(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Philologie française"

•A»*'^t!p^'^ 



L.^' 





^f^v 



C .>^«u'Qu 



6 



PHILOLOGIE FRANÇAISE 

PUBLIÉE ET ANNOTÉE 

PAR 

KR. NYROP 

DEUXIÈME ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE 




COPENHAGUE 

GYLDENDALSKE BOGHANDEL 
NORDISK FORLAG 

1915 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/philologiefranOOnyro 



RECUEIL 

DE 



TEXTES FRANÇAIS 

PUBLIÉS 

POUR LES COURS UNIVERSITAIRES 



PAR 



KR. NYROP 



PREMIER FASCICULE 

PHILOLOGIE FRANÇAISE 




COPENHAGUE 

GYLDENDALSKE BOGHANDEL 
NORDISK FORLAG 

1915 



PHILOLOGIE FRANÇAISE 



PUBLIEE ET ANNOTEE 



KR. NYROP 



DEUXIEMK EDITION, REVUE ET AUGMENTEE 




COPENHAGUE 

GYLDENDALSKE BOGHANDEL 
NORDISK FORLAG 

J915 



Partent s u niptu u m U i tive rsitas 
Hauniensis praebuit. 



IMPRIMERIE GRiEBE 



PREFACE. 



(^ ETTE petite chrestomathie philologique, probable- 
jk ment la première en son genre, a pour but 
principal de servir d'introduction à l'étude histori- 
que de la langue française. 

Grâce au développement si riche et si varié de 
la philologie française, le nombre des livres et des 
articles de revue, où sont discutées les différentes 
questions, s'est accru d'une manière extraordinaire. 
C'est pourquoi nous avons jugé utile de mettre à 
la disposition des débutants et des curieux un choix 
de textes qui leur facilitent une orientation préalable 
en leur fournissant les notions élémentaires sur un 
certain nombre de faits dont la connaissance nous 
paraît indispensable. 

Au point de vue pédagogique et, je voudrais 
ajouter, esthétique, l'emploi d'un tel recueil de 
morceaux choisis offre, selon notre avis, certains 
avantages. Les manuels ordinaires, comme les en- 
cyclopédies, ne donnent, le plus souvent, que des 



indications sommaires et sèches, qui rebutent facile- 
ment le débutant. Les morceaux choisis, au con- 
traire, le mettront tout de suite et directement en 
présence des fondateurs de la philologie française 
scientifique et de leurs disciples. Notre recueil lui fera 
connaître leur vie et leurs œuvres, les différents pro- 
blèmes de la science et leur évolution, les méthodes 
suivies et à suivre, et enfin l'application de ces 
méthodes dans quelques études de détail sur l'ori- 
gine, la syntaxe et le sens de quelques mots et 
locutions. 

L'emploi des morceaux choisis présente encore 
un autre avantage: ils permettront au jeune élève 
de connaître tout de suite les belles qualités de 
l'esprit français qui se manifestent même dans les 
matières les plus arides, et d'apprécier la clarté, la 
précision et l'élégance du style français. On n'exa- 
gère rien en disant que le plus petit article phi- 
lologique de Gaston Paris, tout en satisfaisant aux 
exigences sévères de la science, tout en imposant 
par l'information et la discussion, est en même 
temps une œuvre d'art admirable qui plaît par la 
manière lucide dont le problème est exposé et qui 
séduit par la beauté parfaite de l'ensemble. 

La première édition de ce petit recueil a paru 
en 1895. La nouvelle édition que j'en donne au- 
jourd'hui a été considérablement augmentée: M. M. 
J. Bédier, E. Bourciez, F. Brunot, L. Clédat, A. Dau- 



zat, L. Havet, É. Philipot, M. Roques, qui n'étaient 
pas représentés dans la première édition ont bien 
voulu me permettre de reproduire les articles ou 
fragments d'articles qu'on trouvera plus loin. Je 
regrette beaucoup que le manciue de place m'ait 
empêché de publier aussi des extraits de J. Gilliéron, 
Ed. Huguet et de plusieurs autres qui ont contribué 
d'une manière efficace au progrès de la philologie 
française; mais si ma chrestomathie, sous sa nou- 
velle forme, trouve un accueil favorable auprès du 
public, j'espère qu'une troisième édition pourra 
quelque jour remédier à ces lacunes. 

Mon jeune élève M. Ole Olesen a bien voulu 
me prêter son concours dans le remaniement du 
livre, et plusieurs amis fidèles se sont chargés de 
la correction des épreuves. Je leur adresse ici mes 
remerciements bien sincères de leur aimable et pré- 
cieuse obligeance. 

Copenhague, le 2 juin 1915. 

Kr. N. 



PREMIERE SECTION 
HOMMES ET OEUVRES 



GASTON PARIS 

FRIEDERIGH DIEZ 



I 

F rédéric Diez est né à Giessen (Hesse-Darm- 
stadt) en 1794. Au gymnase ou collège de cette 
ville, il eut pour maître Welcker, qui devait 
par la suite être l'un des plus illustres savants 
de son temps. Non seulement Welcker l'initia 
aux secrets des langues et des littératures anti- 
ques; ce fut lui aussi qui le mit le premier en 
rapport avec celles des nations romanes. Il re- 
venait alors d'Italie, où il avait passé deux ans, 
et il se plut à faire connaître et aimer au jeune 
Diez la langue et les écrivains du pays qui l'avait 
enthousiasmé. Diez devait retrouver à l'univer- 
sité que possédait aussi sa ville natale son maître 
devenu professeur, et suivre de nouveau ses leçons. 
Plus tard encore, il devait l'avoir pour collègue 
à l'université de Bonn. . . 

L'année 1813, si critique et si glorieuse pour 
l'Allemagne, enleva Diez à ses paisibles occupa- 

Philologie française. 2^ éd. 1 



lions. II s'engagea connme volontaire dans les 
troupes hessoises et fit la campagne de France. 
A son retour, après avoir commencé à faire son 
droit, il se décida à se consacrer aux études qui 
l'attiraient davantage, et s'occupa spécialement, 
en 1816, à l'université de Gœttingue, des littéra- 
tures espagnole et portugaise. En 1817, il publia 
à Francfort la traduction en vers d'un certain 
nombre de romances espagnoles. 

Au mois d'avril 1818, Diez fil le pèlerinage 
qu'accompfissaient alors tous les écrivains de l'Alle- 
magne : il alla visiter le grand Goethe, qui se trou- 
vait en ce moment à Jena. Gœthe n'était indiffé- 
rent à aucune des manifestations littéraires qui 
venaient à sa connaissance. Il avait lu en 1817, 
ses Annales nous en ont conservé la remarque, les 
ouvrages où Raynouard révélait au monde savant 
la littérature provençale. Gœthe entrevit dans ces 
premiers fragments toute une poésie nouvelle, et 
dans cette langue un sujet de féconde étude. Il 
en parla à son visiteur, auquel ces travaux étaient 
complètement inconnus, et l'engagea à leur ac- 
corder son attention, persuadé qu'il était capable 
d'en tirer parti. Diez, en effet, lut avec le plus 
grand intérêt les ouvrages de notre célèbre com- 
patriote, qu'il ne tarda pas à dépasser sur son 
propre terrain Jamais cependant il n'a méconnu 
les services que Raynouard avait rendus à la 
science et à lui personnellement. Il a, au con- 
traire, saisi plus d'une fois l'occasion de rendre 
publics le respect et la reconnaissance qu'il a con- 
servés pour sa mémoire. 



Les fruits du conseil de Girtlie furent les deux 
meilleurs ouvrages que nous possédions sur la 
littérature provençale. Le premier, la Poésie des 
Troubadours (Zwickau, 1826), a ét<' traduit en 
français par M. de Roisin (Paris 1845); le second, 
plus considérable et plus important, Vies et œuvres 
des Troubadours (Zwickau, 1829), mériterait bien 
de passer à son tour dans notre langue, où il 
servirait puissamment les travaux de tous ceux 
qui s'occupent de cette branche de notre histoire 
littéraire. Ces deux livres assurèrent dès lors, en 
Allemagne, la réputation de leur auteur. 

Reçu docteur à Giessen en 1821, Diez était 
venu à Bonn en 1822 comme privat-docent. On 
sait ce qu'est dans les universités allemandes cette 
position modeste, premier et nécessaire échelon 
de l'enseignement supérieur. On donne au docteur 
qui veut suivre cette carrière une salle à l'uni- 
versité et le droit d'annoncer ses cours avec ceux 
des professeurs dans le programme officiel. D'ap- 
pointements, point : le seul profit que fasse le 
privatim docens consiste dans la rétribution que 
payent, comme jadis en France, les étudiants qui 
veulent suivre un cours. Au bout d'un temps plus 
ou moins long, si le cours se fait remarquer soit 
par le nombre de ceux qu'il attire, soit par le 
mérite de l'enseignement, le privat-docent reçoit 
le titre et les appointements de professeur extra- 
ordinaire. Le plus haut rang est celui de pro- 
fesseur ordinaire, qu'on n'obtient, sauf de très 
rares exceptions, qu'après avoir passé par les 
deux premiers Diez fut nommé professeur extra- 

1* 



ordinaire dès 1823; il est professeur ordinaire de- 
puis 1830. 

Jusque-là, l'auteur de la Poésie des Trouba- 
dours n'avait sérieusement étudié que l'histoire 
des littératures romanes. Il avait dû cependant, 
en s'occupant de leurs plus anciennes productions, 
être frappé de l'insuffisance des travaux existants 
sur les langues elles-mêmes, et surtout de l'ab- 
sence d'unité et de méthode dans les travaux 
dont elles avaient été l'objet. De là à essayer de 
combler cette lacune il n'y avait pas loin pom* 
un esprit comme le sien. Ce furent les travaux 
de Jacob Grimm sur la langue allemande qui le 
décidèrent à se livrer à la philologie romane, et 
lui indiquèrent en même temps la voie à suivre. 
« Ce qui m'a poussé à entreprendre mes travaux 
philologiques, m'écrivait-il, et ce qui m'a guidé 
dans leur exécution, c'est uniquement l'exemple 
de Jacob Grimm. Appliquer aux langues romanes 
sa grammaire et sa méthode, tel fut le but que 
je me proposai. Bien entendu, je n'ai procédé à 
cette application qu'avec une certaine liberté. » 

Ce qui distingue, il me semble, Diez de l'au- 
teui- de la Grammaire allemande est tout à 
l'avantage du premier, bien que rien ne doive 
diminuer pour Grimm l'honneur d'avoir révélé à 
celui-ci la méthode qu'ils ont tous deux suivie. 
Jacob Grimm, qu'une érudition immense, une 
grande pénétration, une haute intelligence du génie 
des nations et des langues, ont fait placer à bon 
droit au premier rang des philologues, pèche quel- 
quefois par trop d'imagination et de subtilité, plus 



souvent par la confusion et par un entassement 
d'idées et de faits qui rend la lecture de ses livres 
extrêmement pénible. Diez a porté plus d'ordre dans 
la disposition de ses matériaux; il a mieux digéré 
sa science et l'a rendue plus facilement abordable; 
enfin il a plus sévèrement subordonné son ima- 
gination à son observation, et n'a jamais demandé 
qu'aux faits eux-mêmes leur explication logique. 
Je cite encore ses propres paroles: « Les faits sont 
mon seul sujet; je les rassemble et je les juge 
aussi bien qu'il m'est possible, voilà tout. J'ai 
expressément évité toute recherche qui n'aurait 
pu donner que des résultats hypothétiques; ainsi 
j'ai renoncé à expliquer la manière dont les langues 
romanes se sont formées du latin. » Ce parti pris 
de ne jamais se laisser aller à des idées sédui- 
santes, mais seulement probables, donne aux tra- 
vaux de Diez une sûreté et une solidité qui en 
font la base inébranlable de la philologie romane. 
Il serait peut-être difficile de s'y conformer rigou- 
reusement en France, où l'attrait des vues d'en- 
semble, des considérations brillantes, des décou- 
vertes nouvelles, se joint au souci constant de la 
forme et du public pour entraîner l'écrivain hors 
du cercle étroit de la science, et où nous sommes 
tentés d'accorder à un paradoxe ingénieux, habile- 
ment soutenu, la préférence sur une sèche vérité 
exposée simplement. 

{F. Diez^ Introduction à la grammaire des langues 
romanes. Traduite par G. Paris. Paris & Leipzig, 1863, 
P. XIV-XVII.) 



II 

Le 3 mars, 1" Université de Bonn célébrera par 
une fête intime le centième anniversaire de la 
naissance d'un de ses plus illustres professeurs, 
mort le 29 mai 1876, Frédéric Diez. Les pays où 
se parlent des langues romanes ne peuvent rester 
indifférents à l'hommage rendu au savant auquel 
ces langues doivent d'être connues et comprises 
dans leur évolution historique comme elles le sont 
aujourd'hui. Raynouard avait entrevu la possibi- 
lité d'écrire une grammaire comparée des langues 
néo-latines, il en avait tracé les premiers linéa- 
ments, et cela suffit à sa gloire ; mais Diez a écrit 
cette grammaire, et malgré les études acharnées 
et minutieuses dont il a été l'initiateur, son livre, 
d'une ordonnance simple, d'une clarté lumineuse, 
dune érudition solide et vaste, reste toujours la 
base des travaux qu'accomplissent ses disciples. 
Le troisième volume, notamment, consacré à la 
syntaxe, atteste chez cet Allemand, qui n'avait 
guère mis le pied dans la « Romania », et qui ne 
parlait facilement aucune des langues romanes, 
une merveilleuse pénétration du génie de ces lan- 
gues et une attention dont un labeur aussi im- 
mense n'affaiblit pas lintensité et n'émousse pas 
l'acuité : on dirait vraiment que, comme le fa- 
meux Fine-Oreille d'un conte populaire, il entende 
l'herbe pousser. A la Grammaire des langues 
romanes, Diez donna bientôt pour pendant le 
Lfctionnaire étymologique des langues roma- 
nes, la contribution la plus précieuse qu'on ait 



apportée dans ce siècle à la connaissance intime 
des nations qui ont fonde la civilisation moderne, 
à la connaissance historique de leurs mots, c'est- 
à-dire de leuis idées, de leurs sentiments, de leurs 
mœurs, de leurs coutumes, de leur façon de vivre. 
Ses découvertes purement étymologiques sont moins 
admirables encore que le commentaire dont il les 
acconq)agne, et qui, dans sa sobriété parfois ex- 
cessive, fait voir en lui un penseur, et souvent 
un poète, autant qu'un érudit. Poète, il l'avait 
été dans sa jeunesse, et combien il avait l'âme 
poétique, c'est ce que montrent des lettres intimes 
que vient d'imprimer l'université de Bonn, et qui 
charment par la fraîcheur de leur romantisme ex- 
alté et sérieux. Aussi ne se contenta-t-il pas d'ana- 
lyser les idiomes néo-latins : encore en cela émule 
de Raynouard, qu'il dépassa vite, il étudia avec 
amour la vie et la poésie de nos troubadours, 
traduisant en beaux vers leurs chansons les plus 
attrayantes; il consacra des pages excellentes à 
l'ancienne versification française, à la première 
poésie portugaise, aux vieilles romances espa- 
gnoles; car il avait gardé du romantisme l'amour 
du moyen âge, non plus pour l'imiter, mais pour 
le connaître et le comprendre. De sa petite cham- 
bre de Bonn, il refaisait ainsi l'histoire des lan- 
gues et des littératures de la France, de l'Espagne 
et de l'Italie, longtemps presque inconnu dans ces 
pays qui lui doivent tant et où son nom est au- 
jourd'hui révéré de tous ceux qui ne sont pas 
absolument ignorants du passé intellectuel de leur 
patrie. Du moins la France lui avait, de son vi- 



8 



vant même, témoigné sa reconnaissance : notre 
Académie des Inscriptions l'avait nommé son cor- 
respondant, et cet honneur, qu'il avait dû, je pense, 
à Littré, lui était particulièrement cher. 

Peu de personnes ont connu Diez autrement 
que par ses livres. J'ai eu ce privilège, et je ne 
l'oublierai jamais. J'ai passé en 1856 — 57 un an 
à l'université de Bonn, et j'ai été l'objet de son 
exquise bonté. Je ne puis pas dire que j'aie pu 
beaucoup l'apprécier comme professeur. D'abord, 
quand j'arrivai, je ne savais pas un mot d'alle- 
mand; puis, quand, au bout de six mois, je pus 
suivre à peu près ses leçons, je fus plutôt déçu. 
Diez n'avait pas le goût ni le don de l'enseigne- 
ment oral ; ses leçons relatives aux langues ro- 
manes (car il professait aussi les langues germa- 
niques) attiraient peu d'auditeurs : je n'ai suivi 
qu'un privatissinmnt, comme on dit là-bas, qu'il 
tenait chez lui, et où il faisait lire à quatre ou 
cinq étudiants la Gerusalemme liherata. Ses cours 
ne l'intéressaient guère ; quand l'affiche n'avait 
pas, pour l'un d'eux, attiré le nombre réglemen- 
taire de trois auditeurs inscrits, il ne dissimulait 
pas son contentement d'être débarrassé d'une 
corvée et d'avoir plus de temps pour son travail. 
Mais c'est dans ses entretiens, dans les prome- 
nades qu'il voulait bien faire avec moi que j'ai 
pu apprécier, non seulement les trésors de son 
savoir et la portée de son esprit, mais la beauté 
de son âme candide, qu'une timidité sans pareille 
empêchait presque toujours de s'épanouir. Il était 
d'une simplicité et d'une modestie qui surprenaient 



déjà alors et ({ui sembleraient incompréhensibles 
aujom-d'hui ; mais il avait conscience de la valeur 
de ses travaux, et il était heureux de voir un 
jeune Français qui semblait en comprendre l'in- 
térêt et lui promettait d'aider à les faire connaître 
en France. Je l'ai revu depuis lors, en 1866, à 
Giessen, sa ville natale, dans son cercle intime 
de famille, et il m'a fait le même accueil paternel. 
Depuis quarante ans bientôt, il n'est pas de jour 
où je ne me sois servi des beaux livres du grand 
philologue; il en est bien peu où je n'aie pensé 
avec une reconnaissante affection au vieux maître 
(jui me fut si doux. Je n'ai pas voulu laisser 
passer, sans lui dire encore une fois adieu et 
merci, le jour qui va renouveler son souvenir dans 
cette jolie ville de Bonn où il a si longtemps vécu 
heureux, n'interrompant son travail que pour 
aller, vers la tombée du jour, s'asseoir sur une 
colline dominant le tleuve, et admirer la splendeur 
du soleil couchant en se récitant des vers de quel- 
qu'un de ses poètes favoris. 

(Journal des Débats. Vendredi matin. 2 mars, 1894.) 



EMILE LITTRE 
COMMENT J'AI FAIT MON DICTIONNAIRE 



Alon opiniâtreté à soumettre à la recherche 
tout ce qui me paraissait suspect croissait avec 
les obstacles, loin de faiblir; j'en eHais quitte pour 
prolonger ma veille habituelle au delà de trois 
heures du matin, qui était mon heure réglemen- 
taire. 

Ce règlement comprenait les vingt-quatre heures 
de la journée, dont il était essentiel que le moins 
possible fût donné aux exigences courantes de 
l'existence. Je m'étais arrangé, en sacrifiant toute 
sorte de superflu, [de faron] à avoir le luxe d'une 
habitation de campagne et d'une habitation de ville. 
L'habitation de campagne était à Ménil-le-Roi, 
Seine-ét-Oise, petite et vieille maison, jardin d'un 
tiers d'hectare, bien planté, productif en fruits et 
en légumes, qui, comme au vieillard de Virgile, 
dapibiis niensas onerahaf inemptis. Là, dans 
une quasi-solitude (car mon village est à l'écart 
du courant des Parisiens qui s'échappent les di- 
manches de la grande ville), il était aisé de dis- 



11 

poser des heures. Je me levais à huit heures du 
matin; c'est bien tard, dira-t-on, pour un homme 
si pressé. Attendez. Pendant (juon faisait ma 
chambie à coucher, qui était en même temps mon 
cabinet de travail (vieille et petite maison, ai-je 
dit), je descendais au rez-de-chaussée, emportant 
quelque travail ; c'est ainsi que, entre autres, je 
fis la préface de mon dictionnaire. Le chancelier 
d'Aguesseau m'avait appris à ne pas dédaigner 
des moments qui paraissent sans emploi, lui que 
sa femme inexacte faisait toujours attendre pour 
le dîner, et qui, lui présentant un livre, lui dit : 
< Voilà l'œuvre des avant-dîners. » A neuf heures, 
je remontais et corrigeais les ('preuves venues 
dans l'intervalle jusqu'au déjeuner. A une heure 
je reprenais place à mon bureau, et, là, jus({u'à 
trois heures de l'après-midi, je me mettais en 
règle avec le Journal des savants, qui m'avait 
élu en 1855, et à qui j'avais à cœur d'apporter 
régulièrement ma contribution. De trois heures à 
six heures je prenais le dictionnaire. A six heures 
je descendais pour le dîner, toujours prêt; car 
ma femme ne faisait pas comme M'"^ d'Agues- 
seau. Une heure y suffisait environ. On recom- 
mande en précepte hygiénique de ne pas se met- 
tre à l'ouvrage de cabinet immédiatement après 
le repas. J'ai constamment enfreint ce précepte, 
après expérience faite que je ne souffrais pas de 
l'infraction. C'était autant de gagné, autant d'ar- 
raché aux nécessités corporelles. Remonté vers 
sept heures du soir, je reprenais le dictionnaire 
et ne le lâchais plus. Un premier relais me me- 



12 

nait à minuit, où l'on me quittait. Le second me 
conduisait à trois heures du matin. D'ordinaire, 
ma tâche quotidienne était finie. Si elle ne l'était 
pas, je prolongeais la veille, et plus d'une fois, 
durant les longs jours, j'ai éteint ma lampe et 
continué à la lueur de l'aube qui se levait. 

Mais ne transformons pas l'exception en règle. 
Le plus souvent trois heures était le terme où 
je quittais plume et papier et remettais tout en 
ordre, non pas pour le lendemain, car le lende- 
main était déjà venu, mais pour la tâche suivante. 
Mon lit était là qui touchait presque a mon bu- 
reau, et en peu d'instants j'étais couché. L'habi- 
tude et la régularité (remarque physiologique qui 
n'est pas sans intérêt) avaient éteint toute exci- 
tation de travail. Je m'endormais aussi facilement 
qu'aurait pu faire un homme de loisir; et c'est 
ainsi que je n\e levais à huit heures, heure de 
plusieurs paresseux. Ces veilles nocturnes n'é- 
taient pas sans quelque dédommagement. Un ros- 
signol avait établi sa demeure en une petite allée 
de tilleuls qui coupe transversalement mon jar- 
din, et il emplissait le silence de la nuit et de 
la campagne de sa voix Umpide et éclatante. Oh ! 
Virgile, comment as-tu pu, toi l'homme des Gé- 
orgiqiies, faire un chant de deuil, miserabile 
Carmen, de ces sons si glorieux ? 

A la ville, le temps était moins réglé. La 
journée avait des allants et venants et des dé- 
rangements imprévus. Mais, le soir, je redevenais 
mon maître complètement ; ma nuit m'appartenait, 
et je l'employais exactement comme à Ménil-le- 



13 

Roi ; nuits d'hiver où manquaient et mon rossij^nol 
familier, et la vue de la campagne, et l'horizon 
étendu, mais qui avaient leur silence même dans 
Paris, alors que vers deux ou trois heures tout 
s'y taisait, et qui se passaient l'une après l'autre 
dans le recueillement du travail. 

Mon ami M. Barthélémy Saint-Hilaire, dont 
les habitudes lahorieuses ne sont pas moindres 
que les miennes, les a toutes différentes. Hiver 
comme été, il se lève de grand matin et se couche 
de bonne heure. Aussi ai-je dit souvent en plai- 
santant que, si nous habitions la même maison, 
nous nous rencontrerions sur l'escalier, lui se 
levant et allant à sa besogne, moi me couchant 
et quittant la mienne. Plus heureux que moi, il 
jouit d'une verte et robuste vieillesse, qui n'a 
rien changé à ses heures d'activité et qui lui per- 
mettra de mener à bonne fin sa grande traduc- 
tion d'Aristote. A la vérité, il est mon cadet de 
quatre ans et demi ; et il y a quatre ans et demi 
j'étais encore assez vaillant, quoique moins que 
lui. J'espère que cet intervalle de temps ne lui 
apportera aucun dommage, et qu'il restera un 
des privilégiés de la vieillesse. Certes je lui envie 
ce bien-être du grand âge ; mais je serais bien 
chagrin si, par quelque méchant tour de la na- 
ture, il cessait de mériter que je lui porte ce genre 
d'envie. 

Depuis 1860 jusqu'au terme de l'impresssion, 
c'est-à-dire pendant douze ans, je n'ai jamais 
manqué à la discipline que je m'étais imposée. 
Je ne dirai pas que des impatiences de finir ne 



14 

me prissent en certains moments de lassitude phy- 
sique ou mentale. Mais, chose assez singulière, 
ce ne fut pas quand la masse de travail, entamée 
de peu, semblait décourageante par son énormité ; 
ce fut quand elle diminua sensiblement et que 
j'approchai de la terminaison. Alors je m'irritais 
contre la lenteur des étapes qui me restaient à 
parcourir; je comptais et recomptais ce que j'avais 
encore de pages à rédiger et d'heures à y mettre. 
Puis, me gourmandant de ma faiblesse, je reve- 
nais au cours régulier de mes journées et de mes 
nuits, qui ne mavaient pas conduit si loin pour 
me laisser défaillir à la dernière portion du che- 
min et à la vue même du but. Défaillir quelque 
peu a sa compensation, c'est l'exhortation de soi- 
même à soi-même. Rien de tel pour s'entretenir 
dans les bonnes pensées et les fermes propos 
que de se faire de temps en temps un sermon 
en règle qui touche au vif des choses et au vif 
du caractère. Alors aurun prédicateur ne nous 
vaut pour nous fermer la bouche et nous ouvrir 
les yeux. 

Il y eut pourtant une infraction. Elle fut as- 
sez considérable et assez caractéristique pour que 
je ne la passe pas sous silence. Au moment où 
je commençais à être dans la pleine activité du 
travail, en 1861, la veuve d'Auguste Comte me 
demanda d'écrire la vie de son mari, assurant 
que j'étais celui qui, vu toutes les circonstances, 
pouvait l'écrire avec les meilleures informations, 
et mettant à ma disposition ses souvenirs et ses 
papiers. Je refusai longtemps, objectant mon die- 



tionnaire qui m'absorbait tout entier et promet- 
tant de me consacrer sans réserve, dès qu'il se- 
rait achevé, à l'œuvre qu'elle réclamait de moi 
comme le devoir d'un disciple demeuré vivant à 
l'égard du maître mort. M'"*' Comte, avec plus de 
raison que je ne croyais alors, pensa que c'était 
ajourner trop loin ma promesse Nos discussions 
là-dessus furent orageuses ; car je sentais com- 
bien il m'étail difficile de la satisfaire, et une 
rupture entre nous devint imminente. Enfin son 
opiniâtreté vainquit la mienne. Ses appels à la 
reconnaissance envers le fondateur de la philo- 
sophie positive et envers cette philosophie elle- 
même triomphèrent de mes difficultés que j'es- 
sayai de ne plus considérer comme des impossi- 
bilités, et j'adjoignis à l'urgence de mon diction- 
naire l'urgence de cette nouvelle charge qui m'ad- 
venait d'une façon inattendue. 

Dès lors j'eus à modifier l'ordre de mon tra- 
vail, et à y intercaler la composition de A. Comte 
et la philosophie positive : c'est le titre de l'ou- 
vrage qui sortit de ma transaction avec sa veuve. 
Je jugeai qu'il me faudrait à peu près un an pour 
cette composition ; et l'exécution n'infligea point 
de démenti à mon évaluation. Quant à l'impres- 
sion, qui dura environ autant, elle ne m'inquié- 
tait pas ; car la correction des épreuves apparte- 
nait, comme je l'ai dit, à mes matinées, et y 
ajouter celles-là n'était pas assez onéreux pour 
déranger mon temps. A la mise en train de l'œuvre 
elle-même, j'hésitai entre deux partis : ou bien 
interrompre pendant une année la refonte de mon 



16 

dictionnaire, jetais assez en avance du côté de 
l'imprimerie pour qu'elle me laissât ce délai et 
ne vînt pas trop tôt me talonner derechef; ou 
bien me borner à diminuer quelque peu les heures 
attribuées au dictionnaire, et prendre sur ce re- 
tranchement la vie d'Auguste Comte. Heureuse- 
ment je m'arrêtai à ce dernier parti. L'autre au- 
rait été désastreux ; il eût allongé d'un an tout 
entier le temps déjà si long de l'impression, et 
ajourné, au Heu de la fin de 1872, la terminaison 
à la fin de 1873. Un tel retard se fût fait sentir 
cruellement à un vieillard alors à bout de force 
et de santé. 

Ainsi décidé, j'interrompais à minuit le dic- 
tionnaire, et de minuit à trois heures je prenais 
en main la vie d'Auguste Comte. Ces trois heures 
matinales (car le jour astronomique commence à 
minuit), prélevées régulièrement sans manquer pen- 
dant un an environ et jointes à ce que je pou- 
vais grapiller çà et là de moments, suffirent ; en 
1863 le volume fut prêt. Durant cet intervalle, 
je gagnai un peu moins sur l'imprimerie pour le 
fait du dictionnaire, voilà tout. L'achèvement de 
ma refonte ne fut retardé que de quelques mois, 
ce qui, en définitive, ne compta guère ni pour 
moi ni pour le dictionnaire. Mais on croira sans 
peine que je me sentis grandement soulagé, quand 
j'eus atteint le terme de cette rude opération et 
que je fus sans inquiétude sur la double issue, 
celle du livre relatif à Auguste Comte et celle 
de la refonte. Le résultat prouva que M""^ Comte 
navait pas trop présumé de mon dévouement ; 



17 

et, queind je fus hors de la fournaise, je m'ap- 
plaudis de ce qui était fait : le payement de ma 
dette de disciple avait été exigé, et je l'avais payée. 

Mon assiduité permanente au travail, ne se 
laissant détourner par aucune distraction ni par 
aucune fatigue, fut récompensée, et en 1865, je 
pus inscrire sur un dernier feuillet : « Aujour- 
d'hui j'ai fini mon dictionnaire. » Mon collabo- 
rateur aussi infatigable que moi, M. Beaujean, 
qui est en même temps un collectionneur, a gardé 
par devers lui cet autographe, témoignage d'un 
accès de satisfaction qui me saisit au moment et 
que je ne pus m'empêcher de consigner tel que 
je le ressentais. 

iÉ. Littréy Etudes et glanures. Paris, 1880. P. 417-424.) 



Philologie française. 2" éd. 



GASTON PARIS 

ARSÈNE DARMESTETER 

(DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE, LE DIMANCHE 18 NOVEMBRE 1888) 



Messieurs, 

Arsène Darmesteter a trop longtemps appar- 
tenu à l'École des Hautes Études, il en a trop 
bien représenté l'esprit, il l'a trop aimée, il lui 
a fait trop d'honneur, pour qu'elle puisse le lais- 
ser partir, si tôt et si soudainement, sans lui 
adresser un suprême adieu. Si je m'acquitte avec 
douleur de ce pieux devoir, que je ne pensais 
guère avoir à remplir envers lui, je puis du moins 
me dire que l'amitié et l'attention avec lesquelles 
j'ai suivi Darmesteter pendant toute sa carrière 
me désignaient pour parler de lui. J'ai vu, il y 
a vingt ans, notre cher ami venir s'asseoir à la 
table des élèves pour les premières conférences 
ouvertes dans nos petites salles, conférences si 
vivantes, si joyeusement menées et suivies, et 
où dès son entrée il prenait la première place; 
j'ai eu le plaisir, quatre ans après, de l'installer 



19 

moi-même à la table du maître, d'où, pendant 
douze ans, avec le rhaime sympathique de sa 
parole et l'autorité de son savoir, il a entretenu, 
dirigé, fécondé la vocation d* élites successives. . . 
Dans les premiers temps de son enseignement, 
sur sa demande et pour rassurer sa défiance de 
lui-même, j'assistai souvent à ses conférences : 
je n'en entendis pas une sans y recueillir des 
faits nouveaux, des suggestions précieuses, des 
vues ou des coordinations importantes. Que de 
fois, au sortir d'une de ces leçons familières pour 
lesquelles il puisait à pleines mains dans le tré- 
sor de ses connaissances et de ses idées, nous 
avons arpenté longuement la cour de la Sorbonne 
ou les trottoirs des rues voisines, discutant quel- 
ques-uns de ces aperçus à la fois larges et ingé- 
nieux, hardis et circonspects, qu'il émettait avec 
réserve devant son auditoire et qu'il se plaisait 
alors à développer librement! Heures inoubliables 
et chères entre toutes, que donne seul le com- 
merce de l'intelligence uni aux épanchements de 
l'amitié, et qui mêlent à la plus noble des jouis- 
sances, la poursuite de la vérité entrevue et de- 
vinée, la douceur de l'aimer ensemble et de s'aimer 
en elle! Dans ces controverses amicales, comme 
dans l'appréciation des livres qu'il eut souvent à 
juger, Arsène Darmesteter portait autant d'amé- 
nité que d'ardeur, et sa sincérité n'était dépassée 
que par sa modestie 

Ce n'est pas à l'École que je l'ai vu pour la 
première fois. En 1867, je faisais à la salle Ger- 
son un de ces cours libres qu'avait inaugurés M. 



20 

Duruy, comme il fonda l'année d'après notre Ecole. 
Je vis un jour venir à moi un de mes plus jeunes 
auditeurs : il me raconta qu'il suivait ces leçons 
avec un dessein tout particulier, et pour Taccom- 
plissement d'une tâche, à ce qu'il croyait, passa- 
gère. Il avait étudié la théologie rabbinique, et 
il se proposait de pénétrer autant que possible, 
avec une science à la fois profondément sympa- 
thique et hautement indépendante, les mystères, 
à peine explorés, du Talmud et de ses appen- 
dices. Il avait même écrit un exposé sommaire 
du sujet, destiné au grand public, dont il me donna 
connaissance, et qui me fît voir tout de suite la 
force et la clarté de cet esprit encore aux débuts 
de son activité : il ramenait à une logique se- 
crète et rigoureuse les épanouissements les plus 
étranges d'une fantaisie qui au premier abord dé- 
route tous les calculs et déconcerte tous les rai- 
sonnements. La théologie critique est la meilleure 
des gymnastiques intellectuelles, la préparation la 
plus féconde au travail purement scientifique. Par 
la nature même des problèmes qu'elle agite, par 
l'effort qu'il faut faire pour y être à la fois libre 
et respectueux, par le tremblement pieux qui re- 
tient la main de l'opérateur au moment d'atta- 
quer les fibres les plus sensibles et les plus sa- 
crées de l'âme humaine, par le contrôle sévère 
auquel on se sent soumis en touchant à des 
questions toujours brûlantes, par la portée con- 
sidérable que prennent les recherches les plus 
minutieuses et par l'importance que tous attachent 
aux moindres détails, elle enseigne à l'esprit la 



il 

hardiesse et la réserve, la précision et en même 
temps ce juste degré d'indécision où il faut sou- 
vent savoir s'arrêter; elle apprend à donner de 
l'attention aux plus petits faits et à les rattacher 
toujours à une vue générale. Darmesteter fut un 
exemple de plus de l'heureuse infhience que ces 
études peuvent exercer sur une pensée bien or- 
ganisée pour la science. Par une singulière ren- 
contre, ce fut la théologie même qui le mit, sans 
qu'il s'en doutât, sur sa vraie voie. Dans le cé- 
lèbre commentaire que Raschi de Troyes, à la 
fm du XP et au commencement du XII^ siècle, 
écrivit sur la Bible et le Talmud, se trouvent en 
grand nombre des gloses frani^aises, altérées de 
la façon la plus étrange dans les éditions et déjà 
dans les manuscrits. Darmesteter voulut les com- 
prendre, puis essaya de les restituer, et, s'aper- 
ce vaut qu'il lui fallait pour y réussir une con- 
naissance plus intime de l'ancien français, il vint 
à la rue Gerson, puis à l'Ecole des Hautes Etu- 
des, pour se préparer à cette tâche. Mais insen- 
siblement ce qui n'avait été pour lui qu'un moyen 
devint un but, le but de toute sa vie. Il s'attacha 
avec un intérêt toujours plus vif à la philologie 
française, et abandonna le Talmud. Les gloses 
de Raschi n'en restèrent pas moins Tobjet con- 
stant de son étude et de ses recherches : c'était 
leur publication qu'il regardait comme devant être 
son meilleur titre scientifique, et il n'attendait que 
l'achèvement de son dictionnaire pour s'y con- 
sacrer tout entier. L'inexécution de ce grand pro- 
jet est un véritable malheur pour la science. Du 



22 

monument si lont^temps rêvé notre ami ne laisse 
que les matériaux, et Dieu sait si, lui parti, quel- 
qu'un sera capable de les mettre en œuvre! 

C'était par une recherche lexicographique que 
Darmesteter avait abordé la philologie française: 
cet ordre d'études fut toujours celui qui l'attira 
le plus, et il avait à un rare degré tout ce qu'il 
faut pour y exceller. Tandis que beaucoup de 
philologues ne s'intéressent qu'aux langues mor- 
tes, et ne se sentent pour ainsi dire à leur aise 
que devant le cadavre, un scalpel et un micro- 
scope en main, il avait le goût et le sens du 
vivant. Son esprit philosophique lui faisait par- 
faitement comprendre l'identité des phénomènes 
des époques passées et de ceux de l'époque pré- 
sente, et il trouvait aux seconds l'avantage de 
pouvoir être observés directement dans leur jeu 
complexe et changeant . . . 

