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Full text of "Petite ville, [par] Claude Anet"

Petite Ville 



DU MÊME AUTEUR 



Voyage idéal en Italie, Perrin et O. 
Petite Ville, La Revue blanche. 
Les Bergeries, Calmann-Lévy. 
La Perse en automobile, Juven et C u . 
Notes sur l'Amour, Fasquelle. 
La Révolution russe, 4 volumes, Payot et O. 
Ariane, jeune fille russe, La Sirène. 
Omar Khayyan (en collaboration avec Mirza. Muha- 
med), La Sirène. 

En préparation : 

L'Europe nouvelle, B. Grasset. 

Quand la terre trembla, roman, B. Grasset. 



CLAUDE ANET 



Petite Ville 



NOUVELLE ÉDITION 




PARIS 
BERNARD GRASSET. ÉDITEUR 

6l, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6l 

1921 

Tous droits de traduction, reproduction et d'adaptation réservée 
pour tous pays. 

COPYRIGHT 1Y BEK.NAKb ttRASSSI, 1981. 



*>; 



il n'a. été tiré DE CliTTE réimpression 
aucun exemplaire de luxe, mais il 
reste deux cents exemplaires dk 
l'édition originale (revue blanche). 



fût 

2è37 
Il 2/ 



// disait: Peut-être l'unité de lieu et celle du temps, 
les mêmes oersonnages vivant dans une même atmos- 
phère, suffisent-elles, autant que celle d'action, à créer 
cet intérêt soutenu que nous avons V habitude de deman- 
der au roman. 



Lorsque j'étais petit garçon, je lisais parfois 
des livres dérobés dans la bibliothèque de mon 
père, et, comparant aux peintures enflammées 
des romans, la vie que je voyais autour de moi, 
je me félicitais dans ma candeur d'habiter une 
petite ville honnête, ignorée, où rien n'était 
digne d'attirer l'attention de ceux dont la pro- 
fession est d'écrire pour amuser le monde. 

Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me 
vint, mes yeux s'ouvrirent. — Faut-il l'avouer ? 
J'éprouvai un sentiment bizarre d'orgueil blessé. 
Ma petite ville était donc semblable à toutes 
les autres. 



•% 



Ma petite ville ne compte que six mille habi- 
tants, de mœurs bourgeoises, discrètes, pai- 
sibles; elle est presque en retraite de l'exis- 



2 PETITE VILLE 

tence. Dans les statistiques judiciaires, elle doit 
figurer au rang le plus honorable ; les délits y 
sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a 
ses drames. 

* * 

Les romanciers inventent plus qu'ils n'imi- 
tent, et, tant nous sommes habitués par l'édu- 
cation de notre esprit à chercher le simple, le 
raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus 
fidèles, ils paraîtraient moins vrais. 

J'aime la complexité de la vie mieux que 
leurs inventions. 

Les romanciers cherchent le dramatique dans 
des actions éclatantes et rares ; mais le train 
ordinaire des choses est plus dramatique par sa 
continuité même que leurs péripéties les plus 
émouvantes. 
■ 

Les romanciers veulent de belles fins à leurs his- 
toires. Julien Sorel meurt sur l'échafaud; la 
beauté de Valérie Marnefîe est rongée par 
une lèpre affreuse ; Madame Bovary râle dans 
les affres d'un empoisonnement ; le corps dé- 
licat d'Anna Karénine est broyé par une lourde 
locomotive. 



PETITE VILLE Ô 

J'ai connu un grand nombre de vies dévoyées ; 
leurs fins furent moins retentissantes. 






Les faits que je rapporte sont vrais. Leur 
réunion même n'est pas artificielle. Ils se sont 
passés à portée de ma vue qui n'est pas des plus 
longues. 

Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un 
prêtre. Il doit y avoir bien plus de choses inté- 
ressantes dans la réalité qu'il n'en est venu à 
ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que 
celles que j'enregistre ici suffisent à consti- 
tuer un dossier à la lecture duquel l'honnête 
homme trouvera à réfléchir sur la misère de la 
condition humaine, à s'étonner aussi de la puis- 
sance et de la diversité merveilleuse des passions 
qui se cachent sous les apparences des vies les 
plus unies. 

* 
* * 

Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait 
de changer les noms des lieux et des personnes. 
La plupart des personnages que je mets en scène 
sont morts ; ceux qui restent ont été trans- 



4 PETITE VILLE 

formés par le temps à ce point qu'ils en sont mé- 
connaissables. 

Je puis publier ces histoires dramatiques 
sans crainte de scandale. Ceux qui en ont été 
les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaî- 
traient point, car c'est le fait de peu d'hommes 
de percevoir le drame de leur existence... 



PETITE VILLE 



PETITE VILLE 



MADEMOISELLE BOURRAT 



Les Bourrât étaient une des familles consi- 
dérables de Valleyres, où leurs ancêtres avaient 
mené pendant quelques siècles la vie médiocre 
de petits bourgeois attachés à la terre, occupés 
à faire valoir leurs biens et à les augmenter par 
de judicieux mariages. 

Depuis deux générations déjà, les Bourrât 
avaient quitté la ville envahie par le bas com- 
merce et par la politique. Ils s'étaient retirés 
dans leurs propriétés patrimoniales, une branche 
s'étant fixée à Prévoux, à une lieue à Test de 
Valleyres, tandis que l'autre allait habiter Ver- 
mand, à trois kilomètres à l'ouest de la ville. 

Au jour du marché, monsieur Ferdinand 
Bourrât, de Prévoux, retrouvait à Valleyres, 



8 PETITE VILLE 

monsieur Charles Bourrât, de Vermand. Mon- 
sieur Charles attelait deux chevaux ; monsieur 
Ferdinand n'en mettait qu'un, et vieux, au char 
à bancs qui l'amenait. Les deux cousins cau- 
saient sur la place où ils rencontraient quelques- 
uns des grands bourgeois de la ville, monsieur 
Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur 
Lanterle, dont les familles notables composaient 
depuis un siècle ou deux la haute société de 
Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble 
les récoltes et, suivant la saison, vendaient leur 
blé ou leur vin aux marchands qui étaient là. 

Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand 
Bourrât s'en allait rendre visite à une tante, 
vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait 
plus de sa maison de la rue Haute ; puis, ayant 
fait quelques emplettes pour la ferme chez les 
boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent 
de son cheval la route de Prévoux. 

Sa femme, née Maigret, l'attendait à la mai- 
son. C'était une personne sèche et, comme tous 
ceux de sa race, autoritaire, dont les journées 
étaient prises par les mille détails d'un train 
de ménage qu'elle menait avec une avarice 
sordide et ordonnée. Elle comptait et recomp- 
tait le linge de maison, cuisait des confitures à 



MADEMOISELLE BOURRAT V 

l'été, pendait à l'automne du raisin dans le 
grenier, surveillait de près les domestiques, et 
s'ingéniait de toutes manières pour gratter un 
sou çà et là sur les comptes pourtant réduits au 
strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le jardi- 
nier, disait les légumes à planter ; elle ne s'en 
remettait à personne du soin de couper les as- 
perges et de cueillir les fruits, savait le nombre 
des pêches et des poires en espalier. 

Monsieur Bourrât surveillait l'exploitation de 
ses terres. Leurs enfants complétaient leur édu- 
cation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la 
fille dans un couvent du Midi. L'existence à 
Prévoux s'écoulait sans imprévu. L'éloignement 
de la ville rendait les visites rares. Deux ou trois 
fois par mois, une voiture de forme surannée 
amenait quelque dame de Valleyres. Lorsque 
madame Bourrât avait à descendre à la ville, elle 
faisait atteler à une berline le cheval qui condui- 
sait son mari au marché et qui servait, en cas 
de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi aucunes 
visites n'étaient-elles possibles au temps du 
labour, pendant les moissons et les vendanges. 

Prévoux était une maison de la fin du siècle 
dernier avec un beau toit et un fronton. Devant 
la maison il y avait un jardin planté de quel- 



10 PETITE VILLE 

ques bouquets d'arbres magnifique* et terminé, 
à l'est, par un petit bois. Madame Bourrât ne s'y 
risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs, 
elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre 
fermée. Elle ne sortait que le matin après dé- 
jeuner et le soir, avant dîner, pour aller ins- 
pecter le jardin potager qui se trouvait, à l'ouest, 
près de la ferme. Elle blâmait son mari d'aimer 
les fleurs et d'entretenir deux ou trois corbeilles 
de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps 
que le jardinier y donnait eût été mieux employé 
à cultiver des légumes, dont on pouvait vendre 
le surcroît au marché. 

Lorsqu'elle eut dix-huit ans, mademoiselle 
Bourrât sortit du couvent et, en juillet, revint 
à la maison. Les habitants de Valleyres se deman- 
dèrent à qui on allait la marier. Les Bourrât, 
bien qu'à leur aise, n'avaient ni la fortune, ni 
les relations des Duret, dont les filles avaient fait 
de beaux mariages avec des gens notables tels 
que les de Roussy, de Marseille, les Perquer 
de Bonnenfant, de Bourges. D'autre part, les 
jeunes gens étaient rares à Valleyres ; ils aban- 
donnaient de gaieté de cœur la petite ville où 
ils étaient entourés d'une universelle considéra- 



MADEMOISELLE BOURRAT 11 

tion, pour aller se perdre dans la foule anonyme 
des cités populeuses. Après leur service mili- 
taire, peu d'entre eux regagnaient leurs foyers. 
Paris gardait deux des jeunes Bourrât, neveux 
de Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lan- 
terle, qui faisaient dans la capitale de vagues 
études de droit ou de médecine. Le Havre avait 
un des Vertôt, un Loretty était à Nantes, un 
Maigret encore à Rouen, tous trop heureux d'ac- 
cepter de médiocres positions qui leur permissent 
d'habiter les grandes villes où, pour la plupart 
— par force d'habitude et parce qu'ils étaient 
gens de famille — ils vivaient maritalement 
avec une petite femme ramassée sur le pavé 
ou à l'usine. Les reverrait-on jamais au pays? 

Nul parti pour mademoiselle Bourrât. Allait- 
elle augmenter le nombre considérable des 
vieilles filles de Valleyres ? — Peut-être les 
Bourrât iront-ils passer l'hiver au chef-lieu, où 
ils ont des parents bien placés ? Peut-être don- 
neront-ils un bal ? — Ainsi discutaient les com- 
mères à la ville. Mais elles en furent pour leurs 
bavardages. Rien ne fut changé dans l'exis- 
tence calme de Prévoux. 

Mademoiselle Bourrât vint à la messe le di- 
manche. C'était une grande fille plutôt laide, 

2 



12 PETITE VILLE 

d'une santé robuste et campagnarde qui avait 
résisté aux années de couvent, les yeux sans 
expression, une poitrine déjà formée, une bouche 
un peu forte ; elle était bonasse et molle comme 
son père. C'était une Bourrât, non une Maigret. 
Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa 
mère l'avait vue revenir sans joie ; elle craignait 
le plus petit dérangement qui pût rendre moins 
minutieuse la surveillance qu'elle exerçait sur 
toutes choses domestiques. Elle organisa les 
journées de sa fille suivant un ordre immuable, 
Le matin, mademoiselle Bourrât devait l'accom- 
pagner dans ses courses à travers la maison, 
assister à l'entretien quotidien avec la cuisi- 
nière, préparer avec elle le linge que devaient 
réparer dans l'après-midi les femmes de chambre; 
ainsi saurait-elle plus tard diriger son ménage 
avec compétence. Puis elle avait une heure de 
piano et une heure de couture. Après déjeuner, 
elle pouvait se promener dans le jardin clos de 
murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon, 
s'exerçait au piano encore et travaillait pour la 
crèche de Valley res, que dirigeait sa tante, 
madame Jules Maigret. Une fois par semaine 
elle descendait à la ville ; sa mère assistait à la 
leçon de piano que lui donnait le jeune monsieur 



MADEMOISELLE BOURRAT 13 

Marthe. Une fois par mois, elle passait l'après- 
midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuel- 
lement aussi venaient la voir à Prévoux. 

L'ennui qui emplissait la vieille maison s'abat- 
tit formidable sur mademoiselle Bourrât. On 
ne lui permettait que la lecture de petits livres 
d'une bibliothèque pieuse d'une écœurante fa- 
deur. Du reste elle n'aimait pas lire. 

Son grand plaisir était le jardin, où elle échap- 
pait aux remarques désagréables de sa mère. 
Elle y passait de longues heures, seule, dès le 
déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder. 

Elle connaissait les insectes et leurs habi- 
tudes, savait où les oiseaux nichent, comment 
ils s'appellent entre eux. Elle allait aussi à la 
ferme, mais en cachette. D'un coup d'œil elle 
s'assurait que la cour était vide ; elle poussait 
alors la porte de l'écurie. Elle aimait l'atmos- 
phère tiède où une quinzaine de vaches rumi- 
naient lentement devant les râteliers vides ; elle 
passait la main sur des croupes chaudes, les 
caressait. Parfois elle sentait d'étranges chaleurs 
l'envahir ; elle sortait la tête un peu lourde. 
Dans le poulailler un coq poursuivait une poule 
et la couvrait. Mademoiselle Bourrât regardait. 



14 PETITE VILLE 

puis se sauvait, comme prise en faute ; sur 
un banc du jardin, elle restait sans pensées. 

Les journées de pluie étaient tristes. L'hiver 
vint ; il fut interminable. Elle eut deux ou trois 
dîners, mais elle ne s'y amusait pas. Au sortir 
de sa solitude, elle ne savait que dire en so- 
ciété , elle écoutait. Lorsqu'un homme lui par- 
lait, elle avait une façon de le regarder droit en 
face, malgré les recommandations des Sœurs, 
de ses bons yeux doux, qui était presque gê- 
nante, bien qu'elle n'y mît aucune intention. 
Pendant le mauvais temps, elle sortit peu ; par- 
fois elle accompagnait monsieur Bourrât dans 
ses tournées à travers la campagne. Ils ne par- 
iaient presque pas, pourtant elle sentait son 
père sympathique. — Elle en arriva à regretter 
le couvent où elle s'était fort ennuyée ; mais, au 
couvent, au moins avait-on des amies. Au dor- 
toir, lorsque la lumière était baissée, on pou- 
vait chuchoter tout bas avec sa voisine, dire des 
choses qui prenaient une importance extrême 
d'être prononcées ainsi dans le mystère de la 
nuit. A Prévoux, personne ; son père et sa mère, 
âgés, ne lui étaient d'aucune compagnie. 

Elle dormait mal ; des rêves l'agitaient. Des 
tableaux de piété, qu'elle avait vus à l'église» 



MADEMOISELLE BOURRAT 15 

s'animaient à ses yeux ; une Madeleine montrait 
son sein nu, doré comme un beau fruit mûr ; elle 
se penchait devant le Christ, un Christ aux 
yeux alanguis ; elle baisait ses pieds avec tant 
de ferveur, que soudain elle se réveillait ; des 
vagues de chaleur montaient en elle ; elle était 
essoufflée comme si elle avait couru ; elle se rai- 
dissait dans son lit, se tournait, — mais le som- 
meil était lent à venir. Le matin, elle se levait 
brisée de fatigue. 

Elle s'anémia, les couleurs disparurent de 
ses joues ; deux ou trois dimanches, elle manqua 
la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la 
plaignaient : « Doit-elle s'ennuyer à Prévoux, 
la pauvre fille ! » disait-on. 

Le printemps revint. Mademoiselle Bourrât 
reprit possession du jardin. 

Après déjeuner, elle gagnait un banc à la 
lisière du petit bois. La vie bruissait autour 
d'elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se 
hâtaient ; c'était sur la pelouse le crissement 
des ailes des sauterelles ; les oiseaux se pour- 
suivaient à grand bruit dans les branches ; 
elle assistait, passive et intéressée, à mille petits 
combats passionnels. Elle allait parfois encore 
à l'étable ; elle eût aimé à se coucher dans la 



16 PETITE VILLE 

litière propre, à rester étendue dans la tiédeur 
de la paille dorée près des bêtes aux mouve- 
ments lents, dont les yeux luisaient phospho- 
rescents dans l'ombre. Un jour, comme elle se 
dirigeait avec précaution vers la ferme, elle 
aperçut un groupe dans la cour, deux hommes 
près d'une vache. Elle s'arrêta ; à la distance 
où elle était, cachée derrière un sapin, on ne 
pouvait la voir. Soudain le taureau sortit de 
son écurie ; elle voulut se sauver ; une curiosité 
invincible la clouait sur la place. Le taureau 
s'avança, mugit ; le groupe des paysans le mas- 
quait ; mais elle vit la masse énorme de la tête 
se lever, les jambes d'avant s'appuyer sur le dos 
de la vache immobile, le cou tendu. Ce fut tout. 
Elle retourna à son banc préféré, marchant 
avec peine, l'âme troublée. 

La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. 
Elle fut obligée au matin de garder le lit, tant 
la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha 
aigrement sa paresse. 

A la fin de l'après-midi, elle sortit ; elle était 
faible comme si elle relevait de maladie. Elle 
s'assit sur une chaise près de la pelouse. 

L'air était doux et calme. 

Le jardinier vint travailler près d'elle ; il pré- 



MADEMOISELLE BOURRAT 17 

parait une corbeille de fleurs. C'était un grand 
garçon râblé qui arrivait de Normandie. Ma- 
demoiselle Bourrât le regardait retourner la 
terre de coups de bêche hardis. Elle ne pensait 
à rien. Soudain, dans un mouvement qu'il fit 
en se baissant, sa chemise, qui n'était pas bou- 
tonnée, bâilla ; elle aperçut sa poitrine que cou- 
vrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle 
se sentit mal à son aise, voulut se lever, mais 
quelque attrait inconnu et mystérieux la rete- 
nait là, malgré elle ; elle resta immobile sur sa 
chaise, épiant, à chaque fois que l'homme se 
baissait pour ramasser une pierre, la tache de 
la peau dans l'ouverture de la chemise. — Ce- 
pendant, ayant terminé sa besogne, il ramassa 
ses outils, et comme il passait près de made- 
moiselle Bourrât, il la salua. 

Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l'exis- 
tence : voir travailler le jardinier. La Bruyère a 
dit : « Pour les femmes du monde un jardinier 
est un jardinier, et un maçon est un maçon. 
Pour quelques autres plus retirées un maçon 
est un homme, un jardinier est un homme. » 

Dans la solitude presque absolue où made- 
moiselle Bourrât vivait, l'apparition de ce grand 



18 PETITE VILLE 

garçon vigoureux et leste fit événement. Elle 
le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées 
ou arrangeait une corbeille de fleurs ; d'autres 
fois il était occupé près d'une petite serre à 
mettre des boutures sous couche ; c'était un 
coin ensoleillé et désert, loin de la ferme et de 
la maison ; — ou bien il était au potager. 
C'était alors une après-midi perdue, car made- 
moiselle Bourrât n'osait s'y rendre, depuis que 
sa mère avait découvert sur le sable de l'allée 
centrale la marque de ses bottines. 

Lorsqu'elle l'avait trouvé, elle s'arrêtait près 
de lui, indécise, comme si elle ne savait où 
diriger ses pas. S'il y avait un banc voisin, elle 
s'asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, 
la sachant présente, était gêné. Parfois il la 
regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu elle 
s'enhardit ; elle s'approcha davantage ; elle 
échangea quelques mots avec lui. Un jour, 
comme il se tournait vers elle, elle soutint son 
regard. Pendant quelques secondes, ils se dévi- 
sagèrent. La gorge de la jeune fille se soulevait. 
— Elle s'éloigna. 

Maintenant elle ne songeait qu'à l'heure où 
elle pourrait aller le rejoindre. Elle ne désirait 
rien de précis ; il lui fallait seulement la présence 



MADEMOISELLE BOURRAT 19 

du jardinier. Il l'attirait comme l'aimant at- 
tire le fer. Elle restait debout, à trois pas de lui, 
sans mot dire. Il avait un air singulier en la 
regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie 
qu'elle ne comprit pas ; elle approuva pourtant 
d'un sourire niais. Elle avait un désir fou de 
mettre la main sur son bras bruni où les mus- 
cles saillaient comme des cordes, mais elle 
n'osait pas. — « Le ferai-je, ne le ferai-je pas ? - 
— elle restait angoissée. L'homme sentait sur 
lui le regard brûlant de la jeune fille. Parfois 
il s'arrêtait, les yeux fixes ; puis, serrant les 
mâchoires, il reprenait son travail. 

Mademoiselle Bourrât avait des nuits agitées ; 
elle se réveillait les yeux battus, les membres 
lourds ; elle avait pâli ; elle devenait nerveuse. 
Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle 
éclatait en sanglots ; d'autres fois au contraire, 
c'étaient des crises de rire qu'elle ne pouvait 
arrêter. 

Un j o ur, à la fin d'avril, elle se sentit si éner 
vée et misérable qu'elle refusa d'accompagner 
sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant 
seule à la maison, elle descendit au jardin et, 
comme le jardinier n'était pas sur la pelouse, 



20 PETITE VILLE 

elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à la 
petite serre ; il était là, agenouillé, occupé à 
mettre en pots des boutures qu'il sortait des 
couches. Elle s'approcha et lui dit bonjour 
d'une voix sourde ; il lui rendit son salut. Elle 
s'assit alors, près de lui, sur un tas de sable que 
le soleil avait chauffé. Entre les murs blancs, la 
chaleur était lourde. La chemise du jardinier 
était entr'ouverte ; elle le regardait fixement. Un 
instant elle ferma les paupières ; il lui sembla 
que le soleil la piquait partout. Elle respirait 
avec force. L'homme, entendant le bruit de sa 
respiration, se tourna vers elle. Elle avait les 
yeux étranges, troubles. Une seconde il hésita, 
se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne. 

Elle ne pouvait détacher ses regards de lui ; 
elle aurait voulu être plus près encore, de façon 
à ce qu'il la frôlât dans chacun de ses mouve- 
ments. Elle allongea une jambe et effleura le 
pied du jardinier chaussé d'épais souliers, mais 
le contact fut si léger qu'il ne le sentit pas. Elle 
ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu'elle 
fit, elle remonta un peu sa robe. Elle était 
maintenant assise, les genoux à la hauteur de 
la poitrine, la robe levée découvrant les jambes. 

Un instant plus tard, il se retourna brusque- 



MADEMOISELLE BOURRAT 21 

ment. Il vit les bas noirs de mademoiselle Bour- 
rât, et, plus haut, entre les bas et le volant du 
pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de 
peau blanche l'affola. Il lâcha le pot qu'il tenait. 

— Nom de Dieu ! gronda-t-il. 

Il se jeta sur elle. — Renversée sur le sable 
chaud, elle ne se défendit pas. Une flamme la 
traversa ; ce fut une détente de tous ses nerfs. 

L'homme se releva ; il eut un coup d'œil in- 
quiet autour de lui, puis, sifflotant une marche, 
il reprit son travail. 

Elle regagna la maison. Seule, sa chambre 
pourrait la cacher. Mais déjà elle s'étonnait de 
ne se point sentir coupable. Elle n'avait pas 
provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste ? 
Cela était arrivé comme un orage en été, comme 
une averse furieuse qui passe et rafraîchit la 
campagne assoiffée. 

Au dîner, le soir, elle mangea de grand ap- 
pétit, ce qui ne lui était arrivé d'un mois, et, cou- 
chée, s'endormit, pour ne se réveiller qu'au 
matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui 
s'était passé. S'en accuserait-elle devant mon- 
sieur le curé ? Elle n'hésita pas longtemps. Un 
tel aveu pourrait avoir des suites graves et 



22 PETITE VILLE 

imprévues. Elle décida de se taire ; du reste 
l'aventure n'aurait pas de lendemain. Elle n'irait 
plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle 
tint sa promesse deux jours, — puis, de nouveau, 
elle eut une mauvaise nuit ; un rêve troublant, 
mais plus précis, la surprit. Elle résista encore. 

Au quatrième jour, n'en pouvant plus, elle 
se rendit au jardin. L'homme était là, sûr de 
lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès 
lors, deux ou trois fois la semaine, elle le ren- 
contra sous les sapins. C'était après déjeuner, 
dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrât fai- 
sait sa sieste ; sa femme travaillait près de la 
fenêtre. Mademoiselle Bourrât sortait, et le jar- 
din était si solitaire, la vie de Prévoux si bien 
réglée, que personne ne dérangea leurs rendez- 
vous. 

Mais, au commencement de mai, elle eut des 
inquiétudes ; elle attendit en vain. Un mois se 
passa ; rien encore. Cependant elle sentait en 
elle une lourdeur, une gêne, des dégoûts inex- 
plicables. Puis il lui sembla qu'elle était serrée 
dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en 
se couchant, elle s'examina ; elle était malade 
certainement. Elle fut sur le point d'en parler 
à sa mère ; mais, à la pensée qu'il pouvait y 



MADEMOISELLE BOURRAT 23 

avoir quelque rapport entre son malaise et ses 
rendez- vous au jardin, elle s'arrêta. 

Ce fut à ce moment que madame Bourrât 
découvrit soudainement ce qui s'était passé. 

Et cela fut ainsi. 



Comme dans les vieilles familles de Valleyres, 
on avait gardé chez les Bourrât l'habitude des 
grandes lessives. On ne lavait pas chaque se- 
maine ; c'était bon pour les petites gens, qui ne 
possédaient pas dans leurs armoires profondes 
les hautes piles de linge blanc, orgueil hérédi- 
taire des grands bourgeois de la ville. Quatre 
fois Tan, de vastes cuviers étaient roulés dans 
la cour, l'on engageait des femmes à la journée, 
et le linge de trois mois passait entre leurs 
mains vigoureuses. Il y avait si peu d'imprévu 
dans la vie des Bourrât que la maîtresse de 
maison savait exactement, et par le détails 
le nombre des draps ou des serviettes que l'on 
aurait à mettre dans les armoires une fois la 
besogne finie. — La lessive de la Saint-Jean 
fut faite ; le linge sécha au vent, dans le verger, 
sur des cordes tendues entre les pommiers ; puis, 
repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables 



24 PETITE VILLE 

dans le vestibule de la maison. C'est alors que 
madame Bourrât intervint, son carnet à la 
main. Elle dénombra chaque pile ; pas une pièce 
ne manquait à l'appel. Mais, arrivée au linge de 
sa fille, elle ne trouva pas le compte exact. Elle 
recompta, passa une revue nouvelle de tout le 
linge, — vainement. Fidèle à ses habitudes de 
méfiance, madame Bourrât ne dit rien devant 
les domestiques. Elle monta dans la chambre 
de sa fille qu'elle voulait interroger d'abord. Sa 
fille n'était pas chez elle. Elle ouvrit l'armoire, 
l'examina du haut en bas, renversa le panier au 
linge, — rien. Elle bouscula tout, tira les meu- 
bles au milieu de la chambre. Elle était sûre 
des vieilles femmes qui lavaient ; il y avait 
trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée 
elles travaillaient quatre fois par an à Prévoux. 
Madame Bourrât cherchait ; son nez pointu 
s'allongeait vers sa bouche mince ; elle avait 
des gestes anguleux et précis, — rien. Elle défit 
draps et couvertures, sans résultat ; la passion 
l'empoignait si furieusement qu'elle n'hésita 
pas à se glisser sous le lit de fer pour examiner 
le sommier. Elle venait de s'étendre à terre sur 
le dos et regardait, lorsque tout à coup elle 
pâlit, — ce qu'elle cherchait était là, entre les 



MADEMOISELLE BOURRAT 25 

ressorts, plié, intact, comme au jour où elle 
l'avait sorti de la grande armoire. 

D'une main tremblante, elle le prit ; puis, 
avec effort, se releva. Dans la blancheur im- 
maculée du linge devait-elle lire le déshonneur 
de la famille Bourrât ? — Mais il y avait encore 
une chance. Sa fille, peut-être, était malade, 
anémique ? Elle se souvint d'avoir remarqué 
sa pâleur, sa nervosité. — Oui, mais pourquoi 
tant de ruse ? Madame Bourrât s'assit dans 
un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre 
comme écrasée, attendant que sa fille rentrât 
du jardin. Mademoiselle Bourrât apparut enfin. 
Au premier coup d'œil, elle aperçut la pile de 
linge sur la table dans le désordre de la chambre ; 
tout de suite aussi madame Bourrât vit ses 
pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère 
et la fille un silence tragique. Puis madame 
Bourrât voulut tout savoir. Sa fille, effondrée 
en sanglots, raconta ce qui s'était passé. 



Le même soir, madame Bourrât s'enferma 
avec son mari. Et là, elle montra la supériorité 
de race des Maigret, gens de décision, sur les 
Bourrât, sans nerfs. Tous les Maigret étaient 



26 PETITE VILLE 

maigres et jaunes, tous les Bourrât étaient gras 
et roses ; les Maigret suivaient sans cesse leur 
idée ; les Bourrât n'avaient point d'idées. 

Tandis que le gros homme larmoyant ne 
trouvait qu'à gémir, madame Bourrât organi- 
sait un plan de campagne. Dans les heures de 
l'après-midi où elle était restée seule, elle avait 
tout prévu. 

D'abord, elle avait songé à partir avec sa fille 
à l'automne pour passer l'hiver en Italie. Mais 
elle avait vu à la réalisation de ce projet maintes 
difficultés. Que diraient leurs amis dans le voi- 
sinage et les habitants de Valleyres, lorsqu'ils 
apprendraient ce départ ? Des Bourrât quittant 
Prévoux pour aller en Italie î la chose était 
tellement en dehors des habitudes d'une vie 
entière qu'elle ne manquerait pas d'éveiller les 
soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étran- 
gers venus on ne sait d'où ! 11 faudrait prendre 
un faux nom, cela était périlleux. Et ce séjour 
coûterait fort cher, considération importante. 
En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier ? 
Non, il fallait y renoncer. 

Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. 
Mais avec qui ? Il n'y avait personne. Et encore, 
eût-elle trouvé quelqu'un, il était déjà trop tard. 



MADEMOISELLE BOURRAT 27 

Aussi conclut-elle que c'était à Prévoux qu'il 
fallait organiser le secret et le silence. Le ter- 
rain était dangereux, il est vrai, mais elle le 
connaissait dans ses moindres accidents. Elle 
ne laisserait rien au hasard. 

La première chose à faire était d'expédier le 
jardinier chez lui. Il était heureusement de Nor- 
mandie, loin de Valleyres. En achetant son si- 
lence par une honnête somme, il s'y marierait 
sans doute et l'on n'entendrait plus parler de 
lui. Malgré l'horreur de le voir encore à Prévoux, 
on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque 
d'éveiller la curiosité des gens de la ferme. On 
lui donnerait congé quinze jours à l'avance 
comme c'était l'usage. Il importait qu'il ne se 
doutât pas de l'état où il laissait mademoiselle 
Bourrât. Mais était-il encore temps de lui ca- 
cher la vérité ? C'était sur ce point-là que les 
investigations de la mère avaient été le plus 
précises dans l'interrogatoire qu'elle avait fait 
subir à sa fille. — Il était possible après tout 
qu'il ne sût rien. En fait, mademoiselle Bourrât 
et lui n'échangeaient pas trois phrases par ren- 
dez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquié- 
tudes. Madame Bourrât eut même le triste cou- 
rage d'envoyer sa fille seule, le lendemain, au 



28 PETITE VILLE 

jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle 
devait se refuser sous prétexte d'une indispo- 
sition normale. Mademoiselle Bourrât joua, avec 
une honte qu'elle dissimulait mal, le rôle qu'on 
lui avait tracé. 

Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations 
mondaines. Pour l'instant nul danger. Avec 
quelques précautions préalables, sa fille pou- 
vait encore aller à la messe, prendre sa leçon de 
piano, et recevoir les rares visites qui venaient 
à Prévoux. Plus tard, on verrait ; elle garderait 
la chambre, malade, si c'était nécessaire. 

Les domestiques offraient, somme toute, un 
péril plus grand, parce que de toutes les heures. 
Madame Bourrât était bien servie ; la cuisi- 
nière était depuis trente ans dans la maison ; 
la femme de chambre depuis vingt-cinq ans ; 
enfin il y avait une petite servante qui aidait 
à l'ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrât 
se méfiait ; elle résolut de s'en défaire. La cui- 
sinière n'avait aucune occasion de voir made- 
moiselle Bourrât, si Ton supprimait la visite 
matinale en commun à la cuisine. Restait la 
femme de chambre, Joséphine. La position était 
difficile, car elle avait inculqué à cette fille des 
habitudes tatillonnes. Madame Bourrât frémit. 



MADEMOISELLE BOURRAT 29 

Peut-être Joséphine s'était-elle aperçue, elle 
aussi qu'il manquait du linge à la lessive de 
la Saint-Jean ? 

Pour l'accouchement, madame Bourrât comp- 
tait sur le vieux docteur Maigret, son cousin 
germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car 
le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle 
s'assurerait enfin des services de Victoire, une 
paysanne de son âge, qui lui était dévouée 
corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait 
et avait nourri mademoiselle Bourrât. Elle ha- 
bitait un village à quelques lieues de Prévoux. 
Elle serait utile et discrète. 

Elle expliqua tout à son mari, le soir même. 
Il coupait les phrases de sa femme de lamen- 
tations. A la fin, d'un ton sec, elle lui imposa 
silence. 

Mais une fois la bougie soufflée, une idée 
nouvelle, dans la nuit, lui vint. — Oui, ce serait 
bien plus simple ; cela éviterait mille difficultés. 
L'aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait 
bien qu'il la donnât. 

Le lendemain, elle descendit à Valleyres et 
se rendit chez son cousin Maigret. Mais elle se 
heurta sur un point à une résistance absolue ; 
ce projet si facile, il n'en voulait pas entendre 



30 PETITE VILLE 

parler. Madame Bourrât se fâcha ; il fut sur 
le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé 
à ses espérances d'une solution immédiate, elle 
eut toutes les peines du monde à lui faire accep- 
ter l'accouchement normal, mais clandestin, 
sans déclaration d'enfant. C'était un vieux re- 
nard sec et sans poils ; il y allait des tribunaux 
pour lui, si l'affaire s'ébruitait. Enfin, il se laissa 
persuader. Il était, comme elle, un aristocrate ; 
la tache serait non seulement sur sa famille, 
mais sur sa caste. Elle lui montra les petits 
bourgeois de Valleyres discutant avec férocité 
le scandale de la famille Bourrât ; elle lui fit 
lire les entrefilets certains de V Avant- Garde 
sur la dépravation des classes dirigeantes ; il 
accepta. Mais, puisqu'il devenait complice, il 
importait qu'on ne laissât rien au hasard, et, 
deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où 
il eut une longue conversation avec sa cousine. 
Le lendemain, mademoiselle Bourrât changea 
de chambre. Elle était jusqu'à ce moment logée 
sur la face ouest de la maison. Au-dessus d'elle 
étaient les mansardes des domestiques. Elle 
habita dès lors une petite chambre qui, à côté 
de l'appartement de ses parents avec lequel elle 
communiquait, regardait le midi et contenait, 



MADEMOISELLE BOURRAT 31 

en outre du mobilier ordinaire, une vaste ar- 
moire prise dans l'épaisseur du mur. 

Tout se passa d'abord comme madame Bour- 
rât l'avait prévu. Le jardinier congédié, auquel 
on avait murmuré les mots « détournement de 
mineure », tout en lui glissant un billet bleu, 
comprit l'intérêt qu'il avait à être discret. Ma- 
demoiselle Bourrât en juillet et août descendit 
encore à la messe avec sa mère. Elle n'avait 
jamais été de tournure élégante. On la trouva 
plus forte peut-être, mais ce fut tout. 

Madame Bourrât surveillait les moindres 
choses avec une minutie effroyable. On ne peut 
dire jusqu'à quels subterfuges elle s'abaissa 
pour prévenir les soupçons que la femme de 
chambre chargée de recueillir le linge sale eût 
pu avoir chaque mois. — En juillet, mademoiselle 
Bourrât alla voir ses cousines à Vermand. En 
août, elle se trouva souffrante le jour où elle 
aurait dû s'y rendre. 

Septembre arriva, il fallut redoubler de pré- 
cautions. Madame Bourrât organisa la vie de 
sa fdle de la façon suivante : elle ne devait 
sortir en plein air que le matin, moment où 
l'on était sûr de pas être surpris par des visites, 



32 PETITE VILLE 

et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un 
domestique ne passait. Le jardinier avait été 
remplacé par un vieil imbécile à moitié aveugle, 
qui pouvait à peine ratisser les allées et couper 
l'herbe sur la pelouse. Madame Bourrât avait 
saisi avec joie cette occasion de supprimer le 
luxe inutile des fleurs ; un garçon de ferme s'oc- 
cupait du potager. — L'après-midi, mademoi- 
selle Bourrât s'enfermait avec sa mère au salon. 
La haine du grand jour qu'avait toujours eue 
madame Bourrât s'exagéra. Les volets étaient 
maintenant aux trois quarts clos ; il semblait 
que l'on pénétrât dans un tombeau. Lorsqu'il 
venait des visites, elles trouvaient mademoiselle 
Bourrât en train de travailler près de sa mère, 
dans le demi-jour du salon, à un métier de tapis- 
serie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur 
ses genoux, elle avait, par petits paquets, vingt 
échantillons de laines différentes. Madame Bour- 
rât alors l'excusait. 

