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POÉSIES DIVERSES
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Desforges-Maillard
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POÉSIES DIVERSES
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Desforges-Maillard
Avec DDc HoUce bio-bibUograpbiqi»
HONORE BONHOMME
PARIS
. QUANTIN, IMPRIMEUR-ËDtTEUR
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NOTICE SUR LA VIE
ET LKS ŒUVRES DE DESFORGES-MAILLARD
^ je pl.i., j'éu
J'y prmJj le nom i'i
El le nusque femelle «giçi
De tel ijul m'a iiillt bit mon idonteur.
(I> MimmcnU, ta. II, K. I.)
OLTAiRE, gui a si souvent ig^i la
galerie aux dépens de ses ennemis,-
. lui, dont la plume a décoché tant de
traits cruels ou plaisants. Voltaire, ce
prince des fnoqueurs, a aussi été
jnoqui, joué, mystifié. Si, par la viva-
cité de ses attaques ou la supirioriti
ripostes, il réduisit presque toujours à Fimpuis-
t, au silence quelquefois, la voix de ses adversaires.
II Notice sur la vie
il napas eu le dernier mot dans une circonstance à peu
près oubliée aujourd'hui, mais qui mérite d*être rappelée,
en raison de son originalité, de son excentricité piquante.
Il ne s'agit pas ici des Nonotte, des La BaumelU, des
Guénée, des Fréron, des Clément, de cette légion de rudes
jouteurs, de contradicteurs audacieux, patf ois éloquens,
qui lui ont prodigué le sarcasme et l'injure. Au contraire,
il s'agit de compliments à son adresse, d'amhiités char-
mantes, de vers doux et caressants auxquels il se laissa
prendre. En un mot, il est question, au cas particulier,
d'une aventure plaisante où. la sagacité de Voltaire fut
mise en défaut, d'un piège habilement tefidu à son goût,
à sa crédulité, et dans lequel il tomba avec la confiance
aveugle de V amour-propre, avec l'inexpérience d'un écolier.
Un beau jour de l'année 1732, /^ Mercure de France,
(cet oracle du goût, ce miroir fidèle où se reflètent tous
les caprices, toutes les prétentions, toutes les agaceries
littéraires du temps, ce thermomètre enfin de la galan-
terie française) , le Mercureprésenta à Voltaire, coquette-
ment encadrée dans ses colonnes, la pièce de vers suivante,
datée du Croisic, en Bretagne, et signée d'une femme :
ODE A M. DE VOLTAIRE
SUR SA HENRIADE*
Le laurier le plus beau, Voltaire, ceint ta tête.
Ta veine, à couler toujours prête,
Dans un sentier scabreux s'épanche avec succès.
I. Ce poème avait paru une première fois à Londres, en 17-4,
sous le titre de la Ligue, ensuite, eu 1726, sous celui de la
Henriade.
de Des/orgeS'AIaillard, m
Ta féconde jeunesse enfante une œuvre immense,
Achevant un art dont la France
Ne vit que de faibles essais.
Du chantre d'Ilion la superbe patrie,
L'antique et moderne Italie
Nous vantent des auteurs qui revivent en toi.
Par tes soins immortels, par ton illustre audace,
Henri, le grand Henri surpasse
Achille, Enée et Godefroi.
Tel qu'un large torrent dont la vague indomptée,
A bonds fougueux précipitée,
Dans les champs étonnés porte au loin la terreur,
Tel tu peins la Discorde irritant les alarmes,
Paris cédant au sort des armes.
Le feu, la faim, la mort, l'horreur.
Tel qu'un charmant ruisseau dont l'onde vive et pure,
Excitant un faible murmure.
Se glisse à flots légers sur un tapis de fleurs.
Tel tu peins, varié, les transports, la tendresse
D'un amant et d'une maîtresse
Enivrés de folles douceurs.
De quel vif sentiment mon âme est-elle émue
Lorsque tes portraits à ma vue
Se montrent dans deux vers cadencés et précis !
C'est ainsi quelquefois que l'adroite peinture
Sait dans l'exacte mignaiure
De son art renfermer le prix.
Sublime, ingénieux, un jugement solide
Est partout ton fidèle guide.
On te voit en son lieu placer la fiction.
Et, prudent, tu retiens dans les justes limites
Qu'Horace et Boileau t'ont prescrites
La simplicité d'action.
IV Notice sur la vie
Cependant contre toi la critique animée
Veut jusque sur ta renommée
Étendre les rigueurs de ses injustes lois.
Quoique en ses noirs desseins sa haine persévère,
Tu seras toujours, tel qu'Homère,
Vainqueur des Zoîles françois.
Leurs efforts contre toi deviendront inutiles.
Méprise ces rigueurs serviles
Dont Apollon craintif mesure tous les pas,
Et dont l'esprit borné croit que la poésie
Doit, comme la géométrie.
N'aller jamais sans un compas.
Antoinette Malcrais de la Vigne.
Assurément, M^^* Malcrais de la Vigne n'a pas fait
là un chef-d'œuvre. Ses vers ont quelque chose de sec et
de tendu. On n'y trouve pas cet abandon aimable, cette
grâce pénétrante, ce molle atque facetum enfin dont
parle Horace et qu'on retnarque ordinairement dans les
compositions poétiques de la femme.
Il senible donc que Voltaire aurait pu laisser passer
cette ode sans y prendre garde ou se borner à y répondre
simplement par quelques lignes, pour en accuser réception.
Mais V amour-propre l'emporta sur son goût si délicat,
si pur. Soit que M^' Malcrais de la Vigne lui parût
une Muse naissante digne d'être encouragée , soit qu'il
vît dans son ode une protestation publique en faveur de
la Henriade qui, en tant que poème épique, était alors
vivement discutée et mJme contestée, il adressa à 3/*** Mal-
crais, en forme de remerciement, une des épitres les
plus curieuses qu'il ait écrites, selon nous, en ce qu'elle
• • • •
de Desforges'Maillard, v
indique les tendances d'alors de son esprit et la direction
de ses études.
Probablement le lecteur connaît cette épitre, qui se
trouve dans les œuvres du grand écrivain; mais comme
elle a été modifiée, tronquée plus tard par son auteur, —
plus loin on saura pourquoi, — nous la donnons ici in
extenso, en lui restituant son texte primitif, c'est-à-dire
. telle qu'elle a paru originairement dans le Mercure.
A ce propos, nous ferons remarquer que M, Bizeul
de Blain, auteur d'une biographie de M^^^ Malcrais de
la Vigne, pense à tort que Voltaire répondit à cette der-
nière par un « madrigal de onze vers ». Au surpltis,
on voudrait trouver dans le travail de M. Bizeul des
informations plus intimes, plus locales. Habitant la Bre-
tagne, et Breton lui-même, la voie aux investigations lui
était naturellement ouverte, et il s'est à peu près borné
à reproduire les faits consignés dans la préface que
jM}^* Malcrais a placée en tête de ses œuvres. Tout en
nous en étayant nous-même, nous avons pu nous procurer
des documents qui ont échappé à M. Bizeul, dont le tra-
vail, au reste, ne nous a pas été inutile *.
Voici répitre que Voltaire a adressée à Jlf "* Malcrais
de la Vigne f en lui envoyant la Henriade et /'Histoire
de Charles XII :
Paris, x$ août 1732.
Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives,
Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives,
Qui sais si bien associer
Et la science et l'art de plaire,
I. Voir la Biographie bretonne, publiée par M. P. Levot.
Vannes, 1852, a vol. in-4®.
b
VI Notice sur la vie
Et les talents de Deshoulière
£t les études de Dacier,
J'ose envoyer aux pieds de ta muse divine
Quelques faibles écrits, enfants de mon repos :
Charles fut seulement l'objet de mes travaux,
Henri quatre fut mon héros,
£t tu seras mon héroïne
Et te donnant mes vers je te veux avouer
Ce que je suis, ce que je voudrais être ,
Te peindre ici mon âme et te faire connaître
Celui que tu daignes louer.
Apollon présidait au jour qui m'a vu naître.
J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers.
Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers.
Bientôt le dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire;
Mon cœur vaincu par lui fut soumis à sa loi.
D'autres ont fait des vers pour le plaisir d'en faire :
Je fus poète malgré moi.
Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme ;
Tout art a mon hommage et tout plaisir m'enflamme.
La peintiu'e me charme. On me voit quelquefois.
Au palais de Philippe ou dans celui des rois,
Sous les efforts de l'art admirer la nature ,
Du brillant Cagliari saisir l'esprit divin.
Et dévorer des yeux la touche noble et sûre
De Raphaël et du Poussin.
De ces appartements qu'anime la peinture.
Sur les pas du plaisir je vole à l'Opéra.
J'applaudis tout ce qui me touche :
La fertilité de Campra,
La gaîté de Mouret, les grâces de Destouche ;
Pélissier, par son art, le Maure, par sa voix.
L'agile Camargo, Salle l'enchanteresse.
Cette austère Salle, faite pour la tendresse,
Tour à tour ont mes vœux et suspendent mon choix.
de DesforgeS'Maillard, vu
Quelquefois, embrassant la science hardie
Que la ciu-iosité
Honora par vanité
Du nom de philosophie,
Je cours après Newton dans l'abîme des cieux ;
Je veux voir si des nuits la courrière inégale,
Par le pouvoir changeant d'une force centrale,
En gravitant vers nous s'approche de nos yeux;
Et pèse d'autant plus qu'elle est près de ces lieux
Dans les limites d'un ovale.
J'en entends raisonner les plus profonds esprits ;
Je les vois qui des cieux mesurent l'intervalle,
Et je vois avec eux que je n'ai rien compris.
De ces obscurités je passe à la morale.
Je lis au cœur de l'homme et souvent j'en rougis.
J'examine avec soin les informes écrits,
Les monuments épars et le style énergique
De ce fameux Pascal, ce dévot satirique.
Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer ;
Je combats ses rigueurs extrêmes ;
Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes :
Je voudrais, s'il se peut, leur apprendre à s'aimer.
Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent.
Sans soin, sans passion, sans préjugés fâcheux,
Commencent avec joie et vivement finissent
Par des soupers délicieux.
L'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines.
J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté.
J'ai passé l'heureux temps fait pour la volupté.
Il est donc vrai, grands dieux ! il ne faut plus que j'aime
La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour
Remplir le vide de moi-même.
N'est point encore assez pour remplacer l'amour.
Je fais ce que je puis, hélas ! pour être sage,
Pour amuser ma liberté.
Mais si quelque jeune beauté.
VIII Notice sur la vie
Empruntant ta vivacité,
Me parlait ton charmant langage,
Je rentrerais bientôt dans ma captivité.
Voltaire.
CâtU èpitre fut comme un baptême de glaire pour
J!/**« Malcrais de la Vigne. Le nom de la moderne
Deshoulières, de la Sapho bretonne, vola bientôt de bouche
en bouche. Les nouvellistes, les beaux esprits, le colpor-
tèrent de ruelle en ruelle, de théâtre en théâtre; le café
Procope, c'est-à-dire la tribune des discoureurs et le
dispensateur de toute renommée littéraire, l'accueillit avec
faveur, avec transport; car, en cet heureux temps, on se
passionnait encore pour les choses de F esprit. Le triomphe
d'un sonnet sur un madrigal était la grande affaire du
moment, et l'on disputait des mois entiers sur le succès
ou la chute d'une pièce de théâtre. Aujourd'hui le culte
des intérêts a éteint Tamour de fart, et les studieux loi-
sirs ont fui devant les préoccupations matérielles. En
sommes-nous moins frivoles ou plus heureux f
3/*** Malcrais s'empressa, bien entendu, de remer-
cier Voltaire de F envoi de ses deux ouvrages. Elle le fit
au moyen d'uru lettre écrite alternativement en français
et en italien, en prose et en vers. Nous détachons quelques
passages de ces derniers :
Tes deux héros, Voltaire, enfin sont arrivés.
« Bonjour, leur ai-je dit, couple de rois célèbres.
Conquérants dont les noms de l'horreur des ténèbres
Ont été par Voltaire à jamais préservés.
Vous êtes-vous bien conservés
Pendant la longueur du voyage ?
de Desforges-Maillard, ix
Auriez-vous essuyé d'un insolent orage
Les brusques incommodités ? »
Trois fois dix jours, bon Dieu ! potu* venir de Paris
Au pays des Bretons ! Votre marche est trop lente ;
Ou, si je l'ai bien compris,
Il faut que vous ayez pris *
La route des P3nrénées ;
Autrement, sans m'étonner,
Je ne puis m'imaginer
Qu'à si petites journées
Guerriers veuillent cheminer.
Mais comme je les ai reçus
D'un taffetas changeant légèrement vêtus,
J'ai craint que le froid et la brume
Venant avec l'hiver, l'affreux porteur de rhume,
Ne les eussent incommodés.
C'est pourquoi promptement on a pris leur mesure.
Puis on a mis sur eux des habits sans couture,
D'or magnifiquement bordés,
A qui le taffetas a servi de doublure.
Câs vers, qui ne manquent ni de facilité, ni d'une
certaine désinvolture et dont le tour badin est d'assez
bon aloi, furent portés aux nues par les connaisseurs,
Lamotte-Houdard en tête, qui déclara que si la muse du
Croisic « savait être libre et naturelle en vers, elle savait
être en autre sublime et mesurée en prose ».
M^ Malcrais se vit donc plus que jamais fêtée, accla-
mée, acceptée de tous. Son éloignement de Paris, son
exil en Bretagne lui prêtaient un prestige piquant, un
X Notice sur la vie
nouveau charme, celui de Vituonnu, L'imagination avait
libre carrière pour se la représenter ornée de mille grâces,
vive, aimable, spirituelle; et Voit n'y manquait pas.
Comme elle avait également dédié des vers à d'autres
hommes de lettres à la suite de Voltaire, ceux-ci tinrent
à honneur de lui envoyer aussi, par la voie du Mercure,
des compliments tendres et passionnés, à l'exemple du
maître, régis ad exemplar. Destouches fut de ce nombre.
Nous ru pouvons résister au désir de rapporter quelques
fragments de Vépitre dans laquelle ce dernier se proclame
le chevalier servant, V adorateur de la Sirène de la Loire :
Je veux d'une muse nouvelle
Chanter les admirables traits ;
£t la déesse la plus belle
Pour mon cœur aurait moins d'attraits
Que n'en a rfllustre immortelle
Qui porte le nom de Malcrais.
Son esprit me la représente
Vive, gracieuse, amusante.
De ses beaux yeux le feu charmant
Pénètre jusqu'au fond de l'âme ;
Qui la voit, l'entend un moment,
Ressent la plus ardente flamme
£t fait en soi-même serment
De l'aimer éternellement.
L'élan était donné, l'impulsion irrésistible; et, comme
il arrive presque toujours que, selon le mot de La Fon-
taine, « où la guêpe a passé le tnoucheron demeure ^,
après Voltaire et sa livrée venaient les petits auteurs, le
servum pecus du Parnasse, qui distillèrent en chœur le
de Desforges'Maillard. xi
miel de leurs louanges aux genoux de M^^^ Malcrais;
puis ce fut le tour des fonctionnaires de tous les rangs,
braves gens qui, dans tous les temps, pour se délasser de
l'aridité de leurs travaux, ont fait en secret deux doigts
de cour aux Muses, en guettant V occasion de se révéler
au monde littéraire avec plus ou moins de bruit.
C'est ainsi qu'on voit paraître tour à tour en lice, et
quelquefois en même temps, MM, Chevaye, auditeur des
comptes de Bretagne; Deslandes, contrôleur général de
la marine à Brest; le chevalier de Sommevesle, le cheva-
lier de Lecotèce, Tanevot, Pesselier, Carrelet d'Haute-
feuille, de Claville, Servin, Arnaud, un Suisse, etc., etc.
Ce ne fut donc bientôt, dans le Mercure, qu'un feu
roulant de madrigaux et de bouquets à Chloris, dédiés
à M^^^ Malcrais de la Vigne, qu'encens brûlé et lances
rompues en son honneur.
Il est vrai que, pour ranimer le feu sacré parmi ses
thuriféraires, pour les tenir en haleine, elle avait soin de
leur adresser de temps en temps des vers où petits et
grands étaient traités de favoris d'Apollon, ^'esprits
inspirés, de sublimes génies. D'un autre côté, elle ne
négligeait rien pour entretenir Voltaire dans ses bonnes
dispositions à son égard; elle lui envoyait à propos, soit
une nouvelle et très longue épître de plus de cinq cents
vers, dont nous ferons grâce au lecteur^ soit une lettre
mi-partie de prose et de vers, qui ne contient pas moins
de dix-huit pages.