Avec ce goût particulier pour la lexicographie 
historique, on conçoit qu'il accepta sans hésita- 
tion la proposition si honorable que lui fit M. 
Halzfeld de collaborer à la rédaction d'un dic- 
tionnaire qui devait être, avec celui de M. Littré, 
le plus digne hommage rendu par la science fran- 
çaise du XIX*' siècle à la langue française, notre 
vraie patrie. Depuis lors, depuis seize ans, les 
deux collaborateurs n'ont pas cessé un jour de 
travailler à cette grande œuvre, qu'ils avaient cru 
d'abord pouvoir terminer en trois années. Ils y 
ont apporté chacun, avec la même ardeur, la con- 
tribution de leurs recherches, de leur critique, de 
leurs méditations solitaires, de leurs longues et 



23 

fructueuses discussions. Enfin l'œuvre est termi- 
née; l'introduction, ouvrage capital à elle seule, 
est écrite; déjà on passe à l'exécution, de nom- 
breuses feuilles sont imprimées et ont à peu prés 
subi la longue série de corrections que leur im- 
pose une conscience toujours inquiète; dans quel- 
ques semaines, le dictionnaire tant attendu va 
commencer à paraître. . . Pauvre ami! si la mort, 
par la seule grâce qu'elle lui ait faite, n'avait pas 
en le frappant enveloppé son âme de son voile, 
à côté du déchirement qu'il aurait éprouvé en 
quittant ceux qu'il aimait, ses amis, ce frère si 
chéri, cette épouse qui lui avait donné pendant 
onze années un bonheur sans mélange, l'idée de 
ne pas voir paraître ce livre, auquel il avait donné 
une si large part de sa vie, auquel il avait fait 
tant de sacrifices, aurait été celle à laquelle il 
aurait pu le plus. difficilement se résigner! Heu- 
reusement l'œuvre est là, prête à voir le jour 
sous la surveillance fidèle de celui qui en a par- 
tagé la longue et laborieuse préparation, et grâce 
à cette œuvre capitale, le nom d'Arsène Darmes- 
teter sera mentionne avec admiration et recon- 
naissance par tous ceux qui s'occuperont après 
lui de l'histoire externe et intime de notre langue. 
J'ai dit qu'il avait fait à cette œuvre des sa- 
crifices; il s'est en effet interdit pour y travailler 
bien des recherches qui l'attiraient, et qu'il se 
promettait toujours de reprendre quand elle se- 
rait achevée. Il lui donnait tout le temps que lui 
laissait son enseignement, auquel il apportait une 
conscience et un soin incomparables. C'est ainsi 



24 



qu'il a laissé de côté, pensant y revenir plus tard, 
ses études sur la curieuse littérature judéo-fran- 
çaise du moyen âge, non sans avoir donné dans 
quelques notices préliminaires une idée des ri- 
chesses qu'il avait accumulées sur ce sujet dans 
divers voyages en Angleterre et en Italie, et sans 
avoir publié un admirable et unique monument, 
le '< regret » funèbre, écrit en français, mais en 
caractères hébreux, à l'occasion du martyre de 
quelques juifs brûlés à Troyes au XIII^ siècle. 
Fort versé dans la littérature du moyen âge, il 
ne l'a cependant abordée qu'une fois, dans sa 
thèse latine sur Floovent, où, appliquant dans 
un autre domaine la rigueur de sa méthode et 
la finesse de son goût, il a marqué une trace 
profonde dans l'histoire des études sur notre épo- 
pée nationale. Il a trouvé encore le temps de 
donner, en collaboration avec M. Hatzfeld, cet 
excellent manuel de la langue et de la littérature 
du XVP siècle, qui mérite de servir de modèle 
à tous les travaux du même genre. Mais en gé- 
néral tout ce qu'il écrivait se rapportait au dic- 
tionnaire. C'est pour éclaircir une des données 
fondamentales de la lexicographie française, la 
distinction entre les mots traditionnels et les mots 
empruntés, qu'il a fait sur le système et l'évolu 
tion du vocalisme français cette petite disserta 
tion, célèbre dès son apparition, où il a décou 
vert et établi ce qu'on appelle à juste titre la loi 
de Darmesteter. C'est à l'aide des observations 
faites au cours de son grand travail qu'il a écrit 
une magistrale étude sur le lexique de l'ancien 



25 

français. Enfin c'est presque un simple fragment 
détaché de l'introduction du Dictionnaire que le 
charmant et profond volume sur la Vie des 
Mots, où une imagination si aimable est guidée 
par une logique si précise et éclairée par une si 
riche érudition. Il a sacrifié à cette œuvre maî- 
tresse ses œuvres accessoires; hélas! il lui a peut- 
être sacrifie plus encore. Sans cesse hanté par 
l'appel de cette fournaise qui chauffait toujours 
et réclamait sans relâche de nouveaux matériaux, 
il y jetait toutes ses heures de loisir, toutes celles 
où il aurait pu se reposer, se délasser, se re- 
nouveler, et celles du jour, dérobées entre deux 
leçons, et celles de la nuit, aiTachées au sommeil, 
toutes ses pensées, toutes ses forces, toute sa vie, 
et au moment où la fournaise était enfin comble, 
où la statue allait sortir du moule ardent et se 
dresser sur la place publique, il est tombé, vaincu, 
épuisé, mort, sans l'avoir vue! 

Depuis trois ans sa santé donnait aux siens 
des inquiétudes. Une affection du cœur l'avait 
obligé de consulter les médecins, de prendre, bien 
malgré lui, des précautions, de mettre à son ac- 
tivité quelque mesure. Grâce aux soins d'une ten- 
dresse toujours en éveil, il semblait avoir pris 
le dessus; il était revenu de vacances plein de 
courage et d'entrain, voyant avec confiance s'ouvrir 
une nouvelle campagne du travail. Un accident, 
un refroidissement auquel il avait à peine fait 
attention et qui pendant plusieurs jours sembla 
peu grave même aux yeux les plus anxieusement 
attentifs, prit soudain un caractère funeste : le 



26 



mal se porta sur lorgane depuis longtemps at- 
teint, qui ne pouvait supporter le choc. Le p«'ril 
ne se manifesta que lundi soir (12 novembre), 
mais aussitôt il fut extrême. A partir de mer- 
credi, notre ami perdit à peu près toute con- 
science, et dans la nuit du jeudi au vendredi il 
expira au milieu de sa famille atterrée. Ses amis 
les plus chers avaient à peine eu le temps d'ap- 
prendre sa maladie : ils accoururent auprès de 
lui pour recevoir la foudroyante nouvelle de son 
agonie et de sa mort. Je ne veux rien dire du 
deuil ineffaçable où sont plongés ceux qui vivaient 
dans son intimité quotidienne: mais les regrets 
qu'il laisse à tous ceux qui l'ont approché seront 
aussi durables qu'ils sont profonds. Une exquise 
bonté, une douceur constante, une droiture igno- 
rante de tout détour, une modestie qu'aucun suc- 
cès ne diminuait, une simplicité de cœur et de 
manières qui, jointe à une telle supériorité d'esprit, 
donnait à son commerce un charme indicible, un 
dévouement absolu à la science, au devoir, à 
l'amitié, une obligeance toujours prête, une cha- 
rité aussi active que délicate, telles étaient les 
principales qualités qui le faisaient chérir de ses 
amis anciens et nouveaux, de ses collègues et 
de ses élèves. 

(Arsène Darmesteter, professeur à la Faculté des Let- 
tres de Paris, né à Château-Salins, le 5 janvier 1846, mort 
à Paris, le 16 novembre 1888. Paris, s. d. P. 17—25,. 



JOSEPH BEDIER 
GASTON PARIS 



Messieurs, 

(jraston Paris me comprendrait, lui qui com- 
prenait tant de choses dans l'ordre du cœur comme 
dans Tordre de l'esprit, si je vous disais : « Souffrez 
que je rompe avec l'usage qui m'impose de con- 
sacrer à mon maître cette leçon d'ouverture. Souf- 
frez que je m'en tienne à ces quelques paroles, 
simples et vraies: il fut grand, il fut bon ; je l'ai 
tendrement aimé, entre tous les hommes ; je lui 
dois des bienfaits sans nombre ; je saurai vouer 
ma vie à sauver ici quelque chose de sa tradition. 
Souffrez donc qu'abordant aussitôt le sujet de 
mon cours, je vous montie de quel cœur j'entends 
tenir cette promesse, et que ce soit là ma façon 
de le louer. » 

Mais puisque vous êtes venus, les uns l'ayant 
aimé, les autres sur le seul renom de sa gloire, 
pour entendre encore parler de lui, du moins 
n'attendez de moi rien qui rappelle la leçon, à la 



28 

fois si filiale et si critique, que jadis, dans cette 
chaire, Gaston Paris consacra à Paulin Paris. Il 
savait, lui, comment, ' continuant l'œuvre de son 
père, il la modifierait v ; il pouvait en marquer à 
la fois l'importance et les limites ; il pouvait l'ana- 
lyser et la juger, en critique ; je ne puis que 
méditer sur la sienne, en disciple fervent. 

Et d'abord, je veux qu'elles soient de lui, les 
premières paroles que je prononcerai dans cette 
chaire. Avant de retracer sa biographie, je veux 
redire les rares passages de ses écrits où, s'inter- 
rogeant sur la signification de sa vie et de son 
labeur, il a défini son attitude intellectuelle. Ces 
quelques phrases éparses, ces quelques phrases 
précieuses, je les recueille, et vous y reconnaîtrez 
l'accent de sa voix et le son de son âme. 

Il disait: < Ce qui éveille et soutient l'ardeur 
du savant dans le cours de ses recherches, qui 
pourraient parfois sembler peu dignes du temps et 
de la peine qu'elles exigent, c'est la pensée qu'il 
concourt à l'édification de ce grand monument, 
l'histoire de l'esprit humain. » Cette pensée créait 
pour lui la sainteté de toute besogne d'érudition. 
En des vers datés du 20 novembre 1856, qui fut 
le dixième jour après son arrivée à l'Université 
de Bonn, cet écolier de dix-sept ans déclarait que 
l'avidité de savoir, la libido sciendi, serait pour 
lui religion. Et, dès qu'une vocation héréditaire 
lui eut désigné pour son domaine propre les études 
romanes, il s'y livra, non par curiosité frivole de 
bel esprit ou d'érudit, mais en philologue, c'est-à- 



29 

dire pour foncier sur l'analyse linguistique et sur 
l'interprétation des textes littéraires la connaissance 
vraie du passé. 

« Nous nous attachons moins », disait-il, « à 
apprécier et à faire apprécier le moyen âge qu'à 
le connaître et à le comprendre. Ce que nous y 
cherchons avant tout, c'est de l'histoire. Nous 
rei^ardons les œuvres poétiques elles-mêmes comme 
étant avant tout des documents historiques . . . Elles 
sont des faits historiques, des phénomènes soumis 
à des conditions. Comprendre ces phénomènes 
dans leurs caractères multiples, assigner à chacun 
d'eux sa date et sa signification, démêler les rap- 
ports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche 
du savant. » Il estimait qu'il ne suffit pas de con- 
sidérer les productions de l'esprit sous la catégorie 
du beau, car elles ne valent pas seulement selon 
qu'elles nous plaisent ou nous déplaisent; qu'il 
ne s'agit pas de les juger au gré de nos préférences 
artistiques, ou plus ambitieusement au nom de lois 
esthétiques universellement décrétées, car c'est 
toujours, en dernière analyse, notre goût individuel 
qui les juge; qu'il faut, non pas rapporter les 
choses à nous, mais nous à elles, nous soumettre, 
en toute humilité et passionnément, aux faits ; pour- 
suivre, par la connaissance érudite de toutes les 
manifestations de la vie, la pleine intelHgence du 
passé. Il disait qu'il faut « apporter à ces études, 
autant que possible, la disposition d'esprit que 
demandent les sciences naturelles, cherchant non 
à juger ni à prouver, mais à connaître et à com- 



80 



prendre». Il disait qu' « il n'y a pas de vérités 
indifférantes, de vérités inutiles >- . Il disait, reprenant 
une parole de Bossuet, que « le plus grand dérègle- 
ment de l'esprit est de croire les choses parce qu'on 
veut qu'elles soient . Il disait qu'il faut accepter 
en leur rigueur et en leur plénitude les exigences 
de l'esprit critique, et il est beau de trouver ceci 
sous la plume d'un tout jeune homme : 

« La critique arrive devant l'objet qu'elle 
étudie sans prévention comme sans arrière-pensée; 
elle ne cherche qu'en cet objet même les raisons 
de la sentence qu'elle va rendre et ne se laisse 
influencer par aucune considération extérieure. 
Elle ignore complètement les conséquences heu- 
reuses ou regrettables que pourra avoir sa décision, 
et ne se pr^-occupe que de savoir la vérité. D'ail- 
leurs la vérité ne peut jamais être dangereuse. » 

Ces lignes, vous pourrez les retrouver au tome 
II de la Revue Critique, à la fin d'un article 
où, sachant qu'il blessera le sentiment patriotique 
de tout un peuple, il démontre que les chants 
historiques des Slaves de Bohême ne sont que 
des supercheries, et plusieurs de vous, Messieurs, 
reconnaissent ce thème : c'est celui même qu'il 
reprendra en cette chaire pendant le siège de Paris ; 
c'est cette déclaration, bien digne de servir d'épi- 
graphe à tout son œuvre: 

. Je professe absolument et sans réserve cette 
doctrine que la science n'a pas d'autre objet que 
la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun 
souci des conséquences bonnes ou mauvaises, 
regrettables ou heureuses, que cette vérité pour- 



31 

rait avoir dans la pratique. Celui (jui, par un motif 
patriotique, religieux, ou même moral, se permet 
dans les conclusions qu'il en tire la plus petite 
dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas 
digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire 
où la probité est un titre d'admission plus indis- 
j)ensable que l'habileté. » 

Mais voici que cette pensée reparaît encore 
dans son discours de réception à l'Académie, et, 
de même qu'à regarder les portraits de Gaston 
Paris, on voit (jue les lignes et l'expression de son 
visage se sont embellies à mesure qu'il progressait 
de la jeunesse vers l'âge mûr, puis vers la vieil- 
lesse, ainsi cette pensée, qui donne la note profonde 
de son àme, s'embellit encore en ce troisième et 
dernier état : « Il faut, avant tout », disait-il, « aimer 
la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, tra- 
vailler, si on peut, à la découvrir. Il faut savoir 
la regarder en face, et se jurer de ne jamais la 
fausser, l'atténuer ou l'exagérer, même en vue 
d'un intérêt qui semblerait plus haut qu'elle, car 
il ne saurait y en avoir de plus haut, et du moment 
où on la trahit, fût-ce dans le secret de son cœur, 
on subit une diminution intime qui, si légère 
qu'elle soit, se fait bientôt sentir dans toute 
l'activité morale. Il n'est donné qu'à un petit 
nombre d'hommes d'accroître son empire ; il est 
donné à tous de se soumettre à ses lois. Soyez 
sûrs que la discipline qu'elle imposera à vos esprits 
se fera bientôt sentir à vos consciences et à vos 
cœurs. L'homme qui a, jusque dans les plus petites 
choses, l'horreur de la tromperie et même de la 



32 



dissimulation est par là éloigné de la plupart des 
vices et préparé à toutes les vertus. >^ 

Certes, ces paroles sont belles, et sans doute ce 
Collège où Gaston Paris enseigna pendant soixante- 
trois semestres se réjouit de les entendre encore. 
Mais tel d'entre vous, Messieurs, songera peut- 
être : « Sont-elles le propre de Gaston Paris ? En 
tant qu'elles disent le respect dû à la vérité, la 
plupart des savants de sa génération n'auraient-ils 
pu mettre en tête de leurs œuvres des déclarations 
identiques? En tant qu'elles respirent une foi 
qu'on peut croire démesurée aux destinées de la 
philologie, n'y reconnaissons-nous pas ces formules, 
entendues ailleurs, que « seul le savant a le droit 
«d'admirer», ou que «jouir c'est comprendre», 
ou que « la philologie inséparablement liée à la 
« critique, est un des éléments les plus essentiels 
« de l'esprit moderne » ? N'est-ce pas là le ton, 
l'esprit de VAvenir de la Science de Renan, et 
si Renan a donné à son livre ce sous-titre Pensées 
de 1848 n'a-t-il pas lui-même indiqué par là que 
ces idées portent déjà la marque du temps et comme 
sa ride » ? 

Il se peut, en effet, Messieurs, si vous regardez 
ces idées du dehors ; mais nous tous qui avons vu 
Gaston Paris les réaliser, les vivre, les traduire en 
belles œuvres et en bonnes actions ; nous qui 
savons, grâce à lui, de quelles vertus elles sont 
génératrices ; nous tous à qui notre maître, selon 
l'expression de M. Louis Havet, < a découvert, par 
l'orientation de sa vie de travail, la source de la 
morale, c'est-à-dire la hardiesse de la pensée à se 



38 



contrôler elle-même », nous ne croyons pas que ces 
idées puissent jamais fléchir ni vieillir. Elles ne 
forment pas une doctrine abstraite, que l'on criti- 
que et que l'on juge ; elles sont pour nous la règle 
acceptée, en nous incarnée, non pas la règle dure, 
mais la loi souple et forte, la bonne nouvelle qui 
confère à notre vie sa part de joie et de beauté . . . 

Qu'est-ce donc que Gaston Paris apporte de 
nouveau? Ceci, si je ne me trompe: le sentiment, 
inconnu jusqu'à lui, de la largeur avec laquelle le 
travail scientifique devait être organisé ; l'idée que 
« la science ne devait pas rester reléguée dans des 
temples rarement visités où quelques prêtres seuls 
célèbrent ses rites, mais animer et inspirer toute 
l'activité intellectuelle d'un pays ^ ; et tandis que 
Paulin Paris essayait de vulgariser les romans du 
moyen âge en leur conquérant un plus vaste public 
de lecteurs et de lectrices, ce qu'il voulut vulgariser, 
lui, ce fut l'esprit scientifique, en sorte qu'il impré- 
gnât la vie nationale elle-même. 

C'est d'abord dans les méditations de son «poêle 
d'Allemagne » qu'enivré de savoir comme un hu- 
maniste du xve siècle, riche déjà d'une diversité 
de connaissances que peut seule expliquer sa singu- 
lière force de mémoire, c'est ensuite pendant son 
noviciat de l'Ecole des Chartes que Gaston Paris 
dut former ces vastes desseins ; mais comment les 
autoriser, sinon par des œuvres ? Un grand exemple 
est un puissant témoin, et, à sa sortie de l'Ecole 
des Chartes en 1862, il produisit son Étude sur 
le rôle de V accent latin dans la langue fran- 
çaise, où, précisant une loi reconnue par Diez, il 

Philologie française. 2* éd. "jK 



34 

en prouve la constance par la réduction des faits 
qui semblent la contredire. Il songe alors à traduire 
la Grammaire des langues romanes de son 
maître et, dès 1863, il en a composé l'introduction. 
Mais ce n'est pas seulement dans les recherches 
linguistiques, c'est encore dans l'ordre littéraire 
qu'il a compris la valeur de la méthode comparative 
instaurée par Frédéric Diez, et il publie en 1865 
son Pseudo-Turpin et son Histoire poétiqne de 
Charlemagne. 

Faut-il vous redire à mon tour les mérites de 
ce grand livre. V Histoire poétkpie de Charlemagne, 
et « ce qu'il y avait de merveilleux dans la science 
de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui possédait 
le vieux-français et le provençal, l'allemand, le 
flamand, le Scandinave, l'italien, l'espagnol, et qui 
savait disposer avec suret»' les textes empruntés à 
ces divers idiomes ? Faut-il vous redire comment 
il a su s'orienter à travers le chaos des poèmes 
étrangers, les comparer, piouver qu'ils pi'ocèdent 
tous des chansons de geste françaises ; classer ces 
chansons de geste, deviner leurs prototypes per- 
dus ; décrire la force de création héroïque qui sus- 
cite les légendes et la force d'hérédité ininterrompue 
qui les transmet et les transforme ; débrouiller le 
travail des siècles qui a fondu dans la figure épique 
de Charlemagne les traits glorieux de ses prédé- 
cesseurs, les traits ignominieux de ses descen- 
dants? . . . 

C'est au lendemain de la soutenance de cette 
thèse de doctorat, que s'ouvre, pour se prolonger 
jusqu'en 1872 environ, la période héroïque de 



35 

son activité. Il avait formé avec M. Paul Meyer, 
dès l'École des Chartes, « dans une émulation (jui 
ne fut jamais une rivalité », ce compagnonnage 
que la mort a semblé rompre, mais qui unira 
à jamais leurs deux noms dans l'histoire de notre 
renaissance philologique. Avec M. Paul Meyer, 
avec Gh. Morel et Zotenberg, il fonde en 1866 la 
Revue Critique, et la librairie Franck où s'assem- 
blaient les quatre directeurs nous est aussi véné- 
rable que cette arrière-boutique de Le Brethon d'où 
s'élancèrent jadis les Encyclopédistes. Pour réfor- 
mer l'Université « qui n'était qu'une administra- 
tion », pour censurer les travaux inutiles, pour 
répandre et perfectionner les méthodes, pour « re- 
nouveler l'atmosphère de toutes les disciplines his- 
toriques et philologiques », ce fut une belle guerre. 
L'appel de ces jeunes hommes groupa autour d'eux, 
dès la première année, leurs aines, Egger, Thurot, 
Tournier, MM. Gaston Boissier, Michel Bréal, Henri 
Weil, leurs contemporains, Brachet, M. Emile Picot, 
M. Rodolphe Keuss, et quarante-trois autres collabo- 
rateurs. C'est chose émouvante de relire ces vieux 
articles de Gaston Paris, à demi improvisés, et 
tout gonflés de sève. « Presque toutes les concep- 
tions qu'il développa plus tard », dit M. Paul 
Meyer, « se retrouvent en germe dans ses articles 
des quatre ou cinq premières années de la Revue 
Critique. » C'est, par exemple, dans le premier 
volume de la Revue, un article sur les AUronia- 
nische Glossare, de Diez, qui annonce ses cours 
futurs sur le Glossaire de Reichenau, et tant de 
travaux sur VAppendix Probi, sur les Gloses de 

3* 



36 

Cassel et sur les Serments de Strasbourg; ce 
sont, dans les tomes I et III de la Revue Critique, 
à propos des recueils de contes ou de chansons 
populaires de Bladé et de Bujeaud, des discussions 
si sûres de méthode qu'au jour où M. Gaidoz 
fondera Mélusine, comme une des nombreuses 
filiales de la Revue Critique, il n'aura qu'à repro- 
duire l'un de ces articles en tête de sa revue 
comme le programme des folkloristes. Sous divers 
pseudonymes, des numéros entiers, dit-on, écrits 
par Gaston Paris seul ; sous sa signature, des 
articles consacrés à Montaigne, aux Nihelungen, 
au pentamètre ïambique allemand, à Rabelais, à 
Goethe, à Pascal ; c'est une activité multiple, sans 
frontières définies ; et, pourtant, dans ce mélange 
même, on discerne déjà ses trois directions princi- 
pales, de linguiste, de folkloriste, d'historien de la 
littérature médiévale, et déjà l'on pressent ce qu'il 
va devenir: comme linguiste, notre Diez ou notre 
Ascoli, comme folkloriste, notre Jacob Grimm, 
comme historien de notre vieille littérature, le 
grand Paris, Paris absquepari, Paris sans rival. . 
Tandis que des prophètes de malheur annon 
çaient la fin des nations romanes, il fait paraître 
de concert avec M. Paul Meyer, en janvier 1872 
la première livraison de la Romania; peu après 
en 1875, il contribue à fonder la Société des anciens 
textes français. Alors, peut-on dire, son œuvre 
d'organisateur est accomplie ; à cette heure, par 
son enseignement, par son action dans la Société 
des anciens textes et dans le Conseil de perfection- 
nement de l'Ecole des Chartes, par les revues qu'il 



37 

dirige, par les élèves qu'il forme, il dispose de 
toutes les forces qu'il avait médité de susciter ou 
de consolider; les longs espoirs et les vastes pen- 
sers conçus aux jours de la jeunesse, il les voit 
désormais se réaliser peu à peu . . . 

Gaston Paris est un érudit, mais qui a nommé 
l'érudition « la chercheuse avare et aveugle, qui 
ne jouit pas de ses richesses ». Il est un savant, 
appliqué à se dégager de l'illusion personnelle, à 
maîtriser en lui les puissances trompeuses, et qui 
pourtant a écrit : « Dans tous les ordres de la 
pensée et de l'activité humaine, c'est la puissance 
de l'imagination qui fait les grands hommes ; le 
savant a besoin d'imagination autant que l'artiste.» 
Il est réfléchi et il est audacieux. Il a le goût du 
fait, le sens du concret, et aussi des parties d'idéa- 
liste et de poète. Il est libéré de tout dogmatisme 
héréditaire, et pourtant il a le culte des choses 
populaires et traditionnelles, l'intelligence passion- 
née, enfantine et presque mystique de tout ce 
qui fut de la vieille France. Il semble se confiner 
dans son moyen âge, et toute la vie moderne retentit 
en lui. Ses travaux sont d'un spécialiste, mais de 
lui, comme d'un Scaliger, qui pourrait dire où 
commence, où finit sa spécialité? Il a la presque 
universelle curiosité; il est ouvert à toutes les 
aires des vents de l'esprit. Regardons-le dans 
l'activité de la recherche érudite, comme tant de 
fois en ses conférences ses élèves l'ont vu travailler 
devant eux, avec eux. Il établit le texte du Fiera- 
bras ou de la Vie de saint Alexis, et, pour en 
classer les manuscrits, il faut les confronter tous, 



88 



vers par vers, mot par mot. Il étudie la Vie de 
saint Gilles, et pour en déterminer le dialecte, il 
faut qu'il dresse la liste de tous les traits de voca- 
lisme et de consonnantisme attestés par la mesure 
des vers et par les rimes. Il compose le glossaire 
de ï Histoire de la guerre sainte, c'est-à-dire qu'il 
commence par recopier chaque phrase de ce poème 
de douze mille vers sur autant de fiches qu'il y a 
de mots notables dans chaque phrase. Il étudie la 
légende de Cymheline, c'est à dire qu'il cherche 
d'abord dans le trésor dispersé des littératures 
populaires, quarante versions de ce conte. A toutes 
ces tâches limitées et concentrées, il apporte la 
patience et les scrupules d'exactitude qui sont les 
conditions de la probité scientifique ; il y met aussi 
la coquetterie de 1 "ouvrier qui aime le bon ouvrage 
bien fait, que d'autres n'auront pas à recommencer. 
Mais après avoir considéré l'érudit courbé sur sa 
besogne, est-ce que vous attendez, Messieurs, que 
je vous le montre à d'autres jours, en d'autres 
œuvres, s'évadant hors de l'érudition ? que retour- 
nant brusquement la médaille, j'oppose, selon la 
loi d'un contraste convenu, l'architecte au ma- 
nœuvre, le philosophe, le poète, le penseur au 
philologue? Non, c'est ici même, c'est dans ces 
travaux de philologue qu'il est tout entier, c'est 
ici l'œuvre de vie. C'est au cours même de ses 
opérations érudites que son imagination poétique 
s'ébranle et s'élance. Le brillant article de la Revue 
de Paris que vous connaissez tous sur la Légende 
de Tristan est sorti de conférences de l'Ecole des 
Hautes Etudes, prolongées et reprises pendant 



89 



quatre semestres; il est extrait d'un minutieux 
travail technique ou, pour dire plus vrai, il est ce 
travail technique lui-même. Tandis que Gaston 
Paris semble se plier en esclave à des tâches 
anonymes et presque impersonnelles d'analyste, 
le généralisateur qui est en lui transmue les faits 
en idées. Il perçoit entre les faits qui semblent le 
plus distants des liaisons possibles, il jette de l'un 
à l'autre le réseau des inductions et des hypothèses, 
il combine ou dissocie le système de leurs rapports, 
il pressent la loi qui les enchaîne, et du groupement 
des faits jaillit enfin la théorie, neuve, hardie, 
imprévue: tantôt celle qui veut que nos chansons 
de geste ne soient que le dernier aboutissement 
d'une épopée mérovingienne, elle-même héritière 
de l'épopée germanique ^) ; ou bien cette théorie, 
belle comme un mythe de la Grèce, selon laquelle 
la poésie lyrique est issue en France, dans le haut 
moyen âge, des fêtes de mai, en sorte que la poésie 
serait sur notre sol, en sa plus lointaine origine, 
une émanation du Printemps. Ainsi sont associés 
en lui, sans qu'on puisse les disjoindre, l'érudit et 
le philosophe, l'analyste et le généralisateur, pour 
composer, par l'équilibre des facultés les plus 
diverses et par leur harmonie, un rare, un noble 
type humain. 

Ces dons harmonieux, il les répand dans une 
œuvre multiple, qu'il me faut décrire. Pour vous 
donner l'impression juste de ses dimensions, il faut, 

^) Gaston Paris l'exposa le premier en Jes levons pro- 
fessées au Collège de France, en 1867. (V. la Romania, 
XIII, 600.) 



40 

semble-t-il, déterminer ce qu'il a exclu de son 
domaine, et, par exemple, remarquer que, comme 
linguiste, il a négligé les patois, la sémantique, Tes 
études de syntaxe; que, comme historien des 
littératures romanes, il s'est plutôt choisi pour son 
champ d'activité la littérature française des origines 
à l'avènement des Valois. Pourtant, si je dis qu'il 
a écarté de ses recherches le moyen âge latin, ses 
travaux sur l'auteur du Liguriniis, sur Egbert de 
Liège, sur Siger de Brabant me démentiront aussi- 
tôt. Si je dis qu'il a moins étudié le xv® siècle 
français, il me faut ajouter aussitôt que son édition 
des Chansons du XV^ siècle, celle du Mystère 
de la Passion, d'Arnoul Greban, ses études sur 
les Cent Nouvelles nouvelles, sur Antoine de la 
Sale, sur Martin le Franc, sur François Villon, 
suffiraient à représenter chez un autre savant toute 
une vie de travail. Il a moins étudié les littératures 
italienne, provençale, espagnole; mais M. d'Ancona 
a récemment dressé la liste de ses contributions à 
l'histoire de la littérature italienne ; M. Jeanroy a 
fait de même pour la provençale, M. Derenbourg 
pour l'espagnole : et si je vous lisais seulement ces 
trois Hstes bibliographiques, elles suffiraient à 
épuiser une bonne part du temps qui me reste. Me 
restreignant à la langue et à la littérature fran- 
çaises, si je dénombre ses éditions de textes, Saint 
Alexis, les Miracles de Notre Dame, la Vie de 
saint Gilles, les Versions rimées de V évangile de 
Nicodètne, le Roman de Merlin, la Chronique 
d'Ambroise, le Roman des Sept Sages, Or son de 
Beauvais, ce sont déjà seize volumes in-8 ou 



41 

in-4, l'on en formerait trois ou quatre autres à 
réunir les textes de moindre étendue publiés en 
diverses revues. Dois-je énumérer ses mémoires 
linguistiques sur Vo fermé, sur l'amuissement de 
Vs devant une consonne, sur le pronom neutre de 
la troisième personne en français, sur la première 
personne du pluriel, sur les accusatifs en ain, sur 
l'altération romane du c latin? ou ses études mer- 
veilleuses de littérature comparée sur les légendes 
de Saladin, du châtelain de Couci, d'Eliduc, de 
Trajan, du Juif errant, sur le conte de la Rose 
dans le roman de Perceforest ? Quand je l'aurais 
fait, et déjà j'aurais pu doubler chacune de ces 
listes de titres, il se trouve que j'aurais précisément 
négligé les écrits auxquels il tenait le plus peut- 
être, n'ayant rien dit encore de ses mémoires sur 
chacun des genres littéraires du xii» et du xiii« 
siècles, rien encore sur les chansons de geste, ni sur 
l'épopée animale, ni sur la poésie lyrique courtoise, 
ni sur les romans d'aventure, ni sur les romans de 
la Table ronde, et l'on reste confondu de l'impuis- 
sance où l'on se voit à épuiser ce dénombrement. 

Certes, cela même est significatif; mais les 
romanistes, déjà nombreux, qui se sont faits les 
biographes de Gaston Paris, éprouvent ici à l'ordi- 
naire un embarras d'un autre ordre et que je veux 
vous décrire. Parmi tant d'idées et de théories qu'il 
a semées, lesquelles choisir pour les résumer, sans 
que ce choix soit arbitraire et semble mesquin? 
Parmi toutes ces œuvres, lesquelles sont essen- 
tielles? Parmi tous ces mémoires, où sont les 
livres? Si l'on fait la biographie de Taine, par 



42 

exemple, elle se découpe nécessairement en quelques 
périodes qui vont du livre sur La Fontaine à 
VHistoire de la littérature anglaise, de cette 
histoire au livre de V Intelligence, de ce livre enfin 
à VHistoire des origines de la France contempo- 
raine. De même pour un Fustel de Coulanges, 
voire pour un Renan. Chacun de ces créateurs 
d'idées s'est enfermé plusieurs années dans un 
vaste sujet, et de chacune de ces retraites succes- 
sives, un grand livre est sorti. Gaston Paris, au 
contraire, n'a jamais écrit qu'un seul livre complet, 
l'Histoire poétique de Charlemagne, qui est d'un 
jeune homme de vingt-cinq ans. Et l'on peut hien 
masquer cette singularité par un dénombrement 
oratoire des titres de ses ouvrages ; il reste que ces 
ouvrages sont des mémoires, des notices, des 
éditions de textes, des comptes rendus critiques, 
non pas des livres ; et, ce qui frappe dans cette 
œuvre, c'en est le caractère parcellaire et dispersé. 
Quand il vivait, des amis le lui reprochèrent, 
publiquement parfois. Par quel ascétisme scienti- 
fique mal entendu, lui demandaient-ils, ou par 
quelle limitation de parti pris, ou par quelle défiance 
de lui-même s'en tenait-il à ces travaux partiels? 
Pourquoi laissait-il sa vie se dissiper et s'user à 
reviser des ouvrages d'élèves, à corriger les épreuves 
d'autrui, à faire au jour le jour des comptes rendus 
critiques pour la Romania, à y dépouiller des 
périodiques étrangers? Que ne savait-il échapper à 
ces tâches, se ressaisir, se concentrer, refaire une 
nouvelle Histoire poétique de Charlemagne, créer 
une œuvre synthétique? Que ne donnait-il ce que 



43 

lui seul aurait pu produire, une grande Histoire 
de la littérature française au moyen âge ? 

Gaston Paris souriait et laissait dire. Il savait 
mieux le secret de sa grandeur, et qu'elle résultait 
surtout d'un don merveilleux d'ubiquité. Quiconque 
l'a connu, ou même entrevu, le reconnaîtra ici : il 
avait le pouvoir, presque magique, de se donner 
d'emblée à chacun. Venait-on l'entretenir dune 
question à laquelle on le supposait presque étranger, 
qui du moins semblait fort distante de l'ordre 
actuel de ses travaux; on commençait à la lui 
exposer, brusquement il s'en emparait ; déjà et 
comme par sortilège il s'était transporté au centre 
de vos préoccupations; déjà elles étaient devenues 
siennes : il semblait n'en avoir plus d'autres ; déjà 
il possédait votre sujet, il en était possédé lui-même, 
il le fouillait, l'éclairait jusqu'aux profondeurs. Et 
si quelque autre interlocuteur vous succédait, par 
une métamorphose aussi soudaine, il s'adaptait 
à lui. 

Par l'effet de cette organisation singulière, 
jamais il ne voulut limiter sa curiosité, ni la fixer 
en un système d'idées aux arêtes inflexibles, à 
jamais précisées. » Les synthèses, ces magnifiques 
sottes ! » a écrit Alfred de Vigny. Il voulait dire 
ces monuments imposants et caducs dressés dans 
leur orgueil par les grands systématiques, qui 
croient que la vérité historique se construit comme 
un poème. Gaston Paris la concevait plutôt comme 
« une vaste équation où la variable oscille sans 
cesse par l'accession de données nouvelles » ; comme 
la courbe des vérités spéciales découvertes, chacune 



44 

dans son ordre, par des hommes spéciaux ; et 
toujours il s'appliquait à modifier ces lignes souples, 
jouissant sans fin de la variété renaissante de leurs 
aspects. Sa science est toujours sujette à correction 
et à renouvellement, toujours en mouvement, 
emportée dans un perpétuel devenir. «Cette étude», 
écrivait-il d'un ouvrage de M. Léopold Sudre, « clôt 
une époque, et elle en ouvre une autre ^ : c'est le 
plus bel éloge qu'il sût faire d'un livre. Jamais il 
ne connut le moment où l'on a son siège fait, où 
l'on met le point final à une œuvre, où l'on se 
déprend d'elle, où elle se détache de vous pour 
vous devenir bientôt indifférente et comme étran- 
gère. Volontiers il publie une étude sans con- 
clusions fermes ; si parfois il croit nécessaire de 
conclure, dans les articles par exemple où il 
s'adresse au grand public lettré, c'est par une 
péroraison qui a quelque chose d'oratoire et qui 
semble n'être qu'une pièce rapportée. Ses vraies 
conclusions ont la belle modestie de l'incomplet : 
elles se bornent d'ordinaire à marquer le juste 
degré d'indécision où la critique doit provisoire- 
ment se tenir, à pressentir les quelques solutions 
possibles du problème posé, à préciser ce qui 
manque encore en l'état actuel des connaissances 
pour faire prévaloir telle ou telle théorie, à dire : 
« Voici les deux ou trois directions nouvelles où il 
faut chercher désormais. Je reviendrai quelque 
jour sur ce sujet. » Un de ses élèves suédois a 
dressé, dit-on, il y a dix ans, la statistique de ces 
travaux projetés, et composé une vaste biblio- 
graphie des ouvrages que Gaston Paris a promis 



45 

et qu'il n'a point donnés. Mais depuis ces dix ans, 
Gaston Paris a publié plusieurs de ces travaux 
annoncés, et d'autres que lui, partis à la découverte 
dans les directions par lui indiquées, réalisent peu 
à peu ses promesses, et réduisent journellement la 
liste du bibliographe suédois. Par là, l'œuvre de 
Gaston Paris n'est pas révolue, comme elle le 
serait, s'il avait dressé un de ces vastes systèmes 
qui portent la marque et le nom de leur constructeur, 
mais qui bientôt datent et se délabrent. Cette 
œuvre qu'il n'a jamais voulu clore n'est pas close 
aujourd'hui qu'il n'est plus, mais vivante, et quand 
la plupart d'entre nous et de nos écrits auront 
disparu dans l'oubli, elle vivra encore, indéfiniment 
féconde, et les travailleurs futurs viendront encore 
lui demander des suggestions. 

