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Full text of "Philéonmon, vieux de la vieille"

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PHILEMON 



VIEUX DE LA VIEILLE 



LUCIEN DESCAVES 

DE l' A C A n i: M I K GONG O f R T 

«9» 



PHILÉMON 



VIEUX DE LA VIEILLE 



AVEC UN PORTRAIT GRAVE PAU P.-E. VIRE HT 



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RI RI.IOTIIKOUK 
DE l'académie CONCOURT 

LES ÉDITIONS G. GRÈS ET O" 

21, RUE HAUTEFEUILLE — PARIS 
M C M X X I I 




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Po/Pr 


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TES VIEUX DE LA VIEILLE 

République des travailleurs, 
ces bullelins de leur Grande Armée. 



AVERTISSEMENT 



Sauf Colomès, Fournery, Maiavaux, Gerberoy et 
Charpin, dont les noms me furent imposés par des 
raisons particulières, tous les personnages, proscrits 
et autres, figurant dans ce livre de l'Exil et du Retour, 
y portent leurs noms véritables et l'on peut dire histo- 
riques, bien qu'ils désignent des hommes obscurs 
entrés vivants dans l'oubli. 

Ce n'est pas parce que ces vieilles pierres à fusil 
n'ont donné qu'une étincelle, qu'il faut les mettre 
sous le boisseau. 

L. D. 



PHILEMON 

VIEUX DE LÀ VIEILLE 



CHAPITRE PREiMIER 

ou l'on fait connaissance avec PHILÉMON, PIIONSINE 
ET LEURS ENTOURS 



Les vieillards d'aujourd'hui ont vu, ont fait 
la Révolution... Ce sont des livres vivants 
qui, malheureusement, se ferment chaque 
jour, des annales qui ne se connaissent pas 
toujours elles-mêmes; mais qui trouvent mille 
réponses instructives, à qui sait les consulter. 

MiCHELET. 



I 

A la limite du XIV' arrondissement et sur la lisièredu XIII'', 
la rue de la Santé traverse un faubourg qu'envierait à 
Paris une sous-préfecture lointaine, pieuse et tranquille. 

Dans la partie comprise entre le boulevard Arago et la rue 
Humboldt notamment, aucun autre commerce que celui d'un 
marchand de vins à l'enseigne de La Bonne Santé, en face 
de la prison, n'interrompt une longue suite de murs derrière 
lesquels la misère et la souffrance humaines sont reléguées, 
comme en des lazarets contigus. Tout le quartier, d'ailleurs, 
en est couvert. Chaque infortune a son îlot, où elle est recluse 
et pour ainsi dire échantillonnée. C'est un archipel de dou- 
leurs. Elles prennent l'homme à sa naissance et ne l'aban- 
donnent qu'à sa mort, saturé de l'illusion d'avoir vécu. Sa 
destinée s'inscrit dans un triangle auquel tout le ramène. Au 
sommet, l'hospice des Enfants assistés; à la base, l'hôpital 

1 



2 P n I L E M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Cochin, la prison, l'asile Sainte-Anne; sur l'un des côtés, 
Ricord et la Maternité; sur l'autre, l'ancien lieu des exécu- 
tions capitales... Peu de chemin à faire et pas moyen de s'éga- 
rer : tous les bâtiments communiquent. 

Il V en a d'autres : des maisons de santé, des cloîtres, des 
chapelles, des pensionnats religieux. La dévotion a toujours 
eu pour ce coin de Paris une préférence marquée; elle y a 
multiplié ses refuges, ses ruches. Porte à porte, rue de la 
Santé seulement, s'évertuent les Capucins', les Augustines, 
les Franciscaines, les Fidèles Compagnes de Jésus; un peu 
plus loin, rue Méchain, s'abritent les sœurs de Saint-Joseph- 
de-CMuny qui, de temps en temps, essaiment pour soigner les 
malades et propager la foi...; enfin, rue Denfert-Rochereau, 
dans le voisinage de l'Observatoire, dont les dômes inégaux 
ressemblent à des coques d'œufs présentées sur un plateau, 
se confinent les Eudistes-, les dames du Bon-Pasteur, les 
vieux prêtres hospitalisés par l'Infirmerie de Marie-Thérèse, 
les sœurs aveugles de Saint-Paul et les dames de la V^isita- 
tion. 

Auprès des astronomes qui interrogent le ciel, les hommes 
et les femmes qui exhortent à y croire. 

Fiez-vous donc au silence! Il règne ici sans doute plus 
souverainement que partout ailleurs, et je ne pense pas, 
cependant, qu'il soit possible d'agglomérer dans un plus petit 
espace, plus de cris, plus de sanglots, plus de grincements, 
plus d'espoirs, plus de corps et d'âmes en détresse! Le 
silence... et tant de bouches invisibles exhalant leur secret! 
Comment des murs, ni bien hauts, ni bien épais pourtant, 
peuvent-ils étouffer ainsi la prière innombrable, la voix des 
enfants qu'on abandonne, des mères qu'on délivre, des femmes 
qu'on opère, des malades brûlés de fièvre, des fous dans leur 
cabanon, des condamnés dans leur cellule et des vieillards à 
l'agonie! 

1. Chapelle démolie en 1910. 

2. Chapelle démolie on 190'*. 



C H A P I T R E P R E M I E R 3 

C'est en 1900, au printemps, que je vins demeurer rue de 
la Santé. 

Lorsque j'annonçai à mon vieil ami J.-K. Huysmans, alors 
à Ligugé, mon changement de domicile, il m'écrivit, pour 
m'en féliciter : 

« C'est une des rares rues délicieuses qui soient à Paris... 
Je l'ai bien des fois arpentée et il est une petite porte cintrée, 
au vert mort, avec un petit guichet de fer', que j'ai toujours 
rêvé d'avoir. Cette porte sise près de la grande, chez les 
Augustines, m'évoque tout l'admirable chapitre des Misé- 
rables. Je vous assure que cette rue est vraiment suggestive; 
elle sent bon la province et elle vous sera, pendant les Satur- 
nales de ri^lxposition, un havre. Et puis les couvents voisins 
de chez soi ont du bon : ils épurent l'air des alentours. Ils 
sont des fdtres pasteurisés qui garantissent des microbes, 
l'âme. Et Dieu sait l'invasion que ça va être quand s'ouvrira 
la grande foire. » 

Huysmans avait raison. Lorsque les communautés reli- 
gieuses seront toutes dispersées, je sais trop bien ce qui 
viendra s'établir à leur place : des ateliers, des fabriques, des 
usines. Déjà maintes cheminées, d'une hauteur démesurée, 
déroulent à ma vue, comme un deuil, le gros crêpe de leurs 
fumées flottantes. Les cloches se sont tues, et je suis réveillé 
à présent par le sinistre ululement de la sirène qui appelle 
les ouvriers au travail, comme le maître siffle ses chiens. Les 
bruits de l'industrie ne percent pas seulement les murs, 
ils les ébranlent. Adieu, silence ! il faudra bientôt courir après 
toi... 

J'avais loué un petit pavillon en arrière d'une des maisons à 
six étages qui, du côté droit, bordent la rue. Entre ces maisons 
et le pavillon (|ue j'occupe, quelques jardins sont resserrés. 
Chaque pavillon a le sien et chaque jardin a son arbre. Un 
arbre à Paris, c'est déjà du luxe, (^e vernis du Japon que je 
possède à bail doit éxciller la jalousie des locataires d'en 

1. Elle existe toujours, mais on l'a repeinte, hélas! 



4 P H 1 L E M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

face. Cependant, ils ont autant que moi la jouissance du bien 
qui excite leur convoitise. L'arbre est planté dans mon jar- 
din, sans doute, mais, de leur croisée ouverte, mes voisins 
peuvent, en allongeant le bras, atteindre les branches qui 
vont les narguer ou leur sourire, chez eux. Car mon arbre 
élance porte haut sa ramure, si bien que les locataires des 
étages supérieurs ne sont fondés à m'envier réellement que 
la contemplation d'un tronc dégarni. Dégarni, il l'est à ce 
point, au niveau de mes fenêtres, que j'ai eu souvent la ten- 
tation d'enfoncer dans ce poteau des barres de fer ou de bois, 
en échelons. L'aspect de mon jardin alors ferait tout naturel- 
lement songer à la fosse aux ours. Qu'à cela ne tienne. 

L'immeuble de rapport qui borne mon horizon est habité 
par des familles d'employés laborieux, modestes et paisibles. 
Quelques-uns partent de bon matin et ne rentrent que le 
soir, tard. La femme, lorsqu'elle reste à la maison, n'y est 
pas oisive. Elle a encore « de quoi faire », comme elle dit. 
Les logements donnent moitié sur la rue, moitié sur les jar- 
dins qui nous séparent. Je ne connais donc, pour les aperce- 
voir dans la belle saison, prenant le frais à leur fenêtre, je 
ne connais de vue que ceux de mes voisins avec lesquels je 
partage, en été, le feuillage de mon arbre unique. Encore 
n'est-ce pas tout à fait exact. Comme cet ombrage élève un 
dais entre eux et moi, je dois me contenter d'envisager les 
locataires qui sont dessous et dans ma direction, bref, les 
locataires du premier et du deuxième. Far exemple, je pénètre 
aussi aisément dans leur intérieur, qu'ils peuvent me sur- 
prendre dans le mien, grâce à la distance rapprochée, mais 
surtout grâce au champ que ménage à notre curiosité réci- 
proque le plumeau du Japon dont le manche seul s'interpose 
entre nous. 

Les soins de mon installation, aux premiers jours d'avril, 
me rendirent inattentif à toute autre chose. La grande mai- 
son se dressait, blanche, devant moi, comme un livre ouvert 
à sa garde et que j'aurais tout loisir de feuilleter. 



CHAPITRE PREMIER 



II 



VERS la fin d'avril, les premières grâces du printemps me 
convièrent à ne point rester renfermé. Aux instants de 
répit, je mis le nez à la fenêtre. Mon arbre ne se hâtait point 
de bourgeonner; mais, autour de lui, dans les jardins atte- 
nants, des arbres fruitiers et un marronnier solitaire étaient 
déjà en fleurs. Tous les matins, je constatais leurs progrès. 
Le marronnier poussait vers moi sa frondaison ; je pouvais 
la toucher du doigt, et de hardis moineaux, dès l'aube, imi- 
taient à s'y méprendre, en sautillant sur le rebord de la croi- 
sée, le bruit de la pluie qui tombe à grosses gouttes. 

Un matin que j'écrivais à mon pupitre, je fus tout à coup 
distrait par un refrain, comme on l'est par la rencontre 
imprévue d'une vieille connaissance. 

Quelqu'un chantait dehors : 

En fait d'amis, il n'en est guère 
Dont la visite à mon réveil 
Parvienne aussi vite à me plaire 
Que celle de l'ami Soleil I 

L'Ami Soleil! Une des chansons favorites de mon père... 
Je ne l'avais pas entendue depuis bien des années; elle rou- 
vrait en moi, d'un coup d'aile, une de ces cellules secrètes 
où tant de souvenirs sont en léthargie. Celui-ci remontait à 
ma plus tendre enfance. Je fermai les yeux une minute pour 
prolonger le charme et j'eus l'impression exquise que mon 
père, penché sur la planche d'acier qu'il burinait, dans la 
chambre à côté, égayait sa tâche par des emprunts au réper- 
toire de sa jeunesse. L'Ami Soleil ! Il l'appelait généralement 
sur la taille ou sur la morsure, quand l'une ou l'autre avait 
donné satisfaction au graveur scrupuleux qu'il était. II se 
payait de sa peine avec un rayon tamisé par le châssis de 
papier dioptrique incliné sur sa tête et que je vois encore... 
L'Ami Soleil !... Tout le passé qu'il réchauflait! 



6 I' H I L E M O N V I E L' X DE LA VIEILLE 

Je cherchai le chanteur, que je présumais ambulant et 
malheureux. Je n'aime pas beaucoup que l'indigence mendie 
en musique, mais je pardonnais tout à cette voix de Barba- 
rie et presque d'outre-tombe. 

J'eus beau plonger dans la courette qui borde les jardins; 
je n'y vis personne. J'avais regardé trop bas. Je reconnus 
mon erreur en levant les yeux. Le chanteur, en train de lan- 
cer son troisième couplet, était un locataire de la maison 
parallèle à la mienne. L'étroite fenêtre de cuisine qui l'enca- 
drait, se trouvait juste en fac.e de moi. 

L'apitoiement auquel je m'apprêtais se changea en envie 
de rire. 

L'Ami du soleil, en manches de chemise, poignets retrous- 
sés, cirait allègrement une paire de chaussures ! Et comme si le 
moment qu'il leur consacrait était mesuré par la durée de la 
chanson, il n'en eut pas plutôt achevé le dernier couplet que, 
sans discontinuer, il prit une seconde paire de souliers et 
l'attaqua en même temps qu'un nouveau refrain. Celui-ci : 

J'écoutais pousser l'herbe; 

Il m'a semblé 
Que chaque grain de blé 

Devenait gerbe. 
Et j'ai dit à ce qu'on nomme 

La Nature ou Dieu : 
Merci d'avoir fait pour l'homme 

Tant avec si peu! (/;/.s). 

Était-ce un fait exprès? Je n'en croyais pas mes oreilles. 
Cette mélodie d'autrefois m'était aussi familière que l'autre. 
Je les avais apprises toutes les deux de la même bouche et 
retenues toutes les deux..., à telle enseigne qu'il m'eût été 
possible d'anticiper la suite ou de la souffler au chanteur. Je 
m'imaginai d'abord qu'il m'y provoquait; mais non, il ne 
tournait pas même la tête de mon côté, d'où je conclus que 
c'était tout simplement un contemporain de mon père, fidèle 
comme lui aux anodins gargarismes de leur jeune temps. 

Oui, plus j'examinais mon voisin, plus cette explication 



CHAPITREPREMIER 7 

me suffisait. Agé de soixante-cinq ans environ, court, replet 
et sanguin, il avait tant de poils sur la figure, en barbe, 
moustaches et sourcils, que des houppes grises, dans ses 
oreilles, pouvaient n'être pas indispensables. La chevelure, 
toute blanche, devait à son désordre de paraître non moins 
abondante. Il la chassa de son front, après avoir posé la brosse 
à reluire, puis, il s'accouda un instant sur l'appui de la croi- 
sée, pour humer le matin d'avril. Et comme sa chemise était 
ouverte sur la poitrine, sa longue barbe semblait descendre 
plus bas, augmentée de la brousse qui végétait au creux de 
l'estomac. Tout cela prenait l'air voluptueusement; pour n'en 
rien perdre, le nez, assez large déjà, enflait davantage ses 
ailes, et les paupières elles-mêmes battaient de joie sur des 
yeux rafraîchis. 

Je contemplais un homme heureux; mais je dus le laisser 
trop voir à un ennemi des opinions préconçues, car il me jeta 
un regard étincelant et quitta aussitôt la fenêtre. Il la quitta, 
sans néanmoins la refermer, de sorte que je pus l'entendre 
remercier encore ce qu'on nomme la Nature ou Dieu» 
d'avoir fait pour l'homme tant avec si peu, tant avec si peu! 

Ah! çà, me disais-je en l'écoutant bary tonner, il y a donc 
encore des gens qui aiment la chanson pour elle-même et 
qui lui font les honneurs du logis? La plupart des refrains 
d'aujourd'hui ne valent pas cette hospitalité, et l'on a fichtre! 
bien raison de les consigner à la porte. Ce vieillard appar- 
tient à une génération qui chantait en travaillant, qui chan- 
tait à table, qui chantait en s'insurgeant, qui avait un gosier 
sonore pour saluer toutes les circonstances de la vie. Non 
seulement, mon voisin est capable de conduire une chanson 
jusqu'au bout (je gagerais qu'il sait par cœur, ô miracle! la 
Marseillaise et le Chant du Départ), mais il a le courage de 
son innocente passion. Maintenant, on n'ose plus chanter 
pour soi; on se cache, on ferme les fenêtres, on baisse la 
voix, on a peur de la dérision qui s'attache à la romance et 
à ses derniers zélateurs. Il n'est pas jusqu'à certains ouvriers 
du bâtiment, renommés naguère pour leur ramage, qui n'en 



8 P H I L E M O N V I E f X DE LA VIEILLE 

aient perdu l'habitude. On se moquait d'eux, on feignait de 
les prendre pour ces pauvres diables auxquels on jette une 
papillote enveloppant un sou, en guise de dragée. Mais peut- 
être aussi que les conditions de l'existence et les formes nou- 
velles du travail ont découragé les chanteurs... Raison de 
plus pour faire bon accueil à celui-ci, qui brave le ridicule 
et me berce de réminiscences... 

A compter de ce jour, j'eus tous les matins mon aubade. 
Je m'en lassais d'autant moins que le répertoire de mon voi- 
sin était inépuisable et qu'il le ^■ariait. Pierre Dupont, Paul 
Ilenrion, Nadaud, Darder, avaient toutefois ses préférences. 
De Héranger, il ne chantait rien, pas même Les Gueux. En 
revanche, il accentuait de toute la force d'une conviction 
sincère, cette déclaration prolétarienne : 

Ne parlez pas de liberté : 

La pauvreté, c'est resclavagel 

que je sus plus tard être de Lachambaudie. Alors l'œil du 
vieux baryton flambovait !... 

Je faisais quotidiennement plus ample connaissance avec 
le paroissien. J'en étais arrivé presque à vivre chez lui, 
grâce à la disposition des trois pièces, chambre à coucher, 
salle à manger, cuisine, qu'il occupait et qui, toutes les trois, 
s'alignaient au premier, sur les jardins. Soit que les croi- 
sées restassent ouvertes, soit à la faveur des embrasses rele- 
vant les rideaux, je pouvais voir mon homme aller et venir 
dans son compartiment. 

Mais j'aurais dû commencer par dire qu'il n'y était pas 
seul. Il avait à ses côtés une femme dont la haute taille et la 
sécheresse contrastaient avec l'honnête corpulence de son 
compagnon, l'n peu plus jeune que lui, elle n'était pas moins 
diligente. Ils se partageaient les soins du ménage. Le matin, 
tandis qu'il cirait les chaussures, elle frottait les meubles, et 
tous les deux besognaient en chantant. 

Car elle chantait aussi, moins fréquemment et comme en 
intermède, f^lle prenait à coup sûr plus de plaisir à l'écouter. 



CHAPITREPREMIER 9 

Elle avait un filet de voix un peu aigrelet, mais elle chantait 
juste et puisait dans ce même Caveau dont il avait la clef. 

Cette harmonie n'était pas seulement un commerce des 
lèvres : je la sentais préétablie entre eux, je la découvrais 
dans les mille détails de leur existence fondue. Ils s'enla- 
çaient de prévenances. Il y avait de la tendresse jusqu'en 
leur mauvaise humeur, et lorsqu'on saura de quelle manière 
ils la manifestaient et la dissipaient, on verra que je n'exa- 
gère ni la profondeur, ni l'enveloppement d'une afTection qui 
soutenait ces deux êtres, comme le lierre soutient les vieux 
murs. 

On dirait que je raconte une histoire de l'ancien temps, du 
temps où l'homme et la femme, unis, faisant la traversée de 
la vie ensemble, avaient encore des souvenirs de voyage... 
Autres mœurs, maintenant. Il n'y a plus guère que des che- 
vronnés du di\orce pour fonder sur un nouveau et dernier 
rengagement, l'espoir d'être promus, un jour, à la dignité 
de Philémon et Baucis! 

Philémon... c'est le nom qui me vint tout naturellement à 
l'esprit, pour désigner mon voisin, quand je parlais de lui. 
Je l'appelai désormais le père Philémon, et tout le monde, 
chez moi, adopta d'emblée un signalement dont nul ne se 
souciait de vérifier l'exactitude. A quoi bon risquer de perdre 
une illusion? J'aimais mieux suppléer au manque de rensei- 
gnements sur le couple, par les suppositions que mon ima- 
gination forgeait. 

« Quel a été, me demandais-je parfois, le lot de ces deux 
vieux ? Ont-ils toujours souri à la médiocrité ou bien se 
résignent-ils avec philosophie à un revers de fortune? » 

Je penchais pour la première hypothèse. Le cadre, ou tout 
au moins, ce que j'en apercevais, semblait avoir vieilli avec 
les figures. Les meubles d'acajou, le buffet à étagère, l'ar- 
moire à glace, la commode, le lit garni d'une courtepointe 
où le crochet multipliait les roues, la table ronde, les deux 
fauteuils Voltaire recouverts de reps grenat, qui gardaient 
la fenêtre, la pendule en zinc, à sujet mythologique : tout 



10 PHILÉMON VIEUX UE LA VIEILLE 

cela avait cet air de famille que les objets contractent à la 
longue dans notre intimité. Et cette impression était encore 
fortifiée par les nombreuses photographies tout uniment 
épinglées au mur, de chaque côté d'un corps de bibliothèque, 
où les livres, pour la plupart brochés et fatigués, se cou- 
chaient les uns sur les autres. 

Oui, décidément, tout respirait là une simplicité ancienne 
et perdurable, entretenue comme la condition même du 
bonheur. On pou^■ait bouleverser l'intérieur de ces braves 
gens, j'étais sûr qu'on n'y trouverait ni valeurs à tirage, ni 
billets de loterie. L'argent avait toujours passé dans cette 
maison, comme un filet d'eau claire sur des cailloux, sans y 
laisser de vase. 

Philémon et sa compagne sortaient peu et ne recevaient 
personne. Ils se suffisaient à eux-mêmes et ne manquaient 
point de distractions, bien qu'ils n'en eussent qu'une. C'était 
un moineau qui la leur procurait en sautillant et pépiant 
dans sa cage. Ils le nommaient Vif-Argent et le gâtaient à 
qui mieux mieux. La cage était petite et propre, à l'image 
du logement. Tous les matins, liaucis renouvelait l'eau de la 
baignoire et le mouron ou l'échaudé, suspendus aux barreaux; 
puis Philémon accrochait la cage à un clou, dehors, et elle 
y restait jusqu'au soir. Mais vingt fois dans la journée, Phi- 
lémon et Baucis venaient faire des agaceries au moineau, 
comme pour lui rendre le divertissement qu'ils en prenaient. 
C'était une émulation continuelle. vSouvent, après déjeuner, 
les deux vieux s'accoudaient sur l'appui de la croisée et cli- 
gnaient de l'œil vers le prisonnier, averti ainsi qu'ils allaient 
faire quelque chose pour lui. 

Leur en ai-je entendu émietter, sur la cage, des romances 
à deux voix et des airs de sortie! Au bout de quelque temps, 
je m'habituai à ces ritournelles démodées de vaudevilles 
défunts, et j'en conclus que les deux époux avaient, autre- 
fois, beaucoup fréquenté le théâtre. 

Cette concession faite, d'ailleurs, à la futilité des moineaux, 
Philémon rentrait dans sa barbe blanche et n'y attisait plus 



CHAPITREPREMIER 11 

que des refrains civiques à la flamme desquels il se réchauf- 
fait, comme à un feu de bivouac, dans les neiges. 

A dire vrai, l'occupation principale du vieux ménage m'in- 
triguait plus que ses antécédents. Elle consistait, autant que 
j'en pouvais juger de loin, aux soins minutieux d'un travail 
de bijouterie. Plutôt un passe-temps qu'une tâche imposée. 
A n'importe quel moment de la journée, tantôt ensemble, 
tantôt séparément — comme ils chantaient — Philémon et 
Baucis poussaient vers la fenêtre une petite table garnie 
d'un outillage spécial et se mettaient à l'ouvrage. La femme 
paraissait entrelacer les mailles d'une chaîne dont l'homme, 
ensuite, armé d'une pince, fermait les anneaux. Quand il en 
avait fermé un certain nombre, il prenait un livre et lisait, 
en face de sa compagne, toujours moins prompte à quitter la 
partie, et ne la quittant du reste que pour vaquer au ménage. 

C'était une de ces maniaques du nettoyage, comme il y 
en a beaucoup dans la petite bourgeoisie et même dans le 
peuple. Elle essuyait et balayait du matin au soir, et, debout, 
assise, à genoux, couchée, traquait partout la poussière. En 
état de guerre permanent contre le parquet, les meubles, les 
ustensiles de cuisine, elle leur avait déclaré la propreté. 

J'appris son nom par hasard. 

Une fois qu'elle avait oublié, en descendant, je ne sais quoi, 
son mari la rappela, par la croisée, d'une voix tonnante : 

— Phonsine! 

Va pour Phonsine! me dis-je, abstraction faite de mes pré- 
férences pour lîaucis. Mais je continuai d'appeler l'autre Phi- 
lémon, et je ne tins pas à connaître son véritable nom, dans 
le doute où j'étais que mon voisin eût à gagner au change. 



III 

QUELQUEFOIS, le matin, lorsque je conduisais mes fils à 
l'école, je rencontrais Philémon. C'était lui qui, le chef 
cacheté d'un béret rouge, faisait les commissions du ménage, 



12 H U I L É M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

dans un filet. Quand nous nous croisions à la porte, je m'ef- 
façais pour le laisser passer, et je le saluais. Je le saluai 
ensuite dans la rue. Il répondait à ma politesse sans tourner 
la tête et se contentait de l'incliner légèrement. Cette brus- 
querie même, de sa part, ne me déplaisait pas. Le dégoût des 
nou\clles relations et la hardiesse de l'afficher ne sont pas 
les moindres privilèges d'un âge avancé. 

« Peut-être, me disais-je, mon voisin juge-t-il bon de m'in- 
viter à la discrétion, au moment où la belle saison le décloître 
à mes yeux. » 

A partir du mois de mai, en effet, ses trois fenêtres res- 
tèrent ouvertes toute la journée et nul ne se montra plus 
attentif que le vieux ménage aux lents progrès de mon ver- 
nis du Japon, dont les bourgeons rubigineux commençaient 
à s'épanouir au bout des branches. 

Et c'est alors que je notai ceci : 

Fhilémon et Baucis n'étaient pas toujours d'accord. Pour 
des causes qui m'échappaient, ils se boudaient de temps en 
temps. Et comment se témoignaient-ils leur mécontente- 
ment? Par des chansonsi Ils se jetaient des chansons à la 
tête! 

C'était généralement Phonsine qui attaquait. Je remarquai 
bientôt qu'un refrain entre tous a\ait le don d'exaspérer son 
compagnon et qu'elle le lui seringuait quand elle avait sujet 
de se plaindre. Refrain de 4S encore, refrain fané aux feuil- 
lets d'album où s'accouplent Custave Lcmoine et Loïsa 
Puget; où s'assortissent Frédéric Bérat, Paul Ilcnrion et 
Clapisson; où font pendant Jennij POuvrière et Lo Mon- 
tagne où je suis né... 

Phonsine avait opté pour Le lioy ai-Tambour. 

.Je suis Hoyal-Tambour, 
•J'aime ma I*<»mponnette 
Dont la main si coquette 
Me mène à la baguette... 
Comme on fait au royal séjour. 
Aussi ma Pomponnette est ma Pompadour... 



CHAPITREPREMIER 13 

L'effet de cette ariette sur Philémon était irrésistible. 
Acceptant la bataille sur le terrain où Phonsine l'avait offerte, 
il lançait contre la cavalerie légère et fourbue d'un auteur 
oublié, les troupes à jamais fraîches de Pierre Dupont. Celui- 
ci ne laissait que l'embarras du choix. Et c'était tantôt Le 
Chant des Soldats et tantôt Le Chant des Ouvriers, qui 
dispersaient le fragile escadron de Phonsine. La fine mouche, 
d'ailleurs, ne semblait pas autrement fâchée de sa déroute. 
Elle y gagnait. Moi aussi. Parfois, cependant, quand la que- 
relle était sérieuse, elle prolongeait la résistance et repre- 
nait : 

Frais carmin sur sa bouche. 

Poudre dans les cheveux, 

Sur la joue une mouche 

Moins noire que ses yeux... 

Mais alors, Philémon faisait avancer la garde : Le peuple 
est roi, ou un autre revenant de 48, et, devant ce renfort, je 
vous prie de croire que Le Royal-Tambour ne demandait 
pas son reste! Moi non plus. 

Je dois rendre à mon voisin cette justice qu'il n'abusait 
pas de sa victoire. Délivré de la Pompadour et de son mili- 
taire, il subissait avec indulgence ou résignation tout ce qu'il 
plaisait à Phonsine de chanter, parce qu'il était tacitement 
convenu entre eux que Le Royal-Tambour avait seul un 
caractère de zizanie aggravé par l'évocation de l'ancien 
régime. 

Une heure après, réconciliés, les deux vieux s'accoudaient 
ensemble à la croisée, et comme Philémon, penché sur la 
cage où s'ébattait Vif-Argent, la balayait de sa longue barbe, 
l'oiseau avait l'air de sautiller dedans. 

Je m'étais pris de sympathie pour Phonsine, qui ressem- 
blait à Louise Michel. Elle en avait la laideur affable, le grand 
ne/, la bouche largement fendue, le cou décharné, les yeux 
bons, le front en vieil ivoire, la che\elure pauvre, et quel- 
ques poils au menton. 

Elle s'habillait comme on pourrait dire que la hampe d'un 



14 P H 1 L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

drapeau noir s'habille de ses plis. Ses bras démesurés 
paraissaient trop longs de ses mains rajoutées. Elle était 
sans grâce et attirait davantage que si elle en avait eu. Elle 
abolissait la distinction des sexes : on n'y songeait pas. Il y 
avait en elle à la fois quelque chose de masculin qui rassu- 
rait et quelque chose de féminin qui engageait. On la devi- 
nait capable de faiblesse et de décision. Elle était de ce bois 
flexible et vert dont on fait non pas la garde-malade, mais 
plutôt l'ambulancière, cette garde-malade mobile. Entre cent 
femmes rassemblées autour d'eux, c'est à celle-là qu'un blessé 
eût demandé à boire et un insurgé poursuivi — asile. 

Chaque dimanche après-midi, le vieux ménage allait faire 
un tour, soit au parc de Montsouris, soit au Luxembourg, 
où je l'avais deux ou trois fois rencontré. 

Tout d'abord, un nuage s'était formé entre nous. 

Le oiseaux ont l'habitude, après déjeuner, de venir sur 
ma croisée, à la pitance. Les uns consomment sur place, les 
autres font la navette. Seul, un merle, obèse comme un 
ténor, aimait mieux becqueter les miettes tombées dans le 
jardin que de voler vers moi. 

P>n face, chez mes voisins, \'if-Argent bougillait dans sa 
prison suspendue, comme pour montrer aux autres qu'il 
n'avait pas à leur envier l'espace. Mais cette agitation fac- 
tice prouvait le contraire, mieux encore que n'eût fait l'im- 
mobilité. 

Philémon finit sans doute par s'en rendre compte, car, 
pour épargner à son détenu le spectacle cruel de la liberté, 
il enleva ostensiblement sa cage dès que j'appelais les four- 
riers des nids à la distribution. 11 l'enleva... mais en me lan- 
çant un regard courroucé, ce qui me portait à croire qu'il 
attribuait à mon geste un caractère de reproche ou de pro- 
vocation. 

« 11 a bien tort, me disais-je. Si le contraste est humiliant 
pour son moineau captif, qu'il le lâche! J'en nourrirai bien 
treize à la douzaine. Mais ces vieilles gens sont comme les 
parents qui dissuadent leur fille de se marier, parce qu'elle 



CHAPITRE PREMIER 15 

ne serait nulle part plus heureuse qu'à leur foyer..., en réa- 
lité parce qu'ils ont peur de la solitude à deux. L'encagé non 
plus ne connaît pas son bonheur, le bonheur d'être aimé 
pour eux-mêmes! » 

IV 

UN jour de la fin du mois de mai, j'observai que Philémon 
etBaucisse disposaient à sortiret attendaient du monde. 
Ils déjeunèrent de bonne heure, debout et sur le pouce, afin de 
ne pas déranger le couvert que Phonsine avait mis d'avance, 
en prenant son temps. 

Par extraordinaire, je ne les entendis pas chanter, ce 
matin-là. Il me sembla, en revanche, que Philémon donnait 
plus de soin que d'habitude à sa toilette. Je le soupçonnai 
même un moment de s'exercer aux jeux de physionomie 
devant la glace, comme l'acteur qui répète un rôle... Mais je 
n'en jurerais pas, car la glace m'était cachée. 

Enfin, ils s'en allèrent, par un beau soleil, côte à côte, lui 
coiffé d'un chapeau mou coniforme, à larges bords; elle, en 
bonnet tuyauté aux brides nouées sous le menton. 

Ht je ne sais réellement pas pourquoi l'idée qu'ils se ren- 
daient au cimetière me traversa l'esprit. 

Ils rentrèrent vers six heures. Trois convives les accom- 
pagnaient. Je pus les examiner à mon aise; ils vinrent suc- 
cessivement à la fenêtre, tandis que Phonsine s'occupait du 
dîner. 

Si elle ressemblait à Louise Michel, Philémon et ses invi- 
tés avaient entre eux un air de famille. C'était comme une 
monnaie frappée à la même époque, dans le même lieu et 
dont le module seul variait. 

Chaque génération, pour peu que les événements l'aient 
marquée, possède ainsi sa médaille commémorative, coulée 
en chair et en os, et qui circule à un nombre d'exemplaires 
de plus en plus réduit. A quelles circonstances ineffaçables 
se rattachaient ceux-ci? Je me le demandais. Gais, ces hommes 



16 P H I L É M O N V 1 E L X DE LA VIEILLE 

causaient avec animation, sans néanmoins, d'abord, élever 
la voix, si bien que le sujet de leur conversation me demeu- 
rait inintelligible. Fhonsine les servait, toujours debout, 
allant dé la salle à manger à la cuisine et dînant la dernière. 
Ce n'était pas qu'elle fût pour cela indilTérente à ce qu'ils 
disaient. Assez souvent elle s'arrêtait, au contraire, pour 
placer un mot, en changeant les assiettes, et elle recevait une 
approbation avec un remerciement. Elle devait connaître 
ses hôtes de longue date. J'eus l'impression qu'elle flattait 
leur manie et les traitait ainsi que d'anciens compagnons 
d'armes. 

Pourquoi pas? Des Vieux de la Vieille rabâchant leurs 
exploits; des \'ieux de la Vieille sans uniforinc, sans galons 
sur la manche, ni croix sur la poitrine, il y en a. Dieu merci! 
en dehors de la grande armée impériale. On revient tou- 
jours d'un pèlerinage à la Colonne, quand on a le culte d'un 
drapeau, quel qu'il soit. Il n'était pas nécessaire qu'un ton- 
nelet tricolore battît la hanche de Phonsine, pour m'évoquer 
la vi\andière, parmi des vétérans tendant leur verre au vin 
mélangé du Souvenir et du Regret! 

Au dessert, l'heure était venue d'allumer la lampe. Phon- 
sine l'apporta, coifl"ée d'un abat-jour dont les fleurs transpa- 
rentes rosirent. La lumière, et peut-être aussi le plaisir de la 
table, haussèrent le diapason, et ce que je saisis alors des 
propos échangés me laissa perplexe. Les quatre vieux avaient 
fait la guerre et rajeunissaient d'en parler. Mais quelle guerre? 
Il était question entre eux d'un fort défendu, d'une bataille 
acharnée, d'une défaite glorieuse. Dans le rond lumineux 
tracé par la lampe sur la toile cirée, une main sèche et 
ferme dessinait un profil de retranchement, tandis qu'une 
autre main brutale baptisait baïonnette un humble cou- 
teau. 

Des militaires assurément... Un détail insignifiant : pleu- 
vait-il le vendredi matin? souleva une discussion intermi- 
nable... Il fallut que Phonsine mît tout le monde à la raison, 
en déclarant péremptoirement après un instant de réflexion : 



CHAPITRE PREMIER 17 

— Il tombait une petite pluie fine. 

— Je le disais bien, reprit Philémon, il ne tombait pas des 
hallebardes, parbleu! comme dans la nuit du samedi au 
dimanche..., mais il pleuvait. 

Et, dans sa barbe, le bonhomme triomphait de sa véracité. 

Ensuite, à la prière de Phonsine, l'un des convives, qui 
fumait, renversa le fourneau de sa pipe dans son assiette, but 
un coup et chanta. 

Chanter au dessert! Chanter à cet âge! Ah! c'est cela, par 
exemple, qui ne les rajeunissait pas! Mais si la voix chevro- 
tait un peu, le canevas, sur l'air de La Boulangère, avait 
encore une vigueur de tous les diables. C'était pourtant un 
écho de 48 : La propagande des Chansons, d'Eugène Pottier. 
Je la connaissais, je connaissais son histoire, qu'a racontée 
Nadaud; mais c'en était, pour moi, la première audition. 
Elle me transporta. Tourné vers la fenêtre ouverte, le poing 
tendu, le chanteur me donnait, au refrain, l'illusion d'un 
lâcher de pigeons. Entrez I disait-il, entrez dans la mansarde, 
chansons! entrez dans la chaumière, dans la boutique, dans 
la caserne! Et les pigeons partaient! 

Les autres chantèrent aussi... des choses éventées que j'en- 
tendais mal. 

J'espérais que Phonsine, sollicitée à son tour, allait y 
mettre du sien; mais elle dit : « Il est tard... » et, s'appro- 
chant de la fenêtre, attesta le silence et l'obscurité. 

Dans la façade noire de la grande maison, ne brillait plus, 
en effet, que la lampe de cuivre, comme un genêt dans la 
lande. Tout se taisait. Ce soir de mai était plein de fraîcheur 
et d'étoiles. Une heure sonna à la chapelle voisine, puis à 
d'autres horloges, tout bas. De mon poste d'observation, je 
voyais le petit cercle de personnes et celles-ci ne me voj'aicnt 
pas. J'en fus tout à coup honteux, comme d'écouter aux 
portes. Un sentiment plus noble que la curiosité, un désir 
de mieux connaître les locataires d'en face, pour les aimer 
davantage ou me désintéresser d'eux tout à fait, me retint à 
l'affût. Les invités s'en allèrent. Philémon les suivit, la lampe 

2 



18 1' H I I. É M O N V l E l' X DE LA \' I E I L L E 

à la main, pour les éclairer dans l'escalier; mais en repla- 
çant, bientôt après, la lampe sur la table, il aperçut quelque 
chose comme un bouquet auprès d'un verre. Il prit l'objet, 
le retourna une minute entre ses doigts, puis, montant sur 
une chaise, le piqua en hirondelle à l'un des cadres qui gar- 
nissaient la salle à manger, comme font, avec le buis des 
Rameaux, beaucoup de femmes chrétiennes. 

Debout et consentante, à côté de son vieux, Phonsine tenait 
la chaise, dans la crainte qu'il ne tombât. 

Le lendemain, en parcourant les journaux, je lus : 

« Hier, comme tous les ans, un certain nombre de survi- 
vants de la Commune, célébrant le 29' anniversaire de la 
semaine sanglante, ont défilé, au Père-Lachaise, devant le 
Mur des Fédérés. » 

Que disais-je? Mur ou Colonne, c'est tout un... 

Si j'avais conservé le moindre doute après cela, un coup 
d'ceil chez mes voisins m'eût édifié. C'était un bouquet d'im- 
mortelles rouges que Philémon avait mis au cadre d'un por- 
trait, telle une cocarde au chapeau. 

Cette fois, je désirai connaître le véritable nom de l'homme 
que j'avais étiqueté d'un sobriquet. 

J'interrogeai la concierge. 

« C'est Monsieur Colomès, me répondit-elle. 

— Kl... ce qu'il faisait, dans le temps, le savez-vous? 

— 11 travaillait dans la bijouterie, je crois. » 

Colonies? J'eus beau chercher..., j'entendais ce nom-là pour 
la première fois. 



QUELQUES semaines plus tard, je partis pour la Suisse. Ayant 
entrepris d'écrire l'Histoire de la proscription communa- 
liste, je voulais puiser aux sources. Je commençai donc par 
Genève, centre important d'exil, sur lequel je possédais déjà 
quelques notions éparses. 



CHAPITRE PREM 1ER 19 

J'en avais trouvé fort peu dans les livres. On en a écrit 
des centaines sur la Commune, ses causes, ses péripéties, sa 
défaite, et pas un seul sérieux ni complet sur l'exode des Com- 
munards, comme on les appelait en Suisse; des Communeux, 
comme on disait à Londres. Personne ne s'était demandé ce 
qu'avaient pu faire, pendant près de dix ans, à l'étranger, 
des milliers d'hommes sans ressources, et souvent même sans 
métier propre à leur en procurer. La conviction de combler 
une lacune me stimulait. Je me félicitais, en outre, d'avoir 
nécessairement recours à la méthode d'investigation recom- 
mandée par Michelet, dans une de ses plus belles leçons au 
Collège de France. 

A Paris, j'a\ais déjà suffisamment fureté. Ce travail d'ap- 
proche, de documentation, c'est le temps des fiançailles, pour 
l'auteur épris d'un sujet tout neuf. Il va de surprises en 
ravissements; mais l'amateur d'imprimés, d'estampes ou de 
bibelots, payé de ses peines par quelques trouvailles, le rat 
d'archives et de bibliothèques, n'ont jamais les joies qu'on 
éprouve à travailler sur le vif, sur la tradition orale, sur la 
peau humaine, disait si bien Catherine de Russie. 

Par exemple, il faut se hâter, suivre le conseil de Michelet, 
interroger le vieillard qui, « d'une voix enrouée, crie telle 
marchandise ; qui se lève avant le jour, pour vous vendre 
je ne sais quoi... Causez un moment avec lui... Il va un monde 
de choses non écrites, et ce monde vit encore, et il ne vivra 
pas demain, car il s'en va tous les jours... » 

Le bric-à-brac vivant de la Révolution n'avait pas déçu ma 
curiosité. A remuer sa poussière, je m'étais instruit. J'avais 
tremblé d'émotion aux confidences de quelques anciens, 
comme devant la boîte à deux sous qu'un livre inestimable 
enrichit. 

Je voulais poursuivre ma pointe à (ienève, qui m'attire 
indépendamment de cela. J'y vais, l'étv!, comme à un premier 
rendez-\ ous. Par des ruelles sombres et rapides, je descends 
de la ville haute, appesantie, au quartier Saint-Gervais, que 
je m'imagine hanté, la nuit, par les ombres des cabinoliers 



20 PHILÉMON VIETX 1)1-: LA VIEILLE 

d'autrefois, fiers du travail de leurs seules mains!... Je vaga- 
bonde des rues basses, communiquant encore entre elles par 
de longs défilés, au marché du .Molard, aux quais ensoleillés; 
j'aborde l'île Rousseau, petit square flottant de sous-préfec- 
ture inondée; j'admire le prisme qui décompose, à sa chute 
en nappe, au pont delà Machine, une écume éblouissante...; 
et je regarde les cygnes se confier, par ailleurs, à la douceur 
du lac. L n peu de neige reste au sommet du Mont-Blanc, 
comme un peu d'or au dôme des Invalides : assez pour leur 
gloire à tous deux... E^nfin, j'aime Genève émancipée par 
son assiette même, Genève dont le front a percé malgré tout 
l'éteignoir de Calvin, et qui trempe ses pieds dans une eau 
bleue, limpide et ruisselante. 

J'avais des intelligences dans la place. Deux hommes que 
Genève a perdus, comme une estampe son enluminure, Au- 
guste Revcrdin, le chirurgien', et son conjoint Léon Massol, le 
bactériologiste, m'honoraient de leur amitié. Elle m'ouvrit 
bien des portes. Je ne tardai pas à savoir combien d'épaves de 
la Commune et de l'exil, fixées sur les bords du Léman, pou- 
vaient m'y servir de guides. Leur nombre diminuait chaque 
année. Ils n'étaient plus que quelques-uns. Je les vis. Je visun 
marchand de bois, un architecte, im cordonnier, un fabricant 
d'appareils à gaz, le propriétaire d'un magasin de deuil, et le 
vieux fusionnien Babick, enfant du règne de Dieu, parfumeur 
de l'humanité, et nourri de charités, comme un apôtre! Peu de 
temps après, âgé de S.'^ ans. il mourait à l'hôpital cantonal. 

Ah! ma première visite au marchand de nouveautés de la 
Corraterie!... 

C'était un ^•icil homme ombrageux et malade, qui vivait 
d'avoir connu Elisée Reclus, Félix Pyat et Gambon. Leurs 



1. Ne pas confondre avec un autre éniinenl cliirurgien, genevois aussi, 
son cousin le D' Jacques Heverdin. Celui-ci était, en 1.S71, à l'hôpital Bcau- 
jon, interne du D' Dolbeau, (jui dut se défendre d'avoir livré à la répression 
deux insurpés blessés, l'ne enquête administrative le lava de cette accusa- 
tion. Le témoignage de M. .lacqucs Reverdin a rouvert le déhal (Chronique 
Médicale, l" octobre 1!K)3). 



CH A PI THE PREMIER 21 

portraits ornaient sa boutique, où il attendait une clientèle 
boudeuse, en dressant le catalogue de ses livres et de ses 
reliques. Les acheteurs avaient fini par comprendre qu'ils le 
dérangeaient et n'étaient pas revenus. Il se nommait Jules 
Perrier. Genè\e a hérité de sa bibliothèque révolutionnaire '. 

Un jour que je lui demandais je ne sais quel détail sur la fin 
de la Commune, il appela un jeune commis et lui dit : 

« Le dossier delà Semaine sanglante! » 

Le commis prit une échelle et trouva, sur un rayon élevé, 
la liasse réclamée que nous compulsâmes. 

Libre à vous de sourire... Perrier pensait, lui, que, parmi 
les étoffes pour vêtements de deuil, cette défroque des morts 
n'était pas déplacée. 

Je parcourus Genève en compagnie de ces pilotes obli- 
geants. Ils me disaient : C'est là que telle chose nous advint. 
Ils me montrèrent, rue des Allemands, la maison où bouillait 
la Marmite Sociale, destinée à nourrir les pauvres de la 
proscription ; les cafés où celle-ci s'abreuvait ; l'ancien Temple- 
Lnique', où les sections de rinternationale se réunissaient, 
et, sur le pont du Mont-Blanc, l'endroit où le père Boulanger, 
blessé au service de Barbes, chargé d'ans et d'insurrections, 
pointait sa lunette d'astronome. 

Dans nos promenades à tra\ers la ville, des fantômes surgis 
à l'appel de leurs noms marchaient un moment à côté de 
nous, puis s'évanouissaient pour faire place à de nouveaux 
revenants. C'étaient Cluseret et ses chiens, Lefrançais et son 
parapluie, Malon et son bégaiement, Razoua et sa pipe, 
Chardon et sa jactance... Nous allions de Carouge, où le père 
(îaillard avait ouvert un estaminet, à la place de la Na\iga- 
tion, proche du lac, où, tous les matins, le père Miot jetait 
sa ligne...; et nous rencontrions, en route, le père Ostyn, 
marchand ambulant, tantôt crombrelles, et tantôt d'oignons 
et d'aulx qu'il portait en chapelet autour du cou! 

1. Il est mort à Genève en 1904. 

2. C'est, depuis 1874, l'église du Sacré-Cœur. 



22 P II I L K M O N V I E l' X DE LA \ I E I L L E 

Car il fallait vivre. Ces bandits, ces administrateurs infi- 
dèles qu'on représentait gonflés de pillage et de malversa- 
tions, étaient tous arrivés à Genève sans le sou et ne déguisant 
(mal)que leur identité. Ils avaient eu des sommes importantes 
à leur disposition et ne s'en étaient servis que pour emplumer 
leur idole. Ils avaient tenu entre leurs mains les pis volumi- 
neux de la Banque de France et s'étaient fait scrupule de la 
traire. Ils avaient continué d'habiter leurs taudis, à côté des 
hôtels et des appartements désertés par leurs locataires éper- 
dus! Et d'avoir trouvé, puis rendu intacts à leurs proprié- 
taires, tant de portefeuilles rebondis, ces pauvres semblaient, 
en vérité, plus coupables que de les avoir gardés I 

Aimez ce que deux fois vous ne reverrez pas! 

Mes compagnons me répétaient cela, faisant écho à tant 
d'autres, qui m'avaient dit, ailleurs, la même chose, non pas 
pour plaider les circonstances atténuantes ou dégager leur 
responsabilité, mais parce que nulle tache ne leur était plus 
insupportable qu'une tache de bouc. Pour l'enlever, ils 
n'avaient pas assez, quelquefois, de toute leur salive... Alors, 
ils débouchaient des flacons de benzine : lettres jaunies, col- 
lections de vieux journaux, paquets de brochures justifica- 
tives..., et frottaient à tour de bras, jusqu'à ce que j'eusse 
dit : « C'est parti ! » 

Cet empressement à m 'édifier sur leur compte amena la 
découverte d'un document précieux : la liste des sociétaires 
deVIi/iralilé, fondée en 1S71 par les réfugiés de Genève, pour 
assister les plus dépourvus. La plupart de leurs noms m'étaient 
étrangers; aussi me déterminai-je à les passer en revue un à 
un, à les faire sonner aux oreilles prêtées, afin de recon- 
stituer aux hommes qu'ils désignaient, tout au moins une 
ébauche de physionomie. 

Et c'est ainsi, arrivé à la lettre (>, que je rencontrai le nom 
de Colonies. 

— Ah ! celui-là et son excellente femme, s'ils vivent encore, 
me dit-on, pourraient compléter vos renseignements sur la 
proscription à Genève, car ils ne sont rentrés en France qu'à 



C H A P I T R E P R E M 1 E R 23 

l'amnistie. Au début, M"" Colomès blanchissait à crédit les 
plus malheureux d'entre nous. Colomès, lui, était bijoutier; 
il trouva tout de suite de l'ouvrage. 

— Bijoutier? m'écriai-je; mais je dois le connaître! 

— C'est possible, car il a longtemps demeuré dans votre 
quartier. 

— Il y demeure toujours, c'est mon voisin. 

Je me fis, néanmoins, donner son signalement : il s'appli- 
quait exactement à Philémon. 

Plus de doute : le hasard, non content de me procurer un 
trousseau de vieilles clefs, m'indiquait le meilleur passe- 
partout. 

Mes informateurs essayèrent en vain de modérer mon 
enthousiasme. 

« Attendez... Le père Colomès est un brave homme, assuré- 
ment, la droiture et la sincérité mêmes, sous des dehors un peu 
farouches. Mais nous devons vous avertir qu'il a en horreur les 
avocats et les journalistes. Il appelait les premiers des gar- 
gouilles et les autres des chieurs d'encre. Il eût voulu qu'on 
n'admît dans les associations de travailleurs, en commençant 
par l'Internationale, dont il faisait partie, que les ouvriers 
manuels exclusivement. «Ce sont les seuls qui produisent », 
disait-il. 

— Vieille querelle ! Je le convaincrai du contraire. 

Tout à la joie, pour le moment, je ne songeais qu'à con- 
stater une fois de plus la vertu de cette espèce de magnétisme 
qui finit toujours par faire venir aux mains d'un chercheur 
passionné, l'objet sur lequel il a concentré son désir. 



VI 

OUAND je rentrai à Paris, au mois de septembre, la première 
personne que j'aperçus en ouvrant ma fenêtre fut le père 
Colomès à la sienne. 

Je le saluai, mais il ne répondit pas à ma civilité. 



24 P H 1 L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

« Le vieil ouvrier, me dis-je, témoigne son mépris pour 
lesgensde mon âge, à qui leur profession permet des vacances. 
Serait-il réellement d'un difficile abord? » 

Mais le lendemain, Phonsine me réconforta. Elle chantait 
pourtant : 

Soleil de mai, rendez-moi ma jeunesse!... 

Si elle avait chanté le Royal-Tamhour, peut-être en eus- 
sé-je conçu un redoublement d'appréhension, tandis que Les 
Rêves de Jeunesse indiquaient, dans le ménage, une bonne 
entente dont je résolus de profiter. 

Après déjeuner, je me présentai donc chez mes voisins. 

Une carte de visite était clouée sur leur porte, au nom de : 

ETIENNE COLONIES 

Le cordon de sonnette était fait d'une large bretelle brodée 
au bout de laquelle pendait un anneau d'acajou. Je sonnai, 
Phonsine vint m'ouvrir, ne marqua aucun étonnement de 
ma visite et m'introduisit dans la salle à manger en disant : 

« C'est le monsieur d'en face qui voudrait te parler. » 

Jedois avouer que l'accueil du bonhomme fut plutôt froid. Il 
était assis de\ant un petit établi, près de la fenêtre, et, une 
pince à la main, fermait des chaînons. Il se leva et me sembla 
mettre une certaine ostentation à ne point quitter l'outil. 

« Kxcusez-moi de vous déranger », dis-je. 

Il ne protesta pas même pour la forme et ce fut encore 
Phonsine qui m'offrit une chaise. 

Je la remerciai et j'exposai aussitôt le dessein que j'avais 
d'écrire l'histoire de la proscription communaliste, depuis le 
mois de juin 1871, jusqu'à l'amnistie. 

Le père Colomès m'écoutait, la tête inclinée, si bien que 
ses cheveux, sa barbe, les buissons rapprochés de ses sourcils, 
me dérobaient l'expression de son visage enfoui dans le 
duvet. Je remarquai seulement que les sourcils tranchaient 
sur la blancheur du poil. 



C H A P I T R E P R E M I E R 25 

— A Genève, d'où je viens, poursuivis-je, vous avez 
encore des amis. Ce sont eux qui m'envoient vers vous, 
comme vers l'homme le mieux qualifié par son long exil, 
pour diriger mes recherches, tout au moins en ce qui concerne 
la Suisse. 

Phonsine se tenait derrière moi. Je lui ai toujours été 
reconnaissant de l'assistance qu'elle me prêta, en accrochant 
une conversation que son mari laissait aller. 

— Ah! fit-elle, vous avez vu nos amis de Genève. Ils ne 
sont plus nombreux... 

Elle cita des noms, j'en citai d'autres ; la glace était rompue. 

Le père Colomès avait relevé la tête et me décochait, par 
intervalle, un regard émoussé. Les accents circonflexes de 
ses sourcils, singulièrement mobiles, prononçaient tous ses 
jeux de physionomie. Ils servaient d'éteignoirs à ses yeux, 
coifTaient leur flamme, puis remontaient, en suspens, jusqu'à 
la lisière des cheveux. Ils paraissaient postiches. 

J'eus l'imprudence de dire que j'avais fait la connaissance 
de Babick a la terrasse d'un café où il cherchait à placer des 
eaux de toilette et des parfums « synthétiques » de sa fabri- 
cation. 

« Ah! ne me parlez pas de celui-là! s'écria Philémon, dont 
les éteignoirs sautèrent. Un inutile, qui n'a jamais fait œuvre 
de ses dix doigts ; un improductif..., un mendiant, un lôpeur, 
comme on dit à Genève. Il n'eût pas fallu beaucoup de Gas- 
pards de son espèce pour déshonorer la proscription. Nous 
étions là, heureusement. P3n 1877, lorsque Habick, de l'ordre 
des prêtres Mapiens, s'il vous plaît, implora un secours de 
Rothschild, je n'hésitai pas à porter la parole, en assemblée 
générale, pour demander à notre société, La Solidarilé, 
l'exclusion de l'indigne. Elle fut votée à l'unanimité, sans 
abstention... Oui, Monsieur, si vous ne savez pas ça, je vous 
l'apprends : Babick, ancien membre de la Commune, avait 
eu le front d'écrire à Rothschild : « Cher et honoré Baron... » 
A partir de ce moment, que pouvait-il y avoir de commun 
entre lui et nous? » 



26 P H I L É M O N V I E f X DE LA VIEILLE 

Cette question ne s'adressait pas à moi seulement ; Colomès 
prenait à témoin une collection de portraits environnante. 

Quelques photographies étaient ornées d'une dédicace et 
fixées au mur par des punaises; d'autres portraits, découpés 
dans des journaux illustrés, étaient attachés avec des épingles. 

Je reconnus Delescluze, lîlanqui , Gambon, Vermorel, 
Theisz, Millière, Flourens, Ferré, Tony Moilin, Lefran- 
çais... 

Au-dessus d'eux, dans des cadres de faire-part, s'alignaient 
le portrait de Proudhon sur son lit de mort, par Courbet; 
deux reproductions de tableaux médiocres mais édifiants 
d'Ernest Picchio : Le Iriomphe de l'ordre et La veuve du 
fusillé; enfin, une image plus mélodramatique encore : Les 
derniers fours de la Commune, œuvre de Gaillard fils. 

Mais, entre ces compositions de circonstance et comme à 
la place d'honneur, un front pâle et magnifique, sous un 
bourrelet de cheveux mordorés, avait l'air d'un miroir pen- 
ché pour réfléchir la collection tout entière. Il portait encore 
le bouquet d'immortelles dont j'avais vu Philémon le parer. 
Je de^■inai que c'était le dieu du logis et je participai par ma 
contenance au culte qu'on lui rendait. 

« C'est Eugène, dit le père Colomès, d'une voix qui trem- 
blait un peu. 

— Eugène Varlin, reprit Phonsine, plus bas. 

Et je répétai : « C'est Varlin "... », pénétré de respect 
comme on l'est involontairement, dans une chapelle, devant 
un saint dont le bedeau vous murmure le nom. 

— Je ne connaissais pas ce portrait, ajoutai-je. 

— Et je n'en suis point surpris, fit le \ieux. Les portraits 
de Varlin sont rares. Celui-ci est l'agrandissement d'une 
photographie détachée d'un groupe de délégués, où il figu- 
rait, .l'en ai un autre dans mon album. 

— \'ous étiez lié avec Varlin? 

1. Eugène Varlin, né en 1839, ouvrier relieur et membre de la Commune, 
fusillé sommairement à Montmartre, le 28 mai 187t. Nous écrirons sa vie, 
qui fut exemplaire. 



C H A P I T R E P R E M 1 E R 27 

— Intimement. Je l'aimais comme un frère. Nous avions à 
peu pics le même âge, et c'était un ouvrier qui savait son 
métier de relieur à fond... Un ouvrier! proféra Colonies, 
élevant soudain la voix, c'est-à-dire un homme dont la vie 
est indifférente à tout le monde, bien qu'elle vaille pourtant 
la peine qu'on la raconte, quand elle est remplie et mémo- 
rable comme celle de Varlin! » 

La cuirasse montrait son défaut; j'en tirai avantage. 

« Je suis absolument de votre avis, et la preuve, c'est que 
je me propose d'accorder la part la plus large, dans mon tra- 
vail, non pas aux gros bonnets de la proscription, mais au 
fretin, qui lui fit honneur aussi. On doit approuver Charles 
Hugo d'avoir écrit, dans ses Hommes de Vexil : « Les pros- 
« crits illustres ont sur eux le regard de l'Histoire ; les obscurs 
« ne se sentent vus que par eux-mêmes. » 

— Il a écrit ça? 

— Oui. 

— Ahl fît-il, radouci. 

Déjà les deux vieux m'envisageaient comme une promesse 
de bonheur. 

« S'il en est ainsi, reprit Colomès, nos amis de Genève ont 
eu raison de croire que je pouvais vous être utile. J'espère, 
de plus, que vous ne vous défendrez pas, dans une prudente 
préface, d'avoir entrepris notre réhabilitation , comme les 
historiens qui s'imaginent que l'impartialité est une garantie 
et une vertu. 

— Non, car la leur n'est généralement qu'un masque, une 
échappatoire, la crainte ou l'incapacité de choisir entre le 
blâme et l'approbation. Quel pensum que l'ouvrage d'un 
historien astreint à l'impartialité! 

— A la bonne heure! Outre mes souvenirs que je vais 
rassembler, j'ai conservé quelques papiers qu'il est assez 
difficile de se procurer maintenant. 

Il se tourna vers sa femme. 

« Tu dois savoir où ils sont, toi.,., dit-il, soit qu'il eût 
réellement besoin d'elle pour les retrouver, soit qu'il saisît 



28 HICII. ÉMON" VIEL'X DE LA VIEILLE 

l'occasion de rendre évidente une longue communauté d'ha- 
bitudes et de soins. 

— Je chercherai, fit-elle vivement; mais c'est de la pous- 
sière qu'on n'a pas remuée depuis longtemps... » 

C'est vrai, j'oubliais... L'ennemie! Je devinai, toutefois, 
que l'expédition, au fond, ne lui déplaisait pas et qu'elle 
hennissait à la poussière, comme une jument de bataille à la 
poudre. 

Je pris congé du ménage en admirant qu'il m'eût fallu, 
pour parvenir jusqu'à lui, passer par Genève. 

« Oui, c'est drôle, dit le vieux, c'est drôle que quelqu'un, 
là-bas, se souvienne encore de nous. Votre serviteur, citoyen.» 

Il a bien dit : citoyen, et non plus : Monsieur. 

J'ai monté d'un cran dans son estime. 



VII 

DÈS lors, j'entretins commerce avec mes voisins. Ainsi que 
les personnes qui se livrent difficilement, le père Colomès 
m'accorda son entière confiance, aussitôt qu'il eût jugé que 
je la méritais. Et, de mon côté, je l'aimai filialcment. lorsqu'il 
n'eût plus de mystères pour moi. 11 dépend de nous de n'être 
jamais orphelins. Nous avons tous quelque jiart des parents 
spirituels qui nous cherchent aussi passionnément que nous 
les cherchons, et nulle adoption réciproque n'est plus noble 
ni plus féconde que celle-là. 

Nous nous amusâmes, Colomès et moi, du malentendu qui 
nous avait indisposés l'un contre l'autre. 

Il me disait : « Nous avez-vous assez nargués, avec votre 
pain aux moineaux! Voyons, vous pouvez bien l'avouer 
maintenant : vous le faisiez exprès pour nous donner une 
leçon, hein? 

— Ma foi, non. J'y songeais d'autant moins que je ne savais 
pas qui vous étiez. Autrement, dame!... » 

Réserve insidieuse... Comment allait-il concilier les con- 



CHAPITREPREMIER 29 

tradictoires : son culte pour la liberté et la détention perpé- 
tuelle de Vif-Argent? 

Philémon s'échappait par la tangente : 

« Il est certain que nous Taimons en égoïstes, ce pauv're 
petit. Je l'ai souvent dit à Phonsine...; mais c'est bien diffi- 
cile à faire comprendre aux femmes I » 

Admis dans l'intimitc; du ménage, c'est sur lui-même, natu- 
rellement, que je l'amenai d'abord à s'ouvrir. 

Il ne se fit pas prier, plus empressé, si l'on veut, à tisonner 
pour lui, qu'à raviver pour moi son feu. Le résultat était le 
même : une douce chaleur communicative.. 

Colomès me répétait souvent : « Vous ne pouvez pas 
savoir... Vous n'étiez encore qu'un gamin, à cette époque. » 

Et je lui répondais : « Tant mieux! Vous avez la preuve 
ainsi que ce que j'aime à retrouver dans vos récits, c'est non 
pas ma jeunesse, mais la vôtre. » 

Ils me la racontaient. Le printemps de leur vie, c'était le 
printempsde 1871 . Il n'y en avait jamais eu de plus beau. Quand 
ils disaient : au printemps..., la date était sous-entendue. Jus- 
qu'à la nature qui semblait vouloir par sa profusion, cette 
année-là, faire oublier l'hiver terrible! Dès la fin de mars, le 
Luxembourg était un bosquet plein d'oiseaux, et, dans la ban- 
lieue dévastée, une végétation luxuriante recouvrait les dé- 
combres, festonnait les ruines. Tout concourait au renouveau 
universel. Lne brise de joie passait dans l'air. Ivres de ce prin- 
temps-là, Philémon et Phonsine ne s'étaient jamais dégrisés. 

Et pourtant, à la vérité, mai, le joli mai, n'avait duré pour 
eux qu'une semaine. Quelle semaine, par exemple! Errant, 
traqué, recru, roulé vivant et sans cérémonie vers le Père- 
Lachaise, comme un condamné à mort auquel il n'est donné 
que de choisir son cimetière..., Colomès avait rencontré le 
salut en Phonsine. Et c'était tout de même le joli mai, puis- 
qu'ils avaient fait connaissance dans ce mois et ces circon- 
stances-là I 

Avant d'y venir, mon voisin s'étendit sur son origine, 
dont il était fier. 



30 1' H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

«Je suis un enfant du quartier des Gobelins...; né rue 
Croulebarbe, au bord de la Bièvre..., du temps où il y avait 
encore une Bièvre! Je perdis ma mère de bonne heure. Elle 
était blanchisseuse. Je l'attendais à la sortie du lavoir, bar- 
rière de Fontainebleau. Je me souviens, oh ! très vaguement, 
d'une petite femme épuisée, qui succombait sous des charges 
de linge humide plus hautes et plus lourdes qu'elle. Mon 
père, qui était mégissier, m'éleva durement. Il faisait peu de 
diilérence entre ma peau et celles qu'il corroyait. J'eus bientôt 
une belle-mère qui me traita de la même façon. A dix ans, 
je tournais la roue d'une machine à percer des trous dans les 
boutons de nacre. A treize ans, je commençai mon appren- 
tissage d'ouvrier bijoutier..., nourri et couché, pas payé! Et 
allez donc! Mon instruction? Elémentaire, naturellement. Je 
la complétai moi-même plus tard, ù tâtons et à mes moments 
perdus. Qui ])erd gagne. J'ai fréquenté la Mutuelle. Nous y 
étions nombreux, cent cinquante au moins. Les aînés ser- 
vaient de moniteurs aux plus jeunes qu'eux. Il y avait 
d'autres économies. Dans la classe enfantine, nos tables 
étaient recouvertes de sable; nous nous exercions dessus à 
tracer des jambages qu'un râteau effaçait. Ensuite, nous écri- 
vions sur l'ardoise. On ne donnait de l'encre et des cahiers 
qu'aux élèves de la cinquième classe. 

Il interprète mal mon sourire : 

— Oui, on a critiqué l'école mutuelle... Il est vrai qu'on 
n'y apprenait pas grand'chose : la lecture, l'écriture, l'arith- 
métique, un peu de musique...; mais ce qu'on apprenait, on 
le savait bien. J'ai observé que l'enfant, pour se faire com- 
prendre de ses camarades, a une faculté que les professeurs 
ne possèdent pas au même degré. C'est une clef qui ouvre 
sans elfraction. Rousseau a dit avec raison : « Resserrez le 
« plus possible le vocabulaire de l'enfant; c'est un très grand 
« incoinénicnt qu'il ait plus de mots que d'idées. » Je me 
suis quelquefois demandé si l'habitude d'enseigner, contractée 
à l'école par beaucoup d'enfants de ma génération, n'avait 
pas formé cette pépinière d'ouvriers qui préparèrent dans les 



CHAPITRE PREMIER 31 

associations et les réunions publiques, la chute de l'Empire. 

— Bref, les autodidactes, dont Benoît Malon fut le proto- 
type. 

— Si vous voulez. Ils s'exprimaient sans correction, sans 
élégance, mais leur vocabulaire d'écoliers traduisait fidèle- 
ment leur pensée. Les soixante signataires du Manifeste, point 
de départ de l'Internationale, qui inspira à Proudhon son 
livre sur la capacité des classes ouvrières, étaient, pour un 
bon tiers, des ouvriers d'art. Je vous citerai Murât, mécani- 
cien, Tolain, ciseleur. Limousin, passementier, Camélinat, 
monteur en bronze. Eux et quelques autres avaient acquis, 
à force de veilles et d'études, un petit fond de savoir qu'ils 
sentaient la nécessité d'accroître; aussi se réunissaient-ils, le 
soir, aux Gravilliers..., deux chambres, au premier, meu- 
blées de deux tables, de trois chaises et de bancs d'auberge. 

— Bethléem et son étable. 

— La crèche de l'Internationale, oui. Je me joignis à eux 
pour suivre des cours improvisés. Un ancien professeur libre 
employé à l'Hôtel de Ville, Jules Andrieu, nous enseignait 
des éléments de sciences et de littérature. Il était borgne, 
comme son ami Gambetta. 

— Dans le royaume des aveugles, dit le proverbe... 

— Taisez-vous, journaliste! Andrieu portait, en effet, plus 
de distinction dans l'esprit que dans les manières. Il a écrit, 
pour la Bibliothèque populaire de l'École Mutuelle, une His- 
toire du Moyen Age, qui vaut les meilleures'. Un commis 
architecte, Chemalé, faisait des cours de géométrie et de 
comptabilité. Pierre Denis, alors peintre-décorateur, nous 
initiait aux théories de l'échange et au mécanisme des 
banques. C'est lui qui m'a révélé Proudhon. Les auditeurs 
étaient Malon, teinturier, mon cher ^ arlin, relieur, Com- 
bault, bijoutier, Landrin, ciseleur, Charbonneau et Pindy, 
menuisiers, Debock, typographe, Johannard, feuillagiste..., 

1. Nommé à la Commune, au second tour de scrutin, dans le quartier du 
Louvre, il vécut pauvre, à Londres, jusqu'à l'amnistie et mourut en 1881 
vice-consul de France à Jersey. 



32 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

et des fondeurs, des tourneurs sur métaux, des tailleurs de 
pierre et des tailleurs d'habits, des brossiers et des doreurs, 
des cordonniers et des imprimeurs..., tous animés, comme 
moi, devant le tableau noir, du désir d'apprendre et de com- 
prendre. A ces ouvriers ne suffisait pas d'avoir affirmé leur 
existence collective : ils ne voulaient plus d'un corps social 
composé de pièces rapportées. Ils fournissaient les bras, ils 
voulaient aussi fournir la tête... Et allez donc! » 

Le père Colomès faisait assez souvent claquer ces trois 
mots dans la conversation, comme la mèche d'un fouet qui 
enlève l'attelage. 

Le fouet n'enlevait quelquefois qu'un dada. 

« L'ignorance de l'ouvrier le rend impropre à exercer le 
pouvoir, c'est convenu! Mais pourquoi le manque d'instruc- 
tion ou l'instruction primaire, que vous lui reprochez comme 
des tares rédhibitoires, n'en sont-elles pas pour le soldat de 
fortune auquel toutes les fonctions sont accessibles, toutes les 
ambitions permises, et qui juge, décrète, administre gou- 
verne? Il en est de même, d'ailleurs, de l'officier de carrière, 
à qui la science des affaires publiques n'est pas plus infuse 
par le sabre, qu'elle ne l'est à l'ouvrier par l'outil. » 

Sur ce sujet fertile, Philémon ne tarissait pas; mais je le 
ramenais à la (>onimune, impatient de savoir exactement quel 
rôle il y avait joué. 

Scène inoubliable que celle où, pour la première fois, 
redressant sa petite taille et fronçant les sourcils, il m'a dit : 

« J'ai commandé le fort de Vanves et les positions adja- 
centes! » 

Le père Colomès s'aperçut de mon étonncmcnt et dut s'y 
méprendre, car, d'une voix qui grondait comme un coup de 
tonnerre dans un ciel serein, il s'écria : 

« C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen! Un 
général Boisdemachin (je devine qu'il faut entendre Boide- 
neniet/), président du Y (Conseil deguerre, a eu beau déclarer: 
« L n homme qui s'enferme dans un fort et soutient une lutte 
« contre des soldats français n'est pas un honnête homme! » 



CHAPITREPREMIER 33 

J'ai commandé le fort de Vanves contre Versailles et je pré- 
tends être un honnête homme, moi aussi. Parmi ceux qui 
nous ont jugés et condamnés, les Grimai, les Douville et les 
Gaveau, ne pourraient pas en dire autant! 

— Mais, pour qu'on vous proposât ce commandement, 
vous étiez donc ancien soldat? 

— Pas du tout! répondit Colomès, gaiement, cette fois. 
J'habitais le quartier du Temple et j'étais simple garde au 
86" bataillon fédéré. Même je vous jure que je ne souhaitais 
pas d'avancement. Mais le 2 mai étant allé voir mon ami 
Varlin à l'Hôtel de Ville, j'y rencontrai Henri Brissac, mon 
ami aussi, secrétaire général de la Commission executive de 
la Commune. Il me dit : « Tu viens à propos... Rossel a 
besoin, au fort de Vanves, d'un homme déterminé, pour 
remplacer Ledrux', qu'il n'aime pas... C'est ton affaire. » Je 
protestai en vain que je ne possédais aucunes connaissances 
militaires. Je n'étais pas même déserteur. Brissac insista". Je 
consultai Varlin. « Il s'agit, avant tout, me dit-il, de rétablir 
« l'ordre là-bas. C'est une mission de confiance, et tu auras 
« pleins pouvoirs. » Il avait parlé, je partis immédiatement, 
comme j'étais, avec mon képi de simple garde, et, je m'en 
souviens, un rase-pet d'alpaga qui me donnait l'air d'un 
garçon de café, plutôt que d'un officier supérieur. Et allez 



onc 



d 

« En somme, me disais-je en route, c'est moins dilficile, 
sinon plus dangereux, de défendre un fort que de fabriquer 
une paire de bottes! » 

J'arrivai à Vanves vers onze heures du soir. Le pli cacheté 
que je portais à Ledrux lui annonçait son débarquement. Un 
peu interloqué d'abord, il prit ensuite assez bien la chose, et 
me donna même queUjues bons conseils a\antde me quitter. 
Il me recommanda notamment de ne pas laisser sortir les 
artilleurs. « Le Comité central, me dit-il, a prescrit de les 



1. Ledrux est mort à l'hôpital Debrousse en 1921, âgé de 81 ans. 

2. Henri Brissac, mort h Paris en 1906. 



34 PHILÉMON VIE IX DE LA VIEILLE 

relever tous les quatre jours... : mais on les oublie la plupart 
du temps... Alors, il faut les retenir de force. » Ce n'était que 
trop vrai. Je m'en aperçus dès le lendemain. L'ennemi nous 
harcelait, et nos vingt-quatre canons ne répondaient pas ou 
répondaient mal, faute de pointeurs etde servants en nombre 
suffisant. Heureusement pour moi, je ne restai que quatre 
jours au fort de Vanves. Le 7 mai, on m'envoya pour succes- 
seur Durassier, qui devait être mortellement blessé au pied, 
en repoussant une attaque. Quant à moi, j'en avais été quitte 
pour recevoir le baptême du feu... avec tout ce qu'un bap- 
tême comporte de dragées! Jusqu'au 21 mai, je me reposai. 
Lorsque (il prononçait lorseque) le misérable Ducatel eut 
livré Paris aux Versaillais, je repris ma place dans le rang. 

Fhonsine écoutait son mari, en tournant autour de nous. 
A la façon dont elle rétrécit le cercle, je compris que le 
moment de son entrée en scène approchait et je pressai le 
narrateur. 

« Parlez-moi de M"" Colomès. 

— Avec plaisir. Ça nous conduit à mercredi... » 

Le père Colonies garde de cette époque un souvenir si 
dévorant, qu'il parle toujours de la Semaine sanglante 
comme il ferait de la dernière semaine écoulée. Sa mémoire 
a engrangé en huit jours de quoi nourrir toute une vie. 

Il reprit : « La veille, j'avais été séparé de Varlin au carre- 
four de la Croix-Rouge, où nous fîmes une belle résistance. 
Je ne pensais pas le voir là pour la dernière fois... J'étais 
harassé. Depuis le dimanche soir, je n'avais pas pris une 
heure de repos. On respirait du feu. Les incendies, autant 
que le soleil, élevaient la température. Les Tuileries, la 
Légion d'honneur, la Cour des Comptes, le Conseil d'Etat, 
étaient la proie des flammes. Des papiers noircis voltigeaient 
en flocons sur Paris. L'Hôtel de Ville, à son tour, brûlait, 
quand j'v arrivai, cherchant toujours Varlin. On me dit que 
je le trouverais peut-être à la mairie du XL; je m'y rendis, 
mais là encore pas de Varlin, parmi les membres de la Com- 
mune qui délibéraient autour de Delescluzeagonisant, debout, 



C H A P I T R E P R K MI K R 35 

intrépide. Finalement, tout était laissé à l'initiative de chacun. 
Je vis Delescluze sortir de la mairie, appuyé sur sa canne. Il 
allait inspecter nos défenses... ou bien choisir son lit de 
parade : un tas de pavés. Personne ne conservait plus d'illu- 
sions sur le dénouement. Les mâchoires de l'étau se resser- 
raient sur nous. C'était la défaite, ce n'était pas la panique. 
On acceptait le sort. Les incendies ne furent pas inutiles; ils 
firent comprendre aux insurgés qu'ils n'avaient plus à 
demander ni à espérer grâce. Bon avertissement. La clé- 
mence du vainqueur n'a jamais grandi que lui. Possible que 
Thiers ait profité de nos violences; mais nous avions nous- 
mêmes trop à gagner aux siennes, pour nous reprocher de 
les avoir provoquées. 

— Pour n'être pas dérisoire, il faut qu'une couronne 
d'épines fasse saigner le front, dis-je. 

— Vers midi ou une heure, possédé par l'idée fixe de joindre 
Varlin, j'étais place de la Bastille. Des femmes, des enfants, 
offraient leurs services aux fédérés... ; mais beaucoup avaient 
pris, derrière les barricades, la position du tireur couché, 
commode pour dormir. Ils avaient l'air ivres, ils n'étaient, 
comme moi, qu'exténués. D'autres mangeaient un morceau 
sur le pouce, aussi tranquillement qu'au chantier, et buvaient 
à la ronde dans un pot de fleurs ou à la régalade, au litre. 
Je bus avec eux. J'aurais bien voulu ensuite faire un somme, 
à l'ombre, en attendant les événements; mais je me connais : 
trois nuits blanches à rattraper.,.; la foudre même, en tom- 
bant à côté de moi, ne m'aurait pas réveillé. Enfin, je pen- 
sais encore : « Attention !... Prends garde qu'on n'insinue, en 
t'envoyant ad paires^ que tu cuvais ton a in! Il n'y a que les 
armées régulières auxquelles il soit permis de s'enivrer avant 
le combat. » C'est Canrobert qui disait à ses soldats d'Afrique, 
la veille d'un engagement sérieux : « J'apprends que beau- 
coup d'entre vous ont des économies. ,, Qu'ils se bâtent de 
les boire, ou bien ils auront affaire à moi! » Si l'un de nos 
généraux, à nous, avait tenu le même langage, quel billet de 
faveur pour Satory, hein? 



36 P II I L É M O N V I E l' X U E LA VIEILLE 

« Bref, je me raidis contre la fatigue, et je redescendis vers 
les boulevards. Je croisai une voiture d'ambulance à l'arrière 
de laquelle pendait un bras, comme une béquille au cul d'une 
charrette qu'on décharge... Un peu plus loin, je rencontrai 
un fédéré à qui un éclat d'obus avait enk^é les deux fesses 
et que l'on transportait dans un baquet rempli d'eau... Ah! 
les hurlements de ce malheureux et ses efforts pour flotter !... 
Je ne pourrais pas dire à laquelle des barricades de la porte 
Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin, je brûlai mes der- 
nières cartouches. Je me rappelle seulement qu'un orgue de 
Barbarie nous jouait des motifs d''Orphée aux Enfers, pour 
nous exciter. A partir de ce moment-là, je n'ai plus que des 
impressions confuses. Je marchais comme un somnambule... ; 
enfin, je promenais au hasard le sommeil agité, irrésistible 
qui s'était emparé de moi. J'errais encore la nuit venue, une 
nuit embrasée, où la bataille faisait à mes oreilles le bruit de 
la mer qui se retire, mais pour remonter quelques heures 
après. J'étais guidé par une main invisible... ou par un vague 
instinct de la conservation qui me dissuadait de rentrer chez 
moi, rue Chariot. Si j'avais fait le sacrifice de ma vie, je ne 
me souciais pas du tout d'être arraché de mon lit par les sol- 
dats pressés de me fusiller. La mort est une chose et les cir- 
constances de la mort sont une autre chose. Le condamné 
peut avoir une préférence, pas vrai? Une chute que je fis, 
sans doute parce que je n'avais plus la force de me traîner, 
me réveilla en sursaut. Je regardai autour de moi. J'étais 
devant le marché du Temple. J'avais roulé pendant je ne sais 
combien de temps sans m'éloigner de mon quartier. Il fallait 
pourtant prendre une résolution. Phonsine \ ous dira si je fus 
bien inspiré en allant demander l'hospitalité à un de mes 
camarades de bataillon et d'atelier, Prosper Lagneau, qui 
demeurait cité lioufflers... 

— Dis-le toi-même, bon apôtre! fait-elle, pour n'être point 
en reste d'agacerie avec lui. 

— Soit. Vous connaissez la cité Boufflers, aujourd'hui cité 
Dupetit-Thouars... C'est un endroit bien curieux avec ses 



CHAPITREPREMIER 37 

enfoncements, ses coins, ses racoins, ses culs-de-sac dans un 
cul-de-sac, ses cours fermées par des grilles qui ne défendent 
rien, et ses vieilles maisons basses, cernées de toutes parts, 
l'ne véritable souricière, quoi! Si j'en suis revenu, ce n'est 
pas de ma faute! 

— Non, c'est de la mienne! marmonne malicieusement 
Phonsine. 

Il se tourne vers elle, cligne de l'œil et poursuit : 

— Je montai donc chez Prosper. Ce fut sa sœur qui m'ou- 
vrit. Je ne l'avais vue jusque-là que trois ou quatre fois. 

— Deux fois, précise Phonsine, qui a cessé de virer : la pre- 
mière fois à la sortie d'une réunion publique au Vaux-Hall, 
où j'allais chercher mon frère, et la seconde fois à un pique- 
nique au Lac Saint-Fargeau, où l'on a dansé ensemble... 

— Elle m'accueillit gentiment, malgré sa déception...; car 
c'était Prosper qu'elle attendait et non pas moi. Est-ce vrai? 

— Aussi vrai que je te demandai d'abord de ses nouvelles. 

— Et que je ne pus t'en donner. Alors, tu me dis : « Faut 
vous reposer. Vous en avez besoin. » 

— Le fait est que je n'ai jamais vu quelqu'un dans un état 
pareil. Ah! tu n'étais pas beau!... 

— « Si mon frère rentre, qu'elle ajouta, il prendra mon 
lit. » Je voulais m'étendre tout habillé sur celui de Prosper, 
mais elle m'obligea à me dévêtir... Elle m'ôta même mes 
chaussures, que j'étais incapable d'enlever tout seul. Est-ce 
exact, nom de nom? 

— Oui ; tu avais la tête assez lourde pour dispenser les sol- 
dats d'y mettre du plomb. Il dormait, tandis que je tirais ses 
godillots. Le ciel tout rouge éclairait la chambre. Le bruit 
des détonations se rapprochait, mais il ne l'entendait pas... 
Quand je l'eus déchaussé, bien le bonsoir! Il n'a plus pris 
conseil que de l'oreiller. Et il en disait, des choses, dans son 
sommeil! Il appelait Eugène, il appelait Prosper, il se figu- 
rait être encore au fort de Vanves. 

— Je battais la campagne. 

— Tu la battis toute la nuit et une partie de la journée du 



S8 P H I L K M O N V 1 E l' X DE LA VIEILLE 

lendemain, avec un peu de fièvre, juste assez pour m'aider à 
sauver la situation, si elle se compliquait; et nécessairement 
elle se compliqua. Les soldats, vers le soir, pénétrèrent dans 
la Cité. Ils perquisitionnaient partout... Mais j'avais eu le 
temps de réfléchir... Je le réveillai et je lui dis : « Ne parlez 
pas, ne bougez pas... et laissez-moi faire... » 

11 l'arrête, de peur qu'elle ne diminue son mérite en glis- 
sant sur les détails. 

— Pas sî vite, je te prie. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle 
avait fait disparaître tout ce qui pouvait me trahir ou me 
compromettre : armes, képi, vareuse, pantalon, godillots, 
guêtres... A leur place, elle avait étalé au pied du lit des 
vêtements civils de son frère. Mieux encore, citoyen : elle 
m'avait débarbouillé, lavé les mains et peigné pendant mon 
sommeil 1... 

— Et puis après? interrompt Phonsine. 

— Après? Tu n'as peut-être pas eu la présence d'esprit de 
disposer des fioles de pharmacie sur la table, pour blouser les 
soldats... » 

Rien de plus drôle ni de plus touchant à la fois que Phi- 
lémon faisant l'éloge de Baucis sur un ton courroucé. 

Elle hausse les épaules : — Que d'histoires pour peu de 
choses! 

— Enfin, quand un sergent se présenta, elle n'eut qu'à me 
désigneren disant: «C'est mon frère... lia la fièvre typhoïde.» 
pour mettre en fuite le sergent. Mais que ce brave garçon, 
s'il court encore, ne s'imagine pas que son apparition m'a 
été funeste. C'est tout le contraire, hein, Phonsine? L'amour, 
après une émotion comme celle-là, ne s'attarde pas aux préli- 
minaires... 

