sincère, de réserves 

' Jean Rousseau. Salon i863. Univers illustré du aS juin i863. Jean Rous- 
seau fut plus tard inspecteur général des Beaux-Arts à Bruxelles. 



70 PAUL HUl'ï 

et de critiques qui, sous ma plume, deviendraient for- 
cément une mauvaise action, une trahison: toute critique, 
quelque réservée qu'elle puisse être, venant d'un con- 
frère, d'un compagnon de luttes, serait avec raisonjugée 
sévèrement, même si l'expression ne dépassait pas ma 
pensée, ce qui pourrait arriver, malgré toutes les précau- 
tions. 

«Je ne puis donc vous donner ce que vous me demandez : 
je ne le puis ni ne le veux ; mais ce que je puis faire, c'est 
de résumer dans une vue d'ensemble, dans un aperçu 
rapide, les origines du mouvement qui a précédé la poussée 
romantique de i83o, d'exposer comment s'est formée, 
selon moi, l'école à laquelle appartiennent les noms que 
vous voulez étudier. Je le ferai plus spécialement au point 
de vue du paysage qui a joué un rôle particulièrement 
important à notre époque. » 

Telle est l'origine des notes suivantes, écrites pour le 
critique et restées longtemps entre ses mains, car il fut 
très difficile de les ravoir ; c'eût été tout à fait impossible 
si Paul Huet avait été moinsgénéreux pour ses confrères. — 
Horace Vernet avait dû intenter un procès à Théophile Sil- 
vestre pour se faire rendre des notes dans lesquelles il 
s'était trop livré. 



NOTES DE PAUL HUET 



I 

DE L'ART EN GÉNÉRAL 



L'artiste obéit à une impulsion naturelle ; le besoin de repro- 
duire ce qu'il voit, ce qu'il aime, ce qu'il sent. C'est par le 
libre et complet développement de cette (acuité particulière, qui 
est l'épanouissement de l'âme devant les beautés de la nature, 
que l'artiste entraîne dans son rayonnement personnel, commu- 
nique son enthousiasme et soumet son public à ses créations, 
à ses rêves, jusqu'à ses fantaisies. 

De la manière dans l'art. — Pour être ou pour produire, la 
première condition est donc de sentir avec force, avec passion. 
On ne sent avec force que par soi-même, et, si la vérité est 
nécessaire dans l'art, la première vérité est d'être ce que l'on 
est réellement : soi, toujours soi. Celui qui n'est pas ému ne 
peut guère émouvoir ; mais non seulement il ne faut pas cher- 
cher dans les autres ce que l'on doit sentir ou faire, mais il faut 
encore craindre de se répéter, de vivre sur une première impres- 
sion, et, parce que l'on a bien senti une fois, de continuer indé- 
finiment la même note. Sans cela on tombe dans la manière 
dont bien des habiles n'ont pu se garder ; la manière vient 
aussi de limitation. 

Du Beau. — Les philosophes ont fait bien des théories sur 
l'art et sur le beau ; les artistes aiment l'art et voilà tout. Quant 
à l'utilité de l'art elle est partout ; la demander est une grande 
puérilité, la civilisation répond. Demandez à la Grèce et à l'Italie. 

Le Beau ne s'impose ni ne se définit : le vulgaire l'ignore, 
l'artiste le sent, l'aime et le cherche ; Dieu seul le prodigue. Le 
beau est partout où notre âme s'ouvre et s'enflamme ; l'inspira- 
tion choisit, la supériorité morale, la distinction, l'éducation 
guident la liberté et dirigent le choix. 

Un tas de fumier envahi par la volaille peut devenir sublime 



72 l'AUL IIUEÏ 

SOUS la main de Rembrandt. Ce sujet bas et trivial, traité par le 
maître, va nous entraîner dans un monde imaginaire, à travers 
les rayons lumineux qui ont éclairé l'artiste aussi bien que son 
sujet; tout, jusqu'il son exécution, nous cbarniera, nous fera 
penser avec lui. L'insaisissable beau sera partout, jusque dans 
les défauts même de l'artiste, peut-être. 

Que l'action la plus touchante, le fait le plus héroïque, le 
plus beau site du monde soient traités par une main froide, sys- 
tématique, bien qu'aussi savante que possible et d'après toutes 
les règles du beau, vous ne les regarderez pas deux minutes ; 
vous saurez a première vue que le je ne sais quoi qui est le 
secret de l'art n'v est pas. 

Une des premières œuvres d art qui, dans mon entance, m'ait 
laissé une de ces impressions qu'on n'oublie pas, c'est une gra- 
vure d'après Rembrandt, un paysage bien simple mais empreint 
de mélancolie avec cet exergue pour explication : Tacet sed 
loquitnr. Je le vois encore, — et je suis pénétré. 

De l'art. — L'art, comme la littérature, est l'expression d'une 
époque, aussi bien que l'expression personnelle de l'artiste. 
Quelle que soit la part d'influence qu'il exerce, l'indi\idu tient 
du milieu dans lequel il vit ; notre physique même prend les 
dehors de nos habitudes. 

Chaque homme a son cadre, qui souvent le fait valoir : 

Phidias, l'antique et les Grecs se confondent. Poussin ', Cor- 
neille sont de la même trempe et d'un temps où les femmes 
conspirent et tiennent l'épée. 

Watteau " et Boucher^ décorent les boudoirs et sont contem- 
porains de Parny ' et des romans plus légers que sa poésie légère. 

Les hommes de génie, et même les hommes de talent domi- 
nent leur temps, mais surtout le résument. 

Du paysage. — On a dit du paysage qu'il était, avec la 
musique, l'art de notre époque. Ceci est une injustice pour les 
talents dramatiques de quelques-uns de nos grands artistes, et je 
ne voudrais pas dire, comme M. Chenavard'', que c'est la der- 
nière expression de l'art. L'homme ne serait plus l'homme s'il 
cessait de sentir ; chaque âge a sa poésie et l'âme ne vieillit pas ; 
mais il est certain que les idées rêveuses et poétiques, qui ont 
entraîné l'imagination du siècle vers la nature, devaient être 
favorables au paysage. 

' Nicolas Poussin, iSgS-iGôS. 

- Jean-Antoine Watteau, 1684-1721. 

^ François Boucher, 1703-1770. 

' £variste-L)ésiré de Parny, poète, 1753-181 j. 

' Chenavard (Paul-Marc-Joseph), peintre, 1808-1895. 



NOTES DE PAUL HUET 73 

Le paysage est l'élégie, le lyrisme de la peinture, et la poésie 
de notre temps est toute lyrique, tout élégiaque. 

De la musique et du paysage. — Comme les belles mélodies, 
la nature en effet entraîne l'imagination dans 1 infini ; suivant 
les dispositions de notre âme, elle nous charme ou nous terrifie, 
nous console ou nous attriste, nous fait assister à ses drames 
comme il ses fêtes, et c'est avec raison que les poètes ont com- 
paré sa grande harmonie à un immense et divin clavier. 

On a beau l'aimer, la voir, l'étudier sans cesse, on ne la connaît 
jamais ; incessamment elle nous conduit de ses grandeurs à ses 
mystères, de ses beautés à ses caprices, de ses délicatesses à ses 
terreurs. C'est un art tout nouveau, où toujours il y aura à faire, 
où, lorsqu'on voit la nature, tout semble h faire. 

De la dénomination des écoles et du romantisme. — Toute 
dénomination d'école est fâcheuse quand elle n'est pas absurde; 
c'est un drapeau de guerre civile qui sert au moment du combat 
et qui perd sa signification lorsque le feu cesse. Souvent on ne 
s'est pas bien entendu sur ce qu'il voulait dire (même pendant 
l'action). 

C'est surtout dans les arts qu'on est trahi par les siens : per- 
sonne ne veut s'y rendre responsable des sottises d'autrui. On 
entend tous les jours demander ce que veut dire romantisme, par 
les généraux du parti. 

Le romantisme fut, dit celui-ci, une dispute sur l'enjambe- 
ment ou la césure; une protestation contre l'unité; l'amour du 
laid, dit celui-là ; la couleur locale, dit cet autre, dont. Dieu merci, 
Shakspeare, Paul Véronèse, Raphaël, Racine et Corneille peu- 
vent se passer heureusement, mais dont le paysage, il est vrai, 
ne se passe pas. 

Peut-être encore le retour au moyen âge, la passion du bric à 
brac, car le romantisme fut un peu tout cela, en apparence, 
aussi bien que David a pu faire des Grecs avec des casques de 
pompiers. 

Bien des gens vivent sur un des côtés de cette réforme, de ce 
mouvement de l'art et l'attaquent à outrance comme étant l'œuvre 
de novateurs féroces. 

Il faut dire que sa doctrine est aussi incertaine que son ori- 
gine est confuse. 

Quiconque ne faisait pas des soldats de Marathon était roman- 
tique. Au plus beau du romantisme, ce nom était une injure dans 
la bouche de toute médiocrité blessée, qui croyait, de bonne foi 
sans doute. Racine ou David compromis dans sa personne. 

M. Ingres ne fut-il pas un romantique ? et des plus prononcés ; 
non seulement lorsqu'il fait des souliers à la poulaine, non seu- 
lement lorsqu'il introduit la tradition florentine, mais aussi 
même par la manière personnelle d'interpréter l'antique. 

Faut-il donner ce nom à la poésie byronienne seulement? 



74 PAUL HUET 

doit-on en accuser Voltaire et Rousseau ou les pères de l'Eglise? 
remonter de Rabelais, à Lucien et Aristophane ? s'en prendre à 
la Pharsale ou à la fable d'Apulée, à la décadence ou au progrès? 

Le romantisme a-t-il passé dans les faits accomplis, expression 
parlementaire du temps, esl-il mort comme l'assurait naguère 
un élégant écrivain, M. de Sacy ' ([ui oubliait qu'à l'Académie il 
est plus voisin de MM. de Lamartine, liugo, Mérimée", Sainte- 
Beuve', Musset que de MM. Liice de Lancival", Jouy% Arnault'; 
j'en passe et des meilleurs I dirait Hugo. 

11 faudrait s'entendre et non raviver de vieilles querelles. Tel 
fait une tirade contre le romantisme et termine par un dithy- 
rambe en l'honneur d'Hugo ou de Delacroix. 

11 faudrait seulement trouver un moyen de distinguer les 
principes qui séparent le Génie du Christianisme de V H ermite de 
la Chaussée d'Antin, et surtout le Massacre de Scio de la Corinne, 
la Méduse du Léonidas, le Corps de garde turc de la Cuisine de 
Drolliug ', les paysages modernes des paysages de l'Empire. 
M. Chenavard disait dernièrement que le classique était l'antique 
et le romantisme tout ce qui était moyen âge. Cela ne me satis- 
fait pas. 

Rubens lui-même me paraît très classique ; peu d'hommes ont 
une méthode plus sûre. 

Combien cela fait aimer la définition de M. Delacroix : Le 
romantisme fut une réaction contre l'école, un appel à la liberté 
de l'art, un retour vers une tradition plus large : on voulut 
rendre justice à toutes les grandes époques, même à David ! 

Dès ce moment, on étudie non seulement le moyen âge, mais 
la Renaissance, on va chercher le Dante, Rabelais, Shakspeare, 
mais aussi Raphaël (voyez RL Ingres), Titien, Rubens, Paul 
Véronèse, etc. Les musées de peinture, déserts sous David, se 
remplissent. 

Jamais on ne s'est plus occupé du grec qu'à cette époque ; la 
Vénus de Milo, les traductions des tragiques étaient des événe- 
ments. 

Le malheur du romantisme est d'avoir trop généralisé ; pou- 
vait-il l'éviter, il avait tout à rapprendre! L'architecture surtout 
n'a pas pu s'en tirer; elle a passé dès ce moment par toutes les 
traditions, elle a essayé tous les styles ; aussi, malheureusement, 
est-elle plus habile à restaurer qu'à édifier. 

* Isaac-Sylveslre de Sacy, i758-i838. 

^ Prosper Mérimée, romancier, 1803-1870. 
^ Sainte-Beuve, 1804-1869. 

* Luce de Lancival, poète, 1764-1810. 
'Etienne de Jouy, littérateur, 1764-1846. 

* Antoine-Vincent Arnault, poète tragique, 1766- 1834. 
' Drolling (Martin), 175^-1827, peintre d'intérieurs. 



NOTES DE PAUL IIUET 7? 

Le roniaulisme ne fut-il pas aussi un retour vers la nature ! la 
poésie romantique la poétisa jusqu'au point de la diviniser, et 
le paysage, auquel elle a fait une si grande place, ne lui doit-il 
pas beaucoup ? 

Pourquoi donc alors l'école du naturalisme ? l'école du réa- 
lisme ? l'école du bon sens ;' Ces dénominations indiquent-elles le 
tout ou la partie d'un système, peut-ou entendre par là une 
école, ou seulement une individualité? Cela parait bien ambi- 
tieux, ou bien modeste. 

Si l'on dit de Racine qu'il a du bon sens, lui fait-on un grand 
compliment, et veut-on dire par là que Shakspeare en manque ? 

Une des prétentions du romantisme a été le retour vers l'étude 
de la nature. On lui reprochait alors cette tendance comme un 
témoignage de décadence ; mais cela n'a pas été sa seule pré- 
tention. 

Le grand fait du romantisme a été de rendre à la poésie le 
domaine de l'imagination. Faites comme vous voudrez, disait-on, 
mais laites bien. 

La jeunesse aimait l'odalisque de j\L Ingres, le réalisme de 
Champmartin ', l'inspiration de M. Delacroix la passionnait. 

Le réalisme est-il une réaction contre la convention, la manière, 
l'a fie te rie .'' — Vive le réalisme! Veut-il se passer de la poésie, 
de l'imagination, de l'inspiration? — • Le réalisme n'a pas encore 
rayé ces mots du dictionnaire. 

Pagnest " atteignait une certaine perfection académique en 
peignant un torse; l'on peut penser cependant que s'il eût pu 
atteindre plus haut, il l'eût tenté. Si son intelligence n'allait pas 
jusqu'à comprendre qu'il y a autre chose que cette vérité du 
morceau, il faut le plaindre ; s'il sut borner ses efforts à sa 
portée, il faut le louer. 

Les réalistes marquent en général la décadence d'une époque ; 
ils font les académies, ou plutôt viennent avec elles. Leur per- 
fection est, suivant un terme du métier, dans le morceau. 

Ribéra ^ n'avait pas inventé le mot, et, malgré son immense 
mérite d'exécution, son profond savoir de praticien, personne 
ne s'avisera de comparer à Raphaël ou à Michel-Ange les mor- 
ceaux de Ribéra. 

L'école Casimir Delavigne ' semble avoir trouvé et introduit 
le mot bon sens. Le bon sens est un mot qui plaît tout d'abord ; 
malheureusement, c'est souvent un passe-port de l'impuissance 
près de la médiocrité; on remplace volontiers l'audace, l'imagi- 
nation, la couleur, l'invention, le caractère, la fougue ou la force 

1 Callande de Cliampmartin, peintre, 1797-1883. 

^ Pagnest (Amable-Louis-CIaude), peintre, 1790-1819. 

' Ribéra (José), peintre réaliste, i588-i656. 

* Casimir Delavigne, poète dramatique, 1793-1S43. 



76 PAUL HUET 

par le bon sens. Tout le monde veut avoir du bon sens, et aime 
le bon sens; le bon sens n'ellarouche ni n'humilie, on fait avec 
du bon sens un ouvrage aimable, respectani Dieu, les mœurs, le 
pouvoir établi et les traditions. On peut avec cela n'être ni plus 
honnête homme, ce qui ne fait rien à l'alFaire, ni un plus grand 
artiste; mais on est bien vu, on arrive, on réussit, on professe. 

Les vrais maîtres ont toujours du bon sens, seulement ce n'est 
pas le bon sens de tout le monde. 

Les maîtres sont toujours vrais, mais n'ont pas la vérité vulgaire. 

En France la dénomination d'école du bon sens devait faire 
fortune ; la France est le pays du bon sens même et c'est une 
grande qualité sans doute, mais c'est un manque de raison que 
de faire intervenir la raison mal à propos. Les arts ont besoin 
de plus de liberté. 

« Sous la raison, les grâces ëtoufTées 
(I Livrent nos cœurs à l'insipidité » 

dit Voltaire. Les arts, la poésie ont une raison supérieure à la 
raison, toute œuvre remarquable, on peut en être sûr, est 
empreinte d'une raison supérieure. Le caprice, l'inattendu, les 
transports de l'imagination n'excluent pas la raison. Cela peut 
très bien aller avec un haut jugement et ressortir du génie. 

Le génie soumet la raison et lait la règle, a-t-on dit. 

Il faut se méfier des gens qui repoussent une qualité. Lorsque 
chez eux le système n'étouffe pas la raison, l'impuissance cherche 
une excuse. 

Où voit-on que Raphaël, Albert Durer', Van Eyck", Michel- 
Ange lui-même aient systématiquement repoussé la couleur, 
qu'ils ont cherchée chacun à leur point de vue.' où voit-on que 
Rubens, Titien, Paul Véronëse aient un mépris si profond pour 
le dessin? Bien des gens ont la prétention de dessiner, disait 
M. Guérin ^ (Pierre), et seraient bien embarrassés pour dessiner 
Vange de Rembrandt dans sou tableau de Tohie. M. Guérin, 
quand il disait cela, n'avait pas encore peur du romantisme. 

Les deux premiers agents de la peinture sont le dessin et la 
couleur; pour le paysage la couleur est indispensable : c'est sa 
plus vive expression, il ne peut s'en passer, pas plus que du 
dessin. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait les fleurs eu grisaille et 
les soleils couchants hislorùjues. 

La couleur dessine et le dessin colore. Le dessin, qui donne la 
forme, donne aussi les lignes, l'accent, qui contribuent au carac- 
tère et à l'impression morale de l'œuvre. La couleur, un des 
plus vifs éléments de beauté, et d'expression, et de caractère, 
contribue à la ligne qu'elle adoucit, rectifie, ou condense. 

' Albert Durer, peintre et graveur allemand, i47i-iJ>28. 
^ Jean Van Eycli, peintre flamand, 1370-1440. 
'Guérin (Pierre-Narcisse, baron), peintre, 1774-1833. 



NOTES DE PAUL HUET 77 

Autre chose est d'imiter ou de s'npproprier ; les hommes 
n'imitent rien, cependant ils créent. 

Combien l'on serait h plaindre si la beauté était une, si en 
dehors de toute distinction de sang, de race, de climat, de cœur 
ou d'intelligence, l'art poursuivait le même type immuable sous 
le même moule. 

La dignité est la vertu qui a peut-être le plus d'influence sur 
le talent. 

Les artistes qui aiment les charges, et qui en tirent souvent 
de charmantes moralités, devraient se rappeler les hobereaux 
espagnols qui labourent, l'épée au côté. 

Se respecter dans ce qu'on fait est plus difficile que de se faire 
respecter. 

L'enthousiasme de la jeunesse fait découvrir des beautés dans 
les moindres coins de la nature, l'expérience en découvre bien 
plus encore. Jeune, on veut tout apprendre ; vieux, on veut tout 
posséder et tout dire. 

La différence des climats explique la différence des écoles : 
la peinture de Ribéra se comprendrait moins à Amsterdam qu'à 
Naples. 

L'émotion devant la nature est quelquefois un obstacle à 
l'étude ; pour ma part j'ai, devant ses grands spectacles, éprouvé 
de si vives impressions qu'il m'était impossible de tracer une 
ligne ; le lendemain seulement, le souvenir encore vibrant, je 
pouvais retrouver la scène que j'avais vue la veille. 

Quelle que soit lu mémoire, il ne faut pas, dans ce cas, remettre 
le moment d'exécuter ce qu'on a vu, l'impression doit être une, 
et la nature est si saisissante qu'elle met bien vite de la confusion 
dans l'esprit. 

Le choix seul est souvent une difficulté. Lorsque l'on peint 
d'après nature, on peut consacrer à une étude tout le temps 
nécessaire pour la rendre le mieux possible ; mais, lorsque l'on 
veut rendre un effet, je crois qu'il est indispensable de faire son 
étude en une séance, et, dans la séance, de consacrer toutes ses 
forces, si cela est possible, sur le moment que l'on a choisi 
comme le plus frappant. Le malheur des paysagistes modernes 
est de trop courir ; on a besoin de s'identifier avec un pays 
pour le bien rendre. L'Italie est un magnifique pays, il est 
impossible d'échapper h la séduction de cette belle et noble 
nature dont les proportions sont parfaites; l'homme n'y est pas 
écrasé par les montagnes, les lignes en sont admirables, le 
climat y est varié, tout semble concourir à en faire la terre pro- 
mise du paysagiste. Malheureusement on y va, en courant, jouir 
d'une pension du gouvernement ; on y porte des impressions 
toutes faites, quelquefois même l'on y va dormir, comment en 
rapporter après cela des choses sérieuses. 

Un autre obstacle est l'habitude du public; il faudrait que lui- 
même ait fait son voyage d'Italie. Lorsqu'il l'a fait, a-t-il vu 



78 PAUL HUET 

l'Italie, quelquefois à peu près aussi bien que l'artiste la étudiée. 

Le ciel seul peut varier un paysage indéfiniment. C'est bien 
du ciel que vient l'impression, le saisissant, l'inattendu. 

Quand une impression est profonde, quand, dans le moment 
rnème, vous en avez saisi et tracé les principaux accents, il est 
rare que vous n'en tiriez pas parti. Le moment de l'exécution 
vient plus tard, quelquefois même il est bon de laisser mûrir 
son sujet. C'est alors que l'on voit la différence qui existe entre 
une étude et un tableau. 

Sous l'Empire, l'école de paysage ne faisait pas d'études, ou à 
peine. Aujourd'hui n'abuse-t-on pas du procédé contraire, ne 
donne-t-on pas quelquefois des études pour des tableaux? 

Etudier la nature sans cesse, à toute heure, par tous les moyens, 
pour ensuite en tirer une œuvre complète, voilà ce qu'il faudrait 
faire ! 

Claude, dit-on, ne peignait pas d'après nature ; dans tous les 
cas, il aimait composer et nous devons lui en savoir gré. Mais 
aucun artiste n'a plus regardé la nature, ne s'en est mieux 
impressionné. Son atelier était toujours choisi dans un lieu 
magnifique, le soleil posait tous les jours devant ses fenêtres 
avec plus d'exactitude que bien des modèles et venait dorer dans 
les vapeurs les plus beaux monuments ou les plus belles mon- 
tagnes ; l'imagination poétique de Claude faisait le reste ! 

Dans toute œuvre d'art, il y a toujours un parti à prendre, 
il faut seulement que ce parti pris soit vrai ou vraisemblable. 

Bien des gens ont la prétention de faire exactement nature, qui 
manquent de naturel. De Laberge' me semble, dans ce cas, 
pouvoir être cité. 

Il y a, dans sa manière, une certaine aberration d'autant plus 
étonnante qu'elle a précédé le daguerréotype. 

Le daguerréotype a troublé bien des têtes : Rien n'est plus 
faux, ni plus dangereux que l'extrême perfection de cet instru- 
ment ; il peut servir comme renseignement quand il s'agit d'un 
détail, mais il faut se garder de se laisser séduire par ce rendu 
impossible et sa fausse perspective. 

C'est à la science qu'il faut laisser la loupe, les yeux suffisent 
pour jouir des beautés du paysage. 

11 y a dans l'œuvre de l'artiste quelque chose qu'aucun instru- 
ment ne peut donner; quelle que soit la perfection d'une photo- 
graphie, jamais on n'y trouvera la main vibrante qui a gravé l'eau- 
forte de Rembrandt, ou même une église gothique de Bonington^. 
Mais ce qui serait plus malheureux, c'est que la perfection du 
rendu de certains détails détournât des œuvres d'imagination, de 
l'invention, et de tant d'autres qualités que l'art seul peut donner. 

Le charrrie de l'exécution est beaucoup dans la peinture ; xe 

' Laberge (Charles-Auguste de), peintre paysagiste, i8o5-i842. 
- Bonington (Tlichard-Parkes), peintre, 1801-1828. 



NOTES DE PAUL HUET 79 

charme existe le plus souvent quand l'artiste y a le moins pensé. 

L'amour de la touche est fatal; malheureusement, c'est après 
la touche que les amateurs courent le plus ; leur demi-connais- 
sance est flattée de pouvoir reconnaître un artiste à sa touche ; 
ils prennent pour un signe d'habileté ce qui, presque toujours, 
est un manque d'intelligence et surtout de véritable sentiment. 

Il faut s'entendre sur le mot, habileté '. 

Attirer les regards des duchesses de location par des sujets 
plus ou moins équivoques, séduire les grandes dames de steeple- 
chase par les couleurs les plus fausses et les plus chatoyantes, 
viser au passage les écus laciles d'un heureux de la Bourse, 
voila oii en est réduite l'ambition de beaucoup de nos peintres les 
plus habiles. 

Soyons habiles ! Le monde appartient aux habiles, la gloire 
est aux adroits, c'est le grand mot; on ne dit plus d'un homme 
qu'il est droit, on dit qu'il est adroit. Voilà qui se comprend, 
qui veut bien dire qu'un homme parviendra, fera fortune, sera 
un des heureux du jour : un habile homme enfin ! 

Malheureusement sur cette route, les caractères s'effacent, 
l'esprit perd sa fiaîcheur, le cœur sa naïveté et sa tendresse. Aux 
buissons s'accrochent : ici les illusions de la gloire, là l'amour 
de bien faire, plus loin les jouissances d'un art aimé ; le livre 
de la nature est désormais fermé; qu'importe, il n'y a plus un 
artiste mais un habile, un très habile homme. 

Que d'elforts, que de talents cependant pour arriver à ces 
succès d'un jour. Talents qui sous ces impressions malsaines et 
débilitantes s'efiTacent et s'aplatissent. Plus de foi, pas même de 
conscience ; des petits moyens pour des petites choses ; 11 faut plaire 
à tout prix mais surtout étonner. La nature est trop grande, c'est 
la photographie qu'il faut imiter; l'art n'est plus un sentiment, 
mais uu tour de force. 

L'homme jaloux de l'instrument s'est fait machine, il s'en 
étonne et s'admire, désormais le poli supprime le fini; le fini 
dispense de l'étude, et tout sera bien si, à laide de leur loupe, les 
connaisseurs ne peuvent découvrir une tache au vernis. 

Bien des gens fermeraient les yeux, se condamneraient à la 
cécité s'ils pensaient qu'il peut y avoir des taches au soleil. 

Quels artistes que ces artistes des grands siècles, nous nous 
disputons les miettes de ces grandes fêtes italiennes et flamandes 
auxquelles ils présidaient. Nous regardons par le petit verre de 
la lorgnette ce qu'ils voyaient par le gros bout, et cependant, 
nous nous parons de grands mots, fiers de nos petites choses. 

Nous faisons sonner nos gros sols et nous faisons fi de nos 
pièces d'or. Empressés si un épi dépasse les autres à le mettre de 
niveau. En vérité, il semble que le génie doit demander pardon. 

1 Passage commuoiqué à M. Ernest Cfiesneau et publié par lui Jans Pein- 
tres et statuaires romantiques, p. 49, sous forme de conversatiou. 



8o PAUL HUET 

L'art se démocratise, dit-on? Mais si nous pensons qu'il est 
lait pour les émotions fortes et puissantes, s'il peut élever et 
ennoblir le sentiment populaire, ne nous contentons pas de cette 
monnaie. 

S'il laut que la quantité remplace la qualité, si cet art, pour 
pénétrer dans les masses, doit sacrifier à la vanité d'un parvenu 
ignorant, et, pour plaire h ce demi-monde, prendre toutes les 
allures d'un plat courtisan, si cet art est l'art de la démocratie, 
chassons l'art de la République plutôt que de le laisser s'amoin- 
drir et se faire de plus en plus petit. Mais non : l'art qui s'adresse 
au parvenu de la veille n'est pas l'art du peuple, il ne peut en 
être la personnification, ni le génie. Florence, Venise, ces répu- 
bliques italiennes concevaient autrement le moyen de relever le 
sentiment populaire, et leurs immortels chefs-d'œuvre protestent 
contre l'art des lorettes et des marchands de tableaux, auxquels 
la nécessité, les besoins de vivre et surtout la vogue entraînent 
aujourd'hui les nombreux jeunes gens qui le prennent pour métier. 



II 

LA PEINTURE DE PAYSAGE 

LE MOUVEMENT DES ARTS DE 1820 A i836 



Ce qui distingue les œuvres des grands paysagistes, c'est le 
caractère d'individualité qui appartient à chacun d'eux. C'est 
par cette forte individualité qu'on appelle le style, si le style 
est l'homme, qu'ils nous entraînent tous par des moyens divers 
dans leur milieu d'émotion, de caractère et de vérité. 

Tous nou§ élèvent à leur idéal, car tous ont reçu delà nature 
une profonde impression; tous ont éprouvé, au plus haut degré, 
ce magnétisme étrange, cette communication secrète qui s'établit 
entre l'homme et la nature lorsqu'elle le pénètre de son éloquent 
silence. 

Il semble que le paysage, comme la musique, appartient à un 
certain sentiment spiritualiste moderne peu connu des anciens. 
L'antiquité, qui déifiait la nature, n'a jamais représenté la mélan- 
colie, cette divinité du Nord et du monde moderne. Voltaire, en 
parlant de Télémaque, constate lui-même ce sentiment particu- 
lier aux modernes. La rêverie, qui fait pour nous le plus grand 
charme du paysage, était aussi étrangère aux anciens que l'amour 
tel que nous le concevons. 

Xous comprenons la grandeur et la simplicité des anciens, 
nous pouvons parfois leur emprunter ces qualités distinctives, 
mais ils ne connaissent pas notre senlimentalilé ou pour mieux 
dire la tendresse des modernes. 

Les poètes de l'antiquité ne pouvaient manquer d'aimer et de 
chanter la nature; l'art était impuissant à les suivre dans cette 
voie. Quelques peintures d'Herculanum et de Pompéi donnent la 
faible mesure du paysage chez les anciens ; pour eux, il n'est 
qu'un faible accessoire d'ornementation, et rien dans cette admi- 
rable mais immobile nature de la Grèce ne les a frappés. La 
beauté de la ligne, si saisissante dans ces riches contrées, n'a d'in- 
fluence que sur l'architecture et la sculpture ; dans ces deux arts 
la ligne atteint le plus haut idéal : la l'orme se divinise. 

Le paysage, il faut le dire, relève directement de la peinture et 



PAUL HUET 



ne pouvait se développer qu'avec les ressources de 1" ^«"^«"^ 
lorsque cet art tout moderne est déjà avance et maître de la 
paleUe. Le moyen âge en a le sentiment, les trouvères 1 on 
entrevu, mais l'art barbare de cette époque, tout en indiquant le 
Touvell^s impressions, ne pouvait aborder les délicatesses du 
paysage ; ses essais se bornent a quelques enluminures, les 
manuscr Us représentent des cbevaliers dans la foret, des hermi- 
agës retirés, des monastères aux flèches élancées, tout cela avec- 
la naïveté et l'enlantillage d'un art qui s'ignore, mais qui rêve et 

" On ÏuUdimcilement ses progrès dans les peintures primitives; 
le paysage ne parait réellement qu'avec la Renaissance, il attend 
iL'peintf es coloristes, car pour s'exprimer il ne saurait se passer 
delà couleur, cet auxiliaire suprême de 1 impression, de 1 ef et 
du sentiment. 11 arrive lorsque les peintres, possesseurs d une 
science avancée, s'occupent des fonds de leurs tableaux d une 

manière sérieuse. \ii„,.f n„,.pr 

Le paysage parait réellement avec Raphaël, Albert Duier, 
Titien; Coriège et l'Arioste, lorsque la peinture arrive a son plus 
iKuù p;,lnt de-perfection. Les paysages du Titien, de Pa n.a d 
Giorgion surtout seront toujours d un grand f-,'^'g"'^',7;'- ]^^'f " 
le traite tout d'abord d'une façon magistrale, noble, ample, 
poétique. Les Vénitiens l'ont compris et les grands artistes 
senteît tous son importance, leurs figures vivent désormais dans 
l'espace; la perspective aérienne a pris naissance. 

La France a bientôt l'honneur de donner le jour aux deux 
nlus grands paysagistes. 

^Poussin,' Eé en .594, Claude Gelée^ né en i6oo. -Poussin 
se montre dans ses paysages sous son véritable jour : c est bien le 
Tenseur profond, le' peintre austère du Testament d Eudarn^das 
mais dans ses paysages on vit avec l'homme et Poussin lait bien 
comprendre q'ue le%aysage est la voix intime, la pensée per- 
sonndle du Jeintrc'et que c'est là que lame se révèle et se 
communique. • -, , 

Ce langage du sévère Poussin est une grande leçon, mais il est 
ridicule cl'imposer a l'imitation ce témoignage d "n caractère 
entier, bien à part; même dans un temps autrement sérieux que 
le nôtre. Poussin fuira la société, surtout la Cour; et la finance 
n'ira pas le chercher. 

La nature livre ses trésors, son sein, sa beauté aux penseurs, 
aux rêveurs sublimes, aux inspirés qui l'aiment et la che'^hen ; 
tous veulent échanger avec elle, idées, soutlrances, bonheur 
tous veulent lui demander du repos, des joies, des larmes, de 
a passion. Qu'ils s'appellent Homère ou Dante \irgile ou 
Sha^speare, les poètes ont l'amour de la nature. Comment les 



' Poussin (Nicolas), 1694-1663. 
-Claude Lorrain, 1600-1682. 



NOTES DE PAUL HUET 83 

artistes qui vivent de lumière, de prisme et de couleur, dont les 
sens sont plus particulièrement sensibles et ouverts aux séductions 
du beau et du vrai, pourraient-ils résister à la puissance de ses 
enchantements, au ravissement de ses spectacles, à l'entraîne- 
ment de ses tendresses, au charme de ses rêveries, à l'intimité 
de ses langages, aux coquetteries de ses caprices ! 

Michel-Ange lui-môme n'y échappe pas. On a quelques toiles 
qui trahissent les faiblesses de cette âme vigoureuse pour le 
paysage. Si, dans un moment de sublime colère, le fier tailleur 
de pierre jette son marteau sur les débris de marbre dont il vient 
de couvrir la terre, pour aller chercher sous le ciel le calme h 
ses agitations, il saura découvrir quelque solitude bien âpre, 
quelque retraite terrible répondant à la situation de son esprit; et 
bientôt la toile, témoin muet et confident indiscret de son trouble, 
traduira sa pensée par un chef-d'œuvre. Au milieu de sauvages 
aspérités, nous aurons Michel-Ange sous les traits d'un céno- 
bite; car c'est lui-même qu'il faut voir dans ces solitudes, sous 
la figure de saint Jérôme ou de quelqu'autre inspiré du désert. 

Les pédants seuls sont insensibles aux beautés du paysao-e, 
encore lui rendent-ils l'hommage que l'hypocrisie rend à la vertu; 
du fond de leur cabinet, ils imitent Virgile, ou imposent le style 
académique sous le patronage du Poussin; l'homme de génie a ce 
privilège de cacher derrière sa grande ombre la foule des imi- 
tateurs, des impuissants et des sots. 

Nicolas Poussin, né aux Andelys trente et un ans après la 
mort du vieux Michel-Ange, soixante-quatorze ans après la mort 
de Raphaël, est une des plus grandes personnalités de l'art, une 
des plus éclatantes gloires de notre pays. Aucun artiste, sous une 
volonté aussi ferme que réglée, n'a possédé une plus brillante 
imagination. 

Claude est son contemporain, son ami, son admirateur sans 
doute, mais il s'est bien gardé de céder à l'entraînement de cette 
séduisante vertu. Supérieur à Poussin par une grâce, une élé- 
gance à jamais inimitables, son originalité le pose en dehors de 
toute tradition, au-dessus de toute imitation; sa couleur, son 
dessin, son goût, tout est parfait; les moindres toiles de ce 
maître sont empreintes d'une poésie tendre et touchante. Poussin 
est presque sinistre dans les fonds de ses nymphes. Claude est 
heureux toujours, souriant, même lorsqu'il rêve: il possède un 
goût d'autant plus pur que ce goût lui est naturel et n'a rien de 
pédant. Est-ce un goût antique ? Il est dans tous les cas antique 
sans le savoir. 

Poussin sans doute fait école, cette voix grave devait appeler ii 
l'enseignement : il semble, en voyant son beau-frère Guaspre, 
qu'après lui, et d'après lui, on peut faire des chefs-d'œuvre. 
Guaspre, incontestablement, est peintre, il sent vivement, on 
aime à lui retrouver un certain côté individuel ; mais il ne vit 
que de l'air du Poussin, la main domine le cœur, le praticien se 



84 PAUL HUIÎT 

trahit et s'éloigne du grand peintre, son inspirateur et son guide. 
Cette école finit avec lui; la tradition d'une exécution belle et 
large se fait sentir encore quelque temps; mais les imitateurs 
ne comptent jamais, hommes de métier on les perd dans la 
foule. Le génie est communiste et ne laisse pas d'héritage. 

Titien est un admirable paysagiste et Poussin ne l'ignorait 
pas! Autre chose est d'emprunter ou d'imiter, aussi doit-on faire 
mention d'un artiste de cette école qui a marqué ses œuvres 
d'une empreinte vigoureuse bien qu'un peu bizarre. Il reste de 
l'Orizzonte ' des gravures à l'eau-forte dont il faut tenir compte, 
cet artiste doué s est perdu par l'esprit d'imitation. 

Il faudrait plus que quelques lignes à chacun de ces grands 
no.^^s qui se succèdent si rapidement dans l'histoire de la pein- 
ture à cette époque. 

Ruisdaël', né vers i63o, est un de ces hommes à part qui laissent 
un lumineux sillon dans l'histoire par la puissance de la pensée. 
Cette pensée, cependant, est humble et modeste; la poésie péné- 
trante de ce peintre est tout intime; il sait remuer l'âme avec 
une vague et un buisson et nous montre combien la nature est 
grande et puissante dans ses plus petits détails. 

Cuyp ^, par la puissance, la transparence et la limpidité de la 
couleur; Hobbema^, par des qualités analogues à Ruisdaël; 
Everdingen '', Huysmans', Dominiquin ', Salvator*, Rembrandt', 
Rubens '" arrivent en foule au premier rang. 

Rubens, à ce nom il faut s'arrêter; ce maître de la couleur, 
ce fils de la lumière ne pouvait rester insensible aux beautés de 
la nature, il témoigne en passant que son génie saisit toutes choses. 
Sans parler du fond de ses tableaux, qui sont toujours admira- 
blement compris, il a fait des paysages, du genre, des animaux, 
de la nature morte. Rubens disait d'un fond que c'était la grande 
difficulté d'un tableau et que son tableau était fait lorsqu'il tenait 
son fond. Les paysages de Rubens, traités en esquisses, sont sou- 
vent des chefs-d'œuvre, larges de lignes, pittoresques, pleins 
d'un sentiment poétique; l'artiste cherche le caractère et l'im- 
pression dans les données mêmes de la nature. C'est bien pour 

' Franz van Bloemen, surnommé l'Orizzonle, peintre et graveur flamand, 
1656-1748. 
- Ruisdaël (Jacob-Isaac), peintre hollandais, 1629-1682. 
' Cuyp, peintre hollandais, iGoS-iGgi. 
' Hobbema, peintre hollandais, 1630-1709. 
'' Everdingen (Albert, van), peintre hollandais, 1621-1675. 
' Huysmans de Matines, 1648-1727. Vue du Monl Roussel, au Louvre. 
' Dominiquiu, peintre italien, i58i-i64i. 
' Salvator Rosa, peintre italien, 1615-1673. 
' Rembrandt, 1606-1669. 
"• Rubens, 1577-1640. 



NOTES DE PAUL HUET 85 

lui qu'elle est un clavier immense dont il tire d'admirables 
accords. Ce serait, par la variété, l'intention, le premier paj'sa- 
giste s'il avait poussé ce genre aussi loin qu'il pouvait le faire ; 
mais ce prince de la palette fait de ses paysages des faveurs qu'il 
jette en passant. 

On raconte des fées que certaines ne peuvent ouvrir la Louche 
sans qu'il en sorte des fleurs ou des diamants. Rubens sans doute 
fut touché de leur baguette : la peinture coule, chez lui, de source 
comme la lave du volcan. 

Rembrandt est dans ses paysages le magicien que nous connais- 
sons; poète plus intime, plus tourmenté, il répond mieux peut- 
être, ainsi que Ruisdaël, à nos inquiétudes présentes; il aime le 
mystère et en même temps l'éclat. Rembrandt étonne et saisit, 
Ruisdaël charme et entraîne dans les douces et vagues rêveries. 
Tous deux certainement ont du cœur et tous deux nous touchent 
et nous possèdent 

Ce qui frappe, quand on jette un coup d'œil sur cette pléiade 
de paysagistes, c'est l'indépendance qui les distingue, chacun 
d'eux est bien une expression particulière, la manifestation vio- 
lente d'un sentiment personnel ; entre eux nul lien, nul rapport; 
comparez Claude et Titien, Poussin et Ruisdaël. Tous cependant 
ont puisé à la même source : la nature ; tous nous entraînent 
par la vérité dans leur milieu d'illusion, d'émotion, de vérité 
personnelle. Nous voyons tour à tour avec chacun d'eux. La 
nature est infinie et l'âme de l'homme, infinie comme elle, reçoit 
et donne toutes les impressions. 

La peinture de paysage suit les divers mouvements de déca- 
dence et de petites renaissances que l'art éprouve sous les 
diverses influences morales et civilisatrices. 

Malgré tout ce qu'on en peut dire, la fausse grandeur du siècle 
de Louis XIV ne pouvait être bien favorable à l'art, elle ne fut pas 
favorable au paysage; les talons rouges veulent les allées sablées, 
l'amour en perruque se fait sous des charmilles, Boileau fait 
une épître à son jardinier. 

Après Poussin et Claude, le paysage est en Hollande : sa poésie 
modeste y cherche la liberté et les impressions mélancoliques du 
ciel du Nord ; c'est là désormais qu'il trouvera sa grandeur et sa 
voie, dans l'humble représentation d'une nature presque ingrate, 
tant elle est simple : l'Italie ne vit que du souvenir de sa gloire, 
son art, devenu d'abord académique, est tombé dans la décora- 
tion. Et, depuis Poussin et Lesueur', la France suit l'académie 
italienne ; des hommes dont il faut reconnaître le génie, tel que 
Salvator '^ par exemple, perdent leur talent par l'abus d'une fausse 
facilité. La louche succède h l'exécution. 

Vieux, blasé, spirituel, corrompu, le xyiii*^ siècle, héritier du 

' Lesueur (Euslache), i6i7-i655. 
2 Salvator Rosa. 



86 PAUL HUHT 

vieux roi, s'amuse etveutfiiiir gaiement ; il liabille ses marquises 
en bergères et joue des idylles à ïrianon. 

Cet art du xviii" siècle est souvent charmant, il faut le dire ; 
cette liberté de mœurs lui donne une grâce licencieuse, mais 
réelle. Traité presque aussi lestement que les choses sérieuses, 
il excelle dans la vignette, le pastel, et la peinture de boudoir. 

Watteau ' son peintre de fâtes galantes, est tout simplement 
un grand peintre, il a étudié Rubens et se trouve doué des secrets 
vénitiens. Les fonds de ses petits chefs-d'œuvre sont charmants. 

Boucher-, dans ses dessus de portes, Fragonard ^ dans ses 
caprices, indiquent d'une façon légère, vive, spirituelle, surtout 
amusante, des paysages de convention. Ces badinages faciles, 
dépourvus d'ordre, d'idées, de pensées, et surtout d'un véritable 
sentiment, bien que délicieux quelquefois, et séduisants toujours, 
ne constituent pas un paysagiste, ni le paysage. 

Joseph Vernet' a plus de tradition, on retrouve chez lui, 
surtout dans quelques belles études, la manière de Guaspre^; il 
a connu Locatelli * etpar liocatelli on remonte à Salvator. Quand 
Joseph Vernet s'élève on retrouve même un certain souvenir de 
Claude. Ses figures, qui n'ont pas la légèreté des Panini ', ni des 
Guardi% sont cependant pleines d'esprit, et d'ailleurs bien 
françaises. 

Nous sommes loin des Titien et des Claude ; le paysage cepen- 
dant a, dès ce moment, de nouveaux et grands interprèles ; l'art mo- 
derne serait ingrat s'il ne tenait pas compte de Buffon, mais 
surtout de J.-J. Rousseau, le sublime rêveur, l'initiateur du 
paysage moderne. 

Le vrai paysagiste de cette époque, le décorateur Hubert', 
qu'il faut bien citer h défaut de mieux, ne va pas si loin ; succes- 
seur de Boucher, il emprunte quelque peu de sa touche facile 
et se garde de suivre, comme Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau 
dans ses promenades solitaires. Il passe des boudoirs aux cafés 
et décore avec talent les salles à manger de ruines antiques, où 
les héros grecs et romains, qui deviennent dès lors à la mode, 
portent encore de la poudre et des paniers. 

' Watteau, 1684-1721. 

-Boucher (François), 1703-1770. 

' Fragonard, 1732-1806. 

' Vernet (Joseph), 1714-1789. 

^ Gaspard Dughet i6i3-i675 dit le Guaspre beau-frère de Poussin. 

' Locatelli ou Lucatelli (Andréa), ué (in du xvii" siècle, mort en I74i> 
excelle dans les paysages. 

' Pauini (Giovanni Paolo), peintre d'architecture italienne, 1695-1768. 

' Giiardi (Francesco) 1712-1793. 

9 Hubert (Robert), 1733-1808. 



NOTES DE PAUL HUET 87 

La Révolution ne pouvait pas facilement tourner à l'idylle, 
malgré la tendresse de quelques-uns de ses héros pour les petits 
moutons. En train de tout décréter, elle décréta l'art grec 
ou romain. 

Cette époque, si grande par ses aspirations et son énergie, 
rêva toutes les réformes. David', son véritable interprète fut, on 
le sait, réformateur de l'art ; nul ne posséda mieux la volonté et 
le génie d'un réformateur : convaincu, il devait convaincre et il 
entraîna tout avec lui. Malheureusement, entraîné lui-même par 
les violences de son temps et l'absolu de ses principes, il rêva 
l'impossible. 11 crut voir l'Acropole d'Athènes dans les moulins 
de Montmartre et l'Apollon sous la carmagnole. 

Aussi bien en haine du despotisme que la Révolution combat- 
tait, que du goût énervant et dépravé qu'il voulait détruire, David 
voulut supprimer toute tradition moderne postérieure h la tradi- 
tion grecque. La beauté de la forme antique, qui, pour la Renais- 
sance, avait été une révélation, devint pour la nouvelle reforme 
une loi unique : la peinture fut en quelque sorte réduite aux 
conditions de la sculpture ! Encore ne pouvait-elle faire que du 
bas-relief! 

L'exagération de ce système était le plus grand obstacle à sa 
durée. David lui-même lui porta les premiers coups ; du jour où 
il abdiqua son titre de citoyen pour redevenir sujet français et 
baron de l'Empire, il dut trahir à la fois tous ses principes. 
Foucher, en manteau et en chapeau à la Henri IV, dans le tableau 
du sacre, malgré ses mollets antiques, exprime très bien la faus- 
seté des prétentions delà nouvelle école et l'embarras du peintre. 
David abdique. Gros" sera désormais le peintre de l'Empire. 
Malgré les entraves qui arrêtent son exécution, son style a gagné 
h l'influence du maître et tout révèle chez lui l'homme de génie. 

Le paysage ne pouvait trouver facilement sa place dans ce mou- 
vement. Cet abandon de la peinture au profit de la statuaire ne 
lui était pas favorable. 

La campagne d'ailleurs n'était qu'un champ de bataille. La 
poésie en dragon, courant de Jemmapes à ^Yaterloo, ne pouvait 
s'arrêter aux buissons de la route ; mais David prouvait lui-même 
qu'il est plus difficile de reculer qu'on ne pense : sous l'inlluence du 
système, le paysage tenta de renaître et prit des béquilles, dont 
il fit des échasses à la suite de l'école. 

On courut en Italie, entre deux victoires, prendre quelques 
belles lignes, puis on revint bien vite se renfermer avec les 
Grecs et les Romains, suivant la mode du temps, pour faire des 
paysages grecs. La mythologie anima cette nature factice : ce 
ne fut que nymphes de Crète et temples de Paphos. 



' Louis David, 1748-18^5. 
' Gros, 1771-1835. 



88 PAUL HL'ET 

Berlin ' et Bidauld% maîtres et fondateurs de ce genre préten- 
tieux, eurent, comme toute l'école de David, une longue et grande 
influence et créèrent le paysage historique. 

A côté de Bertin et de Bidauld, Taunay^ et De Marne* repré- 
sentent le genre dans le paysage ; le premier est en ed'et plutôt un 
peintre de figures de genre qu'un paysagiste, le second peint 
particulièrement les animaux. 

Dans leur genre prosaïque, ils ne sont pas beaucoup plus vrais 
(jue les autres dans leurs prétentions à l'épopée. Cependant le 
hasard met quelquefois au jour des tableaux très distingués de 
ces deux artistes. 

Bidauld mourut fort âgé, emportant sa gloire, sa doctrine et sa 
foi en lui-même dans les palmes vertes de l'Institut, plus heureux 
que son rival Berlin, qui, chef d'école cependant, mourut privé de 
cet honneur. 

Ce corps, institué sous l'influence de David, n'a qu'une place 
de paysagiste ; cette place, longtemps tenue par un peintre de 
fleurs, est aujourd'hui occupée par un peintre d'animaux, 
M. Brascassat. 

Le malheur de l'école de David fut d'étouffer toute tradition 
et surtout toute tradition pratique. La haine du dévergondage 
l'aveugla jusqu'à lui faire rejeter les plus simples procédés de 
l'art, et le mal qu'il a fait à cet égard se fait encore sentir aujour- 
d'hui ; l'amour du simple le conduisit à un tel excès de simplicité 
que la peinture sembla rejeter tout auxiliaire matériel pour 
exprimer cet art en bas-relief dépourvu de perspective ; cette 
forme si pure, renfermée dans un trait impassible tracé à l'encre, 
dut se contenter de quelques teintes froides et systématiques 
chargées du modelé intérieur. Tout écart, toute apparence 
d'écart, fut flétrie du nom de Boucher, synonyme de la plus, 
cruelle injure, et pour tout dire on brûla des Watteau pour 
chaufferie modèle académique. 

Greuze% chassé de la nouvelle académie, s'était écrié: Vous 
verrez ces tableaux dans trente ans et vous verrez les miens, ces 
gens-là ne tiendront pas sur la toile ! 

Le pauvre vieillard ne devait pas profiter de la réaction qu'il 
annonçait si bien. Cassandre, pour parler le style du temps, n'eût 
pas mieux prévu. 

Comment le paysage, au milieu de pareilles influences et de 
telles doctrines, aurait-il pu aspirer la vie dont il a besoin? tout 
lui était contraire : Etouffé sous le despotisme étroit d'une eslhé- 

' Berlin (Jean-Victor), 1775-1842. 
2 Bidauld (Jean-Joseph-Ijouis), 1758-1846. 
^ Taunay (Nicolas-Antoine), i755-i83o. 
* De Marne (Jean-Louis), 1744-1829. 
' Greuze (Jean-Baptiste), 1725-1805. 



NOTES DE PAUL HUET 89 

tique d'emprunt et pédante, cet art, qui vit avant tout de sentiment, 
de liberté et de couleur, ne pouvait produire que des œuvres fausses 
et conventionnelles. Quelques beautés de lignes, d'heureuses et 
larges compositions révèlent l'intelligence des maîtres de cette 
époque, mais ne peuvent les arracher à l'oubli. La peinture 
est aussi nécessaire à la peinture que la vie au cheval de Roland. 

La peinture d'histoire, dans son ignorance des procédés pra- 
tiques et ses aspirations à la sculpture, devait tenir bien peu 
compte du paysage ; son ignorance lorsqu'il s'agit de paysage, 
dépasse toute permission. Un seul peut-être fait exception, mais 
cet homme, en tout, est une exception merveilleuse. 

Il ne sut pas fléchir devant la souveraineté de l'école, tout en 
sachant lui emprunter ce qu'elle avait d'excellent dans son prin- 
cipe réformateur ; esprit d'autant plus fort qu'il ne (It aucun 
sacrifice, ni au succès, ni à la fortune : il s'agit de Prud'hon '. 

Lorsque Prud'hon traduit Longus et représente les amours de 
Daphnis et Chloé, il est plein d'une grâce toute charmante; il a 
le parfum de l'antiquité sans en prendre la manière, puis c'est 
un peintre ! Ame tendre, rêveuse et poétique, c'est un paysagiste 
comme Corrège son guide et son véritable maître. En' fait de 
paysage, il a laissé des dessins remarquables, exécutés dans sa 
manière estompée, rehaussée de blanc. 

Prud'hon fait exception à tout ce qui l'entoure ; aucun peintre 
n'a mieux que lui enveloppé son sujet dans les fonds, il le fait en 
coloriste, en peintre, en poète. 

Il sut garder son individualité au milieu de l'entraînement 
général, ce qui devait le faire mettre au ban de l'école. La vie 
pour lui fut une épreuve et prouva, une fois de plus, que le génie 
doit soull'rir. 

Prud'hon est peut-être le seul peintre du temps de David qui 
rappelle la belle tradition italienne. 

Peut-on citer Girodet - qui appartient corps et âme h son 
temps et eut le vent de la fortune. Les études de Girodet, rappor- 
tées de Rome, sont remarquables même par la couleur et l'in- 
fluence du Titien; 11 y a aussi de lui de beaux dessins. 

Tourmenté d'une certaine inquiétude poétique, il fit des vers 
et même des vers grecs, dit-on. Ce penseur cherche quelquefois 
le paysage ; il l'a souvent dessiné, et le fond de l'Endymion, 
cette figure d'Apolline couchée est un trait de génie. 

Le paysage se traîne à la suite de l'art odiciel de l'Empire. 
Dans la poésie, André Chénier *, qui le vit à la façon des poètes 
grecs, passa cependant inaperçu. Mais Chénier, comme Ber- 
nardin de Saint-Pierre, comme Rousseau, était un précurseur 

' Prud'hon (Pierre), 1758-1823. 

- Girodet de Roncy-Trioson, i;67-i8a4. 

5 André Chénier, 1762-1794. 



90 PAUL HUET 

du l'omnntisme. Clialeauljiiaiul lui-mAmc ne trouva son public 
que sous la Restauration. 

Prud'hon et (chateaubriand n'otaient pas les seuls ; il y avait 
sous l'Kinpire un foyer dOppositioii littéraire aussi bien que poli- 
tique. Parmi les écrivains surtout, plusieurs, et ce sont ceux 
qui ont laissé une véritable illustration, étaient les précurseurs 
d Une révolution dans l'art. Par leur spiritualisme chrétien et 
leur l'orme plus passionnée, ils appartenaient d'avance à la géné- 
ration ([ui allait suivre. 

Lorsque David vint, à l'aide de ses principes réformateurs, 
renverser l'ancienne académie, il le fit au nom de la liberté; la 
raison, son génie et la Révolution combattaient pour lui. Mal- 
heureusement le despotisme f[u'il vint établir fut pire cent fois 
que le régime académique qu'il avait renversé ; on ne put désor- 
mais respirer dans l'art qu'avec un brevet de la nouvelle école. 
Ni les arts, ni les idées ne se régissent comme la police : une 
pensée supérieure les entraîne, mais les filets d'un pouvoir aca- 
démique, aussi bien serrés que possible, les laissent toujours 
passer. Chacun, dans l'art, a le droit de prétendre h la domina- 
tion, le génie seul a raison. 

Le directeur du musée, Denon ', ne recueillait-il pas les 
peintures proscrites ? Dans des essais h l'eau-forte, peu impor- 
tants il est vrai, on trouve une certaine indépendance de talent, 
et surtout l'amour des vieux maîtres. 

Bientôt les élèves chéris du maître, les hommes éminents de 
l'école vont entrer eux-mêmes, et comme à leur insu, dans un 
courant nouveau. Gérard^ fera l'Entrée de Henri IV et Corinne; 
Gros, le Départ du roi et le Débarquement de la Duchesse d'An- 
gouléine ; Girodet, le Songe de Finirai, le Héros romantique. 
Quel que soit le style qui préside à l'exécution de ces œuvres, 
l'influence du sujet s'y manifeste forcément ; le type de la 
médaille antique va disparaître , il faudra penser à redevenir 
moderne et libre. 

La révolution romantique n'a pas été autre chose que le senti- 
ment moderne remplaçant l'abstraction de l'antique pur. Encore, 
lorsque M. Ingres fera de l'art antique avec son sentiment nou- 
veau sera-t-il considéré comme romantique. Tant il est vrai que 
la révolution, qui s'est faite sous ce nom, a été avant tout un 
appel à la liberté, au sentiment individuel, un retour à la tradi- 
tion générale, si l'on peut dire. 

Lorsque le vrai romantisme vint, c'est-à-dire lorsque la méta- 
physique de Byron ' pénétra les imaginations, la révolution était 
faite, pour me servir encore d'une expression reçue. Les artistes 

' Denon (Vivant-Dominique, baron), peintre, i747-'8ï5. 
^ Gérard (le baron François), 1770-1837. 
' Lord Byron, 1 723-1 786. 



NOTES DE PAUL HUET 91 

ne procèdent pas par système mais vivent de sentiment. La Char- 
rette des blessés de Géricault', la Garde meurt de Charlet', les 
scènes militaires de Vernet\ répandues par le procédé lithogra- 
phique, nouvelle invention introduite en France par M. de Las- 
teyrie ', impressionnent dans les premiers jours de la Restaura- 
tion bien autrement que tous les combats d'Ajax et d'Agamemnon. 
Déjà le musée des Augustins, l'ormé par M. Lenoir '\ avait repris 
la tradition du gothique et de la Renaissance et relevé du mépris 
ces chefs-d'œuvre de l'art moderne sauvés de la destruction. 

Aujourd'hui le mot mépris, lorsqu'il s'agit de ces œuvres des 
xii'', xv'^ et xvi* siècle, paraît une étrange exagération de notre 
appréciation de l'école : qu'on veuille bien aller à la villa Bor- 
ghèse et l'on verra combien nous sommes loin de l'opinion de 
(|uelques-uns des conservateurs de l'école. 

Le gouvernement de la Restauration revint avec la noble ambi- 
tion d'encourager les arts et d'honorer les artistes, son avène- 
ment fut pour eux le commencement des grands travaux, le 
moment des honneurs et des nobles récompenses. Elle ramenait 
d'ailleurs avec elle deux grands bienfaits : la paix et la liberté; 
deux choses dont l'art se trouve toujours bien. 

Malheureusement l'on proclame la liberté plus qu'on ne veut 
ou qu'on ne peut l'établir. L'engourdissement de la servitude est 
plus difficile à secouer qu'on ne pense, et les entraves acadé- 
miques ne sont pas les moins difficiles à lever ; les médiocrités 
en vivent et les pouvoirs, qui aiment les choses toutes faites, sur- 
tout lorsqu'il s'agit d'organisation, les conservent avec un soin 
particuliei'. La liberté dans l'art a, comme ailleurs, besoin de 
passer dans les mœurs. 

La Restauration crut faire merveille en fondant le prix de 
Rome pour le paysage. 

La fondation du prix de Rome pour la peinture d'histoire 
appartient, comme l'on sait, à Louis XIV, ce fut Colbert qui 
l'institua. 

Ce que l'on ne sait pas assez c'est que, dans l'origine, l'artiste 
était libre de choisir son sujet, qu'il exécutait de même en toute 
liberté. 

Aujourd'hui, à la suite d'un concours de figure académique, on 
choisit douze concurrents qui entrent en loge pour exécuter le 
tableau qui doit conduire le vainqueur à Rome. Le sujet est 
donné. 

' Géricault, 1791-1824. 

- Charlet, 1792-1845. 

^Horace Vernet, 1789-1863. 

* Lasteyrie du Saillant (Charles-Philibert, comte de), publiciste agronome, 
pliilanthrope, 1759-1849. 

" Leuoir (Alexandre-Marie), peintre et archéologue, 1762-1839. 



92 PAUL HUET 

Le concours de l'arbre remplaça la figure académique. Les 
peintres d'histoire ont le modèle qu'il est facile de faire poser; 
le chône ou le cèdre du Liban ne peut oflVir cet avantage. 

Les peintres de paysage peignent la plupart du temps un arbre 
qu'ils ne connaissent pas, même de vue, et vont ensuite exécuter 
en loge, entre quatre murs, au secret, sans dessins, sans études, 
sans nature possible le tableau de concours. On leur demande 
non le résultat d'impression personnelle, mais la reproduction 
d'un style convenu, olllciel qu'on appelle historique. 

Si malgré l'étude du modèle, l'air qu'on respire dans les aca- 
démies est étouffant et vicié ; si, dans les serres chaudes de l'art, 
l'imagination dépérit au profit de la routine, si l'on ne peut y 
échapper à l'enrôlement volontaire, que dire du paysage appris 
à la prussienne, entre quatre murs ? le paysage veut l'air, le 
soleil et la liberté ; son modèle est partout où l'herbe fleurit, où 
l'arbuste bourgeonne. 

Le premier essai fut plus heureux qu'on ne devait l'espérer'. 

Michallon ", savant praticien pour l'époque, quoique jeune, 
plus impressionné de la nature que son maître Berlin, mérita le 
prix par un tableau supérieur aux autres toiles du concours. Ses 
envois de Rome attendus avec impatience, reçus avec un grand 
intérêt, firent croire à une conception plus énergique et plus 
vraie, à une entente plus large de la couleur, à un style plus 
simple surtout ; il laissa des études remarquables peintes avec 
verve et intelligence, et mourut jeune après avoir jeté un éclat 
aussi vif que passager, et inauguré cette manière fausse dont son 
imitateur Rémond^ est resté l'unique et plus éminent repré- 
sentant. 

Les lauréats qui suivent échappent la plupart a la renommée; 
élèves dans les principes de l'école, ils apportent presque tous les 
qualités et surtout les défauts attachés à cette vicieuse institution. 

Deux noms cependant peuvent être cités : Brascassat* et 
Giroux ^ (trois si M. Flandrin a eu le prix). 

M. Giroux suivit de loin le courant des idées. Le premier, 
M. Brascassat a quitté, à Rome même, l'étude du paysage pour 
les animaux, genre dans lequel il s'est fait, comme l'on sait, une 
grande réputation. 

M. Watelet * est l'homme des premiers temps de la Restaura- 
tion, il lutte contre les deux chefs de l'école historique et lutte à 
armes égales ; comme eux il fait du paysage dans l'atelier. 

' Fondation du prix de paysage, 1817. 

- Michallon (Achille-Etna), 1796-1822, prix 1S17. 

■' Réinond (Jean-Charles-Joseph), 1795-1875, prix de paysage, 1821. 

' Brascassat (Jacques-Raymondj, 1804-1867, 2^ prix, i8a5. 

^ Giroux (André), 1801-1879, prix de paysage en 1825. 

" Watelet (Louis-Etienne), 1780-1866. 



NOTES DE PAUL HUET 93 

Il n'a plus malheureusement, il faut le dire, l'amour de la ligne ; 
mais il est plus vivant, plus pittoresque, il commence à se risquer 
dans les campagnes agrestes; il est presque un réformateur, ou 
du moins, comme Michallon, passe un moment pour tel. Ses mou- 
lins, ses chutes d'eau, exécutés avec un rare talent de main, lui 
méritèrent un grand succès. Son habileté pratique, quoique 
vicieuse et conventionnelle, est bien supérieure à celle de ses 
deux rivaux ; il devait être et fut bienveillant pour les nouveautés. 
Bien différent en cela de MM. Bertin et Bidauld surtout. 

Continué par M. Lapito', sa peinture est encore en grand hon- 
neur h Vienne et à Berlin; dans ces pays il fait vraiment école. 

M. Watelet représente en effet un commencement d'émancipa- 
tion, il chasse les nymphes et les satyres et s'il n'étudie la nature 
que par petits morceaux sans ensemble, on voit qu'il en a la 
recherche et la prétention, 

M. Watelet marche en dehors de l'école, il a l'avantage d'être 
franchement lui, M. Watelet. 

Bien que fondée sur les données académiques, l'institution du 
prix de paysage prouvait l'entraînement des esprits : dans toutes 
les œuvres littéraires, l'amour de la nature débordait; une poé- 
tique nouvelle, puisée aux sources vives de l'infini, réveillait 
l'épuisement général. La poésie des baïonnettes avait fait son 
temps, et l'âme humaine inquiète, battue par les tempêtes, allait 
demander h la nature le mot de l'énigme éternelle, que n'ont pu 
lui donner la philosophie, la révolution ou les conquêtes. 

Lorsque l'Empire tombait au milieu du fracas des armes et des 
horreurs de l'invasion, laissant après lui les brisements de l'or- 
gueil vaincu, les douleurs de la défaite et le vide de la pensée, 
l'art de David avait déjà perdu de son influence. Sous ce régime 
despotique et de grandeur militaire, son inspiration révolution- 
naire s'était affaissée et disparaissait sous une forme convention- 
nelle et académique, art officiel et d'apparat ne répondant pas 
plus aux aspirations de l'âme qu'aux inquiétudes des esprits. 

La liberté, en rentrant avec la Restauration, devait lui porter 
bientôt les coups les plus violents ; la paix ouvrait les portes à 
toute une littérature étrangère, pour uous pleine de nouveautés 
et de maximes d'art entièrement opposées aux nôtres. Byron, 
interprète des déchirements intérieurs, poète du doute, jetait ce 
cri de désespoir et d'ambitieuse espérance qui retentit encore 
aujourd'hui dans les vers de Lamartine et d'Hugo. 

Du scepticisme de Voltaire et d'un retour aux croyances du 
moyen âge, d'un panthéisme débordant et du sentiment chrétien 
allait renaître une poésie immense, inattendue dans ce siècle 
ennemi de toute poésie : le doute lui-même rouvrant les portes 
de l'infini ! 

Il est impossible, dans une histoire de l'art de cette époque, de 

^ Lapito (Louis-Auguste), 1803-1874. 



94 PAUL HUEÏ 

ne pas tenir compte de rinfluence de ces idées nouvelles, dont 
il serait difficile de rechercher ici d'ailleurs l'origine, ou de suivre 
la trace. 

L'esthétique antique, lorsqu'on la considère à son point de 
vue le plus élevé, veut la beauté calme et sereine; les passions, 
en troublant la beauté des lignes et l'harmonie des contours, la 
défigurent et l'altèrent ; elle divinise la forme et préside à la 
statuaire antique. 

La nouvelle école, en cherchant son idéal dans la nature, en 
spiritualisant les passions, en animant les rochers et les forêts 
et les nuages, s'empare du domaine de la couleur, du sentiment; 
c'est le triomphe de la peinture dont elle emprunte constam- 
ment les ressources. 

C'est à ces titres que M. Delacroix ' fut si justement surnommé 
plus d'une lois le Byron de la peinture. Nul n'a, comme lui, 
sondé le fond du cœur pour en exprimer les passions et les souf- 
frances. « C'est surtout le peintre du délire et des agitations 
morales, dit M. Silvestre ». L'art moderne prend son caractère le 
plus frappant dans cette vie morale intérieure, dans cette péné- 
tration de la nature. 

La peinture est en etfet l'art qui domine désormais les poètes: 
les romanciers sont peintres et surtout paysagistes. La sculpture 
elle-même, adoucissant ses raideurs classiques, empruntera à la 
peinture plus de morbidesse et de vie, elle devient pour ainsi 
dire plus coloriste. 

Cette activité, cette vie donnée ou prise à la nature, ce retour 
passionné vers ses beautés poétiques devaient avoir une grande 
influence sur le paysage et lui tracer une route plus vraie, plus 
pathétique, plus dramatique et plus simple h la fois; il tente 
bientôt vers le but indiqué. 

Pour se transformer il n'avait pas à remplacer les nymphes 
antiques parles follets ou les gnomes de Byron, de Walter Scott 
ou de Charles Nodier ; l'exposition universelle a dû détruire à ce 
sujet des préjugés aussi puérils que ridicules ; pour se réformer 
il n'avait qu'à retourner aux sources vraies de la nature, pour 
demander h elle seule ses impressions et son style. Son action ne 
fut pas longue à se faire sentir. 

Le genre historique, qui depuis longtemps le traitait avec une 
négligence malheureuse, en sentit toute l'importance. L'influence 
de son étude fut excellente sur la couleur et la perspective. Les 
peintres d'histoire mirent plus d'air dans leurs tableaux, firent 
une étude plus approfondie de la valeur des tons et du rapport 
des objets. Géricault, Sigalon", Delacroix montrèrent tout le 
prix qu'on devait attacher à l'étude du paysage. 

Pour ne citer qu'un exemple, le bout de ciel, qui fait le fond de 

1 Delacroix, 17981863. 

- Sigalon (Xavier), 1788-1837. 



NOTES DE PAUL HUET gS 

]a Lociisle' de Sigalon, montre par son expression sinistre tout 
ce qu'un coin de paysage peut ajouter de dramatique à l'impres- 
sion. Il faudrait aussi parler de la Marine de Géricault, du fond 
de sa Méduse, et de sa Batterie ; citer V Hamlet de Delacroix et 
vingt autres toiles. Epoque plus singulière qu'on ne pense où 
tout était à rapprendre, où l'on dut se souvenir que des peintres, 
tels Titien et même Raphaël, n'avaient point négligé le paysage. 

Ce besoin de recourir aux vieux maîtres et de reprendre la 
tradition interrompue eut un inconvénient inévitable, ce fut d'en- 
trainer quelquefois plus à l'imitation des maîtres qu'à l'étude de 
la nature ; mais tout était à reprendre : peindre un soleil cou- 
chant ou un effet de pluie paraissait alors et était, en effet, une 
grande innovation. 

A la suite des poésies deByron, 1 Angleterre nous envoya une 
magnifique leçon de paysage. 

Dans l'histoire de la peinture moderne l'apparition des œuvres 
de Constable fut un événement. Géricault avait vu ces toiles à 
Londres et les avait annoncées comme des chefs-d'œuvre : elles 
eurent à Paris le sort des belles choses et des nouveautés : l'enthou- 
siasme d'une part et le mépris de l'autre. On entrait d'ailleurs 
dans la période fiévreuse du mouvement romantique, le cliamp 
de bataille était ouvert. 

L'admiration de la jeune école, peu nombreuse il est vrai, fut 
sans bornes; il fallait remonter à Rembrandt pour trouver cette 
audace d'exécution, ce savoir immense de la palette, à Cuyp - pour 
rencontrer autant de limpidité ; ce que l'on rêvait la veille se 
trouvait tout d'un coup réalisé sous un des plus beaux aspects. 

C'est par une originalité sans efforts, soutenue par la vérité et 
la verve, que les deux toiles de Constable brillaient surtout. Expo- 
sées en 1824» c'était pour la première fois peut-être qu'on sentait 
la fraîcheur, pour la première fois qu'on voyait une nature 
luxuriante, verdoyante, sans noir, sans crudité, sans manière. 

Un cottage i» demi caché sous l'ombre de beaux et frais massifs, 
un limpide ruisseau que traverse à gué un attelage de charrette, 
au fond, la campagne de Londres, humide de l'atmosphère 
anglaise; voilà dans sa simplicité une des compositions à laquelle, 
il faut le dire, son pendant ressemblait beaucoup. Celui-ci est 
un canal dominé par un groupe d'arbres, bien voisin sans doute 
du cottage. Ce n'est pas par l'invention que ce peintre se dis- 
tingue. 

On voyait, à la même exposition, une ou deux aquarelles de 
son compatriote Coppley Fielding, magnifiques dessins, d'une 
poésie plus grande et d'une impression tout aussi vraie. 

Plus tard Reynolds \ plus grand paysagiste peut-être qu'excel- 

' Salon de 1824 (musée de Nîmes). 

-Cuyp (Albert), peintre hollandais, lôoS-iSgi. 

'Reynolds (Samuel-William), frère de Josué, le portraitiste. 



96 PAUL HLET 

lent graveur, apporta en France de belles études et quelques 
tableaux extrêmement remarquables par une poésie profonde 
et une coloration forte et mystérieuse; il y a dans ce peintre 
quelque chose de Fintelligence et de l'élévation du Poussin, 
avec une main plus rembranesque et un sentiment plus moderne. 

Nous ne connaissions encore la peinture anglaise que par les 
portraits de Lawrence ' et quelques essais de Bonington, 

Moitié élevé en France, à l'école de Gros, inspiré surtout par 
l'école anglaise et particulièrement par Turner-, dont Bonington 
parlait sans cesse, ce jeune peintre était dès lors connu par 
une foule d'aquarelles charmantes où ses qualités de coloriste 
vénitien se montraient dans toute la fraîcheur de la jeunesse. 

Sa peinture à l'huile, qui arriva plus tard, répondit à ses 
débuts et conserve encore aujourd'hui la place quelle a méritée 
pour longtemps. On peut dire de Bonington qu'il a le génie de 
l'aperçu et de l'indication : il a des flamands un aperçu fin et 
juste de la nature, de tous les maîtres coloristes une recherche 
de tons et de l'harmonie. 

La légèreté de son genre, sa prétention à la touche, qui fai- 
saient son succès près d'un public qui court toujours après la 
manière, l'ont empêché de pousser les choses aussi loin qu'il 
semblait le promettre. 

Ce beau et grand jeune homme mourut vers trente ans d'une 
phtisie pulmonaire qui l'emporta au bout de trois mois de maladie. 
Je devais le rejoindre en Normandie, il en était parti ; je le retrou- 
vai h Paris pour lui serrer la main et lui dire adieu. 

Voulant user d'un privilège existant alors, j'avais moi-même 
envoyé dans les derniers jours de l'exposition un ballon d'essai, 
mais cette faveur d'arriver à la fin n'existait que pour les gros 
bonnets et à peine avais-je alors pour tout bien et toute influence 
mes vingt ans... 

' Lawrence (sir Thomas), peintre anglais, 1769-1830. 
2 Turner (Joseph), peintre anglais, i775-i85i. 



III 

DE LA PEINTURE DE PAYSAGE 

AU POINT DE VUE DE LA DÉCORATION 



On 1 a dit avant moî, notre siècle est éminemment pnysagiste 
L ame moderne effrayée, haletante, pleine de doute, devait cher- 
cher, au milieu de toutes ses luttes, un refuge dans la nature • 
elle avait besoin de se retremper devant le spectacle de sa muni- 
hcence, de se calmer dans le silence de son immensité. 

La nature, notre mère commune, notre mère féconde et répa- 
ratrice nous ouvre son sein aux jours désespérés et retrempe 
notre courage et nos forces dans une source toujours pure tou- 
jours nouvelle de vérité, de calme et d'infini; i, sa vue ' nous 
nous sentons meilleurs. 

La poésie, l'art, la science n'ont pu s'adresser vainement à 
elle; la poésie, qui s'éteignait dans le doute, lui a jeté son cri de 
desespoir, elle retrouve ses chants d'espérance ; l'art a dévoilé 
ses mystères, la science lui ravit ses richesses incalculables 

Nous voyons tous les jours les miracles que la science tire de 
son sein pour les jeter à l'industrie ; le nom des poètes modernes 
est sur toutes les lèvres, leurs pages dans tous les cœurs Nous 
ayons une école de paysagistes qui est la fière élève et l'auda- 
cieuse rivale de la poésie. 

C'est dans l'intérêt de cette école, qui appartient de plein 
droit a la civilisation moderne, que je voudrais dire quelques 
mots : malgré son vif éclat, elle lutte avec effort contre l'esprit 
plus puissant de l'industrie. ^ 

La peinture de paysage, tout le monde le reconnaît, a pris en 
ces derniers temps un développement qu'elle n'avait pas eu jus- 
qu ici. Repondant plus particulièrement que les autres branchies 
de 1 art aux tendances modernes, comme l'ode et l'élégie dans la 
poésie, elle est venue recueillir l'esprit fatigué. 

L'élan, qu'elle a inspiré, n'aura pas seulement donné au genre 
du paysage un développement moderne, mais son étude aura été 
utile aux tendances nouvelles de la peinture dite historique 

Le n est pas d'ailleurs l'histoire de la peinture de paysage que 
je veux tracer ici. Me renfermant dans les limites les plus ras- 



98 PAUL HUET 

treintes, je veux appeler l'attention des hommes compétents sur 
le parti qu'on peut tirer des talents nouveaux, sur l'emploi à 
faire d'un genre laissé au second rang, malgré l'importance qu'il 
a su prendre et tous les hommes qu'il a fait naître. 

Combien n'est-on pas choque quelquefois de la mesquinerie 
prétentieuse de nos décorations intérieures ? Le choix de nos 
ameublements a quelque chose de faux et d'étriqué, qu'une élé- 
gance de mode voudrait en vain dissimuler ; notre époque elfacée 
manque de style, elle emprunte aux époques passées un amal- 
game singulier qui la dispense d'invention. La vanité satisfaite 
vit aux dépens du goût et l'étoufle sous une apparence mal 
déguisée. 

Je ne suis certes pas le premier à signaler cette tendance de 
notre époque h contenter la vanité aux dépens du goût, en rem- 
plaçant trop souvent la réalité par l'apparence, le vrai par le 
faux, le bronze ciselé, par exemple, par le fer fondu, le marbre 
parle carton-pierre, la main-d'œuvre de l'artiste, enfin, par une 
fabrication de pacotille. 

Ce mal, cette habitude de tout amoindrir, devenue une néces- 
sité, a de graves inconvénients. L'art perd son prestige, disparaît 
sous tant de transformations. Qu'on y prenne garde, les sources 
même du bien et du beau finiraient par se tarir. 

Née d'un besoin général de confort, résultat de la loi du pro- 
grès, qui veut, pour le plus grand nombre, le développement 
incessant du luxe et du bien-être, cette exubérance de fabrica- 
tion est sans doute grande et belle, lorsque, prenant son point 
de départ des hautes régions de l'art et de l'invention, la pro- 
duction descend d'en haut pour répandre à profusion, jusqu'aux 
dernières demeures, le reflet des créations premières de l'artiste. 
La source est alors féconde et généreuse, le spectacle merveilleux ! 

Malheureusement, l'herbe parasite étouffe bien vite les plus 
belles fleurs, sans les soins de l'amateur soigneux et jaloux. 

Tous les jours nous voyons, à côté de choses magnifiques, 
s'étaler sur nos boulevards, dans nos riches boutiques, ces bazars 
européens, les objets les plus laids et les plus grotesques, où 
l'oubli de la forme la moins sévère n'a pas même de prétexte 
dans des raisons d'économie. Ce sont ces produits qui se répan- 
dent dans le monde entier comme le spécimen du goût français. 
En vérité, on se demande où cela peut s'arrêter. 

Voyez au contraire ces peuples, chez lesquels la main-d'œuvre 
était tout et la fabrication encore inconnue : l'art était placé, 
maintenu pour tous à cette hauteur qui fait encore aujourd'hui 
la gloire de ces époques primitives. Les Etrusques, les Grecs, 
les Romains même avaient des artistes et point de manufactures, 
leur art sert encore de modèle et, dans les objets les plus vul- 
gaires, excite toujours une incessante admiration, une éternelle 
envie. 

Comme nous ne pouvons ni ne voulons surtout reculer, il faut 



NOTES DE PAUL HUET 99 

donc absolument concilier les deux choses : le génie de l'artiste 
qui crée, dirige le goût et le maintient, la fabrication qui le 
répand, l'éparpillé, l'émiette. 

Pour parler de la question qui m'occupe, j'ai pensé que ces 
réflexions n'étaient point tout h fait inutiles. 

La fabrication des étoffes et des papiers peints, dont nous 
admirons les résultats tous les jours, offre, plus qu'aucune autre 
industrie, les avantages et les inconvénients que je signale ; 
pendant que la plus modeste demeure tapisse d'une tenture 
agréable la nudité de sa muraille, le papier peint pénètre dans 
les palais pour y étaler un luxe sordide et quelquefois ridicule. 

Malgré de grands efforts et les plus belles tentatives, bien 
que tous les jours l'ordre corinthien s'humanise, montre qu'il 
comprend mieux les intérêts de la beauté en se parant des 
richesses de la palette, il reste bien h faire avant d'arriver à ce 
luxe de peinture des belles époques de la Renaissance. Il faut du 
reste aller en Italie pour juger de cette profusion. Ce ne sont 
cependant pas les talents qui manquent, mais bien l'emploi ; 
nous avons une foule d'artistes qui ne demandent pas mieux 
d'abord, et qui, dirigés dans ce sens, y gagneraient en talent, en 
même temps que le goût général en profiterait. 

Nous avons surtout une pléiade nombreuse de paysagistes qui 
fait une partie de la gloire et de la force de notre école de pein- 
ture, qui pourrait, dans cette direction, grandir en manière et 
rendre de vrais services. 

Pour toutes choses, et cette vérité s'adresse surtout à l'archi- 
tecte, il faut se servir des éléments à notre portée ; c'est de leur 
emploi que ressort certaine originalité locale et que chaque pays 
prend une physionomie particulière. La peinture de paysage 
dirigée vers la décoration intérieure rendrait, à mon avis, les plus 
grands services, le tout est de l'accorder avec sa destination. 

S'il y avait encore quelque scrupule, quelque pruderie de la 
part de l'architecture à s'assimiler cette branche de la peinture, 
je tâcherais d'effacer ces préventions défavorables, et, à mon 
avis, aussi mal entendues que mal fondées, mais en vérité je ne 
le pense pas. Je crois et je crains davantage deux ennemis plus 
dangereux : l'indifférence et l'habitude. Pour les esprits sévères 
d'ailleurs, les exemples ne manquent pas et, en cela comme 
pour beaucoup d'autres choses, nous serions des continuateurs 
plutôt que des initiateurs. 

Quelques touristes seuls, et les artistes qui ont vu Rome, con- 
naissent du Guaspre ' les fresques si remarquables de son Pietio 
in Montario et la décoration du palais. Cette série d'œuvres est 
l'exemple le plus frappant du parti qu'on pourrait tirer du pay- 
sage comme décoration. Cette suite de compositions grandioses 

' Gaspard Dughet, dit le Guaspre. peintre français, né à Rome en i6i3, 
mort en lôyS, beau-frère et élève de Poussin. 



100 PAUL HUET 

et sévères n'est pas une des œuvres les moins importantes du 
maître. Rien n'est plus saisissant que cet ensemble de paysages 
tantôt terribles, tantôt consolants ; l'âme s'égare dans ces thé- 
baïdes imposantes où se recueille l'esprit chrétien. On suit du 
cœur ces cénobites, ces pères du désert cherchant à se pénétrer 
de la grandeur divine au milieu d'une nature si sauvage, si 
effrayante. 

Titien, l'heureux coloriste, l'enfant de Cadore, né au milieu des 
montagnes, Titien qui a, d'une manière si brillante, relevé la 
froideur de l'architecture des riches couleurs de sa palette , a 
laissé de beaux et nombreux paysages comme décoration des 
monuments, il a prouvé ce que le paysage pouvait pour la déco- 
ration murale, la grandeur n'est en rien diminuée par l'éclat dans 
les productions de ce maître original. 

Nous demandons de l'originalité, chacun se plaint du peu de 
goût imprimé aux choses nouvelles, et nous ne savons pas nous 
servir des plus heureux éléments que nous avons entre les mains. 
Pourquoi les architectes reculent-ils autant devant l'emploi de la 
peinture comme auxiliaire à l'architecture ? La peinture porte-t-elle 
atteinte à la dignité de l'art, qu'ils ont raison de respecter sans 
doute ; croient-ils par hasard qu'en la couvrant, ils en cacheraient 
les délicatesses et les beautés ? Si l'architecte emploie la pein- 
ture, il lui faut tout d'abord des tons éteints et neutres ; les 
tons brillants l'offusquent, lui font peur. La dignité de l'ordre 
corinthien va être atteinte. Mais il s'agit bien de la pureté grecque 
et ne sait-on pas que les Grecs peignaient non seulement leurs 
colonnes mais encore leurs figures, ce que nous avons certes le 
droit de regarder comme un peu barbare. 

Parlons un peu des églises gothiques, h la bonne heure ; la 
sévérité de nos cathédrales, l'ascétisme d'une religion sévère ne 
permettent pas sans doute la richesse de la palette sous ces mys- 
térieux dômes, où rien ne doit troubler la prière. Comment se 
fait-il que l'archéologie qui domine aujourd'hui, et nous rend de 
si précieux services, couvre les églises de dorures et de peintures, 
assez crues souvent, pour faire désirer autre chose? Comment 
les mêmes personnes si savantes, si minutieusement à la recherche 
des usages, ne font-elles pas attention que chaque siècle a imprimé 
son mouvement dans l'art ; comment, lorsqu'elles cherchent avec 
tant de soin à faire renaître l'art, malheureusement négligé des 
verrières, et à nous donner les preuves les plus évidentes de 
l'amour de nos pères pour la splendeur et l'éclat, refusent-elles 
le secours de notre art rival? Tous les arts, pour vraiment pro- 
gresser, ont besoin de marcher ensemble ; soyons sûrs que la 
peinture deviendra plus large. 

Ici, je voudrais pouvoir exprimer tout ce que j'éprouve contre 
ces systèmes, qui ont la prétention de chasser la couleur de la 
peinture et surtout de la peinture murale. 

A Gênes, à Venise, l'on voit un genre de peinture architec- 



NOTES DE PAUL HUET loi 

turale créé exprès pour la décoration intérieure. — Nous ne 
serons donc pas tout à fait les inventeurs de ce genre de décoration, 
mais ce que nous pouvons dire, c'est que notre époque est plus 
particulièrement paysagiste et faite pour en tirer parti. Cet amour 
de la nature, d'accord avec la situation de notre esprit, se retrouve 
partout : dans notre amour des champs, dans nos livres, dans 
nos romans, dans notre poésie, où il se manifeste avec une fran- 
chise et un éclat admirables. Lorsque nous ne pouvons échapper 
aux liens qui nous retiennent prisonniers au milieu de nos 
grandes cités, nous donnons cette jouissance et cette liberté à 
notre imagination et nous reposons notre esprit au milieu des 
verdures et des ciels imaginaires. 

Pour ma part, je suis étonné qu'avec les ressources que nous 
avons en artistes remarquables, cet art décoratif n'ait pas pris un 
développement spontané et naturel. 

Au point de vue de la beauté, quelle tenture pourrait rivaliser 
avec cette richesse ? au point de vue de l'économie : les belles 
choses restent, durent et gagnent en valeur, pendant qu'il faut 
renouveler les étoffes et les papiers bien plus dispendieux. 
Hubert Robert, bien à distance des génies de l'art que je signa- 
lais tout à l'heure, a exécuté des peintures de décoration remar- 
quables ; ses ruines, ses paysages ont été h la mode et plusieurs, 
après avoir décoré de somptueux palais, décorent aujourd'hui des 
établissements publics, dont ils font la réputation au point qu'on 
estétonnéde ne pas voir d'imitateurs. 

Des galeries de réception, dessalons d'été, des salles à manger 
des escaliers même, comme en Italie, trouveraient dans l'emploi 
de ce genre de peinture une originalité, un éclat tout nouveau. 
Ce genre, dans ce cas, doit donner de l'espace et grandir les 
pièces en offrant à l'œil d'heureuses perspectives, et d'heureuses 
situations h l'esprit pas les jouissances délicates de l'art et de 
l'intelligence. 

J'ai surtout été étonné que le paysage ne fût pas franchement 
adopté par certains établissements. 

Dans des promenoirs d'hôpitaux, dans des hospices d'aliénés 
surtout, où le spectacle de la nature extérieure peut calmer l'es- 
prit et raviver les forces éteintes. 

En causant avec les hommes chargés de porter à ces misères 
humaines le secours de leurs lumières et la charité de leur zèle, 
je les ai trouvés, non seulement souvent disposés à accueillir ces 
idées, mais pénétrés de leur bienfaisance. 

La bibliothèque Sainte-Geneviève possède quelques peintures 
trop accessoires de paysage et quoi de mieux placé en effet que 
la peinture de paysage dans ces lieux d'études et de recueillement .' 



LA CORRESPONDANCE 



Dans les premières années, les lettres sont rares ; peu 
ont été conservées et l'on sent que l'activité de son 
esprit se dépensait autrement ; mais dans les dernières 
années, il avait pris l'habitude de transmettre ses impres- 
sions à trois personnes surtout : son vieux camarade 
Sollier, son cousin Auguste Petit, magistrat, artiste et 
lettré, président à la cour de Grenoble, enfin un peintre, 
Edmond Legrain', qui habitait Vire. 

Ce sont ces lettres qui font l'intérêt de sa correspon- 
dance parce qu'il y parle de tout, art, littérature, politique, 
et qu'il note tout ce qui l'émeut ou le passionne avec 
l'aisance et la liberté qu'il eût apportées à écrire pour 
lui seul un journal. 

Ses voyages ont toujours été des voyages d'études ou 
tout au moins l'occasion de travailler. Il est bon d'indi- 
quer la marche de ses déplacements ; elle sera utile à 
l'intelligence de sa correspondance et aidera à suivre les 
travaux dont il parle dans ses lettres. 

Il quitte Paris au mois de mai 1828 pour faire un 
voyage en Normandie. Il devait en route rejoindre 
Bonington, mais son ami malade était rentré précipi- 
tamment à Paris pour aller mourir à Londres avant la fin 
de l'automne. 

' Edmond Legrain, 1820-1872, élève de Guillard et de Paul Huet. Salons : 
1861 : Intérieur d'hospice, à Vire. — • i863 : Prise d'kahil; — Portrait de 
M". L. — 1864 ; Inhumation d'une religieuse : — Le livre d'heures. — i865 : 
Réfectoire de couvent. — 1868 : La messe du Saint-Esprit, à Vire ; — Por- 
trait de M. X... — 1869 : La buvette des tribunaux; — • Une malade. 



io4 PAUL HUET 

Paul Huet parlait souvent de la tristesse que lui avait 
causée cette déception et du chagrin qu'il avait éprouvé 
en perdant ce charmant camarade. 

Il poursuit sa route seul, s'arrête à Rouen, chez un de 
ses oncles Marion, pousse jusqu'au Havre et à Honfleur, 
d'où il écrit à sa sœur et à ses nièces. 

A sa sœur iW™"" Richomme. 

Hontleur. samedi 21 juin 1828. 

Bonne sœur, je t'écris à la hâte, il est dix heures passées et, 
étant un peu fatigué, je suis pressé de me mettre au lit, vu sur- 
tout que, s'il ne pleut pas à verse, je compte me lever demain 
d'assez bonne heure pour aller passer un jour à Vierville et 
deux ou trois à Trouville, village sur la côte d'IIoiifleur à deux 
ou trois lieues... J'ai fait la rencontre ici du hls de M. Isabey, 
jeune homme plein de talent, dont tu m'as sans doute entendu 
parler quelquefois ; je suis bien aise de profiter du peu de moments 
que j'ai à rester avec lui, il va demeurer au plus cinq ou six jours 
ici, de la repasser au Havre s'embarquer pour Etretat, situé à 
huit lieues du Havre, puis il revient et s'embarque pour Dun- 
kerque. Comme son voyage, tu le vois, s'étend loin et qu il est 
limité par le temps, il a calculé qu'il ne pouvait rester plus long- 
temps par ici... Je suis arrivé jeudi à une heure par le bateau à 
vapeur, ma traversée a été des plus heureuses ; tu crois sans doute 
que je veux rire, mais la veille, toute la ville du Havre était sur 
le port pour voir partir le vapeur et les bateaux passagers. H y a 
eu un ouragan très fort, qui n'a duré, il est vrai, qu'une nuit et 
un jour, mais j'ai été assez heureux de me trouver au bord de 
la mer pour voir un temps que Ion n'a guère ordinairement dans 
cette saison, qui du reste est des plus orageuses et amènera des 
tempêtes plus souvent qu'il ne le serait à souhaiter pour les 
malheureux qui subissent ses caprices. La mer, qui ne m'avait 
fait aucun efl'et à mon arrivée, me fait maintenant le plus grand 
plaisir. Le premier jour même, j'avais, le soir, du mal à me 
séparer de cette immensité d'eau si calme et si imposante, mais 
la journée de mercredi me laissera aussi un beau souvenir; c'est 
réellement un grand spectacle; quoique l'on ne voie point les 
vagues aussi hautes que les maisons, la fureur avec laquelle elles 
viennent se briser contre les jetées, le bruit qu'elles font en 
roulant le galet sur le rivage, tout cela est grand et sublime. J'ai 
le plus grand désir de travailler, de faire au moins quelques 
croquis de toutes les belles choses qui m'environnent, Honfleur 
est un très beau pays... 



LA CORRESPONDANCE io5 

A J/""' Ric/ionime, pour remettre à iW"''" Caroline et Céleste. 
Montivilliers, dimanche lo août. 

Mes aimables correspondantes, j'ai reçu votre lettre avec grand 
plaisir, elle m'a rassuré sur la santé de ma sœur dont j'étais 
ïort inquiet... Quant à moi, je suis allé passer une semaine à 
Toucques, environs d'Honfleur. Le mauvais temps m'a empêché 
d'aller jusqu'à Dives où je voulais aller. A Trouville j'ai ren- 
contré deux peintres, excellents garçons, l'un M. Mozin ' était là 
avec sa mère, dame très aimable. J'ai laissé Jadin - à Toucques 
et me suis arrêté à Trouville trois jours, qui eussent été les 
plus agréables de mon voyage sans le mauvais temps. J'ai passé 
la mer hier et me voici maintenant dans le pays de Caux, non sur 
la route de Paris, mais en marche pour y revenir. J'ai laissé mes 
deux compagnons à Honfleur; l'un d'eux, qui n'avait pas voulu 
nous suivre, est tombé malade pendant notre absence qui, heu- 
reusement pour lui, n'a pas été longue, car il s'ennuyait beaucoup 
et était mal soigné. Comme j'espère qu'il va être quitte de son 
indisposition, j'attends Jadin à Fécamp pour revenir à Paris à 
pied avec lui. Mon bagage ne m'embarrassera pas, j'ai laissé 
tous mes effets à Honfleur; notre malade, pensant revenir en 
voiture, voudra bien s'en charger. S'il prenait une autre déter- 
mination, il les mettrait à la voiture. Je souhaite que tout arrive 
sans accident, étant obligé de laisser les clefs dans les mains du 
conducteur. 

Me voilà donc trottant, un carton, une chemise sous le bras, 
les poches garnies de crayons. Je vais tâcher de rapporter, tout 
en marchant, quelques croquis de ce pays qui est très beau ; je 
crois que de Fécamp à Rouen la route est des plus insigni- 
fiantes '*. 

Je souhaite à Manuel de voir la mer, c'est un poète, et les sen- 
sations qu'il éprouverait, en voyant le perfide élément, ne pour- 
raient qu'animer sa verve et lui l'aire trouver quelques expressions 
neuves pour peindre ces masses d'eau se soulevant par l'on ne 
sait quel pouvoir, ouvrant un gouffre et se refermant par un choc 
violent qui semble saisir une proie. Que Manuel' exprime cela 
et il sera poète; celui qui pourra l'exprimer sur la toile sera un 
peintre. 

J'ai eu assez de bonheur hier, la mer était très forte, tout le 
monde presque sur le vapeur était malade à qui mieux, et j'ai 

' Mozin (Charles-Louis), peintre, 1806-1862. 

- Jadin (Louis-Godefroy), peintre, i8o5-i882. 

^ Après l'avoir vue, il considérait, au contraire, toute la région entre Rouen 
et Dieppe comme des plus admirables. 

* Emmanuel Richomme, son neveu, avocat. 



io6 PAUL HUET 

pu jouir du superbe spectacle d'une mer tourmentée sans 
éprouver les inconvénients de la voiture, je dois avouer qu'il était 
temps pour moi d'arriver ! 

Quant à ton travail, ma chère Céleste, je ne te ferai pas de 
compliments; voici deux mois et demi que je suis en route et tu 
es au septième dessin, dis-tu; pour toi qui les expédies si bien, 
ce n'est pas trop, mais Caroline me fait espérer que la qualité 
rachètera le peu. 

Remerciez votre maman, puisqu'elle n'a pu m'écrire elle- 
même, de vous avoir choisies comme secrétaires, mes compli- 
ments aux couronnés. 

Votre affectionné oncle et ami qui vous embrasse de cœur. 

Paul. 

Je rapporterai à Paris une santé encore un peu vacillante 
quoique beaucoup meilleure. Depuis quelque temps, je sens 
enfin que le voyage m'a réellement fait du bien, mais j'ai hâte 
maintenant de me trouver au milieu de vous, pour me livrer à 
mes travaux et aller faire quelques promenades ensemble. 

J'embrasse Céleste double pour la peine qu'elle se donne d'aller 
me remplacer. 

J'écrirai encore une fois une lettre que j'adresserai à Lelièvre, 
ou à Edmond '. 



Il est évident que ce n'est pas pendant ce court passage 
à Trouville de 1828, qu'il a pu y attirer Dumas, ce doit être 
l'année suivante, en 1829. Dumas a raconté plus tard 
comment il avait découvert Trouville avec son ami 
Paul Huet. Je crois que le plus simple est de reproduire 
ici la lettre que j'adressais à M. Léon Séché et qu'il a 
publiée dans VEcho de Paris dn lundi i4 septembre 1908 : 

« Monsieur, 

... C'est mon père, enthousiasmé de la vallée de 
Touques, qui appela Dumas à Trouville ; il ne croyait 
guère le voir répondre à cet appel quand, en rentrant de 
son étude pour dîner, il le trouva installé à l'auberge, et 
plus chez lui que lui-même. Ce fut une joie folle, une 
gaieté comme seul Dumas savait la communiquer. Le 

' Cette lettre, communiquée à M. Léon Séché, a paru dans le supplément 
littéraire du Figaro du 3 septembre 1910. 



LA CORRESPONDANCE 107 

repas fut des plus joyeux, mais il faillit tourner au 
drame : on mangeait du poisson ; mon père, en riant, 
avala de travers, et l'on commençait à être sérieusement 
inquiet; tout le monde, empressé autour de lui, cher- 
chait à le secourir quand un indigène déclare que ce 
n'est rien, qu'il n'y a qu'à aller à ToucquesX chercher une 
vieille qui le fera coucher à terre tout de son long, lui 
mettra le pied sur la gorge en prononçant des paroles, et 
que l'arête passera. Pour un homme qui étouffe et suf- 
foque, vous voyez le remède : une lieue à faire avant 
d'avoir le secours ! De fureur, mon père eut une telle 
révolte que l'arête passa. 

Plus tard, Dumas voulant, dans un feuilleton de ses 
Impressions de voyage^ raconter comment il avait décou- 
i>ert Trouville avec son ami Paul Huet, rappelait l'étran- 
glement, mais il avait oublié la fameuse sorcière et la 
colère salutaire qui avait fait passer l'arête. — Mon père 
lui écrit pour le remercier de réveiller ces joyeux souve- 
nirs de jeunesse et lui témoigner son regret de l'oubli. — 
Dans le feuilleton suivant, Dumas déclare qu'il doit à son 
ami une rectification, qu'il a reçu une lettre de lui, écrite 
exprès pour rappeler que ce n'est pas avec une arête de 
sole, mais avec une arête de barbue qu'il s'est étranglé à 
Trouville, 

Mon ami M. Legendre, peintre de fleurs et élève de 
Delacroix, arrive avec l'article à la main : « Comment 
avez-vous écrit cela à Dumas ? — Mais, dit mon père, je 
n'ai rien écrit de semblable. — Alors, il faut protester, 
réclamer au journal, donner des explications. — Plus 
souvent! dit mon père; avec Dumas, j'en aurais pour 
six mois, mais, soyez tranquille, je le rattraperai. » 

Peu de temps après, Paul Iluet, débouchant du pont 
Royal, arrive à la grille des Tuileries; un rassemblement 
était formé ; il fend la foule, parvient au premier rang et 
se trouve en face d'un superbe garde national en uniforme 
tout neuf, mais tenant son fusil de travers. C'était Dumas 
qui, ayant reçu un billet de garde pour le château des 



io8 PAUL HUET 

Tuileries, s'était décidé àrépondie à l'appel, éludé jusque- 
là. La foule était attirée moins par la belle stature, les 
cheveux crépus et le teint coloré du garde que par le 
nombre merveilleux de décorations constellant sa poi- 
trine. C'était pour les montrer que Dumas avait endossé 
l'uniforme. En voyant au premier rang de ses admira- 
teurs son ami Paul Huet, souriant de son sourire fin et 
moqueur, les bras croisés et silencieux, Dumas est un peu 
troublé, lui-même, d'être surpris dans ce rôle. Il s'ap- 
proche, Huet le laisse venir jusqu'à lui, le prend par les 
épaules, le retourne, et, levant les bras, s'écrie : « Il n'en 
a pas par derrière ! » Et la foule d'éclater de rire. 

« Dumas riait le premier ; il avait compris que c'était 
la réplique du rapin à la charge du journaliste, mais il a 
négligé de mettre cette rectification dans le feuilleton 
suivant » 

Il est difficile de fixer exactement la date du premier 
voyage en Auvergne : ce doit être en i83i. — II fit ce 
voyage avec M. de Cambis', chez lequel il était allé à 
Avignon, et M. deTaillac". Une seule lettre, écrite à son 
ami Sollier, est sans date. 

A M. Sollier. 

8 septembre. 

Je voudrais, mon cher ami, te donner beaucoup de détails sur 
ce que j'ai vu et fait depuis mon séjour eu Auvergne. Sur ce que 
j'ai fait, la chose est facile, sur ce que j'ai vu, je ne pourrais pas 
en dire autant, car depuis près d'un mois que je suis en vovage, 
je n'ai guère passé de jour sans voir de nouvelles choses et des 
choses très intéressantes ; et souvent j'ai été forcé de me priver 
de beaucoup d'autres. 

L'Auvergne, quand on y arrive, est un singulier pays, dur et 
sauvage, généralement d'un ton gris et uniforme ; je ne sais qui 
s'est avisé de dire que c'était un entassement de grandes taupi- 
nières ; il y a dans cette charge quelque vérité. Couvertes de 
mauvaises bruyères ou de mousses d'un brun foncé, les mon- 
tagnes, toutes du même ton, sont désespérantes dans leur ron- 

' Attaché d'ambassade. 

' Conseiller à la cour des Comptes. 



LA CORRESPONDANCE 109 

deiir symétrique ; mais passez sur certaines routes, ayez surtout 
un ciel favorable, voyez certains accidents de terrains, dominez 
un peu le pays, vous le voyez alors, s'enroulant sur lui-même, se 
développant avec une variété infinie, offrir des plans sans nombre, 
les accidents les plus pittoresques, les devants les plus riches. 
Ces grands terrains sombres, éclairés accidentellement, recou- 
verts de misérables genêts et de pauvres bruyères, séparés par 
des vallons noirs et humides, puis derrière, des montagnes sans 
nombre qui ondulent de la manière la plus pittoresque pour 
former un horizon qui se perd dans le ciel ou qui s'entr'ouvre 
quelquefois pour laisser voir les plaines fertiles de la Limagne ; 
voilà ce que m'a montré un pays dont je n'avais pas encore eu 
l'idée. 

Je voudrais pouvoir te donner une description des Monts Dore. 
Je vais toujours commencer par te parler du bois de sapins qui 
se trouve au fond de la vallée des Bains, ce sont les premiers que 
j'ai vus. 

En s'enfonçant dans la vallée, on commence à voir se détacher, 
blancs sur un fond d'un bleu vigoureux et indécis, des troncs, 
d'une forme bizarre et irrégulière, entièrement dépourvus 
d'écorce ; la hache les a mutilés : quelques-uns semblent les sque- 
lettes blanchis d'arbres desséchés par la neige et le temps, puis, 
derrière, sont plus serrés ceux qui forment l'entrée de la vallée 
d'Enfer, gorge superbe, où Michallon a puisé toutes les études 
du Roland ; quelques-uns ont été brisés par la foudre, d'autres 
sont renversés pêle-mêle sous le poids d'un rocher, ou ne tien- 
nent plus à des terrains suspendus que par des racines qui conso- 
lident la montagne et retiennent des éboulements. 

Cette vallée d'Enfer est un des endroits les plus curieux pour 
un artiste, la nature sauvage est là, dans tout son désordre et 
son âpreté ; malheureusement pour moi, le mauvais temps m'a 
empêché de pénétrer bien avant; je n'ai pu la voir, dans son 
ensemble, que du haut du pic de Sancy qui la domine. C'est du 
haut de ce puy que j'ai joui du plus beau spectacle que l'on puisse 
voir. Je dois noter ici, h propos du puy de Sancy, qu'à différentes 
époques, on essaya de placer des croix ou des bornes pour servir 
de conducteurs et que toujours la foudre les a brisées. Je rap- 
porterai deux croquis des vues générales de la vallée du Mont 
Dore, prises l'une du pic Gros, 1 autre du pic de Sancy qui lui 
est opposé ; puissent-ils te donner un soupçon de ce que sont 
ces panoramas. 

J'ai encore vu une forêt, derrière ces Monts Dore, très curieuse 
par son aspect sauvage, par le désordre dans lequel elle est ; 
l'exploitation se fait si mal dans ces pays que lorsque l'on abat 
un arbre, on laisse des troncs de 3 ou 4 pieds, quelquefois plus, 
de hauteur, chose très avantageuse pour les amateurs, sinon 
pour les propriétaires. J'ai visité les environs du Mont Dore : 
Murols, où il y a un lac charmant, belle ville assez curieuse, d'où 



110 PAUL HUET 

nous sommes partis pour nous rendre à Bord, ville sur les limites 
de la Corrèze. Voulant éviter de repasser par les Monts Dore, 
nous avons eu à parcourir i6 lieues du chemin le plus afl'reux, du 
pays le plus détestable. Je crois que si j'avais eu plusieurs jour- 
nées comme celle-là, j'aurais renoncé à l'Auvergne, tant j'en 
avais par-dessus la tête ; la forêt des Gardes dont je viens de 
parler m'a dédommagé. 

Bord est une ville charmante, dans un vallon, arrosée par une 
rivière ; le dictionnaire géographique peut dire ville bien située. 
Aux environs sont les eaux de Saint-Thomas et le Saut de la 
Saule, ruisseau qui coule dans les rochers les plus sauvages, 
qui rappellent bien plus les paysages de Salvator que tout ce 
que j'ai vu rapporter d'Italie. Mes compagnons, toujours pressés 
de courir en avant, ne voulaient pas me laisser faire un croquis ; 
je pris le parti de rester un jour sans eux à Bord, puis je leur 
communiquai un projet qui me passa par la tête, et il fut résolu 
entre nous que je ne les rejoindrais qu'au Puy-en-Yelai, et que 
le lendemain je retournerais au Mont Dore, compléter une suite 
de dessins ; qu'au lieu de voir à la hâte le Cantal et sans pou- 
voir rien visiter en détail, c'est sans rien voir, je reverrais ce que 
j'avais déjà vu et qu'au moins je pourrais consacrer cinq ou six 
jours entiers au travail; malheureusement, le jour de mon départ 
le mauvais temps m'a pris et la neige, la grêle m'ont empêché de 
retourner sur ma route au Mont Dore que nous avions négligé 
pour ne pas passer dans la vallée des Bains ; comme je te l'ai dit 
plus haut, j'ai trouvé les plus belles choses, l'efl'et, je crois, ajou- 
tait beaucoup; à Tauves, j'ai acheté un costume de femme que je 
rapporterai h Paris, puis je suis arrivé hier h Clermonl, où la 
pluie tombe toujours. 

Les costumes de l'Auvergne sont extrêmement variés et pitto- 
resques. Hélas ! bientôt le bonnet rond à la parisienne les aura 
remplacés ; parmi les jeunes filles, auxquelles la coiffure que 
je rapporte sied si bien, c'est à qui prendra le bonnet rond. Je 
suis arrivé a Clermont lors de l'Assomption, le pays est très 
dévot, je dois ajouter très républicain et très révolutionnaire, 
c'est ce que tu pourras demander à Cambis, qui prêche tant 
qu'il peut la doctrine sainte du juste milieu et l'amour du roi 
de son choix, et à qui l'on répond malheureusement trop sou- 
vent : M.... pour Louis-Philippe. J'ai vu réunis, le jour de 
l'Assomption, un échantillon de tous les costumes de l'Auvergne. 
Les hommes sont généralement superbes, portent presque tous 
de grands chapeaux rabattus et ont un peu de ressemblance avec 
les Bretons; à Clermont, les femmes des faubourgs ont un petit 
corset de velours très élégant, relèvent le bas de leur robe 
qu'elles attachent à la ceinture, ce qui laisse voir une partie de 
la jambe nue ; presque toutes portent des bannes, ou des pots 
d'une forme étrusque sur la tête, ce qui ajoute beaucoup à ce 
que leur tournure a déjà d'antique. Le costume que je rapporte, 



LA CORRESPONDANCE m 

et qui se porte dans les environs du Mont Dore, consiste en une 
coitl'e noire retenue sur la tète par un cercle en cuivre (voir 
quelques portraits de lemmes par Holbein et van der Wertt), un 
corset à la bergère, un jupon retroussé qui laisse voir le jupon 
de dessous. Ces usages tloivent remonter à l'époque la plus 
reculée. 

Je ferais mieux, mon cher ami, au lieu de tout ce bavardage, 
de te raconter une de nos excursions ; nous en avons fait de 
vraiment fort amusantes. A Clermont j'ai vu un ancien camarade 
d'atelier, M. Bachelerie, professeur de dessin, chez qui je loge 
cette fois, et qui partira peut-être avec moi pour rejoindre ces 
messieurs au Puy. Nous avons fait avec lui un petit voyage à 
Tournoël, où nous avons fait passablement de folies, qui per- 
draient fort à être racontées. Ce que je me rappelle c'est que, 
mourant de faim, nous sommes tombés dans un petit village le 
jour de la fête ; nous nous sommes adressés au pâtissier, bou- 
langer, rôtisseur de l'endroit qui n'avait rien à nous donner. 
« Mais cet excellent gigot aux pommes? — C'est au voisin un 
tel. — Et ce morceau de veau? — Oh, c'est h M. le maire. — 
Et celui-là ? — A M. l'adjoint. — El ce petit plat de mouton ? — 
C'est tout ce que nous avons pour notre dîner. » La chose deve- 
nait embarrassante, nous nous en sommes bien tirés en prélevant 
une dime sur chacun : le voisin a fourni les pommes de terre, 
nous avons coupé un morceau d'épaule au maire, rogné l'adjoint, 
pris la part de l'hôte et, pour nos i5 sols chacun, nous avons 
eu un repas de prince, laissant à la conscience de l'hôtesse le 
soin d'étaler le restant de pommes de terre, de cicatriser 
l'épaule du maire, de donner un petit tour de broche à l'adjoint, 
afin que chacun n'y vit que du feu et ne pût se plaindre. 

Adieu, mou cher garçon, si tu avais à m'écrire, adresse la 

lettre au Puy. 