Cette disposition foncière, qui est peut-être sa 
maîtresse forme, explique le besoin, qui fut toujours 
le sien, de rester en communication perpétuelle 
avec tous les médiévistes, et sa prédilection pour 
le travail collectif. D'autres, les systématiques dont 
je parlais tout à l'heure, s'isolent volontiers, ne 
gardent de liens qu'avec les quelques savants préoc- 
cupés des mêmes problèmes. Gaston Paris, au 
contraire, présent à tout, attendait, guettait le livre 
nouveau ; sitôt paru, il s'en saisissait, le vidait de 
ce qu'il apportait de neuf; il en rendait compte soit 
par une courte note, soit par un long article de la 
Romania, soit par un mémoire du Journal des 
Savants; il y montrait comment cet apport d'élé- 
ments nouveaux modifiait la forme des vérités 
réputées acquises, et la question rebondissait; 



46 

d'autres la reprenaient et, quelques mois, quelques 
années plus tard, elle lui faisait retour sous une 
forme imprévue, plus voisine de la vérité ; un nou- 
veau compte rendu, de nouvelles approximations, 
une nouvelle synthèse provisoire la renvoyaient 
vers d'autres travailleurs encore, et des problèmes 
sans nombre marchaient ainsi peu à peu vers leur 
solution. Choisissons comme exemple ses études 
sur les légendes du cycle de Bretagne. La série 
s'ouvre, dès 1866 et 1867, dans la Bévue Critique, 
par des comptes rendus des livres de Paulus Cassel 
sur le Saint Graal, d'Edouard Mail sur Marie de 
France ; elle se poursuit en 1877 et 1878 par des 
comptes rendus des éditions de la6'a^a dePerceval 
et du Brut de Munich. En 1879 il publie dans la 
Bomania un groupe de lais bretons inédits et trace 
à ce propos les premiers linéaments d'une théorie 
sur l'origine celtique de ces légendes et sur le mode 
de leur transmission aux peuples romans. Ses 
grands articles de 1881 et 1883 sur Lanceïot du 
Lac posent ces problèmes dans toute leur ampleur; 
il leur consacre au Collège de France cinq cours 
semestriels, de 1879 à 1885, et pendant cette 
période il rend compte dans la Bomania des livres 
d'Arthur de la Borderie sur VHistoria Britonum 
et sur les Prophéties de Merlin, de Martha Cnrey 
Thomas sur Gauvain, de Joseph Loth sur V Émigra- 
tion bretonne en Armorique, en 1884, de l'édi- 
tion de Cligès par Foerster. En 1886, paraissent 
les deux volumes de son édition du Merlin en 
prose, en 1888 son vaste travail du tome XXX de 
V Histoire littéraire de la France sur \esBomans 



47 

en vers de la Table ronde, en 1890 son Manuel 
de Vhistoire de la littérature où un important 
chapitre est consacré aux romans bretons: dans 
l'intervalle, il a critique dans la Rornania l'édition 
de la version portugaise de la Quête du Saint 
Graal, le livre de Heeger sur la légende de l'origine 
trovenne des Bretons, les travaux de Kaluza et de 
Mennung sur le Bel inconnu, d'Alfred Nutt sur 
la légende du Saint Graal. Mais, dans son étude 
du tome XXX de V Histoire littéraire, il a hasardé 
cette hypothèse que la matière de Bretagne est 
galloise d'origine et qu'elle a été transmise aux 
trouvères de France par les Anglo-Normands, sous 
la forme de poèmes aujourd'hui disparus; et cette 
théorie a soulevé un débat multiple que mènent 
contre lui MM. Zimmer, Golther, Foerster. En 1901, 
dans un compte rendu cVErec, Gaston Paris demande 
à ses adversaires un répit, comme il se faisait 
souvent entre chevaliers dans les romans arthuriens. 
Pourtant il ne se retire guère de la lice : il ne cesse 
de suivre la polémique engagée entre MM. Zimmer, 
Ferdinand Lot, Brugger ; il rend compte des travaux 
de MM. Wechssler sur Robert de Borron, Schofield 
^uYGuingamor, Friedwagnersur Raoul de Houdenc. 
En 1901 — 1902, cinq articles du Journal des 
Savants sur le Cligès de Chrétien de Troyes 
prouvent comment cette collaboration incessante 
à tout ce qui se faisait autour de lui l'a enrichi, et 
sa dernière leçon au Collège de France, en janvier 
1903. consacrée au roman de Horn, reprenait sous 
une forme nouvelle son hypothèse, si vivement 
contestée, de l'existence des romans anglo-nor- 



48 

mands. Or, si Ton suit cette longue série de travaux, 
on constate que les plus importants ont été parfois 
provoqués par de modestes comptes rendus, que 
toutes ces études s'appellent les unes les autres, 
s'ajustent merveilleusement ' entre elles, qu'elles 
composent comme un tissu riche et souple dont les 
fils, vingt fois repris, ont été vingt fois tramés, 
assortis, nuancés à nouveau ; on voit que les 
comptes rendus ne forment pas dans son œuvre 
une part négligeable, mais caractéristique et essen- 
tielle ; et l'on comprend que cette Romania, où il 
critiquait les livres nouveaux, il l'ait appelée « son 
œuvre de prédilection », etquil ait consacré le der- 
nier effort de sa vie à sauver de la ru'me \e Journal 
des Savants. 

Encore ne se contentait-il pas d'attendre que le 
livre eût paru: souvent, il le suscitait, le surveillait, 
entretenant avec presque tous les médiévistes une 
correspondance si multiple qu'elle n'a d'analogue 
que celle d'un Peiresc ou d'un Voltaire; dirigeant, 
de près comme de loin, des équipes entières d'éru- 
dits, non pas à la manière de ces savants qui font 
travailler des sous-ordres, mais pratiquant au 
contraire le beau précepte : 

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière! 

heureux de l'originalité d'autrui, indifférent à ses 
propres trouvailles, donnant encore et donnant 
toujours. De la sorte son œuvre est comme mêlée à 
celle d'un nombre indéfini de romanistes. On peut 
le constater matériellement au fait qu'on formerait 
une bibliothèque des livres ou des brochures qui 



49 

lui furent dédiés par tant d'ériulits conscients d'un 
service rendu. Ainsi son œuvre a des prolonge- 
ments et des ramifications sans fin. Il n'a pas 
écrit, comme M. Meyer-Lûbke, une grammaire des 
langues romanes : demandez pourtant à M. Meyer- 
Liibke de vous nommer ses maîtres préférés, le nom 
de Gaston Paris se présentera bientôt dans sa liste ; 
posez pareille question à M. Antoine Thomas, bien 
que Gaston Paris n'ait point accompli de travaux 
lexicographiques suivis ; ou à M. Gilliéron, bien que 
Gaston Paris n'ait pas conduit d'enquête person- 
nelle sur les patois de France ; ou à M. Tabbé Rous- 
selol, bien que Gaston Paris n'ait point fait de 
phonétique expérimentale ; ils vous répondront : c'est 
lui, Gaston Paris, notre initiateur et notre maître. 

Et c'était une forme de vie très grande, qui 
rappelle celle d'un Diderot. Lorsqu'on lui répétait : 
« Limitez-vous, concentrez-vous, donnez-nous quel- 
que ouvrage d'ensemble»: il répondait: Quand 
je serai devenu tout à fait aveugle», et c'est le 
signe qu'il aimait ce mode d'activité, et que, s'il 
avait dû y renoncer, il en aurait souffert comme 
d'une sorte de diminution. Mais loin de se con- 
centrer, prodigue, acceptant au jour le jour, comme 
elles venaient, les tâches nouvelles, sans désordre 
pourtant, et sans que l'on sentît jamais chez lui 
l'excitation cérébrale, mais avec une sorte de 
sérénité puissante et harmonieuse, il allait semant 
sans cesse les idées et les bienfaits, et sans cesse 
élargissait sa vie. 

Si l'on veut prendre une idée juste de sa pro- 
duction scientifique, il ne suffit donc pas de par- 

Philoloffie française. 2' éd. 4 



50 



courir les fiches pourtant si nombreuses de sa 
bibliographie ; il faut feuilleter ou bien le Grnndriss 
der romani schen Philologie publié par M. Groeber; 
ou bien ces annuaires critiques dirigés par M. Voll- 
moeller où l'on expose périodiquement l'état des 
questions de la philologie romane : à tous les 
chapitres, on y lira le nom de Gaston Paris. Ainsi 
son œuvre n'est pas contenue tout entière dans ses 
nombreux ouvrages linguistiques, philologiques ou 
littéraires ; elle est aussi dans sa puissance de 
suggestion, de direction et de rayonnement, et qui 
voudrait la décrire, ce qu'il lui faudrait décrire, 
c'est l'histoire de la philologie romane pendant 
quarante années, c'en est le rythme et le mouve- 
ment. 

Dès lors on comprend qu'au jour de sa mort, ce 
fut dans le monde des médiévistes un désarroi, une 
stupeur, la sensation d'un arrêt brusque. Tant 
d'hommes savaient que leur travail partait de lui, 
reviendrait vers lui ; tant d'hommes se sentaient 
vivre sous son regard, comme sous celui même de 
leur conscience scientihque ; tant d'hommes pou- 
vaient dire : In eo vivimus, movemur et sumus. 

Est-ce donc que je voudrais annexer à son 
œuvre et absorber en elle l'œuvre de ses émules et 
de ses disciples? Rien ne saurait être plus con- 
traire à son esprit, car il fut toujours attentif à 
mesurer l'apport d'autrui, à reconnaître ses propres 
dettes, et il est admirable qu'ayant ainsi inséré son 
œuvre dans celle de ses rivaux, jamais ne se soit 
posée à son propos aucune de ces mesquines 
questions de propriété ou de priorité d'idées. Faire 



51 



le départ de ce qui est le propre de son génie et de 
ce qu'il doit à des influences subies, ce serait faire 
l'histoire de l'érudition médiévale au siècle dernier, 
et personne n'y serait présentement habile ; mais il 
est vrai de toute vérité de dire que nul plus que lui 
ne fut à la fois, au grand sens que Rabelais donne 
à ces mots, emprunteur et préteur. Par là, il est un 
beau type français. Si la France le chérit entre ses 
fils, ce n'est pas seulement parce qu'elle retrouve 
en lui quelque chose de sa raison et de sa grâce, de 
sa force, de son entrain et de son harmonie ; ce 
n'est pas seulement parce que « nul désormais ne 
pourra plus étudier l'âme française dans son évolu- 
tion historique et dans les œuvres où elle s'est 
manifestée, sans rendre hommage au grand amour 
qu'il lui a porté et au labeur admirable qu'il lui a 
consacré ') » ; si la France le chérit et se reconnaît 
en lui, c'est qu'il fut, à son image, accueillant et 
gén(''reux, prêt à recevoir et prêt à donner; c'est 
((u'il a toujours avoué sa dette envers son grand 
maître Diez ; c'est qu'il a travaillé pour sa part à 
« constituer sur la terre cette cité de Dieu qu'aucune 
guerre ne souillera, qu'aucun conquérant ne mena- 
cera » ; c'est que, partout où brille un foyer de 
science, des étrangers ont aimé ce Français, et le 
pleurent. 

Mais ceux-là entre tous le pleurent, étrangers 
ou français, les jeunes et les vétérans, ceux-là qu'il 
appelait ses élèves. Quand il mourut : «0 mon plus 

M Maurice Croiset, Notice sur la vie et les travaux 
(le Gaston Paris, lue à l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres. 

4* 



52 

que père ! » disait l'un, et cet autre « et praesidium 
et diilce dectis meum ! » et cet autre : « Nous som- 
mes tous comme des orphelins ! >^ Ils se cherchaient 
les uns les autres, eux tous qui s'aimaient en lui. Ils 
se redisaient ce qu'il avait fait, non seulement pour 
le bien de leurs travaux, mais pour la formation de 
leur vie morale ; comment chacun d'eux tour à 
tour, en telle crise de sa vie, s'était confié à lui, et 
s'était cru alors le disciple bien aimé, et l'avait été, 
en effet, au jour de sa souffrance. Ils se redisaient 
les heures de leur jeunesse où il leur avait appris 
comment et pourquoi l'on travaille. Et moi, ne 
dirai-je rien à mon tour de ce qu'il fut pour moi? 
Ne devrais-je pas les décrire devant vous, ces 
heures chères, ces heures sacrées, et n'est-ce pas 
ce qu'attendait de moi mon ami, M. Alfred Jeanroy, 
lorsqu'il m'écrivait, il y a quelques jours : < Je 
m'associe aux paroles que vous allez prononcer ; 
laissez-y seulement parler votre cœur ...» ? Oui, 
au lieu de cette image comme officielle et comme 
publique du philologue et du savant, j'aurais préféré, 
moi qui pendant dix-sept ans ai vécu de ses bienfaits, 
en retracer une autre, plus intime, et plus riche, et 
plus tendre, au gré de mon émotion et de mes 
souvenirs personnels ; et je souffre à considérer que 
d'une existence si diverse et si complexe, de la 
magnificence de son âme, de ma reconnaissance et 
de mon amour, je n'aurai montré que le peu que 
j'en ai laissé transparaître pendant cette heure. 
Mais j'ai été contraint aujourd'hui, comme lui-même 
l'avait fait pour son père, à « ne rien dire ici qui ne 
dût être dit par tout autre à ma place». Je dirai 



53 

donc seulement: si la meilleure leçon que j'ai ap- 
prise de lui est qu'il faut travailler de toute son 
honnêteté intellectuelle, de tout son cœur aussi, 
selon ce que l'on est, selon ce que Ton peut, à 
chercher la vérité et à en répandre le culte, cette 
leçon, je lai bien retenue, et par là, par là seule- 
ment, mais par là du moins, sa chaire du Collège 
de France ne sera pas diminuée. 

(Hommage à Gaston Paris, leçon d'ouverture du cours 
de langue et littérature française du moyen âge, pronon- 
cée au Collège de France par Joseph Bédier. Paris, 1904.) 



BARON DE RUBLE 

LA SOCIÉTÉ DES ANCIENS TEXTES 

(EXTRAIT d'un DISCOURS DE PRÉSIDEKCE| 



Je reviens, Messieurs, à la Société des Anciens 
textes. Etudiée dans son ensemble, votre œuvre 
frappe l'esprit du lecteur par son originalité. Les 
érudits qui ont consacré leurs veilles à des épo- 
ques plus rapprochées sont bien placés pour la 
juger. Retenus à distance par leur spécialité, ils 
ont le recul nécessaire pour apprécier la hauteur, 
les proportions, l'harmonie de l'ensemble. Après 
l'admiration naît, suivant une pente naturelle à 
l'esprit humain, le désir de tirer de ces élégants 
volumes les enseignements qu'ils comportent. Les 
philologues se demandent quel est le genre litté- 
raire qui a rendu les plus grands services à 
notre idiome. On s'étonne de l'oubli qui, pendant 
plusieurs siècles, a enveloppé de son linceuil tant 
de poètes doués d'une inspiration véritable. On 
voudrait apprendre comment les temps qui nous 
ont immédiatement précédés et dont nous som- 
mes les élèves, ont apprécié le mouvement litté- 
raire (lu moyen âge. 



55 

Pourquoi l'heure de la justice à Tégard de nos 
vieux écrivains a-t-elie ét«'' si tardive? Le po«^te 
et l'historien auraient dû, ce semble, comme les 
héritiers des grandes races féodales, se montrer 
curieux de leurs ancêtres. Voilà plus de quatre 
cents ans que l'imprimerie remplit le monde, et, 
sauf quelques chroniqueurs qui avaient échappé 
à un oubli complet grâce à la valeur de leur 
témoignage, la plupart des auteurs du moyen âge 
n'ont été publiés que de nos jours. Comment 
étaient-ils donc goûtés par les maîtres de notre 
jeunesse? 

Le propre des grands siècles littéraires est de 
dédaigner les âges précédents. Les auteurs du 
siècle de Périclès méprisaient leurs devanciers, 
et les poètes de la cour d'Auguste n'avaient pas 
assez d'épigrammes pour ceux de la République. 
La France a vu les mêmes injustices. Le XVI% 
le XVIP et le XVIIP siècles n'ont pas seulement 
dédaigné la littérature du moyen âge, ils ont mé- 
connu ses services et, pour ainsi dire, lutté d'm- 
gratitude vis-à-vis d'elle. Le XVL siècle fut le 
premier et le plus coupable. Fils du moyen âge, 
il complète et parfait l'œuvre de son père. Vien- 
nent les grands écrivains de la Renaissance et 
la langue française approche de sa perfection. 
On y trouve encore des inégalités et des emprein- 
tes de rusticité gauloise, mais la phrase a pris 
l'ampleur dont on fait honneur aux contemporains 
de Corneille; les mots ont un sens sévèrement 
délimité; les verbes se conjuguent sans confusion; 
l'orthographe obéit à des règles déjà presque fixées; 



56 

d'heureux emprunts à l'Italie et à l'Espagne en- 
richissent notre idiome sans lui faire perdre son 
originalité. Voici dans quels termes l'un des plus 
illustres, le plus grand peut-être, des prosateurs 
du règne de Henri III, Michel Montaigne, con- 
state les progrès accomplis: 

«En nostre langage je trouve assez d'estofîe, 
<i mais un peu faulte de façon: car il n'est rien qu'on 
« ne feist du jargon de nos chasses et de nostre 
« guerre, qui est un généreux terrein à emprunter; 
« et les formes de parler, comme les herbes, 
« s'amendent et fortifient en les transplantant. Je 
« le trouve suffisamment abondant, mais non pas 
< maniant et vigoreux suffisamment; il succombe 
« ordinairement à une puissante conception. Si 
'< vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il 
« languit soubs vous et fleschit, et qu'à son default 
« le latin se présente au secours et le grec à d'au- 
« très. » (Essais, liv. III, chap. V.) 

Ainsi Montaigne fait ses réserves sur cette 
langue chaude et colorée dont il usait si heureuse- 
ment. Il a cependant prouvé qu'il navait pas 
besoin du grec et du latin pour donner à ses idées 
les plus capricieuses un relief immortel. Les autres 
critiques sont plus sévères. D'Aubigné, l'un des 
plus audacieux, le plus primesautier peut-être des 
poètes dans un âge qui en a tant fait naître de 
hardis, regarde comme indigne de son examen 
« tout ce qui a esté escript en France », dit-il, 
« auparavant le roy François premier, à cause 
« de leur barbare grosserie >. Son arrêt final est 
absolu : - J'ai cogneu, dit-il, plusieurs esprits assez 



57 

« cognoissants qui faisoyent profession de tirer 
« de belles et doctes inventions du Roman de la 
« Rose et de livres pareils. Je me mis à leur 
« exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes 
« je trouvay à la fin que c'estoit aurtim légère 
« ex stercore Ennii. » Pour lui la poésie ne com- 
mence qu'à Ronsard, qui, dit-il encore, ^ a coupé 
« le filet que la France avait sous la langue ». 
(Œuvres complètes de d'Atibigné, t. I, p. 457, 
édit. Lemerre.) 

Le XVIP et le XVIII^ siècles, absorbé^ par 
l'étude de l'antiquité ont encore plus mal traité 
la littérature du moyen âge; ils ne l'ont pas seule- 
ment discutée; ils ne l'ont pas connue; ils n'ont 
pas voulu la connaître. Ils l'ont si bien refoulée 
dans l'ombre qu'elle n'en est sortie que de nos 
jours et que le commun des lecteurs a dû croire 
que la langue de Corneille et de Bossuet avait 
été forgée de toutes pièces par les grammairiens 
de Port-Royal. Rollin, le créateur de la pédagogie, 
Vaugelas, Ménage, le P. Bouhours, les premiers 
qui se soient occupés de philologie, parlent du 
moyen âge comme d'une époque obscure, aussi 
peu étudiée qu'indigne de l'être. 

Le XVIIP siècle s'est efforcé d'épaissir les 
ombres Pour les Encyclopédistes tout doit être 
nouveau; l'homme ne date que d'hier et toute sa 
science d'aujourd'hui. Voltaire lui-même, qui ré- 
sume dans son œuvre immense tout le savoir de 
son temps, n'a rien lu, ou, s'il a entrevu les pré- 
curseurs de la Henriade, il les ridiculise par des 
railleries. C'est avec la même légèreté qu'il écrit 



58 

l'histoire et qu'il déprécie par une compassion 
méprisante les longues recherches et les in-folio 
des Bénédictins. La Harpe seul, obligé d'être ou 
au moins de paraître complet dans son cours de 
littérature universelle, feint de connaître les trouba- 
dours, qu'il représente comme des chevaliers da- 
merets « courant le monde en chantant l'amour 
« et les dames - . Après les avoir loués d'avoir 
importé la rime, il se lamente sur leur jargon 
« aussi dur à goûter que difficile à entendre ». 
Il excuse la scolastique de ne s'être expliquée 
qu'en latin parce que « aucun peuple ne se fioit 
« encore assez à sa propre langue pour la croire 

< capable de faire vivre les productions de Tesprit > . 
Sa conclusion mérite d'être relevée comme l'ex- 
emple de l'aveuglement où la prévention peut 
retenir un esprit distingué: « La poésie seule, dit- 

< il, plus audacieuse (que la scolastique), avait 

< hazardé quelques essais informes (dans sa propre 
<' langue), qui ressemblaient au bégaiement de 
« l'enfance. Deux hommes pourtant, avant que 
'< l'imprimerie fut connue, furent assez heureux 
« pour produire dans leur idiome naturel des ou- 

« vrages qui contribuèrent à le fixer Ces 

« deux hommes furent le Dante et Pétrarque. 
« L'un, dans un poème d'ailleurs monstrueux et 
« remph d'extravagances, que la manie paradoxale 
« de notre siècle a pu seule justifier et préconiser, 
« a répandu une foule de beautés de style et d'ex- 
« pression, qui devaient être vivement senties par 
« ses compatriotes, et même quelques morceaux 
« assez généralement beaux pour être admirés par 



59 

« tontes les nations. » La langue de Joinville « un 
« jargon aussi dur à goûter que difficile à enten- 
« dre » ! L'Enfer de Dante « un poème monstrueux 
« et rempli d'extravagances »! Voilà le dernier 
mot de la critique littéraire au XVIIP siècle. 

Cependant, quelques érudits tentèrent des re- 
connaissances dans les anciens manuscrits. En 
1756, Barbazan publia des Fabliaux et contes, 
dont Méon devait, un demi-siècle plus tard, donner 
une version accommodée au goût du temps. La- 
curne de Sainte-Palaye voulut faire plus et mieux, 
mais il n'arriva point à mettre en œuvre les im- 
menses travaux de copie et de compilation qu'il 
avait faits ou dirigés. Les travaux d'érudition en 
général subirent un temps d'arrêt pendant la pé- 
riode révolutionnaire, et le XIX^ siècle, en ses 
premières années, ne se montra pas plus favo- 
rable à l'étude de notre vieille langue et de notre 
vieille littérature que l'époque précédente. L'école 
classique était composée de fils de Voltaire ou 
de Rousseau, dont la généalogie littéraire ne re- 
montait pas au delà de Malherbe. Un petit nombre 
de bibliophiles se disputait obscurément dans les 
arrière-boutiques des bouquinistes les beaux exem- 
plaires du Roman de la Rose, les éditions origi- 
nales des œuvres de Christine de Pisan, d'Alain 
Chartier, de François Villon, de Gringore, des 
poètes de la Pléiade, et les faisaient relier, sans 
les lire, par les artistes à la mode. Il faut arriver 
à Raynouard et à Roquefort pour trouver, en 
faveur des anciens monuments de notre langue, 
un essai d'exploration sérieuse, mais gâtée par 



60 

des hypothèses, qui prouvent combien l'éducation 
des savants, et à plus forte raison du grand public, 
contenait de lacunes. Après 1830 les publications 
de Paulin Paris, qui vécut assez pour être l'un 
des fondateurs et le premier président de notre 
Société, de Francisque Michel, de Le Roux de 
Lincy, marquent un progrès très sensible dans 
l'appréciation et l'étude critique de nos anciens 
auteurs: mais les tentatives si méritoires de ces 
savants ne dépassèrent pas les limites des cabi- 
nets des curieux et furent découragées par l'in- 
différence générale. C'est à peine si la collection 
des anciens poètes de la France, commencée et 
poursuivie avec ardeur pendant quelques années 
par Guessard, obtint plus de faveur. Je fais appel 
aux souvenirs des hommes de ma génération, 
qui ont commencé ou terminé leurs études vers 
le milieu de ce siècle. Ont-ils jamais entendu 
parler dans leurs classes d'humanités des chan- 
sons de geste, des romans d'Arthur, de l'épopée 
carolingienne, des chansons des trouvères, de cette 
immense littérature, éclose à l'ombre des cloîtres 
ou des donjons? 

C'est à vous, Messieurs, c'est à la Société des 
Anciens textes qu'appartient l'honneur d'avoir 
repris ces études, qui trouvaient plus de faveur 
hors de notre pays. Guidés par de savants philo- 
logues, vous avez feuilleté avec courage les ma- 
nuscrits des bibliothèques de France et de l'étran- 
ger. Vous en avez tiré des romans en prose et 
en vers, des chansons de geste, des fabliaux, des 
mystères, qui transportent le lecteur dans un 



61 

monde inconnu à force d'avoir cté oublié et qui 
le font vivre de la vie du moyen âge. Plus heu- 
reux que vos prédécesseurs, vous avez pu pro- 
céder avec méthode, dédaigner la faveur des édi- 
teurs intéressés, donner dans vos recherches la 
première place à la science, planer au-dessus de 
cette popularité vaine qui s'attache souvent aux 
sottises imprimées, suivant le mot de Beaumar- 
chais, et jamais aux bons ouvrages. Votre œuvre 
infuse un sang nouveau. Est-ce trop dire qu'elle 
nous fait espérer le rajeunissement de notre pro- 
duction intellectuelle? L'avenir donnera peut-être 
raison à ces espérances. Quoi qu'il en soit, vous 
avez bien mérité d'autre part la gratitude de vos 
contemporains. Vous avez initié les indifférents 
à un mouvement littéraire dont ils ne soupçon- 
naient pas l'existence, et démontré, par des ex- 
emples, les origines diverses de la langue fran- 
çaise. Enfin vous nous avez donné les moyens 
de juger, depuis le règne de Charles le Chauve jus- 
qu'à celui de Louis XII, les progrès de cet idiome 
qui, en servant à l'interprétation de tant de senti- 
ments héroïques, a rendu d'aussi grands services 
à la gloire de la France que les victoires de nos 
armées. 

(Bulletin de la Société des Anciens textes. Dix hui- 
tième année. Paris 1895. P. 45—51.) 



A. JEANROY ET L. HA VET 
FRÉDÉRIC MISTRAL 



La mort de Frédéric Mistral, survenue le 25 
mars 1914, est un événement qui ne saurait laisser 
indifférent aucun de nos lecteurs. Nous n'essaie- 
rons pas de retracer en quelques lignes cette 
carrière si pleine, d'une si admirable unité, sur 
laquelle il nous a fourni lui-même les plus précieux 
renseignements. Mais nous nous en voudrions de 
ne pas rappeler l'immense service que Mistral a 
rendu aux études dialectales par la publication 
de ce vaste dictionnaire, qui embrasse tous les 
dialectes méridionaux, de l'Océan aux Alpes, vé- 
ritable » Trésor « où sont résumées, rectifiées, 
complétées tant d'ébauches antérieures; seule une 
lucide intelligence comme la sienne, aidée d'une 
tenace volonté, pouvait mener à bien cette entre- 
prise gigantesque, comparable à celles de Henri 
Estienne et de Littré^) 

^) On peut lire sur la composition et les caractères du 
Trésor doii félihriye l'intéressant article de M"'' Minck- 
witz dans la Germanisch-romanischeMonatsschrift. 1913, 
p, 527-43. 



63 

Sur Mistral poète, on nous j)ermettra de ren- 
voyer an magistral article écrit par Gaston Paris 
1(S94^ auipiel il n'a rien été ajonté d'essentiel 
depuis, et de reproduire les paroles prononcées 
par M. Louis Havet dans la dernière séance de la 
Société fondée en l'honneur de ce maître éminent, 
dont Mistral était membre; la hardiesse et l'ori- 
ginalité de la tentative qui a donné naissance au 
félibrige y sont caractérisées avec une hauteur de 
vues et un bonheur d'expression auxquels nous 
ne nous flatterions pas d'atteindre : 

»II n'est rien que la mort épargne: mais à sa 
bien-aimée lengo mespresado, Mistral aura donné 
d'abord un soudain renom européen et planétaire, 
ensuite, dans la mesure qui est à la portée d'un 
seul homme, ce lustre sérieux, durable et charmant 
qui naît de la poésie à la fois châtiée et inspirée. 
Il a magnifié la petite patrie, où notre tendresse 
s'attache par le souvenir des yeux, et l'autre petite 
patrie, la langue maternelle, qui est la musique 
des années naïves et qui a été le premier lien 
entre les cœurs. Il a redécouvert la vie rurale, 
et, avec elle, les plus anciens spectacles qui ont 
initié nos ancêtres à la beauté des mouvements 
humains. Il a remis en valeur aussi l'amour ingénu, 
(pii est l'instinct même de la vie et l'éveil spon- 
tané de notre noblesse morale; tel l'amour de 
» l'enfant Gérart<, qui prend Oriour entre ses bras 
en silence, et l'amour d' Oriour, qui sans mot dire 
suit Gérart en sa contrée «. C'est que sa chère 

^) Bévue de Paris, 1*^' octobre et 1^'^ novembre 1894; 
reproduit datis Penseurs et poètes, Paris 1896. p. 6:2 ss. 



64 

langue paysanne lui permettait d'être primitif et 
simple, de laisser à d'autres les ambitions de la 
psychologie et de faire sourdre, dans le pays de 
Maillane, une Hippocrène qui fût en même temps 
une fontaine de Jouvence*. 

(Annales du Midi. Juillet 1914. P. 409—10.) 



DEUXIEME SECTION 
VUES D'ENSEMBLE 



ANTOINE THOMAS 
LES LANGUES ROMANES 



Messieurs, 

[\n inaugurant aujourd'hui dans cette enceinte 
l'enseignement des langues romanes, je me sens 
avant tout un double devoir à remplir: remercier 
le Ministre qui a bien voulu me confier une tâche 
aussi importante, — tâche qui, pour être en rapport 
avec mes travaux antérieurs, n'en est pas moins 
lourde à mon inexpérience; — remercier aussi, et 
plus vivement encore, les professeurs éminents de 
cette Faculté qui, depuis longtemps, avaient re- 
connu l'utilité de cet enseignement, qui, à plu- 
sieurs reprises, en avaient demandé la création, 
et qui, cette création obtenue, ont fait à leur nou- 
veau collègue un accueil dont il a été touché plus 
profondément qu'il ne saurait le dire. 

Pour ajouter une chaire nouvelle à celles que 
possédait déjà la Faculté des lettres de Toulouse, 
chaires si brillamment occupées et qui lui valent 
une si légitime réputation, il a fallu assurément 

Philologie française 2 ed 5 



m 

plus d'une raison sérieuse. Je suppose qu'avant 
de donner ainsi à la philologie romane une place 
de plus dans les cadres universitaires, on s'est 
livré à une longue et minutieuse enquête, et j'ima- 
gine qu'on a soigneusement interrogé ladite philo- 
logie romane, pour savoir quels avaient été jus- 
qu'ici ses moyens d'existence. L'enquête ne se 
sera peut-être pas bornée à la France. Si, comme 
tout porte à le croire, on a jeté un coup d'oeil 
sur ce qui se passe à l'étranger, on aura pu con- 
stater un fait qui, au premier abord, ne laisse pas 
que de surprendre : on aura vu que c'était dans 
les pays romans que la philologie romane était 
le moins enseignée. En Allemagne, il n'y a si 
petite université, — et vous savez que les univer- 
sités abondent, petites et grandes, dans la docte 
Allemagne, — il n'est, dis-je, si petite université 
allemande qui ne tienne à honneur d'avoir sa 
chaire de langues romanes, si bien que les pays 
de langue germanique, à eux seuls, contiennent 
plus de romanisants que le reste de l'Europe en- 
tière. En Espagne et en Portugal, sauf quelques 
brillantes, mais rares exceptions, on paraît trop 
se désintéresser de ces études, comme, il est vrai, 
de beaucoup d'autres. L'Italie s'y est mise assez 
tard; mais enfin elle possède aujourd'hui, sinon 
des groupes nombreux d'étudiants, au moins des 
professeurs distingués, — quelques-uns même tout 
à fait éminents, — à Rome, à Naples, à Florence, 
à Pise, à Bologne, à Padoue et à Milan. En France, 
jusqu'à ces dernières années, la philologie romane 
n'était enseignée qu'à Paris, tout comme le sans- 



crit, le zend on le chinois. Là, il est vrai, elle 
avait pour représentants trois hommes dont le 
monde savant s'accorde à reconnaître l'incontes- 
table supériorité, et que je suis heureux autant 
que fier d'avoir eus pour maîtres : MM. Gaston 
Paris, Paul Meyer et Arsène Darmesteter. (Test 
au Collège de France, à l'Ecole des Chartes, à 
l'Ecole pratique des Hautes Etudes, que j'ai pu 
profiter de leurs leçons; aujourd'hui, à ces trois 
établissements on peut. Dieu merci, ajouter la 
Sorbonne, dont les portes se sont ouvertes toutes 
grandes à M. Darmesteter. . . 

Vous savez, Messieurs, quel est le titre officiel 
de cette conférence : langues et littératures romanes. 
Quelques-uns de vous, peut-être, — et cette suppo- 
sition n'est pas une simple formule oratoire, car 
j'ai eu la preuve du fait dans plusieurs conver- 
sations particulières, — quelques-uns de vous donc 
ont été étonnés de ce titre, et ne s'expliquent pas 
très bien le pluriel qu'il renferme. Il y a là un 
malentendu qu'il importe de faire cesser immé- 
diatement. On a l'habitude ici, comme dans tout 
le Midi, d'appliquer exclusivement le nom de langue 
romane aux différents dialectes du midi de la 
France, que l'on englobe ailleurs sous le nom 
général de langue d"oc ou provençal; permettez- 
moi de rechercher l'origine et la raison d'être de 
cette dénomination; vous verrez tout de suite les 
défauts qu'elle présente au point de vue de l'étude 
comparée des langues, et vous conviendrez, je 
l'espère, qu'il y a avantage à la remplacer par 
une autre. 

5* 



58 

Le mot Romanus, qui désignait uniquement 
à l'origine un habitant de la ville de Rome, ne 
tarda pas à prendre une extension de sens en 
rapport avec les destinées de cette ville extra- 
ordinaire. Un édit célèbre, que l'on attribue gé 
néralement à l'empereur Caracalla, accorda le titre 
de citoyen romain à tous les hommes libres des 
provinces anciennement conquises qui faisaient 
partie de l'empire : >/ In orbe Rotnano qui sunt, « 
dit Ulpien, » ex constitiitione imperatoris An- 
tonini cives Romani effecti stmt. « Dès lors, on 
peut le dire, tous les habitants du monde civihsé 
eurent un droit égal à s'appeler Romani. Cette 
solidarité entre tous les membres de l'empire, où 
Italiens, Gaulois, Ibères, Daces et autres se trou- 
vaient réunis sous le même nom comme ils étaient 
gouvernés par les mêmes lois, se resserra encore 
davantage en présence des éléments étrangers, 
de tous ces peuples germaniques, confinés d'abord 
au delà des frontières, mais qui ne tardèrent pas 
à les franchir en envahisseurs, et que l'on engloba 
également sous une appellation commune, celle de 
barbares. Barharus et Romanus sont continuel- 
lement opposés l'un à l'autre chez les écrivains 
latins de l'extrême décadence. On en arriva même 
à créer un mot nouveau pour exprimer plus 
nettement encore cette idée nouvelle : le mot de 
Romania, synonyme de Imperium Romamim, 
formé analogiquement, d'après les anciens termes 
géographiques de Gallia, Italia, Britannia, etc. 
A cette opposition entre les races, les lois et les 
mœurs, répondait une opposition, plus forte encore 



69 

peut-être, entre les langues. Nulle part elle n'est 
mieux indiquée que dans ces vers souvent cités, 
où Fortunat, s'adressant au Franc Gharibert, lui dit: 



Hinc cui Barbaries, illiiic Roniania plaudit 
Diversis linguis laus sonat una viro. 