XII Notice sur la vie
II
Incontestablement il n'y a rien à reprendre à t engoue-
ment chevaleresque qui entraînait tous les esprits vers
M^^^ Malcrais de la Vigne, laquelle, de son côte, n'avait
pas tort de se prêter complaisamment aux flatteries plato-
niques de ses adorateurs. Chacun est libre de célébrer ses
saints comme il V entend, et du moment qtu Voltaire et
ses imitateurs croyaient de bonne foi que leur idole 7néri-
tait les offrandes poétiques dont ils paraient son autel, on
aurait mauvaise grâce à y trouver à redire. Ils avaient
le droit de V enivrer d'encens et de lui prodiguer les noms
de soleil et d'aurore; aussi se mojitr aient-ils modestes
en l'appelant simplement la Sirène de la Loire, la
Sapho bretonne, la moderne Deshoulières, etc., etc.
Mais voilà précisément oii commence le plaisant, la
singularité de la chose.
Il se trouva que toutes ces douceurs, toutes ces appella-
tions galantes et sofwr es portaient à faux, n'avaient aucune
raison d'être.
Au lieu de caresser amoureusement l'oreille d'une
femme, d'une blanche et chaste muse, ces cajoleries allaient
faire rire dans sa barbe un grand gaillard de cinq pieds
six pouces, qui faisait des gorges chaudes de toutes les
fleurettes rimées et non rimées dont on semait si libéra-
lement ses pas.
En un mot, M^^ Malcrais de la Vigne fia jamms
existé.
de Desforges'Maiîlard, xiii
Cétait là tout simplement un nom d'emprunt, un
pseudonyme dont s'était affublé un rusé avocat breton,
De^orgeS'Maillard , pour obtenir à ses vers les lion-
neurs du Mercure et se moquer un peu du public
parisien.
Un immense éclat de rire accueillit cette révélation^
Ce fut comme une explosion de folle gatté.
D'abord on ne voulait pas y croire. Tant de gens d'es-
prit étaient intéressés à ce que la chose nefutpasi Chacun
sentait le ridicule qui lui en reviendrait; Voltaire sur-
tout, à qui la chute du ciel eût causé moins de surprise,
un moins profond émoi.
Enfin il fallut bien se rendre à l'évidence, et voici
comment elle se fit jour,
Titon du Tillet, l'auteur du Parnasse français,^/
hopimage de cet ouvrage à Jlf "° Materais de la Vigne,
dont il avait reçu plusieurs épîtres, et il accompagna son
envoi d'une lettre toute remplie de témoignages d'estime
et d'offres de services, en lui exprimant le regret qu'elle
n'hai)itât point Paris, le séjour des muses et des talents,
disait-il, et oit sa place était naturellement marquée.
Vivement touchée de l'accent de loyauté et de dévoue-
ment sincère qui respirait dans cette lettre, M^^^ Mat-
erais sentit un scrupule s'élever dans son esprit. Elle se
reprocha de s'être jouée jusque-là de la bonne foi d'un
honnête homme qui se montrait son ami, et elle lui avoua
franchement qu'elle n était pointune femme, que M^^^ Mat-
erais de la Vigne était un nom supposé, une fiction à
l'aide de laquelle elle avait déguisé son sexe et son véri-
table nom, qui était Desforges-Maillard, Il terminait en
disant qu'il avait le plus vif désir de voir et de connaître
XIV Notice sur la vie
Titon du Tillet petsonnelîemeut, mais que Vètat de ses
ressources ne lui permettait pas de faire le voyage de
Paris,
Comme il y avait dans le fait de du Tillet plus de
bonté véritable gtu de ce qu*on appelle galanterie dans
le sens étroit du mot, il se félicita du changement de
sexe de la muse du Croisic; cette métamorphose le mettait
à son aise et lui permettait de se montrer plus pressant
et plus précis dans l'offre de ses bons offices. Il remercia
donc Dégorges- Maillard de sa confidence et l'engagea
fortement à se rendre à Paris, « sans s* embarrasser du
reste », attendu qiiil trouverait chez lui le vivre et le cou-
vert, que ses domestiqties seraient les siens et qu'il le
produirait dans la bonne compagnie.
Dégorges ne se le fit pas dire deux fois, et il partit
pour Paris, où il brûlait de se montrer. Il lui tardait
de voir de prés, c^ abord ses adorateurs, puis ce monde
sceptique et raisonneur, spirituel et frivole, ardent foyer
des passions humaines, oie le vrai se mêlera toujours au
faux, l'or pur à l'alliage. Dans l'intervalle, du Tillet
parla à quelques-uns de ses amis d'une visite qu*il at-
tendait, et il avait soin de mettre dans ses paroles cet
air de mystère et de bonhomie narquoise qui éveille fat-
tention et pique la curiosité.
On devinait qu'il y avait là-dessous quelque chose
d'étrange, une surprise, un secret, mais on ne pouvait
parvenir à en lever le voile,
A peu de jours de là, du Tillet donna un grand dîner,
où il invita un certain nombre d'hommes de lettres,
parmi lesquels il eut la malice de comprendre Néricault
Destov€hes et Lamotte-Houdard, ainsi que quelques
de DesforgeS'Maillard, xv
autres beaux esprits qui, comme euxy avaient été person-
nellement mystifiés par Desforges, On se mit à table.
Du TilUt avait à sa droite un monsieur de trente-
sept à trente-huit ans, grand, brun, la physionomie ouverte,
le teint coloré, les yeux à fleur de tète, vifa, pétillant d'ar-
deur virile et sur lequel se portaient les regards curieux
et interrogateurs des convives, ce monsieur n'étant connu
de personne de l'assemblée. Chacun commençait à donner
sa langue aux chiens, comme ditM^^ de Sèoigné, quand,
les jugeant suffisamment intrigués, l'amphitryon se leva,
et, prenant par la main son voisin de droite, le présenta
à la compagnie sous le nom de M^* Malcraisde la Vigne,,,
Ce fut comme un coup de théâtre,,.
Chacun de se récrier et de rire, et d! entourer la muse
bretonne pour lui parler, pour la féliciter, pour recueillir
de sa bouche quelques paroles et le rédt de son strata-
gème, La bonne humeur éclata plus bruyante encore quand
on vit l'air piteux de Destouches et des autres littérateurs
qui, comme lui, avaient été pris pour dupes, et qui,
néanmoins, se crurent obligés d'aller aussi complimenter
Desforges, en faisant contre fortune bon cœur.
Du reste, ils se consolaient en pensant que Voltaire
avait été pris au piège tout le premier, et ils se trouvaient
dés lors en trop bonne compagnie pour tenir longtemps
rancune à leur mystificateur.
Ce ne fut pour Dégorges, pendant les premiers jours
de sa présence à Paris, qu'une suite non interrompue de
fêtes et de festins, Titon le présentait à ses amis, qui
s'empressaient de les faire asseoir à leur table à côté
d'autres convives, et il y eut de la part de certains de ces
derniers des méprises folles, des quiproquos plaisants, à
L*>
XVI
Notice sur la vie
VûccasUm du changement de sexe de M}^^ de Malcrais,
Entre autres anecdotes de ce genre. Desforges en raconte
une qui mérite (Têire rapportée :
« yefus invité, dit-il, avec M. Titon du TilUt, à souper
chez M. Le Fèvre, intendant des menus plaisirs de la
reine, C*étoit un vieux garçon, qui, dans un agréable
célibat, jouissoit au moins de soixante mille livres de
rente. Un capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis,
devoitêtre du souper, et on lui avoit promis de lui faire
connoître M}^^ de Maîcrais, ^arrivai avant lui.
M^^*^ de B*** , fille fort aimable et parfaite dans l'art de
toucher le clavecin, demeuroit chez M. Le Fèvre, Elle
me proposa, pour rendre ta scène complète, de nu donner
un de ses habits. Ce fut elle-même qui fit ma toilette avec
toute l'élégance et la finesse qu'on emploie pour plaire;
le rouge et les mouches ne furent point oubliés, ei mes
appas èfoient sous les armes quand le militaire parut,
€ Son premier soin en entrant fut de promener ses
regards sur toute la compagnie, qu'il salua. Us s'arrê-
tèrent sur la belle inconnue, et pour fixer ce qui lui res-
toit d'incertitude, on se prit à chanter en chorus cet
endroit d'un des chefs-d'ceuvre de Quinault et de Lully :
Armide est encor plus aimable
Qu'elle n'est redoutable, etc.
« Cet officier s'approcha de moi d'un air galant et
respectueux. Il me demanda si la vie de Paris ètoit plus
de mon goût que celle de province; il me conta mille
tendres fleurettes, me dit que ma réputation, la beauté
de mon esprit, les grâces de ma figure dévoient m' avoir
fait des amants, et me pria avec instance de lui accorder
de Des/orgeS'Maillard. xvii
le privilège de venir aussi me faire sa cour. Je lui répondis
qu'étant la pupille de M, Titon du Tillet, je ne devois
avoir d'autre volonté que la sienne. Alors il se tourna
du côté de mon tuteur ^ qui fit d'abord le difficile, en lui
représentant combien de ménagements exige la réputation
d'une jeune fille ; que c'est une fleur délicate, etc. Cepen-
dant il se rendit aux protestations pathétiques de l'offi-
cier, en lui disant qu'il seroit charmé que cette occasion
lui procurât à lui-même le plaisir de le voir quelquefois
chez lui.
« Les douceurs du capitaine continuèrent encore au
dessert, quand, après avoir longtemps ri sous cape, on ne *
put s'empêcher d'éclater. Il se défia de la tromperie, et ^
regardant l'infante pamassique avec plus d'attention, il
s'aperçut que son menton, quoique fraîchement dépouillé
de son annonce masculine, en laissoit voir dans son
espace rembruni quelques indices qui n'appartenoient
point au sexe dont elle avoit arboré le pavillon. « M^"^* de
Materais, dit-il, a bien l'air d'un joli dragon que j'ai dans
ma compagnie. > A ces mots , les ris redoublèrent, et
comme il prit la chose en galant homme, le souper se
prolongea si gaiement que nous demeurâmes à table jusqu'à
deux heures du matin. »
Toutefois, Desforges- Maillard n'était pas sans inquié-
tude sur la manière dont Voltaire, qu'il n'avait pas vu
encore, prendrait la chose. Aussi du Tillet s'était-il bien
gardé de prier à ce repas dont nous avons parlé Viras-
cible poète, qui ne lui eût pas pardonné, non plus qu'à
Desforges, de l'avoir humilié devant une assemblée de
confrères dont plusieurs étaient loin d'être ses amis. On
espérait avoir meilleur marché de lui en allant le voir
XVIII Notice sur ta vie
dans son dotmcik,oii son amour-propre ne serait surexcite
par la présence d'aucun témoin, et si cette prévision n*eut
pas son plein effet, elle se réalisa, pour le moment du
moins, dans une certaine mesure.
Dès le lendemain, accompagné de son fidèle du Tillet,
De^orges-Maillard se présenta chez Voltaire, qui fut
d* abord fort étonné de. cette apparition; mais, revenu
bientôt de sa surprise et surmontant son dépit, il accueillit
la muse androgyne avec grâce, avec gaîté; il lui témoi-
gna même de Vestitne, de la considération, plaisantant
agréablement sur V erreur amoureuse où V avait plongé
Af^^ Materais, ajoutant que, « sans s'égarer dans le
formosum pastor Corydon, sa tendresse pour Desforges
allait se changer en amitié ».
On tu pouvait être plus aimable, plus séduisant, plus
généreux, Au^i notre Breton se retira-t-il tout ému, tout
enthousiasmé de cette entrevue, se sentant à la fois heu-
reux et fier de n'avoir rien perdu de la bienveillance du
grand homme.
Mais du Tillet lui recommanda de modérer quelqtie
peu ses transports. Il lui dit que Voltaire était habile à
déguiser ses secrets mouvements, qu'il passait pour vindi-
catif, et qu'il fallait attendre la fin de F aventure avant
de porter un jugement définitif sur la situation qui lui
était faite. Dans sa naïveté toute bretonne. Desforges
persista à considérer les protestations affectueuses que lui
avait prodiguées Voltaire comme chose sincère et de bon
aloi. Il ne comprenait pas que, dans la circonstance, on
pût s'armer de défiance et redouter le moins du monde
le latet anguis in herba, en présence surtout de la lettre
suivante que Voltaire lui écrivit peu de temps après à
de DesforgeS'M^aillard, xix
Montbrison, où Desforges était allé prendre dans les
fermes possession d'un emploi çue ses amis lui avaient
obtenu.
A Vassy en Champagne, ce 23 juillet.
Dona puer solvit çûœ femina voverat, Iphis ^
Votre changement de sexe, monsieur, n'a rien altéré
de mon estime pour vous. La plaisanterie que vous avez
laite est un des bons tours dont on se soit avisé, et cela
seul serait auprès de moi un grand mérite ; mais vous en
avez d'autres que celui d'attraper le monde. Vous avez
celui de plaire, soit en homme, soit en femme. Vous^êtes
actuellement sur les bords du Lignon, et, de nymphe de
la mer, vous voilà devenu berger d'Astrée. Si ce pays-là
vous inspire quelques vers, je vous prie de m'en faire part.
Pour moi, j'ai un peu abandonné la poésie dans la cam-
pagne où je suis.
Non eadem œtas, non vis.
Olint poteram Cantando ducere noctes.
Mais à présent je songe à vivre :
Quid verum atque decens euro et rogo, et omnis in hoc sum *.
Un peu de philosophie, l'histoire, la conversation par-
tagent mes jours :
Duco sollicitcB jucunda oblivia vitœ >.
Cette vie sera plus heureuse encore si vous me don-
nez part des fruits de votre loisir. Je suis fâché que la
1. Ovide, Métam.y IX.
2. Horace, liv. II, ép. i.
3. Horace, liv. II, ép. vi.
XX Notice sur la vie
Champagne soit si loin du Lignoo ; mais c'est véritable*
ment vivre ensemble que de se communiquer les produc-
tions de son esprit et les sentiments de son âme.
Je suis, etc.
Voltaire.
Devant un semblable langage et après tant ^agaceries
aimables, il pouvait paraître difficile , en effet, de révoquer
en doute la sincérité de Voltaire, Desforges y crut plus
que jeûnais et continua d* envoyer prose et vers à V illustre
poète, qui lui écrivit une dernière lettre que nous croyons
devoir transcrire encore, afin de bien caractériser leur
situation respective à ce moment:
Les fréquentes maladies dont je suis accablé m'ont
empêché de répondre plus tôt à votre prose et à vos vers ;
mais elles ne m'ôtent rien de ma sensibilité pour tout ce
qui vous regarde. Je me souviens toujours des coquette-
ries de M"* de Malcrais, malgré v^tre barbe et la mienne,
et s'il n'y a pas moyen de vous faire des déclarations, je
cherche celui de vous rendre service. Je compte voir cet
été M. le contrôleur général. Je chercherai mollia fandi
tempora, et je me croirai trop heureux si je puis obtenir
quelque chose du Plutus de Versailles en faveur de l'Apol-
lon de Bretagne. Pardonnez à un pauvre malade de ne
pouvoir écrire de sa main.
Voltaire.
Ainsi, Voltaire mettait son crédit au service de Des-
forges; U voulait aider à son avancement, à saforturu;
et cependant il nourrissait en secret contre lui un projet
de vengeance qui, pour être à longue échéance, n'en devait
pas moins recevoir sa complète réalisation, Bourdaloue
disait : « Si Boileau m£ met dans ses satires, je le met-
de D esfor g eS" Maillard, xxi
frai dans mes sermons. » Non pas dans celui du Pardon
des injures, bii ripondit-on.
Ainsi de VoUaire, Il voulut mettre De^orges^Maillard
dans ses oeuvres, et voici comment il s'y prit. Quelques
années après les circonstances que nous venons de rap*
peler, il réunit en recueil et publia pour la première fois
ses Poésies légères, gracieuses assises de ce monument
incomparable çi^ il nous a légué et dont il devait accroître
sans cesse, en avançant dans la vie, les éblouissants
aspects, les spUndides beautés.
Or il comprit dans cette publication VépUre qu'il avait
adressée à la muse bretonne; mais, au lieu de la repro-
duire telle qu'elle avait paru dans le Mercure et que
nous l'avons donnée plus haut, il en retrancha toutes les
douceurs, toutes les choses galantes qui s'y trouvaient,
notamment les onze premiers vers, et en modifia les quatre
autres qui suivent immédiatement. En un mot, il supprima
tout ce qui pouvait engager son amour-propre d'homme
du monde et blesser sa susceptibilité de poète.
En outre, pour dérouter entièrement son lecteur, il
changea la dédicace; , le nom de M^^^ Malcrais de la
Vigne Jut remplacé par ces mots : A une dame soi-disant
telle.