Je voulais dire que j'avais rencontré ici Trélat ', que j'avais vu 
à Paris, et comme je ne lui ai pas dit que Louis-Philippe man- 
geait les enfants tout crus, qu'il était obligé de se cacher dans 
les caves de peur des sifflets, et qu'à Paris tout le monde était 
républicain, il a trouvé, à ce que j'ai su, que j'étais horriblement 
juste milieu. C'est du reste un homme tout zèle et tout dévoue- 
ment pour sa cause. 

Malgré les réserves faites dans cette letti-e, Paul Huet 
avait gardé de ces montagnes une profonde impression 
et son admiration pour cette nature sévère, triste, drama- 
tique, avait grandi avec le temps. 11 disait que Poussin 

' Trélat, médecin et homme politique, 1795-1879, vice-président de 1 Assem- 
blée en 1848, rédigeait en i83i, à Clermonl-Ferraud, Le Patriote du Puy- 
de-Dôme. 



1,1 PAUL HUET 

avait dû voir l'Auvergne en allant à Rome, qu'il avait 
dans ses fonds des impressions de lignes et de couleur 
qui se rapprochaient bien plus de l'Auvergne que de 
l'Italie. Je crois que des lettres du Poussin, retrouvées 
depuis, sont venues confirmer cette supposition de son 
passage par l'Auvergne. 

D'Alexandre Dumas. 

Mon cher Huet, 

Je n'écris pas à Boulanger^ en même temps qu'à vous, parce que je le 
crois à la campagne, occupé des tableaux de famille que vous savez. En 
tout cas, regardez cette lettre comme commune à tous deux, car il est 
bien rare que notre pensée amie vous sépare l'un de l'autre. 

Nous avons vu de belles choses, cher ami, et nous vous avons bien 
regretté. Voir sans ses amis, c est ne voir que d un oeil et vraiment cela 
l'ait peine de ne pas regarder de ses deux yeux un aussi magnifique spec- 
tacle. 

D'un autre côté, tout ici est histoire et liberté, j'enverrai d'ici à 
quelques jours une lettre à Buloz- sur ce que nous avons déjà vu, vous la 
lirez avec plaisir j'en suis sûr. 

Voyez Buloz. Je lui parle de vous, il vous communiquera le passage 
de ma lettre qui vous concerne. Je désirerais bien que l'affaire que je 
propose à un libraire s'arrangeât. 

Voyez d'un autre côté Appert', pressez-le, en mon nom et au vôtre, 
de faire mettre vos tableaux sous les yeux de la Reine. Demandez-lui si 
M. Foucault'' de Pressj' lui a remis -25 francs qu'il s'était chargé de lui 
remettre, s'il ne l'avait pas fait, priez-le de les lui demander. 

Nous sommes maintenant aux eaux d'Aix, où nous resterons quinze 
jours ou trois semaines, et où nous voudrions bien vous voir arriver 
avec Anicet^. Il vous faudrait à peu près à chacun i.5oo francs pour 
faire un beau voyage ici. 

Adieu, mon cher Huet, jusqu'à ce que je reçoive de vos nouvelles, 
j'espérerai. Tâchez de convertir mon espoir en certitude. 

Serrez la main de Boulanger s'il est à Paris. 
Tout à vous, 

Alex. Dumas «, 
poste restante à Aix. 
Mélanie vous dit mille choses à tous deux. 

' Boulauger (Louis), peintre romantique, 1806-1867. 

- Buloz (François), littérateur, fondateur de la Revue des Deux Mondes, 
1803-1877. 

' Appert (Benjamin), philanthrope, 1797- , Amélioration du sort des 
prisonniers ; secrétaire des commandements de la reine. 

* l'oucault, physicien, rédacteur aux />e6a(s, 1819-1868. 
'Anicet Bourgeois, auteur dramatique, 1806-1871, 

* Alexandre Dumas, 1803-1870, 



LA CORRESPONDANCE ii3 



De Gustas'e Planche. 

La franchise et la vérité, mon cher ami, ne sont plus de ce monde. 
Jusqu'ici, vous le savez, j'avais le privilège de parler tête haute et la 
main ouverte. A l'avenir je me tairai et ne donnerai plus mon avis. 

J'ai raisonné la plume à la main sur les mérites et les démérites 
à'Angète pendant sept heures d'horloge. Mon éloquence n'a servi de 
rien, le public ne la soupçonnera pas. Je vous donnerai à lire le pam- 
phlet coupable, et vousjugerez. 

Portez-vous bien, et ne parlez jamais des vivants et très peu des 
morts, — si vous voulez vivre en pai.K. 
Tout à vous, 

Gustave Planche. 

34. Janvier. 2. 



En septembfe i83/i, Paul Iluet épouse sa nièce, Céleste 
Richomnie, et part pour La Fère où il passe le mois d'oc- 
tobre dans la t'amillede son père. Il fait ensuite des études 
dans la forêt de Compiègne avec cette jeune femme qui était 
son élève. L'année suivante, appelé à Rouen par l'expo- 
sition, où figurait son tableau de la vue de Rouen, il y 
séjourne un mois, ayant un tableau à faire pour un ama- 
teur ; puis il part pour Honfleur où ils travaillent tous 
deux le long de la côte pendant les mois d'août et de sep- 
tembre. 

Son second voyage en Auvergne a lieu en i836, il s'ar- 
rête à Clermont, au mont Dore, et rapporte de nom- 
breux dessins et des figures au fusain. 

Encore victime, au Salon, mais en très nombreuse et 
très bonne compagnie, de l'hostilité intransigeante de 
l'Institut, il est ardemment soutenu par Gustave Planche. 
Quelques-unes des principales œuvres refusées sont réu- 
nies et exposées dans l'atelier de Scheffer. Paul Huet est 
du nombre de ceux qui protestent ainsi. 11 reçoit à ce 
sujet une lettre d'Eugène Lami. 

D'Eugène Lami. 

17 mai-s i836. 

Je viens vous annoncer, mon cher Huet, que j'ai enfin rejoint M. de 
Cailleux, il s'oppose formellement à ce que j'expose mon tableau avec 
les autres infortunés; il ne me le rend qu'à la condition qu'il ne sortira 
de chez moi que pour aller à Versailles. 



ii4 PAUL HUEÏ 

Je ne crois pas qu'il vienne beaucoup de monde à l'exposition de 
Scheffer à cause de l'éloignenient ; mais tous les peintres iront, et en 
définitive ce sont eux qui font les réputations ; voilà ce qui me con- 
trarie le plus. 

Mille et raille amitiés, 
Ce mercredi, 

Eue. Lami'. 

Si vous venez dans mon quartier le mois prochain, venez me voir, 
vous verrez, j'espère, mon ciel amélioré. 

Nommé, en 1837, professeur de la Duchesse d Orléans, 
Paul Huet passe la saison d'été à Compiègne où se trou- 
vaient les Princes, pour continuer à donner ses leçons. 

Il fait dans la forêt, pour laquelle il conservait toujours 
une prédilection, de nombreuses études et y trouve les 
motifs de nouveaux tableaux. 

La santé de sa jeune femme très délicate commence à 
l'inquiéter, en i838 elle est sérieusement atteinte; ils 
vont chercher à Sceaux, auprès de sa sœur, M^^Richomme, 
le calme et le repos au grand air ; mais le mieux espéré 
ne se produit pas. Après une consultation, ils partent 
pour le Midi à la fin de septembre. Cette absence devait 
avoir sur sa carrière une grande influence. 

Pendant ce premier hiver passé à Nice, il fait des des- 
sins sur la Corniche et de belles études de figure. 

Après une courte apparition à Paris ils sont forcés de 
repartir aussitôt pour Nice. Paul Huet ne conservait plus 
l'espoir de sauver sa femme. Il la perd à la fin de décembre 
et rentre à Paris au mois de janvier suivant. 

Ses lettres de cette époque montrent par quelles dou- 
loureuses épreuves il a dû passer. 

37 décembre i838 et 5 janvier iSSg. 

A M. Sollier. 

Mon cher ami, 

Si Ton doit pardonner aux bonnes intentions, tu ne peux m'en 
vouloir, non plus que quelques camarades, de n'avoir point encore 

' Lami (Eugène-Louis), 1800-1890. 



LA CORRESPOMDANCE ii5 

rempli ma promesse. Il y a bien longtemps que j'ai la bonne 
volonté de t'écrire ainsi qu'à Comairas. Sans doute, c'est parce 
que je suis mécontent de moi que je ne t'ai pas fait part de 
mes travaux et de mes idées. J'ai doublement tort, j'aurais dû 
puiser dans votre entretien un peu de courage et d'énergie. Tu 
sais déjà par mon frère que ma pauvre malade ne se trouve pas 
mal du séjour de Nice et que si aucun accident ne survient, je 
dois compter que les chaleurs du printemps décideront d'heureux 
résultats. Malheureusement, nous sommes dans notre hiver, 
la neige s'est montrée d'abord sur les pics lointains, puis s'est 
approchée de sommets en sommets, elle nous entoure d'une cein- 
ture blanche, voici qu'elle menace de nous atteindre et d'entrer 
dans Nice, ce qui est un phénomène. Aussi tout cela n'est point 
très rigoureux et ressemble fort à notre printemps. Il ya quelques 
jours, j'allais dessiner d'après nature une bonne partie de la 
journée ; j'espère que le mois de janvier ne se passera pas 
sans jours aussi beaux. A en croire les habitants, qui me 
paraissent pas mal blagueurs lorsqu'il s'agit de faire valoir le 
climat et la location des maisons, les mois de décembre et de 
janvier devaient être une suite non interrompue de jours beaux 
comme nos belles journées d'automne. Il ne faut pas les croire à 
la lettre, car aujourd'hui ils se fâchent quand on ose se plaindre 
du froid. 

Ces interruptions, cette hésitation dans le temps sont pour 
beaucoup dans l'incertitude et la marche de mes travaux. A mon 
arrivée, j'ai perdu beaucoup de temps en organisation, arran- 
gement, promenades, etc. ; puis à l'époque où j'aurais pu tra- 
vailler davantage d'après nature, j'ai fait un tableau pour l'expo- 
sition de Lyon. A dire vrai ce n'est pas, je crois, bien bon, c'est 
quelque chose moitié étude, moitié tableau, fait d'après un 
croquis à la plume que tu aimeras, j'espère. 

Je dois t'avoucr qu'en arrivant ici, bien que je trouvasse le pays 
fort beau, j'étais assez de mauvaise humeur et porté à croire que 
je n'y trouverais pas mon compte. Aujourd'hui, bien que con- 
naissant mieux les environs, sachant des détails admirablement 
beaux, je me demande parfois comment je me tirerai d'affaire ; 
je suis tout ébloui de cette lumière si vive et si brillante. Je ne 
sais si cette nature resplendissante, bien en dehors de mes études 
et de mes premières affections, convient bien à mon talent, ou 
plutôt si mon pauvre talent pourra jamais en approcher. Je ne 
puis comprendre ce pays que par un beau soleil, c'est alors qu'il 
est grand et majestueux ; rarement, au contraire du Nord, j'ai vu 
de belles choses par un ciel couvert : puis, même par les mauvais 
temps, jamais de brumes ni de brouillards, de ces effets qui dans 
le Nord grandissent et composent le paysage. Ici le pays est beau 
par lui-même et toute sa force, toute sa finesse admirable de cou- 
leur, il la tire du soleil et de sa lumière. C'est de la pleine pâte, 
large peinture si difficile h rendre, si belle, réussie. Je parle bien 



iiO PAUL HUEÏ 

entendu de l'Italie par ce que jen connais, c'est-à-dire Nice, qui 
n'est ni Italie ni France. Je crois qu'il doit y avoir une grande 
différence par exemple de ce pays aux Etats Romains, que ce 
pays est beaucoup plus brillant et plus chaud. Je me demande 
souvent qui a rendu l'Italie, et j'avoue que la réponse est dilli- 
cile à trouver. Claude Lorrain a le plus approché de cet éclat 
et de cette limpidité. Je voudrais connaître davantage les pay- 
sages du Titien et du Dominiquin. Je pense souvent ici à ces 
deux hommes. Dans les modernes, Decamps nous a donné 
d'admirables choses et je retrouve bien ici toute sa palette. Tout 
cela est horriblement dilTicile ; on croit tenir, comprendre, et 
tout vous échappe comme la plus alerte couleuvre. Malheureuse- 
ment j'ai lait peu de chose, j'ai regardé beaucoup, cherché à 
comprendre, cru comprendre souvent, et puis je désespère, je 
pense à toutes ces intelligences qui se sont laissé prendre et qui 
sont venues échouer au grand écueil. 

Ce qui me déplaisait surtout à mon arrivée, c'est cette multi- 
tude d'oliviers monotones et grisâtres, aussi faibles de ton que 
notre saule, sans en avoir la finesse et l'argenté, et surtout en 
opposition avec la force et la vigueur du pays. Puis je m'y suis 
habitué; après tout, c'est un arbre qui a son genre de beauté, de 
loin il se masse bien, noblement, il grandit, ce dont il a parfois 
besoin bien que ce ne soit plus cet affreux olivier des environs 
d'Avignon, rabougri, poussiéreux et malade ; son tronc est admi- 
rable de pittoresque et de caprice. Il s'attache vigoureusement 
et s'élance au milieu des pierres et des rochers ; son ombre 
manque de force mais non de transparence et l'on suit sa forme 
dans le plus épais. Ce qui est très pittoresque, c'est de voir les 
troupeaux de moutons et de chèvres, que la neige amène des 
Alpes à Nice, grimper sur les rochers ou après ces troncs d'oli- 
viers si tortillés. 

Ce qui m'a le plus frappé dans mes premières promenades, 
c'est Villefranche, petit golfe qui semble un coin de l'Afrique, 
entouré de rochers escarpés et plus à l'abri, je crois, que Nice. 

4 janvier. 

Lorsque je commençais cette lettre, mon cher ami, nous étions 
en hiver, hiver peu rigoureux, il est vrai, mais qui nous effrayait ; 
aujourd'hui nous sommes en été et depuis le 3i décembre. Nous 
aurons ce temps, j'espère, pendant quelques jours ; je n'ai jamais 
vu de plus belles journées de mois de juin que nos 3i décembre 
et i" janvier. On peut très bien porter pantalon blanc. Ma 
femme a depuis repris ses dîners dans le jardin et moi mes 
excursions. Pendant que vous faites une misérable parodie avec 
votre sale charbon de terre et vos tuyaux de pot4es, nous jouis- 
sons d'un soleil d'été et de la verdure du printemps. Ces oliviers, 
qu'on est heureux de les trouver, j'allais dire pour avoir de 



LA CORRESPONDANCE 117 

l'ombre, tant nous jouissons de ce beau soleil ! La matinée est 
cependant aujourd'hui un peu plus froide que ces jours derniers, 
mais il fera chaud certainement à midi. 

Je ne t'ai point parlé de la société que nous avons ici; je vois 
très peu de monde et peut-être encore trop pour mon désir de tra- 
vail. Je suis fort heureux d'aller chez les Poppleton et je dois 
bien des remerciements à l'ami Georges' pour sa bonne recom- 
mandation près de sa famille. Je compte que tu lui porteras, 
ainsi qu'à Comairas, mille amitiés en attendant que je leur 
écrive directement. Ne manque pas de dire h Poppleton que j'ai 
grand plaisir ii aller battre politiquement la campagne avec son 
bon père et lutter de patriotisme de coin du feu. Je suis gâté 
comme il pourrait l'être, traité comme il me l'avait annoncé, 
comme son frère. Placé sur le canapé, je gagne les bonnes grâces 
de Moumoutte et du chien favori en partageant avec ces innocents 
ma tasse de thé. Il est difficile de trouver une meilleure femme 
que M""' Poppleton, et sa fille est une personne très distinguée. 
Je serais fâché si je ne pouvais me faire aimer de cette famille. 

Adieu, ma femme me charge de ses compliments et amitiés 
pour M""^ Sollier et pour toi. 

Je t'embrasse, 

Paul Huet. 



De M. Ferdinand de Lasteyrie. 

Paris, 5 janvier iSSg. 

J'ai reçu hier votre aimable lettre, mon cher Huet, je vous en remercie 
comme d'un souvenir de bonne amitié, et je vous réponds avec d'autant 
plus de promptitude que je pars aujourd'hui même pour l'Angleterre. 
Or, sije vous écrivais d'Outre-Manche, ma prose serait d'une valeur par 
trop inférieure au tarif de la lettre. Je profite donc de mes dernières 
heures de séjour sur cette terre de petite propriété pour vous donner 
de mes nouvelles et surtout vous remercier des vôtres. Je vous sais 
bien bon gré d'avoir pensé à moi, et d'avoir compté que je pensais à 
vous : c'est ce que je fais souvent, mon cher ami, principalement lorsque 
je puis vous croire quelque sujet d'inquiétude. Pour le moment je vois 
avec satisfaction que vous obtenez un résultat sensible de votre séjour 
à Nice, et que le beau ciel du midi rend peu à peu à votre chère malade 
un bien-être qui rejaillit sur vous. Je vous plains seulement du peu de 
ressources que vous présente la société au milieu de laquelle vous 
vivez, et je comprends le vide que vous devez éprouver ; j'espère tou- 
tefois que vous aurez pour compensations le succès de vos soins et de 
bons travaux d'art. 

Quant à moi, je pars, comme je vous l'ai dit en commençant. Je m'é- 
rige, pour une quinzaine de jours, en commis voyageur, et je vais faire 
l'article à Londres, pour le compte de la maison Lasteyrie, éditeurs 
d'estampes, — une des maisons les plus recommandables de la capitale, 

' Georges Poppleton, peintre, Salons de i833 à 1844. 



ii8 PAUL IlUt:T 

et qui présente, Monsieur, toute c?pèce de garanties, etc., etc. — Bref, 
je vais làclier J organiser à Londres le di'bit de ma petite marchandise, 
chose toujours assez difficile, lorsque sans être libraire soi-même, on 
est obligé d'avoir affaire à des individus de cette race. Vous en savez 
quelque chose. Dieu merci. 

Somme toute, ce voyage est pour moi l'objet du plus mortel ennui. 
C'est assez vous dire que je le mènerai le plus lestement possible et que 
j'espère être de retour ici dans une quinzaine de jours, a moins que par 
ce mauvais temps je ne me noie dans une ornière ou ne m'embourbe 
dans la Manche. 

Je voudrais avoir quelqu'aniusante nouvelle à vous donner en échange 
de vos histoires matrimonio-industrielles. Nous avons bien ici quelques 
Robert-Macaircs qui valent au moins ceux dont vous avez eu la visite. 
Mais que pourrais-je vous dire de plus que les journaux ? En fait d'art, 
je ne sais trop ce qu'il a pu y avoir de neuf depuis les Portes de Tri- 
queti'. Vous avez dû en entendre parler comme d'une chose remar- 
quable, et je crois que c'est vrai malgré toutefois quelques imperfec- 
tions. On parle actuellement de fonder un journal spécial d'archéologie : 
cela m irait comme un gant; mais malgré quelques beaux noms bien 
sonnants auxquels on m'a fait l'honneur d'adjoindre le mien, j'ai peur 
que ce ne soit pas encore ce qu'il faudrait. La direction est entre des 
mains bien faibles. Je ne sais pas grand'chose du futur Salon, si ce n'est 
que Scheffer y aura plusieurs choses fort belles. Sa peinture pourra 
encore être l'objet de grandes critiques ; mais il y a, dans ses oeuvres, 
un genre de mérite qui désarme toujours la critique, en parlant à l'âme 
ou au cœur : C'est la pensée. Et franchement, qu'est-ce que c'est que l'art 
qui ne révèle aucune pensée ? 

Paris est triste cette année. Vous ne pouviez pas mieux choisir votre 
moment pour être ailleurs. Mais j'ai peur que l'ennui dans lequel Paris 
végète ne transpire dans cette lettre. Si cela est, pardonnez au moins 
paresseux de vos amis, ou du moins à celui qui a le plus de plaisir à 
surmonter sa paresse pour causer quelques instants avec vous. Je 
voudrais bien que mon exactitude à vous répondre eût l'heureux résultat 
de vous engager à me donner encore de vos nouvelles. Ce n'est pas ma 
politesse qui m'engage à vous faire cette demande, mais c'est le sen- 
timent du véritable attachement qui existe j'espère entre nous. Veuillez 
me rappeler à l'aimable souvenir de M™* Huet. 
Adieu et tout à vous, 

Ferd. de Lasteyrie. 

De J/""» Iluel à sa mère 3/"*^ Richomme. 

33 janvier 1839, Nice. 

Paul a fait jusqu'à présent fort peu de connaissances; il voit cepen- 
dant deux ou trois jeunes gens qui s'occupent d'art ; il vous aura peut- 
être parlé de M. Sergent-Marceau, beau-frère du général Marceau, 
homme de lettres et artiste. Il a quatre-vingt-neuf ans, est d'une santé 
parfaite, plein de vie, l'on pourrait dire presque de jeunesse, car sa 
conversation des plus intéressante est toujours vive, animée. Lorsqu il 
raconte les faits de la Révolution, 1 on se croirait au temps dont il 

' ïriqueti (Henri, baron de), peintre et sculpteur, 180^-1874, auteur des 
portes de la Madeleine. 



LA CORRESPONDANCE iig 

parle ; sa mémoire ne lui a rien laissé oublier. Chaque fois qu'il nous 
quitte, je reste tout étonnée, je me demande s'il est possible qu'il soit si 
âgé, je n'ai jamais vu de vieillard aussi jeune, et peu de jeunes gens 
aussi aimables 

A cette époque, Sergent-Marceau s'était fixé à Nice, 
il croise un jour deux jeunes gens dont l'un dit tout haut 
avec affectation : « Voilà Sergent-Marceau, le régicide ». 

Il va droit à eux, se redresse, et s'adressant à celui qui 
lavait désigné : « Oui, Monsieur, j'ai voté la mort du 
roi et je recommencerais demain si! le fallait ». 

A M. Decaisne. 

Mai 1839. 
Mon cher Decaisne', 

Vous ne m'en voulez pas, j'espère, si je n'ai point répondu de 
suite à votre aimable petit mot. En vérité je ne veux même pas 
vous faire d'excuses à cet égard, vous êtes trop persuadé du 
plaisir que ma fait votre bon souvenir. Cette lettre vous trouvera 
en plein Salon et j'espère content de vos succès, ne m'en don- 
nerez-vous pas quelques nouvelles ? J'espérais que vous me diriez 
un mot de Cornélius" dont le séjour à Paris a diî vous intéresser. 
Votre admiration pour les Allemands doit vous avoir fait recher- 
cher le triomphateur ; h propos de triomphateur, je suis tout 
étourdi de la découverte de Daguerre, que doit-on donc en dire 
à Paris, la grand'ville ! Le progrès, l'émancipation, etc., etc., 
avez-vous vu cette merveille? à vrai dire, je suis un peu prévenu 
malgré mon étonnement et mon admiration. 

S'il faut en croire les feuilletons (la gazette), les pauvres 
artistes n'ont plus qu'à se brûler la cervelle. Contre mon habi- 
tude, il est vrai que je dois commencer h m'encrasser, je ne vois 
point les choses si en noir, j'espère que cela nous délivrera des 
faiseurs de ponts neufs et des fabricants de portraits du Palais- 
Royal ; la question reste mieux tranchée et sans savoir jusqu'à 
quel point cela peut personnellement m'atteindre, je suis sans 
inquiétude pour l'art lui-même. 

Pourquoi n'ai-je pas un ami ici, pour faire quelques excursions, 
vous par exemple, pour aller voir Florence et Rome; ces voyages 
sont bien plus efTrayants de loin que de près, pour un homme 
surtout. Vous verriez ce pays avec grand plaisir je crois ; je 
l'estime surtout fait pour les peintres d'histoire, je n'y puis voir 
que de la grande peinture et mon désir de toucher tous ces 

' Henri Decaisne, 1779-1852, peintre, élève de David. 
2 Pierre de Cornélius, peintre allemand, 178J-1867. 



120 PAUL HUET 

chefs-d'œuvre des grands maîtres augmente seulement par la 
vue du pays. Ce n'est pas cependant l'état des arts à Nice qui 
peut exciter cette envie, jamais pays ne fut plus abandonné. 

Voici le moment où je vais suivre votre bon conseil et faire 
quelques petites excursions, d'abord vers la rivière de Gênes, 
peut-être un peu à l'entrée des Alpes qui nous touchent. 

Dites à Pierret ' que j'espère lui écrire bientôt, surtout si je ne 
reçois point de ses nouvelles. Pierret est pour moi le centre de 
plusieurs amitiés bien bonnes et bien vraies. 

Adieu, mon cher ami, ma femme vous remercie de votre sou- 
venir. 

Amitiés, 

Paul Huet 

A M. Sol lier. 

Nice, 3i octobre 1839. 

Mon cher Sollier, 

Je croyais ne t'écrire que dans cinq ou six jours. Une petite 
note, que je te prie de faire passer de suite à mon frère par le 
plus court moyen, me fait avancer de quelques jours le plaisir 
de causer avec toi et de chercher h oublier un instant mes cha- 
grins. Tu sais sans doute par mon frère le désolant progrès de 
la maladie. Aujourd'hui plus d'illusions possibles, en vain je 
voudrais chercher encore quelque refuge, la réalité paraît, elle 
est là impitoyable ; à toutes les heures du jour, de la nuit, elle 
me dit que je n'ai plus qu'à attendre la fin fatale. 

Tu connais, mon cher Sollier, mon amour pour ma femme et 
tu concevras sans peine ma désolation. Je manque en un mot de 
courage et de résignation et voudrais, cette fois, avoir autour de 
moi de bons amis comme toi pour reprendre quelque foi en 
l'avenir. 

Notre voyage a été bien pénible. Dès Châlons, je me suis 
aperçu de symptômes plus alarmants et pendant encore 160 ou 
180 lieues il m'a fallu dévorer mon chagrin et soutenir les forces 
et le courage de ma pauvre femme, qui, couchée sur mon épaule, 
aspirait autant que moi après la fin du voyage et pour quel but ? 
Car je ne pouvais me séparer de cette pensée, que je la condui- 
sais en terre étrangère pour l'y laisser bientôt et revenir seul et 
désolé, si je n'y mourais moi-même de chagrin. 

Maintenant qu'elle est reposée, elle peut s'occuper de la pein- 
ture qu'elle aime tant. La maladie n'en suit pas moins son cours 
lentement. L'un et l'autre, je crois, n'osons pas nous communi- 
quer nos peines. 

Tu concevras, mon cher ami, combien j'ai peu de courage 
pour travailler; j'ai bien du mal à me mettre à la besogne. La 

' Pierret, 1 ami intime de Delacroix. 



LA CORRESPONDANCE 



nécessité m'y pousse et cela seul peut faire diversion à mes 
tourments. Je n'ose pas engager mon frère à venir me trouver et 
combien je serais heureux d'avoir avec moi quelqu'un des miens. 
Le temps nous a été presque toujours défavorable ; il y a dans 
les événements une espèce de fatalité ; depuis notre départ de 
Nice, au mois de mai, tout est contraire à notre malade. Moi- 
même j'aurais voulu pouvoir me distraire par quelques courses, 
les études d'après nature remettent toujours en train, cela ne 
m'a pas été possible. Ce pays, je te l'ai assez dit, n'est beau que 
par le beau temps et presque tous les jours nous avons eu des 
orages plus ou moins forts. La chaleur s'est maintenue jusqu'ici, 
mais le froid commence à nous venir ; il est tombé de la neige 
dans les Alpes et c'est pour nous l'entrée de l'hiver et l'arrivée, 
dit-on, du beau temps : il y a cinq ou six jours, un de ces orages 
nous a donné le plus beau spectacle que l'on puisse voir, une 
partie du ciel était éclairée, quelques nuages brillants se déta- 
chaient sur un ciel bleu dont la limpidité est inconcevable 
pour qui n'a pas vu le Midi; et le reste du ciel, couvert par un 
grand rideau noir, recevait une singulière transparence du soleil 
qui se couchait derrière l'orage. Tous les côtés étaient admi- 
rables : ce soleil h travers une pluie très forte, le nord couvert 
d'un nuage varié par les teintes rouges violacées, dégradées 
admirablement, le levant recevaLl je ne sais par quel reflet des 
couleurs pourpres et le midi découvert et éclairé. Pourquoi ne 
puis-je peindre ? 

J'ai commencé par un peu d'aquarelle, puis j'ai donné quelques 
touches à nion Château d'Arqués que je vais reprendre sérieuse- 
ment. La pièce dans laquelle je travaille est mal éclairée, il est 
impossible d'y faire du feu ; je vais, je crois, accepter une pièce 
chez Fricero', pièce au nord assez haute pour peindre et qui a 
cheminée. 

J'espère, mon cher ami, que tu m'écriras souvent, j'ai besoin 
de mes amis et je compte sur ta bonne encre. Tu as sans doute 
encore eu bien du mal, après mon départ, pour mon déménaae- 
menl. Je te remercie de tes peines, bien que je sache que t"on 
amitié ne tienne pas aux formes. 

Reçois, mon cher ami, les amitiés de ma femme, embrasse 
M"'" Sollier de sa part et de la mienne et crois-moi ton sincère 
ami, 

Paul. 

Mille amitiés à Comairas et à Poppleton ; je suis bien heureux 
de connaître ici la bonne famille de ce dernier 

' Fricero. peintre italien. 



IJ2 PAUL HUET 

A sa sœur M"'" lîichomme. 

iS'ice, 29 novembre. 

Bonne sœur et mère, que je voudrais donc t'apporter un peu 
de tranquillité. S'il n'eût tenu qu'à moi, tu n'aurais pas eu une 
oominunicalion si prompte de mes lettres, expressions trop vives 
peut-être de mon agitation. 

Les docteurs peuvent se tromper, tu le sais, et le docteur 
anglais Schirving à qui j'ai, tu dois t'en rappeler, adressé une 
consultation écrite, disait, de son côté, que si l'habileté des 
médecins pouvait conduire ma femme jusqu'au printemps, tout 
en ne dissimulant pas son extrême danger, on pouvait encore 
concevoir quelques espérances. Le docteur actuel, M. Léautaud, 
qui a (ait succéder son traitement au traitement fatal du 
D"' Rainay, prétend avoir sauvé des malades aussi avancés. Sou- 
tiens donc ton courage, chère bonne sœur, hélas ! nous en avons 
grand besoin pour cette longue crise. Puisque tu es assez heu- 
reuse pour avoir une confiance entière en Dieu, repose-toi sur 
lui, prie-le, et avec résignation abandonne le sort de ton enfant 
chérie à sa volonté toute-puissante. Laisse-nous, ma chère amie, 
le soin des secours humains. Malgré le désir bien naturel que 
tu éprouves d'apporter tes soins h ta fille, et le bonheur certain 
qu'elle ressentirait de t'avoir près de son lit, tu ne peux venir ; 
ton agitation lui serait dangereuse, elle a besoin de calme et de 
repos. Il faut, auprès des malades, des personnes humaines et 
zélées, mais une affection trop ardente, une sensibilité trop 
expansive est dangereuse. Pourrais-tu, près d'elle, dissimuler 
une douleur aussi vive! S'il nous reste quelques chances de 
succès, ce n'est qu'avec le temps, des soins prolongés, l'attente 
du beau temps. Pourrais-tu rester si longtemps près d'elle et la 
séparation alors ne serait-elle pas plus pénible et plus dange- 
reuse que ton arrivée favorable et bienfaisante? 

Ma dernière lettre, que tu as dû recevoir presque au même 
moment où je recevais la tienne du 21, a dû porter quelque 
calme à ton esprit, le docteur reconnaissait une amélioration 
certaine ; malheureusement, depuis, notre malade a eu une petite 
crise. Le temps qui lui était si favorable a changé et depuis trois 
jours nous avons un temps de tempête. Cette année est désespé- 
rante. 

Adieu, bonne sœur, je t'embrasse avec toute la tendresse de 
frère et de fils, 

P.\UL. 

Pour ne te rien cacher, ma pauvre sœur, le médecin vient de 
faire sa visite, l'extrême faiblesse de Céleste l'inquiète beaucoup. 
— Adieu, j'écrirai incessamment, peut-être demain. 



LA COr.UI' SPOXDAACi: 



A sa sœur A/""= Ricliomme. 

Mercredi. 4 décembre. 



Chère amie et bonne sœur, après quelques hésitations, je me 
décide h t'écrire. Je pense que tu préfères encore partager notre 
incertitude sur l'état de notre chère malade, que d'avoir à te 
plaindre de notre silence. Je comprends trop bien, ma chère 
amie, tout le supplice de l'attente et les cruelles alternatives du 
silence et conçois tous les tourments que l'éloignement doit ajouter 
à tes craintes. Echangeons donc, ma chère sœur et mère nos sen- 
timents, noscraintes, nosespérances. Parlons de ta Hlle bien-aimée, 
de celle qui occupe toute nos pensées, tout notre cœur. Depuis 
ma dernière lettre, je ne puis dire qu'il y ait changement ; ce 
n'est que le temps qui peut apporter un peu de soulagement à 
cette longue et cruelle maladie. Notre saison est toujours pré- 
caire, incertaine comme notre espoir. Un jour sombre et chargé 
de pluie succède à une admirable journée d'été. Notre malade 
ressent de suite l'influence de ces mouvements; son faible pouls 
s'élève un instant pour tomber sous l'influence d'un ciel gris et 
froid. Que le beau temps vienne donc à notre aide, hélas ! ces 
forces vacillantes nous font sentir tout le prix d un ciel pur et 
propice... épuisée par de si longues soullrances, pourra-t-elle 
supporter longtemps encore les assauts répétés par ce mal cruel.' 

Une chose dont je dois te parler et qui, j'espère, ne te causera 
pas les émotions que j'ai éprouvées, c'est une cérémonie qui a eu 
lieu hier à sa demande. Elevée par toi dans les sentiments d'une 
douce piété, je crois quç depuis quelque temps déjà elle pensait 
à chercher un secours divin. Je l'avoue, jamais je n'aurais moi- 
même abordé cette question, quand je l'aurais vue plus mal, 
quel que dût être le résultat dans un pays tout catholique. Je n'ai 
d'autre excuse près de toi qui ne peux qu'approuver ses scrupules 
à cet égard, que l'émotion cruelle dont je n'ai pu me défendre 
hier et que je craignais pour elle. 

Mardi elle me dit qu'ayant l'habitude de rester moins long- 
temps sans se confesser, elle désirait avoir un entretien avec le 
curé de la paroisse qu'elle avait vu l'année dernière et qu'elle 
pensait que je ne me refuserais pas à cette consolation spirituelle. 
Je ne lui ai objecté que les craintes d'une trop grande fatigue et 
l'appréhension d'une émotion trop vive. — Ton objection était 
prévue, me dit-elle. Elle avait d'avance écritce qu'elle avait à dire. 
Avec l'approbation du médecin qui lui dit que cependant il ne 
voyait aucune raison présente pour faire cette démarche à laquelle, 
venant d'elle, il ne voulait pas s'opposer, je me suis donc rendu 
chez le cure, homme respecté ici et qui passe pour répandre son 
bien en aumônes. Il est venu hier matin, d'abord la voir et l'en- 
tendre, puis est revenu sur les deux heures et demie lui donner 
la communion. Qui pouvait mieux que cette pauvre jeune femme, 



124 PAUL HUET 

exemple admirable de patience, de résignation et de douceur, 
remplir ce devoir que tu lui as enseigné.' Elle a montré un cou- 
rage admirable et une douceur angélicjue. Te l'avouerai-je, ma 
chère amie, le courage à moi m'a manqué, je n'ai pu voir cette 
cérémonie faite, je le pense, pour porter des consolations et des 
adoucissements aux âmes croyantes, sans une émotion bien 
cruelle et bien vive. L'impression, que veux-tu, a été plus forte 
que ma volonté ; car tu sais que si je ne partage pas toutes les 
croyances religieuses catholiques, j'envie quelquefois les bienfaits 
d'une foi vive et consolante. Pour toi, ma chère sœur, bonne 
mère de ma pauvre amie, je sais que cette confiance en Dieu ne 
peut que te faire un doux plaisir, et que tu trouveras une douce 
consolation a unir tes pensées h celles de ta fille bien-aimée. 
Aujourd'hui elle paraît plus faible et fatiguée ; est-ce l'effet d'une 
cérémonie au moins imposante, si elle n'est pas triste, ou le 
lésultat d'un changement de temps ? La manière admirable dont 
cette pauvre enfant a supporté cette scène si cruelle pour moi 
doit me faire croire que c'est à la pluie qu'il faut attribuer ce 
surcroît de faiblesse et nous faire espérer que le premier rayon 
de soleil, si chaud dans ce climat, lui rendra un peu de force. 

Que te dire, ma chère amie, pour t'exhorter au courage, à la 
patience, à la résignation; le temps seul peut apporter un soula- 
gement. Moi-même, tous les jours je me fais les raisonnements 
que sans doute tu n'oublies pas, et cependant, je manque souvent 
de force et de courage pour cette longue lutte. 

Adieu ma chère sœur et amie, écris à ta fille, parle-nous d'elle 
à nous aussi. C'est au moins une consolation, si ce n'est un 
secours. Adieu. 

Je t'embrasse avec 'affection de fils et de frère. 

Paul Huet. 



A sa sœur M'"' Ricliomme . 

Chère sœur, bonne mère, c'est sur toi maintenant qu'il nous 
faut porter toute notre tendresse et toutes nos inquiétudes; main- 
tenant que tu sais toute l'étendue de notre malheur ! Ai-je bien 
fait d'essayer, dans mes dernières lettres, de relever ton pauvre 
courage par quelques espérances qui ne m'étaient plus permises 
depuis longtemps? J'étais si malheureux que j'avais besoin du cou- 
rage des autres! Aujourd'hui, il m'est plus facile de confondre 
mon chagrin avec le tien, que de te consoler d'une peine irré- 
parable. Chère amie, nous en parlerons de cette pauvre enfant, 
de cette ange chérie qui est morte avec le seul regret de te 
laisser le chagrin de sa perte. Pauvre mère, disait-elle, je suis 
plus heureuse qu'elle, pauvre mère, voilà son dernier mol. Que 
cette admirable résignation nous serve d'exemple, machèreamie, 
à toi surtout qui as des devoirs d'affection h remplir, deux 



LA CORRESPONDANCE ii5 

enfants qui peuvent encore te rendre fière et heureuse ! qui ont 
besoin de ton amour, de toute ta tendresse, de ton bonheur, 
de ta santé. Je me joins à eux, bonne mère et sœur, pour te 
prier de prendre courage, pour t'engager à rassembler toutes 
tes forces et tout ton amour pour une conservation précieuse ; 
les adieux de ta chère enfant sont un ordre pour toi ! 

Bientôt, je pense, nous serons près de toi, je sens tout le besoin 
que tu dois avoir de Caroline et je suis pressé de vous réunir. 
Caroline te dit sans doute que nous avons trouvé de tendres 
soins, dans la bonne famille Poppleton, dont les regrets ont été 
bien vrais et bien vifs. M"" Poppleton a rendu, avec un grand 
courage, les derniers devoirs h notre chère enfant et ne l'a quittée 
qu'il la dernière séparation. Plus je vois cette bonne famille, plus 
j'apprécie ses vertus modestes et désintéressées. Tu les aimes 
sans doute par ce que nous en avons pu dire, maintenant, tu les 
aimeras par reconnaissance et affection personnelle. 

Adieu ma chère sœur, ma tendre amie, ma bonne mère, 
ménage-toi pour nous tous, pour tes enfants qui t'aiment et te 
prient de prendre des soins et des ménagements, pour ton mari 
qui a besoin de toi et dont l'affliction doit aussi être bien vive. 
Lorsque je te verrai, ma pauvre sœur, je te parlerai des derniers 
instants de ta chère enfant, de sa confiance dans le ciel qui doit 
être ta grande consolation ; je te porterai, à toi et à tous, ses 
derniers et tendres adieux. 

Ton affectionné et bien malheureu.x fils et frère. 

Paul. 



C'est au salon de i84i c{ue Paul Iluet est décoré. Cette 
distinction ne vient pas assez tôt pour qu'il y soit parti- 
culièrement sensible; cependant, il est très touché, très 
ému, quand il apprend que sa promotion est due à la 
demande de Charlet, qu'il ne connaissait pas, mais dont 
le talent avait été, comme on Ta vu, un des premiers et 
des plus puissants inspirateurs de sa jeunesse. 

Il part pour Avignon où il était appelé par ses amitiés 
et par des travaux et retourne à Nice, afin de s'y trouver 
au moment de l'anniversaire de la mort de sa jeune 
femme. 

De là, après bien des hésitations, des projets aban- 
donnés, il se décide pour l'Italie, va à Rome, où il passe 
quatre mois : décembre i84i, janvier, févrieret mars 1842. 
Enthousiasmé par la grandeur des lignes de la campagne 



i.i6 PAUL HUET 

lomaine, il en rapporte de nombreux dessins, des aqua- 
relles, et tout un carton de croquis à la plume très précis, 
très arrêtés, très étudiés, surtout au point de vue des 
proportions architecturales des collines entourant la ville. 

Au passage il fait une visite à Lamartine, à Saint- 
Point. 

Dans une lettre, adressée d'Avignon au peintre Decaisne, 
Paul Huet donne l'impression rapportée de sa visite à 
Lamartine : 

A Decaisne, 



... Jai retrouvé à Saint-Point tout le parfum des Méditations, 
de Jocelijn. Il m'est aujourd hui difficile de séparer la propriété 
du maître, ce clocher perdu dans les arbres, ce presbytère à 
l'ombre du château, ce tombeau de famille sous cette sombre 
allée, voilà un parc anglais qui ne pouvait appartenir qu'à 
Lamartine. 

et il ajoutait, à propos de la vue d'Avignon qu'il était en 
train d'exécuter : 

Je risque le soleil couchant qui m'offre un bel efTet et beaucoup 
d'ombres légères. 

A M. Sol lier. 

Mercredi, 25 août 1841, Avignon. 

Mon bon SoUier, me voici depuis samedi débarqué Ici, avec 
un orage et vivant avec 3o degrés de chaleur, ou un mistral 
infernal très froid et plus qu'impertinent. Aussi, ne sais-je encore 
nullement, quand, comment, et à quoi je me mettrai en train. Je 
suis (orcé de l'avouer, mon vo3'age jusqu'ici a été un véritable 
voyage de flâneur, et à part trois petits portraits au crayon que 
j'ai faits à Dijon, je n'ai point ouvert mon carton. Mon temps 
du reste s'est passé assez agréablement, dînant chez l'un, couchant 
chez l'autre, de Dôle à Dijon, de Dijon à Màcon, de Mâcon chez 
les Cambis où je suis ici maintenant; partout fêté et bien accueilli. 
Ce serait merveille si cela faisait les affaires. 

J'ai été voir monsieur de Lamartine à Saint-Point, à cinq lieues 
de Mâcon, et j'ai passé chez lui une des plus excellentes journées 
de ma vie, réception simple et amicale, hospitalité empressée et 
large ; la journée s'est écoulée en bonne conversation d'artistes, 



LA CORRESPONDANCE vx-j 

a l'ombre de charmants bois et en société des nièces de monsieur 
de Lamartine, jeunes et jolies personnes fort aimables. J'ai, pour 
nous rendre à la promenade, accompagné madame de Lamar- 
tine à cheval, et, le soir, une promenade a été organisée pour me 
reconduire en calèche à environ deux lieues; mon berlingot suivait 
par derrière, très surpris d'aller aussi vite que les deux bons 
alezans de Saint-Point. 

Saint-Point est un petit château admirablement bien situé dans 
un vallon pittoresque et presque sauvage, l'église du village est 
renfermée dans son parc et le tombeau de la famille Lamartine 
est autant sur le jardin de son glorieux héritier que dans le cime- 
tière. A peine aperçoit-on le petit mur de séparation qui détache 
le cimetière de la propriété, c'est en réalité une page des Médi- 
tations poétiques. 

Le poète m'a tout montré, sans faste et sans orgueil. Il loge 
le curé dans une maison sur le domaine, et, dans les mêmes con- 
ditions, un grand bâtiment est en réparation, qui doit recevoir 
une école de jeunes enfants, fondée il y a déjà quinze ou vingt 
ans par JM'"'' de Lamartine. — Je te laisse sur ces impressions ! 
Pourquoi, avec de si nobles conditions de bonheur, manque-t-il 
encore quelque chose à cette famille si distinguée ! La sœur d'une 
des jeunes nièces que j'ai trouvées là vient de perdre son mari, 
neveu aussi de M. de Lamartine, et les soins qu'ils prennent, lui 
et madame, de ces trois jeunes filles, ne les consoleront sans doute 
jamais de la perte de cette enfant unique, morte à quinze ans, 
dans ce voyage de Syrie. 

Les bords de la Saône, en arrivant à Màcon, sont en vérité très 
beaux; je ne connais rien de plus grand que l'entrée de Lyon de 
ce côté. Ces énormes forteresses, ces maisons échelonnées sur des 
rochers et qui paraissent avoir cinquante étages, la vapeur qui 
se joue au milieu de cette décoration et qui la grandit encore, 
c'est en vérité très beau. 

J'ai, comme toujours, descendu le Rhône comme une (lèche, 
c'est un fleuve terrible dans un pays terrible; presque tout son 
cours est desséché par le vent horrible qui souffle en ce moment, 
et l'aspect de ces rochers est désolé et sauvage. Trois endroits 
sont vraiment remarquables : Vienne avec sa cathédrale, Tournon 
flanqué de ses murs fortifiés et Viviers sur ses sauvages rochers. 
Notre départ de Lyon a été fêté par un temps magnifique ; mais 
en arrivant du côté de Valence, c'est-à-dire dans le Midi, nous 
avons trouvé le froid, le vent et la pluie. 

Ce que j'ai vu d'Avignon ne me plait pas beaucoup pour ce 
que je veux faire. Je propose ici, à l'administration du musée, de 
leur faire, pour pendant au tableau qu'ils ont de moi, la fontaine 
de Vaucluse. J'irais faire quelques éludes à Vaucluse et mon 
dessin du Prince me servirait pour exécuter le tableau. 

Le musée a déjà une vue de Vaucluse, c'est un Bidault que le 
gouvernement a envoyé à la ville d'Avignon, je ne connais pas 



viS PAUL HUET 

de croûte pareille. h'Orage en Auvergne ne fait pas mal du tout; 
l'on en paraît du reste fort content. 

Adieu, mon bon Sollier, j'espère que tu neseraspas longtemps 
sans m'écrire... mes compliments chez moi, si tu vois mon frère. 

Adieu. 

Ton ami Paul '. 

A sa sœur M""= Riclioinnie. 

Mercredi, 8 septembre 1841. 

J'ai commencé mon tableau et me voici décidé pour une vue 
d'Avignon au soleil couchant. C'est une grande audace que de 
mettre le soleil dans une toile. Un seul homme, Claude Lorrain, 
a fait preuve d'un génie immense en introduisant cette innovation. 
Peu, après lui, ont atteint ce que son génie avait osé et réussi; 
j'ai donc beaucoup de chances pour me briser contre le mur, 
comme l'on dit. 

Je vis au jour le jour, sans projets arrêtés pour l'avenir, ne 
sachant au juste quand j'aurai assez avancé cette besogne pour 
faire un pas plus loin. 

... Pour moi, ma chère amie, ma sauté est bonne et je ne puis 
me plaindre que de trop bien vivre, j'ai assisté ici à des dîners 
de conseils généraux qui feraient pâlir tous les banquets patrio- 
tiques ou ministériels, et l'ordinaire, même quand je suis seul, se 
réduit toujours à deux services qui feraient plus qu'un de nos 
grands dîners; heureusement que l'air d'Avignon est probable- 
ment favorable à ce régime puisque j'y résiste. 

Tu pourras dire à Huet que nos discussions ne sont pas grand' 
chose quand on voit celles de MM. de Cambis et cependant ces 
messieurs sont excellents; je ne connais pas d'homme meilleur 
que M. de Cambis père et je ne m'étonne pas de la popularité et 
de la sympathie dont il jouit dans ce pays. — Sa position y est 
très grande et presque une domination, au moins autant que les 
formes politiques modernes le permettent. 

Adieu, ma bien chère, je t'embrasse avec toute l'affection de 
frère et de fils. 

Paul. 

A sa nièce M"° Riclionime. 

Lundi, 10 septembre l84i- 

Ma bonne Caroline. Ma matinée d'hier a été heureuse, puis- 
qu'elle m'a apporté nombre de lettres de mains amies 

Je n'ai pas besoin de te dire les compliments que l'on t'adresse 
et les craintes que l'on a de ne pas te voir à Nice. Pour moi, c'est 

' Communiquée à M. Léon Séché. 



FTW; 




Les CascateI.LES dk Tivoli, prises des hauteurs (aquarelle 1839) 
(0-45 X o"'33) 



LA CORKESPONDANCE lug 

avec un tel sentiment de tristesse que je revois ces lieux, que 
je ne regrette presque pas pour vous un voyage aussi cruel. 
Vous voilà partis pour le Havre, j'espère que vous pourrez jouir 
sans aucune amertume de celte noble et savoureuse Normandie. 
Rouen est une ville qui s'en va, mais encore fort curieuse et je 
crois, à part quelques beautés d'un ordre bien supérieur, les bords 
de la Seine de Rouen au Havre préférables à la Saône et au 
Rhône. Les approches de Lyon sur la Saône, le Viviers, Tournon 
et Vienne sur le Rhône sont admirables. Tu dois te souvenir de 
tout cela, si l'oppression des événements n'a pas jeté un voile 
sur ta mémoire. L'arrivée h Lyon a une grandeur presque sur- 
naturelle et fantastique. 

Mon tableau, auquel j'ai beaucoup travaillé, est très avancé et 
je pense qu'avec une quinzaine de jours d'un travail assidu, il 
serait presque terminé; le sujet en est simple et permettait la 
rapidité. Je vais sans doute le laisser reposer et faire une excur- 
sion ; mon esprit incertain ne sait quelle direction suivre. J'ai 
presque envie d'aller jusque dans les Cévennes chez M. Cam- 
bessèdes. Le pays est, dit-on, fort beau. C'est la plus belle partie 
des Cévennes du Languedoc. Si je ne regardais au temps et sur- 
tout à l'argent, je voudrais parcourir tout le pays et pousser 
jusqu'aux Pyrénées; mais tous ces projets sont des rêves, l'imagi- 
nation voyage vite. 

Si vous m'écrivez, adressez-moi vos lettres toujours à Avignon, 
de là on me les fera parvenir oii je serai, peut-être pas bien loin, 
au Pont du Gard, par exemple. 



A M. Sollier. 

Avignon, 19 septembre 1841. 

Mon cher ami. Tu n'as sans doute pu penser sérieusement 
que je puisse l'oublier; des amis comme nous ne s'oublient pas si 
vite, et pour moi, tu sais combien l'amitié est un premier besoin ; 
mais assez sur ce sujet sur lequel nous nous entendons de 
reste. 

Je ne sais moi-même trop ce que je veux. Dans celte fâcheuse 

situation d'esprit, je vieillis et le temps approche où les regrets 
ne permettront même plus les rêves et les projets réparateurs. 
Comme toi, j'y compte encore, il nous restera notre amitié pour 
nous aider l'un et l'autre à supporter l'ennui et l'incompréhen- 
sible de cette pauvre vie. Nous causerons sans doute encore de 
tout cela, du pour et du contre ; l'inattendu décidera, ou le 
temps, comme tu le dis, encore mieux, hélas ! 

Je suis bien aise que tu aies vu Des Essarts, une de ces belles 
natures qui nous semblent heureuses en communiquant le bonheur 
et qui, probablement ont aussi, leurs pensées de derrière. Je 
n'ai pas reçu sa lettre. 

9 



i3o PAUL HUET 

Je travaille beaucoup ou plutôt j"ai beaucoup travaillé ; mon 
tableau avance, et sans doutejc le finirai ici. Le sujet en est simple 
et dillicile. Je crois t'en avoir parlé, c'est un soleil couchant, la 
ville est dans l'ombre ; pour abréger, voici en deux mots la dis- 
position : 

Voilà un croquis fait a la diable, mais qui, sans doute pour toi 
sera plus clair que toutes les descriptions possibles. Le château 
des Papes est, comme dans toutes les vues d'Avignon, la partie 
importante du tableau ; et cependant, dans l'ombre vaporeuse 
du soleil couchant qui n'éclaire que la berge de gauche et les 
petites fabriques du faubourg du côté opposé, le pont est dans la 
vapeur lointaine et chaude d'un soleil qui s'abaisse. Il me reste 
à nettoyer tout le tableau et le fond et les figures à faire. 

J'ai eu l'occasion de revoir ma belle fontaine de Vaucluse; 
l'eau était très basse. Penché sur le coin d'un rocher, j'ai pu, 
dans cette singulière grotte, mesurer des yeux la terrible pro- 
fondeur de ce puits artésien. La limpidité admirable de l'eau 
permet de voir descendre à une grande profondeur les pierres 
que chacun a bien soin de jeter dans le goulfre. Elles descendent 
lentement, repoussées parle mouvement ascensionnel de la source, 
rejetant sur les bords un gravier très mobile qui faillit m'en- 
traîner. Aussi ce n'est pas sans émotion que j'entendais, après, la 
tradition populaire et ridicule qui veut que les corps avalés par 
cette eau calme et profonde disparaissent pour ne plus revenir; 
ce qui n'empêche pas les gamins du pays de venir se baigner 
sans crainte du froid glacial qui pénètre même le spectateur. 

Je ne connais pas les œuvres de Pétrarque, mais je me les 
figure empreintes d'une belle mélancolie inspirée par ces lieux 
sauvages et l'amour idéal de Laure. C'est devenu bien vulgaire 
de parler de Laure el de Pétrarque à propos de la fontaine de 
Vaucluse ' ; il est cependant impossible de les séparer, et la tradi- 
tion est là dans toute sa force. Le conseil municipal, car mainte- 
nant c'est l'inévitable du jour, a eu la misérable idée d'élever 
une colonne à Pétrarque sur la place; les rochers magnifiques qui 
supportent les ruines de son château sont bien plus éloquents et 
plus solides, Ils porteront plus longtemps son nom que ce mau- 
vais tuyau de poêle de huit pieds de haut parfaitement ridicule. 

J'allais ce jour-là, avec M. de Cambis, diner à Lisle, chez 
le maire; ma promenade a donc été bien courte. On dînait à 
une heure et ce n'est pas sans regret que j'ai quitté ce lieu, pour 
moi aussi tout à la fois un sujet d'admiration et de souvenir bien 
mélancolique. 

J'ai appris pendant ce dîner, chez des fabricants aimables, 
lettrés et, pour M. de Cambis, électeurs très influents, des his- 
toires du pays qui feraient la fortune de Dumas ; depuis les 

' Allusion à ce fait que Pétrarque est appelé le chantre de la fontaine de 
Vaucluse. 



LA CORRESPONDANCE i3i 

amoureux de Roquemaure, qui ne prennent leurs femmes que lors- 
qu'elles sont bien éprouvées, jusqu'à la procession de Saint-Gien, 
où les hommes ne trouvent femme qu'après avoir porté le saint 
en courant l'espace de deux lieues. Je ne raconterai pas ici cette 
histoire un peu longue, mais vraiment originale; si Dieu le 
veut, je te la raconterai cet hiver auprès de mon chevalet. 

Te dire mes projets, je les ignore moi-même, jamais je n'ai plus 
senti le vide qui me cause tant d'ennui et une désillusion si funeste. 
A quoi bon ! est-ce fatigue, est-ce souffrance, je ne me porte pas si 
bien que ces jours derniers, je vis au jour le jour. Demain peut- 
être partirai-je pour aller voir la sœur de Christian Ledoux dans 
les Cévennes, c'est un petit voyage, aussi ne le ferai-je pas si je 
me sens fatigué ou si les dispositions de mon compagnon de 
voyage Henri de Cambis, qui va chez une tante ii Alais, ne s'ac- 
cordent pas bien avec les miennes; le voyage tient donc h un fil, 
a un caprice. J'aurais cependant plaisir à revoir les habitants du 
Vigan, tu peux le dire à Christian si tu le vois. 

Si je ne fais pas cette petite excursion, je ne tarderai pas à 

me mettre en route pour Apt et pour Nice et de là nous 

verrons le vent. 

J'ai reçu de bonnes nouvelles de la famille Poppleton, mille 
bonnes amitiés a Georges et à Comairas, si tu les vois. 

J'ai rencontré ici Rennes toujours aussi original, le même, en 
un mot, au physique et au moral, vrai gascon. Nous avons fait un 
dîner où se trouvait avec lui Castil Blaze ', type aussi très spiri- 
tuel et très amusant, espèce de Rabelais manqué, possédant toutes 
les charges du jour et en inventant de meilleures, moitié proven- 
çales, moitié françaises, qui par cela même sont plus piquantes 
encore. 

A propos, je suis fâché que tu ne m'aies pas raconté tout au 
long ta conversation avec Jadin. Je suis décidément mal avec lui ; 
tu sais qu'il m'attribue les plaisanteries qui le concernent dans 
l'article si amusant du Corsaire contre le banquet Ingres, dont 
au fond, je suis bien innocent. 

Vous êtes sans doute tout aux événements politiques. Tu dois 
croire que j'y prends fort peu d'intérêt. Les événements sont plus 
que jamais bien graves, pour mieux dire effrayants. Quels symp- 
tômes ! Et où mènera tout ce gâchis?.... A une atroce et ridicule 
révolution, ît un dur despotisme, si ce n'est à l'invasion, au par- 
tage, aux Cosaques, etc. 

Ne m'oublie pas auprès de mes amis, remercie Régnier" de son 
souvenir. Adieu, mon bon, tâche d'être aussi heureux qu'il nous 
est permis de l'être ici-bas 
Ton bien dévoué. 

Paul Huet. 

' Blaze (François-Henri), dit Caslil Blnze, musicien et critique. 1784-1857. 
^ L'acteur des Français, avait été son camarade à l'atelier Gros. 



,3a PAUL HUirr 

Mon frère est sans doute encore pour quelques jours en voyage, 

je te prie de me faire parvenir les couleurs suivantes Tu me 

les adresseras chez M. de Canibis. 

3 jaune Indien, 8 blanc, lo cobalt, lo jaune de Naples ordi- 
naire, 4 ocre jaune, 4 terre d'Italie, 4 ocre de Rhue, 3 Sienne 
naturelle, 4 Sienne brûlée, 3 Italie brûlée 2 brun rouge, 
i5 Garance foncée, a Garance rose, a terre d'ombre brûlée, 
I bitume, a momie, i noir d'ivoire, i paquet de vermillon. 



A M. Sollier. 

Aicc, Novembre 1841. 

Mon cher et bon Sollier, je reçois ta lettre au moment où j'allais 
técrire, comme depuis longtemps j'en avais l'intention. Tu es 
celui à qui je puis le plus volontiers rendre compte de mes études 
et de mes intentions pittoresques comme le plus initié au secret 
de mes travaux. Je viens d'avoir une indisposition nullement 
grave, mais qui ne m'en a pas moins fait perdre une dizaine de 
jours. J'ai attrapé une bonne courbature accompagnée de douleurs 
rhumatismales ; je dois cet accident, très fréquent dans ces pays, 
au logement que j'occupais et que j'ai promptement quitté et, 
aussi peut-être, à quelques excursions par un temps humide. Mon 
voyage, jusqu'à présent, est loin de me satisfaire ; voici un mois 
que je suis arrivé à Nice et, dans une première lettre, tu me parles 
d'études comme si je devais avoir mon carton rempli. Deux jours 
à m'installer et h faire quelques excursions dans le voisinage, 
deux études grattées, un petit voyage très pittoresque dans les 
Alpes et dont sans doute tu as entendu parler, dix jours d'indis- 
position, font un mois écoulé et trois ou quatre croquis qui courent 
l'un après l'autre; voilà ce qui me retient dans ce pays que je ne 
voudrais pas quitter tout à fait les mains vides. J'ai rapporté de 
Tende, dans les Alpes, deux sujets de tableaux assez beaux; l'un 
des deux se rapproche un peu de mon motif du torrent, mais 
est, je crois, plus original et plus grandiose, c'est du reste ce que 
je ne puis encore juger et que tu verras. 

Irai-je ou n'irai-je pas en Italie ? C'est en vérité ce que je ne sais 
pas plus que le premier jour. Je ne deviens pas très curieux et 
je sais le prix du temps qui m'échappe ! Je suis, comme dit mot 
frère, qui me pousse à y aller, assez près de Rome pour être tenté 
de voir une fois cette ville des artistes, mais cette visite demande 
au moins deux mois, sans toucher au crayon. Ces grands dépla- 
cements exigent du temps et de l'argent. J'ai encore entre les 
mains de quoi faire cette excursion; jai moins de temps, car je 
sens tous les jours combien celui-ci passe vite et combien il me 
faut me hâter de l'employer. Je tournerai donc de votre côté 
peut-être au premier jour; peut-être aussi me déciderai-je à aller 
vers Rome tout d'un coup pour satisfaire ce désir qui me reste de 



LA CORRESPONDANCE i33 

voir le Vatican et la campagne romaine. Je n'hésiterais pas, si je 
savais tirer de ce voyage tout le profit que l'on en doit tirer 
mais y aller faire «ne excursion si rapide me semble une fan- 
taisie un peu seigneuriale pour moi. J'attends, du reste, une 
réponse de Comairas à qui j'ai écrit un mot à ce sujet et que j'ai 
consulté sur l'opportunité du temps. J'aurai, dans tous les cas, du 
mal h ne pas aller jusqu'à Gènes, qui pour elle seule mérite d'être 
vue. Tu sais combien cette ville est célèbre par sa situation, ses 
palais et les beaux Van Dyck qu'elle possède. 

Je ne sais quel temps vous avez à Paris, mais ici, à part une 
dizaine de jours pendant lesquels j'ai été malade et qui ont été 
très mauvais, nous avons un temps d été, trop chaud seulement 

A mon retour de Tende, nous avions, trois autres jeunes gens 
et moi, médité une excursion en France, et malgré la pluie bat- 
tante, nous nous étions mis en route avec l'espérance assez 
fondée que le mauvais temps n'aurait pas de suite. Nous avons été 
heureusement arrêtés par le débordement du Var qui s'étendait 
d'un bon quart de lieue en dehors son lit. Le pont du Var était 
entièrement couvert d'eau et, sur la route, notre voiture avait de 
leau jusqu'à l'essieu de devant; le lendemain, le pont était 
emporté et j'ai commencé à souffrir de ma courbature. M. Fricero 
m'a donné alors retraite chez lui et j'occupe une petite pièce au 
midi qui n'a certes pas besoin de feu. 

J'ai oublié dans toutes mes lettres de faire demander des nou- 
velles de Fleury ' le paysagiste, qui devait amener sa femme cet 
hiver à Nice, peut-être cette pauvre jeune personne est-elle 
morte aujourd'hui ; si tu vois Comairas, demande-lui de ma part 
où cela peut en être. 

Adieu, mon cher ami, écris-moi encore à Nice, mais bien 

promptement. Je te serai obligé de vouloir bien donner de mes 
nouvelles à mon frère 



Je t'embrasse de cœur. 
Ton ami. 



Paul. 



A sa sœur M""^ Richomme. 



Florence jeudi -i décembre. 

Sœur mère, me voici donc à Florence, la ville des fleurs 
qu'elle étale dans toutes les rues avec un luxe que nous connais- 
sons tout au plus au mois de mai. Arrivé à Livourne jeudi der- 
nier par le bateau à vapeur, échappé avec peine au mal de cœur 
et au brigandage des faquino qui valent bien les portefaix d'Avi- 
gnon, c'est vendredi dernier, après avoir visité Gènes et Pise, 
que j'ai vu Florence, si toutefois je pouvais la voir à dix heures 

' Léon PUeury, peintre, i8o4-i858. 



i3i PAUL HUET 

du soir, moment de mon arrivée ici. J'avais reçu en route les 
dernières lettres de Sollier et de mon Irère, lettres un peu tar- 
dives, qui ne pouvaient alors changer mes projets et qui m'ont 
seulement laissé le regret de ne pouvoir partager avec vous le 
plaisir de recevoir Athanas et notre bonne tante. Si elle est 
encore près de vous, ce dont je doule, connaissant son amour de 
l'intérieur et ses habitudes sédentaires, exprime-lui, ma bonne 
amie, tout mon chagrin et l'espérance que je conserve, que ce 
premier voyage l'aura familiarisée avec cette route de Paris à 
Rouen, qui, grâce au chemin de fer, ne sera bientôt plus qu'une 
petite promenade du matin, même pour elle. Sollier me dit aussi 
que mon ami F^dmond doit encore être a Paris. Lorsque mon 
Irère m'a annoncé son arrivée, je ne pouvais penser à une si longue 
station. Les afTaires d'Edmond l'empêcheront sans doute long- 
temps encore de faire à Paris un séjour prolongé, et quand bien 
même j'aurais, au lieu de visiter l'Italie, tourné court à Nice, il 
est fort douteux que j'eusse pu embrasser ce bon et vieux cama- 
rade dont l'amitié m'est précieuse et fidèle. J'écrirai de Rome à 
Sollier et aussi à M'"" Douin dont j'ai reçu un mot, pour les 
assurer que, malgré les plaisirs de l'Italie, je ne renonce ni à ma 
famille, ni à mes amis. Il me faudra avouer h cette dernière et à 
mon frère que le temps leur a donné raison; j'ai presque tou- 
jours eu de la pluie depuis mon départ de Nice. J'avais sacrifié 
un petit séjour que je comptais faire h Rocca-Bruna, près Mantoue, 
pour attendre Léon Fleury, dont tu as sans doute entendu parler; 
je venais de recevoir l'avis de son arrivée. J'ai pu avant mon 
départ lui rendre quelques services et voir sa pauvre et bonne 
malade qui m'a paru moins attaquée que je ne le croyais. J'espé- 
rais au moins, malgré ce retard, admirer celte belle roule de la 
Corniche, si grandiose et si splendide lorsque le beau soleil de 
l'Italie répand ses flots de lumière sur cette riche nature ; au lieu 
de ces teintes brillantes et voluptueuses, du brouillard, de la 
pluie, même du froid aux approches de Gênes. Le froid n'a pas 
duré. Une fois sorti des Apennins, j'ai retrouvé la douce tempé- 
rature du Midi, mais peu de ces belles journées dont je vous ai si 
souvent parlé. J'ai visité Gênes et ses magnifiques palais. J'ai 
commencé à voir de la peinture, encore a profusion comme ici, 
mais déjii riche et abondante du mauvais goût italien, bien loin, 
surtout dans l'architecture et dans les églises, d'arriver à la beauté 
vraiment idéale et religieuse de nos cathédrales; et moins élé- 
gante dans les palais, au moins h mon avis, que notre Renaissance 
française, gracieuse comme le goût de notre pays. Mais ce qu'il 
faut admirer -d Gènes, c'est une certaine grandeur extérieure, 
de belles proportions, et une entente de la décoration intérieure 
admirable. C'étaient vraiment des roisque ces patriciens de répu- 
bliques qui se disputaient la suprématie du luxe et de la repré- 
sentation. On montre, au Palais Serra, un salon magnifique, digne 
du luxe de Versailles. Partout du marbre et de l'or. La porte 



LA CORRESPONDANCE i35 

est en lapis-Iazuli, le pavé en mosaïque. J'admirais médiocrement 
cette merveille, ici couronnée d'un woùtplus que douteux, lorsque 
je suis entré tout h côté, dans un petit salon dont le plafond à 
fresque est vraiment digne de Raphaël, exécuté par un certain 
Andréa Lemino. Ces peintures qui ont l'air d'être datées d'hier 
sont du goût le plus parfait. Les Italiens sont toujours théâtraux 
et pompeux, mais lorsqu'ils ont pu se tenir au grand, il ont 
atteint une sublime perfection que je retrouve à Florence dans 
une multitude de chefs-d'œuvre. Avant de quitter Gènes, je dois 
dire que mon amour-propre national a été relevé par un chef- 
d'œuvre de notre Puget ', un Saint Sébastien à Santa Maria de 
Carignano, comparable à tout ce que l'on a fait de plus beau 
dans la statuaire. 

J'ai été peu frappé de la beauté extérieure des monuments 
de Fisc; la tour penchée et très penchée, d'une gracieuse élé- 
gance byzantine, serait charmante si elle était droite; cet affais- 
sement si vanté et curieux, en effet, a quelque chose de ridicule; 
l'intérieur seul de la cathédrale m'a paru sublime; les styles grec 
et arabe y répandent et grandeur et caprice, malheureusement, 
à part quelques petites chapelles de Michel-Ange, le mauvais 
goût de la décadence italienne y étale déjà son or et ses balda- 
quins. 

Le Campe Santo, très imposant, renferme, comme tu sais sans 
doute, les premières peintures des réformateurs de l'art; malheu- 
reusement, l'air marin et le temps surtout ont presque effacé ces 
fiers essais de la fresque. La main des hommes y est aussi pour 
quelque chose peut-être. 

M. Perrot-, artiste français, fixé depuis longtemps à Pise, m'a 
accompagné à Florence et m'a été d'un bon secours et comme 
guide et comme interprète. On croit en France que tout le monde 
parle français en Italie, il n'en est pas tout à fait ainsi. Dans les 
deux jours que j'ai passés à Gênes, je parlais une espèce de cha- 
rabia et je me faisais comprendre assez bien de ces Génois qui 
parlent eux-mêmes un italien fort corrompu. Il n'en est pas 
ainsi en Toscane, la langue est pure, peu de gens parlent fran- 
çais. 

Les chefs-d'œuvre sont ici partout, bien qu'en minorité comme 
de raison. Comme à Gênes, plus qu'à Gênes, le marbre et l'or 
surchargent les églises ; et si la richesse de ces temples, les 
ex-voto qui les couvrent peuvent constater la foi vraie, nous 
sommes chez un peuple bien dévot. C'est une chose que je ne 
discuterai pas maintenant. 

La sculpture et la peinture sont de tous côtés; dedans, dehors, 
dans les palais, dans les rues, dans les jardins, dans les églises. 

' Puget (Pierre), peintre, sculpteur, 1622-1694- 

- Perrot (Antoine-Marie), peintre, né en 1787, élève de Watelet et de 
Michallon, de i834 à 1839 se spécialise dans des vues d'Italie. 



i36 PAUL HUET 

Je commence à trouver que le métier de touriste, qui veut tout 
voir, est tant soit peu étourdissant ; et cette profusion finit par 
être indigeste et fatigante. Elle a eu peut-être sur le sort des arts en 
Italie, une funeste influence : Qu'ajouter aujourdliui à ces chefs- 
d'œuvre ou même h ces médiocrités ? Que manque-t-il à ce peuple 
pour créer encore des belles choses ? Les beaux exemples sont 
partout, il est épuisé, il est mort. L'Italie aujourd'hui, à part 
un ou deux sculpteurs dont le mérite est peut-être trop exalté, n'a 
pas un artiste, et jamais, dit-on, ses prétentions n'ont été plus 
grandes. — L'aspect de Florence estimposant et sévère; la con- 
struction de ses palais, qui rappelle des époques de guerre civile, 
sent la forteresse et la tyrannie. La place du Palazzio Vecchio, 
témoin des luttes civiles, est aujourd'hui un musée. C'est là, qu'à 
peu près sans ordre, sont exposés le David de Michel-Ange, bien 
au-dessous de sa réputation, Vllercule de Bandinelli, des statues 
équestres, des fontaines, etc.. Une galerie, bâtie par Orcagna, 
peintre sculpteur et architecte de i3oo, a continué cette loggia 
de Lanzi en i355. Sous ces belles et grandes arcades, on voit le 
Persée de Benvenuto, beau bronze, un groupe célèbre de Jean 
de Bologne, l'Enlèvement des Sahines, et d'autres groupes. 

Mon premier souci a été de visiter la célèbre galerie de Médicis 
citée comme la première du monde. C'est ici que l'on est volé. 
Cette galerie, qui renferme quelques admirables chefs-d'œuvre, 
comprend un bien plus grand nombre de choses médiocres. A 
part la tribune, salle qui renferme les Vénus du Titien, deux ou 
trois beaux Raphaël et quelques autres chels-d'œuvre, la galerie 
l'emporte en général bien plus par la quantité que par la qua- 
lité. Il faut excepter aussi la statuaire antique. Il n'en est pas 
ainsi de la galerie Pitti. Jamais collection ne fut plus complète 
et plus pure. L'on n'y voit guère que des tableaux italiens, mais 
presque tous de premier choix. Les beaux noms s'y pressent et 
se répètent, Raphaël, André del Sarto, etc., c'est là que l'on 
voit la fameuse Vieige à la cliaisc que nous avons possédée, ainsi 
que beaucoup d'autres chefs-d'œuvre qui sont là ou à la galerie 
Médicis. L'histoire de ce palais Pitti est curieuse. Le dernier 
descendant de cette famille puissante ruinée par la jalousie 
des Médicis, est aujourd'hui aux galères, poussé au crime par 
l'envie et la misère. — Les jardins de ce palais m'ont paru 
au-dessous de leur réputation. 

Pour ne plus te parler peinture dont déjà tu dois, comme moi, 
avoir la tète remplie, je ne te conduirai pas dans cette multi- 
tude d'églises qui, soit par leur construction, soit par les 
richesses qu'elles possèdent, ne sont pas pour un artiste ce qu'il 
y a de moins intéressant à Florence. C'est là, dans les cloîtres 
annexés aux églises, (chaque église a un, deux, très souvent trois 
cloîtr(!s), qu'il faut aller voir les belles fresques, ces chefs-d'œuvre 
d'André del Sarto, de Massacio, etc.. J'aime mieux te conduire, 
ma bonne amie, au Casclne, promenade admirable qu'il faudrait 



LA CORRESPONDANCE iSy 

voir dans la belle saison, par un beau soleil. C'est là que je suis 
allé hier dans la voiture de M"'° Alexandre Dumas, que j'ai 
retrouvée avec plaisir ici, lancée dans la plus grande société de 
Florence. Son mari est dans ce moment à Paris et va faire repré- 
senter un drame aux Français. Le Cascine, promenade charmante, 
est une espèce de Bagatelle du Grand-Duc, située sur une île 
entre le Mignone et l'Arno. Ces belles prairies, ces beaux arbres 
sont le rendez-vous de l'aristocratie qui va y étaler son luxe 
d'équipages. Au loin, les montagnes qui conduisent au duché de 
Lucques, et, tout près, les monuments de Florence qui viennent 
varier la vue par l'aspect d'une grande et belle ville. 

Voilà, ma bonne et chère sœur, de longues descriptions ingrates 
et fatigantes peut-être. J'ai obéi au besoin de vous faire suivre 
un peu mon voyage; j'ai voulu ainsi vous rapprocher de moi. Je 
suis seul, heureusement mon temps est rempli. C'est peu d'une 
semaine pour voir Florence, et c'est fatigant de visiter tant de choses 
à la fois. J'espère que les amis que tu vois et à qui j'ai promis des 
lettres ne se fâcheront pas si j'écris maintenant plus rarement; 
peut-être aurai-je plus de temps à Rome, mais ici, j'ai cru, malgré 
mon désir de vous embrasser, que je partirais sans cela. C'était bien 
long d'arriver jusqu'à Rome sans me donner ce plaisir, je profite 
d'un premier moment de repos pour le faire. Je devais partir 
aujourd'hui vendredi, je ne pars que demain matin samedi par 
un voiturin. Je serai six jours en route, c'est plus long que par 
la mer ou la diligence, mais c'est le moyen de voir et plutôt 
moins cher. Je fais bien d'avoir plus d'argent que Comairas ne 
m'en souhaitait pour arriver à Rome ; je trouve qu'il part vite. 
Une chose contre laquelle je me révolte, c'est le change des mon- 
naies. Une pièce de 20 francs perd ici environ 7 à 8 sols ; avec 
l'acquisition, c'est un douzième par pièce. On perd plus sur les 
francs. Il faut changer sa belle monnaie de France contre un 
misérable argent très facile à perdre, impossible à compter, et 
avec lequel on ne passerait pas le pont des Arts '. La vie, du reste, 
est bon marché et bonne. 

Adieu, bonne sœur, je t'embrasse de cœur ainsi que Caroline 
et te prie d'être mon interprète auprès de tout notre monde. 

Ton frère et fils, 

Paul. 

A M. Sollier. 

Rome, 27 décembre 1841. 

Mou bon Sollier, me voici donc à Rome après bien des incer- 
titudes et malgré ta bonne lettre arrivée un peu tard pour 
influencer une décision encouragée d'abord très vivement par 
des avis bien différents. Malgré tous ces motifs que tu avais com- 

' Le pont des Arts est resté à péage très longtemps. 



ii8 PAUL HUEÏ 

pris et que je m'étais posés pour renoncer a ce projet, quelques 
bonnes raisons m'engageaient aussi à voir enfin cette ville où il 
l'aut, dit-on, que tout artiste lasse son pèlerinage. La proximité 
où j'étais de l'Italie, l'occasion qui ne se présentera peut-être 
plus, d'une année avec un peu d'argent et 1 intention de ne pas 
exposer, voilà les vrais motifs de mon voyage : les conseils ont 
décidé la question. Bien que le temps et la distraction que 
demande un si long voyage ne me permettent pas de travailler, 
j'espère ne pas regretter tout h lait ce sacrifice consacré à visiter 
un pays si riche pour les arts, si curieux par son pittoresque et 
ses mœurs. J'espère recueillir quelques bonnes inspirations de 
travail; quant à ton amitié, je la retrouverai, tu n'avais pas besoin 
de m'en donner l'assurance, aussi sûre et aussi impatiente que 
la mienne. 

Si tu vois ma famille, tu as peut-être une idée de mes premières 
impressions, qu'il est bien difficile de résumer dans une lettre, 
grande tout juste pour contenir des communications d'amitié. 
Il faudrait des volumes pour parler de cette multitude de choses 
à voir et qu'il faut voir, de cet aspect si resplendissant du pays et 
de l'art, et en même temps de ce mauvais goût italien qui fait 
mon désespoir, car il tient au caractère national et se retrouve 
un peu dans quelques-uns des grands hommes de l'Italie. 

Ce vice, c'est un orgueil, une vanité excessive, défaut détestable 
et bien ridicule chez un peuple qui, aujourd'hui, n'est plus rien, 
moins que rien, la plus misérable espèce et qui ne donne pas 
envie d'un gouvernement théocratique et absolu. 

Cette vanité se voit dans tout, dans ce goût particulier et 
admirable de la grande décoration, dans des palais somptueux 
qui ne peuvent appartenir qu'à des princes, dans la toilette des 
femmes, pittoresque dans le costume national malgré l'éclat des 
couleurs, ridicule dans la singeiiede nos modes, sous ces plumes 
de toutes couleurs, avec ces fleurs de mauvais goût. Les plus 
misérables mendiants, et tous les Romains sont mendiants, se 
drapent à merveille et posent le poing sur la hanche. Les chevaux 
ont des plumes et des sonnettes, les maisons des écussons armo- 
riés immenses et les femmes de beaux yeux qui n'ont rien de 
bien tendre, mais qui sont fiers et dominants. C'est tout cela, je 
dois l'ajouter, qui fait la physionomie du pays et lui donne un 
certain air patricien, quelquefois ridicule, mais toujours grand 
et imposant. 

C'est cette tendance qui a produit les plus admirables chels- 
d'œuvre, la chapelle Sixtine et le Vatican, comme les horribles 
croûtes, les peintures de Vasari et l'architecture et sculpture du 
Bernin. 

Ce que le temps a consacré est vraiment sublime. Tu ne peux 
te faire une idée de la chapelle Sixtine, de la puissance de cet 
homme qui s'appelait Michel-Ange et des Chambres par cet 
autre, le divin Raphaël. La chambre de la Transfiguration est uu 



LA CORRESPONDANCE iSg 

prodige, et on éprouve une belle émotion à la vue de cette 
perfection idéale. C'est complet, style, dessin, caractère et cou- 
leur. L'Ecole d'Athènes est un tableau d'une couleur vénitienne 
de la plus belle eau. Michel-Ange lui-même, dans sa fresque, 
dans ses prophètes surtout, est d'une grande beauté de couleur,' 
et nous ne pouvons avoir idée de la supériorité de la fresque sur 
la peinture h l'huile. 

Toutes ces merveilles ne m'ont pas empêché de reporter un 
coup d'oeil sur mon pays et d'être aussi un peu fier de son génie. 
Je me suis rappelé, devant l'immense Saint-Pierre, tout notre 
beau gothique, et devant ces palais, Anet, Chambord, les Tuile- 
ries, etc. N'ajouterai-je pas que son avenir n'est point fermé; 
avec une bonne direction, l'art peut se développer, tandis que ce 
pays est mort, bien mort. 

Je n'aimerais pas y rester pour travailler; je remarque que la 
peur, sans doute, de tomber dans le ridicule tapage des élèves 
de Michel-Ange et dans la fausse grandeur romaine, rapetisse 
les idées et rexécutioa de beaucoup d'artistes qui étudient ici. 
De là cette mesquinerie et ce retour au primitif, qui produit 
malheureusement bien des sottises. 

Je désire voir la campagne; ce que j'en ai entrevu est merveil- 
leux et me donne, comme m'a prédit Comairas, l'envie de revenir, 
mais non plus de rester. J'ai vu ici des études de jeunes gens 
de beaucoup de talent qui font des dessins réellement remar- 
quables, mais qui se sont fermé peut-être la possibilité de faire 
des tableaux ii force de faire des dessins et des dessins étudiés 
outre mesure; et cependant je vois d'heureuses organisations. 

Adieu, mon bon, je t'embrasse et te souhaite bonne chance! 

Cette lettre sera portée en France par les soins complaisants 
de M. Lehmann', qui emporte avec lui plusieurs tableaux pour 
1 exposition. 



A sa sœur M"« Ricliomiue. 

lo février 1842. 



Chère bonne sœur. 

Nous sommes maintenant à la fin du carnaval; c'est aujourd'hui 
mardi gras, jour fêté avec frénésie par les Romains qui enrichis- 
sent, dit-on, le mont de piété de leurs dernières chemises pour 
arriver à la fin de cette fête nationale. Le carnaval est en effet 
une des choses qui ne sont pas au-dessous de leur réputation ; le 
ciel semble le proléger. Ces jours derniers, qui ont succédé à 
un véritable hiver, étaient magnifiques et n'ont pas peu contribué 
a surexciter cette joie passionnée et admirable qui ne s'obtient 
dans le Nord que par l'excitation factice de l'ivresse. Ici, pas une 

' Lehmann (Charles) élève de Ingres, peintre, 1814. 



i4o PAUL HUET 

dispute, pas un homme ivre. Les attaques les plus vives, et pas 
une injure au milieu de ce sens dessus dessous. Le Corso, rue 
malheureusement trop étroite pour ses splendidcs palais, est 
richement tendu d'ctofTes et de tapisseries, et bien mieux paré 
des belles personnes qui, de toutes les fenêtres, des échafaudages 
et des balcons, échangent avec la foule de la rue et la file des 
voilures un bombardement de bouquets et des nuées de confetti. 
Je n'ai jamais vu de joie plus expansive ni plus vraie : h celui-ci 
un sourire, à cet autre une poignée de main, h tous de la farine 
et des confetti. 

Partout la confusion des rangs et l'entrain du plaisir sans 
arrière-pensée. Les plus indifférents regardent sans s'attrister 
de la joie générale. La population de Rome est alors dans son 
beau, oubli de la veille et du lendemain; c'est la même naïveté 
qui commande à sa joie et à ses mauvaises passions ; si le 
désordre s'introduit, il viendra des étrangers plus susceptibles 
que passionnés, plus curieux qu'acteurs véritables. La police est 
facile et laisse faire ; c'est le Sénat romain, dont j'ai entendu 
parler pour la première fois depuis Tacite, qui ouvre la fête, et 
des flonflons militaires, comme aux jours de combat, entretien- 
nent l'ardeur des combattants. 

Un admirable coup d'œil, c'est l'aspect de cette belle popula- 
tion romaine, qui garnit le Corso sous les piquants costumes 
nationaux ou de fantaisie qui parent le carnaval. Ces beautés si 
graves sont tout animées par l'allrait du plaisir et laissent 
éclater les passions qu'on ne fait d'abord que soupçonner sur 
ces visages grands et sévères. La beauté romaine est faite pour 
être vue au soleil et non à la lueur des bougies. Cette mode 
charmante et que nous ne pourrions admettre dans nos climats, 
de rester tète découverte, leur permet de montrer des cheveux 
toujours magnifiques et dont je vous ai déjà parlé tant cette 
beauté est frappante : de là aussi mille manière d'arranger et de 
retenir ces belles nattes qui ajoutent tant à la noblesse de ces 
grands traits, qu'il ne faut pas toujours analyser. 

Bien que sur la plupart de ces figures la joie soit naïve et sans 
détour, je me suis demandé plus d'une fois, si nos mœurs, qu'on 
dit si relâchées, permettraient tant de liberté provocante et 
publique, et si les maris français, réputés si faciles, s'arrange- 
raient de ces échanges réciproques de bouquets et dé sourires. 
Ce qui est sûr, c'est que les belles Forestières^ prennent grande- 
ment part à la fête et trouvent l'usage fort agréable. Plus d'une 
jolie petite anglaise, bien pincée, lance ses combustibles avec 
une joie tout heureuse et toute coquette dont elle gardera le 
souvenir. 

Les courses de chevaux, qui tous les jours de carnaval termi- 
nent la journée, sont curieuses; le départ des chevaux excités par 

* Terme employé par les Romains pour désigner les étrangères. 



LA CORHESl'OXDAiXCE i4i 

une vingtaine de gros éperons en plomb garnis de pointes de 
fer aiguës et longues de i8 lignes est intéressant pour un artiste. 
On ne conçoit pas qu il n arrive pas plus d accidents, tant les 
hommes ont de mal à retenir les coureurs qui parcourent tout 
le Corso au milieu de toute la population. Si vous voulez avoir 
une faible idée de cette course, tout ce que je pourrais vous en 
dire ne vaudra pas la mauvaise gravure de Carie Vernet' que vous 
pouvez voir sur le quai Voltaire. 

Pour moi, ma chère amie, j'ai pris de ces plaisirs ce qu'il con- 
venait à mon caractère et à ma curiosité d'en prendre. Parmi 
les plaisirs que je me suis donnés, j'ai été au lettine public, bal 
masqué assez ennuyeux et qui dure trop peu pour permettre à la 
joie romaine d'aller trop loin, et aux bals de l'ambassade et de 
l'Académie ; l'un magnifique et royal dans les beaux salons du 
palais Colonne, l'autre artistique et de famille, à la villa Médicis ; 
le premier oflFrant la réunion des beautés européennes, chargées 
de rivières de diamants ; l'autre, les costumes improvisés d'un 
bal masqué sans prétention et manquant de femmes. 

Pour dire adieu a ces plaisirs, j'irai sans doute ce soir encore 
au fettine avec Joyanl', ou chez Schnetz^, qui compte répéter 
son bal de dimanche. 

Je remets à demain la fin de ma lettre, ne voulant pas la 
fermer sans vous parler des moccoli nui terminent le carnaval. Je 
crains seulement que le temps ne soit pas aussi beau que les 
jours derniers. Mon intention, si le beau temps continue, est, 
malgré le froid un peu vif, de partir pour les environs que je 
voudrais bien enfin visiter un peu. Je n'ai pas encore de déter- 
mination fixée, mais je sens combien il est important pour moi 
de penser au Salon de l'année prochaine et d'y penser de loin. 
J'ai eu tort de venir ici dans cette saison, qui, comme partout je 
crois, a été d'ailleurs beaucoup plus rude qu'elle ne l'est ordi- 
nairement. 

Mercredi soir. 

Je n'ai été ni au bal de l'Académie, ni au fettine; je me suis 
couché de bonne heure après une journée assez fatigante et fort 
gaie. Après avoir passé quelques heures au balcon des secrétaires 
de l'ambassade où Cambis m'avait invité (balcon loué pour la 
fête), ces messieurs m'ont présenté chez lady Muyens pour, de son 
balcon, jouir à la fois comme acteur et spectateur de la fête des 
moccoli. Il y avait là, comme vous pensez, bonne société : les Ester- 
hazy, le prince de Prusse, les Carignan, Doria, etc., j'en passe 
et des meilleurs; d'étiquette, heureusement pas l'ombre, je vous 

' Voir la lithographie de Carie Vernet et surtout les beaux dessins de 
Géricault au Louvre o Les courses de Rome ». 

^ Joyant (Jules), peintre, i8o3-i854 (vues de Venise). 

^ Schnetz (Jean- Victor), 1787-1870, directeur de l'Académie de France. 



i42 PAUL HUET 

assure ; la joie a été folle et chacun a enfariné son voisin ou sa 
voisine de plus belle, on dépensait avec ardeur le reste de ses 
munitions, el plus d'une jolie femme ressemblait plutôt à une 
monilariii qu à une comtesse. La course de chevaux terminée, 
l'instant des moccoli est arrivé : figure-toi toute cette popula- 
tion du Corso s'illuniinant tout d'un coup, chacun armé d'un 
paquet de petites bougies et mettant la plus belle ardeur à 
souffler la bougie de son voisin ; je te laisse à penser les cris 
de joie, les rires et les inventions de tous genres pour préserver 
sa précieuse lumière et éteindre la lumière rivale; les mouchoirs 
attachés à de longues perches, les boucliers préservateurs, la foule 
de la rue, les chars de masques et de promeneurs, les escalades 
de tout genre ; c'est vraiment miracle qu'il n'arrive pas des 
malheurs. Dans l'appartement qui faisait face au nôtre, le feu a 
pris aux rideaux, mais a été éteint tout de suite. Il me reste de 
tout cela mal aux yeux et à la gorge ; un peu de pluie est venue 
terminer la fête déjà bien avancée. Aujourd'hui, le temps est au 
froid et paraît remis; c'est, je crois, surtout pour avoir été 
admirer le soleil couchant au Pincio, avec Cambis, que je souffre 
ce soir de la gorge. 

Voilà donc le carnaval fini ; après cette licence de la rue va 
commencer le carême. II est défendu de faire gras dans les pre- 
mières salles des restaurants et bientôt ces établissements 
seront hermétiquement fermés pendant certaines heures de la 
journée consacrées au catéchisme. Les plus ardentes de ces belles 
romaines que j'ai vues au Corso ou au fettine, vont mettre la 
même ardeur à leurs dévotions. Une bonne confession va effacer 
les plus jolis péchés; il n'y a ici nulle hypocrisie, c'est la même 
ardeur et la même passion. Comment ce peuple est-il donc 
aujourd'hui si abaissé avec des éléments si purs de force et de 
vie ? 

Adieu, ma chère bonne sœur mère, je t'embrasse toi et les 
nôtres avec le plaisir que je me promets à l'instant du retour. 
Mille affectueuses amitiés à ceux qui veulent bien ne pas m'ou- 
blier. 

Paul. 

A M. Sollier. 

lo mars Rome 1842- 

Mon bon Sollier, je pars décidément le 28 de ce mois, et après 
m'être arrêté à Avignon quelques jours, je me rends le plus vite 
possible à Paris. Plus que toi sans doute, je commence à trouver 
le temps long et à sentir le besoin des amis de Paris. Je ne puis 
même te cacher que l'isolement dans lequel je vis, surtout pendant 
mes courses à la campagne, m'est excessivement pénible ; le temps, 
qui n'est pas à beaucoup près toujours favorable, me fait encore 
plus sentir l'ennui de cette position. J'ai fait ici une triste expé- 



LA CORRESPONDANCE 143 

ilence; c'est que je n'appartiens plus à tous ces jeunes gens 
dont beaucoup cependant sont de mon âge ; je n'ai plus leurs 
goûts, ils m'acceptent, je crois, encore moins. Mon voyage en 
Italie est, je le sens avec peine, un voyage manqué sous trop de 
points. Il me l'audrait, pour en tirer tout le parti convenable, le 
commencer il présent et passer ici huit ou neuf mois, c'est ce que 
je ne puis faire, ni moralement, ni matériellement. Je crois avoir 
été mal conseillé en choisissant cette époque et surtout en pro- 
longeant mon voyage toujours dans le vain espoir d'un beau 
temps qui peut encore se faire longtemps attendre aux paysa- 
gistes. 11 me faut absolument rentrer pour produire et récolter. 
Ici l'on se laisse trop facilement aller a ce doux farniente qui 
est la plaie du pays. Pendant que je t'écris, je cause avec Bodinier' 
qui est une preuve frappante de ce que j'avance. J'ai trouvé dans 
son atelier un tableau commencé depuis quatre ans au moins, 
qu'il a déjà exposé h Paris et qu'il s'amuse à changer pour obtenir 
de fort médiocres améliorations. Tous ces artistes romains s'en- 
dorment sur leur admiration pour les chefs-d'œuvre et le beau 
pays qu'ils ont sous les yeux. 

J'emporterai de Rome de grands souvenirs, je partirai frappé 
de la grandeur de ce pays, oîi il est si facile de tomber dans le 
faux et la manière. Lorsqu'on parle de cette nature simple et 
sublime, il est presque impossible de ne pas tomber dans un 
pathos que bien peu de maîtres ont su éviter et qui, comme je 
te l'ai dit, est une des causes qui, par opposition, font tomber nos 
artistes modernes dans une maigreur plus déplorable. 

Je suis retenu ici par un petit tableau que j'ai à faire pour un 
des attachés de l'Ambassade, je ne sais encore si je le ferai ici 
ou simplement à Paris, surtout si je refais une petite excursion 
aux environs. Je veux aussi revoir quelques-unes des galeries 
qui sont il Rome. La semaine sainte, dont les approches attirent 
déjà tant d'étrangers me retient aussi. Nous sommes en plein 
carême; aux heures des catéchismes, tous les restaurants, cafés, 
marchands de comestibles sont (érmés, la foule attend à six heures 
du soir l'ouverture de Lepri, notre restaurateur. Dans ce singulier 
pays, on affiche la vente des indulgences qui sont d'un bon 
produit; et l'escalier saint de Jérusalem, qu'on ne peut monter 
qu'à genoux, est encombré de pénitents. Je ne sais si c'est l'ap- 
proche du carême qui nous a délivrés des voleurs, mais, il n'est 
plus question d'eux depuis quelque temps. Je ne vous ai pas 
parlé de cette circonstance qui pouvait vous inquiéter parce 
qu'elle était réellement sérieuse ; à mon arrivée ici, les accidents, 
comme on dit à Rome, étaient très fréquents; c'est-à-dire que 
tous les trois ou quatre jours on avait une nouvelle histoire de coup 
de couteau. Mon habitude de rentrer à toute heure du soir m'ex- 
posait plus qu'un autre à devenir le héros ou plutôt la malheureuse 

' Bodinier (Guillaume), peintre, no et mort à Angers, 1795-187J. 



144 PAUL HUET 

victime du moment; mais j'avais pour moi trois choses : ma qua- 
lité de Français et les précautions de n'avoir jamais d'armes et 
toujours au moins deux ou trois écus sur moi. Je dois dire, a ma 
honte, que je n'ai rencontré que des figures assez étranges qui 
pouvaient fort bien être des mouchards, mais n'étaient pas des 
voleurs. Si, au milieu de tout ceci, les églises sont pleines, les 
madones pompeusement ornées et les restaurants fermés, tu 
pourras dire à mon frère que jamais les bureaux de loterie ne 
ferment; les confesseurs donnent, dit-on, les meilleurs numéros 
pour la loterie qui est une véritable passion chez ce peuple pares- 
seux, superstitieux, et passionné. 

Comme je te le dis, je t'écris cette lettre, qu'il me faut vite 
porter à l'ambassade, au milieu des visites, .l'espère cependant 
que tu pourras la lire et la comprendre ; je te parle mœurs de 
Rome et je cause du Poussin avec Bodinier. Je te dirais a ce 
propos que je n'ai point vu Planche ' qui, malheureusement pour 
moi a passé tout l'hiver à Naples. 

J'ai trouvé de très bons moments que je dois à l'amitié de 
Cambis. Adieu, quand je renoncerai à toute activité, je reviendrai 
peut-être a Rome vivre de la vie qu'on y mène toute douce et 
tout endormie. Mais il ne faut pas y attendre le paysage pendant 
les mois d'hiver. 

De Gustave Planche. 

Naples, 8 juillet 1842. 

Je regrette, mon cher ami, de vous avoir préoccupé de si tristes 
pensées ; et cependant je ne puis méconnaître la vérité de vos réflexions. 
Mais j'espère que le travail et le succès appelleront votre attention sur 
le revers de la médaille. Tout ce que vous me dites sur l'anarchie des 
arts, sur le Salon, sur le public, sur la multitude des talents secondaires 
et de pure exécution, sur l'absence générale de grandes pensées, me 
semble d'une évidence incontestable, mais je veux croire qu'un jour 
viendra où, sans oublier toutes ces tristes vérités, vous n'en souffrirez 
plus. Vous n'avez jusqu'à présent que l'estime de quelques esprits 
sérieux ; il vous manque la consécration de la popularité. Le jour de la 
popularité viendra pour vous, je l'espère, et relèvera votre courage. 
Sans renoncer aux qualités poétiques de votre talent, vous pouvez, je 
n'en doute pas, donner à votre peinture plus de précision et de clarté, 
en un mot abréger l'intervalle qui vous sépare encore des intelligences 
communes, et mieux compris, vous serez certainement applaudi. — 
Donnez-vous encore des leçons à la Duchesse d'O. ? — En écrivant à 
Barye, je prévoyais à peu près qu'il ne me répondrait pas, et je lui par- 
donne de grand cœur sa paresse, tout en souhaitant qu'il me réponde. 
J'ai écrit à Gleyre - avec la même pensée, pour Sandeau^ c'est autre 
chose ; j'espérais qu'il me répondrait et jusqu à présent il ne m'a pas 

' Gustave Planche, critique, 1808-1857. 
- Gleyre (Charles), peintre, 1807-1876. 
3 Sandeau (Jules), littérateur, i8ii-i883. 



LA CORRESPONDANCE 145 

donné signe de vie. S'il est heureux il n'a pas besoin de se justifier. Le 
bonheur est oublieux et se passe sans peine des absents. — Je suis fâché 
de voir que mon frère Charles persiste dans sa sauvagerie. Ses études 
solitaires le mèneront bien lentement au but, si toutefois elles ne l'en 
éloignent pas, ce qui est fort à craindre. Il veut apprendre tout par lui- 
même, afin d'éviter les contrariétés d'ainour-propre, et il oublie qu'il a 
trente-deux ans depuis six mois, et qu'il bégaye à peine la langue qu'il 
veut parler. Je lui ai dit franchement ce que je pense de cette étrange 
méthode ; mais je crains que mes conseils ne soient comme non avenus. 
Cependant je vais recommencer pour n'avoir rien à me reprocher. — 
J'espère que vous verrez Delacroix et Boulanger, que vous me donnerez 
de leurs nouvelles et que vous excuserez mon silence auprès d'eux. 
Malgré ma paresse apparente, j'ai écrit depuis le commencement de cette 
année dix-huit lettres, dont huit sont encore sans réponse. Pour un 
homme qui ne sent au bout des doigts aucune démangeaison d écrire, 
vous conviendrez que c'est peu encourageant. Au nombre des silen- 
cieux se trouvent ma sœur et mon frère aîné. — Ma belle-soeur m'a déjà 
dit pour mes portraits ce que vous me dites, et je lui ai répondu que je 
neveux rien laisser faire en mon absence. L'édilion publiée en i8':!6 est 
tellement criblée de fautes typographiques, tellement différente des 
feuilles imprimées que j'ai données comme manuscrit, qu'elle est 
presque illisible. Je vois donc la nécessité de revoir moi-même les 
épreuves avec une attention scrupuleuse. En outre, il y a plusieurs 
chapitres que je voudrais enlever et remplacer par des chapitres meil- 
leurs, écrits depuis longtemps et publiés dans la revue, afin de donner 
au recueil plus d harmonie et de solidité. Mais à vous parler franc, j'ai- 
merais mieux publier un livre absolument nouveau et fait d'un seul jet. 
Quelle que soit la valeur des fragments que j'ai publiés depuis dix ans, 
quelle que soit la sincérité des pensées que j ai exposées, discutées et 
soutenues, je sais très bien que le public s'intéresse difficilement à une 
discussion qui occupe tant de pages, et je pense bien sérieusement à 
produire mon intelligence sous une forme nouvelle, je veux dire nou- 
velle pour moi ; car je n'ai pas la prétention de me montrer sous une 
forme inattendue ; l'événement décidera si c'est de ma part présomption 
ou sagesse. Je suis prodigieusement las de donner mon avis; sans 
savoir si je suis capable de faire autre chose, j'essayerai. Je suivrai en 
cela le conseil que vous m'avez souvent donné, et dont je n'ai jamais pu 
profiter faute de loisirs et de liberté. Maintenant le loisir et la liberté 
sont venus, c'est à moi d'en tirer parti. Je ne suis ni aveuglé par la con- 
fiance, ni ébranlé par le découragement. J'envisage avec sérénité toutes 
les difficultés de l'entreprise et j emploierai toutes mes forces à les sur- 
monter. Toutefois, j'ai le dessein d'adresser à la Revue quelques pages 
sur le musée de Naples avant d'aborder le chapitre de ma métamor- 
phose. — Vous pouvez me répondre à l'adresse que je vous ai donnée. 
Je ne quitterai pas Naples avant les derniers jours d'août, je ne sais 
pas encore quelle route je prendrai pour aller à Florence. — Adieu, 
mon cher ami ; n'oubliez pas de me parler des aventures de Robelin' il 
paraît qu'il débute dans les Amadis. 
Tout à vous, 

Gustave Planche. 
28. S. Lucia. 

' Charles Robelin, architecte, né en 1787. 



i46 PAUL HUET 

Fragments d'une lettre en partie détruite par de Teau- 
forte, renversée pendant la morsure d un cuivie. 

De Gustave Planche. 

...Vos reproches m'ont paru hien injustes mais vos plaintes mêmes 
sont une preuve d'amitié, je ne me sentais pas coupable. — Au lieu de 
vous en tenir à l'accusation de paresse qui aurait au moins quelque 
apparence, vous allez jusqu'à me dire que vos amis trouvent mon 
silence maniéré ; bien sincèrement, je suis un des hommes les plus natu- 
rels du monde ; et c'est je pense ma seule originalité. 11 m'a suffi d'être 
moi-même pour sembler singulier. Tant de gens écrivent des impres- 
sions de voyage sans avoir rien à dire. Pour moi je regarde, j'étudie, 
je réfléchis et j'attends que le passé m'invite à parler. Cette heure n'est 
pas encore venue et je me tais, et je crois bien faire. — D'après ce que 
me dit Charles, il paraît que vous avez eu à Rome de la pluie et du 
froid, je regrette bien vivement que vous n'ayez pas vu comme moi 
Rome et la campagne romaine en mai, en juin, dans toute sa splendeur, 
en septembre en octobre dans toute sa sévérité ; vous en auriez tiré bon 
profit. Les Poussin, les Guaspre et les Claude Lorrain, se présentent 
alors par douzaines à celui qui sait les prendre. Pour moi, je me suis 
contenté d admirer, il a bien fallu m'en tenir là puisque je ne sais pas 
tenir un crayon et qu'il me faudrait plusieurs années pour esquisser 
raisonnablement un arbre, un terrain ou un rocher. C'est, je l'avoue, 
un de mes regrets. Le paysage, que j'ai maintenant devant les yeux, a 
souvent plus d éclat que le paysage romain, mais il a généralement 
moins de grandeur. La couleur a moins de simplicité, les lignes moins 
d'harmonie. Là-bas, on trouvera Nicolas Poussin, ici on trouve Sal- 
vator Rosa. — Ne croyez pas, mon ami, que je perde mon temps ; j étu- 
die beaiicoup et depuis mon départ j'ai acquis un grand nombre d'idées 
nouvelles, sur l'histoire de l'art, sur la littérature italienne. — L in- 
dulgence, vous le savez, est un des premiers devoirs de l'émotion. Je 
compte sur votre indulgence. — Dites-moi, aussi précisément que vous 
le pourrez à quelle époque vous m'avez écrit à Rome, pour que je 
réclame dès en arrivant les deux lettres que vous m'avez envoyées et 

surtout n'oubliez pas de me dire 

l'égoïsme du rhéteur ressemble à s'y méprendre à la 

cruauté, je suis bien aise de n'avoir pas à parler de ce livre, car j'aurais 

trop à dire ma franchise semblerait singulière, la vérité serait traitée 

d'injustice. — Adieu, mon ami, écrivez-moi, et croyez à la sincérité 
démon amitié malgré mon long silence. 
Tout à vous, 

Gustave Planche. 
Naples, S. Lucia, a8. 

De Gustave Planche. 

FlorciK-e, 2 octobre 184a. 

Tout ce que vous me dites, mon cher ami, sur Delacroix, sur Rie- 
sener', sur L. Boulanger est déplorablement vrai : pour tenir tête à 

' Riesener (Léon), 1808-1878, peintre, cousin de Delacroix, Léda au 
Louvre, Bacchante à Rouen. 



LA CORRESPOiyDANCE 147 

toutes les difficultés de la vie de Paris, pour marcher dans une voie 
droite et légitime, pour ne pas succomber aux flatteries, pour entendre 
sans découragement les conseils d'une critique éclairée, il faut une 
grande force de caractère, une grande netteté d'intelligence. Aujour- 
d'hui, par les journaux, l'on parvient et s élève plus vite qu'autrefois. 
L'artiste, s'il n'y prend garde, arrive bientôt à un état de surexcitation 
fiévreuse. Pour maintenir son intelligence en bonne santé, il faut veiller 
sur soi-même à chaque instant du jour. Je le sais, et vous le savez aussi : 
malheureusement Boulanger paraît l'ignorer complètement. Vous 
n'avez pas oublié combien de fois il m'a boudé pendant des mois entiers 
parce que, dans l'intention de ne pas le désobliger, je m'abstenais de 
parler d'une peinture que je trouvais mauvaise. Delacroix a été beaucoup 
plus tolérant et je crois qu'il a eu raison. L'amitié de Victor Hugo, si 
toutefois ce mot a un sens pour lui, a été funeste à Boulanger, elle lui a 
valu trois ou quatre odes assez sonores, et encore son nom n'est écrit 
en toutes lettres que dans les notes ; sur la dédicace il s'appelle L. B. 
Mais elle l'a rendu sourd à tous les conseils et l'a empêché de choisir 
une fois pour toutes une voie dans laquelle il pût persévérer sans 
retour. Les incertitudes, les oscillations de son intelligence ont quelque 
chose d'affligeant. Il possède plusieurs des qualités qui font le grand 
peintre, et il ne sait pas être lui-même. Grand défaut, à mon avis. — Je 
vous remercie d'avoir visité mon frère Charles. Je voudrais bien le voir 
renoncer à travailler seul. Je lui ai écrit pour lui démontrer les dangers 
d'un travail solitaire, et il a paru les comprendre. J'ai prié Delacroix de 
le voir et toutes mes lettres n'ont abouti à rien. Vous m'obligeriez beau- 
coup en essayant de l'amener à changer de méthode. — Je suis ici 
depuis dix-neuf jours seulement, et je pars après-demain mardi pour 
Venise oii je resterai pendant tout le mois d octobre. Je passerai le 
mois de novembre à Milan. Les fresques d'André del Sarte à l'Annon- 
ziata m'ont particulièrement ravi. Je pense que je ne rentrerai pas en 
France sans revoir Florence. Quelle richesse, et quelle variété ! depuis 
Giotto jusqu'à Ghiberti. — J'ai écrit à Bonnaire de Naples. J écrirai à 
Chaudesaigues ' de Venise. Répondez-moi bientôt à Venise, poste res- 
tante, et donnez-moi des nouvelles de Robelin Amadis. 
Tout à vous, 

Gustave Pi.ANt:HE. 



De Gustave Planche. 



Milan, 7 janvier 184^. 



Je n'ai jamais songé, mon cher ami, à vous reprocher votre silence. 
J'attendais sans rancune, sans mauvaise humeur, une lettre de vous. Je 
vous avais écrit de Florence, en septembre, et vous ne me répondiez 
pas. Je pensais que le travail vous absorbait tout entier, et je ne dou- 
tais pas de votre amitié Je vois avec peine que vous n êtes guère plus 
gai, plus content que moi. Ce que vous me dites de notre vieillesse, de 
nos regrets, pour un passé d'hier, me paraît généralement vrai. Cepen- 
dant en ce qui concerne mon illustre ami, celui qui a succédé à Sha- 
kespeare comme Napoléon a succédé à Charlemagne, je crois pouvoir, 
sans vanité faire exception en ma faveur ; car je n'ai pas attendu l'indif- 

' Chaudesaigues, littérateur, 1814-1847. 



i48 PAUL HUET 

l'érence publique pour dire tout haut ce que d'autres pensaient tout 
bas, pour dire dans quelle estime je tenais cette parole abondante et 
colorée, qui n'avait d'autre valeur qu'elle-même et qui traduisait si rare- 
ment les inspirations du cœur et de 1 intelligence. Aujourd'hui que le 
public, après dix ans d'une prédication assidue s'est rangé à mon avis, 
je serais presque tenté de dire aux étonnés ce que dit un personnage 
des Lettres persanes à un homme ruiné : vos blés et vos vignes sont 
ruinés, ce que vous me dites là rae fait le plus grand plaisir, car cela 
me prouve que j'avais eu raison d'affirmer d après mes calculs qu'il était 
tombé cette année deux jours d'eau de plus que l'année dernière. J'avais 
prévu depuis longtemps que mon illustre ami assisterait vivant à l'oubli 
de son nom; l'égoïsme où il est enfermé, l'ignorance qu il s'est imposée 
comme un devoir, ne permettent ni à son cœur ni à son intelligence de 
se renouveler ; il recueille aujourd'hui ce qu'il a semé. Rossini, Lamar- 
tine, Delacroix auront une vie plus longue, parce qu'ils sont faits d'une 
autre étoffe ; ils ont mis dans leurs œuvres quelque chose d'eux-mêmes. 
Dans mon séjour à Florence, personne ne m'a parlé de Dumas ; ce que 
vous me dites de son panégyrique du Duc d'Orléans, mélange de jac- 
tance et d'adulation, ne me surprend pas ; il y a longtemps que je ne lis 
plus ce qu'il écrit. Il a perverti sans retour d'heureuses facultés, qui, 
surveillées du premier jour, comportaient un meilleur emploi. Je n'ai 
jamais eu l'occasion ni le désir de connaître le fils aîné du roi ; mais 
sans le prendre pour un génie surnaturel, j'aime à penser que ces fla- 
gorneries et ces vanteries lui inspiraient un profond dégoût. — Vous 
ne me dites rien de mon frère Charles ; ne le voyez-vous pas quelque- 
fois? Je crains bien que le travail solitaire dans lequel il s'obstine si 
follement ne le conduise à une éternelle obscurité, à d'éternels regrets. 
— J'espère que vous surmonterez votre répugnance pour les pattes de 
mouche et que vous me répondrez bientôt à Milan, poste restante. — 
Donnez-moi des nouvelles de Boulanger, de Delacroix, de Sainte-Beuve. 
Robelin a-t-il quitté l'emploi des Amadis ? 
Tout à vous, 

Gustave Planche. 