La langue officielle de Rome et de l'Empire 
était le latin, et ce nom de lingna latina lui 
fut toujours conservé. Mais le latin n'était que 
la langue littéraire. Depuis longtemps déjà il y 
avait de grandes différences entre cette langue, 
la seule que l'on écrivît, et la langue vulgaire, 
la seule que parlât l'énorme majorité de la po- 
pulation. C'est à cette dernière, sermo vnlgaris, 
sermo pleheins, comme l'appellent les auteurs 
classiques, que l'on appliqua le nom de lingua 
romana, et ce nom servit à la distinguer à la 
fois et du latin proprement dit et des idiomes 
tudesques des envahisseurs. 

Je n'ai pas à vous exposer. Messieurs, — et 
la tâche serait trop au-dessus de mes forces, — 
comment du monde romain et du monde barbare, 
se pénétrant l'un l'autre, sortirent peu à peu les 
nationalités modernes. Le nom de Eomanus, au 
sens politique et social, ne se maintint pas au 
delà des temps carolingiens; au sens lingui.stique, 
il vécut plus longtemps. Les Barbares établis 
dans l'Empire ayant fini par dé.sapprendre leur 
propre langue, la lingua romana ne se trouva 
plus en présence que du latin, dont elle s'éloignait 
d'ailleurs chaque jour davantage. Mais, par un 



phénomène d'ordre purement linguistique sur 
lequel j'aurai à revenir, cette langue qui, à l'ori- 
gine, était, ou peu s'en faut, la même dans tout 
l'Empire d'Occident et jusqu'à l'embouchure du 
Danube, se développa plus ou moins sur les divers 
points de ce territoire immense, si bien qu'à un 
moment donné elle ne se trouva plus partout 
identique à elle-même. Ceux qui la parlaient ne 
pouvaient se rendre compte d'abord de ce phéno- 
mène; car, le plus souvent, ils manquaient de 
terme de comparaison. Chacun continua donc, 
pendant longtemps, obéissant à la tradition his- 
torique, de donner à la langue qu'il parlait le 
nom de langue romane, sans se préoccuper de 
savoir où commençait et où finissait cette langue, 
ni quels étaient les voisins qui avaient un droit 
égal à la copropriété de ce nom. Les fameux 
serments de Strasbourg de 842 furent prononcés, 
au témoignage de l'historien Nithard, qui nous 
les a transmis, romana et theudisca lingua; or 
vous savez que ce précieux texte de romana 
lingua est le plus ancien texte français. A la fin 
du douzième siècle, un poète nous déclare qu'il 
chante » en plana lenga romana. « Ce poète, 
Jaufré Rudel, seigneur de Blaye sur la Gironde, 
est un de nos troubadours, et la langue dont il 
se sert est la langue littéraire du midi de la France. 
Plus tard encore, au treizième siècle, un autre 
poète nous dit qu'il écrit » en roman paladino «, 
c'est-à-dire en roman de cour; ce poète est un 
Espagnol, Berceo, et la langue qu'il emploie est 
le castillan. 



71 

On linit cependant, la formation des nationalités 
s'accentuant de plus en plus, par renoncer à ce 
terme générique de roman et par employer des 
termes plus précis et plus spéciauxpour les langues 
auxfjuelles on les appliquait : on dit le français, 
l'italien, l'espagnol, le portugais. On fut plus em- 
barrassé pour la langue du midi de la France, 
car elle ne correspondait à aucune nationalité 
distincte en dehors de la grande nationalité fran- 
çaise; d'ailleurs, pendant longtemps, comme l'on 
n'avait guère occasion d"en parler, peu importait 
qu'elle s'appelât d'une façon ou de l'autre. Enfin 
Raynouard vint, et il ressuscita, en faveur de la 
langue des troubadours, cette appellation de langtie 
romane, dont j'ai expliqué plus haut l'origine : 
ce nom, qui se rattachait à des souvenirs encore 
vivants du moyen âge, fit rapidement fortune. 
En le choisissant, Raynouard avait d'ailleurs une 
raison; il le justifiait par tout un .sy.stème sur la 
formation des langues dérivées du latin. D'après 
lui, cette lingua roniana, que l'on trouve men- 
tionnée si souvent dans la première partie du 
moyen âge, n'était autre que la langue des trou- 
badours. Seul, le midi de la France, par un privi- 
lège incompréhensible, avait conservé intact ce 
précieux dépôt que lui avait confié l'Empire romain, 
et qui, dans les autres pays, avait été diverse- 
ment modifié et déformé, de façon à produire ici 
le français, là l'italien, plus loin l'espagnol et le 
portugais. C'est là une théorie que l'on ne saurait 
plus accepter aujourd'hui. La langue des trouba- 
dours dérive de la lingua romana primitive, 



72 



c'est-à-dire du latin vulgaire, tout comme le fran- 
çais, l'italien, l'espagnol, le portugais et le rou- 
main; c'est une des langues romanes, et non la 
langue romane par excellence. Il faut donc, dans 
l'intérêt de la science, lui donner un nom spécial, 
analogue, autant que possible, à celui de ses sœurs. 
On peut, comme on le fait souvent, l'appeler 
langue d'oc, et l'opposer ainsi au français, désigné 
fréquemment sous le nom de langue d'oïl. C'est 
Dante qui paraît avoir eu le premier, dans son 
traité latin De vidgari Eloquentia, l'idée de dis- 
tinguer ainsi les trois langues vulgaires qu'il con- 
naissait, par la façon dont elles expriment l'affir- 
mation. Mais son horizon était trop restreint, et 
il ne voyait pas que le nom de langue de si 
pouvait être également revendiqué par l'italien, 
l'espagnol, le portugais et même le roumain. On 
a encore donné à la langue des troubadours le 
nom de langue limousine, et M. Chabaneau ex- 
pliquait récemment ce nom d'une façon fort ingé- 
nieuse. D'après lui, ce serait le dialecte limousin 
qui aurait été élevé par les premiers troubadours 
à la dignité de langue littéraire de tout le midi 
de la France; la même fortune, vous le savez, 
est échue au toscan en Italie, au castillan en Es- 
pagne. La supposition de M. Chabaneau me paraît 
assez vraisemblable; mais elle n'est pas encore 
scientifiquement démontrée. D'ailleurs ce sont les 
Catalans seuls qui se sont servis de cette expres- 
sion de langue limousine, et elle n'a pas la no- 
toriété nécessaire pour s'imposer à notre choix. 
Il vaut mieux s'arrêter au nom de provençal, 



73 

qui est aujourd'hui employé par tous les savants 
qui s'occupent de l'étude des langues romanes, 
et qui a une base historique assez large pour 
l'emploi que la science moderne lui a définitive- 
ment assigné. Le mot Provlncia, nom de la pre- 
mière conquête romaine dans les Gaules, s'est 
aujourd'hui localisé dans le nom de la Provence, 
région située sur la rive gauche du Rhône, et 
qui ne comprend que trois ou quatre départe- 
ments. Mais il avait originairement un sens bien 
plus étendu, et le moyen âge, où les divisions 
géographiques étaient si instables, l'a longtemps 
employé dans ce sens. Le comte de Toulouse, Ray- 
mond IV, qui prit une si grande part à la pre- 
mière croisade, est appelé fréquemment par les 
historiens cornes Provincialnim: l'évêque du Puy, 
Adhémar, episcopusProvincialis: enfin le chroni- 
queur Raoul de Gaen nous rapporte un dicton 
qui avait cours dans l'armée des croisés, et où 
l'esprit différent du nord et du midi de la France 
est mis en opposition sous une forme piquante, 
sinon complètement exacte : » Les Français à la 
guerre, disait-on, les Provençaux à la table : Franci 
ad hella, Provinciales ad victualia. « Il n'y a 
donc rien d'excessif à appliquer ce nom de pro- 
vençal au Midi tout entier, et, pour ce qui con- 
cerne la langue des troubadours, nous y sommes 
d'autant plus autorisés qu'eux-mêmes l'ont plus 
d'une fois désignée sous le nom de langue pro- 
vençale. Ce nom est le seul qu'ait connu l'Italie, 
où notre littérature du Midi a joué, comme vous 
le savez, un rôle considérable, et où s'en con- 



74 

servent aujourd'hui des manuscrits nombreux et 
importants. Ainsi donc, il y a tout avantage à 
adopter le nom de langue et littérature proven- 
çales pour désigner la langue et la littérature des 
troubadours; c'est ce que nous ferons désormais, 
et nous réserverons le nom de langues romanes 
à l'ensemble des idiomes dérivés du latin que 
l'on appelle aussi quelquefois, à cause de cela, 
langues néo-latines. . . 

L'étude des langues, comparée ou non, se di- 
vise naturellement en quatre parties : la phoné- 
tique ou étude des sons, la morphologie ou étude 
des formes, telles que la déclinaison et la con- 
jugaison, la syntaxe, et enfin le vocabulaire. Ces 
différentes branches de la philologie romane seront 
successivement l'objet de notre étude, et nous 
définirons alors avec toute la précision possible 
le but et la portée de chacune d'elles. La phoné- 
tique suffira amplement à nous occuper cette 
année ; permettez-moi de vous en parler avec 
quelques détails et d'ajouter ensuite un mot sur 
le vocabulaire. 

La phonétique recherche les lois d'après les- 
quelles les sons latins se sont modifiés dans leur 
passage aux langues romanes; ces lois sont pure- 
ment matérielles et trouvent leur explication dans 
une étude attentive de l'organisme de la voix; 
toutefois, comme la voix humaine n'est pas seule- 
ment le produit inconscient de l'organe qui sert 
à son émission, mais qu'elle obéit aussi à l'in- 
telligence, les lois matérielles de la phonétique 
se trouvent souvent contrariées par les lois, ou. 



75 

si l'on veut, par les caprices de l'analogie. La 
loi capitale de la phonétique est la loi de l'accent 
tonique : les langues romanes conservent toutes 
l'accent tonique sur la syllabe qui avait cet accent 
en latin. » L'accent, « a dit justement Diez, « est 
le pivot autour duquel tourne la formation des 
mots. « Il ne s'agit, bien entendu, que des élé- 
ments latins qui ont passé aux langues romanes 
dans la période de formation, et les lois de la 
phonétique ne sont pas applicables aux mots sa- 
vants, qui ont été empruntés après coup aux 
langues anciennes, comme aux langues modernes 
étrangères. Le français, une fois formé, a de bonne 
heure perdu le sens de l'accent latin, et la façon 
déplorable dont on nous a appris, dans les lycées, 
à prononcer cette dernière langue n'est certes pas 
faite pour le lui rendre de sitôt. De là une diffé- 
rence capitale entre les mots savants et les mots 
populaires, ces derniers toujours fidèles à la loi 
de l'accent, les premiers la violant d'ordinaire 
outrageusement. Il est arrivé plus d'une fois que 
le même mot a été introduit dans la langue et 
par la voie populaire et par la voie savante; alors 
on a ce qu'on appelle des doublets ou doubles 
formes. Porche et portique constituent un doublet 
du latin porticiis: au premier abord, la seconde 
forme, portique, est bien plus voisine du latin 
que la première. Il en est ainsi, en effet, sur le 
papier, mais non aux yeux du linguiste. Celui-ci 
sait que les Latins prononçaient pôrticus, tout 
comme les Italiens d'aujourd'hui prononcent pôr- 
tico, et ceux qui connaissent le rôle capital de 



76 

l'accent dans la prononciation penseront que le 
mot porche aurait paru moins étrange à l'oreille 
de Cicéron que celui de portique. Il y a, vous 
le savez, une ville d'Italie dont le nom est pré- 
cisément le pluriel de ce mot latin pôrticus; les 
habitants de cette ville, fidèles à la tradition, l'ap- 
pellent Pôrtici, et si nous autres Français, repre- 
nant la tradition interrompue de notre vieille 
langue, et nous conformant à la terminaison ita- 
lienne, nous l'appelions Pôrchi, ils auraient as- 
surément moins de peine à la reconnaître sous 
cette forme que sous notre prononciation légère- 
ment ridicule de Portici. 

Une autre loi purement physique, dont il est 
intéressant de rechercher les applications dans le 
domaine de la phonétique, est ce qu'on appelle 
la loi du moindre effort. L'organisme vocal se 
fatigue peu à peu de la prononciation des mêmes 
sons, et il cherche tous les moyens de diminuer 
cette fatigue en simplifiant ces sons qu'on l'oblige 
à émettre. S'agit-il des consonnes? La forte se 
changera insensiblement en une douce, et celle-ci 
finira même souvent par disparaître. Le t primitif, 
isolé entre deux voyelles, s'affaiblit en d, et ce 
d lui-même n'a qu'une existence précaire; mais 
jamais nous ne verrons un d se transformer en t. 
Ainsi le latin muata, participe passé féminin de 
amare, qui, en italien classique, reste tel quel, 
est devenu aniada dans la plupart des dialectes 
de la péninsule; la même forme avec un d est 
celle de l'espagnol, du portugais et du provençal; 
mais à l'extrême nord des pays de langue d'oc 



77 

comme des pays de langue italienne, nous trou- 
vons la forme amaa, où le d a disparu. Le fran- 
çais possédait encore ce cl au milieu du onzième 
siècle, comme le montre le Poème de saint Alexis: 
mais dès le commencement du douzième, il l'a 
laissé tomber et dit amée, forme remplacée plus 
tard, sous une influence analogique, par la forme 
actuelle aimée. Les voyelles n'échappent pas à 
l'action de cette même loi : nous voyons des triph- 
tongues se réduire à des diphtongues, et ces 
diphtongues à leur tour passer au son de simples 
voyelles. Il n'y en a pas d'exemples plus curieux 
que dans nos mots français qui se terminent par 
le suffixe -eau = lat. 'elhitn. L'ancien français 
prononçait certainement les trois lettres qui com- 
posent ce suffixe, et en formait une triphtongue 
réelle : ce son eau, qui paraît si étrange à notre 
oreille, s'est maintenu dans plus d'un de nos patois. 
Peu à peu Va et Vu, se combinant plus intime- 
ment, produisirent un son simple, celui de o ouvert; 
il n'y eut donc plus qu'une diphtongue composée 
de e et de o: l'existence de cette prononciation 
est attestée par tous les grammairiens du seizième 
siècle. La langue actuelle à son tour, et depuis 
longtemps déjà, a supprimé le premier élément 
de cette diphtongue, et n'a plus gardé que le son o: 
mais par une sorte de compensation, la chute de 
l'e a été atténuée par l'allongement de Vo, qui, du 
son bref et ouvert qu'il avait originairement, a 
passé au son long et fermé qu'il possède au- 
jourd'hui, au moins dans la prononciation correcte 
du français. 



78 

L'étude du vocabulaire des langues romanes 
nous révèle un fait dont je n'ai pas parlé jus- 
qu'ici, mais que je ne saurais passer sous silence, 
ne fût-ce que pour repousser les conséquences 
exagérées que l'on en a quelquefois tirées : il est 
avéré qu'en dehors du latin, ces langues ont em- 
prunté un certain nombre de mots à des idiomes 
étrangers. Je ne sors pas, bien entendu, de la pé- 
riode de formation, et pour mieux me limiter, je 
ne parlerai que du français et du provençal. Quel- 
ques-uns de vous auront trouvé peut-être qu'en 
regardant le français et le provençal comme des 
transformations toutes naturelles de la lingua ro- 
mana primitive, jai oublié deux facteurs impor- 
tants de ces langues, l'élément celtique, qui exis- 
tait dans la Gaule avant la conquête romaine, et 
l'élément germanique, qui y a été apporté par 
les invasions barbares. C'est qu'en effet ces deux 
facteurs sont tout à fait négligeables, et qu'ils 
n'ont pas dans la formation de nos deux langues 
l'importance qu'on leur a quelquefois donnée. Le 
celtique cessa d'être parlé en Gaule vers le sixième 
ou le septième siècle, sauf dans l'Armorique, où 
d'ailleurs de nombreuses immigrations venues de 
la Grande-Bretagne contribuèrent à le maintenir; 
quant aux Germains, non seulement ils n'impo- 
sèrent pas leur langue aux Gaulois romanisés 
parmi lesquels ils s'établirent, mais ils finirent 
par l'oublier eux-mêmes pour parler la langue 
romane qu'ils entendaient autour d'eux. Toutefois, 
pendant cette cohabitation assez longue du latin 
vulgaire avec le celtique d'abord, puis avec les 



79 

idiomes germaniques, le premier emprunta aux 
deux autres un assez grand nombre de mots, 
comme il nous arrive tous les jours d'en em- 
prunter à l'anglais ou à l'italien. Ces emprunts 
sont d'ailleurs peu considérables : le nombre des 
mots français ou provençaux d'origine germanique 
ne s'élève guère au delà de cinq cents, et je ne 
crois pas que ceux que l'on peut, d'une façon 
certaine, rapporter au celtique atteignent le chiffre 
de cent. Voilà donc, en somme, à quoi se ré- 
duisent à peu prèS; sur le français et le provençal, 
l'influence celtique et l'influence germanique. On 
peut dire qu'elles sont tout à fait insignifiantes, 
car elles ne portent que sur le vocabulaire; et 
la linguistique nous apprend que le vocabulaire 
d'une langue est ce qu'il y a de moins essen- 
tiellement lié a la constitution interne et à l'es- 
sence même de cette langue. L'anglais a emprunté 
au français du moyen âge une foule de termes; 
mais ces emprunts, fussent-ils cent fois plus nom- 
breux, n'empêcheront jamais l'anglais d'être une 
langue germanique. Le vocabulaire du roumain 
renferme certainement beaucoup plus de mots 
slaves, magyars ou autres que de mots d'origine 
latine, et pourtant personne ne songerait à con- 
tester au roumain sa qualité de langue romane. 
C'est qu'en effet l'élément constitutif d'une langue 
réside dans les formes grammaticales : c'est là ce 
qu'il y a en elle d'essentiel, ce qui permet de lui 
assigner sa place dans la famille linguistique et 
d'établir les liens de parenté qui l'unissent aux 
autres langues. Comme nous le montrerons en 



80 



son temps, ni le celtique ni l'allemand ne sau- 
raient prétendre, à ce point de vue, à la moindre 
influence sur le français ou sur le provençal. 

Par l'étude de la phonétique et du vocabulaire, 
nous arriverons à découvrir la forme originaire 
de la plupart des mots dont se servent les langues 
romanes : c'est à ce résultat, dont la recherche est 
souvent passionnante, que l'on donne le nom d'éty- 
mologie. L'étymologie, vous le voyez donc, ne 
constitue pas une science proprement dite. A plus 
forte raison ne saurait-on donner ce nom à toutes 
les fantaisies auxquelles beaucoup de gens d'esprit, 
à la suite de Ménage, se sont laissés entraîner, 
en croyant sincèrement faire de l'étymologie. Tou- 
tes les mémoires sont pleines des épigrammes 
qu'on leur a décochées. C'est des étymologistes 
de cette trempe que voulait parler Voltaire, quand 
il a écrit : » L'étymologiste tient peu de cas des 
consonnes et néglige toutes les voyelles. « On con- 
naît, d'autre part, l'épigramme du chevalier d'Aceil- 
ly, à qui l'on voulait faire croire que le mot al- 
fana, nom donné par l'Arioste à la jument de 
Gradasse, venait du latin equus: 

Alfana vient d' equus, sans doute, 
Mais il faut avouer aussi 
Qu'en venant de là jusqu'ici 
11 a bien changé sur la route. 

L'étymologie, telle qu'on l'entendait alors et 
l'étymologie telle qu'on la comprend de nos jours, 
n'ont pas plus de rapports que l'alchimie du moyen 
âge et la chimie moderne depuis Lavoisier. Il 



81 

est à craindre cependant que quelques personnes 
ne conservent contre les résultats les plus assurés 
de la science contemporaine des préventions trop 
bien justifiées par la fausse science des siècles 
derniers. A ces préventions, si elles existent en- 
core, il n'y a qu'un moyen de répondre : de même 
(jue le philosophe antique démontrait l'existence 
du mouvement en marchant, de même, en ex- 
posant dans tous leurs détails les principes de 
l'étymologie moderne et en les appliquant, nous 
arriverons, je l'espère, à convaincre les incrédules 
de leur justesse et de leur vérité. Nous étudierons 
minutieusement, et d'après des documents assurés, 
l'histoire de chaque mot depuis son point de dé- 
part jusqu'il son point d'arrivée; nous consta- 
terons, en effet, suivant la parole du chevalier 
d'Aceilly, que la plupart de ces mots » ont bien 
changé sur la route. « C'est qu'aussi la route est 
longue, des premières années de l'ère chrétienne 
jusqu'à nos jours; mais en en fixant soigneuse- 
ment et rigoureusement toutes les étapes, la 
science peut échapper, soyez-en sûrs, au risque de 
se fourvoyer. 

(A. Thomas. Conférence de langues et littératures 
romanes. Leçon d'ouverture prononcée le 17 décembre 1881, 
Toulouse 1882.) 



Philologie fraïK/aise 'i" éd. 



GASTON PARIS 

GRAMMAIRE HISTORIQUE DE LA LANGUE 
FRANÇAISE 



Messieurs, 

J^'objet de ce cours est la Grammaire histo- 
rique de la langue française. Je voudrais, dans 
cette première leçon, définir exactement ce que 
j'entends par là. 

La première question à laquelle j'essaierai de 
répondre est celle-ci: Qu'est-ce que la langue 
française? Il semble au premier abord que la 
réponse soit des plus simples; elle ne l'est pour- 
tant qu'en apparence: si on pénètre au fond des 
choses, on reconnaît bien vite combien cette simple 
question soulève de problèmes délicats. 

La première définition qui se présente, et celle 
que donneraient sans doute, au premier moment, 
toutes les personnes interrogées, est celle-ci : la 
langue française est celle que parlent les Fran- 
çais. Il est clair que cette formule est à la fois 
trop large et trop étroite, puisque les Bretons, 



83 

les Basques, les Corses, les Alsaciens sont fran- 
çais et ne parlent pas français, et que d'autre 
part, hors de France, les Belges, les Suisses, les 
Canadiens se servent de notre langue; mais ceux 
qui emploient cette formule ont conscience de ce 
double défaut, et si elle ne soulevait pas d'autres 
objections on pourrait encore l'accepter. Mais il 
y a des difficultés bien plus graves. Allez en 
Picardie, en Normandie, en Lorraine, en Sain- 
tonge : interrogez le premier paysan venu, vous 
n'entendrez que fort imparfaitement ce qu'il vous 
dini : il est français cependant. Ce sera bien autre 
chose si le paysan qui vous parle est gascon ou 
provençal : vous reconnaîtrez à grand'peine dans 
son langage quelques mots que vous devinerez 
plutôt que vous ne les comprendrez, et pourtant 
les Gascons et les Provençaux sont des Français. 
Je ne dis rien, bien entendu, dans ces différentes 
provinces, des gens lettrés qui parlent également 
le langage du pays et le français, ou même le 
français seulement : l'histoire nous apprend d'une 
façon irrécusable que leurs ancêtres ne le parlaient 
pas, et que, par suite de circonstances politiques 
ou littéraires, il est devenu d'usage, dans ces pays, 
pour les gens cultivés, d'apprendre un langage 
importé d'ailleurs. — La définition ci-dessus pro- 
posée est donc complètement insuffisante. 

Dirons-nous que le français est la langue de 
la littérature française, celle dont l'Académie a 
dressé le vocabulaire, dont les manuels classiques 
nous donnent la grammaire? Quoique plus voi- 
sine de la vérité, cette réponse laisse encore bien 



84 

à désirer. D'abord un grand nombre de mots et 
de formes, employés journellement dans la con- 
versation, ne se trouvent pas dans les livres; le 
peuple a son langage à lui, qu'un étranger qui 
saurait très bien le français classique aurait sou- 
vent peine à comprendre; une littérature n'offre 
jamais que des fragments plus ou moins consi- 
dérables d'une langue. — Puis, si la précédente 
formule rencontre bien vite des contradictions géo- 
graphiques, celle-ci soulève des difficultés chro- 
nologiques plus graves encore. Le français du 
XIIP siècle ne serait donc plus du français? Ad- 
mettons-le un instant; au XI V«. au XV«^, au XVP 
siècle, en sera-t-il de même? Au XVIP siècle, la 
langue qui existait avant le moment où le fran- 
çais a été, dit-on, fixé, n'était-ce pas la langue 
française? Et les membres de l'Académie aux- 
ffuels on doit le Dictionnaire, avant de l'avoir 
publié, ne parlaient-ils pas la même langue qu'a- 
près? — Cette seconde définition, vous le voyez, 
est aussi imparfaite que la première. 

Pour en trouver une qui satisfasse aux deux 
exigences d'une définition bien faite, — de con- 
tenir tout ce qui est essentiel dans l'objet défini 
et de ne rien contenir qui n'y soit pas, — il faut 
exposer sommairement l'histoire de la langue la- 
tine sur notre sol. 

Le latin populaire, qui, en se modifiant diver- 
.sement, est devenu les diverses langues romanes, 
se développa pendant mille ans avec d'autant plus 
de liberté qu'il n'était pas contenu et sans cesse 
surveillé par une grammaire officielle, réservée à 



85 

la langue litt«''raire. Il en résulta un parler qui, 
dans toute l'i'tendue de l'empire romain, fut sans 
doute semblable dans son caractère général, mais 
(jui, dans les différentes régions, se différencia ra- 
pidement. Pourquoi cette diversité? pourquoi les 
six grandes langues romanes sont-elles devenues 
si distinctes, et pourquoi, dans l'intérieur de chaque 
contrée, tant de dialectes se sont-ils formés? C'est 
ici un de ces cas, Messieurs, où la science pru- 
dente hésite et aime mieux se taire que de donner 
des réponses qui ne peuvent avoir de certitude. 
Quelque jour, je n'en doute point, elle sera plus 
avancée ; on peut déjà saisir un certain nombre 
de faits (jui se reproduisent assez régulièrement 
pour inviter à esquisser quelques règles généra- 
les ; il est très sûr qu'il n'y a pas d'effet sans 
cause et que les différences dialectales en ont une 
comme tous les phénomènes naturels, et il est 
fort probable qu'on la découvrira plus tard; mais 
nous n'en sommes pas là, et sauf quelques indi- 
cations que je me réserve de vous soumettre dans 
la suite de ces leçons, je dois me borner à con- 
stater le fait important dont il s'agit. Tout ce 
qu'on peut dire avec certitude, c'est que le climat, 
la race et l'idiome primitif de chaque pays ont 
été, pour employer l'expression d'un illustre phi- 
lologue (Littré), les fadeurs de cette opération 
lente ; mais en quelle proportion ils se sont 
mêlés, c'est ce que nous ne pouvons préciser ex- 
actement. 

Ainsi, vers le IX^ siècle, le latin populaire se 
parlait sous un grand nombre de formes voisines, 



86 

mais déjà diverses. Les facteurs, quels qu'ils fus- 
sent, qui avaient amené cette diversité, continuant 
d'agir sans relâche, devaient les éloigner de plus 
en plus l'une de l'autre. C'est ce qui arriva en 
effet, comme les monuments qui se succèdent à 
partir de cette époque nous permettent de le con- 
stater. Bornons-nous à ce qui se passa en Gaule. 
Nous voyons d'abord se détacher nettement, — 
au moins dans leurs dialectes les plus caractéris- 
tiques (car il ne faut jamais oublier les transi- 
tions par lesquelles un dialecte en rejoint un autre) 
— deux grands groupes, correspondant aux divi- 
sions naturelles du nord et du midi, les deux 
groupes qu'on a designés, d'après l'affirmation 
qu'emploie chacun d'eux, par les noms de langue 
d'oc et langue fVoïl ou plus tard langue d'oui. 
C'est dans ce dernier groupe que nous rencon- 
trerons l'objet de nos recherches. Vers le XIl^ 
siècle, il devient visible que la langue d'oïl offre 
à son tour quelques grandes divisions : on peut 
en distinguer cinq, le groupe de l'est, celui du 
nord-est, celui du nord-ouest, celui du sud-ouest 
et celui du centre-nord. On appelle généralement 
les trois premiers groupes les dialectes bourgui- 
gnon, picard et normand. Le qualrième, encore 
mal reconnu, peut s'appeler dialecte poitevin. — 
Entre ces quatre formes, de toutes façons, se 
trouve la cinquième, dont le domaine comprend 
à peu près la Champagne et la Brie, l'Orléanais, 
le Bas-Maine, le Perche, et surtout au nord la 
province appelée Ile de France, et plus ancienne- 
ment France tout simplement. Ce nom de France 



87 

ou Francia avait bien voyagé, avant de se fixer 
sur ce coin de terre où je vous parle. La première 
fois qu'il nous apparaît dans l'histoire, il s'ap- 
plique à une partie de la Hollande actuelle; puis, 
à mesure que les Francs s'avancent vers l'ouest, 
il suit le peuple auquel il est emprunté, et les 
géographes anciens le marquent de plus en plus 
près de l'empire romain. Avec les Mérovingiens 
il passe la frontière, et sous les successeurs de 
Chlodovech il désigne tout le pays occupé par 
les Francs, en deçà comme au delà du Rhin. Plus 
tard il paraît se restremdre à la Francia occi- 
clentalis ou Neustrie, et enfin sous les Caro- 
lingiens il ne s'applique plus qu'à une partie 
de l'ancienne Lyonnaise, dont le chef-lieu est 
Paris et dont les ducs s'appellent ducs de France ; 
c'est du moins là son sens propre, car dès cette 
époque il signifie aussi, quoique plus rarement, 
le royaume entier que les traités de 843 avaient 
assigné à Gharles-le-Ghauve et à ses successeurs : 
le nom de Carlinga, dont on avait appelé ce roy- 
aume, comme on avait nommé Lotharlnga les 
possessions de Lothaire, ne se maintint qu'en Alle- 
magne et seulement jusqu'au XIII® siècle. La for- 
tune des ducs de France, qui supplantèrent les 
descendants de Gharlemagne et prirent le titre de 
rois de France, ne contribua pas peu à maintenir 
cette dénomination ; toutefois au moyen âge le mot 
France désigne le plus souvent la province qui 
reçut plus tard, à cause de sa situation entre de 
nombreuses rivières, le nom d'Ile de France. 
Le dialecte parlé dans cette province et dans 



88 

les provinces voisines que j'ai énumérées s'appe- 
lait donc aussi français, et si ce ternie, comme 
le nom de la contrée, s'applique par exception à 
l'ensemble de la langue d'oïl opposée à la langue 
d'oc, il veut proprement dire le dialecte central, 
et sert souvent, dans les textes anciens, à le dis- 
tinguer du Normand, du Picard et du Bourgui- 
gnon. Les mêmes causes qui firent que peu à peu 
la Gaule tout entière s'appela royaume de France, 
répandirent le français hors de ses limites origi- 
naires, et en firent la langue des hommes cultivés 
du royaume entier; mais au commencement ce 
n'est, il faut bien le répéter, qu'un dialecte de la 
langue d'oïl. 

A partir du XII^ siècle, cette prédominance 
du dialecte de l'Ile de France sur les autres de- 
vient de plus en plus sensible; à la fin du moyen 
âge il les a tous remplacés comme langue litté- 
raire et s'est même imposé en cette qualité aux 
peuples qui avaient jadis donné à la langue d'oc 
une si riche httérature. Langue officielle du roy- 
aume, langue de la justice à partir du XVP siècle, 
langue de la poésie, et depuis le XVII'^ siècle 
langue aussi de la littérature scientifique, le fran- 
çais, adopté par tous les habitants de notre pays 
qui ont quelque instruction, a réduit les dialectes, 
jadis ses rivaux, à l'état de simples patois, qu'on 
se croit en droit de mépriser et qu'on s'efforce 
de faire disparaître. Grâce à l'influence politique 
et intellectuelle de la France, il a rabaissé de 
même les dialectes de langue d'oïl ou d'oc qui 
se parlent hors de nos frontières, et il a pénétré, 



89 

par une fortune sans exemple, dans le monde 
civilisé tout entier. On a pu rêver pour lui le 
rôle de langue universelle, et il a du moins été 
depuis plus de deux cents ans la langue inter- 
nationale de l'Europe : on a vu au siècle dernier 
des souverains puissants et illustres le parler pres- 
que exclusivement, et traiter comme un patois 
leur idiome national ; on le voit encore employé 
chez toutes les nations cultivées comme langue 
de la conversation et des grandes affaires . . . 

Une langue peut être définie : l'ensemble des 
moyens phoniques qu'emploie un groupe plus ou 
moins considérable d'hommes pour se conuiiuni- 
quer leurs pensées. Elle comprend un certain nom- 
bre de sons, qui servent à former des mots, les- 
quels ont un sens déterminé, sont susceptibles 
de certaines modifications de forme et de modi- 
fications corrélatives de sens, et enfin forment à 
leur tour des groupes qui s'appellent des phrases. 
I! résulte de là que toute langue offre à l'obser- 
vateur cinq grands points de vue : Fétude des 
sons, — la formation des mots, — leur interpré- 
tation, — les modifications qu'ils peuvent recevoir, 
— la façon dont ces mots se groupent pour com- 
poser des phrases. Laissant de côté l'interpréta- 
tion, qui n'est pas du res.sort de la grammaire, 
je dirai un mot de chacune de ces parties essen- 
tielles de la constitution d'une langue. 

L'étude des sons s'appelle la phonétique. C'est 
en quelque sorte la chimie du langage ; elle ne 
nous fait pas encore connaître les organes ; elle 
étudie les éléments qui les composent. Elle se di- 



90 

vise à son tour en deux grandes parties, suivant 
qu'elle étudie dans une langue le système des 
voyelles (vocalisme) ou celui des consonnes (con- 
sonantisniej. Dans les voyelles, il faut distinguer 
la nature, la quantité et l'accentuation. Les con- 
sonnes ne sont susceptibles ni de quantité ni d'ac- 
cent; mais, outre leurs diflPérences essentielles, elles 
sont sujettes, au moins plusieurs d'entre elles, à 
des variations de nature et de degré ; c'est ainsi 
qu'on distingue, d'après les organes vocaux qui 
les profèrent, les labiales fh, pj, les dentales (cl, tj, 
les palatales (gh, kj, etc. ; et dans l'intérieur de 
ces classes se produisent les distinctions de degré 
entre les douces ou moyennes fh, gh, dj, et les 
fortes ou ternies (p, k, tj. — On voit de suite 
que la phonétique d'une langue est la base prin- 
cipale et première de son originalité : ce qui vous 
frappe dès l'abord, si vous comparez le français 
à d'autres langues, c'est la diversité phonétique. 
Qui n'a remarqué cent fois, par exemple, quelle 
différence établit entre les autres langues romanes 
et la nôtre la substitution de Ve muet à un grand 
nombre de voyelles sonores, ou l'effacement de 
notre accentuation? Qui n'a senti la barrière que 
mettent entre les langues germaniques et le fran- 
çais la dureté de leurs consonnes et la force de 
leurs aspirations? C'est dans cette partie que la 
linguistique touche de plus près à l'histoire na- 
turelle ; c'est là que les influences de la race et 
du climat se font sans doute le mieux sentir. Et 
pourtant ce fondement de la connaissance d'une 



91 

langue est. le plus souvent, à peine abordr dans 
nos grammaires. 

La formation des mots peut être comparée à 
l'anatomie. Les sons, je viens de le dire, ne sont 
que les matières premières ; le langage les met 
en œuvre pour en former d'abord des racines sim- 
ples, puis des groupes de plus en plus complexes 
dont il distingue le sens par leur forme La pre- 
mière de ces opérations ne se produit plus depuis 
longtemps dans les langues ; elle appartient à 
leur période primitive, c|ue nous ne pouvons nous 
représenter que par des conjectures plus ou moins 
bien établies ; il en est de même de la constitu- 
tion des thèmes primaires ou radicaux, qui n'ex- 
istent plus sous leur forme nue dans les idiomes 
que nous connaissons. Ceux-ci n'emploient pour 
la formation des mots que deux procédés, la dé- 
rivation et la composition . . . 

La flexion est l'ensemble des modifications que 
subissent les mots, suivant qu'ils se trouvent avec 
d'autres dans tel ou tel rapport; elle se divise en 
deux grandes parties, la déclinaison et la con- 
jugaison. Elle n'embrasse pas la langue tout en- 
tière ; un nombre considérable de mots lui échap- 
pent : ce sont ceux qu'on appelle invariables, et 
que la grammaire comparée désigne ordinairement 
par le nom de particides, c'est-à-dire les quatre 
deinières parties du discours (adverbe, préposi- 
tion, conjonction, interjection) : ces particules elles- 
mêmes (sauf les interjections qui ne sont réelle- 
ment pas des mots) ont été à l'origine susceptibles 
de flexion ; mais elles ne le sont plus dans nos 



9-2 

langues. Les six autres parties du discours sont 
sujettes soit à la décUnaison (article, substantif, 
adjectif, pronom, participej, soit à la conjugai- 
son fverhej. — En français, la flexion est beau- 
coup plus restreinte qu'en latin ; c'est ce qu'on a 
exprimé en disant que celui-ci est plus synthéti- 
que et celui-là plus analytique. La déclinaison n'a 
pas passé en français, il s'en faut, avec tous les 
aspects qu'elle présentait en latin : le français a 
conservé imparfaitement la distinction des genres 
(11 a perdu le neutre), plus complètement celle des 
nombres, et il a abandonné celle des cas. Pour 
la conjugaison, le même fait se reproduit : les 
formes de plusieurs personnes se confondent sou- 
vent en une seule, et le passif s'est perdu (sauf 
le participe passé) ainsi que plusieurs temps de 
l'actif. On a suppléé à ces pertes en employant 
pour les noms des particules (de Pierre, à Pierre, 
au lieu de PetfH, Petro), pour les verbes des pro- 
noms (je vois, tu vois, au lieu de video, vides) 
ou des auxiliaires (je suis aimé, j'avais aimé, 
au lieu de amor, amaveramj. Mais la flexion n'en 
existe pas moins encore, et son étude constitue 
une des parties les plus intéressantes de l'analyse 
scientifique dune langue . . . 

