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Full text of "Pierre de Ronsard; textes choisis et commentés"

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I 



BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE 

DIRIGÉE PAR 

FORTUNAT STROWSKI 



PIERRE DE RONSARD 




hi'irc tir KiVijarJ .'fntne Ja FûcU'.^ ' h-iinti'u , nunl 



PIERRE DE RONSARD 

Par MaricUc 



BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE 



XVI- SIECLE 



PIERRE DE RONSARD 



TEXTES CHOISIS ET C0M3IENTES 

PAR 

PIERRE VILLEY 

PROFESSEUR A l'UNIVERSITÉ DE CAEK 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE — 6' 
Tous droUx réservés 



■ : PQ 



DISPOSITIONS TYPOGRAPHIQUES 

ADOPTÉES POUn L.V COLLECTION' 



DANS LE TEXTE 

Les biographies, notices et commentaires sont imprimés 
en gros caractères. 

Les citations et les extraits sont imprimés en petits carac- 
tères. 

Les extraits qui se rapportent à un ouvrage important et 
qui forment un tout, sont signalés, en haut de la page, par 
un double trait qui encadre le titre courant. 



DANS LA TABLE DES MATIERES 

Les titres et les sommaires des chapitres sont imprimés 
en italique. 

Les titres des extraits et des citations sont imprimés en 
romain. 



Copyrig-bt 1914 by Plon-.Nuui-ril et C'''. 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



Nous citons le texte de Ronsard d'après l'édition de 1587, 
celle qui, exécutée au lendemain de sa mort sur ses manus- 
crits, selon ses ordi-es, par ses amis Galland et Binet qu'il 
avait lui-même chargés de cette tâche, a, la première, 
présenté toutes les corrections et tous les remaniements 
qu'il a voulu apporter à son œuvre (l). 

Les réimpressions modernes de Blanchemain et de 
Marty-Laveaux — M. Laumonier l'a bien démontré — 
sont inégalement mais pareillement défectueuses. Marty- 
Laveaux, en adoptant le texte de 1584, comme étant le 
dernier qui ait été publié du vivant de l'auteVir, néglige les 
corrections qu'il a certainement laissées manuscrites et 
que Binet avait mission de donner au public. Blanchemain, 
outre qu'il a mêlé des leçons empruntées à diverses éditions, 
en préférant, pour toutes les œuvres postérieures à 1560, le 
texte des éditions princeps, et, pour les œu^^•es antérieures à 
cette même date, celui de l'édition de 1560, c'est-à-dh'e celui 
de la première édition des œuvres collectives, en mécon- 



(1) Les références renvoient au tome et à la page de l'étlition Blan- 
chemain, l'édition la plus répandue des œuvres de Ronsard 



II RONSARD 

naissant toutes ou à peu près toutes les corrections des 
éditions successives (1567, 1571, 1572, 1578, 1584, 1587), 
sous prétexte qu'à son avis Ronsard gâtait son texte 
(]uand il le modifiait, a fait un choix tout à fait arbitraire 
et qui contrevenait beaucoup plus gravement encore aux 
intentions du poète. 

On peut objecter sans doute que les éditeurs du seizième 
siècle avaient moins de scrupules que les érudits du ving- 
tième, que rien ne nous garantit absolument que Binet se 
soit très bien acquitté de sa tâche. Personne toutefois n'a 
sérieusement contesté que dans l'ensemble les corrections 
qu'il a données soient effectivement de Ronsard. Tout le 
monde avouera que son zèle envers son maître et son admi- 
ration pour lui constituent une forte présomption en sa 
faveur, que le contrôle de Galland, l'ami le plus intime de 
Ronsard, nous est une nouvelle garantie de fidélité, et il 
y a tout à parier que si les éditeurs ont failli, c'est plutôt 
en omettant qu'en supposant des corrections. 

Une édition destinée à des érudits remédierait au doute 
léger qui peut subsister dans quelques esprits par les 
variantes copieuses dont elle accompagnerait le texte. 
Dans un livre de lecture courante comme celui-ci, où les 
variantes ne sont pas de mise, où force nous est de choish*, 
le texte de 1587, qui n'a pas encore été réimprimé, s'impose 
comme étant celui qui présente le moins imparfaitement 
l'état dernier dans lequel Ronsard a laissé son œuvre (1). 

Puisque nous essayons de retracer les transformations 
de la manière de Ronsard et que nous examinons à cet 
effet ses ouvrages selon la série chronologique, il eût été 
de bonne méthode de citer chacun d'eux sous la forme 
où il a paru d'abord, d'après les éditions princeps. Il ne 

(1) M. Michel, élève de l'École normale supérieure, a bien voulu se 
charger de collationner ce texte. Je le prie de trouver ici l'expression 
de ma smcère gratitude. 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE m 

saurait y avoir do démonstration qu'à ce prix. Mais nous 
avons pensé qu'il ne fallait pas priver le lecteur du bénéfice 
des retouches que Ronsard a jugé devoir- faii-e subir à son 
texte, du moins lorsqu'elles n'en altèrent pas profondé- 
ment les caractères essentiels. Ceux qui voudront contrôler 
de plus près nos indications feront donc bien, surtout pour 
les œuM'es du début de la carrière de Ronsard, de recourir 
aux textes anciens. Ce n'est que par accident que nous 
avons cru devoir' citer une édition antérieure à 1587 (1), 
et, dans ce cas, une note en avertit le lecteur. 



Il 



Ronsard a été, ces dernières années, Tobjet d'études 
nombreuses. 

Il faut mettre à part les trois ouvrages de M. Paul Lau- 
monier, non seulement pour la dette que j'ai contractée 
envers eux, mais encore pour la dette que contractera 
envers eux désormais tout critique qui parlera de Ron- 
sard. Nous ne lui devons pas seulement une étude très 
personnelle de notre grand lyrique : son édition, très 
savamment annotée de la Vie de Ronsard, par Claude 
Binet, son Ronsard poète lyrique et son Talleau chrono- 
logique des œuvres de Ronsard, constituent une précieuse 
mine de renseigTiements très abondants et commodément 
classés. 

Le Ronsard que M. Jusserand a publié récemment dans 
la collection des grands écrivains français est à la fois 

(1) .Je ne parle pas, bien entendu, des Pièces retranchées. Sauf 
indication contraire, elles sont citées d'après l'édition Marty- 
Laveaux. 



IV RONSARD 

très informé et d'une lectui'e attachante. Sous l'agrément 
de sa forme il dissinnûe une érudition très avertie. Le 
Pierre de Ronsard, que nous devons à M. Henri Longnon, 
nous a apporté, à côté de quelques informations contes- 
tables, de fort utiles enseignements. 

Dans son étude sur le Pétrarquisme en France au sei- 
zième siècle, M. Vianey ne devait consacrer que quelques 
pages à Ronsard. Mais on sait, avec son érudition toujours 
si discrète et si neuve, avec sa critique à la fois si person- 
nelle et si pénétrante, tout ce que M. Vianey peut apporter 
de nouveau en quelques pages. 

Ces divers travaux ont fourni à M. Bellessort l'occasion 
de donner un article développé et intéressant dans la 
Revue des Deux Mondes d'octobre 1911. 

Depuis une quinzaine d'années, des articles très nom- 
breux ont été publiés sur Ronsard, principalement dans la 
Revue d'Histoire littéraire de la France, dans la Revue de la 
Renaissance, dans les Annales flécJioises et dans le Bulletin 
de la Société archéologique du Vendômois. Ils ont préparé la 
floraison des grandes études d'ensemble dont nous venons 
de rappeler les titres. 



RONSARD 



CHAPITRE PREMIER 

LA JEUNESSE DE RONSARD. — LA VOCATION 

POÉTTOn: 



ÉLÉGIE A EÉMY BELLEAU (1) 

Je veux, mou cher Belleau, que tu n'ignores point 
D'où, ne (2) qui est celui, que les Muses ont joint 
D'un nœud si ferme à toi, afin que des années 
A nos neveux futurs les courses retournées 
Ne cèlent que Belleau et Ronsard n'étaient qu'un, 
Et que tous deux avaient un même cœur commun. 

Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race 
D'où le glacé Danube est voisin de la Tiu'ace : 
Plus bas que la Hongrie, en une froide part. 
Est un seigneur nommé le marquis de Ronsart, 
Riche d'or et de gens, de villes et de terre. 
Un de ses fils puînés, ai'dent de voir la guerre, 
Un camp d'autres puînés assembla hasardeux, 
Et quittant son pays, fait capitaine d'eux, 
Traversa la Hongrie et la basse Allemagne, 
Traversa la Bourgogne et la grasse Champagne, 

(1) Elégies, xx ; édition Blanchemain, t. IV, p. 296. 

(2j Ni. 

Ro.NSAP.D. 1 



RONSARD. — GIIAP. I" 

Et hardi vint h^ervir Philippe de Valois, 

Qui pour lors avait guerre encontre les Anglois. 

Il s'employa si bien au service de France, 
Que le roi lui donna des biens à suffisance 
Sur les rives du Loir ; puis du tout (1) oubliant 
Frères, père et pays, François se mariant, 
Engendra les aïeux dont est sorti le père 
Par qui premier je vis cette belle lumière. 
Mon père de Henri gouverna la maison. 
Fils du grand roi François, lorsqu'il fut en prison 
Servant de sûr otage à son père en Espagne : 
Faut-il pas qu'un servant son seigneur accompagne 
Fidèle à sa fortune, et qu'en adversité 
Lui soit autant loyal qu'en la félicité? 

Du côté maternel j'ai tiré mon lignage 
De ceux de la Trimouille et de ceux du Bouchage 
Et de ceux de Rouaux et de ceux de Chaudriers 
Qui furent en leur temps si vertueux guerriers, 
Que leur noble vertu que Mars rend éternelle, 
Reprit sur les Anglais les murs de la Rochelle, 
Où l'un de mes aïeux fut si preux aujourd'hui 
Une rue à son los (2) porte le nom de lui. 

Mais s'il te plaît avoir autant de connaissance 
(Comme de mes aïeux) du jour de ma naissance, 
Mon Belleau, sans mentir je dirai vérité 
Et de l'an et du jour de ma nativité. 

L'an que le roi François fut pris devant Pavie, 
Le jour d'un samedi. Dieu me prêta la vie. 
L'onzième de septembre, et presque je me vi 
Tout aussitôt que né de la Parque ravi. 

Je ne fus le premier des enfants de mon père. 
Cinq davant ma naissance en enfanta ma mère ; 
Deux sont morts an berceau, aux trois vivants en rien 
Semblable je ne suis ni de mœurs ni de bien. 

Sitôt que j'eus neuf ans, an collège on me mène. 
Je mis ant seulement un demi-an de peine 
D'apprciudre les leçons du régent de Vailly 
Puis, sans rien profiter, du collège sailly (?>). 



(1) Entièrement. 

(2) Louange. 
(3j [Je] sortis. 



LA JEUNESSE OE ROlNSARl) 

Je vins en Avignon, où la puissante armée 
Du roi François était fièrement animée 
Contre Charles d'Autriche ; et là je fus donné 
Page au duc d'Orléans ; après je fus mené 
Suivant le roi d'Ecosse, en l'écossaise terre, 
Où trente mois je fus, et six en Angleterre. 

A mon retour ce duc pour page me reprint ; 
Et guère h l'Ecurie en repos ne me tint 
Qu'il ne me renvoyât en Flandres et Zélande, 
Et encore en Ecosse, où la tempête grande 
Avecques Lassigny cuida (1) faire toucher, 
Poussée aux Ijords anglais, ma nef (2) contre un i-ochor. 

Plus de trois jours entiers dura cette tempête, 
D'eau, de grêle et d'éclairs nous menaçant la tête. 
A la fin arrivés sans nul danger au port, 
La nef en cent morceaux se rompt contre le bord. 
Nous laissant sur la rade, et point n'y eût de perte 
Sinon celle qui fut des flots salés couverte. 
Et le bagage épars que le vent secouait, 
Et ^qui servait flottant aux ondes de jouet. 
D'Ecosse retourné, je fus mis hors de page, 
Et à peine seize ans avaient borné mon âge. 
Que l'an cinq cent quarante avec Baïf je vins 
En la haute Allemagne, où dessous lui j'apprins. 
Combien peut la vertu : après la maladie, 
Pai" ne sais quel destin, me vint boucher l'ouïe. 
Et dure m'accabla d'assommement si lourd, 
Qu'encors aujourd'hui j'en reste demi-sourd. 



II 



Presque tout ce que nous savons de la jeunesse de notre 
poète tient dans cette élégie. Binet, le biographe de Ron- 
sard et son ami, dont pour d'autres périodes de sa vie les 
informations nous sont précieuses, a pris là à peu près 

(1) Pensa, faillit. 

(2) Navire. 



4 RONSARD. — CHAP. I" 

iout ce qu'il sait des premières années de son héros. 
Mais on ne doit se fier qu'avec réserve à l'autobiographie 
d'un poète. Les poètes se repaissent de réputation, a-t-on 
dit, de « bon bruit » comme l'appelait Ronsard. Comme 
Hugo, auquel à tant d'égards il mérite d'être comparé, 
Ronsard se plaisait à se chercher des ancêtres. Les cri- 
tiques ont déjoué ses calculs. Ils nous apprennent que le 
grand ancêtre des rives du Danube glacé, le marquis de 
Ronsart 

Riche d"or et de gens, de villes et de terre, ' 

([ui reculait dans un lointain mystérieux de l'espace et du 
temi)s les origines de sa famille, n'a jamais existé que dans 
son imagination. Quoi qu'il en dise, le Pindare français 
n'est à aucun degré le compatriote du « Thracien » Orphée. 

J'imagine qu'il écoutait d'une oreille complaisante ses 
amis raconter une autre légende. « Comme on le portait 
})aptiser... celle qui le portait, traversant un pré, le laissa 
tomber par mégarde sur l'herbe et fleurs qui le reçurent 
plus doucement : et eut encore cet accident une autre 
renconti'e, qu'une damoiselle, qui portait un vaisseau {vase) 
})lein d'eau de roses, pensant aider à recueillh' l'enfant, lui 
renversa sur le chef une ])artie de l'eau de senteur, qui 
fut un présage des bonnes odeurs dont il devait remplir 
toute la France, des fleurs de ses écrits (1). » Des abeilles 
n'avaient-elles pas le jour de sa naissance présagé à Platon 
la douceur de son éloquence? 

Écartons les marquis hongrois et les « damoiselles « por- 
teuses d'eau de roses, il reste à notre Ronsard une noblesse 
authentique et ancienne dont il pouvait fort bien se con- 
tenter. Sans parler d'un Ronsard qui apparaît au onzième 
siècle établi dans le Vendômois, le premier ancêtre certain 
de Pierre, André de Ronsard, est au quatorzième siècle 
sergent fieffé de cette forêt de Gastine que notre poète 
devait immortaliser de ses vers. Au siècle suivant, son 

(1) EiXET, Vie de Rumard. Edition Laumonier, p. 4. 



LA .IFUNESSE DE KONSAIU» r, 

i;r;ind-|jèn' Olivier essl t''cli;iiis()ii du roi cl capilaiiic de 
château au service de Louis Xi. La t'aniille niateriielle, 
la famille des Chaudrier, est de meilleur lieu encore et plus 
noblement ap])arentée. C'est une des premières familles 
du Poitou. 

Louis de Ronsai'd, le ])ère de Pierre, occupait à la cour 
de François P^" le poste de maître d'hôtel des enfants d(^ 
France, et quand les fils du roi furent envoyés prisonniers 
en Espagne à la place de leur père pris par l'ennemi à la 
bataille de Pavie, il les accompagna dans leur captivité de 
([uatre années (1526-1530). Il appartenait à cette noblesse 
biillante qui avait passé les Alpes derrière Charles VITT, 
Louis XII et François I^^et qui avait rapporté de ses cam- 
pagnes d'Italie le goût des lettres et des arts. H recons- 
truisait son château de la Poissonnière dans le style de la 
Renaissance. Il se faisait le patron du poète poitevin, 
Jean Bouchet. Lui-même écrivait des vers que Pierre réci- 
tait plus tard à ses amis. Il tenait pour l'alternance des 
rimes masculines et féminines à une époque où elle n'était 
point de règle. 

Le goût des choses de l'esprit et un certain crédit à la 
cour, voilà à peu près tout ce que Pierre devait attendre 
de son père. Né en 1524 ou en 1525 (1), il était, en effet, le 
dernier de la famille. La Poissonnière et les nombreuses 
dépendances qui l'entouraient, amassées pièce à pièce pai- 
les ancêtres et considérablement accrues par Louis, étaient 



(1) Ronsard dit qu'il est né le samedi 11 septembre, l'année de la 
bataille de Pavie. Or, la bataille de Pavie étant du 4 février 1524 
ancien style, ou du 24 février 1525 nouveau style, et, d'autre part, 
le 11 septeml^re n'étant tombé un samedi ni en 1524 ni en 1525, on 
a l^eaucoup discuté la date de sa naissance. Un texte de Bertaut allégué 
par ^I. Longnon prouve à tout le moins que ce fervent admirateur 
de Ronsard ne doutait pas qu'U fût né en 1525 ; et l'on peut croire 
sans invraisemblance que Ronsard a comiu le jour de sa naissance 
par un registre de famille où, trouvant la date ciu 2 septembre écrite 
à la manière romaine II, il a lu onze septembre suivant la manière 
arabe de chiffrer. Pourtant l'hypothèse qui fait naître Ronsard en 
septembre 1524 n'est guère moins fondée, et le problème paraît 
insoluble. 



6 RONSARD. — CHAP. 1" 

en majeure partie pour l'aîné des survivants, Claude. Le 
cadet, Charles, se faisait d'Église pour recueillir les béné- 
fices ecclésiastiques de la famille. La prudence conseillait 
à Pierre, venu trop tard, d'étudier pour porter la robe. 
Et peut-être sa première instruction fut-elle particulière- 
ment soignée dans ce dessein. 

Mais, après les leçons sous le toit paternel, vint le 
collège de Navarre. Pierre n'y put tenir plus de six mois. 
Les séductions de la vie de cour débauchaient sans 
doute son imagination. On dut donc profiter des rela- 
tions du père pour procurer au fils un emploi de page. 
Sa sœur Louise était déjà depuis quelques années au 
service de la reine. On l'attacha, lui, à la personne de ce 
dauphin que son' père avait accompagné au delà des 
Pyrénées. 

Il avait moins de onze ans quand il partit le rejoindre. 
La cour alors était dans la vallée du Rhône d'oii elle sur- 
veillait l'armée de Charles-Quint débarquée en Provence. 
Trois jom's après son arrivée, à Tournon, il assistait à la 
mort foudroyante de son maître. Dans la suite, il vit peut- 
être de ses yeux écarteler Montecuculli, l'échanson suspect 
de magie qu'on accusait d'avoù* empoisonné le jeune prince. 
Entre temps, lui-même était passé au service de Charles 
d'Orléans, troisième fils du roi, âgé de quatorze ans. A sa 
suite, il assista aux fêtes iDiillantes dont fut accompagné 
le mariage de Madeleine de France, la fille de François I^^, 
déjà consumée de phtisie, avec Jacques Stuart, roi d'Ecosse 
(1er janvier 1537). 

Puis s'ouvre une période de voyages qui n'interrompront 
pour lui que passagèrement la vie de cour, qui en varieront 
plutôt les aspects. Donné par Charles d'Orléans à sa sœur, 
le beau page s'embarque avec elle pour son nouveau 
royaume (début de mai 1537). Aussitôt arrivée sous ce 
ciel humide, la malade est moribonde : il l'entend répéter 
avec mélancolie : « Hélas, j'ai voulu être reine « ; et, deux 
mois après son entrée sur ses terres, il la voit mourir. Mais 
le jeune veuf conserve longtemps encore la petite troupe 
de Français qui lui rappelle sa chère princesse. Il l' éblouit 



LA JEUNKSSE DE RONSARD 7 

même, un an plus tard, des fêtes splendides qu'il donne à 
l'occasion de son remariage. Puis Ronsard fera un second 
séjour en Ecosse où il aura passé deux ans et demi ; il 
reviendra par l'Angleterre qu'il mettra six mois à visiter ; 
il traversera la Flandre et la Zélande en compagnie de 
Claude d'Humières qui était chargé d'une mission diplo- 
matique (1). Puis, en 1540, du mois de mai au mois d'août, 
nous le trouvons de nouveau hors de France encore dans 
une mission diplomatique, cette fois en Allemagne, à Ha- 
guenau, où il suit son parent, Lazare de Baïf. Auprès de 
lui, cependant, il entend parler de littérature et d'érudi- 
tion plus encore peut-être que de politique. 

On se plaît d'ordmaire à faii'e valou* combien ces céré- 
monies brillantes de cours diverses et ces tragédies lugubres 
dment frapper son miagination encore tendre, combien 
tous ces voyages dm-ent lui meubler l'esprit. Il est possible. 
La vérité, un peu décevante, est pom'tant que, même quand 
il écrira plus tard aux reines d'Ecosse et d'Angleterre, nous 
ne retrouverons presque rien dans son œuvre qui révèle 
une impression directe, un souvenu" encore vif. Pas un mot 
peut-être, en dehors de son autobiographie, ne laisse devi-. 
ner cette tempête terrible qu'il essuya dans une de ses 
traversées. Les langues écossaise, anglaise et allemande, 
quoi cpi'il en ait dit et cpioi qu'on en ait dit, ne lui furent 
sans cloute que fort mal connues, et d'ailleurs, les eût-il 
bien sues, il n'en eût rien th'é. Quant à la Flandre, qui 
devait si fort le frapper, il est probable qu'il la traversa 
trop jeune, et surtout trop vite, pour en garder une em- 
preinte profonde. 

Nous retiendrons seulement qu'il a beaucoup vu, c^u'il 
a praticjué les hommes avairt de s'ensevelu* dans les livres, 
que la couche profonde d'impressions que nous trouvons 
en lui a été déposée là par l'apprentissage non des mots, 

(1) La cluonologie de ces voyages est fort obscure. Il est vrai- 
semblable, suivant l'hypothèse de M. Longnou, que Ronsard revint 
à l'automne de 1638 pour reparth- presque aussitôt avec Lassigny 
pour la Flandi'e et l'Ecosse, et qu'il faut additionner ses deux séjours 
dans ce pays pour obtenir le total de trente mois dont il a parle. 



8 RONSARD. — GHAP I" 

mais de raction. Et cela est capital. Si, tandis que sou 
intime ami Baïf, plongé dès le berceau dans Térudition 
par un père docte entre les doctes, restera toujours comme 
écrasé sous le faix de sa science, Ronsard s'en dégagera 
avec une si magnifique aisance et puisera si largement à 
la source vive de la nature, ce sera sans aucun doute pour 
beaucoup d'autres raisons encore, mais ce sera peut-être 
aussi pour celle-là plus que pour les autres. 



III 



Nous arrivons, en effet, à un tournant de sa vie. Les 
fruits qu'il va récolter ne sont pas ceux qu'il a semés. 

A quinze ans, c'était, nous assure-t-on, un page singu- 
lièrement brillant que Pierre de Ronsard. « En tous exer- 
cices il était le mieux appris des pages du duc d'Orléans, 
fût à danser, lutter, sauter ou escrimer, fût à monter à 
cheval et le manier ou voltiger... Il emportait le prix en 
tous les honnêtes exercices auxquels la noblesse de France 
était ordinairement adonnée... Outre que sa grâce et sa 
beauté le rendaient agréable à tout le monde, car il était 
d'une stature fort belle, auguste et martiale, avait les 
membres forts et proportionnés, le visage noble, libéral et 
vraiment français, la barbe blondoyante, cheveux châtains, 
nez aquilin, les yeux ])leins de douce gravité, et le front 
fort serehi. Mais surtout sa conversation était facile et 
attrayante. Ayant été nourri avec la jeunesse du roi 
(entendez de Henri, alors dauphin qui devait monter sui' 
le trône en 1547), et presque de pareil âge, il commençaii 
à être fort estimé près de lui. Et de fait le roi ne faisait 
partie ou Ronsard ne fut toujours appelé de son côté. -^ 

Deux carrières s'ouvraient à lui dans lesquelles ces belles 
qualités et la faveur du roi pouvaient trouver leur emploi : 
les ariiu's el la diploiiiatie. C'était sans doute k la carrière 
dijiloinalique (pie tant de voyages le préparaient. 



LA JEUNESSE DE RONSARU 9 

Ju ne prétends pas que, chai'gé de missions auprès des 
cours étrangères, il n'eût point l'ait de vers. H en aurait 
composé sans doute, comme son père et d^autres seigneurs • 
(lu temps, en amatem-. Il n'aurait, certes, pas consacré sa 
vie à la poésie. 

]\Iais au retour d'xUlemagne il souffrit d'une grave mala- 
die dont la nature et la durée ne peuvent pas être déter- 
minées. On a accusé les fatigues des voyages, des excès 
précoces, peut-être aussi des fièvres paludéennes contrac- 
tées sur les rives du Loii- (1). Ce furent là peut-être les 
causes occasionnelles. Mais la cause profonde semble devoir 
être cherchée dans un tempérament foncièrement arthri- 
ticiue dont il devait souffrir durant toute sa vie. De là 
sans doute la demi-surdité dont il fut dès lors affligé et 
([ui semble bien avoir été déterminée par une otite chro- 
nique d'origine arthritique. 

Cette demi-surdité devait passer par des ^àcissitudes ! 
diverses, tantôt plus accusée et tantôt moms ; elle ne 
devait pas le quitter. Il ne lui était plus possible désormais ( 
de penser à la diplomatie et au service des grands. Le ' 
beau page si fêté dut renoncer à ses rêves brillants. Il se 
décida à se fake tonsurer (6 mars 1543), non sans doute 
})Our mener la ^de ecclésiastique, car rien n'était moins 
son affane, mais afin de se mettre en mesure de recevoh- 
de belles prébendes ; et il chercha un refu ge da ns le culte 
des muses. 

Même pour leur ser\àce, et bien qu'elles fussent moins 
exigeantes que les gi'anclg, sa santé délabrée devait être 
pour lui une lourde gêne. Jamais sa surdité ne l'empêcha, 
semble-t-il, de goûter la musique qui alors était l'accom- 
pàgneînént nécessane des vers lyriques — il en était pas- 
sionné — mais il se plaignait d'insomnies fréquentes, de 
dyspepsie ; il avait des accès de fièvre tierce qui l'aiTê- 
t aient parfois longuement. Et pom'tant, comme il était de 

(1) Ses adversaii'es protestants affirmeront plus tard qu'il a con- 
tracté le mal implacable dont les ravages étaient si terribles au seizième 
siècle. Une pareille accusation est absolument dépourvue d'autoiité. 
C'était une injure attendue dans toutes les polémiques du temps. 



10 RONSARD. — CHAP. I" 

ceux que la gloire appelle et qu'une vigoureuse énergie 
soutient, il eut tôt fait de tisser de nouveaux rêves pour 
substituer à ceux qu'avait fauchés l'inexorable destinée. 



IV 



Le grand poète en ce temps-là c'était Marot. La cour 
était folle de lui. Après ses épîtres, ses madiigaux, ces jolis 
riens qu'on s'était répété en souriant, il venait de mettre 
le couronnement à sa gloire avec sa traduction des Psaumes 
de David. Cette traduction que nous ne lisons plus, est 
d'une importance historique considérable. Elle marque 
chez nous la renaissance du lyrisme que les grands rhéto- 
riqueurs avaient étouffé sous leurs jongleries littéraires, et 
les merveilleuses richesses de rythme alors inconnues que 
Marot y déploya enchantèrent dès l'abord. Les courtisans, 
sans attendre qu'on eût mis les Psaumes en musique, les 
fredonnaient sur des ah's de fantaisie, ordinah'ement sur 
des ans de vaudeville : « Chacun des princes et courtisans 
en prit un pour soi. Le roi Henri second aimait et prit pour 
le sien le psaume. Ainsi qu'on vit le cerf bruire, lequel il 
chantait à la chasse. Mme de Valentinois qu'il aimait prit 
pour elle. Du fond de ma pensée, qu'elle chantait en volte. 
La reine avait choisi, Ne veuillez pas ô Sire, avec un air 
sur le chant des bouffons. Le roi de Navarre Antoine prit, 
Revange-moi, prends la querelle, qu'il chantait en branle du 
Poitou. Ainsi des autres (1). » 11 y avait bien là de quoi 
tenter la jeune ambition de Ronsard. Et de quelle fortune 
n'aurait pas été capable un Marot si charmant et si souple, 
si à tant de facUité il n'avait joint une aussi messéante 
désinvolture, si, précisément dans le même temps, il ne 



(1) Bayle, d'après Florimond de Raymond. De 1539 à 1550, date 
de l'appar.tion des Odes de Ronsard, on n'a pas compté moins de 
27 édiiions des Psaumes. 



LA JEUNESSE DE HONSAKD M 

s'était condamné à reprendre une fois encore le chemin de 
Tcxil? Non seulement Ronsard avait été le témoin de cet S 
enivrant succès, mais il avait connu le maître ; il l'avait | 
rencontré à diverses reprises à la cour. Lui, du moins, 
ne serait entravé dans sa carrière ni par des complai- 
sances pour les réformés, ni par une excessive indépen- 
dance. 

Outre Clément Marot, il avait lu le Roman de la Rose et 
d'autres œuvi'es françaises, celles surtout de Lemaire de 
Belges, qui plus que tous les autres avait réchauffé son vers 
au soleil tout païen de la Renaissance, et qui lui indiquait 
la route à suivre. Surtout il avait été initié à la poésie 
latine, et peut-être aussi à la poésie italienne, par un de ses 
compagnons, le Piémontais Paul Duc. Ce jeune gentil- 
homme, frère de Philippine Duc, la maîtresse du dauphin, 
faisait comme lui partie de la suite de Charles d'Orléans, 
et avec lui aussi probablement passa en Ecosse. Paul Duc 
fit goûter à Ronsard Horace et Virgile, qui resteront tou- 
jours ses principaux maîtres. Au retour de la triste Ecosse, 
dans les. longs repos solitah-es que la maladie l'obligea sans 
doute de prendi'e alors, il sentit plus intimement qu'il 
n'avait pu le fake dans sa première enfance le charme 
délicat de son pays vendômois qu'il chantera avec tant 
d'émotion. Horace et Virgile lui en révélaient la mysté- 
rieuse caresse. Les campagnes de Tibur et de Mantoue 
n'offraient-elles pas précisément des paysages tout ana- 
loo'ues à ceux des envh'ons de Couture ? C'était la même 
nature moyenne, avec ses coteaux bas, ses vallons intimes, 
ses frais ombrages. Son petit Loir aux eaux lentes se para 
de toute la poésie du Mineio. La fontaine de Bellerie ne se 
distingua plus de la fontaine de Bandusie. Bientôt les 
nymphes, les diyades et les faunes envahirent et peu- 
plèrent toute la campagne. 



d2 ROXSA un. — cil A p. 1" 



V 



Ronsard se sentait poète. Paul Duc écrivait des vers 
latins ; il s'essaya lui aussi à dire enjatin ce qu'il éprouvait, 
à rivaliser en leur langue avec ses poètes favoris. La gloire 
de Salmon Macrin, la grande célébrité de Loudun, ne han- 
tait peut-être pas moins son imagination que la gloire de 
Marot. Il échoua. Ses études avaient été trop décousues 
et il ne maniait pas avec assez d'aisance la langue d'Ho- 
race. Sans doute, c'est le dépit de cette tentative infruc- 
tueuse, tout autant que son patriotisme, qui lui fera con- 
damner plus tard avec tant d'intransigeance les essais de 
poésie latine. 

Puisqu'il ne pouvait imiter Horace en sa langue, il 
résolut de l'imiter dans la langue de Marot. Il ferait gdûter 
à ses compatriotes le charme des odes d'Horace. Personne 
encore n'avait tenté cette voie. De la sorte il ferait ce cpie 
faisait Marot, mais il le ferait mieux que Marot. Qu'est-ce 
donc que les courtisans goûtaient dans les Psaumes? Avant 
tout la variété des rythmes habilement diversifiés par le 
traducteur, qui étaient une perpétuelle surprise pour 
l'oreille et qui se mariaient si heureusement avec la musique. 
Horace offrait une infinité de combmaisons strophiques 
qu'il serait facile d'acclimater. 

Quant au fond, les Psaumes, excellents pour les prêches, 
n'étaient pas l'affaù-e de la cour. François 1^^' ne s'était-il 
pas prononcé contre l'hérésie, par suite contre toute tra 
duction des textes bibliques en langue vulgau-e? De tem- 
pérament sensuel, élevé dès sa onzième année dans une . 
cour épicurienne, Ronsard n'était pas chrétien. L'idéal 
chrétien, qui commandait de contraindre ses penchants, 
lui était antipathique. L'épicurien Horace, au contraire, 
l'enchantait. Avec Horace il dirait les forces de la nature, 
' la joie dQ vi"\Te, la fuite des heures brèves, la douceur des 



LA JEUNESSE DE RONSARD 13 

amours faciles, les libres propos après boii'e. Il dirait la 
folie des passions torturantes et Téo-alité de tous devant la 
mort. Il lui emjirunterait les belles légendes de la mytho- 
logie. Et toute cette société de cour, avide de plaisirs, qui 
demandait à ses peintres, à ses sculpteurs, à ses architectes 
de donner- à sa vie un décor tout mythologique ne pourrait 
qu'applaudir. 

Marot n'avait-il pas eu la témérité de prétendre qu'aucun 
poète lyrique ne pouvait rivaliser avec Da\dd? Il s'en était 
pris nommément à Horace : 

Pas ne faut donc qu'auprès de lui Horace 
Se mette en jeu s'il ne veut perdre grâce. 
Car par sus lui vole notre poète 
Comme ferait l'aigle sur l'alouette, 
Soit à écrire en beaux lyriques vers, 
Soit à toucher la lyre en sons divers. 

Ronsard releva le défi. Encore très jeune, peut-être 
dès le .mois de mars 1543, c'est-cà-du-e à dix-sept ou dix- 
huit ans, il mettait Jacques Peletier au courant de ses 
desseins et lui montrait ses premières odes horaciennes. 
Il avait bien choisi son confident. Peletier est le plus cons- 
cient des précursem'S de la Pléiade. De huit ans plus âgé 
que lui, certainement il encouragea l'adolescent dans son 
(entreprise, l'assura que lui-même rêvait une magnifique 
floi'aison pour la poésie française si les écrivains se mettaient 
à l'école de l'antiquité ; par-dessus tout il insista sur la 
nécessité d'écrke en français, non plus en latin. Leur 
alHance dès ce jour fut scellée. C'est dans les Œuvres poé- 
' tiques de Jacques Peletier, en 1547, que pour la première 
fois une ode horacienne de Ronsard sera donnée au public. 

A l'époque où nous sommes, Ronsard a ^Taiment le sen- 
timent de sa mission. Il est sur le chemin qui doit le con- 
dune à la gioù'e. Son but est d'imiter Marot, mais en le 
dépassant. Il ne s'imagine pas, conïme il le fera plus tard, 
qu'il est le premier à composer des odes en français : il 
sait fort bien que Marot lui en a offert les modèles sous les 
noms de chansons et de psaumes ; mais U se propose de 



14 RONSARD. — CHAP. V 

rehausser notre poésie lyrique, en y transplantant les plus 
belles fleurs de la poésie ancienne cueillies dans le jardin 
d'Horace. Altiste infiniment plus que son devancier, 
enthousiaste et laborieux à la fois, sensuel et doué d'une 
prestigieuse imagination, bien mieux que Marot il était 
apte à cette tâche. 

Pour s'en acquitter, toutefois, pour jouer le rôle de poète 
savant, une chose lui manquait essentiellement : le savon*. 
Il le sentait. Il se défiait de lui-même, et c'est pour cela 
sans doute qu'il a tant attendu avant de rien publier. Il a 
donc l'énergie de se remettre à l'étude. Un contact plus 
intime et prolongé avec les poètes anciens va le mettre en 
état non seulement de réaliser son programme de jeunesse, 
mais de l'étendre considérablement. En revanche il va le 
dévoyer pour un temps, enfler son cœur et sa voix, substi- 
tuer passagèrement à de beaux projets de poète de chimé- 
riques ambitions de mandarin. 



CHAPITRE II 



A l'École de daurat 



Un jeune gentilhomme limousin, très érudit, Daurat- 
fut alors le maître de Ronsard. Il a laissé la réputation d'un 
philologue très savant, en ce temps-là où il y avait tant de 
philologues, et d'un habile versificateur en grec comme en 
latin. 

Nous savons que Ronsard fut son disciple d'abord, à 
partir de 1544, au domicile particulier de Lazare de Baïf 
où on l'admit à profiter des leçons faites pour le jeune 
Jean-Antoine de Baïf, ensuite au collège de Coqueret dont 
Daurat devint le principal. Nous voudrions être instruits 
de la date à laquelle le maître et les disciples se transpor- 
tèrent dans la studieuse retraite de Coqueret, car chez 
Baïf les leçons semblent avok été assez peu régulières. 
Nous aimerions encore à savoir avec précision combien de 
temps se prolongea un enseignement qui devait être si 
fécond. On ne peut répondre à ces questions que par des 
conjectures. Sur le second point, en particulier, Binet et 
Ronsard lui-même parlent tantôt de cinq ans et tantôt de 
sept. 

Ronsard fut certainement conquis. Au début il avait 
conservé son emploi d'écuyer d'écurie à la cour. Malgré 
la bienveillance que lui témoignait le dauphin au service 
duquel il était passé, il y renonça bientôt, poiu' ne plus être 



•16 RONSARD. — GlIAP. II 

distrait de ses travaux. Il s'enferma comme pensionuaiie 
au collège de Coqueret où il partageait la chambre de son 
ami Baïf. Il se plongea dans les livres avec cette avidité 
de savoir qui nous étonne chez les hommes de la Renais- 
sance. Un jour Daurat lui lit le Prométhée d'Eschyle : « Et 
quoi, mon maître, s'écrie le jeune homme enthousiasmé, 
m'avez-vous caché si longtemps ces richesses? » Baïf qui, 
dès le dénouement de sa lan^^ue, avait été nourri d'huma- 
nisme par son père, qui avait eu pour maîtres les Charles 
Estienne, Ange Vergèce, Toussaint, bien qu'il fût de sept 
ans plus jeune, remj)ortait de beaucoup en savoir sur son 
compagnon. Il l'aidait de sa science et le stimulait par son 
exemjjfe. 

On conçoit que sur de tels disci])les l'influence de Daurat 
ait été profonde. Ronsard et Baïf professeront qu'ils lui 
doivent ce qu'ils sont. On l'appelle « la source qui a abreuvé 
tous n-os poètes des eaux piériennes ». « Le premier qui a 
détoupé la fontaine des muses par les outils des Grecs et 
le réveil des sciences mortes. » C'est que son enseignement 
a révélé à Ronsard et à plusieurs de ses compagnons les 
modèles à imiter. Ainsi s'explique qu'un poète qui a presque 
toujours écrit en latin et en grec, qui s'est const. muent 
insurgé contre la première des règles de la Brigade et de la 
Pléiade, ait toujours tenu auprès de la Brigade et auprès de 
la Pléiade un rang tout à fait considérable. 

Quel usage, en ce qui concerne Ronsard, a-t-il fait de 
cette influence? 



II 



Il lui a donné d'abord une culture gréco-latine très éten- 
due, l'a initié à l'étude d'auteurs très divers et particuliè- 
rement à la lecture de nombreux poètes. Kous qui savons 
ce qu'il devait tirer d'inspirations aussi variées, nous pou- 
vons mesurer l'importance du service qu'U lui a rendu par Là. 



A L'ECOLK IJE DAURAT 17 

Helléniste bien plus que latiniste, c'est à la découverte 
des Grecs principalement qu'il l'a conduit. Ronsard sait 
si bien le grec quand il quitte Coqueret qu'il est capable 
de lire V Iliade en trois jours, qu'il étudie César dans la 
traduction grecque qu'avait donnée Strozzi des Commen- 
iaiirs. qu'en 1567 il sera appelé en compagnie de Baïf et 
de Hellcau à faire partie d'un jury qui devait examiner un 
candidat à la chaire de grec du Collège royal. Aussi Ron- 
sard se proposera-t-il particulièrement l'imitation des 
Grecs. Chez eux, et chez Platon ce poète en prose, il a 
])uisé une notion très élevée de la poésie qui était abso- / 
lument liouvelle pom* des oreilles françaises. Ds, lui ont;;' 
enseigné que le poète est im envoyé des dieux, qu'il est 
inspiré par eux, qu'il a une mission à remplir', qu'il est un 
être sacré. On ne peut rien imaginer de moins marotique. 
Marot ne songeait qu'à amuser. Ronsard sans doute ne 
renonce pas à dh'e qu'en composant des vers U veut avant 
tout « s'ébattre » ; mais à toutes les époques de sa vie aussi 
il répétera qu'en écrivant il s'acquitte d'un véritable sacer- 
doce. Attitude ou conviction, une pareille idée était un 
levier précieux pour un poète de cour que les nécessités 
du métier ramenaient sans cesse au compliment banal et 
au poème de circonstances. 

Mais aussi la poésie des Grecs est, au moins en certaines 
de ses parties, moins assimilable que la poésie des Latins. 
Elle ressemble à ces plantes qui ne fleurissent que sur leur 
terroir, qui, transpoi-tées dans d'autres sols, perdent 
jusqu'à leur parfum. L'erreur de Daurat semble avoù* été 
de guider ses disciples de préférence précisément à la 
conquête de ces parties-là. Il s'attaqua d'emblée à Pindare. 
La poésie pindarique tient par toutes ses fibres à la reli- 
gion, aux cérémonies, aux institutions de la Grèce ancienne. 
Horace s'était défendu d'imiter Pindare, jugeant l'entre- 
prise folle. Plus hardi qu'Horace, Daurat fit des odes pin- 
dariques en latin, tandis que Ronsard en composait en 
français. Que Ronsard ait donné l'exemple, je le veux bien, 
et je le crois volontiers d'une nature aussi fougueuse ; du 
moins Dam'at ne l'a pas retenu, il l'a même encouragé 



J8 RONSARD. — CllAP II 

dans un si beau dessein dont ,1a gloii'e rejaillirait sur lui- 
même et sur le collège de Coqueret. 

Et puis Daurat paraît bien avoir* manqué de goût. Entre 
les écrivains de la grande époque et les imitateurs alexan- 
di'ins, on est en doute s'il a su distinguer. Tous parlaient 
grec, tous avaient droit à son admiration. Daurat était 
un barbare. Il n'était que philologue, et cette jeunesse 
ardente réclamait une direction littéraire. Callimaque, 
Mcandre, Tzétzès même ne furent pas oubliés. Les ana- 
grammes de Lycophron, ces puériles jeux de mots, jouis- 
saient d'une faveur toute particulière. Ne nous étonnons 
point si Ronsard regarde parfois les grandes œuvi-es de 
l'antiquité par leurs petits côtés, s'il s'attache trop souvent 
aux procédés du métier plus qu'aux beautés véritables. A 
fréquenter les Alexandrins on se tachait l'esprit de leurs 
défauts. C'était là un défaut de l'alexandrinisme. 

L'abus de l'érudition en était un autre. On adnm-ait 
chez eux la multitude des allusions savantes. On s'engouait 
de leur obscurité même parce qu'elle était le résultat d'une 
« rare et antique érudition ». Comme il a été finement 
remarqué, on appréciait la valeur d'une œuvre non plus 
à sa beauté, mais à la peine qu'on avait dû prendre pour 
la goûter. On se représente volontiers Ronsard emplissant 
sa pensée, h la manière d'Eschyle et de Sophocle, des belles 
légendes de la mythologie, en grisant son imagination. 
C'était se préparer à son rôle de poète païen. Mais il ne 
s'en est pas tenu là. A l'école de Daurat il est curieux même 
des moindi'es particularités de la légende, des fables les 
plus dénuées de poésie, des détails minùnes qu'un érudit 
seul consent à ne pas ignorer. Il sait la généalogie des dieux 
les plus obscurs. Il fait la chasse aux textes les plus ignorés 
et les plus arides qui les concernent. Relevez les allusions 
qui emplissent ses premières œuvres ; vous crouiez qu'à 
la manière d'un bénédictin il a patiemment amoncelé des 
fiches pour composer un très savant dictionnake mytho- 
logique. De là sans doute ce mépris arrogant du public que 
Ronsard et ses amis étalaient si outrageusement. Poui" 
être grand poète il fallait dérouter le vulgaire. Ce que le 



A L'KCOLE DE DAUUAI' 19 

populaire goûtait, ce qu'il comprenait môme, ne pouvait 
être que médiocre et bas. On recherchait l'obscurité de 
propos délibéré, l'obscurité par l'érudition qui classait un - 
poète parmi les hommes doctes. 

Certes que le poète ne ravale pas ses sentiments et ses 
])ensées au niveau des âmes communes, rien de mieux. 
Nous avons dit que Daurat a rendu à Ronsard un grand 
service en lui révélant une poésie qui se tenait de si loin 
au-dessus des bagatelles dont trop longtemps Marot s'était 
contenté. Jusque-là il était infiniment souhaitable que la 
poésie française se fît aristocratique. Mais que, affectant 
un caractère d'ésotérisme à seule fin de rebuter le vulgaire, 
elle aspirât à imiter l'inimitable Pindare, à devenu* œuvre 
de convention et d'artifice, à se hérisser comme par plaisir 
de pédantisme et à s'envelopper d'obscurité, cpi'il fallût 
même aux gens fort instruits un commentaire explicatif , 
pour l'entendre, voilà qui n'était nullement désirable. Les 
erreurs des premières œuvres de Ronsard sont là en germe, 
et aussi son mépris si injuste pour les poètes marotiques . 
avec les abus auxquels il doit l'entraîner. Et de tous ces 
excès, Daurat, le chef, le maître écouté et admhé, semble 
bien porter sa large part de responsabilité. 



III 



Baïf, le compagnon de chambre de Ronsard à Coqueret, 
n'avait rien de ce qu'il eût fallu pour retenir son ami sur 
la pente dangereuse où il s'engageait. Il n'était encore 
cpi'un enfant. Et puis, tout bardé de grec comme nous le 
connaissons, bien certainement il eût poussé Ronsard dans 
l'abîme de l'érudition plutôt que de l'en arracher. Son 
influence, s'il avait quelque influence, renforçait, doublait 
celle de Dam'at. 

Une action salutake aurait pu, semble-t-il, venir d'un 
autre de ses camarades, qu'il s'adjoignit probablement 



l>() RONSARD. — CIIAP. II 

vers 1547. On sait comment, d'après Binet, au retour d'un 
voyage, Ronsard aurait rencontré Du Bellay dans une 
hôlellerie, comment ils auraient là fait connaissance, 
comment, entre l'omelette et le rôti, ils auraient échangé 
leurs vues sur l'avenii' de la poésie française, et, dans des 
rêves communs de gioii'e et de patriotisme, se seraient 
unis d'une amitié cjue la mort seule devait rompre. La 
date que Binet assigne à cette rencontre est certainement 
erronée : il la fixe à 1549, or la publication de la Défense 
est des premiers mois de 1549. L'anecdote présente d'ail- 
leurs tous les caractères d'une légende. H y a gros à parier 
que Ronsard connaissait de longue date Du Bellay, qui, 
comme Baïf, était un peu son parent, et cpi'avant cette 
époque ils avaient déjà parlé littérature. Mais il est par- 
faitement possible, il est probable même, que vers 1547 
ils se soient rapprochés pour travailler en commun. A défaut 
d'entretiens antérieurs avec Ronsard,, les conseils de Pele- 
tier auraient jnéjiaré Du Bellay à ce rapprochement. 
Peletier, probablement l'année précédente à Poitiers où 
Du Bellay suivait les cours de l'Université, avait conseillé 
au jeune homme de cultiver l'ode et le sonnet en français. 
Il l'avait entretenu sans doute des projets de Ronsard et 
des es))érances qu'Us partageaient. 

Du Bellay était donc d'avance gagné aux idées de Ron- 
sard. Mais, médiocrement studieux, le moins savant des 
])oètes de la Brigade et surtout le moins helléniste, d'une 
nature très sensitive, avec cela l'aîné de Ronsard de deux ou 
trois ans, on pourrait supposer qu'il devait réagir contre 
les excès auxquels l'abus de l'érudition entraînait son 
compagnon. H n'en fut rien : trop indolent pour opposer 
doctrine à doctrine, peut-être même pour prendre une 
conscience clake de la doctrine littérake qu'il portait dans 
le sang, d'accord au reste avec Ronsard sur le point essen- 
tiel, l'imTtation en langue moderne, c'est lui qui subit 
l'ascendant du fougueux écolier. H vint lui aussi s'enfermer 
au collège de Coqueret sous la discipline de Daurat. IJ 
n'en devint pas beaucoup plus helléniste, semble-t-il, et le 
premier il sera dégrisé ; mais pour l'instant du moins il est 



A L'ECOLE l)K DAURAT 21 

absorbé, ses foices vi(Mineiit se confondre dans le grand 
courant où se préparc la révolution poétique de 1550. 

Il a même sans doute enhardi Ronsard en lui faisant 
mieux connaître l'exemple si encourageant que donnaient 
à nos novateurs les écrivains italiens. Car notre petite / 
troupe a les yeux fixés sur Tltalie. Fait notable, bien 
qu'aucun de ces jeunes gens ne semble avoir séjourné en 
Italie (car je ne compte point que Baïf y soit né puisqu'il 
repassait les Alpes à deux ans), tous semblent savoir" 
l'italien. Ils reçoivent des liwes de Venise. Est-ce Daurat 
ici encore qui leur sert d'initiateur? Peut-être. Pourtant, 
bien qu'il ait loué en vers latins Pétrarque, Dante et 
l'Arioste, il semble avou- peu connu la littérature toscane. 
11 est possible que Lazare de Baïf ait été ici le guide de 
son fils et des amis de son fils. Du séjour qu'il fit à Venise 
comme ambassadeur de François I^^, il semble avoh" rap- 
porté une certaine connaissance des lettres italiennes. Il 
était resté en relation avec des libraii'es et avec des hommes 
de lettres vénitiens. Il était ami de Bembo, le promoteur 
de la renaissance pétrarquiste dans l'Italie du seizième 
siècle, et il avait rencontré probablement plusieurs des 
poètes qui à la suite de Bembo travaillèrent à cette renais- 
sance, car ils appartenaient pom' la plupart à Venise. Or \ 
précisément c'est à Bembo et aux bembistes que Du Bellay, 
Ronsard et même Baïf demandèrent les modèles de nombre 
de leurs sonnets publiés au début de leur carrière. Ils ont > 
pi-olongé au delà des Alpes l'école de Bembo. Quoi qu'il en / 
soit de cette hypothèse, l'Italie occupait si fort alors les ' 
esprits cultivés que nos quatre amis pouvaient fort bien . 
sans le conseil de Lazare de Baïf aller à elle, et il semble 
que de beaucoup Du Bellay fut, à l'époque qui nous occupe, 
le plus italianisant des quatre. Par son canal surtout le 
petit groupe s'imprégna des enseignements de l'Italie. 

A Coqueret Du Bellay se pénètre de VOrlando Furioso, 
dont il découpe en sonnets les discours amoureux. H lit 
avec admiration aussi et il met au pUlage un recueil de 
vers publié par les bembistes à Venise en 1545 et en 1547, 
les Rime di diversi. II connaît encore Pétrarque, Sannazar, 



22 UONSARI). — CHAP. Il 

qu'il exploite, certains ouvrages en prose, et peut-être 
c'est lui qui les fait goûter à Ronsard, dont les emprunts 
aux ouvrages italiens seront toujours plus discrets. 



IV 



Or dans l'Italie de Pétrarque, de l'Aiioste et de Bembo 
il fait voir à Ronsard précisément les deux mêmes ten- 
dances littéraires qui se partagent les esprits en France ; 
d'un côté sont les tenants de la tradition, les marotiques de 
l'Italie si l'on peut dii'e, qui continuent de cultiver en 
toscan les genres hérités des Pétrarque, des Dante, des 
Boccace et de leurs successeurs ; en regard sont les lati- 
niseurs puristes qui tiennent pour l'antique idiome de 
l'Italie, pour celui par lequel Rome s'est acquis une gloii'e 
immortelle. Us s'entêtent à poursu'vre la perfection de la 
prose cicéronienne et du vers vii'gilien, et à penser que les 
grands genres littéraires de l'antiquité ne peuvent être 
dignement cultivés que dans les langues qui leur ont donné 
naissance. Buonamico, l'ami de Lazare de Baïf, n'est-il 
pas de ces derniers? 

Mais entre ces deux courants, le courant de la pure tra- 
dition et le courant de la pure érudition, un troisième 
s'est fait jour depuis un quart de siècle, un courant de 
conciliation qui rêve d'illustrer la langue toscane en y 
acclimatant toutes les belles œuvi'es des littératures 
antiques. Ceux-ci s'allient avec les partisans des modernes 
pour publier pendant tout le seizième siècle, comme déjà 
au quinzième, une série d'apologies de la langue vulgaii'e, 
destinées à la défendre contre les mépris des pédants ; ils 
s'allient en retour avec les admii-ateurs des anciens pour 
proclamer l'excellence des genres antiques, leur dignité, 
et pour réclamer qu'on les transplante dans un sol nou- 
veau. Ils seront donc les guides de Ronsard, car leurs idées 
ressemblent étrangement à celles sur lesquelles Peletier 



A L'ECOLE DE DAURAT 23 

s'est mis d'accord avec Ronsard et avec Du Bellay. 

L'exemple de ces classicistes exalte l'imagination de 
Ronsard et de Du Bellay. Eux aussi se dresseront entre 
les marotiques, qui, faute d'érudition, asservissent notre 
langue à de bas offices, et les latiniseurs impénitents comme 
Salmon Macrin qui lui font plus d'injure encore en la 
déclarant incapable des hautes destinées littéraii-es. L'œuvre 
à entreprendre est ici beaucoup plus nécessaii-e encore 
qu'en Italie, car la langue française n'a pas dans son passé 
des Dante, des Boccace et des Pétrarque pour la défendre, 
et, d'autre part, les pédants ne pourront pas chez nous se 
retrancher derrière cette excuse dont se parent les Italiens, 
que le latin est leur langue nationale. 

Les ouvrages qui se publient dans la péninsule sur les 
mérites du vulgah-e toscan et sur Tmiitation des anciens 
fournu'ont des ai'mes dans le combat et une méthode pour 
l'action. Des exemples précis stimulent les énergies : 
Trissino n'a-t-il pas ressuscité la tragédie à la mode antique 
dans sa Sophonisha? A"'était-il pas occupé à terminer son 
Italia liberata dai Goti, véritable épopée nationale sur le 
t3'-pe de V Iliade et de V Enéide? Ses ouvi-ages critiques 
étaient remplis de conseils sur l'acclhnatation des autres 
grands genres. L'élégie amoureuse avait reparu avec 
r Arioste ; et de même la comédie, la sath'e avaient revu le 
jour. Il n'était pas jusqu'aux témérités de Ronsard que 
les classicistes italiens ne parussent autoriser : si Bernardo 
Tasso l'encourageait dans son dessein d'imiter Horace, 
Alamanni, qui venait de publier des odes pindariques en 
italien, rin\itait à imiter Pindare. A l'exemple de Clodio 
Tolomei, on rêvait de composer des vers blancs conformes 
à la métrique ancienne. 

Les plus nobles passions stimulaient encore la légitime 
ambition de nos jeunes gens. Un sentmient patriotique 
puissant leur commandait d'agir. Ils souffraient de voh- 
la littérature de leur pays si misérable, si universellement 
méprisée, auprès de la florissante littérature italienne. Le 
seul remède à une indigence aussi humiliante, c'était 
d'abord, en suivant les traces de l'Italie, de dépouiller 



U RONSARD. — CHAP. II 

méthodiquement à sa manière les littératures anciennes ; 
c'était ensuite de dépouiller la littérature italienne elle- 
même afin de lui enlever toute supériorité. Il y avait là 
comme un devoir patriotique qui s'imposait. A l'exemple 
de l'Italie, comme des odes on composerait des sonnets; 
on réformerait l'orthographe de manière à la rendre pho- 
nétique. Aussi le programme n'est plus de fake passer en 
français l'ode horacienne ou l'ode pindarique, mais bien de 
donner à la France tous les genres littéraires illustrés par 
un glorieux passé, tous ceux que Daurat révèle dans ses 
leçons et que les classicistes italiens ont déjà tenté de fake 
leurs, tous ceux aussi que le commerce des livi'es toscans 
fait connaître. 



V 



Sans rinfluence itahenne je crois bien que, au moins 
dans ses grandes lignes, le progranmie de la Pléiade eût 
été conçu au seizième siècle, tant il apparaît comme un 
produit nécessaire de la Renaissance ; mais l'exemple de 
l'Italie l'amplifia, le précisa, et surtout il enfiévra Ronsard. 
H a donc déjà groupé quelques combattants autour de 
lui. Outre les quatre amis, Daurat, Ronsard, Baïf et Du 
Bellay, la Brigade comptait déjà sans doute quelques 
autres élèves de Dam-at qui n'ont guère produit : Claude 
de Lignery, Pierre des Mireurs, Julien Pacate, Bertrand 
Bergier, d'autres encore. Dès le temps de Coqueret, et 
avant qu'on eût rien publié, il semble bien que Ronsard 
était regardé comme le chef, celui qui devait conduke à 
l'assaut la petite troupe. Sa fougue juvénile sans doute 
lui valait cette prééminence. C'est de lui qu'on attendait 
les deux plus lourdes tâches : l'ode pindarique, à laquelle 
il travaillait déjà, et l'épopée française. Le magnifique 
tem])érament de poète ({ue l'avenir devait révéler en lui 
justifie la confiance qu(^ lui témoignaient alors même ses 



A l/i:COLE DE DAURAT 25 

aînés. Apres quil aura enibelli un "eniv, un autre genre 
le tentera, puis un autre encore, et la merveilleuse richesse 
de sa natnre lui permettra de se prendre à tous, de réus- 
sir dans prescjue tous, d'étonner ses contemporains par 
son aptitude prestigieuse à se renouveler sans cesse. Dans 
le défrichement de tel ou tel donuiine, ses seconds le pré- 
\iendront parfois ; mais, venu après eux, prescpie sur tous 
les points Û les surpassera. Il va les surpasser aussi d'ail- 
leurs — et c'est la rançon de son génie — dans les excès de 
la première heure. 



CHAPITRE III 

LA BATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE 
LES « ODES » DE 1550 



Une déconvenue força nos jeunes gens à se mettre en 
campagne plus tôt peut-être qu'ils ne l'auraient voulu :' 
au milieu de l'année 1548 Sébilet publia son Art poétique. 

Le coup était rude. Un quidam, qui n'avait rien de 
commun avec leur groupe, exprimait pour son propre 
compte les idées qui leur étaient chères et dont ils atten- 
daient la gloù-e. Il disait la nécessité d'ennoblir la poésie 
française par un travail d'art jusqu'alors trop négligé. Il 
voulait au rimeur substituer le poète « inspii'é de quelque 
divine afflation )). Il réduisait à la portion congi'ue le 
« rude et ignare populaire ». Surtout il recommandait avec 
insistance la culture des grands genres renouvelés de l'an- 
tiquité ou des Italiens : le sonnet, l'ode, l'épopée. C'était 
par voie d'imitation principalement qu'il voulait les accli- 
mater en notre langue. N'allait-il pas jusqu'à conseiller 
l'imitation de Pindare, cette audace où Ronsard voyait 
sa principale originalité? Il leur dérobait leur programme. 

Encore s'il l'avait exposé, ce programme, dans l'esprit 
où ils comptaient le faire, on eût pu tenter de s'adjoindre 
cet inconnu. On eût pu songer à adopter son manifeste. 
Mais c'était leur doctrine sans le souffle révolutionnaire / 
dont ils la vivifiaient : à leurs yeux elle perdait tout son ' 



28 ]{0NSAJ;L). — CIIAP. III 

prix. Sans doute Sébilet faisait bon marché du lai et du 
vii'elai, mais il n'y avait à cela nul mérite : le lai et le vire- 
lai étaient délaissés de tous ; sans doute il plaisantait les 
rimes concaténées, annexées, couronnées et antres gentil- 
lesses qu'on avait tant admirées jadis : comment eût-il pris 
leur défense? Malgré Jean Bouchet qui achevait sa longue 
■^ vieillesse dans sa pro\ànce, le règne des grands rhétori- 
q'ieurs était bien fini depuis longtemps. En revanche Sébi- 
let, entre des chapitres sur le sonnet et sur l'ode, consa- 
crait des chapitres entiers au rondeau, à la ballade, au 
chant royal ; bien plus, dans un même titre il unissait l'ode 
au cantique et à la chanson : c'était une intolérable pro- 
fanation. S'il préconisait l'imitation, il conseillait aussi la 
traduction parce que Marot l'avait pratiquée. Comme mo- 
dèles, à côté de Pindare et d'Horace, il osait nommer Ma- 
rot. Marot et son imitateur Saint-Gelais étaient les grands 
maîtres que, presque pour tous les genres, il invitait son 
disciple à suivre. Il faisait grâce à la rime équivoquée 
parce que Marot ne l'avait pas rejetée. Ce prétendu nova- 
teur n'était donc qu'un fervent marotique. Il montrait 
que l'école de Marot s'accommodait parfaitement de l'idée 
d'une réfonne, que pour faire cette réforme elle n'avait 
même qu'à poursuivre, en accélérant un peu le pas, la 
marche commencée, et qu'enfin pour magnifier la poésie 
française par l'imitation des littératures anciennes et 
italienne il n'était pas du tout besoin d'une rupture tapa- 
geuse avec le passé. Voilà surtout qui était impardonnable. 
Une pareille manière de vok pouvait bien avoh été celle 
de Ronsard vers 1543, maintenant elle ne faisait plus du 
tout son compte. 

Déjà Maurice Scève et Antoine Héroët avaient publié 
des œuvres trop savantes et trop aristocratiques de ton 
pour ne pas l'inquiéter, trop peu pénétrées cependant de 
l'esprit antique pour le satisfaire. S'il différait encore, il 
arriverait trop tard : toute la renommée qu'il escomptait 
pour lui et pour ses amis serait fauchée par d'autres, et la 
rénovation de la poésie française ne se ferait point selon 
leurs idées. 



LA lîATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE 29 



II 



Du Bellay fut chargé de la riposte, il était l'aîné. De i)lus 
il avait des vers presque prêts pour la publication tandis 

'. que les Odes de Ronsard n'étaient pas à point. Il pouvait, 
en le lui dédiant, mettre son libelle, et du même coup tonte 

/ la nouvelle école, sous le patronage considérable de son 
cousin le cardinal Du Bellay. Enfin il était à même de trouver 

■ des armes de combat en Italie. Mais si Du Bellay tint la 
plume, les idées qu'il exprima étaient celles de tout le 
uioupe, celles de Ronsard en particulier, et même les 
termes de la réplique furent probablement arrêtés en 
commun. 

La Défense et Illustration de la langue française est une 
œuvre médiocre quant à sa forme et peu originale en son 
fgnd. 

Du Bellay commence par défendi'e la langue française 
contre les latiuiseurs qui la déclarent incapable d'ex- 
primer les hautes conceptions de la poésie et de la philo- 
sophie, et cela est naturel car, avant d'indiquer les moyens 

/ d'illustrer une langue, on pent estimer nécessaire de démon- 
trer (prelle est susceptible d'être illustrée. Mais cette 
défense de la langue française est, en majeure partie, 
traduite textuellement d'un dialogue italien cpie Sperone 
Speroni avait publié à Venise quelques années auparavant.' 
Qu'on ne s'étonne donc plus de n'y pas trouver une connais- 
sance plus approfondie du passé de notre langue et de ses 
ressources. ]N^os auteurs ne s'étaient pas mis en frais. 
Disons mieux : ces idées, qu'ils empruntaient d'un autenr 
italien, sm' l'égalité native des langues et snr la possibilité 
d'élever notre vulgaii'e à la dignité de langue littéraire, 
étaient, non seulement en Italie, mais même chez nous, 
déjà vulgarisées. 
Quant à l'Illustration de la langue, outre quelques pré- 



30 RONSARD. — CHAP. III 

ceptes de versification et de style que Ronsard devait pré- 
ciser plus tard, elle comprenait principalement l'annonce 
à la France d'une poésie sublime, à la fois artiste et ins- 
pii'ée, qui devait égaler notre idiome aux langues anciennes, 
et pour réaliser cette poésie, le plan d'imitation des genres 
anciens et italiens que nous avons vu Ronsard et ses amis 
élaborer dans la retraite ; c'était, en somme, le programme 
de Sébilet, mais considérablement affermi et élargi par les 
leçoné de Daurat et de l'Italie, rendu plus intransigeant 
par l'exclusion de tous les modèles français, vivifié de tout 
l'enthousiasme de la jeune école, diminué pourtant dans 
sa nouveauté depuis qu'un partisan de Marot l'avait 
offert au public. 

Au reste, nombre de termes et de propositions, oii se 
trahissait le pédantisme foncier de ces écoliers, pouvaient 
donner des inquiétudes : toute leur faveur allait aux genres 
les moins accessibles ; ils affichaient leur admh'ation pour 
un auteur comme Lycophron, et pour un jeu d'esprit 
comme l'anagramme ; ils prétendaient bourrer leur poésie 
lyrique de « rare et antique érudition » et la voulaient avant 
tout « éloignée du vulgaii'e » ; ils faisaient un constant appel 
au jugement des doctes ; Us insistaient d'une manière 
troublante, au moins dans certaines parties du libelle, sur la 
nécessité d'emprunter beaucoup de mots et des tours de 
style aux anciens. Tant de savoir ne tuerait-il pas, avec 
le naturel et la vérité, la poésie elle-même? 

On avait à craindre surtout l'orgueil et le mépris des 
marotiques que cette érudition leur insph'ait. De là cet 
esprit d'aveugle réaction qui devait les conduire à de si 
fâcheux excès. Ce qui a frappé principalement dans le 
libelle de Du Bellay, c'est le ton révolutionnaire de son 
auteur, son arrogance hautaine, venue, elle aussi, du col- 
lège de Coqueret et des excitations itahennes. C'est par Là 
qu'U a fait date. On devait être choqué ou ravi par la bru- 
talité avec laquelle tous les genres traditionnels sans dis- 
tinction, pour cela seul qu'ils appartenaient à la tradition, 
étaient traités d' « épiceries » et renvoyés aux « jeux floraux 
de Toulouse », par tant de jugements impertinents portés 



LA i;ataillk kt ij:s kxcks dk j i<: u .\ l: s s !•: 31 

sur les poètes les plus aduiiiés, enfin par cette audace 
avec laquelle on faisait table rase du passe pour dater de 
soi les origines de la poésie française. 

La guerre était déclarée. Avant même d'avoir rien signé, 
le chef de la nouvelle école nous apparaît comme un batail- 
leur de tempérament. Son premier écrit ne sera pas pour 
modifier cette impression. 



III 



Sébilet avait répliqué déjà dans la préface de sa traduc- 
tion (TI phi génie à Aulis, quand, au début de 1550, Ron- 
sard prit à son tom* personnellement l'offensive (1). Il 
fit précéder les quatre livi-es d'Odes qu'il donnait alors 
au public d'un Avis an lecteur plus agressif encore que 
le libelle de son ami. Il ne reprenait pas l'exposé du 
programme dans son ensemble puisqu'on le connaissait 
déjà; il parlait seulement de l'ode et de sa part à lui 
dan la grande révolution poétique à laquelle la France 
assistait. 

Du Bellay avait été chargé de bien faire entendre que 
l'ode était « inconnue encore de la langue française » ; que, 
pour qu'une œuvre mérite vraiment le nom d'ode, il faut 
« qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare 
et antique érudition », qu'elle doit être, avant tout, « éloi- 
gnée du vulgaire », et il avait désigné nommément au 
mépris public, comme manquant à ces lois du genre, deux 
prétendues odes de Saint-Gelais, l'héritier de Marot, alors 
tout-puissant à la cour. Lui-même donnait déjà, comme 



(1) n avait publié déjà, outre VOde à Jacques Peletier (1547) sur 
laquelle uçus revieudrons, quelques plaquettes au cours de l'an- 
née 1549 : Epiihalame cV Antoine de Bourbon..., Avant-entrée du roi très- 
chrétien à Paris, Hymne de France. Nous en rattachons l'étude à 
celle des odes de 1550. 



• 



3l> JiONSARD. — CH.VP. III 

jjrémiccs de la grande œuvre de Ronsard, quelques mo- 
dèles du genre. Mais écoutons maintenant le jeune maître : 



AU LECTEUR 

Si les hommes, tant des siècles passés que du nôtre, ont 
mérité quelque louange pour avoir piqué diligentement après 
les traces de ceux qui, courant par la carrièi'e de leurs inventions, 
ont de bien loin franchi la borne, combien davantage doit-on 
vanter le coureur qui, galopant librement par les campagnes 
attiques et romaines, osa tracer un sentier inconnu pour aller 
à rimmortalité? Non que je sois, lecteur, si gourmand de gloire, 
ou tant tourmenté d'ambitieuse présomption, que je te veuille 
forcer de me bailler ce que le temps peut-être me donnera 
(tant s'en faut que c'est la moindre affection que j'aie de me voir 
pour si peu de frivoles jeunesses estimé) ; mais, quand tu m'ap- 
pelleras le premier auteur lyrique français et celui qui a guidé 
les autres au chemin de si honnête {JionoraUe) labeur, lors tu me 
rendras ce que tu me dois, et je m'efforcerai te faire apprendre 
qu'en vain je ne l'aurai reçu. Bien que la jeunesse soit toujours 
éloignée de toute studieuse occupation pour les plaisirs volon- 
taires qui la maîtrisent, si est-ce que {néanmoins) dès mon 
enfance j'ai toujours estimé l'étude des bonnes lettres l'heu- 
reuse féhcité de la vie, et sans laquelle on doit désespérer de 
pouvoir jamais atteindre au comble du parfait contentement. 
Donc, désirant par elle ra'approprier quelque louange encore 
non eomnnnie, ni attrapée par mes devanciers, et ne voyant en 
nos poètes français chose qui fut suffisante d'inhter, j'allai voir 
les étrangers, et me rendis familier d'Horace, contrefaisant sa 
naïve douceur, dès le même temps que Clément Marot (seule 
lumière en ses ans de la vulgaii'e poésie) se travaillait à la 
poursuite de son psautier, et osai le premier des nôtres enri- 
chir ma langue de ce nom. Ode, comme l'on peut voir par le 
titre d'une imprimée sous mon nom dedans le Hvre de Jacques 
Pelelier du Mans (1), l'un des plus excellents poètes de notre 
âge, afin que nul ne s'attribue ce que la vérité commande être 

(1) AUusion au recueil de poésies de Peletier paru en 1547, et qui 
contenait une ode de Ronsard, l'ode Des ieautés qu'il voudrait en 
s' amie. 