— Pardonnez à ma fille ; elle ne peut se 
lever, disait-elle, en montrant les laines. Elle 
est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue, 
ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle 
a mauvaise mine. 

Ainsi cette mère sage préparait l'avenir. Elle 



MADEMOISELLE BOURRAT 33 

avait cependant multiplié les recommandations 
à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir de- 
bout devant la femme de chambre ni devant 
les amies qui viendraient la voir. Au jardin, 
elle devait éviter de se promener sur la pelouse 
devant les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle 
était surprise, elle devait tout de suite s'asseoir. 
Madame Bourrât poussait les précautions jus- 
qu'à aller chercher sa fille dans sa chambre dix 
minutes avant l'heure des repas. Elles descen- 
daient alors au salon, et, lorsqu'on entendait 
Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer 
la cloche dans la cour, mademoiselle Bourrât 
entrait dans la salle à manger et s'asseyait à sa 
place. — Le dessert une fois servi, la femme de 
chambre retournait à la cuisine ; on pouvait 
sortir sans crainte. 

Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrât 
descendait l'escalier à huit heures pour le pre- 
mier déjeuner. Soudain elle glissa ; elle fût 
tombée jusqu'au bas des marches si, par chance, 
elle n'avait pu se raccrocher à la balustrade. 
Elle regarda, et découvrit une pelure d'orange 
sur laquelle elle avait mis le pied. Comment 
une pelure d'orange se trouvait-elle là, à ce 



34 PETITE VILLE 

moment de l'année ? A la salle à manger, elle 
interrogea sa mère qui l'avait précédée de quel- 
ques minutes. Madame Bourrât n'avait rien 
vu sur l'escalier ; il n'y avait pas d'oranges dans 
la maison. C'était sans doute une domestique 
qui l'avait apportée. La chose resta mystérieuse. 
Peu de temps après, comme elle gagnait le 
banc du jardin, mademoiselle Bourrât trébu- 
cha dans l'allée qui, à cet endroit-là, descendait 
par trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, 
sur la pelouse. Quelle ne fut pas sa surprise à 
voir un fil de fer accroché par un clou à une grosse 
racine 1 Pourquoi enfoncer un clou dans une 
racine ? Mais comme elle ne trouvait nulle ré- 
ponse satisfaisante à cette question, elle ne 
s'obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles 
elle ne comprenait rien ! 

Ses cousines s'étonnèrent de ne plus la voir 
à Vermand. Madame Bourrât avait une réponse 
toute prête : elle avait fait vendre, pour cause 
de vieillesse, le cheval qu'on attelait à la voi- 
ture, et monsieur Bourrât n'avait pas encore 
trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre mon- 
sieur Bourrât était obligé maintenant de des- 
cendre au marché dans le char à bancs de son 



MADEMOISELLE BOURRAT 35 

fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux 
champs, il allait seul à pied et se faisait ramener 
à moitié chemin par un des Vertôt qui habitait 
sur la route. 

Au commencement d'octobre, les jeunes Bour- 
rât, de Vermand, préparèrent une fête pour 
les vendanges ; on devait cueillir du raisin, puis 
dîner en plein air, danser enfin. Madame Bour- 
rât, de Prévoux, accepta l'invitation. Mais, à 
la date convenue, elle se rendit seule à Ver- 
mand. 

« C'est un mauvais jour pour ma fille, mur- 
murâ-t-elle à l'oreille de sa cousine, elle doit 
rester étendue. » Du reste, la santé de son enfant 
'inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des 
névralgies si fortes qu'elle était obligée de garder 
e lit. Il faudrait qu'elle consultât le docteur 
Maigret. 

Quelques jours plus tard, madame Bourrât, 
sa fille étant au piano, fut surprise par la visite 
de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant 
d'oreille si fine, n'entendit pas le bruit de la 
voiture dans la cour. La porte du salon s'ouvrit. 
Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrât, 
tremblante, regarda sa mère. D'un coup d'oeil 
madame Bourrât lui enjoignit de ne pas quitter 



36 PETITE VILLE 

le tabouret où elle était assise, puis se précipita 
sur sa cousine, et, tout en l'embrassant, fit 
signe à sa fille d'aller se mettre près du métier 
à tapisserie. Elle ne desserra son embrassement 
que lorsqu'elle vit sa fille dans l'ombre protec- 
trice du mur. 

Quelques minutes plus tard, la plus jeune 
des demoiselles Bourrât de Vermand se mit à 
côté de sa cousine qui travaillait, et amicale- 
ment lui passa les bras autour de la taille. 

— Que te voilà devenue forte! dit-elle sou- 
dain. 

Ces mots terribles arrivèrent à l'oreille de 
madame Bourrât ; un nuage voila ses yeux ; 
mais tout de suite elle recouvra son sang-froid 
et aborda le sujet qu'elle savait tenir avant tous 
autres au cœur de sa cousine, celui de la riva- 
lité, alors aiguS, de mesdames Duret et Lan- 
terle. 

Cependant mademoiselle Bourrât rougissait 
jusqu'à la racine des cheveux. Elle se défit de 
l'étreinte dangereuse et trouva la force de dire : 
— C'est vrai, j'engraisse à la campagne. 
L'autre par bonheur, n'insista pas. Mais ces 
dames n'étaient pas venues pour une visite ; 
elles voulaient emmener la jeune fille en voi- 



MADEMOISELLE BOURRAT 37 

ture chez des voisins. Madame Bourrât refusa ; 
elle attendait le médecin ce même jour pour les 
névralgies de sa fille. Ces dames s'apitoyèrent 
et prirent congé. Mademoiselle Bourrât avait, à 
ce moment-là, trente-quatre échantillons de 
laines épars sur les genoux ; elle ne put se lever. 
A dater de ce jour, mademoiselle Bourrât 
ne descendit plus que le matin au salon. Elle 
remontait dans sa chambre après le déjeuner 
de midi. Puis, les temps approchant, moins 
de trois mois, madame Bourrât déclara sa fille 
malade ; les névralgies devenaient chroniques, 
le moindre bruit, la plus petite alerte suffisaient 
pour les réveiller. Le docteur Maigret condam- 
nait mademoiselle Bourrât à un repos absolu. 
Elle ne devait se lever que quelques heures 
par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, ré- 
pandues dès novembre dans Valleyres, exci- 
tèrent une grande commisération. 

« La malheureuse ! souffrir tant, et si jeune ! » 
Les libres-penseurs de l'endroit y virent une 
suite nécessaire de l'éducation sans air des cou- 
vents où se ruine la santé des jeunes filles. 

Ce que furent l'automne et l'hiver pour ma- 
demoiselle Bourrât, on le peut deviner. Elle 



38 PETITE VILLE 

n'avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, 
depuis l'aventure, était plus froide que jamais. 
Dans les longues journées passées en tête à 
tête, elle se renfermait dans un silence absolu, 
la bouche cousue, comme si elle se fût salie à 
parler à sa fille. Mademoiselie Bourrât se pen- 
chait sur son métier à tapisserie ; parfois, en 
levant les yeux, elle surprenait un regard bref, 
pénétrant et dur fixé sur elle. Elle sentait alors 
que sa mère l'exécrait de toutes les forces de 
son âme et que, n'eussent été en jeu le nom et 
la réputation des Bourrât, elle eût été sacrifiée 
sans balancer. 

Son père était revenu plus vite ; elle devinait 
en lui de la pitié ; deux ou trois fois il fut sur le 
point de s'attendrir. Mais madame Bourrât était 
toujours en tiers ; elle avait alors une façon de 
regarder son mari qui l'arrêtait net. Au matin, 
sur le banc, mademoiselle Bourrât pleurait so- 
litaire ; elle était obligée de se cacher de tous, 
de vivre dans l'ombre, de feindre d'être malade 
alors qu'elle ne s'était jamais mieux portée, 
et cependant elle sentait grossir en elle le far- 
deau de sa honte. 

Ce fut dans le mois d'octobre que Victoire, 






MADEMOISELLE BOURRAT 39 

la nourrice de Mademoiselle, vint passer une 
après-midi à Prévoux. Madame Bourrât s'en- 
ferma dans sa chambre avec la paysanne. 
Lorsque cette dernière quitta la maison, tout 
était convenu. Au commencement de janvier, 
monsieur Bourrât traverserait un jour le village 
qu'habitait Victoire, comme en se promenant, 
pour l'avertir. Elle arriverait alors seule à Pré- 
voux vers onze heures du soir ; elle trouverait 
la maison endormie, la grande porte ouverte, 
et, sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur 
Bourrât la mènerait en voiture jusqu'au chef- 
lieu distant de deux lieues, où un train de nuit, 
après un trajet d'une heu r e et demie, la dépo- 
serait au village de X... Là, l'enfant serait remis 
à une femme dont elle se serait assurée ; il 
serait de père et mère inconnus, le nourrissage 
payé d'avance, cinq cents francs, somme énorme 
qui avait fait reculer madame Bourrât. Mais il 
fallait s'en rapporter à Victoire. 

Maintenant mademoiselle Bourrât ne quit- 
tait plus sa chambre. La pauvre fille, dans la 
solitude haineuse où elle était laissée, en était 
arrivée à ce point de désespoir, qu'elle espérait 
ne pas survivre à ses couches. L'incertitude où 
on la tenait, l'accablait. Sa mère ne lui avait dit 



40 PETITE VILLE 

que le strict nécessaire : elle accoucherait, et 
l'enfant disparaîtrait aussitôt. — Qu'en ferait- 
on ? qu'adviendrait-il d'elle-même ? continue- 
rait-elle à mener une existence désolée auprès 
de sa mère ? elle ne le savait. Elle ignorait à peu 
près tout de la vie. Elle essayait de comprendre ; 
mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer 
les barreaux de sa cage et retombe meurtri, 
elle renonçait bien vite à franchir le cercle étroit 
de mystères où elle était enfermée. 

Noël, le Jour de l'an se passèrent. Elle reçuL 
quelques souvenirs affectueux de ses cousines 
Bourrât. Sa mère n'eut pas un mot pour elle. 
Son père vint la voir, cachant son émotion. 
Madame Bourrât les quitta un instant, appelée 
par une visite. Elle tomba dans les bras de son 
père en sanglotant ; le vieil homme malheureux 
pleura aussi. De leur vie entière, ils n'avaient 
été si près l'un de l'autre. 



Enfin, un matin, vers onze heures, made- 
moiselle Bourrât qui, depuis plusieurs jours, 
avait des étourdissements sentit des douleurs 
la poindre. Elle avertit sa mère, qui s'installa 
dans sa chambre. Monsieur Bourrât fit atteler, 



MADEMOISELLE BOURRAT 41 

il avait récemment acheté un cheval, et des- 
cendit à la ville. Après quelques emplettes de 
graines, il entra chez le docteur Maigret, puis, 
au lieu de reprendre la route par laquelle il était 
venu, il exécuta un grand crochet et passa chez 
Victoire avant de regagner Prévoux. Sa femme 
le rejoignit pour déjeuner ; il était une heure. 
Monsieur Bourrât avait peine à cacher son agi- 
tation ; madame Bourrât, au contraire, le jour 
du danger venu, était calme et maîtresse d'elle- 
même. Depuis le matin, elle avait terrorisé sa 
fille, la contraignant au silence, la menaçant 
au moindre cri, des conséquences terribles d'un 
scandale. La malheureuse fille resta seule, ser- 
rant un mouchoir entre ses dents, enfouissant 
sa tête sous les draps lorsque les crises venaient. 
Pas un gémissement ne lui échappa. 

A la femme de chambre qui voulait porter 
comme à l'ordinaire le repas à Mademoiselle, 
madame Bourrât déclara que sa fille, ayant de 
la fièvre, ne mangerait pas de la journée, qu'il 
fallait la laisser dans le plus grand repos, éviter 
tout bruit dans la maison et ne pas monter au 
premier étage. 

A trois heures, le docteur arriva dans son 
cabriolet qu'il conduisait lui-même ; c'était une 



PETITE VILLE 

partie du plan convenu à l'avance avec sa cou- 
sine. Le docteur Maigret était, à l'ordinaire, 
bourru ; mais ce jour-là son humeur était exé- 
crable. 

Lorsque mademoiselle Bourrât le vit entrer, 
elle se tourna vers le mur ; elle ne pouvait sup- 
porter le regard de ce vieillard hargneux. 

D'une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre 
sur le dos, et, sans prêter la moindre attention 
à ses protestations, il la découvrit. Puis, rejetant 
les draps sur ce corps déformé, il déclara qu'il 
fallait attendre. Il n'ajouta pas un mot, sortit* 
remonta en voiture et alla faire une visite dans 
un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrât 
dans la cour, mais il passa sans lui adresser la 
parole. 

L'après-midi se continua lamentable et mono- 
tone, coupée des mêmes douleurs violentes sur- 
venant à intervalles éloignés. Madame Bourrât, 
assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. 
A chaque accès, elle se tournait vers sa fille, 
comme pour lui dire : « Surtout ne crie pas. » 

A chaque fois, mademoiselle Bourrât, qui al- 
lait céder à la douleur, se reprenait. 

A cinq heures et demie le docteur revint. Il 
regarda sa patiente à nouveau. 



MADEMOISELLE BOURRAT 43 

— Rien encore, dit-il. 

Madame Bourrât qui avait ses idées, hocha 
la tête, satisfaite. L'attente ne lui était rien. 

— Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, 
murmura-t-elle. 

Ils descendirent tous deux et, dans le vesti- 
bule, devant la femme de chambre, madame 
Bourrât invita le docteur à dîner ; ils feraient 
un whist dans la soirée. Maigret, comme en rechi- 
gnant, accepta. A différentes reprises déjà, pen- 
dant les mois précédents, madame Bourrât 
l'avait gardé ainsi pour jouer aux cartes. La 
femme de chambre ne fut donc pas surprise de 
le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils s'ins- 
tallèrent à la table de jeu comme à l'ordinaire. 
Madame Bourrât sonna la fille pour avoir une 
bougie de plus, en réalité pour qu'elle les vît 
attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine 
eut tourné le dos, elle monta sans bruit 
avec Maigret, laissant son mari seul au sa- 
lon. 

Lorsqu'elle fut entrée dans la chambre de sa 
fille, madame Bourrât prit dans l'armoire une 
couverture et la fixa sur l'encadrement de la 
porte par de petits clous. 

Mademoiselle Bourrât gisait anéantie. Le doc- 

i 



** 



PETITE VILLE 



teur, l'ayant examinée, déclara que le temps 
était venu. Il eut quelques mots de consulta- 
tion avec sa cousine dans l'embrasure de la 
fenêtre, tira une fiole de son sac, et, en ver- 
sant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet 
du lit. Mademoiselle Bourrât sentit une odeur 
forte ; elle s'effraya. Qu'allait-on lui faire ? 
Peut-être voulait-on se débarrasser d'elle aussi ? 
Le vieux docteur lui apparaissait doué de pou- 
voirs immenses et mystérieux. Elle s'agita, vou- 
lut parler à sa mère ; elle indiquait la grande 
armoire au fond de la chambre. Le docteur 
ne l'écoutait pas. Il mit une main sur le front 
de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée 
sur l'oreiller, il lui approcha le mouchoir du vi- 
sage. Elle respira un parfum acre et, pour y 
échapper, se démena désespérément. Alors sa 
mère lui maintint les bras. D'un coup de jambes 
la pauvre fille terrifiée rejeta les draps, arracha 
une main à l'étreinte de madame Bourrât, saisit 
le poignet du docteur et se tendit dans un effort 
suprême. Dans la lutte le mouchoir vint se 
coller sur sa bouche et sur son nez ; elle sentit 
comme une brûlure sur la peau ; maintenant 
elle étouffait, elle n'avait plus de volonté 
l'odeur terrible la pénétrait. Elle aspira violem- 



MADEMOISELLE BOURRAT 45 

ment, cherchant de l'air, et, tout de suite, elle 
perdit connaissance. 



Une heure se passa. Le docteur avait enlevé 
son habit ; on l'entendait parfois jurer. Soudain, 
un vagissement emplit la chambre ; quelqu'un 
affirmait son droit à l'existence. C'était une voix 
claire, mais haute, mais forte ; il semblait qu'elle 
dût vibrer dans toute la maison. En un rien 
de temps, madame Bourrât avait pris l'enfant 
et s'était assise dans le bas de l'armoire, les 
deux battants tirés sur elle pour étouffer les 
cris qui filtraient à peine dans la chambre à 
travers la porte fermée. Une bougie près d'elle 
sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le 
petit être, l'essuyait, puis l'habilla de vêtements 
sans marque. Lorsqu'elle eut fini, l'enfant s'était 
endormi ; elle sortit de l'armoire, le posa sur un 
fauteuil et descendit. 

La maison était plongée dans l'obscurité. Elle 
trouva son mari au salon ; il sursauta à son en- 
trée. Coupant court aux questions, elle lui dit 
d'aller atteler sans bruit la voiture du docteur et 
la sienne et d'attendre près de la grille d'entrée. 
Puis elle revint dans la chambre de l'accouchée. 



46 PETITE VILLE 

Pendant une demi-heure, elle aida au doc- 
teur à finir sa besogne ; ensemble ils portèrent 
mademoiselle Bourrât, toujours endormie, sur 
le canapé ; elle jeta le linge sale en tas dans un 
coin, refit le lit avec les draps propres, recoucha 
sa fille. La pendule sur la cheminée marquait 
onze heures et quart ; Victoire devait être là. 
Elle prit l'enfant et, à travers le corridor sombre, 
gagna à pas étouffés l'escalier ; elle tenait à la 
main un mouchoir, prête à l'abattre sur la 
bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Der- 
rière elle venait Maigret qui, avant de quitter 
la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et 
placé sur le front de mademoiselle Bourrât une 
serviette trempée dans de l'eau froide. 

Au salon, madame Bourrât trouva Victoire ; 
sans mot dire, elle lui tendit le paquet emmail- 
lotté et une enveloppe qu'elle tira de son cor- 
sage. Le docteur s'était rendu directement dans 
la cour sans être vu de la paysanne. Monsieur 
Bourrât avait sorti les voitures en sourdine. Le 
valet d'écurie, qui était le vieil imbécile chargé 
du jardin, entendit dans son premier sommeil un 
peu de bruit. Il pensa que le docteur Maigret 
attelait son cheval pour redescendre à Val- 
leyres, et il se rendormit. Madame Bourrât suivit 



MADEMOISELLE BOURRAT 47 

Victoire jusqu'à la porte ; la nuit était noire à 
souhait, il faisait un grand vent d'ouest, hu- 
mide et froid. Les voitures disparurent dans 
l'ombre, au pas. Madame Bourrât remonta au 
premier étage ; elle avait à travailler. 



Lorsque mademoiselle Bourrât revint à elle, 
elle fut lente à reprendre conscience de la réa- 
lité. L'air vif de la fenêtre rafraîchissait son 
visage. Elle était épuisée et n'aurait pu, pour 
sauver sa vie, lever la main. Pourtant elle se 
sentait soulagée ; il semblait qu'on lui eût enlevé 
un poids énorme qui l'accablait. Mais la peau, 
tout autour de la bouche, cuisait comme brûlée ; 
puis, c'étaient, soudain, des nausées atroces, et, 
tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne 
pouvait se défaire. Ses paupières étaient collées 
sur ses yeux. Qu'avait-elle de froid sur le front ? 
Une goutte glissa le long de son cou et se perdit 
dans les cheveux. Un souffle d'air, venu du de- 
hors, la ranima ; elle ouvrit les yeux. 

Ce qu'elle vit ne l'aida pas à renouer le fil 
rompu de ses idées : près de la fenêtre ouverte, 
devant une cuve, sa mère était agenouillée l 
elle avait enlevé son corsage et sa jupe et, à 



48 PETITE VILLE 

grands coups de bras, lavait du linge dans de 
l'eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait 
cette scène étrange d'une lumière falote ; par- 
fois, à un coup de vent, la flamme tremblait, 
près de s'éteindre. Mais madame Bourrât con- 
tinuait sa besogne. Sa fille la vit tordre du linge 
et l'étendre sur la fenêtre. Que pouvait-ce être ? 
Des draps, semblait-il ? — Cela dura longtemps. 

Mademoiselle Bourrât ferma les yeux. Lors- 
qu'elle les rouvrit, sa mère était debout ; elle 
essayait, sans y réussir, de soulever la cuve fu- 
mante ; alors elle s'empara d'un broc qu'elle 
plongea dans la cuve, puis elle ouvrit la porte 
et sortit. Le courant d'air frappait le visage de 
mademoiselle Bourrât ; dans le tube de verre, 
la flamme filait bleue comme si elle allait s'éva- 
nouir. Madame Bourrât revint une demi-minute 
plus tard et, deux fois encore, fit le même 
voyage. Enfin elle prit la cuve et, lorsqu'elle 
passa le long du lit, mademoiselle Bourrât put 
regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge î 
c'était comme du sang. Cette fois-là, sa mère 
fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains 
vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, 
avec des gestes brusques, le parquet. 

Mademoiselle Bourrât se fatiguait à essayer 



MADEMOISELLE BOURRAT 49 

de comprendre la raison de ces actes anormaux ; 
elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. Elle 
s'assoupit un instant. Puis elle se réveilla de 
nouveau. Peu à peu quelque lumière, ici et là, 
perçait la masse confuse de ses idées. Elle revit 
le vieux docteur la maintenant de force sur 
l'oreiller. — Ah oui ! elle avait beaucoup souf- 
fert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout le 
corps, des douleurs sourdes comme si elle avait 
été battue. Ses souvenirs devinrent plus nets. 
Soudain elle évoqua le drame vécu et poussa un 
soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre 
à la main. Elle avait toujours son regard 
dur. 

— Bois, dit-elle. 

Mademoiselle Bourrât fit effort pour sou- 
lever la tête ; elle avala quelques gorgées de 
grog chaud. 

— Est-ce fini ? demanda-t-elle à voix basse. 
Sa mère fit signe que oui. 

— Où est-il ? murmura-t-elle plus faiblement 
encore. 

Madame Bourrât haussa les épaules. 

— Ne t'occupe pas de ça. On n'en entendra 
plus parler. 

Mademoiselle Bourrât gémit sourdement 



50 PETITE VILLE 

comme une bête blessée. Ses yeux s'emplirent 
de larmes. 

Déjà sa mère s'était remise au travail. Main- 
tenant elle retirait de la fenêtre les draps hu- 
mides qu'elle accrocha dans l'armoire. Elle ar- 
rangea toutes choses dans leur ordre sur le 
lavabo, jeta un regard circulaire par la chambre ; 
chaque meuble était à sa place. Il n'y avait 
qu'une odeur persistante qui restait de la scène 
de tout à l'heure. Madame Bourrât brûla du 
sucre sur une pelle pour essayer de l'enlever. 
Puis ayant redonné quelques gouttes de grog 
à sa fille, elle ferma à clef la porte sur le corridor 
et passa chez elle. 

Elle était épuisée ; il était trois heures du 
matin. Son mari rentrerait d'un instant à l'autre. 
Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne 
n'avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint 
le chef-lieu vers une heure et demie ; Victoire 
se serait rendue seule à la gare ; elle aurait pris 
le train de trois heures ; de ce côté-là, tout était 
bien. — Dans la maison silencieuse, les domes- 
tiques, dont les chambres étaient à un étage 
supérieur et sur une autre façade, n'avaient pu 
surprendre ses allées et venues. Quant au bruit 
qui s'était fait près de sa fille, il n'avait certes pas 



MADEMOISELLE BOURRAT 51 

franchi la porte soigneusement calfeutrée. — 
A ce moment, elle sursauta ; un cheval hennis- 
sait dans la cour. Madame Bourrât frémit ; toute 
la maison allait l'entendre ; le valet d'écurie 
descendrait ; comment expliquer la rentrée tar- 
dive de son mari ? Il faudrait inventer une his- 
toire ; on la discuterait à la cuisine et à la ferme ; 
un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrât 
n'osait bouger. Cependant le cheval se tut. Dans 
sa mansarde le vieux jardinier s'éveilla, mais il 
crut qu'un cheval s'effrayait à l'écurie, sacra de 
son sommeil interrompu, se retourna sur sa 
couche, et se rendormit de plus belle. Monsieur 
Bourrât, ayant étrillé et bouchonné la bête, 
remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée ; 
il la rassura, personne n'avait bougé. 

Mademoiselle Bourrât était restée dans l'obs- 
curité. Sur ses joues de grosses larmes coulaient 
continuellement qu'elle ne pouvait même es- 
suyer. Enfin, de faiblesse, elle s'endormit. 

Le lendemain, à la première heure, madame 
Bourrât était debout. Elle ouvrit toute grande la 
fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu'il 
restait quelque chose de cette odeur étrange, 
on n'osait laisser entrer Joséphine. A cette der- 



52 PETITE VILLE 

nière, elle dit que mademoiselle Bourrât avait 
eu une crise nerveuse de faiblesse et d'anémie, 
que le docteur avait dû faire des piqûres de 
morphine, et qu'elle serait seule à le savoir dans 
la maison parce qu'on était sûr d'elle. La femme 
de chambre, flattée de tant de confiance, s'api- 
toya. Elle n'avait du reste aucun soupçon. 
Elle ne pénétra chez mademoiselle Bourrât que 
le second jour ; à la voir si pâle, les lèvres brû- 
lées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien 
la jeune fille avait été malade et ne s'étonna 
plus des précautions prises. 

Le docteur Maigret revint pendant quelques 
jours ; tout suivait son cours normal. Deux 
semaines plus tard, mademoiselle Bourrât était 
sur son canapé et recevait la visite de ses cousines. 
Ses tantes causaient avec sa mère. Madame 
Bourrât, en grand secret, murmurait quelques 
phrases ; — on entendait les mots d'anémie, 
nervosité, enfin, sur un ton d'ultime confi- 
dence, celui de « mariage ». Et Maigret, de son 
côté, lorsqu'on lui parlait de sa malade, haussait 
jes épaules. Un jour même, à madame Louis 
Vertôt qui le questionnait, il répondit par un 
de ces mots cyniques dont il était coutumier, 
lequel mot avait couru la société de Valleyres : 



MADEMOISELLE BOURRAT 53 

« Mademoiselle Bourrât est aussi normale que 
vous et moi. Elle a besoin de se marier et de 
l'aire des enfants. Voilà tout. » 

La convalescence de mademoiselle Bourrât 
fut triste. Que d'heures passées seule ou en face 
de sa mère ! Madame Bourrât restait silencieuse 
et glacie ; toute son attitude protestait ; ses 
yeux secs, sa bouche sans lèvres fermée, son 
nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées 
de sa figure disaient l'humiliation que lui avait 
infligée sa fille, les besognes honteuses auxquelles 
elle l'avait contrainte, et proclamaient l'invin- 
cible volonté de n'oublier rien. 

En sa présence seulement, mademoiselle Bour- 
rât se jugeait coupable. Lorsqu'elle était laissée 
à elle-même, ses pensées étaient moins doulou- 
reuses. Elle n'avait pas conscience d'avoir voulu 
cela. Elle avait été pareille à ces personnes dont 
elle avait entendu parler qui, sous l'influence 
d'un magnétiseur, font, tout éveillées, des 
choses qu'elles n'ont point délibérées et dont 
elles ne sont pas responsables. Une force 
aveugle, irrésistible l'avait poussée dans les 
bras de cet homme. Comment aurait-elle ré- 
sisté ? Elle ignorait où elle allait. 

Et la sévérité continue de sa mère l'étonnait. 



54 PETITE VILLE 

Elle comprenait l'importance qu'il y avait à 
garder une telle chose secrète, la nécessité de 
préserver le nom des Bourrât de tout scandale. 
Elle admettait, sans la discuter, la supériorité 
de leur position ; les Bourrât étaient une des 
grandes familles du pays, la considération qu'ils 
avaient gagnée par des siècles de vie honorable 
ne devait pas être ruinée par elle. — Cela était 
certain. Mais la faute était restée secrète ; per- 
sonne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa 
mère, rassurée, ne s'adoucissait-elle pas ? De- 
puis les sept mois qu'elles étaient enfermées 
dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui 
avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui 
donner un ordre, ou lui indiquer une précaution 
nouvelle à prendre. 

Aussi mademoiselle Bourrât préférait-elle être 
seule. Elle pensait alors au petit être qui avait 
disparu. C'était vraiment étrange ; elle n'avait 
même pas vu celui qu'elle avait mis au jour. 
Il était arrivé pendant qu'elle était endormie ; 
il était parti avant qu'elle fût réveillée. Parti ? 
De cela même, elle avait eu quelques doutes. 
L'horrible Maigret n'avait-il pu l'empêcher de 
vivre ? — Non, elle sentait que c'était trop 
grave, que sans doute on avait dû placer l'en- 



MADEMOISELLE BOURRAT 55 

fant en nourrice loin de Prévoux. Mais elle ne 
pouvait deviner comment cela s'était fait. Elle 
ne savait rien du rôle de Victoire. 

Après des jours d'inquiétude et d'hésitations, 
elle eut enfin le courage d'interroger sa mère. 
Madame Bourrât refusa tout renseignement. En 
vain mademoiselle Bourrât supplia. Madame 
Bourrât resta close ; c'était, dans sa pensée, la 
seule façon d'éviter à sa fille, plus tard, quelque 
démarche imprudente qui les perdrait. Made- 
moiselle Bourrât se lamentait ; elle ne pouvait 
se faire à l'idée que son enfant lui était à jamais 
enlevé. Elle n'aurait pas demandé à le garder, 
puisque c'était impossible, mais elle l'aurait 
désiré près de Valleyres, de façon qu'elle pût 
au moins l'apercevoir de temps à autre. — De 
nouveau, elle sentit que des forces supérieures 
la dominaient et qu'il fallait accepter son sort. 

Le premier jour où elle se leva, elle espérait 
avoir quelques minutes à elle. Mais madame 
Bourrât ne la quitta pas. Elle attendit au soir ; 
lorsqu'elle fut assurée que sa mère infatigable 
dormait enfin, elle chercha dans l'obscurité sur 
la table l'unique allumette qui lui était laissée 
pour la nuit. L'ayant frottée avec d'infinies pré- 



56 PETITE VILLE 

cautions sur le papier usé du mur, elle alluma 
la bougie. Alors, sortant de son lit, elle alla à la 
grande armoire, dont elle ouvrit la porte douce- 
ment. Elle souleva le papier qui recouvrait le 
rayon inférieur et prit un paquet aplati, caché là. 
Puis, les jambes molles de s'être tenue debout 
si longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia 
le paquet et en tira un petit jupon de laine tri- 
coté. Mais c'était le plus extraordinaire jupon 
que l'on pût voir, car il était fait de morceaux 
de toutes couleurs. Mademoiselle Bourrât n'au- 
rait pu acheter à la ville, sans que sa mère le sût, 
un écheveau de laine blanche ; aussi elle en 
avait été réduite à travailler avec les laines de sa 
tapisserie. Elle avait profité des jours rares où 
madame Bourrât allait faire des visites pour 
mener son œuvre à bien, et, comme elle n'eût 
osé épuiser sa provision de rouge ou de bleu, 
elle avait dû prendre des bouts de laine dans 
chacun des écheveaux qu'elle avait. En outre, 
elle avait été obligée d'attacher les bouts les 
uns aux autres. Aussi le jupon multicolore 
était-il hérissé de petits nœuds. — Mais elle ne 
songeait pas à ce que son apparence pouvait 
avoir de ridicule ; elle ne pensait qu'aux heures 
anxieuses qu'elle avait passées à y travailler, 



MADEMOISELLE BOURRAT 57 

l'oreille tendue, prête à faire disparaître sous 
sa jupe au moindre bruit l'ouvrage défendu. Elle 
avait compté le remettre à sa mère, au moment 
venu, pour en revêtir le petit qu'il protégerait 
contre le froid de l'hiver. De jour en jour elle 
avait reculé. Enfin lorsque Maigret s'était ap- 
proché d'elle, le mouchoir redoutable à la main, 
sa dernière pensée avait été pour le paquet 
caché dans l'armoire ; elle avait essayé de parler; 
il était trop tard. 

Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra 
contre sa poitrine, lui dit, à voix basse, des mots 
nouveaux pour elle et qui la faisaient pleurer, 
puis, sans force pour retenir ses larmes, s'en- 
dormit, le dorlotant toujours, comme si c'était 
l'autre, le disparu, qu'elle avait dans les bras. 

Le lendemain, sa mère étant descendue dé- 
jeuner, elle le jeta dans le poêle où brûlait un 
feu vif. 



Cependant la convalescence de mademoiselle 
Bourrât était finie. Elle redescendit à Valleyres 
avec sa mère, l'accompagna dans ses visites. 
Partout on s'émerveillait de sa bonne mine. 

A sa grande surprise, madame Bourrât donna 



58 PETITE VILLE 

un dîner de jeunesse en son honneur aux va- 
cances de Pâques. Y furent invitées ses deux 
cousines Bourrât, Marie Vertôt, Laure Maigret 
et Henriette Brière ; comme jeunes gens, il y 
avait ses deux frères, un des Bourrât, de Ver- 
mand, retour de Paris, Maurice Lanterle, qui 
n'avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, enfin 
monsieur Nicolas Allemand, dont la présence 
excita une grande curiosité dans la partie fémi- 
nine de l'assemblée. 

Monsieur Nicolas Allemand n'était pas un 
bourgeois de Valleyres. Il s'était établi dans la 
petite ville peu d'années auparavant. D'où ve- 
nait-il ? qu'était sa famille ? on ne le savait 
guère. Monsieur Allemand était la discrétion 
même. Mais monsieur le curé, à qui il avait 
été rendre visite à son arrivée, l'avait pris sous 
sa puissante protection. Monsieur Allemand 
avait choisi, non loin du Cours, un petit ap- 
partement de trois pièces. Bientôt l'on avait vu 
arriver une voiture de déménagement. Les habi- 
tants de Valleyres n'en croyaient pas leurs 
yeux. Un étranger se fixant dans leur ville ! la 
chose était rare ; un jeune homme! l'aventure 
était unique. Jamais homme ne fut plus épié 
que ne le fut monsieur Nicolas Allemand. Mais 



MADEMOISELLE BOURRAT 59 

il ne fournit pas grand aliment à la curiosité 
publique. Il n'allait jamais au café, ne chassait 
pas ; comme tant d'autres rentiers de Valleyres, 
il passait des journées à la fois vides et occu- 
pées. Le temps s'usait dans la répétition métho- 
dique de très petites choses toujours les mêmes. 
Les goûts de monsieur Allemand étaient or- 
donnés et tournés vers les sciences historiques ; 
mais il manquait d'intelligence. Il entendait 
la messe de huit heures du matin, puis rentrait 
hâtivement chez lui, où il passait deux heures à 
relever, dans des cahiers à ce destinés, les dates 
de naissance et de mort de chacun des rois de 
France et des hommes célèbres de leur règne. A 
midi, il déjeunait, puis sortait pour se promener 
sur le Cours, et, à deux heures sonnant, entrait 
à la bibliothèque communale. 

Car Valleyres avait une bibliothèque commu- 
nale, cause d'orgueil infini et de supériorité 
sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus 
considérables, qui n'en possédaient point. La 
bibliothèque appartenait par moitié à la ville, 
par moitié à un groupe de familles descendant 
des fondateurs. C'étaient alternativement la ville 
et les familles fondatrices qui en nommaient 
le bibliothécaire à vie. Tout alla bien tant que 



60 PETITE VILLE 

le conseil municipal fut en majorité acquis aux 
conservateurs ; mais, depuis quinze ans la ville 
était aux mains des partis avancés, et le res- 
pectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant 
mort sur ces entrefaites, le conseil, à son tour 
d'élection, avait désigné pour lui succéder, le 
sectaire monsieur Maillefer. Les notables de 
Valleyres en avaient frémi. Quoi, les archives 
de leur ville, où, à chaque acte, se retrouvaient 
les noms des Vertôt, des Bourrât, des Maigret, 
des de Morteuse, Lanterle, Duret et autres, al- 
laient être sous la coupe directe d'un jacobin ! 
Heureusement les familles avaient la majorité 
dans le comité d'achat. La bibliothèque de Val- 
leyres était faite pour les âmes bien pensantes. 
Il y avait, il est vrai, quelques collections 
du xvm e siècle, qui n'étaient pas orthodoxes ; 
elles avaient été données à l'époque par un Mai- 
gret, mécréant, sceptique et coureur de filles, 
pour les péchés duquel la famille avait fait, 
depuis, longue pénitence. On ne pouvait les dé- 
truire, car la surveillance de la ville paralysait 
les bonnes volontés, mais au moins s'était-il 
trouvé une âme pieuse qui avait consacré quel- 
ques années de sa vie terrestre et raccourci par 
là d'autant son temps de purgatoire, à noircir 



MADEMOISELLE BOURRAT 61 

à l'encre tous les passages inconvenants du fonds 
Maigret. Candide se trouvait ainsi réduit à vingt 
pages de fragments incohérents. 