Au printemps de i843, un vieil ami et camarade de la 
première enfance de Paul Huet, Edmond Dionis du Séjour 
recevait chez lui, à Laval, M""" Sallard et sa fille, amie 
de sa jeune femme. Dès les premiers jours, Edmond 
Dionis, qui trouvait cette jeune fdle charmante, lui dit en 
riant : « Je voudrais vous marier, ma femme prétend que 
vous êtes très difficile, est-ce vrai ? — Je suis très heureuse 
et ne suis pas pressée. — Ah! Eh bien, moi je suis pressé, 
que diriez-vous si je faisais surgir un mari en frappant 
cette table? » Et il donne un violent coup de poing. « J'ai 
un ami, peintre de talent, c'est votre affaire, vous aimez 
la peinture, vous en ferez ensemble. » 

Le lendemain matin, le hasard amenait Paul Huet ; il 



LA CORRESPONDANCE 149 

venait surprendre l'ami, qui la veille, en frappant la table, 
ne se doutait pas que son évocation aurait cette puis- 
sance. 

Claire Sallard était la fille d'un ancien officier, neveu 
de Dalayrac. Brune, des cheveux noirs, de grands yeux, 
la bouche fine et spirituelle aux coins légèrement relevés, 
de tournure élégante et distinguée, elle avait vingt et un 
ans. Paul Huet en avait près de quarante. 11 est de suite 
sous le charme, une voix superbe complète l'enchante- 
ment. 

De l'autre part, la première impression n'est pas du 
tout la même, et le portrait piquant, tracé par Mancino 
dans VArt, commente très biencecjuia dû se passer dans 
l'esprit de sa future. 

C'est sa belle-mère, femme du reste très supérieure et 
de beaucoup d'esprit, qui l'accueille avec bienveillance 
dès le premier abord; mais il doit conquérir sa fiancée, 
qui avait déclaré, avec cette audacieuse témérité des 
jeunes filles, c[u'elle n'épouserait jamais : ni un veuf, ni 
un homme petit, ni un homme portant sa barbe, ni un 
homme à lunettes, ni un homme plus âgé; ni... f[ue 
sais-je ? En un mot, il réunissait exactement toutes les 
conditions de proscription immédiate!! 

Pour cela, il ne fallait pas l'entendre causer, il ne fal- 
lait pas le voir dessiner, surtout pour une jeune fille 
qui elle-même faisait de la peinture. 

Pendant le séjour à Laval, on fait une excursion sur 
les bords de la Mayenne ; le soir, il dessine à la plume, de 
souvenir, toutes les stations de leur promenade. Plus 
tard, sa femme parlait souvent de ces premières impres- 
sions et disait la surprise qu'avait causée à tous, et plus 
encore à elle-même, cette étrange facilité à retrouver de 
mémoire tout ce qu'il avait vu en courant, à le traduire 
avec une rapidité amusante, avec une fidélité telle qu'on 
aurait pu croire ses croquis exécutés d'après nature. 

Conquis à première vue, il ne voulait pas capituler 
sans se défendre ; il entendait conquérir à son tour. 



i5o PAUL HUKT 

De retour à Paris, il écrit à sa future l)clle-mère qui 
répond, puis sa fiancée joint des petits mots aux lettres 
de sa mère. Le charme de son esprit avait opéré. — Le 
mariage est célébré au Mans le 21 août i843. 

Jamais union ne fut plus complète, affection plus vraie 
et plus solide, dévouement plus absolu, plus admirable. 

La vie est longtemps dure, des maladies terribles vien- 
nent, dès le début, assombrir l'horizon. Cette jeune fdle 
gâtée, fêtée pendant toute sa jeunesse par une mère char- 
mante, devient aussitôt une femme sérieuse, modeste, 
d'une simplicité excessive, supportant bravement et sans 
un regret, sans une plainte, les difficultés et les souf- 
frances. Après un été passé à Sarcelles moins d'une année 
après son mariage, Paul Huet, condamné par les médecins 
devait repartir pour le midi, perdre sa situation à Paris : 
leçons, travaux, tout sombrait ! Cette épreuve cruelle 
fut le lien le plus puissant. 

A sa fiancée. 

Vendredi 22 juin 43. 

Cfîcre mademoiselle Claire, je viens d'écrire à l'amie Lavaloise 
pour la rassurer sur la constance de mes sentiments qui ne chan- 
gent pas si vite, soyez-en persuadée. Maintenant que ma lettre 
est partie, je me reproche de ne lui avoir point cherche que- 
relle sur ce soupçon qui m'ofTense beaucoup. Je pense heureu- 
sement que ma première lettre doit avoir complètement éclairé 
cette amie et qu'elle a dû vous dire ses inquiétudes calmées. Pour 
moi, je suis heureux et confiant; je commence ma lettre aux amis 
de Laval par leur dire ce que je ne saurais trop vous répéter 
dans l'espoir d'un peu de réciprocité : c'est que tous les jours 
j'apprécie mieux et j'aime davantage le trésor que votre bonne 
mère veut bien me confier. Dites bien à cette seconde amie, que 
je l'aimerai avec vous d'une affection bien bonne; faites-lui 
entendre, je vous prie, combien je suis touché de ne recevoir 
d'elle que des expressions affectueuses et pleines de confiance, ce 
sont de ces délicatesses qui n'appartiennent qu'il des cœurs haut 
placés et que je suis au moins capable de sentir. 

Il est décidé aujourd'hui, d'après la dernière lettre de cette 
bonne mère, que j irai bientôt vous voir au Mans. Ici ou au Mans, 
pourvu que ce ne soit pas trop long, cela ne fait rien et j'aurai 
autant de plaisir à visiter votre habitation de jeune fille qu'à vous 



LA CORRESPONDANCE i5i 

montrer mon atelier; je viens cependant de faire ranger avec soin 
ce lieu de travail, ce qui n'est pas peu de chose comme vous le 
verrez bientôt, j'espère. 

Je vais vous quitter pour aujourd'hui, je dîne au Marais, je vais 
mettre des gants et l'habit noir pour me présenter respectueuse- 
ment devant le frère aîné M. Félix, et obtenir aussi son agrémenl. 
Il n'est personne qu'on ne redoute dans ma situation, et un frère, 
aîné par le sexe et mathématicien par état, est une puissance à 
ménager qu'il faut aborder avec crainte et respect; heureusement 
qu'il vous a déjà favorablement répondu et que j'ai un protecteur 
h votre doigt. Pour mon frère, c'est ici, chère mademoiselle, 
l'occasion de vous dire qu'il vous aime déjà beaucoup et en 
vérité, il serait bien mal venu de penser autrement. 11 vient d'em- 
porter votre précieuse lettre, dont il a fallu me séparer pour 
quelques heures ; c'était pour la montrer à ma sœur qui sera cer- 
tainement bien touchée de vos bonnes expressions. 

Je suis content de la détermination de votre jeune frère, 

j'ai souvent désiré une pareille direction et, avec de la vocation, 
c'est un choix dont il ne faut pas le blâmer : les arts ont leurs 
bonheurs, surtout pour l'artiste qui n'a pas à lutter contre les 
premières nécessités matérielles. L'amour du beau, les sentiments 
ouverts aux grandes impressions de la nature ennoblissent l'âme 
et la rendent, je crois, meilleure. Pourquoi ne l'avouerais-je pas, 
j'aime ma carrière et j'en suis fier. Les forces me manquent peut- 
être pour toucher le but désiré, mais l'entrevoir est déjà beau, 
c'est s'initier aux nobles gloires qui ont pu l'atteindre. Vous avez 
puisé vous-même, chère mademoiselle Claire, à cette source de 
l'intelligence et du beau. Je ne puis oublier nos impressions par- 
tagées devant cette belle nature et n'est-ce pas un grand bonheur 
de penser que nous pourrons voir et sentir ensemble. 

Comme je m'oublie à bavarder... 

Je n'attendrai pas plus longtemps pour vous répéter combien 
je vous aime et désire votre bonheur. Croyez celui qui est pour 
toujours votre ami. 

P. H. 

A sa fiancée. 

Juin 1843. 

Chère mademoiselle Claire, j'ai tant h écrire, à répondre, à 
m'excuser que je ne sais pas par où commencer 

Je crois que je n'ai pas encore procédé avec ordre et qu'il faut 
cependant montrer que j'ai profité. J'étais bien certain que vous 
et votre mère trouveriez ma sœur une bonne et excellente per- 
sonne; vous apprendrez à la connaître par ces petits riens qui 
montrent un noble cœur; car je vous l'ai dit, elle est d'abord peu 

démonstrative C'est quelque chose que des cœurs sincères 

et aflectueux, c'est le seul bonheur vrai en ce monde 



iSi PAUL HUET 

Vous dire combien je suis touché de vos preuves d'afTection, 
de cette délicatesse inquiète qui veut ménager mon indépendance 
et ma liberté d'artiste, voilà qui m'est difficile. J'aurai à rendre 
grâce aussi à cet égard à votre mère ; à vous, je ne vous dirai qu'un 
mot : c'est que je vous connaissais bien, car j'étais sur de ne 
voir jamais en vous la moindre hésitation h ce sujet. Mais soyez 
tranquille, sans sacrifier l'art, je tâcherai de ne point négliger 
les intérêts de fortune ou au moins d'existence; plus tard, nous 
causerons de cela, maintenant ce que je puis vous dire : c'est que 
vous et votre mère, vous êtes bonnes, généreuses, et que je vous 
aime. Ce mot, chère Claire, reportera à vous toutes mes idées de 
gloire, comme vous voulez bien le dire, toutes mes idées de tra- 
vail. J'avais besoin d'un but dans ma vie, je l'ai trouvé, merci du 
fond du cœur ! 

Vous ne verrez point la vue d'Avignon. Sous vos yeux je com- 
mencerai une autre toile avec plus de plaisir, de bonheur, d'in- 
térêt, et cela sera mieux, j'espère. N'écoutez pas trop les feuille- 
tons, aujourd'hui flatteurs, injustes demain, je ne suis à cet égard 
fier que d'une chose, c'est que vis-à-vis eux, j'ai conservé toujours 
ma dignité et mon indépendance; je dois vous le dire, à vous, qui 
devez m'estimer pour m'aimer, 

... Adieu, chère mademoiselle Claire, croyez bien en mon 
affection. Pour moi, je n'ai jamais été plus heureux, malgré votre 
petite méchanceté de me priver de toute une page, lorsque 
vous aviez tous ces bons projets à raconter à l'ami qui vous aime 
et vous consacre sa vie. 

Paul. 



Envoyé dans le Midi et se croyant perdu, il choisit 
Nice avec la pensée d'y rester près de la jeune femme 
qu il y avait laissée. 

Il éprouve d'abord une amélioration, mais au printemps 
de 1845 les chaleurs aggravent son état. Un médecin 
inexpérimenté lui fait appliquer un moxa, il le supporte 
plusieurs heures stoïquement ; quand on le relève, il avait 
une profonde blessure, comme un trou de balle, dont il 
a gardé toute sa vie la cicatrice. Plus tard, on lui dira que 
ce remède terrible, si on le risquait, ne devait demeurer 
que quelques minutes. Sans le hasard qui l'avait fait 
éteindre et en avait arrêté l'action, la poitrine eût été 
perforée ; il n'avait pas bronché ! Ce même médecin, ne 
se cachant pas pour dire qu'il aime mieux l'envoyer 
mourir ailleurs, conseille Pau. 



LA CORRESPONDANCE i53 

Paul Huet traverse le Midi, passe par Avignon, où il 
demeure quelques jours chez de Pontmartin \ par Mont- 
pellier, Toulouse, long voyage par les canaux, arrive à Pau. 
Dès les premiers jours, il se trouve mieux, voit le docteur 
Darralde-, grande célébrité de l'époque, qui déclare qu'il 
n'a aucune lésion, que c'est une simple congestion au 
poumon, sans danger sérieux, qu'avec des soins et du 
repos il sera promptement et complètement rétabli. 

Séduit par le climat et les beaux horizons de mon- 
tagnes, Paul Huet prolonge son séjour pendant deux 
hivers. Il retrouve Delacroix avec lequel il vit dans une 
grande intimité. Ils dessinent ensemble, le soir, comme 
dans leurs jeunes années chez Pierret. Le fils, nu sur une 
table, servait de modèle \ 

En voyant chaque jour cet intérieur heureux, Delacroix 
laissait échapper parfois quelques impressions d'un regret 
attendri. 

Le Duc de Montpensier, revenant d'Espagne, passe 
par Pau. On organise une cavalcade pour aller au-devant 
de lui et former un cortège à son entrée dans la ville. 
Paul Huet, comme ancien professeur de la Duchesse 
d'Orléans, est mis en avant et le soir, au bal officiel 
donné en l'honneur du prince. M™'' Huet est invitée à faire 
partie du quadrille d'honneur. Ce qui fait aussitôt sen- 
sation dans cette petite province 1 

A M Sol lier. 

Nice, ai décembre i844- 

Mon cher Sollier, je voulais t'écrira depuis longtemps deux 
mots de souvenir et si j'ai négligé de le faire, c'est que je savais 
que tu avais de nos nouvelles, et aussi parce que je ne voulais 
point te faire payer un port de lettre pour le peu que j'avais à 
te dire. Que t'apprendre en effet : tu sais déjà notre voyage, notre 
installation et l'arrivée si heureuse du petit bonhomme qui est 
venu réjouir notre exil. Mon frère, je l'en ai prié, a dû passer 

' Armand de Pontmartin, critique et littérateur, 1811-1890. 
^ Uarralde, médecin qui a fait la réputation des Eaux-Bonnes. 
' Le fils de Paul Huet avait un an. 



i54 PAUL HUET 

chez toi pour te faire part de cet événement, si heureusement 
advenu et notre admiration pour une si belle œuvre. Nous vou- 
lions une fille, c'était robjet de nos rêves et de nos arrangements 
futurs; mais il faut prendre son parti, et le gros gars que nous 
berçons nous a fait oublier notre jolie fantaisie. Pourquoi avons- 
nous, au milieu de ces folles joies, tant et de si tristes préoccu- 
pations ? Celte santé du père agira-t-elle sur cette belle appa- 
rence ? Et ce pauvre petit est-il, lui aussi, destiné h souffrir ? 
J'espère que cette belle poitrine, cet estomac si bien disposé 
sont, pour cette machine si complète et bien organisée, une 
assurance d'avenir et de santé. Si les traits du cher petit ne gros- 
sissent pas trop, comme je le crains, il sera ma foi un joli homme, 
comme dit Esther Douhin. C'est maintenant un petit amour d'en- 
fant qui n'a pas encore quinze jours et qui fait non seulement 
l'admiration de ses père et mère, ce <[ui est bien juste, mais 
l'étonnement dun pays où les enfants viennent très bien et très 
beaux ! 

Quelles sornettes, mon cher ami, je viens te conter h propos 
d'un monsieur si éloigné encore de la conscription. C'est, vois-tu, 
que je n'ai guère d'autre ouvrage à te montrer; autrefois, je 
t aurais parlé peinture, études, nature pittoresque, il me faut 
presque oublier tout cela, et je voudrais parfois me dire pour 
tout de bon que j'ai cru être peintre, mais que c'est un vieux 
rêve ; qu'il laut aujourd'hui me considérer comme un rentier de 
Saint-Germain-en-Laye, dont la préocupation unique est de 
guetter le coup de soleil qui doit lui chauffer le dos. Malheu- 
reusement, je ne puis même pas vanter le soleil de Nice ; depuis 
quelques jours, il met une modestie à se montrer qui devient 
ridicule et nous fait chercher le feu de la cheminée. Cela ne 
durera pas, voilà ce qu'il faut se dire; ce mois de décembre 
est toujours ici la mauvaise époque de l'année et il nous faut 
attendre patiemment le beau Phébus jusqu'au mois de janvier; 
époque où nous aurons le droit de nous croire volés complète- 
ment si nous ne nous plaignons point de la chaleur... au soleil. 

J'ai fait quelques petits croquis au pastel et me suis épris de ce 
genre facile et commode. Cela va à un amateur comme je vais 
le devenir ; on fait sa petite promenade et le lendemain on est 
heureux de tracer un souvenir du beau soleil couchant de la veille 
avec ces couleurs si fraîches, si mates du pastel. L'huile perfide 
ne vous joue pas un tour et l'on n'a pas le droit, cette fois, de faire 
des tons sales. C'est aussi une charmante préparation pour des 
tableaux, j'entends connne esquisses. Ce genre est fait pour rendre 
la limpidité, calme et brillante à la fois, des douces vapeurs de 
l'Italie. Je ne sais cependant si je serais aussi enchanté de ce pro- 
cédé, si je voulais l'employer à rendre l'âpreté de nos rochers ou 
le sévère caractère de la campagne de Rome. Son rapport avec le 
ton de la fresque est bien en sa faveur. 

Ah ça, mon cher ami, quand penses-tu venir fonder cette 



LA CORRESPONDAXCE i55 

colonie d'omis qui a toujours fait l'objet de tes rêves. Comme 
Comairas serait bien ici, si ses fonds ne lui donnaient pas trop 
d'inquiétudes; des pâtés de foie gras à i franc, du vin de dessert 
à i5 sols et la liberté de jouer aux dominos, dont nous usons 
tous les soirs. Si toutes ces choses n'ont pas assez d'attrait pour 
vous, usez encore un peu vos bottes dans votre sale Paris et 
vous penserez bientôt que toutes ces douceurs de la paresse ont 
leur prix. 

Pour ne pas tout à fait perdre la main, je travaille un peu les 
jours de fêle et les jours de pluie, et peut-être vous enverrai-je 
mon tableau des rochers, qui peut bientôt être fini. Malheureuse- 
ment, c'est assez pour sentir parfois la furia me reprendre ; je 
voudrais bien étaler, sur une bonne toile, une pâte généreuse et 
obéissante. Il faut se rappeler, pour être sage, que cela a été 
toute ma vie, plutôt un rêve qu'une réalité. Adieu, cher gros, 
soutiens toujours ta bonne santé. Pour moi, je suis sûr de te 
conserver mon amitié. 

Paul. 

Amitiés à ton fils, ma femme te fait ses compliments et mon fils 
te présente ses respects 



A M. Sollier. 

Nice, prinlPiups iS/p. 

Merci, mon cher gros et bon, de ta dernière lettre déjà éloi- 
gnée. Je voudrais t'écrire plus souvent, mais le temps passe vite, 
même lorsque l'on ne fait rien, et les amis qu'on laisse derrière 
soi, qui vous accusent peut-être d'insouciance et d'oubli, ne 
pensent pas assez que nous avons bien des réponses a faire pour 
une lettre que chacun nous écrit. J'ai cette habitude de croire 
qu'une lettre, écrite dans mon centre, s'adresse un peu à tous et 
je ne réfléchis pas que celles que j'envoie à M"" Sallard lui 
sont un peu particulières et ne passent pas de main en main 
comme celles de mon frère. Tu fais trop l'éloge de notre bonne 
grand" mère pour que j'y ajoute rien. J'ai tant de plaisir à lire 
ses lettres gaies, spirituelles et aimables comme elle, que je me 
figure qu'elle peut lire les miennes sans trop d'ennui. Je m'ha- 
bitue h lui donner, en forme de bavardage, le récit de nos obser- 
vations, récits que je te donnais autrefois et que tu ne regrettes 
pas sans doute; des histoires de Jésuites, qui ne valent même 
pas celles de Sue et qui n'ont d'autre attrait que celui de la loca- 
lité et de l'actualité comme vous dites. Notre vie, plus calme et 
plus uniforme que la vôtre, n'a rien de bien pittoresque; ma 
femme se charge de chanter la gloire de son amour d'enfant, et 
comme je ne peux toujours parler montagnes ou bleu d'azur, je 
m'amuse de la gentillesse de ces braves gens que vous installez 



i56 PAUL HUl-T 

chez nous. Peut-être bientôt aurons-nous de nouveaux motifs 
descriptifs, je crains bien qu'il ne nous faille prendre nos vieux 
snbots et nous remettre en route. Nice, depuis un mois est devenue 
peu habitable, un soleil enragé et un vent de chien qui se dis- 
putent h nos dépens. J'allais fort bien... si ceci ne s'était adressé 
qu'à moi... mais ma pauvre Claire souffre beaucoup de cette 
surexcitation printanière ; sa poitrine est en mauvais état, fati- 
guée à la fois par le climat et les veilles. Tu sais la bonté et l'exal- 
tation de son cœur et je n'ai pas besoin de te dire sa sollicitude 
maternelle, son inquiétude de troubler mon sommeil. J'ai appelé 
un médecin, on a beau faire, il faut avoir affaire à ces messieurs; 
celui-ci nous engage h nous éloigner pendant l'été de cette terre 
africaine où tout est arrangé pour l'hiver aux dépens de l'été. 
La nature se révolte, les arbres poussent en une nuit, les 
murailles portent des fleurs, on vous tond tout cela comme pré 
ou comme tête de capucin. Des matinées délicieuses, une atmo- 
sphère enchanteresse dont vous n'avez pas d idée ; à dix heures, 
un soleil ardent; à midi, un mistral qui dessèche et qui ne trouve 
pas un arbre pour lui résister. Notre maison est heureusement 
assez il l'abri. Outre que nous nous sommes installés pour l'été 
et qu'il est fort désagréable de perdre son argent, nous regrette- 
rons notre installation, notre bois d'orangers inondé de fleurs, 
nos rosiers qui n'ont à peu près que des roses, et un petit atelier 
que je viens de louer au fond de mon jardin, qui met toute la 
vallée a découvert; de là, je vois toutes les montagnes qui fer- 
ment Nice, quelques-unes, plus éloignées encore, et le pays n'a 
pour ainsi dire pas un petit secret à me garder. — Tu t'étonnes, 
mon cher ami, qu'au milieu de cette belle nature, je prenne eu 
mépris les indignes menées de messieurs du pont des Arts. Je 
t'avoue qu'ici on ne devrait pas s'en inquiéter, mais les oublier 
tout à fait. Certes, je n'ai pas d'admiration pour l'organisation 
de ce pays que j'habite; mais quand on pense qu'un pays, se 
disant le plus civilisé et le plus avancé, souffre de si mesquines 
impudences, on se demande s'il n'est pas plus sage de suivre 
non la pratique de Comairas, mais ta sage philosophie. 

V^ous voilà, à propos, mes chers bons frères les Parisiens, bien 
enunuraillés^ ficelés de canons et autres ficelles, contre qui et 
pour qui? dis-moi-le, toi mon cher, qui lis cinquante journaux 
par jour. Pour moi qui n'en lis guère et n'y vois par conséquent 
que du feu, je me demande si quelques-uns porteront sur le 
palais Mazarin, et si le roi, dorénavant, se croira assez fort pour 
faire un nouveau règlement, ou si les canons sont faits dans l'in- 
térêt de messieurs les académiciens. Tu me comprends ! Dieu 
veuille qu'un jour ceci ne tourne à mal contre personne. Ni 
contre les gens du pouvoir, que j'aime ; ni contre ceux qui les 
craignent; mais je m'aperçois que je fais de la politique et de 
tous les discours qui ont été faits pour la circonstance, pas un 
seul ne vaut sans doute le chapitre de Rabelais sur le moyen de 



LA CORRESPONDANCE 167 

fortifier Paris. A cette époque, le gros et spirituel bon sens ser- 
vait à quelque chose. Cinquante discours cicéroniens sont 
aujourd'hui autant de bulles de savon, bien fou est donc qui 
s'en mêle et veut s'opposer à ces capacités de gros sous. — Notre 
fils est beau, mon cher, comme un Rubens ou un Raphaël, 
au choix, car j'ai le malheur, sur ce point comme sur quelques 
autres, de me trouver de l'avis de Montaigne et de prendre le 
bien là ou il se trouve. C'est notre avenir, notre politique, et 
notre œuvre. Que ferons-nous, dis-moi, de ce petit blondin, pour 
en faire un homme heureux ? C'est beau, un homme à élever, mais 
c'est difficile. Avant d'y trop penser, je fais sauter celui-ci qui 
me paraît disposé à aimer toutes les bonnes choses de cette 
pauvre vie. Je n'aurai pas besoin, j'espère, de lui apprendre à 
aimer les vieux amis. Tu m'as donné quelques détails sur le Salon 
qui m'ont fait grand plaisir et qui auraient dû être suivis par 
d'autres. Tu me parles des dessins de Decamps' et me fais bien 
désirer les voir; t[uant à en faire dans ce genre, ce ne serait pas 
une raison pour avoir du succès; je me souviens trop bien avoir 
exposé mes dessins au fusain, et les meilleurs naturellement, chez 
un marchand de la rue Neuve-Vivienne, qui avait des croquis de 
Decamps dans la même manière, mais très incomplets et bien 
loin d'une vigueur que Decamps lui-même n'avait pas cherchée 
mais aurait, me disait-il, voulu obtenir. J'ai vu les amateurs de 
Decamps s'extasier quand même devant ses dessins et ne point 
regarderies miens ; c'était mes intérieurs, les grandes figures, etc. 
ces choses-là se sont vues de tout temps et de tout temps se ver- 
ront. N'en est-il pas de même pour mes parcs et mes rochers. 
That is the question ! 

Adieu, mon cher ami, j'aurais voulu profiter de la complaisance 
de la même personne pour écrire à Comairas, à qui je dois une 
lettre, etc., etc., Tutti altri, mais je te prie encore cette fois 
d'être mon intermédiaire auprès des camarades. 



A M. Sollier. 

Pau, 4 novembre i845. 

Il y a bien longtemps que je n'ai reçu aucune nouvelle de toi, 
mon cher gros, et j'ai l'amour-propre de penser que toi-même, 
sans doute, lu te plains de mon long silence. Nos voyages sont de 
fameux déménagements et tu sais ce que sont des déménagements 
ou des arrangements continuels; nous sommes bien comme l'oiseau 
sur la branche, mais a la condition d'être encore le coq plumé de 
Platon, volatile fort dépourvu et fort empêtré comme tu sais. 
Enfin nous voilà, après avoir fui du nord au midi, passé du sud 
au sud-ouest, un peu en ceci le coq de la girouette ; cherchant 

' Decamps (Alexandre-Gabriel), i8o3-i86o. 



i58 l'AUL IILET 

vers quel pôle on peut trouver la santé et cherchant encore ! Nous 
avons définitivement quitté les Eaux-Bonnes depuis le 28, empor- 
tant avec mol une toux que l'usage des eaux et mon séjour dans 
les montagnes semblaient avoir détruite pour longtemps. Singu- 
lière vie, singulier séjour que la vie des eaux. On vient là pour 
mourir ou pour polker, jouer au lansquenet et avaler des verres 
d'eau; on retrouve tout Paris, tout son monde et toutes ces 
figures que l'on a vues quelque part. La, vous apprenez ce que 
c'est qu'une maladie de poitrine, telle mine à iaire peur n'a 
presque rien, lorsque cette grasse et rouge figure est condamnée. 
On parle politique avec des phtisiques au dernier degré et des 
jeunes femmes mourantes dansent tous les soirs. J'ai été heureux 
de retrouver, parmi les vaillants, Delacroix venu là pour un res- 
tant de mal gorge ; je ne l'avais jamais connu si bien portant, il 
a, je crois, pensé à se soigner lorsqu'il était guéri, ce qui, dans 
tous les cas est une bonne méthode. Les artistes étaient en 
nombre celte année, et tu as pu voir dans les journaux quoti- 
diens que Roqueplan' était de retour à Paris. J^orsqu'il est 
arrivé à Bonnes on était presque obligé de le porter à l'établisse- 
ment ; bien des gens prétendent qu'il n'est pas guéri et qu'il a 
eu grand tort d'aller à Paris ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est 
parti gros et gras, avec les apparences de la santé, à part ce petit 
restant de toux perfide et traître. 

Il revient à Pau dans trois semaines avec Devéria', autre 
miracle vivant des Eaux-Bonnes. Camille emporte avec lui de 
jolies petites toiles ; exécution précise, couleur agréable, ce que 
l'on appelle un charmant pinceau; j'y ai regretté d'anciennes 
qualités que ne remplacent pas les nouvelles. Du reste, il ne 
demande de ces panneaux de 18 pouces que 2.5oo, il me semble 
que c'est assez raisonnable pour deux petites figures de bergers 
ou bergères. Il est vrai qu ils sont tant soit peu à l'eau de rose 
et que l'eau de rose concentrée n'est jamais d'un trop grand 
prix dans certain monde. Enfin ! j'en parle un peu comme le 
renard de la fable et je ferais bien mieux d'avouer, car au fond 
c'est vrai, qu'une jolie peinture n'est jamais trop payée. Tout 
cela, réuni à mes vieux catharres, ne m'encourage point trop au 
travail. Je sais combien dans ces succès il faut faire de part au 
tendre, au joli et aussi aux journaux, c'est à désespérer et je 
suis obligé d'avouer (avec tout l'orgueil possible) qu'ils sont 
trop verts ! Ajoute que le docteur m'a conseillé de suspendre 
tout travail pendant la saison des eaux ; recommandation 
presque inutile au milieu de cette population du boulevard de 
Gand. 

Te parler de mon voyage en Espagne est de l'histoire ancienne, 
puis j'en ai eu de cruelles indigestions. J'ai relu mes lettres 

' Camille Roqueplan, i8oo-i855 
' Achille Devéria, 1800-1837. 



LA CORUKSPONDANCE iSg 

dans les journaux, et je dois avouer que j'ai rougi de mon 
style, car tout ce que l'on a rabâché là-dessus m'a semblé bien 
troidasse et bien traînant ; un article de Nestor Roqueplan ' sur- 
tout, notre compagnon de voyage, m'a paru particulièrement 
ennuyeux. Il est vrai que l'enthousiasme qu'il déployait à Saint- 
Sébastien devait nous faire espérer quelque chose de moins 
carafe d'orgeat. Je m'attendais à trouver un vrai matador de 
littérature. J'étais parti là avec Legouvé, homme bien charmant, 
qui a su découvrir, pour son propre compte, l'idéal que son 
père a chanté". Cette bonne famille nous est devenue tout 
intime et j'espère que les eaux n'en emporteront pas le souvenir. 
A propos, Planche est donc de retour, j'ai vu son nom par 
hasard dans un Charivari et dans le Consliitilionnel, je crois. 
Quel croc-en-jambe a-t-il donc donné à la figure de Marochetti^ 
et qu'est-ce que cette figure? 

Toi qui vois tout, qui es partout, tu as aussi vu les envois de 
Rome et les concours ; les prix sont-ils donc si forts, cette 
année, comme le dit M. Thoré, dans un article où, par paren- 
thèse, il attaque assez vertement cette bonne Académie ! Tout 
cela devrait bien peu m'intéresser ^ hélas ! Mais enfin on vit 
encoreavec cequel'ona tantaimé,jeneveuxpas dire, bien entendu, 
ni l'Académie, ni ses concours! Mon frère est dans ce moment 
en Normandie, je voudrais bien mieux que mon bon frère vînt 
nous retrouver; j'ai hâte de le voir et surtout de lui montrer 
notre petite machine d'homme, ainsi qu'à ma vieille Gauchot. 
Ma vanité d'artiste est ici complètement satisfaite et je jouis tous 
les jours davantage en voyant les progrès journaliers de cette 
charmante et intelligente figurine. La bonne et gentille mère en 
jouit encore plus que moi, et voilà bien des joies pour nous con- 
soler de tous nos ennemis. Pourquoi ne puis-je le peindre, le 
sculpter, comme c'est joli, un eniant! Je ne vois plus que des 
François Boucher, des Rubens et aussi des anges de Raphaël, car 
on retrouve toutes les impressions dans ces charmantes natures 
animées. Adieu, cher bon, crois que l'on ne t'oublie pas et écris- 
nous. Nous sommes installés fort bien après beaucoup de tribula- 
tions, de fatigues et d'ennuis, dans une maison de la rue Monl- 
pensier, maison du carrossier. 

A M. Sol lier. 

Pau, mars 1846. 
Il y a bien longtemps, mon cher Sollier, que je ne t'ai écrit. Je 

' Nestor Roqueplan, frère du peintre, lillérateur et directeur de théâtre, 
1804-1870. 

^ Délicate allusion au livre qui a fait la réputation du père d'Ernest 
Legouvé: Le mérite des femmes. 

3 Maroclietti 'Je baron Charles), sculpteur, i8o5-i8G8. 



i6o PAUL HUET 

m'étais promis aussi d'écrire à notre bon gros Comairas, mais 
la raison qui encourageait ma paresse pour l'un était bien plus 
forte à l'égard de l'autre ; et si la correspondance devait servir 
de ihermomètre, on pourrait juger de l'engourdissement que 
donne la province. Je voudrais cependant te persuader que nous 
ne sommes pas tout à fait momifiés. L'aspect de nos belles mon- 
tagnes, malgré la neige qui couvre les Pyrénées, parle encore au 
cœur du peintre et je ne me suis jamais senti moralement meil- 
leure volonté de rendre mes impressions d'artiste et de féconder 
mes études passées; celte vie calme a son cbarme, et si les che- 
mins de fer nous donnaient des ailes pour aller vous voir quel- 
quefois et savoir ce que l'on fait là-bas, j'apprécierais beaucoup 
ma vie solitaire et campagnarde. Nous avons ici un petit centre 
d'artistes. 

Roqueplan, qui fait avec beaucoup de travail et de temps de 
charmantes choses, Devéria, échappé par miracle a une maladie 
de poitrine très prononcée, et Wickeniberg ', le peintre de 
neige, que le docteur contemple avec autant de surprise que 
d'admiration. 

Lorsqu'il arriva aux Eaux l'été dernier, on lui donnait quinze 
jours d'existence et le docteur ne comprenait pas comment il se 
pouvait tenir debout. Buvant des eaux sulfureuses d'une façon 
effrayante, mangeant comme quatre et se donnant souvent des 
indigestions, prenant du vin et trois tasses de café h l'eau très 
fort tous les jours, ce tempérament scrofuleux, poitrinaire se 
soutient et met la mort en défi. Aujourd'hui l'on commence à 
dire : Il en réchappera peut-être. Le pays a quelques artistes, 
ou plutôt quelques peintres inscrits au catalogue que je ne con- 
nais pas. Des premiers, c'est Roqueplan que je vois le plus. 
Camarades d'atelier, nous avons quelque plaisir à nous retrouver, 
bien que son caractère froid ne soit pas très sympathique. 
Devéria est tellement original que je ne le recherche pas et qu'il 
en fait autant. Après avoir donné dans un catholicisme exagéré, 
il est aujourd'hui quaker protestant, tète ronde, à barbe véné- 
rable. Il porte un manteau grave et noir qui lui donne l'air d'un 
prédicateur du xvi" siècle. Ces folies religieuses n'altèrent pas 
cependant son esprit, ni même son bon sens. J'ai, quand l'occa- 
sion s'en rencontre, plaisir à causer avec lui, mais nous ne nous 
cherchons pas. Le fanatisme du bien et du beau m'a toujours 
tenté et paru respectable, mais le fanatisme religieux n'est point 
de notre temps et a causé trop de malheurs pour que je ne le 
voie pas avec plus de pitié que d'estime. 

Il n'est question pour nous que d'un voyage à Paris. Nous avons 
hâte de revoir nos amis et aussi la capitale. Ma femme est 
pressée de montrer son petit homme, qui est pour elle d'un 
succès dangereux. Je crains d'un autre côté ce voyage, une 

' Wickemberg, peiutrc suédois, mort à Pau en 1846. 



LA CORRESPONDANCE i6i 

absence, même courte, change bien les choses. Nous arrivons avec 
des illusions qui n'existent plus chez ceux que nous avons laissés. 
Pressés de les revoir, ils se sont accoutumés a notre absence. 
La vague, elle-même, plus rapide encore, est déplacée, et je 
n'entrevois pas sans crainte ces petits froissements qui m'ont 
causé tant d'ennuis, tant de chagrins. Suis-je déjà mort et d'un 
autre temps. Irai-je lutter encore avec des coteries dont je n'ai 
jamais voulu caresser, tjiioicji/^on die, ni les travers ni les haines? 
je lis ici le Constitutionnel et j'ai été constamment choqué de la 
volonté de Thoré à m'écarter pour me substituer son intime 
/?.., qui peut me devoir quelque chose, mais auquel je ne dois 
rien. Tout cela n'est que misérable, je le sais, mais ce sont des 
coups d'épingle dont je n'ai pas besoin. J'ai assez. Dieu merci, 
de ma susceptibilité nerveuse et maladive. J'avais cependant 
voulu te persuader, ces jours derniers, de lui faire voir le Cava- 
lier et de lui demander ce qu'il en pensait, en lui rappelant que, 
moi aussi, j'étais sorti de cette école indépendante des Guérin 
où il a bien voulu mettre Bonington à ma place. Mais à quoi bon, 
je connais Vindividu et je crois plus à sa mauvaise volonté qu'à 
son enthousiasme. Si ma santé veut bien me laisser tranquille, 
j'ai encore beaucoup à faire et je puis faire. J'avais pensé surtout 
qu'il te serait agréable de faire connaître ce tableau qui t'appar- 
tient et qui reste enterré. Delacroix a affecté de m'en parler 
beaucoup aux Eaux-Bonnes, comme pour nie reprocher, lui 
aussi, l'abandon de cette première manière, en même temps 
c'est à peine s'il a voulu jeter les yeux sur mes dessins d'Italie, 
qu'il regardait comme ce que j'avais fait de mieux! Voilà l'exposi- 
tion, heureusement je n'y envoie rien, je pourrai revoir tranquil- 
lement la lutte en spectateur désintéressé. Comairas expose-t-il? 
Vois-tu Lelièvre? As-tu toi-même encore quelques relations avec 
ce monde artiste de nos jeunes années et de nos premiers 
enthousiasmes ? Porte-toi bien et aime-moi toujours. Ma femme 
se recommande à ton bon souvenir. 



Il fait à Paris rappaiition dont il est question dans la 
lettre précédente et retourne à Pau. Sa femme, retenue 
par la naissance de sa fille, ne peut l'accompagner aux 
Eaux-Bonnes, ce qui donne lieu à une correspondance. 

A sa femme. 
Les Eaux-Bonnes, septembre 1846. 

Je ne sais pourquoi, amie, tu as pu t'étonner si fort en rece- 
vant ma lettre. Tu devrais mieux savoir ton ami, faut-il donc te 
répéter combien je t'aime, amie, comment je t'aime! Je trouve 



102 PAUL HUET 

qu'une lettre est presque un confident indiscret pour une ten- 
dresse comme la nôtre. Tu sais ma confiance, mon affection, 
tout le bonheur que j'ai trouvé ; tu as près de toi deux petites 
têtes qui peuvent te dire bien plus que mes paroles et je veux 
garder, pour te les redire encore, toutes mes pensées, toutes 
les tendresses de mon cœur. Je ne veux pas que nos lettres res- 
semblent à des lettres de romans, mais qu'elles nous fassent 
vivre de notre vie, si douce et si tendre h tous deux, et qu'elles 
ôlent, par leur toucher seul, la première amertume de l'absence. 
Si je ne t'écris pas deux ou trois jours, tu sauras que je suis 
privé et tu m'écriras, toi, n'est-ce pas? Tu me diras si notre 
petite Edmée embellit. Car tu ne saurais croire combien mon 
amour-propre de père s'occupe de cela. Crois-tu que c'est signe 
que j'aimerai moins cette enfant? Il me semble, à moi, que cette 
préoccupation indique la tendresse que je lui réserve. Embrasse- 
les bien pour moi, ces deux petits êties si chers sur lesquels se 
résument maintenant toutes mes ambitions et toutes mes espé- 
rances. René va m'oubller, je le vois déjà dans ta seconde lettre. 
Je ne sais si je dois vous parler du voyage. Gavelle prétend que 
c'est une imprudence, qu'il fait trop froid ici pour ta petite fille, 
pour toi surtout. J'ai trouvé la journée hier bien belle et bien 
chaude malgré un peu de pluie, et je me disais qu'il n'y aurait 
pas de danger, puis après je doute, le temps va peut-être changer et 
s'il arrivait quelque chose? Aujourd'hui, car il est sept heures moins 
un quart, la journée se prépare plus belle encore. J'ai été tra- 
vailler hier, j'ai fait un croquis de hêtre qui serait magnifique à 
peindre ; puis j'ai été à la Cascade pour terminer le bout de 
croquis que j'y ai commencé, mais la pluie s'est chargée du 
lavis de cette aquarelle, ce qui a fait une sauce singulière. J'ai 
senti combien j'étais mal outillé, assis par terre (je t'avais, il me 
semble, demandé le petit siège) avec un parapluie à la main, 
rataliné pour protéger ma boutique ; j'étais bien mal à mon aise 
et je crois que ma passion de travail fait déjà bruit aux Eaux- 
Bonnes au milieu de tous ces bons à rien qui montent à âne en 
éperons et pensent à leur effet. 



A sa femme. 

Septembre 1846. 

Je ne sais, ma chérie, si je dois partir, je suis encore dans la 
même incertitude. Cette fois c'est i'otre lettre qui cause ces per- 
plexités. Cette femme a qui j'écris des lettres si tendres et qui 
ne sont pas h beaucoup près l'expression de mon cœur ; cette 
femme dont je relis les petits billets la nuit pour y relire un mot 
de tendresse, la voilà qui m'écrit qu'elle reçoit les assiduités 
A^un ami de la maison et qu'il est bien temps que je revienne, 
hélas ! sera-t-il temps ! Chère aimée amie, vos lettres sont bien 



LA CORRESPONDANCE i6:j 

folles; ta lettre est bien genlille et spiriluelle. Eh bien, cepen- 
dant, il y a toujours au fond de ces plaisanteries une idée triste 
pour une âme tendre et battue comme la mienne. Tu ne sais pas, 
amie, ce que c'est que le malheur ! Ne le connais jamais. Tu 
verras quel doute, quelle timidité, il répand dans la vie. Cette 
idée de te perdre, de te voir un jour fatiguée de notre bonheur, 
tu sais quelle a traversé quelquefois mon esprit. Tu ne sais pas 
tout le froid qu'elle y répand. Je sens que mon existence tient 
à la tienne, au bonheur que tu m'as fait, je lui dois la vie bien 
certainement, mais tu sais à quoi elle lient. Tu me demandais 
une lettre sur-le-champ, il m'eût été difficile d'obéir à tony'e le 
i<eux. Pour la première fois je me suis un peu éloigné à l'heure 
de la poste ; j'avais reçu ta petite lettre et je ne comptais pas 
sur cette joie, tu n'avais pas l'air d'attendre des lettres de Paris 
et tu ne m'écris pas tous les jours. Pour moi, qui n'ai rien fait 
ici malgré quelques motifs d'études vraiment admirables et qui 
me seraient fort utiles, tu sais comment le temps se passe ; la 
vie des Eaux-Bonnes et les moments qui s'y perdent même 
avec la meilleure volonté. J'ai été, hier, revoir la grotte Castel- 
lane, — bien que l'on ait coupé ces beaux arbres qui accom- 
pagnaient si noblement ce site, c'est encore magnifique. J'ai 
commencé un croquis, bien peu de chose; il faut s'installer, 
choisir et s'y mettre. Je complais retourner aujourd'hui et 
remettre à mon retour quelques études peintes, car je ne t'ai pas 
dit encore mon secret, mais je veux partir demain, si je trouve 
une place, pour aller te voir et l'embrasser, te regarder, voir 
si tu es bieu élancée, embellie, te voir enfin, puisque cela se 
peut. Si j'étais à cent lieues de toi, que deviendrais-je, amie, 
et quand je pense qu'on voulait te retenir par égoïsme ! J'ai 
gardé le silence, mais lu dois sentir aujourd'hui ce que je serais 
devenu ? Ce petit mot te sera porté par M. W. je crois, à moins, 
que ce temps atroce de ce matin ne l'empêche de partir, il se 
met en route avec les G. Cette petite société V. L. est vraiment 
charmante, il règne une intimité de famille et de bon goût qui 
met chacun à l'aise. On a joué hier une charade et j'ai partagé 
les bons rires des enfants. C'est vraiment une bonne chose de 
s'amuser, et je ne sais pourquoi tant de familles se tuent par 
l'excès contraire. Je pensais combien ta mère saurait organiser 
ces charmantes folles et qu'avec notre famille si nombreuse, on 
pourrait trouver bien des ressources de plaisir intime. 

Pourquoi ne puis-je partir de suite, comme je filerais par cette 
pluie méridionale. Oui, chère petite Claire, mon amie, ma femme, 
je vais t'embrasser aussitôt que je trouverai de la place, ce qui 
n'est pas facile, car chacun se précipite. Notre avocat général G. 
m'a fait un long discours, et, cette fois, il a pénétré mon cœur, 
non de son éloquence mais par ses raisons. Il ne veut pas que tu 
viennes, que ta fille vienne. Il craint pour loi un événement ; un 
rhume, des coliques, la fièvre pour ta fille. Jamais, a-t-il dit, je ne 



i64 PAUL HUET 

voudrais îi votre place prendre une telle responsabilité, et ma 
femme serait assez raisonnable pour ne pas vouloir la première 
une si folle chose. Comprends-tu que j'aie essayé de répondre ii 
cela, moi qui n'ai pas voulu répondre il toutes ses folies de l'autre 
jour! Seulement, cette fois, je ne dormais pas (c'était avant 
déjeuner ! ! !) Mais, amie, je pensais que s'il vous arrivait quelque 
chose, j'aurais de sérieux reproches il me faire, puisque d'avance 
m'a dit G., tout le monde me condamnait. Je venais cependant 
d'en parler à M. Darralde chez G. même ; mais ce que c'est que 
d'écouter avec son cœur, j'ai compris que le docteur ne voyait 
aucun dancrer, riait des ménagements extrêmes que l'on prend, 
lui disais-je, ;i Paris et t'engageait seulement à sortir un peu 
avant de te mettre en voiture. G. et sa femme ont entendu tout 
le contraire. M. Darralde, suivant eux, nous condamnait, seule- 
ment, il ne voulait pas se prononcer contre des gens décidés et 
que cela, après tout, regarde. M. Darralde ma répété que je pou- 
vais me passer des Eaux, que j'étais extraordinairement fortifié 
dépuis mon départ et que Pau me guérirait mieux ma bronchite. 
J'aime mieux, après tout, sacrifier même ces études que j'ai tant 
envie de faire. Si j'en ai besoin, je viendrai passer un jour, ou 
deux, ou trois, si je ne me décide pas à une dizaine de jours 
après tavoir vue. — Ainsi, amie, à bientôt j'espère. 11 tonne 
en diable, voilà un coup qui a dû arrêter subitement cette pauvre 
petite madame G. C'est une bien charmante femme, très bonne, 
très aimée îx l'hôtel. Je doute qu'ils partent par ce temps et ma 
lettre t'arrivera par la poste probablement. Ado, ado, embrasse 
René, embrasse Katte, j'approuve cette idée comme une révéla- 
tion ; il me semble que j'y avais pensé, pauvre Katte. Je l'aime 
ma petite fille, embrasse ces deux chéris. 
A toi, 

Paul. 



A M. Sollier. 

Pau, octobre 1846. 

Je croyais presque, mon cher Sollier, recevoir le premier une 
lettre, je n'ai pu te voir avant mon départ de Paris ; tu étais 
parti chez Larseneur sans me prévenir de cette escapade, vrai 
coup de tête pour toi qui doit décider ta carrière de voyageur. Un 
peu décourage et tu viendras nous voir, passer quelque temps avec 
un vieux camarade qui aurait tant de plaisir à vous recevoir les 
uns ou les autres. As-tu des nouvelles de Lelièvre? Yois-tu ce bon 
gros Comairas ? Ah ! les voyages, si l'on pouvait entraîner tout 
son monde avec soi, j'irais au diable de bon cœur. Les nouvelles 
d'art, les musées, ma chère Bibliothèque me manquent bien 
aussi un peu. Tu as eu la bonne habitude, jusqu'à présent, de 
me parler des expositions, des envois de Rome ou des Prix. Je 



LA CORRESPONDANCE i65 

suis cette année fort en retard, ou plutôt tu es bien en retard 
avec moi. Prix et envois sont passés, l'illustre Thoré m'a donné 
des nouvelles auxquelles j'aurais préféré un mot de toi. 

As-tu mis le pied au foyer de l'Odéon? J'ai eu le tort de ne 
pas m'occuper de cette affaire pendant mon séjour; je voulais 
savoir si cela méritait au bout du compte quelque intérêt pour y 
envoyer ma matinée de printemps ou peut-être ton tableau, mais 
je pense qu'aux lumières celui-ci ne ferait pas bien. 

Nous avons eu mes beaux-frères pendant une quinzaine de 
jours, si tu les vois ils te diront que je travaille. Je ne sais si, 
malgré mon besoin de bien faire, je fais grand'chose de bon, 
au milieu des cris, des pleurs, des rages, des joies, des vagisse- 
ments de mes deux moutards, car tu sais que j'ai une grosse 
petite Claire-Edmée, venue en ce monde avec de beaux yeux. Je 
ne veux rien dire de sa force ; René, qui nous paraissait un 
arrière-rejeton de Gargantua, n'est qu'un avorton près des 
enfants du Béarn et même de sa sœur. Il est vrai qu'au lieu de 
grossir, il reste dans les enfants fins et délicats, bien qu'entrant 
bientôt dans les enfants terribles. J'ai été te voir le jour de mon 
départ, tout plein d'un tableau de Rousseau que j'ai trouvé 
charmant et que tu devrais voir chez l'amateur auquel il appar- 
tient. Amateur qui, par parenthèse, devrait bien m'acheter des 
tableaux, c'est le propriétaire du magasin de nouveautés : Notre 
Dame de Laurette, magasin que tu dois connaître, demander là 
le monsieur dont le nom m'échappe avec tous les noms propres 
les plus illustres. Tu pourrais, en lui demandant à voir ses 
tableaux, lui dire que je t'ai parlé de son cabinet et de sa com- 
plaisance à le montrer : un Ingres, de très beaux Diaz, Dela- 
croix, Géricault, Cabat et Rousseau, etc., annoncent, eu char- 
mants échantillons, un amateur tel que nous les aimons. Je 
m'aperçois que je te parle de Paris et bien peu de mon pays que 
les pluies obscurcissent. Je quitterai les Pyrénées sans en 
emporter une étude et cependant j'ai eu, cette année, de beaux 
motifs et de grandes envies de faire quelque chose d'après cette 
belle nature toujours si vibrante. La pluie, le soleil, le rhume, 
m'ont toujours arrêté dans mes bons projets. J'ai été faire une 
tournée aux Eaux-Bonnes avec mes beaux frères ; c'était après le 
départ des malades et des médecins et le plus beau moment de 
l'année, l'automne avait répandu ses palettes d'or et son voile 
azuré sur cette grande nature. Je serais volontiers reparti le len- 
demain. Mais le lendemain la pluie eût calmé mes ardeurs dans 
le cas où j'aurais pu quitter mes hôtes. Nous avons fait, depuis, 
une partie h l'entrée des montagnes, toute la famille, toute la 
couvée en était, mais c'était pour manger un pâté, faire rôtir un 
poulet au bord du précipice, pendu à une ficelle, au milieu des 
rochers, au feu des bourrées de la montagne. Jamais poulet 
domestique n'a obtenu un plus beau glacis doré, seule mais 
belle étude de mon automne, exécutée avec le vin du pays pour 



i66 PAUL HUET 

tempérer la crudité des eaux glacées du torrent. Hélas ! hélas ! et 
ceci, mon cher, se passait h Bétharram. lieu de dévotion, pieux 
calvaire, source de miracles ! 

Adieu, mon cher ami, prie pour moi, mais surtout écris-moi. 
Bon Bonjour aux amis, 

Paul. 
Rue Bavard, n» 4- 

Il revient définitivement à Paris en iS^'j, après dix ans 
d une absence à peine interrompue par de fugitifs retours. 
— Le Duc d'Orléans était mort, il n'était plus professeur; 
la Révolution de 1848 allait mettre l'art dans une situa- 
tion particulièrement critique, et ce ne sont pas, on l'a 
déjà vu, les événements de 18 ji qui devaient rétablir les 
affaires de Paul Huet. 

En 1848, il passe l'été à Bellevue avec son frère et sa 
sœur. De cette année, datent des études faites au Bas- 
Meudon et dans le parc de Saint-Cloud. Une petite vue, 
effet de pluie, avec le mont Valérien dans le fond, prise 
à Bellevue, a été exposée et a figuré plus tard à l'Expo- 
sition universelle de 1889. 

Entre temps il rentrait seul à Paris pour s inscrire 
comme volontaire dans la garde nationale, dont il était 
exempté. Aux journées de juin, sa femme anxieuse l'at- 
tendait d heure en heure pendant trois jours sans aucune 
nouvelle. 

C'est dans cette période qu'il commence à aller sou- 
vent l'été passer plusieurs semaines de suite chez des 
amis dévoués : M. et M"^ des Essarts, sur les hauteurs de 
Guérard, près Crécy-en-Brie. Ses études au bord du 
Morin et dans les plaines environnantes lui ont souvent 
servi de thèmes pour ses tableaux. Il y laissait parfois 
femme et enfants quand ses travaux le retenaient à 
Paris. 

A sa femme. 

Atelier, mercredi, 7 h. 1 /a, 1849. 

Chère amie, je veux avant tout commencer cette journée par 



LA CORRESPONDANCE 167 

toi. Tu n'as reçu peut-être ma lettre qu'hier matin mardi, le 
dimanche en est cause. J'avais cependant pris la précaution de 
porter moi-même ma lettre rue J.-J. Rousseau dans l'espérance 
d'arriver à temps et beaucoup aussi par un sentiment de sou- 
venir ; je veux parler de ce temps où je t'envoyais, à toi jeune 
fille, ces lonojues, longues épîtres, et où je recevais ces réponses 
qui m'ont lait connaître ton cœur si simple, si pur, et si bon. 
L'heure venait de sonner à mon grand désappointement. 

... Je ne conçois point comment ma première lettre ne t'est 
pas parvenue. Des Essarts, qui a passé dans mon atelier hier 
un long et bon temps de flânerie, m'a dit qu'un paquet avait 
été perdu a la poste, ce paquet doit se retrouver; outre bien des 
tendresses et des càlineries, faibles expressions de ce que ressent 
mon cœur, chère amie, je te contais un volume de toutes sortes 
de choses, les unes qui méritaient réponse peut-être, les autres, 
pour prolonger ma causerie avec toi et tromper ainsi une sépa- 
ration qui me paraît à moi fort longue. J'ai déjà eu bien envie de 
t'aller embrasser, l'espace qui nous sépare est peu de chose et 
c'est triste de penser qu'une question d'économie est un obs- 
tacle. Les amoureux d'autrefois fendaient des montagnes pour 
se rejoindre, hélas ! nous nous arrêtons devant des gros sols. Les 
temps héroïques sont passés et cependant nous nous aimons bien 
je crois C'est qu'il faut charrier droit, comme dit père Plutarque, 
qui n'est pas plus amusant que sa morale. Nous allons avoir bien 
des dépenses et ce côté du budget parait toujours plus clair que 
celui des recettes. On n'entend à Paris qu'un concert de plaintes, 
c'est le chant des banqueroutiers, chœur qui occupe une grande 
place dans le théâtre moderne ; tout cela n'est point rassurant. 

Tout le monde n'est cependant pas malheureux, George Sand 
vient d'hériter de 40.000 livres de rente, dit-on ; elle a fait noble- 
ment ses parts : 10 aux Clesinger', lo qu'elle garde pour son 
fils, 10 qu'elle donne à une nièce qu'elle a adoptée, du consente- 
ment de ses enfants et en les prévenant qu'elle serait comptée 
comme eux dans le partage de son cœur et de sa fortune ; 
10 enfin qu'elle a gardées pour elle. Voilà une belle conduite et 
cela sent l'artiste, n'est-ce pas ? 

Un ami très intime, M. Legendre-, élève de Delacroix 
et peintre de fleurs, plus tard conservateur du musée de 
Blois, l'entraîne à Andilly en 1849; ^^ J ^^^^ '^^^ études 
intéressantes, entre autres, une Étude dans le bois de la 
chasse, exposée l'année suivante au salon de i85o. 

' Clésinger (J.-B.-A.), sculpteur et peintre, i8i4-i883, gendre de George 
Sand. 

- Isidore Legendre, peintre, 1811-1878. Salons 18Î8 à 1872. — Course de 
taureau. — Picciola. — Pavots. — Chrysanthèmes, etc. 



i68 PAUL HUET 

C'est seulement en i85o qu'il vient s'installer à Fon- 
tainebleau pour y travailler; à partir de cette époque il y 
reviendra avec passion, et son admiration pour la forêt 
ira toujours grandissant. Jusque-là il restait fidèle à ses 
premières impressions de Gompiègne. 

Jaloux de son indépendance, fuyant les trop nombreuses 
colonies d'artistes, il a toujours préféré le séjour de Fon- 
tainebleau à celui de Marlotte ou de Barbizon. 

A M. Sollier. 

Fontainebleau, i8 août i85o. 

Il est à peine sept heures du matin, mon cher Sollier, c'est 
l'heure du facteur, pour répondre à ta lettre, je ne prends que 
le temps nécessaire d'en donner connaissance à ma femme, je 
suis tout disposé à te rendre le service que tu demandes 

Nous avons ici des temps plus supportables qu'à Paris, j'ai pu 
faire hier ma première pochade dans la forêt, et, excepté vendredi, 
la parcourir dans bien des sens déjà ; je vais aujourd'hui aller à 
Moret voir un M. Souiller, ami intime de Delacroix et des 
Pierret, c'est un garçon des plus aimables à qui je promets une 
visite depuis vingt ans. J'espère que tu ne nous feras pas attendre 
la tienne si longtemps. J'ai bien pensé aux fleurs, mais je n'ai pu 
encore les entreprendre, tant que la forêt sera praticable, elles 
auront probablement tort. Je suis émerveillé de cette forêt de 
Fontainebleau, qui est bien autre chose que Compiègne par la 
sauvagerie et la variété. Il n'y manque qu'un torrent quelconque 
pour rivaliser avec certains beaux endroits du Midi. Je suis déjà 
capable de te servir de guide et voudrais te donner le désir de 
hâter ton arrivée 

Je t'embrasse. 

Paul Hlet. 

Pendant l'été de i85o, il retourne à Trouville, fait des 
études dans la vallée de Toucques avec Troyon qui com- 
mençait à faire des animaux, passe quinze jours à Mor- 
tain ; enthousiasmé par ce coin de la Suisse normande, 
il va jusqu'à Avranches et au mont Saint-Michel, demeure 
encore quinze jours à Granville où il fait des études de 
falaises et de vagues qui lui serviront pour ses Brisants 
à Granville. 11 est très désolé de la perte d'un cahier de 



LA CORRESPONDANCE 169 

croquis plein de figures de marins et de pêcheurs, tombé 
sans doute dans les rochers. Enfin il revient par Le Mans. 
La mort de A. Bazin ' donne lieu à une correspondance 
avec Sainte-Beuve qui écrivait un article dans ses Lundis 
sur l'auteur du Louis XIU. 

De Sainte-Beiae '-. 

Ce 2 septembre i85o, lundi. 
Mon cher ami, 

J'ai à écrire quelque chose sur ^I. Bazin. Je vois, d'après la lettre 
de faire-part, que vous lui étiez allié'. Je voudrais bien avoir de vous 
quelques renseignements positifs sur sa vie et ses origines, moins pour 
le dire que pour le savoir : voudriez-vous me donner un rendez-vous 
pour demain mardi vers 4 heures chez vous, si vous vouliez — ou vers 
midi chez moi si vous sortiez. 

Tout avoua, mon cher ami, 

Sainte-Beuve. 
n" 5, rue Saint-Benoît. 

De Sainte-Beuve. 

Ce 7 septembre i85o. 
Mon cher ami. 

J'ai été si absorbé par le travail que je n'ai pu encore vous répondre. 
Mon article est fini et j'aurais voulu y pouvoir tenir plus de compte de 
votre désir. Mais quand vous l'aurez lu, veuillez aussi tenir compte de 
mes rais(ms. 

Je crois en effet que les familles sont ennemies de la littérature. 
Depuis que je me livre à ce genre de portraits et d'études, je n'ai jamais 
rencontré que difficultés de ce côté et demande d' adoucissements. Or, 
vous artiste, vous savez ce que c'est qu un portrait adouci. 

Cromwell, dont on faisait le portrait, montrait son visage tout plein 
de verrues et de poireaux à son peintre, et lui disait : « Ah ! ça, vous 
allez me faire au vrai tout cela, entendez-vous ». 

Ce que disait là Croravvell est tout le contraire de ce que disent les 
familles. S'il y a dans une physionomie un trait saillant, une ride, une 
gerçure, un tic, il faudrait l'eU'acer. 

Tout ceci est pour vous expliquer le sens de cette parole que j'ai jetée 

' Ana'ïs Bazin de Raucoii, historien, 1797-1830. Histoire de France sous 
Louis XIII et sous le cardinal Mazarin, couronnée par l'Académie (le pre- 
mier prix Gobert décerné). Voir l'éloge de Sainte-Beuve dans les Causeries 
du Lundi, t. II, p. 464-485. 

^ Ces lettres ont été communiquées à M. Léon Séché qui les a publiées 
dans la Bévue de Paris du is juin 1908. 

^ A. Bazin était oncle de la femme de Paul Huet. 



I70 PAUL IIUET 

devant vous l'autre jour. Dans le cas présent, j'avais affaire à un homme 
d'esprit, ironi(jue, nullement bienveillant. Supérieur par l'intelligence, 
ayant bien des parties fines et d'autres petites, j'ai essayé de marquer 
tout cela sans pouvoir supprimer la clé secrète, selon moi le principe 
de son ironie ou du moins le principal ressort. Mais je l'ai laissé encore 
à demi enveloppé. 

Est-ce avec douleur que je pourrai choquer et blesser en agissant 
ainsi et en ne supprimant pas ce que je crois la vérité ? — Non, mon 
;imi, ce n'est pas une douleur : ce que vous m'avez dit m'a montré assez 
quels sentiments pouvait inspirer auprès de lui et chez les meilleurs 
des siens celui qui y répondait si peu. — Homère et Shakspeare n'ont 
pas de biographie — bien — mais M. Bazin n'était ni l'un ni l'autre : 
s'il a chance de vivre, il faut pour cela qu'on le dessine de près et qu'on 
le grade. — Lui-même, quand il a pu faire les biographies de Molière 
ou de Bussy-Rabutin, demandez-lui comment il s'y est pris et avec 
quelle précision rigoureuse il a tout recherché et enregistré ! J'aurais 
voulu avoir le talent singulier qu'il a montré dans ces deux biographies, 
pour le lui appliquer à lui-même. C'est ainsi, après tout, qu'on honore 
les gens de lettres ; — il faut les honorer, non selon la charité morale 
trop fade, mais selon la vérité morale, la seule digne des esprits fermes, 
des philosophes et des hommes. — Excusez-moi, cher ami, il faut que 
j'aie eu la conscience bien forte de ce que je faisais, pour ne pas vous 
céder entièrement et tout d'abord. 
A vous, 

Sainte-Beuve. 

De Sainte-Beu\e. 

Ce i5 septembre i85o. 
Mon cher ami, 

J'avais besoin de votre témoignage pour être un peu rassuré. Il m'a 
été très sensible, je vous assure, et j'aurais été vous en remercier si je 
n'étais occupé comme un ouvrier à la semaine. 

Je vous serre la main encore une fois et je vous remercie. 
A vous, 

Sainte-Beuve. 

Attiré à Seine-Port par Ernest Legouvé, en i85i, séduit 
par le charme de ce voisinage, au moins autant que par 
les bords de la Seine très pittoresques alors, Paul Huet 
y revient trois années de suite. 

Entre temps, il laisse sa femme à Seine-Port pour aller 
à Ghailly faire des études dans la forêt de Fontainebleau. 

A sa femme. 

Dp Chaill}-, a4 octobre i85i. 

Il me semble, ma chère enfant, qu'il y a un siècle que je n'ai 
entendu parler de toi; je ne sais si le temps te semble aussi long. 



LA CORRESPONDANCE 171 

je devrais pourtant le trouver bien rapide, par le peu que je puis 
l'aire ici 

J'ai, aussitôt mon arrivée, ébauché une grande étude et vu, à 
côté même, un motif qui me serait bien utile. Le froid, le 
brouillard, les changements de temps me laisseront-ils la possi- 
bilité de tirer quelque chose de tout cela, c'est ce que je ne puis 
me promettre et j'en éprouve grande impatience. Vers les quatre 
heures et demie, il m'a fallu quitter hier ! Mais tout n'a pas été 
perdu; j'ai visité le vieux Bas Bréau, la partie qui fait face aux 
gorges d'Apremont, et vu des choses magnifiques au bord de la 
route. Au coin du carrefour de l'Epine est un motif assez sem- 
blable au sujet de mon grand fusain et dont je voudrais bien 
aussi saisir l'aspect; mais tout cela est beaucoup, quand on pense 
que le brouillard se lève vers les midi et qu'en partant de bonne 
heure on passe son temps h frotlailler un eflet gris que l'on ne 
retrouvera pas, qu'on gratte le lendemain, ou bien à faire du feu 
dans la forêt pour se déraidir un peu. — Mais combien je vous 
regrette cependant et quelles belles promenades ne ferais-tu pas, 
chère Claire, sous ces tapis d'or parsemés d'émeraudes et de 
rubis. Il est des moments où cette nature se pare d'une façon si 
magique qu'on se figure ne l'avoir jamais vue si belle; rien 
n'est plus séduisant que d'assister à toutes ces charmantes trans- 
formations, la forêt semble échapper au brouillard, et quand elle 
a étalé toutes ses richesses, la nuit vient lui rendre sa grandeur 
et sa mélancolie. Malheureusement tout cela se succède avec une 
telle rapidité qu'on assiste à des coups de théâtre et que l'admi- 
ration qui vous saisit laisse bien peu d'heures pour un travail 
sérieux, suivi et profitable. Ne viendras-tu pas jouir un peu de 
tout cela, chère chérie amie? Viens pour la forêt et pour moi 
aussi un peu. Je vous avais parlé d'une voiture en concurrence 
du chemin de fer, elle a commencé avant-hier son premier voyage 
et doit passer bien près de Seine-Port. — Voilà qui serait 
charmant pour venir tous passer quelques heures en forêt 

Ne m'oublie pas auprès des Legouvé 

De sa femme . 
A M. Paul Huet, Hôtel du Cheval-Blanc, à Chailly, près Melun. 

Seine-Port, octobre iSoi. 

Ami aimé, quelle journée ! Je l'ai passée tout entière avec les Legouvé 
qui m'ont entourée de fleurs, de raisins, de bonnes grâces charmantes. 
Nous avons vendangé tout leur jardin et puis fini par une promenade 
en forêt. J'ai vu l'horizon lointain de la tienne forêt ; j'ai envoyé dans 
l'espace un baiser intérieur. Le ciel était beau ! quelle tendresse partout 
dans cette nature voilée et caressante. La rivière était si vaporeuse que 
tout paraissait grand. J'aimais ce pays aujourd'hui parce que j'aime ces 
gens, qui font tout aimer autour d'eux, jusqu à leur grande, belle et 
innocente fille qui paraît plus sérieuse qu'elle ne l'est, et qui porte plus 



I7Î PAUL HUET 

de majesté qu'elle n'en a dans le caractère. Hier quelle journée sombre 
et triste, un vrai jour de Toussaint, ou jour des morts. J'ai promené 
nos chéris bien loin, marchant en pensant toujours que je suis heureuse 
d'avoir le temps de penser que je suis heureuse. A Paris, je n ai jamais 
cette liberté. Je suis décidée à jouir de mon bonheur. Je suis embaumée, 
enchantée de fleurs ravissantes qui me donnent envie de peindre ! Je 
suis triste de les voir sans toi ; donne-moi un coin pour faire naître des 
fleurs, c est ma passion, ce serait mon seul luxe. J'ai mes enfants qui 
sont bien des fleurs délicieuses ; ils ont des sabots et c'est une folle joie 
pour eux. J'ai passé la soirée hier chez les Legouvé, ils m'avaient 
invitée à venir, M"" Flavie est passée me prendre. J'ai tapissé ; 
M. Legouvé ne disait pas grand'chose, c'était assez calme. Ils m'ont 
donné à lire un article de Pelletan sur le livre de M. Legouvé, qui est 
fièrement bien et qui fait honneur à sa femme, qui a dû lui inspirer cette 
haute estime pour notre espèce. 

Nous irons un jour avec les Legouvé te voir. Je te permets de nous 
recevoir dignement et je serai enchantée de cette partie. Je t'aime et j'ai 
beau vouloir te dire quelque chose, je n'imagine rien de plus. Je vou- 
drais bien organiser notre vie pour être ensemble toujours et dans un 
lieu que tu aimes. Les Legouvé m'ont fait voir une petite maison qui se 
vendra l.ooo francs. 11 y a tout ce qu'il faut ; tu sais que je n'ai pas 
d'ambition, pas de vanité, ni toi non plus, n'est-ce pas ? de l'air et de la 
liberté, un abri s'il vient un orage. Les Legouvé jouissent bien d'eux- 
mêmes, leur malheur paraît adouci, ils s'aiment tant. Ce sont d aimables 
gens et bien bons On me fait causer un peu ; M. Le- 
gouvé m intimide comme tous les hommes de mérite ; j'aime bien mieux 
écouter causer, mais je me lance dans l'art. Voilà le brouillard qui 
t'enveloppe, j'ai froid pour toi, tu ne penses à rien, je ne suis pas là 
pour te gronder ; souviens-toi de notre premier voyage à Fontainebleau ; 
pense un peu que je t'aime, que nous t'aimons, et ne te laisse pas souf- 
frir; écris-moi. Je t'écris entre chien et loup, à 1 heure où l'on ne peut 
rien faire que s'aimer en se regardant auprès du feu. René va bien, il 
mange, il dort, il est plus entrain, nous travaillons à 1 heure du brouil- 
lard et puis après je le laisse pousser. Edraée est très admirée des 
Legouvé, ils disaient tout bas tous deux : elle a l'air bon et intelligent 
comme sa mère; cela m'a fait un charme pour toi. René doit leur faire 
mal. Ce n'est pas Georges pour eux, car Hené n'a rien d'avancé, ni 
d'extraordinaire, je n'en sais rien faire et je me dis tous les jours que je 
devrais le faire instruire par un maître. Adieu, je ne veux pas t'en dire 
trop long, je sais que tu n'aimes pas les longues lettres. Je vais écrire 
à ma mère. Je t'envoie tous nos baisers bien tendres, mon Paul ami, 
écris-moi. Que je suis quelquefois joyeuse de n'être plus avare de 
toutes ces petites dépenses que je craignais souvent et qui portent tant 
de bonheur. Addio caro a me. Je vais lire l'histoire des Mérovingiens 
de Thierry, puisque je ne sais pas dormir sans toi. 

Ta Claire. 

A son fils. 

Chailly, octobre 5. 

Si tu n'es pas content de ta lettre, mon cher aimé René, j'en 
suis, moi, très content et très heureux; surtout, puisque d'après 



LA CORRESPONDANCK 173 

ce que me dit mère, elle est de toi seul et sans brouillon. Aussi, 
bien que pressé d'aller dans la forêt travailler, je veux te répondre, 
sans perdre un moment et te dire combien je suis fier quand je 
vois quelque chose de toi qui m'annonce du travail et des pro- 
grès. Tes ellorts pour bien l'aire, mon cher enfant, seront tou- 
jours la meilleure preuve d'afrection que tu puisses nous donner. 
Quand je m'exprime ainsi, mon enfant chéri, sois sûr que c'est 
bien ton ami qui te parle et un ami comme tu en trouveras dilli- 
cilement de meilleur. Mère me dit, mon enfant, que tu lui parles 
de moi et que tu es son ami en mon absence. J'ai trouvé cela 
bien gentil, en même temps que bien raisonnable; il faut alors 
bien travailler, pour pouvoir un jour être un véritable ami pour 
mère, un ami qui puisse la protéger et remplacer père. C'est 
pourquoi nous désirons tant te voir devenir un homme, c'est-à- 
dire instruit et capable de dire et de faire tout ce que ton bon petit 
cœur renferme. Tu seras aussi le protecteur d'Edmée, et plus tu 
seras capable de lui être utile, plus tu l'aimeras; c'est parce que 
tu as besoin de nous, mon cher enfant, que nous t'aimons tant. 
Je voudrais bien, moi aussi, mon cher René, être avec toi, avec 
Edmée, avec mère, avec vous tous ou vous avoir avec moi dans 
cette belle forêt. Mère aurait bien mieux fait de venir me voir 
avec vous deux. Mais elle a un devoir à remplir, il faut qu'elle le 
fasse. Quand j'aurai bien travaillé et fait moi aussi, bien mon 
devoir, j'irai vous joindre et vous embrasser. Ce sera là ma récom- 
pense. Je désire que cela en soit une pour toi. Adieu, je t'em- 
brasse ainsi que Edmée bien tendrement. 

A M"'" Paul Hiiet. 

Je devrais ne pas t'écrire et j'avais résolu de ne répondre qu'à 
René qui va rester seul à la maison, mais définitivement, je suis 
un homme plein de faiblesse et je ne puis laisser partir ce chiffon 
de papier sans t'embrasser et te pardonner, tout en me réser- 
vant de régler nos comptes quand je te verrai. J'ai été vraiment assez 
indisposé, j'ai encore aux lèvres des boutons de fièvre, mais cela va 
mieux et le bon air de la forêt va, j'espère, me remettre. Je veux, 
moi aussi, être bien raisonnable et tâcher de remporter d'ici de 
bons souvenirs ; au moins tu dois penser combien la forêt était 
belle hier et avant-hier, bien que le brouillard ne se soit levé que 
vers midi. J'ai, pour me rendre au premier arbre, juste une 
demilieue, ce qui explique comment on va s'entasser à Barbizon. 
Je vais aujourd'hui essayer d'un gamin, car mal en train comme 
je l'étais ces deux jours, je n'ai pas eu hier le courage de porter 
ma boite. Mon indisposition s'est terminée du reste comme d'ha- 
bitude et j'espère que je vais en être quitte ; si cela n'était pas, 
ce serait un bon prétexte pour aller t'embrasser. Je vois cepen- 
dant que tu peux parfaitement te passer de moi, je ne puis t'en 
dire autant. Adieu, chère amie, je suis déjà bien en retard, je 



174 PAUL HUET 

devrais avoir déjeuné depuis trois quarts d'heure. J'attends une 
lettre et plus de détails sur votre installation. Mes compliments 
affectueux ou aimables. 

De sa femme. 
Seine-Port. Ce matin mercredi, i5 octobre i85i. 

Mon cher aimé bon, je prenais cette plume pour te dire bonjour 
quand j'ai entendu Vliomme de lettres crier M'"' Huet et j'ai couru 
joyeuse. L'adresse à René m'a fait respecter le cachet, mais son amour 
de propriété lui ayant l'ait garder la lettre à lui tout seul, je me suis 
révoltée et je me suis emparée de son trésor. J'avoue que j'ai cherché 
les lignes qui m'étaient destinées et je conviens que j'ai bien mérité 
d'être grondée, je demande pardon bien tendrement. Je vois que tu as 
souffert et je vais être inquiète. La position de Chailly n'étant pas con- 
venable, je vais te conseiller Barbizon; cette solitude m'attriste pour 
toi et ne pouvant être là, je te désire quelques humains pour causer ; 
mon pauvre cher, combien je suis touchée de ta lettre à René, il ne veut 
pas que je la lui lise. 

J'avais bien à te dire des tendresses pour réparer ma sécheresse de 
l'autre jour; et je t'aurais écrit, même sans attendre ta lettre, quoique 
je sois une femme d'ordre avant tout. Ma journée d'hier s'est bien pas- 
sée, ma mère a été heureuse, mon père très aimable, ils m'ont recon- 
duite le soir jusqu'au chemin de fer à huit heures; arrivée à la station 
de Cesson, pas de voiture pour Seine-Port ! J'ai pris mon parti en brave, 
et comme le temps était assez beau, malgré les apparences de pluie qui 
nous avaient réjouis René et moi dans la journée, j'ai crié : Enfants, 
enfants du courage et j'ai invité tendrement le facteur à m'accompagner ; 
c'était un brave homme, il nous a beaucoup distraits avec un gros chien, 
qu il avait emmené pour nous défendre et qui a chassé un hérisson. 
Cette lieue, à un demi-clair de lune, s'est faite assez bien ; les petits 
n'ont pas dormi, ni grogné, et j'ai été très contente de René ; j'ai donné 

une pièce de quarante sous au brave homme Ce retour en plaine à 

neuf heures du soir n'était pas aussi dangereux que par le brouillard du 
matin. Tu n'es pas content de moi, je ne soigne pas bien tes enfants. 
Mon cher aimé, comme je suis triste d'en jouir seule ; toute la journée 
de lundi j ai toujours pensé à toi en tirant mes points, sans me reposer ; 
mais hier, j'ai perdu ma journée, je voudrais si bien que ma broderie 
fût finie pour la fête de ta sœur que j'en perds mes yeux. J'aime la cam- 
pagne parce que j'ai le temps de faire quelque chose pour les autres et 
de penser, ce calme repose ma tête. Il se passe un si grand silence dans 
cette maison, que le soir, avec Louise, nous avons peur. Je n'ai pas 
revu les sœurs de M"^ Legouvé. J'irai porter ma lettre ce matin, j'espère 
qu'elle va partir et que tu l'auras ce soir. Je t'embrasse, je t'aime, je 
t'attends, j'ai besoin de toi, mais je veux m'en passer pour te laisser à 
tes études. Je suis bien fière de te voir impatient de nous rejoindre. 
Cette peinture, dont j'aurais pu être jalouse, je voudrais quelquefois 
maintenant te la faire aimer plus que moi. Les années viennent ; si Dieu 
nous laisse vieillir l'un près de l'autre, nous garderons toujours notre 
bonheur, mais les années qui viendront affaibliront tes forces pour le 
travail et l'art, et je voudrais encore entendre chanter tes louanges ; 
c'est un doux murmure à mon oreille. Pardonne-moi mon orgueil de 
femme et de mère, car je sens aussi qu'il y a de l'ambition pour ton fils 



LA CORRESPOiNDANCE ijS 

dans ce désir d'entendre nommer son père. Je t'aime, c'est tout ce que 
je sais dire et penser. 

A bientôt, n'est-ce pas? 
Ta Claire. 

J'aime beaucoup mon installation, il ne me manque que toi et des 
fleurs; apporte-moi des bruyères de ta forêt. En la ti'aversant hier, 
j'avais le cœur bien triste, je me rappelais nos souffrances de l'année 
dernière et quelques beaux jours que nous y avons passés ensemble 
heureux et libres. Addio... Caro Paolo inio. 

A aM. Sollier. 

i852. 

Cher gros bon, voici plus de six semaines que je me mords 
les poings ; aussi je ne te demande point grâce pour un pauvre 
aveugle (s'il vous plaît); tu sais la cause de mon long silence, 
elle serait plus que suffisante pour l'attendrir s'il en était besoin. 
Toutefois, je ne vois rien de grave dans mon indisposition toute 
tenace qu'elle paraît. L'ophtalmie est terminée depuis long- 
temps, il ne me reste qu'un trouble nerveux, fort insupportable, 
d'autant plus insupportable que je ne puis travailler et que faute 
d'un point, mes tableaux restent en panne malgré l'heure mena- 
çante de l'exposition. Voilii un hiver bien mal passé. La rou- 
geole pour les petits, une gastrite pour ma pauvie femme, et 
pour moi une indisposition, bien ennuyeuse pour tous, insup- 
portable pour un peintre. Ne nous plaignons point trop puisque 
je puis t'écrire et qu'on peut penser comme toujours au malheur 
plus grand dont on est si voisin. Jouissons du bonheur que 
nous avons et de celui de nos amis. Tu ne saurais croire com- 
bien il nous est bon de te savoir heureux, tranquille et sage là-bas, 
mon bon philosophe : et quels remerciements nous donnons à 
l'affection qui te protège et te soutient. Nous avons vu tes 
enfants, parlé de toi, vu ta petite fille et écouté les projets de 
Sollier, il espère une recette qui vous rapprochera. 

Ta petite fille est une bien charmante enfant; nous sommes 
allés dimanche pour leur rendre notre visite sans les trouver. 

Quelle mascarade que la comédie humaine, les 

gens sont-ils fourbes, dupes ou méchants? Ils ont souvent de 
tout cela. Heureusement que d'après mon système, l'échelle a 
deux extrémités et je crois encore aux bonnes gens, aux amis, 
à toi, à mon bonheur, à ma bonne femme ; et que de penser que 
tu es heureux nous réjouit. Je ne crains pas de te parler de ce 
que j'ai de bon, de ces petits qui donnent tant d'émoi, de ce que 
j'ai autour de moi d'excellent, fais de même et tu nous feras 
plaisir. Tu vis en philosophe et en sage, pourtant que tes choux 
ne te fassent pas oublier que tu as ici de bonnes et vieilles affec- 
tions. 

Je voudrais te parler art, lettres, nouvelles, mais que te dire ? 



176 PAUL HUIiT 

Mon parti est vaincu, jamais tout cela n'a été si mort : la Bourse 
fait merveille, les ouvriers travaillent, Paris se démolit, les 
appartements sont hors de prix. Lambessa et Cnyenne se peu- 
plent. La littérature des quatrains même se tait; il y a queue pour 
être sénateur ou plutôt, pour avoir trente mille francs. Le vieux 
Isabey est ofllcier de la Légion d'honneur, Lépaulle' est premier 
peintre de rimpératrice, M. de Morny et M'"" Lehon ont 
gagné dix-sept millions dans ces honnêtes spéculations de crédit 
foncier et mobilier qui feront la gloire de ce règne : avec les 
chemins de fer dont les concessions portées à 99 ans ont fait la 
fortune, M. Fould ■ regorge, Sa Majesté paye les dettes de 
Saint-Arnaud'. Si la France n'est pas contente, elle est bien diffi- 
cile ! Les peintres peut-être ne sont pas contents, mais connais- 
tu cette espèce ? Si tu la connais, n'en parle pas. 

Adieu. Compliments, affection, voilà ce que je t'envoie de vrai 
et de tous. 

Paul. 



Nous le retrouvons à Seine-Port en 1802, il rapporte 
d'une course à Paris le germe de la rougeole. Le méde- 
cin, ne soupçonnant pas la nature de son mal, ordonne 
un bain frais. — Il le prend heureusement trop chaud, y 
perd connaissance; on le retire avec peine, mais couvert 
de taches rouges. Si l'eau eût été fraîche, comme il était 
recommandé, il serait resté dans le bain. La convalescence 
fut longue et pénible. 

A M. Sollier. 

Seine-Port, 8 octobre i85a. 

Enfin, cher bon, me voici à toi : Il n'est pas encore sept heures 
du matin, mais il est bien dit qu'aujourd'hui je commencerai 
par faire ce que tous les soirs j'ai le regret de n'avoir pas encore 
lait : t'écrire, causer avec toi, de ta santé, car Dieu sait com- 
ment elle échappe au moment de la plus aveugle confiance ; te 
parler de ton installation, de ton bonheur surtout auquel je 
crois maintenant, et que tu mérites si bien. Tu dois être tout à 
fait établi, inspectant tes terres, toisant tes murailles, récoltant 
tes fruits, plantant tes choux et les mangeant. Que de petits 
bonheurs ; et avant tout, celui de t'occuper de l'amie qui t'a 

' Lépaulle, né en 1804. 

^ Fould, homme d'Etat et financier, ministre, sénateur, 1800-1867. 

'Saint-Arnaud, maréchal de France, prit part au Coup d Etat du 2 décembre. 



LA CORRESPONDANCE 177 

porté son dévouement dans ta retraite et dont l'existence est 
pour jamais liée à la tienne. Combien je la remercie et l'aime 
pour ma part, combien je voudrais lui exprimer les sentiments 
que me fait éprouver son attachement pour toi, attachement dont 
j'apprécie la délicatesse. 

Ma santé est revenue après une convalescence bien longue. 
Si mes forces ne sont pas ce qu'elles étaient, elles suffisent pour 
me donner l'envie et la joie du travail ; c'est depuis peu de 
jours que je l'ai repris, à notre retour de chez nos amis Carnol. 
Nous avons passé, pour me refaire, une douzaine de jours dans la 
belle propriété de Presles, chez des amis bien bons. Les enfants 
s'en sont donné à cœur joie et la grosse a été très gâtée. Qua- 
rante arpents de parc, des eaux vives partout, une maison simple, 
bâtie sur l'emplacement d'un ancien château et habitée par des 
amis simples eux-mêmes et excellents, qu'on apprécie mieux 
dans l'intimité. 

Tu ne reçois pas le Mfli,''flsm /;«V/ores(7«e. Ce recueil 

a publié un bois d'après mon grand tableau. La gravure est un peu 
lourde et noire, mais l'article qui l'accompagne est charmant et 
doit être de la main de Charton'. J'ai été sensible à l'attention, 
à la forme de l'éloge. Legouvé, à notre retour, m'a remis cet 
article. Nous étions passés à Paris pour retrouver ma sœur et 
Caroline parties pour aller au-devant de la sœur de Georges 
Poppleton, dans ce moment à Paris. Cette rencontre nous a 
causé beaucoup de plaisir, plaisir entremêlé d'une certaine 
mélancolie de souvenirs. Combien nous parlons de toi ; je pourrais 
dire presque tous les jours. Il est si triste de s'éparpiller ainsi, 
heureux encore de ne point se perdre. Aujourd'hui que nous 
sommes heureux, c'est ce qu'il faut nous garder de faire, si 
nous pouvons. Adieu, cher bon, amitiés de tout le monde chez 
moi, les enfants l'embrassent et moi aussi. 

Paul. 

A M. Sol/ier. 

i853. 

Je ne puis te donner des nouvelles de l'exposi- 
tion; depuis cinq ou six jours les ouvriers abattent les baraques 
du Palais Royal (j'ignore si l'on doit dire impérial) qui doit rece- 
voir le prince héréditaire, il était bien juste qu'on mît les 
artistes a la porte pour un personnage si éminent. En attendant, 
l'exposition est remise pour un mois, trois mois, ou cinq ans. 
Comme du temps du Grand, il est question de réformes qui doi- 
vent nous atteindre, nous en avons grand besoin, mais quand 
on promet des réformes on peut à peu près compter sur des 

' Edouard Charton, avocat, homme politique, fondateur du Magasin pitto- 
resque, de l Illustration, du Tour du monde, etc. 



178 PAUL HUKT 

abus. Lorsque Vauban proposa d'établir un impôt général qui 
devait dégrever les petits, on laissa les petits et on établit 
l'impôt de Vauban, parce que le règne de Louis XIV était un 
grand règne ! 

J ai h peu près fini mes trois tableaux pour l'exposition, main- 
tenant qu'elle est retardée je ne serai peut-être point prêt, aussi 
vais-je me tenir pour averti. 



Au Président Petit. 

Juillet i853. 

Mon cher Auguste, vous êtes mécontent et vous ne vous 
expliquez pas ma négligence... J'avais, à l'intention de Grenoble, 
fait trois petites toiles que je n'ai pas voulu vous envoyer dans 
des cadres parcimonieux et trop défavorables, et c'est en dépit 
de tout que je vous al expédié par conscience et sans doute 
trop tard, le tableau : Le chêne de Pau que vous aviez vous-même 
choisi et une étude de la forêt de F ontainehleaii . 

J'ai eu beaucoup d'occupations et d'ennuis. Mon tableau des 
Marais^ bien que mal placé, a été remarqué et a fini par obtenir 
au renouvellement une des places les plus en honneur de l'expo- 
sition. Malheureusement, il n'en est pas plus vendu, n'ayant 
pour introducteur aucun grand dignitaire de 1 empire, pas même 
le plus petit sénateur quelconque. J'ai appris hier que quelques 
membres du jury, — lejury, en général, fait ses afTaires plutôt que 
les nôtres, — voulaient, ■par exception, me faire avoir un renouvel- 
lement de médaille. J'ai passé par toutes les récompenses, l'on a, 
en conséquence, passé outre et je n'ai pas obtenu celte fiche de 
consolation. Il n'entrait ni dans les possibilités, ni dans nos arran- 
gements d'aller visiter cette année vos belles montagnes, mais vous 
comprenez combien tout cela coupe nos ailes, malgré le bien grand 
désir que j'ai de vous aller voir et de présenter ma femme et les 
deux moutards à ma chère et bonne cousine et a vos enfants, au train 
des choses, je ne puis prévoir l'époque d'un si grand voyage. La 
saison d'ailleurs est on ne peut plus défavorable, les bains de mer 
sont ordonnés à ma femme qui, vous le savez, a été fort souffrante, 
et à mon petit garçon qui a besoin de forces. Venus à Paris pour 
nos affaires et l'arrangement de ce petit voyage nous sommes 
arrêtés par le froid et la pluie. 

J'oubliais de vous raconter, mon cher ami, que si le gouver- 
nement de Sa Sublime Majesté Napoléon III Empereur, etc., etc., 
ne peut acheter beaucoup de tableaux, et en particulier les pay- 
sages de votre serviteur ; en compensation, il a été accroché à 
la plus belle place du salon, contre toutes les règles et les habi- 
tudes, au milieu de l'exposition, une croûte informe, recom- 
mandée, il est vrai, à notre sublime Empereur par la Grande 
Duchesse de Bade et que Sa Majesté, dans sa magnificence. 



LA CORRESPONDANCE 



179 



trouvait très naturel de donner 4o-ooo francs de ce tableau 
représentant une revue fantastique de Napoléon P"' aux Champs 
élyséens ; composition pillée de la charnian te petite lithographie de 
Raff'et. Le directeur des musées, M. de Nieuwerkerke, a trouvé 
que dans ce moment de pénurie, c'était bien dur de donner 
40.000 francs et a obtenu de Sa Majesté l'Empereur de n'en 
donner que 10.000; il a, de plus, fait mettre au bas du 
tableau cette inscription à la fois courageuse et impudente : 
Exposé par ordre. 

Paul Huet séjourne au Tréport où le costume des 
pêcheurs avait conservé encore tout son caractère, et en 
profite pour faire beaucoup d'études de figures. — Son 
ami Legendre l'appelle à Blois pour quelques jours ; il ter- 
mine la saison à Seine-Port comme l'indique ce passage 
d'une lettre à son cousin Petit, du 19 novembre : 

« Enfin, dans ce petit pays d'où je vous écris, depuis trois ans. 
la société intime de Lcgouvé, de Pelletan ' et de Jean Reynaud " 
nous a rapprochés de Seine-Port. Ces trois noms doivent vous 
être sympathiques et vous faire concevoir notre goût. » 



A M. Sollier. 



Tréport, 14 août i853. 



Il y a bien longtemps, cher vieux bon, que je ne t'ai écrit, 
encore plus longtemps, sans reproche, que nous n'avons reçu de 
tes nouvelles. Nous avons pensé un instant en aller chercher; 
parmi vingt projets, celui d'aller en Bretagne, faire prendre des 
bains de mer à ma femme et aux enfants, me souriait d'autant 
plus qu'il servait de prétexte au désir de passer t'embrasser ; tu 
dois penser combien de raisons et bonnes raisons sont venues 
s'opposer à nos désirs. La raison du plus fort, l'argent, était déjà 
bien décisive, lorsque la santé de ma sœur, en nous donnant des 
inquiétudes graves, a décidé après bien des retards pour le plus 
près. C'est donc d'un petit port assez peu pittoresque, le Tréport, 
que je viens te demander raison de ton silence et réparer le 
mien en causant avec toi de tout ce qui nous intéresse, de ton 
bonheur, j'espère, du mien, de l'art, du Salon, de mes ennuis et 
de tant de choses permises ou plutôt défendues aujourd'hui, que 
nous aimions tant à toucher ensemble. Tu as dû voir tes enfants, 

' Eugène Pelletan, écrivain, homme politique, i8i3-i884, membre du 
gouvernement de la Défense nationale. 

- Jean Reynaud, pliilosophe, i8o6-i863, auteur de Ciel et terre. 



i8o TAUL IIUKT 

j'ai vu la gracieuse jeune femme avant notre départ pour Fon- 
tainebleau, où nous avons passe un mois avant de venir ici, elle 
se promettait le prochain bonheur d'embrasser bientôt sa sœur 
et toi-même. C'est de Fontainebleau que j'ai eu les meilleures 
nouvelles de mon Salon, J'étais parti assez désespéré de la place 
éloignée de mes toiles, malgré la bonne volonté apparente et 
les éloges de la direction, elles se trouvaient perdues dans un 
immense bazar où, je dois l'avouer, beaucoup de mes amis ne les 
avaient pas trouvées, je parle même des mieux intentionnés. Au 
renouvellement, mon tableau des Marais a été placé à une des 
meilleures places du salon carré; et j'ai pu juger, que si cette 
place lui eût appartenu dès l'origine, mon tableau, malgré la mau- 
vaise volonté et le goût actuel, eût eu un des succès légitimes 
de l'exposition. J'ai eu la satisfaction de savoir que Delacroix, 
dans le jury, ne trouvant pas de tableaux dignes de premières 
médailles, demandait un rappel de médailles exceptionnel pour 
les gens déjà récompensés et appuyait avec une grande insistance 
son opinion du mérite de mon tableau. Cette proposition pou- 
vait d'autant moins réussir, mon cher ami, qu'il est bien décidé 
que notre temps est fini; je représente, pour ma part, le roman- 
tisme, dont il n'est plus question depuis longtemps; ma seule 
consolation est de mourir en bonne compagnie. J'avais quelque- 
fois entendu, dans ma cour ', la jeunesse traiter Lamartine, Victor 
Hugo, comme des pleutres ; en peinture, Géricault et Delacroix 
de pas grand'c/iose. Mais voici le mot d'ordre donné : il faut 
un art nouveau à ce nouvel et grand règne et j'ai vu hier dans 
un journal patente : le Pays^ il n'en est plus d'autres ! qu il 
n'était plus question depuis longtemps de ces pauvres diables 
dont on avait fait quelque bruit dans leur temps : Chateaubriand, 
M""" de Staël, Paul-Louis Courier, Béranger; que pour ceux 
qui vivent encore : par politesse, par un reste de pitié, on peut 
les ménager pour qu'ils aient le temps d'assister, tout vivants, à 
leur enterrement; que cette philosophie éclectique (Cousin), 
cette poésie protestante (fjamartine), etc., était la honte d'un pays 
catholique et àun goui>ernement moral. Voilà où nous en sommes, 
voilà comment le grand principe d'autorité s'y prend pour former 
l'esprit public ! Dans un style de portière on insulte par ordre 
les plus belles gloires de la France. Au moment où l'art n-e trouve 
de succès que dans ses tendances les plus matérialistes, on fait, 
à l'aide de deux ou trois phrases incomprises de de Maistre", 
du catholicisme de tréteaux ; et l'on insulte tout ce qui a jeté 
dans les temps nouveaux un peu de grandeur et de générosité. 
Pour moi qui n'ai été qu'un soldat dans cette glorieuse phalange 
moderne, je n'en souffre pas moins de ce que je vois et j'entends. 

' Paul Huet habitait alors rue du Cherche-Midi $7, une m.iison où se 
trouvaient de nombreux ateliers autour d'une grande cour. 

' Joseph de Maistre, philosophe religieux, i^SS-lSai. 



LA CORRESPONDANCE i8i 

Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai rien eu d'acheté. Ce 
gouvernement qui dispose de tout l'or de la France, qui se 
donne 3o millions de liste civile, qui a dans les mains le jeu de la 
Bourse et des chemins de fer, n'a pas de quoi encourager les arts, 
il paye ostensiblement fort cher quelques œuvres, décore les 
remuants et les populaires et met le reste au bâillon ou à la porte. 
L'exposition était cependant intéressante, forte comme exécution, 
aucune tendance à l'idéal ou h la grandeur. Delacroix, plus incor- 
rect que jamais, et aussi coloriste compositeur que toujours, 
avait l'air d'un vrai barbare, avec son grand style au milieu de 
cette facilité gracieuse, de ce naturalisme (le mot est à la mode) 
aimable, qui ne veut ni pensée, ni sujet, ni drame. Le succès du 
salon a été pour Rosa Bonheur', qui a fait une immense étude 
du marché aux chevaux de Paris, et Troyon ", qui a donné le 
résultat de ses belles études d'animaux. 

Il n'a été fait bruit d'abord que des paysages de Daubigny^ : deux 
études de mares d' après nature et une étude de mauvais chaumes. 
Je puis dire mauvais chaumes, ceci était mauvais en tout; une 
seule des éludes était bonne, mais tout cela était bien au-dessous 
du succès. Français avait aussi trois études, trois bonnes choses, 
dont une certainement très remarquable. Il a été décoré. Quant 
il l'histoire, au genre historique, au paysage de style, je ne vois 
pas ce que je pourrais te citer. Quelques peintres de genre, 
belges, se sont distingués. Je ne vois dans tout cela que de fortes 
raisons pour ne pas abandonner le genre de style qui m'appar- 
tient, mais aussi bien peu de motifs encourageants pour m'aider 
au travail. Est-ce donc cette raison, ou la paresse naturelle et la 
pente de l'âge qui m'encouragent à jouir de mon bonheur inté- 
rieur, au dessus de toutes ces vanités ! — Mais depuis que je suis 
ici, je n'ai pu toucher ni brosses, ni crayons; tu auras peine ii 
croire une telle chose de ton peintre ordinaire, du travailleur 
infatigable que tu connais ; voilà cependant, comme je te le disais 
plus haut, où nous en sommes. Je n'en pense pus moins à toi, 
mon cher bon, et je ne suis pas seul à le faire, femme, enfants, 
tout ce qui te regrette, fait des vœux pour toi et ta chère com- 
pagne au souvenir de laquelle jeté prie de nous rappeler. Je ne 
sais pourquoi, il me semble que nous devons aujourd'hui avoir 
une petite place dans son afifection. 

Paul. 

Tréport, chez la V Sire, rue aux Vaches. 

' Rosa Bonheur, peintre, 1822-1899. 

2 Troyon (Constant), paysagiste et animalier, i8i3-i865. 

' Daubigny (Cfiarles-François), paysagiste, 1817-1878. 



18-2 PAUI. nUET 

A sa femme. 

Blois, i853. 

Le temps, depuis mon arrivée, est en harmonie parfaite avec 
le pays, qui est vraiment laid et maussade, je devrais dire aflreux, 
comme la journée d'hier. Nous avons parié de toi, des enfants, 
peinturluré un commencement de nature morte et j'ai visité le 
château de Blois avec Legendre : l'architecture en est, comme 
dans beaucoup de nos plus beaux monuments, trop échantillonnée, 
ce qui, avec la disposition du terrain, donne à l'ensemble un 
aspect aussi bizarre que pittoresque. La partie Louis XII est très 
remarquable, surtout dans )a cour. La restauration en a été faite 
avec soin et goût, bien que cela ne paraisse pas suffisant pour éta- 
blir très haut la gloire d'un architecte et faire pardonner les 
incongruités de la restauration du Louvre. Je doute fort que la 
couleur donnée aux fresques intérieures soit la couleur des fresques 
exécutées sous Catherine de Médicis ; quant aux souvenirs histo- 
riques, tu sais ce que valent les descriptions des animaux parlants 
qui vous conduisent; ce qui paraît probable, c'est qu il est diffi- 
cile de bien constater la place où le duc de Guise a été escotié, 
et qu'on a le droit de choisir entre trois ou quatre portes qui se 
disputent cet honneur ! Comme dans mon opinion , ces deux 
coquins historiques se valent bien, la chose me paraît d'un 
médiocre intérêt et j'aime mieux les cliarmantes sculptures renais- 
sance exécutées par une main inconnue aujourd'hui et peut-être 
fort peu célèbre alors. Legendre fait le projet d'aller à Cham- 
bord, je désire voir ce château avant de partir et j'aurai grand 
plaisir à le visiter avec cet aimable compagnon. M™° Legendre 
est toujours la même, tout occupée de la tenue de sa maison et 
surtout de l'éducation de sa fille. Mathilde travaille son piano 
sept ou huit heures par jour; ce sont les vacances de la fille et 
de la mère. Je n'ai rien à te souhaiter, tu le sais, chère chérie 
amie, tu es pour moi la meilleure et la plus dévouée femme 
rêvée, je te voudrais seulement le flegme de cette charmante et 
coquette jeune femme qui fait toutes ses petites affaires avec le 
calme administratif le plus parfait. 

Les Legendre m'ont bien déclaré qu'ils ne me laisseraient point 
partir au bout de huit jours. Je pense cependant être exact à tes 
instructions et ne pas dépasser ma permission; j'ai trop hâte de te 
rejoindre un peu et de voir des arbres. Ce qu'il y a cependant de 
plus beau ici c'est l'ancienne route qui passe devant la porte de 
cette maison ; il ne reste qu'un très petit morceau de ces ormes 
antiques, mais ils sont vraiment remarquables. 

Adieu, amie, je désire bien recevoir de tes nouvelles, écris-moi 
et récris-moi, il est fort indifférent que les lettres se croisent. 

Ton ami, 

Paul. 
Aux Allées, maison du Belvédère. 



LA CORRESPONDANCE i83 

A sa femme. 
Blois, mardi lO heures et demie du soir. 

Nous arrivons du château féerique de Chambord, chère chérie, 
et je trouve enfin ta lettre tant désirée, malgré les merveilles 
que vient de m'offrir ce palais enchanté de la Renaissance, 
malgré un appétit excité par ce retour tardif et dix heures de 
jeûne, elle était toute ma préoccupation, enfin la voici ! Et j'ai 
quelque chose de toi, si je ne puis t'avoir toi-même ! J'étais 
inquiet, agité, mécontent, ta lettre me fait comme un rayon de 
soleil; à cette époque de sombres nuages, elle a réchauffé et 
coloré mon âme découragée. Les plaisanteries ne tarissent pas h 
ce sujet, le mari et la femme s'en donnent à cœur joie; si je dois 
les croire, tu es bien enchantée d'être débarrassée de moi, et tes 
belles phrases ne sont là que pour la forme; à ma place, ils sau- 
raient à quoi s'en tenir sur ton compte, etc.. Je voulais t'aller 
chercher samedi et te ramener lundi matin à Paris, donner 
ce témoignage de ma sympathie bien vraie à notre pauvre amie 
de Lumière et te rejoindre; je ne conçois une absence pro- 
longée loin de toi que si elle peut être utile à mon travail; malgré 
les tristes résultats de mes peines, je comprends comme un devoir 
de donner à l'étude les dernières années de force et d'énergie 
qui me restent, et de leur sacrifier le seul bonheur, crois-le bien, 
qui me soit véritable, celui que je goûte près de vous trois, près 
de toi surtout. Je suis cependant fort gâté ici, comme tu le dis 
dans ta lettre, et si nous n'avons pas toute la gaieté d'Andilly, 
c'est que ton absence fait ombie au milieu des aimables folies 
de mes hôtes. Legendre veut absolument t'écrire pour obtenir 
une prolonga /ion de congé, je ne sais comment il s'y prendra et 
quelle pomme de discorde il veut jeter entre le mari et la femme, 
je suis aussi curieux de voir ta réponse et j'ai hâte de la voir ! Je 
devrais un peu croire les mauvaises paroles qu'on me siffle aux 
oreilles, sais-tu? Déjà tu t'arranges pour me laisser ici et ta 
lettre contient des doutes et des duretés qui sentent plus Fon- 
tainebleau que Lumière ; pour moi, je leur ai dit mon avis; d'un 
autre côté la saison s'avance malgré ce que tu peux dire, et ce 
pays est tout à fait misérable. De Blois à Chambord il y a, sous 
la levée, d'assez jolies oseraies, il faudrait faire deux lieues pour 
aller les chercher, elles ne valent pas les saules de Seine-Fort, 
en vérité. L'amitié, sous ce point de vue, m'a tendu un véritable 
guet-apens, et Legendre, qui prétend m'avoir prévenu dans toutes 
ses lettres que ce pays était affreux; il faut toute leur amabilité 
et leur bonne grâce pour faire passer là-dessus ; leur empresse- 
ment est extrême et je suis honteux de me voir aussi engagé. 
Legendre complote toute espèce d'excursions et est parvenu, non 
sans peine, à organiser la partie de Chambord. C'est le moment 
des vacances, les chevaux de louage sont rares et exténués; nous 



i84 PAUL HUET 

avons été obligés hier de laisser notre équipage à deux lieues de 
la ville et de revenir h pied; ce qui pour toi, ma gilana. eût été 
une promenade, paraissait un prodige pour cette petite lemme 
si soigneuse de sa beauté, de ses lorces, de toute sa personne, 
et cependant si courageuse pour les devoirs tracés. Sois tran- 
quille, si j'attaque quelquefois ta simplicité trop modeste, je ne 
la ménage pas de mes feux d'artifice, de compliments et de 
railleries sur ses grâces vraiment charmantes et sur les panaches 
dont elle croit devoir les orner. Tu sais combien ils sont gais, 
aimables et braves ; la plaisanterie ne va que jusqu'où elle doit 
aller. 

Pour revenir h Chambord, nous nous sommes mis en route 
vers les une heure aujourd'hui ; à un quart de lieue il a fallu 
revenir, changer de cheval, tant le nôtre était éreinté et à bout de 
service : dix lieues à faire, un château magnifique h voir, nous 
sommes rentrés à Blois silencieux de fatigue et d'appétit. Cham- 
bord est un monument que l'Italie peut nous envier; extérieure- 
ment, c'est un chef-d'œuvre de grandeur, de magnificence et en 
même temps de caprice. Malheureusement il a été la proie de 
plus d'un sauvage, Louis XIV a détruit l'audace du grand esca- 
lier et l'a sali de ses mansardes, cet homme fourrait ses perruques 
partout; le maréchal de Saxe a comblé ses fossés, la Terreur 
pillé les meubles et les plombs, et le soldat Berthier, auquel le 
Napoléon l'avait donné en apanage, a détruit le bois et le parc, 
•j lieues de bois; cette coupe réglée, cette conquête pacifique lui 
a rapporté six cent mille francs. Avant de le vendre au comte de 
Chambord, qui le fait modestement restaurer avec les idées plus 
justes de ce temps-ci ; le château a coûté aux donataires, aux sous- 
cripteurs si tu aimes mieux, douze cent mille francs, il faudrait 
plus de deux millions pour le remettre en état et le meubler; sa 
nudité intérieure est tout à fait indécente. 



Au président Petit. 

Paris, 20 janvier i854 

Vous avez été bien cruellement atteint, mon cher ami, et 
j'éprouve un serrement de coeur à vous parler aujourd'hui d'un 
événement si triste et déjà un peu loin, tant le temps nous 
emporte même dans nos douleurs. Je sens que je ne puis le faire 
qu'en touchant des blessures qui ne sauraient être fermées. Je sais 
combien était tendre l'afTection que vous portiez à votre mère. 
Le bruit de son mérite, de sa forte et maternelle influence 
m'était parvenu, et je n'avais pas besoin de ces détails pour 
savoir qu'un cœur comme le vôtre devait être brisé par cette sépa- 
ration, toute fatale, toute voulue qu'elle est par les lois sévères 
qui gouvernent toutes choses ici-bas. Si votre âme est faite pour 
sentir plus qu'une âme ordinaire la grandeur d'une telle perte, 



LA CORRESPONDANCE i85 

mieux qu'une autre elle est préparée pour la lutte et contre le 
malheur. Celle que vous regrettez a été la première, je crois, h 
vous armer contre l'adversité, j'ai entendu parler de son carac- 
tère noble et courageux ; puis vous avez autour de vous de bonnes 
et gracieuses consolatrices, d'aimables et tendres cœurs pour 
caresser, attendrir, apaiser votre chagrin. 

Pendant que je rouvre vos plaies, elles s'entendent pour vous 
guérir et vous faire sourire au bonheur. Un regard de votre 
chère femme, un baiser de votre Marie et de ces autres jeunes 
et frais visages, inconnus ou vagues pour moi, font plus qu'un 
serrement de main d'un ami; je ne puis cependant ni'empêcher 
de vous offrir toute ma sympathie. J'ai perdu ma mère bien 
enfant, mon père bien jeune encore, je n'en sens peut-être que 
plus vivement l'excellence de ces affections protectrices et natu- 
relles ; et c'est l'amour de nos enfants qui nous fait mieux com- 
prendre l'affection pour les pères. 

Je ne puis vous parler d'autres choses dans cette lettre : les 
événements, les arts si singulièrement protégés, dirigés et pra- 
tiqués aujourd'hui, me laisseraient de quoi remplir une lettre; 
bien des choses d'un autre côté, bonnes pour l'intimité, se ris- 
quent peu sous la protection de ^I. Tayer, le directeur général 
des postes. Le bruit est plus que jamais à la guerre, les affaires 
vont mal ou plutôt ne vont pas du tout. Je vous laisse à penser ce 
que sont les arts au milieu de cette agitation. 

Adieu, mon cher ami, nous sommes revenus de la campagne 
fort tard cette année avec une provision de santé qui s'écoule 
bien vite sur le macadam de Paris. 

P.tUL HUET. 



A M. Sollier. 



Janvier, ib5/l. 



Ça, cher ami, tu es, j'espère, passé à l'état superlatif, impalpable, 
omnipotent, incarné au Dieu Vischnou ! et tellement absorbé 
dans les régions supérieures de ta félicité, que du fond de ton 
extase, et du milieu de tes choux, tu regardes avec profond 
dédain, si toutelois tu regardes, la pauvre espèce qui grouille, 
patauge et croit vivre ici, en prenant chaque jour les bains du 
macadam moral, politique et tristement liquide qui déborde à 
pleins bords notre pauvre Babylone. 

Permets-moi, après un moment de respiration que celte longue 
période demande, de tourner mes regards vers toi, de te dire que 
tu nous mancjues, que ton silence nous attriste ! On te voyait 
rarement, mais enfin on te voyait. Là-bas, c'est fini ; tu commences 
h ne plus exister pour nous, ou comme je disais mieux, nous 
n'existons plus pour toi. 

Je voulais t'aller voir : le temps, l'espace, la raison suprême 



i8G PAUL Huirr 

m'ont retenu, privé de ce plaisir. Partie remise j'espère. Quand? 
Je ne sais. 

Les aflaires vont mal, les miennes du moins et je ne les crois 
pas exceptionnelles. 11 est vrai qu'un honnête homme, aimant son 
art et travaillant chez lui, n'a pas beaucoup de chance de fortune. 
11 faut aujourd'hui être un X***, l'cflronté coquin, (jui vient de 
carotter Sa Majesté de dix mille Irancsen se donnant des airs de 
Benvenuto Cellini. Tu as vu quelquefois Paillasse ou plutôt Gali- 
malré faisant cours de morale à sa façon, sur la place publique, 
volant son maître et mettant les doif^ts dans le fricot. Nous en 
sommes là aujourd'hui. Quand je dis nous, je veux dire nos grands 
hommes d'Etat, nos grands artistes, tout ce que nous avons de 
grand. 