LA MATAILLE ET LES EXCES DE JEUNESSE 33 

;'i moi. Il est certain (|iie telle Ode est imparfaite [xair n'être 
mesurée ne propre à h lyre, ainsi que Iode le recpiiert, comme 
sont encoie douze ou treize cpu\i"ai mises en mon Bocaijc^^ims 
autre nom que d'odes, pour cette même raison, servant de 
rénuiignaiie par ce vice à leur antiquité. Depuis, ayant fait 
(|uel(|ues-uns de mes amis participant de telles nouvelles inven- 
tions, approuvant mon entreprise, se sont dilis't'ntés de faire 
apparaître combien notre France est hardie et pleiue de tout 
vertueux labeur : laquelle chose m'est agréable, pour voir par 
mon nu)yen les vieux lyriques si heureusement ressuscites. Tu 
jugeras incontinent, lecteur, que je suis un vanteur et glouton 
de louange ; mais, si tu veux entendi'e le vrai, je m'assure tant 
de ton accoutumée honnêteté que non seulement tu me favori- 
seras, mais aussi, quand tu liras cpielques traits de mes vers 
(pli se pourraient trouver dans les œuvres d'autrui, inconsidé- 
rément tu ne me diras imitateur de leurs écrits ; car Fimitation 
des nôtres m'est tant odieuse (d'autant que la langue est encore 
en son enfance) que pour cette raison je me suis éloigné d'eux, 
prenant style à part, sens à part, œuvi'e à part ne désirant 
avoir rien de comnmn avec une si monstrueuse erreur. Donc, 
m'acheminant par un sentier inconnu, et montrant le moyen de 
suivre Pindare et Horace, je puis bien dire (et certes sans van- 
terie) ce que lui-même modestement témoigne de lui : 

Libéra per vacuum posui vestigia princeps, 
Non aliéna meo pressi pede. 

Je fus maintes fois, avec prières, admonesté de mes amis 
faire imprimer ce mien petit labeur, et maintes fois l'ai refusé, 
apprenant la sentence de mon sentencieux auteur, 

Nonumque prernatur in annum; 

et mêmement [particulièrement) sollicité par Joachim du Bellay, 
duquel le jugement, l'étude pareille, la longue fréquentation et 
r_a.rdent désir de réveiller la poésie française, avant nous faible 
et languissante (j"'excepte toujours Héroët et Scève et Saint- 
Gelais), nous a rendus presque semblables d'esprit, d'inventions 
et de labeur. Je ne te dirai à présent que signifie strophe, antis- 
trophe, épode (laquelle est toujours différente du strophe et 
antistrophe de nombre ou de rime) ; ne quelle était la lyre, ses 
coudes ou ses cornes : aussi peu si Mercure la soupçonna, de 

Ronsard. 2 



34 RONSARD, — CHAP. III 

l'écaillé d'une tortue, ou Polyphème des cornes d'un cerf, le 
creux de la têie servant de concavité résonnante ; en quel 
honneur étaient jadis les poètes IjTiques. comme ils accordaient 
les guerres énuies {suscitées) entre les rois, et quelle somme 
d'argent ils prenaient pour louer les hommes. Je tairai conmie 
Pindare faisait chanter les hymnes écrits à la louange des vain- 
queurs olympiens, pythiens, néméans, isthmiens. Je réserve tout 
ce discours à un meilleur loisir ; si je vois que telles choses mé- 
ritent quelque brève exposition, ce ne me sera labeur de te les 
faire entendre, mais plaisir, c'assurant que je m'estimerai for- 
tuné ayant fait diligence qui te soit agréable. Je ne fais point de 
doute que'ma poésie tant variée ne semble fâcheuse aux oreilles 
de nos rimeurs, et principalement des courtisans, qui n'admirent 
qu'un petit sonnet pétrarquisé, ou quelque mignardise d'amour, 
qui continue toujours en son propos ; pour le moins, je m'assure 
qu'ils ne me sauraient accuser sans condamner premièrement 
Pindare auteur de telle copieuse diversité, et outre qUe c'est la 
sauce à laquelle on doit goûter l'ode... 

Trois affirmations précises se dégagent de ce vaniteux 
panégyrique : c'est Ronsard qui a inventé l'ode française ; 
c'est Ronsard qui a imaginé le nom d'ode ; avant Ronsard 
la poésie française était <t faible et languissante », il a rompu 
brusquement avec le passé, (( prenant style à part, sens à 
part, œuvre à part ». 

Sur le premier point ses prétentions manquent incon- 
testablement de fondement. 11 tient à établir qu'il a devancé 
Du Bellay et Peletier bien que l'un et l'autre aient publié 
des odes avant lui, et puisque ni l'un ni l'autre n'a contesté 
cette assertion, nous l'en croirons. Mais Marot, mais Saint- 
Gelais en avaient composé avant eux et avant lui. Ils 
avaient cultivé l'ode légère surtout, mais aussi l'ode grave. 
Qu'ils les aient désignées le plus souvent des noms de can- 
tiques et de chansons, cela ne fait rien à l'affaire. Sébilet 
avait ])leinemcnt raison en traitant dans un même chapitre 
du cantique, de l'ode et de la chanson : ce sont bien trois 
formes de lyrisme tout à fait connexes, et qui se distinguent 
des autres formes jjoétiques par une égale liberté des 
rythmes. Si Ronsard nous répliquait que la chanson d(> 
Marot et de Saint-Gelais est chose frivole et qui ne saui'ait 



LA IIATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE 3o 

[)iôteiidro à la dignité de Tode, nous poumons lui répondre 
que plus tard lui-même, Ronsard, il en a composé de sem- 
blables auxquelles il a bel et bien donné le titre d'odes ; et 
puis nous riposterions en outre que Marot a encore tra- 
duit ces Psaumes de David qu'il connaît fort bien. Je crois 
(pu> l'objection tirée des Psaumes est de celles qui le ta- 
(juinent, et j'imagine que c'est avec le vague désir de 
Fécarter qu'il a pris soin de nous assurer que ses premières 
odes à lui datent de la môme époque. En tout cas, ceux-là 
avaient raison contre Ronsard, les Aneau, les Des Autels, 
((ui, dans leurs libelles, détendirent les droits de Marot, 
(le Despériers et des autres, et qui protestèrent que la 
chanson était une manière d'ode, et que, si l'on devait 
cpielque chose à Ronsard, c'était non la chose, mais le 
mot. 

Ils auraient pu ajouter qu'on ne lui devait pas le mot, 
plus que la chose. C'était ^Taiment un médiocre titre de 
gloire (du moins nous en jugeons ainsi) c{ue d'avoh* trans- 
porté en français ce mot d'oda qui était absolument cou- 
lant alors sous la plume des poètes latiniseurs. Mais enfin 
attachons à cette innovation tout le mérite que le seizième 
siècle y attachait. Encore n'en ferons-nous pas honneur à 
Ronsard. Lemake de Belges, notamment, dont Ronsard 
a tant étudié les œuviTs, en faisait usage dès l'année 1511 
dans son Temple de Vénus. 

Accorderons-nous du moins à Ronsard que son œuvre 
marquait une véritable révolution poétique? En partie 
seulement, et nous allons précisément maintenant voh- 
dans quelle mesure, en étudiant les odes auxcj[uelles cette 
tapageuse déclaration servait de préface. Historiquement, 
nous constaterons qu'il n'y a pas eu solution de continuité 
entre Marot et Ronsard, il y a eu seidement réaction de 
celui-ci contre celui-là, parce que toute école s'affirme 
et définit son programme en réagissant contre l'école qui 
l'a précédée. S'il apportait à son œuvre lyrique un souci 
d'art beaucoup plus gi'and que ses devanciers, s'il s'atta- 
chait davantage à la variété des rythmes et à la structure 
des strophes, surtout s'il faisait une place grande au paga- 



36 RONSARI». — CHAP. III 

iiisnie et à rérudition, il n'y avait pourtant, à tous ces 
points de vue, entre eux et lui qu'une différence de degré, 
non une différence de nature. Depuis une épo(|ue très 
l'eculée, nuiis depuis un demi-siècle surtout, les éléments 
anciens pénétraient peu à peu notre poésie nationale. 
S'il a fait faire dans cette voie un pas considérable, il 
n'a pas changé l'orientation de notre littérature. 



IV 



En achevant cette im})ertinente préface, le k^cteur 
de 1550 était en droit de se persuader que hi ])oésie de 
Ronsard ne connaissait que le style de Pindare. Il n'avait 
cpi'à tourner quelques ])ages pour se détromper. Sans 
doute les odes pindariques envahissaient tout le premier 
livre et formaient à Touvrage un imposant frontispice, 
mais plus loin venaient des pièces d'une tout autre inspi- 
ration. 

11 nous serait j)récieux de savoir l'ordre dans lequel out 
été conq)Osées ces cent sept od(^s. Nous pourrions suivi'c 
pas à |)as, à travers sept ou huit années de tâtonnements, 
ré\ olution et sans doute les oscillations de la manière de 
Ronsard, depuis ses premiers essais jusqu'au jour de la 
])ublication. M. Laumonier s'est efforcé de dresser cette 
chronologie. N'allons pas, sous prétexte qu'il ne s'est pas 
défendu suffisamment peut-être des conjectures trop fra- 
giles, contester l'opportunité de son entreprise. A négliger 
les hypothèses caduques, à ne retenu* que les dates solides, 
celles qui re])osent sur des allusions ])récises ou sur des 
déclarations de Ronsard, nous en th-ons encore d'utili^s 
informations. J'en retiens trois enseignements principaux : 

1° Que Ronsard a bien commencé, ainsi que nous 
l'avions conjecturé, par être un imitateur d'Horace et un 
émule de Marot ; 

2" Que l'imitation de Pindare, qui devait entraîner le 



LA BATAILLE F,T LES EXCES DE .lETINESSE 37 

mépris de Marot. n'est venue que plus tard, en 1545* dit 
M. Laumonier. (jui date de cette année VOde sur lu victoire 
lie Cérisoles; je dirais j)lus volontiers en 1547, car VOde 
mr la victoire de Cérisoles me jiaraît être postérieure au 
mois de février 1546 et ne pou\oir être assignée à aucune 
date déterminée, et parce que VOde sur la victoire de Guy 
de Chahot, seigneur de Jarnac (seconde moitié de 1547) 
me semble être la |)remière que Ton })uisse dater avec 
certitude ; 

3° Que, dans le temps où il imitait Pindare, Ronsard 
restait fidèle à Horace et que durant les années 1548 
et 1549, à Tapogée de son enthousiasme pour Pindare, il 
s'inspirait de ses deux modèles à la fois. 

Voici quelques odes parmi les plus anciennes qu'ait 
écrites Ronsard. Lui-même a déclaré que, n'étant pas 
mesurées à la lyre, elles donnaient par là « témoignage de 
leur antiquité ». Elles nous montreront ce que j'appellerai 
le Ronsard première manière. ' 



PREMIÈRES ODES 



A GASPAKD D'AUVERGNE 

ODE NON MESURÉE (1) 

Soyons constants, et ne prenons souci 
Quel jour suivant poussera celui-ci ; 
Jetons au vent, mon Gaspard,' tout Taffaire (2) 
Dont nous n'avons C[ue faire. 

Pourquoi m'irais-je enquerre (3) des Tartares 
Et des pays étranges (4) et barbares. 
Quand à grand^peine ai-je la connaissance 

Du lieu de ma naissance? 

A propos, Fignorant 

Va toujours discourant 

Le ciel, plus haut que lui. 

Las ! malheur sur les hommes ! 

Nés certes nous ne sommes 

Que pour nous faire ennui. 

C'est se mocjuer de gêner (5) et de poindre (6) 
Le lias esprit des hommes, cpii est moindre 

(1) BL, Odes retranchées, t. II, p. 398. Texte de 1550. 

(2) Affaire était alors masculin aussi bien et plus souvent que féminin. 

(3) Enquérir. 

(4) Étrangers. 

(5) Mettre à la torture. 
(6 Piquer. 



PHKMÎKllES ODES = .1!) 



Que les conseils de Dieu, ou de penser 
Sa volonté passer. 

Toujours eu lui mettons notre espérance, 
Et en son lils notre ferme assurance. 
Quant à la reste, allons avec le temps 
Heureusement contents. 
A l'homme qui est né 
Peu de temps est donné 
Pour se rire et s'ébattre. 
Nous l'avons ; cependant 
Que vas-tu attendant? 
Un bon jour en vaut quatre. 

Soit que le ciel de foudres nous dépite. 
Ou que la terre en bas se précipite ; 
Soit que la nuit devienne jour qui luit, 

Et le jour soit la nuit. 
Je n'en aurai jamais frayeur, ne crainte, 
Comme assuré que la pensée sainte 
De l'Éternel gouverne en équité 
Ce monde limité. 
Le Seigneur de là-haut 
Connaît ce qu'il nous faut 
Mieux que nous tous ensemble. 
Sans nul égard d'aucun, 
Il départ (1) à chacun 
Tout ce que bon lui semble. 

Je t'apprendrai, si tu veux m'écouter, 
Comment l'ennui mordant se peut ôter. 
Et tout ce qu'a la tristesse avec elle 

D'importune séquelle. 
Tu ne seras convoiteux d'amasser 
Cela de quoi tu te peux bien passer, 
Comme trésors, honneurs et avarices. 

Ecoles de tous vices ; 

Car c'est plus de refraindre (2) 

Son désir que de joindre 



(1) Disir'.bue. 

(2) Réfréner. 



40 == RONSARD. — CIIAP. ÎH = 

L'ourse au midi ardent, 
Ou l'Auvergne pierreuse 
A TArabie heureuse, 
Ou l'Inde à rOccident. 

Tu dois encor éviter, ce nie semble, 
Faveurs des rois et des peuples ensemble ; 
De ces mignons toujours quelque tempête 

Vient foudroyer la tête. 
Ce n'est pas tout : avecques providence (1) 
Fais un ami, dont l'heureuse prudence 
Te servira de secours nécessaire 

Contre l'heure adversaire. 

Ton cœur bien pré})aré, 

De force remparé, 

En la fortune adverse, 

Patience prendra : 

En la bonne, craindra 

Que l'heur ne le renverse. 

Api'ès l'hiver, la. saison variable 
Pousse en avant le printemps amiable. 
Si aujourd'hui nous sommes soucieux. 
Demain nous serons mieux. 
Toujours de l'arc Tiré (2) Phebus ne tire 
Pour envoyer aux Grecs peste et martyre ; 
Aucune fois, tout jiaisible, réveille 
La harpe, qui sommeille. 
En orage outrageux 
Tu seras courageux : 
Puis, si bon vent te sort, 
Tes voiles trop enflées, 
De la faveur soufflées. 
Conduiras, sage, au port. 

Après avoir prié, dévotieux, 
Les deux jumeaux qui décorent les cieux. 
Desquels le feu flamboiera sur sa tête 
Vainqueur de l;i ttMiipête, 



(1 ) Frévoyancc. 
(2) Eu c-.Jère. 



I'|{KMIKKES (inKS = 41 



l>"iiii ("scrimour en \cis tu ilécriras, 
L'aiitic dompiciii- de {-hevaux tu diras, 
Uu pour leur sœur le combat merveilleux 
Des deux Rois orgueilleux. 



AU MEME 

ODE NON MESURÉE (i) 

Puis([ue la Mort ne doit tarder 
Que ])j'ompte vers nous ne parvienne, 
Trop huiuain suis pour me garder (2) 
Qu'épouvanté ne m"en souvienne, 
Et qu'en mémoire ne me vienne 
Le com's des heures incertaines, 
(iaspar, (pii, aux bords de Vienne (3), 
As rebâti Rome et Athènes. 

En vain l'on fuit la mer (}ui sonne 
Contre les gouffres, ou la guerre, 
Ou les vents malsains de Vautomne, 
Qui soufflent la jK'ste en la terre, 
Puisque la Mort, (pii nous enterre, 
Jeunes nous tue, et nous coiuluit 
Avant le teiups au lac qui erre 
Par le royaume de la nuit. 

L'avaricieuse Nature 
Et les trois sœurs filant la vie 
Se dénient (4) (puind la créature 
Dure longtemps, portant envie 
A la fleur, qu'elles ont i)oursuivie, 
La créant rose du printemps, 
A qui la naissance est: ravie 
Et la gi'âce tout pu mi temps. 

Il) Bl.. Odes reiranrhrcs. t. II, p. lut». Texte de 1560. 

(2) Empêcher. 

(3) Peut-être à Ivijiiuges. 
(A) S'attristent. 



Ji^y ^^=r== UONSARI». — CHAP. III — - - ■ " = 

l/iiu devient aveugle, ou éthique ; 
L'autre n'attend que le cyprès, 
l*]t celui ((ui fut hydropique 
Regagne le> fièvres après. 
Nous sommes humains tout exprès 
Pour avoir le cœur outragé (1) 
D'un aigle, qui le voit d'auprès 
Naître afin qu'il soit remangé. 

Bientôt sous les omlires, (iaspar, 
La mort nous guidera subite. 
Ne sceptre, ne triomphant char 
Ne font que l'homme ressuscite. 
Diane son cher Hippolyte 
N'en tire hors, ains (2) gît parmi 
La troupe où Thésée s'incite 
Va\ vain de ravoir son ami. 

L'homme ne peut fuir le monde 

Son inconnue destinée. 

Le marinier craint la fière (3) onde. 

Le soldat la guerre obstinée. 

Et n'ont peur de voir terminée 

Leur vie sinon en tels lieux ; 

Mais une mort inopinée 

Leur a toujours fermé les yeux. 

De quoi sert donc la médecine 

Et tout le gaïac (4) étranger. 

User d'onguents ou de racine. 

Boire bolus (5) ou d'air changer, 

Quand cela ne peut allonger 

Nos jours comptés? Où cours-tu. Muse, 

Reprends ton style plus léger 

Et h ce grave ne t'anuise (6). 

(1) Blessé. 

(2) Mais plutôt. 

(3) Cruelle. 

(4) Le bois de gaïac jouissait d'une très haute réputation pour la 
guérlson des rhumatismes et des maladies scrofuleuses. 

(5) Médicament alors en usage. 
(B) Ne perds pas ton temps. 



PUEMIKUES 01) H S ===== i3 



A JACQUES PELETIER DU MANS 
DES BEAUTÉS QU'IL VOUDRAIT EN S'AMIE (1) 

ODE XON MESURÉE 

Quand je serai si lieureux de choisir 

Maîtresse selon mon désir, 

Mon Peletier, je te veux dire 

Laquelle je voudrais élire 
Pour la servir, constant à son plaisir. 

L'âge non nnu", mais verdelet encore, 

Est l'âge seul qui me dévore 

Le cœur d'impatience atteint ; 

Noir je veux l'œil et brun le teint, 
Bien que l'œil vert toute la France adore. 

J'aime la bouche imitante la rose 
Au lent soleil de mai déclose (2)... 

La taille di'oite à la beauté pareille. 

Et dessous la coiffe une oreille 

Qui toute se montre dehors ; 

En cent façons les cheveux tors (3) ; 
La joue égale à l'aurore vermeille ; 

L'estomac plein : la jaml)e de bon tour. 

Pleine de chair tout à l'entour, 

Que volontiers on tâterait ; 

Un sein qui les dieux tenterait. 
Le flanc haussé, la cuisse faite au tour ; 

(1) B)., Odes retranchées, t. II, p. 402. On trouvera le texte orisïi- 
nal de cette pièce dans l'ouvrage de M. Laumoxier, Ronsard, pacte 
lyrique, p. 26. Les corrections souvent très heureuses que Ronsard 
lui a fait subir l'ont amélioré sans en changer sensiblement le carac- 
tère. J'avertis le lecteur qu'il trouve ici le texte remanié d'après 
l'édition I\Iartv-Laveaux. 

(2) Ouverte. 

(3) Tordus, 



MONSARI). — CHAP, 111 



I.a (leiil d'ivoire, odorante l'haleine. 
A qui s'égalerait à peine 
Les doux parfums de la Sabée, 
Ou toute l'odeur dérobée 

Que l'Arabie lieureusemeut amène: 

L'esprit ua'ïf, et na'ive la grâce : 

La main lascive, ou qu'elle embrasse 
L'ami en son giron couché, 
Ou que son luth en soit touché. 

Et une voix qui même son luth passe (1); 

Le pied petit, la main longuette et belle, 
Domptant tout cœur dur et rebelle. 
En un ris qui, en découvrant 
Maint diamant, allât ouvrant 

Le beau séjour d'une grâce nouvelle ; 

Qu'eir sût ])ar cœur tout cela qu'a chanté 
Pétrarque, en amour tant vanté. 
Ou la Rose (2) si bien écrite. 
Et contre les femmes dépite. 

Par qui je fus dès enfance enchanté ; 

Quant au maintien, inconstant et volage, 
Folâtre et digne de tel âge. 
Le regard errant çà et là ; 
I^n naturel avec cela 

Qui plus que l'art misérable soulage. 

.le ne voudrais avoii' en ma puissance 
A tous coups (Felle jouissance ; 
Souvent le nier (3) un petit (4) 
En anu)ur donne l'appétit. 

Et fait durer la lonoue obéissance. 



fl) Surpasse. 

(2) Le Roman Oc la Rose, de Jean de Meung et de Guillaume de 

LORRIS. 

(3) D're nr:n, refuser. 

(4) Un peu. 



PRKMIKKES ODES = 45 



D'elle le temps ne |)(tiiii;iil iiiétraiiiicr (1), 

N' autre amour, ni lor étranger, 

Ni à tout le bien c|ui arrive 

De l'Orient à notre rive 
.le lie voudrais ma brunette ehanger, 

Lorsque sa bouche à me baiser tendrait, 
Ou qu'approcher ne le voudiait 
Feignant la cruelle fâchée, 
Ou, quand en cjuelque coin cachée, 
, Sans raviser (2] prendre au col me viendrait. 

Nous avons reconnu au passage bien des thèmes chers 
à Horace, sans cesse repris dans ses odes : jouissance du 
présent sans souci du lendemain. iiH''pris des passions qui 
rongent le cœur, modération dans la bonne fortune, 
constance dans là nuiuvaise, soudaineté de la moit, sa 
loi égale ])our tous, etc. 11 serait facile daccuuuder les 
rapprochenu'uts. de citer des vers d'Horace presque en 
regard de chacune de ces stroj)hes. Mais cet Horace-là 
n'aurait auctmement déconcerté Marot ou Saint-Gelais. 
Cette morale est ]3aienne assurément, mais point ti'0|) 
' pour eux, et ce sont là des sentinuMits à leur taille. Les sou- 
venirs mythologiques ne sont pas trop drus et ce n'est 
que par accident que quelqu'un d'eux leur paraitrait 
obscur. Ronsard, d'ailleurs, dans la manière de traiter ces 
thèmes, n'affiche aucune témérité : s'il fait sien l'épicu- 
risme d'Horace, il en cherche l'expression de préférence 
dans des pièces où il s'allie à l'idée de Providence, où. 
pour des lecteurs chrétiens, il semble se tempérer par là 
même et chercher à se faire absoudre. N'y mêle-t-il pas 
jusqu'à la ])ensée du « Fils de Dieu »? Si sa lyre parfois 
s'élève à l'expression d'idées un peu ambitieuses. Ronsard 
semble s'en étonner lui-même. 

Où cours-tu Muse? 
Reprends ton style plus léger 
Et à ce grave ne t'amuse. 

(l'j Aliéner. 

(2) Sans Taviser, suas que je l'aperçoive. 



46 RONSARD. — CHAP. III 

Et je sais bien qu'ici encore il imite Horace qui avait 
terminé ainsi deux de ses odes, je croirais volontiers 
pourtant que cette timidité est sincère. De fait, à l'époque 
où nous sommes, dans l'ode morale l'artiste n'est pas encore 
à l'aise : l'idée est délayée, l'expression est embarrassée 
et sans vigueur. Marot dans les Psaumes est souvent plus 
nerveux. Au point de vue rythmique, on peut même dire 
qu'ici Ronsard retarde sur Marot, car les Psaumes sont 
exactement « mesurés à la lyre ». En somme, rien en tout 
cela n'est au-dessus des forces de Marot. S'il eût pris pour 
modèle Horace au lieu de David, il pouvait faire aussi bien 
que Ronsard, et l'imitateur de la première églogue de Vir- 
gile, du Passereau de Catulle, de Martial en tant de ses épi- 
grannnes, d'autres encore, eût ]ni fort bien choisir Horace 
connue modèle au lieu de David. A plus forte raison l'aven- 
ture pouvait-elle tenter Saint-Gelais dont l'œuvre est beau- 
coup plus que celle de Marot teintée de souvenii's antiques. 
La jolie ode Des heautés qu'il voudrait en s''amie est très 
paiticulièrement instructive. Les deux dernières strophes 
en sont directement imitées d'Horace. On y a relevé en 
outre des réminiscences d'Ovide, de Tibulle, de Properce, 
de TArioste. Et cependant l'inspiration de la pièce est 
toute marotique. En écrivant, Ronsard avait certainement 
présent à l'esprit ce gracieux huitain de son devancier : 

Un doux ncnni avec un doux sourire 

Est tout honnête ! Il le vous faut apprendre. 

Quant est d'oui, si veniez à le dire, 

D'avoir trop dit je voudrais vous reprendre. 

Non que je sois ennuyé d'entreprendre 

D'avoir le fruit dont le désir me point (1) ; 

Mais je voudrais qu'en me le laissant prendre. 

Vous me disiez : « Non, vous ne l'aurez point. » 

Bien mieux, l'ode entière est comme une réplique à une 
chanson de Marot que voici : 

Quand vous voudrez faire une amie, 
Prenez-la de belle grandeur, 

(1) Pique, aigiiiUomic 



LA BATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE 47 

En son esprit non ondonnio. 
En son tétin bonne lundcMir : 

Douceur 

En Qoeur, 

Langage 

Bien sage 
Dansant, chantant par bons accords, 
Et ferme de cœur et de corps. 

Si vous la prenez trop jeunette, 
Vous en aurez peu d'entretien : 
Pour durer prenez-la brunette, 
En bon point, d'assuré maintien. 

Tel bien 

Vaut bien 

Qu'on fasse 

La chasse 
Du plaisant gibier amoureux : 
Qui prend telle proie est heureux. 

L'ode Des heautês qu'il voudrait en s' amie est une chanson 
marotique enrichie de perles empruntées aux anciens. 
Elle était bien à sa place dans le recueil de Pcletier, voi- 
sinant avec des « blasons » qu'on eût dits de Marot. 



V 



En tout cela, nous n'avons de^^né aucune formule d'art 
nouvelle, rien qui brise avec la tradition. Ronsard, dans 
de pareilles pièces, semblait bien plutôt la continuer. Or, 
la frécpientation assidue d'Horace va avoir une double 
conséquence : d'une part, la nature et le travail aidant, 
Ronsard s'approchera peu à peu de la perfection de la forme 
cpii l'avait d'abord séduit chez son modèle. 11 évitera le 
délayage, il fera la chasse aux épithètes expressives, il 
s'enhardira à chanter des senthnents inconnus de nos 



18 UONSAUD. — CHAI». III 

poètes; pour le lythme, très soucieux de varier sans cesse 
ses mètres et de les adaijter aux sentiments ([u'il exprime, 
aussi li])re et plus lilire qu'Horace dans la structure de la 
strophe initiale, il s'astreindra à l'épéter le dessin de celle- 
ci à travers toute la pièce, donnant aux vers qui se corres- 
pondent exactement la même mesure, assignant toujouis 
les mêmes places dans la strophe aux rimes masculines et 
féminines, de manière à obtenir un jiarfait accord de l'air 
avec les paroles. D'autre jjart, comme les inspirations les ])lus 
diverses se rencontrent chez Horace, dejniis l'ode bachique 
ha ])lus légère jusqu'à l'ode moralisante ou l'ode encomias- 
tique la j)lus grave, Ronsard s'essayera à toutes, et il se 
trouvera ainsi conduit comme par la main jusqu'à l'ode 
])indarique, qui lui apparaîtra comme la phis belle parce 
que la plus éloignée de la ]3oésie vulgaire, la plus dérou- 
tante pour les (( indoctes ». Horace, en effet, a beaucouj) 
imité Pindare. Quand il s'en défend, il fait le modeste, et 
il veut dire aussi c[u'il a laissé à Pindare ce qui, dans la 
poésie ])indarique, ne lui semblait pas assimilable, la 
triade, les digressions échevelées, par exemple. Mais le 
reste, les beaux mythes, les figures, les épithètes so- 
nores, il a cherché à tout faire passer en latin. Il a ainsi 
familiarisé Ronsard avec tous ces éléments poétiques et 
il l'a pré])aré à les goûter chez Pindare. L'enseigne- 
ment de Daurat et l'exemple d'Alamanni ont fait le 
reste. 

Une chronologie précise des odes ne nous ferait certes 
pas assister à une marche régulière vers ce double terme : 
la jierfection de la forme et l'inspiration pindarique. De 
semblables progrès se font toujours suivant une ligne 
ca])ricieuse aux sinuosités multipk^s. Là n'en est pas moins 
le fil historique qui relie l'inspiration marotique à l'imi- 
tation de Pindare. C'est Horace qui l'a fourni grâce à la 
grande variété de son œuvre lyrique. D'ailleurs ceci n'a 
]ias tué cela : jusqu'au bout, Horace a proposé des mo- 
dèles dans les deux genres extrêmes et fait entendre toutes 
les notes intermédiaires. Et, jusqu'au bout, toutes ont 
séduit Ronsard. Dans une pièce où il se vante d'être le 



LA IJATAIIJJ' KT IJ- S KXCKS l>K J K li .\ ESS K 49 

Itrciiiicr en l^'i'aiicc (|iii n\i piiidarisé. il itc laisse pas 
d'écrire : 

La divine gi'âce 

Des beaux veis d'Horace 

Me plaît bien eiicdre. 

L'Horace gracieux qu'il goûte alors, c'est toujours 
r Horace léger qui s'oppose à Pindare. Et c'est ainsi que, 
juscpren 1550, parmi la floraison des grandes œu^Tes 
d'ap])arat, des (puvres ])indariques, ])crsiste, dissimulée 
par elle, mais non pas étouffée, une floraison de petites 
pièces qui restent beaucoup plus près de la tradition maro- 
tique. Elles la perfectionnent sans doute infiniment de 
l'art si conscient non seulement d'un Horace, mais de Tibulle, 
de Catulle, de Properce, de tant de poètes latins et néo- 
latins dont les œuvres ont façonné l'imagination de Ron- 
sard, et dont les réminiscences, coulant comme de source, 
se mêlent et se fondent incessamment dans ses odes (1) ; 
mais enfin elles ne correspondent absolument pas aux tapa- 
geuses vanteries de la préface. Nous en trouverons des 
exemples dans les pièces que voici, pièces dont la date 
de composition pour la plupart est inconnue, mais dont 
beaucou]) certainement doivent être rapportées aux années 
qui ont immédiatement précédé la publication. J'ai réuni 
cette gerbe avec le dessein de rendre manifeste, dans les 
odes de 1550, cette diversité d'inspiration que, par la faute 
de Ronsard d'ailleurs, on oublie trop d'ordinaii'e pour 
considérer exclusivement les odes pindariques. 

(1) Sur la grande variété des modèles dont Ronsard a nourri son 
imagination, on peut voir, ( utre le Ronsard poète lyrique de j\I, Paul 
Laumonier l'analyse très suggestive d'une ode de Ronsard : « De 
Téleetion de son sépulcre «. que ^I. Lanson a donnée dans la Revue 
Vniversitmre du 15 janvier 1906. 



ODES DIVERSES DE 1550 



A SA MAITRESSE (1) 

Ma Dame ne donne pas 
Des baisers, mais des appas 
Qui seuls nourrissent mon âme, 
Les biens dont les dieux sont fous, 
Du nectar, du sucre doux. 
De la cannelle et du bâme (2), 

Du thym, du lis, de la rose 
Entre ses lèvres éclose. 
Fleurante en toutes saisons. 
Et du miel qu'en Hymette 
La dérobe-fleur avette (3) 
Remplit ses douces maisons. 

dieux ! que j'ai de plaisir 
Quand je sens mon col saisir 
De ses bras en mainte sorte ! 
Sur moi se laissant courber. 
D'yeux clos je la vois tomber 
Sur mon sein à demi morte... 



(1) Bl. II, VII ; t. II, p. 145. 

(2) Baume. 

(3) Abeille. 



ODES DIVERSES DK 1530 — = 51 



D'un baiser migiiard et long 



Me ressuce Fânie adonc (1), 
Puis en soufflant la repousse, 
La ressuce encore un coup, 
La ressouffle tout à coup 
Avec son haleine douce. 

Tout ainsi les colonibelles, 
Trémoussant un peu des ailes, 
Havenient (2) se vont baisant, 
Après que l'oiseuse (3) glace 
A {putté (4) la froide place 
Au printemps doux et })laisant. 

Hélas ! mais temj)ére un peu 
Les biens dont je suis repeu (5), 
Tempère un peu ina liesse : 
Tu me ferais immortel. 
Hé! je ne veux être tel 
Si tu n"es aussi déesse. 

A UNE FILLE (6) 

• 

Ma petite nymphe Macée, 
Plus blanche quïvoire taillé, 
Plus blanche que neige amassée, 
Plus blanche que le lait caillé. 
Ton beau teint ressemble les lis 
Aveccjue les roses cueillis. 

Découvre-moi ton beau chef-d'œuvre, 
Tes cheveux où le ciel donneur 
Des grâces richement décœuvre (7) 
Tous ses biens pour leur faire honneur. 
Décœuvre ton beau ù'ont aussi, 
Heureux objet de mon souci. 

(1) Alors. 

(2) Avidement. 

(3) Lente, immobile. 

(4) Abandonné. 

(5) Repu. 

(6) BI., II, VIII ; t. II, p. 147. 

(7) Découvre. 



52 === RONSARD. — CHAP. III 



(Joniiue une Diane tu marches ; 

Ton front est beau, tes yeux sont beaux, 

Qui flambent sons deux noires arches 

Comme deux célestes flambeaux, 

D'où le brandon fut allumé 

Qui tout le cœur m'a consumé. 

Ce fut ton œil, douce mignonne, 

Qui d'un fol regard écarté 

Les miens encore emprisonne, 

Peu soucieux de liberté. 

Tous deux au retour du printemps 

Et sur l'Avril de nos beaux ans... 

Las ! j)uisque ta l)eauté j)remière 
Ne me daigne faire meiTi, 
Kt me privant de ta lumière 
Prend son plaisir de mon souci, 
Au moins regarde sur nu)n front 
Les maux que tes beaux yeux me foiit. 

A LA FONTAINE BELLERIE (1) 

fontaine Bellerie, 

Belle fontaine chérie 

De nos nymphes, quand ton eau 

Les cache au creux de ta source 

Fuyantes le satyreau 

Qui les pourchasse à la course 

Jusqu'au bord de ton ruisseau, 

Tu es la nymphe éternelle 
De uia terre paternelle. 
Pour ce, en ce pré verdelet. 
Vois ton poète qui t'orne 
D"un petit chevreau de lait, 
A qui l'une et l'autre corne 
Sortent du front nouvelet. 

(Ij Ul., il, IX ; t. il, p. 148. 



= ODES DIVFIiSES l)K d350 - 53 

l/rti' je dots (iii je leposo 
Siii' ton herbe, où je compose, 
('aclié sous tes saules vers. 
Je ne sais quoi qui ta gloire 
Enverra par F uni vers, 
(/onimandant à la mémoire 
Que tu vives j)ai' mes vers. 

l/ardeur de la canicule 
Ton vert rivage ne brûle, 
Tellement qu'en toutes parts 
Ton ombre est épaisse et drue 
Aux pasteurs venant des parcs, 
Aux bœufs las de la charrue, 
Et au bestial (1) épars. 

lô ! tu seras sans cesse 
Des fontaines la princesse, 
Moi célébrant le conduit 
Du rocher percé, qui darde. 
Avec un enroué bruit, 
L'eau de ta source jazarde, 
Qui trépillantc (2) se suit. 



SUR LA MORT D'UNE HAQUENÉE (B) 

Les trois Parques, à ta naissance, 
T'avaient octroyé le pouvoir 
De ne mourir ains cpie (4) de France 
Le dernier bord tu pusses voir. 

Or, pour la fin de tes journées. 
Ton dernier voyage restait 
Sons les fatales Pyrénées, 
Où l'arrêt de ta mort était, 

(1) Bétail. 

(2) Frémissante. 

(3) BL, Odes retrmichces, t. II, p. 437. On remarquera combien le 
sujet de cette ode est marotique. Le texte est celui de 1560. L'édi- 
tion de 1578 y apporte des modifications importantes. 

(4) Avant que. 



54 — RONSARD. — CHAP. III . 

De ta mort qui fière t'accable, 
Non pas te meurtrissant ainsi 
Qu'un cheval tout pelé du cable 
Aux coups de fouet endurci ; 

Mais te poussant par une porte, 
Le pont-levis s'est enfoncé, 
Avec lequel la mort t'emporte, 
Te renversant dans le fossé. 

Toi morte donc, cpie la Bretaigne, 
Ta mère, ne se vante pas 
De liaquenée qui atteigne 
Ta course, ton amble, ton pas, 

Ne moins les sablonneuses plaines 
De la chaude Afrique, où souvent 
Les juments (miracle) sont pleines 
N'ayant mari sinon le vent. 

DU RETOUR DE MACLOU DE LA HAIE 

A SO^: PAGE (1) 

Fais refraîchir mon vin, de sorte 
Qu'il passe en froideur un glaçon. 
Fais venir Jeanne, qu'elle apporte 
Son luth pour dire une chanson : 
Nous ballerons tous trois au son ; 
Et dis à Barbe qu'elle vienne 
Les cheveux tors (2) à la façon 
D'une folâtre Italienne. 

Ne vois-tu que le jour se passe? 
Je ne vis point au lendemain : 
Page, reverse dans ma tasse ! 
Que ce grand verre soit tout plein. 
Maudit sort qui languit en vain. 
Ces vieux médecins je n"appreuve (3) ; 
Mon cerveau n'est jamais bien sain, 
Si beaucoup de vin ne l'abreuve. 

(1) Bl., II, X ; t. II. p. 149. 

(2) Tordus. 

(3) N'approuve, 



ODES DIVERSES DE 1530 == 85 



A MARGUERITE (i) 

Eli mon cœur n'est point écrite 
La rose ni autre fleur : 
C'est toi, blanche Marguerite, 
Par qui j'ai cette couleur. 

N'es-tu celle dont les yeux 

Ont surpris 
Par un regard gracieux 

Mes esprits? 
Puisque ta sœur de haut pris, 
Ta sœur, pucelle d'élite, 
N'est cause de ina douleur. 
C'est donc par toi, Marguerite, 
Que j'ai pris cette couleur. 

Ma couleur pâle naquit, 

Quand mon cœur 
Pour maîtresse te requit ; 

Mais rigueur 
D'une amoureuse langueur 
Soudain paya mon mérite. 
Me donnant cette pâleur 
Pour t'aimer trop, Marguerite, 
Et ta vermeille couleur. 

Quel charme pourrait casser . 

Mon ennui 
Et ma couleur effacer 

Avec lui? 
De l'amour que tant je suis (2) ' 
La jouissance subite 
Seule ôterait le malheur . 
Que me donna Marguerite. 
Par qui j"ai cette couleur. 

(1) Bl, Odes retranchées, t. II, p. 386. Le texte est celui de 1560 
(édition Blanchemain). 

(2) Poui-suis. 



56 ^:= RONSARD. — CHAP. III 



A CASSANDRE (1) 

Ma petite colombelle, 
Ma mignonne toute belle, 
Mon petit œil, baisez-nioi ; 
D'une bouche toute pleine 
De musc, chassez-moi la peine 
De mon amoureux émoi. 

Quand je vous dirai : mignoniu', 
Ap])roclu'z-vous, qu'on me donne 
Neuf baisers tout à la fois 
]^ounez-nren seulement trois. 
Tels (|ue Diane iiuerrièi'c 
Les donne à Phébus son frère, 
Et l'Aurore à son vieillard (2) ; 
Puis reculez votre bouche, 
l*]t tuen loin, toute faroucbç, 
Kuyez d'un pied trétillard. 

Conime nii taureau |)ar la prée 
Court a|)rès son amourée. 
Ainsi tout chaud de courroux, 
-le couriai fol après vous. 

Et, prise d'une Jiiain forte. 
Vous tiendrai de telle sorte 
Qu'un aigle, un cygne tremblant. 
Lors, faisant de la UH)deste, 
De nie ledonner le ]'este 
Des baisers ferez semblanL 

Mais en vain serez pendante 
Toute à mon col, attendante 
(Tenant un peu l'œil baissé) 
Pardon de m'avoir laissé : 



(1) t;]., 11, XVI ; (. Il, 1». IGU. 

(2) Tithoii. 



-- ODES DIVEHSES DE 1550 == 57 

( ar. cil lieu de six, adoiiques (1), 
.Peu (leinanderai plus ((u'onques (2) 
Tout le ciel détoiles n'eut, 
Plus que d'arène (3) poussée 
Aux bords, quand Teau courroussée 
Conti-e les rives s'émeut. 



A CUPIDON 

POUR PUNIR JEANNE CRUELLE (4) 

Le jour pousse la nuit. 

Et la unit sombre 
Pousse le jom- qui luit 

D'une obscure ombre. 

L'automne suit l'été. 

Et l'âpre rage 
Des vents n'a point été 

Après l'orage. 

Mais la fièvre d'anu)urs 

Qui me tourmente 
Demeure en moi toujours 

Et ne s'alente (5). 

Ce n'était pas moi, Dieu, 
Qu'il fallait poindre (6), 

Ta flèche en autre lieu 
Se devait joindre. 

Poursuis les paresseux 

Et les amuse (7), 
Et non pas moi, ne ceux 

Qu'aime la nuise. 

(1) Alors. 

(2) Jamais. 

(3) Sable. 

(4) Bl. m, XVI ; t. IT, p. 219. 

(5) S'alanguit. 
(6') Piquer. 
(7) Occupt'i". 



58 ' RONSARD. — CHAP. Ill 

Hélas ! délivi-e-moi 

De cette dure, 
Qui plus rit quand d'émoi 

Voit que j'endure. 

Redonne la clarté 
A mes ténèbres, 

Remets en liberté 

Mes jours funèbres. 

Amour, sois le support 

De ma pensée, 
Et guide à meilleur port 

Ma nef cassée. 

Tant plus je suis criant. 
Plus me reboute (1) ; 

Plus je la suis priant. 
Et moins m'écoute. 

Ne ma pâle couleur, 
D'amour blémie. 

N'a ému à douleur 
Mon ennemie ; 

Ne sonner à son huis 
De ma guitterre 

Ni pour elle les nuis 
Dormir à terre. 

Plus cruel n'est l'effort 
De l'eau mutine 

Qu'elle, lorsque plus fort 
T>e vent s'obstine. 

EU' s'arme en sa beauté 
Et si (2) ne pense 

Voir de sa cruauté 
La récompense. 

( 1 ) Repousse. 
(2) Néanmoins. 



..... ODES DIVERSES DK 1550== 59 

Montre-toi le vainqueur, 

Et d'elle enflamme, 
Pour exemple, le cœur 

De telle flamme, 

Qui Biblis (1) écoula 

Trop indiscrète. 
Et férine brûla 

La reine en Crète (2). 

AUX m"ouches a miel 

l'OL'R CUEILLIR DES FLEURS SUR LA BOUCHE 
DE CASSANDRE (3) 

OÙ allez-vous, filles du ciel, 
Grand miracle de la nature? 
Où allez-vous, mouches à miel, 
Chercher aux champs votre pâture? 
Si vous voulez cueillir les fleurs 
D'odeur diverse et de couleurs, 
!Xe volez plus cà l'aventure, 

Autour de ma dame (4) halenée (5) 
De mes baisers tant bien donnés 
Vous trouverez la rose née. 
Et les œillets en\nronnés 
Des florettes ensanglantées. 
D'hyacinthe et d"ajax, plantées 
Près des lys sur sa bouche nés. 

(1) Byblis qui, torturée d'un amour monstrueux pour son frère, fut 
changée en fontaine. Dans toutes les éditions antérieures à celle de 
1587, le texte de ces quatre vers, comme il arrivait si souvent chez 
Ronsard à ses débuts, présentait une véritable énigme : 

Qui alluma la sœur 

Trop mdiscrète 
Et d'ardeur consuma 

La reine en Crète 

(2) Basiphaé, à laquelle Aphrodite inspira un amour monstrueux. 

(3) BL, Odes retranchées, t. II, p. 419. Texte de 1578. 

(4) Les premières édi tions portent « Cassandre » au lieu de « ma dame ». 

(5) Haletante, émue. 



60 = RONSARD. — CHAP. 111 = 

Les niarjolaines y Heuiisseiit. 
L'ainôme y est continuel. 
Et les lauriers qui ne périssent 
Pour l'hiver, tant soit-il cruel ; 
L'anis. le chèvTefeuille, qui porte 
La manne qui vous réconfoi'te. 
Y verdoie ])erpétuel. 

Mais, je vous pri', i^"ardez-vous bien 

Gardez-vous qu'on ne Taiguillonne (1) : 

Vous apprendrez bientôt combien 

Sa pointure (2) est trop (3) plus félonne. 

Et de ses fleurs ne vous soûlez 

Sans m'en garder, si ne voulez 

Que mon âme ne m'abandonne. 

A ANTHOINE DE CHASÏEIGNER 

DE LA ROCHE DE POSE (4) 

N'être trop réjoui de chose qui arrive, 

Ni trop dépit aussi, 
Rend l'homme heureux, et fait encor qu'il vive 

Sans peur ni souci. 

Comme le temps vont les choses mondaines, 

Suivant son mouvement ; 
Il est soudain et les saisons soudaines 

Se changent promptement. 

Dessus le Nil jadis fut la science. 

Puis en Grèce elle alla. 
Rome depuis en eut l'expérience, 

Paris maintenant l'a. 

Villes et forts et royaumes périssent 

Par le temps tout exprès, 
Pour donner place aux nouveaux qui fleurissent. 

Qui l'emourront après. 

(1) Pique. 

(2) Piqûre. 

(3) Beaucoup. 

(4) Bl., m, XIX ; t. 11, p. 225. 



ODKS DIVEKSES l)K 1590 — 61 



Xaiiiirie étaient dessus la sèche arène (1) 

Les poissons à l'envei^s, 
Puis tout soudain l'orgueilleux cours de Sènc 

Les a de flots couverts. 

La mer ne flotte où elle soûlait (2) êtn». 

Et aux lieux vides d'eaux 
(Miracle étrange !) on la voit soudain naître 

Hôpital de bateaux. 

Telles lois fît dame Nature guide, 

Lorsque par sur le dos 
Pyrrhe sema dedans le monde vuide 

De sa mère les os (3), 

A celle fin ((ue nul hoiuuu' n'espère 

S'oser dire immortel, 
Voyant le temps (jui est son pro|)re père, 

X'avoir rien moins de tel. 

Arme-toi donc de la philosophie 

Contre tant d'accidents. 
Et, courageux, d'elle te fortifie 

L'estomac au dedans. 

N'ayant effroi de chose qui survienne 

Au-devant de tes yeux, 
Soit que le ciel les abîmes devienne, 

Et l'abîme les ci eux. 

DE L'ÉLECTION DE SON SÉPULCRE (4) 

Autres, et vous fontaines. 
De ces roches hautaines (5) 
Qui tombez contre-bas (6) 
D'un glissant pas ; 

(ij Sable. 

(2) Avait coutume. 

(3) Pyrrlia. après le déluge, repeupla le monde en jetant par-dessus 
son épaule des pieiTes, les os de sa mère, la Terre. 

(4) Bl., IV, IV ; t. II, p. 249. 
(ô) Hautes. 

(6) En bas. 



62 =^ RONSARD. — GHAP. III 

Et vous forêts, et oncles 
Par ces prés vagabondes, 
Et vous rives et bois, 
Oyez (1) ma vois. 

Quand le ciel et mon heure 
Jugeront que je meure. 
Ravi (2) du beau séjour 
Du commun jour. 

Je défends ({u'on ne rompe 
Le marbre pour la pompe 
De vouloir mon tombeau 
Bâtir plus beau... 

Mais bien je veux qu'un arbre 
M'ombrage au lieu d'un marbre, 
Arbre qui soit couvert 
Toujours de vert. 

De moi puisse la terre 
Engendrer un lierre 
M'embrassant en maint tour 
Tout à Fentour ; 

Et la vigne tortisse (3) 
Mon sépulcre embellisse. 
Faisant de toutes pars 

Un ombre (4) épars. 

Là viendront chaque année 
A ma fête ordonnée 
Avecques leurs taureaux 
Les pastoureaux : 

Puis ayant fait l'office 
Du dévot sacrifice. 
Parlant à l'île ainsi. 
Diront ceci : 

(1) Entendez. 

(2) Arraché à. 

(3) Tordue. 

(4) Souvent masculin chez Ronsard. 



=- ODES DIVERSES DE 1550 



--= 63 



« Que tu es renommée 
D'être tombeau nommée 
D'un, (le ([ui l'univers 
Chaule les vers! 

,( Qui oncques (1 ) en sa vie 
Ne fut brûlé cren\ie 
D'acquérir les honneurs 

Des grands seigneurs ; 

« N'i n" enseigna l'usage 
De l'amoureux breuvage, 
î\i l'art des anciens 
]VIagiciens ; 

« Mais bien à nos campagnes 
Fit voir-les Sœurs compagnes 
Foulantes l'herbe aux sons 
De ses chansons, 

(( Car il fit à sa lyre 
Si bons accords élire 
Qu'il orna de ses chants 

INous et nos champs ! 

« La douce manne tombe 
A jamais sur sa tombe, 
Et l'humeur (2) que produit 
En mai la nuit ! 

« Tout à l'entoiir l'emmure 
L'herbe et l'eau qui murnmre, 
L'un toujours verdoyant. 
L'autre ondoyant ! 

<( Et nous, ayant mémoire 
De sa fameuse gloire, 
Lui ferons, comme à Pan, 

Honneur chaque an. » 



(1) Jamais. 

(2) Rosée. 



64 =^= RONSAIU). — GHAP. III = 

Ainsi dira la troupe, 
Versant de mainte ('ou|)e 
Le sang d'un agnelet 
Avec du lait. 

Dessus moi. qui à l'heure (1), 
Serai par la demeure 
Où les heureux esprits 

Ont leurs pourpris (2). 

La grêle ni la neige 
N'ont tels lieux pour leur siège, 
Ne la foudre oncques (3) là 
Ne dévala (4). 

Mais bien constante y dure 
L'immortelle verdure • 
Et constant en tout temps 
Le beau printemps. 

Le soin qui sollicite 
Les rois ne les incite 
Leurs voisins ruiner 
Pour dominer, 

Ains (5) comme frères vivent, 
Et, morts, encore suivent 
Les métiers qu'ils avaient 
Quand ils vivaient. 

Là, là j'oirai d'Alcée 

La lyre courroucée. 

Et Sappho, qui sur tous 

Sonne plus dous (6). 

(1) A l'heure, alors. 

(2) Habitation. 

(3) .Tamais. 

(4) Tomba. 

(5) Mais. 

(6) Qui joue de la lyre plus agréablemeht que tous les autres 
poètes. 



01) F. s DIVEHSI'S l)K irifiO --^^:^r=6o 

("oiiibieii ceux qui eiiteudeiil 
Les odes (ju"ils réi)andent 
So doivent réjouir 
De les ouù" ! 

Quand la peine re^ue 
Du rocher est déçue (] ), 
Et quand le \ieil Tantal 
N'endure mal? 

La seule lyre douce 
L'ennui des cœurs repousse, 
l^^t va Tesprit flattant 
De l'écoutant. 



VI 



?sous retrouverons plus tard ces inspirations très diverses 
ot nous les verrons s'épanouir. ^lais puisque Ronsard vou- 
lait, en 1550, que toute l'admiration de son lecteiu' allât 
aux odes pindariques, puisque cJest siu- elles c{u'il voiûait f 
être jugé, nous devons chercher dans ses odes pindariques ' 
son idéal esthétique d'alors. 

Leur procès est fait depuis longtemps et il n'est pas 
question de le reviser. La résurrection de l'ode pindaricjue 
est une erreiu" historique incontestable. C'était une aberra- 
tion singulière que de prétendre, sans jeux olympicjues ou 
isthmiques, sans héros, sans victoÙTS, sans chœurs aux 
évolutions rituelles, sans le concours d'une foide attachée 
par toutes ses fibres aux grands mythes du paganisme, 
soulevée d'enthousiasme par des spectacles grandioses, 
par des cérémonies religieuses où la Grèce tout entière 
accourait et qu'une longue tradition rendait vénérable, 

(1) Allusion à Sisyphe, dont le supplice consistait à pousser le long 
d'une colline un rocher, cpi, parvenu au sommet, lui échappait et 
retombait au bas. 

Ronsard. 3 



66 RONSARD. — CHAP. III 

sans cette atmosphère toute spéciale, à deux mille aiis 
de distance, faire revivre une poésie qui était liée étroi- 
tement à toutes ces choses. Une pareille gageure était 
d'avance condamnée à échouer. Même la forme de la poésie 
pindarique qu(^ Ronsard restaurait n'avait plus aucune 
signification. La strophe, l'antistrophe et l'épode coitcs- 
])ondaient à des évolutions du cha-ur. A quoi bon sans 
chœurs écrire en triades? Autant Ronsard a cédé à des 
besoins d'artiste en s'imposant la régularité strophique, 
autant il sacrifie maintenant à un formalisme creux, à 
une puérile coquetterie d'érudit en condamnant sa poésie 
au moule factice de la triade. 

Ainsi, avec l'imitation de Findare l'artifice se substi- 
tue à l'ai-t C'est que l'erreur historique de Ronsard en 
entraînait une autre comme conséquence : ne trouvant 
plus le sens profond ■ de l'insph-ation pindarique, il re- 
garda l'ode comme un mécanisme artificieusement cons- 
truit à l'aide de recettes poétiques dont l'effet était assuré. 
Il ne fallait que démonter ce mécanisme et en étudier 
les rouages pour retrouver les recettes puis reconstruire 
en français des machines sur le même modèle. C'est ce 
qu'il fit, avec beaucoup d'érudition d'ailleurs. Son savon* 
et son goût auraient dû le préserver d'un pareil contre- 
sens. 

Ces laborieuses- constructions poétiques enqn-untaient 
peut-être pour leurs contemporains quelque intérêt à l'ac- 
tualité des sujets qu'elles traitaient. Cette actualité même 
pour la postérité s'est retournée contre elles. Tout natu- 
rellement, comme Pindare, Ronsard se devait d'y chanter 
la gloire de quelques grands personnages. Or, les louanges 
du duc d'Enghien, de Daurat, de Carnavalet, même les 
louanges du roi et de la reine, n'ont plus pour nous qu'un 
intérêt très médiocre, et d'autant plus médiocre que la 
loi du genre les voulait ampoulées et imprécises. Dans 
l'indifférence où elles nous laissent, nous sommes peut-être 
})lus encore qu'on ne l'était au seizième siècle choqués 
par le retour perpétuel de quelques thèmes pindariques 
qui nous fatiguent et ne nous persuadent pas : puissance 



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r,8 l'.ONSARD. — CHAP. III 

poétiques, de ligures de toutes sortes, et il apprenait le 
I secret d'en forger à son tour sur sa propre enclume. Chez 
Pindare, il a senti la vertu des épithètes signifiantes qui 
iparent le vers de diamants étincelants. Chez Pindare 
■enfin il trouvait de beaux mouvements poétiques, des 
envolées brusques, d'amples périodes savamment caden- 
cées, des débuts saisissants ; il apprenait toutes les res- 
sources dé cette éloquence poétique qui jusqu'alors avait 
été si étrangère aux poètes français ou qu'ils n'avaient 
atteinte que dans de courtes échappées ; il s'éprenait de 
rythmes nombreux, de vocables sonores, d'alliances de 
mots imprévues; de belles phrases aux amples rejDlis, qui, 
embrassant toute la stro})he dans un même mouvement, 
lui donnent son maximum de valeur musicale, qui même, 
pai'fois, débordant l'unité rythmique, enchaînent les stro- 
})hes les unes aux autres en grappes magnifiques. 

Certes, il a très bien compris le mécanisme de l'ode 
pindarique, celui qui a rapporté de l'école de Pindare 
une si riche moisson de fleurs poétiques. Il était en droit 
de dire non assurément qu'il avait révélé aux Français la 
lyre des anciens, mais bien qu'il avait tiré de cette lyre 
I déjà natiu'alisée gauloise des accents encore inconnus aux 
oreilles françaises, d'un art infiniment plus raffiné que 
' celui des Lemaire, des Marot et des Saint-Gelais. Seule- 
ment, grisé par l'arôme capiteux de la poésie pindarique, 
il avait passé la mesure. 11 avait cru que, plus il entasse- 
rait dans ses vers de souvenirs mythologicpies, de sen- 
tences, de figures, d'épithètes, que plus il forcénerait, que 
plus il accumulerait de doctes folies et de vagabondes 
digressions, plus aussi son œuvre serait belle. Et voici que 
toutes ces richesses se retournaient contre lui. Elles pro- 
duisaient non l'admiration mais l'étonnement. Elles 
j avaient étouffé toute poésie sincère chez ce poète, pourtant 
/ si richement doué. Non content de choish' pour modèle 
le plus déroutant de tous les poètes anciens, il avait ren- 
chéri sur ce qu'il avait de déroutant, et voilà que tant 
d'obscurité rebutait les lecteurs, que tant de vanterie les 
scandalisait, que ce ton perpétuel de prédicateur inspiré, 



LA IVXTAILLK ET LES KXCKS DE JEUNESSE 69 

loin dp loin- PII im]30spr, les faisait sourire. Si les admira- 
teurs fiirpnt PiithousiastPS, la cour, qup Ronsard voulait 
par-dessus tout gagner, assista indilïérente et nar([Uoise à 
ee feu d'artifice d'école. Plus tard seulement, quand il se 
sera assagi, quand il aura renoncé à l'imitation directe de 
Pindare, Ronsard recueillera tous les fruits des leçons de 
Pindare. 

A^■ec ÏOde au roi, nous citerons un fragment de la 
fameuse Ode à Michel de L'Hôpital. A vrai dire, celle-ci ne 
figurait pas dans le recueil de 1550, mais elle fut composée 
peu de temps ai)rès sa publication ; elle est, à notre gTé, la 
plus belle des odes i)indariques, et elle fut aussi la plus 
admirée des contemporains, non seulement pour ses réelles 
beautés, mais encore pour sa longueur et pour la puissance 
de souffle qu'elle révélait chez son auteur : elle s'étendait 
en vingt-quatre triades com])tant chacune trente-quatre 
vers, soit un total de huit cent seize vers. 



ODES PINDARIQUES 



AU ROI 

HENRI II DE CE XOM (1) 

Strophe I. Comme un qui prend une coupe, 
Seul honneur de sou trésor, 
Et de rang verse à la troupe 
Du vin qui rit dedans For : 
Ainsi versant la rosée 
Dont ma langue est arrosée 
Sur la i-ace des Valois, 
En son doux nectar j'abreuve 
Le plus grand roi qui se treuve 
Soit en armes ou en lois. 

Antistrophe. Heureux l'honneur que j'embrasse, 
Heureux qui se peut vanter 
De voir la thébaine (2) grâce 
Qui sa vertu, veut chanter. 
Je viens pour chanter la tienne 
Sur la corde dorienne. 
Des Charités ennobh, 
Pour n'endurer que la gloire 
De ta première victoire 
Aille là-bas sous Tûabh. 



(1) Bl., I, II ; t. II, p. 41. 

(2) Pindare était né à Thèbes. 



= 01) les PI M) A RIO LIE s - 71 

Eimle. De ce beau trait décoché, 
Dis, Muse, mon espérance. 
Quel prince sera touché 
Le tirant parnii la France? 
S.M"a-ce pas notre roi, 
De qui la divine oreille 
Boira la douce merveille 
Qui n'obéit qu'à ma loi. 

Slrophe IL De Jupiter les antiques 

Leurs écrits embellissaient. 
Par lui leurs chants poétiques 
Commençaient et finissaient, 
Réjoui d'entendre bruire 
Ses louanges sur la lyre ; 
Mais Hem'i sera le Dieu 
Qui commencera mon Hjnune, 
Et que seul j'estime dine (1) 
De la fin et du milieu. 

Aïitisirophe. « Le ciel, qui ses lanipes darde 
Sur ce tout qu'il aperçoit. 
Rien de si grand ne regarde 
Qui vassal des rois ne soit. 
D'armes le monde ils étonnent. 
Sur le chef de ceux ils toiment 
Qui les viennent dépiter ; 
Lcm's mains toute chose atteignent, 
. Et les plus rebelles craignent 
Les rois fils de Jupiter. » 

Epodc. Mais du nôtre la grandeur 
Les autres d'autant surpasse 
Que d'un rocher la hauteur 
lies flancs d'une rive basse. 
Puisse-t-il par tout l'univers 
Devant ses ennemis croistre, 
Et pour ma guide apparoistre 
Toujours au front de mes vers. 



[\)m 



72 === RONSARD. — CHAP. III 



A MICHEL DE L'HOPITAL 

CHANCELIER DE FRANCE (J) 

Strophe I. Errant i)ar les cliamps de la Grâce, 
Qui peint mes vers de ses couleurs, 
Sur les bords dircéans (2) j'amasse 
L'élite des plus belles fleurs. 
Afin qu'en ])illant je façonne 
D'une laborieuse main 
La l'ondeur de cette couronne 
Trois fois torse (3) d'un pli tbébain, 
Pour orner le haut de la gloire 
De l'Hôpital, mignon des dieux, 
Qui cà bas (4) ramena des cieux 
Les filles (5) qu'enfanta Mémoire. 

Antistrophe. Mémoire, reine d'Éleuthère, 
Par neuf baisers qu'elle reçut 
De Jupiter, qui la fit mère, 
D'un seul coup neuf filles conçut. 

(1) BL, I, x;t. II, p. 68. 

Voici comment un des commentateurs de Ronsard résume cette 
longue ode : 

« Le poète traite la naissance des Muses et le voyage qu'elles font 
{•liez l'Océan pour y voir leur père, où, étant arrivées comme il soupait, 
elles chantent trois sujets qui représentent trois styles divers. Cela 
fait, avec un ravissement merveilleux, l'une d'elles, au nom de la 
troupe, demande à Jupiter plusieurs choses excellentes et dignes de 
leur profession ; puis, après, ayant obtenu ce qu'elles demandent, 
le i)oète les fait revenir en terre, où il décrit les commencements de 
hi poésie, ses progrès et son déclin ; enfin, pour venir au sujet si^écial 
et particulier de son œuvre, il les fait retourner au ciel, contraintes 
l)ar l'ignorance, jusqu'au jo r préfixé à l'heureuse naissance du grand 
]\1icliel de l'Hôpital, chancelier de France, qui les ramène une autre 
lois et rétablit en terre pour jamais, avec admiration de ses vertus, 
savoir et prudliomie, que le poète traite et poursuit excellemment 
jusqu'à la fin de l'œuvre. )> 

(2) De la fontaine de Dircé, fontaine située auprès de Thèbes. 

(3) Tordu. 

(4) Ici4)as. 

(5) Les Muses. 



= ODES PINDAIUQUES -- 73 

Mais quand la luiio vagabonde 
Eut courbé douze fois en rond 
(Pour r'onflainmoi- Tobscur du monde) 
La double voûte de son front, 
Mémoire de douleur outrée (1) 
Dessous Olympe se coucha 
Kt, criant Lueine (2), accoucha 
De neuf filles d'une ventrée. 

Epode. Vj] (|ui répandit le Ciel 

Une musique inunortelle, 

Comblant leur bouche nouvelle 

Du jus d'un attique miel, 

Et à qui vraiment aussi 

Les vers fureiit en souci, 

Les vers dont flattés nous sommes, 

Afin ([ue leur doux chanter 

Pût doucement enchanter 

Le soin des dieux et des hommes. 

Strophe IL Aussitôt que leur petitesse. 

Courant avec les pas du temps. 
Eut d'une rampante vitesse 
Touché la boi'ne de sept ans ; 
Le sang naturel, qui commande : 
De voir ses parents, vint saisir 
Le cœur de cette jeune bande 
Chatouillé d'un noble désir : 
Si ({u'elles mignardant leur mère. 
Neuf et neuf bras furent pliant 
Autour de son col, la priant 
De voir la face de leur père. 

Aniistrophe. Mémoire, impatiente d'aise, 

Délaçant leur petite main. 

L'une après l'autre les rebaise 

Et les presse contre son sein. 

Hors des poumons à lente peine 

Une parole lui montait, 

De soupirs allègrement pleine, 

Tant raffechon l'agitait, 
(1 ) Épuisée. 
(2) Déesse qui [jrésidait aux aucouelii'nieuls. 



•74 ===== RONSARD. — CHAP. lll 



Pour avoir déjà connaissance 
Combien ses filles auront cFheur, 
Aj'^ant de près vu la grandeur 
Du dieu qui planta leur naissance. 

Epode. Après avoir relié 

D'un tortis (1) de violettes 
Et d'un cerne (2) de fleurettes 
L'or de leur chef délié, 
Après avoir proprement 
Troussé leur accoutrement, 
Marcha loin devant sa trope (3), 
Et, la hâtant jour et nuit. 
D'un pied dispos la conduit 
Jusqu'au rivage Etliiope. 

Strophe III. Ces vierges encore nouvelles (4) 
Et mal apprises au labeur. 
Voyant le front des mers cruelles. 
S'effrayèrent d'une grand'peur. 
Et toutes penchèrent arrière 
(Tant elles s'allaient émouvant), 
iVinsi cju'au bord d'une rivière 
Un jonc se penche sous le vent ; 
Mais leur mère, non étonnée 
De voir leur sein qui haletait. 
Pour les assurer les flattait 
De cette parole empennée (5) : 

Antistroplie. « Courage, mes filles (dit-elle), 
Et filles de ce dieu puissant 
Qui seul en sa main immortelle 
Soutient le foudre (6)' rougissant, 
îsie craignez point les vagues croises 
De l'eau qui bruit profondément, 
Sur qui vos chansons doucereuses 
Auront un jour commandement ; 

(i) Guulumk'. 

(2) CoiuoniKi. 

(3) Trou[)c. 

(4) Novices. 

(6) Ailée (expression imitée du grec). 
(fi) Souvent masculin au seizième siècle. 



== ODES PINDAIUOUES . 75 

Mais forcez-moi ces longues rides, 
I<]t ne vous souffrez décevoir. 
Que votre père n'alliez voir 
Dessous ces royaumes luunides. » 

Epodp. Disant ainsi, d'un plein saut 
Toute dans les eaux s'allonge, 
Comme un cygne qui se plonge 
Quand il voit l'aigle d'en haut, 
Ou ainsi que Tare des cieux 
Qui d'un grand tour spacieux 
Tout d'un coup en la mer glisse, 
Quand Junon hâte ses pas 
Pour aller porter là-bas 
Un message à sa nourrice. 

Strophe I V. Elles adonc (1), voyant la trace 
De leur mère, qui jà sondait 
Le creux du plus humide espace. 
Qu'à coup de bras elle fendait, 
A chef baissé sont dévalées (2), 
Penchant bas la tête et les yeux. 
Dans le sein des plaines salées. 
L'eau, qui jaillit jusques aux cieux. 
Grondant sus elles, se regorge (3). 
Et, frisant de-çà et de-là 
Mille tortis (4), les avala 
Dedans le gouffre de sa gorge. 

Avtisfroplie. En cent façons de mains ouvertes 
Et de pieds voûtés en deux parts, 
Sillonnaient les campagnes vertes 
De leurs bras vaguement épars. 
Comme le plomb, dont la secousse 
Traîne le filet jusqu'au fond. 
L'extrême désir qui les pousse, 
Avalle (5) contre-bas (6) leur front, 

(1) Alors. 

(2) Se sont jetées. 

(3) Se répand avec abondance. 

(4) Guirlandes. 

(5) Fait descendre. 
(G) En bas. 



76 == RONSARD. — CHAP. III = 

Toujours sondant ce \aeil repaire, 
-lusques aux portes du château 
De rOcéan. qui dessous l'eau 
Donnait un festin à leur père. 

Epode. De ce palais étemel, 

Brave (1) en colonnes hautaines (2), 
Sourdait de mille fontaines 
Le viî surgeon (3) perennel (4). 
Là pendait sous le portail 
Lambrissé de vert émail 
Sa charrette vagabonde, 
Qui le roule d'un grand tour, 
Soit de nuit ou soit de jour. 
Deux fois tout au rond du monde. • 

[A la demande de Jupiter, les nuises chantent le combat des 
dieux et des géants. Charmé de leur grâce, il leur demande 
quelle récompense elles souhaitent de lui, et Calliope, au nom 
de toutes, prend la parole : - 

Strofhe XL « Donne-nous, mon père, dit-elle, 
Père, dit-elle, donne-nous 
Que notre chanson immortelle 
Toujours soit agréable à tous ; 
Fais-nous princesses des montagnes. 
Des antres, des eaux et des bois. 
Et que les prés et les campagnes 
Résonnent dessous notre voix. 
Donne-iu)us encor davantage 
La tom'be (5) des chantres divins, 
Les poètes et les devins. 
Et les prophètes en partage. 

Aniisfrophe. « Fais que les monstrueux miracles 
Des caractères enchantés 
Soient à nous, et que les oracles 
Par nous encore soient chantés ; 

(1) Beau. 

(2) Hautes. 

(3) .Jet. 

(4) Perpétuel, 

(5) -Foule. 



= ODES PINDARIOUES === 77 

DuniR'-îKius cet le ddulilt' i^ràcu 
De fouler renier odieux, 
Et de savoir la courbe trace 
Des feux qui dansent par les cieux ; 
Donne-nous encor la puissance 
D'arracher les âmes dehors 
Le sale houibier de leurs corps, 
Pour les rejoindi'e à leur naissance. 

Epode. « Donne-nous que les seigneurs, 
Les empereurs et les princes 
Soient vus dieux en leurs provinces, 
S'ils révèrent nos honneurs. 
Fais que les rois décorés 
De nos présen's honorés 
Soient aux honmies admirables, 
Lorsqu'ils vont par la cité, 
Ou lorsque, pleins d'équité, 
Donnent les lois vénérables. » 

^Iro-phe XII. A-tant (1) acheva sa requête, 

Courbant les genoux humblement, 
(i)ue Jupiter d'un chu de tête 
Accorda libéralement. 
<( Si toutes les femmes moi'telles 
Que je dompte dessous mes bras 
Me concevaient des filles telles, 
Dit-il, il ne me chaudraît pas (2) 
Xi de Junon ni de sa rage : 
Toujours pour me faire honteux, 
M'enfante ou des monstres boiteux 
Ou des fils de mauvais courage (3), 

Aniistrofhe. Comme Mars ; mais vous, troupe chère, 
Que j'aime trop (4) plus que mes yeux, 
Je vous plantai dans votre mère 
Pour plaii'e aux hommes et aux dieux. 

(1) Alors. 

(2) Il ne me chaudrait pas : ie ne me préoccuperais pas. 

(3) Cœur. 

(4) Beaucoup. 



78== RONSARD. — CHAP. III 



Sus (loncques, retournez au inonde, 
Coupez-moi derechef les flos, 
Et là d'une langue faconde 
T'hantez ma gloire et votre los (1). 
Votre métier, race gentille, 
Les autres métiers passera 
D'autant qu'esclave il ne sera 
De l'art aux Muses inutile. 