Enfin, il accompagna l'épitre ainsi tronquée de la note
suivante:
€ Il y eut un homme en Bretagne qui s'avisa décrire
des lettres à plusieurs gens d'esprit de Paris, sous le
nom ^une femme. Chacun y fut attrapé, et cette méprise
attira cette réponse, » (Suit Fépitre défigurée,)
De^orges-MaiUard répondit plus tard comme il suit,
dans la Pré£9u:e de ses Œuvres : « La manière mépri-
c
XXII Notice sur la vie
santé que M, de Voltaire affecte dans sa note devrait
m'être moins sensible, puisque, dans un endroit de ses
histoires, il Va pour ainsi dire copiée contre le célèbre et
respectable M, Titon du Tillet. Nous sommes des hommes
sans doute, mais vrais, sincères, désintéressés, reconnais-
sants, pleins de respect pour les têtes couronnées, fidèles
à nos amis, indulgents pour nos ennemis. Nous lui
souhaitons la même humanité, et à tous ceux qui, comme
lui, nous désobligeront de gaieté de cœur, »
Une particularité qui, dans cette affaire, avait proba-
blement contribué à irriter Voltaire contre Dégorges,
c*est qu*il connaissait ce dernier d'ancienne date sous
son vrai nom, et qu'il avait ainsi été Joué par un homme
à qui il avait, quelques années auparavant, adressé la
lettre que nous transcrirons intégralement ci-après.
Cette lettre répond à une première épitre, en vers ma-
rotiques, envoyée à Voltaire par Desforges-Maillard et
dans laquelle celui-ci, alors sous son nom véritable, avait
prisdéfà la défense de la Henrîade; qui venait de paraître
et qui, comme nous Pavons dit, était fort attaquée.
Le... juin (172$) ^
De longues et cruelles maladies, dont je suis depuis
longtemps accablé, monsieur, m'ont privé jusqu'à présent
du plaisir de vous remercier des vers que vous me fîtes
I. C'est par erreur que M. Bizeul présente cette lettre comme
étant inédite et ne « figurant pas dans la Correspondance
générale de Voltaire ». On l'y trouve tout au long, au con-
traire; toutes les éditions la renferment, même celle de
Kehl (178s).
de Desforges-Maillard, xxiii
l'honneur de m'enyoyer au mois d'avril dernier. Les louanges
que vous me donnez m'ont inspiré de la jalousie, et en
même temps de l'estime et de l'amitié pour l'auteur. Je
souhaite, monsieur, que vous veniez à Paris perfectionner
l'heureux talent que la nature vous a donné. Je vous
aimerais mieux avocat à Paris qu'à Rennes. Il faut de
grands théâtres pour de grands talents, et la capitale est
le séjoinr des gens de lettres. S'il m'était permis, mon-
sieur, de joindre quelques conseils aux remerctments que
je vous dois, je prendrais la liberté de vous prier de re-
garder la poésie comme un amusement qui ne doit pas
vous dérober à des occupations plus utiles. Vous paraissez
avoir un esprit aussi capable du solide que de l'agréable.
Soyez sûr que, si vous n'occupiez votre jeunesse que de
l'étude des poètes, vous vous en repentiriez dans un âge
plus avancé. Si vous avez une fortune digne de votre mé-
rite, je vous conseille d'en jouir dans quelque charge ho-
norable, et alors la poésie, l'éloquence, l'histoire et la
philosophie feront vos délassements. Si votre fortune est
au-dessous de ce que vous méritez et de ce que je vous
souhaite, songez à la rendre meilleure : primo vivere,
deindê philosùphari.
Vous serez surpris qu'un poète vous écrive de ce style,
mais je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement
de la raison. Je crois que vous la regarderez avec les
mêmes yeux. Au reste, monsieur, si je suis à portée de
vous rendre quelque service dans ce pays-ci, je vous prie
de ne point m'épargner; vous me trouverez toujours dis-
posé à vous donner toutes les marques de l'estime et de
la reconnaissance avec lesquelles je suis, etc.
Voltaire.
XXIV Notice sur la vie
III
Revenons, Maigri son apparente philosophie, le pauvre
Desforges fui désolé de la manière dont Voltaire lui refu-
sait son droit de cité dans la République des lettres,
comme on disait alors. Il faut voir comme il se répand
enplaintes, en gémissements dans la préface de ses oeuvres l
Pousser le dédain jusqu'à ne pas même écrire son nom!
« Un homme de Bretagne/ > Voilà tout. Quel affront
pour sa Muse! Quelle blessure pour son amour-propre,
quelle chute! C était la roche Tarpéienne après les hon-
neurs du Capitole,
Et cependant Desforges devait vivre assez longtemps
pour recevoir de son bourreau un nouvel et plus cruel
outrage.
Une vingtaine d^ années après ce premier ajffront (les
rancunes du philosophe de Femey duraient autant que
cela). Voltaire livra encore sa victime aux quolibets du
public, et cette fois il mit son nom en toutes lettres.
Une femme poète, M^^ de Bourdic, qui a fait une Ode
au Silence (silence trop bien gardé), avait écrit à Vol-
taire une lettre commençant par ces mots : « Une femme
qui n'est pas une M^^ Desforges-Maillard, une femme
vraiment femme, et femme dans toute la force du terme,
vous prie, etc, >
Voltaire répondit à ce bas-bleu par le quatrain sui-
vant :
Vous n*êtes point la Desforges-Maillard.
De l'Hélicon ce triste hermaphrodite
de Desforges-Maillard. xxv
Passa pour femme, et ce fut son seul art :
Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite.
Après le déni de fustice, c'était Vexécution sommaire.
Il ne dépendit donc pas de Voltaire que Desforges ne fût
un homme enterré. Mais Voltaire eut tort, et les rieurs
ne furent pas de son côté. On parla longtemps encore de
la Muse bretonne, et toujours avec une arrière-pensée
malicieuse qui d adressait à Voltaire, en souvenir du bon
tour qu'on lui avait joué. Or, ce souvenir a survécu;
et, comme si ce n'était pas assez, un poète vint bientôt
qui vengea Dégorges en lui prêtant l'éclat de son
talent pour perpétuer le ridicule que Voltaire s'était
donné.
Ce poète est Piron,
Dans son immortelle comédie de la Métromanie S le
malin Bourguignon s'est inspiré en effet de l'aventure
en question, et l'a mise au théâtre avec V esprit, le relief
et la gaîtè que chacun sait.
Dégorges eut la consolation d'assister à la première
réprésentation de cette pièce, et il en a rendu compte
dans des termes qui font supposer que ce fut là un des
moments les plus heureux de sa vie.
Du reste, les petites colères rétrospectives de Voltaire
ne purent empêcher notre avocat breton de se concilier
l'estime d'hommes illustres dans les lettres et de se faire
I. M. Villemain appelait cette comédie une oeuvre de génie,
et Grimm a dit qu'elle vivra aussi longtemps quMl y aura un
théâtre et du goût en France. La Harpe s'exprime à peu près
dans les mêmes termes.
XXVI Notice sur la vie
des amis puissants dans les autres classes de la société.
Nous nous bornerons à en dter quelques-uns : Montes-
quieu, JrB, Rousseau, Fontenelle, Gresset, Destouches,
(le mystifié), Racine fils, Lagrange-Chancel, Réaumur,
le président Bouhier, le cardinal Quirini, le marquis
de Saint' Aubin, les pères Brumoy et Ducerceau, auxquels
il faut joindre, parmi les Bretons, son compatriote Bou-
guer, le président Robien, le Nantais Bertrand, Cheuaye,
Bonamy, le comte de Cornulier de Vernay, etc.
Tous ces personnages, célèbres à divers titres et à
différents degrés, lui témoignèrent une sympathie dont
il ^honorait à bon droit et qu'il sut conserver toute sa vie.
C'est donc avec surprise que nous lisons les lignes sui-
vantes dans la Biographie de Michaud: « Lorsque Des-
forges voulut reprendre son véritable sexe, la plupart de
ses adorateurs furent d'abord un peu honteux du rôle
public qriil venait de leur faire jouer, mais en dernier
résultat la mystification fut encore moins fâcheuse pour
eux que pour lui, car, du moment qu'il parut à décou-
vert, on ne songea plus qu'à déprécier ses vers et à le
rendre ridicule, ce qui ne fut pas fort difficile ; son talent
avait trop peu de consistance pour résister à une pareille
réaction *. »
Si nous n acceptons pas l'appréciation du signataire de
cet article (M, Fabien Pillet), nous ri admettons pas
davantage celle de M, Bizeul, qui, se fâchant tout rouge
contre Voltaire et prenant la chose au tragique, le taxe
. de lâcheté, de honteuse malignité, prétendant que son
I. Piron a dit finement de Desforges que les éloges dont il
avait été l'objet tombèrent « avec le cotillon ».
de Des/orges^Maillard. xxvii
génie ne peut couvrir la konte ^une pareille conduite et
çue, bien qu'un siècle se soit ècouU depuis l'injure, il ne
saurait y avoir prescription, etc.
Cette indignation nous parait naïve. Tout simplement
Voltaire ayant été mystifié a voulu mystifier à son tour,
et il r a fait en homme de lettres, d est-à-dire sans s'atta-
quera T honneur ni au caractère de son adversaire. Com-
bien sont sortis moins heureux de ses mains / Et d'ail-
leurs, d étaient toujours de glorieuses blessures que celles
qu'on recevait d'un pareil athlète, et beaucoup lui ont dû
de ne pas mourir tout entiers.
En outre, dans deux endroits différents, M, Bizeul
fait f éloge de la modestie de Desforges, laissant entendre
qtiil y avait conscience à mortifier un homme de ce
caractère. M, Bizeul ne connaissait pas sans doute la
lettre que Dégorges a écrite le 21 juin 1753 à M, de
Beauvais, professeur au collège de l' Oratoire, à Nantes,
dans laquelle il dit en propres termes, en parlant de Vol-
taire : « n faut qu'il soit bien double, bien vain, bien
mauvais, ^en avoir agi avec moi de cette manière, Je
me console, n'étant pets le seul à qui il ait joué de pareils
tours. Je trouverais bien de quoi me venger de lui; mais
il a toujours la plume à la main, et moi je suis toujours
chargé d'affaires. Si la fortune m'avait donné comme à
lui la faculté de vivre dans un loisir doux et commode,
f eusse porté mon vol peut-être aussi loin que lui... >
Passons,
Au surplus, De^orges-Maillard n'était pas un homme
ordinaire, La longue mystification qriil infligea aux gens
les plus spirituels de son temps, la nouveauté, tètrangeté
des moyens qu'il employa, de même que les ressources
XXVIII Notice sur la pie
variées dont il fit preuoe pendant une campagne qui ne
dura pas moins de trois années, tout permet de concevoir
de son esprit et de son instruction Fidée la plus favorable.
A ce titre, il n'est pas sans intérêt de l'étudier de près, et
le lecteur nous saura gré de lui présenter cet homme
original qu'on ne connaît pas assez, grâce à la brièveté,
à la sécheresse des biographies qui, jusqu'à ce jour, faute
de renseignements précis, n'ont pu lui consacrer que
quelques lignes sans couleur, et sur le compte duquel
nous sommes parvenu à recueillir des données nou-
velles.
Né au Craisic le 24 axfril 1699 ^une famille ^an-
cienne bourgeoisie qui existe encore dans la localité.
Maillard (Paul-Briand), commença de bonne heure à
pratiquer ce système d'allongement ou de changement de
nom qui le conduisit plus tard à se décorer de celui de
M^^^ Malcrais de la Vigne, Son père se nommait Paul
Maillard tout court; noire héros y ajouta le surnom de
Desforges > emprunté probablement à quelque terre
appartenant à la famille. Bientôt il entra au collège de
Vannes, alors dirigé par les jésuites, « excellents maîtres
de religion, de science et de politesse, dit^il, à qui je vouai,
dès mes plus tendres années, des sentiments ^estime et
de reconnoissance que le temps et la distance des lieux
n'ont Jamais affaiblis, pavois une extrême envie, conti-
nue-t-il, d'entrer dans leur société. Mon père, pour m'en
détourner, m'envoya faire un cours de philosophie à
Nantes, sous les pères de l'Oratoire; j'e fréquentai les
écoles du droit qui y étoient alors établies. De là /allai à
Rennes, otijefus reçu avocat om parlement. »
Mais, avant â endosser la toge, V amour des vers s'était
de Dêsforg€S''Maillard, xxix
emparé de /im. 77 négligea le barreau, et, revenu dans son
pays natal, il commença à envoyer au Mercure quelques
vers de sa composition. L* Académie française ayant pro-
posé, en 1729^ un prix de poésie pour un poème dont le
sujet était les Progrès de Tart de la navigation sous
Louis XV, Dégorges concourut, mais son travail ne fut
point couronné. Dans son dépit, il voulut appeler de cette
décision devant le public, et, par l'entremise de Vahbé
Maurinay, son ami, il envoya au Mercure une protesta'-
tion en vers, avec des remarques critiques sur ceux qui
lui avaient été préférés.
Le Mercure était alors dirigé par un Marseillais, le
chevalier de la Roque \ ancien gendarme de la garde du
roi, blessé dun boulet de canon à la bataille de Malplaquet,
et à qui on avait probablement donné ses invalides en le
plaçant au Mercure. La Roque refusa l'insertion des
vers de Dégorges et des remarques qui les accompagnaient,
sous le prétexte qu'il ne voulait pas se brouiller avec
l'Académie. Dégorges insista, les têtes s'échauffèrent, et,
dans un moment de colère, le chaud Marseillais voulut
jeter le manuscrit au feu, en jurant ses grands dieux
qu'il ne recevrait plus jamms aucune production de notre
poète.
En vue d'épargner à sa Muse un pareil ostracisme et
de se moquer en même temps du bonhomme la Roque et
de ses lecteurs, le rusé Breton recourut alors au strata-
gème que nous connaissons. Il résolut de continuer ses
I. Du reste, le chevalier de la Roque, né en iCy^y mort
en 17^ s'était occupé de littérature, et avait donné au théâtre
deux opéras, Pun intitulé Médie et Jason, l'autre Théonée.
XXX Notice sur la vie
envois poétiques au Mercure, mais de se mettre un
masque et de se rattacher si bien que les yeux les plus
pénétrants ne pussent lire au travers. Il prit donc le nom
de M^^^ Makrais; et comme il possédait à Brédérac,
prés du Croisic, une modeste maison de campagne, ^petite
case champêtre, cabane rustique aussi simple que son
maître et dont dépendait une vigne, » il allongea son pseu-
donyme et signa définitivement Mademoiselle Malcraîs
de la Vigne.
Dans une épître dédiée à Marcus Curius Dentatus,
consul de Rome ^, il a dépeint avec une philosophique
gaité sa petite maison de campagne de Brédérac, com-
posée :
Premièrement d'une cuisine,
Une chambre à la suite au-dessus du grenier.
Au niveau de la rue un pressoir, un cellier,
Où le raisin se foule, où le jus se raffine.
A côté, retable confine
Aux pénates du métayer.
Où, comme dans une coquille,
A Tétroit, je ne sais comment,
Habite toute une. Camille,
A la persane apparenunent.
Deux lits, mon pupitre, six chaises,
Une armoire, un bahut de gothique façon :
Telle est la chambre où le garçon.
Avec le peu qu'il a, de son mieux prend ses aises,
Mais sans hypothéquer la prochaine moisson.
I. Dentatus est ce Romain vainqueur des Sabins et de fru-
gale mémoire, que des ambassadeurs, chargés de lui faire de
riches présents, trouvèrent mangeant des racines auprès de son
foyer.
de Desforges- Maillard. xxxi
H se tnit promptement en mesure de fournir au Mer-
cure la pâture poétique qu'il destinait à cette espèce de
Minotaure, qui dévora en quelques années tant de vers
longs, moyens et courts, dont certains étaient réputés des
chifs-^ œuvre, mais où Von aurait grandpHne à retrouver
aujourcthui les « membres dispersés du poète ». Uru de
ses parentes, Jf"' Mondoret, dont la famille existe encore
à Guérande, lui servit de secrétaire; elle recopiait régu-
lièrement tous les opuscules qu'il adressait au Mercure.
Il faut voir l'accueil que fit bientôt le chevalier de la
Roque aux envois poétiques de la Sapho du Croisict Les
éloges les plus outrés, les formules les plus laudatives
suffisaient à peine à l'enthousiasme de cet enfant du Midi,
enthousiasme qui se haussait d'un ton chaque fois qu'un
homme célèbre adressait une pièce de vers, un compliment
à M"' Malcrais de la Vigne. Quand il vit Voltaire et
Destouches brûler un grain d'encens sous le nez de son
idole, il n'y tint plus : son admiration déborda, dépassa
toutes les bornes, et son langage toucha au lyrisme.