L'effronterie est le suprême du jour, à moins qu'on ne préfère 
la tartufade qui n'est pas non plus sans succès. Aussi, au milieu 
de tout cela, des grandes présentations, des ballets où les dames 
a queue paraissent en mousquetaires ou en vivandières, je n'ai 
pas encore donné une robe à queue à ma femme, mais bien un bel 
et bon cachemire, oui mon cher, un de vrai, l'objet de ses désirs 
les plus anciens et encore les plus vifs. Un beau matin ou plutôt 
un beau soir, je suis allé tout droit chez Brousse, A la Caravane. 
Je le savais un peu amateur, je lui ai proposé un échange, moitié 
argent, moitié peinture. Accepté, cachemire choisi, échangé. 
Seulement aujourd'hui le tableau est en vente à la porte du mar- 
chand ! 

Je suis fâché de ne t'avoir pas conté l'affaire X***, d'un bout 
à l'autre, elle est réelle, très vraie, j'en tiens les détails de bonne 
source. Il a dit, dans tous les cas, d'assez grandes vérités, je crois, 
h Sa Majesté sur le personnel qui l'entoure. 

Adieu, cher ami vieux, nos compliments les plus affectueux à 
ta chère compagne. 

Je t'embrasse de cœur en mon nom et comme chargé de 
pouvoirs. 

P.VUL. 

A M. Sol lier. 

Commencement de i854. 

Vieux bon, je voulais, en te donnant le bon exemple, 
répondre de suite h ta lettre, piqué d'ailleurs par certain pas- 
sage, j'avais hâte de relever ta légèreté, le temps m'a manqué. 

Comment toi ! campagnard bourgeois, qui n'as plus d'autre 
affaire que de savourer, à travers tes plates-bandes ou au coin de 
ton feu, les élucubrations de Girardin ' ou les sottises de notre 
ami Dumas, comment lis-tu ta feuille quotidienne, ta presse 
enfin ! Tu te perds, mon cher ami, la bonne littérature t'échappe ; 

' Emile de Girardin, publiciste, 1806-1881. 



LA CORRESPONDANCE 187 

certes, si tu négligeais moins ton feuilleton, tu aurais reconnu 
mon innocence au sujet de cette lettre canard servie h propos 
d'un poisson d'avril. Comment n'as-tu pas vu que cette réclame 
de la main de Dumas', n'était lancée que pour ridiculiser les 
réclamateurs, susceptibles des mémoires. Bonnes gens, en vérité, 
qui s'inquiètent de l'exactitude des mémoires de Dumas et viennent 
se mettre en travers les plaisirs du public et les blagues de ce 
farceur spirituel, notre ami. Pour moi, je m'en suis bien gardé, 
j'ai trouvé que j'en avais assez comme cela, les conseils, non 
plus que les compliments, voire même les reproches et les 
hontes ne m'ont point manqué. Tu as eu le courage de m'en 
écrire, bien des amis n'ont pas osé me parler de cette grosse 
sottise, mise sur mon dos, et si j'en avais cru Buloz (de la Revue 
des Deux Mondes) j'aurais joint mon procès au sien et attaqué 
Dumas comme coupable de faux en écriture privée! Il a fallu me 
consoler avec les gens qui, trouvant la lettre spirituelle, venaient 
m'en faire compliment, et tout en déclinant la responsabilité, ne 
pas être trop humilié de cette aventure. Me vois-tu réclamant 
contre cette réclame et ballotté pendant un mois encore au 
plus grand amusement du public ! Je le pouvais d'autant moins 
qu'il m'aurait fallu demander l'insertion de ma véritable lettre, 
car j'avais écrit; comme il y a bien quelque chose de vrai 
au milieu de toute blague, j'avais en effet écrit à Dumas non 
pour Valtarjiie/\ mais pour le remercier de son aimable souvenir 
et lui reprocher en même temps son manque de mémoire. Je 
lui racontais tout au long l'histoire véritable et authentique de 
l'arête de Trouville ! dont il eût pu tirer un bien meilleur parti. 
Quelque jour au coin du feu, rapprochés du même tison, je 
te donnerai le plaisir de cette histoire dont le préambule, 
comme tu vois, est vraiment trop long. 

Je travaille, c'est toujours le seul et le grand plaisir de ma 
vie, à part nos joies de famille. 11 le faut, il faut aimer l'art 
pour lui-même pour travailler malgré les dégoûts, les petites 
épines du métier. Il est des destinées! la mienne est de conquérir 
péniblement quelque sérieuse estime et de voir se renouveler 
sans cesse de nouvelles modes, de nouveaux succès et de nou- 
velles médiocrités. Bien que j'aie quelque droit de me plaindre, 
et que l'expérience me montre combien il est difficile d'être 
honnête homme, consciencieux et d'avoir le succès, j'accepte 
ma tâche et je veux, autant que mes forces le permettront, me 
contenter moi-même et faire chaque chose de mon mieux Mon 
plus grand chagrin est de voir combien l'existence est courte pour 
poursuivre une idée et qu'avec les difficultés de la vie, diificultés 
dont j'ai eu ma part, la fin arrive sans qu'on ait rempli sa 
tâche. Il est, au milieu de tous les écueils, bien difficile de 

' Voir, pour l'e-xplication de ce passage, la lettre adressée à M. Léon 
Séché, p. 106. 



i88 PAUL HUET 

garder sa fermeté et son sang-froid. Le peintre a besoin de 
trouver son emploi, et l'accumulation de ses toiles dans son ate- 
lier est bien faite pour troubler et donner le doute. Sans ses 
grands travaux oii Delacroix en serait-il? Ceci est une ques- 
tion qu'on peut se poser. Il vient de terminer le grand salon de 
la paix à rilôtel de Ville. Avec une incorrection plus grande que 
jamais, c'est plaisir de voir combien cet homme conserve sa 
vigueur et sa nature. C'est toujours, et peut-être mieux que 
jamais, d'un grand style et d'une belle et harmonieuse couleur. 
Le fait des grands artistes est de conserver la foi et le naturel des 
premiers débuts, l'inspiration ! et de ne point perdre leurs défauts, 
on pourrait dire. C'est ce quia lieu pour Delacroix, pour Ingres, 
qui lui aussi vient de faire un plafond pour l'Hôtel de Ville, l'Apo- 
théose de Napoléon I"' ! ! ! 80.000 francs ! ! ! Une médaille antique 
mise aux points comme Ingres seul peut la mettre et peinte avec 
des couleurs et une gaucherie de gestes, dont il faut lui laisser 
la responsabilité. 

Il y a eu une certaine distribution de largesses impériales dont 
j'ai été, comme toujours, naturellement exclu. On a (ait venir une 
douzaine des hommes de mon temps, de mon école, Rousseau, 
Troyon, Français, Benouvllle ', Saint-Jean ^, etc., etc. Le ministre 
d'Etat leur a donné des conseils, dicté des programmes, fait des 
discours et les a congédiés. On se croyait volé (par habitude) ; 
au bout de huit jour.-. : M. Rousseau une commande de dix mille, 
M. Français de huit mille, et Troyon beaucoup plus, je crois, 
n'importe. Delacroix prétend que les opinions légèrement /^o«zm- 
goU'stes de ces messieurs ont pu les servir. Je crois que certaine 
adresse, une popularité habilement conquise les servent beau- 
coup mieux ; j'entendais dire h l'un d'eux, qui est certainement 
le plus fort dans ce genre, parce qu'il n'a pas l'air d'y toucher, 
et qu'il est avec cela très bon enfant, très aimable et très aimé : 
qu'il ferait aujourd'hui un xi/ccès à n importe qui ! 

Je ne te dis pas un mot de politique, la chose 

est fort peu intéressante. Jules Janin ' était arrêté hier, disait-on, 
pour avoir dit à l'Opéra, en apercevant Fould : « Tiens, voilà celui 
qui nous envoie des sergents de ville pour nous dicter des articles. « 
Le fait était vrai. C'est le moyen nouveau employé non pas seule- 
ment pour le premier Paris, mais pour faire dire telle ou telle 
chose d'une actrice ou d'une pièce ! Ainsi soit-il ; tu l'as voulu, 
Georges Dandin. As-tu entendu les cris de nos sénateurs et de 
nos députés, cela a dû te réjouir le cœur. Adieu, cher ami, la 
place me manque, il m'en faudrait beaucoup pour te dire tout ce 
que j'ai encore h te dire pour toi et ta chère compagne, veuille 

' Bcnouvillo (Jcan-Acliille). iSiS-iSgi, prix de paysage, 1837. 

'^ Saint-Jean, peintre de fleurs, 1808-1860. 

'■> Jules Janin, critique littéraire et dramatique, 1804-1874- 



LA CORRESPONDANCE 189 

bien me rappeler à son souvenir, ma femme se joint à moi et les 
enfants t'embrassent. 

Veux-tu la lettre de Montalembert P 



En 1854, c'est encore vers la côte normande, vers la 
région de la vallée d'Auge qu il est attiré. II prend 
un soir de juillet, dans la cour des Messageries de la 
rue du Bouloi, la diligence pour Honfleur ; mise sur 
une prolonge de la ligne de l'Ouest à la gare du Havre, 
elle roule sur rails jusqu'à Rouen, où une nouvelle méta- 
morphose la replace sur des roues, avec attelage et 
postillon, on traverse de nuit la vieille ville et la Seine 
pour se réveiller au matin à Pont-Audemer, où, pendant 
un relais, il est ])Ossible de visiter les vieilles églises 
et leurs superbes vitraux. Arrivé à Honfleur, il fait une 
tournée au pied de la côte de Grâce, puis pousse jus- 
qu'à Trouville. La foule élégante, qui a de plus en plus 
envahi et transformé le petit coin, découvert avec Dumas! 
le fait fuir. Enfin, deux lieues plus loin, il trouve un 
refuge dans une ferme, près d'une plage déserte et d'un 
hameau de deux ou trois chaumières, groupées autour 
d'un petit clocher, sous le nom de Villers. 11 prend pen- 
sion avec sa famille dans la ferme Fauvel qui existe en- 
core, et pendant plus de deux mois, dans ce trou inac- 
cessible, travaille avec passion au milieu de cette vie 
rustique. Troupeaux de bœufs, chevaux, porcs, volailles, 
tout lui sert de modèle, il remplit des cahiers de croquis, 
fait des études peintes des vieux moulins, des cours 
plantées de pommiers, des ruisseaux, des masures ; prend 
des effets de marine sur la plage et dans les falaises des 
Vaches-Noires, commence avant le lever du jour et finit 
après la nuit tombée. 

Un matin, il est arraché à son travail par l'arrivée de 
deux Parisiens et une Parisienne, grand événement dans 
ce désert ; c'étaient Hippolyte Garnot et sa femme, accom- 
pagnés d'un ami, M. Dutrône, ancien magistrat protes- 
tataire contre le coup d'Etat, chez lequel ils étaient en 



igo PAUL llUET 

visite au château de Sarlabot, près Dives : « Nous avons 
eu du mal à vous trouver, dit Carnot, vous êtes bien 
caché ici, mais nous vous tenons et nous vous enlevons, 
vous venez avec nous chez notre ami qui sera heureux de 
vous faire voir son domaine, situé sur les hauteurs de 
Dives, d'où il domine à perte de vue toute la plaine de 
Caen, nous ne repartons pas sans vous. » 

Pour donner une idée de ce qu'était alors ce pays, 
aujourd'hui sillonné par les automobiles, la voiture n'avait 
pu descendre dans la vallée. M. Dutrône avait dû l'aban- 
donner près du château de Villers, à plus dune demi- 
lieue dans les terres; il tenait en main son cheval dételé. 
C'est au milieu des petits ruisseaux ravinés par les orages, 
à travers les herbages plus ou moins marécageux, qu'il 
fallait chercher un passage. Aucun chemin pour aller à la 
mer. 

C'est ainsi que Paul lluet voit pour la première fois 
cette côte de Dives. Après trois jours de fctes normandes, 
dîners pantagruéliques commençant à midi pour finir à 
cinq heures, suivis de soupers de sept à neuf! il déclare 
que malgré le charme de cette réception, l'amabilité de 
ses hôtes, il lui faut se retirer et rejoindre son travail; 
que d'ailleurs, il ne saurait résister à un pareil régime. 
On ne veut pas le laisser partir, il est prisonnier. Aux 
pressantes instances pour le garder, il répond que puis- 
qu'il est impossible de partir en plein jour, il se sau- 
vera de nuit. — Le lendemain matin, à cinq heures, il 
laisse un mot de remerciements à son ami Carnot et à son 
aimable hôte et part à pied par la falaise de Beuzeval, à 
travers des éboulements, appelés le Colimaçon, qui sont 
aujourd'hui la ville de Iloulgate. 

A la fin de son séjour à la ferme de Villers, il a le 
désir de revoir cette côte de Dives entrevue, de rendre 
à M. Dutrône une visite un peu correcte pour se faire 
pardonner son escapade d'écolier. Les bagages sont ju- 
chés sur un banneau de la ferme, les enfants par-dessus, 
et par la grève à marée basse, la seule route praticable. 



LA CORRESPONDANCE 191 

il longe les belles falaises dites les Vaches-Noires. C'est 
en cet équipage qu'il arrive à Dives et descend dans 
une vieille auberge pleine de caractère. Malgré son titre 
pompeusement historique, Thôtel de Guillaume le Con- 
quérant ne se doutait pas alors, dans sa rusticité primi- 
tive, de la glorieuse destinée qui lui était réservée, et 
M"" Lerémois, la mère du charmant antiquaire, qui a 
fait de cette maison un véritable musée, était loin de 
prévoir que sa table recevrait un jour tout ce que la lit- 
térature, la politique, l'art ou le théâtre pouvaient avoir 
de célébrités, et à sa suite tout le snobisme parisien. 

De là, Paul Huet rayonne dans tous les environs ; la 
visite à M. Dutrône amène des relations plus suivies, il 
fait des études à Sarlabot, à Montdimont, à Trousseau- 
ville, études dont il va tirer parti pour ses panneaux 
décoratifs. L'aimable châtelain, peu artiste mais ardent 
patriote et philanthrope, a introduit en France une race 
bovine sans cornes, la race anglaise de Durham ; il fait 
poser lui-même son taureau noir, donnant à Paul Huet 
des renseignements précieux pour les proportions par- 
ticulières à la race, pour les formes qui caractérisent le 
type. 

Dans la vallée de Beuzeval, alors si sauvage et si pit- 
toresque avec ses vieux moulins, il rencontre M. Delise, 
jeune avocat de Lisieux, qui, plus tard, sera Procureur 
général à Paris, sous la République, son beau-frère, 
M. Jouvet, très artiste, faisant un peu de peinture; ce 
dernier lui dit qu'il l'a déjà vu àMortainen i85i, étant avec 
son ami le peintre Legrain, de Vire. Paul Huet est reçu 
au chalet, unique habitation alors construite sur la plage. 
Les soirées se passent en causeries d'art, de littérature. 
Pendant qu'il dessine ses souvenirs de la journée, on fait 
de la musique, une très belle voix d'homme complète 
la séduction. Quand Paul Huet part pour Paris, il est 
déjà convenu qu'il reviendra l'année suivante dans un loge- 
ment de douanier pouvant offrir un refuge pour la sai- 
son. C'est alors qu'il retrouve M. Legrain, qui devient 



Kji PAUL HUET 

Fanii avec lequel il échange jusqu'au dernier jour une 
correspondance suivie, correspondance qui fournit sur 
ses impressions d'art, sur ses travaux, ses projets, ses 
enthousiasmes ou ses découragements, une des notes 
intimes. 

A Villers, un camarade de son fils, Georges Clairin, 
encore enfant, fait près de lui ses premiers essais de 
dessins d'après nature. 

A M. Sollier. 

Paris, 19 octobre i854. 

Comme il y a longtemps que je ne t'ai écrit, cher bon, j'ai 
commencé à ton intention plusieurs lettres toutes restées en 
plan; il faut que celle-ci soit plus heureuse, je sais que sans cela 
ta plume resterait tout à fait muette, heureusement que j'explique 
ta paresse par ton bonheur et que je lui pardonne, comme un 
homme heureux moi-même : tout va bien ici, femme, enfants se 
portent a merveille. Quand je dis ici, la chose n'est pas abso- 
lument exacte ; nous débarquons de Normandie où nous avons, 
au bord de la mer, à l'abri des mécliants et des sols, comme 
dit Lafontaine, passé deux mois et demi ; et à peine sortis des 
wagons, j'ai conduit ma femme à Fontainebleau, où elle va rester 
à peu près jusqu'à la fin du mois... 

J'ai travaillé en voyage, comme aux beaux jours de la jeunesse, 
et je prépare pour l'Exposition, dite universelle, trois toiles impo- 
santes par la dimension ! Souviens-toi, cher ami, que tu nous as 
promis ta visite, j'aurai, au besoin, un lit médiocre à l'offrir. 

Me voici donc seul à Paris où, tu le vois, j'ai fort à faire. Je le 
sens si bien que je ne sais par où commencer. J'ignore quelles 
sont, je ne dirai pas mes chances de succès, mais même les 
chances de succès d'une exposition de peinture ouverte à côté 
d'une exposition universelle de l'industrie, au milieu des fanfares 
de la garde impériale, de l'inauguration d'un nouveau Paris, et des 
pompes triomphales de la victoire. Tout cela est commandé pour 
la même époque, sans compter les surprises. Les Français s'en- 
nuient, on les amuse. Pour les arts, comme ils sont là sous forme 
de trophées accessoires, je pense qu'ils seront facilement dévorés; 
sans compter qu'ils offrent peu de dividende et se mettent peu en 
commandite. Non, non, l'esprit du siècle n'est pas là, il faut en 
prendre son parti; je le dis, je t'assure, sans trop de mauvaise 
humeur, le travail seul est un assez bon plaisir et vaut la peine 
qu'il donne. Je suis heureux, tu le sais; ma femme est toujours 
la bonne et charmante compagne que tu connais, les enfants 
poussent à ravir comme de vrais et bons champignons, ils 



LA CORRESPONDANCE ,93 

t'aiment car ils aiment mes amis, mais s'il m'était défendu de 
travailler, cela me manquerait beaucoup. Sans pouvoir, comme 
Delacroix que j'admire, calculer toutes mes forces, mes instants, 
mes plaisirs et ma vie pour le culte de lart, je suis heureux, tout 
en jouissant d'autres bonheurs qu'il ne connaît pas, et dont je 
puis te parler, à toi qui sais en jouir, d'avoir un peu de sa pas- 
sion et de son amour pour le métier ingrat et perfide après 
lequel nous crions tant. A qui donc parlerais-je de cette coquette 
maîtresse si ce n'est à toi, cher ami, à toi qui l'aimes aussi, qui 
as partagé mes émotions, encouragé mes luttes. Combien je pense 
à toi, combien tu me manques! l^'aniitié est une bonne et sainte 
chose, à laquelle je ne veux pas plus renoncer. Quelle triste sépa- 
ration, au bout du compte, que celle qui tient éloignés deux 
vieux amis comme nous. Je n'ai écrit à personne pendant mon 
absence et n'ai eu de remords que pour toi, ingrat qui vis dans 
ton fromage. 

Adieu, cher ami, mille respectueuses amitiés à ta compagne, 
et écris-moi. 

Je te parlerais bien, si j'en avais la place et le courage, de mes 
affaires, de certains mécomptes, de la tenue que je garde, fierté 
dont on ne me saura aucun gré et qui profite si bien à d'autres. 
Mais tous ces accidents ont peu d'intérêt, ils rentrent plus ou 
moins dans l'histoire du monde où le masque de l'hypocrisie le 
plus sale, le plus connu, le plus traîné, réussit toujours, puis j'ai 
souvenir de ta dernière lettre et tu croirais en vérité que je 
prends ces choses plus à cœur qu'elles ne valent et que ma 
propre dignité ne le permet. 

Paul. 

A sa femme. 

23 octobre i854- 

Si ce n'était le plaisir que j'éprouve des bonnes nouvelles de 
ta santé, je me laisserais aller à une disposition assez maussade, 
et tu risquerais, ingrate, comme tu te nommes si bien, de rece- 
voir le contre-coup de mon humeur. J'ai décloitté la caisse de 
Nantes, et la vue de ce capital à fonds perdu est loin de me 
réjouir. Je viens d'écrire à ma nièce pour lui dire que nous 
n'irions pas dimanche et je reprends la plume pour toi, qui 
trouves mes lettres bâclées et peu tendres, qui ne me répondras 
pas, et qui reçoisde ces lettres, /je« /e«rf/'es, tous les jours. Décidé- 
ment Ihomme est bien l'être incompris. N'êtes-vous donc pas 
contente, belle dame, que je vous tienne si bien registre de ma 
conduite, que je vous donne le journal de mes heures, que je 
vous rende compte de tout. Si je n'ai pas parlé de tout ce qui 
me tenait au cœur et qui y tient bien, c'est que c'était un peu 
triste pour moi isolé ici ; je puis commencer à le dire maintenant 

i3 



,94 PAUL HUET 

que la (in approche, mais je tenais à ne pas troubler vos derniers 
jours (le campagne et de famille, chère madame. 

J'ai passé la soirée de lundi chez Bixio, il m'avait prêté la 
dernière revue, que je devais lui rendre de suite : Un article de 
Planche très beau sur Rubans, Chez Bixio, on accusait Planche 
de plagiat à propos de cet article. Je ne suis pas Rubens, mal- 
heureusement, et ne puis payer de ma gloire le nombre de mes 
années. Je voudrais avoir comme lui à offrir h ma jeune femme 
une splendeur éclatante. Il y avait entre elle et lui une différence 
de 36 ans qu'il a su combler par la gloire, il a été comme moi, 
ma chère, un mari amoureux et heureux. C'est le plus beau point 
de ressemblance, n'est-ce pas? 11 y avait chez Bixio le petit 
cercle des habitués, cercle qui vieillit et s'endort. Hier, j'ai redîné 
chez Legendre ; pour mettre h profit les derniers jours de 
liberté que laisse le vieux père, nous n'y avons pas manqué, et 
pour nous refaire de l'affreux mélodrame de l'autre jour, nous 
avons été entendre, au Théâtre lyrique, une jolie pièce nouvelle 
parfaitement montée et dont la musique gracieuse, facile, est char- 
mante. 11 nous a fallu même admirer les décors. Naturellement nous 
avons parlé de toi, j'ai parlé de toi, qui troublais mon plaisir par ta 
santé. M™^ Legendre et tes amis disent tous que tu ne te couvres 
pas assez. Les trois quarts des maladies, à mon avis, viennent du 
changement d'air et des impressions qu'on en reçoit. Soigne-toi 
pour moi, qui ai besoin de toi, pour tes enfants qui en auront 
plus besoin encore, et crois que je ne puis te dire rien de 
mieux que ce mot qui sort si bien du fond de mon cœur : je 
t'aime. 

J'ai beaucoup travaillé, aussi n'ai-je vu personne. Je voulais 
aller chez les Miet voir Zélie. Je voulais écrire à ma tante, à 
M. Dutrône, je n'ai rien fait de tout cela et toi? A bientôt chère 
chérie amie, moi aussi je compte les heures. Embrasse pour 
moi père et mère et comble les petits, je te le rendrai. 



A son fils. 

Mon cher René, je sais que tu tiens à ce qu'on te réponde. Je 
ne te promets pas de toujours le faire, mais comme aujourd'hui 
je veux te recommander de me bien donner tous les jours des 
nouvelles de mère, je n'y manquerai pas. Tu sais, mon bien cher 
enfant, que tes lettres me feront toujours plaisir; je veux non 
seulement être ton bon petit père, mais encore être ton bon 
petit ami, et sois sur que tu n'auras jamais de meilleur confi- 
dent, ni de plus sincère comme de plus indulgent conseiller que 
moi ou ta bonne mère. Ce que je serai pour toi, tu le seras à ton 
tour pour ta sœur, dont tu sais être, parfois, le protecteur et 
l'ami. Plus vous vous aimerez, plus vous vous élèverez ensemble 
en intelligence dans les mêmes idées, dans les mêmes besoins, 



LA CORRESPONDANCE igS 

et plus vous serez heureux. Je suis content de toi pour ton trav<Til, 
cela me fait beaucoup de plaisir. Ton maître te donne des choses 
faciles, tant mieux si tu les fais bien. Dans la vie, on ne s'inquiète 
jamais si une tâche, un devoir est facile, mais s'il est bien fait. 
Adieu, chéri, nous t'aimons bien tendrement et tu sais qu'en 
parlant de toi ou de ta sœur, en vous regardant, ta mère et moi 
avons eu souvent les larmes aux yeux. 

Ton petit père. 

L'Exposition universelle était annoncée pour i855. 
Paul Huet, plongé dans le plus grand découragement, 
n'osait rien entreprendre. Les événements de i852 ne 
l'avaient pas seulement atteint moralement, il était encore 
frappé dans sa carrière ; depuis le coup d'État, ses toiles 
n'étaient plus achetées par le ministère, il se sentait à 
l'index et véritablement, comme il le dit lui-même, 
(( proscrit à l'intérieur ». Un jeune artiste, qui eut plus 
tard quelques succès et un moment de vogue, et qui avait 
travaillé beaucoup près de lui depuis quelques années, 
Desjobert', dit en feuilletant ses cartons : « Vous qui me 
prêchez si bien le travail, qui toujours prêchez surtout 
d'exemple, qu'aurez-vous pour l'Exposition universelle ? 
Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore commencé 
une toile exprès ? Voilà l'occasion de vous montrer et de 
répondre aux injustices dont vous êtes victime. » Et avec 
une verve charmante : « N'oubliez pas que vous êtes notre 
vieux chef de file, il ne sera pas dit, je pense, que vous 
désertez devant l'étranger, etc., etc. » Il fait si bien que 
Paul Huet, piqué au jeu, tend sur le mur d'une petite 
chambre de débarras un grand papier bulle sans fin sur une 
largeur de trois mètres, et trace, en trois ou quatre jours, 
avec un entrain merveilleux, le carton au fusain de Y Inon- 
dation, dans lequel la composition est tellement écrite et 
arrêtée, qu'il n'aura qu'à le reporter sur la toile, exacte- 
ment de la même taille, pour l'exécution du tableau. 

Quand Desjobert revient peu de jours après, il ne peut 
croire que ce travail, enlevé si vite, ait été commencé 

' Eugène Desjobort. 1817-1863. 



196 l'AUL HUKT 

depuis sa dernière visite. Paul Huet ne l'ayant pas fait 
dans son atelier, il supposait qu'il s'était caché pour le 
faire depuis de longs jours. 

Ce dessin, décalqué sur une toile, fut peint avec la même 
lapidité et la même verve. 

Desjobert, enthousiasmé du carton, avait déjà parlé de 
l'œuvre, il en parla au furet à mesure de l'exécution; 
quelques artistes vinrent, entre autres Français, qui, pré- 
venu du succès qui semblait se préparer, ne put s'empê- 
cher d'être frappé et d'avouer à Paul Huet que plusieurs 
l'admiraient assez pour qu'il ait été déjà question de 
donner au « paysage » une grande médaille d honneur, 
afin de la lui attribuer. 

Avant l'ouverture des salles, Paul Huet reçut de Dela- 
croix, qui était du jury, la lettre suivante déjà publiée 
par Ph. Burty dans le journal de Delacroix. 

D' Eugène Delacroix. 

Ce 21 avril. 

Mon cher ami, je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de 
celui que m'ont fait vos tableaux à l'exposition. Votre grande //lonrfa- 
tion est un chef-d'œuvre, elle pulvérise la recherche des petits effets à la 
mode : votre rivière fait également fort bien et ils sont tous les trois 
placés de manière à ce qu'ils se donnent une vigueur mutuelle. J'espère 
que vous serez content de ce que tout le monde vous en dira ; car mon 
jugement est celui que j'ai entendu porter par tous ceux qui vous ont vu. 

Recevez, mon cher ami, l'assurance du plaisir que me fait votre 
succès si mérité et celle de ma vieille et sincère amitié, 

Eugène Delacroix. 

On trouvera plus loin' une autre lettre de Delacroix 
datée du 17 avril 1857, écrite au moment où le tableau de 
\ Inondation fut acheté pour le musée de Luxembourg, qui 
vient encore confirmer cette bonne opinion et ces éloges 
de Delacroix. 

A l'heure du vote des récompenses, non seulement 
la grande médaille d'honneur à donner au paysage 

' Page iio. 



LA CORRESPONDANCE 197 

l'ut passée sous silence, mais après la distribution des 
premières médailles dont disposait le jury, on s'aperçut 
avec stupéfaction que Corot, ni Paul Huet n'en avaient. 
Français, qui était du jury, ne s'était pas oublié, bien 
entendu ; aussi put-il protester sans danger contre cette 
malencontreuse distraction, et comme il s'écriait : « Huet, 
Corot c'est impossible, mon ami Corot, c'est impardon- 
nable ! » — Delacroix, toujours si réservé, ne put s'em- 
pêcher de l'apostropher en lui disant : « Monsieur Fran- 
çais ne criez pas si fort, Corot n'a eu que deux voix, celle 
de Dauzats et la mienne, ainsi vous n'avez pas voté pour 
lui. — C'est une erreur, on aura lu Court' » ! — Delacroix 
haussait les épaules en lui tournant le dos. Ecœuré et 
désolé, il arrivait aussitôt chez Paul Huet en sortant de 
cette séance, lui racontait la scène et ajoutait : « Nous 
avons envoyé une délégation auprès du ministre pour 
demander les deux médailles supplémentaires, votées 
d'acclamation; si l'empereur ne les accorde pas, je 
demande pour vous la croix d'officier- ». 

Le lendemain, la liste officielle paraissait avec quatre 
noms de plus ; l'empereur avait accordé deux médailles 
au jury et en avait, de son autorité privée, attribué deux 
autres à des étrangers ; convenances diplomatiques sans 
doute. 

Cette année i855 est la date la plus importante dans 
la carrière de Paul Huet, c'est le tournant décisif, c est 
l'heure où, affranchi des influences méridionales et repris 
par la poésie du nord au point de vue de la couleur, mais 
fortifié par l'étude des grandes lignes italiennes ou plutôt 
provençales, il marche sûrement et largement dans sa 
voie jusqu'au bout. 

' Court (Joseph-Désiré), 1797-1865, prix de Rome, 1821. 

'■' J'assistais, tout enfant, à la visite de Delacroix, qui avait interrompu notre 
diner de famille, et je le vois encore sur le palier de l'escalier, quand, au 
moment de quitter mon père, il lui lança les derniers mots au sujet de la 
croix d'olGcier. L'a-t-il demandée, malgré la médaille, a-t-il essuyé un refus, 
précédant de quelques années les ratures impériales ? R. P. H. 



igS PAUL HUET 

La rivière, dont parle Delacroix dans sa lettre, est le 
Soleil couchant à Seine-Port^ le troisième est Environs 
cT Antibes ; mais il ne parle pas d'un quatrième mieux 
placé encore que les autres, puisqu'il l'avait pris pour 
remplir un vide au milieu de ses propres toiles, dans 
la salle qui lui était, à lui Eugène Delacroix, spécia- 
lement réservée. Ce tableau intitulé : Fraîcheur des 
bois, Fourré de la foret, était considéré par Paul Huet, 
autant au point de vue de l'exécution que pour la com- 
position et le sentiment, comme l'expression la plus 
complète de son talent. C'est à l'instante prière de son 
fils qu'il a consenti à le léguer au Louvre. La toile, 
avant d'y pénétrer, devait subir une aventure assez 
curieuse pour être rapportée. 

Quand cette donation est annoncée à M. de Nieuwer- 
kerkeen 1869, l'accueil est des plus gracieux. — « Nous 
sommes heureux, dit-il, que Paul Huet ait songé à VAd- 
niinistration [sic] , les règlements ne nous permettent 
pas de mettre le tableau de suite au Louvre, il va être 
placé au Luxembourg et aussitôt les délais expirés, il 
sera transporté au Louvre. — Monsieur, le cas est prévu, 
la toile me revient. Mon père ayant déjà trois toiles au 
Luxembourg, je tiendrai celle-ci à votre disposition pour 
le Louvre quand vous la voudrez. » 

Cinq ans après en 1874, c'est-à-dire bien avant la date 
réglementaire, deux des tableaux du Luxembourg : Inon- 
dation à Saint-Cloud et Calme du niatin^ intérieur de 
forêt entrent au Louvre. La toile en question est aussitôt 
offerte au conservateur des musées nationaux, M. Barbet 
de Jouy : « Je dois, dit-il, soumettre la proposition à la 
commission des musées, elle se réunit ces jours-ci, 
envoyez le tableau, vous aurez la réponse dans quelques 
jours ». 

Au bout de six semaines, pas de réponse ! nouvelle 
démarche chez M. Barbet de Jouy : Dans son cabinet, 
deux tableaux placés sur des chevalets frappaient les 
regards dès l'entrée : celui de Paul Huet et une vue des 



LA CORRESPONDANCE 199 

Alpes, de Rousseau. — Silence. — Monsieur, je venais 
savoir si vous aviez une réponse à me donner au sujet 
de ce tableau... Est-il accepté ou refusé par la Commis- 
sion ? — Oh, il est accepté, mais sans enthousiasme ; et 
pour ce qui est de moi, je dois vous déclarer que je ne 
l'exposerai pas, je n'ai pas de place... puis... qu'est-ce 
que ce tableau?... Ce n'est pas un tableau,... ce n'est pas 
une étude, on ne sait; ce n est pas composé... ça a Vair 
d'un décor (sic) — puis brusquement, montrant le Rous- 
seau : Voilà un tableau! — Monsieur (avec un sourire), 
vous me permettrez, j'espère, de vous faire observer que 
je ne puis être juge entre Rousseau et mon père; d'autres 
s'en sont chargés, pas toujours à l'avantage de Rousseau, 
mais puisque vous me mettez au pied du mur, que vous 
parlez de tableau et de composition, j'oserai dire que 
cette toile de Rousseau, quels que soient ses mérites, a 
un défaut,... ou une qualité singulière, car c'est voulu 
pour l'elïet ; elle a des premiers plans étrangement noirs et 
sacrifiés. — Oh! ils n'existent pas. — Monsieur, je n'osais 
le dire; vous vous exprimez mieux et plus franchement que 
je n'aurais pu le faire ! Mais il n'est pas ici, je vous le répète, 
question de Rousseau, il s'agit de cette toile et je suis 
désolé de vous l'avoir présentée et surtout de la voir 
acceptée, car il est trop tard pour la reprendre, ce que 
je n'aurais pas manqué de faire si j'avais connu plus tôt 
vos intentions. — Oh, il n'est pas trop tard. — Comment, 
je puis encore la reprendre ? — Parfaitement. — Quand 
puis-je l'envoyer chercher. — On vous la portera, aujour- 
d'hui même, si vous voulez. — Je rentre chez moi. — On 
vous suit. » Une heure après, le tableau était rapporté 
par un gardien. 

Quelques années plus tard, rencontre de M. Lafe- 
nestre : « Quelle est cette histoire, dit-il, on m'a 
parlé d'un tableau de Paul Huet, destiné au Louvre et 
mal accueilli, si mal reçu que vous l'auriez repris, est- 
ce possible ? Je viens d'être nommé conservateur, si vous 
êtes encore disposé à le donner, moi, je le réclame, je 



200 PAUL HUHT 

serai heiiieux que J'entiéc de cette toile au Louvre soit 
une de mes premières mesures. — Ce tableau est à votre 
disposition avec tout ce que vous voudrez bien accepter. » 
C'est ainsi que, sur l'initiative de M. Lafenestre, neuf 
nouvelles toiles et vingt-six dessins, plus un album de 
voyage instamment demandé par lui, ont été choisis 
pour le Louvre et sont allés y rejoindre les toiles du 
Luxembourg. 

Voici, du reste, le jugement de Burty sur le tableau 
Fourré de la forêt, exposé à Lille en 1866 sous ce titre 
un peu différent : Intérieur de forêt dans les Pyrénées ' : 

« Celui-ci est certainement un des chefs-d'œuvre de M. Paul 
Huet, c'est un tableau déjà ancien sur lequel la pâte a opéré 
tout son travail, qui est admirablement ensoleillé et qui ne chan- 
gera pas plus qu'une maïolique qui a cuit au four. C'est un des 
échantillons les plus sobres et les plus sains de l'école roman- 
tique, c'est un coin de forêt plantureux et verdoyant, les rochers 
disparaissent sous la mousse, les troncs d'arbres lustrés et moirés 
s'alignent comme les colonnes dun temple, un ruisseau bondit 
et écume. Le choix du site est raisonné et le tout est admirable- 
ment dessiné et peint; mais ce qui est frappant, c'est le soleil 
qu'on y sent, les arômes qu'on y respire, les vols d'insectes qu'on 
y entend bruire, j'allais dire les sonnets qu'on y cueille par gerbes. 
C'est plus qu'un paysage, c'est un tableau. Dans le musée, le 
tableau de M. Paul Huet eût été un enseignement, celui de 
M. Daubigny [Bords de VOise) ne sera qu'un exemple ». 

Ce même tableau, comme on la vu, est celui que Dela- 
croix avait choisi pour remplir un vide dans le salon qui 
lui était réservé à l'Exposition universelle en i855 et 
Maxime Du Camp s'exprime ainsi à ce sujet' : 

« M. Paul Huet a une telle puissance de savant coloris, que ses 
paysages ont pu alTronter sans pâlir le dangereux voisinage des 
toiles d'Eugène Delacroix. — Son Fourré de la forêt déjà exposé 
en 1802, est un tableau de premier ordre où le peintre a eu à 
lutter contre des obstacles sans nombre qu'il a su vaincre à force 

de science C'est vrai comme la nature. Qui de vous, après 

des heures de marche, de soleil et de fatigue, n'a été heureux 

' Gazette des Beaux-Arts, septembre 1866, t. XXI, p. 386. 
^ Les Beaux-Arts à l'exposition universelle de i855, p. aSi. 



LA CORRESPONDANCE 201 

de trouver un abri semblable pour s'y étendre et y dormir à 
l'aise. » 

« On retrouve', dit Théophile Gautier, dans le Fourré de la 
forêt cette densité touffue, cette luxuriance de frondaison, cette 
fraîcheur opaque [frigiis opaciun) dont l'artiste a le secret. » 

Est-il besoin, après ces témoignages, de rappeler ce 
mot d'Ernest Chesneau ■ s'adressant à la jeune génération. 

« Le tableau, nous le trouvons toujours chez vos prédé- 
cesseurs et maîtres, Paul Huet, Théodore Rousseau, Corot; chez 
Paul Huet surtout. » 

A M. Sollier. 

Mai i855. 
Cher bon, 

J'ai, en eflet, beaucoup travaillé, et fait, dit-on, merveilles. J'ai 
reçu h ce sujet les plus vifs compliments; entre autres une lettre 
de Delacroix, qui a vu mes tableaux en place et s'est empressé 
de m'écrire que j'avais fait [Inondation à Saint-Cloud 9 pieds 
sur 6) un véritable chef-d" œuvre qui pulvérise toutes les petites 
manières à la mode [sic). Tu vois que voilà un bel éloge et d'une 
bouche précieuse, mais je ne m'abuse pas trop. Delacroix, Ingres, 
Decamps exposent, ainsi que d'autres moins effrayants, tout l'en- 
semble de leurs œuvres ; l'étranger envoie des quatre parties 
du monde la quintessence de ses chefs-d'œuvre. Voilà plus qu'il 
n'en faut pour rendre modeste; on n'a pas besoin de se rappeler 
que dans ce bienheureux pays tout est caprice, mode, intrigue 
et fausse faveur, et que les étrangers ont toujours une chance 
de plus que nous, en vertu de ce vieil adage : que nul n est pro- 
phète en son pays. Les arts d'ailleurs, comme toutes les choses 
d'intelligence, occupent aujourd'hui une bien faible place, et la 
locomotion, qui sème de l'or et ouvre les palais de la bourse et les 
temples de la fortune, écrase, dans sa course, tous les pauvres 
(aiseurs de livres, ou badigeonneurs de toiles. C'est curieux, 
amusant et triste aussi, quoique grand. Nous avons rêvé, prédit 
des temps nouveaux ; nous avons tous été plus ou moins les pro- 
phètes de ce règne des Juifs et du Saint-Simonisme. Voilà que 
nous y touchons et nous reculons d'horreur, comme, pour ma part, 
je le pressentais du reste. Tu vas venir voir tout cela qui mérite 
certes la peine d'être vu. Je compte dans tous les cas sur le plaisir 
de te voir. 

* Les Beaux-Arts en Europe, i855, 1" série, p. i55; (voir les articles com- 
plets aux Salons. 

- Salon de 1866, Constitutionnel, 5 juin. 



PAUL IlUb:'!' 



Adieu, cher bon, mille compliments pour vous de la part de 
ma femme. Les entants se portent bien et t'embrassent. 

Tu ne reconnaîtras plus Paris, qui, lorsqu'il n'est pas abattu, a 
le malheur d'être badigeonné. 



Au président Petit. 

J'ai été très sensible, mon cher Auguste, à vos bons souvenirs 
affectueux. La France, en effet, s'est montrée d'une supériorité 
incontestée, et à une telle distance en général, qu'il eùl été ditli- 
cile de lui disputer le rang qu'elle occupe. Pour moi, mon cher 
ami, j'ai été heureux dans cette grande bagarre. J'avais, en ellet, 
travaillé avec l'idée ambitieuse de défendre l'honneur national et 
mon nom sur ce champ de bataille pacifique; et cet orgueil m'a 
servi, au point de vue de la vanité personnelle satisfaite au moins, 
car les résultats matériels jusqu'à présent sont nuls encore cette 
année, quatrième du règne ; vous pensez que je n'ai pas le vent de 
la faveur et que sous ce régime, il règne et souffle mieux que 
jamais. J'ai reçu au moins de nombreux témoignages de sympa- 
thie et je n'ai pas besoin de vous dire que votre souvenir n'est 
pas celui qui m'a fait le moins de plaisir 

Le ministre, lui, n'a pas encore fait ses acquisitions, je ne sais 
quels seront ses choix. On parle de la singularité de goût qui a 
présidé à ceux du maître et l'on dit seulement que les acquisi- 
tions ministérielles seront rares ; comme vous voyez, j'ai cepen- 
dant encore une faible chance. 

En fait d'art et de nouvelles, il est toujours question ici de la 
destruction des Champs-Elysées au profit du bois de Boulogne 
et surtout de la spéculation. M. de Morny, dit-on, est acquéreur 
au nom d'une compagnie; on reprendrait un ancien projet. Le 
bois de Boulogne deviendrait le centre de la science et des plai- 
sirs. Le jardin des Plantes, métamorphosé en caserne, irait y cher- 
cher de l'air et de l'espace pour les animaux. Si, comme le bruit 
court, Sa Majesté le veut, nous verrons ce projet, qui, à la des- 
truction près des Champs-Elysées, ne manque pas de grandeur, 
se réaliser bientôt. 

Il est question aussi, puisque je vous donne des nouvelles, d'une 
chose plus grave qui met le conseil d'Etat et surtout (dit-on, tou- 
jours) M. Baroche ' sens dessus dessous, d'une nouvelle des 
plus singulières, des plus incroyables et des plus impossibles, 
d'une nouvelle qui ne peut manquer de vous piquer, vous, avocat 
légiste et président de cour : il est question donc d'un maximum 
sur les loyers, il s'agirait de diviser Paris par zones et de tari- 
fer les propriétaires suivant les quartiers, l'espace, la hauteur, etc. 
L'exécution sera difficile, mais le bruit seul a de quoi amuser 

' Baroche (Pierre-Jules), homme d Etal, ministre, 1802-1870. 



LA CORRESPONDANCE ao3 

les Français puisqu'ils en avaient besoin, et les propriétaires en 
particulier. Pour moi, mon cher ami, je prends l'esprit de mon 
temps et accepte toutes ces singularités comme pluie ou giboulée 
qu'il plaît au bon Dieu. Définitivement l'amour de l'or et des spec- 
tacles est la passion du peuple, le courage est à l'armée, et la 
servitude dans les mœurs; que votre amitié reste 

Vale et ama me, 

Paul. 



.1 M. Sollier. 

A quoi songes-tu, que deviens-tu? Définitivement mon cher 
ami, les bêtes t'absorbent, et disposé peut-être à leur trouver 
plus de raison qu'aux gens d'esprit, tu romps avec Paris, tes sou- 
venirs et notre bruit. Tu aurais peut-être raison si en vérité 
l'amitié n'était une bonne chose. Il me semble, à celle que nous 
te portons ici, que tu pourrais en faire quelque cas et ne pas 
tant la mépriser. Sois tranquille, parle-nous élevage, bêtes à 
cornes, prairies artificielles, fenaison, nous t'écouterons. Tu 
parleras à un paysagiste d'abord, puis h des Parisiens qui aiment 
d'autant mieux la campagne qu'ils en sont loin. Crois-tu que les 
Géorgiques aient été faites pour des fermiers, par hasard? Le bon- 
heur est parfois égoïste ; si c'est cela, je te pardonne et n'ai que le 
regret de ne pas t'entendre dire que tu es heureux. Si tu as des 
soucis, des chagrins, ne peux-tu nous les dire et ne sais-tu pas 
la part que nous prendrons à tes peines. Tu étais, lors de ton court 
voyage, inquiet de M"" Sollier, et tu sais combien, sans la con- 
naître, nous aimons cette compagne de ta vie. A peine de retour 
des bords de la mer, l'inquiétude des santés commence ici pour 
nous. Ma femme, qui rapporte toujours de l'Océan une santé 
brillante, est déjà atteinte du marasme de Paris. 

Tu sais sans doute que j'ai eu ici une première médaille en 
grande compagnie, fort partagée comme tu as pu voir, et que 
d'ailleurs j'ai failli ne pas avoir. J'ai reçu à cette occasion force 
félicitations, plus que la chose n'en mérite assurément, mais les 
tiennes me manquaient et il faut que je ne sois pas fier pour t'en 
parler. J'espérais mieux, du reste, et tu connais tellement, moncher 
philosophe, la vanité de ces récompenses et le ridicule du choix, 
que tu as préféré ne pas donner h ta paresse ce prétexte 
pour nous écrire. J'aimerais mieux tannoncer, en ell'et, que 
mes tableaux sont vendus fort bien et que j'ai à décorer un salon 
du nouveau Louvre, il n'en est rien encore, hélas ! Sa Majesté a 
fait ses acquisitions que l'on trouve, près de lui, très singulières 
et que j'approuverai pour ma part d'autant moins que je n'y suis 
pas compris. J'ai du reste une jolie commande, c'est la décoration 
d'un petit salon : huit tableaux en hauteur à faire pour un brave 
et aimable normand. 



3o4 PAUL HUET 

J'ai vu Comairas un instant à Fontainebleau, où je reste le 
moins possible quand je ne vais pas pour y travailler; il a gagné 
ses procès et n'en travaille pas plus 

Adieu, bien des compliments les plus affectueux de la part de 
tous, et de ma part amitié quand même. 

Paul. 

Sois sur que tu as raison, et comme toi nous trouvons Paris 
stupide. 

De Ernest Legouvé. 

Bravo, cher ami, je suis bien heureux de voir votre nom placé au 
premier rang. N'est-ce pas un hasard charmant que celui qui met dans 
la même année mon entrée à l'Institut et votre belle reprise de posses- 
sion de la renommée. Allons ! ferme ! M""" Huet doit être bien contente ; 
car ma femme l'est beaucoup ainsi que ma fille : je voudrais bien que 
ma chère femme fût aussi bien portante que la vôtre, rien ne manque- 
rait à mon contentement : malheureusement elle est toujours bien débile 
et bien maigre. C'est une cruelle épreuve que cette longue maladie, et 
où il faut tout son courage pour rester douce et calme comme elle l'est. 
Nous reviendrons lundi à Paris et nous comptons, parmi nos plaisirs, 
la joie de vous serrer la main. 

A vous de coeur. 

E. Legouvé. 

Paul Huet passe le printemps de i856 sur la hauteur 
de Châtillon, en un joli coin très boisé avec la vue de Paris 
dans le fond. Puis il retourne à Beuzeval. Le caractère de ce 
pays resté sauvage l'attirait. Houlgate était une lande 
dominée par une avalanche de terrains éboulés, cahotés, 
en un mot l'entrée du désert, des roches ou Vaches 
Noires. C'est ainsi que cette vallée sert de thème à plu- 
sieurs tableaux de Paul Huet. Les Vaches Noires (musée 
royal de Bruxelles) ; Les Falaises de Houlgate (musée de 
Bordeaux) ; La chaumière Vauquelin{M^^Y)2iy\àà' Knger^) ; 
Le moulin à Vïllers (M. Jacques Redelsperger), enfin la 
série des panneaux décoratifs pour un hôtel à Vire. 

Mais en i856, la vallée de Beuzeval est envahie par 
une épidémie de fièvre typhoïde ; sous cette influence. 
Paul Huet rentre souffrant à Paris, est pris d'une maladie 
d'intestins, extrêmement grave, qui dure deux ans avec 

' La lettre n'est pas datée, mais l'entrée de Legouvé à l'Académie est de 
i856. 



LA CORRESPONDANCE 2o5 

des alternatives de mieux et de rechutes plus terribles. 
Il est plus de six mois sans pouvoir supporter autre 
chose qu'une bouillie de maïs; il mourait de faim ! Son 
ami, le docteur qui le soigne, sort un jour en jetant le 
drap sur lui et dit à sa femme en lui serrant la main : 
<( Allons du courage ! » Puis, revenant peu après et n'osant 
entrer, murmure : « Il est encore là ? » Une lueur d'es- 
poir revient, il ordonne des frictions à l'alcool camphré 
sur la colonne vertébrale. Sur ce corps décharné, le 
squelette perçait la peau, chaque vertèbre était à vif, le 
sang perlait sous la friction et toujours énergique, 
Paul Huet ne cessait de dire : « Plus fort, frotte donc. 
— Mais le sang coule. — Eh ! qu'importe, frotte ! » 
Aussi, quand vint la convalescence et l'heure où il dit à 
son vieil ami : « Eh bien, docteur, vous m'avez encore 
sauvé la vie ; j'ai été bien bas !» — « Mon cher, lui répond 
ce dernier, je crois vous avoir tiré de très mauvais pas 
dans deux ou trois circonstances, mais cette fois, je n'y 
suis pour rien, c'est vous qui, littéralement, n'avez pas 
voulu mourir ; votre énergie vous a sauvé, moi, je vous 
avais abandonné. » 

Cette maladie le désespérait parce qu'elle arrêtait ses 
travaux. Les panneaux décoratifs pour la Normandie 
étaient depuis peu commencés, il était impatient de 
montrer ce qu'il pouvait faire en ce genre ; à peine 
remis, il reprend son travail et le pousse, avec un entrain 
plus jeune que jamais. 

Pendant la convalescence, au printemps de 1857, il 
avait trouvé asile à Lumière, près Grécy, dans la pro- 
priété de ses vieux amis Des Essarts. 

A M. Le grain. 

Dives, il août i856. 

Vous êtes parti bien vite, mon cher Monsieur Legrain, et 
comme un homme bien charmé de fuir la capitale pour retourner 
à ses moutons ou plutôt à son grand fauteuil et aux petits soins 
d'une bonne maman. Il y a de l'ingratitude cependant, et sans 



•jo6 PAUL HUET 

trop vous reprocher votre fuite, je dois vous dire que tous ici 

vous ont vu partir avec regret. 

... Après votre départ, j'ai beaucoup travaillé aux panneaux. 
Jouvet en est enchanté, Dieu veuille qu'il ne se trompe pas ; 
deux sont aujourd'hui avancés et j'en ai ébauché un cinquième. 
Nous avions pensé un moment à les aller essayer mais, réflexion 
faite, tant de diflicultés se présentent qu'il nous a paru plus prudent 
d'attendre que le tout soit terminé. Nous établirons à Paris des 
conditions factices qui nous permettront d'en faire un peu l'épreuve. 
Nous voici ici depuis lundi et je n'ai pas encore ouvert un cahier 
de croquis. Je suis parti de Paris extrêmement fatigué par les 
chaleurs ; et la fatigue du voyage, le changement de temps m'ont 
tellement éprouvé que je me crois obligé de ne rien faire encore 
et de soigner une espèce de bronchite ou de refroidissement 
dont je suis victime. Vous devriez, si vous avez un peu de 
courage, venir nous trouver, cette promenade vous ferait grand 
bien et à nous grand plaisir. 

D Eugène Delacroix. 

Ce rî janvier 1857. 
Mon cher ami, 

Je vous remercie bien vivement de la marque damitié que vous me 
donnez et vos félicitations me sont bien sensibles. Vous m'affligez en 
ra'apprenant que vous êtes souffrant et même au lit : sans être au lit, je 
suis à peu près dans le même cas que vous. Depuis près de vingt-cinq 
jours je n'ai pu mettre le pied dehors ; un maudit rhume négligé m'a 
interdit toute sortie : cela arrivait doublement mal avec la position de 
candidat. On a su ma position et grâce à quelques lettres et au zèle de 
quelques amis, cela n'a pas influé sur le résultat. J'ai trouvé là trois ou 
quatre personnes qui ont pris ma cause en main avec une chaleur que 
je n'eusse pu y mettre moi-même assurément; l'assurance de cette 
sympathie ajoute beaucoup au plaisir de la réussite. 

Avant comme après, mon cher ami, et toujours je suis, avec l'estime 
et la sincère affection que je vous ai toujours portés, 
Votre bien dévoué, 

E. Delacroix. 



A M. Le grain. 



•} février 1857. 



Mon cher jeune et aimable ami, 

Les bons comptes font, dit-on, les bons amis : ce vieil adage 
me fait peur et je voudrais par respect pour lui et surtout à 
cause de l'amitié que je vous porte, me mettre un peu en règle 
avec vous, cela est, je le crains, difficile. 

...Vous avez appris que j'avais été malade, sachez donc pour mon 
excuse, au moins de ces derniers temps, que je suis bien et 



LA CORRESPONDANCE 

gravement malade encore. Le travail, le déménagement de 
1 atelier deux mois presque déjà d'une maladie qui s'annonçait 
depuis les grandes chaleurs de cet été, c'est-à-dire depuis le 
moment où j ai eu tant de plaisir à vous voir, et à travailler 
avec vous dans cette afiVeuse serre de l'atelier ; des épidémies 
régnantes partout, et même à Beuzeval, des fièvres muqueuses et 
typhoïdes, m ont jeté une mauvaise influence ; j'ai malheureuse- 
ment une atlection un peu chronique des muqueuses de l'estomac 
et des intestins, et depuis deux mois mes entrailles sont dans le 
plus déplorable état. Je ne sais, à vous dire vrai mon cher 
monsieur ami, comment tout cela finira ! J'ai un grand cham-in 
de ne pas pouvoir m'occuper des panneaux de M Adrien • sa 
confiance augmente si c'est possible mes regrets Je la dois 
surtout, sans doute, à votre gracieuse indulgence et cependant je 
dois vous dire que malgré ma mauvaise disposition de santé 
je crois que ce que vous avez vu a beaucoup gagné depuis mon 
retour. J a. cinq tableaux ébauchés dont quatre presque Terminés 
On m engage beaucoup a les exposer. Je ne sais même auioui- 
dhui si ma santé, d ici à l'exposition, me permettra d'achever le 
fét"at\"cVuef ' ' ''""' ' " '" "'* deux que je pourrais exposer dans 
... Je vous remercie vraiment de cœur d'avoir si bien parlé 
de moi ; bien que je ne sois pas mécontent de mon travail ie 
n a, pas la même confiance que M. Adrien et je me demande 
avec quelque anxiété comment tout cela fera en place la préoc- 
cupation du jour, de la couleur du fond, de l'élégance moderne 
du salon le peu de reculé, etc., voilà bien des scrupules qui 
passent et repassent devant mon exécution, et encore si j'avais 
la santé! mais une ulcération des intestins est une chose qui 
donne de 1 inquiétude a un homme qui du reste n'a, au milieu 
de ses douleurs, éprouvé jusqu'ici d'autre fièvre que celle du 
travail. Heureux ceux qui travaillent! J'arrive à cet âge où l'on 
sent bien vivement le prix du temps et la rapidité avec laquelle 
Il vous échappe. Et vous qui avez repos, tranquillité d'esprit 
bonheur incommensurable de la santé, travaillez-vous beaucoup ^ 
On m a dit, et j ai reçu cette nouvelle avec grand plaisir et 
quelque orgueil, que votre voyage à Paris vous .avait donné non 
pas comme a moi une inflammation, mais le feu an centre 
Travaillez, travaillez c'est, croyez-le bien, le plus grand bonheur. 
Vous en serez plus heureux et aussi meilleur pour vous pour 
ceux qui vous entourent. ' ^ 

Au président Petit. 

17 février 1857. 
Mon cher ami, 

re^rochlr*"'^'*'^^'"' '''' "" """"'' P"" *"" *^*''' ^^ ^"PP^'-'^r vos 



2o8 PAUL HUET 

...Voici plus de deux mois que je suis étendu en victime, soit au 
lit, soit en chaise longue, sans que je puisse encore me croire en 
convalescence... 

.le ne vous parle pas de mes travaux, c'est, vous le pensez, ce qui 
me tient le plus au cœur et qui me fait compter les heures de 
maladie. J'ai laissé de nombreuses toiles en train, un assez beau 
travail, décoration d'un salon de province qu'il me tarde, si Dieu 
le permet, hélas ! de reprendre et d'achever. Ne vous étonnez 
pas de la tournure un peu découragée de cette lettre, elle s'ex- 
plique, n'est-ce pas ? et j'ai lieu d'être en harmonie avec le temps. 
Vous avez eu la bonté de vous informer des résultats de mon 
exposition universelle. Soyez tranquille, tout cela est rentré chez 
moi. Après un succès, 11 est vrai, très constaté parmi les artistes, 
tout le monde s'attendait à de grands et fructueux résultats pour 
moi. Il ne suffit pas, vous le savez, de faire de bonnes choses, il 
faut savoir les produire et je ne suis pas à la hauteur de notre 
temps. 

Adieu, mon cher ami. 

A M. Legrain. 

i8 mars 1857. 

Je n'espérais pas vous écrire si vite, mon cher Monsieur I^^egrain, 
mais je suis si convaincu du plaisir que vous aurez en apprenant 
que mon Inondation va prendre place au Luxembourg, que je 
veux que vous soyez des premiers à apprendre cette bonne 
affaire. Je la regarde comme assez certaine pour pouvoir vous 
en faire part. Une discrétion qui m'était recommandée, je ne sais 
trop pourquoi, et qui me coûtait je dois l'avouer, ma empêché 
de vous remercier de vos bons efforts pour placer ce tableau au 
musée de Caen. Je puis vous dire aujourd'hui combien j'ai été 
touché de la chaleur de votre jeune amitié dans cette circonstance. 
C'est donc le moins que je vous apprenne avant personne que 
le ministre d'État s'est bien conduit. M. Fould s'est vraiment 
montré aimable, mais je ne saurais vous dire quel empressement 
les amis qui ont entrepris cette affaire ont su y mettre. Vous le 
concevrez par votre propre préoccupation dont je vous remercie 
de cœur. J'ai eu le bon esprit de ne demander que 6.000 francs, 
prix qui n'a pas été trop débattu, à ce qu'il paraît, malgré la 
pénurie du ministère d'Etat en cet instant, car on l'a jugé 
convenable et modeste. Je serais donc content, ayant outre cela 
plusieurs petites choses ; petits tableaux et bois arrivent pour 
me donner de l'occupation juste au moment où les forces me 
manquent à mon grand désespoir car, je ne prévois pas l'époque 
où je pourrai reprendre mes chers panneaux, objet de ma grande 
préoccupation. Ma santé ne se remet pas, chute ou rechutes 
viennent incessamment détruire mes forces renaissantes, et j'ai 
plus maigri depuis un accident survenu il y a une quinzaine de 



LA CORRESPONDANCE aog 

jours que dans le cours de la maladie. J'attends l'air et le soleil 
avec impatience et la possibilité d'aller quelque part réchauffer 
mes pauvres boyaux au soleil. Hélas ! hélas ! que de temps usé en 
souffrance dans cette pauvre vie où les années arrivent si vite. 
Profitez de votre bonne santé, usez-en et n'en abusez pas sur- 
tout. 

Du président Petit. 

i857 
Mon cher Paul, 

Le courrier m'apporte avec le 19" Entretien de Lamartine, de ce 
grand cœur que j'aime et admire autant que vous pouvez l'admirer et 
l'aimer, votre bonne et rassurante lettre. Le hasard, vous le voyez, a 
quelquefois de bien touchantes rencontres. 

Je réponds de suite et vais au plus pressé ; et avant tout, votre santé 
s'améliore, vous reprenez vos travaux, vous préparez votre palette. 
Dieu soit loué ! Je savais par M. Genêts que vous alliez mieux, mais je 
vois que vous marchez à un complet rétablissement. Recevez-en mes 
cordiales félicitations. 

Je voudrais bien insister de nouveau pour que vous veniez nous voir, 
afin d'aspirer dans notre belle contrée /'«('/■ ^«?' du sommet des monts, 
comme disait, hélas ! ce bon Béranger. 



Notre exposition se prépare ; nous avons reçu beaucoup de toiles, 
mais peu d'oeuvres. Cependant il y a un paysage de Diaz, un Dupré ; 
je ne sais si ces tableaux nous sont adressés directement par les artistes 
ou par des intermédiaires ; je soupçonne qu'il y a là-dessous un peu de 
commerce... Nous serions bien heureux d'avoir les petits tableaux dont 
vous me parlez. L'exposition ouvre le 10 août. (Quelle date ! Dieu me 

pardonne.) Je vous suis bien reconnaissant de tenir compte de la 

demande que je vous ai faite d'une petite reproduction de votre Inon- 
dation. J'espère que votre santé et vos loisirs vous permettront de me 
l'adresser. Je lisais ce matin encore dans la Revue des Deux Mondes un 
article de Gustave Planche sur le salon de cette année ; il regrette votre 
absence et rappelle votre Inondation en termes qui me font désirer de 
plus en plus de jouir de cette œuvre. Ainsi pensez à moi. 

Je vous écrirai peut-être ces jours-ci. Un artiste de Grenoble, 
M. Rahould, ira pour quelques jours à Paris ; il serait heureux de visiter 
votre atelier; c'est un bon et excellent jeune homme, élève de Goignet. 

Recevez mes vives amitiés, 

A. Petit. 

Au président Petit. 

Paris, avril 57. 

Hélas ! mon cher ami, M. Genêts vous a dit que j'étais 
souffrant ! je suis malheureusement bien malade, et voici quatre 
mois, d'une aSection d'entrailles, espèce de fièvre typhoïde, 
dont j'aurai bien du mal i» me tirer. Je n'ai pas besoin de vous 
dire toute la tristesse que cette situation répand sur la maison. 
Si quelque chose pouvait adoucir cette position, ce seraient certai- 

14 



a 10 J'AUL HUET 

neiiient les preuves d'adVction et d'intérêt qui me sont venues de 
toutes pnrts et dont votre aimiible lettre est un nouveau témoi 
gnage. Je vous remercie de votre vive et chaleureuse sym- 
pathie, c'est un bon réconfort pour un pauvre et ad'iiibli malade 
comme moi, et qui compte, même auprès des tendres soins dont 
je suis entouré. 

Vous apprendrez avec plaisir que mon Inondation va sans 
doute prendre place au Luxembourg par l'intermédiaire de Mon- 
sieur Bethmont', votre illustre confrère, qui s'est montré très 
charmant pour moi dans cette circonstance. Cette all'aire s'est 
laite comme par enchantement. M. Fould s'est montré bon prince 
et je dois dire bon ministre, si, comme tout le monde me le dit 
et comme je le laisse dire, il n'a fait que justice. Je ne lui en 
sais pas moins de gré et je voudrais bien que ma santé me permit 
de lui donner encore mieux raison, ainsi qu'à vous, mon cher 
ami, qui me gâtez dans votre lettre. Ce n'est pas une des choses 
les moins douloureuses pour moi que cet abandon des forces qui 
ne me permet pas de prendre la palette. — Je ne veux pas vous 
attrister de mes douleurs. Assez autour de moi coulent les 
larmes et s'alanguissent les âmes. 

Votre bien dévoué, 

Paul h. 



D Eugène Delacroix. 

Ce 17 avril iSS;. 

Mon cher ami, je vous remercie mille fois de votre aimable souvenir. 
C'était à moi, qui commence à me remuer, à ra'informer de votre santé. 
Je vous ai su malade avec bien du chagrin, et l'ayant été moi-iiième 
pendant près de quatre mois, je vous ai plaint davantage encore. 
Quoique convalescent, je ne puis encore travailler, je sors très peu et 
je n'ai pas repris le libre usage de la parole, la moindre conversation 
me fatigue et le moindre froid me fait craindre le retour des accidents 
de la maladie. 

Je suis très heureux de voir qu'on a rendu à votre tableau la der- 
nière justice en l'achetant : car, hélas ! les éloges ne sulfisent pas. Si 
j'avais eu un conseil à donner à cet égard, il était à la tête de ceux qui 
méritaient de figurer dans un musée. Remettez-vous vite en état de 
nous en faire de pareils. II faut plus de force qu'on ne l'imagine pour 
faire le moindre travail en peinture, à plus forte raison quand il faut 
donner tout ce qu'on a d'expression et d'exécution. 

Présentez, je vous prie, mes souvenirs respectueux à M""* Huet et 
recevez, mon cher ami, les nouvelles expressions de mon bien sincère 
et vieux dévouement. 

E. Delackoix. 



' Bethmont (Eugène), bâtonnier de Tordre des avocats de Paris, homme 
politique, député, membre du gouvernement provisoire et garde des Sceaux 
eu 1848, 1804-1860. 



LA CORRESPONDAA'CE 
A M. Legrain. 



Cher Monsieur ami, j'espère que vous acceptez mon aflTection 
quoique peu ancienne de date, comme bien vraie et bien sym- 
pathique, et que dans hi triste heure que vous avez à passer vous 
me permettez de vous presser la main comme un vieil ami. 

Je ne chercherai pas à vous ofi'rir des consolations; je sais 
trop qu'il est des douleurs qu'il faut respecter, sentir, partager, 
et que des mots même vrais ne font qu'irriter au lieu d'apporter 
le calme de la bonne intention. J'ai perdu moi-même ma mère 
trop jeune pour sentir cette perte comme je l'aurais lait plus 
lard, quand le vide de cette alFection bienfaisante m'a fait com- 
prendre tout ce qui me manquait, tout ce qui avait manqué ii 
mon enfance, a ma jeunesse, même à mon âge mûr, alors que 
j'aurais pu, comme vous, rendre en reconnaissance et en soins, 
un peu de cette affection maternelle que rien ne peut remplacer : 
on s'attache par les devoirs comme par l'affection, comme par les 
soins ; c'est ce qui place si haut l'amour maternel, et ce qui fait 
que vous-même êtes bien frappé par cet événement dont, par 
privilège, vous avez encore été frappé plus tard que d'autres. 
Si j'osais, j'ajouterais que cette mort était inévitable et que, 
d'après une parole de notre bon Jouvet, le genre d'affection qui 
emporte votre mère peut faire dire qu'il est heureu.\, au moins 
pour elle, que de si tristes jours n'aient pas été prolongés. 
Courage et force, c'est tout ce qui me reste à vous dire, il le 
faut, vous êtes homme, et par souvenir, en mémoire de celle 
que vous venez de perdre, vous en aurez. 

Vous avez près de vous des amis, de nobles cœurs je crois, 
qui vous aiment et vous entourent; leurs soins pourront beau- 
coup J'ai su que M™" Emile, cette mère par excellence, vous 
avait fait du bien en obtenant vos larmes. J'espère que vous ne 
luyez pas ces secours de l'affection, je voudrais pouvoir y joindre 
mes efforts. Si vous voyagez, vous viendrez nous voir, j'ose y 
compter, je voudrais que ma santé, dont l'état est encore bien 
triste, me permît de vous aller joindre. 
Votre tout dévoué. 



Paul IIukt. 



A M. Georges Poppleton ' 



Mon cher Georges, 

J'ai sur le cœur une faute bien plus palpable que les crimes 
imaginaires dont tu demandes pardon; ton inquiétude de néo- 

' Georges Popplclou, peiulre, Salous de i8j3 à i844- 



■xii PAUL UUET 

phyte va trop loin et te trouble. Sans être catholique comme toi, 
ma conscience a lieu d'être moins satisfaite, j'aurais dû de suite 
répondre à ta lettre, toute de cœur, empreinte d'une vertu nou- 
velle, et spirituelle comme au temps où tu étais philosophe. 
Mais aussi lu m'as mis à une singulière épreuve ; je cherche, et 
je chercherai longtemps encore ce que je pourrais avoir à te 
pardonner. Je ne vols d'autre coupable que moi, d'autre faute 
que mon silence que je confesse, et que tu me pardonnes, j'espère. 
J'ignore tout autant si d'autres parmi mes amis devaient s'ins- 
crire avant ou après toi, mettre à profit la circonstance solen- 
nelle qui m'a valu ton bon souvenir et me demander pardon de 
quelques petites trahisons ignorées ou oubliées ; comme tu l'avais 
prévu, tu as été le premier, et tu es resté le dernier sur cette 
liste ouverte par d'afTectueux scrupules et une délicatesse de 
sentiments nouveaux. Ce que je puis dire, ce qui est sur 
dans ma mémoire, c'est que ce n'est pas la première fois que je te 
retrouve aux heures d'épreuve; une fois de plus seulement ton 
témoignage me fait grand plaisir et grand bien. Je n'ai qu'une 
liste, celle des bons souvenirs, et, sur celle-là, tu peux t'inscrire 
un des premiers. 

Pourquoi ne pas l'avouer? Ma négligence vient peut-être aussi 
de l'embarras que j'éprouve ; le signe qui nous réunit ne nous 
sépare-t-il pas ? Je me sens un peu intimidé devant l'homme 
nouveau. Le philosophe dogmatique est souvent entier et dédai- 
gneux, mais au fond, le sectaire catholique se croit seul le droit 
de fouler la liberté de penser. Je n'ai cependant pas, certes, 
l'intention d'attaquer tes nouvelles opinions, tu as le courage de 
les poser et la foi sincère est toujours respectable ; comme tout 
amour, elle vient du cœur. N'est-elle pas d'ailleurs le bonheur, 
au dire de tous ceux qui la possèdent? Comment ne pas res- 
pecter le bonheur de ses amis ? Ce que je te demanderai, mon 
cher ami, c'est que ta loi, que je crois ardente puisqu'elle a pu 
te décider h quitter la forme de tes pères, soit toujours bienveil- 
lante et charitable. Je conçois les gens qui, croyant à la prière, 
s'adressent à toi pour arriver à Dieu. La prière, ce cri de notre 
faiblesse, donne du courage quand elle est personnelle, mais 
combien elle doit élever l'âme quand elle vient d'un élan de cha- 
rité vraiment chrétienne! Le catholique maudit souvent, il me 
semble; les foudres du Vatican, dit-on, écrasent; mais le vrai 
chrétien prie pour ses ennemis et les embrasse. Quoi de plus 
beau! Bien que j'aie de la justice de Dieu une idée plus haute, 
il me semble, en ne la soumettant pas à l'intervention humaine, 
j'avoue que je sens mon cœur disposé à ces appels vers lui, et 
que, sans être un croyant, je serai heureux si mon souvenir 
trouve sa place dans tes prières. Je crois à la force du sentiment, 
à cette communion des âmes entre elles et avec Dieu. La béné- 
diction d'un vieillard ne fait pas de mal, disait Pie VII; la 
prière est dans le même cas, puisse-t-elle me réunir en pensée 



LA CORRESPOMOANCli -ni 

avec toi, n'aurait-elle que ce mérite, il ne faudrait qu'y applaudir. 

Malgré mon état de faiblesse, j'ai pu assister à la piemière 
communion de René, cérémonie solennelle, comme tu l'appelles, 
et touchante, même pour des sceptiques comme moi. Il est des 
points où les cœurs se rapprochent. L'humanité est une dans 
certains moments de communion morale. Le nouvel archevêque 
olficiait pour la première fois h Paris en faveur de ces jeunes 
écoliers. Un peu faible, suivant moi, en parlant du dogme devant 
cette réunion de professeurs, sa parole s'est élevée en touchant 
les devoirs de l'homme dans la société, devant et pour ces 
enfants qui doivent un jour lutter sur cette mer d'épreuves et 
faire eux-mêmes la société de leur temps. L'émotion a gagné les 
cœurs et confondu les âmes et les intelligences. Il y a moins 
loin qu'on ne pense de l'adorateur de Vichnou à l'adorateur de 
Jésus, de l'incrédule au croyant; la flamme est la même, bien 
que les cierges ne soient pas de la même fabrique. 

J'ai voulu répondre a ta lettre, te montrer combien je te 
savais gré d'aborder avec moi tes nouvelles opinions, mais je 
serais désespéré de me laisser aller à rien qui pût ressembler à 
de la controverse; reconnaissant Dieu plus facilement si l'on ne 
me contraint pas à le définir, perdant ma pensée dans son infini, 
j'admets toutes les révélations et toutes les croyances. Nous 
avons d'ailleurs tant de sujets qui nous rapprochent, qu'on peut 
facilement laisser des sujets qui se décident d'autant moins sous 
enveloppe que l'humanité n'est pas encore prête a les résoudre. 
Bien des siècles seront oubliés avant la connaissance parlaite du 
sublime inconnu. Courbons la tête et parlons santé, lamille, 
beaux-arts, nature, sujets toujours vrais, d'autant plus vrais 
qu'ils touchent tout le monde et parlent le même langage. Je 
relève pour ma part d'une bien longue et bien douloureuse 
maladie, triste épreuve adoucie par les tendres soins de ma 
femme, la science affectueuse du docteur, l'amitié des miens et 
des amis. Sans être très vaillant, mon état de santé est bien 
amélioré, j'ai l'espoir que je toucherai encore la main que tu 
m'as tendue de si loin. Toi-même, mon cher ami, comment vas- 
tu ? Comment se trouve ton aimable et bonne sœur, celte amie 
dont on regrette tant l'intimité? La chaleur est-elle plus suppor- 
table sous vos oliviers, à l'aide de vos oranges et de vos limons, 
que cette chaleur de Paris qui n'a, pour se tempérer, que les 
ruisseaux et le coco de réglisse. Il ne me faut pas trop en 
médire si, comme je le crois, ce temps est favorable à ma con- 
valescence, j'ai soif de la campagne où je devrais être. Retenus 
à Paris par les études de René, qui nous fait espérer quelques 
succès, il nous a fallu opérer un déménagement qu'il nous 
faudra sans doute recommencer dans trois mois; les congréga- 
tions sont puissantes et riches aujourd'hui. Est-ce un signe de 
renaissance religieuse? Je laisse cette question, mais elles 
envahissent tout le quartier du Luxembourg et M. Ratisbonne 



PAUL HUET 



espère bien nous mettre sous peu à la porte, pour le plus grand 
bien des filles de Sion et de l'Eglise. Je voudrais te dire un 
mot de mes enfants qui, à nos yeux paternels, méritent bien un 
petit article. René aura-t-il sa première couronne? Hélas ! notre 
ambition est de lui voir mériter ce premier témoignage de la 
vanité humaine, comme prélude à d'autres ambitions. Pour sa 
sœur, elle se contente, jusqu'il présent, de son prix de caté- 
chisme, prix plus modeste, mais qui a aussi sa vanité. 

L'espace me manque pour causer plus longuement avec toi, le 
.Salon d'ailleurs t'intéresse peu, et, par le lait, il est assez peu 
intéressant pour qu'il soit permis de le passer sous silence. La 
spéculation en est le premier mobile et les couronnes y sont 
moins disputées que les billets de mille francs. C'est à qui tou- 
chera mieux les faiblesses du public ! 

Adieu, mon cher ami, rappelle-moi à l'aDTection de ta bonne 
sœur, sois l'interprète de ma femme et de ma nièce près d'elle 
et crois à mon amitié'. 

Paul Hlet. 



A M. Sollier 



Cher ami, j'ai dû t'écrire, au moins cela était si bien dans mon 
cœur et dans mes papiers que je crois 1 avoir fait. Tu vois 
donc que ma négligence n'est pas de l'oubli, nous ne pouvons 
être indifférents l'un à l'autre et nous pensons beaucoup à toi, ii 
vous, dois-je dire ; et cependant tu as toi-même été bien lent à 
t'informer de moi ; ta conscience doitte faire croire que je prends 
ma revanche et satisfais une rancune ; mais, comme je te le dis, 
bien que nos mains se soient serrées pour un long adieu, je ne 
puis penser que tu m'as oublié soit volontairement, soit involon- 
tairement. Tout me fait espérer que nous nous donnerons une 
main amie encore plus d'une fois. Sans être ce que je voudrais 
qu'elle fût, ma santé s'est améliorée infiniment ; je suis sur pieds, 
je travaille un peu, j'aspire la vie par ce qu'elle a de bon ; en un 
mot, je ne suis pas encore mort j'espère, pour cette fois, ni pour 
moi, ni pour les miens, ni pour les vrais amis. Grâces soient 
rendues au bon docteur dont l'affection plus encore que le talent 
m'a été d'un si heureux secours ; lorsque j'en trouve l'occasion, 
j'aime » lui paver ce faible tribut de reconnaissance. Une fois 
de plus, il m'a tendu la main pour me faire revenir de loin. Je 
connais sa grimace débonnaire, il m'a cru f... perdu et toi aussi ! 

Je devrais être à la campagne ii retremper aux émanations de 
la forêt ou a l'air vivifiant de la mer ces malheureux organes 
affaiblis. J'ai tout un vieux cuir h refaire et ce n'est pas facile. 
Ce qui ajoute encore aux dilficultés de la nature, ce sont ces 

' roramuniquc'e à M. G. Lanoë et publiée dans son Histoire du Paysage. 



LA CORRESPONDANCE 2i5 

mille riens qui arrêtent la vie; j'ai fait et défait deux ou trois 
fois mes préparatifs de départ et c'est encore de mon atelier que 
je t'envoie de mes nouvelles; il est un de mes meilleurs abris contre 
la température tropicale qui favorise les récoltes, et j'espère 
aussi mon rétablissement. Tout fait espérer qu'on pourra boire 
aux amis ; j'ai passé trois semaines h la campagne chez M""" Des 
Essarts, je n'ai jamais vu la nature si belle et si prodigue de 
belles promesses ; maintenantjattendsies vacances pour emmener 
avec moi tout mon monde. René marche bien et nous avons 
quelqu'espoir de succès à la distribution, ni pour lui ni pour moi 
je ne voudrais être absent. 

Ne devais-tu pas venir à cette époque jeter un coup d'oeil sur 
l'exposition ? Je voudrais bien, dans ce cas, que nous ne soyons 
pas partis. Ce qu'il y a de plus remarquable au Salon, il faut le 
dire, c'est le local ; s'il n'était pas si chaud, il n'y aurait que des 
éloges a faire sur le jour, la grandeur et la disposition. Tout le 
monde peut se dire dans le grand salon ; malheureusement, il 
n'y a de grand que les pièces, et les peintures les plus grandes 
seraient celles de Meissonier si Robert Fleury' n'avait pas fait 
un excellent tableau d'un mètre carré ; tableau de genre comme 
tout ce qui se trouve a l'exposition y compris les batailles ofii- 
cielles et officieuses. Nous sommes en pleine rue Laffitte, devant 
une foule de tableaux charmants, créés et mis au monde pour 
lutter avec la crinoline et charmer les sens de l'amateur. Que 
de talents ! que de coups de pinceaux, comme dit la foule, donnés 
non pour se faire ouvrir le temple de la gloire, style i8o4, mais 
le cofFre-lbrt de M. Rothschild ou le simple gousset de M. Péreire, 
raison iSS-". On entre au Palais de l'Industrie, on demande au 
premier gardien : Veuillez m'indiquer le tableau de vingt mille 
francs de M. Gérôme ! vingt mille ni plus ni moins, par un 
marchand encore ! ne va pas trop donner là dedans. Talent d'une 
grande volonté, facture patiente, modelé vigoureux, drame réel 
sous les costumes ridicules du bal masqué. Est-ce un chef- 
d'œuvre que cette peinture sèche et sans couleur de l'école 
Delaroche % qui nous donne le spectacle d'une société Mabile 
s'égorgeant comme des gens comme il laut, au lieu de vider h 
coups de poings une querelle commencée sans doute a coups de 
pieds? Pour moi, je ne puis m'intéresser beaucoup ni aux acteurs 
ni à l'auteur de ce drame, tout en reconnaissant un talent aussi réel 
que bien coté h la bourse. Lorsque le peintre n'a plus l'émotion 
(lu sujet, cette botte secrète que connaissait si bien son maître 
Delaroche, il devient, à mon avis, d'une nullité fâcheuse ; si la 
vogue n'était là pour faire tout accepter, sa peinture passerait 
inaperçue et surtout inachetée. Il ne me reste plus de place 
pour causer. Le paysage n'existe que faiblement représenté : 

' Robert-Fleury (Joseph), 1797-1890. 
^ Paul Delaroche, 1797-1856. 



ai6 PAUL HUET 

trois paysages d'un grand sentiment de nature par Daubigny, un 
joli Corot, sur trois très mauvais, une belle nature morte de 
Courbet, de jolies Fantasias Arabes, et voilà bien en abrégé le 
Salon. Sur ce je t'embrasse au nom de tous et te charge de mes 
respects près de M"" SoUier. Sois moins long à nous donner de 
tes nouvelles. 

Paui. 

Je m'aperçois que je n'ai pas parlé d'une chose essentielle : 
notre déménagement, malheureusement suivant toutes les proba- 
bilités, provisoire ; ni des élections sur lesquelles tu m'inter- 
roges : pour vider cette dernière question, je crois peu à la 
colère contre l^aris et surtout aux résultats de cette colère ; la 
province est fort divisée et pour que tu n'en ignores, la majorité, 
dans presque toutes les villes de France, pour ne pas dire toutes, 
a été pour l'opposition. Les journaux, à commencer par le 
Moniteur, avaient d'abord donné le résultat des voles, ce qui 
bientôt leur a été justement interdit, la vérité n'étant pas tou- 
jours bonne à dire. Quant à ce que feront les membres de l'op 
position, malgré tout en si petite minorité, ils ne le savent eux- 
mêmes, je crois, je ne t'en instruirai donc pas. L'opinion publique 
est pour qu'ils siègent, le serment leur étant imposé latalement. 
On peut donc supposer qu'ils siégeront. Si l'on pouvait tâter 
sincèrement l'opinion, on trouverait, je crois, que le pouls bat 
pour la liberté entre une dictature militaire et la dictature des 
clubs ; on ne veut, au moins dans la moyenne, ni de Lourdes, ni 
du sabre. — Voilà pour la politique; le peuple s'abstient, garde 
sa neutralité, attend le moment de mettre le glaive gaulois dans 
la balance. En attendant, nous sommes aujourd'hui rue de 
l'Ouest, 5o, dans une maison charmante, convoitée par les Jésuites 
miiîtres d'une grande partie du quartier et qui ne tarderont pas 
à nous mettre à la porte. Le propriétaire est jNI. Yavin, homme 
d'argent, fin matois qui saura les faire payer. Ils payeront, qu'est- 
ce que l'argent pour les congrégations? Jamais elles n'ont été 
plus riches, les familles en font les frais. Notre maison est des- 
tinée à couver certains héritages, on y met des pensionnaires. 
M. Ratisbonne, le directeur rubicond et fleuri des dames de 
Sion, congrégation de juives converties, entretient là certaines 
âmes ascètes toutes confites en Dieu. On communique au couvent 
par une petite porte qui donne sur les deux jardins. 

Soit adresse, soit calcul ou ennui d'une telle privante, M. Vavin 
s'était défait de ces locataires demi séculières, demi religieuses, 
dont fort innocemment nous avons un peu pris la place; il s'agit 
de les faire rentrer et de rentrer en maître soi-même, c'est ce 
que fera le Ratisbonne, aidé du secours d'en haut et surtout de 
l'argent des fidèles. Ce à quoi serviront les petites souscriptions 
de la Propagation de la foi. Le pis de l'afTaire, c'est que nous en 
serons les tristes victimes, que nous ne pouvons, ni n'osons nous 



LA CORRESPONDANCE 217 

installer et qu'il faudra bientôt regretter notre vue, la dépense 
et toutes les avaries d'un déménagement. Un coup de maître 
serait d'acheter la maison et de la faire payer à M. Ratisbonne, 
mais comment lutter avec Tartufe? 

« C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. » Au 
fond, Louis (XIV) est pour Tartufe. 

Voici donc l'adresse provisoire : rue de l'Ouest, 5o, 

Il passe encore une saison au Tréport, son ami Legrain 
vient l'y rejoindre et l'entraîne à Vire. 

A M. Legrain. 
Tréporl, 20 août 185", rue aux Vaches, chez la V* Sire. 

Je veux m'y prendre au saut du lit, pour vous donner de nos 
nouvelles et vous presser d'accomplir votre bonne promesse. 
J'ai tardé plus que je ne voulais, l'encombrement d'une installa- 
tion n'est pas favorable à l'écriture, meubles et enfants sont un 
peu sur le dos, tout vous pousse vers la plage, oii l'on pense h 
ses amis, mais où il est difficile de leur écrire. J'espère, cher 
monsieur ami, que vous reprenez courage, combien je voudrais 
vous en donner, moi qui n'en ai pas tout ce que je devrais avoir. 
Venez donc nous rejoindre, nos forces réunies feront quelque 
chose, vous trouverez des cœurs ouverts, bien heureux de vous 
avoir; le travail y gagnera tout en étant l'agent principal et le 
premier réparateur. Je plains pour ma part, les gens qui n'ont 
pas cette ressource, souvenons-nous tous les deux que nous 
sommes jusqu'ici des favoris du ciel, nous qui avons une occu- 
pation si attrayante, qu'elle est la consolation des mauvais jours 
et le bonheur encore dans les meilleurs instants. Venez, je 
serai avec bien du plaisir votre compagnon et si je puis, votre 
guide et votre soutien. Je compte dans mes succès et mes bonheurs 
de travail la rencontre des amis de Beuzeval au nombre desquels 
je me plais à vous placer un des premiers : puissiez-vous trouver, 
dans l'afTection que nous vous oiï'rons, l'appui dont vous avez 
besoin aujourd'hui ; tout n'est pas désespéré quand on croit à 
la sûreté de l'intimité et des bonnes relations. Venez me prendre, 
les voyages sont d'un bon secours, le déplacement est (avorable 
à ce que j'appellerais la circulation morale. Vous verrez d'ailleurs, 
et, j'espère, nous verrons ensemble un charmant pays. La vallée 
d'Arqués est une des merveilles de la Normandie, les vieilles 
ruines de son château une des premières émotions de ma jeunesse, 
que j'irais retrouver avec plaisir et dont je serais heureux de vous 
faire les honneurs; mais vous n'avez pas l'idée d'une Normandie 
plus normande, d'une richesse de végétation si abondante; pour 
moi, qui ai vu des lits de verdures et des eaux transparentes, je 



2i8 PAUL HUET 

n'ai pas souvenir d'une terre si bien matelassée, plus amoureuse- 
ment arrosée que les six ou huit lieues qui précèdent Dieppe en 
venant de Rouen par le chemin de fer. Tréport est, vous le savez, 
un joli petit port de pécheurs Iri-s pittoresque, très animé par 
ses costumes et toujours amusant (juoi([ue bien gâté par la crino- 
line ; on y met les entants de l'aris en sevrage et à la sortie de 
la nourrice on les lance dans la polka et peut-être aussi vers le 
léger cancan qui les conduit un jour à Mabile ou à la Chartreuse. 
teinpora, ô mores! Suis-je donc devenu bien père noble et 
bien ganache, puisque tout cet emportement à froid ne m'enthou- 
siasme pas comme toutes les bonnes mères de famille qui se 
sacrifient en tapisserie derrière des jeunes personnes de six à 
quinze ans. 

Que voulez-vous, j'aime mieux les arbres du vieux parc d'Eu, 
et après Saint-Cloud que vous n'avez guère vu, vous ne trou- 
verez pas ce château indigne d'être visité. Hélas 1 peut-être faut-il 
se presser. Le nouveau propriétaire a déjà vendu le mobilier ! 
La France est plus riche de six mille francs dans la personne de 
son monarque, et le beau parc au premier jour sera peut-être 
livré à la bande noire, ou au moins vendu pour quelqu'établisse- 
ment industriel, tel que la Chartreuse dont je vous parlais tout 
il l'heure. Quelle bonne idée de porter cette spéculation 
en grand au bord de la mer ! Si on pouvait obtenir le privilège 
d'établir une roulette, quelle fortune ferait l'entrepreneur, 
homme de génie, qui aurait assez d'argent pour obtenir et monter 
cette bonne affaire! Ce n'est pas la nôtre et je compte sur vous 
pour des plaisirs plus simples, n'y manquez pas et venez me 
prendre. Ma santé toujours bien délicate a été fort éprouvée du 
changement d'air, j'espère qu'elle gagnera en force sous l'impres- 
sion un peu constante de la mer. Je la soigne en ne travaillant 
pas, pour cela je vous attends, arrangez-vous, d'abord sachez 
bien que je veux m'emparer un peu de votre personne et vous 
imposer l'amitié de votre bien dévoué, 

Paul Huet. 

De M. Le grain. 

Caen, mardi 25 août 1857. 
Mon cher Monsieur Huet, 

Si je n'étais encore pris par le pied, je serais déjà parti pour vous 
aller retrouver, mais je soutfre toujours beaucoup. Les jours passent 
sans apporter d'améUoratlon sensible, je me vois contraint à garder à 
peu près la chambre, et je voudrais, à force de repos, me guérir pour 
être en état de faire ces belles promenades dont vous me parlez et qui 
seraient si bonnes avec vous. 

Soyez assez bon, je vous prie, pour me dire à quelle époque vous 
comptez quitter le Tréport, et je m'arrangerai certainement de façon à y 
aller passer avec vous les huit derniers jours de votre séjour ; puis, je 



LA CORRESPONDANCE 219 

vous emmènerai à Vire, où nous serons tous si heureux de vous pos- 
séder. 

Que votre lettre était excellente, naon bon monsieur Huet, mon bon 
ami, puisque vous voulez bien que je vous parle ainsi ! Dans la disposi- 
tion morale où je suis, une lettre comme celle-là fait grand bien et je 
dois encore remercier Uieu, puisqu'après m'avoir si cruellement frappé, 
il met sur mon chemin de vraies et franches amitiés. Merci, mon cher 
monsieur Huet. des bonnes paroles que vous me dites : j'en suis recon- 
naissant et fier. 

Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de M""' Huet et 
embrasser pour moi Edmée et René qui a si bien gagné le droit de 
jouir de ses vacances. 



A vous de cœur, 



Edm. Lecuain. 



A M. Le grain . 



Tropoi't, vendredi. 27 Roùt. 

Mon cher monsieur nmi, eu vous parlant comme je l'ai fait, je 
n'ai que donné satisfaction à mon cœur et crois bien n'avoir 
rien dit de trop : heureux, bien heureux si je puis avoir tait un 

jeune ami Ma santé quoique parfaitement remise 

en apparence, est toujours soumise à bien des incertitudes et des 
épreuves, mais vous, vous devez avoir envie de mettre h profit 
votre jeunesse et votre liberté pour travailler et faire les progrès 
que vous êtes en droit d'espérer et d'attendre. Pour cela, si vous 
m'en croyez, vous ne resterez pas constamment à Vire ; bien que 
le séjour en province ne soit pas aussi fatal qu'on se le figure 
au développement de l'artiste : la pensée y est plus libre, la spon- 
tanéité plus naïve et plus facile, le travail plus calme, plus 
maître de son exécution, plus dégagé de toutes les misères des 
grandes agglomérations d'individus, de toutes les petites in- 
fluences de la mode. Mais encore faut-il voir pour se connaître et 
comparer. Corrège ne sut qu'il était peintre qu'en voyant Raphaël, 
et les Corrège sont rares. Tous les peintres ne deviendront pas 
par l'isolement et le simple aperçu des ouvrages de Raphaël, la 
gloire de Parme comme Allegri. De notre temps Maréchal de 
Metz', talent bien distingué, a su tirer parti de son éloignement 
au profit de son originalité et l'on peut dire que sa fortune d'ar- 
tiste n'y a rien perdu. Mais Maréchal n'est jamais resté igno- 
rant de Paris et de ce qui s'y fait. Elève de Paris, il a eu le bon 
esprit de tout oublier et de tout rapprendre une fois rentré chez 
lui. C'est ce que plusieurs d'entre nous avons été obligés de faire 
au sein de Paris même, ce qui est plus dllFicile peut-être. Pour 
vous, mon cher ami, vous êtes doué, au milieu d'une nature 
charmante, et vous n'avez pas à deviner que le travail est le 

' Maréchal (Charles-Laurent), peintre, né à Metz en 1801. 



•J20 PAUL HUET 

meilleur soutien, l'art, le plus grand consolateur. Je serais heu- 
reux de partager avec vous les prémices de votre belle Nor- 
mandie, qui est aussi un peu mienne. Jouvet et vous, devez 
vous souvenir que Claude' n'est devenu peintre que vers qua- 
rante ans, et que ce n'est guère qu'à cet âge que Poussin, par- 
venu à grand'peine à Rome, a refait sa manière, oubliant les 
leçons de Vouet ' et fuyant les succès faciles de l'école 

J'attends maintenant votre réponse, votre arrivée voudrais-je 
dire ; votre lettre décidera de quel côté je ferai voile pour 
parler la langue du pays. Vous savez tout le plaisir que votre 
présence fera ici, si vous avez le même plaisir h venir, vous serez 
ici bientôt 

A vous de cœur. 

Pâli, Huet. 

A sa femme. 

Vire, iS septembre 1857. 

Chère chérie amie, te voilà déjà en retard et moi dans l'inquié- 
tude et avec un mécompte. J'espère que l'embarras de ton débar- 
quement et tant de choses à faire et à défaire ont pu seuls t'em- 
pècher de remplir une promesse à laquelle j'attache, tu le sais, une 
véritable importance. Après un voyage de sept heures en diligence, 
pour faire quatorze lieues, qui n'a pas laissé que de faire valoir 
les chemins de fer, nous sommes arrivés ici hier soir à onze heures ; 
nous avons passé une journée à Caen, soignés par une demoi- 
selle Marie, vraie Gauchot par le cœur et laffection maternelle 
de sœur aîuée qu'elle porte à notre ami. Nous avons passé une 
partie de notre journée à voir le musée, que tu connais, je crois, 
un peu et aussi les prairies et quelques intérieurs de cours d'hôtel 
très remarquables que nous ne connaissions pas et que peu de 
voyageurs visitent. Il faudra dire bientôt adieu à ces derniers ves- 
tiges d'architecture pittoresque que nos enfants ne verront plus. 
Je suis très gâté par mon compagnon qui cherche et connaît les 
moyens d'épargner les fatigues du voyage, mais je me félicite 
aussi d'être auprès de lui. Sa tête n'est pas encore bien forte pour 
résister aux souvenirs présents. Comment se plaindre de notre 
séparation momentanée ! Et cependant, dans ces wagons qui m'en- 
portaient en sens contraire, je disais : ils sont là, ils arrivent et 
pensent à moi aussi sans doute. A Vire, deux vieilles sibylles qui 
ont dû présider à bien des naissances et des enterrements dans 
la famille nous attendaient pour nous recevoir avec le dévoue- 
ment traditionnel des vieux serviteurs d'autrefois. Je croyais 
que ces sortes de figures n'existaient plus que dans quelques per- 
sonnages des romans historiques. 

' Claude Geléo, <Iit le Lorrain. 

^ Vouet (Simon), peintre, iSgo-iG^g. 



LA CORRESPONDANCE 221 

M. Adrien, chez qui nous avons déjeuné, est toujours plein 
d'enthousiasme en espérance pour mes peintures décoratives. J'ai 
revu son salon avec plaisir, ma peinture y sera soutenue par 
beaucoup plus d'or que je ne croyais et je n'ai aucun regret de 
l'avoir tenue un peu vigoureuse. Je voudrais bien que les toiles 
ne tardassent pas trop à venir; j'ai hâte de faire la première 
épreuve et n'aurais-je fait que revoir l'emplacement, mon voyage 
dans tous les cas ne serait pas inutile. C'est du reste ce que 
je souhaitais le plus, revoir la place et m'assurer du cadre. Je 
désire que l'on envoie cela par un roulage au moins accéléré, 
car je prévois que le temps ici va se passer fort vite, pour la 
besogne du moins. 

Ma lettre va te trouver j'espère à Fontainebleau et non pas 
t'y attendre, tu voudras bien témoigner à M. et M"" Sallard 
mon regret de n'être pas avec toi pour les voir ces derniers jours 
de vacances, regrets qui seront augmentés de beaucoup si tu dois 
entendre tous les jours la voix de M™'' Félix Sallard à laquelle 
je te prie de présenter aussi mes aflectueux respects. 

Adieu, je ne sais comment abréger, et cependant il me faut 
avant de fermer, t'embrasser mille et mille fois ainsi que les deux 
gâtés chéris, 

Paul. 



A sa femme. 

Septembre 1857. Vire, mardi matin. 

La bieu-aimée, je n'ai pu t'écrire hier et tu n'attendais sans 
doute pas ma lettre : mère, père, belle-sœur, enfants, les uns avec 
leurs exigences, les autres avec leurs doux chants et leurs caresses. 
Voilà de quoi te tenir en haleine et faire passer le temps ; tu ne 
manques jamais d'occupations! Pour moi quelles que soient mes 
distractions ici, et bien que le temps passe vite partout, attendre 
tes lettres et penser à vous, voilà toujours la grande affaire. 
J'écrirais donc volontiers tous les jours pour me recueillir dans 
mon affection d'abord et aussi pour réchauffer ton zèle à me 
donner les nouvelles. 

Tu sais que nous étions dimanche à Mortain; partie charmante 
malgré le mauvais vouloir du temps qui nous a disputé ses 
moindres rayons de soleil et gratifiés de quelques ondées. M™" G... 
m'a demandé de tes nouvelles et reçu avec force témoignages de 
souvenirs les plus flatteurs pour toi, pour moi, pour les enfants, 
pour tout le monde. Triomphe réel, tempéré par le cri de la 
conscience : quatre pensionnaires de plus faisaient bien et 
feraient bien à la table de l'hôtel de la poste à Mortain. Cette 
fine mouche conserve encore les traces d'une vieille beauté, 
rajeunie par une petite fille de trois ou quatre ans, venue après 
notre départ ! M"' Emile était ravie de ce petit voyage qu'elle 



222 i>.\i;l huet 

desirait faire depuis longtemps, elle lui avait fait le sacrifice 
facile d'un dîner et celui plus réel d'une soirée où elle devait se 
faire entendre. J'avais eu la pensée de jeter pour elle sur un 
morceau de toile l'esquisse du buisson il la croix du Bourg 
d'Ault et de lui porter mon improvisation toute fraîche samedi, 
mon attention a eu d'autant plus de succès, qu il y a toujours un 
point laible dans le coin des meilleurs cœurs. Sans le savoir, je 
caressais un peu la jalousie d'une belle-sœur et excitais l'autre 
en m'adressant à la délicatesse et au goût de la femme artiste. 
Le silence de Legrain m'a éclairé; il n'a pas été question le 
moins du monde de mon cadeau pendant notre pérégrina- 
tion et je me suis empressé se réparer la chose et de la remettre 
en équilibre en faisant pour M""' Lenormand, avant notre 
déjeuner d'hier, un petit souvenir de notre e.xcursion. Je n'ai 
donc pu hier écrire comme je le voulais ni à toi, ni à Legendre, 
ni à M. V., auquel je n'ai pas encore répondu. J'y ai d'autant 
moins pensé, que venant de porter ma tartine et causant bahut, 
M. Adrien a fait atteler et nous a conduits, M. Edmond et moi, 
voir un meuble de la Renaissance à trois ;i quatre lieues de Vire. 
Ce meuble tout en ébène, h portes sculptées, serait d'uu grand 
prix s'il n'était fort malade, bien qu'il appartienne depuis trente 
ans à un médecin qui l'a payé 60 francs et en voudrait 700. On 
se demande de suite si ce brave homme, qui se porte si bien dans 
cette solitude, soigne ses malades comme ses curiosités. 
M. Adrien en a offert 3oo francs (pour moi), mais la chose n'a 
pas eu de succès. Je voulais attendre quelques jours pour te 
donner des nouvelles de ma santé et te dire fièrement qu'aussitôt 
arrivé ici et il peine reposé de mon voyage, mon affection avait 
comme par enchantement changé de nature et que j'allais à 
merveille. Malheureusement, la métamorphose n'a point tout à 
fait tenu, et ce matin, je suis un peu repris, soit que le froid 
ail eu son influence, soit le régime des dîners qui, bien que 
simples et excellents, n'ont pas notre simplicité ni notre excel- 
lence patriarcales. C'est dommage; je me trouvais tout rasséréné 
et les plus beaux projets de travail, parmi lesquels ton image 
était mêlée, me passaient dans la tête. Il faut croire d'après 
cela cependant, qu'il peut s'opérer un changement sur et com- 
plet. 

Pas de nouvelles des panneaux? J'espérais que mon frère les 
ayant expédiés de suite me donnerait aussitôt de leurs nouvelles. 
Je ne voudrais pas les attendre ici, oii je ne lerai rien. J'ai 
relapé en quelques coups un paysage de mon hôte avant de tou- 
cher à l'esquisse de M™" Emile, et je crois que si nous arrivons 
il faire, dans le jardin de cette dame, un bout d'étude d'après un 
coin assez insignifiant, ce sera la grande affaire de mon voyage. 
Le pays, bien que pittoresque, ne prête pas à la peinture, les 
lignes sont ramassées, les arbres plantés en haie, symétri<[ue- 
ment distribués ; il est d'ailleurs abîmé d'affreuses fabriques. 11 



LA CORRESPONUANCE ni 

faut ajouter que le temps a changé et <[uc nous sommes, à tra- 
vers quelques pluies, passés h un froid assez vif. Adieu, amie, je 
ne fermerai ma lettre qu'après le courrier que j'espère. Eu 
attendant, je t'embrasse de mille tendresses, la suite sera adressée 
à mes deux correspondants. 

Je reçois ta lettre h l'instant, mais je pars chez M. Lenormand 
déjeuner et je vois que je puis me dispenser d'y répondre ; à 
bientôt, dans ma première je te donnerai des détails sur ma 
course à Mortain. 

A sa femme. 

Do Vire, jeudi, i'^'' octobre li^^■]. 

Je t'aime, chère bien-aimée amie, et je sens à ma tendresse pour 
toi, plus encore qu'à ma passion pour l'art, dont tu ne peux être 
jalouse, que tout ce qui tient à l'âme ne saurait vieillir. Je vis de 
ta vie et tu connais ma pensée, sans que j'aie besoin, je crois, 
de t'ouvrir mon cœur. 

Ah ! pauvre amie, si je n'écoutais que mon cœur, je ferais de 
mon fils ce que je n'ai pu faire de toi, ce que tu devrais être 
encore, mon compagnon d'atelier, le successeur de mes idées, 
l'exécuteur de mes rêves. Mais tu sais qu'il faut aimer les 
enfants pour eux et les tremper impitoyablement dans les eaux 
du Slyx; il lestera toujours un talon vulnérable. 

Tu t'étonnes h propos de la légèreté de ces viveurs que l'on 
rencontre parfois et tu cherches leur excuse dans leur manque 
de cœur. La vie est facile, en effet, pour ceux qui n'ont d'amoui' 
ni pour le beau, ni pour le bon, de tendresse que pour eu.x- 
mèmes, ils prendront de l'art et de l'affection ce qui peut 
charmer entre deux verres, comme on aime la lumière des bou- 
gies dans un festin. Ces méchants sont souvent les plus redou- 
tables, car ils sont méchants sans passion, seulement pour ajouter 
à leurs plaisirs. En voilii trop sur ce sujet qui ne vaut pas toutes 
ces phrases. 

René me paraît bien sévère en fait de chant, je me laisse 
cependant aller au plaisir de lui trouver du bon sens et du senti- 
ment en bien des choses ; ce côté de caractère a frappé 
M. lîdmond. Cependant, M""... a une belle voix, une charmante 
méthode et beaucoup de goût. La beauté a son prestige incon- 
testable et tout-puissant, a-t-elle ce feu sacré qui rend belles 
celles qui n'ont que le sentiment pour se faire valoir? C'est ce 
que je ne saurais dire. M™" Emile est loin d'être jolie, mais elle 
a la grâce du sentiment, la bonté et la distinction d'un cœur 
artiste, tout le monde l'aime ici, et elle est charmante pour tout 
le monde; nous avons dîné hier chez elle, après y avoir déjeuné 
en famille. Dans l'entre deux, nous avons peint d'après un petit 



2î4 PAL'L HUIÎT 

coin pittoresque de ce nid de fauvettes que tu envierais. Com- 
bien de lois ai-je répondu à son enthousiasme pour sa maison- 
nette de chaume : « Je connais quelqu'un à qui cette suspension 
ferait bien envie ». L'air, la vue, la campagne et la ville, le 
calme et le chant font de cette petite retraite unendroit char- 
mant où tu serais à merveille, tu l'as rêvé bien des fois. 

Je voulais te parler de Mortain, puisque je te l'ai promis. 
Deux ou trois vieilles femmes possèdent, par suite d'un procès 
de famille, quelques toiles de Géricaultet quelques centaines de 
croquis. Tu juges du désir que j'ai éprouvé de jeter les yeux sur 
ces feuilles perdues de notre grand peintre. Nos démarches, il 
faut l'avouer, ont été vaines. Ces sorcières, incapables de juger, 
ni dejouir de ces œuvres que le hasard a jetées dans leurs mains, 
ne permettent, dit-on, à personne d'y jeter les yeux; au pre- 
mier jour, le feu, allumé par quelque curé, finira par dévorer 
ces dessins, sous le prétexte des nudités ou d'autres signes plus 
ou moins diaboliques ou cabalistiques. Ayez donc une patrie et 
de la famille, soyez Géricault, pour que le sort se joue ainsi de 
vos rêves de gloire et de toute votre existence de luttes et de 
travaux. 

Je te remercie des détails que tu me donnes sur ce pauvre 
Planche; je regrette de n'avoir pu lui tendre la main dans ses 
derniers jours, mais au moins je sais qu'il n'est pas mort aban- 
donné de tous. J'ai lu quelques articles sur lui, dans aucun on 
n'a parlé comme il convient de sa vraie vertu, le désintéresse- 
ment. Tu sais les deux ou trois faits dont je veux parler. 

Adieu, ma bien-aimée amie, bientôt je t'embrasserai ainsi 
que les deux chers enfants, qui me manquent comme toi ; tout le 
monde ici parle de vous, de toi surtout et te regrette... 

J'espère encore vous rejoindre a Fontainebleau; si mes toiles 
étaient arrivées, je serais déjà parti pour vous serrer bien tendre- 
ment quelques jours, quelques heures plus tôt... 

A sa femme. 

Octobre 1857. i heure 1/2. 

Chère amie, je t'écris du salon de M. Adrien au milieu de 
mes peintures. Cette caisse si attendue est donc arrivée, déballée, 
et pendue aux murs dorés de la petite maison. Nous venons de 
faire l'essai aux lumières, allumées pendant que nous déjeunions. 
Tout le monde paraît fort satisfait, et pour ce qui est de moi, je 
suis content de l'effet produit. Aux lumières, les peintures parais- 
sent un peu des vieilles tapisseries ; mais opposées au soleil, il 
nous a été impossible, je crois, d'en juger la valeur; au lieu de 
la lumière éblouissante d'un salon, on avait le jour éteint d une 
caverne et j'ai demandé que 1 opération fût recommencée ce soir. 

Je pense me mettre en route demain matin avec Jouvet, j'irai 



LA CORRESPONDANCE 225 

sans doute dîner à Beuzeval pour partir, si je puis, vendredi pour 
Paris. Serez-vous revenus, mes aimés, c'est ce que je saurai en arri- 
vant rue de l'Ouest oii je ne comptais pas d'abord m'arrêter. Mon 
projet était d'aller d'un trait h Fontainebleau vous embrasser au 
plus vite ; mais ta dernière lettre me donne la crainte de ne pas 
t'y rencontrer malgré une lettre de Caroline qui me fait part de 
sa bonne intention d'aller passer la fin de la semaine avec toi. 
Le temps est incertain, aura-t-elle accompli son projet, aura- 
t-elle pu s'arracher à sa chapelle et à son banc d'œuvre ? Le temps 
qui gronde et tempête me donne par ses violents caprices le droit 
d'en douter. J'aurais cependant eu bien du plaisir à faire avec 
vous un tour dans notre belle forêt ; quel charmant lieu de 
rendez-vous, chère amie ! Au moment où j'écris cette ligne, le ciel 
éclate, les vents se déchaînent, la grêle, la pluie, la tempête tom- 
bent, traversent et retentissent. Ce coup inattendu m'inquiète. 
Pourra-t-on porter ce chiffon de lettre que je t'écris à la hâte et 
qui sera sans doute le dernier que je t'envoie d'ici? Pourrons-nous 
partir demain par ces bourrasques qui font rire en dessous nos 
manufacturiers. L'on manquait d'eau et bientôt le torrent va 
remplacer la vapeur, c'est une économie de vingt pour cent! 
Pauvre enfant, tu serais manufacturière pendant dix ans, dis-tu? 
Pour moi, je ne puis tenir cinq minutes à l'odeur de cette huile 
bouillante qui me donne le vertige et des nausées, comment 
ferais-tu? Et les échéances, les ventes manquées, les ouvriers à 
conduire ; hélas, la liberté a son prix, l'art et la nature peuvent 
nous consoler, prenons-en notre parti. Pour le bon M. Edmond, 
jamais, dit-il, il ne voudrait être dans la fabrique. 

Adieu amie, adieu enfants, au bruit de cette grêle, mon cœur 
se réjouit car je vais bientôt vous embrasser. 

Chacun ici s'empresse, amie, de te faire ses compliments et de 
l'adresser des souvenirs. 

Je ne sais pourquoi mon frère n'a pas joint le clair de lune aux 
autres toiles. J'espère malgré tout qu'ils sont près de vous. 
Mes compliments affectueux à tous, je t'aime, je vous aime. 

Paul. 



A M. Lesrain. 



Octobre 1857. 