Phonsine ne rougit pas. Kougir n'est plus de son âge. 
Mais ses yeux restent clos un instant, pour mieux voir en 
arrière. 

Colomès, cependant, continue : — Nous n'étions pas encore 
au bout de nos peines. Nous fûmes avertis, bientôt après, de 
la visite du commissaire, qui me connaissait : « Tu vas chan- 



C H A PITRE PREMIER 39 

ger de quartier », décida Phonsine. Et elle me conduisit chez 
une de ses tantes, qui habitait de l'autre côté de l'eau, rue 
Saint-Jacques, etqui était giletière. Une braveetdigne femme, 
qui ne s'affolait pas non plus. Nous espérions que Prosper 
Lagneau lui avait demandé asile. Hélas! non. Toutes les 
recherches de Phonsine demeurèrent infructueuses. On n'a 
jamais su ce qu'il était devenu. Passé, dans le tas, au moulin 
à café, il alla, sans doute, comme tant d'autres, aux fosses 
communes creusées pour la circonstance. 

Un silence. Entre les vieux, une minute, le spectre se dresse, 
fait un signe peut-être, et s'évanouit. 

— Je restai caché pendant un mois, rue Saint-Jacques. Il ne 
fallait pas songer à retourner chez moi. Sous prétexte de 
perquisitions, on m'avait à peu près dévalisé, d'ailleurs. Qui? 
La police? Non : les voisins. Que risquaient-ils? Vivant, 
j'avais tout intérêt à faire le mort, et mort, je les embarras- 
sais encore bien moins. Phonsine venait me voir souvent. 
Par l'entremise de Marie Vinçard, la fille du vieux chanson- 
nier Saint-Simonien, elle réussit à me procurer l'acte d'ori- 
gine d'un ouvrier suisse, dont je signalement répondait au 
mien, et, un soir de la fin de juin, je pris le train pour Genève, 
où j'arrivai sans encombre, après avoir déjoué la surveil- 
lance du commissaire de police Gallet, qui flairait les voya- 
geurs à Bellegarde'. Phonsine, elle, me rejoignit un peu plus 
tard, quand notre existence fut assurée. 

J'envisage l'hypothèseoù Colomès eût été pris, condamné... 

— Je l'ai été! fait-il avec vivacité. Déportation dans une 
enceinte fortifiée, s'il vous plaît! 

Il dit cela, grandi d'un demi-pouce et les yeux brillants, 
comme il a dit : j'ai commandé le fort de Vanves! 

— Oui, je sais... mais si vous aviez accompagné vos cama- 
rades en Nouvelle-Calédonie? 

— Eh bien ! je l'aurais attendu, déclare Phonsine. 

— Et si on vous l'avait fusillé? 

1 II y avait remplacé Paulus, le- frère du chef de musique de la Garde. 



40 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

— J'y pensais, reprend-elle; j'y pensais en regardant cou- 
ler la Seine, chaque fois que je passais les ponts pour aller 
retrouver ce mauvais sujet! 

Ils se sourient... et leur sourire va, des années vécues, à 
celles qui leur restent à vivre, ensemble. 

Car le propre de Philémon et Baucis est de donner l'im- 
pression que la vieillesse peut les perdure, les clouer chacun 
dans un fauteuil, sans qu'ils cessent pour cela de s'appuyer 
l'un sur l'autre, si la vue et l'ouïe leur sont conservées. 



CHAPITRE H 

L\ LUNE DE MIEL D ' U N E P H O S C K I P T 1 O N 



I 

CONTRAIREMENT à incs habitudes, je me mettrai souvent 
en scène, au cours de ce récit. J'en suis fâché, mais il me 
serait trop difficile sans cela de montrer par quels chemins 
je suis entré dans la confiance de mon voisin, si bien qu'il finit 
par me préférer, pour exécuteur testamentaire, à des amis 
de plus ancienne date. 

Il y a chez moi trois choses que Colomès fut d'abord sur- 
pris d'y voir, lorsqu'il me rendit mes visites : un tambour, 
un portrait, qui est celui de mon bisaïeul, pensionnaire des 
Invalides, et une croix d'honneur, la sienne. 

Le tambour me vient de Iluysmans. Il l'avait trouvé 
chez un brocanteur et transformé en corbeille, où il jetait 
ses papiers. Je lui ai conservé cette destination, qui me 
plaît. 

Iluysmans citait volontiers cette phrase de Baudelaire : 
« Je hais l'armée, la force armée, et tout ce qui traîne des 
armes bruyantes dans un lieu pacifique. » 

Conformément à ce précepte, mon ami avait crevé, d'un 
côté, la peau d'âne, comme on aveuglerait un malfaiteur, 
pour le réduire à l'impuissance. 

Cette caisse, que l'usage et le temps ont patinée, culottée, 
est, à n'en pas douter, un tambour militaire. Il a une histoire 
obscure que j'aime mieux ignorer. On a battu sur lui la 
diane, la charge et la retraite. Il a entraîné des hommes à la 
mort. Il a résonné dans la victoire et dans la défaite, pareilles. 



42 P H 1 L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

pour les cadavres sur lesquels ses roulements tombaient par 
pelletées, en veux-tu, en voilà! 

Il est à présent sous ma table, infirme, inotîensif, ceint de 
courroies et de cordes, comme une momie de bandelettes. Il 
prend ses invalides chez moi. II a fait plus de bruit qu'il n'en 
fera désormais. Nourri d'imprimés et d'écritures, il s'éteint 
dans l'intimité de ce qu'il a si longtemps exécré. Je \ enge 
sur lui des années de silence troublé. 

Mon bisaïeul est contemporain de ce réveille-matin. Je 
pouvais croire qu'ils avaient fait ensemble les campagnes du 
premier Empire. Je n'en éprou^■ais pas plus de fierté pour 
cela. J'étais, en outre, déconcerté. Dans le visage complète- 
ment rasé de ce petit homme coiffé du bicorne en bataille, et 
les mains superposées sur sa canne, je discernais plutôt le 
gamin de Paris, que le grognard impénitent. Il m'encoura- 
geait à la familiarité. Je l'interpellais parfois. « Grand-père, 
quand saurai-je enfin quelles glorieuses entailles, quelles 
frasques de guerre vous valurent cette croix, le seul bijou de 
famille que j'aie trouvé dans mon héritage? » 

Et, narquois, il semblait me répondre : « l n peu de 
patience, petit; tu verras, tu verras... » 

J'ai vu. Je me suis procuré, non sans peine, aux Archives 
du Ministère de la Guerre, les états de service du soldat 
dont je descends, et je les ai communiqués, dans un transport 
d'allégresse qui dure encore, au père Colomès. 

Guillaume-Martin Motet, né à Paris en 1779, a fait toute 
sa carrière... dans le corps des sapeurs-pompiers I II s'y en- 
rôla en 1800. Je le soupçonne d'avoir employé ce moyen pour 
échapper au service militaire. 

On ne compulse pas assez les registres où sont immatriculés 
nos aînés. Nous y trouverions leurs poussières et la trace de 
leurs vertus. Mon bisaïeul, en ce temps-là, portait l'habit 
bleu de roi, sans épaulettes, avec revers, collet et parements 
en velours noir et retroussis en serge bleue, le pantalon dans 
les demi-guétres à glands rouges, le casque en cuivre à 
plumet bleu et rouge, le baudrier verni et le sabre briquet. 



C H A P I T R E D E U X I È M E 43 

En 1803, il se maria. Militarisé quand même en 1811, par 
décret impérial, il fut caserne, avec son bataillon, dans l'an- 
cien bâtiment des Capucins, rue de la Paix. Il attendit jus- 
qu'en 1812 les galons de caporal et jusqu'en 1822, ceux de 
sergent. (Il est vrai qu'il fut rétrogradé. J'ai de qui tenir.) 
Retraité en 1834, pour blessures et ancienneté de services, il 
fut admis en 1840 aux Invalides, où il passa les vingt et une 
dernières années de sa vie. 

Ses campagnes? 1814 et 1815. Je présume qu'il défendit Paris 
contre les Alliés. Avec les sapeurs-pompiers de garde à la caser- 
ne du Mont-Blanc, le 30 mars 1814, peut-être courut-il se mêler 
auxinvalides, auxouvriersetauxgardesnationaux, quelema- 
réchal Moncev électrisait, à la barrière de Clichy. A toutes les 
époques, les barricades ont attiré le Parisien. Mais si j'appre- 
nais que mon bisaïeul n'était pas à celle-là, j'en serais consola- 
ble. L'Empereur traitait les Parisiens avec mépris ; belle occa- 
sion de le lui rendre en ne retardant pas la chute de l'Empire. 

Quoi qu'il en soit, c'est en d'autres temps et en un autre 
lieu qu'il fut blessé. Faisant une ronde au Théâtre Favart, 
le 28 mars 1818, il tomba du cintre sur les planches et con- 
tracta une légère infirmité qui reçut sa récompense quinze 
ans plus tard, sous Louis-Philippe. 

De telle sorte que mon ancêtre n'a ramassé sa croix dans 
le sang de personne. Pas même dans le sien. Quel exemple! 

O brave petit sapeur parisien, qui n'allas au feu que pour 
en retirer tes semblables; modeste serviteur de la propriété, 
au sauvetage de laquelle tu concourus tant de fois, sans espoir 
qu'elle t'appartînt jamais; humble héros sans tache, sois 
vénéré par la descendance demeurée digne de toi ! 

Chef de chambrée aux Invalides, Guillaume Motet mourut 
à quatre-vingt-deux ans, au lit d'honneur. Il avait dîné en 
famille et regagné son dortoir garni à l'Hôtel national du 
Dôme, en fredonnant sans doute le refrain du vieux sergent: 

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! 

Le vôtre, grand-père, le vôtre!,.. 



44 PHILÉMON VIEUX UE LA VIEILLE 

II 

ÏE ne voyais pas seulement le père Colomès chez moi ou 
chez lui ; je le rencontrais souvent le matin portant, dans 
un filet, les provisions de la journée, sous son ample pèlerine 
à capuchon. Il me tendait la main, et je reconnaissais à ses 
poignets les manchettes rouges que j'avais vu Phonsine lui 
tricoter. 

« Une minute, voulez-vous? » 

Il allait se débarrasser de « son marché », disait-il, redes- 
cendait et vagabondait aVec moi dans le quartier, pendant 
une heure. 

Un détail de son accoutrement me causa toujours la même 
surprise. Mon compagnon étendait à la chaussure sa répu- 
gnance pour toute contrainte. Il n'admettait pas que l'on se 
comprimât les pieds plus que la tête ou que le corps. Et il 
prêchait d'exemple avec son béret, sa pèlerine et les extra- 
ordinaires péniches où il embarquait ses pieds. Je n'en ai 
jamais vu de pareilles. Colomès ne tolérait pas qu'on en 
arrondit les bouts, si peu que ce fût : il les faisait trancher 
net, si bien qu'on eût dit non pas des souliers, mais leur boîte. 

Je finis par lui demander où il les achetait. 

« Je les fais faire, me répondit-il, chez un cordonnier à qui 
j'ai confié les formes établies pour moi par le père Gaillard, 
également réfugié à Genève, après la Commune. Vous ne 
l'avez pas connu. C'est dommage. 

— Pardon ! Vers la fin de sa vie, j'allais quelquefois le voir 
passage des Petits-Pères, où il était concierge d'un immeuble 
appartenant à la Ville de Paris. A près de quatre-vingts ans, 
le vieux brandon flambait encore! 

— l ne loge de concierge, voilà tout ce que la Commune 
avait rapporté au constructeur en chef des barricades! C'est 
à Genève, dans sa maturité, qu'il vous eût intéressé, toujours 
nu-tête, cheveux et nez au vent, un nez étrange, tordu... 

— Un nez à crochet, planté sous un grand front qui avait 



C H A P I T R E D E U X I È M E 45 

l'air d'attendre des affiches ainsi qu'un mur de terrains vagues. 

— Vous êtes injuste. Cet excellent démocrate, qui dissimu- 
lait, comme un goitre, le prénom de Napoléon, était conser- 
vateur et classique dans son métier, toujours pour le bonheur 
du genre humain. Habile cordonnier, ou plutôt arlisle chaus- 
surier, comme il s'intitulait, le père Gaillard, après avoir 
tenu, avec son fils, à Carouge, la Buvette de la Commune, 
avait ouvert un magasin, rue du Conseil-Général. Il se flat- 
tait à bon droit de ramener aux principes de l'anatomie et 
aux règles de l'hvgiène le noble métier qui s'en était éloigné. 
Il voulait que la chaussure tut rationnelle, c'est-à-dire faite 
pour le pied, contrairement à la mode barbare qui ajuste le 
pied à la chaussure... 

« Il commençait par envoyer ses clients se pénétrer decette 
loi, au musée Rath, où sont exposées notamment les statues 
de Germanicus et de la Jeune Israélite dansant devant David. 

« Eh! bien, leur disait-il ensuite, \ous avez vu? Est-ce que, 
dans la nature, les doigts du pied grimpent les uns sur les 
autres, ou bien sont ainsi que dominos en boîte? Non pas! 
ils se touchent à peine: le pouce est affranchi, les articula- 
tions jouent, le sang circule. Le devoir impérieux du cordon- 
nier est de ne pas faire violence à la nature. Respect à cette 
liberté-là, comme à toutes les autres! Il n'y a pas de poin- 
tures; il n'y a que des formes particulières, A mesure bien 
prise, semelle bien coupée. Vous avez d'ailleurs un moyen 
de vérification, la paume de la main étant exactement de la 
même largeur que la plante du pied. » 

« Ainsi parlait Napoléon Gaillard, professeur de barricades 
et de coupe. Il m'a sculpté, dans un bloc de bois, la paire de 
formes dont je fais encore usage. Grâce à lui, je suis exempt 
de toutes les infirmités que vous contractez volontairement, 
ce qui n'est que bête, mais auxquelles vous condamnez vos 
enfants, ce qui est criminel. (>ar les cordonniers malfaisants, 
les chau.s.se-rm<rnonne.s, les fabricants d'instruments de sup- 
plice, ne font qu'obéir à des exigences absurdes. Ils ont tort. 
Gaillard, lui, aimait mieux ne pas travailler que de sui\'re 



46 PHILÉMON VIELX DE LA VIEILLE 

les errements du goût. Il aurait pu s'enrichir, et il est mort 
en tirant le cordon, après avoir tiré l'alêne î » 

Tandis que Phiiémon discourt, rend hommage aux qua- 
lités méconnues du frère d'armes et d'exil, je reluque, en 
marchant, les bouts carres, affreusement carrés, des souliers 
en question. 

Je crois, en vérité, que le disciple, comme il arrive sou- 
vent, renchérit sur le maître, et que celui-ci n'envisageait pas 
le genre humain à l'aise dans cette boîte à violon... pas même! 
dans cette espèce de petit cercueil à talon et peint en noir, 
dont Colonies exhibe le modèle. 

La promenade avec lui n'est jamais languissante. Il la ravi- 
gote par une mimique expressive qui en est comme la ponc- 
tuation. Son corps et son esprit saisissent ensemble les 
occasions que je leur fournis de faire jouer tous leurs ressorts 
secrets. La contradiction surtout s'accompagne, chez mon 
voisin, d'une gesticulation bien curieuse, pour laquelle il 
retrouve la souplesse et la pétulance du jeune âge. L'ai-je 
provoqué? Il s'arrête, tombe en garde, engage un fer ima- 
ginaire, prend des contres, pare, coupe, dégage, allonge le 
bras, riposte et me touche enfin en pleine poitrine de son 
index tendu. 

Il n'v a qu'un moven de l'apaiser : accuser le coup. Je n'y 
manque pas, lorsque je vois les passants intrigués nous ser- 
vir de témoins. 

D'autres fois, moins en train ou moins excité, il réduit sa 
dépense, tire sa barbe, ses moustaches, relève la ceinture de 
son pantalon, plie les jarrets..., puis se calme soudain, dès 
cju'il pense m'avoir persuadé. Alors, nous repartons côte à 
côte, tranquillement. 

Mais le plus drôle, ce sont les transformations qu'il fait 
subir à son béret, tour à tour galette, bonnet d'évêque, ché- 
chia de zouave, calotte de confitures renversée, bonnet phry- 
gien, casque à mèche... D'un revers, d'une tape, il le fauche 
ou le redresse, à moins que, le prenant à deux mains, il ne 
l'enfonce sur ses yeux, sauf à s'en dépêtrer, l'instant d'après, 



CHAPITRE DEUXIÈME 47 

pour le rejeter en arrière, sur l'occiput, comme une auréole 
flamboyante I Cette coiffure participe à tous ses jeux de phy- 
sionomie et les complète... Privé d'elle, il a un peu l'air 
gauche d'un soldat sans armes. Elle est plus qu'un ornement : 
un signe particulier. 

Nous parcourons le quartier dans tous les sens, de l'Obser- 
vatoire aux Gobelins, de la Butte-aux-Cailles au Lion de 
Belfort. Je suis chez moi, j'affectionne ces longs boulevards 
et ces rues sans boutiques, c'est-à-dire sans commerce, vivant 
tout de même d'une vie silencieuse, d'une vie de province. 
Qui dit boutiques au faubourg, dit mastroquets. Le mélange 
agressif de vapeurs d'alcool et de relent, qui s'exhale des 
comptoirs assiégés, me rend plus sympathiques, par con- 
traste, les grands murs blancs, comme un bandeau sur une 
bouche et sur des yeux, les derniers jardins au fond des cours, 
les rez-de-chaussée confiants qui prennent l'air parla fenêtre, 
les couloirs obscurs des maisons sans ascenseur, sans élec- 
tricité, sans tapis à tous les étages..., le vieux Paris enfin, où 
quelque chose de ce que nos parents ont connu, ont aimé, 
subsiste encore. Ce Paris-là est le nôtre, à Colomès et à moi; 
un peu de notre sang coule dans les veines que sont ses 
rues... 

Il me plaisante quelquefois, néanmoins, sur ma fidélité au 
quatorzième arrondissement, où je suis né de parents qui 
l'habitaient eux-mêmes, de père en fils, depuis quarante ans 
et plus. J'y tiens par des racines profondes. Je suis enfant 
du quatorzième! Combien ont ainsi leur village dans ParisI 

C'est en ce faubourg de la rive gauche, mi-partie de tra- 
vailleurs et de petits rentiers, qu'une observation de Miche- 
let acquiert le plus de force. Il est bien vrai que les Parisiens 
présentent entre eux de notables différences. Il faut vivre 
dans les quartiers pauvres, disait Michelet, pour savoir avec 
quelle rapidité le peuple s'y renouvelle. Mais le grand vision- 
naire, s'il attribuait avec raison une influence meurtrière aux 
conditions du travail et à la falsification des denrées que 
l'ouvrier consomme, ne soupçonnait pas les progrès d'un 



48 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

fléau plus funeste encore. C'est pourtant ce fléau, qui, en 
l'espace de trois générations, éteint complètement la descen- 
dance de l'alcoolique. Il en résulte que beaucoup de Parisiens 
sont, dans Paris même, des déracinés. Le fils n'est plus atta- 
ché à la maison, à la rue, au quartier, où les siens sont nés et 
ont passé trop vite pour laisser une trace. Convaincu de ne 
les trouver nulle part, peu lui importe d'aller ici ou là. Il 
roule, onde amère. La nuit des temps, pour lui, c'est l'époque 
où vécut son grand-père, dont il ignore tout. 

La petite bourgeoisie étant mieux informée à cet égard, se 
fixe davantage. On y entretient cet esprit de famille qui se 
retrempe dans le souvenir. Non seulement le grand-père, 
mais le bisaïeul même, dont les enfants ont entendu parler, 
conservent une physionomie inhérente aux lieux qu'elle 
hanta. Le cadre, tout au moins en ses vestiges, aide à recon- 
stituer la figure. 

Les raisons que j'ai de préférer ce quartier, vous les aper- 
cevez à présent, père Colomès... Montmartre ou la Villctte ne 
m'é\oquent personne. Mais cette rue Méchain, que je prends 
tous les jours, était à l'origine une ruelle, où je sais que mon 
grand-père enfant filait le chanvre sur des pieux. Mon père, 
dans sa jeunesse, voyait encore de sa fenêtre, tourner les 
moulins dans la plaine de Montrougc... ; et peut-être votre 
père à vous rencontrait-il le mien qui s'en allait, à seize ans, 
suivre, rue Mouffetard, à la Manufacture des (îobelins, les 
cours de M. Muiard, élève de David. La maison qui fut pour 
mes parents, jeunes époux, la maison du bonheur, est tou- 
jours debout, intacte, près d'ici, avenue d'Orléans. L'alcôve 
où je vins au monde, le petit logement où, débile, j'ai vagi, 
existent encore. Je visite le logement chaque fois qu'il est à 
louer. Hiez dans votre barbe, cher ami..., je vais vous dire 
une chose plus drôle. Il m'est parfois arrivé, vaguant par là, 
à la brune, de me glisser dans l'escalier, comme un cambrio- 
leur, et de monter jusqu'au troisième. Là, sur le palier qui ne 
me reconnaît pas, mais que je reconnais, moi, je redeviens, 
une minute, le petit garçon attentif aux bruits derrière la 



CHAPITREDEUXIÈME 49 

porte. Au coup de sonnette que je retarde, il me semble que 
ma mère va interrompre la lecture qu'elle fait à haute voix, 
des heures durant, pour faciliter à mon père sa tâche quoti- 
dienne de graveur en taille-douce... 

Mais c'est le vieil homme auquel nul n'est venu ouvrir, 
parce qu'il n'a pas sonné, c'est lui qui redescend pesamment 
l'escalier. Xe redescend-il que cela?... 

Et ce n'est pas tout. En face, le petit pensionnat de l'avenue 
d'Orléans, où le même instituteur affectueux et patient nous 
défricha, moi et mon fils aîné, à trente ans d'intervalle, se 
cache encore, ô miracle! au fond des jardins... 

Alfred de Vigny assure que l'homme rêve partout à la 
chaleur du sein... 

J'y rêve mieux encore entre le berceau et l'école. 

Nous aimons la rue le matin, mon compagnon et moi, pour 
les gens qu'on v rencontre alors et qu'on n'y voit plus après. 
Ils sortent des ténèbres pour y rentrer, comme un fugitif 
traverse rapidement l'espace découvert qui sépare un bois 
d'un autre bois. 

C'est, d'abord, l'heure où la prison de la Santé s'ouvre, 
pour les détenus qui ont subi leur peine. Spectacle toujours 
le même et toujours saisissant. 

En décembre, quand le jour n'en finit pas de se lever, une 
lumière veille, comme un phare, dans le débit de vins situé 
en face de la sombre maison. Les naufragés qu'elle rejette à 
la mer et dont les yeux sont habitués à l'obscurité, s'arrêtent, 
éblouis par cette engageante clarté. C'est pour eux qu'elle 
brille, si quelqu'un les attend ou bien si la plus légère dépense 
leur est permise. La boutique béante les fascine et ils s'y 
engouffrent ainsi que des phalènes sous l'abat-jour de la 
lampe. 

Ceux que l'absence d'amis et la pénurie d'argent tiennent 
à l'écart, s'en vengent, après avoir tournoyé un moment, en 
lançant la boule de son qu'on leur a remise, dans les jambes 
du factionnaire ou d'un pauvre qui se morfond. Ils ne mangent 
plus de ce pain-là! Déclaration de guerre. Geste tragique 

4 



50 PHILI^IMON VIELX DE LA VIEILLE 

signifiant qu'ils entendent vivre désormais sur l'habitant, 
sur l'ennemi. 

L'été, c'est autre chose. La lumière du jour est moins mau- 
vaise conseillère que le gaz clignotant des matins équivoques; 
la première bouffée d'air pur est un cordial préférable au 
trois-six d'en face. Les jeunes s'éloignent en toute hâte delà 
prison dont les murs projettent une ombre qui les poursuit 
encore. Les vieux sont moins pressés. Les grandes avenues 
environnantes ont d'épaisses voûtes de feuillage et des bancs 
hospitaliers, où ils déposent un moment leurs bras et leurs 
jambes, s'étirent, s'épouillent , se déchaussent et soignent 
leurs pieds, qui vont ravoir du chemin à faire. Ils sont chez 
eux dehors. 

Nous les retrouvions plus loin, rue Méchain, à la porte des 
Sœurs de Saint-Joseph de Cluny ; rue Denfert-Rochereau, 
aux seuils des Eudistes et des S(curs de Saint-\'incent de 
Paul', confondus avec des mendiants, homines et femmes, 
jeunes et vieux, qui faisaient la queue, une boîte à sardines 
en guise d'écucUe, à la main, et gagnaient leur soupe au 
tremblement de leur corps. Rien pour rien, est un précepte 
philanthropique. L'aumône dégradant l'homme, l'assistance 
le relève en ne le nourrissant qu'après qu'il a travaillé ou 
grelotté. Il est quitte. 

Il y avait alors, au coin de la rue Cassini et du faubourg 
Saint-Jacques, un terrain vague enclos de palissades, qui me 
laissait rêveur'. Là était l'emplacement de la maison habitée 
par Balzac; George Sand y venait quelquefois passer la soi- 
rée, et Balzac, en robe de chambre, un flambeau de vermeil 
au poing, la reconduisait, en causant, jusqu'à la grille du 
Luxembourg... 

Ln matin, je vis deux claquedents restaurés, cacher leur 
gamelle dans le terrain vague, pour la retrouver le lende- 

1. Ecrit en l!l02, lorsque les Congrégations du quartier distribuaient 
encore des soupes. 

2. Ecrit avant que le souvenir de Balzac fût définitivement chassé de la 
rue Cassini, par un concours permanent de façades. 



C H A P I T R E D E U X 1 È M E 51 

main , lavée par la pluie. Autre âge, autres pensées. L'endroit, 
lorsque j'y passe, me laisse toujours rêveur... ; mais l'image 
de Balzac est recouverte. 

Aussi bien, il n'y avait pas, sur le trottoir, que des men- 
diants de pain sec et d'eaux grasses. 

Traînant la jambe ou portant, dans les bandages, comme 
un monstrueux œdème, une figure enflammée ; ou bien expul- 
sant des mucosités d'une gorge à crémaillère, d'autres pauvres 
s'empressaient à la consultation de l'hôpital Cochin. Et eux 
aussi n'avaient pas volé le coup de bistouri brutal, le panse- 
ment rapide, les soins en gros, depuis le temps qu'ils gémis- 
saient après, dans la froidure et dans la boue. 

Soulagés plus ou moins, ils n'avaient ensuite que cent 
mètres à parcourir pour voir ce qui les attendait au bout de 
leurs peines, eux qui avaient tant attendu ! La véritable Libé- 
ratrice était embusquée avenue de l'Observatoire, derrière 
une large porte qui s'ouvrait tout à coup, dans le matin bla- 
fard, comme la porte d'une prison pour laisser passer un 
condamné à mort. Mais l'exécution était consommée... Le 
supplicié de Cochin s'en allait furtivement dans le corbillard 
des pauvres; il s'en allait entre les vieux marronniers dépouil- 
lés, dont les branches noires s'égouttaient, afin que quelque 
chose, à défaut de quelqu'un, pleurât sur lui; il s'en allait si 
vite, vers la fosse commune, qu'un cortège se fût essoufflé à 
le suivre, si cortège il y avait eu... 

Mais celui-là qui partait seul était peut-être le même qu'on 
avait abandonné, à quelques pas de lâ, autrefois. Il repassait, 
en eflet, devant le berceau des Enfants-Assistés; et c'était 
sans doute sa place, tant de fois occupée, qu'allait prendre à 
son tour le paquet informe apporté justement par cette femme 
qui se glissait, honteuse, dans la maison d'oubli! 

Et d'où sortait cette égarée elle-même? N'était-ce pas son 
cri de bête blessée que nous avions entendu un autre matin, 
en flânant autour des cliniques d'accouchonicMit Haudelocque 
ou Tarnier? Là était le point de départ d'une existence 
humaine, dont ce quartier présentait le tableau synoptique... 



52 l'IlII. ÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

Elle se traînait de la Maternité à l'Amphithéâtre de Cochin, 
en passant par les Enfants-Trouvés, la Prison, l'Hôpital..., 
les asiles de jour et de nuit. 

D'autres déchets ambulants nous devenaient familiers, au 
retour, vers neuf heures : les chiffonniers, si différents de 
celui d'autrefois, avec son cachemire d'osier, le crochet, la 
lanterne et les guenilles pour illustrateurs; le biffin symbo- 
lique et grandiloquent, exalté par Félix Pyat, dans son drame 
populaire. 

Encore un mort... mort sur le tas, victime du progrès et 
de la suppression du chiffonnage de nuit. Le sac a remplacé 
la hotte, le placier a recueilli la succession du père Jean et 
de Liard le philosophe! 

Le voici, ce placier (dans le sens de concessionnaire) qui 
retourne à ses taudis de Gentilly, de la Gare et de la Maison- 
Blanche. Une femme, des enfants escortent la voiture qu'il 
tire à bras, sans le renfort du chien attelé de côté. Ou bien 
c'est un petit âne trotte-menu, qui traîne la charrette pleine 
de sacs, parmi lesquels, aux beaux jours, un gosse tète son 
pouce ou achève son somme... Ils viennent de loin, Xqs Mada- 
gascars...; ils ont commencé leur tournée de bonne heure 
et se hâtent de rentrer pour procéder au Iriquage, puis, à la 
vente de leur récolte. Ils n'ont plus, comme le chiffonnier 
légendaire, de temps à perdre. On les sent talonnés par des 
règlements, bridés par l'obligation de complaire aux con- 
cierges et aux cuisinières dont ils dépendent. Le type pri- 
mitif s'est modifié, au contact des intermédiaires..., et la 
broveuse , l'usine crématoire est là-bas, qui menace de 
changer dériniti\ement en service municipal, la chasse aux 
ordures ménagères, que pratiquaient encore, non déjà sans 
déchoir, les derniers coureurs des bois! 

Je suis surpris que (^olomès se montre, à leur égard, plutôt 
tiède. Mais il m'a donné, un beau matin, l'explication de sa 
réserve. 

« De toutes les professions, c'est celle de chiffonnier qui a 
fourni le moins de partisans à la Commune. » 



CHAPITRE DEUXIÈME 53 

Il fallait donc le dire! 

« Ce qui n'a pas empêche le spirituel caricaturiste Cham, 
de dessiner, à l'occasion du premier anniversaire du 18 mars, 
un chiffonnier auquel il prêtait cette réflexion : « Il y a un 
an, j'étais fonctionnaire public! » 

— Peut-être Cham entendait-il par là que la Commune 
n'avait pas enrichi ses fonctionnaires. 

— Oh! c'est peu probable. Le coup de pied de l'âne n'est 
jamais une caresse. » 

Si j'aime ce quartier sanguin et bilieux, où passent, comme 
sur un visage, toutes les expressions de la souffrance et de 
la misère ? Je le crois bien ! Mais je l'aimais davantage 
lorsque l'échafaud n'y était qu'un souvenir. Il manquait une 
calamité à ce lieu qui paraissait les réunir toutes. A présent, 
c'est complet : les bois de justice sont revenus! 

Je rends grâce, néanmoins, à la troisième République, 
d'avoir attendu que son vieux serviteur Colomès fût mort, 
pour rétablir l'Abattoir à notre porte. Une tête coupée à froid 
répand dans l'air autant de vapeurs de sang qu'un champ de 
bataille couvert de cadavres. 

III 

J'avais avec mes voisins des relations charmantes. Nous 
évitions réciproquement d'être indiscrets. Pour cela, nous 
correspondions par la fenêtre. Fréquemment, en hiver, sou- 
levant les rideaux et me voyant inoccupé derrière mes brise- 
bise, Colomès me faisait un signe de tête qui voulait dire : 
« Est-ce que je vous dérange ? » 

Je répondais, par gestes également : « Non, venez... » Et 
bientôt après, il entrait, vif et cordial, dans mon cabinet de 
travail. Rarement les mains vides. Il prétendait avoir retrouvé 
la veille, « en farfouillant », quelques documents sans valeur 
qu'il m'apportait. Je songeais à ces aimables vieillards appelés 
vulgairement papas-gâleaux, parce qu'ils sont coutumiers 
de friandises pour leurs jeunes amis. 



54 r H I L K M O N V I E f X DE LA VIEILLE 

Je soupçonnais Colonies de diviser ses présents afin de 
prolonger son plaisir, et comme ce plaisir je le partageais, 
l'innocent artifice faisait deux heureux. 

— En collectionnant la plupart des ouvrages, livres et bro- 
chures, que les exilés ont publiés, me disait-il, je ne pensais 
pas, ma foi! qu'ils seraient utiles, un jour, à quelqu'un. Vous 
en possédez beaucoup déjà... mais celui-ci, l'avez-vous? 

Et il agitait un de ces opuscules, placards ou in-32, que les 
pamphlétaires des proscriptions de 51 et de 71 glissaient 
sous enveloppe pour les introduire subrepticement en France. 

Il me montrait d'abord la pièce rare, de loin, comme du 
nanan..., et c'était assez souvent du Félix Pyat. 

Celui-ci, réduit à l'impuissance par des exils successifs, 
avait adopté un projectile, la lettre ou\crte, grâce auquel le 
plus éloigné de ses ennemis n'était jamais hors de portée. 

En a-t-il craché des lettres ouvertes et des toasts, le vieux 
tireur! A-t-il assez éparpillé le gros plomb des journalistes 
et des orateurs démagogues ! Théâtre à part (et il est d'essence 
romantique), ses œuvres tiennent dans une cartouchière. 

Colomès m'abandonnait le bourgeois, fils de bourgeois, le 
publiciste, le tribun populaire, l'homme si peu d'action..., 
tout ce que je voulais enfin, excepté l'auteur du (^chiffonnier 
de Paris et des Deux Serruriers... 

Au regard de mon ami, je crois bien qu'il suffit, pour être 
absous de toutes fautes, d'avoir écrit la Brouelle du Vinai- 
grier, le Vuidangeur sensible, les Crochets du père Marlin, 
Bruno le ftleur, Jennif Fourrière, ou les Typographes pari- 
siens, drames de métiers. 

Mais la question aujourd'hui n'est pas là. Colomès recon- 
naissait que ses compagnons d'exil avaient noirci beaucoup 
de papier inutilement. 

« C'était un moyen de tromper l'attente d'une amnistie que 
nous croyions prochaine, en faisant savoir à nos amis de 
France que nous existions encore et que la défaite ne nous 
avait pas abattus. Les exilés sont longs à s'apercevoir qu'ils 
ne se lisent qu'entre eux et que leur voix n'a pas d'écho. 



CHAPITREDEUXIÈME 55 

— Et puis, observais-je, cette démangeaison d'écrire, ce 
prurit de narration, toutes les proscriptions l'ont éprouvé..., 
celle de 51 comme la vôtre. 

— Plus encore que la nôtre! Et c'est compréhensible. Sur 
cent trente proscrits, Charles Hugo compte cinq ouvriers, 
cinq! Les autres appartenaient aux professions libérales... 
Des bourgeois! 

— Assurément, monsieur Colomès : mais souvenez-vous 
de ce qu'a dit en substance votre maître Proudhon : « C'est 
le peuple, indifférent ou sympathique, c'est lui le grand par- 
jure de décembre. » Et Jules Favre abondait dans ce sens 
lorsqu'il répondait, en 1867, aux chefs de l'Internationale lui 
demandant son concours contre l'Empire : « Vous seuls l'avez 
fait, Messieurs, renversez-le seuls. » 

Colomès, piqué, sursaute : 

« Saigné à Lyon en 1834 et à Paris en 1848, le peuple avait 
ces deux leçons-là trop présentes à l'esprit, en 1851, pour ne 
pas rendre la pareille à la bourgeoisie! Chacun son tour. » 

Triste aveu ! Le vieil ouvrier n'a pas encore compris que 
jouer la partie ou s'en désintéresser, c'est tout un pour lui, 
et qu'il perd toujours du moment que la politique bat les 
cartes. 

Mais je me garde bien de l'entreprendre là-dessus. J'aime 
mieux qu'il me parle des débuts de la proscription en 
Suisse. 

Déjà plusieurs exilés de 71 m'ont raconté leur évasion. Ceux 
à qui un ami fit passer la frontière me retraçaient leur anxiété, 
à Bellegarde, lors de la vérification des passeports, puis, leur 
soulagement incoercible, explosif, quand ils s'étaient vus 
hors d'atteinte. Sous le tunnel, dans le train, ou sur la route, 
à pied, le même sentiment de reconnaissance, uni au victo- 
rieux instinct de la conservation, les avait jetés au cou de leur 
compagnon de voyage, voire du premier venu, stupéfait de 
cette effusion... et c'était de toute leur vie la minute la plus 
exquise, celle dont l'arrière-goût de menthe laisse à jamais 
la bouche fraîche. 



56 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

« On ne fait pas l'apprentissage de la liberté, on la sait 
ainsi, par révélation, me confirme Colomès. Il faut, pour la 
connaître, avoir mordu dedans, comme Taffamé dans un mor- 
ceau de pain tendre. J'avais préféré le séjour de la Suisse à 
tout autre, parce que c'est un pays de langue française et que 
j'étais à peu près sûr, en outre, de trouver du travail dans la 
bijouterie, à Genève. J'y tombai, néanmoins, comme le cou- 
vreur d'un toit, et pour la plupart de mes camarades, la 
commotion avait les mêmes suites que pour moi. Après 
l'étourdisscment, nous manifestions de toutes les manières 
la joie de nous sentir sains et saufs, (^est encore une heure 
bien agréable. Vous ne vous imaginez pas le bien-être qu'on 
éprouve. On ne peut pas dire qu'on respire, tant qu'on n'a 
pas passé par là. Nous débordions de fraternité, nous nous 
mettions en quatre les uns pour les autres. On avait beau ne 
pas s'être connus pendant la Commune, on se reconnaissait 
à ce signe qu'on en avait été. La défaite et le malheur nous 
rapprochaient. La lune de miel des proscriptions est un 
enchantement. On se jure un dévouement éternel, et l'on 
est sincère. Le radeau de la Méduse immédiatement après le 
naufrage, quoi 1 

« Inutile de vous dire que mon premier soin à (ienève fut 
de me mettre en rapport avec les réfugiés qui s'y trouvaient 
déjà. 

« Lyon et le (>reusot avaient fourni les premiers contin- 
gents. 

« Dès 1S7(), était arrivé le père Saignes, plâtrier à la (îuil- 
lotière, qui avait, le 2(S septembre, au balcon de l'Hôtel de 
Ville, proclamé Cluseret général en chef des armées du Midi 
de la France. Et allez donc ! Ce bra\e homme, âgé d'une 
cinquantaine d'années, inculte au phvsique et au moral, 
possédait le don d'entraîner. Il dirigeait comme pas un, 
nu-tête, en berger, une manifestation, et perçait le tumulte 
de son galoubet. Il avait effrayé la bourgeoisie lyonnaise, et 
le Conseil de guerre s'en était souvenu en le condamnant à 
la déportation dans une enceinte fortifiée. 



CHAPITREDEUXIÈME 57 

« Après lui, était venu un autre orateur de réunions pu- 
bliques, l'ouvrier balancier Bru vas, poursuivi pour excitation 
au meurtre du commandant Arnaud. Vieille barbe aussi, 
voué aux présidences de clubs, Bruyas donnait la preuve de 
son impuissance en répétant sans cesse qu'il luttait depuis 
trente ans pour la Révolution. 

« Fuis, avaient fait leur apparition, à Genève, les ouvriers 
compromis dans Tinsurrection du 23 mars, le mécanicien 
Antoine Perrare, robuste, énergique, le cœur, la langue et 
les bras toujours à la besogne ; le tourneur opticien Colonna, 
son frère de doctrine; les tisseurs Verdier et Tissot, qui 
n'étaient, — le dernier surtout, — ni sans prétentions, ni 
sans courage. 

« Enfin, le mouvement avorté du 30 avril avait envoyé les 
rejoindre Léonard Fournier, mécanicien, Joseph Véron, 
serrurier, Tacussel, serrurier aussi, ex-délégué des Ligues 
du Midi et de l'Est, un homme d'action qui, comme moi, 
détestait les journalistes; Louit Guittat, ferblantier et gérant 
du Cri du peuple lyonnais, un autoritaire qui renfermait le 
sentiment d'une supériorité méconnue; Benoît Velay, tulliste 
et ex-conseiller municipal; Simonet, cordonnier; Tracol, 
fabricant d'articles de pêche, un vieux de 48, emprisonné au 
fort d'Ivry après les journées de juin, antécédents auxquels 
il devait sans doute d'avoir fait partie de la Commission pro- 
visoire installée pendant deux jours à la mairie de la Croix- 
Rousse. Il retrou\ait à Genève trois de sescollègus sur quatre : 
Jean Drevet, Pochon et Louis Raymond, figures effacées. 

« Une femme, Virginie Barbet, qui tenait un débit de bois- 
sons, avant la guerre, et avait rédigé, en 70, le manifeste des 
femmes lyonnaises incitant à l'insoumission des jeunes gens 
sous les drapeaux ; deux vovageurs de commerce, Emmanuel 
Jeannin, ex-lieutenant de francs-tireurs à l'armée des Vosges, 
et Himbert, qui faisait avec bonne humeur le courtage des 
marchandises et la propagande des idées, complétaient, sur 
les rives du Léman, la liste des contumaces dont le Conseil 
de guerre avait salé la note. Mais le petit nombre de ces 



58 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

choristes se grossissait de figurants ayant plus ou moins sujet 
d'être inquiets. Je citerai Charles Blanc, charpentier; Vola, 
marchandde cuirs et peaux; Auziau,chiil"onnicr ; Bertranche, 
tisseur et ex-capitaine de francs-tireurs; ,Blacher, artilleur, 
passé à l'insurrection ; Mathieu, marchand lyonnais débon- 
naire, qui avait commandité le Cri du peuple local; Tony 
Graillât, enfin Dumartheray, impliqué dans les poursuites 
sans effet dirigées, au moment de la guerre, contre les inter- 
nationalistes lyonnais. 

« A la fin de mars, le Creusot et Saint-Etienne, soumis, 
avaient à leur tour poussé vers la Suisse quelques épaves. 

« ('/était l'ancien maire du Creusot, J.-B. Dumay, qui avait 
essayé de vaincre l'usinier Schneider dans son fief; c'étaient 
les membres de la Commune proclamée le 2() mars : le van- 
nier (iaffiot, les frères Lagoutte, Leblanc et Nigault, méca- 
niciens; le cordonnier Victor Lemoine; l'horloger Supplicy; 
Leprêtre, ajusteur; Claude Maître, cafetier. 

« A l'agitation stéphanoise, réprimée à la même époque, 
se rapportait l'arrivée à Genève de Bertrand, marchand de 
charbons, Dissart, mécanicien. Chômât, armurier, Etienne 
Faure, cordonnier, Durbize, comptable, etc. 

« Enfin le vent avait apporté, comme des flammèches de la 
Commune de Marseille, après l'embrasement du 4 avril, les 
ouvriers Danthoine, J.-B. Pillard, Mabilly, Philibert Perrin, 
Bosc, l'officier de santé Boissière, le poète Adolphe Carcas- 
sonne, et Alphonse Pélissier, qui s'intitulait ex-général, con- 
damné à mort en même temps que Gaston Crémieux. 

« La proscription des départements, vous le voyez, se com- 
posait en grande partie d'ouvriers. Certains trouvèrent tout 
de suite de l'ouvrage et purent aider leurs camarades sans le 
sou; mais ils ne soulageaient leur misère qu'en la parta- 
geant. 

« Au commencement, les Lyonnais se réunirent chez leur 
concitoyen Mathieu. Il avait ouvert, avec sa femme, rue de 
l'Entrepôt, aux Pâquis, un petit café-restaurant qu'il trans- 
forma plus tard en hôtel de Lyon. 



CHAPITREDEUXIÈME 59 

« C'est chez lui que fut ébauchée notre première société de 
secours mutuels. 

« Quant à la fine fleur de la proscription, vous pensez bien 
qu'elle se donnait rendez- vous ailleurs que dans les caboulots. 
Elle frayait le moins possible avec les ouvriers comme nous, 
obscurs combattants qui n'avions fait, en prenant le fusil, un 
jour, que changer d'outil. » 

J'interromps le narrateur. 

— Bref, vous laissiez subsister entre les classes ces démar- 
cations que vos principes réprouvaient. 

— Ma foi, oui. C'était au Café du Nord que s'attablaient 
alors, de leur côté, les piaffeurs, les chefs... enfin ceux que 
l'on appelait les ifrandes haltes. 

— J'en conclus que vous n'étiez pas un client de ce Café 
du Nord. 

— Assurément. J'avais autre chose à faire. J'avais un état, 
moi! 

Ce n'est pas la première fois que perce, chez mon voisin, 
le vieil antagonisme entre les deux formes de la producti- 
vité. Il regarde, je le sais, comme des parasites sociaux, tous 
ceux qui ne créent pas ou ne perfectionnent pas, de leurs 
mains, un objet quelconque, utile, autant que possible. 

J'ai toujoursévitéladiscussion..., maisaujourd'hui, tant pis! 

« Ne croyez-vous pas, monsieur Colomès, que la sanctifi- 
cation du travail manuel est encore un préjugé, le préjugé 
du muscle? Physiques ou intellectuelles, voyons, toutes les 
facultés se valent et concourent à l'activité humaine. Prenez 
garde, avec vos distinctions subtiles, de perpétuer ce régime 
des classes qui vous est odieux. Encore un peu et vous sépa- 
rerez l'ouvrier d'élite du manœuvre, le terrassier du bou- 
langer, le salarié agricole d'avec le salarié d'usine ou de 
fabrique. Où vous arrêterez-vous si le quatrième état se sub- 
divise lui-même en une infinité de prolétariats qui devront 
s'émancipera tour de rôle et par degrés? » 

Colomès m'a jeté, sous l'auvent de son béret, un coup 
d'oeil sévère. 



60 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

« Que pouvions-nous a\oir de commun, je vous prie, avec 
les hommes qui se prélassaient sur la banquette, au Café du 
Nord? 

— Mais... des souvenirs..., un drapeau..., des morts... 

— Vous ne les avez pas entendus pérorer, récriminer, 
dénigrer... 

— Non, je me figure seulement que vous étiez moins à 
plaindre a\ ec un métier, qu'eux de n'en point avoir. L'esta- 
minet ne m'attire pas, je n'y mets jamais les pieds; mais, en 
exil surtout, le café est un bureau de placement gratuit, un 
palier de communication pour l'incertitude et l'espérance. 
Une table suffit aux gens qui n'ont plus de fover, pour s'en 
refaire un, dont le prix de la consommation n'est que le loyer. 
Ahl sous le drapeau décoloré des journaux de Paris, les beaux 
retours offensifs que je de\ine, au Café du Nord I Tantôt on 
y apprenait l'élévation de Thiers à la Présidence de la Répu- 
blique, et tantôt la réhabilitation de Jules Favre, absous des 
faux qu'il avait commis et avoués. La France honnête se res- 
saisissait. \'ingt-huit conseils de guerre sous pression, débi- 
taient la mort, les travaux forcés, la déportation, la prison... 
et ne se reposaient que le dimanche, jour du Seigneur... 

« Quand vous lisiez le compte rendu des dix-sept audiences 
consacrées aux dix-sept accusés de la première fournée, 
Ferré, Jourde, Courbet, Paschal Grousset, Assi, Trin- 
quet, etc.. tous membres de la Commune, quel sujet d'émo- 
tion pour vous! 

— D'émotion... et de tristesse aussi..., balbutie Colomès 
avec embarras. 

J'ai compris. Je traduis tout haut sa pensée. Le colonel 
Merlin, président, et le commandant Gaveau, commissaire 
du gouvernement, éper\iers au poing de la justice, remplis- 
saient leur rôle, somme toute. Ils n'avaient point aiguisé, 
dans les camps, leurs serres, pour les laisser au fourreau. 
Mais puisque leur proie était sacrifiée d'avance, on eût sou- 
haité qu'elle fit une plus fière défense et qu'un beau déses- 
poir alors la secourût! A une discussion laborieuse, à des 



C H A P I T R i: D E U X I È M E 61 

bêlements sous les griffes et sous les crocs, qu'avait-elle à 
gagner? Jourde, petit caissier refaisant ses additions, pour 
se justifier de l'inculpation d'abus de confiance, avait l'air de 
revenir de Bruxelles plutôt que de Satory...; et M' Lachaud 
pouvait refuser la main à son client Courbet, sans la rece- 
voir sur la figure. Deux seulement affrontaient le tribunal. 
C'était le cordonnier Trinquet disant : « J'ai été insurgé, 
oui ; j'ai fait le coup de feu derrière les barricades, c'est vrai, 
et si je regrette une chose, c'est de n'y avoir pas trouvé la 
mort, car je ne verrais pas aujourd'hui des collègues qui ont 
eu leur part d'action, refuser leur part de responsabilité. » 
Et c'était Théophile Ferré barbouillant d'avance de son sang, 
les spectateurs qui le huaient, les avocats qui arguaient et les 
juges qui s'évertuaient. Mais le véritable langage de l'in- 
surgé terrassé, on ne devait l'entendre que trois mois plus 
tard et dans la bouche d'une femme : Louise Michel. Elle 
réclamait le peloton d'exécution ; on l'en priva, peut-être pour 
l'exemple. Car il est bon d'enseigner que le front qu'on 
incline, voit la mort de plus près que le front qu'on relève! 

— Certainement, déclare Colonies. Considérez néanmoins 
que nous étions en sûreté... partant mal qualifiés pour appré- 
cier l'attitude de nos infortunés amis. Il eût fallu nous voir à 
leur place. On peut toujours dire que l'on aurait, le cas 
échéant, de qui tenir... , il ne s'ensuit pas que ce soit de Louise 
Michel. » 

J'aime cette franchise; elle m'encouragea ramener Colonies 
au Café du Nord, dont nous nous sommes éloignés. 

(( Razoua en était le premier pilier, à gauche, en entrant 
par la rue du Rhône, reprend mon informateur. Curieuse 
physionomie que celle de cet ancien maréchal des logis aux 
spahis, chevronné et médaillé. Certains officiers en demi- 
solde, sous la Restauration, devaient lui ressembler, mais 
avec plus de prestige..., vu qu'ils n'écrivaient pas. Razoua, 
lui, l'uniforme jeté aux orties, avait collaboré aux journaux 
d'opposition. Nain jaune. Réveil... Le procès de Blois, en 70, 
et son rôle au 31 octobre à la tête du 6L bataillon de la garde 



62 H H 1 L É M O N V I E l" X DE LA VIEILLE 

nationale, contribuèrent à le faire valoir. Il fut élu à l'Assem- 
blée nationale, vota, à Bordeaux, la continuation de la guerre 
et démissionna, le 31 mars, comme avaient fait ses collègues 
Delescluze, Malon, Pyat, Gambon, Cournet, Tridon, Millière. 
Mais il ne siégea pas à côté d'eux à l'Hôtel de Ville. Cluseret 
lui confia le commandement de l'Ecole militaire. Il n'en 
délogea que le 22 mai, sous le feu des Versaillais. Une heu- 
reuse inspiration l'avait alors conduit boulevard Malesherbes, 
chez le baron Svlvère d'Ezpeleta, une connaissance d'Afrique. 
Le baron, non content de donner asile au fugitif, prépara 
son évasion. Chose assez difficile. Toute la police possédait 
le signalement de Razoua et son physique ne se prétait guère 
aux déguisements. Impossible d'éclaircir son teint basané, 
de raboter son nez en bec d'aigle et d'effacer la cicatrice d'une 
blessure, reçue au visage, dans un engagement avec les 
bédouins. Le baron paya d'audace. Il se procura dans les 
vingt-quatre heures deux passeports, l'un à son nom, l'autre 
au nom d'un secrétaire supposé, Esteban y Marquez, qu'il 
emmenait avec lui en Suisse. Le stratagème réussit. Deux 
jours après, Razoua et son sauveur débarquaient à Genève, 
ayant franchi la frontière à la barbe du terrible (iallet! Razoua 
l'échappait belle, car ce (iallet, avant d'ofVrir ses services à 
Versailles, avait collaboré, vers la fin de l'Empire, aux jour- 
naux d'opposition et, fréquemment alors, il croisait l'ancien 
spahi dans l'escalier de l'imprimerie du RéveiL rued'Aboukir. 

« A Genève, Razoua fut accueilli à table et à bras ouverts 
par le père Fesneau, négociant en \ ins à Cette, auquel on ne 
pouvait reprocher que d'avoir, après le 4 Septembre, repré- 
senté l'Hérault dans la fameuse Ligue qui devait soulever le 
Midi. Ils ne s'ébranlèrent ni l'un ni l'autre. Plus tard seule- 
ment, électrisé par des responsabilités imaginaires, Fesneau 
avait cherché une rade à Genè\ e et transporté son commerce 
avec lui, quai des Eaux-Vives. 

« Tous les jours invariablement, sur le coup de cinq heures, 
Razoua allait prendre son absinthe et fumer sa pipe au Café 
du Nord. Il en fit bientôt, pour les exilés, un point de rallie- 



CHA HITRE DEUXIÈME 68 

ment. Les Genevois et la police même le leur indiquaient, si 
bien que les mouchards venus de France y rôdaient aussi. 
On se dévisageait obliquement, d'une table à l'autre, on par- 
lait bas derrière les journaux en éventail, et le beau lac, dont 
la largeur du quai séparait nos gaillards, était sans attraits 
pour eux, qui lui tournaient le dos. Ils ne jouaient pas, ils 
échangeaient des nouvelles, des impressions et des regards. 
Razoua excellait à dépister les mouchards; on le choisissait 
pour arbitre dans les affaires d'honneur et, absolument désin- 
téressé, il ne vivait pas des services qu'il rendait. Mais qu'il 
était mal entouré! Sa société se composait, pour une bonne 
part, de fils de famille égarés dans la Révolution, notamment 
de cette bohème de la presse et du Quartier Latin, qui avait 
voltigé à la Préfecture de police autour de Raoul Rigault. 

Elle fréquentait aussi aux Charmettes, dans la campagne 
Brot, aux Pâquis, sur l'emplacement du Kursaal actuel. Les 
Charmettes étaient le nom d'une petite pension de famille 
tenue par les parents de M"" Emilie Lerou, la tragédienne qui 
appartint à la Comédie-Française. La maison, au milieu d'un 
grand parc et de beaux ombrages, fut la plus paisible du 
monde, jusqu'au jour où le père Lerou y reçut, sans savoir 
à qui il avait affaire, le jeune et séduisant Léon Massenet de 
Marancour et sa maîtresse, une soi-disant comtesse italienne, 
qui avait un œil de verre, puis bientôt après, Nina Gaillard, 
son imposante mère, et leurs trois chats, Mioche, Carma- 
gnole et Tirelipatte! 

« Massenet, petit journaliste, frère aîné du compositeur et 
de l'officier de gendarmerie, avait été, sous la Commune, 
lieutenant-colonel inspecteur divisionnaire du casernement, 
Nina de Callias, séparée de son mari, était pianiste et donnait 
des concerts de musique classique, 

« Dans son salon parisien de la rue Chaptal, ouvert à toute 
la bohème artistique et lilléraire de ce temps-là, Raoul Ri- 
gault, P'iourens, Peyrouton , Ernest La vigne, Verlaine, 
Lepelletier, Bazire, Ferdinand Révillon, qui furent de la 
Commune, allaient quelquefois. Cette circonstance pouvant 



64 P H I L É M O N VIEUX DE LA V I i: I L L E 

lui attirer des ennuis, elle s'était réfugiée à Genève. Les 
Charmcttes devinrent alors un rendez-vous de singulière 
compagnie. On y voyait — et sur un bon pied celui-là — 
Edmond Bazire, ex-rédacteur à La Marseillaise^ le père 
Gaillard, Ferdinand Révillon, ex-directeur des douanes; 
Kinccler, ex-directeur des vivres à la Marine... Des chefs de 
bataillon : Cœurderoy, Louis Roger, Jean Noro du 22*^, dit 
des balles vernies, parce que réactionnaire, et Louis Brune- 
reau, le fourreur de la rue des Martyrs, chez qui Pyat et 
Gambon avaient trouvé asile sous rEmpire'. .. Puis encore, 
Maxime Vuillaume du Père Duchêne et son ami Bellanger, 
collaborateur de Vallès au Cri du Peuple; le père Zeppen- 
field, ex-secrétaire de Rossel et professeur d'histoire; Jules 
Montels, ex-colonel de la 12'" légion; cinq auxiliaires de 
Rigault à la préfecture de police : Clermont, chef du per- 
sonnel, les dessinateurs Slom et Pilotell, Teulière, délégué 
adjoint, et Laprade, ex-contrôleur général, neveu de l'aca- 
démicien. Laprade amenait Arthur Arnould. L'abbé Paris 
les avait cachés ensemble chez lui et n'a\ ait pris congé d'eux 
qu'à Genève. N'oublions pas deux jeunes étudiants en méde- 
cine : Paul Bricon, qui a\ ait été juge d'instruction de Protêt, 
à la Justice, et le petit Ducrocq, dit le général, que j'avais 
eu pour médecin-major, au fort de \ anves. Ah! le vide-bou- 
teilles que c'était... et que ce fut encore à Genève, où il 
essayait en ^•ain, pour vi\ re, de placer des machines agri- 
coles! Enfin Babick, factotum de Nina, dont il faisait les 
courses, l'accompagnait en bottes montantes et redingote 
serrée à la taille par une ceinture rouge, au Casino Saint- 
Pierre, oîi cette dame donnait ses concerts, sous le nom de 
Nina de Villard\ 

« On n'engendrait pas la mélancolie, aux Charmettes. La 
fête s'y prolongeait bien avant dans la nuit, sous les chênes 
et les ormeaux du parc. On jouait la comédie, on dansait la 

1. Ba/.irc est mort à Paris en 1S92. 

2. Brunereau est mort à Florence en 1880. 

3. Nina de Callias est morte, folle, à Paris, en 1884. 



C H A P n R E D E U X I È M E 65 

Carmagnole... Un jeune Français, votre ami Léon Massol, 
fils de la basse de l'Opéra, organiste, compositeur et soi- 
disant ingénieur, non compromis dans la Commune, assai- 
sonnait les bamboches de sa verve caustique et n'annonçait 
guère alors l'homme de science qu'il devint plus tard'. On se 
jetait bien, quelquefois les assiettes à la tête, mais tout le 
monde se réconciliait, le lendemain au Café du Nord. 

« A la fin, Lerou, averti qu'il logeait des communards, les 
mit à la porte ; mais il ne cessa pas pour cela de les entendre, 
car ils allèrent se loger dans une maison voisine, au fond des 
jardins. » 

Colomès fait une pause et conclut : « Je sais bien qu'ils étaient 
jeunes, pour la plupart... Ils auraient dû songer, néanmoins, 
que la mauvaise opinion qu'ils donnaient d'eux rejaillissait 
sur tous et pouvait nous mettre en mauvaise posture. 

« La police locale, cependant, ne nous tracassait pas trop. 
Elle était fixée sur notre identité. Elle savait que Marquez, 
c'était Razoua; Bedel, I^efrançais; Legris, Bayeux-Dumesnil, 
ex-délégué à la mairie du IX'" ; Léon Noël, Massenet ; Eugène 
Arluison, Vuillaume; Walker, Laprade; Larive, Arthur 
Arnould; Ottin, Benoît Malon; Lesage; Betterer; Claude, le 
père Miot; Roussel, Adolphe Clémence, etc.. Et elle le savait 
si bien que son chef, Girod, nous engageait officieusement, 
dans notre intérêt, à conserver pendant quelque temps encore 
nos noms d'emprunt. Précaution assez inutile d'ailleurs, pour 
certains d'entre nous, dont les portraits s'étalaient sur le 
journal, à la vitrine des papetiers, et jusque sur les paquets 
de tapioca! 

« Quoi qu'il en soit, les autorités genevoises avaient, en 
juin 71, un certain mérite à nous ménager, car on ne pouvait 
pas dire que c'était faute d'avertissement. Le gouvernement 
français multipliait ses efforts pour nous atteindre. Je ne vous 
l'apprends pas. » 



1. Mort à Genève en 1909, il y a créé un laboratoire de bactériologie 
dérivé de l'Institut Pasteur. 



66 !• II I L i: M O N V 1 E l- X DE LA % I K I L L E 

Non. Cela, je le sais. Dès le 26 mai, avant même que la 
lutte fût terminée, Jules Fa^ re avait invité les représentants 
de la France à l'étranger à solliciter l'arrestation immédiate 
de tout individu compromis dans « l'attentat de Paris » et en 
fuite. Il stimulait les rabatteurs de la manière la plus adroite, 
en traitant tous les \aincus indistinctement comme de vul- 
gaires malfaiteurs, dangereux partout. 

La Suisse et l'Angleterre firent la sourde oreille à cet 
hallali. La Confédération hésita à violer le principe du droit 
d'asile, une des bases fondamentales de la vie politique en 
Suisse, et l'Angleterre ne voulut pas da^■antage confondre 
le droit des gens avec le droit des gendarmes. 

Le ministre des Affaires étrangères adressa alors à ses 
agents diplomatiques la fameuse circulaire du () juin, expo- 
sant les causes de l'insurrection et dén<)n(;ant l'Internationale 
des travailleurs à la vindicte universelle. 

Enfin, au mois de juillet, .Iules Favre lançait sa première 
demande d'extradition. 

KUe concernait justement Raxoua, inculpé d'incendies 
volontaires, de vols qualifiés, de séquestration de personnes 
et de plusieurs meurtres. Hicn que ça I Tenu de présenter 
un échantillon de criminel, Jules Favre avait mis au compte 
de celui-ci à peu près toutes les infamies. Il n'en apportait 
pas les preu\es, mais il promettait de les fournir, espérant 
que notre plénipotentiaire à Berne, M. de Chateaurenard, 
par l'odeur alléché, justifierait au moins la moitié de son 
nom. 

Colonies, me vovant au fait de la situation, continue : 

« Cette fois le gouvernement fédéral s'exécuta. Le 17 juillet, 
Razoua fut arrêté, comme il sortait du Café du Nord, et 
emprisonné à Saint-Antoine. L'affaire souleva, en Suisse, 
une émotion généreuse. C'était, pour nous, dont le Journal 
de Genève ne cessait de réclamer l'expulsion en masse, une 
question de vie ou de mort. Si Jules Favre enlevait l'extra- 
dition de Hazoua, il en exigerait d'autres. Razoua confia sa 
défense à un avocat français, naturalisé Genevois, M"^ .\m- 



CHAPITREDEUXIÈME 67 

berny, et lui remit un mémoire justificatif que les journaux 
reproduisirent. Il démontrait, en invoquant un alibi aisément 
justifiable, qu'il n'avait pu s'approprier les bijoux et les 
dentelles de la marquise de Gallifiet. En outre, loin d'or- 
donner le pillage de l'Ecole Militaire, il avait fait apposer 
les scellés sur l'argenterie et les objets précieux qui s'y trou- 
vaient. Enfin, l'histoire d'une paire de bottes dérobée à un 
officier était plutôt du ressort des tribunaux comiques, et 
Genève s'en divertit pendant huit jours. Mais rire n'empê- 
chait pas d'avoir l'œil au guet. Des meetings populaires et 
des mesures prises par les sections de l'Internationale en 
Suisse entretenaient l'agitation. On nous écrivait des Mon- 
tagnes : « Si vous ne vous sentez pas en sûreté, venez chez 
« nous, on vous cachera. » Des permanences surveillaient les 
gares, les stations de bateaux et les routes conduisant aux 
postes-frontières. Cette effervescence, qui dura six semaines, 
aboutit heureusement à la mise en liberté du prisonnier. 
Sommé de produire des preuves, Chateaurenard, qu'une 
poule aurait pris, livra bien le complet commandé pour 
Razoua dans les ateliers de confection fournisseurs des con- 
seils de guerre; mais à l'essaj^age, tout s'étant décousu, le 
gouvernement français n'insista pas et retira de lui-môme sa 
demande d'extradition. Razoua, d'ailleurs, n'en fut pas moins 
condamné à mort par contumace. Bah! Un de plus, un de 
moins... 

« Ce n'était pas comme à Genève, où l'enjeu delà partie en 
valait la peine. Le cas particulier de Razoua intéressait tous 
ses compagnons d'exil. Lorsque son sort fut réglé, ils respi- 
rèrent. On jouit du bel été et de la vue du lac. Les masques 
tombèrent, et les lunettes. Lcfrançais, dont une composition 
chimique avait argenté les cheveux, rajeunit tout à coup aux 
yeux de sa logeuse. Arnould, Laprade, le père Gaillard, et 
bien d'autres! laissèrent repousser leur barbe et n'eurent 
plus l'air de postuler un engagement au (irand théâtre. Enfin, 
les consommateurs qui boudaient le (>afé du Nord depuis 
l'aventure de Razoua, allèrent aux cafés du Levant, de la 



68 H H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Couronne ou de la Bourse, prendre leur absinthe... au sucre ! 

« Quant aux réfugiés qui avaient trouvé de l'ouvrage, ils 
cessèrent de trembler pour le lendemain et appelèrent auprès 
d'eux leurs femmes, leurs enfants, en attendant l'amnistie 
après laquelle les moins optimistes d'entre nous ne croyaient 
pas languir pendant neuf ans! 

« C'est à ce moment que Phonsine vint me rejoindre et 
qu'on s'installa chemin des Savoises, où j'a\ais loué deux 
petites chambres. Je travaillais. Je n'étais déjà plus réduit, 
comme en arrivant, à la portion congrue, rue du Cendrier, 
chez le père Rameau, qui nous nourrissait, pour moins de 
vingt sous par jour, avec les reliefs des grands restaurants. 

« J'avais fait aussi la connaissance de quelques braves 
cœurs dévoués aux nouveaux venus, qui leur ressemblaient 
comme des enfants à leur père. 

« On rencontrait encore à Genève, en 1871 , des proscrits du 
Deux Décembre : le docteur Poux, le pharmacien Darier, le 
tailleur Hilbey; l'homme d'allaires Faucon, le relieur Dupleix, 
le père Raymond, qui était aveugle et vendait des journaux. 
Ils n'eurent qu'à se rappeler leurs déboires pour compatir 
aux nôtres. L'orgueil d'avoir passé par là dominait, chez ces 
vétérans de l'exil, la douleur de voir leur cause se traîner 
dans les recommencements et la République ramasser la 
trique dont l'Hinipire s'était servi. 

« Quel(|ues Genevois ne nous témoignaient pas moins de 
sympathie. Le brave Philippe Corsât nous faisait une place 
dans son petit journal, le Carillon, et Charles Perron, peintre 
émailleur, internationaliste, nouvellement marié, donnait 
chaquejour, rue de Lancy, à Carouge, le couvert à plus d'un. 
Il hébergea assez longtemps Benoît Malon et n'eut pas à s'en 
louer, comme vous le savez. Passons. 

« L ne autre maison nous était grande ouverte, celle d'une 
jeune femme, M°" Olga LévachofT, dont le beau-frère, Nicolas 
Joulvovsky, réfugié russe, devint, lui aussi, un de nos bons 
amis. Secondé par des (îenevois comme Schlaich, peintre sur 
émail; Darier, fabricant d'aiguilles de montres et disciple de 



CHAPITREDEUXIÈME 69 

Pierre Leroux; Baud-Bovy et Gaud, artistes peintres, Jou- 
kovsky s'ingéniait pour procurer des passeports aux insurgés 
cachés à Paris. Il fallait, d'abord, récolter dans les ateliers 
des actes d'origine qu'on envoyait en France, où ils étaient 
convertis en passeports. L'appropriation de ces actes d'ori- 
gine à l'usage qu'on en voulait faire incombait à Joukovsky 
et au père Boulanger, dit Vastronome ou le chimiste, un 
vieux révolutionnaire qui avait conspiré avec Barbes, con- 
spiré contre l'Empire..., et dont le télescope, sur le quai du 
Mont-Blanc, invitait les passants à chercher des hommes 
dans la lune, tandis qu'il s'employait pour eux, sans aller si 
loin. 

« Il avait formé un élève, le mécanicien Perrare, de Lyon. 
Beaucoup durent le salut à leur habileté. D'un passeport lavé 
et blanchi à souhait, ils faisaient coup double. Le même 
passeport qui avait facilité l'évasion de Lavalette, favorisa 
celle de Vaillant. 

« Un jour, jour de fêtel quelqu'un réussit à mettre la 
main, dans les bureaux de la police, sur une dizaine de passe- 
ports en blanc... La difficulté était de les expédier à Paris. 
Ils y arrivèrent dans le double fond d'une valise que pilo- 
tèrent un graveur du Val de Saint-Imier, Adhémar Schwitz- 
guébel, et une autre fois, le peintre Gustave Jeanneret, de 
Neuchâtel. 

A Paris, les messagers s'abouchaient avec des amis sûrs : 
M"' Lefrançais, Charles Lemonnier, secrétaire général de la 
Ligue de la Paix, Pierre Vinçard et ses enfants, le D' Robi- 
net, Crevât, vieux républicain, proscrit sous Louis-Philippe, 
Lucienne Prins, qui fabriquait des parapluies au Marais..., 
d'autres encore. Ils connaissaient les cachettes des fédères et 
leur portaient la clef des champs. Retenez leur nom, citoyen, 
vous en avez l'étrenne! 

« Une grande ressource pour le fretin de la proscription fut, 
à cette époque, le Temple-Unique, mis à notre disposition 
par les sections genevoises de l'Internationale et par la Loge 
maçonnique. Comme c'était tout près de chez nous (la plaine 



70 H n I L É M O N \- I E l' X DE LA VIEILLE 

de IMainpalais à traverser), nous allions souvent, Phonsine 
et moi, passer la soirée au Temple-Unique, appelé aussi la 
Boîte à secrets par les Genevois impartiaux, pour qui leur 
Conservatoire est la Boîte à musique, le Bâtiment électoral 
la Boîte à gifles et la Synagogue la Boîte à grimaces. 

« Les sections, alors au nombre d'une trentaine, tenaient 
leurs séances en bas ou au premier étage, dans plusieurs 
petites salles aménagées à cet effet. On nous en réserva une. 
Au début, ce fut charmant, intime, familial. Le Temple- 
Unique était ouvert aussi bien aux femmes qu'aux hommes; 
elles V apportaient leur ouvrage, cousaient, brodaient et tri- 
cotaient. On se racontait l'évasion du dernier venu, quand il 
ne la racontait pas lui-même... autant de petits drames, le 
feuilleton parlé du jour, des histoires dans lesquelles chacun 
retrouvait un peu de la sienne. Des assemblées générales, le 
dimanche, se terminaient par un chan<^e-banal, ou divertis- 
sement comportant des chants, une sauterie et un pique- 
nique populaire, auquel participaient nos amis des sections 
romandes, horlogers et bijoutiers. 

«< Bientôt on s'occupa de mêler l'utile à l'agréable. Dès le 
mois d'octobre, le groupe d'initiative et de propagande de 
l'Internationale organisa des conférences, qu'il demanda aux 
réfugiés. Il fit pourtant une exception en faveur du défenseur 
de Hazoua, élevé par gratitude, en quelque sorte, au rang de 
membre honoraire de la proscription. 

« NU Ambernv se chargea donc d'un cours de droit politi- 
que. Le père Boulanger, lui, enseigna l'astronomie populaire. 
Un architecte, Dianoux-Vivarès, ex-membre de la commis- 
sion municipale du XVII' arrondissement, fit un cours de 
dessin. 

« Les enfants ne furent pas oubliés. Les ouvrières de Ge- 
nève, giletières, blanchisseuses, lingères, cigarières, etc.. qui 
avaient fondé, quatre ans auparavant, la première section 
des travailleuses de l'Internationale, profitèrent de notre arri- 
vée pour essayer de réaliser leur projet d'une école enfan- 
tine gratuite. Ce fut l'occasion d'une belle fête de Noël. Le 



CHAPITRE DEUXIÈME 71 

24 décembre, les bambins se rassemblèrent dans la grande 
salle du Temple-l nique, autour d'un arbre aux branches 
garnies de bougies et de jouets. Des musiciens exécutèrent 
un prélude. A ce signal, on vit apparaître, sous les traits 
légendaires du bonhomme Noël, chargé d'ans et de neige... 
qui? Le citoyen Lavalette, ex-membre du Comité central!' 
Il portait une hotte à clochette, comme la fontaine du mar- 
chand de coco, et un frimas artificiel poudrait sa barbe et ses 
cheveux. Il chanta une imitation de la romance fameuse : 
Reste toujours petit...; puis, il prononça une allocution, après 
quoi, une dame offrit un drapeau aux enfants constitués en 
section. Enfin, les jouets distribués, on dansa. 

« Une autre fois, grand scandale! Deux nouveau-nés, l'un, 
fils du susdit Lavalette, et l'autre, fils d'un internationaliste 
genevois, furent baptisés au vin blanc... mettons civilement. 
Une jeune fille, choisie parmi les ouvrières de la Section 
centrale, prit les enfants dans ses bras et leur promit aide et 
protection au nom de toutes ses collègues, marraines soli- 
daires. Le petit Lavalette, je m'en souviens, fut appelé Louis- 
Michel. Et allez donc! » 

Colonies me voit faire la moue et se replie en bon ordre. 

« Oh! ce n'est pas que j'aime plus que vous cette parodie. 
Passe encore si le serment solennel était tenu; mais, à cet 
égard, libres penseurs et catholiques sont à peu près de même 
farine, hein? La cérémonie ne les engage à rien. Ce n'est 
qu'en passant, d'ailleurs, que je vous parle des soirées du 
Temple-Unique. Nos compagnes brillèrent autre part que là. 
Il y eut des dévouements admirables. Le fils Dumas, mora- 
liste de la bourgeoisie, dans une brochure de cannibale qui 
pourrait être intitulée :/^e/z/e-/a/a écrit indignement : « Nous 
(( ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes 
« à qui elles ressemblent — quand elles sont mortes! » C'est 
vivantes, citoyen, que les épouses, les mères, les sœurs et les 
compagnes d'insurgés réhabilitèrent leur sexe dégradé par 

1. Lavalette est mort à Paris en l!t04. 



/2 PHILEMON VIEUX DE LA VIEILLE 

les chiennes de luxe qui aboyaient aux chausses des prison- 
niers, le long de l'avenue de Versailles! » 

Colomès est beau, flétrissant Du Mas ou Du Camp ! Sa barbe 
a l'air de n'être blanche que parce qu'il écume. 

Apaisé, il cite des exemples, ceux que je sais : M""" Treillard 
allant, en deuil, remettre à l'officier qui avait ordonné l'exé- 
cution de son mari, deux jours auparavant, les 37.000 francs 
sau^■ésde l'incendie par l'honnêtedélégué à l'Assistance publi- 
que. La mère de Maroteau donnant des leçons. Marie Ferré, 
la sœur de Théophile, âgée de dix-neuf ans, séparée par la 
mort, la prison et le cabanon, de toute sa famille et travail- 
lant jour et nuit pour porter, au bout de la semaine, vingt 
francs à son frère, dont le procès s'instruisait. 

« Mais les femmes des réfugiés à Genève? 

— Elles ne montrèrent pas moins de courage et de déci- 
sion, poursuit Colomès. Elles gagnèrent à la proscription 
deux choses indispensables : l'estime et l'intérêt. Légitimes 
ou non, les ménages échoués en Suisse y méritèrent généra- 
lement, par leurconduite, le droitd'asile. Les enfants allèrent 
à l'école, les femmes furent couturières, modistes, corse- 
tières, piqueuses de bottines, blanchisseuses... La femme de 
Gusta\e Lefrançais brodait, celle de Paulet vendait des jour- 
naux à Longemalle et des fleurs au Mollard; M""" Arthur 
Arnould allait, de maison en maison, offrir la volaille que des 
parents lui expédiaient de Bourg-en-Bresse, et l'on vit 
Arnould lui-même porter le panier, en attendant de pouvoir 
placer sa marchandise à lui : des articles!' Paulc Minck cou- 
sait des chapeaux de paille,- et la mère de Pilotell tenait un 
magasin de photographies, quai des Bergues. Une des rares 
femmes de lettres dont Barbey d'Aurevilly, juge impitoyable, 
eût reconnu le talent. M""" André Léo, faisait la cuisine elle- 
même, dans la petite chambre que des amis lui avaient meu- 
blée à Montbrillant, et c'était elle encore que James Guillaume, 

1. Arthur Arnould, mort à Paris en 1895. 

2. Paule Minck (1839-1901). 



CHAPITREDEUXIÈME 73 

un autre jour, trouvait en train de repriser ses bas... pas les 
bleus, les autres, à Vhôlel du Raisin, à Neuchâtel. 

« Une seule fois, ces dignes femmes scandalisèrent Genève, 
et voici dans quelles circonstances. Elles assistaient aux 
obsèques civiles de Hazoua qu'on enterrait à Plainpalais. 
Mais comme ce n'est pas l'usage, en Suisse, que les femmes 
accompagnent les convois funèbres, le Courrier de Genève 
traita de pétroleuses celles qui formaient la tête du cortège. 
Il dut faire des excuses, le lendemain, oui, citoyen, les plus 
plates excuses! A-t-on jamais vu! Pétroleuses, Phonsine, 
M"' Lefrançais, M"'' Tinayre... que j'oubliais! Vous savez son 
histoire à M""" Tinayre? Camille Pelletan l'a racontée, mais 
en partie seulement. C'était cette institutrice que le gouver- 
nement de Bordeaux avait chargée, à la fin de la guerre, de 
réorganiser, à Paris, les écoles de filles. Républicaine ardente, 
à la façon de Pauline Roland, elle avait tellement pris sa 
tâche au sérieux, qu'elle était restée, pour la remplir, au ser- 
vice de la Commune. Crime impardonnable qu'expia... son 
mari, pourtant bien loin de partager ses opinions! En effet, 
le malheureux, s'étant efforcé d'arracher sa femme aux sol- 
dats qui l'emmenaient, fut lui-même saisi par eux et conduit 
au Châtelet, puis à la caserne Lobau sans doute, où l'on 
fusillait en série et à l'heure. Son cadavre n'a jamais été 
retrouvé..., pas plus, d'ailleurs, que la petite fortune qu'il 
avait sur lui au moment de son arrestation. L'autorité mili- 
taire, elle, ne rendait pas l'argent. Les cadavres non plus. 
M"" Tony Moilin ne put obtenir le corps de l'homme qu'elle 
avait épousé in exlremis. Et allez donc! » 

Colomès remonte son pantalon, fait deux ou trois flexions 
et repart : 

« A Genève, grande fut la détresse de M°" Tinayre et de 
son frère Guerrier, délégué par la Commune à la Manufac- 
ture des tabacs. Tandis qu'il improvisait, avec sa famille, une 
troupe de comédiens qui battit la Suisse, M""" Tinayre cou- 
rait le cachet à vingt sous, pain de ses cinq enfants! L'aîné, 
Julien, âgé alors d'une dizaine d'années, chiffonnait dans les 



74 P H I L li M O N V I E l X DE LA \ I E 1 L L E 

rues, en compagnie d'un biffîn de Lyon nommé Auziau, ou 
bien tra\aillait, avec son frère Louis, chez un cordonnier, 
réfugié de Saint-Etienne, Faure, dit Cou-lordu\ 

« Quant à Phonsîne, pour venir en aide à nos camarades, 
elle blanchit d'abord leur linge à crédit; puis, comme elle 
était de son métier polisseuse, elle me seconda. Ce fut notre 
meilleur temps. Nous avons gagné, dans la bijouterie, jusqu'à 
des \ingt francs par jour! C'était la mode des bagues-semaine, 
formées de sept anneaux. Nous ne suffisions pas aux com- 
mandes. On travaillait en chantant du matin au soir, gais 
comme des pinsons. C'est à Genève que nous nous sommes 
appris réciproquement tous les refrains que nous savions. 
Nous les chantonsencore aujourd'hui... pour eux-mêmes, sans 
doute, mais aussi parce que nous les avons dans le cœur. 

« Cette allégresse doit vous paraître inconvenante, chez des 
gens en deuil d'une belle cause et de ses défenseurs; mais s'il 
est vrai qu'on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses sou- 
liers, on l'emporte sur l'aile d'une chanson. C'est un souve- 
nir vivant et qui embaume..., le bouquet de l'ouvrier! Nous 
avons toujours eu ainsi des fleurs sur notre table, parce que 
nous avons toujours travaillé chez nous..., et que le travail 
est joie, sans surveillance, sans contremaître, sans cloche ni 
sirène, à l'arrivée et au départ. » 

,Ie le vois \enir... .le n'échapperai pas à l'un des refrains 
qu'il chante le mieux. P3n effet : 

« Mais voilà... profère-t-il, la division du travail et le 
développement du machinisme n'avaient pas, comme à pré- 
sent, réduit l'ouvrier à un nouvel esclavage. Il pouvait encore 
saluer d'une chanson rœu\re de ses dix doigts. Le bruit 
d'une machine ne couvrait pas sa voix. Est-ce que j'ai envie 
de chanter devant un monstre d'acier qui découpe ou perce 
des trous sans relâche? AH,ez donc mettre des paroles sur 



1. Julien et Louis Tinayre sont devenus, l'un un graveur et l'autre un 
peintre distingués. Louis Tinayre a peint de beaux portraits de sa mère, 
de Louise Michel et de Rogeard. 



C H A P I T R E 1) E r X I È M E 75 

cette musique-là! Le mouvement des volants et des bielles 
vous les renfonce dans la gorge. » 

Je connais l'antienne. C-olomès a la haine du machinisme, 
source de tous les maux. Il m*a dit une fois combien l'avait 
diverti, dans sa jeunesse, ce héros d'Erckmann-Chatrian, 
maître Daniel Rock, le vieux forgeron dont les fils, à son 
instigation, se ruent, armés de faulx, sur la première loco- 
motive qu'ils voient manœuvrer... Et Colonies fait la même 
chose qu'eux. On fera toujours la même chose. Ils sont sym- 
boliques. 

Il ne tiendrait qu'à moi d'entendre une belle conférence 
sur les crimes du machinisme, mais, avec mon voisin, assez 
d'incidentes rompent déjà le fil du discours, pour que je ne le 
suive pas, cette fois, dans leur labyrinthe. 

J'enchaîne donc : « Enfin, vous étiez heureux? » 

Il supporte fort bien, ayant ouvert une parenthèse, qu'on 
la ferme à sa place. 

« Oui, dit-il ; en montant petit à petit notre ménage, il nous 
était possible encore d'obliger les camarades qui arrivaient 
dénués de tout. Bien sou\ent, nous a\ons retiré un matelas 
de notre lit, pour les coucher. Ils nous payaient de nos peines 
en nous parlant de Paris. Si je vous disais qu'on allait, Phon- 
sine et moi. rôder autour de la gare, dans l'espérance de ren- 
contrer un nouveau venu et de l'emmener chez nous... 

— Vous goûtiez, vous aussi : 

Celle saveur puissante 
Que laisse au cœur le mal de la pairie absente! 

— Assurément. Ernest Cœurderoy... celui des années cin- 
quante... Cœurderov-le-Frénétic[uc a écrit que l'exil cen- 
tuple la vie de Thomme en lui donnant l'humanité pour 
patrie. C/est une phrase, et voilà tout. Celle de Saint-Just : 
« La patrie n'est pas le sol, mais la communauté des affec- 
tions », ne me satisfait guère non plus. Il n'a raison qu'en 
théorie. On tient tout de même au sol par un cordon ombili- 
cal qu'on ne coupejaniais. Mais il faut avoir tiré dessus pour 



76 PII ILE M ON VIEUX DE LA VIEILLE 

le savoir. Dans ses Impressions d'exil à Genève, Saint-Fer- 
réol, ancien représentant du peuple et proscrit de 51, raconte 
qu'il allait souvent, par attraction, c'est le mot, passer quel- 
ques heures en France, dans un petit village du Bas-Rhin, en 
dépit des gendarmes. « La route pouvait me conduire à 
« Lambessa, dit-il, mais je respirais l'air du pays et j'étais au 
« milieu de compatriotes. » Et il raconte encore qu'en se pro- 
menant sur le quai du Rhône et en regardant le quai des 
Bergues, il croyait voir le quai d'Orsay. Il comparait aussi 
le quartier Saint-Gervais au faubourg Saint-Antoine, et la 
rue des Granges, dans les hauts quartiers, au faubourg 
Saint-Germain. Il se créait des mirages, quoi! 