C'est là que monsieur Nicolas Allemand pas- 
sait ses après-midi. Il aimait l'odeur des choses 
séculaires, tout parchemin lui était vénérable, 
une ligne de manuscrit suffisait à remplir une 
heure, car il était lent de sa nature et manquait, 
en outre, de culture paléographique. Cependant, 
petit à petit — le temps n'est rien à Valleyres 
— il parvint à acquérir une certaine habileté. Il 
ne fut pas long avant de trouver à utiliser ses 
talents pour gagner la considération des no- 
tables de la ville. Il communiquait le résultat 
de ses recherches au curé qui s'empressait d'en 
faire part aux intéressés. 

C'est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, 
après deux années et demie de fouilles conscien- 
cieuses, mit au jour l'acte d'achat de la terre 
seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas 
Vertôt en quinze cent huitante et quatre. Le 
dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville 
qui, profitant des troubles de la Ligue et de 
l'extinction de la branche aînée des de Vouzins, 
s'était emparé à vil prix de cette terre. Mais il 
fut obligé de rendre gorge peu d'années après 



62 PETITE VILLE 

lorsque le Béarnais rétablit Tordre dans le 
royaume. Vouzins revint alors à la branche des 
de Vouzins-Baufïlers, qui porta le nom à la célé- 
brité que l'on sait et en fit un des premiers du 
royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu 
avoir le droit d'ajouter à leur nom celui de de 
Vouzins, mais ils affectaient d'en faire fi, comme 
si rien ne pouvait être supérieur à celui de Ver- 
tôt, et ils avaient une légère moue de dédain 
lorsqu'on nommait devant eux les ducs de Vou- 
zins-Baufflers, des cadets après tout, qui ne 
devaient leur fortune qu'à des intrigues de cour. 
Mais les Vertôt n'avaient aucun titre pour ap- 
puyer leurs prétentions. On juge de leur satis- 
faction à la découverte de l'acte d'achat de 
Vouzins ; leur joie fut si grande qu'ils la ca- 
chèrent soigneusement de peur de laisser voir 
qu'ils avaient pu douter de leur droit. Ils sa- 
luèrent dès lors monsieur Allemand, lorsqu'ils 
le rencontraient sur le Cours et à la sortie de 
l'église. 

Une autre découverte de monsieur Allemand 
fut relative à la famille Griolle. Il ne restait des 
Griolle qu'une vieille dame qui avait épousé 
François-Maigret, père de monsieur Jules Mai- 
gret et de madame Bourrât, de Prévoux. Les 



Mademoiselle bourrât 63 

Griolle avaient tenu une grande place à Val- 
ley res. Monsieur Allemand retrouva un acte à 
leur nom ; il datait de quatorze cent nonante 
et huit, battant de cinquante ans l'acte le plus 
ancien où étaient nommés les Duret, qui se di- 
saient la plus vieille famille de la ville ; les Mai- 
gret n'étaient pas signalés avant seize cent deux, 
les Bourrât avant seize cent quinze. Mais mon- 
sieur Allemand ne révéla pas qu'il avait du même 
coup mis la main sur des actes d'achats de maison 
aux noms des Frappart et des Langlois, actes 
qui tous deux remontaient au quatorzième 
siècle, étant l'un de treize cent cinquante et 
six, l'autre de treize cent soixante et sept. Or 
il y avait encore des Frappart et des Langlois, 
mais dans les couches les plus basses de la popu- 
lation ; on connaissait à ce jour deux Frappart, 
l'un journalier de son état, l'autre passeur sur 
l'Ourche, ivrognes tous deux, et un Langlois, 
pilier de cabaret aussi, prote à l'imprimerie 
radicale de Y Avant-Garde, affligé d'un nombre 
considérable d'enfants qui s'élevaient de leur 
mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient 
les représentants des plus anciennes familles 
de Valleyres. Mais monsieur Allemand les laissa 
dans l'ignorance de ces titres glorieux ; il ne 



64 PETITE VILLE 

sortit des archives que l'acte de la notable fa- 
mille des Griolle. Du coup, monsieur Nicolas 
Allemand fut présenté par le curé à madame 
Jules Maigret, veuve du chef de la famille, qui 
l'invita à venir passer la soirée chez elle huit 
jours plus tard. Ainsi la société de Valley res 
s'ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, 
et ce fut un fait presque unique dans l'histoire 
de la ville que l'admission, après quatre ans de 
stage seulement, d'un étranger dans le cercle 
des notables. 

Monsieur Nicolas Allemand continua patiem- 
ment ces études profitables et passionnantes. Il 
fit, par exemple, un tableau comparatif des si- 
gnatures de quarante-trois des membres de la 
famille Duret dans les deux derniers siècles ; 
il poursuivit les alliances des de Morteuse dans 
la nuit des temps, dressa l'arbre généalogique 
des Vertôt de Vouzins. Ainsi passait-il ses jour- 
nées. 

On l'accepta dans la société de Valleyres 
comme un homme de principes sûrs qui, s'il 
ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied 
d'égalité, avait cependant droit à quelques 
égards pour le respect qu'il témoignait aux 
choses du passé. Madame Jules Maigret, qui 



MADEMOISELLE BOURRAT 65 

avait en tout une juste mesure, l'invitait le soir 
où Ton faisait un whist, mais il ne dînait pas. 
Il reçut une autre récompense de ses labeurs. 
Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, mourut 
subitement. La nomination de son successeur 
revenait cette fois-ci aux descendants des fon- 
dateurs. A l'unanimité, ils désignèrent, pour 
remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Alle- 
mand, qui vit ainsi s'ajouter aux quinze cents 
et quelques francs qui constituaient ses modestes 
revenus une somme à peu près égale. On con- 
tinua pourtant à ne l'inviter qu'après dîner. 

La carte de madame Bourrât fut donc pour le 
surprendre. Le moindre événement — et c'en 
était un d'importance — avait son relief dans la 
vie plate de la petite ville. Monsieur Allemand 
n'avait pas passé quatre ans sans s'apercevoir 
que ces familles notables, dont il aimait à tracer 
l'ascendance, avaient des filles qui restaient à 
Valley res, tandis que les jeunes gens s'en al- 
laient dans les grandes cités, d'où ils ne reve- 
naient guère. Il sentait son indignité. Que pou- 
vait-il opposer aux deux ou trois siècles de roture 
prouvée et enregistrée qu'avaient les Vertôt, 
les Bourrât, les Maigret ? — Rien, hélas 1 rien 



66 PETITE VILLE 

que lui-même. Cet homme, si habile à trouver 
des ancêtres pour les autres, ne pouvait même 
se compléter d'un père. Il avait été élevé à Lyon 
par des prêtres, modestement, avait travaillé 
pour eux aux comptes de la fabrique. A trente- 
deux ans, son directeur de conscience lui avait 
remis une petite somme d'argent en lui conseil- 
lant d'aller en manger les rentes dans un coin 
paisible de province. Il l'avait adressé à son ami, 
le curé de Valleyres, à qui il avait eu soin d'écrire 
préalablement une lettre confidentielle. 

Mais, d'autre part, monsieur Nicolas Alle- 
mand avait senti arrêtés sur lui, dans les salons 
où il fréquentait, les yeux des jeunes filles ; 
mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien 
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, s'était fait 
expliquer la généalogie de sa famille ; mademoi- 
selle Hélène Vertôt, une brune piquante de 
vingt-huit ans, avec un peu de moustache, il 
est vrai, avait demandé à monsieur Allemand 
de lui enseigner à peindre des blasons. Les pa- 
rents laissaient faire, rassurés par la laideur 
du bibliothécaire. 

Car monsieur Allemand était fort laid. Il 
était gros et maladroit dans sa démarche ; ses 
bras trop courts se terminaient par de grandes 



MADEMOISELLE BOURRAT 67 

mains ; son teint était blafard et luisant ; ses 
cheveux jaunes s'accommodaient mal d'une raie 
et ses habits montraient évidemment qu'ils 
n'avaient pas été faits sur mesure. — Cepen- 
dant, il avait en lui quelque chose d'attirant. 
Ëtaient-ce ses yeux, petits, mais brillants ? 
était-ce un certain air de force qui se dégageait 
de ce gros corps ? — On ne sait, mais il y avait 
quelque chose. Sans cela, comment expliquer 
l'attention avec laquelle l'écoutaient les jeunes 
filles ? Il leur parlait, du reste, avec une mo- 
destie révérente. Il avait des regards prudents 
qui disaient où il avait été élevé. 



Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant 
sept heures. Madame Bourrât lui fit un accueil 
aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les 
laissa seuls un instant pour donner un ordre aux 
domestiques. 

Depuis sa longue réclusion, c'était la pre- 
mière fois que mademoiselle Bourrât, se trou- 
vait en tête à tête avec un homme. La pauvre 
fille ne savait quelle contenance garder ; elle 
n'osait lever les yeux ; il lui semblait qu'il y 
avait en elle quelque chose de changé que les 



68 PETITE VILLE 

hommes devineraient tout de suite. Mais mon- 
sieur Nicolas Allemand fut parfait ; de sa voix 
blanche, il émit des lieux communs si incolores 
que bientôt mademoiselle Bourrât se sentit ras- 
surée. Elle osa le regarder ; il avait les yeux 
baissés ! Dans sa reconnaissance, elle lui décou- 
vrit un air de bonté. 

Les autres convives arrivèrent ; les jeunes 
gens étaient tous, sauf monsieur Allemand, au- 
dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva pour- 
tant placé au bout de la table, mais à côté de 
mademoiselle Bourrât. Regardant toujours la 
nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu'il 
trouvait à l'existence laborieuse et digne qu'il 
y menait ; c'était son topique préféré ; il était 
arrivé à le développer avec un air de conviction 
modeste qui l'avait grandement avancé dans 
l'estime des vieilles gens ; il semblait vraiment 
qu'il fût reconnaissant de ce qu'on lui eût per- 
mis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle 
Bourrât le jugea doux et bien élevé. 

Après dîner, il causa avec monsieur Bourrât 
et lui fit part d'un projet longuement caressé, 
celui de dresser un arbre généalogique des Bour- 
rât, comme il en avait dressé un des Vertôt. 
Monsieur Bourrât i'écouta avec bienveillance ; il 



MADEMOISELLE BOURRAT 69 

avait quelques papiers de famille à Prévoux ; il 
les tenait à sa disposition. Lorsqu'on rejoignit 
les dames dans le grand salon, les jeunes filles 
organisèrent des jeux innocents ; on joua à pi- 
geon-voie, aux vingt questions, et, sous la sur- 
veillance de madame Bourrât, à un décent 
colin-maillard. On ne pouvait reconnaître 
que par la main la personne attrapée. Des rires 
joyeux s'élevaient dans la pièce calme aux er- 
reurs de divination ; Maurice Lanterle — est-ce 
croyable ? — prit la main de Marie Vertôt 
pour celle du jeune Bastard ; Monsieur Alle- 
mand, à son tour, fut obligé de se laisser 
bander les yeux. Après quelques minutes, il 
s'empara de mademoiselle Bourrât. Il palpa sa 
main avec discrétion. La jeune fille sentait une 
certaine émotion la gagner. Enfin, il se prononça, 
il avait deviné juste. 

Plus tard, alors qu'on prenait des rafraî- 
chissements avant de partir, mademoiselle Bour- 
rât s'enhardit et demanda à monsieur Alle- 
mand comment il avait reconnu sa main. Mon- 
sieur Allemand, baissant les yeux, avoua qu'il 
l'avait regardée à table. 

Mademoiselle Bourrât rougit et se retira. 



70 PETITE VILLE 

Cependant l'arbre généalogique des Bourrât 
poussait lentement ses branches. Il obligea 
monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites 
à Prévoux ; il y déjeuna. Un dimanche même, 
il fit une partie de croquet avec mademoiselle 
Bourrât sur la pelouse. Sa maladresse était 
grande, mais il avait de la vigueur, et, lorsqu'il 
chassait une boule, il l'envoyait jusqu'à l'allée. 

Avec mai et la chaleur, la santé de mademoi- 
selle Bourrât était devenue moins bonne ; elle 
avait, le matin, les mêmes mines tirées que 
l'année précédente. Mais madame Bourrât veil- 
lait ; son plan était fait depuis longtemps. 

A la fin de mai, — monsieur Allemand tra- 
vaillait maintenant tous les deux jours avec 
monsieur Bourrât et à chaque fois voyait la 
jeune fille — elle s'en fut rendre visite au curé. 

Elle sortit de la cure le visage long. Ses pro- 
jets s'écroulaient. 

La semaine suivante, elle s'arrangea pour 
que monsieur Allemand ne rencontrât pas sa 
fille lors de ses venues à Prévoux. — Mais ma- 
demoiselle Bourrât eut de nouveau des malaises ; 
elle dormait mal, se réveillait plus fatiguée qu'elle 
ne s'était couchée. Madame Bourrât écrivit 
plusieurs lettres ; elle passa des heures à re- 



MADEMOISELLE BOURRAT 71 

tourner dans son esprit le même problème inso- 
luble. Il fallait marier sa fille ; elle n'était pas 
de celles qui peuvent attendre à vingt-sept 
ans, comme Lucie Maigret (elle avait donc 
vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène 
Vertôt. — Mais il n'y avait pas de parti pour 
elle à Valleyres ; d'autre part, les réponses 
qu'elle reçut à ses lettres furent peu encoura- 
geantes. Personne, — sauf monsieur Nicolas 
Allemand. Monsieur Allemand n'était pas né ; 
cela importait peu. Les Bourrât sauraient l'im- 
poser et, dès le printemps, madame Bourrât 
en avait pris son parti. Mais ce qu'elle avait 
appris chez le curé était terrible. 

Comment voir affiché à la mairie l'avis sui- 
vant sous l'entête Publications de mariage : 
« Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie Al- 
lemand, décédée et de »? — Ce 
blanc était intolérable. Enfant naturel, de père 
inconnu ! Tout Valleyres en ferait des gorges 
chaudes ! Sans l'affichage, la chose aurait été 
possible, mais il était obligatoire. Voilà bien les 
exigences absurdes d'une société de francs- 
maçons ! En chaire, le curé aurait fait l'annonce 
avec le tact d'un homme du monde. — Non, 
l'on n'y pouvait songer. 



72 PETITE VILLE 

Cependant juin avançait. Depuis quinze jours 
monsieur Nicolas Allemand n'était pas monté 
à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrât 
était souffrante ; elle avait les mêmes nervosités 
qu'au printemps de Tan précédent. A la messe, elle 
regardait devant elle continûment vers le coin 
gauche de la nef et du bas côté, où elle aperce- 
vait les cheveux jaunes de monsieur Allemand. 

A la fin de juin, monsieur Allemand vit un 
jour, de la Bibliothèque, madame Bourrât pas- 
ser seule en voiture. Il la suivit des yeux, de 
derrière les persiennes closes. Elle allait sans 
doute à Vermand. Sans perdre un instant, il 
prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea 
vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre 
heures. Monsieur Bourrât était sorti. Mais mon- 
sieur Allemand força tranquillement son chemin 
vers le cabinet de travail ; il attendrait que mon- 
sieur Bourrât rentrât. La femme de chambre, 
qui l'avait vu souvent avec son maître, le laissa 
faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Alle- 
mand, une fois dans la pièce, poussa avec fracas 
les volets clos des fenêtres qui donnaient sur 
le jardin ; il aperçut mademoiselle Bourrât as- 
sise sur un banc, mais n'eut pas l'air de la voir. 
Il s'assit à la table. 



MADEMOISELLE BOURRAT 73 

Quelques minutes plus tard, la porte de la 
chambre s'ouvrit. Mademoiselle Bourrât entra, 
essayant, mais elle était gauche, un geste de 
surprise. 

Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il 
prit sa main ; elle rougit. Elle le regarda, mais 
il n'avait plus les yeux baissés ; elle rougit 
davantage. Il lui posa une question ; elle était 
au comble de la confusion, voulut s'enfuir ; il 
la retint. Elle répondit enfin et disparut. — 
Monsieur Allemand, peu de minutes après, re- 
descendit en ville sans attendre monsieur Bour- 
rât, mais il prit par les sentiers. 

Le lendemain de sa visite, monsieur le curé 
monta à Prévoux. Madame Bourrât le reçut 
seul et resta enfermée avec lui pendant une 
heure. Lorsqu'il partit, elle monta chez son 
mari, où la séance fut moins longue. Elle passa 
enfin chez sa fille, et, après une demi-heure 
d'entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu'au 
soir, dans la solitude, que mademoiselle Bourrât 
sentit la joie immense qu'elle aurait à quitter 
la maison familiale. 

Le surlendemain, monsieur Nicolas Alle- 
mand fut prié à dîner. Il fut, comme à l'or- 
dinaire, parfait de réserve, et accepta avec 



74 PETITE VILLE 

humilité le bonheur qui allait être sien. 

Les fiançailles de mademoiselle Bourrât et 
de monsieur Allemand furent rendues publiques. 
La nouvelle éclata comme un coup de foudre 
sur les familles de Valleyres — et elles étaient 
nombreuses — qui avaient des filles à marier. 
Comment n'avait-on pas songé plus tôt à mon- 
sieur Allemand ? Voilà que mademoiselle Bour- 
rât l'épousait ; elle avait à peine vingt ans, 
tandis que l'on comptait combien de filles de 
vingt-cinq ans et plus qui se desséchaient dans 
une attente vaine ! Lucie Maigret en fut ma- 
lade. 

Madame Bourrât n'attendit pas la publica- 
tion des actes de mariage pour régler la ques- 
tion de l'état civil de son futur gendre. Ici 
monsieur le curé lui fut d'un grand secours. Il 
murmura quelques confidences à l'oreille d'une 
ou deux de ses paroissiennes de marque, sous 
le sceau du secret, s'entend. Mais le secret était 
trop lourd pour être gardé. 

Peu de jours après, les habitants de Val- 
leyres se chuchotaient à F oreilles : « Vous savez, 
monsieur Allemand ? — Oui, ne trouvez-vous 
pas qu'il lui ressemble ? — Certainement, il y 



MADEMOISELLE BOURRAT 75 

a quelque chose. Dans la démarche, n'est-ce 
pas ? — Vous vous souvenez de l'avoir vu à 
Valleyres, il y a trente ans. » Et l'on enviait les 
Bourrât de s'allier à un sang illustre, encore 
qu'illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Al- 
lemand était le fils naturel de Marie Allemand, 
servante, et d'un personnage fort obscur, au- 
quel son état interdisait et d'avoir des enfants 
et de les reconnaître. Mais, grâce à monsieur 
le curé, qui tint les promesses faites à madame 
Bourrât, tout Valleyres enfila une piste infini- 
ment plus romanesque. 

Sur ces entrefaites, madame Bourrât eut la 
visite de Victoire. Elle apportait la nouvelle 
de la mort d'un enfant de six mois dans un vil- 
lage éloigné, lequel enfant n'avait pu résister, 
malgré sa robuste constitution, aux premières 
chaleurs et à un manque continu de soins. 

Le mariage eut lieu à la fin d'août ; toute la 
famille Bourrât y versa d'abondantes larmes. 
Le jeune couple s'établit dans un appartement 
donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, 
suivant les stipulations du contrat, y descen- 
dait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, 
lait et fromage nécessaires au ménage, sans 
compter un poulet hebdomadaire, quatre fois 

6 



76 PETITE VILLE 

l'an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la 
Saint-Jean, une barrique de vin. 

Madame Nicolas Allemand eut un enfant 
dans les délais normaux. Puis, de deux en deux 
ans, monsieur Allemand avait de la méthode 
en tout, sa famille s'accrut d'un nouveau 
membre. Au cinquième, madame Allemand fut 
gravement malade et devint stérile. Elle avait 
alors trente ans, était forte comme tous les 
Bourrât, adorait son mari et ses enfants, les- 
quels elle élevait du reste fort mal. Elle avait 
perdu un frère, et son père mourut peu après. 
Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s'aug- 
menter. Monsieur Nicolas Allemand est une 
des autorités de la société de Valley res; — il a 
sans doute hérité quelque chose de la prudence 
de son illustre ancêtre. 

Mademoiselle Lucie Maigret efc mademoiselle 
Hélène Vertôt sont restées vieilles filles. 



LOUIS MARTHE 



A Jules Renard. 

Louis Marthe donnait des leçons de piano aux 
enfants des bourgeois de Valleyres. 

Il était le fils d'un commis à l'enregistrement. 
Comme il montrait, tout jeune, du goût pour la 
musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous 
sa protection et lui enseigna ce qu'il savait de 
son art. Lorsque Faguet mourut, Marthe fut 
nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller 
au chef-lieu auprès d'un maître, mais les res- 
sources lui manquaient ; il resta à Valleyres. 
De la succession de son professeur, il acheta un 
antique piano-clavecin dont les touches étaient 
d'ivoire jauni et dont les cordes rendaient un 
son grêle ; il prit aussi le fonds de musique, des 
sonates de Diabelli, de» exercices de Czerny, la 



78 PETITE VILLE 

méthode de Pape-Carpentier, et quelques mor- 
ceaux brillants. Pour payer ces achats considé- 
rables, il verserait pendant dix ans une petite 
somme à la Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son 
père venait de mourir sans lui laisser un sou ; il 
donna congé du logement qu'il avait toujours 
habité, garda les meilleurs meubles, vendit les 
autres, loua deux chambres chez madame Poiret, 
la mercière de la Grand'Rue, et attendit des 
élèves. 

Il n'attendit pas longtemps. La façon dont il 
touchait de l'orgue à la messe avait éveillé l'at- 
tention des bourgeois de Valleyres. On s'in- 
forma ; l'on sut que Marthe jouait du piano aussi 
bien que de l'orgue. Monsieur le curé le recom- 
mandait. Les Vertôt, les premiers, lui confièrent 
leurs filles. Louis Marthe devint à la mode ; la 
vieille demoiselle Proteau, qui avait eu l'hon- 
neur d'enseigner la musique à trois générations, 
fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons 
qu'il en pouvait donner. Il se rendait à domicile 
pour quarante sous les cinquante minutes ; chez 
lui l'heure ne se payait qu'un franc cinquante. 
La correction de sa tenue, sa timidité lui va- 
lurent la confiance des dames les plus strictes 
de la ville. Il n'adressait la parole à ses élèves 



LOUIS MARTHE 79 

qiTà la troisième personne. — En dix-huit 
mois il se libéra de ses dettes. Il se décida 
même à acheter un piano Erard. 

Ses leçons terminées, Marthe faisait à l'ordi- 
naire la veillée chez les Matthieu Fleuriot. 
C'étaient deux vieilles gens, anciens amis de 
son père, qui finissaient de vivre. Ils avaient 
un petit magasin d'épicerie au coin de la place 
de l'Hôtel-de- Ville et de la Grand'Rue. Marthe 
y arrivait à sept heures après souper. En hiver, 
ils restaient tous trois à causer au coin du feu ; 
en été, ils se promenaient le long de l'Ourche, 
rivière qui traverse Valley res. Marthe aimait 
leurs conversations lentes, leurs gestes toujours 
les mêmes, leurs plaisanteries connues et la 
sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un 
fils, Jules, dans l'administration à Lyon, qui, 
tous les deux ou trois ans, revenait au pays voir 
les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Val- 
leyres, Antoine, le frère cadet de Matthieu. Mais 
celui-ci avait mal tourné. Il s'était engagé, à la 
suite d'un coup de tête, avait fait la guerre en 
Algérie. Une fois, une lettre arriva ; il fallait 
envoyer tout de suite trois cent cinquante francs; 
faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame 
Fleuriot en avait frémi. Tant d'argent d'un seul 



80 PETITE VILLE 

coup, alors qu'il était si difficile de mettre quel- 
ques sous de côté I Pourtant Matthieu avait dé- 
cidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L'on 
avait appris cependant qu'Antoine, son temps 
fini, s'était fixé à Alger où il tenait un petit café ; 
l'on disait aussi qu'il vivait avec une femme de 
mauvaise vie. Dans le ménage paisible des 
Fleuriot de Valleyres, l'aventure du cadet cau- 
sait un étonnement jamais dissipé. De père en 
fils, les Fleuriot avaient été des gens d'ordre, 
timides, amis de la paix, craignant le bruit et 
les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait 
la figure bonasse de son mari, les lignes tom- 
bantes et molles de son visage rasé, son gros 
nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure 
renflée, ses yeux petits qu'il écarquillait en par- 
lant, elle se demandait par quel étrange hasard 
un agité et turbulent Antoine avait pu naître 
des mêmes parents qui avaient donné le jour à 
ce Matthieu de tout repos. 

Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait 
personne. Il se liait peu, n'avait rien pour 
plaire. 

Au printemps, lorsque les jours devenaient 
longs, les jeunes filles se promenaient deux par 
deux, non loin de la ville, au bord de l'Ourche, 



LOUIS MARTHE 81 

sous les ormes séculaires. Elles passaient les 
bras enlacés, riant et regardant les hommes. 
Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire, 
à ne parler qu'à ses élèves si distinguées, il 
avait acquis une certaine délicatesse de goûts. 
Il manquait de la grossièreté nécessaire pour 
fraterniser avec les jeunes gens de son âge ; il 
ne pouvait s'attabler au cabaret ; boire du vin 
hors des repas, le rendait malade. Il n'eut pas 
d'amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de 
loin les couples tourner sous les lampes éblouis- 
santes au son de la musique que leur versait un 
orchestre composé d'un violon, tenu par le cor- 
donnier boiteux, Michel, d'une flûte, l'apprenti 
Jacques, d'une clarinette, Michaud, le garçon 
boulanger, et d'un piston sonore que faisait 
résonner le journalier Tirebras. — L'éclat de 
la fête l'attirait, mais il n'osait sortir de l'ombre. 

Parfois une fille filait près de lui au bras de 
son galant et s'effrayait à la silhouette soudai* 
nement aperçue derrière un arbre. « Ce n'est 
rien,disait l'homme,ce n'est que le petit Marthe. » 
Et ils s'éloignaient, en riant. 

Les années passèrent. Marthe avait mainte- 
nant trente ans. Ses économies grossissaient à 
la caisse d'épargne ; il ne dépensait pas le tiers 



82 PETITE VILLE 

de ce qu'il gagnait. Qu'il continuât une quin- 
zaine d'années, il aurait des rentes suffisantes 
pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de 
Valleyres : vivre sans rien faire. — Louis Marthe 
était un beau parti. Lorsqu'il passait dans la 
Grand'Rue, vêtu d'habits propres et un peu 
serrés, les boutiquiers disaient : « Voilà le petit 
Marthe qui va attraper encore une pièce de 
quarante sous. » — Et la mère Barbet, la cré- 
mière, qui avait une fille à marier et trois autres 
qui s'échelonnaient de douze à seize ans, soupi- 
rait tout en remplissant un seau de lait : « Ce 
monsieur Marthe est bien distingué ; il gagne 
gros ; sa femme ne sera pas à plaindre. » Mais 
sa fille Julie, au comptoir, n'écoutait pas, elle 
songeait au grand Lardy, qui la veille au soir 
lui avait serré le bras, alors qu'ils se promenaient 
à trois, le long de l'Ourche, avec Annette Rosat. 
Il touchait à peine cinquante sous par jour chez 
Noirot, le tapissier. Mais il avait une façon à lui 
de regarder les filles. 

Marthe restait dans la solitude où sa timidité 
l'exilait. 

Il sentait que jamais il n'oserait proposer en 
mariage sa chétive personne à une de ces jeunes 
filles, sur lesquelles il ne se hasardait même pas 



LOUIS MARTHE 83 

à lever les yeux. De ses élèves, il ne connais- 
sait vraiment que les mains. Avec les gens de 
son état, il gardait la même réserve. Du reste, 
il ne parlait à personne, pas même à Marie, la 
fille de la bonne madame Poiret, qui lui avait 
cédé une partie de son appartement. Marie 
Poiret était une grande fille, dégingandée et 
curieuse, à laquelle sa mère, la voyant d'âge et 
ayant pesé dans sa tête les amples économies 
de son locataire, avait soudainement confié le 
soin de nettoyer les chambres de monsieur Louis 
Marthe, le matin, quand ce dernier courait la 
ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le 
tableau des leçons du professeur aussi bien que 
son Pater, avait sans cesse besoin de Marie à la 
boutique, et ne la renvoyait dans l'appartement 
que peu avant la rentrée de Marthe. Celle-ci 
comprenant son rôle, s'attardait à sa besogne, 
dérangeait Marthe en s'excusant, le frôlait de 
son corps mince de fille trop vite grandie. 
Marthe, à la présence d'une femme dans son 
salon, sentait une inquiétude sourde monter 
en lui. Vainement essayait-il de paraître s'ab- 
sorber au piano dans l'étude d'un morceau 
difficile. Marie Poiret venait l'écouter, la bouche 
bée, les yeux brillants. Bientôt il s'interrompait 



84 PETITE VILLE 

et, prétextant une course à faire, quittait la 
place ; il ne rentrait que pour une leçon nou- 
velle. La mère Poiret le suivait d'un regard 
dédaigneux. 

A cette époque un événement considérable 
bouleversa l'existence des Fleuriot. Comme 
Marthe pénétrait un soir, à l'automne, dans la 
salle à manger de ses vieux amis, il les trouva 
accablés. Sur la table ronde recouverte d'une 
toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt 
deux lettres ouvertes et l'invita à les lire. 

La première était d'un liquidateur d'Alger, 
qui apprenait en termes secs à monsieur Fleu- 
riot que son frère Antoine venait de mourir à 
l'hôpital, laissant des affaires en fort mauvais 
état, et qu'on allait procéder à la vente de la 
succession. 

Marthe l'ayant lue, préparait une phrase de 
condoléance. Madame Fleuriot l'arrêta. 

« Vous ne savez pas tout, » dit-elle, en lui 
tendant la seconde lettre. 

Comme il la prenait, il sentit une forte odeur 
de verveine s'en dégager. Le papier rose était 
orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, 
au haut de la page, un bouquet de fleurs en 



LOUIS MARTHE 85 

relief. La lettre, d'une écriture maladroite, était 
ainsi conçue : 

« Mon cher ongle, 

« Papa étant malade, m'a dit qu'en cas de 
malheur, il fallait vous écrire comme étant mon 
seul parent, car maman est partie il y a long- 
temps avec un Espagnol, on croit, et on ne sait 
pas où elle est. Mon pauvre papa est mort avant- 
hier à l'hôpital où on l'avait mené pour les crises 
qu'il avait ces derniers temps. On l'a enterré 
aujourd'hui. Je suis chez les Sœurs. Monsieur 
Dosson, le liquidateur, m'a pris mon billet pour 
Marseille et m'a donné de l'argent pour aller 
jusqu'à Valleyres. Je m'embarquerai dans six 
jours seulement, pour profiter de la compagnie 
d'une Sœur qui rentre en France. 

« En attendant le plaisir de vous voir, croyez- 
moi votre nièce affectionnée. 

« Zora Fleuriot. » 

Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait 
rien à dire. Le coup qui frappait la vieillesse 
paisible de ses amis était inattendu. Dans cette 
vie unie, bornée à d'étroits horizons, faite de la 



86 PETITE VILLE 

répétition méthodique d'actes et de pensées 
toujours pareils, on se perdait à vouloir même 
supputer les changements qu'allait apporter 
l'entrée de cette étrangère, de cette Africaine. 

Et d'abord monsieur Fleuriot fut violent, 
madame, amère. L'ignorance où ils étaient 
semblait accroître leur infortune. 

Les deux vieillards alternaient maintenant 
leurs lamentations. 

Savait-on quel âge elle avait ? Faudrait-il 
l'élever ? Ce seraient des dépenses excessives. 
Était-elle chrétienne seulement avec un nom 
pareil, Zora ? 

La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleu- 
riot s'apaisèrent. Du reste, pas un instant ils 
n'eurent l'idée de repousser celle qui réclamait 
leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la 
preuve en était faite, « le sentiment de la fa- 
mille ». Sa femme était bonne chrétienne ; elle 
demanda à Dieu dans ses prières de l'aider à 
sauver cette âme qui avait vécu jusqu'alors 
dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans 
l'anxiété, l'arrivée de leur nièce. Pour madame 
Fleuriot, une chose était certaine : Zora serait 
brune comme ces bohémiennes espagnoles qui 
avaient campé une fois près de Valleyres, et 



LOUÎS MARTHE 87 

dont les teints cuivrés et les yeux de braise 
effrayaient les bonnes gens. Elles représen- 
taient aux yeux innocents de l'épicière la per- 
versité orientale de pays inconnus et brûlés de 
soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler ? 

Marthe la rassura, chercha, dans de vieux 
Magasins pittoresques, des vues d'Alger. C'était 
maintenant une ville européenne, la Marseille 
d'un autre continent. 

Cinq jours se passèrent en discussions et en 
préparatifs. 

Un télégramme annonça le débarquement de 
Zora ; le lendemain, elle était à Valleyres. 

Marthe, par discrétion, encore que la curio- 
sité le dévorât, ne vint pas voir ses amis ce 
soir-là. Au matin suivant, il passa devant l'épi- 
cerie ; mais la gêne le retint. Il n'osa entrer. 
Au soir il hésitait encore et, comme toutes les 
fois où il y avait doute, la timidité l'emporta. 
Il fallut que le surlendemain le père Fleuriot 
le fît chercher. 

A l'heure habituelle, il frappait à la porte, le 
cœur battant. Madame Fleuriot était assise à la 
table ; à côté d'elle, une jeune fille d'une ving- 
taine d'années, aux lourds cheveux blond- 
doux, au teint rose un peu transparent et 



88 PETITE VILLE 

comme de cire, simplement vêtue d'une robe 
noire, travaillait, les yeux baissés, à un ou- 
vrage ; c'était Zora. 

Madame Fleuriot fit les présentations. La 
jeune fille salua le professeur de piano. Il vit 
qu'elle avait les yeux petits, mais noirs et bril- 
lants. Il sourit d'un air embarrassé, essaya une 
phrase de bienvenue qu'il ne put terminer, et 
finalement s'assit. 

La veillée commença. Madame Fleuriot ra- 
conta ses inquiétudes et décrivit, pour la dixième 
fois depuis deux jours, sa surprise à l'arrivée 
du train. Elle avait regardé dans tous les wa- 
gons, cherchant une enfant brune et sauvage. 
Il avait fallu que le chef de gare vint l'avertir 
qu'une jeune fille l'attendait dans son bureau. 
Et là, elle s'était trouvée en face de cette grande 
personne blonde et rose. — Était-il possible que 
ce fût la nièce d'Algérie ? Et, comme elle jugeait 
qu'elle n'avait pas suffisamment fait sentir son 
légitime étonnement, elle reprit d'une seule 
haleine la môme histoire. Cependant Zora se 
taisait, et Marthe, assis non loin d'elle, sentait 
une vague odeur de verveine, pareille à celle de 
la lettre d'Alger, venir jusqu'à lui. 

Monsieur Fleuriot descendit à l'épicerie cher- 



LOUIS MARTHE 89 

cher une demi-bouteille de punch et quelques 
biscuits. On but à la santé de l'orpheline. Ma- 
dame Fleuriot s'égaya ; elle ne cacha pas ses 
craintes et rit de leur folie ; Zora avait été éle- 
vée par les Sœurs ; elle était bonne catholique, 
savait coudre et même — ça, c'est pour vous, 
Marthe — jouait du piano. 

La jeune fille gardait une attitude réservée. 
Cependant, à une saillie de sa tante, elle rit d'un 
rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle ajouta 
quelques détails à ceux que donnait madame 
Fleuriot. Elle avait un petit défaut de pronon- 
ciation, quelque chose d'enfantin. Elle disait : 
Voui. — Marthe la trouva fort jolie ; il remar- 
qua qu'elle avait des ongles nets. La timidité 
qu'elle montrait le rassurait. Du reste n'était- 
elle pas l'étrangère ? Il était, lui, près d'amis 
qu'il connaissait depuis son enfance. Il se per- 
mit quelques plaisanteries empruntées à leur 
répertoire ordinaire. 

Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez 
lui, chantonnait à voix basse dans la nuit. 

On était au commencement d'octobre et les 
pluies, cette année-là, vinrent tôt. On ne pou- 
vait se promener le soir. Zora ne fit donc au- 
cune des connaissances que la belle saison rend 



90 PETITE VILLE 

possibles et agréables. Madame Fieuriot, la trou- 
vant dépourvue de linge, l'occupa à se préparer 
un petit trousseau. La jeune fille passait ses 
journées dans Tanière-boutique de l'épicerie, 
en compagnie de sa tante. 

Le dimanche, on allait en famille à l'église 
pour la grand'messe. L'orgue sous les doigts de 
Marthe frémissait, il semblait que le vieil ins- 
trument eût retrouvé une jeunesse. 