Desforges avait d'abord adressé directement ses pro-
ductions au commis du Mercure; il savait que le Mar-
seillais était ombrageux, jaloux de son autorité, et qu'il
se hâterait de nouer personnellement une correspondance
avec lui. Cela ne manqua pas d'arriver. Le 6 mai 173 1^
le chevalier écrivit à Desforges une lettre dont nous déta-
chons quelques paragraphes :
Je n'ai garde, mademoiselle, de laisser à mon commis
le soin de répondre à la lettre dont yous l'avez honoré le
29 du mois dernier. J'avois trop d'impatience de trouver
l'occasion de vous marquer le cas que je fais de vos heu-
reux talents, combien je vous honore et combien les gens
XXXII Notice sur la çie
du meilleur goût, les plus délicats et les plus difficiles
admirent vos ouvrées. Tours ingénieux, pensées bril-
lantes, belle simplicité, etc., tout s'y trouve. C'est là, ma-
demoiselle, une partie des choses que j'avois sur le cœur
et qu'il me tardoit d'avoir l'honneur de vous dire. Me
voilà bien soulagé... On doit vous regarder comme la
Deshoulières de notre siècle. Puissions-nous vous voir,
comme nous l'avons vue, faire conune elle l'ornement de
la capitale du royaume, qui enviera sans cesse au Croisic
une chose qui lui feroit tant d'honneur !
La Roqub.
IV
On le voit : rien ne manqua au triomphe de Dégorges,
Sa pauvre Muse proscrite rentrait acclamée et le front
paré de roses dans le temple qui lui avait été fermé; de
plein saut elle franchissait le seuil du sanctum sancto-
rum interdit aux profanes, et d^oii on V avait chassée avec
tant de dédain. Quelle douce réhabilitation ! quelle écla-
tante revanche! Combien délicieuse était cette vengeance,
accompagnée des plus secrètes voluptés de V esprit! Il la
savourait en silence, elle le pénétrait d*une j'oie profonde,
immense, dont il dissimulait à peine F expression et Vélan.
Aussi, dans un paragraphe qui suit la lettre que nous
venons de reproduire, il décrie en forme de conclusion et
pour caractériser V attitude du chevalier de la Roque à
son égard: < Ainsi, les oharmes d'une Dalila imaginaire
triomphèrent de la résolution et de la menace de ce
Samson, Il continua, comme un autre Hercule, de filer
le parfait amour aux pieds de son Omphale, »
de DesforgeS''AlaiUard. xxxiii
H est plaisant de se représenter dans cette posture r an-
cien gendarme de la garde du roi, le vieux chevalier de
Saint-Louis, chez lequel les années avaient dû faire
encore plus de ravages çue le boulet de canon de Mal"
plaquet.
Bref, la plume se lasserait à retracer toutes les coquet-
teries, toutes les attentions tendres et délicates dont la
Roque se plut à entourer la moderne Deshouliéres, Il
-finit un heau jour par lui demander son portrait, < pour
salisfaire, disait-il, la juste curiosité de plusieurs per-
sonnes d^esprit et de goût ».
On devine que Belges avait d* excellentes raisons
pour tu pas condescendre à ce galant désir.
Accompagné du président Rohien, Desforges fit à
Paris un dernier voyage, sur lequel on a peu de détails.
n revint bientôt au Croisic, où il vécut quelque temps
dans cette noble oisiveté dont parle Cicéron, c'est-à-dire
dans les loisirs studieux d'une calme retraite. Il se
maria en 1743 avec Marie-Anne Le François, veuve
de Guillaume de Boutauillic, dont le fils, chevalier de
ce nom et capitaine au régiment de rcyal-marine, assista
au siège de Port-Mahon en 1756.
Ce mariage fut loin d*être heureux, si Von en croit
Dégorges lui-même. Dans une lettre du 26 août 1744^
écrite du Croisic au président Bouhier, il s* excuse de tu
lui avoir pas encore mandé le changement qui s* est opéré
dans sa situation. Il ne sait comment s'y prendre pour
lui raconter cette catastrophe plus sérieuse et plus grave
encore à rapporter, dit-il et plus périlleuse que celle dont
néramène fait le récit dans Phèdre. < On dit que les
mariages sont écrits au ciel. Tout est écrit après qu'il est
xxxxv Notice sur la pie
arrivé, à la bonne heure. Mais je dirai quHly a dans
la bibliothèque du ciel un livre bien singulier : car je
pense qu'il faut sauter bien des articles avant de tomber
sur un bon. Ce que /assurerai, c'est que je ne me fusse
jamais défié que le mien dût se trouver dans ce grand
registre. Je vais à Vannes, monsieur ; f y deviens amou-
reux d'une femme de condition, jolie, veuve, assez jeune,
ayant extrêmement d'esprit et beaucoup de goût pour les
lettres. Je l'épouse; elle m£ promet monts et merveilles
dans un contrat subtilement instrumenté par un coquin
de notaire. J'y perds moi-même le petit comptant que
favois amassé, pour trop croire, et parce que je suis né
avec un caractère de franchise et de bonne fin qui me
persuade qiion a le cœur fait comme le mien, aussitôt
qu'on me l'a dit. Pour surcroît de désagrément, je trouve
des dettes étant marié, quand on m'avoit solennellement
juré qu'on ne devoit rien. Voilà comme il me semhle que
le diable se mêle de distribuer l'ordre de mes affaires
tout à contre-poil et pour me faire enrager * >.
Cinq ans après nous le retrouvons au Croisic pourvu
d'un modeste emploi de quatre cents livres à la recette
des Fermes; et son état de fortune était alors très pré-
caire , puisque dans deux lettres adressées à M. Rolin
(fermier général, 30 août et 6 octobre 1749)^ ^l déclare
que l'emploi en question < lui est absolument nécessaire
pour vivre *. »
Quoi qu'U en soit, M^^ De^orges-Maillard sacrifiait
1 . Catalogue d* autographes Laverdet. Vente Pari«ton, iSstf.
2. Catalogue d'autographes Laverdet. Vente Lajarriette,
1S60.
de DesforgeS'^Maillard, xxxv
elle-même aux Muses, ainsi que V attestent deux êpitres
assez agréablement tournées à Vadresse de Titon du
Tilletj et qu'an trouvera plus loin,
De^orges-MaUlard était membre d*un grand nombre
de sociétés scientifiques et littéraires de France, Les Aca-
démies ^Angers, de Caen, de la Rochelle, d'Orléans, de
Châlons,de Nancy se rattachèrent, ainsi que deux Aca-
démies étrangères : celles des Ricovrati de Padoue et des
Rinovati d*Asolo, Il possédait une réelle érudition clas-
sique; les anciens lui étaient familiers, et il savait plu-
sieurs langues vivantes. Sa facilité à faire des vers lui en
fit composer un grand nombre de médiocres; mais on ne
peut s'empêcher de reconnaître que la bonne humeur,
la sensibilité et la finesse caractérisent la plupart de ses
écrits. Son idylle des Hirondelles nous paraît charmante:
Vos petits becs, hirondelles badines,
Donnent à ma fenêtre en vain cent petits coups.
Vous croyez m'éveiller, moi qui dors moins que vous :
Mais vous allez partir, aimables pèlerines.
Ah ! que j'aime à vous voir, Tune à l'autre fidèles.
Vous donner en partant cent baisers savoureux.
Et d'un léger battement d'ailes
Exprimer à l'envi les ardeurs mutuelles
Qui brûlent vos cœurs amoureux!
Cest frais, c'est léger; on y sent comme un souffle
affaibli, comme un écho lointain des poètes de la pléiade.
Et cette strophe sur le Printemps a, selon nous, quelque
air de famille avec le Renouveau de Charles d'Orléans:
XXXTI Notice sur la vit
Que le printemps est beau 1 Tout rit dana la nature.
Nos prés sont verts, nos bois ont repris leur parure;
Lçs ruisseaux ranimés sur im gravier d'argent
Promènent d'un pas diligent
Une onde claire qui murmure.
// a fait aussi, comme on le verra, des cantates et des
odes, qui ne manquent ni d'élévation ni d'éclat; des tra-
ductions ou imitations de Martial, de Catulle, d'Horace,
d^ Ovide, de Boèce. Mais il se trouvait plus à l'aise dans
l'épître, la chanson, l'élégie, le madrigal, le conte, l'idylle,
l'épigramme, la comédie même, tous genres où. il s'essaya
également. Sans trop sacrifier au goût du jour pour la
plaisanterie un peu crue, il se la permet parfois, mais la
gaité franche des détails domine tout cela et fait passer
la dose de malice, qui, du reste, est toujours sans fiel.
Son élétnent est une espèce de bonhomie, moitié railleuse,
moitié émue, réminiscence du bon vieux temps. Enfin sa
muse causeuse, souriante et familière nous le fait appa-
raître sous les traits d'un poète aimable, dans le sens
qu'on l'entendait alors.
Voici une de ses épigrammes qui, à notre avis, est
d'un bon jet de sève gauloise. Elle est dirigée contre les
paniers dont les femmes faisaient usage :
Contre le luxe et l'ornement des dames
Certain prêcheur s'émancipant im jour,
Par fins propos vouloit fléchir leurs âmes.
Après avoir daubé maint riche atour,
Seigneur Panier vint en danse à son tour.
Contre cettui, plus que contre tout autre
Ajustement, la voix il éleva :
de Desforges^Maillard, xxxvii
« Tremblez, tremblez, dit le moderne apôtre ;
Dans son panier Moïse se sauva,
Et vous ferez naufrage dans le vôtre. »
Nous terminerons nos citations par celle d'une pa-
rodie que Desforges composa sur les fameuses stances de
y.-B, Rousseau, qui commencent ainsi :
Que l'homme est bien, pendant sa vie,
Un parfait miroir de douleurs I etc.
Zes vicissitudes que jf.-B, Rousseau attribue à la vie
humaine. Desforges les voit dans les destinées du livre;
c'est-à-dire que d!une thèse philosophique il a fait une
thèse bibliographique. En d'autres termes, c'est propre-
ment /Tiabent sua fata libelli du grammairien Teren-
tianus Maurus, envisagé à un point de vue ironique et
plaisant :
Qu'un livre est bien, pendant sa vie,
Un parfait miroir de douleurs !
En naissant, sous la presse il crie
Et semble prévoir ses malheurs.
Un essaim de fâcheux censeurs
D'abord qu'il commence à parottre,
En dégoûte les acheteurs.
Qui le blâment sans le connoître.
A la fin, pour comble de maux.
Un droguiste, qui s'en rend maître,
En habille poivre et pruneaux...
C'étoit bien la peine de naître !...
Desforges-Maillard a subi lui-même les caprices du
sort, l'inconstance du livre, c'est-à-dire de la fortune
d
XXXVIII Notice sur la vie
titièraire. Et cependant il n'est pas it^ieur à la plu-
part des poètes de second ordre qui ont fait les délices de
notre jeunesse et qu'il est de bon goût aujourd'hui de
trouver N\€^o\& et surantUs, Comme si quelque chose
' pouvait vieillir dans la peinture du cœur humain et de
la nature J comme si tout ne s'y renouvelait pas et n'était
pas d'une application générale et étemelle !
En définitive, les vrais lettrés connaissent parfaitement
Desforges-Maillard: ils n'ont pas oublié le bruit qui
s'est fait un jour autour de son nom, l'éclat qu'il a
emprunté d'une fiction ingénieuse qui fait à elle seule
l'éloge de son talent; et c'est pourquoi nous publions
aujourd'hui ses Poésies choisies, en les accompagnant
de la présente étude, qui rappelle et rattache à la vie
littéraire de Voltaire une page qu'il n'a pas dépendu de
lui de déchirer.
V
La bibliographie de De^orges'Maillard n'est ni longue
ni difficile à établir. Aussi sommes-nous sûr de la pré-
senter ici tout entière à nos lecteurs. ^
1735. — Poésies de J/"* Malcrais de la Vigne, Paris,
Pissot. I vol. in-i2.
On remarquera que ce pseudonyme n*avait ,plus en 1735 sa
raison d*ètre, puisque la mystification était alors découverte.
Desforges prétend qu'en le conservant il céda aux conseils de ses
amis. Nous croyons qu'il obéit plutôt, au désir secret et bien
légitime de laisser après lui, au moyen de cette fiction, un témoin
de son brillant fait d*armes.
de Desforges^Maillard. xxxix
1745. — Chansons^ sur Us victoires du roi.
1748. — Poésies françaises et latines sur la prise de
Berg'Cp-Zoom. In-12.
1750. — Poésies diverses de M, Desforges-Maillard, des
Académies royales des sciences et belles-lettres
d'Angers et de la Rochelle. Dédiées à M; de Ma-
chault, ministre d'État, contrôleur général des
finances et commandeur des ordres du roi. Am-
sterdam, chez Rey, vis-à-vis les Orphelins bour-
geois. 2 vol. in-i8 de 308 pages, réunis sous la
même pagination.
1751. — Les Arbres, idylles. Broch. in-4®.
1752. — Èpitre au Cardinal Quirini, Berlin.
1759. — Œuvres en vers et en prose de M, Dégorges-
Maillard, des Académies royales des sciences et
belles-lettres d'Angers, Caen, la Rochelle, des So-
ciétés littéraires d'Orléans et Châlons-sur-Marne,
de la Société royale de Nancy et des Académies
des Ricovrati de Padoue, et des Rinovati d'Asolo.
Dédiées à M. de Machault, garde des sceaux,
ministre général de la marine. Amsterdam, chez
Jean Schreuder et Pierre Mortier le jeune. 2 vol.
in- 18, avec portrait.
Dans ces deux volumes (les derniers qui aient été
publiés), on trouve une ample préface en forme de
Mémoires de V auteur, des odes, des épîtres, des contes,
des idylles, des poésies anacréontiqtus, des cantates, un
XL Notice sur Desforges^Maillard,
Voyage de Paris en Bretagne (en vers et en prose J, des
poésies chrétiennes, des réflexions morales, des poésies
diverses, des chansons, des épigratnmes, des traductions,
deux pièces de théâtre: la Jalousie favorable à Tamour,
comédie pastorale en un €u:te, en prose et en vers, et la
Double Jalousie, comédie en trois actes, en vers, etc.
HONORÉ BONHOMME.
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POÉSIES DIVERSES
DE
DESFORGES-MAILLARD
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POÉSIES DIVERSES
A MONSIEUR LE MARQUIS DE ROBIEN
Prtsidcni i monier >□ pu-lemeni de Brciignc,
Lejaitr di Saint-Ckràkipki, saftti.
PEisiDENT, qui régnez dans cette solitude
Plus cbaimante pour moi que toutes les cités :
Ty goûte, exempt d'inquiétude.
Des plaisirs que j'avois si longtemps souhaités.
Content auprès de vous , je puis dans cet asile,
Tantôt errant au bord des eaux.
Tantôt à l'ombre des o
Mêler l'agréable à l'utile ;
4 D esfor g es^ Maillard,
Et, silivant pas à pas votre goût toujoois sûr.
Assembler Socnite et Virgile,
Maitpertaîs et Rousseau, RoUin et Réaumur *.
Que f aime oe loisir tranquille 1
Que pour moi vos discours ont de touchants appas !
Et qu'ils sont au-dessus du frivole embarras
De tous les cercles de la ville !
Votre savoir prodigieux
M'emporte par delà le séjour du tonnerre;
La foule et les éclairs se forment sous mes yeux.
Les éléments armés se déclarent la guerre;
Sous vos habiles mains, mes regards curieux
Pénètrent des oiseaux l'instinct mystérieux;
Et par un nouveau jour, qu'un cercle étroit enserre.
D'invisibles objets, Êdbles, vils, odieux.
Me saisissent à'éSroï, devenant sous un verre
Crocodiles, serpents, dragons audacieux.
De là changeant la scène, acteur ingénieux.
Je descends avec vous au centre de la terre :
Et plus heureux qu'Icare ébloui dans les airs ,
Vous me guidez au fond des mers.
Vous me développez, dans ces divers voyages,
Les fossiles cachés, le tissu des métaux.
Des plantes et des animaux,
Des poissons et des coquillages,
Dont le beau cabinet que vos soins ont acquis
I. Le président s'occupait surtout d'histoire naturelle et
de chimie.
Poésies diverses^ 5
Nous étale avec choix les monuments exquis.
Tributs des plus lointains rivages.
Votre esprit lumineux s'étend sur tous les âges ;
Un mot, un caractère, un trait,
Rappellent à votre mémoire.
Et lui découvrent le portrait,
Les temps reculés et Thistoire
Des rois, des empereurs, des héros et des dieux.
Comment avez-vous pu, mortel chéri des cieux,
Associer tant de sciences,
Tant de sublimes connoissances
Aux périlleux détours du dédale des lois.
Dont, sans vous égarer parmi leur nuit obscure,
Vous tenez constamment le fil d'une main sûre,
Capable de tout à la fois ?
Il faut pour y fournir, Président admirable.
Que dans votre esprit vif, exact et pénétrant.
Vous ayez aujourd'hui la force incomparable
Que votre patron mémorable.
Saint Christophe, eut jadis dans son corps de géant.
Quoique informé trop tard qu'on célèbre sa fête.
Je voulois vous fleurir; mais je n'aperçois rien
Pour ofl5ir à celui qui, maître d'un grand bien,
D'ailleurs porte lui seul l'univers dans sa tête.
Tout répond à vos vœux : assis au plus haut rang.