« Eh ! bien, Phonsine et moi, nous en faisions autant. Quel- 
quefois le dimanche, nous poussions jusqu'à Hermance ou 
jusqu'à Ferney, histoire de mettre un pied en France, comme 
des gamins tentés parle fruit défendu. Ou bien en traversant 
le pont des Bergues, je disais à Phonsine : « Voilà le canal 
« Saint-Martin! «Elle se fâchait et devenait toute pâle... «J'y 
« pense bien assez comme ça! » Mais, le dimanche suivant, 
c'était elle qui voulait aller déjeuner au restaurant Ardin, 
chemin de Florissant, bordé de haies et de vergers en fleurs. 
On déjeunait dans le jardin, en écoutant un artiste ambu- 
lant, nommé Ansaldi, chanter L''Evasion de liazaine, Les 
Capilulards, enfin des choses de sa composition, que sa 
jeune femme accompagnait sur l'harmonium. Et là... ou ail- 
leurs, sous n'importe quelle tonnelle et devant une picholelte 
de vin blanc, Phonsine me taquinait à son tour en évoquant 
Romainville, Les Lilas ou Meudon ! J'avais ma revanche huit 
jours après. Je proposais une promenade aux Buttes-Chau- 
mont, et nous montions... au Salève, d'où Genève, dans la 
lumière, nous apparaissait comme Paris, vu des hauteurs de 
Belleville. Etions-nous bêtes! 

— Mais non. 

— Mais si. H)xpliquez-moi ce phénomène. Nous travaillions 
bien tranquillement à l'établi, en face l'un de l'autre, et tout 
à coup, nous recevions comme une bouffée de Paris au 



C H A P I T R E D E U X I È M E 77 

visage... Nous nous regardions. — A quoi penses-tu? — Au 
Marché du Temple. — Tiens, c'est drôle, moi aussi. 

« Songez que nous nous aimions, que nous étions entourés 
de compatriotes, que nous ne laissions pas de famille à Paris 
et que nous vivions au sein d'une population parlant la 
même langue que nous. L'illusion de n'avoir pas quitté la 
France devait nous être facile. Eh! bien, pas du tout. Les 
figures elles-mêmes nous étaient moins nécessaires que le 
cadre dont l'exil les dépouillait. Exemple : 

« L n jour, Phonsine, un camarade et moi, nous étions entrés 
au café-concert des Grottes. Un jeune bâtonniste y montrait 
son adresse et terminait ses exercices en battant de quatre 
tambours à la fois. Soudain, voilà notre camarade qui s'écrie : 
« Mais, je ne me trompe pas... c'est Plessis! C'est lui qui 
« précédaitdans la rue de Paris, le 26 mai, l'escorte des otages, 
« en lançant très haut un fusil qu'il rattrapait, comme une 
« canne de tambour-major. » 

« Nous le retrouvâmes plus tard, à Paris, faisant applaudir 
ses imitations, ses transformations rapides et ses jongleries; 
mais, à Genève, il s'agissait bien de Plessis et des otages! Ni 
vus ni connus! L'indication de lieu seule nous avait frappés... 
Rue de Paris... la descente de Romainville, du Lac Saint- 
Fargeau et du Pré-Saint-Gervais!... Ah! je vous réponds 
que nous placions, dans ce cadre-là, d'autres souvenirs que 
ceux du 26 mai, cinq heures du soir! 

« Nos accès d'ennui ne duraient pas; mais l'obsession était 
parfois si forte, si douloureuse, qu'elle allait jusqu'à l'étouf- 
fement. Ce qu'on appelle la nostalgie, c'est une espèce 
d'asthme. Le mal du pays est moral et physique : on en 
souffre dans la tête et dans la poitrine. Langevin, membre 
de la Commune, exilé à Londres, quand il respirait difficile- 
ment, allait, avec sa femme, se faire éventer par le drapeau 
de l'ambassade de France! Et il était internationaliste comme 
moi, comme nous tous.' » 

1. Langevin est mort à l'hôpital Houcicaut en 1913. 



78 P H I L É M O N \- I E L' X DE LA VIEILLE 

Je souriais. — « Quelle idée fausse, tout de même, ont de 
vous les gens qui ne vous connaissent pas I Républicain d'in- 
clination et internationaliste de raison, vous êtes patriote 
avant tout... patriote dans les moelles. 

— Patriote de clocher, oui, comme Proudhon. La patrie 
est une habitude... une longue habitude. Aimer une petite 
patrie n'est pas une raison pour mépriser les autres pays; 
mais puisqu'il faut vivre quelque part, on a le droit d'avoir 
une préférence, hein? Citoyen du monde n'empêche pas 
d'être natif des Gobelins. C'est principalement le dimanche 
que nous nous sentions loin... et seuls! Ah! le dimanche!... 

— Le dimanche est partout pesant. Barbey d'Aurevilly l'a 
défini : l'anniversaire de l'abandon. « Mais c'est dans l'aban- 
don qu'on connaît sa force, ajoute-t-il, et la force n'est-elle 
pas quelque chose qui vaut la peine de vivre? » 

— S'il a dit cela, c'est qu'il a été exilé. 

— Il s'exilait lui-même... en Normandie. Il était, lui aussi, 
patriote de clocher. 

— Nous l'étions tous, à Genève, aussi bien ceux de Lyon, 
du Crcusot, de Saint-Kticnne et de Marseille, que les Pari- 
siens. Il V en avait de tous les quartiers et de toutes les pro- 
fessions..., des jeunes, des vieux, des étudiants de vingt ans 
et des hommes qu'on appelait pères, à cause de leur âge, 
mais aussi parce qu'ils avaient fait leurs premières armes en 
48 : le père Miot, l'ancien pharmacien, représentant du 
peuple, un exemplaire de la Montagne en parfait état de 
conservation; le père Ledroit, cordonnier, soixante-treize 
ans! condamné de 51, comme le père Lion, de la Nièvre; le 
père Légalité, un brave serrurier des Ratignolles, et le père 
Copréaux, un cordonnier encore, deux impénitents de Juin; 
le père Guyon, photographe, victime de Décembre... L'âge, 
en ce temps-là, n'altérait pas les croyances de la jeunesse : 
elles restaient fraîches dans un coffre usé. 

« Il s'agissait de fondre, en apparence tout au moins, les 
éléments dont se compose une proscription. C'est à quoi 
s'employa noire première Société d'aide mutuelle, l'Égalité, 



C H A P I T R E D E U X I È M E 79 

dont le secrétaire était Louis Marchand. Elle finit par admet- 
tre les étrangers, des Russes, pour la plupart, au même titre 
que les Français. Il suffisait, pour faire partie de l'Egalité, 
d'être présenté par deux de ses membres et de n'avoir 
encouru aucune condamnation pour vol, escroquerie, etc.. 
Chaque sociétaire payait une cotisation d'un franc cinquante 
par mois. A son arrivée à Genève, le réfugié sans ressources 
recevait un secours quotidien d'un franc cinquante, rem- 
boursable à la Société. La même somme était allouée à tout 
adhérent malade. Mais l'Egalité ne s'en tenait pas à l'assis- 
tance matérielle des proscrits. Elle compatit au malheur des 
familles qu'avait mises en deuil la quadruple exécution de 
Ferré, Rossel, et du sergent Bourgeois, à Paris ; de Gaston 
Crémieux, à Marseille, au mois de novembre 11. ¥.niin l'an- 
née suivante, c'est encore par ses soins, que fut célébré, au 
stand de Carougc, drapeau rouge déployé, le premier anni- 
versaire du 18 mars, 

« A partir de ce moment-là, nos séances furent peu suivies : 
des mouchards s'y glissèrent; bref, en mai, la dissolution 
s'imposa. Mais une parlote se reforma aussitôt. Tranchées 
de Rives, au domicile de l'ex-chef de bataillon Cœurderoy, 
un professeur de boxe, de canne et de chausson, marié à une 
excellente Alsacienne. Comme elle était plantureuse, on 
l'avait surnommée p]léphantine . Tous les hercules de la 
proscription prenaient pension ou se donnaient rendez- 
vous chez elle : Pégourier, dont la femme, restée à Paris, 
était marchande de vins; Charles Honnct, caporal, qui avait 
déserté le train des équipages; l'ex-colonel Chardon, chau- 
dronnier'; Josselin, membre du Comité central et chef de 
légion; Flamion, dit le gros Paul, cx-lieutenant au 135" 
et menuisier; Hrunereau, commandant du22<S"-; Edouard 
Petite, horloger, ex-capitaine au l.'iO'. Ajoutez à ces gail- 
lards-là, Xoro, fine lame et peintre bigle, qui écrivait 
aussi; Renjamin Sachs, avocat, Victor Cyrille, étudiant, 

1. Mort à Vierzon en 1900. 

2. Louis Hrunereau, mort à Florence en ISSO. 



80 P H I L it M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Edmond Levraud, Protot, Vuillaume, Bellenger, le petit 
Ducrocq, un marchand de charbons de Montmartre, Eugène 
Bras, commissaire de surveillance sous la Commune, et Jules 
Flamet, jeune et riche avocat. Sachs et lui, après un rapide 
passage dans la magistrature assise et debout, la représen- 
taient courant... 

« Eléphantine et Cœurderoy avaient fréquemment des que- 
relles domestiques. « Descendons! » disait-il alors. Elle le 
suivait dans le sous-sol; ils s'y flanquaient une raclée et 
remontaient soulagés, satisfaits d'avoir sauvegardé, au 
dehors, la dignité de la proscription. 

« Ils tâtèrent ensuite d'une brasserie à Plainpalais. On orga- 
nisa chez eux des conférences qui firent passer le temps. Puis 
le groupe se dispersa, après l'expulsion de Cœurderoy et de 
Cyrille, impliqués avec les Lyonnais dans le complot de Bel- 
legarde. 

« C'est au mois d'avril 72 que s'ouvrit la Marmite Sociale, 
fondée par la section de propagande de l'Internationale, dans 
le but de procurer aux réfugiés dont les moyens d'existence 
n'étaient pas assurés, une nourriture saine et à bon marché. 
Vous savez que cette idée avait été mise en pratique à Paris, 
vers la fin de l'Empire, par mon cher Varlin. Mais les Mar- 
mites de la rue Larrey, de la rue des Blancs-Manteaux, de 
la ruedu Château et de la rue Berzélius, n'admettaient comme 
consommateurs que leurs membres adhérents; tandis que la 
Marmite de Genève bouillait pour tout le monde... ICUe fut 
inaugurée dans un pauvre et vaste local situé au fond d'une 
cour, rue des Allemands, 28, au deuxième. Au seuil, se tenait, 
comme l'employé des Bouillons Duval, le dessinateur Bozier, 
ex-membre de la Commission communale du 17''. C'était à 
lui que les clients qui ne payaient pas en espèces, remettaient 
leur bon de repas délivré par VKgalilé. l'ne cloison séparait 
la cuisine de la salle, longue, étroite, garnie de tabourets et 
de tables en sapin recouvertes de toile cirée. Au-dessus de 
la porte, on avait mis le buste de Marianne, naturellement, 
et les murs s'ornaient de gravures cordiales. On parlait haut, 



CHAPITRE DEUXIÈME 81 

et le sujet des conv^ersations, vous le devinez. On mangeait 
pour une somme variant de huit à quatorze sous, le brouet 
de rindigence, préparé tantôt par le cuisinier Lacord ', tantôt 
par Pillard, de Marseille. Un nommé Blancpignon, que l'on 
sut plus tard être un mouchard, lavait la vaisselle. Enfin, le 
service était fait par une jolie brunette, M"'" Paulet, veuve 
d'un réfugié, mort à l'hôpital au début de la proscription. 
On arrosait le repas d'un gros vin du Piémont qui piquait 
des violettes dans la toile rude des serviettes et n'enivrait 
personne. On ne se grisait pas de ce vin-là. 

« Lacord, Lavalette, et le père Massé, dignitaire de la Maçon- 
nerie, gérèrent successivement la Marmite sous le contrôle 
d'un Comité d'administration. Un type, Lacord, ex-membre 
du Comité central... Il est mort à Lariboisière, après une exis- 
tence tourmentée, A la fin, il vendait des pommes de terre 
frites, rue Saint- NLirtin. La plupart du temps, sans res- 
sources, sans abri, il allait demander l'hospitalité et une livre 
de pain, à celui-ci, à celui-là. Combien de fois il est venu 
coucher chez nous ! On s'arrangeait pour le laisser seul. Il 
en profitait pour laver son linge, une chemise et un mou- 
choir, dans la cuisine. On s'en apercevait en rentrant à l'odeur 
d'alcali qui vous prenait à la gorge. D'une probité!... Un jour, 
il trouva un billet de cinq cents francs et le porta chez le com- 
missaire de police. Je le plaisantai. Il prit fort mal la chose. 
Je l'entends encore s'écrier : « J'ai des enfants, je veux leur 
laisser un nom sans tache! » Pas besoin de lessive pour ça! » 

Colomès boucle la parenthèse et continue de projeter tour 
à tour l'ombre et la lumière sur le grand mur nu de l'exil. 

« Malheureusement les fonds vinrent à manquer. Plus de 
foin au râtelier, on se disputa... ; bref, à la fin de l'année, le 
restaurant social qui devait, au bout d'un certain temps, 
devenir la propriété de tous les travailleurs de (ienève, dis- 
parut et ne fut pas remplacé. Mais une vingtaine d'entre nous 
y avaient reconstitué, sur de nouvelles bases, la Société des 

1. Lacord est mort à Paris en 1889. 



82 P H 1 L É M O N V 1 K L' X U E LA VIEILLE 

Proscrits. On l'appela, cette fois, la Solidarité. Elle eut son 
siège rue Berger, aux Grottes. Son président fut un employé 
de commerce nommé Gaston, et son secrétaire, un mécani- 
cien Charles .Michelot. Elle eut des vicissitudes, fut réorga- 
nisée au mois de décembre 1875. avec Alavoine pour trésorier 
et fonctionna jusqu'à l'amnistie. Mais c'était tout de même en 
72 que notre lune de miel... je veux dire celle de la proscrip- 
tion, avait eu son dernier quartier. » 

J'écoutais attentivement le père Colomès. Quelle mémoire 
prodigieuse avait ce vieillard ! Quelle précision dans le détail ! 
Quelle riè\re permanente! Cet irréconciliable ennemi de 
l'encre et des plumes qui la crachent, avait un culte pour la 
lettre ou l'imprimé qui lui rappelaient une circonstance de sa 
vie d'exil. Jamais billets d'amour n'ont tremblé entre des 
mains plus pieuses. Leur émotion me gagnait. Je n'ai point 
connu d'homme qui pût faire sienne autant que Colomès cette 
pensée de M'"' Ackermann : « Il en est de certains points 
culminants de notre vie, comme des hautes montagnes : 
quelle que soit la distance qui nous en sépare, ils nous 
paraissent toujours proches. » 



IV 

Oi'iL y eût dans la vie de mes voisins un autre drame que 
ceux de la Commune et de la proscription, je n'en doutai 
point, un jour que j'attendais, en causant avec M""" Colomès, 
chez elle, le retour de son mari. 

Pour me faire prendre patience, elle avait eu l'idée de me 
montrer un de ces albums de photographies qui constituaient 
autrefois et constituent encore, en province, les archives 
iconographiques de la famille. Tout le monde pouvait les 
compulser sur le guéridon du salon. On y voyait naître, 
grandir et se marier les enfants, qui devenaient à leur tour 
des hommes et des femmes tournés vers le passé. La carica- 
ture (les modes surannées était faite par le temps et mettait 



CHAPITREDEUXIÈME 83 

de l'attendrissement dans le sourire. En leur cadre ovale ou 
rectangulaire, au recto et au verso d'épais cartonnages dorés 
sur tranche et biseautés, les portraits se succédaient par 
quatre, autant que possible groupés sympathiquement. De 
distance en distance, une carte de plus grand format tenait 
toute la page et semblait commander une nouvelle section 
prête à défiler. 

C'était le reliquaire des affections et du souvenir. 

L'album de Phonsine, relié en chagrin, avait perdu l'agrafe 
d'un de ses fermoirs. 

« Dame! il a fait toute la proscription! » me dit-elle avec 
orgueil. 

Il y paraissait. La peau était égratignée, maculée, flétrie; 
mais ce qu'elle recouvrait et défendait me ravit encore. 

D'abord une reproduction du buste de la Liberté, sculpté 
par Gustave Courbet et qui surmonte une fontaine de La- 
Tour-de-Peilz. C'était comme l'icône au seuil de la maison'. 

Ensuite, venait, accoudé sur une table, en redingote noire 
et pantalon clair, le visage pensif, dans un collier de barbe 
brune, Eugène Varlin, le jeune relieur socialiste, le héros qui 
prépara de son cerveau plein et de ses mains pures, l'éman- 
cipation de la classe ouvrière. 

Delescluze, Vermorel, Flourens, Ferré, Rossel, Millière, 
Tony Moilin, Gaston Crémieux, qui ne manièrent jamais 
l'outil, eux, ne méritaient, aux yeux de Colomès, une place 
à côté de Varlin, que parce qu'ils étaient morts en beauté, en 
lumière, comme lui. 

Puis, je ne reconnus plus personne. C'était la foule des 
anonymes, des dévouements obscurs, des combattants dis- 
persés par la rafale versaillaise et tournoyant dans l'espace..., 
toute la famille de Colomès et de Phonsine, en un cimetière 
aux concessions rapprochées, avec des allées entre elles et le 
même entourage modeste pour chacune. Sur toutes, le vieux 



1. Il y en a une reproduction à Meudon, devant la porte de la terrasse du 
château. 



84 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

ménage mettait un nom, une date, et parfois ses regrets en 
guise d'immortelles. 

Phonsine, cependant, baissait la voix pour me donner un 
détail que je n'entendais pas, saisi de respect, moi aussi, 
devant ces figures enfumées et comme noires encore de 
poudre. 

Ces ouvriers, la semaine finie, pouvaient se reposer, 
attendre, en rabâchant éternellement, des jours meilleurs. 
Ils avaient célébré le dimanche en prenant le fusil. Ils avaient 
cru, eux aussi, eux les derniers, que leur sang répandu 
crierait : Succès! Succès de leurs revendications, réalisation 
de leurs espérances, accomplissement de leurs vœux... 
Comme si une saignée avait jamais fortifié le malade sur qui 
on la pratique! Les fils, heureusement, sont revenus de 
l'erreur des pères,.., mais cela empéche-t-il de vénérer les 
pères, dont le sang généreux abreuva les sillons? 

Les mères aussi... qui furent à la peine et souvent au mar- 
tyre... Quelques-unes, des ménagères que le bonnet à brides 
endimanchait devant l'objectif, étaient là... Avaient-elles bien 
compris le sens et la portée de l'insurrection? Qu'importe! 
leur place était là tout de même. Elles avaient suivi un père, 
un frère, un mari, un amant; elles les avaient suivis aveu- 
glément, soit! Mais leur cécité, conséquence du siège, des 
privations, de la misère, imposait, en ce cas, le respect réclamé 
par l'exclamation de Colomès, un peu comique dans la forme 
seulement : « Chapeau bas, fils Dumas, devant ces femmes, 
à qui ont ressemblé les femelles de Versailles et de la terrasse 
de Saint-Germain, les femelles aux Camélias, — lorsqu'elles 
furent mortes! » 

Mais quels étaient ces deux-là, debout, appuyés l'un sur 
l'autre, et figés dans l'attitude et l'apparat d'un couple, le jour 
des noces, au Lac Saint-Fargeau? 

« C'est nous, peu de temps après notre arrivée à Genève, 
dit Phonsine. Vous ne nous auriez pas reconnus. 

- Non. 

— Etienne, pour s'échapper, avait fait couper sa barbe et 



CHAPITREDEUXIÈME 85 

elle n'était pas encore repoussée. C'est par un Français nommé 
Lériot, élève de Nadar, établi aux Pâquis, que nous avons 
été photographiés. J'étais plus grosse qu'à présent, hein!... 
pour cause. » 

Et pour m'éclaircir l'allusion, ayant posé le doigt sur un 
portrait de gamine, voisin du groupe, elle ajouta : 

« Louise, notre fille. » 

J'ignorais que le ménage eût un enfant. Immédiatement, 
l'idée d'un deuil affreux me traversa l'esprit. 

« Vous l'avez perdue? 

— Non, répondit Phonsine. Elle est mariée en province. 
Son père ne la voit pas. » 

Je n'avais qu'à insister un peu, je le sentis, pour faire 
sourdre une confidence ; mais la clef tourna dans la serrure : 
Colomès rentrait. 

« Ne lui dites pas que je vous ai parlé de Louise, ça vaudra 
mieux », murmura Phonsine en refermant l'album qu'elle 
rangea. 

Je lui donnai aussitôt un gage de discrétion en fournissant 
le sujet d'une conversation que nous avions l'air de pour- 
suivre. 

« Savez-vous , cher ami, ce que je demandais à votre 
femme? 

— Ma foi, non. 

— Ce que signifie cette liste d'auteurs célèbres dressée par 
vous, là... 

— Ah!... le pilori! » 

Le pilori était une bande de papier 'épinglée au mur, jà 
droite de la cheminée. Elle portait, tracés d'une main ferme, 
ces noms, que j'ai copiés plus tard : 

Maxime Du Camp. Renan. 

Louis Blanc. Goncourl. 

Théophile Gautier. Champ fieury. 

Leconle de Lisle. Caro. 

Jules Simon. A bout. 



86 



1* H I I. K M O N V I E f X D li LA VIEILLE 



Ernest Daudet. 

Lou'iH Veuillol. 

F. Sarcey. 

De Pressensé. 

Le /lis Dumas. 

Henri Martin. 

Paul de Saint-Victor. 

Mendès. 



La S and. 

./. Claretie. 

Barbey d'Aurevilly. 

Berge rat. 

Taine. 

Littré. 

Bourget. 

De VosrDé. 



Chaque fois que Colomès relevait dans un livre, un journal, 
une condamnation sévère de la Commune ou de ses partisans, 
il ajoutait à la liste le nom du juge. C'était ce qu'il appelait 
le pilori. 

« Et j'en oublie certainement, » soupirait-il parfois. 

Ce poteau infamant, j'ai dû contribuer moi-même à le 
pourvoir, en prêtant à mon voisin beaucoup de livres qu'il 
n'avait jamais eu les moyens d'acheter. 

— Il vous faudra bientôt une rallonge, comme en ont, dans 
les livrets militaires, certains feuillets de punitions, lui dis-je. 

— J'en mettrai unel Que tout ce qu'ont vomi contre nous 
les écrivains bourgeois retombe sur eux! 

.le me souviens de son irritation à la lecture de la Corres- 
pondance de George Sand. Dans une lettre écrite après la 
Commune, elle dit notamment : « Ne défendons pas cette 
horde infâme. » 

— Ahl s'écria Colomès, en me rapportant le volume, je lui 
conseille de parler! Avec le fils Dumas, c'est vieille et jeune 
garde! Pas étonnant que la vieille ait maudit le pétrole : elle 
ne brûlait que de l'huile. Kt ce qu'elle en a brûlé!... Une 
chose ne vous frappe pas ? 

— Laquelle? 

— La quantité de pouates qui ont éprouvé le besoin de nous 
donner le coup de dent du chacal? (Colomès prononçait le 
mot poète comme il eût fait pouah ! avec un indicible mépris.) 
De quoi ces mirlitons se mêlent-ils? 

— Des mirlitons, ,. pas tous! Plutôt des oiseaux qui vous 



C H A P I T R E D E U X I È M E 87 

reprochent de les empêcher de chanter, en troublant le 
bocage. 

— Allons donc! Ces inutiles ne voient, dans la révolution 
sociale, que la fin de leur scandaleux privilège. Rassurez-les. 
Comme ils ne sont bons à rien et qu'ils ont toujours vécu du 
Pouvoir, le jour où la racaille aura le dessus, ils feront can- 
tate à la racaille... et elle est assez bonne fille pour les entre- 
tenir, comme la monarchie et l'Empire ont payé leurs services 
à Hugo, Banville, Théophile Gautier, Leconte de Lisle... et 
autres faiseurs de carambolages! 

— Pierre Dupont, lui-même, cher ami, ne fut pas, hélasl 
plus ferme dans ses principes, ni dans son désintéresse- 
ment. 

J'ai jeté exprès le nom de Pierre Dupont, protégé de la 
princesse Mathilde et rallié à l'Empire. 
Colomès, atteint dans sa prédilection, bondit : 
« Pierre Dupont eut des défaillances, c'est vrai; mais il 
vécut toujours près du peuple, lui! Vos pouates sont cour- 
tisans et menteurs de nature. Voilà votre Théophile Gau- 
tier... 

— Un grand écrivain doublé d'un brave homme. Un ouvrier 
comme vous : Gautier-le-Diamantaire... ///our/ia/7 la meule, 
disait-il, pour faire vivre les siens, et sur cette meule il taillait 
des diamants à facettes. En politique, ma foi, je crois bien 
qu'il professait l'indifférence de Banville et que tous les deux 
étaient du parti romantique exclusivement. 

— C'est plus commode. On attribue à Gautier, en tout cas, 
un mot que les francs-fileurs de 70 ont trouvé admirable. 
Lorsqu'il apprit, étant hors de France, que la guerre était 
déclarée, il s'écria noblement : « On bat maman, j'accours! » 

— Et il accourut, en effet. 

— Oui..., mais non parce qu'on battait sa mère. 

— Et pourquoi donc ? 

— Ah! vous êtes encore un drôle de paroissien... qui fait 
semblant de lire son livre de messe! Ouvrez le Journal des 
Goncourl, citoyen, vous y verrez votre Concourt rencontrant 



88 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

Gautier et lui disant : « Pourquoi diable, Théo, êtes-vous 
revenu de Suisse? » Et Gautier de répondre, sincèrement 
cette fois ; « Le manque de monnaie, mon cher, cette chose 
bête qu'on appelle faulte d'ar^enl! » Et il se mit à en gagner 
sur notre dos, \e pouale filiall Terrible GoncourtI Quelques 
jours après les massacres, les incendies et les ruines de mai, 
il dîne avec Flaubert, qui est venu à Paris chercher un ren- 
seignement... pour La Tentalion de sainl Anloine! Et Gon- 
court note : « Ce cataclysme semble avoir passé sur lui sans 
le détacher en rien de la fabrication de son bouquin! » Ah ! 
ils se jugent bien entre euxl Des fabricants de bouquins, 
voilà ce qu'ils sont! Quand le bouquin va, tout va! Tas d'en- 
trepreneurs! » 

Et la joie de m'avoir collé sous bande ayant fait tomber son 
pantalon, il le remonte à deux mains, puis exécute deux ou 
trois flexions légères, comme pour accommoder la fourche. 



CHAPITRE III 

NUAGES SUR GENÈVE ET SUR PARIS 



I 

J'eus quelque peine à démêler les raisons de la rancune que 
Colomès nourrissait, non pas positivement contre la 
Suisse, mais contre ses habitants. 

La proscription, somme toute, n'avait eu qu'à se louer de 
son premier contact avec la population genevoise, exception 
faite, bien entendu, de la bourgeoisie dirigeante, qui déte- 
nait les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. 

Celle-ci rendait l'Association internationale des travail- 
leurs responsable des dernières grèves dont Genève avait été 
le théâtre avant la guerre : grève des tailleurs de pierre et 
maçons; grève des typographes et des tailleurs d'habits en 
1869 ; grève des plâtriers et des tuiliers ; grève générale enfin 
des ouvriers du bâtiment, en 1870. L'aristocratie financière 
genevoise voyait la main de l'Internationale partout, mais 
surtout dans sa poche et son inquiétude mijotait au feu 
des informations tendancieuses, publiées par le Journal de 
Genève, son interprète. 

Les trente sections ouvrières de Genève et celles de la 
Suisse romande possédaient, heureusement, d'autre part, 
leurs journaux de combat. A VEg^alilé, leur organe fédéral, 
avaient collaboré en 1869, Varlin, Elisée Reclus, Malon, 
Bakounine. .. En 1870, une autre feuille, la Solidarité, con- 
tinuant r/s^aZ/Ve, s'était publiée à Neuchâtel, sous la direction 
de James Guillaume; mais le gouvernement la supprima, au 
mois de septembre, à la suite d'un article invitant les inter- 



90 I' H l L i: M O N V I E L- X DE LA VIEILLE 

nationaux suisses à faire cause commune avec leurs frères de 
France. 

Auparavant, lors de la grève du Creusot, en mars 1870, le 
Comité fédéral romand avait ouvert, pour la soutenir, une 
souscription, et après la condamnation par le tribunal d'Au- 
tun, de vingt-cinq grévistes, pour la plupart pères de famille, 
Charles Perron, prêchant d'exemple, avait offert de prendre 
temporairement, à sa charge, l'enfant d'un détenu. 

A deux reprises, pendant la Commune, les 15 avril et 17 
mai, les internationalistes suisses, réunis au Temple-Unique, 
avaient envoyé à leurs frères parisiens des adresses de féli- 
citations. 

Enfin, la Commune vaincue, le 29 mai, une assemblée popu- 
laire, convoquée par la Société du (irutli et par l'Association 
politique ou^•rière nationale, demandait au Conseil fédéral 
que les réfugiés venant de France fussent accueillis comme 
des victimes ayant droit à l'hospitalité. 

La Suisse prolétarienne semblait donc leur tendre les bras, 
et elle les leur ouvrit en effet; son attitude, lorsque Razoua 
fut arrêté, le témoigne. 

A quoi fallait-il attribuer le désabusement du ménage? Car 
Baucis, naturellement, emboîtait le pas à Philémon. 

« Klle aussi, me dit-il, sur la foi des noircisseurs de papier, 
avait rêvé une Suisse agricole et pastorale, avec petits cha- 
lets, bergères des Alpes, sonnailles et ranz de vaches..., 
comme nous rêvions, nous, une démocratie appuyée sur de 
fortes institutions communales. Et dame! c'était un autre 
tableau que (îenève lui présentait... 

— La ville, pourtant, 

Im rillc d'nii la rue embrasse 

TanI (le inonls bleus coiffés d'argent! 

— Encore une bonne blague de pouate! Je vous jure qu'on 
ne songe guère à lever les yeux pour les contempler, l'hiver, 
quand la bise vous coupe la figure en quatre et que tout s'en- 
veloppe de brumes glaciales! Et l'hiver, à Genève, dure plus 



CHAPITRE TROISIÈME 91 

longtemps que l'été. Ce qui m'apparut, à moi, invariable- 
ment coiffé d'argent, c'est Genève elle-même..,; et cependant, 
à cette époque, les dépôts delà France, alarmée pour sa 
pelote, n'atteignaient pas seize cents millions I En réalité, la 
Suisse est une république ombrageuse, usurière et hôtelière, 
qui nous regardait de travers, parce que nous avions la pré- 
tention de gagner le pain que nous lui demandions. Pas d'ar- 
gent, pas de Suisse I C'est le temple et les marchands. On vit 
de l'étranger, on ne l'aime qu'à condition qu'il fasse de la 
dépense. Tout concourt à l'attirer et à l'édifier, pour qu'il 
revienne ou que ses capitaux séjournent à sa place. La Suisse 
vertueuse et n'autorisant que des distractions honnêtes, est 
l'hôtellerie bien tenue où l'on ne reçoit pas les voyageurs 
sans bagages, ni les femmes seules. Elle prodigue les garan- 
ties de sécurité, toujours dans l'espérance qu'on s'en sou- 
viendra, le cas échéant, de mettre la forte somme en lieu sûr. 

— Cependant les réfugiés pauvres comme vous, elle ne les 
repoussa pas. 

— Elle les toléra..., pour se donner l'air équitable et géné- 
reux. Ses villes de plaisance, au fond, sont autant de petites 
sœurs des riches, mais nul ne s'entend mieux que Genève à 
les cajoler pour hériter d'eux. Le roi n'est pas son cousin..., 
mais un duc de Brunswick, soixante-dix fois millionnaire, est 
son oncle. 

— On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre. Je vous 
trouve sévère, monsieur Colomès. 

— Mais non; si je l'étais, j'aurais comparé la Suisse à une 
servante-maîtresse qui n'a de complaisances que pour qui- 
conque la rétribue...; des charmes, et pas de sens! Il est 
certain que l'on nous eût fait bien meilleur accueil, dans tous 
les cantons, si nous y étions arrivés menant grand train, 
comme après le 4 septembre, les bons serviteurs de l'empire, 
serviteurs qui avaient pillé la maison avant de partir, ou qui 
l'avaien t li v rée com me Bazaine.(^ar ce dernier vint également, 
vers l'automne de 71, prendre l'air du lac. Le bruit courut même 
qu'il avait reçu, â l'hôtel delà Métropole, où il était descendu, 



92 PUILÉMO.N \IEUX DE LA VIEILLE 

la visite de son ex-empereur. Toujours est-il que le Maré- 
chal ne se privait de rien et qu'il était salué en conséquence. 
Je le rencontrai une lois, affalé dans sa voiture, et j'avais 
bien envie de lui jeter le mot du moraliste aux lionnes pau- 
vres : «Place aux honnêtes gens qui vont à pied! » Mais, 
auprès de nous, économes pour cause, les autres étaient de 
si bonne compagnie! Rien à perdre avec eux. Ils avaient 
l'habitude du luxe et leur portefeuille était rebondi. C'est à 
l'étranger surtout que l'argent n'a pas d'odeur. Ceinture 
dorée certifie bonne renommée. L'essentiel est de financer, 
peu ou prou. La Suisse ne dédaigne pas les petits profits. 
Devant le client, elle est toujours béante, sinon comme un 
guichet de comptoir d'escompte, au moins comme un passe- 
plats. Ne lui parlez pas, après ça, de ces voleurs qui, n'ayant 
rien volé du tout, usurpaient leur réputation. Sans le sou, 
drapés dans leurs scrupules et leur imprévoyance, ils n'étaient 
plus dignes du moindre intérêt, et nous en eûmes la preuve. 
Toutefois, il faut être juste : ce sentiment de fraternité dont 
la Suisse n'était pas animée à notre égard... 

Je l'interromps pour protester. 

«Oh! Monsieur Colomès, comment pouvez-vous dire!... 
Avez-vous oublié l'hospitalité accordée à la malheureuse 
armée de Bourbaki? 

— Non, mais je n'oublie pas non plus que la Suisse pré- 
senta ensuite, comme d'habitude, sa note d'hôtel, douze mil- 
lions, frais directs et indirects compris... 

— Les bons comptes font les bons amis. 

— Bien. Le service..., enfin la reconnaissance se règle donc 
à part. Où en étais-je? Ah!... ne croyez pas que les Suisses 
entre eux fraternisent davantage. Le Vaudois déteste le 
Bernois et le Genevois les tourne en dérision tous les deux. 
Chacun pour soi etchascun en sa chascunière. Bref, l'homme 
ne tient pas ce que son gouvernement et ses paysages pro- 
mettent. Le cadre vaut mieux que le portrait. Infatué de sa 
ville et de son lac, le Genevois a encore une excuse. Infatué 
de lui-même, il n'en a pas. Dans sa nature intime, ah! qu'il 



CHAPITRE TROISIÈME 93 

manque de pittoresque et d'élévation ! Les sommets n'exis- 
tent qu'autour de lui. Enfin, relativement à la liberté, je con- 
sidère la Suisse comme une école d'apprentissage surfaite. 
Elle convient tout au plus à des gens dont l'idéal est de tirer, 
de boire, de palabrer et de voter. L'esprit démocratique, au 
pays de Calvin, est à l'image de ce que Herzen appelle les 
hangars religieux et les manufactures de sermons. Rien ne 
s'élance de ces édifices sans clochers, rien ne s'entend au loin 
de ces appels sans cloches! 

— Et celles de Saint-Pierre? C'est le son grave de la Clé- 
mence qu'exhale Genève, dans la nuit du 31 décembre, 
comme un soupir de délivrance... 

— Pas flatteur pour les Français, dont il accompagnait le 
départ, en 18141 

— Peu importe. Alors, vous aimez les cloches, monsieur 
Colomès? 

— Oui, c'est un bruit populaire. 

— Et de même qu'il n'est pas nécessaire d'aimer l'armée 
pour évoquer sa vie au fracas des tambours, on peut conci- 
lier l'athéisme et le goût des processions d'hommes, de fem- 
mes et d'enfants, que font surgir, dans les nuages, en rêve, 
les carillons, les tocsins et les glas. La fantastique Revue 
nocturne, de Raffet, n'est rien auprès des revues d'un autre 
genre auxquelles on assiste, en écoutant les cloches! » 

Je ne me rangeais pas, néanmoins, à l'opinion de mon 
voisin sur Genève. Elle me paraissait contredite par les faits. 
La Confédération helvétique s'était bel et bien honorée en 
refusant de livrer à Jules Favre les réfugiés de la Commune. 
Sans doute, la décision des autorités fédérales s'inspirait du 
sentiment public manifesté dans les meetings...; mais raison 
de plus pour reconnaître que le peuple suisse ne méritait 
point le reproche d'être moins avancé que son gouvernement. 

Colomès ne se rendait pas. 

« Ai -je dit que la Confédération obéit avec empresse- 
ment aux injonctions des grandes puissances? Non. Ce qui 
n'empêche pas que, pour elle aussi, les temps héroïques sont 



94 P H I L É M O N %■ I E U X DE LA VIEILLE 

passés. La Suisse moderne n'a hérité de ses ancêtres que leur 
répugnance à saluer le chapeau de Gessler. Mais Guillaume 
Tell, pour s'épargner cette humiliation, se contenterait au- 
jourd'hui de faire un crochet. Sous des dehors bénins, la 
Suisse excelle à éconduire les gens qui rembarrassent, 
rivaux ou proscrits. A preuve que Genève, ville de finance 
et d'agiotage, ne compte pas d'Israélites parmi ses nom- 
breux banquiers. Ceux-ci, n'avant rien à apprendre des 
autres, ont jugé préjudiciable de les admettre au partage. 
Genève a proclamé l'égalité des cultes. Ils sont égaux, assu- 
rément... en ce sens que protestants et catholiques mesurent 
ensemble la liberté à l'aune de leurs intérêts spirituels et 
commerciaux. Ne vous exagérez donc pas le bonheur de 
vivre en ce doux pays. Maintenant, c'est vrai qu'il y en 
eut de plus à plaindre que nous. Si Genève n'aimait pas les 
Ct)mmunards, Lausanne les avait en aversion. 

— Il v a une classe dirigeante en Suisse, comme ailleurs, 
et cette classe a les défauts inhérents à sa nature; mais au- 
dessous d'elle, vous a\e/. trouvé assistance et solidarité. 

— Pas autant que vous le supposez. Le monde ouvrier, 
composé de la Fabrique et du Bâtiment, était divisé, à notre 
arrivée. On chercha, de part et d'autre, à nous accaparer. 
On nous aima conlre quelqu'un , comprenez-vous? Vous 
savez que le mot Fabrique est un terme spécial servant à 
désigner les ouvriers qui vivent de l'horlogerie et de la bi- 
jouterie : monteurs de boîtes, guillocheurs, graveurs, faiseurs 
de ressorts, de pignons, de remontoirs, d'échappements, de 
secrets, de pièces à musique, pivoteurs d'arbre, polisseurs, 
repasseurs, finisseurs, etc.. On les appelait cabinoliers. Ils 
se distinguaient du peuple des ateliers, des usines et des 
chantiers. C'était l'aristocratie des mains fines vouées aux 
besognes délicates. Le cabinotier, pur Genevois, dru, nar- 
quois et sensible, sous des dehors pesants, gardait son lan- 
gage, ses mœurs, ses fêtes, son quant-à-soi. Il avait de nos 
anciens compagnons du tour de France, ce compagnon du 
tour de ville, la conscience de sa valeur et la fierté de son 



CHAPITRETROISIÈME 95 

état. Il constituait une élite et restait en marge de la classe 
ouvrière. C'était un petit bourgeois en herbe. On le vit 
mieux encore lorsqu'il se jeta dans la politique radicale avant 
de se perdre définitivement dans la grande industrie. Car ce 
n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. Quand nous arrivâmes 
en Suisse, la question sociale n'avait qu'un intérêt local et de 
parti pour ces ouvriers hors rang. Ils ne voyaient pas plus 
loin que le bout de leur lac et cherchaient à nous avoir avec 
eux surtout pour faire nombre. Lorsque Bakounine intro- 
duisit l'abolition de l'État dans le programme de l'Interna- 
tionale, Messieurs de la fabrique, envisageant les consé- 
quences d'un mouvement dont la direction leur échappait, 
se défilèrent. 

« Quant aux ouvriers du bâtiment, Savoyards, Italiens, 
Belges, Allemands, qui n'exerçaient pas de droits politiques, 
ils formaient une population pauvre et laborieuse, dont l'ins- 
tabilité rendait l'organisation et l'appui difficiles. A Genève, 
qui manque de bras volontairement, tous les gros ouvrages 
sont faits par des étrangers. Le Suisse se venge d'avoir été 
mercenaire autrefois, dans les armées, en employant à son 
tour des mercenaires dans l'industrie. Il est banquier, il est 
marchand, il est hôtelier; il n'est pas ouvrier. Il a le mépris 
des gens de bras, un mépris mêlé de crainte. Il les occupe à 
la dernière extrémité et ne les retient pas. Ils font tache dans 
un pays qui trafique de ses beautés. Aussi voyez-vous les 
Suisses s'expatrier, aller tenir au loin des hôtels et des pen- 
sions de famille, plutôt que de faire ce que font les charpen- 
tiers, terrassiers, couvreurs, serruriers, et les rats blancs de 
Savoie, les maçons. 

« En 1871, toute la réserve d'indépendanceetd'énergie était 
dans les montagnes du Jura, et je vous le prouverai. Mais 
n'anticipons pas. En réalité, sauf auprès d'une poignée de 
Genevois et de quelques Russes, nous trouvâmes, à Genève, 
peu de bras ouverts, peu d'aide effective et désintéressée. 

« Charmants, les Husses..., discoureurs à pertede souffle et 
de sommeil...; mais il faut avoir le temps de les fréquenter. 



96 PHILÉMON VIE IX DE LA VIEILLE 

C'était bon pour ceux d'entre nous qui ne travaillaient pas. 
Je ne connais guère d'hommes plus indolents que les Slaves. 
Or, j'ai cette faiblesse, citoyen, d'aimer que mon interlocu- 
teur ne discute avec moi des conditions du travail, qu'après 
avoir lui-même tra^•aillé, c'est-à-dire en complète connais- 
sance de cause. Quand nous avions bavardé toute la nuit, les 
Russes allaient se coucher, tandis que je me mettais à l'ou- 
vrage. A la longue, cette façon de résoudre la question 
sociale me refroidit légèrement à leur endroit. » 

Allons donc! Je comprenais enfin pourquoi ni les Suisses 
ni les Russes n'agréaient au père Colomès. Il avait trop 
regardé leurs mains sans métier, leurs mains improduc- 
tives...; vice impardonnable pour le vieil ouvrier dont la 
religion du travail avait ceci de commun avec toutes les reli- 
gions, qu'elle excommuniait quelqu'un. 



II 

Arx beaux jours, dès que les fenêtres frappées de soleil 
s'ouvraient, les dimanches pour Colomès et pour moi 
devenaient insupportables. Il n'y avait qu'à quitter la place. 
Impossible de tra\ ailler, de lire, de rêver, de chanter mêmel 
L'ennemi surgissait de toutes parts, nous enveloppait et nous 
réduisait à l'imbécillité. Des pianos, massés à tour de bras 
par des virtuoses et des novices, également redoutables, 
nous importunaient de leurs cacophonies. Ou bien, un jeune 
travailleur, occupé toute la semaine au bureau, à l'atelier, 
se délassait, soit en raclant un violon, soit en soufflant dans 
une clarinette. FA cela du matin au soir, l'un après l'autre 
ou simultanément. Tous les bruits enfermés pendant l'hiver, 
dans la maison d'en face, débondaient. 

Il V avait à peine une heure de répit après déjeuner. Phi- 
lémon et Baucis, qui ne restaient pas longtemps à table, en 
profitaient pour écouler rapidement quelques chansons de 
leur répertoire ; et c'était comme une brise entre deux rafales. 



CHAPITRETROISIÈME 97 

Phonsine chantait en ôtant le couvert et Philémon l'accom- 
pagnait à la tierce, en roulant, sur un bâton, la toile cirée 
qui leur tenait lieu de nappe. 

Porté aux concessions par un repas frugal, Philémon ne 
songeait pas alors à taquiner sa femme. Il s'abstenait de 
refrains virils, condescendait aux ariettes qu'il aimait, au 
fond, tout autant, car ces vieux flacons égouttaient l'essence 
de sa jeunesse sentimentale. 

Dès que le piano lâchait ses cataractes, le couple, fuyant 
devant l'inondation, s'en allait faire un petit tour au Parc de 
Montsouris, parc plébéien que Colomès préférait au Luxem- 
bourg, jardin de la bourgeoisie, de ses enfants et de leurs 
écoles. 

« Et puis, ajoutait-il, on a trop fusillé là, en 48 et en 71 1 » 

Montsouris, plus jeune, n'avait pas d'histoire. Rien au 
casier. Sa réputation était vierge. 

Hélas! nous n'étions encore, avec le piano, qu'au commen- 
cement de nos peines 1 Une nouvelle calamité, à laquelle 
j'eusse dû m'attendre, vint ruiner à jamais, un dimanche, 
tout espoir de tranquillité. 

Il faisait un temps merveilleux, si engageant que je pen- 
sais bien voir mes persécuteurs ordinaires déloger et que je 
me réjouissais de cette circonstance propice au travail. Accou- 
dés à leur croisée, Philémon et Phonsine eux-mêmes, rassu- 
rés, roucoulaient la cavatine congruente à ce beau jour : 
Robe légère, chapeau de bergère..., de nos bois une fleur... 
Et je me sentais léger, dispos, prêt à proclamer avec eux 
que « toujours la nature embellit la beauté »! 

Tout à coup d'un gueuloir invisible, sortit une voix de 
polichinelle enchifrené, une caricature de voix qui éructa 
une espèce d'annonce inintelligible à la distance où je me 
trouvais. Puis, le refrain populaire : Viens poupoule !... se 
mit à bouillir sur un feu vif et grésillant, sans nous faire 
grâce d'un couplet. 

Mais ce n'était pas tout. A la chanson des rues succédèrent 
une polka avec solo de piston, un monologue, l'air de Faust : 



98 F H I L K M O N \ I E l X DE LA \ I E I L L E 

Gloire immortelle..., et une fanfare de chasse, tout cela 
présenté sur un plateau, avec le rince-bouche en métal, pareil 
à une cuvette de dentiste. 

Pour terminer, un pot-pourri militaire et dramatique nous 
fit entendre, mêlées, la Charge et la Marseillaise, accompa- 
gnées du crépitement de la fusillade, des clameurs de la 
troupe ruée à l'assaut, des sonneries enfin : Cessez le feu! 
Au drapeau! Pour défiler! etc.. Bref, quelque chose de stu- 
péfiant, une bataille imitée, dans les coulisses de l'Ambigu, 
par un chef d'accessoires dément. Le progrès, c'était non 
plus de verser quelque héroïsme au cœur des citadins ras- 
semblés autour d'un kiosque à musique, mais de leur porter 
cet héroïsme chez eux, comme les marmitons portent des 
côtelettes à la sauce, dans une boîte qui les tient chaudes! 

D'abord interdits, Philémon et Baucis levèrent les yeux, 
m'aperçurent et me confièrent, par gestes, leur détresse. 

Le gramophone et ce qu'on jette dans cette poêle à frire 
entraient en ligne contre nous. 

Tous les dimanches, à partir de celui-là, ce fut la distrac- 
tion des locataires d'en face. Après déjeuner, ils s'installaient 
devant la bouche du monstre et recevaient au visage, avec 
béatitude, ses bordées de sons toujours les mêmes, couron- 
nées par les deux marches militaires, Samhre-el-Meuse et 
la Fielraile de Crimée, quand ce n'était pas les cris de guerre 
du régisseur diabolique et de ses figurants enroués. 

L'été suivant, ce fut l'émulation, le phono contagieux, 
l'épidémie. A d'autres fenêtres apparurent d'autres vomi- 
toires, des pavillons, des trompes, des tuyaux de décharge, 
des réservoirs de chasse qui épandirent le purin du café-con- 
cert, les ripopées des fanfares militaires et les eaux de toi- 
lette de l'opéra-comicjuc, alternativement. C'était le bar et 
la foire en famille, l'outrage au silence par le plus tyrannique 
des bruits. L'ogre semblait avaler des disques et les dégorger, 
comme, au jeu de tonneau, une grenouille qui rendrait la 
monnaie des palets. Pas moyen de se soustraire à cette agres- 
sion, autrement que parla fuite! Encore le bourreau a-t-il, à 



CIIAPITRETROISIÈME 99 

présent, des acolytes qui vous poursuivent et vous signifient 
partout votre arrêt. 

Ahl tu te plaignais des pianos : voilà l'orchestre automa- 
tique! Tu te croyais bien à l'abri des entreprises du beuglant 
et du bastringue : ils portent en ville ! Tu n'as plus la grimace 
des pitres, c'est vrai, mais leur suave organe est réchauffé 
au bain-marie à ton intention! Conquête du progrès! Tu 
participeras bon gré mal gré, aux joies de la foule. Le temps 
de visser l'entonnoir et d'ajuster les disques, et l'on est à toi... 
Que veux-tu que l'on te serve sur le zinc? Tout ce que tu 
n'aimes pas? Le broc est là qui s'évase comme pour t'inviter. 
Tends l'oreille, trinque avec tes voisins et bois à la régalade. 
A la tienne! C'est la tournée du bistro! 

Nous nous sauvions. Colonies et moi, pour ne pas devenir 
enragés. 

« Quand je pense, bougonnait-il, que nous avons donné au 
diable l'orgue de Barbarie! » 

Je protestais: — Pas moi, il était humble, lui, et tout gon- 
flé de soupirs qui répondaient aux nôtres. Il avait la discré- 
tion d'une musique d'accompagnement. 

— Allez donc imposer silence à une bouillotte pareille, dit 
un jour Phonsine. Hein, ce n'est pas comme au plateau de 
Châtillon!... 

— Que s'est-il donc passé au plateau de Châtillon, madame 
Colomès? demandai-je. 

— Oh rien..., ça ne vaut pas la peine... 

— Mais si, fit le père Colomès, raconte... 

— Non, raconte, toi... tu sauras mieux. 

Philémon s'exécuta : « Eh bien! voilà. C'était quelque 
temps après l'amnistie, à notre retour de Genève... Chaque 
dimanche nous revoyions Paris et ses environs. Nous en 
reprenions possession. Mais quelles transformations en dix 
ans! Nous avions souvent de la peine à retrouver sous les 
embellissements, si l'on peut dire! les endroits qui nous rap- 
pelaient notre enfance et notre jeunesse. Nous faisions des 
voyages de découvertes. Un dimanche donc, nous voulûmes 



100 P H I L K M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

revoir le plateau de Châtillon, en souvenir du siège et de la 
batterie prussienne que les Versaillais utilisèrent contre 
nous, après la malheureuse sortie du 3 avril... ; le plateau de 
Châtillon, citoven, d*où la vue sur Paris est si belle! 

— Ah! oui, qu'elle est belle! murmura Baucis en écho. 

— C'était en plein été. Il y avait foule là-haut, comme au 
temps où l'on allait gobichonner sous les lilas et la vigne 
vierge du père Michel, du père Lepage ou de la mère Sens... 
tous disparus... et le moulin à vent avec eux! Je proposai 
tout de même à Phonsine de dîner, comme deux amoureux, 
sous la tonnelle d'un gargotier. Nous étions entourés de 
sociétés bruyantes qui ne nous gâtaient pas le plaisir, car, à 
ce moment-là, tout nous semblait aimable et partout nous 
étions chez nous. Mais quand la nuit fut tombée, on s'éman- 
cipa dans les bosquets voisins du nôtre, et certaines plaisan- 
teries commencèrent à me donner sur les nerfs. « Ne t'agite 
« donc pas, me disait Phonsine; ils sont jeunes, ils s'amu- 
« sent! » Mais j'éclatai, à la fin, quand ils attaquèrent, entre 
autres stupidités, une scie du jour : Joséphine elle est 
malade... quelque chose de bête à déchausser les dents! 

« Ce fut plus fort que moi. « Attends, dis-je à Phonsine, je 
vais leur couper la musette! » 

« J'avais encore une bonne \oix, alors... Je me levai et, dans 
l'obscurité, sous le berceau, je leur on\ovai Les Cerises... 
eh! bien, oui, quoi! Les Cerises, de Pierre Dupont... Il n'y 
en a pas trente-six... 

« Ah! l'effet de ce chef-d'œuvre sur la bande joyeuse, vous 
ne vous en faites pas une idée, citoven! 

— Tu ne Tas jamais mieux chanté que ce soir-là. 

— J'étais excité...; j'étais comme le porte-drapeau de la 
chanson populaire, la vraie, la bonne, la meilleure! Je me 
serais fait tuer pour elle! Leur Joséphine n'était plus malade... 
elle était morte! Ses interprètes m'écoutaieut esbroufes... 
Après le dernier couplet, ils me firent une ovation, enva- 
hirent le bosquet et réclamèrent autre chose... du même! 
Quel succès pour Pierre Dupont! 



CHA PITRE TROISIÈME 101 

— Et pour toi. 

— Pour nous. Qui donc leur a chanté Les Fraises... pour 
compléter le dessert? 

— Tais-toi donc! 

— Leur as-tu chanté Les Fraises, oui ou non ? Et depuis 
la mort de M""" Dupont, la jeune femme de Pierre, qui les 
chantait d'une voix si douce et si fraîche..., que j'ai encore 
dans l'oreille..., personne, tu entends, personne ne les a 
mieux chantées que toi! » 

Il lui criait cela comme un démenti, qu'elle n'avait, pour- 
tant, nullement provoqué. 

« Alors, voyez-vous, ce fut du délire! Ils voulaient nous 
porter en triomphe. Nous eûmes toutes les peines du monde 
à nous esquiver. Preuve que le peuple est sensible à la beauté. 
C'est exaspérant d'entendre dire qu'on lui donne ce qu'il 
aime, ce qu'il mérite... Il mérite mieux que ce qu'on lui donne. 
Mais les Pierre Dupont sont rares... et la décadence du goût 
provient de l'impuissance des chansonniers, plutôt que de la 
sottise du peuple. » 

Nous passions justement devant un grand bar, dont le 
patron, armé de son tromblon à musique, ouvrait le feu 
contre ses clients, pour les achever. 

Je les montrai à Colomès, et je lui dis : 

« On ne leur laisse même plus ni la voix ni le choix... Le 
gramophone chante pour eux et c'est le bistro qui compose 
le programme! Il renouvelle à la fois sa vinasse, ses alcools 
et ses disques. Votre exploit du plateau de Châtillon est 
désormais impossible. Vous avez eu l'avantage sur des jeunes 
gens surpris et convaincus de leur erreur...; mais je vous 
défie bien de faire taire cette mécanique souveraine... 

— Parbleu! Encore un résultat du machinisme à outrancel 
Après avoir supprimé les bras, il devait soumettre jusqu'à la 
voix... la voix humaine! La voici maintenant captive et filtrée 
à travers un cache-nez... Malheur! » 



102 P H I L É M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 



III 

TL n'y avait pas que le gramophone qui fît entrer en fureur 
mon brave père Colomès. Il était également rebelle au 
téléphone, à la lumière électrique, aux ascenseurs, au chauf- 
fage central, aux automobiles..., enfin atout ce qui complique 
la vie, crée des besoins artificiels, et met, disait-il, l'homme 
hors de lui pour les satisfaire. 

Comme son maître Proudhon, il regardait de travers les 
présomptueuses maisons modernes et, en général, toutes les 
maisons à plus d'un étage. Il les comparait à des commodes 
dans les tiroirs superposés desquelles on entasse pêle-mêle 
les locataires avec leurs meubles, leur linge, tout ce qui leur 
appartient. 

Car il admettait la propriété individuelle. Il était même 
très rigoureux sur le chapitre du tien et du mien. Il transfé- 
rait la propriété au prolétaire, simplement. F^nfin, comme la 
plupart des pionniers de sa génération, il était mutuelliste et 
réduisait le jeu de l'activité humaine à la production par les 
travailleurs et h l'échange entre eux de ce qui est nécessaire 
à l'existence. 

Les ligues, croisades et campagnes de presse contre ceci 
et cela, sous prétexte d'hygiène et de moralisation avaient 
aussi le don de l'exaspérer. 

Je le vois encore me rapportant, un matin, un paquet de 
journaux que je lui avais prêtés, et s'enflammant aux conseils 
qu'un médecin sans clientèle donnait gratuitement et faute 
de mieux, aux lecteurs qui ne le faisaient pas appeler. 

« Vous ne savez pas, s'écria Colomès, où M. Purgon s'avise 
aujourd'hui de traquer la tuberculose, maladie de la misère? 
Dans le lit conjugal, citoven! Oui, cet alarmiste ne se con- 
tente pas des mesures prophvlactiques déjà prescrites. Il n'a 
pas la patience d'attendre que la chasse aux phtisiques soit 
ouverte partout : chez eux, à l'atelier, au magasin, au bureau, 



CH A PI T re troisième 103 

dans la rue...; le temps enfin où chaque Français devra être 
muni d'un casier sanitaire et d'un crachoir de poche présen- 
tables à toute réquisition. Ce trembleur dénonce la contagion 
entre époux et leur enjoint, pour la prévenir, de faire lit à 
part, dès le début du mariage I Et à qui cette recommanda- 
tion saugrenue est-elle spécialement adressée? Aux pauvres 
diables incapables de la suivre. Primo : parce qu'ils sont trop 
petitement logés; secundo, parce que possesseurs par hasard 
de deux lits, ils n'ont généralement rien de plus pressé que 
d'en vendre un, pour manger. Il v a même des ménages qui 
vendent les deux et ne gardent que le matelas. 

— Balzac, dis-je, allait encore plus loin que votre docteur : 
il attribuait au sommeil à deux la déchéance humaine. » 

Colomès repartit, aiguillonné par cette allégation, qu'il 
jugeait bouffonne : 

« En vérité! Tous ces prophètes de malheur sont toqués, 
ma parole I La déchéance humaine, phvsique et morale, est 
un produit de la civilisation. La conception de l'amour et du 
mariage, que vos livres et votre théâtre, reflets des mœurs, 
ont fait triompher, cette conception-là tend de plus en plus à 
ravaler aux bêtes l'homme et la femme poussés l'un vers 
l'autre par le caprice ou par l'instinct. C'est du propre! Rien 
de plus pénible et de plus triste que l'acte vénérien en soi, 
dit avec raison Proudhon. Le mariage a d'autres fins que la 
satisfaction des sens et la génération. C'est l'union intime et 
morale de deux êtres qui finissent par oublier côte à côte leur 
sexe, et par réaliser l'amour universel dans ce qu'il a de plus 
pur et de plus élevé. Le lit conjugal est un champ de mai 
plutôt qu'un champ de bataille. Le corps s'y délasse, le cœur 
s'y donne..., car il n'y a que le cœur qui ne sente jamais la 
fatigue et qui reprenne des forces dans ses effusions mêmes. 
C'est à cause du lit qu'on désire le soir. C'est le moment où 
chacun apporte à la communauté ce qu'il a entendu, observé, 
glané... sa gerbe quotidienne de jjetits faits, de petits j)rojets 
et de longs espoirs. Il y a plus d'amour dans les confidences 
sur l'oreiller que dans le commerce charnel. Les occupations 



104 P H I L É M O N V I E l' X U E LA VIEILLE 

les plus vulgaires de la journée écoulée, sont fécondes en 
propos dont l'échange fait l'intérêt et le charme. Nulle prière 
ne vaut celle-là. Les malentendus se dissipent, les reproches 
et les bouderies fondent à la douce chaleur du lit partagé. Et 
il n'est pas jusqu'à l'habitude de se souhaiter réciproquement 
bonne nuit en s'embrassant. qui ne renouvelle chaque soir 
le sceau du mariage. Les époux dorment mal qui n'ont pas 
fait la paix avant de s'endormir. Ne me parlez donc pas des 
lits à part, bons pour la Suisse allemande! Le mari n'est plus 
qu'en visite chez sa femme. Bonjour, bonsoir. Et allez donc! 
L'égoïsme du propriétaire est satisfait : il a touché son dû! 
Vous allez rire : je suis persuadé que les lits jumeaux ont eu 
une influence sur les divorces. 

— .le n'en suis pas aussi sûr que vous. « Le divorce dans 
le mariage est l'état d'aujourd'hui », écrivait Michelet, il y a 
cinquante ans. Il disait encore : « Tous les époux que je con- 
nais ne sont presque pas mariés ». Et c'était, somme toute, la 
répétition d'une remarque déjà faite par Montaigne : On se 
marie .sans s'espouser. Tous les hommes, cher ami, n'ont 
pas le bonheur de vivre en estime, en harmonie, avec une 
compagne comme la vôtre. Un vocable, tombé en désuétude, 
exprimait bien ce qu'elle est pour vous : voire semhlance. » 

Le mot enchante Philémon, qui s'en rince la bouche. 

« Ma semblance... ma semhlance!... Ma foi, oui... c'est 
exact et joli... » 

Ennemi du divorce et du libertinage, résolument mono- 
game, et, comme Proudhon encore, vertueux et chaste par 
inclination, Colonies ne va pas toutefois, dans son respect 
pour la femme, jusqu'à la diviniser, jusqu'à l'appeler idole 
ou objet sacré, dans la manière religieuse de Michelet. 

Je dois même déclarer qu'il s'affirma plutôt proudhonien 
renforcé, certain jour où, devant moi, sans colère, mais avec 
fermeté, il traita Phonsine de foutue bête!... oui, de foutue 
bête! Sa semblance! 

Il ne l'en aime pas moins, certes! mais il ne transige pas 
sur les principes, et l'infériorité de la femme en est un, 



CHAPITRE TROISIÈME 105 

absolu. Semblance le sauvegarde, en ne voulant pas dire 
égale. 

Phonsine, d'ailleurs, accepte son servage et même s'y com- 
plaît. Ils sont l'un et l'autre sans timidité d'aucune sorte, et 
fidèles. 

Je souriais, un jour, de l'impérieux besoin qu'éprouvait 
Philémon de tout rapporter à la Commune, axe et astre de 
sa vie. 

« Vous n'en êtes pas un peu jalouse? » demandai-je à 
Phonsine. 

Elle me fit cette réponse admirable : « Moi, jalouse de sa 
vieille? Oh! non, bien sûr! C'est elle sans doute qui l'a 
empêché de me tromper avec des jeunes! » 

Elle disait vrai : une idée fixe est un paratonnerre qui pré- 
serve le cœur et les sens des orages. 



IV 

LA séparation de Philémon et de Baucis, ne fût-ce que pen- 
dant vingt-quatre heures, m'avait toujours paru chimé- 
rique; aussi montrai-je quelque étonnement en apprenant, 
un beau matin, à l'improviste, que Phonsine était partie en 
voyage, la veille. 

« Olîl elle ne sera pas absente plus d'une huitaine », me 
dit Colomès. 

Il attendait, je crois, une question que je ne lui posai pas, 
et, plus que ma curiosité, ma discrétion l'incita aux confi- 
dences. 

« Elle est allée voir sa fille, un peu souffrante. » 

Je ne bronchai pas davantage. 

— Car nous avons une fille, mariée en province, vous ne 
l'ignorez pas, reprit mon voisin, que cette supposition gra- 
tuite ôtait d'embarras. 

Je fis un geste vague. 



106 PHI LÉ. M ON VIEUX DE LA VIEILLE 

— Eh! bien, si vous ne le savez pas, je vous le dis, pour- 
suivit-il avec vivacité, pour en finir. Je ne parle jamais de 
Louise; mais ce n'est pas une raison pour vous cacher la 
vérité, à vous qui êtes notre ami. Louise qui est née à 
Genève, au début de la proscription, a épousé, il y a une 
dizaine d'années, un ostrogoth, établi aujourd'hui horloger 
à Poitiers. C'est de sa faute si je ne vois plus ma fille qu'à 
de longs intervalles. Elle a pris fait et cause pour lui, natu- 
rellement. 

— Mais non point irrémédiablement. La famille est un corps 
vivant, sujet à toutes les maladies des corps constitués. Elle 
en réchappe, la plupart du temps, après des alternatives de 
hauts et de bas, d'aménités et de brouilles suivies de raccom- 
modements. L ne santé parfaite est rare. 

— J'entre assez volontiers dans l'idée que mon gendre fut 
pour nous une maladie, fit Colomès en flattant sa barbe; 
mais cette maladie n'est incurable que pour ma femme. Per- 
sonnellement, je ne souffre plus dans un membre retranché. 

— On dit ça! 

— Et je le prouve, en m'abstenant depuis huit ans de tous 
rapports avec ce joli coco. Il est mort pour moi. Je mentirais, 
évidemment, si je disais que l'attitude de Louise ne m'a pas 
affligé... mais je me suis dominé, afin de ne pas augmenter 
le chagrin de Phonsine, moins clairvoyante que moi. 

— Que s'est-il donc passé entre vous et votre gendre? 
demandai-je, pour soulager Colomès de son poids sur le 
cœur. 

— Oh! la chose la plus simple... Vous me connaissez; ce 
n'est un secret pour personne que j'ai fait partie de la Com- 
mune. 

— Pour personne, assurément. 

— Mon gendre était donc averti. 

— Je n'en doute pas. 

— Et non seulement il fut averti, mais des témoins vous 
diraient même qu'il courtisa la fille et le beau-père à la fois, 
en me félicitant du rôle modeste que j'ai joué dans les 



CHAPITRE TROISIÈME 107 

événements de 71. A cette époque, la Commune ne lui faisait 
pas horreur. Il me sollicitait, au contraire, de lui en raconter 
les péripéties, il y prenait intérêt; il ne me traitait pas alors 
de vieux raseur. 

— Il était amoureux! 

— Bref, c'est encore l'argent, citoyen, qui a tout gâté..., 
une misérable question d'argent. Phonsine avait un parrain 
enrichi dans le commerce, veuf et retiré à Poitiers. Deux ans 
après le mariage de Louise, il mourut, laissant à des parents 
éloignés de sa femme, une belle fortune, à la charge de servir 
à Phonsine une rente viagère de deux mille francs. 

— A elle seule? 

— Oui. J'étais expressément exclu de la combinaison. Le 
bonhomme n'avait jamais pardonné à sa filleule son mariage 
avec un communard condamné à mort par les Conseils de 
guerre. Il refusa toujours de me voir... et je vous prie de 
croire que je ne fis rien pour forcer la consigne! Phonsine, 
de son côté, n'essaya pas davantage de le fléchir. Elle et 
Louise lui écrivaient à sa fête et au 1'''^ janvier, voilà tout. Je 
vous jure que cet héritage ne troubla ni nos jours, ni nos 
nuits. On n'y pensait pas. C'est vous dire que nous ne don- 
nâmes aucune espérance au futur mari de Louise. Mais une 
fois en ménage, ce monsieur sentit sa convoitise s'éveiller. 
Dans le but de se rapprocher du richard et de l'amadouer, 
mon gendre alla s'installer à Poitiers, et Louise fit de fré- 
quentes visites à mon implacable ennemi. Peut-être, à la 
longue, eût-il récompensé leurs manigances; mais il n'en eut 
pas le temps. Un testament existait, qu'il ne modifia pas avant 
de mourir et qui nous déshéritait au profit de je ne sais quels 
cousins. Voilà ce que mon gendre et ma fille n'ont pas encore 
digéré. En combattant sous le drapeau rouge, j'ai fait le 
malheur de ma famille! Désastre complet! La jouissance du 
capital, Phonsine ne l'a pas, et la rente n'en est réversible, 
en cas de décès, ni sur ma tête, bien entendu, ni même sur 
celle de Louise. » 

Colomès n'en paraissait guère affecté. J'ai rarement vu 



1 os P H I L É M O N V I E f X DE LA VIEILLE 

quelqu'un accorder moins d'importance à l'un de ces accidents 
successoraux que la cupidité des familles transforme ordinai- 
rement en tragédie domestique. 

« \'ous en avez pris votre parti, dis-je. 

— Bien aisément. Nous nous estimons encore fort heureux. 
Deux mille francs de rente tombant sur nous au moment où 
il nous devenait difficile de trouver de l'ouvrage, c'était le 
salut. Autrement, dame! nous n'avions plus qu'à dei^iander 
notre admission dans un hospice, une maison de retraite..., 
ce qui eût été dur pour nous, avec nos idées, nos habitudes, 
notre indépendance... Enfin, on s'y serait résigné plutôt que 
de s'adresser à l'ostrogoth, pas vrai? Dès l'instant qu'il n'eut 
plus rien à attendre de nous, son insolence éclata. Il vint à 
Paris exprès pour m'outrager. 

— Oh! exprès... 

— Je maintiens le mot. 11 me chercha à propos de bottes 
une mauvaise querelle, toujours présente à ma mémoire. 
C'était ici, chez nous, après dîner. J'avais lu dans les faits 
divers du jour que des ouvriers en creusant les fondations 
d'un immeuble, rue du Champ-d'Asile, aujourd'hui rue 
Froidc\aux, avaient découvert un monceau de cadavres de 
fédérés enterrés là en mai 71. 

« Kn voilà encore, m'écriai-je, qui ne figurent pas sur les 
relevés du sieur Maxime Du Camp! » Mais j'eus la sottise 
d'entrer dans les explications. 

« Vous savez, Ernest (l'oiseau s'appelle Ernest), que l'on 
n'est pas exactement fixé sur le nombre des insurgés massa- 
crés un peu partout pendant la semaine sanglante. Les rap- 
ports officiels l'évaluent à 17. 000. Lissagaray, Fiaux et Da 
Costa, flottent, d'autre part, entre vingt et quarante mille. 
Mais nul n'est descendu au chiffre ridicule de 6.500 que donne 
Du Camp, en comptant le linge d'après les notes de la blan- 
chisseuse qui ne rend pas tout..., la police enfin. Or, chaque 
année, des fouilles mettent à jour, çà et là, des tas d'osse- 
ments provenant de corps que l'on n'a pas exhumés en juin, 
pour les transporter soit dans les cimetières, soit au bois de 



CHAPITRE TROISIÈME 109 

Boulogne ou dans les charniers suburbains qu'on enflamma 
pour aller plus vite en besogne. 

— Et aussi par mesure de salubrité, dit mon gendre en 
haussant les épaules. Il n'aurait plus manqué que la peste, 
après la guerre civile! » Il ajouta : « Vous êtes partisan de 
l'incinération, moi, pas, sinon dans ce cas-là. — Ah! — Mais 
oui. Ces enragés avaient fait assez de mal de leur vivant, 
pour être dispensés de nuire, une fois morts. » D'un bond je 
fus sur lui et je l'empoignai à la cravate. « Vous dites?... 
Répétez... » 

« Il balbutia je ne sais quoi... Je le lâchai, ma fîlle s'étant 
jetée entre nous. Mais vous pensez bien qu'il était difficile 
de se revoir après une scène pareille. Quand ils furent partis : 
« Je crois bien, dis-je à Phonsine, que ce paltoquet a mis les 
pieds ici pour la dernière fois. » 

« Elle me répondit : « Oui. Il aurait beau te faire des 
excuses, l'injure n'atteint pas que toi... et les autres ne sont 
plus là pour pardonner. » 

« C'est rare, citoyen, ce sentiment de la solidarité chez une 
femme, achève Colomès. Mais la mienne me connaît bien. 
On se comprend à demi-mot, parce qu'on pense à l'unisson, 
les deux... » 

Il ne s'est point débarrassé de certaines locutions gene- 
voises, comme celle-là. 

« Alors, demandai-je, vous ne vous êtes jamais réconciliés? 

— Non. Nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre...; 
mais Phonsine va quelquefois à Poitiers voir sa fille et Louise 
vient à Paris, quand elle y a affaire. 

— Et aussi, sans doute, parce qu'elle s'ennuie de vous. 

— Non, non, non! Si le cœur l'étouffé, ce n'est pas à cause 
de la place que nous y tenons, KlUe a subi l'influence de son 
mari et travaillé avec lui à élargir le fossé entre nous. Com- 
ment? Vous allez voir. Ce triste individu, lorsque nous lui 
avons donné notre fille, mangeait du curé à toutes sauces, 
et c'est maintenant, là-bas, un soutien de l'autel. Il a la clien- 
tèle du clergé et des hobereaux. Il règle les pendules des 



110 PHILÉMON VIEIX DE LA VIEILLE 

châteaux sur les horloges d'églises qu'il remonte. C'est un 
des bedeaux de l'opposition à la République dans le Poitou. 
Et sa femme emboîte le pas, va à la messe le dimanche et 
peut-être à confesse la semaine. Voilà ce qu'ils ont imaginé 
ensemble pour me faire endè\ cr!... » 

Colonies se mit à rire bruyamment, trop bruyamment. 
« Vous le voyez, citoven, j'en parle sans colère... » 
Je crois plutôt que sa colère est contenue et je me garde 
bien de jeter l'huile sur le feu. .le préfère plaider les circon- 
stances atténuantes. Je nie la préméditation. La vie, en pro- 
vince, et pour un commerçant surtout, l'entraîne à d'inévi- 
tables concessions. Poitiers vaut bien une messe. Le mari l'a 
fait comprendre à sa femme, tout simplement. 

— Oh! ça les regarde! déclare mon ami. Mais je suis ravi 
qu'ils n'aient pas d'enfant. Ils l'eussent élevé contre moi. Je 
sais bien que l'éducation, à cet égard, n'est pas décisive et 
qu'on en recueille sou\ent des fruits inattendus. Nous 
sommes là pour le prouver, Malavaux le Dominicain et moi. 

— Vous connaissez un Dominicain, monsieur Colonies? 

— Non, c'est le surnom qui est resté à mon ami Malavaux, 
condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée pour 
participation à l'alTaire des Dominicains d'Arcueil fusillés le 
25 mai, avenue d'Italie. 

— Ah! bien... 

— Mala\aux fut donc envoyé à la presqu'île Ducos. Il était 
veuf et laissait en France un jeune garçon, dont une de ses 
tantes s'occupa, mais de manière à exercer des représailles 
contre le déporté qui lui infligeait ce de\oir. Klle n'inspira 
pas au gosse la haine ou le mépris de son père, non! mais, à 
l'exemple de mon gendre, elle afficha tout à coup des senti- 
ments religieux pour les inculquer à son neveu. En un mot, 
elle se donna la tâche, elle aussi, d'embêter Mala\aux, de 
loin. Tous les mois, il recevait des nouvelles de son fils qui 
s'étendait sur ses progrès à l'école et au catéchisme. Notez 
que Malavaux est libre penseur, comme moi, et ferme dans 
ses convictions. Mais c'était en vain qu'il réclamait pour le 



CHAPITRE TROISIÈME Ul 

petit une direction laïque; on ne tenait aucun compte de sa 
volonté. Bien mieux I Par raffinement, la tante faisait écrire 
le petit sur du papier à lettre orné de sujets emblématiques, 
coeurs de Jésus et de Marie, etc. J'ai vu de mes yeux cette 
correspondance que Malavaux a conservée et qu'il pourra 
vous montrer. C'est d'une cafardise extraordinaire! Eh bien! 
qu'est-il arrivé? C'est que l'enfant devenu un homme et un 
bon ouvrier, est socialiste révolutionnaire. Tout le contraire 
de ma fille à moi, que j'ai élevée dans les bons principes. 
Est-ce curieux? 

— C'est fréquent. Tout ce qui ressemble à une contrainte 
morale développe chez l'enfant un esprit de contradiction 
inné. La bride lui suffit; l'éperon est de trop. La volupté de 
désobéir naît de l'intolérance. Mais votre Dominicain pique 
ma curiosité, car le drame auquel il fut mêlé, demeure pour 
moi assez obscur. 

— Parbleu I s'écrie Colomès, prenant la balle au bond. Il 
n'v a que les prêtres qui l'aient raconté, cet épisode. Une 
mine d'or, pour eux! Ils l'ont exploitée. Songez donc à la 
richesse d'un filon comme l'archevêque! Il laut remonter 
jusqu'à 48 pour trouver le même. On nous reproche nos 
exagérations, les fi. 500 fusillés de Maxime Du Camp, qui ont 
quadruplé sous la plume de nos historiens ; mais que dire des 
abbés, vicaires, sous-diacres, sacristains et sonneurs, qui ont 
fait du cadavre un battant de cloche. Je juge de la multipli- 
cation des pains, d'après celle des otages, que j'ai vue s'ac- 
complir! On doit rendre au moins cette justice à l'autorité 
militaire, qu'elle n'a pas, en ce qui la concerne, forcé la note. 
FA\e accuse, du 3 avril au 28 mai, 877 officiers et soldats tués. 
Un point c'est tout. Avec les gens d'église, la vérité prend 
une autre tournure. Ils ne revendiquent pas précisément les 
quatre-vingts otages non religieux qui ont péri du 23 au 
28 mai; mais que ces derniers viennent grossir l'addition, ça 
n'est pas de refus! Or, voulez-vous savoir exactement com- 
bien d'ecclésiastiques ont été victimes de la guerre civile? 
Vingt-quatre. Onze, rue llaxo, cinq en môme temps que 



112 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

Bonjean, parmi lesquels l'archevêque de Paris et le curé de 
la Madeleine; cinq Dominicains, et les trois prêtres fusillés 
place de la Roquette, le 27 mai. Total : vingt-quatre. Pas un 
de plus. 

— C'est assez. C'est trop. Vous donniez des verges pour 
vous battre. Vous répandiez inutilement le sang le plus 
propre à retomber sur vous en pluie! 

— D'accord. C'était bien ce que pensait Varlin, d'ailleurs, 
lorseque, rue liaxo, il s'opposait à l'exécution des otages, en 
criant à la foule ameutée qu'elle allait déshonorer la Com- 
mune. Il avait raison. Les prêtres ont bien vengé leurs vingt- 
quatre martyrs en les faisant passer et repasser dans leurs 
récits, comme une poignée de figurants destinés à donner 
l'illusion du nombre I La légende qui a dénaturé le mouve- 
ment insurrectionnel, est en grande partie l'œuvre des curés. 
Tel qui réchappa, ne fut détenu que quelques jours, quelques 
heures, voire simplement menacé d'arrestation, a raconté sa 
Passion, porté sa croix, gémi sur ses compagnons de capti- 
vité, coloré enfin de piété, de regrets éternels, un volume ou 
une brochure d'excitation à la haine et aux représailles! Ces 
trompettes de jugement dernier ont fait croire que nous 
avions massacré tout le clergé parisien, et la Commune a 
dégénéré en Saint-Barthélémy. Quand mes moyens me per- 
mettaient de bouquiner sur les quais, j'ai eu l'intention de 
réunir tout ce que les prêtres avaient écrit sur la Commune. 
J'y ai bientôt renoncé. C'est toute une bibliothèque! Il m'au- 
rait fallu déménager pour la loger. Pendant trente ans, ces 
gens-là ont promené deux douzaines de martyrs, de manière 
à inspirer l'horreur de leurs bourreaux — avec lesquels nous 
sommes nécessairement confondus. Voyons, est-ce juste? 

— Vis-à-vis de vous, non... : mais vis-à-vis de votre ami... 

— Quel ami? 

— Mala... Malavaux... Le Dominicain... 

Colomès me regarde en dessous, hésite une seconde, puis, 
brusquement : 

— Avouez que vous seriez content de faire sa connaissance? 



CHAPITRE TROISIÈME 113 

— Ma foi, oui... 

— Eh bien! tous les ans, pour l'anniversaire du 18 mars, 
quelques survivants de ce temps-là dînent à la maison. Mala- 
vaux en est... et le plus jeune de ses fils l'accompagne. Si 
vous voulez vous joindre à eux, je vous invite... sans céré- 
monie..., la soupe et le bœuf... 

J'accepte avec empressement, sensible à l'honneur qui 
m'est fait. 

— Amenez votre dame, bien entendu... si nous ne l'ef- 
frayons pas. Qu'elle profite de l'occasion... Ils ne sont plus 
guère nombreux, maintenant, ceux qui ont traversé ensemble 
la Mer Rouge! » 



CHAPITRE IV 

l' a N m \' E R s a I h E du 18 MARS E N F A M 1 L L E 



I 

IL y eut grand remue-ménage, ce jour-là, chez mes voisins. 
Phonsine était dans tous ses états. Elle avait, dès la 
veille, épousseté, frotté, astiqué, satisfait, enfin, sa passion 
de nettoyage à fond. Elle voulait, le lendemain, n'avoir plus 
à s'occuper que de la cuisine. De son côté, Philémon, après 
qu'elle l'eût aidé à mettre deux rallonges, donna seul ses 
soins au couvert, lentement, en chantonnant, comme pour 
ménager sa voix. 

Je le voyais, de ma fenêtre, tourner autour de la table. 
Quand il eut fini, il appela sa femme et tous les deux se 
reculèrent un peu, pour juger de l'effet. Ensuite, elle eut 
besoin de lui pour démouler un gâteau de riz qui ne devait 
être une surprise que pour moi, car tous les ans elle en réga- 
lait ses convives, (/était un usage établi. 

Il y en avait un autre, imprescriptible comme un rite. 

Le 18 mars, Colomès transportait de la chambre à coucher 
dans la salle à manger, le portrait de \'arlin. Il l'accrochait 
de façon qu'il dominât la table et fût en quelque sorte du 
festin. Allégorie transparente! Il avait l'air, avec sa belle 
figure pensi\ e, d'être au milieu de ses apôtres et de leur dire, 
lorsqu'ils rompaient le pain : ceci est mon corps, et lorsqu'ils 
versaient à boire : ceci est mon sang. 

Les fidèles, cette année, m'admettaient à leur communion : 
j'en éprouvai quelque fierté. 

On dînait à sept heures; mais (lolomès m'avait engagé à 



CHAPITRE QIATRIÈM i: 115 

venir plus tôt, pour causer avec Malavaux. J'arrivai donc le 
premier dans le petit logement que déjà l'odeur d'un gigot 
à la broche parfumait. J'en fis reproche à l'hôtesse, qui avait 
quitté un moment la rôtissoire pour me dire bonjour. 
« Vous m'aviez annoncé la soupe et le bœuf... 

— La soupe et le bœuf sont pour les fêtes ordinaires... et 
celle-ci est carillonnée, me répondit-elle en riant. Si on ne 
mettait pas aujourd'hui les petits plats dans les grands, 
quand les y mettrait-on ? » 

Je vis bien qu'ils s'apprêtaient à célébrer la plus belle fête 
de l'année, et que l'Espérance, dont elle présentait le sym- 
bole, était ce qui avait gardé leurs cœurs de vieillir. 

Colomès me félicita de mon exactitude; puis, avec un peu 
d'embarras : 

« Je suis heureux que nous restions seuls un moment, 
dit-il, parce que Phonsine voudrait vous avertir d'une chose... 

— Oui. Voilà. Il ne faut pas regarder de trop près notre 
ami Fournery, avec qui vous allez dîner... 

— Fournery, dit Pot-à-colle, à cause qu'il est menuisier, 
ajouta Philémon. 

— Sa tenue est un peu négligée, reprit-elle; il sent l'alpaga 
mouillé et la pipe refroidie...; enfin, il n'est pas d'une pro- 
preté!... mais c'est un brave homme, un bien brave homme... 
Ne lui en demandons pas davantage. 

On devinait, néanmoins, qu'un long effort lui avait été 
nécessaire pour parvenir à cette philosophie. L'estime que 
lui inspirait le caractère de leur ami était encore, malgré tout, 
combattue par son incurable négligence. Phonsine devait se 
faire une raison et surmonter sa répugnance, en reconnais- 
sant l'inutilité d'entreprendre un pécheur trop endurci pour 
s'amender jamais. 

— Soyez tranquille, dis-je. Fort discutable est l'opinion de 
saint Augustin relative à la propreté, considérée par lui 
comme une demi-vertu. Il y a une propreté intérieure imper- 
méable à la crasse, comme il y a une abjection qui persiste 
sous la peau fréquemment savonnée, blanchie et décapée. 



116 PH IL KM ON VIEIX DE LA VIEILLE 

La propreté n'est pas plus une vertu que la saleté n'est un 
vice : ce sont des manières d'être, et voilà tout. 

— Cependant, le respect de soi-même et des autres... 

— N'est qu'une hypocrisie de la civilisation, lorsque le fait 
de souvent changer de linge constitue un brevet d'honnêteté. 