Au soir, en semaine, Marthe venait, comme 
par le passé, faire la veillée. Il entrait sans 
bruit ; sa petite personne tenait peu de place. 
Monsieur Fieuriot l'accueillait toujours des 
mêmes paroles, prises on ne savait où, et 
dont la répétition seule avait un effet co- 
mique : « Eh bien, Marthe, quoi de nouveau 
dans le monde galant ? » accompagné d'un cli- 
gnement d'œil, tandis que la main droite du 
brave épicier s'abattait sur sa cuisse. 

Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle 
Bourrât, de Prévoux, était fort malade. Elle 
traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, 
mère, était mourante. Monsieur Duret venait 
de faire un héritage. « L'eau va toujours à la 
rivière, » ajoutait sentencieusement monsieur 
Fieuriot. Les prix du vin baissaient, mais mon- 



LOUIS MARTHE 91 

sieur Maigret, qu'on ne prenait jamais sans vert, 
avait vendu sa récolte au plus haut, — et ainsi 
de suite, tandis que madame Fleuriot trico- 
tait un jupon de laine et que Zora cousait, la 
tête penchée sur son ouvrage. 

La jeune fille restait silencieuse ; elle sem- 
blait constamment sur ses gardes, ne se livrait 
pas. Sa tante s'étonnait ; elle ne pouvait satis- 
faire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora 
ne savait rien. Elle avait quitté Alger, il y avait 
longtemps, avec un Espagnol, comme elle disait. 
Elle racontait cela sur un ton uni, comme si 
c'était la chose la plus naturelle. 

Marthe, à l'entendre, frémissait, et bénissait 
Dieu de ce que, par sa protection efficace, elle 
eût gardé dans cette ville perdue une innocence 
si complète. 

Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame 
Fleuriot avait appris pourtant qu'elle avait 
passé régulièrement les vacances avec son père. 
Mais descendait-elle au cabaret paternel ? On 
ne pouvait le savoir. Avec sa tante, Zora se 
comportait comme avec les Sœurs, qui l'avaient 
élevée. Elle obéissait sans discuter. Une fois 
ou deux seulement, elle eut quelques mots qui 
laissèrent voir qu'elle avait connu une exis- 

7 



92 PETITE VILLE 

tence plus brillante. Mais, déjà, elle regrettait 
d'avoir parlé. 

Elle avait conservé, malgré les observations 
de sa tante, l'habitude de se parfumer. Elle ca- 
chait le flacon de verveine avec soin dans le 
petit coffret de bois d'olivier, toujours fermé, 
dont la clef minuscule pendait à une chaîne 
qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne 
pas s'attirer de scènes, et aussi pour économi- 
ser le liquide précieux, elle en mettait une goutte 
à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, re- 
trouvait l'odeur fine mêlée à celle de la cheve- 
lure rousse ; c'était une senteur pénétrante et 
aigre un peu, qui lui montait à la tête, le faisait 
cligner des yeux. 

Marthe n'était pas venu dix fois faire la veil- 
lée depuis l'arrivée de Zora, qu'il était tombé 
éper dûment amoureux de la jeune fille. Rien 
ne pouvait égaler pour lui le charme et le sup- 
plice des soirées calmes dans la salle à manger 
des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. 
Au long du jour, trottant à ses leçons, il ne pen- 
sait qu'à elle ; elle était sur toutes les pages de 
musique que ses élèves déchiffraient ; au coin 
des rues étroites de Valleyres, son image sur- 
gissait; elle remplissait le ciel étoile d'hiver, 



LOUIS MARTHE 93 

alors qu'il regagnait au soir son logement. Le 
parfum de sa chair blonde le poursuivait dans 
la nuit. Il se retournait dans son lit, cherchant 
en vain le sommeil. L'idée qu'elle pourrait être 
là, près de lui étendue, qu'il la toucherait toute, 
le rendait fou. 

Mais, lorsqu'il était en face d'elle, il n'osait 
lui adresser la parole. Devant la porte des Fleu- 
riot il était ému au point de s'arrêter, balançant 
à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu'à 
la dérobée, ne pouvait suivre la conversation, 
se troublait, cherchait s^sjs mots. Des semaines 
se passaient sans qu'ils échangeassent deux 
phrases, elle, semblant éternellement au cou- 
vent, lui, rends muet par la timidité, paralysé 
par la violence même de ses sentiments. 

Et les choses auraient pu durer ainsi long- 
temps. 

Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot 
eut une idée. Ou plutôt sa nièce lui souffla une 
idée, mais avec tant d'habileté, que la brave 
épicière la crut de son invention. Après l'avoir 
portée en elle pendant toute une semaine, elle 
la mit au jour. 

— Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois 



94 PETITE VILLE 

qu'elle était à Valieyres, avait négligé la mu- 
sique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre 
à la jeune fille, lorsqu'il serait absent, de s'exer- 
cer à jouer sur son vieux piano ? 

Marthe y consentit avec joie, s'excusant de 
n'avoir pas songé plus tôt à en faire la proposi- 
tion à mademoiselle Zora. « Même il pourrait, 
ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon 
par semaine. » Il eut toutes les peines du monde 
à faire comprendre qu'il entendait ne pas être 
rétribué. On accepta son offre. 

Et, pas plus tard que le lendemain, le petit 
Marthe étant chez les Duret pour deux heures 
consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce 
dans l'appartement du professeur. Elles re- 
vinrent ainsi deux ou trois fois ; puis ma- 
dame Fleuriot, que la musique endormait, se 
borna, soit à conduire sa nièce, soit à la venir 
chercher. Du reste, Marthe était toujours ab- 
sent. 

La jeune fille s'amusait fort de ses heures de 
liberté. Tant que sa tante était là, elle jouait 
des exercices, des petites sonates indiquées par 
Marthe, des cantiques. Sitôt qu'elle était seule, 
elle se délassait à des marches militaires, à des 
refrains de café-concert qu'elle fredonnait d'une 



LOUIS MARTHE 95 

voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s'ar- 
rêtait, regardait au-dessus de l'instrument un 
Beethoven sourcilleux, assis devant un piano 
entouré de nuages ; puis elle se levait, faisait le 
tour de la chambre, feuilletait des livres sur la 
table, mettait à son oreille, pour entendre le 
bruit de la mer, les coquillages qui ornaient la 
cheminée, arrangeait ses cheveux devant la 
glace, admirait un tapis de fausse mousse étalé 
devant un fauteuil, et, finalement, allait s'éten- 
dre tout de son long sur le canapé vert, dont de 
petits carrés de fausse dentelle protégeaient, par 
places, le velours usé. 

Quand le petit Marthe rentrait, elle était 
partie. Une fois par semaine, à sept heures du 
soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait 
une leçon. 

Monsieur ou madame Fleuriot accompa- 
gnaient leur nièce non pas qu'ils se méfiassent 
du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé. 

Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, 
s'enivrait de son odeur. Il pensa la première fois 
en défaillir. Elle, se retournant brusquement 
pour lui demander un conseil, vit son émoi. 
Dès lors, elle s'arrangea pour le frôler de son 
épaule, même de ses cheveux. 



96 PETITE VILLE 

Lorsque madame Fleuriot était là, elle s'en- 
dormait tout de suite dans un fauteuil au bruit 
monotone des exercices. Zora devenait, alors, 
communicative. 

Un jour, elle s'arrêta et, montrant sa tante 
assoupie, dit, avec un clin d'œil complice, une 
phrase d'argot que Marthe ne comprit pas ; 
mais la façon dont Zora le regardait lui faisait 
tourner la tête. 

Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint 
avec sa nièce. Sa femme étant un peu souffrante, 
il allait rentrer auprès d'elle. Marthe ramène- 
rait la jeune fille. « De nuit, tous les chats sont 
gris », ajouta-t-il, et il s'en fut. 

A l'idée de rester avec Zora, Marthe trem- 
blait sur ses jambes. Zora enleva sa toque et 
sa jaquette, et se mit au piano. 

— C'est chic d'être seule chez vous, dit-elle. 
Marthe était trop bouleversé pour remarquer le 
mot insolite. Il se frottait les mains pour se 
donner une contenance. La leçon commença; la 
jeune fille tira son tabouret plus près de celui de 
Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son sang- 
froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora 
jouait, lorsqu'elle s'interrompit soudainement, 



LOUIS MARTHE 97 

— Je ne me sens pas bien, dit-elle d'une 
voix étouffée. 

Marthe se leva, inquiet. 

— Ce ne sera rien, ajouta- t-elle. Aidez-moi 
à gagner le canapé. 

Il s'empressa, mais avec une telle maladresse, 
qu'elle fut obligée de lui montrer comment la 
soutenir. Elle passa un bras autour du cou de 
Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, 
tout le corps appuyé contre celui du petit pro- 
fesseur,elle fit les quelques pas qui la séparaient 
du canapé. Elle s'y laissa tomber. Elle restait 
pâle, Marthe était plus pâle. Elle soupira, sem- 
bla perdre connaissance, fit avec la main un 
geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle 
ferma les yeux comme évanouie. Marthe avait 
compris ; avec une hâte fébrile il déboutonna le 
corsage. La gorge de la jeune fille apparut. 
Marthe, alors, s'arrêta. Mieux renseigné, il eût 
dégrafé le corset. Il n'en eut même pas l'idée. 
Du reste, le spectacle qu'il avait sous les yeux 
l'affolait. Cette fille magnifique, dont il osait à 
peine regarder le visage lorsqu'elle était assise 
à côté de sa tante dans les soirées calmes des 
Fleuriot, elle était là, étendue dans son salon, à 
moitié dévêtue. Le sang lui battait aux tempes. 



98 PETITE VILLE 

Qu'allait-il faire ? Mais tout de suite, il s'ef- 
fraya. Elle ne revenait pas à elle. Elle allait 
mourir devant lui, sans secours. Il fallait appeler 
madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. 
Un soupir de Zora le cloua sur la place. 

— Donnez-moi un verre d'eau, fit-elle. 
Marthe apporta l'eau demandée. La jeune fille 

en but une gorgée, soupira à nouveau, sembla 
revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit 
de découvrir le désordre de sa toilette. 

— Qu'avez-vous fait, monsieur Marthe ? dit- 
elle confuse. 

Marthe, au comble de l'agitation, ne savait 
comment s'excuser. Maintenant son audace de 
tout à l'heure lui paraissait inexplicable. Com- 
ment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir 
— car il s'en était réjoui — du spectacle mer- 
veilleux de cette gorge candide ? Ah ! Zora 
allait le détester ! Il aurait voulu se tuer sous 
ses yeux. Il tomba à genoux, en balbutiant, les 
mains jointes, la voix étranglée ; 

— Pardon ! Pardon ! 
Zora restait dolente. 

— Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez 
ma robe, au moins. 

Marthe s'empressa. Mais la besogne était trou- 



LOUIS MARTHE 99 

blanlc. Par le corsage ouvert, c'était l'odeur 
chaude du corps de la femme aimée qui le gri- 
sait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans 
qu'il le voulût, la peau. Les boutons de l'étoffe 
semblaient fuir ; la chemise de la jeune fille 
bloquait les boutonnières ; à chaque mouve- 
ment il touchait de la chair et frémissait. Zoro 
ne faisait rien. pour l'aider ; il avait peine à rap- 
procher les deux parties du corsage ; il s'éner- 
vait, devenait rouge. De derrière ses cils baissés, 
Zora l'observait. Cependant Marthe avait ter- 
miné ; il transpirait à grosses gouttes. 

La jeune fille alors se leva, et, d'un pas sin- 
gulièrement assuré, vint à la glace pour se re- 
coiffer. 

Marthe, sur une chaise maintenant, restait 
anéanti. Pour un rien, il allait se trouver mal. 
Mais Zora était prête ; ils sortirent. Le grand 
air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, 
il quitta la jeune fille, qui semblait courroucée. 

— Pardon, parden encore, dit-il. 

Il s'enfuit dans la nuit ; il était fou d'amour 
et de désespoir. 

Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait 
coûté au petit Marthe une veille de labeur et 
d'anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier 



100 PETITE VILLE 

on ne savait quel crime. Un amour insensé était 
son excuse. Repoussé, il quitterait la ville. 

Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au 
ciel ; rien de plus heureux ne pouvait échoir à sa 
nièce. Elle aurait une position brillante et un 
mari dont on pouvait assurer qu'il n'avait pas 
son égal à Valleyres pour le cœur et pour la 
conduite. Le père Fleuriot joignit ses félici- 
tations à celles de sa femme» Zora restait calme. 

A sept heures du soir, Louis Marthe n'arri- 
vant pas, Fleuriot se décida à l'aller chercher. 
Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les 
assurances de son vieil ami ne purent convaincre 
le professeur de la réalité de son bonheur. Ce ne 
fut que lorsque la jeune fille, avec laquelle on 
le laissa, lui eut dit elle-même son consente- 
ment, qu'il se crut pardonné. 

Le mariage fut fixé au mardi de Pâques. 

Il fallut choisir un nouvel appartement. 
Marthe en trouva un dans la maison de mon- 
sieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin 
et se composait d'un salon, d'une salle à man- 
ger, d'une chambre à coucher et d'un cabinet 
sombre. 

Sur la rue au premier étage était le grand 
appartement des Vertôt, mais depuis deux ans, 



LOUIS MARTHE 101 

ils préféraient habiter à la campagne aux portes 
de la ville, sur la route de Prévoux. 

Le mobilier du salon de Marthe pouvait suf- 
fire ; Noirbt, le tapissier, en renouvellerait le 
velours vert. On achèterait un meuble de salle 
à manger. 

Les semaines passèrent comme dans un rêve. 
Marthe, tout le jour, courait à ses leçons. Le 
soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou 
trois fois à peine elle se trouva seule avec lui ; 
alors, elle lui faisait des agaceries, l'embrassait 
sur la bouche, l'appelait « mon petit homme, 
mon gros chéri ». 

Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce 
les Fleuriot, leur fils venu de Lyon pour l'occa- 
sion avec sa femme, madame Poiret, quelques 
vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine 
de personnes. Louis Marthe avait un habit noir 
neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il ar- 
borait à la boutonnière une petite touffe de 
fleurs d'oranger, qui excita les railleries de tout 
Valley res. Zora était en beauté, rose toujours 
et les chairs fraîches sous le voile blanc. 

Après la cérémonie, on se promena en voi- 
ture à travers le pays ; on prit un verre de vin à 
YEcu de France, à Prévoux, puis, à six heures, 



102 PETITE VILLE 

un banquet réunit la noce dans une salle de la 
Cloche d'or, de Valleyres. On mangea et but 
abondamment ainsi qu'il convient ; monsieur 
Fleuriot retrouva la série complète des plaisan- 
teries de circonstance. Au Champagne, il risqua 
irne chanson. Zora, un peu grise, s'appuyait 
sur son mari et lui murmurait des douceurs à 
l'oreille, dont par moments elle mordillait le 
lobe. 

Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le 
bonheur le rendait grave. 

Enfin vers dix heures et demie, il emmena 
son épouse dans le nouvel appartement. Le len- 
demain, ils partirent pour le chef-lieu où ils 
finirent la semaine, dînant au restaurant, allant 
au cirque, se promenant en voiture. 

Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses 
leçons. Il voyait sa femme à déjeuner seulement 
et le soir. Que les jours étaient longs loin d'elle ! 

Une année s'écoula, d'une vie assez solitaire 
pour le jeune couple. Le petit Marthe était tou- 
jours au septième ciel. Il avait espéré que Zora 
lui donnerait un enfant ; mais jusqu'à présent 
il n'y avait nuls indices de grossesse. Quelques 
mois de repos eussent pourtant été nécessaires 
à Marthe ; il se fatiguait. Il n'avait jamais eu 



LOUIS MARTHE 103 

brillante mine ; mais maintenant, il était pâle, 
s'enrhumait pour un rien. Madame Marthe au 
contraire fleurissait dans sa vingtième année ; 
l'embonpoint la menaçait ; elle avait toujours 
des chairs roses comme artificiellement colo- 
rées et les cheveux blonds-roux qui excitaient la 
curiosité des commères de Valleyres. A la fête 
de la ville, plusieurs des notables s'étaient fait 
présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, 
le grand marchand de vin, membre actif du co- 
mité électoral, et que l'on accusait d'entretenir 
d'intimes relations avec madame Tourette, la 
veuve du marchand de drap. Madame Louis 
Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, 
ainsi qu'avec monsieur Rigotard, le droguiste. 
C'était ce qu'il y avait de mieux dans le com- 
merce de Valleyres. 

Cependant Marthe, à l'entrée de l'hiver, eut 
un gros rhume et dut consulter le docteur Mai- 
gret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora 
apprit l'arrêt du médecin avec plus d'indiffé- 
rence que son mari ne l'eût supposé. 

Elle sortait davantage maintenant, avait noué 
en ville quelques relations. A l'ordinaire, elle 
se levait tard, passait un temps considérable 
à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à 



104 PETITE VILLE 

midi, il la trouvait encore en peignoir. Les jours 
de marché seulement, madame Louis Marthe 
quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour 
aller, comme les autres bourgeoises de Val- 
leyres, faire ses emplettes sur la place de l'Hôtel- 
de-Ville. 

Là, hiver comme été, les paysannes venues 
des environs alignaient au long du trottoir leurs 
corbeilles de légumes, d'œufs, de fruits, de 
pommes de terre. L'été, elles se mettaient à 
l'ombre des maisons ; l'hiver, elles grelottaient 
en plein air ; les unes, assises sur des chauffe- 
rettes pleines de braises, qui leur brûlaient le 
derrière, tandis que tout le reste du corps ge- 
lait ; les autres, debout, battant la semelle sur 
le pavé. C'est là que madame Marthe causait 
avec les dames de Valleyres dont elle avait fait 
la connaissance ; on se racontait, entre deux 
achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe 
survenait, marchant le long des murs, cher- 
chant de tous ses yeux sa femme et bouscu- 
lant les paysannes qui grognaient d'être déran- 
gées. On voyait passer sur son char à bancs le 
bon monsieur Ferdinand Bourrât, de Prévoux ; 
puis c'était monsieur Antoine Vertôt qui, à 
grandes enjambées, traversait la rue. Monsieur 



LOUIS MARTHE 105 

Henri Lanterle allait, mélancolique, rejoindre le 
vieux baron de Morteuse pour leur promenade 
quotidienne sur le Cours. Monsieur Nicolas Al- 
lemand, ses cheveux jaunes en désordre sur un 
col graisseux, se rendait à la Bibliothèque ; la 
voiture de madame Duret s'arrêtait devant la 
poste, puis devant la boutique du pâtissier. 
Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, 
distrait, en apparence seulement, car, malgré 
sa science et ses cheveux blancs, il passait pour 
grand amateur de jolies femmes. Sous les ar- 
cades qui faisaient un côté de la place, des mar- 
chands de charcuterie en plein vent attiraient 
le client en criant des boudins et des saucisses 
à des prix fabuleux de bon marché, tandis qu'à 
l'entrée de la Grand'Rue des étalages de fro- 
mage répandaient une odeur forte. Pendant 
deux heures ainsi, le mardi et le samedi, l'ani- 
mation emplissait Valleyres. Il était d'étiquette 
dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces 
jours-là sur la place de l'Hôtel-de- Ville suivi 
d'une servante portant le panier aux provisions. 
Madame Marthe n'y manquait pas, fière de 
montrer qu'elle avait une domestique, tandis 
que sa tante Fleuriot était obligée de s'en pas- 
ser. 



106 PETITE VILLE 

Peu après que Marthe eut consulté le docteur 
Maigret, Zora découvrit qu'elle était enceinte. 
Le début de sa grossesse fut difficile ; elle dut 
se soigner, rester étendue. 

L'année suivante — Marthe avait trente- trois 
ans, elle en avait vingt et un — elle mit au 
monde une petite fille à laquelle elle choisit, 
malgré son mari qui voulait l'appeler Louise 
d'après sa grand'tante, le nom élégant d'Athé- 
naïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur 
Bataille parrain ; il y eut un grand dîner. 

Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en 
nourrice à Prévoux. 

C'est à ce moment que Zora se brouilla avec 
sa tante, avec qui elle avait eu déjà plusieurs 
piques. La rupture fut très pénible à Marthe. 
Il sentait instinctivement que sa femme avait 
tort, mais il ne voulait pas se l'avouer, encore 
moins le lui laisser voir. Le changement qu'elle 
avait subi l' étonnait. Où était la jeune fille 
laborieuse d'autrefois ? Ses manières étaient 
vulgaires ; elle employait des expressions d'ar- 
got qui choquaient ; dans les quelques querelles 
qu'ils avaient eues, elle s'était montrée d'une 
grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait, 
somme toute, bonne fille, tendre même à l'oc- 



LOUIS MARTHE 107 

casion, bien qu'elle fût à l'ordinaire dédaigneuse- 
Dès le premier jour, elle avait pris un air un 
peu supérieur, comme si elle savait de la vie 
beaucoup de choses qu'ignorerait toujours son 
mari. Mais Marthe était éperdument amoureux. 
Il pouvait être fatigué ; il ne se rassasiait pas 
d'elle. Elle avait pris possession de lui tout en- 
tier. Une fois ou deux, lorsqu'ils avaient été 
mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s'était 
retournée rageusement dans son lit. Marthe en 
aurait pleuré. Il aimait à se blottir tout au long 
d'elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps, 
et — il n'en demandait, le plus souvent, pas 
davantage — à s'endormir ainsi, comme un 
enfant, tout petit entre ses bras maternels. 

Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et 
ramené à Valleyres. 

Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, 
Zora s'y refusa. 

Mais où le mettre ? Le logement était trop 
petit. Il y avait un autre appartement sur le 
devant, au-dessus de celui des Vertôt. — « L'on 
n'y pouvait songer, dit Marthe, il serait trop 
cher. » Pourtant Zora persuada à son mari 
qu'elle l'obtiendrait de monsieur Vertôt pour 



108 PETITE VILLE 

le prix qu'ils pouvaient payer, et s'en alla parler 
à son propriétaire. 

Monsieur Antoine Vertôt était un homme de 
près de cinquante ans, d'une grande piété, bâti 
à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, 
sec comme un échalas, six pieds de haut, le 
nez en corbin, des sourcils de chat, mi-paysan, 
mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à 
Valley res, et qui vivait l'année entière à la 
campagne avec sa femme et ses trois filles. 

Il passait pour coureur ; on se racontait ses 
aventures ; l'on désignait comme siens les fils 
du menuisier Terminet, qui, à la vérité, ressem- 
blaient à Vertôt d'une manière notoire. 

Monsieur Vertôt n'était pas chez lui quand 
Zora s'y présenta. Il vint la voir au jour du 
marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit 
être obligée de changer de logement. Monsieur 
Vertôt déclara qu'il ne pouvait se séparer d'une 
telle locataire et qu'il était prêt, pour la garder, 
à tous les sacrifices. Une conversation commen- 
cée sur ce ton ne pouvait avoir qu'une heureuse 
fin. Zora fit allusion à l'appartement sur la rue 
et s'informa du prix. Monsieur Vertôt dit un 
chiffre. Zora fit la moue ; c'était impossible, il 
faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt de- 



LOUIS MARTHE 109 

manda la permission de réfléchir et de revenir 
parler de l' affaire au jour qui plairait à la char- 
mante madame Marthe. On choisit le surlen- 
demain après-midi ; Marthe était ce jour-là à 
Vermand pendant deux heures. Monsieur Vertôt 
vint et s'attarda. Lorsqu'il partit, l'affaire était 
conclue. 

On juge de la surprise et de la satisfaction de 
Marthe lorsqu'il apprit au soir le succès de sa 
femme. 

On s'étonna dans Valleyres lorsqu'on vit le 
ménage du professeur occuper un appartement 
qui jusqu'alors n'avait été habité que par des 
gens de la haute société. Mais que dit-on lorsque 
l'on remarqua que souvent maintenant les volets 
étaient ouverts au premier étage dans le cabinet 
de monsieur Vertôt ? Du coup les mauvaises 
langues s'en donnèrent. Zora, du reste, avait 
toujours inquiété les matrones de la petite ville. 
Pouvait-on être honnête avec des cheveux de 
cette couleur ? 

Mais rien n'arriva aux oreilles de Marthe. 

Zora n'inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, 
attirante comme elle était, les hommes s'empres- 
saient auprès d'elle quand elle sortait. A la 
fête, elle n'arrêtait pas de danser. Mais, ren- 



110 PETITE VILLE 

trée au logis, elle se moquait avec son mari 
de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par 
une phrase de ce genre : — « Tu peux être con- 
tent d'avoir épousé une honnête femme, mon 
coco. » 

Le « coco », pour qui une femme adultère était 
un monstre effroyable voué aux flammes cer- 
taines de l'enfer, était parfaitement rassuré par 
cette franche déclaration. Malgré son âge, Marthe 
ignorait tout de la vie ; il passait les yeux ou- 
verts sans voir. 

Un jour, à cinq heures en hiver, chez les 
Duret, il se trompa de porte et entra par mégarde 
dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans 
la demi-obscurité, il aperçut madame Duret et 
l'avocat Loretty sur un canapé très près l'un 
de l'autre. Loretty, en hâte, déplia un journal 
sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans 
la pièce et l'on ne pouvait lire. Marthe ne fit 
pas cette simple réflexion ; il s'excusa de son 
mieux, s'en fut, et n'en pensa pas plus long. 

Non, il n'admettait pas le mal. Sa femme 
pouvait être paresseuse et son langage se res- 
sentir des mauvaises compagnies qu'elle avait 
eues dans son enfance. Mais, de par la loi divine, 
une femme appartenait à un homme ; l'adul- 



LOUIS MARTHE lit 

tère était infiniment rare, quoi qu'en disent les 
romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi 
de conséquences si terribles dans cette vie et 
dans l'autre, qu'on frémissait à y penser seu- 
lement. 

Marthe était religieux aussi. Les cérémonies 
de l'Église, auxquelles il prenait part de sa petite 
logette de l'orgue, s'associant aux fêtes, aux 
douleurs et aux deuils, n'étaient pas pour lui 
que le plus beau et le plus émouvant des spec- 
tacles. Elles avaient un sens profond. Les peines 
dont l'Église menaçait étaient choses réelles, 
les joies qu'Elle faisait espérer, il fallait les ga- 
gner par une vie conforme à ses saints comman- 
dements. Le petit Marthe ne l'oubliait pas. 
Même au sein des voluptés licites et conjugales, 
il sentait sourdre en lui le remords de s'y com- 
plaire. N'était-il pas coupable d'aimer tant la 
chair ? Seul, l'amour pour son enfant, grandis- 
sant, verdissant, était exempt de toutes in- 
quiétudes. La petite Athénaïs avait six ans 
maintenant. Elle ressemblait à sa mère; c'étaient 
les mêmes beaux cheveux roux, la même chair 
transparente d'un rose de poupée. 

Zora avait peu d'amies ; elle voyait madame 



112 PETITE VILLE 

Lebel, la femme du receveur de l'enregistre- 
ment, qui avait vécu dans les grandes villes 
et savait des choses. Elle allait aussi chez ma- 
dame Labitte, la libraire, qui tenait un cabinet 
de lecture. 

Les petites histoires de ces ménages remplis- 
saient la conversation de Zora dans les soirées 
qu'elle passait seule avec son mari. Mais Marthe 
l'écoutait d'une oreille distraite. Ces gens étaient 
nouveaux dans sa vie; ils n'y prendraient pas 
la place qu'avait laissée à jamais vide la mort 
à six mois de distance de monsieur et de madame 
Fleuriot. Il ne restait d'eux à Marthe que le 
grand fauteuil de son vieil ami, que Jules Fleu- 
riot lui avait donné. 

Cependant la santé de Marthe ne s'améliorait 
pas. A l'automne, il prenait un rhume qu'il 
traînait l'hiver durant, toussotant et crachant. 
Le soir, il était si fatigué qu'il s'endormait tout 
de suite, après s'être dorloté quelques instants 
dans les bras de sa femme. Il fut ravi de voir 
que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce 
qu'il portât de fortes chaussures pour courir à 
ses leçons, lui fit la surprise pour un Noël d'un 
grand manteau molletonné, acheté sur ses éco- 
nomies. Le soir, quand il rentrait, il trouvait un 



LOUIS MARTHE 113 

bon feu dans la cheminée. Il y avait maintenant 
dix ans qu'ils étaient mariés. 

Bataille, madame Tourette étant morte, de- 
vint un des assidus de la maison. C'était un 
gros homme, rouge, actif, à la moustache tom- 
bante. Il n'osait se risquer de jour dans l'appar- 
tement du professeur. Tout Valleyres avait les 
yeux braqués sur madame Marthe. A chaque 
fois que les volets s'ouvraient chez monsieur 
Vertôt, qui approchait de la soixantaine, mais 
venait tout de même à la ville une fois ou deux 
par semaine, c'étaient des histoires à n'en pas 
finir. Le soir, Marthe était toujours au logis ; il 
regrettait les veillées à deux, mais monsieur 
Bataille était si aimable ; il paraissait si désireux 
de voir les affaires de son ami Marthe prospères. 
Même il le mit une fois de moitié dans une petite 
opération de vins qui rapporta au professeur 
trois cents francs, lesquels arrivèrent à propos, 
car le ménage coûtait cher. Zora manquait 
d'ordre ; elle était gourmande et dépensait beau- 
coup pour la table. Puis, il y avait la petite 
fille qu'il avait fallu mettre en pension au chef- 
lieu. C'étaient cinquante francs de plus par mois 
à payer. Marthe s'inquiétait, d'autant qu'il 



114 PEfïTE VILLE 

n'avait plus un aussi grand nombre d'élèves. 
Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l'avaient 
quitté, il ne savait pourquoi. 

Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne don- 
nerait-il pas des leçons de musique au collège ? 
Ce seraient toujours quelques centaines de francs 
par an. Elle en parla à Bataille qui avait les 
bras longs, alla voir elle-même le principal, mon- 
sieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de 
musique. — Cependant Bataille demandait une 
récompense. Son désir de Zora s'accroissait des 
difficultés à la posséder. Il en arrivait à com- 
mettre les pires imprudences. Marthe sortait-il un 
instant de la chambre, le gros homme se préci- 
pitait sur Zora, la prenait dans ses bras, l'em- 
brassait. Vingt fois il fut sur le point d'être sur- 
pris. Enfin, craignant qu'il ne fît un éclat, elle 
lui accorda ce qu'il demandait. Madame Ba- 
taille étant absente, Zora se glissa chez lui à la 
tombée du jour. Mais cela était dangereux. Elle 
s'arrangea pour aller toutes les semaines au 
chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses 
affaires l'appelant sans cesse à Maigny. Marthe, 
encore qu'il n'aimât point ces courses dispen- 
dieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il 
pas savoir gré à Zora de subir l'ennui hebdoma- 



LOUIS MARTHE 115 

daire d'une demi-heure de chemin de fer pour 
embrasser Athénaïs ? 

Marthe, du reste, continuait à adorer sa 
femme. Elle était devenue, depuis la trentaine, 
plus forte ; les chairs du visage qui n'avaient 
jamais été saines, se bouffissaient. Marthe sem- 
blait au contraire rapetisser avec l'âge ; il était 
un diminutif de lui-même. Il avait pris devant 
Athénaïs l'habitude d'appeler sa femme « ma- 
man ». Il continuait à la nommer ainsi. Le soir, 
il se dorlotait, comme un enfant, sur son ample 
poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle 
avait jugé Marthe depuis longtemps ; elle appré- 
ciait son caractère doux ; il était faible, tout de 
suite épuisé ; mais tout de même il était plus 
agréable comme mari que tant d'autres, qui 
menaient leur femme à coups de bâton, couraient 
les filles, buvaient, et dépensaient au dehors 
l'argent du ménage. Elle le trompait, c'est 
vrai, mais en souffrait-il aucun dommage ? 
Elle prenait des précautions pour garder sa vie 
secrète, non pas qu'il eût pu découvrir quelque 
chose par lui-même, l'innocent ; l'eût-il trouvée 
dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l'aurait 
pas crue coupable. Mais il fallait se méfier des 
habitants de Valleyres. Aussi Zora ne faisait- 



116 PETITE VILLE 

elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on 
n'avait contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie 
allait-elle son train quotidien. Marthe jouissait 
d'une quiétude parfaite. 

Elle fut soudainement détruite de la façon 
la plus banale et la plus terrible. 

Il y avait tantôt quatre ans que madame 
Marthe se rendait une fois par semaine, le mer- 
credi, au chef-lieu et qu'elle y rencontrait Ba- 
taille. Leur sécurité était si grande, qu'ils en 
arrivèrent à négliger les précautions les plus 
élémentaires. Et, un jour, au commencement 
d'octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait 
été à la Banque pour affaires, vit sortir de l'hôtel 
du Chevreuil, à cinq heures et demie, Zora Marthe 
au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas 
pour elle cette mirifique découverte. Une se- 
maine plus tard, Marthe reçut une lettre ano- 
nyme où on l'avertissait qu'il apprendrait des 
choses intéressantes pour lui, s'il allait demander 
monsieur Bataille à l'hôtel du Chevreuil à Mai- 
gny, la prochaine fois que sa femme quitterait 
Vaileyres. 

Le malheur voulut que le facteur, chargé de 
la missive, fût en retard ce jour-là. Fût-il passé 



Louis marthe 117 

à l'heure ordinaire, Zora qui, par précaution, 
lisait les lettres la première, l'eût détruite. Mais, 
comme Marthe sortait, quelques minutes avant 
neuf heures, pour aller chez madame Nicolas 
Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna 
la lettre. Il l'ouvrit, la lut, ne comprit pas et la 
remit dans sa poche. C'était une stupide plai- 
santerie d'un des ennemis que Zora avait dû 
se faire. Cependant, avant d'entrer chez ma- 
dame Allemand, il la relut. Elle était laconique, 
mais précise. Il haussa les épaules. — Ce n'était 
pas à trente-cinq ans que Zora aurait cessé 
d'être une honnête femme. Il lui montrerait la 
lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble. 

Pendant la leçon, Nicolette remarqua que 
monsieur Marthe était distrait. 

Mais, comme il sortait de la maison Alle- 
mand, il eut soudain une vision : Zora dans les 
bras de Bataille, sa femme renversée en ar- 
rière, les yeux fixes, l'autre sur elle. La chose 
fut si nette qu'il en eût crié ; un afflux de sang 
au cerveau le fit voir rouge ; il tuerait. Mais 
l'image s'effaça ; il se blâma de son peu de sang- 
froid. Tout cela pour une lâcheté anonyme. 
Cependant, lorsqu'il rentra chez lui à midi, il 
ne donna pas la lettre à sa femme comme il 



118 PETITE VILLE 

avait décidé de le faire. Vingt fois ce jour-là 
et les jours suivants, il fut sur le point de la 
montrer à Zora. Mais, à mesure qu'il tardait, la 
chose devenait plus difficile. Comment expli- 
quer qu'il eût conservé la lettre sans la faire 
voir ? Cela ne dirait-il pas clairement ses soup- 
çons ? Mieux valait détruire l'infâme morceau 
de papier, — ce qu'il fit. Marthe passa quelques 
jours tourmentés. 

Le mardi, Zora annonça qu'elle se rendrait 
à Maigny le lendemain comme d'habitude. Elle 
irait dans la matinée, ayant des achats à faire, 
et reviendrait par le train qui quittait le chef- 
lieu à six heures onze. Marthe Técouta avec 
stupeur. 

Le mercredi, il l'accompagna à la gare entre 
deux leçons. Il était calme. Mais, tandis qu'il 
déjeunait seul chez lui, des images nouvelles 
d'une terrible précision lui apparurent. Il sentit 
qu'il ne pourrait rester à Valleyres ce jour-là. 
En hâte, il envoya chez ses élèves de l'après- 
midi un mot pour s'excuser ; à quatre heures il 
prit le train pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny 
quarante minutes plus tard, s'informa de la rue 
où était l'hôtel du Chevreuil, et, le cœur serré 
comme dans un étau, s'y rendit. 



LOUIS MARTHE 119 

C'était une journée giise d'automne, molle, 
humide, qui se terminerait dans la pluie. Avec 
quelque peine Marthe trouva, dans la partie 
basse de la ville, l'hôtel qu'il cherchait. C'était, 
dans une rue étroite qui aboutissait à une place, 
une petite maison avec quatre fenêtres de fa- 
çade. Il s'arrêta. Pourquoi était-il venu ? Il 
voyait maintenant qu'il n'aurait jamais le cou- 
rage de franchir la porte vitrée, de demander au 
bureau un renseignement qu'on lui refuserait, du 
reste. Alors que faire? — Attendre. Il attendit. 