Vous avez une épouse en qui de votre sang
Circule l'illustre noblesse.
Cette tendre moitié, que la blonde jeunesse
Doua de mille attraits dont les yeux sont charmés,
A réuni Vénus et la Sagesse;
6 Desforges-Afaillard.
£t chérissant des nœuds que Tamour a formés,
Vous aime autant que vous Taimez.
Ses grâces à propos nobles et familières.
Impriment dans un cœur l'estime et le respect.
L'esprit pour ce qu'elle est, à son air, ses manières
La connoît au premier aspect.
Puisse Lachésis Êtvorable,
Sans calculer vos jours, en grossir ses fuseaux
Et retenir la main de sa sœur Atropos ,
Qui, cessant d'être inexorable,
Doit respecter des nœuds si beaux.
Puissiez-vous en saiité voir votre fils grand-père ,
Ce marquis occupé de l'amour de vous plaire.
Imitateur ingénieux
De vos talents si précieux
Et des vertus de son aimable mère.
Pour moi, je jouirai du destin le plus doux,
Si, recevant mon hommage sincère.
Votre amitié, qui m'honore et m'est chère.
Dure autant que les vœux que je forme pour vous.
EPITRE
A MONSIEUR BOUGUER
Mon compatriote, de rAcadémie royale des sciences de Paris
et de celle de Bretagne.
Sur son retour
d'un voyage de neuf ans dans les pays méridionaux,
entrepris par les ordres du roi.
TU finiS; cher Bouguer^ tes travaux et mes peines,
Par ton retour heureux ;
Neptune, dont j'ai craint les fureurs inhumaines,
Te redonne à mes vœux.
J'ai tremblé que sur toi sa funeste vengeance
Ne fît tomber ses coups,
Voyant tant de nochers qu'instruisit ton enfance
A braver son courroux.
Leurs agiles vaisseaux du midi jusqu'à l'Ourse
Firent voler ton nom;
Et ta main, quoiqu'absente, au milieu de leur course.
Dirigea leur timon.
A Tâge où follement la jeunesse enivrée
8 Desforges-Maillard,
S'endort dans les plaisirs,
La tienne plus solide, à Tétude livrée,
Y borna ses désirs.
Ne f avons-nous pas vu fiiir la foule inquiète,
Au sommet de nos tours.
Et d'astres presqu'éteints au bout de ta lunette
Rallumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés;
Alors tu méditois, dans tes remarques sages,
Tes écrits renommés.
Mais de ton orient c'étoient les étincelles,
Les jeux et les essais.
Aiglon 1 tu préparois à l'essor de tes ailes
De plus hardis succès.
Quels chefs-d'œuvre depuis n'as-tu point fait éclore,
. Savant, subtil, profond?
Ton pays, le royaume ; oui, l'univers s'honore
Des lauriers de ton front.
Que l'immortel honneur, pour les âmes bien nées
A de traits chatouilleux I
C'est lui dont le conseil fia tes destinées
Aux hasards périlleux.
Tu quittas, pour complaire aux désirs du monarque.
Des jours purs et sereins;
Ardent à fexposer, au mépris de la Parque,
Sur les flots incertains.
Passant de ton vaisseau sur des mornes ^ terribles.
I. Montagnes d'Amérique, fort élevées, où pendant la nait
le froid est excessif.
Poésies diverses, . 9
De glaçons hérissés,
Là, des périls plus grands, par des retours horribleSi
Succédoient aux passés.
Sur ces monts sourcilleux, redoutables asiles
D'un, hiver étemel,
Tu n'avois pour rempart que des tentes fragiles,
Contre le froid cruel.
Tes doctes compagnons \ qu'un zèle égal inspire,
Ont partagé tes maux;
Ils partagent ta gloire, et l'univers va lire
Et vanter vos travaux.
Dautres ont avant vous, poussés par l'espérance.
Couru sur l'Océan;
Mais leur art échoua : nous vîmes leur constance
Lassée au bout d'un an.
Tu dis, mon cher Bouguer, qu'au plus fort de tes peines,
J'étois h ton côté.
Et qu'en parlant de moi sur ces rives lointaines.
Tu te sentois flatté.
Crois aussi que partout j'ai porté ton image
Empreinte dans mon cœur,
Et que dans mes revers ton aimable visage
Fut mon consolateur.
Mais pour peu qu'en neuf ans la mer parût émue,
J'en perdois le repos ;
Mqn amour efirayé grossissoit à ma vue
Les dangers et les flots.
Neptune, épargne, dis-je, une tête si chère;
1. La Condamine et Godin, qui étaient allés avec Bouguer
i Pérou pour déterminer la figure de la terre.
au
'jo DesforgeS'Maillard.
Exauce un malheureux :
Sinon porte la mienne au gré de ta colère^
Et rejoins-nous tous deux.
Tu reviens ; et mes jours n'auront plus d'amertume :
Je revois, enchanté,
Sur ton teint refleuri, dans ton œil qui s'allume,
Renaître la santé.
Ralentis toutefois d'une étude assidue
L'usage immodéré :
Elle fait ton plaisir; mais le plaisir nous tue,
S'il n'est pas tempéré.
La mottj, dont le compas n'assigne au plus grand homme,
Qu'un triste et court terrain,
La tête dans les cieux, renverse l'astronome,
Son télescope en main.
Jouis d'un doux loisir, si tu veux bien en croire
Ma tendresse et ma foi.
Après avoir vécu pour autrui, pour ta gloire,
Cher ami , vis pour toi.
ÉPITRE
A MONSIEUR TITON DU TILLET
Le premier de Van 1746.
MON cher Titon, Tan recommence,
Et nous finissons tous les jours :
Le temps rapide^ dans son cours ^
Éteint pour moi sans que j'y pense
Les feux passagers des amours;
Et ne me laisse pour partage
Que Je souvenir et l'image
Des jeux envolés pour toujours.
J'ai vu dans mon adolescence,
Que pétillant d'impatience,
Je me désolois quelquefois
Que les semaines terminées
Tardoîent trop à former les mois,
Les mois à former des années.
Un sentiment de vanité
12 Desforges'AIaillard,
Me fiûsant observer que l'âge
Qu'accompagne la gravité,
Donnoit dans la société
Plus de poids et plus d'avantage,
Et certain air de dignité
A qui chacun rendoit hommage.
Aujourd'hui que l'âge viril
Vers mon déclin me précipite,
Plus j'y rêve, et plus j'y médite.
Et plus le temps d'un vol subtil
Me semble redoubler sa fuite.
Mon inutile plainte imite
Celle que fait dans ses écrits
L'élégant Catulle, et je dis :
Brillant soleil, tu meurs dans i'onde,
Pour y renaître avec le jour;
Mais, hélas I en sortant du monde
Il n'est personne qui se fonde
Sur l'espérance du retour.
Roi des amis, où sont les roses
Que tu voyois l'autre printemjps,
Couvertes d'appas éclatants.
Dans tes riants jardins écloses ?
Un limon vil et croupissant
Les a toutes ensevelies;
Tel est le sort qui nous attend
Au terme fatal de nos vies.
Tu me répondras que je puis,
En comptant avec la nature,
Poésies diverses» 13
Me flatter qu'à Tâge où je suis
Je n'ai pas comblé sa mesure ;
Mais tu sais que dans ses beaux vers^
Malherbe^ dont les divins airs
Ënchanteroient un cœur de roche,
Dit que le jour est refroidi,
Et que la nuit est déjà proche,
Dès que Ton a passé midi.
Cest ainsi que l'aimable Flore,
Venant de ses dons désirés
Rajeunir nos bois et nos prés,
On s'applaudit de voir l'aurore
Presser la course le matin
S'attendant à la voir demain,
Un peu plus diligente encore.
Semer des fleurs sur son chemin.
Mais quand, précurseur de l'automne,
Le froid retour des aquilons
Flétrit la dernière anémone.
Quoique les jours soient encor longs,
On sent en soi ses esprits sombres
De voir le soleil paresseux
Céder de son tour lumineux
Soir et matin aux tristes ombres;
Et l'on regrette vainement
Les beaux yeux de Flore éplorée,
Qui perd de mom^it en moment,
Chancelante et décolorée.
Ce qui lui reste d'agrément.
14 Des/orges^Maillard,
Et qui s'en va languissaiiiinent
Chercher dans une autre contrée
Une saison plus tempérée ^
Où de son teint vif et charmant
La douce fraîcheur réparée
Plaise à Zéphire son amant.
Le ciel dans une nuit profonde
Nous cache ses arrêts constants,
Et c'est moins pour vivre longtemps
Que sa bonté nous mit au monde
Que pour y répandre l'odeur
Qu'exhale Taimable sagesse ,
L'amour du prochain , la candeur,
Et que leur souvenir vainqueur
Longtemps après la mort y laisse.
Mais à la vérité qui luit
L'incrédule a livré la guerre;
Et publiant que le tonnerre
N'est qu'un accident et du bruit,
Le vice règne sur la terre,
D'où la pâle vertu s'enfuit.
J'ai vu sous des toits magnifiques.
Temples consacrés à Vénus,
S'endormir les masses lubriques
Des riches et lâches Crésus ;
Et dans leurs douleurs léthargiques.
Ces dieux terrestres éperdus.
Frappés de maux inattendus.
Poésies diverses. iç
Passer aux efirois tyranniques
De Balthazar^ d'Antiochus.
Jai vu sous des formes humaines,
Nourrir des tigres et des ours,
Des crocodiles, des vautours,
Des monstres à voix de sirènes,
Dont les faux et tendres discours
Nous payant d'espérances vaines,
Dans un dédale de détours
Nont fait que redoubler nos peines.
Uenfer avide et ténébreux
Les ensevelit dans la flamme.
Leur pouvoir, dont Tusage afireux
Souilla leur odieuse trame.
Leurs vains monts d'or, le prix infâme
Des entrailles des malheureux.
Corrompent leurs fils après eux ;
Et se glissant de race en race.
Leur sanglante injustice passe
Jusqu'à leurs troisièmes neveux.
Ainsi leur mémoire abhorrée
Leur survit pendant quelque temps,
Horriblement régénérée
Dans des successeurs plus méchants.
Pour toi, cher Titon, cœur fidèle,
Ami sincère et plein de zèle,
Astrée exprès quittant les cieux,
Vint allaiter ta sage enfance ;
Desforges-MaiUard.
Et s^en retourna chez les dieux,
Vojant peu d'hommes en ces lieux
Propres à suivre en confiance
Ses avis purs et précieux.
Aussi, qudque longue durée
Que le temps promette i l'airain.
Du beau monument d<»it ta main
Éleva la cime sacrée ;
Plus solidement revCtu,
L'édifice de ta vertu,
Que le docte Apollon couronne,
Ne sera jamais abattu.
Ta gloire qui partout résonne.
Bravera la faux qui moissonne
Les vains noms dont l'éclat séduit;
Fol éclat, lueuF passagère,
Que loin du calrae qui la fuit,
La fortune allume et détruit
Ehi vent de son aile légère.
iv^<
ÉPITRE
A MONSIEUR TITON DU TILLET
Lé frêmUr de Fan 1746.
PAR MADAME DESFORGES-MAILLARD
TITON, mon mari moralise ;^
Moi qui songe moins creux que lui,
Jévite, en pensant à ma guise,
Tout ce qui cause de l'ennui.
Les plaisirs vont bien à tout âge :
Et lorsque réglant ses désirs
On sait en tirer avantage,
Uâge ne nuit point aux plaisirs.
Le froid Janus ouvre Tannée
Par les glaçons et les frimas \
Dans son inclémence obstinée,
Tâchons de trouver des appas.
i8 D e sfor g es' Maillard,
Que nous font les fleurs printanières ?
Est-il des moments plus heureux
Que ceux que Ton passe aux lumières,
Parmi les fêtes et les jeux ?
Le Printemps n'est pas sans froidure,
L'Été brûle, en Automne il pleut :
UHiver, auprès d'un feu qui dure,
On se fait la saison qu'on veut.
Horace dans ses vers funèbres
Nous jette, couverts de cyprès.
Dans des royaumes de ténèbres,
Où la nuit ne finit jamais.
D'où savoit-il qu'il y fît sombre ?
D'ailleurs, y devant tous aller.
Le plaisir d'être en si grand nombre
Dut servir à l'en consoler.
Ami plus cher que tous les autres,
Rare exemple de probité.
Lé ciel ne seroit pas des nôtres
S'il ne prolongeoit ta santé.
Je ne brigue point une place
(Je ne l'aurois que par faveur)
Sur ton magnifique Parnasse :
Je n'en demande qu'en ton cœur.
REPONSE
DE M. DBSFORGES-MAILLARD
MADAME^ pour Titon, vos vers ingénieux
Me charment^ loin de me déplaire;
Quoiqu'il soit peu d'époux que puissent satisfaire
Des compliments si gracieux,
£t qui, se dégageant du préjugé vulgaire
Dont tant d'autres sont alarmés,
A ce rituel débonnaire
Consentent d'être accoutumés.
Mais comme vous savez que j'aime
Titon tout autant que moi-même,
Je pense qu'en l'aimant, c'est moi que vous aime2.
EPITRE
DE MADAME DESFORGES-MAILLARD
A MONSIEUR TITON DU TILLET
Pour le remercier de son portrait.
x
ITON, votre portrait charmant
Où reluisent Tesprit, la candeur, la noblesse,
Ce portrait, dont très humblement
Je vous fais mon remercîment,
Flatte mon amour-propre autant que ma tendresse,
Prouvant de mon mari, dans son attachement,
Le goût et la délicatesse.
Je vois, par les bienfaits dont vous Tavez comblé,
Que le bon cœur répond à la belle figure,
Et que le ciel et la nature
N'ont jamais fait d'ouvrage aussi bien assemblé.
Mon mari me voit vous écrire :
Il voudra bien s'accoutumer
A m' entendre souvent lui dire
Poésies diverses. 21
Que je TOUS aime autant qu'il sauroit vous aimer.
Nous serons donc rivaux, mais rivaux volontaires.
Rivaux d'estime et d'amitié;
Et TOUS partagerez vos sentiments sincères
Entre l'une et l'autre moitié.
ÉPITRE
A MONSIEUR
DARQUISTADE DE SAINT-FULGENT
Conseiller au parlement de Paris
Sur la naissance de sa fille.
c
ousiN, dont la vertu sait faire
D'un beau-père un aïeul, un oncle d'un beau-frère,
Ami, reçois mon compliment
Sur les fruits de ton mariage.
Par le flambeau d'Hymen c'eût été grand dommage
Que tendre et jeune épouse, en qui tout est charmant,
Esprit, maintien, discours, corsage,
Ne laissât point de son lignage.
Mais croirai-je ce qu'on m'a dit ?
On m'a raconté que ta fille
Est si refaite, si gentille,
Et marque déjà tant d'esprit.
, Poésies diverses^ 33
Que ses cris sont de la musique 1
Et que dans son berceau dégoisant son jargon,
Elle paraît bégayer la raison
D'un goût joliment laconique.
Déjà, dans ses beaux yeux modestes et mutins,
Que de traits -de subtile flamme I
Quelle foule de dons va couler dans son âme !
Et que pour être instruite elle est en bonnes mains 1^
Sa mère en qui la joie aujourd'hui fait revivre
Les roses et les lys de son jeune printemps,
Fidèle à ses devoirs qu'elle aima toujours suivre.
Prendra soin de ses premiers ans.
Ouvriroit-il encor les yeux à la lumière.
Le rare perroquet que mes vers ont chanté ,
Quand je passois chez toi les beaux jours d'un été
Au château de la Mallardière ^ ?
Ta mère se faisoit un plaisir singulier
D'élever cet oiseau > qui sous sa main savante
Fit de si grands progrès, qu'un bachelier de Nante
N'eût été près de lui qu'un petit écolier.
Or s'il est vrai qu'en soi^ école
Un oiseau, qui ne peut d'ordinaire imiter
I. Maison et terre seigneuriale fort belle et fort bien pei-
gnée, appartenant à M. d'Arquistade, péré du cônéeiller, sijuéc
à une lieue et demie de Hantes.
34 Desf orges-Maillard,
Que quelques Bons tronqués de rhumaine parole,
Y 6Ut à tel point profiter;
Que sera-ce donc de ta fille,
Qui, l'esprit éclairé des rayons les plus purs,
Et portant ses regards sur toute sa âunille,
N'y verra que talents, mérite, exemples sûrs?
Je disois, l'an dernier, dans mon humeur chagrine,
Saint-Fulgent n'aura-t-il point de postérité?
Sa femme et lui pourtant sont de fort bonne mine.
Quelqu'un me répondit : Tais-toi, pauvre hébété;
Qu'il ait de moins une cousine,
La fièvre quelque jour à son hérédité
Peut t'appeler en compagnie
De maints collatéraux d'appétit affilé.
Vade r^ro, mauvais génie,
Répondis-je en courroux à cet ensorcelé :
Je donnerois mon patrimoine.