— C'est ce que je ne cesse de lui répéter, s'écria Colonies. 
L'année d'après notre défaite, le journal Le Pays publia une 
lettre où brillait cette perle : « En réponse à une apologie de 
la République, qui nous a donné la Commune, et avec elle 
le vol, le pillage, l'incendie, sans oublier le linge douteux, 
je n'ai pas pu m'empêcher de regretter l'Empire, qui nous en 
a préservés pendant vingt ans! w Et c'était signé... je vous le 
donne en mille : Berthe Legrand, artiste des Variétés! 

— Habitude de travailler dans le linge fin. Encore une 
pour votre pilori, monsieur Colonies! 

— Vous ne voudriez pas! Les écrivains que j'y ai cloués 
n'ont pas fréquenté le môme lavoir que cette dame! 

Bientôt après arriva Malavaux le Dominicain. C'était un 
petit homme chauve et bedonnant, avec une moustache 
blanche en brosse à dents, et une loupe sur le crâne, pareille 
à un petit kiosque au milieu d'une place déserte. Il semblait 
être plus âgé que Colomès, et fatigué. Il marchait lourdement, 
et son veston trop court découvrait un derrière au bas duquel 
le fond de culotte était suspendu comme une nacelle. On eut 
dit un vieil horloger de sous-préfecture aux yeux usés, au 
corps appesanti par des travaux minutieux et sédentaires. Il 
avait exercé autrefois le métier de sellier; puis il était entré 
dans les services municipaux de la Ville de Paris et il vivait, 
à présent, de sa petite pension de retraite. 

Bien que Philémon lui eût fait part de mes intentions d'in- 
terview, ma première question le surprit. 

« Le 25 mai?... L'avenue d'Italie?... les Dominicains?... 
Ah! que c'est loin! » 

Il ne montrait aucun empressement à réveiller des souve- 
nirs vagues, si bien que j'attribuai d'abord sa feinte amnésie 
au désir qu'il avait qu'on le laissât tranquille. Mais combien 



CHAPITRE QUATRIÈME 117 

de résistances du même genre n'avais-je pas dû vaincre! 
Parmi ces Vieux de la ^'ieille que j'aimais à interroger, rares 
étaient ceux qui se livraient incontinent. Méfiance de leur 
part envers moi? Non pas. Mais il fallait avec eux, tisonner, 
rapprocher les braises et souffler dessus, pour en faire jaillir 
encore, à la fin, une flamme. 

L'essentiel, après tout, était que Malavaux ne se repentît 
pas, comme quelques-uns qui ense\elissent leur opprobre 
dans un silence opiniâtre; mais, à cet égard, il suffisait, pour 
me rassurer, que Colonies fût caution de son ami. 

J'insistai donc, et, pour le mettre en train, je racontai 
moi-même, d'après mes auteurs, la journée du 25 mai, à 
l'avenue d'Italie, l'arrivée des otages transférés du fort de 
Bicêtre à la prison disciplinaire du 9*^^ secteur, après une halte 
dans la cour de la mairie des Gobelins. Ils sont une ving- 
taine : religieux, professeurs et employés à l'Ecole Albert- 
le-Grand. Une première fois, les gardes du 101'" bataillon 
font sortir les prisonniers et les dirigent vers la barricade de 
l'avenue d'Italie. Mais ils refusent de prendre les armes qu'on 
leur présente et ne veulent s'engager qu'à soigner les blessés. 
On les reconduit au secteur. A quatre heures et demie, ils en 
sont de nouveau extraits, sur l'ordre, dit-on, de Serizier, 
chef de la IS*" légion. On les pousse dans l'impasse qui 
débouche sur l'avenue. « Sortez un à un », leur crie-t-on. 
Le Père Cotrault, qui est en tête, obéit et tombe frappé d'une 
balle; les autres s'élancent pêle-mêle et sont, au nombre 
d'une douzaine, fusillés en cherchant à traverser la chaussée, 
à s'abriter derrière les arbres ou à fuir en rasant les maisons. 
Sept ou huit seulement réussissent à s'échapper, à se perdre 
dans une foule excitée, hurlante... une foule enfin! Est-ce 
exact? Il ne s'agit pas pour moi d'établir les responsabilités, 
de savoir si la plus grave incombe réellement à Serizier ou 
à tels de ses lieutenants, mais de reconstituer le plus fidèle- 
ment possible la scène du meurtre. 

Malavaux m'écoute en roulant une cigarette entre ses gros 
doigts que la goutte afflige de nœuds aux articulations. 



118 P H I I. K M O N VIEUX DE LA \' I E 1 L L E 

— Ce qui se passa au secteur, je l'ignore... fait-il posé- 
ment... et je vous avoue que je ne m'en suis jamais informé. 
J'appartenais au 13S', du quartier Moufletard, commandant 
Moreau. J'ai vu les Dominicains quand on les amena à la 
barricade, et je vous réponds qu'il y faisait chaud, sous les 
obus que nous envoyaient les batteries versaillaises en posi- 
tion derrière le chemin de fer de Sceaux. Il y eut entre les 
Dominicains et leur escorte une petite discussion qui ne me 
vint pas aux oreilles; puis les otages retournèrent sans obs- 
tacle à la prison du secteur. Ils nous étaient indifférents. Nous 
ne leur voulions pas de mal. La barricade étant de\enue 
intenable, on alla prendre un litre chez un marchand de vins 
en face du secteur. Et nous étions là, à causer, lorsqu'on 
entendit des clameurs, puis des coups de feu. Je sortis. 
J'aperçus des Dominicains qui couraient en relevant leurs 
robes... L'un d'eux fut atteint par une balle qui le fit trébu- 
cher... trébucher seulement. Alors, je l'ajustai... et je ne le 
manquai pas, car il tomba sur les genoux. Une voix, au-dessus 
de moi, cria : « Bravo! » Je levai la tête et je vis à une 
fenêtre, une jeune femme qui battait des mains en me regar- 
dant. Maintenant, pourquoi ai-je tiré?... Je me le suis sou- 
\ent demandé. Je n'y comprends rien. C'est à croire que 
mon fusil me tenait plus que je ne le tenais. Je ne suis pas 
violent de ma nature, je n'avais pas bu, enfin j'étais de sang- 
froid autant qu'on peut l'être, pas vrai? dans une atmo- 
sphère de bataille. Non, ce fut un mouvement spontané, une 
impulsion, sans aucune circonstance atténuante. Car je n'ai 
pas tiré dans le tas, au hasard, j'ai visé le costume blanc et 
noir, je m'en souviens parfaitement... et je l'ai visé parce 
qu'il me fut indiqué comme point de mire par le cri d'un 
gamin à côté de moi : « Saute, la piel » Après... je ne me 
rappelle plus rien. On a parlé de scènes atroces, de blessés 
achevés, à coups de baïonnettes, de cadavres déchirés par 
une meute enragée : je n'ai pas été témoin de ce spectacle. 
Je rentrai chez le marchand de vins et j'y restai jusqu'au 
moment où les Versaillais furent signalés. Si je rassemble 



C H A I» I T R K Q r A T R I È M E 119 

mes souvenirs, ce que je vois, c'est une foule plus turbulente 
que furieuse... ; une foule grisée par les détonations, les nou- 
velles alarmantes que les combattants apportaient... oui, 
grisée, ni plus ni moins qu'elle ne l'est, ma foi, un jour de 
fête aux Gobelins ou de grand incendie... Il y avait beaucoup 
de monde dehors, et qui regardait en l'air. La mise à mort 
des otages ne fut qu'une diversion..., un épisode..., un 
moment... Le tableau changea d'aspect lorsque la cavalerie, 
précédant le 113" de ligne, eut fait le vide dans l'avenue, où 
les cadavres des Dominicains et des employés d'Arcueil 
étaient épars... Pour du tragique, en voilà! Mais depuis l'en- 
trée de l'armée dans Paris, les quartiers qu'elle occupait suc- 
cessivement offraient les mêmes images...; à cette différenc 
près que les fusillés sans jugement étaient des nôtres et que 
les robes habillaient des femmes, au lieu d'être portées par 
des Dominicains. 

Il se recueillit une minute, dans le silence, et conclut : 

— J'ai bien réfléchi depuis cette époque. Si je ne suis pas 
fier de mon geste, je n'en suis pas inconsolable non plus. On 
nous reproche et l'on reproche aux soldats du 88' qui ont 
fusillé, le 18 mars, rue des Rosiers, les généraux Clément 
Thomas et Lecomte, ces exécutions sommaires. Du moins 
furent-elles soudaines, comme une explosion, et nous les 
avons payées cher. Mais, voyons..., ne trouvez-vous pas plus 
abominable, comparativement, l'assassinat d'un maréchal 
Ney..., assassinat froidement voté par douze anciens compa- 
gnons d'armes de l'accusé, et assassinat d'autant plus lâche 
que l'impunité leur était assurée? Quant aux Dominicains 
dont les ancêtres composaient les tribunaux de l'Inquisition 
qui envoyèrent au bûcher tant d'innocents, après les avoir 
torturés, laquelle est la plus criminelle de cette procédure ou 
de la mort sans phrases et sans raffinements que nous avons 
donnée? 

— C'est tout de même nous seuls que l'on appelle sauvages 
et bandits, fit Colomès. 

— Heureusement pour moi, reprit Malavaux, ma partiel- 



120 P H ILE. M ON VIEUX DE LA VIEILLE 

pation à l'alTaire du 25 mai ne fut pas établie... et j'en ai été 
quitte pour la déportation dans une enceinte fortifiée. On en 
revient. 

Il était assis auprès de la fenêtre, et, les mains croisées sur 
son petit ventre, il avait Tair de retracer une autre aventure 
que la sienne. Ensuite, sans transition, il excusa son fils qui 
travaillait jusqu'à sept heures et pour lequel il demandait 
une demi-heure de grâce. 

— C'est bon à savoir, dit, du lond de la cuisine, Phonsine 
qui surveillait le gigot. 

On sonna. Colonies alla ouvrir et introduisit Fournery, 
menuisier. 

Il méritait, à première vue, la réputation que lui avait 
acquise une malpropreté monacale. Il étendait jusqu'au bain 
son aversion pour le luxe et réduisait, pour la figure et les 
mains, sa consommation d'eau à un minimum dérisoire. 

Un jour que j'allais le chercher, je le vis se contenter, pour 
sa toilette, de tremper dans une assiette creuse un coin de 
sa serviette dont il se frotta légèrement les yeux. Il couvrait 
d'un feutre verdâtre à larges bords mous, dont le modèle est 
perdu, une chevelure épaisse et rebelle, qui ne connaissait 
que l'indulgente répression d'un tour de main; et le fourrage 
sec de sa barbe gardait l'odeur du tabac dont il faisait abus. 
Son accoutrement rap|ielait celui des vieillards hospitalisés, 
vêtus de la mise bas ajustée tant bien que mal à leur taille. 

J'eus plus tard l'explication de cette bizarrerie. 

Fournerv avant exercé un grand nombre de métiers, pour 
les apprendre, au lieu de les apprendre pour les exercer, 
achetait au décrochez- moi ça des vêtements et même la 
chaussure qu'il transformait à son usage. Sous le paletot 
d'occasion ôté en arrivant, il portait un chandail troué qui 
dissimulait l'indigence du linge, et l'on éprouvait une cer- 
taine appréhension touchant la fermeture de son pantalon, 
lorsqu'on voyait les boutonnières bâiller de fatigue ou d'inat- 
tention. Car ces détails étaient parfaitement indifférents à 
Fournery, qui posait sur toutes choses le regard ingénu de 



CHAPITRE QUATRIÈME 121 

ses yeux bleus. Dès qu'ils se fixaient sur vous, on oubliait la 
crasse du personnage et son mépris des bienséances : on était 
conquis. Ils éclataient comme deux fleurs fraîches parmi les 
épines d'un fagot. Rien ne distrayait plus de ces prunelles, 
toujours humectées par le peu d'eau que laisse une faible 
pluie dans les creux seulement. 

De ses clartés de tout, acquises au hasard des lectures et 
des études commencées, il n'avait jamais retiré personnelle- 
ment aucun avantage; mais il en faisait profiter tout le 
monde autour de lui. Tant de gens le requéraient de quel- 
que bon office, qu'il n'avait plus le temps de s'occuper de ses 
propres affaires. Dans son atelier de menuiserie, rue de 
Vanves, au fond d'une cour, tout le quartier défilait. Il était 
l'écrivain public des uns et le conseiller bénévole des autres. 
Il donnait des consultations de droit, de médecine, de péda- 
gogie et d'économie politique, allait au chevet des malades, 
gardait les enfants, et, lorsqu'il avait fini de se dévouer, 
gagnait, en menuisant, les dix sous par jour qui lui étaient 
nécessaires pour assurer sa subsistance composée de charcu- 
terie ou de fromage, de café et de tabac. Il couchait sur un 
lit de sangle dans un réduit attenant à son atelier, et vivait 
au milieu d'un incroyable amas de planches, de livres, de 
papiers, oude vieux journaux, auxquels je tremblais toujours 
qu'il ne mît le feu en fumant. 

Je le trouvai une fois en train de ressemeler trois paires de 
petits souliers rangés sur son établi. 

— Vous voilà cordonnier à présent? lui dis-je en riant. 

— A votre service, fit-il. J'ai pour voisins des pauvres 
honteux qui aiment mieux ne point envoyer leurs trois enfants 
à l'école que de les y envoyer nu-pieds. Est-ce tolérable? Je 
répare moi-même ma chaussure, je peux bien raccommoder 
la leur. 

Je n'ai jamais entendu dire qu'il eCit sollicité pour lui-même, 
mais il sollicitait infatigablement pour les autres. 

A qui s'adressait-il? Fournery, à cet égard, fort discret, 
élud-'iit les questions. In des enfants de ses voisins nécessi- 



122 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

teux étant tombé malade et ayant besoin, pour se remettre, 
d'un traitement à Berck , Fournery partit avec lui et ne 
revint qu'après l'avoir placé. 

A la mort du brave homme seulement, une partie de la 
vérité me fut dévoilée. Il avait, pendant la Commune, sauvé 
la vie à un riche industriel qui n'oublia jamais le service 
rendu. Il payait le terme de Fournery et secourait la plupart 
des infortunes que celui-ci lui signalait. Le vieux menuisier 
était non moins adroit de son cœur que de ses grosses mains, 
dont il faisait tout ce qu'il voulait. Enfin, ce pouacre rehaus- 
sait sa bonté de délicatesse, comme pour se montrer, lui aussi, 
à sa façon, capable d'élégance. 

J'avais bien dit à Phonsine : peu importait qu'il fût sale 
sur lui : toute sa propreté était à l'intérieur. Il portait, dans 
un corps minable et malade, un cœur resplendissant de santé. 

Membre du Comité central, il avait usurpé, sans doute par 
complaisance, les fonctions de directeur d'hôpital pendant la 
Commune et s'était fait aimer des sœurs, auxquelles il con- 
servait leur costume et leurs attributions. Il n'avait changé 
que les vocables des salles. « Ça vous est égal, disait-il plai- 
samment aux religieuses : appelées auprès d'un malade, vous 
iriez quand même la rue qu'il habite porterait un autre nom 
qu'un nom de saint. Il est, avec tous les pouvoirs, comme 
avec le ciel, des accommodements indispensables. » 

On ne l'avait pas pavé d'ingratitude. 

— C'est une sœur qui m'a défait la barbe, disait-il encore, 
en racontant comment, sous un déguisement, il avait réussi 
à gagner l'Angleterre, après ce qu'il appelait «sa révocation 
brutale ». Il avait retrouvé plus tard, en Suisse, Colonies et 
sa femme. 

— Tel il était alors, tel que vous le voyez, témoignait Phi- 
lémon : sans amertume, curieux de tout et complètement 
dégagé de lui-même. 

— On le serait à moins, murmurait Phonsine, qui accep- 
tait Fournery comme une mortification. 

— Ne croyez pas, cependant, ajoutait Colomès, qu'il soit 



CHAPITRE QUATRIÈME 123 

toujours dans les nuages. Insoucieux de ses intérêts, il 
devient, dès qu'il s'agit de ceux des autres, d'une persévé- 
rance et d'une habileté remarquables. Je lui ai dit souvent : 
« Mon vieux, tu aurais fait un moine d'affaires accompli : on 
ne peut rien te refuser. C'est toujours pour la communauté 
que tu tapes! » 

Autant Fourncry me fut, de prime abord, svinpathique, 
autant l'invité qui vint après lui produisit sur moi, par ses 
allures et sa faconde, une impression défavorable. 

Il se nommait Gerberoy. C'était un peintre décorateur que 
le 14" arrondissement avait envoyé, le 26 mars, à l'Hôtel de 
Ville, « par 6.000 voix sur 6 500 votants », rabâchait-il en se 
rengorgeant. Il était âgé de soixante ans et se carrait comme 
à vingt-cinq. Grand, robuste et sanguin, il portait, ainsi 
qu'un photographe artiste, les cheveux longs rejetés en 
arrière et des cravates Lavallière voyantes. Il avait encore 
d'assez belles dents, lissait, au doigt mouillé, une petite 
moustache poivre et sel de choriste avantageux, et s'attri- 
buait des conquêtes qui n'étaient pas à plaindre, prétendait- 
il, en bombant les pectoraux. 

Il avait eu aussi son heure de gloire. Délégué par la Com- 
mune à la mairie du 14', il y avait célébré une centaine de 
mariages, avec une désinvolture qui n'excluait pas le respect 
des formes prescrites; et, ma foi, son ouvrage valait bien 
celui de ses prédécesseurs dans la partie. 

Il avait même profité de l'occasion pour faire régulariser 
son union illégitime — et qui le demeura — avec une jeune 
couturière dont il avait un enfant. 

L'insurrection écrasée, il s'était soustrait par la fuite aux 
conséquences de ses abus d'autorité. Réfugié à Londres, il 
n'y avaitabdiqué aucune de ses prétentions. A son retour en 
France, après l'amnistie, il avait repris son ancien métier; 
mais ce métier, maintenant, le nourrissait à peine. Veuf, 
recueilli par sa fille, blanchisseuse à Belleville, il bricolait, 
imputant à la loi sur les accidents du travail le peu d'empres- 
sement des patrons à l'occuper, vu son âge. 



124 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

In bon diable, en somme, à l'endroit duquel mes préven- 
tions se dissipèrent peu à peu. Le peuple aussi a ses vieux 
beaux. Gerberoy en était un. Son grand nez aux narines 
palpitantes flairait encore les bonnes fortunes, principalement 
parmi les ouvrières, vertes ou mûres, de sa fille. Il avait, 
avec celle-ci, à ce sujet, des querelles fréquentes, disparais- 
sait pendant quelque temps après une scène, revenait l'oreille 
basse, ramené par la nécessité. 

Bonne personne, la blanchisseuse consentaità le reprendre, 
à condition qu'il promît d'être plus raisonnable. Il s'y enga- 
geait et tenait parole jusqu'au jour où il se rassotait d'une 
apprentie et scandalisait avec elle le quartier. 

Philémon et Haucis. instruits de ce libertinage, le jugeaient 
sévèrement; mais Philémon finissait toujours par en absoudre 
le vieux compagnon qui avait été rue Fontaine-au-Hoi et s'y 
était bravement conduit. 

Avoir été rue I" ontaine-au-Roi, c'est-à-dire au dernier carré 
de la Commune, constituait le plus indubitable des titres à 
l'indulgence de Colomès. Gerberoy pouvait être impunément 
hiibleur dans toutes les circonstances de la vie, du moment 
qu'il avait été héroïque dans la matinée du dimanche 28 mai, 
en faisant au faubourg un rempart de son corps. 

Blessé à la jambe, il s'était néanmoins échappé... et il 
vivait de ce fait d'armes dans l'estime de Colomès, comme un 
vieux soldat vit d'un éclair de courage dans l'admiration de 
ses contemporains. L'héroïsme est le plus contingent des 
événements. 

Lorsque Colomès m'eut nommé, (ierberoy me tendit une 
large main cordiale et barytonna : 

— Ahl c'est vous, citoyen, qui vous intéressez encore à la 
Commode? Il y a donc encore des gens pour qui nous existons? 

Je dirai, une fois pour toutes, que je n'ai jamais su pour- 
quoi, dans la conversation, Gerberoy travestissait C^ommune 
en Commode. Ltait-ce une habitude ancienne de proscrit 
usant de subterfuge pour se faire entendre à demi-mot des 
initiés? Toujours est-il que Gerberoy disait couramment : 



CHAPITRE QUATRIÈME 125 

« Au temps de la Commode... Quand nous faisions la Com- 
« mode... Sous la Commode... », et que cette corruption du 
mot pour désigner « La Vieille », paraissait naturelle à ceux 
qui la vénéraient. Je crois bien avoir été le seul à trouver 
une pareille familiarité déplacée... Mais peut-être étais-jeplus 
sensible à la vulgarité qu'à l'irrévérence du terme. 

Lecitoven Charpin et sa femme suivirent de prèsGerberoy. 

Charpin, brossier de son état, passait pour un homme d'un 
caractère difficile et ne faisait rien pour donner de lui une 
autre opinion. Petit, maigre, un peu voûté, teint olivâtre, 
cheveux et barbe coupés ras, lèvres minces, nez crochu, 
regard investigateur, il complétait la carte d'échantillons en 
me présentant celui d'une espèce à peu près disparue : le 
blanquisle. 

Susceptible, ombrageux, aigri par les revers, il s'était 
brouillé avec la plupart de ses anciens amis, à l'époque de 
l'aventure boulangiste, dans laquelle l'avait jeté son rêve 
d'un dictateur. Il était sorti de la bagarre meurtri davantage, 
amer, pauvre et inébranlable dans ses principes. Toujours 
sur la défensive, même lorsqu'on le priait de s'asseoir, il sem- 
blait craindre qu'on ne lui retirât la chaise après l'avoir avan- 
cée. Il était atteint de blanquisme chronique, disait plaisam- 
ment Colomès. 

Mais il cachait sous ses piquants un épidémie vulnérable. 
A une méfiance invincible, dans un certain ordre d'idées, il 
alliait, dans l'ordinaire de la vie, une crédulité surprenante. 

Il en avait donné la preuve pendant la proscription. Sa 
femme, revendeuse au Temple, était restée à Paris tandis 
qu'il végétait à Bruxelles. Elle ne se faisait pas trop prier 
pour lui venir en aide, allait le voir deux ou trois fois par an, 
mais bornait là le devoir conjugal. 

C'était alors une belle brune, fraîche et potelée, à qui, 
disait-on, les consolations n'avaient pas manqué. Son mari, 
cependant, ne doutait point de sa constance. P^lle était la 
seule qu'il n'eût jamais soupçonnée. Devenue, avec l'âge, 
couperosée et dondon, elle avait gardé, à soixante ans, sur 



126 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

lui qui approchait de soixante-dix, un empire absolu. Il fai- 
sait sous son joug l'apprentissage de la dictature. Elle le trai- 
tait en vaincu, responsable des vicissitudes du ménage; 
mais par une singulière contradiction, elle n'admettait pas le 
blâme dans d'autres bouches que la sienne et voulait qu'on 
rendît hommage aux convictions et au désintéressement de 
Charpin. Si bien qu'il regagnait, devant les étrangers, le 
prestige qu'il perdait dans l'intimité, tel un officier qui com- 
mande à la caserne et obéit chez lui. 

Colomès l'estimait, le sachant incapable d'une bassesse ou 
d'une mauvaise action. Il le plaignait aussi un peu. Car le 
fait d'avoir été, sous la Commune, membre d'une Commis- 
sion municipale, ne méritait pas tout de même dix ans d'exil ! 
Il est vrai qu'on en avait vu — et combien ! — essuyer deux 
ans de prison et dix ans de haute surveillance, pour simple 
port d'uniforme. Mais Charpin appartenait à cette catégorie 
d'individus en disgrâce perpétuelle, pour qui les épreuves 
comptent double et qui expient leurs entraînements et leurs 
erreurs dans la proportion où les militaires en sont récom- 
pensés. 

On n'attendait plus que le second fils de Malavaux le 
Dominicain, un garçon de vingt-sept ans, grand, mince, che- 
veux crépus, teint mat. petites moustaches brunes, os maxil- 
laires saillants, physionomie respirant l'intelligence et la 
résolution. 

Dès qu'il fut arrivé, on se mita table. 

Phonsine servait. F^lle allait sans cesse de la salle à man- 
ger à la cuisine et touchait à peine aux plats qu'elle apportait. 
Elle était vive, gaie, inquiète avant tout de contenter ses 
convives. Elle s'arrêtait derrière eux et ne consentait à 
s'asseoir un moment que lorsqu'elle les voyait en train. Elle 
avait l'air d'être en extra. Après la soupe — elle avait mis le 
pot-au-feu la veille — elle fit passer beurre et saucisson ; puis 
elle présenta la seule chose qu'elle eût, avec une galette aux 
amandes, commandée chez le pâtissier : un vol-au-vent garni 
de cervelle, de champignons et de pâles quenelles à la glu. 



CHAPITRE QUATRIÈME 127 

— C'est pour amuser la bouche, dit-elle. Les tourtes étaient 
meilleures autrefois. On ne sait plus les préparer. 

Mais Charpin, qui avait de mauvaises dents, fit l'éloge' du 
vol-au-vent tel quel et en redemanda, moins peut-être par 
goût véritable que pour se prémunir contre les surprises du 
menu. Pour la même raison, lorsque Colomès découpa len- 
tement, en s'appliquant, le gigot mordoré, cuit à point, aux 
tranches rouges et juteuses, Charpin regretta le bœuf" bouilli, 
à demi mâché déjà. 

Phonsine protesta de nouveau : 

— Vous ne voudriez pas qu'on vous reçoive avec la soupe 
et le bœuf! 

— Ahl si vous faites des cérémonies I 

— Non, mais il n'y a qu'un 18 mars dans l'année! 
Heureusement, les haricots blancs, tendres et onctueux, 

parsemés de persil, procurèrent à Charpin un dédommage- 
ment qui le calma. 

Les convives avaient tous bon appétit et mangeaient beau- 
coup de pain, comme des Parisiens qu'ils étaient, et comme 
des pauvres. Phonsine passait continuellement l'assiette où 
se superposaient les chanteaux coupés d'avance au pain de 
ménage, abondant en mie bien blanche et qui ouvrait des 
yeux tout grands. Une grosse lampe à pétrole, coiffée d'un 
abat-jour \ert à fleurs, laissait les figures dans une ombre 
douce, et Varlin, penché sur ses amis, communiait avec eux. 



II 

J'ai noté, le lendemain, le détail de leurs conversations. 
Ce fut, d'abord, le bilan des derniers mois écoulés, 
pertes et profits, exclusivement en ce qui concernait les 
frères d'armes. 

Quatre ou cinq étaient morts depuis le 18 mars de l'année 
précédente. On leur donna un souvenir; on parla de la 
famille qu'ils laissaient. D'autres avaient réussi à entrer aux 



128 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Petits-Ménages, à Galignani, à Brévannes, à Debrousse, 
Invalides sans gloire des enfants de la Révolution, tombeaux 
que rien ne change en sanctuaires. 

Au chapitre des profits, en revanche, les convives inscri- 
virent les noms de quelques effrontés et de quelques repen- 
tis. L'un s'était fait décorer, un autre avait sollicité une 
recette buraliste, un emploi, une sinécure, une récompense 
enfin, comme si la plus belle, pour ces fondateurs de la 
République, n'était pas de ne lui rien devoir, à elle qui leur 
devait touti 

Ils ne manifestaient, cependant, aucun dépit, aucune envie. 
Ils prenaient gaiement, au contraire, la palinodie et l'ardeur 
à se pousser du communard qui, le premier et par anticipa- 
tion, avait célébré la chute de la colonne Vendôme. Il repré- 
sentait la France à Rome. 

— J'étais à La Sociale, dit en riant Fournery, lorsque 
Camille Barrère apporta son article, qui parut le 10 mai. Il 
commençait ainsi : « La Colonne fut... » Or, elle ne tomba 
que le 16. Barrère a toujours été précoce. 

In autre profit, pour la cause communaliste, profit réel, 
celui-là, était l'hommage rendu à Jules Vallès, Benoît Malon, 
J.-B. Clément et Ferdinand Gambon, par le Conseil muni- 
cipal qui donnait leurs noms à des rues de Paris. 

— Il faudra bien dire ce qu'ils ont fait, aux passants qui 
auraient la curiosité de l'apprendre I s'écria Colomès. Espé- 
rons qu'on n'oubliera pas la prochaine fois Eugène Varlin.' 

— Ni Delescluze, dit Mala\aux. 

— Ni \'ermorel, dit Fournery. 

— Ni Eugène Pottier, dit Gerberoy. 

— Ni lîosscl, dit Charpin, qui n'avait plus rien à souhai- 
ter pour Blanqui. 

Ainsi, chacun prêchait pour son idole, et tous pourtant 
souscrivaient aux dernières volontés de Gambon, qu'ils 
savaient par cœur : « Humanité, aime et conserve la mémoire 

1 . Vœu exaucé. 



CHAPITRE QUATRIÈME 129 

de ceux qui t'ont aimée et servie, mais guéris-toi du culte 
des cadavres ! » 

Ils étaient entiers dans leurs préférences et quelquefois 
injustes. Certains noms, chers à la démocratie, portaient la 
division parmi ses vétérans : tel le nom de Raspail, qui met- 
tait le feu aux poudres, chaque fois qu'on le prononçait en 
petit comité. 

J'ignorais cette particularité, comme j'ignorais que ce fût 
l'amusement de Gerberoy d'exciter l'un contre l'autre Colo- 
mès et Charpin. Il n'y manqua pas. 

— Pourquoi Delescluze n'aurait-il pas sa statue? Raspail a 
bien la sienne, dit la bonne pièce. 

Le hlanquiste sauta : 

— Ahî ne nous parle pas de cette dynastie! 

Et la femme de renchérir : — Ces gens-là peuvent crever... 
le ventre en l'air... comme des poissons dans un bocal... de 
pharmacien! 

Le motif de leur ressentiment était qu'un Raspail, lorsqu'ils 
habitaient, rue Carnot, un immeuble lui appartenant, leur 
avait envoyé l'huissier à l'occasion d'un terme en retard. 

— Oh! pour un malentendu qu'il eut entre vous... et en 
18541... coula en douceur Gerberoy. 

— Un malentendu? Dis donc plutôt que le fils avait de qui 
tenir! Tout locataire dans l'embarras, tout débiteur insol- 
vable, lui apparaissait probablement comme un individu 
soudoyé par la police ou par les jésuites pour nuire au chef 
illustre de la famille! 

Je ne pus m'empêcher de rire, car, outre que la remarque 
sentait son époque, un coup d'oeil de Gerberoy à Fournery 
m'avait initié dans le complot à répétition. 

— Lui aussi voyait des mouchards partout, fit Gerberoy. 

— Pourquoi dis-tu: lui au.ssiP... repartit, sensible à l'allu- 
sion, le hlanquiste ulcéré. 

Mais Colomès, ancien adepte de la médecine Raspail, qu'il 
avait abandonnée plus tard pour l'homéopathie, ne supportait 
pas non plus qu'on ridiculisât les modes qui lui rappelaient 

9 



130 I' Il I I- l': M ON V I E l' X DE LA VIEILLE 

sa jeunesse. Leurs sentiments, à Phonsine et à lui, conti- 
nuaient à répandre l'odeur du camphre, écarté comme pana- 
cée, de leur pharmacie domestique. 

— Parce que tu as eu affaire à un propriétaire impitoyable... 
parmi tant d'autres! dit Colomès, ce n'est pas une raison 
pour que le père Haspail démérite à nos yeux en tant qu'ad- 
versaire courageux de la médecine officielle, ni pour qu'il ait 
rendu moins de services au peuple en simplifiant les moyens 
thérapeutiques. Ce ne fut peut-être qu'un professeur d'hy- 
giène; un des premiers en tout cas, il donna une signification 
à ce mot, dont nous avons aujourd'hui les oreilles rebattues, 
en disant que l'hygiène préscr^■e de la médecine. 

— Ah! si c'est l'eau sédative et la pommade camphrée que 
tu défends! s'écria Charpin... 

— Oui, c'est ce Raspail-là... poursuivi, comme la veuve du 
grand Hahnemann, prophète de l'homéopathie, pour exercice 
illégal de la médecine, à l'instigation de tous les monopoleurs 
de la Faculté! Mais c'est aussi le condamné politique des 
tribunaux extraordinaires de 48, le prisonnier de Doullens, 
et le vieillard enfin, qui réclama pour nous, âprement, en 76, 
l'amnistie plénière. 

— Parfaitement, appuya Fournery.de sa voix légèrement 
nasillarde. Tuas tort, (Charpin, de partir d'un fait personnel 
pour contester les titres d'un vieux lutteur à la reconnais- 
sance publique. Que son système l'ait ou non enrichi, 
Raspail n'en est pas moins louable d'avoir déclaré la guerre 
aux parasites (on dit à présent aux microbes) par lesquels 
nous nous laissons envahir. 

L'observation était si drôle dans la bouche du menuisier 
rance, que toutlemondesourit et que j'en oubliai la recomman- 
dation de Phonsine : « Kcoutez-le... ne le regardez pas. )).Ie re- 
gardais le bon Fournery étaler avec innocence ses mains sales 
et ses ongles pareils à de petites scies. C'était le seul qui prît peu 
de nourriture. Il avait perdu l'habitude de manger, attendait 
avec impatience le dernier plat pour fumer une grosse pipe en 
racine de bruyère, qui était de la couleur de ses doigts. 



CHAPITRE QUATRIÈME 131 

— Allons, tout va bien ! conclut ironiquement Charpin. 
L'ancien rédacteur à La Sociale, maintenant ambassadeur 
à Rome, aura également, un jour, sa statue! 

— Possible, fit Malavaux. Au fond, pourquoi l'ambassa- 
deur d'aujourd'hui désavouerait-il l'insurgé d'autrefois? La 
fin de son article, que j'ai présente à la mémoire, justifiait 
son allégresse. Pour lui comme pour nous, la colonne Ven- 
dôme ravivait une plaie : l'invasion de l'étranger. 

— Trois invasions, dit Gerberoy. 

— Consécutives à deux empereurs î dit Colomès. 

Leur fibre, à tous, cette fois, était touchée. Par un singu- 
lier phénomène de décantation, les motifs déterminants de 
la Commune : décrets sur les loyers arriérés et les créances 
exigibles, désarmement de la Garde Nationale, suppression 
soudaine de leur solde et de l'allocation accordée à leurs 
femmes; ces motifs s'étaient, avec le temps, déposés au fond 
de leur mémoire. De sorte que le mouvement communaliste 
n'avait plus pour eux de cause limpide, que l'exaspération 
produite par la défaite et la capitulation. 

Ils le disaient du moins, ou le laissaient dire, sauf Four- 
nery et Colomès, plus réservés. Et comme rien, somme toute, 
ne m'autorisait à douter d'une explosion de patriotisme dans 
ces ruines qui fumaient encore, je songeais, en regardant 
Malavaux, que peut-être son fusil avait abattu les Domi- 
nicains, faute d'avoir été déchargé contre les Allemands. 

Le fils Malavaux s'était contenté jusque-là d'écouter en 
silence, le nez dans son assiette ou dans son verre d'eau 
rougie. Mais quand les Vieux de la Vieille eurent donné à 
leur sédition la couleur tricolore, il releva la tête et dit dou- 
cement : 

— Je croyais que vous aviez fait la Commune pour autre 
chose. 

Charpin, son voisin de table, se tourna vers lui, brusque- 
ment : 

— Pour quelle chose? 

— Enfin, que vos revendications a\aient eu, si peu que ce 



182 P H I L K M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

soit, un caractère économique et social, en dehors et au-des- 
sus de la politique. 

— Nous aurions voulu t'y voiri dit aigrement le blan- 
quiste. 

Mais ce n'était pas la première fois sans doute que le père 
et le fils abordaient ce sujet, car Malavaux le Vieux expliqua : 

— Il est assez difficile, en efîet, à la nouvelle génération, 
née après 1870, de démêler les mobiles auxquels nous obéis- 
sions. Elle n'a pas traversé les épreuves de la guerre et du 
siège; elle n'entre pas dans notre état d'esprit. 

— Assurément, prononça Fournery. I^a jeunesse d'aujour- 
d'hui n'a guère d'imagination : mais, moins spéculative que 
ses devanciers, elle leur est, dans la pratique, infiniment supé- 
rieure. Elle sait ce qu'elle veut, et la Révolution économique 
entrevue par nous dans les nuages, elle la fera descendre 
sur la terre. Une idée fixe vaut mieux pour ça que des idées 
générales. 

— Une idée n'est pas un idéal, gronda Charpin. La jeunesse 
n'a pas d'idéal. 

— Mais si, dit Gerberov, qui aimait à plaisanter. Elle en a 
un. Elle lit avidement les journaux de courses, rêve de dévo- 
rer l'espace à bicyclette, en automobile, en aéroplane, et est 
fière d'être française, quand la France peut se glorifier du 
Champion d'Europe des poids moyens! Elle est ignorante et 
sportive. Elle appelle matches les batailles et records les 
victoires... Bref, les héros qui l'éblouissent ne sont pas ceux 
deS9, de 48, de 51 ou de 71, mais ceux qui font du 71 ou du 
8i) à l'heure... Son idéal, c'est d'aller, en projectile, d'un 
point h un autre,.., pour rien, pour le plaisir. Le jour où les 
obus transporteront des vovageurs, sera un bien beau jour 
pour elle ! 

Albert Malavaux seul ne riait pas; il reprit : 

— Les générations se suivent et se méconnaissent. Nous 
sommes d'une autre école évidemment. 

Charpin mâchonna entre ses gencives : « Oui, l'école des 
temps nouveaux... Anarchistes!... » 



CHAPITRE QUATRIÈME IS^i 

Cette fois, le jeune homme sourit : 

— Oh! non, pas même. Pas anarchistes, en tout cas, à la 
façon de Kropotkine, qui admet qu'on prenne le fusil pour 
courir aux frontières, comme soldat de la Révolution et non 
pas comme soldat de la bourgeoisie. L'exemple des volon- 
taires de 92 l'obsède. Toujours la tradition, les vieilles bottes 
chaussées par les ancêtres à principes... Pourquoi souffri- 
rions-nous d'une diminution de territoire dont nous sommes 
irresponsables? C'est le fait accompli, un accident historique 
sur lequel il n'y a plus à revenir. 

La table trembla sous les mains imposées. 

— Ne te gêne donc pas, gouaillaGerberoy; appelle ça une 
terrible embardée, par suite d'un virage mal pris à un tour- 
nant dangereux! 

— Que la France, versée dans le fossé, ait dû subir l'am- 
putation de deux provinces, peu importe ! renchérit Charpin. 

— Mais oui, déclara Albert. Elle s'est relevée et elle est 
repartie. Vous n'avez pas digéré cet accident de route parce 
que, de tous vos griefs contre l'Empire, c'est le plus acca- 
blant et le plus justificatif de votre hostilité, mais pour vos 
héritiers, sous bénéfice d'inventaire, il y a une question autre- 
ment vitale à résoudre. 

Colomès se leva. Il se levait toujours pour faire une cita- 
tion, comme pour porter un toast, et il dit : 

— On a été, nous, à l'école de Proudhon qui enseignait : 
« Nous nous sentons tous Français... Nous croyons à une 
mission de notre pays... Le patriotisme peut être plus ou 
moins ardent en chacun de nous, sa nature est la même et 
son absence une monstruosité ! » 

Et il se rassit. 

— Nous sommes moins que vous imbus de Proudhon, con- 
tinua Albert Malavaux ; cependant, je sais qu'il a dit aussi 
que le peuple, depuis 89, a joué à la politique comme les 
enfants aux soldats, (^'est vrai... et c'est pourquoi l'existence 
de la République même..., enfin, un changement de régime 
politique, ne vaut plus un cou]) de fusil, ni un bulletin de vote. 



134 1' H I L h M O N V I E U X DE LA VIEILLE 

Un toile couvrit sa voix. 

— Enfin, quoi, elle peut crever... le ventre en l'air... 
comme les poissons! s'écria M"" Charpin, qui se répétait. 

(ierberoy : — Tu tiendrais un autre langage, si tu avais 
vécu sous l'Empire et fait la Commode avec nous! 

Charpin : — S'il avait eu la botte prussienne sur le ventre! 
(^olomès : — Il l'aura! 

— Et pas même sur le ventre, au derrière, mon garçon, 
au derrière, prédit M"" (Charpin. 

Albert Malavaux laissa passer la rafale et poursuivit imper- 
turbablement : « Que voulez-vous? Patrie et République, 
telles qu'elles nous apparaissent, ne nous représentent plus 
que la raison sociale sous laquelle une classe en exploite une 
autre. Supposons que les provinces perdues fassent retour à 
la F'rance. .. En quoi la situation des travailleurs serait-elle 
améliorée? 

— Une nation \ it du prestige que lui donne la victoire, 
dit Gerberoy. 

— C'est exact... en ce qui concerne la classe possédante, 
répliqua Malavaux le Jeune; mais le prolétariat... quel avan- 
tage retirera-t-il de ces hasards heureux? .\ucun. La solde 
du soldat et le salaire de l'ouvrier sont les mêmes après 
qu'avant. Jamais le sang répandu n'a fait augmenter le prix 
de la main-d'œuvre civile ou militaire. Chair à canon et chair 
à fabrique sont les engrais au meilleur marché. Il n'y a qu'à 
se baisser pour en prendre. Eh bien ! non, assez de gaspil- 
lage ! L'émancipation des travailleurs, préparée par votre 
Internationale, et retardée, en 70 et 71, par deux saignées, 
cette émancipation, le temps est venu de l'achever, sans coup 
férir. 

— L'Internationale prêchait la République sociale univer- 
selle, voilà un idéal! articula (ierberoy- 

— Nous visons moins haut, pour atteindre plus sûrement 
le but. Nous apercevons l'erreur que nos devanciers ont 
commise en s'insurgeant au cri de : vivre en travaillant ou 
mourir en combattant! La moitié de ça suffit. Qu'est-il arrivé. 



CHAPITRE QrATRiÈME 135 

en effet? C'est qu'on les a pris au mot et qu'ils sont morts, 
inutilement. 

— Non, pas inutilement, riposta Colomès. Ils ont donné 
à la classe ouvrière conscience d'elle-même. 

— Soit. Cette conscience étant donnée, 11 s'agit maintenant 
de vaincre pour vivre et de vivre pour profiter de la victoire. 
Il ne nous convient plus de tirer les marrons du feu pour 
que d'autres les mangent. 

— Enfin nos traditions, les principes de 89, rengaines? fit 
Gerberoy. 

— Non : préjugés, chaînes... Vous perdez votre temps à 
renouer ce que l'usure a rompu. La Révolution a ses clas- 
siques et ses romantiques, comme la littérature. C'est parce 
que le vieil Horace a proféré : « Qu'il mourût! » que les sol- 
dats de la République ont repris en chœur : 

Sachons raincre ou sachons périr! 

Et c'est un écho de ce refrain national qu'a fait entendre, 
en 1834, le cri des ouvriers de Lyon : mourir en combattant! 
Fuis, ceux de 48 sont venus, qui chantaient la faim sur le 
même air. Enfin, la Commune immortalise en vous les avant- 
derniers romantiques, les anarchistes étant sans doute les 
derniers. 

— Merci du rapprochement! dit Charpin. On te le laisse 
pour compte. 

— Parbleu! La queue d'une troupe en marche trouve tou- 
jours que la tête va trop vite ! 

— Traite-nous tout de suite de réactionnaires, dit Mala- 
vaux le \'ieux. 

— Pas du tout. Nous rendons hommage à votre abnéga- 
tion, à vos gestes héroïques sur les barricades, à vos illusions 
généreuses...; mais c'est assez que vous ayez été échaudés, 
pour que nous craignions l'eau froide. Ainsi les leçons de 
votre expérience ne sont pas perdues. Etant le nombre, nous 
devons être la force, sans avoir besoin de prendre un fusil 



136 PHILÉMON VIEIX DE LA VIEILLE 

OU de jeter des bombes. Vous étiez prodigues de votre sang, 
nous sommes économes du nôtre, car nous ne ferions que 
nous appauvrir davantage en le versant. 

Colomès s'était levé de nouveau : il remonta son pantalon, se 
tourna vers le portrait de Varlin et l'attesta d'un doigt sévère. 

— Tu l'entends, Eugènel... Nous avons été de vieilles 
bêtes en mourant pour le triomphe de la démocratie! C'est 
un ouvrier comme toi qui le dit... Tu es renié par les tiens, 
avant que le coq ait chanté trois fois. Et allez donc! 

— Le coq est mort sur les dernières barricades, ricana 
Gerberoy. Il n'y a plus que des poules, et qui gloussent! 

Mais Albert Malavaux insensible à l'offense, dit tranquil- 
lement, tandis que Colomès rentrait dans son assiette : 

— Nous ne renions personne et Varlin moins que tout 
autre. Nous honorons en lui un précurseur et en vous des 
éclaireurs. Il n'en est pas moins vrai que la Commune, timi- 
dement socialiste, n'a ébauché qu'à peine une organisation 
du travail, n'a pas touché à la propriété et a hésité de\ ant 
l'expropriation des capitaux qu'elle avait sous la main. 

— Tu n'étais pas né..., malheureusement pour nous, dit 
Charpin. 

— Oh! je ne prétends pas qu'on eût fait mieux que vous! 
Nous recherchons vos fautes pour n'y pas retomber et non 
pour le malin plaisir de vous les reprocher. Vous en recon- 
naissez vous-mêmes quelques-unes. Vous pouviez tenir l'ad- 
versaire en respect en vous emparant des 80(3 millions que 
contenait la Banque de France (sans compter les papiers et 
les effets de commerce) et en habitant les appartements con- 
fortables que cent mille locataires avaient abandonnés...; et 
vous avez mieux aimé prendre la bourgeoisie à la gorge, que 
de la prendre aux... autre part! 

— Il n'y a pas de jeunes filles, va... tu peux appeler les 
choses par leur nom, dit M'"' Charpin, qui tutoyait Albert, 
l'ayant vu grandir. 

Mais Phonsine eut un geste d'émoi : « Oh! cette madame 
Charpin ! » 



CHAPITRE QUATRIÈME 137 

— Nous n'étions pas des voleurs, fit Colomès. 

— Les insurgés de 48 en disaient autant. On leur en a su 
gré, de leur respect de la propriété, et à vous aussi! Mais 
vous aviez les uns et les autres une excuse... Les aspirations 
du socialisme étaient encore trop vagues, en ce temps-là, pour 
se traduire en actes. 

— On t'attendait! railla doucement Malavaux le Vieux. 
Cependant, M""" Colomès passait la salade assaisonnée de 

languettes de pain frottées d'ail, en souvenir du gigot qui 
n'avait pas tout consommé, et Fournery bourrait sa pipe 
d'avance de tabac qu'il prenait à pincées, en miettes, dans la 
poche de son pantalon. 

Et qui n'a pas vu Phonsine regarder ce manège n'a rien vu ! 

Mais le menuisier parla, et ses yeux frais, ses yeux ingé- 
nus, accomplirent une fois de plus le miracle de rendre invi- 
sible tout ce qui, dans sa personne, offusquait. 

Il levait les yeux, il ouvrait la bouche... et c'était comme 
s'il avait mis une chemise blanche! 

— Il y a du vrai dans ce que dit le petit. Le 18 mars fut 
un printemps précoce. Tout de suite après vinrent les bour- 
rasques et les gelées mortelles aux jeunes pousses. Il avait 
fait beau trop tôt..., le 18 et le 26, jour de la proclamation de 
la Commune. Le peuple se découvrit imprudemment et 
attrapa une fluxion de poitrine. Il a été trente ans à s'en 
remettre. Il a fallu, pour qu'on reparlât de l'affranchissement 
du prolétariat, que les fils des vaincus fussent devenus des 
hommes. C'est en ce sens qu'Albert a raison. Nous avons 
plutôt retardé l'émancipation économique des travailleurs. II 
ne reste, somme toute, de la Commune, qu'un beau geste, 
durement réprimé : la bataille des sept jours... ; un geste 
romantique, sans portée... 

— Sans portée, un geste qui a sauvé la République! pro- 
testa impétueusement Colomès. 

— Peuh! fit le jeune Albert, pour la tournure qu'elle a 
prise!... 

Ce fut le tour de Phonsine d'être scandalisée. 



138 PHILÉ.MON VIEIX DE LA VIEILLE 

— Oh! si l'on peut dire! 

Colomès prit le parti de persifler : « Laisse donc les petits 
mordre... mordre le sein qui les a nourris et réchaulTés..., 
qui leur a donné l'instruction gratuite, obligatoire... et 
laïque! En voilà la récompense! 

— Laïque! le mot est lâché... et par vous, monsieur Colo- 
mès, un homme de bon sens! Vous savez pourtant bien que 
tous les mastroquets de comités électoraux rincent encore 
aujourd'hui les futailles delà maison Gambetta! Votre Répu- 
blique a passé sa jeunesse et sa maturité à réclamer la Sépa- 
ration... et maintenant qu'elle l'a obtenue, on dirait que cette 
divorcée regrette son crampon. Il y en a d'autres à répudier 
que le cléricalisme, vovons! 

Colomès se redressa pour foudroyer son contradicteur : 

— Quelles que soient les fautes de la République, ce n'est 
pas à toi de la dénigrer et d'aller jusqu'à mettre son existence 
en question! Songe, avant de creuser sa tombe, que tu y 
descendrais le premier ! Car sa perte et la tienne, fils du peuple 
et de 89, ont été résolues par les coalitions dynastiques dont 
tu sers les projets. Ce sont elles qui, en décembre 1871, six 
mois après la semaine sanglante, faisaient écrire dans un de 
leurs organes : « Quand la République aura peuplé la Nou- 
velle-Calédonie et reculé suliisamment les limites de nos cime- 
tières, on lui dira : <( Va-t'en! » Si tu crois qu'on oublie ça!... 

Le coup porta. Albert Malavaux baissa la lance. 

— Soit, mais c'est tout de même agaçant de s'entendre 
répondre : « A bas la calotte! » chaque fois qu'on demande 
à la République quelle réforme sociale sérieuse, durable, elle 
a accomplie. Tandis qu'on jette au pays cet os à ronger, le 
capital beurre tranquillement ses tartines et la représenta- 
tion nationale croupit dans son jus. 

Était-ce bien le fils de .Malavaux, de Malavaux le Domini- 
cain, qui parlait ainsi... et dans une société de libres penseurs 
militants, encore! Je n'en revenais pas. 

Charpin vit mon étonnement et se fit blanc de sa vieille 
épée à double tranchant : ni Dieu, ni Maître! 



CHAPITRE Q l' A T R I K M E 139 

— La moitié de notre programme est remplie, faites le 
reste, pierrots! 

Albert se rebifl'a : — On aurait pu croire que des parti- 
sans de l'action rapide iraient plus vite en besogne... et au 
plus pressé. 

La discussion s'aigrissait : Fournery , conciliant, s'inter- 
posa. 

— Ecoute donc..., la Démocratie n'est pas toujours en 
train. Elle a sommeillé de Thermidor à 48... et du lendemain 
de juin jusqu'en 1863. 

— Sommeillé en rêvant, dit Colonies. 

— Et même en faisant de beaux rêves, d'accord I Elle n'était 
pas accablée seulement de fatigue et de coups d'ailleurs. Il 
faut convenir que tous les gouvernements, quels qu'ils soient, 
ont réussi à l'endormir... pour l'opérer. La haute bourgeoisie 
républicaine, noblesse déjà séculaire, avec ses privilèges, 
n'est pas moins âpre à les défendre que n'importe quelle autre 
caste. Elle n'accorde jamais au travailleur que le strict néces- 
saire : le superflu serait subversif de l'ordre social. Je n'en 
crois pas moins fermement que la poussée révolutionnaire 
finira par faire éclater les cadres du vieux monde, ses formes 
politiques vermoulues. 

— Bien sûr! redoubla Albert Malavaux. 11 paraît que la 
jeunesse bourgeoise d'à présent a le goût de l'action, le sens 
de l'ordre et des réalités. Mais l'esprit réaliste, nous l'avons 
comme elle... et nous le lui ferons bien voir! La génération 
montante..., l'autre..., l'ouvrière, en Angleterre et en Alle- 
magne, n'est pas non plus, d'ailleurs, résignée à son sort. Le 
travailleur anglais d'aujourd'hui ne chante pas plus le God 
save Ihe King que nous ne chantons, nous, à l'atelier : Un 
Français doil vivre pour elle... Un Français doit vivre pour 
lui. 

— Et mourir? demanda Gerberoy- Qu'est-ce qui vaut, 
pour vous, la peine et la gloire de mourir ? 

— Rien, répondit Albert. 

— A la bonne heure! 



140 P H I L É M O N \' I E lî X DE LA VIEILLE 

— Ils sont inouïs! 

— Ça n'est pas le culot qui leur manque! dit M"' Charpin, 
qui tenait encore au carreau du Temple par son vocabulaire. 

— Mais oui, rien, accentua Albert. La peine est de vivre 
et la gloire d'améliorer notre existence. 

— Par la grève générale et le sabotage, sans doute, insi- 
nua Charpin agressivement. 

— Autre temps, autres armes. Nous n'avons pas à notre 
disposition, comme vous, les fusils de la défense nationale. 

Incapable de se contenir davantage, Charpin déborda : 

— Dites donc que la République est trop bonne fille. Si nous 
avions un gouvernement digne de ce nom... un gouverne- 
ment fort..., il aurait bientôt fait de vous mettre à la raison! 

— Oh ! l'appel à la force, à la dictature, est lui-même bien 
chanceux ! 

— Ah!... Eh bien! qu'on me donne le pouvoir pendant 
huit jours, et je me charge de vous faire marcher, moi ! 

Il était debout, petit, édentc, écumant, dérisoire un peu, et 
triste infiniment. 

Fournery vit ce qu'avait de pénible ce spectacle d'un ancien 
insurgé réclamant des mesures de rigueur contre une des- 
cendance à son image d'autrefois...; il tira Charpin par sa 
manche, en disant à mi-voix : « Hé là!... Hé là!... » Puis, tout 
haut, il ajouta : 

— Tu te vantes, ami, tu te vantes. Albert veut dire que le 
peuple n'a plus maintenant que des intérêts de classe à 
défendre et qu'il ne se soucie pas d'offrir à la bourgeoisie 
régnante une nouvelle occasion de décapiter ce qu'elle appelle 
l'hvdre de l'anarchie. Elle oublie que la particularité de 
l'hydre est d'avoir des têtes qui repoussent. ¥A\e devrait 
pourtant s'en rendre compte en voyant nos sections dissoutes 
de l'Internationale se reformer en syndicats et réaliser l'union 
nationale des Associations libres préparant l'union univer- 
selle, où finiront par s'absorber, comme le voulait Bakou- 
nine, les Etats politiques autoritaires. Notre évangéliste à 
nous, Proudiion, se demandait si le peuple était capable de 



CHAPITRE QUATRIÈME 141 

constituer un centre d'action, expression de ses idées, de ses 
vues, de ses espérances... Le syndicat me paraît répondre à 
la question. 

— Prends garde, Fournery, dit Gerberoy... Tu flattes la 
jeunesse : elle te dévorera. 

Mais Fournery, bonhomme, secoua la tête : « Elle ferait un 
bien mauvais repas! Non, je ne flatte pas la jeunesse; je 
m'efforce de la comprendre, de dissiper les malentendus 
entre nous, de rattacher enfin le fil qui nous relie. Jeunes et 
vieux, ça ne veut pas dire chiens et chats. Je fais aussi bien 
mon éducation auprès de ceux qui ont vingt ans qu'auprès 
des hommes de mon âge. On n'a jamais fini d'apprendre. On 
a toujours le temps d'enseigner. Ce sont les occasions de 
s'instruire qu'il ne faut pas laisser passer. Je sais vingt 
métiers, mais il y en a cinquante et plus que j'ignore. L'ex- 
périence des vieux, la nôtre, c'est bien peu de chose. Nous 
sommes tous myopes, nous ne voyons pas plus loin que le 
bout de notre champ d'activité, qui est grand comme un mou- 
choir de poche. J'aime la jeunesse parce que je trouve en elle 
toutes les curiosités que je n'ai pas satisfaites. 

— Et tous les appétits, grommela Charpin. 

— Et tous les appétits sur lesquels nous sommes restés, 
oui, ma foi ! » 

Mais il n'arri\ ait pas à persuader ses amis. Chose singu- 
lière, ces vieux démocrates, internationalistes, pour la plu- 
part, se refusaient à reconnaître leur petit-fîls dans ce nouvel 
organe du prolétariat : la Fédération des Fiourses du travail, 
qui substituait le Syndicat au Comité électoral et l'antago- 
nisme de classe à la lutte des partis. Ils affectaient de croire 
que le syndicalisme réduit la question sociale à un débat 
d'intérêts corporatifs, à une tempête dans une marmite. 

Ce fut Charpin qui exprima leur opinion à cet égard. 

— Travailler moins et gagner da\'antage, n'est pas un idéal 
révolutionnaire. 

— Sans doute, fit Albert; mais c'est le moyen d'en avoir 
un. L'idéal est du luxe. Une des joies de vivre et peut-être 



1 '«2 P H I L É M O N \- I E L' X DE LA \" I E I L L E 

la plus grande, est celle que procure le bien-être pour soi et 
pour les siens. 

— C'est la révolution dans le pot-au-feu..., sans le clou de 
girofle que nous y mettions! claironna Gerberoy. 

— Ayons le pot-au-feu d'abord, nous l'aromatiserons après. 

— T'étoufte pas, mon garçon ! dit M"" Charpin. 

— De conquête en conquête, nous parviendrons à être les 
maîtres du travail, de ses instruments, de ses fruits accu- 
mulés, de la richesse sociale, enfin! 

— Sois donc franc, résuma Colomès. \'otre programme à 
vous tient en quatre mots : se la couler douce! 

— Kt pourquoi pas? C'est curieux de toujours reprocher 
cette ambition au travail manuel et de ne jamais en faire 
grief à tous ceux dont c'est l'unique souci! La théorie du 
maximum de jouissances pour un minimum d'efforts, mais 
c'est dans la classe ouvrière qu'elle est le moins appliquée! 
Je ne doute pas de vos bonnes intentions ni de votre bra- 
voure en 71, monsieur Gerberoy..., mais avouez tout de 
même... entre nous... que la Commune n'a pas été pour tout 
le monde une école de sacrifice et d'austérité. 

— Avouez-le..., dit Phonsine, heureuse d'une détente au 
moment du dessert. 

Gerberoy, auquel une bouffée de souvenirs montait à la 
tête, se mit à rire : 

— Ah! c'est certain qu'on ne s'embêtait pas, au temps de 
la Commode... et de notre jeunesse! 

Car c'était cela aussi, cet anniversaire, pour eux tous : 
l'anniversaire de leur jeunesse ou de ses derniers feux ! Pour 
combien, l'insurrection n'avait-elle été qu'une partie de 
plaisir qui finit mal! 

Mais Colomès leva l'index et dit : « Halte-là! » 
Il craignait que cette impression, dans mon esprit et dans 
celui d'Albert, ne diminuât un prestige acquis et ne profanât 
la cérémonie. 

— Malte-là ! répéta-t-il. Qu'il y ait eu parmi nous des 
défaillances, je ne le nie pas. Que la Commune ait été l'oc- 



CHAPITRE QUATRIÈME 143 

casion de quelques escapades, c'est entendu! On n'avait pas 
fait vœu de tempérance ni de chasteté. Après les privations 
et les dangers du siège, on se reprenait, nous aussi, à la vie... 
Mais qui donc donna alors les plus tristes exemples ? La classe 
ouvrière? Non. Ce fut la bohème de l'opposition à l'Empire, 
glorieuse de petits procès, la jeunesse bourgeoise, soi-disant 
révolutionnaire, qui frétillait à la préfecture de police, dans 
les délégations, les états-majors, la presse, les brasseries et 
les petits théâtres. Voilà la honte de la Commune! Ces fils 
de Marins, mari de Cosette et gendre de Jean Valjean..., le 
sympathique trio des Misérables..., ne moururent pas, eux 
non plus, sur les barricades. Nous avons retrouvé leur ivraie, 
mêlée au bon grain de la proscription, à Genève, à Londres, 
à Bruxelles..., partout! C'était elle qui, à Genève, tandis que 
nous nous serrions le ventre, godaillait aux Charmettes, où 
elle formait l'escadron volant de Nina de Villard, après avoir 
été celui de Raoul Rigault! 

— Et c'est elle, à présent, pourvue, rangée, radicale, qui 
préside aux destinées de la République et la représente... 
pas seulement à Rome! conclut Albert i\L'ila\'aux. Elle a des 
enfants... mais ceux-là, n'ayant plus besoin du peuple pour 
parvenir, ne nous proposent pas leur funeste concours, et, 
d'autre part, le prolétariat, suffisamment averti, bannit de 
ses conseils syndicaux ces éléments de trouble et de corrup- 
tion : avocats sans cause, médecins sans clientèle, profes- 
seurs, étudiants, journalistes, loups, renards et chiens, que 
les classes dirigeantes ont, à toutes les époques, introduits 
dans le parc pour y faire la police ou pour y décimer le trou- 
peau. Ce n'est pas vous, monsieur Colonies, qui nous blâ- 
merez de regarder ces intellectuels comme incompétents 
dans nos revendications économiques et corporatives. 

— N'allez pas vous formaliser de ce qu'il dit, au moins, 
murmura Phonsine à mon oreille. 

— N'ayez crainte. Je suis trop convaincu qu'il a raison. Le 
peuple ne peut que gagner à faire enfin lui-même ses affaires, 
répondis-je. 



144 PHILÉMON VIEl'X DE LA VIEILLE 

— Et puis, on a assez parlé politique, hein? reprit M""" Colo- 
nies, préoccupée pour son compte de l'effet à produire. 

Et sur la table, entre le gruyère et les quatre mendiants, 
elle posa religieusement le gâteau de riz, son gâteau de riz, 
ferme, doré, sans coup de feu, sans lézardes, et tel que l'eau 
en \enait à la bouche. 

— Ahl il est réussi! s'écria M""^^ Charpin. 
Gerberov : — La patronne s'est distinguée! 
Fournery : — C'est dommage d'y toucher! 

M""' Charpin : — Qu'est-ce que vous voulez qu'on en fasse? 
Une pelote à cure-dents? 

— A Genève, dit Colonies, c'était notre régal, une fois par 
mois. Nous appelions ça dîner en France... 

Et chacun de faire honneur à l'entremets. 

« Il ne faut pas qu'il en reste, » avait dit Phonsine. 

Il n'en resta pas. Puis on attaqua le fromage et les men- 
diants, figues et raisins, qui avaient l'air de fruits fossiles. 
Et Fournery put enfin allumer sa pipe. La fumée sortait de 
sa barbe comme d'un chaume et allait se perdre dans le ciel 
de la suspension. Gerberoy roula une cigarette et tendit son 
paquet de caporal à Albert. Mais celui-ci fit signe qu'il n'en 
usait pas. 

— Trop de vertus, jeune homme! dit l'autre. Tu ne fumes 
pas, tu bois de l'eau rougie; je parie qu'un petit verre te fait 
peur. 

— Oui... pour les autres! répondit Malavaux le Jeune. 
Sans l'alcoolisme, la question sociale serait aux trois quarts 
résolue. 

(ierberov répliqua : — Sans question sociale à résoudre... 
qui sait si l'alcoolisme existerait? 

— Ah! vous n'allez pas recommencer, gourmanda Phon- 
sine, pour qui le dessert était un domaine privé. Allons, 
ajouta-t-elle en s'asseyant enfin, après avoir servi le café, si 
vous n'avez pas mal dîné, faites à votre tour plaisir à la cui- 
sinière. Qui demande la parole? 

Ils savaient tous à quoi les engageait l'invitation, et, le 



CHAPITRE Q r A T R I È M E 145 

premier, Gerberoy, sans lâcher sa cigarette, paya son écot. 
D'une voix flétrie, qu'il avait prodiguée autrefois sur les 
échelles, dans les salles à décorer, il chanta : Versez-moi du 
vin bleu! 

Il chanta piano et mouillant son vin, l'aventure d'un père 
atîectionné à l'enfant qu'il sait n'être point de lui; puis, il 
prit un temps, secoua sa crinière et lança à plein gosier : 

Jarni! Versez-moi du vin bleu! 
J'aime son goût de pierre à feu 

Et cordieu! 
Sitôt qu'il me monte à la tète, 

Je suis heureux. 

Je suis joyeux, 
Je crois à la vertu d'Jeannette! 

On la connaissait, mais elle avait toujours le même agré- 
ment pour Phonsine et pour M""" Charpin, qui bourdonnaient 
au couplet et nourrissaient le son au refrain seulement. 

Quand Gerberoy eut fini : 

— A vous, madame (charpin, dit Phonsine. 

Elle non plus ne se fit pas prier. Comme son voisin, elle 
s'en tenait à des choses éprouvées, qui exhalaient un remugle 
de goguette et de pommes ridées. Tels ces Plaisirs du 
ménage, énumérés par un chansonnier satirique d'une 
retenue exemplaire et d'un comique discret. Qu'il y avait 
loin de ces badinagcs éventés, de cette vanille dans la crème, 
au gingembre et au poivre de Cayenne débités à présent par 
le café-concert! 

Les Plaisirs du ménaf^e! J'imaginais les variations ordu- 
rières qu'exécuteraient sur ce thème des fournisseurs qui ne 
rougissent plus, leurs allusions, leurs équivoques, la fange 
où s'épanouit leurs groins. Mieux valait, somme toute, ne 
plus chanter en famille, que d'y chanter ça! 

C'était le tour de Fournery. Il posa sa pipe, but une gorgée 
de café et jeta en nasillant le vigoureux refrain de la Chanson 
du Pou lier : 

10 



146 FHILK.MON VIETX DE LA VIEILLE 

Kh! hue ! dia! ho! 
Entendez-vous l'essieu crier, 

Sur le gravier? 
Tire, cadet, tire, cadet, bon limonier I 

Lui-même donnait du collier, et tous, au refrain, tiraient 
également. 

— On n'en guilloche plus comme ça, dit Colomès. 

Kt, sans être sollicité, par émulation, il but : A l'indépen- 
dance du monde! comme Pierre Dupont, encore, voulait 
qu'on fît. 

Rarement il chanta mieux que ce soir-là. Debout, levant 
son verre d'une main ferme, il semblait célébrer l'Office de 
la République Universelle, la Messe des Peuples. Et j'en 
porte témoignage : pas plus que le prêtre à l'autel, il n'était 
excité par le vin des burettes! 

Je ne sais pas pourquoi j'attendais une surprise de Mala- 
vaux le Dominicain... Je ne fus pas déçu. L n peu assoupi, le 
ventre à table, les paupières lourdes, il semblait n'avoir 
aucun désir d'imiter ses amis. 

— Je n'en connais qu'une, dit-il, et je l'ai tant de fois 
chantée!... 

Mais les autres insistaient. Je me joignis à eux : 

— Pour moi, ce sera du nouveau. 

— A peine du réchauffé! Vos parents, dans le temps, ont 
dû vous servir ça... Enfin, comme vous voudrez. 

Fit d'une voix faible, qui chevrotait, le bourreau des otages fit 
entendre une vieille romance, dontj'avaissouvenanceen effet: 

Quand je vis Madeline 

l^our la première fois... 
En jupe et guimpe blanches. 
Elle allait sous les branches... 

Que les beaux jours 
Sont courts! 

P'nonsine, ravie, dodelinait de la tête, et M""' Charpin dit 
à la fin : 



CHAPITRE QUATRIÈME 147 

— Encore une qui n'est pas piquée des hannetons! 

A Charpin on ne demanda rien. Il ne chantait pas. Albert 
Malavaux non plus. Ce qui provoqua à son adresse cette 
sortie de Gerberoy : 

— Ces bougres-là ne boivent pas, ne fument pas, ne chan- 
tent pas, ne... 

M"'" Charpin l'arrêta : — Taisez-vous, vieux polisson, vous 
allez dire des bêtises! 

— Fa l'on serait encore bien capable d'en faire à leur place! 
continua Gerberoy, en plastronnant. 

— En a-t-il une santé! s'écria sa voisine. 

— A la vôtre, dit-il galamment. 

Il choqua son petit verre contre celui dans lequel M'"' Char- 
pin trempait un canard. Et ce fut la seule grivoiserie que la 
réunion se permit ce soir-là. 

Mais je sentais bien qu'il manquait à la petite fête quelque 
chose. II n'était pas possible que M""" Colomès, si riche de 
chansons, n^en déboursât pas une au moins. J'en fis la 
remarque. 

— Allons, chante-leur Mon p'tit neveu, dit Colomès, qui 
était sans doute d'intelligence avec sa compagne. 

— Oui, oui, Mon p^tit neveu! réclama la tablée. 
Phonsine se leva, croisa les deux mains sur sa taille, et 

répandit, sur la musique de Darcier, l'honnête histoire d'un 
enfant que son oncle conduit à la fête et qui pleurniche 
devant les baraques au lieu d'y faire emplette. 

Cette anecdote sentimentale m'était, elle aussi, familière. 
Je savais bien sur quoi se fixerait, au dénouement, le choix 
du neveu. Pour l'anniversaire de la mort de son père, le 
gamin, à la place de jouets, demanderait... une couronne 
d'immortelles! 

Albert Malavaux souriait à la dérobée..., et pourquoi, au 
fait, ne pas sourire, comme devant un album de modes d'au- 
trefois? Cela s'était porté, avait eu son heure de grâce, avait 
habillé, fait valoir des voix maintenant cassées ou éteintes... 
Le sourire n'exclut pas l'émotion. J'en éprouvais une, très 



1 48 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

douce, à voir déplier ce vieux linge qu'avait filé la voix des 
aïeules et que l'une d'elles reprisait encore. 

Derrière moi, au mur, Varlin non plus, Varlin lui-même, 
ne trouvait pas cela si ridicule et, toujours pensif, semblait 
dire : « Ils font ceci en mémoire de moi... » 

Le petit silence qui suivit, fut troublé par un ronflement. 
Malavaux le Dominicain, le menton sur la poitrine, s'était 
endormi. 

Son fils le réveilla. 

— Eh! bien quoi, vieux? C'est comme ça que tu nous 
fausses compagnie! dit Colonies. 

Il s'excusa. Il n'avait plus l'habitude de se coucher tard. 
On lui mit son paletot, son chapeau ; il avait l'air d'un enfant 
qu'on habille pour partir. 

— Papa est un peu fatigué, ce soir, me confia Albert, à 
l'écart. 

— Ne jurons pas qu'un soir ne viendra jamais, où nous 
serons nous-mêmes fatigués, répondis-je. 

On prit congé. Au-dessus de la cage de l'escalier, Colomès 
tenait la lampe, pour éclairer la descente. 
Kn bas, Fournerv leva la tête et dit : 

— Merci, nous sommes arrivés. Bonsoir, ami, porte-toi 
bien. 



CHAPITRE V 

FEUILLES MORTES 



I 



IL y a chez mes voisins quelque chose qui ne va pas. 
Depuis quelque temps, je les sens inquiets. Ils travail- 
lent et chantent moins. Accoudés côte à côte, à la fenêtre, ils 
sont avares de paroles, eux si loquaces naguère; mais j'ai 
l'intuition qu'ils pensent à la même chose. On dirait que Vif- 
Argent lui-même n'ose plus sauter vers la barbe suspendue, 
ainsi qu'un échaudé hors d'atteinte, sur sa cage. Enfin, l'as- 
pect du vieux ménage a pris tout à coup une teinte livide, 
comme un hameau riant aux approches de l'orage et du 
soir. 

J'ai voulu sonder le père Colomès; il ne m'a fait que des 
réponses évasives. 

Ln instant, je me suis imaginé que le vol dont il a été vic- 
time lui causait encore du tourment. C'est pourtant peu de 
chose. 

Il faut dire que Colomès se revend à lui-même le vin qu'il 
achète en pièce. Chaque fois qu'il descend à la cave chercher 
une bouteille, il en met le prix dans une vieille boîte à sel 
transformée en tirelire. Quand la pièce est vide, la boîte est 
pleine et fournit de quoi renouveler la provision. Or, après 
avoir fracturé la tirelire, quelqu'un en a emporté le contenu, 
une soixantaine de francs. 

Colomès a paru prendre assez bien son parti du vol; toute- 
fois, il n'a pas fait venir une autre pièce de vin. Economie 
ou prudence? Économie plutôt, car à leur repas, auquel j'ai 



150 HHILKMON VIEUX DE LA VIEILLE 

assiste l'autre jour, Philémon et Baucis ne buvaient qu'une 
piquette trouble... 

Et l'idée m'est venue alors qu'ils pouvaient être gênés, man- 
quant d'ouvrage: mais, sur ce point surtout, l'ancien ouvrier 
bijoutier n'aime pas les questions. Il cache sa déchéance. 
Ils en sont réduits, en effet, sa femme et lui, à fabriquer à 
la main la cotte de mailles, le tissu métallique des bourses 
en argent qui font maintenant concurrence aux porte-mon- 
naie. Le métier n'est pas mauvais. Ils peuvent y gagner, à 
eux deux, sans trop de peine, cinq à six francs par jour. Mais 
Phonsine ne m'a pas dissimulé, entre nous, que Philémon 
était un peu humilié de ravaler son habileté jusqu'à cette 
besogne à répétition, comme d'enfiler des perles. 

« C'est bon pour moi, qui n'ai jamais été qu'une mazette, 
a-t-elle ajouté; malheureusement nous n'avons plus de bons 
yeux ni l'un ni l'autre pour la maille fine, qui est la mieux 
payée. Enfin, ça donne toujours le superflu à nos vieux jours! 
La brosserie que nos amis Charpin fabriquent à domicile 
aussi ne leur rapporte pas davantage et est plus pénible: et, 
puis, ils n'ont pas autre chose pour vivre, eux! » 

Peut-être me trompé-je après tout et faut-il attribuer la 
préoccupation de mes ^•oisins à de nouvelles difficultés avec 
leur fille, dont ils ne parlent pas. 

Aussi bien. Colonies semble vouloir réagir. 11 m'est arrivé, 
l'autre jour, alerte et rasséréné. Son bras enfilait l'anse d'un 
panier à couvercle qu'il a posé sur le tapis: ensuite, il s'est 
agenouillé, m'a regardé en dessous, avant de soulever le cou- 
vercle, et a fait claquer sa langue. 

— \ oilà du nanan! Phonsine a trouvé ça, ce matin, dans 
le haut d'un placard, en rangeant. Ce que c'est d'avoir de 
l'ordre! La plupart de ces brochures, contemporaines de la 
proscription, sont devenues rares. Vous remercierez la 
citoyenne d'avoir mis la main dessus : je les croyais perdues. 

Et il déballe lentement une pacotille que sa barbe épous- 
sète. 

Chose singulière, cet ennemi de l'imprimé a collectionné 



CHAPITRK CINQllÈME 151 

toutes les publications de l'exil et les a lues, comme un con- 
tempteur de l'automne, qui conserverait les feuilles mortes. 

Et n'est-ce pas, en vérité, l'automne de la proscription, 
que cette jonchée évoque? 

« Si vous croyez que ça peut encore intéresser... » 

Il m'interroge avec une sorte d'anxiété. Si je répondais 
non, il en éprouverait du dépit, certainement, car l'histoire 
de ces hommes est la sienne. C'est un miroir brisé, dont le 
plus petit morceau réfléchit un moment de sa vie. 

Je le rassure donc : 

« Mais oui, monsieur Colomès. » 

Pour lui faire bonne mesure, j'ajoute : « C'est de l'Histoire. » 

Et je sens que j'ai dilaté son cœur, où une passion sincère 
est à présent mêlée d'orgueil. 

Les brochures étaient étalées autour de lui, sur le tapis. 
Je repris : 

« Oui, c'est intéressant... ; néanmoins, vous connaissez ma 
méthode, fondée sur le conseil de Michelet. Votre témoignage 
à vous, qui n'avez rien écrit, votre témoignage oral, m'est 
infiniment plus précieux que ces libelles refroidis et ces polé- 
miques éteintes. Je ne suis plus un carabin, pour travailler 
sur le cadavre. Autre chose est une belle opération sur un 
être vivant... comme vous! 

Il se renverse en arrière et, assis sur les talons, s'écrie en 
riant : 

« Eh bien! enlevez-moi ce que vous voudrez! Et allez 
donc! » 

Il me passe les plaquettes une à une, pour faire durer le 
plaisir plus longtemps; mais un préambule lui parut néces- 
saire. 

« J'ai approximativement fixé la fin de la lune de miel des 
proscrits à Genève, au moment où notre marmite, la Mar- 
mite sociale, fut renversée. A la vérité, il y avait eu déjà 
bisbille dans le ménage. A la fin de septembre 1871, s'était 
réuni le 5' Congrès de la Faix et de la Liberté. Au lendemain 
de la guerre franco-allemande et de la Commune, il avait 



152 PHI LÉ. M ON VIELX DE LA VIEILLE 

quelque chose d'assez burlesque. La ligue des Amis de la 
paix, essentiellement conservatrice, n'écoutait pas l'avertis- 
sement des socialistes, qui lui avaient dit en 67, au Congrès de 
Genève, illustré par la présidence de Garibaldi : « Comment 
ne comprenez-vous pas que la paix universelle est une chi- 
mère tant qu'il y aura des exploiteurs et des exploités, et 
comment la conciliez-vous, cette paix universelle, avec le 
maintien des armées permanentes? Elles sont la sau\ egarde 
de vos intérêts et de vos privilèges, sans doute...; mais ces 
intérêts et ces privilèges perpétuent les conflits. Envisage? 
d'abord cet état de guerre permanent ou bien vous ne faites 
qu'amuser le tapis. 

« On amusait le tapis, et les réfugiés étaient disposés à se 
désintéresser de l'intermède, lorsqu'ils apprirent que Belle- 
triens et Zofingiens, deux sociétés représentant la belle jeu- 
nesse des écoles, concertaient une démonstration contre nous. 
Les communards, au nombre d'une vingtaine, relevèrent le 
défi. C'étaient, si j'ai bonne mémoire, Lefrançais, Adolphe 
Clémence, Benoît Malon, Martelet, membres de la Commune; 
Gustave Maître, ex-commandant desenfantsdu Père Duchêne, 
Noro, Henri Bellenger, Louis Marchand, ancien rédacteur au 
Candide et délégué de la Commune à Bordeaux, Bayeux- 
Dumesnil, Gaillard père, Paulet, de Bordeaux; Sirdey, de 
Saint-Etienne; enfin les citoyennes Delhomme, André Léo 
et Pauic Mink,' avec son frère Minkawski, dit (iérard, per- 
sonnage louche, dont l'exécution plus tard s'imposa. Je me 
joignis à eux en curieux. 

« Louis Marchand portait des bottes à l'écuyère, le père 
(iaillard avait piqué à sa boutonnière une large cocarde 
rouge, au lieu des couleurs vaudoises, vert et blanc, qu'ar- 
boraient les congressistes; un flot de rubans rouges provo- 
cateurs ornait aussi le corsage de Paule Mink. On faisait 
moins attention à M"" André Léo, coiffée en repentirs et dont 
la distinction rendait plus surprenante encore sa liaison déjà 

1. Morte en 1901, âgée de 62 ans. 



CHAPITRE CINQUIÈME 153 

notoire, sinon affichée, avec Malon. Plus âgée que lui d'une 
douzaine d'années (elle avait dépassé la quarantaine), elle 
était veuve et empruntait à ses deux fils, André et Léo, leurs 
prénoms, pour signer des romans préférables aux peintures 
sur porcelaine de George Sand, socialiste à ses moments 
perdus. Rossel lui témoignait son estime en l'appelant « le 
citoyen André Léo ». 

J'interromps Colomès pour compléter ces renseignements. 

— Elle s'appelait en réalité Léodile Champseix, avant 
épousé précédemment, à Lausanne, Grégoire Champseix , 
collaborateur de Pierre Leroux à la Revue Sociale, puis, 
rédacteur en chef du Peuple, de Limoges, et banni de France 
après le coup d'P2tat. Il la laissa veuve à trente ans. C'était 
une femme remarquable. Je raconterai un jour son histoire, 
qui n'est point à l'avantage de Malon'. Continuez, monsieur 
Colomès. 

« André Léo et Paule Mink, physiquement, ne se ressem- 
blaient pas. La première avait encore, comme on dit, de beaux 
restes; l'autre était petite, menue, sèche. E!lle avait la peau 
brune, le front carré, le nez long et renflé du bout. Fille 
d'un réfugié polonais, elle n'était guère connue que des habi- 
tués des réunions publiques et avait fait son apprentissage 
de conférencière au Vaux-Hall, vers la fin de l'Empire. Elle 
et M"" André Léo ne jouèrent, pendant la Commune, qu'un 
rôle effacé. Si elles s'exilèrent, ce fut surtout probablement 
afin de suivre, l'une Benoît Malon, et l'autre le peintre Noro. 

« Le Congrès s'ouvrit le 25 septembre, sous la présidence 
du chef des radicaux vaudois Eytel, dans la grande salle du 
Casino, décorée, pour la circonstance, de lierre, de laurier 
et de drapeaux divers que les Amis de la Paix se proposaient 
de laver en famille. Ça commença par une diatribe de Charles 
Lemonnier, le Saint-Simonien , contre l'Internationale. Il 
était assez incongru de choisir, pour la vilipender, le mo- 

1 . André Léo est morte à Saint-Maurice (Seine) le 20 mai I9(K). Ses jjapiers 
m'ont été confiés par son exécuteur testamentaire et ami, l'iiistorieii l^aul 
Lacombe, décédé le 2 juillet 1919. 



15'i PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

ment où le projet Dufaure condamnait à rcmprisonncment, 
privait de ses droits civiques et soumettait à la surveillance 
de la haute police pendant cinq ans, tout individu affilié à la 
terrible association. Un de ses fondateurs, Fribourg, la défen- 
dit et demanda même à la Ligue de blâmer les mesures récla- 
mées par le garde des sceaux de France. 

« C'était trop attendre des Amis de la Paix et des Lois, on 
le vit bien, le jour suivant, lorsque Paule Mink voulut faire 
reconnaître le droit des travailleurs à s'associer librement. 
L'assemblée, consultée, leur accorda d'exercer ce droit, mais 
par les voies légales seulement. 

« Paule Mink n'eut pas plus de succès en invitant la Ligue 
à flétrir les massacres perpétrés dans Paris, au mois de mai, 
par les troupes versaillaises. 

« ... Les massacres dont Paris a été le théâtre, sous quel- 
que drapeau qu'ils aient été commis », rectifia Joseph Prud- 
homme à la recherche de la paix sociale. 

« L'apparition à la tribune du père Gaillard, crête de 
rouge comme un coq de combat, souleva une réprobation 
que le hérissement et les coups de bec de notre ami redou- 
blèrent. Après lui. M"" André Léo, qui n'avait pas le don de 
la parole, peignit au vii dans le discours qu'elle lut, les atro- 
cités de la guerre civile. Elle eut raison de laver la Commune 
du meurtre des otages, exécutés le 23 mai, quand le pouvoir 
communal n'existait plus; mais elle eut tort de stigmatiser 
Raoul Higault qui était mort, et Théophile Ferré, qui allait 
mourir. Nous le lui fîmes sentir; aussitôt, une contre-mani- 
festation se produisit, aux cris de : « A Cavenne! A bas le 
« pétrole! Au bagne les assassins de (>haudey! » 

« 11 faut vous dire que Gustave Chaudey, un des promo- 
teurs de la Ligue, y comptait beaucoup d'amis. Aux Vaudois, 
d'autre part, il était également sympathique, depuis qu'il 
leur avait promis, dans son enthousiasme pour leur consti- 
tution, d'en doter la France. En vain, Louis Marchand fit 
observer, encore une fois, que la Commune était dissoute, 
lorsque Chaudey avait été fusillé; sous les huées le prési- 



CHAPITRE CINQUIÈME 155 

dent dut lever la séance et remettre au lendemain la suite des 
travaux du Congrès. 