La nuit descendait du ciel chargé de nuages ; 
la porte de l'hôtel s'ouvrit, un garçon, une 
mèche à la main, lit flamber le gaz dans une lan- 
terne au-dessus des trois marches de l'entrée. 
Un boiteux arriva sifflotant, un long bâton de 
gazier sur l'épaule et alluma, aux deux extré- 
mités de la rue, d'insuffisants réverbères. Le 
vent, qui s'était levé, en faisait danser la flamme 
et chantait lamentablement dans les tôles bis- 
cornues des cheminées. Marthe se promenait 
lentement sur l'étroit trottoir. La pluie com- 
mença à tomber. Il chercha un abri dans l'en- 
coignure de deux murs presque en face de l'hôtel. 
Des rafales sifflaient devant lui ; parfois il re- 
cevait une cinglée de pluie dans la figure. De 



120 PETITE VILLE 

rares passants se hâtaient ; une femme s'effraya 
à la silhouette du petit Marthe aperçue dans 
l'ombre. L'humidité froide le pénétrait ; par 
moments, il frissonnait ; mais indifférent aux 
averses, les dents serrées, il restait les yeux 
fixés sur la façade morte de l'hôtel. Pas une 
fenêtre n'était éclairée. Soudain, au troisième 
étage, une fente de lumière se dessina entre 
deux rideaux tirés. Les traits de Marthe de- 
vinrent durs ; il avait maintenant la certitude 
qu'elle était là ; il la vit comme de ses yeux dans 
la splendeur de sa chair mûre. Comment avait-il 
pu songer qu'il était seul à jouir d'elle, lui, chétif, 
presqu'impuissant, désireux surtout de tendresse 
et d'affection ? Elle voulait autre chose, c'était 
légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps 
ainsi ; une douleur trop forte lui tenaillait le 
cœur. Il avait cru à la pureté des femmes ! Il 
n'avait jamais douté de Zora ! Était-ce lui, le 
même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant 
dans l'ombre, à surveiller une fenêtre d'hôtel 
derrière laquelle sa femme se livrait aux caresses 
d'un homme ? Quel coup de folie l'avait amené 
au pied de ce mur ? A attendre quoi ? 

Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi 
sa femme était-elle tranquillement au couvent 



LOUIS MARTHE 121 

en train de causer avec Athénaïs ? — Mais 
non, c'était impossible. — Il restait ainsi à se 
torturer. Tout valait mieux que le doute ; il 
fallait savoir. 

Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. 
Une horloge voisine annonça lentement cinq 
heures et demie. Si Zora était là, c'était main- 
tenant qu'elle devait sortir pour aller prendre 
le train. « Si elle ne sort pas dans une minute, 
se disait Marthe, elle n'est pas là. » La minute 
s'écoulait ; Marthe recommençait le même pari. 
A chaque minute nouvelle qu'il comptait, l'es- 
poir revenait à son cœur. Les trois quarts de 
six heures sonnèrent. Marthe allait partir, le 
cœur joyeux. Mais, à ce même moment, la 
lumière dans la chambre du troisième étage 
s'éteignait. Marthe eut une défaillance. Il se 
raidit et se renfonça dans son encoignure. Une 
minute plus tard, dont toutes les secondes mar- 
quèrent comme des pointes de feu en lui, la 
porte de l'hôtel s'ouvrit, et, sous la lanterne 
qui la surmontait, apparut en pleine lumière, 
Zora. Derrière elle se hâtait le gros Bataille. 
Ils sortirent ; Bataille offrit son bras à Zora. 
Marthe vit disparaître dans l'ombre le chapeau 
rouge de sa femme. 



122 PETITE VILLE 

Il restait immobile. Soudain il s'aperçut qu'il 
claquait des dents. Il se mit à marcher sans 
savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une 
place très éclairée. Dans la glace d'un café 
éblouissant, il se vit. Sa pâleur l'effraya ; ses 
yeux brillaient de fièvre ; il tremblait continuel- 
lement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de 
suite l'alcool lui monta à la tête ; des idées qu'il 
ne pouvait fixer défilaient à une allure folle. 
Un peu plus tard, il songea à rentrer à Val- 
ieyres ; il regarda la pendule ; l'heure était pas- 
sée. Qu'importait après tout ? il prendrait 
le train de huit heures cinquante. Du reste, 
Bataille et sa femme devaient être à la 
gare. 

De ses vêtements trempés, une buée humide 
se dégageait et flottait dans l'air chaud de la 
salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, 
le but tout de suite et s'assoupit. Le garçon de 
café le regardait. — « Il est complètement gris, 
dit-il à la caissière. » A huit heures, il alla le 
secouer. Marthe, les pommettes colorées, la 
bouche ouverte, dormait sur la banquette ; sa 
respiration faisait comme un sifflement. Hébété, 
il paya ses consommations et s'en alla. 

Il pleuvait toujours. Marthe n'y prit pas 



LOUIS MARTHE 123 

garde. Il ne pensait à rien. Après vingt minutes 
de marche sous une pluie battante, il arriva enfin 
à la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans 
le train, il s'endormit. Un boucher de Valleyres 
qui se trouvait dans le même compartiment, 
réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur 
le quai, le boucher s'inquiéta à le voir tituber 
et s'approcha de lui. « Il sent l'alcool à plein 
nez, » pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide 
et, courbé en deux, les jambes molles, descendit 
l'avenue de la Gare. Les rafales de vent par 
instant l'arrêtaient ; une fois, il fut obligé de 
s'appuyer à un réverbère. Il ne songeait qu'à une 
chose, regagner son logis, se coucher tout de 
suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du 
sang qui lui battait dans les tempes. Il arriva 
enfin en face de la maison Vertôt. Une fenêtre 
au second étage était éclairée. Accroché à la 
rampe de fer, il monta lentement l'escalier, 
poussa sa clef dans la serrure, traversa le cou- 
loir et ouvrit la porte du salon. 

Zora, qui s'était assoupie sur le canapé, sur- 
sauta. Son mari était là, les yeux égarés fixés 
sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue 
jusqu'aux genoux, les vêtements dégouttant de 
pluie. D'où venait-il ainsi ? Que savait-il au 

9 



124 PETITE VILLE 

juste ? — Pour mieux se défendre, elle se pré- 
para à attaquer. 

A peine put-elle commencer une phrase. Les 
yeux de Marthe ne la quittaient pas, mais leur 
regard était fou. Elle s'arrêta. 

— Qu'est-ce que tu as, Louis ? 

Marthe, qui s'était tenu au dos d'un fauteuil, 
voulut s'avancer vers sa femme. Il lâcha son 
appui ; mais il avait trop présumé de ses forces. 
Il perdit l'équilibre, chancela, puis s'écroula, 
évanoui, sur le parquet. 

Le petit Marthe fut longtemps malade. 

Des premières semaines, il ne garda que des 
souvenirs sans liens. Il était dans un grand lit, 
dans une chambre calme ; tout, autour de lui, 
était muet. Puis des crises de toux le secouaient, 
interminables. Puis, deux ou trois fois, il avait 
vomi quelque chose de fade, qui avait le goût 
de sang, et s'était senti soulagé. D'autres fois 
la fièvre l'aiguillonnait ; il battait la campagne ; 
des scènes horribles apparaissaient devant lui. 
Un démon à la queue fourchue, aux yeux de 
feu, qu'il reconnaissait pour l'avoir vu dans un 
tableau à l'église, venait lui enlever sa femme ; 
il l'emmenait vers un gouffre, d'où sortait une 



LOUIS MARTHE 125 

odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le 
démon se transformait en un homme gros, à la 
moustache tombante ; ses griffes devenaient des 
mains et caressaient, tandis que ses yeux res- 
taient d'enfer. Zora s'en allait souriante dans les 
bras de ce monstre effrayant. Marthe la regar- 
dait ; c'était dans une rue sombre qu'il ne con- 
naissait pas ; une pluie froide tombait et glaçait 
ses épaules. — Après ces cauchemars il avait 
des moments de lucidité. Zora était assise au 
pied de son lit ; le jeune docteur Barbeau se 
penchait sur lui, l'auscultait, puis le badigeon- 
nait de teinture d'iode. 

Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. 
Marthe se tirerait d'affaire. Mais il était si faible 
qu'il ne pouvait bouger ; il transpirait chaque 
nuit si abondamment qu'au matin on était 
obligé de changer sa chemise. 

Zora le soignait avec dévouement. Elle savait 
maintenant par les mots qui avaient échappé 
à Marthe pendant son délire qu'il l'avait suivie 
à Maigny et qu'il l'avait vue sortir de l'hôtel du 
Chevreuil au bras de Bataille. Mais elle se de- 
mandait encore, naïvement, comment il avait 
pu prendre au tragique une chose de si peu 
d'importance ! Le pauvre homme depuis dix ans 



126 PETITE VILLE 

était quasi fraternel. N'était-il pas légitime 
qu'elle cherchât au dehors les justes satisfac- 
tions qu'il était impuissant à lui donner à la 
maison ? Enfin, la situation entre elle et son 
mari serait, à présent, nette. La maladie tien- 
drait lieu d'explication. 

Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora 
s'arrangea pourtant, par le ton qu'elle avait 
avec lui, pour lui faire sentir qu'il n'y avait pas 
plus sotte chose dans l'existence que de se faire 
« des cheveux », comme elle disait, pour des 
riens. Elle finissait ses gronderies par un gros 
baiser de mère sur le front de son époux. 

Marthe l'écoutait en silence : il était touché 
par la bonté de sa femme. Elle ne quittait pas 
son chevet, faisait préparer les plats qu'il ai- 
mait, lui versait à boire du vieux bordeaux, 
qui sentait la violette. Le médecin ne tarissait 
pas d'éloges sur madame Marthe. 

— C'est à elle que vous devez la vie, dit-il 
un jour à son patient. 

Marthe sourit faiblement, prit la main de sa 
femme et la baisa. 

Avec les forces, ses idées revinrent. Il n'avait 
pas rêvé les heures atroces devant l'hôtel à 
Maigny ? Ne parlerait-il pas ? Mais il se sentait 



LOUIS MARTHE 127 

étrangement las. De jour en jour il remettait. 
D'autre part, les soucis présents l'accablaient. 
Comment subvenir aux frais de cette longue 
maladie ? Depuis bien des années, le ménage 
n'avait fait aucunes économies. Restait-il quel- 
que chose à la Caisse d'épargne ? Zora le ras- 
sura : n'avait-on pas des amis ? il reprendrait 
bientôt ses leçons. — Cependant elle l'étourdis- 
sait de son affection, de soins tendres. 

Il tâchait de se persuader que sa femme 
avait compris, sans qu'il parlât, ce qu'il avait à 
lui dire, que sa bonté était faite de remords, 
qu'elle avait rompu ses relations avec Bataille 
et qu'elle était redevenue l'épouse fidèle qu'elle 
avait été durant tant d'années. 

Une après-midi, c'était à la fin de décembre, 
Marthe dormait dans son lit après le repas du 
milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de 
voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix 
forte de monsieur Vertôt, leur propriétaire. Que 
faisait-il là ? — Marthe ne savait pas qu'il fût 
amais venu chez eux. Il entendit nettement, 
Zora répondre : « Non, non, pas aujourd'hui. » 
La voix d'homme reprit le dessus. Il y eut des 
lires étouffés* suivis d'un « chut », et du claque- 



128 PETITE VÎLLË 

ment d'une porte restée entre-bâillée, puis un 
assez long silence. Enfin, plus tard, la porte de 
l'appartement s'ouvrit et, un instant après, 
Zora rentrait dans la chambre et s'étonnait de 
trouver son mari réveillé, les yeux inquiets. 

C'était monsieur Vertôt qui était là ? de- 
manda-t-il. 

— Oui, il était venu prendre de tes nouvelles. » 
Marthe respira avec peine. 

— Est-il venu souvent ? 

— Mais oui, il s'intéresse beaucoup à toi. 

— Tu ne me l'avais pas dit, continua Marthe. 

— C'est sans intérêt, mon gros. » 

Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il 
réfléchissait. 

On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, 
le front dégarni et les yeux brillants. 



Cependant il eut bientôt assez de forces pour 
recommencer ses leçons. Aucune de ses élèves 
ne l'avait abandonné. Mais, pendant tout jan- 
vier, il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne 
sortait qu'une heure au bras de sa femme, se 
promenait le long de la Grand'Rue, sur le trot- 
toir exposé au soleil. Madame Marthe, dont le 



LOUIS MARTHE 129 

jeune docteur Barbeau avait chanté les louanges, 
avait gagné quelques sympathies. 

Les boutiquiers venaient serrer la main du 
petit professeur et le féliciter de sa guérison. 

Le jour où il sortit pour la première fois, 
Zora décida de donner à son mari le soir même 
la surprise de faire lit commun. Marthe avait 
passé une journée triste ; sa seule préoccupation 
avait été de chercher à lire dans les yeux de 
ceux qu'il rencontrait ce qu'ils savaient de la 
trahison de sa femme. 

Et tout à coup, au coin d'une rue, ils s'étaient 
trouvés en face de Bataille. Zora avait senti 
trembler le bras de son mari sous le sien. Mon- 
sieur Bataille n'avait montré aucun embarras. 
Il se précipita sur Marthe, lui témoigna toute la 
joie qu'il avait de le revoir bien portant. La cor- 
dialité du gros homme n'était pas douteuse. 
Marthe le remercia. 

— C'est un bon ami que nous avons là, dit 
Zora, lorsqu'il les eut quittés. C'est à lui que 
tu dois le vieux bordeaux qui t'a fait tant de 
bien. 

Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps 
silencieux. Lorsque vint l'heure de se coucher, 
il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait 



130 PETITE VILLE 

dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur 
le traversin. Un instant après Zora arrivait 
en chemise, souriante. Elle s'étendit à son côté. 
Marthe instinctivement se reculait, mais le pied 
de sa femme l'effleura. A ce contact, il tressaillit ; 
il songea à l'autre qui avait eu près de lui ce 
même corps dépouillé de ses vêtements. Le dé- 
goût crispa toute sa personne ; il se fit petit, 
se blottit le nez contre le mur, comme s'il dor- 
mait. 

Zora le poussa du coude, un peu, pour l'éveil- 
ler. Il resta immobile. Surprise, elle se pencha 
sur lui ; elle vit qu'il avait les yeux grands ou- 
verts. 

— Viens donc, dit-elle, en le caressant. 

Marthe ne bougea pas ; sa gorge était serrée ; 
devant lui, c'était l'éblouissement de visions 
atroces où sa femme et Bataille apparaissaient, 
mêlés l'un à l'autre, dans un lit pareil à celui- 
ci. 

Elle le caressait toujours, maternelle, avec 
de petites tapes amicales sur l'épaule. Elle s'était 
rapprochée de lui. L'odeur, la vieille et subtile 
odeur de verveine et d'elle, montait vers Marthe, 
l'étourdissait. C'était Zora encore. Ah ! combien 
elle l'avait fait souffrir I 



LOUIS MARTHE 131 

Il se raidissait, mais déjà l'émotion le gagnait, 
et comme elle répétait : 

— Allons, viens, mon gros. 

Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine 
de sa femme, se serra contre elle, et, subite- 
ment détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes. 

Zora essaya de le réconforter ; mais Marthe 
ne pouvait parler. Elle se borna à le caresser 
encore, puis s'endormit. 11 resta une heure à 
pleurer silencieusement. — Avait-elle compris 
maintenant ? se demandait-il. Jamais il ne pour- 
rait s'expliquer mieux. 

Marthe était rétabli. Il toussait toujours ; 
mais n'y avait-il pas des années qu'il toussait ? 
Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme 
avait repris sa vie ordinaire. Elle n'était pour- 
tant retournée au chef-lieu qu'une seule fois, 
à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs 
qu'on avait gardée à la maison pendant le mois 
entier. Cette sortie était si naturelle que Marthe 
n'avait osé protester. Mais il passa une journée 
abominable. 

A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé 
seul dans le crépuscule tombant. 

Depuis qu'il avait été malade, la venue de la 



132 PETITE VILLE 

nuit lui était toujours pénible. Lorsqu'on allu- 
mait les réverbères dans la rue, il frissonnait. 
Les premiers jours où il s'était levé, il restait 
le front collé aux vitres jusqu'à ce que l'homme 
du gaz passât avec sa longue perche. 

Puis, après les réverbères, c'était, à gauche, 
la lanterne de la Cloche d'or qui soudain brillait 
dans la nuit. Marthe était là, tendu, immobile. 
Zora tranquillement le ramenait dans la chambre 
près du feu. Il se laissait faire, docile, sans vo- 
lonté. 

Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de 
ses pensées, et, ne voulant pas regarder dans la 
rue, il passa dans la chambre à coucher qui don- 
nait sur la cour. D'abord, pour se calmer, il 
marcha en long et en large ; puis, il eut une 
crise de toux et dut s'asseoir. 

Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa 
pensée s'échappait ; il revoyait sans cesse une 
rue sombre où gémissait le vent. Son malaise 
empira ; la sueur lui couvrait le front. 

Que faire ? La glace de l'armoire de sa femme 
lui renvoyait son image. Chaque fois qu'il levait 
les yeux, c'était, devant lui, sa figure pâle. 
Il ouvrit la porte de l'armoire ; une odeur lé- 
gère, venue des sachets du linge, se répandit 



LOUIS MARTHE 133 

dans la chambre. Il s'approcha pour la respirer 
de plus près et s'arrêta un instant, le front 
appuyé sur une pile de chemises. Comme il se 
tenait ainsi, il aperçut dans un coin de l'armoire, 
presque enfoui sous le linge, un petit coffret. 
Il se souvint que sa femme l'avait toujours eu. 
Le voir le ramena aux jours lointains où Zora 
était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux 
amis Fleuriot. Ah ! les beaux jours disparus ! 
Le souvenir des soirées sous la lampe paisible 
émut son cœur. Il allongea la main pour prendre 
le coffret ; mais, comme il le tirait à lui, quelque 
chose tomba avec un bruit sec sur le rayon. 
C'était la petite clef dorée, que Zora portait en 
breloque à la chaîne de son cou, jadis, avant 
qu'il ne l'épousât. Il s'assit. Il semblait qu'il y 
eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour 
triste de janvier. 

Jadis, jadis ! Que de soirs, il s'était endormi 
confiant sans les bras de sa femme ! 

Il avait la clef à la main, machinalement la 
mit sans la serrure et ouvrit. Il vit dans le cof- 
fret un petit bouquet de fleurs blanches séchées, 
d'une espèce qu'il ne connaissait point, et quel- 
ques lettres, sans enveloppes, attachées par une 
faveur rose. Marthe défit le ruban et lut. 



134 PETITE VILLE 

C'étaient des lettres d'amour, d'une écriture 
grossière, sans orthographe. Elles commen- 
çaient toutes ainsi : « Ma petite femme. » Elles 
disaient les joies inoubliables de la possession 
de son corps chéri, une absence de quelques 
mois, un prochain retour pour l'emmener vivre 
à Oran. Elles étaient brèves, monotones et bru- 
tales. Marthe les lisait avec stupeur. — A qui 
avaient-elles été adressées ? Comment étaient- 
elles venues en la possession de Zora ? Pourquoi 
les avait-elle gardées ? Il chercha la date et 
la trouva au bas de la troisième lettre. Elles 
étaient du printemps qui avait précédé l'ar- 
rivée de la jeune fille à Valleyres. Il conti- 
nua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa 
un gémissement. A la fin de la quatrième let- 
tre, il avait lu : «Ma petite Zora adorée à ja- 
mais, ton Paolo. » Il laissa tomber la feuille de 
papier jauni, s'accouda sur la table, et resta là, 
écroulé, en face du coffret, d'où montait, fine, 
pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de 
mort. 

Le bruit que faisait la servante en mettant le 
couvert pour le souper, l'arracha à sa torpeur. 
Il replia les lettres, les ficela à l'aide du ruban 
rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de 



LOUIS MARTHE 135 

pousser la clef dans l'angle de l'armoire, le 
glissa sous une pile de linge. 

Zora arriva peu après. Le grand air lui avait 
donné de vives couleurs, et de l'appétit. Elle 
embrassa son mari, raconta son voyage. Elle 
avait fait les deux courses avec madame La- 
bitte. La libraire ne l'avait, pour ainsi dire, pas 
quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la pen- 
sion. — Marthe l'écoutait à peine. A quoi bon, 
du reste ? Ne savait-il pas qu'elle mentait, 
qu'elle avait toujours menti ? 

Dès février, Marthe reprit ses leçons au de- 
hors dans l'après-midi. Il était constamment 
silencieux, rongé par des pensées trop graves 
pour qu'elles pussent entrer dans la conversa- 
tion. Il s'isolait, choisissait les petites rues, et, 
dans la campagne, les sentiers à travers champs 
où l'on ne rencontre personne. 

Un jour, comme il sortait de chez monsieur 
de Barbeau, dont la fille cadette était son élève, 
il descendit, pour éviter la route, à travers 
les vignes jusqu'au bord de l' Ourdie. Il gagna 
ainsi la promenade d'été des habitants de Val- 
leyres ; elle était déserte dans cette saison. La 
rivière, où pointaient ça et là des touffes de 



136 PETITE VILLE 

roseaux jaunis, coulait entre des rives dénudées ; 
sous le ciel bas d'hiver, des arbres qui semblaient 
morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. 
Marthe s'arrêta un instant. Il y avait dans ce 
paysage triste quelque chose de reposant. Il 
s'approcha de l'eau ; elle filait, sans secousses, 
d'un élan régulier presque imperceptible. Que 
son calme était solennel et bienfaisant ! 

Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en 
arrière, et se mit la main sur les yeux, comme 
pour les empêcher de voir, comme pour arracher 
d'eux une vision trop précise, dont, à la regar- 
der seulement, il sentait la force irrésistible. Il se 
hâta vers la ville, autant que le lui permettait 
sa respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu'il 
eut atteint les premières maisons de Valleyres. 

Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son 
lit, à côté de Zora qui dormait. 

Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, 
qui l'avait toujours honoré de son amitié, et 
demanda à se confesser. 

Il sortit de l'église plus calme. 

La présence de Zora ramena des pensées qu'il 
voulait chasser. Elle était tendre avec lui ; au 
lit, le berçait dans ses bras, comme il l'aimait 
jadis. Mais maintenant le contact de sa femme 



LOUIS MARTHE 137 

lui inspirait une répulsion invincible ; près de 
cette chair dont d'autres avaient joui, il ressen- 
tait un dégoût qu'il ne pouvait surmonter. Ce- 
pendant il n'osait la repousser. D'autres fois, au 
contraire, il s'attendrissait ; alors, pour un rien, 
les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs 
religieuses anciennes l'assaillirent. Autant que 
sur lui-même, il s'affligeait sur Zora. — Soup- 
çonnait-elle ce qui l'attendait plus tard ? Son 
corps tendre et délectable, de quels supplices 
éternels ne paierait-il pas ses fautes terrestres ? 
Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point 
de commettre ? Pour éviter des souffrances pas- 
sagères, n'avait-il pas risqué de perdre à jamais 
son âme ? Il revoyait une touffe de roseaux im- 
mobiles, une eau sombre et belle... 

Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des 
crises de toux, et, l'excitation fébrile aidant, il 
s'évoquait comparaissant avec sa femme devant 
le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n'osait 
prononcer le nom. Il gémissait et pleurait. 
Zora, le voyant ainsi, demanda au docteur un 
calmant pour assurer à son mari de bonnes 
nuits. Marthe prit dès lors un mélange de bro- 
mure et de laudanum ; il s'endormait tout de 
suite, comme assommé* Sous l'influence du stu- 



138 PETITE VILLE 

péfiant, les hallucinations revinrent dans la 
journée. Devant lui, des images sans cesse se 
levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se 
passa ainsi, pendant laquelle, chaque jour, au 
crépuscule, à l'heure douteuse où la lumière 
meurt, Marthe alla prier à l'église. — Mais, en 
revenant de chez monsieur Lanterle qui habi- 
tait au bord de la rivière, il évitait la promenade 
accoutumée et faisait un détour pour aller prendre 
la grande route* 

Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner 
que le lendemain elle se rendrait comme d'habi- 
tude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit 
rien. 

Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes 
si violente, suppliant sa femme de ne pas quitter 
Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. Pour- 
tant Zora jugea qu'elle ne pouvait toujours res- 
ter auprès de son mari. Elle songea à un subter- 
fuge et, quelques jours plus tard, reçut une 
lettre d'Athénaïs, qui, se disant peu bien, ré- 
clamait une visite de sa mère. Elle montra la 
lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au 
sujet de leur fille. Il la lut d'un air hébété et ne 
fit aucun commentaire. 

Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sa- 



LOUIS MARTHE 139 

cristain, croyant l'église vide, allait en fermer 
la porte, lorsqu'il entendit dans l'obscurité une 
petite toux sèche. C'était Marthe, qui, age- 
nouillé sur les dalles, tenait les yeux fixés sur 
le Christ dont le crucifix seul apparaissait au- 
dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond 
plus clair d'un vitrail. 

Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi 
tranquille. Elle décida en elle-même de lui rap- 
porter de Maigny une calolte en velours pour 
remplacer celle de drap qu'il portait depuis^des 
années. 

Le lendemain, elle prit le train à une heure, 
embrassant Marthe, lui recommandant, comme 
à l'ordinaire, la prudence. 

Marthe se rendit d'abord chez monsieur le 
président Brière, de là chez monsieur Lanterle 
où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre 
heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe 
remonta le col de son manteau sur le foulard 
qui lui entourait le cou. S'appuyant sur son 
parapluie, il partit d'une allure automatique, 
sans regarder devant lui. A la porte du parc, il 
risqua d'être écrasé par la voiture qui ramenait 
monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria : 

10 



140 PETITE VILLE 

« Hop là ? » Il eut juste le temps de sauter de 
côté. 

Il marchait depuis deux ou trois minutes 
lorsque, levant la tête, il vit dans le lointain 
de la nuit grandissante des points de lumière. 
« On allume les réverbères à Valleyres », mur- 
mura-t-il. Il continua son chemin, répétant ces 
mots machinalement. Soudain, comme il allait, 
le cerveau vide, une image lui apparut : un petit 
boiteux passait, sifflotant, dans une rue étroite 
et sombre, le bâton des gaziers sur l'épaule ; 
mais, après qu'il était passé, la rue était plus 
sinistre sous la flamme vacillante du gaz. 

Marthe avançait toujours, la tête baissée. 

Entre lui et la route, une nouvelle image 
glissa. C'était une chambre banale d'hôtel, avec 
une alcôve que remplissait un vaste lit. Un 
homme était couché, dont on ne devinait dans 
l'ombre que les yeux brillants et la moustache 
forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait 
un feu clair, une femme se déshabillait. Un à 
un, ses vêtements tombaient ; c'était une femme 
grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont 
il ne pouvait voir la figure. Maintenant, elle 
n'avait plus sur elle qu'une chemise. Au fond 
de l'alcôve, les yeux de l'homme étincelaient 



LOUIS MARTHE 141 

comme ceux d'une bête. La femme repoussa du 
pied ses jupes et son corsage et se dirigea vers 
le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, 
montrant son visage. 

Marthe reconnut alors seulement sa femme. 
Ses yeux aussi flambaient d'une lueur diabo- 
lique. 

Une sueur froide couvrit les tempes et les 
joues de Marthe. Il s'arrêta, se passa, d'un geste 
accoutumé, la main sur le front pour chasser 
l'image atroce. Deux fois, il respira très fort. La 
vision s'éloigna, et, revenu à lui-même, il s'aper- 
çut qu'il était au bord de l'Ourche. 

Il faisait maintenant presque nuit ; l'eau cou- 
lait, luisante, sans bruit, sous les arbres aux 
branches sèches. De nouveau Marthe éprouva 
l'impression de calme solennel qu'il avait res- 
sentie à la même place quinze jours auparavant. 
Sur ces rives désertes, il échappait au cauchemar 
de sa vie. 

Il regarda la rivière longtemps. Elle allait 
lente, mystérieuse, amie. Soudain il lui parut 
qu'elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson 
de ses eaux sombres, il perçut distinctement 
ces mots : « Le voilà revenu. f> 



142 PETITE VILLE 

Marthe fut heureux de l'entendre parler ainsi. 
Les roseaux jaunis s'agitèrent. « C'est lui », 
murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux 
pas ; il était sur l'extrême bord de la grève. 
De petites vagues venaient battre à ses pieds ; 
l'une d'elles même lécha ses bottines ; ce fut 
comme une caresse. Toutes, chuchotaient : 
« Bonjour, Marthe, bonjour ». Que cette heure 
était bonne à vivre ! Il resta immobile quelques 
instants. Bientôt, d'un peu plus loin, du sein 
profond de l'onde, une voix dont il reconnut la 
douceur, l'appela. « Viens, disait-elle, viens. » 
Quel repos définitif, elle promettait ! Et les 
roseaux à leur tour, et les petites vagues chucho- 
teuses et caressantes, se joignirent à elle dans 
un délicieux concert. « Va, chantaient-ils, 
écoute, écoute-la, Marthe. » Marthe obéit. Main- 
tenant l'eau recouvrait ses genoux. 

Toujours plus invitante, toujours plus haute, 
la voix là-bas retentissait. « Viens, viens », di- 
sait-elle, sur un ton de persuasion tel qu'on ne 
pouvait lui résister. 

L'eau embrassait Marthe ; elle prit ses jambes, 
puis son buste ; elle monta à son cou ; un pas 
encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres 
pâles. « Viens, viens. » Il avançait toujours. Sou- 






LOUIS MARTHE 143 

dain le fond manqua sous ses pieds : il leva les 
mains au ciel, s'enfonça, remonta un instant 
à la surface, poussa un cri, et disparut. 



Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe 
apparût devant Lui en état de péché mortel. 

Justin Frappart, le passeur, venait de quitter 
son bac pour aller chercher de l'eau-de-vie à la 
ville. C'était un ivrogne fini ; par hasard, ce 
jour-là, il n'avait pas encore commencé à boire. 
Il longeait donc la rivière lorsqu'il entendit près 
de lui un cri ; il vit dans l'ombre une tache 
plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, 
et, sans autre réflexion, se jeta à l'eau. 

Il ramena le petit Marthe, l'étendit sur la 
grève. C'était, en apparence, un cadavre. Ce- 
pendant, comme on ne sait jamais d'où les noyés 
peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce 
moment, un paysan, rentrant au village, passa 
en charrette, Justin, d'une voix énorme, l'ap- 
pela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, 
couché sur la paille, chez le docteur Barbeau. 

Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Fa- 
culté, vit une occasion unique de se distinguer en 
faisant de ce mort un vivant. Longtemps, long- 



141 PETITE VILLE 

temps, Marthe resta cadavre ; il semblait qu'il 
y mît de l'obstination. Mais le docteur ne se 
rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures 
de soins exténuants, il eut la satisfaction de voir 
renaître à la vie le malheureux qui s'en était 
évadé. Le docteur n'en pouvait plus ; mais il avait 
triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à 
dater de ce jour, l'étoile du vieux Maigret com- 
mença à pâlir. 

Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne 
l'abandonna pas. Il avait décidé que bon gré, 
mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l'on 
peut appeler vivre, l'existence d'un homme 
miné par la fièvre, par le souci, par le remords. 
Il fut obligé de garder le lit longtemps ; en avril, 
il se leva. Mais on ne put le décider à quitter 
son appartement. 

Sa femme avait repris sa vie habituelle. 
Marthe était indifférent à tout. Enfin, un jour 
qu'elle était sortie, il resta à la fenêtre tard, 
alors qu'une averse violente tombait. Le froid 
humide le pénétra ; il tomba malade. Il ne vi- 
vait plus qu'avec la moitié d'un poumon. Cette 
crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui- 
même fut impuissant à conserver au nombre 
des vivants le petit Marthe, 



LOUIS MARTHE 145 

Un soir, monsieur le curé vint, précédé d'un 
enfant de chœur, porteur des saintes huiles. 
Marthe s'endormit à jamais, muni des sacre- 
ments de notre sainte mère l'Église. 

Un an plus tard, madame Marthe, veuve de 
Louis Marthe, ancien professeur au collège de 
Valleyres, fut nommée, grâce à l'influence de 
monsieur Bataille, titulaire d'un bureau de tabac 
à Maigny. Comme elle n'était plus jeune, elle 
installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, 
aidée des conseils de sa mère, attira dans la 
boutique une clientèle de choix. 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 



à Edouard Vuillard. 

La société de Valleyres était composée de 
quelques vieilles familles bourgeoises et de deux 
ou trois familles nobles que le manque d'argent 
retenait dans leurs terres. 

Ces familles avaient été jadis à peu de 
frais les premières dans la ville. Elles crurent 
qu'elles resteraient toujours en possession du 
privilège d'administrer les affaires du peuple de 
Valleyres et de le diriger dans la bonne voie. 

Cependant le chemin de fer se construisait, 
des fortunes nouvelles s'édifiaient, un monsieur 
Marcel, qui n'était pas reçu, établissait sur 
l'Ourche une grande tannerie ; de Maigny, le 
chef-lieu, et de Paris, arrivaient des journaux 
inquiétants ; enfin, à Valleyres même, l'on vit 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 147 

s'imprimer une feuille détestable, UAvant- 
Garde. Bientôt les électei»rs — chacun votait, 
quel scandale ! — envoyèrent au conseil une 
majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, 
maire pendant tant d'années, ne put même se 
faire nommer conseiller municipal. Cet échec 
consterna les grands bourgeois de Valleyres. Il 
y avait longtemps qu'ils avaient renoncé à 
jouer un rôle politique dans l'arrondissement ; 
maintenant que leur ville ingrate les repoussait, 
leur règne était fini. On leur disputait le ter- 
rain ; ils le quittèrent en bon ordre, car ils 
n'étaient pas de ceux qui luttent avec la ca- 
naille, et, devenus une véritable aristocratie 
puisqu'ils n'avaient aucune raison d'être, ils 
vécurent dans un isolement splendide. Ils re- 
poussaient le siècle, soutenaient l'Église, et met- 
taient leur fierté à ne rien faire. 

Dans la solitude où ils se confinaient, l'or- 
gueil, soutien de toute aristocratie, se développa 
à un point incroyable. Ils virent toutes choses 
d'une vue courte et hautaine. Seule la médio- 
crité était de bon ton, puisqu'elle était leur par- 
tage ; ceux qui avaient réussi dans le monde 
étaient suspects à leurs yeux ; la plupart des 
grandes familles ne devaient leur position qu'à 



143 PETITE VILLE 

des intrigues, à des bassesses, à des alliances 
mercenaires ; briller de n'importe quelle ma- 
nière, par l'intelligence ou par la richesse, était 
considéré de mauvais goût. On ne pardonnait 
à madame Duret d'avoir un maître d'hôtel que 
parce que son mari était d'une des familles les 
plus anciennes de Valleyres. 

Ils pratiquaient un oubli évangélique des 
sources où avaient été alimentées leurs for- 
tunes. Leur main gauche ignorait ce que leur 
main droite avait gagné. Le père de monsieur 
Charles Duret avait été dans le commerce des 
blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait 
du grand-père, marchand de vin à Bordeaux, 
ses descendants avaient toujours gardé un inté- 
rêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle 
et fils ; le père des de Barbeau avait eu par son 
mariage une filature à Roubaix. C'étaient là 
choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces 
messieurs revenaient au pays changer contre de 
bonnes terres leur argent sonnant, l'on feignait 
de croire qu'ils avaient quitté Valleyres pour 
quelque long voyage d'agrément. — D'autres, 
comme les Bourrât, les Vertôt, les Maigret, 
avaient, sous la Révolution, acquis à vil prix 
de belles propriétés de rapport, ce qui ne les 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 149 

empêchait pas de parler avec une horreur réelle 
du scandale affreux dont la France avait alors 
donné le spectacle au monde. 

Pour tous, Valleyres était le centre de l'uni- 
vers ; ils n'en sortaient pas, et avec raison, car, 
à trois lieues de là, on les ignorait ; hors de leur 
ville natale, ils redevenaient ce qu'ils étaient 
en réalité, de petits bourgeois provinciaux, sans 
notoriété, et médiocres. 

Telle était la société sur laquelle régna pen- 
dant trente ans madame Charles Duret. L'an- 
cienneté de la famille de son mari et sa fortune 
ne lui eussent pas assuré, à elles seules, cette 
position éminente. Mais elle fut aidée par un 
singulier concours de circonstances qui firent 
de son triomphe un épisode intéressant de l'his- 
toire de la petite ville. 

Madame Duret était née de Barthes. Lors- 
qu'elle vint, par son mariage, se fixer à Val- 
leyres, madame Jules Maigret, femme de l'an- 
cien maire, faisait autorité et donnait le ton. 
Madame Maigret était présidente de l'Associa- 
tion des œuvres charitables. Madame Duret se 
mit sous sa protection et entretint avec elle les 
rapports les meilleurs. 