Cher monsieur et ami, toute séparation est triste surtout lorsque 
l'on quitte, comme je l'ai fait, une hospitalité charmante et un 
milieu d'affection et de bienveillance extrême. Mais ce qui m'a 
rendu mon départ pénible, mon cher monsieur Legrain, c'est l'état 
dans lequel je vous ai laissé. Si d'impérieux besoins de cœur et de 
doux devoirs de lamille ne m'avaient pas rappelé, je serais resté 
pour vous seul encore quelques jours, car il me semblait en vous 
quittant que je vous laissais moins bien qu'au moment de notre 

i5 



îiG PAUL HUET 

arrivée, peut-ôtre, est-ce trop présumer de mon influence, mais 
j'aurais voulu lâcher d'agir sur vous pour vous sortir de vos 
vapeurs dangereuses et funestes, d un abandon ([u'il dépend de 
vous surtout de secouer. C'est parce que vous avez du cœur 
qu'il faut vouloir, et c'est mal aimer ceux dont la mémoire nous 
est encore si chère, que de céder à des entraînements qu'eux- 
mêmes condamneraient. Pour bien regretter ceux que nous 
pleurons, il faudrait se demander comment ils voudraient nous 
voir, on aime à se persuader que les êtres qui nous ont aimés 
nous suivent toujours de leur pensée et de leur protection ; et 
que demanderait une mère, si ce n'est le bonheur de celui qu'elle 
a élevé et chéri, bonheur que vous saurez, vous, mon ciier ami, 
toujours reporter à celle qui l'a préparé. La vie est sans doute 
une épreuve, mais une épreuve que notre volonté et notre con- 
science traversent plus ou moins bien. Croyez-moi, mon cher 
ami, ne cherchons pas à aller plus vite que le temps, il marche 
trop vite pour nous et tout moment perdu est irréparable; ces 
vérités qui semblent si banales sont les premières oubliées, on 
ne s'en souvient qu'au moment où le bûcheron veut compter avec 
la mort. Ce qu'il nous est permis de faire, ce qu'il nous est sage 
de chercher, c'est de calculer les moments qui nous sont donnés 
pour accomplir notre tâche. L'art nous offre plus que rien au 
monde le moyen d'oublier les heures et d'arriver noblement au 
port. Vous avez tout ce qu'il faut pour y réussir et surtout pour 
en tirer les fleurs les plus charmantes ; liberté d'action et de 
fortune, forces de cœur et d intelligence ; vous pouvez entrer 
dans la carrière en soldat ou en volontaire, en rapin ou en 
amateur ; jouissant de ce que vous ferez et de ce que feront les 
autres, sans déception d'un côté, sans jalousie de l'autre. 

Pour moi, quelles que soient les amertumes que m'a données 
mon métier, je m'estime encore heureux d'avoir une carrière où 
l'on trouve des jouissances inconnues aux plus heureux du 
monde. Je rabâche sans doute, tout ce que je vous dis, vous le 
savez mieux que moi, mais pourquoi n'avez-vous pas vous-même 
plus de volonté soutenue ? 

•l'aurais dû vous remercier tout d'abord de votre bonne et 
affectueuse hospitalité, les moments ont été bien rapides pour 
moi à Vire, je me demande si j'ai pu abréger aussi les vôtres. 

Veuillez, quand vous verrez M""" Emile, la remercier plus 
particulièrement que je ne le fais dans ma lettre h M. Adrien 
des bons instants qu'elle nous a donnés. Voila une artiste, un 
vrai sentiment, une âme douée et sympathique, qui sait commu- 
niquer aux autres la flamme secrète. Je désire qu'elle puisse, 
comme il me semble qu'elle doit le faire, vous entraîner où jamais 
mes paroles sans doute n'auront la puissance de vous conduire. 
La musique ainsi comprise est l'art le plus saisissant, le plus 
puissant sur l'imagination ; en écoutant ces belles symphonies, 
on rêve mieux peinture. 



LA CORRESPONDANCE 227 

Au président Petit. 



Mon cher Auguste, je ne puis que vous tendre la main, une main 
amie bien sympathique à votre douleur. Moi aussi j'ai perdu 
mon père! et, bien que je l'aie perdu fort jeune, je sens encore 
aujourd'hui l'immensité de ce malheur, car j'aimais mon père 
comme vous aimiez le vôtre, d'une affection aussi tendre que res- 
pectueuse, d'une tendresse pleine de vénération. Nous perdons 
nos meilleurs parents, nos enfants subiront les mêmes épreuves ; 
cette loi fatale, dont la seule douceur est de n'être pas inter- 
vertie, n'en est pas moins aflVeuse, comme beaucoup hélas ! de 
celles qui président à notre pauvre humaine nature. J'espère que 
lorsque vous recevrez ces lignes, mon cher ami, vous aurez déjà 
subi la douce et bonne influence qui vous entoure et que votre 
douleur sera au moins adoucie par les caresses de ce jeune 
monde, que vous aimez comme votre père vous aimait. 



A M. Legrain. 



6 décembre 57. 



Mon cher jeune élève, 

Vive la peinture, qui dans d'autres moments nous fait damner ; 
on se fait damner et l'on se damne, vous le savez, pour de char- 
mantes choses. Ce n'est pas trop médire de l'art que de le ranger 
parmi les choses damnables que vous et M. Adrien connaissez 
mieux que moi. 

Je travaille, malgré tant de dérangements; le Clair de lune 
fini, le tableau des Fabriques (côté de la fenêtre) très avancé et 
venant assez bien, suivant moi, voilà pour ce qui concerne la 
ville de Vire et ce que je dois à ses aimables hôtes. Mais vous, 
cher maître, qu'avez-vous fait ? N'est-il donc question que du 
portrait de M. René, que vous faites bien de conduire à bonne 
fin, et qui y arrive, à ce qu'on m'écrit. Mais n'avez-vous pas 
commencé autre chose? Ne vous avais-je pas commandé une tête 
par jour, bien attaquée, franchement modelée comme le portrait 
de M"° Marie, par exemple. 

11 est bien bon, je crois, de faire une étude serrée, comme 
nous disons nous autres, mais l'étude est surtout dans l'exercice 
du coup d'œil, dans le grand accent donné à l'œuvre. Ceci est 
rendu sensible par les copies de l'antique et de quelques grands 
maîtres; la copie d'une œuvre médiocre ne laisse rien, la copie 
d'un antique, pour peu qu'elle soit dans les lignes et l'aspect, 
fait grand plaisir. Les esquisses, les croquis de maîtres démon- 
trent, vous le savez, encore mieux ce principe, elles offrent ce 
suc que je vous veux faire donner. Ah, mon cher, si l'on pouvait 



ïî8 PAUL HUKT 

refaire son éducation ! I^orsque l'on doit tout, comme moi, h de 
longues réflexions et à sa propre expérience, il semble que l'on 
pourrait aller loin et faire quelque chose. Marchez donc pendant 
qu'il est temps encore, et croyez-moi, car je vous parle comme 
l'évangile : En vérité ! Vous avez du reste un beau modèle et de 
quoi faire un chef-d'œuvre, veuillez lui faire mes compliments 
en attendant ceux que je désire vous adresser h ce sujet. 

Nous sommes, comme on dit en province, au sein des plaisirs, 
mais prés de votre aimable musicienne vous entendez probable- 
ment plus de musique à Vire que nous h Paris. Avec nos snntés, 
nos all'aires, et notre éloignement, nous ne sortons pas, j'ai 
entendu cependant Nadaud ' il y a deux jours et j'ai pu lui dire 
que j'avais eu un souvenir charmant de sa musique pendant les 
vacances. J'ai aussi, Dieu me pardonne, été une fois aux Variétés, 
entendre les chansons de Béranger" par Déjazet^; n'allez pas là, 
croyez-moi, h moins que ce ne soit pour voir le C/ievrertil, jolie 
petite pièce, ou pour chasser comme moi bien des ennuis. Je 
voudrais que vous eussiez quelque plaisir à m'écrire comme je 
l'ai en me recommandant à votre affection. 

Votre bien dévoué de cœur, 

Paul Huet. 

Les enfants vous embrassent et ma femme vous fait ses com- 
pliments affectueux. 

A M. Le grain. 

i6 décembre 1857. 

Cher Monsieur Edmond, vous parlez de lettres, les vôtres sont 
charmantes. Votre dernière nous a fait d'autant plus de plaisir 
qu'il y règne une certaine gaieté de cœur que vous avez dans les 
bons moments et qui vous va très bien ainsi qu'à vos amis ; écrivez- 
nous souvent sur ce ton, nous en tirerons un bon proHt pour nous- 
mêmes et l'heureux augure que votre situation morale est meil- 
leure. Prenez le dessus et rentrez dans la vie. Vous avez des amis, 
faites-le pour eux, ce sera déjà un bonheur. 

Je voudrais, comme vous me l'avez dit quelquefois avec une 
bienveillance qui vous est propre, contribuer par mon bavardage 
à vous rendre le calme et le repos que je vous prêche. Faites ce 
que je dis et non ce que je fais, dit M. le curé; aussi c'est moi 
qui solliciterai votre secours; je ne suis guère en train en ce 
moment au moins. Le froid remue mes entrailles, et ma maudite 

' Nadaud (Gustave), musicien et cliausonnier, 1820-1893. 
2 Bérauger (Pierre-Jean de), chansonnier, 1780-1857. 
■* Déjazet (Virginie), célèbre comédienne, 1797-1875. 



LA CORRESPONDANCE iig 

affaire mon cerveau, tout cela d'autant plus cruel qu'il s'y joint 
un grand appétit de peinture. Ma nièce vient de nous quitter avec 
mon frère, ils vont passer l'hiver à Nice ! Pour nous, nous les 
regardons faire; comment trouvez-vous cela? J'avais envie de 
vous écrire de venir nous joindre et de partir tous pour la vraie 
Italie ; nous aurions dit bonjour en passant à ces gens-là, et aurions 
été voir quel temps il fait à Rome. Au diable les afi'aires et l'hiver 

aussi, puisque tout cela est un rêve 

Je vais commencer les trois derniers panneaux. Si Dieu me 
prête vie, ils iront, j'espère, assez rondement. Je suis content 
des esquisses, qui sont toutes arrêtées. Si j'avais le bon esprit 
de prendre la méthode des maîtres dont aujourd'hui on tient 
trop peu compte, si je mettais mon esquisse sur du papier bien 
arrêté, avec figures et principaux détails pour reporter le dessin 
ensuite au carreau sur la toile, j'irais vite et sûrement. Notre 
défaut, défaut auquel nous devons quelques-unes de nos qualités 
modernes, est de trop livrer au hasard, au sentiment. Si vous 
étiez à Paris, je vous engagerais h aller au Musée (salles des 
dessins) copier quelques esquisses des maîtres, je vous accompa- 
gnerais avec grand plaisir. Je ne connais pas l,-» galerie des des- 
sins de Florence, la nôtre est merveilleuse et dirigée avec goût. 
Notre Musée, lorsqu'il sera rouvert entièrement, sera vraiment 
splendide. On vient de livrer au public deux travées de la grande 
galerie avec éclairage large et doux à la fois, par en haut; j'es- 
père que les autres ne tarderont pas ; pour moi, c'est une privation 
de ne pas avoir ma galerie complète et certains de mes maîtres 
les plus adorés. Je ne sais si je vous intéresserai en vous parlant 
des palettes de Delacroix, qui font grand bruit parmi quelques 
artistes. Delacroix a l'habitude de préparer de riches palettes sui- 
vant le tableau, le sujet qu'il traite; il fait des tons, les numé- 
rote et en conserve des échantillons sur du papier h peindre. C'est 
ainsi que l'on fait circuler la palette de Trajan\ la palette du 
Christ au Jardin des oliçiers'^, etc., etc. Ces tons, suivant moi, 
sont pour ainsi dire des tous primitifs, qui viennent augmenter les 
couleurs nombreuses dontce peintre lait usage. Il cherche, en tons 
principaux, tous les tons les plus riches qui peuvent se soutenir et 
aussi laire opposition. Delà, on veut voir un calcul beaucoup plus 
profond et qui tiendrait vraiment du sortilège, on y voit un tableau 
entièrement combiné dans ses plus minutieux détails, ce qui serait 
aussi impossible qu'insensé de la part d'un homme qui, il est vrai, 
raisonne tout ce qu'il fait. Ce système, excellent surtout pour 
celui qui l'invente à son propre usage, lui procure un succès auquel 
peut-être le malin artiste a pu quelquefois songer, le succès qu'on 
obtient en frappant les esprits. Cela n'en est pas moins intéres- 
sant à étudier et je tâcherai de m'en procurer une pour l'ana- 

* Justice de Trajan, tableau au Salon de 1840, musée de Rouen. 
- Le Christ au Jardin des Oliviers, Salon i855, église Saint-Paul. 



23o PAUL llUET 

lyser, je vous en ferai part. Jusqu'à présent, je ne puis y voir 
qu'une richesse de tons et un soin de préparation et de palette 
qui laisse bien loin les conseils que j'ai pu vous donner à cet égard 
et ce que je lais niol-nième. Nous avons, vous et moi, beaucoup 
à gagner à étudier les procédés d'un si habile homme. 

Voici une longue lettre; vous m'en avez demandé de longues, 
vous voilà puni. Je la termine donc. Je voulais cependant vous 
parler des études de Troyon qui, cette année, a rapporté une 
trentaine de toiles couvertes en deux mois. Il en a, dit-on, refusé 
cent mille francs,... c'est le plus extraordinaire exemple de 
succès. 

Votre tout dévoué de cœur, 

Paul Huet. 



A M. Lesrrain. 



Décembre 1857. 



Je viens de lire un livre qui correspond si bien à ma fibre, 
que je ne puis m'empècher de vous en parler, tâchez donc de 
lire VEsstii sur- la Révolution de Lanfrcy, car je désire que vous 
soyez de mon avis. Voilà un jugement sain, fort et fécond sur ce 
grand drame de 89 qui nous agite tous encore aujourd'hui. 
L'auteur débute par un coup de plume sur de Maislre et un 
coup de massue sur Louis Blanc'. Le chapitre sur la Déclara- 
tion des droits de l'homme est très remarquable par la profon- 
deur. Il ne manque à ce livre, parfaitement écrit, qu'un peu de jeu- 
nesse dans la forme. La force nécessaire s'y trouve mais on vou- 
drait, il me semble, un peu plus d'éclat dans un tel sujet. Au 
résultat, livre de fond qui doit rester, qu'il faut lire et faire lire. 

Pour parler moins haut, les panneaux sont en bon train, tous 
sont à peu près aujourd'hui au même point et les derniers, à cer- 
tains égards, par l'élan et l'enlevé réussissent mieux que ceux que 
vous connaissez, au moins généralement. Des figures de quelque 
importance à faire, l'harmonie générale à revoir et je n'aurai plus 
qu'à les montrer. Viendrez-vous les voir? 



A M. Le grain. 

Luudi matin, 4 janvier i858. 

Cher monsieur Legrain, je n'ai pu encore répondre à votre bon 
souvenir, à ces affectueux souhaits que vous m'envoyez et que je 
voudrais vous rendre ; car moi aussi je les ai pour vous au fond 

' Louis Blanc, piibliciste, historien. liomme politique, membre du Gouver- 
nement provisoire en 1848, — 1811-1882. 



LA CORRESPONDANCE î3i 

du cœur. Que cela vous dise mieux que toute parole la différence 
lie cette journée h Paris, avec cette journée h Vire ; journée triste 
partout, qui là-bas vous appartient, et qui, ici, estlivrée à tous. Ne 
regardez pas encore cette fois, mon cher ami, par le gros bout 
de la lorgnette. Ce jour est triste pour tous ceux qui ne sont plus 
enfants ! mais encore pouvez-vous penser à vos amis et me donner 
une preuve de souvenir que je n'ai pu vous rendre aussi exac- 
tement. Ce jour-là surtout, Paris est la grande ville ; celui qui 
connaît Paris et ne l'a pas vu à cette date, ne le connaît pas encore 
et ne se figure pas ce tohu-bohu, ce contact des intérêts qui 
courent et se heurtent, cette fièvre singulière d'espérances spé- 
culatives. On a beau se mettre à l'écart, il est difficile d'éviter 
cette foule qui se choque et nous choque, nos affections mêmes 
nous entraînent dans le flot. Pour moi, qui, depuis quelques 
années, ai le plus possible réduit mes visites et renoncé à cet 
usage singulier des cartes, excepté pour en rendre, je vous avoue 
que j'ai encore de quoi me mettre en humeur ces jours-là. Je ne 
sais si à Vire l'usage des cartes est consacré ; je me dis tous les 
ans qu'il n'en est plus question que pour les fournisseurs qui 
cherchent pratique ou veulent se rappeler aux débiteurs retar- 
dataires. Hélas, je vois que les gens qu'on ne veut pas voir, les 
ennemis prudents, les amis dont on ne sait pas le nom et bien 
d'autres encore sont trop intéressés à ne pas laisser passer une 
mode de si bon goût. 

Un jour que Dumas écrivit quelque part : « Un de mes trois cents 
amis intimes », il glaça singulièrement mon affection. Que dire de 
ceux qui ont cinq ou six cents cartes à envoyer à leurs intimités ! 
Je me tiens heureux de n'être pas de ceux-là et j'espère que vous 
n'accepterez pas comme des banalités, les consolations et les 
espérances que je voudrais vous donner. Je voudrais aussi vous 
envoyer collectivenienl les souhaits que je forme. Je ne peux vous 
détacher de l'aimable milieu où vous êtes et du petit cercle qui 
veut bien penser à moi. Soyez mon interprète près de chacun et 
près de tous... 

Il ne faut pas être plus royaliste que le roi, ni plus romantique 
qu'en i83o. Je suis bien de votre avis, M. Ingres, avec la palette 
de Delacroix, ne changerait pas beaucoup sa couleur, cependant, 
puisque vous ne vous rendez pas bien compte de l'importance de 
ce que je vous ai dit à propos de la manière de procéder de Dela- 
croix, j'ajouterai aujourd'hui, en attendant meilleure explication, 
que tout sentiment, quelle que soit son individualité, fait bien 
d'avoir recours à certaines traditions; que rien ne nous force à 
faire des tons comme Delacroix ni surtout les mêmes tons, mais 
qu'il est bon de savoir pourquoi, dans quel but, et d'après quelle 
méthode il en fait. Le plus grand reproche qu'on puisse faire à 
l'école de David, c'est d'avoir enterré toute tradition ; chacun dès 
ce jour, et c'est la gloire du romantisme, s'est mis à l'œuvre pour 
la retrouver et en former une nouvelle, tout en laissant au génie, 



a3ï PAUL IIUET 

au senliment, au simple instinct son initiative. Personne aujour- 
d'hui, certainement, n'a porté la science de la couleur aussi loin 
que notre grand coloriste et ses procédés sont bons à connaître. 
Je n'ai pas de place pour en écrire plus long, je ne puis que 
vous embrasser et vous dire qu'en raison du nouvel an, chacun 
ici en fait autant. 

Paul IIuet. 

A M. Le grain. 

17 février 58. 
Cher monsieur ami, 

Je lui dois la visite de M. C... le décorateur. Vous 

vous rappelez que je désirais être en rapport avec cet habile 
homme qui fournit à juste prix, du Moyen âge, de la Renaissance, 
du Rococo, le tout en carton pierre, h toute l'Europe indistincte- 
ment ; ce qui lui permet de bâtir pour son petit usage des palais en 
pierre de taille. Je crains qu'il m'ait assez mal jugé, il s'attendait, 
je crois, à tout autre chose qu'à ce qu'il a vu; mauvaise disposi- 
tion, vous savez, pour juger les gens. Il pensait trouver de vieux 
moules, quelques pastorales Boucher, ou quelques scènes ita- 
liennes du théâtre Watteau et a dû, je le crains, prendre mau- 
vaise opinion d'un homme qui cherchait si loin (et si mal peut- 
être) ce qu'il pouvait trouver tout près, tout fait et bien fait 
dans les gravures du temps; ma frayeur est qu'il soit parti en 
disant : Cela est fort bien, mais n'est pas dans le style. Je con- 
nais ce jargon, témoignage de l'impuissance du temps (le nôtre), 
et vous devez reconnaître à ma colère, combien je l'ai en hor- 
reur et en mépris. C'est avec cela qu'on nous fait passer toute 
cette vieille défroque de pacotille qui ne laissera après elle que 
la vermine d'un magasin de costumes et les lambeaux de vieilles 
décorations. 

M. Rothschild fait faire chez cet artiste industriel, ou pour 
mieux dire chez cet industriel artiste, une magnifique décoration 
Louis XV. Est-ce la faute des artistes, des architectes de notre 
temps ! de prendre tout fait dans le passé et de copier ainsi le 
vieux toujours? Au moins a-t-il le bon goût, que lui permet sa 
fortune, de faire exécuter en bois au lieu de carton pierre, ces 
charmantes moulures du xviii* siècle; mais ce qu'il y aura de 
plus curieux c'est que la direction générale de cette décoration 
de château est confiée à un peintre intelligent et spirituel, et 
que nous verrons peut-être dans les panneaux et dessus de portes 
de pâles copies de ces charmantes peintures de Watteau qu'on 
ne pouvait imiter de son vivant. Peintures qui se font à l'entre- 
prise aujourd'hui et qui, cependant, ne peuvent encore se 
mouler comme ces cartons complaisants que M. C... expédie 
aux cinq parties du monde et enverra dans la lune le jour où les 
ballons pourront y pénétrer. 



LA CORRESPONDANCE 233 

Mettez que je m'échauQe peut-être fort à tort, non pas pour la 
question générale dont j'ai la bêtise, dirait M. C..., de me préoc- 
cuper, mais en ce qui regarde mes rapports avec lui; en somme, 
il a été fort aimable, bien qu'il m'ait paru un peu étranger 
à la peinture, pour ne pas dire ignorant en fait d'art, et tout à 
fait renfermé dans sa spécialité, son article, dirais-je si j'étais 
son commis voyageur. C'est un homme fort intelligent, enten- 
dant bien, je ne voudrais pas dire son affaire que je compren- 
drais autrement, mais les affaires que je comprendrais fort mal. 
Je crois, nous disait-il, qu'il y a des gens qui ^■endent le néces- 
saire pour avoir l'ornement. Il ne sait à qui répondre, tant 
l'amour du luxe et àw paraître est partout ! Pour le goût, d'ail- 
leurs, il le vend, mais il n'est pas chargé de le donner, ni même 
de l'inventer ; il m'a néanmoins promis de m'amener quelques- 
uns de ses clients, de nous aider dans nos recherches sur les 
moyens de tendre nos toiles et il viendra même, je crois, à Vire 
les voir mettre en place, ce qui devrait répondre à toutes mes 
suppositions ; mais j'y tiens et je les crois vraies. 

A M. Legrain. 



Che 



r monsieur ami. 



Pas de nouvelles, bonnes nouvelles? Votre silence me fait 
espérer que vous allez venir vous-même à Paris poursuivre 
votre débiteur ; si je savais cela, comme je me féliciterais de ne 
mètre pas encore acquitté, seulement je vous préviendrais, entre 
nous, qu'il faut vous presser. Vous pourrez trouver votre 
homme déniché. Il n'est plus question de grippe, d'angine, ni 
d'épidémie quelconque. Apollon a percé de ses flèches tous les 
monstres de l'hiver y compris le catarrhe et le rhume de cer- 
veau. Paris est charmant à cette époque et vous êtes encore, vous, 
mon cher ami, d'âge sensible à cette renaissance du printemps, 
où la femme refleurit et repique avec les roses. Mais ce n'est 
pas toute la question : je compte que le parfum de mes huiles et 
de ma térébenthine a bien aussi ses charmes pour vous attirer, et 
dans trois mois il faut que je déguerpisse; Loyola me met à la 
porte ; mon atelier, oii je me trouve si bien installé, va être 
converti en école des Frères et en salle de conférences pour la 
Propagation de la foi en faveur des ouvriers enrégimentés. 
Enfoncé Cabet' et Considérant"! Les socialistes ont trouvé plus 
forts qu'eux et j'apporte ma part à l'œuvre. Hélas? ce n'est 
pas tout à fait de bonne volonté et je crains que cela me soit peu 
compté dans le paradis des dévots. Quoi qu'il en soit, il laut 

* Cabct (Etienne), écrivain, auteur de lii célèbre utopie communiste, 
1788-1856. 

^ Considérant (Victor), pliilosoplie, fouriériste et économiste, iSoS-iSgS. 



■234 PAUL IIUKT 

faire mes paquets, les bons Pères vont le 9 juillet occuper 
cette pauvre petite propriété qu'ils viennent de payer 3 à 
400.000 francs, pour lesquels ils recommencent à quêter de plus 
belle ; 11 est vrai que c'est pour y bâtir ou ajouter les terrains 
vastes qui avoisinent, ou pour aller ailleurs fonder une œuvre qui 
ne sera que la continuation de celle-ci. Pour indemnité, on va 
venir me tendre l'escarcelle, la bourse ou la vie ! y compris la 
vie future. Je ne voudrais pas plaisanter sur un si trrave sujet, 
d'autant plus que je suis fort vexé, que je ne prévois pas où je 
vais percher. A quel saint me vouer pour parer ce coup que les 
saints me portent.' Paris devient de plus en plus impossible. Les 
propriétaires alléchés, posent en principe que la propriété doit 
toujours gagner et comme il faut vivre vite, gagner vite. Chaque 
mutation, une augmentation, aussi on ne tient plus à ses loca- 
taires, pas plus qu'aux gouvernements; on se figure qu'on gagnera 
quelque chose à une mutation et c'est bientôt le seul principe qui 
nous restera. 

Vous avez sans doute appris la ruine complète de mon héros, 
ce pauvre Lamartine. 11 avait toujours reculé devant une sous- 
cription nationale, il en sentait toutes les conséquences, toutes 
les incertitudes et le voilà forcé d'y venir. L'empereur lui accorde 
son patronage et souscrit en tète. Une commission est nommée 
où se trouvent pêle-mêle des sénateurs et des journalistes, le 
seul représentant de la presse indépendante est Ulbach' de la 
Revue de Paris; M. Renée' du Consiitulionnel est un des mem- 
bres les plus influents. Vous avez lu sans doute la lettre impé- 
riale, ou au moins du ministre de l'Intérieur. C'est un chef- 
d'œuvre, jamais on ne tua son adversaire de meilleure grâce. 
Pauvre Lamartine! il était trop grand! — Poète et quel poète ! 
Vous savez enfin, jamais homme ne fut doué à ce degré du don de 
poésie; de prime saut, il est orateur, historien, homme d'Etat; 
courage civil, courage militaire, grandeur d'âme, il a tout, il 
semble en dehors de notre pauvre espèce et le voilà qui tombe 
comme un épicier. Ah! mon pauvre, mon pauvre ami, quel 
chagrin cela fait. Que les imbéciles se réjouissent, que les 
médiocres applaudissent, que les ingrats triomphent, pour moi 
je gémis de cette position, de cet abaissement d'un grand 
homme, du plus noble et du plus pur représentant de l'intelli- 
gence humaine. Cela, croyez-moi, retombe sur Ihumanité, et 
ceux qui la méprisent, pour lui mettre le pied sur le cou, ont 
beau jeu en ce moment. 

Si vous ne m'écrivez pas, c'est que vous allez 

venir nous surprendre et piocher; on vient d'ouvrir la galerie 
italienne, les jours bien ménagés ne sont pas encore ce qu'ils 

' Louis Ulbach, littérateur, 1822-1889. 

- Amédée Renée, publicistc, 1808-1859, directeur du Pays et du Constitu- 
tionnel, député du Calvados en 1857. 



LA CORRESPONDANCE 235 

devraient ou pourraient être ; on avait toute liberté, c'est inex- 
plicable; quant aux œuvres des maîtres, elles sont remises à 
neuf et sortent de chez le dégraisseur. Il y a eu, il paraît, un 
décret pour les peintures comme pour les maisons. Tous les 
dix ans on badigeonnera les Raphaël, les Titien, les Léonard, 
les Rembrandt, etc., etc., comme les façades de nos rues. Vous 
serez charmé de ce petit travail. Les artistes n'y entendaient 
rien, ce n'est qu'un pouce de crasse que l'on a enlevé et les 
glacis et les demi-pâtes des Vénitiens n'étaient que dans leur 
imagination. Le plus beau de raffaire, c'est que cela est propre- 
ment exécuté par des gens qui ont abattu l'ancienne administra- 
tion sous le prétexte de suspicion de ce crime. 11 n'est que de 
faire les choses sur une large échelle..., et surtout de pouvoir 
faire taire les mauvaises langues. 

De M. Le grain. 

Vire, 12 avril i858. 

Mon cher maître, il y a trop longtemps que je remets à vous écrire; 
je veux avant de me coucher vous présenter mes excuses et vous prier 
de me pardonner mon trop long silence. Ne me gardez pas rancune, 
je vous en prie. J'ai passé, depuis un mois, de mauvais jours ; j'ai été 
assailli par une foule de diables bleus, de chagrins et de misères, et 
j'ai plus d'une fois manqué de courage. S'il m'eût été possible de quitter 
Vire, où me retiennent quelques affaires criardes, je serais ailé me 
retremper près de vous, sentir vos huiles comme vous dites, et chercher 
une cordiale poignée de main qu'il me tarde de recevoir 

Je voudrais bien un peu maudire les Jésuites qui vous prennent mai- 
son et atelier. Mais je sens que je ne pourrais le faire aussi énergique- 
ment que vous, et que mes imprécations, inutiles comme les vôtres, 
vous paraîtraient bien maigres. Je me borne donc à vous plaindre, et 
sincèrement, d'être forcé de quitter une habitation qui vous allait si 
bien. Avez-vous en vue un autre appartement ? Pendant qu'il est ques- 
tion de maudire les gens, je m'unis à vous contre les frotteurs du 
Louvre. On se trouve heureux de n'être pas un maître exposé dans 
l'avenir à être écuré comme une casserole par quelque directeur de 
musée. Empâtez ferme, mon maître, et glacez peu, car un jour ou 
l'autre vous serez frotté ! Quel bête d'animal que l'homiue. De toutes 
parts on entend crier qu'il faut éviter les restaurations aux oeuvres d'art, 
et ceux qui ont crié au meurtre, quand vient leur tour de conserver les 
tableaux, s'empressent de les livrer aux vernisseurs. Il faut avouer que 
cela n'a rien d'étonnant par le temps qui court : On veut du luxe, mais 
du luxe pimpant, brillant, de vrai luxe point. On veut se faire admirer 
des foules et l'on réussit. La foule aime Saint-Jacques la Boucherie 
remis à neuf, la rue de Rivoli, le bois de Boulogne jardiné et Notre- 
Dame bariolée : pourrait-elle aimer un Vénitien un peu enfumé ? C'est 
pour elle que l'on travaille, dût périr la gloire du Titien et de Véronèse. 
C'est logique. Des rêveurs, cher maître, voulaient élever le peuple à 
eux, le faire intelligent, épurer ses goûts : le peuple les a reniés. 
On se fait, non peuple mais racaille pour lui plaire, et il acclame et 
applaudit. Si encore le musée ne subissait pas les misères du temps ! 



■'36 PAUL HUET 

Mais je vois qu'il paye sa pari du tribut général et j'en suis désolé 
comme vous. Voilà Lamartine qu'on va restaurer aussi. C'est grand 
pitié. Comment n'a-t-il pas eu le courage de vivre avec i .000 francs de 
rente depuis dix ans. C'eût été beau de voir un dictateur descendre du 
pouvoir et se retirer pauvre à la campagne. Je ne l'accuse pas : il ne le 
pouvait pas sans doute, mais je le plains du fond du cccur. 

Vous avez peut-être remarqué, cher maître, que moi aussi j'ai 

pris ma feuille à contre-sens, comme vous le fîtes l'autre jour. Cela a 
été involontaire et le hasard seul l'a voulu. Pourquoi ne m'est-il pas 
donné de vous imiter aussi facilement en peinture. 

Adrien, bien que désireux de posséder ses panneaux, me charge de 
vous dire qu'il vous donne toute liberté, tout le temps de les faire voir 
et qu'il serait désolé que son impatience vous ravît les éloges qui 
doivent vous revenir. 

Adieu, cher maître, je travaille beaucoup malgré mes diables bleu de 
Prusse; je ne sais si je fais bien ou mal, mais au moins je passe le 
temps. J'embrasse Edmée et René. Edmée doit être bien rose par ce 
printemps. Veuillez me rappeler au bon souvenir de M™^ Huet. 
A vous de cœur, 

Edmond Legrain. 



A. M. Legrain. 



Che 



r monsieur ami, 



Votre lettre a devancé la mienne, je vous en remercie ; je dési- 
rais vous écrire, mais le cœur, vous le dirai-je, n'était pas assez 
vaillant pour prendre l'initiative... 

Je ne sais si c'est sous l'influence de cette crise que je vois 
mon exposition, comme bien des choses elle me parait manquée 
il moitié, pour ne pas dire aux trois quarts. J'ai eu du monde, 
quelques bons enthousiasmes, un succès près de tous ceux 
qui ont bien voulu se déranger, mais ce n'est pas encore ce 
qu'il faudrait pour bien poser et l'artiste et son œuvre. Je 
suis embarrassé pour vous exprimer ma pensée enchevêtrée 
entre la modestie et l'orgueil, et surtout bien troublée par l'af- 
fliction. J'ai eu des sympathies, les éloges du petit nombre qu'on 
désire le plus ; mais est-ce lii le succès, cela ne rentre-t-il pas 
dans, ce qu'au théâtre, on appelle un succès d'estime et que 
j'appellerais volontiers un succès consolateur? Sans prétendre à 
ces triomphes h grosse caisse d'Horace Vernet, succès du drapeau 
tricolore et du troupier français, ou à ces succès après décès 
comme Delaroche, succès de gens comme il faut qui font les 
choses à la mode, ne pouvait-on espérer quelque chose de mieux 
que cet enthousiasme a huis clos avec peine enlevé à l'indifférence 
du temps ? L'indifférence pour tout ce qui n'est pas le dividende 
est le caractère général de cette époque qui s'endort pour 
oublier, comme l'esclave antique s'enivrait. Pour constater un 
succès, il faut qu'il soit de bon goût, dans un certain monde 



LA CORRESI'ONUArs'CE ïj^ 

qu'on appelle le monde, d'aller ou d'être allé, — n'importe 
où — voir ou ne pas voir n'importe quoi. Alors tout le monde se 
presse, les journaux parlent et leur critique se fait éloge. Dans 
le cas contraire, vous l'avez fort bien remarqué (dans cet article 
du Conslitulioitnel arrivé un mois trop tard), on ne se compromet 
pas et les mots les plus charmants ont quelque chose de banal 
et de prudent. Notre Planche n'était ni prudent ni banal. 

Pour ne pas démentir ma femme, je vous dirai cependant que 
plusieurs de ceux dont je désirais le plus l'assentiment sont 
revenus deux ou trois lois pour compenser tous ceux qui ne sont 
pas venus i» mon invitation ; parmi ces indifférents, je dirai il 

M.Adrien que son ami M. le bââââron M... n'est pas venu les 

quelques architectes que j'ai eu l'honneur de voir ont été 
enchantés. Votre lettre me prouve au moins que ce n'est pas 
l'indifférence qui vous a empêché de venir nous voir, combien 
cependant j'aurais eu de plaisir h retravailler un peu avec vous, 
dans cet atelier que je vais quitter et dont je ne profite guère 
avec mes embarras d'exposition ; c'est moi sans doute qui vais 
aller vers vous, je songe à partir bientôt pour placer mon 
travail, j'espère que vous en serez aussi content cette fois que 
la première. Plusieurs panneaux de votre connaissance ont 
gagné, ceux que vous ne connaissez pas vous feront, j'espère, 
plaisir, ce ne sont pas ceux que Delacroix et autres aiment le 
moins. J'avais songé à vous écrire à propos de l'exposition de 
Caen, h. vous demander ce qu'il fallait en faire et penser, mais 
je viens d'apprendre par notre Leharivel' qu'elle n'aura pas lieu, 
faute d'un local, ce qui résout toute dilficulté pour moi. Peut- 
être cela vous permettra-t-il de venir me surprendre et me 
prendre ici, nous repartirions tous deux avec le bagage. Je com- 
mence à désirer les voir installés comme on désire voir terminé 
l'ouvrage qu'on a le plus de plaisir h laire. Nous nous en irons 
ensemble demander a iM™° Emile la répétition de quelques-uns 
des morceaux si applaudis dans son concert il bénéfice. Vous 
n'avez pas besoin de me dire qu'elle a enlevé la salle. Je serais 
bien heureux d'entendre en petit comité cette bonne musique. 

A M. Legrain. 

i5 juiu i858. 

Cher monsieur ami, j'ai besoin de causer avec vous ; je voulais 
vous écrire depuis plusieurs jours. J'avais juré hier de ne pas 
passer la journée sans faire cette excellente chose, mais hélas! 
c'est l'époque des faux serments, le parjure est dans l'air et 
cependant nous ne sommes pas au mois de décembre. Celui-ci 
du moins (mon parjure) est bien involontaire. La chaleur, 
quelques visites tardives qui m'arrivent encore m'ont empêché. 

' Le Harivel-Duroclier, sculpteur, i8i6-i8y8. 



238 PAUL HUET 



J'étais levé presque à quatre heures pour m'acquitter de mon 
projet, je me suis mis à ma table devant une des plus belles vues 
de toutes les villes du monde, la fenêtre ouverte, il faisait doux, 
frais même, les oiseaux s'en donnaient à tue-téte et je suis resté 
là jusqu'à près de huit heures, je commence votre lettre. Je n'ai 
pas besoin de vous expliquer tout ce manège, vous comprenez 
que je suis livré à mes préoccupations ! D'autant plus triste que je 
suis seul depuis hier; et cependant, c'est avec joie que j'ai vu 
ma femme s'envoler vers l'air pur de Fontainebleau, l'air, il faut 
l'espérer, ne sera pas plus chargé de chaleur électrique qu'il ne 
l'est à Paris, il sera moins méphitique sous les grands et solennels 
ombrages de la forêt. 

... J'abuse, n'est-ce pas, de votre bonté, mais que voulez-vous, 
je compte sur votre amitié pour moi. Je n'ose vous reparler de 
voyage, vous êtes dans les bâtisses jusqu'au cou, plus attaché que 
jamais au toit, au sol qui fviis ont vu nailre. 

Adieu, cher monsieur ami, à bientôt au moins en lettre; ne 
m'oubliez pas près de tout votre aimable monde et surtout ne 
m'oubliez pas... 

Il m'est revenu un vieux camarade, que je n'avais pas revu 
depuis vingt ans, et qui, sur le bien de mes panneaux, est tombé 
chez moi hier. 

A sa femme. 



Ma chère amie aimée, j'avais commencé une grande lettre hier, 
elle n'a pas pu partir; j'avais du monde chez moi : M. Lemarcy, 
son ami, puis Préault', venu me prendre pour aller au spectacle, 
me donner à dîner, me payer l'omnibus et même la bière. Il a 
voulu traiter tout du long. Je suis rentré à près d'une heure du 
matin et six actes d'un mélodrame en neuf tableaux. Les gens, qui 
se plaignent qu'il n'y a plus d'émotions, n'ont qu'à aller à 
V h.m.h\sn-Co)ni(iue voir — les Fugitifs^ pièce morale et religieuse 
avec approbation de monseigneur l'Archevêque. — On y sert 
deux religieuses qui soignent les vivants, enterrent les morts et 
donnent la vie éternelle. C'est fort beau. Il y a un fakir qui fait 
beaucoup de politesse à la religion catholique, ce qui est bien 
goûté. Le public, je ne savais pas cela, a adopté un petit chau- 
vinisme religieux pour faire pendant au chauvinisme du pompon 
et de la redingote grise. Je me suis levé un peu tard pour recevoir 
ta lettre, la lire, et partir pour la Maison dorée, j'ai déjeuné 
avec le docteur. 

Adieu, je t'embrasse. 

' Augusle Préault, sculpteur, 1810-1879. 



LA CORRESPONDANCE aîg 

A son fils René, âgé de treize ans. 



Mon cher enfant, je te remercie de ta bonne lettre et je vais 
lâcher de trouver mes guêtres pour aller bien vite avec toi en 
forêt faire la chasse aux vipères. Je voudrais que tu pusses 
chasser tout de bon, avec un vrai fusil et une vraie marche de 
chasseur. Tu as besoin d'exercice et de volonté, de volonté en 
toutes choses. Tu sais combien ta mère te soigne, t'aime, te gâte, 
dis-toi bien cela et fais aussi beaucoup ses volontés pour lui 
plaire et la récompenser du mal qu'elle se donne. Tu t'en trou- 
veras bien. Rien n'est plus mauvais que de lutter pour des 
misères ; c'est un manque de force que la résistance pour des 
riens. Tu seras surpris de trouver du plaisir à faire ce qui 
d'abord t'avait semblé monstrueux à entreprendre. Souviens-toi 
que nous avons toujours compté beaucoup trop sur ta raison, je 
dois dire beaucoup trop parce que nous avons commencé trop 
tôt à te consulter. Tu as eu, jeune, la qualité que cela devait 
développer, le jugement, il faut t'en servir, non pas pour lutter, 
mais au contraire pour faire volontairement ce que l'on t'impose, 
puisque l'on ne veut rien que pour ton bien. Voilà beaucoup de 
morale et je ne voulais que te faire des tendresses, et plaisanter 
avec toi. 

A M. Legrain. 

Fontainebleau, 4 juillet î858. 

Je suis ici pour quarante-huit heures, pour embrasser les 
miens et retourner à Paris préparer mon voyage s'il plaît à Dieu. 
Je tiens à vous écrire, cher monsieur ami, et pendant qu'on est 
à la messe je choisis un moment et une feuille de papier pour 
causer avec vous, répondre à votre aimable lettre, vous remercier 
de votre confiance, vous adresser tous mes vœux et vous demander 
de vouloir bien vous occuper de mes loiles, qui sont en route 
depuis deux jours pour leur destination. Je compte que vous 
voudrez bien assister à l'ouverture de la caisse, qui bientôt 
arrivera, je pense, grâce à la grande vitesse. Je suis inquiet de 
leur état de santé, de l'eilet qu'elles vont faire et fort confus de 
n'être pas avec M. Adrien pour les recevoir. Le Clair de lune a 
été détaché de son châssis et je n'étais pas là au moment où la 
caisse a été fermée pour voir comment cette toile a été traitée. 
J'ai écrit hier à M. Adrien pour lui faire part de tout cela, le prier 
de m'érrire et lui dire que j'irais de suite s'il était nécessaire; 
que, dans le cas contraire, je lui demandais d'attendre mon retour 
pour les placer. 

J'espérais vous montrer, ainsi qu'à M. Adrien, cette ville et 



a4o PAUL HUET 

surtout ma forêt de Fontainebleau, trahit siiti tjiipmnnp i'olnptas • 
vous êtes entraîné vers d'autres découvertes, par d'autres projets. 
Tel que je vous connais, vous ne pouvez en faire que de sages 
et vous êtes sûr que mes vœux les plus affectueux vous accom- 
pagnent partout et toujours. Je m'en rapporte h votre caractère 
pour être persuadé que vous ne pouvez vous tromper de chemin 
ayant toujours le cœur pour guide. 

Je m'étais fait un plaisir de vous (aire les honneurs de ces 
sauvages et antiques ramées, de vous promener dans ces âpres 
et magnifiques solitudes. Bientôt ces dômes de verdure, ces 
sévères Thébaïdes disparaîtront sous la hache des gouverne- 
ments, ou pis encore, sous les papiers que la civilisation sème 
partout avec ses restes de pâtés et ses bouteilles cassées, trace 
infecte et peu pittoresque ! Où sont, dites-moi les impressions 
devant de pareils témoins ? J'ai encore le souvenir de ces terreurs 
de jeunesse en pénétrant dans ces sombres taillis qu'on parcourt 
aujourd'hui en voiture h quatre chevaux, comme le bois de Bou- 
logne. Les bandits traditionnels ont cédé la place anx gandins et 
aux crinolines, entre ces deux extrêmes la poésie a pu à peine 
fourrer son nez. 

Nous allons donc faire un lointain voyage dans les Alpes, voir 
si la civilisation a de ce côté aplani les sommets. 

Un jour, bientôt peut-être, vous connaîtrez toutes ces inquié- 
tudes de la paternité et vous jugerez mieux nos épreuves. Pour 
des êtres sensibles comme vous, l'isolement et la solitude sont 
impossibles ; la responsabilité, les soucis de la famille, la charge 
d'âme deviennent de terribles devoirs, de cruels tourments!... 

On m'avait conseillé de mettre les panneaux à l'exposition de 
Rouen, mais elle n'aura lieu qu'au mois d'octobre et cela m'a 
paru impossible. 

y)e M. Le grain. 

Vire, vendredi igjuillet i858. 

Mon cher maître. Arrivé depuis hier seulement de la campagne, je 
viens de voir vos admirables panneaux, et j'en suis ravi. Il est impos- 
sible Je rêver un ensemble plus complet, plus poétique, plus puissant 
que cette magnifique décoration. Celui de vos panneaux que j'aime le 
plus, c'est celui que je vois, et je serais bien embarrassé s'il me fallait 
faire un choix parmi eux. Vos matin et soir forment un adorable con- 
traste. On entend, dans le premier, les oiseaux chanter leur hymne 
matinal. Et le château, et le soleil couchant, peut-on rien imaginer de 
plus fin de ton et de plus distingué de composition ? Cher maître, vous 
êtes un grand artiste, et ceux-là sont bien heureux qui peuvent posséder 
de pareils ehefs-d oeuvre. Une chose m'a surtout frappé et c'est ce que 
j'attendais le moins, permettez-moi de vous le dire : vos figures sont 
magnifiques. Votre barque du phare est belle comme une barque de 
Delacroix. Vos têtes sont charmantes et d'un caractère puissant. Il y 
a dans le matin une femme en capuchon rouge et une laveuse magni- 



LA CORRESPONDANCE î4i 

fîques. Si j'écoutais mes impressions, je prendrais toutes vos figures 
l'une après l'autre et je les louerais sans exception. Vous avez dans 
l'usine un délicieux groupe d'enfants. Votre magnifique talent se révèle 
sous une nouvelle lace. Aviez-vous jamais fait des figures comme 
celles-là ? Je ne le crois pas. Dans ce que je connais de vous, rien, sauf 
les figures de l'Inondation, n'est aussi beau. Couleur, vérité poétique, 
composition, tout est parfait. J'insiste surtout sur les figures, cher 
maître, car c'est la première fois que j en vois d'aussi belles. Vous 
avez dans vos paysages des fonds admirables de transparence et de 
profondeur ! Enfin vous m'avez fait éprouver aujourd'hui un véritable 
bonheur artistique. Vous êtes un grand peintre et plus encore un grand 
poète. Quel malheur qu'une exposition ne se soit pas trouvée en ce 
temps pour l'illustrer de ces productions qui eussent, je crois, relevé 
notre école si pauvre, à l'heure qu'il est, de pensée et de composition. 
Je ne finirais pas, cher maître, si je ne prenais la résolution de m'arrêter 
et de contenir mon admiration. 

Je vais maintenant vous parler un peu de moi, car je sais que vous 
voulez bien descendre de vos hauteurs pour songer aux misères ou aux 
bonheurs de vos amis. Donc, je me marie : j'épouse une jeune fille, 
sœur d'un de mes plus intimes amis, gracieuse et distinguée. 
Revers de la médaille : On me fait une condition de quitter le quartier 
que j'habite, et me voilà en quête d'une maison comme un vrai parisien. 
Oh, je les plains bien les parisiens. Vous voyez que même sans jésuites 
on n'est pas toujours sûr de coucher chez soi. Par malheur, les appar- 
tements à louer sont rares dans notre ville paisible et immobile et je 
ne sais où donner de la tête, la possibilité d'un atelier me préoccupe 

surtout Il ne m'est encore permis de parler qu'à mes 

intimes amis du mariage qui m'est prorais. N'êtes-vous pas de ceux-là, 
bon et cher maître; ne me dites pas, quand mes lettres sont courtes, 
que peut-être je veux vous prouver que la longueur des vôtres m'en- 
nuie. Cela me fait mal. Si ma lettre finit vite, pensez qu'une préoccupa- 
tion ou un chagrin me rendent paresseux, et croyez que je suis très 
heureux quand une lettre de vous, bien longue, bien remplie, vient me 
donner une nouvelle preuve d'une amitié dont je suis fier. 

Veuillez, je vous prie, cher maître, offrir à M™* Huet, l'assurance de 
ma respectueuse amitié et embrasser René et Edmée pour moi. 
Je vous embrasse de tout cœur, 

Edmond Legrain. 



La montagne était ordonnée : attiré par l'amitié de son 
cousin le président Petit, c'est vers Grenoble que Paul 
Huet oriente son voyage. 

11 passe six semaines à Saint-Laurent du Pont, fait 
des dessins importants à Fourvoirie dans le Désert de la 
Grande-Chartreuse qu'il visite, travaille au Bourg d'Oisan, 
à Séchilienne, à Vizille. 11 trouve dans le torrent de la 
Grande-Cliartreuse le motif de son Torrent dans les Alpes. 

i6 



242 PAUL HUET 

Au retour, il s'arrête pour faire une visite à Lamartine, 
qui depuis longtemps l'invitait à revenir à Saint-Point. 

A son frère. 
Grenoble, hôtel Belleinont, quai Créqui, samedi matin, i- juillet i858. 

Nous n'avons guère eu le temps, mes chers bons, de vous 
donner de nos nouvelles. Nous partons encore aujourd hui pour 
faire en famille une excursion pittoresque dans les environs, et 
pendant les apprêts du départ et les précipitations de la tasse 
de café, je vous envoie à la hâte le meilleur de nos souvenirs de 
voyage, celui qui vous appartient. 

Nous sommes arrivés à Grenoble, mardi vers 5 heures, bien 
fatigués par la chaleur, mais la bonne réception qui nous attendait 
était faite pour nous reposer et nous faire oublier les ennuis du 
voyage. 

Les montagnes apparues par un coup de baguette ont produit 
sur les enfants une vive impression. Le cours du Rhône est beau, 
même près de la ville, et avant d'avoir atteint ces admirables pers- 
pectives de Valence; mais la route, lorsque l'on change de voie 
pour prendre l'embranchement de Grenoble, devient assez 
monotone et triste, surtout pour des voyageurs endormis ; on 
se demande où sont les Alpes, lorsqu'au tournant d'un mamelon 
on aperçoit, par enchantement, ces vieux géants du monde. 
René et Edmée ont jeté un vrai cri, un cri parti du cœur; ils ne 
se faisaient aucune idée de ces masses éternelles et imposantes. 
Notre voyage bien combiné s'est bien fait, nous partions à 

4 heures de Fontainebleau lundi matin et nous avons eu de 

5 heures du matin jusqu'à 1 1 heures et demie pour voir Lyon. 
Je vais être obligé de vous dire adieu, je crains de me faire 

attendre et crois entendre la voiture qui doit porter tout le 
monde à Vizille où nous déjeunerons ; il y a parc, château et le 
reste, au milieu des plus grandes sauvageries alpestres, dit-on... 

A M. Le grain. 

Grenoble, 24 juillet. 

Mon cher monsieur ami, je suis fort mal en train depuis deux 
jours, et ne saurais mieux faire, pour sortir de léthargie, que de 
répondre à votre heureuse lettre. Recevez mes compliments bien 
sincères, partant du cœur pour aller au vôtre; mon cher ami, 
personne ne prend plus de part à l'événement que vous m'an- 
noncez et je m'unis de toute mon âme aux vœux que vous allez 
recevoir. L'isolement, qui ne convient à personne, était encore 
moins fait pour vous ; vous avez besoin d'échange, il vous faut 



LA CORRESPONDANCE 243 

aimer autant qu'être aimé et vous trouverez dans une ten- 
dresse de tous les instants, dans une confiance réciproque, dans 
une sûreté d'afFection, le bonheur dont vous avez perdu la 
trace et que vous méritez par toutes vos qualités de cœur et la 
justesse de votre esprit. Je vous remercie de m'avoir fait part de 
votre bonheur aussitôt qu'il vous a été permis de le faire; vous 
ayez bien jugé en pensant que je prendrais à cette nouvelle 
1 intérêt d'une véritable aflTection et vous féliciterais d'autant 
mieux, qu'en vous connaissant je puis complimenter aussi celle 
qui vous a choisi ; quant aux revers de la médaille dont vous 
me parlez, je vous avouerai que je le trouve tout autre que vous 
et j'applaudis de toutes mes forces à ce projet. Vous avez le regret 
naturel des habitudes et des souvenirs. L'air et le soleil 
sont des éléments de bonheur qui vous feront oublier bien vite 
votre maison, commode, mais triste, et plus triste pour vous 
que pour un autre ; car sans vous l'avouer, c'est par certaine 
mauvaise influence mélancolique que vous tenez à une maison 
qui, pour une jeune femme, des enfants et vous-même plus tard, 
pèserait sur vous des mauvais souvenirs d'un passé dont vous né 
devez conserver que les joies de cœur, les impressions de ten- 
dresse, les recueillements de reconnaissance. 

En voilà bien long, mon cher ami, je suis entraîné par tout ce 
que vous méritez, par l'intérêt que je vous porte, à vous parler 
d'une décision bien importante pour vous et à laquelle mon 
amitié ne peut s'empêcher de s'initier. 

Je recule d'ailleurs certains remerciements à vous faire et qui 
touchent mon amour-propre de trop près pour ne pas me mettre 
dans 1 embarras. Cette charmante musique de la louange est 
trop douce il l'oreille des pauvres artistes, pour que je ne m'y 
laisse pas entraîner des premiers. Comment résisterais-je à ce 
flux d'éloges que vous me prodiguez, plus en ami qu'en critique, 
n est-ce pas ? Ma carrière heureusement n'est pas assez bril- 
lante pour que je me laisse étourdir par l'enthousiasme de votre 
amitié. Je crois bien, du reste, et je vous l'ai dit, qu'il y a 
quelque chose là et que j'aurais pu faire, si, comme me disait 
Riesener, ce travail des panneaux m'était venu à l'âge où l'on a 
1 avenir pour soi et devant soi. Je suis cependant bien heureux de 
votre sympathie ; ne vint-elle que d'un cœur prévenu j'en serais 
encore assez fier. 

Me voilà avec tous les miens au milieu des Alpes, dans un 
pays des plus grandioses et des plus surprenants. L'aspect de 
ces géants, apparus comme un coup de théâtre, a fait jeter un cri 
a mes enfants et cependant dois-je y regretter nos infinis nor- 
mands, nos vaporeux espaces, c'est ce que je ne saurais encore 
vous dire ; nous sommes ici en famille, fort gâtés, tout à la santé 
de René, qui ne peut encore avoir recueilli un grand fruit de 
son séjour. Nous avons hâte d'échapper aux gâteries qui nous 
enlacent et d'aller nous installer à Saint-Laurent du Pont, dans 



244 PAUL HUliT 

la Grande Cliartreuse. C'est là que je compte prendre sérieuse- 
ment le travail qui m'est, vous le savez, impossible au milieu du 
monde... 

... Vous ne me dites rien des Adrien L... ' Votre lettre me fait 
espérer qu'il a recule contre-coup de votre enthousiasme et qu'il 
est content du travail, impatient de le voir en place. Je n'ai pas 
moins que lui hâte de le voir définitivement placé. 



A sa nièce Caroline Richomme. 

Saint-Laurent du Pont, dimanche i^' août. 

Je revenais ce matin le long du torrent qui conduit à la Grande 
Chartreuse, pour gagner Saint-Laurent, où nous sommes depuis 
jeudi soir, et je pensais que, sans doute, je trouverais les lettres que 
nous attendons depuis notre arrivée à Grenoble. Vais-je avoir 
ce que nous espérons, me disais-je, de bonnes nouvelles de leurs 
santés? Comment vont-ils ceux que nous aimons et que nous 
avons laissés? De vous autres, pas un mot! augurons que vous 
allez le mieux possible et que la paresse seule nous prive de 
vos nouvelles. Il y a cependant dans l'attente une certaine inquié- 
tude, que vous feriez bien de faire cesser. 

Nous voici donc, au cœur de la montagne, à six kilomètres 
des Echelles, frontière de la Savoie, à deux heures et demie de 
cette Grande Chartreuse, objet du pèlerinage ou plutôt de la 
curiosité de tant de touristes, que nous n'avons pas encore 
visitée cependant. Les Petit doivent venir pour faire cette partie 
avec nous; les attendrons-nous pour monter sur les pics où se 
trouve cette vaste habitation des cénobites? C'est ce que je n'ose 
dire. Le torrent assez pittoresque invite fort et nous sommes 
volontiers sur ce chemin. Nous n'avons pas besoin, ma chère 
amie, de ce monument religieux pour penser à toi, cependant, 
tu reviens naturellement du cœur à l'esprit lorsqu'une image 
quelconque du catholicisme s'offre h nous. C'est à toi que je 
réserverai la description de la Chartreuse lorsque nous l'aurons 
vue, et nous irons voir certainement avec intérêt ces austères 
moines, que nous ne connaissons que par les peintures de Saint 
Bruno". Ce que je puis te dire déjà, c'est que le Révérend Père 
est ici une puissance et une puissance aimée. Son établissement 
fait pour huit cent mille francs d'afTaires par an, il tient hôtel et 
vend de la liqueur, si connue sous le nom de la Chartreuse. Le 
Révérend a offert neuf millions, dit-on, pour rentrer en posses- 
sion de tous les biens passés à l'Etat à l'époque de la Révolution. 

' Adrien Lenormand, manufacturier à Vire, propriétaire des panneaux 
décoratifs. 

- La vie de Saint-Bruno, suite de 24 tableaux par Eustache Lesueur. 
Musée du Louvre, provient du couvent des Chartreux de Paris. 



LA CORRESPONDANCE 245 

Voilà de quoi inspirer le respect, mais ce qui n'y nuit pas, c'est 
que les bons Pères font beaucoup de bien, bâtissent des églises, 
dotent des religieuses, font entrer des novices dans les sémi- 
naires, et il faut ajouter que, lorsque le manque de vocation 
empêche les néophytes de continuer, ceux-ci savent presque tou- 
jours garder la dot et c'est, dit-on, quelquefois un moyen de se 
la faire donner. Aussi tu serais certainement édifiée de voir 
comment le dimanche est observé dans les communes qui dépen- 
dent du couvent. Il faut ajouter encore que Saint-Laurent, que 
nous habitons, a un curé capable et un vicaire presque aussi 
distingué. Claire te dira qu'il parle bien. Voilà, ma chère enfant, 
pour les nouvelles religieuses auxquelles tu peux prendre quelque 
intérêt. Je ne te parlerai pas de la Salette. Ce que je te dirais 
sur le commerce qui se fait là, en concurrence des eaux de la 
Chartreuse, ne serait peut-être pas de ton goût, bien que pour 
appuyer mon opinon, j'aie pour moi quatre ou cinq des curés les 
plus distingués de Grenoble, l'archevêque de Lyon et une con- 
damnation en police correctionnelle. Mais comme je sais que tu 
n'aimes pas à ce qu'on plaisante des miracles quels qu'ils soient, 
et que je ne veux pas avoir même Vair de te taquiner^ je m'abs- 
tiendrai. On ne plaisante d'ailleurs pas avec des miracles en bou- 
teilles qui rapportent plus de deux cent mille francs par an et enri- 
chissent un pays. Si je ne t'ai pas parlé du pays lui-même, c'est que 
j'ai un peu honte de n'en avoir rien tiré et que je crains de le 
quitter sans grand profit. Il est impossible de voir rien de plus 
pittoresque. Je connaissais assez les Alpes pour n'avoir aucune 
surprise, mais c'est toujours un grand spectacle que celui de 
ces éternels bouleversements. Pourquoi les peintres reculent-ils 
tous devant ces magnificences? La didiculté de les rendre est sans 
doute pour beaucoup, mais aussi bien des conditions qui sont 
en dehors de l'art ; un manque de proportions, certaine crudité 
de couleur, une monotonie dans l'efifet des sapins, voilà pour la 
peinture; ajoutez à cela qu'il faut s'acclimater à un pays morale- 
ment et physiquement et que celui-ci, qui fait passer des cha- 
leurs d'Afrique aux neiges de Saint-Pétersbourg, étonne autant 
les habitudes que les yeux. Nous avons eu d'ailleurs une si 
aimable réception à Grenoble, des promenades si intéressantes, 
qu'il était bien difficile de travailler. J'en suis au regret, vais-je 
faire mieux ici ? Je ne sais... 



A sa nièce Caroline Ricliomme. 

14 septembre i858. 

Ma chère Caroline, 

Bien que nos lettres vous soient certainement communes, je 
veux cependant t'écrire un petit mot à part, c'est le moins que 
je puisse faire pour toi. J'ai commencé trois ou quatre lettres à 



246 PAUL HUKT 

ton intention, sans pouvoir jamais arriver à donner un corps 
quelconque à mes bonnes pensées et je voudrais réparer un peu 
cette faute, l'assaut continuellement d'une excursion extravagante, 
quand on la fait surtout dans un but d'étude, à une prostration 
maladive, je suis arrivé h ne pouvoir remuer ni bras, ni pattes ; 
heureux d'avoir encore ma main pour l'écrire et te dire que nous 
t'aimons ici quand même. Est-ce a celte vie de fatigue que je 
dois le découragement que j'éprouve, ou au pays lui-même qui me 
va peu ? Je crois que le pays a beaucoup d'inHuence sur la santé ; 
et la fatigue, sur l'opinion qu'on peut avoir du pays. Les Alpes, 
dont tu ne connais que la partie italienne, sont, je le maintiens, 
plus extraordinaires que belles h peindre. Je parle toujours 
des montagnes vues de près, dans leurs intérieurs, leurs défilés 
presque toujours en coulisses. Mais les Alpes du Dauphiné, 
trop hautes pour être belles, trop grandes pour être vues de 
si près, ont un inconvénient de plus que celui de lignes fatigantes 
par leur parallélisme, c'est la couleur. Si le Midi, si la Pro- 
vence en un mot, que tu aimes tant, manque beaucoup de cette 
rêverie et de cette douce intimité qui font la beauté des paysages 
du Nord, il lui esl si supérieur par la beauté des lignes, la 
splendeur et l'éclat de la couleur, la grandeur des spectacles, 
qu'on peut se prendre d'une grande admiration et trouver les 
plus beaux motifs d'un tableau; à Nice, d'ailleurs, on a devant soi 
de grands et beaux pays. Ici, la vallée que nous occupons a bien 
assez d'espace aussi pour otl'rir des vues, comme l'on dit; mais 
les montagnes, sur lesquelles Saint-Laurent s'appuie, sont de 
vraies murailles dont la couleur, d'un vert absolu, diminuerait 
beaucoup la hauteur, si l'œil n'était obligé de la mesurer en se 
levant sans cesse vers le ciel, si les jambes, surtout, n'en don- 
naient pas la preuve à chaque petite course? Le torrent qui mène 
à la Chartreuse est des plus pittoresques, les eaux, toujours admi- 
rables dans ce pays, coulent dans de magnifiques rochers ou 
sous des arbres presque aussi beaux que ceux de Fontainebleau. 
Malheureusement il est bien diilicile de se placer pour prendre 
la moindre étude. Ce n'est pas d'ailleurs quelque chose d'assez 
caractérisé pour donner l'aspect du pays, qui manque essentiel- 
lement de caractère. C'est cependant là que j'ai porté mes 
efTorts, et c'est là, hélas, qu'à chaque tentative, et je les ai beau- 
coup répétées, j'ai attrappé d'affreux et dangereux refroidisse- 
ments et les courbatures qui en sont la suite ; heureux si ma 
poitrine, bien fatiguée par ces efTorts réitérés, n'en porte pas de 
plus mauvaises impressions. 

J'avais, ma chère bonne, promis de te parler de la Chartreuse, 
mais vraiment comment traiter ce sujet avec toi? Tu voudrais 
bien, dis-tu dans une de tes rares lettres, me voir un peu moins 
mécréant, et moi je voudrais te voir un peu plus philosophe, 
voltairienne même ; ne ris pas trop, et comprends que par là 
j'entends, un peu plus indulgente pour les opinions des autres, 



LA CORRESPONDANCE 147 

un peu plus portée h l'esprit d'examen, h l'étude des faits et de 
l'histoire, sans te souhaiter de rien perdre du sentiment reli- 
gieux qui fait, dis-tu, ton bonheur et ta joie la plus pure; sui- 
vant moi, cela peut très bien s'accorder. A ce prix, tu serais 
étonnée de voir que nous serions rapprochés plus que tu ne le 
crois. Par le fait, il me serait dilficlle d'avoir une opinion sur les 
Chartreux et, je l'avoue, surtout avec toi. Peut-être certains 
hommes ont-ils en efTet besoin de cet isolement, que je ne con- 
çois guère, pas plus pour le bonze indien, ou le derviche turc, 
que pour le Chartreux catholique ; ton appel à la prière de Moïse 
m'a paru plus spirituel que convainquant. Je crois plutôt que 
pour juger les moines, il faut se reporter au moyen âge, au 
temps de leurs institutions. Aujourd'hui nous pouvons encore 
admirer les ordres utiles à l'humanité, mais il nous est difficile 
d'admettre les ordres purement ascétiques. Chaque époque a ses 
refuges et ses nécessités. Pour les Chartreux, qui se font avec 
leur liqueur quinze à dix-huit cent mille francs, dit-on, par an, 
qui tiennent auberge et font valoir, 11 y aurait beaucoup à dire, 
mais j'admets avec toi, sauf réserve, la nécessité d'un asile pour 
quelques âmes frappées, pour des repentirs peu intelligents, 
pour quelques cœurs égarés qui croient trouver un refuge dans 
le cloître et ses macérations. Tant est que le Père qui nous a 
conduits paraissait charmé de pouvoir causer avec nous, que 
nous l'avons trouvé fort aimable et fort empressé à nous initier 
à l'intérieur du cloître. Le cloître dont une partie est d'une 
charmante architecture du xv" siècle, reçoit le jour sur le cime- 
tière et donne entrée aux cellules. Les Pères ne communiquent 
entre eux qu'une fois par semaine, ce jour-là, ils vont en pro- 
menade dehors, dînent ensemble et se dédommagent du silence 
et de l'isolement de la semaine. Une cellule se compose : d'un 
promenoir, d'une pièce d'entrée, d'un petit cabinet de travail, 
d'une chambre à coucher. Le promenoir, qui a un petit guichet 
pour recevoir le dîner, prend le jour ainsi que les pièces, sur le 
petit jardin attaché à chaque cellule et donne Issue à l'escalier, 
qui descend a un bûcher et à un atelier de menuiserie qui con- 
tient un tour et un établi : ces deux pièces ont entrée sur le 
jardin. La chambre contient, en face le lit, une espèce d'alcôve 
oîi se trouvent une stalle et un prie-Dieu, c'est là que le Père se 
livre à la contemplation, principale occupation de ses heures 
d'isolement et de silence. Chaque porte de cellule est désignée 
par une devise, presque toujours tirée parmi les plus désolantes 
de l'Imitation. Je ne sais si cette vie peut être agréable à Dieu, 
mais je t'avoue, ma chère enfant, qu'elle me paraît aussi 
ennuyeuse pour celui qui la mène, qu'inutile aux autres. Je 
viens de relire la vie de Franklin, et suis persuadé que si l'on 
avait un saint à ajouter au calendrier, on choisirait à notre 
époque le nom de cet excellent homme et de cet utile citoyen 
philosophe, plutôt que celui du plus ascétique Père de la Trappe 



■i/iS PAUL HUET 

ou de la Chartreuse ; autres temps, autres exigences devant les 
hommes... mais assez sur ce sujet, je ne veux pas te blesser, ni 
même te taquiner ; je te parle comme à une sœur que j'aime et 
que j'estime. Si l'espace me le permettait, je te donnerais sur les 
Pères des détails que je réserve h nos causeries. Qu'il te suffise 
aujourd'hui de savoir que les Pères se portent tous 1res bien, 
vivent vieux, sont pour la plupart des ouvriers et comptent parmi 
eux quelques hommes revenus des vanités du monde. Le plus 
jeune frère a 18 ans, le père le plus âgé ^4 > i' f^"' ^t''^ d'une 
bonne santé pour être reçu et le chant des matines nous a prouvé 
que les poitrines sont excellentes. Cette vie les engraisse géné- 
ralement et peu de Pères, d'après ceux que j'ai vus, offrent cet 
aspect ascétique qu'on imagine toujours. Adieu, chère amie, je 
crois, malgré ta douce et pure piété, que tu comprendrais que les 
sites sauvages qui cntourentla Chartreuse inspirent des sentiments 
plus religieux que l'intérieur de ce cloître, d'où les Pères ne 
sortent qu'une fois par semaine, pour bien babiller entre eux. 
Il y a au couvent une bibliothèque de livres ascétiques et théo- 
logiques, mais les Pères la connaissent peut-être moins de vue 
que les étrangers. Adieu encore, je t embrasse de tout cœur, 
ceux qui sont autour de moi en font autant. 

Paul. 

Notre pays est vert comme au printemps, d'un vert éternel, 
aussi quelles belles promenades et quel étonnement pour les tou- 
ristes. 

De Saint-Laureul du Pont. 

... Le découragement que j'éprouve n'est balancé que par 
l'espérance que j'ai toujours et que tu me connais, d'emporter 
quelque chose de ce pays, qui tout beau qu il est ne me va guère. 
C'est un pays que je ne voudrais pas juger par ce que j'en ai vu, 
mais que je trouve fait bien plus pour les touristes que pour 
l'art. Je crois que les Alpes méridionales (d'après ce que j'en 
connais) sont bien supérieures et tout cela ne ressemble en rien 
à l'Italie... 

Nous partons définitivement de Saint-Laurent mercredi matin; 
si mes reins et ma poitrine me le permettent, nous nous met- 
trons en route par la montagne et, passant par la Chartreuse, 
nous nous rendrons à Grenoble en deux ou trois jours, c'est-à- 
dire le plus doucement possible et en faisant quelques croquis, 
si je puis. 

C'est au retour de ce voyage en Dauphiné qu'il se 
décide à répondre à l'invitation que Lamartine lui avait 
faite depuis longtemps. Arrivé à Màcon, il prend une 



LA CORRESPONDANCE .249 

voiture, qui, passant devant Milly fermé et abandonné, 
arrive, en contournant le coteau ombragé par une route 
montante et sinueuse, au château de Saint-Point. Sur la 
droite de la route, un cheval blanc en liberté dans un 
pré, est signalé comme étant celui que montait Lamar- 
tine en 1848. 

La demeure simple, poétique, couverte de plantes, de 
lianes, est précédée d'un terre-plein, grand espace vide, 
sur lequel s'avance Lamartine, maigre et ravagé, mais 
digne et imposant, accompagné de M™^ de Lamartine et 
de M™^ de Cessia sa nièce, de beaux chiens gamba- 
dent autour de lui ; un lévrier, au poil soyeux et d'une 
beauté tout exceptionnelle, est présenté par lui comme 
un souvenir donné par un chef pendant son voyage en 
Orient. C'est un spécimen d'une race fort rare dans le 
pays même et conservée jalousement par quelques princes 
persans; une exception avait été faite en sa faveur. 11 
en avait compris la valeur et en paraissait très fier. 

Des paons superbes, reste des splendeurs passées, font 
la roue et donnent une note brillante dans ce milieu 
austère et recueilli. 

Au dîner, les chiens entouraient les convives. — 
M"" Huet, sollicitée par l'un d'eux, le caresse; pendant 
ce temps le premier morceau servi dans son assiette, 
disparaît enlevé par un compère qui, rejoint aussitôt par 
son complice, va partager avec lui la proie dans un coin; 
M™" Huet, un peu saisie hésite; aussitôt M. de Lamartine 
souriant la prévient que c'est le tribut levé sur toute 
personne s'asseyant pour la première fois à la table de 
Saint-Point : — « Vous pouvez être sûre qu'ils ne recom- 
menceront pas demain. » — En effet, les jours suivants, 
non moins aimables pour quêter une aubaine, ils se 
gardent de la prendre. 

Dans la soirée, Lamartine aborde le sujet de sa situa- 
tion lamentable, désastreuse, expose sa ruine complète, 
irrémédiable, annonce la vente de ses biens par autorité 
de justice, l'arrivée des huissiers pour le lendemain matin, 



•i5o PAUL HUirr 

la saisie et l'afficliage à la porte; paroles d'autant plus 
impressionnantes quelles étaient exprimées par cette 
noble figure sur un ton grave, posé, pénétrant, avec une 
élévation et une noblesse d'expression remarquables, 
une grande dignité triste et mélancolique. Tout en mau- 
dissant le destin et l'ingratitude des hommes, il sem- 
blait un Dieu dictant les arrêts de la fatalité. 

Profondément ému et secoué d'une véritable douleur, 
Paul Huet, retiré dans la chambre qui lui était offerte, 
s'empresse de déplorer avec sa femme leur indiscrète 
arrivée dans un moment aussi néfaste, et songe à la 
nécessité de se retirer dès le lendemain matin, afin de 
ne pas prolonger un séjour qui trouble encore plus cet 
intérieur brisé. 

Lamartine travaillait le matin ; levé avant le jour, il 
restait invisible et ne descendait que vers midi pour le 
déjeuner; à partir de ce moment, il était libre et se don- 
nait à tous. 

M"" de Lamartine et M""^ de Cessia avaient déjà 
calmé les scrupules et le trouble de Paul Huet et de 
sa femme, les avaient tout au moins rassurés quant à 
l'imminence des événements redoutés. Mais, quand le 
Dieu apparaît, c'est dans un rayon de splendeur, souriant, 
rajeuni; il établit avec emphase son bilan : — « J'ai 
passé la nuit à faire des comptes, à aligner des chiffres; 
je vends tout, Milly d'abord, tout, les meubles, — suit 
une énumération, — ce tapis, — et il frappe du pied en 
disant un chiffre; — mais les murs de Saint-Point me 
restent et j'ai encore un million liquide! » 

Pendant le déjeuner il ne tarissait pas. M™* de Lamar- 
tine, silencieuse, jetait de temps en temps un regard 
vers Paul Huet, qui, plus triste peut-être que la veille, 
sentait plus cruellement encore l'abîme insondable creusé 
sous les pas de ce génie inconscient. 

Après le repas, Lamartine montre son cabinet de tra- 
vail situé dans une tour du château, cueille lui-même 
une fleur et donne une gerbe de plumes de paons à la 



LA CORRESPOXDAXCE aii 

fille de Paul Iliiet qu'il avait vue en ramasser une. 

Dans l'après-midi de ce même jour, ou le lendemain, 
on descendait dans la vallée pour faire le tour du châ- 
teau à une certaine distance, afin d'en contempler l'as- 
pect sous ses diverses faces. Au moment de partir, 
y[me jg Lamartine, qui ne pouvait venir à cette prome- 
nade, prend Paul Huet à part et lui demande de veiller, 
s'il est possible : « Il est si bon, je redoute les rencon- 
tres. » — A peine sorti, Lamartine était arrêté par un 
paysan qui semblait le guetter de loin, l'entretien se 
prolongeait, l'homme était obséquieux, Lamartine parais- 
sait bon prince. Enfin après une station un peu longue, 
il rejoignait en s'excusant : — « Ce brave homme est 
un de mes voisins ; gêné en ce moment, il me demandait 
de lui acheter son champ, je n'ai pu lui refuser ce ser- 
vice; l'affaire est conclue, pour dix mille francs. » — 
Et un peu plus loin, il montrait un bout de terrain 
inculte paraissant sans aucune valeur. 

Paul Huet, qui avait senti l'impossibilité d'intervenir, 
eut l'impression que ce ne devait pas être la première 
fois que ce teriain était ainsi acheté, qu'il avait dû, avec 
bien d'autres, être payé plusieurs fois déjà. On sentait 
l'ignorance absolue de la valeur de l'argent, le vertige 
du grand seigneur, vivant dans un rêve avec l'insou- 
ciance d'un enfant. 

Paul Huet faisait un bout de croquis, simple trait de 
la silhouette du cliàteau flanqué de ses deux tours; puis 
on rentrait en passant par la tombe où M"" de Lamar- 
tine, inconsolable dans sa douleur, venait chaque matin 
pleurer sa fille comme au premier jour. Cette souf- 
france était toujours telle qu'elle l'exprimait dans cette 
lettre écrite douze ans plus tôt. 

De M"'' de Lamartine. 

Je vous prie d'offrir mes compliments et mes félicitations à M"" Huet 
sur la naissance de votre enfant. C'est la plus grande joie de la vie. 
Je ne dis pas le plus grand bonheur, car de passer sa vie avec celui qu'on 
aime par-dessus tout, est en fait le bonheur le plus grand ; mais l'en- 



aSa PALI, HL'ET 

fant est le complément si indispensable de ce bonheur-là, que lorsqu'on 
Ta eu et qu'on ne l'a plus, tout bonheur a fui. Lorsqu'on est jeune on 
conserve l'espoir de revivre encore dans un autre enfant, mais lorsque 
le temps a enlevé cette dernière espérance, il y a une sorte d'isolement 
dans le cœur d'une mère qui augmente avec 1 âge. C'est le contraire des 
autres blessures que le temps cicatrise, celle-là se creuse toujours plus. 
Soignez-vous, monsieur, et agréez 1 assurance de mes sentiments 
bien distingués, 

M""" de Lamartine. 

Nous causons souvent de vous avec votre ami M. Decaisne. 
19 février i845. 

Enfin l'école, fondée par elle, était proche, oii, après 
sa visite quotidienne, elle allait se consacrer à l'éduca 
tion des enfants : — « C'est ma seule joie maintenant 
en ce monde, de m'occuper de ces enfants, disait-elle, 
et encore cette joie est bien troublée par mes inquié- 
tudes pour l'avenir. Où serai-je demain, que deviendra 
cette œuvre après moi ? » ' 

On conçoit quelle profonde impression de tristesse et 
de mélancolie Paul Huet emportait en quittant Saint- 
Point, où il avait été si heureux de pouvoir venir rendre 
hommage au poète dans son cadre intime. Rentré à 
Paris, il recevait, peu de temps après, cette lettre, cri 
sublime de souffrance et de révolte. 

De Lamartine. 

Mon cher Huet, vos deux mots m'ont bien touché, j attendais un 
calme pour vous le dire. 

Ma femme à l'agonie vingt-huit jours de suite. ]\Iieux. 

Valentine à la mort vingt-trois jours. Moins de danger. 

Notre ami et médecin mort en neuf jours chez moi. 

La femme qui le servait, morte de fatigue et de chagrin. 

Une servante admirable, devenue folle subitement après la mort de 
son maître. 

Moi, fort souffrant de corps et de cœur, allant d'un lit à un cercueil. 

Pendant ce temps-là, vingt huissiers à mes portes et pas un acqué- 
reur pour mes dépouilles ! 

' Ai-je besoin de dire que ce récit est autant le résultat de mes impres- 
sions personnelles que le reflet des conversations de mon père. J'étais pré- 
sent lors de cette visite à Saint-Point et, sans parler des notes que j'ai 
prises sur l'heure, j'étais à l'âge où de pareils faits se gravent pour jamais 
dans le souvenir d'une façon indélébile. 

R. P. H. 



LA CORRESPOiNDANCE a53 

Voilà le bulletin. 

Vous avez beau dire, allez, la France est une vilaine patrie et j'aurai 
la consolation de mourir en la maudissant ! ^ 

Mais on y a de bons amis et vous en êtes. Adieu, 

LAMAnTINE. 

D'Eugène Delacroix. 

Ce i3 octobre i858. 

Mon cher ami, vous faites confusion dans le souvenir qui a pu vous 
rester de mon procédé pour mater. J'emploie tout simplement de la 
cire et de l'essence rectifiée fondues ensemble à froid ou au bain-marie ; 
mais, chose essentielle, j'ai ce mélange sur ma palette au moment où je 
peins et j'en prends à chaque touche pour mêler aux tons ordinaires. 
Vous n'obtenez aucun effet ou plutôt cet effet est très désagréable quand 
vous passez cette drogue sur le tableau achevé. 

Haro a une espèce de cire qu il passe sur les tableaux pour les mater 
après coup : mais ce procédé mate très irrégulièrement, de sorte que 
vous n'obtenez plus, même en plus faible, l'effet de votre tableau. Vous 
concevez que si, en peignant, vous matez vous-même, vous tenez 
compte dans l'exécution des couleurs qui perdent plus que les autres à 
être matées et vous renforcez en conséquence. L'opération faite ensuite 
donne un très mauvais résultat et je vous en parle pour 1 avoir essayé. 

A votre place, je vernirais mes tableaux : ils valent bien la peine 
qu'on cherche le jour pour les voir; autrement vous aurez un résultat 
louche et qui ne sera avantageux ni pour vous ni pour les personnes 
qui possèdent vos tableaux. 

J'espère que le séjour que vous faites à la campagne vous fait du bien : 
pour moi, c'est mon grand remède. Maintenant je suis très occupé de 
ma chapelle Saint-Sulpiee - qui avance et ne me fatigue pas autant que je 
l'aurais cru. 

Adieu, mon cher ami, recevez l'expression de mon bien sincère 
dévouement. 

E. Delacroix. 

Au président Petit. 

9 novembre i858. 

Mon cher Auguste, 

... Malgré votre juste passion pour vos montagnes, vous goû- 
teriez bien de même la modeste Normandie; si elle ne touche pas 

' Daos le XXI'^ entretien du Cours familier de littérature, t. IV, p. i6l, 
Lamartine, dans un article sur Béranger, dit à propos de ses funérailles du 
i6 juillet 1857 et de l'enthousiasme populaire : 

c Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il 
faut l'adorer pour ses Gdélités et pour ses retours ! Qu'on dise ce que l'on 
voudra, l'àme de cette terre est mobile, mais c'est une belle âme parmi toutes 
les âmes populaires de l'antiquité et du temps présent. On peut se plaindre 
quelquefois d y vivre, mais il faut se féliciter au moins d'y mourir ! » 

^ La chapelle des Saints-Anges à l'église Saint-Sulpice. 



2^4 PAUL HUET 

au ciel, elle atteint aussi l'infini par la mer et je f rois l'âme de 
Marie et la vôtre, mon cher Auguste, capables de sentir les 
beautés de l'Océan. Je voudrais bien voir comment Marie com- 
prendrait cet horizon mystérieux qui emporte la pensée bien 
plus loin que ces pics magnifiques, dont elle est si enthousiaste. 
Je ne sais, mon cher ami, si je pourrai tirer parti de ces mer- 
veilles de votre nature alpestre si particulière ; à peine si j'ai 
pu la bien comprendre, malgré toute 1 impression qu'elle a faite 
sur moi. Mais pour rendre ce beau pays, s'il peut se rendre, il 
faut y vivre longtemps, peut-être aussi ne pas le voir de si 
près ; car vous avez beau dire, je le crois hors de proportion ; non 
seulement l'homme n'est plus rien, mais vos sapins de deux 
cents pieds disparaissent comme des brins d'herbe, l'Oisans ' seul 
me laisse une vive impression et le désir de revoir ces merveilles 
avec vous... 

... Je vous embrasse et je vous aime, 

Paul. 

Au président Petit. 

3i décembre i858. 

Mon cher bon, ou plutôt mes chers bons, car c'est à vous tous 
aujourd'hui, plus qu'un autre jour encore, que je veux envoyer 
ce souvenir de bonne tendresse. Bien que nous n'ayons point 
besoin d'aucune date précise pour penser h vous, instinctive- 
ment on est disposé à s'embrasser avec une plus vive émotion à 
ce moment où l'on remonte l'horloge, et ce n'est pas pour 
céder à l'usage que des cœurs attachés et inquiets échangent les 
vœux les plus tendres et les sentiments les plus affectueux. On se 
compte, on serre les rangs, et, de loin comme de près, on sent 
l'émotion et la douce étreinte. Nous vous embrassons du meil- 
leur, croyez-le bien. Si les souhaits peuvent quelque chose, vous 
serez heureux... 

Je puis ajouter à ces vœux le désir que nous avons de vous 
voir et de vous embrasser. Il n'est pas possible que nous oubliions 
les moments passés ensemble, vous nous avez trop gâtés! et nous 
les comptons parmi les bons jours de notre vie d'affection. C'est 
lorsque l'on vieillit, que l'on sait, mieux que jamais, que les seules 
joies véritables sont dans les attachements sûrs et solides. La 
jeunesse épanche le trop-plein de son cœur ; mais nous, mon vieil 
Auguste (c'est de moi vieux que je parle), nous nous réchauffons 
aux bons foyers d'affection et de vieille amitié I Si je sui- 
vais mon penchant, je vous écrirais plus souvent, hélas, les 
bonnes choses sont celles qu'on sait le moins se donner. Je ne 
suis pas un homme de plume, je m'acoquine à mon chevalet, 
pendant que Claire s'attelle aux enfants. Les jours passent dans 

' Le Bourg-d Oisans près Grenoble. 



LA CORRESPOiNDAACE aSS 

le travail et la fatigue, le découragement est trop souvent au 
bout, pour se trouver bien en train de communiquer à ceux qu'on 
aime les impressions pénibles, les tristes pensées et quelque- 
fois de trop vrais chagrins. La mort, cette brutale insensée, a 
enlevé en cinq ou six jours un ami de René ; elle traîne avec 
cette cruauté inexorable, que je connais trop bien, le jeune et 
charmant cousin à Cannes où il est allé chercher quelques der- 
niers rayons du soleil. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit et ce 
dont je ne voudrais pas vous attrister. Sans compter une 
lettre navrante de Lamartine, devant laquelle tombent les 
petits ridicules dont profitent trop bien ses ennemis. — Certes, 
c'est un singulier spectacle de voir ce grand poète demander 
pardon d'avoir publié quelques vers dans sa jeunesse et dire 
qu'il n'est qu'un homme d'Etat, qu'un homme d'affaires ou au 
moins le premier marchand de vins de la France. Le malheur, 
l'injustice et l'ingratitude égarent ce grand esprit, qui pour- 
rait certes parler de plus haut à la France, et dire qu'elle n'a 
pas pu le suivre, parce que poète, il la menait trop haut pour 
elle. C'est la pourriture seule qui l'a détachée de l'héroïsme et 
c'est cette pourriture qu'il veut à tout prix retenir. Il n'y par- 
viendra pas, lui moins que personne, et déjà il jette cette pous- 
sière au vent comme une malédiction qu'il jette au pays : « Vous 
avez beau dire, m'écrit-il la France est un affreux pays et je 
n'aurai de consolation que de mourir en la maudissant. » 

Vous le voyez, mes chers amis, malgré moi, lorsque je voudrais 
vous parler de choses riantes, d'affections, d'enfants et d'aima- 
bles espérances, je tombe dans les tristes réalités; mais la neige 
nous entoure, ce ciel gris et souffreteux a son influence et vous 
devez vous-mêmes en recevoir, malgré vos belles montagnes, plus 
d'une triste impression. 

Je termine en me rappelant à ceux de vos amis qui veulent 
bien se souvenir de nous et en vous embrassant de cœur comme 
j'ai commencé. 



A M. Lesrain. 



Paul. 



4 janvier i858. 



Mon cher ami, vous êtes heureux : soyez-le le plus long- 
temps possible, et ce sera toujours court; jouissez de cette féli- 
cité nouvelle qui vous a rendu la santé, bien plus encore que 
l'air natal. Tout ce que nous avons pu dire de votre charmante 
compagne, nous l'avons senti et pensons n'avoir rien deviné que 
de juste et de vrai. Pour moi, je n'ai que trop l'occasion de com- 
prendre le prix de la santé, ce seul bien qui me manque et dont 
l'absence détruit autour de moi et en moi le bonheur dont tous 
nous pourrions jouir : travail, tranquillité d'esprit, confiance dans 
l'avenir, quelle nomenclature dépend de cet état suprême , 



■j>6 PAUL HU£T 

iiutour de nous tout ce qui nous aime souffre de notre souffrance 
et ce n'est pas la plus petite douleur de la maladie. Si vous 
attribuez a l'air natal votre guérison subite, pour moi, c'est 
tlepuis que j'ai remis le pied dans ce sale pays qui m'a vu naître, 
comme disent messieurs les poètes, que je vais de mal en pis et 
tellement que je crains de retomber dans l'état ou j'étais il y a 
deux ans. Mais c'est mal à moi d'attrister vos beaux jours. Je 
dois m'empresser de vous dire que je vais mieux, qu'il faut 
espérer que bientôt j'aurai repris « le cours accoutumé de ma 
modeste vie », je dis modeste vie, car pour des exploits il n'y faut 
plus compter. Si l'âge des béros est passé pour tous, je ne puis 
avoir la prétention de le faire renaître. Je ne puis cependant ne 
pas m'allliger de la privation de mon atelier. Vous savez com- 
bien j'aime le travail, le Salon approche et les années ne me 
laissent pas beaucoup de temps à perdre, vous voyez, mon cher 
monsieur Legrain, qu'on a encore des illusions ! 

Pour revenir à des choses meilleures, êtes-vous installés, avez- 
vous placé M"'" Legrain dans un nid de son goût? et jouissez-vous 
du plaisir de dépenser tout votre savoir faire à l'embellissement 
de votre cher coin? Le bahut fait-il bien? les tableaux sont-ils 
placés, l'atelier prêt, terminé, occupé, et la couleur des rideaux 
plaît-elle à Madame? Votre vue doit être bien triste et je ne veux 
vous en parler, cependant tout est beau sous l'impression du bon- 
heur, et ce grand horizon doit encore parler à votre cœur... 

Vous êtes ou vous devrez être si occupé que je ne vous par- 
lerai de rien ; vous avez avec vous, en ce moment, plus de poésie 
que l'on n'en publie en bien des années... 

A vous de cœur, 

Paul Hleï. 

Le médecin voulait m'envoyer dans le Midi, mais je crois 
qu'aujourd'hui, il me renvoie à Pâques ou à la Trinité, c'est-à- 
dire au printemps, alors seulement il exigera mon départ pour 
la campagne. 

Au président Petit. 

29 janvier 59. 

Cher ami, vous sentez bien que je voulais vous écrire, que 
l'entrain seul m'a manqué. — Depuis mon retour de Normandie, je 
traîne une vie triste, sans ressort et sans force. Comme tous les 
malades, j'attends le soleil du printemps, qu'on me montre en 
espérance comme un joujou dont on flatte les enfants. J'espérais 
pouvoir vous écrire que tout cela était fini, que je travaillais, 
vivais, marchais comme le premier venu! Mais il n'en est rien; 
ma passion du travail n'avance pas d'une seconde l'heure de la 
délivrance. Je ne prends pas toujours mon mal en patience et 



LA CORRESPONDANCE aï; 

c'est pourquoi je tardais à vous écrire ; a quoi sert d'attrister 
des amis! qui, eux aussi, out leurs tristesses!... Hélas! j'écri- 
vais tout à l'heure a un vieil ami : j'ai beaucoup travaillé et 
peu récolté... J'ai été sobre toujours et j'ai toujours eu des mala- 
dies d'entrailles et d'estomac, ainsi va le monde! ...Je n'aurai 
donc rien de nouveau pour le Salon, mon cher Auguste ; le pro- 
priétaire des panneaux me permettra-t-il de les exposer, c'est 
ce que je ne saurais dire encore. Mais combien j'ai admiré la naï- 
veté de votre amitié lorsque vous voyez déjà le succès assuré 
de ces toiles et que vous parlez de la grande médaille d'honneur 
à propos de ces décorations. Comment, mon cher ami, un 
homme de votre expérience, président s'il vous plaît d'une Cour 
Impériale, peut-il s'égarer ainsi? Si ce n'était votre affection qui 
vous aveugle et pour laquelle je voudrais vous embrasser, je 
rirais un peu à votre barbe, car vous en portez, monsieur le 
magistrat '. Hélas ! ne savez vous pas ce que c'est que les comités, 
les autorités, rivalités, les grands mots de peintre d'histoire, les 
jalousies d'artistes, etc., etc. Je n'ai pas la prétention d'avoir fait 
des chefs-d'œuvre, mais vous voyez que, fussent-elles des chefs- 
d'œuvre, mes peintures ne seraient pas encore si près du 
triomphe. J'ai une santé bien appauvrie, le travail, la lutte, 
les maladies, voilà sans doute bien des causes de mon état 
de souffrance ; mais ne puis-je pas dire encore que je m'en vais 
un peu du mal des Robert^ et des Donizetti'^ et de tant 
d'autres qui n'ont pas su vaincre. Sans rêver la grande médaille 
à propos de mes panneaux, j'ai le regret d'une vie manquée, des 
travaux que j'aurais pu faire et qui m'étaient, je crois, légitime- 
ment dus si les choses dans ce monde marchaient comme elles 
doivent marcher. Pardonnez, mon cher ami, ces tristes plaintes 
échappées à un malade qui voit en noir; un peu de santé, le pre- 
mier rayon de soleil, la force de reprendre la palette et je vous 
écrirai avec de nouvelles illusions et un nouveau courage. J'as- 
pire à vous revoir tous, à revoir aussi votre beau pays dont je 
n'ai rien su tirer que le souvenir des bons moments passés près 
de vous... 

Lamartine est venu me voir deux fois pendant ma maladie, il 
avait repris quelques illusions, prétendant que de tous côtés, il 
reçoit, surtout parmi les petits, les plus nombreuses marques de 
sympathie. Sur 4oo habitants d'un village de l'Aisne, plus de 36o 
ont apporté leur petite souscription, aussi ne peut-il pas déses- 
pérer de ce beau pays de l'Isère si patriote et si poétique, il sait 



' Le président Petit portait la barbe en pointe et ne rasait que ses mous- 
taches. 

- Léopold Robert, peintre et graveur, né en 1794. s'est suicidé à Venise 
le 20 mars i835. 

^ Donizetti (Gaetano), compositeur italien. 1797-1848, est mort tou. 

17 



a58 l'AUL HUET 

qu'il a, dans ce coin de la terre nationale, des amis comme 
M. Petit, etc., etc. Quand vous verrai-je, mes chers amis?... 
... Nous vous embrassons de cœur. 



A ri. 



Au président Petit. 



Avril 1859. 



... Alen jacln est ! Jai donc envoyé les panneaux à rexposilion 
et, faute de mieux puisque je n"ai pu travailler de 1 hiver, sept 
petites toiles accumulées depuis plus ou moins de temps et ter- 
minées pour la circonstance. (]e n'est pas sans inquiétude qu'on 
lance ses pauvres toiles dans cet océan. 8.000 tableaux présentés! 
L'on parle de quelques très belles choses. 

Il paraît, mon cher ami, que la souscription Lamartine est 
abandonnée définitivement à Grenoble ; c'est au moins ce que 
me disait notre poète avec une triste amertume, dimanche der- 
nier. Il voit arriver le moment où ses propriétés vont être dépe- 
cées à vil prix, et où lui-même sera obligé de s'aller cacher 
dans quelque village des environs, ou même en Angleterre ! 

De E. Delacroix. 

Ce mercredi, juin 18S9. 

Mon cher ami, j'apprends en rentrant que vous avez pris la peine de 
passer. Pardonnez-moi; depuis quelques jours je me suis trouvé forcé 
d'être presque toujours hors de chez moi et j'ai négligé malheureuse- 
ment de répondre à votre lettre si amicale et si chaleureuse. Je me le 
reproche d'autant plus qu'il y était question d'affaire. Je vous remercie 
bien de me remonter un peu sur l'effet de ces pauvres tableaux que 
j'étais presque aux regrets d'avoir exposés; au reste, je devrais être 
habitué à cet effet de presque toutes mes expositions. Soit le contraste 
de mes tableaux avec les autres, soit toute autre cause, telle que l'ab- 
sence de vernis, il y a toujours une sorte d'hésitation à les approuver 
même chez mes amis ou ceux qui ont l'habitude de ma peinture : à plus 
forte raison chez les gens qui ne jugent que sur parole, ou qui pré- 
fèrent à tout, les tons fraîchement vernis et criards de beaucoup de 
peintures toutes fraîches. 

Je crains que le prix que je veux avoir de mes tableaux n'effarouche 
votre amateur : Ce prix, qui est un peu au-dessus de ceux que je demande 
ordinairement, tient au désir que j'aurais, pour des choses que je regarde 
comme un peu réussies et qui m'ont donné beaucoup de peine, d'avoir 
un prix au moins égal à celui que les marchands obtiennent des ama- 
teurs : je ne les céderai que moyennant ,',.000 francs pour chacun. 

Je vous prie donc de croire à mon regret, si ce prix dépasse ce que 
peut mettre votre ami : Peut-être, dans d'autres ouvrages, moins 
importants relativement, trouverai-je à le satisfaire en lui vendant quelque 
chose au même prix que je fais à des marchands. 

Voilà bien des paroles pour une all'aire d'intérêt. Ce qui m'a charmé 



LA CORRESPONDANCE iâg 

dans votre lettre, c'est d'y voir votre partialité pour moi, qui rae flatte 
et qui m'honore encore plus. 

Je n'ai pas encore osé aller au Salon par la crainte de m'y voir : de 
sorte que je ne peux pas vous parler de vos beaux panneaux. L'effet 
m'en a suivi longtemps après la visite que je leur fis chez vous l'été 
dernier. Je ne doute pas qu'on ne les estime à leur valeur, c'est-à-dire 
très haut. 

Je vous serre bien la main en attendant le plaisir de vous voir, 

E. Delacroix. 



Dans le journal d'Eugène Delacroix on trouve, à la 
date indiquée ici, c'est-à-dire l'été précédent, ce passage 
où il parle évidemment de cette visite : 

i3 avril i858. 

« J'ai été à trois heures chez Huet. Ses tableaux m'ont fort impres- 
sionné, il y a une vigueur rare ; encore des endroits vagues, mais c'est 
dans son talent. On ne peut rien admirer sans regretter quelque chose 
à côté. En somme, grand progrès dans ses bonnes parties. En voilà assez 
pour des ouvrages qui restent dans le souvenir. Ce qui m'est arrivé 
pour ceux-ci. J'y ai pensé avec beaucoup de plaisir toute la soirée'. » 

Cette note prouve combien Delacroix était sincère 
({uand il faisait un compliment à son ami. Les termes 
de la lettre et ceux du journal intime sont presque iden- 
tiques; d'une part : « l'effet m'en a suivi longtemps 
après la visite que je leur fis chez vous Tan dernier », 
de l'autre : « ses tableaux m'ont fort impressionné, il 
y a une vigueur rare,... en voilà assez pour des ouvrages 
qui restent dans le souvenir. Ce qui m'est arrivé pour 
ceux-ci. J'y ai pensé avec beaucoup de plaisir toute la 
soirée »\ 

' Journal d'Eugène Delacroix, t. III, p. 32j. 

- Je ne crains pas d'aborder, sans aucune hésitation, un point un peu 
délicat. Ce Journal de Delacroix contient une boutade de mauvaise humeur 
qui a, paraît-il, fait à la mémoire de Paul Huet le plus grand tort auprès 
des amateurs ; elle se trouve à la page 377 du tome II, datée du 18 juin i854. 
Burty l'a relevée lui-même, en publiant à côté la lettre de Delacroix à Paul 
Huet du 24 avril i855, c'est-à-dire presque de la même époque ; mais il suffit 
de lire ce qui précède la boutade, pour l'expliquer et la comprendre : 
n 18 juin. A huit heures, chez Durieu ; jusqu'à près de cinq heures, nous 
n'avons fait que poser... Huet m'a mené chez lui : je m'y suis aperçu que 
j'avais oublié mes lunettes, et je suis revenu, tout courant et fatigué, les 



l'ALL HUDT 



L'année précédente, évidemment avant la visite du 
i3 avril, Iluet avait reçu cette autre lettre qui donne 
l'impression de Hiesener, transmise j)ar Delacroix. 



De E . Delacroix. 

Ce lo mars. 

Mon cher ami, je regrette beaucoup de vous avoir manqué; vous me 
trouveriez surtout vers deux heures; au reste, voilà plusieurs jours que 
je me propose d'aller vous voir; Riesener m'a parlé de choses très 
belles que vous avez en train que je voudrais que vous me montriez. 

Ma santé se soutient grâce à des précautions assez minutieuses : Le 
repos à propos est le meilleur remède. J'espère que vous n'êtes pas 
mécontent de votre état et je le désire bien. 
A vous de cœur, 

E. Delaciioix. 



A M. Legrain. 

Avril 1859. 

Mon cher ami, après avoir commencé et recommencé dix fois 
à vous écrire, sans parvenir h pouvoir ou h vouloir vous envoyer 
mes épîtres, — trop tristes témoignages de mes souffrances, car 
je ne voulais pas attrister vos heureux jours ; — il faut bien, cette 
fois, que je me décide à vous dire combien nous vous remercions 
de votre aimable souvenir. Si j attendais, comme je le voulais, 
mon parfait rétablissement, j'attendrais trop longtemps. Depuis 
votre passage si court à Paris, où vous nous avez fait entrevoir 
en jaloux votre jeune femme comme une de ces charmantes 
apparitions qu'on voudrait retenir et fixer, notre vie a été tra- 
versée par tous les ennuis imaginables ; cet hiver si doux et 
presque italien nous a été funeste à tous, malades les uns ou les 
autres ou les uns et les autres ensemble, tourmentés de tracas, 
de misères, d'inquiétudes et de souffrances, comment écrire, 
ennuyer ses amis de ces sottes confidences? 

... Pour moi, vous le savez, j'ai passé l'hiver sinon dans mon 
lit, au moins comme un vieux podagre, les pieds enchaînés et 
la tète assez libre pour souQrir de l'impossibilité de songer au 
moindre travail. C'est ît grand'peine si, à force de volonté et au 
dernier moment, j'ai pu terminer quelques petits tableaux pour 



reprendre au septième étage de Durieu. Et l'homme nerveux, exaspéré (et 

sans lunettes) d'ajouter : « Ce pauvre Huel n'a plus le moindre talent 

Comme ceci montre la justesse de cette note de Meissonier, qui pourtant, 
lui, n'était pas un nerveux comme Delacroix ; « Il y a des jours où l'on ne 
peut rien goûter, d'autres où tout vous enivre. En fait d'art, tout dépend de 
la disposition intime que nous apportons devant les choses. » (Grcard. 
Souvenirs de Meissonier, p. 186.) 



LA CORRESPONDANCE 2G1 

faire cortège aux panneaux que M. Adrien, vous le savez, a eu la 
complaisance de nous expédier. Encore ma femme, peu confiante 
en moi, prétend-elle que j'aurais bien mieux fait de faire l'éco- 
nomie de mes forces et surtout de mes cadres pour ces petites 
toiles! A-t-elle raison? Je dois le craindre. Comment feront les 
panneaux eux-mêmes dans cette mer immense de l'exposition? 
Que vous êtes heureux, vous, cher ami, de n'être pas obligé de 
vous jeter à la nage au milieu de ce pêle-mêle du Salon et de 
prendre un bain dans cette infecte purée de peinture! Songez 
qu'il y a 8.000 présentations ! Les pauvres hameçons, que j'ai 
lancés là-dedans, seront sans doute perdus. J'espère que vous 
viendrez cependant voir tout ce tapage. Votre santé a été excel- 
lente et comme doit être la santé d'un jeune marié, il faut 
espérer que Paris cette fois ne vous éprouvera pas. 

Je ne vous ai pas encore parlé de vos ambassadeurs, c'est par 
là que j'aurais dû commencer. Tudieu ! quelle noble idée ils 
donnent de la cour qu'ils représentent; je n'ai vu que Dumas, 
fraîchement débarqué du Caucase dans son magnifique costume 
oriental, qui puisse rivaliser avec ces gaillards-là de fraîcheur et 
de rotondité. Merci, merci surtout du souvenir qui vous a sug- 
géré l'idée de nous envoyer ces beaux normands... 

Adieu, mon cher ami, pensez toujours à nous et sans nous 
donner des preuves aussi palpables, écrivez-nous quelquefois un 
mot d'amitié, vous ne sauriez croire combien cela fait plaisir 
aux pauvres souffreteux. 



Votre tout dévoué. 



Paul Huet. 

A M. Lesrain. 



Mon cher ami, depuis ma dernière lettre, voici la première 
minute dont je puis à peu près disposer; tout fatigué, mal en 
train que je suis encore, je veux vous la consacrer et vous dire au 
moins que je pense à vous. Sans entrer dans les tristesses de 
santé et d'afï'aires, nous venons d'être pris par d'aimables 
et bons cousins de Grenoble que nous aimons et dont nous avons 
dû presque exclusivement nous occuper. Le pèreetla fille, char- 
mants tous deux (dans leur genre), malgré leur amour de la pein- 
ture, ne venaient pas à Paris pour travailler et faire des études 
dans mon atelier, ceci pour rappeler nos bons moments passés 
ensemble. Le père est un président de cour dont la gravité est 
fort douce et fort aimable, la jeune fille un type italien sévère 
et pur, elle aurait sans doute votre préférence sur le président 
fort beau aussi. Quoi qu'il en soit, j'ai dû les promener et l'ex- 
position, comme vous pensez, a été le but obligé de nos excur- 
sions ; ne viendrez-vous pas la voir? Paris, vous le savez, est 



^5, PAUL HLKT 

toujours bien séduisant au p.inten.ps, t..ut paré déjeunes femmes 
et de fleurs, c'est le moment d'y ramener M '^«g'''' "^ ^^ 
voudrais, en vous parlant du Salon et de toutes les coquetteries 
Cu'U renferme, exciter votre activité et vous donner pour ven 
ici le désir que j'ai de vous y voir. Que ne vous ai-je écrit le jour 
de l'ouverture sous l'impression des premières agaceries de cet 
irt singulier, corrupteur et corrompu ! Malheureusement .jesuis. 
pourvLenparlerfun peu à bout de cette pacotille en plein air 
En appelle^'exp^sitio'n de peinture et de sculpture. C est un 
bazar o iental fort séduisant le premier jour et qui fatigue bien- 
tôt comme les plus jolis kaléidoscopes. Je suis mal venu aujour- 
d'hui pour vous^arler de tant de talents, d'efforts et d éclats ; j en 
ai été ébûuritré d'abord et j'en suis revenu presque aussi Mte, 
deuttorts sans doute. Venel juger la question. Pour moi, je me 
sens peu à l'aise au milieu de cette peinture troussée, vernie, 
lu'ré^e Vous avez vu quelque pauvre diable entrant dans un 
salon avec un pantalon trop court et des gan s dépare lies il 
vaut mieux quelquefois que les gens qui sont la, mais il ne s y 
Irouve pas mieux pour cela; c'est mol-même, mon cher ami, je 
ne sens dans mes petits souliers. J'ai eu beau faire, je ne sai 
plis mettre un faux'col comme ces g--l^ ^ "^^ ^^J^d'êtr 
mesquins, ma peinture un peu sauvage, maigre sa volonté d être 
a malle. J'entends dire : ce tableau a été payé .0 ooo rancs, 
"eïui-ci 1..000, on veut .0.000 de cet autre, car c'est le critérium 
pr excellence et je me cacherais ne trouvant pas trop ^'^ "moment 
5e donner une valeur raisonnable a la mienne. Si j'étais classiju 
ie vous dirais que le Parnasse est une boutique, ou le sieui 
Apoîlon ne tien? plus sa lyre, mais des bank-notes et des espèces 
bien plus sonnantes. 

J'avais, pour le placement de mes panneaux, des promesses sur 
lesquelles je me suis paisiblement endormi et je dois croule 
qu'Us ont été placés à bonne intention. Que voulez-vous, ma 
Susceptibilité d'auteur n'est pas satisfaite; Ils ne -^^ ^-^^^^^ 
place à succès, trop loin, trop dans l'ombre 1-'"^ il ne sont 
pas en plein soleil. Pas de chance! De a un peu ^ «"'^1^ b^^"^ 
que des gens, bienveillants sans doute, les remarquent, dit-on, 

quand même. . , ^^. „„ 

Delacroix dont vous vous inquiétez, je pense, a envoyé sept ou 
huit petites toiles, trois ou quatre sont pe>it-êfe de trop ; mais 
malgré tout, ces petites toiles sont encore les seules grandes de 
l'exposition, et comment ne pas tenir compte de la vraie gran- 
deur ; aujourd'hui, où est-elle ? 

Nous allons avoir une exposition des œuvres de Scheffer . c est 
mardi ou mercredi l'ouverture, quelle que soit opinion sur ce 
ar istes, ce rassemblement des œuvres d'un artiste -lebre qui 
n'est plus, aura toujours un grand i^^érêt. Avant de ferme cette 
lettre ie veux vous dire que nous venons de louer un petit pied 
à tèr'ri, aux moulins de ChàtiUon. J'espère que vous n avez 



LA CORRESPONDANCE i6î 

oublié ni ce petit pays, ni cet endroit, nous y avons fait un bout 
d'étude ensemble. 

11 passe Tété à Fontenay-aux-Roses sur le plateau des 
moulins, en un point occupé aujourd'hui par la redoute 
et qui domine toute la vallée d'Aulnay. Il avait devant 
sa fenêtre une vue superbe s'étendant jusqu'à la forêt 
de Fontainebleau, en un horizon au delà de douze lieues. 
Il y fait de nombreuses études, surtout des études de 
ciels, puis à l'automne il va passer quelquesjours à Fon- 
tainebleau et chez ses amis, à Lumière, entre Guérard et 
Ciécy-en-Brie. 

Au président l'élit. 

Fouteaay-au.v-Rosos. Juin iSîg. 

... Nous voici aux moulins de Fontenay, aux quatre points car- 
dinaux, exposés à tous les vents, sinon à l'air de vos montagnes; 
de Paris ài la distance d'un omnibus, l'air est excellent et vous 
snvez qu'en miniature et sans comparaison aucune, les environs 
de Paris sont charmants. 

... Ce n'est probablement pas cette année que j'irai demander 
il vos montagnes pardon de mes irrévérencieuses restrictions ou 
plutôt de mon impuissance devant leurs grandioses, leurs gigan- 
tesques disproportions. Combien, cependant, ne devons-nous pas 
être attirés vers ce beau pays, que vous seuls rendez charmant, 
et où l'on a une si fidèle mémoire; dites à tous vos amis, 
mon cher Auguste, que je suis tout fier du souvenir qu'ils veu- 
lent bien me garder. Je ne vous parle pas des miens ici, j'aurais 
voulu vous les faire mieux connaître ; si peu qu'ils vous ont 
aperçu, soyez sûr que vous avez su gagner leur sympathie ; 
j'aurais désiré seulement que quelques-uns d'entre eux lussent 
en position de vous être aussi utiles qu'ils sont agréables. Mal- 
heureusement pour moi-même, ce n'est jamais ce que j'ai cherché 
dans mes relations; je me suis toujours laissé diriger, trop 
exclusivement peut-être, par la sympathie ; et, mettant trop de 
fierté h rester indépendant dans mes amitiés, c'est surtout lors- 
qu'ils étaient au pouvoir que mes amis eux-mêmes m'ont peu vu. 
Si vous étiez resté quelques jours de plus, mon cher Auguste, 
vous auriez vu l'exposition de Scheffer. Je sais combien ce talent, 
tout de sentiment, vous est sympathique. Marie surtout eût pris 
grand intérêt à cette exposition. Ary Schelfer est vraiment le 
peintre des femmes; praticien timide, il a touché mieux que 
personne, certaines grâces et certains secrets du cœur féminin. 
C'est dans les sujets à sentiment qu'il est vraiment supérieur à 



264 PAUL HUET 

lui-même; sa limiclilé de pinceau sied à la limidito sentimentale 
(ju'il traite et je comprends mieux que bien des artistes ses succès 
de cœur; ceci au point de vue de l'art. Je n'ai rien à vous dire, 
mes chers amis, de mes propres affaires. Je ne sais trop ou en 
est l'exposition. La guerre lui donne le dernier coup de pouce. 
Ces deux arts qui vivent souvent l'un de l'autre ne peuvent 
cependant aller bien ensemble, et quelque sympathique que soit 
celle-ci, elle traîne comme tant d'autres, et plus que d'autres peut- 
être, trop de fléaux avec elle. Pour des nouvelles, vous en 
savez autant que nous ; on chante victoire à Paris et l'on illumine 
à Vienne. J'avoue cependant que je suis de ceux qui font des 
vœux sincères pour la délivrance de ce beau pays, presque 
compatriote du nôtre, et au moins, dans ce cas un frère aîné, bien 
dépossédé de son droit d'aînesse. Je n'ai pas lu le livre d'About', 
mais je vais le lire ; on a été ici plusieurs jours sans le saisir et je 
crois bien que la tolérance sera grande. 