La syntaxe est l'étude du fonctionnement de 
ces organes ; elle nous fait assister à un ordre 
nouveau et plus compliqué de phénomènes. Les 
mots, formés avec les sons qua analysés la phoné- 
tique et modifiés suivant les règles de la flexion, 
se groupent pour former des phrases et se sub- 
ordonnent à Tunité d'une idée. Ici la physiologie 



93 

se retire toiit-à-fait à larrière-plan ; la philosophie 
étudie dans le langage l'image et le moule des 
opérations de l'esprit. La syntaxe forme ce qu'on 
ap[)elle essentiellement le génie d'une langue, c'est- 
à-dire Tensemble des procédés propres par lesquels 
une langue s'efforce de rendre la pensée ; elle 
porte i)ar suite la marque des habitudes et des 
qualités difTérentes de la pensée elle-même chez 
les peuples qui la créent. Le langage atteint avec 
elle son état le plus intellectuel ; aussi va-t-elle 
en se développant à mesure que la civilisation 
d'un peuple grandit et que son esprit s'enrichit 
et se complique. Au delà, il n'y a que la person- 
nalité même de chaque homme qui parle, person- 
nalité qui, par la culture, se dégage de plus en 
plus des lois physiques du langage, et arrive à 
produire le style, c'est-à-dire l'art dans la parole. 
L'étude du style dépasse la grammaire comme 
l'étude de la danse par exemple dépasse l'histoire 
naturelle ; je n'en parle que pour vous indiquer 
précisément le point où finit la science du langage. 
Ainsi : phonétique, formation des mots, flexion 
et syntaxe, tels sont les quatre aspects sous les- 
quels on peut étudier une langue. Suivant qu'on 
les embrasse en général ou qu'on regarde succes- 
sivement sous chacun d'eux les mots pris isolé- 
ment, on fait la grammaire proprement dite ou 
le vocabulaire d'une langue ; car le vocabulaire 
doit comprendre ces quatre parties, et chacun des 
mots qui le composent, comme le plus petit frag- 
ment d'un vaste miroir, doit refléter autant que 
le miroir entier : il en possède en outre une qui 



94 

lui est propre, l'interprétation des mots ; mais pour 
la commodité du travail, on suppose connu ce 
qui regarde la phonétique générale et la forma- 
tion des mots, et on se borne à la flexion et à 
l'emploi de chaque mot, qui en est la syntaxe. 
— La grammaire au contraire comprend les quatre 
parties : les deux premières, je le répète, peuvent 
être considérées comme l'anatomie du langage ; 
les deux dernières en sont la physiologie. C'est 
dans ce sens, Messieurs, que je compte traiter ici 
la Grammaire de Ja langue française. Pour 
achever le programme général du cours, qui est le 
sujet de cette première leçon, il ne me reste plus 
qu'à vous dire ce que j'entends par grammaire 
historique. 

On a contesté, avec beaucoup de talent et d'au- 
torité, à la science du langage le droit de figurer 
dans les sciences historiques : on a soutenu qu'elle 
appartenait exclusivement aux sciences naturelles. 
Je ne vois pas, je l'avoue, entre ces deux séries 
de sciences l'abîme qu'on a voulu y mettre. Les 
sciences naturelles, dit-on, ont pour objet les œuvres 
de la nature, les sciences historiques les œuvres 
de l'homme. Mais l'homme fait lui-même partie 
de la nature, et ses œuvres sont aussi par con- 
séquent des œuvres de la nature, des œuvres au 
second degré si l'on veut. Il est certain que les 
modifications que les langues subissent par le cours 
des siècles sont produites en grande partie par 
des causes qui agissent avec la régularité et la 
constance des lois naturelles, et si l'on entend par 
sciences naturelles celles où l'observation con.state 



95 

des lois, la linguisti(|ue est à coup siir une de 
ces sciences. Ces lois reposent en dernier ressort 
sur celles de la physiologie et de la psychologie, 
en sorte qu'on peut dire que dans la hiérarchie 
des sciences naturelles elle serait à peu près aux 
deux que nous venons de nommer ce que la bio- 
logie, par exemple, est à la chimie et à la mé- 
canique. Mais ce n'est là qu'un des aspects de 
la question, et si par ce côté la linguistique, bien 
que dans un sens restreint, a droit de figurer 
dans les sciences naturelles, elle se range tout-à- 
fait, par un autre, dans les sciences qu'on appelle 
historiques. 

Ce n'est pas que le langage soit une œuvre 
arbitraire et volontaire de l'esprit humain, mais 
c'est qu'il ne peut se produire et se développer 
que dans un milieu historique. Les langues n'ont 
pas en elles, comme les êtres organiques, leur 
loi de croissance et de dépérissement ; elles n'ont 
pas de forme nécessaire, d'organes en rapport con- 
stant avec cette forme, et quand nous les appe- 
lons organiques, que nous parlons de leur or- 
ganisme, nous ne prétendons pas constituer « un 
quatrième règne de la nature » ; il faut se garder 
de prendre, comme on le fait trop souvent, une 
métaphore pour une définition. On entend seule- 
ment par organique ce qui est conforme aux lois 
primitives d'une langue, par inorganique ce qui 
les viole. Mais les langues ne sont pas, toute mé- 
taphore à part, des êtres vivants : elles ne nais- 
sent pas (ou du moins elles ont commencé une 
fois pour toutes à une époque bien antérieure à 



96 

l'observation), elles ne croissent pas d'après cette 
sorte de loi propre aux êtres organisés qu'on 
nomme la force plastique, elles ne dépérissent et 
ne meurent pas : il n'y a de langues mortes que 
celles qui ont disparu avec les peuples qui les 
parlaient ou ont été abandonnées par eux. La 
part de l'action historique est donc considérable : 
pour emprunter aux sciences naturelles une de 
leurs meilleures formules, nous dirons que le déve- 
loppement du langage est dirigé par des lois qui 
lui sont propres, mais rigoureusement déterminé 
par des conditions historiques. 

La grande objection, il est vrai, de ceux qui 
veulent absolument exclure la linguistique de l'his- 
toire, c'est que les volontés individuelles n'ont 
pas de part au développement des langues, tandis 
que dans l'histoire politique, celle des lettres ou 
des arts, ce sont les volontés ou les qualités indi- 
viduelles qui composent toute la science. Mais ces 
deux propositions sont également fort contestables. 
D'une part en effet les volontés personnelles, les 
conventions influent certainement au moins sur 
une partie du langage, sur le vocabulaire, qu'on 
ne peut cependant négliger tout-à-fait ; et la phoné- 
tique elle-même, au moins dans les langues cul- 
tivées, subit des influences arbitraires ; nous voyons 
chaque jour sous nos yeux notre orthographe, qui 
est le produit d'une convention souvent bien peu 
raisonnable, réagir sur la prononciation; c'est ainsi 
que nous nous sommes remis à dire des mœurs, 
des oîirs, registre, promptitude, quand le XVIP 
siècle disait des mœur, des oii7'', regitre, pron- 



97 



titnde; que nous prononçons servir, donnir, là 
où la cour de Louis XIV prononçait servi', dormi', 
et que Vr même des infinitifs de la première con- 
jugaison, aimer, donner, tout-à-fait tombée dans 
les patois, reparaîtra un de ces jours, grâce aux 
efforts des instituteurs primaires. — Et d'autre 
part, l'histoire des nations, des religions, des litté- 
ratures et des arts est-elle bien réellement le pro- 
duit de volontés individuelles et arbitraires? Ne 
commençons-nous pas à saisir aussi dans ces grands 
développements des lois que l'initiative person- 
nelle peut entraver ou seconder, auxquelles elle 
donne occasion et moyen de se produire, mais 
qui ne lui en sont pas moins supérieures? Et 
qu'est-ce, après tout, que l'initiative personnelle 
elle-même? ... A mesure que la psychologie, qui 
est encore dans l'enfance, deviendra plus scientifique, 
l'idée d'arbitraire ira en s'y restreignant de plus en 
plus, et finira sans doute par en disparaître comme 
elle l'a fait de la physique. — Pour résumer 
cette discussion, la division profonde qu'on a voulu 
établir entre les sciences historiques et les sciences 
naturelles ne repose donc sur rien de solide : dans 
les unes comme dans les autres il n'y a que des 
phénomènes dirigés par des lois et soumis, pour 
se produire, à des conditions qui les déterminent ; 
mais si on maintient cette distinction, comme on 
peut le faire pour la commodité du discours, la 
science du langage appartient aux deux groupes 
et sert pour ainsi dire de transition de l'un à 
l'autre. 

Le mot historique, appliqué à la grammaire 

Philologie française. 2® éd. J 



98 

d'une langue, n'implique pas d'ailleurs qu'on étu- 
diera dans cette langue toutes les influences his- 
toriques qu'elle a pu subir. Il ne préjuge pas la 
question que je viens de traiter, car, ainsi que 
l'a fort bien remarqué M. Max Mûller, on dit 
l'histoire de la terre bien que la géologie soit à 
coup sûr une science naturelle. Ce mot signifie 
seulement ici que les phénomènes grammaticaux 
se produisent non ensemble mais successivement, 
en sorte que l'état d'une langue à un moment 
donné de son existence est toujours la conséquence 
de son état antérieur, modifié soit par les lois 
qui lui sont immanentes, soit par des causes ex- 
ternes. Il en résulte que prétendre faire la gram- 
maire d'une langue sans connaître l'histoire de 
cette langue, c'est-à-dire les phases qui ont pré- 
cédé celle qu'on étudie, c'est renoncer à tout ré- 
sultat scientifique. Le travail se réduit alors à 
une simple constatation empirique, comme dans 
les manuels à l'usage des étrangers, ou à une 
technique, comme dans nos grammaires ordinaires, 
qui portent en tête cette maxime : La gram- 
maire est Vart de parier et d'écrire correcte- 
ment. Là où la grammaire empirique constate, 
la grammaire historique explique ; l'une donne, 
à un moment donné, le comment d'une langue, 
l'autre en donne le pourquoi: car, en science, 
le comment de l'antécédent est le pourquoi du 
conséquent. 

Il ressort déjà pour vous de la manière dont 
j'ai défini la langue française que je ne puis l'é- 
tudier (\W historiquement • Puisque je comprends 



99 

sous ce nom le dialecte de llle-de-France depuis 
sa plus ancienne apparition jusqu'à nos jours, je 
dois embrasser dans mon examen toutes les pé- 
riodes successives de ce dialecte. C'est en effet 
ce que je me propose de faire, mais notre étude 
ne sera pas rigoureusement bornée là. D'une part 
elle s'appuiera toujours sur le latin, en sattacliant 
autant que possible à déterminer les formes du 
latin vulgaire, qui n'est qu'un état plus ancien 
du français : elle interroi^era aussi les autres idi- 



omes, surtout l'allemand, qui ont concouru à for- 
mer notre vocabulaire, et parfois influé sur notre 
grammaire proprement dite. D'autre part, elle 
s'éclairera sans cesse par la comparaison avec 
d'autres langues ou dialectes ; cette comparaison 
embrassera trois degrés : d'abord, et le plus or- 
dinairement, nous rapprocherons du français pro- 
prement dit les autres dialectes de la langue d'oïl, 
soit qu'ils se soient développés de même, soit 
qu'ils offrent des différences avec le nôtre ; — 
puis nous ferons plus sommairement le même 
travail pour les autres grands dialectes dérivés 
du latin et surtout pour le provençal, qui forme 
avec le français une sous-division particulière ; — 
enfin, et beaucoup plus rarement, nous aurons 
occasion soit de comparer le latin, dans les carac- 
tères qu'il a légués aux langues romanes, avec 
les autres membres de la famille indo-européenne, 
soit d'emprunter en général à l'histoire d'autres 
langues quelques faits qui jettent de la lumière 
sur des faits analogues dans le développement de 
la nôtre. — En principe, c'est le latin qui sera 



100 

la limite de nos recherches ; nous ne poursuivrons 
pas plus loin notre travail. En effet la tâche de 
la philologie romane est accomplie quand elle est 
arrivée à rejoindre au latin les langues qu'elle 
étudie; c'est à la grammaire comparée des lan- 
gues indo-européennes à reprendre la chaîne au 
point où le romaniste la lui tend et à la continuer 
pour son compte. — De même nous ne cherche- 
rons pas à déterminer quelles sont les causes phy- 
siologiques et psychologiques des lois que nous 
observerons ; c'est à la science générale du lan- 
gage à profiter des données que lui aura fournies 
l'étude spéciale d'une langue pour en tirer des 
conclusions qui dépassent cette étude même. — 
Examinons rapidement quels seront, dans chacune 
des quatre parties de la grammaire, les procédés 
et les résultats de la méthode historique ainsi 
définie. 

La phonétique, envisagée à ce point de vue, 
prend un caractère tout nouveau. Les sons et leurs 
modifications ne sont plus seulement des faits, 
donnés par la réalité, qu'il n'y a qu'à accepter 
et à enregistrer; il faut découvrir leur forme la 
plus ancienne, l'époque et la nature de leurs va- 
riations. — Dans le cas spécial qui nous occupe, 
la grande question est de fixer le rapport de la 
phonétique du français avec celle du latin. Si nous 
prenons les deux points extrêmes, le français mo- 
derne et le latin classique, nous trouvons une 
telle différence que nous sommes d'abord portés 
à voir dans le français une création toute nou- 
velle. La tâche de la grammaire historique sera 



loi 

ici de restituer, autant quelle le pourra, tous les 
degrés de l'échelle par laquelle la phonétique la- 
tine est devenue la phonétique française, en pas- 
sant par le latin vulgaire et l'ancien français. 

— Dans la forma- 
tion des mots, la grammaire historique du fran- 
çais distingue ce qui a été transmis par le latin 
et ce que le français a ajouté à son patrimoine 
soit en fécondant des germes restés stériles, soit 
en modifiant l'emploi de moyens connus, soit en 
faisant des emprunts à d'autres langues ; elle mon- 
tre quelles terminaisons ont été le plus usitées 
et à quelles époques, quels suffixes sont morts 
de bonne heure et sont devenus impropres à la 
création de nouveaux vocables, lesquels au con- 
traire ont gardé leur vitalité et nous servent en- 
core tous les jours. — Dans la flexion, elle suit 
la destruction toujours croissante du système la- 
tin depuis l'importation en Gaule du latin vul- 
gaire jusqu'aux patois actuels de la langue d'oui; 
elle rend compte des bizarreries de la déclinaison 
que la grammaire ordinaire se borne à constater; 
elle montre dans la conjugaison la prédominance 
de certaines formes, la désuétude où tombent quel- 
ques temps, l'emploi toujours plus fréquent de 
certains autres. — Dans la syntaxe enfin, partie 
plus délicate et encore moins bien connue, elle 
tâche de suivre l'esprit français dans ses efforts 
successifs pour se construire un instrument qui 
convienne aux phases de son développement ; elle 
étudie les modes de grouper les mots légués par 
la langue latine, et fait voir comment le français 



102 

supplée par des procédés sans cesse nouveaux à 
ceux que les perturbations de la flexion rendent 
de plus en plus insuffisants. — En un mot, sur 
la longue route que le latin de Plante a faite 
pour devenir le français d'aujourd'hui, la gram- 
maire historique l'accompagne pas à pas, marquant 
les étapes, indiquant les haltes ou les marches 
forcées, prenant note avec soin des changements 
qu'ont éprouvés dans ce grand voyage l'ordon- 
nance et la composition de chaque groupe, comp- 
tant les morts et enregistrant les recrues. 

Telle est, Messieurs, la tâche difficile que j'en- 
treprends devant vous. Cette année, après une 
rapide introduction sur la langue latine et quel- 
ques indications sur les autres langues avec les- 
quelles elle s'est trouvée en contact sur le sol de 
la Gaule, nous étudierons la phonétique; et si 
vous voulez bien me prêter le concours de votre 
indulgence, j'espère passer ensuite à la formation 
des mots, à la flexion et à la syntaxe. Je serais 
heureux de pouvoir le faire, et d'avoir enseigné 
pour la première fois dans son ensemble la vraie 
grammaire de notre langue. Je me fais peut-être 
illusion en me promettant un nombre d'auditeurs 
suffisant, bien que nécessairement restreint ; et 
cependant il me semble que le moment est heureux 
pour des études de ce genre. Elles datent d'hier 
dans notre pays, et déjà elles y trouvent un écho 
intelligent et sympathique ; sous leur forme la 
plus savante, elles ont des maîtres et des élèves 
qui préparent la fondation d'une école philologique 
française. Sous la forme plus modeste où se ren- 



103 



fermera ce cours, elles ont droit d'intéresser au- 
tant, et elles le font plus directement encore, puis- 
que leur objet est la langue même que nous par- 
lons tous. Il ne saurait être indifférent de savoir 
ce qu'est au juste cette langue, d'où elle vient, 
par où elle a passé, et les lois qui la constituent. 
Aride au premier aspect, la grammaire historique 
n'en a pas moins, pour les esprits réfléchis, un 
attrait sérieux et puissant. L'obscurité étrange, 
et, comme tant d'autres, si facilement acceptée 
du vulgaire, qui enveloppe le langage, a quelque 
chose d'effrayant. Qu'est-ce que cette langue que 
nous parlons, dans laquelle nous pensons, dans 
laquelle nous vivons de notre plus belle vie, de 
notre vie intellectuelle et morale, que nous aimons, 
et qui nous est cependant si singulièrement étran- 
gère? Chaque génération à son tour, en arrivant 
au jour de l'existence, s'en saisit, s'y suspend 
pour ainsi dire, et la repasse ensuite plus ou moins 
altérée à la génération suivante. Insoucieux, in- 
différents à tous ces mystères qui nous environ- 
nent, nous reprenons les vieux mots sur les lèvres 
de nos mères, nous les mêlons et les agitons 
sans cesse pendant notre courte vie, jusqu'à ce 
qu'ils viennent écrire sur notre tombe ce que nous 
avons cru être, et nous ne leur demandons pres- 
que jamais les histoires qu'ils ont à nous dire, 
et d'où leur vient cette mystérieuse puissance de 
faire vivre notre pensée. La grammaire historique 
nous l'apprend : touché par sa baguette magique, 
chaque mot nous raconte sa destinée, chaque 
forme repasse par toutes ses métamorphoses, et 



104 

peu à peu des lois fixes, bien que variées, ap- 
paraissent à nos yeux. Ramené à la régularité 
de son développement spontané, le langage n'est 
plus quelque chose d'extérieur et d'arbitraire ; il 
retrouve sa place dans l'harmonieux ensemble 
des choses, dans cette grande trame vivante que 
tissent les lois éternelles de la nature et dans 
laquelle sont entrelacés tous les fils de notre 
frêle existence. La linguistique conduit ainsi pour 
sa part au plus beau résultat de toute science, 
qui est de rattacher au grand tout les parties en 
apparence les plus fragmentaires , et de nous 
faire sentir la solidarité de chaque détail avec 
l'ensemble. — En comprenant que notre vie n'est 
pas un fait isolé et fortuit, que toutes ses ma- 
nifestations trouvent leur raison d'être, aussi bien 
que leur expression, dans ce vaste univers dont 
le microcosme humain est l'abrégé, nous accrois- 
sons cette vie elle-même de tout ce que nous y 
mêlons de nouveau, en même temps que nous 
diminuons l'importance excessive que tend tou- 
jours à s'arroger notre personnalité passagère; 
et tout en constatant les lois auxquelles nous 
sommes soumis, nous jouissons du plaisir élevé 
de les voir à l'œuvre et de les subir au moins 
en connaissance de cause. 

(G. Paris, Grammaire historique de la langue fran- 
çaise. Leçon d'ouverture. Paris, 1868.) 



MARIO ROQUES 
MÉTHODES ÉTYMOLOGIQUES 



liechercher l'étymologie d'un mot, c'est, nous 
dit M. Thomas, déterminer la forme primordiale 
qui explique « les formes successives ou coexistan- 
tes sous lesquelles ce mot se présente à toutes 
les époques et dans toutes les variétés de la 
langue à laquelle il appartient», puis «retrouver 
dans une autre langue, antérieure ou voisine, le 
point d'attache de cette forme primordiale^)». 
Pour mener à bien cette recherche, « la seule 
méthode qui convienne est la méthode historique » ; 
il faut « étudier comparativement et contradictoi- 
rement la succession historique des faits, des 
sons, des idées ^) ^k En d'autres termes, il nous 
faut connaître l'histoire, qui nous renseignera sur 
les sources possibles de notre vocabulaire, — les 
lois suivant lesquelles les sons, éléments du mot, 
se sont modifiés au cours des siècles dans le do- 
maine auquel ce mot appartient, — les habitudes 

^) Nouveaux essais de philologie française, p. 3, 
-) Ibid., p. 11. 



106 

suivant lesquelles le sens premier des mots s'al- 
tère, et les altérations que la forme a pu subir 
sous l'influence du sens. 

Ce dénombrement laisse de côté l'activité pro- 
pre à chaque langue, avec ses divers aspects, 
création de mots nouveaux par dérivation ou com- 
position d'éléments anciens, création (ou modifica- 
tion) spontanée. L'on ne saurait négliger pourtant 
cette activité sans s'exposer à reconstituer dans 
des langues anciennes ou étrangères, comme an- 
cêtres de nos formes françaises, des types qu'elles 
n'ont jamais possédés. Il n'y a pas à insister sur 
la composition et la dérivation, mais je regrette 
que M. Thomas n'ait pas fait une place aux créa- 
tions spontanées, aux onomatopées. De tout temps 
on a créé, — ou recréé, ou remodelé, — et étendu 
par métaphore des formes imitatives, dont il se- 
rait vain d'aller chercher le point d'attache dans 
une langue antérieure ou voisine. Ces créations 
sont particulièrement fréquentes dans les noms 
d'animaux, — et nous en voyons naître ou re- 
naître tous les jours, surtout dans le langage des 
enfants, — mais aussi dans d'autres domaines ; 
pour n'en citer qu'un exemple, nous avons assisté 
à la naissance de teuf-teuf, qui, souvent réduit 
à la forme plus légère teiif, a modifié son sens 
à la suite des progrès industriels et paraît doué, 
au moins dans quelques groupes sociaux, d'une 
force vitale assez intense. 

La première tâche de l'étymologiste consistera 
à suivre dans la tradition écrite l'histoire du mot 
dont il recherche l'origine, à remonter de docu- 



107 

ment en document jusqu'à la forme la plus an- 
ciennement attestée; son travail pourra trouver 
là son terme, s'il lui arrive d'assister à l'intro- 
duction du mot dans la langue ; c'est une bonne 
fortune qui n'est pas rare pour un historien aussi 
avisé que M. Thomas. D'après nos dictionnaires, 
esclavage sert ou a servi à désigner un mono- 
pole commercial ; en remontant de proche en proche, 
de Littré au Dictionnaire du commerce de Sa- 
vary des Bruslons (1723), de là à un mémoire 
de Colbert (1651), puis à un document de 1564, 
M. Thomas a constaté que, dans cet emploi, 
esclavage désignait un impôt supporté par nos 
nationaux commerçant en Angleterre et n'était 
qu'une forme altérée d'un plus ancien scavage, 
et ce dernier le nom même donné en anglais 
(archaïque) à cet impôt. 

Cette recherche de la forme la plus ancienne 
n'est pas toujours possible faute de documents, 
surtout pour les mots dialectaux et les termes de 
métier. Quand elle est possible, elle est toujours 
utile, car elle dégage le problème étymologique 
de difficultés accessoires et des causes d'erreur 
provenant de modifications récentes ; mais le plus 
souvent eUe n'a pas d'autre résultat que de di- 
minuer la distance entre le mot étudié et sa source, 
elle ne nous mène pas à celle-ci. Pour atteindre 
cette source, une deuxième étape est nécessaire: 
l'étude phonétique du mot nous montrera la di- 
rection à prendre. L'application scrupuleuse des 
lois phonétiques déjà établies nous permettra de 
déterminer pour chaque son les origines possibles, 



108 

et pour l'ensemble du mot la combinaison ou les 
combinaisons originelles possibles. Il ne nous res- 
tera plus comme troisième tâche qu'à retrouver, 
dans le trésor des vocabulaires où le nôtre a pu 
puiser, la forme phonétiquement correspondante 
et de sens analogue. Si cette analyse des sons 
nous laisse dans l'incertitude, nous aurons la res- 
source, — dont il est prudent d'user en tous les 
cas, — de comparer au mot étudié les mots équi- 
valents des dialectes voisins : pour ces formes di- 
verses, la série des formes originelles possibles 
ne sera pas identique, notre choix sera limité au 
possible commun. Ainsi ser. dans l'Ariège, cer 
en Normandie, désignent un « paquet de chanvre 
ou de lin non roui » : le son initial peut repré- 
senter dans un état plus ancien c ou 6*; mais le 
normand dit aussi cher, le picard a le dérivé 
chérion : ch ne peut ici provenir que de c; l'e 
de toutes ces formes peut être le représentant d'un 
e ou d'un i bref entravés : cela nous permet de 
remonter à une forme cerr- ou cirr- , et nous 
retrouverons cette combinaison dans le latin 
cirrus . . . 

Quant aux rapprochements proposés par M. Tho- 
mas entre les formes romanes et ces formes ori- 
ginelles connues ou retrouvées, on est bien rare- 
ment tenté de s'inscrire en faux contre eux, tant 
ils sont d'ordinaire satisfaisants pour la forme et 
acceptables pour le sens. 

Nous touchons là au point délicat de la mé- 
thode, les rapports de l'étude de la forme et de 
l'étude du sens dans la recherche étymologique. 



109 

M. Thomas a, à diverses reprises, affirmé son 
intransigeance sur ce principe : la sémantique doi 
être subordonnée à la phonétique ; les modifica- 
tions phoniques obéissent à des lois certaines, 
dont la stricte application permet de passer du 
connu à l'inconnu ; il n'y a pas de lois sémanti- 
ques ; l'on peut expliquer des évolutions de sens 
constatées, mais non les reconstituer, si l'on n'a 
qu'un des extrêmes ; on ne doit pas négliger la 
sémantique, mais elle ne saurait être un guide 
sûr ; c'est la phonétique qui trace la route de 
l'étymologiste, la sémantique vient lui confirmer 
qu'il est dans le bon chemin^). De fait, s'il doit 
se résoudre à sacrifier l'une à l'autre, c'est d'or- 
dinaire la sémantique que M. Thomas laisse au 
second plan. Ainsi la phonétique seule permet de 
lirer cer de cirrus; la sémantique n'y contredit 
pas nettement, mais ce n'est pas elle qui a con- 
duit et elle ne pouvait pas conduire à cette con- 
clusion, car de « toufTe de cheveux » , sens propre 
de cirrus, à « botte de chanvre » le chemin n'est 
pas direct. M. Thomas ne s'en préoccupe au reste 
pas beaucoup : entre ces deux sens extrêmes celui 
de « filasse » a pu servir d'intermédiaire, et cela 
suffit . . . 

Les étymologies de M. Thomas paraissent 
d'autre part satisfaisantes pour le sens, comme 
pour la forme. Cependant, si l'histoire des sons 
y apparaît clairement, car elle en est la raison 
d'être, l'histoire des significations n'y est qu'ébau- 

^) Mélanges, préface ; Nouveaux Essais, p. ^28. 



110 

chée et cette lacune déçoit, inquiète parfois'): il 
ne s'agit plus ici du principe de la recherche, mais 
de la conclusion ; ne devrait-elle pas porter égale- 
ment sur tous les points, sous peine d'être boi- 
teuse? . . . 

Une étymologie, dit M. Schuchardt, est l'his- 
toire sommaire d'un mot, de sa forme, mais aussi 
de son sens, de ses emplois et de son extension. 
L'on ne peut isoler la forme du sens et l'on ne 
saurait étudier l'une sans l'autre. S'en tenir aux 
faits phonétiques, c'est réduire l'étymologie à un 
travail mécanique et vain, quelque ingéniosité 
qu'on y apporte. A quoi peut servir par exemple 
de reconstituer un type phonétique latin où Ton 
voudra voir la seule origine possible d'un mot 
français, quand nous ignorons d'où peut venir ce 
mot, par quelle voie il est passé, à quels acci- 
dents il a été exposé en chemin? 

La sécurité qu'on croit trouver dans le prin- 
cipe de la rigueur des lois phonétiques est illu- 
soire : ces lois empiriques sont notre œuvre, le 
résultat de nos constatations, de nos combinaisons 
premières ; il faut en faire toujours état dans nos 
recherches, mais nous ne devons pas oublier 
qu'elles ne sont ni complètes, ni parfaites, ni 
surtout supérieures aux faits ; et si cette notion 
de lois nécessaires signifie seulement qu'il n'y a 
pas, dans les transformations phoniques, de ha- 
sard, d'effet sans cause, on parlera aussi légiti- 
mement de lois en sémantique, car là non plus 
il n'y a pas de caprice. Au reste, on s'accorde 

^) Cf. art. haien, feuillure, laus. 



111 



pour reconnaître des cas d'infraction, d'entrave, 
etc., d'exceptions en un mot aux lois phonétiques, 
et ceux-là même qui prêchent la stricte obser- 
vance acceptent des rapprochements qui, d'après 
leurs lois, ne seraient pas irréprochables. 

Appliquons ces lois : nous constaterons qu'une 
forme peut être l'aboutissant de plusieurs déve- 
loppements réguliers (et, en outre, nous pouvons 
ignorer des types anciens qui auraient abouti au 
même résultat par d'autres développements aussi 
parfaits). Il nous faudra choisir. Mais souvent 
notre arbitraire aura dû s'exercer déjà dans la 
détermination de ces possibles phonétiques : car 
nos lois, fondées sur les identifications les plus 
évidentes, n'expriment que des rapports assez 
simples, ne s'appliquent qu'à des groupes de sons 
élémentaires ; un mot est une combinaison pho- 
nique complexe, souvent rare, parfois unique en 
son genre; pour l'expliquer, nous devrons com- 
biner des lois s'appliquant à des éléments plus 
simples. D'après quelle loi plus générale ferons- 
nous cette combinaison? Quelle est la loi qui 
nous permettra d'expliquer analytiquement, son 
à son, le morvandeau guiérâme et d'y retrouver 
les deux métathèses '^clemare, "^^ cremMe, que 
M. Thomas a supposées pour remonter à cremas- 
cuhmi ? 

Que l'analyse phonique soit possible et ses 
résultats non équivoques, l'application stricte des 
lois phonétiques reposera encore sur un double 
postulat. Ces lois valent pour tous les sons placés 
dans les mêmes conditions, sous réserve de mo- 



112 

difîcations accidentelles diverses, qu'on appellera, 
si l'on veut, analogiques. Toute utilisation de ces 
lois suppose donc et l'identité des conditions et 
l'absence d'accidents. L'identité des conditions 
n'existe pour les sons que dans les mots homo- 
nymes ; dans tous les autres cas, il n'y a que 
ressemblance et non identité, et une différence 
minime peut entraîner des développements pho- 
nétiques très divers ; mais, pour les mots eux- 
mêmes, peut-on supposer l'identité des conditions? 
Tel mot est très employé et celui-ci fort rare, tel 
groupe social use de celui-là, qui est presque in- 
connu aux autres. Notons que, d'une période à 
l'autre, les rapports de ces mots peuvent chan- 
ger : tel est aujourd'hui de la langue commune 
qui fut jadis un terme de métier ; tel autre, relé- 
gué dans quelque argot, fut autrefois d'un emploi 
général. Bien d'autres différences de conditions 
encore sont possibles^). Nous devons en conclure 
qu'il y a, à côté de la masse des mots placés 
dans les conditions les plus communes, des mots 
à développement isolé ou sporadique, irréguliers 
en ceci seulement qu'ils ne se laissent pas ra- 
mener aux lois moyennes. Quant aux accidents, 
le mécanisme linguistique est si complexe, si dé- 
licat, que les possibilités en sont infinies; que 
des croisements de mots aient pu, du latin au 
français, troubler les développements phonétiques, 
on ne le nie pas, mais là encore on veut ne 

^) Cf. sur cette question des réflexions sommaires, 
mais lumineuses, de M. Thurneysen, Die Etymologie, 
Freiburg-i.-B., 1905. 



113 

voir que des faits accessoires. De quel droit ce- 
pendant considérer a priori le mot dont on re- 
cherche l'orisjine comme étant le résultat d'un 
développement simple? 

Si donc la recherche phonétique est nésessaire, 
elle ne saurait sutïire ; mais à ses incertitudes il 
y a des remèdes, et en première ligne l'étude du 
sens, accompagnant sur le même plan Félude 
de la forme. Elle ne nous permettra pas seule- 
ment de choisir entre les divers possibles phoné- 
tiques et d'expliquer les combinaisons complexes 
qui échappaient à notre analyse, elle suppléera 
à l'insutfisance de la phonétique devant les dé- 
veloppements irrégulierS; elle nous mettra sur la 
trace des causes mêmes de ces irrégularités en 
nous indiquant les diverses possibilités d'emploi 
et d'extension d'un mot, elle nous montrera enfin 
quelles contaminations le sens de ce mot a pu 
l'amener à subir. Nous déterminerons les divers 
développements sémantiques possibles, comme les 
développements phonétiques et en même temps 
que ceux-ci ; la coïncidence de deux possibles 
sémanti(|ue et phonétique nous donnera la vérité 
que l'un n'atteindrait pas sûrement sans l'autre. 

Pour chaque mot un nouveau travail s'impose 
donc : établir et préciser l'ensemble, « la masse >' 
des sens; cette précision, il serait inutile de la 
demander à des dictionnaires d'usage, souvent 
même à des recueils techniques : le plus sûr est 
de se reporter à l'objet dont nous étudions le 
nom et d'en examiner directement l'aspect et 
l'usage. Si les mots nous trompent, en etfet, les 

Philologie française. 2' éd. 8 



114 

choses ne devraient pas nous tromper. Mais nous 
pouvons nous tromper sur leur compte : l'impres- 
sion que nous recevrons d'un objet coïncide-t-elle 
avec celle qu'en avaient les créateurs du nom? 
Les moyens de contrôle ne nous feront pas dé- 
faut : nous pourrons confirmer ou rectifier notre 
impression par comparaison avec beaucoup d'au- 
tres, en examinant dans d'autres dialectes, d'au- 
tres langues, d'autres familles linguistiques, les 
dénominations de l'objet étudié. Si la « masse 
sémantique » ainsi constituée ne suffisait pas à 
rendre clair le développement de sens que nous 
voulons établir, elle pourrait utilement s'accroître 
de tous les mots de sens, non plus identique, mais 
analogue, dans les divers parlers. 

Il est également nécessaire de constituer une 
« masse » des formes. Un mot est rarement isolé 
dans une langue : pour la forme, comme pour 
le sens, il a des proches et des aUiés, que l'on 
n'a pas le droit de négliger. Veut-on l'étymologie 
de caillou? on ne peut séparer ce mot de ses 
proches, chail, cayeu, etc. ; et, sauf à démontrer 
que ces mots sont historiquement indépendants, 
qu'il n'y a entre eux ni communauté d'origine, 
ni relation accidentelle, toute solution possible pour 
un seul risquerait d'être ruinée par les conclusions 
où mèneront les autres. 

Dès lors la recherche étymologique doit prendre 
une orientation nouvelle, ne plus s'exercer sur un 
mot isolé dont nous chercherons de proche en 
proche la parenté ou d'un seul coup les origines 
lointaines, mais sur des groupes sémantiques et 



115 

phonétiques dont il nous faudra étudier globale- 
ment l'histoire ; c'est moins encore des mots que 
doit partir la recherche, que des objets, des no- 
tions, dont il faut examiner d'ensemble les déno- 
minations ou les expressions dans certaines limites 
d'espace et de temps. 

La conception de M. Schuchardt ne tend pas 
à modifier seulement les habitudes étymologiques, 
mais presque tout le travail linguistique, car cette 
méthode nouvelle demande des outils nouveaux : 
des vocabulaires d'abord, complets et précis, et 
pour tous les parlers, surtout des vocabulaires 
techniques, descriptifs ; une description ne valant 
jamais une représentation, il les faudra illustrés. 
Cela ne suffira pas encore. Le langage est un fait 
social (on l'oublie trop volontiers), et la linguisti- 
que est inséparable de l'histoire de la civilisation : 
c'est souvent dans des musées ethnographiques 
qu'elle trouvera des éclaircissements aux difficul- 
tés du vocabulaire ; ayons des musées régionaux, 
éléments du grand « musée roman » qui nous 
donnerait la clef de tant de problèmes de l'éty- 
mologie romane. Nous voulons réunir les diverses 
expressions d'une même notion à travers la Ro- 
mania; des atlas linguistiques conçus comme 
celui de Gilliéron et Edmont, avec une carte pour 
chaque notion, nous les donneront^), et si les 

^) Il me semble que les atlas linguistiques donneront 
autre chose encore : la possibilité d'une chronologie rela- 
tive des mots et des formes sortira, je crois, d'une étude 
de leur répartition géographique; ci", là-dessus, et sur la 
nécessité de rendre compte de la répartition géographique 



116 



noms pouvaient y être accompagnés de figures, 
l'usage en serait plus fécond encore ; pour chaque 
métier, pour chaque aspect de l'activité humaine, 
des études d'onomastique grouperont les mots de 
sens analogues ou d'emplois voisins, par région 
d'abord ; puis, étendues à des groupes de parlers 
toujours plus larges, elles constitueront peu à peu 
les tables de synonymes qui nous sont néces- 
saires. 