150 PETITE VILLE 

Madame Maigret habitait Valley res et sortait 
peu ; l'hiver elle recevait le soir en quinzaine 
pour une tasse de thé. Madame Duret avait une 
propriété superbe non loin de la ville ; elle don- 
nait de grands dîners, des bals même ; elle eut 
bientôt acquis une influence considérable sur 
la société de Valleyres. Son époux était inof- 
fensif et doux ; incapable d'exploiter lui-même 
ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les 
pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles 
fleuries, des allées sans cesse ratissées, et il pas- 
sait les journées à surveiller ses jardiniers. Mon- 
sieur et madame Duret avaient quatre enfants, 
deux filles dont l'aînée était, depuis un an, ma- 
riée au comte Perquer de Bonnenfant, puis ve- 
naient deux garçons; le cadet avait douze ans. 

Bien qu'elle fût jolie et aimât à plaire, ma- 
dame Duret n'avait jamais fait parler d'elle. Le 
mariage était chose que l'on prenait au sérieux 
dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas 
dresser, en face de la famille sans Dieu qu'un 
monde athée instituait, la famille chrétienne 
fondée sur la morale et sur la foi ? 

Les hommes, dont on savait qu'ils s'amu- 
saient, étaient blâmés, et monsieur Antoine 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 15 1 

Vertôt, que Ton supposait être du dernier bien 
avec sa charmante locataire, madame Louis 
Marthe, s'était vu faire grise mine dans quelques 
salons, ce dont il ne se souciait mie. 

Madame Maigret était âgée ; on avait encore 
pour elle le respect et les attentions qui lui 
étaient dus ; elle présidait toujours l'Associa- 
tion des œuvres charitables, mais, en fait, ma- 
dame Duret était devenue la personne la plus 
notable de la ville, et l'importance que cette 
étrangère — car elle était née de Barthes — 
avait prise, excitait de sourdes jalousies dans 
quelques familles qui, elles, étaient de Valley res 
dans les deux lignes depuis plus de cent ans. 

Madame Duret touchait alors à la quaran- 
taine ; mais elle était restée fraîche et jeune ; 
on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce 
n'eût été pour un embonpoint assez marqué 
qui ne manquait du reste pas d'agrément. 

C'est à ce moment que l'on commença à se 
chuchoter à l'oreille qu'elle coquetait d'une fa- 
çon hardie avec l'avocat Loretty. 

Loretty était d'une famille honorable, quoique 
sans ancêtres. Son père, qui n'était rien, avait 
défendu la cause légitimiste et avait même assisté 
madame la duchesse de Berry dans son équipée. 



152 PETITE VILLE 

Loretty avait fait ses études de droit à la Fa 
culte de Livray et avait ouvert une étude à 
Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les pro- 
priétaires des environs composaient sa maigre 
clientèle. Il se maria, fit des enfants — que 
faire à Valleyres ? et vécut en famille. Il avait 
trente-cinq ans, lorsque le bruit courut qu'il 
était l'amant de la belle madame Duret. 

La petite bourgeoisie et le peuple de Val- 
leyres furent les premiers à savoir la chose. 
L'on remarqua que la voiture de madame Duret 
s'arrêtait souvent devant la maison de la rue 
écartée où Loretty avait son étude. Nuls procès 
au monde n'eussent demandé tant de confé- 
rences. Un jour, comme un équipage station- 
nait à la porte de l'étude, Michaud, le meunier 
du Biez de l'Ourche, vint frapper chez l'avocat. 
Personne ne répondit. Michaud pensa que Lo- 
retty était absent et s'en fut boire un verre de 
vin au cabaret A la vigne, au coin de la rue. 
Comme il restait les yeux fixés sur la maison 
Loretty, attendant la rentrée de l'avocat, il 
vit, une demi-heure plus tard, une dame un peu 
forte sortir de la maison et monter en voiture. 
Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 153 

l'escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupé- 
faction de Michaud fut si grande qu'il invita 
deux consommateurs d'une table voisine à la 
partager. L'un d'eux était Langlois, prote à 
l'imprimerie du journal L'Avant- Garde, l'autre 
Frappart, le journalier, les deux plus mauvaises 
langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent 
la situation ; Langlois eut des mots heureux. 
Grâce à lui, personne à Valleyres n'ignora la 
belle découverte de Michaud. A chaque fois 
que la voiture descendait des Touches, la pro- 
priété de madame Duret, et s'arrêtait devant 
l'étude de l'avocat, les boutiquiers, au long de 
la rue, échangeaient des coups d'œil complices. 
— Souvent aussi la voiture venait à vide et 
emmenait Loretty. 

La société de Valleyres ne fut informée de 
ces faits qu'avec un grand retard. On voyait 
Loretty chez madame Duret ; elle avait le tort 
de coqueter avec lui, mais personne ne pensait 
qu'il y eût entre eux rien de répréhensible. 
Comment croire que la belle madame Duret, 
après avoir été pendant vingt ans exemplaire, 
put devenir soudain un objet de scandale ? 
Cependant l'assiduité de Loretty ne se démen- 
tait pas. 



154 PETITE VILLE 

« Pourquoi se donner l'apparence gratuite 
du mal, alors qu'on est résolu à rester dans la 
vertu ? » 

C'est en ces termes mesurés que madame 
Henri Lanterle blâma la conduite de madame 
Duret, devant mesdames Bourrât, de Vermand, 
et Antoine Vertôt. En ces trois dames coulait 
le sang le plus pur de Valleyres ; en elles aussi 
brillaient la moralité supérieure et la haute cul- 
ture de la petite ville. On les avait dénommées 
« les Vertueuses ». Leurs principes étaient ri- 
gides ; elles ne connaissaient pas les concessions 
et vivaient en état d'opposition sourde avec le 
clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, sus- 
pect de se laisser aller aux douceurs condam- 
nables de la vie de luxe et d'aimer trop mondai- 
nement les richesses. 

L'amour de l'argent tenaillait le cœur de 
madame Henri Lanterle ; elle le chérissait, non 
pour les vaines jouissances qu'il peut donner, 
mais d'une façon désintéressée, pour lui-même. 
L'idée qu'on était obligé de dépenser une partie 
de ses revenus, la désolait ; elle comptait le 
nombre d'allumettes qui devaient suffire pour 
la semaine, pesait elle-même le sucre, le sel et les 
épices nécessaires au ménage, savait à quels 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 155 

jours et à quelles échoppes l'on trouvait des 
occasions extraordinaires, achetait à Maigny en 
automne, comme soldes, les étoffes dont ses 
filles seraient vêtues l'été suivant, et, à Val- 
leyres, le lundi, les morceaux que les bouchers 
n'avaient pu vendre le samedi et qu'ils don- 
naient à moitié prix de peur qu'ils ne se con- 
servassent pas; mais madame Lanterle affirmait 
que la viande a aimait attendre ». Forte du 
reste, de l'autorité d'un article de revue, elle 
condamnait l'excès de l'alimentation carnée où 
nous tombons, et imposait à son mari et à ses 
enfants une diète sévère de légumes, qui, à eux 
seuls, défrayaient la table trois fois par semaine. 
A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient 
pris le teint clair de religieuses. — Le dimanche, à 
la messe, elles avaient alternativement un sou 
de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres 
pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en 
tout une grande activité. C'était elle qui faisait 
la liste d'achat des livres pour la Bibliothèque 
communale. Elle demanda la Revue des Deux- 
Mondes ; mais le ton des romans et quelques 
articles de Renan la scandalisèrent. Le Corres- 
pondant lui fut indiqué et vint remplir l'idéal 
que madame Lanterle se faisait d'une revue. 

11 



156 PETITE VILLE 

Les trois « Vertueuses » se réunissaient sou- 
vent ; les allures nouvelles de madame Duret 
les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame 
Lanterle, ayant ouvert le débat de la manière 
que Ton a vu, madame Vertôt prit, à son tour, 
la parole. 

— Faut-il voir en madame Duret la victime 
d'une de ces crises mystérieuses qui menacent, 
paraît-il, les femmes, à un moment donné de 
leur existence ? 

La bonne madame Vertôt émit cette hypo- 
thèse à grand renfort de petits soupirs et avec 
un flux intarissable de paroles. D'une obésité 
excessive, elle toucîiait à la cinquantaine. 

Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à 
la possibilité d'être atteinte, elle aussi, de ce mal 
redoutable qui changeait les âmes. 

Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre. 

Si le malheur voulait que madame Duret eût 
renoncé à ses devoirs de mère et d'épouse, ma- 
dame Lanterle s'assurerait, par la chute de sa 
rivale, la place qu'elle estimait devoir être 
sienne dans la société de Valleyres, la première. 
Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne 
pouvait s'empêcher de désirer secrètement la 
confirmation des bruits qui couraient sur ma- 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 157 

dame Duret. Mais elle était politique et jugea 
plus sage d'attendre. Elle défendit donc leur 
amie. 

— Il n'y avait de sa part, dit-elle, qu'une 
coquetterie exagérée. 

Madame Bourrât, de Vermand, dont l'atti- 
tude attentive semblait dire perpétuellement 
combien elle était flattée d'être admise à en- 
tendre des choses supérieures, se taisait. Per- 
sonne à Valleyres ne pouvait se vanter d'écouter 
comme elle. 

Il y avait cinq semaines déjà que le moindre 
maraud de la ville ne nourrissait plus aucune 
illusion sur la vertu de la belle madame Duret, 
lorsque Chariot, le fils unique de madame Henri 
Lanterle, apporta à sa mère les renseignements 
de fait les plus précieux. 

C'était un garçon indiscipliné, profitant de 
toutes les heures de liberté pour courir les aven- 
tures à travers champs ; des gamins de Val- 
leyres lui faisaient escorte. — Un jour, en jouant 
« aux voleurs », il traversa un ravin escarpé, 
qui marquait la limite nord de la propriété de 
madame Duret, les Touches. Personne ne s'y 
risquait jamais. Écartant les branches serrées 



158 PETITE VILLE 

des arbustes, les jambes piquées par les ronces, 
il se frayait lentement passage pour aller re- 
joindre la route de Vermand par laquelle il 
gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépis- 
terait les gendarmes, lorsqu'un spectacle im- 
prévu l'arrêta. — A une cinquantaine de pas, 
il aperçut dans une clairière une femme couchée 
sur l'herbe ; près d'elle, un homme était assis. 
Il reconnut madame Duret et l'avocat Lo- 
retty ; ils causaient tous deux avec animation. 
Madame Duret lit mine de se lever. Loretty 
s'approcha d'elle pour l'aider. Elle mit ses deux 
bras autour du cou de l'avocat, et, tandis qu'il 
la relevait, elle l'embrassait à pleine bouche. 

Chariot, qui n'avait que douze ans, fut pro- 
fondément impressionné par cette scène, et, au 
soir, alors que sa mère le grondait d'avoir dé- 
chiré ses culottes, pourtant rapiécées en dix 
endroits, il lui raconta, pour détourner l'orage, 
ce qu'il avait vu dans l'après-midi. Madame 
Lanterle lui fit répéter son récit incohérent, puis, 
avec de grandes menaces, lui enjoignit de n'en 
ouvrir la bouche à âme qui vive. 

Le lendemain elle dit à ses amies la triste 
certitude qu'elle avait acquise. Madame Vertôt 
qui, pendant près d'une semaine, avait passé 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 159 

ses après-midi chez une vieille cousine, de l'ap- 
partement de laquelle on avait vue sur l'étude 
de Loretty, donna de son côté des détails cir- 
constanciés sur les heures et jours auxquels les 
deux complices s'étaient rencontrés. 

Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils 
ne se cachaient guère. 

Madame Lanterle était outrée de tant de 
cynisme. Pourtant à son indignation se mêlait 
quelque douceur ; elle pensait à son règne pro- 
chain sur la société de Valleyres. Mais il ne fal- 
lait rien risquer ; elle avait tout à gagner à at- 
tendre que le scandale fût public. 

Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret 
partit en voyage. Sa femme allégua que des 
affaires l'appelaient à Marseille. On sourit à 
l'entendre ; il était notoire que monsieur Duret, 
bon homme du reste, était incapable de s'oc- 
cuper d'affaires. Personne ne douta qu'il n'eût 
quitté les Touches, dégoûté de ce qu'il voyait 
dans sa maison. Madame Duret continua à re- 
cevoir Loretty. 

On juge de ce que furent les caquets lorsqu'on 
apprit qu'elle attendait un bébé. Sa fille venait 
au même temps de la rendre grand'mère pour 



160 



PETITE VILLE 



la première fois. « Les Vertueuses » comparèrent 
les dates, recherchèrent le jour du départ de 
monsieur Duret, et établirent que l'enfant an- 
noncé pourrait difficilement être du père légal. 

Cette découverte mit le comble à l'impatience 
de madame Lanterle. Elle ne resterait pas im- 
passible témoin de désordres si graves. Ne pas 
protester était se rendre complice de la faute. 

Mais, au moment d'agir, elle voyait devant 
elle des obstacles nombreux. Dans un cercle 
étroit comme le leur, la rupture avec madame 
Duret serait difficile. 

Il fallait être certaine d'être approuvée par 
tous. Or les Duret étaient une puissance ; ils 
avaient une grande fortune, de belles rela- 
tions au dehors. Madame était active dans le 
bonnes œuvres ; ainsi s'était-elle rendue popu- 
laire, quasi indispensable. Enfin, il fallait ma- 
nœuvrer de façon à ne pas fournir un aliment 
inutile à la malveillance publique, si vite éveil- 
lée dans une petite ville. 

Les trois « Vertueuses » passaient maintes 
après-midi à délibérer. Madame Lanterle mon- 
trait ses dents blanches, mais trop longues, au- 
dessus desquelles se courbait, menaçant, un nés 
aristocratique. Madame Vertôt parlait et soi 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 161 

pirait, soupirait et parlait, et ne s'arrêtait que 
pour faire sortir, des deux commissures de ses 
lèvres simultanément, un bruit bizarre semblable 
au sifflement du gaz dans un bec engorgé d'eau. 
Madame Bourrât, de Vermand, écoutait, muette. 

Le cœur de ces dames saignait à la pensée 
qu'une de leurs amies était coupable. C'eût été 
mal les connaître que de les croire capables 
d'autres sentiments. 

La seule question pour elles était de savoir 
comment on pourrait arracher madame Duret 
à sa faute et la ramener au bien. — Il n'y avait 
pas à songer a une démarche directe. Mais elles 
finirent par décider, après maintes alternatives 
soutenues et repoussées, qu'il fallait faire agir 
monsieur le curé. Il était étrange qu'il ne les 
eût pas prévenues dans cette démarche. Peut- 
être, il est vrai, cet homme tout perdu de dé- 
votion, ignorait-il l'affaire Loretty-Duret ? Nul 
doute que, connaissant le scandale, il n'y mît 
une prompte fin. Madame Vertôt, forte de l'ap- 
probation tacite de madame Bourrât, persuada 
à madame Lanterle qu'il était de son devoir d'en 
parler au curé, sur lequel elle avait de l'in- 
fluence. Madame Lanterle se laissa convaincre 
et offrit à Dieu, qui lisait dans son cœur, le 



162 PETITE VILLE 

fardeau qu'elle acceptait. Le lendemain, elle se 
rendit à la cure. 

D'abord monsieur le curé ne se laissa point 
approcher, fit le sourd, ne comprit pas les allu- 
sions, pourtant claires, de sa visiteuse et 
s'échappa en banalités. Mais madame Lanterle 
n'était pas de celles que l'on berne ; elle avait 
un devoir à remplir, elle parla. 

Monsieur le curé la vit avec terreur aborder 
sans ménagements ce sujet délicat. C'était un 
homme prudent et sage, qui cachait sous des 
dehors un peu lourds une grande finesse. Il 
avait pour devise le mot célèbre : quitta non 
movere. Sa position à Valleyres était difficile ; 
l'incrédulité faisait de redoutables progrès dans 
le peuple et dans la petite bourgeoisie ; les at- 
taques contre la religion se multipliaient dans 
la presse radicale ; elles se mêlaient à celles diri- 
gées contre l'aristocratie. Qu'adviendrait-il de 
son troupeau si la discorde s'y glissait ? Une 
rupture, soit avec madame Duret, soit avec 
madame Lanterle, s'il refusait de l'écouter, serait 
d'un effet déplorable. On parlait de la fondation 
possible à Valleyres d'une maison d'éducation 
dirigée par les Jésuites ; une chapelle s'ouvrirait, 
concurrence certaine à l'église. Celle de ses péni- 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 163 

tentes qu'il froisserait serait entendue par les 
Pères qui ne cherchaient qu'un prétexte pour 
s'établir à Valleyres ; déjà il entrevoyait leur 
triomphe, l'église désertée. — D'autre part, 
madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un 
instrument plus docile entre ses mains ? Ne 
rachèterait-elle pas sa faute par des dons abon- 
dants aux pauvres de Dieu ? 

Monsieur le curé avait pesé tout cela dès 
longtemps dans son esprit, car il n'ignorait pas 
la liaison Loretty-Duret. La démarche de ma- 
dame Lanterle l'inquiéta ; cette dame était d'une 
piété grande et éclairée. Elle avait droit à beau- 
coup d'égards. 

Il lui adressa un discours en trois points. 

à) Il ne fallait pas se fier aux apparences et 
juger le prochain. Dieu seul lisait dans les 
cœur. 

b) Dieu seul aussi était maître des âmes et 
les préparait à sa manière, qui est haute et 
parfois nous échappe, pour leur salut. 

c) Le grand mot qu'il fallait méditer était le 
suivant : Malheur à celui par qui le scandale 
arrive. 

Et il était clair que, dans l'esprit de monsieur 
le curé, l'auteur possible du scandale était, non 



164 PETITE VILLE 

pas madame Duret, qui faisait toutes choses 
avec le secret nécessaire, mais bien madame 
Lanterle, dont le zèle excessif menaçait de rendre 
publics ces faits regrettables. 

Il fut éloquent, il s'attendrit ; il eut le bon- 
heur de toucher le cœur de sa pénitente. 

Les « Vertueuses » considérèrent à nouveau 
la situation. Monsieur le curé leur manquant, 
vers qui se tourner ? — Il n'y avait rien à 
attendre de monsieur Duret. Depuis un an, cet 
homme casanier voyageait sans cesse. Ainsi 
protestait-il à sa manière. — Mais madame Lo- 
retty ? — C'était une personne frêle et jolie, de 
santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle n'était 
pas de Valley res et y avait fait peu d'amies. Elle 
élevait ses quatre fils de son mieux et dirigeait 
avec une seule bonne, un ménage dont les res- 
sources étaient maigres. Aimait-elle son mari ? 
Savait-elle qu'il la trompait ? — On l'ignorait. 
Et, d'autre part, il était impossible de l'avertir. 

Pourtant madame Loretty reçut une lettre 
anonyme, écrite sur du papier sale, et criblée 
de fautes d'orthographe. Mais elle ne laissa rien 
percer de ses sentiments. 

Madame Duret accoucha. Son mari, au grand 



MADAME DURET, NÉE DE BARTHES 165 

scandale de toute la ville, n'assista pas à ses 
couches. On blâma son manque de tact. Il ne 
revint aux Touches que deux mois plus tard, 
pour le mariage de sa seconde fille avec monsieur 
de Roussy. 

Madame Lanterle s'inquiétait. Sous quel pré- 
texte agir, maintenant que la liaison était 
quasi publique, acceptée même par monsieur 
Duret et par madame Loretty ? Pourtant elle 
ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps naî- 
traient sans doute des occasions dont elle sau- 
rait profiter. 

Cependant les rapports entre madame Duret 
et les Loretty devenaient de plus en plus fré- 
quents. Les quatre fils de l'avocat passèrent 
leurs vacances aux Touches. Tous les deux ou 
trois jours madame Loretty allait les rejoindre, 
déjeunait et dînait avec madame Duret. Mon- 
sieur Duret ne faisait plus que de rares appari- 
tions chez lui ; au printemps, il était à Paris, à 
Nice en hiver. La société de Valleyres semblait 
accepter cette situation bizarre. 

L'occasion, guettée par madame Lanterle, 
se présenta enfin. L'on apprit que madame 
Jules Maigret, perdue de rhumatismes, renon- 



166 



PFTITE VILLE 



çait à diriger plus longtemps L'Association des 
œuvres charitables de Valleyres. C'était un 
poste éminent ; celle qui l'occupait présidait à 
la distribution des secours matériels à la popu- 
lation valleyroise et exerçait ainsi une influence 
considérable ; elle se trouvait en outre appelée 
à une collaboration presque quotidienne avec 
monsieur le curé, chef spirituel de la commu- 
nauté. 

Les dames patronnesses s'agitèrent; des con- 
ciliabules les réunirent. Les « Vertueuses » déli- 
bérèrent à part ; leur candidate était madame 
Lanterle ; le jour était venu de faire triompher, 
avec elle, la morale. L'autre clan choisit ma- 
dame Duret. L'une et l'autre de ces dames fit 
montre du plus grand désintéressement, sup- 
pliant qu'on ne l'accablât pas sous cette res- 
ponsabilité lourde. Cependant chacune se pré- 
parait à la lutte et ne négligeait rien pour 
réussir. 

Monsieur le curé restait neutre, comme il 
convient ; dans le particulier, il assurait cha- 
cune de ces dames que ses vœux ardents étaient 
pour elle. Mais, dans le secret de son cœur, 
il souhaitait la nomination de madame Duret. 
L'avarice trop connue de madame Lanterle et 



MADAME DUftET, NÉE DE BARTHES 167 

aussi son fâcheux esprit de domination r alar- 
maient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres les 
ressources abondantes que madame Duret, cou- 
pable et généreuse, mettait à sa disposition ; 
et il risquait en outre de n'être plus maître chez 
lui, de voir toutes choses de bienfaisance et 
d'église soumises à la surveillance d'une femme 
autoritaire, qui aurait bientôt fait de le brouiller 
avec la moitié de son troupeau. Telles étaient 
les pensées de monsieur le curé, et il s'efîïayait à 
constater les progrès certains de la candidature 
de madame Lanterle. Son élection apparaissait 
comme une revanche discrète de la vertu ; son 
nom était dans toutes les bouches. 

C'est alors que monsieur le curé eut recours 
à une ruse ingénieuse. 

U Avant- Garde était, depuis quelque temps, 
particulièrement violente dans ses attaques 
contre les conservateurs et contre l'Église. Les 
grands bourgeois de Valleyres frémissaient à 
la pensée que l'existence même des classes su- 
périeures était menacée par cette détestable 
feuille radicale, qui voulait supprimer du monde 
ce qui en était l'ornement, la beauté, et comme 
la fleur, — l'aristocratie. L' Avant- Garde fixait 
pour eux la valeur de toutes choses ; ce qu'elle 



168 



PETITE VILLE 



attaquait, était bon ; ce qu'elle défendait, 
exécrable. Or, une semaine avant l'élection, 
alors que tout indiquait le succès probable de 
madame Lanterle, un article anonyme parut 
dans L'Avant- Garde sur la nomination prochaine 
d'une présidente de l'Association des œuvres 
charitables. L'on y blâmait en termes crus la 
candidature d'une femme trop connue, dont la 
vie était un défi à la morale publique, et dont la 
présence à la tête du comité des bonnes œuvres 
serait scandaleuse pour les pauvres assistés ; 
l'on mettait en avant le nom de madame Rigo- 
tard, dont le mari travaillait pour gagner le 
pain honnête de sa famille. 

L'article fit sensation, chacun reconnut qu'il 
visait madame Duret. Ainsi la politique s'in- 
troduisait même dans les œuvres charitables ! 
Du coup l'élection devint une affaire de parti ; 
la discipline et l'union furent nécessaires. Du 
coup aussi, madame Lanterle vit ses chances 
s'évanouir. Il importait de répondre d'une façon 
forte à l'infâme article et, pour démontrer le 
néant de ses accusations,les dames patronnesses, 
au jour venu, élurent à l'unanimité des voix, 
madame Duret, née de Barthes. 

La diversion avait réussi. 



MADAME DURET, NÉE DE BAKTHES 169 

Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les « Ver- 
tueuses » mirent bas les armes. Elles avaient, 
du reste, pendant toute la période des hostilités, 
continué à dîner chez madame Duret, où l'on 
mangeait fort bien. Mais elles ne l'avaient pas 
invitée chez elles ; — il n'y a pas de petite éco- 
nomie. 

Les Loretty passaient la moitié de l'année aux 
Touches ; ils y remplaçaient monsieur Duret 
toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois 
plus tard, eut un second bébé ; son mari était 
alors à Nice. Sous le prétexte spécieux qu'il 
n'avait pas assisté à l'acte initial, il ne fut pré- 
sent ni à la naissance de l'enfant, ni à son bap- 
tême, — actes qui, étant publics, prenaient une 
Importance grande. Sa conduite fut sévèrement 
critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans 
la société de Valleyres la belle unanimité qu'elle 
avait montrée lors de la nomination — histo- 
rique — de la présidente de l'Association des 
œuvres charitables. 

Non, monsieur Duret dépassait le droit qu'on 
a d'être original. Sa vengeance sournoise n'était 
pas digne d'un homme du monde. Dans quelle 
position fausse ne plaçait-il pas la pauvre ma- 



170 PETITE VILLE 

dame Duret ? Pouvait-on oublier à ce point les 
devoirs d'une haute position, prêter plus gra- 
tuitement à la malveillance des classes popu- 
laires ? 

L'indignation fut grande. L'on plaignit ma- 
dame Duret d'avoir sa vie enchaînée à celle 
d'un ours aussi mal léché ; les sympathies de 
tous entourèrent cette femme que son mari ex- 
posait ainsi à la rumeur publique. On se crut 
obligé de la soutenir dans ces heures d'épreuve. 
Jamais son étoile mondaine ne brilla d'un plus 
vif éclat. Sa suprématie, assurée par le malheur, 
était maintenant reconnue par tous, elle entrait 
enfin dans la période triomphante de sa vie. 
Lorsque son époux revenait aux Touches en 
été, les châtelains du voisinage lui faisaient 
grise mine. On invitait sa femme seule à dîner. 

Monsieur Duret usait le temps dans de grandes 
promenades à pied à travers le pays ; il avait 
des cheveux blancs en désordre et une barbe 
fluviale. 

Lorsque j'étais petit garçon, je le vis souvent ; 
les gamins de Valleyres s'écartaient sur son 
passage. « C'est un braque, disait-on ; à l'étran- 
ger, il mène une vie impossible ; au logis, il bat 
sa femme et la rend malheureuse, # 



MARIE LE PETIT 



Aux princes Emmanuel et Antoine Bibeseo. 

Au moment où chacun ne parlait que de la 
liaison de la belle madame Duret, née de Bar- 
thes, avec l'avocat Loretty, au moment où les 
petits bourgeois et le peuple de Valleyres se 
réjouissaient des désordres manifestes de l'insti- 
tution aristocratique, un scandale nouveau fit, 
en ville, une heureuse diversion. 

L'héroïne en était mademoiselle Le Petit. 

Tous la connaissaient, car elle était, sans con- 
teste, la plus jolie fille de Valleyres. Ouvriers, 
commerçants et grands bourgeois trouvaient 
dans sa beauté une raison nouvelle d'être fiers 
de leur cité commune. Elle était l'argument dé- 
cisif de la supériorité évidente — pourtant niée 
par des adversaires de mauvaise foi — de Val- 

12 



172 PETITE VILLE 

leyres sur Châteauvieux et Villeneuve voisines. 
Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût 
montrer dans ses quarante mille habitants un 
spécimen aussi achevé de la race humaine. 

Marie Le Petit était de taille moyenne, mais 
admirablement proportionnée, fine de buste et 
souple sur des hanches pleines ; l'ovale de son 
visage était la perfection même ; le menton 
était volontaire, la bouche petite, les yeux noirs 
veloutés et caressants ; les cheveux sombres 
s'arrangeaient en bandeaux sur le front mat et 
bas comme celui d'une statue antique. 

Sa mère, qui était du Midi, avait été en place 
dans de bonnes maisons, mi-femme de chambre, 
mi-dame de compagnie, chez une princesse russe, 
puis chez une vieille dame anglaise. Elle en 
avait rapporté des économies, quelque instruc- 
tion et de bonnes manières. Ayant épousé sur 
le tard feu Le Petit, commis du receveur à Val- 
ley res et très joli homme, elle était restée, à 
la mort de son mari, dans la petite ville, bien 
qu'on ne l'y eût pas reçue avec tous les égards 
auxquels elle croyait avoir droit; — Ton n'ai- 
mait pas les étrangers à Valleyres. 

La naissance d'une fille, Marie, au moment 
où elle avait renoncé à l'espoir d'être mère, lui fit 



MARIE LE PETIT 173 

oublier les petites piques de la vie de province. 

Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant ; 
elle resterait à Valleyres pour l'élever. Elle 
avait, lui appartenant,une petite maison presque 
hors la ville dans l'ancienne rue aristocratique, 
maintenant désertée, la rue Haute. A côté, 
c'était la vieille demeure inhabitée de la grande 
famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin 
donnant sur les anciens fossés. Puis c'était la 
campagne. Nulle part, madame Le Petit ne 
trouverait un air aussi pur pour sa fille. 

Marie était un enfant superbe ; sa mère lui 
donna ses premières leçons, lui apprit même 
— chose unique à Valleyres — l'anglais. Puis, 
lorsque Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre 
les cours de la meilleure école de la ville que diri- 
geait mademoiselle Nicolas. Au même temps, 
madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie 
rue Haute pour avoir quelques ressources sup- 
plémentaires. 

Les demoiselles de la haute société, qui étaient 
les élèves de mademoiselle Nicolas, furent 
extrêmement choquées d'avoir comme com- 
pagne d'école la fille d'une petite mercière, et, 
malgré leur bonne éducation, ne purent s'em- 
pêcher de le faire sentir. Marie n'y prenait garde ; 



174 PETITE VILLE 

elle était de disposition gaie et heureuse ; elle 
se contenta, comme revanche, de gagner régu- 
lièrement, aux jours de composition, la première 
place, — ce qui nuisit du reste au crédit de 
mademoiselle Nicolas. Elle adorait sa mère et, 
les heures de classes finies, courait à la rue 
Haute. Avant le coucher du soleil, les dames 
Le Petit se promenaient ensemble dans la cam- 
pagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l'école. 

Madame Le Petit approchait de la soixan- 
taine. Elle gardait les manières excellentes 
qu'elle avait toujours eues ; mais elle devenait 
taciturne, la vieillesse pesait sur elle ; la chaleur 
de son regard n'était la même que lorsqu'elle 
le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un 
grand isolement. Madame Le Petit avait fait 
peu de relations à Valleyres ; la maternité, telle 
qu'elle l'entendait, est exclusive. Marie n'avait 
pas d'amies intimes, ayant peu fréquenté les 
jeunes filles de sa classe et ne s'étant pas liée 
avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. 
Elle était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, 
alliée à une beauté si rare, excitait l'étonnement 
de quelques-uns et l'admiration de tous. 

Jamais on ne voyait Marie se promener seule 
au crépuscule sur la promenade vantée qui 



Marié le petit 175 

longe TOurche. Elle n'avait pas encore été à la 
fête de la ville. 

Pourtant, jolie comme elle était, les préten- 
dants n'avaient pas manqué. Les jeunes gens 
passaient cambrés devant la boutique de la rue 
Haute ; le fils de monsieur Rigotard, le droguiste, 
s'était épris d'elle, à la voir seulement, et l'avait 
demandée en mariage, — sans succès. Les Ri- 
gotard étaient de ce qu'il y avait de mieux dans 
le commerce de Valleyres. Qui donc serait 
l'époux de cette jeune fille accomplie ? — Elle 
avait maintenant vingt ans ; elle était dans la 
fleur de sa beauté. 

L'on juge de la stupéfaction des habitants de 
Valleyres, lorsqu'on commença à se chuchoter 
à l'oreille, vers la fin de novembre de cette 

année-là, que mademoiselle Le Petit était ; 

l'on n'osait prononcer le mot. 

Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent 
l'incrédulité générale. — Cependant il fallait 
savoir. Ce fut un défilé incessant dans la bou- 
tique de la rue Haute. Marie ne passait plus les 
journées au comptoir comme auparavant. Ceux 
qui la~virent,|quand elle descendait au maga- 
sin, remarquèrent qu'elle portait une blouse un 



176 PETITE VILLE 

peu large, sans ceinture, et que son joli visage 
montrait de la lassitude. Mais il eût été témé- 
raire de rien affirmer quant aux causes de cette 
fatigue. — Quelques semaines se passèrent au 
milieu d'un déchaînement inouï de curiosité. 
Enfin, vers le jour de l'an, il n'y eut plus d'hé- 
sitation : l'évidence d'une grossesse s'imposa. 

A qui se fier désormais ? Les maris consternés 
doutaient de la vertu assurée de leurs femmes. 
Que ne pouvait-on redouter puisque mademoi- 
selle Le Petit avait succombé ? 

L'on ne sortit de cette juste stupeur que pour 
rechercher qui avait séduit la jeune fille. Mais 
ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux qui 
étaient en relations avec elles, ne purent fournir 
aucun renseignement. 

Maintes pistes furent suivies ; aucune ne fut 
trouvée bonne. L'on pensa que le père, s'il était 
honnête, se nommerait ; il resta anonyme. On 
jugea alors que Marie livrerait son nom à l'in- 
dignation, et aux félicitations secrètes de ses 
concitoyens. Elle refusa de le faire. Lorsqu'on 
la suppliait, pour sauver son honneur, de nom- 
mer celui qui l'avait séduite, elle se renfermait 
dans un silence obstiné. On crut que la mère 
offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit 






MARIE LE PETIT 177 

resta muette. Personne ne put faire sortir la 
vieille dame de la réserve remarquable qu'elle 
s'était imposée. 

Mais plus encore que l'aventure elle-même, 
l'attitude de ces deux femmes plongea les habi- 
tants de Valleyres dans un ébahissement ex- 
trême. Marie Le Petit semblait n'éprouver au- 
cune honte de la position malheureuse où elle 
se trouvait. Alors que toute la ville lamentait 
sa vertu perdue, elle restait d'humeur égale, 
gaie comme autrefois. Sa mère n'avait pas la 
figure affligée qui convient à une personne dont 
la vieillesse est frappée d'un coup immérité. 
Elle restait silencieuse et droite, malgré les 
années. Si elle parlait à sa fille, c'était avec dou- 
ceur, comme jadis. Lorsqu'on allait à la bou- 
tique de la rue Haute, on la trouvait tricotant 
des brassières pour l'enfant attendu. 

En vérité, cela était incompréhensible. Pour- 
quoi les dames Le Petit, qui avaient des res- 
sources, n'avaient-elles pas fui le scandale et 
gagné Maigny ou Livray ? 

L'impossibilité où ils étaient de répondre à 
toutes ces questions irrita au vif les habitants 
de Valleyres. La conduite de ces femmes était 
positivement un défi à la petite ville. L'opinion 



178 PËTÎfË VILLE 

publique, qui d'abord avait été favorable à 
mademoiselle Le Petit, supposée victime d'un 
abominable séducteur, se retourna tout d'une 
pièce contre elle. Sa gaîté devint du cynisme ; 
on s'en voulut d'avoir cru à sa vertu ; il y avait 
sans doute longtemps qu'elle s'amusait secrè- 
tement. On n'eut pas d'épithètes assez fortes 
pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle 
avait toujours fait la fière et s'était tenue à 
l'écart ; — on ne voyait que trop les raisons 
de son isolement. Ses petites rentes, pourtant 
sur l'État, furent niées. Les déportements de 
sa fille lui valaient l'aisance où elle vivait. La 
réprobation générale pesa sur les deux femmes. 

L'on sut par le directeur de la poste que 
mademoiselle Le Petit recevait des lettres de 
Paris ; l'on apprit aussi qu'une grande banque 
de la capitale lui avait envoyé, en mars, une 
enveloppe chargée, scellée de cinq cachets 
rouges. — Les moindres faits étaient commentés 
avec passion par tous. 

Les temps s'approchaient de la délivrance 
de mademoiselle Le Petit. Au jour venu, par 
une claire matinée d'avril, la Houssard, la sage- 
femme, s'installa chez sa cliente. Marie accou- 
cha en peu d'heures d'un gros garçon. 






KîARÎfi LE PETÏf 1% 

On attendait anxieusement la déclaration à 
la mairie ; quelques-uns pensaient que le père 
reconnaîtrait l'enfant. Ils se trompaient. L'en- 
fant fut déclaré par sa mère sous le nom de 
Louis-Edouard Le Petit. Le scandale fut à son 
comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère 
ne parurent y prêter la moindre attention. 

C'était l'été maintenant. Comme la chaleur 
était forte, et que le soleil au matin brûlait le 
jardin derrière la maison, Marie s'installait sur 
une chaise basse devant la boutique dans l'ombre 
fraîche de la rue Haute, et là, elle donnait le 
sein à son enfant. C'était un vigoureux gaillard 
dont les chairs fermes et rebondies faisaient 
l'émerveillement secret des commères. Sa mère 
était plus jolie que jamais dans l'épanouisse- 
ment de sa jeune maternité. Elle riait à son 
bébé. — Mais les habitants de Valleyres ne vou- 
laient plus l'admirer. 