« M""" André Léo, en faisant paraître son discours sous ce 
titre : La Guerre Sociale, jeta dans la proscription, prête à 
les recevoir tous, le premier ferment de discorde. Vinrent 
ensuite : V Antagonisme social, à\\\\ ami de Varlin, le relieur 
Adolphe Clémence ; puis V Elude sur le mouvemenl communa- 
lisle, de Lefrançais' qui avait la dent dure pour son collègue 
Félix Pyat, notamment; enfin Benoît Malon fit, lui aussi, 
imprimer à Neuchâtel, chez Georges Guillaume, frère de 
James, la Troisième défaite du prolétariat français, qu'il 
avait écrite à Genève, chez Perron. Prenez, ils sont à vous. » 

Je remercie mon voisin, bien que ces prémices, je les pos- 
sède déjà, comme aussi les Souvenirs, de Charles Beslay; 
VHistoire de la Commune, d'Arthur Arnould : Le Livre 
rou'ge de la justice rurale, recueil plus rare, composé par 
Jules Guesde et Jules Montels. 

« Ohl dit Colomès, c'est une simple vidange des journaux 
de l'ordre, où les Sarcey, les Pessard, les Blavet, et autres 
foireux, se remettaient de leur frousse. 

— Ce que je cherche surtout, vous le savez, ce sont les 
éphémères, les broutilles. 

— Bon. J'ai là de quoi vous satisfaire. » 

Et Philémon me détaille, en les sirotant, un lot de bro- 
chures qui ont pour auteurs Gambon, Pyat, Lefrançais, Ely- 
sée Reclus, Rogeard, Paul Brousse, Tabaraud, Cluseret, 
Claris, Montels, Bastelica, Perrare, Dumarteray, Legrandais, 
Joseph Favre et Malon, Emile Lebeau, Zeppenfield, Duro- 
zoi , Lacord , Rocher, Durand-Savoyat, Virginie Barbet, 
Wolowski, Albert Richard, Paschal Grousset et Jourde, 
après leur évasion; Rochefort, Jules Guesde, Gromier, sous 



1. Par les soins de ses exécuteurs Icstamentaires, A. Goullc et Lucien 
Descaves, ont paru en volume, à Bruxelles (19()2) les Souvenirs d'un 
réoolulionnaire, publiés dans le (^ri du peuple en 1886, et pour lesquels 
Gustave Lefrançais, de son vivant, n'avait pu trouver d'éditeur. Il est mort 
en 1901, à 75 ans. Albert Goullé lui a survécu jusqu'en 1918. 



156 P H I L É M O N VIEUX DE LA N' I E I L L E 

le pseudonyme d'['n bon rou<fe\' Albert Leblanc et Stanislas 
Fourille, dit Hlanchet, ancien secrétaire de police à Lyon, 
puis Chartreux, envoyé à l'Hôtel de Ville par les électeurs 
du V'' arrondissement et à Mazas par la Commune, lorsqu'elle 
fut instruite de ces avatars. 

Quand il n'y en a plus, il y en a encore! Le plus chétif 
opuscule rappelle à Colomès un souvenir. Sur chaque couver- 
ture il met un nom, un âge, un signe particulier..., et ce 
visage lui indique encore, à sa façon d'être rouge, écarlate 
ou cramoisi, une conviction profonde, la colère ou l'apoplexie. 
Maismon vieuxdéballeurprotestccontrecette assimilation : 
« Des visages, noni Des verrues. Je ne les fais voir qu'à 
vous qui avez dit le mot juste, tout à l'heure, en les qualifiant 
d'éphémères. 

— J'ai raison avec Voltaire : « Tout ce qui n'est que per- 
« sonnel est perdu pour le reste des hommes! » 

— Oui, sur les trois cents réfugiés environ que comptait 
la proscription de Genève, une cinquantaine tout au plus, 
les oisifs et les témoins cités par l'accusation ou par la défense, 
attachaient de l'importance à ces factums qui rabattaient 
une cause magnifique à de misérables instances en divorce. 
Tout ce papier ne nourrissait que nos dissentiments. 

— A qui le dites-vous! Lefrançais m'a\()ua un jour qu'il 
n'avait pas écoulé 50() exemplaires de son li\ re, en dix-sept 
ans, et j'ai découvert chc/ Fcrrier, le marchand de nouveautés, 
au bout de trente ans. un stock de brochures de Pyat et de 
Gambon, dont il axait fait, avec Reclus, les frais! 

Le regard de Philémon se mouille. 

— Pauvre Gambon! Cette brochure-ci..., la première qu'il 
publia, à Genève, en 1871, la Revanche de la France el de la 
Commune, est signée des initiales L. B. On l'attribua à Louis 
Blanc, qui se défendit de l'avoir écrite, et, dans une lettre 
au Journal officiel , déclara que les crimes de la Commune 
lui faisaient horreur! C'est pourquoi je l'ai cloué à mon pilori. 

2. G. Gromier est mort à Paris en 1913. 



CHAPITRE CINQUIÈME 157 

Se peut-il que cette littérature alimentaire, moisie ou des- 
séchée dans l'armoire et dans l'oubli, demeure capable de 
déterminer chez mon voisin lui-même, des mouvements de 
bile? Quels ingrédients détestables laissent ce goût amer 
qu'elle a encore pour lui? Leur défaite, hélas! les vaincus 
m'en éclairaient déjà les causes, en se déchirant mutuelle- 
ment. Ils avaient fait taire à l'heure suprême, et jusqu'au 
dernier soupir de la Commuue, leurs rancunes et leurs riva- 
lités, et ils retrouvaient en exil toutes leur énergie et souvent 
tout leur fiel, pour les ranimer! Chassées ensemble de leurs 
positions, la majorité et la minorité se comportaient, en 
somme, comme si elles couchaient sur ces positions et y per- 
pétuaient les hostilités! 

Je me souviens que de Londres, où il se servait, lui aussi, 
de détritus pour faire lever la pâte, V^ermersch, un des 
geindres du père Duchêne, écrivait à un ami : « Je suis con- 
vaincu que la proscription de Genève ne vaut pas mieux que 
la nôtre, — moins encore peut-être. Ce sont les doctrinaires, 
les modérés, la droite de la Commune. On doit en dire et en 
faire de jolies, là-bas! Arthur Arnould doit y déteindre sur 
tout le monde et chacun doit y parler en zézayant comme 
lui ! » 

Gauche, Droite, Majorité, Minorité, Modérés et Jacobins! 
Amer et grenadine! Eternelle infirmité des révolutionnaires! 
Il leur manquera donc toujours, pour remporter la victoire 
et la fixer, de s'aimer et de se pardonner entre eux! 

Colonies m'écoute penser tout haut et, assis sur ses talons, 
bien que je lui aie offert une chaise, répond : 

« Le hasard, en effet, semblait avoir rassemblé en Suisse 
les signataires de la déclaration du 15 mai : Beslay, Malon, 
Lefrançais, Clémence, Arnould, Ostyn, Avrial, Pindy, 
Courbet..., coupables de modérantisme aux yeux du père 
Duchêne. Mais si V llisloire de la Commune, du bon Arthur 
Arnould', révèle parfois, j'en conviens, le zézaiement de son 

1. 3 V. chez Kistemaeckers - liruxcllcs 1878. 



1 58 P H 1 L É M O N V 1 E f X DE LA VIEILLE 

auteur, elle a du moins ce mérite de ne pas maltraiter les 
vaincus, voire les cadavres, au moment où la réaction triom- 
phante suffisait à la besogne ! Cet exemple, malheureusement, 
ne fut pas suivi. Les chamailles se succédèrent et qu'est-ce 
qu'on ne se jeta pas à la tètel Certaine veuve Désiré, qui 
poursuivait Flourens de sa haine, après l'avoir poursuivi de 
ses avances dédaignées, fut souffletée par la femme de Pau- 
let, aux obsèques du père Raymond... Enfin, nous dûmes 
conspuer un officier de fédérés. Vergés d'Esbœufs, qui se 
faisait appeler, à Genève, Baradat et, sous prétexte de soule- 
ver « un coin du voile », accusait de trahison Malon, Eudes, 
(clémence, Jaclard... et jusqu'au brave Dombrowski. blessé 
mortellement à la barricade delà rue Myrrhal... 

— Le soupçon et la médisance sont les poisons lents de 
toutes les proscriptions. 

— .Vuprès de celle de 51, à Londres, Gambon disait que la 
nôtre était une bergerie. Maintenant, soyons justes... Je 
déplore, comme vous, ces divisions intestines; mais on ne 
pouvait pas tout de même demander aux Lyonnais, par 
exemple, compromis dans le soulèvement du 28 septembre, 
un c(ï?ur tendre pour Cluseret, lorsque celui-ci se fut vanté, 
dansla Pairie .suisse, d'avoir contribué à faire avorter le mou- 
vement à la tête duquel l'acclamation populaire l'avait placé! 

Colomès n'est pas Lyonnais...; il vient de se ranger à mon 
avis touchant la mésintelligence entre passagers du même 
bord..., et le voilà qui, tout à coup, et à son tour, s'emporte 
contre Cluseret. 

— Si quelqu'un n'avait pas le droit de regarder Rossel 
comme un traître, c'était ce condottiere, au service de tout 
le monde. Ses capacités militaires? Ah! parlons-en! Il les a 
montrées surtout dans la répression. Ne pas oublier, en effet, 
que Cavaignac le décora, en 48. pour avoir conquis sur les 
insurgés, onze barricades et trois drapeaux! Il a retiré des 
avantages de toutes ses variations..., ramassé la croix dans 
If sang du peuple, et gagné, sur le tard, en retournant une 
dernière fois sa veste, un siège de député socialiste! La lec- 



CHAPITRE CINQUIÈME 159 

ture de ses Mémoires décousus et hargneux m'a appris qu'il 
aimait les ouvriers, s'entendait bien avec eux, enfin, que cet 
élément était le sien. Ailleurs qu'à Genève, alors, car je vous 
garantis qu'il n'a jamais recherché notre compagnie, au con- 
traire! C'est dommage. On l'eût rappelé à la pudeur. Son 
acharnement contre Delescluze, qu'il appelait : le plus bour- 
geois des bourgeois..., incarnation sénile de la Commune..., 
cadavre ambulant..., etc., est quelque chose d'abominable! 
Ce qu'il ne pardonnait pas à Delescluze, c'était sa mort. 
Delescluze était plus grand couché que Cluseret debout. Le 
souvenir de ce bourgeois qui mit une chemise blanche et se 
rasa de frais pour aller se faire tuer, sur une barricade, obsé- 
dait l'homme qui, à la même heure, se rasait pour s'enfuir, 
déguisé en prêtre! 

Je me suis bien gardé d'interrompre ce réquisitoire. Est-il 
fondé? Laisse-t-il percer malgré tout l'animosité de l'ouvrier 
contre le bourgeois, ou bien, entre le commandant improvisé 
et le militaire professionnel, quelque rancune obscure née de 
la concurrence? C'est possible. Ce qui me frappe et me navre 
surtout, c'est la durée de ces haines chroniques chez des 
hommes qui ont combattu sous le même drapeau. Nulle part, 
ni en prison, ni en exil, ni plus tard, elles ne se sont éteintes. 
Je les ai retrouvées partout. 

Un jour que je rendais visite, dans l'indigent réduit que sa 
foi intacte illumine, à une autre amie de Varlin, Nathalie Le 
Mel, relieuse, envoyée pour sa gloire à la Nouvelle-Calédonie, 
elle me raconta sa première impression en arrivant là-bas, 
au mois de décembre 1873'. 

La déportation était divisée en deux camps, à la suite d'une 
querelle vidée sur le terrain par Henry Hauër, représentant 
l'élément bourgeois, et Charbonneau, menuisier, champion 
des ouvriers. 

Quarante ans après et octogénaire, Nathalie Le Mel agi- 
tait encore ce haillon de divorce, rapporté du bagne! 

1. Nathalie Le Mel est morte ii l'hospice d'Ivry, en 1921, ûgée de 95 ans. 



1 60 P H I L É M O N \' I E L' X DE LA \' I E I L L E 

Quelle chimère que la fraternité! 

Mais à cette exclamation impie, quand parfois elle m'é- 
chappe, répondent les voix sincères de Colonies, de Le Mcl, 
de tant d'autres qui ont espéré le Messie, comme eux, avant 
eux, et qui attendront sa venue jusqu'à la consommation des 
siècles!... 

Il a pris ta figure, Fraternité difficile et douloureuse; et 
plus l'on te couronne d'épines, plus lourde est ta croix, plus 
trempée de vinaigre est l'éponge offerte à ta soif, plus ils 
demeurent convaincus, ces croyants, que tu sauveras le 
monde! 

Ne les détrompons pas. Et puis..., s'ils disaient vrai, tout 
de même!... 

II 

O iR l'inévitable chapitre des mouchards, cancer des pros- 
k^ criptions, le père (>ol()mès n'était pas moins loquace. 

« S'il y avait des mouchards à (ienèvc? me disait-il, un 
autre jour. Parbleu! Moins toutefois qu'on n'en voyait, car 
on en voyait naturellement partout. Les groupes, les cercles 
de proscrits, c'est l'organisation de la défiance. On commence 
par se regarder en chiens de faïence, d'un groupe à l'autre; 
on finit par se soupçonner entre soi. De quoi vit celui-ci? Et 
celui-là? Quand le ver n'est pas dans le fruit, c'est ainsi 
qu'on l'y met. La proscription englobait un certain nombre 
de déserteurs. L'un d'eux faillit nous coûter cher. 

« Peu de temps après notre arrivée à Genève, le feu se 
déclara sur le Grand Quai et gagna le Consulat voisin, après 
avoir dévoré quelques vieilles maisons à pans de bois du 
quartier des Allemands. Un correspondant du Gaulois, qui 
se fit connaître plus tard comme compositeur de musique par 
des valses musquées. Fraises au (Champagne et Cœurd'arli- 
chaul..., le sieur Jules Klein, enfin, insinua dans ce journal 
que nous avions allumé l'incendie. C'était grave. C'était 
proposer notre expulsion en masse. Heureusement, quelques 



CHAPITRE C I N Q U I È M E 161 

réfugiés, l'ex-colonel Chardon en tête, loin de mettre le feu, 
en avait fait la part, si bien que, grâce à leur dévouement, 
le (Consulat avait été préservé... On démasqua l'individu. 

— Comment? 

— Notre Société d'alors, VEgalîié, fit insérer dans La 
Révolulion Sociale, de Claris, qui avait été chef du bureau 
de la presse, sous la Commune, une note vouant au mépris 
public le misérable accusateur au mois ou à la ligne. 

— C'est tout? Vous n'étiez pas méchants. 

— Non. Mort le venin, morte la bête! On variait seule- 
ment la manière. A l'occasion du complot de Bellegarde, 
en 73, nous nous adressâmes directement au peuple de 
Genève. Et allez donc! » 

Il déplia une petite feuille volante et lut, comme un tam- 
bour de ville : 

« Sur cette terre de Genève, asile séculaire des proscrits 
« du vieux monde, nous confiant à l'opinion publique, dont 
« nous n'avons pas à craindre l'appréciation, nous en appe- 
« Ions, en dernier ressort, à la justice du peuple! » 

In ban. 

Je demandai quel était ce complot dont j'entendais parler 
pour la première fois. 

« L'invention de deux ou trois stipendiés, soucieux de 
paraître gagner l'argent qu'ils recevaient pour nous espion- 
ner. Le Chaudordy qui représentait la France à Berne, 
dénonça au Conseil fédéral l'intention qu'on nous prétait 
d'enlever par surprise le fort de Bellegarde. Nous y plantions 
le drapeau rouge, puis, nous nous dirigions sur Lyon, que 
nous soulevions. Notez, je vous prie, qu'il importait alors au 
gouvernement français de faire échouer la candidature du 
citoyen Barodet, ex-maire de Lyon, qui se présentait à Paris, 
contre Hémusat, avec un programme radical. Tous les 
moyens étaient bons pour ça, même les plus bêtes. On avait 
suggéré l'idée du complot à Lavallette et à un nommé Blanc- 
pignon, ancien employé des postes à Montmartre, sous la 
Commune. Ils se réunissaient au café J.-J. Rousseau, tenu 

11 



162 l'HlLK.MON VIEUX DE LA VIEILLE 

par Hellivier, autre agent secret, qui avait été directeur de 
l'hospice Dubois, sous la C.ommune, et qui mourut, en 1889, 
directeur de prison en Algérie'. Razoua s'introduisit chez 
Blancpignon, fractura sa malle et y découvrit la preu\e de 
ses rapports avec la préfecture de police. On n'en arrêta pas 
moins une poignée de camarades, Lvonnais pour la plupart, 
qui passèrent plusieurs jours en cellule à la prison Saint- 
Antoine... Comme quelques-uns dans le nombre étaient cor- 
donniers, l'afTaire fut baptisée : Conspiration des Sarales. 
Les Conspirateurs expulsés dans les vingt-quatre heures 
étaient les seuls qui ne riaient pas. Personne, en haut lieu, 
ne doutait de leur innocence; mais la mesure prise contre 
eux venait à point compenser l'expulsion de Don Carlos et 
de sa femme, convaincus d'embauchage et d'armement de 
volontaires recrutés en Suisse par ce prétendant. La libre 
llehétie, \ous le voyez, est pareille aux gouvernements en 
général, dont l'impartialité consiste à taper indistinctement 
sur les vaincus de tous les partis. 

En revanche, on laissait bien tranquille une soi-disant 
baronne de Lacoste, chez laquelle fréquentaient quelques 
grandes balles. C'était une forte Normande rousse, au regard 
provocant, à la peau truitée par la cinquantaine, mais encore 
appétissante. Les réfugiés n'ignoraient pas que Thiers l'em- 
ployait ; mais ils s'amusaient de la dame à ses dépens..., dans 
toutes les acceptions du mot. 

— Pas très moral, dites donc... 

— Gambetta, le grand patriote, en faisait autant quand il 
répondait sciemment aux invitations de la fille Lachmann, 
vicomtesse de Païva et agent de Bismarck. 

« L'expulsion, que l'on a si bien définie «le ricochet de l'exil», 
favorisait l'échange entre les proscriptions. Le banni de 
Bruxelles allait à Londres, celui de Strasbourg venait à 
(ienève, celui de Genève, de Lausanne, de Berne ou de 



1. A Berrouaghia. Il venait de Mâcon, où il avait rempli les mêmes fonc- 
tions. 



CHAPITRE C I N Q r I K M E 163 

Zurich, se rendait en Italie... où ne l'attendait pas un meil- 
leur accueil qu'autre part. En 1873, tous les réfugiés qui se 
trouvaient à Gênes, Jules Guesde, Protot, Louis Marchand, 
Morel, Pillard et Fonteneau, furent traînés à la frontière, 
enchaînés deux à deux, dans un wagon cellulaire! C'était 
un sieur GrifTon qui les avait représentés comme des inter- 
nationalistes allant de ville en ville fomenter des grèves. 
Fonteneau, qui avait une hernie, mourut en arrivant, exté- 
nué, à Genève. Pauvre diable! Je le vois encore lombanl 
littéralement chez nous... » 

Sur le compagnon regretté, Philémon verse, comme une 
larme d'homme, un silence...; puis, il repart à franc-étrier 
contre des mouchards dont les noms, après trente ans écoulés, 
lui écorchent encore la bouche. 

« Et vous savez..., pas d'erreur! Je le tiens de Razoua 
lui-même, à qui l'on n'en contait pas. Il avait établi leur dos- 
sier... Rien que des faits avérés. Nous les signalions par cir- 
culaire à nos amis de Londres et de Bruxelles, qui, de leur 
côté, nous mettaient en garde contre leur gibier... » 

J'ai connu deux de ces anciens mouchards démasqués, et 
je ne puis m'empêcher de dire à Colonies que leur infamie 
ne les avait pas enrichis, loin de là!... Chez l'un, que j'allai 
voir un soir, à Grenelle, la clef était sur la porte, et je le sur- 
pris en train de faire revenir des oignons dans la graisse 
pour son dîner. L'autre, qui de son prénom s'appelait Albert, 
a laissé par écrit — et je l'ai lu — l'aveu de ses turpitudes. 
Tous les deux menaient une existence misérable. Car le mou- 
chard porte son châtiment. Il est condamné à n'avoir jamais 
plus de trente deniers pour vivre, somme à peine supérieure, 
et encore, aux cinq sous du Juif errant I 

« Hélas! reprit Colonies, il n'était pas besoin d'agents pro- 
vocateurs pour semer la zizanie entre nous ! Les conimuneux 
de Londres et les communards de Genève se défiaient, s'adres- 
saient entre eux des injures et des cartels. La moitié de la 
proscription dénigrait l'autre moitié. Edmond Levraud, dit 



1 G-» P H I L K M O N V I E I ■ X DE LA \- I E 1 L 1. E 

le Grand bison, bon garçon pourtant, mais aigri par le mal 
de poitrine qui devait l'emporter, semblait faire la na\ette 
pour colporter les calomnies et les cancans. Ce fut l'époque 
des réunions orageuses, des enquêtes, des procès-verbaux, 
des jurvs d'honneur et des exécutions sèches. Il y eut l'aliaire 
Jourde-Vermersch et l'affaire Cournet-Cluseret. Vermersch 
et Frédéric Cournet vinrent de Londres à Genève, le premier 
pour se battre en duel, à Veyrier, avec Lefrançais, et pour 
être battu, dans la rue, par Jourde. Nous étions convoqués 
en assemblée à la salle Schiess, aux Pàquis, pour laver Cour- 
net des accusations portées contre lui par Cluseret, Fesneau 
et Levraud... Et chacun, naturellement, prenait fait et cause 
pour les siens. Lne seule fois, je crois bien, en 1872, toutes 
les proscriptions furent d'accord pour exécuter deux rené- 
gats, les jeunes Lvonnais Albert Richard et Gaspard Blanc, 
qui, dans une brochure d'appel au peuple, axaient imploré le 
retour de Badinguet, empereur des ouvriers et des paysans! 
« Il y avait parfois des explications sur le trottoir. Cluseret 
y abordait le père Miot : « Vous dites, paraît-il, que j'ai été 
votre garde-chiourme en Afrique? » A quoi Miot répondait : 
« Dame! étie/-vous, oui ou non, lieutenant d'un détachement 
chargé de notre surveillance en Algérie, après le coup d'I^tat, 
((ui nous y avait envoyés? — Lieutenant, oui, et comme tel, 
l)ien obligé d'obéir... — Eh! mais, je n'ai pas dit autre chose! » 
\'A Cluseret s'en allait penaud. L n autre jour, c'était C(eur- 
deroy qui prétendait fermer au père Beslay la Société des 
proscrits, parce qu'il avait conservé la Banque de France à 
la réaction. Jusqu'aux évadés de Nouméa qui se bourraient, 
l'un d'eux, Ballière, reprochant à Rochefort de les avoir 
lâchés en Australie!... Enfin, il y avait le linge sale qu'on 
lavait en petit comité. A J.-B. Mounier, vieux républicain 
de Clamecv, qui se glorifiait de quatre années d'emprison- 
nement et de dix-sept ans d'exil, le tribunal correctionnel des 
réfugiés reprochait d'avoir accepté des hommes du 4 Sep- 
tembre les fonctions d'inspecteur spécial à la gare de Belle- 
garde. 



CHAPITRE C I N Q U 1 È M E 165 

« La proscription de Saint-Fitiennc instruisait le procès de 
Sirdey, soupçonné d'avoir l'ait trafic des armes distribuées 
par lui aux révolutionnaires stéphanois; et Faure accusait 
de trahison son concitoyen Durbize... 

« Une commission lyonnaise se réunissait pour examiner le 
cas de Napoléon Clerc, dit Jules Frantz, qui usurpait la qua- 
lité de participant au mouvement communaliste. 

« Bref, on faisait en Suisse la même chose qu'en Angleterre 
et qu'à Xew-York..., mais peut-être avec plus de discrétion, 
car jamais, à (ienève, nous ne nous dégradâmes au spectacle 
affligeant que Vermersch et la bande adverse des trente- 
trois donnaient sur les tréteaux de Londres. 

— Je le crois, disais-je à Colonies. Vous n'aimez pas Clu- 
seret..., et pourtant je suis sûr que vous souscrivez aux con- 
clusions de son mémoire contre Cournet, car vous aimez la 
vérité. L'oisiveté est le principal dissolvant des proscrip- 
tions. Sur trois cents réfugiés à Genève, une cinquantaine, 
toujours les mêmes, prétendaient régenter..., et c'étaient les 
paresseux, les inutiles, pareils aux taies que forment sur un 
étang des nénuphars rapprochés ou des glaïeuls en touffe. 
Vous croissiez, vous, sur les bords. 

— Evidemment..., évidemment. 

Colomès ne devait pas avoir, cependant, la conscience en 
repos, car il éprouvait aussitôt le besoin de me donner le 
change sur son rôle militant. 

« Avouez tout de même qu'il était bien difficile aux plus 
sages d'entre nous de paraître indillerents aux événements 
qui leur touchaient la fibre. En 1875, par exemple, la Suisse 
républicaine eut sa journée sanglante, comme la France, sous 
l'Empire, à Saint-Aubin et à la Hicamarie. Je veux parler de 
l'ail'aire du Gothard. 

— Que la presse avancée appela le massacre de Gœschenen. 

— Et c'en fut un! déclare péremptoirement (>olomès. Les 
journaux de proie affectèrent de ne pas prendre au sérieux 
les griefs qu'avaient invoqués, pour se mettre en grève, les 
Italiens occupés au percement du (iothard à Gœschenen, vers 



1 G() l' Il 1 L i'; M o N V 1 1: r X de la \' i t i l l e 

la fin de juillet. Il n'est pas moins vrai que les miliciens, hon- 
nêtes sacs à vin et à douilles, heureux de profiter d'une occa- 
sion de tirer après boire, dispersèrent les attroupements à 
coups de fusil. Quatre morts et trois blessés restèrent sur la 
place..., et des blessés, soyez sûr qu'il y en eut davantage; 
mais les Italiens cachèrent leurs victimes, comme ils faisaient 
fréquemment plutôt que de porter plainte, quand ils avaient 
joué du couteau entre eux. En tout cas, l'émotion fut grande, 
en Suisse, à la nouvelle de ce crime. On organisa des assem- 
blées populaires; on ouvrit des souscriptions auxquelles les 
proscrits ne se contentèrent pas de verser leur obole. Félix 
Pyat enxeloppa celle de Londres dans une de ces belles lettres 
qui, à lui, ne coûtaient que la peine de les écrire. Mais les 
réfugiés de Genève avaient un autre devoir à remplir. Quatre 
des leurs étaient employés au Gothard : à l'administration 
centrale d'Altorf, Dcssesquelle, archiviste, et Maxime Vuil- 
laume, secrétaire général de Louis Favre, l'entrepreneur 
coupable selon nous d'avoir fait réprimer la grève manu 
mililari; un sieur Chain, huissier, sous la Commune, qui 
tenait une cantine à Gœschenen ; enfin, J.-B. Dumay, l'ex- 
maire du Creusot, ouvrier tourneur, puis secrétaire, aux 
ateliers d'Airolo. On les mit en cause, on leur demanda des 
explications... et ce fut encore motif à sentences arbitrales. 

— Vous passiez le temps. Pour les proscrits tout est là : 
passer le temps. Appliquons-leur ce beau vers de Desbordes- 
Valmore : 

()n dirail (/twje ris en nllendanl de rirre! 

Ce n'est pas un de vos poètes de l'exil qui eût trouvé celai 

— Non... quoiqu'ils ne soient pas tous à mépriser. 

— Somme toute, la proscription n'en comptait qu'un du 
cru... et ce n'est ni le vieux Hogeard, ni le jeune Robert (^aze, 
ni l'insignifiant Adolphe (^arcassonne, ni le brave Charles 
Keller, qui n'avait encore publié que Le Chanl des Travail- 
leurs...; ni môme Verlaine, qui fut si peu de la Commune et 



CHAPITRE CINQriÈME 167 

dont toute l'inspiration révolutionnaire tient dans sa ballade 
à Louise Michel et dans ce vers qu'on lui attribue : 

Jean-Paul Maral, l'ami du peuple, élail très doux... 

— Alors, qui est-ce? Louise Michel? 

— Non, Et Rochefort pas da\ antage. N'oublions pas, en 
effet, que Louise, piquée, elle aussi, de la tarentule, une fois 
au moins, sur la Virginie, voguant vers la presqu'île Ducos, 
communiqua son agitation poétique à Henri Rochefort. Les 
vers de celui-ci ont été recueillis dans la seconde Lanterne, 
imprimée à Genève en 1874. C'est une rémolade qui n'ajoute 
rien à la réputation du vieux vinaigrier. Pour moi, l'auteur 
des Incendiaires et du Grand Testament, Eugène Ver- 
mersch , les éclipse tous. Iluysmans savait par cœur des 
strophes de lui, d'ailleurs charmantes.... Exemple : 

Si de l'or flâne en mon gilet, 
Qu'on le porte chez Rachel, fille 
Qui reste seule, sans famille, 
Et loge près du Chàtelet, 
Elle est jolie et mal famée, 
Elle a l'œil bleu, grand et moqueur 
Et c'est des reines de mon cœur 
Celle que j'ai le plus aimée ! 

Colomès fait la moue : « Si votre ami appréciait ça, c'est 
qu'il n'était pas difficile. Moi, j'aime mieux les chansons 
d'Eugène Pottier ' et de Jean-Baptiste Clément, qui étaient 
à Londres, comme Vermersch, sauf à n'y pas rester. Pottier, 
en effet, s'embarqua pour l'Amérique en 73, et Vermersch* 
séjourna peu, soit à Altorf, auprès de son ami Vuillaume, 
soit à Genève. Nous n'avions à Genève que le rebut, ceux 
qui pianotaient dans les cafés, les brasseries et vendaient 
leurs compositions, les malheureux, pour croquer autre chose 
que des notes! C'étaient les commensaux, déjà nommés, de 

1. Eugène Pottier, l'auteur de ï'Inlernalionale, est mort à Paris en 1887. 

2. Eugène Vermersch, mort à Londres en 1878. 



168 V H 1 L K M O N \ I t l X I) K LA VIEILLE 

Nina de \'illard : Emmanuel Delorme et Ferdinand Hévillon. 
Jusqu'au père Miot qui taquinait la Muse, en même temps 
que les poissons du lac! ^'oici ses Etrennes à Messieurs de 
Versailles, pour 187(). Elles ne valent pas cher. J'en dis autant 
de la Vache des prélendanis, par François Boissière, officier 
de santé, et des Chanls palrio/iques dédiés à (iaribaldi par 
le citoyen Hocher. Permettez-moi une préférence pour Le 
Pilori, satires de Charles Bonnet. Établi à la Servette fabri- 
cant de caractères en bois et de matériel d'imprimerie, il 
procura du travail à beaucoup de réfugiés. Je veux bien que 
ma préférence vienne de là. Le cordonnier Faure, dit Cou- 
Tordu, ex-commissaire central de la Commune de Saint- 
Etienne, fait suivre lui-même sa justification en prose d'une 
pièce de vers! Je doute, d'ailleurs, qu'on les ait imprimés 
tels quels, car c'est Faure qui écrivait sur l'album de Perrier : 
« l^artizant de toute les réforme, j'accepte sel de l'ortografe 
et je la pratique ». Le correcteur, heureusement pour nous, 
ne fut pas de cet avis. En aurait-on fait des gorges chaudes 
à nos dépens! Mais tout ça, citoyen, est de la gnognote à côte 
des Poésies de l'exil, de Gustave Gaillard, peintre, pouale, 
fils de ses œuvres et de Napoléon Gaillard, pour vous servir! 
Pouale, (Jrustave méprisait Hugo; peintre, il dédaignait 
Courbet. 

— Et allez donc ! 

— Oui. A la fin de l'Empire, il avait à la fois rédigé et 
illustré une petite publication hebdomadaire : Les Orateurs 
des Clubs. Lorsque son père ouvrit, à Carouge, la Bu\ ette 
de la Commune, Gustave en entreprit la décoration, couvrit 
les murs de fresques à la lie de vin, représentant la Mort de 
Ferré, Hossel et Bourgeois, la Mort de (>rémieux, la Mort de 
Plourens, d'autres morts... Napoléon (iaillard, cheveux au 
vent, nez de travers, comme un index tourné vers l'exposi- 
tion permanente, faisait l'article, et bien avant Bruant, phé- 
nix des bistros habiles à écouler leurs rinçures, glissait aux 
consommateurs un volume de Gustave et des reproductions 
photographiques de sa peinture. Je dois ajouter qu'il racheta 



CHAPITRE CINQUIÈME 169 

ce cabotinage lorsqu'il reprit son ancien métier et s'établit 
cordonnier rue du Conseil-Général. Thiers ayant eu le tou- 
pet, en 1875, de venir se promener à Genève, avec sa famille, 
pour nous narguer, le père Gaillard fut le seul à manifester, 
en arborant sur son magasin le drapeau noir. On le lui fît 
tout de suite enlever, d'ailleurs. 

Colomès n'avait plus à m'offrir, ce jour-là, qu'une petite 
feuille dans le format des cahiers de chansons. 

« Pour la bonne bouche!... Quelques-uns, sachez-le, culti- 
vaient la pièce de circonstance. En voici une qui n'est pas 
dans un tuyau de pipel Elle a été composée à l'occasion de 
l'échaufTourée de Berne, en 77. Nulle part, cette année-là, 
même à Genève, même à Zurich où le drapeau rouge fut 
déployé, on ne célébra mieux l'anniversaire de la Commune 
qu'à Berne. Un grand meeting réunit à la Laenggasse les 
socialistes de langue allemande et de langue française qui 
adhéraient à l'Internationale. Les délégations des sections 
jurassiennes avaient Schwitzguébel, lieutenant de l'armée 
fédérale, pour porte-drapeau, et le drapeau était rouge. Un 
gendarme le lui arracha. Mêlée. Les socialistes désarmèrent 
les gendarmes et conspuèrent le préfet , qui s'appelait de 
W attenvyl, nom à mettre en chanson. Il y fut mis... et sur 
l'air du Sire de Fisch-lon-Kan, s'il vous plaît : 

Saluez monsieur Tpréfet, 
Qui s'en va-t-en ville. 
Ses lunettes sur le nez : 
C'est un homme habile. 

<* L'auteur de cette enfantine parodie? Ah! ah! Devinez... 
Paul Brousse!... Paul Brousse, internationaliste expulsé 
d'Espagne, expulsé de Suisse, pour excitation au régicide, 
condamné par-ci, banni par-là... et président du Conseil muni- 
cipal de Paris, pour finir! 

— On vieillit! dis-je. 

Colomès "se rebiffe : « Une chose est de vieillir debout, 
citoyen, et une autre chose de vieillir dans un fauteuil. » 



1 70 I' H I 1- K MON VIEUX DE LA VIEILLE 



III 

COLOMÈs m'avait dit en me quittant : 
« La première fois, je vous apporterai quelques journaux 
et les almanachs du temps... La citoyenne les cherche. » 

La citoyenne les a trouvés. Ils tiennent dans le panier, plein 
jusqu'au couvercle, que mon voisin vide encore sur le tapis. 

« Vous avez fait votre marché? 

— Juste! Je vais vous éplucher ça... et vous n'aurez ensuite 
qu'à \ous mettre à table. » 

Il expédie premièrement les périodiques fondés et rédigés 
à Genève parles proscrits : La Révolution Sociale et Le Tra- 
vail, de Claris ' ; le Bulletin de la Commune, sous la direction 
de Cluseret, Gambon et Fesneau ; Le Dio^ène, de Miot et Paul 
Martinet, qui passait pour avoir soulevé Nîmes ; le Fouet ; la 
Communeou Revue Socialiste, de Lefrançaîs ; le Travailleur, 
auquel Français et Russes collaboraient côte à côte ; le Réveil 
international, de Jules (iuesde; le (Caprice, de Vuillaume 
et Slom ; Le Blagueur, les Hommes et Choses du temps de 
la Commune, de \'uillaume ', Henry Bellenger et Massenet 
de Marancour; la nouvelle Lanterne, de liochefort... 

Je songe à tout ce que ces publications représentent de vie 
comprimée, d'explosions en chambre, de bonds en cage, de 
cris au fond d'un puits, de signes derrière les barreaux... 

Et ce n'est pas tout. Colonies me tend maintenant les alma- 
nachs du Peuple, de 1871 à 1S75, que Hakounine, Elisée 
Reclus, Paul lîroussc, Jules (iuesde, et maints communards 
approvisionnaient. 

« Ils ne devaient pas pénétrer en France, dit l*hilémon, 
maison les y introduisait tout de même... sous la couverture 



1. Claris, dccéclé au Vôsinel, en 191'i, à 73 ans. 

2. Maxime Vuillaume a publié depuis ses (.'ahiers rouf^cs, un des témoi- 
gnages les plus dignes de foi que devront recueillir les futurs historiens de 
la (lommune. 



CHAPITRE Cl N Q V l t M l- 171 

d'un honnête alnianach. .. du Bon Pasteur ou du Tarif géné- 
ral des assurances sur la vie! Je vous recommande aussi ce 
calendrier socialiste pour 1879... Est-ce que des éphémérides 
historiques, entremêlées d'indications relatives à l'astrono- 
mie et aux phénomènes naturels, ne remplacent pas avanta- 
geusement la liste des saints à honorer et des fêtes à souhai- 
ter? Si je v'ous disais que Phonsine et moi, à Genève, nous 
ne pouvions pas lire, sans un battement de cœur : « î,9 mars. 
La grive passe. Le lilas fleurit », et que nous détournions 
la tête, pour nous cacher notre émotion, le jour de la fin mai, 
où le calendrier se couvrait de nuages. 

20 mai. — Le râle de genêt arrive. La pivoine fleurit. 

2Ï. — Les Versaillais entrent dans Paris. 

27. — Prise des Buttes-Chaumont. Le mûrier noir fleu- 
rit '... » 

Le vieux calendrier socialiste est là, bordé de vert, aux 
mains tremblantes de Philémon, Il est piqué de mouches, 
comme de tannes un visage ; le soleil l'a jauni au mur pen- 
dant toute une année... ; puis, il est tombé, ainsi qu'une feuille 
morte. Et il a l'air tout heureux de revoir la lumière et de 
sentir sur lui la chaleur d'un regard fidèle et retrouvé!... 

Colomès le retourne , et, pour se rasséréner lui-même , 
fredonne le refrain d'une chanson : Le droit du travailleur, 
reproduit au milieu du calendrier : 

Nègre de l'usine, 

Forçat de la mine. 

Ilote du champ, 
Lève-toi, peuple puissant! 
Ouvrier, prends la machine, 
Prends la terre, paysan I 

« C'est, dis-je. la chanson deCharles Keller,mise en musique 
par James (iuillaume. VA\c méritait de dexenir populaire et 

1. Ces éphémérides, rédigées par Paul Hobin, avaient d'abord paru dans 
l'Almanach Socialiste publié à Liège, en 1876, par VAnii dit /■'ctiple. Le 
Bulletin de la Fédération jurassienne les réimprima en 1877. 



172 P H I L K M O N \" I K l X D K LA \ I K I L L E 

la Marseillaise du prolétariat, plus que Vlnternalionale de 
Pottier. 

— Certainement, déclare Colonies. 

— Bonstetten, patricien bernois, disait que la Suisse, c'est 
le monde dans une noix. Vous l'aviez prise, vous, pour un 
grelot auquel ne manquait qu'un battant. Vous en avez 
essayé plusieurs en vain : une coquille de noix ne résonne pas . 

— Pardon! proteste vivement mon voisin. Le grelot avait 
alors bel et bien un battant : La Fédération Jurassienne, et 
je vous assure qu'elle se faisait entendre dans ses Congrès et 
dans son Bulletin de combat, dont voici, Février et Mars 1872, 
les quatre premiers numéros autographiés, fort rares. Mais 
une main loyale et ferme agitait ce grelot. La main d'un ami 
de Bakounine et de Varlin, James Guillaume. 

— Je le connais. C'est la plus belle conscience d'homme et 
d'historien que l'on puisse aujourd'hui réA érer. S'il y a une 
Légion d'honneur idéale, ses grands dignitaires m'apparais- 
sent sous les traits d'P^lisée Reclus et de James Guillaume. 
Quand on a l'estime et l'amitié de ces hommes libres, vrais 
et sans tache, on fait partie de la légion : on a la croix. VA\e 
est invisible; elle ne se porte pas sur la poitrine; elle n'y 
fait la retape ni en ruban, ni en bijou...; c'est une distinction 
d'intérieur. 

— La proscription doit beaucoup à James Guillaume, 
reprit Colomès. La P'édération jurassienne, dont il fut le res- 
sort et dont Bakounine était l'àme, rele\ a notre courage et 
donna un but à notre activité. Nous lisions le Bulletin, comme 
on prend un cordial. Nous étions chez les autres en Suisse, 
mais nous étions chez nous à la Fédération. 

Je le sais. A moi-même, bien souvent, James Cîuillaume a 
\'ersé le vin capiteux de ces années d'abondance'. Colomès 

1. .James Guillaume a mêle, depuis, la récolte du Bulletin à ses souvenirs 
personnels, dans les quatre volumes de Documents sur l'Internationale en 
Suisse, qu'il a publiés (1 ÎK>.">- 1 9 1 ). James Ciuillaume est mort à Préfargier 
(Suisse) au mois de novembre 1916. Son corps, ramené à Paris, est inhumé 
au cimetière Montparnasse. 



CHAPITRE CINQUIÈME 173 

n'en exagère pas les vertus : il supporte la bouteille...; mais 
quel bouquet il devait avoir, pour ceux-là qui ont fait la 
vendange I 

Temps héroïques I A la vérité, James Guillaume avait 
donné des gages à la Révolution bien avant que la Suisse en 
reçût les épaves. Jeune professeur au Locle, de 18()4 à 18G9, il 
offrait cet avantage pour la propagande et l'entente, d'être une 
sorte d'encyclopédie polyglotte vivante. Destitué de ses fonc- 
tions à raison des opinions politiques, religieuses et sociales 
qu'il avait émises en 18G9 dans son journal, le Progrès, 
Guillaume, fixé à Neuchâtel, avait pu, dès lors, manifester 
librement ses tendances communistes et antiautoritaires. 

En l'absence de son frère Georges, qui avait fait la guerre 
de 70 dans les francs-tireurs, puis, garde national enfermé 
dans Paris, y avait soutenu les deux sièges, James le rem- 
plaça à la tète d'une petite imprimerie qu'il mit au service 
des proscrits sans éditeur. Plusieurs ne lui étaient pas 
inconnus. Il les avait rencontrés dans les Congrès interna- 
tionaux, il correspondait avec eux. Malheureusement, l'es- 
prit qui faisait le mieux fructifier la semence, Varlin, ne 
pouvait plus vivifier la bonne cause que de son souvenir. 

Je n'ignorais pas non plus que les principaux réfugiés fran- 
çais s'étaient vus recherchés, à leur arrivée à (ienève, par 
un jeune bourgeois russe intrigant, Nicolas Outine. 

« Il avait ses raisons pour nous faire des avances, m'ex- 
pliqua Colomès; ce petit juif, soi-disant avocat, vivait en 
réalité des rentes que lui faisait son père, enrichi dans la 
ferme de l'alcool. Il avait connu à Londres Herzen, Ogareff 
et Bakounine, qui le méprisaient. Ténor avantageux, por- 
teur de toasts et de bouquets à Chloris, toujours entouré 
d'une demi-douzaine de femmes russes qui composaient, 
disait Bakounine, le poulailler de ce jeune coq, doué d'une 
grande facilité d'assimilation, Outine, gagné aux doctrines 
de Karl Marx, avait réussi, en 1870, par ses menées, à évincer 
les bakounistes du journal de la Fédération romande, VEga- 
lilé. Il le rédigeait à leur place et en avait fait l'organe d'un 



174 P H I L É M O N V J F. r X DE LA VIEILLE 

socialisme bâtard, cher aux politiciens radicaux de Genève. 
Ses collaborateurs étaient le Genevois Henri Perret et le 
Suisse-Allemand Jean-Philippe Becker, ombre de 48. L'as- 
sociation Internationale, contrariée dans son développement 
par la guerre franco-allemande, traversait une crise amenée 
par la scission qui s'était produite au Congrès de la Fédéra- 
tion romande tenu à la Chaux-de-Fonds en avril 1S70. Chose 
certaine, en effet, l'existence de l'Internationale était bien 
plus menacée par des divisions intestines que par notre 
défaite, la loi Dufaure et la coalition des gouvernements. 
Entre les sections des Montagnes jurassiennes, amies de 
Bakounine, et la coterie genevoise inféodée aux radicaux, le 
fossé se creusait chaque jour davantage; mais nous n'en 
mesurâmes pas tout de suite la profondeur. Nous étions alors 
dans notre lune de miel. Au mois d'octobre 71 les sections 
de Genève assemblées au Jardin anglais, pour célébrer l'an- 
niversaire de l'Association, avaient applaudi Arthur Arnould, 
flétrissant le projet de loi de Dufaure, projet dont les dispo- 
sitions haineuses rappelaient la Révocation de TKdit de 
Nantes. Bref, nous ne nous doutions pas du conflit suspendu. 
Nous n'en découvrîmes qu'un peu plus tard les motifs. C'était 
simple pourtant. L'organisation de l'Internationale reposait, 
en principe, sur l'autonomie des fédérations et sections 
locales, libres de se constituer d'après le programme écono- 
mique à leur convenance, sous la seule condition qu'il eût 
pour but l'émancipation des travailleurs par eux-mêmes. La 
prétention de Marx et de son affidé Outine à changer le Con- 
seil général de Londres en Comité directeur donnant le mot 
d'ordre aux groupes, engendrait la discorde. 

« Nous eussions bien voulu rester en dehors du débat ou 
tout au moins y jouer le rôle de conciliateurs entre les fidèles 
de Marx, à Genève et la fraction dissidente des Montagnes, 
composée des adversaires de la hiérarchie et de la centrali- 
sation. Mais il ne fut pas possible aux réfugiés d'observer 
longtemps la neutralité: presque toute la proscription fran- 
çaise passa bientôt de Nicolas Outine à Bakounine et aux 



CHAIMTRE CINQUIÈME 175 

internationaux du Jura, qui traduisaient mieux les aspira- 
tions du socialisme populaire. Le Conseil général précipita ce 
dénouement en ne répondant pas à la demande d'admission 
que lui avaient adressée les fondateurs d'une section indé- 
pendante de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, 
constituée à Genève et dont les membres se recrutèrent essen- 
tiellement parmi les réchappes de Mai. La nouvelle section, 
ainsi excommuniée par Marx, se fit représenter par Guesde 
et Joukovskv au Congrès de Sonvillier, novembre 71, d'où 
sortit la Fédération jurassienne. C'était la rupture. » 

Une pause. Il prend sa barbe à pleine main, cligne de l'oeîl 
et ajoute : 

« Maintenant, si vous voulez me faire un plaisir..., ne 
parlez jamais de ça devant la citoyenne. Ce fut longtemps 
entre nous un sujet de bisbille. J'accompagnais en amateur 
Lefrançais, Benoît Malon, Guesde et Joukovsky, lorsqu'ils 
se rendirent au Congrès; mais j'avais fait accroire à Phon- 
sine que ma présence y était indispensable. Encore aujour- 
d'hui, je détourne la conversation de cette escapade, car la 
mâtine, qui a fini par savoir la vérité, mêle un peu de dépit 
à ses taquineries. » 

Une frasque de Philémon ! Et je sens qu'il meurt d'envie 
de me la raconter... En effet, je n'ai qu'à le pousser un peu, 
et le voilà parti. De Genève d'abord. 

« A Neuchâtel, James Guillaume se joignit à nous et nous 
servit de guide. Bien que l'on fût déjà presque à la mi- 
novembre, le temps était splendide, et nos yeux se déta- 
chaient à regret du lac pudique et sans atours, qui n'est 
point, comme le Léman, prostitué aux étrangers. 

" A Chambrelien, le chemin de fer changeait de direction ; 
mais le spectacle était aussi beau. Du train qui gravissait une 
assez forte rampe, la vue embrassait le V'al-dc-Ruz et ses 
vingt-deux villages, dont Guillaume, qui sait tout, savait les 
noms. Enfin, après avoir traversé un tunnel, nous nous arrê- 
tions au creux de Convers, véritable puits aux parois cou- 
ronnées de sapins, avec seulement une brèche sur la route 



176 P H I L É M O N \- 1 E U X DE LA \' I E 1 L L E 

du \'al-de-Saint-Imier. Il faisait nuit quand nous montâmes 
dans la poste fédérale et je me rappelle la sensation que j'eus 
de passer sans transition de l'été à l'hiver et d'un riant paysage 
aux âpretés de la montagne. Nous arrivâmes enchantés, mais 
transis, à Sonvillier, où nous attendaient heureusement, à 
l'hôtel de la Balance, bon feu, gîte et souper. Là me fut 
révélé, par parenthèse, l'art d'accommoder les tripes de 
trente-six manières... Et je ne les aime pas! Bref. 

« Le lendemain 12 novembre, qui tombait un dimanche, le 
Congrès s'ouvrit à rhôtel même où nous étions descendus. 
Huit sections, plus la nôtre, étaient représentées par des 
graveurs, guillocheurs, monteurs de boîtes, horlogers, etc., 
gens sérieux, simples et pleins de cordialité. L'accord s'éta- 
blit vite. La résolution rédigée par James Guillaume et qui 
est l'acte de naissance de la F'édération jurassienne, fut votée 
à l'unanimité, ainsi qu'un projet de circulaire â toutes les 
fédérations de l'Internationale. Ces questions réglées, une 
assemblée populaire nous permit de faire plus ample con- 
naissance avec nos hôtes. Lefrançais prit la parole ; puis Jules 
(iuesde raconta éloquemment la Semaine sanglante, d'après 
les journaux collectionnés par lui, papiers de boucherie 
encore rouges d'avoir enveloppé tant de chair fraîche'! 

« Nous passâmes la journée du lendemain à Sonvillier et à 
Saint-Imier, distant de deux kilomètres. Chemin faisant, je 
causai avec nos nouveaux amis, les habitants de ce vallon 
paisible... à la surface. Car dans les esprits et dans les cœurs, 
quel bouillonnement! Les braves gens nous disaient avoir 
fondu en larmes à la nouvelle des massacres de mai... Leurs 
initiateurs au socialisme étaient Michelet, Louis Blanc et 
Volney, l'auteur des Huines; mais savez-vous qui avait 
exercé sur eux l'influence la plus décisive? Eugène Sue! Les 
vieux se rappelaient encore avec émotion sa visite, dans les 
années cinquante, comme disent les Russes... Tout le vallon 

1. Habitant Montpellier, quoique Parisien, Guesde avait été condamné, le 
22 juin 1871, par la Cour d'assises de l'Hérault, à cinq ans de prison et 
4.U00 francs d'amende, pour délits de presse. 



CHAPITRE CINQUIÈME 177 

s'était porté à sa rencontre et les ouvriers lui offraient un 
chronomètre de leur fabrication, en souvenir de son passage. 
Les conditions du travail, à cette époque, adoucissaient les 
mœurs. L'industrie sédentaire de l'horlogerie procurait du 
travail à de nombreux ateliers domestiques. On pouvait 
quitter l'atelier pour fumer une pipe, aller au-devant d'un 
camarade, voir même faire le lundi bleu. Le temps perdu 
se rattrapait à la veillée, toute la famille blottie autour de 
la lampe, derrière les volets des fenêtres jumelles bien closes. 
Parfois, le père lisait tout haut un livre instructif ou d'une 
généreuse imagination, posé à côté de lui et qui semblait 
faire partie de son outillage. Le bonheur était là. Croyez- 
vous qu'un des horlogers qui nous pilotaient fut vertement 
repris par ses compagnons pour avoir assigné un délai de 
cinq ans à l'avènement de la justice sociale! Cinq ans! Pour- 
quoi pas des mille et des cents..., comme dans la chanson de 
Jean Guêtre? Non, non, c'était demain que viendrait la 
Belle!... La neige étouffait ses pas, mais elle était en route 
et son jour allait poindre! 

« L'un des plus enthousiastes et des meilleurs se nommait 
Adhémar Schwitzguébel. Il avait alors vingt-sept ans et 
travaillait dans l'atelier de son père, petit patron graveur à 
Sonvillier. C'était l'atelier de famille dans toute l'acception 
du mot, le père au milieu de ses enfants. On causait là comme 
on chante ailleurs. La discussion des problèmes sociaux n'em- 
pêchait pas l'ouvrage d'avancer, au contraire. Je revis plus 
tard Schwitzguébel marié. Elevé dans les bons principes, il 
restait le même, son atelier et sa maison ouverts à tous. 
Quand le débat s'était prolongé, il faisait préparer par sa 
jeune femme, pour ses contradicteurs, une soupe au fromage 
qu'on mangeait en commun. In jour de l'année 1872, Kro- 
potkine, que nul ne connaissait, entra dans l'atelier... On lui 
dit simplement : Assieds-toi, Il s'assit au bord d'un établi, 
écouta et revint s'instruire. Si l'on n'était pas aveugle, on 
trouverait autant de merveilleux dans la réalité que dans les 
légendes. 

12 



1 78 J' H I L K M () N V I E l" X D IC LA VIEILLE 

« Ahl qu'il eût fait bon vivre dans ce vallon de l'Helvétie! 
Hélas 1 il fallait se séparer. Nous décidâmes cependant de 
pousser par curiosité jusqu'à la (^haux-de-Fonds; mais 
n'ayant pu prendre la voiture publique, où la seule place 
disponible fut laissée à Guesde, patraque, déjà...,' nous dûmes 
faire le trajet à pied. Jusqu'à Renan tout alla bien; puis, la 
nuit nous surprit et la neige se mit à tomber si dru qu'elle 
couvrit bientôt la campagne. L ne rafale acheva de nous 
désorienter. Nous làillîmes nous perdre... et ce ne fut qu'après 
trois heures de marche à tâtons que nous atteignîmes enfin 
« le plus grand village du monde », comme disent fièrement 
de la Tchaux ses habitants. On se réchauffa, et l'on se res- 
taura dans un café que le patron transforma en dortoir, au 
moyen de quelques matelas sur lesquels nous nous éten- 
dîmes. Mais le sommeil ne \enait pas; la conversation con- 
tinua entre Guesde et Lefranç^ais, sur le suffrage universel..., 
et c'est alors, de fil en aiguille, que Malon, Guillaume, Lefran- 
(.ais et Joukovsky, s'apercevant que .Iules Guesde était un 
simple jacobin arriéré, un journaliste de chef-lieu, lui incul- 
quèrent gaiement la notion du socialisme I G'était bien la 
peine! C'était bien la peine de dégeler le néophyte au souffle 
printanier de Bakounine, pour que Karl Marx vînt ensuite 
frapper la carafe à jamais! » 

11 s'arrête. Eh! bien... et la frasque de Philémon? Après 
ce long détour, \a-t-il enfin venir au fait? Je l'espère encore. 

« Voyons, ce n'est pas uniquement ce voyage d'agrément 
que M""" (>olomès vous reproche... » 

Il jouit de ma déception, glousse dans le tuyau de sa pipe 
et s'écrie : « Vous attendiez une histoire romanesque, hein? 
Avouez-le... Sacré bourgeois et chroniqueur fraiHais que 
vous êtes! De la passion, de l'amour? Mais ce que je vous 
raconte en est plein! Il n'y a qu'à frapper du pied pour faire 
jaillir une source. Mais vous aime/ mieux les cascades arti- 
ficielles et les torrents de théâtre, peints sur toile. De quoi 

1. Il est mort à Paris, en 1922, âgé de 77 ans. 



CHAlMTHi: CINQllÈ.MK 179 

Phonsine m'en a voulu? Oh 1 sans doute, tout simplement 
de ne pas l'avoir emmenée. Mais elle n'en conviendra jamais. 
Elle préfère alléguer les prétendus dangers que j'ai courus. 
Pendant six mois, elle m'a répété : « P^xposer sa santé, sa vie 
même... en partant à l'aventure, vêtu et chaussé légèrement 
comme tu l'étais..., je vous demande un peu si c'est raison- 
nable? Je ne te laisserai plus aller seul, sous prétexte de 
Congrès, dans ces pays du Nord! » C'était ma retraite de 
Russie! Voilà pourquoi je n'ai pas assisté, l'année suivante, 
au Congrès de Saint-Imier. C'est dommage. Combien je 
regrette de n'y avoir point vu Bakounineî II venait d'être 
exclu de l'Internationale, avec James Guillaume, par la majo- 
rité fictive d'autoritaires que Karl Marx avait rassemblés à 
la Haye... 

— Vous avez souvent blâmé les généraux de l'Empire, 
qui laissaient écraser l'un des leurs plutôt que de lui acquérir 
du crédit en facilitant sa victoire..., et dans les luttes du pro- 
létariat contre ses oppresseurs c'est la même chose. Périssent 
les travailleurs plutôt qu'un principe..., lorsque ce principe 
émane d'un pouvoir politique rival ! Heureusement qu'à tra- 
vers les jalousies et les animosités, charbon et verre pilé, 
l'idée finit quand même par se filtrer. Elle est sortie clarifiée 
de toutes ces dissensions. » 

Je voudrais savoir, néanmoins, à partir de quel moment 
l'Internationale baissa. 

« A partir du Congrès de 73, m'a répondu Colomès. Il eut 
lieu à la Brasserie Schiess, aux Pàquis, et la Commune y fit 
encore figure avec Monin, Noro, Claris, Pindy, Montels, et 
deux anarchistes déclarés, Perrare et Dumartheray. L'ar- 
ticle 2 des nouveaux statuts de l'Internationale tranchait la 
question qu'ils avaient posée, d'accord avec un groupe de 
réfugiés résidant à Londres. Les uns et les autres étaient 
d'avis que l'Association n'admît comme adhérents que les 
travailleurs manuels. James Guillaume et avec lui Spichiger, 
du Locle, et \'ifias, délégué espagnol, combattaient cette opi- 
nion en s'appuyant sur les statuts de 1866. A cette époque 



1 «0 !• II I L K M O N V I E l' X DE L A \ I E I L I, E 

déjà, on s'était demandé s'il fallait ouvrir l'Internationale 
aux travailleurs de la pensée et l'article 8, qui répondait 
affirmativement, avait été adopté à l'unanimité. Chose triste 
à dire, un grand nombre d'ouvriers, en 73, abondaient encore 
dans ce sens. Le risque de voir l'élément bourgeois se glisser 
dans l'Internationale était soi-disant compensé par les ser- 
vices que les intellectuels pouvaient rendre à la cause. 

— Proposition soutenable, cher ami, observai-je insidieu- 
sement. L'armée révolutionnaire se recrute parmi tous les 
exploités à un titre quelconque. Libérale ou non, chaque 
profession a ses prolétaires. Les mains n'ont pas le monopole 
du travail. Le pain gagné peut l'être et l'est aussi par le cer- 
veau. La plus simple définition du travail : peine que l'on 
prend pour faire quelque chose — est assez belle pour qu'on 
se dispense de la torturer. Ceux-là, penseurs, artistes, 
savants, instituteurs, qui révent un enseignement et une 
morale conformes au développement et à l'emploi des facultés 
de l'homme, une satisfaction plus équitable de ses besoins, 
une extension, au profit de tous, du domaine des recherches 
et des acquisitions, ceux-là aussi concourent à l'avènement 
d'un ordre social meilleur. » 

(>olomès piqué au vif a bougonné : « Je sais... je sais... Ce 
fut le sentiment de la majorité. L'Internationale resta ouverte 
à « quiconque en adoptait et en défendait les principes ». 
Formule élastique. Il n'est pas moins vrai que ce fut un des 
derniers signes de vie de l'Association, et, j'en suis con- 
vaincu, une raison de son déclin. Elle m'apparut désormais 
comme un beau vignoble dans lequel on avait introduit le 
phylloxéra. » 

A quoi bon entreprendre de démontrer à mon voisin que 
le syndicalisme a justement substitué des plants nouveaux et 
sains aux ceps contaminés? Là-dessus, il est irréductible, et 
Albert Malavaux, l'autre soir, l'a bien vu. 

Déjà, d'ailleurs, Colomès, abandonnant les idées pour les 
faits, poursuivait : 

« Kn dehors des Congrès, les conférences étaient encore 



CHAPITRE CINQUIÈME 181 

un moyen de nous tenir en haleine. On battait la semelle 
en écoutant Elisée Reclus, Lefrançais, Brousse, Guesde, 
Teulière, Zeppenfield, André Léo, Paule Minck, James Guil- 
laume, Jouko\sky... Les conférences étaient données soit 
dans les Cercles d'études ouverts un peu partout, soit dans 
les locaux des sections de la Fédération Jurassienne. Quand 
les orateurs faisaient défaut, on les remplaçait par des lec- 
tures de Bûchner ou du cours d'Economie sociale du docteur 
De Paepe. La plus curieuse de ces réunions était celle que 
Lefrançais et Joukovsky avaient fondée pour mettre en rap- 
port les rédactions de la Revue socialiste et du journal russe 
le Rabolnik. Ces deux organes donnaient aux nouvelles de 
Russie toute la publicité désirable et montraient reliés, comme 
par des fils télégraphiques, le gibet du champ de Smolensk, 
où l'on pendait, et les poteaux de Satory, où l'on fusillait 
encore le 22 janvier 73..., vingt mois après la défaite de la 



mmune 



Co 

« De tous les Russes en relations avec nous, le plus sympa- 
thique était Nicolas Joukovskv. Il possédait le don de plaire 
et séduisait jusqu'aux enfants, qui l'appelaient leur vieux 
Jouk... Agé alors d'une quarantaine d'années, il avait des 
connaissances variées et tenait tète à quatre ou cinq contra- 
dicteurs à la fois. Toujours à la parade et à la riposte, avec 
de la distinction dans les manières et même une certaine élé- 
gance, il se faisait pardonner son esprit un peu voltigeant 
par une obligeance à toute épreuve et un cœur d'or. Pros- 
crit dix ans auparavant pour affiliation à une société secrète 
de Pétersbourg, il s'était réfugié à Londres, puis en Suisse. 
Marié à une petite-fille du général Jomini, admirable com- 
pagne, intelligente et sûre, qui renonçait, pour le suivre, à 
une existence brillante, il avait pour belle-soeur cette 
M""" Olga, si dévouée d'autre part aux proscrits français'. 

« Les compatriotes de Lefrançais et de Joukovsky se don- 
naient rendez-vous à la Terrassière, dans un caboulot, où 

1. Joukovskv et sa belle-sœur sont morts tous les doux à (ienèvc, lui, en 
1895, elle, en i904. 



1 82 H n I L É M o N V I K r X de la vieille 

Phonsine et moi nous allions quelquefois diner le dimanche. 
Il était tenu par une digne femme, la mère Gressot. Elle ne 
se bornait pas à nourrir pour vingt sous par jour ses pension- 
naires, des étudiants nihilistes pour la plupart: elle leur 
ouvrait le crédit le plus aveugle. Quand l'un d'entre eux dis- 
paraissait sans acquitter sa note, elle en prenait peu de souci. 
Et, de fait, au bout de quelque temps, arrivait à son adresse, 
sans désignation d'expéditeur, un chèque de cent ou deux 
cent roubles, qui la désintéressait largement et qu'elle por- 
tait au compte en souffrance de ses débiteurs éclipsés. 

« Ahl les bons repas que nous avons faits làl... dans un 
petit bosquet, derrière la maison! Nous a\ ions l'illusion 
d'être... ailleurs..., enfin, vous comprenez? 

« Un soir que nous étions restés silencieux, dans l'ombre 
et les coudes sur la table, je dis à Phonsine. en me levant 
tout à coup : 

— Allons, rentrons maintenant à Paris! 

« VA]c fut comme réveillée en sursaut, me gronda et fit 
bien..., car j'avais romjju le charme en voulant le prolonger! » 



IV 

SI H la crise industrielle et commerciale que Paris traversa 
après la guerre et les deux sièges, Colomès a, comme sur 
beaucoup d'autres choses, des idées arrêtées. 

Il me les a souvent exposées sans me convaincre... 

C'est ainsi qu'il attribue cette crise, non point aux consé- 
quences du traité de Francfort, mais uniquement au désarroi 
que le massacre, l'emprisonnement, la déportation et l'émi- 
gration des ouvriers, mirent dans les ateliers. Il se représente 
Thiers parcourant, dans les bottes de sept lieues de Napoléon, 
le champ de bataille de mai, jonché de cadavres, et murmu- 
rant lui aussi : « L'ne nuit de Paris réparera tout cela! » 

« Mais un caporal se forme plus vite qu'un contremaître. 
Atfaiblie par une perte de sang considérable, exposée, pen- 



C H A 1* I T R i: C I N Q l I K M E 183 

dant sa convalescence, à tous les inconvénients d'un traité de 
paix onéreux, la classe ouvrière laissait échapper le meilleur 
des reconstituants. L'Edit de Nantes avait poussé hors de 
France des fortunes et des bras; la répression versaillaise ne 
chassait que des bras. Le mal était plus grand. 

« Lorsque Thiers, les sabres rentrés au fourreau, les mitrail- 
leuses remisées, les pavés épongés, annonçait au pays la fin 
des hostilités, la France, par les routes qui mènent aux fron- 
tières et par les chemins de rOcéan qui mènent en Nouvelle- 
Calédonie, continuait à perdre le plus pur de son sang. On 
peut toujours, dans ces conditions, déclarer que l'ordre est 
rétabli; on ne risque pas d'être démenti en disant que le 
cimetière et le désert sont tranquilles. 

« C'était le cas pour le cimetière et l'atelier parisiens, l'un 
dans l'autre, en 187L La moisson avait fauché tout ensemble 
le bon grain à foison et l'exceptionnelle ivraie. » 

Là-dessus d'accord; mais Colonies ne veut pas convenir 
qu'il exagère en évaluant à cent mille le nombre des ouvriers 
mitraillés, déportés ou en fuite. Est-ce de sa faute si je n'ai 
consulté que le général Appert, dont le fameux rapport 
énumère seulement les dégâts causés par les conseils de 
guerre grêlant sur tous les métiers? 

Naturellement, il se fie plutôt, quant à lui. Colonies, à 
l'enquête qu'une fraction du Conseil municipal a publiée au 
mois d'octobre 1871, lorsque Paris était encore en état de 
siège. Ouverte dans les ateliers, elle y faisait, outre l'appel 
des condamnés, l'appel des morts, l'appel des proscrits et 
l'appel enfin des familles qui avaient suivi leur chef ou leur 
soutien, en exil. Si les chiffres cités à la tribune, en 1876, par 
Lockroy sont sensiblement inférieurs à ceux de l'enquête à 
laquelle il participa, la différence s'explique. Ne pas oublier, 
en effet, que vingt-deux mille personnes, jetées en prison sur 
une simple dénonciation, ne furent libérées qu'en 1872, après 
des mois de détention. En juin, les conseils de guerre avaient 
encore seize cents prévenus à juger. 

« Quoi qu'il en soit, je dis et je répète, ajoute Colomès, 



184 rHILK.MON VIEUX DE LA VIEILLE 

que la République vindicative de Foutriquet à la Houppe 
alla, dans les représailles, plus loin que n'ont été les com- 
missions militaires de 48. » 

Mon voisin a mis la main sur le document invoqué. Il me 
l'apporte triomphalement. C'est le premier numéro d'un 
journal : I.a Municipalité, rédacteur en chef Yves Guyot.' 

Colomès ne comprend pas encore qu'on ait contesté la 
valeur de ces renseignements recueillis par une demi-dou- 
zaine de conseillers municipaux : Lockroy, Allain Targé, 
Bonvalet, Jobbé-Duval, Mottu et Charles Murât. Il ne tenait 
qu'aux incrédules de contrôler et de rectifier, s'il y avait lieu, 
leschiffrescensément inexacts. Cette vérification n'ayanttenté 
personne, les résultats de l'investigation demeurent acquis. 

« Etudiez-les, citoyen. Vous verrez combien toutes les 
industries furent éprouvées, principalement l'habillement et 
l'ameublement. La cordonnerie eut son personnel réduit de 
moitié; sur trente mille tailleurs, dix mille manquaient et les 
vides étaient à proportion aussi considérables dans la lingerie, 
la ganterie, la chapellerie, etc.. La couture et la mode, sou- 
verains de l'élégance, subissaient le même déchet. A Genève, 
à Bruxelles et à Londres, des femmes et des filles de réfugiés 
étaient accueillies comme une aubaine, supprimant, pour le 
goût, les distances. L'industrie du meuble, qui faisait vivre 
soixante mille ouvriers, était décimée dans les trois arron- 
dissements où ils se concentrent. Les menuisiers en siège 
portaient leur main-d'(euvre et leur savoir-faire, incompa- 
rables jusque-là, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en 
Allemagne et en Amérique, où cette industrie n'existait pas 
encore, pour ainsi dire. Aussi les entourait-on d'égards et ne 
négligeait-on rien pour surprendre leurs secrets de fabrica- 
tion. A Metz, citoyen, nos sculpteurs sur bois gagnaient 
deux francs l'heure, vingt sous de plus qu'à Paris, et, pen- 
dant qu'ils travaillaient, des équipes d'ouvriers allemands se 



1. Numéro spécimen du 5 octobre 1S71. Le Directeur-gérant était Emile 
Desbeaux, plus tard directeur de l'Odéon. 



CHAPITRE CINQUIÈME 185 

rassemblaient autour d'eux, comme recrues à l'exercice. 

« Rien d'étonnant à ça... Nulle part, alors, on ne plaquait, 
on n'incrustait et l'on ne marquetait un meuble comme à 
Paris. C'était, avant la guerre, l'unique marché du meuble. 
Les proscrits déplacèrent ce marché avec eux. Les plus 
habiles dans leur partie, montant en grade, firent l'appren- 
tissage de douze à quinze mille ouvriers allemands, qui, la 
paix signée, avaient dû retourner dans leur pays. 

« Vous vous rappelez, en effet (non, vous étiez trop jeune), 
le mot d'ordre qui courut à cette époque : « Plus d'Allemands 
dans les ateliers!» Les commerçants étaient fiers d'affi- 
cher : « La maison n'emploie pas d'Allemands. » C'est le con- 
traire aujourd'hui : les Allemands établis chez nous n'em- 
ploient pas de Français. La belle avance! Ces Allemands qui 
avaient peuplé le faubourg Saint-Antoine, de 1850 à 1870, en 
furent quittes pour aller créer ou développer l'industrie du 
meuble à Berlin, Cologne, Stuttgard, Hambourg, et, sous la 
direction de nos réfugiés, entreprirent le travail du bois pla- 
qué, se lancèrent dans l'ébénisterie de luxe, jusque-là exclu- 
sivement française. 

« Si encore nous avions été sincères... Mais non ! Devant la 
nécessité de faire face aux commandes, les fabricants se relâ- 
chèrent peu à peu de leurs beaux scrupules,..; si bien que 
trois mille Allemands pour le meuble, et cinq mille autres, 
tailleurs ceux-là, revinrent bientôt prendre la place des 
déportés, des exilés et des morts, La France préférait le 
retour des étrangers au rappel de ses enfants et pardonnait 
aux vainqueurs avant d'être indulgente aux vaincus. Nous 
faisions attendre les premiers quelques mois et neuf ans les 
autres! Résultat : en 187(), l'importation du meuble, nulle 
avant la guerre, s'élevait à un million de francs, et l'expor- 
tation avait diminué d'autant. Kt c'était la même chose dans 
toutes les industries. On ne trouva plus à Paris, après la (com- 
mune, de plombiers, de zingueurs ni de couvreurs. L'Angle- 
terre était trop heureuse de donner asile à des ouvriers hors 
ligne, comme le fondeur (>amélinat, délégué à la Monnaie, 



186 l'HII. ÉMO\ VIEIX DE LA VIEILLE 

OU comme le ciseleur Theisz délégué aux Postes. Kux 
et leurs camarades, en Angleterre et en Belgique, allaient 
affranchir l'industrie du bronze de sa sujétion. Même obser- 
\ ation quant à la dorure sur bois, à la fabrication des instru- 
ments de chirurgie, d'optique et de précision. La Suisse et la 
Belgique, mais surtout l'Allemagne et l'Angleterre commen- 
cèrent à fabriquer les instruments de musique dont Paris 
avait le monopole. Des ouvriers imprimeurs-lithographes, 
divulgant nosprocédésmécaniqueset perfectionnant à l'étran- 
ger, un outillage arriéré, sauvèrentde la ruine les maisons qui 
les employèrent. D'autres proscrits apportèrent des modifi- 
cations analogues dans la décoration, la mégisserie, la tein- 
turerie, la bijouterie fausse ou vraie, les appareils télégra- 
phiques, la sculpture sur pierre, sur bois, sur nacre et sur 
ivoire: enfin, la preuve que l'article de Paris fut non moins 
entamé, c'est le chiffre dont s'augmenta, en l'espace de cinq 
ans, l'importation de cet article : quatre millions de francs 1 
Certaines maisons, au personnel réduit, en arrivaient à 
redouter les commandes; la clientèle mécontente ne revenait 
plus, prenait l'habitude de s'adresser à l'étranger. Un journal 
parisien avant insinué que la Belgique souhaitait l'amnistie, 
dansson propre intérêt. s'attiraitde La Chronique ce dvmenû, 
que j'ai copié pour vous : « Les Bruxellois n'ont eu, au con- 
« traire, qu'à se louer du séjour, parmi eux, des réfugiés de la 
« Commune. Ce sont généralement d'excellents ouvriers 
« gagnant bien leur vie etqui ont installé à Fîruxelles une foule 
« de petites industries jiour les produits desquelles nous 
« étions tributaires de Paris. » 

Quelle ardeur touchante I Ce n'est pas seulement la cause 
de la Commune et des ouvriers, ses frères, que plaide avec 
chaleur le vieillard; c'est la suprématie de la France dans le 
monde du travail, qu'il affirme. Il croit fermement, ingénu- 
ment, que l'ouvrier français d'avant la guerre était partout 
sans rivaux, comme les soldats d'alors jugeaient nos armes 
invincibles. Il s'offenserait sans doute du rapprochement, et 



CHAPITRE CINQUIÈME 187 

c'est pourtant vrai : chez les hommes de sa génération, le 
sentiment patriotique prenait ce double aspect. 

Je l'écoute poursuivre : 

« Cette leçon des Belges, aussi dure que méritée, le gou- 
vernement ne l'entendit pas. Tandis que l'industrie végétait 
chez nous, faute de bras, à la Nouvelle-Calédonie, sur quatre 
mille ouvriers, quatre cents à peine trouvaient un emploi et 
un salaire. Les autres étaient laissés dans une inaction démo- 
ralisante, et la France dépensait neuf millions par an pour 
les entretenir! En 1873, le gouverneur de la Richerie ayant 
sollicité des crédits pour organiser le travail, savez-vous ce 
que l'amiral Pothuau lui répondit? Que si le droit au travail 
était admis pour les déportés, on verrait se renouveler le 
scandaleux exemple des ateliers nationaux de 48! 

(( Lockroy n'évaluait donc pas témérairement à dix mille le 
nombre des ouvriers d'élite dont l'éloignement fut nuisible à 
nos industries. Ce sont eux que l'Amérique faisait raccoler 
dans les faubourgs de Paris et à Versailles, autour des prisons. 
Les anciens compagnons du Tour de France devinrent aussi 
les compagnons du Tour du monde. Ils emportèrent la 
richesse nationale à la semelle de leurs souliers et aux duril- 
lons de leurs mains, ., Ce qui n'a point empêché nos insul- 
teurs de dire que les Cours martiales, le bagne et l'exil 
avaient écume les ateliers de Paris! » 

Brave père Colomès! Est-il assez Parisien et fidèle à sa 
classe! Mais sans qu'il y prenne garde, ses vieilles cocardes 
sont devenues des œillères. Il a complètement oublié que la 
guerre franco-allemande fit cent quarante mille victimes, 
tant sur les champs de bataille que dans les hôpitaux et en 
captivité,.,; il ne sait pas que dix-sept mille prisonniers 
demeurèrent hors de F'rance et que notre activité pacifique 
put souffrir ensuite de ces pertes. Non, il ne tient et ne veut 
tenir compte que de la coupe réglée faite par la répression 
dans la population parisienne. Il n'en démordra jamais. 

Je feins, pour le calmer, d'abonder dans son sens. 

« Les historiens de Tordre sont coutumiers de ces calom- 



188 PHI LÉ. MON VIEUX DE LA VIEILLE 

nies. A une autre époque, ils ont regardé la révocation de 
l'Edit de Nantes comme un événement sans conséquences au 
point de vue économique. L'écrivain catholique Aubineau 
n'hésite pas à déclarer que les années qui suivirent la Révo- 
cation, furent pour la France des années de prospérité I Elle 
était débarrassée, dit-il, de la partie la plus dépravée et la 
plus fanatique des dissidents qui résistèrent aux eiforts ten- 
tés pour leur conversion. Mais la mauvaise herbe ayant 
repoussé, à deux siècles d'intervalle, l'Aubineau reprend le 
sarcloir contre les défenseurs de la Commune. Il les traite 
délibérément de bandits, d'assassins, d'ivrognes et de gou- 
jats, sans doute parce qu'ils refusaient, eux aussi, de se lais- 
ser convertir à la monarchie et de reconnaître ce que notre 
bonhommeappelle «la nécessité d'uneloi divine au sein delà 
« société »! 

— Ma foi, dit Colomès, compère Bobino s'assortit assez 
bien, en effet, avec le général Appert, heureux de constater 
dans son rapport, que le DépcM des (Chantiers se prêtait à 
l'installation d'un autel où l'on pût célébrer la messe, les 
dimanches et fêtes! Quant au nombre élevé des décès dans 
les geôles de Versailles, vous pensez bien qu'on devait l'at- 
tribuer, non pas à l'entassement des prisonniers, mais au 
délabrement de leur santé par les excès de tout genre et sur- 
tout par l'abus des liqueurs fortes! Et allez donc! 

— Je vous livre Aubineau. Que votre pilori le reçoive!... 
Est-ce qu'il ne va pas jusqu'à reprocher aux (icnevois, en 
général, leur sympathie pour vous! 

— Excellent cœur! 

— Il a pris une hypothèse plausible pour la réalité, l'ne 
réception fraternelle, eu effet, eût paru naturelle de la part 
des nombreux réiormés qui, chassés de France, se réfugiè- 
rent en Suisse, principalement à Cienève et dans le canton 
de Vaud. Mais en 1871, les descendants des émigrés de 1685 
étaient des parvenus dont le temps et la fortune avaient obli- 
téré les souvenirs et le jugement. Aussi se félicitèrent-ils 
d'avoir ouvert les bras à l'armée de l'Est, oubliée par Jules 



CHAPITRE CINQUIÈME 189 

Favre, sans s'apercevoir que ces troupes conservées au gou- 
vernement, lui avaient permis de recommencer les dragon- 
nades contre les insurgés vaincus. 

— Sans diminuer en rien le mérite qu'eut la Suisse ouvrière 
à bien nous accueillir, on peut dire qu'elle n'avait rien à 
craindre de nous. Nous n'étions pas un danger pour son 
industrie nationale, l'horlogerie. Suisses et Français pou- 
vaient vivre côte à côte d'une occupation distincte et d'au- 
tant plus lucrative que le travail mécanique ne l'avait pas 
avilie. » 

Quelle mouche m'a piqué et quelle sotte envie ai-je eue 
tout à coup de communiquer à Colonies ma démangeaison? 
Je m'abstiens généralement de le suivre sur un terrain où il 
est redoutable... Je n'ai pas l'excuse d'une provocation 
directe et véhémente...; il y a, au contraire, dans sa voix, 
aujourd'hui, plus de tristesse que d'amertume; et me voilà, 
néanmoins, lui amenant son dada pour qu'il l'enfourche. Si 
j'avais su!... 

« Hélas I dis-je, mon ami, le progrès est une loi tellement 
souveraine, que les inventions dont vous méconnaissez les 
bienfaits ont eu souvent pour auteurs les ouvriers eux- 
mêmes, préoccupés de supprimer ou de rendre moins pénible 
tout effort où le jeu ne vaut pas la chandelle. Le capital a 
beau s'approprier leur découverte, l'exploiter et même la 
retourner contre eux, ils n'hésiteront jamais, heureusement, 
à doter l'industrie d'un procédé nou\eau destiné à remplacer 
cent mille bras. Ils iront de l'avant, poussés par cet instinct 
tout-puissant qu'a bien observé Pascal, quand il considère la 
suite des hommes, au cours des siècles, comme un même 
homme qui apprend continuellement. Le renou\ellement de 
l'outillage est une conséquence inéluctable du progrès. Le 
temps de la petite industrie est passé. L'homme a démontré 
une fois pour toutes sa supériorité sur la machine en la créant 
et en la faisant travailler pour lui. De quelque prodige 
qu'elle soit capable, elle sera toujours sa subordonnée. II 
existe sans elle, et elle ne serait encore que matière brute 



1 yO l* H I L K M O N \ I K f X DE LA V 1 E I L L II 

sans lui. C'est elle, qui, mercenaire à son tour, accomplira 
l'ingrate reproduction, à des millions d'exemplaires, d'un 
modèle déterminé: elle qui substituera son inlassable activité 
à l'épuisement des forces humaines. Lors même qu'elle a l'air 
de commander, elle obéit : elle obéit au doigt et à l'œil d'un 
conducteur qui peut être un enfant. La tyrannie du travail 
mécanique est un faux-semblant : il n'y a d'asservissement 
qu'à l'intelligence. Et la machine s'en aperçoit bien quand 
elle se révolte, agrippe son dompteur et le broie. Qu'a-t-elle 
fait? Elle a changé de maître et voilà tout. 

— Il n'en est pas moins vrai que son emploi (outre qu'il 
occasionne le chômage, engendre la spécialisation et déve- 
loppe les besoins artificiels) a enrichi jusqu'ici tout le monde, 
excepté l'ouvrier. 

— Oui, jusqu'ici. Mais de ce qu'une transformation com- 
plète des moyens de production ne profite pas encore pleine- 
ment aux travailleurs, on aurait tort de conclure qu'elle est 
stérile. Le jour approche, où les avantages réalisés par les 
perfectionnements de l'industrie se traduiront par la réduc- 
tion des heures de travail, l'augmentation des salaires, et de 
nouveaux contrats collectifs entre les associations patronales 
et ouvrières..., en attendant mieux. » 

Le regard de Colomès étincelle... Attention! Il va charger. 

Il charge : 

« En attendant mieux..., voulez-vous que je vous dise, 
moi? Nous ne sommes plus au temps de Chose... Bouche 
d'or... aide/.-moi donc... le poucile aux trois couleurs... 
Lamartine! Ce n'est pas la France qui s'ennuie, c'est la 
France ouvrière seulement. Et pourquoi elle s'ennuie? Oh! 
bien simple...; en grande partie parce que le machinisme est 
facteur de démoralisation. L'ouvrier, ne s'intéressant plus à 
ce qu'il fait, prend son travail en horreur. \'ous croyez 
qu'une tâche monotone, ingrate, lui permet de penser plus 
haut, d'avoir un idéal enfin. C'est tout le contraire. Le tail- 
leur qui confectionnait un vêtement, le cordonnier qui fabri- 
quait une paire de souliers, l'ébéniste qui ajustait les pièces 



CHAPITRE CINQIIÈME 191 

d'un meuble, le compagnon qui faisait son tour de F'rance, le 
décorateur qui fignolait un motif...; ces gens-là, oui, pou- 
vaient avoir un idéal... En même temps qu'ils appliquaient 
leurs mains, ils chantaient... ou rêvaient... et portaient dans 
leur rêve la même ardeur que dans leur ouvrage. Ils igno- 
raient la malfaçon. Ils auraient \oulu saboter, comme on dit 
à présent, que ça leur eût été impossible. Leur conscience 
veillait... C'était leur contremaître... un contremaître obéi, 
sans qu'il eût à commander. « Quoi que tu fasses, fais de ton 
« mieux I» Pas d'autre loi que celle-là. L'ancien compagnon- 
nage n'était pas exempt de défauts; on y était égoïste, exclu- 
sif, on y faisait ribote...; mais une chose passait avant tout : 
l'intégrité du travail. Les compagnons travaillaient pour 
eux, pour l'honneur, avant de travailler pour un patron ou 
pour une clientèle. Tout objet qui sortait de leurs mains en 
sortait sanctifié par la peine qu'il leur avait donnée. Com- 
ment se seraient-ils ennuyés dans ces conditions-là? Ils réha- 
bilitaient jusqu'à l'ivresse, car elle était récompense, tandis 
que l'alcoolisme est découragement. La France crève de ça : 
elle broute l'absinthe. La dépravation des mœurs et du goût 
de l'ouvrier; son empressement à mettre en pratique la 
théorie malfaisante du moindre effort; voilà l'œuvre du ma- 
chinisme! A quoi peut songer l'écureuil dans sa roue? A rien, 
si ce n'est à s'en échapper. Le machinisme, c'est ça : une roue 
qui tourne, et l'ouvrier non pas à côté, mais dedans. Alors, 
qu'il y reste une heure de plus ou de moins, et soit payé 
cent sous ou six francs, le résultat est le même : l'abrutis- 
sement. » 

Je ne me demande pas même où le vieux combattant veut 
en venir. Je l'admire. C'est pour l'honneur, lui aussi, qu'il se 
rue, le poil hérissé, la bouche ouverte, le bras haut..., tel 
enfin que nous apparaît le maréchal Ney sur la place de l'Ob- 
servatoire. Pareil à celui-là, Colonies évoque le dernier 
carré, sans qu'il soit nécessaire de le montrer..., le dernier 
carré formé par une poignée d'ouvriers prêts à mourir plutôt 
que de poser les armes devant des forces écrasantes. 