Epode. <( Par art le navigateur 

En la mer manie et vire 
La bride de son navire. 
Par art plaide l'orateur. 
Par art les rois sont guerriers. 
Par art se font les ouvriers (2) ; 
Telle humaine expérience 
Des autres soit le labeur 
Sans plus, ma sainte fureur 
Polira votre science. 

Strophe XIII. « Conmie l'aimant sa force inspire 
Au fer qui le touche de près. 
Puis, soudain, ce fer tiré tire 
Un autre qui en tire après ; 
Ainsi du bon fds de Latonne (3) 
Je ravirai l'esprit à moi ; 
Lui, du pouvoir que je lui donne, 
Ravira les vôtres à soi : 
Vous, par la force apoUinée, 
Ravivez les poètes saints ; 
Eux, de votre puissance atteints, 
Raviront la tourbe (4) étonnée (5). 

Anlisirophe. « Afin (ô destins !) qu'il n'advienne 
Que le inonde, appris faussement. 
Pense que votre métier vienne 
D'art et non de ra\'issement, 

(1) Louange. 

(2) Le mot comptait pour deux syllabes. 

(3) Apollon, le dieu de la poésie. 

(4) Foule. 

(5) Frappée d'admnation. 



= ODES PINDARIQUES '- 79 

Ct'l arl pi'niljk' el iiiisiTable 
S'éloitrnera de toutes parts 
De votre métier honorable. 
Démembré en diverses parts, 
En prophétie, en poésies. 
En mystères et en amour, 
Quatre fureurs qui, tour- à tour, 
Chatouilleront vos fantaisies. 



E'pode. « Le trait qui fuit de ma main 
Sitôt par Tair ne chemine 
Comme la fureur divine 
Vole dans un cœur humain, 
Pourvu qu'il soit préparé, 
Pur de vice, et réparé, 
De la vertu précieuse. 
« Jamais les dieux, qui sont bons, 
« ■N^e répandent leurs saints dons 
« En une âme vicieuse. 



Strophe XIV. « Lors que la mienne ravissante 
Vous viendra troubler \avement. 
D'une poitrine obéissante 
Tremblez dessous son mouvement, 
Et souffrez qu'elle vous secoue 
Le corps et l'esprit agité, 
Afin que. dame (1 ), elle se joue 
Au temple de sa déité. 
Elle, de toutes vertus pleine. 
De mes secrets vous remplira. 
Et en vous les accomphra 
Sans art, sans suem- ne sans peine. 

Antistrojjlie. « Mais par-sur (2) tout prenez bien garde 
Gardez-vous bien de n'employer 
]\Ies présents en un cœur qui oarde 
Son péché, sans le nettoyer ; 



(1) Maîtresse. 
(2j Par-dessus. 



80 HONSAUU. — CHAP. lll =^=^== 

Ains ( L), devant ([iif de lui répandre, 

Purgez-le de votre sainte eau, 

Afin que net il pr.isse jjrendre 

Un beau don dans un beau vaisseau (2) ; 

Et lui, purgé, à Theure à l'heure, 

Tout ravi d'esprit chantera 

TJn vers en fureur qui fera 

Au cœur des hommes sa demeure. 

Epodf. « Celui qui, sans mon ardeur, 
Voudra chanter (pieUjue chose, 
Il verra ce qu'il com])ose 
Veuf (3) dp grâce et de grandeni' ; 
Ses vers naîtront inutis (4), 
Ainsi qu'enfants abortis (5) 
Qu.i ont forcé leur naissance, 
Pour montrer en chacun lieu 
Que les vers viennent de Dieu, 
]\on de l'huiriaine puissance. 

Str()j)]ie XV. « Ceux (jne je veux faire poètes 
Par la grâce de ma bonté 
Seront nommés les interprètes 
Des dieux et de leur volonté ; 
Mais ils seront, tout àh contraire, 
Appelés sots et furieux 
Par le caquet du populaire 
De sa nature injurieux. 
Toujours pendra devant leur face 
Quelque démon, qui au besoin, 
( 'omnie un serviteur, aura soin 
De toutes choses qu'on leur fasse. 

Aiilish(}j)lir. « Allez, mes filles, il est heure 
De fendre les champs écumeux ; 
Allez, ma gloire la meilleure. 
Allez, mon los (6) le plus fameux. 

(1) Mais. 

(2) Vase. 

(3) Vide de. 

(4) Inutiles, vains. 

(5) Abortifs, avortons, mort-nés. 

(6) Louange, objet de louange. 



ODES PINDAlilOI ES - 81 

Vous ne devez, ma chère jace, 
IjOiigtomps au mondo s(''ioiinier, 
Que la sotte ignorant e aiidaee 
Ne vous contraiirne à retournei' ( 1), 
?our retomber sous la conduite 
l)"nn guide (2) dont la docte main, 
Par un effroi 2,rec et romain. 
Tournera l'ignorance en t'iiitc » 



Epode. A-tant (3) Jupiter enfla 

Sa bouche rondement pleine. 
Et du vent de son haleine 
Son bon esprit leui" souffla. 
Après leur avoir donné 
Le luth qu'avait façonné 
L'ailé courrier atlantide, 
D'orch'e (4) par l'eau s'en revont ; 
En tranchant l'onde elles font 
Ronfler la campagne humide. 

Strophe XVI. Dieu vous gard, jeunesse divine (5), 
Réchauffez-moi l'affection (6) 
De tordre les plis de cet hynne (7) 
Au comble de perfection. 
Dessillez-moi l'âme assoupie 
PJn ce gros fardeau vicieux. 
Et faites que toujours j'épie 
D'œil veillant les secrets des cieux. 
Donnez-moi le savoir d'élire 
Les vers cpii savent contenter, 
Et, mignon des Grâces, chanter 
Mon Francion (8) sus votre lyre. 



(1) Retourner au ciel. 

(2) Michel de L'Hôpital, qui était très savant dans les langues 
grecque et latine. 

(3) Alors. 
(4J En ordre. 

(5) Ronsard invoque les Muses. 

(6) Désir. 

(7) Hymne. 

(8) Le héros de la Franciade, que Ronsard rêve déjà d'écrire. 



82 =^^^ RONSARD. — ClIAP. III 



Aini^IrojiJic. Elles, tranchant les ondes bleue?, 
Vinrent du fond des flots chenus, 
Ainsi que neuf petites nues, 
Parmi les peuples inconnus ; 
Puis, dardant leurs flammes subtiles, 
Du premier coup ont agité 
Le cœur prophète des sibylles 
Epoint (1) de leur divinité ; 
Si bien que leur langue couiblée 
D'un son douteusement obscur, 
Chantait aux hommes le futur 
D'une bouche toute troublée (2). 

Epode. Après, par tout l'univers 
Les réponses prophétiques 
De tant d'oracles antiques 
Furent dites par les vers ; 
En vers se firent les lois. 
Et les amitiés des rois 
Par les vers furent acquises ; 
Par les vers on fit armer 
Les cœurs, poui' les animer 
Aux vertueuses emprises {?>). 

Strophe XV II. Au cri de leiu-s saintes paroles 
S3 réveillèrent les devins. 
Et, disciples de leurs écoles. 
Vinrent les poètes divins : 
Divins, d'autant que la nature 
Sans art lihreiuent exprimaient. 
Sans art, leur naïve écriture 
Par la fureur ils animaient. 
Eumolpe vint, Musée, Orphée, 
L'Ascrean (4), Line, et cestuy-là (5) 
Qui si divinement parla. 
Dressant à la Grèce un trophée. 



(1) Aiguillonné. 

(2) Troublée de fureur poétique. 

(3) Entreprises. 

(4) Hésiode. 

(5) Ilonière, 



ODKS PINDAIlloUIîlS = 83 



Antidroiàc. Eux, piqués do la tlouce rage 

Dont ces filles les tommentaicrit, 

D'un deiuDiiiacle (1) courage 

Les secrets des dieux racontaient ; 

Si que (2), paissant par les campagnes, 

Les troupeaux dans les champs herbeux. 

Les démons et les sœurs compagnes 

La nuit s'apparaissaient à eux (3) ; 

Et loin sus les eaux solitaires, 

Carolant (4) en rond par les prés, 

Les promouvaient prêtrçs sacrés 

De leurs saints orgieux mystères. 

Ejwde. Après ces poètes saints, 
Avec une foule grande 
Arriva la jeune bande 
D'autres poètes humains 
Dégénérant des premiers : 
Tomme venus les derniers, 
l'ar un art mélancolique 
Trahirent avec grand soin 
Les vers éloignés bien loin 
De la sainte ardeur antique. 



Strophe XV 111. L'un sonna l'horreur de la guerre 
Qu'à Thèbes Adraste conduit, 
L'autre, comme on tranche la terre, 
L'autre les flambeaux de la nuit ; 
L'un (5) sm' la flûte départie 
En sept tuyaux siciliens 
Chanta les laœufs ; l'autre en Scytliie (6) 
Fit voguer les Thessaliens ; 
L'un fit Cassandre (7) furieuse, 
L'un (8) au ciel poussa les débas 

(1) Démoniaque. 

(2) Si bien que. 

(3) Leur apparaissaient. 

(4) Dansant. 

(5) ^niéocrite. 

(6) Apollonius de Rhodes. 

(7) Lycophron. 

(8) Allusion aux poètes tragiques. 



84 =^ RONSARD. — CIIAP. III 



Des rois chétifs, raiitre (1) plus bas 
Traîna la chose plus joyeuse. 

AïiHstrophp. Par le fil d'une longue espace (2), 
Après ces poètes humains 
Les Muses soufflèrent leur <^râcc 
Dessus les prophètes romains ; 
Non pas connue tut la première 
Ou comme la seconde était, 
Mais, connue toute la dernière, 
Plus lentement les agitait, 
lùix, toutefois, |)iiu.'ant la lyre, 
Si bien s'assouplirent les dois, 
Qu'encor le fredon de leur vois, 
Passe (H) rhonneur (4) de leur emjtire. 

Epode. Tandis (5) 1' l<;'n()i;uice aima 
J/aveuslf fureur des princes, 
Kt les peu])leuses ((5) pi-oviiu-es 
Conlre les So'urs (7) anima. 
.I;'i rhoi-]'eur les enserrait 
Mais phitôt les enferrail. 
Quand les Muses détournées. 
Voyant du fer la rayeur (8), 
Haletantes de frayeiu' 
Dans le ciel sont retouinées. 

Hlfophe XIX. Auprès du tiône de leur ])ère 
T(uit à l'eiitour se vont asseoir. 
Chantant avec Phébus leur frère 
Du grand Jupiter le pouvoir. 
] ^es dieux ne faisaient rien sans elles, 
Ou soit ([u'ils voulussent aller 



(1) Alhisioii aux poètes comiques. 

(2) Espace était souvent féminin. 

(3) Dépasse. 

(4) Gloire. 

(5) Cepend;m<i 
(()) Populeuses^ 

(7) Les Muses. 

(8) L'éclat. 



= UDliS IMNDAHIOUKS -- 85 

A qii('l(|nos iiocos soloiinolles, 
On soit qu'ils voulussent ballff fl). 
Mais sitôt (juarrivii le terme 
<,>ui les hâtait de refouiiier 
Au monde |)t»ur y séjouinei'. 
Diiii pjis étei'iiellemeiit terme : 

Anfistrophe. Adoiic (2) .Ju[)iter se dévale (3) 
De sou troue, et, grave, conduit 
Gravement ses pas en la salle 
Des Parques, filles de la Nuit. 
Leu.r roquet (4) pendait jusqu'aux hanches, 
Et un dodonien fueillard (5) 
Faisait ombrage aux tresses blanches 
De leur chef tristement \ieillard ; 
Elles, ceintes sous les mamelles, 
Filaient assises en un rond 
Sur trois carreaux, ayant le front 
Renfrogné de grosses prunelles. 

Epode. Leur peson (6). se hérissait 
D'un fer étoile de rouille ; 
Au flanc pendait leur quenouille, 
Qui d'airain se raidissait. 
Au milieu d'elles était 
Un coffre où le Temps mettait 
Les fuseaux de leurs journées, 
De courts, de grands, d'allongés. 
De gros et de bien dougés (7), 
Comme il plaît aux Destinées. 

Slynplip XX. Ces trois soeurs à l'œuvi'e ententives (S) 
Marmottaient un charme (9) fatal, 

(1) Danser. 

(2) Alors. 

(3) Descend. 

(4) Bobine. 

(5) Rameau de chêne. 

(6) Morceau de plomb qui. mis an bout du fuseau, an'ête la des- 
cente du fil. 

(7) Fins. 

(8) Absorbées dans leur travail. 

(9) Incantation, 



80 ^=^ RONSARD, — CIIAP. III — 

Tortillant les filasses vives (1) 

Du corps futur de T/Hôpital : 

("iotlion (2) qui le filet replie, 

Ces deux vers mâcha par neuf fois : 

Il Je retors la plus l)elle vie 

Qu'onques (3) retordirent mes doit,4s. » 

Mais, sitôt qu'elle fut tirée 

A l'entonr du fuseau humain. 

Le Destin la mit en la main 

Du fils de Saturne et de Rhée. 

Antifttrophe. Lui, tout s;aillard, prit une masse 
De terre, et, devant tous les dieux, 
Imprima dedans une face, 
Un corps, deux jambes et deux yeux. 
Deux bras, deux flancs, une poitrine, 
Et achevant de l'imprimer, 
Souffla de sa bouche divine 
Un vif esprit pour l'animer : 
Lui donnant encor davantage 
Cent mille vertus, appela 
Les neuf FiUes qui, (,'à et là. 
Entournaient (4) la nouveUe image. 

Epode. (c Ore (5) vous ne craindrez pas. 
Sures sous telle conduite, 
Prendre de rechef la fuite 
Pour redescendre là-lias (6), 
Suivez donc ce guide ici : 
("est celui, filles, au^ssi. 
De qui la docte assurance 
Franches de peur vous fera, 
Et celui (|ui défera 
Les soldats de Fionorance. » 



(1) Vivantes. 

(2) L'une des Parques. 

(3) .Tamais. 

(4) Entouraient. 

(5) Désonnais. 
(G) Sur la terre. 



CHAPITRE IV 

ENCORE LES ABUS DE LA THEORIE 
LES AMOURS DE CASSAîs'DRE 



La cour n'était pas seule à témoigner de Thostilité. Dans 
les rijDOstes à la Défense qui parurent au cours de 1550, 
dans le Quintil Horatian de Aneau, dans la Réponse aux 
furieuses attaques de Louis Meigret, par Des Autels, les 
champions de la tradition nationale tournaient en déri- 
sion les prétentieuses affirmations de la préface des Odes. 
Surtout les ]ioètes marotiques avaient été cinglés par 
elle. Saint-Gelais, par sa situation à la cour, était en 
mesure de nuire gravement à de jeunes débutants. Tous 
les propos de cette préface étaient de nature à le froisser, 
et il ne pouvait guère, semble-t-il, ne pas prendre pour 
lui, le poète courtisan par excellence, les aménités dont 
Eonsard comblait toute la race des poètes de cour, ces 
« petits lecteurs poétastres » qui, « étant parvenus })lus par 
opinion peut-être que par raison, ne font trouver bon aux 
princes sinon ce qu'il leur ])laît, et ne pouvant souffrir 
que la clarté brûle leur ignorance, en médisant des labeurs 
(["autrui, déçoivent le naturel jugement des hommes. abusés 
par leurs mines ». Et Ronsard ajoutait que, si (rordinaire. 
ils sont chargés d'honneurs et salués de ceux qui attendent 
deux quelque faveur, ils n'en mourront pas niohis sans 
réputation. Saint-Gelais s'était vengé eu allant jnscprà 



88 RONSARD. — CHAP. IV 

dess('fvir le jeune audacieux auj)rès du roi lui-uiêino. 
Dans une Ode à Ronsard sur les envieux poètes. Du Bellay, 
cette même année, ])résentait son ami et lui-même comme 
entourés d'une foule de mécontents acharnés à les décrier ; 
il peignait la noire gent des corbeaux envieux qui 

Troublent d'un son éclatant 
Les nouveaux cygnes, qui ores 
Par la France vont rlianlnnt. 



Ses admirateurs ])Ourtant avaient sacré Ronsard le 
l^indare français. Il voulut être encore le Pétrarque fran- 
çais. L'ambition peut nous paraître singulière, non seule- 
ment parce que de Pindare à Pétrarque la distance n'est pas 
petite, mais encore, mais surtout, ])arce ([ue le tempéra- 
ment de Ronsard semble être aux antipodes du pétrar- 
quisme. Il avait du Pindare dans le sang, beaucoup de 
Pindare, mais il n'avait ])as du tout de Pétrarque : volup- 
tueux, sensuel, il souriait volontiers des afféteries pétrar- 
quistcs. il se moquait des courtisans (\\n ne savaient 
goûter qu'un petit sonnet mignardenu'ut ])étrarquisé. 
Quand, dans ma jeunesse, a-t-il déclaré lui même, je lisais : 

Du Morentin les lamentables vois, 
('onune incrédule alors je ne pouvois 
En le moquant nie contenir de rire. 

Il n'importe : à l'heure où nous sonmies, Ronsard 
est un ])oète de volonté. La théorie le mène. Donner à la 
France un beau Canzoniere à la manière de Pétrarque, 
c'est exécuter un des premiers articles de son programme 
et pour l'écrire, ce Canzoniere, il se conformera encore à 
., ses doctrines. La vogue semble être ])récisément aux son- 
; nets italiens et à l'amour pétrarcpiiste (jue les poètes lyon- 
nais ont mis à la nK)de. La cour et ses envieux seront 
sans doute moins déroutés par Pétrarque (jue ])ar Pin- 
daic. fCn pétrar(|uisant, il peut es])érer ([ue, sans faire de 
concessions au public et sans renoiu-er à sa glorieuse mis- 



LES AMOlliS DE CASSANDHE 89 

sioii. il d(''sarinora ses adversaires, et il les ralliera à ses 
hautes ambitions. 

Il pétrarquisa donc avec inla-épidité. Et il contraignit 
encore sa veine naturelle pour se mettre une fois de plus 
à l'école d'un grand maître. Il n'y réussit avec tant de bon- 
heur (pie parce rpril avait l'esprit très industrieux. 

Xous y avons gagné une œuvre où, comme dans les Odes 
de 1550. se révélaient au public ses dons magnifiques de 
poète, mais cpie dépare une imitation pédante, une œuvre 
qui fut elle aussi pour Ronsard une gymnastique excel- 
lente. 



II 



Cette fois, il ne pouvait plus trancher du novateur. 
Bien peu l'ont cru, sans doute, quand il s'est proclamé lïn- 
venteur de l'ode, mais il eût été la risée publique s'il avait 
jjrétendu donner aux Français le sonnet. 11 y avait beau 
temps que Marot et Saint-Gelais avaient composé les 
premiers sonnets français. Même le recueil de sonnets 
offerts à une dame à la manière du Canzoniere n'était })lus 
chose nouvelle, puisqu'en 1549 Du Bellay avait publié les 
cinquante sonnets de son Olive, portés dans Tédition de 
1550 au nombre de cent quinze, puiscpi'en 1549 également, 
quelques mois après Du Bellay, Pontus de Tyard avait donné 
son premier livre des Erreurs amoureuses, sui\i bientôt à'nn 
second Ibrre. 

Seulement aucun de ces recueils ne satisfaisait Ronsard. 
11 les trouvait sans doute trop froids et point assez savants. 
11 espéra faire mieux que Du Bellay et que Tyard, et il 
eut raison d'avoir confiance en ses propres forces. 



90 RONSARD. — CHAP. IV 



Jll 



Il avait sa Laiire, lui aussi. Et sa Laure n'était ])as un vain 
l'êve comme la Méline de son ami Baïf, comme tant d'autres 
maîtresses de poètes en ce temps-là, peut-être même 
comme TOlive de Du Bellay. C'était une belle jeune fille, 
de noble lignage, avec un nom de magicienne. Elle était 
trop grande dame pour qu'il pût songer à l'aimer à la 
manière dont il aimait sa Jeanne ou sa Marguerite ; elle 
était digne d'être l'objet d'un culte très savant, très res- 
]jectueux, capable de comprendre et d'apprécier des madri- 
gaux aux sentiments fort compliqués et aux allusions fort 
érudites, bien faite pour cette somptueuse parade de l'amour 
qu'était le pétrarquisme dans la pensée de son grand 
prêtre Ronsard. 

Il l'avait rencontrée quelques années auparavant, dans 
une fête, à Elois, lorsque, en qualité d'écuyer du dauphin, 
il accompagnait la cour dans ses voyages. C'était le 21 a^Til 
1545, et cette date lui était restée profondément gravée 
dans la mémoire. Il l'avait distinguée dans un tour))illon 
rieur de belles filles richement parées. Il avait vingt ans 
alors, elle n'en avait que treize. Comme Laure elle n'était 
qu'une enfant. Ronsard <( n'eut », nous dit son biographe, 
« moyen que de la voir, de l'aimer et de la laisser à même 
instant ». Dès le surlendemain la cour quittait Blois. Il sa- 
vait qu'elle était la fille d'un châtelain des environs, riche 
banquier italien de la grande famille des Salviati, et qu'elle 
s'appelait Cassandre. L'élève de Daurat s'était épris de 
suite de ce beau nom qui éveillait dans sa pensée tant 
de souvenirs anti(jues. Il disait ])lus tard à Binet qu'il 
n'avait été amoureux que du nom de sa maîtresse. Et il 
avait regagné l'école emjjortant, pom' peupler ses rêveries, 
une radieuse image et un vocable enchanté. 

Jamais, sans doute, il ne songea sérieusement à l'épouser. 



é 



LES AMOriîS UE CASSANDUE 91 

Il était pout-êtrc trop petit personnage, et pnis il eût fallu 
renoncer au bénéfice de sa tonsure. S'il eut queUpie illusion, 
d'ailleurs, elle fut de courte durée, car dix-huit mois pins 
tard, en novembre 1546, Cassandre épousait Jean de Pei- 
gney,, seigneur du Pré. Rien n'indique que le poète ait été 
jaloux de son henreux rival et il n'est pas sûr du tout qu'il 
ait fait allusion dans ses com])laintes à ce mari ravisseur. 
Peut-être la loi du genre le lui défendait-elle, puisque 
Péti-arcpie n'a jamais mentionné le mari de Laure, mais 
probablement anssi son amour n'occupait que sa seule 
imagination, et, tout en la sachant dans les bras d'un 
autre, il continuait sans trouble, dans les longues soirées 
de Coqueret, à parer sa maîtresse de toutes les grâces et 
de toutes les beautés féminines qui hantaient ses rêves 
d'adolescent. 

Toujours est-il que. dans les Odes, il a chanté Cassandre 
sans ivresse, en artiste très maître de lui-même, non en 
amant. Peut-être avait-il, dès avant le temps où il les 
achevait, composé en son honneur des sonnets qu'il gar- 
dait dans ses cartons, cela même paraît très vraisemblable ; 
mais c'est alors surtout, vers 1549, qu'il se mit résolument 
à en écrire en vue de réunir sa gerbe à lui. Au mois de sep- 
tembre 1552, lors de la publication de la première édi- 
tion, elle comptait cent quatre-vingt-trois sonnets, et elle 
s'enrichit de trente-neuf sonnets nouveaux dans la seconde 
édition qui date du printemps de 1553. Ronsard avait 
revu Cassandre. Son imagination avait reçu de leur rencontre 
une nouvelle secousse, mais il est douteux que son amour 
ait pour cela changé de nature. Jamais, sans doute, cet 
amour n'a été profondément douloureux ou grisant. Son 
cerveau de rusé littérateur put vacpier d'autant plus libre- 
ment au travail d'adaptation, d'imitation, de contamina- 
tion dont il attendait la doire. 



92 RONSARD. — CHAP. IV 



IV 



Il jouait sur le nom de Cassandre à la manière de Pé- 
trarque sur celui de Laure. Ce nom ne lui était-il pas devenu 
plus cher encore depuis qu'il avait résolu d'écrire la Fran- 
QÎade où un rôle important était réservé à la prophétesse 
qui devait révéler les destinées des Francs? On disait même 
autour de lui (tant on croyait peu à une passion véritable) 
que sa Cassandre n'était qu'un symbole, par lequel « il 
représentait mystiquement l'envie qu'il avait de chanter 
l'origine de nos rois... sujet dont il était dès lors épris ». 
Il jouait même sur le nom du mari. 

Tant de plaisir ne lui donne qu'un pré 
Où sans espoir ses espérances paissent, 

disait-il de lui-même. 

D'après Pétrarque, il détaillait les beautés physiques de 
l'aimée, les yeux, les lèvres de rose, les mains d'ivoire, les 
doigts de perles, dorant par habitude ses cheveux qui pro- 
bablement étaient bruns. Il détaillait aussi ses beautés 
morales qui se confondaient avec celles de Laure : modestie, 
chasteté, haute intelligence, mélange de bienveillanc(^ 
pleine de mansuétude et de résistance opiniâtre, mélange 
aussi de commisération et de rigueur. Ses soupirs faisaient 
écho à ceux du poète de Noies, et ses langueurs, ses pâleurs, 
ses fièvres, ses insomnies, ses larmes ne différaient guère 
des langueurs, des pâleurs, des fièvres, des insomnies, des 
larmes que Laure, deux siècles plus tôt, avait inspirées. Il 
détaillait com])laisamment le même bienheureux* martyre. 

Surtout il demandait au Canzoniere et aux nombreux 
recueils qui en étaient sortis tout l'arsenal de leurs images, 
de leurs métaphores, de leurs hyperboles, de leurs anti- 
thèses, de leurs jeux d'esprit. Les yeux de Cassandre Sal- 



LES AMOURS l)K C A SS A i\ i) i{ K 93 

\iati devenaient des astres qui guidaient la nef du malheu- 
reux amant ; ils étaient encore des soleils dont les rayons 
brûlaient son pauvre cœur ; ils éclairaient la France entière ; 
parfois même ils faisaient pâlir et se cacher de dépit le 
grand soleil de Dieu ; comme lui encore ils avaient le pouvoir 
de seréner la tempête ; ils décochaient des traits à la manière 
du petit dieu Amour ; c'est en eux que Cupidon faisait son 
nid d'où il transi)erçait sans pitié le cœur du malheureux 
amant. Le poète se nourrissait à hi fois de miel et d'alj- 
sinthe ; en même temps il était torturé par la chaleur et par 
le froid ; il était brûlé par ce dur glaçon qu'était le cœur de 
sa maîtresse. 

Et parfois, glissant sur cette pente, Ronsard en vient 
à se complane dans des subtilités comme celle-ci, qui est 
digne des plus raffinés poètes du (piattrocento (1) : 

Je parangoniie (2) à vos yeux ce cristal, 
Qui va mirer le meurtrier (3) de mon âme : 
Vive par Faii- il éclate (4) une flamme, 
Vos yeux un feu qui m'est saint et fatal. 

Heureux miroir ! tout ainsi que mon mal 
Vient de trop voir la beauté qui m'enflamme : 
Connue je fais, de trop mirer ma dame, 
Tu languiras d'un sentiment (5) égal. 

Kt toutefois, envieux, je t'admire. 
D'aller mirer le miroir où se mire 
Tout l'univers en ses yeux, remiré. 

Va donc, miroir et sage prends bien garde 
Qu'en le mirant ainsi que moi ne t'arde (6) 
Pour avoir trop ses beaux yeux admiré. 

(1) Bl;. 1, Lxxv ; t. l^■^ p. 44. Je donne le texte de 1578. En 1584, 
Ronsard a rougi de ces subtilités, et il a profondément modifié son 
sonnet. 

(2) Compare. 

(3) Le mot comptait alois pour deux syllabes. 
( 4 ) Fait éclater. 

(5) iSorte de consomption. 
(G) Liûle. 



94 RONSARD. — CHAP. IV 



V 



En même temps qu'aux gentillesses pétrarquistes, Ron- 
sard faisait la chasse aux gentillesses mythologiques dont 
la séduction n'était pas moindre. Cassandre était la prophé- 
tesse trop véridique dont les lèvres révélaient au poète 
sa mort prochaine, tandis que ses yeux lui promettaient 
le bonheur. Ces yeux trompeurs étaient bien de la race 
de Laomédon, le trompeur aïeul de Cassandre qui fut si 
rudement châtié de ses fom'beries. j\"ouvelle Pandore, tous 
les dieux avaient contribué à la former : elle tenait d'Apol- 
lon ses yeux aux rayons brûlants, son chant mélodieux, son 
art de la divination ; Mars lui a donné sa cruauté, Vénus 
son sourire, Diane sa beauté ; Pitlion, déesse de la per- 
suasion, sa voix enchanteresse ; l'Aurore, ses doigts et ses 
cheveux, Cupidon son arc, Thétis ses pieds, Clio sa gloire, 
Pallas sa prudence. Le poète, lui, est ce Corèbe insensé 
auquel son amour pour Cassandre coûta la vie sous les 
nuirs d'Ilion ; il ressemble encore à Phébus se lamentant 
pour des douleurs d'amour sur les rives du Xanthe ; il 
voudrait être Jupiter pour tomber en pluie d'or sur le 
giron de sa bien-aimée ; comme un Prométhée il est attaché 
« au roc de sa rigueur cruelle », bien que son crime à lui 
ne soit pas d'avoir dérobé l'étincelle de ses yeux divins, 
mais seulement d'avoh" osé les aimer. Et trop souvent 
la métaphore mythologique se prolonge, s'étire, se ramifie, 
laborieuse, mais si savoureuse pour une oreille d'érudit. 
Sur son rocher le nouveau Prométhée reçoit incessamment 
la visite non d'un aigle, mais d'un <( soin » dont la griffe plonge 
dans son cœur et fouille éternellement sa plaie éternelle. 
Et pourtant, il ne peut pas, lui, espérer le secours de 
l'Hercule qui, après de longues tortures, saurait le déli- 
vrer : la grâce de sa dame, qui ne viendra ])as même arracher 
le moindi'e des mille clous d'aimant dont il est transpercé. 



LES A.MOLIKS DE CASSAMlKK 9ri 



VI 



N'oublions ])as quo ces élég'anees si fanées aujourd'hui 
avaient quekiue aii- de poésie au teni])s de la grande vogue 
du pétrarciuisme en France et du réveil de la culture 
ancienne. Au reste, si, en mythologie érudite, Ronsard ne 
le cède à personne, il est juste de reconnaître qu'il sait 
éviter en général les subtilités quintessenciées, dans les- 
quelles tombaient trop souvent les imitateurs d'imita- 
teurs de Pétrarque. Chez lui, des niaiseries du genre de 
celle que nous lisions tout à l'heure ne se rencontrent que 
très accidentellement. Elles sont courantes chez d'autres. 
Otte réserve devient un grand mérite pour qui le com- 
pare à Maurice Scève ou à Pontus de Tyard. C'est qu'il 
a su choisir ses modèles, négliger les Strambottistes du 
Quattrocento, les Tebaldeo,les Seraphino dall'Aquila, il est 
allé à Pétrarque et à l'artiste de goût qui au seizième siècle 
avait renouvelé le pétrarquisme et qui depuis dix ans 
jouissait en France d'une faveur si considérable. Il est vrai 
que dans son Olive Du Bellay avait préparé cette réaction 
et ouvert la route à son ami, mais Du Bellay s'était con- 
tenté de suivre les imitateurs de Bembo, poètes obscurs 
et de mérite inégal ; Ronsard est allé à Bembo et, par delà 
Bembo, à Pétrarque lui-même (1). 

Plus encore que par ce mérite de goût, les Amours et 
Ronsard se recommandaient par un souci scrupuleux de 
l'art tout à fait rare alors et par une originalité relative. 

On peut contester les innovations de versification et 
de métrique que ce recueil a contribué à fake triompher. 
Il a soumis le sonnet à la règle de l'alternance des rimes 
masculines et féminines, et à la règle d'après laquelle dans 

(1) Pour tout ceci je renvoie à l'excellente étude de M. Vianey 
sur Le Pétrarquifimc en France. 



06 RONSARD. — CHAP. IV 

les tercets les riines doivent présenter Tune des deux dis- 
positions : CCD, EED, ou (VI) ^ EDE, à l'exclusion de 
toutes celles qui d'Italie avaient essayé de passer en France. 
On sait ({ue durant toute la ])ériode classique seuls furent 
considérés comme sonnets réguliers ceux qui se conformaient 
à l'un de ces deux types, types qui remontent à Marot 
et à Saint-Gelais, mais dont le succès n'a été assuré que par 
l'autorité de Ronsard. On s'accorde à regretter que, par 
cette seconde loi, Ronsard ait comprimé à l'excès la liberté , 
des sonnettistes et les ait privés des effets que pouvaient 
ménager les dispositions de rimes rejetées par lui, et, pour 
ma part, je regretterais bien en outre la contrainte de la 
])remièi'e loi, qui était bonne en son ])rincipe i)uisqu'elle 
introduisait un élément de variété, mais qui bientôt est 
devenue trop absolue. Quoi qu'on en juge, elles prouvent 
l'une et l'autre jusqu'où Ronsard poussait le respect de 
son art, et qu'il n'était pas homme à reculer devant les 
difficultés de métier. 

Mais on louera sans réserve son style, ])our les rares 
mérites qu'il doit aux mêmes scrupules : rareté des chevilles, 
propriété constante des termes, parfaite structure et aisance 
de la phrase, harmonie délicate du vers. On admhera 
surtout le beau mouvement de ceilaines phrases j)oétiques, 
qui, d'une marche égale et sûre, .enveloppent dans l'ex- 
pression d'une seide idée ou d'une image unique huit vers 
ou onze vers, souvent même le sonnet tout entier. Par la 
qualité du style, les Amours de Cassandre étaient à cent 
coudées au-dessus, je ne dis pas seulement des Erreurs 
amoureuses, mais même de VOlive, qui pourtant était 
l'œuvre d'un véritable artiste. 

Et puis, non seulement dans les Erreurs amoureuses où,* 
si rien n'était traduit, tout portait la marque du déjà vu, 
mais même dans VOlive presque tout était emprunté. 
Soixante-quinze sonnets sur cent quinze étaient des tra- 
ductions, des traductions libres quelquefois, mais enfin 
moins que des imitations. Chez Ronsard, quarante sonnets 
seulement sur cent quatre-vingt-trois devaient leur inspi- 
ration à des modèles italiens. Et encore ces chiffres 



LES AMOdllS l)K CASSANIMIE 97 

cxprinieiit-Us très mal la (lilTèrciicc des deux maiiièiTS. 
Chez Du Bellay, le plus souvent un emprunt est textuel 
ou |)resque textuel, et il y ;i dans VOJive de noinhi'eux 
sonnets où rien n'est de lui. Ronsard, au contraire, couiuu' 
M. Vianey Ta si bien mis en lumière, demande à son modèle 
un thème, un mot i)0ur eommeneer, un trait final, la chi- 
(picnaude (pii ébranlera sa sensibilité; ])uis il vole de ses 
propres ailes, tout le développement lui appartient, et 
neuf fois sur dix c'est le dévelop])ement qui donne au son-j 
net tout son prix. Un fait caractéristicfue rend sensible la 
distance qui les sépare : Du Bellay a caché soigneusement 
ses sources italiennes, il a menti effrontément pour les dis- 
simuler ; lionsard a permis à son commentateur Muret de 
publier les siennes. L'un avait tout à ])erdre à ce que la 
vérité fût connue, et l'autre à peu près rien ; on pour- 
rait ])resque jjrétendre quïl avait quelque chose à gag;nei', 
tant il a parfois d'avantage sur son modèle, et sur un mo- 
dèle toujours de grand renom. 

C'est que, dans le génie de Ronsard, l'amour avait exercé 
son bon labour, non pas un amour mignardement pétrar- 
quisé, mais l'amour véritable. Il en avait goûté toutes les 
formes, et si je crois que Cassandre n'avait en de lui ([u'un 
amour d'imagination, d'autres avaient éveillé dans son 
cœur et dans ses veines des passions plus fougueuses. Les 
souvenirs de sentiments vrais lui remontaient au cerveau 
quand il écrivait à sa déesse de parade. Souvent, au milieu 
d'une mosaïque, une expression \'igoureuse ou neuve ré- 
sonne avec un accent" de profonde sincérité. C'est un sanglot 
ou plus souvent un cri de joie qui lui échappe. Au milieu 
de ces pensées nobles, de ces sentiments guindés auxquels 
il s'efforce, quelquefois la crudité d'un mot, la brutalité 
d'un désh' éclate et révèle que l'homme de chair et d'os 
est toujours là, avec ses nerfs, avec sa sensibilité frérnissante, 
derrière l'auteur qui s'exerce à un petit jeu de tête auquel 
l'autre n'est pas intéressé. Malgré lui, Ronsard fait par 
instant en quelque sorte irruption dans son œuvi-e. Il 
brise les cadres qu'il s'était tracés à lui-même. D'ailleurs 
il s'en faut que ces sonnets soient tous pour Cassandre. 



98 RONSARD. — CIIAP. IV 

Auprès de la maîtresse principale, d'autres maîtresses 
sont chantées, qu'il ne s'est pas contenté d'aimer en ima- 
gination : telles sont cette Marguerite et cette Jeanne 
impitoyable que j'ai déjà mentionnées, Madeleine, Rose, 
d'autres encore, dont la frêle silhouette passe devant 
nos yeux et qui ne sont pas nommées. Dans son bou- 
quet, Cassandre trouvait des billets qui ne lui étaient 
pas du tout destinés et dont quelques-uns ont pu la faire 
rougir, je ne dis pas de dépit, mais de honte. Ces mœurs 
nous paraissent à nous, hommes du vingtième siècle, 
vraiment bien étranges. Ne cherchons pas à faire la part 
de chaque maîtresse, nous n'y parviendrions pas. Retenons 
seulement qu'il y a là, dans le tempérament très amou- 
reux de Ronsard, tout à fait incapable de se contenter d'une 
passion platonique, le secret de la fougue, de l'abondance, 
de la variété de ton avec lesquelles il a chanté l'amour, 
même l'amour pétrarquiste. Dès 1552, il lui dut de se 
placer d'emblée à la tête des aonnettistes français. Il lui 
devra bien davantage plus tard, quand il aura cessé de 
contraindre son génie et de le soumettre aux caprices de la 
mode. 

Les trois premiers sonnets cités montreront au lecteur 
à quels excès l'imitation de Pétrarque et le goût de la 
mythologie conduisent parfois Ronsard. Ils sont choisis 
parmi les premiers du livre, et il serait facile d'en donner 
un grand nombre de même ton. 



S., 



LES AMOURS DE CASSANDRE 

(1532) 



I 



Nature (1) ornant l'at^sandro (|ui devait 
De sa douceur forcer les plus l'ehelles, 
La composa de cent beautés nouvelles 
Que dès (2) mille ans en épargne elle avait. 

De tous les biens qu'amour au ciel couvait 
Comme un trésor chèrement sous ses ailes, 
Elle cnricliit les grâces immortelles 
De son bel œil, qui les dieux émouvait. 

Du ciel à peine elle était descendue 
Quand je la vis, quand mon âme éperdue 
En de\ant folle et d'un si poignant trait 

Amour coula ses beautés en mes veines, 
Qu'autres plaisirs je ne sens que mes peines, 
Ni autre bien qu'adorer son portrait. 



(1) BL, I, II ; t. 1", p. 2. 

(2) Depuis. 



100 ^= r. ON SA RI). — cil A p. IV 



TI 



Je (1 ) ne suis point, ma o-uerrière Cassandre, 
î\'i Myrmidon (2), ni Dolope soiidart (3), 
Ni cet Archer (4), dont riioniicide dard 
Tua ton frère et mit ta ville en cendre. 

Un camp armé pour esclave te rendre 
Du ]jort d'Aulide en ma faveur ne ])art, 
Et tu ne vois au pied de ton rempart 
Pour t"enlever mille barques descendre. 

Hélas ! je suis ce Corèbe (5) insensé, 

Dont le canir vit mortellement blessé, • ■ 

]\^on de la niaiii du Grégois (6) Pénelée : 

Mais de cent traits qu'un arclierot (7) vain(pi('ur 
Par une voie en mes yeux recelée, 
Sans y penser (8) me tira dans le cœur. 



III 

.le (9) paraii^onne au soleil ([ue j'adore 
L'autre solc'l. ('es1ui-l;"i (iO) de ses yeux 

(1) El.. 1. IV ; t. l"'-, p. ;J. 

(2) Les Myrraidons et les Dolopes étaient deux peuplades grec([ut's 
({ui participèrent à l'expédition contre Troie. 

(3) Soldat. 

(4j Philoctète, (jui tua Paris, le frère de Cassandre, et qui avait en 
sa possession les flèches d'PIercule, sans lesquelles Troie ne pouvait 
être détruite. 

(5) Jeune Phrygien (}ui, épris de Cassandre, s"arma pour défeiulic 
Troie, et fut tué par le Grec Pénelée. 

(6) Grec. 

(7) Le petit archer ("upidon. 

(8) Sans y penser : sans que j'y pense. 

(0) Bl., I, v ; t. P"". p. 4. Paraugonne : compare. 
(10) Xous dirions aujourd'hui cclui-«. 



= LES AMOUUS DE CASSA. M) Il K = dO' 

Enliistre (1), ciinainmc, onlmiiine les ciciix, 
Fit cestiii-f'i (2). notre France déenic. 

Tous les présents du coffre de Pandore, 
Les élénu'Tits, les astres et les dieux, 
Et tout cela que nature a de mieux, 
Ont enilielli le sujet que j'honore. 

Ha trop heureux, si le crue! destin 
N'eût emmuré d'un rempart aimantin ()')) 
Si chaste cœur dessous si belle face : 

Et si mon cœur de mon sein arraché 
Ne m'eût trahi, pour se voir attaché 
De clous de feu sur le fi"oid de sa glace ! 



IV 



Lorscjue (4) mon œil pour t'œillader s'amuse, 
Le tien habile à ses traits descocher. 
Par sa vertu m'empierre en un rocher 
Comme au regard d'une horrible Méduse : 

Si d'art subtil en te servant je n'use 
L'outil des sœurs pour ta gloire ébaucher. 
Qu'un seul Tuscan est digne de toucher. 
Ta cruauté soi-même s'en accuse. 

Las, qu'ai-je dit? dans un roc emmuré. 

En te blâmant je ne «uis assuré, 

Tant j'ai grand'jieur des flammes de ton ire, 

Et que mon chef par le feu de tes yeux 
Soit diffamé, conmie les monts d'Épire 
Sont diffamés par la foudre des cieux. 



(1) Éclaire. 

(2) Celui-là, Cassandre. 

(3) D'aimant, de pierre très dure. 

(4) BL. I, ^^II ; t. ^^ p. 6. 



i02 == RONSARD. — CTIAP. IV 



V 



I.c (1) plus touffu d'un solitaire bois, 
Le plus aigu d'une roche sauvaoe, 
Le plus désert d'un séparé rivage, 
Et la frayeur des antres les plus cois, 

Soulagent tant mes soupirs et ma voix. 
Qu'au seul écart d'un plus secret ombrage 
Je sens guérir cette amoureuse rage, 
Qui me raffole au plus vert de mes mois. 

Là renversé dessus la terre dure. 
Hors de mon sein je tire une peinture, 
De tous mes maux le seul allégement ; 

Dont les beautés par Denisot encloses. 
Me font sentir mille métamorphoses 
Tout en un coup d'un regard seulement. 



VI 



J'espère (2) et crains, je me tais et supplie. 
Or je suis glace et ores un feu chaud, 
J'admire tout et de rien ne me chaut. 
Je me délace et puis je me relie. * 

Rien ne me plaît sinon ce cjui m'ennuie : 
Je suis vaillant et le cœur me défaut. 
J'ai l'espoir bas, j'ai le courage haut. 
Je doute amour et si je le défie. 

Plus je me pique et plus je suis rétif. 
J'aime être libre, et veux être captif. 
Tout je désire, et si n'ai qu'une envie. 

(Ij Bl., I, ix;t. l",p. a 
(2) nid., XII ; t. I", p. 8. 



LKS AMOUKS DE C ASS A N I) IIL: = 103 



Un Proniéthce on passions je suis : 
J'ose, je veux, je m'efforce, et ne i)uis, 
Tant d'un (il noir la Paicjue ourdit ma vie. 



VII 

Une (1) beauté de (juinze ans enfantine, 
Un or frisé de maint crêpe (2) annelet (3), 
Un front de rose, un teint damoiselet. 
Un ris qui l'âme aux astres achemine : 

Une vertu de telle beauté digne. 
Un col (4) de neige, une gorge de lait. 
Un cœur jà mûr en un sein verdelet (5) 
En dame humaine une beauté divine : 

Un œil puissant (6) de faire jours les nuits, 

Une main douce à forcer les ennuis. 

Qui tient ma vie en ses doigts enfermée ; 

Avec un chant découpé doucement, 

Or' d'un souris, or' d'un gémissement : 

De tels sorciers ma raison fut charmée (7). 



VIII 

Je (8) voudrais bien richement jaunissant 
En pluie d'or (9) goutte à goutte descendre 
Dans le giron de ma belle Cassandre, 
Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant. 

(1) BL, L XVIII ; t. I", p. 12. 

(2) Bouclé. 

(3) Petit anneau. 

(4) Cou. 

(5) Encore tendre. 

(6) Capable. 

(7) Captivée pur leur puissance niagitiue. 

(8) BL, I, XX ; t. fw, p. 13. 

(9) Allusion à la fable d'après laquelle Jupiter se transforma eu 
phiie d'or, pour pénétrer auprès de Danès. 



10-4 = UONSAIID. — CHAP. IV 



/ 



Puis je voudrais en taureau blanchissant (1) 
Me transformer pour sur mon dos la prendi'e 
Quand en avril par Therbe la plus tendre 
Elle va fleur mille fleurs ravissant. 

Je voudrais bien, pour alléger ma peine, 
Etre un Narcisse et elle une fontaine. 
Pour m'y plonger tme nuit à séjour (2) : 

Et si (3) voudrais que cette nuit encore 
Fût éternelle, et que jamais l'Aurore 
Pour m'éveiller ne rallumât le jour. 



IX 



Pour (4) la douleur qu'amour veut que je sente, 
Ainsi (jue moi Phœbus tu lamentais. 
Quand amoureux et banni tu cliantais 
Près d'Ilion sur les rives de Xanthe (5). 

Pinçant en vain ta lyre blandissante (G), 
Fleuves et fleurs et Ijois tu enchantais (7), 
Non la beauté qu'en l'âme tu sentais. 
Qui te navrait (8) d'une plaie aigrissante. 

Là de ton teint tu pâlissais les fleurs, 

LA les ruisseaux s'augmentaient de tes pleurs, 

Là tu \'ivais d'une espérance vaine. 



(1) Pour enlever Europe, Jupiter se transforma en taureau 
blanc. 

(2) A séjour : à loisir. 

(3) Encore. 

(4) Bl., I, xxxvi ; t. l' ^ p. 22. 

(5) Le Xanthe ou le Scamandre est un fleuve voisin d'Ilion, c'(!st- 
à-rtire de Troie. Sur ses rives, Phébus ou Apollon chantait son amour 
pour Cassandre, la fille de Priam. 

(6) Caressante. 

(7) Le sens du mot est ici très fort. 

(8) Blessait. 



LES AMOURS DE CASSANDKE = lOo 



l*our iiinno ikhii. Amour mo fait douloir 
Près de \'oiulniiie au rivago du Loir, 
Comme un Pliénix renaissant de ma peine. 



Quand ( 1 ) au matin ma déesse s'habille , 
D'un riclie or (2) crêpe (3) ombrageant ses talons, 
Et les filets de ses beaux cheveux blonds 
En cent façons en onde (4) et entortille : 

Je l'accompare à récumière fille (5) 

Qui or' peignant (6) les siens lirunement longs, 

Or' les frisant en mille crêpillons. 

Passait la mer portée en sa coquille. 

De fenune humaine encore ne sont pas 
Son ris, son front, ses gestes ne ses pas, 
Ne de ses yeux l'une et l'autre étincelle. 

Rocs, eaux, ne bois, ne logent point en eux 
Nymphe qui ait si folâtres cheveux, 
Ni Fœil si beau, ni la bouche si belle. 



XI 



Je (7) veux mourir pour tes beautés, maîtresse. 
Pour ce bel œil, qui me prit à son hain (8), 
Pour ce doux ris, pour ce baiser tout plein 
D'ambre et de musc, baiser d'une déesse. 



(1) Bl, L XLi; t. I", p. 25. 

(2) L'or de ses clieveux. 

(3) Bouclé. 

(4) Ondule. 

(5) Aphrodite ou Véiuis. lillc de l'écume de la mer. 
(G) Or'... or' : tantôt... tantôt. 

(7) BL, L xiAi: t. l'--, p. 27. 
(S) Ilanu'con. 



106 — RONSARD. — CIÏAP. IV 



Je veux mourir pour cette longue tresse, 
rour remboupoint de ce tiop chaste sein, 
Pour la rigueur de cette douce main, 
Qui tout d'un coup (1) me guérit et me blesse. 

Je veux mourir pour le brun de ce teint. 
Pour cette voix, dont le beau chant m'étreint 
Si fort le cœur, que seul il en dispose. 

Je veux. Amour, mouiùr en tes combats. 
Tuant Fardeur qu'au (2) sang je porte enclose, 
Toute une nuit au miheu de ses bras. 



XII 

Comme (3) un chevreuil, quand le printemps détruit 

Du froid hiver la poignante gelée. 

Pour mieux brouter la feuille emmiellée. 

Hors de son bois avec l'aube s'enfuit : 

Et seul, et sûr, loin de chiens et de bruit. 
Or' (4) sur un mont, or' dans une vallée, 
Or' près d'une onde à Fécart recelée. 
Libre, s'éga^^e où son pied le conduit : 

De rets ne d'arc sa liberté n'a crainte 

Sinon alors que sa vie est atteinte 

D'un trait sanglant qui le tient en langueur. 

Ainsi j'allais sans espoir (5) de dommage, 
Le jour qu'un œil sur F Avril de mon âge 
Tira d'un couj) mille traits en mon cœur. 



(1) Tout d'un coup : k la l'ois. 

(2) Dans le. 

(3) BL, I. Lix ; t. 1' -^ p. 35. 

(4) Or'... or' : tantôt... tantôt. 

(5) Attente. 



LES AMOURS DE CASSANDRE =-- 407 



XIII 

fiel (1), air et vents, plains (2) et monts découverts, 
Tertres vineux (3) et forêts verdoyantes, 
Kiva2;es tors (4) et sources ondoyantes, 
Taillés rasés et vous bocages verts ; 

Antres moussus à demi-front ouverts. 
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes. 
Vallons bossus et plages (5) blondoyantes (6), 
Et vous rochers les hôtes de mes vers : 

Puisqu'au partir, rongé de soin et d'ire (7), 
A ce bel œil adieu je n'ai su dire. 
Qui près et loin me détient en émoi, 

Je vous supplie ciel, ah", vents, monts et plaines, 
Taillis, forêts, rivages et fontaines. 
Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi. 



XIV 

Je (8) te hais, peuple, ici m'en est témoin 
Le Loir (9), Gastine, et les rives de Braye, 
Et la Xeuffaune et la verte saulaye 
Que Sabut voit alioutir à son coin. 



(1) Bl., I, Lxvi ; t. I", p. 39. 

(2) Plaines. 

(3) Qui produisent du vin. 

(4) Qui décrit des courbes. 

(5) Plaines. 

(6) Blondes de blés mûrs. 

(7) Colère. 

(8) Bl., 1. cxxiv ; t. I«^ p. 69. 

(9j Tous ces noms géographicpies nous ramènent au château de 
la Poissonnière, sur les domaines de la famille de Ronsard. Loh" et 
Braye désignent des rivières, Gâtine une forêt, la Xeuffaune un 
« bocage appartenant à la maison de l'auteur )', d'après Minet et Sabut ; 



108 == RONSARD. — CHAP. lY 



lia (|iiaiid tout seul je m"(''t;atc bien loin, 
Anudir qui i)ark' avecque moi, s'essaye 
Non de i;uérii-, mais iengret;er (1 ) ma playe (2) 
Par les déserts, ((ni ani^mentent mon soin. 

T.,à, pas à [)as, dame, je remémore 

Ton front, ta bouche et les grâces encore 

De tes beaux yeux, trop fidèles (3) archers : 

Puis figurant ta belle idole (4) feinte 

Au clair d'une eau, je sanglote une plainte, 

Qui fait gémir le plus dur des rochers. 



XV 



Que (5) n'ai-je, Amour, cette fère (6) aussi vive (7) 
Entre mes bras, qu'elle est \nve en mon cœur? 
Un seul moment guérirait ma langueur, 
Et ma douleur ferait aller à rive (8). 

Plus elle court et plus elle est fuitive 
Par le sentier d'audace et de rigueur : 
Plus je me lasse et recru de vigueui" 
Je maix'he après d'une jambe taidive. 

Au moins écoute, et ralente (9) tes pas : 

Comme veneur je ne te i)oursuis pas, 

Ou comme archei- (pii blesse à F impourvue (10), 



d'après le même ^luict, nnc - cdlliiH' fertile en bons vins dont le bas 
est tout revêtu de saules ». 

(1) Croître. 

(2) Souci, peine. 

(3) Sûrs, qui uc maii'|iiout point lo but. 
(-1) Ima2;e. 

(5) Bl., I, cLVii; t. 1'^ p. 91. 

(6) De fera, bête sauvage. 

(7) Vivante. 

(8) Faire aller à rive : supprimer. 

(9) Ralentis. 

(10) A l'improviste. 



LES AMOUKS DE CASSANDRE ^= 109 



Mais comino ami de ton amour touché 
Navrô (1) (lu coup (]u" Amour ufa dccochc, 
Forgeant ses traits des beaux rais (2) de ta vue. 



XVI 

\'oici (o) !(" bois, ([ue ma sainte Angeletto 
Sur le jjrintemps réjouit de son chant : 
Voici les Heurs où son pied va marchant, 
Quand à soi-même elle pense seulette : 

Voici la prée (4) et la rive mollette, 
(^ui |)rend vigueur de sa main la touchant (5), 
Quand pas à pas en son sein va cachant 
lie l)el émail de Therbe nouvelette. 

Ici chanter, là })leurer Je la vis, 

Ici sourire, et là je fus ravis 

De ses discours jiar lescpiels je des-vic (G) 

Ici s'asseoir, là je la vis danser : 
Sur le métiei" d'un si vague penser 
Amour ouidit les trames de ma vie. 



XVII 

(i)uand (7) le grand cril (8) dans les Jumeaux arrive (9) 
Un jour plus doux serène (10) l'univers ; 
D'épis crêtes ondoyent les champs vers, 
Et de couleurs se peinture la rive. 

( 1 ) Blessé. 
(2) Ravous. 

(8) Bl.' I, <Lix; t. I"'-. p. 92. 

(4) Le pré. 

(.0) Quand elle la touche. 

■(()) Meurs. 

(7) BL, L cxcii ; t. 1", p. 109. 

(5) Le soleil. 

(9) Au lijois dv mai. 
(lOj Rend serein. 



HO = RONSARD. — CHAP. IV 



Mais quand sa fuite obliquement tardive, 
Par le sentier qui roule de travers (1), 
Atteint l'Archer (2), un changement divers (3) 
De jour, de fleurs et de couleurs nous prive. 

Ainsi quand l'œil de ma déesse luit 
Dedans mon cœur, en mon cœur se produit 
Maint beau penser qui me donne assurance : 

Mais aussitôt que son rayon s'enfuit, 
De mes pensers fait avorter le fruit, 
Et sans mûrir (4) tranche mon espérance. 



XVIII 

De (5) ses maris, l'industrieuse lleleiiic, 
L"aiguille en main retrac-ait les combats 
Dessus sa toile : en ce point tu t'ébas 
D'ouvrer le mal duquel ma vie est pleine. 



Mais tout ainsi, maîtresse, que ta laine 
Et ton fil noir dessinent mon trépas, 
Tout au rebours pourquoi ne peins-tu pas 
De quelque vert un espoii" à ma peine? 

Mon œil ne voit sur ta gaze rangé 
Sinon du noir, sinon de l'orangé, 
Tristes témoins de ma longue souffrance. 

fier destin ! son œil ne me défait 
Tant seulement, mais tout ce qu'elle fait 
Ne me promet qu'une désespérance. 



(1) Le Zodiaque. 

(2) En novembre. 
(8) Contraire. 

(4) Sans mûrir : sans la laisser mûrir. 

(5) Bl., I, ccx; t. I". p, 118. 



CHAPITRE V 
l'épanouissement du génie lyrique 



La renommée de Ronsard était déjà grande. Tout le 
clan des érudits avait applaudi ces sonnets si savants avec 
autant d'enthousiasme que les Od^s. Beaucoup de simples 
honnêtes gens, tout en réprouvant les excès du jeune 
novateur, étaient enchantés de sa belle audace qui avait 
porté si haut les ambitions de notre poésie, de son presti- 
gieux talent aussi qui promettait tant. Il avait su s'assurer 
l'appui de quelques hauts personnages, comme la princesse 
Marguerite, sœur du roi, Michel de l'Hôpital, Jean Morel, 
d'autres encore. Mais, malgré l'imitation de Pétrarque, le 
gros de la cour, cette cour qu'il désirait avant tout ga- 
gner, lui marchandait encore ses suffrages. 

Récapitulons les griefs qu'elle avait contre lui. 

Elle lui reprochait d'abord ses prétentions ridicules, ses 
vantardises (1), ses dédains pour les poètes ses aînés. Ceux-ci, 
se sentant menacés par le nouveau venu, avaient bien soin 

(1) Il écrivait par exemple dans VOde à Daurat : 

On ne travaille point, 

Quand un disciple époint {aiguillonné) 

A vertu dès sa naissance ; 

En peu de jours il est fait 

D'apprenti maître parfait : 

J'en donne assez connaissance. 



dl2 RONSARD. — CHAP. V 

(l'entretenir Tanimosité publique eu écrivant contre lui 
des rondeaux et des dizains satiriques. Nons avons vu 
que Saint-Gelais, le ])lus inquiété peut-être jiar cet astre 
naissant parce qu'il était le mieux rente, avait usé de sou 
crédit pour tourner en dérision le jeune ]n'ésomptueux 
auprès du roi. • 

On lui repi'ochait jjIus encore ses bizarreries : ce ])inda- 
risme qui déroutait les bons lecteurs de Mai'ot, l'abus de 
rémdition mythologique qui rendait tant de ses pièces 
inintelligibles. On avait fait un proverbe à ses dépens : 
])our se moquer de quelqu'un qui se montrait affecté dans 
ses pro])os ou dans ses écrits, on disait: «il veut ])indariser)). 

Sou \'ocabulairo et son style encore étaient matière à 
d'inépuisables plaisanteries. Du Bellay avait déclaré que 
la volonté de l'école nouvelle était de créer des mots en 
abondance, d'en emprunter aux \ieux romaiis et aux langues 
auciennes et étrangères, d'en provigner, d'en former par 
composition, voire contre le génie du français, enfin de 
multiplier certains tours qui paraissaient poétiques. Ron- 
sard n'avait passé qu'avec modération de la théorie à la 
pratique. On se faisait un jeu, néanmoins, en récitant ses 
pièces, d'écorcher, à ce que nous dit Binet, « les mots non 
communs, d'une ignorance et courtisane impudence (1) )>. 

En l'espace de deux ou trois ans, sur tous ces points, 
outrecuidance outrageante, étrangeté et obscurité dans le 
fond et dans la forme, nous allons voir Ronsard faire des 
concessions à ro])inion publique, et pour tout cela il n'aura 
qu'à se libérer de formules d'art dont il était le prisonnier, 
qu'à s'abandonner à son penchant nautrel. 

(1) Il faut bien observer que les textes précédemment cités nous 
permettent incomplètement d'apprécier les singularités du vocabu- 
laire de Ronsard. Ils ont en effet été corrigés par lui, et, surtout 
dans ses dernières années, il s'est montré soucieux d'effacer les néolo- 
gismes et plus encore les archaïsmes qui risquaient de choquer son 
lecteur. (Voir à ce sujet l'excellente préface dont M. Vianey a fait 
précéder le premier livre des Amours, édition Vaganay, Champion, 
1910, et aussi les très instructives variantes de cette édition.) 



l.'liPANOL'ISSEMENT DU (i K M E LYinoUE H3 



U 



L'affaii-e Saint-Gelais avait d'abord ])ris un cours fâcheux 
et pondant un temj3s on aidait pu croire la brouille entre les 
deux poètes définitive. 

La. docte Marguerite était intervenue auprès de son frère 
en faveur de l'auteur des Odes; L'Hôpital avait composé 
une élégie latine à sa louange ; et c'est sans doute pour les 
remercier de leur protection que Ronsard les gratifia, 
' celui-ci de la belle ode pindarique que nous avons citée, 
celle-là d'une ode triomphale, deux pièces dans lesquelles 
il les présentait au monde l'un et l'autre comme les vain- 
queurs de l'antique monstre Ignorance. 

Mais l'affaire ne s'était pas arrangée, car l'irascible 
Ronsard avait relevé le gant, et dans l'ode même où il 
remerciait sa bienfaitrice, renonçant aux réserves de forme 
de la préface de 1550, il nommait Mellin de Saint-Gelais 
comme le chef de ses envieux. 

Écarte loin de mon chef 
Tout malheur et tout raéchef ; 
Préserve-moi d'infamie, 
De toute langue ennemie, 
Et de tout acte malin, 
Et fait que devant mon prince 
Dé?ormais plus ne me pince 
|fe La tenaille de Mellin. 

Les lecteurs non avertis auraient pu ne pas comprendi'e 
l'allusion : une note de Nicolas Denisot les mettait au cou- 
rant de l'aventure. 

L'insulte cette fois était directe et cinglante. On se ran- 
geait sous l'une ou sous l'autre des deux bannières. Lan- 
celot Carie, évêque de Riez, qui par le renom et par l'au- 
torité ne le cédait guère à Mellin, se sentait atteint comme 

Ronsard. 5 



l^' 



H4 U ON SA III). — CHAP. Y 

lui. Les amis de Ronsard envenimaient encore les choses 
par leurs sarcasmes : ils répétaient qu'à la gloire de leur 
nouveau Pindare il fallait des Baecliylide pour aboyer sur 
ses pas ; la comparaison qu'ils établissaient de lui à Homère 
et à Virgile eût été moins parfaite s'il n'avait pas eu des 
zoïles comme ses grands émules, acharnés à mordre ses 
chefs-d'œuvi'e. 

Puis, tout à COU]! l'orage se calma. Au printemps de 
1553, les premières Odes ayant été l'éimprimées, on remar- 
qua que la préface outrageante avait disparu ; de plus on 
eût recherché en vain les pièces agressives de la première 
édition. Un ou deux mois plus tard, dans la réédition des 
Amours, Mellm était gratiiié d'une pièce flatteuse. On sut 
bientôt qu'il se revanchait par des vers non moins obli- 
geants, et que dans la réédition de l'ode triomphale à 
Marguerite la strophe vengeresse avait été corrigée. 

Que s'était-il donc passé? 

Michel de L'Hôpital s'était entremis. Au mois de dé- 
cembre 1552 il avait écrit à Jean Morel, l'un des Mécène 
de Ronsard, une lettre pour le prier d'agh" auprès du jeune 
poète, de l'inviter à supprimer ses attaques, à louer en 
vers Saint-Gelais et Carie ; L'Hôpital se proposait d'apaiser 
les deux évoques, et, pour faciliter ses négociations, Morel 
devait lui envoyer une lettre destinée à être montrée aux 
intéressés et qui les assurerait des bons sentiments de 
Ronsard à leur endroit. Ronsard promit tout ce qu'on 
voulut et il s'exécuta de bonne grâce. 

La réconciliation semble uvoir été franche de part et 
,d'autre. On échangea non seulement des compliments 
poétiques et à diverses reprises, mais encore des bons 
offices, et l'on dit qu'un peu plus tard Carie alla jusqu'à 
parler au roi en faveur de Ronsard. 

Mais à son intervention L'Hôpital avait mis une autre 
I condition encore : Ronsard devait renoncer à ses bizar- 
• reries. Ainsi même ses amis les plus dévoués lui conseillaient 
^ la siraphcité en même temps que la modération. Sur ce 
' point-là aussi il avait promis. 



I/KI'ANOUISSEMENT DU GKNIE LYUIQUK Ho 



III 



Il ne sentait que trop vivement en lui le besoin de s'évader 
des chaînes dont il s'était lié liii-inéme. 

L'amour tel qu'il le pratiquait n'était pas du tout l'amour j 
(|u'il chantait, et sa sensualité difficilement contenue '1 
levait de s'échap|)er une bonne fois en beaux rythmes '; 
brûlants. L'exemple de Catulle l'encouiageait. Cette veine I 
si païenne n'était point indii2:iie d'un grand artiste puisque 
les hendécasyllabes de Catulle lui retentissaient si fort dans 
le cœur. Le livret des Folastries, publié au printemps de j| 
1553, en même temps que les Odes se rééditaient, est une î 
oriiie d'écolier trop longtemps tenu en tutelle. H marque 
la réaction, avec tous les excès de la réaction. Toutes les 
pièces en sont libres de ton ; quelques-unes très libres, voire , 
licencieuses. Maintenant, pour la première fois, c'était la 
note gauloise qui résonnait claire et fine au cliquetis bril- » 
lant de sa rime. En déchaînant son naturel, il révélait I 
qu'il y avait en lui un ])ur compatriote de Villon, de Coquil- ' 
lard et de Marot ; mais la verve gauloise chez lui s'enno- i 
blissait, s'affinait, en se parant des somptueuses richesses 
et des grâces exquises de l'art antique. Cette fois, la cour 
tout entière et les poètes de l'ancienne école, qui n'étaient 
point chastes du tout, étaient ravis, éblouis d'une si 
brusque volte-face. 

Mais les amis graves grondaient un peu. Sa muse, dont 
la France espérait enfin la grande poésie, allait-elle se 
perdre dans les polissonneries? Ronsard avait passé la 
mesure. Il n'osa pas signer son œuvre. EUe parut sans nom 
d'auteur. Et sans doute les initiés eurent tôt fait de percer 
le mystère ; il n'en est pas moins significatif. Plus tard 
Ronsard supprimera de ses œuvres les plus licencieuses des 
Folastries, il sauvera les autres en les dispersant parmi 
d'autres poésies sous le nom de Gaietés. 



H6 UONSAUD. — GTTAP. V 

La mise aiï point ne tardera pas à se faire. Déjà, en 1553, 
Ronsard compose son délicieux petit chef-d'œuvre, par- 
tout cité : 

Mignonne, allons voir h:i larose... 

("est déjà la chanson toute simple, alerte, débordante 
de mélancolie contenue et d'épicurisme discret, où la 
facture est parfaite, où pas un mot n'accroche, où le prix 
de chaque terme est dans le naturel et dans l'exacte pro- 
priété. A la conquête de ce genre qui est le sien, et sien à 
tel point qu'on jurerait qu'il y est allé sans guide, où il est 
roi, où il s'assurera ses plus beaux titres de glohe, des 
maîtres aimés vont le seconder, Anacréon, Marulle ; mais 
la vie surtout va l'aider, et cette fée amie des lettres fran- 
çaises qui mit un jour sur sa route la gracieuse Marie de 
Bourgueil. 



IV 



On se souvient comment, dans un voyage en Italie, 
Térudit Henri Estienne avait découvert les odelettes ana- 
créontiques. Les lettrés de la Brigade en furent enthou- 
siasmés. On festoya par des vers et par des libations 
l'édition gréco-latine qui en fut donnée en 1554 par Henri 
Estienne lui-même. Mais il n'avait pas attendu cette date 
pour communiquer sa trouvaille à ses amis. Dès 1553, 
Ronsard imitait Anacréon dans les épigrammes qui accom- 
pagnaient ses Folastries. Il croyait fermement, avec tous ses 
contemporains, avoir affahe non à quelque obscur imita- 
teur de la basse époque, mais au grand Anacréon lui-même, 
au poète du cinquième siècle, et cette erreur salutaire 
rehaussait pour lui l'autorité des jolies bagatelles (pii se 
])résentaient avec une telle recommandation. 

Au reste, ces scènes champêtres au cadre artificiel mais 
charmant, ces chansons à boh'e, cet amour superficiel et 



L'I'PANOUISSEMENT DM TiKNIE LYRIOUE i\l 

.limable, cet épicurismo enjoué, tout cela n'était pas abso- 
lument nouveau pour lui. Depuis longtemps son cher / 
Horace lui avait appris à puiser à ces sources d'inspiration. ' 
11 les retrouvait plus vives, plus fraîches encore que chez le 
poète latin, et cette fois c'était nn Grec qui le conviait à 
y boire, un contemporain de Pindare. Il anacréontisa 
comme il avait pindarisé ou pétrarquisé, avec beaucoup 
plus de bonheur encore qu'il n'avait pindarisé ou pétrar- 
quisé, et surtout avec beaucoup moins de convention. La 
note lyi'ique qu'Anacréon l'aidait à faire entendre, c'était 
bien cette fois celle qui convenait à sa nature. 

Pour senth" combien le génie de Ronsard est comme 
chez lui dans le cadi'e anacréontique, il ne faut que com- 
parer ses pièces avec celles de Éémy Belleau. Son ami 
Rémy Belleau n'avait pas été moins charmé que lui par 
le recueil d'Henri Estienne, et il s'était donné pour tâche 
de le (( tourner » intégi'alement « en français ». Sa traduction, 
parue en 1556 avec une préface de Ronsard, n'est pas du 
tout sans mérite. A son talent gracieux et léger les petits 
tableaux d'Anacréon convenaient également fort bien. 
Il est faux de croÙT, comme on l'a dit, que Ronsard n'en a 
pas été satisfait, et que c'est pour refake l'œuvre manquée 
de Belleau qu'il a pris la plume. Eu réalité, il a devancé 
Belleau. Mais il est très vrai que sa manière d'anacréon- 
tiser est tout autre que celle de Belleau, et très supérieure. 
Belleau traduit son texte ; Ronsard le repense, le resent 
en quelque sorte et le refond à sa manière. L'un se traîne 
péniblement sur les mots grecs, l'autre s'affranchit de toute 
contrainte. Celui-ci se conforme à un principe fondamental 
])Osé par la Pléiade que celui-là transgresse, à savoir que , 
le poète doit imiter les œuvres anciennes après les avok 
converties en nourriture et en sang, et nul exemple con- 
temporain ne pouvait mieux faire apparaître l'excellence 
d'un tel précepte. Mais si Ronsard applique si heureuse- 
ment cet excellent précepte, c'est que son imagination 
et sa sensibilité sont de suite à l'unisson avec l'imagination 
et la sensibilité de son maître, que les conceptions d'Aua- 
créon sont siennes, qu'il recrée ses créations. Des détails 



I 



418 IlONSAHD. — GHAP. V 

modifiés ou inventés par lui témoignent de hi justesse ot 
du bonheur avec lesquels il retouche et perfectionne ses 
modèles. Aussi les pièces de Belleau, qui sont agréables 
pour quiconque n'a pas les poèmes grecs ])résents à la 
pensée, deviennent ternes et languissantes quand on les 
rapproche de ces poèmes ou des imitations de Ronsard. 
La vie leur manque, cette vie qui anime les petits chefs- 
d'œuvre de Ronsard non moins et souvent plus que leurs 
modèles, et qui souvent fait préférer l'Anacréon français 
au pseudo-Anacréon de l'antiquité et la seconde copie à 
la première. H faut Ike parallèlement V Amour mouillé ou 
V Amour Uessé dans les trois textes pour apprécier le charme 
exquis de notre Ronsard en ce genre. 