Monsieur le curé, avec quelque retard, s'oc- 
cupa de l'affaire. Il n'y alla pas de main morte ; 
la faute était publique ; il importait que l'Église 
ramenât au bien cette créature égarée ou la 
chassât de son sein. Il rendit donc visite à made- 
moiselle Le Petit, qui avait été de ses catéchu- 
mènes. Il voulait qu'elle confessât au moins le 



180 PETITE VILLE 

complice de sa faute. Mais il ne fut pas plus 
heureux que les autres. Il l'appela au tribunal 
de la pénitence. Elle ne voulut point s'y rendre. 
— A la suite de cette entrevue, les dames Le 
Petit, dont la foi n'avait jamais été exaltée, n'as- 
sistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car 
monsieur le curé, dans un sermon enflammé, stig- 
matisa, comme il convient, la conduite éhontée 
d'une fille de Valleyres et de la mère qui l'en- 
courageait au vice, et, dans une prosopopée 
mémorable, évoqua en comparaison les joies 
pures de la famille chrétienne, dont la société 
de Valleyres offrait tant d'exemples réconfor- 
tants. 

C'est au temps de ce prêche que madame 
Duret, née de Barthes, mit au monde le second 
enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus 
d'un an qu'elle était en fait séparée de son mari. 

L'été se passa. A l'automne, la boutique de 
madame Le Petit fut fermée. Peu de jours après, 
la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le 
train pour Maigny, où elles s'installèrent dans 
un appartement meublé. 

Cependant les conscrits partaient pour l'ar- 
mée, et rentraient au pays ceux qui avaient 
fini leur temps. 



MARIE LE PETIT 181 

Il y avait à peine une semaine que les sol- 
dats licenciés étaient revenus lorsqu'un jour à 
jamais inoubliable de marché, la ville fut mise 
en émoi par la publication d'une nouvelle dont 
on pouvait affirmer que de mémoire d'homme 
on n'avait entendu la pareille à Valleyres. 

A neuf heures du matin, l'employé de la 
mairie, un vieux petit bossu hargneux qui ne 
parlait jamais à personne, descendit l'escalier 
tournant de la maison de ville, ouvrit le cadre 
grillagé des affiches officielles sur le pilier au 
coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter, 
fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. 
Puis, l'ayant relu, il eut ce qui chez lui était un 
sourire, mais ce qui chez tout autre eût été appelé 
une grimace, et remonta à son bureau, où il 
s'embusqua dans la fenêtre. 

Le premier qui s'arrêta devant le tableau 
l'ut Joseph, le petit clerc de maître Mainguet, 
qui allait à la poste. Il lut et relut l'acte, fit un 
bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au 
galop le chemin de l'étude. 

Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. 
C'était une personne; grave, avaricieuse, et de 
mouvements lents. Comme il s'approchait du 
pilier, il jeta autour de lui un coup d'œil circu- 



182 ëÉîiïË vittè 

laire ; s'étant assuré qu'il n'y avait personne 
à proximité, il tira sa tabatière et roula entre ses 
doigts secs une prise de choix. A ce moment-là 
ses regards s'arrêtèrent sur l'acte affiché devant 
lui. Sa stupéfaction à le lire fut telle que machi- 
nalement ses doigts s'ouvrirent. Il s'aperçut 
que la prise tombait, voulut la rattraper, mais 
trop tard ; la pincée de tabac faisait déjà une 
petite tache brune sur le pavé boueux. 

Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand 
de vin, dont un gros rire secoua la bedaine ; 
puis de Langlois, prote à U Avant- Garde, qui 
s'écria : « Vive la sociale ! » — Arriva monsieur 
Nicolas Allemand, qui frissonna d'horreur. Le 
vieux baron de Morteuse glissa le long des murs 
et stationna, comme chaque jour, devant les 
publications de la mairie. Il fut un temps assez 
long avant de comprendre et murmura enfin 
ces mots par lesquels il avait l'habitude d'ex- 
primer pour lui seul une foule de griefs longue- 
ment ruminés : « La caque sent toujours le 
hareng. » Ce fut enfin maître Mainguet, qui 
voulait vérifier par lui-même l'audacieuse allé- 
gation de son clerc. — Bientôt, il y eut un ras- 
semblement autour du pilier des actes. Les tran- 
sactions sur le marché étaient arrêtées. Les dames 



MARIE LE PETIT 183 

de Valleyres n'avaient qu'une question à la 
bouche. Et quelle joie lorsqu'on tombait sur 
une amie qui ignorait encore la chose ! Les ex 
clamations les plus diverses se croisaient. L'ef- 
fervescence ne se calma que vers midi, à l'heure 
où la faim appela au logis petits et grands bour- 
geois. 

Les gens observateurs remarquèrent qu'au- 
cun des membres des aristocratiques familles 
Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut 
aperçu ce jour-là, en ville. 



Le héros, dont le nom était dans toutes les 
bouches, était un jeune Maurice Lanterle, qui 
venait de servir trois ans dans les cuirassiers à 
Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri 
Lanterle et fort bien apparenté dans la meilleure 
société de Valleyres. Maurice Lanterle avait 
perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, 
qui avait de la fortune, l'avait élevé dans sa 
belle propriété du Vallon, à un peu plus d'une 
lieue à l'ouest de la ville. C'était une femme 
excentrique et exaltée, avec des prétentions 
intellectuelles ; elle faisait partie du petit clan 
des « Vertueuses ». Rêvant un grand avenir à 



181 PETITE VILLE 

son fils, elle le mit chez les Pères, au chef-lieu. 
Il ne s'y distingua pas. Ses directeurs se louaient 
de son caractère ; il était doux et soumis, cha- 
cun l'aimait, — • mais il restait obstinément à la 
queue de sa classe. Entre seize et dix-sept ans, 
il essaya vainement, à plusieurs reprises, de 
passer la première partie de son baccalauréat. 
Sa mère, désolée, le fit rentrer au Vallon, où 
elle le reçut avec froideur. Elle ne s'occupa plus 
de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec 
le fermier du domaine ; ensemble, ils couraient 
le pays, allaient aux foires choisir des vaches, 
conduisaient leurs bêtes les plus belles aux con- 
cours régionaux. 

Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu 
pâle et maigre à sa sortie du collège, il se déve- 
loppa, prit du corps ; il avait maintenant six 
pieds de haut et des épaules en proportion. Il ne 
se sentait à l'aise qu'en plein air ; de gestes ma- 
ladroits, il avait toujours peur, dans un salon, 
de casser quelque meuble ou bibelot ; les ob- 
servations de sa mère n'étaient pas pour lui 
donner de la confiance en lui-même. Les ma- 
nières compassées des notables de Valleyres, 
les façons cérémonieuses qu'ils gardaient même 
dans l'intimité, leur sécheresse* lui firent prendre 



» 



MARIE LE PETIT 185 

en horreur le monde auquel il appartenait. Il 
vécut solitaire et devint sentimental à l'excès. 
Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère soudaine- 
ment mourut. 

Ses parents de Valleyres virent que Maurice 
était seul, qu'il aurait à sa majorité une soixan- 
taine de mille livres de rente et les meilleures 
vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus 
entouré ; chacun lui faisait fête. Son oncle 
Henri Lanterle l'avait deux fois la semaine ; 
madame Henri Lanterle, l'une des « Vertueuses » 
avait surveillé l'instruction de ses filles de si 
près qu'elle n'avait pas voulu les mettre au 
couvent, car, même dans les meilleures maisons, 
on était exposé à des rencontres dangereuses. 
Lorsqu'on adressait la parole à ces jeunes filles 
modèles, elles regardaient leur mère avant de 
répondre. Pour leur cousin, elles exécutèrent au 
piano une sonate que monsieur Marthe, leur 
professeur, avait reçu de Maigny. Leur mère 
parlait confidentiellement à Maurice. « Ses filles, 
disait-elle, étaient élevées dans l'idée chrétienne 
de la soumission de la femme à son époux. Elles 
n'auraient ni opinion, ni volonté que les siennes. » 
— Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et 
autoritaire de sa tante, dont il était notoire 



186 PETITE VILLE 

qu'elle menait son mari par le bout du nez, l'ef- 
frayait. Quant à ses cousines, il lui était simple- 
ment impossible de causer avec elles. 

Chez les demoiselles de Barbeau, l'atmos- 
phère était autre. Elles comptaient dix-huit et 
dix-neuf ans et avaient toutes deux été ren- 
voyées du couvent où elles faisaient leur édu- 
cation. Elles passaient pour être d'une liberté 
de tenue extrême, allaient souvent à Maigny 
avec leur gouvernante et recevaient des offi- 
ciers dans leur belle propriété de Bellevue. Leur 
père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil 
roulant ; il s'absorbait dans le soin d'une col- 
lection d'insectes. Leur mère était morte jeune. 
Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes 
gens de Maigny qu'il ne connaissait pas ; il y 
avait aussi la belle comtesse Perquer de Bonnen- 
fant, qui passait l'été chez sa mère ; elle était 
mariée depuis six mois. A table, Maurice fut 
placé à côté de mademoiselle Jeanne de Bar- 
beau. Gomme l'on disait un mot un peu vif, 
elle lui poussa le pied sous la table. Maurice, 
croyant à une erreur, retira la jambe vivement 
et rougit. Après dîner, l'on joua à un jeu que 
ces demoiselles appelaient « le monstre noir ». 

On s'enfermait en bande dans une grande 



MARIE LE PETIT 187 

pièce d'où toute lumière était bannie. « Le 
monstre noir » entrait alors, et devait décou- 
vrir et identifier une des personnes cachées. Le 
jeu commença. Ce furent, dans l'obscurité, de 
petits rires étouffés, des bruits de chaises re- 
muées ; la voix de madame Perquer fut enten- 
due, disant : « Mais non, mais non ! » Maurice 
se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il 
sentit sur sa main le contact d'une peau fine ; 
c'était le cou de mademoiselle Jeanne de Bar- 
beau, laquelle était assise sur le bras du dit fau- 
teuil. Maurice, inquiet, recula. Mais Jeanne 
l'avait reconnu ; elle criait déjà : « Ce monsieur 
Lanterle est d'une inconvenance ! » — Cepen- 
dans l'approche du « monstre noir » rétablit le 
silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages étaient 
enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort 
mal à son aise. Il ne savait quelle contenance 
garder, et, comme Jeanne, le prenant à part, 
lui demandait de la rejoindre au bout du parc 
le lendemain après-midi, il répondit, rougissant 
toujours, qu'il était occupé ce jour-là. La jeune 
fille leva les épaules et lui tourna le dos. 

Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et 
qu'il avait à y coucher, il logeait dans sa maison 

13 



188 PETITE VILLE 

de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, 
mais où il s'était fait arranger deux pièces don- 
nant sur le jardin. C'est là qu'un jour, il décou- 
vrit qu'il avait une .fort jolie voisine. Il sut 
bientôt que c'était cette demoiselle Le Petit, 
dont on parlait tant en ville et que l'on citait 
en modèle. 

De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses 
fleurs ; le soir, elle cousait auprès de sa mère ; 
parfois elles soupaient toutes deux en plein 
air. Il jugea la beauté de la jeune fille sans pa- 
reille ; il remarqua aussi sa gaîté, la bonté dont 
elle usait avec madame Le Petit. Il n'avait 
rien vu de semblable dans la société de Val- 
leyres où tous les gestes semblaient convenus, 
prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un 
contre-vent ; les paroles de Marie n'arrivaient 
pas jusqu'à lui ; mais il l'entendait par mo- 
ments rire avec sa mère, parfois elle chantait 
d'une voix fraîche une chanson populaire ; il la 
voyait passer légère et libre, ne se doutant pas 
qu'elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de 
ce spectacle. 

Bientôt il s'aperçut qu'il était amoureux de 
mademoiselle Le Petit ; à dater de ce jour, il 
devint méfiant, de peur qu'un des siens ne de- 



MARIE LE PETIT 189 

vinât son secret et ne le raillât. Il comparait 
l'existence simple, heureuse, de cette jeune 
fille à celle que menaient ses cousines dans 
l'atmosphère glacée du monde de Valleyres. — 
Jolie comme elle était, on ne lui voyait aucun 
galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau. 

Mais comment pourrait-il faire sa connais- 
sance ? Sa timidité était sans bornes ; il n'était 
pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent 
les filles et leur murmurent des douceurs. Du 
reste, elle ne le souffrirait pas. 

Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au 
coin d'une rue ; il la bouscula presque. Il salua, 
balbutiant quelques mots d'excuse. Dès lors, 
ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, 
d'un grand coup de chapeau, elle, d'une gen- 
tille inclinaison de tête. Mais il n'osait adresser 
la parole à mademoiselle Le Petit. 

Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets 
toujours les mêmes. Elle avait dix-sept ans, lui 
dix-neuf, ils se marieraient, vivraient heureux 
et solitaires au Vallon. 

A d'autres moments, il voyait l'absurdité de 
ces rêves fous ; elle ne voudrait pas de lui ; il 
n'avait rien de séduisant et, malgré les avances 
de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir 



190 PETITE VILLE 

plaire aux femmes. Puis il avait trois ans de 
service militaire à faire. Qu'adviendrait-il d'elle 
pendant un temps si long ? — Il ne pouvait 
s'empêcher de sourire à la pensée qu'il ne con- 
naissait que de vue sa future femme. Mais il 
était dans la nature de Maurice de se plaire à 
des pensées lointaines et indécises. Enfin, un 
jour où il réfléchissait avec plus de précision à 
son avenir, il lui apparut qu'il serait sage de 
s'engager pour se débarrasser au plus tôt de la 
corvée militaire. Lorsqu'il reviendrait, Marie 
Le Petit n'aurait que vingt ans ; peut-être serait- 
elle libre encore ? D'autre part, son oncle Lan- 
terle le poussait aussi à partir. Il s'y décida. 

Avant d'entrer au service, il passa, toujours 
sur les conseils de son oncle, un mois à Paris. 
Les jeunes Bourrât, de Vermand, l'y reçurent 
et lui firent mener la grande vie du Quartier 
latin. Maurice fut profondément dégoûté par 
les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. Avoir 
pour compagne de lit une fille que l'on connais- 
sait depuis quelques heures à peine, et, au len- 
demain, la remplacer par une fille nouvelle, lui 
apparaissait monstrueux. Lorsqu'il quitta Paris, 
vivait plus fraîche que jamais dans sa mémoire 



MARIE LE PETIT 191 

l'image de mademoiselle Le Petit, écossant des 
pois sous une tonnelle dans un jardin clos. 

La première année de service militaire fut 
d'une désolante lenteur. Mais, comme il était 
vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans 
peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de 
permission. Au lieu d'aller les user à Paris 
comme ses compagnons, il se rendit tout droit 
à Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle 
n'avait pas été sans remarquer l'absence de ce 
grand garçon dont les regards étaient persis- 
tants et respectueux. Lorsqu'il fut de retour, 
elle le salua, avec un léger sourire de bienvenue. 
Il logeait chez sa tante Lanterle qui avait in- 
sisté pour l'avoir, mais il montait dans la journée 
à son appartement de garçon dans la vieille 
maison inhabitée. — Il n'y eut pas autre chose 
entre elle et lui que des saluts échangés. 

Il repartit désespéré de sa timidité et plus 
amoureux que jamais. 

La seconde fois qu'il vint, c'était en automne. 
Il fut obligé de descendre au Vallon pour sur- 
veiller les vendanges. C'était là un devoir au- 
quel aucun propriétaire du pays n'aurait osé se 
soustraire. La pressée du vin se prolongeait 



192 PETITE VILLE 

tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée, 
Lanterle, vers cinq heures, résolut d'aller jus- 
qu'à Valleyres à cheval. 

Le vent était violent ce jour-là. Près de la 
ville, il aperçut à quelque distance devant lui 
deux femmes qui se promenaient dans la cam- 
pagne. S'approchant, il reconnut madame Le 
Petit et sa fille. Comme il se préparait à les 
saluer, les jupes de ces dames, agitées par le 
vent, effrayèrent le cheval qui fit un écart. 

Maurice ne fut pas désarçonné, mais son cha- 
peau alla rouler dans la poussière. On juge de 
la honte du jeune homme ; le rouge lui monta 
au visage. De dépit, il donna de l'éperon à son 
cheval qui pointa. Puis il voulut descendre, 
mais avant qu'il en eût eu le temps, mademoi- 
selle Le Petit avait ramassé le chapeau et, d'une 
main légère, enlevait la poussière qui le tachait. 
Maurice sauta à terre ; il remercia ces dames 
avec des phrases qu'il ne pouvait finir ; la 
sueur lui coulait sur le front. Madame Le Petit 
lui fit un beau salut sans parler. Marie dit 
quelques mots. Il lui semblait avoir toujours 
connu ce grand garçon qui rougissait devant 
elle comme une fille. Ils parlèrent du temps 
qu'il faisait, des vendanges. Maurice eut la pré- 






MARIE LE PETIT 193 

sence d'esprit, ce dont plus tard il ne sut assez 
se féliciter, de demander à ces dames si elles 
aimaient le raisin. — Oui, elles en raffolaient. 
Sur cette réponse, la conversation prit fin. 
Lanterle s'inclina jusqu'à terre, monta sur sa 
bête, et rentra au Vallon à bride abattue. 

Le même soir, il dînait chez ses voisins Mai- 
gret. 

Il lut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, 
qui allait sur ses trente-deux ans, mais près de 
la seconde fille, Julie ; elle avait vingt et un 
ans et ressemblait déjà à sa tante, madame 
Bourrât, de Prévoux. 

Madame Maigret fut d'une extrême amabilité 
avec son cousin ; la jeune fille, elle-même, lui 
fit des avances. Mais Maurice, voyant sa séche- 
resse et sa laideur, frémit. 

Le lendemain, vers six heures, il quitta le 
Vallon et partit en cabriolet pour la ville. Il 
avait dans sa voiture un panier énorme rempli 
des plus belles grappes cueillies dans la journée. 
Il s'arrêta à sa maison de la rue Haute. A sept 
heures et demie, après s'être assuré que la rue 
était déserte, il sortit, le panier au bras, et 
pénétra dans la boutique de ses voisines. 



194 PETITE VILLE 

Au bruit de la porte, Marie, qui était au pre- 
mier étage, descendit. Elle se trouva en face de 
Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne 
comprenait rien à l'audace qui l'avait amené là. 
Il posa le panier sur le comptoir. — Marie le 
remercia de la façon la plus simple. Maurice 
ne trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, 
lorsqu'il vit que Marie essayait vainement de 
soulever le panier ; il s'empressa, offrit de le 
porter à la salle à manger. Marie lui montra le 
chemin et passa la première dans l'escalier 
étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans une 
salle où madame Le Petit, enfouie dans un 
grand fauteuil, tricotait une paire de bas. 

— Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous 
apporte du raisin magnifique, dit Marie. Sa 
voix sonnait joyeuse. 

La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, 
s'étant levée, adressa à ce visiteur notable et 
inattendu, une révérence de choix. 

Marie goûta le raisin ; il était délicieux. Elle 
en offrit une grappe à Lanterle, qui l'accepta. 
Bientôt il était assis et mangeait du raisin en 
face de Marie, Quelques minutes plus tard, il 
s'étonnait déjà de se sentir sans gêne aucune. 
Iî parla du service, de Paris, de la campagne. 



MARIE LE PETIT 195 

Lui, d'ordinaire renfermé, s'épanchait sans y 
songer. Ces dames l'écoutaient avec sympa- 
thie ; madame Le Petit restait silencieuse, mais 
approuvait de la tête ; Marie le questionnait. 
Ces deux femmes simples et accueillantes, cette 
salle calme où tout disait la régularité de vies 
modestes et heureuses, les beaux yeux cares- 
sants de Marie Le Petit, sa voix grave et ce rire 
qui étonnait par sa fraîcheur enfantine, — Lan- 
terle jouissait de chaque minute de cette heure 
inespérée. Enfin il fallut partir. Marie l'accom- 
pagna jusqu'à la porte d'entrée. Lorsqu'il la 
quitta, il lui tendit la main. 

Deux jours après, il regagnait le régiment. Le 
souvenir de la soirée unique remplissait sa vie 
monotone au quartier. — Il se désola de la len- 
teur des jours, eut des mouvements irraisonnés 
d'impatience. Jamais il n'aurait le courage d'at- 
tendre deux ans encore. 

Au jour de l'an, il n'eut que deux jours de 
congé et ne put revenir à Valleyres. Il envoya 
de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ou- 
vrage qu'il acheta dans un magasin de la rue de 
la Paix et qui fit un singulier effet dans la petite 
salle de la rue Haute. Il était en cuir souple 



196 PETITE VILLE 

gris, monté en argent, et contenait un étui à 
aiguilles, un dé, de petits ciseaux, le tout en 
vermeil d'un travail exquis. Mais Lanterle n'osa 
pas joindre à l'envoi sa carte de visite. 

A Pâques, il obtint une permission de quatre 
jours ; il arriva au Vallon. Le lendemain à la 
première heure, il était installé dans son petit 
appartement de la rue Haute. 

Il passa plus d'une heure à la fenêtre, cher- 
chant un prétexte pour aller chez sa voisine. 
Enfin il vit Marie entrer dans le jardin ; une 
vieille femme la suivait. A elles deux, elles 
portaient une corbeille de linge, qui sortait de 
la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à 
placer le linge sur des cordes tendues entre les 
deux murs. Maurice ne quittait pas la jeune 
fille des yeux ; elle avait sa jupe relevée, les 
bras nus rougis par l'air vif, et un grand tablier. 
Jamais il ne l'avait vue aussi jolie. 

Enfin, comme elle levait la tête, elle l'aperçut 
derrière la fenêtre. Étonnée à la présence de ce 
témoin inattendu, elle rougit d'abord et se dé- 
tourna. Mais tout de suite elle revint à elle et 
envoya à Lanterle un salut amical. La vieille 
laveuse était déjà rentrée dans la maison. Lan- 
terle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur 






MARIE LE PETIT 107 

de Marie. Puis Marie, à son tour, quitta le jar- 
din. 

L'après-midi, Lanterle ne bougea pas de son 
poste. 

Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était 
toujours là ; mais comment entrer en conver- 
sation avec Marie ? Son imagination au souffle 
court lui refusait toute aide. Du reste la laveuse 
était présente, il fallait être prudent. 

Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, 
où il s'ennuya. 

Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. 
Elle vit à la fenêtre la figure navrée de son 
amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de 
descendre. A peine avait-elle agi qu'elle regret- 
tait sa précipitation. Mais Lanterle était déjà là. 

— Je voulais vous remercier du beau cadeau 
que vous m'avez envoyé, dit-elle avec un peu 
d'embarras. Et tout à coup elle se mit à rire. 
— Vous aviez une figure si désolée derrière 
votre fenêtre I fit-elle. 

Ils causèrent un instant. Lorsqu'elle rentra, 
Lanterle avait obtenu la permission de revenir 
le soir même. Il fut obligé d'envoyer un mot 
pour s'excuser à madame Maigret chez qui il 
devait dîner. 



198 PETITE VILLE 

A huit heures il entrait chez ses voisines. Le 
lendemain soir il y revint encore. Marie était 
avec lui sans coquetterie, comme sans timidité. 
Ce n'était pas avec monsieur Lanterle, notable 
bourgeois et grand propriétaire de Valleyres 
qu'elle causait, mais avec un garçon simple, 
bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque-là 
solitaire dans un monde sans cordialité. Mau- 
rice, d'abord, ne pouvait croire à son bonheur. 
Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, 
maintenant il l'avait près de lui. Mais l'excès 
de son amour le rendait muet ; il pouvait à 
peine parler et s'étonnait qu'il y eût une si 
grande différence entre leur première rencontre 
et celle-ci. « L'aimerait-elle jamais ? accepte- 
rait-elle d'être sa femme ?» — Non, c'était 
fou ; manifestement elle ne songeait pas à lui. 
Maurice, le second soir, était triste et malheu- 
reux ; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il 
partir ainsi ? — Marie s'étonnait de son chan- 
gement d'humeur. Au moment de la quitter, 
il eut pourtant la force de demander la permis- 
sion d'écrire. 

— Oui, dit Marie, car nous pensons souvent 
à vous. 

Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce 



MARIE LE PETIT 199 

qu'il n'avait osé dire. Il eut la précaution de les 
faire passer par son banquier de Paris pour ne 
pas éveiller la curiosité des employés de la 
poste à Valleyres. Le projet qui lui tenait au 
cœur faisait le fonds inépuisable de sa corres- 
pondance. 

Marie ne douta pas plus de sa sincérité que 
de son amour ; mais il fallait attendre. — « Plus 
tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque vous 
aurez fini votre service. » 

Et cependant elle l'exhortait à la patience, 
car ses lettres le montraient irrité des mille 
vexations de la caserne. — « Soyez sage et pru- 
dent, disait-elle, sinon, vous n'aurez pas de 
permission, et nous serons privés du plaisir de 
vous voir. » 

Toutes les semaines, une lettre arrivait à 
Marie. Elle répondait maintenant à chacune, et 
allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à 
la gare même pour éviter les commérages du 
bureau de poste. 

En juin quinze jours se passèrent sans nou- 
velles. La jeune fille s'inquiéta. Une semaine 
encore s'écoula pendant laquelle Marie eut le 
loisir de voir quelle place avait prise dans ses 
préoccupations Maurice Lanterle. Enfin elle 



200 PETITE VILLE 

reçut quelques mots de lui, d'une écriture trem- 
blée. Il était à l'hôpital et sortait à peine d'un 
fort accès de fièvre. Dans dix jours, il aurait 
un congé de convalescence et viendrait se réta- 
blir à Valley res. 

A la fin du mois, en effet, il s'installa au Val- 
lon. Le lendemain de son arrivée, il était trop 
épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa 
tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, 
madame Maigret. Les effusions réglées et prévues 
de ces dames l'irritèrent. Il déclina toute invi- 
tation pendant les trois semaines de son séjour 
au Vallon ; il voulait rester à la campagne et s< 
reposer. Sans cesse, ses tantes venaient chez lui 
et lui amenaient ses cousines ; elles le trouvaient 
toujours là. Même, par politique, il les invita 
quelquefois à déjeuner. A la nuit tombée, il 
allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du soir, 
car la chaleur dans la journée était forte. S'il 
était reconnu par quelqu'un de ses amis sur les 
routes, personne ne s'étonnait qu'il se promenât 
ainsi. 

Le premier jour où il put sortir, il arriva 
vers neuf heures à la rue Haute. Marie, pré- 
venue, l'attendait avec sa mère dans le petit 



MARIE LE PETIT 201 

jardin. Pour la douceur de l'accueil qu'elle lui 
fit, pour l'anxiété qu'elle montra à le voir pâle 
et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs se- 
maines tristes d'hôpital militaire. 

Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la 
ruelle des anciens fossés sans être obligé de 
traverser la ville, et attachait, dans la cour de 
sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un 
picotin d'avoine. De l'autre côté de l'habitation 
Le Petit, c'était un terrain vague où, de jour, 
les femmes du quartier mettaient sécher du 
linge. Maurice rentrait au Vallon vers onze 
heures. Ses gens croyaient qu'il avait été. passer 
la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un 
de ses voisins de campagne. 

Dans le minuscule jardin clos qu'ornaient 
deux rangées de roses trémières, sous la ton- 
nelle couverte de chèvrefeuille, les heures cou- 
laient brèves et délicieuses. Marie et Maurice 
parlaient de l'avenir. Dans un peu plus d'un 
an, ils se marieraient. Parfois Lanterle s'ima- 
ginait que les siens feraient bon accueil à Marie. 
Celle-ci, plus clairvoyante, le détrompait. Non, 
il serait blâmé par tous. Maurice ne s'effrayait 
pas à l'idée de rompre avec un monde qu'il 
détestait. Ensemble ils en riaient, mais tous 



202 PETITE VILLE 

deux s'accordaient à penser qu'il fallait que 
personne ne pût deviner leur entente. Ils chéris- 
saient ce secret précieux ; leur bonheur en dé- 
pendait. Marie, sans qu'elle voulût l'avouer» 
avait peur des intrigues des gens orgueilleux 
et avides qui entouraient Maurice. Quelquefois 
Maurice prenait la main de Marie dans les 
siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne 
pouvait plus parler. Marie, énervée par cette 
caresse, se taisait aussi. 

Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, 
madame Le Petit montait chez elle. Les pre- 
miers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après 
une semaine, elle prit l'habitude de rester en 
arrière quelques instants. La mère se levait et 
disait. 

— Tu ne tarderas pas, Marie. 

L'on voyait de la lumière dans sa chambre 
par les fentes des volets. Puis, cinq minutes 
ne s'étaient pas écoulées, c'était de nouveau 
l'obscurité. La vieille femme s'était endormie 
tout de suite comme un enfant. 

Les deux jeunes gens restaient seuls au jar- 
din. Un soir, près de la porte, Lanterle se risqua 
à passer son bras autour de la taille de Marie. 
La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa 



MARIE LE PETIT 203 

bouche. Ce baiser rendit Lanterle fou. Il partit, 
et, tandis que pour rentrer au Vallon, il tra- 
versait les campagnes bleues de lune, il chantait 
sa joie à tue-tête. Les jours suivants, au mo- 
ment du départ, ils s'embrassèrent encore près 
de la petite porte. Maurice s'enfuyait, emportant 
sur ses lèvres la fraîcheur brûlante du baiser 
de son amie. Marie gagnait sa chambre et se 
couchait. Le sommeil était lent à venir. 

Une semaine se passa. Déjà Ton comptait les 
jours avant la rentrée au régiment. 

Puis un soir, après leur ardent baiser d'adieu, 
Maurice ne partit pas. Il resta, les deux bras 
noués autour du corps souple de Marie. Ils s'as- 
sirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d'eux 
s'élevait le grand silence nocturne que traver- 
saient les rumeurs lointaines de la ville, le bruit 
d'une charrette attardée sur les pavés sonores, le 
chant incertain de quelque ivrogne regagnant 
son logis, ou, dans la campagne, l'aboi d'un 
chien à la lune ; puis c'était de nouveau la paix 
solennelle et muette de la nuit sous la voûte 
immense du ciel. L'angoisse de l'amour non 
satisfait les oppressait ; en vain leurs bouches 
s'unissaient ; les baisers passionnés dont sai- 
gnaient leurs lèvres enflammaient leur désir 



204 PETITE VILLE 

au lieu de l'apaiser. Maurice, affolé, s'arrachait 
à l'étreinte de son amie ; elle restait étourdie, 
frémissante encore. — Enfin, une nuit si douce 
qu'elle semblait être complice, Marie fut à lui. 

Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son 
régiment. Il avait voulu déserter, passer en 
Suisse ou en Belgique avec Marie pour l'épouser 
sur l'heure. Elle eut une peine infinie à le ra- 
mener à la raison. Il partit, après des scènes 
déchirantes, pour sa dernière année de ser- 
vice. 

Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait 
comment il supporterait, dans l'état où elle le 
voyait, la stricte discipline de la caserne et 
une absence si longue. Mais elle eut bientôt 
une cause d'inquiétude nouvelle et plus grave. 

Il y avait à peine trois semaines que Maurice 
l'avait quittée, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était 
enceinte. Elle fut accablée. Que fallait-il faire ? 
où se réfugier ? que dire à Maurice et à sa mère ? 
— Maintenant il était plus important que jamais 
de ne laisser soup-çonner à personne sa liaison 
avec Lanterle. La famille de ce dernier ne recu- 
lerait devant aucune intrigue, aucune bassesse 
pour le détacher d'elle. Bientôt Marie, une fois 
passée la première crise de désespoir où elle se 



MARIE LE PETIT 205 

laissa aller, vit les choses sous un jour moins 
sombre. 

Rien ne les retenait à Valleyres ; elles iraient 
s'installer à Maigny pour éviter les commérages 
odieux de la petite ville. Elles attendraient, 
pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice 
en octobre. Il serait temps alors. Il ne fallait 
pas songer à lui apprendre par lettre l'état où 
il l'avait laissée. Inquiet, nerveux comme il 
était, cette nouvelle le bouleverserait, il quit- 
terait tout. A l'automne, lorsqu'elle l'aurait près 
d'elle, elle saurait l'empêcher de faire un coup 
de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore. 
— Elle attendit donc octobre. 

Cependant Lanterle se desséchait d'impa- 
tience ; la vie de la caserne lui devenait odieuse ; 
il faisait mal son service ; les punitions pou- 
vaient dru sur sa tête, et, en octobre, on lui 
refusa une permission. 

Le coup fut terrible pour Marie ; que faire ? 
Bientôt elle ne pourrait plus cacher sa grossesse. 
Quitterait-elle Valleyres sans donner à Maurice 
la raison de son départ ? Elle en vit tout de 
suite l'impossibilité. Les lettres de Maurice le 
montraient frémissant ; le refus d'une permis- 
sion attendue avec tant de fièvre avait mis le 



208 PETITE VILLE 

comble à sa surexcitation ; il était prêt à faire 
un éclat. Allait-elle égoïstement, pour plus de 
confort personnel, bouleverser la vie de ce mal- 
heureux garçon ? — Non, il valait mieux qu'elle 
fût seule à souffrir les conséquences de leur 
faute commune ; ces souffrances-là n'avaient 
rien d'irréparables, tandis que voir Maurice 
déserter à cause d'elle, elle ne se le pardonne- 
rait jamais. 

Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, 
la meilleure, lui prêchant la patience, la sou- 
mission, lui montrant leur bonheur si prochain ; 
elle lui tut ses préoccupations. 

Maintenant le sort en était jeté ; il lui fallait 
rester à Valleyres, accepter l'odieux de cette 
situation, devenir l'objet détestable des conver- 
sations de tous. La chose était dure. Elle l'ac- 
cepta de grand cœur. 

Le temps vint où il fallut prévenir madame 
Le Petit. 

Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. 
Elle se sentait gênée en la présence de sa mère, 
qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait- 
elle des soupçons ? elle était plus silencieuse 
que de coutume. Marie hésitait encore. Com- 



MARIE LE PETIT 207 

ment dire une telle chose ? Enfin, un soir, — 
Marie dans la journée avait senti pour la pre- 
mière fois s'agiter en elle le petit être et ces 
mouvements l'avaient émue jusqu'au fond de 
l'âme, — comme elles étaient toutes deux dans 
la salle à manger, elle se décida. 

— Sais-tu, maman, que tu seras grand'mère 
plus tôt que tu ne le penses ? 

Elle essayait de parler gaiement, mais les 
mots avaient peine à sortir de sa bouche. 

Madame Le Petit s'arrêta de tricoter. Elle 
gardait les yeux baissés, comme si elle réflé- 
chissait, — ah ! que le silence était solennel et 
pesant I — puis elle les leva vers sa fille. Marie 
ne lui avait jamais vu ces yeux graves et tristes. 

Marie ne put supporter leur regard péné- 
trant. Elle se glissa vers le fauteuil de la vieille 
femme toujours muette, se mit à genoux, et, 
comme quand elle était enfant et qu'elle avait 
été méchante, elle enfouit sa figure dans les 
jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, 
les épaules secouées de petits frissons. La mère 
caressait lentement de la main les cheveux de 
sa fille. 

Il n'y eut pas d'autre phrase ce soir-là sous la 
lampe familiale. 



208 PETITE VILLE 

Comme elles étaient toutes deux couchées, 
Marie entendit un peu de bruit dans la chambre 
où elle croyait sa mère endormie depuis long- 
temps. C'était comme une plainte à peine per- 
ceptible, puis sa mère se moucha très douce- 
ment et se retourna dans son lit. Plus tard 
encore, la même plainte recommença. Marie 
n'osait bouger ; des larmes aussi coulaient de 
ses yeux. Enfin le sommeil la prit. 

Le lendemain la journée fut longue et triste. 
Madame Le Petit restait absorbée. Marie, ner- 
veuse, troublée, se laissait aller, sans essayer 
de lutter, aux idées les plus sombres. Le soir 
vint et la veillée reprit. Madame Le Petit regar- 
dait les yeux de sa fille qui n'osaient se tourner 
vers elle. Une heure se passa en silence. Sou- 
dain madame Le Petit laissa tomber son aiguille 
à tricoter sur la table. Marie tressaillit. 

— Voyons, Marie, dit la vieille femme, — sa 
voix était pleine de tendresse, — il nous faut 
commencer à travailler pour ce petit. 

Au jour de l'an, Maurice n'eut pas de congé. 
Marie tremblait qu'il n'apprît sa grossesse par 
des lettres de Valleyres. Mais ses parents Lan- 
derle et Vertôt écrivaient peu, A la fin de février 



MARIE LE PETIT 209 

seulement, il eut trois jours de liberté. Sur les 
conseils de Marie, il descendit chez son oncle 
Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, â 
cinq heitTes, il s'échappa et courut à la rue 
Haute. 