Quoique simple, sans fard, et me laissant leun-er» -
Le ciel ne m'ait point fait fort âpre et fort idoine.
Quelque mince qu'il soit, à le récupérer :
Oui, je le donnerois, prude et sage Lucine,
(Écoute, ô matrone divine.
Un parent, un ami qui te vient implorer)
Pourvu que par tes soins, dans la prochaine année,
L'aimable Saint-Fulgent pût se régénérer.
Enfin l'affaire est terminée.
Dont grand merci soit dit à la haute bonté
Qui rend à mes désirs les effets si conformes.
Poésies diverses. 25
Te voilà père dans les formes,
Et sans qu'il m'en ait rien coûté,
Que quelques vœux formés avec sincérité.
Je me flatte du moins que le pouvoir céleste,
Satisfait de mon cœur, m'exemptera du reste
Et se contentera d'un cierge présenté.
Adieu, très cher cousin; que toujours favorable.
Il ajoute en neuf mois à la ôUe un garçon.
Qui puisse tel que toi, noble, honnête, équitable,
Être l'appui de ta maison !
Puisse, s'étemisant ta vertu prolifique,
Tromper nunc et in sœcula,
Mille ans et bien loin par-delà
Des vains collatéraux l'attente chimérique !
Réjouis-toi : pour le surplus,
Ut'tufortunam, dit Horace *,
Sic nos te, Cehe , feremus.
Les dieux, pour des secrets qui nous sont inconnus.
Aux uns rendent justice, aux autres ils font grâce.
Respectons-les partout; bonsoir, et souviens-toi
D'avoir dans tous les temps le même cœur pour moi.
I. Horace, liv. I, ép. viii.
LA BEAUTÉ INGRATE
Madrigal.
SI la nature en vous assembla mille traits
Qui font qu'on vous préfère à toute autre mortelle,
Pourquoi sourde à sa voix, à ses ordres rebelle,
Sans vous laisser fléchir jamais,
D'une ingratitude cruelle
Voulez- vous payer ses bienfaits ?
Tout suit dans l'univers un ordre invariable. .
D'un orme dans nos bois naît un arbre pareil,
D'une fleur, qu'embellit l'aurore à son réveil.
Et que caresse un zéphyr agréable.
Naît une même fleur ; uhe plante est semblable
A la plante qui la produit,
Et par de doux accords multipliés sans cesse,
Chaque chose en tous lieux redonne son espèce
Et se reconnoît à son fruit.
Tout dure ainsi dans l'air, sur la terre et dans l'onde,
Au gré de la nature et de sa loi féconde.
Poésies diverses.
Votre insensible cœur, comme un ingrat terrain,
Résiste seul, 6 triomplie inhumain !
A sa puissance souveraine.
Jy sème de l'amour en vmn :
Je n'y pais moissonner que mépris et que luiine.
LA BELLE CHASSEUSE
Madrigal.
THÂMIRE, abandonnez les monts et les forêts.
Si Diane autrefois chassoit comme vous faites,
Cette déesse eut moins d'attraits
Et fut moins belle que vous Têtes.
Les cœurs volent en foule au-devant de vos coups.
Pouvez-vous préférer à ces douces conquêtes
Celles des monstres en courroux?
Ce plaisir, dont la peine est Tunique avantage,
Ne convient pas à k beauté ;
Mais si le sort en est jeté',
Si votre humeur guerrière à chasser vous engage,
Bornez à terrasser un animal sauvage
Votre impitoyable rigueur,
Et devenez enfin, par un charmant partage,
Diane dans les bois, et Vénus dans mon cœur.
LE DEPART DOULOUREUX
Madrigal,
QUAND on peut se résoudre à quitter sa maîtresse^
Sans pleurer de regret, sans mourir de douleur,
On n'a jamais senti cette vive tendresse
Qu'un véritable amour allume dans un cœur.
Votre charmant visage est Tastre qui me guide.
Je tombe loin de vous dans rhon*eur de la nuit;
C'est dans vos yeux brillants que mon âme réside,
Loin de vous le péril en tous lieux me poursuit.
Je pars, ô ciel! je pars; un ordre trop sévère
Aujourd'hui me condamne à ce funeste sort
Tous les dieux ont sur moi déployé leur colère.
Ahl pourquoi, dieux cruels I différez-vous ma mort?
Quel frisson me saisit? Mon âme est oppressée;
Tout mon sang engourdi refuse de couler;
30 Desforges-Maiîlard.
Et, pour vous dire adieu, ma langue embamssée
Se confond, et n'a plus la force de parler.
Douce félicité, tu vas ni'Stre ravie 1
Corinne, je vous quitte, fl voy^e cruel !
Aimable et cher objet, si je reviens en vie,
II &ut, n'en doutez pas, que je sois immortel.
LES REGARDS CHANGES
Madrigal.
DÉLICES de mon cœur, ma volupté suprême,
Ma fortune autrefois et Tappui dé mes jours,
Beaux yeux, pourquoi, beaux.yeux, par un caprice extrême
Avez-vous aujourd'hui changé leur heureux cours ?
Vous annoncez ma mort, cependant je vous aime.
Et je vous aimerai toujours.
Revenez donc enfin, chers tyrans que j'adore.
Vers un infortuné que vous faites souffrir ;
Et si ce n'est pour voir combien il vous adore,
Du moins regardez-le mourir.
A MA MAITRESSE
QUI COMMENCE A N'ÊTRE PLUS JEUNE
Madrigal.
D
£jAy des ans impétueux
La beauté de Thémire éprouve le ravage :
Je Taîme cependant comme dans son jeune âge,
Et je ressens les mêmes feux.
O temps, ô temps cruel! ton dévorant empire
Soumet tout à ses lois, excepté mes amours.
Je ne puis être qu'à Thémire,
Mon brasier tombe en cendre, et je brûle toujours.
L'OISEAU
PLUS HEUREUX QUE L'AMOUR
Madrigal.
S BRIN, qulris tient en cage^
Mon état ressemble au tien :
Tu lui dois son esclavage;
C'est elle qui fit le mien.
Nous Élisons tous deux pour elle
Retentir nos douces voix.
Et, pour s'amuser, la belle
Nous écoute quelquefois.
Mais, différence infinie
Dans le reste de mon sort !
Ton chant prolonge ta vie.
Le mien avance ma mort.
LA FIDÉLITÉ JUSTIFIÉE
Madrigal,
MOI, je suis un perfide, inhumaine beauté !
Pour ne point accorder à ma persévérance
Le prix qu'elle auroit mérité,
Vous feignez de douter de ma fidélité.
Ah I si mes tendres feux, mes tourments, ma constance.
Si ces garants certains ne vous suffisent pas.
Pour vous en mieux convaincre ordonnez mon trépas.
Non, je ne puis survivre à votre défiance.
Parlez; en me croyant, vous prolongez mes jours;
En ne me croyant pas, vous en bornez le cours.
QU'IL FAUT ÉUIR L'AMOUR
Madrigal,
RENONCEZ à l'amour, vous dont Tâme ingénue
Préfère aux vains plaisirs le solide bonheur.
Il blesse en caressant, en badinant il tue,
Des jours les plus sereins il trouble la douceur.
Comme le matelot qui prévoit un orage
Cherche à Tabri du vent un sûr asile au port;
Qu'ainsi Thomme, aussitôt qu'il voit un beau visage,
Se détourne et le craigne à Tégal de la mort.
Qu'il perde à son aspect et la vue et Fouie,
Qu'à ses tendres serments il ne réponde pas;
S'il le sent approcher, qu'il s'écarte, qu'il fuie,
Et déteste à jamais ses dangereux appas.
î6
Desforges-Maillard.
Sur un amant surpris quand un regard arrive,
L'enfer s'ouvre, et l'amour agite, enflamme l'aîr ;
Mais l'éclair ne part point que la foudre ne suive,
Et la mort suit bientOt et la foudre et l'éclair.
LE PREMIER AGE DU MONDE
OU
LE SIÈCLE D'OR
IdylU,
A MONSIEUR MONTAUDOUIN DE LA TOUCHE
Q
UE les humains du premier âge
î Vivoient contents et fortunés I
A de vrais plaisirs destinés
Leurs jours s'écouloient sans nuage.
La douce médiocrité,
La modeste frugalité,
Des feux Tinnocent badinage
S'employoient de concert à leur félicité.
Du nom de siècle d'or, dans l'antique langage,
Cet heureux temps fut honoré ;
Non pas que ce métal y fût considéré :
38 DesforgeS'Maillard.
C'est que les mœurs, sans alliage,
Faisoient consister leur beauté.
Comme Tor, dans la pureté.
Ils n'avoient ni palais, ni pompeux équipage.
La justice n'étoit que la simple équité.
Sans art et sans apprentissage.
Les suppôts de Thémis n'avoient point inventé
Ces mots prodigieux dont l'obscur étalage
Embarrasse la vérité.
On ne reconnoissoit charge ni dignité :
Dans les rangs, entre humains, il n'étoit point d'étage ;
Leurs idées se bomoient au terrain dont les dieux
Leur faisoient un juste partage.
Du luxe séduisant Féclat pernicieux
N'avoit point jusqu'alors pris le cœur par les yeux.
De tant de mets malsains le divers assemblage
N'ofiroit point à leur goût d'homicides appas.
Des bois voisins le fruit sauvage.
Un peu de lait et de fromage
Composoient leurs humbles repas.
Le miel, dont les ruisseaux serpentoient sous Tombrage
Ne confondoit pas sa douceur
Avec le bachique breuvage,
£t des habits l'industrieux ouvrage
N'empruntoit point de Tyr l'étrangère couleur.
La terre offroit au voyageur
Un lit de verdure au passage.
Pour y dormir à la fraîcheur.
Pour éteindre la soif, sur son charmant rivage,
Poésies diverses. 39
Un fleuve étaloit sa liqueur :
Pour garantir de la chaleur.
Un arbre étendoît son feuillage.
Daphné, se destinant à l'emploi du ménage,
Ne mettoit point son cœur et ses appas à prix.
Entre elle et son berger, de ses charmes épris,
L'Amour, sans vouloir d'autre gage,
Sans examen du parentage,
Dressoit le contrat; et les ris,
Les grâces et les jeux signoient au mariage.
Le nautonier, malgré l'orage.
Ne fendoit point encor le vaste sein des mers.
Le marchand, qu'aujourd'hui le gain sordide engage
A p^ourir tout l'univers.
Craignant alors les flots amers.
Ne s'exposoit point au naufrage .
Les clairons, les tambours n'ébranloient point les airs ;
La haine au funeste visage,
La fureur à l'œil irrité,
La guerre au bras ensanglanté,
Ces cruels auteurs du carnage,
Ne s'étoient point encor échappés de l'enfer.
On n'avoit point encor l'usage
De donner des ailes au fer :
Il ne servoit qu'au labourage,
£t l'homme sociable et sage,
J>e la nature en lui sentant l'étroit lien.
Perçant le flanc d'un autre eût cru percer le sien.
Au reste, qui d'entre eux, des transports de la mge
Soudain se laissant enflammer.
4D DesforgeS'Maillard,
Eût le premier conçu le dessein de s'armer ?
Le meurtre, monstre né de Favide pillage ,
Du fantôme d'honneur et du libertinage,
Eût été détesté, s'il eût été connu.
Chacun suivoit sans crainte un penchant ingénu :
Et pouvoit-on enfin redouter quelque outrage
Sous les ailes de la vertu ?
Ah ! siècle pervers I que n'es-tu
De ce siècle innocent la plus parfaite image !
Le sordide intérêt, frère du brigandage,
Dans les cœurs corrompus a mis un germe afireux.
L'ardente soif du gain fait un plus grand ravage
Que l'Etna vomissant un déluge de feux.
A l'or on rend partout hommage.
Enfin, les avares mortels,
A Plutus dans leur âme élèvent des autels.
Ah ! qui fut le premier, qui pour notre dommage
Barbarement of&cieux.
Creusa la terre avec courage
Pour tirer les métaux qui se cachoient aux yeux.
Et tria sur les bords du Tage
Les sablons d'or qu'il roule en son sein radieux? *
C'est ce métal trop précieux
Qui change en jours de fer les beaux jours de cet âge
Qu'on n'eût point nommé <tor si nos sobres aïeux
En avoient comme nous recherché l'esclavage.
Ah I qui fut le premier l'humain ambitieux
Qui, dans les maux publics trouvant son avantage.
Vit briller, et bientôt fit voir aux curieux
X^ feu des diamants, ces biens contagieux?
Podties diverses.
Ami du bon vieux temp^ je vous dois sa peinture
A vous de qui la foi, si constante et si pure.
Dans ce siècle infidèle est un rare trésor ;
A vous de qui l'esprit si brillant et si juste
Sait assembler le goût du beau règne d'Auguste
Avec les mœurs de l'âge d'or.
M^^^
LE PRINTEMPS
Idylle.
QUE le printemps est beau ! Tout rit dans la nature.
Nos prés sont verts, nos bois ont repris leur parure ;
Les ruisseaux ranimés, sur un gravier d'argent,
Promènent d'un pas diligent
Une onde claire qui murmure.
Les oiseaux amoureux sous les rameaux fleuris.
Célébrant à Tenvi de petits mariages,
Font parler de leur mieux, dans leurs tendres ramages,
Les feux dont Tun pour l'autre ils ont le cœur épris.
Amintas, que Tamour dévore.
Ne pouvant fermer l'œil, abandonne le lit;
Il sort comme en délire et court au lieu prescrit
Attendre Chloris qu'il adore;
Le jour ne paroît point encore :
Mille soupçons jaloux agitent son esprit.
Du paresseux Tithon l'épouse matinale
S'arrête en le voyant et le prend pour Céphale.
Poésies diverses, 43
La beauté du berger la charme et Téblouit;
Mais découvrant Terreur dont son âme jouit,
La honte peint son front des couleurs de l'opale.
Et bientôt les regrets la rendent triste et pâle;
Dans les airs blanchissants elle s'évanouit
Mille frileuses hirondelles,
Traversant les mers à la fois.
Ramènent Zéphire avec elles
Et se reposent sur nos toits ;
Se becquetant, battant des ailes,
Volant et revolant, se suivant tour à tour,
Leur caquet enjoué réveille
La jeune Chloris qui sommeille.
Et l'avertit d'aller où l'attend son amour.
Le soleil caresse la terre.
Il la console de la guerre
D'un long hiver armé de frimas, de glaçons,
La terre rajeunie ouvre son sein fertile .
Aux doux écoulements de célestes rayons,
Et Flore, à leurs ordres docile.
S'apprête avec Pomone à répandre ses dons.
Nos brigantins et nos frégates
Fendent le liquide élément
Et ne craignent que les pirates.
Garantis de l'efiroi de la mer et du vent.
Les poissons, sous un mur de glace.
Depuis trop longtemps retenus.
Dans leur froide prison ne se captivent plus.
Thétis les voit bondir sur sa verte surface.
L'Amour, que nul effort n'a jamais arrêté.
Prend son vol et se glisse avec agilité
44 Desforges'Maillard,
Dans leurs demeures transparentes.
Ses flammes dans Teau pétillantes
En pénétrent l'humidité.
Et leurs écailles palpitantes
Expriment les accès, coup sur coup répétés,
Du plaisir dont ils sont doucement tourmentés.
Le beau Mirtil sous la feuillée
Danse au clair de la lune au son du flageolet,
Avec la blonde Iris lestement habillée.
Il voudroit dans un coin secret
L'entretenir de son martyre :
Il a cent choses à lui dire.
Mais Corisque et Daphné, d'un regard inquiet.
Semblent les observer sans cesse.
Victimes du respect humain,
Mirtil lui dit tout bas, en lui serrant la main :
Adieu, Tunique objet de ma vive tendresse.
Trompons des yeux malins la curieuse adresse :
Nous nous retrouverons demain.
Jours charmants, saison fortunée.
Que vos beautés auroient d'appas
Si, quand vous revenez, vous ne nous disiez pas
Qu'en nous vieillissant d'une année
Vous nous faites marcher vers la nuit du trépas !
LES TOURTERELLES
Idylle.
A MADAME DESHOULIÈRES
H
ÉLAS ! constantes tourterelles,
Que vos caresses et vos jeux
Ont des attraits touchants pour un cœur amoureux !
Redoublez s'il se peut vos flammes mutuelles;
Pâmez-vous, languissez, mourez dans les plaisirs.
Ah I j'entends vos petits soupirs,
De vos transports secrets interprètes fidèles.
Vives affections ! naïfs trémoussements !
Mais qu'aperçois-je, ô ciel ! dans les ravissements
Vous vous enivrez sans mesure ;
Vos becs entrelacés, qui font un doux murmure.
Humectent la chaleur de vos embrassements I
Ah ! je me meurs moi-même. Eh I que sens-je ? Mon âme
Cède au tendre brasier qui me brûle au dedans.