Qu'Anacréon ait contribué à le détacher de Pindare, 
c'est ce que l'on concevra sans peine. A quoi bon persister 
à écru-e des odes pindariques qui lui coûtaient tant de labeur? 
H avait conquis déjà tout ce que, par elles, il pouvait 
conquérir de suffrages parmi les érudits. Ses petites pièces 
alertes, comprises de tous, trop com-tes pour lasser le lec- 
teur, lui attiraient bien plus de partisans. Dans cette pré- 
face à la traduction de Rémy Belleau que je mentionnais 
tout à l'heure, il écrivait : tu as bien fait de choisir pour 
ton maître Anacréon, qui est le meilleur des maîtres de 
poésie amoureuse, qui nous montre 

Comme (1) il faut que l'on danse et comme il faut qu'on saut(^ 

Non pas d'un vers enflé plein d'arrogance haute, 

Obscur, masqué, brouillé d'un tas d'inventions 

Qui font peur aux lisants, mais par descriptions 

Douces et doucement coulantes d'un doux style, 

Propres au naturel de Vénus la gentille 

Et de son fils Amour, qui ne prend à plaisir 

Qu'on hii aille un sujet si étrange choisir, 

Que lui-même n'entend, bien que dieu, et qu'il sçaiche 

Toutes les passions que peut causer sa flèche. 

Me loue qui voudra les replis recourbés 

Des torrents de Pindare en profond embourbés, 

(1) Bl., t. VI, p. 201. Texte de l'édition originale (1656j. 



L'KPAXOllISSKMENT UU GKNIE LYlUoLK 119 

Obscurs, rudes, fâcheux (1), et ses chansons connues 
Que je ne sais comment p&r songes et par nues. 
Aiioeréon me plaît, le doux Anacréou ! 

De fait, à cette date de 1556, il nïmite plus Pindare. 
De bonne heure, dès la fin de 1550 peut-être, après les 
odes retentissantes de la Paix (plus de cinq cents vers) 
et A Michel de UHôpital (plus de huit cents vers), il avait 
renoncé à la triade ; toutefois, il avait continué à écrire 
de grandes pièces lyriques dans le goût de Pindare, sur un 
ton de prophète et avec tout l'appareil des panu'es pin- 
dariques, des pièces où se remarquent des imitations 
directes de telle ou telle pythique, de telle ou telle isthmicpie 
déterminée. Il en compose encore plusieurs de cette sorte 
en 1554, l'année même oii paraît une bonne partie de ses 
poèmes anacréontiques. Mais, à partk de 1554, il abandonne 
définitivement ce genre de compositions, et, dès lors, les 
réminiscences de Pindare ne se rencontreront plus qu'ac- 
cidentellement dans son œuvre. 



V 



11 fallait peut-être l'autorité de ces grands anciens, d'un 
Catulle et d'un Anacréou, pour enhardir Ronsard à baisser 
le ton, à revenir à une poésie plus voisine de la poésie maro- 
tique. Les poètes néo-latins y ont également contribué. 
Xous ne les connaissons plus guère aujourd'hui, mais 
alors quelques-uns d'entre eux jouissaient d'un grand 
renom. Ils avaient été les facteurs de la Renaissance. Ils 
axaient cru qu'elle ne pouvait se faire cpi'en ressuscitant 
les langues anciennes. Maintenant qu'on les avait déjDas- 
sés, maintenant qu'on écrivait en langue vulgaire, leiu' 
héritage n"était pas à négliger. Leur influence, d'ailleurs, 

(1) Euuuyeux. 



120 IIONSAIU). — CHAP. V 

se confondait le plus souvent avec celle des anciens qu'ils 
avaient répétés. 

Des poètes sensuels et raffinés, comme le Napolitain 
Pontano et le Hollandais Jean Second, dont les Baisers 
ont été si goûtés de nos lettrés, étaient bien faits pour aider 
Ronsard à prendre conscience de son génie. Ils lui rendaient 
à i)eu près les mêmes services que Catulle. Les réminis- 
cences des élégiaques, comme Xavagero et Flaminio, ne 
sont pas rares non plus vers cette époque. Avant Ron- 
sard, Baïf, dans sa Méline, avait puisé abondamment à 
toutes ces sources néolatines. Mais, comme Baïf, c'est sur- 
tout à Marulle que Ronsard a demandé des thèmes poé- 
tiques. 

Anacréon lui enseignait à connaître le prix d'un art 
gracieux, sans prétention, à la portée de tous ; mais les 
petites scènes mignardes, les gentillesses recherchées on 
il excelle, n'étaient pas précisément pom' donner le goût 
de la simplicité et du naturel. Avec Marulle, que les élé- 
giaques anciens et modernes ont secondé dans cette tâche, 
nous faisons un pas de plus. Cette fois, c'est un art familier, 
tout personnel, auquel Ronsard va s'essayer; il apprendra 
à se confesser en vers. Voici deux pièces imitées très dh'ec- 
tement de Marulle, presque traduites, qui nous montreront 
comment il a invité Ronsard à se mettre lui-même en 
cène et à exprimer dans le langage de tous les jours, 
comme au fil de l'heure, la poésie de ses sentiments les 
plus simples. 

A MONSEIGNEUR LE REVERENDISSIME 

CARDINAL DE CHATILLON (1) 

Mais d'où vient cela, mon Odet? 
Si de fortune par la rue 
Quelque courtisan je salue 
Ou de la voix ou du bonnet, 

(1) Bl., t. il; |). 238. 



L'EPANOUISSEMENT DU GÉNIE LYRIOUE 121 

Ou diin clin d'oeil tant seulement, 
De la tête, ou d'un autre <>este, 
Soudain par seiinent il proteste 
Qu'il est à mon commandement : 

Soit qu'il me trouve chez le roi, 
Soit qu'il en horte ou qu'il y vienne, 
Il met sa main dedans la mienne, 
'Et jure qu'il est tout à moi : 

Mais quand un (1) affaire de soin 
Me presse à lui faire requête, 
Tout soudain il tourne la tête, 
Et devient sourd à mon besoin : 

Et si je veux où l'aborder 
Ou Taccoster en quelque sorte, 
Mon courtisan passe une porte. 
Et ne daigne me regarder : 

Et plus je ne lui suis connu 
Ni mes vers, ni ma poésie. 
Non plus qu'un étranger d'Asie, 
Ou quelqu'un d'Afrique venu? 

Mais vous, prélat officieux, 
Mon appui, mon Odet, que j'aime 
Mille fois plus ni que moi-même. 
Ni que mon cœur, ni que mes yeux, 

Vous ne me faites pas ainsi : 
Car si quelque affaire me presse, 
Librement à vous je m'adi'esse, 
Et soudain en avez souci. 

Vous avez soin de mon honneur, 
. Et voulez que mon bien prospère, 
M'aimant tout ainsi qu'un bon père 
Et non comme un rude seigneur, 



(ij Le mut aftiiire, au seiziôiuo siècle, est des tleux genres. 



122 llONSAlll). — ClIAP. V 

Sans me promettre à tous les coups, 
Ces monts, ces mers d'or ondoyantes 
Telles bourdes trop impudentes 
Sont, Odet, indignes de vous. 

La raison (prélat), je l'entends : 
C'est que vous êtes véritable, 
Et non courtisan variable. 
Qui sert aux faveurs et an temps. 



II 



Bonjour (1), mon cœur, bonjour, ma douce vie 
Bonjour, mon œil, bonjour ma chère amie, 

Hé, bonjour, ma toute belle, 

Ma mignaixlise, bonjour. 

Mes délices, mon amour, 
Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle 
Mon doux plaisir, ma douce colombelle, 
Mon passereau, ma gente tourterelle, 

Bonjour, ma douce rebelle. 

Je veux mourir si plus on me reproche 
Que mon service est plus froid qu'une roche 

T'abandonnant, ma maîtresse. 

Pour aller suivre le roi, 

Et chercher je ne sais quoi 
Que le vulgaire appelle une largesse. 
Plutôt périsse honneur, cour et richesse, 
Que pour les biens jamais je te relaisse. 

Ma douce et belle déesse. 



VI 



Muis dans la transfoi'inatiou que nous étudions, Tévéne- 
inent, capital est l'anioiir de Mario. La vie a fait plus que les 
livres. 

(1) Bl., t. l' ^ p. IGU. 



L'KPANOUISSEMENT DU (iKNIE LYHIOUK \%\ 

Déj'à nous avons constaté que, pour chanter l'amour, 
lionsard avait changé de ton. Bien qu'il eût été gratifié 
très hbérnlement du titre tant envié de Pétrarque fran- 
çais, l)ien qu'au début de 1554 il se le décerne encore à 
lui-même, nous ne nous étonnons pas, après ce que nous 
savons de sa prédilection pour Catulle, de l'entendre dès 
la fin de 1554, chanter la palinodie : 

Je veux aimer ardentement, 

Aussi veux-je qu'également 

On m'aime d'une amour ai'dente... 

Les amants si froids en été. 

Admirateurs de chasteté, 

Et qui morfondus pétrarquisent 

Sont toujours sots... 

n revenait à son naturel. Au fond, il avait toujours estimé 
que c'était une sottise que de chanter pendant trente 
années une maîtresse qui ne payait pas son poète de retour. 
Nous l'avons entendu autrefois se moquer des pétrarqui-, 
sants. Un amom* sincère, juvénile, sensuel devait bientôt 
le dégager plus complètement encore de son pétiarquisme 
de commande et lui rendre l'indépendance littéraire. 

C'est au mois d'a^Til 1555 que la rencontre eut lieu. 
L'ancienne maîtresse céda sans combat la place à la nou- 
velle venue. L'amour que Konsard conçut aussitôt marque 
l'éclosion d'une magnifique production poétique. 

De Marie nous savons peu de chose. Elle était de Bour- 
gueil, petite ville de l'Indre oii il allait visiter son cousin, 
l'évêque Charles de Pisseleu, et il est probable qu'elle 
s'appelait Marie Dupin. C'est du moins ce qu'on est en 
di'oit de supposer d'après des vers comme ceux-ci, où le 
poète semble jouer sur le nom de sa nouvelle amie comme 
il avait joué jadis sur celui de Cassandre du Pré : 

J'aime un pin de Bourgueil où Vénus appendit 
Ma jeune liberté... 

Mais cette interprétation reste en somme sujette à con- 
testation, et à tout prendre le nom de la belle nous importe 



i2Â RONSARD. — CHAP. V 

peu. Du moins nous savons sur elle trois choses qui pour 
nous sont essentielles : 

La première, c'est que Marie n'était point d'une vertu 
farouche. Leur amour ne fut ni platonique ni pétrarquiste. 
La morale y a perdu, les lettres françaises y ont gagné. 
Ce n'est plus une Laure que Ronsard va chanter, et les 
ivresses qui lui mettent le luth aux lèvres ne sont plus 
seulement des ivresses d'imagination. Les livi'es tiendront 
moins de place dans ses vers d'amour et ses impressions 
réelles davantage. On y verra moins d'esprit, moins de 
subtilité, mais plus, sinon de passion, du moins de tendresse. 
Toute sa nature sensuelle va s'y répandre à la fois. D'ail- 
leurs, étalant au monde son infidélité, il ne pouvait 
plus célébrer la constance, thème fondamental du pétra- 
quisme : résolument il fera l'apologie de l'inconstance et 
dù'a les plaisii's de. l'amour volage. 

En second lieu, nous savons qu'il fut trahi, que sa a fleur 
angevine » le délaissa pour un « sot de jeune homme » qu'il 
ne se défend plus cette fois de mentionner, qu'il invective 
au contraire avec douleur. Sa tendresse en fut irritée, et 
de cette aventure, qui y mettait un peu de drame, jaillit 
comme une source nouvelle de poésie amoureuse, qui elle 
non plus n'avait rien de pétrarquiste. 

Enfin — et c'est là ce qui est capital — qu'elle ait été ou 
non fille d'un aubergiste, comme une note peu autorisée 
d'ailleurs nous invite à le croire, il est du moins certain que 
Marie était d'humble origine. Pour une petite paysanne 
de cette sorte il était bon de ne pas abuser d'allusions 
mythologiques et surtout d'éviter les plus obscures : elles 
eussent paru une dérision. 11 ne fallait pas non plus tro]) 
de su))tilités pétrarquistes : elles n'auraient pas été com- 
prises. Il ne fallait que des mots simples et clah's, des 
mots de tous les jours et bien français, non pas des mots 
de livres, mais les mots des amants qui s'aiment ; ceux-là 
seuls pouvaient aller à son cœur. Si même Ronsard n'a pas 
écrit pour être lu ]jar elle, la seule atmosphère intellectuelle 
où Marie le plaçait, non moins que la nature de leur amour, 
l'invitait à parler une langue familière, simple, franche. 



I/KPANOUISSEMENT DU GKNIE LVlUnUE 425 

N'eiiteiidoz pas par là que l'élève de Daurat renonce 
à tout souvenii" mythologique et à toute réminiscences de 
Pétrarf(ue. 11 est tro]) ])énétré des enseignements qu'il a 
re(,',us. Mais il use maintenant de ces ressources sans en 
al)nser. En mythologie il se contente d'allégations moins 
nombreuses et moins érudites, et parmi les élégances 
pétrarquistes, ce sont les moins subtiles qui lui plaisent. 
X'entendez pas non ])lus tpi'il se montre moins soucieux 
de l'art. Son art est diiïérent,,il n'est pas moins parfait. Le 
\'ers n'est pas moins ferme qu'autrefois, bien au contraire. 
Ronsard n'observe pas moins rigoureusement qu'autre- 
fois les deux règles auxeiuelles il a soumis le sonnet. Même 
une innovation de plus — et une très heureuse innovation 
— est à signaler : en même temps que Baïf d'ailleurs, il intro- 
duit largement l'alexandrin dans le sonnet, où il n'avait 
(Micore jjaru que par accident. Peut-être lis fait-il parce cpu>, 
s'il est le vers héroïque, l'alexandrin est encore, grâce à sa 
souplesse, le vers qui peut le plus se ra]3])rocher delà prose, 
parce qu'il peut s'en rapprocher même à tel j)oint que ses 
adversakes en ce temps-là l'accusaient d'être prosaïque. 

Mais avec un art aussi scrupuleux, et malgi'é la persis- 
tance de certaines habitudes d'esprit, tout est changé : 
les sentiments, le ton, le dessein de l'auteur. En se substi- 
tuant à l'altière déesse du Premier livre des Amours, la 
gracieuse Marie a fait parcourir au poète tout le chemin 
qui sépare ce premier livre du second. 

Et maintenant, dans une élégie-épilogue qui terminait la 
Nouvelle continuation des Amours et qui contient une véri- 
table profession de foi littérah'e, il dit à son livre : 

ÉPILOGUE DE LA NOUVELLE OU X TI X U A TIC X 
DES AMOURS 

Si (1) quelque dame honnête et gentille de cœur 
(Qui aura l'inconstance et le change en horreur) 
Me vient, en te lisant, d'un gros som'cil reprendre 
De quoi je ne devais oublier ma Cassandre, 

(Ij EL, t. I", p. 142. 



1.2() UONSAIID. — CllAP. V 

Qui la première au cœur le trait d'amour me mit, 
Et que le bon Pétrarque un tel péché ne fit, 
Qui fut trente et un ans amoureux de sa dame, 
Sans qu'un autre penser lui pût échauffer l'âme : 
Réponds-lui, je te pri', que Pétrarque sur moi 
N'avait autorité de me donner sa loi, 
Ni à ceux qui viendi'aient après lui, pour les faire 
Si longtemps enchaînés sans lem- lien défaire. 

Lui-même ne fut tel : car, à voir son écrit 
Il était éveillé d'un trop gentil esprit 
Pour être sot trente ans, abusant sa jeunesse 
Et sa Muse au giron d'une vieille maîtresse : 
Ou bien il jouissait de sa Laurcttc, ou bien 
11 était un grand fat d'aimer sans avoir rien. 
(]e que je ne puis croire, aussi n'est-il croyable : 
Non, il eu jouissait ; puis la fit admirable, 
Chaste, divine, sainte; aussi l'am ureux doit 
Célébrer la beauté dont plaisir il reçoit : 
(îar celui qui la blâme après la jouissance 
N'est homme, mais d'un tigi'e il a pris sa naissance. 
Quand quelque jeune fille est au conunencement 
Cruelle, dure, fière, à son premier amant, 
Constant il faut attendre : il peut être qu'une heure 
Viendra sans y penser, qui la rendra meilleure. 
Mais quand elle devient voire de jour en jour. 
Plus dure et plus rebelle, et plus rude en amour, 
On s'en doit éloigner, sans se rompre la tête 
De vouloir adoucir une si sotte bête. 
Je suis de tel avis : me blâme de ceci. 
M'estime qui voudra, je le conseille ainsi. 

Les femmes bien souvent sont cause que nous sommes 
Volages et légers, amadouant les hommes 
D'un espoir enchanteur, les tenant quelquefois. 
Par une douce ruse, un an, ou deux, ou trois. 
Dans les liens d'Amour, sans aucune allégeance ; 
Cependant un valet en aura jouissance. 
Ou bien quelque ):)adin emportera ce l)ien. 
Que le fidèle ami à bon droit cuidait (1) sien. 
Et si (2) ne laisseront, je parle des rusées 

(1) Croyait. 

(2) Pourtant. 



L'KPANOUISSEMENT DU GENIE LYRIQUE 127 

Qui ont au train d'amour leurs jeunesses usées, 

(C'est bien le plus grand mal qu'un homme puisse avoir 

Que servir une femme accorte à décevoir) 

D'enjoindre des travaux qui sont insupportables, 

Des services cruels, des tâches misérables : 

Car sans avoir égard à, la simple amitié 

De leurs pauvres servants, cruelles n'ont pitié 

Non plus qu'un fier (1) corsaire en arrogance braves, 

N'a pitié des captifs à l'aviron esclaves, 

Il faut vendre son bien, il faut faire présents 

De chaînes, de carcans, de diamants luisants ; 

H faut donner la perle et l'habit magnifique, 

H faut entretenir la table et la musicpie, 

D faut prendi'e querelle, il faut les supporter. 

Certes j'aimerais mieux dessus le dos porter 

La hotte, pour curer les étables d'Angée (2), 

Que me voir serviteur d'une dame rusée. 

La mer est bien cà craindre, aussi est bien le feu, 

Et le ciel quand il est de tonnerres esmeu (3). 

Mais trop (4) plus est à craindi'e une femme clergesse, 

Savante en l'art d"amour, quand elle est tromperesse : 

Par mille inventions raille maux elle fait. 

Et d'autant qu'elle est femme, et d'autant qu'elle sait. 

Quiconque fut le Dieu qui la mit en lumière 

Il fut premier auteur d'une gi'ande misère. 

Dis-leur, si de fortune une belle Cassandre 
Vers moi se fût montrée un peu courtoise et tendre. 
Et pleine de pitié eût cherché de guérir 
Le mal dont ses beaux yeux dix ans m'ont fait mourir, 
Non seulement du corps, mais sans plus d'une œillade 
Eût voulu soulager mon pauvre cœur malade. 
Je ne l'eusse laissée, et m'en soit à témoin 
Ce jeune enfant ailé qui des amours a soin. 
'^ Mais voyant que toujours elle marchait plus fière, 
Je déhai du tout mon amitié première, 



(1) Farouche, cruel. 

(2) Hercule a nettoyé les écuries d'Augias, et c'est là, un do ses 
douze grands travaux. 

(3) Bouleversé. 

(4) Beaucoup. 



128 UONSAKI). — GHAP. V 

Pour en aimer nue autre en ce pays (F Anjou, 

Où maintenant Amour me détient sous le jou2', 

Laquelle tout soudain je quitterai, si elle 

M'est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle. 

Pour en chercher une autre, afin de voir un jour 

De pareille amitié récompenser m'amour. 

Sentant Taffection d'une autre dans moi-même : 

« Car un homme est bien sot d'aimer si on ne l'aime. » 

Or si quelque impudent me vient blâmer de quoi 
Je ne suis plus si grave en mes vers que j'étoi 
A mon commencement, quand l'humeur pindarique 
Enflait ampoulément ma bouche magnifique : 
Dis-lui que les amours ne se soui)irent pas 
D'un vers hautement grave, ains (1) d'un beau style bas, 
Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle, 
L'ingénieux Ovide et le docte f'alulle. 
Le fils de Vénus hait ces ostentations : 
Il suffit qu'on lui chante au vrai ses passions 
Sans enflure ni fard, d'un mignard et doux style, 
('oulant d'un petit bruit, comme une eau qui distille. 
Ceux qui font autrement, ils font \m mauvais tour 
A la simple Vénus et à son fils Amour. 

S'il advient quelque jour que d'une voix hardie 
J'anime Téchafaud (2) par une tragédie 
Sententieuse et grave, alors je ferai voir 
Combien peuvent les nerfs de mon petit savoir. 
Et si quelque furie en mes vers je rencontre. 
Hardi j'opposerai mes Muses à l'encontre : 
Et ferai résonner d'un haut et grave son 
(Pour avoir part au bouc) (3) la tragique tançon (4). 
Mais ores que d'Amour les passions je pousse. 
Humble je veux user d'une Muse plus douce. 

Je ne veux que ce vers d'ornement indigent 
Entre dans une école, ou qu'un brave régent 
Me hse pour pai^sde ; il suffit si m'amie 
Le touche de la main dont elle tient ma vie : 



(1) irais. 

(2) La scène. 

(3) En Grèce, un bouc était offert comme récompense au vainqueur 
dans les concours de tragédie. 

(4) Œuvre poétique. 



[/KPANOUISSEMKNT DU GKNIE LYRKJUE i2î> 

Car je suis satisfait, si elle prend à gré 

Ce labeur que je voue à ses pieds consacré. 



Vit 



Outre les Folastries, parues au printemps de 1553, la 
transformation que nous venons d'étudier dans la manière 
lyrique de Ronsard se manifeste surtout dans quatre 
recueils publiés de 1554 h 1556 : le Bocage (un de 1554), qui 
contenait de véritables blasons marotiques et où appa- 
raissent les premières déclarations en faveur du style bas ; 
les Mélanges (également fin de 1554), qui est un recueil tout 
épicurien de ton dédié à l'épicurien Jean Brinon, significatif 
aussi par le retour aux chansons et chansonnettes tant 
méprisées par la Pléiade quelques années auparavant ; la 
Continuatirm des Amours (vers le milieu de 1555), où douze 
sonnets encore s'adressaient à Cassandre;la Nouvelle conti- 
nuation des Amours (deuxième moitié de 1556), où tout cette 
fois était pour Marie, où se remarque, éparpillés parmi les 
sonnets, une grande profusion de chansons, chansonnettes 
et madrigaux, et où la poétique nouvelle s'exprime avec 
beaucoup de fermeté dans deux élégies, A Morel et A son 
livre. De ces quatre recueils le contenu des deux premiers 
a passé en bonne partie dans les Odes dont il a modifié 
sensiblement l'aspect général, en particulier dans les livres II 
et IV où les pièces anacréonticpies abondent ; les deux 
derniers constituent la presque totalité du Second livre des 
Amours. 








v'v: 



POESIES DE ir)5;3 A 155G 



LIVRET DES FOLASTRIES 

A JAXOT PARISIEN (1553) 

.Taquet (1) aime autant sa Rol)ine 
Qu'une pucelle sa poupine ; 
Robine aime autant son Jaquet 
Qu'un amoureux fait son bouquet. 
amourettes doucelettes, 
doucelettes amourettes, 
couple d'amis bien heureux, 
Ensemble aimés et amoureux ! 
Robine bien fortunée 
De s'être au bon Jaquet donnée ! 
bon Jaquet bien fortuné 
De s'être à Robine donné ! 
Que ni les robes violettes, 
Les rubans, ni les ceint urettes, 
Les bracelets, les chaperons. 
Les devanteaux (2), les mancherons 
N'ont eu la puissance d'époindrc 
Pour macreaux ensemble les joindre. 

Mais les rivages babillards, 
L'oisiveté des prés mignards 
Les fontaines argentelettes 
Qui entraînent leurs ondelettes 

(1) Bl., t. VI, p. 391. Pièce retranchée à partir do 1500. 

(2) Tabliers. 



PO KSI ES DM '15o3 A 1550 == 131 



l'ar un petit truc inuiis^elet 
Du creux cVuii autre verdelet, 
Les grand's forêts renouvelées, 
Le solitaire des vallées 
Closes d'effroi tout à Tentour, 
Furent cause de telle amour. 

En la saison que Thiver dure. 
Tous deux, pour troni])er la froidure, 
Au pied d'un chêne ]ni-niane:é 
De main tremblante ont arrangé 
Des chenevotes (1), des fougères, 
Des feuilles de tremble légères. 
Des bûchettes et des brochai-s, 
Et soufïïant le feu des deux parts, 
Cliauffaient à fesses accroupies 
Le clair dégoût de leurs roupies. 

Après cpvils furent un petit 
Désengourdis. un appétit 
Se vint ruer dans la poitrine 
Et de Jaquet et de Robin e. 

Kobine tira de son sein 
Un gros quignon (2) buret de pain. 
Qu'elle avait fait de pure aveine, 
Poui" tout le long de la semaine ; 
Et le frottant contre des aux, 
En éternuant des naseaux, 
De l'autre côté reculée 
Mangeait à paît son éculée (3). 

D'autre côté Jaquet épris 
D'une faim em-agée, a pris 
Du ventre de sa panetière 
Une galette tout entière. 
Cuite sur les charbons du fom-, 
Et blanche de sel tout autour, 
Que Guillemine sa marraine 
Lui avait donné pour étrenne. 
Conmie il repassait, il a veu. 
Guignant par le travers du feu, 



-\ 



(1) Diminutif de chanvre. 

(2) Morceau. 

(3) Ecuellée 



132 ' RONSAUD. — CHAP. V = 

Robiiie (;iii semble uue rose 
]Xon encore à demi déclose. 

Ayant aussi Jaquet guigné, 
Kobine ne l'a dédaigné, 
Mais en levant un peu la tête, 
A Ja(}uet fit ceste re(}uéte : 

« Jaquet, dit-elle, (jue j'aime mieux 
Ni que nnm cœur, ni que mes yeux. 
Si tu n'aimes mieux ta galette 
Que ta mignarde Robinette, 
Je te pri', Jaquet, baise-moi. 

« Hélas ! dit Jaquet, ma doucette. 
Si plus cher ne t'est ton quigiion 
Que moi, Jaquinot, ton mignon. 
Approche-toi, mignardelette, 
Doucelette, ])aillardelette, 
Mon pain, ma faim, mon appétii. 
Pour mieux t'embrasser un petit. » 

bien heureuses amourettes, 
amourettes doucelettes, 
couple d'amants bien heureux. 
Ensemble aimés et amoureux! 
Robine bien fortunée 
De s'être au bon Jaquet donnée ! 
bon Jaquet bien fortuné 
De s'être <à Robine donné ! 
doucelettes amourettes, 
Ô amourettes doucelettes ! 



POKSIES UE d553 A 1556 == 133 



ODES PUBLIÉES DE 1553 A 1556 



A SA MAITRESSE (1) 

Mignonne, allons voir si la rose 
Qui ce matin avait déclose (2) 
Sa robe de pourpre au soleil, 
A point perdu cette vesprée (3) 
Les plis de sa robe pourprée. 
Et son teint au vôtre pareil. 

Las ! voyez comme en peu d'espace 
Mignonne, elle a dessus la place 
Las ! las ! ses beautés laissé choir ! 
vraiment marâtre Nature, 
Puisqu'une telle fleur ne dure, 
Que du matin jusques au soir ! 

Donc, si vous me croyez, mignonne, 
Tandis que votre âge fleuronne 
En sa plus verte nouveauté. 
Cueillez, cueillez votre jeunesse : 
Comme à cette fleur, la vieillesse 
Fera ternir votre beauté. 



II 



Pour (4) boire dessus l'herbe tendre 
Je veux sous un laurier m'étendre, 



(1) Bl., I, XVII ; t. II, p. 117. 

(2) Ouverte. 

(3) Ce soir. 

(4) Bl. II, XVII ; t. II, p. 161. 



iU - RONSARD. — GHAP. V = 

Et veux quWmour d'un petit brin 
Ou de lin ou de cheneviore 
Trousse au flanc sa robe légère, 
Et mi-nu me verse du vin. 

L'incertaine vie de riiomme 
De jour en jour se roule comme 
Aux rives se roulent les flots. 
Puis après notre heure dernière 
Rien de nous ne reste en la bière 
Qu'une vieille carcasse d'os. 

Je ne veux, selon la coutume, 
Que d'encens ma tombe on parfume, 
Ni qu'on y verse des odeurs : 
Mais tandis que je suis en vie. 
J'ai de me parfumer envie 
Et de me couronner de fleurs. 

De moi-même je me veux faire 
L'héritier pour me satisfaire : 
Je ne veux \\yYe pour autrui. 
Fol le pélican qui se blesse 
Pour les siens, et fol ciui se laisse 
Pour les siens travailler d'ennui. 



III 

A SON LAQUAIS (1) 

J'ai l'esprit tout ennuyé 
D'avoir trop étudié 
Les phénomènes d'Arate (2) : 
H est temps que je m'ébatte. 
Et que j'aille aux champs jouer. 
Bons dieux ! qui voudrait louer 
Ceux qui collés sur un li\'ïe 
N'ont jamais souci de vi^^■e? 



(1) BL, II, xviii ; t. II, p. 162. _ ^ 

(2) Aratos, astronome grec du troisième siècle avant Jésus-Christ. 



POi:SIES DR 1553 A 1556 ==== i35 



Que nous sert l'étudier, 
Sinon de nous ennuyer? 
Et soin dessus soin aocrestre (1), 
A nous qui serons pcut-estre, 
Ou ce matin ou ce soir, 
Victime de l'Orque (2) iu)ir? 
De l'Orque qui ne pardonne. 
Tant il est fier (3), à personne. 

Corydon, marche devant, 
Sache oii le bon vin se vend : 
Fais rafraîchir ma bouteille, 
Cherche une feuilleuse treille 
Et des fleurs pour me couclier : 
Ne m'achète point de chair (4), 
Car tant soit-elle friande, 
L'été je hais la viande. 

Achète des abricôs 

Des pompons (5), des artichôs, 

Des fraises et de la crème : 

C'est en été ce que j'aime, 

Quand sur le bord d'un ruisseau 

Je la mange au bruit de l'eau. 

Étendu sur le rivage. 

Ou dans un antre sauvage. 

Ores (6) que je suis dispos 
Je veux rire sans repos, 
De peur que la maladie 
Un de ces jours ne me die : 
Je t'ai maintenant vaincu. 
Meurs, galant, c'est trop vécu. . 



(1) Accroître. 
f(2) L'enfer. 

(3) Cruel. 

(4) Viande. 
|6) Melons. 

^(6) Maintenant. 



\ 



136 RONSARD. — CHAP. V 

IV 
L^AMOUR MOUILLÉ (1) 

AU SIEUR ROBERTET 

Du malheur de recevoir 
Un étranger sans avoir 
De lui quelque connaissance, 
Tu as fait expérience, 
Ménélas, ayant reçu 
Paris dont tu fus déçu : 
Et moi je la viens de faire. 
Qui ore ay voulu retraire (2) 
Sottement un étranger 
Dans ma chambre et le loger. 

Il était minuit et l'Ourse 
De son char tournait la course 
Entres les mains du Bouvier, 
Quand le Somme vint Her 
D'une chaîne sommeiUière 
Mes yeux clos sous la paupière. 

Jà, je dormais en mon Ut, 
Lorscjue j'entr'ouïs le bruit 
D"un qui frappait à ma porte, 
P^t lieuî'tait de telle sorte 
Que mon dormir s'en alla. 
Je demandai : « Qu'est-ce là 
Qui fait à mon huis sa plainte? 
— Je suis enfant, n'aie crainte », 
Ce me dit-il, et adonc 
Je lui desserre le gond 
De ma porte verrouillée. 

J"ai la chemise mouiUée, 
(^ui me trempe jusqu'aux os, 
(V disait, dessus le dos 



(Ij Bl., II. XIX ; l. 11, p. 164. 
(2) Recevoir. 



POKSIES DE do53 A 1556 == l;j7 



Toute nuit j'ai eu la pluie : 
Et pour ce je te supplie 
De me conduire à ton feu 
Pour m' aller sécher un peu, » 

Lors je pris sa main humide, 
Et plein de pitié le ^uide 
En ma chambre et le lis seoir' 
Au feu qui restait du soir ; 
Puis allumant des chandelles, 
Je vis qu'il portait des ailes, 
Dans la main un arc turquois (1), 
Et sous l'aisselle un carquois. 
Adonc en mon cœur je pense 
Qu'il avait quelque puissance. 
Et qu'il fallait m' apprêter 
Pour le faire banqueter. 

Cependant il me regarde 
D'un œil. de l'autre il prend garde 
Si son arc était séché ; 
Puis, me voyant empêché (2) 
A lui faire bonne chère, 
Me tire une flèche amère 
Droit en l'œil : le coup de là 
Plus bas au cœur dévala : 
Et m'y fit telle ouverture. 
Qu'herbe, di-ogue ni murmure (3) 
N'y serviraient plus de rien. 

Voilà, Robertet, le bien 
(Mon Robertet qui embrasses 
Les neuf Muses, et les Grâces), 
Le bien qui m'est survenu 
Pour loger un inconnu. 



Quand (4) je suis vingt ou trente mois 
Sans retourner en Vendômois, 



(Ij A la turqui'. 

(2) Occupé. 

(3) ^Murmure magique. 

(4j BL, IV, IX ; t. II, p. 259. 



438 UONSARD. — CHAP. V - 

Plein de pensées vagabondes, 
Plein d'un remords et d'un souci, 
Aux rochers je me plains ainsi. 
Aux bois, aux antres et aux ondes. 

Rochers, bien que soyez âgés 

De trois mil ans, vous ne changez 

Jamais ni d'état ni de forme : 

Mais toujours ma jeunesse fuit. 

Et la vieillesse qui me suit. 

De jeune en vieillard me transforme. 

Bois, bien que perdiez tous les ans 
En hiver vos cheveux mouvants. 
L'an d'après qui se renouvelle, 
Renouvelle aussi votre chef : 
Mais le mien ne peut derechef 
Ravoir sa perruque nouvelle. 

Antres, je me suis vu chez vous 
Avoir jadis verts les genoux. 
Le corps habile et la main bonne : 
Mais ores (1) j'ai le corps plus dui-, 
Et les genoux que n'est le mur 
Qui froidement vous environne. 

Ondes, sans fin vous promenez 

Et vous menez et ramenez 

Vos flots d'un cours qui ne séjourne : 

Et moi sans faire long séjour. 

Je m'en vais de nuit et de jour, 

Au lieu d'où plus on ne retourne. 

Si est-ce que (2) je ne voudrois 

iVvoir été rocher ou bois, 

Pour avoir la peau plus épaisse, 

E-t vaincre le temps emplumé : 

Car ainsi dur je n'eusse aimé 

Toi qui m'as fait vieillir, maîtresse. 



(1) A présent. 

(2) Si est-ce que : ptuirtaiit. 



» 



POKSIKS DE irif>3 A 1556 = 139 



VI 



Ma (1) douce jouvence est passée, 
Ma premir-rc force est cassée, 
J'ai la dont noire et le chef blanc 
Mes nerfs sont dissous, et mes veines. 
Tant j'ai le corps froid, ne sont pleines 
Que d'une eau rousse en lieu de sang. 

Adieu ma \jre, adieu fdlcttes, 
Jadis mes douces amourettes, 
Adieu, je sens venir ma fin : 
Nul passe-temps de ma jeunesse 
Ne m'accompagne en la vieillesse, 
Que le feu, le lit et le vin. 

J'ai la tête tout étourdie 
De trop d'ans et de maladie. 
De tous côtés le soin me mord : 
Et soit que j'aille ou que je tarde. 
Toujours après moi je regarde 
Si je verrai venir la Mort : 

Qui doit, ce me semble, à toute heure 
Me mener là-bas où demeure 
Je n^ sais quel Pluton, qui tient 
Ouvert à tous venants un antre, 
Où bien facilement on entre. 
Mais d'où jamais on ne revient. 

VII 

Le (2) petit enfant Amour 
Cueillait des fleurs à Fentour 
D'une ruche, où les avettes (3) 
Font leurs petites logettes. 

(1) Bl, IV. XI ; t. II, p. 268. 

(2) Ibicl, XIV ; t. II, p. 270. 
(3j Abeilles. 



UO = RONSARD. — CHAP. V = 

Comme il les allait cueillant, 
Une avette, sommeillant 
Dans le fond d'une fleurette, 
Lui piqua la main douillette. 

Si tôt que piqué se vit. 
Ah ! je suis perdu (ce dit) 
Et s'en courant vers sa mère 
Lui montra sa plaie amère : 

« Ma mère, voyez ma main. 
Ce disait Amour tout plein 
De pleurs, voyez quelle enflure 
M'a fait une égratignure. » 

Alors Vénus se sourit 
Et en le baisant le prit, 
Puis sa main lui a soufflée 
Pour guérir sa plaie enflée. 

Qui t'a, dis-moi, faux garçon, 
Blessé de telle façon? 
Sont-ce mes Grâces riantes, 
De leurs aiguilles poignantes (1)? 

Nenny, c'est un serpenteau. 
Qui vole au printemps nouveau 
Avecque deux ailerettes 
Çà et là sur les fleurettes. 

Ah ! \Taiment je le eonnois, 
(Dit Vénus), les viUageois 
De la montagne d'Hymette (2) 
Le surnomment Melissette (3). 

Si doncques un animal 
Si petit fait tant de mal, 
Quand son haleine espoinçonne 
La main de quelque jjersonne, 

(1) Piquantes, du verbe poindre. 

(2) ]\Iontagne de la Grèce qui fournissait un miel fameux. 

(3) Diminutif du mot grec Melissa qui veut dire abeille. 



POKSIES DE 1553 A 1550 === 141 



Combien iais-tii tk' douleurs 
Au prix de lui dans les cœurs 
De celui en qui tu jettes 
Tes homicides sagettes (1)? 

VIII 

Dieu (2) vous gard' messagers fidelles 
Du printemps vites arondelles (3), 
Huppes, cocus, rossignolets, 
Tourtres (4), et vous oiseaux sauvages, 
Qui de cent sortes de ramages 
Animez les bois verdelets. 

Dieu vous gard', belles pâquerettes, 
Belles roses, belles flemettes. 
Et vous boutons jadis connus 
Du sang d'Ajax et de Narcisse ; 
Et vous thym, anis et mélisse, 
Vous soyez les biens revenus. 

Dieu vous gaixl', troupe diaprée 
De papillons', qui par la prée (5) 
Les douces herbes suçotez : 
Et vous, nouvel essaim d'abeilles. 
Qui les flem-s jaunes et vermeilles 
De votre bouche baisotez : 

Cent mille fois je resalue 

Votre belle et douce venue. 

que j'aime cette saison 

Et ce doux caquet des rivages, 

Au prix (6) des vents et des orages 

Qui m'enfermaient en la maison!... 



(1) Flèches. 

(2) Bl., IV, xviii ; t. IL p. 274. 
(3j Rapides hirondelles. 

(4) Tourterelles. 

(5) Le pré. 

(6) En comparaison. 



I i2 



KONSARD. — CIIAP. V 



Sus, page, à cheval! que Ton bride (ij! 
Ayant ce beau printemps pour guide, 
Je veux ma dame aller trouver, 
Pour voir, en ces beaux mois, si elle 
Autant vers moi sera cruelle, 
Comme elle fut durant l'hiver. 

IX 

Bel (2) Aubépin fleurissant, 

Verdissant, 
Le long de ce beau rivage, 
ïu es vêtu jusqu'au bas 

Des longs bras 
D'une lambrunche (3) sauvage. 

Deux camps de rouges fourmis 

Se sont mis 
En garnison sous ta souche : 
Dans les pertuis (4) de ton tronc 

Tout du long 
Les avettes (5) ont leur couche. 

Les chantre rossignolet, 

Nouvelet, 
Courtisant sa bien-aimée, 
Pour ses amours alléger 

Vient loger 
Tous les ans en ta ramée. 



Sur ta cime il fait son ni, 

Tout uni 
De mousse et de fine soie, 
Où ses petits, écloront, 

Qui seront 
De mes mains la douce proie. 

(1) Pionsard a plus tard supprimé cette dernière strophe. 

(2) BL, IV, XIX ; t. II, p. 275. 

(3) Lambrusque (vigne sauvage). 

(4) Ouvertures. 

(5) Abeilles. 



POESIES DE 1553 A 4556 - 143 



Or vis, gentil Aubépin, 

Vis sans fin, 
Vis sans qnc jamais IcjnniriT, 
On la cognée, ou les vonts 

Ou les temps 
Te puissent ruer (1 ) par terre. 

X 

, A REMY BELLEAU (2) 

Du grand Tiu'c je n'ai souci, 
Ki du grand Tartare aussi : 
L'or ne maîtrise ma \ie. 
Aux rois je ne porte envie : 
Je n'ai souci que d'aimer 
Moi-même, et me parfumer 
D'odeurs, et qu'une couronne 
De fleurs le chef m'environne. 
Je suis, mon Belleau, celui 
Qui veux vi^Te ce jourd'hui. 
L'homme ne saurait connaître 
Si un lendemain doit être. 

Vulcan en faveur de moi, 
Je te pri', dépêche-toi 
De me tourner une tasse. 
Qui de profondeur surpasse 
Celle du vieillard Nestor : 
Je ne veux qu'elle soit d'or ; 
Sans plus fais-la-moi de chêne, 
Ou de lierre, ou de frêne. 

Ne m'engTave point dedans 
Ces grands panaches pendants. 
Plastrons (3), morions (4), ni armes 
Qu'ai-je souci des alarmes, 
Des assauts et des combats? 



(1) Renverser. 

(2) Bl., IV, XX ; t. II, p. 276. 

(3) Cuirasses. 
(2) Casques. 



144 =^ RONSARD. — CHAP. V 

Aussi ne m'y grave pas 
Ni le Soleil ni la Lune, 
Ni le jour ni la nuit brune, 
Ni les Astres, ni les Ours : 
Je n'ai souci de leurs cours, 
Encor moins de leur charrette, 
D'Orion, ni de Tîoëte (l)? 

Mais peins-moi, je te suppli, 
D'une treille le repli 
Non encore vendangée ; 
Peins une vigne chargée 
De grappes et de raisins, 
Peins-y des fouleurs de vins. 
Le nez et la rouge trogne 
D'un Silène ou d'un ivrouue. 



XI 

Les (2) Muses lièrent un jour 
De chaînes de roses Amour, 
Et pour le garder le donnèrent 
Aux Grâces et à la Beauté, 
Qui voyant sa déloyauté 
Sur Parnasse l'emprisonnèrent. 

Sitôt que Vénus l'entendit. 
Son beau ceston (3) elle vendit 
A Vulcan, pour la délivrance 
De son enfant, et tout soudain, 
Ayant l'argent dedans la main. 
Fit aux Muses la révérence. 

Muses, Déesses des chansons. 
Quand il faudrait quatre rançons 

(1) Le Bouvier. 

(2) Bl, IV, XXIII ; t. II, p. 285. 

(3) Ceinture. 



POKSIES DE 155:} A 1556 = 145 



Pour mon enfant je les apporte, 
Délivrez mon fils prisonnier. 
Mais les Muses Font fait lier 
D'une chaîne encore plus forte. 

Courage donques anu)ureux, 
Vous ne serez plus langoureux, 
Amour est au bout de ses ruses ; 
Plus n'oserait ce faux garçon 
Vous refuser quelque chanson, 
Puisqu'il est jirisonnier des Muses, 



XTI 

La (1) terre, les eaux va boivant, 
L'arbre la boit par sa racine, 
La mer salée boit le vent, ^ 
Et le Soleil boit la marine. 

Le Soleil est bu de la Lune : 
Tout boit, soit en haut ou en bas : 
Suivant cette règle commune. 
Pourquoi donc ne boirons-nous pas? 



XIII 

Plusieurs (2) de leurs corps dénués 
Se sont vus en diverse terre 
Miraculeusement mués, 
L'un en serpent et l'autre en pierre ; 

L'un en fleur, l'autre en arbrisseau. 
L'un en loup, l'autre en colombelle : 
L'un se vit changer en ruisseau, 
Et l'autre devint arondelle (3). 



(1) BL, IV, XXV ; t. Il, p. 286. 
((2) Ihid., XXVI ; t. II, p. 287. 
^(3) Hirondelle. 

Ronsard. 



146 == RONSARD. — CHAP. V 

Mais je voudrais être miroir 
Afin que toujours tu me visses : 
('liemise je voudrais me voir, 
Afin que souvent tu me prisses. 

Volontiers eau je deviendrais, 
Afin que ton corps je lavasse : 
Etre du parfum je voudi'ais, 
Afin que je te parfumasse. 

Je voudrais être le ruban 
Qui serre ta belle poitrine : 
Je voudrais être le carcan (1) 
Qui orne ta gorge ivoirine. 

Je voudrais être tout autour 
Le corail que tes lè\Tes touche, 
Afin de baiser nuit et jour 
Tes belles lèvres et ta bouche. 



XIV 

A AMADIS JAMIN (2) 

Ha, si l'or pouvait allonger 

D'un quart d'heure la vie aux hommes, 

De soin on devi'ait se ronger 

Pour l'entasser à grandes sommes : 

Afin qu'il pût servir de prix 
Et de rançon à notre vie, 
Et que la mort en l'ayant pris, 
Remît au corps l'âme ravie. 

Mais puisqu'on ne la peut tarder 
Pour don ni pour or qu'on lui offre, 
Que me servirait de garder 
Un trésor moisi dans mon coffre? 



(1) Coîlier de pierreries. 

(2) Bl., IV, XXVIII ; t. II, p. 288. 



POESIES DE d553 A 1556 = 147 



Il vaut mieux, Jajuiii, s'adonner 
A feuilleter toujours un livi'e, 
Qui plutôt que l'or peut donner 
Malgré la mort un second vivre. 



XV 

A ESTIEXNE PA.SyUlEK (i) 

Tu me fais mourir de me dire 
Qu'il ne faut sinon qu'une lyre 
Pour m'amuser, et que toujours 
Je ne veux chanter que d'amours. 

Tu dis vrai, je te le confesse : 
Mais il ne plaît à la Déesse, 
Qui mêle un plaisir d'un souci. 
Que je vive autrement qu'ainsi. 

Car quand Amour un coup enflanmie 
De son feu quelque gentille âme, 
Impossible est de l'oublier, 
Ni de ses rets se délier. 

Mais toi Pasquier, en qui Minerve 
A tant mis de biens en réserve, 
Qui as l'esprit ardent et vif. 
Et né pour n'être point oisif. 

Elève au ciel par ton histoire 
De nos Rois les faits et la gloire. 
Et prends sous ta diserte voix 
La charge des honneurs françois : 

Et désormais vivre me laisse 
Sans gloire au sein de ma maîtresse 
Et parmi ses ris et ses jeux 
Laisse gTisonner mes cheveux. 



(1) BL, V, XVI ; t. II, p. 353. 



148 === RONSARD. — GHAP. V 



XVI 

Mon (1), Choiseul, lève tes yeux 
Ces mêmes flambeaux des Cieux, 
Ce Soleil et cette Lune 
C'était la même commune 
Qui luisait à nos aïeux. 

Mais rien ne se perd là-haut, 
Et le genre humain défaut (2) 
Comme une rose pourprine, 
Qui languit dessus Tépine 
Sitôt qu'elle sent le chaud. 

Nous ne devons espérer 
De toujours vifs (3) demeurer, 
Nous, le songe d'une vie : 
Qui, bons dieux ! aurait ejivie 
De vouloir toujours durer? 

Non, ce n'est moi (}ui veux or (4j 
Vivre autant que fit Nestor : 
Quel plaisir, (pielle liesse (5) 
Reçoit l'homme en sa vieillesse, 
Eût-il mille talents d'or? 

L'homme vieil (4) ne peut marcher. 
N'ouïr, ni voir, ni mâcher : 
C'est une idole enfumée 
Au coin d'une cheminée. 
Qui ne fait rien que cracher. 

11 est toujours en coujroux : 
Bacchus ne lui est plus doux, 
Ni de Vénus l'accointance ; 
En Meu de mener la dance 
H tremblote des genoux. 

(1) Bl.. IV, XXIX ; t. 11, 1). 289. 

(2) Défaille. 

(3) Vivants. 

(4) Mainteuaut. 

(5) Joie. 



l'OKSIES DE 1553 A 1556 = 149 



Si quoique force ont mes vœux, 
Écoutez Dieu, je ne veux 
Attendre qu'une mort lente 
Me conduise à Rhadamante (1) 
Avecques des blancs cheveux. 

Aussi je ne veux mourir 
Ores que je puis courir, 
Ouïr, parler, boire et rire, 
Danser, deviser, écrire, 
Et de plaisirs me nourrir. 

Ah ! qu"on me ferait grand ton 
De me traîner voir le bord, 
Ce jourdlmi du fleuve courbe. 
Qui là-bas reçoit la tourbe (2) 
Qui tend les iH'as vers le port ! 

Car je vis ; et c'est grand bien 
De vivre et de vivre bien. 
Faire envers Dieu son office. 
Faire à son Prince service, 
Et se contenter du sien (3) 

Celui qui vit en ce point, 
Heureux, ne convoite point 
Du peuple être nommé Sire, 
D'adjoindre au sien un Empire, 
De trop d'avarice époint (4) 

Celui n'a souci quel Roi 
Tyrannise sous sa loi 
Ou la Perse ou la Syrie, 
Ou l'Inde, ou la Tartarie : 
Car celui vit sans émoi • 



(1) Juge aux Enfers. 

(2) Foule. 

(3) De son bien. 

(4) Aiguillonné. 



-150 === RONSARD. — CHAP. V 

Ou bien sïl a quelque soin, 
C'est de s'endormir au coin 
De quelque grotte sauvage, 
Ou le long d'un beau rivage, 
Tout seul se perdre bien loin. 

Et, soit à l'aube du jour. 
Ou quand la nuit fait son tour 
En sa charrette endormie, 
Se souvenant de s'amie. 
Toujours chanter de l'amour. 



XV ri 

La (1) belle Vénus un jour 
M'amena son fils Amour, 
Et l'amenant me vint dire : 
Ecoute, mon cher Ronsard, 
Enseigne à mon enfant l'art 
De bien jouer de la lyre. 

Licontincnt je le pris, 
Et soigneux je lui appris 
Comme Mercure eut la peine 
De premier la façonner, 
Et de premier en sonner 
Dessus le mont de Cyllène ; 

Comme Minerve inventa 
Le hautbois, qu'elle jeta 
Dedans l'eau toute marrie (2) ; 
Comme Pan le chalumeau, 
Qu'il pertuisa (3) du roseau 
Formé du corps de s'amie (4). 

(1) B]., V, XXII ; t. II, p. 360. 

(2) Parce que, tandis qu'elle jouait, l'eau lui renvoyait son image 
enlaidie. 

(3) Troua. 

(4) Syrinx, une nymphe d'Arcadic, qui, s'étant jetée dans l'eau 
pour échapper aux poursuites du dieu Pan, fut transformée en roseau. 



POiiSÎES DE lb83 A 1556 === I5l 



Ainsi, pauvre que j'étais 
Tout mon art je recordais (i) 
A cet enfant pour l'apprendre (2) 
Mais lui, comme un faux garson. 
Se moquait de ma chanson,' 
Et ne la voulait entendre. 

Pauvre sot, ce me dit-il, 
Tu te penses bien subtil ! 
Mais tu as Ja tête folle 
D'oser t'égaler à moi, 
Qui jeune en sais plus que toi, 
Ni que ceux de ton ^cole. 

Et alors il me sourit, 
Et en me flattant m'apprit 
Tous les œuvres de sa mère, 
Et comme pour trop aimer 
D avait fait transformer 
En cent figures son père. 

n me dit tous ses attraits, 
Tous ses jeux, et de quels traits 
11 blesse les fantaisies 
Et des hommes, et des dieux, 
Tous ses tourments gracieux, 
Et toutes ses jalousies. 

Et me les disant, alors 
J'oubliai tous les accors 
De ma Ivre dédaignée, 
Pour retenir en leur lieu 
L'autre chanson que ce dieu 
M'avait par cœur enseignée. 



(L) Kappelais. rassemblais daus ma mémoire. 
(2) Pour l'apprendre à cet enfant. 



152 = RONSARD. — CHAP. V == 

XVIII 

ODE PAR DIALOGUE (1) 
CASSANDRE 

D'où viens-tu, douce Colombelle, 
D'amour messagère fidèle? 
Hé, d'où viens-tu? en quelle part (2) 
As-tu laissé notre Ronsard? 

COLOMBELLE 

D'où je viens? qu'en as-tu que faire? 
Ton Ronsard, qui te veut complaire, 
De qui tu es le seul émoi, 
M'envoie ici par devers toi, 
M'ayant eu naguère en échange 
De Vénus pour une louange. 

CASSANDRE 

Plus qu'un messager des grands rois 
La bienvenue ici tu sois. 
Mais dis-moi, dis-moi je te prie, 
Aime-t-il point une autre amie 
Depuis qu'il s'en alla d'ici. 
Ou s'il n'a toujours eu souci? 

COLOMBELLE 

Plutôt les monts seront vallées, 
Les rivières les eaux salées, 
Que Ronsard te manque de foi, 
Pour servir un autre que toi. 

CASSANDRE 

Est-il possible qu'on te croie? 

COLOMBELLE 

Crois-moi : pour certain il m'envoie 
De Vendômois, et parmi l'air 
Jusques ici m'a fait voler 
Avec ces vers qu'au bec apporte. 
Et m'a dit, si je fais en sorte 
Que j'amollisse ta fierté, 
Qu'il me donnera liberté. 



(Ij BL, V, XXV ; t. II, p. 365. 
(2) Région. 



POKSIES l»E 1553 \ 1556 = 153 



Or, pour cola je ne veux être 
Ni libre, ni changer de maître : 
Afin d'aller après manger 
Comme auparavant aux bocages, 
Des oi-ains et des graines sauvages? 



Quand il m'esmie de sa main 
Toujours à la table du pain, 
Et me fait boire dans son verre? 
Après avoir bu je desserre 
Toutes mes ailes, et lui fais 
Sur la tête un ombrage frais : 
Puis je m'endors dessus sa lyre. 

Mais lui, qui jour et nuit soupire 
Pour ton amour, à tous les coups 
Entre-éveille mon somme doux. 
De mille baisers qu'il me donne 
En me disant : « Douce mignonne, 
Las ! je t'aime : car je te voi 
Vivi'e en servage comme moi. 
Vrai est que tu pourrais bien vivre 
De ma cage franche et délivi-e (1) 
Si tu voulais voler aux bois : 
Où moi fuitif je ne pourrais 
Vivi-e franc de ma servitude. 
Quand notre geôlière trop rude 
M'aurait remis en liberté. 

Mais, adieu, c'est trop caqueté. 
Tu m'as rendue plus jasarde 
Qu'une corneille babillarde ; 
Trop longuement ici j'attends, 
BaiUe-moi réponse, il est temps. 



il) Libre. 



]5.i ==±===: RONSARD. — CHAP. V 



LES AMOURS DE MARIE (1555 et 1556) 



Marie (1), cjiii voudrait votre nom retourner, 
Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie, 
Votre nom de lui-même à l'amour vous convie. 
Il faut suivre Nature et ne l'abandonner. 

S'il vous plaît votre cœur pour gage me donner, 
Je vous offre le mien : ainsi de cette vie, 
Nous prendrons les plaisirs, et jamais autre envie 
Ne me pourra l'esprit d'une autre emprisonner. 

U faut aimer, maîtresse, au monde quelque chose ; 
Celui qui n'aime point, malheureux, se propose 
Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer 

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure. 
Rien n'est doux sans Vénus et sans son fils ; à l'heure 
Que je n'aimerai plus, puissé-je trépasser. 



II 



Marie (2), levez- vous, votis êtes paresseuse, 
.la (3) la gaie alouette au ciel a fredonné, 
Et ja le rossignol doucement jargonné. 
Dessus l'épine assis sa complainte amoureuse. 

Sus, debout, allons voir l'herbette perleuse. 
Et votre beau rosier do boutons couronné, 
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné 
Hier au soir de l'eau" d'une main si soigneuse. 



b 



(1) Bi., Il, vin; t. H p. 157. 

(2) llid., xvni; t. I", p. 1G4. 
(à) Déjà. 



POKSIES DE ^533 A i556 ^= 153. 



k 



Harsoir (1), en vous couchant, vous jurâtes vos yeux 
D'être plus tôt que moi ce matin ('iveillée : 
Mais le dormir de l'aube aux filles o;racieux 

Vous tient dun doux sommeil encor les yeux sillée (2). 

Çà çà que je les baise, et votre beau tétin 

Ont fois pour vous apprendre A vous lever matin. 

III 

Amour (3) est un charmeur : si je suis une année 
Avecque ma maîtresse à babiller toujours, 
Et à lui raconter quelles sont mes amours, 
L'an me semble plus court qu'une courte journée, 

Si quelque tiers survient, j'en ai l'âme gennée (4), 
Ou je deviens muet, ou mes propos sont leurs : 
Au milieu du devis s'égarent mes discours. 
Et tout ainsi que moi ma langue est étonnée (5). 

Mais quand je suis tout seul auprès de mon plaisir. 
Ma langue interprétant le plus de mon désir. 
Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse . 

Je ne fais qu'inventer, que conter, que parler ; 
Car, pour être cent ans auprès de ma maîtresse, 
Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller. 

IV 

CHANSON (6) 

Fleur angevine de quinze ans, 
Ton front montre assez de simplesse : 
Mais ton cœur ne cache au dedans 
Sinon que malice et finesse, 

(1) Hier au soii'. 

(2) Fermée. Cette construction est imitée du grec. 

(3) BL. IL xx; t. I", p. 165. 

(4) A la torture. 

(5) Frappée de stupeur. 

(6) Bl., t. I", p. 169. 



1.^6 == RONSARD. — CHAP V = 

Celant sous Tombre d'amitié 
Une jeunette mauvaistié. 

Rends-iiKii (si tu as quelque honte) 
Mon cœur que je t'avais donné, 
Dont tu ne fais non plus de conte 
Que d'un esclave emprisonné, 
T'éjouissant de sa misère, 
Et te plaisant de lui déplaire. 

Une autre moins belle que toi. 
Mais bien de meilleure nature, 
Le voudrait bien avoir de moi. 
Elle l'aura, je te le jure : 
Elle l'aura, puis qu'autrement 
Il n'a de toi bon traitement. 

Mais non : j'aime uop (1) mieux qu'il meure 
Sans espérance en ta prison : 
.l'aime trop mieux qu"il y demeure 
Mort de douleur contre raison. 
Qu'en te changeant jouir de celle 
Qui m'est ])lus douce, et non si belle. 



Vous (2) méprisez nature : êtes-vous si cruelle 
De ne vouloir aimer? voyez les passereaux 
Qui démènent l'amour, voyez les colombeaux. 
Regardez le ramier, voyez la tourterelle : 

Voyez deçà delà d'une frétillante aile 
Voleter par les bois les amoureux oiseaux, 
Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux, 
Et toute chose rire en la saison nouvelle. 

Ici la bergerette en tournant son fuseau 
Dégoise ses amours, et là le pastoureau 
Képond à sa chanson, ici toute chose aime : 

(1) Beaucoup. 

(2) Bl., IL XXVII ; i. \''. p. 171. 



= POKSIKS DE 1553 A 1556 == 157 



Tout parle do Faniour, tout s'en veut enHanimer : 
Seulenieut votre cœur froid d'une glace extrême 
Demeure opiniâtre et ne veut point aimer. 



VI 

CHANSON (1) 

Deniandes-tu, chère Marie, 
Quelle est pour toi ma pauvi-e vie? 
Je jure par tes yeux qu'elle est 
Telle qu'ordonner te la plaît. 

Pauvre, chétive, langoureuse, 
Dolente, triste, malheureuse ; 
Et tout le mal qui vient d'amour, 
Ne m'abandonne nuit ni jour 1 

Après, demandes-tu, Marie, 
Quels compagnons suivent ma vie? 
Suivie en sa fortune elle est 
De tels compagnons qu'il te })laît. 

Ennui, travail, peine, tristesse, 
Larmes, soupirs, sanglots, détresse, 
Et tout le mal qui vient d'amour, 
Ne m'abandonne nuit ni jour. 

Voilà comment par toi, Marie, 
Je traîne ma chétive vie, 
Heureux du mal que je reçoi 
Pour t'aimer cent fois plus que moi. 

VIT 

CHANSON (2) 

Voulant, 6 ma douce moitié, 
T'assurer que mon amitié 

1) Bl., t. P^. p. 172. 
(2) llid., p. 207. 



158 = RONSARD. — CHAP. V 

Ne se verra jamais finie : 
Je te fis, pour t'assurer mieux, 
Un serment juré par mes yeux 
Et par mon cœur et par ma vie. 

Tu jures ce qui n'est à toi, 
Ton cœur et tes yeux sont ù nu)i 
D"une promesse irrévocable, 
Ce me dis-tu : hélas au moins 
Eeçois mes larmes pour témoins 
Que ma parole est véritable. 

Alors, belle, tu me baisas, 

Et doucement désattisas 

Mon feu d'un gracieux visage ; 

Puis tu fis signe de ton œil, 

Que tu recevais bien mon deuil (i) 

Et mes larmes pour témoignage. 

VlU 



J'ai (2) l'âme pour un lit de regrets si touchée, 

Que nul homme jamais ne fera que j'approuche 

De la chambre amoureuse, encor moins de la couche 

Où je vis ma maîtresse au mois de mai couchée. 

Un somme languissant la tenait mi-penchée 
Dessus le coude droit, fermant sa belle bouche 
Et ses yeux dans lesquels l'arclier Amour se couche, 
Ayant toujours la flèche à la corde encochée. 

Sa tête en ce beau mois sans plus était couverte 
D'un riche escofion (3) ouvré de soie verte. 
Où les Grâces venaient à l'envi se nicher ; 

Puis, en ses beaux cheveux, choisissaient leur demeure. 
J'en ai tel souvenir que je voudrais qu'à l'heure 
Mon cœur, pour n'y penser, fût devenu rocher. 

(1) Douleur. 

(2) Bl., I, LX ; t. I". p. 210. 

(3) Bonnet. 



POÉSIES DE 1553 A 1556 ==^ 159 



TX 



— Que (1) dis-lu, que fais-tu, pensive lourlereile. 
Dessus cet arbre sec? — Viateur (2), je lamente. 

— Pourquoi lamentes-tu? — Pour ma compagne ab^;eiite. 
Dont je meurs de douleur. - En quelle part (3) est-elle? 

— Un cruel oiseleur pai" glueuse cautelle (4) 
L'a prise et l'a tuée : et nuit et jour je chante 
Ses obsèques ici, nommant la mort méchante 
Qu'elle ne m'a tuée avecque ma fidèle. 

— Voudi-ais-tu bien mourir et suivi-e ta compagne? 

— Aussi bien je languis en ce bois ténébreux. 
Où toujours le regret de sa mort m'accompagne. 

— gentils oiselets, que vous êtes heureux! 
Nature d'elle-même à l'amour vous enseigne, 
Qui moiu'ez et vivez fidèles amoureux. 

X 

CHANSON (5) 

Quand j'étais libre, ains (6) qu'une amour nouvelle 
Ne se fût prise en ma tendre mouelle. 

Je vivais bien heureux : 
Comme à l'envi les plus accortes filles 
Se travaillaient par leurs flammes gentilles 

De me rendre amoureux. 

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche. 
Qui n'a mâché le frein dedans la bouche, 



(1) BL, I, Lxii; t. I«^ p. 211. 
(2j Passant. 
(3j Lieu.^ 

(4) Ruse." 

(5) EL, t. P--, p. 214. 
(6j Ains que, avant que. 



i(iO == HONSARD. — CHAP. V =^^ 

Va seulet écarté, 
N'ayant souci sinon d"un pied superbe, 
A mille l)onds fouler les fleurs et l'herbe, 

Vivant en liberté ; 

Ures (1) il court le long d'un beau rivage, 
Ores il erre en quelque bois sauvage, 

Fuyant de saut en saut : 
De toutes parts les poutres (2) hennissantes 
iiui font Taniour pour néant blandissantes {?>) 

A lui qui ne s'en chaut. 

Ainsi j'allais dédaigTiant les pucelles, 
Qu'on estimait en beauté les plus belles, 

Sans répondre à leur veuil (4) : 
I^ors je vivais amoureux de moi-même, 
Contant et gai, sans porter couleur blême 

Ni les larmes à l'œil. 

J'avais écrite au plus haut de la face, 
Avec l'honneur, une agréable audace 

Pleine d'un franc désir : 
Avec le pied marchait ma fantaisie 
Où je voulais sans peur ne jalousie. 

Seigneur de mon plaisir. 

Mais aussitôt que par mauvais désastre 

Je vis ton sein blanchissant comme albâtre 

Et tes yeux deux soleils, 
Tes beaux cheveux épanchés par ondées. 
Et les beaux lis de tes lèvi'es bordées 

De cent œillets vermeils. 

Incontinent, j'appris que c'est service ; 
La liberté de mon âme nourrice, 

S'échappa loin de moi : 
Dedans tes rets ma première franchise 
Pour obéir à ton bel œil, fut prise 

Esclave sous ta loi. 

(1) Ores... ores : tantôt... tantôt. 

(2) Juments. 

(3) Caressantes. 
(4j Désir. 



I/ÉPANOUISSEMENT DU CxÉNIE LYRIQUE 16d 

'l'ii mis cruelle eu sii^iie de eonquête 

Connue vainqueur tes deux |)ieds sur ma tête, 

Et du front nf as osté 
J/h(iuneur, la honte et Taudaee première, 
Accouardant (1) mon âme prisonnière. 

Serve à ta volonté. 

Vengeant d'un coup mille fautes commises, 
Et les .beautés qu'à grand tort j'avais mises 

Par avant à mépris, 
Qui me priaitMit en lieu (pie je te prie : 
Mais d'autant plus (pu; merci je te crie, 

Tu es sourde à mes cris. 

Et ne réponds non jjIus que la fontaine 
Qui de Narcis mira la forme vaine. 

En vengeant à son bord 
Mille beautés des Nymphes amoureuses, 
Que cet enfant par mines dédaigneuses 

Avait mises à mort. 



VITI 



Ronsard resta quelque temps encore fidèle à Marie, et il 
écrivit encore pour elle de frais sonnets. Dans une élégie 
composée en son honneur, il nous conte alertement un 
voyage qu'Antoine de Baïf et lui-même firent à Tours ])our 
revoir- leurs amies, Francine et Marie, au mariage d'une 
des cousines de cette dernière. Sous des noms de bergers, 
Toinet et Pen-ot, ils chantent à tour de rôle pour adoucir 
la cruauté des deux belles. Et bien que leurs chants 
soient un peu gâtés par ce décor champêtre et par trop de 
réminiscences del'églogue antique, ils ne sont pas dépourvus 
de grâce. 

(1) Rendant lâche. 



162 RONSARD. — CIIAP. V 

LE VOYAGE DE TOURS (1) 

EXTRAIT DE LA CHANSON DE TOINET 

C'était au mois d'avril, Francine, il m'en souvient, 
Quand tout arbre fleurit, quand la terre devient 
De vieillesse en jouvence et l'étrange (2) arondelle 
Fait contre un soliveau sa maison naturelle ; 
Quand la limace au dos qui porte sa maison, 
Laisse un trac (3) sur les fleurs ; quand la blonde toison 
Va couvrant la chenille, et quand parmi les prées 
Volent les papillons aux ailes diaprées, 
Lorsque fol je te vis, et depuis je n'ai pu 
Rien voir après tes yeux que tout ne m'ait déplu. 

Six ans sont ja passés, toutefois dans l'oreille 
J'entends encor le son de ta voix non pareille. 
Qui me gagna le cœur, et me souvient encor 
De ta vermeille bouche et de tes cheveux d'or. 
De ta main, de tes yeux, et si le temps qui passe 
A depuis dérobé quelque peu de leur grâce. 
Hélas je ne suis moins de leurs grâces ravi 
Que je fus sur le ('lain, le jour que je te vis 
Surpasser en beauté toutes les pastourelles 
Que les jeunes pasteurs estimaient les plus belles ; 
Car je n'ai pas égard à cela que tu es, 
Mais à ce que tu fus, tant les amoureux traits 
Te gravèrent en moi, voire de telle sorte 
Que telle que tu fus, telle au sang je te porte. 

Dès l'heure que le cœur de l'œil tu me perças, 
Pour en savoir la fin, je fis tourner le sas (4) 
Par une Jaiieton, qui au l)ourg de Crotelles, 
Soit du bien, soit du mal, disait toutes nouvelles. 

Après qu'elle eut trois fois craché dedans son sein, 
Trois fois éternué, elle prit du levain. 



(1) BL, t. I", p. 182. 

(2) Étrangère. 

(3) Une trace. 

(4) Crible, le cril)le qui servait aux diseurs de bomie aventure. 



L'ÉPANOUISSEMENT DU GÉNIE LYRIQUE 163 

Le retâte en ses doigts, et en fit une image 

Qui te semblait (1) de port, de taille et de visage : 

Puis tournoj'ant trois fois, et trois fois marmonnant. 

De sa jartière alla tout mon col entournant, 

Et me dit : « Je ne tiens si fort de ma jartière 

Ton col, que ta vie est de malheur héritière, 

Captive de Francine, et seulement la mort 

Dénou'ra le lien qui te serre si fort : 

Et n'espère jamais de vouloir entreprendre 

D'échauffer un glaçon qui te doit mettre en cendi'e. » 

Las ! je ne la crus pas, et pour vouloir adonc (2) 
En être plus certain, je fis couper le jonc 
La veille de Saint-Jean ; mais je vis sur la place 
Le mien, signe d'amour, croître plus d'une brasse. 
Le tien demeurer court, signe que tu n'avais 
Souci de ma langueur, et que tu ne m'aimais, 
Et que ton amitié qui n'est point assurée, 
Ainsi que le jonc court, est courte demeurée. 

Je mis pour t'essayer encores devant-hier, 
Dans le creux de ma main des feuilles de coudrier (15) ; 
Mais en tapant dessus, nul son ne me rendirent. 
Et, flasques, sans sonner sur la main me fanirent (4), 
Vrai signe que je suis en ton amour moqué, 
Puisqu'en frappant dessus elles n'ont point craqué. 
Pour montrer par effet que ton cœur ne craqueté 
Ainsi que fait le mien d'une flamme secrète. 