C'est un champ immense ouvert à l'enquête 
linguistique, et il faut souhaiter que l'appel de 
M. Schuchardt soit entendu de ceux même qui 
ne croiraient pas à toutes les promesses de sa 
méthode. Celle-ci me paraît d'ailleurs nécessaire 
comme méthode de solution définitive : l'étymologie 
d'un mot ne pourra être considérée comme déci- 
sive qu'autant qu'elle tiendra et rendra compte 
du développement de sens, des modifications de 
forme, des variations d'emploi et, j'ajouterai, de 
la répartition territoriale, et cela en accord avec 
ce que nous savons des procès phonétiques, sé- 
mantiques et sociaux apparentés. Je crois encore 
que cette méthode doit être la méthode de re- 
cherche dans les cas nombreux où nous ne pou- 
vons pas, à travers les textes, suivre pas à pas 
les modifications de forme et de sens et constater 
des identités entre les mots romans et les types 
antérieurs, pour les termes techniques en parti- 

des mots, Gilliéron et Mongin, Étude de géographie lin- 
guistique ■■ « Scier > dans la Gaule romane du Sud et 
de l'Est, Paris, Champion. 1905. 



117 

culier, plus exposés aux développements isolés et 
qui fréquemment doivent leur sens à des méta- 
phores délicates à retrouver. 

Faut-il donc renoncer à tout autre travail 
étymolo.^ique? On ne saurait arguer contre la 
méthode de M. Schuchardt de l'impuissance où 
nous sommes souvent de l'appliquer en l'ahsence 
des instruments nécessaires, ni des dangers de 
groupement arbitraire qu'elle pcîut présenter en 
des mains moins expertes que les siennes. Mais 
il n'est sans doute pas indispensable de faire 
appel à ce grand appareil de comparaisons dans 
des cas où une quasi-identité sémantique jointe 
à une quasi-identité phonétique impose le rap- 
prochement de deux formes, par exemple pour 
rattacher le lyonnais écoisson « battage de grains » 
à exciissionem, comme le fait M. Thomas, et il 
V a encore à déterminer nombre de rapports de 
ce genre. 

Mais il y a plus. La large et vivante recherche 
étymologique, telle que la conçoit M. Schuchardt, 
comporte, si l'on veut qu'elle aboutisse à des ré- 
sultats certains, un menu travail de critique et 
de classement qui reste applicable à des groupes 
de mots restreints. 

On se propose de grouper les mots analogues : 
il est cependant inutile de mêler mots anciens et 
créations ou emprunts récents, il serait fâcheux 
de se tenir à la forme moderne, si nous pouvons 
atteindre un état antérieur, et il est utile de faire 
l'histoire des mots dans la tradition écrite. — Les 



118 

possibles sémantiques seront combinés avec les 
possibles phonétiques; mais, pour déterminer sû- 
rement ceux-ci, pour mettre des chaînes à notre 
fantaisie, pour nous avertir de rechercher si nous 
ne sommes pas en présence de contaminations ou 
de développements isolés, nous devons faire usage 
des lois phonétiques et d'abord travailler à les 
établir par un minutieux examen de petits groupes 
de mots. — Pour constituer des familles de for- 
mes, il est également légitime de commencer par 
des groupes dialectaux peu étendus. — Enfin, 
pour l'étude des sens, les meilleurs dictionnaires 
et l'examen même de l'objet ne rendront pas 
inutile une histoire critique de chaque forme. 
M. Schuchardt, rapprochant le français caillou du 
picard cailleu, de même sens, et du normand 
cayeii, qui signifie « moule », en tirait argument 
pour établir que le caillou doit son nom à la 
moule, parce qu'il a éveillé l'idée d'une moule 
fausse, morte ou pétrifiée. Vérification faite, on 
constate, par l'étude phonétique des variantes 
dialectales de cayeu et par l'examen d'un texte 
du XV® siècle, que le normand cayeu n'a avec 
caillou aucun rapport de forme, de sens ni 
d'origine : c'est simplement le nom du port de 
Cayeux (Somme) passé au produit qui en ve- 
nait. La con.statation est de M. Thomas^), et cette 
recherche sur un mot isolé valait d'être faite, si 
elle nous empêche de fonder une vaste construc- 
tion sur un sol incertain. 

^) Romania, XXXIV, 287 sq. 



119 

S'il y a donc, entre M. SeluK'liardt et M. Ttio- 
nias, opposition de principes étymologiques, il 
n'en est pas moins nécessaire que, dans le dé- 
tail du travail étymologique, leurs méthodes se 
rencontrent et se confondent souvent. 

(Journal des Savants, 1905, p. 420 ss.) 



ALBERT DAUZAT 
L'ARGOT DES MALFAITEURS 



V oilà déjà plus de trente ans que Brunetière 
s'inquiétait de la déformation de la langue par l'ar- 
got^). Le phénomène n'a fait que s'accentuer de- 
puis cette époque, à tel point qu'il provoque à 
l'heure actuelle une véritable crise de la langue 
française, susceptible d'inquiéler, à juste titre, les 
puristes. 

Pour combattre un ennemi, il faut d'abord le 
connaître. Charles Nodier ne déclarait-il pas, ja- 
dis, que pour bien savoir le français, il fallait avoir 
étudié les patois et l'argot? Ce sont, en effet, 
d'excellents réactifs qui permettent de mieux péné- 
trer, par comparaison ou par contraste, le méca- 
nisme de la langue classique — de la posséder 
plus parfaitement, et de pouvoir apprécier, en con- 
naissance de cause, en quoi consiste sa pureté, 
quels sont ses traditions et ses vrais principes. 

Au point de vue spéculatif, l'intérêt que pré- 
sente l'argot est plus grand encore. La science 

^) Revue des Deux Mondes, octobre 1881. 



121 

a tout proiit à rtudier les multiples organismes 
du langage, qu'elle doit observer, disséquer, 
comparer — même les plus frustes, voire les 
plus grossiers, (|ui, par la spontanéité de leur 
formation, lui donneront souvent les renseigne- 
ments les plus précieux sur l'évolution des phéno- 
mènes. Le botaniste ne préfére-t-il pas à la fleur 
opulente, mais artificielle, du jardinier, la plante 
sauvage de la vallée ou de la montagne? Aucune 
branche du grand arbre national ne saurait être 
dédaignée — pas même les excroissances et les 
maladies, si tant est que l'argot, comme on l'a dit 
parfois, se présente comme une sorte de patholo- 
gie du langage. 

La réalité est d'ailleurs tout autre. Patois et 
argots sont, en effet, les uns et les autres, des lan- 
gages populaires entés sur le tronc commun, et 
qui se sont formés, ceux-là suivant les régions, 
ceux-ci en raison des milieux sociaux. Et voilà 
pourquoi l'Ecole des Hautes Etudes, après avoir 
ac<ueilli les patois voici une trentaine d'années, a 
ouvert récemment ses portes à un nouveau «frère 
inférieur» de la langue française, en consacrant 
un cours, pendant deux ans, aux procédés de for- 
mation de l'argot des malfaiteurs. 

Et d'abord' qu'est-ce que l'argot? Bien des signi- 
fications ont été données à ce mot. Dans l'acception 
traditionnelle — la plus ancienne et la plus étroite 
— il désigne le langage des malfaiteurs, supposé 
plus ou moins conventionnel. C'est là le premier 
sens français; mais, à l'origine, argot... en argot 
s'appliquait à la corporation ou à la profession elle- 



122 

même des voleurs, qui parlaient jargon: par un 
procédé fréquent, on a attribué le nom de la per- 
sonne à celui du langage dont elle se sert. Le mot 
jargon a eu lui-même différents synonymes: sui- 
vant les époques ou les milieux, les «argotiers» 
ont tour à tour appelé leur langage johelin, Mes- 
quin, narquois, bigorne. L'origine et l'histoire de 
ces mots nous entraîneraient dans des dissertations 
étymologiques un peu longues. Disons seulement 
que, d'après l'hypothèse de M. Lazare Sainéan, 
argot viendrait de ergot et signifierait le «métier 
de la griffe-. 

Au sens large, on appelle souvent «argots» 
toutes les langues spéciales, propres à un milieu 
social restreint — argots des métiers, des théâtres, 
des sports, de la Bourse, etc. De tels langages 
sont très nombreux, mais souvent malaisés à déli- 
miter, parce qu'ils chevauchent les uns sur les 
autres et s'enchevêtrent à l'infini. Encore plus 
difficile serait-il d'en donner -une liste exacte et 
complète. . . . 

Il existe enfin un troisième sens. De nos jours, 
on englobe parfois la langue populaire sous le nom 
d'argot: c'est là confondre des choses sensible- 
ment différentes, bien que l'argot et le langage du 
peuple se pénètrent de plus en plus. Dans les pages 
qui suivent, je m'en tiendrai à l'acception la plus 
étroite: l'argot des malfaiteurs. 



Il y a eu de tout temps pénétration réciproque 
du français et de l'argot. Celui-ci, qui est branché 



128 

sur la langue commune, iM'agit h son tour en apjjor- 
tant au français son contingent de mots. Le Dic- 
tionnaire général, de MM. Hatzfeld, Darmesteter 
et Thomas, cite vingt mots qui sont ou paraissent 
empruntés à l'argot: bagou, cuhoulot, cambrio- 
leur, escarpe, escofper, fiamberge, flouer, frris- 
quin, gouaper, gourer, guibole, gueux, larbin, 
maquiller, matois, mioche, narquois, trimer, 
triicher, voyou. Bien qu'admis, pour la plupart, 
par l'Académie, ce ne sont pas, on le voit — 
sauf exceptions — les plus relevés. Cette liste 
demande d'ailleurs à être revue : il faudrait ajouter 
un certain nombre d'autres termes déjà anciens 
comme abasourdir, argot, boniment, chipe, 
fourbe, polisson, etc.^). Mais le nombre des em- 
prunts serait facilement décuplé si Ton .voulait 
faire état des termes argotiques qui tendent à 
pénétrer dans la langue parlée contemporaine. 

L'infiltration s'accentue depuis un demi-siècle, 
par suite de la diffusion de Targot dans le peuple. 
Cela s'explique facilement. Les malfaiteurs sont 
moins groupés qu'autrefois, moins isolés du reste 
de la population: les bandes organisées, qui avaient 
terrorisé diverses régions de France depuis le 
moyen âge, ont disparu avec le dix-neuvième 
siècle. Le bandit de profession se fait rare, tandis 
que le criminel ou le voleur d'occasion, mêlé au 
peuple dont il partage la vie et les occupations, 
constitue le type le plus fréquent. D'autre part 

') Par contre hayou, caboitlot et voyou ne paraissent 
pas avoir appartenu à l'argot des malfaiteurs (Cf. L. Saï- 
NÉAN, Uargot ancien, p. 270). 



124 

les classes et les milieux sociaux sont moins 
séparés que jadis. . . . 

Guillaume Bouchet, juge à Poitiers, a consigné 
dans ses Serées de précieux renseignements sur 
la langue des malfaiteurs qu'il compare « à l'hé- 
braïque, grecque et latine», et se lamente de ne 
pas mieux la connaître^). « Je voudrois bien, dit-il, 
entendre leur jargon et sçavoir leur langage, car 
j'entendrois ce que disent les Mattois, les Blesches, 
les Contre-porteurs et les Gueux de l'hostière, qui 
s"en aident usans entre eux d'un mesme langage. » 
Faut-il rappeler qu'un siècle plus tôt Villon, qui 
nous laissa des ballades en jargon en grande par- 
tie incompréhensibles pour nous, était un parfait 
' argotier », de vie comme de langage? 

Pendant les deux siècles de l'époque classique, 
l'argot connut seulement un moment de célébrité. 
A la suite du supplice du fameux Cartouche, qui 
fut rompu vif en 1721, en place de Grève, un assez 
médiocre écrivain, Nicolas Ragot, dit Granval, pu- 
blia un poème, Cartotiche ou le Vice puni, com- 
posé suivant les procédés allégoriques de l'époque, 
et qui eut un succès considérable, moins par le 
mérite de l'écrivain ou même par l'intérêt de l'ac- 
tualité que grâce au lexique du jargon des voleurs 
qui terminait l'ouvrage. . . . 

La vogue de l'argot dura quelques années. 
Dans Les Pèlerins de la Mecque, opéra-comique 
en trois actes, de Le Sage et d'Orneval, repré- 
senté à la foire de Saint-Laurent en 1726, puis 

') Serées, éd. Roybet, III, 129. 



125 

au théâtre fin Palais-Royal, on relève ce curieux 
dialogue: 

Arlkquix. — Je m'en vais hellander (men- 
dier) gourdetnent (abondamment) dans toutes les 
entiffes (églises) et les piolles (tavernes) de la 
vergue (ville). 

Calender. — Comment! vous savez rouscail- 
ler bigorne (parler argot)! 

Ce tut la mode, quelque temps, de rouscailler 
bigorne, par jeu, dans la meilleure société. Le 
roi Louis XV, un peu plus tard, s'amusait 
encore volontiers à parler argot, ce qui scandali- 
sait fort Mme de Pompadour. Mais cette mode 
n'eut qu'un temps, et il ne fut plus question de 
l'argot dans la bonne société jusqu'à l'époque où, 
un siècle plus tard, Eugène Sue et Victor Hugo 
le découvrirent à nouveau, à la suite des publi- 
cations de Vidocq. 

L'argot devait séduire les romantiques, qui 
avaient donné droit de cité littéraire au grotes- 
que en face du sublime, et qui puisaient à pleines 
mains dans le langage populaire pour rendre de 
l'énergie et de la couleur à une langue écrite 
édulcorée et affadie. Ce qu'ils voient dans l'argot 
— Victor Hugo, Eugène Sue, Balzac, comme 
Zola et M. Jean Richepin, qui sont un peu de 
la même lignée, — c'est son énergie rude et 
sauvage, la vigueur et l'éclat de ses métaphores. 

Parfois, il est vrai, l'ignorance des règles éty- 
mologiques fit croire à des métaphores imaginaires. 
J'ai cité ailleurs^) l'exemple de lansqtiiner (pleu- 

*) La langue française d'aujourdlini. pp. 23-24, n. 2. 



126 

voir) où Victor Hugo avait vu les hallebardes des 
lansquenets: l'argot ne dit pas — déclarait-il — 
«il pleut», platement, prosaïquement, mais «il 
pleut des hallebardes! > Quelle langue énergique! 
— Malheureusement lansqtiiner est le dérivé très 
ordinaire du terme argotique lanse, qui signifie 
«eau». Au lieu de «il pleut», l'argot dit: «il 
fait de l'eau». Est-ce beaucoup plus imagé? 

Que de choses Balzac, rarement aussi imagina- 
tif, a-t-il vues dans pioncer, qui s'est aujourd'hui 
singulièrement affadi et banalisé^)! 

« En argot, écrit-il, on ne dort pas, on pionce. 
Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime 
le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, 
défiante, appelée voleur, et qui, dès qu'elle est en 
sûreté, tombe et roule dans les abîmes d'un som- 
meil profond et nécessaire, sous les puissantes 
ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux 
sommeil, semblable à celui de l'animal sauvage 
qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles 
veillent, doublées de prudence. »... 

D'une façon générale il faut se défier des 
pages que les écrivains ont consacrées à l'argot 
et des mots qu'ils ont cités; car la fantaisie leur 
a joué plus d'un mauvais tour, et ils ont con- 
fondu sous le nom d'argot, comme les auteurs 
de maints dictionnaires argotiques, des choses 
aussi différentes que le jargon des malfaiteurs, 
le langage populaire, voire des jeux d'esprit et 
des créations artificielles de chansonniers mont- 

^; La dernière incarnation de Vautrin (1847), éd. 
18.55, p. 28. 



127 

rnartrois. Il faut excepter toutefois deux poètes 
qui, aux deux extrémités de l'histoire argotique, 
nous ont donné, en authentique argot, des bal- 
lades en jargon et des « sonnets bigornes » : j'ai 
nommé François Villon^) et M. Jean Richepin-). 
Mais en général c'est de documents et de travaux 
d'un autre genre que la science doit s'inspirer-^), 

^) Dans le Grand Testament, sans compter les bal- 
lades publiées en 1884 par A. Vitu, d'après un manuscrit 
de Stockholm, et dont l'authenticité est douteuse. 

-j Dans La chanson des gueux. 

•^) Les textes et documents sont indiqués presque tous 
dans la Bibliographie raisonnée de Vargot, de M. Yves- 
Plessis U901). La meilleure étude linguistique est L'argot 
ancien, de M. Lazare Sainéan (1907); l'ouvrage sociolo- 
gique le plus intéressant est Le génie de Vargot. de 
M. A. Niceforo (1912). 

{A. Dausat, La Défense de la Langue Française. Paris, 
1912. P. 107 ss.) 



FERDINAND BRUNOT 

LA LANGUE LITTÉRAIRE CLASSIQUE ET 
L ESPRIT GÉNÉRAL DU XVII^ SIÈCLE 



L^a raison dune soumission si unanime et 
si complète à des règles si épineuses, est dans 
l'esprit général de Tépoque, toute de centralisa- 
tion et d'autorité. Le régime auquel est soumis 
la langue est le régime de tout FEtat. 

La Cour seule compte; la France, Paris même 
ne compte plus. Du temps de Louis XIII, il se 
produisait encore des contacts. On avait beau iso- 
ler le Louvre, chaque fois qu'un cortège en sor- 
tait, il fallait rencontrer le peuple et l'entendre. 
Par la portière du carrosse arrêté, les femmes 
disaient leur mot à Anne d'Autriche. Or quand 
un jour une mère, dont les travaux de Versailles 
avaient tué le fils, insulta Louis XIV, il ne com- 
prit pas, et demanda si les injures s'adressaient 
à lui. Les liens étaient coupés. A Versailles, il 
n'y a que des courtisans, le peuple habite au 
delà du parc et des bois, dans les lointains de 
la perspective. Le bruit qu'il fait, les plaintes 



129 

qu'il crie, la langue (ju'il parle ne parviennent 
pas au château. Un mot qui lui est renvoyé est 
comme un gentilhomme (jui est exilé dans ses 
terres, il a cessé d'exister, on le traite comme 
un mort. 

Le langage, dont la nature est de faire naître 
des plantes de toute essence, ne donne plus dans 
cet enclos de terre sassée, sarclée, ratissée, qu'une 
végétation choisie, variée sans doute, mais dont 
les espèces sont comptées et triées avec soin. 
Jadis, au XIP siècle, le français avait été très 
homogène aussi, mais d'une homogénéité natu- 
relle, due à l'absence d'éléments étrangers. Au 
XVII« siècle, toutes sortes d'éléments étrangers font 
partie de la langue classique, mais ils ont été 
assimilés, digérés, fondus dans une unité voulue, 
dans un dialecte qui est le dialecte de la Cour, 
que tout le cercle réuni autour du maître s'efforce 
de parler sans faute et sans accent. 

Le désii de s'exprimer librement, qui semble 
presque aussi incoercible que celui de penser ou 
de vivre librement, a été étouffé par un appétit 
d'ordre toujours croissant. Sur toutes choses règne 
un pouvoir presque divin, indiscutable et indis- 
cuté. On ne subit pas son joug, on le célèbre. 
L'usage, mis en code par les autorités compéten- 
tes, règne souverainement sur la langue. La gram- 
maire, fondée sur lui, polit les langues, pense-t-on. 
Des maîtres en ont fait, sinon une science, du 
moins un art. Les plus grands esprits s'accordent 
à lui obéir, et trouvent tout naturel de limiter 
leurs besoins suivant la règle, au lieu d'établir 

Philologie française. 2-^ éd. Q 



130 

la règle d'après leurs besoins. Aucun d'eux ne 
semble apercevoir que la langue est une matière 
que l'artiste a, partiellement au moins, le droit 
de créer. Ils se font une loi de la prendre telle 
qu'elle existe autour d'eux, déjà à demi façonnée 
par d'autres. Ils acceptent qu'on ne leur laisse 
qu'un droit d'assemblage et d'arrangement. Sui- 
vant un mot que La Bruyère a appliqué à d'au- 
tres choses, ils rendent au public ce que le pu- 
blic leur a donné. 

On sait ce que ce public aimait ; comme tous 
les publics, il s'aimait avant tout lui-même, et 
modelait inconsciemment son langage sur ses goûts. 
Sa langue était, je n'ose pas dire une langue de 
classe, non pas que le mot me paraisse trop mo- 
derne, mais surtout parce qu'il est trop large 
encore, et que, malgré tout, une partie considé- 
rable de l'aristocratie ne vivait pas à la Cour, 
mais la langue d'un groupe pris dans une classe. 
Dans l'impossibilité où on était de la mettre tout 
à fait à part de la langue générale, on s effor- 
çait au moins de l'en distinguer autant que pos- 
sible. Le nombre des mots importait peu, il 
s'agissait de n'admettre que des mots de qualité, 
qu'on articulait, comme on les arrangeait, d'une 
façon particulière. 

Tout ce qui sentait la terre, la mécanique, la 
boutique, le Palais, l'Ecole, était rebuté ou tenu 
pour suspect; on en préservait les livres comme 
les salons. Une pudeur discrète couvrait des mœurs 
assez libres. Une délicatesse aussi raffinée, qui 
chez beaucoup devenait de la pruderie, envelop- 



131 

pait de périphrases décentes les réalités grossières 
de la vie. 

Longtemps après que l'astre du siècle avait 
commencé à baisser, on continua à croire ou à 
feindre de croire que son éclat était immortel, et 
que l'heure du zénith durerait toujours. Le gou- 
vernement, qui avait réalisé une forme idéale, 
était inaltérable. La langue fut ordonnée, elle aussi, 
avec cette persuasion que « parvenue à son point 
de perfection *, elle devait y rester toujours. Un 
sentiment d'orgueil faisait dire que les révolutions 
passées ne se produiraient plus, et qu'on allait 
sinon « fixer > le français pour jamais, du moins 
le mettre en tel état que des détails seuls pour- 
raient y être modifiés par la suite. On avait en 
tout un « état parfait ». Dès lors on oubliait que 
vivre, c'est changer, et on organisait l'idiome 
à l'image d'une langue morte, avec l'idée qu'il 
ne pouvait plus mourir ^ 

^ Bouhours est persuadé que la langue est arrivée à 
son point de perfection. Il fait l'histoire de la réforme, et 
montre quel a été le rôle de Vaugelas et de Balzac. « Les 
changements qui se sont faits depuis trente ans ont servi 
de dernières dispositions à cette perfection où la langue 
française devait arriver sous le règne du plus grand nio- 
narque de la terre » (Entretiens, 122). Cf. : « Encore que 
nous n'ayons rien à craindre du côté des causes étran- 
gères, le seul caprice des hommes est capable de faire 
quelques changements dans le langage. C'est la nature 
des choses vivantes, de changer de temps en temps, et 
s'il y a quelques langues modernes qui ne changent point, 
elles doivent être comptées entre celles qui sont mortes. 
Je ne prétends donc point que la nôtre ne change point 
du tout, mais je prétends que les changements qui s'y 

9* 



132 

Cette organisation avait ses maîtres des céré- 
monies. Elle avait aussi ses principes, analogues 
à ceux de la vie de Cour. A l'armée, Louvois 
avait transformé des bandes disparates en com- 
pagnies uniformes qu'il avait contraintes à mar- 
cher au pas. A la Cour, chacun avait son numéro 
d'ordre dans la hiérarchie. C'étaient autour du 
roi et de la reine de grandes disputes sur un 
fauteuil, un tabouret ou un strapontin. Les mots 
ne marchaient ni ne s'asseyaient non plus comme 
il leur plaisait et à leur guise. Ils avaient leur 
rang, leur place et leur rôle. L'Académie, corpo- 
ration de d'Hoziers officiels, était chargée de les 
porter, après recherches, sur son état, qui était 
le Dictionnaire, puis de les investir de leurs fonc- 
tions et de leur assurer leur service, suivant qu'ils 
convenaient aux divers genres et aux divers sty- 
les. Une compétition se réglait dans les formes 
et après exposé de titres. Au besoin, si une con- 
fusion risquait de se produire, on affectait à cha- 
cun des concurrents son costume ou sa livrée. 
Appast et appas mis à part sous deux ortho- 

feront dans la suite des siècles ne seront ni plus essen- 
tiels ni plus remarquables que ceux qui s'y sont faits de- 
puis trente ans. .Je veux dire qu'ils n'altéreront point le 
fonds de la langue. Il y aura toujours la même naïveté, 
la même clarté, le même ordre et le même tour dans le 
style. Quelques mots et quelques façons de parler pour- 
ront s'établir selon la bizarrerie de l'usage r ... le nervèze, 
le galimatias et le phébus ne reviendront point » (J6., 
1:27-128). Cf. « nôtre langue francoise, que l'on peut dire 
être dans sa perfection à cet égard » (Menagiana , II, 
342). 



133 



graphes, avec défense pour chacun de varier en 
nombre, n'avaient plus de possihihté d'empiéter 
Pun sur l'autre. 

Dans les cérémonies ou les processions, la 
majesté de l'ordre dégénérait parfois en raideur. 
Les allées de Versailles, à trop s'aligner, faisaient 
d'un jardin une construction abstraite et géomé- 
trique. La logique mit aussi parfois dans la lan- 
gue quelque chose de rigide et de compassé. La 
phrase, trop bien ordonnée, prit une marche où 
il entrait moins de grâce que de calcul et de 
science Le style se guinda. 

Enfin la vie de société détourna de la vie. 
Des fenêtres du salon des glaces, ce qu'on voyait, 
ce n'était pas la nature, mais un arrangement 
de la nature, un parc créé, dont les avenues, 
même vides, restaient pleines des images de la 
veille, et de la presse des courtisans. Au reste 
les yeux n'allaient guère vers le dehors, ni vers 
le présage fâcheux du soleil qui se couchait; ils 
se retournaient vers le spectacle du dedans, et 
se concentraient sur le maître qui n'avait point 
de soir. On l'y observait, et en même temps on 
s'y voyait, soi et les autres, dans la foule réflé- 
chie par les miroirs sans nombre et serrés de la 
galerie. Le monde n'était point dehors, le monde 
était intérieur. Etrange destinée d'un mot qui pour 
le savant désigne l'univers, mais, pour les hom- 
mes et les femmes de salon, se réduit au petit 
groupe dans lequel ils vivent et qui borne leur 
vue ! Par quels canaux la langue de cette société 
eût-elle senti monter en elle la sève de la vie 



134 

universelle ? Dans quelles contemplations eût-elle 
pris le goût du pittoresque ? Elle se ferme aux 
images de cette nature, que les courtisans dé- 
daignent ou ignorent. Seules, les splendeurs cligno- 
tantes des candélabres et des lustres éclairent les 
regards ; les grandes clartés simples et profondes 
ont cessé de luire. On s'épie entre soi, on se 
pénètre, on s'analyse dans le demi-jour des atti- 
tudes imposées ou calculées, au bal, au spectacle, 
aux réceptions, au lever. L'acuité de cette vision 
s'exaspère, el, pour exprimer d'imperceptibles nu- 
ances, trouve des finesses inconnues. Jamais raf- 
fineurs de langage ne dépassent le but, tant l'es- 
prit et la parole se complaisent et se jouent dans 
les plus fines analyses et les plus subtiles distinc- 
tions. Travail délicat et profond, qu'aucune école 
n'eût pu produire, qu'aucun écrivain n'eût fait 
admettre, s'il eût été son œuvre propre, mais qui 
fut le produit naturel de la collaboration de toute 
une société, où les femmes ont joué un grand 
rôle, et où beaucoup d'hommes, sans avoir ni 
génie ni talent même, avaient du goût, de l'esprit 
et des loisirs. 

(F. Brunot, Histoire de la langue française, IV, p. 74—77.) 



ARSÈNE DARMESTETER 
NÉOLOGISMES 

Les néologismes peuvent se diviser en deux 
classes suivant qu'ils désignent des faits nou- 
veaux, objets ou idées, ou qu'ils désignent au- 
trement des faits anciens. 

Les faits nouveaux veulent des noms nou- 
veaux: le néologisme en ce cas est, non-seulement 
légitime, mais nécessaire: teh sont porte-monnaie, 
photographie, tramway, socialisme. 

Ces noms sont créés par des Français (ils 
sont alors formés d'éléments français, latins ou 
grecs), ou ils sont reçus des étrangers. Ils sont 
étrangers quand l'objet l'est lui-même; ils vien- 
nent et s'acclimatent avec lui. 

M. Viennet déplore l'invasion anglaise; le fran- 
çais ne sutfirait-il pas à dénommer les objets 
venus d'outre-Manche? Notre langue 

Sera-t-elle plus riche, alors «[ue nos marins 
Auront du nom de docks baptisé leurs bassins? 

Généralisons l'objection: pourquoi ne pas don- 
ner un nom français à l'objet étranger? Pourquoi 



136 

ne pas dire carré, au lieu de square qui signifie 
proprement carré? voiture au lieu de wagon qui 
a absolument le même sens? 

Nous touchons ici à un fait de psychologie 
du langage. 

Le jardin anglais, importé en France, est un 
objet nouveau; on l'importe avec son nom; et ce 
nom, nouveau comme l'objet, frappe, comme lui, 
par sa nouveauté. Le peuple apprend l'un en 
même temps que l'autre; et le signe et la chose 
signifiée se gravent sans peine dans sa mémoire. 
A square essayez de substituer carré; ce mot, 
compris de tous, a des significations multiples; 
pour en faire le nom de l'objet nouveau, le peuple 
sera obligé de faire un travail intellectuel qui, 
par une extension dans la signification, approprie 
le mot à la chose; il faudra qu'il repasse par 
l'état d'esprit qui, chez nos voisins anglais, a 
donné à square sa signification spéciale. Il y a 
If) un effort inteUectnel inutile, et comme l'esprit 
d'instinct va droit au plus simple, comme la na- 
ture cherche à dépenser un minimum d'effort, le 
peuple trouve plus facile d'apprendre un mot in- 
connu avec l'objet nouveau dont il est le nom 
précis, l'expression adéquate, que d'ajouter à un 
mot connu et de compréhension déjà large une 
signification nouvelle. 

Passons à la seconde sorte de néologisme: il 
consiste à substituer à un mot ancien, à une péri- 
phrase ancienne, un mot nouveau Ce néologisme 
est soit littéraire, soit populaire, c'est-à-dire soit 
créé par les écrivains, soit créé par le peuple. 



187 

Le néologisme de l'écrivain est une création 
littéraire, consciente, et qui tend à une fin esthé- 
tique; il relève des lois de la criticjue. Celui qui 
l'essaye doit pouvoir justifier la liberté qu'il a 
prise avec la langue. Autrement dit, il faut que 
le mot soit nécessaire dans la circonstance don- 
née, qu'il soit l'expression la plus nette ou la 
plus forte de l'idée à représenter. A cette condi- 
tion, il sera pardonné; bien plus il méritera de 
durer et durera: c'est par des audaces de ce genre 
que nos grands écrivains ont enrichi la langue. 

Parfois le néologisme littéraire est amené par 
l'ensemble de la phrase, l'enchaînement des idées 
et s'impose de lui-même. M. Villemain, dans la 
préface du Dictionnaire de V Académie (édition 
de 1835), parlant des langues qui se constituent, 
se transforment et périssent suivant les lois qui 
règlent la vie des choses humaines, écrit la phrase 
suivante: « Dans une contrée de l'immobile Orient 
où nulle invasion n'a pénétré, où nulle barbarie 
n'a prévalu, une langue parvenue à sa perfection, 
s'est déconstruite et altérée d'elle-même, par la 
seule loi du changement, naturelle à l'esprit hu- 
main. » Déconstruire manque au Dictionnaire 
de l'Académie; il n'est pas admis par l'usage 
qui n'en sent point la nécessité permanente; et 
toutefois ici il est si bien amené par l'ensemble 
des idées qu'on le trouve tout naturel; c'est le 
seul terme propre et toute périphrase serait vi- 
cieuse. C'est un de ces mots éphémères qui nais- 
sent avec le besoin instantané et meurent dès 
qu'il cesse; ce ne sont pas des mort-nés; ils ont 



188 

vécu un moment et peuvent revivre avec la cir- 
constance qui les a créés. 

Si le néologisme littéraire relève de la critique 
et lui doit compte de ses créations, le néologisme 
populaire ne relève que de lui-même, et c'est à 
la science à en rendre compte. 

Les anciens l'avaient déjà reconnu: le peuple 
est souverain en matière de langage; Populus in 
sua potestate, singuli in illius^), disait Varron, 
et avant lui Platon: Le peuple est en matière 
de langue un très-excellent maitre. Voltaire le 
constate en le regrettant: « Il est triste qu'en fait 
de langues, comme en d'autres usages plus im- 
portants, ce soit la populace qui dirige les pre- 
miers d'une nation. » 

Le suffrage universel n'a pas toujours existé 
en politique; il a existé de tout temps en matière 
de langue; là le peuple est tout-puissant, et il 
est infaillible, parce que ses erreurs, tôt ou tard, 
font loi. Le langage en effet est une création 
naturelle et non une construction rationnelle et 
logique. Les hommes, pour communiquer entre 
eux leurs idées, recourent d'instinct à un ensemble, 
à un système de signes naturels qui se modifient 
sans cesse, dans le temps et dans l'espace, sous 
l'action de lois physiologiques et de lois psycho- 
logiques; mais du moment que la plus grande 
partie des hommes .se comprennent à l'aide de 
ce système, celui-ci a rendu les services qu'on 
est en droit de lui demander. Voilà pourquoi 

^) De lingua latina, IX. 6. Et plus loin: Ego populi 
consueludinis non sum ut dominus; at ille meœ est. 



139 



même les erreurs de logique, les anomalies, du 
moment qu'elles sont acceptées de tous, cessent 
d'être anomalies, et deviennent formes légitimes 
de la pensée. Tel est le fondement du principe 
qu'au pouvoir de l'usage seul est la règle du 
langage: 



(Juem pênes arbitrium est et jus et uorma loqnendi. 

Mais cet usage varie sans cesse: Consuetudo 
Joquendi in motu est^). Ainsi notre langue, de- 
puis les origines, a obéi à certaines tendances qui 
ont transformé sa phonétique, ses formes gram- 
maticales, sa syntaxe, son lexique: sa phonétique, 
sous l'influence permanente qu'a exercée le be- 
soin d'une prononciation plus rapide; ses formes 
grammaticales et sa syntaxe, sous l'action d'un 
esprit d'analyse qui lentement a désorganisé sa 
vieille construction à demi synthétique, héritage 
du latin, pour lui substituer une construction plus 
logique et toute raisonnée; son lexique, sous l'ac- 
tion de cette vie, toujours mobile et changeante, 
de l'esprit acquérant sans cesse des idées nou- 
velles, apprenant des faits nouveaux, voyant et 
percevant les choses sous de nouveaux aspects. 
Les transformations de ce dernier ordre, celles 
du lexique, autrement dit les néologismes, ont 
des causes aussi multiples, aussi infinies que les 
faits innombrables qui constituent la vie intellec- 
tuelle d'un peuple. Pour nous en tenir aux néolo- 
gismes qui substituent de nouvelles expressions 
à d'anciennes qui tombent en désuétude, pour- 
ri Varron, L. L. IX, 17. 



140 

quoi, par exemple, ains a-t-il disparu devant 
mais, nioidt devant heaiicotip, planté devant 
abondance, choir devant tomber, heur devant 
événement, huis devantpor^e, chère devant visage, 
veer devant défendre, ost devant armée, restor 
devant restauration, navrer devant blesser, etc.? 
Pourquoi clore disparaît-il à présent devant fer- 
mer, faillir devant manquer, chaloir devant 
importer, fonder devant baser, aviver devant 
activer, etc.? 

Bien que chacun de ces faits ait sa cause 
spéciale et déterminante, toutefois, si l'on em- 
brasse l'ensemble de ces transformations dans 
leurs successions historiques, on voit dominer 
une ou deux causes générales, dont les applica- 
tions varient à l'infini, mais dont Faction paraît 
constante. 

Le peuple veut une langue à la fois expjves- 
sive et claire. 

Il aime à s'exprimer par images; les mots 
qu'il emploie doivent parler à V imagination et 
représenter les objets par quelque caractère sen- 
sible, parce que c'est par quelque caractère sen- 
sible qu'il les perçoit. Une pièce d'or devient chez 
lui un jannet, une pièce d'argent un blanc, une 
grosse montre un oignon, le balayeur des rues est 
un peintre. Mais la métaphore s'use à la longue. 
L'esprit ne voit plus dans le nom de la chose 
l'image où elle se peignait, mais la chose elle-même; 
la tête n'est plus le tesson dépôt, testa-, c'est la tête, 
le chef. Le terme, ayant cessé d'être expressif, 



141 

ne désignant plus une qualité s})éciale, devient 
général, abstrait, et donne la représentation com- 
plète, adéquate de l'objet. Il faut donc que la 
métaphore usée se renouvelle; le tesson fait place 
à la houle, h la trogne. 

Dans la langue commune, même besoin de 
l'image, quoique plus effacée et plus discrète; elle 
aussi aspire à la couleur et passe sans cesse de 
l'expression où elle s'est ternie, à celle où elle 
éclate et reluit; et cela même dans l'expression 
des idées abstraites. Autrefois on disait exprimer 
sa pensée; à présent, on commence à \a. formuler. 
Pourquoi? C'est que dans exprimer on ne sent 
plus la force première, étymologique du mot. Ex- 
primer sa pensée, n'est plus la presser, la faire 
sortir par pression et la condenser dans des mots; 
c'est simplement la faire connaître par des mots: 
le terme énonce le fait sans image, dans une 
nudité abstraite. Au lieu de Vexpri'tner, on la 
formule, c'est-à-dire qu'on la jette dans le moule 
d'une forme rigide, mathématique. La phrase où 
la pensée se formule, se détache devant l'imagi- 
nation comme une ligne d'équation sur le tableau 
noir de l'algébriste. Mais il est évident que si 
l'expression est admise, elle finira peu à peu par 
s'user, deviendra le synonyme exact d'exprimer 
sa xjensée, et fera place à une image nouvelle, 
sans fin et sans terme. 