Alors seulement, il sut combien Marie l'ai- 
mait. A l'idée qu'elle avait supporté l'abomi- 
nable clameur de la ville pour que lui, Maurice, 
n'eût pas de soucis à la caserne, il fondit en 
larmes. Il décida vingt choses folles et contra- 
dictoires ; il déserterait ; non, il emmènerait 
Marie avec lui dans sa garnison ; il l'épouserait 
tout de suite ; ou bien il annoncerait ses fian- 
çailles avec elle. Marie eut toutes les peines du 
monde à lui montrer qu'il n'y avait maintenant 
qu'une chose à faire : prendre patience, attendre 
six mois encore, et garder leur secret avec plus 
de soin que jamais. 

Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régi- 
ment qu'il ne put avoir une seule permission 
jusqu'à l'automne. 

En septembre enfin, il revint libéré et choisit 
à Maigny un. appartement meublé pour les dames 
Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle Lan- 
terle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se 
consola pas ; elle garda un éternel grief à son 



210 PETITE VILLE 

mari de n'avoir su retenir Maurice jusqu'à ce 
qu'elle rentrât. 

Maurice n'écouta pas monsieur Lanterle, qui 
essaya de lui démontrer qu'il faisait une bêtise. 
Il descendit à la mairie, muni des papiers né- 
cessaires — il était sans parents directs et n'avait 
besoin du consentement de personne — et le 
lendemain fut affiché au tableau des publica- 
tions l'acte qui produisit un tel effet sur la 
calme population de Valleyres. 

Maurice Lanterle et sa femme vivent à la 
campagne ; ils ont cinq enfants magnifiques. La 
société de Valleyres ne reçoit pas madame Lan- 
terle, qui s'en passe fort bien ; elle vient rare- 
ment à la ville. 

Les parents de Maurice avaient prédit les 
suites les plus fâcheuses à cette union dispro- 
portionnée ; ils s'étonnent encore à voir la vertu 
de la belle madame Lanterle et le bonheur de 
son époux. 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 



A Pierre Bonnard. 

Les de Vouzins-Baufllers, bien qu'ils eussent 
leurs grandes propriétés dans une autre partie 
de la France, avaient gardé la terre de Vouzins 
à quelques kilomètres de Valleyres. Elle n'avait 
plus qu'une cinquantaine d'hectares, compre- 
nant un parc immense maintenant abandonné, 
et, près de la loge du portier, un jardin potager 
avec un coin de vigne, suffisant à faire vivre 
Larrivée, l'homme qui en était le gardien. L'an- 
cien château avait été détruit ; on avait élevé 
à sa place, avant la Révolution, une maison d'un 
étage pour servir de pied à terre. Elle avait été 
inhabitée depuis la mort, sous le premier Em- 
pire., d'une chanoinesse de Vouzins. On se sou- 
venait encore d'elle à Valleyres. Elle ne quit- 



212 PETITE VILLE 

tait pas le parc solitaire et magnifique, où elle 
se promenait, toujours vêtue de blanc, et suivie 
d'un grand chien danois dont elle fut te pre- 
mière à introduire la race dans le pays. 

Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le 
notaire Mainguet et lui apprit qu'une lettre de 
l'homme d'affaires de monsieur le duc à Paris 
enjoignait de préparer la maison où son maître 
comptait s'installer prochainement pour finir ses 
jours. — L'étonnement du notaire fut propor- 
tionné à l'importance de la nouvelle. On n'avait 
jamais vu le duc de Vouzins dans le pays. 

Les grands bourgeois de Valleyres surent la 
chose le soir même au Cercle où ils se réunis- 
saient quotidiennement de quatre à six heures. 
— Quelle serait la vie du duc à Vouzins ? y 
amènerait-il un grand train de maison ? don- 
nerait-il des fêtes ? aurait-il un équipage de 
chasse ? Et surtout quelle serait son attitude 
vis-à-vis de la société de la petite ville ? ferait-il 
des visites ? se présenterait-il au Cercle ? — 
Telles étaient les questions que ces messieurs 
brûlaient de se poser les uns aux autres ; mais 
ils savaient le prix des mots et turent leurs préoc- 
cupations, se bornant à émettre quelques pru- 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 213 

dentés hypothèses sur les causes de la venue 
du duc, à échanger quelques rares souvenirs 
sur la chanoinesse de Vouzins, — et ils rentrèrent 
en hâte chez eux pour y annoncer la grande 
nouvelle. 

Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, 
dans le cercle de famille, que les Vertôt étaient 
les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins, 
ainsi qu'en témoignait un acte fait au nom de 
Nicolas Vertôt en quinze cent quatre-vingt-huit, 
acte récemment retrouvé par l'érudit monsieur 
Allemand. — Le vieux baron de Morteuse, ayant 
allumé une seconde bougie clans son triste ca- 
binet, étudia le tableau des alliances de sa fa- 
mille jusqu'à ce qu'il eût découvert le mariage, 
en quatorze cent soixante et six, d'Aline de 
Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre 
de Vouzins. 

Pendant les quinze jours qui suivirent, le 
Cercle fut animé. L'octogénaire monsieur Charles 
Lanterle, qui n'y était pas venu depuis dix ans, 
y reparut. Il faisait autorité en matière généalo- 
gique ; les titres des de Vouzins furent énumé- 
rés. Ils ne comptaient pas moins de trois bran- 
ches ducales ; l'aînée, celle des de Vouzins- 
Baufllers, anciennement du marquisat de Vou- 



214 PETITE VILLE 

zins, changé en duché par Louis XIV ; la seconde 
des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept 
cent dix-huit, par l'alliance avec Renée de Mire- 
court, dernier représentant de l'illustre famille 
de ce nom ; la troisième, de Vouzins d'Arthus, 
duché en dix-sept cent trente-sept sous le Roi 
Bien-Aimé. Le duc actuel de Vouzins-Baufïlers, 
chef de la famille, avait un fils de vingt-sept 
ans, qui portait le titre de Prince de Viane. Sa 
fille venait de mourir à vingt-neuf ans ; elle 
avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig. 

« Noblesse impériale, fit le baron de Mor- 
teuse d'un air dédaigneux, non sans s'être 
assuré que monsieur Duret, dont la fille était 
maintenant comtesse Perquer de Bonnenfant, 
n'était pas dans la salle. 

Dans la petite bourgeoisie, la chose n'excita 
pas moins d'intérêt. Monsieur Maillefer, le bi- 
bliothécaire, établit, au café de la Cloche d'or, 
devant un groupe d'amis politiques, que la 
grande élévation et fortune de la famille, dont 
l'ancienneté n'était du reste pas contestable, 
dataient des succès de l'adorable marquise 
Henriette auprès du grand Roi, et de ceux de 
la duchesse Louise à la cour du Régent. Il cita 
Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 215 

de Saint-Simon sur les de Vouzins : * Gens 
ambitieux et* de plaisir, d'une présomption 
incroyable de s'égaler aux premières familles du 
royaume et se servant, pour parvenir à leurs 
fins, de leur beauté qui passe l'ordinaire ; ils 
ont fait tout leur chemin par les ruelles, y pous- 
sant leurs femmes au besoin. » 

Enfin, l'on sut, un samedi, par Larrivée qui 
descendait au marché, que le duc était à Vou- 
zins depuis la veille au soir, et l'on attendit, 
avec un calme qui n'était qu'apparent, ses pre- 
mières démarches. 

L'on vit cette auguste personne à la messe le 
dimanche suivant. Tout Valley res était là ; 
ceux qui, comme le docteur Maigret ou le no- 
taire Mainguet n'entraient point à l'église, fai- 
saient les cent pas sur la place. 

On pensait que le duc arriverait en voiture à 
deux chevaux, non, il vint à pied. C'était un 
grand vieillard paraissant avoir une soixantaine 
d'années, les traits réguliers, les cheveux des- 
sinant trois pointes sur un front uni, une courte 
barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin. 
De l'avis unanime des femmes, c'était un très 
bel homme. Il était vêtu de deuil et ne portait 



216 PETITE VILLE 

à la boutonnière aucune décoration, bien qu'il 
fût — monsieur Allemand s'en était assuré — 
haut dignitaire de plusieurs ordres. Il passa 
par le bas-côté de l'église et alla s'asseoir sur 
un banc que monsieur le curé, à la prière de Lar- 
rivée, avait fait installer près du chœur. Il 
suivit l'office avec déférence ; l'assistance n'avait 
d'yeux que pour lui. Tous remarquèrent la 
tristesse qu'on lisait sur son visage ; les enfants 
se demandèrent comment il se pouvait qu'un duc 
fût triste. 

La messe terminée, il s'en alla rendre visite à 
monsieur le curé ; puis il passa dans la Grand'- 
Rue, s'arrêta chez Joseph, le pâtissier bien 
connu, acheta quelques gâteaux que, malgré 
les protestations de madame Joseph toute 
troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il 
emporta lui-même en un petit paquet de papier 
blanc, et il regagna Vouzins, distant d'une demi- 
lieue sur le coteau. 

Tous les dimanches le duc revint à la messe ; 
mais on ne le voyait pas à Valleyres dans la 
semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent 
en relations avec lui furent Mainguet, le notaire, 
et le jeune docteur Barbeau, qui fut mandé à 
Vouzins, un jour que le duc était souffrant. 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 217 

Tout sfe traita désormais par l'entremise de 
Larrivée, qui devint un personnage. On le fit 
causer ; l'on eut ainsi quelques détails sur la 
vie du duc. Il menait l'existence la plus simple ; 
Larrivée lui servait de valet de chambre, la 
femme de Larrivée de cuisinière ; il n'avait 
pour l'instant ni voitures ni chevaux ; son seul 
luxe était de manger dans de la belle vaisselle 
plate à ses armes, qu'il avait apportée, en petite 
quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, 
descendait dans le parc où il passait la matinée, 
dînait à l'ancienne mode à deux heures, soupait 
à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque 
jour était semblable au précédent. — Le docteur 
Barbeau et le notaire eurent peu à ajouter à 
ces renseignements. Monsieur le duc était avec 
eux d'une politesse si exquise qu'elle en était 
déconcertante, mais il ne leur parlait que d'af- 
faires de leur service. 

Pendant la première année que le duc passa 
à Vouzins, rien ne fut plus digne que la conduite 
des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne 
le rencontraient qu'à la messe ; mais peut-être 
le duc, son deuil fini, sortirait-il de sa retraite ? 
Ils gardaient donc Fallure qui convenait à leur 
rang. IIS n'avaient pas d'avances à faire ; 



218 PETITE VILLE 

pourtant, puisqu'ils appartenaient au même 
monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui 
viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes 
étaient-ils épiés. Mais le duc de Vouzins- 
Baufflers passait droit et ire regardait per- 
sonne. 

Une année s'écoula sans apporter aucun 
changement dans la conduite du duc. Il devint 
bientôt évident qu'il ne ferait aucunes visites 
et ne recevrait pas ; l'espoir de le voir au Cercle 
s'évanouit. On commença à le critiquer ; il 
fut de mode d' affecter un ton un peu dédai- 
gneux lorsque l'on prononçait son nom. Il 
s'était sans doute ruiné par sa vie folle à Paris 
et en était réduit au pain et à l'eau de Vouzins 
pour ses vieux jours. — Mais on sut par Main- 
guet, dont la présence avait été nécessaire pour 
dresser certains actes, que le duc avait de très 
grands revenus et que ce n'était pas par manque 
d'argent qu'il s'était retiré à Valleyres. 

Alors on décida qu'il avait dû fuir un scan- 
dale inévitable, quelque mari trompé et furieux, 
pire peut-être. L'on ne parlait plus du duc 
qu'entre hommes. 

Cependant la vie à Vouzins coulait mono- 
tone. Le duc ne sortait jamais de son parc. Les 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 219 

seules dépenses qu'il se permît étaient celles 
d'un journalier qui venait nettoyer les allées et, 
sous sa direction, couper les branches mortes 
ou planter de nouveaux arbres pour remplacer 
ceux que le temps avait séchés, mais jamais on 
ne mit à bas un arbre encore vivant. Telles 
étaient les seules occupations de monsieur le 
duc de Vouzins-Baufïlers. Il ne paraissait pas 
souffrir de sa solitude. 

La seconde année de son séjour, il commença 
à s'absenter deux ou trois fois par mois. La 
curiosité des bourgeois de Valleyres était portée 
à son comble par la retraite absolue dans la- 
quelle le duc vivait. On le suivit jusqu'à Mai- 
gny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait 
un nouveau billet et continuait sa route. Il 
allait sans doute à Livray. Là on perdait sa 
trace. Il disparaissait sans peine dans les rues 
étroites et enchevêtrées de cette grande ville 
de cent mille habitants. Les bruits les plus 
étranges couraient sur son compte. En fait, 
l'on ne savait rien de précis. 

A l'automne de l'année suivante, monsieur 
Léon de Barbeau vint de Paris passer un moins 
chez sou frère Victor, près de Valleyres. Léon 
de Barbeau avait mené dans la capitale une vie 

16 



220 ÊETlTE VÎLLE 

facile, dépensant la part d'héritage que lui avait 
laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, 
lequel, lorsqu'il eut amassé cent mille francs 
de rente à Roubaix, rentra au pays et se fit 
appeler de Barbeau. — L'on eut par lui quelques 
renseignements. Au Cercle, il raconta que le 
duc de Vouzins avait quitté Paris inconsolable 
de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. 
Elle vivait avec lui, étant séparée de son mari, 
personnage fort peu recommandable. — Ici, 
monsieur le baron de Morteuse murmura une 
phrase indistincte. Ses voisins de gauche crurent 
entendre les mots : « La caque », ceux de droite, 
les mots « le hareng ». Monsieur de Barbeau 
continua. — Le duc et sa fille ne s'étaient plus 
quittés du jour où elle était rentrée au foyer 
paternel. Seule la mort avait rompu ce long et 
merveilleux attachement, et l'estime de tous 
avait suivi le duc dans sa retraite. 

Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui 
avait vécu à Paris, mais non point dans le 
monde auquel appartenait le duc de Vouzins. 
Ces faits si précis et si plausibles, qui furent 
corroborés par d'autres rapports, changèrent 
l'état de l'opinion à Valleyres. Le duc devint 
un modèle de vertu paternelle. Huit jours 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 221 

avant, il n'était qu'un grand seigneur liber- 
tin. 

C'est à peu près vers ce temps que je le vis 
dans des circonstances propres à frapper for- 
tement mon imagination enfantine. Je ne l'avais 
aperçu jusqu'alors qu'à la messe, et l'accable- 
ment de son regard m'avait, comme tous, 
surpris. Je regardais avec émotion et curiosité 
ce vieillard grand seigneur, qui ne parlait à 
personne. Ne représentait-il pas le monde pari- 
sien le plus aristocratique, celui que les romans 
de Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon 
père, m'avaient révélé ? 

J'étais alors un gamin de treize ans. Un jour, 
je m'étais égaré près de Vouzins, occupé à 
poursuivre dans les haies des moineaux que je 
tirais avec une petite fronde. Sur la haie du 
parc, je vis un oiseau que je pris d'abord pour 
un gros moineau, mais, qu'à le regarder plus 
attentivement, je reconnus bientôt pour être 
un « bec croisé » ; l'espèce en est rare dans le 
pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. 
Il alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans 
hésiter, je franchis la haie et, étouffant le bruit 
de mes pas, je me glissai dans le taillis. J'étais 



222 PETITE VILLE 

enfin en bonne position pour le viser, lorsqu'il 
s'envola à toutes ailes ; au même moment, ap- 
parut dans l'allée tournante, à trois mètres de 
moi, le duc de Vouzins. 

Il n'était plus temps de songer à m'enfuir ; 
aussi je restai blotti dans mon buisson, espérant 
que le duc passerait sans m'apercevoir. Il fit 
un pas encore et regarda le taillis où j'étais 
blotti ; puis il s'arrêta. J'avais une peur telle 
que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux 
larges ouverts étaient braqués sur moi ; il allait 
sans doute m'apostropher brusquement. — Cela 
dura quelques secondes. J'eus alors la sensation 
nette qu'il ne me voyait pas, que sa pensée 
était ailleurs ; le sang-froid me revint et j'obser- 
vai le vieillard immobile. Je fus terrifié par l'as- 
pect de ses yeux ; dans leur azur pâle une flamme 
étrange dansait ; quelque chose de trouble 
brûlait en eux. — Je n'avais vu un regard pareil 
qu'à un vagabond qu'un jour on avait arrêté 
presque devant moi ; on me dit alors qu'on 
l'avait surpris en train de voler une fille der- 
rière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce 
moment-là les yeux de ce voleur de filles. 

Il reprit sa route enfin et je galopai à la mai- 
son où je ne racontai pas mon aventure. Depuis, 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 223 

je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses 
yeux avaient repris leur tristesse première. 

Les années passèrent sans apporter le moin- 
dre changement dans sa vie. On ne le voyait 
jamais à Valleyres que le dimanche pour la 
messe. Il quittait Vouzins, à intervalles irré- 
guliers, pour des voyages de vingt-quatre heures 
dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses 
mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. 
Le regard éteint de son œil disait une douleur 
ineffaçable, que rien ne pouvait user. 

Quinze années durant, il mena une existence 
muette et ordonnée. Quinze ans après son arri- 
vée, il ignorait encore les grands bourgeois de 
Valleyres dont Tétonnement, pour rester caché, 
uîen était pas moins immense. 

Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une 
dépêche du commissaire de police de Livray. Il 
se rendit dans cette ville sur-le-champ et en 
revint le lendemain. Il ramenait avec lui le ca- 
davre de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers, 
qui était mort subitement à Livray, où il se 
trouvait de passage. — Telle fut la version offi- 
cielle. Cependant la vérité finit par percer. Le 
duc avait été frappé d'une attaque d'apoplexie 



224 PETITE VILLE 

dans une maison louche de la ville haute, où il 
le trouvait dans une compagnie défendue par 
les lois de nos pays, qui ont sagement fixé la 
limite où les jeux cessent d'être innocents. 

L'annonce de la mort du duc de Vouzins ex- 
cita peu d'attention. Il avait disparu depuis long- 
temps d'un monde où l'on oublie vite ; à Paris, 
quelques vieillards seuls se souvenaient de lui. 

Il fut enseveli, conformément à ses vœux tes- 
tamentaires, dans le caveau familial à côté de 
sa fille. 



A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en 
maître sur Vouzins abandonné. 

Quelques années plus tard, j'étais à Paris 
pour faire mes études. J'y voyais assez souvent 
un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître 
Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été 
honoré de la confiance entière du duc de Vou- 
zins ; il avait gardé pour lui du respect mêlé 
d'affection. Il ignorait les circonstances de sa fin 
et je ne voulus pas l'attrister en les lui racon- 
tant. 

Mais la vie solitaire que j'avais vu mener au 
duc à Valleyres, l'égarement de ses yeux lorsque 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 225 

je l'avais rencontré dans l'allée de son parc, ses 
courses secrètes à Livray, ce que je savais de 
sa mort, avaient surexcité ma curiosité. Je pres- 
sentais dans son existence un mystère dont 
peut-être maître Lefranchenet me livrerait la 
clef. 

Je poussai donc mon vieil ami à me parler de 
son client et, un soir, — nous avions dîné en 
tête à tête dans son petit appartement de la Cité 
— il me fit le récit suivant. 

— Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens 
excessifs ; l'un d'eux fut le compagnon de de 
Rancé, fondateur de la Trappe ; les autres ont 
mené des vies folles et rapides de fêtes, de ba- 
tailles et d'aventures. Il y a en eux quelque 
chose d'inquiet ; ils ne connaissent pas la me- 
sure, abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent 
que dans l'outrance. 

— Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, 
lui aussi, une destinée peu commune, mais 
tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le 
tenir sage, on lui fit épouser une Italienne de 
grande famille qui lui donna deux enfants. Le 
second, qui porta le titre de prince de Viane, 
coûta, en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, 
l'aînée, fut élevée au couvent. Le duc, resté 



226 PETITE VILLE 

veuf à vingt-quatre ans, s'amusa, c'est dans 
Tordre des choses ; il aimait le plaisir et eut 
des maîtresses dans tous les mondes sans se 
fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son 
éducation, il n'eut rien de plus pressé que de 
la marier à Charles-Auguste, prince de Danzig. 

J'assistai au mariage, car j'avais été nommé 
conseil de la princesse. Le duc avait alors qua- 
rante ans, mais les années n'avaient pas marqué 
sur lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa 
tête fine. Il n'y eut qu'un cri dans l'église lors- 
qu'il amena sa fille à l'autel ; il paraissait plus 
jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, 
que le monde voyait pour la première fois, 
étonna. Il y avait dans cette jeune fille de dix- 
huit ans, une gravité qui n'était pas de son âge. 

Un an plus tard, Marie-Anne était séparée 
de son mari qui, après six mois de mariage, 
était retourné vivre chez une ancienne maî- 
tresse, et le duc offrit à sa fille le premier étage 
de son hôtel du faubourg Saint-Germain. 

Maître Lefranchenet s'interrompit pour ouvrir 
un tiroir de son bureau. Il en sortit une minia- 
ture qu'il me donna. 

— C'est une copie, dit-il, faite par le meil- 



I 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 227 

leur miniaturiste du temps, d'après le portrait 
célèbre qu'Ingres peignit de la princesse de 
Danzig. Elle avait alors vingt-trois ans. 

Je pris la miniature et restai, à la regarder, 
muet d'admiration. La princesse était repré- 
sentée à mi-corps, vêtue d'une robe pourpre 
décolletée, sur laquelle s'enlevait une gaze lé- 
gère. Sur un cou allongé se dressait une tête 
petite qu'écrasait un casque d'or, d'un or rouge, 
de lourds cheveux ; les tempes étaient plates ; 
l'arc délié des sourcils se relevait un peu à la 
pointe, donnant au visage quelque chose de 
méchant qu'accentuaient encore des yeux clairs, 
luisants et durs, étranges comme les yeux d'é- 
mail de quelques bronzes antiques. La bouche 
aux lèvres arquées était grave, le menton vo- 
lontaire ; la gorge, basse, montrait des chairs 
pleines, mates et sensuelles, — Ingres seul a 
su peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait 
donner une idée de la beauté de la ligne sinueuse 
et renflée qui montait des méplats du dos, aperçu 
de profil, jusqu'à la naissance des cheveux. 

Je ne pouvais détacher mes yeux de l'image 
de cette femme et, à la contempler, mille pen- 
sées confuses et troublantes montaient en moi. 
C'était donc là la fille du duc de Vouzins, à la 



228 PETITE VILLE 

mort de laquelle il s'était retiré du monde I 

Maître Lefranchenet m'observait. 

— Eh bien, dit-il, qu'en pensez-vous, jeune 
homme? Si je vous laissais aller, vous bâtiriez 
un merveilleux roman, vous diriez ce que tous 
ont dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. 
Donnez ce portrait à un psychologue, il croira 
lire dans une âme. Comme lui, vous penserez 
que cette femme n'est pas de celles qui se rési- 
gnent et que la soumission chrétienne lui est 
inconnue. Vous direz que son mariage malheu- 
reux devait certainement marquer le commen- 
cement d'une carrière agitée, forte et retentis- 
sante. Le mot de a plaisir » n'a pas de sens ici, 
mais bien celui de « passion ». Et si vous vous 
rappelez qui était sa mère, vous déclarerez que 
c'est d'elle que Marie-Anne tient le sérieux sur- 
prenant de son visage, vous évoquerez les per- 
sonnages héroïques des chroniques italiennes, 
et vous conclurez que si une femme pareille 
aimait, ce devait être jusqu'à la mort, et que 
son amour profond ne reculerait pas devant le 
crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que 
Point ne faulx ! est la devise hautaine de sa 
famille et que ces gens-là ont toujours consi- 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 229 

déré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec 
lequel on a les rapports que l'on a entre gens 
du même monde, en somme. — Pesez tout cela 
et faites votre nouvelle. 

Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles 
avec vivacité, prit un temps, puis changeant 
de ton, il continua sur un mode tout différent. 

— Littérature, reprit-il, littérature î Vous vous 
tromperiez comme tant d'autres s'y sont trom- 
pés. Toutes les conjectures que l'on fit à l'époque 
furent vaines comme le vent. Les conclusions 
de l'apparence corporelle à l'âme qui réside en 
le corps sont décevantes. Sous le visage tragique 
de cette jeune femme vivait une âme unie 
comme un étang limpide. — Ayant quitté son 
mari, la princesse de Danzig mena chez son 
père l'existence la plus régulière, la plus calme. 
Elle ne se laissait pas aborder ; nul homme ne 
put se vanter d'être dans ses faveurs. Un des 
cavaliers les plus accomplis de ce temps, mon- 
sieur de Sanois, lui fit la cour la plus longue, 
la plus respectueuse, — sans succès. Il faillit 
mourir d'amour pour elle et, désespéré de ne 
l'avoir pu toucher, alla s'ensevelir dans le si- 
lence d'un trou de province pareil à ce Valleyres 
dont vous venez. 



230 PETITE VILLE 

« Mais le miracle, car c'en fut un, n'en dou- 
tez pas, fut complet. Voici que le duc de Vou- 
zins, sa fille étant rentrée chez lui, commença 
à changer d'allures. Peu à peu on le vit quitter 
ses compagnons de plaisir, le cercle où il jouait, 
le foyer de la danse à l'Opéra. L'on apprit qu'il 
avait donné, comme adieu, des perles magni- 
fiques à une belle fille qui l'occupait alors. On 
se demanda quelle serait la nouvelle trouvaille 
du grand seigneur libertin? — L'on attendit en 
vain. Le duc n'afficha plus ni femme du monde, 
ni fille de l'Opéra. Les plaisanteries ne man- 
quèrent pas ; mais le duc n'en tint nul compte. 
A quarante-deux ans, jeune et encore beau, il 
cessa de s'amuser pour se consacrer tout à sa 
fille. 

La chose fit sensation dans Paris. Pendant 
trois mois, autant que la beauté et la sagesse 
de la princesse de Danzig, la réforme de son 
père remplit les conversations. On ne savait à 
quoi attribuer un changement si grand ; l'on 
chercha la main des prêtres ; on ne la trouva 
pas. Marie-Anne et le duc étaient corrects au 
point de vue religieux, comme il convenait dans 
leur haute position sociale, mais sans ferveur. 
Le dimanche, ils allaient à la messe de Saint- 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 231 

Thomas-d'Aquin et se confessaient une fois 
Tan. Jamais on ne vit chez eux de robe noire. 

La vie du duc et de sa fille continua à 
être un objet d'édification pour le monde. Ils 
montaient à cheval le matin ; le soir, allaient 
aux réceptions de leurs amis ou aux Italiens. 
Mais le duc ne quittait pas sa fille — ; on ne pou- 
vait les inviter l'un sans l'autre ; pour un peu 
on l'aurait dit jaloux. Partout on les voyait en- 
semble. Il n'avait pas vieilli ; la princesse était 
alors telle que vous l'avez admirée dans son 
portrait ; ils formaient un couple superbe. Plus 
d'une fois, sans doute, des étrangers les prirent 
pour mari et femme. 

Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce 
qu'il considérait comme un mot heureux de 
vaudeville et me regarda. Mais, je n'eus pas 
envie de sourire, — et le mot tomba dans le 
silence. 

Maître Lefranchenet continua. 

— Le seul reproche qu'on pût leur adresser, 
fut de s'isoler trop. Maintenant ils montraient 
l'un et l'autre moins de goût pour les plaisirs 
mondains ; on ne les vit plus au bal ou au théâ- 
tre ; ils ne sortaient guère que pour monter à 
cheval, recevaient de rares amis ; ils avaient 



232 PETITE VILLE 

renoncé à suivre les chasses à courre de leur 
cousin, le duc de Vouzins d'Artus ; ils ne pas- 
saient plus l'automne à la campagne comme ils 
l'avaient fait jusqu'alors. A peine quittaient-ils 
Paris un mois dans l'année. Ils restaient con- 
tinuellement enfermés dans leur hôtel du fau- 
bourg Saint-Germain, dont le jardin immense 
leur offrait, l'été, l'ombre de ses arbres cente- 
naires. 

Moi-même j'avais peu d'occasions de Jes 
voir, lorsque — il y avait six ans que Marie- 
Anne était séparée de son mari — un procès com- 
pliqué, qui lui vint d'Italie avec un héritage, 
m'obligea à lui rendre de nombreuses visites. La 
princesse me recevait le plus souvent dans son 
appartement privé qui occupait le premier étage 
à l'aile droite de l'hôtel au-dessus de celui de 
son père qui logeait au rez-de-chaussée. L'on 
entrait d'abord dans une salle d'attente où, 
derrière un paravent, était dressé pour la nuit 
le lit d'une femme de chambre de confiance qui 
ne quittait jamais sa maîtresse. C'était ensuite 
un salon assez vaste puis un cabinet de toilette, 
salle de bain, enfin, dans l'angle même, la 
chambre à coucher de la princesse. Ainsi toutes 
les pièces ouvraient Tune sur l'autre; il n'y 



LE DUC DE VOUZÎNS-BAUFFLERS 233 

avait ni escalier ni couloir de service — Marie- 
Anne s'en plaignit devant moi à son père — 
et la seule entrée était par cette salle qu'habitait 
chaque nuit la femme de chambre de Marie- 
Anne. Je pus ainsi m'assurer de la créance 
qu'il fallait accorder aux bruits qui avaient re- 
présenté la princesse de Danzig comme rece- 
vant secrètement M. de Sanois, la nuit. Non, 
par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette 
femme hautaine restait pure. 

Était-elle heureuse? Je ne le crois pas. Les 
années, qui auraient pu lui être clémentes, 
avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle 
était autrefois précise dans ses paroles, décidée 
dans ses actions; maintenant je le trouvais sou- 
vent songeuse. Parfois, au milieu d'une conver- 
sation, elle s'arrêtait, s'absorbait en elle-même. 
Elle avait alors des yeux étranges, striés de 
lueurs vives et comme perdus dans un rêve ar- 
dent. A ces moments-là, je me surpris, moi aussi, 
à laisser trotter mon imagination, à faire de la 
littérature. Je songeais à mademoiselle Rachel 
que j'avais vue autrefois dans Phèdre. Seule la 
tragédienne avait évoqué, au même degré que 
la princesse de Danzig, l'idée des profondeurs 
mystérieuses d'un être que dominent les forces 



234 PETITE VILLE 

redoutables du mal. — Mais Marie-Anne reve- 
nait à elle ; je reprenais aussitôt mon sang-froid, 
mon bon sens d'homme d'affaires. Elle était 
née tragique, me disais-je alors, elle l'était 
dans la vertu, comme elle l'eût été dans le vice. 

Autant qu'elle j'admirais le duc son père ; je 
savais ce qu'était sa race excessive et sensuelle 
qui se rue au plaisir, comme un Anglais spleené- 
tique à l'alcool. De léger, il était devenu grave, 
et je ne cessais de m'émerveiller à la pensée que 
la seule présence de sa fille avait pu à ce point 
changer son âme. Pendant quelques années, 
je les vis ainsi donner, dans le calme impres- 
sionnant du vieil hôtel, le plus rare exemple et 
le plus beau de devoir paternel et filial. 

Il y avait dix ans qu'ils vivaient l'un pour 
l'autre, lorsque la fièvre typhoïde enleva en 
quelques semaines Marie-Anne de ce monde. 
Le désespoir de son père fut immense ; c'est 
alors qu'il prit la résolution de se retirer dans 
sa propriété longtemps négligée de Valley res. 
Il me reçut peu après la mort de sa fille et, 
lorsque je me trouvai en face de lui, je ne pus 
m'empêcher de pousser un cri de surprise. 
J'avais quitté un homme jeune, brillant, avec 
à peine quelques poils blancs dans la mousta- 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 235 

che, — je voyais maintenant un vieillard. La 
douleur et la lassitude de vivre se lisaient sur 
chacun des traits de son visage. Il avait laissé 
pousser sa barbe ; elle était, ainsi que sa che- 
velure, toute blanche. D'une voix changée, il 
m'indiqua quelques dispositions à arrêter, me 
donna l'adresse de son notaire à Valleyres, puis 
prenant congé de moi avec plus d'émotion que 
je ne pouvais en attendre de ce grand seigneur 
indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, 
la miniature que vous avez devant vous. 

Ainsi parla maître Lefranchenet. 

J'avais repris la miniature entre mes mains. 
Et, à la regarder, je ressentis plus forte encore 
l'inquiétude qu'elle avait dès l'abord éveillée 
en moi. Les yeux surtout m'attiraient, ils sem- 
blaient s'animer de lueurs inquiétantes. Leur 
regard me défiait. — Il devait y avoir plus de 
choses dans la vie de cette femme que n'en 
avait devinées la courte philosophie de maître 
Lefranchenet. 

Je posai la miniature et je m'en fus, irrité de 
la candeur et du manque de pénétration dont 
le récit de mon vieil ami donnait la preuve 
évidente. 



16 



236 PETITE VILLE 

Depuis, je repensai souvent à l'histoire du 
duc de Vouzins et de sa fille. Le mystère qu'elle 
enfermait me tentait sans cesse ; des doutes 
obscurs que je n'osais m' avouer m'assiégeaient. 
Pourtant les détails si précis donnés par maître 
Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne, 
l'arrangement même de son appartement, la 
garde continuelle que montait la femme de 
chambre... non, c'était impossible. Il fallait 
admettre qu'un coup de la grâce avait touché 
ces âmes ardentes. 

Mais à d'autres moments, je revoyais l'image 
de la princesse de Danzig, son visage énigma- 
tique et pervers ; — ou bien, surgissait devant 
moi, comme en un jour lointain, l'apparition 
inoubliable du parc de Vouzins, une figure bou- 
leversée où brûlaient des yeux de péché et de 
crime. Et parfois aussi, je songeais à la fin hon- 
teuse de ce vieillard... 

Les années passèrent. Mon vieil ami Lefran- 
chenet mourut. 

Un soir, en automne, comme je revenais, au cré- 
puscule, du Quartier latin et que je me dirigeais 
vers le pont de la Concorde, j'arrivai au coin 
éventré de deux rues. L'on perçait à travers 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 237 

ce vieux quartier une trouée pour une des larges 
voies modernes qui coupent maintenant la ville. 

Sur la palissade en planches qui isolait les 
travaux de la rue, était collée une petite affiche 
écrite à la main, où je lus : 

Pour les amateurs, à vendre sur place et à 
l'amiable quelques matériaux de démolition pro- 
venant de V ancien hôtel de Vouzins-Baufjlers. 

Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai 
en face de ce qui restait de l'hôtel. Les deux 
façades, sur cour et sur jardin, avaient été abat- 
tues. 

L'on voyait de ma place les arbres tordus et 
magnifiques qui allaient disparaître. Les maté- 
riaux de démolition que l'on offrait à vendre, 
étaient de peu d'intérêt, deux ou trois plaques 
de cheminées, une paire de chenets, laisses là 
comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du 
groupe de ses camarades pour me les mon- 
trer. 

Mais plus que ces objets insignifiants, m'atti- 
rait la vue de ces lieux où s'étaient écoulées 
deux vies si exceptionnelles. Je demandai la 
permission de m'avancer au milieu des décom- 
bres. 

Il ne restait debout que les deux grands murs 



238 PETITE VILLE 

des faces latérales. L'ouvrier me suivait, tandis 
que ses compagnons, la nuit arrivant, se pré- 
paraient à quitter leur besogne. Il me donnait 
des détails. 

— L'hôtel avait été construit au commence- 
ment du xvm e siècle, dit-il, pour une duchesse 
de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il. 

Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux 
sur la vie des grands seigneurs d'autrefois. Je 
l'écoutais distraitement. Il le remarqua et, pi- 
qué, voulut me prouver qu'il avait raison. 

— Tenez, monsieur, savez-vous ce qu'on a 
trouvé en démolissant? Un escalier secret pris 
dans l'épaisseur du mur et qui allait du rez-de- 
chaussée jusqu'à la chambre de la duchesse. Il 
s'amorçait en bas dans une boiserie et arrivait 
au premier étage dans le pan coupé, derrière 
une armoire. Les joints étaient si bien dissimu- 
lés qu'on ne l'a découvert qu'en enlevant les 
boiseries elles-mêmes, et que les propriétaires 
de l'hôtel ignoraient l'existence de l'escalier, 
qu'avait fait construire et que connaissait seule 
la première duchesse de Vouzins. Les boiseries 
étaient superbes. Lehmann, l'antiquaire, en 
offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n'a 
pas voulu les conserver ; il les a fait mettre en 



LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS 239 

pièces. N'est-ce pas malheureux tout de même, 
un si beau travail ! 

Je ne l'écoutais plus. 

Mais lui, la main tendue, montrait les traces 
de l'escalier tournant que l'on apercevait en- 
core dans l'obscurité grandissante et qui me- 
nait à l'aile droite de l'hôtel, de la chambre 
à coucher du duc de Vouzins-Baufîlers à celle 
de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Mademoiselle Bourrât 7 

Louis Marthe 76 

Madame Duret, née de Barthes 146 

Marie Le Petit 171 

Le duc de Vouzins-Baufflers 211 



4995 . — Tours, imprimerie K. Akrablt et G u 



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PQ 
2637 
C63P4 
1921 



Schopfer, Jean 
Petite ville 



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