EXTRAIT DE LA CHANSON DE PERROT 

On dit au temps passé que quelques-uns changèrent 
En rivière leur forme, et eux-mêmes nagèrent 
Au flot qui de leur sang goutte à goutte saillait, 
Quand leur corps transformé en eau se distillait. 

Que ne puis-je nmer ma ressemblance humaine 
En la forme de l'eau qui cette barque (5) emmeine? 



(1) Ressemblait. 

(2) Alors. 

(3) Le mot comptait pour deux syllabes. 

(4) Se fanèrent. 

(5) La barque où Marie vient de monter. 



164 RONSARD. — GIIAl'. V 

J'irais en murmurant sous le tond du vaisseau, 
Jïrais tout alentour et mon amoureuse eau 
Baiserait oi"' (1) sa main, ore sa bouche franche, 
La suivant jusqu'au port de la Chapelle blanche (2) : 
Puis laissant mon canal pour jouir de mon veuil (;)), 
Par le trac (4) de ses [)as j'irais jusqu'à Bourgueil, 
Et là, dessous un pin couché sur la verdure, 
Je voudrais revêtir ma première figure. 

Je veux faire un beau lit d'une verte jonchée 
De pervenche feuillue en contre-bas couchée, 
De thym qui fleure bon, et d'aspic porte-épi, 
D'odorant poliot contre teiTe tapi, 
De neufard (ô) toujours vert qui la froideur incite, 
Et de jonc qui les boi'ds des rivières ha))ite. 

Je veux jusques au coude avoir l'herbe, et je veux 
De roses et de lys couronner mes cheveux. 
Je veux ((u'on me défonce une pipe angevine, 
Et en me souvenant de ma toute divine, 
De loi, mou doux souci, éj)uiser jus(ju'au foiul 
Mille fois ce joui'd'hui mou gobelel profond. 
Et ne partir d'ici jusc^i'à tant (pi'à la lie 
De ce bon vin d'Anjou la liijueur soit faillie ((1). ' 

Melcliior Champenois, et Guillaum(; Manceau, 
L'un d'un j)etit rebec, l'autre d'un chalumeau, | 

Me chanteronr comment j'eus l'âme dé])ourvue 
De sens et de raison, sitôt (|ue je t'eus vue. 

Puis chanteront comment pour fléchir ta rigueur j 

Je t'appelai ma vie et te nommai mon cœur. 
Mon œil, mon sang, mon tout ; mais ta haute pensée 
N'a voulu regarder chose tant abaissée, 
Ains (7) en me dédaignant tu aimas autre part 
Un (|ui son amitié chichement te départ. 
Voilà comme il le prend pour méj)riser nui peine. 



(1) (JiT... ore : tantôt... tantôt. 

(2) Lien voisin do Bourgueil. 

(3) Désir. 
(4j Piste. 
(5) Némilar. 

(<)) Soit faillie, lasse déiaut. 

(7) .Mais. 



[/ÉPANOUISSEMENT OU GENIE LYRIQUE 165 

Et lo rustique son de mon tu5'au daveine (1). 

Jls diront que mou teint, vermeil auparavant, 
St' perd comme une Heui' (|ui se fanit au vent : 
(^ue uinn pdil devient hiaiu-, et (pie la jeune i^râce 
De mon nouveau printemps de jour en jour s'efface : 
Et (pie depuis le mois cpie ramoiir me fit tien. 
De jour eu jour pins triste et })lus vieil je deviens. 

Puis ils diront comment les garçons du village 
Disent que ta beauté tire déjà sur Tâge, 
Et qu'au matin le coq dès la pointe du jour 
]\"oira plus à ton huis ceux qui te font Tamour. 
Bien fol est qui se fie en sa belle jeunesse, 
Qui sitôt se dérobe, et sitôt nous délaisse. 
La rose à la partin devient un gratecu (2), 
Et tout avec le temps par le temps est vaincu. 

Quel passe-temps prends-tu d"habiter la vallée 
De Bourgueil, où jamais la Muse n"est allée? 
Quitte-moi ton Anjou et viens en Vendômois : 
Là s'élèvent au ciel les sommets de nos bois, 
Là sont mille taillis et mille belles plaines, 
Là gargouillent les eaux de cent miUe fontaines^ 
Là sont mille rochers, où Échon (3) à l'entour, 
En résonnant mes vers, ne parle que d"amour. 

Ou bien si tu ne veux, il me plaît de me rendre 
Angevin pour te voir et ton langage apprendre ; 
Et pour mieux te fléchir, les hauts vers que j'avois 
En ma langue traduit du Pindare Grégeois, 
Humble, je veux redire eu un chant plus facile 
Sur le doux chalumeau du pasteur de Sicile. 

Là parmi tes sablons, Angevin devenu, 
Je veux vivre sans nom comme un pau\Te inconnu. 
Et dès Faube du jour avec toi mener paître 
Auprès du port Guyet notre troupeau champêtre ; 
Puis sur le chaud du jour, je veux en ton giron 
Me coucher sous un chêne, où l'herbe à Tenviron 
Un beau lit nous fera de mainte fleur diverse, 
Pour nous coucher tous deux sous l'ombre à la renverse ; 
Puis au soleil penchant nous conduirons nos bœufs 

(1) Avoine. 

(2) Fruit du rosier. 

(3) Echo. 



166 RONSARD. — CHAP. V 

Boire le liant sommet des ruisselets herbeux, 
Et les reconduirons au son de la nmsette, 
Puis nous endormirons dessus l'herbe molette. 

Là sans ambition de plus grands biens avoir, 
Contenté seulement de t'aimer et te voir, 
Je passerais mon âge, et sur ma sépulture 
Les Angevins mettraient cette brève écriture : 

Celui qui gît ici, touché de Taiguillon 
Qu"Amour nous laisse au cœur, garda comme Apollon 
Les troupeaux de sa dame, et en cette prairie 
Mourut en bien-aimant une belle Marie, 
Et elle après sa mort mourut aussi d'ennui. 
Et sous ce vert tombeau repose avecques lui. 

Mais Ronsard avait dûment averti Marie de ne pas trop 
compter sur sa constance. Dès l'édition de 1560, sur vingt- 
deux pièces nouvelles qu'il inséra dans le Second livre des 
Amours, la moitié seulement était pour elle, l'autre moitié 
était pour Sinope. Puis vinrent d'autres maîtresses. Un 
matin pourtant, alors que depuis bien des années il n'avait 
plus pensé à elle, soudain il apprit qu'elle venait de mourir. 
Sa tendresse d'autrefois se réveilla, et il écrivit les vers les 
plus délicatement mélancoliques qui soient sortis de son 
cœur. 

STANCES (1) 

Ciel, que tu es malicieux ! 
Qui eût pensé que ces beaux j^eux 
Qui me faisaient si douce guerre, 
Ces mains, cette bouche et ce front 
Qui prirent mon cœur, et qui Font, 
Ne fussent maintenant que terre? 

Hélas ! où est ce doux parler. 
Ce voir, cet ouïr, cet aller. 
Ce ris qui me faisait apprendre 
Que c'est qu'aimer? hà, doux refus ! 
Hà, doux dédains, vous n'êtes plus. 
Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre ! 

(Ij El, t. I", p. 234. 



L'ÉPANOUISSEMENT DU CE NIE LYlilQUE 1G7 

H(^Ias ! où est cette beauté, 
Ce Printemps, cette nouveauté 
Qui n'aura jamais de seconde? 
Du ciel tous les dons elle avait : 
Aussi parfaite ne devait 
Longtemi)s demeurer en ce monde. 

Je n'ai regret en son trépas, 
Comme prêt de suivre ses pas. 
Du chef les astres elle touche : 
Et je vis ! et je n'ai sinon 
Pour réconfort que son beau nom, 
Qui si doux me sonne en la bouche. 

Amour, qui pleures avec moi. 
Tu sais que vrai est mon émoi, 
Et que mes larmes ne sont feintes ; 
S'il te plaît, renforce ma voix, 
Et de pitié rochers et bois 
Je ferai rompre sous mes plaintes. 

Mon f^u s'accroît plus véhément 
Quand plus lui manque l'argument 
Et la matière de se paître ; 
Car son œil, qui m'était fatal, 
La seule cause de mon mal. 
Est terre qui ne peut renaître. 

Toutefois en moi je la sens 
Encore l'objet de mes sens. 
Comme à l'heure qu'elle était vive : 
Ni mort ne me peut retarder, 
Ni tombeau ne me ])eut garder 
Que par penser je ne la suive. 

Si je n'eusse eu l'esprit chargé 
De vaine erreur, prenant congé 
De sa belle et vive figure, 
Oyant sa voix, qui sonnait mieux 
Que de coutume, et ses beaux yeux 
Qui reluisaient outre mesure. 



ÎOS RONSAIU). — CHAP. V 

Et son soupir qui m'embrasait, 

J'eusse bien vu qu'ell'me disait : 

Or, soule-toi (1) de mon visage, 

Si jamais tu en eus souci : 

Tu ne me verras plus ici, 

Je m'en vais faire un long voyage. 

J'eusse amassé de ses regards 
Un magasin de toutes parts, 
Pour nourrir mon âme étonnée (2), 
Et paître longtemps ma douleur ; 
Mais oncques (3) mon cruel malheur 
Ne sût prévoir ma destinée. 

Depuis j'ai vécu de souci, 
Et de regret qui m'a transi, 
Comblé de passions étranges. 
Je ne déguise mes ennuis ; 
Tu vois l'état au([uel je suis. 
Du ciel assise entre les anges. 

Ha ! belle âme, tu es là-haut 
Auprès du bien qui ])oint ne faut (4), 
De rien du monde désireuse. 
En liberté, moi en prison ; 
Encore n'est-ce pas raison 
Que seule tu sois bien heureuse. 

Le sort doit toujours être égal. 
Si j'ai pour toi souffert du mal. 
Tu me dois part de ta lumière. 
Mais franche du mortel lien, 
Tu as seule emporté le bien. 
Ne me laissant que la misère. 

En ton âge le plus gaillard 

Tu as seul laissé ton Ronsard, 



(1) Rassasie. 

(2) Frappée de stupeur par la douleur. 

(3) Jamais. 

(4) Trompe. 



1/ÉPANOlJISSEMENT DU GÉNIE LYRIQUE 1(J9 

Dans le ciel trop tôt retournée, 
Perdant beauté, grâce et couleur, 
Tout ainsi qu'une belle fleur 
Qui ne vit qu'une matinée. 



Soit que tu vives ^près de Dieu 
Ou aux Champs-El^^sées, adieu, 
Adieu cent fois adieu, Marie ; 
Jamais mon cœur ne t'oubliera. 
Jamais la mort ne déli'ra 
Le nœud dont ta beauté me lie. 



Comme (1) on voit sur la branche au mois de mai la rose 

En sa belle jeunesse, en sa première ileur. 

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur, 

Quand Taube de ses pleurs au point du jour l'arrose; 

La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose. 
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ; 
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, 
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose (2). 

Ainsi en ta première et jeune nouveauté. 
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, 
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes. 

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, 
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, 
Afin que vif (3) et mort ton corps ne soit que roses. 



(1) BL, t. 1er, p. 239. 

(2) Ouverte. 

(3) Vivant. 



CHAPITRE VI 



LA GKANDE POESIE 



Cette floraison d'odelettes, de chansons, de sonnets 
simples, qui contrastent si fort avec les œu\Tes de 1550 
à 1552, marque la \ictoii-e du tempérament de Ronsard 
sur les doctrines de sa vingt-cinquième année. La veine 
qui les a produites n'était pas absente des premiers recueils ; 
nous avons constaté qu'elle y était seulement recouverte, 
dissimulée et comme honteuse d'elle-même, ensevelie sous 
les pièces d'apparat que commandait le programme de 
l'école. Maintenant qu'il s'est en quelque sorte retrouvé, 
Ronsard a-t-il donc pour jamais renoncé à la grande 
poésie? 

Xi le souci de sa gloii'e ni son intérêt ne le lui permettent. 
11 se sent toujours engagé envers la France ; et puis, pour 
louer dignement les grands, dont il a besoin pour fake sa 
fortune, quelque chose de plus relevé lui semble nécessaire 
que la piécette anacréontique. C'est pour célébrer lés 
membres de la famille royale qu'il s'est repris, en 1554, 
à composer une dernière série d'odes graves. Il a d'ailleurs 
dans le cœur, à côté de son goût pour les petits chefs- 
d'œu\Te achevés, des aspirations vers le sublime qu'il 
voudra satisfaire. 

Il y a bien sans doute le grand poème épique, cjii'il a 



172 RONSARD. — CHAP. VI 

jjromis et dont il reparle de temps en temps. Mais Tlienro 
de la Franciade n'est pas encore venue. Le plan en est 
arrêté depuis longtemps, mais le roi, qui ne goûte que les 
tournois et le jeu de paume, n'est pas assez généreux pour 
fournir aux libéralités sans lesquelles Ronsard n'entre- 
prendra pas son œuvre. Il lui faudrait la fortune assurée 
pour qu'il se décidât à vaquer à une tâche d'aussi longue 
haleine. Aussi va-t-il continuer à parler de la Franciade, 
à en faire pressentir les beautés au roi qui fait la sourde 
oreille et à la remettre à plus tard. 

Ronsard essayera donc autre chose. A l'ode grave, déci- 
dément abandonnée pour l'ode légère au début de 1555, 
il substituera l'hymne. C'est encore un noble genre celui-là 
et qu'il convient d'introduire dans notre littérature puisque 
nous le tenons des Grecs, et que, sans parler des hymnes 
homériques, nouF avons encore ceux de Théocrite et ceux 
de Callimaque, auquel, ainsi qu'aux autres alexandrins, 
Ronsard ne marchande pas son admiration. Il avait d'ail- 
leurs, dès 1549, publié un Hymne à la France. Précisément 
dans le même temps que la Conimnaiion des Amours et que 
la Nouvelle continuation, en 1555 et en 1556, et comme 
pour répondre à ceux qui lui reprochent le style bas de 
ces recueils, il fait imprimer successivement deux li^Tes 
d''Hymnes. 

Plus tard il s'essayera à donner à l'hymne le caractère 
religieux qu'il avait presque toujours chez les anciens 
Grecs, et notamment chez Callimaque. Il le christianisera. 
Il écrira alors THymne à saint Biaise et VEymne à saint 
RocJi, et cette sorte de préface que nous lisons aujourd'hui 
en tête de son recueil, où il propose une conception du genre 
absolument différente de celle qu'il a réalisée. Vers la tren- 
tième année, Ronsard est tout à la poésie païenne. C'est 
Théocrite surtout qui lui fournit son cadre. L'hymne est 
alors pour lui un genre voisin de l'ode en ce qu'il traite 
quelque grand sujet, et par suite, comme dans l'ode, les 
mythes, les grandes comparaisons, les prosopo])ées, les 
lai'ges mouvements, quoique avec plus de réserve, y sont de 
mise. 11 en diffère j)ar la métrique, car l'hymne est écrit 



LA GKANDE POESIE d73 

(Ml lon<is vers et en finies plates tandis (|ii(' la poésie lyrique 
rcclierclie les vers courts et se caractérise par la strophe ; 
par le ton ensuite — et cette dilïéreiicc commande la pré- 
^^cédente — en ce qu'un ton plus simple, moins inspiré, 
moins prophétique, lui convient. Dès 1555 Ronsard adopte 
pres([ue toujours l'alexandrin, dont les hautes destinées 
datent de ce recueil, et il en marcpie bien la valeur en le 
qualifiant de « vers héroïque ». Ronsard avait écrit acci- 
dentellement quelques odes en longs vers et en rimes 
])lates. Celles-là préparaient en quelque sorte la voie aux 
hymnes, avec lesquels nous nous éloignons encore du pin- 
darisme. 



Il 



Mais avant tout — et en cela il est })ropre à se substituer 
à l'ode ])indariqne — l'hymne sert à chanter les louanges 
des grands, et, comme l'ode, il souffre toutes les hyperboles 
qui permettront au ])oète de s'assurer leur faveur. Et c'est 
bien ainsi que Callimaque et Théocrite en avaient usé en 
leur temps. Par l'hymne se continue la haute poésie coiir- 
tisanesque que Ronsard avait inaugurée avec l'ode ])in- 
daritpie, et cpii devait, beaucoup plus sûrement que les 
compUments de Saint-Gelais, assurer l'immortalité à ses 
protecteurs présumés, 

VHymne à Henri II, qui occupe la première place dans 
,1e livre de 1555, n'est qu'une coni])araison entre le roi et 
Ju[)iter, comparaison qui est tout à l'honneur du roi, 
comme bien l'on pense. Henri II l'emporte sur le monarque 
des dieux par la force, par la vaillance, par la libéralité, 
et par combien d'autres vertus encore ! Dans YHynine au 
cardinal de Lorraine, qui fut composé seulement quatre 
ans plus tard, la conception n'est pas différente. C'est 
a\('c tous les dieux et les héros du paganisme successi- 
vement (pie le prélat chrétien est mis en parallèle. 11 



474 RONSARD. — CHAP. VI 

supporte tout le fardeau des affaires de France comme 
Hercule soutient le monde de ses bras puissants ; il est 
l'égal de Nestor par l'éloquence, d'Ulysse par l'ingénio- 
sité de son esprit, de Mercure par son activité ; il est plus 
utile aux lettres que les Muses elles-mêmes. 

Ronsard assène à profusion sans scrupule de pareilles 
louanges à ses amis. Heureusement pourtant son imagina- 
tion n'eût pas suffi à inventer assez de folies de cette sorte 
pour en emplir ses hymnes. Une autre méthode, plus dis- 
crète, de faire sa cour, consistait à chanter quelque grand 
sujet en l'honneur du personnage qu'on voulait louer. On 
inscrivait son nom au frontispice, et l'éloge ne formait plus 
que la préface ou l'épilogue du poème. Mais les grandes 
idées générales qui en étoffaient la majeure partie étaient 
chargées de porter son souvenir aux générations futures. 
Ronsard se plahit quelque part que la trop modeste Mar- 
guerite de France n'accepte que des hommages de cette 
espèce. C'est ainsi qu'à sa gloire il chante V Eternité, le Ciel 
à la gloire de Jean Morel, la Mort à la gloh-e de Pierre Pas- 
chal, la Justice à la gloire du révérendissime cardinal de 
Lorraine, déjà nommé. UHymne de la Philosophie, dédié 
à Odet de Coligny, exprime l'enthousiasme de la Renais- 
sance pour le savoir humain retrouvé, et c'est au sens très 
étendu qu'il avait alors de totalité des connaissances qu'il 
faut entendre ici le terme de philosophie. Il est vrai que 
dans l'hymne à Lancelot Carie, Des Démons, toutes les 
superstitions se sont donné rendez -vous qui avaient 
cours au moyen âge sur les esprits, sur leur nature, 
sur leurs actions, sur leurs rapports avec les hommes. 
Ces étranges contrastes sont chose commune au seizième 
siècle. 

•Le péril est alors de tomber dans la dissertation. Le style 
de la dissertation, même de la dissertation en vers, est peu 
séant à qui entretient de grands personnages. Il faut bien 
reconnaître que trop souvent Ronsard évite incomplète- 
ment les écueils ordinaires de la poésie didactique. Les 
hymnes De Vor, De la mort, malgré la dignité que leur con- 
fère la grandeur de leurs sujets, en beaucoup de leui's par- 



LA GRANDE POKSIE 175 

tics ont l'air bien plntôt de canseries philosophiques en vers 
que dhynines. Trop de développements sonnent comme 
celui-ci, que j'extrais de VEijmne du ciel : 

L"('sprii (1) de TÉtei^ncl, qui avance ta coureo, 
Épandu dedans toi comme une vive source, 
De tous côtés t'anime et donne mouvement, 
Te faisant tournoyer en sphère rondement 
Pour être plus parfait ; car en la forme ronde 
Gît la perfection qui toute en soi abonde. 

De ton branle premier des autres tout divers 
Tu tires au rebours les corps de l'Univers, 
Baîidés en résistant contre ta ^^olence, 
Seuls à part démenant une seconde, danse; 
L'un deçà, l'autre là. comme ils sont agités 
Des mouvements réglés de leurs diversités. 
Ainsi guidant premier si grande compagnie. 
Tu fais u.ne si douce et plaisante harmonie. 
Que nos luths ne sont rien au prix des moindres sous 
Qui résonnent là haut de diverses laçons. 

D'un feu \\i et divin ta voûte est composée, 
Non feu matériel, dont la flamme exposée 
Çà-bas (2) en nos foyers, mangerait affamé 
De toutes les forêts le branchage ramé (3) ; 
Et pour ce tous les jours il faut qu'on le nourrisse 
Le repaissant de bois, s'on (4) ne veut qu'il périsse ; 
Mais celui qui là-haut en %igueur entretient 
Toi et tes yeux d'Argus (5), de lui seul se soutient 
Sans mendier secours ; car sa vive étincelle 
Sans aucun aliment se nourrit de par elle ; 
D'elle-même elle luit comme fait le soleil. 
Tempérant l'Univers d'un feu doux et pareil 
A celui qui habite en l'estomac de l'homme, 
Qui tout le corps échauffe et point ne le consomm (6). 



(1) Hymnes, I, viii ; Bl, t. V, p. 139. 

(2) Ici-bas. 

(3j Formé de rameaux. 
(4) Si l'on. 

(5j Prince argien qui avait cent j-eux dont cinquante étaient tou- 
jurs ouverts. 
(6) Consume. 



176 RONSARD. — CHAP. VI 

Pour ocliapper à Iji platitude qui le guette saus cesse, 
Ronsard a recours ])riucipaleuient, outre les figures de 
rhétorique, à l'allégorie et aux narrations mythiques. 



III 



On sait quelle place occupait l'allégorie chez les poètes 
du moyen âge. Tenus de bannir, ou à peu près, la mytho- 
logie proprement dite et privés par là d'un précieux orne- 
ment poétique, ils s'étaient rejetés sur cette sorte de mytho- 
logie l)âtarde si florissante déjà à la basse époque de la 
littérature latine ; ils l'avaient développée, enrichie, quiu- 
tessenciée à force de subtilités, et l'avaient conduite au 
])oint de perfection où nous la trouvons chez les grands rhé- 
tori({ueurs. Les poètes de notre Renaissance ne lui furent 
])oint hostiles. Ainsi que h^s poètes italiens, ils raccueillirent 
coimue une hlle de l'antiquité.. Nulle part peut-être. Ron- 
sard n'en fait plus largement usage que dans ses hymnes. 

La Philoso])hie a bâti son temple sur un rocher escarpé. 
Ceux qui veulent y accéder n'y parviennent qu'au ])rix de 
grands efforts. 

Car (1) le sentier en est fâcheux (2) et droit, 
Dur, raboteux, épineux et étroit 
Tout à l'entour s'y asproye (3) l'ortie, 
Et le chardon, et la ronce sortie 
D'entre les rocs, et les halliers mordants 
Qui font saigner les mains des abordants. * 

Au bas du roc est un creux précipice, 
Qui fait hon'eur à l'homme plein de vice 
Qui veut monter avant qu'être purgé 
De son péché dont il était chargé. (\ 

Tout au plus cette roche déserte ; 

Est d'amaranthe et de roses couverte, '. 

(1) Hymnes, II, i ; Bl., t. V, p. 163. Tout ce morceau a été supprinir 
ultérieurement par Ronsard. Le texte est celui de 1678. 

(2) Très pénible. 

(3) Hérisse. /i 



LA GKANDE POKSIlil 177 

D'iL'illt'ts, de lys, l'I toujours U'S ruisseaux', 
Herbes et fleurs animent de leurs eaux. 
.Jamais Foraiio et la fière (1) tempête 
En s'éclatant ne lui noircit la tête ; 
Mais le soleil liiacieux en tout temps 
V fait germer les boutons du ]jrintemps. 

Là sur le roc cette Pliiloso|)ln'e 
l'our tout jamais son jjalais édifie 
A nuirs d'airain, loin des ennuis mondains 
Et des soucis dont les lionunes sont pleins 
Qui, comme porcs, vivent dedans la fange, 
Peu curieux d'inmiortelle louange. 

Là font la garde autour de sa maison 
Ainsi qu'archers. Jugement et Raison, 
Et la Sueur (pii se tient à la porte 
Et dans ses mains une couronne porte 
De vert laurier, ])our le digne loyer (2) 
De qui se veut aux vertus employer. 
Là sans repos la Vérité travaille 
Et bien armée à toute heure bataille 
Contre Ignorance et contre Vanité, 
Contre Paresse et contre Volupté, 
Pour leur défendre obstinément rapproche 
Et le moyen de nu)nter sur la roche. 

Au bas du roc un long peuple se suit, 
Comme les flots, enroués d'un grand bruit, 
Qui de la main font signe et de la tête 
Vouloir monter dispostement (3) au faîte 
Du roc fâclieux, et bien semble à les voir 
Que de monter ils feront leur devoir. 
Les uns ne sont qu'acheminés (4) à peine, 
Les autres sont au milieu de la plaine, 
Les uns déjà sont au pied du rocher, 
Les autres sont jà voisins d'approcher 
Du haut sommet, mais quand leur main est prête 
De le toucher, une horrible tempête 
"D'ambition, d'envie et de plaisirs, 



(1) Cruelle. 

(2) Récompense. 

(3) Agilement. 

(4) Ms en route. 



178 RONSARD. — CHAP. VI 

De voluptés et de mondains désirs 

Les font broncher d'une longue traverse 

A chef baissé à bas à la renverse 

Dans un torrent ; car certes il ne faut 

Penser gj\avir légèrement en haut 

Où la Vertu en son temple repose, 

Sans décharger son cœur de toute chose 

Qui soit mondaine, ainsi que tu as fait, 

Divin Prélat (1), qui t'es rendu parfait 

Pour être mis au plus haut de son temple, 

D'où maintenant assuré tu contemple 

D'un œil constant les sottes passions 

Du mauvais peuple et ses affections. 

Ses mœurs, ses faits ; car bien qu'il soit en vies 

11 souffre autant en vivant de furies 

Que font là-bas de peine et de tourment 

Les morts punis du cruel Rhadamant (2). 

Tel hymne, VHymne de VÉternitê, n'a point d'autre 
sujet que de décrire des personnages allégoriques et de les 
grouper en tableaux : voici d'abord la déesse Éternité qui 
trône au plus haut du ciel, vêtue d'un manteau magnifique 
et portant en main le sceptre qui symbolise son pouvoir 
sur toutes choses ; à sa droite se tient la Jeunesse qui la 
nourrit et qui repousse loin d'elle la hideuse Vieillesse ; à sa 
gauche la Puissance qui contient de môme les assauts de 
la Discorde ; derrière est la Nature, la servante de l'Éter- 
nité, qui réalise dans le temps les volontés de la déesse ; 
puis, derrière encore, Saturne, le Soleil et la Lune qui créent 
les saisons et en assurent le retour périodique pour y 
déployer la vie aux formes infinies que l'Éternité a conçues 
et que la Nature fait entrer dans le monde de la durée. 
Et les attributs symboliques de plusieurs de ces person- 
nages sont décrits avec complaisance. 

A ton dextre (3) côté la Jeunesie se tient, 
Jeunesse au chef crépu (4), de qui la tresse vient 

(1) L'hymne est adressé à Odet de Coligny, cardinal de Châtillon. 

(2) Rhadamante, l'un des juges des Enfers. 

(3) Droit. 

(4j Tête aux cheveux bouclés. 



LA GKANDE POESIE 479 

Par flots jusqu'aux talons d'une culaçure entorse, 
Enllant son estomac (1) de vigueur et de force. 
Cette belle Jeunesse, au teint vermeil et franc, 
])'une boucle d'azm* ceinte dessus le flanc, 
Dans un vase doré te donne de la destre (2) 
A boire du nectar, afin de te faire estre 
Toujours saine et disposte (3), et afin que ton front 
Ke soit jamais ridé comme les nôtres sont. 
Elle, de l'autre main, vigoureuse déesse. 
Repousse Testomac de la triste Vieillesse 
Et la bannit du Ciel à coups d'épée, afin 
Que le Ciel ne Aàeillisse et qu'il ne prenne fin. 

Il arrive que l'expression de quelque noble sentiment 
fasse oublier la puérilité de ces jeux d'esprit et donne à 
l'allégorie une véritable grandeur épique. Dans VHymne 
de la Justice, le poète nous peint l'innocence et la félicité de 
l'âge d'or. La déesse Justice vivait alors au milieu des 
hommes ; elle les entretenait familièrement et les rassasiait 
des joies infinies de sa présence. Mais les peuples peu à peu 
sont devenus moins dociles à ses conseils. La déesse alors 
s'éloigne d'eux ; elle se retii'e dans la solitude des bois d'où 
elle revient la nuit, quand tout sommeille, jeter au bord 
des cités son cri de détresse et ses avertissements. Quand, 
le mal grandissant encore, commence l'âge de fer, elle est 
contrainte de quitter la terre. Avant d'abandonner ses hôtes 
malheureux, une dernière fois elle leur clame ses menaces. 

Ce (4) que voyant, Justice, ardente de fureur 
Contre le méchant peuple empoisonné d'erreur. 
Qui. pour suivre discord (5), rompait les lois tranquilles. 
Vint encore de nuit se planter sur les villes, 
Oîi, plus comme devant (6), le peuple me pria. 
Mais d'une horrible voix hurlante s'écria 



(1) Poitrine. 

(2) Main droite. 

(3) Alerte. 

(4) Hymnes, 1, vi ; Bl., t. V, p. 110, 

(5) Discorde. 

(6) Auparavant. 



180 RONSARD. — GIIAP. VI 

Si elïtoyablenient (jue les murs et les places 

Et les maisons tremblaient au bruit de ses menaces : 

« Méchant peuple avorton, disait-elle, est-ce ainsi 

Qu'à moi fille de Dieu tu rends un grand merci 

De t'avoir si longtemps couvé dessous mes ailes, 

Te nourrissant du lait de mes propres mamelles? 

Je m'envole de terre ; adieu, méchant, adieu, 

Adieu, peuple avorton, je t'assure que Dieu 

Vengera mon départ d'une horrible tempête 

Que jà déjà son bras élance sur ta tête. 

Las ! où tu soûlais vivre en repos plantureux, 

Tu vi\Tas désormais en travail malheureux ; 

11 faudra que les bœufs aux champs tu aiguillonnes, 

Et que du soc aigu la terre tu sillonnes, 

Et que soir et matin le labeur de ta main 

Nourrisse par sueur ta misérable faim. 

Pour la punition de tes fautes maligtu's 

Les cham[)s ne produiront (jue l'onces et (ptépines. 

TjC [)rintemps cpii soûlait (1) te rire tous les jours. 

Se changeant en hiver, jiei'dra son premier cours. 

Et sera départi (2) en vapeurs chaleureuses, 

Qui hâleront ton coips de flammes douloureuses. 

En frimas, et en pluie, et en glace (jui doit 

Faire transir bientôt ton pauvre corjts de froid. 

Ton chef (H) deviendra blanc en la Heui- de jeunesse, 

Et jamais n'atteindra les bornes de vieillesse, 

(\unm(> ne iruM'itant i)as ton fait vicieux 

De jouir longuement de la clairté des cieux. 

Si peu que tu vivras, tu vivi'as en moleste (4), 

Et toujours une fièvre, un catarrhe, une peste 

Te suivront sans parler, venant tous à la fois ; 

Dieu les faisant nmets dérobera leurs voix. 

Afin (|ue sans mot dire ils te ha])pent à l'heure 

Que tu estimeras ta vie être plus seure (5). 

Qui pis est, indigence et la famine aussi, 

Hôtes (1(> ton hôtel, te donneront souci, 



(1) Avait coutume. 

(2) Partage. 

(3) Tête. 

(4) Peine. 

(5) Sucre. 



LA Gir\NDE POÉSIE 181 

Toul sera cononipii ; les (''})ouses muablos 
N'enfaiiteront des fils à loiirs époux semblables ; 
Tout sera dépravé, bourgs, villes et maisons 
Foui'voyantes du tracj (1) des premières saisons. 

Dieu te lera mourir au milieu dos batailles 
Accablé l'un sur Tautre, et fera les nmrailles 
De tes <>iandes cités dessous terre alnmer (2) 
Et sa foudre j)erdra tes navii'o.s en mer. 

Et lors un vain regret rongera ta poitrine 
Et ton cœur déchiré d'une mordante épine 
De quoi tu m'as chassée en lieu de me chérir, 
Qui te soûlais (3), ingrat, si chèrement nourrir ! 



IV 



La Justice sera ramenée sur la terre par le cardinal de 
Loi-raine, qui fera revivre l'âge d'or et sur les louanges 
duquel l'hymne s'achèvera comme il a commencé. Mais, 
avant d'assister à son retour, nous suivons la déesse dans 
l'Olympe, nous l'entendons se plaindre à Jupiter son père 
de l'offense qui lui a été faite. Irrité, le roi des dieux réunit 
son conseil, et, comme chez Homère, nous assistons au 
défdé des divinités accourues à son apjjel et nous sommes 
introduits dans leur assemblée. Jupiter fait connaître ses 
projets de vengeance ; il va détruire à jamais la race des 
hommes par un déluge qui n'aura plus de Deucalion. Mais 
la déesse Clémence intervient alors, et elle fléchit le Tout- 
Puissant, dont la colère s'a])aise. Thémis annonce enfin 
que les destins ont dans leur inéluctable volonté marqué 
Charles de Lorraine ]30ur la mission rédemjrtrice. 

On voit assez tout ce qu'un pareil récit comporte d'élé- 
ments épiques. Sur les cinq pièces que contenait le livre 

(1) Piste. 

(2) S'abîmer. 

(3) Avais coutume. 



182 RONSARD. — CHAP. VI 

de 1556, deux, De Calais et ZétJiès, et De Pollux et de 
Castor, étaient de petites épopées où l'on retrouve tous 
les procédés de l'épopée alexandrine et qui d'ailleurs sont 
imitées de poètes alexandiins. 

Calaïs et Zéthès, les fils ailés de Borée, plus rapides que 
les vents, ont accompagné Jason à la conquête de la toison 
d'or. Avec tous les héros que le poète énumère et décrit 
complaisamment, ils prennent terre sur une côte déserte, 
et là dans un rude combat ils triomphent des Harpyes 
monstrueuses qui infectent la nourriture du pauvi-e aveugle 
Phinée et la lui dérobent. 

L'Hymne de Pollux et de Castor est double : il compte 
deux combats, dont, à tour de rôle, les deux fils de Léda 
sortent vainqueurs. Le triomphe de Pollux est narré avec 
un grand luxe de détails épiques. Lui aussi il a accompagné 
Jason, et il aborde sur une terre barbare qui est tyrannisée 
par le géant Amycus. Celui-ci a ordonné que quiconque 
débarquerait sur la côte serait immolé et donné en pâture 
aux poissons, et il est lui-même l'exécuteur de ses horribles 
décrets. Ému par le récit de Timante qui a vu expirer son 
compagnon sous ses yeux et qu'une mort pareille attend, 
et pour sauver tous les Grecs, le chétif Pollux ose affronter 
les coups du monstre. 

Les trivialités, les puérilités, les faiblesses de tout genre 
ne sont pas rares dans ces récits. De plus, l'originalité leur 
fait souvent défaut : Ronsard suit d'ordinaire de très près 
ses modèles. Et pourtant il y avait en lui une imagination 
épique. On le sentira, je pense, en lisant ce combat 
d' Amycus et de Pollux, un peu long sans doute, mais em- 
preint d'une réelle gra.ndeur. Voici d'abord le portrait du 
géant : 



& 



LE GÉANT (1) 

Tantôt ce grand géant viendra sur cette rive ; 
Sa troupe, en le voyant, tremble toute craintive, 

(1) Hijrmies, I, m ; Bl, t. V, p. 46. 



LA GRANDE POÉSIE - 183 



Tant il est grand et lourd ; il l;i va surpassant (1) 

De tout le chef (2) entier, comme un pin se haussant 

Sur loulc la forêt, ou coiniiie la montagne 

D'Olymjjc, dont le chef les astres accompagne. 

Qui voit des monts sous lui, encor qu'ils soient bien grands, 

Ne hausser ([ue leur tête à l'égal do ses flancs. 

Aux hommes de façon ni de face il ne semble : 

Cent rides sur le front l'une sur l'autre assemble. 

Longues comme sillons que les contres tranchants 

Ont largement creusés en labourant les champs ; 

Les dents deçà delà lui grincent en la gueule 

D'un bruit tout enroué comme d'une grand'meule, 

Que la force d'un homme ou d'un ruisseau coulant 

Tout autour du moulin fait sonner en roulant. 

Comme le poil d'un ours se roidit sa perruque. 

Un taillis de sourcils hideusement offusque 

Ses gros yeux enflammés, ensanglantés et roux 

Comme Fastre de mars tout rouges de courroux. 

Au reste il a le bras et la jambe velue 

Plus que la dure peau d'une chèvre peine, . 

Et démène en marchant un plus horrible bruit 

Qu'un torrent écumeux qui bouillonnant s'enfuit. 

Toujours à son côté compagne lui pendille. 
Comme pour son jouet, une creuse coquille 
Retorse par le bout et large que souvent 
Ainsi qu'un flageolet il entonne de vent. 
11 n'a sitôt dedans entonné son haleine. 
Que les Bebryciens accourent sur l'arène. 
Et prompts autour de lui se viennent tous ruer 
Pour savoir s'il faut point écorcher ou tuer. 



COMBAT D'AMYCUS ET DE POLLUX (3) 

Ainsi le (4) regardait ce monstre abominable ; 
Mais ne le voyant point ni de port effroyable 



(1) Va surpassant : surpasse. 

(2) Tête. 

(3) Hymnes, I, m ; BL, t. V, p. 52. 

(4) Pollux, qui vient de relever son défi. 



184 == RONSARD. — CHAP. VI 



Ni de masse de corps, ains (1) douillette la peau, 
Les yeux sereins et doux, le teint vermeil et beau, 
D'un haussebec (2) le moque, et secoua la tête 
Qu'un tel mignon osait attendre sa tempête ; 
Ne plus ne moins qu'au ciel T^^phée (3) s'irrita 
Quand le jeune Bacchus à lui se présenta, 
Et la belle Pallas viergeallemont (4) félonne. 
Qui contre ses cent bras opposait sa Gorgonne. 
À la fin, l'abordant d'une horrible façon : 

(' Quiconque sois (dit-il), approche-toi, garçon. 
Pour ne reinporter plus ce beau front à ta mère. 
Ni ce teint damoiseau, qui (5), trop sotte, révère 
Les autels maintenant de ton pays en vain 
Pour toi, qui dois mourir sans merci de ma main. 
Ici ne se font pas les luttes de Taygète 
Ni les jeux Piséans où le vainqueur se jette 
Tout nu dedans Alphée et se baignant sans jieur 
Lave es (6) flots paternels sa poudreuse sueur ; 
Ici l'on ne combat pour le prix d'une femme. 
D'un trépied, d'un cheval, mais jiour la vie et l'âme, 
Pour ré])andre le sang, et })our faire sécher 
La tête des vaincus au faîte d'un plancher. )> 

Il n'eut pas achevé qu'à bas il se décharge 
De la peau d'un lion, qui son échine large' 
Lui couvrait jusqu'aux pieds, où encores dedans 
Se courbaient les sourcils, les ongles et les dents, 
]'"t, nu, se vint planter au milieu de l'arène, 
Montrant sa laige épaule, et sa poitrine pleine 
D'une forêt de poil. Ses muscles ronds et gros 
Ressemblent aux cailloux (jne la course des flots 
D'un grand torrent d'hiver a polis sur le sable ; 
Au reste il se montrait en geste ressemblable 
A l'un de ces géants qui, trop audacieux, 
'VouUu'ent débouter de leur siège les dieux. 

PoUux, d'autre côté, une robe dépouille. 
Faite d'un drap filé sur la même quenouille 

(1) Mais. 

(2) Mouvement méprisant de la bouche. 

(3) Chef des Titans qui attaquèrent l'Olympe. 

(4) Virginalement. 
(o) Ta mère... ipii... 
(6) Dans les. 



LA (iKANDE POMSIE - 185 



Do sa belle maîtresse (alors (jiie les Héros 
Baisèrent ])ar amour les filles de Leninos) 
Qu'eu partant lui donna pour avoir souvenance, 
l'jt vêlant cet liahil, de leui- douce accointance. 

11 secouait en l'air à ruades ses bras 
Kcartés çà et là, pour voir s'ils étaient las 
l)"avoir tiré la rame, ou par loniiiiement estre 
Engourdis sans branler les armes en la destre (1). 
L'autre n'essayait point ses membres grands et forts^ 
Mais, se tenant swTé, roidissait tout le corps 
lOullambé d'un désir d'épandre la cervelle 
De ce jeune garçon, qui de soie nouvelle 
ronimençait à couvrir son menton, damoiseau. 
Comme un jeune duvet couvre un petit oiseau. 

Sitôt ([u'ils furent prêts, ils choisirent tous deux 
Un lieu propre au combat, et faisant autour d'eux 
Asseoir leurs compagnons en rond et large espace, 
Se plantèrent sans peur au milieu de la place. 

Premièrement de coups refrappèrent le vent, 
Puis, éloignant le test {2), allongent au devant 
Les bras pour leurs remparts, et de près accouplèrent 
Main conti-e main épaisse et leurs coups redoublèrent : 
Pollux adroit et fin en l'art Amycléan, 
L'iionneur le plus fameux du sablon Éléan, 
^Liintenant se plantait dessus la jambe destre 
Maintenant se virait sus la jambe senestre, 
Ores s'accourcissait, ores s'allongeait grand, 
Ore à denii tourné ne montrait que le flanc. 
Ores (3) tout l'estomac, et se démarchant ores 
En frappant se parait et défendait encores, 
Toujours l'environnant et l'épiant au front 
Pour lui froisser (4) le test (5) ; ne plus ne moins que font 
Les soldats qui par ruse, embuscade et finesse, 
Epient les abords de quelque forteresse, 
Descouvi'ant d'un œil prompt, ores bas ores haut, 



(1) Main droite. 

(2j Tête. 

(3) Ores... ores : tantôt... tantôt. 

(4) Briser. 

(5) La tête. 



j86 ' ' RONSARD, — CHAP. VI 



Le lieu le plus commode à la prendre d'assaut. 

L'autre coumie un rocher qui de son poids s'asseure (1) 
Sur le bord ^^gean (2), en sa place demeure 
Ferme dessus le pied, et sans se remuer 
Attend que cet enfant s'allât sur lui ruer. 

Pollux qui sans repos le grand géant tourmente, 
Ayant choisi le lieu, sur les orteils se plante 
Et s'élança sur lui, comme un flot courroussé 
S'élance contre un roc dont il est repoussé ; 
Et lui cassant le nez d'une vilaine touche, 
Lui fait pisser le sang du nez et de la bouche ; 
Mais, voulant (3) reculer, ce grand géant roidit 
Ses bras, et d'un grand coup le chef lui étourdit. 

Lors la fureur domine et la raison se trouble, 
Un coup sur l'autre coup sans cesse se redouble. 
Qui plus menu que grêle, en bondissant, se suit 
Ores sur l'estomac qui sonne d'un grand bruit. 
Ores dessus le ventre, et ores sur l'échiné. 
Comme on voit les marteaux, au boixl de la marine (4), 
Des nerveux chai-pentiers redoubler de grands coups 
Quand ils cognent à force une suite de clous. 
Pour ensemble attacher les ais d'une navire (5) ; 
Un choc sur l'autre choc ne cesse de rebruire (6) 
Le caverneux rivage et le vide des bois. 
Comme au creux d'un théâtre, en redonnent la voix. 

Ainsi de mainte playe et mainte cpi'ils se donnent 
De leurs tempes (7) caves (8), les deux fosses ressonnent. 
Et de coups redoublés l'un sur l'autre abondants 
Font craquer leur mâchoire et claqueter leurs dents. 

Une sueur poudreuse en fumant goutte à goutte 
Depuis le haut du chef jusqu'au pied leur dégoutte ; 
Ils halètent de chaud, et ne peuvent tirer 
De leurs flancs harassés le vent pour respirer ; 



(1) S'assure. 

(2) De la mer É,!ïée. 

(3) Quand il (PoUux) veut. 

(4) Mer. 

(5) Souvent fémhihi alors. 

(6) Faire retentir. 

(7) Souvent masculin alors. 

(8) Creux. 



LA (.KANDE POÉSIE - i87 



Si bien que par contrainte ils reprirent haleine, 
Se reculant à part aux deux bouts de l'arène ; 
Comme ]\lars (jueUpiefois fichant sa lance à bas 
Fait reposer deux camj)s au milieu des combats. 

Puis soudain en fureur la mort se rapportèrent, 
lilt de tête et de mains lourdement se lieurtèrent ; 
Ne plus ne moins qu'on voit deux taureaux amoureux 
Faire au milieu d'un pré des combats valeureux, 
Et se laver de sang la peau du col pendante, 
YA> se troufpier du front la corne menaçante, 
Four l'amour d"une vache ; autour d'eux est nuiet 
Tout le menu troupeau, qui encores ne sait 
Qui leur doit commander, et qui parmi l'herbage 
Vainqueur aura tout seul la vache en mariage. 
De pareille fureur les guerriers martelaient 
Leurs tempes et leurs fronts, et point ne reculaient. 
A celui la vergogne, et à cestui l'épreuve 
De l'ennemi connu pousse une force neuve 
Dans le cœur vigoureux, et pour s'être connus 
Ils sont plus furieux et plus forts devenus. 

Amycus enllammé d'une bouillante rage, 
Ramassant son esprit redoubla son courage. 
Et faisant reculer Pollux en chaque coing. 
Ores du poing senestre, ores de l'autre poing. 
D'une main sans repos le tourne et le secoue, 
Et de ses bourrelets lui fait sonner la joue. 
L'estomac et le flanc, ne laissant séjourner 
Le Grec, sans le pousser, tourmenter et tourner. 

Pollux aucunefois (1) de la tête baissée 
Trompe la grande main sur sa tête élancée ; 
Aucunefois d'un pas, ou d'un petit détour 
Évitait mille morts qui bruyaient à l'entour 
De sa douteuse (2) oreille ; il n'avait plus d'haleine ; 
De sang noir et figé sa gorge sonnait pleine. 
Qu'il crachait par la bouche, et de coup insensé 
Son chef deç<à delà lui pendait balancé. 
A la fin rencontrant du talon une pierre 
Où les nerfs s'attachaient, tomba contre la terre 
Étendu sur le dos. Lors les Bebryciens 



(1) Aucunefois... aucunefois : taiitôt... tantôt. 

(2) De douter ou redouter : craindre. 



188 =^= RONSARD. — CHAP. VI 



D'aise firent im bruit et les Thessaliens, 
Étonnés du hasard, Pollux encouragèrent 
Et de leui' voix au cnnir sa force l'elogèrent. 

Déjà ce graud géant sans nul égard venait 
Lui fouler restomac ; mais Pollux cjui tenait 
Les jambes au devant, d'une finesse preste 
Renverse le géant contre-mont sur sa teste. 

Plus tôt que deux éclairs qui s'élancent de nuit, 
Se trouvèrent debout : une guerre s'ensuit 
Plus forte que devant (1), et la vertu honteuse 
R'alluma dans leurs cœurs une ire (2) généreuse. 
Sans épargner les mains deçà delà dispos (3) 
Halètent l'un sur l'autre, et se l)attent les os. 
Et meutrissant leur chair de leurs dures courrayes (4) 
S'entre-cassent les dents, et s'enivrent de playes, 

A la fin Amycus ne pouvant endurer 
Qu'un enfant si longtemps devant lui pût durer ; 
Ainsi qu'un arc d'acier qu'à toute force on bande 
Pour en ruer (5) le trait, d'une vigueur plus grande 
Se l)anda ((>) tout le corps et en dressant le bras 
Lui mesura le chef pour ne le faiUir (7) pas : 
Puis soudain comme foudre il déchargea sa dextre (8) 
Mais en vain ; car Pollux d'une cautelle (9) adrexte (10) 
A chef l)aissé coula sous lui si finement 
Que le bras ne toucha que le dos seulement. 

Lors de sa dextre main la senestre lui tire. 
Et lui tournant la hanche, en le chargeant le vire 
Renversé sur le dos ; tel saut Amycus prit. 
Que tout son corps en fut sur le sablon écrit. 
Il fit en trébuchant un grand bruit au rivage. 
Non autrement qu'un pin, quand le venteux orage 
Déracine sa souche, et le fait trébucher 

(1) Auparavant. 

(2) Colère. 

(3) Agile. 

(4) Courroies. 

(5) Lancer. 

(6) Se raidit. 

(7) Manquer. 

(8) Main (hoite. 

(9) Ruse. 

(10) Adi-oite 



LA CRAN DE POÉSIE == I8i» 



Tout criiii coup luurck'iueiil du laîk' d'un rocher, 
Ce <»raiid pin en tombant, d'une longue traverse 
Avcc(|ucs un i;raiu] bruit tous les buissons renverse. 

Pollux qui le pressa, lui mit ses deux tienoux 
Sur restonuic j-ebelle, et de cent mille coups 
A son aise donnés, lui déchira les taies (1) 
Du cerveau qui coulait du creux de mille plaies ; 
Puis le foulant aux pieds, lui dit en le trufant (2) : 
u Va-t'en conter là-bas à Pluton, ((u'un enfant 
He Jupiter (8) t'a fait son ombi'e (4) misérable, 
Moii nom te servira de sépulcre honorable. » 

A peine ses yeux morts lui paraissaient au front, 
Son visage bouffi et ses lèvres se sont 
Retraités (ô) dans la chaii', et le sang comme glace 
Dans la barbe hgé déshonorait (()) sa face. 
PoIIux victorieux soûler ne se pouvait 
De regarder ce tronc, (|ue tant de morts avait (7) 
(,)uand vif (8) il ébranlait la dextre en la l)ataille. 
Il regarde ses bras, il regarde sa taille. 
Son estonuic (9) nerveux effroyable de crins, 
Va le mei'veilleux tour de ses os géantins ; 
Ainsi (pie le berger (pii sûrement (10) regarde 
Un grand lion tué, dont la griffe pillarde 
Soûlait (11 ) froisser (12) ses bœufs, et, sans crainte d'abois, 
Etait Tépouvantail des pasteurs et des bois. 

Incontinent Jason et toute la brigade 
Lui pressèrent le col d'une épaisse accolade, 
l^^t son frère t'astor de ses mains déplia 
Les cestes (13), et du front le sang lui essuya. 



(1) Enveloppes de la cervelle. 

(2) Mocpiant. 

(3) l'ollux et Castor étaient fils de Jupiter et de Léda. 

(4) Ombre aux Enfers, ciiez Pluton. 

(5) tJiMitrés. 

(6) Enlaidissait. 

( 7 ) Avait tué tant d'hommes. 
(8) Vivant. 
|9) Poitrine. 
(Kt) Eu sécurité. 
( 11) .Vvait coutume. 

(12) Écraser. 

(13) Gantelets plombés. 



190 RONSARD. — GHAP. VI 

Et en le caressant pour si belle conquête 
D'un chapeau de laurier couronnèrent sa tête. 



V 



Pour louer ses amis et ses protecteurs, Ronsard abordait 
toutes sortes de sujets. A Daurat, il parle De Vor parce que 
le nom de son maître l'y invite. S'adressant à Charles de 
Pisseleu malade, il est amené à l'entretenir du courage 
dans les adversités et de la loi commune (pii condamne tous 
les honmies à la douleur. Toutefois tous les sujets ne se 
laissent ])as aussi aisément relever des mythes, de naiTa- 
tions épiques et d'allégories. Les pièces que Ronsard ne 
parvint pas à grandir suffisanmient furent dans la suite 
])our la plupart retranchées des Hymnes, quehpiefois su])- 
primées, plus souvent rejetées dans les Poèriœs. 

La notion du poème est chez Ronsard plus flottante 
encore que celle de l'hymne. Dans l'édition de 1560 il 
emploie le mot dans son sens le plus indéterminé. Il classe 
sous le titre de Poèmes des pièces très diverses de fond, de 
forme et de ton, églogues, élégies, sonnets, mascarades, 
gaietés, épitaphes, toutes les œuvres dont il ne constitue 
pas des catégories distinctes. Mais plus tard ces différents 
genres, enrichis de compositions nouvelles, se détacheront 
peu à peu du recueil des Poèmes et viendront se classer 
à part sous leiu'S rubriques particulières. Le recueil ne 
comprendra plus alors que des poèmes proprement dits, 
sortes de dissertations et de narrations en vers, de matière 
moins noble en général que celle de l'hymne, beaucoup 
moins relevées aussi de mythologie et de flgm'es de rhéto- 
ric^ue, tenant de l'épître familière, souvent très simples 
de ton et rasant la prose. A l'époque où nous sommes, 
comme dans la pensée de Ronsard le poème ne se distingue 
pas encore clairement de l'hymne, il y emploie générale- 
ment le vers alexandrin. Plus tard il reviendi'a dans le 



LA GKA.NDE POESIE i91 

poème au décasyllabe, peut-êtie eu partie par désaccuu- 
tumance de l'alexaudrin abaudonué dans la Franciade, 
mais sans doute aussi par un juste sentiment de la valeur 
ex])ressive de ces mètres. ' 

11 serait peu exact de considérer le poème de Ronsard 
comme une dégradation de l'hynme, puisque plusieurs des 
pièces actuellement classées dans les Poèmes sont anté- 
rieures à l'époque où les Eymnes ont été composés pour la 
plujiart, de même qu'il serait inexact de voir dans l'hymne 
une dégradation de l'ode puisque VHijnme à la France est 
contemporain des odes pindariques. Il est à noter pourtant 
qu'à passer de l'ode à l'iiymne et de l'hymne au poème 
il y a progrès vers la simplicité et le naturel ; et il est cer- 
tain que chez Ronsard, à prendre les choses en gros, à la 
période des grandes Odes (1550-1552), étendue jusqu'en 
1554, a succédé la période des Eymnes (1555-1556), et 
qu'après 1556 Ronsard ne composera plus que par accident 
des hymnes, tandis que la production des poèmes va être 
abondante. A^otamment de 1557 à 1560, pour un hymne il 
compose une dizaine de poèmes. C'est d'abord que, sauf 
chez quelques rares génies comme Victor Hugo, les audaces 
lyriques sont surtout le fait de la jeunesse, tandis que les 
genres narratifs conviennent mieux à l'âge mûr et à la 
vieillesse. C'est ensuite que Ronsard a eu constamment 
le souci de se renouveler. Mais c'est aussi que, cette fois 
encore, en se dégageant des procédés d'école et en se rap- 
prochant de la simplicité, il avait rencontré un genre bien 
adapté à son tempérament, un genre que bien probable- 
ment, au temps de la Défense, Du Bellay eût condamné 
comme peu propre à illustrer notre langue. 

Quand le poème portera sur quelque sujet d'actualité 
capable d'émouvok la sensibilité de Ronsard, de le pas- 
sionner, alors le ton de^dendra pressant ; la phrase s'en- 
flera en période, et sans artifice elle se colorera d'images 
et de métaphores ; la colère et la pitié animeront les mots. 
Et Ronsard atteindra à cette éloquence poétique pour 
laquelle il se révélera si merveilleusement doué. Nous 
aurons alors le genre des Discours, qu'il doit cidtiver avec 



192 RONSARD. — GHAP VI 

tant de honhoiir après lôliO et à roccasion duquel nous 
découvrirons en lui comme un artiste nouveau. 11 est eu 
germe dans les Poèmes. 

Les mérites des Poèmes sont d'un ordi'e |)lus nu)deste. 
Le vers y a souvent une aisance agréable, et la manière 
de conte)' de Ronsard, un peu lente et verbeuse, bien sou- 
vent ne manque pas de grâce. Diffus dans le dévelop|)e- 
ment des idées générales, il nous plaît surtout quand il 
s'attarde à nous jjarler de lui-même, de ses souvenirs de 
jeunesse, des hommes de la Brigade et de leurs œu\Tes. 
Le début du })oème A Pierre Lescot, ]3ublié en 1560, fera 
bien sentir le charme particulier de ces causeries en vers. 



A PIERRK L'ESCOT (1) 

ABBÉ DE CLE RM ONT, SEKiNEUR DE CL AN Y, 
AUMONIER ORDINAIRE DU ROI 

Puisque Dieu ne m'a fait pour sujiportoi' les armes, 
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes 
En imitant les faits de mes premiers aïeux, 
Si (2) ne veux-je pourtant demeurer ocieux (3) ; 
Ains (4), comme je pourrai, je veux laisser mémoire 
Que j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire. 
Afin (jue mon renom, des siècles non vaincu, 
Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu. 
Caressé d'Apollon et des Muses aimées, 
Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées. 
Pour elles à trente ans j'avais le chef (5) grison. 
Maigre, ])âle, défait, enclos en la prison 
D'une mélancolique et rhuniatique étude (6), 
Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude 



(1) Poèmes, III ; BL, VI, p. 188. 

(2) Cependant 

(3) Oisif. 

(4) Mais. 
(6) Tête. 

(G) Salle d'étude. 



== LA «iRANDE POKSIE == 193 

Afin (|u\'ii luo tuant je pusse recevoir 
(,)uel(iue peu de renom pour un peu de savoir. 

Je fus souventes fois retancé (1) de mon père 
Voyant (pie j'aimais trop les deux filles d'Homère (2), 
l'^t les enfants de ceux (jui doctement ont su 
enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu. 
Et me disait ainsi : » Pauvre sot, tu m'amuses 
A courtiser en vain Apollon et les Muses! 
Que te saurait donner ce beau chantre Apollon, 
Qu'une lyre, un archet, une corde, un fredon. 
Qui se répand au vent ainsi (pi'une fumée, 
Ou comme j)oudre en l'air vainement consumée? 
Que te sauraient donner les Muses qui n'ont rien, 
Sinon autour du chef je ne sais quel lien 
De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine, 
T'allécher tout un jour au bord d'une fontaine. 
Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer 
Ton cerveau mal j'assis, et béant (.')) composer 
Des vers (jui te feront, comme pleins de manie (4), 
Appeler un bon fol en toute com])agnie? 

« Laisse ce froid métier qui jamais en avant 
N'a jjoussé l'artisan tant y fut-il savant ; 
Mais avec sa fureur qu'il appelle divine, 
Meurf toujours accueilli d'une pâle famine. 
Homère, que tu tiens si souvent en tes mains. 
Qu'en ton cerveau mal-sain comme un dieu tu te peins, ' 
N'eut jamais un liard ; si bien que sa vielle 
Et sa Muse, qu'on dit qui eut la voix si belle, 
Ne le surent nourrir, et fallait que sa faim 
D'huis en huis mendiât le misérable pain. 

« Laisse-moi, pauvre sot, cette science folle ; 
Hante-moi les palais, caresse-moi Bartolle (5) 
Et d'une voix dorée au milieu d'un parquet 
Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet. 
Et fumeux et sueux, d'une bouche tonnante, 
Devant un président mets-moi ta langue en vente ; 



(1) Tancé. 

(2) Vllliade et VOdyssée. 

(3) Stupide, bouche bée. 

(4) Folie. 

(5) Célèbre jurisconsulte italien^ 

Ronsard. • 



^94 == RONSARD. — CHA-P. VI 



On peut par ce moyen aux richesses monter, 
Et se faire du peuple en tous lieux bonneter (1). 

(( Ou bien embrasse-moi Targenteuse science 
Dont le sage Hippocrate (2) eut tant d'expérience, 
(Irand honneur de son île; encor' cpie son métier 
Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier 
Des biens et des honneurs, et à la poésie. 
Sa sœur, n'a rien laissé qu'une lyi'e moisie. 

« Ne sois donc paresseux d'apprendre ce que peut 
La nature en nos corps, tout cela qu'elle veut. 
Tout cela qu'elle fuit ; par si gentille adresse 
En secourant autrui on gagne la richesse. 

« Ou l)ien si le désir généreux et hardi, 
En t' échauffant le sang, ne rend accouardi 
Ton cœur à mépriser les périls de la terre. 
Prends les armes au poing, et va suivre la guerre, 
Et d'une belle i)laie en l'estomac ouvert 
Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert ; 
Par si noble moyen souvent on devient riche. 
Car envers les soldats un bon prince n'est chiche. » 

Ainsi en me tançant mon père me disait. 
Ou fût (3) quand le soleil hors de l'eau conduisait 
Ses coursiers, galopant par la pénible trette (4), 
Ou fût quand vers le soir il plongeait sa charette (5) 
Fût la nuit, quand la lune avec ses noirs chevaux 
Creuse et pleine reprend l'erré (6) de ses travaux. 

qu'il est malaisé de forcer la nature ! 
Toujours cjuek|ue génie, ou rinfluence dure 
D'un astre nous invite à suivre niaugré (7) tous 
Le destin qu'en naissant il versa dessus nous. 

Pour menace ou prière, ou courtoise requête 
Que mon père me fit, il ne sut de ma tête 
Oter la poésie ; et plus il me tançait, 
Plus à faire des vers la fureur me poussait. 



(1) Saluer. 

(2) Le plus célèbre médecin de l'antiquité, né dans l'île de Cus. 

(3) Où fût... où fût : soit... soit. 

(4) Traite, action de tirer, course. 

(5) Son char. 

(6) Le cours. 

(7) Malgré. 



LA GRANDE POÉSIE :^= i95 



Je ]f avais pas douze ans ((ii'au profond des vallées, 
Dans les hautes forêts des hommes reculées, 
Dans les antres secrets de frayeur tout couverts. 
Sans avoir soin (1) de rien je composais des vers ; 
Echo me répondait et les simples Dryades, 
Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades, 
Égipans (|ui portaient des cornes sur le front. 
Et qui ballant (2) sautaient comme les chèvres font, 
Et le gentil troupeau des fantastiques fées 
Autour de moi dansaient à cottes dégrafées. 

Je fus premièrement curieux du latin ; 
Mais connaissant, hélas ! (jue mon cruel destin 
Ne m'avait dextrement ])our le latin fait naître. 
Je me fis tout français, ainumt certes mieux être 
En nui langue ou second, ou le tiers (o), ou premier, 
Que d'être sans honneur à Rome le dernier. 

Donc suivant ma nature aux Muses inclinée. 
Sans contraindre ou forcer ma propre destinée, 
J"emichis notre France et pris en gré d'avoir, 
En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir. 

(1) Souci. 

(2) Dansant. 

(3) Troisième. 



CHAPITRE VII 

RONSARD PRINCE DES POÈTES 



Bien avant les Discours, dès le temps des Hymnes et de 
raraour de Marie, Ronsard s'était acquis une prodigieuse 
autorité. 

11 la devait essentiellement à ses œuvres lyriques. Sous 
Henri II, Ronsard est avant tout le grand lyrique de la 
l^'rance. Or, le triomphe de l'odelette sur l'ode pindarique 
et du sonnet simple sur le sonnet savant avait été, nous 
l'avons vu, un abandon de ses doctrines. En conquérant 
la cour et les indoctes par cette métamorphose, n'allait-il 
pas compromettre sa situation de chef d'école? 

Bien au contrah'e. Les rangs se pressaient derrière lui. 
Dans l'histoire des écoles les doctrines comptent moins que 
les hommes. Tous les amis de la première heure sont tou- 
jours là, ceux du moins que la mort n'a pas fauchés, et de 
toutes parts, progressivement, à mesure que le chef se 
montre moins exclusif, la foule des poètes jeunes et vieux 
est venue se ranger à l'abri de sa bannière triomphante, 
grossissant à chaque victoire. 

Eu réalité, avec Ronsard, c'est la Brigade tout entière 
qui, à partir de 1552, a renoncé à ses intransigeances d'au- 
trefois et modifié son programme. L'auteur de la Défense 
et de VOlivp n'a-t-il pas lui aussi, même avant Ronsard, 
chanté sa palinodie antipétrarquiste? Après avoir cou- 



198 r.ONSARD. — CHAP. Vil 

damné si péioniptoirement les traductions, n'a-t-il pas 
traduit le Quatrième livre de V Enéide? Après avoir si dure- 
ment traité les k latiniseurs », ces a reblanchisseurs de 
murailles », n'allait-il pas composer un recueil entier de 
vers latins? N'allait-il pas rencontrer son chef-d'œu\Te 
dans une poésie personnelle diamétralement opposée à 
celle qu'il avait prêchée? Tous baissaient le ton. Ceux-ci 
s'abritaient sous l'autorité d'Anacréon, ceux-là de l'Ariosti^, 
d'autres de Catulle, d'autres des poètes néo-latins, mais 
tous avaient senti les dangers de leurs dédains aristocra- 
tiques et les inconvénients de l'isolement auquel ils s'expo- 
saient. On ne proscrivait plus les genres traditionnels, on les 
cultivait même, et le programme d'autrefois se réduisait 
à un précepte unique, celui d'acclimater dans notre langue 
les genres des littératures anciennes. 

Or, sur ce principe-là, tout le monde était d'accord au 
milieu du seizième siècle. Aussi les portes s'étaient-elles 
largement ouvertes aux nouveaux venus. Gagnés par les 
dons poétiques du chef, beaucouj) n'avaient pas même 
attendu les concessions. Dès les premières publications, 
aux douze ou quinze amis qui, autour de Daurat, avaient 
formé le noyau primitif de la Brigade, des poètes platoni- 
ciens et pétrarquistes qui se rattachaient plus ou moins 
directement à l'école lyonnaise, Charles de Sainte-Marthe, 
Tyard, s'étaient déclarés pour lui. Avec Tyard il échangeait 
des vers flatteurs. Si Des Autels faisait des réserves, et des 
réserves très judicieuses d'ailleurs, sur l'opportunité des 
manifestes, il ne s'en prononçait pas moins pour Ronsard. 
A plus forte raison, des jeunes, ([ui ne s'étaient encore 
rattachés à aucune école, comme (Jolet, Jodelle, Muret, 
Tahureau, Gruget, Magny, combien d'autres encore ! se 
plaçaient-ils sous son patronage. Plusieurs lui devaient 
leur vocation poétique : ses lauriers enfantaient des poètes. 
Après la réconciliation avec Saint-Gelais et Carie, surtout 
après la publication des Folastries, ce furent tous les 
tenants de l'école marotique avec lesquels on échangea des 
com])liments, les Charles Fontaine, H. Salel dont Ronsard 
composa l'épitaphe, et jusqu'à ce vieux François Char- 



nONSARD PlUNCR DES POÈTES lOf) 

boiiiiier, le discij)l(' et le fils adoptif de Crétin, qu'il est 
])iquant de trouver ici. D'œuvre en œuvre, à travers les 
(lodicaces, à traviMs quelques pièces aussi qui nous peignent 
les divertissements de la Brigade ou ses projets, on voit 
grossir le nombre de ses partisans. 



ii 



Leur foule mCMUc devient parfois compromettante. 
Beaucoup ont plus de zèle que de génie. A diverses reprises 
on voit Ronsard soucieux d'ordonner ses troupes, de 
désigner au public ceux qu'il avoue comme étant les 
« bons ». 

H y en a sept dans VElégie à Jean de la Péruse, qui date 
de 1553 : avec lui-même, Du Bellay, Tyard, Baïf , Des Autels, 
Jodelle et la Péruse ; et si, la même année, dans le poème 
Des îles fortunées, le nombre des élus est beaucoup plus 
élevé, nous en trouvons de nouveau sept dans VElégie à 
CJioiseul, qui a été composée au milieu de 1556. Cette fois 
Belleau a pris la place de Jean de la Péruse, mort en 1554, 
et Des Autels a cédé la sienne à Peletier, qui méritait bien 
cet honneur pour avoir donné jadis de si excellents con- 
seils, et pour avoir tout récemment, dans son Art poétique, 
exjirimé les théories nouvelles de l'école. 

Ce nombre de sept suggéra une métaphore à Ronsard, 
à moins qu'il n'ait été suggéré par elle ; Ronsard compara 
un jour l'élite de sa Brigade à la Pléiade alexandrine. Les 
protestants, (quelques années ])lus tard, relevèrent jionr la 
lui re|)rocher, cette ambitieuse assunilatiou. Ils la vulga- 
risèrent sans le vouloir. Et c'est ainsi que, bien (jue la, 
Pléiade en tant que groupement distinct de la Brigade 
n'ait vraisemblablement pas existé, le chef de la Brigade 
se trouva dans la suite sacré chef de la Pléiade. 



iiOO KONSAKD. — CIIAP. VII 



III 



De l'aveu de tous, en tout cas, il était le prince des poètes 
De cette royauté littéraire les témoignages abondent. Dès 
1553, Lambin lui écrivait : « Nous vous avons nommé le 
bienfaiteui- de la langue française, l'artisan d'expressions 
nouvelles, l'architecte de poèmes et de rythmes inconnus, 
le prince des poètes français. » En 1554 les jeux floraux de 
Toulouse, si maltraités par lui et par les siens, lui décer- 
naient l'égiantine d'or « pour son excellent et rare savoir 
et pour l'ornement qu'il avait apporté à la poésie française », 
et, en faveur d'un lauréat si illustre, pour cette fois les 
juges substituèrent à l'égiantine traditionnelle une Minerve 
d'argent. 11 était comme le représentant autorisé de la 
poésie. Dès 1556, Louis le Caron, qui dans ses vers l'avait 
appelé le Terpandre français, intitulait un de ses dialogues 
philosophiques Ronsard ou de la poésie. Les Odes, les 
Amours de Cassandre, les Mélanges avaient été rapidement 
réimprimés. La Continuation et la Nouvelle continuation 
des Amours furent accueillies avec tant de faveur qu'on en 
compte trois éditions dans la seule année 1557. Les imi- 
tations de ses œuvres en ces années d'enthousiasme ne se 
com])tent pas. La publication des Odes avait comme donné 
le signal d'une prodigieuse production poétique, et presque 
tous les recueils de vers publiés entre 1550 et 1560 se recom- 
mandent de lui. Il y est appelé couramment le Pindare fran- 
çais, le Terpandre français, le Pétrarque français, le prince 
des poètes, et les pastiches de ses œuvres y piûlulent. A 
tous les poètes de France il eiit pu dire (car la modestie 
était son moindre défaut) ce cpi'il écrivait quelques années 
plus tard à ses adversaires protestancs : 

De ma plénitude 
Vous êtes tous remplis. Je suis seul votre étude. 
Vous êtes tous issus de ma muse et de moi ; 
Vous êtes mes sujets, je suis seul votre roi. 



RONSARD PRINCl' I) K S POKTKS 201 



IV 



Toutefois Ronsard ne se contentait pas de la gloire. Il 
voulait encore la fortune, et la fortune venait bien lente- 
ment à son gré. Il avait bien obtenu, depuis 1553, les béné- 
fices de quelques cures, mais qu'était-ce cela auprès des 
abbayes, des prieurés et des évêchés qu'il rêvait. Henri II 
était avare aux poètes. Ronsard avait beau lui adresser 
en vers supplique sur supplique, flatteries sur flatteries, 
on ne le récompensait })as selon son mérite. Un amer dé])it 
lui montait au cœur que le temps de François 1^^, cet âge 
d'or des poètes, fût à Jamais passé. 