D'un autre côté, le langage doit exprimer les 
choses d'une façon claire, imposant peu de tra- 
vail à l'esprit. Jl arrive sans cesse que des mots, 
parents par l'étymologie et par le sens, et dont 



142 

la parenté est visible par les ressemblances de 
la forme, se trouvent inégalement et diversement 
usés par l'action des lois phonétiques, de sorte 
que le lien réel qui les unit ne se marque plus 
dans le lien apparent de la forme. Par exemple, 
le rapport de clore à clôture, de coiirhattre à 
courbaturer, de émouvoir à émotion, ne paraît 
plus dans la forme d'une façon assez immédiate; 
le peuple abandonne le verbe usé et le refait sur 
l'analogie du substantif: clore est remplacé par 
clôturer, courhattre par courbaturer, émouvoir 
par émotionner, etc. 

C'est à ces causes qu'il faut, croyons-nous, 
rapporter les néologismes populaires: ils ont donc 
leur raison d'être, puisqu'ils reposent sur des be- 
soins naturels de l'esprit. Mais, comme tout ce 
qui a vie, le langage est soumis à deux forces 
contraires, la force qui innove et celle qui con- 
serve; la marche du langage consiste à céder 
graduellement à la première en se laissant con- 
tenir par la seconde; autrement les transforma- 
tions seraient trop promptes et les langues n'au- 
raient plus d'unité. 

C'est ce qu'on voit dans le passage du latin 
populaire aux langues romanes. Lors des invasions 
barbares, toute civilisation, toute tradition dispa- 
raît, les forces conservatrices du langage comme 
le reste; et l'idiome populaire, que rien ne con- 
tient plus, se précipite, si bien qu'en l'espace 
de trois ou quatre siècles il aboutit à des idiomes 
absolument nouveaux. Or cette transformation 
rapide est l'anarchie; puisqu'une langue ne peut 



143 

se fixer, il faut du moins qu'elle change aussi 
lentement que possible. C'est à la langue litté- 
raire qu'est réservé le rôle de conservatrice. Elle 
doit s'opposer aux néologismes populaires et ne 
les accepter que quand ils deviennent un fait 
universel. On disait autrefois: il me souvient, le 
peuple a dit: je me souviens, et la langue litté- 
raire Ta répété après lui; aujourd'hui la langue 
littéraire se rappelle le passé; la langue popu- 
laire se rappelle du passé. La langue littéraire 
doit-elle l'imiter? Non jusqu'au jour où l'acadé- 
micien lui-même, dans l'abandon de la conver- 
sation familière, aura dit; je m'en rappelle.» 

{A. Darmesteter. De la création actuelle de mots nou- 
veaux dans la langue française. Paris, 1877. P. 132—37.) 



TROISIEME SECTION 
ÉTUDES DE DÉTAIL 



PAUL MEYER 
RECHERCHES ÉTYMOLOGIQUES 



I. — Coussin 

Liiez (Etym. Wôrt., I, côltricej rattache l'ita- 
lien cuscino et le fr. coussin à un très hypo- 
thétique *culcitinum, ^culçtinum, dérivé de 
culcita. Il ne fait pas attention que le t, con- 
servé dans coilte, conte, de culcita, devrait se 
conserver dans le dérivé ; qu'en outre la forme 
ancienne, en provençal et en français, est coisin, 
coissin, où la diphthongue oi ne peut venir d'ul. 
Les étymologies de Diez ont la vie dure, même 
les plus mal constituées. Celle-ci a été adoptée 
par Scheler et par Littré, qui l'ont acceptée sans 
discussion, et pour ainsi dire les yeux fermés. 
M. Brachet se conforme à l'opinion de ses de- 
vanciers, mais il la raisonne. Il enseigne que cul- 
citinum a perdu son t médial dans les condi- 
tions où abbatia a perdu le sien pour devenir 
cibhaye, et, pour le changement d'ul en ou, il 



145 

renvoie à agneau. La force de ce raisonnement 
a frappé M. Skeat, qui l'a reproduit à l'article 
ciishion de son Etymological Dictionary of the 
Englisk Language. Enfin c u 1 c i t i n u m a pris place 
dans le relevé des mots du latin vulgaire, dressé 
par M. Grœber, d'après la concordance des divers 
idiomes romans. Seulement, M. Grœber a modifié, 
peut-être sans s'en rendre compte, l'opinion qu'il 
a faite sienne. Diez considérait culcitinum comme 
un paroxyton, la pénultième étant longue, et c'est 
culcïtïndm qu'enregistre M. G. Kôrting, sous 
le n» 2314 de son utile, mais peu critique, La- 
teinisch-romanisches Wœrterhiich. M. Grot^ber 
préfère culcïtïnum, proparoxyton, et il se per- 
suade que cette forme, que d'ailleurs il n'essaye 
pas de justifier, peut avoir produit le français 
coussin, d'où seraient sorties les formes espagnole 
(coxin, cojin) et italienne (cuscino). C'est une 
opinion tout à fait personnelle, que je ne crois 
pas utile de discuter. 

Si l'on fait porter l'examen sur l'ancienne forme 
provençale et française coissin, ou sur le castil- 
lan coxin, le catalan coxi, on ne pourra se dé- 
fendre de reconnaître que le type latin correspon- 
dant ne peut être que coxin us, dérivé de coxa, 
cuisse, le coussin étant, par destination, placé 
sous les cuisses. Coxa donne en prov. coissa et 
cueissa, mais la diphthongaison d'o latin en ne 
n'a guère lieu dans l'ancienne langue avant l'ac- 
cent; cf. côrium, prov. cuer, et les dérivés coi- 
rassa, encoirar. De même coxïnus doit donner 
coissin. Or coxi nus ou coxin u m est un mot 

Philologie française. 2« éd. 10 



146 

très réel. Carpentier, dans son supplément au 
glossaire de Du Gange, cite coximuni. qu'il pro- 
pose dubitativement de corriger en cox in um. Mais 
c'est sûrement coxinum qu'il faut lire. L'exemple 
cité par Carpentier est tiré d'une charte de 1069 
faisant partie du cartulaire de Saint-Victor de 
Marseille, et dans l'édition de ce cartulaire on lit 
(n° 160, t. I, p. 188): « Dederunt ei monachi .xlv. 
solidos et très multones et très agnos et coxi- 
wmn unum et feltrum et cotum. » Le même co- 
xinus ou coxinum reparaît dans le même cartu- 
laire, t. II, p. 29 : « pulvinar sive coxinum. » 
D'ailleurs, d'autres exemples de coxinus sont en- 
core cités par Carpentier, d'après des textes va- 
riés du XlIIe siècle et du XI V«. Enfin Coxinus 
ou Goxsinus est signalé, dès l'antiquité, comme 
surnom, et a même déjà été rapproché de l'it. 
cuscino : Furlanetto le mentionne en ces termes 
dans son édition du dictionnaire de Forcellini : 
« Coxinus, cuscino, pulvinus, ita est appellatus 
« quod coxis subjicitur. Est cognomen romanum. 
« Inscript, apud MatT. Mus. Ver. 169 : L. Vale- 
rius L f. Coxsinus. >^ Que le surnom Coxsinus 
ait en réalité le sens que lui attribue le savant 
lexicographe, c'est un point sur lequel on peut 
différer d'avis. On peut du moins admettre que, 
dès l'époque romaine, il existait un adj. coxsi- 
nus, qu'il est permis de rapprocher du substan- 
tif coxinus employé dès le XP siècle, comme 
on l'a vu plus haut. 

C'est donc coxinus que M. G. Kôrting devra 
introduire dans une future édition de son Latei- 



147 



nisch^romanisclies Wôrterhuch, au lieu et place 
de l'imaginaire culcitinum. 

(Romania 189i\ XXI, 83-84.J 



II. — Paris sans pair. 

Paris sans pair, ou plutôt sans per, comme 
on écrivait encore pendant tout le XV® siècle, a 
été un dicton courant dans notre ancienne litté- 
rature du XlIIe siècle au XVI®. Il exprimait sous 
une fofme concise et recherchée l'admiration qu'on 
éprouvait pour la ville qui était universellement 
reconnue comme le centre politique et intellectuel 
de l'Europe II est singulier que le plus ancien 
exemple que j'en aie trouvé soit fourni par un 
poète du Midi, par le Guillem Aneher de Tou- 
louse à qui nous devons le poème de la guerre 
de Navarre, et qui n'est pas à confondre avec le 
troubadour du même nom de qui nous avons quel- 
ques poésies lyriques. Il faut assurément que ce 
dicton ait été très répandu en France à la fin du 
XIII® siècle pour s'être présenté dès cette époque 
sous la plume d'un poète méridional en quête 
d'une rime en ar. Voici le vers où figure Paris 
sans per : 

E ven s'en a Paris, car Paris es ses par. 

(Ed. Fr. Michel, v. 1378.) 

Nous devons aussi, pour le dire en passant, 
au même auteur un exemple ancien du proverbe 

10* 



148 

« Paris ne s'est pas fait en un jour > : Digas 
les qu'en .j. jorn Paris non fo obrat (v. 1892), 
qui a été dit aussi de Rome. 

A la fin du XIV^ siècle, notre dicton est il- 
lustré par Eustache Deschamps, qui le fait entrer 
dans le refrain d'un de ses rondeaux : 

Paris sans per, qui n'os onques pareille, 
Qui en toi maint, il ne puet perillier 

(Edit. du marquis de Queux de Saint-Hilaire, I, 304.) 

A la fin du XV^ siècle il paraît encore dans 
le refrain d'une ballade où sont énumérées quel- 
ques villes célèbres avec les surnoms qu'un usage 
traditionnel attachait à chacune d'elles. Rome la 
sainte, Venise la riche, Naples la gente, Florence 
la belle, Gênes la superbe. Milan la populeuse, 
Londres l'envieuse, Bruges en Flandres (cette ville 
est la seule qui n'ait pas de surnom) ont chacune 
leur éloge dans des strophes consécutives, mais 
le refrain est toujours : 

Mais en France est Paris tousjours sans per. 

Cette ballade, qui a pour titre S'ensui/t au- 
cuns noms et tiltres adjoustez par manière de 
souhriquet et dit commun a aucunes villes, a 
été imprimée pour la première fois à Paris en 
1507, à la suite de la Cronique de Gennes avec 
la totalle description de toute Italie. Elle a été 
rééditée en dernier lieu dans le t. III du Bulle- 
tin de la Société de Vhistoire de Paris et de 
V Ile-de-France, p. 42. 



149 

Il senihlc à première vue impossible de douter 
que ce dicton ait été fait à la glorification de la 
ville à laquelle nous venons de le voir appliqué. 
Et toutefois il n'est guère contestable que cette 
fois encore, la puissante cité, se laissant aller à 
ses tendances envahissantes, a accaparé un éloge 
qui n'était pas fait pour elle, et en a exproprié 
celui qui y avait les droits les plus légitimes. 
Celui-ci n'est point autre que le beau Paris, le 
ravisseur d'Hélène. On trouve en effet le dicton 
Est Paris ahsque pari dans le poème De Exci- 
dio Trojœ, qui est très probablement d'Hildebert, 
mort archevêque de Tours en 1133 ou 1134. M. 
Hauréau, qui, dans son récent mémoire sur les 
mélanges poétiques d'Hildebert, a donné de ce 
poème une édition fondée sur la comparaison de 
plusieurs mss., cite en note un autre poème, très 
certainement du XIP siècle, où on lit le même 
dicton, Paris ahsque pare, appliqué à l'éloge de 
Henri H. 

En réalité Paris ahsque pare et Paris sans 
per sont deux formes, ou, si l'on veut, deux ap- 
plications d'un même jeu de mots. De ces deux 
formes, celle que l'on doit considérer, en bonne 
critique, comme originale, c'est celle qui aura en 
sa faveur les témoignages les plus anciens et la 
consonnance la plus parfaite. Or il n'est pas dou- 
teux que la forme latine satisfait le mieux à ces 
deux conditions. 

(Romania 188^, X!, 579—581.) 



A. JEANROY 
LOCUTIONS POPULAIRES OU PROVERBIALES 



vJn a souvent noté, comme une loi de la vie 
des langues, la rapidité avec laquelle s'efface la 
métaphore qui est au fond de la plupart des mots 
— certains diraient de tous les mots — , sans 
pour cela que le sens de ceux-ci soit obscurci. 
Ils ressemblent à une monnaie qui n'en continue 
pas moins à avoir cours après que l'effigie qu'elle 
portait s'est effacée : leurrer n'est plus pour per- 
sonne l'action du chasseur qui trompe le faucon 
à l'aide du leurre, mais a gardé, très claire pour 
tous, la signification de « tromper ». Le mot, 
tout en cessant complètement d'être une image, 
garde la signification, abstraite ou concrète, dé- 
rivée de cette image. 

La valeur symbolique, qui se perd si vite dans 
le mot isolé, se conserve un peu plus longtemps 
dans les locutions composées, fortifiée et comme 
préservée de l'usure par les mots avoisinants : 
« être à l'affût d'une bonne affaire », « marcher 



151 



sur les brisées de quel<iuun s réveillent presque 
nécessairemeut dans l'esprit le -- l-- ^^, ; 
. affût .> et de « brisées >. Cependant. ,. n me^ 
cette valeur s'obscurcit très rapidement Quand 
nous disons : « On a fait de cette aventure de, 
gorges chaudes., «les traitants ont du rendre 
^orge ». « jeter le manche après la cognée », il 
nous faut déjà un effort de réflexion pour sa.s.r 
le rapport entre le sens abstrait que ces locutions 
ont pris, et le sens concret doù celu-c. est sorti. 
Dautres ne sont plus comprises que par les per- 
sonnes qui ont quelque notion de l'histo.re de la 
angue: ainsi « il y a péril en la demeure ». 

^ • lu ., narHr > « être aux trousses de 

« avoir maille a paitir >, « eue 
quelqu'un». Supposons que le sens primitif ne 
soit point expliqué dans les dictionnaires et qu il 
se perde toJ a fait, il est certam que 1 on n en 
cnHnuera pas moins à les employer, maigre e 
caractère d'incohérence ou d'absurdité qu elles pie- 

''"ïrlénomène que nous décrivons se passe 
tous les jours devant nous : il est extrêmement 
"quent dans des locutions familières, voisines 
de l'argot, qui presque toutes affectent ou ont 
affecté d'abord un caractère plaisant. Parmi ceux 
qui disent qu'un candidat « a remporté une veste », 
l'une cuisinière «fait danser l'anse du panier » 
combien en est-il qui se rendent un comp e exact 
de la métaphore qu'ils emploient? La locution 
enfin, avant cessé d'être comprise, s'altère presqu 
fatalement Les folk-loristes s'étonnent *"i'v«nt ^e 
voir répétés dans les chansons populaires, partois 



152 

durant des siècles, des mots que nul ne comprend 
plus, et qui, à force d'altérations, sont devenus 
de véritables monstres. A la vérité, nous n'agis- 
sons point autrement que les chanteurs populaires 
quand nous disons : « il y a belle lurette », « prendre 
marc pour renard», «je m'en moque comme de 
l'an quarante » ^). Il est curieux de noter avec 
quelle rapidité s'accomplissent ces divers phéno- 
mènes, le premier surtout : il est telle de ces 
locutions, née pour ainsi dire sous nos yeux, dont 
le sens primitif est complètement perdu : c'est en 
vain que Ion demanderait au plus érudit des cri- 
tiques de théâtre, au plus réfléchi des boulevar- 
diers, de quelle métaphore ils entendent se servir 
en disant : « faire un four », « monter un ba- 
teau », « poser un lapin *, « faire une gaffe ». 
Cependant le premier qui a hasardé ces méta- 
phores avait le sentiment qu'il serait compris, et 
ceux qui, en les accueillant par un sourire, en 
ont fait le succès, les comprenaient apparemment ; 
et il est non moins certain que la création n'en 
remonte pas au delà de quelques années. Com- 
bien il faut déplorer la pruderie des lexicographes 

^) Qui sont, comme on le sait, pour de plus anciens: 
« il y a belle heurette », « prendre martre pour renard », 
'■ je m'en moque comme de l'Alcoran ». ^H y ^i. non plus 
altération de la locution, mais ellipse d'une de ses parties 
dans : « mener une vie de bâton de chaise (à porteur) ; » 
« être étonné comme un fondeur de cloche (qui trouve 
son moule vide en le découvrant) » ; « triste comme un 
bonnet de nuit sans coiffe (de femme pour lui tenir com- 
pagnie); on dit même aujourd'hui » comme un bonnet de 
nuit ^ tout court, etc. G. P.j 



153 



(jui, sous prétexte (|iie ces locutions ne sont point 
acadéniicjues, leur interdisent l'entrée de leurs ré- 
pertoires, et privent ainsi la postérité d'explica- 
tions qu'elle est presque toujours incapable de 
retrouver ! 

Il semble qu'il y ait là un fait général : toutes 
les langues en effet offrent des expressions de ce 
genre; qu'il nous suffise de citer: 

en latin suspendere naso = se moquer ; 

en italien essere aile porte col sassi = être à 
la veille, sur le point de ; 

en espagnol pelar la oca = donner une sérénade 
à une jeune fille, ou avoir avec elle des en- 
tretiens nocturnes. 

Il semble que, dans toutes ces locutions, nous 
nous contentions — par nous, j'entends tous les 
hommes depuis des siècles — de ce que nous 
devinons de piquant et de hardi dans la méta- 
phore qui est à leur source, sans nous préoccuper 
d'analyser notre impression, et que nous comp- 
tions sur la même complaisance de la part de 
notre interlocuteur. Quelle belle matière pour l'iro- 
nie d'un Pascal que cette paresse de l'esprit qui 
se dupe lui-même pour s'éviter un léger effort, 
et tombe dans une ridicule contradiction en s'a- 
musant d'une plaisanterie qu'il ne comprend plus! 
Mais nous n'avons déjà que trop insisté sur ces 
considérations : nous ne voulons ici que proposer, 
pour deux expressions de ce genre, une explica- 
tion qui nous paraît assurée. 



154 

I. PRENDRE LA MOUCHE. 

Prendre la mouche, c'est, comme chacun sait, 
« se fâcher, se piquer sans grande raison » (Littré). 
« Prendre la mouche, dit Génin, c'est en être 
piqué, comme prendre une maladie. » C'est un 
commencement d'explication, quoiqu'on ne voie 
pas bien ce que vient faire la maladie en cette 
affaire. Une explication tout à fait satisfaisante nous 
est fournie par une locution des bergers francs- 
comtois : ils disent que leurs vaches « ont les 
mouches > quand, le soleil s'échauffant, les mou- 
ches se mettent à harceler leurs bêtes, qui se dé- 
mènent, s'agitent, et s'enfuiraient de tous côtés, 
si on ne les faisait rentrer à l'étable. « Prendre 
la mouche >, c'est donc proprement ne point ré- 
sister à l'excitation, à l'énervement que cause un 
léger ennui, comparé à une piqûre de mouche. 

II. SE BROSSER LE VENTRE. 

La locution < se brosser le ventre », qui n'est 
point menlionnée par Littré, est ainsi commentée 
dans le dictionnaire de MM. Hatzfeld, Darmesteter 
et Thomas (au mot Brosser) : « Fig. en parlant 
de quelqu'un qui n'a pas de quoi manger, se 
brosser le ventre, faute de pouvoir le remplir. » 
Ce serait donc essayer de calmer par la friction 
le malaise ou la douleur que cause la faim. Mais 
on ne dit point quand on a faim et qu'on ne 
peut manger : * Je me brosse le ventre » ; on 
dit à quelqu'un à qui on refuse ce qu'il demande : 
« Vous pouvez vous brosser le ventre. » L'espa- 



155 

gnol possède une locution ([ui repose sur la même 
métaphore et explique la nôtre : un personnage 
d'un roman de M'"® Pardo Bazân^), auquel l'auteur 
prête un langage image mais trivial, voulant dire 
qu'il irait volontiers à Madrid, mais qu'il n'a pas 
les moyens de satisfaire cette fantaisie, s'exprime 
ainsi en se parlant à lui-même : « Puedes Imi- 
piarte, Serapn, que estas de huevo », c'est-à-dire : 
« tu peux te nettoyer, car tu as mangé de l'œuf » 
et par conséquent « tu n'en auras plus » ; ou, 
en d'autres termes : « secoue ta serviette, ton 
repas est fait ». Dire à quelqu'un : « Vous pouvez 
vous brosser le ventre», c'est donc lui dire qu'il 
n'a plus rien à attendre. Cette locution enferme 
en même temps une sorte de consolation ironique : 
en conseillant à son interlocuteur de faire ce qu'il 
ferait s'il avait mangé, on l'exhorte à essayer du 
moins de s'imaginer qu'il a mangé. 
^) Una cristiana, Madrid, s. d., p. 116. 

(Romanla 1894, XXIIl, -23!>— 242.) 



A. THOMAS 
LE MOIS DE « DELOIR 



l^e mois cleloir, delair, deleir, etc., est fré- 
quemment mentionné dans les textes français du 
moyen âge. Les érudits du XVP et du XVIP siècle 
ne paraissent pas avoir connu ce mot. Vers le 
milieu du XVIIP siècle, Lacombe l'enregistre et le 
traduit sans commentaire par ^ décembre ^ » Puis 
les étymologistes sont venus, et cette notion simple, 
mais exacte, s'est compliquée, embrouillée et finale- 
ment faussée. Les livres qui font aujourd'hui au- 
torité en diplomatique distinguent entre deloir et 
delair : quand il y a un o, c'est bien, comme 
autrefois, le mois de décembre ; quand il y a un 
a, c'est, paraît-il, le mois d'août. Ils ne fournis- 
sent pas le moyen de se tirer d'affaire quand la 
dernière syllabe ne contient ni un o ni un a, 
mais un e ; on choisit alors au petit bonheur, et, 
comme la nouveauté séduit toujours les jeunes 
gens, on en voit se prononcer pour « août », 
même quand le texte qu'ils commentent déclare 

^ Dict. du vieux langage français (1766), p. 144. 



157 

(|ue le dernier jour de deleir est la veille du 
jour de l'an. 

Il est temps de couper le mal dans sa racine 
et de montrer que jamais, sous quelque forme 
((ue ce soit, ce nom mystérieux ne s'applique à 
un autre mois qu'au mois de décembre. Mais, 
auparavant, il faut nous faire une opinion sur 
le point de savoir si deloir est un mot simple 
comme décembr^e, dont il tient la place, ou un 
composé de trois mots : la préposition de, l'ar- 
ticle /', et le substantif oir. 

« On ne doute plus guère aujourd'hui, » écri- 
vait Natalis de Wailly il y a cinquante ans, « qu'il 
ne faille écrire de Voir et non deloir ^ >^ Gomme 
Roquefort, Natalis de Wailly acceptait l'étymolo- 
gie de Barbazan, d'après laquelle le mois de dé- 
cembre aurait reçu ce nom en l'honneur de la 
naissance de Jésus-Christ, hoir (héritier) de Dieu 
le père, pour employer le langage de saint Paul. 
C'est encore aujourd'hui la doctrine officielle en 
diplomatique, au même titre que la distinction 
entre deloir et delair ; elle a tout juste la même 
valeur. Il est vraiment dommage qu'on n'ait pas 
senti le poids de ce qu'a écrit à ce sujet Félix 
Bourquelot en 1867 ; je reproduis ses paroles pour 
qu'on les médite : 

« Malgré le respect que je professe pour la 
science et la pénétration de l'auteur des Éléments 
de paléographie, je ne puis me défendre de con- 

^Annuaire de la Société de Vhistmre de France 
pour 18.52, p. 33 



158 

server des doutes sur la valeur du système mis 
en avant par Barbazan et Roquefort. Sans avoir 
moi-même d'explication à proposer, je ferai ob- 
server que le cartulaire de Renier Accorre, dans 
quinze cas différents où les actes sont datés de 
décembre, offre la forme de deloir, qui ne se 
prête pas à l'interprétation proposée, à moins d'ad- 
mettre un redoublement de l'article qui est rare. 
J'ajouterai que la même forme se présente dans 
plusieurs actes de différente provenance, dont le 
plus ancien remonte à 1224. » 

Et Bourquelot cite encore six exemples^. Il 
y en a cinq nouveaux dans Godefroy, et il est 
facile d'en réunir d'autres. En dépouillant un seul 
ouvrage, VHistoire des dîtes de Bourgogne de 
M. Petit, j'en ai recueilli neuf qui s'échelonnent 
de 1248 à 1275. Je dois en signaler spécialement 
deux autres, parce qu'ils élargissent encore l'aire 
géographique de ce vocable. Les textes produits 
jusqu'ici ont montré qu'il était en usage à Paris, 
en Champagne, dans le Soissonnais, en Bourgogne, 
dans la Bretagne française et dans l'île de Chy- 
pre. On peut ajouter le Poitou (langue d'oïl) et 
la Marche (langue d'oc) à son domaine. Deloir 
figure dans la traduction du De divinis offlciis 
de Jean Belet, fol. 33 v° du manuscrit latin 995 
de la Bibliothèque nationale, dont la langue porte 
les traces manifestes du dialecte poitevin, et la 
charte communale inédite de Barmont, petit vil- 
lage situé dans les environs d'Aubusson (Creuse), 

^ Bibl. de l'École des Chartes, 6^ série, t. III, p. 75. 



151) 

de l'an 1265, est ainsi datée : < Al mes de dater, 
lo marts avant Chalendas \ » 

Si Ion pouvait encore conserver des doutes 
sur ce point, ils disparaîtraient en présence d'un 
document d'un autre ordre, signalé par M. P. Meyer 
dès 1877. C'est un calendrier, exécuté en Bour- 
gogne à la fin du XIIP siècle, où les noms des 
trois derniers mois de l'année sont ainsi énoncés : 
odovrez, novembres, delors -. Dans la langue de 
ce calendrier, âelor correspond à deloir. 

Sur quoi donc se fonde l'opinion d'après la- 
quelle il faut lire de Voir ? Sur deux textes seule- 
ment, que je vais examiner. 

Le premier, le seul qu'ait allégué Natalis de 
Wailly, est une charte passée sous le sceau de 
la commune de Cys en 1256, charte dont la date 
est ainsi conçue : « An l'an dell' incarnasion Notre 
Saingneur mil et ipc et lvi, ou tnois de .loir, 
dns^. » Natalis de Wailly commente ainsi ce do- 
cument : « Les mots de et loir y sont séparés par 
un point ; il est donc impossible de les réunir, 
comme on l'a fait pendant longtemps ; en outre, 
l'abréviation dm, qui signifie nécessairement do- 
minus, achève de montrer que le mois de dé- 
cembre s'appelait le mois de Vhéritier du Sei- 
gneur. » J'avoue que j'ignore la raison d'être du 

' Bibl. nat.. Nouv. acq. franc. 10065, fol. 193 v°, copie 
faite au xvii'' siècle par frère Eustache, récollet d'Aubusson. 

- Romania, VI, 6. 

^ Arch. nat., S 4953. n" 10; cf. Douët d'Arcq. Sceaux, 
n" 5766 Je reproduis la coupure des mots telle que la 
donne l'ofiginal pour la partie qui est en italique. 



160 



mot dowdnus à la fin de cette charte ; mais je 
la soupçonne d'être d'ordre purement diplomati- 
que et je n'établis aucun lien entre /o/V et do- 
minus. Ce qui pour moi ne fait pas l'ombre d'un 
doute, c'est que ou mois de loir est une faute 
de scribe pour ou mois de deloir. J'en prends 
à témoin le scribe lui-même, qui a écrit, quel- 
ques lignes plus haut, ciucms pour quatise (c'est- 
à-dire cause). Colaras pour Colars, et delala- 
maison pour de la maison. Voilà un homme 

Le second texte est un manuscrit d'une chro- 
nique d'outremer publiée au tome II des Histo- 
riens occidentaux des croisades. Il a été invoqué 
par M. P. Meyer. On y lit à la p. 442 : « U mois 
del ier mourut pape Innocent. » M. P. Meyer fait 
remarquer qu'un autre manuscrit donne mois de 
Huer, c'est-à-dire de l'hiver, « leçon fautive, mais 
qui pourtant confirme la bonne ». Je n'hésite pas 
à penser que nous sommes en présence d'un cas 
identique à celui que nous a déjà offert la charte 
de 1256 ; le scribe a voulu écrire : u m^ois de 
délier. La forme délier paraît spéciale à l'orient 
latin. Godefroy n'en donne pas d'exemple; mais 
elle se trouve deux fois dans une cédule écrite 
à Nicosie en 1395 et publiée par L. de Mas Latrie : 
« En l'an de iif lxxi de Crist, a xx jours de 
délier ... En l'an iii^ lxxiiii de Crist, a xi jours 
de délier ^ » Elle se trouve aussi dans la troisième 

' Hist. de Chypre. II, 425. Bourquelot a renvoyé à ce 
document, mais il ne semble pas avoir bien saisi le sens 
des formules ' a xj jours, a xx jours de », qui veulent 



161 



partie des Gestes des Chiptois, édit. G. Raynaud, 
p. 182 et 300. 

Donc, tous les textes connus — sauf deux, 
dont nous venons de montrer le peu d'autorité — 
nous donnent deloîr et ses variantes comme nom 
indivisible du mois que nous appelons « décem- 
bre. » 11 n'y a pas lieu d'examiner sérieusement 
l'hypothèse d'un redoublement, sinon de l'article, 
comme le dit Bourquelot, du moins de la pré- 
position de, qui aurait pu faire dire abusivement 
le mois de de Voir pour le mois de Voir. A-t-on 
jamais signalé dans les chartes du XIIP siècle des 
formules comme : ou mois de d avril, de daost, 
de doitovre, pour ou mois d'avril, etc. ^ ? 

S'il est fâcheux que notre école de diploma- 
tique ait préféré l'opinion de Natalis de Wailly à 
celle de Bourquelot, il est plus fâcheux encore 
qu'elle ait fait accueil à la théorie de Gachet sur 
le sens de deloir. Gachet a écrit un curieux mé- 
moire intitulé : Recherches sur les noms des mois 
et des fêtes chrétiennes, qui a paru dans le tome 
VII de la troisième série du Compte-rendu des 
séances de la commission royale (belge) d'histoire. 

dire simplement « le onze, le vingt de », et il a cité en 
détachant du reste jours de délier, ce que l'imprimeur a 
transformé en jours de délices! 

^ L'agglutination de l'article dans lierre, lendemain, 
etc., formes sorties de l'ierre, l'endemain, est quelque 
chose du même genre, assurément, mais qui n'apparaît pas 
encore dans les documents du XIII® siècle. Il en est de 
même des quelques cas que l'on peut citer pour la pro- 
thèse ou l'aphérèse du d ; ils sont tous assez récents. 
Philologie française. 2*^ éd. H 



162 

La comparaison des sources germaniques et des 
sources romanes l'a conduit à la conclusion qu'il 
fallait distinguer dans les textes français un mois 
dit de Vaynr, de Vayr ou de l'air, d'un autre 
mois dit de Voir, le premier devant être identifié 
avec le mois d'août, appelé aranmanoth par Gharle- 
magne et aeremnaend , aermaend, arnmaend 
dans les documents flamands ; le second, avec le 
mois de décembre, appelé hoeremaent dans les 
documents flamands ^ Gachet ne s'est pas mis 
en frais pour étayer son opinion. Il a trouvé dans 
Roquefort un exemple ainsi conçu : « Fait en l'an 
de Nostre Seigneur m ii^ liiii ans ou mois de 
laynr; > cela lui a suffi pour identifier ce mois 
de laynr avec le mois d'août, appelé effective- 
ment aerenmaend par les Flamands. Or, Roque- 
fort cite sa source : c'est le manuscrit français 
2844, fol. 3 ro, et le document au bas duquel se 
trouve cette date est une célèbre ordonnance de 
saint Louis, maintes fois publiée, en latin et en 
français, et qui est incontestablement de décembre 
1254. Mais il y a plus. Bourquelot - et Rappetti ^ 
ont reproduit cette date, et tous deux lisent, sans 
s'être donné le mot, ou mois de delayr, et non 
ou mois de Vaynr. Je me suis assuré par mes 

^ Ouvr. cit., p. 402 et 41^. Le mémoire de Gachet est 
la source du Trésor de chronologie de L. de Mas Latrie 
et du Manuel de diplomatique de Giry. Ce dernier dis- 
tingue le tnois de Voir (décembre) et le mois de Vaïr 
(août) ; je ne sais qui lui a donné l'idée du tréma. 

^ Loc. cit. 

■* Livres de jostice, p. 344. 



163 

propres yeux qu'ils ont raison : Roquefort a oublié 
deux lettres (tout comme le scribe de Gys-la-Gom- 
mune dont j'ai parlé plus haut) et, par surcroît, 
il a pris la petite ligne qui surmonte 1'?/ pour le 
sigle abréviatif de la nasale ^ 

Il est donc impossible d'adopter l'opinion de 
Gachet, qui ne repose sur rien, et il faut en re- 
venir au point où la science française en était 
en 1766, quand le bon Lacombe traduisait tran- 
quillement delair par « décembre. » 

C'est dans le même temps que Barbazan croyait 
voir Jésus-Christ dans ce nom particulier du mois 
de décembre qu'il coupait en morceaux. Vraiment, 
quand je songe au ravage qu'a fait dans ce petit 
canton la fureur étymologique, je me prends à 
maudire l'étymologie et à souhaiter qu'on la ban- 
nisse de l'histoire. Il faut que je sois bien per- 
suadé que la vraie méthode de cette science n'a 
rien de commun avec les procédés de Barbazan 
et de Gachet pour oser m'en mêler quelquefois. 
Cette méthode est très simple, très terre à terre : 
elle consiste à suivre, les yeux fermés, le fil de 
la phonétique historique. Avec elle on ne va pas 
toujours aussi loin qu'on le voudrait, mais pres- 
que toujours on sort du labyrinthe. 

Phonétiquement, deloir ne peut venir que du 
type latin delërus, variante de delîrus ^. Pour ex- 

^ Il n'y a aucun doute sur la lecture, car au fol. 1 v°, 
V" col., Vy du mot lays (latin laicus) est surmonté d'une 
petite ligne analogue. 

" L'a du pro\ en<.al daler, dont nous n'avons d'ailleurs 
qu'un exemple, ne fait pas difficulté, car le provençal change 

11* 



164 

pliquer notre mot loir, nom d'animal, nous som- 
mes obligés de supposer que le latin a possédé 
une forme glërem, avec un e long, bien que nous 
ne connaissions directement que glirem, avec un 
i long : personne cependant ne met en doute 
l'étymologie de loir. Celle de déloir ne comporte 
aucune hypothèse, car delerus est au moins aussi 
fréquent dans les textes latins que delirus. J'en- 
tends bien l'objection qu'on va me faire : en latin, 
delerus ne veut pas dire « décembre ». Elle ne 
m'émeut pas. J'ai pour principe, quand il y a 
conflit entre la phonétique et la sémantique, de 
donner toujours tort à cette dernière, car je suis 
persuadé que plus je lui fais perdre de procès, 
plus je l'enrichis. L'affirmation que deloir vient 
du latin delerus peut être considérée comme une 
vérité absolue, parce que nos cadres phonétiques 
sont complets et qu'il n'y a pas de place pour 
une autre hypothèse. L'affirmation que delerus 
n'a pas été employé en latin pour désigner le 
mois de décembre, n'est qu'une vérité relative ; 
elle est exacte dans l'état de nos informations di- 
rectes, mais elle est à la merci d'un fait nouveau. 
Or, je crois qu'on doit reconnaître ce caractère 

parfois l'e protonique en a, surtout devant l et r. Il dit, 
par exemple, sans parler des cas que l'on peut considérer 
comme dus à une assimilation vocalique {garach, de ver- 
vactum) et que je laisse intentionnellement de côté : dalfi, 
nalech, Alei, Aliri, tnarcé, raûsar, pour delfi, nelecJi, 
Elei, Eliri, niercé, reiisar, de delphinum, neglectum, 
Eligium (saint Éloi;. Illidiitm saint Allire), mercedem, 
refusare. 



165 

de « fait nouveau » à l'identité phonétique de de- 
loir et de delerus, demeurée inaperçue jusqu'ici, 
et en conclure que le mois de décembre avait reçu 
dans le latin vulgaire d'une partie de la Gaule la 
qualification de delerus, et que le qualificatif a 
fini par prendre dans l'usage la place du nom 
propre du mois. Nous avons des exemples ana- 
logues, dont personne ne songe à s'étonner, pour 
les mois de juin et de juillet : on sait que ges- 
kerech désigne le premier de ces mois dans la 
Flandre française, fenerech, et plus souvent fenal, 
le second, dans les pays wallons et en Lorraine. 
Je ne perds pas de vue que nous avons ici la 
traduction romane des expressions germaniques 
hrachmonat et heumonat ; mais le rapproche- 
ment n'est pas sans valeur au point de vue théo- 
rique. 

Maintenant, il appartient aux historiens de nous 
dire pourquoi le mois de décembre a été qualifié 
de delerus. Je me permettrai toutefois d'émettre 
une conjecture à ce sujet. 