Errante sur ma lèvre, elle est toute de flamme.
46 Desforges'Maillard,
Profitez de la yie, heureux couple d'amants ,
Jouissez d'un bonheur dont la source est si pure.
L'instinct que vous donna la prudente nature
Vaut mieux que tous nos sentiments.
Sans vous embarrasser dans d'inutiles peines»
Le sang qui coule dans vos veines
Vous instruit cent fois mieux que tout l'art des romans.
Plus votre ardeur vieillit, plus vous la trouvez belle;
Malgré l'effort des ans vos cœurs sont enflammés,
Et pour une autre tourterelle
Vous ne quittez jamais celle que vous aimez.
Si les amants et les amantes
Avoient pour s'envoler des ailes comme vous,
On verroit encor parmi nous
Plus d'inconstants et d'inconstantes.
C'est vous que l'on doit appeler
De vrais modèles de tendresse.
Vous avez seulement des ailes pour voler
Après le cher objet qui vous charme sans cesse.
Dans votre commerce amoureux
La défiante jalousie
Ne répandit jamais le poison dangereux
Qui parmi nous brise les nœuds
De l'amitié la plus unie.
Si vous paroissez quelquefois
Disputer et hausser la voix,
Je n'y découvre rien que la louable envie
De deux amants ambitieux
Du prix de s'entr'aimer le mieux ;
Et de pareils débats toute aigreur est bannie.
Vous fréquentez les mêmes lieux,
Poésies diverses. 47
Vous ne cherchez jamais une autre compagnie;
Vous buvez au même ruisseau;
Vous vous perchez toujours sur le même rameau.
Quand vos paupières sont forcées
De céder aux pavots que le sommeil répand,
Vous craignez de vous perdre, et vos plumes pressées
Paroissent être entrelacées^
Que votre langage est charmant !
Qu'il a je ne sais quoi d'aimable et de gadaait I
Que vos accents plaintife sont poussés d'un air tendre!
Ce n'est qu'aux cœurs comme le mien
Que Vénus a permis d'entendre
Et de goûter votre entretien.
Depuis le lever de l'aurore,
Vous savez vous donner, jusques à son retour,
Différentes marques d'amour.
Recommencez vos jeux, recommencez encore.
Hôtes légers des bois ; il n'est rien sous les cieux
Qui puisse tant flatter et mon cœur et mes yeux.
Mais si le berger que j'adore
N'avoit plus aujourd'hui pour moi le même cœur,
Si l'amour avoit fait éclore
Dans son âme changée une nouvelle ardeur;
Tourments affreux I douleurs cruelles !
Soupçons persuasifs ! doutes impérieux I
Cessez, hélas I cessez, constantes tourterelles :
N'ofirez pas désormais ces plaisirs à mes yeux,
S'ils leur doivent coûter des larmes étemelles.
Du beau sexe françois, toi, la gloire et l'honneur!
Deshoulières, dont le génie
48 Desforges-Maillard.
Sut chanter des amants la douce maladie.
Et des héros guerriers célébrer la valeur;
Du.Pinde, où tu jouis d'une meilleure rie.
Regarde ici-bas, et reçois
L'Idjlle que je te dédie :
Cest à ton goût que je la dois.
Si je puis aujourd'hui mériter ton suffinge,
Phébus et les neuf sœurs, s'unissant avec toi,
Avoueront ce galant ouvrage.
LES HIRONDELLES
/dylU.
)AHE LA COMTESSE DE VEBTEILLAC
V OS petits becs, hirondelles badines,
Donnent à ma fenêtre en vain de petits coups.
Vous croyez m'éveiller, moi qui dors moins que vous.
Mais vous allez partir, aimables pèlerines.
Hélas I votre départ annonce à nos climats
I^ retour des glaçons, des vents et des frimas.
Quand on aime, dort-on? Non, non : j'en interroge
Tout ce qu'Amour peut blesser de ses traits.
Dans le cceur, dans les yeux, ce dieu subtil se loge,
Et, quelque part qu'il aille, il en bannit la paix.
Ab I que j'aime h vous voir, l'une à l'autre fidèles,
Vous donnant en partant cent baisers savoureux,
Et d'un léger battement d'ailes
50 Desforges" Maillard.
Exprimer à Tenvi les ardeurs mutuelles
Qui brûlent vos cœurs amoureux.
Raison vainement attentive,
Pourquoi viens-tu mêler aux plus charmants plaisirs
De tes fâcheux conseils Tamertume tardive ?
Nous suivons malgré toi la pente des désirs
Où nous porte en naissant l'humeur qui nous domine,
Et ta triste lueur, cette lueur divine,
N'éclaire que nos repentirs.
Habitantes des airs, hirondelles légères,
Qu'à bon droit les mortels devraient être jaloux
De l'instinct qui vous rend plus heureuses que nous I
Du déchirant remords les blessures amères.
Du scrupule inquiet les frayeurs populaires.
Les soupçons délicats, les volages dégoûts,
Ne corrompent jamais vos unions sincères :
Ce n'est pas l'or qui joint l'épouse avec l'époux.
De ces parents atrabilaires.
Par caprice à nos vœux le plus souvent contraires.
Vous ne craignez point le courroux.
L'Amour seul, dont les lois ne sont pas mercenaires,
Préside à vos tendres mystères.
C'est le cœur qu'il consulte en agissant sur vous;
Et vos nœuds, toujours volontaires,
Forment l'enchaînement d'un sort tranquille et doux.
Aux yeux de son amant l'hirondelle à tout âge
A de jeunes beautés et des appas flatteurs.
La vieillesse, sur nous déployant ses rigueurs.
Poésies diverses, 51
Trop fortunés oiseaux, ne vous fait point d'outrage;
Ses doigts lourds et glacés sur votre beau plumage
Ne viennent point coucher d'odieuses couleurs.
Sexe infortuné que nous sommes ,
Quatre lustres complets sont à peine écoulés,
Que le caprice ingrat des hommes
Croit les jeux et les ris loin de nous envolés.
A trente ans on est surannée ;
 quarante il devient honteux
De penser qu'une âme bien née
Puisse encor de l'amour sentir les moindres feux.
Cependant cet amour peureux,
Qui veut et ne peut point éclore,
£n est toujours plus allumé.
Un brasier trop longtemps sous la cendre enfermé
Soi-même à la fin se dévore;
Et c'est ainsi qu'un cœur en secret enflammé,
Après avoir langui, meurt en vain consumé,
lyun désordre pareil la nature affligée
Murmure avec l'amour de se voir négligée.
Et qu'un honneur, fondé sur de bizarres lois,
Retranche impunément la moitié de ses droits.
Inflexible raison qui nous tiens dans la gêne.
Faite pour les humains, tu parois inhumaine;
Nos cœurs, tyrannisés par tes réflexions.
Ne font qu'aller de peine en peine.
Gouverne, j'y consens, les autres passions;
Tu peux les opprimer sous ta loi la plus dure,
Semblable à l'horrible vautour
Qui ronge Prométhée et la nuit et le jour.
52 Desforges -^Maillard,
Mais laisse au moins à la nature
A régler celle de Famour.
Cherchez un autre ciel, aimables hirondelles.
Où le soleil, chassant de paresseux hivers,
Entretienne en vos cœurs des chaleurs étemelles.
Hélas I que n'ai-je aussi des ailes
Pour vous suivre au milieu des airs I
Puissiez-vous sans péril passer les vastes mers I
Puisse Éole, à votre passage,
Ainsi qu'aux jours heureux où s'endort l'alcyon.
Dans ses antres profonds emprisonner la rage
Des enfants du septentrion I
Mais si, malgré mes vœux, les efforts de l'orage,
Dans les flots contre vous armés.
Vous ouvroîent un tombeau, vous auriez l'avantage
D'embrasser, en faisant naufrage.
L'hirondelle que vous aimez.
Le plus charmant mortel qui fut jamais au monde.
Et dont j'adore les liens,
Le beau Cidamis est sur l'onde :
En exposant ses jours il a risqué les miens.
Si sur ces plaines inconstantes
Vous voyez le vaisseau qui porte mon amant.
Allez sur ses voiles flottantes
Prendre haleine au moins un moment.
3i par vous, chères confidentes.
Le secours de nia voix pouvoit être emprunté,
Vous lui raconteriez les peines que j'endure';
Vous lui feriez une peinture
Poésies diverses. 53
De mon esprit inquiété.
Vous diriez qu'auasitOt qu'un vaisseau nous arrive.
Je vais d'un pas précipité
De mon cher Cid amis m' informer sur la rive.
Le cœur entre la crainte et l'espoir agité ;
Que vers l'élément redouté
Je tourne incessamment la vue;
Que pour peu qu'à mes yeux l'onde paroisse émue
Je suis prête à mourir d'effroi ;
Qu'il peut par son retour terminer mon supplice,
Et qu'en attendant son Ulysse
Pénélope jamais ne souffrit tant que moi.
Aimable Verteillac, mes tendres hirondeHes,
A vos pieds ep tremblant apportent leurs soupirs ;
Pour un fidèle époux aussi sensible qu'elles
Votre cceur plus constant n'a point d'autres désirs.
C'est en vain que j'ai vu cette Idylle applaudie;
En vain de célèbres auteurs
Vantent de mon pinceau les naïves couleurs.
Si votre délicat génie
Ne joint pas son suflhige aux leurs.
LES COQUILLAGES
IdyUe,
A MONSIEUR DE LA ROQUE
Chevalier de SAÎnt-Louis, autenr du Mereurt de Franee
A gui fauteur de Vidylle avait envoyé
une bdUe pleine de coquillages
qui ne lui parvint qtiau bout de deux mois.
AUTEUR ingénieux qui, par le juste choix
Que ton habile main sait faire.
Trouves dans ton journal le vrai secret de plaire
Aux goûts différents à la fois,
Par quel fâcheux hasard mes jolis coquillages,
Choisis sur les sablons qui bordent nos rivages.
Ne sont-ils point encor dans tes mains parvenus?
Tu n'en reçois point de nouvelle.
Sans doute le courrier, ce porteur infidèle
Qui s'en étoit chargé, les aura retenus.
Hélas I que de soins assidus
Pendant la canicule même
Poésies diverses. jç
Pour un savant ami que j'estime et que j'aime^
Doucement employés et tristement perdus I
Quand Diane , du haut de la voûte étoilée,
Laîssoit aller Thétis» après Tonde écoulée,
Entre les bras de son époux.
Le vaillant, le tendre Pelée,
Dans une grotte reculée.
Où de leurs doux moments les Tritons sont jaloux.
Alors par un sentier, dont la route est scabreuse,
M'appuyant d'une main chancelante et peureuse,
Marchant à pas serrés, je descendois au fond
Dune retraite sablonneuse ;
Et puis, par un détour, j'entrois dans un salon
Dont la naïve architecture
Est uniquement due à la simple nature.
Là, le roc inégal &it naître des portraits
Dune singulière structure.
Qui s'échappent à Tœil et perdent tous leurs traits
Quand on les regarde de près.
L'herbe, d'autre côté, diversement fleurie,
Avec le capillaire enlacée au hasard,
Produit, sans le secours de l'art.
Une verte tapisserie.
Séjour des rois, riches palais.
Attrayantes prisons d'esclaves magnifiques.
Heureux qui fut admis sous vos brillants portiques,
Plus heureux mille fois qui n'y parut jamais I
Ce qu'on voit travaillé sous vos murs à grands frais
Se présente ici de soi-même;
Et la nature qui nous aime
Sait au gré de nos vœux si bien se façonner,
56 DesforgeS'Maillard.
Que notre œil d'abord trouve en elle
Ce qu'il nous plaît d'imaginer.
Dans ces lieux, cher La Roque, ji moi-même fidèle,
Je m'étois imposé la loi
De cueillir chaque jour pour toi
De coquillages certain nombre.
Je n'en sortois jamais que le ciel ne fût sombre,
Tant mon esprit rêveur m'emportoit loin de moi.
Quelquefois Tonde revenue
Me surprenoit en ce travail.
Amenant à mes pieds la richesse menue
Dont nos bords fortunés composent leur émail.
(Coquillages chéris, quand la mer sur l'arône,
Promenant à son gré des flots impétueux.
Qu'elle étend et retire en les pliant sous eux,
Vous laissoit aux graviers échapper avec peine.
Il sembloit qu'en ces mots tout bas vous murmuriez :
« Flots cruels, disiez- vous, dont la rage fougueuse
Vient de nous détacher de la roche amoureuse
Avec qui nous étions tendrement mariés.
Hâtez-vous, hâtez-vous d'anéantir des restes
Désormais consacrés aux plus vives douleurs,
Vous avez commencé des destins trop funestes :
Mettez le comble à nos malheurs.
Quand on a perdu ce qu'on aime
La vie est un tourment extrême,
£t le trépas a des douceurs.
£t vous, rochers constants, prenez part aux outrages
Que nous ont foits les flots de jalousie émus;
Brisçz-les sur vos coins aigus.
Poésies diverses, 57
Rendez-leur, chers rochers, ravagés pour ravages.
Vengez-vous en vengeant les horribles dommages
Que nous avons, hélas ! injustement reçus. »
Jouets des flots et des orages,
Coquillages, calmez ce violent courroux;
Nous sommes mille fois plus à plaindre que vous.
Admirables trésors du transparent abîme.
Vos destins des mortels devroient être enviés.
Quoique, tout comme eux, vous perdiez
La substance qui vous anime.
Vous conservez pourtant des attraits, des befautés/
De diverses propriétés,
£t des couleurs étincelantes.
On vous recherche après avec empressement;
On vient vous arracher aux vagues écumantes,
Et même vos débris sont gardés chèrement;
Pour nous, quand sous nos corps nos âmes éclipsées
Par le mal destructeur en ont été chassées
Et qu'Atropos nous met sur la liste des morts.
Que reste-t-il de nous alors ?
Qu'en reste-t-il? Grands Dieux ! O terribles pensées !
Tout mon corps en frémit. Plus d'appas, aucun trait...
La beauté qu'engendroit le souffle de la vie
Et qui d'adorateurs étoit toujours suivie.
N'est de soi tout au plus qu'un difforme portrait.
On le craint, on l'éloigné, et la tombe dévore
Un amas corrompu que la nature abhorre.
Mais tirons le rideau sur des objets d'effi'oi
Dont l'aspect fait pâlir le berger et le roi.
Plaignez-vous, soupirez, humains, fondez en larmes.
58 Desforges'JUaillard,
Mais ciel! mon oreille n'entend
Que plaintes, que courroux, que murmures, qu'alarmes.
Tout l'univers déclame et paraît mécontent;
Et, par sa plainte circulaire.
Forme un concert horrible à notre entendement.
Un élément est en colère
Et se plaint d'un autre élément;
La terre, étant plus basse et moins en mouvement.
Est de leurs fiers combats la victime ordinaire.
Coquillages dorés, sur le sable mouvant
Vous vous plaignez de l'onde amère ;
L'onde à son tour se plaint des rochers et du vent,
Le vent du prompt Éole, Éole de Neptune.
Neptune blâme le destin.
L'homme à charge à lui-même, inquiet, incertain,
Accuse à chaque instant les dieux et la fortune.
Il croit que tout s'oppose à son moindre souhait.
Le monde entier le blesse; il se fuit, il se hait,
n devient son vautour, et lui-même il se ronge.
Il semble qu'il s'y plaise et que sans cesse il songe
 creuser dans son cœur pour chercher des chagrins.
Et moi, j'ai beau gémir pour mes bijoux marins.
Ma plainte est inutile, et le voleur s'en moque.
Consolons-nous pourtant, docte ami, cher La Roque,
Et le ciel à jamais nous préserve tous deux
De tout accident plus fâcheux I
IBIS
PIQUÉE PAR DEUlC ABEILLES
IdylU.
DEUX abeilles vigilantes
Se promenoient un matin
Pour piller les fleurs naissantes >
Et se charger de butin.
Les friponnes rencontrèrent
IriSi et tout doucement
L'une et l'autre se glissèrent
Dans le sein le plus charmant.
La belle en sentit l'atteinte,
Et crut qu'elle alloit mourir.
L'Amour, au bruit de sa plainte,
Vola pour la secourir.
« Deux abeilles m'ont blessée.
Dit-elle en fondant en pleurs :
Voyez ma gorge offensée.
Amour, venge mes malheurs 1 »
6o DesforgeS'Aîaillard,
Frappé de cette aventure,
UAmour ôte son bandeau,
Et vit ce que la nature
Fit au monde de plus beau.
Il touche, il baise, il s'enflamme ;
Il pousse un tendre soupir,
Et sur Iris il se pâme
De douleur et de plaisir.
Ensuite, essuyant ses larmes
Avec son bandeau léger :
« Cesse, dit-il, tes alarmes.
Je vais bientôt te venger. »
Ouvrant ses ailes brillantes.
Le dieu la laisse un moment
Pour attraper les méchantes ,
Qu'il ramène promptement.