Au président Petit. 

lo juillet iSSg, Fontenay-aux-Roses. 

Vous VOUS plaignez du temps, mon cher Auguste ; avez-vous 
donc quelque chose de pareil à cet air mat à tuer des hirondelles 
au vol, qui doit, hélas! abattre comme des mouches ceux de nos 
pauvres blessés dont on s'inquiète le moins. Voici la paix, dit- 
on, Dieu soit béni ! en attendant, que de souffrances et comment 
se plaindre ! et cependant il faut que ce soit vous pour que j'aie 
le courage de m'arracher à ma torpeur et morale et physique. 
Je suis prisonnier de cette lourde chaleur, ce n'est pas là l'air 
de vos montagnes. J'ai certain scrupule en vous écrivant : vais-je 
vous communiquer cette peste d'abattement, d'ennui, de décou- 
ragement qui me gagne et fait gangrène? Nous vieillissons, comme 
vous dites, et c'est plus qu'un mal, c'est un crime qu'on se 
pardonne peu et que les autres vous pardonnent encore moins. 
En pressentant le terme, nous sentons que nous devenons et que 
surtout on veut nous rendre de plus en plus étrangers à ce qui 
se passe. Au sol fraîchement remué, il faut des pousses nouvelles. 
C'est ce que sait notre nouveau seigneur et maître qui, de tous 
les hommes de sa génération, n'aime et ne veut souffrir que lui. 
En vous contant tout cela, je suis sans doute sous l'influence de 
cet affreux sirocco qui m'ôte toute force pour gagner le bois 
voisin et me ramène fatalement à ce triste : — à quoi bon I — sans 
issues. Il y a si longtemps que je roule inutilement mon rocher 
de Sisyphe, que je me sens un peu battu et abattu. Je dois vous 
dire, et je n'ai pas besoin de votre bonne lettre pour savoir tout 

' Edmond About, littérateur et publiciste, auteur de La Question romaine, 
1828-1885. 



LA CORRESPONDANCE 265 

rintérêt que vous prenez à tout ceci, qu'en fait de justice ou de 
faveur, (le premier mot est de vous) je n'ai pu obtenir qu'on 
donnai plus de pente h mes toiles... Lorsque votre lettre nous 
arrivait, j'étais à Paris ; j'y allais prendre connaissance de quel- 
ques revues, et de l'article de M. Tardieu ' qu'on m'avait déjà 
dénoncé. M. Tardieu, qui a de tout temps suivi mes travaux, et 
a toujours été de velours pour moi, est le fils du graveur de 
l'Empire. Comme vous, mais sans y attacher peut-être autant 
d'importance, j'avais remarqué l'oubli et l'abandon de la presse, 
aussi ai-je porté de suite ma carte à Tardieu, et j'ai eu le plaisir 
de le voir en personne. C'est certainement un des critiques les 
plus sérieux, au moins à ce qu'il m'a semblé. Outre, me direz- 
vous, que je suis payé pour cela, je sais trop malheureusement 
comment fait la jeune critique. Un feuilleton est une chasse 
réservée où elle fait son métier de rabatteur à tant la ligne. Peu 
lui importe de tirer au hasard aussi bien sur le moineau franc 
que sur le coq de bruyère : Je ferai le Salon mieux que personne 
cette année, disait M. Chose du Siècle, car je n'y mettrai, j'es- 
père bien, pas les pieds. Il y parut, et pour la morale je vous 
dirai que celui-là aussi m'a été favorable' : sur Vètiquetle du sac 
sans doute. 

Sous l'influence de ce ciel orageux, que ne dirait-on pas et de 
l'art et du reste? Le danger n'est pas, cher ami, de trop oublier 
les premières impressions de la jeunesse, mais de trop se per- 
suader que tout était bien mieux de noire temps. Vous avez autre- 
fois été très sensible aux délicatesses de SchefTer, vous le seriez 
encore. Cependant, vous jugeriez peut-être plus sévèrement sa 
peinture qui a vieilli, et que les artistes ont toujours trouvée 
incertaine et doutant d'elle-même. Les femmes ont fait son grand 
succès et le soutiennent encore. C'est un grand bonheur de les 
avoir pour soi, aussi voudrais-je bien conserver ma bonne petite 

place près des chères cousines Pour Anna, cette 

température italienne doit lui donner la réalité de ses rêves ; elle 
doit causer avec le Dante et se promener avec le Tasse sous les 
ombrages de la villa d'Esté. Félicitez-la bien de ma part de ses 

études d'italien Pauvre Italie, vous devez l'aimer, 

en effet, et comme un artiste et comme enfant. Pour nous, notre 
compte est fait, nous pouvons prévoir ce que nous allons gagner 
à tout ce sang répandu. Pour elle, du la sa ! peut-être lui pré- 
pare-t-on quelque petite guerre civile et Dieu sait qu'on n'aura 
pas grand mal h trouver le prétexte, si l'on veut d'une façon ou 
d'une autre remettre la main dessus. L'Empereur rentre, dit-on, 
ce soir h Paris, sans tambour ni trompette, mais repart, dit-on, 
pour Fontainebleau attendre son entrée triomphale ! Que sera- 
t-elle, grand Dieu, quand on pense au départ. Les journaux 

' Voir plus loin au Salon de iSSg un court extrait de cet article. 
^ Voir Le Siècle du 7 mai iSig, Salon par Louis Jourdan. 



■i6G PAUL HUET 

anglais eux-nn^mes n'ont-ils pas dôclan; qu'il avait dépassé les 
plus grands hommes de l'antiquité. Veulent-ils fasciner l'aigle 
et détourner son vol ? Connaissez-vous cette caricature anglaise 
d'un figaro couronné, qui vient de faire la barbe à l'empereur 
de Russie, savonne l'empereur d'Autriche, fait asseoir le roi de 
Prusse, qui attend son tour pendant que la petite Victoria 
entr'ouvre la porte et demande si, à elle aussi, on peut mettre la 
serviette. — Nous nous inquiétons de l'état de l'art, de l'abaisse- 
ment des lettres, du mépris de la morale et de la philosophie, 
et les pauvres peuples sont taillés, découpés, mis en sauce comme 
le dernier des civets ! Tout est dans tout, dirait M. Jacotot' — 
Pourquoi prenons-nous souci de toutes ces choses et ne nous 
contentons-nous pas du soleil couchant et de la symphonie en 
La? Peut-être parce que l'un ne peut aller sans l'autre. 

... De trois ou quatre cent mille francs d'entrées et de loterie, 
il ne mest, pour ma part, revenu la moindre parcelle. A qui 
cela profite-t-il? Demandez-le à l'administration et à M. de Morny 
qui, dans la commission de la loterie, a remplacé M. M... Avec 
un habit brodé, des panaches, des titres et de gros appointe- 
ments, on est capable de tout, et Morny plus que personne. Aussi 
n'a-t-il fait ni mieux, ni plus mal que M..., mort d'apoplexie, 
disent les uns, à la suite d'apostrophes assez vives, suicidé, disent 
les autres ; dans ce cas, le chagrin que lui donnaient ses ^ ou 8 
millions serait cause de cette fin. Le Morny a ajouté, de son 
cru, un choix de quinze à vingt toiles qui augmentent d'autant les 
chances de votre loterie ; puissiez-vous gagner les mieux payées 
et vous en défaire au prix d'acquisition. 

A M. E. Legrain. 
10 et II juillet iSîg, P'ontenay-aux-Roses, aux moulins. 

Mon cher ami, je ne vous ai pas félicité à propos de la bonne 
nouvelle, j'avais cependant fort à cœur de vous dire tout le plaisir 
que m'a donné ce bonheur qui suit et devait suivre l'autre. Je 
ne sais ce que j'ai attendu ; nous avons eu ici une série de 
temps orageux, et depuis, de telles chaleurs, que tout courage 
m'a manqué; ajoutez à cela toutes les épines d'un métier dont 
vous n'avez que les roses et vous comprendrez que j'aie voulu 
ménager votre susceptibilité et votre repos. Nous sommes ins- 
tallés il nos moulins, et malgré cette situation aérée nous ne 
sommes pas sans tendre nos langues altérées vers les bocages de 
votre Normandie et les brises de la mer. Cette chaleur m'ôterait 
tout courage si je n'avais déjà l'accablement que donnent le mé- 
compte et l'ennui. Je suis mécontent de moi et des autres a 
l'exposition; je sens qu'il arrive un âge où 11 est plus difficile 

' Jacotot (Jean-Joseph), auteur de la méthode d'enseignement universel 
dite méthode Jacotot, 1770-1840. 



LA CORRESPONDANCE 267 

que jamais d'ameuter le public. Depuis notre souverain maître 
jusqu'au plus petit administrateur ou critique, tout le monde veut 
se faire des jeunes amis et inventer des nouveautés. Je trouverais, 
tout cela assez juste, si c'était appuyé sur une justice immaculée, 
une jeunesse enthousiaste, des talents originaux et certains. Je 
suis, me direz-vous peut-être, passé à l'état de Cassandre ; mais 
en vérité je coms le dis, je ne puis rien voir de tout cela. L'art 
est un point d'appui pour les uns, la canne de M. de Balzac, un 
joli petit métier pour les autres ; la grande affaire est de savoir 
se faire des amis, débiter des coq-à-l'àne et appartenir à une 
petite Eglise. De toutes les vertus nécessaires, je ne sais même 
pas fumer une pipe. Je vois bien que je ne pouvais faire mon 
chemin et que je suis trop heureux d'avoir obtenu la place que 
j'ai conquise avec peine ; et encore bien des gens l'envient, à ce 
que vous dites. Enfui, voilà l'exposition fermée et je vais pouvoir 
rendre incessamment mes toiles aux chers Adrien que je remercie 
de cœur de leur complaisance. Malgré tout, je ne me reproche 
ni les dépenses, ni les épreuves (àltes ; peut-être sans cette guerre 
en aurais-je déjà recueilli quelques fruits qui peuvent venir encore. 
Je ne puis dire que vous avez bien fait, mon cher ami, de ne pas 
venir voir l'exposition, puisque nous aurions eu le plaisir de vous 
avoir un peu. Je comprends trop que vous ayez été retenu, mais 
jamais Salon ne m'a plus attristé, ni fatigué ; il semble que, ne 
sachant à quel gibier s'adresser, les artistes tirent aux moineaux. 
Pour le public, il juge une œuvre d'art h peu près comme une 
nouvelle forme de crinoline, mais certainement avec plus d'in- 
différence ; si ce métier ne soutenait une bonne administration 
et des habits brodés, je crois qu'il n'en serait plus question, et 
pendant que l'Angleterre organise partout des écoles avec une 
volonté incroyable, on ne serait pas fâché d'étouffer ici les nôtres. 
Vous savez ce que je pense de notre système académique, si 
destructeur de tout sentiment artiste, et soutenu ici, parce qu il 
représente l'unité et la centralisation systématique et qu'on croit 
l'avoir à ses ordres comme quatre hommes et un caporal. C'est 
cependant le dernier reluge : par cette raison reprendra-t-il un 
peu de vie? Comme en toutes choses, du reste, 1 administration, 
heureuse de représenter l'opposition, tient à se dire plus avancée 
que MM. de l'Institut. C'est, au pacifique, la représentation de la 
guerre de l'Indépendance et, quelque valeur qu'on puisse attacher 
à l'art et aux artistes, cela ne coûte si cher ni en hommes, ni en 
argent. En voilà bien long sur mon dada, pardonnez cet épan- 
chement d'un ami qui, de retour à une bonne période de santé, 
a besoin de dépenser un restant d'activité et ne trouve d'autre 
moyen que de vous ennuyer de toutes ces balivernes. Il y a 
longtemps cependant que je sais le peu de profit des doléances ; 
le moindre grain de mil qu'on pourrait tirer de son cru vaudrait 
infiniment mieux. Malheureusement, je suis à bout de cet art 
sans but ; je n'ai même plus d'entrain pour faire des études d'après 



208 PAUL HUET 

nature. Il est vrai, comme je vous lai dit, que nous avons ici une 
chaleur ultra-italienne et que tout porte h s'étendre sur l'herbe 
et à répéter en chœur : A quoi bon ! i> (juoi bon ! à quoi bon ! 

J'espère que plus sage, vous savez jouir en paix de vos félicités. 
Vous allez connaître les joies de la paternité, bonheur si vanté 
et toujours bien au-dessus de tout ce que l'on a pu en dire. Plus 
([ue personne vous saurez saisir ce moment suprême où celle que 
vous aimez le plus au monde vous donnera, vivante, le premier 
anneau qui relie, à l'éternel infini, l'homme et l'aimée du cœur. 
Ne vous laites pas cependant trop d'illusions ; ce bonheur a 
aussi ses inquiétudes, les nôtres ont été souvent bien vives. 

Au président Petit. 

i6 septembre iSSg. 

Cher ami Auguste, voici la saison finie, car les jours passent 
vite, même les jours ennuyeux. L'année dernière, je m'en voulais, 
à pareille époque, de revenir sans avoir su tirer parti de votre 
beau pays, sentant mon impuissance, écrasé sous ces formida- 
bles débauches de l'éternel artiste, qui, lui, peut tout se per- 
mettre Depuis quinze jours, j'ai repris un travail 

suivi et sérieux, et quel travail! Tous les jours je vais à Paris 
retoucher les épreuves, subir les épreuves, devrais-je dire, des 
photographies de mes panneaux. Cela me donne du mal et, je le 
crains bien, ne me donnera que de tristes résultats. Je vois les 
choses en noir devant ces noires reproductions ; mon Salon a 
été nul; voici deux ans de souffrances, l'âge arrive, comme vous 
me le dites, dans votre dernière lettre, et bientôt il ne faudra 
plus compter que sur les rhumatismes et autres distractions qui 

couronnent les jours vertueux de la vieillesse Sur 

cette limite si diflicile à passer pour les femmes et pour les 
artistes... je vous l'avoue, cher ami, j'ai grand'peine a m'habituer 
h l'idée... de ne pouvoir plus mettre sur la toile les quelques 
pensées que j'ai encore vives et claires dans le cerveau : deux 
années de soutl'rances m'ont rendu bien timide et craintif et, 
outre le besoin que j'aurais de travailler pour les miens, ce n'est 
pas là tout h fait vivre pour un artiste. Ne vous étonnez donc 
pas si, parfois déjà, je vous ai écrit quelques phrases décou- 
ragées. A qui m'ouvrirais-je, d'ailleurs, sinon à vous qui sentez 
si bien, et qui m'aimez, j'espère, beaucoup. Ne démentez pas cela, 
mou cœur ne veut pas vieillir et l'affection que nous vous 
portons à tous ne peut changer... 

Certes, il est facile de s'enthousiasmer pour le courage militaire 
et les fatigues du soldat, mais il est d'autres courages qui n'ont 
pas le prestige de l'uniforme et qui méritent bien plus. Le 
courage militaire est une chose qu'on ne peut admirer en France, 
et nous savons à quoi servent les rentrées prétoriennes. Le 



LA CORRESrONUANCE 269 

militaire tue pour avoir un grade et des honneurs; quant à l'amour 
de la liberté, c'est une bagatelle à la quelle il ne pense plus en 
mettant le pied à l'école militaire; lorsqu'il y pense, c'est pour 
mettre la liberté ii la queue de son cheval. Cela ne saurait avoir 
rien de personnel, même à M. ]j. qui peut faire exception dans 
l'armée, mais les exceptions sont bien rares ! Que notre chère 
M. entende Lamartine sur ce sujet. 
Tout à vous, 

Paul. 

Au président Petit. 

Paris, vendredi, septembre 1859. 

Pour vous rassurer et répondre en même temps à votre seconde 
et h votre première lettre, ami Auguste, je vous dirai que vous 
êtes toujours bien bon et que tous nous avons été touchés de 
votre excellente affection. Vous vous moquez de mes humeurs 
noires, vous blaguez un peu mon spleen et vous avez raison. 
Hélas, vous le faites avec art, vous prenez les mitaines du cœur, 
les faits n'y vont pas avec tant de précautions... 

Pour en revenir à votre lettre, cher ami, je ne crois pas vous 
avoir dit combien elle est de tous points charmante. C'est un 
vrai bonheur et qui compense de bien des petites choses, croyez-le, 
de se laisser aller à toutes les gâteries de votre affection. Voilà 
ce que je comprends encore et qui ne laisse ni doute, ni trouble. 
Il n'en est pas ainsi de la gloire, dont vous me parlez en beau 
et noble langage. Vous devriez bien me dire votre opinion sur 
cette divinité douteuse que j'aime, tout ingloriiis que je suis, et 
surtout sans savoir ce qu'elle est. Vous me mépriseriez moins 
peut-être, ou plutôt vous auriez plus d'indulgence pour mes 
gémissements inutiles, si je vous disais qu'en mon âme et cons- 
cience, la vraie gloire n'est pas tant le bruit que l'expansion la 
plus complète de la pensée et la satisfaction de soi-même; et je 
crois que si vous examinez un peu mes plaintes, vous verrez 
que les obstacles à la création les excitent bien plutôt que le 
succès, dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot. Mais 
votre lettre, cher ami, me prouve que vous en savez plus long et 
en parlez mieux que moi sur toutes ces petites misères de notre 
temps rabougri... Songez combien il y a longtemps que je lutte 
et si personne a mis plus d'obstination que moi dans cette vie de 
bouchon de liège, toujours renfoncé et toujours à la surface. Merci, 
cher bon, de vos cris d'encouragements, ils ne seront pas, 
j'espère, inutiles ; permettez seulement au cheval tant soit peu 
de race de piaffer, s'il se sent arrêté dans la carrière. 

... Vous savez combien de choses l'homme domine dont le 
cœur est blessé, vous sentez tout cela et comme homme de cœur 
et comme artiste, car vous êtes tout cela, monsieur le président !... 

La dernière livraison de Lamartine est très belle ; je voulais 



270 PAUL HUET 

vous en parler : l'illustre poète est à Mâcon, c'était une bonne 
occasion pour lui écrire... 

A son fils. 

l'outainebloaii, lo octobre iSSg. 
Lundi, de mon lit, 
(Ce qui excuse mon griffonnage) 

Mon cher enfant. Mes journées se répètent et se ressemblent 
beaucoup ; prendre une tasse de thé, emporter son déjeuner dans 
le sac et aller, en courant, s'installer dans un coin du Nid de 
l'aigle ou du Charlemagne pour faire, au plus vite, ce que je 
pense utile à mes projets pour retourner plus vite encore vers 
vous ; voilà mes journées de tous les jours. J'aurais donc pu en 
passer un sans vous écrire, mais j'ai tenu à répondre à ta bonne 
petite lettre dont, je veux te l'avouer, j'ai été bien content. Tu 
vois, ami, que ce nest pas difficile d'écrire surtout à ceux qu'on 
aime et qui vous aiment. Pour moi, j'ai grand plaisir à vous 
dire à tous que je pense à vous, encore plus à recevoir quelques 
bonnes causeries de mes adorés. Je suis bien seul sans vous, 
et vous ne pouvez beaucoup m'envier, ni me reprocher le temps que 
je passe loin de vous. Quand tu sentiras et comprendras mieux 
toutes choses, tu verras qu'il est pénible de ne point remplir la 
tâche de sa vie comme on le voudrait, et si les voies de l'art te 
sont plus ouvertes, tu te rendras compte que pour l'homme qui 
désire arriver a la réalisation de ses rêves, il est dur de ne pouvoir 
exprimer sa pensée faute de travail et combien alors les entraves 
à l'exécution sont pénibles. A ton âge, la vie à l'air, l'expansion 
avec des amis et tes retours vers nos tendresses doivent te suffire ; 
mais j'espère cependant te voir désirer avoir un but dans ta vie. 
Tu nous as entendu souvent dire combien étaient malheureux 
et nuisibles, en général, ceux qui n'en avaient pas. Voilà bien de 
la morale, prends-la comme une bonne causerie de la forêt. Je 
tâche d'oublier que je ne vous ai point là, et pourquoi mon Dieu, 
ne vous ai-je pas? ce serait si bon de voir, de sentir, d'admirer 
ensemble ; le cœur s'ouvre devant ces sublimités de la nature tantôt 
sauvages, tantôt sévères ou mystérieuses. On éprouve un sentiment 
vraiment religieux, car on ne l'analyse, ni on ne le raisonne; il 
vous pénétre avec l'air qu'on respire. Tu as été privé de la 
petite partie du déjeuner Saint-Cloud ; le pire de l'affaire, c'est 
qu'une indisposition en était cause. Je connais ta raison pour 
dominer ces petites contrariétés, et je suis sur que tu as compris 
le chagrin de ta mère et aussi celui de ta sœur dans cette 
circonstance; ils t'ont vite dédommagé. Dis à ta mère, combien 
je l'aime, elle qui vous a donnés tous deux à toutes nos ten- 
dresses. Embrasse bien Edniée pour moi de tout mon cœur et 
du tien. J'ai été très heureux de ce que tu me disais de ses 



LA CORRESPONDANCE 271 

petits soins pour toi; aime-la, cher bon ; aimez-vous, aimons- 
nous dois-je dire. C'est le vrai bonheur. 

Ton père, 

Paul Huet. 

Je vais avec Barye voir Decamps qui a encore un enfant bien 
malade ; ce serait le troisième qu'il perdrait en peu de temps. 
Nous irons donc en forêt plus tard. 

A Victor Pavie. 

l'aris, le 6 novembre iSSg. 
Mon pauvre ami, 

Vous venez de perdre votre père ! Moi, j'ai perdu le mien, 
j'avais alors dix-sept ans, et je sais encore ce que c'est. 

Il est des amis qui sont séparés non seulement par l'éloigne- 
ment, mais aussi par un long silence. A certaine heure, une mau- 
vaise nouvelle, le glas de la mort, qui s'entend de loin, leur rap- 
pelle que quelqu'un de cher souffre et pense à eux; ils sentent 
alors qu'ils s'aiment. Pour ne pas vous l'écrire, mon cher ami, 
mon aflection, vous n'en doutez pas, n'en est ni moins vive, ni 
moins sûre. On n'oublie pas un noble et chaleureux cœur comme 
le vôtre. Tel que je vous connais, vous deviez être un vrai fils 
pour celui que vous venez de perdre et il devait vous aimer 
comme vous m'avez dit que vous aimeriez vos enfants. J'ai bien 
pensé h vous. J'aurais voulu vous voir, non que j'aie quelque chose 
à vous dire, on ne dit rien dans ces circonstances, mais je vous 
aurais serré la main. 

Je sais, du reste, que vous avez un courage chrétien qui n'est 
pas donné à tout le monde. J'espère que, dans cette circonstance, 
il vous donne un appui que je n'ai pas, et que je ne saurais vous 
offrir. Je ne puis que vous témoigner et mon affection et ma 
sympathie, ainsi que celle de tous les miens. 
Adieu ! 

Pall Huet'. 

A M. Legrain. 

8 novembre 18Î9. 

Cette lettre, mon cher ami, doit-elle vous porter mes plus heu- 
reux compliments? D'après ce que vous me dites, vous attendez 
d'un instant à l'autre ce trait d'union qui doit encore resserrer 
votre bonheur; mes vœux, croyez-le, ne lui manqueront pas, mais 
il a, sans mon secours, de bons génies qui présideront à sa nais- 
sance ; tout ce que sa charmante mère peut lui donner et ce que 

' Publiée par Henri Jouin, loc. cit., p. 282. 



■x-ji PAUL HUET 

je vous connais de cœur. Vous allez éprouver une joie que les 
mères seules, dit-on, comprennent, mais que j'ai la prétention 
d'avoir goûtée et que vous sentirez aussi, si je vous connais bien. 
Le premier cri de ce petit être est d'une fière éloquence pour 
ceux dont il résume toute la tendresse ; et l'amour est exprimé là 
tout entier, comme il ne saurait l'être ailleurs. Je sais que vous 
avez fait merveille dans vos fêtes et, comme Giotto ', peint toutes 
les bannières de la cité ; c'est la vraie peinture. J'ai regret de 
n'avoir pas vu tout cela, j'aui'ais applaudi avec plaisir à vos suc- 
cès. Notre splendide ami ^ a donné une fête particulière qui, dit- 
on, a écrasé la grande; il a eu la bonne et délicate grâce de me 
dire que sa fête eût été trop belle si ses toiles eussent été de la 
partie. Je conçois combien il a dû les regretter, je n'ai pas be- 
soin d'en être l'auteur pour cela. Vous m'avez fait de toutes ces 
merveilles de bien modestes récits et vous en étiez, il me semble, 
tout l'ordonnateur. C'est une bonne idée que ces solennités pro- 
vinciales ; peut-être avec le temps en résultera-t-il quelque profit 
pour l'art, mais il faudra terriblement vous travailler, messieurs 
des départements, pour vous dérouiller, et l'on peut mourir rien 
qu'en regardant la tâche. Et Paris, oùva-t-il? Hélas! 

Pour en finir avec les santés, je vous dirai que j'ai 

employé l'été a réparer la mienne ; que je suis aussi bien que pos- 
sible, sauf les années qui viennent et qui me disent : Travaille, 
travaille, tu n'as plus que quelques jours comptés... 

... Je n'ai rien fait et j'ai le plus grand désir de faire, malgré 
les : A quoi bon? Tous les peintres n'ont pas a se plaindre. 
Gudin'a une propriété qui lui revient à 200.000 francs, dont on 
lui offre, dit-il, deux millions. C'est à Beaujon. 



-•1 M. Legrain. 

19 novembre Sg. 

Cher ami, pour s'être fait attendre, nos compliments ne seront, 
ie l'espère, ni moins bons, ni moins bien reçus. Votre lettre, qui 
portait avec elle le parfum de votre bonheur, a mis h nous par- 
venir un temps que ne perdraient pas les mauvaises nouvelles. 
Jetée au moulin vide de maître, votre lettre nous a été rapportée 
par le meunier lui-même, ne pensez donc pas, mon cher ami, 
que votre joie n'a pas eu ici son retentissement. Nous pensons 
bien à vous, à votre chère femme, à votre existence toute nou- 
velle ; que la vapeur nous emporte, il est une poésie du cœur 
que la civilisation détruira difficilement et, tant qu'il y aura des 
eniants, les pères la goûteront et seront encore enfants de ce côté. 

' Giotto (Angiololto di Bondone dit), peintre florentin, i266-i336. 

- M. Adrien Lenormand, qui avait commandé les panneaux décoratifs. 

■' Théodore Gudin, peintre de marines, 1802-1880. 



LA CORRESPONDANCE 273 

De tout temps, du reste, il y a eu, h côté du torrent, des anses où 
certains esprits peuvent s'arrêter. Vous êtes de ceux-là et aussi 
celle que nous tous aimons; la vie serait bien amère pour nous 
autres, si nous n'avions pas de ces joies du cœur, et, après vos 
tristes épreuves, ce renouvellement vous était bien dû ; puissiez- 
vous en jouir lonj^temps sans les inquiétudes inséparables de 
toute grande afTection.... 



Au président Petit. 

Novembre Sg. 

Mon cher Auguste, voilà un terrible événement, et vous avez 
dû, en effet, éprouver une grande secousse ', donnez-nous de vos 
nouvelles. Pour le Luxembourg, on en a été véritablement quitte 
pour la peur. Les peintures de Delacroix dans la bibliothèque 
l'ont bien échappé, c'eût été un vrai malheur, à mon avis. C'est 
toujours Abel de Pujol '^ qui est victime ; pour celui-ci, c'est 
peut-être une chance. Il est des ouvrages qui gagnent à n'être 
connus que par mémoire, ainsi le Gustave Wasa d'IIersent', 
mauvaise peinture d'une jolie composition, bien gravée parDupont. 
Qui ne soutiendrait que c'est un chef-d'œuvre malheureusement 
perdu dans le pillage et l'incendie du Palais royal, comme le 
Testament ifEitdamidas, du Poussin, dans un naufrage. Vous 
n'avez pas vu, je crois, la coupole de Delacroix : cet événement 
vous donnera le désir de la voir à votre prochain voyage ; croyez 
que cela en vaut la peine. Pourquoi, dites-moi, vous, cher ami, 
dontle jugement mérite d'être consulté, pourquoi tant de peintures 
médiocres gagnent-elles à être gravées, pourquoi de belles 
choses, des chefs-d'œuvre presque, ne peuvent-ils pas soutenir 
cette épreuve? Quand vous serez revenu de vos angoisses, sorti de 
votre drame, pensez-y... Je viens de rencontrer Michelet arrivant 
de la campagne, sa jeune femme et lui-même ont été toujours 
souflTrants, ils viennent cependantdu midi, de Bordeaux. Louis XIV 
n'en va pas moins faire ses grandes entrées et nous pourrons 
assister tout à l'heure au petit coucher du grand roi. Je m'en 
promets de belles et vous ? Adieu, mon cher ami... 

Au président Petit. 

Mardi, 27 décembre 69. 

Vous me demandez, mon cher Auguste, comment il se fait que 
je vous imite dans votre paresse à nous écrire? Je n'en sais vrai- 

' Après un accident de feu. 

- Abel de Pujol, peintre d'histoire, 1785-1861. 

^ Hersent (Louis), 1 777-1860. 



Ï74 PAUL HUET 

ment rien ! nous avons tant de Ijonncs choses à prendre chez 
vous, que ce n'est pas celle-là qu'il me faudrait aller chercher. 
Je n'ai pas mt''me pour excuse ce manque d'occupation forcée 
qui vous fait, dites-vous, oublier jusqu'aux devoirs. Je me suis 
donne tant de tâches que je ne sais par où commencer. Puis 
c'est de plaisir qu'il s'agit ici, chose qu'il faudrait ne pas laisser 
échapper, et rare chez nous ; après celui de recevoir de vos nou- 
velles, de savoir comment se comporte, par ces tempêtes, ce 
petit coin où votre tente est plantée, d'apprendre qu'on nous 
aime toujours dans ce bon petit milieu, celui de vous dire que 
nous vous aimons beaucoup, arrive naturellement; il ny a que 
le temps de vous le dire qui manque. Projets, plaisirs, devoirs, 
tout cela passe ici comme des ombres, on n'en peut rien saisir que 
le regret. Le temps emporte notre pauvre plume comme le reste. 
Si ce n'est le temps qui l'emporte, c'est donc le diable. 

Je ne sais si nous irons jamais à Dijon, mais si passer sa vie 
au coin du feu sans voir personne, se recfoqueviller, s'aco- 
quiner dans l'intérieur de famille est la vie de province, nous 
sommes de vrais provinciaux. Cette vie de Paris qui enflamme 
l'imagination des provinciaux est bien changée, sans doute, car il 
faut terriblement chercher pour y trouver ce courant magnétique, 
ce choc électrique des intelligences, cet échange puissant d'idées, 
de systèmes, de contradictions, dont vous parlez! Tout cela est 
aujourd'hui de l'ancien régime et porte des ailes de pigeon. La 
vie est bien encore à Paris, car les voitures y écrasent tous les 
jours quelqu'un et l'on se bat pour entrer à la Bourse, mais les 
idées se cachent et ceux qui les possèdent n'ont pas trop l'air 
de vouloir s'en dessaisir. Voilà, direz-vous, de la misanthropie, 
et je retombe dans mes découragements. Que voulez-vous, mon 
cher ami, comme tous les i'ieiij\ je dénigre le temps présent et 
cependant si j'allais jamais en province, j'aurais certes très 
souvent la fièvre du désir, la nostalgie de ce Paris que j'abîme 
aujourd'hui. Le livre de Michelet vous a fait plaisir et à moi aussi; 
pourtant, il me paraît, vous le dirai-je, un peu faible, et je le 
mets au-dessous du livre deV Amour, devrais-je me compromettre ! 
Il n'en est d'ailleurs qu'un appendice charmant et plein de grâces, 
mais un peu vieilli ! Lamartine, que je n'ai vu qu'une seule fois 
par ces temps désastreux, a fait de beaux articles sur Thiers ' ; 
mais pourquoi cette conclusion sans conclusion ? En poésie, en 
histoire, en politique et même en critique, il semblerait que 
M. Lamartine ne peut ni résumer, ni conclure, ni se décider. 
Dans une charmante étude sur Horace*, il y a certaines avances 
que j'aimerais mieux ne pas voir, l'article dût-il ne pas exister! Je 
suis déjà bien assez affligé pour ce grand homme de ses continuels 

' Examen critique de l'Histoire de l Empire, par M. Thiers. Cours familier 
de littérature, t. VIII, p. 81, 44*', 45" et 46'' entretiens. 

- Cours familier de littérature, t. VIII, p. ^37, 47" et 48" entretiens. 



LA CORRESPONDANCE 27^ 

appels de fonds, qui ne seront jamais les derniers. Le découra- 
gement est certes une triste chose, mais il y a une chose plus 
triste que le suicide : c'est l'abaissement. Je n'ose, après cela, 
mon cher ami, vous parler d'un livre qui va trop bien peut-être 
à mes tristes instincts : avez-vous lu le livre de Lanfrey ' ? Avez-vous 
lu les lettres d'Everard? Le découragement au moins n'a jamais 
su prendre une plus belle attitude, des expressions ni plus fières, 
ni plus nobles. Ce livre, dont la première édition est épuisée, 
est aussi attaqué qu'il est applaudi; il donne un rude soufflet à 
tous les demi-ralliements, à toutes les mesquines et honteuses 
lâchetés qui n'ont pour excuse ni la franchise, ni la nécessité. 
L'on s'occupe, en un mot, de ce livre autant qu'on peut s'occuper 
aujourd'hui d'une œuvre d'esprit. M. Dargaud^ vient de publier 
1 histoire de la liberté religieuse. Malheureusement, quand on 
écrit l'histoire de la liberté, il semble qu'on prononce l'éloge 
d'un mort sur son tombeau. Si la liberté n'est pas morte, elle 
est bien malade, ses héritiers ne sont pas, je pense, pressés de la 
rappeler à la vie, et pour le public, il y a longtemps qu'il ne 
demande pas le bulletin de sa santé. Le livre de M. Dargaud a 
du succès, je ne l'ai pas lu, l'auteur me donne ses petits volumes, 
mais la liberté religieuse en aura six, je crois; je les lirai cependant 
et avec intérêt. Bien que je sois un sauvage, ma femme, vu mon 
admiration pour l'auteur des lettres d'Everard, a accepté pour 
moi une invitation : je dîne jeudi avec le jeune et beau désespéré, 
et si je n'étais pas si pressé de vous écrire, j'attendrais pour 
vous dire si cet Adolphe de la liberté a perdu l'appétit. 

Je vous ai parlé, cher Auguste, de la Forêt dont il était ques- 
tion pour votre musée de Grenoble, absolument pour l'acquit de 
conscience ; j'étais persuadé, comme Claire, que votre adminis- 
tration aurait de bonnes raisons pour ne pas faire cette folie, vos 
conseillers municipaux doivent dire : cette bêtise ; qu'il n'en soit 
plus question. 

A vous de tout cœur, 

Paul Huet. 

Du président A. Petit. 

Grenoble 3i décembre iSSg 

Mon cher et bon Paul, ma femme et mes enfants vous ont écrit ces 
jours-ci et ils ont dû vous adresser de ma part tous les vœux d'amitié 
pour le renouvellement de l'année; mais je m'en voudrais de ne pas 
vous envoyer un souvenir tout particulier, en réponse à votre bonne 
lettre. Ce n'est pas que je n'y trouverais matière à vous gronder sur 

' Lanfrey (Pierre), écrivain, homme politique, député, 1871. Sénateur ina- 
movible. i8i8-i877. 

2 Dargaud (Jean-Marie), littérateur et historien, 1800-18G6, auteur de 
Marie Stiiari, de Jeanne Grey et ami de Lamartine. 



"76 PAUL HUET 

celte misanthropie qui se r(!;veille toujours en vous et vous aiguillonne 
sans cesse. Que vous souffriez des misères de ce temps, que vous 
rêviez pour la France ce bonheur et cette grandeur artistique, littéraire 
et intellectuelle, et cette dignité morale qu'elle n'a pas, faute de liberté, 
je le comprends et sur ce point comme sur bien d autres je sympathise 
avec vous. N'accusez pas votre vieillesse, comme vous le dites plaisam- 
ment, de vous faire dénigrer le temps présent; c'est votre cœur, ce 
sont vos sentiments toujours jeunes qui parlent en vous. Mais que faire? 
cher ami ; la masse, le gros de la nation, le profanum vulgus accepte 
ce qui est; pour eux, tout cela est le beau, le bien, le vrai. Votre indi- 
vidualité protestante et gémissante, les quelques âmes d'élite qui répon- 
dent çà et là à la vôtre sont 1 honneur et l'espoir de ce temps d'épreuve ; 
elles nous préparent, elles nous conservent l'avenir; mais aujourd'hui 
que faire, sinon laisser passer l'ouragan et se réserver pour de meil- 
leurs jours! En attendant ce moment qui arrivera, soyez-en sûr, rassé- 
rénez votre âme, sortez du teins et du changement, comme dit Bossuel 
dans ce style et cette langue inimitables, et prenez-vous-en à ce qui est 
impérissable, donnez cours à votre imagination, fixez sur la toile vos 
nobles pensées. N'avez-vous pas à votre disposition, soumis à votre 
pinceau créateur, un talent éternellement jeune et beau, inépuisable 
dans sa force et sa richesse, et reflétant, par la présence et l'action de 
l'homme, les sentiments les plus élevés et les plus hauts ?. .. La nature 
s'offre à vous ornée de charmes toujours nouveaux, tantôt gracieuse et 
coquette, tantôt sublime et d'une majesté sauvage et fière, là éclatante et 
forte à l'air libre et pur des monts, ici mystérieuse et tendre à l'ombre 
des bois, partout et toujours entraînante et ne sachant rien refuser à 
qui sait l'aimer et la comprendre! aimez-la donc cher artiste, soyez 
vainqueur. Elle vous livrera ses secrets et, de son sein, s'échappera 
pour yonsV Idéal! Voilà votre mission; achevez de la remplir. On est, 
sinon toujours, le plus souvent du moins, maître de sa destinée. 

Ce que vous me dites de Lamartine, à propos de son écrit sur 
Horace, m'a troublé, je vous l'avoue. J'avais lu avec plaisir ce dernier 
entretien; je n'y avais remarqué aucune faiblesse indigne de notre 
poète. Votre lettre m'a fait relire ce cahier. Ne vous êtes-vous pas 
mépris, mon cher ami ? Il fallait bien peindre Horace tel qu'il était, accep- 
tant avec l'indolence de son caractère la tyrannie, assez douce pour lui, 
d'Auguste. Mais de là à l'approbation d un tel ralliement, il y a loin et 
je n'ai rien vu de pareil dans cet écrit. Au contraire, la fin me semble 
un énergique démenti à une telle appréciation ! Hélas! il faut bien le dire, 
notre poète chéri oublie trop ce qu il se doit à lui-même et aux admira- 
teurs de son talent, par ses éternelles demandes d'argent; plaignons-le 
de cet abandon de sa dignité. Ici du moins il s'adresse au pays, à ses 
amis, à ceux qui sympathisent avec son génie : il a pu croire ne point 
déroger et ne faire appel qu à d'autres lui-même; ne 1 accusons pas, sans 
de fortes preuves, de s'abandonner au vainqueur du jour. Je crois, 
malgré vos craintes à cet égard, qu'il est resté pur sous ce rapport. 

Je n'ai point lu le livre de Lanfray. Je l'ai demandé à mon libraire qui 
doit me le faire venir. Je le lirai certainement avec intérêt, et j'attends 
avec impatience le récit de votre entrevue avec ce jeune René politique. 
Notre époque est-elle destinée à voir renaître ce vague de l'âme, ces 
désespoirs qui ont marqué les premières années du xix'' siècle après 
nos commotions politiques et sociales ? Cela n'aurait rien d'étonnant ; 
ce serait, suivant moi, un bon symptôme; on n'écrit pas sur de pareils 



LA CORRESPOiNDAîVCE 277 

sujets quand on n'espère pas quelque chose de mieux et quand on ne 
sent pas en soi vivre et frémir quelque puissant ressort. 

A M. Legrain. 

5 janvier 1860. 

Mon cher ami, vous nous avez donné d'heureuses étrennes : 
c'est réconfortant de vous entendre redire combien la vie vous 
est bonne ! Votre joie se communique, car elle est de bon aloi, elle 
vient du cœur et l'on se sent heureux avec vous. Votre souvenir 
de fin d'année nous a été bien sensible, nous vous avons trouvé 
heureux même dans cette circonstance, puisque vous pouviez 
nous prévenir ; mais vous nous excuserez, vous connaissez Paris, 
ses coups de coude, les importuns, les connaissances, les pré- 
tendus devoirs, choses, gens qui vous poursuivent, qui courent, 
se cherchent avec l'intention de ne se point rencontrer, et qu'on 
voudrait maudire, le jour où l'on voudrait embrasser ses amis! 
Mais ne maudissons personne, assez de gens s'en chargent ! 
Souhaitons-nous tous ce que nous pouvons souhaiter à de vrais 
cœurs amis, à vous la continuation, le développement de toutes 
ces bonnes tendresses qui ont rouvert votre cœur à la vie et vous 
l'ont respirer le bonheur. Vous avez en ce moment une petite 
despote, une petite fée mignonne, qui vous tient et vous gouverne ; 
tout en ne parlant pas, elle commande déjà très bien, en enten- 
dant parler d'elle, non pas seulement par son père. Il faut croire 
que les vraies amitiés sont favorablement écoutées là-haut, espé- 
rons donc encore que tout ce que nous formons de vœux sera 
bien entendu, que cette jolie machine, ce charmant petit miracle 
de votre union va se développer comme la rose au printemps. Il 
me semble qu'en formant des vœux pour cet objet mignon, 
je ne puis rien souhaiter de mieux pour la mère et pour vous... 

...Jouvet est en humeur de gâteries, et tout ce qu'il me dit 
du salon de M. Adrien prouve qu'il voit un peu tout en beau 
lorsqu'il s'agit de peinture, mais j'en fais ma part, et je vous 
engage à en faire autant ; la louange d'un ami est double et je 
suis heureux que ce travail fasse plaisir à ceux pour lesquels il 
a été fait. 

Vous me demandez des nouvelles de la brochure : penché sur 
le berceau de votre fille, est-ce là que vous rêvez à la question 
italienne ? aux guerres religieuses et civiles ? Hélas ! le monde n'est 
pas près d'appartenir aux sages. Mais vous savez trop bien ce que 
je pense là-dessus, pour que je veuille m'étendre et risquer de 
me faire mal voir des charmants yeux de M"° Legrain ! Pour 
l'auteur de la brochure, il a lancé là un boulet qui pourra bien 
ne pas s'arrêter de si tôt et rebondir assez pour lui faire 
attraper quelque éclat. Si ce n'est nous, nos enfants en verront 
encore, et de belles, mais je prie avec vous pour la paix du monde 
et la conservation des tableaux italiens, Dieu les préserve de la 



■i'jS PAUL HUET 

guerre et des guerres de fanatisme, ils ont déjà assez des conser- 
vateurs de musées! 



A M. Le grain. 

i3 févripi- 1860. 

... Vous me demandez des nouvelles de l'exposition du boule- 
vard des Italiens, j'y suis allé deux fois, mais fort tard et par un 
temps des plus obscurs ; je puis vous dire cependant qu'elle est, 
comme vous le pensez, fort intéressante par la revue rétrospec- 
tive des talents les plus saillants de notre époque ; les amateurs 
ont fourni le contingent, l'exposition porte leurs noms ; et c'est 
pour cela que j'y suis fort mal représenté. Vous savez que ma 
peinture a peu cours chez ceux de ces Messieurs qui font la 
bourse des tableaux; je ne sais par quelle fatalité, ou quelle 
faute, mais c'est un trop véritable fait qui pèse sur moi de bien 
des façons. L'organisateur de cette exposition s'est adressé au 
secrétaire delà Duchesse d'Orléans, qui, n'ayant plus grand'chose, 
me l'a renvoyé, c'est ainsi que j'ai pu avoir à cette galerie le 
grand carton de mon Inondation et la forêt dont vous avez, je 
crois, fait une esquisse ; celle-ci ne se voit pas, mais pour le 
carton, fort bien placé, il a eu ce grand succès d'estime dont je 
dois, à ce qu'il paraît, me contenter. La critique de V Illustration, 
qui dans tous les temps a fort peu parlé de moi, n'en a pas tenu 
compte. Ce qui est toujours hors ligne, à mon avis, ce sont les 
Delacroix : La Barque de Don Juan, VHamlet (du Duc d'Orléans) 
et, pour les amateurs, ce sont une douzaine de Meissonier, véri- 
tables miracles d'adresse, de finesse, et des Decamps toujours 
très forts ; le réaliste Courbet y est représenté par deux très 
belles toiles, les paysagistes à la mode y font moindre figure, et 
laisseront là quelques feuilles de leur couronne. On ne sait 
pas si cette exposition ne cache pas quelque mystère, on pré- 
tend que le gouvernement cherche un moyen de renoncer aux 
expositions ou au moins à n'avoir plus que de grandes exposi- 
tions à fracas, très éloignées. Je n'en travaille pas moins. J'ai 
sur le chevalet un tableau dont je voudrais envoyer l'esquisse à 
votre compatriote, je suis son débiteur et je crains qu'il n'ait une 
bien mauvaise opinion de votre serviteur. J'en aurai cependant 
encore besoin pendant quelque temps. 



Au président Petit. 

Mars 1860. 

Mon cher bon, 

C'est trop bête de se dire tous les jours, matin et soir, qu'il 
faut et qu'on va vous écrire, de n'en rien faire et de se priver 



LA CORRESPONDANCE 179 

ainsi de vos lettres qui nous font tant de plaisir, de vos nou- 
velles dont nous avons besoin. Comment cela se fait-il ?Le diable, 
qui sait tant de choses, et pave, dit-on, l'enfer de bonnes inten- 
tions, vous le dira mieux que nous qui n'y comprenons rien. 

Ne viendrez-vous pas cette année, nous voudrions y compter ; 
nous ne pouvons vous offrir qu'un bien petit coin, du moins vous 
savez avec quel bonheur nous vous verrons l'accepter. C'est de 
l'égoïsme de vouloir vous mettre si mal pour vous avoir avec 
nous, mais vous devez comprendre cet égoïsme-là, et faire 
quelque sacrifice pour le satisfaire. A Paris, malheureusement, 
il faut se plier en deux et quelquefois en quatre. Enfin si Marie 
ou Anna veulent se contenter d'un coin dans la maison de Socrate, 
moins Socrate, nous serons, je le répète, heureux d'y faire tenir 
des amis si chers; nous rêvons les instants trop courts que vous 
pouvez nous donner. 

Que faites-vous, que dites-vous, mon cher ami, de tout cet 
encombre politique? Cet imbroglio doit-il finir par un drame 
ou un vaudeville ? Le pape prouve, une fois de plus, qu'on ne meurt 
pas facilement. Edmée nous disait, il y a quelques semaines, 
qu'il était excommunié, et nous de rire de cette vérité naïve. Si 
notre Majesté arrive à bon port dans tout ce qu'elle entreprend, 
elle aura, quoi qu'on fasse, un grand nom dans l'histoire ; pauvre 
histoire ! nous pouvons dire en terme de peintre, que nous l'étu- 
dions d'après nature. L'humanité me paraît définitivement remplir 
le rôle de l'écureuil dans sa petite machine tournante ; comme 
l'écureuil elle croit faire quelque chose, hélas ! 

Voulez-vous de mauvais vers sur Lacordaire et l'Académie? On 
veut bien les dire de Viennet' ces bouts rimes, n'en croyez rien. 

Pour soutenir le siège apostolique : 

Un cénacle ultra catholique Montalembert, Falloux, Dupan- 

loup. 

Assisté d'un fils de Calvin Guizot. 

Et d'un groupe voltairien Thiers, Mignet, Rémusat. 

Que guident un néochrétien Villemain. 

Un philosophe fantaisiste Cousin. 
Va faire un académicien 

D'un capucin socialiste Lacordaire. 

Si les vers ne sont pas bons, la clef n'est pas difficile, je ne 
sais pourquoi je vous la donne. En attendant on s'occupe du 
procès Dupanloup, ceci est pour amuser le parterre. Puisque 
vous lisez, mon chez ami, voici un livre sérieux, auquel mon 
beau-frère a mis la main, Quinze ans du règne de Louis XIV". 

' Viennet (Guillaume), poète classique, 1777-1868. 

- Quinze ans du règne de Louis XIV, 1700-1715, par Ernest Moret, mort 
avant d'avoir achevé«on ouvrage qui fut terminé par un ami, Edmond Sallard, 
plus tard député de Seine-et-Marne (Provins). 



a8o PAUL IIUET 

C'est bon, — très bon, il me semble, bien que cela soit toujours 
de l'histoire classique, l'épopée des petites boucheries monar- 
chiques. — l^oin de là et cependant un livre intéressant : La 
liberté ielii,'ieuse, histoire des guerres du XVJ" siècle par Dar- 
gaud : but moral et drame pathétique, plein d'intérêt. Michelet 
pioche, soupèse Louis XIV à sa manière. Nous attendons avec 
impatience ce grand tableau du plus grand dos coloristes, et je 
me figure que nous ne serons point trompés dans notre espé- 
rance de plaisir; c'est si bon de voir ces grands messieurs dans 
les coulisses et sur la scène en môme temps. Si ma femme vous 
écrit, elle vous parlera sans doute de M™° Hugo, avec laquelle 
j'ai dîné; l'exil au moins ne la fait pas maigrir. Michelet nous 
dirait qu'elle nous a montré un beau spécimen de la viande 
anglaise — voilà bien du bavardage, et je veux cependant mieux 
que cela, c'est-à-dire vous embrasser tous de cœur bien ten- 
drement et surtout vous dire à bientôt. 



Du président Petit. 

Grenoble, 3 avril i85o. 

J'aurais dû répondre de suite à vos charmantes et pressantes lettres, 
cher Paul, mais une mauvaise nouvelle est toujours assez lot annon- 
cée et reçue : nous n'aurons point le plaisir de vous voir pendant les 
vacances de Pâques. Plusieurs raisons s'y opposent. Si je vous 
disais la première, vous me dispenseriez de vous énumérer les autres. 
Et cependant le vide qui se fait sentir dans mon escarcelle n'est pas 
le seul obstacle à ce voyage. 



Ma cousine a donc, elle aussi, payé son tribut à la souffrance! Je vous 
plains, mon cher ami, d'être toujours dans les angoisses et les petites 
misères de la vie. Vous méritez si bien tous de parfiler des jours d'or et 
de soie, au lieu de ce chanvre triste et raboteux qui fait la trame de 
notre vie ! Vous, du moins, vous avez échappé cet hiver à la rude étreinte 
du mal et je vous en félicite bien cordialement. Vous paraissez content 
de vos travaux, c'est pour moi la preuve que la santé est revenue et avec 
elle le calme, le rassérénement de l'esprit et la vigueur de la concep- 
tion. Qu'est-ce donc que cette œuvre dramatique que vous avez jetée 
sur la toile? Mon imagination trotte et s ingénie à trouver le sujet que 
vous avez choisi. Je ne vous interroge pas, cher artiste; je neveux point 
soulever le voile qui dérobe sans doute un chef-d'œuvre et me garde 
une agréable surprise. Courage donc cher ami! de la persévérance et 
le succès ne se fera pas attendre. 

Vous êtes menacé (agréablement, je l'espère) de quelques visites dau- 
phinoises. M. Crépu, que vous avez vu chez moi, doit aller à Paris 
bientôt. Il y serait déjà sans la maladie de Bethmont, qui vient de nous 

être enlevé si cruellement C'est une grande et belle intelligence, un 

noble cœur et surtout un bon caractère qui vient de s éteindre. Les 
hommes de cette trempe sont rares dans tous les temps, et surtout dans 
le nôtre. M. Crépu ira certainement vous voir; c'est un homme de 
goût et qui apprécie beaucoup votre talent 



LA CORRESPONDANCE 281 

Je ne connais point les deux ouvrages dont vous me parlez et que je 
lirai avec plaisir quand je pourrai les trouver dans nos cabinets litté- 
raires, où les livres sérieux et utiles sont rares. Je viens de lire, dans 
le dernier numéro de la Rei'iie des Deux- Mondes, un article de Michelet 
sur la Brinvilliers. C'est sans doute un chapitre détaché de son volume 
de Louis XIV. J'attends avec impatience l'œuvre principale. 

\'oilà donc la Savoie réunie et Anselme Petetin ' décoré. Est-ce là 
tout le prix qu'il retirera de ses brochures, ou lavant-coureur de grâces 
plus amples et plus lucratives? L'Indépendance a annoncé plus d'une 
fois que la préfecture de Chambéry ou d'Annecy lui était réservée. Nous 
verrons bien ! 

Que M. Petetin se rende possible, et qu'il prête à l'administration 
française l'appui de son talent, cela n'a rien qui étonne ; depuis longtemps, 
je crois, il sympathise avec les idées gouvernementales de l'Empire. 
Mais que Lamoricière, à peine rentré d'exil, aille offrir son épée au 
Pape, cela est-il croyable? Que va-t-il faire dans cette... fabrique 
d'excommunication et contre qui s apprête-t-il à combattre?... Le Chari- 
vari, sous ses allures plaisantes, a dit une chose bien sérieuse ; c'est qu'il 
est difGcile pour quelques hommes de se résigner à planter des choux! 

Voilà un beau passé bien vite effacé !... 



Adieu, laissez vite mon bavardage et retournez à votre chef-d'œuvre. 
Puisse la certitude de vous savoir aimé de nous, vous inspirer une 
ardeur nouvelle et vous faire donner quelques coups de pinceau plus 
brillants encore. 

Tout à vous de cœur, 

Auguste Petit. 

Irez-vous à la réception de Lacordaire^ à l'Académie? Ce sera curieux 
d entendre Falloux ■" faisant l'éloge de la Démocratie en Amérique de 
Tocqueville ' !... Vous verrez qu'il se dira plus démocrate que ce der- 
nier, quoique cenesoitpas beaucoup dire. 

Dites-moi pourquoi notre Lamartine se croit obligé de consacrer 
trois entretiens à M™' Récamier». Franchement, c'est trop ; en parler 
une fois, c'était bien ; mais revenir sur cette énigme, cette équivoque 
femelle, à quoi bon ? ... 

Au président Petit. 

5 avril 1860. 
Mon cher Auguste, 

... Je travaille beaucoup et j'entreprends quelque commerce : 
il m'est arrivé des bois pour le Tour du monde de Cliarlon et si je 

' Anselme Petetin, publiciste et administrateur, 1807- 1873, préfet de la 
Savoie, 1860, conseiller d'Etat, 1862. 

^ Lacordaire (le Père), prédicateur, brillant orateur, 1802-1861. 

•■' Falloux (comte de), promoteur de la loi de i85o sur la liberté de rensei- 
gnement, 1811-1886. 

' Tocqueville (Alexis de), publiciste et homme politique, i8o5-i859. 

» Souvenirs de M^" Récamier, Cours familier de littérature, t. IX, p. 5, 
49", 5o^ et Si" entretiens. 



î82 PAUL HUKT 

puis réussir dans cotte petite entreprise, ce ser;i une ressource 
que la peinture ne donne pas. Je n'entrerai pas dans d'autres 
détails sur ce chapitre, vous me feriez la leçon sur ce que vous 
voulez bien appeler mes découragements misanthropiques, puis 
je n'ai pas le temps, car je veux que ce petit mot parte an jour 
iTaiijonrd'Inii. 

Nous avons enterré ce pauvre Bethmont hier, la cérémonie a 
été touchante, et c'est une consolation ! Pour moi qui ne con- 
naissais cet homme de bien que par un service rendu', j'ai eu 
les larmes aux yeux en voyant ces hommages unanimes, rendus à 
une vie pure, à une grande carrière hautement et simplement 
parcourue. Je veux croire que sa mémoire restera aussi intacte, 
et que les respects qui l'ont accompagné le suivront. Du reste 
cette vie brillante et glorieuse, certainement enviée, cachait 
bien des misères; bien des gens s'étonneraient si l'on disait 
devant eux que ce fils de meunier, parvenu si haut, est mort à 
peu près de chagrin ! 

... Pour moi j'ai été à merveille cet hiver et j'ai profité de ce 
bon temps pour beaucoup travailler; j'espère encore vous 
montrer un tableau à peu près terminé. En attendant, je vous 
embrasse au nom de tous et tous de cœur. 



Vale^ i'cilete et nus ainate 



Au président Petit, 



Paul. 



Mon cher Auguste, Claire, qui a mis six semaines à parfaire 
son épître, me met la plume sous la gorge et veut que j'ajoute 
deux mots à tout ce qu'elle vous envoie pour nous d'affections 
et de tendresses. La tâche est douce et cependant j'ai si peu de 
temps pour tout ce qu'il me semble avoir à vous dire, que je 
voudrais me récuser. Ma vie, en ce moment, est celle d'un cheval 
à la roue, je tourne ma meule les yeux bandés et c'est à peine 
si j'ai le temps de vous embrasser, c'est trop ou trop peu, je 
voudrais ni'échapper avec vous en liberté, vous parler et de 
Rome et de Paris, et de Michelet et de Pelletan, et de ceci et de 
cela; surtout de votre bon ami M. Crépu, si charmant à voir 
aujourd'hui où les hommes de bon sens ne sont pas communs, 
et surtout parce qu'avec lui nous retrouvons un peu de cet air des 
montagnes, qui nous remet au milieu de vous. 

Pourquoi Pelletan s'en prend-il si durement à Déranger, voilà 
je crois une des préoccupations de votre dernière lettre ? L'orgueil 

' Betlimont (Eugène), s'était entremis près du minisire des Beaux-Arts et 
avait réussi à faire acheter par l'Etat le tableau de l'Inondation de Saint- 
Cloud de Paul Huet. 



LA CORRESPONDANCE ï83 

perdit, dit-on, l'ange des ténèbres, et, si vous avez vu Pelletan, 
sa ressemblance avec Satan a dû vous frapper tout dabord ; ce 
([ui lait que bien des lemnies le trouvent séduisant... C'est ce 
type d'origine et de race. Les dames ont toujours eu, depuis lu 
mère Eve, un certain goût pour le diable. I>e nôtre, assez bon 
diable, et meilleur qu'il ne paraît, n'a d'autre idée, je crois, que 
de jouer un rôle. Il donnerait son âme, s'il pouvait encore en 
disposer, pour le plus mince des paradoxes ; puis, quand ce 
cigare est à sa bouche, la fumée l'enivre, il va diriger l'opposi- 
tion, moraliser, épurer son parti et chercher la force dans le plus 
petit nombre possible qu'il pourra diriger, commander, veux-je 
dire. En ce moment, il a fort à faire, l'exécution de Giiéroult ' 
le préoccupe presque autant que celle de Béranger ; tout ce qui, 
de près ou de loin, lui paraît flairer la poudre impériale, sentir 
la sabretache, chanter la gloire et la victoire, lui devient ennemi 
et l'empêche de dormir. Parmi ses armes de guerre j'admire 
cependant son petit engin de Louis XIV ", vous avez lu ce petit 
pamphletje pense, vif, amusant et serré, qui garde la place h côté 
du livre de Michelct, livre décousu de pages très belles. L'intro- 
duction m'a surtout fait grand plaisir. Je suis prévenu et pour le 
livre et pour l'auteur, nous dînons chez lui demain jeudi, et, 
vous ne le direz pas à Pelletan qui ne pourrait nous le pardonner, 
avec Guéroult, la bête noire de Pelletan. 

Votre chère Italie m'intéresse plus que tout ce bruit littéraire. 
Un ancien zouave, aujourd'hui ouvrier au faubourg Saint-Antoine, 
demande si les amis de la liberté ne peuvent pas aussi offrir 
leur sang h la cause des peuples, puisque les amis du pape 
lèvent librement des armées ; dix mille sont prêts, dit-il, à partir 
avec lui. Le faubourg Saint-Germain, lui, répandait hier soir le 
bruit de la ruine de l'expédition; Garibaldi était fusillé et Nino 
Bixio^ noyé avec son navire coulé à fond. Apprendre cette nou- 
velle et courir chez le frère de Nino était une même chose ; 
Bixio n'était pas chez lui, mais ce que je puis vous dire, c'est 
qu'on ne sait rien encore et que les partis font courir les bruits 
les plus contradictoires... 

Lamartine prétend réussir dans son entreprise de librairie, 
il en disait autant dans ses malheureuses tentatives de souscrip- 
tion ! II est très malade de ses rhumatismes. Pelletan est comme un 
chat en rage depuis ses articles Béranger. Michelet rajeunit, sa 
jeune femme lui fait boire l'élixir de vie. 

' Guéroult (Adolphe), homme politique, publiciste, 1810-1872. Saint-Simo- 
nien, directeur de La Presse; fondateur de l'Opinion nationale ; dépalé, i863. 

- Décadence de la Monarchie française. 

' Nino Bixio, amiral italien, frère d'Alexandre Bixio. 



284 PAUL HUET 

Au présidera J'etit. 

10 mai 1860. 

... l'auvre Bethmont, je n'iii p:is attendu celte circonstance 
pour sentir cette perte. Il y a quelque temps que nous avons eu le 
plaisir de voir M. Crépu, son digne ami, je suis peu sorti et ne l'ai 
rencontré (ju'une (ois chez les Carnot. Je ne sais si sa haute 
raison s'est beaucoup accommodée de toutes les conversations 
panachées de ce salon. Vous saurez son opinion. Tous les esprits 
du reste sont tendus aujourd'hui vers l'Italie. Garibaldi est un 
héros fort indépendant de la mode et devient une grande figure. 
Votre cœur demi-italien doit palpiter. Pour les nôtres, ils vont 
au-devant de cette terre, mère de l'art et du génie moderne, encore 
quelques années de vie et nous assisterons à de grandes choses 
bien imprévues. 

A M. Le grain. 

12 juin !86o. 

Vous me gâtez beaucoup, mon cher peintre, et je suis vraiment 
embarrassé devant tous les éloges pompeux que vous voulez 
bien donner à ma toile, je veux dire h mon esquisse; je crains 
que, chez vous, l'ami ne soit plus juge que l'artiste; après 
tout, la louange pour venir de l'aflection n'en est pas plus 
désagréable, et je mentirais si je n'avouais pas ma faiblesse à 
votre endroit; vous êtes bon, sincère (bien qu'un peu peintre et 
normand), et en faisant la part du cœur, ce qui reste de votre 
lettre est encore très bon h prendre, et je vous en remercie. Je 
désire, un jour ou l'autre, être aussi heureux à votre intention; 
ne me demandez pas, quand? Je vois la vie m'échapper, de mes 
dix doigts fermés, sans que j'en puisse saisir un instant; vous le 
voyez, mon cher ami, au retard que je mets à vous écrire... 

Je savais que vous aviez fait le portrait de M"" Emile, et 
qu'inspiré par l'émotion du moment, vous aviez réussi. Voilà ce 
que je sais par d'autres que vous. Permettez-moi de penser que 
vous avez mis dans cette tète soulTrante, abattue par les douleurs 
et physiques et morales, autre chose qu une ressemblance pure- 
ment matérielle, on ne l'eût point trouvée ressemblante. 

Il faut être bien dépourvu à Vire pour que M. votre beau- 
frère consente ii perdre son temps devant un de mes panneaux. 
Je suis tout fier de l'enthousiasme qui a pu lui donner un pareil 
courage, j'y suis peu accoutumé ici, où l'on court dans les musées 
après les œuvres de succès et d'exécution. Dites-lui, dans tous 
les cas, que la nature vaut mieux que tout. Je crains bien, par 
parenthèse, que ma nouvelle œuvre ne me donne pas plus de 
popularité; ce n'est pas avec cela qu'on peut espérer allumer la 
rue Laffilte. Ne vous désespérez pas, mon cher ami, depeignotter 



LA CORRESPONDANCE a85 

en province, la fenêtre fermée et la fenêtre ouverte, vous avez de 
beaux modèles et de saintes inspirations ; ne me mettez pas sur 
l'art, Poussin, le goût moderne, le progrès infini, etc., je remplirais 
ma lettre de sottises et je désire la finir par les meilleures choses 
du monde, les plus vraies, bien que les plus anciennes, les 
expressions du cœur... 

Paul Huet. 

... Une autre fois, je vous parlerai peinture, ce que je ne puis 
faire sous le coup de vos compliments et avec mes dispositions. 

De M. Le grain. 

Vendredi soir, 24 juin 1860. 

On dit dans notre Vire, mon cher maître, que lorsqu'on parle des 
gens, les oreilles leur tintent . S'il en était ainsi, de deux à cinq heures 
aujourd'hui, un gentil petit bourdonnement vous eût averti que l'on 

s'occupait de vous sur la terrasse fleurie de la Besnardière 

Nous avons causé de vous, de nos regrets à la pensée que vous ne 
feriez point une pointe cette année jusqu'à nous. Nous avons encore 
parlé de votre belle esquisse que M"" Emile connaît et admire aussi. 

A propos de cette esquisse, mon cher maître, cessez de m'accuser de 
flatterie, je vous en prie. Ce que j'ai écrit après l'avoir vue, une pre- 
mière fois, je l'écrirais encore aujourd'hui parce que je le pense : Il 
me semble que jamais paysagiste ne laissa couler plus de poésie sur 
deux pieds carrés de toile. Si mon amitié et ma sympathie pour votre 
genre de talent me grossissent, comme vous le prétendez, le mérite de 
votre œuvre, je puis du moins vous affirmer que mes éloges ont été 
sincères. 

N'aurais-je pas cependant lieu de les regretter un peu si vous aviez 
pu croire que ma louange de Normand cachait un désir d'obtenir à mon 
tour quelque belle chose de vous? Je vous suis reconnaissant de la 
gracieuse promesse que vous voulez bien me faire, mais je vous en 
supplie, croyez bien que ma louange était désintéressée. Vous avez 
assez fait pour moi : Vous ne m'avez refusé ni conseils, ni études. Vous 
m'avez donné par-dessus tout une affection éprouvée, et je n'ai rien à 
vous demander que la continuation de ce bon sentiment qui m'est 
précieux. 

J'avais oublié de vous parler de votre magnifique dessin publié par 
/'Illustration. Je vous avais reconnu avant d'avoir lu votre nom. L'Illus- 
tration aura-t-elle souvent de ces bonnes fortunes? 

Qui donc vous avait parlé du portrait de M™' Emile? On le trouve, il 
est vrai, ressemblant, mais quand je le regarde, je crains toujours d'être 
resté trop au-dessous delà tâche que j'avais acceptée. Si c'était à recom- 
mencer, je ferais autre chose 

Je m'acharne après un intérieur d'hospice que j'ai entrepris. Du noir 
et du blanc, et puis encore du noir et du blanc, c'est bien difficile à har- 
moniser. 

Ne nous oubliez pas près de M"' Huet. Dites-lui le bon souvenir de 
CRtilde et mon attachement respectueux, embrassez pour moi Edmée 
et René et croyez-moi à vous de cœur. 

Edmond Legrain. 



j86 PAUL nUET 

Au président Petit. 

7 juillet 1860. 

Cher Auguste, vous parlez chefs-d'œuvre avec la facilité que 
vous mettez il tout ; vous m'envoyez des bonbons comme il un 
enfant gâté et boudeur qui a besoin d'encouragement, c'est le 
privilège des artistes d'être traités en enfants ! Pour notre société, 
si grande iitililaire, nous sommes en effet des enfants qui n'avons 
su, ni prendre, ni faire un état ; elle continue la famille et gémit ; 
heureuse quelquefois, lorsqu'elle est fatiguée de nos gentillesses, 
de se débarrasser de nous par un morceau de sucre, ou quelque 
chose de pis. Mettez-vous h ce point de vue, mon cher ami, et 
vous aurez l'explication de bien des choses. 

L'art est aujourd'hui une parade, qui sert quelquefois à amuser 
le public, dans l'occasion, h défaut d'une petite guerre en Orient 
ou en Italie. Il sert aussi à donner quelques bonnes places à de 
braves gens, qui ont la bonne intention de ne point les remplir, 
mais de se faire payer. Ne cherchez pas autre chose. 

Est-ce une bonne chose de réduire le nombre des admissions? 
Je n'en sais rien moi-même ; encore moins ceux qui viennent de 
faire décider la question. Ce qu'ils savent mieux, c'est qu'un 
plus grand nombre de tableaux à placer leur donnerait plus de 
peine, et ni plus ni moins de gratifications. Que je vous admire 
de prendre feu à propos de ce livret d'exposition : Trahit sua... 
Mon cher président vous êtes un peu des nôtres, votre toge, 
malgré toute sa sévère grandeur, cache un cœur d'artiste. 
Prenez garde ! C'est sans doute pour cela que nous sommes si 
vivement entraînés vers vous ! Mais les autres ! Vous ne vous 
doutez pas du peu que cela pèse aujourd'hui. Je voudrais d'autant 
mieux vous tenir dans mon atelier, cher ami, que ce serait vrai- 
ment bien pour moi et pour moi seul ; nous tâcherions d'arrêter 
cette débâcle qu'on appelle la vie, par nos bonnes causeries de 
cœur, en repassant toutes ces espérances, toutes ces folies qui 
amusent l'artiste, et lui font faire quelquefois de grandes choses, 
malgré l'opinion de ces messieurs... 

Nous faisons tous les plans possibles pour aller chercher de 
l'air. Invité, depuis je ne sais combien d'années, à aller dans la 
Creuse, par deux femmes charmantes d'environ cinquante à 
cinquante-cinq ans que j'ai laissées tranquillement vieillir, je ne 
sais si j'irai encore cette année, malgré mes engagements. Claire 
devait aller à Fontainebleau... et je crois qu'elle va aller s'ins- 
taller à Falaise dans un coin d'habitation que nous offre notre 
cher docteur. J'ignore si, une fois là, je la laisserai pour aller 
voir si la Creuse l'emporte sur le Grésivaudan ; n'en dites pas 
trop de mal, puisque vous connaissez le parti que George Sa«d 
en a su tirer. En attendant, je cais ret'oir ma Normandie qui en 
vaut bien aussi la peine, croyez cependant que j'aimerais mieux. 



LA CORRESPONDANCE 187 

la grandeur et les beautés à part, le pays où je vous trouverais 
tous. Vous me demandez des nouvelles de Lamartine, il va mieux, 
je ne l'ai pas vu depuis une huitaine, il commençait à descendre 
un peu le soir. 

... Je vous écris au milieu des arrangements du départ. Il 
paraît décidé que nous allons tous à Falaise chez un ami, passer 
un mois, six semaines, pour aller de là à Fontainebleau... 

Au président Petit. 

Juillet 1860. 

Cher ami, j'espère bien que vous n'aurez ni mes tourments, 
ni mes inquiétudes. Vous m'avez vu, comme Cimon l'Athénien 
fendre mon bois et souffler le feu, mais hélas ! j'ai bien d'autres 
chats, et plus qu'il n'en fallait pour la peinture assez difficile par 
elle-même, vous pouvez le croire... 

Vous voulez des nouvelles politiques, en voici : Lamartine va 
mieux et restera encore à Paris environ trois semaines, un mois. 
— Gortschakow ' a demandé des explications à M. de Monte- 
bello^ sur les menées des agents français en Pologne. Il lui a été 
carrément et très résolument répondu que les prétentions de la 
Russie en Orient n'auraient de satisfaction que lorsque la 
Pologne serait constituée en royaume, non seulement indépen- 
dant, mais fort ; et que, sur cette question, on avait l'appui actif 
et décidé de l'Autriche qui voulait elle-même cette barrière. 

Les aflaires de Garibaldi vont assez mal; des renforts lui arri- 
vent, mais il ne faut pas qu'il compte le moins du monde sur les 
Siciliens. Ils préfèrent les coups de bâton d'un roi, qui leur laisse 
leurs mulets, à toutes les promesses d'une liberté qui se résout 
pour eux dans la conscription et des emprunts. Les deux espè- 
rent et se remuent. L'unité italienne est bien difficile, même pro- 
visoirement. 

Montanelli^ qui avait voté contre l'annexion et avait laissé sa 
popularité dans ce vote, redevient très populaire. Anexandre 
Legrand savait, dit-on, d'avance que cela serait impossible et ses 
menées tendent peu à rendre la chose possible. Qu'est-ce, dit-on, 
qu'un homme qui a des généraux et des ambassadeurs dans 
tous les partis? M. de Goyon ', général Lamoricière% etc. 

Je ne sais plus que penser de la République américaine; mais 

' Gortschakow (Alexandre), diplomate russe, 1798-1883. 

■^ Lannes, duc de Montebello (Napoléon-Auguste), pair de France à qua- 
torze ans, en i8i5, ambassadeur, ministre, sénateur sous Napoléon III, 
1801-1874. 

^ Montanelli, homme politique et littérateur italien, i8i3-i862. 

' Goyon (comte de), général, 1802-1870. 

' Lamoricière (Louis de), général et homme politique, 1 806-1 865. 



288 l'AUL HUET 

si tout ce que l'on dit des désordres, de l'outrecuidance et des 
vices de cet étal modèle est vrai, il n'a pas quarante années 
d'existence; cette porte ouverte à toutes les misères lui a apporté 
tous les vices. 

(Lamartine disait hier soir : Au fait! qui donc achète de la 
peinture? Je connais et j'ai connu tant de gens riches et je n'en 
ai pas vu acheter.) 



Paul Huet passe trois mois à Falaise dans la propriété 
de son vieil ami le docteur, travaillant toujours avec le 
même acharnement malgré une saison constamment plu- 
vieuse. Il fait des études dans les environs : à Guibray, 
de vieilles maisons; à Marie-Jolie, des ruisseaux; à 
Pont-d'Ouilly, les bords de l'Orne; dessine le vieux 
château, l'église, les portes de la ville; remplit de cro- 
quis, d'aquarelles, de dessins à la plume, au crayon, ou 
au fusain un cahier, qui, réclamé plusieurs fois avec 
instances par M. Lafenestre pour le musée du Louvre, 
se trouve placé dans les réserves des dessins. — Il va 
à Vire voir son ami Legrain et termine sa saison en 
passant une quinzaine à Beuzeval, où il jette la pre- 
mière esquisse du tableau des Falaises de Hoiilgate et 
fait des études qui lui servent plus tard pour ce tableau. 

Le Bocage normand est aussi un souvenir de Pont- 
d'Ouilly. 

Au président Petit. 

i3 août 1860. 

Mon bon Auguste, 

... Hélas! s'il ne fallait que les eaux du ciel pour guérir, 
comme tout le monde se porterait bien ! c'est la France entière 
que le Bon Dieu met au régime hydrothérapique, avouez qu'il 
donne un peu dans les systèmes ; lui aussi se laisse influencer 
par la mode ! Je parle ainsi parce qu'il en est, je pense, à Gre- 
noble comme à Falaise, comme a Paris; la France est inondée, 
le soleil a la pituite, il a trop pompé, le malheureux, la maladie 
des pommes de terre. Je vous écris par une pluie battante qui va 
cesser pendant cinq minutes pour recommencer de plus belle. 
Je le crois bien que vous devez en avoir de belles cascades ! 
Vous parlez de ces belles eaux à en faire venir l'eau à la bouche, 
comment ne m'avez-vous pas fait voir AUevard et ce torrent de 




Le Vieux Château féobal (Normandie légendaire) 

Panneau décoratif (Salon de 1859) 

(Toile, i-9iX i-iQ) 



LA CORRESPONDANCE agg 

Bréda ! Vous me donnez tous les regrets du monde, surtout 
quand je pense que j'aurais pu voir toutes ces magnificences 
avec vous tous. Vous me dites plus prévenu que je ne le suis 
pour la Normandie et contre les montagnes. C'est à vous, cher 
ami, que ce discours s'adresse ; j'ai d'ailleurs une faiblesse pour 
les belles eaux, c'est ce que j'aurais voulu voir dans vos pays et 
c'est justement ce que je n'ai point vu. C'est aussi ce que 
j'aurais voulu faire, il me semble que je sens, au contraire, assez 
ces eaux impétueuses ou calmes, pour essayer de les rendre. 
Vous parlez du reste de ce beau torrent de façon à donner 
tous les regrets... J'ai un reconnaissant souvenir pour votre 
pays, j'aurais voulu y retourner et pour moi et pour Claire qui 
s'y est si bien trouvée. Ce n'est pas tout à fait par un goût 
exclusif que j'ai choisi cette belle Normandie que vous ne con- 
naissez pas, que j'irai dans cette belle forêt de Fontainebleau 
que je souhaiterais vous faire connaître et que vous raillez si bien. 

... Je voudrais vous donner des nouvelles de Paris, que vous 
aimez ; je ne les sais que par ricochet. Le discours latin de 
l'année, de Nisard', était l'éloge de Jérôme, il a, dit certaine 
opposition dont il faut se méfier, été fort mal reçu ; plusieurs 
lauréats de l'année dernière (le fils d'Haussonville ") se sont 
retirés et l'élève Richard de Charlemagne a improvisé une 
satire adressée à son camarade Duvergier de Ilauranne '. Cette 
pièce a paru dans les journaux anglais, voilà des cancans de peu 
d'importance, et le résultat : que les deux élèves Duvergier et 
Richard seraient renvoyés du collège. La circulaire du ministre 
contre les conspirations papistes devrait, il me semble, faire bon 
effet. Mais je ne sais si vous avez pris garde à un discours d'un 
monsieur P***,qui, tous les ans, donne ses conseils, ses encoura- 
gements et les récompenses aux artistes, et qui vient de présider 
la distribution du Conservatoire. Ce beau M. qui, h 25 ans, a été 
nommé conseiller à la Cour des comptes, qui est aujourd'hui secré- 
taire général au ministère d'Etat, etc., etc., et dont le principal 
titre est, dit-on, d'avoir deux pères, parle admirablement du 
labeur, des privations, des luttes que les artistes doivent cher- 
cher et subir, pour gravir ce sentier de la gloire et de la fortune, 
etc. Figaro, oîi es-tu ? 

Adieu, mes chers amis, je vous embrasse, 



AUL. 



Au président A. Petit. 

12 octobre 60. 
Vous savez, mon cher ami, que si les arts donnent de grandes 

» Nisard (Désiré), littérateur, 1806-1888. 

^ Gabriel comte d'Haussonville, de l'Académie française, né en i843. 

' Ernest Duvergier de Hauranne, homme politique, 1843-1877. 

19 



Î90 PAUL HUET 

jouissances, des voluptés intellectuelles qu'on ne peut trouver 
ailleurs, ils laissent aussi bien de laniertume. Je les crois, du 
reste, très malades; dusso-je exciter votre généreuse colère, il 
me faut avouer bien des découragements qui m'empêcheront de 
pousser Kené dans cette voie où je serais si heureux de le con- 
duire. S'il ne tourne pas vers les écoles, qui, en ce temps, excitent 
le plus l'ambition, je le dirigerai peut-être vers 1 architecture 
qui n'est pas aujourd'hui un art, mais est au moins un hono- 
rable métier que la peinture ne peut être qu'en se désavouant... 

Lorsque vous verrez René, vous trouverez un homme, le voilà 
plus grand que moi, ce qui ne le lait pas bien grand, et la barbe 
lui pousse au menton; et cependant, lorsqu il laudra qu'il se 
décide, peut-être cette rage de bâtisse, qui nous lait penser 
aujourd'hui à l'architecture, sera-t-elle passée. Ce qu'on appelle 
des progrès, ce ne sont que des caprices. Les hommes me font 
l'elFet de sortir d'une ornière pour rentrer dans une autre. Je 
voudrais avoir une foi vive dans l'avenir; les instruments qu'em- 
ploie la Providence m'empêchent-ils de voir la grandeur du 
nouvel édifice, je ne sais, mais sans regret pour le passé, je doute 
de l'avenir. Vous êtes sans doute plus heureux que moi, mon cher 
ami, vous jouissez, je l'espère et je le souhaite, complètement 
de la résurrection de votre patrie maternelle, et le fait est qu'on 
ne peut rester indifférent à des événements aussi grands qu'im- 
prévus. Garibaldi, qui fait bien quelques sottises, surtout lors- 
qu'il nomme mon ami Dumas directeur général des musées de 
Naples, n'est pas un homme de ce temps-ci. C'est bien un de ces 
héros légendaires qui laissent des traces singulières et fantas- 
tiques dans la mémoire des peuples Comment le passage de 
votre empereur ne vous a-t-il pas été au moins assez favorable 
pour vous donner un petit bout de ces rubans que les plus belles 
filles de Grenoble, si j'en juge par le charmant échantillon 
que je connais, ont prodigués à Leurs Majestés. J'espérais 
mieux que cela et je comptais au moins que cette petite distinc- 
tion vous rattacherait à autre chose de meilleur. Vous n'avez 
donc pas d'espérance, mon cher ami, ou laissez-vous, vous aussi, 
sommeiller toute ambition? On n'est pas ambitieux pour soi, mais 
pour les siens. C'est ainsi du moins que je le comprends, pour 
vous comme pour moi. Je ne sais au juste quels sont vos titres, 
mais je sais que vous venez après le premier président, je con- 
nais votre distinction, votre caractère et instinctivement je sens 
qu'il y a de l'injustice à ne point penser à vous, nous y pensons 
tant! 

Je rapporte peu, bien peu de mes vacances. Nous quittons un 
pays de marécages, qui, cette année, a été presque impénétrable. 
Tout y était sans ombre, comme sans lumière, on aurait pu y 
faire de la peinture chinoise, moins l'éclat des couleurs, et 
l'étrangelé physionomique. Adieu, mon cher bon, il me reste peu 
de place, juste assez pour me recommander au souvenir de ceux de 



LA CORRESPONDANCE agi 

vos amis qui veulent bien se rappeler de nous. Je vous embrasse 
de cœur. 

Au président Petit. 

i6 novembre 18G0. 
Amiens (unicis. 

Comment, mon cher bon, nouslaissez-vous sansnouvelles ? Voici 
l'hiver, c'est-à-dire la rentrée, le travail, la souffrance. Nous ne 
pouvons être de ceux qui vivent sur le : Pas de nouvelles, bonnes 
nouvelles ; nous en avons besoin, c'est bien assez de l'éloigne- 
meut, de la distance ; les lettres ne changent pas le chiffre des 
kilomètres, et cependant elles semblent le diminuer, c'est encore 
une façon de se voir, puisque les cœurs parlent et s'échangent... 

Puis Dieu est grand ! A propos de Dieu, que faites- 
vous de son grand vicaire? Dans les changements opérés aux 
Tuileries on a placé deux sphinx égyptiens h la porte pour rem- 
placer les lions de Barye ; n'est-ce pas bien l'enseigne de l'éta- 
blissement ? C'est à se demander si le Maître les a lait mettre là 
avec intention. Il est impénétrable ! Pour l'expliquer, il faut s'en 
rapporter à la fameuse brochure, et encore ! Politiquement par- 
lant, lui seul est libre en France, aussi quel talent pour amuser 
son public! Paris a des changements de décorations à vue, mais 
la scène se passe toujours trop devant des casernes. La caserne 
sera définitivement l'architecture du temps et le style Napo- 
léon III. C'est le seul côté de l'art qui préoccupe ce tout-puis- 
sant : laisser un style. Malheureusement, ce grand politique ne 
sait pas qu'on ne peut décréter un style, même en changeant la 
forme des crinolines et des tuniques militaires. Quoi qu'il fasse, 
le style dans l'art va toujours s'amoindrissant, la force du pou- 
voir, si incontestable, ne peut créer des Michel-Ange, et dans sa 
région, on ne les aimerait guère ; les mièvreries font fortune, et 
l'art a, comme la banque, besoin de faire fortune. Il veut plaire 
et ne plaît pas trop. Si j'osais, je dirais qu'il se fait mépriser; 
sans doute parce que je pense qu'il fait beaucoup pour cela. 

Comment vous parler de moi, de ma petite besogne après cette 
sévérité ? Je voudrais cependant, mon cher ami, que vous ne 
jugiez pas trop cette sévérité comme 1 effet de la bouderie et 
d'une mauvaise humeur d'incompris ; cela peut se dire, mais cela 
n'est pas. Comme tous, je veux de temps en temps tendre la 
main à la fortune. Hélas ! il y a longtemps que je reconnais qu'elle 
a peur de moi, elle prend mon geste pour une offense et me rend 
un soufflet que je ne lui ai pas donné. Je veux vous dire cepen- 
dant que j'ai terminé mon tableau et je ne suis pas assez modeste 
pour ne pas en espérer au moins une chose : l'estime de quelques 
amis. Voilà la vraie gloire et la grande consolation : faire de l'art 
pour soi et pour quelques-uns est encore un bonheur ; lire une belle 
page, penser à ceux qui vous aiment, voilà ce qui fait passer sur 



agi PAUL llt'liT 

bien des choses. Je ne vois pas le monde, noire monde moderne, 
en beau. Je voudrais prendre les lunettes des hommes de pro- 
grès, elles ne vont pas à mes yeux. La cause de l'Italie est bien 
belle, elle est juste, elle est noble, je regrette de rester froid 
devant le spectacle de son émancipation. Certes, lorsqu'on l'aura 
délivrée du soldat autrichien, du confesseur, du sigisbée et mi^nie 
de ce miracle de saint Janvier, ce sera fort bien ; mais, voir le 
palais Pitti remplacé par une caserne, le Duc de Florence par un 
Haussmaan ' ou un Saint-Arnaud " quelconque, la faenza par la 
faïence de la rue Saint-Denis ne sera pas très gai ; nous sommes 
loin aujourd'hui de la Révolution française, qu'en a-t-on fait? 
Faut-il là-dessus s'en rapporter au Moniteur'^ 

De M. Legrain. 

Vire, 17 décembre 1860. 

Je suis bien en retard avec vous, mon cher maître, et je ne veux pas 
différer davantage à vous écrire. Si j'ai été un peu paresseux à votre 
endroit, c'est que j'ai eu de vos nouvelles successivement par Henri, 
par G. et enfin par Adrien. Notre gros ami est revenu enchanté de votre 
tableau . Cela ne m'étonne guère 

Si vous êtes resté dans les données de votre esquisse, votre tableau 
doit être magnifique. A-t-on jamais dramatisé à ce point le paj-sage? 
Mes souvenirs (il est vrai qu'ils sont bornés) ne me rappellent rien de 
semblable et, si je ne me trompe, il faudrait que le public des expositions 
eût l'épiderme bien endurci pour ne pas se sentir remué par votre 
œuvre 

J'ai fait un portrait de conseiller en cour impériale : tête vulgaire 
mais énergique et largement modelée, costume superbe de forme et de 
couleur, cela m'a beaucoup amusé. Puis selon votre conseil, j'ai repris 
mon intérieur d'hôpital sur une toile nouvelle et je m'en trouve bien. 
J'obtiens le même effet avec une pâte moins désagréable. Leharivel est 
venu à Vire quelque temps après votre départ. Il m'a laissé une épreuve 
photographique de la petite vierge qu il exécute en marbre. 

... Dieu veuille que cette amélioration continue et que vous puissiez, 
en toute liberté de cœur et de corps, mettre au jour les belles choses 
que vous sentez Croyez-moi toujours à vous de cœur, 

Edmond Legrain. 

Du président Petit. 

Grenoble, 10 février 1861. 

Mon cher Paul, vos lettres deviennent rarissimes ; il y a un siècle 
que je n'ai reçu de vos nouvelles; ne comptons donc pas entre nous et 
n'écrivons pas pour répondre 

' Haussraann, préfet de la Seine, 1809-1891. 

- Saint-Arnaud (Armand Leroy de), maréchal de France, exécuteur du 
Coup d Etat du 1 décembre, i8oi-i854. 



LA CORRESPONDANCE agS 

Pour moi, mon cher ami, j'ai dû aller dans le monde officiel, mais 
j'ai rempli ce devoir de position dans les limites les plus étroites, les 
plus strictes 

Je m'éclipsais bien vite et rentrais au logis de plus en plus étonné du 
vide de ces réunions et des lieux communs de paroles qui s'y débitent. 
A part trois ou quatre maisons, où l'affabilité, la grâce des maîtres de 
la maison répandent du charme sur toute la soirée, que dire de la plu- 
part de ces fêtes?. ..et quel fruit peut-on retirer pour l'esprit et le cœur 
de ce pêle-mêle de gens indiflérents les uns aux autres et qui portent 
sur la figure et sur leurs sentiments un masque perpétuel ? La tristesse et 
le désenchantement sont au bout de ces réunions bruyantes. Heureuse- 
ment quelques bonnes et franches visites d'amis, comme Michal-Ladi- 
chère' et Charransol, viennent rétablirl'équilibre et remonter le moral. 
Vous nous manquez toujours, cher Paul, dans ces rares et intimes cause- 
ries; nous aurions tant à dire de vous, des vôtres, de vos travaux, de vos 
contentements d'artiste ou de certains désespoirs pour lesquels j'aurais 
une gronderie toute prête, pourquoi sommes-nous si éloignés ! Je ne 
sais plus ce que vous faites, je ne vois plus de vos œuvres, je n'ai 
même pas l'espoir de vous voir de sitôt à votre atelier, tranquille à 
votre chevalet, tirant de votre palette et répandant sur la toile des 
rayons d'or, des gerbes de lumière et tous les trésors d une imagination 
toujours jeune, et puisant dans sa tristesse même un charme plein de 
poésie et de sympathie. Je ne vous verrai point au Salon de cette 
année. Il faut y renoncer ; il faut se priver, cette fois encore, des jouis- 
sances de la quinzaine de Pâques si vite écoulée à Paris et des moments 
passés près de vous, à votre foyer hospitalier! Ici rien ! ni musique, ni 
peinture, ni les illusions du théâtre. Je ne vois rien, n'entends rien : la 
vie végétative et rien de plus! Ah! mon cher peintre, que vous seriez 
aimable et mille fois remercié in petto si vous vouliez m'envoyer une 
esquisse, une pochade, une pensée jetée sur toile large comme la 
main, mais pour moi, grande, profonde par le sentiment qui s'y trou- 
verait et que je saurais bien y lire, soyez-en sûr! Surtout, n'allez pas 
dire : a quoi bon, cela ne vaut rien, ce n'est pas la peine!... Songez que 
je ne demande qu'une chose, entrer en communication de votre pensée, 
et admirer ensemble la nature dans le petit coin ombragé, mysté- 
rieux, mélancolique où vous me feriez pénétrer avec vous. Allons, 
vous me devez bien ce dédommagement pour les plaisirs que je ne 
pourrai goûter près de vous. Deux ou trois coups de votre pinceau 
savent dire tant de choses! 

Que dites-vous de la Mer de notre cher historien Michelet ? II y a 
toujours de l'imagination et de l'image, mais c'est bien au-dessous de 
ï Insecte et surtoutde/'0(sea«. Et puis franchement il voit l'amour partout 
et toujours: le rapprochement des sexes se présente un peu trop sous 
sa plume, ses tableaux ne sont pas toujours chastes. On dirait d'un 
vieillard qui ne peut prendre son parti de n'être plus jeune et qui 
recherche des gravures un peu libres. Comment ne sent-il pas que sa 
dignité comme homme et comme écrivain ne peut que perdre au retour 
de ces idées et de ces images? C'est fâcheux. 

Adieu, mon cher ami, nous allons assister bientôt à la discussion de 

^ Michal-Ladichère (François-Alexandre), magistrat, homme politique, . 
avocat à Grenoble, né en 1807. Membre de l'Assemblée nationale en 1871. 



■294 l'ALL HUET 

l'adresse, cette dernière brèche faite au pouvoir temporel du pape. 
IVous aurons sans doute le coup de boutoir de Dupin' au Sénat et l'in- 
sidieuse adresse de Billault- à la Chambre. 11 sera curieux de voir le 
premier essai de discussion aux Chambres, depuis l'établissement de 
l'Rmpire, tourner contre la papauté; la brochure de Laguéronnière'' 
fait assez prévoirie résultat, par <'ela même qu'elle ne conclut pas. 
Adieu, nous vous embrassons tous de cœur ici vieux et sincères amis, 

A. Petit. 

Mes respectueux compliments et mes vœux de santé et de bonheur à 
Lamartine quand vous le verrez. 

Au président Petit. 

Paris, 24 février 1861. 

Cher bon, vous m'avez prévenu deux fois : je suis bien en 
retard, et je voulais vous écrire; vous me demandez quelque 
pochade, depuis longtemps je projetais pour vous un petit 
plat de mon métier. Je ne sais comment vont les choses. Je tra- 
vaille beaucoup, énormément ! et ma tête travaille plus que mes 
mains, que ma volonté. Rien ne se fait, rien ne réussit, rien 
n'aboutit; les lettres sont les premières en souffrance ; vous 
devez savoir que lorsque je ne vous écris pas, c'est une privation 
que je m'impose ; je voudrais vous voir tous, et c'est une façon 
de tromper doucement cette espérance que de causer avec vous 
la plume à la main. 

... Nous serions si heureux de vous serrer la main au pas- 
sage, de vous garder dans noire coin quelques instants, dans le 
demi-jour de notre intimité et l'égoïsme de notre affection 

Nos lettres, mon cher Auguste, ne peuvent être bien 
gaies, ni bien sereines ; depuis que l'un et l'autre nous échan- 
geons nos pensées, l'histoire des santés occupe, hélas ! une place 
un peu trop grande dans la correspondance ; tout s'en ressent, 
et je crains, pour ma part, de vous communiquer un peu de 
notre noir quand vous espérez de nous un moment de soulage- 
ment à vos propres tristesses, lorsque je voudrais vous égayer 
des petites histoires qu'on attend toujours d'un Parisien, d'un 
artiste, le Parisien n'est pas toujours gai, ni l'artiste : toujours fou ; 
malheureusement, c'est presque le contraire qu'il faudrait dire. 
Les Lantara' et les A. Dumas eux-mêmes ont peut-être bien 
aussi, leurs revers, etc. Ce n'est certes pas là le tvpe par excel- 

' Dupin aîné, jurisconsulte, homme politique et magistrat, 1783-1865. 

^ Billault (Auguste), ministre d'Etat, iSoS-iSG'S. 

' Dubreuil-Hélion, vicomte de Laguéronnière, publiciste et homme poli- 
tique, 1816-1876, rédacteur en chef de La Presse, conseiller d'Etat, sénateur. 

' Lantara, peintre paysagiste, 1729-1778. 



LA CORRESPONDANCE 295 

lence, malgré les bons instants que ces rieurs, que ces parfaits 
diseurs de rien nous font passer ! L'artiste est plus souvent une 
de ces sensitives maussades qui ne trouvant pas leur place en 
ce monde, gênent les autres ; voilà pourquoi je crains souvent, 
moi-même, de vous apporter le reflet de mes élucubrations et 
de mes mécomptes... 

... Puisque nous voici dans les Beanx-Arts, il faut aussi vous 
parler un peu de cet atelier que vous voulez bien aimer et que 
je voudrais voir réchauffé par votre regard ami. — Trois tableaux 
sont sur chevalet et prêts pour l'exposition, il ne reste guère 
qu'à couper les câbles pour les lancer dans cette mer inconnue, 
agitée, sans fond, pleine d'ennemis et de corsaires. Faites des 
prières aux pieds de la Madone, cela leur servira à peu près comme 
au pape, le pauvre homme ! C'est bien la peine, dites-moi, d'ins- 
tituer un nouveau culte, un nouveau dogme ! C'est vraiment en 
politique, en religion surtout que les amis d'hier sont les ennemis 
d'aujourd'hui. 

A M. Lefirain. 



Mon cher ami... Qu'il soit bien entendu que si je vous ai fait 
quelques objections à propos de votre aimable proposition de me 
prendre pour maître, ce n'est nullement parce que j'y vois le 
moindre inconvénient personnel autre que de blesser gratuite- 
ment deux hommes qui doivent avoir légitimement cette préten- 
tion. De mon côté, je n'ai nullement renoncé à l'enseignement 
de l'art, ni la prétention d'avoir des qualités personnelles qui ne 
puissent se transmettre. Je vous dirai même à ce sujet et ceci 
n'a pas rapport à vous, que pour certains artistes, et entre autres 
Desjobert (pour ne pas le nommer), j'ai été très blessé qu'après 
leur avoir rendu de vrais et utiles services, ils aient été prendre 
d'autres patronages que le mien. Desjobert a travaillé dans mon 
atelier, avec moi dans mes voyages, je lui ai ouvert mes cartons, 
et pour avoir la voix de Français il a pris, lors de l'Exposition 
universelle, le titre d'élève de Français ajouté au nom d'Aligny 
dans l'atelier duquel il avait étudié et duquel il tient encore. 
11 n'en est pas ainsi pour vous, je ne vous ai été utile en rien 
et je vous le répète : ce que vous savez, c'est à vous que vous 
le devez, très peu à vos deux maîtres et rien à moi, qui, en 
toute occasion, vous serai agréable autant qu'il me sera possible. 
Attendant des amis, j'ai fait transporter votre tableau à 
l'atelier, je l'avais déjà montré à quelques personnes. Je m'em- 
presse de vous dire qu'on le trouve unanimement bien et que 
Préault disait à l'instant : que les faiseurs, Beaume ', par 
exemple ne faisaient pas mieux. Espérons donc que tout ira 
bien... 

' Beaume [Joseph), peiutie, i^qô-iSSd. 



agô l'ALI- lit' ET 

Tâchez de lire ce chiiTon que je n'ai point le temps d'écrire. 
Tout à vous de cœur, 

PaII, IIlKT. 

Au président Petit. 

ï'i av[-il 1861. 

Mon bon Auguste. Vous voilà donc avec un nouveau M. le 
Premier ; malgré vos tristes prévisions, nous avions voulu con- 
server jusqu'au jour du Moniteii>\ l'espoir de vous voir à un 
poste dont vous êtes, nous le croyons, digne; vous vous méfiez 
trop, je crois de votre origine. Est-elle une mauvaise note, ou 
une recommandation ? C'est, par le temps qui court, ce qu il 
serait dillicile de savoir. L'obstacle pour vous n'est point, je 
le crois, et je le crains, dans vos antécédents, dans vos opinions; 
allons au viC, il est dans votre caractère. Le gouvernement est, 
mon ami, plus que vous dominé par son origine : il a, je le crois, 
comme de plus mauvais gouvernements, le sentiment de ses intérêts; 
il comprend le besoin de se relever dans l'opinion, de s'entourer 
de gens honorables et d'une capacité reconnue, d'apaiser les 
partis. Il y a mieux; il semble aujourd'hui deviner où est sa vraie 
force, ou du moins comprendre où sont ses plus grands ennemis, 
ceux qui ne lui pardonneront jamais d'appartenir, quoi qu'il fasse, 
à la Révolution. Mais son origine l'enchaine à un personnel qui 
le tient à l'étroit et éloigne les hommes d'un caractère éprouvé. 
Vous n'avez près de ce personnel ni gages, ni amitiés, ni inté- 
rêts surtout. Jamais la faveur n'a été plus vénale, n'a plus dépendu 
du népotisme, des intérêts de coteries, de l'influence féminine. 
Les exemples abondent, et l'art de parvenir pourrait s'enrichir 
des plus curieuses histoires. J'en pourrais citer, et des meil- 
leures, si l'art de conter de nos spirituels aïeux m'était donné ! 
Ce n'est ni le moment, ni l'occasion, je ne crains pas de faire 
rougir la magistrature, mais nos lettres vont à la iamille, au.x 
jeunes et charmantes cousines, qui n'ont pas plus les oreilles 
de M'"" de Sévigné que je n'ai la plume de Rabutin. Ces his- 
toires qui faisaient rire nos pères sont le châtiment des petits- 
fils; elles donnent l'humiliation et non la grosse joie. 

Quelques mots de l'estime que vous portait l'ex-Premier qui 
vous quitte, m'avaient fait espérer mieux et je veux croire qu'à 
travers cette sale poussière qui vous barre aujourd'hui le passage 
vous serez un beau jour, mon cher ami, reconnu pour ce que 
vous valez et appelé à votre place. 

... Pour clore ce bulletin un peu long, je vous dirai, mon 
cher ami, que Claire, à la suite de toutes ces épreuves, n'est pas 
bien vaillante et que j'ai eu un étourdissement assez grave pour 
penser que c'était un avertissement du ciel. Je ne me suis cepen- 
dant pas encore confessé malgré les poursuites de ma nièce, la 



LA CORRESPONDANCE 197 

bonne Caroline, qui veille au salut de toute la famille ; en atten- 
dant, nous dînons demain avec l'auteur du Prêtre, de la Femme 
et de la Famille ', nous voudrions bien vous voir avec nous. La 
verve de ce cher et vieux philosophe est aussi vive qu'intaris- 
sable ; et ma foi, parbleu! Il faut pardonner un peu à tant de 
jeunesse ! 

Je n'ose vous dénoncer la brochure' ; vous connaissez ces deux 
feuilles qui (ont, depuis quelques jours, tant de bruit. Tout le 
monde ici l'a lue, la lit, la lait lire ; c'est l'histoire du moment. 
Elle est terrible, il faut l'avouer. Ce qu'on y voit de plus clair, 
c'est ([u'elle décidera le gouvernement dans ses entreprises ita- 
liennes. Puisse cette espérance se réaliser. Car je vous avoue que 
cette grande œuvre me touche, dans ce temps de petites choses. 
La religion remise à sa place, renvoyée au fond des consciences, 
désarmée pour le mal et l'intrigue, fortifiée pour le bien, mora- 
lisée en un mot, voilà un fait qu'il serait beau de voir, si cela est 
possible ! Ce qui n'est pas moins beau et ce qui paraît plus facile, 
n'est-ce pas la reconstruction de ce grand peuple italien auquel 
nous tenons par tant de côtés ? Vous qui êtes à moitié italien, vous 
devez, il me semble, vous préoccuper plus que personne de ces 
questions. 

Mes tableau.\ sont envoyés, pendus, dit-on, et dit-on aussi, bien 
placés, les premiers bruits leur sont favorables, espérons donc ! 
Pas ti op cependant, car j'ai, pour ma part aussi, eu tant de décep- 
tions que je ne veux pas trop escompter ces rumeurs favorables. 

Je ne vous parle pas de votre commande, mon cher ami, j'ai 
jusqu h présent eu trop à faire pour penser h l'esquisse que je 
désire vous offrir; j'ai travaillé énormément dans ces derniers 
jours, et depuis, j'ai un petit arriéré d'affaires qui m'a, jusqu'ici, 
empêché de m'occuper de plusieurs choses semblables à la vôtre, 
que je rêve d'accomplir... 

Je voudrais vous donner une idée du tableau dont Claire vous 
a parlé, pièce importante de mon afl'aire ; il est bien difficile de 
décrire un paysage. 

[/ci un croquis du Gouffre). 

Comprendrez-vous mieux cet informe croquis? Je le souhaite. 
Vous y voyez : un gouffre, l'abîme si vous voulez, c'est sans 
doute le nom que je donnerai au tableau. Les figures doivent 
laire comprendre qu'un accident, un malheur est arrivé. Le pu- 
blic, j'entends même le public artiste, n'aime plus guère ces 
grandes compositions, comment acceptera-t-il celle-ci? Dieu le 
sait ! Dio la sa! et cependant le sujet n'est peut-être pas encore 
le plus sombre de mes deux tableaux principaux ; j'ai repris les 

' Jules Michelet. 

-Lettre sur l'Histoire de France, par le Diic d Aumalo. 



•igS l'AUL UUET 

arbres battus par la mer, un temps de chien et des chiens d'ar- 
bres; vous comprendrez encore moins celui-ci, mais vous devi- 
nerez qu'il est peu fait pour les dames h ombrelles, et que cette 
pluie (|ui lomlje si dru pourrait bien me retomber sur le dos. 

Je vous éciis a la hâte, mon cher ami, vous le devinez à tout 
cet affreux décousu. Je suis, vous le voyez, dans une espèce 
de fièvre, de précipitation, fort inquiet comme d'habitude et 
comme un homme payé pour cela; je voudrais vous parler de 
tous les vôtres mieux et plus longuement, un peu des miens et 
de Michelet et de sa Mer et de votre Italie et du discours Napo- 
léon ; c'est bien des choses pour si peu de temps, d'espace et 
tant d'intérêts. Vraiment, il est bon de vivre pour les curieux et 
Lamartine ne pourrait plus dire : la France s'ennuie. Vous, mon 
cher ami, qui n'avez pas d'exposition, parlez-moi de tout cela 
entre deux audiences comme vous savez en parler et contentez- 
vous de toutes les tendresses que je vous envoie pour vous et les 
vôtres. Je suis d'ailleurs obligé de m'arrèter comme vous voyez. 

(Ces derniers mots débordent sur un croquis de la J/a/'ée <f'ey«^- 
!io.re). 



Au mois de mai, il perd en quinze jours son frère et 
sa nièce, les derniers représentants de cette nombreuse 
famille ; ses lettres sont l'écho de sa douleur. Il va cher- 
cher à Sèvres, sur les hauteurs de Bellevue, le calme 
et le repos, pour rétablir sa santé ébranlée par les cha- 
grins. 

De sa fenêtre, il avait une vue superbe sur les coteaux 
du parc de Saint-Cloud ; il en fait plusieurs études. 

Au président Petit. 

Paris, 24 mai 61. 

Mon bon Auguste, j'étais sur que nous vous aurions près de 
nous aux mauvaises heures. Merci de cette main qui vient serrer 
la mienne. Oui, mon ami, j'ai un profond chagrin, les avertisse- 
ments ont beau se faire entendre, c'est dans ce triste moment 
qu'on sent l'intensité de la douleur et le vide d'un ami perdu. 
Mon frère était un véritable ami, ou plutôt, comme vous dites, 
un véritable père par son dévouement et son orgueilleuse ten- 
dresse pour tout ce qui m'appartenait ou venait de moi. Mes 
enfants l'aimaient passionnément, et cette affection, on n'avait pas 
eu à la leur apprendre : il était bon pour eux. Votre lettre nous a 
lait tout le bien qu'elle pouvait nous faire dans un pareil 
moment. Merci de vos bonnes sollicitudes, merci... 



I-A CORRESPONDANCE 299 

La résignation, si on ne la puisait dans les affections qui nous 
entourent, dans les devoirs qui nous réclament encore, on la 
trouverait, je crois, dans le mal lui-même, dans le (ait qui nous 
frappe avec une si brutale vérité en menaçant ce qui nous reste. 

Au président Petit. 

Paris, 6 juin 61 . 

Mes bons amis, nous avons bien besoin de vos témoignages 
d'affection ! Rien ne saurait vous peindre notre accablement et 
notre douleur. Claire et moi sommes changés, maigris et affai- 
blis plus que par six mois de maladie. Du courage il nous 
semble que nous en avons, nos forces seules nous trahissent, et 
nous disent ce qui nous manque d'énergie pour la résistance. 
Nous ne pensons plus, nous ne mangeons plus, et cependant 
voici déjà huit jours que ce dernier et fatal événement nous a 
frappés, au moment, il est vrai, où nous étions déjà si cruellement 
éprouvés. Tout a été cruel, la maladie, les circonstances, la fin! 
Cette pauvre maison est à jamais fermée pour nous, et me voilà 
faible et vieux, le dernier et le seul de cette famille qui m'a élevé 
et que j'ai élevée. Si vous n'étiez si loin, nous aurions été nous- 
mêmes, mon cher Auguste, chercher un abri sous votre amitié 
et un peu de vie à l'air vif de vos montagnes. J'ai bien compris, 
cher bon Auguste, votre élan vers nous, et sans vos devoirs, je 
n'aurais pas été surpris de vous voir arriver près de nous. Vous 
êtes un de ces grands cœurs qui attirent et attachent, vers les- 
quels on se penche dans les moments de faiblesse et que la main 
cherche dans les nuits douloureuses et obscures de la douleur. 
Je pense avec peine au contre-coup dont votre tendre Marie a 
pu être frappée et ne m'étonne pas qu'elle ait deviné, sous 
l'enveloppe un peu trop froide de notre Caroline, une âme sym- 
pathique à la sienne. Certes, si le Ciel ouvre ses félicités promises 
aux vertus de l'abnégation, de la piété la plus pure et de la plus 
chrétienne charité, la pauvre enfant est heureuse aujourd hui, 
en communication continuelle avec l'Infini ! Comme vous, mon 
cher ami, je crois que personne n'est mieux préparé à ces 
grandes clartés du Ciel que ces âmes délicates et aimantes, 
éprises de la perfection ; mais nous qui restons au milieu de nos 
faiblesses et de nos doutes, nous sentons plus vivement les dou- 
leurs de la séparation et les dilTlcultés de la lutte. Ces amis qui 
nous quittent semblent nous attirer et nous avertir de sépara- 
tions plus douloureuses encore. Vos lettres, mes chers amis, 
sentent tout cela, le disent mieux que moi, avec une plus déli- 
cate réserve, car les faits se présentent à nous avec une telle 
brutalité qu'il n'y a plus de ménagements possibles de notre 
côté ; la réalité nous frappe et nous écrase. 



3oo PAUL nu ET 

A M. l.e'rrain. 



7 juin Ci. 



Mon cher ami, je n'ai pas répondu à votre lettre; le billet 
noir, qui a dû vous parler déjà de l'étendue de nos malheurs, 
doit vous le faire comprendre. C'est ii peine encore aujourd'hui 
si je peux tenir une plume ; nous sommes dans un anéantisse- 
ment douloureux qui ne nous permet ni de penser ni d'agir. 
Ma nièce a suivi mon frère de quelques jours ; elle était la sœur 
de la jeune femme que j'ai perdue, la dernière dune famille 
à laquelle je tenais par tous les liens les plus tendres de la parenté 
la plus proche, de l'alliance et de l'afï'ection. Mon frère, ma 
sœur m'avaient un peu élevé, j'avais élevé ces enfants tous dis- 
parus comme un frère aîné peut le faire, c'est trop, n'est-ce pas! 
et vous, si bon, vous devez comprendre l'état où nous sommes. 
Une maladie de six mois ne laisserait pas plus de ravages après 
elle ; il nous faut en appeler h toute notre énergie morale pour 
ne pas céder à cette all'reuse mort, qui semble nous inviter à 
suivre ceux qu'elle entraîne devant nous, nous sommes épuisés 
de douleur, d'émotions et de fatigue. 