Nous serions injustes de faire un grief à Ronsard de ces 
habitudes quémandeuses, et de lui tenii* rigueur pour les 
innombrables pièces que lui dicta et que bourra de flagor- 
neries hyperboliques l'appât des bénéfices. C'était là une 
nécessité. Tous les poètes en usaient de même. Ils ne pou- 
vaient attendre que de la faveur des grands leurs moyens 
de subsistance. Et Ronsard ne s'est jamais piqué de 
désintéressement, lui qui, dans son Hymne de Vor, proclame 
son culte pour le divin métal et se moque si fort des vani- 
teuses apologies de la pamTeté qui servent de parade aux 
philosophes. X'offrait-il pas d'ailleurs aux grands l'immor- 
talité? Il ne leur demandait pas une faveur, il leur propo- 
sait un marché ; c'étaient eux qui gagnaient au change. 

Pour réaliser ses grandes ambitions il lui fallait devenir 
le poète officiel. L'obstacle était Saint-Gelais qui occupait 
encore le poste. Le roi et la cour restaient fidèles à Saint- 
Gelais, et, malgré ses soixante-cinq ans, il était toujours le 
collaborateur nécessaire de toutes les fêtes. 

Sa mort, survenue en octobre 1558, fut peut-être le 
j)oint de départ d'une transformation profonde dans la 
carrière poétique de Ronsard. Peu de tenq)s après il devient 
conseiller et aumônier du roi à la place de Saint-Gelais, 



202 noNSAiin. — chap. vu 

entendez par là non pas qu'il dit la messe du roi, mais qu'il 
accompagne le roi à la messe, lui présente l'eau bénite et 
le coussin sur lequel il doit s'agenouiller. Il est probable 
que dès lors il est le principal fournisseur de vers pour 
les réjouissances de la cour. C'est ainsi que, quelques mois 
plus tard, il collabore aux fêtes préparées en l'honneur des 
mariages de la sœur et de la fille du roi. Du Bellay par- 
tagea d'abord avec lui ce poste en^^é, mais à la mort de 
son ami survenue en janvier 1560, Ronsard demeura sans 
concurrent. 

La fin rapide et tragique de Henri II (juillet 1559), le 
deuil et les troubles religieux qui emplkent le règne si 
court de François II (juillet 1559-décembre 1560), ren- 
dirent d'abord ces fonctions peu absorbantes. Mais la 
faveur très particulière que Ronsard rencontra auprès 
du frère et successeur de François II, Charles IX, devait 
au contrake rattacher étroitement aux préoccupations et 
aux plaisirs de la cour. Elle devait fake de lui un poète de 
cour bien rente, et, à la fois par le prestige dont elle l'en- 
tom'a et par les titres nouveaux qu'elle lui fit acquérir, 
elle allait asseoir plus solidement encore sa royauté litté- 
raire. 



V 



Il venait précisément de rendre éclatant aux yeux de 
tous ses droits à la première place en donnant une édition 
collective de ses œuvres chez Buon, en 1560. Là, on j)0uvait 
apprécier les résultats de dix années de travail. Quatre^ 
Nolumes conqjrenaient respectivement les Amours, les Odes^ 
les Poèmes et les Hymnes. Sans doute, la faillite pai-tielle du 
programme juvénile de 1550 et les concessions nombreuses 
(jue le chef de la Brigade avait dû fake à ses adversaires, 
y apparaissaient ])our tout lecteur averti. Mais qui pou- 
vait lui en tenu- rigueur, alors que le but essentiel de la 



RONSAIU) PIIINCK DES 1>0KTES 203 

jeune école, renrichissement de la lanoue française par 
riniitation des littératures anciennes et italienne, était si 
magnifiquement atteint? Depuis plusieurs siècles, aucune 
(Ruvre poéticine n'avait paru en français qui par son im- 
[jortance pût se comparer à ces quatre tomes. S'il n'avait 
pas révolutionné la poésie française par ses formules, il lui 
avait donné un éclat, une richesse d'expression, une variété 
de ton, qu'elle n'avait jamais connus encore, et surtout, 
échappant à ses formules, il avait su, au contact des 
maîtres anciens, découvrir en lui-même un de ces magni- 
ficpies tempéraments de poète que la nature, dans ses mys- 
téiieux caprices, ne produit qu'une fois en un siècle. 

Cette première édition se distingue des suivantes par 
son caractère exclusivement païen. Elle est païenne, non 
pas seulement parce qu'elle est issue de l'École, mais parce 
que la vie, en refoulant les doctrines de l'École et en s'in- 
filtrant dans l'œuvre de Ronsard, en a à peine atténué le 
paganisme. La société qui s'y reflète était, en effet, toute 
païenne dans ses plaisu's. Maintenant qu'avec les guerres 
de religion les préoccupations religieuses vont passer au 
premier plan, maintenant que son rang de poète officiel 
va pousser Ronsard à jouer un rôle social, sans cesser d'être 
principalement païenne, son œuvre va s'imprégner de 
])réoccupations modernes qui lui infuseront un sang nou- 
veau. 



CHAPITRE VI II 

RONSARD SOUS CHARLES IX. — LE POETE 
DES « DISCOURS » 



]>'';iiit('iir (h' cette (nivre toute |)aïeiine, à peine clevemi 
le favori de la cour, fut eu effet appelé à une tâche bien inat- 
tendue. On fit do lui le défenseur du catholicisme en péril. 
Les protestants menaient contre leurs adversaires une 
guerre de libelles qui leur assurait de nombreuses recrues. 
Les catholi(iues ne répondaient guère que par de gros 
in-folio en latin, œuvres de théologiens que les théologiens 
seuls consentaient à ouvrir. Pour remédier à cette infério- 
rité, la cour pria Ronsard de mettre du côté de l'Église de 
Ronu^ tout le ])oids de son autorité et de son génie. De là 
ces discours catholiques qu'on vit circuler avec autant de 
stupeur (|ue d'admiration, et qui provoquèrent de la part 
des protestants des répliques indignées. 

Ronsard eut, en outre, à s'ac({uitter de ses fonctions 
tuxlinaii'es de poète officiel, à composer pour les fêtes de la 
cour des mascarades, des cartels, des bergeries, à mettre 
sa jjlunie au service des grands qui lui faisaient Thonneur 
de la lui em])runter. 

Au milieu de toutes ces occuj)ations, il trouva le temjis 
encore de poursuivre l'œuvre de résurrection de la poésie 
antique à laquelle il s'était voué. Même, maintenant 
qu'il était bien rente, il eut le loisù* d'entreprendi'e enfin 



200 UONSAUD. — GHAP. VIII 

la grande épopée qu'on attendait depuis si longtemps. 
Nous examinerons successivement chez Ronsard, au 
temps de Charles IX, le poète des Discours, le poète offi- 
ciel et le poète païen. 



II 



Dans le discours, Ronsard n'est pas l'initiateur. Non seu- 
lement le genre était emprunté à des modèles latins, mais, 
sur ce point-là comme sur tant d'autres. Du Bellay avait 
devancé son ami. Au moment de mouru", il venait d'adresser 
au jeune roi François deux discours, dont l'un n'était 
((u"une traduction et Tautre une para])hrase de discours 
latins composés par Michel de L'Hôpital. Les titres en 
disent assez la teneur : Discours au roi contenant une 'brève 
et salutaire instruction four lien et heureusement régner; 
Ample discours au roi sur le fait des quatre états du royaunte 
de France. A l'exemple de Du Bellay, quand Charles IX 
fut à son toiu' monté sur le trône, Ronsard écrivit à son 
intention L'Institution pour U adolescence du roi Très-Chré- 
tien Charles IX^ de ce nom. 

Il y a dans ce discours peu de périodes savantes, peu 
ou point de grands mouvements oratoires, point d'allé- 
gories. Les souvenirs mythologiques me le gâtent bien 
un peu ; sachons gré pourtant à l'auteur d'en avoir usé 
avec une relative modération. L'élévation des sentiments 
et la fermeté du ton font tout le mérite du morceau, et ce 
mérite n'est pas mince. C'est de la poésie didactique qui 
ne cherche pas, ou qui ne cherche guère, à se fah-e pardonner 
son caractère didactique. Ronsard poète courtisan sait 
donner à son roi des conseils qui font singulièrement hon- 
neur à sa muse. Il lui rappelle qu'il est fait de la même 
boue que les autres hommes, que ses actes sont soumis à 
la Justice divine, que son métier de roi lui impose des 
devoirs inéluctables. De telles leçons portent en elles une 
poésie qui se passe d'ornements littéraÙTS. Ronsai'd a très 



RONSARD SOUS CHARLES IX == 207 



))ien senti combien elle Ini seyait, et dans la suite il se fera 
souvent le conseiller en vers de son nniîti'e. 



L'INSTITUTION POUR LADOLESCKNCK 
DU KOI TRÈS-'CIIRÉTLEN 

CHARLES IX" DE CE XOM (1) 

Siro, ce n'est pas tout que d'être roi de France, 
Il faut que la vertu honore votre enfance ; 
Un roi sans la vertu porte le sceptre en vain. 
Qui ne lui sert sinon d'un fardeau dans la main. 

Pour ce on dit que Thétis, la femme de Pelée, 
Après avoir la peau de son enfant brûlée 
Pour le rendre immortel, le prit en son giron, 
Et de nuit l'emporta dans l'antre de Chiron, 
Chiron noble Centaure, afin de lui apprendre 
Les plus rares vertus de sa jeunesse tendre. 
Et de science et d'art son Achille honorer : 
Un roi pour être grand ne doit rien ignorer : 
Il ne doit seulement savoir l'art de la guerre, 
De garder les cités ou les mer (2) par terre. 
De piquer les chevaux, ou contre son harnois 
Recevoir mille coups de lances aux tournois ; 
De savoir comme il faut dresser une embuscade. 
Ou donner une cargue (3) ou une camisade (4), 
Se ranger en bataille et sous les étendards 
Mettre par artifice en ordre les soldars (5). 

Les rois les plus brutaux telles choses n'ignorent, 
Et par le sang versé leurs couronnes honorent ; 
Tout ainsi que les bons qui s'estiment alors 
De tous les animaux être vus les plus forts. 
Quand leur gueule dévore un cerf au grand corsage (6) 
Et ont rempli les champs de meurtre et de carnage. 

(1) Bl., t. VIT, p. 33. 
(2j Renverser. 

(3) Charge. 

(4) Attaque. 

(5) Soldats. 
(0) Corpulence. 



20S — RONSARD. — CHAP. VIII 



Mais les princes chrétiens n'estiment leui' vertu 
Procéder ni de sang, ni de glaive pointu, 
Ni de harnais ferrés (1), qui les peuples étonnent, 
Mais par les beaux métiers que les Muses nous domiciit. 

Quand les Muses, qui sont filles de Jupiter 
(Dont les rois sont issus), les rois daignent hanter, 
Elles les font marcher en toute révérence. 
Loin de leur majesté bannissant l'ignorance ; 
Et tous remplis de grâce et de divinité. 
Les font parmi le peuple ordonner équité. 

Il faut premièrement ap})rendre à ci'aindre Dieu, 
Dont vous êtes l'image et poiter au milieu 
De votre cœur son nom et sa sainte 'parole. 
Comme le seul secours dont Thomme se console. ' 

En après si voulez en terre prosj^érer. 
Vous devez votre nu''re (2) humblement honorei', 
La craiiulre et la servir, (pii seulement de mèi'e 
Ne vous sert pas ici, mais de garde et de ])ère. 

Après il faut tenir la loi de vos aïeux, 
Qui furent rois en terre et sont là-haut aux cieux; 
Et garder que le peu])le imprime en sa cervelle 
Le curieux discours d'une secte iu)uvelle. 

Après il faut appi-endre à bien imaginer. 
Autrement la raison ne pourrait gouverner : 
Car tout le mal qui vient à l'homme prend naissance 
lu Quand par sus (3) la raison le cuider (4) a puissance. 

Tout ainsi que le corps s'exerce en travaillant, 
H faut que la raison s'exerce en bataillant 
Contre la monstnieuse et fausse fantaisie, 
De peur que vainement l'âme n'en soit saisie ; 

Car ce n'est pas le tout de savoir la vertu, 
Il faut connaître aussi le vice revêtu 
D'un habit vertueux, qui d'autant plus offense 
Qu'il se montre honorable et a belle apparence. 

De là vous apprendrez à vous connaître bien, 
Et en vous connaissant vous ferez toujours bien. 



(1) De fer, 

(2) Catherine de Médicis. 

(3) Par-dessus, sur. 

(4) La présomption. 



KONSAliU SOLS CIIAKLKS 1\ == 209 



Le vrai poniniencenicnt pour pu vcitus accroislri^ 
Ci'st (disait Apollon) soi-iuêine se coiiiioistie. 
Celui qui se connaît est seul maître de soi. 
Et sans avoir royaume il est vraiment un roi. 

Commencez donc ainsi : puis sitôt (juc par râi];e 
Vous serez homme fait de corjis et de courage. 
Il faudra de vous-même apprendre à eommaudei-, 
A ouïr vos sujets, les voir et demander, 
Les connaître par nom efleur faire justice, 
Honorer la vertu et corriger le vice. 

Mallieui'eux sont les rois (pii fontlent leur appui 
Sur Faide d'un commis. c{ui ])ar les yeux d"autrui 
Voient Tétat du peuple, et oyent par Toreille 
D'un flatteur mensonger qui leur conte merveille. 
Tel roi ne règne pas, ou bien il règne eu peur 
(D'autant qu'il ne sait rien) d'offenser un troinpeur. 

Mais, Sire, ou je m'abuse en voyant votre grâw, 
Ou vous tiendrez d'un roi la légitime place ; 
Vous ferez votre charge, et connue un prince doux. 
Audience et faveur vous donnerez à tous. *" 

Votre })alais royal connaîtrez en présence, 
Et ne commettrez jjoint une petite offense. 
Si un pilote faut (1) tant soit peu sur la mer, 
11 fera dessous l'eau la navire (2) abîmer ; 
Si un monarque faut tant soit peu, la province 
Se perd ; car volontiers le peuple suit son prince. 

Aussi pour être roi vous ne devez penser 
Vouloir comme un tyran vos sujets offenser. 
De même noti-e corps votre corps est de boue ; 
Des petits et des grands la Fortune se joue, 
Tous les règnes mondains se font et se défont, 
Au gi'é de la Fortune ils viennent et s"en vont ; 
Et ne durent non plus qu'une flamme allumée, 
Qui soudain est éprise (3), et soudain consumée. 

Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné 
Le sceptre, et vous a fait un gi'and roi couronné. 
Faites miséricorde à celui qui supplie. 
Punissez l'orgueilleux qui s'arme en sa folie, 

(1) Se trompe. 

(2j Souvent féminin au seizième siècle. 

(3) Allumée. 



210 = RONSARD. — CHAP. VIII 



rs 



Ne poussez par faveur un liomme en dignité, 
Mais choisissez celui (jui l'a bien mérité ; 
Ne baillez pour argent ni états ni offices, 
Ne donnez aux premiers les vacants bénéilces, 
Ne souffrez près de vous ni flatteurs ni vautour; 
Fuyez ces plaisants fols qui ne sont que menteurs, 
Et n'endurez jamais que les langues légères 
Médisent des seigneurs des terres éti-angères. 

Ne soyez point moqueur, ni trop haut à la main (Ij, 
Vous souvenant toujours que vous êtes humain. 
Ne pillez vos sujets par rançon, ni par tailles. 
Ne prenez sans raison ni guerres ni batailles ; 
Gardez le vôtre (2) propre, et vos biens amassez ; 
Car pour \'ivre content vous en avez assez. 

S'il vous plaît vous garder sans archers de la garde, 
n faut que d'un bon œil le peuple vous regarde, 
Qu'il vous aime sans crainte ; ainsi les puissants rois 
Ont gardé leur empire et non par le harnois. 

Comme le corps royal ayez l'âme royale ; 
Tirez le peuple à vous d'une main hbérale, 
Et pensez que le mal le plus pernicieux 
C'est un prince sordide et avaricieux. 

Ayez autour de vous des personnes notables, 
Et les oyez parler volontiers à vos tables ; 
Soyez leur auditeur comme fut votre a'ieul. 
Ce grand François, qui vit encores au cercueil. 

Soyez comme un bon prince amoureux de la gloire 
Et faites que de vous se remplisse une histoire 
Di2;ne de votre nom, vous faisant immortel 
Comme Charles le Grand (3) ou bien Charles Martel. 



11 



Voilà donc Ronsard descendu de sa tour d'ivoire. Nous 
allons le voir maintenant se mêler aux luttes passionnées 

(1) Arrogant. 

(2) Votre bien. 

(3) Charlemagne. 



KOiNSAUl) SOUS CllAKLKS IX :.' I I 

de ses contemporains : à rélotiuenee des grands senti- 
nients et des nobles pensées se joindra l'éloquence des vives 
émotions. Cette fois encore, l'initiative ne vint pas de lui ; 
c'est l'exemple de Des Autels qui lui suggéra de traiter 
en vers des différends entre protestants et catholiques. 

Parmi les conseils qu'il vient de donner à son roi, nous 
avons renuirqué en bon rang celui de se conformer à la 
religion de ses aïeux 

Kl garder que le ])euple iiiipiime en sa cervelle 
Le curieux discours d'une secte nouvelle. 

Nous savons de reste que ce n'est pas par zèle religieux 
(|ue Ronsard met ainsi son monarque en garde contre la 
contagion de l'hérésie, et qu'il lui recommande l'intolé- 
lance comme l'un de ses principaux devoirs. Nous connais- 
sons assez ce révolutionnaire des lettres pour ne pas ignorer 
que la tradition ne lui est aucunement sacrée, et que, comme 
tant d'hommes de la Renaissance, s'il continue d'accomplir 
les rites prescrits par la religion, il lui refuse toute place dans 
la du'ection de sa vie. K' était-ce donc là cju'un précepte 
de commande? Serait-ce uniquement pour obéir- au roi et, 
comme on l'a prétendu, pour mériter de gi"as bénéfices, 
qu'il a écrit ses discours catholiques? Le pauvre ferment 
cl'éloquence que la cupidité ! 

Heureusement, Ronsar-d a, pour 1" animer contre les pro- 
testants, des raisons autres qu'un ordr-e de la cour (1). Il voit 
en eux des ennemis de la France. Ce sont eux qui ont 
affaibli le pays en le divisant. Ce sont eux qui vont le 
désoler et le cou\Tir de ruines en fomentant la guerre civile. 
Non contents de l'avilh" ainsi aux yeux de l'étranger et de 



(1) Voix à ce sujet Peedrizet, Ronsard et la Réforme, thèse de la 
Faculté de théologie protestante de Montauban, 1902. L'auteur de 
cette étude s'est, très justement je crois, tenu à égale distance de 
l'opinion de Brunetière qui faisait de Ronsard un « nationaliste » 
convaincu (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1900) et de l'opinion de 
ceux qui, avec M. Laumonier, se demandent si Ronsard riche eût écrit 
ses discours. 



212 l'.ONSARD — CHAP. \ll[ 

rexposor sans défenso à ses coups, ils iront jusqu'à appeler 
rcnncmi du dehors et lui jjromettre les dé])Ouilies de la 
])atrie. Aloi'S rindignation de Ronsard ne connaîtra ])lus 
de bornes. C'est son patriotisme avant tout qui va faire la 
grandeur de sa polémique contre les ])rotestants. 

Et (jue les j)rotestants ne lui l'éjjondent pas que de la 
division, de la guerre civile, de lïntroduction des étrangers, 
les catholiques sont responsables autant qu'eux-mêmes. 
On eût pu prétendre cela au tenijjs où le roi n'avait ))as 
encore opté entre les deux sectes. Alors chacun était libre 
de choisir celle que bon lui semblait, et de travailler, sous 
sa resj)onsabilité indi\dduelle, au progrès de celle qu'il 
avait choisie. Mais, maintenant que le roi s'était prononcé, 
ceux-là étaient les fauteurs de division (pii n'étaient pas 
de son côté, ceux-là attaipuiient le pays (jui avaient contre 
eux son monarque. Le roi avait qualité j)our décider de 
la leligion de ses sujets. S'il avait donné la préfér<'nce au 
protestantisme, les cath()li(|ues eussent été les séditieux 
et auraient mérité les foudres de Ronsard. \/à vénération 
de la j)ersonne royale le voulait ainsi, et d'ailleurs en dehors 
de cette doctrine il n'y avait pas de paix jjublique:tous les 
juristes étaient d'accord ])our là légitimer. Le roi est comme 
la ])ersonnification de la patrie. En lui elle s'incarne en 
((uekpie sorte. Le loyalisme de Ronsard est un sentiment 
très élevé, qui se confond en partie avec son patriotisme, 
et qui lui dictera lui aussi des vers indignés. 

Ce n'est pas tout : il porte en lui une haine instinctive 
])our le protestantisme. En homme aussi complètement 
étranger au sentiment religieux qu'il est possible de l'être, 
il lU' compreml absohunent pas ce besoin dévorant de se 
bâtir une foi raisonnable, fie la crier au public, de la 
répandre autour de soi. de soutïrir pour son trionq)he. 
(jui est ])eut-être l'essence mêine du sentiment rehgieux, 
(|ui en fout cas est le feu sacré de toutes les hérésies. Pour 
lui, ce n'est là qu'une aberration. Comment un honime 
sensé peut-il se flatter d'avoir découvert seul dans les 
textes sacrés la vérité, qui depuis quhize siècles se serait 
dérobée aux regards de tous les croyants? Et ([uand. 



RONSARD SOUS CHARLKS IX 213 

pour donner jour à co sono;o. on met en péril le re])OS 
(Tautrui et la grandeur de la patrie, le crime se joint à la 
l'oiie. 1/oroueil des protestants est pour lionsard un pliéno- 
Miène qui défie rintelligence, et c'est avec une véritable 
révolte de son bon sens et de sa conscience qu'il le dénonce 
et le flétrit. 

Sa sensibilité d'ailleurs ne Técarte |)as moins d'eux que 
son intelligence. Il n'ignore })as le régime inquisitoi'ial 
qu'ils ont établi à Genève, ces inspecteurs, ces censeurs, 
ces tribunaux chargés d'épier les moindres gestes des 
citoyens et pour lesquels il n'y a point de vie privée. A 
supposer même que ce terrible organisme de compression 
ne fût pas à redouter en France, l'ascétisme, dont les pro- 
testants font profession et qu'il peut à peine croire sincère, 
répugne à son tempérament. Ils représentent le parti de 
l'austérité. De Bèze a dû brûler ses JuveniUa. Quel accueil 
ferait-on dans la société genevoise aux odelettes épicu- 
riennes ou bien aux Afnours de Marie? Confusément 
Ronsard sent que le protestantisme menace ses plaisirs, 
même ses élégances d'artiste païen, que si la France deve- 
nait subitement protestante, c'en serait fait de son règne 
et même de sa liberté. C'en serait fait aussi de ces béné- 
fices ecclésiastiques qu'il convoite, qu'il touche du doigt 
maintenant que la faveur royale lui est acquise, de ce scan- 
dale séculaire qui fait des produits d'une abbaye la récom- 
])ense d'un livret de jolis riens ou d'obscénités. Les pro- 
testants ne plaisantent pas sur la question des bénéfices. 
Et Ronsard sent que le catholicisme est pour lui bien autre- 
ment ^^able, le catholicisme de 1560 que la contre-réforme 
n'a. pas encore touché. Le défendre, ]30ur Ronsard c'est dé- 
fendre la vie libre, élégante, facile dont il ne saurait ])lus se 
passer, je dirais presque c'est défendre son cher paganisnu\ 

Ainsi, sans qu'il s'en rendît un compte exact peut-être, 
l'affaire des catholiques et des protestants était son affaire 
à lui, elle lui tenait aux fibres les plus intimes. Des replis 
obscurs de sa conscience va monter ce levain de colèi'e 
(|ui enflera sa voix, mise au service d'une grande cause 
})atriotiqu"e et loyaliste. 



214 RONSAKI). — CHAP. Vlll 



]V 



Divers moments sont à distinguer dans la bataille. Les 
circonstances variées dans lesquelles ils ont été composés 
donnent aux différents discours des accents différents. 

V Elégie àDes Autels où ])our la première fois il entreprend 
de défendre par la plume l'Église catholique, date dans sa 
première forme de Tannée 1560. A cette époque, les pro- 
testants sont déjà des séditieux, mais ils n'ont pas encore 
déchaîné la guerre civile. Aussi Ronsard les réprimande 
sans colère. Il raisonne avec eux, il leur fait toucher du 
doigt leurs fautes : orgueil, crédulité à des docteurs étran- 
gers, désobéissance envers le roi; on dirait qu'il s'efforce 
de les ramener dans le droit chemin. Et, pour leur bien 
montrer son impartialité, il avoue que les catholicpies 
eux aussi ont des torts, il déplore la corruption du clergé 
et l'indigne collation des bénéfices. VElégie à Des Autels 
est le jugement très pondéré d'un arbitre qui expose à 
cliaçune des deux parties sa part de responsabilité. 

Mais, au milieu de l'année 1562, la situation est bi(Mi 
changée. Le sang a coulé à Vassy. De là les massacres se 
sont étendus de toutes parts. Des bandes armées parcourent 
les provinces, dévastent les églises, rançonnent les habi- 
tants. Les seigneurs ]n'otestants vont en venir aux mains 
avec les troupes royales. Alors une pitié poignante emplit 
le cœur de Ronsard pour toutes les misères dont il est 
le témoin, une grande pitié pour le royaume de France. 
A la modération succède l'indignation contre les auteurs 
de tant de méfaits. Et il écrit coup sur coup, sous la pres- 
sion des événements, le Discours des misères de ce temps, 
la Continuation du discours des misères de ce temps et la 
Remontrance au peuple de France. De l'un à l'autre la vio- 
lence de l'invective grandit à mesure que, les passions 
se déchaînant, les horreurs de la guerre se m'ultiplient. 



RONSARD SOLiS CHARLES ÎX 2lS 

Dans le Dif<cours de!> misères, qui ])robabk'iiient est anté- 
rieur aux premières batailles jégulières, c'est le ton élé- 
giaque qui domine, la compassion pour la patrie que tant 
de malheurs menacent ; mais avec la Continuation des 
misères, qui est postérieur à ce traité de Hampton-Court 
|)ar le(iuel les protestants livraient à l'Angleterre plusieurs 
villes de la Xormandie, et surtout avec la Remo)drance qui 
date probablement de l'époque où ils tentèrent d'assié- 
ger Paris, les apostro])lies, les sarcasmes, les objurgations, 
les menaces, les tirades pathétiques, les belles périodes 
débordantes d'indignation, toutes ces figm'es du langage 
qui jaillissent de la passion du poète, se font de plus en 
plus nombreuses, et un souffle oratoire de plus en plus 
puissant soidève son vers. 

Les protestants répliquèrent par une nuée de libelles, de 
discours, d'odes, de sonnets, et notamment par ce Temple 
de Roïisard, où, d'après le titre, la légende de sa vie était 
brièvement décrite. De fait, bourrés d'injures, ces pam- 
])hlets réduisaient le débat à la mesure d'une querelle 
de personnes. Ronsard était un païen, un débauché, un 
mauvais prêtre, un menteur, un vendu, qui n'écrivait 
contre eux que pour se faire payer sa peine en bons béné- 
fices, voire un mauvais poète dont les vers servaient de 
risée au public ! Ronsard releva quelques-unes de ces 
insidtes dans sa Réponse à je ne sais quels ministreaux et 
prédicantereaux de Genève, qui fut publiée au printemps 
de 1563. A ce dernier discom's, intéïessant surtout pour nous 
par- les renseignements autobiographiques qu'il contient 
et par la belle franchise avec laquelle Fauteur témoigne de 
lui-même, le tour tout personnel de la défense, commandé 
par l'attaque, donne encore un accent très particulier. 



POESIES 
PATI'JOTIorES KT RELIGIEUSES 



ELEGIE A GUILLAUME DES AUTELS 

GENTILHOMME CHAROLLAIS 

POÈTE ET JURISCONSULTE EXCELLENT 

SUR LE TUMULTE DAMBROISE(I) 



Durant (2) la guerre à ïi'oie, à l'heure que la Grèce 
Pressait contre les murs la troyenne jeunesse, 
Et que le grand Achille empêchait les ruisseaux 
De ])orte.r à Téthys (3) le tribut de leurs eaux, 
Ceux qui étaient dedans .la nniraille assiégée, 
Ceux qui étaient dehors dans le port de Sigée (4), 
Faillaient (5) également. Mon Des Autels, ainsi 
Nos ennemis font faute, et nous taillons aussi, 
Ils f aillent de vouloir renverser notre empire. 
Et de vouloir par force aux princes contredire, 
Et de présumer trop de leurs sens (6) orgueilleux, 

(1) Le titre de l'édition de 1587 est Discours à Guillaume Des Autels, 
poète et jurisconsulte excellent. 

(2) BL, t. Vil, p. 40. 

(3) La mer. 

(4) Promontoire d'Asie iMiitciuc {{m stuvait de station iKualc à la 
flotte des (Irecs. 

(5) Avaient tort, 
((jj liaisons 



ÉLÉGIE A DES AUTELS = 217 



Va par songes nouveaux t'orcei la Loi des vieux ; 
Us taillent de laisser le chemin de leurs pères, 
Pour ensuivre le train des sectes étrangères ; 
Us faillent de semer libelles .et placards, 
Pleins de dérision, d'injures et brocards, 
Diffamant les plus grands de notre cour royale. 
Qui ne servent de rien qu'à nourrir un scandale ; 
Ils taillent de penser que tous soient aveuglés, 
Que seuls ils ont des yeux, que seuls ils sont réglés, 
Et que nous fourvoyés ensuivons la doctrine 
Humaine et corrompue, et non pas la divine. 

Us faillent de penser qu'à Luther seulement 
Dieu se soit apparu, et généralement 
Que depuis neuf cents ans l'Eiilise est dépravée, 
Du vin d'hypocrisie à longs traits al)reuvée : 
Et que le seul écrit d'un Bucère vaut mieux. 
D'un Zwingle et d'un Cahin (hommes séditieux), 
Que l'accord de l'Éghse et les statuts de mille 
Docteurs, poussés de Dieu, convoqués au concile. 

Que faudrait-il de Dieu désormais espérer. 
Si lui, sans ignorance, avait souffert errer 
Si longtemps son Eglise? Est-il auteur de faute? 
Quel gain en reviendrait à sa Majesté haute? 
Quel honneur, quel profit de s'être tant celé, 
Pour s'être à un Luther seulement révélé? 

Or nous f ai lions aussi ; car depuis saint Grégoire 
Xul pontife romain dont le nom soit notoire 
En chaire ne prêcha : et taillons d'autre part, 
Que le bien de l'Eglise aux enfants se départ (1) 
Il ne faut s'étonner, chrétiens, si la nacelle 
Du bon pasteur saint Pierre en ce monde chancelle. 
Puisque les ignorants, les enfants de quinze ans, 
Je ne sais quels muguets, je ne sais quels plaisans 
Ont les biens de l'Église et cpie les bénéfices 
Se vendent par argent ainsi que les offices. 

Mais que dirait saint Paul, s'il revenait ici, 
De nos jeunes prélats, (pii n'ont point de souci 
De leur pauvre troupeau, dont ils prennent la laine 
Et quelquefois le cuir, qui tous vivent sans peine, 
Sans j)rêcher, sans prier, sans bon exemple d'eux, 

(Ij Distribue. 



218 — — - liONSARD. — CHAP. Vlll 



Parfumés, découpés (1), courtisans, amoureux, 

Veneurs et fauconniers, et avec la paillarde 

Perdent les biens de Dieu^dont ils n'ont que la garde? 

Que dirait-il de voir 1 "Eglise à Jésus-Ckrist, 
Qui fut jadis fondée en humblesse (2) d'esprit. 
En toute patience, en toute obéissance, 
Sans argent, sans crédit, sans force ni puissance, 
Pauvre, nue, exilée, a^^arit jusques aux os 
Les verges et les fouets imprimés sur le dos ; 
Et la voir aujourd'hui riche, grasse et hautaine, 
Toute pleine d'écus, de rente et de domaine? 
Ses ministres enflés et ses papes encor 
Pompeusement vêtus de soie et de drap d'or? 
il se repentirait d'avoir souffert pour elle 
Tant de coups de bâton, tant de peine cruelle. 
Tant de bannissements, et voyant tel méchef (3) 
Pri'rait qu'un trait de feu lui accablât le chef (4). 



CONTINUATION DU DISCOURS DES MISERES 
DE CE TEMPS 

A Gaiherine de Médicis. 

Madame (5), je serais ou du plomb ou du bois, 
Si moi que la Nature a fait naître François, 
Aux races à venir je ne contais la peine 
Et l'extrême malheur dont notre France est pleine. 

Je veux de siècle en siècle au monde pubher 
D'une plume de fer sur un papier d'acier 
Que ses pi'opres enfants l'ont prise et dévêtue. 
Et jusques à la mort vilainement battue. 

K\]r s(>ml)lc (6) au marchand, accueilli de malheur 
Leipu'l :\u coin d'un bois rencontj'e le voleur 

(1.) A la ttiilftl." savante. 

(2) Humilité. 

(3) Malheur. 

(4) Tête. 

(5) BL, t. Vif, p. 17. 
(G) Ressemble. 



DISCOURS 219 



Qui contre l'estomac (1) lui tend la main armée 
Tant il a Pâme au corps d'avarice ai'famée. 

11 n"est pas seulement content de lui piller 
La bourse et le cheval : il le fait dépouiller, 
Le fiat et le tourmente, et d'une daigne essaie 
De lui chasser du coips l'âme par une plaie : 

Puis en le voyant mort se sourit de ses coups, 
h]t le laisse manger aux mâtins et aux loups. 
Si est-ce que (2) de Dieu la juste inteUigence 
Court après le meurtrier (3) et en prend la vengeance : 
Et dessus une roue (après mille travaux) (4) 
Sert aux hommes d'exemple et de proie aux corbeaux. 

Mais ces nouveaux chrétiens qui la France ont pillée, 
Volée, assassinée, à force dépouillée. 
Et de cent mille coups tout Lestomac battu 
(Comme si brigandage était une vertu). 
Vivent sans châtiment, et à les ou'ïr dire. 
C'est Dieu cpii les conduit, et ne s'en font que rire. 
Ils ont le cœur si haut, si superbe et si fier. 
Qu'ils osent au combat leur maître défier ; 
Ils se disent de Dieu les mignons, et au reste 
Qu'ils sont les héritiers du Royaunre céleste : 
Les pauwes insensés ! c|ui ne connaissent pas 
Que Dieu, père commun des hommes d'ici-bas. 
Veut sauver un chacun, et cpi'à ses créatures 
De son grand paradis il ouvre les clôtures. 
Cei-tes beaucoup de vide, et beaucoup de vains lieux (5) 
Et de sièges seraient sans âmes dans les Cieux : 
E\ Paradis serait une plaine déserte. 
Si pour eux seulement la porte était ouverte. 

Or ces braves vanteurs, controuvés fils de Dieu, 
En la dextre (6) ont le glaive et en l'autre le feu, 
Et, comme furieux (7) qui frappent et enragent, 
Volent les temples saints, et les villes saccagent. 



(1) Poitrine. 

(2j Si est-ce que : cependant. 

(3) Se prononçait en deux syllabes. 

(4) Douleurs. 

(5) Vides. 

(6) Main droite. 

(7) Fous. 



220 == RONSARD. — CHAP. VIH 



Et quoi? brûler maisons, piller et brigaiuler, 
Tuer, assassiner, par force commander, 
N'obéir ])liis aux rois, amasser des armées, 
Appelez-vous cela Eglises réformées? 

Jésus, que seulement vous confessez ici 
De bouche et non de cœur, ne faisait pas ainsi ; 
p]t saint Paul, en pi-êchant n'avait pour toutes armes 
Sinon Thumilité, les jeûnes et les larmes ; 
Et les pères martyrs, aux plus dures saisons 
Des tyrans, ne s'armaient sinon que d'oraisons : 
Bien qu'un ange du ciel, à leur moindre prière, 
En soufflant eût rué (1) les tyrans en arrière. 

Par force on ne saurait Paradis violer (2), 
Jésus nous a montré le chemin d'y aller. 
Armés de patience il faut suivre sa voie, 
Non amasser un camp et s'enrichir de proie. 

De Bèze, je te prie, écoute ma parolle. 
Que tu estimeras d'une personne folle ; 
S'il te plaît toutefois de juger sainement, 
Après m'avoir ouï tu diras autrement. 
La terre qu'aujourd'hui tu j-emplis toute d'armes, 
Et de nouveaux chrétiens déguisés en gendarmes (3), 
(0 traître piété !), qui du pillage ardents 
Naissent dessous ta voix, tout ainsi que des dents 
Du grand serpent Thébain les hommes qui muèrent 
Le limon en couteaux desquels s'entre-tuèrent. 
Et, nés et demi-nés, se firent tous périr, 
Si <iu'un même soleil les vit naître et mourir; 

Ce n'est pas une terre allemande ou gothi(iue, 
Ni u)ie l'égion taitare ny scythique : 
C'est celle où tu naquis, qui douce le reçut, 
Alors qu'à Vezelay (4) ta mère te conçut ; 
Celle qui t'a nourri et qui t'a fait appreiulre 
La science et les arts dès ta jeunesse tendie, 
Pour lui faire service et poui' en bien useï'. 
Et. non, comme tu fais, afin d'en abuser. 



(1) Renversé. 

(2) Violenter, emiiortcr d'assaut. 
(3j Soldats. 

(4) Ville de Bourgogne où de Rèze est né. 



DISCOURS . 221 



Si tu os envers elle enfant de bon coiirage (1), 
Ores que tu le peux, rends-lui sou nourrissage (2), 
Retire tes soldats, et au lac Genevois 
(( 'online chose exécrable) enfonce leur harnois 

N» prêche plus en France une doctrine armée, 
Un Christ enipistolé (3) tout noirci de t'uniée, 
Qui comme un Mehemet (4) va j)ortant en la main 
Un larjie coutelas rouge de sani;- humain. 
Cela déplaît à Dieu, cela déplaît au prince ; 
Cela n'est qu'un appât qui tire la province 
A la sédition, lacpielle dessous toi 
Pour avoir liberté ne voudra plus de roi. 

Certes il vaudrait mieux à Lausanne relire 
Du grand fils de ïhétis (5) les prouesses et l'ire (G), 
Faire combattre Ajax, faire parler Nestor, 
Ou reblesser Vénus, ou retuer Hectoi-, 
Que rei)rendre l'Église, ou, pour être dit sage, 
Raccoutrer en saint Paul je ne sais quel passage ; 
De Bèze, (ui je me trompe, ou cela ne vaut pas 
Que Fiance en ta faveur fasse tant de combats, 
î\i ([u'uii prince royal poni' ta cause s'empêche (7). 

L'autre jour en [leusaiit (pie cette pauvre terre 
S'en allait (ô malheur!) la proie d'Angleterre (6), 
J^]t que ses propres fils amenaient l'étranger 
Qui boit les eaux du Rhin, afin de l'outrager, 
M'ai)parut tristement l'idole (9) de la France, 
Non telle qu'elle était lorsque la brave lance 
De Henri la gardait, mais faible et sans confort. 
Comme une pauvre femme atteinte de la mort. 

(1) Cœur, sentmients. 

(2) Ia's bienfaits (lue tu as reçus d'elle pendant que tu étais 
enfant. 

(3) Ai'mé de pistolets. 

(4) Mahomet. 

(5) Le fils de Thétis : AcliiJle. 
(fi) Colère. 

(7) S'est occupé. 

(8) AUusion au traité de Hampton-Court (20 septembre 1562), 
])ai- lequel les protestants livraient ime partie de la Normandie aux 
Ani^lais. 

(9) Ombre, image. 



222 - RONSARD. — GHAP. VIlI 



Son sceptre lui pendait, et sa robe semée 
De fleurs de lis était en cent lieux entamée ; 
Son poil (1) était hideux, son œil liave et profond, 
Et nulle majesté ne lui haussait le front. 

En la voyant ainsi, je lui dis : « princesse, , 

Qui presque de l'Europe as été la maîtresse. 
Mère de tant de rois, conte-moi ton malhem*. 
Et dis-moi, je te pri', d'où te vient ta douleur? » 

Elle adonc (2) en tirant sa parole contrainte (3), 
Soupirant aigrement, me fit telle complainte : 

« Une ville est assise es (4) champs (5) savoisiens, 
Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens, 
Miséiable séjour de toute apostasie, 
l)'o])iniâtreté, dorgueil et d'hérésie. 
Laquelle (eu cependant que les rois augmentaient 
Mes bornes, et bien loin pour l'honneur combattaient), 
Appelant les bannis en sa secte damnable. 
M'a fait comme tu vois chétive et misérable. 

« Or mes rois, connaissant qu'une telle cité 
S'efforcerait de rompre un jour leur dignité, 
Déhbéraient (6) assez de la ruer (7) par terre ; 
Mais contre elle jamais n'ont entrepris la guerre. 
Ou soit par négligence, ou soit par le destin. 
Entière ils l'ont laissée et de là vient ma fin. 

« Comme ces labom'eurs, dont les mains inutiles 
Laissent pendre l'hiver un toufeau (8) de chenilles 
Dans une feuille sèche au faîte d'un pommier; 
Sitôt que le soleil de son rayon premier 
A la feuille échauffée, et qu'elle est arrosée 
Par deux ou par trois fois d'une tendre rosée. 
Le venin qui semblait par l'hiver consumé. 
En chenilles soudain apparaît animé. 
Qui tombent de la feuille, et rampent à grand'peine 
D'un dos entre-cassé au miheu de la plaine. 

(1) Ses cheveux. 

(2) Alors. 

(3) Émise avec effort. 

(4) Dans les. 

(5) Campagnes. 

(6) Se proposaient. 

(7) Renverser. 

(8) Touffe. 



DISCOURS = 223 



T/un nionto on un chêno et l'antre en un ornioan, 
l^^t toujours en luangeaut se traînent au eoupeau (1); 
l'uis descendent à terre, et tellement se paissent 
(»)u'nne seule verdure en la teii'c^ ne laissent. 

« Alois le lal)ourenr voyant son champ gâté (2), 
Lamente poui' néant qu'il ne s'était hâté 
D'étouffer de boime heure une telle semence ; 
11 voit (|ue c'est sa faute et s'en donne l'offense. 

a Ainsi lors(iue mes, rois aux guerres s'efforçaient, 
Toutes en un monceau ces chenilles croissaient ! 
Si qu'en moins de trois mois telle tourbe (3) enragée 
Sur moi s'est cpandue et m'a toute mangée. 

(( Or mes peuples mutins, arrogants et menteurs, 
M'ont cassé le bras droit chassant mes sénateurs ; 
Car, de peur que la loi ne corrigeât leur vice. 
De mes palais roj^aux ont banni la Justice. 
Ils ont rompu ma robe en rompant mes cités, 
Rendant mes citoyens contre moi dépités ; 
Ont pillé mes cheveux en pillant mes églises, 
Mes églises, hélas ! que par force ils ont prises, 
En poudre foudroyant images et autels. 
Vénérable séjour de nos saints immortels. 
Contre eux puisse tourner si malheureuse chose, 
Et l'or saint dérobé leur soit l'or de Tholose (4) ! 

« Ils n'ont pas seulement, sacrilèges nouveaux, 
Fait de mes temples saints étables à chevaux ; 
Mais comme tourmentés des fm'eurs Stygiales (5), 
Ont violé l'honneur des Ombres sépulcrales. 
Afin que par tel acte inique et malheureux 
Les vivants et les morts conspirassent contre eux. 
Busire (6) fut plus doux, et celui (7) qui promène 
Une roche aux enfers eut l'âme plus humaine ! 
Bref ils m'ont délaissée en extrême lans-ueur. 



'&"• 



(1) Faîte. 

(2) Dévasté. 

(3) Foule. 

(4) Celui qui dérobait les trésors amassés dans le temple de Toulouse 
mourait infailliblement. 

(5) Du Styx, infernal. 

(6) Busiris, tyran égyptien qui immolait sur les autels de ses dieux 
tous les étrangers qui abordaient sur ses terres. 

(7) Sisyphe. 



224 = RONSARD. — CHAP. VIII 



Toutefois en mon mal je n'ai perdu le cœur, 
Pour avoii- une reine (l) à propos rencontrée, 
Qui douce et gracieuï^e envers moi s'est monti'ée. 
Elle par sa vertu (quand le cruel effort 
])e ces nouveaux mutins me traînait à la ukuI) 
Lamentait ma fortune, et comme reine sage 
Réconfortait mon ccinir et me donnait courage. 

'( Elle, abaissant pour moi sa haute majesté, 
Préposant (2) mon salut à son autorité, 
Mêmes étant malade est maintes fois allée 
Pour m'appointer (3) à ceux qui m"ont ainsi volée. 

« Mais Dieu, qui des malins n'a pitié ni merci, 
(Comme au roi Pharaon) a- leur cœur endurci. 
Afin que tout d'un coup sa main puissante et haute 
Les coi'rige en fureur et punisse leur faute. 
Puis quand je vois mon roi, (|ui déjà devient grand, 
Qui courageusement me soutient et défend, 
•le suis toute guérie, et la seule apparence 
ITun |)rince si bien né me nourrit d'espérance. 

« Avant (|u'il soit longlemps. ce magnanime roi 
Domptera les destins qui s'arment contre moi. 
Et ces faux devineurs qui d'une bouche ouverte 
De son sce))tre royal ont prédite la perte. 

« Cependant prends la ])lume et d'un style endurci 
Contre le trait des ans, engrave (4) tout ceci ; 
Afin que nos neveux puissent un jour connaître 
Que l'homme est malheureux qui se pi'end à son maître. » 

Ainsi par vision la France à moi parla. 
Puis s'évanouissant de mes yeux s'envola 
Comme une poudre (5) au vent, ou comme une fumée 
Qui soudain dans la nue est en rien consumée. 



(1) Catherine de ]\rédicis. 

(2) Faisant passer (mon salut) avant., 

(3) M'accorder. 

(4) Grave. 
(6) Poussièrei 



DIS cocu s 1^25 



KEMONTRANCE AU PEUPLE DE FRANCE (1) 



Je vous prie, fri'-res, di' prendre garde 
à ceux qui font dissentions et scandales 
contre la doctrine que vous avez apprise, 
et vous relirez d'eux. 

(Saint Paul, Rom., iv] (2). 

ciel ! ô mer ! ô terre ! ô Dieu père commun 
Des Juifs, et des Clux'tiens, des Turcs, et d'un cliacun ; 
Qui nourris aussi bien par ta bonté publique 
Ceux du pôle antartiq' que ceux du pôle arctic|ue ; 
Qui donnes et raison et vie et mouvement, 
Sans respect (3) de personne, à tous également ; 
Et fais du ciel là-haut sur les têtes humaines 
Tomber, comme il te plaît, les grâces et les peines ! 

Seigneur tout-puissant, qui as toujours été 
Vers (4) toutes nations plein de toute bonté, 
De quoi te sert là-haut le trait de ton tonnerre 
Si d'un éclat de feu tu n'en brûles la terre? 
Es-tu dedans un trône assis sans faire rien? 
Il ne faut point douter que tu ne saches bien 
Cela que contre toi brassent tes créatures. 
Et toutefois, Seigneur, tu le vois et l'endures ! 

Ne vois-tu pas du ciel ces petits animaux, 
Lesquels ne sont vêtus cpie de petites peaux, 
Ces petits animaux qu'on appelle les hommes ! 
Qu'ainsi que bulles d'eaux tu crèves et consommes (5) ? 
Que les doctes Romains et les doctes Grégeois (6) 
Nomment songe, fumée et feuillage (7) des bois ? 
Qui n"out jamais ici la vérité connue 
Que je ne sais comment par* songes et par nue? 

(1) Bl., t. VII, p. 54. 

(2) J'ai supprimé ce texte de saint Paul qui a été supprimé dans 
l'édition. 

(3) Considération. 

(4) Envers. 

(5) Consumes, détruis. 

(6) Grecs. 

(7) Feuille. 

Ronsard. 9 



226 === IIONSARD. — CIIAP. VIII 



Et toutefois, Seigneur, ils font les empêchés (1) 
Comme si tes secrets ne leur étaient cachés. 
Braves entrepreneurs et discoureurs des choses 
Qui aux entendements de tous hommes sont closes, 
Qui par longue dispute et curieux propos 
Ne te laissent jouir du bien de ton repos. 
Qui de tes sacrements effacent la mémoire, 
Qui disputent en vain de cela qu'il faut croire, 
Qui font trouver ton fils imposteur et menteui' ; 
Ne les puniras-tu, souverain créateur ? 
Tiendras-tu leur parti? Veux-tu que l'on t'appelle 
Le Seigneur des larrons et le Dieu de querelle? 
Ta nature y répugne, aussi tu as le nom 
De doux, de pacifiq (2), de clément et de bon. 
Et ce monde accordant, ton ouvi'age admirable. 
Nous montre que l'accord t'est toujours agréable. 

Mais qui serait le Turc, le Juif, le Sarrasin, 
Qui voyant les erreurs du Clu'étien son voisin 
Se voudrait baptiser ? le voyant d'heure en heure 
Changer d'opinion, qui jamais ne s'asseure? 
Le connaissant léger, mutin, séditieux, 
Et trahir en un jour la foi de ses aïeux? 
Volontaire, inconstant, qui au propos chancelle 
Du premier qui lui chante une chanson nouvelle? 
Le voyant Manichée (3), et tantôt Arrien, 
Tantôt Calvinien, tantôt Luthérien, 
Sui^Te son propre avis, non celui de l'Eglise? 
Un vrai jonc d'un étang, le jouet de la bise. 
Ou quelque girouette inconstante, et suivant 
Sur le haut d'une tour la volonté du vent? 
Et qui serait le Turc lequel aurait en\ie 
De se faire chrétien en voyant telle vie? 

Certes si je n'avais une certaine (4) foi 
Que Dieu par son esprit de grâce a mis en moi, 
Voyant la chi'étienté n'être plus que risée, 
J'aurais honte d'avoir la tête baptisée. 
Je me repentirais d'avoir été chrétien, 



(1) Occupés, importants, 

(2) Pacifique. 

(3) Manichéen 

(4) Assurée. 



DISCOURS 227 



Et comiue les jjiemiers je deviendiais païen. 

La nuit jadoreraîs les rayons de la lune, 
Au matin le soleil, la lumière commune, 
T/œil du monde ; et si Dieu au chef (1) porte des yeux, 
Les rayons du soleil sont les siens radieux. 
Qui donnent \ie à tous, nous conservent et gardent, 
Et les faits des humains en ce monde regardent. 

Je dis ce grand soleil, qui nous fait les saisons 
Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons (2), 
Qui remplit Tunivers de ses vertus connues. 
Qui d'un trait de ses yeux nous dissipe les nues, 
L'esprit, l'âme du monde, ai'dant et flamboyant, 
En la course d'un jour tout le ciel tournoj^ant, 
Plein d'immense grandeur, rond, vagabond, et ferme, 
Lequel a dessous lui tout le monde pour terme. 
En repos, sans repos, oisif, et sans séjom' (3), 
Fils aîné de natiu'e et le père du joiu'. 

J'adorerais Cérès qui les blés nous apporte, 
Et Bacchus qui le cœur des hommes réconforte, 
Neptune (4) le séjour des vents et des vaisseaux. 
Les Faunes et les Pans, et les Nymphes des eaux, 
Et la terre hôpital (5) de toute créature, 
Et ces Dieux que l'on feint ministres de nature. 

Mais l'Évangile saint du sauveur Jésus-Christ 
M'a fermement gi'avé une foi dans l'esprit. 
Que je ne veux changer pour une autre nouvelle ; 
Et dussé-je endurer une mort très cruelle. 
De tant de nouveautés je ne suis curieux (6), 
Il me plaît d'imiter le train de mes aïeux ! 
Je crois qu'en Pai'adis ils vivent à leur aise, 
Encor qu'ils n'ai'nt suivi ni Calvin ni de Bèze. 

Dieu n'est pas un menteur, abuseur ni trompeur ; 
De sa sainte promesse il ne faut avoir peur. 
Ce n'est que vérité, et sa vive (7) parole 
N'est pas comme la nôtre incertaine et frivole. 

(1) Tête. 

(2) Les douze signes du zodiaque. 

(3) Répit. 

(4) Dieu de la mer. 

(5) Hôtel, lieu d'habitation. 

(6) Soucieux. 

(7) Vivante. 



2i28 == RONSARD. — CHAP. VIII 



« L'homme qui croit en moi (dit-il) sera sauvé ! » 
Nous croyons tous en toi ! notre chef (1) est lavé 
En ton nom, ô Jésus, et dès notre jeunesse 
Par foi nous espérons en ta sainte promesse. 

Et toutefois, Seigneur, par un mauvais destin 
Je ne sais quel ivi-ogne apostat Augustin, 
Nous prêche le contraire, et tellement il ose, 
Qu'à toi la vérité sa mensonge (2) il oppose. 

Le soir que tu donnais à ta suite ton corps. 
Personne d'un couteau ne te pressait alors 
Pour te faire mentir et pour dire au contraire 
De ce que tu avais délibéré de faire. 
Tu as dit simplement d'un parler net et franc, 
Prenant le pain et vin : « C'est ci (3) mon corps et sang. 
Non signe de mon corps. » Toutefois ces ministres. 
Ces nouveaux défroqués, apostats et bélistres. 
Démentent ton parler, disant que tn rêvais 
Et que tu n'entendais les mots que tu disais. 

Ils nous veulent montrer par raison naturelle 
Que ton corps n'est jamais qu'à la dextre (4) éternelle 
De ton Père là-haut, et veulent t'attacher 
Ainsi qu'un Prométhée au faîte d'un rocher. 

Ils nous veulent prouver par la plhlosophie 
Qu'un corps n'est en deux lieux ; aussi je ne leur nie. 
Car tout corps n'a qu'un lieu ; mais le tien, ô Seigneur 
Qui n'est que majesté, que puissance et qu'honneur, 
Divin, glorifié, n'est pas comme les nôtres. 

Celui à porte close alla voir les Apôtres, 
Celui sans rien casser sortit hors du tombeau, 
Celui sans pesanteur d'os, de chair ni de peau, 
Monta dedans le ciel. Si ta vertu féconde 
Sans matière apprêtée a bâti tout ce monde. 
Si tu es tout divin, tout saint, tout glorieux. 
Tu peux comnumiquer ton corps en divers lieux. 
Tu serais impuissant si tu n'avais puissance 
D'accomphr tout cela que ta majesté pense. 

Mais quel plaisir prends-tu pour troubler ton repos, 



(1) Tête. 

(2) Souvent féniiimi au seizième sjécle. 

(3) Ceci. 

(4) Droite. 



DISCOURS == 229 



D'ouïr l'humain ca(|uet tenir tant de propos? 
D'ouïr ces prédicants qui par nouveaux passages 
Kn t'attachant au ciel montrent qu'ils ne sont sages, 
Qui pipent (1) le vulgaire et disputent de toi, 
Kt rappellent toujours en doute notre foi? 

Il fait bon disputer des choses naturelles, 
1 )es foudres et des vents, des neiges et des grêles, 
Et non pas de la foi, dont il ne faut doutei' ; 
Seulement il faut croire et non en disputer. 

Tout hôTnrnë~cûrieux fêqùel voudra s'enquerre (2) 
De quoi Dieu fit le ciel, les ondes et la terre, 
Du serpent qui parla, de la pomme d'Adam, 
D'une femme en du sel, de l'âne à Balaam, 
Des miracles de Moyse (3), et de toutes les choses 
Qui sont dedans la Bible étrangement encloses, 
Tl y perdra l'esprit ; car Dieu qui est caché, 
Ne veut que son secret soit ainsi recherché. 

Bref, nous sommes mortels, et les choses divines 
Ne se peuvent loger en nos faibles poitrines. 
Et de sa prescience en vain nous devisons ; 
Car il n'est pas sujet à nos sottes raisons. 
L'entendement humain, tant soit-il admirable. 
Du moindi'e fait de Dieu, sans grâce, n'est capable. 
Mais comment pourrait l'homme avec ses petits yeux 
Connaître clairement les mystères des cieux? 
Quand nous ne savons pas régir nos républiques, 
Ni même gouverner nos choses domestiques ! 
Quand nous ne connaissons la moindre herbe des prez ! 
Quand nous ne voyons pas ce qui est à nos piez ! 
Toutefois les docteurs de ces sectes nouvelles, 
Comme si l'Esprit-Saint avait usé ses ailes 
A s'appuyer sur eux, comme s'ils avaient eu 
Du ciel dru et menu mille langues de feu. 
Et comme s'ils avaient (ainsi que dit la fable 
De Minos) banqueté des hauts dieux à la table. 
Sans que honte et vergogne en leur cœur trouve lieu. 
Parlent profondément des mystères de Dieu ; 
Ils sont ses conseillers, ils sont ses secrétaires, 



(1) Trompent. 

(2) S'enquérir, 

(3) Moïse. 



230 == RONSARD, — CHAP. VIII 



Ils savent ses avis, ils savent ses affaires, 

Ils ont la clef du ciel et y entrent tous seuls. 

Ou qui veut y entrer, il faut parler à eux. 

Les autres ne sont rien sinon que grosses bêtes, 

Gros chaperons fourrés, grasses et lourdes têtes : 

Saint Ambrois (1), saint Hiérosme (2) et les autres docteurs 

N'étaient que des rêveurs, des fous et des menteurs : • 

Avec eux seulement le Saint-Esprit se treuve (3), 

Et du saint Evangile ils ont trouvé la febve (4). 

Vous Princes, et vous Rois, la faute avez commise 
Pour laquelle aujourd'hui souffre toute l'ÉgHse, 
Bien que de votre temps vous n'avez pas connu 
Ni senti le malheur qui nous est advenu. 

Votre facilité qui vendait les offices. 
Qui donnait aux premiers les vacants bénéfices. 
Qui l'Église de Dieu d'ignorants farcissait. 
Qui de larrons privés les palais remphssait, 
Est cause de ce mal. Il ne faut qu'un jeune homme 
Soit évêque ou abbé ou cardinal de Rome ; 
Il faut bien le choisir avant que lui donner 
Une mitre, et pasteur des peuples l'ordonner. 

Il faut certainement qu'il ait le nom de prêtre 
(Prêtre veut dire vieilli) ; c'est afin qu'il puisse être 
De cent miUe péchés en son office franc (5), 
Que la jeunesse donne en la chaleur du sang. 

Si Platon prévoyait par les molles musiques 
Le futur changement des grandes répubhques. 
Et si par l'harmonie il jugeait la cité ; 
Voyant en notre Église une lascivité. 
On pourrait bien juger qu'elle serait détruite. 
Puisque jeunes pilots (6) lui servaient de conduite. 

Tout sceptre et tout empire et toutes régions 
Fleurissent en grandeur par les religions ; 



(1) Saint Ambroise. 

(2) Samt Jérôme. 

(3) Trouve. 

(4) Trouver la fève au gâteau, c'est le jour des Rois, recevoir en 
partaeje le morceau qui contient la fève. 

(5)^Libre, 
(6) Pilotes. 



^— ^- DISCOURS -— •---"^ ^:-^ ^ 231 



Par olles ou on paix, ou on guerre nous sommes ; 
Car c'est le vrai ciment qui entretient les hommes. 

On ne doit en l'Eglise évoque recevoir 
S'il n'est vieil, s'il ne prêche, et s'il n'est de savoir ; 
Et ne faut élever, par faveur ni richesse, 
Aux offices publics l'inexperte jeunesse 
D'un écolier qui vient de Toulouse, devant 
Que par longue })ratique il devienne savant. 

Vous, reine, en départant (1) les dignités plus hautes (2), 
Des rois vos devanciers ne faites pas les fautes, 
Qui sans savoir les mœurs de celui qui plus fort 
Se hâtait de piquer, et d'apporter la mort. 
Donnait le bénéfice, et sans savoir les charges 
Des lois de Jésus-Cliiùst, en furent par trop larges ; 
Lesquels au temps passé ne furent ordonnés 
Des premiers fondateurs pour être ainsi donnés. 

Madame, faut chasser ces gourmandes Harpies, 
Je dis ces importuns, dont les griffes remplies 
De cent mille morceaux, tendent toujours la main. 
Et tant plus ils sont saouls (3), tant plus meurent de faim, 
Eponges de la cour, qui sucent et qui tirent : 
Plus ils crèvent de biens, et plus ils en désirent 1 

vous, doctes prélats (4), poussés du Saint-Esprit, 
Qui êtes assemblés au nom de Jésus-Clrrist, 
Et tâchez saintement par une voie utile 
De conduire l'Éghse à l'accord d'un concile ; 
Vous-mêmes les premiers, prélats, réformez-vous. 
Et comme vrais pasteurs faites la guerre aux loups ; 
Otez l'ambition, la richesse excessive ; 
Arrachez de vos cœurs la jeunesse lascive, 
Soyez sobres à table et sobres en propos ; 
De vos troupeaux commis cherchez-moi le repos, 
Non le vôtre, prélats ; car votre vi'ai office 
Est prêcher, remontrer et châtier le vice. 

Vos gi'andeurs, vos honneurs, vos gloires dépouillez ; 
Soyez-moi de vertus, non de soie habillés ; 
i.\yez chaste le corps, simple la conscience ; 



(1) Distribuant. 

(2) Plus hautes : les plus hautes. 

(3) Rassasiés. 

(4) n s'adresse aux prélats réunis au concile de Trente. 



232 ^=^ RONSARD. — CHAP. VIII 



Soit de nuit, soit de jour, apprenez la science ; 
Gardez entre le peuple une humble dignité, 
Et joignez la douceur avec la gravité. 

Ne vous entremêlez des affaires mondaines, 
Fuyez la cour des rois et leurs faveurs soudaines, 
Qui périssent plutôt qu'un brandon allumé 
Qu'on voit tantôt reluire, et tantôt consumé. 

Allez faire la cour à vos pauvres oueilles (1), 
Faites que votre voix entre par leurs oreilles, 
Tenez-vous près du parc, et ne laissez entrer 
Les loups en votre clos, faute de vous montrer. 

Si de nous réformer vous avez quelque envie, 
Réformez les premiers vos biens et votre vie, 
Et alors le troupeau qui dessous vous vivra, 
Réformé comme vous de bon cœur vous suivi'a. 

Vous, juges des cités, qui d'une main égale 
Devriez (2) administrer la justice royale. 
Cent et cent fois le jour mettez devant vos yeux 
Que l'erreur qui pullule en nos séditieux 
Est votre seule faute, et, sans vos entreprises, 
Que nos villes jamais n'eussent été surprises. 

Si vous eussiez puni par le glaive tranchant 
Le huguenot mutin, Thérétique méchant, 
Le peuple fût (3) en paix ; mais votre connivence 
A perdu la justice et l'empire de France. 

Il faut, sans avoir peur des princes ni des rois, 
Tenir droit la balance et ne trahir les lois 
De Dieu, qui sur le fait des justices prend garde, 
Et assis aux sommets des cités vous regarde. 
Il perce vos maisons de son œil tout-voyant. 
Et, grand juge, connaît le juge fourvoyant 
Par présent alléché ou celui qui par crainte 
Corrompt la majesté de la justice sainte. 

Et vous, nobles, aussi mes propos entendez 
Qui faussement séduits vous êtes débandez 
Du service de Dieu ; veuillez vous reconnaître, 
Servez votre pays et le roi votre maître ; 
Posez les armes bas ! Espérez-vous honneur 



(1) Ouailles.- 

(2) Se prononçait en deux syllabes^ 

(3) Serait. 



DISCOURS = 433 



D'avoir ôtc le sceptre au roi votre seigneur? 
Et d'avoir dérobé par armes la province " 
D'un jeune roi mineur, votre naturel ])rince? 

Vos pères ont reçu, de nos rois ses aïeux, 
Les honneurs et les biens qui vous font glorieux ; 
Et d'eux avez reçu en titre la noblesse, 
Pour avoir dessous eux montré votre prouesse, 
Soit chassant l'Espagno], ou combattant l'Anglais, 
Afin de maintenir le sceptre français ; 
Vous-mêmes aujourd'hui le voulez-vous détruire, 
Après que votre sang en a fondé l'empire? 

Telle fureur (1) n'est point aux tigres ni aux ours. 
Qui s'entr'aiment l'un l'autre, et se donnent secours, 
Et pour garder leur race en armes se remuent. 
Les Français seulement se pillent et se tuent. 
Et la terre en leur sang baignent de tous côtés. 
Afin que d'autre main ils ne soient surmontés (2), 

La foi (ce dites-vous) nous fait prendre les armes ! 
Si la religion est cause des alarmes. 
Des meurtres et du sang que vous versez ici. 
Hé! qui de telle foi voudrait avoir souci? 
Si ])ar fer et par feu, par plomb, par poudre noire, 
Les songes de Calvin nous voulez faire croire? 

Si vous eussiez été simples comme devant (3), 
Sans aller les faveurs des princes poursuivant ; 
Si vous n'eussiez parlé que d'amender rÉghse, 
Que d'ôter les abus de l'avare prêtrise. 
Je vous eusse suivi et n'eusse pas été 
Le moindre des suivants qui vous ont écouté. 

Mais voyant vos couteaux, vos soldats, vos gendarmes (4), 
Voyant que vous plantez votre foi par les armes, 
Et que vous n'avez plus cette simplicité 
Que vous portiez au front en toute humihté. 
J'ai pensé que Satan, qui les hommes attise 
D'ambition, était chef de votre entreprise. 

L'espérance de mieux, le désir de vous voir 
En dignité plus haute et plus riche en pouvoir, 



(1) Fohe. 

(2) Vaincus. 

(3) Auparavant. 

(4) Soldats. 



23i — — - RONSARD. — CHAP. VlII 



Vos haines, vos discords, vos querelles privées, 
Sont cause que vos mains sont de sang abreuvées, 
Non la religion, qui sans plus ne vous sert 
Que d'un masque emprunté qu'on voit au découvert. 

Et vous, nobles aussi, qui n'avez renoncée 
A la foi qui vous est par l'Église annoncée, 
Soutenez votre roi, mettez-lui derechef 
Le sceptre dans la main et la couronne au chef (1), 
N'épargnez votre sang, vos biens ni votre vie : 
Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie ! 

Vous, peuple, qui du contre et de bœufs accouplés 
Fendez la terre grasse et y semez les blés ; 
Vous, marchands, qui allez les uns sur la marine (2), 
Les autres sur la terre, et de qui la poitrine 
N'a humé de Luther la secte ni la foi. 
Montrez-vous à ce coup bons serviteurs du roi ! 
Et vous, sacré troupeau, sacrés mignons des Muses, 
Qui avez au cerveau les sciences infuses. 
Qui faites en papier luire vos noms ici 
Comme un soleil d'été de rayons éclairci, 
De notre jeune prince écrivez la querelle 
Et aimez Apollon et les Muses pour elle. 

Vous, princes (3) conducteurs de notre sainte armée, 
Royal sang de Bourbon, de qui la renommée 
Se loge dans le ciel ; vous frères grands et forts, 
Sacré sang Guy si an (4), nos remparts et nos forts. 
Sang qui fatalement (5) en la Gaule te monstres. 
Pour dompter les mutins, comme Hercule les monstres. 

Et vous. Montmorency, sage Nestor François, 
Fidèle serviteur de quatre ou de cinq rois, 
Qui méritez d'avoir en mémoire éternelle 
Ainsi que du Guesclin une ardente chandelle ; 
^'ous, d'Anville, son fils, sage, vaillant et preux. 
Vous, seigneurs ijui portez un cœur chevalereux, 

(i) Tête. 

(2) Mer. 

(3) L'auteur s'adresse ali duc de Veiulôme, fieutciiaiit général 
l)our le roi, au duc de Montpensier Louis, et au prince de la Roche- 
sur- Yen, tous de la maison de Bourbon. 

(4) Il s'adresse aux Guise. 

(5) En vertu des décrets du Destin. 



DISCOURS 235 



Que chacun à la mort fortement s'abandonne, 
Et de ce jeune roi redi'essez la couronne ! 
Redonnez-lui le sceptre, et d'un bras indompté 
Combattez pour la France et pour sa liberté, 
Et cependant qu'avez le sang et l'âme vive (1), 
Ne souffrez qu'elle tombe en misère captive. 

Souvenez-vous, seigneurs, que vous êtes enfants 
De ces pères jadis aux guerres triomphants, 
Qui pour garder la foi de la terre françoise 
Perdirent Talbigeoise et la secte vaudoise. 

Contemplez-moi vos mains, vos muscles et vos bras : 
Pareilles mains avaient vos pères aux combats ; 
Iinitez vos aïeux, afin que la noblesse 
Vous anime le cœur de pareille prouesse. 

Vous, guerriers assurés (2), vous piétons, vous soldars (3), 
De Bellone conçus, jeune race de Mars, 
Dont les fi-aîches vertus par la Gaule fleurissent, 
N'ayez peur que les bois leurs feuilles convertissent 
En huguenots armés, ou comme les Titans 
Ils naissent de la terre en armes combattans. 

Ne craignez point aussi les troupes d'Allemagne, 
Ni ces reîtres mutins qu'un Français accompagne, 
Us ne sont point conçus d'un fer ni d'un rocher : 
Leur cœui" se peut navi'er (4), pénétrable est leur chair ; 
Us n'ont non plus que vous ni de mains ni de jambes, 
Leurs glaives ne sont point acérés dans les flambes (5) 
Des eaux de Phlegethon (6) ; ils sont sujets aux coups. 
Des femmes engendi'és, et mortels comme nous. 

Ne craignez point aussi, vous, bandes martiales. 
Le corps efféminé des ministres si pâles. 
Qui font si triste mine, et qui tournent aux ci eux, 
En faisant leurs sermons, la prunelle des yeux. 

Mais ayez forte pique et bien tranchante épée, 
Bon cœur et bonne main, bonne armure trempée, 
La bonne targue (7) au bras, aux corps bons corselets 

(1) Vivante. 

(2) Courageux. 

(3) Soldats. 

(4) Blesser. 

(5) Flammes. 

(6) Fleuve des enfers qui roulait du feu. 

(7) Large boucher. 



236 =^=^ RONSARD. — CHAP. VIII 



Bonne poudi'e, bon plomb, bon feu, bons pistolets, 
Bon morion en tête, et surtout une face 
(^ui du premier regard votre ennemi déface. 

Vous ne combattez pas, soldats comme auti'efois 
Pour borner plus avant l'empire de vos rois ; 
( "est pour l'honneur de Dieu et sa querelle sainte 
Qu'aujourd'hui vous portez l'épée au côté ceinte. 
Je dis pour ce grand Dieu qui bâtit tout de rien, 
Qui jadis affligea le peuple égyptien. 
Et nourrit d'Israël la troupe merveilleuse * 

Quarante ans aux déserts de manne savoureuse ; 
Qui d'un rocher sans eaux les eaux fit ondoyer, 
Fit de nuit la colonne ardente flamboyer 
Pour guider ses enfants par monts et par vallées ; 
Qui noya Pharaon sous les ondes salées. 
Et fit passer son peuple ainsi que par bateaux 
Sans danger à pied sec, par le profond des eaux. 

Pour ce grand Dieu, soldats, les armes avez prises, 
Qui favorisera vous et vos entreprises, 
Comme il fit Josué par le peuple étranger : 
Car Dieu ne laisse point ses amis au danger. 