Chacun sait que décembre était chez les Ro- 
mains le mois de Saturne, comme janvier le mois 
de Janus. C'était en décembre qu'on célébrai^ les 
Saturnales. Ces fêtes, qui finirent par s'étendre 
sur une semaine entière à partir du 17, avaient 
comme trait caractéristique la mise sur le pied 
d'égalité des esclaves et des maîtres, la libertas 
decemhris, dont parle Horace. Pendant huit jours, 
les bases de la société étaient pour ainsi dire re- 
tournées ; on voyait des maîtres s'amuser à ser- 
vir leurs esclaves ; on ne se plaisait qu'aux extra- 



166 



vagances ; c'était comme une folie, un vrai délire 
Et voilà sans doute pourquoi décembre fut qua 
lifîé de tnensis delerus, <■< le mois extravagant » 
et pourquoi nos ancêtres du moyen âge l'appe 
laient encore, selon leur dialecte, deler, daler 
deleir, delair, deloir. C'est un fait général bien 
connu que la perpétuité des fêtes et des traditions 
païennes sous le christianisme officiel. En ce qui 
concerne les Saturnales, la Fête des Fous du 
moyen âge en reproduit l'image très reconnais- 
sable, à ce point qu'à Viviers on élisait VÉvêque 
des Fous le 17 décembre, c'est-à-dire le jour même 
où commençaient les Saturnales sous l'Empire ro- 
main^. 

J'ajouterai, en terminant, que je ne connais 
aucun texte latin, ni haut ni bas, dans lequel 
delerus ou delirus soit associé comme qualifica- 
tif à decemher. Si j'en pouvais citer un, je crois 
que mon opinion triompherait sans peine ; mais 
peut-être perdrait-elle un peu de son prix. Il y 
a des étymologies qui se passent de commen- 
taires. Les meilleures sont certainement celles qui 
ne font pas parler d'elles, comme père de patrem; 
mais toutes celles sur lesquelles on glose ne sont 
pas nécessairement perdues d'honneur. 

^ Du Gange, halendœ. 

(Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, LXII, année 1901, 
p. 349-355.) 



EMMANUEL PHILIPOT 
HAPPELOURDE 



Jiappelourde est essentiellement un mot du 
XVP siècle. Il n'est pas attesté avant 1532, et 
son déclin se manifeste déjà au XVII® siècle. Le 
premier exemple que nous en connaissions se 
trouve dans l'un des deux plaidoyers incohérents 
du livre II de Pantagruel: mais nous savons 
heureusement par d'autres textes plus limpides 
ce qu'il signifiait. 

L'étymologie de happelourde n'est pas pré- 
sentée dans les dictionnaires d'une façon satis- 
faisante. Littré et le Dictionnaire général l'ex- 
phquent ainsi : « Composé de happe (du verbe 
happer) et lourd, proprement : attrape-nigaud. » 
Nous savons en etfet que happer veut dire prendre, 
saisir, attraper, et que lourd était synonyme d'im- 
bécile. Mais nous nous demandons ce que vient 
faire ici le féminin de l'adjectif et pourquoi nous 
avons happelourde au lieu de happelourd. La 
comparaison avec « attrape-nigaud » est boiteuse. 



168 

On chercherait en vain la solution du pro- 
hlème dans le traité bien connu d'Arsène Dar- 
mesteter sur la formation des mots composés en 
français. A plusieurs reprises il y classe happe- 
lourde parmi les « dérivés de composés » et cela 
sans discussion ; seule une courte note nous pré- 
vient que ce mot, d'après l'auteur, dérive de 
happelourcP) ; mais ce masculin semble avoir 
été créé de toutes pièces par Darmesteter. 

Etudiant de nouveau et avec plus de détails 
la question des dérivés de composés, M. Antoine 
Thomas est resté perplexe en présence de happe- 
lourde. Tout en conservant ce mot dans la liste 
dressée par Darmesteter, il ne cache pas qu'il 
lui inspire des doutes, ainsi que quatre autres 
« qu'il ne voudrait pas cautionner » ^). Mais il 
passe outre. 

Pour faire apparaître clairement l'origine du 
composé happelourde, — car c'est un composé — 
il me suffira d'en classer comme il faut les signi- 
fications diverses. Gomme on va le voir, mon 
classement coïncide en somme avec celui de Littré, 
Sauf que je donne du sens n*' 2 une interpréta- 
tion qui diffère assez de la sienne. Je juge inutile 
de reproduire les exemples que tout le monde 
peut trouver dans Littré et dans le Complément 
de Godefroy. 

^) Arsène Darmesteter, De la formation des 7nots 
composés en français, 2® éd. (1894). p. 232, n. 3. 

^) A. Thomas, Les noms composés et la dérivatiofi 
en français et en provençal {Romania, XXIV, 1895, 
p. 341). 



169 

Happelourde signifie : 

1° Pierre fausse. 

« Il m'a voulu enj^eoller dune happelourde 
qu'il nie vouloit faire croire estre un ruby de 
trente escus » (Larivey, Les Esprits: Ancien 
théâtre françois, t. V, p. 252)'). 

« Je luy fis paroistre comme il s'estoit trompé, 
prenant botte de foing pour fille, regnard pour marte, 
et hapelourde pour rubis » {Satyre Ménippée, éd. 
Tricotel, t. II, p. 20). 

2o Pour le sens n^ 2, Littré donne cette for- 
mule : « Personne d'un extérieur agréable, mais 
dépourvue d'esprit. » La première partie de cette 
définition est exacte, mais la seconde partie ne 
l'est pas, du moins en ce qui concerne le XVI« 
siècle ; elle est trop restreinte, car « la happe- 
lourde » ne trompe pas seulement sur la qualité 
de son esprit. Le Dictionnaire général définit 
plus justement : « Personne qui n'a que l'appa- 
rence. » 

Mais un homme qui a de belles apparences, 
— et dans tous les exemples du XVI« siècle que 

^) M. Lintilhac a cité ce passage des Esprits dans 
son estimable ouvrage sur La Comédie. Moyen âge et 
Renaissance {Hist gén. du théâtre en France, II, Paris. 
1905), p. 357. Le mot happelourde, dans cette citation, 
est glosé par bourde, entre parenthèses. La bourde est de 
M. Lintilhac. Il aura confondu les deux articles Happe- 
lourde du lexique qui forme le tome X de V Ancien tJtéâtre 
françois publié par Viollet-le-Duc En effet ce lexique glose 
fort pertinemment par « fausse pierre précieuse » la happe- 
lourde du texte de Larivey ; mais il traduit bien à tort 
par « bourde, tromperie > l'autre happelourde des Contens 
que je cite à mon tour au n° 2. 



170 

j'ai eus sous les yeux le mot < happelourde » 
s'appliquait à des hommes, — est exposé à tromper 
principalement les femmes à qui il propose le 
mariage. Il est curieux que cet emploi spécial, 
qui concorde si bien avec l'acception n^ 1, puis- 
que les pierres fausses trompent aussi les pauvres 
filles à qui on les offre, n'ait pas été noté par 
les lexicographes. Il n'en est pas moins fréquent 
au XVI® siècle. Ainsi dans un chapitre des Contes 
et discours d'Eutrapel où il est question de marier 
le héros, celui-ci vient de déclarer qu'il ne fera 
pas d'efTorts pour trouver une femme ; que sa 
future vienne le chercher, si elle le veut ! A quoi 
Lupolde, l'un des interlocuteurs, réplique ironi- 
quement : « A bon vin il ne faut point d'enseigne ; 
fay seulement bonne trongne, car tu es une assez 
belle happelourde, et capable d'en tromper une 
bien aflfettée : ne te soucie, Robin trouvera tou- 
jours Marion^). » De même dans la comédie des 
Contens par Odet de Turnèbe, le jeune Basile, 
parlant de Rodomont qui brigue la main de Ge- 
neviève, s'écrie : « Vrayement, elle seroit pour- 
veue d'une belle happelourde'- 1 » 

3° Sous le no 3 je rangerais toutes les autres 
acceptions dérivées : personne mâle ou femelle, 
qui a plus de mine que de fond, qui a belle appa- 
rence mais peu d'esprit ; « cheval sans vigueur 
qu'on achète » (sens n» 2 du Dictionnaire géné- 
ral), etc., etc. 

^) Eutrapel, chap. XXX (Œuvres facétieuses de Noël 
du Fait, éd. Assézat, t. II, p. -251). 

■-) Ancien théâtre français, t. VII, 127. 



171 

Résumons-nous : le masculin happelourd ne 
paraît pas avoir existé. La femme a été la prin- 
cipale victime et à l'origine la seule victime des 
« happelourdes », soit que celles-ci se présentas- 
sent à elle sous la forme d'un bijou faux ou sous 
la forme d'un prétendant tout en apparences. 
Celles qui s'y laissaient prendre étaient qualifiées 
de « lourdes », c'est-à-dire de sottes i). La happe- 
lourde est donc une « attrape-nigaude » et non un 
«attrape-nigaud». L'adjectif a été fémmm dès 
l'origine, et par suite l'expression totale happe- 
lourde n'est pas un * dérivé de composé » '). 

Quant à la question du genre, qui paraît avoir 
embarrassé Darmesteter, elle se résout aussi très 
simplement. HappeJourde a subi dès le début 
rinfluence du mot féminin « pierre », après quoi 
il a conservé le genre féminin, même en s'appli- 

^) On connaît ce sens ancien de l'adjectif lourd : « sa 
lourde aymée », chez l'interpolateur de du Fail (éd. Assezat, 
I p 129), veut dire « sa sotte maîtresse » ; dans son pre- 
mier Dialogue (éd. F. Conscience, p. 26), Tahureau, par- 
lant de «ces dames lourdes rusées de Genève ., crée un 
composé à deux termes antithétiques du type de doux- 
amer, aigre-doux, etc. ... , . -i 

■') L'évolution sémantique de happelourde mente en- 
core une mention. Comme on peut s'en rendre compte par 
l'exemple de Hauteroche que cite Littré, notre mot a pu 
devenir au XV11« siècle purement et simplement syno- 
nyme « d'imbécile ». Pour un mot qui a signifié « trom- 
peur », c'est là un développement paradoxal, du moms a 
première vue. En réalité la happelourde n'avait jamais 
travaillé activement à faire des dupes; il ne mettait pas 
plus de malice dans ses tromperies que la pierre fausse 
dont il avait hérité le genre grammatical. 



172 

quant à des individus du sexe mâle, ce qui est 
le cas, je le répète, dans tous les exemples du 
XVP siècle où ce mot désigne un être humain. 
Ce fait de conservation est bien connu : nous le 
retrouvons dans sentinelle, otrlonnance, dupe, et 
dans plusieurs autres mots. 

(Remania, XLl, année 1912, p. 119—123.; 



EDOUARD BOURGIEZ 
ACCORD DU PARTICIPE PASSÉ 



Et rfous y voilà enfin à cette fameuse ques- 
tion « du participe passé construit avec l'auxi- 
liaire avoir », qui est évidemment le « clou » de 
la réforme, en attendant qu'elle en devienne peut- 
être la pierre d'achoppement. Vous savez, pour 
le dire en deux mots, que le principe de l'in- 
variabilité du participe a été admis. C'est un beau 
jour pour Gaboussat, membre correspondant de 
l'Académie d'Étampes! Vous vous rappelez que 
le héros de Labiche nourrissait lui aussi une in- 
vincible défiance à l'égard des participes. « On 
ne sait par quel bout les prendre . . . , tantôt ils 
s'accordent, tantôt ils ne s'accordent pas ... , quels 
fichus caractères ! » Sois heureux, Caboussat ! nous 
avons changé tout cela. Tu n'en seras plus ré- 
duit à te couper le doigt avec ton canif, ou à 
faire des pâtés d'encre sur le papier. Tes hom- 
mes sont venus. Que dis-je? tes doléances (elles 
le méritaient bien!) sont aujourd'hui, sous une 



174 

forme un peu moins vive, les considérants obligés 
de la simplification. « Peu à peu, » nous dit-on, 
« la règle s'est compliquée davantage ; les excep- 
tions sont devenues de plus en plus nombreuses, 
suivant la forme du complément qui précède . . . 
Il paraît inutile de s'obstiner à maintenir artifi- 
ciellement une règle qui n'est qu'une cause d'em- 
barras, etc. ...» 

Eh bien non, tout cela n'emporte pas la con- 
viction, et c'est, en somme, une singulière façon 
de raisonner que celle qui consiste à dire : Voici 
une règle qui s'est « hérissée d'exceptions et de 
complications », donc elle est mauvaise, suppri- 
mons-la. C'est d'après ce procédé qu'on scie l'ar- 
bre au tronc, sous prétexte qu'il est envahi par 
une végétation parasite, et que quelques branches 
sont mortes. Je reconnais volontiers qu'il s'est pro- 
duit autour de la règle des excroissances, des bi- 
zarreries, dans le détail desquelles il serait bien trop 
long d'entrer ici. Mais il s'agissait d'élaguer, rien 
de plus. Et, si j'ai bonne mémoire, la voie à suivre 
se trouvait indiquée d'une façon très sage et très 
sûre dans la Grammaire raisonnée qu'a publiée 
M. Clédat il y a quelques années. Quant à la règle 
générale elle-même, dans .sa très grande simpli- 
cité, — car elle est simple, quoi qu'on dise, — 
on n'avait pas le droit de la déclarer périmée, ni 
de s'attaquer enfin à des détails qui ne sont plus 
des détails secondaires, mais qui, une fois mis 
en question, menacent d'entraîner le reste, et 
risquent de ruiner le système de la langue lui- 
même. 



175 

Sur quelles raisons s'appuie-t-on pour décréter 
une telle réforme ? On dit d'abord : « J'ai écrit 
est en réalité aujourd'hui un simple temps de verbe, 
comme /ecri t'a /s on f écrivis, » et voilà déjà une 
assimilation spécieuse, conforme peut-être à ce que 
peuvent suggérer les paradigmes usités dans nos 
grammaires, mais qui n'est point cependant par- 
faitement exacte : car, en tout cas, ce « simple 
temps » n'est pas un « temps simple ». Je ne 
joue pas sur les mots. Le groupe fai écrit peut 
bien être arrivé, et depuis longtemps, à signifier 
pour nous ce que les Latins exprimaient d'un seul 
mot en disant scripsi ; il n'en est pas moins vrai 
que, dans ce groupe, les éléments ne sont point 
encore indissolublement soudés; ils conservent une 
indépendance relative, et dont celui qui parle est 
bien forcé d'avoir conscience dans une certaine 
mesure, puisqu'il peut sinon les intervertir, du 
moins les détacher l'un de l'autre. Tout en disant 
fai écrit, nous continuons à dire ai-je écrit, je 
n'ai pas écrit, je vous ai longuement écrit, etc , 
et tant que de semblables intercalations seront pos- 
sibles, — ce qui n'est pas apparenmient près de 
cesser, — il sera prématuré de déclarer j'ai écrit 
comparable de tous points à une forme comme 
j'écrivais. Première constatation, et dont le reste 
découle en quelque façon. 

« Lorsqu'on a cessé, » dites-vous ensuite, « de 
faire accorder dans tous les cas le participe passé 
avec le complément du verbe, de dire, par ex- 
emple, j'ai écrite la lettre, on s'est engagé dans 
une voie qui devait conduire à regarder le parti- 



176 

cipe joint à Tauxiliaire comme une forme inva- 
riable. > Je nie cette conséquence, et l'histoire 
d'abord me donne raison, puisqu'en fait c'est bien 
le contraire qui s'est produit, et puisque cette règle, 
taxée d'inconséquente aujourd'hui, s'est dégagée, 
il y a quatre cents ans, des variations de l'usage 
antérieur, au moment même où la langue moderne 
se constituait dans ses grandes lignes. Etant si 
vieille et si fondamentale en quelque sorte, elle 
méritait peut-être qu'on y regardât à deux fois 
avant de la biffer d'un trait de plume, et il n'é- 
tait point sans doute de pire mutilation qu'on pût 
infliger à la langue : mais je ne dirai pas cela, 
à quoi bon ? Je ne défendrai même pas cette 
règle en rappelant que, en face de l'italien qui 
fait varier ses participes un peu au hasard, et 
de l'espagnol qui, dans ce cas, a réduit les siens 
à une stricte invariabilité \ elle assurait au fran- 
çais une situation intermédiaire, une sorte d'ori- 
ginalité bien tranchée. Qu'importent ces symétries 
ou ces oppositions ? Tout cela c'est du sentiment, 
et il n'en faut plus. Mais ce que je dirai cepen- 
dant, c'est que, quand on demande sa suppres- 
sion au nom de la logique, c'est d'une logique 
bien courte qu'on se réclame, et qui, vraiment, 
n'est point d'accord avec celle de la langue. 

^ Il va sans dire que l'espagnol est arrivé, dès le xv* 
siècle, à cette invariabilité pour des raisons très spéciales, 
développement de l'auxiliaire tener en face de haber, etc. 
A un moment donné, il s'est développé, dans les langues 
romanes littéraires, certains traits caractéristiques, que cha- 
cune d'elles est appelée évidemment à conserver jusqu'à 
ce qu'elle entre dans sa période de décadence. 



177 

La vérité, c'est que cette rèi^le du participe 
passé n'a pas eu de chance, et qu'elle a toujours 
été assez mal interprétée. Lorsque les grammai- 
riens philosophes du XVIIl^ siècle ont entrepris de 
la justifier, ils se sont embarrassés dans de vaines 
distinctions et n'ont abouti qu'à une pure logo- 
machie : ils n'avaient pas, eux non plus, un sens 
assez net de ce qu'est la structure d'une langue, 
ni des réactions qui doivent s'y faire sentir, pour 
que, solidaires entre elles, ses différentes parties 
arrivent à se coordonner en un système. Car de 
prétendre, comme l'ont fait Dumarsais et Gondil- 
lac, que le participe a un rôle et des propriétés 
différentes, selon qu'il est suivi ou précédé par 
le régime du verbe, et que, suivant sa place, ce 
participe est tantôt substantif, tantôt adjectif, c'est, 
évidemment, ne rien dire du tout. Comme la théo- 
rie était incompréhensible, on en a conclu que 
l'usage, lui aussi, ne valait rien et reposait sur 
une distinction illusoire. Ceci est autre chose et 
vaut la peine d'être un peu discuté. 

Je n'apprendrai rien à personne en disant, après 
tant d'autres, que notre langue est une de celles 
qui ont poussé le plus loin l'analyse de la pen- 
sée. Il faut le répéter pourtant, et nous demander 
aussi dans quel ordre se présentent d'ordinaire 
les résultats de cette analyse ? Notre construction 
française a ceci de très notable que tout y est 
progressif, si je puis m'exprimer ainsi : les élé- 
ments, qui s'additionnent pour former la pensée 
totale, y viennent à la file, sans que rien dans 
la forme des premiers préjuge ce que seront ceux 

Philologie française. 2" éd. J^2 



178 



qui vont suivie. Point de ces anticipations, par 
où d'autres langues font de leur phrase un tout 
artistement lié dès le début, et cherchent, dans 
la mesure du possible, à recréer une synthèse. 
Nous, nous avançons pas à pas, supposant que 
rien ne doit être connu d'avance, ni nous engager 
dans un sens ou dans l'autre : notre phrase se 
précise par degrés, elle s'éclaire d'une clarté qui 
va croissant, et c'est sans doute pour cela qu'elle 
établit entre les intelligences une communication 
si facile. Là où les Latins auraient dit : adve- 
nertmt liomines, nous disons en français : il est 
arrivé des hommes ; à la phrase italienne questa 
è la mia flglla, où un démonstratif se trouve, 
dès le début, en relation avec le mot flglia, nous 
opposons notre formule c'est ma fille, dont le 
point de départ est indéterminé. Je ne veux pas 
insister, mais le fait est assurément d'une certaine 
portée. 

Car, s'il est posé, ce principe entraîne une 
conséquence, et on voit bien laquelle. Nous avons 
affaire là à un des caractères permanents de la 
construction française, et ce caractère ne peut 
pleinement ressortir que par opposition. Du mo- 
ment qu'il n'y a point, dans notre phrase, de réac- 
tion se faisant sentir d'arrière en avant, il im- 
porte d'autant plus que l'inverse ait lieu, et que 
ce qui précède conditionne ce qui suit, le déter- 
mine dans sa forme. La cohésion, à laquelle nous 
renonçons volontairement dans un sens, il faut 
que nous la retrouvions sexerçant dans l'autre. 
Bien loin donc que l'habitude prise de dire fai 



179 

écrit la lettre, doive nous amener à ne plus dire 
la lettre que j'ai écrite, j'y vois une raison dé- 
cisive pour que cette seconde construction soit 
conservée II est naturel qu'à un moment donné 
nous ayons renoncé à fai écrite la lettre pour 
préférer fai écrit la lettre, et c'est là une disso- 
ciation qui devait se produire en vertu de la dé- 
marche devenue familière à l'esprit français. Quand 
je dis j'ai écrit, je ne sais pas encore ce que j'ai 
écrit, ou, du moins, je ne le fais en aucune fa- 
çon savoir à mon interlocuteur ; ma phrase, ainsi 
commencée, pourrait s'achever par un tout autre 
mot que le mot lettre. Mais, quand je dis voilà 
la lettre que j'ai écrite, qui ne voit que le cas 
est précisément inverse, et que l'allure progressive 
de la pensée nous a interdit ici de rompre entre 
les termes une relation originelle ? Tout cela, au 
début du XVP siècle, le bon Marot l'avait déjà 
senti d'instinct, un peu confusément ; mais c'est 
bien le sens de l'ingénieuse leçon de grammaire 
qu'il donnait à ses disciples dans l'épigramme 
souvent citée : 

Entans, oyez une leçon : 

Nostre langue a eeste façon 

Que le ternie qui va devant 

Voluntiers regist le suyvant . . . 

La chanson tut bien ordonnée 

Qui (lit : M' amour vous ay donnée. 

Oui, la chanson était « bien ordonnée », et 
nous, encore aujourd'hui, nous n'avons pas le droit 
de déclarer qu'elle le fût mal, m de rompre une 
tradition nécessaire. Admettre un changement de 

12* 



180 



ce genre, sous prétexte de simplification, c'est sim- 
plifier, je le reconnais, mais dans le sens de la 
barbarie ; c'est s'insurger, au nom d'une analogie 
grossière, contre des faits historiques, et dissou- 
dre les liens qui, de toute nécessité, dans une 
langue bien faite, doivent exister entre les mots. 
Bref, c'est un retour vers l'état amorphe du lan- 
gage, c'est un pas vers ce stade, où les éléments, 
qui représentent nos idées, se juxtaposent sans 
que rien encore dans leur forme indique les lois 
de leur enchaînement. Et ce pas, il est bien pos- 
sible, après tout, que des patois ou encore l'usage 
vulgaire aient quelque tendance à le franchir : 
mais, est-ce une excuse ? N'y a-t-il pas là une 
déchéance dont on devait à tout prix préserver 
notre langue littéraire, et agir autrement, qu'est-ce 
donc, enfin ? Gomment qualifier ce suprême « at- 
tentat » ? 

(É. Bourciez, La Simplification de Ja Syntaxe Fran- 
çaise. Extrait de la Revue des lettres françaises et étrangères 
d'octobre-décembre 1900. Bordeaux et Paris, 1900.) 



LEON GLEDAT 
QUITTE A 



Il est singulier que M. Tobler (Vermischte 
'Beitrdge, vierte Reihe, p. 107, et Mélanges Cha- 
haneau, p. 463) n'ait pas remarqué le rapport 
qui existe entre des expressions telles que : « Je 
vais partir, fen serai quitte pour revenir », et 
« Je vais partir, quitte à revenir ». Les deus 
formules sont aussi usuelles l'une que l'autre. 
Littré donne de la première un exemple du XV® 
siècle, et un autre emprunté à Bossu et : << Il 
faudrait ... ne pas croire qu on en fût quitte pour 
dire ...» 

Il est extrêmement vraisemblable qu'on a dû 
dire aussi : « il en sera quitte à dire (= en di- 
sant) », à indiquant < par quel moyen » et [jour 
« à quel pris » on est quitte, ce qui revient au 
même ; et les locutions conjonctives « quitte à, 
quitte pour » ne sont, selon toute apparence, que 
des abréviations de « en être quitte à ou pour ». 

La locution conjonctive « quitte pour », pré- 
sentée comme vivante par Littré, ne s'emploie 



182 

plus jamais. Il en donne cet exemple d'Hamilton : 
« Miss Temple ... fit vœu en elle-même d'en avoir 
le cœur net, quitte pour ne plus lui jamais parler 
après. » Les deus expressions actuellement vivan- 
tes, la formule primitive et complète et la for- 
mule abrégée, utilisent exclusivement, la première 
la préposition pour, la seconde la préposition à. 

11 me paraît tout à fait impossible, pour ana- 
lyser la locution conjonctive quitte à, de voir 
dans quitte, comme le fait M. Tobler, un adjectif 
neutre se rapportant à l'ensemble de la proposi- 
tion qui précède, avec le sens de < non empêché ». 
Si la locution a l'origine que j'indique ci-dessus, 
Daudet a théoriquement raison de faire accorder 
quitte avec le sujet du verbe dans la phrase sui- 
vante de Numa Roumestan : « . . . l'occa-sion de 
colères sauvages sous lesquelles les deux hom- 
mes courbaient le dos comme sous un orage des 
tropiques, quittes à maudire ensemble leur des- 
pote en jupon vert. » Mais il est certain que nous 
ne sentons plus quitte comme un adjectif se rap- 
portant au sujet, bien que nous sentions fort bien 
le rapport de « il fait cela, quitte à ... » et de 
« il fait cela, il en sera quitte pour ...» 

Quelle est la valeur de en dans « il en sera 
quitte pour » ? Prenons cet exemple : Paul n'a 
pas terminé son devoir, il en sera quitte pour 
être privé de sortie. Il sera quitte non pas de 
son devoir, mais de ce fait qu'il ne l'a pas ter- 
miné, de la faute qu'il a commise en ne le ter- 
minant pas. Allons-y, nous en serons quittes 
pour nous retirer de bonne heure. Nous serons 



183 



quittes de l'inconvénient que présente l'action d'y 
aller. On peut dire que en représente une faute 
ou un inconvénient, résultant de l'action précé- 
demment exprimée. Bien que le pronom dispa- 
raisse dans la locution quitte à, l'idée de l'incon- 
vénient persiste, quitte annonce le moyen de s'en 
libérer, et par conséquent le risque que fait courir 
la première action, de telle sorte que quitte à 
peut être généralement interprété par « au risque 
de » ou « au risque d'être obligé à ». 

L'idée exprimée par quitte à, au lieu de for- 
mer une proposition à part comme dans « il en 
sera quitte pour », est rattachée directement à la 
proposition qui précède, et il en résulte une nu- 
ance particulière de signification : 

Comparez : 

1. llsluiont fait de belles pro- 2. Ils lui ont fait de belles 
messes, ils en seront quit | promesses, quitte à ne pas 
tes pour ne pas les tenir. les tenir. 

Sous la première forme, le risque est dans la 
pensée de celui qui parle. Sous la seconde, il est 
dans la pensée de ceus dont on parle. On les 
représente dans un cas comme exposés à ne pas 
tenir leurs promesses, et, dans l'autre, comme se 
réservant au besoin de ne pas les tenir. 

Au lieu de quitte à suivi d'un infinitif, on 
dit aussi quitte à ce que suivi du subjonctif : 
« Je le demanderai, quitte à ne pas l'obtenir, ou 
quitte à ce qu'on me le refuse. » La seconde 
formule n'est pas logique; pour pouvoir con- 
struire logiquement quitte à avec le pronom ce, 



184 

il faudrait qu'on pût le construire avec un sub- 
stantif (quitte à un échec, par exemple), ce qui 
n'est pas. Mais il y a eu analogie avec les for- 
mules logiques telles que : « il s'attent à ce qu'on 
le lui refuse », à côté de « il s'attent à ne pas 
l'obtenir ». 

D'après tout ce que nous venons de dire, 
quitte à annonce une action qui peut être la 
conséquence d'une autre, et à laquelle le sujet 
de cette autre se résigne d'avance ou qu'il se 
réserve d'accomplir au besoin. L'équivalent de 
quitte à est ou bien « au risque de » (quand le 
verbe qui suit exprime une action subie ou accom- 
plie involontairement par le sujet), ou bien « au 
risque d'être obligé à * (quand l'action est ac- 
complie volontairement, quoique à regret, par le 
sujet), ou bien encore < en se ré.servant de > 
(quand les idées d'obligation et de regret dispa- 
raissent). La définition au risque de », donnée 
par le Dictionnaire général, est meilleure que « à 
la charge de », qu'on trouve dans Littré, mais 
incomplète. Ce serait faire un contresens que de 
substituer au risque de à quitte à dans cette 
phrase de Bourget : « Elle avait accepté des fleurs, 
quitte à les jeter cinq minutes plus tard. » 

Il arrive souvent que la seconde action, des- 
tinée à corriger l'inconvénient de la première, 
paraît contradictoire. On en est venu à unir par 
la locution conjonctive quitte à deus verbes ex- 
primant des actions d'apparence contradictoire, 
accomplies par le même sujet, sans que la seconde 
soit d'aucune manière la conséquence de la pre- 



185 

mière. Il en est ainsi dans ces deus exemples : 
« M™® de Staël n'avait d'éloges que pour la so- 
ciété anglaise, quitte à périr d'ennui à Londres. » 
(Gaston Boissier.) < Nous avons, nous autres 
Français, le génie de rendre presque inabordables 
les plus beaux coins de notre beau pays, quitte 
à nous extasier sur des sites étrangers qui ne 
valent pas les nôtres. » (Bourget.) 

Dans cette dernière acception, on ne pourrait 
tourner ni par quitte à ce que, ni par en être 
quitte pour. On ne dirait pas : «... nous en 
sommes quittes pour nous extasier, etc. » 

Signalons encore la tournure suivante, qui 
n'est relevée ni dans Littré, ni dans le Diction- 
naire général : « Nous annonçons votre confé- 
rence, quitte à vous d'avertir si vous êtes em- 
pêché. » Vous en serez quitte pour avertir, ou, 
littéralement, il vous sera quitte d'avertir (com- 
parez libre à vous d'avertir ^ vous serez libre 
de, il vous sera libre de). C'est une des deus fa- 
çons de s'exprimer quand le sujet des deus ver- 
bes n'est pas le même; l'autre façon, indiquée 
plus haut, serait : quitte à ce que vous aver- 
tissiez. 

Au lieu de « quitte à -\- infinitif », on dit 
aussi sauf à, et sauf à lui de comme quitte à 
lui de, mais non pas sauf à ce que. La syno- 
nymie de quitte à et de sauf à se comprent fort 
bien, puisque quitte à est arrivé à signifier « en 
se réservant de » et que sauf signifie étymologi- 
quement < conservé, préservé », d'où « réservé ». 

Enfin Montaigne emploie dans le même sens 



186 



en peine de ou peine de (la peine étant conçue 
comme le risque auquel on s'expose) : « Il ne se 
pouvoit garder, s'il passoit prez d'une boutique 
ou il y eust chose de quoy il eust besoin, de la 
desrobber, en peine de l'envoyer payer aprez », 
et « Il vouloit voir le soleil de prez, peine d'en 
estre bruslé soubdainement ». (Exemples cités par 
Littré.) 

(Extrait des Mélanges offerts à M. Maurice Wilinotte, 
I, 99—103. Paris, 1910.) 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS 



p. % 1.17. François Raynoiiard (1761 — 1836, philo- 
logue français; a publié Choix des poésies originales 
des Troubadours, vol. I— VI (Paris, 1816-21) et Lexique 
roman ou Dictionnaire de la langue des Troubadours, 
vol. I-VI (Paris, 1838-44). 

P. 10, 1. 17. D api bus. etc.: Il ornait la table de 
repas non achetés (voir les Géorgiques de Virgile IV, 133 . 
P. 23, 1. 12. Ce frère; il s'agit de l'illustre orienta- 
liste James Darmesteter, sur lequel voir G. Paris, Penseurs 
et Poètes (Paris, 1896), p. 1-61. 

P. 24, 1. 8. Regret désigne en vieux français une la- 
mentation solennelle sur un mort. — L. 29. Loi de Dar- 
mesteter. voir Romania, V, 140 ss., XXI, 7 ss.; comp. 
notre Grammaire historique de la langue française, 
P, § 145. 

P. 28, 1. 2. Paulin Paris. Voir G. Paris, La Poésie 
du moyen âge. Première série. P. 211—254. 

P. 31, l. 8. Discours de réception. Voir: Séance de 
l'Académie française du 28 janvier 1897. Discours de 
réception de Gaston Paris. Paris, 1897. 

P. 33, 1. 26. L'École des Chartes, fondée le 22 février 
1821, est destinée à former des archivistes paléographes. 
P. 36, 1. 5. Mélusine. Recueil de mythologie, littéra- 
ture populaire, traditions et usages, publié par MM. H. 
Gaidoz A: E. Rolland. Vol. I-XI. Paris, 1878-1912. 

P. 36, 1. 19. Ascoli, éminent linguiste italien, né le 
16 juillet 1829, mort le 21 janvier 1907. 



188 



P. 40, 1. 17. Alessandro d'Ancona. illustre philologue 
italien, né le 20 février 1835, mort le 6 novembre 1914. 

P. 44, 1. 7. L. Sudre, Les sources du Boman de 
Renard. Paris, 1893. Comp. G. Paris, Mélanges de 
litk' rature française. Paris, 191:2 P. 337—427. 

P. 48, 1. 20. Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, savant 
français (1580—1637). 

P. 50, I. 23. In eo vivimus, etc.: Car c'est dans 
lui que nous avons la vie, le mouvement, et l'être (Les 
Actes des Apôtres, chap. XVII, 28). 

P. 52, 1. 1. et praesidium, etc.: voir les odes 
d'Horace, I, n° 1. 

P. 57, 1. 5. Aurum légère, etc.: Trouver de l'or dans 
les excréments d'Ennius. Phrase attribuée à Virgile; voir 
Reifferscheid, Suetonii reliquiae, p. 67. 

P. 63, 1. 28. L'enfant Gérart, etc. Allusion à une 
ancienne romance, publiée par K. Bartsch {AUfransôsi- 
sche Romansen und Pastourellen. Leipzig, 1870. P. 8) 
et dont Thor Lange a donné une belle traduction da- 
noise {Fra fremmede Lande. Copenhague, 1876. P. 35). 
M. Havet s'est trompé sur le nom de la soeur préférée; 
Gérart emmène Gaieté, et Oriour s'en va ,, triste et 
marrie". 

P. 68, 1. 9. In orbe Roman o, etc.: Ceux qui sont 
dans l'empire romain ont été faits citoyens romains par 
une constitution de l'empereur Antonin. 

P. 69, 1. 4. Hinc cui, etc.: D'un côté, la Barbarie, 
de l'autre la Romanie l'applaudissent; en des langues di- 
verses, une même louange retentit en l'honneur de ce 
héros. 

P. 71, 1. 13. Raynouard, voir p. 2, 1. 17. — L. 19. 
Camille Chabaneau, romaniste distingué, né en 1830, mort 
le 21 juillet 1908. 

P. 78, 1. 21. Le celtique a probablement ces.sé d'être 
parlé longtemps avant l'époque indiquée par M. A. Thomas. 

P. 90, 1. .5. Les consonnes sont susceptibles de quan- 
tité (voir notre Manuel phonétique du français parlé, 
§ 125-132). 



189 



P. 124, 1. 10. Contre -porte m- s. Fiiretière explique: 
„CeIui qui porte ses marchandises par les rues pour les 
vendre. On les a depuis appelez Colporteurs". — Hostière. 
Furetière explique: „ Vieux mot qui ne se dit qu'en cette 
phrase, Gueux de l'ostiere, mendiant de porte en porte, 
ganeo ostiarius". 

P. 132, 1. 13. D'Hosier; nom de deux généalogistes." 
père (1592-1660) et fils (1640-1732). Le mot s'emploie 
comme une sorte de n(»m commun pour désigner celui 
qui s'occupe de recherches généalogiques. 

P. 178, 1. 4. Béforme. Il s'agit de l'Arrêté ministé- 
riel du 31 juillet 1900 concernant la simplification de 
l'enseignement de la syntaxe française dans les écoles 
primaires et secondaires. Cet Arrêté fut révoqué et rem- 
placé par une autre Circulaire datée du 26 février 1901 
(cf. notre Grammaire historique de la langue fran- 
çaise. I^, § 92). L'Arrêté ministériel de 1900 porte: „En 
permettant de laisser toujours invariable le participe passé 
joint à l'auxiliaire avoir, ainsi que dans les verbes ré- 
fléchis, la Commission permet de supprimer dans les gram- 
maires élémentaires tout un chapitre des plus fatigants, 
des plus inutiles, un de ceux qui contribuent le plus à 
rebuter les étrangers". 



TABLE DES MATIÈRES 



Première section 

Hommes et œuvres 

Pafie 

G. Paris: Friedrich Diez 1 

É. LittPé: Comment j'ai fait mon dictionnaire 10 

G. Paris: Arsène Darmesteter 18 

J. Bédier: Gaston Paris ^' 

De Ruble: La société des anciens textes 54 

A. Jeanroy et L. Havet: Frédéric Mistral 62 



Deuxième section 

Vues d'ensemble 

A. Thomas: Les langues romanes 65 

G. Paris: Grammaire historique de la langue française 82 

M. Roques: Méthodes étymologiques 105 

A. Dauzat: L'argot des malfaiteurs 120 

F. Brunot: La langue littéraire classique et l'esprit 

général du XVIP siècle 128 

A. Darmesteter: Néologismes 13o 



Troisième section 

Études de détail 

Page 

p. Meyer: Recherches étymologiques 144 

A. Jeanroy: Locutions populaires ou proverbiales . 150 

A. Thomas: Le mois de ;deloir» 156 

É. Philipot: Happelourde 167 

E. Boureiez: Accord du participe passé 173 

L. Clédat; Quitte à 181 



GTLDENDALSKE 

«MBOGHANDEL<i4 




NORDISKFOiOAÛ 



IMPRIMERIE QRIÏBE 



-X I 



-^\y^ 



^^:* 



m 






^^^^I^W^«» 



^^*?»! 




ï^- :-^ '- ^-i