Vous ne vous attendez pas que je vous parle du Salon, à peine 
y ai-je mis les pieds, mon frère tombait malade le jour de l'ou- 
verture ! 

Vous êtes bien placé, votre tableau fait fort bien, aussi bien 
que tableau puisse faire dans ces salles affreusement éclairées. 
Vous m'avez, je crois, parlé critique dans votre lettre, je n'ai pas 
lu deux feuilletons; le premier que j'ai lu m'aurait ôté l'envie 
sans doute d'en lire un second, si j'avais été en état de le faire. 

Il y a eu ici cependant un cours où un M. Deschanel' a com- 
mencé la critique du Salon ; on en dit le plus grand bien ; ce 
cours aussi a été de suite fermé par mesure de police, j'aime à 
croire que c'est à cause des grandes chaleurs. 

Viendrez-vous à Paris? Nous aurions bien du bonheur à vous 
voir. Si vous ne craigniez les sombres tristesses, il y aurait 
quelque charité de votre part à venir nous tendre la main ; dépê- 
chez-vous, dans ce cas, nous avons hâte de fuir ce foyer de 
malheur. Il est cependant probable que nous ne nous éloigne- 
rons pas, et que c'est dans les environs que nous irons chercher 
un peu d'air et beaucoup de calme, si nous pouvons trouver ces 
deux biens pour remettre nos esprits et apporter un peu de dis- 
traction à nos cœurs ; je ne puis diie d'oubli, h mon âge on 
n'oublie pas... 

Adieu, et soyez heureux, vous le méritez, mais ce n'est pas 
toujours une raison. 

Votre ad'ectionné 

Paul Muet. 

' Emile Doschanel, littérateur, critique et homme politique, 1819-1904. 



LA CORRESPONDANCE 



A M. Lesrain. 



1 8 juillet 6i. 
Mon clier artiste et plus cher ami... 

J'ai quelques bois à faire pour Hachette. J'ai fait quelques 
essais de gravure pour un procédé qui permettrait de substituer 
la gravure à l'eau-forte ;i la gravure sur bois. L'inventeur a 
trouvé le moyen, par la galvanoplastie, de mouler la gravure 
en saillie et d'établir des clichés qui peuvent s'imprimer, comme 
la gravure sur bois, par le procédé et avec l'ensemble typogra- 
phique. Cela, comme vous pouvez le supposer, ne manque pas 
d'intérêt, la difficulté sera encore cette fois dans le goût et les 
habitudes du public. J'aurais voulu m'occuper des expositions de 
province, d'une exposition à Saint-Pétersbourg à laquelle je suis 
convié, le temps passe et je suis pour tout en retard. Vous me 
demandez des nouvelles de lexposition, je puis vous dire, avec 
quelque plaisir obscurci de mécomptes, que le ministère a acheté 
ma Grande Marée. Pour des croix d'olficier, il faudrait être pro- 
bablement plus de ce monde que je n'en suis. Mes amis, et vous 
êtes du nombre, j'espère, me font plaisir en pensant à moi, mais 
le pouvoir n'y pensera pas beaucoup, je crois ; il y a dix ou 
quinze ans que les hommes de mon époque, qui ont apporté 
quelque peu du leur à notre triste métier, ont eu cette distinc- 
tion : Isabey, Roqueplan, Cabat, etc. 

Je crois pouvoir dire que j'ai fait dans ma partie plus que 
cela comme iniliali\>e ; l'Exposition universelle était une belle 
occasion pour nie faire ce plaisir, mais j'ai, je pense, montré 
trop de maladresse en ne sollicitant pas une faveur et en atten- 
dant une distinction légitime ; mon tour est passé et mon seul 
regret est de ne pas laisser quelque œuvre meilleure. Ces sortes 
de distinctions comptent peu dans les œuvres d'un artiste. Gudin 
est chamarré et n'en est pas plus grand peintre. Je vous 
remercie toujours, cher ami, de votre bonne pensée. Vous-même 
auriez pu prétendre à une mention. 



Au président Petit. 
Sèvres, i^' août, maison Gauthier, 1861. 

... Nous avons loué une petite bicoque à Bellevue, charmant 
pays et bien nommé ; nous avons, de nos fenêtres, une vue presque 
italienne. Ne riez pas, je connais vos préjugés à propos des 
environs de Paris. Ils sont charmants, gracieux, délicats comme 
les natures parisiennes et quelquefois grandioses. Que je vou- 
drais pouvoir vous les montrer! Mais je crois encore plus facile 
d'aller vous voir, à Allevard. Les eaux sont-elles définitivement 



3oj l'AL'L HUET 

aussi belles que vous me le disiez ? Vous les avez revues, et vous 
devez mieux savoir h quoi vous en tenir ; vous ne désirez pas 
plus que moi les voir ensemble. Comment, mon cher ami, avez- 
vous eu un congé si court ? 

Vous me demandez des nouvelles du Salon ; j'y ai eu du 
succès, mais toujours ce succès d'estime fort peu fait pour satis- 
faire complètement. J'y ai vendu cependant une toile assez 
importante'. Je voudrais que ce tableau pût aller ii Grenoble, à 
votre musée, il vous ferait penser quelquefois à moi. 

J'aurais bien voulu vous avoir hier, et j'ai songé à vous en 
voyant de la peinture et de la vraie peinture! Delacroix a 
ouvert à ses amis sa nouvelle chapelle de Saint-SulpiL'e, la cha- 
pelle des Saints-Anges : Un plafond, deux tableaux ; Héliodore 
chassé du temple, sujet si magnifiquement traité par Raphaël, est 
non moins bien traité par notre cher maître moderne ; peinture 
d'un grand style, d'une couleur magnifique et d une originalité 
singulière, tout y est. Je vous en reparlerai, mais je veux tou- 
jours vous envoyer ce mot de tendresse pour vous et tous les 
vôtres. 

Paul. 



A M. Legrain. 
•29 août 1861, Sèvres, rue des Binelles, maison Gauthier. 

Mon cher Legrain, une palette h faire, un voyage à Paris, 
du monde qui m'arrive, une correspondance d'affaires qui me met 
en retard avec tous mes amis, voilà bien des motifs à vous 
présenter pour m'excuser de ne vous avoir pas encore remercié 
de la belle photographie de M""" Emile''. Ce charmant souvenir 
d'une femme qu'on ne peut oublier, que nous aimions avant de 
nous intéresser à sa santé, nous a fait, je n'ai pas besoin de 
vous le dire, le plus grand plaisir. 

Moins fin sans doute que l'original, votre portrait est ressem- 
blant, surtout par l'expression délicate et profonde du modèle. 
Vous deviez partir pour Beuzeval et rejoindre, dans ce petit 
foyer de l'amitié, cette chère jeune femme qui est allée demander 
autant je pense à l'allection des siens qu'à l'air de la mer, un 
remède à ses maux. Son courage, son énergie morale, devraient 
avant tout la guérir ; elle me semble admirable de volonté rési- 
gnée. Elle est du nombre, du reste, de ces esprits élevés qui, 
plus près que les autres de l'Infini par l'enthousiasme, la pureté 
de l'âme et la finesse des sens, ne craignent pas la mort. L'art la 
soulève entre ciel et terre, car c'est vraiment une belle âme 
d'artiste, vivant dans des régions meilleures que les nôtres... 

' l.a marée d'é(juinoxe (Musée du Louvre). 

2 M™^ Emile Lenormand, mère de René Lcuoruiand, le compositeur. 



LA CORRESPONDANCE 3o3 

... J'ai vu dernièrement de belle et bonne peinture. Delacroix 
a terminé sa chapelle de Saint-Sulpice. Vous avez pu apprendre 
cet événement par les journaux entre un procès en cour d'assises 
et les nouvelles de Saint-Cloud. J'avoue que, pour moi, la décou- 
verte d'un bel ouvrage d'art m'intéressse autant que ces grands 
intérêts, voire même que de plus grands événements. Je voudrais 
vous parler de ces ouvrages d'un grand artiste, mais tout ce que 
je pourrais vous en dire ne saurait sans doute vous en donner 
une idée. Les critiques, par leurs belles descriptions, peuvent 
donner ou ôter le désir de voir une œuvre d'art, mais je crois que, 
si on ne la connaît pas, ils peuvent en donner une bien fausse 
idée. Ce n'était pas peu de chose, il faut le dire cependant, de 
peindre le châtiment d'Héliodore, après Raphaël, et des trois 
peintures de Delacroix, c'est certainement la plus remarquable. 
Il est entré en lutte avec le maître italien, armé de ses seules 
qualités. L'Académie, ni l'âge, il faut le dire, n'ont enlevé à ce 
fameux vénitien des rives de la Seine, rien de sa verve, ni de son 
originalité primesautière. Ce tableau, le meilleur incontestable- 
ment des trois, et que j'aime à croire un chef-d'œuvre dans son 
genre, m'a reporté par l'émotion aux jeunes sensations du mas- 
sacre de Scio — iSzy ! ! 

Au président Petit. 

S septembre 18G1. 

Vous êtes en vacances, mon cher ami, et j'espère que vous 
en profitez autant qu'il vous est permis de le (aire. J'aurais 
voulu, croyez-moi, aller vous voir cette année et vos montagnes 
aussi, bien que vous m'ayez posé comme un ennemi de vos pics 
terribles et pittoresques. Je n'ai pu me remettre au travail, ceci 
est mon plus grand désespoir et je voudrais pouvoir demander à 
n'importe quelle contrée un peu de mon entrain habituel. 

Avez-vous lu le numéro de Lamartine sur Rousseau? numéro 
qui fait grand bruit ici. Que dites-vous de cette sortie, non sur 
la politique du Contrat social, ni sur les sentiments d'amour 
paternel du philosophe de Genève, mais de la sortie du poète sur 
le droit d'aînesse', et l'on peut dire de la violence si peu dans les 
habitudes du noble critique? Je prends doncles choses de ce monde 
encore à cœur, puisque je n'ai pu lire, sans chagrin, cet exposé 
de doctrines d'un ancien président de République, qui témoigne 
du rôle qu'il aurait pu jouer sous Charles X. Ce malheureux 
homme de génie, Coriolan à l'intérieur, méfait l'effet de ces lions 
qui rugissent dans la cage étroite où ils sont enfermés et 
broient de rage le premier objet qui tombe sous leurs puissantes 
griffes. 

' Cours familier de liltorature, 66" entretien, § 22 et suivants, t. XI, 
p. 469. 



3o4 PAUL HUET 

Pour petite pièce, nous avons eu le discours de Courbet, le 
réaliste, au congres d'Anvers. Ce discours m'a consolé de n'être 
pas allé prendre une part de la noble hospitalité des Anversois, 
hospitalité grandiose à ce que l'on dit. C'était une belle occasion 
de voir les magnifiques peintures de l'école (laniande, et vrai- 
ment Courbet aurait mieux fait d'étudier un peu les Snyders et 
les superbes Rubons qu'il avait le bonheur d'avoir à côté de lui. 

Mais je vous parle de cette pasquinade comme si vous aviez 
remarqué cette histoire dans les journaux ; probablement vous 
avez passé cela avec tous les faits divers. Vous ne pouvez, comme 
moi, rougir de ce paillasse, qui ne perd aucune occasion de 
faire sa réclame. Il a pourtant du talent. 

Nous sommes très inquiets des pauvres Carnot. L'aîné des fils ' 
est revenu ou plutôt a été rapporté de Marseille oii il était allé en 
mission, comme élève ingénieur des ponts et chaussées, dans un 
état misérable. Vous vous rappelez sans doute que ce jeune 
homme distingué a eu une fièvre typhoïde à l'école. 

...Pour vous, ne nous oubliez pas et à bientôt, en lettre, hélas ! 

Paul. 

.-1 M""' Auguste Petit. 

Décembre 1861. 

Voilà René, mon élève ! décidé ii faire de l'art et prenant à 
cœur et ;i grand entrain, pour lui du moins, cette grande entre- 
prise. On se flatte toujours dans ses petits. Je veux croire qu'il a 
dans son organisation nerveuse un côté artiste : l'observation, 
le coup d'œil, un certain esprit critique et l'amour des choses 
grandes et nobles. Je crains que ce soit un faible bagage pour se 
présenter dans la société moderne, mais il faut en prendre son 
parti et rester fier devant tous ces hommes d'argent, plus ou 
moins réussis, qui tiennent le pavé aujourd hui. 

L'art donne de grands tourments, mais aussi de belles et grandes 
jouissances, de nobles consolations. Claire parle sans doute 
longuement des concerts populaires où l'on vient de livrer la 
grande musique aux oreilles de la multitude. C'est magnifique, 
nous avons joui avec un bonheur qui eût été complet si Auguste 
et vous tous eussiez été là avec nous. 

Adieu, 

Paul. 

Du président Petit. 

3i décembre 1861. 

Mon r.her Paul, voici un petit mot à la hâte pour vous dire tous les 
vœux que nous formons pour votre bonheur à tous et vous assurer de 

' Sadi Caruot. 



LA CORKESPONDANCE 3o5 

notre vive tendresse. Vous avez passé une année bien douloureuse 
et vous savez la part que nous avons prise à vos chagrins. C'est une 
poignante chose, lorsqu'on avance dans la vie, de voir le vide s'élargir 
autour de soi, mais ce doit être une consolation pour vous de savoir 
combien ceux que vous avez pleures sont regrettés, et d'avoir la certitude 
qu'ils jouissent dans une autre vie de la récompense due aux cœurs 
aimants et dévoués. 

Vous avez une tâche bien douce maintenant et qui est au niveau de 
votre caractère et de votre talent : celui de relever le courage de 
ceux qui vous entourent, et de diriger dans la bonne voie un fils bien 
né et qui ne pourra certainement que suivre vos leçons et envisager 
l'art du point de vue élevé où vous l'avez étudié avec passion pendant 
une vie agitée. Vous avez eu, comme tous les grands artistes, vos 
moments de découragement et d'ennuis, et des mécomptes inséparables 
des caprices du jour et de la mode; mais vous laisserez un nom; tout 
en cherchant des voies nouvelles, vous êtes resté fidèle à la tradition et 
vous formerez un des anneaux de cette chaîne glorieuse des représen- 
tants du beau. L'art a son unité, comme la littérature, comme la juris- 
prudence ; nous sommes tous, à des titres divers, des ouvriers dans 
ce grand travail humain ; nous apportons humblement, modestement, 
notre pierre à l'édifice toujours en construction, toujours inachevé; 
heureux ceux qui, comme vous, verront leurs noms sauvés de l'oubli 
et leur part de labeur appréciée de leur vivant! 

Dites à ma bonne cousine de prendre courage et d'envisager la vie 
et ses devoirs de mère et d'épouse avec la force qui convient à son 
esprit et à son bon cœur; je suis persuadé que sa santé s'en trouvera 
bien. S'il ne s'agit que des vœux bien sincères pour relever la santé, 
elle peut compter snr un prorapt et complet rétablissement. 

... . Il faut, malgré votre défense, que je vous parle encore de 
votre beau tableau. On vient le voir et l'admirer. MM. Rahoult ' et 
Ravanat sont venus plusieurs fois l'étudier, et leurs éloges répondaient 
bien au plaisir que je ressentais en contemplant ce beau site et cette 
vigoureuse nature. Merci encore une fois de ce charmant panneau !... 

Pour vous, mon cher ami, et les vôtres, vous êtes sûr de ma vieille 
et constante amitié. Tout à vous, 

A. Petit. 



Au président Petit. 



2 janvier 6î. 



A nous deux, mon cher Auguste, que j'aie donc un bon 
moment au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces courses, 
de toutes ces visites, de toutes ces débâcles de jour de l'an ; que 
je vous embrasse vous et les vôtres avec tendresse et bonheur. 
Vos lettres indulgentes et bonnes nous ont fait bien plaisir à 
tous. Le cœur y est éloquent comme la plume. 

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, combien le tra- 
vail souffre lui-même au milieu de tant d'autres souffrances : les 

' Rahoult (Diodore) , peintre, né à Grenoble eu 1819, mort en 1874: déco- 
rations d'églises et peinturess murales au musée de Grenoble. 



3o6 PAUL HUET 

procès,' les affaires, la santé, voilà plus qu'il n'en faut pour 
couper les ailes d'un vieil artiste comme votre ami ; ajoutez un ciel 
qui nous met dans les limbes et n'éclaire bien que les gens qui 
ont des lanternes à leurs carrosses. Je vis dans de beaux rêves 
que sans doute cette demi-nuit favorise. Je suis bien content, 
mon cber Auguste, que la toile que je vous ai envoyée vous fasse 
plaisir. C'est un succès pour moi ([ue ce succès de l'amitié et je ne 
puis m'empècher de croire mon tableau meilleur; — puisqu'il vous 
plait, il ne pouvait être mieux placé et sans savoir quand nous 
pourrons le revoir, je serai bien heureux de retrouver les gens qui, 
en toutes circonstances, exercent une si aimable hospilalué. 

...Je n'ai rien à vous dire, cher ami, des choses de ce monde. 
La politique se borne à quelques coups de poings donnés ou 
reçus au parterre de l'Odéon, affaire de boutique, je crois, plus 
que de patriotisme ou d'élan vers la liberté. Quel singulier temps 
où tout ce qui est sentiment généreux s'abaisse ou descend ; en 
même temps que les grandes fortunes, l'insolence des écus 
s'élève à des proportions inouïes ! — Troubles et ténèbres 
partout autour de nous, sortira-t-il de là une civilisation magni- 
fique, ou sera-t-on englouti dans le plus épouvantable cata- 
clysme? Ce qui donne raison aux faiseurs, c'est que le temps 
seul donnera le mot de l'énigme et qu'à la postérité seule appar- 
tient la louange ou les reproches! — Uàne cous ET moi serons 
morts — ont dit La Fontaine et Louis XV. 

Je suis forcé de vous quitter, mes chers amis, que ce ne soit 
pas sans vous embrasser tendrement et faire pour vos santés à 
tous, pour votre bonheur en particulier, les meilleurs vœux du 
cœur, l^ersonne ne peut prendre plus d'intérêt à vos joies ou à 
vos peines. 

Paul. 

Tout le monde vous embrasse. 



De J. Micitelet. 



17 janvier 1862. 



Mon cher monsieur, que je suis heureux de votre souvenir ! Vous 
me rendez l'aimable nord, autrement dit : Xesrayonset les ombres. — Dans 
ce palais de la lumière où tout sèche depuis huit mois, on se meurt 
faute de pluie. 

Ici comme là, je me consume de travail. — Vous aurez le 3o la terrible 
fin de Louis XIV. Peut-être un volume en avril. — Cette rapidité crois- 
sante amuse et attriste. Demain on aura passé! 

Non, sans amitié cependant. Voilà ce qui est solide, ce qui nous reste, 
j'en suis sûr, dans nos prochaines étoiles, que 1 on voit ici chaque 
soir. 

' Héritage de son frère qui avait prêté de l'argent à un ami pour lui rendre 
service et qui soutenait, d accord avec cet ami, depuis plus de vingt ans, 
une série de procès pour rentrer dans les fonds engagés. 



LA CORRESPONDANCE 307 

Cette pensée m'est présente, m'accélère. Je crois fermement que, 
pour l'avenir, nos amitiés et nos reuvres, ce sont nos raisons d'exister 
(causas vii'endi). 

Je vous embrasse et serre la main à votre charmante femme, dont 
les yeux sont plus brillants que les étoiles d'ici. 

J. MlCHEI.KT. 



D'Eugène Pelletan à M'"" Paul Huet. 

Chère madame. Voici deux places que je vous prie d'accepter. J'espère 
que vous voudrez bien aller me voir pendre en place de Grève. Rien 
n'est agréable comme ce supplice de nos amis. 

Mille et mille poignées de main à Huet; je tombe à vos genoux pour 
vous demander l'absolution la veille de ma mort, 

Eugène Pelletan. 
Au président Petit. 



Mon cher Auguste, un peu de paresse, beaucoup d'occupations, 
encore plus d'ennuis, voilà comment je remets de jour en jour 
à vous écrire, à vous demander de vos nouvelles, dont nous 
avons bien besoin, à vous donner des nôtres, qui en ce moment 

ne sont pas tout à fait satisfaisantes Ici, la vie est passée 

à l'état de grande machine ; on se revoit au bout de vingt ans 
en se demandant des nouvelles de la veille, on ne sait beaucoup 
et qui meurt et qui vit. Voici les deux SchelTer' efTectivement 
disparus. Henry, esprit faible, était l'ombre bien affaiblie de son 
frère, fantôme un peu lui-même. Je le voyais quand par hasard 
nous nous rencontrions, et pour bien des gens, la seule surprise 
de la mort, c'est qu'ils le croyaient mort en même temps que 
Ary. Ainsi va la vie ! 

Pour Pelletan, il subit sa peine depuis trois ou quatre jours 
et je vais aller lui faire ma visite. C'est, il me semble du reste, 
une très faible blessure pour le métier qu'il fait, et je pense 
qu'il fera tout au monde pour se parer de sa cicatrice. Pour ce 
qui est de sa vente, Pelletan n'a point de fortune, mais heureu- 
sement pour lui, sa bourse ni sa bibliothèque ne souffriront 
beaucoup de cette spirituelle alternative : payer en livres ou en 
argent. On a porté à la salle des ventes une cinquantaine de 
mauvais bouquins. « Combien ces quatre volumes? Il y a mar- 
chand à 10 francs, — 5o francs, — 10, 5o, — et non, imbécile, 
5o francs, — 5o francs répète le crieur, ébahi, — 100 francs, 
— 200 francs, — 400 francs, — 5oo francs. Adjugé à M... une 
grammaire de Lhomond, les Racines grecques et la charte 

' Henry Scheffer, 1798-1862. 



3o8 l'AUL tiVET 

constitutionnelle de i83o pour 5oo francs. — En ly minutes, on 
a couvert prés de ii.ooo francs d'amende et de frais et la vente a 
été remise a une i>acation très procliaine. Il y en avait bien pour 
i5 francs disait en sortant l'expert naïf. 

Pour notre cher poète, je n'ai pas encore, je l'avoue à ma honte, 
envoyé ma souscription, car cela me gène en ce moment; je le 
regrette et je veux le faire tous les jours, bien que je ne puisse 
lui pardonner la faiblesse étrange de ses honteuses réclames. 
Pour moi, cet homme a été le plus grand homme du monde : 
Orphée domptant les bêtes féroces et bâtissant des villes par le 
prestige et l'enchantement d'une parole divine. Orphée n'est 
plus, les bacchantes l'ont tué, il ne reste plus que l'élève de 
Girardin ! Tout cela, mon cher ami, vous le voyez, est assez triste. 
La dignité n'est plus de ce monde, vous et moi sommes assez 
fous pour tenir encore à ce pauvre vêtement. Pour le poète, il la 
met tous les jours et remet aux annonces, sans se faire le moindre 
scrupule de la vendre plusieurs fois. 11 était au-dessus de tous 
et à la grande joie de ses ennemis, il s'est mis de niveau. J'en 
éprouve pour ma part un véritable chagrin, encore un dieu 
tombé, et celui-là sans laisser au monde une parole fortifiante. 
Pour Renan, qui renie à son cours le vrai des chrétiens avec une 
singulière impudence, il a été sifflé et par la société de Saint- 
Vincent de Paul, plus puissante qu'on ne pourrait le croire, et 
par une jeunesse qui, dit-on, a la prétention de se réveiller ; pour 
cela, elle fait beaucoup de bruit ! C'est, parait-il la même coalition 
qui avait déjà sifflé About à l'Odéon. Vous assurer qu'il n'y a 
pas sous tout cela quelques petites ficelles, c'est ce que je ne 
saurais dire. 

Vous achetez souvent les nouvelles publications ; avez-vous lu, 
mon cher ami, le i'"' volume (en deux parties) des Mémoires sur 
Carnot par Carnot (fils) ? Lisez cela et vous y prendrez, je crois, 
un vif intérêt. La seconde partie de ce i"'' volume est entièrement 
remplie par le Comité de salut public. L'auteur aborde avec une 
grande franchise et son honnêteté habituelle les profondeurs de 
cette forge mystérieuse et formidable où se battait le fer qui 
devait tuer l'ancien monde et fonder le nouveau. Tout cela aura 
pour vous, je pense, un grand intérêt. Ici, rien de mesquin, peu 
de détails personnels, rien, dans la description des luttes inté- 
rieures, qui détruise la grandeur du sujet et le développement 
de la lutte révolutionnaire. Carnot paraît ce qu'on le croyait : 
honnête homme, grand génie militaire, on le découvre un noble 
écrivain. Ou je me trompe, ou vous aurez du plaisir à lire ce 
volume. Les seuls véritables événements se sont passés à la 
Chambre. Vous connaissez comme moi, mieux que moi, les dis- 
cussions de l'adresse à propos du libre-échange. On n'est trahi 
que par les siens. L'impression causée par cette tempête est 
assez profonde ; elle est toute naturelle, car la gêne des afTaires 
est générale et trop vraie. 



LA CORRESPOxNDANCE Sog 

Je me suis remis au travail, je ne sais encore ce qu'il en sor- 
tira, vous savez qu'au moins chez moi l'intention est bonne, mais 
jusqu'ici, la paix intérieure si nécessaire à la production, manque 
au travail, nous avons eu et nous avons encore presque toujours 
quelque chose : des chagrins, des maladies, et des affaires. A ce 
propos, mon procès, puisqu'il est devenu mien, aura cela de bon 
qu'il me conduira peut-être près de vous ; si je suis forcé de me 
rendre dans le Midi, je ne manquerai pas d'aller vous embrasser 
tous. Grenoble, cette lois, sera bien sur mon chemin... 

Adieu, mon cher Auguste, je vous serre tendrement ; à vous 
aux chers vôtres. Voici une longue lettre à déchiffrer que pour 
moi je ne veux point relire, car il faut qu'elle parte et que 
j aille voir mon prisonnier. 

Paul. 



Il passe à Meudon la saison d'été ; des études au Bas- 
Meudon préparent son tableau, aujourd'hui au musée de 
Montpellier. 

L'Exposition universelle' le décide à faire le voyage 
de Londres pour voir l'école anglaise réunie à cette 
occasion dans une section rétrospective. II retrouve tout 
l'enthousiasme de sa jeunesse devant le Gué et VEcluse 
de Constable, admire tout particulièrement le talent, si 
personnel et si original d'Hogarth ^ et est charmé par 
l'élégance facile, la distinction, l'éclat et la virtuosité 
des portraitistes. 

Autour de Londres, il visite Hampton-Court, Windsor, 
Kew, va à Twykenham chez le Duc d'Aumale et à Tum 
Bridge Wels où il rend visite au Comte de Paris, arrivé 
la veille d'Amérique, où il avait pris part à la guerre 
de Sécession. 

Il pousse une pointe jusqu'à l'extrémité du Cornwall, 
voit la cathédrale de Salisbury, le camp romain d'où 
Constable a pris un de ses tableaux, Exeter, Plymouth, 
et sa merveilleuse rade, Penzance, la pointe de Land's- 
End, visite des mines de cuivre, des pierres druidiques, 

' Son tableau de V Inondation de Saint-Cloud. très bien placé dans la gale- 
rie de la section française, sur un pan coupé à la cymaise, se voyait de 
toute la galerie et eut un réel succès. 

^ Hogarth (William), peintre anglais, humoriste, 1697-1764. 



3io PAUL HUKT 

traverse tout lo comté de Cornwall pour rejoindre l'em- 
bouchure de rinn et Ilfracombe sur le canal de Bristol. 
Tout en courant, il rapporte de nomi)reux croquis. 11 
avait fait des aquarelles à Exeter, à Penzance, à la cas- 
cade de Lydeford, au bord de l'Inn, etc. 

A l'automne appelé à Apt par des affaires, il en pro- 
fite pour faire des dessins et surtout des aquarelles, très 
audacieuses de ton, qui peuvent faire penser aux impres- 
sionnistes, dont il n'était pas question bien entendu à 
cette époque. 

A M. Sollier. 

Meudon, le 29 juin i86'2. 

Mon cher Sollier, 

J'aurais dû t'ecrire, répondre à ton aimable et bonne lettre 
pleine de gâteries, de vieille et indulgente amitié. Je l'aurais 
déjà (ait sans cet entraînement des jours et des semaines, qui te 
fait mettre, à toi-même, tant de distance entre les nouvelles que 
tu nous envoies à grandpeine. Depuis ta dernière lettre, j'ai 
constamment été poursuivi par les préoccupations de mes affaires, 
et bien qu'un peu décrassée aujourd'hui, ma plume doit encore 
avoir certaine odeur de procédure peu digne d être présentée à 
mes amis. Tu feras bien de passer ma lettre au vinaigre, comme 
on le fait de celles venant des pays où règne la peste. Il n'en est 
pas de plus grande que celle des procès : d'autant plus dange- 
reuse qu'on peut y prendre goût et s'y acharner; malgré toute 
mon horreur, je sens que j'ai en moi assez de sang normand pour 
me laisser aller à cette horrible passion qui a pour soutiens et 
pour prétextes le droit, la justice et l'honneur et pour excitants : 
l'intérêt et l'orgueil. 

Si l'on dit vrai, je vais enfin sortir de ce trou à fumier, l'on me 
fait espérer justice aux droits de mon pauvre frère, mort quel- 
ques mois trop tôt pour voir la fin d'une affaire qu'il poursui- 
vait depuis vingt-deux ans. Je ne croirai moi-même à cette con- 
clusion si attendue que lorsque tout sera terminé et que nos 
adversaires auront, après nous avoir payés, laissé écouler le 
temps prescrit de nous susciter quelques nouveaux incidents. 
J'attends ce moment de paix avec impatience ; moralement et maté- 
riellement V intérieur s'en trouvera bien. Dans ces débats acharnés, 
les petites luttes intérieures ne sont point les moins sensibles, et 
les femmes en général, il faut le dire, sont peu faites pour les 
affaires. Elles se jettent entre les combattants par dévouement, 
vous entourent de leurs bras par tendresse, et vous font recevoir, 
par amour qui se sacrifie, tous les coups de vos adversaires. Tu 



LA CORUESrONDANCE 3ii 

as dû voir souvent cela en action. Pour moi, engagé par devoir 
envers les miens et envers mon frère, j'ai dû suivre cette affaire 
avec la fermeté que donne le bon droit, malgré les ennuis et les 
dégoûts de toutes sortes. Heureusement, tout n'est point laid 
dans notre laide humanité et j'ai, pour tenir tête à de tristes 
avoués, à la mauvaise foi des adversaires et peut-être de nos man- 
dataires, le dévouement même de l'ami qui a compromis mon 
Irère dans cette suite désastreuse de ventes, de liquidations et de 
procès dont, après tout, je ne verrai peut-être pas la fin moi- 
même, mon pauvre frère croyait toujours la toucher. Voilà le 
procès ! et les processifs ! On le dit trop autour de moi, je me le 
dis encore plus, la peinture vaudrait mieux. Je vois liler mes 
dernières années sans les mettre à profit pour l'art ingrat que 
j'aime et qu'il faut bien aimer pour lui seul aujourd'hui. C'est un 
plaisir, un bonheur pour moi de voir qu'à longue distance de 
temps et de lieu, tu peux prendre encore intérêt à mes chères 
occupations. Jamais on n'a fait au fond moins de cas de l'art et 
de la peinture en particulier ! Mon pauvre ami, nous en sommes 
les derniers voltigeurs. Il s'agit bien de cela aujourd'hui! Et 
cependant jamais on n'a tant écrit, tant paru rendre hommage à sa 
dignité, à son influence; les grands mots ne manquent pas, on 
fait d'Ingres un sénateur de quatre vingt-deux ans et l'on emploie 
L. Muller ' et pis encore, à décorer les monuments et les bou- 
doirs, les églises et les mauvais lieux. L'art de peindre n'est rien, 
mais l'art de se produire est tout. Il faut plaire au caporal par- 
venu, au préfet, ou à la femme de chambre. Ces gens-là ont, for- 
ment et tiennent le goût, chacun ou chacune ayant le sien. Nous 
sommes en dissidence à propos de ce pauvre Corot que tu atta- 
ques, parce que là où je verrai quelque chose de simple, de sin- 
cère et d'élevé, j'en saurai gré, et ne demande pour moi que cette 
justice. On me trouve peu lorsqu'il s'agit de commandes, de tra- 
vaux ou de récompenses, mais encore ai-je cette consolation que 
lorsqu'il s'agit de représenter l'art national on m'accorde une 
place. J'ai eu cette chance à l'Exposition universelle, je l'ai, à ce 
qu'il paraît, à Londres, où mon tableau de V Inondation, que la 
commission a envoyé (je n'ai point voulu m'en mêler), est bien 
placé et a, m'ont dit plusieurs personnes, un véritable succès. En 
sortira-t-il quelque chose ? J'en doute : — La satisfaction d'avoir 
fait le mieux possible qui, en ce monde, est la première en toutes 
choses. 

Où tu nous donnerais raison, c'est dans la petite installation 
que nous avons cette année. A ton image nous cultivons nos 
chou.r, et Claire est heureuse de cette vie de campagne. Ne 
viendras-tu pas nous voir dans cette petite retraite ; à cinq minutes 
de Paris, Meudon, rue des Jardies. Meudon, célèbre par son curé; 

' Millier (Charles-Louis), peintre, membre de l'Instilut, iSiS-iSg-i. Appel 
des dernières victimes de la Terreur. 



3i2 PAUL HUET 

les Jardies, par la propriété que Halzar avait eu le soin de bâtir 
sans escalier, à celte lin qu'on en parlât : et de fait, nous en 
parlons. Tu serais bien reçu là, tu peux m'en croire, et nous 
aurions un arriéré que des lettres, même les plus familières, ne 
sauraient liquider. As-tu lu les Misérables ? Tu dois être en avance 
sur nous. Tu cis pour vous, et nous, nous sommes ici continuelle- 
ment assiégés, d'amis quelquefois, d'importuns souvent, ceci est 
de tous les temps et contraire a la lecture, au travail, aux vrais 
plaisirs et même aux vrais amis. Nous ne connaissons de ce roman, 
qui a déjà le tort de vouloir être une pyramide, le colosse de 
Rhodes ou le mont Alhos, que le premier volume. Comme tou- 
jours des pages magniliques, un peu de fatras et des choses de 
mauvais goût. J'en suis fâché pour Hugo, qui, non content de 
se couronner lui-même de lauriers, veut prendre les petits bou- 
quets de liserons de ses confrères. Je ne puis souffrir les scènes 
d'étudiants récoltées dans les ateliers, péniblement traînées et 
au-dessous du talent du grand poète élégiaque et non réaliste. 
Réaliste ! nouveau nom, aussi bête que celui de romantique, 
avec lequel on nous poursuit depuis trente ans, sans en savoir 
autre chose que c'est une injure ou un moyen de démolition ! Les 
lionnêtes gens, c'est-à-dire ceux qui veulent faire leurs affaires, 
ont toujours su employer ainsi une petite nomenclature et la 
mettre à leur usage, à défaut de talent. Que répondre à un 
monsieur qui lait de la peinture, soi-disant religieuse, en pillant 
les peintures de Fiesole' ou les fresques de Pise, quand il ne 
remonte pas aux Byzantins, lorsque devant une peinture il jette 
ce mot, romantique ! Socialiste est du même effet, il n'y a plus 
qu'à fuir et se cacher. L'empire, auquel il faut du nouveau et qui 
ne vit que de vieux, empoigne cela; pour lui, romantique veut 
dire libéral, orléaniste; il envoie les savants faire des fouilles à 
Athènes, et dans le fond de l'Asie, fait bâtir une maison romaine 
et disserter sur Phidias. Tout cela ressemble au brouet des Spar- 
tiates qui empoisonnait M™" Dacier et son helléniste époux % mais 
donne jusqu'à présent un triste mouvement à l'art français. Du 
romantisme, puisque romantisme il y a, on a pris deux petits 
côtés, l'archaïsme et l'étude matérielle et étroite de la nature. Si 
tu vivais à Paris, tu verrais ces deux systèmes vivant côte à côte 
en plus ou moins bonne intelligence, criant sur les toits qu'ils 
ont tout inventé, et détruit tout ce qui les a précédés; tout cela 
pour obtenir une chapelle, attraper une commande et surtout le 
public. C'est un assaut de savoir laire, les plus habiles obtiennent 
des audiences, c'est le comble de la réclame, etc., etc., qu'ajouter? 
Sinon de te répéter qu'aujourd hui il s'agit moins d'avoir du 
talent que de persuader qu'on en a, moins par ce qu'on fait que 
par ce qu'on dit, ou fait dire. 

* Fiesole (Fra Angelico da) peintre toscan i387-i455. 

2 André Dacier, pfiilologue, 1651-1722 ; sa femme, fielléniste, i65i i-jio. 



LA CORRESPONDANCE 3i3 

Ce bavardage t'amuse-t-il ? J'en doute, tu n'y verras que le 
résultat de mécomptes, l'elTet d'une vieillesse grondeuse, car 
liélas ! nous y touchons, nous y sommes. C'est aujourd'hui, c'est 
moi qui t'en avertis, c'est aujourd'hui ma fête; ce n'est plus mon 
pauvre frère que l'on vient Icter, mais ton vieil ami qui se figure 
toujours avoir vingt ans et ne veut croire à sa vieillesse; c'est 
qu'en vérité, on reste jeune par le cœur et que notre vieille 
amitié ne vieillit pas. 11 n'y a que lorsque nous nous regardons 
qu'il faut bien reconnaître ces barbes blanches, ces cheveux 
appauvris et le reste, comme dit La Fontaine toujours jeune et qui 
commença sa carrière d'écrivain à près de quarante ans. Tâchons 
d être jeunes, après tout, aux yeux de ceux qui nous aiment et 
laissons faire le temps et Dieu. Ta santé est bonne, toujours 
excellente, si j'en crois ta lettre et surtout ta dernière visite, tu 
as le bonheur en toi, et autour de toi tout va bien ; je fais des vœux 
pour que cela dure ainsi longtemps. Je n'ai plus de place que pour 
t'embrasser, toi et les tiens, au nom de tous. 

Paul. 



A sa fille. 
Uc Londres, vendredi i8 juillet 1862. 
Chère amie Edmée, 

Je n'ai pu te remercier de ta petite lettre et te bien recom- 
mander de ne pas oublier de nous eu écrire d'autres. Ce sont les 
voyageurs qui ont besoin d'avoir des nouvelles du foyer où 
tendent, malgré les curiosités du voyage, leurs meilleurs regards. 
Vous voyez que nous remplissons nos devoirs de touristes en cons- 
cience, même un peu trop bien ; si ta pauvre mère était avec nous, 
elle brûlerait encore mieux bien des choses qui ne nous intéres- 
sent qu'à moitié et que nous regardons aussi souvent en courant. 
Nous avons vu hier les diamants de la couronne à la Tour de 
Londres. On dit que les femmes ont un grand attrait pour ces 
magnifiques verroteries. Celles-ci ont passé sur des têtes char- 
mantes, destinées quelques jours plus tard au billot. L'histoire 
d'Angleterre est pleine des drames de Barbe-bleue ; aussi montre- 
t-on, à côté de ces bijoux, qui valent quelque chose comme 
soixante-quinze millions, les haches, les chaînes et billots qui 
ont servi à beaucoup de beaux messieurs et de belles dames du 
temps passé, dont tu feras bien de lire l'histoire. M. Dargaud' 
en prépare un épisode des plus intéressants. Four toi, tu aimes 
les fleurs et n'as pas ces tentations, ni ces dangers à craindre. 
Embrasse tendrement ta chère maman pour nous et réserve 
pour ton petit père une part de tes bonnes et meilleures 
caresses. 

' Auteur d'une Histoire de Jeanne Grey et d'une Vie de Marie Stuart. 



3i4 PAUL IIUKT 

A sa femme. 

Mercredi, juillet 1863. 

Chère chérie, nous voyons tout à \n course et c'est souvent 
malheureux. Windsor, que nous avons visité hier, est une mer- 
veilleuse féerie du moyen ûge. Four nous rendre au chemin de 
fer qui conduit à ce magnifique château, nous avons parcouru, 
dimanche, de très beaux quartiers de Londres. Nous sommes 
malheureusement partis tard, notre intelligent et aimable cicé- 
rone est aussi un peu par trop voyageur, c'est-à-dire flâneur. Nous 
voulions voir quelques boutiques, acheter des guides et choisir les 
albums anglais dont nous désirons faire provision; nous avons 
mis, à parvenir au chemin de fer, un temps que nous aurions 
bien fait de consacrer à voir l'aspect pittoresque de ce prodi- 
gieux ensemble de citadelles, de château.\ forts, de donjons qui 
forment à eux seuls une ville militaire du xii' ou xiii^ si parfai- 
tement conservée. La chapelle, qui peut être du xv'', est Renais- 
sance anglaise, ne manque pas de caractère et complète ces 
gigantesques constructions. C'est véritablement la première 
journée d'étonnement. Nous avons, cependant, dimanche, vu les 
magnifiques cartons de Raphaël qui méritent à eux seuls un voyage. 
A Windsor, nous avons vu la collection complète des tapisseries des 
Gobelins, d'après l'histoire d'Esther et quelques autres tapisse- 
ries de la même manufacture non moins remarquables par la con- 
servation et la richesse. Mais ce qu'il faut noter, c'est le salon 
des Van Dyck. Vingt-deux Van Dyck des plus magnifiques, por- 
traits des roi, reine et grands seigneurs en costumes élégants de 
Charles \". On ne peut rien voir de semblable ailleurs, je pense; 
toutes les qualités du peintre et de l'admirable portraitiste se 
trouvent réunies dans cette collection; on voudrait s'en pénétrer 
et s'en nourrir pour emporter le plus possible avec soi de l'im- 
pression ressentie et la communiquer aux autres. La galerie des 
Lawrence, très remarquable certainement, mais qui vient, malheu- 
reusement pour la comparaison, presque immédiatement après, 
reçoit un contre-coup fâcheux de ce redoutable voisinage. 
L'époque élégante, les costumes nobles et somptueux que Van 
Dyck avait à représenter, peuvent entrer peut-être pour une cer- 
taine part dans TefTet de la peinture. Il y a des choses et des 
hommes qui ont leur bonheur, le bonheur d'arriver à temps et 
au complet. Nos habits noirs ou les costumes de carnaval des che- 
valiers de la Jarretière étaient une difTiculté de plus pour Lawrence 
qui est un habile homme et un grand physionomiste. Il n'a pas les 
mêmes armes et il vient après. 

On ne peut venir à Windsor et ne pas désirer, lorsqu'on est 
paysagiste surtout, voir le Virginia Water (Eaux de Virginie) ; il 
fallait, pour cette satisfaction, faire une course de huit a neuf 
milles anglais que nous avons entreprise à travers l'aimable et 



LA CORRESPONDANCE 3iS 

gracieuse forêt de Windsor, qui n'est toujours qu'un parc admi- 
rablement peigné, car tout ici est parc ; routes, cimetières et 
forêts sont tenus mieux que nos jardins les plus froids. Aussi, 
malgré le charme d'une suavité de fraîcheur sans exemple, et que 
nous sommes heureux de saisir au passage, même en France 
dans nos années humides, finit-on par éprouver un certain ennui 
de ces chênes si bien portants, de ces prairies si propres, etc.. Il 
faut, pour rejoindre une partie de la forêt qui rappelle de loin 
la forêt de Compiègne, parcourir une allée de trois milles au 
moins d'ormes aussi beaux que les beaux arbres de Saint-Cloud, 
un peu moins élancés. Les eaux de Virginie, que nous avons eu 
(|uelque difficulté à gagner, sont très belles : elles forment un 
lac d environ sept milles de tour (trois milles font presque 
une lieue française); cette promenade un peu longue, protégée 
par un soleil anglais qui brille à travers les brouillards de 
M. de Vendôme, s'est terminée par un dîner que nous avons été 
trop heureux de trouver à l'extrémité du lac. Voili» le tracé de notre 
conduite d hier mardi, ma chère amie, qui te dira que nos santés 
semblent remises des épreuves du mal de mer. J'ai sentimentale- 
ment cueilli une petite fleur sur les tapis moelleux qui bordent 
les eaux de Virginia Water, en ton souvenir ; je l'ai donnée à 
René qui va sans doute la mettre dans celte lettre avec un mot de 
sa main. Nous attendons ce malin de vos nouvelles avec impatience, 
le relard, occasionné par l'observation du dimanche, a dû te 
donner de l'inquiétude et nous sommes impatients d'avoir de 
vos nouvelles. Je vous embrasse toutes deux du plus fort de ma 
tendresse. 

.1 sa femme. 

Exeter, mercredi à 4 heures i,î, juillet iSGi. 

Deux mots de mon lit pour ne point te laisser sans nouvelles 
aujourd'hui. Si la chose est possible, nous serons dans quelques 
heures à l'extrémité ouest de l'Angleterre et nous aurons par- 
couru, h la course n'est pas assez dire, mais avec la rapidité de 
la vapeur, la plus grande largeur de ce pays. Il faudrait plus 
de temps pour trouver dans ce voyage l'intérêt qu'on y vient 
chercher, et il faudra que la pointe de Plymouth, ce petit 
Fiiùstère de l'Angleterre, nous offre de grandes beautés pitto- 
resques pour expliquer ce voyage que nous aurions pu faire 
quelques jours plus tôt ou quelques jours plus tard en train de 
plaisir. C'est sur les murs d'Exeter que nous avons vu que les 
Anglais, eux aussi, exerçaient cette sorte de spéculation, pour 
aller visiter le pays dont ils font le plus de bruit. 

Jusqu'ici, route monotone, Normandie un peu proprette et 
n'olfrant pas sur le parcours les grandes lignes de la vallée de 
Rouen, ni les accidents pittoresques des bords de la Seine. Quel- 
ques belles églises, de jolis détails dans le paysage de plus en 



3i6 PAUL HUET 

plus vert et printanier et, malheureusement pour des voyageurs, 
arrosé trop régulièrement par les soins de la Providence. Nous 
vous avons dit quelques mots de Salisbury et de son gigantesque 
clocher que les liabilanls coni[)ari-nt au clocher de Strasbourg. 
Exeter possède aussi une belle cathédrale, gothique anglais, 
magnifique vaisseau. Les églises, en ce pays, ont d'assez pauvres 
façades; celle-ci, cependant, ne manque ni de beauté, ni d'ex- 
pression. Une galerie crénelée, soubassement d'une très belle 
rosace, donne au monument un caractère original. L'argent va 
vite aux tours de roues des wagons, et je me prive d'acheter 
les photographies des monuments que nous voyons. Ce serait 
le seul moyen de les classer dans sa tête. Je suis du reste retourné 
hier soir par une pluie serrée, froide et persistante, d un carac- 
tère bien anglais, pour acheter une photographie de IHotel de 
Ville, très léussie. Mais les boutiques étaient, comme nous devions 
le craindre, fermées. Le dimanche fermées, il n'est point hono- 
rahle de se présenter avant dix heures dans un magasin, qui, 
lorsqu'il se respecte, ne fait aucune affaire six heures sonnées. 
Je dirais que le parc de cette ville offre de très beaux arbres, si 
ce n'était un lieu commun. Les arbres sont toujours magnifiques 
en Angleterre et l'Angleterre, d'ailleurs, n'est définitivement 
qu'un grand parc anglais soigné dans les plus petits détails. La 
nature y prête et les ingénieurs ont passé par là. La plus grande 
ambition des nôtres n'est-elle pas d'arriver à cette perfection et 
de faire la barbe à toute la végétation française? La mare de 
Ville-d'Avray, par exemple, est une imitation anglaise. Allons- 
nous voir des rochers de jardins anglais, espérons le contraire, 
ô mon Dieu ! La mer n'entend pas qu'on touche à son domaine et 
les Anglais savent ce qu'ils doivent à cette divinité bienfaisante, 
qui fait un grand peuple de ce pauvre peuple dépossédé. C'est 
ici qu'on sent mieux encore ce que je vous ai souvent répété, 
combien la France est favorisée. Beautés pittoresques de tous 
genres, des variations extrêmes depuis les plaines de la Flandre 
jusqu'aux pics des Alpes et des Pyrénées, des produits variés 
infinis. Ici, nos fleurs de jardins viennent en serre, et à part le 
bœuf et les pommes de terre, rien ne vient, qu'en bateau et de 
chez nous. Ce qui est naturel i» ce pays, c'est la tenue extérieure, 
le sentiment de sa valeur et de sa dignité, le respect de la liberté, 
et, par conséquent, du bien commun. Un fait particulier et qu'il 
faut que je vous signale, c'est l'extrême propreté des latrines de 
chemin de fer ; jamais les Anglais ne se permettraient ce mot. 
Il ne concevraient jamais Cambronne. Sur la porte qui conduit 
à l'utile séjour on lit : Gentleniann. On sait ce que cela veut dire 
et l'on trouve des lieux à l'anglaise aussi tenus que ceux de toute 
propriété particulière. C'est un bien commun, et lorsque l'on 
compare une telle chose avec les indignes cloaques de nos 
monuments publics, on est vraiment surpris et l'on explique cer- 
taines qualités civiques d'un plus haut intérêt. Mais ne vous fiez 



LA CORRESPONDANCE 317 

pas à cela ; pour le confort, les Anglais ont plus l'apparence que 
la réalité. Ne levez aucun tapis, la moindre baraque a son tapis 
d'escalier. Ils vivent mal, mangent sans serviettes, se bourrent 
de viandes lourdes et s'épuisent de thé, nourriture qui ne laisse 
pas mourir de faim, comme tu le crois pour nous, mais qui est 
fatigante et insupportable pour des estomacs français, délicats 
et gâtés par le choix, la variété et les précautions. La graisse 
est ici le sublime de la viande et reparaît sous tous les aspects, 
aussi lavorise-t-on les produits monstres et ne connaît-on, en 
fait de pâtisserie délicate, que le plum-pudding. 

Je voulais vous écrire deux mots, car je calcule un peu mon 
dernier quart d'heure ; je vous quitte pour tâcher de ne pas le 
perdre, si bien employé qu'il soit avec vous et je vous embrasse 
aussi fort que vite. 

Paul. 

Un produit merveilleux de ce pays et qu'il faut décidément 
reconnaître, ce sont les femmes et les enfants, d'une beauté 
délicate et charmante sur des traits d'une grande pureté. Voilà 
pour les consoler de manger de mauvais pois crus, faute de beurre 
dans un pays de pâturages, et de ne connaître que dans les contes 
de fées la couleur des vins de France. C'est avec de l'affreuse 
eau-de-vie de pomme de terre que s'enivrent certaines de ces 
créatures de keepsake si fines et si éthérées. 



A sa femme. 

Liskeard, juillet 1862. 

Nous brûlons la moitié de nos courses; et cela non seulement 
dans la partie la moins intéressante, mais depuis que nous sommes 
dans le véritable Cornwall, pays vraiment pittoresque, l'ancienne 
Bretagne qui est à l'Angleterre ce que la Bretagne française est 
à la Normandie. C'est ii Exeter que la nature prend un caractère 
plus prononcé, plus grandiose ; on croit entrer dans un pays de 
montagne, mais ne vous y trompez pas, les montagnes ici ne 
sont que comparatives, rien qui rappelle des Alpes, et d'ailleurs 
on est bien vite persuadé qu'il n'en est rien. Des détails char- 
mants, une fraîcheur inouïe, expression générale de toute l'An- 
gleterre et beaucoup de rapports avec la Normandie et l'entrée 
de la Bretagne, voilà ce que vous trouverez. Peut-être, si l'on 
pénétrait dans l'intérieur, découvrirait-on cette petite Suisse que 
l'on est surpris de trouver vers Mortain. Ce qui est vraiment 
beau près de Plymouth, ce sont les eaux de la rade qui, s'étendant 
dans l'intérieur des terres, forment des espèces de lacs d'une 
grandeur imposante. Déjà, en sortant d'Exeter, nous avions aperçu 
la mer et vu des bords marécageux dont la couleur émeraude était 
d'un incomparable eflet. J'ai, je crois, parlé d'Exeter, de son 



3i8 PAUL 11 CET 

église, et de son Hôtel de ville, petit monument de la Renais- 
sance qui ne manque ni de caractère, ni d'élégance. Plymouth 
est un admirable port militaire, les rades et les canaux s'y mul- 
tiplient, cl la marine anglaise se montre dans toute sa force ; de 
vastes chantiers de construction, une citadelle formidable, un 
phare en pleine mer, sentinelle avancée, et une marine aussi belle 
que nombreuse donnent la force et la puissance de l'Angleterre. 
C'est très beau et, dans mes souvenirs, bien supérieur à Toulon. 
11 y manque seulement, au point de vue qui nous préoccupe par- 
ticulièrement, les montagnes qui couronnent le port français. 
Plvmouth doit être, du reste, toujours en fête, et nous avons été 
assez heureux pour y surprendre une régate brillante, la foule, 
le vaisseau contenant les juges de la joute, toute une flotte 
pavoisée. 

La route n'a plus bientôt de remarquable qu'une certaine 
âpreté et l'aspect des établissements de mines de cuivre. Les 
mines se serrent et se rapprochent aux environs de Ture. Pen- 
zance, dernier but de notre excursion, est un charmant port. C'est 
de là que l'on part pour voir les merveilles du Cornvvall. Le 
lendemain de notre arrivée, nous avons, h l'aide d'une voiture, 
fait une grande excursion et visité les rochers âpres et célèbres 
de cette dernière borne de l'Europe. Une auberge s'intitule h 
l'extrémité : Le premier et le dernier hôtel de l'Angleterre. De 
Penzance même, dans la rade, s'aperçoit le mont Saint-Michel 
anglais qui ne peut se comparer à celui d'Avranches ni comme 
position, ni comme grandeur, ni comme architecture. Nous 
n'avons vu ni l'un, ni l'autre, notre Bretagne, mais le peu que 
nous avons pu entrevoir, ce qu'en dit notre compagnon de voyage 
nous fait croire qu'avec beaucoup de ressemblance, elle ne le 
cède en rien à ce pays, en beautés romantiques et sauvages. Nous 
avons malheureusement vu, avec notre rapidité habituelle et le 
désir de rentrer près des nôtres le plus tôt possible, cette suite 
non interrompue de rochers battus par la mer, ces grottes fan- 
tastiques qui devaient parler si puissamment à l'imagination 
jeune et vierge des anciens bretons. Mill-bay est un des plus 
imposants sites parmi ces lieux merveilleux. Commencée au 
Logan-Rock, à la (Roche branlante), notre excursion, pédestre 
dès ce moment s'est terminée vers Land's End (la fin de la terre, 
Finistère) ; nous sommes rentrés harassés de fatigue et la tète con- 
fuse de ces flots nacrés, de cette mer immense de l'Atlantique, 
de cette suite un peu trop répétée de rochers singuliers et sau- 
vages et surtout les jambes dans l'estomac. Aussi avons-nous le 
lendemain renoncé à aller voir la pointe de Lizard, près du mont 
Saint-Michel. Nous nous sommes mis en route et à jeun, pour 
aller visiter des pierres druidiques et une fontaine célèbre où 
les jeunes tilles vont chercher un mari dans le mirage des eaux 
malheureusement à peu près taries. Notre course n'a pas été, à 
beaucoup près, aussi heureuse, et notre fatigue aussi bien récom- 



LA CORRESPONDANCE 



3-9 



pensée ijue la veille. Rentrer à l'hôtel, payer une note anglaise 
après un déjeuner dinatoire et reprendre le chemin de Plymouth 
a été aussi vite exécuté que résolu ; c'est donc de Liskeard que 
je vous écris, c'est de Liskeard que René reprend h peu près ces 
notes en formes de lettre. Je lui cède la place, car je suis obligé 
d'abréger mon récit déjà trop long. Plus que vous, nous comptons 
les heures du retour. 

Il est quatre heures et demie, je quitte ma lettre violemment 




Logan-Rock (la roche branlante) à la pointe du Land's End. 
Dessin de Puul Huet. 

pour vous dire que nous allons être un peu à la merci des 
voitures et des routes de traverse, dans un pays sauvage ou au 
moins arriéré et montagneux, qu'il nous faut gagner Ili'racombe 
où nous espérons trouver vos lettres, et que de là h Londres, la 
route sera encore longue pour rattraper les chemins de fer, 
regagner Londres, le saluer d'un dernier regard, faire une der- 
nière visite à qui de droit s'il est possible. Si les lettres étaient 
par trop impatientes, malgré la fatigue un peu trop extrême, nous 
irions d'un trait droit vers vous vous embrasser. 

Nous prenons le chemin de fer jusqu'à Portsmouth où nous 
entrons dans les terres. 



A sa fille. 



jjiillet 1762. 



A Edmée, 
Ma chère enfant chérie. Puisque René veut bien me laisser un 



3îo PAUL HUET 

peu de place, je vais en profiler pour te remercier de ta lettre et 
te demander si ton écriture, dont tu accuses ta plume, ne vient 
pas de ton bras éclopé. Cela me tourmente un peu, malgré vos 
certificats d'amélioration. Ta pauvre mère nous a écrit des lettres 
peu raisonnables et assez inquiétantes pendant notre excursion, 
nous les avons reçues un peu comme des coups de fouet sur la 
tête des chevaux ; aussi avons-nous beaucoup couru et pas du 
tout travaillé. Quelques lignes que j'aurai du mal h mettre eu 
ordre, si je veux amadouer les éditeurs. Pierre qui roule 
n'amasse pas de mousse, aussi, dans ma carrière, n'ai-je jamais 
considéré les grandes excursions que comme une satisfaction donnée 
à l'imagination et à la curiosité. Compter sur mes dessins serait 
donc, pour vous, refaire l'histoire du pot au lait, tu pourrais 
écrire au laid. — Tu as été, je le vois, charmante pour ta mère 
et tu as un peu adouci les vides de sa pauvre âme en peine ; 
tâche de la soutenir encore deux jours et tout ira bien. Je ne 
veux pas penser à mon voyage à Apt, qu'il faudra cependant 
faire et qui, au moins il faut l'espérer maintenant, aura son 
utilité. Je pensais que ton grand-père resterait avec vous, mais 
je vois que notre jardin et vos présences ne lui ont point fait 
oublier les treilles de Fontainebleau. Fais en sorte, au moins, de 
retenir grand'mère, elle et toi vous êtes pleines de jeunesse 
et saurez bien faire attendre encore ta pauvre mère deux jours. 
Irrévocablement notre arrivée aura lieu, au plus tard samedi, et 
comme nous sommes aussi pressés que vous, peut-être vendredi. 
Je suis obligé de te quitter et n'ai plus qu'à vous embrasser. 

A Sainte-Beuve, 

août 1862. 
Mon cher Sainte-Beuve, 

Je voudrais pouvoir vous serrer les mains. C'est seulement 
hier que j'ai lu votre Lundi sur Delécluze ' ; article charmant, 
plein de votre éclat, frappé avec la finesse délicate et pénétrante 
que vous savez mettre à vos moindres écrits. Le public, j'espère, 
comprendra enfin votre magot. Satisfaction de cœur, bonheur 
que laisse une justice bien faite, bien et spirituellement rendue, 
un avant-goût du plaisir des dieux ; voilà ce que je vous dois. 

Oui, mon cher ami, le règne de cette influence, à la fois 
pédante et délétère, a pesé comme une calamité pendant plus de 
quarante ans. Petite vanité satisfaite, beaucoup de bêtise et pas 
de cœur, font les longues années. Pendant plus de quarante ans 
cette larve, posée sur les feuilles des Débals, a, de sa bave, taché, 
flétri, sali tout ce qui était fleur, tout ce qui pouvait être un fruit 
J'accorde d'après vous, à M. Delécluze, qu'il était plus bête que 

' Article du 11 août, sur Etieune-Jean Delécluze t. III, des Nouveaux 
J.undis, 4"^ éd. p. 77. 



PI. X 




La Cathédrale, panneau décoratif (Salon de 1859) 
(Toile, 1-93 X i"io) 



LA CORRESPONDANCE 3ai 

méchant et (ju'il sulfit d'arracher à cet affreux bourgeois son bon- 
net de coton. S'il s'était borné, comme certains de ses confrères 
d'une haute notoriété, à reprocher à Napoléon d'être un soldat, 
h Lamartine d'être un poète, je crois que je lui pardonnerais de 
grand cœur, mais j'avoue, à ma honte, combien j'ai désiré sou- 
vent qu'un pied généreux écrasât cette loche inutile et maltai- 
sante. Quel coupable que celui qui aurait pu faire tant de bien et 
qui n'a fait que du mal ! 

La plus grande gloire de M. Delécluze sera certainement 
d'avoir pu occuper votre plume pendant si longtemps. Je ne puis 
voir en cet écrivain qu'un vieillard envieux, pressé de venger 
l'impuissance du jeune et paresseux Etienne. Je comprends votre 
emlian-as en parlant d'un homme qui n'a jamais rien su parce 
qu'il n'a jamais rien compris. Citer, vous le savez mieux que moi, 
mon cher ami, n'est pas savoir. La critique, comme je la con- 
çois et comme vous la faites, est une noble mission, un sacerdoce ; 
pour dicter des conseils, il faut avoir le droit de parler haut et 
de haut; derrière Sainte-Beuve, montrer Joseph Delorme. 

Vous dites, mon cher Sainte-Beuve, que le jeune Etienne a 
négligé de nous transmettre ce que David lui adressait de con- 
seils et de vérités; vous aimez les anecdotes, elles sont néces- 
saires à vos récits, permettez-moi d'en rappeler une assez cu- 
rieuse. David, faisant le tour de son atelier et disant à chacun 
son mot, s'adresse au jeune Etienne : « Tu es riche toi, tu ne 
travailles pas toi, tu ne seras jamais un peintre, ça se voit, mais 
tu es un bavard, et toi, Etienne, tu seras un critique ! 

Cela voulait dire dans la bouche du maître, un mauvais cri- 
tique, et jaloux à tort et à Iraveis. Voilà l'avenir d't. tienne : 
artiste manqué, critique par impuissance et jalousie, écrivain dif- 
fus, bavard, volant avec sa plume la réputation qu'il ne peut 
gagner par sa palette, incapable de développer un germe fécond, 
de tendre la main aux faibles, d'applaudir les forts, d'éclairer le 
public, parlantdeMichel-Ange en méconnaissant/é/7cAo; dépourvu 
du don si précieux d'admirer et n'ayant que le plus affreux des 
pédantismes, le pédantisme de l'ignorant et du bourgeois. 

Vous accordez quelque talent d'écrivain à M. D., que ce soit 
le résultat de votre indulgence ou un respect imposé par la 
vieillesse, je me tais, le maître en fait de style a prononcé; 
j'avoue cependant mon dégoût et mon ennui pour ce style lourd 
et vide. M"° de Liron, la fille aux habitudes, qui s'applique un 
collégien, encore enfant, dans ses nuits d'insomnie, m'a paru 
quelque comparse négligée par l'auteur de Faiiblas, et le sujet 
d'un assez mauvais livre, qu'une sensiblerie inspirée par l'époque 
d'Ourika fait passer. Ajoutez, si vous voulez, la curiosité qui 
s'attache toujours à de pareils sujets et vous expliquerez, il me 
semble, le petit succès d'un sujet égrillard traité par un vieux 
libertin. Mais ce que je veux bien établir, c'est que l'élève de 
David, le conservateur des bonnes doctrines, n'a jamais su tracer 



in PAUL HUEÏ 

un trait, n'a de sa vie compris une ligne, lui le grand défenseur 
de la ligne. C'est qu'il n'a jamais été plus peintre de genre que 
peintre d'histoire et que les deux tableaux dont vous parlez, ex- 
posés récemment chez Martinet, sont une preuve iriécusahle de 
ce que j'avance. Jamais il n'a été tenté une imitation plus bête, 
])lus inlorme, plus ignorante des spirituels et vaillants croquis 
de Carie Vernet. Malheureusement, je suis trop juge et partie 
pour vous parler de ce pauvre homme dont je vous fatigue, vous 
(jui venez déjà de vous imposer la lourde tâche de l'étudier. 

J'aurais mieux fait, cher ami, de vous dire en mon nom et au 
nom de bien des souffrances, combien je vous remercie des mots 
chaleureux qui nous relèvent après tant d'années. 
Je vous embrasse de cœur', 

Paul Hlet. 

De Sainte-Beuve. 

Ce 8 août. 

Cher ami, j'ai reçu cette admirable eau-forte : me voilà avec mon 
rêve de forêt devant les yeux, la forêt prochaine, et la forêt lointaine et 
fuyante : la pensée s y joue dans la réalité. J'irai vous remercier dès que 
j'aurai quelque répit. Ce que vous me dites de Delacroix m'inquiète ; 
quel esprit charmant et quelle droiture dans un talent immense ! Nos pre- 
miers rangs sont bien entamés. 

Ne parlons pas de la bête morte-, morta la bestia, niorto il veneno. 
A vous, 

Sainte-Becve. 

A sa femme. 

Mardi matin, septembrf 1861. 

Me voici, chère aimée, chez nos aimables amies, dans la vraie 
Creuse, et je t'écris en vue des l^ierres Javotres, berceau de la 
Jeanne de George Sand. J'ai trouvé, coinnie tu penses, l'accueil 
le plus charmant dans cette gracieuse et poétique habitation, 
qui serait un peu ton rêve, château, manoir ou domaine, c'est 
simplement une belle et bonne vieille maison, a la fois large et 
modeste, où l'on vit au milieu du fermage; d'un aspect riant, et 
d'une tranquillité un peu sévère. Un bel étang, un petit jardin à 
la française, un beau bois, un riche potager, voilà pour les yeux, 
le cœur et l'estomac. Jamais d'orgue de Barbarie! que M"'' de 
Mabru regrette, je soupçonne quelquefois. Des voisins un peu 
éloignés, la Revue des Deux Mondes et le journal le Siècle, voilà 

' Lettre publiée par M. Léon Séché dans la Revue de Paris du 1 5 juin 1908 
et qu'il présente ainsi : C'est une des plus belles que je connaisse ; elle a le 
style, elle a la Hamme et cette noble indignation qui, le cas échéant, fait la 
prose, tout aussi bien que les vers. 

* En marse de la main de Paul Huet : Delécluze. 



LA CORRESPONDANCE 323 

la nourriture spirituelle, ce qui pourrait être bien juste, si 
M'"" de Mabru ne s'occupait pas beaucoup, je crois, de son exploi- 
tation agricole. Il est bien heureux cependant que ces représen- 
tants de lintelligence pénètrent jusqu'ici ; nous sommes dans un 
pays passablement arriéré, et pour tout dire, les lettres restent 
il Boussac vingt quatre heures sans être délivrées. J'en frémis 
d'horreur... une lettre parviendrait aujourd'hui pluspromptement 
il Bruxelles ou h Turin qu'au centre de la France (c'est à n'y 
rien comprendre) ; et puisque messieurs les journaux s'occupent 
des facteurs ruraux, voici un détail qu'il serait bon de leur 
faire connaître, en admettant toutefois que l'administration puisse 
être touchée d'une réclamation des journaux. C'est ;i l'Empereur 
qu'il faudrait s'adresser pour que sa main généreuse ait l'occa- 
sion d'accorder un nouveau bienfait! J'espère donc, ma toute 
bonne, que tune seras pas trop inquiète si cette lettre éprouve un 
retard. Tu vois qu'en vrai mari, et même en mari qui a passé 
l'âge des Joconde, je crois encore tes yeux un peu humides au 
surlendemain du départ. Je suis d'ailleurs le plus à plaindre, et 
n'ai jamais mieux senti que sans vous tous, c'était Visoleinenl ! 
Sans revenir cependant sur mes aimables hôtesses, qui veulent 
faire de moi un véritable Vert cert et m'accabler de soins et de 
gâteries, je dois te dire que j'ai été fort heureux en compagnons 
de voyage : A peine assis dans mon coin, Victor Borie' me ten- 
dait la main, M. Baudrillart' se faisait reconnaître par des témoi- 
gnages affectueux et M. Payen^, en compagnie d'un journaliste 
et d'un autre jeune savant (autre savant n'est pas pour le jour- 
naliste), s'asseyait h côté de moi. Tout ce monde se rendait à la 
Motte-Beuvron, où Sa Majesté paijait à dîner à l'occasion d'un 
grand concours agricole. La conversation a été vive et charmante; 
il y a, dans un certain monde à nous, une communauté d'idées 
fortifiantes qui, malgré les petites divergences de détail néces- 
saires, établit bien vite un lien d'afTection et de parenté. Tout ce 
monde m'a quitté avant Vierzon où j'ai passé notre tunnel', plein 
pour nous de souvenirs. Après Bourges, et surtout à Saint- 
Amand, le pays devient charmant, l'on suit les bords du Cher, 
jusqu'à Montluçon, et tout ce qui appartient au département de 
l'Allier porte l'empreinte d'une belle et large nature ; malheu- 
reusement j'avais, pour suivre les rives gracieuses, un jeune 
officier de cavalerie, échappé de Saint-Cyr, à moustaches cirées, 

' Victor Boric, cconomisle et littérateur, né en 1811, rédacteur à L'Agri- 
culture praiiriuc. 

- Baudrillart Henri, professeur au Collège de France, économiste, 
1821-1894, de lAcadéinie des Sciences morales et politiques, rédacteur aux 
Déhais, à la Revue des Deux Mondes. 

''■ Payen (Anselme), chimiste, 1795-1871. 

* Tunnel construit par son neveu, René Richorame, ingénieur des ponts et 
chaussées. 



324 l'ALL IIUKT 

capables, comme celles de l'empereur, de porter Garibaldi d'un 
côté et le roi de Piémont de l'autre'. Tomber de M. Payen et 
compagnie à cet ctourneau vainqueur qu'attendaient à Montluçon 
deux princesses, déguisées sous le nom de parentes, la chute 
était un peu vive. Heureusement ai-je trouvé à Montluçon un 
bon lit après souper, dans lequel je me suis fourré, sans trop 
m'inquiéter de mes trois voisin et voisines, qui venaient de dîner 
à côté (le moi et de demander deux chambres dans le même 
hôtel ; cette petite histoire a déjà mis l'éveil dans le paisible 
manoir du Boucheroux, et l'on s'est bien promis de savoir quelles 
sont ces deux (peu) belles inconnues qui attendaient à l'hôtel de 
France le capitaine Phéhiis T... ou de T... avec lequel j'ai 
voyagé. 

Adieu, écrivez-moi, vous me ferez grand plaisir, fai besoin 
de savoir ce fjite l'ous faites et ce que vous devenez... 

Tu vois que nous sommes dans un pays sauvage, je voudrais 
avoir Jeanne pour la relire sur place. Le paysage y est certaine- 
ment y»Z«s beau que nature. 

A sa femme. 

Vendredi matin, 26 septembre 1863. 

... Je pars demain matin, ma chère amie, je prends la voiture de 
Boussac à Montluçon, que j'attends au passage, vers les dix ou 
onze heures, et par le chemin de fer de Moulins, Saint-Etienne, 
et Lyon je gagne Avignon où je serai dimanche soir; c'est donc 
à Apt maintenant que j'attends tes chères lettres... J'ai hâte d'être 
à Apt... et de travailler un peu; je n'ai pas voulu déployer ici 
les afTaires de peinture, pour faire une pochade ou deux, sans un 
intérêt précis et vraiment intéressant, le pays n'est cependant 
pas dépourvu, il a, comme je vous l'ai dit, un certain caractère. 
— J'ai visité avant-hier les fameuses Pierres Javotres avec le 
voisin de ces dames, un M. Monmont, qui revenait de chez 
George Sand. Il a été complaisant et m'a conduit, dans son 
tilbury et sous un gros manteau, il travers les plus affreux che- 
mins pour une voiture, jusqu'au sommet de la montagne où 
George Sand a placé les plus charmantes scènes de Jeanne. 
Les Pierres Javotres sont des granits grisâtres, qui rappellent 
quelques pierres de Fontainebleau ; je n'ai pas besoin de dire 
que Fontainebleau est beaucoup plus beau. Nous avons vu, 
du reste, ces beaux fonds de l'Auvergne, du Limousin et du 
Berry, — , car de cet endroit, on domine tout le pays, — sous les 
nuages et à la lueur des éclairs. Le soleil couchant nous a salués 
d'un dernier éclat fantastique et nous avons pu rentrer sans 
être noyés, ce que nous pouvions craindre. Hier, promenade 

' Allusion à une carioatuie de l'époque. 



LA CORRESPONDANCE 3j5 

avec M"" de Mabru et Beaulaton, et un bout de dessin de la 
maison qui, du côté de l'arrivée et sous son aspect le plus modeste, 
est vraiment pittoresque. Ce n'est pas là travailler, et j'aspire à 
causer un peu sérieusement avec cette belle nature de Apt pour 
voir si je suis encore bon à quelque chose et un peu autre qu'une 
vieille i^anache. 

J'ai lu presque trois volumes des Misérables, où j'ai trouvé 
comme dans les premiers, de magnifiques pages ; le sixième volume 
est très amusant et ti-ès dramatique ; c'est une histoire de voleurs 
qu'on ne peut quitter et qui doit donner la chair de poule à bien 
des femmes. Malheureusement on trouve toujours trop de fumier; 
il a beau être retourné avec une fourche d'or, c'est une mau- 
vaise litière, et je crois impossible de laisser certains volumes à 
portée d'une jeune fille ; les larmes qu'elle peut verser à la fin 
n'effaceront pas les mauvaises pages et l'impression putride de 
quelques endroits. C'est malheureux, car ce livre restera, parla 
peinture historique de certains moments de i83o, d'un intérêt 
très grand de souvenir et de curiosité et par des pages vraiment 
émouvantes. On ne jouit point seul de ses lectures, h la cam- 
pagne encore moins; je voudrais, mes amis, vous avoir avec moi. 

Adieu, je vous confonds dans ma tendresse et mes baisers. 



A sa femme. 

Nîmes, jeudi soir, octobre 1862. 

J'ai reçu vos lettres, mes chers aimés, je vous remercie, bien 
qu'elles soient trop courtes ! Un exilé comme moi, qui n'a ni 
meilleure distraction, ni même aucune autre, est bien heureux 
de recevoir des nouvelles, de revivre avec les siens aimés. Me 
voici donc cloué à Nîmes jusqu'à la semaine prochaine... 

Une plus aimable rencontre, c'est un jeune inspecteur des 
domaines, qui est venu se mettre à ma gauche. Il nous a ren- 
contrés à Mortain à la fameuse table, il y a de cela onze à 
douze ans ; il a beaucoup demandé de vos nouvelles et se souve- 
nait surtout de ce petit garçon qui parlait comme un homme et 
racontait l'histoire du ramoneur (Pierre et Pierrette sans doute) 
de la charmante M""^ Montgolfier et de son amie Belloc '. 

J'avais le projet d'aller ces deux jours au Pont du Gard, l'in- 
certitude du temps, tantôt froid, tantôt chaud, nous donnant tous 
les tons du Midi, vent, gelée, soleil et bourrasques; la crainte 
aussi de m'éloigner et le peu d'entrain que j'éprouve m'empêche- 
ront peut-être de bouger. Les alentours de Nîmes sont ingrats, 
c'est la laide Provence, qui quelquefois l'est complètement. 

Les Michelet sont toujours les mêmes, admirables d'élan et 

' Pierre et Pierrette, par Louise Sw. Bolloc, 1849, prix Montyon. Jules 
Renouard et C'", rue de Toumon, 6. 



326 PAUL HUET 

traffeclueusc el prévoyante sympathie, je suis touché toujours 
par cette amitié qui ne se rencontre que dans les grandes et 
tfénéreuses natures. 



Vendredi. 

Vous enverrai-je cette lettre, oui sans doute, puisque la voilà 
faite, et qu'elle me vaudra une réponse. Je suis curieux de 
savoir si je serai aussi content que Pils, mon cher ami, du reste, 
tu vas malheureusement avoir le temps de laire deux autres 
figures avant mon arrivée ; dépèchc-toi de savoir laire hien une 
figure, mais, contrairement à l'opinion des ateliers, souviens-toi 
qu'il y a bien autre chose à savoir. Apprends à bien voir et ii 
exprimer des croquis, la nature et l'antique dans ce qu'il a de 
grand. 

Votre ami. 

A sa fille. 
Nîmes, Dimanche, octobre 1862. 

Je ne puis, mon Edmée, prendre tes reproches au sérieux ; ta 
mère les relève justement, et pour moi je craindrais plutôt 
d'écrire trop et de vous faire payer le plaisir que j'éprouve a 
causer avec vous. Au lieu de vous charmer, je vous trouble, car 
vous parlez, il faut bien le dire, de calme et de sang-froid 
comme des gens qui se jettent par la fenêtre pour crier au feu. 
Les dernières lettres de ta pauvre mère, qui ne manque pas et 
ne manquera pas de me dire qu'elle est bien sage, m'ont tour- 
menté. Nous n'avons plus, du reste, une longue séparation, tout 
va forcement finir lundi ou mardi au plus tard, et, comme vous 
me le demandez je serai vite en route Je n'aur;ii plus ii vous 
rendre compte de toutes les oscillations de cette ennuyeuse 
affaire, qui n'est, à mes yeux, que la dernière spéculation d'intri- 
gants secondaires et de bas étage. Donnez vos dîners bien vite 
en mon absence, je serai plus avec vous et c'est, tu peux le croire, 
chère enfant, après quoi j'aspire. Tu dois voir qu'on est bien un 
peu ensemble de loin, mais que ce n'est pas la même chose. Ne 
demande pas, ma chère Edmée, ne demandons pas aux amis plus 
qu'ils ne peuventdonner. Quelle part voulez-vous, l'une et l'autre, 
mes bien chères, que l'on prenne à une séparation momentanée; 
les amis ont leurs affaires comme nous avons les nôtres. Lorsque 
Keller ' reste seul pendant les voyages en Angleterre de ceux 
qu'il aime sans doute aussi beaucoup, nous ne nous troublons 
pas le moins du monde de cette séparation qui peut être bien 
pénible pour lui. Quant à ces petits commérages qui se passent 

' Emmanuel Keller, peintre, né à Troyes. Salons i838 à 1848. 



LA CORRESPONUAMCE iij 

autour de vous, tu as plus de bon esprit qu'il n'en faut pour 
rester supérieure à tous ces propos de pensionnaires. N'est-on 
pas heureux d'opposer à toutes ces petites misères les généreux 
élans des Michelet ; combien ceux-ci témoignent, par là, leur 
grande supériorité. Pensons aussi que les méchants ne le sont 
peut-être que parce qu'ils sont malheureux. Puis, sont-ce des 
amis, tous ces personnages de rencontre, qui vous prennent 
comme ils vous quittent? On lait peu d'amis dans la vie, voilà 
pourquoi il faut quelquefois pardonner un peu à ces vieilles ami- 
tiés qui en ont couru avec nous les chances. Tout, entre nous, 
pour nous, contribue à une bonne, tendre et profonde affection, 
voilà pourquoi nous nous aimons si bien. Je suis heureux, ma 
chère enfant, de l'affection si vive que tu portes à ton frère. 
Vous entrez dans la vie et rien ne saurait mieux vous y guider, 
ni vous soutenir ; et cependant, plus tard, vous aurez d'autres 
affections plus proches et votre amitié, sans cesser, vivra de 
sacrifices. iNIais je m'aperçois que je vais, comme dit ta mère, 
faire des maximes à extraire pour les bonbons de jour de l'an, 
malheureusement j'ai oublié de les mettre en vers. Je ne puis 
cependant m'empêcher de vous dire : que dans ce petit exil vos 
lettres, mes seules distractions, ont été un grand bonheur. 

Adieu et à bientôt. J'espère que votre temps sombre ne vous 
fait pas voir tout en noir. Tu n'es pas d'étoffe à faire un misan- 
thrope. Vous prenez, je le vois, des leçons de danse chez 
l'aimable et douce M™" Croiset, ce n'est pas, je suppose, pour 
engendrer trop de tristesse et de mélancolie. 

Adieu, je t'embrasse tant que je peux, embrasse bien ta mère 
pour moi et soutiens-la de toute ta tendresse. 



A son fils. 

Nîmes, lundi matin, octobro 1862. 

Mon cher René, tu es un aimable garçon d'avoir trouvé un 
moment pour m'écrire, je vois avec bonheur que tu travailles, 
que Pils est content de toi et toi de toi-même, il faut profiter 
de ce bon moment, tu vas partir peut-être, car les grands pro- 
grès se font, je te l'ai toujours dit, par saccade et soubresaut. 
Comment as-tu trouvé le temps de ranger ces livres!... Vous 
avez des journées bien sombres pour le travail, d'après ce que 
vous me dites et ce que je suppose; on ne peut s'en douter ici, 
le ciel a toute sa clarté s'il n'a pas l'intensité d'azur qu'on 
aime avoir dans le Midi. Vendredi à 3 heures, je suis parti pour 
le pont du Gard, voulant mettre à profit deux jours à peu près 
d'attente inutile. Le mistral, un mistral de vrai, des plus ter- 
ribles, m'a balayé ; je suis revenu samedi coucher à Nîmes où je 
n'étais pas fâché de faire une visite hier h M. P... et puis j'ai 
beau faire, il m'est difficile en ce moment de m'éloigner des 



328 l'AUL HUET 

aflaires Aujourd'hui, sans doute, le sort en est 

jeté. Je n'ose plus vous en parler, car je vois que ce trouble, que 
je voudrais supporter seul, est bien augmenté par la distance. 
Cependant mille chances contre une, dit Maître Boissier ; cela 
doit donner de l'espoir, et lorsque je vous transmets ces nou- 
velles, je ne crois pas troubler ta pauvre mère si bonne, si pas- 
sionnée dans ses tendresses. Puisque tu es la tête forte de la 
maison, je te la recommande, mon cher ami, en lait j'ai beau 
avoir confiance, on peut avoir un malheur, mais un malheur qui 
ne me serait pénible que pour vous. 

J'ai trouvé le pont du Gard toujours beau malgré la saison ; 
cependant il est trop tard pour travailler en cet endroit qui est 
loin d'avoir la splendeur du Var et de Nice. J'y ai rencontré un 
nommé Lanoue ' dont tu as vu au salon des Campagnes de Rome 
à l'huile et au pastel. Il est là seul, et trouve son exil, sans 
parents, sans amis, sans femme'', comme chante Edmée, aussi 
doux que possible; il compte rester là encore une huitaine de 
jours, pour terminer des pastels, trop achevés (comme il le 
dit lui-même); il faut dire qu'avec ce mistral, il fait dans ce cou- 
rant du Gardon un froid épouvantable et que, dans ses huit jours, 
il aura du mal à trouver peut-être quelques heures... 



A son fils. 
Nimcs, mercredi i3 novembre 1862. 



Je viens de passer l'après-midi chez JNl. Numa Boucoiran. 
C'est une ressource ! J'ai beaucoup pensé à toi, mon cher René. 
Boucoiran m'a montré des calques magnifiques, d'après les des- 
sins qu'il a faits pour la copie de Michel-Ange de Sigalon ; tu 
sais, ou tu ne sais pas que Boucoiran^ était l'élève et l'ami de 
Sigalon, il a aidé beaucoup celui-ci dans ce grand travail : bien 
des parties entières sont de lui, et après la mort de Sigalon, 
il a été chargé de terminer cette commande. Ces calques ont été 
pris à la glace et retouchés avec un soin extrême. M. Boucoiran 
voudrait trouver un graveur capable de les reproduire. Ce serait 
un service à rendre à la jeunesse de l'école, qui va à Rome 
(quand elle y va) avec un petit ponsif honnête et modéré de 
figure académique, qui lui donne bien tard l'idée d'un style 
semblable; l'habitude est prise, aussi vont-ils à peine voir la cha- 
pelle Sixtine. Je ne sais, du reste, si les estomacs français sont 
capables d'accepter une science si vigoureuse et des partis pris 

' Lanoue (Kolix-Ilippolyte). peintie. 1812-1872, prix de paysage, 1841. 

- Rôle de Marthe dans Faust, acte III scène du jardin. 

■'' Né à Nîmes en i8o5, collaborateur de Sigalon de i833 à 1837. 



LA CORRESPONDANCE ii<j 

si violents. Les femmes, il faut bien le dire, malgré l'opinion 
(lue M"'" Pelletan aurait de moi si elle m'entendait, se voileraient 
double, pour ne pas dire qu'elles n'y comprennent rien. J'ai 
arpenté la ville en plusieurs sens, visité l'église de Questel, 
cette charmante copie des petites basiliques italiennes du 
xii' siècle. Les peintures de Flandrin qui ornent le chœur sont 
complètement dans ce style, notre architecte a dû être content 
de ce travail qui n'écrase rien. C'est un afTadissement de la frise 
de l'église Saint-Vincent de Paul. Au jour du jugement dernier, 
si chacun reprend ce qui lui appartient, il ne restera pas grand'- 
chose à ces messieurs. 

Je suis logé au Luxembourg... Vue sur l'esplanade en face du 
palais de justice, au fond des arènes, et au milieu de la place 
une fontaine avec un énorme groupe de quatre ou cinq figures 
de PradierM 

Au président Petit. 

i"' janvier i863. 
J'aimerais mieux vous parler peinture, musique, de ces 



arts que vous aimez et comprenez si bien tous et vous surtout, 
mon cher ami, doué d'une voix rare que vous avez eu le tort de 
négliger et sans doute de perdre. Si l'époque n'est point tournée 
vers l'art, il faut au moins que certaines âmes élevées lui con- 
servent un culte secret. — Que voulez-vous? Je parle avec quel- 
ques droits, malgré les vents les plus contraires, je travaille, 
et plus j'avance, plus j'aime cet art que je vois finir, lui aussi. Je 
crains pour René de mauvais jours ; ah ! jeune homme, quel 
métier vous entreprenez là ! disait Charlet il y a déjà quelque 

vingt ans, au bas d'un de ses charmants petits chefs-d'œuvre 

Ne parlez pas de moi, mon temps d'arriver est fini ; dans les 
arts plus qu'ailleurs, il faut savoir saisir la corde et ne point la 
lâcher. Je n'ai jamais su faire mes affaires et n'apprendrai guère 
aujourd'hui. Une fierté maladroite, un mouvement de timidité un 
peu orgueilleuse, l'orgueil, vous le savez, marche volontiers 
derrière la timidité, a indisposé contre moi une des rares 
infiuences qui me veulent quelque bien, et j'ai su, d'un homme 
bienveillant, me faire un ennemi que je sens d'une façon indé- 
finissable comme certain air qu'on ne touche pas. Je ne puis 
aujourd'hui que demander assez de calme et de santé pour mettre 
à profit les dernières années qui me restent et ne point souffrir 
d une persécution qui se fait sentir dans les petites occasions. Ce 
qu'il faut surtout, c'est la santé, le bonheur de ceux qui nous 
entourent. C'est là, mes chers amis, ce que nous vous souhaitons 
à tous du plus profond du cœur, en vous embrassant tendrement 
comme on vous aime. 

Paul Huet. 

' Pradier (James), sculpteur. 1792-1862. 



33o PAUL HUET 

A M. Sollier. 

Paris, 3 janvier i863. 

Mon cher ami, voilà donc le résultat de vos belles promesses : 
i86!5! et pas un mot de toi, ni de ta chère compasfue depuis 
votre bonne et aimable visite, si pleine d'espérances et d alFectueux 
engagements. Je ne sais si je romprai ce silence ; quoi qu'il 
advienne, je veux vous envoyer les souhaits que nous formons 
tous les jours pour votre bonheur, pour l'accomplissement de 
vos espérances, l'entière satisfaction de vos désirs, puisqu'il faut 
toujours désirer quelque chose en ce monde 

La peinture languit bien sous un pareil souffle, et le temps si 
contraire à vos arbres fruitiers, ce temps, qui nous prépare 
quelque plaie d'Egypte l'été prochain, ne nous est pas plus 
favorable. Paris est dans les aqua-tinta d'Hugo qui vient de 
publier, avec accompagnement de grosse caisse, les élucubrations 
fantastiques de ses rêves comme peintre. Je n'ai point encore vu 
ces planches et j'en parle d'après Quasimodo — je n'ai lu que 
huit volumes sur dix, des Misérables. Il y a plus de création dans 
les types que je ne le pensais d'abord dans cet arlequin — j en- 
tends par arleqnin ce potage si bien décrit par Balzac, où l'on 
trouve toutes sortes de choses, même un vieux soulier — des 
pages admirables, des situations dramatiques et poignantes, des 
caractères bien trouvés ; 1 agent de police, par exemple, type 
très original et vigoureux, mais pas un livre. 

Pourquoi te parler de tout cela ? Tu es, mon cher ami, cent fois 
plus au fait que nous ; tu vis et nous courons. 

Adieu, mon cher ami, reçois, ainsi que M"'' Soiller, mes vœux 
les plus chers. Toutes ces feuilles qui tombent : tous ces dèsen- 
c/ianlements qui arrivent ne diminuent pas la foi que j'ai en ton 
attachement, et surtout celui que je te porte, 

P\tJL HuET. 



A M. Sollier. 



i6 janvier i863. 



Comment te remercier, mon cher bon, de ce magnifique cadeau ? 
Je voudrais inventer quelque chose qui pût te faire plaisir pour 
te prouver combien je suis sensible à cet aimable souvenir. Je 
n'aurais pas osé te rappeler cette promesse, me reprochant 
déjà de t'avoir mis sur la voie. Plus j'avance dans la carrière, 
plus je suis épris de ce talent merveilleux. Charlet est un 
de ces heureux privilégiés doués en naissant. Voilà le vrai des- 
sinateur ! homme du vrai style, car il n'en a pas la prétention. 
Jamais je n'ai été plus frappé de la vanité de certains efforts. La 



LA CORRESPONDANCE 33i 

maladie de faire de l'effet appartient à noire époque. Je sors de 
l'exposition du prince Deniidof, ce prince trop riche fait argent 
de sa collection ou d'une partie de sa collection, on dit que c'est 
pour se passer la folie (et celle-là est réelle) d'acheter la maison 
Pompei du prince Napoléon, cette grande bûtise d'un homme 
d'esprit. A part deux admirables dessins de Géricault, de déli- 
cieuses aquarelles de Bonington, franches, loyales, coulant 
(coinine les Ckarlel] de bonne source, j'agirais peut-être bien 
comme le prince russe, et ferais comme lui beaucoup d'argent, 
puisqu'on veut bien en donner, de cette trop célèbre Siralonice 
et même des Decamps, la Mâchoire d'àne de Sanson et un certain 
nombre de grandes et belles aquarelles. Dieu me garde de nier 
l'immense talent de ces œuvres, mais elle sentent trop la manière, 
et en vérité, comme le Misanthrope : « J'aime mieux ma mie, ô 
gué! J'aime mieux ma mie ! » — dans des sens trop opposés, ces 
deux œuvres sentent l'enclume et la réclame. 11 ne faut plus 
penser au Poussin, au Testament, a l'Esther, ii V Enlè^'ement des 
Sabines, etc., ces œuvres si fortes, si antiques de sentiment, si 
simples de conception ; on ne pourrait souffrir un instant ces 
gestes de pantomimes, exagérés pour faire comprendre toutes 
les finesses de l'auteur. Je ne parle ni de la peinture, ni de la 
couleur de la Siralonice, rien que d'y penser cela fait giincer des 
dents ! L'œuvre de Decamps veut, au contraire, être trop coloriste 
et ne l'est guère plus que l'œuvre de M. Ingres; paysage faux, 
verdàtre, cette belle composition, vigoureuse certainement dans 
le style, perd son effet par V immuhililé de la peinture. Je ne 
sais si ce mot te rend cette peinture de Decamps où tout paraît 
taillé dans la muraille. Les belles aquarelles, elles-mêmes, expo- 
sées à cette vente, perdent par une richesse de tons inopportuns ; 
il n'est pas un vêtement de singe qui ne contienne toutes les 
laques, non de la palette, mais de la chimie, rouges, jaunes, 
vertes, tout cela tapé, retapé, regratté, rempàté, avec une habileté, 
lin talent, des ressources dont on regrette l'emploi. La Stratonice, 
achetée h la vente de la Duchesse d'Orléans quelque 4i>-000 francs, 
a la prétention d'atteindre les loo.ooo. Voilà comment nous pro- 
cédons aujourd'hui ! et dire que j'aime mieux ces belles litho- 
graphies de Charlet; il faut que le vrai soit bien fort, ou mon 
goût bien dépravé. Trouver quelques défauts à des œuvres qui 
se vendent si cher ! Dieu sait cependant que j'aime mieux admi- 
rer; quel bon plaisir l'on éprouve h aimer une œuvre, i» entrer 
dans la vie même de l'auteur. N'est-ce pas un ami ? — Tu vois 
que moi aussi, je mets bien des restrictions à d'anciennes admi 
rations, qui cependant n'ont jamais, de ma part, été sans 
réserve. 

Quant à Lamartine que tu traites fort mal et qui prête nial- 

' Demidof (Anatole), duc de Santo-Donato, opousa la princesse Mathilde, 
fille de Jérôme Bonaparte, 1813-1870. 



332 PAUI, HUET 

lieureusement h toutes les attaques par ses malencontreuses spé- 
culations, sa mendicité déplorable, comme tu le dis à la suite 
(le tous, il a été si uiallieureux, on a été si injuste à son égard, 
([u'il faut lui jjardonner bien des choses. Il n'a pas voulu être le 
plus grand homme du monde, mais il reste toujours un homme 
bien extraordinaire. Quand je le vois, je suis, je l'avoue, de suite 
sous le charme. Il est doué par les fées, et dune bouche divine 
sortent, comme dans les contes de Perrault, des perles et des 
diamants. C'est une grâce inimaginable que la parole de ce poète ; 
puis il a soixante-treize ans ! Rappelle-loi ces singuliers moments, 
où la société des décembristes acclamait le président, et avec 
quel fier dédain l'homme, abandonné après de si grands services, 
passait sous le silence de la foule. Je ne l'excuse pas aujourd'hui, 
mais il a dû bien souffrir et penser que la France ne méritait 
guère qu'on jouât pour elle aucun rôle, surtout celui de la 
pauvreté, qui est ce qu'elle dédaigne et méprise uniquement 
aujourd'hui. 

Tu te plains du temps : que dirais-tu, cher ami, de celui de 
Paris, et si tu étais peintre surtout ! Après la sévérité que j'ai 
montrée pour deux œuvres célèbres, je n'ose parler de ce que 
je fais ; il y aurait peut-être plus d'orgueil à ne pas le faire. Je 
sais d'ailleurs quel intérêt cVami tu portes à mon travail. J'ai 
repris ma Marine (ce naufrage dont, je crois, tu as vu l'ébauche) 
sur une plus grande toile ; elle est fort avancée et a été très vite 
en considérant les difllcultés que donnent ces temps ténébreux. 
Jamais je n'ai vu, je crois, un hiver pareil. Sans que nous soyons 
malades, nos santés se ressentent de cette humidité constante. 
Si cela se prolongeait, on verrait, comme en Angleterre, la 
pendaison devenir à la mode et bien portée. 

Adieu, ami, mes respectueux et bien affectueux compliments i» 
ta chère et digne compagne. Ma femme a écrit, je crois, quelques 
mots a M™' Sollier pour excuser mon retard. Merci encore de ton 
cadeau pour moi et pour René, dressé il aimer Géricault, Dela- 
croix, Charlet et tous ceux que nous aimons — à bientôt et de 
cœur. 

Paul Huet. 

Tu sais par les journaux que la Stratonice a été adjugée 
ga.ooo au Duc d'Aumale ; ce nom proclamé a excité de vifs et 
nombreux applaudissements, comme il y en a toujours du reste, 
lorsqu'il se lait des prix si énormes. Trois ou quatre cris de 
« vive l'Empereur! » ont protesté. 

De M. Sollier. 

Saint-Germain du Val, 11 février i863. 

Mon cher ami, en allant à La Flèche hier, la buraliste du chemin de 
fer in'a remis un petit colis dont le contenu, comme tu penses, nous a 



LA CORRESPONDANCE 333 

fait bien plaisir. Tu ne faiblis pas, c'est toujours le même style et la 
même vigueur d'exécution. Nous sommes allés passer huit jours à 
Laval où nous avons bien pensé à toi ; il y a de beaux motifs le long 
des bords de la Maj'enne tout encaissée de carrières de marbre. Je ne 
sais si tu connais cette contrée, mais il me semble qu'il y a de quoi 
faire; il est vrai que si tu exprimais tout ce que tu as dans ton cerveau, 
il te faudrait vivre des siècles pour le mettre à exécution. J'espère que 
René continue à faire des études, et toi, que prépares-tu pour l'exposi- 
tion? 11 paraît que cette fois on ne pourra en produire que trois 

Je ne sais pas comment M. Ingres n'est pas mort de j0ie.9i.000 francs 
une de ses œuvres et sénateur par-dessus le marché ; je ne conçois pas 
plus le Duc d'Aumale que celui qui a poussé l'enchère contre lui. Passe 
pour Decamps, il y a de la fantaisie et un certain charme dans ses 
œuvres et cependant on dit qu'elles ne gagnent pas à vieillir. Nous 
sommes ici sous l'émotion de l'œuvre dernière d'Emile Augier : le 
Fils de aboyer, qui a été reçue, comme partout, avec enthousiasme. Nous 
l'avons vue à Laval et il faut que cette œuvre tranche bien dans la plaie 
qui nous ronge, pour qu'elle ait eu ce succès, car c'est assez pitoya- 
blement joué ; il n'y a qu'une scène au monde où on puisse en jouir 
complètement. 

Il y a évidemment lutte entre le progrès représenté par 89 et les droits 
de l'homme, et l'éteignoir clérical représenté par le Pape ; je crois que 
tout est là : l'Empereur a beau reculer, il faudra en finir; les prêti-esle 
sentent bien. A mesure que l'éducation se propage, la jeunesse leur 
échappe, nous le voyons bien chez nous. Depuis seulement que nous 
sommes ici, dans un pays essentiellement catholique, les jeunes gens 
qui n'avaient que dix ans en ont vingt aujourd'hui ; ils n'acceptent pas 
tout sans examen, aussi notre pauvre curé, un vrai prêtre, ne demande 
qu'à prendre sa retraite et à laisser de plus jeunes continuer une tâche 
qui est au-dessus de ses forces 

Je crois que vraiment toutes les religions s'en vont; elles ne sontplus 
à la hauteur des connaissances qui nous éblouissent depuis quarante 
ans. 

A bientôt, mon cher ami, nous vous embrassons tout de cœur. 
Tout à toi, 

SOLLIER. 

Du président A. Petit. 

Votre exposition doit avancer. 11 me semble que vous devez être 
content de vous. Vous avez travaillé avec une ardeur, un entrain de 
bon augure; votre cœur est trop jeune, votre amour de l'art trop vif, 
trop éclairé, pour que vos toiles ne portent pas la saisissante empreinte 
de l'émotion qui vous aura inspiré cette grande scène de Saufetage au 
bord de la mer. Quand verrai-je cette belle page? Prendra-t-elle place 
au Luxembourg en face deVlnondation!'... 

Qu'est-ce que ce portrait de Lamartine qu'on distribue chez lui aux 
souscripteurs de ses œuvres? Je ne suis pas souscripteur de cette 
dernière et grande édition. Mais j'ai celle de i8',9-i85o. Ne puis-je 
avoir quelque droit à ce portrait?... 
Adieu, tout à vous, 

Auguste Petit. 
8 mars iS63. 



334 l'AUL llUI-T 

La dernière visite de Delacroix à Paul Iluet eut lieu 
à son atelier de la rue d'Assas le samedi 28 mars i863. 
Tout ce qui touche à cette grande personnalité a un tel 
intérêt que je transcris ici les notes suivantes prises 
aussitôt son départ avec une absolue naïveté'. 

Les conseils à Paul Huet, les théories sur la dégrada- 
tion de la lumière, les confidences sur sa façon de com- 
poser ne révèlent rien de très nouveau, mais comme 
l'époque de cette visite est très antérieure à toutes les 
réclames impressionnistes, luministes, pointillistes ou 
autres, il n'est que juste de rendre à César ce qui appar- 
tient à César et de montrer que ces questions préoccu- 
paient Delacroix, qu'il les étudiait : 

— Delacroix entrant : « J'ai vu Dauzats hier, il sor- 
tait de chez vous enthousiasmé de vos toiles, il ma dit 
qu'il préférait votre tableau ^, même à Vlnondation. Je 
serais volontiers venu avec lui. Vous voyez, je n'ai pas 
tardé, me voici. » 

11 s'assied en face du tableau des Falaises de Houlgate 
auquel Paul Huet était en train de travailler. 

« Oh, que c'est original, c'est très bien, etc.. Vos 
silhouettes de falaises sont superbes, mais elles ne sont 
pas assez nettement arrêtées. Je vous l'ai déjà dit plu- 
sieurs fois, mon cher ami, votre carrière eût été tout 
autre, si vous eussiez voulu vous donner la peine de 
faire attention à ces choses de transition. Ce n'est rien, 
mais cela donne un fini nécessaire. 

« Votre cadavre est un peu blanc, la mort est toujours 
couleur de terre ; il n'y plus de transparence et les 
ombres sont fortes : vous ferez bien de le glacer. C'est 
peu de chose et votre tableau gagnera. Sans vouloir 
faire attention à ce bon public, il faut dire que la scène 
n'est pas très gaie; elle sera moins cruelle si votre 

' J'étais présent lors de cette visite, et j'ai noté la conversation dès le 
départ de Delacroix. R. P. H. 

- Dauzats a demandé la toile pour le musée de Bordeaux, sa ville natale. 
Voir sa lettre du 6 septembre i863, p. 355. 



LA CORRESPONDANCE 335 

cadavre est un peu dissimulé dans la demi-teinte. 

« Le Bas-Meudon\ Oh! quel heureux contraste; c'est 
très gai de lumière, plus fait ; vos transitions sont ici 
mieux ménagées, vous voyez comme cela fait bien. 

« Et le troisième, cette vue de Normandie ; près de 
Falaise, dites-vous, c'est la vraie Normandie. Votre ciel 
est superbe et votre fond, à gauche, ravissant, vous avez 
fait une étude d'après nature ? » 

Paul Huet : — « Non, il pleuvait à verse quand j'ai 
vu ce motif, et bien que j'en aie fait, vous le savez, par 
tous les temps, je n'ai pris ce jour-là qu'un bout de 
croquis, un trait, j'ai fait l'esquisse aussitôt rentré. Mais 
vous connaissez mes études, cette armoire en est pleine, 
et ces cartons ! Ce n'est que comme cela que l'on apprend 
et toujours. » 

Delacroix : — « Oui ! On apprend sans cesse, sans quoi 
on ne vivrait pas. — S'il fallait toujours faire la même 
routine, autant se brûler la cervelle tout de suite. 

« D'après de récentes observations, je crois pouvoir 
établir, en principe, que la transition d'une ombre au 
clair est toujours séparée par une ligne bleue, mais 
bleue, très bleue, indigo enfin, pour les chairs surtout. 
Voyez à la lampe, vous aurez l'exagération du phéno- 
mène et vous en jugerez plus facilement. L'ombre, après 
cette ligne bleue, devient d'un violet foncé, et dans les 
ombres des chairs, la ligne bleue est encore séparée de 
la lumière par un ton rose rouge, causé par la transpa- 
rence du jour qui glisse sur la peau et la traverse 
même. 

« Voici une nature morte, un lièvre, il est d'un beau 
ton, le rappel des blancs de la queue est très heureux, 
les pattes sont très bien, le couteau aussi. 

« La difficulté pour ces natures mortes est la composi- 
tion, parce que tout doit être éclairé suivant le même 
jour et c'est fort difficile, ne pouvant avoir tous les 

' Musée de Montpellier. 



336 l'AUL HUHT 

objets à la fois ! Je ne sais comment faisaient Chardin 
et tous ces gens-là ; ils devaient avoir des objets fac- 
tices, ou je ne sais quoi, pour se rendre compte d'avance 
de l'effet des ombres et de l'arrangement. » 

Paul Huet : — « Vous ne trouvez pas que le couteau 
à manciie de cuivre, étant jaune lui-même, fasse mal si 
près des tons jaunes et roux du lièvre. Je crains qu'il 
ne lutte trop avec les tons du ventre de la bête ? » 

Delacroix : — « Non, au contraire, ce cuivre a des 
brillants qui font très bien. Dans un tableau, il faut des 
brillants et c'est ce que je cherche toujours. Il faut sur 
le premier plan, soit de la vaisselle, soit des pierreries, 
enfin un éclat, un collier par exemple, je cherche sou- 
vent à placer un collier. Le brillant c'est la vie ; on n'en 
met jamais assez. — Voyez sur les mains les brillants sont 
de toute nécessité. « Eh bien, dans vos paysages vous 
devez chercher cela et vous le cherchez, c'est plus dif- 
ficile à trouver, il est vrai. » 

Paul Huet : — « Aussi a-t-on dit qu'il n'y avait pas 
de paysage sans eau. C'est notre plus grande res- 
source. » 

Delacroix : — « Oui, mais comme un paysage est 
joli dès que vous avez ce reflet; soit un ciel, soit un fond 
se reproduisant dans ce miroir. Voyez votre rivière, là, 
dans ce Bas-Meudon. 

« Les blancs sont très rares dans le paysage ; vous 
avez une maison, mais c'est une oeuvre humaine, puis 
les maisons vraiment blanches sont des exceptions ; 
vous avez un nuage blanc, mais d'un blanc bien modifié, 
une carrière, mais c'est rare et rarement bien blanc : il 
n'y a que l'eau qui vous donne des brillants et du blanc 
par les reflets. » 

Un carton est ouvert, Delacroix y prend une gravure 
qui s'y trouve, c'est un Charlet : La Garde meurt et ne 
se rend pas. — « Voilà un chef-d'œuvre, quelle compo- 
sition ! Pour moi, je mets cela à côté de Raphaël, de 



LA CORnESPONDANCE 33^ 

Rubens, de tout ce que l'on voudra. Est-ce que vous 
avez une collection suivie. » 

Paul Huel:— a Non, mais j'aime beaucoup les œuvres 
de Chariot. J'ai trouvé celle-ci tout récemment, je l'ai 
achetée parce que c'est un souvenir. Je la voyais sur 
les boulevards en sortant du collège. Je ne connaissais 
nen, mais j'étais passionné pour ces lithographies; c'est 
à elles que je dois ma vocation de peintre. » 

Delacroix .— « Ah ! Je ne savais pas ce détail, mais ce 
que je sais bien, c'est que moi aussi je courais après ces 
estampes; il est vrai que, ayant quelques années de 
plus que vous, je les ai toutes vues paraître. 

« J'avais traité ce même sujet. C'était un cavalier 
démonté qui avait le pied sur son cheval mort et qui 
refusait de se rendre... Oh! c'était bien mauvais, mais 
le motif aurait prêté. Je publiais ces dessins pour vivre, 
j'en tirais quelqu'argent. J'ai bien fait, sans l'avoir jamais 
vue, le portrait de la femme d'un ambassadeur turc 
alors à Paris, ainsi que le portrait de M*** sans l'avoir 
vu davantage. Je l'avais fait ressembler, sans le vouloir, 
à Guérin. Tout cela a paru deux ans avant les premières 
lithographies de Charlet, qui sont de 1822. 

« Aujourd'hui les jeunes gens ne veulent plus entendre 
parler de Charlet, on n'en veut plus. C'est pourtant un 
homme d'un grand génie, pas deux têtes dans tout son 
œuvre qui se ressemblent. » 

A propos de l'inspiration et de la façon dont une 
composition trouve sa formule définitive dans le cerveau 
de l'artiste, Delacroix, l'homme au génie si fécond, 
ajoute cette curieuse confidence : « Jamais une idée ne 
me vient tout d'une pièce et d'un jet spontané; toujours 
ma pensée emprunte son point de départ à une chose 
vue, à une vision perçue, fût-ce une image à un sou, 
une gravure d'Epinal informe. De là, elle voyage à perte 
de vue, et je n'ai pas besoin de vous dire que le but 
atteint n'a rien de commun avec le point de départ. 
Mais ce point n'en a pas moins existé. » 



338 l'AUL HUET 

Après ces notes, il est intéressant de citer une lettre 
de Delacroix adressée à Gustave Planche, elle complète 
et corrobore étrangement les confidences de cette cau- 
serie intime avec Paul Iluct. 



L'ugcnc Dctacroi.r à M. Giistaïc J'Innchc, 

103, /lùlrlilu Midi, rue de. la liarfn 



Ce n'est pas ma modestie, mon cher ami, qui m'empêche de vous 
faire un croquis de mes œuvres : C'est l'impossibilité, absolue pour 
moi, de refaire une chose déjà faite. Je me suis tué pendant une demi- 
semaine pour faire une Liberté pour Mesnier et j'ai été obligé d'y 
renoncer, tant mon instinct me rend cette besogne nauséabonde. J'ai 
un à peu près de croquis fait par un polisson qui est à la disposition 
de Tony, quand vous le voudrez. 

Je compte envoyer le Quentin, si vous trouvez un homme de bonne 
volonté pour en faire un à peu près, de grand cœur. Je n'aurai pas le 
temps, je pense, de mettre ma bataille. 

Pour vous prouver ma bonne volonté, je vous ferai tout ce que 
vous voudrez en fait de vignette, excepté ce que j'ai déjà mâché une 
fois. 

Vos livraisons ont été portées négligemment. J'ai entendu parler de 
gens qui avaient souscrit et n'ont rien reçu ; d'autres, chez qui on n'a 
pas fait toucher la souscription. 

Dites-moi ce qu'il faut que je fasse de mon croquis de Liberté : s'il 
faut l'envoyer à Tony sur-le-champ ? 

Je me tiens toujours confus et reconnaissant de la façon dont vous 
me traitez. Hélas! j'ai grand besoin de compensation à l'ennui qui me 
ronge. Tout le monde, la peinture, les hommes et moi-même, tout cela 
m'ennuie. Donnez-moi un désert et faites-moi l'amputation de ce qui me 
reste d'amour-propre, je serai trop heureux dans ce monde. 
Tout vôtre, 

Eugène Delacroix. 



A M. Le grain. 

a avril i863. 

Vos tableaux sont très bien, surtout l'intérieur. Ce qui tue 
votre portrait, c'est un fond chocolat détestable qu'il serait facile 
de modifier avec du courage. C'est-à-dire : prendre le chemin de 
fer et venir deux jours ici pour peindre un quart d'heure. La 
tête est bonne, fine d'expression et ressemblante. 

Je suis très fier d'un tel élève qui devient mon maître. 

Paul Huet. 



LA CORRESPONDANCE 339 

Au président Petit. 

Avril i8G3. 

Mon cher Auguste, j'ai envoyé mes toiles, je puis régler mes 
affaires et surtout me livrer un peu à mes amitiés ; c'est à vous 
tout d'abord que je pense... 