192 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

Mais je ne sais pas encore à quel point cette image est 
exacte. 

La plainte qui s'élève d'un monceau de cadavres, Colomès 
me la fait entendre seulement lorsqu'il ajoute : 

« Que le prolétariat soit préservé des épreuves que nous 
avons traversées; il ne les supporterait plus. Je le disais hier 
à Phonsine : de quoi subsisteraient aujourd'hui les proscrits 
comme nous? Ils risqueraient fort de mourir, n'importe où, 
d'inquiétude et de faim, à côté de la machine à fabriquer les 
cottes de mailles..., les cottes de mailles! » 

(>ette fois, j'ai compris. Voilà la blessure d'où leur sang 
coule..., voilà l'explication de leur pâleur à tous les deux. Ils 
ont trop vécu. Même en leurs cauchemars, jamais ils n'ont 
vu l'adresse de leurs doigts minutieux transférée à des 
rouages tissant le métal aussi facilement que la soie. Ils ne 
croyaient pas la chose possible: ils avaient pris en toute con- 
fiance leurs quartiers d'hiver...; et ils sont là, maintenant, 
en retraite, défendant pied à pied le prestige d'une infanterie 
ouvrière qui fit la France grande aux yeux des nations. 

Pauvres Vieux de la Vieille! Comme je me reproche à 
présent d'avoir prononcé l'éloge, au moins inopportun, de 
ce qui les tue! 

Je le regrettai bien davantage le lendemain. 

Tandis que nous devisions, Philémon et moi, à la maison, 
Phonsine était frappée soudain d'hémiplégie. 

Il l'a trouvée, en rentrant chez lui, impuissante à se lever 
du fauteuil où l'attaque l'a surprise et clouée. 

Il m'en donne avis, ce matin, par ce billet que la concierge 
me remet : 

« Quand vous aurez quelques minutes à perdre, citoyen, 
venez \oir vos voisins affiigés. Le médecin qui sort d'ici a 
beau m'étourdir d'espérance, j'ai bien peur de ne pas pouvoir 
quitter de sitôt ma pauvre femme. Une hémorragie cérébrale 
s'est déclarée hier, provoquant une demi-paralysie. Elle 



CHAPITRE CINQUIÈME 193 

m'épouvante, mais en dedans, car je dois sourire à la malade 
qui m'observe, et je vous conjure d'en faire autant quand 
vous lui rendrez visite. 
« Salut et fraternité. 

« Etienne Colomès. » 

« P. -S. — Rappelez-vous notre dernière conversation sur 
les méfaits du machinisme. Nous n'en mourons pas tous, 
mais nous en sommes tous victimes. » 

Colomès a tracé le mot, comme d'habitude, au dos d'un de 
ces prospectus qu'on distribue à domicile. L'ai-je dit, en effet ? 
Tout lui est bon pour écrire..., sauf le papier à lettre qu'il a 
en aversion inexplicablement et qu'il se flatte de n'avoir 
jamais employé pour sa correspondance. 



13 



CIIAPITHK VI 



QIELS SOINS ElT IMIILHMO.N F () l R H A U C I S 
V A U A L Y T I Q U K 



I 

I^HONSiNE est atteinte d'hémiplégie droite. Elle n'a pas eu 
le temps de gagner son fauteuil, elle est tombée sur le 
plancher de la salle à manger, sans perdre connaissance, 
mais incapable de se lever. Aux questions de son mari, elle 
a répondu inintelligiblement, la parole déjà embarrassée..., 
et il s'est aperçu alors que la jambe et le bras droits étaient 
inertes. Il a fait monter la concierge, pour l'aider à trans- 
porter la pauvre femme sur son lit, puis il a envoyé quérir le 
médecin. Celui-ci est venu immédiatement. C'est un homéo- 
pathe encore jeune, une de ces probités simples et clair- 
voyantes, qui ne brillent qu'auprès des malades, comme ces 
feux à éclipses, dont Tunique fonction est de guider vers le 
port les barques en péril. 

Les renseignements que Phonsine n'était pas en état de lui 
fournir, il les a demandés à Colonies. 

A la suite d'une vi\e contrariété, a-t-il dit, elle a éprouvé 
des étourdissements et un peu d'engourdissement dans la 
main droite. Elle est sujette aux migraines. A part cela, rien 
ne faisait prévoir l'accident qui l'a terrassée. Philémon vou- 
drait se persuader que la paralysie n'est que passagère et 
cherche une assurance auprès du médecin, qui ne le détrompe 
pas, mais n'est pas non plus affirmatif. Il ne pourra se pro- 
noncer que dans quelques jours. 

Je l'ai rencontré chez mes voisins, à sa troisième visite. 11 



CHAPITRE SIXIÈME 195 

n'a pas voulu que la malade restât couchée; elle est assise 
dans son fauteuil, au coin de la fenêtre. Il est assis en face 
d'elle, il la scrute de la voix et du geste et s'efforce de déter- 
miner la mesure dans laquelle la mobilité volontaire est 
abolie. Il soulève le bras droit qui retombe lourdement, 
vérifie le mécanisme musculaire du poignet, du coude, des 
doigts, isole un des yeux en mettant la main sur l'autre, afin 
de voir comment s'effectue l'occlusion des paupières. 

Derrière lui, pendant que se poursuit cet examen métho- 
dique. Colonies se penche, écoute, regarde, se repaît des 
constatations que le docteur ne fait tout haut, je le devine, 
que lorsqu'elles ont un caractère rassurant. 

« Hémiplégie partielle... circonscrite aux membres... ne 
s'étend pas... presque pas à la face. L'asymétrie n'est pas 
frappante..., non, elle ne l'est pas...; à peine un abaissement 
de la commissure labiale... La joue ne fléchit pas sous la 
pression, elle est, en bien des cas, autrement flasque et l'on 
dit alors que le malade, quand il respire, fume la pipe. Vous 
ne fumez pas la pipe, madame Colomès, et je vous en féli- 
cite... » 

Nous essayons un sourire qui s'éteint, comme un pétard 
mouillé. 

Le médecin continue : 

« Le mouvement reviendra..., reviendra progressive- 
ment, c'est probable. 

— Bientôt? demande Colomès. 

— Dans une semaine... ou deux. 

— Va la parole reviendra aussi, n'est-ce pas? 

— C'est autre chose. Il ne faut pas confondre. Les lésions 
des lobes frontaux..., les lésions qui produisent l'aphasie, 
n'ont pas d'influence sur la sensibilité et le mouvement. 

— Alors? » 

Le médecin ne répond plus, feint de s'absorber dans une 
investigation dont il épuise les moyens. Il interroge à pré- 
sent Phonsine. 

« Souffrez-vous? 



196 PH IL KM ON VIEIX DE LA VIEILLE 

— Non. 

— Désirez-vous quelque chose? 

— Non. 

— N'oyons... vous désirez tout au moins guérir... reprendre 
vos occupations?... 

— Non. 

— Non? » 

Nous avons pourtant surpris dans son regard la velléité 
de répondre oui, mais c'est comme un mot qui se renverse 
en route et ne parvient pas, du fond du puits, jusqu'à la 
margelle des lèvres. 

Le docteur insiste : « Vous comprenez bien la question que 
je vous pose? Je suis bien sur, moi, que vous êtes impatiente 
de vaquer à votre ménage, comme d'habitude. » 

Klle fait : « Oh!... » Nous croyons qu'elle va partir... et il 
ne sort de sa bouche que ce bredouillement : « Fototo... 
pototiti... » 

Le médecin se retourne vers nous : « Elle comprend par- 
faitement, mais les mots se dérobent. Tous les serviteurs de 
sa pensée sont enfuis, et le seul qui demeure pour la traduire 
est un mauvais serviteur qui la trahit en répondant non 
pour oui. 

— Elle n'a pas que ce mot-là à sa disposition, heureuse- 
ment! proteste à mi-voix Colomès, qui s'avise d'une autre 
expérience à l'appui de son allégation. 

Je me suis tenu un peu à l'écart; il m'attire vers la 
malade. 

« lu reconnais bien le citoyen Descaves... notre ami? 

— Oh!... Non. 

— Il vient prendre de tes nouvelles. 

— Non. » 

Mais à deux reprises, elle a hoché la tête et fait un geste 
de la main gauche, interprétable dans le sens contraire. 

Colomès la presse : « Raconte-lui ton accident... comment 
ça t'est arrivé. » 

Elle le regarde, rassemble ses forces, prend son élan et 



CHAPITRE S I X I È M E 197 

dit, d'un jet : « Eh! bien..., pototo... pototiti... » Puis, avec 
dépit, elle articule nettement : « Fichue bête! » 

« \'ous voyez, dit Colomès, non sans satisfaction, tout son 
vocabulaire n'a pas péri. Ça doit être bon signe. » 

On dirait qu'il parle de l'arche emportant sur les eaux du 
déluge quelques couples d'animaux, afin d'en sauver l'espèce. 
Il espère que l'un d'entre eux, lâché, rapportera un jour le 
rameau d'olivier. 

Mais je crains bien que le docteur ne partage pas cet opti- 
misme. 

Je m'arrange pour le suivre lorsqu'il s'en va. 

« Oh! à vous, fait-il, au bas de l'escalier, je peux dire non 
pas la vérité, mais ce qui me semble être la vérité. Je serais 
étonné si la paralysie, à présent, rétrocédait. Nous allons voir 
apparaître la contracture secondaire et s'installer l'impotence 
motrice. Il faudra nous estimer heureux qu'elle soit incom- 
plète, car elle constituera, en ce cas, une infirmité à peu près 
supportable. 

— Et... rien à faire pour obtenir un résultat meilleur? 

— Hien... peu de chose..., l'exercer à la marche, masser 
les muscles, éviter le plus possible l'immobilité favorable 
aux rétractions... et puis... attendre... 

— Et pour l'aphasie? 

— Rien non plus. Aucun moyen thérapeutique ne peut 
remédier à une lésion accomplie. M"" Colomès a soixante- 
huit ans, ne l'oubliez pas. A cet iige, les lésions organiques 
sont graves et ne s'amendent pas avec le temps, au contraire! 
L'usure n'est pas nécessairement plus apparente chez les 
vieillards que chez les gens bien mis dont le linge est mûr et 
près de s'élimer. Il n'y a guère de beaux vieillards, comme 
on dit, qui ne soient râpés par-dessous. Ne prenez pas ces 
réflexions de ma part pour une défaite. L'aveu d'impuis- 
sance ne me coûte pas. En réalité, les conclusions de l'art 
médical sont encore aujourd'hui celles de Trousseau, qui 
terminait ainsi une de ses magistrales Icc-ons de l'Hôtcl-Dieu : 
« Nous ne pouvons pas plus guérir l'aphasie que la paralysie 



1 9J> H H I L K M O N %• I E U X U E LA \' 1 E I L L E 

« qui l'accompagne. La nature à peu près seule fait les frais 
« de l'amélioration... et celle-ci n'est toujours que partielle. » 



II 

C'est encore le printemps, déjà presque Tété. Fhilémon et 
_ I Baucis ont rouvert leurs fenêtres ; mais Baucis est, devant 
la sienne, comme un oiseau englué au bord même du nid. 
Vif-Argent, dans sa cage, sautille cruellement. Des deux, 
c'est le plus libre. Peut-être, après tout, se réjouit-il seule- 
ment d'avoir un compagnon de tous les instants, à qui l'on 
donne aussi la becquée. 

Philémon est admirable. Depuis deux mois, il ne quitte 
pas la malade. Je le vois aller et venir autour de son fauteuil, 
s'agiter pour deux, parler, faire les gestes et la besogne que 
faisait Phonsine, afin qu'elle prenne son empêchement en 
patience. Deux fois par jour, il l'oblige à se lever et à mar- 
cher, appuyée sur lui..., puis, assis en face d'elle, il pratique 
le léger massage prescrit à la flexion des membres. Baucis le 
laisse faire, passive. On dirait qu'il essaie délicatement, 
comme l'inventeur en chambre, un jouet articulé. 

La contracture est maintenant permanente; on ne peut 
que tenter d'en arrêter les progrès. Phonsine porte le bras 
droit en écharpe, appliqué contre la poitrine; ses doigts, le 
pouce en dedans, menaçant la paume de la main. Colonies 
lui coupe fréquemment les ongles qui, sans cela, entreraient 
dans la chair. 

La contracture n'a pas gagné le visage; l'aphasie, en 
revanche, persiste. La pauvre femme est incapable d'ex- 
primer sa pensée par la parole. F^lle connaît l'usage des 
choses, mais n'en sait plus le nom. Quand on le lui demande, 
elle répond toujours : pototiti... , s'impatiente et, quelque- 
fois, se traite de fichue bête, comme une personne à qui la 
mémoire fait momentanément défaut, sans plus. Colomès 
s'ingénie pour la distraire, met en œuvre pour y arriver 



CIIAIMTHE SIXIÈME 199 

toutes les ressources de son esprit. 11 fait la cuisine, le ménage 
lave et essuie la vaisselle, en nommant les objets à mesure 
qu'il les manie, comme on enseigne une langue étrangère 
par la méthode directe, ou comme on défriche un petit enfant. 

Il a également entrepris la rééducation motrice de l'hémi- 
plégique. En même temps qu'il lui apprend à marcher et à 
se servir de son bras, il lui répète les mots plusieurs fois de 
suite. Quand il cesse de les répéter, les mots voltigent encore 
sur les lèvres et dans ses yeux. Je les attrape sans les 
entendre, et peut-être Phonsine les attrape-t-elle aussi; mais 
elle ne les retient pas. Colomès a une idée fixe. Il attribue la 
paralysie de sa femme à la révolution qu'elle a éprouvée en 
apprenant un jour leur condamnation à un chômage perpé- 
tuel par la fabrication mécanique de la cotte de mailles, qui 
leur avait toujours, jusque-là, procuré de l'ouvrage. Et alors, 
voici ce que Philémon a imaginé pour rendre à Baucis la 
santé avec la confiance. Il a obtenu, à titre gracieux, du tra- 
vail de la maison qui leur en confiait naguère, et il emmaille 
des anneaux, sur son établi qu'il a poussé devant Phonsine. 
Il lui donne ainsi, croit-il, une illusion bienfaisante. 

Il va plus loin : il fortifie cette illusion en disant tout haut, 
gaiement : 

« J'en étais bien sûr! Cette mauvaise plaisanterie ne pou- 
vait pas durer. Qu'on me la montre, non, mais qu'on nous 
la montre, hein! cette machine qui aura la souplesse des 
doigts et la précision de la pince I... Ne te fais pas de bile, va, 
il y a encore de beaux jours pour la cotte de mailles fabri- 
quée à la main ! Il y en a tellement en perspective, des beaux 
jours, que je t'engage à te rétablir promptement, si tu veux 
que nous suffisions aux commandes. Ah! Ah! leur machine 
à retirer le pain de la bouche... ferraille à vendre! Les sali- 
gauds n'ont pas encore la peau de l'ou\rier... des bons 
ouvriers comme nous, ma Phonsine! 

— Oh! pototo... pototiti... » fait-elle, plaquant invariable- 
ment ces pauvres accords sous le chant d'allégresse feinte. 

Je m'y suis laissé prendre. Il m'a dit tristement : 



200 p H 1 1. K M o N V 1 1; i: X de la vieille 

« Pensez-vous 1 De la frime I... » 
Et il ajoute, dans le désordre de son cœur : 
— Ce qui me tourmente, si elle j^uérit, c'est une rechute 
possible, quand je serai obligé de lui dire la vérité. » 

Kn attendant, ce n'est pas encore assez de travailler pour 
rire, je l'entends travailler en chantant. Il veut, sans doute, 
exciter l'émulation de la malade ou bien lui réapprendre en 
musique des mots qui, parlés, ne sont plus contagieux. Il 
espère un miracle de cette tentative; mais elle est vaine. 
Phonsine l'écoute avec plaisir sans toutefois recouvrer la 
faculté de fredonner ses airs favoris, ni de savourer des 
paroles dont pourtant elle était friande, comme de sucre. 
Fout leur répertoire y passe I Mais qui sait? Peut-être a-t-il 
mal choisi. Il essaie tour à tour les ariettes, les romances et 
les chants robustes, ainsi que les clefs d'un riche trousseau. 
Aucune n'ouvre la cellule secrète du langage articulé. Il ne 
se décourage pas et recommence, s'attarde à des mots qui 
me paraissent, à moi, insignifiants, mais qui empruntent à 
des circonstances que j'ignore, une vertu magique. 

Philémon en est pour ses frais et chante dans le désert. 

Ln matin..., ah! je m'en souviendrai toujours..., un matin, 
je travaillais derrière mon rideau, lorsqu'un refrain de Phon- 
sine frappa mes oreilles, et quel refrain I celui qui narguait 
Colomès, lorsqu'il y avait brouille passagère dans le ménage : 

.Je suis Hoyal-Tambour 
.l'aime ma l'omponnelle!... 

De quelle voix courroucée mon \oisin tonnait alors contre 
cette évocation de l'ancien régime, et comme il avait tôt fait 
de le foudroyer avec les accents de Pierre Dupont ou de 
Pottier! Il semblait que jamais rien ne pût le contraindre à 
épouser l'absurde prédilection de Baucis... Et c'est pourtant 
bien lui, ce matin, que le Hoyal-Tambour racole 1 

J'écarte mon rideau, je regarde... et je vois Philémon, 



CHAPITRE SIXIÈME 201 

devant le fauteuil de rhémiplégique, chantant la Pompon- 
nette, chantant la Pompadour... du Royal-Tambour...! 

Quand il a fini, il s'accoude à la croisée, se penche sur 
Vif-Argent, comme pour changer son eau...; mais il n'en 
fait rien et ce n'est, dans le petit tube de verre où boit leur 
ami pierrot, qu'une goutte de plus! 



III 

L'hémiplégie de Phonsine est arrivée à ce que les médecins 
appellent la période d'état. Exercée à la marche et aux 
mouvements compatibles avec ses habitudes, M""' Colomès 
les a reprises une à une. Elle se peigne et s'habille seule, aide 
son mari à faire le lit, à mettre la table, à essuyer la vais- 
selle. Redevenue d'une propreté minutieuse, elle pourchasse, 
de son bras valide, la poussière sur les meubles et dessous. 
Elle mange sans embarras de la main gauche et ne se sert 
de la droite, toujours contractée, que pour y loger son pain, 
qu'elle prend par petits morceaux. Elle a bon appétit. Elle 
peut sortir au bras de son mari. Sa démarche est celle d'un 
convalescent qui tâte le sol pour y afîermir ses pas. La con- 
tracture du membre inférieur étant modérée, elle ne fauche 
point, comme beaucoup d'hémiplégiques. Bref, son infirmité 
est relative et le vieux ménage s'y résignerait, comme à tout 
déficit que la vieillesse amène, si seulement Phonsine recou- 
vrait la parole. Mais, de ce côté, l'amélioration est nulle. 
Colomès vit avec une muette. Que ne l'est-elle complète- 
ment! Car Vif-Argent, avec son cuicui, et elle, avec ses 
pololiti, font le même bruit dénué de signification. Mieux 
vaudrait le silence absolu qui convient aux ruines. 

Ce n'est point l'avis de mon voisin. Il préférerait, ayant 
le choix, Phonsine privée de mouvement plutôt que Phon- 
sine sans parole. Il lui disait souvent : « Tais-toi donc, 
bavarde! » Et il s'aperçoit que ce bavardage intempestif 
était le tic tac de leur existence, et qu'elle est arrêtée depuis 



202 P H I L É M O N \" 1 E U X DE LA \' 1 E 1 L L E 

qu'il a cessé de l'entendre . C'est debout devant lui, dans sa 
gaine, une grande horloge qui marque l'heure encore, mais 
ne la sonne plus. 

Les remarques et les questions qu'échangeaient les deux 
époux, Colomès se les fait à lui-même. Le jargon sous lequel 
les médecins déguisent généralement leur impuissance à 
guérir, l'aide, comme eux, à traduire ses observations. Il me 
les communique avec cette complaisance que mettent les 
novices et les autodidactes à étaler leurs récentes acquisi- 
tions. 

« Ce sont ses jeux de physionomie qui me répondent de 
sa compréhension. Elle exécute tout ce que je lui commande 
et ne prend pas, parmi les objets que je lui désigne, l'un 
pour l'autre. Mais elle ne se rappelle leur nom que si je l'ar- 
ticule. Donc pas de surdité verbale. Pas de cécité verbale 
non plus : elle peut lire l'imprimé: quand je lui place le journal 
sous les yeux, sa figure, pendant un moment, exprime l'in- 
telligence. Je doute néanmoins qu'elle saisisse le sens des 
mots, et voici pourquoi... Si je l'interroge sur ce qu'elle vient 
de lire, elle a l'air de faire un effort pour s'en souvenir, relit 
la phrase, me regarde et bredouille, de telle sorte qu'on ne 
peut pas considérer l'expérience comme concluante. J'ai 
renoncé aux lectures que je lui faisais moi-même. Elle 
m'écoute d'abord avec un plaisir évident...; mais c'est ma 
voix qu'elle écoute... un murmure. Elle n'écrivait que fort 
rarement. Je l'exerce, pour l'occuper, à tracer son nom de la 
main gauche... et elle y parvient, à condition de le copier, 
comme un dessin quelconque. Mais dès qu'il s'agit de le pro- 
noncer, même en l'épelant.... \a te faire fiche! Son attention 
se lasse vite, et alors j'y perds ma peine. KWe, si facile à 
vivre, ne montre plus que de la mauvaise humeur. C'est assez 
naturel, somme toute. Chaque fois qu'elle veut faire une 
réponse sensée, elle est trahie par l'expression. On s'irrite- 
rait à moins. Enfin, tout reste mystérieux, dans cette sacrée 
maladie... Albert Malavaux, à qui j'en expliquais les phéno- 
mènes, la dernière fois qu'il est venu nous voir, m'a dit dans 



CHAPITRE SIXIÈME 203 

son argot de métier : « C'est une panne au moteur..., seule- 
« ment, nous les réparons, nous! » 11 a raison. Que sait-on? 
Rien... ou si peu de chose! A quel degré ses facultés intellec- 
tuelles sont-elles atteintes? Impossible de le dire. Elles sub- 
viennent aux actes de la vie courante... Phonsine est soi- 
gneuse en quelque sorte mécaniquement, par habitude. C'est 
comme pour la perte de la mémoire. Il faut encore distin- 
guer. Phonsine oublie immédiatement ce qu'elle vient de 
faire, ce qu'elle a fait depuis son attaque; mais ce n"est pas 
une raison pour qu'elle ne garde aucun souvenir du passé, 
et pour que son amnésie soit totale. Au contraire, notre 
médecin rangerait plutôt Phonsine dans cette catégorie 
d'aphasiques à propos desquels une autorité, Pierre Marie, 
dit qu'une mémoire, altérée quant aux faits nouveaux et aux 
choses abstraites, conserverait relativement mieux, quel- 
quefois, le souvenir des faits anciens. Il est vrai que les 
savants se gardent bien d'être affîrmatifs. Toutes les mani- 
festations qu'ils décrivent semblent indiquer ceci ou cela. 
Ah! ils ne se compromettent pas!... » 

Ainsi, Colomès se soulage devant moi de la contrainte 
qu'il s'impose devant sa femme, et c'est toujours après la 
médecine qu'il en a, c'est elle qu'il vitupère. 

Je l'entends encore s'écrier : 

« Si l'interprétation des faits est différente suivant les 
maîtres et leurs théories controversables, quelle garantie, je 
vous le demande, peuvent offrir leurs diagnostics et leurs 
pronostics? Aucune. Chaque individu, considéré isolément, 
déjoue leurs prévisions. Il n'y a qu'un point sur lequel tout 
le monde tombe d'accord : l'inefficacité des remèdes. Des 
palliatifs? Pas même. L'expectative. « Ça passera ou je pas- 
ce serai », disait, dans ses souffrances, un curé connu de 
George Sand. « Ça passera ou il passera », doit se dire bien 
souvent, lui aussi, le docteur à bout de science au chevet du 
malade. Alors, pour justifier sa présence..., dans l'hémiplégie 
confirmée, il prescrira le traitement pédagogique, la réédu- 
action de la parole..., où il faut apporter tant de patience 



204 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

et d'ingéniosité, que le maître et l'élève se découragent 
ensemble..., et que l'élève finit par mourir à la tâche. Non, 
voyez-vous, la médecine est l'art d'appeler en consultation 
le temps et la nature et de leur faire endosser toutes les 
responsabilités. Quand les docteurs approchent le plus près 
de la vérité, c'est quand ils disent : « On a observé des cas... » 
Phonsine en est un, voilà. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, 
l'hypothèse émise par Pierre Marie d'être plausible. C'est 
à vérifier... c'est à vérifier. Et je n'ai pas besoin d'un médecin 
pour ça. » 

Il insiste trop pour n'avoir pas une arrière-pensée. 

Klle m'a été révélée à deux jours de là. 

.l'allais prendre des nouvelles de M"" Colomès. Depuis 
qu'elle est malade, son mari laisse la clef" sur la porte, afin de 
n'avoir point à se déranger pour l'ouvrir aux visiteurs. 

La salle à manger est précédée d'une petite antichambre 
obscure, que réduit encore un cofl^re à bois. Hier, j'entrais 
donc, comme d'habitude, sans frapper, lorsque j'entendis 
parler. J'eus peur qu'il n'y eût du monde et mon premier 
mouvement fut de me retirer. 

A ce moment, je reconnus la voix de Colomès. Il parlait 
seul, et ce qu'il disait m'intéressait tellement que, ma foi I 
je m'assis sur le coffre à bois, pour l'écouter sans l'inter- 
rompre. 

Il racontait à Phonsine — comme on bat le briquet pour 
enflammer l'amadou — des souvenirs d'exil qui leur étaient 
communs. 

Il s'agissait d'un petit vovage de vacances à la Tour-de- 
Peilz, où Courbet avait cherchéasile en 1873, chassé deFrancc 
par les procès, les saisies, les réclamations du fisc, et aussi 
par les ruades de Maître Meissonier, qui l'avait fait bannir 
de toutes les expositions. « Il est mort pour nous! » décré- 
tait le fameux lèchc-troupiers, approuvé par dix-huit autres 
pinceaux et par un petit balai : Francisque Sarcey. 

Quant à ('hampfleurv, ce crocodile édenté pouvait aller 



CHAPITRE SIXIÈME 205 

jusqu'à plaindre son vieil ami, mais non jusqu'à l'excuser!... 

Il est vrai que Blavet, Emile, proposait, de son côté, à la 
Société des Gens de Lettres, la radiation de Jules Vallès, Félix 
Pyat, Paschal Groussetet Razoua! C'était trop. L'excellente 
Société d'assises n'accorda au procureur général que les têtes 
de Vallès et de Razoua. Mais Léo Lespès ayant cru devoir, 
comme rapporteur, saluer respectueusement la tombe, à peine 
fermée, de \'ermorel, sociétaire, blessé mortellement à la 
barricade du Château-d'eau, — fut aussitôt rappelé à l'ordre 
par vingt ganaches virulentes. Paul de Musset était du 
nombre. 

Ah ! elle en avait un fumet, la République des Lettres et 
des Arts, en ce temps-là I 

Courbet avait d'abord tâté de Vevey; mais l'hostilité des 
habitants lui en rendit bientôt le séjour impossible. Celui de 
la Tour-de-Peilz, non loin de là, ne s'annonçait guère plus 
clément. Le peintre eut, heureusement, l'idée de se loger 
chez le pasteur Dulong et de prendre pension au café du 
Centre, tenu par Hudry, un gaillard taillé en hercule, qui se 
chargea de faire respecter le meilleur de ses clients. 

Il ne borna pas là ses bons offices. Il me disait à moi- 
même, beaucoup plus tard, qu'il avait roulé et introduit par 
la bonde dans des vases ^ qui garnissaient sa cave, quelques 
toiles dont Courbet craignait que les Domaines ne poursui- 
vissent jusqu'en Suisse le gage. 

Ce fut seulement quand Budry vendit son café pour con- 
tinuer le commerce de son père, boucher, que le peintre 
d'Ornans loua, au bord du lac, la maison appelée Bon-Port, 
où il recueillit le ménage Morel, des amis. L'homme était 
un essayeur-poinçonneur que la (ilommune de Marseille 
avait nommé directeur du Mont-de-Piété. Il peignait à côté 
de Courbet, comme un singe imite les gestes qu'il voit faire. 
Il plastronnait aussi, le fleuret à la main. Sa femme était une 
excellente créature, qui s'occupait du ménage et de la cuisine, 

I. Foudres de petite capacité. 



206 I' II I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

avec un dévouement que reconnaissaient assez mal la brus- 
querie et les frasques de son mari. 

Je sais déjà cela, si bien que Colomès m'introduit de plain- 
pied dans l'intérieur de Courbet qu'il évoque, je le devine, 
afin de stimuler une mémoire improductive et de l'ense- 
mencer comme un champ, pour qu'il redevienne fertile. 

« Tu te rappelles?... C'était une petite villa à un étage, 
dont les fenêtres regardaient le lac. Il y avait, au rez-de- 
chaussée, la cuisine, la salle à manger et la chambre à cou- 
cher de Courbet, simplement meublée d'un lit de fer, d'un 
méchant canapé, d'un poêle en faïence blanche... et d'un har- 
riquol au pied du lit. 

« On montait, par un escalier branlant, au premier où se 
trouvaient deux pièces basses, mal éclairées, au parquet en 
bois de sapin, que recouvrait un tapis usé. L'une était un 
atelier, l'autre servait à Courbet de musée, où il exposait ses 
toiles et des tableaux achetés par lui. Aux étrangers admis 
à le voir, on indiquait sur la cheminée une vieille boîte à 
cigares qui recevait les offrandes destinées à secourir les 
ouvriers de passage et en détresse. 

« L'agrément de la maison..., ne dis pas non, c'était lejardin, 
qui s'étendait en terrasse jusqu'aux blocs de rochers sur- 
plombant le lac. Des vagues venaient les battre...; on se 
serait cru au fond d'une crique, dans un petit port de mer. 
Courbet s'asseyait là par tous les temps, grâce à l'abri qu'il 
s'était fait maçonner et d'où il contemplait, en fumant sa 
pipe, le ciel, l'eau, les montagnes, la ri\e suisse jusqu'à 
Ouchy, le château de C>hillon, la \ allée du lUiùne, les Alpes 
valaisannes... Mais il regardait surtout du côté de Saint-Gin- 
golph, où est la frontière de France... 

« Il aimait les visites. La terre étrangère, lorsqu'elle n'est 
pas une prison, en est toujours au moins le préau, hein?... 
J'étais donc toujours à peu près sûr qu'il nous verrait avec 
plaisir. 

« En eflfet... L'accueil cordial que nous fit Courbet..., on 
n'oublie pas (;a... Tu ne l'as pas oublié, hein?... hein?... 



CHAPITRE SIXIÈME 207 

Comment vint-il au-de^■ant de nous? II vint... en manches... 
en manches de chemise, mais oui! le col ouvert sur son cou 
de taureau, la bedaine débordante... et allez donc! Il t'avait 
prise de loin pour une Anglaise et riait comme un cofîre de 
son erreur. L ne Anglaise, toi !... On déjeuna dehors, sur une 
table de pierre qu'ombrageaient de grands platanes et un 
superbe acacia. Il y avait là Morel et deux peintres, Delau- 
nay et Pata, qu'il empâtait et qui empâtaient sous leur nom 
ou sous le sien — ses couleurs en échange. Et puis , qui 
encore? Cherche... André Slom, jeune dessinateur, un bien 
aimable garçon..., condamné à mort, pour avoir, étant secré- 
taire de Raoul Higault, assisté à l'exécution de Chaudey, 
derrière le peloton...'; enfin Cluseret, comme nous en visite. 

« J'avaisbien envie d'amenerla conversation sur la Colonne, 
devant Cluseret, que j'étais assez surpris de rencontrer là. 
Tu sais pourquoi. Ne se vantait-il pas d'avoir ordonné à 
Roselli-Mollet, son chef du génie, de renverser la Colonne 
Vendôme, cel objet immonde, bien avant que Félix Pyat eût 
rédigé, au nom de ses collègues, le décret du 12 avril portant 
qu'elle serait démolie? Et c'est aux frais de Courbet qu'on 
prétendait la relever ! Mais, très gentiment, Slom me dissuada 
de remettre la chose sur le tapis. « Il en entend parler assez 
« comme ça, me dit-il, ça l'empêche de travailler. » 

« Après déjeuner, Courbet, grand amateur d'exercices phy- 
siques... pour les autres, voulut me faire donner une leçon 
d'armes par Morel. Je n'ai jamais pris que celle-là... Ah! tu 
souris... Il n'y allait pas de main-morte, le prévôt! Courbet 
annonçait les coups. «Touche! I^are celle-là, commandant! » 
Il m'appelait commandant, tout le monde m'appelait com- 
mandant... sauf Cluseret, à qui je n'aurais pas manqué de 
répondre: « Vous en êtes un autre», pour le faire bisquer, 
ce général! 

« Puis, notre ami nous montra le portrait de Kochefort... 
pas fameux, par parenthèse. On peut dire ça entre nous. 

1. André Slomczinski, dit Slom, est mort à Paris en 19()0, à 10 uns. 



208 P II I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Avec raison, tu aimais mieux le buste de la Liberté, que 
Courbet venait de modeler et qu'il offrit à la municipalité de 
l'endroit, comme un hommage à l'hospitalité. Les gens du 
pays l'appelaient la Pétroleuse. On la pla(;a tout de même 
sur une fontaine publique, où elle est encore, paraît-il. 

« Vers la fin de l'après-midi, par un coucher de soleil magni- 
fique, Courbet, en blouse blanche, nous quitta pour aller 
« attraper ça », tandis que nous essaierions, nous, d'attraper 
du poisson. Rendez-vous, pour s'ouvrir l'appétit, au Café du 
Centre, où nous fîmes une partie de quilles. Cluseret la gagna. 
La \érité m'oblige à déclarer qu'il jouait bien. F^t qu'est-ce 
que tu faisais pendant ce temps-là? Veux-tu me le dire?... 
Non? Kh ! bien, je vais te le dire, moi : tu te promenais a\ ec 
M"" Morel le long des anciens remparts plantés de beaux 
tilleuls et de marronniers âgés. 

« Après dîner, on retourna au café, pour n'en pas perdre 
l'habitude. Courbet chanta. Moi aussi..., jusqu'à l'heure de 
la fermeture. NLiis on ne sortit pas pour aller se coucher. Ah ! 
bien ouil... Courbet avait une tampone, comme on dit 
là-bas..., enfin, il était dans les vignes de toutes les manières, 
car les vignes, à cette époque, on en voyait à la Tour, plus 
que de villas. La crainte de troubler le sommeil des habitants 
n'arrêtait pas Courbet. Ses amis le hissèrent sur une fon- 
taine, où il chanta à tue-tête, avec son fort accent franc- 
comtois : 

Sur les bords du Rhin, tu dors, mon àmic. 
Cachée dans les flots de tes cheveux d'or... 

O Nina, Nina, ô ma belle. 
Sois fidèle 

Ou fais-moi mourir I 

« Une fenêtre s'ouvrit; une femme en colère apparut. 
« Du calme! la petite mère, lui cria-t-il. Courbet chante, il 
« paiera I » 

« Que voulait-il dire? Qu'il acquitterait par son travail les 



CHAPITRE SIXIÈME 209 

frais de reconstruction de la Colonne... ou bien tout simple- 
ment qu'il paierait l'amende pour tapage nocturne? 

« On rentra enfin à Bon-Port..., où la fête continua. Courbet 
nous fit admirer sa prévoyance en nous versant le coup de 
l'étrier, qu'il tira au harriquol... Ab! sa soif inextinguible 
n'était pas une légende! Le bougre ne vida pas moins de 
douze litres de vin blanc dans sa journée. Ils ne faisaient 
que changer de tonneau. Courbet fut-il jamais un foudre de 
guerre? J'en doute. Un foudre tout court, c'est autre chose... 
Songe qu'il mesurait, quand il mourut, un mètre cinquante 
de touri 

« A plus d'une heure du matin, on serait bien allé dormir, 
mais il ne l'entendait pas ainsi. Il nous entraîna dans le jar- 
din et nous n'eûmes pas à le regretter. La belle nuit, Phonsine, 
t'en souviens-tu? Disque tu t'en souviens... La lune marchait 
positivement sur le lac, qui scintillait, comme une vaste poêle 
à frire des étoiles! Courbet ne chantait plus, ne riait plus, ne 
buvait plus que des yeux un spectacle incomparable. Nous 
nous taisions tous pour écouter le bruit que faisaient, au bas 
des rochers, les pierres roulées par la vague écumeuse, comme 
au bord de la mer... Tu te serrais, un peu tremblante, contre 
moi. Je te demandai si tu avais froid. Tu me répondis : « Un 
« peu... Rentrons, veux-tu? » Mais c'était une malice cousue 
de fil blanc... Si tu t'imagines que je ne t'avais pas devinée, 
tu... » 

l n long, long silence. Je fais un pas en avant, comme si 
j'arrivais dans l'instant même. Baucis, une couverture sur 
les genoux, s'est endormie dans son fauteuil, et Philémon la 
borde, ainsi que dans son lit un enfant. 

Alors, comme ils me tournaient le dos, j'en profitai pour 
sortir doucement, sur la pointe des pieds '. 

1. Courbet est mort à la Tour-de-I*ciIz le 31 décembre 1877. 



u 



CHAPITRE VII 

CAMPAGNES ET ACTIONS SANS ÉCLAT 
DES P R O S C m T S 



I 

/^OLOMÈs ne fut pas découragé par le résultat de l'expérience 
' >< à laquelle le hasard m'avait fait assister. Un mot suffit 
pour qu'il persévérât dans son excitation de la mémoire de 
Haucis par les prestiges du passé. 

« F'igurez-vous, me dit-il (comme s'il m'apprenait quelque 
chose), que je me suis avisé, pour distraire Phonsine, de lui 
raconter ce qui nous est arrivé... dans le temps... en exil 
principalement. Dix années à passer en revue! Les dix pre- 
mières années de notre vie commune I C'est du pain sur la 
planche, pas vrai? Eh! bien, hier, après m'avoir écouté avec 
plus d'attention que d'habitude, savez-vous ce qu'elle m'a 
dit, tout d'un coup? Elle a dit : « Encore! » J'ai voulu, mais 
inutilement, lui faire répéter le mot. Elle est tout de suite 
retombée dans son bredouillement. Je n'en retiens pas moins 
l'indication... car une chose certaine, c'est que mes récits 
sont une grande distraction pour elle et qu'elle les préfère 
aux cartes ou aux dominos. Aurait-elle dit : encore!... sans 
ça?» 

Je n'ai pas détrompé le pauvre homme. Peut-être Philé- 
mon ne lit-il pas dans les yeux de Baucis qu'elle prend son 
agrément où son compagnon le trouve et parce qu'il l'y 
trouve...; mais à quoi bon enlever aux autres une illusion 
secourable? 



CHAPITRE SEPTIÈME 211 

Le médecin est de mon avis là-dessus. Il m'a dit : « Une 
part de nos soins aux malades doit toujours s'adresser à leur 
entourage. » 

Je suis donc entré bien volontiers dans le dessein dont 
Colonies s'ouvrait à moi. 

« Votre travail avance-t-il? 

— Tout doucement, ai-je répondu. 

— J'ai pensé que le témoignage de Fournery, qui a beau- 
coup roulé, pourrait vous être utile. 

— En effet. 

— Je vous demanderai seulement, à tous les deux, de venir 
à la maison... Vous causerez devant Phonsine, comprenez- 
vous? 

Si j'ai compris! 

— Bref, nous vous suppléerons. 
Il a souri. — Comme vous dites! 

— Eh! bien, soit! Arrangez cela. » 

Fournery, mis au courant de la combinaison, s'y est aussi- 
tôt prêté. 

Je l'ai revu avec plaisir, le brave Fot-à-Colle. Il est tou- 
jours sale, affable et disert. La légère répugnance de Phonsine 
à son endroit causait à Colomcs quelque appréhension ; mais 
elle a tendu la main au menuisier, en le saluant d'un petit 
gloussement amical. E)lle n'a même pas retiré cette main qu'il 
gardait un moment dans les siennes, toujours de la couleur 
et du grain des vieux murs. 

« Eh I mais, maman Colomès, vous me paraissez aller 
maintenant comme sur des roulettes! Encore un peu de rai- 
deur du bras droit..., oui. Oh! je vous connais : vous n'êtes 
pas manchote pour (;a! » 

La figure de Phonsine s'éclaire. 11 a le tort de ne pas s'en 
tenir là. 

« Vous serez tout à lait rétablie pour le prochain anniver- 
saire de la (Commune..., et nous irons le célébrer ensemble... 
où vous voudrez. Est-ce convenu? 

— Non. 



212 PHILÉMON \'IEl.IX DE LA VIEILLE 

— ("/est oui, qu'elle \eut dire, croit devoir rectifier Colo- 
nies. 

— Parbleu! Je l'entends bien ainsi, s'écrie Fournery. Kt, 
de votre côté, maman, quel régal nous préparez-vous? 

Il attend. Colonies souffle : 

— Voyons... ton triomphe... un gâ... un gâteau... 
In ressort se détend, le mot part : — Pototiti!... 

— Mais oui, un gâteau de ri/ ! reprend Fournery, qui fait 
semblant d'attribuer à Tune la réponse de l'autre, l n gâteau 
de riz... à s'en lécher les doigts! » 

Il va un peu loin. 

Baucis est installée dans son fauteuil, Philémon s'assoit 
en face d'elle et dit rondement à son ami : 

« Allons, raconte- nous tes campagnes et tes actions 
d'éclat! 

— Hé! ma foi, tu n'exagères pas trop, répond en riant 
Fournery. Vivre en exil, quand on n'a pas le sou, est une 
action d'éclat. Mais nous en avons accompli d'autres. Après 
avoir fait trembler les rois sur leurs trônes, comme des sol- 
dats de la première République, nous nous sommes vu chasser 
de partout..., comme des grenadiers du premier Empire! Kt 
pour renouveler leurs exploits, nous n'étions, nous, qu'un 
petit nombre, et pris entre deux feux. Juge un peu! Si tout 
ça n'est pas infiniment glorieux, agiter le chasse-mouches 
de l'expulsion ne l'est guère davantage... 

« Mais n'anticipons pas, ajoute le menuisier en bourrant 
martialement sa pipe, au fourneau en canon de fusil où le 
pouce introduit la cartouche. 

« Au printemps de 1872, je m'ennuyais depuis sept mois à 
Londres que j'avais assez vu, à travers les brouillards, la 
misère et une proscription divisée, lorsque des amis échoués 
à Lausanne me proposèrent une place au râtelier qui leur 
tombait des nues. L'ex-directcur du trafic de la Compagnie 
d'Orléans, Paul Pia, délégué par la (À)mmune à la surveil- 
lance et au contrôle des chemins de fer, venait d'être chargé 
de liquider l'entreprise des chemins de fer... de la Suisse 



CHAPITRE SEPTIÈME 213 

Occidentale, par les directeurs de l'exploitation, Laurent et 
Bergeron '. 

« Laurent était un bonVaudois, bien pensant et probe; Her- 
geron, ancien fouriériste, répandait un cœur d'or et croyait 
alors à la félicité dans le phalanstère. Mécontent des Suisses, 
qui n'en finissaient pas, ce fut lui qui eut l'heureuse idée de 
mettre à profit les aptitudes (et surtout les loisirs) des réfugiés 
français, pour accélérer la liquidation. Il donna carte bl;;nche 
à Paul Pia pour le recrutement de son personnel, si bien 
qu'une douzaine de communards purent être occupés con- 
curremment avec autant de Vaudois. C'était pour nous la 
vie assurée pendant un an. J'accourus. 

« Ce qu'on appelait la Rasude étaitune bicoque chancelante 
et provisoire sur la route de Lausanne à Ouchy, bicoque 
centralisant les bureaux, les magasins et les dépôts de la 
Compagnie. Notre besogne était assez compliquée. Il s'agis- 
sait de tirer au clair les réclamations plus ou moins justifiées 
des expéditeurs dont les colis avaient été égarés, les mar- 
chandises détériorées, voire même consumées dans l'incendie 
des docks de la Villette, où l'investissement de Paris les avait 
bloquées. 

« Que de recherches, de litiges, de dossiers à constituer, à 
compléter, à étudier! Mais Pia, et aussi Lefrançais, qui avait 
été comptable dans une grande compagnie de vidange, nous 
initièrent au contentieux administratif, et tout alla pour le 
mieux sous la meilleure des directions. 

« A la Rasude, je retrouvai deux membres de la (!lommune, 
Lefrançais et Adolphe (clémence, le relieur; puis Gustave 
Maître, qui avait commandé le bataillon des Enfants du Père 
Duchène; Jaclard, chef de la 17' légion, qui s'était évadé du 
Dépôt des Chantiers'; Mauduit et Jules Montels, autres offi- 
ciers ; Teulière, ex-membre de la Commission du travail ; le 



1. Paul Pia (1831-1897) retrouva, après l'amnistie, un emploi supérieur 
dans les chemins de fer de l'État. Il est mort, retraité, dans l'île d'Oléron. 

2. Jaclard est mort à Paris en 1903. 



21 'i P M I L K M O N V I F. l- X DE LA VIEILLE 

bon gros Dessesquclle, Henry Hcllenger, Emmanuel Delorme, 
le chansonnier , et le doux Alcide Olivier, ex-directeur de 
l'f^nregistrement. 

« Au début, ceux d'entre nous qui n'étaient pas mariés firent 
plaisir au brave lîergeron en réalisant tant bien que mal son 
utopie phalanstérienne. Mais la tentative fut de courte durée 
et le Bon Père n'en garda pas rancune à ses enfants pro- 
digues. En revanche, nous parvînmes à fonder une section 
lausannoise de l'Internationale. 

« C'est à cette occasion que Roselli-Mollet, colonel du génie 
sous la Commune, à qui nous demandions son adhésion, 
nous répondit : « Mille regretsl Jcne veux pas compromettre 
« mon avenir politique! » L'a\enir politique de Roselli- 
Mollet!... 

« Si Genève n'aimait guère les communards, à plus forte 
raison n'étaient-ils pas en odeur de sainteté dans le canton 
de Vaud. <( boulevard des préjugés bourgeois », comme l'ap- 
pelait elle-même la presse suisse avancée. Lausanne, qui est 
déjà naturellement une ville escarpée, augmenta encore pour 
nous les difficultés d'escalade en se retranchant derrière un 
arrêté du Conseil d'Etat conforme aux dispositions de la loi 
de 1867 sur les étrangers. 

« Aux termes de cet arrêté, les étrangers à la Suisse ou au 
canton, qui veulent se fixer dans le pays ou y faire un séjour 
plus ou moins long, doi\ent se munir d'un permis d'établis- 
sement ou d'un permis de séjour délivré par le Département 
de Justice et Police. Cette mesure étant applicable, dans 
chaque canton, aux Suisses mêmes qui n'en sont point origi- 
naires, il en résulte que tout Suisse est un étranger pour ses 
confédérés. Ceci pour vous donner une idée des sentiments 
de fraternité qui animent entre eux les citoyens de cette 
République modèle! 

« En 1S72, Lanfrev, l'ambassadeur de France à Berne, se 
montrait plutôt homme à fortifier la tradition qu'à la rompre. 
Au nombre des pièces à fournir pour obtenir le permis de 
séjour, figurait le casier judiciaire que l'administration fédé- 



CHAPITRE SEPTIÈME 215 

raie, dérogeant à ses habitudes, réclamait directement elle- 
même. Or, il suffisait d'une condamnation de droit commun 
pour qu'on refusât l'autorisation sollicitée. Jules Favre atten- 
dait trop de cette formalité pour en souhaiter l'abrogation; 
mais, cette fois encore, son espérance fut trompée, car les 
prétendus bandits que sa circulaire dénonçait au monde 
entier, produisirent des certificats de probité qui confon- 
daient leur accusateur. 

« On n'en fît pas moins sentir aux réfugiés qu'ils n'étaient 
que tolérés, en leur délivrant des permis de séjour renouve- 
lables tous les six mois. 

« Un seul homme, le citoyen Eytel, avocat de talent, nous 
témoigna ouvertement sa sympathie. C'est grâce à lui que 
Lausanne n'osa pas suivre l'exemple de Bâle et nous expulser, 
sans autre forme de procès. Mais nous n'en eûmes pas les 
coudées plus franches pour ça. A cette époque, la police du 
Canton était toute-puissante et la rigueur de ses règlements 
diminuait sensiblement les avantages fondamentaux du 
régime. Dans cette exemplaire Constitution vaudoise perçait 
toujours l'esprit du Pape de Genève, qui avait fait de la 
dénonciation mutuelle une vertu civique et religieuse. Tout 
travail était interdit pendant les offices des dimanches et jours 
fériés. Défense même, à ce moment, de balayer le pas de sa 
porte ou de puiser de l'eau aux fontaines publiques! Liberté 
de se réunir et d'écrire; liberté du commerce; seulement.... 
l'autorisation de la police était nécessaire pour la mise en 
vente ou la distribution des imprimés, y compris chansons 
et images, et tout libraire louant des livres était tenu d'en 
soumettre le catalogue à l'autorité. Prohibé, le colportage 
des marchandises; mais exigible de l'ouvrier, à toute réqui- 
sition, la production d'un livret en règle. 

«J'en passe et des meilleures, comme l'interdiction pour les 
particuliers d'acheter leur bois de chauffage après cinq heures 
du soir, en été, et trois heures, en hiver. Il va sans dire enfin 
que les cafés et débits de \ins devaient rester fermés tant 
qu'on célébrait les offices. Mais ces établissements a\aient 



216 P H I L K M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

tous des issues dérobées, aussi bien connues de la clientèle 
que des bleus ou agents de police. 

« Mais quelle ville nous eût été plus hospitalière? Croiriez- 
vous qu'à Aigle, en 73, un de nos amis fut arrêté parce qu'il 
fumait une cigarette dans la rue? Il n'était permis d'y fumer 
que la pipe, et la pipe à couvercle, encore I Avouez qu'un 
pays qui supporte ces contraintes, n'a pas un bien vif besoin 
de liberté. 

« Quoi qu'il en soit, la réglementation encore en vigueur à 
Lausanne, quand nous v arrivâmes, ne fut abrogée qu'en 
ISSl et je me suis laissé dire (jue des réfugiés comme Clé- 
mence', dont la femme était modiste, contribuèrent, par leur 
attitude, à cet adoucissement. On ne nous en sut aucun gré. 
Nous fûmes en butte, à la Kasude, à l'hostilité de nos col- 
lègues indigènes, qui nous reprochaient de venir manger 
leur pain et s'épanchaient sur les murs en inscriptions gros- 
sières. Ils oubliaient que, pour une poignée de pauvres 
diables travaillant provisoirement à Lausanne, des milliers 
de Suisses trouvaient en France des situations lucratives et 
la plus large hospitalité. 

« Autresujetd'étonnementpour moi, qui regardais la Suisse 
comme un pavs de progrès et d'initiative en toutes choses. 

« C'est à Lausanne que je fus initié dans la pratique abomi- 
nable du misaine. Des vieillards et des orphelins réduits à la 
charité et tombant à la charge de leur commune d'origine, 
que faisait celle-ci? Si vous ne le savez pas, je vais vous le 
dire. Elle les plaçait par adjudication publique ou misaine, 
chez des particuliers qui acceptaient de subvenir à leur entre- 
tien, moyennant la plus faible redevance annuelle possible. 
La municipalité imposait bien, par contrat, des conditions à 
remplir et sa tutelle, mais le contrôle n'existant que pour la 
forme, la question, pour les miseurs, était uniquement de 
faire une bonne opération en obtenant à bas prix des assistés 
jeunes et vieux pouvant déjà ou encore travailler. La Feuille 

1. Adolphe Clémence est mort à Paris en 1889. 



CHAPITRE SEPTIÈME 217 

d'avis ne laissait pas d'être explicite à cet égard. Vous jugez 
des trafics auxquels ce marchandage prêtait. Lefrançais 
réserva pendant quelque temps ses épluchures au laitier qui 
les lui avait demandées pour ses cochons. Or, un beau jour, 
notre ami apprit que ces épluchures étaient destinées, en 
réalité, aux cochons... d'enfants que l'entrepreneur nourris- 
sait..., pas à rien faire, je vous le certifie! 

« En dehors du noyau de comptables formé par Paul Pia, il 
y avait encore à Lausanne, Legrandais, secrétaire de la pre- 
mière division des chemins de fer de la Suisse Occidentale ; 
Menu, Redourtier et Pindv, menuisiers : Protot, l'ex-délégué 
à la Justice, qui prenait pension, avec André Slom, chez le 
pasteur Besançon, recevait des siens une pension modique, 
lavait son linge dans une cuvette et se perfectionnait assidû- 
ment dans l'étude d-es langues étrangères', tandis que Slom 
dessinait pour la Suisse illustrée; Louis Piot, peintre, qui 
gagnait sa vie en faisant des tournées avec un guignol pour 
lequel Protot et Bricon lui composaient des pièces. Je me 
rappelle notamment une tragédie burlesque, en vers, s'il 
vous plaît, dont les personnages étaient Guignol et Gnafron, 
prolétaires, membres de l'Internationale, Cassandre, bour- 
geois réactionnaire. Le Bailly, fonctionnaire public, et Le 
Curé, ami des naïfs et marchands de calomnies. C'était inti- 
tulé : i'ne balle qui rCesl pas perdue... et ce fut imprimé! 
Enfin, Jules ^'allès, venant de Francfort, où il ne se trouvait 
pas en sécurité, vers la fin de 1872, passa aussi quelque temps 
parmi nous. Il logeait, lui aussi, chez un pasteur, et collabo- 
rait avec Bellenger à un grand drame en douze tableaux qui 
commençait en juin 184S et s'ache\ait aux poteaux de Satory. 
Vallès le destinait à un théâtre de Londres; il en fit plusieurs 
lectures, une à Neuchâtel, notamment...; mais il ne put le 
caser nulle part. Je crois que Bellenger avait raison de le 
déclarer injouable et que Vallès fut mieux inspiré en mettant 
la première main à son Jacques Vin<rlras, né viable, celui-là. 

1. Eugène Protot est mort à l'hôpital Saint-Antoine en 1921. 



218 PHILKMON VIEUX DE LA VIEILLE 

— Vous pou\'ez même dire immortel. 

Fournery et Colomès me regardent pour savoir si je parle 
sérieusement. Ils se contentent d'aimer ou de ne pas aimer 
un livre et je devine qu'ils s'étonnent de la faculté que cer- 
tains s'attribuent de discerner le chef-d'ccuvre. 

(( Allons, tant mieux! » fait Colomès, plus ébloui qu'il ne 
veut le paraître, par ce rayon de soleil sur la proscription. 

Fournerv, lui, va son train : 

« La présence de Vallès n'était pas moins surprenante que 
celle de Pindy ou de Lefrançais. On les croyait morts. Les 
journaux avaient raconté leur exécution : Que dis-je! Des 
témoins apportaient des précisions? Vallès avait été fusillé 
rue Saint-Germain-l'Auxerrois... Quant à Lefrançais, un de 
ses amis, de passage à Lausanne, s'arrêtait stupéfait en l'y 
rencontrant. « ^'ous? Vous que j'ai vu... de mes yeux vu... 
tomber rue de la lianque, près de l'Hôtel du Timbre, sous 
les balles des soldats!... même que vous vous débattiez, en 
protestant que l'on se trompait... » 

« Et l'on s'était trompé, en effet. \ ictimes d'une ressem- 
blance vague, des malheureux avaient payé de leur \ie la 
fatalité d'être pris pour d'autres; et leur émotion légitime 
autorisait la presse de l'ordre à constater que les chefs de la 
Commune mouraient lâchement, en reniant jusqu'à leur 
nom! 

« Une légende encore répandue à Lausanne, nous représen- 
tait cachant l'or dont nos doublures étaient cousues. C'était 
pour mieux donner le change sans doute que nous travail- 
lions à la Hasude, aux appointements de cent ciiu|uante à 
deux cents francs par mois. Il est vrai que nous avions le 
parcours gratuit sur la plupart des lignes suisses... J'en pro- 
fitai pour visiter Hâle, Berne, Zurich, Fribourg, Neuchàtel, 
le lac de Thoune, et pour faire des excursions aux en\ irons 
de Lausanne. J'allais souvent voir Ferdinand Gambon, ancien 
représentant du peuple à la Constituante et à la Législative, 
proscrit de décembre, mais célèbre à la fin de rp>mpire seu- 
lement pour a\oir refusé de payer l'impôt. Les conséquences 



CHAPITRE SEPTIÈME 219 

de ce refus, vous le savez, furent la saisie d'une ferme qu'il 
avait dans la Nièvre et la vente de ses deux vaches. Vieux et 
sincère républicain, caractère droit trempé dans l'expérience, 
la réflexion et le désintéressement, « l'homme à la vache » 
était, par la tournure de son esprit ouvert aux idées géné- 
rales, bien supérieur à l'épisode qui lui a valu sa popularité. 
Agé d'une cinquantaine d'années et rhumatisant, il avait 
cherché dans la campagne, à (^hamblandc, l'exercice, le grand 
air et la paix. Il n'y était pas seul. Il avait auprès de lui deux 
créatures dévouées, la femme et la fille d'un de ses conci- 
toyens, Armand Fournier, honnête corroyeur condamné à 
cinq ans de prison, pour avoir, en avril 1871, proclamé la 
Commune et déployé le drapeau rouge à Cosne. M""" Four- 
nier, chez qui le dévouement était fonction organique, avait 
déjà donné sa mesure en servant d'intermédiaire entre les 
proscrits de 51. Son cœur se répétait. Toutes les proscriptions 
ont eu leurs Petites Sœurs : elle en était une, celle qu'il fal- 
lait à Gambon, pau\re, imprévoyant et vertueux. La maison 
qu'ils habitaient était plus que modeste, mais dans une situa- 
tion merveilleuse, en face des Alpes de Savoie, sur une hau- 
teur d'où l'on dévalait, en pente douce et verdoyante, jus- 
qu'au lac. Gambon partageait son temps entre la lecture et 
le jardinage et consacrait une partie de ses douze cents francs 
de rente, pas davantage, à l'impression et à la diffusion en 
France de ses brochures politiques. Toujours en blouse et en 
sabots, il jetait au vent la bonne semence de l'affranchisse- 
ment du travail par l'association. 

(( Quel bra^'e homme était ce parlementaire d'autrefois, au 
cœur ardent et aux mains pures! Vers la fin de la proscrip- 
tion, il se fractura une côte en tombant et Reclus vint le voir 
de Vevey. Il le trouva entre M"" Fournier et son mari qui, 
libéré, sans ressources, avait pris la place de sa fille mariée 
à un proscrit, Rodolphe Kahn. Les trois vieillards, pour 
vivre, taillaient, peignaient et décoraient \aillamment des 
galoches! Sa dernière heure venue enfin, la vieille barbe à 
qui son long apostolat avait coûté toute sa fortune, près de 



220 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

cinq cent mille francs, alla demander un grabat et une tasse 
de tilleul à des paysans. 

— \'ieilles barbes, soitl interrompt Colomès. Il y avait 
encore des bleuets et des coquelicots dans ces blés-là ! Qu'est-ce 
qu'on y trouve à présent? Des paillettes, mélangées à du 
sable et souvent à de la boue. Les démocrates comme Gambon 
perdaient dans la politique l'argent qu'on v gagne aujourd'hui. 

— L ne fois, rapporte !■ ournerv, quelqu'un amena à Cham- 
blande un réfugié russe, Serge Stepniak', ancien officier 
d'artillerie, instruit et riche, qui avait réussi à s'évader. Il 
plut beaucoup à (rambon (jui voulut lui laisser un sou\"enir 
de sa visite. Il décrocha du mur un petit poignard et le lui 
remit, sans se douter que cette arme allait changer de gaine. 
Stepniak, en ellet, préméditait l'exécution du chef des gen- 
darmes Mézentzef, qui avait entraîné, par son acharnement 
contre les révolutionnaires impliqués dans le procès des 193, 
la condamnation d'un grand nombre d'entre eux. C'est avec 
le poignard, cadeau de Gambon, que Stepniak s'exerça à 
transpercer des morceaux de drap ayant la forme d'un cœur 
et qu'il superposait, en prévision de l'amortissement du coup 
par un épais \ètement. Quand il fut prêt, le 4 août 1S7S, en 
plein jour, en pleine rue, à Pétersbourg, Stepniak aborda 
Mézentzef et le tua. Guillaume Tell, tirant de loin, n"a pas 
été moins adroit : a-t-il été plus courageux? » 

Fournery pose la question en reuNcrsant le fourneau de sa 
pipe, qu'il cure délicatement du petit doigt, et vide sur le 
parquet. Mais pour répondre. Golomès est trop attentif au 
geste d'humeur qu'il attend de Phonsine... Il la regarde et 
me regarde ensuite, tristement. Elle n'a pas bronché. 

Fournerv, cependant, rattache le fil que l'anecdote a cassé : 

« Le croiriez-vous? (^e (îambon dont Félix Fyat et Clu- 

seret cultivaient l'amitié comme un témoignage à décharge, 

1. De son vrai nom Kraflchinsky, Stepniak est le pseudonyme dont il a 
signé ses ouvrages. La Itussie souterraine, la Itussie sous /es Isar.s, etc. 
Né en 1852, il mourut en 1895, à Londres, victime d'un accident de chemin 
de fer. 



C H A 1' I r R E SEPTIÈME 221 

cet homme sans fiel détestait le doyen d'âge des membres de 
la Commune, Charles Beslay, le vieux socialiste proudho- 
nien, son collègue en 48 à l'Assemblée'. 

« Il a voté deux fois l'expédition de Rome et gardé la 
Banque de France pour les ^'e^saillais, s'écriait Gambon; 
qu'on ne me parle pas de lui! » 

« Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. J'étais 
moins sévère pour le père Beslay, comme nous l'appelions 
familièrement. Si arriérées que fussent ses théories socia- 
listes, il s'était ruiné en les mettant en pratique. Il apparte- 
nait à l'Internationale; il avait présidé la première séance de 
la Commune et prononcé le discours d'ouverture..., tout ça 
pour se trouver, au lendemain de la défaite, entre l'enclume 
et le marteau. Les vainqueurs, en effet, faisaient dire dans 
les feuilles à leur dévotion qu'il devait à la Banque plus 
qu'elle ne lui devait, aux 300. 000 francs qu'il avait reçus pour 
la sauver venant s'ajouter 12.000 francs de rente viagère... 
Fa les vaincus ne lui pardonnaient pas davantage, outre cette 
trahison, d'avoir protesté contre la démolition de la maison 
de Thiers. 

« A quoi le vieux répondait aux uns et aux autres : « Ai-je 
jamais caché que je considérais comme un désastre irrépa- 
rable l'occupation de la Banque de France, citadelle du 
capital et du privilège d'émission, deux choses aussi néces- 
saires à la Commune qu'au gouvernement de Versailles? 
Si mes services déplaisaient, que ne m'a-t-on remplacé? 
Or, vous m'avez, au contraire, maintenu instamment à 
mon poste et je me suis borné, somme toute, à exécuter vos 
ordres. Quant à la récompense honteuse qu'aurait reçue 
ma modération, aucune calomnie ne prévaudra contre ceci, 
qui est la vérité : je suis entré à la Commune et j'en suis sorti 
les mains \ides. Je ne m'en glorifie pas; je n'ai fait que mon 
devoir. » 

— Langage loyal, approuve Colonies. La faute imputée à 

1. Gambon est mort à Cosne en 1887 et Ch. Beslay à Neuchâtel en 1878. 



222 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Beslav était celle de la Commune tout entière. C'est elle évi- 
demment qui porte la responsabilité de la saisie conserva- 
toire reprochée à son délégué. Il avait raison : il ne tenait 
qu'à elle de lui retirer sa confiance, du moment qu'elle ne 
l'en jugeait plus digne » 

Fournery reprend : « Rien ne m'empêchait donc d'aller 
voir le père Beslav à Neuchàtel, où il s'était fixé, autant à 
cause des relations qu'il y avait, que pour donner suite à une 
interminable procédure. Promoteur de l'exploitation des 
voies ferrées en Suisse, il soutenait une réclamation contre 
la Compagnie avec laquelle il avait passé un traité relatif à 
la concession du tronçon de ligne qui relie Fontarlier à Neu- 
chàtel. « Je suis coutumier de ses déboires, me disait-il; déjà 
p]mile Pereire m'a soufflé l'entreprise du chemin de fer de 
Saint-Germain. » 

« Rien ne le décourageait. D'une verdeur et d'un entrain 
extraordinaires, il s'était, au début de la guerre, à soixante- 
quinze ans, engagé dans un régiment de ligne; et à Neu- 
chàtel, il se préoccupait de réaliser une \ieille utopie à lui : 
la fondation d'une banque populaire destinée à faire pénétrer 
le crédit dans les régions où il était encore inconnu. 

« Il habita d'abord une maison de campagne, dans le quar- 
tier de Trois- Portes. Il me recevait cordialement. Les 
attaques de ses adversaires, pas plus cjue les tourments d'une 
incurable infirmité, n'altéraient la bonne humeur du vieux 
Breton humanitaire. Les proscrits qu'il n'aidait pas de ses 
conseils, il les assistait de sa bourse. Oublions ses erreurs; 
c'était la figure d'un homme de bien. Quelle que soit son 
ambition, le riche la purifie quand, venu à nous les mains 
pleines, il s'en retourne les mains vides et sans regret! 

— C'est égal, observe Colonies, ne trouvez-vous pas drôle 
que la République bourgeoise d'aujourd'hui ait honoré 
Gambon, du (Comité de Salut Public, et n'ait pas honoré 
Beslay, l'ange gardien de ses coffres et le vétéran de la Défense 
nationale, en donnant son nom à une rue? 

— La bourgeoisie en corps a les mêmes défauts que dans 



CHAPITRE SEPTIÈME 223 

ses éléments, dis-je : elle pardonne difficilement les services 
rendus. 

Fournery en termine avec Beslay : « Il s'éteignit en 1S78, 
dans sa quatre-vingt-troisième année, en rêvant l'alliance de 
la bourgeoisie et du prolétariat... comme si cette alliance ne 
s'était pas faite, une fois au moins — sur son dos! Et l'illu- 
sion de sa vie ne put même pas germer sur sa tombe ouverte. 
Les communards réunis pour saluer sa dépouille, furent 
bâillonnés par le préfet de Neuchàtel, nommé Gerster. Pindy 
le chansonna même, sur l'air de Fualdès : 

Son fils, que le diable emporte, 
Murmurait V De profundis. 
Pour qu'son père, en paradis. 
Pût entrer par la grand'porte. 

« Car il est bon de dire que Gerster exécutait les volontés... 
non pas du défunt, mais de son fils, François Beslay, rédac- 
teur en chef du journal conservateur et clérical : Le Fron- 
çais. Qu'est-ce que vous en pensez, citovenP 

— L'inquiétude des pères ne devrait pas être de savoir qui 
leur fermera les yeux, mais comment on les leur fermera. 

— C'est bien vrai », fait Colonies. 

Fournery, ayant rebourré sa pipe, repart en fumant, jus- 
qu'au prochain arrêt. 

« Parmi ceux des nôtres que Neuchàtel abritait encore et 
qui s'y débrouillaient tant bien que mal, je me rappelle Fran- 
çois Kufîner, un habile ciseleur, du Comité d'artillerie, sous 
la Commune; le Marseillais Bastelica, typo à l'imprimerie 
(iuillaume; Abraham Dargère, Lyonnais, peintre-décora- 
teur, qui s'étonnait de l'indifférence des conseHs de guerre à 
son égard, devant Huguenot, ex-substitut, et Decron, ses 
collègues à la préfecture de police. Huguenot donnait des 
leçons dans un pensionnat et Decron, architecte, participait, 
pour le département cantonal des tra\aux publics, à la con- 
struction de la salle du Grand Conseil et à la restauration de 



224 P H I L K M O N \' I E l' X DE LA VIEILLE 

la Collégiale. Enfin, c'est également à Neuchâtel, au lieu dit 
la Cassarde, qu'avait planté son piquet Gaffiot, condamné 
parla Cour d'assises de Saône-et-Loire à la déportation dans 
une enceinte fortifiée, pour avoir agité le Creusot. Vannier 
de son état, il en fit même commencer l'apprentissage à son 
ancien maire, Dumay, ainsi qu'à Benoit Malon, que j'ai vu 
fabriquer des paniers assez bien, ma foi. (^ar il passa quelque 
temps à la Cassarde, lorsqu'il eut quitté Genève. 

— Où ses hôtes, Charles Perron, sa jeune femme et sa 
sœur, n'eurent guère à se louer de lui, note au passage 
Colomès, qui n'estime pas Malon. Il portait bien son prénom : 
Benoît. Il était doucereux, cauteleux, double et il enjôlait 
les femmes, malgré son zézaiement et sa tenue négligée. Il 
avait, dans son enfance, gardé les vaches, comme Prou- 
dhon; mais le génie et la haute moralité de Proudhon lui 
firent toujours défaut. 

— Je présume, en effet, déclare Fournery, que Malon, à 
Neuchâtel, chez Gaffiot, songeait moins à se procurer des 
moyens d'existence en tressant des corbeilles, qu'à rejoindre 
M""" André Léo dans le Tessin et à compléter auprès d'elle 
une instruction insuffisante pour faire métier d'écrivain et 
d'économiste politique. Je ne le diminue pas en disant ça. Il 
sa\ait autant d'histoire socialiste qu'elle, qui a\'ait été à bonne 
école; mais elle savait plus de grammaire que lui, qui s'était 
décrassé tout seul. 

— « Ça... il faut le reconnaître!» s'écrie Colomès, qui 
aime chez les autres les qualités qu'il a. 

Au fond, il reproche surtout à Malon d'avoir abandonné 
l'outil pour la plume et concilié l'exposé des bons principes 
avec la pratique des mauvais. 

« C'est au mois de novembre 72, poursuit Fournery, que 
la petite république cantonale sous la sau\cgarde de laquelle 
nous nous étions placés, me révéla le mécanisme bien simple 
de l'expulsion, en invitant plusieurs d'entre nous qui habi- 
taient la Croix-d'Ouchv, à quitter immédiatement le beau 
pays de ^'aud. Ils s'y tenaient pourtant bien tranquilles. La 



C H A 1' I T R K S E 1' i I K M E 225 

libre Helvétie ne leur en fit pas moins l'honneur de croire 
qu'ils menaçaient sa sûreté. Puis, ce fut Pindy qui s'en alla, 
en quête d'un travail plus régulier et plus rémunérateur que 
la menuiserie ou la bijouterie en faux, dont il avait essayé 
de vivre à Lausanne. 

« Enfin au mois de mai 73, la liquidation du chemin de fer 
de la Suisse Occidentale étant terminée, le personnel de Paul 
Pia se dispersa. Lefrançais, Montels, Teulière, Delorme, 
retournèrent à Genève, avec Pia, qui s'y établit marchand 
de tableaux, avant d'aller diriger une exploitation de mines 
d'anthracite, à Grône. Maître se rendit en Roumanie, pour y 
professer le français et les mathématiques'; Dessesquelle et 
Jaclard rejoignirent Protot et Hricon à Berne'; Alcide Oli- 
vier trouva un emploi dans le Valais; Londres engloutit, 
après Vallès et Bellenger, Adolphe Clémence, qui ne put 
donner suite à son projet d'y ouvrir un atelier de reliure ^ 

« J'eus alors l'idée de rentrer en France... mais je changeai 
d'avis à la nouvelle de ma condamnation par contumace à la 
déportation simple. Un ami l'avait vue. par hasard, affichée 
à la Mairie de mon arrondissement. Je préférai me déporter 
moi-même à Bruxelles. J'y bricolais depuis cinq mois, lors- 
que je fus, un beau matin, l'objet d'un arrêté d'expulsion. Ma 
présence effrayait la Belgique et son roi ! Avouez qu'il y avait 
de quoi se rengorger... Mais je n'en fis rien. En France, la 
chute de Thiers et l'avènement de Mac-Mahon au pouvoir 
n'augmentaient pas les chances d'amnistie, au contraire! Le 
maintien de l'ordre moral exigeait notre éloignement. Je me 
remis en route, comme le Juif errant et aussi léger d'argent 
que lui. Le but de mon voyage était Vienne, en Autriche, où 
je savais rencontrer Rogeard et Aristide Barré, avec Hugue- 
not venu de Xeuchâtel et Sachs, tous deux anciens substituts 

1 Gustave Maitre (1841-1911) Fut, de 1888 à 1905, professeur d'allemand 
à l'Kcole Colbert. 

2. Paul Bricon, docteur des facultés de Strasbourg, Genève et Paris, mort 
en 1889, assistant du D' Bourneville, à Bîcêtre. Il donna, l'un des premiers, 
l'exemple de l'incinération. 

'i. Adolphe Clémence, mort en 1889. 

15 



22() !• Il I L É M O N V I E l' X DE LA V I E I L L l- 

de Higault. qui donnaient des leçons de français. Quant à 
Barré, habile ciseleur, auteur de travaux d'art qui valurent 
souvent à ses patrons les plus hautes récompenses dans les 
expositions, il gagnait largement sa vie. Il avait fait venir 
de Londres, à ses frais, son ami C.halain, qui se disait orfèvre 
et n'était pas même un bon tourneur en cuivre. Il ne fut pas 
moins prétentieux, d'ailleurs, à l'Hôtel de Ville, où il repré- 
sentait les Batignolles, et la Commission de sûreté générale, 
dont il fit partie. Harré. lui. avait rempli les fonctions de 
commissaire à la permanence de la Préfecture de police. 
Je n'ai pu retenir cette exclamation : « Tous, alors! » 

— Tous... quoi? me demande le candide Fournery. 

— De la justice ou de la police I Je croyais que Genève 
offrait la collection complète, ou à peu près, des anciens 
magistrats de la (A)mmune. Ouvriers et fils de bourgeois s'y 
consolaient entre eux de leur mise en indisponibilité. Songez 
qu'il y a\ait là tous ceux c|ui \ icariaient à la préfecture de 
police, autour de Higault : l'.dmond Lc\ raud, directeur de 
la première division; Clermont, chef du personnel; Fouet, 
directeur du Dépôt; Ots, secrétaire du Comité de Sûreté 
générale: puis, la foule des commissaires; Louis Piot, au 14"; 
Arthur Piéron, au 13" ; Copréaux, au S' ; Bochard. au Palais 
de Justice; François Guyon , à la Justice; Eugène Bras, 
Pilotell. Supplicv, qui ceignit l'écharpe au Creusot ; (>hol, qui 
la portait à Lvon; Faurc, qui paradait avec à Saint-Etienne; 
Labrunièrc de Médicis, agent subalterne: Deconvenance, juge 
de paix; Bricon, juge d'instruction, Jules Flamet;... et tous 
ceux que j'oublie! Et voilà que nous retrouvons à Vienne la 
Sûreté générale, le Cabinet du Procureur et la Permanence 
de la préfecture! Serait-il donc vrai que la (Commune fut 
surtout, comme on l'a dit, un gouvernement de police? 

— Non. répond en souriant Fournery; cela prouve simple- 
ment que l'homme enclin à faire aux autres ce qu'il n'aime 
pas qu'on lui fasse, révèle cette aptitude sous n'importe quel 
régime. Toujours ost-il que le cas de Chalain détermina ma 
nou\ elle résidence. 



CHAPITRE SEPTIÈME 227 

« Si celui-là, me dis-je, est capable là-bas de faire un 
orfèvre, pourquoi n'y exercerais-je pas un des métiers dont 
j'ai au moins la notion? 

« Et je partis. Hélas! je ne restai à Vienne que le temps de 
m'aboucher avec mes compatriotes. 

« Quinze jours après mon arrivée, en août 73, je recevais 
comme eux mon congé en bonne forme. Cette fois, c'était la 
maison de Habsbourg, s'il vous plaît, qui nous regardait 
comme un danger pour elle! Broglie avait été plus persua- 
sif que Jules Favre. 

« Chalain fut conduit à la frontière bavaroise, d'où il gagna 
Genève; Benjamin Sachs, Barré et son beau-frère Hugue- 
not, dont la femme était près d'accoucher, partirent pour 
l'Angleterre; Rogeard, l'auteur des Propos de Lahiénus, 
traîna ses cinquante-deux ans à Pest, en Hongrie, où végé- 
tait déjà Fraenkel. l\ y donna des conférences et des leçons; 
les conférences pour s'acheter une redingote et les leçons 
pour l'user. Je ne voulus pas déchoir, pour ma part en 
affrontant un Monténégro quelconque, après m'être élevé 
dans l'échelle des nations que j'inquiétais, de la Belgique à 
l'Autriche. Entre l'Allemagne et la Russie, empires, je n'hé- 
sitai pas longtemps : j'optai pour l'Allemagne. J'étais curieux 
de vérifier les raisons que l'on alléguait pour expliquer nos 
revers et de savoir si réellement c'était le maître d'école qui 
nous avait battus. Un copain, Drouchon, enfant de Metz, 
directeur du matériel d'artillerie sous la Commune, après 
avoir travaillé avec Avrial et Langevin à Bockenheim, dans 
une fabrique de machines à coudre, s'était établi fabricant de 
porte-monnaie à Ortenbach, près de Carlsruhe. Je tombai 
chez lui, il m'embaucha, et je forgeai bientôt, comme si je 
n'avais jamais fait que ra, l'outillage nécessaire pour décou- 
per les pièces autrement qu'à la main. 

— Jolie besogne! mâchonne Colonies, que tout ramène à 
ses moutons. 

— Nos hôtes ne la iiiéprisaiont |k»s, eux, loin de là! dit 
Eournery.Hs se félicitaient plutôt de notre concours. Je crois 



22.S P II I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

que rinfluence du maître d'école allemand sur notre défaite 
est une blague. L'Allemand est plus apte à profiter de la 
victoire qu'à la remporter. C'est un bon élève en tout. Il 
s'instruit en regardant, en écoutant et en imitant. Il apprend 
autant des maîtres étrangers qu'il se donne, que de ses com- 
patriotes. Nous lui épargnions la peine de se déranger et il 
nous en exprimait sa satisfaction. Mais, en ce temps-là, j'étais 
jeune et je ne tenais pas en place. J'aimais mieux rouler que 
d'amasser mousse. Avrial et Langevin, membres de l'Inter- 
nationale et de la Commune, avaient rencontré à la brasse- 
rie où ils se réunissaient, un brave et riche Alsacien nommé 
(iœtz, qui leur procura amplement de quoi fonder à Schil- 
tigheim, près de Strasbourg, une usine de constructions 
mécaniques. Ils s'adjoignirent Thouvenot, un excellent 
ajusteur, qui a\ait fait partie, avec eux, du svndicat des 
mécaniciens, fondé en 68, et Sincholle, un ancien élè\e de 
l'École centrale, à qui la Commune avait confié la direction 
des Kaux et des Égouts. 

« Les découvertes de Pasteur relatives à la fermentation 
avaient bouleversé l'industrie de la bière, et obligé les bras- 
seurs bavarois eux-mêmes, jusque-là sans rivaux, à transfor- 
mer leur matériel. La maison Avrial et (>" regut bientôt assez 
de commandes pour occuper une trentaine d'ouvriers. Je fus 
(lu nombre, avec quelques autres réfugiés, tels que Quinet, 
chauireur. Houcharrat. Ln 1<S74, nous recueillîmes, en qualité 
de comptable, l'ancien délégué aux Finances, Francis Jourde, 
évadé de la Nouvelle-Calédonie en même temps que Roche- 
fort, Olivier Pain, Paschal (irousset, Hallière et (ïranthille. 
A noter que tous les cinq vinrent à Strasbourg, mais à des 
époques différentes et séparément. Leur affection mutuelle, 
inél)ranlable dans le malheur, avait fléchi sous le fardeau de 
la liberté, et fait naufrage aux premiers brisants de la route, 
(^'est à Strasbourg que l'architecte Hallière fit imprimer ce 
qu'il appelait leur Voya<re de Circumnavigalion, et ce fut 
un autre réfugié, Ciaston Save, jeune peintre, élève de Gleyrc, 
qui illustra le volume. Enfin, nous vîmes passer Bastien 



CHAPITRE SEPTIÈME 229 

Granthille, courtier en vins, comme le général Crémer, qui, 
mis à la réforme, réconfortait les Allemands qu'il avait vain- 
cus à Nuits, en leur plaçant nos bordeaux. 

« Strasbourg était alors un relais de voyage pour les pros- 
crits qui allaient de Londres ou de Bruxelles à Genève, et 
vice versa. Ils trouvaient bon accueil auprès des vieux répu- 
blicains et des protestataires d'Alsace. Les premiers n'ou- 
bliaient pas que la plupart des exilés avaient été les adversaires 
déterminés de l'Empire, et les autres étaient d'autant plus 
portés à excuser la Commune, qu'ils y voyaient une patrio- 
tique protestation contre une paix humiliante et l'abandon 
de deux provinces. Ils se souvenaient que, seuls à l'assemblée 
de Bordeaux, Rochefort, Ranc, Malon et Tridon s'étaient 
refusés à envisager l'annexion de l'Alsace à la Prusse. 

« Une caisse de secours alimentée par la vingtaine d'entre 
nous qui travaillaient, aidait, en outre, les camarades traver- 
sant Strasbourg à poursuivre leur voyage. Beaucoup n'al- 
laient pas loin. Quiconque maniait adroitement ledécoupoir 
et le martinet, se faisait aisément embaucher soit à Bocken- 
heim, soit à Pforzheim, dans les ateliers où l'on s'était mis à 
fabriquer la bijouterie en faux et l'article de Paris... D'autres 
cherchaient ailleurs. Faltot, qui avait commandé le Fort de 
Vincennes, était employé à la construction de la nouvelle 
voie ferrée Saverne-Wasselone; l'ancien chef de bataillon 
Winant devenait entrepreneur de travaux publics à Metz; 
une usine importante de Thann s'attachait comme ingé- 
nieur Lalance, qui, de concert avec Avrial, avait installé 
au sommet de l'Arc de Triomphe l'éphémère batterie d'ar- 
tillerie réduite au silence après quelques décharges, le 
matin du 23 mai... Enfin les Alsaciens recouvraient un des 
leurs, en la personne de Charles Keller, ingénieur, origi- 
naire de Mulhouse. 

— Un des plus braves cœurs que je connaisse, amplifie 
Colomès, et un vrai pouaie, celui-là 1 Membre de l'Interna- 
tionale, blessé pendant la bataille de mai, il s'était d'abord 
réfugié à Berne. (>'estlà qu'il composa ce magnifique Chant 



230 P H I L É M O N V I E f X DE LA VIEILLE 

du Travailleur, dont James Guillaume a écrit la musique. 
Nancy lui doit aujourd'hui sa maison du Peuple. Kncore un 
de ces républicains de la vieille école, qui ouvraient la main 
pour donner seulement'. 

— Mais c'était naturellement à Strasbourg que nous étions 
le plus nombreux, continua Fournery. Il y avait là, venant 
de Neuchàtel, Bastelica, typo au Journal d'Alsace; Favy, 
fondeur en bronze, Cîrison, artiste peintre. Minet, peintre 
sur porcelaine, Adam, lithou;raphe, Moreau-Montéléon, repré- 
sentant de commerce, le père Légalité, serrurier, les frères 
Closmadeuc, dont l'un avait été receveur au premier bureau 
de rp]nregistrement et du Timbre... 

Je m'exclame : — Sous la Commune?... 