Dieu tout grand et tout bon, cpii habites les nues, 
Et qui connais l'auteur des guerres advenues, 
Dieu, qui regardes tout, qui vois tout et entens, 
Donne, je te suppli', que rherl)e du printemps 
Sitôt parmi les champs nouvelle ne fleurisse, 
Que l'auteur de ces maux au combat ne périsse. 
Ayant le corselet d'outre en outre enfoncé 
D'une pique ou d'un plomb fatalement poussé. 

Donne que de son sang il enivre la terre. 
Et que ses compagnons au milieu de la guerre 
Renversés à ses pieds, haletants et ardents. 
Mordent dessus le champ la poudre entre leurs dents. 
Etendus l'un sur l'autre, et que la multitude 
Qui s'assure en ton nom, franche (1) de servitude, 
De fleurs bien couronnée, à haute voix, Seigneur, 
Tout à l'entour des morts célèbre ton honneur, 
Et d'un caniique saint chante de race en race 
Aux peuples à venii- tes vertus et ta grâce. 

(1) Libre. 



DISCOURS 237 



REPONSE DE PIERRE DE RONSARD AUX INJURES ET 
CALOMNIES DE JE NE SAIS QUELS PRÉDICANTE- 
REAUX ET MINISTKEAUX DE GEXÈVE SUR SON 
DISCOURS ET CONTINUATION DES MISÈRES DE CE 
TEMPS. 

ïu te plains d'autre part (jue ma vie est lascive, 
En délices, en jeux, en vices excessive? 
Tu m^ns méchantement ; -si tu m'avais suivy 
Deux mois, tu saurais bien en quel état je vy. 
Or je veux que ma vie en écrit apparaisse 
Afin que pour menteur un chacun te connaisse. 

M'éveillant au matin, devant (!) (pie faire r'ieii, 
-l'invoque l'Éternel, le père de tout bien. 
Le priant humblement de me donner sa grâce, 
Et que le jour naissant sans l'offenser se passe ; 
Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moi 
Qu'il me veuille garder en ma première foi. 
Sans entreprendre rien qui blesse ma province (2),' 
Très humble observateur des lois et de mon prince. 

Après je sors du lit, et quand je suis vêtu 
Je me range à l'étude et apprends la vertu, 
Composant et lisant, suivant ma destinée. 
Qui s'est dès mon enfance aux Muses enchnée. 
Quatre ou cinq heures seul je m'arrête enfermé ; 
Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé, 
J'abandonne le h\Te et m'en vais à l'église. 
Au retour pour plaisir une heure je de\ise ; 
De là je viens dîner, faisant sobre repas, 
Je rends grâces à Dieu ; au reste je m'ébats. 

Car si l'après-dînée est plaisante et sereine 
Je m'en vais promener (3), tantôt parmi la plaine, 
Tantôt en un village, et tantôt en an bois. 
Et tantôt par les lieux solitaires et cois (4) ; 
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage ; 

(1) Avant. 

(2) Patrie. 

(3) Promener. 

(4) Tranquilles. 



238 ^= llONSARl). — CHAP. VIII 



J'aime le Ilot de l'eau qui gazouille au rivage. 

Là, devisant sur l'herbe avec un mien ami, 
Je me suis par les fleurs bien souvent endormi 
A l'ombrage d'un saule ; ou, lisant dans un livre, 
J'ai cherché le moyen de me faire revivre, 
Tout pur d'ambition et des soucis cuisants, 
Misérables bourreaux d'un tas de médisants, 
Qui font (comme ravis) les prophètes en France, 
Pipant (1) les grands seigneurs d'une belle apparence. 

Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur. 
Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien seur, 
Je cherche compagnie, ou je joue à la prime (2), 
Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime. 
Je dis le mot pour rire, et à la vérité, 
Je ne loge chez moi trop de sévérité (3). 

Puis quand la nuit brunette a rangé les étoiles, 
Encourtinaut (4) le ciel et la terre de voiles, 
Sans souci je me couche ; et là, levant les yeux 
Et la bouche et le cœur vers la voiite des cieux, 
Je fais mon oraison, priant la bonté haute 
De vouloir pardonner doucement à ma faute. 
Au reste je ne suis ni mutin ni méchant. 
Qui fais croire ma loi par le glaive tranchant. 
Voilà comme je vis ; si ta vie est meilleure. 
Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure. 

ïu dis que je m'engraisse à l'ombre d'un clocher : 
Prédicant mon ami, je n'ai rien que la chair, 
J'ai le front renfrogné, et ma peau maltraitée 
Retire à (5) la couleur d'une âme acherontée (6) ; 



(1) Trompant. 

(2) Jeu de cartes. 

(3) Les premières éditions présentent en cet endroit les quatre 
vers que voici : 

J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes, 
A mettre par écrit mes amoureuses flammes ; 
J'aime le bal, la danse et les masques aussi, 
lia musique et le luth, ennemis du souci. 



(4) Drapanti 

(5) Ressemble à. 

(6) De l'Achéron, des enfers. 



DISCOURS = 239 



Si bien que si j'avais ces habits grands et Ions, 
Ces manteaux allongés qui tombent aux talons, 
Et qu'on me vit au soir si pâle de visage, 
On dirait que je suis ministre de village ; 
Pourvu que je portasse une toque à rebras (i). 
Et dessous, un bonnet quelquefois de taftas, 
Quelquefois de velours, pour un signal sinistre 
Que d'un bon surveillant on m'aurait fait ministre. 

Tu dis que j'ai du bien? c'est doncques en ps))ril, 
Ou comme le pêcheur qui songe en Théocrit ; 
Ou par opinion riche tu me veux faire ; 
Mais ceux à qui je dois savent bien le contraire. 
Voudrais-tu point user vers (2) moi de charité? 
Non je ne suis point tant contre toi dépité. 
Que je ne prenne bien de l'argent de ton prêche 
Pour décharger ton sac si la somme t'empêche (3j. 

Tu dis que j'ai gagé ma Muse pour flatter? 
Nul prince ni seigneur ne se saurait vanter 
(Dont je suis bien marri) de m'avoir donné gage. 
Je sers à qui je veux, j'ai libre le courage (4). 
Le roi, son frère et mère, et les princes ont bien 
Pouvoir de commander à mon luth cynthien ; 
Des autres je ne suis ni valet ni esclave, 
Et si sont grands seigneurs, j'ai l'esprit haut et brave. 

Tu dis que j'ai vécu maintenant (5) écolier. 
Maintenant courtisan et maintenant guerrier. 
Et que plusieurs métiers ont ébattu ma vie? 
Tu dis vi'ai, prédicant ; mais je n'eus oncq'envie 
De me faire ministre ou, comme toi, cafard, 
Vendi'e au peuple ignorant mes songes et mon fard ; 
J'aimerais mieux ramer sur les ondes salées. 
Ou avoir du labeur les deux mains ampoulées (6), 
Ainsi qu'un vigneron par les champs inconnu 
Qu'être d'un gentilhomme un pipeur (7) devenu. 



(1) Rebords. 

(2) Envers. 

(3) Gêne. 

(4) Cœur. 

(5) Maintenant... maintenant : tantôt... tantôt. 

(6) Gonflées. 

(7) Trompeur. 



240 = IlONSAIU). - CIIAP. VIII 



Tu dis que des prélats la troupe docte et sainte 
Au colloque à Poissy (1) trembla toute de crainte, 
Voyant les prédieants contre elle s'assembler? 
Je la vis disputer, et ne la vis trembler. 
Ferme comme un rocher qui jamais pour orage 
Soit de grêle ou de vent ne bouge du rivage, 
Assuré de son poids ; ainsi sans s'ébranler 
,1e vis constantement (2) cette troupe parler. 

Répondez, prédieants si enflés d"espérance, 
Eussiez-vous de Genève osé venir en France 
Sans avoir sauf-conduit écrit à votre gré? 
Vous doncques aviez peur, non ce troupeau sacré. 
Tu dis que j'ai blâmé cette tête calvine (3)? 
Je ne la blâme pas, je blâme sa doctrine ; 
Quant à moi, je le pense un trompeur, un menteur ; 
Tu le penses un ange, un apôtre, un docteur, 
L'appellant la lumière et l'honneur des fidelles. 
Si tu Festimes tant, porte-lui des chandelles, 
11 n'aura rien de moi : par toute nation 
On connaît son orgueil et son ambition. 

Tu dis que pour jaser et gosser à mou aize. 
Et non pour mamender, j'allais ouïr de Bèze? 

Un jour étant pensif, me voulant défâcher. 
Passant par Saint-Marceau, je Tallai voir prêcher ; 
Et là me servit bien la sourdesse (4) bénigne. 
Car rien en mon cerveau n'entra de sa doctrine. 
Je m'en retournai franc (5) comme j'étais venu. 
Je ne vis seulement que son grand front chenu. 
Et sa barbe fourchue, et ses mains renversées. 
Qui promettaient le ciel aux troupes amassées. 
Il donnait paradis au peujile d'alentour, 
Et si (6) pensait (jue Dieu lui on dût de retour. 

Je m'échappai du prêche, ainsi que du naufrage 
S'échappe le marchand qui du bord du rivage 

(1) Au colloque de Poissy (août 1561), Michel de l'Hospital réunit 
des théologiens protestants et catholiques pour arriver à une entente 
entre les deux religions. 

(2) Avec constance. 

(3) Cette tête calvine : Calvin. 

(4) Surdité. 

(5) Libre. 
(G) Eiic'ire. 



DISCOUKS ===== Ul 



Roi^anlc sfinMiiont (1) la toinpr-ic et les vents, 
l'^t les grands Hots Jxjssus, éciiiiiaiils et mouvants, 
Non pas qu'il soit joyeux de voir la vague perse (2) 
Porter ses eompaonniis noyés à la renverse, 
( )u de voir le Initin ou les frêles morceaux 
Du bateau tournoyer sur Téchine des eaux ; 
Mais dedans son courage ('.\) une joie il sent naître, 
\'ovaiit du l)ord pi'ocliaiii le daiiuer sans v être. 



Quelques années ])his tard, Ronsard devait re])rendro sa 
plume de combat contre les jirotestants. Ce fut pendant 
la troisième guerre civile, en 1569, au temps des grandes 
victoires catholiques de Jarnac et de Montcontour. Ron- 
sard, pour les célébrer, entonna des chants de triomphe. 
Les cpiatre pièces qu'il com])osa à leur sujet : Hymne sur 
la victoire de Jarnac (mars 1569). Prière à Dieu pour de- 
mamler la victoire (avant Montcontour qui date du 3 oc- 
tobre), U Hydre défait (au lendemain de la \'ictoh'e), enfin 
Les Eléments ennemis de VHydre (un ou deux mois plus 
tard), sont d'une sauvagerie qui déconcerte le lecteur 
moderne. Pas un regret pour le brillant prince de Condé 
qui est mort au combat. Pas une larme pour tant de 
Français cruellement massacrés. Ces boucheries hor- 
ribles lui inspirent une joie barbare. Même les trois Châ- 
tillon. ses protecteurs tant loués autrefois, ne sont pas épar- 
gnés. La \^olence de 1563 ne s'est pas apaisée, bien au 
contrah'e. 

En dépit de ces accents de sauvagerie, qui s'expliquent 
par les effroyables malheurs de cette tenible année, n'ou- 

(1) En sécurité. 

(2) Bleue. 

(3) Cœur. 

Ro.\SARD. ♦ 10 



242 RONSARD. — CHAP. VIII 

blions pas que Ronsard était un lioniine de paix. H était 
avec Micliel de L'Hôpital pour la tolérance et certainement, 
pourvu qu'on pilt mettre les honnêtes gens à l'abri de leur 
zèle intempestif, il eût bien volontiers accordé aux pro- 
testants la liberté de leur culte. Au soir de sa vie, nous le 
trouverons dans les rangs des politiques. Les excès des 
ligueurs ne lui feront pas moins horreur que ceux des réfor- 
més. Pour parler de ses adversakes de la veille, il reviendra 
dès lors à son ancienne modération, à la modération de 
VElégie à Des Autels. 

On a été jusqu'à dire que la Pléiade avait sauvé le catho- 
licisme français. Ne lui faisons pas tant d'honnem*. Du 
moins, nous comprenons très bien que, venant à rompre 
le silence systématique des catholiques, ces beaux discours 
aient pu agir sur l'opinion. Le talent, les séductions du 
style, ces alléchements avec lesquels Du Perron reprochait 
à ses adversaires de tromper les esjirits populaires, n'étaient 
pas du côté des réformés. La discussion de Ronsard peut 
nous paraître ])arfois bien superficielle : la profondeur eût 
nui au succès. Heureusement, Ronsard n'entendait rien à 
la théologie. S'il se fût mêlé de jouer au théologien, d'exa- 
miner à la loupe les questions controversées, de contester 
des textes, on ne l'aurait pas suivi. Ronsard ne connaît 
du protestantisme que ce que tout le monde en connaît 
autour de lui (1). Il ne l'attaque que par où les moins sa- 
vants l'attaquent. Parla il est de plain-pied avec sonpubhc. 
Ses raisons sont des sentiments plus que des raisons, les 
sentiments qui ont fait rejeter le protestantisme par la 



(1) Voir un article instmctif de M'. Maurice Lange dans la Revue 
iThistoire littéraire de la France, d'octobre-décembre 1913, sur 
quelques sources probables des « Discours y, de Ronsard. Je dois avouer 
(jiio dans la plupart des cas où M. Lange croit découvrir une source 
directe, je ne puis être de. son avis, mais les textes cju'il rapproche 
ainsi sont pleins d'enseignements. Il est très intéressant de retrouver 
autour de Ronsard l'expression des idées, courantes alors, cpa'il a 
faites siennes dans les Discours, très intéressant aussi de constater 
que c'est avec les plus violents qu'il est à l'unisson, avec ce Qnintin 
(jui fut aux É'ats généraux d'Orléans le porte-parole du clergé. 



RONSARD SUUS CHARLES I.\ 243 

masse des Français d'alors. Aussi ses Discours sont-ils 
merveilleusement représentatifs de Tétat d'esprit de ses 
contemporains. Dans aucune de ses parties, l'œuvi'e de 
Ronsard n'est à ce degré l'expression d'nn sentiment 
général. 



CHAPITRE IX 

« 

RONSARD SOUS CHARLES IX (suite). 
LE POÈTE OFFICIEL 



Malheureusement, tous les vers que nous a valus la 
faveur dont Ronsard jouissait à la cour ne sont pas de 
cette trempe. Nous pourrons passer rapidement sur les 
cartels, les mascarades, les inscriptions, les devises, les 
étrennes qui en sont la rançon. 

Après avoir vainement tenté l'effet des armes pour 
rétablir l'unité religieuse du royaume, la reine mère, 
Catherine de Médicis, essayait d'un autre remède : elle 
s'efforçait de ra])procher les chefs des deux partis dans des 
fêtes splendides, elle faisait entreprendre par son fils, à 
travers toute la France, ce grand voyage de près de deux 
années qui, marqué à chaque étape de somptueuses réjouis- 
sances, devait raffermir son autorité. Dans de pareilles ch'- 
constances, un poète officiel de grand renom devenait une 
sorte d'agent de gouvernement. Ronsard dut collaborer 
activement à plusieurs de ces brillantes cérémonies et 
il assista à une partie du voyage. Sa santé )3eut-être 
r(Mn]iêcha seule d'être partout. De toutes ces fêtes est 
sorti le volume qui fut publié au milieu de 1565 sous ce 
titre : Elégies, mascarades et hergerie. 

Il est intéressant pour l'historien surtout en ce qu'il nous 
montre le chef de la Brigade cultivant sans vergogne les 



246 RONSARD. — CIIAP. IX 



« 



j^enres eliors à Ma-rot et à Saint-Gelais, des genres qui plon- 
gent par leuis racines en plein moyen âge. Le cartel est une 
sommation fictive qu'un chevalier adresse à un autre che- 
valier, àhimanière des Lancelot (M des Amadis, le plus sou- 
vent pour défendre l'honiieur de sa dame. Le révolutionnaiic 
de 1550, dont le mépris pour les poètes courtisans était 
comme la doctrine fondamentale, est maintenant devenu 
un foète courtisan, et il ne se distingue pas de ses devanciers. 
On peut à peine dire qu'il s'en distingue par son génie, 
tant il a peu d'occasions ici de le mettre à profit. Dans la 
mascarade, sorte de ballet que les seigneurs et les dames de 
la cour représentaient eux-mêmes, ou bien gi'and spec- 
tacle allégorique où évoluaient des dieux et des abstractions 
divinisées, la danse, la mimique, les costumes, la musique 
emplissaient les yeux et les oreilles des assistants. La poésie, 
en bonne partie chantée, n'apparaissait que par intermit- 
tences. La matière était fatalement frivole, et souvent 
imposée au poète par ses acteurs. Il n'était maître que de la 
forme. Le plaisir que les contemporains prenaient à ces 
représentations ne permet pas à l'historien de s'en désin- 
téresser. Tout l'effort de reconstitution que nous imposerons 
à nos imaginations n'y pourra cependant pas grand' 
chose : maintenant que ces mascarades ne se présentent 
plus à nous que comme des bribes de morceaux poétiques 
sans lien, décharnées, privées de tout ce qui en faisait le 
piix, elles sont mortes pour nous. Un vers heureux, débor- 
dant de poésie, parfois se détache et nous rappelle que c'est 
un grand poète qui parle. Mais ces échappées sont rares. 
Et, à la différence des contemporains, nous nous prenons 
à regietter qu'un aussi beau génie se soit condamné à des 
tâches où de moindres que lui n'auraient, nous seml^le-t-il, 
guère moins bien réussi. 



II 



Une mention particulière est due peut-être à la Ber- 
gerie. 



UONSAUl) SOUS CHARLES IX 2-it 

Ou sait que U'S poètes du seizième siècle ont beaucoup 
cultivé le geurc bucolic^ue. Son rôle d'ailleurs était eu géné- 
ral tout autre que de chanter les charmes de la nature. 
(J'est Tégiogue allégorique surtout qui a joui alors d'une 
grande fa.veur. Xous avons vu. dans le récit du Voyage de 
Tours, Ronsard et Baïf se déguiser eu bergers pour célébrer 
leurs amours. Lors du mariage du duc Charles de Lorraine 
avec Claude, la fille du roi, en 1559, il se déguisa de nou- 
^'eau et, encore sous le nom de Perrot, il chanta, cette fois 
en compagnie du chevrier Bellot (entendez Du Bellay), les 
louanges de la fille de Pan et celles du pasteiu' Chariot, 
non un pasteur 

... Qui vulgaire et champêtre 
Mène aux gages d'autrui un maigre troupeau paître, 
Mais qui a cent troupeaux de vaches et de bœufs 
De boucs et de béhers paissant les prés herbeux 
De Meuse et de Moselle, et la fertile plaine 
De Bar qui se confine aux terres de Lorraine. 

La même année, quand Marguerite de France avait 
épousé le duc de Savoie, une fois encore c'était un berger 
(pu avait chanté comment, en gardant son troupeau, il 
avait vu la belle nymphe surprise par un demi-dieu et 
emportée par lui au sommet des neiges savoisiennes, et 
il avait pleuré sur la désolation de sa chère campagne 
privée ainsi de sa divinité bienfaisante, de la nymphe qui 
recommandait au dieu Pan son frère les pauvres joueurs 
de cornemuse. 

On goûtait surtout dans régiogue rallégorie politique à la 
manière de la première bucolique de Virgile. Alors c'étaient 
de grands personnages cpii ])renaient la houlette, et (jui, 
sous couleur de parler de leurs troujx'aux, s'entretenaient 
(h' leurs peuples et des affaires d'Etat. C'est ainsi que dans 
la Bergerie de 15b5, le duc û'i )rléans, le duc d'Anjou, le tluc 
de Guise, le roi de Navarre, la princesse Marguerite, sous 
les noms d'Orléantin, d'Angelot, de Navarrin, de Guisin, 
de Margot, déplorent la mort de Henri II, le berger Henriot, 
et les malheurs des guerres civiles qiû ont décimé les trou- 



248 RONSARD. — CHAP. IX 

peaux et dévasté les champs, et se réjouissent qu'enfin 
la bergère Catin (Catherine de Médicis) et le pasteur 
Carlin (Charles IX) soient parvenus à chasser les loups 
ravisseurs et à ramener la sécurité dans le bercail. D'autres 
bergers célèbrent la prospérité de la politique extérieure, 
ralliance avec rEspagne et TAngleterre et les bonnes rela- 
tions avec les principautés italiennes. 

Et tout cela fait un mélange fort singulier. La convention 
une fois admise cependant, comment n'être pas sensible, 
dans les discours des bergers, à quelques beaux morceaux 
d'allure épique, dictés au poète par son amour de la patrie ; 
çà et là aussi, en dépit de tant d'entraves, se fait jour ce 
sentiment de la nature qui déjcà nous a séduits tant de fois 
chez Ronsard. Et puis la Bergerie présente une nouveauté 
intéressante. Tous ces dicours des pasteurs sont comme 
les scènes successives d'une mascarade qui les relie entre 
eux. Ils ont été probablement débités sur un théâtre. Il 
y avait des chœurs de bergers et de bergères qui chantaient 
en se donnant la réplique. Un prologue était mis dans la 
bouche d'un joueur de lyre. On entrevoit tout un décor 
à travers les brèves indications du texte. Ainsi l'églogue 
s'achemine vers la pastorale scénique, qui doit avoir tant 
de succès au siècle suivant. 



III 



Comme dans cette Bergme, dans beaucoup d'œu\Tes de 
caractère très divers le poète officiel était chargé d'exprimer 
les sentiments de la nation, ou encore les sentiments que 
le roi souhaitait de trouver dans la nation. Il exhortait 
à la guerre, il chantait la paix. En 1559, par exemple, 
a])rès le traité de Cateau-Cambrésis qui mettait fin à 
de terribles conflits aA'ec la maison d'Autriche, Ronsard 
s'était fait le porte-j)ar()h' de l'allégresse universelle. 

En 1565, Catherine de Médicis le chargea d'une sorte de 



RONSARD SOUS CHARLES IX 249 

mission (liploiiiaticjiio. On so souvient que pendant la guerre 
civile de 1ÔG2 les Anglais ])rotestants avaient fait cause 
coinniune avec les huguenots de France. On avait pu redou- 
ter la perte de Calais et mêine un démembrement de la 
patrie. Mais quand les huguenots eurent signé la paix avec 
le pouvoir royal, les Anglais avaient dû la faire à leur tour. 
J.e traité de Troyes qui la consacrait avait été un véritable 
soulagement pour le pays. Ronsard dut exprimer à la 
]-eine P^lisabeth la satisfaction publique et les sentiments 
d'amitié du peuple français ])our la nation voisine. 11 
chantait les beautés « émerveillables », les vertus, le savoir 
de la reine d'Angleterre, cette « merveille des dames », 
il entourait le berceau de son royaume de grandes légendes 
mythologicpies ; il célébrait, habile courtisan, son favori 
Dudley et son secrétaire Cecille, qui recevaient chacun 
un ])oème flatteur ; par ordre de Catherine enfin, il lui 
dédiait à elle-même tout son recueil, cpi'ouvi'ait un long 
discours en prose à elle adressé, suivi d'un discours en vers 
plus développé encore. Pour le remercier, Elisabeth lui fit 
présent d'un riche diamant. 

Mais pour la postérité l'intérêt unique de ces pièces est 
de nous faire comprendre le rôle que tenait Ronsard à la 
cour de Charles IX. Pour s'acquitter d'une aussi noble 
tâche, en effet, il crut devoir faii'e appel à son style le plus 
pompeusement périodique. Peut-être ne faut-il pas le lui 
reprocher, mais nous ne pouvons plus lire sans un ennui 
mortel ces pièces boursouflées de rhétorique. 



IV 



Une autre fonction encore du poète officiel était d'écrke 
des billets doux à la place des amants de haute naissance 
qui ne se sentaient pas assez d'esprit pour faii-e leurs affaù-es 
eux-mêmes. Ronsard ne s'y est pas dérobé plus que ses 
devanciers. Nous lui pardonnerons si les dames de ses 



2S0 RONSARD. — CHAP. IX 

protecteurs rinspii'aient moins heureusement que Marie ou 
Sinope. Et puis, en pareil cas, il n'était pas toujours libre de 
suivre sa fantaisie : en lui passant la commande, on posait 
parfois des conditions. Ronsard se plaint quelque part que 
les seigneurs n'en aient jamais assez et l'obligent à pro- 
longer ses pièces au détriment du bon goût. 

Son exploit en ce genre est d'avoir chanté, sans doute 
vers la fin du règne, les amours du roi pour Mlle d'iVtri 
d'Aquaviva. Il dissimula les personnages sous les noms, 
transparents pour toute la cour, d'Eurymédon et de Cal- 
lirée, et il eut le bon goût de différer sa publication jusqu'à 
ce que la reine Elisabeth d'Autriche, devenue veuve, eût 
q litté la France pour retourner dans son pays. 

Mais, sans attendi"e ces services d'ordi'e tout personnel, 
Charles IX avait comblé de biens son poète officiel. H 
avait voulu récompenser surtout les discours catholiques 
et la collaboration aux grandes fêtes de la cour. En tant 
qu'aumônier du roi, Ronsard touchait une pension annuelle 
de douze cents livi'es. Aux diverses cures dont il était 
déjà bénéficiake et au canonicat qu'il avait hérité de 
Du Bellay en 1560, il vit s'ajouter bientôt, d'abord l'abbaye 
de Bellozane (1564), dont il ne conserva, il est vrai, que 
quelques mois la jouissance, puis les deux prieurés de 
Saint-Cosmes-lez-Tours (mars 1565) et de Croixval 
(mars 1566) qui, voisins de son Vendômois et des châteaux 
royaux de la Loire, devaient être pour lui jusqu'à sa mort 
des résidences de prédilection. La même année 1566, il 
reçut encore le canonicat de Saint-Martin de Tours. Dans 
la suite, Charles IX lui donna en outre deux autres prieu- 
rés, et même probablement trois. Ronsard était enfin par- 
venu à la fortune. 



CHAPITRE X 

RONSARD SOUS CHARLES IX (suite) 
LE POÈTE PAÏEN 



Tous ces bénéfices furent, aux yeux des protestants, 
autant de confirmations de leurs soupçons : Ronsard 
avait « gagé » sa muse contre eux, et le parti catholique 
payait ses ser\'ices. Comment n'eussent-ils pas été con- 
vaincus de l'insincérité de son catholicisme, alors que, 
parallèlement à ses Discours, Ronsard continuait sans ver- 
gogne cà publier, outre nombre de pièces courtisanesques, 
adressées aux chefs du parti catholique, une série de 
pièces toutes païennes et sensuelles d'inspiration, si con- 
traires à la gravité des Discours qu'on ne pouvait pas les 
crohe sorties de la même main. Ce fut d'abord en 1563, 
quelques mois seulement après la Réponse aux ministres de 
Genève, le Recueil des nouvelles poésies; puis en 1569, 
l'année même des hymnes farouches sur Jarnac et Mont- 
contour, les deux livres de Poèmes. Témoignages de sa cupi- 
dité et témoignages de son hypocrisie, ils avaient là tout 
à souhait. Les quatre livres de la Franciade et les Sonnets 
à Hélène, qui devaient causer moins de scandale, ne vinrent 
que plus tard ; même ceux-ci, composés probablement dans 
les dernières années du règne, ne furent publiés que sous 
Henri III en 1578. 



2S2 RONSARD. — CHAP. X 



II 



Sonnets, chansons, élégies, églogues, pièces lyriqnes, 
épitaplies, poèmes, hymnes bourrés de mythologie (c'est 
alors que paraissent les quatre' fameux hymnes aux sai- 
sons, si \'ieillots à nos yeux, mais qu'on admira dans ce 
temps-là), tous les genres sont représentés dans le Recueil 
des nouvelles poésies. Ronsard n'en abandonne aucun, et la 
merveilleuse souplesse de son génie s'affirme une fois de 
plus. Pourtant, si en chaque genre la nouvelle publication 
enrichit son œuvre, si même cpielques pièces d'une très 
heureuse venue mériteraient d'être citées, aucune conquête 
importante cette fois n'est à signaler. 

Les flatteries au roi, à la reine mère et aux grands 
n'étaient pas plus hyperboliques que par le passé ; elles ne 
pouvaient guère l'être. Seulement, maintenant que le roi 
et la reine mère combattaient l'hérésie, les persécutés en 
étaient tout autrement scandalisés. Quelle honte d'entendre 
un chrétien promettre au roi la divinité? Et à quel prix 
encore lui promettait-il cette apothéose? S'il châtiait les 
réformés. Il osait écrire 

De toute erreur purgez votre province : 
Par tels degrés les rois deviennent dieux. 

Les protestants réimprimèrent le sonnet qui contenait 
ces vers révoltants et quelques autres ])ièces de même 
farine dans le but de les signaler à la risée publique. 

Cette fois, comme toujours, l'amour dictait les meilleures 
pièces. Et voilà bien ce qui choquait les protestants. Encore 
si ce champion du Christ ménageait les a])parences ! Mais 
de Sinope il n'est plus question : deux nouvelles maîtresses 
lui ont succédé :^Genèvre et Isabeau. Celle-ci est Isabeau 
de Limeuil, une grande dame de la cour qui nous est connue 



RONSARD SUUS CIIARLKS IX 253 

[)ar la chronique scandaleuse du temps. Et Ronsard lui 
parle sur le ton d'un dévot s'adi'essant à son Dion : 

Kecevez donc, ô divine beauté, 
Non le présent, mais bien la volonté ; 
Prenant mon corps et mon es{)rit, madame, 
L'un pour servir, l'autre pour honorer. 
Ainsi veut Dieu qu'on le vienne adorer. 
Quand pour offrande on donne corps et âme. 

L'autre, qui certainement a tenu plus de place dans la 
vie du poète, bien qu'il ne s'agisse encore là que d'un amour 
assez passager, est sans doute une dame de la ville, nne 
veuve qui nous contera tout à l'heure les malheurs de son 
mariage. A elle aussi Ronsard répète : cueillez les fleurs 
de la vie ; profitez de la jeunesse qui passe. Pour elle peut- 
être il compose des chansons tout imprégnées d'une sensua- 
lité plus libre qu'aucune des pièces adressées à Marie, des 
chansons d'ailleurs qui, par le charme du rythme, par la 
justesse impeccable et par le choix heureux des termes, 
méritent de figurer parmi ses plus achevées. 













NOUVELLES POESIES 



CHANSONS 



Quand (1) ce beau printemps je voi;-", 

J'aperçois 
Rajeunir la terre et l'onde, 
Kt me seml)le que le jour 

Et l'amour 
Comme enfants naissent au mondi , 

Le jour qui plus beau se fait, 

Nous refait 
Plus belle et verte la terre ; 
Et Amour, armé de traits 

Et d'attraits, 
En nos cœurs nous fait la guerre. 

Il répand de toutes parts 

Feux et dards. 
Et dompte sous sa puissance 
Hommes, bêtes et oiseaux, 

Et les eaux 
Lui rendent obéissance. 

Vénus, avec son enfant 
Triomphant, 



(1) Bl., t. F^ p. 220. 



NOUVELLES POESIES === 235 



Au haut de sa coche (1) assise, 
Laisse ses cygnes vok'r 

Parmi l'air 
Pour aller voir son Anchise. 

Quelque part que ses beaux yeux 

Par les cieux 
Tournent leurs lumières belles, 
L'air, qui se montre serein, 

Est tout plein 
D'amoureuses étincelles. 

Puis, en descendant à bas, 

Sous ses pas, 
Naissent mille fleurs écloses ; 
Les beaux lis et les œillets 

Vermeillets 
Eougissent entre les roses. 

Je sens en ce mois si beau 

Le flambeau 
D'Amour qui m'échauffe l'âme, 
Y voyant de tous côtés 

Les beautés 
Qu'il emprunte de ma Dame. 

Quand je vois tant de couleurs 

Et de fleurs 
Qui émaillent un rivage. 
Je pense voir le beau teint 

Qui est peint 
Si vermeil en son visage. 

Quand je vois les grands rameaux 

Des ormeaux 
Qui sont lacés de lierre, 
Je pense être pris es (2) laz 

De ses bras. 
Et que mon col elle serre. 



(1) Son chaii 
($) Dans les. 



256 - RONSARD. — CHAP. X ■ 

Quand j'entends la douce voix 

Par les bois 
Du gai rossignol qui chante, 
D'elle je pense jouir 

Et ouïr 
Sa douce voix qui m'enchante. 

Quand je vois en quelque endroit 

Un }3in droit, 
Ou quelque arbre qui s'élève, 
Je nie laisse décevoir, 

Pensant voir 
Sa belle taille et sa grève (1). 

Quand je vois dans un jardin 

Au matin 
S'éclore une fleur nouvelle, 
J'accompare le bouton 

Au téton 
De son beau sein qui pommelle. 

Quand le soleil tout riant 

D'orient 
Nous montre sa blonde tresse, 
Il me semble que je voi 

Devant moi 
Lever ma belle maîtresse. 

Quand je sens, parmi les prés 

Diaprés, 
Les fl'urs dont la terre est pleine, 
Lors je fais croire à mes sens 

Que je sens 
La douceur de son haleine. 

Bref, je fais comparaison 

Par raison 
Du printemps et de m'amie : 
Il donne aux fleurs la vigueur, 

Et mon cœur 
D'elle prend vigueur et vie, 

(1) Jambe. 



NOUVELLES POÉSIES — 257 



Je voudrais au bru il de Icau 

D"un ruisseau 
Déplier ses tresses blondes, 
Frisant en autant de nœuds 

Ses cheveux 
Que je verrais friser d'ondes. 

Je voudrais, pour la tenir, 

Devenir 
Dieu de ces forêts désertes, 
La baisant autant de fois 

Qu'en un bois 
n y a de feuilles vertes. 

Ah ! maîtresse, mon souci, 

Viens ici. 
Viens contempler la verdure ! 
Les fleurs de mon amitié 

Ont pitié. 
Et seule tu n'en as cure. 

Au moins lève un peu tes yeux 

Gracieux, 
Et vois ces deux colombelles, 
Qui font naturellement, 

Doucement, 
L'amour du bec et des ailes : 

Et nous, sous ombre d'honneur, 

Le bonheur 
Trahissons par une crainte : 
Les oiseaux sont plus heureux 

Amoureux, 
Qui font l'amour sans contrainte. 

Toutefois ne perdons pas 

Nos ébats 
Pour ces lois tant rigoureuses : 
Mais si tu m'en crois, vivons, 

Et suivons 
Les colombes amoureuses. 



2r;8 = RONSARD. — CHAP. X — 

Pour effacer mon émoi, 

Baise-moi, 
Eebaise-moi, ma Déesse : 
Ne laissons passer en vain 

Si soudain 
Les ans de notre jeunesse. 

De ])lus en plus, conformément à révolution que nous 
avons signalée, à côté dos sonnets et des chansons, l'amour 
tend à s'exprimer dans des pièces composées de longs vers 
à rimes plates. L'élégie, qui n'est guère qu'une variété 
du poème, plaît ]ilus qu'autrefois à Ronsard, et quelques- 
unes des plus heureuses pièces à Genèvre sont des élégies. 
Il est probable que colle que voici lui a été destinée. 
Pour La suivante en tout cas, le doute n'est pas possible. 

Plier (1) quand bouche à bouche assis auprès de vous 

Je contemplais vos yeux si cruels et si dons, 

Dont Amour fit le coup qui me rend fantastique (2), 

Vous demandiez pourquoi j'étais mélancolique. 

Et que toutes les fois que vous me verriez ainsi, 

Vouliez savoir le mal qui causait mon souci. 

Or, afin qu'une fois pour toutes je vous die 

La seule occasion de telle maladie, 

Lisez ces vers, madame, et vous verrez conmient 

Et pourquoi je me deuls (o) d'Amour incessannnent. 

Quand je suis près de vous, en vous voyant si belle, 
Et vos cheveux frisés d'une crêpe (4) cautelle (5) 
Qui vous servent d'un ret, où vous pourriez lier 
Seulement d'un filet un Scythe le plus fier. 
Et voyant votre front et votre œil qui ressemble 
Le ciel quand ses locaux feux reluisent tous ensemble. 
Et voyant votre teint où les plus belles fleurs 
Perdraient le plus naïf de leurs vives couleurs, 
Et voyant votre ris et votre belle bouche 
Qu'Amour baise tout seul, car autre ne la touche ; 

(1) Elégie III, Bl., t. IV, p. 224. 
(2j Hors de raison. 

(3) Je me deuls : je souffre. 

(4) Boucle. 

(5) Artifice. 



= NOUVELLES POÉSIES === 1)50 

Bref, voyant votre port, voire grâce et beauté, 

Votre fière douceur, votre humble cruauté. 

Et voyant d'autre part que je ne puis atteindre 

A vos perfections, j'ai cause de me plaindre 

D'être mélancolique et de porter au front 

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font. 

J'ai peur que votre timour par le temps ne s'efface, 
Je doute (1) qu'un plus grand ne gagne votre grâce, 
J'ai peur que quelque dieu ne vous emporte aux cieux : 
Je suis jaloux de moi, de mon cœur, de mes yeux, 
De mon corps, de mon ombre, et mon âme est éprise 
De frayeur si quelqu'un avecque vous devise. 

Je ressemble aux serpents qui gardent les vergers 
Oii sont les pommes d'or : si quelques passagers 
Approchent du jaixlin, ces serpents les bannissent, 
Bien que d'un si beau fruit eux-mêmes ne jouissent. 

Puis quand je suis contraint d'auprès de vous partir. 
Je sens hors de vos yeux une vapeur sortir 
Qui entre dans les miens, dont soudain est saisie 
Ma raison qui se laisse aller par fantaisie. 

Alors sans nulle trêve, à toute heure, en tous lieux, 
Votre belle effigie erre devant mes yeux. 
Qui le sang et le cœur et l'âme me tourmente 
Du désir de revoir votre personne absente. 
Mon esprit qui se fait du meilleur de mon sang. 
Se dérobe de moi, me laisse froid et blanc, 
Et quittant sa maison dedans vos yeux séjourne. 

Quelquefois au logis ce traître s'en retourne 
Et emmène mon cœur avec lui pour vous voir. 
Mon âme court après afin de le ravoir. 
Mais elle pour néant dresse son entreprise 
Car, ainsi que le cœur, à la fin elle est prise 
En un lieu si plaisant qu'elle perd souvenir, 
Comme le cœur captif de plus s'en revenir. 
Que je hais mon penser, qui fou prend hardiesse 
De s'en aller tout seul parler à ma maîtresse 1 
Je l'aime et si (2) le hais ; je l'aime pour autant 
Qu'il va fidèlement mes peines racontant : 
Et le hais pour raison que jamais ne m'appelle 

(1) Redoute. 

(2) Pourtant. 



260 ■ UONSARD. — CHAP. X 



Quand il s'enfuit de moi et va parler à elle. 

Las ! que n'est tout mon corps en pensers transformé? 

La voyant nuit et jour, je serais mieux aimé. 

Je ressemble à celui qui trop avare enserre 
Son plus riche trésor au plus creux de la terre ; 
Il a beau s'en aller en pays étranger, 
De terres et de mers et de villes changer, 
L'avarice jamais de son col ne détache : 
Car son cœur est toujours où son trésor se cache. 
Toujours je pense en vous, mon trésor, et ne puis 
Vivre si par penser dedans vous je ne suis. 

Quand Phébus au matin vient éclairer au monde, 
Tirant dehors la mer sa belle tresse blonde. 
Deux hôtes différents, l'espérance et la peur, 
Comme mes ennemis se campent en mon cœur : 
L'une me veut mener au lieu de mon martyre, 
Me presse de la suivre, et l'autre m'en retire. 
Je sens par leur discord deux effets dedans moi. 
Maintenant le plaisir, et uiaintenant l'émoi. 
En si divers combats tous les jours je travaille (1), 
Et si ne puis gagner ni perdre la bataille. 

Puis quand la Lune au soir avec ses noirs chevaux 
Va rappelant la nuit, elle appelle mes maux. 
Me réveille les yeux, et la nuit qui apaise 
Le souci des humains, ne revient pour mon aise. 
Je ne fais dans le lit que virer et tourner. 
Je ne puis un nu)ment d'un côté séjournei' 
Sans me touiiier sur l'autre, et d'une ardente espince (2) 
Amour toute la miit m'égratigne et me pince. 
Si ce Dieu me permet un moment sommeiller. 
Incontinent en songe il me vient travailler. 
Et frayeur sur frayeur dedans mon cœur assemble. 

Tantôt je vous tiens prise, et tantôt il me semble 
Que vous fuyez de moi, ainsi que bien souvent 
S'enfuit une fumée à l'arrivée du vent ; 
Ou comme fait un cerf voyant un loup sauvage, 
Ainsi loin de mes bras s'écarte votre image. 
Tantôt il vous transforme en tigre ou en lion, 
Ou fait dedans mes yeux voler un million 

(1) Peine. 

(2) Pince. 



NOUVELLES POÉSIES ==== 261 



De figures en vain qui me tiennent en crainte, 
Et qui sont toute nuit la cause de ma plainte. 

Or, comme le printemps porte toujours les fleurs, 
L'Eté de sa nature amène les chaleurs, 
Automne les raisins, et l'Hiver la froidure ; 
Ainsi Amour cruel apporte de nature 
Dans le cœur de l'amant le soin et la douleur, 
La tristesse, l'ennui, les pleurs et le malheur, 
La crainte, le soupçon, les soucis et la peine. 
Passions dont mon âme est pour vous toute pleine. 

Puis donc voiis demandez, me voyant amoureux, 
La cause qui me fait si triste et langoureux! 
Si de votre côté vous aviez aperçue 
La moindre affection que pour vous j'ai reçue. 
Et si vous, dont la flamme à mon cœur tout émeu. 
Aviez senti l'ardeur qui vient de votre feu. 
Me jugeant pour vous-même, auriez la connaissance 
De mon propre malheur par votre expérience ; 
Votre front serait triste, et connaîtriez (1) combien 
Amour donne de maux pour l'attente d'un rien. 

LA RENCONTRE DE GENÈVRE (2). 

Genèvre, je te prie, écoute ce discours 
Qui commence et finit nos premières amours ; 
Souvent le souvenir de la chose passée. 
Quand on le renouvelle, est doux à la pensée. 

Sur la fin de juillet que (3) le chaud violant 
Rendant de toutes parts le ciel étincelant. 
Un soir à mon malheur je me baignai dans Seine, 
Où je te vis danser sur la rive prochaine. 
Foulant du pied le sable, et remplissant d'amour 
Et de ta douce voix les rives d'alentour. 

Tout nu je me vins mettre avec ta compagnie, 
Oii dansant je brûlai d'une ardeur infinie, 
Voyant; sous la clarté brunette du croissant, 
Ton œil brun à l'envi de l'autre apparaissant. 

(1) Le mot comptait pour trois svllabes. 

(2) Elégie IV, BL, t. IV, p. 224. " 

(3) Lorsque. 



262 -• RONSARD. — CHAP. X 



Là, je baisai ta main pour première accointance, 
Autrement, de ton nom je n'avais connaissance ; 
Puis, d'un agile bond je m'élançai dans l'eau, 
Pensant qu'elle éteindrait mon premier feu nouveau. 
H advint autrement : car au milieu des ondes 
Je me sentis lié de tes deux tresses blondes. 
Et le feu de tes yeux qui les eaux pénétra, 
Maugré (1) la fi'oide humeur (2), dedans mon cœur entra. 
Dès le premier assaut, je perdis l'assurance; 
Je m'en allai coucher sans aucune espérance 
De jamais te revoir pour te donner ma foi. 
Comme ne connaissant ni ta maison ni toi ; 
Je ne te connaissais pour la belle Genèvre 
Qui depuis me brûla d'une amoureuse Wèwe ; 
Aussi de ton côté, tu ne me connaissais 
Pour Ronsard dont le nom a cours par les Français. 

Sitôt que j'eus pressé les plumes ocieuses (3) 
De mon lit paresseux, les peines soucieuses 
Qu'Amour pour me livrer aiguise sur sa queux, 
Vinrent dedans mon cœur allumer mille feux, 
Echauffant le désir de te pouvoir connaître 
Et de faire à tes yeux ma douleur apparaître, 

Aussitôt que l'Aurore eut appelé des eaux 
Le soleil souffle-jour du nez de ses chevaux. 
Je saute hors du lit, et seul je me promène 
Loin de gens sur le bord, devi'^ant de ma peine. 
Quelle fureur me tient? et quel nouveau penser 
Me fait douteusemcnt (4) ma raison balancer? 
Où est la fermeté de mon premier courage? 
Et quoi, veux-je rentrer en un nouveau servage? 
Veux-je que tout mon âge aille au plaisir d'Amour? 
Que me sert d'être franc (5) du lien qu'à l'entour 
De mon col je portais, quand Marie et Cassandre 
Aux rets de les cheveux captif me surent prendre? 
Si maintenant plus mûr, plus froid et plus grisou. 
Je ne puis me servir de ma sotte raison? 



(1) Malgré. 

(2) Eau. 

(3) Paresseuses. 

(4) En péril. 

(5) Libre. 



NOUVELLES POKSIES - 263 



Et sïl faut qu'à tous coups comme insensé, je soie 
De ce petit Amour et la butte et la proie? 

Non, il faut résister, cependant (pic Terreur 
Ne fait que commencer, de peur que la fureur 
Par le temps ne me gagne, et dedans ma poitrine 
Sans remède ou confort le mal ne s'em-acine. 

Ainsi tout philosophe et de confiance plein, 
Comme si Amour fût quelque cho^e de sain, 
Ferme je m'assurais que jamais autre fennne 
N'allumerait mon cœur d'une nouvelle llamme. 

Plein de si beaux discours au logis je revins, 
Où plus fort que jamais amoureux je devins. 
Repassant vers le soir, je t'avise (1) à ta porte. 
Et là le petit dieu qui pour ses armes porte 
La flèche et le carquois, si grand coup me donna, 
Que ma pauwe raison soudain m'abandonna ; 
Puis me na^Tant (2) le cœur, en signe de conquête 
De ses pieds outrageux me refoula la tête. 
Me lia les deux mains, et ma voix déha. 
Qui pour avoir merci (3) en ce point te pria : 

Madame, si l'œil peut juger par le visage 
L'affection cachée au dedans du courage (4), 
Certes, je puis juger, en voyant ta beauté. 
Que ton cœur n'est en rien taché de cruauté. 

Aussi Dieu ne fait point une femme si belle, 
Pour être contre Amour de nature rebelle, 
Cela me fait hardi de madi'esser à toi, 
Puisque tant de douceur en ta face je voi. 

Or, ainsi que Télèphe alla devant la ville 
De Troie, pour prier le valeureux Achille 
De lui guérir sa plaie ; à toi je viens ici 
Las ! pour guérir la mienne et pour trouver merci. 

Harsoir (ô) en se jouant l'enfant de Cytliérée, 
Faisant de tes beaux yeux une flèche acérée, 
En m'ouvrant l'estomac (6) tout le cœur m'a percé, 



(1) Aperçois. 
(2j Blessant. 

(3) Grâce. 

(4) Cœur. 

(5) Hier soh". 
(6j Poitiinpj 



264 == RONSAHD. — GHAP. X 



Et tu ne sais, peut-être, ainsi m'avoir blessé. 

Cette flèche mortelle aux os s'est arrêtée. 
Et au foie ulcéré de sa pointe dentée, 
Que je ne puis ôter, taat mon sang épandu 
M'a laissé de raison et de sens éperdu. 
Tout ainsi qu'un veneur désireux de la chasse. 
Qui de maints coups de traits mainte biche pourchasse, 
De cent il en blesse une et si ne la sait pas. 
Elle emporte la flèc]je, et hâtant son trépas 
S'enfuit par les rochers vagabonde et blessée. 
Pour sa plaie guérir chercher la panacée. 

Tu es ma panacée, à toi je viens ici 
Pour guérir de ma plaie et pour avoir merci. 

Ce n'est le naturel d'une dame bien née 
De vivre contre Amour fièrement (1) obstinée : 
Aux lions, aux serpents qui sont pleins de venin 
Convient la cruauté, non au cœur féminin. 
Qui tant plus est bénin, et tant plus, ce me semble, 
Aux dieux qui sont bénins de nature ressemble. 
Tu n'auras grand honneur de me laisser mourir ; 
Il vaut mieux doucement ma, langueur secourir 
Et me prendre chez toi pour serviteur fidèle. 
Que me tuer ainsi d'une plaie cruelle. 

A peine avais-je dit, quand d'un soupir profond 
(Enfant de l'estomac (2), où les désirs se font), 
Brèvement tu réponds que je perdais ma peine, 
Que j'écrivais en l'eau, et semais dans l'arène (3), 
Que la mort sommeilleuse éteignait ton flambeau, 
Et que tous tes désirs étaient sous le tombeau. 
T'oyant (4) ainsi parler, confus je m'en retourne. 
Où, triste, quatre jours au logis je séjourne. 
Le cinquième d'après, de fureur (5) transporté. 
Je retourne pour voir l'appât de ta beauté. 

Il ne faut, ce disai?-je, ainsi vaincu se rendre : 
Plus une forte ville est difficile à prendre 
Plus apporte d'honneur à celui qui la prend ; 



(1) Cruellement. 

(2) Cœur. 

(3) Sable. 

(4) Entendant. 

(5) I^lie. 



NOUVELLES POÉSIES • 265 



Tuuti' brave vertu sans combat ne se rend. 

()i-, en parlant à toi de cent choses diverses, 
Nous égarant tous deux d'amoureuses traverses, 
A la fin privémenl tu t'enquis de mon nom, 
Et si j'avais aimé d'autres femmes ou non. 

Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise. 
Qui ma l)elle science ai des Jluses apprise. 
Bien connu d'Hélicon, dont l'ardent aiguillon 
.Me fit danser au bal que cniuhiil A[)ollon. 

Alors que tout le sang me lK)uillait de jeunesse, 
Je fis aux bords de Loire une jeune maîtresse 
Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelait, 
A qui même Vénus sa beauté n'égalait. 

Je m'épris en Anjou d'une belle Marie 
Que j'aimai plus que moi, que mon cœur, que ma vie. 
Son pays le sait bien, où cent mille chansons 
Je composai pour elle en cent mille façons. 

Mais (ô cruel Destin !) pour ma trop longue absence, 
D'un autre serviteur elle a fait accointance (1), 
Et suis demeuré veuf sans prendre autre parti 
Dès l'heure que mon cœur du sien s'est départi (2). 

Maintenant je poursuis toute aniour vagabonde. 
Ores (3) j'aime la noire, ore j'aime la blonde, 
Et sans amour certaine en mon cœur éprouver 
Je cherche ma fortune où je la puis trouver. 
S'il te plaisait m' aimer, par tes yeux je te jure 
Que d'une autre amitié jamais je n'aurais cure (4). 

Mais dis-moi, je te pri', si l'Ai-cherot (5) vainqueur 
Des hommes et des dieux t'a point blessé le cœur? 
Et si son trait poignant (6) qu'en notre sang il mouille 
Se vit jamais sanglant de ta belle dépouille? 

Lors tu fis un soupir, et tes beaux yeux souillant 
De larmes, et ton sein goutte à goutte mouillant, 
Tu me réponds ainii : H n'y a que les marbres, 
Les piliers, les cailloux, les rochers et les arbres 



(1) Connaissance. 

(2) Séparé. 

(3) Ores... ores : tantôt... tantôt. 

(4) Souci. 
(o) Cupidoii. 
(6) Perçant. 



i>66 ■ RONSARD. — CHaP. X 



Privés de sentiment, qui se puissent garder 
D'aimer quand un bel œil les daigne regarder. 

Nous qui sommes vêtus d'affections humaines, 
De muscles et de ners, de tendons et de veines, 
Qui avons jugement, et qui point ne portons 
Un roc en lieu d'un cœur, qui vivons et sentons, 
H est bien malaisé de ne sentir la flamme 
Que le gentil Amour nous verse dedans l'âme. 
Quant à moi, je confesse avoir senti combien 
Ce petit Ai'clierot fait de mal et de bien. 
S'il te plaît de l'ouïr, je m'en vais te le dire. 
Et ne faut s'ébahir si mon cœur en soupire : 
Il me plaît de nouveau mon deuil (1) te découvi'ir, 
Bien que d'un si beau mal je ne veuille guérir. 

Six ans sont jà passés qu'Amour conçut envie 
Dessus la liberté, nourrice de ma vie. 
Et pour me rendre serve à lui, qui peut ôter 
Le feu le plus ardent des mains de Jupiter, 
Me déroba le cœur et me fit amoureuse 
D'un amant dont j'étais contente et bienheureuse, 
Que seul, j'avais choisi si sage et si parfait. 
Qu'à la belle Cyprine (2) il eût bien satisfait. 
n aimait la vertu, il abhorrait le vice, 
Il aimait tout honnête et gentil exercice ; 
Il jouait à la paume, il ballait (3), il chantait. 
Et le luth doucement de ses doigts retentait ; 
Il savait la vertu des herbes et des plantes, 
E connaissait du ciel les sept flammes errantes. 
Leurs tours et leurs retours, leur soir et leur matin, 
Et de là, prédisait aux hommes le destin. 
De Nature li grâce en tout il avait eue. 
L'éloquence en la bouche et l'amour en la vue ; 
Et quand en lui le ciel n'eût poussé mon désir, 
Encor pour sa vertu, le devais-je choisir. 
L'espace de cinq ans nous avons pris ensemble 
Les plaisirs que jeunesse en deux amants assemble, 
Et ne se peut trouver ni jeu ni passe-temps, 
Dont amour n'ait rendu nos jeunes ans contents. 



(1) Douleur. 

(2) Venus. 

(3) Dansait, 



NOUVELLES POESIES ===^ 267 



Vénus ne garde point tant de douces blandices (1), 
Tant de baisers niignards, d'attraits et de délices, 
\^A\ ses vergers de Cypre à Mars son bien chéri, 
Soit veillant en ses bras, soit au lit endormi, 
(jue mon amant et moi, ébattant nos jeunesses, 
Avons pris de plaisirs, d'ébats et de liesses. 
Seul il était mon cœur, seule j'étais le sien ; 
Seul il était mon tout, seule j'étais son bien. 
Seul mon âme il était, seule j'étais la sienne, 
Et d'autre volonté il n'avait que la mienne. 

Or, sans avoir débat en ébats si plaisants, 
Nous avions jà passé l'espace de six ans. 
Quand la cruelle Mort, ingrate et odieuse, 
Fut (malice du ciel) sur notre aise envieuse. 

Cette cruelle Mort, franche d'affection (2), 
Qui jamais ne logea pitié ni passion, 
Qui n'a ni sang, ni cœur, ni oreille, ni vue, 
Dure comme un rocher que la marine (3) émue (4) 
Bat au bord caspien, me blessa de sa faux 
Plus que le trait d'Amour qui commença mes maux, 
Me rendant comme fière (5), exécrable et inique, 
(Je meurs en y pensant !) mon amant hych'opique, 
De jour en jour coulant sa force s'écoulait ; 
Sa première beauté sans grâce s'en allait 
Comme une jeune fleur sur la branche séchée, 
Ou la neige d'hiver du premier chaud touchée. 
Que le faible soleil distille peu à peu. 
Ou comme fait la cire à la chaleur du feu. 

Hélas ! qu'eussé-je fait ! si cette Parque fière, 
Qui ne se peut fléchir par humaine prière. 
M'eût voulu pour victime, et si en m'assommant. 
Elle eût voulu sauver la \'ie à mon amant, 
Je me fusse estimée une vi'aie amoureuse 
D'acheter par ma mort une âme si heureuse ! 
Mais cette vieille sourde, ingrate à mon désir, 
Ne le voulut jamais, ainçois (6) tout à loisir, 

(1) Caresses. 

(2) Libre de passion. 

(3) Mer. 

(4) Agitée. 

(5) Cruelle, étant doimé que Li mort est cruelle... 

(6) Mais. 



268 = RONSARD. — CHAP. X 



Pour plus me martyier (1) et me rendre abusée, 

De jour en jour tirait le fil de sa fusée. 

Je n'eusse pas souffert qu'on se fût approché 

Du misérable lit où il était couché, 

Ou cjue sa propre sœur d'un naturel office (2) 

Lui eût touché la main ou lui eût fait service ; 

Seule je le pansais sans secours d'étranger, 

Car sans plus (3) de ma main voulait boire et manger. 

Ainsi de tristes pleurs la face ayant mouillée, 
(Ni de nuit ni de jour sans être dépouillée) (4) 
J'étais près de son lit pour lui donner confort, 
Et pour voir si l'amour pourrait vaincre la mort. 
Or, le jour qu'Atropos (5), qui nos toiles entame. 
Avait tout dévidé les filets de sa trame, 
Me voyant soupirer, gémir et tourmenter, 
Me tordre les cheveux, crier et lamenter. 
Débile renforça sa voix à demi morte, 
Et me tournant les yeux me dit en telle sorte : 

« Mon cœur, ma chère vie, apaise tes douleurs, 
Je me deuls (6) de ton mal, et non de quoi je meurs, 
Car je meurs bien content, puisque mourant je laisse 
Mon âme entre les bras de si chère maîtresse. 
Je m'en vais bien heureux aux rives d'Achéron, 
Heureux, ])uisqu"en mourant je meurs en ton girou. 
Ma lè\Te sur la tienne, et tenant embrassée 
La dame que la mort n'ôte de ma pensée. 
Seulement je me plains et lamente de quoi 
Mourant entre tes bras tu lamentes pour moi. 

Apaise ta douleur, maîtresse, je te prie ; 
Apaise-toi, mon cœur, apaise-toi, ma vie. 
Si, trépassant, on doit sa dame supplier, 
Par tes cheveux dorés qui me pui'ent lier, 
Je te prie et supplie, et par ta belle bouche. 
Et par ta belle main qui jusqu'au cœur me touche. 
Qu'encore après ma mort tu me veuilles aimer, 



(1) Martyriser. 

(2) Devoir. 

(3) Seulement. 

(4) Déshabillée. 

(5) L'une des Parques chargées de filer les destinées des hommes. 

(6) Je me deuls : je souffre. 



NOUVELLES POKSIES ■ 269 



Va (IcdfUis mon loiiihcaii un- ;iiii()urs; cnfcniior... » 

Oi' ma douleur n'est point par le temps divertie, 
Et neuf mois sont passés que je irélais sortie 
Du logis pour chercher quelque ])laisir nouveau, 
Sinon hier au soir que tu me vis sur l'eau ; 
Car je ne veux trouver médecin secourahle, 
Chérissant mon ennui comme chose incurable. 

Ainsi toute pâmée et grosse de douleur, 
'J'u me fis par l'oreille entendre ton malheur, 
(>)uand je te répondis : « Il n'est roche si dure 
Qui molle ne pleurât d'une telle aventure, 
Et tout ce que l'Afrique allaite de ferin (1) 
Et le vieillard Protée en son troupeau marin : 
J'ai le corps tout débile et l'âme toute molle, 
Qui me bat la poitrine au son de ta paroUe. 
J'ai les sens éblouis, j'ai le cœur éperdu 
])'anu)ur et de pitié de t'avoir entendu 
Aimer l'omlne d'un mort ; car c'est chose bien rare 
De voir amitié telle en un temps si barbare. 

Toutefois à ton mal il faut trouver confort (2), 
il faut prendre un vivant en la place d'un mort,' 
Le mort est inutile à te faire service, 
Le vivant pour aimer est duisant (3) et propice, . 
Qui sent, qui vit, qui oyt, et (pii peut discourir, 
Et ([ui peut connue Tautre en te servant mourir ; 
Car un honnne n'aurait ni cœur ni sang ni âme, 
S'il ne voulait mourir pour si gentille dame. 
Tu es encore jeune en la Heur de tes ans : 
Use donc de l'amour et de ses dons plaisans, 
Et ne souffre qu'en vain l'avril de ta jeunesse 
Au milieu de son cours se ride de vieillesse. 

Nos ans sans retourner s'envolent comme un trait, 
Et ne nous laissent rien sinon que le regret 
Qui nous ronge le cœur de n'avoir osé prendre 
Les jeux et les j)laisirs de la jeunesse tendre. 
Madame, croyez-moi, ce n'est pas la raison. 
Par un fol jugement de trahir la saison 



(i) Sauvage. 

(2) Récoiifort. 

(3) Propre, convenable. 



270 =^= UONSAHD. — Cil A P. X 



Dont ton premier avril en jouvence ta face 

Et pour ce en ton amour donne-moi quelque place. 

Quand celui qui là-bas durement est couché, 

Entendra nos amours, il n'en sera fâché ; 

Car s'il faisait au monde encor sa demeurance, 

Il me ferait peut-être honneur et révérence. 

Puis suivant son vouloir tu lui feras plaisir 

De n'avoir en sa place un sot voulu choisir. 

J'achevais de parler lorsque la nuit ombreuse 
Me fit prench'e congé de ta main amoureuse ; 
J'allai trouver le lit, où, sans avoir repos, 
Me revenaient toujours ton mort et tes propos. 
Comme ayant dans le cœur du trait d'Amour emprainte 
Ta beauté, ton discours, tes larmes et ta plainte. 



III 



Pour toute défense, aux gens austères qui lui reprocliaient 
une poésie aussi frivole, Ronsard répondait dans son 
épître liminaire de 1563 que, ayant aclieté son encre et son 
papier, il était libre d'en faii'é tel usage que bon lui semblait 
Aussi les sujets de scandale ne furent pas moindres dans les 
deux livres de Poèmes de 1569. 

Cette fois encore, des genres très divers étaient repré- 
sentés, mais, comme le titre l'indique, les poèmes et les 
élégies occupaient la majeure partie du volume. Depuis 
1565 il semble bien que Ronsard avait vécu souvent dans 
la retraite. Nous le trouvons à diverses reprises à cette 
époque dans son cher prieuré de Saint-Cosme. Il y reçoit 
à la fin de 1565 la visite du roi et de la reine mère au retour 
de leur grand voyage. Ses accès de fièvre, qui le rendaient 
mal propre aux plaisirs de la cour, l'y retinrent plusieurs 
fois. Ils l'y enfermèrent probablement durant une grande 
partie de l'année 1568, qui fut une mauvaise année pour 
notre malade. Là, nous dit son biographe, il ahnait à 
s'occuper de son ménage. Il avait la passion des fleurs et le 
jardinage était un de ses plaisii's favoris. Il se remettait 






POKMES DE -1369 -== 271 



de ses douleurs eu couipnsjiul; des poèiues, genre ([ui exi- 
geait relativement peu d'applieation. Il s'attardait à nous 
y conter les aventures d'un satyre, d'après Ovide, ou bien 
l'histoire d'Hylas qui l'entraînait à nous présenter toute 
une apologie d'Hercule, ou bien encoreàcomposerlesplaintes 
que Calypso aurait dû proférer au déjiart d'Ulysse. Et 
tout cela était bien un peu jH'olixe, mais non pas dénué 
d'agrément. Surtout, par un penchant naturel aux malades 
et aux solitaires, il s'y montrait de plus en plus bavard 
à parler de lui-même, de ses occupations, de ses goûts. 
Vers cette époque surtout, les confidences personnelles 
abondent dans son œuvre. Il s'adi'csse au pin de son jardin, 
dont qui le frapperait verrait couler du sang ; au rossignol 
qui fait son nid dans un de ses « genèvres » : il analyse ses 
chants en mots savoureux, et il le remercie de jour et nuit 
courtiser son aimée, « dégoisant » ainsi son amour sous ses 
fenêtres. Une autre fois, il appelle son page Amadis Jamyn, 
et tous deux vont ensemble cueillir la salade, puis la 
prépai'ent de leurs mains. Et, tout en cueillant, tout en pré- 
parant, le poète cause à loisir : il cause du charme de cette 
vie champêtre qu'il ne veut plus quitter, de la vanité 
des cours qu'il méprise maintenant que la maladie l'em- 
pêche d'en jouk, de l'égalité de tous devant la mort, de 
tous les propos qui se présentent à son esprit ; et les exemples, 
les souvenirs de jeunesse, les réminiscences de l'antiquité 
vont leur train. 

En ce temps-là aussi Ronsard a revu sa Cassandre, l'aimée 
d'autrefois, et l'exquise mélancolie des amours passées, qui 
ne veulent pas être tout à fait passées et que rien d'elles 
ne subsiste, a envahi son âme. 

ÉLÉGIE A CASSANDKE(l) 

L'absence, ni l'oubli, ni la course du jour 
N'ont effacé le nom, les grâces ni l'amour 

(1) Élégies retrancMes, BL, t. V, p. 395. Texte de l'édition de 1573, 
la deuxième où cette élégie figure. 



-272 == RONSARD. — CHAIV X 



Qu'au C(pur je m'iiaprimai dès ma jeunesse tendre, 

Fait nouveau serviteur de toi belle Cassandre, 

Qui me fus autrefois plus chère que mes yeux, 

Que mon sang, que ma vie, et que seule en tous lieux 

Pour sujet éternel ma Muse avait choisie, 

Afin de te chanter par longue poésie. 

Car le trait (pii sortit de ton regard si beau, 
Ne fut l'un de ces traits qui déchirent la peau ; 
Mais ce fut un de ceux, dont la pointe cruelle 
Perce cœur et poumons, et veines et mouelle. 
Ma Cassandre, aussitôt que je me vis blessé, 
Jeune d'ans et gaillard, depuis je n'ai pensé 
Qu'à toi, mon cœur, mon âme, à cjui tu as ravie 
Absente si longtemps la raison et la vie : 
Et quand le bon Destin jamais n'eut fait levoii' 
Tes yeux si beaux aux miens, le temps n'avait pouvoir 
D'enlever une esquerre (1), ou d'amoindrii' l'image 
Qu'Amour m'avait portraité au vif de ton visage : 
Si bien qu'en souvenir je t'aimais tout ainsi 
Que dès le premier jour que tu fus mon souci. 

Et si l'âge qui rompt et nmrs et forteresses. 
En coulant a perdu un peu de nos jeunesses, 
Cassandre, c'est tout un ; cai' je n'ai pas égard 
A ce qui est jjrésent, mais au {)remier regard : 
Au trait qui me navra (2) de ta grâce enfantine, 
Qu'encores tout sanglant je sens en la poitrine. 
Bienheureux soit le jour que tes yeux je revi 
Qui m'ont et près et loin de moi-même ravi (3). 

Et si j'étais un roi qui toute chose ordonne, 
Je mettrais en la place une haute colonne 
Pour remarque d'Amour, où tous ceux qui viendraient, 
En baisant le pilier, de nous se souviendraient. 

Je devins une idole (4) aux rayons de ta vue 
Sans parler, sans marcher, tant la raison émue 
Me gela tout l'esprit, loin de moi m'étrangeant, 
Et vivais de tes yeux seulement en songeant. 
Toujours me souvenait de cette heure première 



(1) Esquille, petit morceau. 

(2) Blessa. 

(3) Enlevé, arraché. 

(4) Une ombre. 



HONSAIJI) SOUS CHAlil.KS IX i>73 

Où joiino je j)crdis mes yeux en la liiinièrc. 
Et des propos qu\u\ soir nous eûmes, devistiut, 
Dont le seul souvenir, non autre, m'est plaisant. 



IV 



Ce fut un beau jour sans doute pour Ronsard et ses amis 
ce jour de l'année 1572 où, après vingt-trois ans d'attente, 
par la publication des quatre premiers li\Tes de la Fmn- 
ciade, le plus cher des rêves de la Brigade parut enfin réalisé. 
L'illusion fut de courte durée : l'échec devait être complet. 

Le poème, si Ronsard l'avait achevé, nous eût conté 
comment Francus, fils d'Hector, fonda Paris et le royaume 
des Francs, et comment les rois de France sont sortis de 
son lignage. Le premier livre établit l'identité du héros, 
chose malaisée en vérité puisque Hectoi- n'avait qu'un fils, 
nommé Astyanax. lequel fut d'après la légende tué en bas 
âg'e. Puis nous le voyons s'embarquer pour la conquête 
des terres que les destins lui réservent. Au second livre, la 
flotte est détruite par la tempête ; les naufragés sont 
recueillis sur la côte de Crète par le roi de l'île, Dicée, dont 
le fils sera bientôt arraché à un monstre par la valeur de 
Francus. Le troisième liwe est rempli par le récit des 
amours des deux filles de Dicée, qui, nouvelles Didon, se 
sont l'une et l'autre éprises du jeune héros. Dédaignée, 
Clhnène se tue de désespoir. Au quatrième livre, Hyante, 
la seconde fille de Dicée, celle qui est courtisée par Francus, 
lui prophétise les destinées de son empire et, grâce à son 
pouvou' magique, lui fait vok les âmes de ses descendants. 
Nous assistons au défilé des premiers rois de France, 
défilé qui devait se poursuivre à travers les livres suivants, 
car Charles IX ne permettait pas à son poète d'omettre 
aucun de ses prédécesseurs. Puis Francus devait reprendre 
sa course errante. Après mille difficultés et mille périls il 
devait arriver sur les bords du Danube et y fonder la ville 

Ro>s.\r,n. ' 11 



274 RONSARD. — CIIAP. X 

de Sycambre, le berceau des Francs ; mais, poursuivi par la 
colère des dieux, il devait abandonner son empire, traverser 
la Germanie au prix de nouveaux dangers, de nouveaux 
exploits et de nouvelles amours, passer le Rliin, arriver 
sm' les bords de la Seine et là bâtir Paris, qu'il lui faudi'ait 
encore défendre longuement contre les princes du pays 
conjurés. Le plan de la Fmnciade, on le voit, est calqué 
sur celui de VEnéide, mais, plus hardi que VirgUe, hanté 
par le souvenir d'Homère, Ronsard devait bourrer d'épi- 
sodes 'sdngt-quatre chants, au lieu de douze. 

Si Charles IX avait vécu, peut-être aurait-il décidé 
Ronsard à terminer son œuvre. Les chants que nous pou- 
vons lire ne nous font pas regretter qu'il ne l'ait pas achevée. 
Pourtant Ronsard n'est pas entièrement responsable des 
défauts de son épopée, et il convient de plaider en sa faveur 
les circonstances atténuantes. 

C'était une étrange erreur, de la part d'un poète qui 
avait fait un si bel usage du grand vers épique, de l'alexan- 
drin, qui l'avait même le premier mis en honneur, que de 
renoncer à ce vers précisément le jour où U entreprenait 
une épopée, pour revenir au décasyllabe, manifestement 
trop grêle et sans nerf. Aussi bien, Ronsard ne l'eût pas 
commise ; Charles IX la lui imposa, et le poète, qui déjtà 
avait commencé la Fmnciade en alexandrins, ne céda qu'à 
regret. 