Vous vous intéressez toujours à mes travaux, mon cher ami, et 
je vous en remercie ; cette pensée qui m'accompagne part chez 
vous autant du cœur que de votre goût délicat pour l'art lui- 
même que vous aimez aussi passionnément. Oui, j'ai envoyé mes 
toiles, peintures barbares et grossières, à côté des jolies choses 
qu'on nous donne aujourd'hui. Au moment de se lancer dans 
cette aventure d'une exposition, l'on hésite comme l'homme 
plongeur qui se jette à l'eau. Nous avons en peinture des gens 
d'une habileté pratique singulière. C'est fort joli et très laid, 
mais effrayant de propreté. En allant me placer il côté de ces 
toiles si vaporeuses et si tendres, je me sens comme un homme 
crotté dans le salon d'une duchesse. On peint aujourd'hui comme 
M'"^ de Guyon ' écrivait, mais pour dire moins qu'elle encore. Le 
pinceau a un moelleux et un fini qui donnent aux sujets les plus 
légers, aux portraits les plus engageants, quelque chose de vapo- 
reux, de tendre et de mystique, qui permet k toutes ces pein- 
tures d'entrer, dans les plus discrets boudoirs, se placer entre un 
crucifix et les bréviaires les plus légers. C'est l'époque, et pour 
réussir il faut en être-. 

Je me console en ayant quelquefois Caton pour moi contre les 
dieux du jour. Mes peintures, cette année, ont fait faire la grimace 
à quelques amis, mais trouvé grâce devant quelques-uns des juges 
que j'aime le mieux. Je désire, si vous venez, mon cher bon, 
quelles soient de votre goût. Je dois vous prévenir, mais je crois 
que ma femme vous en a parlé, que ma toile importante n'est pas 
très aimable. La suite d'une grosse marée sur les côtes sauvages 
de Dives, au pied des sévères falaises des Vaches Noires. J'ai 

1 Mme Guyon, mystique. Doctrines quiétistes, 1648-1717. 

- Il est intéressant de rapprocher de cette lettre ce passage d'une lettre de 
Constable, page 78 de la traduction, par Léon Bazalgette : 

« ... Croyez-moi, mon cher Fisher, je ne serais pas loin de me trouver mal 
en chemin quand je suis là debout devant mes grandes toiles, si je n'étais 
pas remonté et encouragé par votre amitié et votre approbation. J'ai peur 
maintenant (pour ma famille) de ne jamais faire un artiste populaire, un 
peintre pour messieurs et pour dames... » 

Plus loin, à la page 218, Leslie dit avoir trouvé cette remarque parmi ses 
notes : n Mon art ne flatte personne par l'imitation, il ne sollicite personne 
par le ooli, il ne chatouille personne par la petitesse, il est saus sucreries 
ni fadaises, comment alors pourrais-je espérer être populaire? » 

Et page 228 : « ... John Chalon a répandu un bruit sur mon compte qui m'est 
revenu de deux ou trois côtés différents, à mon grand avantage, à savoir qu'il 
m avait réellement vu en main quatre petits pinceaux de martre et que je 
m'en servais bona fide pour peindre... » 



J4o PAUL HUET 

eu encore cette année reiitêtemeiit des figures, et voulu ajouter à 
l'expression dramatique du paysage l'expression des figures. 
J'ai introduit là un noyé, sujet d'horreur pour les femmes de 
goût qui sont venues voir mes tableaux, et sujet de drame inté- 
rieur, bien que Claire soit plus cd'rayée de la critique que du 
sujet. 

En voilii bien long, mon cher ami, sur un tableau dont on ne 
parlera peut-être pas ; le silence du public va-t-il mettre, hélas! 
tout le monde d'accord ? Je n'aurais pour me consoler que les 
quelques enthousiasmes que j'ai recueillis'. 

Avec cela, un bord de la Seine aimable et agréé de tout le 
monde poli ; puis un bocage plus disputé par tous ceux surtout 
qui ne connaissent pas la nature plantureuse, surabondante, 
veloutée de la verte et humide Normandie. 



A M. Lesrain. 



Il avril i865. 



Mon cher ami, j'ai vos reçus, vos tableaux sont donc arrivés 
en bon état. Plusieurs les ont vus qui ont été fort satisfaits, 
entre autres M. Marcille', amateur et connaisseur; Delacroix lui- 
même a été content de vos peintures et (pour vous consoler d'un 
voyage si désagréable et que nous n'avons pas su rendre moins 
pénible) a trouvé que le fond du portrait faisait a merveille : le 
fond, chose importante (ceci dit pour ma défense personnelle). 
Lorsque je vous verrai, puisque vous nous donnez l'espoir que 
vous saurez affronter un séjour qui vous est si dangereux, je 
vous dirai la partie critique; elle vient surtout d'un ami plus dif- 
ficile et fort entiché des principes Corot, dont il s'est tardivement 
fait l'élève. Chennevières ^, vous savez, je crois, est venu pour me 
voir et malheureusement ne m'a point trouvé. J'aurais désiré 
qu'il vit chez moi vos toiles et les miennes; c'est une triste chose 
de jeter ses malheureuses productions au milieu de l'horrible 
mêlée des envois de l'exposition. J'ai aperçu quelques toiles, 
l'abomination de la désolation dans les termes de l'Ecriture et, à 
côté, des peintures d'un onctueux suave et doux qui dépasse 

' Dans un article paru dans le nuaiéro de la Pairie du i3 avril 1878, signé 
des initiales M. de Th., la citation de ce passage de lettre, prise dans la 
brochure de Burty, est accompagnée de cette note : 

<( Tout le caractère de l'homme, tout l'œuvre du peintre, œuvre sévère, 
hardi, consciencieu.'c, qui ne flatte aucune tendance du jour, qui ne pactise 
avec aucun succès éphémère ou de mauvais aloi, tout Paul Huet est dans 
ces lignes, u 

■^ Eudoxe Marcille, amateur distingué, possesseur d'une très belle collec- 
tion d'œuvres de Prud'hon. 

' Le marquis de Chennevières, écrivain, inspecteur des Beaux-Arts, conser- 
vateur au Louvre. 



LA CORRESPONDANCE 34i 

toutes les ineffables tendresses de Marie Alacoque. Le pinceau 
trouve le moyen aujourd'hui, par le fini et l'extrême moelleux 
des passages de transporter le spectateur dans les mystiques et 
vaporeuses écoles du Sacré-Cœur , c'est plus joli que nature et 
plus laid, mais quelle figure doit-on faire en pareille compagnie! 
Ici comme ailleurs, on sent qu'on est hors l'Eglise et de mauvais 
ton. Il faut en prendre son parti et porter courageusement sa 
blouse ou sa vareuse. 

Adieu, mon cher ami, faites part à votre chère femme des com- 
pliments qu'ont reçus vos peintures et croyez tous les deux à nos 
sentiments d'affection. 

Paul Huet. 

.l'ai eu pour ma part, il faut bien vous le dire, quelques enthou- 
siastes. Vittrix Diis, etc. 

C est en i863 qu'il va pour la première année à Cha- 
ville, où il fait des études aux étangs : ainsi qu'à ceux 
de Ville d'Avray, d'où Corot a tiré ses meilleures inspi- 
rations, (avant leurs embellissements par les ingénieurs). 
Paul Huet prend dans la partie restée un peu pittoresque. 
le motif de son tableau Soirée cVété^ les Baigneuses^ dont 
il a fait une eau-forte. 

11 apprend la mort de Delacroix et prononce sur la 
tombe de son ami quelques paroles d'adieu, expression 
de son admiration enthousiaste; elles sont d'autant plus 
appréciées par les amis et admirateurs du maître qu'elles 
venaient avant le triomphe remporté par l'exposition et 
la vente de l'année suivante. 

A l'automne, il va passer quelques jours à Saint- 
Maclou chez un ami M. A. Vauquelin, il fait des études 
à Honfleur, puis à Houlgate. 

A M. Sollier. 

Mai i863. 
Mon bon Sollier, 

Qu'il y a longtemps que je ne t'ai écrit, qu'il y a longtemps 
que nous n'avons reçu de vos nouvelles! Que sont donc devenues 
ces belles promesses de correspondance ! N'est-ce donc pas 



342 PAUL HUET 

assez que la mort éclaircisse les rangs, emporte les amis, faut-il 
que l'éloignement, l'absence fassent le désert autour de nous? 
Il est des amis oublieux, j'ai renonce à toute correspondance avec 
eux; c est ce que je ne puis iaire avec toi, qui ne m as jamais 
tout à (ait délaissé. Nous avons eu beaucoup d'ennuis, ce dont on 
n'est pas pressé de faire part à ceux qu'on aime ; passe pour les 
chagrins, mais les ennuis, chacun a assez des siens I... 

Pendant ce temps, ou à peu près, Paris nommait ses députés, 
tu sais comment !... Que dit-on en province de cette tenue des 
Parisiens ? Partout du reste, l'opposition a ofTert au gouvernement 
une minorité qui peut passer pour une énorme majorité ! Telle 
est ici l'impression. Pour passer à un autre ordre d'idée : j'espé- 
rais d'autant plus te voir à cette époque que nous sommes en 
pleine exposition, et que tu as pris plus ou moins la bonne habi- 
tude de venir h Paris vers le mois de juin. Si l'exposition ne t'at- 
tire pas, j'espère qu'elle ne sera pas pour toi un prétexte à ne point 
venir ;je lui en voudrais d'autant plus. .le viens de l'écrire à un 
ami tout à l'heure : C'est une triste chose de vieillir, on perd 
non seulement amis et famille, mais les illusions; tout change 
autour de nous, ce que nous aimions est oublié, au moins en 
tient-on peu compte ; au vide des amis se joint le vide de la 
pensée ; je me fais peu, pour ma part aux tendances du moment, 
à cet art coquet, coquin, sans grâce, d'une habileté pratique 
dépourvue de sentiment, cœur de courtisane, c'est directement à 
la bourse de l'amateur que l'artiste s'adresse. Il y a longtemps 
que les marchands sont dans le temple, mais depuis que l'expo- 
sition s'est éloignée des vieux maîtres pour passer au palais de 
l'industrie, il n'y a plus de temple, ce n'est plus qu'un bazar. 
Objets parfaitement confectionnés, poli précieux, vernis parfaits, 
rien n'y manque, pas même les annonces des journaux, car la 
critique n'est plus qu'un moyen au profit de qui sait la tenir. 
Cela est si vrai, que le public prévenu ne tient même plus aujour- 
d'hui compte de celle qui veut être sérieuse. Que de talents, 
que d'intelligences cependant dans cette exposition ! Le nombre 
des habiles est vraiment considérable. Aussi suls-je par moments 
tenté de me frapper la poitrine et d'attribuer à 1 âge ces impres- 
sions moroses, ces blâmes surannés. La sculpture, plus encou- 
ragée du gouvernement, a conservé au moins l'apparence d'un 
grand art. Elle se cramponne à la tradition et donne raison aux 
écoles. Si les convictions lui manquent, si elle a peu la vie de 
l'âme, l'étude de chefs-d'œuvre de l'antiquité y supplée, et des 
talents vraiment remarquables ont donné, cette année encore, 
de belles réminiscences du passé. Les gouvernements qui bâtis- 
sent ont besoin de la sculpture et l'encouragement qu'elle reçoit 
est pour beaucoup dans ces efforts. C'est là, d'ailleurs, que l'on sent 
combien la peinture est un art plus intime, plus moderne, ayant 
besoin de spontanéité, traduisant l'expression plus directe de l'ar- 
tiste et aussi de son époque. Les imitations des vieux maîtres, en 



LA CORRESPONDANCE 343 

peinture, ont toujours quelque chose de guindé et d'ennuyeux; 
c'est pièce fausse, qui sonne faux. Tel l'art allemand, malgré les 
hommes distingués qui le représentent. C'est une espèce de défi 
et de reproche lancés au public par des âmes grandes et déses- 
pérées, qui sentent l'impuissance de leurs effoits. Ni Géricault, 
ni Charlet ne procédaient ainsi, ils portaient la lumière avec eux. 
Je ne sais si c'est vieillir, mon cher ami, mais de plus en plus 
j'aime ces grands artistes, et regrette qu'on ait si vite quitté le 
sillon qu'ils ont tracé. Malheureusement rien n'est impuissant 
comme les regrets. Delacroix est un artiste d'un autre âge pour 
la génération présente. 

Nous sommes à Chaville, près de Versailles, dans un recoin un 
peu sec. Ecris-nous, donne-nous de tes nouvelles et rappelle à 
ta chère compagne, que nous avons trouvée si distinguée de cœur, 
qu'elle a promis de répondre aux sentiments affectueux que je 
me charge de renouveler ici. 

Mes respects à M""" Sollier. 
Tout à toi. 



A M. Lef/rain. 



Pai:l Huet. 



10 juin i863. 



Mon cher ami. Je voulais vous écrire, cela depuis à peu près 
l'ouverture du Salon, non pour vous en parler, car ce qui m'a 
peut-être retenu, c'est la conviction où j'étais que malgré la ter- 
reur que Paris vous inspire, vous ne pourriez résister à venir 
voir cette année l'exposition. Vous l'avez h peu près annoncé et 
je comptais profiter d'un voyage qui ne serait pas fait pour moi. 
Je ne sais si vous avez beaucoup lu de critiques, si l'on parle 
de peinture et d'exposition à Vire ? L'art de la peinture est tel- 
lement devenu manufacturier, il atteint si bien les progrès de 
la confection que je ne m'étonnerais pas qu'on s'en occupât 
dans une ville comme la vôtre, plutôt qu'au centre de VintelU- 
gence et des académies^ où l'on a bien autre chose à faire. 

Je ne veux point médire des académies, bien que peu menacé 
d'en être ; ni même de mes confrères, mais il faut cependant, 
mon cher ami, que je vous dise un peu ma pensée puisque je 
m'avise de parler de cette exposition à laquelle nous contribuons 
l'un et l'autre. Ma pensée, c'est qu'il est triste de vieillir, les 
amis disparaissent, les choses changent autour de vous, on 
a beau se sentir l'âme jeune et se croire de ce monde, on est 
presque un étranger dans un monde nouveau ; l'art, cette ex- 
pression de la pensée, se modifie, venu de l'âme, on le croit éternel 
et cependant il est le plus vite emporté dans les époques criti- 
ques et de décadence. Non seulement il se modifie, mais il 
s'éteint et meurt; assistons-nous à cette agonie? Je ne saurais 
le dire, bien que j'en sois tenté. J'entends tellement parler de 



344 PAUL IILET 

progrès ! Je suis tellement témoin d'une habileté générale pra- 
tique que je suis tout prêt à maccuser et à attribuer à 1 âge 
morose les erreurs d'un jugement suranné. Ce qu il y a de sûr, 
c'est que ce que nous aimions, on paraît ne plus beaucoup en tenir 
compte et que nous n'aimons guère les tendances d'un art 
devenu une monnaie de circulation, depuis le boulevard des Ita- 
liens jusques un peu au delii Notre Damu-de-Lorelte. 

Que je n'aille pas au moins vous détourner de votre voyage par 
cette boutade d humour, venez voir par vous-même, mon cher 
ami, ces choses charmantes, qui toutes ont ce charmant vernis 
féminin : --- le désir déplaire. — Nous serons d'ailleurs heureux 
d'avoir le sentiment naïf d'un homme moins soumis à ce régime. 

... Ce qui me paraît le plus fort aujourd hui ou au moins 
cette année, c'est la sculpture; renfermée dans les limites de 
la tradition académique, la sculpture, en s'immobilisant un 
peu, paraît avoir donné raison aux écoles ; elle a trouvé le 
moyen de reproduire, dans des types connus, de belles réminis- 
cences d'un passé qui avait en plus la vie de l'âme. C'est quelque 
chose ! Mais enfin, c'est beaucoup aussi de voir de grandes tra- 
ditions se relever. La sculpture doit, je pense, cette supériorité 
aux encouragements qu'elle reçoit, on ne peut tout à fait la ré- 
duire à la proportion des statuettes ; et des gouvernements qui 
bâtissent sentent le besoin de cette magnifique ressource de déco- 
ration. Si plats que soient nos monuments, ils ont besoin de sculp- 
teurs. Il y a donc tout à dire sur cet art moderne sans conviction, 
qui, ne sachant trouver sa voie, se rattache au passé et trouve, a 
défaut d'inspiration, de beaux souvenirs qu'il jette avec impuis- 
sance au public comme un reproche et un regret... 

J'ai vu les dessins de monsieur votre beau-frère... ils sont bien 
faits, mais qui ne fait bien aujourd'hui, surtout dans ce manie- 
ment du fusain ? Il y a aussi une trop grande inexpérience des 
premières conditions d'un tableau : le manque d'agencement 
dans les lignes, mais rien là n'est fait pour le décourager, à 
peine a-t-il étudié ! Il lui faut des points d'appui, qu'il les prenne 
dans les maîtres et sin-lotil dans la nature; il se préoccupe trop, 
je le crains, des petites productions modernes. Vous lui direz, 
de tout ceci ce que vous jugerez à propos. Nous vous embras- 
sons... 

Au président Petit. 

2 juillet i863. 
Mon bon ami, 

Étes-vous remis de vos dernières secousses? Etes-vous plus 
rassuré sur ces santés si chères des êtres bien-aimés qui vous 
entourent? Nous sommes impatients de vos nouvelles. 

... Si je ne vous écris point, mon cher Auguste, c'est qu il me 
faudrait répondre à vos préoccupations si vives par le récit de 



LA CORRESPONDANCE 345 

nos petits ennuis et de nos mesquines misères ; bien peu de chose 
que ces petites épines devant les chagrins passés et les menaces 
de l'avenir! II vient de disparaître du théâtre humain un des 
plus nobles représentants de notre chétive espèce. Jean Rey- 
naud ' le philosophe, l'auteur de Ciel et terre, ce livre un peu 
bizarre, témoignage d'une science immense unie à l'imagination 
la plus grande; Jean Reynaud, que nous avons tous connu, est 
mort pour prouver une fois de plus que la force physique, protégée 
de la force morale, est impuissante devant le destin. Reynaud était, 
du reste, de ces hommes qui n'ont point d'âge et qu'on voit tou- 
jours jeunes. Le front superbe, la tète haute, dénonçant son im- 
mortalité par son regard; Reynaud semblait dominer le sort 
comme les hommes. 11 portait la puissance avec lui et bien des 
gens, le croyant fatalement destiné au pouvoir, ont été très 
étonnés du rôle modeste et secondaire qu'il a joué dans nos évé- 
nements. Ceci s'explique par un mot : Il était aussi ferme dans 
les principes de l'honneur que dans sa foi politique. 

Nous avons perdu, vous le savez. M™" de Lamartine il y a 
quelques jours. C'est une perte aussi que cette femme excellente; 
je n'ai point vu Lamartine depuis, mais, à part le trouble nou- 
veau que cet événement peut jeter dans ses affaires, je ne crois 
pas que la perte de M'"" de Lamartine altère en rien sa puissante 
sérénité . 

Vous m'avez demandé quelques causeries sur le Salon, mon 
cher ami, jusqu'ici je me suis senti peu d'humeur à parler de 
cette lutte de petits intérêts plutôt que d'art. Jamais le nombre 
des talents qui s'adressent au public n'a été plus réel et plus con- 
sidérable. La moyenne de l'exposition est très forte et doit satis- 
faire la statistique; quant aux qualités réelles de la peinture, de 
la grande peinture surtout, vous pensez qu'elles sont toujours 
bien rares, plus rares que jamais pouvez-vous dire. Ne vous 
fiez ni aux réclames, ni surtout aux couronnes d'or qui tombent 
sur le succès. Toutes ces Vénus, pleines de suavité et de talent, 
sont faites pour des boudoirs, je doute que jamais elles trouventun 
temple. La peinture anecdotique est en grande recherche et en 
grand succès ; le fini, le soin, les intentions spirituelles, les tours 
de force, d'adresse et de minutie font les succès de ces composi- 
tions destinées à la photographie et à la gravure populaire. Le 
savoir-faire, qui dirige la vie, dirige aujourd'hui le goût et il faut 
reconnaître le triomphe de tant d'habileté. 

La peinture refusée est, comme on devait s'y attendre, parlai- 
tement ridicule, peut-être cependant y a-t-il, dans tel tableau, 
de plus véritables instincts de peintre que dans telle autre toile, 
qu'on couvre de billets de banque. Cette confusion, (|u'il faut 
reconnaître, est triste pour un peintre. Le genre que j'appelle- 
rais, Folie dramatique, et qui fait la fortune des théâtres, a, au 



;546 l'ATL HUKT 

Salon, d'admirnbles représentants : le Sallimbanf/i/e dcKnaus est 
charniant d'exécution, le peintre de Dusseldorf prouve que les 
Allemands savent rire et faire rire avec infiniment d'esprit et de 
finesse. Je ne sais, mon cher ami, si ces détails peuvent amuser 
vous et les vôtres. Je sais votre amitié et vous me demandez quel- 
ques nouvelles de ma sauvage peinture ; elle est bien barbouillée 
auprès d'œuvres si propres; elle a, comme presque toujours, un 
succès d'estime près certaines gens, qui prétendent tenir plus 
au fond qu'à l'habit, mais de succès populaire, il n'y laut pas 
compter. Pour le succès de coterie, nous vivons trop en nous, 
trop retirés du monde pour y prétendre ; de temps en temps 
seulement, je sens les coups mystérieux que portent certains 
amis ou certains confrères. La presse m'a été généralement, je 
crois, favorable ou au moins indulgente pour ma qualité de vété- 
ran, titre peu flatteur qu'il faut cependant fièrement porter. Le 
Conslilutionnel m'a fait deux articles, la Revue des Beau.v-Arts 
m'a été, je crois, très favorable, je ne l'ai point encore lue. 
Mais si vous pouvez vous procurer le n" 267 du jeudi 23 juin i863 
de V Univers illustré, vous trouverez un charmant article d'un 
M. Rousseau", que je ne connais nullement, et qui m'a traité 
mieux qu'en ami. Le petit préambule sur le paysage, qui sert 
presque uniquement à développer l'éloge que M. Rousseau va 
faire de ma peinture, est admirablement fait et très finement 
senti. 

Bien entendu que je ne vous ai point parlé de gens qui mérite- 
raient d'être cités, je ne puis, en vérité, avoir la prétention de 
vous mettre au courant du Salon. Je dois cependant, puisqu'il 
me reste quelque espace, vous parler des peintures de Fromentin, 
un peu recherchées sans doute, mais dignes cependant du char- 
mant écrivain. 

... Nous vous embrassons de cœur. 



D'Hippolyte Carnot. 

Prestes, 8 juillet i863. 

Mon cher ami. La mort de Jean Reynaud nous a bien tristement 
affectés, et en même temps frappés comme un coup de foudre, quoique 
la gravité de son état nous fût bien connue. La veille, j'avais été appelé 
auprès de lui par dépêche télégraphique; mais, dans lajournée, une 
consultation du médecin avait été si rassurante que j'étais reparti le 
soir, croyant le danger très ajourné, si ce n'est presque enrayé. Jean 
Reynaud est mort le lendemain matin, et la lettre d'Henri Martin, qui 
me l'annonçait, portant une adresse fautive, ne m'est arrivée que trois 
jours après. J'ai su la nouvelle par Sadi qui, se trouvant à Paris le lundi, 
alla, sans rien savoir, à la maison où notre ami n'était déjàplus. M™'= Rey- 
naud a été admirable de courage et de dévouement. Nous faisons là une 

' Voir plus loin aux Salons, p Si;. 



LA CORRESPONDANCE 347 

grande perte. M. Nefftzer' m'a demandé un article, que je me suis 
empressé de lui envoyer et qu'il a mis hier soirdiins le Temps, ie suppose 
que Legouvé fera autre chose que les quelques mots, excellents d'ailleurs, 
qu'il a mis dans le Siècle, et je pense qu'Henri Martin ne se taira pas 
non plus. Un pareil homme ne peut s'en aller sans adieu. 

Je vous remercie de tout ce que vous me dites au sujet de mon livre ; 
je vous en remercie d'autant plus que je vous sais à la fois ami 
sincère et bon juge en matière de goût. Or, dans un travail de ce genre, 
on est sûr de soi quant à la vérité des faits, on n'en est pas sûr quant 
à la manière de les présenter. Etre ennuyeux en disant trop, ou sec en 
n'osant pas dire assez, c'est le double écueil. J'ignorais que le cousin 
Jacques eût été lié avec votre famille; j'en aurais causé avec vous. J'ai 
souvent entendu parler de lui dans la mienne, où l'on avait conserve 
bon souvenir de lui, quoiqu'il fût un peu fatigant. 

Notre jeune couple est pour quelques jours à Fontainebleau, et le 
frère est parti pour sa tournée d'Allemagne ; de sorte que la table ne se 
compose que de trois personnes. 

11 n'y a rien encore d'arrêté sur le voyage à Limoges, qui se ferait 
avant la fin de ce mois, mon beau-frère le marin devant venir au mois 
d'août avec sa famille et rester jusqu'au i5, fête de la grand'maman. 
Après le départ de cette colonie, nous nous proposons de vous envoyer 
une sommation amicale, à laquelle j'espère bien que vous ne résis- 
terez pas. Nous nous inscrivons d'avance pour éviter d'autres projets. 

Salut altectueux à Chaville de la part de Presles. Je vous serre la 
main bien cordialement. 

CAliNOT. 

A M. Legrain. 

Siimedi 18 juillet i8(i3. 

Mou cher ami, vous êtes bien fier ! Peu de peintres, que je 
sache, regrettent l'acquisition de leurs œuvres : et le grand déses- 
poir de Géricault était de ne pouvoir débiter un pouce de sa pein- 
ture ; il regrettait, avec quelque raison, cette dernière épreuve, l'ac- 
quisition étant à ses yeux le plus bel éloge qu'on eût pu faire, et je 
ressens un vrai plaisir en vous adressant mon compliment. Je sais 
que l'enlèvement d'un ouvrage auquel on consacre ses soins, cause 
toujours un certain souci ; nos enfants sont des enfants perdus ; 
une lois sortis de nos mains, Dieu sait ce qu'ils deviennent et 
quelle obscure destinée les attend ! Je parle ici pour moi, mais 
rien n'encourage mieux la production, croyez-moi. Vendez donc, 
mon cher ami, et dépèchez-vous de mettre une autre toile sur le 
chevalet. Cette dernière prouve déjà plus d'expérience, vous 
ferez mieux encore, et d'autant mieux peut-être que ce moyen de 
comparaison ne sera plus sous vos yeux. Ce point éclairci, le 
plus difficile est de vous dire ce que vous devez demander de 
votre tableau. Vous me rirez au nez, si je vous assure qu'en 
ceci, je n'ai nulle expérience. Telle est cependant l'exacte vérité ; 
singulière marchandise que la nôtre ! qui ne peut avoir cours ! 

' Publiciste, fondateur et rédacteur en chef du Temps. 



348 PAUL HUET 

singulirr métier où chaque peintre a ses prix, et n'est jamais 
colé ; où l'estime, cependant, s'appuie sur le tarif. Pour réussir, 
sachez vendre très cher. Dites qu'on s'arrache vos tableaux et au 
besoin faites-les disparaître: si vous les vendez bon marché, 
dites qu'on les a achetés un prix exorbitant, au-dessus de vos 
espérances ! Comment voulez-vous que je sache ce métier ? Je ne 
suis pas juif, ni même marchand chrétien, qui ne le cède guère. 
Votre homme est-il riche? très riche? Rst-il généreux, est-il 
avare ? Tenez-vous si peu à vendre que vous puissiez risquer une 
grosse demande ? Est-il assez comme il faut, assez bonhomme 
pour dire : Je puis donner cette somme? C'est un peu à vous- 
même de résoudre ces questions, cependant, en thèse générale, 
on peut sans hésitation demander d'un premier tableau, tel que 
le vôtre de i .aoo h 2.000 francs, c'est donc à peu près h i .000 francs 
que s'arrêterait mon conseil. 

Dans la position où vous êtes, il ne serait ni bon, ni bien de 
le donner à trop bon marché. 

... Mon tableau de Houlgate était commandé... Nous avons ici 
la chaleur des tropiques, et pour logement à la campagne, une 
cloche à melons qui a l'avantage d'être très accessible h la moindre 
humidité, aussi le travail est-il un travail de nègre, c'est-à-dire 
fort nul ! J'entends parler des nègres tels que Dieu les a faits. 

Les journaux m'ont, je crois, en effet, été généralement 
sympathiques. Malheureusement, dans les journaux d'art les 
coteries dominent, et vous savez que j'aime mieux fuir au loin 
que d'approcher ces lèpres. 



Paroles prononcées sur la lonibe de Delacroix 
le lundi 17 août i863. 

Messieurs, 

« Les morts vont vite ! » Ce mot de Gœthe, que Delacroix 
répétait dans la première jeunesse et sur la tombe de Géricault, 
son guide et son ami, nous est sans cesse cruellement rappelé. 

Quel vide autour de nous ! Tous se pressent ; hier, David, 
Scheffer, Delaroche, Decamps, Vernet; aujourd'hui, celui qui 
nous était si cher, Delacroix, nous est enlevé, alors qu'avec autant 
de modestie que de grandeur, il se reposait de la gloire par de 
nouveaux travaux. Car cet infatigable jouteur ne s'est jamais 
reposé avant ce triste jour. Le travail, pour lui, était le premier 
bonheur; l'art, son unique passion ; passion à laquelle il a tout 
sacrifié : les plaisirs du monde, où son esprit charmant lui assu- 
rait les succès brillants et faciles; les joies de la famille, qu'il 
comprenait avec l'intelligence d'un grand cœur. Comme Michel- 
Ange, il disputait les heures qu'il fallait dérober à son art 
jaloux. 



LA CORRESPONDANCE J49 

Pourquoi ne pouvons-nous le rappeler parmi nous ! Nous tous 
ici, Messieurs, qui sommes réunis pour rendre les derniers 
hommages a cet homme éminent, nous éprouvons comhien sont 
tories les affections qu'inspire le génie. Si le talent fait des 
envieux, le génie fait des amis, et tous nous sentons le vide 
immense que va laisser après lui l'homme qui, pendant tant 
d'années, nous a donné de si vives et de si belles émotions. 

Et cependant, il sera toujours avec nous, il vivra plus que 
jamais dans ses œuvres, cet homme qui, du premier coup, a 
frappé le sol de son empreinte et assuré sa gloire par une per- 
sonnalité si tranchée et si vigoureuse. 

Penseur profond, peintre admirable qui prend sa place près 
de Paul Véronèse et de Rembrandt, à côté de Goethe et de Byron, 
Delacroix est du petit nombre des artistes qui caractérisent une 
époque et s'en emparent ; il restera une des gloires de notre 
France. 

Il m'est impossibls d'entreprendre ici l'histoire de cette vie si 
remplie, d'étudier ces œuvres si variées qui portent toutes l'em- 
preinte du maitre, la grilFe du lion, et par leur nombre nous 
révèlent l'étonnante fécondité de quelques anciens. 

L'esprit juste de Delacroix l'a tenu en dehors des petites 
querelles d'école. 11 ne raj'ait aucun mot du dictionnaire et ne 
rejetait pas plus l'imagination que l'étude, la couleur que le 
caractère et le dessin. 11 ne se demandait pas s'il était spiritua- 
liste ou réaliste ; il voulait émouvoir et charmer, il savait que 
l'âme seule arrive h l'àme, et qu'on doit toujours dire le vrai. De 
là, cette foule de toiles si passionnées où la couleur n'est qu'un 
moyen de plus d'arriver à l'expression ; de là ce génie vigoureux, 
inventif et original, qui se révèle dans les décorations de nos 
monuments, aussi bien que dans les œuvres de moindre dimen- 
sion. 

L'originalité de Delacroix est de celles qui semblent toutes 
naturelles, car c'est un des caractères saillants du génie de se 
manifester sans eifort et sans manière. Je n'ai pas parlé de l'écri- 
vain, de l'administrateur; partout Delacroix a porté un esprit 
juste, une droiture et une fermeté inébranlables. 

Mais s il m'était possible, combien je serais heureux de parler 
de l'ami, de l'homme privé, toujours d'une grâce, d'une bonté 
charmantes. 

Il appartenait à d'autres voix que la mienne de se faire ici 
l'interprète de cette profonde douleur, et surtout le juge de ce 
beau talent; mais, fier et reconnaissant d'une amitié qui, pendant 
quarante ans, ne s'est jamais démentie, j'ai cédé à l'entraînement 
du cœur et essayé de vaincre l'émotion de ma profonde douleur, 
pour adresser à celui que j'ai si bien aimé et si bien senti un 
dernier et solennel adieu'. 

' M. Maurice Tourneux a donué ces paroles dans son volume intitulé : 



350 l'AUL HUET 

De L. Riesener. 

Beuzeval-sur-Mer, ce 21 août i863. 

Mon cher ami, comme vous devez le penser, j'ai lu avec recueille- 
ment ce que vous avez dit sur la tombe de Delacroix et je dois vous 
témoigner combien ma femme, moi et mes filles nous avons été émus à 
cette lecture. 

Tout ce que vous avez dit est vrai, fortement senti et exprimé avec 
une modération dans les termes qui donne un tour distingué aux sen- 
timents les plus sympathiques. 

Les amis de Delacroix sont bien heureux, mon cher ami, que vous 
ayez ainsi exprimé leurs regrets et leur admiration, si heureusement 
et d'une manière si conforme à leur pensée qu'il semble, en vous lisant, 
que l'on eût écrit la même chose que vous. 

Voilà, mon cher ami, ce que j'ai sur le cœur, ce que je tenais à vous 
dire, et je pense que notre ami, s'il a pu vous entendre, vous aura 
remercié. 

Je vous embrasse. Tout à vous, 

L. RiESEXEn '. 

De M^'^ L. Riesener à .V/"* Paul Huet. 



Mon mari m'avait dit, bien bonne et chère madame, l'impression 
profonde qu'avait fait le discours de votre cher mari. — .l'avais hâte de 
le connaître, mais ce n'est qu'hier soir qu'on a pu me le donner, et je 
tiens à vous dire que nous en avons tous été touchés aux larmes ; non 
seulement nous, mais mes filles, mais notre ami M. Labbé, mais Belly- 
et sa femme qui ne connaissaient pas l'illustre objet de nos pleurs. 
C'est que le sentiment de ce discours est exquis, et l'expression d'un 
rare bonheur. C'est que l'éloquence du cœur s'y trouve jointe à la plus 
haute éloquence de l'esprit et du style. — Ce que je vous dis, chère 
madame, n'est pas seulement mon sentiment, c'est celui de tout le monde 
et l'âme de notre ami, n'en doutez pas, sera satisfaite de cet hommage 
si éloquent, rendu à sa mémoire. Béranger assurait que la puissance 
du st3'le de M™" Sand tenait principalement à l'admirable justesse de 
sesépithètes. En cela, M. Huet s'est montré maître à tous. Je voudrais 
les reprendre une à une, ces épithètes si justes, si fortes qui révèlent 
1 homme d'un mot, et avec une si suprême délicatesse, mais il faudrait 
copier le discours tout entier. 

Enfin, chère madame, si peu intéressante que puisse être pour un 

Eugène Delacroix devant ses contem <orains : il les présente ainsi à la 
page 21 : II ... aussi la majeure partie des assistants sut-elle bon gré à Paul 
Huet de prendre la parole immédiatement après M. Jouffroy. Cet adieu 
vibrant et chaleureu.i n a été imprimé que dans l'Opinion nationale et dans 
VArtiste; je suis heureux de contribuer à remettre en lumière cette géné- 
reuse improvisation. » 

' Le peintre Léon Riesener était le cousin de Delacroix. 

- Léon Belly, peintre orientaliste, portraitiste, 1827-1877. 



LA CORRESPONDANCE 351 

homme du talent de M. Huet l'opinion d'une infime parcelle de la 
foule, j'ai voulu vous la dire et mon admiration, parce qu'elles sont sin- 
cères et que, vous connaissant tous pour des êtres de qualité supérieure 
et vous aimant de tout mon cœur, j'ai été plus sensible qu'une autre au 
succès haut placé de votre mari. Ne peut-on pas, d'ailleurs, être inha- 
bile au bien dire et sentir vivement le beau, le bien, le vrai? 

Nous sommes tous fort souffrants, mon pauvre mari maintenant a un 
sujet de chagrin trop grand et trop durable qui rendra lourdes toutes 
les heures de sa vie 

Je vous serre les mains bien affectueusement à tous 

Laure. 



De Léon Belly. 



De Houlsate. 



Votre lettre, mon cher monsieur, m'a fait le plus vif plaisir, car 
outre le témoignage d'un souvenir plein d'affectueux intérêt, j'y trouve 
un encouragement bien précieux et un éloge tout à fait sensible. Vous 
savez assez ce que valent l'éloge ou le blâme de la critique et de la foule 
pour vous rendre compte du prix que j'attache à votre suffrage et com- 
bien je suis touché de la bonté que vous avez mise à me le faire connaî- 
tre ; c'est surtout dans un temps comme le nôtre, où il semble que 
1 autorité en matière d'art soit tout à fait méconnue, où les succès se 
font et se défont suivant la fantaisie d'un public ignorant et présomp- 
tueux, qu'on a besoin de l'appui des hommes de talent et de savoir. 
C'est là que se trouve aujourd'hui la Direction des Beaux-Ans, et non 
ailleurs. — Les artistes le sententbien et un mot d'approbation bienveil- 
lante comme celui que vous avez bien voulu m'envoyer donne plus de 
courage que toutes les récompenses de l'administration et les éloges 
des feuilletons. 

C'est à Houlgate que m'est parvenue votre lettre. J'y suis avec ma 
femme, jusqu'à présent plus occupé à respirer et à regarder «ju'à tra- 
vailler. La mer est d une beauté si calme et sereine qu elle n'inspire 
que des idées de repos. Cependant, j'ai découvert dans le fond de la 
vallée de beaux arbres et des eaux limpides courant tantôt sombres 
sous d'épais feuillages d'aulnes, tantôt comme de l'ambre liquide dans 
des rives plus ouvertes glissant au soleil sur un lit de cailloux d'or. 
C'est de ce côté que je vais me mettre à travailler, réservant la mer 
pour les jours de mouvement dans le ciel. Votre Orage sur la plage de 
Villers est bien saisissant. C'est vraiment la mer furieuse se mêlant au 
ciel dans cette monotonie terrible qui semble ne pouvoir cesser. C'est 
vrai, c'est poétique, inspiré. Vous ne me dites pas si vous pensez à 
venir cette année dans ce paj's que vous semblez aimer, car vous l'avez 
souvent visité. Je me rappelle tous vos paysages des côtes de Norman- 
die. Je serais très heureux de vous retrouver et de vous exprimer 
encore de vive voix toute ma reconnaissance pour votre indulgente 
sympathie. Je vous serre bien cordialement la main en vous priant de 
croire aux meilleurs sentiments de votre tout dévoué, 

L. Belly. 



35ï PAUL HUKT 

De Sainte-Beuve. 

Ce a3 août. 

Cher ami, j'ai fait votre cadeau, et il a été reçu corarae il le méritait. 
On a admiré particulièrement les fonds : pour moi j'en admire tout. 

Votre discours sur cette tombe ' a été très bien, touchant, élevé, 
et d'un ami qui parle d un de ses pairs. Oli ! diantre ! Comme les premiers 
rangs sont tombés! Nous arrivons en ligne. A nous les balles! Tra- 
vaillons jusqu au bout, et faisons feu jusqu'à la dernière cartouche. 

A vous de tout cœur -. 

Sainte-Beuvf. 

A M. Legrain. 

27 août i863. 

... J'espère, mon cher ami, que votre trio charmant a passé 
vaillamment et plus glorieusement que nous par-dessus ou par- 
dessous ces abominables chaleurs; pour ma part, je ne suis point 
brave et mon malheureux estomac est bien en déroute depuis 
quelques jours. La mort de Delacroix, sa maladie n'ont pas, bien 
entendu, amorti les douleurs physiques, c'est une grande perte 
pour tout le monde et pour moi en particulier, qui ai suivi avec 
l'admiration du cœur cette grande existence. C'est un homme 
qui ne sera pas remplacé et dont la perte sera de jour en jour 
de plus en plus sentie. L'Académie, elle, est débarrassée d'un 
poids, et bien que Delacroix n'ait jamais répondu aux attaques 
qui l'ont poursuivi que par ce sourire complaisant et railleur 
que nous connaissions, sa présence ne pouvait se pardonner ; un 
des membres les plus infimes a été chargé de lui donner le coup 
de pied de l'âne. 

... J'ai prononcé quelques paroles sur la tombe de Delacroix; 
je ne sais pourquoi, je ne voulais pas vous en parler. J'ai été 
assez heureux en m'acquittant de cette pieuse tâche et je reçois 
de tous côtés des félicitations auxquelles je ne m'attendais guère. 
Vous le trouverez dans le Moniteur du lundi 18, je crois, si le 
cœur vous en dit. 

Au président Petit. 

Mardi, août i863. 

Cher bien bon. Si j'avais dans le sein même de l'Académie, un 
ami aussi chaleureux, un cœur aussi prévenu, je pourrais, certes, 
prétendre, avec quelques années devant moi, et un savoir-faire 

' De Delacroix. 

2 Communiquée à M. Léon Séché et publiée par lui dans la Revue de Paris 
du i5 juin 1908. 




Le Gué et la Chaumière, p;inneau décoratif (S.ilon de 1S59) 

(ToUe, i-9jXi"io) 



LA CORRESPONDANCE 353 

que je n'ai pas, forcer ces portes qui six fois se sont refermées sur 
Delacroix. Mais personne, dans cette boutique jalouse et étroite, 
ne vous ressemble et ne veut penser comme vous. Bien que pro- 
fondément touché de ces élans d'afl'ection, si sympathiques et 
sincères, je n'ai pu m'empêcher de sourire de votre naïveté. 
Pauvre ami ! Vous vivez loin du théâtre de nos coteries. C'est 
beau, à notre âge, de voir avec les yeux du cœur. Mais il faut 
avouer qu'ils n'y voient pas d'assez près. Vous ne soupçonnez ni 
l'étroitesse, ni les liens de camaraderie de ce corps usé, vivant 
de vieilles idées qu'il ne sait même ni suivre, ni rajeunir. Ces 
quelques paroles, dites sur la tombe de Delacroix, qui n'ont 
d'autre mérite que d'être senties, comment avez-vous pu croire 
qu'elles pourront préparer, toucher ces têtes de bois, ces âmes 
desséchées? Dites au moment où l'Académie des beaux-arts fait 
donner, par un de ses membres les plus médiocres, le coup de 
pied de l'âne h ce lion couché dans la poussière, comment n'avez- 
vous pas compris que je donnais de moi la plus mauvaise note. 
Ma modestie me lient, heureusement elle-même, en garde contre 
de fâcheuses démarches, et je crois que je n'irai jamais me 
heurter contre les chevaux de frise de la soupe à V oignon^. Un 
jour je vous conterai ce que c'est que cette puissance de la 
soupe à l'oignon, qui, depuis tantôt soixante ans, recrute dans les 
prix de Rome, les sculpteurs, les peintres, les musiciens et les 
graveurs de notre Académie. L'Ecole d'Athènes suivra l'Ecole de 
Rome dans cette belle tradition. L'Académie française se recru- 
tait chez M""' Récamier, et maintenant elle est descendue de 
l'appartement de cette belle dame à la sacristie ! Pour faire rentrer 
cette soupe dans le gosier de messieurs de l'Ecole de Rome, il faut 
une popularité comme celle de Vernet, l'autorité de Ingres, des 
succès de monde, comme ceux de Delaroche, une puissance 
d'artiste comme celle de notre ami. Delacroix, sans l'Exposition 
universelle, n'eût pas été nommé, c'est ce qu'il me disait en 
causant peu de temps avant sa maladie, à propos àe ma candida- 
ture (/lie je lui fiosais impossible. « Je ne serais même plus 
nommé aujourd'hui ; tout tient, me disait-il, à une chance, à un 
joint. » Ce joint, pour moi, ne viendra jamais. Vous trouvez quel- 
quefois un lond de découragement et de tristesse dans mes lettres; 
ce n'est pas la perte de ces succès, que je suis loin de mépriser, 
qui en est cause, mais le manque d'occasion de me produire. Je 
suis resté en route, la santé, un genre ingrat, les préventions, 
qui s'attachent à un novateur, bien des chagrins m'ont arrêté 
Tout ardent que j'aie été à la lutte, j'ai souvent fait défaut, 
et je touche à la vraie vieillesse sans avoir donné ce que je 
pouvais donner, au moins me le semble-t-il ! Que voulez-vous, 
mon cher ami, je n'ai point le droit de me plaindre : j'ai fini par 
fixer le bonheur autour de moi, j'ai trouvé dans ma vie de 

' Dîner mensuel des anciens élèves de l'Ecole de Rome. 

23 



354 l'ALL IIUET 

fécondes et solides affections, je jouis de votre amitié avec épa- 
nouissement et reconnaissance, il m'a été donné de voir et de 
sentir la nature avec des yeux ouverts et sensibles a toute beauté ; 
moins que personne j'ai le droit de me plaindre et je saurai me 
passer des iionneurs qu'il faut aller chercher par de plats moyens 
qui ne sont pas en mon pouvoir. Je jouis plus qu'un autre de 
certains petits bonheurs. — J'ai véritablement été heureux d'avoir 
osé prendre la parole dans cette dernière circonstance et de 
n'avoir point laissé le public sur l'impression du discours de 
M. Jouflroy '. J'ai été plus heureux encore que ces quelques mots, 
que j'ai tenus dans une grande modération^ aient été jugés dignes 
de celui qui en était l'objet. Votre approbation, comme en toutes 
circonstances, m'a été sensible et bonne... 

Je vous envoie, mon cher ami, l'épreuve d'une eau-forte 
que je viens de faire pour la Société des aquafortistes, vous avez 
peut-être acheté cette collection, généralement un peu barbare 
jusqu'ici, et faite pour dégoûter plutôt que pour répandre le 
goût d'un genre intime et charmant, dont le premier mérite est 
dans la délicatesse et le sentiment. 11 y a là cependant quelques 
hommes de talent et le titre par un M. Jacquemart^ est fort 
remarquable. 

J'ai reçu tout à l'heure une lettre bien charmante de Sainte- 
Beuve, à propos de mon pauvre discours. Mes amis me gâtent et, 
comme au Bourgeois gentilhomme, ils finiront par me persuader 
que j'ai fait de la prose. 

A M. Sollier. 

Chaville, août i853. 

Mon cher ami, je suis, encore une fois, le vrai coupable ! Je 
m'étais, d'après tes derniers reproches, promis de ne plus être 
en faute et je reconnais que c'était encore à moi à t'écrire. J'ai 
pourtant plaisir à le faire, tu es depuis longtemps le seul ami ' 
avec lequel j'entretiens une ombre de correspondance et c'est 
bon cependant d'échanger quelquefois sa pensée. 

Voilà donc le peintre du Dante sous son linceul ! pauvre Dela- 
croix ! Je l'ai suivi pendant sa maladie, mais n'ai pu lui dire un 
dernier adieu, retenu ici par une indisposition qui, depuis la 
triste cérémonie, est devenue plus grave. On est venu m'annoncer 
sa mort, et je n'ai pu trouver que l'être inanimé. J ai embrassé 
cette tète pleine de génie naguère, et j'aurais voulu avoir ma 
palette pour conserver un souvenir de ce masque, beau comme 
celui de Géricault. Je n'aurais pu le faire et je n'ai pas eu à lutter 

' JoufTroy (François), sculpteur, 1806-1882. 

' Jacquemart (Jules-Ferdinand), graveur, 1837-1880. 

^ Le seul ami du petit groupe de la première jeunesse. 



LA CORRESPONDAJJCE 355 

contre les impressions douloureuses d'une telle épreuve. Il avait 
défendu qu'on retînt rien de ses traits après sa mort. Ni la pho- 
tographie, ni le moulage n'ont tenté de le reproduire. Son service 
a été une véritable manifestation. La foule était immense à l'église 
de Saint-Germain-des-Prés, il a, de là, été conduit au Père La 
Chaise, où comme dernière épreuve, il a été lu sur sa tombe 
deux discours, si l'on peut appeler cela des discours; l'un par 
un sculpteur, l'autre par un paysagiste ! Après un M. Jouffroy, 
sculpteur, qui doit son entrée à l'Institut à une petite figure gra- 
cieuse [Le secret à Vénus), j'ai dit moi-môme quelques mots. 
M. JoulTroy a cru pouvoir se permettre de traiter lestement le 
plus grand peintre de cette époque, le plus grand peintre peut- 
être de toute l'école française. Si j'avais prévu cette pierre jetée 
sur un tombeau par la médiocrité jalouse et poursuivant le génie 
dans son dernier asile, j'aurais dit beaucoup plus, mais je tenais sur- 
tout a être bref dans une circonstance où je croyais que les plus 
beaux parleurs se disputeraient la place. Je n'avais préparé 
quelques mots que par prévoyance, et j'ai eu à me féliciter de 
n'avoir point laissé partir cette grande ombre sans un adieu pro- 
fondément senti. 

Depuis cette triste cérémonie, je ne vaux pas grand'chose. 

De A. Dauzats^. 

Aitonne, 6 septembre i863. 

Mon cher Huet, je me reprocherais doublement mon silence envers 
toi; d'abord pour ta cordiale invitation à la suite de ma maladie, 
ensuite parce qu'après la perte de ce cher Delacroix que nous déplorons 
l'un et l'autre, j'ai lu avec un sentiment de consolation, dans les Débats, 
les bonnes paroles d'adieu que tu as prononcées sur la tombe du grand 
artiste, notre ami, et que je voulais te dire merci pour nous tous. 

Comme toi, j'aimais l'artiste et l'homme et je me rappelle, avec un 
sentiment de douce mélancolie, les bonnes causeries qu'il m'a été 
donné d'avoir avec lui, aussi profltables pour mon intelligence que 
pour mon art. On ne meurt pas tout entier, ni pour toujours; il me 
tarde d'être de retour à Paris pour aller à la Bibliothèque de la chambre 
des Députés, au Luxembourg et au Sénat, revoir ces belles pages si 
vivantes et si émues. 



J'ai vu avec infiniment de plaisir que ma demande de ton tableau 
pour le musée de Bordeaux avait réussi et j'en suis heureux à tous les 
points de vue'''. Mes compatriotes, pour qui tu n'es pas un inconnu, sau- 
ront apprécier ton ouvrage et je vais recommander au directeur du 
musée de le bien placer. 

Situ recevais cette lettre en temps utile, tu pourrais m'écrireà Artonne, 
par la Charité (Nièvre). 

1 Adrien Dauzats, peintre, 1804-1868. Voyages en Egypte, en Asie Mineure, 
en Algérie, etc. 

- Voir le récit de la visite de Delacroi.\, du a8 mars i863, p. 334. 



356 PAUL HUET 

J'ai lu le nouveau règlement sur les expositions annuelles ; à côté du 
Jury électif, que j'approuve, de la nomination des présidents par les 
membres de chaque section, etc. je ne puis m empêcher de regretter que 
les attributions du jury soient trop restreintes et de remarquer l'embar- 
ras de la rédaction sur la somme approximativement semblable à celle 
des recettes de l'exposition qui sera employée en acquisitions d'œuvres 
d'art ; que le jury ne soit pas consulté sur ces acquisitions, c'est un 
tort, il n'y aura aucun contrôle possible. 

Mes affectueux compliments à ta femme et à tes enfants, à toi de cœur, 

A. Dauzats. 

Du président A. Petit. 

Septembre i863. 

Mon cher ami, merci de votre lettre intime et charmante. Je vous 
gronderais pour vos éternels désespoirs et vos plaintes des injustices 
du sort et des hommes à votre égard, si vous ne mettiez pas tant à nu, 
devant moi, votre âme tout entière. 

Merci de vos bonnes conQdences, mais laissez-moi vous dire que 
vous ne connaissez pas toute la force de votre oeuvre et ce qu'il contient 
de sympathiques expressions. Les talents comme le vôtre seront toujours 
l'objet des discussions passionnées. Les œuvres généralement acceptées 
sont celles qui ne portent ombrage à personne et par lesquelles on ne 
craint point d être dépassé ou écrasé, celles qui se tiennent dans un 
niveau moyen. 

Vous n'en êtes pas là, Dieu merci : persévérez donc, et laissez-moi 
penser encore que la succession de Delacroix sur les hauts sièges de 
l'Institut n'est point une impossibilité pour vous. 

• A Victor Pavie. 

Septembre i863. 

Mon cher Pavie, 

Oui, la mort de Delacroix est un grand motif de douleur ! A 
part la perte immense que tous doivent ressentir et que votre 
âme élevée et digne éprouve mieux que personne, je perds un 
ami, un guide, ma boussole. C'est un point d'appui qui manque 
désormais il ma vie, déjii et si souvent éprouvée. Une sympathie 
des plus ardentes m'unissait à ce talent aimanté et m'attirait par 
les afliiiités les plus sensibles. Je ne vous ferai pas, mon cher 
ami, l'éloge de Delacroix. Vous aimiez comme moi ce vif génie 
et cet homme charmant, mais vous avez pensé à moi dans cette 
circonstance et je vous en remercie. Tous nous avons bien besoin 
de nous serrer les coudes, comme dit la vieille garde ! Les rangs 
s'éclaircissent terriblement et le chef, au moins le mien, est 
tombé. Que voulez-vous ? Qui n'ambitionne cette mort qu'entoure 
une auréole de gloire ! Pour moi. je ne regretterais point la vie, 
si je pouvais laisser aux miens un si grand exemple et un si beau 
nom. Ne parlons point des attaques, mon cher ami ; le génie, en 



LA CORRESPONDANCE 



prenant son vol, marche toujours sur quelque serpent. Ne nous 
étonnons pas d'entendre siffler autour de Delacroix les vipères 
et les envieux. Le monde, hélas ! serait renversé s'il n'en était 
pas ainsi. Nous sommes d'ailleurs d'un pays où la gloire, au 
moins celle qui se fait sans tuer des hommes, se paye de cette 
façon. Nous détruisons nos monuments pour avoir le plaisir de 
les restaurer et nous élevons toutes les médiocrités pour abaisser 
le vrai mérite, quitte à faire d'une tombe un piédestal. Le Sueur 
meurt aux Chartreux et l'on recueille pieusement quelques-unes 
de ses toiles perdues et lacérées. 

J'ai prononcé sur la tombe de Delacroix quelques paroles. J'ai 
trop craint peut-être d'être long; mais, timide naturellement, je 
me sentais bien modeste : je comptais que quelque Mérimée ou 
quelque Thiers prendrait la parole et je tenais à me renfermer 
dans la modestie qui m'appartient. Il n'en a pas été ainsi, et sans 
moi, personne ne prenait la parole après le discours de cet enfant 
terrible et perdu de l'Académie '. 



A M. Sollier. 



Paul Huet. 



Septembre i863. 



Mon cher Sollier. 

Deux mots : ma femme voulait écrire à ton aimable et char- 
mante compagne et ne l'a pas fait : on croit avoir du temps à soi 
et je ne sais comment il passe 

Je te parlais aussi de la mort de Delacroix dans ma lettre; 
cette perte est immense et généralement bien sentie ; pour moi, 
cet événement m'a causé un grand chagrin. Je ne voyais pas Dela- 
croix bien souvent depuis longtemps, mais cette intimité de tous 
les jours, que nous avions perdue, avait laissé les traces d'une 
bonne et sincère affection. Je l'ai vu plusieurs fois pendant sa 
maladie et tous deux nous sentions notre attachement. C'est un 
point d'appui qui manque désormais à ma vie, car je sens combien 
de plus en plus nous marchons dans le vide au milieu de ce monde 
nouveau. 

Adieu, ami, je me fais l'interprète des miens près de M"" Sollier 
et t'envoie mille amitiés, 

Paul. 

Je suis peu vaillant depuis ces grandes chaleurs, l'estomac est 

1 M. Henri Jouin, eu publiant celte lettre, l'accompagnait de cette note : 
« Retenons de celte page le parfum d'attachement sincère qui s'en dégage. 
Le Sueur n'est pas mort aux Chartreux, mais Paul Huet est paysagiste. Ce 
n'est pas un érudit. Au surplus, de plus avisés que lui ne pouvaient 
pressentir, en i863, les découvertes de Jal dans les Archives de la Seine, 
dont le résultat ne fut connu qu'en 187a. » Henry Jouin, loc. cit., p. 298. 



358 PAUL HUET 

toujours battu en brèche et, la vieillesse aidant, tout cela ne 
s'annonce pas bien. Je vais mieux cependant depuis deux 
jours. 

A Paul de Saint- Fictor. 

6 octobre. 

Je viens de lire avec un bonheur extrême vos beaux articles 
sur Eugène Delacroix. L'admiration sincère, généreuse, enthou- 
siaste, est vraiment une bonne chose. On est heureux de la sentir 
en soi et chez les autres. Delacroix a eu une grande part dans 
ma vie d'ami et d'artiste, c'est peut-être ce qui me donne le 
droit, monsieur, de vous remercier en mon nom et au nom des 
amis du grand homme. 

Si j'ai quelquefois négligé de vous remercier de votre indul- 
gence pour mes œuvres, je ne veux pas non plus rester le der- 
nier à vous féliciter de votre beau travail. Vous avez la forme et le 
fond; vous parlez de lart en homme qui connaît les mystères du 
temps de Delacroix, en penseur qui pénètre l'âme et le cœur. 
Vous avez des mots de flamme et de lumière. « La peinture de 
Delacroix — dites-vous, — est raisonnée autant qu'inspirée. La 
main fougueuse de l'exécuteur obéit, en lui, à la réflexion du pen- 
seur. » C'est le secret de son génie, c'est l'homme lui-même, 
supérieur à son temps, à l'esprit de secte et d'école, que vous 
peignez par ces traits qui abondent, en vingt endroits de votre 
éloge. Pourquoi les citer ? Vous en savez mieux que moi la valeur 
et la portée, car vous en parlez en homme sûr et pénétré. 

Je suis vraiment heureux de cette justice un peu tardive 
rendue à ce noble génie. La pierre du tombeau est souvent le 
premier piédestal en l'honneur d'un grand homme. Vous y 
placez la statue, monsieur, taillée de main de maître ; oui ! j'ap- 
plaudis et m'unis de sympathie. 

Recevez, monsieur, avec mes félicitations, l'assurance de mes 
sentiments les plus distingués ', 

Paul Hubt. 
A sa femme. 

Houlgale, novembre i863. 

Chère Madame, 
Il paraît que vous boudez votre pauvre mari ! plus que cela ! 

^ Cette lettre, écrite à Paul de Saint-Victor à propos des articles publiés 
dans La Presse des 4. 8 et i3 septembre i863, a paru (p. 25) dans le 
volume intitulé ; Eugène Delacroix devant ses contemporains, par M. Mau- 
rice Tourneux, qui dit, eu parlant de ces articles : ii Cette brillante prome- 
nade à travers la partie la plus importante de l'oeuvre de Delacroix fut, avec 
l'étude de Baudelaire, le premier examen sérieux consacré à l'artiste au 
lendemain de sa mort. Aussi l'un des plus vieux amis de Delacroix, émule et 
compagnon de ses luttes, Paul Huet, adressa-t-il à Saint-Victor la très 
belle lettre inédite suivante, dont je dois la copie à l'obligeance de M. Alidor 
Delzant, l'un des exécuteurs testamentaires littéraires de l'éminent styliste. 



LA CORRESPONDANCE SSg 

que dans vos charmantes \eltres pleines d'/ui/iiour, que vous seule 
savez écrire de ce stijle imprévu, bondissant, qui dénonce trop 
bien le lait que vous avez sucé, par ces soubresauts capricants, 
vous en faites les frais à vos amis! que vous mériteriez bien 
mignonne, ma mie! que je me laissasse aller de mon côté aux 
coquetteries de ce joli pays; le soleil, lui aussi, boudait un peu 
depuis huit jours, son aspect triste me rappelait à mes devoirs 
d'époux et de père, et voilà qu'il se pare, à mon arrivée, de son 
éclat oriental, jette sur cette belle vallée sa poudre d'or et l'enve- 
loppe dans un voile transparent et magique. Tout prend de la 
grandeur, et la nature vous attire par ses infinis brillants et poé- 
tiques, c'est le moment des peintres, saisissez vos pinceaux ! 
Mesdemoiselles, voici l'effet ! Mais quelle faiblesse, hélas ! pour 
vous punir il faudrait aussi punir ces deux petits, qui n'ont pas 
manqué de m'écrire et de s'inquiéter de ce pauvre père absent. 
Puis, faut-il avouer ma faiblesse, je me punirais moi-même, 
ingrate! Comment? me sachant éloigné, perdu au milieu de ces 
crinolines de province, traîné à ces dîners, en laisse, attaché par 
un cordon a la petite madame, ne m'as-tu pas consolé par tes 
tendresses. Sais-tu, c'est que tu n'étais pas contente de toi, que 
tu n'as pas lait ce que tu avais l'intention de faire et que tu n'as 
été préoccupée que des malheureux dîners que mon infortune 
va l'imposer. Ils ne sont pas digérés, ceux-là! Moi, bonhomme, 
je m'inquiétais de ton inquiétude, je trouve moyen de t'écrire 
sur du papier emprunté, je cours à chaque bureau, j'interroge 
chaque facteur, et pour tout cela madame boude, parce que, 
n'ayant absolument rien de bien particulier à lui dire, je ne crois 
pas devoir séparer dans mes lettres une réponse collective, à 
ces bonnes lettres collectives, image d'une trinité mystique, 
dirait ma belle-mère ! 

Il faut entendre un jeune époux de vingt-six ans parler des 
femmes, qui ont leur dignité, leur personnalité, leur privauté et 
surtout leur Jour et leur salon ! — « J'espère vous voir ? Vous savez 
que je reçois tel jour, je compte donner quelques dîners, j'espère 
bien vous avoir, vous m'amènerez votre mari...?» — «Mon mari, 
allez à ***, vous ne pouvez faire autrement, nous avons été trop 
invités. » — Et tu crois que je ne serais pas mieux avec vous tous, 
en vérité, c'est mieux savoir son monde. Mon jeune mari voudrait 
bien, lui, être quelquefois en liberté, prendre sesjours de congé, 
comme il dit, mais il a devant lui, et au-dessus de lui de grands 
exemples, et l'amour conjugal pratiqué par son beau-père et par 
nous, ce n'est pas, à ce qu'il paraît, peu imposant. 

Assez sur ce ton, j'ai eu grand plaisir, crois-moi, à retrouver 
les Jouvet, M"" Jouvet est toujours charmante et pleine pour toi 
de tendresse, regrettant que tu ne sois pas ici. Elisabeth est une 
grande fille qui porte très bien une jolie tête chinoise 

Les Riesener sont incomplets. M™" Riesener, fort malade des 
nerfs, a laissé mari et grande fille pour aller retrouver dans le 



36o PAUL HLET 

calme Je Paris sa mère un peu soufTrante, j'y déjeune ce matin. 
— J'aurais bien des choses h te dire, beaucoup à te demander, 
mais je veux remettre à Paris on plutôt à Chaville nos explica- 
tions et notre raccommodement ; en attendant et sans faire 
(Tavances, je suis obligé de te dire que je taime aussi tendrement 
que jamais et aussi faiblement peut-être. 

Il me semble que Hené va bien, je suis heureux de lui voir 
quelque entrain, puisse-t-il donc réussir. Adieu, à bientôt 

Ton vieux mari, toujours pour toi jeune de cœur. 

As-tu vu M"'°Chesneau? As-tu écrit à M™' Michelet ? etc., etc 

Je devais déjeuner à dix heures, on s'est mis à table à près de 
midi. Comment travailler avec cet aperçu de tant de choses et 
de tant d'amis. Ah ! nos bonnes campagnes en commun dans 
des lieux déserts ! 

A M. le comte de Nieiuverkerke , surintendant des Beaux-Arts. 

Monsieur le comte, 

Vous n'avez pas besoin de mon assentiment pour avoir pleine 
conscience du bien que vous venez d'accomplir. Votre nom, 
désormais, est attaché à une grande et glorieuse réforme. Dans 
le rapport' qui vient de motiver le décret de l'Empereur sur 
l'Ecole des Beaux-Arts, tout est dit, prévu, sondé, conclu avec 
une parfaite connaissance des vices et des besoins de l'institution 
et la plus admirable fermeté. 

Mais, Monsieur le comte, j'ai cru devoir, dans ce premier 
moment d'étonnement et de surprise, vous adresser ma part de 
reconnaissance et de félicitations. Si ces grandes mesures sou- 
levaient quelques oppositions, j'ai voulu vous donner l'assurance 
que les applaudissements les plus vifs, que les vœux les plus 
sincères ne vous manqueraient pas et vous suivraient dans votre 
généreuse et libérale entreprise ; plus libérale, plus radicale que 
personne n'eût osé l'espérer. 

Rien de plus faux, de plus singulier que l'institution du prix 
de Paysage. Ce genre relève essentiellement du sentiment indi- 
viduel. La suppression du prix, des ridicules concours, était 
indispensable. Comme paysagiste, j'applaudis de toutes mes 
forces et sans réserves. 

L'Ecole doit un enseignement élevé, général, que tous doivent 
suivre : elle fait des peintres, la direction des esprits crée des 
genres. 

L'Université donne un prix d'honneur au discours latin, et ne 
couronne ni les Méditations de Lamartine, ni les Chansons de 
Béranger. 

Que les paysagistes suivent l'Ecole; que les peintres d'histoire 
étudient la belle et grande nature : tous y gagneront. 

' Ce rapport était l'œuvre de Viollct-lc-Duc. 



LA COURKSPONDAiNCH 36i 

Voilà, je crois, Monsieur le comte, ce que vous avez admira- 
blement compris. Un mot sévère cependant semble vous être 
échappé, mais connaissant trop la largeur de vos opinions, votre 
bienveillante sympathie pour tout elVort généreux, je ne puis 
penser que vous ayez voulu retirer au paysage tout droit, tout 
espoir aux encouragements. 

Dans ces dernières années, en rendant à l'individualité plus 
d'indépendance et d'initiative, en mettant l'artiste en communi- 
cation avec les grands spectacles de la nature, en retrempant 
l'imagination aux sources du vrai, dans le silence du sublime 
infini, ce genre, qui depuis J.-J. Rousseau semble la plus vive 
expression de la poésie moderne, aura peut-être, plus qu'on ne 
pense, préparé les esprits aux réformes si nécessaires que vous 
venez d'accomplir, avec autant de grandeur que d'amour du 
bien. 

Que d'excuses je vous dois, Monsieur le comte, je me suis 
laissé entraîner sur un sujet que vous avez approfondi. Mais mon 
fils veut choisir la carrière des arts, et je suis plus heureux 
qu'un autre de cette réforme qui va faciliter ses études. Je 
n'aurais pas osé, je n'aurais pas voulu lui faire suivre les dange- 
reuses a\>enues de l'ancienne Ecole. 

Veuillez, Monsieur le comte, avec mes félicitations, recevoir 
l'assurance respectueuse des sentiments distingués avec lesquels 
j'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissant serviteur, 

Paul IIuet. 

A M. SoUier. 

Jeudi, 18 octobre 63. 



Je t'ai écrit, je crois, mon cher bon, depuis la mort de Dela- 
croix, qui a fait un grand effet et m'a été ibrt sensible. Comme 
aux funérailles des anciens, on se bat sur son tombeau. Tu lis, 
je pense, les journaux comme on les lit en province, mieux qu'à 
Paris où nous ne les lisons point du tout. Tu as dû voir, dans le 
Moniteur de dimanche, le coup porté à l'Institut, classe des 
Beaux-Arts ! Comme dirait notre Charlet : La boutique est 
enfoncée, le Berzuinguin l'a mise sens dessus dessous ; cette 
Ecole de Rome, si fatale à l'art français, vient d'être j-epic et 
capot. Le rapport de Nieuweriieriie est admirablement dressé, 
pointé, chargé; il porte coup. Le monstre ne s'en relèvera pas 
et, ma foi, morte la bête, mort le venin. Le décret qui reconstruit 
cette mécanique est vraiment très libéral, mais comme nous 
vivons dans un temps de singulières confusions, je suppose que 
c'est au nom de la liberté qu'on va l'attaquer. Il faut dire que la 
forme est un peu rude et que M. le gouvernement ne prend pas 
des mitaines. En ce moment, ces gens sont étourdis du coup 



36î l'AUI, HL'l-T 

reçu a la tête, mais quand ils reviendront un peu à la vie, je suis 
persuadé qu'ils auront, comme Polichinelle, de la rancune ; ce 
sont, en vérité, des esprits mal faits. On voulait, avant les deux 
dernières élections, me pousser h me mettre sur les rangs ; 
mon bon sens joint, je dois le dire, à quelque modestie, m'a 
empêché de (aire cette sottise. De telle façon que la position 
donnée, j'aurais été battu, honni des deux côtés. Je ne t'explique 
pas cette affaire, les journaux t'en diront plus que je ne pour- 
rais le faire sur ce chifion de papier où j'ai h peine la place de 
vous embrasser. 

T'ai-je dit, mon cher ami, que Delacroix avait pensé à moi, et 
m'avait laissé un souvenir de sa précieuse affection, il m'a gâté, 
il aimait Charlet autant que nous deux, il a fait, tu le sais, un 
article sur cet artiste original, maître plein de génie que bien 
des gens, prétendus connaisseurs, ne connaissent pas, ou du 
moins n'apprécient pas. Delacroix avait une assez belle collection, 
qu'il cherchait à rendre complète ; c'est cette collection qu'il m'a 
laissée, et de plus, à partager avec trois autres personnes, les 
dessins, pastels, etc., de M. Augiiste\ ainsi que les esquisses de 
Poterlet qu'il avait en assez grande quantité et qu'il estimait à 
leur valeur. Je suis très fier de cette bonne pensée, de cette 
preuve d'amitié du cher maître ; je regrette cependant qu'il n'ait 
pas joint à cela le moindre croquis de sa main. Je compte bien, il 
est vrai, me donner quelque chose à sa vente, mais un souvenir 
plus intime n'aurait pas retenu l'ambition que j'ai de poursuivre 
quelques-uns des magnifiques dessins qu'il laisse et qui le feront 
connaître de ses amis et de ses ennemis sous un jour nouveau. 
Comme tous les grands coloristes, c'est un dessinateur, dessina- 
teur plein de vie, de mouvement, de tournure et de style. Chaque 
trait est de flamme et porte l'empreinte de la passion. On fera 
cette vente dans le mois de janvier ; si tu devais faire le voyage 
de Paris, tu devrais tâcher de venir à l'époque de la vente dont je 
t'avertirai 

Adieu, cher bon, que dis-tu du discours de ton Empereur et 
de la lettre aux frères couronnés ; c'est drôle, mais il va bien, et 
peut-être le verrons-nous mettre l'Angleterre et la Russie dans 
le même sac que l'Ecole de Rome, mais aussi peut-être sera-ce le 
contraire ! Hélas! nous sommes au spectacle et cela pourrait bien 
ne point finir par un mariage. Je vous embrasse toi et ta chère 
compagne, comme vous le méritez et comme, je pense, tu le per- 
mets ; je le fais pour moi et pour tous. 

P. H. 

' Voir les articles de M. Charles Saunier dans la Gazette des Beaux-Arts. 
année igio, t. I, p. 44' et t. II, p. 5i et 232. 



LA CORRESPOMDANCE 363 

Au président Petit. 

Il novembre i863. 
Mou cher Auguste, 

Suis-je coupable? je le crois; au désir de vous écrire, au 
besoin de causer avec vous, il me semble qu'il y a des siècles 
que je ne vous ai écrit, des siècles que nous n'avons eu de vos nou- 
velles. Commençons par là: comment allez-vous?... Ici, nous 
allons passablement, vieillissant plus ou moins, les jeunes 
croyant la vie sans limites, les vieux trouvant le temps passé 
bien court, hélas! et mesurant avec effroi celui qui peut rester, 
si encore il est accordé. Que de pertes de tous côtés ([uand on 
avance ! 

... Voici, mon cher Auguste, Delacroix remplacé à l'Institut. 
Ai-je bien fait de ne point me mettre sur les rangs, je le crois, 
bien que mon nom ait été mis en avant en certain lieu influent. La 
foule des inconnus s'est précipitée pour remplacer le grand 
peintre, et l'Académie a choisi le plus obscur; comme je vous 
l'avais prédit, elle l'a été prendre parmi les convives Romains. 
Le sieur Hesse^, que vous ne connaissez certainement pas, l'oncle 
d'un liesse ■, qui n'est pas sans talent pour avoir fait les Funé- 
railles du Titien. Le sieur Hesse, qui depuis son prix de Rome, a 
exposé peut-être deux ou trois œuvres inaperçues, remplace le 
peintre de la Chambre des députés, de la Bibliothèque du Sénat, etc. 
Qu'aurais-je été l'aire devant cette boutique de parti pris? Au lieu 
de faire des visites, j'ai couru la campagne. Vous savez, je crois, 
que nous avons été passer une dizaine de jours chez nos amis 
Carnot et de là revoir la forêt de Fontainebleau, que vous ne con- 
naissez pas et que vous ne connaîtrez peut-être jamais. Dans 
quelques années, le progrès aidant, elle sera taillée, tondue, 
alignée, ni plus, ni moins que le bois de Boulogne. Quel bonheur 
pour les bourgeois de Paris, qui, tous les dimanches, vont déjà 
manger leur pâté sous un chêne druidique lorsqu'ils trouveront 
des chaises en fer et des allées sablées ! silence, ô chers réduits, 
oh vous chercher ? En quittant Fontainebleau, j'ai cédé facilement 
à l'invitation d'un jeune ménage ami et j'ai été passer en Nor- 
mandie une douzaine de jours. Vous savez ce que sont devenues 
les plages les plus sauvages. Vos montagnes, envahies par les 
touristes, vous le disent assez ; il faut que la nature soit bien 
forte et bien fière pour conserver son caractère devant ces pro- 
fanes ! J'ai rapporté quelques études. Voici l'hiver, chacun 
rentre ou est rentré. Michelet, revenant du Midi, aspire Paris, 
le dévore des yeux et du cœur. « Que c'est beau Paris ! » a été 

' Hesse (Nicolas-Auguste), 1 795-1 869. 

- Hesse (Alexandre-Jean-Baptiste), 1806 1879. Membre de l'Institut en 1867. 



364 PAUL HUET 

son premier bonjour. Ce n'est pas à Montauban, ni à Saint-Jean- 
de-Luz, qu'on trouve la Bibliothèque, nos musées et le reste. 
C'est de là cependant que notre auteur a rapporté son volume : 
La Régence. L'avez-vous lu? « La mère en permettra la lecture à 
sa fille » n'est pas l'épigraphe qu'il a dû mettre en tète du volume, 
mais à part quelques pages qu'on voudrait retirer et qui sem- 
blent ne rien ajouter it l'histoire, quel talent, quelle profondeur 
de vue, quelle perspicacité étonnante pour expliquer un lait, en 
tirer les conséquences. Quel génie, en un mot, divinatoire et sûr, 
pour montrer, désitnhiller un homme, une action, donner la phi- 
losophie de l'histoire. Le jugement sur Law, le portrait du 
Régent, la critique de Manon Lescaut., me paraissent des chefs- 
d'œuvre. Surtout cette appréciation, si juste suivant moi, du 
roman de l'abbé Prévost, qui relève la moralité un peu trop 
douteuse de ce volume original et si remarquable. 

Malheureusement, si l'on est effrayé de certains passages pré- 
sents, avec Michelet on est déjà inquiet de 1 avenir. Que nous 
dira-t-il à propos de la Pompadour, de la Du Barry et du Parc 
aux cerfs? Que saura-t-on des Tuileries en 1804, 1810, 1860, etc. ? 
Il n'est pas mal de faire parler les murs, mais tout le monde ne 
doit pas écouter ! Que dites-vous, mon cher ami, du discours de 
votre Empereur? Je sais qu'on peut tout dire d'un discours de la 
couronne; je n'ai point lu les journaux, mais celui-ci me paraît 
fort habile et au demeurant, cette lacération publique des traités 
de 1814 est un grand lait. L'Europe, qui les a elle-même si bien 
déchirés, verra-t-elle ici une descente sur le Rhin? Je n'en sais 
rien, mais ce que l'on peut penser, c'est que l'histoire a sa jus- 
tice et que les peuples ne doivent jamais désespérer. Adieu, cher 
ami... 

J'ai pu voir les cartons de Delacroix, qui laisse des dessins 
admirables. 

A M. Le grain. 

12 novembre i86'J. 

Mon cher ami, vous êtes un Normand, vous vous excusez de 
votre trop long silence et au fond vous accusez ma paresse, voilà 
le vrai ; le vrai encore, c'est que vous avez raison et que je suis 
prêt à en faire l'aveu. Que voulez-vous le temps emporte ma />>a- 
/esAC .' C'est la romance qui le dit. Pour moi, je sais que le temps 
manque à toutes choses, aux meilleures surtout. J'ai lait cepen- 
dant de grandes enjambées ; de Chaville j'ai été revoir ma Nor- 
mandie en passant par Fontainebleau, les chemins de fer ont 
donné des bottes de sept lieues à tout le monde, mais n'ont pas 
allongé le temps, ni garni toutes les bourses. J'aurais bien voulu, 
puisque j'étais en train, sauter jusqu'à Vire, c'était impossible 
cette année, et j'ai été fort heureux encore de voir un instant 
M""' Adrien chez nos bons Jouvet, chez lesquels j'ai passé trois 



LA CORRESPONDANCE 365 

jours. Que n'ctiez-vous là, mon cher ami, mais vous démarrez 
bien plus difficilement que moi, non seulement vous avez de 
douces chaînes qui vous retiennent au port, mais votre santé 
s'oppose à votre départ. Je vois avec plaisir que vous travaillez, 
ne vous inquiétez pas des on dit à propos du sujet que vous 
traitez ; s'il vous convient, vous le rendrez bien et alors il plaira 
aux autres. Je vois, du reste, que vous êtes voué aux religieuses. 
N'allez pas, j'espère, donner ce goût du cloître h votre Elisabeth, 
je m'y oppose ; comme sa mère, elle sera faile pour faire le bonheur 
de quelque brave garçon ; du reste, si elle déchire les livres 
d'heures, elle n'en prend pas le chemin; ne nous effrayons donc 
pas trop d'avance ; autre preuve, c'est qu'elle ne pose pas et 
malheureusement il y a toujours un peu de pose dans ces voca- 
tions. C'est bien difficile, n'est-ce pas, mon cher ami, un portrait 
d'enfant ? Cela demande une étude naïve, plus naïve encore que 
toute autre chose, et il faut cependant enlever, saisir ce charme 
incertain de l'enfance si insaisissable. Evitez trop de pâte, pour 
commencer surtout ; caressez de la brosse, comme vous le faites 
du regard, cette jolie figure de votre enfant. J'ai vu ce matin 
quelques cartons de Delacroix, le maître laisse d'admirables des- 
sins, je voudrais que vous vissiez l'exposition de cette vente qui 
aura lieu dans le courant de janvier. J'ai reçu un aimable et bien 
cher témoignage de son affection. 

Quelques personnes voulaient me pousser à me mettre sur les 
rangs pour son héritage à l'Institut. Bien qu'il en ait été question en 
haut lieu, j'ai eu la sagesse de m'abstenir et j'ai bien fait. L'Aca- 
démie a été prendre le plus obscur de ses pensionnaires de Rome. 
Vous avez dû savoir, mieux que moi sans doute, qui ne lis pas les 
journaux, quelle niasse d'illustres inconnus s'est présentée pour 
prendre la place du grand peintre, c'est à crever de rire. Mais 
heureusement que l'Institut est aussi incorrigible dans cette cir- 
constance, elle avait un vieux talent à récompenser, un vieillard 
de quatre-vingts ans, le bras droit de David, Rouget', qui l'a 
aidé dans ses grands tableaux et a, lui-même, fait dans ce style, 
vieilli il est vrai, des toiles remarquables. Bien entendu, l'Ins- 
titut, qui pouvait par ce moyen sortir d'affaire, s'est bien gardé 
de le choisir. Connaissez-vous M. Hesse.'' — Celui qui a fait les 
Funérailles du Titien? — Non, l'oncle! Vous ne connaissez ni 
l'un, ni l'autre ; bien entendu, c'est l'oncle que l'on a nommé, 
c'est tout ce que je connais de ses œuvres, et tout ce que je puis 
vous en dire, prix de Rome des plus médiocres et parfaitement 
inconnu. 

... Vale et Valete, 

Paul IIuet. 



Rouget (Georges), 1784-1869. 2" prix de Rome, i8o3. 



366 l'AUL MUET 

Au président l'etit. 

Jeudi, 18 novoinbi'p i863. 

... Un autre événement' ! Pour nous, mon cher ami, toute 
une Révolution de Juillet ! C'est à n'y pas croire. Vous avez lu 
le Monilciir du dimanche 16, je le pense du moins. Que dites- 
vous de ce coup de Jarnac! Ai-je bien lait, dites-moi, de ne point 
me présenter devant cet aréopage, qui m'aurait ri au nez ; mais qui 
rit le dernier aujourd'hui ! Lisez ce rapport, mon cher ami, il est 
admirablement bien fait et, mieux que tout ce que je pourrais 
vous dire, il vous donnera la clef du mystère. J'ai cru devoir en 
écrire à M. de Nieuwerkerke ^. Car son décret sera bien attaqué. 
Voj'ez la situation ! Jamais mesure plus libérale, et c'est au nom 
de la liberté que l'on va attaquer ce décret. Avec une innocence 
bien impardonnable à mon âge, je me suis avisé de parler avec 
certain abandon de ce coup de pied dans le bas du dos donné à 
la classe des Beaux-Arts devant, ou plutôt à M. Patin % doyen de 
la faculté des lettres, examinateur de René ! J'ai trouvé tout l'Ins- 
titut irrité, offensé par le décret et peut-être regardant tout 
autour, l'œil inquiet, si ce coup n'allait pas atteindre toutes les 
classes. 

Voilà Pelletan remis en question et perdant, outre les frais 
de mise en scène, les appointements courants ; c'est fâcheux, et 
je ne vois pas ce que le ministère gagnera à l'irritation causée 
par ce coup de cravache avec la réélection, je crois, presque assu- 
rée. Après cela, la préfecture en sait peut-être plus que nous à 
cet égard. 

... Vous m'avez demandé plusieurs fois, mon cher ami, ce 
qu'était devenu mon tableau des Falaises de Houlgale. \e vous ai-je 
pas dit que cette toile avait été demandée pour le musée de Bor- 
deaux? Je suis content du sort qui lui est réservé, bien que le 
jour soit exécrable dans cette galerie. Vous parlez, mon cher 
ami, comme le ferait M""' Sand de ces pauvres enfants perdus que 
nous lançons dans le monde et que nous perdons de vue aussitôt. 
Il est vrai que c'est réellement triste ! Delacroix devait laisser 
au Musée une magnifique esquisse de son plafond du Louvre et 
le portrait de sa sœur par David, portrait en pied, un des plus 
beaux de David. Un monsieur lui écrit qu'un de ses tableaux 
est dans la pauvre église de sa commune, fort endommagé par 
l'humidité du lieu, et perdu s'il ne porte un prompt remède. 
Delacroix remercie cet admirateur de son talent et ce vigilant 
ami, et de suite écrit au ministère pour avoir son tableau, se 

' La réforme de l'Ecole des Beaux-Arts. 

2 Voir la lettre à M. de Nieuwerkerke plus haut, p. 36o. 

•'' Patin (Henri), professeur. Etudes sur les Tragiques Grecs. 1793-1876. 



LA COllRESPONDANCE 36; 

chargeant de le restaurer, moyennant qu'il sera retiré de ce 
lieu malsain et funeste. Pas de réponse. Delacroix vend de suite 
l'esquisse et lègue le portrait de David à la famille de son beau- 
frère, à la condition que jamais il ne sera donné au Musée. 
Voilà l'intérêt, mon cherami, que l'administration, la plus éclairée, 
porte aux pauvres œuvres d'un grand peintre. Que voulez-vous ? 
Mes Arbi'es battus par la mer^ sont chez le ministre d'état, l'ad- 
ministration peut les retirer ; j'ai demandé, dans ce cas, qu'on 
envoyât le tableau à Grenoble, mais il est probable qu'on ne 
fera pas plus attention à ma demande verbale qu'à la représen- 
tation écrite de Delacroix. 

Adieu chers amis... 

Paul. 

A M. Le grain. 

3o décembre i863. 

Je vous la souhaite bonne et heureuse ainsi qu'à tous les vôtres 
que j'embrasse au nom de tous. 

Mon cher ami, il y a trois semaines que ma femme s'était 
chargée de vous écrire et de vous remercier de votre bonne et 
excellente lettre. L'amitié a donc aussi ses flatteurs ! Je ne 
mérite sans doute point la centième partie de toutes ces bonnes 
choses que vous dites si bien, et, traître que vous êtes, avec 
une simplicité qui les ferait passer tout droit... 

Je me suis beaucoup occupé aussi, faut-il vous l'avouer, des 
grandes affaires académiques qui sont aujourd'hui sur le tapis et 
partagent avec la Pologne l'attention des gens qui lisent les 
journaux. J'ai pris feu pour cette question qui était une des 
idées fixes de ma jeunesse et que je ne croyais jamais voir abou- 
tir, surtout de la sorte ; l'Académie, il faut le dire, a été traitée 
de main, non àe^ pied de maître, il faut avouer qu'elle le méri- 
tait. Vous ne connaissez point le fond de cette aflàire, mais vous 
savez de quoi elle est capable ; je ne pense point, surtout après 
ce qui se passe, qu'elle soit mieux disposée à m'ouvrir jamais ses 
portes. Heureusement, comme vous savez, je n'y pense guère ; si 
vous avez lu le rapport du surintendant Nieuwerkerke, et après 
lui, la réponse de Beulé " dans la Revue des Deux Mondes, vous 
devez être édifié sur l'état moral de cette boutique. 

Je vous écris au milieu des miens qui me parlent de vous et de 
votre charmante (émme, je n'en perds pas la tète et me rappelle 
ce que vous dites de votre atelier. Je vois avec plaisir que les 
nonnes, tout en allant à la queue leu leu et doucement, font 
leur chemin, et que surtout vous êtes très satisfait du portrait de 

' Marée d'équinoxe aux environs de Bonfleur ; aujourd'hui au Louvre. 
2 Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts. 



PAUL HUET 



votre chère Marguerite. Vous êtes heureux, je n'ai jamais pu 
obtenir que mes enfants posassent deux minutes; la mère avait 
liop peur que je leur jetasse un sort. Vous avez un sentiment dé- 
lii'ut qui doit vous faire réussir le portrait ; amenez celui-ci avec 
toute la tendresse qui vous anime... 



Du président Petit. 

JanvitT 1864. 
Mon cher Paul, 

Voici une piiotographie qui me semble reproduire l'un des deux 
petits tableaux dont vous me parlez dans votre dernière lettre : l'Entrée 
par la route cVUriage de la petite ville de Vizille. Est-ce bien là le 
luutil dont vous m'avez montré une esquisse à l'aquarelle, au retour 
d'une excursion à Vizille et à Séchilienne? Si j'ai gardé bon souvenir 
de votre dessin, cette image, que je vous envoie, pourra peut-être 
vous donner une idée plus complète du site. Le tunnel est manqué, 
on devrait apercevoir l'extrémité s'ouvrant sur le vallon de Vaulnaveys 
à Uriage. 

Je lis un nouveau volume qu'Ernest Chesneau vient de faire 
paraître chez Didier : L'art et les artistes modernes. Vous y êtes 
nommé plusieurs fois et notamment aux pages 167 et suivantes. Tout 
ce que j'entends dire de vos Falaises d' Houlgate me donne de plus en 
plus le désir de connaître cette œuvre. Mais quelle apparence que je 
puisse jamais aller à Bordeaux? 

Ceci n'est qu'un très court souvenir pour vous et les vôtres. Je vous 
écrirai bientôt. Nous entrons ici dans les plaisirs du carnaval. 

Quand donc votre éternel procès de Nîmes vous ramènera-t-il en 
Dauphiné ? Faudra-t-il qu'Anna et moi nous allions vous relancer à 
Paris, pendant les courtes vacances de Pâques, imitant en cela 
Mahomet, puisque vous ne pouvez vous décider à venir à nous ? 
Tout à vous de cœur. 



Au président Petit. 



Auguste Petit. 



îS janvier 1864. 



Mon cher Auguste, 

Je reçois votre charmante photographie, le cœur touché. Vous 
êtes vraiment bien aimable de penser ainsi à moi et d'une façon 
si délicate encore. Malheureusement pour moi, mon siège est fait. 
Vous connaissez cette mauvaise excuse de feu l'abbé de Vertot, à 
laquelle ma paresse est heureuse de recourir. Le fait est qu'il est 
bien tard pour faire les changements que pourrait entraîner ce 
témoin irrécusable que vous faites comparaître pour me con- 
fondre, ou au moins pour m'inquiéter. Ma vue, il faut que je 
vous l'avoue, n'est guère une vue ; mon croquis d'après nature 
n'a été, comme presque toujours, qu'un motif ;i variations et ne 
m'a servi que pour me rappeler au naturel. Il est certain que si 



LA CORRESPO.NDANCl!: 



369 



j'éprouve devant ma toile le trouble qu'inspire toujours, à son 
auteur, un ouvrage terminé, ce trouble est plus grand devant 
l'image de la réalité. Votre photographie est un miroir mis a côté 
du souvenir. Après quelques essais, j'ai cru. par exemple, devoir 
supprimer rien que le château de Vizille, c'est-à-dire ce que 
demanderait tout d'abord l'amateur à la nature et h sa reproduc- 
tion. J'ai tout sacrifié à la ligne et au pittoresque, ai-je eu tort ? 
Ai-je eu raison ^ c'est ce que vous me direz bientôt, car nous regar- 
dons votre lettre comme un billet à échéance ; vous n'attendrez 
point cette fois la Trinité, et h Pâques vos deux lits seront prêts ; 
petits lits, petites chambres, maison de Socrate, bien remplie 
quand vous y serez, mon cher ami, car vous savez comment on 
se tasse à Paris où le terrain se vend si cher au mètre. 

Votre lettre est arrivée pour me guérir complètement d'une 
grippe déplorable qui, depuis plus de vingt jours, me retient au 
gîte. Tout Paris tousse et crache, comme dirait Pelletan, la 
France a le rhume de cerveau... 

Il y a fort longtemps, mon cher ami, que je voulais vous 
écrire. Vous causez bien, j'aime vos lettres, et vous êtes du très 
petit nombre de ceux qui excitent la confiance et appellent le 
trop-plein de la pensée et du cœur. Si je ne m'ouvre pas plus 
souvent, c'est que le temps me manque, c'est que je vieillis, 
que je suis maussade et triste et ne veux pas vous entraîner dans 
mon sombre, vous avez bien assez du vôtre, mon cher ami. 

Venez donc que nous tâchions de secouer les années, que nous 
retrouvions un peu ensemble les bonnes joies du cœur, les rêves 
souriants du passé... 

Lisez-vous toujours? Avez-vous lu : le Maudit, qui fait fureur- 
en savez-vous l'auteur? Est-ce bien l'abbé Michon? l'abbé Carron 
y est-il pour quelque chose ? 

Vous savez combien j'avais prisa cœur nos affaires de l'École. 
Cette question, je l'ai vu par vos lettres, vous est tout à fait 
étrangère; ne la jugez pas au point de vue de Pelletan bien plus 
enragé que personne contre les Académies, et qui lance un mot 
contre la mesure dans son discours sur la Commune de Paris. Si 
vous voulez être bien au fait, lisez les articles de Chesneau, de 
Saint-Victor, et le rapport de Nieuwerkerke et la réponse du ma- 
réchal Vaillant', Jamais on ne dira plus, ni mieux et c'est assez 
intéressant pour piquer votre curiosité. 

Eh bien I mon cher Auguste, voilà donc notre pauvre Pologne 
a bout de lorces et de courage. Si j'en juge par les injures des 
misérables journaux qui l'insultent et lui crachent au visage, 
elle est perdue ! Je ne puis m'empêcher d'en concevoir un gra^nd 
chagrin et une sorte d'épouvante. Ces gens qu'on égorge et qu'on 
appelle assassins ! N'est-il pas triste de ne pouvoir les secourir. 

' Maréchal Vaillant, 1790-1872. Sénateur, ministre de la maison de l'Empe- 
reur et des Beaux-Arts. '^ 



370 PAUL llUET 

Cette aventure, puisque aventure il y a, ne valait-elle pas mieux 
que les guerres de Mexique et de Chine, ces fantaisies ruineuses 
de l'autre monde .' 

Adieu, cher bon, je vous embrasse tous tendrement et à 
bientôt. 



Malgré le mauvais état de sa santé, un instant très 
ébranlée, Paul Huet suit avec passion l'exposition et la 
vente de l'atelier de Delacroix. Il est heureux de ce 
triomphe posthume si retentissant, qui est la consécra- 
tion éclatante de cette belle carrière, objet de 1 admira- 
tion de toute sa vie. 

Au président Petit. 

Paris, mardi i6 février 64- 

Mon cher Auguste, 

Je vous ai envoyé la notice d'Eugène Delacroix, sans y joindre 
un mot de lettre, par la triste raison que j'étais dans mon lit. 
J'ai été fort malade depuis une quinzaine de jours et je suis 
encore fort souffrant. Je ne sais quel nuage a passé sur Paris 
il certain moment, mais beaucoup de personnes ont, dit-on, été 
frappées ; pour moi, j'ai éprouvé d'atroces convulsions d'estomac, 
qui laisseront peut-être de longues traces de souffrances. Je me 
suis cependant levé pour aller voir l'Exposition de peinture du 
grand artiste dont vous voulez recueillir un souvenir. J'ai sup- 
porté aussi bien que possible cette /w/;r«</ertce et j'espère pouvoir 
me traîner à la vente. Mon ambition est aussi de courir les 
chances de l'enchère et d'apoir mon petit morceau. Comme vous 
probablement, je serai forcé de me réserver pour les dessins, 
qui, du reste, seront plus intéressants encore que les peintures ; 
nous serons donc concurrents, mon cher ami, et je vous avoue 
que je suis si embarassé pour moi-même que votre commission 
m'épouvante un peu, je dois vous l'avouer. Cette vente, on peut 
le prévoir et c'est l'opinion des experts, sera des plus singu- 
lières et pleine de soubresauts. Telle chose poursuivie ira peut- 
être il des prix impossibles et un moment après, si l'on sait saisir 
l'occasion, il y aura un lot avantageux. Vous me parlez, cher ami, 
de quelques centaines de francs, je voudrais que vous puissiez 
préciser un peu vos intentions et me dire jusqu'à quel point vous 
me laissez carte blanche. Rien n'est plus ébranlant qu'une vente ; 
pourrals-je d'abord la suivre? C'est ce que je ne saurais encore 
bien assurer. Comme je vous le dis, je le désire et surtout pour 
les dessins, vers lesquels je serai, comme vous, obligé proba- 
blement de me rabattre complètement. C'est cependant une der- 



LA CORKliSPONDANCE 371 

nière occasion et je désire, dans Finlérêt de René, en profiter pour 
lui laisser des souvenirs d'un talent merveilleux qui ne se retrou- 
vera certainement plus, ni peut-être n'aura de longtemps rien 
qui puisse le rappeler. La peinture féminine nous envahit et si 
notre époque, dont Delacroix est le vrai représentant, n'a pas 
assez osé, que sera donc l'art énervé de l'avenir ! 

La peinture est seule exposée en ce moment, deux salles con- 
tiennent a peine ces richesses et quand on pense qu'il n'y a là 
que les éléments de tout ce que Delacroix a exécuté, on est con- 
fondu. Bien entendu que je ne parle pas des six mille dessins 
qui vont suivre. Il faut dire que Delacroix a eu l'esprit de tout 
conserver et que bien peu de ses études ont été éparpillées sur la 
route. Ce qui frappe surtout dans ces esquisses, c'est 1 accent 
nerveux, vif, continu, qui ne cède jamais, dans cette carrière 
remplie, ni à la mode, ni aux influences; jamais accent ne fut 
plus sincère. Beaucoup d'incorrections, bien entendu, avec un 
grand sentiment de dessinateur ; bien qu'on en dise, Delacroix 
est un dessinateur, si le dessin est destiné à exprimer. Grande 
tournure, merveilleuse invention, la passion dans la forme 
comme dans la couleur, Delacroix est l'artiste moderne par excel- 
lence et non un professeur de dessin qui cache l'impuissance 
et la médiocrité par la rhétorique. 

Il est bien à regretter que vous n'ayez pu venir à Paris à ce 
moment. Outre ses œuvres, Delacroix avait lui-même acheté un 
certain nombre d'études de Géricault, parmi lesquelles il y a 
trois ou quatre morceaux des plus intéressants. 

Les artistes surtout se précipiteront et lutteront sur ce terrain 
de la vente, il faut bien vous tenir pour prévenu que c'est 
plutôt une vente d'artiste qu'une vente d'amateur. 

Adieu, cher ami, embrassez bien pour nous tout ce qui vous 
entoure '. 

Paul Huet. 

A M. Legraiit. 

Paris, 18 février 64. 

Mon cher ami, j'espère que vous ne m'en voulez point du retard 
que j'ai mis à répondre à tous vos bons souvenirs... 

Je sors de mon lit après de longues souffrances. La vente de 
Delacroix m'a lait faire un effort et des imprudences, dont jus- 
qu'ici heureusement je ne me trouve pas trop mal ; j'ai pu, lundi 
matin et mardi avant le public, aller visiter avec soin cette mer- 
veilleuse collection des études du maître. Quand on pense que 
dans trois salles, l'on a seulement exposé les esquisses qui ont 
servi à l'exécution de tout ce que cet homme a répandu avec 

1 Communiquée à M. Léon Séché et publiée par lui dans la Revue de Paris 
du i5 juin igo8. 



i-jj. PAUL nu ET 

profusion dans le public, et que la semaine prochaine on aura 
près de 6.000 dessins à voir, on reste vraiment ébahi et stupé- 
ïait. C'est la flamme ardente de l'incendie qui sort de tous côtés 
et vous gagne, flamme vivifiante, qui transporte et communique 
le feu sacré. Je regrette que vous ne puissiez voir cette exposi- 
tion qui, du reste, a le plus grand succès. Je suis la vente elj'ai 
assisté hier, sans trop de fatigue, à la première lutte passionnée 
des enchères avec des intentions dangereuses pour un père de 
famille ; j'ai résisté aux tentations et je crois bien que je ne 
pourrai me donner un souvenir de cet illustre ami; d'après mon 
relevé, la première vacation a produit, pour 81 esquisses ou 
tableaux inachevés, 84 816 francs. Le légataire universel et exé- 
cuteur testamentaire, usant de son droit, avait retiré pour lui le 
morceau capital, la magnifique esquisse du plafond d'Apollon 
qui serait, dit-on, allée à plus de 20.000 francs, on dit que c'est 
avec terreur que ce pauvre homme, qui est déjà fort riche, 
acceptait le testament et ses charges; il a, outre les droits et 
frais, une centaine de mille francs h payer ; si la vente se 
soutient sur ce début, on peut dire qu'il fera de 3oo ii 
400.000 francs. Je ne sais, mon cher ami, si ces détails vous inté- 
ressent, mais je suis tellement plein de ce sujet que je me figure 
que vous pouvez prendre quelque plaisir à en entendre parler. 
Un jeune homme de ma connaissance, un peintre, pardieu, s'en 
est donné pour 16.000 francs. Il faut dire qu'il a pour ce prix 
six morceaux importants qui seront, sa vie entière, une grande 
leçon. 

Comment répondre au milieu de tout cela h ce que vous me 

demandez sur mes travaux.^ Pour moi, il me faudrait vingt ans de 
moins et de la santé pour faire sortir un peu de tout ce qui me 
trouble le cerveau. Que voulez-vous, mon cher ami, il n'est pas 
donné à tout le monde d'aller à Corinthe. Pour vous, qui êtes 
jeune, tâchez de ne point avoir la migraine et de travailler, le 
travail étant à mes yeux un des meilleurs moyens d'assurer le 
bonheur. 

Au président A. Petit. 

•il février 64. 

Cher ami. 

Je ferai de mon mieux, mais ne puis répondre de rien; le feu 
est aux enchères, l'enthousiasme va croissant, la mort, une fois 
de plus, donne raison à l'absent ! On s'est disputé les moindres 
toiles,.... la vente des dessins ira au moins aussi loin, l'exposi- 
tion est magnifique et l'on commence à proclamer hautement que 
Delacroix est un grand dessinateur. Les imbéciles ont attendu 
pour cela l'exhibition d'une copie de Raphaël, excellente en effet. 
Pour comprendre que cet homme est un génie supérieur, il a 



LA CORRIÎSPONDANCE 373 

fallu tenir en main la preuve qu'il était capable de faire un 
devoir de troisième. 

La séduction de l'exposition de dessins est irrésistible, il faut 
que les plus rebelles admirent celte flexibilité de talent qui passe 
de la grâce la plus charmante, de l'exécution la plus adroite, h la 
grandeur du style, au nerveux de rexéciition et à la beauté sublime 
du caractère et de la forme. 

J'ai noté pour moi la première pensée des Anges terrassant 
HéUodore croquis à la mine de plomb, et je compte pousser ce 
dessin jusqu'à 200 francs. Jepense, ou du moins j'espère l'avoir, 
mais certainement il y aura concurrence '. 

Au président A. Petit. 

Février 64. 
Mon cher Auguste, 

Je suis humilié profondément. Malgré mon peu de forces, car 
j'ai éprouvé une vive secousse que je ne sais à quoi attribuer, si 
ce n'esta la mauvaise saison et aussi à la vieillerie, j'ai, matin et 
soir, assisté à la vente de Delacroix. J'ai suivi avec une constance 
inébranlable les péripéties de ce beau succès et je n'ai su, ni osé 
prendre ma part, et encore moins la vôtre. Dans la vente de la 
peinture je me suis, dans mon inexpérience, laissé aller à cet 
emportement du jeu de Venchère. Car véritablement il y a tou- 
jours un peu du tapis vert dans cette affaire. Pour notre vente, 
elle a été, comme on dit ici : Vexaltation De Lacroix, et si, à la 
vente des dessins, j'ai été lâche pour moi, j'ai été peureux pour 
vous devant des gens décidés à pousser en avant et ayant pour 
cela l'artillerie nécessaire : argent en poche. J'ai d'autant moins 
osé pour vous, mon cher ami, que j'ai vu que vous aviez fait cer- 
tains rêves. Votre discernement vous avait bien servi dans la dési- 
gnation des lots que vous m'aviez indiqués, les amateurs 
devaient suivre les dessins de vente sous verre et, comparative- 
ment, ils n'ont pas toujours payé plus cher ; mais vous aviez pensé, 
et vous deviez d'autant plus le croire qu'il en avait été question, 
que l'on ne diviserait point les lots et que lorsque l'on annonçait 
tant de feuilles ; Dante et Virgile, par exemple, ensemble et 
détails de la composition : 4o feuilles, — Etudes pour la 
galerie d'Apollon : 5o feuilles. — On aurait de quoi choisir, et 
comme vous me le dites dans votre lettre, être généreux envers 
des amis. Il n'en a pas été ainsi, tous ces lots ont été divisés et sub- 
divisés. Ce dernier, par exemple, a été partagé en onze chemises 
taillées avec art : Un bon dessin (d'artiste) entouré de quelques 
croquis par trop insignifiants pour compter beaucoup, les deux 
ou trois belles pièces à part. 

' Communiquée à M. Léon Séché et publiée dans la lievue de Paris du 
i5 juin 1908. 



374 PAUL HUET 

A propos de ce carton, le peintre Chenavard me proposait 
le matin d'acheter à plusieurs tout rcnsenible. Il estimait à peu 
près 1 .5oo francs au plus, le tout a été à 1.900 ! et cependant, en 
réfléchissant, c'était une assez bonne idée; mais l'enchère eût été 
plus haut ! 

Vous voyez, mon cher ami, combien nous sommes distancés. 
Avec 600 (rancs, vous espériez deux lots d'histoire et des animaux. 
Eh bien, j'ai cependant, dans ce lot, poursuivi un dessin jeté 
admirablement, mais à peine indiqué du char d'Apollon et des 
quatre chevaux, jusqu'il 190 ou 196 francs, décidé, si vous ne le 
preniez pas, à le garder, mais je n'ai pas osé mettre sur l'enchère 
de 2o5 francs, prix auquel il a été adjugé. Le suivant un peu plus 
terminé, mais moins beau à mon avis de beaucoup, a été adjugé 
260 francs, c'était une répétition du premier et à 190 francs, j'ai 
regretté le dernier qui représentait un grand groupe de figures 
du même plafond. 

J'ai, pour mon compte, acheté le dessin dont je vous ai parlé, 
une répétition du n° 299 : Héliodore chassé du temple s'est vendu 
I 5oo Irancs, la portion inférieure 58o francs et ma répétition, 
sur laquelle j'avais eu la chance de mettre la main, la considérant 
comme meilleure bien qu'elle n'ait pas eu les honneurs du i'erre. 
m'a été adjugée à 286 francs. — Lorsque je la désignais à l'ex- 
pert, pour lui demander à quel prix je devais espérer l'obtenir, 
il me dit que je devais l'avoir pour 100 à i4o francs alors qu'on 
espérait déjà faire beaucoup d'argent, et j'étais, je crois vous 
l'avoir dit, décidé à aller jusqu'à 200 francs, ce que je n'aurais 
pas osé faire pour vous. L'opinion de beaucoup de personnes est, 
que plus tard, il se trouvera certainement des occasions plus 
avantageus&s. Des amis, demi-étrangers aux arts, il est vrai, ont 
jeté les grands cris au prix de mon dessin et cependant je le 
regarde comme très avantageux par cette seule raison, qu'artis- 
tiquement parlant, je l'estime mieux que la composition prin- 
cipale qui a été adjugée au prix de i.ooo francs. Cependant, mon 
dessin n'aura, près du public, jamais la même valeur. Je désirais 
ardemment des animaux et pour vous et pour moi ; je crains 
bien de ne pouvoir en obtenir. Pour mon compte, j'ai poussé 
le n° 21 3, études peintes de lions sur la même toile presque en 
grisaille, jusqu'à 1 . 100 francs, il a été adjugé à plus de 1. 180. Je 
l'ai abandonné dans l'espérance que j'aurais plus d'avantage à 
attendre les dessins. Claire vous a donné, je crois, les prix des 
lions (dessins) vendus. Non seulement les prix m'ont paru ina- 
bordables pour ma bourse et la vôtre, mais un jeune amateur 
de ma connaissance, qui a acheté à la vente pour plus de 
35.000 francs, était décidé à acheter les plus beaux à peu près 
à n'importe quel prix. Comment lutter avec de pareils adversaires? 
Me laissera-t-on glaner quelques croquis des n° 4^5-486 ? C'est ce 
que je n'ose espérer! A bientôt. 



LA CORRESPONDANCE 3-5 

A M. Le grain ■ 

i"' mars 1864. 

Mon cher ami, je ne suis point encore très vaillant malgré ma 
barbe plus blanche que celle d'Henri IV. En retard avec vous, 
je le suis vis-à-vis les autres et moi-même ; je ne pourrai sans 
doute point exposer, et malgré mes intentions très modestes, 
c'est toujours pour moi une contrariété de ne point paraître à 
l'heure de la bataille 

Vous êtes arrivé à un niveau de force qui vous permet d'être, 
vous-même, le meilleur juge de ce que vous devez faire et je suis 
persuadé que votre tableau de cette année sera meilleur encore 
que le dernier. Vous ne pouvez avoir perdu et vous avez plus 
d'expérience maintenant. Bien que mon atelier soit abominable- 
ment encombré, si vous préférez me faire voir votre envoi à 
l'aise et chez moi, je suis et serai toujours heureux de me 
mettre à votre disposition — vous pourrez peut-être l'envoyer 
directement à l'Exposition, — le tableau n'aurait pas ces marches 
et contremarches qui ont, il faut l'avouer, de grands inconvé- 
nients. Mais aussi vous ne pourriez que le recommander direc- 
tement à M. de Chennevières, qui porte un intérêt particulier à 
ses compatriotes ; pour moi, je crains de n'avoir point aujour- 
d'hui grande influence ! Depuis qu'il est au Luxembourg, il devait 
venir me voir et n'est pas venu, il est devenu l'intime et Valter- 
ego de Français, qui voulant entrer h l'Institut se cramponne 
aux gens utiles et a tous les défauts nécessaires pour favoriser 
son entrée. Vous savez combien et comment je me suis tenu 
éloigné de toute coterie ; en vieillissant, mon horreur pour ces 
sortes de manèges, si perfectionnés de nos jours, n'a fait que 
croître et embellir. 

Je n'ai point le temps de vous parler de la vente de Delacroix, 
vous êtes en ce moment trop occupé de vos affaires. Je suis sûr 
cependant que vous apprendrez avec plaisir que tout s'est passé 
à la plus grande gloire de cet artiste éminent. Bien des gens ne 
le connaissaient pas et ne soupçonnaient point cette force. Ajoutez 
à cet éclatant succès la puissance de l'entraînement, l'opinion fana- 
tique des moutons de Panurge et vous vous formerez une laible 
idée de cette vente fantastique qui ne se représentera de bien 
longtemps. 

A M. Sollier. 



Mon cher ami, depuis votre départ, nous n'avons reçu aucune 
nouvelle de vos santés, de votre réinstallation dans votre retraite, 
de vos souvenirs de Paris ; on a bien besoin, cependant, de sentir 
dans les rangs éclaircis les coudes au corps, suivant l'expression 



376 PAUL HUET 

des vieux de la vieille de Chailet. Depuis et presque aussitôt 
après ton départ, j'ai été gravement indisposé et plus d'une 
douzaine de jours au lit, suite de contrariétés, des intempéries du 
temps ou plutôt des viienies de la vieillesse qui me gagne. J'ai 
été pris par une crise nerveuse de l'estomac des plus cruelles. 
J'ai pu me relever pour me traîner à la vente de Delacroix. Je 
Taisais bien triste figure le jour de l'Exposition ; on a été, il faut 
le dire, plein de bonnes volontés pour moi, et j'ai pu suivre avec 
une grande constance presque toutes les péripéties singulières 
de cette bataille aux enchères. Rien de plus énervant cependant 
que cette lutte des enthousiasmes et des écus. Je ne sais si l'on 
a vu, même à la vente de Girodet', de telles passions soumises 
au coup de maillet du commissaire-priseur. Mais de bien long- 
temps, j'en suis certain, on ne verra une pareille vente. Les 
journaux ont dû te transmettre des nouvelles de cet enthousiasme 
qui a produit ce que l'on apprécie le plus aujourd'hui, la seule 
preuve admise de nos jours de la capacité et du génie, un magni- 
fique résultat d'argent, pas bien loin, je pense, de 400.000 francs 
qui vont aller, après les frais payés, s'engloutir dans la poche 
d'un ami, riche de 80.000 livres de rentes et qui ne s'attendait 
guère, le pauvre homme, à ces résultats. Delacroix avait, dit-on, 
pris la précaution d'établir, que, si les legs n'étaient