— Mais oui. Puisqu'on vous dit que tous les services désor- 
ganisés par la fuite à Versailles et réorganisés par nous, 
fonctionnaient à souhait. Enfin, Georges Ca\'alier, surnom- 
mé par Vallès Pipe-en-Bois, et célèbre pour avoir troublé la 
première représentation A" Ilenrielle Maréchah fit halte aussi 
à Strasbourg. Ingénieur de mérite, chef du ser\ ice des voies 
et promenades pendant six semaines, le pauvre garçon n'en 
était pas plus fier pour ça. Expulsé de Bruxelles, où il colla- 
borait avec Vaughan à des journaux et à des pièces de 
théâtre, il resta peu de temps parmi nous et fut, dans la suite, 
correcteur à l'Express de Mulhouse, où Ledrux était typo. 
II y avait encore à Mulhouse Emile Wûrth, le juge d'instruc- 
tion qui assistait à l'exécution de Weysset, le 2'i mai, sur le 
Pont-Neuf; un doreur, (ioltz, et un artiste lyrique, Emile 
Digard, expulsé de (îenè\ e. Il le fut également de Mulhouse, 
d'ailleurs, comme les autres, sauf Cavalier, qui obtint un 
sauf-conduit pour aller mourir à Paris, tué, disait-il, par son 
sobriquet. 

— Le petit bossu de la (Commune, l'acariâtre Vésinier. n'a 
pas succombé au sien : liacine de huis... ; mais il est tout de 

1. 11 a publié chez Lemerre, sous pseudonyme de .Jacques Turbin, deux 
vc.lumes de poésies : Du fer (1897). A l'Oreille (1899). Il est mort à Nancy 
en 1913. 



CHAPITRE S K P T I È M K 231 

même vrai qu'une ressemblance naturelle confère le moins 
enviable des titres à ce brevet de popularité qu'est la tète de 

P'pe- 

— J'ai gardé un bien bon souvenir de Strasbourg, dit 
Fournery. (]e fut autrefois une ville libre. I*]lle eut son auto- 
nomie. C'est encore dans l'air. Les villes sont grasses ou 
maigres, avenantes ou revèches, comme les gens. Strasbourg 
est une cité plantureuse, saine et cordiale. FA le front élevé 
que lui fait son Munster! Il rayonne d'intelligence. 

— C'est l'œuvre des hommes, ce n'est pas l'ouvrage des 
machines! interrompt Colonies. 

— Non. Que d'heures j'ai passées à flâner au bord du 
Rhin, à Kiel, ou bien par les rues aux noms jolis de la Mé- 
sange, de l'Arc-en-Ciel, de la Nuée bleue, des Dentelles!... 
Ah ! la Petite France, les Ponts Couverts, les quais silencieux, 
les anciennes demeures à pignons, à tourelles et à lanternes 
en saillie : le quartier des tanneurs avec ses maisons à pans 
de bois, leurs encorbellements, leurs séchoirs, leurs triples 
greniers..., et ce qui restait aux façades, aux portes datées et 
surmontées de bas-reliefs, dans les cours à galeries de bois...; 
ce qui restait de l'activité de jadis : une enseigne sculptée, 
des armes parlantes, des attributs de métier, un lion, un ours, 
un faucon, une grenouille, un dragon, des ciseaux de tail- 
leur, une salamandre, une rose!... » 

Brave Fournery! (^omme on oubliait, en l'écoutant, sa 
crasse ineffaçable! Comme la mésange chantait dans le buis- 
son de sa bouche, et quelle rose parfumée s'épanouissait aux 
pincettes de ses doigts! 

Il se tourne vers Colonies et dit encore : 

— Et puis, tu sais mon admiration pour les romans d'Erck- 
mann-Chatrian. Je les dévorais, en 65, à leur apparition en 
livraisons illustrées par Hiou et Théophile Schuler, le bon 
Schuler, de Strasbourg, comme Hrion. qui interpréta si heu- 
reusement les Misérables, que je ne peux plus séparer le 
texte des images. C'est Erckmann-Chatrian qui m'ont fait 
aimer l'Alsace...; et tel est leur immortel attrait qu'ils la 



232 1' II I I. É M O N V I K l X DE LA VIEILLE 

feront aimer encore, de confiance, à leurs futurs lecteurs. On 
ne chante plus, comme après la guerre : 

^'f^lls ave: pu germaniser la plaine... 

« Dommage I On pourrait compléter ainsi ce refrain 
fameux : «... Mais les Contes populaires et les Romans alsa- 
« ciens, vous ne les germaniserez jamais! » C'est comme les 
médaillons qui suspendaient, dans le temps, au cou des fem- 
mes, le portrait, dans toute sa jeunesse, d'un être chéri... et 
perdu! Les livres d'Erckmann-Chatrian nous conservent la 
figure d'une Alsace que nous n'avons pas connue, dont nous 
ne parlons plus..., mais qui n'en est pas moins le hijou de 
famille par excellence! » 

Je l'eusse embrassé, rien que pour l'amour d'Erckmann, 
qui a décoré de peintures toujours fraîches l'émail des vieux 
cadrans! 

Mais I\)urnerv tourne court. 

— Malheureusement, l'endroit où l'on se trouve le mieux 
est toujours celui qu'il faut quitter. Nous étions bien tran- 
quilles; nous ne faisions de mal à personne, lorsque la lourde 
patte prussienne s'abattit sur nous. Au mois de mars 1S7H, 
Avrial, .lourde', Langevin, Boucharrat, Sincholle, Légalité... 
et votre serviteur, reçurent, un beau matin, l'ordre de démé- 
nager dans le plus bref délai. Inexplicable décision, qui 
demeura inexpliquée. Le commissaire de police, faute de rai- 
sons plausibles, n'invoquait-il pas contre Sincholle le fait 
d'avoir, un soir, au café, dessiné à la craie, sur une ardoise, 
la colonne Vendôme, afin de montrer comment on s'y était 
pris pour la renverser! En vain, les victimes demandèrent 
les motifs réels de l'arrêté d'expulsion; en vain, quarante 
notables commerçants signèrent une pétition sollicitant tout 
au moins un sursis en faveur d'honnêtes gens qui avaient 
mérité l'estime générale. Peines inutiles. « Tu la troubles, 

1 .lourde est mort à Nice en 1S93 et Avrial à F'écamp, en 1904. 



CHAPITRE SEPTIÈME 233 

« disait cette bête cruelle... » Il fallut liquider... à des condi- 
tions avantageuses seulement pour les Allemands, nos suc- 
cesseurs. Ils s'enrichirent de nos dépouilles... ce qui éclaircit 
un peu le mystère. Cherche à qui le crime profite... Bref, 
Gros-Jean comme devant, avec juste de quoi payer son 
voyage et vivre pendant un mois, chacun tira de son côté. 
Langevin et Jourde passèrent l'un en Angleterre et l'autre 
en Belgique ;T hou venot nous avait déjà quittés pour aller tenir 
un commerce de chaussures à Forbach; Sincholle put se 
terrer à Strasbourg, où il donna des leçons et prépara des 
jeunes gens à l'Ecole Polytechnique: Avrial porta à Genève, 
où il comptait beaucoup d'amis, l'accablement d'un homme 
qui sent que la chance vient de tourner à jamais contre lui. 
Quant à moi, j'arrivai à Berne pour y apprendre la mort de 
Bakounine et pour assister à ses obsèques, le 3 juillet. Il était 
venu, quinze jours auparavant, réclamer les soins de son ami 
le docteur Adolphe Vogt, un des frères de Karl. Mais le 
grand agitateur était condamné à mort, cette fois, pour tout 
de bon. Il avait soixante-deux ans. Malade et las, il vivait 
depuis deux ans, apaisé, à Lugano. Il avait fini sa tâche d'élé- 
ment. Il tombait, comme le vent, après avoir soufflé en tem- 
pête et tout fauché, tout renversé, tout déraciné sur son 
passage. Herzen disait bien : une avalanche! De la clinique 
où il était mort, son corps fut transporté à l'hôpital de l'Ile, 
puis, de là, au cimetière, jusqu'où j'accompagnai son convoi. 
Klisée Reclus, James Guillaume, Paul Brousse, et un ouvrier 
de Berne, parlèrent sur sa tombe. Mais c'est après la céré- 
monie que fut rendu le plus bel hommage à Bakounine. Un 
autre écrivain russe l'a appelé un prinlemps perpétuel. Il 
pouvait en être un, si sa dépouille exhortait à la concorde, à 
l'oubli des dissentiments personnels, à l'union des travailleurs 
des Deux-Mondes, en vue de leur émancipation, (^e lut le 
vœu des assistants, qui représentaient cinq nations et diffé- 
rentes fractions du parti socialiste. Hélas! serments d'héri- 
tiers! Autant en emportait l'impétueux Bakounine! On ne 
donna même pas suite au projet d'ouvrir une souscription à 



234 P n I L É M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

cinq centimes, chifl're maximum, dans le but de placer sur sa 
tombe une pierre portant simplement son nom et les dates de 
sa naissance et de sa mort. 

— Chose superflue, en etlet, dis-je. Le nom de Bakounine 
est gravé en vous et le printemps perpétuel est hostile, par 
définition, aux lourdes pierres sous lesquelles rien ne peut 
refleurir. 

— C'est encore bien \rai, lait Colonies. 

— A partir de ce moment-là, reprit Fournery, je mangeai 
de la vache enragée, en \eux-tu, en \()ilàî La proscription 
en Suisse s'était partout renouvelée. Llle jouait aux quatre 
coins. J'allai de-ci, de là... Je fus homme de peine; je tirai le 
soufflet de la forge, chez un serrurier qui fabriquait des lits 
de fer et des voitures d'enfants..., et je peignais et bronzais 
ces lits et ces voitures, pour me reposer. Je me rappelle un 
jour de l'an, à Bicnne, où je mangeai sur mon pain des mar- 
rons glacés que m'avait donnés un camarade, commis chez 
un confiseur. Une autre fois, à Xeuchàtel, un liquoriste me 
chargea de lui cueillir des baies de genévrier, dans la mon- 
tagne. Mais il aurait fallu les cueillir dans le courant de 
septembre; nous étions en octobre; la moitié de ma récolte 
fut perdue et le liquoriste me retint deux francs sur les cinq 
qu'il m'avait promis. 

« Je tournai encore la roue chez un imprimeur, à raison de 
trente centimes l'heure. Je posais chaque soir les volets et 
les enlevais chaque matin, par-dessus le marché. Enfin, à 
Fleurier, dans le Val do Travers, je tins les livres d'un petit 
commissionnaire en marchandises qui ne me donnait que le 
logement, la nourriture et le blanchissage. Bientôt, d'ailleurs, 
m'ayant jugé bon à toutes sauces, il me fit courir dans la 
neige à travers les montagnes, chez les repasseurs, guillo- 
cheurs, graveurs et polisseurs, auprès desquels je remplis- 
sais Voïflce de pommeau, nom qu'on donne dans l'horlogerie, 
aux petits messagers. 

« Neuchatel, où je revins ensuite ne me gâta pas davantage. 
On n'y entendait plus, à la Grande Brasserie, Courbet chanter 



CHAPITRE SEPTIÈME 235 

au piano, accompagné par Alexis Berchtoldt, qui avait 
suivi en exil son neveu Léon, après s'être compromis avec 
lui à l'Ecole Militaire, en secondant Razoua... (Léon Berch- 
told surveillait des travaux de chemin de fer, à Morat.) Le 
31 décembre 1877, le peintre d'Ornans mourut à la Tour-de- 
Peilz. Son père vint recueillir sa succession et coucha tout 
habillé sur ce qu'il trouva d'or au logis. Aujourd'hui, la 
tombe de Courbet est, m'a-t-on dit, abandonnée... Il a pour- 
tant laissé de la famille, une sœur...' 

« Quant à Elysée Reclus, mis en liberté en 1872, à la requête 
des Sociétés de Géographie d'Europe, après a\oir été pro- 
mené pendant neuf mois, de prison en prison, il s'était d'abord 
retiré à Lugano, dans une antique villa délabrée, au flanc de 
la montagne de San Salvatore. 11 y avait pour voisin Arthur 
Arnould, qui vivait de soleil et d'^au fraîche, dans ce pays 
admirable, en écrivant son Histoire de la Commune. Mais 
en 187'4, Reclus perdait sa seconde femme en couches, et 
c était, disait-il, sa jeunesse qui s'enfuyait avec le cher com- 
pagnon qu'elle avait eu..., si cher qu'il continuait à signer sa 
correspondance intime de leurs deux prénoms accolés : Ely- 
séc-Fanny... Veuf, il allait a\ec ses deux filles s'installer à 
Vevey... Plus tard, il établit sa résidence à Clarens, sur les 
bords du lac, où il acheva de payer, par quinze ans d'un 
labeur glorieux, sa dette de reconnaissance envers l'Europe, 
représentée par les savants qui a\aient intercédé pour lui. 

« Il eut successivement pour secrétaires ou collaborateurs, 
quatre communards : Guérin, Emile Rigolot, Lefrançais et 
André Slom, outre (Charles Perron, notre ami genevois, car- 
tographe', et Léon MetschnikofL 

«J'aurais aimé à voir souvent Reclus, qui fut une des plus 
parfaites boussoles que l'homme libre ait jamais eues; mais 
on avait toujours peur de le déranger. « Il travaille comme 

1. Depuis que cette sœur est morte (1915) le cimetière d'Ornans a reçu 
la dépouille de l'artiste. 

2. Mort en 1909, conservateur au dépôt des cartes, à la Hibliothéquc de 
Genève. 



236 P H I I. K M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

une causeuse, » disait Courbet. Et c'était vrai. Mais la tour 
où celui-là s'enfermait était percée de portes et de fenêtres, 
et quand il y apparaissait la main tendue, le regard chaud, 
le cœur bondissant vers vous, on se sentait plus courageux 
et meilleur. Il exprimait autre chose que la joie de vivre : 
la dignité. Son idéal de justice et de bonté, ce qu'il appelait 
son héros intérieur, n'était pas casanier, se répandait et 
environnait sa personne d'une atmosphère salubre. On faisait 
une cure d'altitude morale auprès de lui. 

« Son frère, Elie, condamné à la déportation dans une en- 
ceinte fortifiée, pour avoir protégé la Bibliothèque nationale, 
se réfugia d'abord à Zurich, avec sa femme et ses fils. « Le 
communard et la pétroleuse, écri\ait-ilà ses amis, ont échoué 
dans une pension de demoiselles !» Il était de la même trempe 
qu'Elysée, avec moins de rayonnement. Je ne l'ai connu, en 
exil, ni à Zurich, ni à Londres. 

— Hegrettez-le, dis-je, car vous n'auriez pas moins vénéré 
cet autre héros moderne, cet homme de grand savoir, dont 
la devise, à laquelle il demeura fidèle : « Surtout, garde-toi 
bien de réussir! » bafouait le sens pratique de ses contempo- 
rains et de leur descendance '. 

— Je rencontrais encore avec profit Georges Henard, ex- 
secrétaire de Hossel. Brillant élève de l'Ecole normale, il avait 
commencé, dès son arrivée en Suisse, parobtenirau concours 
la place de maître au collège de Vevey. Il fut nommé ensuite 
professeur de littérature à la Faculté des lettres de Lausanne. 
Il y passa vingt-cinq ans. Etant donnée l'importance de l'élé- 
ment cosmopolite dans une Université comme celle-là, on 
peut admettre que les élèves de Renard ont propagé dans le 
monde entier ses leçons'. 

— Ainsi Hugo a eu raison de dire que l'idée française 



1. Élie et Elisée Reclus, mr)rts à Bruxelles, le premier en 1904, l'autre 
en 19a5. 

2. L'n roman qu'il a publié en 1893, In c.zilc, est, par endroits et relati 
vemcnt h la proscription, d'une douce résonance. 



CHAPITRE SEPTIÈME 237 

contient une quantité d'humanité telle, que partout où elle 
pénètre, elle produit le progrès. 

— C'est assez juste, fait Colomès. 

Je sens toutefois qu'il se retient d'applaudir, parce qu'il 
n'aime pas Hugo. 

« Je fus sauvé par Gaffiot, raconte ensuite Fournerv. Il 
possédait une oseraie à Saint-Biaise, près de Xeuchâtel, et 
assez souvent il m'emmenait avec lui au marché de la Chaux- 
de-Fonds, où, deux fois par semaine, il allait vendre sa van- 
nerie. J'eus ainsi l'occasion d'apprendre que Dargère contri- 
buait, comme entrepreneur, à l'embellissement de la Chaux- 
de-Fonds, qui avait encore, à cette époque, l'aspect, sinon la 
population d'un village, car on y comptait déjà plus de vingt 
mille habitants. « Pourquoi ne serais-je pas peintre en bâti- 
ment? » me dis-je. Aidé d'un manuel Roret, j'entrai en 
apprentissage. Un camarade fit le reste. Ce camarade était 
Pierre Jeallot, dit Le Tapin, parce qu'il avait été tambour 
aux zouaves. Agé de trente-neuf ans au moment de la Com- 
mune, il avait rempli, à la manutention du quai de Billy, les 
fonctions de directeur de la boulangerie'. C'était le véritable 
gamin de Paris, gai, courageux, serviable, et débrouillard 
comme pas un. Il ne haïssait que les agents de police, qui lui 
avaient cassé un bras..., mais l'autre travaillait pour deux. 
Jeallot me conduisit chez Dargère... et c'est ainsi que les murs 
de la gare, du Temple indépendant, de l'Hôtel des Postes et 
de l'église nationale restaurée, furent léchés parle pinceau 
du citoyen ici présent! 

« Les deux années que j'ai passées à la(^haux-de-Fonds sont 
les meilleures de l'exil, et je comprends que Pindy ne soit 
pas rentré en France, même après l'amnistie. Nous formions 
là un noyau d'excellents compagnons, avec Léonard Lau- 
rent, entrepreneur de ciment, liougeot, Parisien aussi, secré- 
taire de Latappy à la marine et fabricant de rouge pour polir 
l'or et l'argent; liaudrand, tapissier, Cteurderov, voyageur 

1. Pierre Jeallot est décédé à Sainl-M;nulé en 1909. 



238 P H I L É M O N ^■ I E U X DE LA \- I E I L L E 

de commerce, Félix Leloup, ex-juge au tribunal civil, qui 
rédigeait le Xational suisse ; Hippolyte Ferré, tapissier aussi, 
venant de Zurich, où il s'était marié: Martelct, qui fut, pen- 
dant un an, professeur de dessin au collège municipal '. 

« Quelquefois, nousallions dire bonjourà(jentilini,quiétait 
ingénieur au Jura-Bernois, à Porrentruy, ou bien à Robert 
Caze de Berzieux, ancien secrétaire de Grousset, aux Rela- 
tions extérieures. Professeur au collège, il avait épousé la 
fille de Boéchat, imprimeur à Delémont. C'est à La Tribune 
du Peuple, fondée par son beau-père, qu'il fit, en vers et en 
prose, ses premières armes, en attendant de s'enrôler dans 
le Roman naturaliste, où il commençait à prendre du galon, 
sous le nom roturier de Robert Caze, quand il mourut, à 
Paris, des suites d'une blessure reçue en duel. 

« Même sous trois pieds de neige, rhi\ er, — et rhi\ er à La 
Tchau.râurc huit mois, — on gardait le cœur chaud et l'esprit 
dégourdi. Lorsque, le matin, les triangles avaient rejeté le 
long des trottoirs la dernière tombée, des jeunes filles bras 
dessus, bras dessous, barrant la chaussée dans toute sa lar- 
geur, se rendaient au Collège en patinant. Tous les véhi- 
cules, depuis la voiture du laitierjusqu'aux corbillards, étaient 
transformés : la vie et la mort allaient en traîneau. Le di- 
manche, on se luf^eail dans la montagne; ou bien, avec de 
vieux chassepots laissés par les bourbakis, on s'exerçait au 
tir sur des bouteilles fichées à la cime des sapins. Quand on 
avait touché le but, on chantait : « Kncore un ver...saillais 
de cassé, v'ià la Commune qui passe I » VA le soir, on se réu- 
nissait autour du mets national, la fondue... un mélange de 
fromage et de vin blanc, qu'on mange à la gamelle. L'extra, 
malheureusement trop rare, était fourni par la conférence 
d'un proscrit, un jour Paul Brousse, un autre jour Elisée 
Reclus, au bénéfice de l'école dont Louise Michel s'occupait 
là-bas... dans l'île... Mais tout ça, votre ami Pindya dû vous 
le raconter mieux que je ne le fais... » 

I. Marlelet est mort à l'hospice d'Fvrv en 1893. 



CHAPITRE SEPTIÈME 239 

Je ne reponds pas. Depuis longtemps déjà, il est évident 
que Phonsine n'écoute plus. Mais Colonies n'a point cessé, 
lui, de suivre son idée, qui est de provoquer l'hémiplégique 
à répéter le mot qu'elle n'a dit qu'une fois : Encore! 

Il demande : « N'est-ce pas que tu seras heureuse de l'en- 
tendre encore ?... d'entendre encore des histoires de ce 
temps-là ? » 

Hélas I il n'obtient qu'un vague signe de tête. Le bon Four- 
nery s'est épuisé, pendant une heure, à souffler sur le feu, 
sans qu'une étincelle donne à penser qu'il est couvert plutôt 
qu'éteint. 

« J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu... », murmure, en 
s'en allant avec moi, l'homme aux trente-six métiers, le doux 
proscrit qui faillit être expulsé d'Europe pour avoir alarmé 
les Habsbourg, les Saxe-Cobourg, les Hohenzollern et autres 
maisons régnantes, sans parler de quelques républiques à 
l'avenant... 

L'être exquis! Quelle noix toujours fraîche il y a dans 
cette enveloppe de brou !... 



II 

ET c'est moi, aujourd'hui, qui suis sur la sellette. Je dois 
raconter l'une des visites que j'ai faites à mon ami Pindy, 
membre de la (>ommune, gouverneur de l'Hôtel de Ville, et 
incendiaire. 

Il est, à l'heure où j'écris, le dernier des membres du gou- 
vernement insurrectionnel vivant à l'étranger. 

Le désir que j'avais de le connaître s'alliait à une curiosité 
depuis longtemps excitée par... Lamartine! Je n'ai jamais 
oublié quelques pages où celui-ci relate une excursion à la 
Chaux-de-Fonds, dans la première moitié du xix" siècle. 

Parti seul et à pied, sac au dos, de Ncuchâtel, il avait gravi 
les rampes du Jura et, du dernier plateau, aride, aperçu le 
groupe de maisons grises, aux toits aigus, qui composait, à 



240 PHILÉMON VIEUX DE LA VIEILLE 

cette époque, la (^haux-de-Fonds. Le \ illage n'avait qu'une 
rue et qu'une auberge. Le poète s'y restaura frugalement et 
se fit indiquer par l'hôtesse le logis de la personne qu'il \ enait 
voir. C'était un horloger-laboureur. Il le trouva dans son 
chalet, au milieu de sa famille. Tandis que les enfants, après 
avoir dételé deux de ces bœufs superbes, « que le joug n'hu- 
milie jamais », déchargeaient un char de fourrage embaumé, 
le père, sérieux et doux, travaillait à son établi, entre une 
femme qui allaitait, en chantonnant, un nouveau-né, et une 
jeune fille qui limait les anneaux d'une chaîne de montre. 
Ce tableau recevait la lumière d'une fenêtre basse et large, 
aux carreaux de verre sertis de plomb, et, bien que l'on fût 
au mois de juin, l'âtre répandait la chaleur et la gaieté d'un 
grand feu de bois résineux. Adorable vision des mœurs 
patriarcales d'autrefois et d'un atelier d'horlogerie à mille 
mètres d'altitude I 

Lamartine avait raison d'ajouter que ce spectacle faisait 
penser aux premiers temps du vieux monde. 

Ah ! buvez-moi ce lait, père Colonies : 

« L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme 
pour enrichir la Société et fait de l'ouvrier humain une 
machine à un seul usage, n'était pas encore inventée. L'ar- 
tisan, le pasteur et le laboureur étaient confondus dans un 
même homme. » 

Cette gorgée encore, vieil ami : 

Là, et dans quelques autres chalets du haut Jura, Lamar- 
tine disait avoir appris « à apprécier ce mélange heureux 
d'une profession pastorale d'été et d'une profession méca- 
nique d'hiver, qui donne l'aisance et l'occupation à toutes 
les saisons ». 

En allant à la Chaux-de-F'onds, je n'espérais point, natu- 
rellement, y retrouver rien de tout cela. Sans doute, la cité 
parvenue, loin de renier son humble origine, mettait encore, 
en 1875, une sorte de coquetterie à ne vouloir être que le 
plus grand village du monde, comme une fille nubile qui 
s'obstine à porter des robes courtes. Il fallut que le chiffre 



CHAPITRE SEPTIÈME 241 

de la population doublât et qu'elle devînt un centre de fabri- 
cation renommé, pour qu'elle se reconnût enfin majeure et 
prît le nom de ville. 

Pindy avait assisté à cette croissance. Il se souvenait du 
temps où des maisons modestes appelaient encore sur leurs 
toits en pente, couverts de tuiles, les premières et les der- 
nières neiges. Le boulevard Léopold-Robert n'était bâti que 
d'un côté seulement, et les magasins à l'instar de Paris, que 
ferment à présent des devantures métalliques, n'avaient point 
remplacé les honnêtes rez-de-chaussée où donnaient accès 
un perron et une petite porte basse. 

La première fois que je vis Pindy, en 1906, je le reconnus. 
C'était bien ainsi que mon imagination me le représentait, 
petit, râblé, vigoureux, soigneux de sa personne et narguant 
la vieillesse comme il avait nargué l'Empire, les dangers, 
l'adversité, la mort. Il lui eût suffi de teindre en roux sa barbe 
et ses cheveux décolorés, pour faire apparaître à mes yeux 
l'ouvrier menuisier âgé de vingt-sept ans, que sa ville natale 
envoyait à Paris en 1867, comme d'un feu de veuve part une 
étincelle. 

Le groupe révolutionnaire de Brest ne comptait alors, en 
effet, que cinq adhérents. Pindy en était un, et qui s'efl'açait 
devant son ami d'enfance et son initiateur, Constant Ledoré. 
Arrivé à Paris, le premier soin de Pindy avait été de se faire 
inscrire au bureau de la rue des Gravilliers et d'apporter aux 
adversaires de l'Elmpire son intelligence déliée, son activité, 
ses dons d'organisateur. C'était lui qui, pavant de son métier 
comme de sa personne, avait meublé du strict nécessaire le 
pauvre logement de la (>orderie où la classe ouvrière tint 
ses Etats, jusqu'à ce que lui succédât, en mars 71, le Comité 
central de la Garde nationale, générateur de la Commune. 

Délégué de l'Internationale en 68 et en 69, aux Congrès 
de Bruxelles et de Bâie, avec Varlin, Murât, Tolain, (>om- 
bault, etc., il avait aussi collaboré à la rédaction des Statuts 
de la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières. Bref, c'était 
parmi les militants l'un des plus jeunes et des plus résolus. 

16 



242 H H 1 L É M O N V I E l" X DE LA VIEILLE 

C(Eur dévoué, bras ferme, aimable tournure et belle humeur, 
il a\ait tout pour faire aimer la cause qu'il servait. On était 
toujours sûr de le trouver sur la brèche pour agir, sur la 
branche pour chanter. Il nasillait même un peu en chantant, 
comme un Breton qui aurait avalé son biniou. 

Je n'ai pas à suivre le colonel Findy à l'Hôtel de Ville, où 
le '.V arrondissement voulut qu'il siégeât. Il n'en sortit avec 
Landrin, le 24 mai, qu'après avoir donné aux flammes une 
proie. Il n'avait pris personne en traître. A ceux qui l'inves- 
tissaient des fonctions de gouverneur, il a\ait déclaré qu'il 
ne les acceptait qu'à la condition de les prendre au sérieux. 
Il tint parole. Le lui a-t-on assez reproché et avec quelle indi- 
gnation! Ce colonel pour rire a mal rempli son rôle en ne 
faisant pas rire jusqu'au bout. Il a mêlé les genres. Ce n'est 
pas de jeu. 

Ktrange contradiction ! Rostopchine 

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant 

passe pour un héros. Pourquoi Pindy, conformant sa con- 
duite à cet illustre modèle, est-il couvert d'opprobre? 

Traité en « ennemi de l'intérieur », l'insurgé se défend en 
conséquence. La guerre n'a pas de lois, elle n'a que des néces- 
sités. Quand le droit des gens n'est plus respecté, quel droit 
à la préservation les archi\ es et les monuments pourraient- 
ils invoquer? Mais c'est le propre des gens que le sang 
répandu laisse indifférents, de gémir sur les décombres. 
Cœurs de pierre et cerveaux de papier, ils ont l'air de se 
regretter eux-mêmes. 

Quoi qu'il en soit, Pindv, caché pendant dix mois dans 
une chambre de la rue Saint-Maur, où le faisait \ivre une 
petite entreprise de bijouterie, fut, un jour, dénoncé par son 
associé et dut, en avril 72, partir précipitamment. Quelques 
amis se cotisèrent pour lui procurer l'argent de son voyage 
et le recommander à un chef de train dont ils étaient sûrs. 
Beaucoup d'employés de chemins de fer, sans convictions 



CHAPITRE S E 1> T I K M E 2'lii 

politiques, mais à qui la sauvagerie de la répression avait 
rendu les insurgés sympathiques, facilitèrent ainsi leur fuite. 

Débarqué à Mulhouse avec dix francs dans sa poche, Pindy 
ne s'attarda pas en Alsace et fila sur la Suisse. Au café du 
Nord, quartier général de la proscription à (ienève, nul, 
d'abord, ne le reconnut. On le prit même pour un mou- 
chard. Mais plus physionomiste ou mieux inspiré, en sa qua- 
lité d'apôtre d'une religion nouvelle, le fusionien Babick 
accueillit son ancien collègue à bras ouverts et fit pro\ isoi- 
rement à Pindy, rasé, une barbe de la sienne. Le pauvre ne 
peut donner que ce qu'il a. 

A Lausanne ensuite, où il passa six mois, Pindy exerça son 
métier de menuisier quand il trouvait de l'ouvrage et se livra, 
faute de mieux, à l'ingrat courtage des brochures de pro- 
pagande socialiste. Mais sa jeune femme l'avait rejoint, un 
enfant leur était né; il devait avant tout leur assurer une 
existence moins précaire. James (iuillaume conseilla à Pindy 
d'aller chercher des ressources au Locle, autre centre impor- 
tant de l'industrie horlogère. Un nouvel apprentissage était 
indispensable. Mais Pindy, apte à tous les travaux manuels, 
ne s'embarrassait pas pour si peu. Il eût certainement fait, 
à la longue, un excellent guillocheur; il lui fallut moins de 
temps, à la Coopérative dont les femmes étaient exclues, pour 
les suppléer dans une autre branche de l'horlogerie, le polis- 
sage. En outre, il fondait les déchets d'or et d'argent et por- 
tait les lingots au contrôle. Il fondit également l'argenterie 
de famille de Cafiero ', et s'initia ainsi au métier qu'il exerce 
encore aujourd'hui. De 1874 à ISTG, Pindy fut secrétaire 
correspondant du Bureau fédéral de l'Internationale. Cepen- 
dant, sa famille s'était encore augmentée. Il n'y avait d'in- 
variable que le budget du ménage, et l'on ne met pas des 
rallonges au pain aussi aisément qu'on en met à la table. 



1. Carlo Cafiero ( 18'i6-1892), qui appartenait à une riche famille bour- 
geoise, donna toute sa fortune, assez considérable, à la cause révolution- 
naire italienne. 



244 PII IL KM ON VIF, rx DE LA VIKILLK 

En 1874, Pindy suivit l'atelier coopératif à la Chaux-de- 
Fonds. II V était depuis deux ans, lorsqu'il eut connaissance 
de l'ouverture d'un concours officiel pour l'emploi d'essayeur- 
poinçonneur des matières d'or et d'argent soumises au con- 
trôle de l'Etat. Ce qu'il ne savait pas, il l'apprit, à ses moments 
perdus, presque à tâtons, dans les livres qu'il put trouver; 
bref, il obtint, au concours, le n ' 1 sur sept concurrents. 

La Suisse, humiliée, montra mauvaise grâce. Les deux 
autres essayeurs de la Chaux-de-Fonds menacèrent de démis- 
sionner si on leur adjoignait un Français, et quel Français? 
Un communard I et quel communard? un condamné à mort! 
Pindy n'insista pas, trop heureux qu'une maison de la Chaux- 
de-Fonds lui offrit une place d'essayeur-juré du commerce. 
Cette place, Tamnistie ne la lui fit pas quitter : il l'occupe 
depuis 1875. C'est le Vieux de la A'ieille que sa conquête a 
gardé. D'autres, comme (jaffiot à Xeuchàtel, allèrent même 
jusqu'à la naturalisation. 

Par une belle journée du mois d'août, donc, j'ai surpris 
Pindy entre le fourneau et les scrupuleuses balances qui se 
partagent son attention. Il n'a rien oublié. Il parle du passé 
à ses enfants et à ses amis, en homme qui lui a fait subir la 
même opération qu'aux matières proposées à son analyse et 
à sa vérification. Il a eu le temps de peser les charges rele- 
vées contre lui, et dont la plus lourde est l'incendie de l'Hôtel 
de Ville. 

Il ne regrette rien... et VœW à la petite porte ouverte au 
bas de son fourneau, le visage éclairé par la lueur du brasier, 
s'il a parfois la vision fugitive d'un hôtel de ville en flammes, 
réduit aux proportions des édifices enchâssés dans le manche 
d'un porte-plume..., cette vision ne trouble pas le sommeil 
du juste '. 

Il a raison. La mort do \'arlin..., la mort de la pensée et 
peut-être du génie qui habitaient tant de cervelles fracas- 

1. l'indy est mort à la Cliaux-de-Fonds (Suisse), le 24 juin 1917. 



CHAPITRE SEPTIÈME 245 

sées..., voilà d'autres catastrophes que la destruction d'un 
hôtel de ville. Et la preuve, c'est qu'on l'a reconstruit, tandis 
que la perte d'un Varlin est irréparable. 

Belle flamme éteinte, à quelle conjonction d'un homme et 
d'une femme te rallumeras-tu? 

J'ai dit cela sincèrement, le regard tourné vers l'image du 
crucifié, aux mains dont les clous furent rivés par des balles... 

Colomès alors s'est levé, m'a attiré sur sa poitrine, et. sans 
mot dire, m'a embrassé. 

Par-dessus son épaule, j'observais Phonsine. Elle ne sem- 
blait pas avoir compris cette etTusion et se montrait plutôt 
impatiente de reprendre la partie de dames interrompue. 

Car ils jouaient aux dames à mon arrivée. 

Colomès, en se retournant, a vu le geste de sa femme, 
interprété le rauque pololili dont elle l'accompagne...; et 
cette indifférence, ce détachement du culte domestique, ont 
sur le pauvre homme un pouvoir de révélation qui n'appar- 
tint jamais à des signes moins trompeurs d'une déchéance 
profonde. 

Il n'en pleure pas, non..., mais le cœur y est, comme on 
dit. 



CIIAPITRK VIII 

y r A M) HA ICI s Ni: IIT PLUS LA 



I 

«TT^LLF. peut encore aller lonjçtemps comme ça..., » m'avait 
M J souvent répété le médecin de Fhonsine. 

Et elle a été enlevée en quelques jours par une broncho- 
pneumonie qui, au début, ne donnait point d'inquiétudes. 

Depuis six mois, le caractère de la malade s'était modifié. 
Elle, naguère si accommodante, devenait fantasque, faisait 
succéder dix fois par jour les exigences les plus puériles à 
l'indiflérence la plus grande. L'indifférence affligeait surtout 
Colonies, qui voyait la pauvre femme glisser à la vie végé- 
tative, au gâtisme, et se félicitait de « son humeur massa- 
crante », comme du retour à une bonne santé relative. 

Il ne la quittait plus, l'aidait davantage à la cuisine, au 
ménage, sans prendre garde aux rebuffades qui se tradui- 
saient généralement par un polo... lololili... sans réplique. 

Quelle affaire, cependant, s'attirait un jour le docteur, pour 
avoir dit simplement que les personnes soignées dans les 
établissements hospitaliers sont plus maniables que les 
malades auxquels on passe chez eux leurs caprices et leurs 
emportements. 

« C'est possible, tranchait (>olomès; mais vous ne vous 
imaginez pas, je présume, que je vais mettre ma femme à 
l'hospice. Pourquoi pas dans une maison d'aliénés? Je sais 
à quel prix on obtient la sagesse et la docilité des patients. 
Nous ne distribuons pas plus de ce pain-là que nous n'en 



CHAPITRE H l' I T l È M E 247 

mangeons. Phonsine peut faire ici ce que bon lui semble : je 
suis son compagnon, je ne suis pas son gardien. » 

Hrave PhilëmonI II l'a trouvé, lui aussi, l'amer bonheur 
qu'éprouvait Alfred de Vigny à combattre la maladie dans 
une créature aimée! 

Lne autre belle parole du poète me revenait à la mémoire 
tandis que je conseillais à mon voisin de sortir, de faire un 
peu d'exercice... Il haussa tristement les épaules, et ce fut 
encore Vigny qui répondit pour lui : « A quoi bon? Est-ce 
que, vingt fois par jour, je ne fais pas letour de moncœur?... » 
J'ai vu Phonsine sur son lit de mort. Elle dormait. Colomès 
était assis, farouche, à côté d'elle. Il n'adressait la parole à 
personne et d'une brusque poignée de main congédiait les 
condoléances. Je lui offris les miennes, ainsi que mes services. 
Il n'accepta que mes services. 

Je suis donc allé, avec Fournery, déclarer le décès, et c'est 
encore moi qui en ai fait part télégraphiquement à la fille 
de Phonsine. 

Comme je demandais à Colomès ce que je devais dire : 

« Ce que vous voudrez », me répondit-il. 

Elle est venue une fois, l'été dernier, paraît-il, voir sa mère, 
mais c'était en mon absence. J'ai perdu cette occasion de 
faire sa connaissance. 

Elle a annoncé son arrivée, et Colomès en a reçu la nou- 
velle sans la moindre émotion. Il n'attend évidemment 
aucune consolation de ce côté. 

« Me permettrez-vous de passer la première nuit de veille 
avec vous? lui ai-je proposé. » 

Il m'a remercié : 

— Non, inutile, je préfère être seul. 

Il s'est levé, il a remonté un peu la couverture sous le 
menton de la morte, effacé un pli...; puis, il s'est rassis, un 
livre sur les genoux. C'est un des rares volumes de sa col- 
lection qui ne soient pas brochés. Je le reconnais à sa reliure 
et à son format de paroissien. Ac.v huit Journées de Mai, de 
Lissagaray. 



248 P II I L É M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

La concierge, avec laquelle il a fait la toilette de la défunte, 
m'a dit : « Il a coupé à sa femme une mèche de cheveux, et 
c'est dans ce livre qu'il l'a mise... Il ne restera bientôt plus 
que ça de cette bonne madame Colomès... » 

II a décidé, en effet, qu'elle serait incinérée. Puisqu'il n'a 
pas le culte du cadavre, pourquoi dérobe-t-il au feu une par- 
celle de son aliment? L n jour, il a tourné en dérision, devant 
moi, ces futilités du souvenir; mais il y a une telle force de 
suggestion dans certains gestes que nous avons vu faire, 
qu'une heure vient où ils s'imposent à nous et se jouent de 
notre raison impuissante à les réprimer. Le cœur a beau 
vieillir, il est toujours enfant, et ce qui l'amuse nous est aussi 
incompréhensible que ce qui l'ennuie. 

Le père et la fille ont eu une entre\ ue épineuse. 

Louise a demandé si réellement sa mère avait exprimé la 
volonté de ne pas être inhumée. 

« Ceci ne regarde que moi. a répondu Colomès, et je 
trouve ta question singulièrement impertinente. Me crois-tu 
capable de ne pas respecter les dispositions de ta mère? 

— Non... mais si elle n'en avait pas pris positivement, 
peut-être me serait-il permis... 

II ne l'a pas laissée achever : 

— Nous avons vécu pendant trente-huit ans, elle et moi, 
en communion d'idées sur toutes choses essentielles. Ta 
prétention de m'indiquer mon dc\ oir est donc inadmissible. 
Assez! » 

Jamais, je dois le déclarer, mes voisins ne se sont ouverts 
à moi de leurs intentions relatives au grand vovage. J'in- 
cline à penser que Philémon n'a eu qu'à interpréter le silence 
de Baucis et qu'ils se sont donnés l'un à l'autre dans la vie 
et dans la mort. Ce pacte tacite autorise Colomès à dire de 
quelle manière il entend que leur dépouille retourne à la 
terre : par la décomposition lente ou par la flamme. 

C'est vers la flamme que Phonsine s'achemina, par un 
après-midi d'octobre, clair et froid. 



CHAPITRE n l' 1 T I È M E 249 

Cinquante personnes la conduisirent au four crématoire du 
Père-Lachaise. Les femmes s'étaient, pour la plupart, entas- 
sées dans un omnibus funéraire. Louise y monta la première, 
se rencogna au fond et ne desserra pas les lèvres pendant 
tout le trajet. C'était une personne grande et sèche, d'une 
quarantaine d'années; elle avait quelques-uns des traits de 
sa mère, le nez, la bouche, le menton, et aussi sa constitu- 
tion anguleuse. Mais le front et les yeux de Phonsine, sa fille 
ne les avait pas, et cette ressemblance inachevée faisait 
songer à quelque longue tige décapitée de sa fleur. 

Après la cérémonie, quand j'allai la saluer, il me sembla 
qu'elle me regardait de travers, comme un mauvais conseiller 
de ses parents. 

Colomès avait suivi le convoi nu-tète. Derrière lui, com- 
bien étions-nous? Trente à peine. C'était bien ainsi. J'ai en 
aversion les nombreux cortèges. On y parle de tout excepté 
du défunt. C'est le rendez-vous de gens qui saisissent l'occa- 
sion de se rencontrer, une promenade pareille aux prome- 
nades militaires : la cantine est en tête au lieu d'être à la 
queue; aussi la troupe doit-elle allonger le pas. 

Les obsèques de Phonsine eurent le caractère qui convient. 
Les proscrits de Genève évoquaient sa bonté simple, agis- 
sante, et ceux qui l'avaient connue autre part déploraient son 
absence où ils s'étaient exilés. Jamais corbillard de riche 
n'eut une traîne plus somptueuse que ce convoi de dernière 
classe. On voit toujours peu de monde aux obsèques du 
pauvre. C'est comme une descente de croix : elle fait le vide. 
Tant mieux. Les meilleurs restent. C'est surtout au pied de 
la croix que la semence germe. 

Au cimetière, après que Colomès, accompagné de Four- 
nery, eût vu sortir de la fournaise ce qui restait de Phonsine, 
une jatte de cendres, l'assistance se sépara. 

« Notre pauvre ami a beaucoup do peine, me dit P^ournery, 
dont le paletot emprunté bâillait sur le chandail troué ; il va se 
trouver bien seul. Vous êtes son voisin, ne l'abandonnez 
pas. J'irai moi-même le réconforter le plus sou\ent possible. 



250 P H I L K M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

« J'eusse voulu commencer par le ramener à la maison; 
mais il avait quitté le cimetière avec sa fille, qui retournait à 
Poitiers dans la soirée. » 

Avant de me coucher, vers onze heures, je donnai un coup 
d'œil à la maison d'en face. Il n'y brillait plus qu'une lumière 
dans la chambre de Colomès. Je vis un moment son ombre 
aller et venir sur l'écran des rideaux. Il se dirigea enfin vers 
le lit; mais au lieu de s'y étendre, il s'assit au bord, dans le 
fauteuil de chevet... 

Ah! çà..., que cherchait-il, au creux de l'oreiller? 

l'ne empreinte effacée?... 

La lanterne magique s'éteignit. 



II 

PHONSiNE disparue, le jour baissa rapidement pour 
Colomès. 

Non pas que sa santé s'altérât. Il conservait, à soixante- 
quinze ans, bon pied, bon œil, et des facultés intactes, pas 
même affaiblies. Mais qu'allait-il devenir, privé de la petite 
pension viagère qui assurait, hier encore, l'existence du 
ménage? Il n'était plus d'un âge à se procurer, par le tra- 
vail, des ressources, et je le connaissais trop pour supposer 
qu'il en demanderait à son gendre. Alors? Je n'osais l'inter- 
roger, sachant combien il était susceptible sur ce chapitre. 
Je me contentais de l'observer à la dérobée. 

Sauf qu'il ne chantait plus, rien, dans son ordinaire, n'in- 
diquait le passage de la vie conjugale au veuvage. Chaque 
matin, la fenêtre ouverte, il balayait, brossait et rangeait, 
comme si Phonsineeût pu encore le voir. Puis, il descendait 
aux provisions. Mais c'était plutôt par habitude que par 
nécessité qu'il prenait le filet. Ce qu'il y mettait, deux œufs, 
une salade, du fromage, un peu de charcuterie, eût tenu 
dans sa main. 

Il consacrait une demi-heure, avant déjeuner, à la lecture 



CHAPITRE H l" I T I È M E 251 

du journal. Mais ce n'était plus l'apéritif d'autrefois, aux 
petits cafés dont il tutoyait le patron : Jules Vallès, Roche- 
fort, F^élix Pyat, Blanqui, Lissagaray. Outre le personnel de 
connaissance que ceux-ci embauchaient encore et qui n'avait 
pas moins grisonné et blanchi en exil, c'était au Cri du 
Peuple, à La Commune, de Pyat, au A7 Dieu, ni Maître, 
de Blanqui ; à La Convention nationale , de Jourde; à U Ami 
du Peuple, de Lisbonne; à La Justice, de Clemenceau; mais 
surtout à Vlntransifçeant, que les survivants de la Commune, 
à leur retour de Nouméa ou d'ailleurs, entendaient con- 
grùment parler d'Elle. Le premier numéro avait paru le 
14 juillet 1880, et toute la rédaction en était communarde, 
ainsi que le reste du peloton, depuis le metteur en pages, 
Allemane, et l'équipe des typos, Ledrux en tète, jusqu'à la 
plieuse, Nathalie Le Mel! Anniversaires, décès, funérailles, 
manifestations en l'honneur des amnistiés, tout retentissait 
làl C'était, pour ces Vieux d'une autre Vieille que la Vieille 
à soldats, ce qu'avait été le café Lemblin après le premier 
Empire, pour les demi-solde. Ils ressuscitaient chaque jour 
d'entre les morts qu'ils enterraient. Ils entretenaient par leur 
agitation l'illusion d'être encore redoutables. Ils soulevaient, 
comme Lazare, la pierre de leur tombeau, pour reprendre 
la conversation à l'endroit où Thiers l'avait interrompue. 
Ils se faisaient reconnaître de la République, l'enfant dont 
ils s'étaient séparés pendant dix ans, après l'avoir embrassée 
dans ses langes. Aux mains des nourriciers qui avaient pris 
soin d'elle, son éducation laissait à désirer; mais il n'était 
pas trop tard pour la mieux élever... En réchappant des 
maladies graves de l'enfance, elle avait montré sa vitalité, 
elle allait vers l'adolescence en force et en beauté. 

Hélas! à mesure qu'elle avançait en âge, sa garde d'hon- 
neur voyait ses rangs s'éclaircir. .. Combien, parmi les Vieux 
de la Vieille, pou\aicnt se dire : Nous n'irons plus au Murl... 
Nous n'irons plus l'an prochain à notre lieu de pèlerinage, 
non pas du 5, mais du 28 Mai ! Un mur, ce n'est qu'un mur... 
mais par quoi cimenté! Si le canon v ouvrait une brèche, il 



2o2 P H I L E M O N \' I E U X DE LA VIEILLE 

saignerait encore I Colomès le croit, et de cette croyance il a 
vécu... 

« Ah! me disait-il. un jour, avec envie, les l'unérailles de 
Vallès en 85, voilà ce qu'il faut avoir vul Plus de cinq mille 
personnes s'étaient donné rendez-vous à son domicile, bou- 
levard Saint-Michel, pour l'accompagner au Père-Lachaise. 
Vingt anciens membres de la Com.mune prirent la tête du 
cortège, qui se mit en marche au cri de « Vive la Commune »I 
Tout Paris formait la haie sur son passage. Le défilé devant 
la tombe dura une heure. Que c'était beaul » 

Si beau, qu'il semblait regretter de n'être pas mort à cette 
époque. Il n'eût pas eu, cela va de sol, autant de monde à 
ses obsèques: mais le Cri du Peuple et Vlnlranaii^eanl, en 
les annonçant, eussent rappelé le rôle joué par (Colonies dans 
le drame communaliste. Il avait, somme toute, défendu le 
Fort de Vanvesl... En 1SS5. quatorze ans après, aucun com- 
battant n'était encore obscur : il y avait de la gloire pour 
tous. A quoi sert de \ieillir, si chaque jour qui s'écoule est 
un pas de plus vers l'oubli? 

Longtemps Colomès avait été fidèle à V Inlransigeanl , où 
claquait, en mèche de fouet, la verve cinglante de Rochefort. 
A tous les chevaux fourbus du pouvoir, comme il donnait 
les étrivièresl Et puis, les communards savaient que la maison 
leur était ouverte dans le malheur, comme un mont-de-piété 
sentimental, où Hochefort et \'aughan prêtaient sur gages, 
c'est-à-dire sur souvenirs. Ahl pourquoi le pamphlétaire 
avait-il compromis son prestige dans l'aventure boulangistel 
Le fouet, dans sa main, n'était plus qu'une chambrière; 
autour de lui, d'anciens compagnons d'armes sablaient la 
piste au cheval ennemi qui les avait heurtés du poitrail, 
pendant les Vêpres versaillaisesl Comme si c'était à ceux 
dont le sang fut répandu, d'en faire disparaître la trace aux 
yeux des meurtriers! 

Jusqu'à (>harpin, le blanquiste, qui avait tenu Tétrier au 
général Boulanger! 

Colomès cessait à la fois de voir Charpin et de lire Roche- 



CHAPITRE H r I T I È M E 253 

fort. Il changeait de café, allait à la Bataille, chez Lissa- 
garav, hostile aux dictateurs. 

Mais on n'en veut pas aux vaincus. La tourmente passée, 
il retournait par inclination à Rochcfort et revovait Charpin. 
Il n'était pas au bout de ses peines avec eux. L'affaire Dreyfus, 
la grande affaire, les divisait plus tard, encore une fois. 

Que la justice militaire, impulsive et congestionnée; que 
l'infaillibilité des conseils de guerre, où avaient siégé Gaveau, 
un aliéné, Douville et Grimai, des voleurs, pussent trouver 
des partisans parmi leurs victimes revenues de loin, c'était 
pour Colonies une chose inconcevable I II en avait pleuré 
de colère et de honte. Non pas que l'officier juif en cause lui 
fût le moins du monde sympathique. « Nous sommes avec 
lui provisoirement, mais il ne sera jamais avec nous, répé- 
tait Colomès. Au jour d'une nouvelle insurrection populaire, 
il reprendrait du service pour nous fusiller. » Mais à travers 
les manigances qui l'avaient fait condamner, Colomès entre- 
voyait confusément, dans le passé, les tripotages et le des- 
sein prémédité des Conseils de guerre après la Commune. 
N'était-ce pas assez pour étendre au procès du capitaine le 
bénéfice d'une revision dont il démontrait, pour la plupart 
des autres, la nécessité? 

Colomès avait donc suivi \'aughan à YAurore, d'autant 
plus que la fidélité de celui-ci aux communards leur garan- 
tissait l'existence d'une Caisse de secours et d'un Moni- 
teur. 

De nouveau tout s'apaisait; Colomès renouait avec Char- 
pin, à condition qu'on ne parlerait jamais plus de l'irritante 
affaire... 

Successivement, VAurore et Vlnlransii^eanl perdaient 
leur inspirateur, se transformaient... et c'était, après ce cré- 
puscule, la nuit qui commençait pour les derniers débris de 
la Commune, Nul ne s'occupait plus d'eux. Ils s'éteignaient 
sans qu'un journal mentionnât leur disparition, j'entends la 
disparition des petits, des modestes gardiens du feu, dont la 
destinée est de \ivre et de mourir, enfermés dans leur phare. 



2Ô4 P m L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

pour le salut des gens de mer et des voyageurs surpris par 
un gros temps. 

Colomès n'avait plus de journal favori. Il lisait tantôt l'un, 
tantôt l'autre et ne faisait guère de ditrérence entre eux. Du 
moment que les idées en étaient bannies, l'information, plus 
ou moins rapide, plus ou moins copieuse, rendait partout le 
même son, n'est-ce pas? Alors peu importait le tambour. Le 
journalisme aussi dégénérait. Les papiers blancs, rouges ou 
tricolores, aux mains d'un parti, n'étaient plus à la mode, et 
Colomès les regrettait indistinctement, car l'opposition des 
couleurs et des plivsionomies a toujours été féconde, l n 
journal, à présent, ne signifiait plus rien. C'était une chose 
amorphe et sans âme. Pas moyen de s'intéresser à ça... 

In coup de balai au logement, un coup d'ceil à la feuille : 
il en avait assez. 

Le meilleur moment de la journée, pour lui, tombait après 
déjeuner. 11 approchait de la fenêtre son fauteuil, s'y instal- 
lait et relisait un volume de Proudhon. Il en savait des 
pages par cœur. Il y était chez lui, passait d'un volume à 
l'autre, comme d'une pièce à une autre pièce pleine de vieux 
meubles et d'objets familiers. Quand il voulait se dégourdir 
l'entendement, il arpentait les quatorze tomes de la Corres- 
pondance. 

« Avec Proudhon, disait-il, je ne m'ennuie jamais. Les 
générations nouvelles ne le lisent plus, (domine elles ont 
tort! Quel grenier d'abondance que ses journaux eux-mêmes! 
Le fait d'en intituler un : I.e peuple, ne le dispensait ni de 
respect ni de lumières. Il ne descendait pas à ses lecteurs, il 
les élevait à lui. Il ne pratiquait pas la malfaçon, ni la i'raude, 
et le repas quotidien (ju'il préparait à la classe ou\rière, il le 
partageait. Aujourd'hui, c'est tout le contraire. La fonction du 
lecteur mal nourri semble être de bien nourrir le cuisinier. » 

Mais sur Proudhon même, Colomès, maintenant, som- 
meille quelquefois. Je vois sa tête s'incliner... s'incliner... et 
sa barbe s'insérer, comme une marque, dans le li\ re ou\ert 
sur ses genoux. 



CHAPITRE H l' 1 T 1 È M E 



III 



VOUS devenez trop casanier, lui disais-je quelquefois, vous 
devriez sortir un peu tous les jours... une heure ou 
deux... 

— Je n'en éprouve ni l'envie, ni le besoin, murniurait-il. 

Il consentit pourtant à refaire avec moi quelques prome- 
nades dans le quartier. Nous allions lentement jusqu'au Lion 
de Belfort, jusqu'au Parc de Montsouris ou jusqu'à la Place 
d'Italie. Son pas s'était alourdi; il ne s'arrêtait plus pour 
empoigner à deux mains la ceinture de son pantalon, comme 
les bords d'un sac, ou bien pour tomber en garde, se fendre 
et me porter une botte : le vieux contremaître d'armes refu- 
sait la leçon. Il cessait de suppléer à la faiblesse de ses argu- 
ments par des éclats de voix soudains ou par une emphase 
qui m'avait souvent amusé chez lui. Il répondait sans lassi- 
tude, néanmoins, et avec sa complaisance habituelle, à mes 
questions touchant la fin de la proscription en Suisse. 

« Dépèchez-vous de me compulser, citoyen, car je ferai 
bientôt mes paquets... On bat le rappel... » 

Il n'ajoutait pas : là-haut, mais c'était tout de même un de 
ces mots que disaient les Vieux de la Vieille armée en se 
quittant. 

« Allons donci protestais-je... Aucune infirmité ne vous 
menace... 

— Phonsine en eût pu dire autant une demi-heure avant 
son attaque. A mon âge, il faut s'attendre au pire... qui n'est 
pas la mort. 

— Vous avez d'excellents amis qui... 

— Je désire qu'ils gardent le souvenir de ma vigueur et 
non pas celui de mon impotence. Je ne me soucie pas de 
m'appuver sur eux, et comme je n'ai guère, d'autre part, le 
moyen de louer des béquilles... » 

Je changeais la con\ersati()n qui s'assombrissait et je redon- 



256 !• H I L É M O N \' I E L X DE LA VIEILLE 

nais du nerf au vieillard en l'invitant à me dire comment il 
avait effeuillé ses derniers jours d'exil. 

« En travaillant. Nous étions pareils à des chemineaux, 
sur une route interminable, en lacets. Le clocher de l'am- 
nistie se dressait au bout. Nous l'apercevions de partout et, 
à chaque tournant, nous nous trouvions devant un nouveau 
ruban de queue à parcourir. La France avait la République... 
mais elle n'avait pas les républicains. Thiers, pour une fois, 
avait été bon prophète en disant : « La République sera con- 
servatrice ou elle ne sera pas ». Elle était conservatrice. De 
loin comme de près, nous l'inquiétions. Nos prétendus amis 
eux-mêmes, voyant la bourgeoisie se mettre à table, son- 
geaient moins à l'en empêcher qu'à être in^•ités par elle à 
s'asseoir. Ils avaient peur de taire peur. Enfin parlementaires 
de droite et de gauche, tremblant que notre retour ne trou- 
blât la fête, étaient tacitement d'accord pour l'ajourner. Ils 
amusaient le tapis ou plutôt la nappe. 

« Des amis, des amis véritables, nous n'en avions que dans 
la masse. Elle, se souvenait de nous. Son cœur ne nous per- 
dait pas de vue. Elle le prouva surtout à partir de 1S75, en 
donnant mandat à ses élus, sur un programme radical, de 
réclamer l'amnistie. Gambetta la promit et ne la vota pas, 
lorsqu'elle vint en discussion, au mois de mai 7C. 11 avait 
déjà, cet homme, le ventre à table et tant de monde à dîner, 
qu'il ne lui semblait pas possible de faire de la place à de 
nouveaux convives. L'abstention, en tout cas, ne le compro- 
mettait pas, si réellement le gou\ernement était l'interprète 
de l'opinion publique. 

« Le fait est que les poursuites continuaient et que les Con- 
seils de guerre ne donnaient pas leur reste au chat. Une fen- 
lalive d'arrestation illégale sous la Commune se soldait 
encore, à cette époque, devant le 3" Conseil, par dix années 
de bagne! En revanche, (iarcin,le meurtrier de Millière, 
recevait de l'avancement, étant chef de cabinet du ministre 
de la Guerre, Courtot de Cissey, le vieil ami de la Kaulla... 

" A la Chambre, Clemenceau, Lockroy, Georges Perin, 



C II A I' I T R E H l' I T I È M E 257 

Floquet, d'autres, dont j'ai oublié les noms, firent de beaux 
discours, plaidèrent les circonstances atténuantes et nous 
plaignirent... Mais seul, le vieux Raspail eut le courage de 
proposer l'amnistie pleine et entière. Elle fut repoussée à une 
énorme majorité. Les motions d'amnistie partielle n'eurent 
pas plus de succès à la Chambre qu'au Sénat, où Victor Hugo 
prit la parole en faveur de l'amnistie générale et n'obtint 
pas même les honneurs d'un débat... 

— Avouez, dis-je. que le \ieux pouale avait quelquefois du 
bon. 

— Ohl une attitude lui tenait lieu de convictions. Quant 
au gouvernement, par l'organe des honorables rapporteurs 
qui s'appelaient Leblond, à la Chambre, et Paris au Sénat, 
il représenta tous les exclus de l'amnistie, sauf un petit 
nombre, comme les malfaiteurs de profession, des scélérats. 
Et allez donc! La France n'avait plus l'Empire, mais elle en 
avait toujours le personnel et les traditions, avecMac-Mahon, 
maréchal-président, accointé de Dufaure, de Marcère, Ricard, 
Decazes... et autres Fourichons... 

« Il nous fallut encore attendre sous l'orme pendant trois 
ans. Dans cet intervalle, la République faillit être étouffée au 
berceau par ses perfides nourriciers, hommes d'épée, de 
robe et d'église, qui s'étaient assis dessus. Il y eut le 16 mai 77 
et la tentative de restauration subséquente; il y eut des élec- 
tions qui fortifièrent contre Mac-Mahon le parti républicain; 
il y eut une nouvelle Chambre. Elle ne daigna pas s'occuper 
de nous. L'F^xposition de 1878 nous passa devant le nez. Mais 
Thiers non plus n'en jouit pas, et il ne vit pas davantage, 
avant de mourir, cette amnistie dont il s'était déclaré parti- 
san... quand ça ne l'engageait à rien. Vous devez savoir, en 
effet, qu'il a écrit, dans son Histoire du Consulat et de 
V Empire : « C'est une affreuse invention de la discorde que 
« l'exil; elle rend l'exilé malheureux, elle dénature son cœur, 
« elle le met à l'aumône de l'étranger, elle promène au loin 
« l'affligeant spectacle du pays. De toutes les traces d'une 
« révolution, c'est celle qu'il faut cilacer la première. » 

17 



258 I' 11 I L K M O N V I E l' X DE LA VIEILLE 

« Parfaitement exact, à cela près... que nous n'étions pas 
à l'aumône de l'étranger. Nous échangions avec lui des ser- 
vices, et il n'y perdait rien. A Genève, tous ceux d'entre 
nous qui avaient un métier en vivaient : tailleurs, comme 
d'Agincourt père, Andignoux, Ots, Martineau; cordonniers, 
comme Ledroit, Portalicr, Charles Rouchy,' Haymons, Gail- 
lard, Guillemin, Michon, Dupoizat, Couturier, Leprêtre, 
Lafont, Chamarié, Copréaux, Guétat, Longueville, Etienne 
Faure, Hetzel, Vola; serruriers, comme Légalité, Tacussel, 
Porroche, (^hataing ; ébénistes ou menuisiers comme Redour- 
tier et Lanthoine, de Marseille, Dissart, de Saint-Ktienne, 
Tony Graillât, de Lyon, Corneras, Chaffaut, F^lamion, War- 
cher: peintres en bâtiment, comme Martelet, Alphonse 
Bazile, un \ieillard, et le père Saignes, flanqué de ses conci- 
toyens Ivonnais Pochon, Tissot, Aréthus, Verdier, Benoît 
Velay, canuts ou tisseurs devenus manœuvres ou commis, 
faute de mieux. 

« Nigault, Lauprètre et Leblanc, du Creusot; Perrare, 
Schettel et Léonard Fournier, de Lyon, Dodille, étaient 
mécaniciens. Horlogers ou bijoutiers : Petite, Mathey, Joseph 
Amiel, Barbou, Guéry, Rebeyrolles, de Limoges, et Supplicy, 
du Creusot; chaudronniers- ferblantiers : Guittat, (ientil, 
Bonnevial, Lelièvre : potier, le brave père Lion, proscrit de ôl 
et de la Nièvre, comme son ami Gambon; typographes, Léo- 
pold Douce, Piéron, Joseph Roche; monteurs en bronze, 
KulVner et (^halain ; imprimeur, Adolphe Delattre, blessé le 
22 mai, sur les barricades; tapissiers, Baudrand, Jules Fa- 
vreaux et l'un des frères Thomachot (l'autre était menuisier) ; 
opticien. Poirier; graveur, Pitois; maçon. Pillard, de Mar- 
seille; armurier. Chômât: tourneurs. Destouches et Colonna; 
gazier, Dumartheray ; charpentiers, Létang et Joseph Béroud; 
tailleurs de pierre, Lafuit, Minot, Parisis, Jean Bosson; 

1. La femme de celui-ci, Victorine B..., bien innocente de l'incendie delà 
Cour des Comptes, pour lequel elle fut condamnée à mort, a publié, en 1909, 
à Lausanne, les Souvenirs d'une morle vivanle. Elle est morte, réellement, 
en 1921. 



CHAPITRE HUITIÈME 259 

cuisiniers, Lacord et Helmer; voyageurs de commerce, 
Emmanuel Jeannin, Courgeon... 

« Dangers fabriquait des porte-monnaie, Suet des para- 
pluies, Tracol des articles de pêche, Bruyat, des balances et 
le père Massé des sommiers compensateurs, pour les conjoints 
d'un poids inégal! P2nfin, le père Ostyn, Gouhier, Mortier, 
Chastel, et d'autres, de passage, travaillaient dans la fabrique 
de caractères en bois que les frères Charles et Victor Bonnet 
avaient fondée rue Gutenberg. 

« Si demain ma plume cessait de me nourrir, disait ce far- 
« ceurde Cluseret, j'irais trouver Bonnet et je lui demande- 
« rais une place à côté d'Ostyn. » 

Tous ces noms obscurs, poussiéreux, retrouvés dans les 
fouilles, je les écrivais sous la dictée de mon voisin, et je 
remplis aujourd'hui la promesse que je lui ai faite de les 
imprimer... comme si cela suffisait pour qu'on les retînt! Il 
les enflammait derrière moi, ainsi que des allumettes prêtes 
à s'éteindre; puis, il lisait par-dessus mon épaule et rectifiait 
l'orthographe que je mettais mal. Il entendait que pas un 
seul grain du rosaire ne fût défiguré. Il semblait n'avoir sur- 
vécu que pour me confier ce vénérable dépôt. Grâce à moi, 
les derniers seraient donc, une fois, les premiers! 

Peut-être au fond — cette idée me vient à présent — n'ai- 
je été pour lui que l'instrument d'une revanche. Je rachetais 
les erreurs et le jiarti pris d'une race détestée. Les miens, en 
effet, valets d'histoire, ne portèrent jamais, et par exception, 
au tableau d'honneur, que les abdicataires, les ouvriers qui 
ont déposé l'outil pour faire travailler les autres ou devenir 
capitaines, fonctionnaires, représentants et conseillers du 
peuple appointés. S'il me croyait disposé réellement à retour- 
ner l'échelle, à mettre en bas ce qui est toujours en haut, et 
réciproquement, comment mon \ieil ami n'eût-il pas profité 
de l'aubaine! 

Il en profitait et, naturellement, il était exclusif à son tour. 
Sur le reste de la proscription, il tarissait vite. (7était le 
fretin, composé de tous les réfugiés qui n'exerçaient pas un 



260 H H 1 L É M O N V I F l' X DE LA VIEILLE 

métier manuel, par exemple : Fesneau et Bertrand, négo- 
ciants l'un en vins et l'autre en charbons : Clermont et Fouet, 
notables parfumeurs; Sébastien Chartier, boucher; Perrier, 
marchand de nouveautés; Villeton, Wclti et Morel-Pineau, 
qui tenaient ou faisaient tenir par leurs femmes, des magasins 
de parfumerie, de couture ou de modes. 

Méritaient à peine une mention, les architectes comme 
Decron, Berchtold, Faltot: lesentrepreneurs Bertault, Dubois 
et Chevillotte..., tous pleins de bonnes intentions, cependant, 
pour ceux de leurs compatriotes qu'ils pouvaient occuper. 
Bertault. ancien colonel de la 9 légion, érigeait le monument 
Brunswick. Il avait marié sa fille à un proscrit espagnol, 
membre de la (^lommune de Carthagène. Antonio de la (>alle. 
(^'était chez Chevillotte, condamné pour ses intelligences 
avec la Commune, alors qu'il commandait la garde nationale 
de Puteaux; c'était chez lui, à Genève, que Lefrançais avait 
trou\ é un emploi à son retour de Lausanne et avant d'entrer 
comme économe et professeur d'histoire et de géographie, à 
la pension Thudicum, où deux réfugiés, Louis Bochard, ex- 
commissaire de police', et Edouard de Merlieux-, ex-secré- 
taire général aux Finances, enseignaient déjà, celui-là le 
dessin et l'autre les mathématiques. 

Combien de fois Colomès ne s'est-il pas montré surpris, 
sinon scandalisé, des questions que je lui posais touchant 
l'élément de la proscription constitué non seulement par les 
professions libérales, mais aussi par cette ribambelle de 
déclassés d'autant plus à plaindre que le fait d'être propres à 
tout les rendait bons à rien. Il m'eût presque reproché d'éga- 
rer ma curiosité sur des inutiles comme Victor Delaunay, 

1. Louis Bochard. mort à l'hospice Debrousse en 1922. 

2. Agé de quarante-cinq ans en 1871 et condamné à la déportation dans 
une enceinte fortifiée, Merlieux (sans particule) avait publié, en 18^37, sous 
ce titre : Les princesses russes prisonnières au Caucase, les souvenirs 
d'une Française, sa cousine, captive du chef circassien Schamyl. Celte publi- 
cation donna lieu, plus tard, à un procès en contrefaçon intenté par Merlieux 
.1 Dumas père, qui avait reproduit, dans son Voyage au Caucase, une 
grande partie du livre de Merlieux. Celui-ci gagna son procès. Mort en 1900. 



CHAPITRE HLITIÈME 261 

Heil, Gasc, Noro, Bozier, artistes peintres ou dessinateurs; 
Larapidie, de Xarbonnc, et Louis Niquet, sculpteurs, Gaston 
Buffier, dit Xostag, publiciste et culti\ateur: Jules Couprie, 
professeur d'écriture: et il me regardait avec sévérité, lors- 
que je m'enquérais de Cœurderoy, moniteur de boxe, de 
Pierre Gromieux, qui donnait des leçons d'escrime et de 
danse, ou de Francis Lacour, écuyer, ex-régisseur de l'hip- 
podrome de Paris, qui, à pied, caracolait encore! 

Est-ce que je parlais sérieusement? Quoi? ce Lacour était 
allé faire de la haute école en Russie, où l'avaient précédé 
Bayeux-Dumernil, Victor Jaclard, beau-frère de Sophie 
Kovalevsky et professeur dans un gymnase déjeunes filles; 
enfin, deux normaliens, Paul Martine et Ernest Lavigne. 

Ce fut Martine,' délégué à la mairie du 17% qui présenta 
Rossel à la Commune; quant à Lavigne, collaborateur de 
Rochefort à la Marseillaise, il avait été secrétaire de Rossel 
pendant vingt-quatre heures. A Pétersbourg, les deux cama- 
rades fondèrent un petit quotidien : La Neva, qui dura quatre 
mois. Ils y prirent pour correcteur un autre réfugié, Paul 
Dussac, jeune avocat créole qui avait fait le coup de feu pen- 
dant les deux sièges; lorsque le journal disparut, Dussac et 
Martine professèrent eux aussi dans différents gymnases et 
ne furent pas inquiétés. 

Colomès disait tout cela pour me faire plaisir, du bout des 
dents. Au fond, je voyais bien qu'il fourrait ces non-valeurs 
dans le même sac, pêle-mêle avec les voyageurs de commerce, 
les étudiants en médecine, les journalistes, les artistes lyri- 
ques, les photographes, et le fort contingent des comptables 
eux-mêmes, autres gratte- papier : Frédéric Cournet, Teu- 
lière, .losselin, Kinceler, les frères Gaston, d'Agincourt fils, 
Louis Marchand, Auguste Caille, Durozoi, Elie Darboy, 
neveu de l'Archevêque... 

Il oubliait que certains, comme Lalanne et (louhier, faute 
d'emploi â (îcnève, avaient servi les maçons, pour continuer 
de faire \ivre comme pendant le siège, une femme et des 

1. Mort à Asnières en 1918. 



262 P H I L É M O N V 1 E l' X DE LA VIEILLE 

enfants, et que Jules Montels, débarqué avec quarante-sept 
sous dans sa poche, après avoir saccagé Narbonne et Paris, 
était tour à tour professeur et peintre en bâtiment 1 L'aubaine, 
pour lui, c'avait été, en 187S. d'être appelé à lasnaïa Poliana, 
auprès des fils de Tolstoï, en qualité de « professeur de latin et 
d'un peu de grec », disait-il plaisamment. Il y resta trois ans'. 

Claris n'eut pas moins de chance le jour où le hasard lui 
envoya pour éR^ e un Japonais, Oyama, le futur maréchal 
vainqueur des Russes en Mandchourie, auquel Léon Mels- 
chnikof enseignait, d'autre part, les sciences. 

Mais pas plus que celle de ces gens-là, l'omission de Roche- 
fort, de Cluseret ou de Benoît Malon, n'était de conséquence 
aux yeux de mon voisin. En revanche, il ne me reconnaissait 
pas le droit de taire Andignoux, tailleur: Michon, cordon- 
nier; Légalité, serrurier, et Colonies, bijoutier I Cette glo- 
riole, si l'on veut, avait sa beauté, que n'altérait pas le vain 
antagonisme de la jaquette et du bourgeron. Le \ ieillard 
était sincère. Sincère et sans fiel. Quelque chose allait mou- 
rir a\ec lui, dont il voulait que le souvenir subsistât. Car 
c'était moins sa classe et sa condition, qu'une manière d'être, 
un caractère professionnel, un état d'esprit qu'il donnait en 
exemple à ses successeurs déchus. Que l'ancien commandant 
du Fort de Vanves ne fût pas, i\ ce titre, exempt de vanité, 
soit! Maisl'ouvrier bijoutier ne montrait, somme toute, qu'un 
légitime orgueil. Il avait aimé le travail manuel en soi et non 
pour son salaire; il était du temps où l'ouvrier rougissait 
plus d'une malfaçon involontaire que d'un délit puni par les 
lois, et il me demandait seulement de noter cela — qu'on ne 
reverrait plus. 

Quelques jours avant sa mort, il me disait, irrité : 

« Je n'y comprends plus rien ! Voilà maintenant qu'on appli- 
que à la grève, le joli mot dont nous décorions un ouvrage 
accompli : c'est perlé! Un compagnon d'autrefois, lui, eût 
préféré voir ses mains enterrées vivantes, plutôt que de con- 
sentir à leur avilissement! » 
1. Jules Montels, mort à Sfax (Tunisie) en 1916, Agé de 73 ans. 



CHAPITRE HUITIÈME 263 

Comme je le félicitais, ce jour-là, de la mémoire impertur- 
bable dont il m'avait donné tant de preuves : 

c( Elle est restée excellente quant aux noms et aux choses 
lointaines, me répondit-il. Je prétends même qu'elle s'amé- 
liore. Oui, il m'arrive, la nuit, quand je ne dors pas, de me 
rappeler tout à coup, dans leur moindre détail, des faits qui 
remontent à cinquante ans. En revanche, je ne me souviens 
pas toujours de ce qui s'est passé il y a quarante-huit heures. 
Peu importe, d'ailleurs. L'essentiel est ce qui surnage d'au- 
trefois. Ma liste d'épaves est incomplète. Des noms m'échap- 
pent, sur des figures que, pourtant, je revois... Ces noms, je 
les prononce sans doute pour la dernière fois. Après moi, ils 
entreront dans l'éternel oubli... car vous n'oserez pas les 
imprimer. Les noms des soldats, est-ce que ça compte? Quel 
besoin y a-t-il de connaître leur histoire? « Ne pouvant vous 
« embrasser tous, j'embrasse votre général », a dit l'autre. 
Ainsi feront, vis-à-vis de la Commune, les sympathiques 
bavards qui la raconteront. » 

Je protestais : 

— Vous vous trompez, vieil ami, en me jugeant capable 
de cet échenillage. J'enregistre les noms obscurs qui vous 
tiennent au cœur. Ils auront un sursis. Recueillis dans un 
livre, ils gagneront quelques jours. Il me plaît de penser que 
le volume tombera, par hasard, entre les mains d'un lecteur 
pour qui ce sera une révélation. « Comment, il en était? Que 
« ces dix ans d'exil ont dû lui peser!... » Si bien que les 
arrière-petits-enfants de ceux dont vous faites mention, éprou- 
veront, grâce à vous, cette petite accélération de pouls qui 
est l'indice d'un accès de fierté... 

Mais (x)lomès haussait les épaules, sceptique pour cause. 

— C-royez-vous? La médaille a son revers, et le revers, 
c'est l'image d'une famille rougissant du rôle que l'aïeul a 
joué et s'ingéniant pour lui trouxer des excuses, des circon- 
stances atténuantes, des remords... 

— Tant pis pour ces ingrats qui renient leur sang et s'ima- 
ginent le purifier par le mouillage! 



264 l'iiiL ÉMON vu; IX dk la vikille 

Nous en revenions, après ce crochet, à la maladie des pros- 
crits : l'attente. De 187() à 1879, le gouvernement français 
avait continué à leur tenir la dragée haute. 

— Mais plus l'exilé est transi, plus il rêve le beau temps, 
reprenait C>olomès, et, malgré toutes les déconvenues, nous 
consultions chaque matin le baromètre, dans l'espoir d'un 
changement atmosphérique. Nous eûmes encore une fausse 
joie quand Mac-Mahon, en janvier 1879, quitta le pouvoir. 
Une république autre que la sienne et que celle de Thiers, 
allait sans doute nous être favorable. Gréw la présidait, 
Waddington était son prophète, et ce prophète avait eu pour 
secrétaire un des nôtres, le petit Barrère, l'enfant de chœur 
qui a\ait chanté, dans La Sociale, le De Profundis de la 
Colonne. 

« Il fallut encore rabattre de nos illusions. A l'Ordre moral, 
succédait la République opportuniste incarnée en Gambetta, 
de qui son patron. Laurier, disait : « Lui, bon kangourou, 
ne peut pas marcher sans sa queue!» Cet appendice lui avait 
déjà conseillé de se tenir coi, en 1S7(), dans le \ote repoussant 
l'amnistie... Trois ans plus tard, la bande axide que traînait 
le tribun, jugeait encore prudent de ne pas alarmer le trou- 
peau qu'elle s'apprêtait à tondre. Le loup se déguisait en ber- 
ger vigilant. C'est alors que fut inventée l'amnistie par caté- 
gories, par petits paquets, par étapes..., à la fois humiliante 
pour ceux qui en profitaient, et déshonorante pour ceux qui 
en étaient exclus, ainsi que des gredins indignes de merci. 
On avait quelque peine à conserver un emploi dans ces con- 
ditions-là. Le tir à longue portée, quoi! Tous n'en mouraient 
pas, mais tous étaient atteints. En un mot, l'amnistie partielle 
du 3 mars 1879 établissait une distinction entre les égarés et 
les criminels. Llle était conditionnelle aussi. Le gouverne- 
ment ne l'accordait qu'aux individus graciés par le chef du 
pouvoir exécutif dans le délai de trois mois. Quiconque ne 
faisait pas sa soumission, se rangeait lui-même parmi les 
pestiférés à tenir éloignés : membres de la Commune et du 
Comité central; hommes ayant exercé un grand commande- 



CHAPITRE H l n I È M E 265 

ment militaire ou joué un rôle marquant; criminels de droit 
commun, enfin. Ce qu'un pareil assemblage laissait à l'arbi- 
traire, on le vit bientôt. Tandis que restaient au bagne et en 
exil des condamnés purement politiques, l'exécutif graciait 
complaisamment des déportés et des proscrits aux antécédents 
judiciaires avérés. « Je bois avec les voleurs, je ne bois pas 
« avec les politiques », répondait à Maroteau le gendarme 
qu'il invitait à se rafraîchir. 

« Pour moi, qui avais commandé le fort de Vanves, mon 
compte était réglé. Je n'en demandai pas la revision, naturel- 
lement, et la plupart de mes compagnons firent comme moi. 
La plupart... pas tous. Quelques-uns, las d'exil, ou de carac- 
tère mou, firent en douceur leur soumission. On leur jeta la 
pierre. Arthur Arnould, visé par Perrier, lui envoya ses 
témoins, Lefrançais et Avrial. Mais les épées restèrent au 
fourreau. 

« Quant à nous, qui ne possédions pas la notoriété de 
Rochefort, Cluseret, Malon ou Gambon, nous ne pouvions 
protester contre notre assimilation à des malfaiteurs, qu'en 
nous procurant des extraits de nos casiers judiciaires et en 
les publiant. Ce fut le parti auquel s'arrêtèrent à Genève, 
dix-sept d'entre nous : Lefrançais, Pindy, Alavoine, Gaillard, 
Josselin, Ledroit, Andignoux, Mathey, Ots, Merlieux, etc.. 
Aussitôt, une circulaire aux parquets leur interdit de délivrer 
ces actes. Nous avions dû, heureusement, déposer les nôtres 
à l'Hôtel de Ville pour obtenir notre permis de séjour, si bien 
que le directeur du département de justice et police put décla- 
rer que pas un seul réfugié exclus de l'amnistie et habitant 
Genève, n'était condamné de droit commun. Mieux encore : 
le directeur de la police centrale, Cuénoud, dans une commu- 
nication de l'époque à la Société d'utilité publique, sous ce 
titre : Les classes dangereuses à Genève, délivra à la pros- 
cription tout entière le certificat de bonne ^ ic et moL'urs 
qu'elle n'avait pas sollicité. In moment, dit-il dans ce docu- 
ment, on put craindre que l'ordre ne fût troublé par les réfu- 
giés de la Commune; mais presque tous ont cherché et trouvé 



266 P 11 I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

de l'occupation, et, sauf quelques cas isolés, cette catégorie 
d'immigrés ne donna lieu à aucune plainte. 

« Il eût pu ajouter qu'à ces malandrins, bannis de France, 
la Suisse n'hésitait pas à confier les clefs de son coffre-fort. 
En effet, l'un des deux délégués à l'Imprimerie Nationale sous 
la Commune, André Alavoine, ' lecontumax, en même temps 
qu'il éditait la nouvelle Lanterne de Rochefort et les bro- 
chures des proscrits, travaillait pour le gouvernement fédé- 
ral. Il fabriquait des billets de banque à la presse à bras et 
conservait les planches ! Son cas n'est pas exceptionnel. Tan- 
dis que deux Conseils de guerre, l'un en 1871 et l'autre en 1<S7(), 
condamnaient et recondamnaient un menuisier en fauteuils 
nommé Personne, aux travaux forcés. Personne, établi à 
Bruxelles, y devenait le fournisseur du roi des Belges, pour 
lequel, déjà, l'un des nôtres, Claude Perret, construisait les 
serres de Laekon. Et par qui Richard W'allace, à Londres, 
faisait-il décorer son hôtel? Par deux communards encore. 
Privé et Lehman, tapissiers d'ameublement! Flnfin le beau 
bouclier d'argent commandé par l'Kmpereur d'Autriche à la 
maison Klindosch, de \'ienne, et oiiért par lui à un Musée, 
fut ciselé par Aristide Barré. Ils n'étaient pas non plus à 
l'aumône de l'étranger ceux-là, pas vrai? 

« On pouvait y être sans honte, d'ailleurs, et même avec 
fierté. Les pauvres diables comme Paulet et Fonteneau, que 
la misère et l'épuisement conduisirent à l'hôpital, ne deman- 
daient qu'un lit pour mourir, (^ettc mendicité-là ne dégrade 
pas. La proscription suivit leur convoi comme ceux de Jean 
Rigal, journalier, et Louis Saëz, coiffeur (Espagnol), qui par- 
tirent aussi un jour de l'hôpital cantonal... Car on avait beau, 
en exil comme ailleurs, choisir ses amis, ses compagnons de 
route, on s'arrêtait tous pour rendre les derniers devoirs aux 
camarades tombés en chemin et enterrés sur place, les pieds 
tournés vers la F'rance. Ils fermaient la marche. Enfin, c'était 
l'occasion de célébrer uu anniversaire supplémentaire de la 

1. Mort à Paris en 1909. 



CHAPITRE n U I T I K M E 267 

Commune. On discourait pour s'étourdir; et puis, le lendemain, 
on repartait vers la Terre promise... par delà les tombes, en 
avant I... comme dit votre Allemand. 11 n'y a pas de meilleure 
école du patriotisme que l'exil. Le camarade messin qui 
m'avait recueilli à Offenbach, rentra en France avant nous. 
« Lorsque je passai la frontière, à pied, près de « Novéant, 
m'a-t-il raconté plus tard, je m'agenouillai en pleurant. » 

« Parmi ceux que la mort amnistia, Lyon compta Hruyat; 
Saint-Etienne, Durbize; la Nièvre, le père Lion; Paris, 
Morel, ex-capitaine de fédérés ; Joseph Perrin ; Jean-Baptiste 
Lacroix, vingt ans, ex-secrétaire du commissaire de police 
Le Moussu ; Desmarescaux, directeur du dépôt des sucres, 
sous la Commune; Welti, qui avait été caissier à la Déléga- 
tion de la Marine; Razoua, qui s'était censément attribué, pour 
sa part de butin, l'École Militaire... Le brave Brunereau, lui, 
alla s'éteindre chez son gendre Gromier, qui dirigeait, à l'^lo- 
rence, une école française. Heureux tous ces pauvres : leur 
mort avait la valeur d'un témoignage à décharge! 