Le choix du sujet n'est pas moins critiquable que le choix 
du rythme. Il faut à l'épopée, nous dit-on, une matière 
nationale capable de mettre en action de grands senthnents 
communs à tout un peuple, le patriotisme, la foi religieuse. 
Or qu'importaient à la masse des Français du seizième siècle 
les prétendues origines troyennes de leurs rois? Sans doute, 
Francus n'était pas susceptible de devenir un héros popu- 
lahe. Mais, à défaut d'une épopée populaire, est-il interdit 
de concevoir une épopée pour les lettrés? Le poète aris- 
tocrate qu'était Ronsard ne pouvait même concevoir 
que celle-là. Or, vers 1550, il pouvait supposer que chez les 
lettrés les aventures de Francus seraient lues avec enthou- 
siasme, et il était à la rigueur excusable de ne pas sentir que 



KONSAIU) SOUS CHARLES I\ 275 

la postérité jugerait ces fables ridicules. La légende remon- 
tait à une époque très reculée, puisque Lucain se moque 
déjà des Arvernes qui prétendent tirer leur origine des 
Troycns. Elle avait franchi le moyen âge en s'affermissant 
))eu à peu et elle avait eu un regain de jeunesse à la fui 
du quinzième siècle et au début du seizième. Alors 
les grandes maisons royales, les nations, les cités se cher- 
chaient les titres de noblesse les plus fantaisistes dans l'an- 
tiquité païenne et notamment dans les récits homériques. 
Tous les historiogTaphcs à qui mieux mieux authentiquaient 
riiistoke de Francus ; ils savaient que vingt-deux rois ses 
descendants conduisaient de son règne à celui de Phara- 
mond, et que de Pharamond à Louis XII la série des 
monarques était minterrompue. Lemaire de Belges, dans 
son Illustration des Gaules, donnait à tous ces récits une 
grande notoriété. Tous les érudits voulaient les croire. 
Ronsard et ses amis, autour de Daurat, en ont bien certai- 
nement enchanté lem's imaginations. Seulement, après 
1550, à mesure qu'a grandi cet esprit critique c|ui va com- 
mencer à se fake jour dans les ouvrages historiques des 
Du Tillet, de Du Haillant et de quelques autres, peu à peu 
on s'est détaché d'elles. A ce point de vue, le retard de 
vingt-trois années apporté par Ronsard à la composition 
de sa Franciade lui a fait, je crois, le plus gTand tort. En 
tout état de cause, même écrite dans la première moitié 
du siècle, elle ne pouvait prétendre, en raison de son sujet, 
qu'à un succès très éphémère, et de ce sujet le milieu où. 
vivait Ronsard est responsable autant que Ronsard lui- 
même. 

n est responsable aussi de TeiTCur capitale qui a fait 
de la Franciade une œuvre mort-née, je veux parler de la 
conception que Ronsard se faisait de l'épopée. Pour lui 
et pour tout son temps, comme l'ode, l'épopée est une 
œuvre très artificieuse, très savante, qui suppose la con- 
naissance d'une masse de recettes poétiques. Les recettes 
de l'épopée s'apprennent chez Homère et chez Vù-gile, 
comme les recettes de l'ode sont enseignées pai* Pindai'e. 
L'effet des unes comme des autres est assm-é : il ji'est que 



276 RONSARD. — CHAP. X 

de bien imiter les modèles. Aussi tous les ressorts de l'action 
dans la Franciade sont des ressorts d'emprunt, sans force 
pour le lecteur moderne : c'est Jupiter, c'est Vénus qui 
prennent pour Francus toutes les initiatives, tandis que 
Junon et que Neptune, irrités toujom's l'une du jugement 
de Paris et l'autre des fourberies de Laomédon, pour- 
suivent en lui les restes de Troie et traversent tous ses 
desseins. Les dieux décident de tout. Tout se fait dans 
l'Olympe et nous assistons aux délibérations célestes. 
Quant à la trame des événements, elle n'est qu'une mosaïque 
d'épisodes empruntés à des épopées anciennes. Dans les 
épopées anciennes Ronsard a remarqué des tempêtes, des 
naufrages, des prophéties, des augures, des songes, des 
sacrifices, des festins, aussi bien que des comparaisons et 
des périphrases ; dans son épopée à lui il y aura donc à 
l'oison, aussi bien que des comparaisons et des périphi'ases, 
tempêtes, naufrages, augures, songes, sacrifices, festins et 
le reste. Ulysse évoquait les morts au bord d'une fosse ; 
Francus de même attirera donc les âmes pour les interroger, 
et de même c'est par l'odeur du sang des sacrifices qu'il 
les fera sortir des enfers. Et de ce tissu d'histoires déjà 
vues il lui faut bâtir vingt-quatre chants interminables : 
|)lus de trente mille vers. 

• Aussi ce souffle épique, dont Ronsard nous a paru 
capable, lui fait totalement défaut maintenant qu'il écrit 
une épopée. Pour rencontrer le style épique, chez lui c'est 
non la Franciade qu'il faut lù'e, mais les Hymnes. Le diu'l 
quelquefois loué de Francus avec le monstre Phouère, 
au deuxième livre de la Franciade, n'est guère qu'une 
répétition du combat que nous avons lu plus haut de PoUux 
et d'Amycus. Le mérite propre de la Franciade est ailleurs. 
Il est dans le charme de quelques épisodes, qui valent par 
la grâce bien plus que par la force. N'est-ce pas une aimable 
fleur anacréontique que cette scène (1) où Cupidon se pré- 
pare, sur les prières de sa mère, apercer de son dard le cœur 
des deux filles de Dicée? 

(1) BL, t. 111, p. IIU. 



LA FRANCIADi: = 277 



UN KPISODK DK LA FRANCTADE 

Priant (1) ainsi, Vénus la niaiinière (2), 
D'oreille prompte, entendit sa prière ; 
Elle vêtit ses somptueux hahis, 
Orna son chef (3) flamboyant de rubis. 
Frit ses anneaux de subtile engravure (4), 
Haussa le front, composa son allure. 
Se parfuma, s'oignit et se lava. 
Puis vers Amour son cher niignon s'en va. 

L'enfant Amour, écarté de la presse 
Des autres dieux, sous une treille épesse, 
Dans le jardin de Jupiter était, 
Où Ganymède aux échecs combattait. 
Vénus de loin commence à lui sourire. 
Flatte sa joue, et ainsi lui va dire : 

« Mon fils, mon cœur, ma puissance, mon bien. 
Tu es mon tout, sans toi je ne puis rien. 
Mais, quand nos traits sont alliés ensemble, 
E n'y a dieu si puissant qui ne tremble. 
Laisse tout seul jouer ton compagiion. 
Embrasse-moi, baise-moi, mon mignon. 
Pends (5) à mon col (6), mon fils, je te pardonne 
Tous les tourments que ta flèche me donne, 
Et de nouveau tous les maux infinis 
Que j'ai reçus pour l'amour d'Adonis. 
Si de ton trait tu blesses la pensée. 
L'âme et le cœur des filles de Dicée 
Pour Francion, Troyen digne d'avoir. 
Tant il est beau, faveur de ton j)ouvoir ; 
Je te donn'rai, pour te servir de paue, 
Le Jeu mignard qui te ressemble d'âge, 
Fin comme toi, de qui les petits dois 
Tous enfantins porteront ton carquois, 

(1) Priant ainsi : comme il (Francus) priait. 

(2) Venus est fille de Técume de la mer. 

(3) Tête. 

(4) Ciselure. 

(5) Suspends-toi. 

(6) Cou. 



278 == RONSARD. — CHAP. X 



Et ton bel arc qui le monde conquête (1) ; 
H sera tien si tu fais ma requête. » 

Adonc (2) Vénus le mit en son giron, 
Roses et lis épanche à l'environ 
De sa perruque (3), et l'endort en sa robe, 
Puis doucement de son fils se dérobe, 
S'envole en Cypre où d'encens Sabéens 
Fument toujours ses autels paphéens. 

A tant (4) Amour du sommeil se secoue, 
Ses blonds cheveux arrangea sur sa joue, 
Une double aile à son dos attacha. 
Son beau carquois pendillant décrocha 
Du prochain myrte, il empoigne en la destre (5) 
L'arc, et des dieux et des hommes le mai^tre ; 
Puis, s'élançant hors la porte des cieux, 
Petites mains, petits pieds, petits yeux. 
Se rue en l'air ; le ciel, l'onde et la terre 
Lui font honneur ; Zéphyre, qui desserre 
Sa douce haleine odorante à l'entour, 
Tout amoureux va convoyant (6) Amour. 

Or cet enfant, qui trompe la cervelle 
Des plus rusés, prit semblance (7) nouvelle. 
Se hérissant en la forme d'un tan 
(Fier animal), qui au retour de l'an. 
Quand le printemps ramène ses délices. 
Parmi les prés fait moucher (8) les génisses ; 
Il se fit tel qu'on ne le pouvait voir. 
Corps in^^sible, et puis alla s'asseoir 
Au haut sommet de la porte oii Dicée, 
Superbe, avait sa demeure dressée. 



(1) Conquiert. 

(2) Alors. 

(3) Chevelure. 

(4) Alors. 

(5) Main droite. 

(6) Accompagnant. 

(7) Apparence. 

(8) Courir comme les mouches. 



ROiNSARD SOUS CHAULES I\ 279 



Les- pièces de circonstance et la Franciade n'ont pas 
absorbé toute l'activité littéraire de Ronsard dans les 
dernières années du règne de Charles IX. C'est vers cette 
époque que, âgé d'enwon quarante-cinq ans, il s'éprit 
d'une toute jeune fille, une fille d'honneur de Catherine 
de Médicis, Hélène de Surgères. Elle venait de perdre son 
fiancé pendant la troisième guerre civile, en 1570. Très 
préoccupée du qu'en-dù'a-t-on, peut-être hésitait-elle à 
accepter les hommages publics de Ronsard, mais la reine 
mère intervint et engagea elle-même son poète à la cour- 
tiser en vers. Ce fut un amom- sans orage celui-là, relative- 
ment constant puisque Ronsard chanta pendant sept années 
un amour parfaitement chaste de la part d'Hélène, et de 
la part de Ronsard aussi chaste qu'il pouvait l'être dans une 
imagination débauchée depuis longtemps, contenue cepen- 
dant par le respect que lui imposaient le rang de la jeune 
fille et une grande différence d'âge. A ces nuances de lem-s 
sentiments réciproques, à la mélancolie aussi des amom's 
d'automne, la gerbe de Sonnets cPHélène doit sa savem* très 
particulière. Ronsard y revient souvent, il est vi'ai, à la 
manière de Pétrarque, et même, ainsi que l'a montré 
M. Vianey, à la ]}réciosité des quattrocentistes italiens, ces 
disciples quintessenciés de Pétrarque. Il y revient pourtant, 
si je ne me trompe, avec plus d'indépendance encore et 
plus de libre choix qu'en 1552, et sa préciosité, quand il 
])arle à Hélène, a généralement c^uelque chose de moins 
artificiel, de plus simple, de moins précieux pour tout 
(lire, que lorsque, tout jeune, plein de ses théories et 
inquiet de l'opinion publique, il s'adressait à l'altière Cas- 
sandre. 



280 : ■■ nONSAKi). — Cil Al'. X 



SONNETS A HELENE 



Je (Ij liai d'un filet de soie cramoisie 
Votre bras l'autre jour, parlant avecques vous ; 
Mais le bras seulement fut captif de mes nouds 
Sans vous pouvoir lier ni cœur ni fantaisie. 

Beauté que pour maîtresse unique j'ai choisie, 
Le sort est inégal : vous triomphez de nous ; 
Vous me tenez esclave, esprit, bras et genous. 
Et Amour ne vous tient ni prinse ni saisie. 

Je veux parler, maîtresse, à quel vieil sorcier, 

Afin qu'il puisse au mien votre vouloir lier, 

Et qu'une même place à nos cœurs soit semblable. 

Je faux : l'armour qu"on charme est de peu de séjour 
Etre beau, jeune, riche, éloquent, agréable, 
Non les vers enchantés sont les sorciers d'amoui\ 



II 



Otez (2) votre beauté, ôtez votre jeunesse, 
Otez ces rares dons que vous tenez des cieux, 
Otez ce docte esprit, ôtez-moi ces beaux yeux, 
Cet aller, ce pailei" digne d'une déesse ; 

Je ne vous serai })lus d'une importune presse, 
Fâcheux (8) comme je suis. Vos dons si précieux 
Me font, en les voyant, devenir furieux. 
Et par le désespoir l'âme prend hardiesse. 

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main, 
Par courroux votre teint n'en doit devenir blême 
Je suis fol, ma raison n'obéit plus au frein, 

Q) El., 1, x.xxi ; t. I". p. 299. 

(2) BL, 1, xxiv; t. l"', p. 295. 

(3) Importun. 



== SONNKTS A II|;LI;NE == 281 

Taiil jo t^iiis agiti' d'une luri'ur extrême ; 

Ne prenez, s'il vous plaît, mon offense à dédain ; 

Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même. 



ni 



Voici (1) le mois d'avril, où naquit la merveille 
Qui fait en terre foi de la beauté des cieux, 
Le miroir de vertu, le soleil de mes yeux, 
Seule phénix d'honneur qui les âmes réveille. 

Les œillets et les lis et la rose vermeille 
Servirent de berceau ; la Nature et les dieux 
La regardèrent naître et d'un soin curieux 
Amour, enfant comme elle, allaita sa pareille. 

Les Muses, Apollon et les Grâces étaient 
Tout à Tentour du lit, qui à l'envi jetaient 
Des fleurs sur Fangelette. Ah ! ce mois me convie 

D'élever un autel, et, suppliant Amour, 

Sanctifier d'avril le neuvième jour, 

Qui mest cent fois plus cher que celui de ma vie. 



IV 



Adieu (2) belle Cassandre, et vous belle Marie 
Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil : 
L'une vit, l'autre est morte, et ores (3) de son œil 
Le ciel se réjouit dont la terre est marrie. 

Sur mon premier a^il, d"une amoureuse en\ie 
J'adorai vos beautés, mais votre fier orgueil 
Ne s'amollit jamais pour larmes ni pour deuil (4), 
Tant tl'une gauche main la Parque ourdit ma vie. 

(1) BL, I, xxxvii ; t. I", p. 301. 

(2) ièid, x;I, p. 323. 

(3) Maintenant. 

(4) Douleur, 



282 == RONSARD. — CHAP. X 



Maintenant, en automne encore malheureux, 

Je vis comme au printemps, de nature amoureux, 

Afin que tout mon âge aille au gré de la peine. 

Et ors que je dusse être affranchi du harnois. 

Mon maître Amour m'envoie, à grands coups de carquois, 

Rassiéger Ihon pour conquérir Héleine. 

V 

Vous (1) triomphez de moi, et pour ce je vous donne 
Ce lierre qui coule et se glisse à Fentour 
Des arbres et des murs, lesquels tour dessus tour, 
Phs dessus plis il serre, embrasse et environne, 

A vous de ce lierre appartient la couronne, 
Je voudrais, comme il fait, et de nuit et de jour 
Me plier contre vous, et languissant d'amour. 
D'un nœud ferme enlacer votre belle colonne. 

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux, 

Au matin oii l'Aurore éveille toutes choses, 

En un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux, 

Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes, 

Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux, 

Embrasser à souhait votre ivoire et vos roses. 

VI 

Quand (2) vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, 
Assise auprès du feu, dévidant et filant, 
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant : 
Ronsard me célébrait du temps (jue j'étais belle. 

Lois vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, 
Déjà sous le labeur à demi sojnmeillant, 
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant. 
Bénissant votre nom de louange immortelle. 



■^:i^ 



(1) Bl, II, XIX ; t. ^^ p. 332. 

(2) /&i(?.,xui;t. I",p. 340. 



SONNKTS A IIKLKNE == 283 



Je serai sous la terre, et, fantôme sans os. 
Par les ombres mptcux je prendrai mon rej)Os : 
Vous serez au foyer une vieille accroupie, 

liegrettant mon amour et votre fier dédain. 
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : 
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. 

VII 

Genèvi'es (1) hérissés, et vous, houx épineux, 
L'un hôte des déserts, et l'autre d'un bocage ; 
Lierre, le tapis d'un bel antre sauvage. 
Sources qui bouillonnez d'un surgeon (2) sablonneux, 

Pigeons, qui vous baisez d'un baiser savoureux, 
Tourtres (3) qui lamentez d'un éternel veuvage, 
Kossignols ramagers qui d'un plaisant langage 
Nuit et jour rechantez vos versets amoureux ; 

Vous, à la gorge rouge, étrangère arondelle (4), 
Si vous voyez aller ma nymphe en ce printemps 
Pour cueillir des bouquets par cette herbe nouvelle, 

Dites-lui pour néant que sa grcâce j'attends. 
Et que, pour ne souffrir le mal que j'ai pour elle. 
J'ai mieux aimé mourir que languir si longtemps. 

VIII 

Qu'il (5) me soit arraché des tétins de sa mère. 
Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu : 
Il ne fait que de naître et m'a déjà perdu ! 
Vienne quelque marchand, je le mets à l'enchère. 

(1) Bl., II, xLiii ; 1. 1", p. 340. 

(2) Jet naturel. 

(3) Tourterelles. 

(4) Hirondelle. 

(5) Bl, II, Lvii ; t. I", p. 349. 



284 ^= RONSARD. — CHAP. X 



D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère, 
J'en ferai )ion marché. Ah! j"ai trop attendu. 
Mais voyez comme il pleure, il m'a bien entendu. 
Apaise-toi, mignon, j'ai passé ma colère, 

Je ne te vendrai point : au contraire je veux 
Pour page t'envoyer à ma maîtresse Hélène, 
Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux. 

Aussi fine que toi, de malice aussi pleine. 

Comme enfant vous croîtrez, et vous jou'rez tous deux 

Quand tu seras plus grand, tu me pay'ras ma peine. 



IX 



H (1) ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards 
Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène, 
Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, 
Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards. 

Toutefois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, 
La rendre à son époux, afin qu'il la remmeine. 
Que voir de tant de sang notre campagne pleine, 
Notre havi-e (2) gagné, l'assaut à nos remparts. 

Pères, il ne fallait, à qui la force tremble, 

Par un mauvais conseil les jeunes retarder : 

Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble 

Pour elle corps et biens et ville hasarder. 
Ménélas fut bien sage et Paris, ce me semble. 
L'un de la demander, l'autre de la garder. 



(1) Bl.. II, i.xvi • t. l' ^ p. 35a 

(2) Pnrt. 



CHAPITRE XI 



RONSARD SOUS HENRI III 



La luurt de Charles IX, sui\ eiiue Je oU Jiiai 1574, l'ut une 
catastro])lie pour notre poète. C'en était fait de sa haute 
position à la cour. Pour conquérh" le nouveau roi qui reve- 
nait de Pologne ])rendi'e possession de son trône, il lui 
adi'essa sur son chemin de retour des épîtres pleines d'élo- 
quentes flatteries. Mais Henri III avait déjà son ])oète, 
le jeune Desportes, qui l'avait suivi à Varsovie. La place 
était occupée. 

Riche et malade, il est probable ({ue Ronsard prit assez 
aisément son parti de cette disgrâce. Dans les premiers 
mois de 1575 il se retira dans ses chers prieurés où U devait 
passer désormais la plus grande partie de son temps. De 
là, pai" habitude de poète courtisan, il continua d'envoyer 
au roi de grandes pièces pom])euses, de collaborer quelque- 
fois à des fêtes, et, comme tous les poètes du temps, il 
chanta les mignons, les Maugh'on, les Quélus. ceux qu'il 
fallait louer pour fake sa cour au monarque. N'en con- 
cluons pas chez Ronsard un désir immodéré de reconquérir 
les faveurs d'autrefois. Sans doute, la tentation a pu par- 
fois le visiter, mais n'oublions pas que les usages ren- 
daient alors toutes naturelles des démarches qui nous 
scandalisent aujourd'hui. 

Au reste, pour parler aux rois, Ronsard n'avait pas oublié 



286 RONSARD. — GIIAP. XI 

le beau langage appris sous le règne de Charles IX. Déjà, 
dans le premier salut du courtisan à son maître, de mâles 
conseils étaient mêlés aux flatteries d'usage, et les pièces 
qui suivirent celle-là ne sont pas relevées de moins sages 
avis. 



A HENRI III, A SON RETOUR DE POLOGNE (1) 



Vous ne venez en France à passer une mer 
Qui soit tranquille et calme et bpnnasse (2) à rauier 
Elle est du haut en bas de factions enflée 
Et de religions diversement soufflée. 
Elle a le cœur mutin, toutefois il ne faut 
D'un bâton violent corriger son défaut ; 
Il faut avec le temps en son sens la réduire : 
D'un châtiment forcé le méchant devient pire. 

Il faut un bon timon pour se savoir guider, 
Bien calfeutrer sa nef, sa voile bien guinder (3). 
La certaine boussole est d'adoucir les tailles, 
Etre amateur de paix, et non pas de batailles, 
Avoir un bon conseil, sa justice ordonner, 
Payer ses créanciers, jamais ne maçonner, 
Etre sobre en habits, être prince accointable (4), 
Et n'ouïi' ni flatteurs ni menteurs à la table. 

On espère de vous comme d'un bon marchand, 
Qui un nche butin aux Indes va cherchant, 
Et retourne chargé d'une opulente proie, 
Heureux par le travail (5) d'une si longue voie : 
Il rapporte de l'or et non pas de l'airain. 
Aussi vous auriez fait si long voyage en vain. 
Vu le Rhin, le Danube, et la grande Allemagne, 
La Pologne, que Mars et l'hiver accompagne, 
Vienne, qui au ciel se brave (6) de l'honneur 

Cl) BL, t. III, p. 280. 

(2) Paisible. 

(3) Hisser. 

(4) Aux abords faciles. 

(5) Peine. 

(6) Se vante. 



RONSAHI) SOUS IIENIU 111 287 

D'avoir su repousser le caiii[) du Grand-Seigneur, 

Venise marinière et Ferrarc^ la forte, 

Thurin qui fut fi'ançois, et Savoie qui porte, 

Ainsi que fait Atlas, sur sa tête les cieux; 

En vain vous auriez vu tant d'iioinmes, tant de lieux, 

Si, ^^de de profit, en une bai-que vaine (1), 

Vous retourniez en France après si longue peine. 

]1 faut faire, mon prince, ainsi qu'Ulysse fit. 

Qui des peuples conmis sut faire son profit. 



II 



Six pièces de cette sorte dont il gratifia le roi consti- 
tuèrent, dans l'édition de 1584, le majestueux début d'une 
section nouvelle, le Bocage royal. Le Bocage royal est la 
seule addition importante de 1584. Ronsard réunit sous ce 
titre aux six pièces adressées à Henri III des épîtres qu'il 
avait Jadis écrites à d'autres monarques, Charles IX, 
Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, ou à de 
grands personnages. Ce fut comme une sorte de temple 
d'honneur où figuraient les noms de ses plus illustres cor- 
respondants. Sans aucun doute il pensait ajouter une perle 
de grand prix à son œuvre, mais pour la postérité il n'en 
est aucune partie qui paraisse aujourd'hui plus morte. 

Le Bocage royal met en évidence le triomphe de la longue 
pièce en grands vers à rimes ]]ilates que nous avons vu 
Ronsard cultiver de plus en plus volontiers. Maintenant 
qu'il est vieux, c'est dans ce genre qu'il écrit, non pas 
toujours, mais de beaucoup le ])lus ordinairement. N'en 
redoutons pas trop la monotonie. Jusque dans ses œuvres 
les plus discutables, l'admirable poète qui est en lui nous 
réserve de belles surprises. Si sa grande pièce d'aloi's 

(1) Vide. 



288 lîONSAKD. — CHAP. M 

tient le ]3lus souvent de ce qu'il appelait le jjoème, elle se 
hausse parfois vers l'hymne dans l'éloge des grands per- 
sonnages, plus souvent vers le discours, car l'éloquence est 
décidément un des grands dons de notre poète, ou bien elle 
se teinte d'émotion élégiaque. Les trois fragments que voici, 
tous les trois publiés en 1584, permettront d'apprécier chez 
lui, au soh' de la vie, le ton de la satire morale où il se com- 
plaît alors, celui du récit éjjique à la manière de la Légende 
des siècles, celui de l'élégie toute vibrante encore des émo- 
tions si fraîches que la nature lui inspirait lors de sa \àngt- 
cinquième année. 



A M. HURAULT DE CHEVERNY 

GRAND CHANCELIER DE FRANCE 

Il (1) faut, ])our gouverner un peuple divisé, 
Avoir, comme tu as, l'esprit bien avisé, 
Non pas à faire pendre ou rompi'e sur la roue, 
Jeter un corps au feu dont la flamme se joue, 
A faire une ordonnance, à forger un édit 
Qui souvent est du peuple en grondant contredit : 
C'est la moindre partie oii prétend la justice. 
La justice, crois-moi, c'est d'amender le vice, 
Se châtier soi-même, être juge de soi. 
Etre son propre maître et se donner la loi. 

J'aime les gens de bien qui ont ce qu'ils méritent, 
Qui vers (2) eux, vers le peuple et vers le roi s'acquittent, 
Qui au Conseil d'État ne viennent apprentis. 
Qui donnent audience aux grands et aux petits. 
Je n'aime point ces dieux qui font trop grands leurs temple?, 
Qui de simples mortels (trompés par faux exemples) 
Veulent avant purger leurs propres passions, 
Commander aux humeurs de tant de nations, 
Et sans cesser de boire, ainsi qu'un hydropique, 
S'engraisser seulement, et non la Répubhque, 



(1) Bl., t. III, p. 420. 

(2) Envers. 



BOCAGE lîOYAL = 2S9 



Harpyes de Phinée (1), ah ! qui ne font qu'un jour 
De Zèthe et Calaïs attendre le retour. 

Je ne saurais aimer l'impudente entreprise 
D'un qui clierche fortune en une barl)e grise, 
Et moins un affeté, un batteleur de court (2), 
Qui la faveur mendie et suit le vent qui court ; 
Mais j'aime un homme droit, non serviteur du vice, 
Qui presse sous les pieds la cour et l'avarice, 
Qui mieux voudrait mourir que corrompre la loi. 
Qui aime plus l'honneur qu'un mandement de roi, 
Qui laisse à sa maison la bonne renommée. 
Et non pas la richesse en un coffre enfermée ; 
Au reste galand homme, et qui prend son plaisir 
Quand sa charge pubhque en donne le loisir, 
Sans vouloir par faveur aux autres faire croire 
Que la corne d'un buffle est une dent d'ivoire. 

Les fables ont chanté que jadis Phaéton, 
D'un petit poil follet se couvrant le menton, 
Déçu d'un jeune cœur (3) qui toute chose espère,. 
Entreprit de guider le coche de son père (4) ; 
Mais ébloui des rais (5) qui sortaient du soleil. 
Vaincu de trop de feu, perdit force et conseil ; 
Les brides lui coulant de ses mains éperdues, 
n cheut à bras épars (6), à jambes étendues, 
A cheveux renversés, et plein de trop d'orgueil. 
Tomba dedans le Pô, son humide cercueil. 

Autant en est d'Icare et de ceux dont l'audace 
Trop près du grand soleil ont élevé leur face. 
S'ils n'attrempent leur vol, toujours mal à propos, 
Leur plumage ciré s'écoule de leur dos. 

Bien meilleure est souvent la médiocre (7) vie. 
Sans pompe, sans honneur, sans embûche d'envie, 
Que de vouloir passer en grandeur le commun, 
Pour se faire la fable et le ris d'un chacun, 



(1) Voir ci-dessus, p. 182. 

(2) Cour. 

(3) Trompé par son jeune coeur, 

(4) Le soleil. 

(5) Rayons. 

(6) Écartés. 

(7) Moyenne. 



290 ==^= HONSARD. — CHAP. XI 



Et, en pensant siller (1) tous les Ai'gus de France, 
Eux-mêmes s'aveugler en leur propre ignorance. 

J'ai vu depuis trente ans un nombre d'impudents 
Rapetasseurs de lois, courtisans et ardents, 
Qui sans honte, sans cœur, sans âme et sans poitrine, 
Abhoient les lionneurs à faire bonne mine. 

Je les ai vus depuis de leur maître moqués, 
Et des peuples au doigt notés et remarqués : 
Car, bien que la faveur, qui n'a point de cervelle. 
Les poussât en crédit, le peuple, qui ne celle 
Jamais la vérité, sifflait de tous côtés 
Le port impérieux de leurs fronts éhontés. 
C'est autre chose d'être et vouloir apparaître. 
L'être gît en substance ; apparoir (2) ne peut être 
Qu'imagination ; mais en la vanité 
Souvent l'imaginer corrompt la vérité. 
Beaucoup de Phaétons se sont montrés en France, 
Dont le vol trop hautain (3) a fraudé l'espérance. 



DISCOURS DE LEQUITE DES VIEUX GAULOIS 

ÉTRENNES A HENRI III 

La (4) victime était prête et mise sur l'autel. 
Quand ce vaillant Gaulois de renom immortel, 
Grand prince, grand guerrier, grand pasteur des armées 
Qui avait saccagé les plaines Idumées, 
Et foudroyant les champs d'un armé tourbillon. 
Avait épouvanté le rocher d'Apollon, / 

Commande à Glythimie (ainsi s'appelait celle 
Qui fut à son mari femme très infidèle) : 
« Prends le pied de l'agneau, et fais pour ton renvoi 
Aux bons dieux voyageurs des vœux ainsi que moi. » 
Elle, pour obéir, jn-end le pied de la bête ; 
Lors, en lieu de riiostic, il décolla la tête 



(1) Fermer les yeux à. 

(2) Paraître. 
(8J Haut. 

(4) Bl., t. III, p. 293. 



BOCAGE KO Y AL — 1>!>1 



De lu ffiiiiue perfide, et le sang qui saillit 
Tout chaud contre le front de son inaii jaillit. 
Ainsi de son forfait elle tomba victime, 
Sans tête, dans son sang lavant ?on propre crime. 

Le nuiri, spcctalour d'un acte si piteux (1), 
Eut le sein et les yeux de larmes tout moiteux (2) ; 
Une horreur le saisit, il sanglote en son âme, 
Et, outré de douleur, contre terre se pâme. 
Puis, à soi revenu, renfrongnant le sourci, 
D'une voix effrayée au Gaulois dit ainsi : 
« Quoi ! est-ce là la foi que tu m'avais promise? 
Est-ce là ton serment, est-ce la dextre (3) mise 
En la mienne, ô parjure ! après avoir reçu 
La rançon pour ma fenmie ainsi m'as-tu déçu? 

Du jour que le harnais sonna sur tes épaules ; 
Qu'épuisant la jeunesse et la force des Gaules, 
Et qu'à ton camp nombreux les ondes des ruisseaux 
Ne bastaient (4) à fournir breuvage à tes chevaux. 
Et que l'ambition que rien ne rassasie. 
Te faisait comme un feu saccager notre Asie, 
Je prévis mon malheur et prévis que nos champs 
Ne seraient qu'un tombeau par tes glaives tranchants, 
Mais je le prévis mieux oyant la renommée 
Que ton camp assiégeait notre ville enfermée. 
Près les murs de Milète un temple s'élevait. 
Où Gérés ses honneurs et ses autels avait, 
Et ce jour de fortune on célébrait ses fêtes. 
Nos femmes couronnant d'épis de blé leurs têtes, 
Et portant en leurs mains les prémices des fruits 
Que la terre nourrice en son sein a produits, 
SuppUaient la déesse et sa semestre fille (5) 
Leur donner bons maris, et plante (6) de famille, 
Santé, beauté, richesse et la grâce des dieux. 
Le parfum de l'encens fumait jusques aux cieux. 



(1) Qui excite la pitié. 

(2) Mouillé. 

(3) J\Iam di'oite. 

(4) Suffisaient. 

(5) Proserpine qui demeure six mois sur la terre et six autres aux 
enfers. 

(6) Abondance. 



RÙ^^ARD. — CHAP Xî 



AnîCHir du ïêr: uû la dajise IQeî^ti^ée. 



^j^m. 53235 eran: r^. tes âmeis Qt 

J:." h. T^:ïiie fiirenr ani ^ans raisoii érait. 






Av 



i image p-ànte 






_ ee barbare. 



^1 



Le ciârthé est ton tien raconte commeait, 

en - le à itii âTant été ravie par un j^ 
r - • -,-.;-- ç,^ gj voue veis 

... .._.- . Cjïie ie ravipâeiir. 
sâ mâi^H et n'avoir ae- 



BOCAGE KOYAL = ^93 



cepté que le quart do la ratiçou proposée, ait ainsi, au 
mépris de la foi juiée, immolé la malheureuse sous ses 
yeux. Le Galate répliciue en lui faisant connaître la trahi- 
son et les propos indignes do la victime C|ui était venue lo 
supplier de la soustraire à son mari et de la garder à son 
côté, et il achève ainsi : 

« Elle me dit ainsi. Le sang froid s'assembla 
Tout autour de mon cœur, qui soudain me troubla. 
Douteux (1) si je devais l'envoyer tout à l'heure (2) 
En ces lieux ténébreux où le Trépas demeure, 
Ou bien si je devais mon courroux retarder, 
Et te conter le fait afin de te garder. 

J'ai fait ce sacrifice, et feint de te conduire. 
Pour immoler ta femme, et aussi pour te dire 
Que vous êtes déçus (3) de blâmer les Gaulois. 
Vous autres Asiens, comme peuples sans lois, 
Barbares et cruels, transportés par le vice, 
Ennemis d'équités, de droit et de justice. 

Dessous la loi écrite enseignés vous vivez. 
Et, doctes en papier, le papier vous suivez. 
Nous autres nous n'avons que la loi naturelle 
Ecrite dans nos cœurs par une encre éternelle. 
Que nous suivons toujours sans besoin d'autre écrit, 
Comme portant nos lois en notre propre esprit. 

Entombe si tu veux, ou donne aux chiens ta femme, 
Ou la jette en la mer, ou la baille à la flamme ; 
Un corps tronqué de tête est un fardeau pesant : 
Ne remporte en ta ville un si vilain présent. 
Or quant à la rançon que j'ai reçu pour elle. 
Et au reste du bien que ta dextre (4) me celle, 
Prends tout, je n'en veux rien, afin qu'en ton pays 
Tu fasses au retour tes voisins ébahis, 
I^eur contant nos vertus. Va chercher ta demeure ; 
Adieu, donne la main, va-t'en, à la bomie heure. » 



(1) Hésitant. 

(2) Tout à l'heure : sur le moment même. 

(3) Vous êtes déçus : vous vous trompez. 
(4j Main ch-oite. 



994 == RONSAKD. — CHAP. \I 



CONTRE LES BUCHERONS 

DE LA FORÊT DE GATINE 



Ecoute (1), bûcheron, arrête un peu le bras ; 
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; 
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force 
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce? 
Sacrilège meurtrier (2) si on pend un voleur 
Pour piller un l)utin de bien peu de valeur, 
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses 
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses? 

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers ! 
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers 
Ne paîtront sous ton ombre et ta verte crinière, 
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière. 

Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé, 
Enflant son flageolet à quatre trous percé. 
Sou mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette. 
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette ; 
Tout deviendra muet, Echo sera sans vois ; 
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois. 
Dont l'ombrage incertain lentement se remue, 
Tu sentiras le soc, le contre et la charrue ; 
Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, 
Et plus le cerf chez toi ne cachera ses fans. 

Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre, 
Où premier j'accordai les langues de ma lyre. 
Où premier j'entendis les flèches résonner 
D'Apollon qui me vint tout le cœur étonner (3) ; 
Où premier, admirant la belle Calliope, 
Je devins amoureux de sa neuvaine trope (4), 
Quand sa main sur le front cent roses me jeta, 
Et de son propre lait Euterpe m'allaita. 



(1) Elégie XXX, Bl., t. IV, p. 347. 

(2) Se prononçait en deux syllabes. 

(3) Bouleverser. 

(4) Sa neuvaine trope : la troupe des neuf Muses. 



AUX BUCHERONS DE GATINE == 295 



Adieu, vieilleforêt, adieu, têtes sacrées, 

De tableaux et de fleurs en tout temps révérées, 

Maintenant le dédain des passants altérés, 

Qui, bnllés en été des rayons éthérés, 

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, 

Accusent tes meurtriers et leur disent injures î 

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens, 

Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, 

Qui premiers aux humains donnâtes à repaître ; 

Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître 

Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers 

De massacrer ainsi leurs pères nourriciers ! 

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie 1 
dieux, que véritable est la philosophie. 
Qui dit que toute chose à la fin périra. 
Et qu'en changeant de forme une autre vêtira ! 

De Tempe (1) la vallée un jour sera montagne, 
Et la cime d'Àthos une large campagne : 
Neptune (2) quelquefois de h\é sera couvert : 
La matière demeure et la forme se perd. 



TII 



Mais la principale préoccupation de Ronsard durant ces 
années de recueillement semble avoir été de faire son 
examen de conscience littéraire. H s'en est acquitté de telle 
manière qu'il a laissé un exemple peut-être unique dans 
l'histoire des lettres de tous les pays. Pendant huit ou dix 
ans il n'a cessé de regratter et de corriger ses vers, déclasser 
(^t reclasser ses pièces, d'élaguer et de supprimer celles 
(jui ne répondaient plus à son idéal. D'autres se sont 
corrigés ; et s'il Ta fait plus ciue personne, cela s'explique' 
peut-être en partie par la mobilité et la fluidité de la langue 
au seizième siècle ; d'autres ont eu le souci de disposer 

(1) Vallée de Grèce renommée pour sa doueeur. 

(2) La mer. 



296 IU)l\SAI!l). — CM A P. \ l 

leurs poèmes tlans un ordre satisfaisant à la l'ois pour la 
raison et pour la sensibilité, en distinguant scrupuleuse- 
ment les genres et en ménageant pourtant au lecteur toute 
la variété compatible avec un classement logique, et s'il 
y a peiné plus que d'autres, la confusion des genres litté- 
raires en son temps en rend un compte suffisant ; mais per- 
sonne n'a porté aussi résolument que lui la hache dans ses 
propres œuwes et ne les a sacrifiées aussi impitoyable- 
ment à l'amour de la perfection. 

C'est dans les deux dernières éditions de ses œuvres 
parues de son vivant, celles de 1578 et de 1584, que les 
élagages, commencés dès 1560, sont devenns nombreux. 
Telle ode perd jusqu'à cent vers d'un coup. Sans parler 
des autres genres, cinquante sonnets et quatorze odes 
disparaissaient complètement en 1578, vingt sonnets et 
vingt-deux odes en 1584. Et après 1584, il continua de 
polir, de classer, d'émonder. Les instructions qu'il laissa 
à ses exécuteurs testamentaires portaient à deux cent 
vingt le nombre des pièces retranchées, la matière d'un 
volume de quatre cents pages. 

On a beaucoup contesté l'opportunité de ces mutila- 
tions. Très vite les éditeurs, comme contrevenant à la 
volonté du poète, ont pris l'habitude de l'éimprimer les 
pièces sacrifiées. Déjà Pasquier accusait la vieillesse de 
Eonsard de n'avoir pas compris les gaillardises de sa jeu- 
nesse. Les critiques se sont plu à répéter les griefs de Pas- 
quier plutôt qu'à les contrôler, et — comme il convient — 
en renchérissant les uns sur les autres, si bien qu'on en est 
venu à parler de caducité d'esprit, de cerveau vieilli, de 
pratiques d'une piété méticuleuse pour défendre ce pauvre 
Ronsard contre lui-même. C'était pousser trop loin la sol- 
licitude. A y regarder de plus près, pour la plupart les 
corrections de détail visent à remédier à des taches cer- 
taines, à supprimer une longueur, une licence, un pléo- 
nasme, un hiatus, une redondance de style, un provin- 
cialisme, toutes ces négligences pour lesquelles Ronsard, à 
mesure qu'il approchait des temps où Malherbe devait 
régenter la poésie, s'est montré peu à peu moins indulgent. 



RONSAKl» S(i(JS III'INKI Mi 297 

Et quiint aux pièces sacriliées, poui la |jluj)ari aussi leur 
condamnation est facile à justilier. Que Ronsard ait elîacé 
de son œuvre les prophéties brillantes qu'il avait risquées 
en faveiu' de Bouju ou de Mauléon et que les faits n'avaient 
pas vérifiées, des provocations à des adversaires littéraii'es 
qui aujourd'hui n'existaient plus, des flatteries à de grands 
personnages aujourd'hui disparus, ou dont la })rotection 
ne lui était plus utile, tout cela ne saurait étonnei-. Nombre 
de pièces ont été supprimées parce que le thème en a été 
repris ])ar Ronsard et que désormais elles font double 
emploi dans son œuvre ; d'autres parce qu'elles ne sont ]:)as 
« mesurées à la lyi'e » ou parce qu'elles présentent des 
vices de versification ; d'autres encore parce qu'elles sont 
jugées prosaïques. Des scrupules d'artiste guident Ronsard 
dans ses exécutions, non moins que des raisons historiques. 
Des scrupules moraux ou religieux fort peu, puisque, s'il 
supprime des pièces lascives, il en conserve bien davantage. 
Quand tout est dit, il reste que certaines condamnations 
nous déconcertent, et cpie devant telle ou telle correction 
de détail nous nous prenons à regretter le premier jet. 
A supprimer une licence, à soumettre le vers à des règles 
plus strictes, bien souvent on enlève à l'expression quelque 
chose de sa spontanéité ; on la rend embarrassée, quelque- 
fois lourde. Heureuse dans son ensemble, la revision de 
Ronsard nous a valu d'amères déceptions. Comment, par 
exemple, accepter le sacrifice du délicieux sonnet que 
voici (1) : 

Je veux lire en trois jours Vlîiade d'Homère, 
Et pour ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moi ; 
Si rien me vient troubler, je t'assure ma foi, 
Tu sentiras combien pesante est ma colère. 

Je ne veux seulement que notre chambrière 
Vienne faire mon ht, ton compagnon ni toi ; 
Je veux trois jours entiers demeurer à requoi (2) 
Pour folâtrer après une semaine entière. 

(1) Bl., t. I'^^'', p. 213. Je cite le texte de Blancliemain. 

(2) A requoi : tranquille. 



298 lîONSAllD. — CIIAP. XI 

Mais, si quelqu'un venait de la part de Cassandre, 
Ouvi'e-lui tôt (1) la porte, et ne le fais attendre. 
Soudain entre en ma cliambre et nie viens accoutrer. 

Je veux tant seulement à lui seul me montrer ; 
Au reste, si un dieu voulait pour moi descendre 
Du ciel, ferme la porte et ne le laisse entrer. 



IV 



Le poète qui tourmentait ainsi son œuvre savait sa fm 
prochaine. La goutte lui tenaillait les articulations et le 
retenait le plus souvent au lit. Il venait pourtant quelque- 
fois à Paris. Nous l'y trouvons au mois de février 1585, 
chez son meilleiu* ami d'alors, Galland, le principal du 
collège de Boncourt, et il y demeura, toujours alité, jus- 
qu'au mois de juin. Espérant quelque profit de l'air de la 
campagne, il se rendit alors à Croixval, et, dans les mois 
suivants, avec cette inquiétude des malades qui attendent 
de tout changement de lieu le soulagement qui toujours leur 
échapjie, il se fit transporter à diverses reprises, au prix 
de peines et de fatigues toujours croissantes, de Croixval 
à Saint-Cosme et de Saint-Cosme à Croixval. Les troubles 
ci\dls rendirent plus angoissantes encore ces journées de 
douleur, et une fois, pour fuh" devant les huguenots, 
Konsard dut se faire conduire dans un autre de ses prieurés, 
celui de Saint-Gilles de Montoire. Au mois d'octobre, cons- 
tatant les progrès du mal, il appela près de lui son cher ami 
Galland. Il composait j^iarfois encore des vers, qu'il dictait 
à son entourage. Dans ses dernières pièces : des stances, 
six sonnets, son propre tombeau, il décrit ses tortm'es 
pliysiques, surtout les tourments que lui causent de ter- 
ribles insonmies, et, tout en prenant congé des siens, il 

(1) Vite. 



UKUlMKlIS VK KS === 299 



incline son âme vers les pensées de l'au-delà. Deux sonnets 
(ju'il dicta le 26 décembre en sont tout pénétrés. La veille 
il avait demandé les derniers sacrements ; il mourut le 
lendemain. Deux mois plus tard, le 24 février, on célébra 
en gi'ande pompe ses funérailles au collège de Boncourt, et, 
(>n présence de grands seigneurs, du Perron ])ronon(;a son 
oraison funèbre. Jamais pareille solennité n'avait encore 
honoré les obsèques d'un poète. 

EXTRAITS DES DERNIERS VERS DE RONSARD 

Je (1) n'ai plus que les os, un squelette je semble (2), 
Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé (3), 
Que le trait de la mort sans pardon a frappé ; 
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble. 

Apollon (4) et son fils (5), deux grands maîtres ensemble, 
Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé ; 
Adieu, plaisant soleil ! mon œil est étoupé (6), 
Mon cœur s'en va descenche oii tout se désassemble. 

Quel ami me voyant en ce point dépouiUé, 
Ne remporte au logis un œil triste et mouiUé, 
Me consolant au ht, et me baisant la face, 

En essuyant mes yeux par la mort endormis? 
Adieu, chers compagnons ! adieu, mes. chers amis ! 
Je m'en vais le premier vous préparer la place. 



(1) Bl., t. VII, p. 312. 

(2) Ressemble. 

(3) Qui a perdu le pouls, dont le cœur ne bat plus. 

(4) Dieu de la médecine. 

(5) Esculape. 

(6) Bouché. 



300 UONSARD, — CHAl^. \I 

11 (1) faut laisser maisons, et vergers et jardins, 
Vaisselles et vaisseaux (2) que l'artisan burine, 
Kt chanter son obsèque en la façon du cygne. 
Qui cliante son trépas sur les bords méandrins (?>). 

(''est fait ! .l'ai dévidé le cours de mes destins, 
J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne ; 
Ma plume vole au ciel ; jjour être quelque signe, 
' Loin des appas mondains qui trompent les plus fin?. 

Heureux qui ne fut onc (4), plus heureux qui retourne 
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne. 
D'homme fait nouvel ange, auprès de Jésus-Christ, 

Laissant pousser çà-bas (5) sa dépouille de boue. 

Dont le sort, la Fortune et le Destin se joue. 

Franc (6) des liens du corps, pour n'être qu'un esprit. 

(1) Bl., t. VII. p. 314. 

(2) Vases. 

(3) Du Méandre, rivière d'Asie Miiieure. 

(4) Jamais. 

(5) Ici-bas. 
(fi) Libre. 



CHAPITRE XII 



ROLE ET INFLUENCE DE RONSARD 



A parcourir ainsi tant d'œuvr(vs qui si; sont siiccéd«'i 
pendant trente-cinq années, le lecteur est saisi par la 
prodigieuse souplesse du génie poétique de Ronsard. Elle 
a été un émerveillement jjour les contenij)orains. De Pin- 
dare il passe à Pétrarque et presque dans le même temps à 
Anacréon. Les sonnets à Cassandre sont suivis des sonnets 
à Marie. En même temps que des chansonnettes et des 
odelettes, il publie des liynmes. Aux hymnes succèdent 
des i)oènies, puis des discours. La même année, tandis que 
d'une main il offre au public ses œuvres les plus graves et 
les plus chrétiennes, il lui présente de l'autre ses pièces les 
plus païennes et les plus lascives. Le poète qui a ravi les 
érudits tout à coup se révèle encore le premier pour amuser 
la cour et les dames, et, parmi les divertissements les plus 
frivoles, il se remet à l'école pour écrke une é])opée homé- 
rique, en même temps que, âgé de quarante-cinq ans, il lie 
la plus fraîche de ses gerbes de sonnets amoiu'eux. Ses 
lecteurs marchaient de surprise en sm'prise. 

Certes, il n'a pas dans tous ces genres fait preuve d'une 
égale maîtrise, mais dans tous il a eu des trouvailles de 
génie ; même dans ceux où il est le moins à l'aise, U rencontre 
de ces vers d'une résonance hifinie, ort la pensée se perd 
en rêverie. Et voilà pourquoi son œuvre si diverse suppose 



302 RONSAKI). — Cil A P. \\\ 

un des plus somptueux tempéraments de poète dont 
s'honorent les lettres françaises. Que tant de réminis- 
cences, que la théorie de l'imitation ne nous fassent pas 
illusion : si les anciens ont paru un temps comprimer le 
génie de Ronsard, bien vite leur rôle a été de le révéler à 
lui-même, de faire jaillir les sources cachées de poésie 
qu'il portait d/ms le cœm*. A lire Horace, Anacréon, Catulle, 
Marulle, ce sont ses propres sentiments dont il se rend le 
maître. Il s'exprime en imitant, et progressivement la 
vie pénètre son œu\Te, la diversifie, l'enrichit au gré des 
événements. Si la Franciade semble être un recommence- 
ment, il est accidentel : Ronsard s'arrête en quelque sorte 
])our s'acquitter d'une vieille promesse qui date d'un autre 
temps. Dès 1556, au conseil d'enfler sa voix il avait substi- 
tué le conseil de suivre son uaturel, « ni trop haut, ni trop 
bas », et dans VArt poétique de 1565 l'invention prenait 
toute la place qu'occupait l'imitation dans la Défense. C'est 
que la Renaissance est précisément l'émancipation de l'in- 
dividu par l'antiquité. De même Du Bellay et Montaigne 
ont commencé par lïmitation servile, mais les anciens ont 
peu à peu dégagé leurs personnalités qui s'épanchent si 
magnifiquement dans les Regrets et dans les Essais, tout 
pleins du moi, de 1588. Ce sont les anciens, nous dit Mon- 
taigne, qui lui ont mis en main ses propres idées, idées toutes 
siennes et qui étaient nées avec lui. A Ronsard ils ont mis 
en main ses sources d'inspiration, sources toutes siennes, 
elles aussi, dont la nature l'avait doué. 

n a bien été le poète inspiré des dieux qu'il avait promis 
à la France 

Les pieds à teiTS et l'esprit dans les cieux, 

mais n l'a été autrement qu'il ne l'avait promis. D'abord 
il avait songé surtout à l'insph'ation pindarique, à la 
poésie grandiloquente et u altiloc[ue ». Mais peu à peu, à 
mesure qu'il se découvrait, sa conception s'est transfor- 
mée. Il a compris que cette chose divine, l'inspiration, 
jaillit dans les petits événements et dans les états moyens 



ROLE ET INFLUENCE DE RONSARD 303 

de sensibilité connue dans les catastrojîhes épiques et dans 
les états d'exception, dans les sentiments modernes comme 
dans ceux que les anciens ont exprimés ; qu'elle transfi- 
gure la vie tout entière ; que le poète a pour mission de 
dévoiler au commun des hommes en toutes choses, même 
dans les plus vulgaires, des sources de joie et de tristesse 
qu'ils ne sentent que confusément. La réalité a dépassé 
son rêve. Son rôle principal a été en vérité d'étendre consi- 
dérablement le domaine de la poésie française. 



II 



C'est par ce don d'entrer en communion avec toutes 
choses et de découvrh" en toutes ce que les autres n'y 
découvrent pas, par le don de poésie que Ronsard nous 
séduit particulièrement. L'artiste en lui, très grand et qui 
a de merveilleuses trouvailles, sauf dans l'odelette et dans 
le sonnet, nous ])araît inférieur au poète. Gâtés comme nous 
l'avons été depuis, nous lui pardonnons difficilement ses 
longueurs, ses à peu près, ses ornements convenus, l'abus 
de la mythologie. Trop souvent il nous paraît improviser 
et, quand il corrige son improvisation. impro\àser encore. 
Chez liù les beautés les plus rares (et elles pullulent) voi- 
sinent avec de déconcertantes négligences. 

Et pourtant, comme artiste, son œuvre est une œuvre 
de géant. Songeons à tout ce qu'il avait à faii'e, lui qui vou- 
lait hausser la poésie française jusqu'aux plus gTands 
sujets, pour mettre son style, sa langue, sa versification à la 
hauteur de son entreprise ! Les écrits qu'il nous a laissés 
sm* cette matière, et qui font suite à la Défense (V Abrégé de 
Vart poétique et les Préfaces de la Franciade) sont trop courts 
à notre gré. 

Pour le style, rappelons-nous combien peu d'écrivains au 
seizième siècle ont un style, combien se contentent d'un 
parler amorphe, et nous mesurerons toute la difficulté de 



304 RONSARn. — CHAP. XII 

sa, tâche. Avant les classiques il a eu cette idée que la 
grande poésie avait besoin d'un style à part, qui la dis- 
tinguât essentiellement de la prose. Un prophète ne s'ex- 
prime pas comme le vulgaire. Sans doute, les quelques 
tours de langage que, pour constituer ce style, il a pro- 
posés par l'intermédiaire de Du Bellay — emploi de î'in- 
(initif substantif : le dormir; de l'adjectif substantivé : 
le vide de l'air ; de l'adjectif avec valeur d'adverbe : il vole 
léger, — sont peu nombreux et il n'en a fait que discrète- 
ment usage ; mais cela même est à son honneur, et c'est 
parce qu'il a eu le souci de ne jamais violenter le génie 
du français, parce qu'il a recommandé, par exemple, 
l'emploi des articles et des pronoms personnels sujets, 
qu'il a pu jouer un grand rôle national. Sans doute aussi 
on peut trouver qu'il a trop conseillé et trop pratiqué 
cette recette facile d'emprunter aux anciens des descrip- 
tions, des comparaisons, des périphrases et d'en fabriquer 
sur leurs patrons ; du moins est-il juste de remarquer que 
tous ces procédés sont restés en grande faveur durant 
deux siècles après lui. Et puis il a été un créateur souvent 
très heureux de métaphores et de mouvements. Il a eu le 
nombre, la belle période poétique habilement cadencée, 
et c'était là un art tout nouveau dans la poésie française. 
Surtout il a fait la guerre aux épithètes oiseuses, aux mots 
qui alanguissent la phrase, il a insisté sur le prix des épi- 
thètes signifiantes qui donnent à la poésie sa « force « et «ses 
nerfs » : ceux qui connaissent notre seizième siècle savent 
combien cet enseignement-là était nouveau et nécessaire. 
Quant à la langue, à la différence des classiques cpii l'épu- 
rèrent et l'ennolDlirent, il la voulut aussi riche et diverse 
que possible. C'était une idée de son temps qu'une 
langue est d'autant plus ])arfaite qu'elle possède plus de 
mots. D'ailleurs l'opinion qu'il professait que le poète ins- 
piré s'exprime en termes signifiants l'obligeait à puiser dans 
un arsenal très varié, et où les mots bas, les mots concrets, 
les mots encore tout pleins des choses qu'ils représentent 
seraient particulièrement en abondance. Aussi son effort 
et toutes ses recommandations vont-ils à multiplier les 



ROLK ET INFLUENCE DE UONSAUi) 305 

mots. Ici encore toutefois son zèle n"a pas troublé son dis- 
cernement, ou tout au moins la cour l'a vite réveillé de sa 
première ivresse (1). Dans l'ensemble, il n'a fait qu'avec pru- 
dence des emprunts aux langues étrano-ères, anciennes ou 
modernes. C'est dans le fonds français qu'il voulait puiser, 
dans la vieille langue, dans les patois, dans les vocabulaires 
techniques ; et il a recommandé aussi sans cesse de faire 
des mots par « provignement » (c'est-à-dire par dérivation) 
et par composition, mais toujours en se référant à l'usage, 
en prenant l'oreille pour juge des innovations. En, pra- 
tique, on ne trouve guère chez lui qu'un mode de composi- 
tion qui soit contraire au génie de la langue, la composi- 
tion par juxtaposition de deux substantifs comme dans 
chèvre-pied, et encore n'en a-t-il guère usé. Il a donc tra- 
vaillé en artiste très conscient de ses audaces, très soucieux 
aussi de ne les risquer qu"à bon escient, à perfectionner 
Toutil cju'il lui fallait manier. Dii'e, comme le font volon- 
tiers nos érudits, qu'il a inventé au plus deux cents mots, 
c'est très bien répondre aux critic|ues injustes qui lui 
reprochent d'avoh- brouillé la langue, mais ce n'est pas 
rendre compte du grand service qu'il lui a rendu. Que de 
mots, risqués une ou deux fois avant lui, ou même davan- 
tage, sont par lui entrés dans le. domaine commun, que de 
termes restés comme sur la berge il a jetés dans le grand 
courant de la littérature ! Binet nous le montre hantant 
les boutiques des artisans de tout métier pour lem- dérober 
leurs vocables ; c{ui dh'a combien de ces vocables, à demi 
acclimatés peut-être déjà, il a rendus familiers aux auteurs 
de son temps ? Les innovations qui tentent plusieurs écri 
vains, et que le grand écrivain n'a plus cj^u'à consacrer, 
voilà celles qui sont \Taiment dans le génie de la langue, 
celles qui sont fructueuses par conséquent. 

On mesure aussi mal les services qu'il a rendus à la 
rythmique en comptant qu'il a imaginé une quinzaine de 
combinaisons strophiques nouvelles (2). Il s'est fait un devoir 

(1) Voir ci-dessus, p. 112* 

(2) M. Martinon, dans son étude si méritoire sur Les Strophes 

Ronsard. 1 ^ 



306 RONSARD. — CIIAP. XII 

d'artiste de varier sans cesse ses rjrthmes, d'user de vers 
de toutes les mesures, de strophes de toutes les longueurs 
et de toutes les structures, parce que le poète ins])iré a 
besoin d'une rythmique expressive non moins que d'une 
langue expressive, et il a par là révélé la valeur poétique 
de nombre de combinaisons qui jusqu'alors n'étaient que 
des curiosités littéraires. Nous pouvons bien sans doute, 
nous autres lecteurs du vingtième siècle, être choqués par 
le rythme de quelques odes mal approprié à la pensée ; si 
nous connaissions les contre -sens rythmiques de tant de 
ses devanciers et leur indifférence à ce point de vue, nous 
admh-erions la justesse de son oreille. Surtout il a senti 
toute la valeur expressive de l'alexandrin dont il a fait 
la fortune : il a compris que, sans rival dans les poésies 
épique, oratoire, didactique, il était encore du plus hem'eux 
effet dans la poésie élégiaque, que, grâce à sa souplesse 
unique, il se pliait à rendre tous les sentiments, depuis les 
plus voisins de la prose jusqu'aux plus pindariques, qu'en 
le mêlant à des vers plus courts dans des combinaisons très 
diverses on multipliait encore sa puissance par des effets 
de contraste. Enfin il a eu le souci de tout ce qui pouvait 
augmenter l'harmonie du vers, de toutes les règles de 
Malherbe ou à peu près : alternance des rimes masculines 
et féminines, disposition des tercets dans le sonnet, 
hiatus, césure, richesse de la rime. Seulement, comme 
pour lui la grande affaire était l'inspu-ation, comme il 
ne fallait pas que le mérite brisât l'élan du poète, de ce 
que Malherbe appellera des règles il a fait simplement des 
conseils. L'alternance des rimes est exigée déjà dans la 
plupart des cas, parce qu'elle est nécessaire pour l'accom- 
pagnement musical; mais Ronsard conseille seulement 



(Champion, 1-911), a très justement montré qi'on a exagéré la part 
de l'inveni^'on proprement dite dans la rythmique de Ronsard; - 
mais, attachant trop d'importance à cette question d' nventic n qui. 
à tout prendre, ici est très secondaire, par réaction contre une erreur 
commune, il n'a pas à mon gré fait justice à Ronsard et n'a pas • 
apprécié à leur valear les services que le chef de la Pléiade a rendus 
au lyrisme français. 



ROLE ET INFLUENCE DE RONSAnD 307 

d'éviter l'hiatiis que l'oreille n'aime pas, de pratiquer la 
césure et la riine sonore, surtout dans l'alexandrin qui est 
un vers long, étant bien entendu d'ailleurs que, plutôt 
que de renoncer à une belle invention, le poète se permettra 
hiatus, coupes iiTégulières, rimes faciles, qu'il substituera 
des apostrophes aux voyelles gênantes, etc. Pour l'enjam- 
benient, Ronsard a d'abord songé à le proscrire ; après 
réflexion, il l'a conservé parce qu'il a reconnu en lui un 
précieux moyen d'expression. Et c'est ainsi que la technique 
classique du vers est chez lui déjà dans ses grandes lignes, 
mais la tyrannie de cette technique est contenue par les 
droits de î'inspii'ation. 



III 



Il ne faut pas oublier cet admirable travail d'art, qui 
répondait au besoin si vivement senti alors d'une direction 
esthétique, pour comprendre l'influence considérable que 
Ronsard a exercée en son temps. Il était plus aisé de lui 
prendre ses néologismes et ses recettes de style et de 
rythmique que son génie. Sa royauté littérake a duré en- 
tière jusqu'à l'aube du dix-septième siècle. Tous les poètes 
continuaient de se déclarer ses disciples. Il avait « coupé 
le filet que la France avait sous la langue » et tous lui de- 
vaient ce qu'ils savaient. Malherbe lui-même, jusqu'à près 
de cinquante ans, est un ronsardien. Et la réputation de 
Ronsard s'est étendue bien au delà de nos frontières. On 
l'a imité en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Pologne, 
en AngleteiTe surtout, où Watson. Sidney, Southen, Lodge, 
Chapman, Daniel, Spencer, Shakespeare lui-même, l'ont 
pris pour modèle ; il est l'un des maîtres de la Renaissance 
poétique cpiia jeté tant d'éclat sur le règne d'Elisabeth (1). 



(1) Voir à ce sujet l'ouvrage de M. Sidney Lee, The French RetiaiS' 
sance in England. 



308 RONSARD. — CHAP. XII 

Mais, tandis qu'à l'étranger sa renommée grandissait, 
chez nous à une gloire aussi éclatante devait rapidement 
succéder le plus incroyable discrédit. Ronsard avait lui- 
même préparé le règne de la règle dont il allait être vic- 
time. A mesure qu'il avançait en âge, soit que l'inspira- 
tion se fît moins impérieuse, soit qu'il cédât au besoin 
d'ordre que tous sentaient confusément, il se montra de 
plus en plus timide à créer des néologismes, il en effaça 
même dans ses premières œuvres, il corrigea des hiatus, 
il supprima un grand nombre de licences grammaticales. 
Quelques-uns de ses disciples, et des plus fervents, Bertaut, 
par exemple, marchant dans cette voie, poussèrent bien plus 
avant que lui dans le sens de la régularité et lui donnèrent 
ainsi comme un air d'archaïsme ; d'autres, comme Du 
Bartas, le compromettaient bien davantage en abusant 
des libertés auxquelles son nom restait attaché. Ronsard 
fut rendu responsable de tous les néologismes baroques 
qu'on risquait d'après la lettre, sinon d'après l'esprit de sa 
doctrine. Quand Malherbe, exploitant le mécontentement 
provoqué par ceux-ci et continuant ceux-là, eut de son ton 
de régent condamné les tours grammaticaux, les mots, les 
rythmes, les licences que Bertaut se contentait d'aban- 
donner, quand il eut déclaré barbares ceux qui en usaient, 
quand l'inspiration eut abdiqué tous ses pri\11èges au profit 
de la règle tyran, c'en fut fait de Ronsard. En vain d'Au- 
bigné protesta très justement que les prétendus novateurs 
ne faisaient que continuer Ronsard, qu'ils étaient ses 
obligés et ses disciples. Pendant un temps, Régnier, Théo- 
phile de Vian, Mlle de Gournay, quelques attardés, cher- 
chèrent bien encore à le défendre, mais comme ils s'oppo- 
saient à tout ce que le siècle voulait, à tout ce qui devait 
triompher et notamment au purisme de la langue, de pareils 
alliés ne pouvaient que compromettre sa cause. Comme on 
cessa complètement de le lire, bientôt on ne sut plus rien 
de lui, si ce n'est qu'il avait fait courir un grand péril au 
goût français, et un péril plus grand encore à la langue 
française. Depuis 1630, pendant deux siècles, pas une 
édition n'a été donnée des œuvres de Ronsard, tandis 



KO LE ET INFLUENCE DE HO NSA Ml) iid!) 

que dix-sept éditions s'étaient succédé de 1560 à 1631). 

Ainsi s'expliquent l'ignorance complète où l'école de 
1660 est de lui, et l'inconcevable jugement que Boileau 
a prononcé sui' son compte. .Vinsi s'explique que jusqu'au 
début du dix-neuvième siècle tous les critiques se contentent 
ou à peu près de conmienter ce verdict, qu'aucune voix ne 
s'élève en favem' du condamné, aucune sauf celle de Per- 
rault qui, adversaii'e des anciens, passe pour un barbare, 
et pas même celle de La Bruyère qui mêle trop de réserves 
à ses éloges pour qu'on puisse le compter comme un ami ; 
que tout le monde enfin pense comme BoUeau et que le 
grand Arnauld par exemple prononce que « c'a été un 
déshonneur à la France d'avoh' fait tant d'estime des 
pitoyables poésies de Ronsard ». Ainsi s'explique enfin 
ce déconcertant paradoxe que le promotem- du classi- 
cisme en France a été honni de tous les grands écri- 
vains classiques et n'a eu sm* eux aucune influence di- 
recte (1). 

Chose singulière, c'est seulement à la chute du classi- 
cisme et par les ennemis du classicisme que Ronsard a 
été vengé de ce long mépris. En 1828 Sainte-Beuve a publié 
son recueil d'œuvres choisies de Ronsard qui a été accueilli 
avec enthousiasme par tous les écrivains de la nouvelle 
école. Avides de se trouver des patrons dans la tradition 
nationale, épris de tout ce que le classicisme avait condamné, 
ils ont loué dans son œuvre précisément ce qui l'avait 
fait rejeter par leurs devanciers : la langue abondante où 
pullulent les termes bas. la variété infinie des rythmes, les 
libertés métriques, l'inspiration lyi'ique surtout que 
Malherbe avait étouffée. Et ils ne se sont peut-être pas pris 
garde qu'au fond Ronsard n'était pas du tout un romantique 
avant la lettre, que par sa doctrine fondamentale, la doc- 
trine de l'imitation, il était en désaccord avec eux, que le 
moi de Ronsard, que son sentiment de la nature, que sa 
mélancolie, que son amour, ne sont aucunement leur moi. 



(1) Voir les enquêtes intéressantes de M. Fuchs dans la Revue <k 
la Renaissance, 1907, p. 28 et 1908, p. et 49. 



alO RONSARD. — CHAP. XII 

leur manière de sentir la nature, leur mélancolie, leur con- 
ception de l'amour. 

C'est que l'œuvre de Ronsard appartient à ce petit nombre 
d'œu\Tes qui sont si riches qu'elles se renouvellent d'âge 
en âge, que chacune des générations successives les inter- 
prète à sa manière et y puise selon ses besoins. Depuis que 
Sainte-Beuve l'a exhumée, romantiques, parnassiens, sym- 
bolistes ont pu tour à tour lui demander des enseignements, 
et les hommages lui sont venus de partout. Ronsard n'en 
a pas moins eu cette destinée étrange d'être totalement 
oublié tant que sa doctrine littéraire a triomphé, pom' 
reparaître à la gloire précisément le jour où elle était 
définitivement rejetée. Si de son vivant il a magnifiquement 
réalisé ses ambitions, il a manqué sa vie posthume. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 
Note lilliographique l 

CHAPITRE PREMIER 

La jeunesse de Ronsard. — La vocation poétique 1 

Élégie a Rémy Belleau 1 

CHAPITRE II 
A Vécole de Daurat 16 

CHAPITRE III 

La lataille et les excès de jeunesse. — Les « Odes » de 1550 27 

Au LECTEUR 32 

Premières odes 38 

A Gaspard d'Auvergne 38, 41 ; — A Jacques Peletier du 
Mans : Des beautés qu'il voudrait en s'amie, 43. 

Odes diverses de 1550 50 

A sa maîtresse, 50 ; — A une fille, 61 ; — A la fontaine 
Bellerie, 52 ; — Sur la mort d'une haquenée, 53 ; — Du retour 
de Maclou de la Haie, à son page, 54 ; — A Marguerite, 66 ; — 
A Cassandre, 56 ; — A Cupidon, pour punir Jeamie cruelle, 67 ; 
— Aux mouches à miel, pour cueillir des fleurs sur la bouche 
de Cassandre, 59 ; — A Anthoiae de Chasteigner de la Roche 
de Posé, 60 ; — De l'élection de son sépulcre, 61. 

Odes pindariques 70 

Au r li Henri II de ce nom, 70 ; — A Michel de L'Hôpital, 
chancelier de France, 72. 



312 RONSARD 

CHAPITRE IV 

Pages, 'f 

Encore les abus de la théorie. — Les amours de Cassandre 87 :; 

Les amours de Cassandre (1552) 99 

CHAPITRE V 

U épanouissement du génie lyrique 111 

A MONSEIGNEUR LE RÉVÉRENDISSIME CARDINAL DE ChATILLON . . 12' I 

Épilogue de la nouvelle continuation des amours 125 

Poésies de 1653 a 1556. — Livret des folastries 130 

A Janot Parisien (1553), 130. 

Odes publiées de 1653 a 1556 133 

I. A sa maîtresse, 133 ; — III. A son laquais, 131 ; — IV. 
L'amour mouillé. Au sieur Robertet, 136; — X. A Rémy 
BeUeau, 143 ; — XIV. A Amadis Jamin, 146 ; — XV. A Estienne 
Pasquier, 147 ; — XVIII. Ode par dialogue, 152. 

Les amours de Marie (1555 et 1556) 154 

IV. Chanson, 156 ; — VI. Chanson, 157 ; — VII. Chanson, 
157 ; — X. Chanson, 159. 

Le voyage de Tours 162 

Extrait de la chanson de Toinet, 162 ; — Extrait de la 
chanson de Perrot, 163 ; ^ Stances, 166. 

CHAPITRE VI 

La grande poésie ITl 

Le géant 182 

Combat d'Amycus et de Pollux 183 

A Pierre l'Escot, seigneur de Clany, aumônier ordinaire 

DU ROI 192 

CHAPITRE VII 
Ronsard, prince des poètes 197 

CHAPITRE VIII 

Ronsard sous Charles IX. — Le poète des « Discours » 205 

Institution pour l'adolescence du roi très chrétien, 
Charles IX^ de ce nom 207 



TAULE DES .MAÏII-. IIES :{l:{ 

l'a^'fs. 

Poésies I'atkiotiqles et keligieisks 216 

Élégie à Guillaume Des Autels, gentilhomme charoUais, 
poète et jurisconsulte excellent, sur le tumulte Dam- 
broise, 216 ; — Continuation du discours des misères de ce 
temps. A Catherine de !Médicis, 218 ; — Remontrance au 
peuple de France, 225 ; — Réponse de Pierre de Ronsard 
aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux 
et ministreaux de Genève, sur son discours et continuation 
des misères de ce temps, 237. 

CHAPITRE IX 
Ronsard sous Charles IX (suite). — Le poète officiel 245 

CHAPITRE X 

Ronsard sous CJiarles IX (suite). — Le poète païen 251 

Nouvelles poésies, chanson 254 

La rencontre de Genèvre 261 

Élégie a Cassandre 271 

Un épisode de la Franciade 277 

Sonnets a Hélène 280 

CHAPITRE XI 

Ronsard sous Henri III 285 

A Henri III, a son retour de Pologne 286 

A M. Hurault de Cheverny, grand chancelier de France . . 288 
Discours de l'équité des vieux Gaulois (étrennes à 

Henri III) 290 

Contre les bûcherons de la forêt de Gatine 294 

Extraits des derniers vers de ronsard 299 

CHAPITRE XII 
Rôle et influence de Ronsard 301 



I 



PARIS 

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C" 

8, rue Garaucière. 



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PQ Ronsard, Pierre de 

1674 Pierre de Ronsard; textes 

A5V5 choisis et commentes 







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