« Frappé d'apoplexie en sortant du Café du Nord, le 
2î) juin 1878, Bazoua, transporté chez lui, chemin des P^aux- 
Vives, y succomba dans les bras d'Avrial. Il eut de belles 
funérailles, auxquelles le hasard contribua. C'était la fête du 
centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Le cortège passa sous 
des arcs de triomphe, à travers des rues.pavoisées. Le dra- 
peau rouge du 22'' bataillon couvrait la bière. Des branches 
d'acacias et des immortelles rappelaient que le défunt était 
franc-maçon. Au cimetière, Arthur Arnould, Lefrançais et 
Joukovsky saluèrent la dépouille de leur ami. Non loin de 
Joukovsky, à côté de Bochefort, se tenait une jeune fille 
arrivée l'avant-voille à (ienève. C'était W'ra Zassoulitch, 
acquittée par le jury de Pétersbourg au mois d'a\ril, et 
traquée aussitôt, néanmoins, parles chiens de police, comme 
une proie ôtée de la gueule. 

« Vous savez l'histoire de Vera Zassoulitch. Au mois de 
février 1878, elle avait tiré sur le policier en chef TrépofF, 
pour le punir d'avoir fait lustiger un prisonnier obscur. 



26S P H I L É M O N \- I E f X D E LA VIEILLE 

Bogoliouboft\ qu'elle ne connaissait pas. Elle resta peu de 
temps à Genève. Elle se retira à Baugv, au-dessus de Cla- 
rens , pour fuir l'incompréhensible curiosité dont elle se 
voyait l'objet. Car elle n'avait rien de conforme à l'idée que 
nous nous faisons d'une héroïne. Il lui était insupportable 
de prolonger, sur les tréteaux, le retentissement d'un acte 
accompli simplement pour relever de sa chute la personna- 
lité humaine humiliée. Petite et sans grâce, elle dédaignait 
les couronnes de l'attentat et du martyre, qui l'eussent embel- 
lie. Et la plupart des jeunes filles russes réfugiées en Suisse 
dans les années 70, lui ressemblaient. Elles formaient, à l'Uni- 
versité de Zurich, comme un massif de révolutionnaires en 
terre libre. Le Tsar s'en inquiéta et rendit en 1873 un ukase 
spécial mettant hors la loi les étudiants et les étudiantes qui 
ne rentreraient pas immédiatement dans leur pays. Il y en 
eut qui demeurèrent en Suisse, au mépris de cette injonc- 
tion; les autres n'y obéirent que pour aller répandre en Rus- 
sie la bonne semence. A quel prix? Nous ne tardions pas à 
l'apprendre, tantôt par le journal russe le /iobolnik, imprimé 
à Genève, tantôt par Le 7'rar«/7/eur, auxquels collaboraient 
Joukovsky, Dragomanof, Ralli, Oelsnitz, Léon Metschnikof, 
Sokolof, Stcpniak, Morosof, Klémcnt/, Tcherkésof : tantôt 
par le liullelin de la Fédéralion Jurassienne. 

« L'autorité russe usait, d'ailleurs, d'un excellent moyen 
pour dompter les réfractaires à l'édit du Tsar : elle jetait 
leurs parents en prison. (>c fut le traquenard auquel se laissa 
prendre, notamment, une de nos jeunes amies, M"' Soubo- 
tine. Nous avions fait sa connaissance en 187.3, au petit café 
de VAurore, Place des Eaux-Vives, où se réunissait une sec- 
tion d'Études sociales fondée par Lefrançais et Joukovsky. 
Les séances publiques étaient suivies par beaucoup de Russes 
auxquels l'ukase du Tsar s'appliquait. 

« M"*" Soubotine était du nombre. F^lle recevait des leçons 
de français de Montels et venait de passer ses examens à la 
Faculté de médecine de Genève, lorsqu'elle eut vent de l'ar- 
restation de sa mère et de ses deux sœurs. Montels voulut 



CHAPITRE HUITIÈME 269 

la retenir, ayant le pressentiment de ce qui l'attendait. 
« Restez donc, lui dit-il, et au lieu de vous jeter dans la 
«gueule du loup, mariez- vous..., et multipliez la graine 
« socialiste! » 

« Elle répondit : « Croyez-vous que mon cœur ne fait pas 
« tic tac comme un autre? Mais je ne m'appartiens pas. Si je 
« dois être arrêtée, je témoignerai que notre peuple aussi a 
« ses vierges martyres! » 

« Elle partit pour la Russie. Incarcérée dès son arrivée, 
elle subit une longue et cruelle détention, fut condamnée à 
la déportation et alla mourir en Sibérie, achevée par le climat 
et les mauvais traitements. 

« Pauvre chère petite! Nous l'aimions bien. Elle venait 
quelquefois, le soir, prendre le thé dans notre chambre. Je 
la guidais dans ses lectures, ou bien je lui racontais le second 
Empire, la guerre, le siège, la Commune. Comme son front 
m'écoutaiti et qu'elle était simple et gentille, quand elle 
s'écriait : « Ah! Monsieur Colonies, si seulement nous prati- 
« quions entre nous la fraternité!... Rien ne résiste à ceux qui 
«sont unis! » Malheureusement, la proscription russe était 
aussi tiraillée que la proscription française... et les étudiantes 
de Zurich, elles-mêmes, a\ aient eu à opter entre Lavroll", le 
directeur de la Revue En Avanl, et les bakounistes, qui 
brûlaient l'étape. 

« M"' Soubotine était la seule Russe que ma femme recevait 
avec plaisir. Elle se plaçait à un point de vue un peu étroit, 
pour se dispenser de fréquenter les autres. Elle disait : « Ce 
« sont des personnes dont le ménage doit être bien en désor- 
« dre! Quand s'en occupent-elles? » Je répondais, pour l'ex- 
citer : « On ne peut pas tout faire à la fois! » A quoi elle ne 
manquait pas de répliquer : « Allons donc! Ai-je été moins 
bonne ménagère, lorsque je travaillais à côté de toi? » Mais 
elle aussi était d'un autre temps et d'un autre pays... » 

La conversation de (^olomès abondait en incidentes qui 
m'obligeaient fréquemment à le remettre dans la voie. 

« Or donc, en 1879, si je ne me trompe, 2.70() condamnés 



270 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

contradictoirement et 1.3(K)contumax, profitant de l'amnistie 
partielle, rentraient en France. 

— Oui. Il n'y avait plus au bagne et en exil que douze à 
treize cents réprouvés..., mais auxquels l'opinion publique 
témoignait, à toute occasion, sa sympathie. Le quartier de 
Javel envoyait à l'Hôtel de Ville Alphonse Humbert, revenu 
de la Nouvelle-Calédonie : le Conseil général se laissait gagner 
à notre cause, comme, à la Chambre, l'extréme-gauche et le 
centre gauche... Pas un jour ne s'écoulait sans qu'une voix 
s'élevât, dans la presse ou les réunions publiques, en notre 
faveur. Et pourtant l'amnistie plénicre fut encore repoussée 
au commencement de 1880. Le peuple se fâcha. A la célébra- 
tion de l'anniversaire de Mai, au Père-Lachaisc, rien ne 
manqua, pas même les brutalités de la police. Belleville s'en 
vengea, le mois suivant. Le cordonnier qui avait donné à 
ceux de sa fournée une si belle leçon de tenue devant les 
Conseils de guerre, Trinquet, fut élu conseiller municipal 
dans la propre circonscription de Gambctta ! 

<( Cette fois, celui-ci comprit sinon son devoir, du moins 
son intérêt, et détermina F'reycinet à proposer l'amnistie 
totale, qui fut enfin votée. Le Sénat regimba. Jules Simon 
geignit. Gallifîet rua. Le gouvernement n'en céda pas moins, 
mais de mauvaise grâce, c'est le mot, puisqu'il gracia, le 
10 juillet, tous ceux qu'il ne pouvait pas se résoudre à 
amnistier. 

« Plus d'un commença par rechigner. 

« Vienne la revanche, opportunistes, et nous, nous ne vous 
« gracierons pasi » s'écriait Piéron. 

« Et le cordonnier Copréaux, presque septuagénaire, après 
avoir rappelé ses seize années de prison, ses huit ans d'exil 
et ses quarante-quatre ans de lutte pour la République, 
allait vociférant : « Leur amnistie est une insulte. Je reste 
proscrit! » 

« Enfin, il y avait ceux à qui cette attitude convenait d'au- 
tant mieux, qu'un commerce ou un métier lucratifs les rete- 
naient maintenant à (iencvc, tels Perrier, Clermont et Fouet, 



CHAPITRE HUITIÈME 271 

Léon Berchtold, Michon, Louis .NLirchand, Dumartheray, 
Bertrand. 

« J'ai oublié de vous dire que maints d'entre nous s'étaient 
avisés, pour tromper l'attente, de se marier en France..., 
je veux dire avec la sœur ou la fille d'un camarade de pro- 
scription. 

— Sans parler de ceux auxquels un temps pluvieux et 
l'absence de distractions, donnaient le conseil « de se marier 
un peu... », comme dit M'" de Charrière. 

— Oui. Ce fut le cas précisément de Babick, dont l'amuse- 
ment ne dura guère... Mais c'était l'exception, de même que 
les unions illégitimes, qui motivèrent souvent, notamment à 
Lausanne, des expulsions imprévues. On ne badine pas, en 
Suisse, avec les amours buissonnières! 

— Quoi qu'il en soit, Paris acclama ceux qui rentraient. 
Ils revenaient à temps pour assister à la fête du 14 juillet 
Vous y commémoriez en action la délivrance des pri- 
sonniers. 

Mais Colomès a secoué la tête et répondu : 

— Non, citoyen. Vous confondez notre réception avec celle 
qu'on fît à Rochefort... Toujours la même chose !... « Ne pou- 
vant vous embrasser tous..., etc. » Nous ne pûmes, nous, 
quitter Genève que huit jours plus tard, et quand nous débar- 
quâmes à Paris, un soir, les lampions étaient éteints, les 
danses terminées, et nul ne nous attendait, à la gare de Lyon, 
pour nous présenter le pain et le sel. Nous nous étions trop 
promis, Phonsine et moi, de cette arrivée... Nos parents? 
Disparus. Nos amis? Ils nous avaient oubliés. L'amnistie 
même n'était déjà plus que le nom d'une victoire qui dis- 
pensait de s'intéresser aux amnistiés. Enfîn, nous ressusci- 
tions sans excuse. Je me rappelle notre serrement de cœur 
dans la salle des bagages, devant nos malles... Nous aflTec- 
tions de les examiner attentivement, pour ne pas nous laisser 
voir, l'un à l'autre, nos yeux pleins de larmes... Que reve- 
nions-nous faire dans cette ville détachée de nous, dans cette 
patrie si belle... en rêve? Nous étions tellement bien là-bas... 



272 P H I L É .M O .\ \' I E L' X DE LA VIEILLE 

connus, estimés, indépendants... La veille encore, nous brû- 
lions de nous jeter sur Paris, comme l'atTamé mord à même 
une miche de pain; et, subitement, nous n'avions plus faim; 
nous nous sentions l'estomac lourd du repas que nous n'avions 
pas pris. Bref, découragés de sortir du modeste hôtel où nous 
étions descendus, après un long moment passé à regarder, 
de la fenêtre, couler le fleuve humain, aux bords enchan- 
teurs... de loinl croiriez-vous que nous a\ons fini par nous 
coucher sans même avoir dîné?... Le front dans la ruelle, 
Phonsine eut beau pleurer silencieusement, je l'entendis, et 
je cherchais à la consoler. Mais — vous allez bien la recon- 
naître làl — elle me répondit : « C'est plus fort que moi... 
« la joie... » Alors on a pleuré tous les deux. 

« La leçon nous fut, en tout cas, profitable. Quelques mois 
plus tard, quand les derniers Calédoniens rentrèrent à leur 
tour, nous eûmes, Phonsine et moi, la même pensée. Nous 
voulions épargner à des malheureux revenant de plus loin 
que nous, la détresse d'un retour inaperçu, dans le désert... 
Alors, savez-vous ce que nous avons imaginé? Nous sommes 
allés rôder autour de la gare, comme nous faisions à denève, 
à l'arrivée des proscrits, et, deux fois, nous avons ramené 
chez nous des hommes, des inconnus, des abandonnés, qui 
retrouvaient en France une impression d'exil. » 



CHAPITRE IX 

LEURS INVALIDES 



JE voyais fort peu Colonies depuis quelque temps. Il sem- 
blait m'éviter. Je ne le rencontrais plus, allant aux provi- 
sions. Ses rideaux restaient fermés. Que faisait-il? 

La concierge^ interrogée, s'étonna de la question. 

« M. Colomès va très bien. Il sort moins, c'est vrai. Il lit 
beaucoup. » 

Mon inquiétude subsistait. Si modestement qu'il vécût, ses 
économies — en supposant que sa femme et lui en eussent fait 
— devaient s'épuiser. Il était bien trop prévoyant pour ne 
pas se préoccuper de la situation avant qu'elle devînt critique. 
Chaque jour, je me proposais de le sonder sur ses intentions 
et, le connaissant, je différais l'entreprise ; car il était parfai- 
tement homme à me dire : « De quoi vous mélez-vous? » et 
à me consigner sa porte. 

Et puis, qu'avais-je à lui offrir? 

Une idée m'était bien ^■cnue, mais je jugeai prudent de ne 
la lui soumettre qu'après avoir consulté Fournery. 

Je trouvai le vieux menuisier dans son atelier de la rue de 
Vanves. Parmi des copeaux frais et frisés comme toison, 
Pot-à-Colle se délassait de la \arlope en mettant des pièces à 
ses souliers. Deux gosses, fille et garçon, étaient assis par 
terre devant lui. Le garçon lisait tout haut, en suivant le 
texte du doigt, dans un livre à images. 

« C'est votre famille? dcmandai-je en riant. 

— Non. Ce sont les enfants de mes voisins, qui travaillent 

18 



274 P H I I. É M O N V J K l' X DE I. A VIEILLE 

dehors et rentrent tard le soir. Ils m'appellent tout de même 
(irand-Père... Tout le monde m'appelle (îrand-Père, dans 
la maison. Cette marmaille est mieux ici que dans la rue, 
n'est-ce pas? 

— Que lui faites-vous lire, pour la distraire? 

Il cligna de l'œil : — Ah! ah! ça vous intrigue... Vous 
vous figurez que j'inculque à ces carpillons des notions de 
grammaire, d'arithmétique ou de géographie. 

— Pas du tout! 

— Ou des extraits concentrés d'instruction civique, de la 
maison Paul Bert et C" . 

— Fichtre non ! 

— Alors quoi? Des pensées républicaines pour tous les 
jours de l'année, comme on en fabriquait, ma parole! à 
l'usage des enfants de l'an II. 

— Pauvres petits ! 

— A la bonne heure! Reclus disait que les enfants ne doi- 
vent pas être jetés dans la lutte avant le temps. Il avait raison. 
Les droits de l'homme sont une chose et les droits de l'enfant 
en sont une autre. J'ajoute que l'on aurait tort de bannir le 
merveilleux de son éducation. Ce n'est pas à son âge qu'on 
doit le priver de dessert. Son imagination est toujours prête 
à partir en voyage : appareillons! Laissons à notre maturité 
le regret qu'il n'v ait que cinq parties du monde. Il y en a 
cinquante pour l'enfant ! Mais il y a aussi mer\eilleux et mer- 
veilleux. Celui des légendes populaires est admirable, et celui 
de Perrault aussi stupideque les histoires de la mère Ségur. 
Si Peau-d'Ane m'était conté, je n'y prendrais aucun plaisir. 
On nous traite quelquefois de vieilles barbes... On en oublie 
une bien plus radoteuse... Barbe-Bleue! La barbe par excel- 
lence! Bref, je fais tout simplement lire à ces galopins... 
liobinson Crusoé..., qui m'enchantait il y a une soixantaine 
d'années. Maintenant, citoven, qu'est-ce qui me procure 
l'avantage de votre visite? 

.Je le lui dis. Pensait-il que notre ami Colomès, le cas 
échéant, et faute de mieux, entrerait volontiers à l'hospice 



C H A I' I T R E X E l' \" 1 K M E 275 

de Brévannes, par exemple, où je pouvais le faire admettre? 
« Pourquoi Brévannes? demanda Fournerv. 

— Parce qu'il y sera moins dépaysé que partout ailleurs. 
La maison abrite déjà quelques Vieux de la Vieille comme 
lui : Mathey, Jeallot, Ciouhier... » 

Le menuisier réfléchit un moment, en soufflant dans le 
tuyau engorgé de sa pipe. 

« Oui, c'est une raison déterminante, dit-il, mais je ne sais 
pas si elle suffira pour persuader Etienne. II a toujours vécu 
indépendant, sans rien solliciter... On ne commence pas à 
son âge. Nous aurons de la peine à le décider. Il faut manœu- 
vrer adroitement, l'amener, sans qu'il s'en doute, à notre 
projet. Enfin, c'est très bien à vous d'y avoir songé. Notre 
ami est probablement, en efl"et,à bout de ressources. J'aurais 
dû lui parler... Mais ce n'est pas à lui qu'on fera jamais accep- 
ter un secours. Votre combinaison ménage sa susceptibilité. 
On ne trouverait pas mieux. 

— A Brévannes, repris-je, il sera tranquille. Nous irons le 
voir de temps en temps: il \iendra à Paris quand il lui 
plaira... Pour les démarches et formalités , j'en fais mon 
aff"aire. Qu'il dise oui, et je me charge de tout. 

— J'ai peur qu'il ne dise non. 

— Il dira non, d'abord; mais nécessité fait loi. Elle le con- 
vertira. 

— Espérons-le. Un conseil seulement... Ne provoquez pas 
un premier refus. Etienne est obstiné... Il ne voudra pas en 
avoir le démenti. Louvoyez plutôt. 

— Soit. Le temps presse pourtant. 

— Parbleu! Ecoutez... J'irai causer avec lui. De votre 
côté, faites pour le mieux. Nous ne le laisserons pas dans 
l'embarras. 

— Non... à condition toutefois de savoir qu'il y est... » 

Depuis un instant, Fournery donnait des signes de distrac- 
tion, regardait à droite et à gauche. Il s'en excusa. 

— Je vous demande pardon... Où mes garnements sont-ils 



276 !• M II. KM ON VIEUX D I£ LA VIEILLE 

passés? Je n'aime pas à les perdre de vue. L n accident est si 
vite arrivé... 

— Ils ne sont pas loin... Ils robinsonnent... ! 

— Evidemment. Ce diable de beau livre n'en fait jamais 
d'autres! » 

Adorable sollicitude de la part d'un homme qui oubliait 
tant de choses personnelles!... 

L'avis de Fournery, sur un point, me parut sage, et, le 
soir même, je me rendis chez mon voisin, à dessein de com- 
mencer les travaux d'approche. 

Il était assis dans la salle à manger, sous le portrait de 
Varlin, et lisait à la clarté de la lampe un volume de la Cor- 
respondance de Proudhon. Il m'accueillit cordialement, à 
l'accoutumée. Le logement, propre et bien rangé, comme du 
vivant de Fhonsine, ne regrettait que son absence. Ltait-elle 
absente ? Son fauteuil, près de la fenêtre, dans l'ombre, auto- 
risait le doute, et je n'eusse pas été étonné d'apprendre que 
Colonies lisait tout haut, afin d'entretenir une illusion... 

Rien, autour de lui, en tout cas, ne décelait la détresse 
matérielle. Je savais qu'il avait payé son loyer de janvier. Sa 
quiétude apparente était de bon augure. 

« Je ne vous dérange pas? 

— Non, non, répondit-il. Ce que je relis m'est familier. Je 
cherche tout bonnement, chaque soir, un thème à ruminer 
avant de m'endormir. Kt il v en a des thèmes dans Prou- 
dhon! Quelle caboche! .l'ai beau la connaître, j'y fais tou- 
jours des découvertes. 

— Les tiroirs secrets d'un meuble de famille! 

— C'est ça. Vous avez besoin d'une note? 

— Oui et non. -le \cnais d'abord prendre de vos nou- 
velles. 

— Merci. Filles sont excellentes. 

— On ne se voit plus. 

— On ne s'oublie pas : c'est le principal. 
Je saisis la balle au bond. 



CHAPITRE NE U V I È M E 277 

— Assurément. Si quelque chose vous manquait, j'espère 
bien que vous iriez le demander... au plus près. » 

Il me regarda bien en face et me dit avec simplicité : 
« Que diable voulez-vous qu'il me manque? J'ai tout ce 
qu'il me faut. 

— Eh bien, moi pas. Je crois me rappeler qu'il y a encore, 
à Brévannes, quelques-uns de vos anciens compagnons d'exil 
en Suisse. 

— Oui. Mathey, Gouhier, Jeallot... 

— Je voudrais les interroger. Savoir s'il est vrai que 
Mathey et Jeallot ont écrit des Mémoires... bref, compléter 
ma documentation, vous comprenez? 

— Parfaitement. 

— Alors, voici ce que je vous propose. Vous avertissez 
vos amis de ce que j'attends d'eux, et nous allons, vous et 
moi, les enlever pour déjeuner ensemble un de ces quatre 
matins. Ça vous va-t-il? 

— Mais... pourquoi pas? 

— Ils ont déjà reçu votre visite là-bas? 

— Ohl il y a bien longtemps! Un dimanche, nous sommes 
allés à Brévannes; mais ni Jeallot, ni Gouhier ne s'y trou- 
vaient. Nous n'avons vu que Mathey et sa femme..., plus 
d'un siècle et demi à eux deux! 

— Quelle impression avez-vous rapportée de votre voyage? 

— Phonsine disait : « C'est très gentil... Il y a un beau parc, 
des oiseaux, une installation convenable..., c'est propre... » 
Je lui demandai : « Enfin, voudrais-tu vivre dans cette 
caserne pour vieillards, toi? » 

— Et elle vous répondit? 

— p]lle me répondit : « C'est une autre question. Tous les 
deux, on ne serait pas encore trop malheureux... » 

Premier jalon. Ce soir-là, je n'insistai pas. Colomès écrivit 
à ses amis, ils acceptèrent le rendez-vous, et, dans la seconde 
quinzaine de février, par une claire et douce journée de 
faux printemps, nous partîmes j)()ur l'révannes, en Seine- 
et-Oise. 



278 I' H I I. l'; MON V I K l" X DE LA VIEILLE 

C'est loin. De \ illeneu\ e-Saint-(ieorgcs, où le train s'ar- 
rête, on doit gagner lirévannes à pied ou faire le trajet par 
la voiture publique. Lorsque nous en descendîmes, nous 
aper(;ùmesJeallot, Matheyet douhier.qui venaient au-devant 
de nous pour nous dispenser d'aller les prendre à l'hospice. 
Nous nous dirigeâmes aussitôt vers un petit restaurant qu'ils 
nous indiquèrent dans le village. 

.Jealiot, dit autrefois le Tapin, le plus petit et le jîlus jeune 
des trois, restait vif et d'humeur enjouée. Mathey, moins 
e\|)ansif, |)ortait aussi sans fatigue ses quatre- \ingts ans; 
seul (iouhier trahissait, dans sa mine et dans ses propos, les 
désordres d'une maladie d'estomac'. 

Les présentations faites, j'orientai tout de suite la conver- 
sation vers l'objet de ma curiosité. 

Il était vrai que Jealiot, tout en continuant d'exercer son 
métier de peintre en bâtiment à Bré\annes même, avait écrit 
ses Souvenirs de la Commune et de la proscription. Il pro- 
mit de me les communiquer, et il a tenu parole. 

Mathey, moins docile à mes instances, ne tarda pas à m'en- 
trainer sur la pente naturelle de son esprit et de son cœur. Je 
le savais, d'ailleurs, endurci dans l'admiration du Chiffonnier 
de Paris. Mathey ne jurait que par Félix Fyat. Il possédait 
de celui-ci les manuscrits de deux drames non représentés : 
l'ne Fêle sous \éron et Aa Famille anglaise. Il les relisait 
sans cesse, et quand il avait fini de les relire, il les recopiait. 
II recopiait également les articles du pamphlétaire, qu'il avait 
collectionnés. Il se déclara prêt à m'en donner connaissance, 
après avoir constaté, avec un peu d'amertume, mon igno- 
rance â leur endroit. 

Ancien ouvrier bijoutier, comme Colomès, Mathey com- 
posait lui-même, à ses loisirs, des ouvrages dramatiques. 
Devenu mon ami, il m'a plus tard fait lire : Les \ iclimes du 
machinisme, un drame populaire dans la manière des Deux 
serruriers et de 1/ Homme de peine. 

1. Gouhier est mort à l'hospice de Brévannes en 1907. 



CHAPITRE NEUVIÈME 279 

De temps en temps, il venait à Paris pour essayer de faire 
reprendre Le Chiffonnier de Paris ou pour déposer dans un 
théâtre Les Viclimes du machinisme, dont on ne retrouvait 
jamais le manuscrit, lorsqu'il le réclamait. 

Il y avait plus de piété que de calcul, dans les soins dont 
il entourait la mémoire de son maître. Il m'a donné meilleure 
opinion de celui-ci. La dernière volonté de Pyat' n'est point 
d'un cœur sec ni d'un faux démocrate. Il a appliqué le mieux 
du monde les grands principes dont il avait la tète et l'en- 
crier pleins, en laissant à un ouvrier, pensionnaire d'hospice, 
les droits d'auteur de la seule pièce qui survécût pour quelque 
temps à un répertoire démodé. Elle a procuré des douceurs 
à deux vieillards pauvres et mal assistés. Hélas! le vieux 
drame a précédé dans la tombe Mathey et sa femme, et j'ai 
vu le brave homme plus navré du sort de la pièce, que de la 
perte sèche par laquelle son abandon se traduisait. 

Sur la proscription en Suisse, Jeallot et Gouhicr, qui en 
avaient fait partie, ne m'apprirent rien dont je ne fusse déjà 
instruit par Colonies, et, dès le milieu du repas, j'eus à subir 
de leur part les contre-propositions de la vieillesse recluse et 
mécontente. 

Tout leur était sujet de plainte : la nourriture, les soins 
médicaux, la négligence du personnel, le règlement, mille 
petits détails coriaces qu'ils remâchaient comme le plat de 
tous les jours. J'avais beau les détourner de leur radotage, ils 
y revenaient, comme à l'exécution d'un plan concerté. Jour- 
naliste, n'était-ce donc pas mon devoir de dénoncer les abus? 

(lolomès, lui, gardait le silence et me considérait avec 
accablement. 

« Nous allons vous reconduire chez vous », dis-je, pour 
donner un peu d'air à la conversation enfermée. 

Mais, dehors, Mathey m'accapara et m'entreprit sur la déca- 
dencedu théâtre contemporain, depuis leseflorts qu'avait faits 
Pyat pour contribuer, par le drame, à l'éducation populaire. 

1. Félix Pvat est mort à Saint-(»ratien le .l Août 18Si). 



280 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Une généreuse irritation soulevait l'octogénaire de son 
grabat et la plus légère approbation de ma part attisait le feu 
sous la cendre. 

Il ne m'en coûtait pas, d'ailleurs, d'abonder dans son 
sens. Il est plus facile à la révolution d'agiter la rue que de 
régénérer l'art dramatique. La bourgeoisie a les auteurs 
qu'elle mérite. Ils sont à son service, connaissent ses goûts 
et les flattent. Ce sont des valets de chambre qui écoutent 
aux portes et se répètent entre eux, à l'office, les histoires 
entendues: ce qui ne les empêche pas de cirer les bottes et 
de rincer les cuvettes du maître par eux tour à tour adulé et 
débiné. Ils vivent sur le pied du mépris réciproque; mais 
celui qui paie est, somme toute, moins vil que celui qui reçoit 
les gages. Enfin, pour se faire jouer, aujourd'hui, il faut 
appartenir à la bande noire qui a mis le théâtre en coupe 
réglée... Et, de cette bandc-là, nous ne sommes ni vous, ni 
moi, pas vrai? 

Mathev marchait à côté de moi, ragaillardi. 

« Ahl s'écria-t-il, si seulement je pouvais, de temps en 
temps, causer avec quelqu'un, comme nous faisons en ce 
moment! 

— E)st-ce donc impossible? 

— Belle question! On voit bien que vous ne savez pas à 
quoi s'intéresse la /?ou/a/7/e de Brévannes! » 

Si, je le savais : à la quantité et à la qualité du grain. 

« E^lle nous déteste. C'est tout juste si elle ne nous rend 
pas responsables de ses déboires. Nous sommes les maudits. 
Dans la plupart des chambres, vous verrez un crucifix et un 
bénitier, parmi les chromos de la publicité commerciale qui 
ornent les murs. 

— (>ela ne vous gêne pas. 

— Non: mais que la Veuve du fusillé, chez moi, ne les 
offusque pas davantage. A chacun ses images de piété. 

— (Cependant, avec (louhier, Jeallot, vous avez assez de 
souvenirs communs pour \ous réunir chaque soir autour 
d'une jolie flambée. » 



C H A P I T R K N K l' V I È M E 281 

Mais le vieillard haussa les épaules et me fit cette réponse 
étonnante : 

« Vous avez pu vous en apercevoir tout à l'heure, nous 
n'aimons guère à parler de la Commune et des années d'exil 
entre nous : il y a trop de personnalités sur lesquelles nous 
ne serons jamais d'accord. » 

Ah! Félix Pyat pouvait dormir tranquille : un bon servi- 
teur protégeait son sommeil! 

Nous étions arrivés. 

Un ami que j'eus, admis gratuitement dans une autre 
maison de retraite : Galignani..., quand on lui demandait 
son adresse, disait : 53, boulevard Bineau, à Xeuilly. 

Respect à la fierté dans le malheur : cette fleur ne pousse 
pas entre toutes les pierres. 

Ainsi pour les Vieux de la Vieille pensionnaires à Bré- 
vannes, l'hospice était la Maison. Ils pou\aient dire : Nous 
rentrons à la maison..., en laissant croire qu'ils rentraient 
non pas chez les autres, mais chez eux. La majuscule que je 
mets au mot Maison, n'était pas sensible dans leur manière 
de le prononcer. Ils glissaient dessus. 

Je me reprochai une minute de les avoir accompagnés. 
Sans doute eussent-ils préféré rentrer seuls. 

Pourtant, leur parc magnifique donne, à première vue, le 
change sur sa destination. La vieillesse et le gazouillis des 
ombrages sont plus souriants que la vieillesse et le ramage 
des gens. Enceint d'un fossé large, sarclé et ratissé comme 
une allée, le château, d'autre part, n'a point l'aspect d'un 
hospice. Mais il n'abrite en dortoirs que les veufs et les céli- 
bataires. C'était dans un bâtiment voisin, plus vaste et plus 
banal, que les amis de Colomès axaient leur chambre, au 
premier étage et au rez-de-chaussée, le long d'un couloir 
spacieux et bien éclairé. 

(iliaque porte est numérotée; au-dessus du numéro, le nom 
du locataire. Les chambres sont à deux lits et toutes se res- 
semblent : c'est le radeau des naufragés. Tout ce qu'ils ont 
pu sauver est là. Autant en contient la \ oiture à bras (|ui 



282 F H 1 L K M C) N VIEUX DE LA \' I E ! L L E 

déménage les pauvres au petit terme. Mais je retrouvais chez 
Mathey. comme un signe de ralliement, les lithographies 
emphatiques de Ficchio, le Triomphe de Vordre et la Veuve 
du fusillé, auxquelles les Vieux de la Vieille se reconnaissent 
entre eux, 

L ne commode, une armoire, une table, deux rayons 
chargés de poussière, de livres, de journaux, sous les por- 
traits de Pyat et de Gambon, jaunis par le soleil et piqués 
des mouches..., voilà tout ce qu'avait amené là le vieux 
ménage, après cinquante ans d'attelage et de coups de collier! 

Ah! ceux-là ne s'étaient point créé de besoins factices et 
n'avaient pas, pour les satisfaire, prostitué leurs bras! Il 
n'eût tenu qu'à eux de brouter, comme tant d'autres, autour 
du piquet...; mais la corde leur était insupportable, et non 
seulement leur corde, mais toutes les cordes, à tous les 
piquets! Résultat : Brévannes et sa litière. 

Agée alors de quatre-vingt-cinq ans, la femme de Mathey, 
autre Baucis, posait sur lui un regard tendre et confiant...; 
de son côté, il l'appelait « mignonne » et la caressait de petits 
soins. 

Une comparaison s'imposa à mon esprit et Colonies dut la 
de\ iner, car il détourna les veux du couple, puis, s'en alla 
dans le couloir dégonfler son cœur. 

Mathey, cependant, me faisait une confidence douloureuse. 

A\ait-il conservé des souvenirs de Pvat, une correspon- 
dance, quelque chose enfin? 

A cette question, il répondit avec embarras que les reve- 
nants-bons du (Chiffonnier de Paris étant taris, il avait bien 
fallu y suppléer pour que Baucis ne manquât de rien... 
Alors, Mathey avait été offrir trente lettres de Pyat à Carna- 
valet, qui s'en était rendu acquéreur. Mais le destinataire en 
gardait des copies qu'il m'apporta un jour. J'imaginais le 
déchirement... L'aliénation d'une relique est comme un 
sacrilège'. 

1. Henri Mathey est mort à l'hospice de Brévannes en 1913. 



CHAPITRE X E l' V I È M E 283 

Un autre, qui vit encore, s'est résigné à recevoir du Musée 
social le prix d'un engagement pareil. Car il y a des monts- 
de-piété pour les indigents à qui n'appartient même plus leur 
chemise. Je le sais : j'en ai vu les reconnaissances. 

Colonies le savait aussi, malheureusement. Quelle inspi- 
ration fâcheuse j'avais eue de lui faire faire ce voyage! 

Dès que nous eûmes pris congé de ses amis, sur la route, il 
s'écria : 

« Non, mais, vous voyez-vous terminant votre existence 
dans cette boîte, où l'on tient tout de la charité I 

— Mon Dieul dis-je, sans conviction, s'il n'y avait pas 
moyen pour moi de faire autrement, j'en prendrais peut-être 
mon parti. 

— Il y a toujours moyen de faire autrement, répliqua-t-il 
avec vivacité. 

— Je ne vois aucune humiliation à s'avouer vaincu, lors- 
qu'on a rempli son devoir de combattant. 

Colomès se redressa : 

— Nous avons été écrasés, déportés, proscrits...; nous 
n'avons pas été vaincus! 

— Si... par la vie, et c'est tout à votre honneur. 

— Non; même à ce point de vue-là, ce que vous appelez 
défaite est victoire. Les vaincus de la vie sont ceux d'entre 
nous qui se cachent aujourd'hui dans un emploi, des fonc- 
tions, des honneurs..., acquis au préjudice de leur foi, de 
leur dignité, de leur idéal. L'hospice lui-même n'est pas une 
excuse. Il importe peu de tomber plus ou moins bas : ne pas 
tomber, voilà Tailaire! Je me refuse à voir dans la Répu- 
blique, une maison de commerce, une maison de rapport ou 
une maison de retraite! 

— Ce qu'elle \ous donne, vous l'avez gagné. Vous êtes 
quittes. 

— Merci. (>elte assistance alimentaire me dégoûte! Vous 
avez pu constater l'influence de ce régime débilitant sur des 
hommes que je ne reconnais plus. Ils furent de l'Internatio- 
nale, cette conspiration des bras; ils furent de la Commune, 



2S4 P H I L j': M O N V I E l- X DE LA VIEILLE 

cet holocauste; ils affrontèrent vingt fois la mort, aux jours 
où la vie est si belle!... tout ça pour s'v cramponner déses- 
pérément, à présent qu'ils en sont réduits à la chercher dans 
les épluchures! Je dis bien... Vous en avez vu un. après 
déjeuner, me prendre à part, tandis que vous causiez avec 
un autre... Sa\ ez-vous ce qu'il me demandait tout bas? 

— Non. 

— De lui acheter les timbres dont l'hospice gratifie ses 
pensionnaires, qu'ils écrivent ou non. Il y en avait pour 
quarante sous : les économies de deux mois! Et voulez-vous 
que je vous dise encore ce qu'il regrette? Que son tremble- 
ment sénile l'empêche d'aller aux épluches..., d'être employé 
à l'épluchage des légumes, enfin, corvée qui procure aux 
plus malheureux le décime de poche! Quelle pitié! 

— Oui, cher ami, mais réservez la vôtre pour tant d'autres 
qui ont mendié plus haut, qui ont mendié l'aisance et la con- 
sidération, officiellement garanties! 

— Par cela même qu'il mendie quoi que ce soit, l'ancien 
insurgé fait amende honorable de sa vie passée! s'écria 
Colomès. Qu'il tende la main ou la boutonnière, peu 
importe! C'est l'image déchirée de ce qu'il a été! » 

Arrêté sur le bord de la route, le Vieux de la Vieille se 
retourna, et pointant sa barbe héroïque du côté de Hré- 
vannes, qu'on n'apercevait plus : 

« P2n tout cas, ajouta-t-il, voilà un endroit où j'espère bien 
ne réf.. .jamais les pieds! » 



II 

^I^ROis semaines après, je reçus, des anciens combattants de 
J. la (>ommune, une in\ itation à célébrer a\ ec eux l'anni- 
versaire du IS mars. 

Ce n'était pas la première fois, mais je n'avais pas cru devoir, 
jusqu'alors, participer au banquet commémoratif où la sym- 
pathie seule me faisait une place. Il convenait, pensais-je. 



C II A P n R E N E l' V I È M E 285 

de laisser entre eux, en famille, la poignée de vétérans qui 
se réunissaient tous les ans pour refleurir, l'espace d'un soir. 
Le nombre en allait diminuant et le dernier carré eût pu se 
former en cabinet particulier, s'il n'avait eu la bonne idée, 
pour remplir une salle, de mobiliser la jeune garde, enfants 
et petits-enfants. 

Toujours ponctuels à ce rendez-vous, comme au défilé 
devant le Mur, fin mai, Colonies et sa femme n'en avaient 
été éloignés que par la paralysie de Phonsine; mais Colomès 
envoyait, avec sa souscription, une lettre ardente que le pré- 
sident lisait au dessert. 

« Savez-vous, demandai-je à Fournery, si notre ami vous 
accompagnera cette année au banquet? 

— C'est peu probable, ^'ous devriez bien le décider à 
venir... Une occasion de lui remonter le moral... 

— J'essaierai. » 

Aux premiers mots, Colomès fit la moue et dit non, mais 
sans fermeté. Aussi insistai-je ; 

« Vous me contrariez un peu... J'avais l'intention, moi, 
d'assister au banquet. J'y renonce, du moment que vous ne 
me servirez pas d'introducteur. 

— Fournery me remplacera. 

— L'un n'empêche pas l'autre. J'attache beaucoup de prix 
à cette preuve d'amitié de votre part. 

Colomès parut se consulter un instant et dit : 

— J'irai donc..., pour vous faire plaisir. J'avais déjà pré- 
paré ma lettre d'excuse et j'étais justement en train de cher- 
cher pour l'illustrer une citation dans Proudhon. 

— In ramage..., comme on en voyait autrefois sur le 
papier de circonstance destiné aux souhaits et compliments 
de bonne fête. 

— Proudhon \aut mieux que ca ! Il est dans la pâte du 
papier. 

— Alors, vous êtes assez pénétré de lui pour n'avoir pas 
besoin de le citer. On le reconnaîtra. » 



286 P H I L b^ M O N ^■ I E U X DE LA VIEILLE 

Le vieillard sourit. Debout devant l'espalier chargé des 
fruits de la Correspondance, jamais il ne m'avait donné le 
spectacle d'un équilibre aussi parlait. 

Je le félicitai de ce renouveau. 

« Oui, je ne vais pas trop mal », dit-il. 

D'où je conclus que je ne savais pas tout et que peut-être un 
accord secret avec ses enfants l'ôtait d'inquiétude pour l'a \ en ir. 

Quelques jours après, j'allai le prendre, vers la fin de 
l'après-midi, et nous nous acheminâmes ensemble vers la rue 
Saint-Antoine. 

En route. Colonies m'apprit que la Société fraternelle des 
anciens Combattants de la Commune existait depuis 1889. 
J'avais eu tort de ne pas m'y faire inscrire plus tôt, car ses 
statuts autorisaient l'admission de toute personne dont le 
dévouement à la cause n'était pas douteux. 

La salle Lssaly occupait l'entresol d'un marchand de vins 
voisin de l'église Saint-Paul. Déjà réunis dans le débit, à 
notre arrivée, quelques anciens causaient autour des apéritifs. 
IlyavaitlàAllemane, encore député, et Ernest Navarre, encore 
conseiller municipal de Puteaux;' Martelet, ancien membre 
de la Commune: Elie ^L^v, Cromier, Albert (ioullé, le père 
Tupin, doyen d'âge ; Audebert, ex-membre de la Commission 
municipale du 12' ... ; le père Woog, le vieil ébéniste de la rue 
Guv-de-la-Brosse et du 195'' fédéré...; le sculpteur Larapi- 
die,... d'autres encore que jeneconnaissaispas et qui avaient, 
comme disait Colomès, traversé la Mer Rouge ensemble... 

C'était Ilippolyte Ferré,- le frère de Théophile, fusillé à 
Satory, qui, trésorier de la Société, recueillait le prix des 
dîners : trois francs cinquante par tête. Je payai le mien et 
celui de Colomès: mais il me le remboursa aussitôt, et si 
péremptoirement que je ne'voulus pas le désobliger en pro- 
longeant le débat. 

Une cinquantaine de convives s'étaient annoncés; je n'en 

1. Mort en 1913. 

2. Mort en 1913. 



CHAPITRE N E U V I è M E 2S7 

comptai que quarante à la table en équerre où l'on avait mis 
le couvert; encore, une bonne moitié d'entre eux n'était-elle 
de la Commune que par alliance ou, comme moi, par incli- 
nation. Une petite fête de famille enfin, dont rien n'eût pro- 
noncé le caractère, sans le drapeau rouge décoré du chiffre 71 
en noir, qui ne sortait plus que pour les banquets et les 
obsèques. 

Placé entre Colomès et Fournery, j'avais en face de moi 
Gerberoy, Charpin et sa femme, Malavaux et son fils. 

Tandis qu'on passait le beurre et le saucisson, je m'effor- 
çais de mettre un nom sur chacune de ces vieilles souches 
d'insurrection... Quelques-unes, chevelues, ne tenaient plus 
pourtant que bien peu à la terre; mais entre elles s'interca- 
laient de jeunes arbustes vivaces qui pouvaient refaire la 
forêt détruite. 

Je me penchai vers mes voisins. A ma surprise, ils furent 
incapables de me fournir les précisions que je leur deman- 
dais sur des figures désignées. Comment s'appelait celui-là? 
Quel rôle tel autre avait-il joué? Nulle souvenance. « Le sais- 
tu, toi?... — Non, et toi?... » Ces racines, que je me repré- 
sentais enchevêtrées, ne se touchaient même pas du bout de 
leurs fibres! 

Mais j'avais tort de m'en étonner. Est-ce que les vieux sol- 
dats se connaissent davantage? Ils ont cei)endant quelquefois 
chargé ensemble l'ennemi, soutenu le même siège, fait le 
coup de feu à une lieue de distance... Un morceau d'étoffe, 
une date dessus... et c'est assez, somme toute, pour rapprocher 
des hommes qui ne se sont jamais regardés que dans un 
emblème. 

Je fus tiré brutalement de mes réflexions par la \oix de 
M"' Charpin qui égavait la lecture du menu de plaisanteries 
incongrues, comme : Otages à roscillc, (>uré aux croûtons, 
Salade de légumes \ersaillais, Tripes à la mode du Camp..., 
etc.. Mais la réédition de ces mornes facéties n'amusait plus 
personne, pas même Malavaux le Dominicain, et encore 
moins son fils Albert. 



288 p H I L É M o N ^• I E r \ de la \' i e i l l e 

J'observais ce dernier. Il m'était sympathique. Je lui savais 
gré de sa présence et de sa bonne tenue. Il était le trait 
d'union nécessaire entre ce qui fut et ce qui sera. Il apportait 
au passé un respectueux hommage qui n'excluait, je le savais, 
ni l'examen, ni la discussion. Chaque génération est un relais 
d'hommes; mais ce ne sont plus seulement, comme autrefois, 
les hommes qu'on change : ceux qui ont terminé leur course 
ne sont pas encore habitués à voir repartir, à leur place, des 
continuateurs auxquels un nouveau mode de traction méca- 
nique, ménageant leurs forces, permet d'aller plus vite et à 
moins de frais vers le but assigné. 

Tout à l'heure, des rescapés chenus diraient l'héroïsme du 
désespoir sur les dernières barricades .. . Tant de sang répandu 
pour l'honneur seulement... quelle leçon! Dieu merci elle 
n'était pas perdue, Albert Malavaux le témoignait. Son âge 
accomplissait la prophétie contenue dans l'admirable parole 
de Lacordaire sur l'ouvrier qui ramasse ses bras el s'en va! 
A bout de patience, le travailleur les ramasse, en effet; mais 
ce n'est plus pour leur faire porter des armes bien inutiles, du 
moment que par son simple relus de produire à des conditions 
inadmissibles, l'ouvrier conjuré peut obtenir de ses exploi- 
teurs ce que la force ne leur a pas arraché. Le prolétariat a 
eu, lui aussi, des temps chevaleresques. Ils sont révolus. J'as- 
sistais au banquet des derniers preux de la Hé\ olution. 

« Savaient-ils exactement ce qu'ils voulaient, en la fai- 
sant? » me disait, à l'écart, Albert Malavaux, avant qu'on se 
mît à table. 

Et je lui répondais :« Non. Ils sa\ aient seulement ce qu'ils 
ne voulaient pas. C'est le fin mot de toutes les révolutions. 
Ils ne voulaient plus de l'Empire, avec sa fin désastreuse, et 
ils ne voulaient pas davantage d'un gou^ernement d'inca- 
pables, qui avait achevé notre défaite et parafé notre amoin- 
drissement. On leur a reproché l'insurrection devant l'ennemi 
encore chez nous...: mais ils n'ont pas choisi leur moment; 
il leur a été imposé par les circonstances, et il en sera tou- 
jours ainsi. » 



CHAPITRE N E r V I È M E 289 

L'heure des toasts était arrivée. Navarre se leva' et lut, 
d'abord, des lettres d'excuses de Vaillant, de Camélinat, de 
Pindy, du père Ostyn, dont les quatre-vingt-cinq ans ne pou- 
vaient plus que réunir ses amis, Cipriani, Martelet et moi- 
même, dans sa petite maison d'Argenteuil, pour manger les 
asperges de sa récolte... 

Glacée aussi, hélas! la main qui les coupait à notre inten- 
tion!...' 

Navarre releva ensuite la barricade de la rue Fontaine-au- 
Roi, pour y marquer sa place à côté de Ferré, de Pons et de 
Gerberoy, qui survivaient encore à cette convulsion du 
désespoir... Et Gerberoy secoua sa crinière de vieux lion bien 
conservé. Puis, le D' Goupil déclama des Châtiments glanés 
derrière Victor Hugo, et un vieuxlithographe, le père Poutrel, 
chanta un refrain de sa jeunesse : 

Assez de pleurs, assez de rois! 
Vive la République ! 

On l'applaudit. Il se tourna vers Colomès, rival qu'il esti- 
mait et lui dit : 

« A toi... Ce que tu voudras. » 

On connaissait le creux de Colomès ; il n'en était pas avare. 
Beaucoup voulaient l'entendre; mais il secouait la tête, et 
comme j'attribuais sa résistance à l'absence de Phonsine, je 
ne croyais pas devoir joindre mon invitation aux autres. 
Albert Malavaux m'avait compris et son silence m'approuvait. 
Fournery, au contraire, me causa la surprise de se montrer 
engageant : 

« Allons, vas-y? Débouche-leur du cacheté de ta cave... » 

— La dernière bouteille, alors... 

Subitement décidé, Colomès, repoussant sa chaise, empoi- 



1. Emile Navarre, mort à Bécon-Courbevoie en 1913. 

2. François-Charles Ostyn, membre de la Commune, est mort en 1912, à 
quatre-vingt-neuf ans. II est enterré au cimetière de Colombes (Seine). 

19 



290 }' H 1 L K M O N V 1 E l X U E LA VIEILLE 

gna son pantalon par la ceinture, s'affermit sur ses jambes, 
redressa sa petite taille, et... 

Ce fut un chant du cygne extraordinaire! A pleine voix, 
le regard étincelant, le sourcil haut, la barbe altière, le vieil 
insurgé jeta le cri de son temps, de ses revendications, d'une 
classe tellement habituée aux privations, que le strict néces- 
saire comble ses vœux; le cri magnifique de 48, noté par 
Pierre Dupont : 



On n'arrête pas le murmure 
Du peuple, quand il dit : j'ai laim! 
Car c'est le cri de la nature : 
Il faut du pain I II faut du paini 



Il se surpassa. Il fit lever la pâte. Il ranima l'émotion sacrée 
que ce chant religieux avait autrefois propagée. On ne 
songeait pas que, sortant de table, le convive rassasié était 
mal qualifié pour crier famine. Il s'effaçait, s'absorbait dans 
la foule dont il était l'interprète et qui grondait sur ses talons. 
Elle emplissait la salle. Nous étions là deux cents, mille, une 
multitude..., et les vitres tremblaient, et les lèvres trem- 
blaient, et tous ceux de son âge qui entouraient le chanteur, 
noni l'officiant, se rappelant les jours de détresse, repre- 
naient en sourdine l'antienne : il faut du pain! — Ils en 
avaient manqué... et l'instant fut tragique où il me sembla 
que l'inquiétude d'en manquer encore altérait la voix du 
vieillard... Mais ce ne fut qu'un éclair et quand il eut répété, 
avec, cette fois, l'accent du commandement : Il faut du pain! 
je ne doutais pas que la cause ne fût gagnée, en réalité, 
depuis quelque temps déjà. 

Le fils Mahn aux était de cet avis, car, tandis qu'on faisait 
une ovation à (>olomès, Albert me dit, à travers la table : 

« Nous avons, heureusement, parcouru du chemin depuis 
184S et même depuis 1871... On a le pain, mais le goût de le 
tailler en tartine nous est venu, et cette exigence n'est pas 
moins légitime que l'autre, hein? » 



CHAPITRE NEUVIÈME 291 

Elle fut aussitôt traduite, d'ailleurs, par un jeune syndica- 
liste révolutionnaire à qui son grand-père peut-être avait 
appris le Chanl du Travailleur : 

Ouvrier, prends la machine. 
Prends la terre, paysan! 

Albert m'adressa un coup d'oeil qui signifiait : « Je ne le 
lui fais pas dire... » 

A quoi je répliquai : « Non, mais c'est aussi la preuve que 
ceux qui sont ici ont vu, tout au moins en rêve, la Terre 
Promise dans laquelle vous, ou vos enfants, vous entrerez un 
jour. » 

Mais sans La Belle... qui est le cantique des Communards, 
la fête n'eût pas été complète. Ils réclamèrent donc La 
Belle!... La Belle!... 

Ah! quand viendra la Belle?... 
Voici des mille et des cents ans 
Que Jean Guêtre t'appelle. 

et ce fut Gerberoy, le vieux peintre-décorateur à bonnes 
fortunes, qui l'invoqua, moins dévotieusement que Colonies. 
Gerberoy avait plutôtl'aird'appeler une connaissance qu'une 
idole: mais le chœur des fidèles suppléait à la ferveur du 
célébrant. 

A la fin, quand ils poussèrent tous, debout, le cri de : Vive 
la Commune !... je crus voir s'agiter les plis du drapeau 
rouge...; mais c'était au vent de la porte ouverte pour le 
départ, qu'ils flottaient. 

Il s'agissait de ne pas manquer le dernier tramway. Des 
couples venaient de loin, de la banlieue, où les loyers sont 
moins chers; les femmes aidaient «leur vieux », disaient-elles, 
à passer les manches du paletot, à chercher le cache-nez, le 
foulard, au fond des poches profondes, avec la pipe, le tabac, 
le journal, des enveloppes de lettres, de la ficelle et ces choses 
enfin dont l'assemblage bizarre est commun à la vieillesse 



292 PHILÉMON VIE IX DE LA VIEILLE 

pauvre et à l'enfance butineuse. J'aperçus même un tiers- 
point engainé d'un bouchon!... arme défensive des gens qui 
rentraient tard en des quartiers déserts, aux temps reculés 
où le browning, dans l'attaque nocturne, n'abolissait pas 
encore les distances. 

Que dis-je, un tiers-point?... Une dame, au bout de la 
table, faisait provision de poivre, à la dérobée, évidemment 
pour aveugler les malandrins, leur rencontre échéant! 

Ah! tout cela ne les datait pas d'hier, les survivants de la 
Commune!... 

Au moment de sortir, j'entendis une des compagnes aux 
petits soins répondre à des compliments que recevait son 
mari : 

« N'est-ce pas qu'il a bien chanté? » 

C'était un mot de Phonsine. J'en voulus à la femme qui le 
lui empruntait, car. sur mon bras, le bras de Philémon en 
ressentit une petite secousse électrique. 

Il avait bien été félicité, lui aussi...; mais un bruit n'est 
pas la même chose qu'un écho... 



CHAPITRE X 

ILS MEURENT, EUX AUSSI, PLUTOT 
QUE DE SE RENDRE... 



I 



JE ne vis pas mon voisin le lendemain. 
Le surlendemain, je trouvai, dans le premier courrier, la 
lettre suivante : 

Citoyen, 

Je vous demande pardon des dérangements que je vais 
vous occasionner pour la dernière fois. 

Lorsque cette lettre vous parviendra, f aurai passé l'arme 
à gauche. Il le faut. Bonsoir, la compagnie. Je vais me 
coucher. Je suis à peu près certain de ne pas me réveiller, 
voilà tout. Mes ressources sont épuisées, le travail ne peut 
plus m^ en procurer ; je n'ai qu'à faire mes paquets pour le 
départ. Je les fais sans précipitation et jouissant de mes 
facultés dans leur plénitude. J'en suis bigrement heureux. 
Je n'ai jamais rien tant redouté que la déchéance physique 
et morale. Je sais ce que c'est. C'est mourir en détail, c'est 
mourir d'abord, par le haut', comme est morte ma femme. 
Encore ne fut-elle à charge à personne, la chère amie! J'en 
veux pouvoir dire autant. Je ne suis pas à plaindre. Je meurs 
dans mon lit et ne fais point tort à l'hospice des vêlements 

1. Colomès avait lu Swift. 



29ÎI P H 1 L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

dans lesquels je me consumerai. J'ai l'aumône en horreur; 
Je n'entrerai pas en même temps dans la mort et dans P As- 
sistance publique : deux néants. Enfin, J'échappe au danger 
de recevoir à mon chevet de moribond, comme notre pauvre 
Vermorel, comme fiossel et comme tant d'autres! la visite 
du prêtre envoyé par ma famille pour me faire encore 
endéver. J'ai toujours vécu proprement, Je n'ai aucun linge 
sale à laver en confession. 

Je ne dois rien. Deux petites boîtes que F on trouvera dans 
l'armoire à glace, contiennent l'argent de mon terme et de 
mes obsèques. Sur l'une est écrit : Loyer; sur l'autre : Inci- 
nération. J'exige le corbillard des pauvres. Ce n^est point, 
comme votre Hugo, par affectation : J'y ai réellement droit 
aujourd'hui. 

A vous, mon ami, qui peut-être, un Jour, ferez rendre 
Justice aux hommes dont J'ai partagé la vie, les doctrines et 
le malheur, Je lègue, en souvenir d'eux et de moi, le por- 
trait d'Eugène Varlin, ce Juste et ce martyr. Tenez-vous 
quelquefois debout devant lui, car on ne .s'agenouille pas, 
chez nous, devant les icônes. 

Si la concierge consent à se charger de Vif-Argent, dont 
Je laisse ce soir la cage dehors. Je le lui donne. Sinon, 
Je vous serai obligé d'en prendre soin. Pourquoi ne pas 
plutôt r emmener avec moi ou lui rendre la liberté P 
Parce que Phonsine consultée en eût décidé autrement. 
Il y a des concessions que Philémon peut faire sans se 
parjurer. 

Si vous Jugez devoir annoncer mon décès dans les Jour- 
naux auxquels vous collaborez, que ce soit. Je vous prie, en 
ces simples termes : 

<f Le citoyen Etienne Colomès, qui Joua un rôle dans la 
Commune, vient de mourir à Page de soixante-seize ans. 
Ouvrier bijoutier, il avait commandé le Fort de Vanves. » 

Soyez heureux. Méritez la femme qui vous aime et 
n'éprouvez Jamais la douleur de perdre vos enfants par 
désertion. 



c H A p I T lu; 1) I X 1 1: M E 295 

Je crois à V avènement de la justice et de la fraternité dans 
une république universelle. 
Salut et liquidation sociale. 

Etienne Colomès. 

P. -S. N'oubliez pas qu^il est indispensable, pour obtenir 
V incinération, que ma mort paraisse accidentelle. 

A ces lignes, tracées d'une main ferme, au dos d'un vieux 
faire-part du décès de Phonsine, était joint un autre chiffon 
de papier me conférant un mandat antérieur de trois mois à 
la lettre. 

Au citoyen Lucien Descaves^ 
mon exécuteur testamentaire. 

Sain de corps et d'esprit, aujourd'hui 'S\ décembre 19..., 
J'exprime le vœu formel d'être incinéré, comme ma chère 
femme Va été. Je compte sur vous pour faire respecter cette 
dernière volonté, au cas oii elle serait méconnue. 

Je fus bouleversé, mais je l'eusse été davantage sans le 
post-scriptum qui m'invitait à délibérer sur une situation 
délicate. 

Mon premier mouvement avait été de me précipiter chez 
Colomès et de mettre la concierge au fait; un second mouve- 
ment fut de me conformer aux intentions de l'ami qui plaçait 
sa confiance en moi. 

Je ne doutais pas qu'il n'eût tenu parole et pris ses dispo- 
sitions pour que j'arrivasse trop tard... Mon rôle d'exécuteur 
testamentaire commençait. 

Je descendis, je traversai le jardin et dis à la concierge qui, 
justement, balayait l'escalier de la maison d'en face : 

« M. Colomès est chez lui, n'est-ce pas? 

— Certainement, je ne l'ai pas vu sortir. » 

Je montai. Je tirai la bretelle de la sonnette... Personne ne 
vint m'ouvrir. 



296 P II I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

Je criai par-dessus la rampe à la concierge : 
« M. Colomès ne répond pas. Vous êtes sûre qu'il n'est 
pas sorti? 

— Sûre. Sa boîte au lait est-elle toujours sur la porte? 

— Oui. 

— Il n'est donc pas levé. Je disais bien. 

— Mais il se lève plus tôt d'habitude. 

— Oh! oui. C'est bien étonnant... 

Elle ajouta, après m'avoir rejoint sur le palier : 

— 11 n'était pas malade hier soir, à preuve qu'il a plaisanté 
en passant devant la loge. 

— Qu'a-t-il dit? 

— Il a dit : Fichue saison ! Je ne parviens pas à me réchauf- 
fer... Ah ! ce n'est pas encore cette année que nous aurons un 
printemps comme celui de 1871 ! » 

Je demandai à la concierge, en assurant ma voix, si elle ne 
sentait pas une odeur de gaz répandue dans l'escalier. 

« C'est ce que m'a déjà demandé le locataire du second en 
partant, fit-elle. Il v a sans doute une fuite. Je vais envoyer 
chercher le plombier. 

J'étais fixé. Je prolongeai néanmoins la comédie en me 
baissant, le nez sur la voie. 

« Mais c'est chez M. Colomès!... Courez d'abord chez le 
serrurier... J'ai le pressentiment d'un malheur... 

— Ah bien!... il ne manquerait plus que ça!... » 

Ellle redescendit quatre à quatre. Elle était de retour, bien- 
tôt après, avec le serrurier. 

En les attendant, j'avais encore frappé, essayé d'ébranler 
la porte. Des voisins m'entouraient, donnaient leur avis, 
partageaient mes craintes. Pas d'erreur... l'émanation prove- 
nait du logement de ce bon monsieur..., si poli..., si tran- 
quille... Mais voilà..., un homme seul, ça ne sait pas, ça 
néglige les précautions élémentaires, comme de fermer à fond 
un robinet... Jamais, du vivant de sa femme, pareille chose ne 
serait arrivée... Si le serrurier tarde, il faudra bien enfoncer 
la porte, etc.. 



CHAPITRE DIXIÈME 297 

Une minute suffit pour l'ouvrir. J'entrai le premier. A 
l'appel d'air les ondes contenues m'assaillirent. Je respirai 
la mort avant de l'avoir vue. Elle rôdait, le crime consommé, 
vers les issues, tel un meurtrier enfermé avec sa victime et 
qui tâtonne pour se sauver. 

Étendu dans son lit, sur le dos, la barbe toute blanche, sur 
le drap tout blanc, mon père Colomès reposait. Il avait suivi 
son programme, s'était couché... Bonsoir la compagnie!... 
Inutile de troubler son sommeil : // ne voulait pas êlre 
réveillé. Ce fut encore par feinte que je rejetai les couver- 
tures et que j'appliquai mon oreille contre son cœur. Il avait 
cessé de battre. On pouvait, derrière moi, ouvrir les fenêtres 
toutes grandes, réclamer un médecin, dire les choses saugre- 
nues, donner les conseils absurdes que l'on entend autour 
d'une tragédie populaire... 

J'eus beaucoup de peine à empêcher un gros locataire, 
agent d'assurances, de pratiquer la respiration artificielle, 
des tractions de la langue... L'idée de fracturer la bouche 
muette, de faire violence au cadavre m'était odieuse. 

" Puisque je vous dis qu'il est mort! » m'écriai-je. 

Ah! jeter tout ce monde dehors, demeurer seul auprès de 
mon vieil ami, lui dire tout bas que le premier de ses vœux 
était accompli et que les autres le seraient!... 

Car l'hypothèse d'un accident, loin de paraître invraisem- 
blable, se fortifiait en circulant. On avait trouvé, dans la 
cuisine, le compteur ouvert et le tuyau du fourneau à gaz en 
si mauvais état qu'il n'en fallait pas davantage pour rendre 
plausible l'asphyxie par négligence. 

Au surplus, la concierge, organe accrédité de l'opinion 
publique, rapportait complaisamment les paroles que lui 
avait dites Colomès la veille, et même elle modifiait légère- 
ment sa version première, en prêtant au vieillard un badi- 
nage qui n'était pas dans sa manière : « J'aurais bien besoin 
de quelqu'un pour me réchauller ce soir ». 

Toute la maison, cependant, défilait dans le petit logement 
de Colomès. J'avais réussi à défendre l'entrée de sa chambre. 



298 P H I L É M O N V 1 E l" X DE LA VIEILLE 

mais les voisins, après y avoir donné un coup d'oeil, causaient 
avec la concierge, dans la salle à manger. L'un déchiflrait 
les dédicaces des photographies, et un autre, qui examinait 
les livres hérissés de baïonnettes en papier, attira mon atten- 
tion sur une lacune dans la rangée des œuvres de Proudhon. 
La correspondance y manquait. J'étais bien sûr, pourtant, 
de l'avoir vue là, à ma dernière visite... 

Et, tout d'un coup, l'explication la plus claire de cette 
brèche me traversa l'esprit. Colomès l'avait faite à sa chère 
collection pour payer sa cotisation au banquet du 18 mars, 
et, jusqu'au bout, ne rien devoir à personne — pas même à 
moi I 

Je ne me trompais pas d'ailleurs. Huit jours après, je la 
rachetai à un brocanteur de la rue Dareau qui prétendit en 
avoir donné cent sous et me la revendit sept francs. 

Enfin le médecin que l'on était allé chercher arriva et ne 
put naturellement que constater le décès. 

Dès qu'il fut parti, j'ordonnai à la concierge de faire éva- 
cuer la salle à manger. L n quidam y pérorait sur Colomès 
et disait : « Le voici quand il était jeune », en montrant le 
portrait de Varlin. 

Je relevai sur le carnet de blanchisseuse où mon ami notait 
ses adresses, celle de sa fille, à Poitiers, et je lui envoyai ce 
télégramme : 

« Père dernière extrémité. Venez. » 

Puis je fis prévenir Fournery et, lorsqu'il m'eut remplacé 
auprès de Colomès, je m'ocoupai des obsèques. 

Il me semblait perdre mon père pour la seconde fois. 



II 

JE ne reçus pas de réponse à ma dépêche. Nous veillâmes 
donc le corps la première nuit, Fournery et moi. 
Tandis qu'il fumait en buvant du café, j'allais d'une pièce 
à l'autre, comme un ours en cage, et mes yeux prenaient 



CHAPITRE DIXIÈME 299 

congé de l'humble décor qui leur était une douce habitude. 
Elle ne serait plus, bientôt, qu'un souvenir. Je m'efforçais de 
le graver en moi. Les choses aussi me faisaient leurs adieux. 
Elles avaient le pressentiment de leur fin, car elles aussi ne 
vivaient que d'intimité et de cohésion. Séparées, désagré- 
gées, dispersées, elles n'évoqueraient plus rien. Le premier 
soin du bouquiniste serait d'ôter les marques des livres; le 
passant qui les feuilleterait d'un doigt distrait, à l'étalage, les 
rejetterait en les voyant dépréciés par la colère ou l'appro- 
bation d'un lecteur passionné. Quant aux photographies, je 
n'osais espérer que la famille me les abandonnerait..., et 
que deviendraient-elles alors? Etrangères, anonymes, indif- 
férentes, elles iraient de leur côté, faire le trottoir, dans l'af- 
freuse promiscuité où j'avais découvert, par miracle, telles 
reliques de Marceline Desbordes-^'almore et de Louise 
Michel. 

Une minute, j'eus la pensée de dérober, pour leur épar- 
gner la profanation, quelques-uns de ces portraits adoptifs 
qui rêvaient au mur et d'en arracher également le pilori où 
frémissaient toutes les haines du mort. Mais avais-jc le droit 
d'agir ici en pilleur d'épaves? Et puis il n'y a point d'objet 
qui n'ait sa destinée. Savais-je, somme toute, si cette photo- 
graphie de Delescluze et cette autre de Vermorel, ne tom- 
beraient pas un jour, par hasard, aux mains dévouées d'un 
sauveteur? Il faut laisser quelque chose pour l'ornement des 
petites chapelles : la terre en" est couverte. 

J'attendais la fille de Colomès, ce fut son gendre qui se 
présenta, dans la matinée du lendemain. 

« Ma femme est souffrante en ce moment, dit- il, je viens 
à sa place, » 

Iv'horloger de Poitiers, âgé de quarante-cinq ans en\ir()n, 
avait le front dégarni, les moustaches en parenthèse, les yeux 
vairons, le teint jaune et la bouffissure des gens sédentaires. 
Il était en redingote et chapeau haut de forme, enfin prêt à 
conduire le deuil, bien qu'il ignorât que tout fût fini. 

« Je m'en doutais », dit-il. 



300 P H I I. É M O \ \" I E l" X DE LA VIEILLE 

A la façon dont il regarda son beau-père, j'eusse deviné 
leur antipathie l'un pour l'autre. 

Il se retourna tout de suite vers moi et passa dans la salle 
à manger où je le suivis. 

« En somme, il est mort presque subitement? 

— Presque. 

— D'une attaque d'apoplexie, sans doute. 

— Non. Il jouissait d'une santé parfaite et eût pu vivre 
encore longtemps. Une imprudence lui a été fatale. 

Je racontai Paccidenl. 

— On doit toujours vérifier la fermeture d'un compteur, 
dit le gendre. Une explosion pouvait se produire... faire 
d'autres victimes... Et quand on n'est pas assuré... » 

Je le ramenai à la seule victime qui fût en cause et j'abor- 
dai résolument la question des obsèques. 
« J'allais vous en parler, fit-il. 

— Oh! elle sera vite et à peu de frais réglée, repris-je; 
votre beau-père a demandé le corbillard des pauvres et l'in- 
cinération. 

— Ahl... première nouvelle..,, observa l'autre, sans lever 
les yeux. 

— C'est vrai; j'aurais dû commencer par vous apprendre 
qu'il m'a institué exécuteur testamentaire... comme cette 
lettre en fait foi, ajoutai-je en tendant à mon interlocuteur 
le témoignage invoqué. 

Il prit le papier, le lut et me le rendit, en disant, de biais : 

« Vous m'embarrassez beaucoup, car la famille a bien un 
peu voix au chapitre, je présume. Or, ma femme dont je suis 
le mandataire, tient absolument, ab-so-lu-ment, au service 
religieux, qui exclut l'incinération. » 

Je cherchai le regard fuyant de l'horloger, comme l'escri- 
meur cherche à lier le fer qui se dérobe. 

« Il est pourtant compréhensible que M. Colomès désire 
qu'on lui rende les mêmes devoirs civils qu'à sa femme. 

— Oui..., comme il est naturel, d'autre part, que nous ne 
nous exposions pas une seconde fois aux reproches... et même 



CHAPITRE DIXIÈME 301 

au blâme, que nous avons encouru, à Poitiers, en paraissant 
nous associer à des dispositions qui froissent nos sentiments 
religieux, outre qu'elles sont susceptibles de me porter, dans 
ma profession, un grave préjudice. 

— Il fallait le dire! 

— Je le dis. » 

Dans les yeux qui se fixaient enfin sur les miens, passait une 
lueur de revanche, la revanche implacable du gendre qui ven- 
geait sur le mort les espérances que le vivant avait trompées. 

« Voilà qui est bien fâcheux, en effet, car si votre beau- 
père n'est pas incinéré..., il n'ira pas davantage à l'église. 

— Et pourquoi, je vous prie? 

— Parce que l'église est fermée aux suicidés... Vous m'o- 
bligez à vous dire, à mon tour, ce que j'eusse voulu vous 
cacher. M. Colomès s'est donné la mort. 

— Ah! bah! 

— J'en ai fait la preuve irréfutable... Je vous la fournirai, 
le cas échéant..., devant le commissaire de police. Songez 
seulement aux conséquences de cette révélation et voj'^ez si 
les avantages pour vous en compensent les inconvénients. 
L'inhumation sera retardée; vous serez retenu ici...; enfin 
l'on pourra lire, aux faits divers des journaux parisiens, que 
M. Colomès, âgé de soixante-seize ans, et dont la fille est 
honorablement connue à Poitiers, a mis fin à ses jours par 
épouvante de la misère. 

— Il ne nous a jamais rien demandé. 

— Parbleu! Mais depuis la mort de sa femme vous êtes- 
vous préoccupé de savoir comment il vivait? 

— Nous croyions qu'il travaillait. 

— Merci pour cet hommage à sa verte vieillesse et à sa 
bonne volonté! 

— Est-ce de notre faute, s'il a eu peur de s'humilier en 
s'adressant à sa fille? 

— Oui, puisqu'il dépendait de sa fille de lui épargner cette 
humiliation. 

— Il n'aurait rien accepté de nous. 



302 H H I L É M O N \" I E U X DE LA VIEILLE 

— Ceci mérite une explication. Vous la donnerez, si bon 
vous semble; mais permettez-moi de vous dire qu'il y aurait 
un moyen bien plus simple de concilier vos scrupules et... 
vos intérêts. J'ai, moi, le respect de toutes les croyances sin- 
cères..., à condition que ce respect soit réciproque. Acquiescez 
au vœu de votre beau-père, et, rentré à Poitiers, rien ne vous 
empêchera de faire dire une messe et même plusieurs, pour 
le repos de son âme. 

— Nous n'avons de conseils à recevoir que de nous-mêmes. 
Puisqu'il en est ainsi, je décline toute responsabilité et déclare 
n'assumer aucune charge. 

— J'en prends acte. J'étais sûr que nous finirions par nous 
entendre. Tout, dans ce logement, vous appartient..., sauf 
le locataire pour quelques heures encore. La vie de cet hon- 
nête homme n'eut pas de secrets; si sa mort en a un, qu'il 

reste entre vous et moi. » 

Le gendre a grommelé je ne sais quoi et s'est éclipsé, me 
laissant maître de la place. 

« Et allez donc! » eût dit Colomès. 

Je ne revis l'horloger qu'au moment de la levée du corps. 
Il était un étranger pour tout le monde, hormis la concierge 
avec laquelle je savais qu'il avait causé en me quittant. Nous 
nous saluâmes simplement. Il ne m'adressa pas la parole. 

Il prit la tête du cortège, au départ de la maison mortuaire. 
Je marchais derrière lui avec Fournery, Charpin et Ger- 
beroy. Je regrettais assurément que le père Colomès fût 
accompagné au cimetière par ce paroissien..., mais je jouis- 
sais de l'ennui que celui-ci, homme d'ordre et bien pensant, 
devait éprouver en suivant ce convoi civil et de dernière 
classe. Nul, heureusement, ne le connaissait. A Poitiers, on 
l'eût montré du doigt. 

Aussi bien, le corbillard était promu à une classe supé- 
rieure par les fleurs qui recouvraient le drap. Mais l'immor- 
telle y dominait... autre cause de soufl"rance pour le régleur 
de pendules. 



CHAPITRE DIXIÈME 303 

Comme il ne s'était écoulé que six mois depuis la mort de 
Baucis, les mêmes personnes qui avaient assisté à ses obsè- 
ques, assistaient aux obsèques de Philémon, sauf Mala vaux le 
Dominicain, qui déclinait tous les jours, me dit son fils Albert. 

« Ahl on bat le rappel! fit Gerberoy. Colonies est le troi- 
sième qui s'en va depuis six semaines... A qui le tour! Peut- 
être à moi... » 

Mais il n'en pensait pas un mot. Il avait à peine soixante- 
dix ans, et l'homme de cet âge qui enterre un camarade 
presque octogénaire, aime à nourrir l'illusion qu'il a encore 
du temps devant lui. 

Cependant, c'étaient bien là les derniers soupirs de la 
Commune et de l'exil. Pour tous approchait l'hiver, tueur de 
vieilles gens. Bientôt, pensais-je, ils se compteront. Je parle 
de ceux qui se souviennent et n'ont point changé...; de ceux 
dont un refrain encore exprime l'angoisse de partir : Nous 
n'irons plus au Mur!... Les autres..., même vivants, est-ce 
qu'ils existent? Est-ce qu'ils ne sont pas déjà ensevelis dans 
leur indifférence ou leur apostasie? Il faut se regretter pour 
laisser des regrets. 

Le Père-La-Chaise... La pensée d'être conduit là et non 
pas dans le premier cimetière venu, devait sourire à Colomès. 
Là, l'insurrection traquée, aux abois, avait expiré, massa- 
crée... Les murs de la rue des Rosiers, de la Roquette et de 
la rue Haxo, où deux généraux et une poignée d'otages 
s'étaient adossés pour mourir, ces Murs pâlissent, oui, pâlis- 
senl auprès de celui du Père-La-Chaise, abondamment taché 
de rouge par la suprême hécatombe! Il en a mérité d'être 
appelé Le Mur tout court. Il n'y a plus que lui. Il dépasse les 
autres de dix épaisseurs de cadavres. Tous les anciens qui, 
maintenant, vont là-haut se faire incinérer, sont des traînards 
qui rejoignent... Mais la phalange au bivouac est déjà serrée 
dans un champ si étroit, qu'il n'y a plus de place pour les 
nouveaux venus. D'où la nécessité pour eux de monter au 
bûcher, afin de ne laisser qu'une pincée de cendres! 

Trois personnes seulement, le gendre, Fournery et moi. 



304 P H I L É M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

furent autorisées à pénétrer dans l'arrière-salle, haute et 
nue, au centre de laquelle le coffre au feu s'élevait, arche 
qui prend des passagers et les transporte, sans jamais cepen- 
dant lever l'ancre. 

Je revis, l'ayant déjà vu, le lourd chariot de fonte, glissant 
sur des rails, recevoir le cercueil et l'introduire dans la four- 
naise, où tout de suite enveloppé de flammes, il éclata. Le 
tablier retomba, les portes se refermèrent sur la chambre 
ardente. 

Tandis qu'elle dévorait sa proie, nous rentrâmes dans l'hé- 
micycle. Gerberoy y discourait, pour faire passer le temps. 
Que disait-il? Les mêmes mots, dans un autre ordre, que 
j'avais entendus au banquet du 18 mars, et combien de fois 
auparavant! 

Je ne l'écoutai pas. Quelqu'un l'écoutait-il? C'était de la 
musique et de la déclamation : un intermède. Pour se sti- 
muler, il s'adressait au cénotaphe de parade, en enflant la 
voix. A la péroraison, il lui échappa de dire : « Va retrouver 
nos frères, les combattants de la Commode!... Nous te sui- 
vons!... » Aucun de ses auditeurs n'y prit garde. 

Après lui, Charpin prononça une brève allocution, sèche, 
tranchante, où revenaient les mots discipline..., action con- 
certée..., force... droit... organisation... Ils tombaient, comme 
d'un découpoir, des lèvres minces du vieux blanquiste. 
Quand il fut au bout de son ouvrage, j'allai serrer la main... 
à Fournery qui, sollicité, s'excusait, trop sincèrement affligé 
pour enfiler des phrases. 

« Nous parlerons de lui et de Phonsine entre nous. N'est- 
ce pas que ça vaut mieux? 

— Ah! je crois bien! » répondis-je. 

Et je lui proposai, en attendant, d'aller jusqu'au mur..., 
l'autre, celui du Columbarium, où M°" Colomès avait une 
concession. Il accepta. Nous sortîmes. Quelques pas à faire... 
Sous des galeries de cloître, les cases s'alignaient, par rangs 
superposés, et chaque incinéré avait la sienne, à son nom. 
C'était comme un vaste meuble à tiroirs. Certaines villes, à 



CHAPITRE DIXIÈME 305 

l'étranger, ont une poste restante aménagée de cette façon. 
Mais, ici, la correspondance était dehors... quelques fleurs, 
une photographie, un ruban..., le culte des morts réduit à sa 
plus simple manifestation. 

Nous cherchâmes la case de Fhonsine; nous la décou- 
vrîmes un peu haut. Il avait fallu se servir de l'échelle double 
et roulante, pour suspendre à la plaque incrustée le petit 
bouquet d'immortelles qui s'y balançait... Message par lequel 
Philémon s'était annoncé à Baucis. 

Comme nous revenions vers le Crématoire, j'aperçus le 
gendre qui fumait une cigarette, seul, sur les marches. 
Je m'approchai de lui. 

« Je présume que les clefs du logement vous ont été 
remises, dis-je. C^omme je n'aurai plus sans doute l'avantage 
de vous rencontrer, il me reste à compléter les renseigne- 
ments que je vous ai brièvement donnés. M. Colomès ne 
laisse, dans le quartier, aucune dette..., aucune. Vous trou- 
verez dans son armoire à glace l'argent du terme. La con- 
cierge réclame Vif-Argent..., oui, le moineau... Enfin, votre 
beau-père m'a légué le portrait de ^'arlin... un portrait qui 
est accroché dans la salle à manger. J'ajouterai que j'ai un 
acquéreur pour les livres et les photographies étrangères à 
la famille, dont vous voudrez vous défaire. » 

L'héritier parut sensible à cette ouverture. Elle rompit la 
glace. Il mesura toutefois ses remerciements à mon offre, car 
il affecta de croire que les frais des obsèques étaient sup- 
portés par une Société, un groupe politique, une Eraternelle 
quelconque, dont l'anonymat dispensait de gratitude. 
Je ne le détrompai pas. 

<( Si, pourtant, il y a quoique chose à payer... 
— Non, vous ne devez rien. » 
Un bon procédé en vaut un autre. 

« Vous pourrez faire prendre dès ce soir le portrait de ce 
M. Colin, dit l'horloger, la bouche détendue comme un res- 
sort. Quant au reste, nous \ errons; j'ai besoin de consulter 
ma femme. 

20 



306 P H I L K M O N VIEUX DE LA VIEILLE 

On venait nous avertir que le feu n'avait plus rien à con- 
sumer. Nous retournâmes tous les trois dans la salle d'at- 
tente. Les vantaux de la double porte furent tirés, le tablier 
se releva, le chariot reprit et ramena, sur un lit incandes- 
cent, une forme humaine elFacée. On discernait encore le 
squelette, une jambe et demie, le bassin, les côtes, la ligne 
des bras.... tel un dessin au crayon, dont la gomme n'a laissé 
subsister que les contours et quelques détails. Puis, contours 
et détails s'évanouirent eux-mêmes; tout se confondit en 
poussière mêlée de braises qu'un garçon d'amphithéâtre 
enlevait d'une main, tandis que la pelle, dans son autre main, 
rassemblait sans hâte les cendres. 

Ma gorge se contracta... Le gendre avait disparu... Je 
cherchais la sortie, lorsque, derrière moi, Fournery, mû par 
l'habitude et l'émotion, balbutia inconsciemment : 

« Au revoir, vieux... porte-loi bien! » 

Il dit cela entre ses dents, mais distinctement, le vieux 
pouacre..., et c'est encore de toutes les oraisons funèbres 
que j'ai entendues, celle qui retentira le plus longtemps dans 
ma mémoire. 

Nous n'avions plus qu'à nous retirer; mais dehors, au 
grand air, avant de redescendre dans Paris, nous tournâmes 
nos regards, une dernière fois, vers la sombre usine où le 
bon ouvrier qu'avait été Colomès, s'était fait porter pour 
prendre congé de nous. 

Par la cheminée du Crématoire, il finissait de s'en aller en 
fumée, dans l'espace et dans la lumière, ressusciter à la vie 
universelle. 



TABLE 



TABLE 



CHAPITRE PREMIER 

Où l'on fait connaissance avec Philémon, Phonsine et leurs 
entours 1 

CHAPITRE II 

La lune de miel d'une proscription 41 

CHAPITRE III 
Nuages sur Genève et sur Paris 89 

CHAPITRE IV 
L'anniversaire du 18 mars en famille 114 

CHAPITRE V 
Feuilles mortes 149 

CHAPITRE VI 

Quels soins eut Philémon pour Raucis paralytique 194 

CHAPITRE VII 
Campagnes et actions sans éclat des proscrits 210 

CHAPITRE VIII 

Quand Baucis ne fui plus là 246 

20. 



310 TABLE 

CHAPITRE IX 
Leurs invalides 273 

CHAPITRE X 

Ils meurent, eux aussi, plutôt que de se rendre 293 



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lons, à ce sujet, qu'aucun des vingt volumes ne se ven- 
dra séparément. 



Choque volume, du forinnf in-octnvo carré ( 1 4x22,5) 
sera orné du porlrnil de l'auteur, gravé sur Itois, à 
l'eau-forle ou au huriii. 

Le prix de cha(/ue volume variera entre 27 fr. ')0 
et 33 tr., taxe comprise. 

Les ouvrages dont l'importance exigera l'impres- 
sion en deux tomes seront du prix de 44 f'i-., taxe 
comprise. 



LTSTE DES VOLUMES 

FORMANT LA COLLECTION 



Gustave Geffroy : Les Goncourt. Leur œuvre. L'Aca- 
démie Concourt. 

Edmond de (joncouht : La fille Elisa. 

Edmond et Jules de Goncouht : Gerniinie Lacerteux. 
Porirails par Bbacquemond (paru). 

Edmond et Jules de Goncourt : La Femme au 
XVIII' siècle. 

Alphonse Daudet : L'Évangoliste. 

J.-K, HuYSMANs : A Behours. Portrait gravé sur bois, 
par AcHii.i.E Ouvré (paru). 

Léon Henmque : Un Caractère. 

Gustave (iEFFHOY : L'Enfermé. 

Paul Mahgueiutte : Amants. 

Octave MiHBEAU : Le Calvaire. 

RosNY Aîné : La \'acjue rouge. 

RosNY Jeune : Sépulcres blanchis. 

Lucien Descaves : Philémon. 

Rlémir Bourges : Les Oiseaux s'envolent. Portrait gravé 
par Georcjes Aubert (paru). 

Léon Daudet : Le Voyage de Shakespeare. 

Jules Renard : L'Lcorni fleur. 

M""" Judith Gautier : Le Livre de jade. 

Jean Ajai.bert : Sao Van Di. Portrait par Ei gêne Car- 
rière, <j:ravé sur hois par I^aul Bornp:t (paru). 

Henri Céard : Mal Êclos. 

E. Berger AT : Souvenirs littéraires. 



BINDING SECT. SEP 2 0197^ 



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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



PQ 
2218 

D8P5 
1922 



Descaves, Lucien 
Philémon