« Nymphe aimable, dirent-elles.
Disposez de notre sort.
Nos erreurs vous sont cruelles,
Et nous méritons la moit.
« Sachez-en Tunique cause :
Jai cru, lui dit Tune, Iris,
Sucer un bouton de rose ;
Moi, reprit l'autre, des lis. »
LE PARNASSE FRANÇOIS
Ode,
A MONSIEUR TITON DU TILLET*
ARCHITECTE fameux, dont la savante main
Élève un monument en l'honneur de la France;
La majesté pompeuse et Texquise élégance,
Se prêtant à l'effort de ton art souverain,
Ont poli la matière et réglé Tordonnance
De ton édifice divin.
Sans avoir épuisé les deux bords de THydaspe,
Ton adresse a charmé notre goût et nos yeux;
Et ton ouvrage précieux
Ternit l'éclat divers du porphyre et du jaspe.
I. Le Parnasse français élevé en bronze, à la gloire de la
France, de Louis le Grand, et des illustres poètes et fameux
musiciens français, dédié au roi, par M. Titon du Tillet,
nuâtre d'hôtel de feu M™* la Daupbine, mère du roi,
ancien capitaine d'infanterie et de dragons, commissaire pro-
62 DesforgêS'Maillard,
Ce monument transmis à la postérité.
Des temps impétueux bravera les outrages;
De la flamme et du vent il sera respecté;
Et jusqu'aux derniers jours qu'auront les derniers âges.
Ton nom victorieux sera partout vanté.
Jupiter môme en vain voudroit réduire en poudre
Ces coteaux triomphants des rigueurs des hivers;
Les durables lauriers dont tu les as couverts.
Les garantiront de la foudre.
L'ingénieuse Antiquité
Fit passer jusqu'à nous, d'un Parnasse inventé,
L'image ambitieuse en son cerveau tracée.
Titon, par un secret qu'on n'avoit point tenté,
Sait faire à la Fable éclipsée
Succéder la réalité.
Les habitants du Pinde écartent l'ombre noire.
Qui des terrestres demi-dieux
Tâche à couvrir les noms d'un voile injurieux ;
Et des dents de l'Envie arrachant leur mémoire.
Leur ouvrent la porte des cieux.
YincUl des guerres; des académies des jeux floraux de Tou-
louse, d'Angers, de Marseille, de la Rochelle, de Bordeaux,
de Lyon, de Caen, de Rouen, de Montauban, et de celles
délia Crusca et degli Arcadi. M. Titon, qui a £ût exécuter
ce bel ouvrage à %tè dépens, en a donné la description en
un volume in*folio d'environ i,ooo pages, >mé de plusieurs
vignettes et estampes, qui contient l'histoire des poètes et des
musiciens français, avec des remarques sur la poésie et la mu^
sique, et sur l'origine et le progrès des spectacles en France.
Poésies diverses. 63
Titon, quel honneur doit donc suivre
Tes incomparables travaux ?
Tu redonnes la vie à ceux qui font revivre
Les humains qui, bravant les dangers et les maux,
Ont eu la valeur pour égide,
Et que le mérite solide
Donne aux dieux mêmes pour rivaux.
Mais quel charmant spectacle est offert à ma vue !
Un groupe incrusté d'or se forme d'une nue,
Des cygnes argentés fenlevant dans les airs,
Vj font un trône de leurs ailes ;
Le ciel, la terre en feu répètent leurs concerts.
Tout s'anime aux doux sons de leurs voix immortelles ;
J'entends des instruments divers.
Je vois la musique et les vers
S'accorder à l'envi pour célébrer ta gloire;
Et du brillant sommet du Temple de Mémoire,
La répandre aux deux bouts de ce vaste univers.
Le puissant protecteur des Boileaux, des Corneilles,
Du fils du grand Henri le vaillant rejeton.
Qui, toujours attentif aux savantes merveilles.
Anima les auteurs, récompensa leurs veilles ,
De ton Parnasse est l'Apollon.
Son r03ral héritier, ni moins grand ni moins bon,
Formé du même sang, suit son auguste trace ;
A peine a-t-il parlé, que le cruel démon.
Dont le sceptre de fer épouvante la Thrace,
Baisse, épris de respect, son sanglant pavillon.
64 DesforgeS'Maillard.
Je vois de fiers géants que sa force terrasse,
Et le vice insolent, à ses pieds abattu.
Implorer, plein d'effroi, la modeste vertu.
Sous son règne fécond les beaux-arts fructifient;
A défricher leur champ lui-même il prend plaisir,
Tous les savants s'en glorifient.
Le ciel en le créant couronna leur désir :
Il est Thonneur, l'exemple et Tamour de la terre ;
Les peuples différents que son contour enserre,
Sont jaloux du bonheur qu'on goûte en nos climats.
Minerve est son fidèle guide.
Et portant son grand nom gravé sur son égide.
L'annonce en précédant ses pas.
Du cœur de ses sujets il a fait la conquête.
Travaillez, des neuf sœurs diligents nourrissons.
Célébrez ses vertus; sa main est toute prête
A répandre sur vous la douceur de ses dons.
Croissez sur la double colline,
Jeunes et tendres arbrisseaux :
Le fleuve se déborde, et sa source divine.
Qui fait reverdir vos rameaux.
Vous inonde déjà du trésor de ses eaux.
Ah ! ciel ! si tu daignois seconder mon envie ,
On verroit se mêler le feu, l'air et les flots.
Et tomber avec eux la terre ensevelie
Dans les entrailles du chaos,
Avant que le ciseau de l'afireuse Atropos
Coupât la trame de sa vie.
Poésies diverses» 65
Mais si rinclémence du sort
S'attache obstinément à briser la barrière
Que notre juste zèle oppose à son effort,
Dieux I permettez qu'avant de perdre la lumière
Il fournisse deux fois Téclatante carrière
De ce roi conquérant ^ dont la rapidité
Surprit dans ses marais le Batave indompté ;
Qui pouvoit dominer du couchant à Taurore,
S'il n'eût enfin lui-même arrêté ses progrès,
£t que nous pleurerions encore,
Si de son successeur, que l'univers adore,
Les talents infinis n'étouffoient nos regrets.
Alors, malgré la Parque, au temple de Mémoire,
Entre les bras de la Victoire,
Près de son bisîûeul notre roi volera;
Assis au même rang, sur ce mont il verra
Ce Valois renommé *, qui, chassant de la France
L'orgueilleuse et folle ignorance.
Fut le père et l'appui des arts qu'il illustra,
£t qu'excita la récompense.
Que ne peux-tu, Titon, vivre encor jusque-là !
Sur ton magnifique Parnasse,
Tu lui décernerois, de cette insigne place.
L'honneur dont l'équité par ta voix l'assura.
1. Louis XIV.
2. Françoig I".
L'ORGUEIL
Odê.
GRAND Dieu 1 quelle force inconnue,
Guidant une invisible main,
Découvre à ma tremblante vue
Les noirs replis du cœur humain ?
Que de détours 1 quel labjrrinthe I
Que de monstres dans son enceinte
Composent une horrible cour !
Je n'entends que foudres, qu'orages :
L'éclair entr'ouvrant les nuages
A peine y répand un foux jour.
Arrête, troupe impitoyable :
Que fais-tu, perfide? et pourquoi
Poursuis-tu cette vierge aimable
Qui doit ici donner la loi ?
La majesté qui brille en elle
Est une grâce naturelle
Poésies diverses. 67
Que le fard ne change jamais; ■
Et réquité pure et sincère
Préside sur son caractère
Qui ne respire que la paix.
Ces monstres affreux sont les vices :
Cette humble vierge est la vertu,
Qui s'échappant à leurs malices
Pleure son empire abattu.
Le ciel rétablit souveraine
Du cœur de l'homme, qui sans peine
Répondit d'abord à ses vœux :
Mais ces cruels la détrônèrent;
£t dans sa place ils élevèrent
Un monarque plus méchant qu'eux.
Je te vois, fier tyran des âmes,
Appuyé sur ton sceptre d'or,
Orgueil, qui d'horreurs et de trames
Amasses un fatal trésor.
L'Indépendance à l'œil sinistre,
£st le farouche et dur ministre
Qui te conseille et te conduit.
Autour de toi siffle l'Envie,
Sanglante Euménide, asservie
A la Colère qui te suit.
Ta naissance aveugla ton père.
Qui par toi dès lors inspiré,
S'égala, rival téméraire,
A l'Être qui l'avoit créé.
68 Desforges^Maillard,
Mille et mille anges dans sa ligue,
Entraînés par ta folle intrigue,
Suivirent ses drapeaux flottants.
Dieu parla : les cieux s'entr'ouvrirent,
Et les enfers ensevelirent
Ces innombrables combattants.
Mais fertile en forÊdts célèbres,
Déchu de son premier état,
Leur chef crut, du sein des ténèbres.
Signaler un reste d'éclat.
Dieu formant l'homme à son image.
Il s'élève écumant de rage,
A travers des torrents de feux ;
Et contre le ciel qu'il menace.
Soutenant son énorme audace,
Tu lui dictas ces mots affreux :
« Je tombe, dit-il, Dieu terrible.
Percé de tes traits ennemis;
Mais ton bras, ce bras invincible
M'a vaincu sans m'avoir soumis.
Transports, fureurs, bien qui me reste,
Servez mon désespoir funeste.
Qu'irrite le bonheur d'autrui.
Faisons-nous d'illustres complices
Subornons par nos artifices
Les cœurs qu'il a créés pour lui.
< Jusqu'à toi ne pouvant atteindre,
Tes coups ne font que m'animer.
Poésies diverses» 69
Trop fier, Dieu cruel, pour te craindre,
Plus incapable de t'aimer.
Eve, par mes leçons instruite.
Me soumettra Tâme séduite
De son lâche et crédule époux;
Tu favorises ma vengeance ;
Contre toi-même leur naissance
Est l'instrument de mon courroux. »
Ainsi, dissipant leurs alarmes,
Le corrupteur qui les perdit
Supposa de célestes charmes
Au fruit que Dieu leur défendit.
Poison de leur douce innocence,
Son goût porta dans leur essence
Les maux, la vieillesse et la mort.
Le même sang qui nous anime,
Fait en nous circuler le crime
Qui nous condamne au même sort.
•
Orgueil, imposteur exécrable.
L'ange et l'homme que tu trompas,
Dune vanité détestable
S'abandonnèrent aux appas.
Enchanté de ton faux système.
L'ange crut être un Dieu lui-même;
Désir que l')iomme osa former.
De là ces superbes idées
Que dans nos âmes obsédées
Ton souffle ardent vient rallumer.
70 Desforges-Maillard^
Brillant écueil, source fatale
Des vœux outrés, des projets vains,
Ton ascendant, peste infernale,
Domine sur tous les humains.
Sous d'autres noms et d'autres formes,
Tu masques des vices énormes :
L'envie est émulation^
Et du titre de noble gloire
Tu revêts l'horrible victoire
Que remporte l'ambition.
Quand, se livrant à sa furie,
Sylla, l'implacable Sylla,
Bourreau de sa triste patrie,
Le fer en main la désola ,
Est-ce ailleurs qu'en ton sein perfide
Qu'il puisa, de massacre avide,
Cette sanglante volupté :
Volupté, dont ton noir caprice
Osoit du faux nom de justice
Colorer la férocité ?
Qu'on ouvre les fastes du monde;
Et frappé de justes terreurs,
On verra ta rage féconde
Enfanter partout mille horreurs.
Sceptre des rois, pourpre, tiare...
Grand Dieu I quel déluge barbare î
Quel souffle infecte tes autels I
Mais respectons l'honneur des temples ,
Poésies diverses. 71
Et par d'incroyables exemples
N'épouvantons pas les mortels.
Quand on n'a que ses yeux pour guides,
L'amour-propre facilement,
En leur cachant où tu résides,
Empoisonne le jugement.
Plus satisfait, plus il te dupe.
Tu veux qu'à te peindre il s'occupe,
Et ta main conduit son pinceau.
Traits flatteurs que le fourbe loue.
Et dont l'équité désavoue
L'infidèle et honteux tableau.
Tu fais accroire à Polyphème,
Dont tu redoublés les soucis.
Que pour plaire à l'objet qu'il aime,
Il a plus de charmes qu'Acis.
Homère est jugé par Zoïle.
Le vil Thersite auprès d'Achille
S'élance par tes seuls secours ;
Et dans la brute la plus lourde,
La fortune à mes vœux si lourde,
Te fait triompher tous les jours.
On félève sans te connoître;
Et sans le croire on te chérit.
Le cœur, dont tu t'es rendu maître.
Te sert à séduire l'esprit.
Ta sombre et changeante imposture,
De la sagesse la plus pure
D es for g ts- Maillard.
Emprunte même les attmts ;
Et plein des vapeurs du Permesse,
Peut-être aujourd'hui ton ivresse
M'excite à te lancer des traits.
ODE
Sur l'immortalité chimérique
qui on attend des ouvrages (t esprit,
et sur V inconstance des grands *.
TOI, dont les nymphes du Permesse
Enchantent la crédulité ,
Insensé, qui sur leur promesse
Fondes ton immortalité;
Jusqu'à quand ton âme enflammée
D'une frivole renommée,
S'y laissera-t-elle éblouir?
Et pourquoi, comme un frénétique.
Préférer un bien chimérique
Aux vrais biens dont tu peux jouir?
Dans son audace illimitée.
Ton esprit superficiel
I. Envoyée à Messienrs de rÂcadémie royale des sciences
et belles-lettres d'Angers, à la suite de son remerciement de
réception à ladite académie.
74 Desforges-Maillard.
Croiti tel qu'un autre Prométhée,
Avoir ravi le feu du ciel.
Ton sang bout : la fièvre consume
Tes jours qu'enivre d'amertume
Le penchant qui te fait la loi.
Et peut-être, ô funeste augure !
L'éclat dont ton orgueil t'assure,
Disparoîtra même avant toi.
Combien Sophocle, Homère, Orphée,
Auroient-ils de doctes rivaux,
Dont la mémoire est étoufiee
Avec leurs sublimes travaux?
Au surplus, pour un seul Dédale,
Qui franchit l'immense intervalle.
Porté sur l'aile du bonheur,
A de honteux périls en butte,
Combien d'Icares, par leur chute
Éternisent leur déshonneur !
Mais je veux que la Parque donne
Le prix qui manquoit à tes vers ;
Que dès que le jour t'abandonne.
Ton nom vive dans l'univers.
Quelle voix, jusqu'aux noirs rivages,
Fera retentir les suffrages
Qu'on t'accorde quand tu n'es plus?
Fruit tardif, palme illégitime.
Souvent acquise par le crime.
Et que détestent les vertus.
Poésies diverses. 75
Je t'entends ; et la folle envie
lyimmortaliser tes talents
N'a point au calme de ta vie
Mêlé ses transports turbulents.
Tes soins ne cherchent qu'un Mécène ,
Par qui tes jours, exempts de peine.
Coulent sans crainte et sans désir :
Où crois-tu, dans ce siècle avare.
Trouver le protecteur si rare t
Qui te procure ce loisir?
Quand le sort, à tes vœux propice,
T'offriroit un pareil secours,
Te promets-tu que son caprice
Ten fasse jouir pour toujours ?
Les grands aiment sans connoissance.
Et rejettent par inconstance
L'objet de leur empressement.
Ainsi sous une heureuse étoile,
Ton vaisseau vogue à pleine voile,
£t fait naufrage en un moment.
Que peuvent ces grands secourables
Taccorder pour te rendre heureux?
Quelques honneurs, dons périssables.
Des biens aussi fragiles qu'eux.
Quand dans l'ivresse qui les trompe
Le rang, l'opulence et la pompe.
Les environnent de flatteurs,
La Fortune, en un tour de roue.
j6 Desfor g es^ Maillard.
Brise et renverse dans la boue
L'idole et ses adorateurs. ^.
Regarde la céleste voûte,
Où ton Dieu fofire un vrai trésor.
Regarde le peu qu'il te coûte,
Et prends vers elle un prompt essor.
Pour mériter cet héritage,
Rends à lui seul un juste honunage,
Méprise des fiuitômes vains.
A quelque prix que tu prétendes,
Est-il de plus belles guirlandes
Que celles qu'il donne à ses saints ?
Heureux qui dans la solitude,
A soi-même enfin revenu.
Fait de son cœur l'utile étude.
Se connott, et n'est point connu !
Sa conscience pure et libre
L'entretient dans un équilibre
Incapable de chanceler.
Muni de sa vertu profonde,
Il verroit s'écrouler le monde
Sans pâlir et sans s'ébranler.
Son âme n'est jamais en proie
A l'insolence des excès :
Les vains soucis, la folle joie
N'y peuvent pas trouver d'accès.
Assis sur la rive, il déplore
La cupidité qui dévore
Poésies diverses.
Tant de mortels ambitieux ;
Et plein du vrai Dieu qui l'attire.
Si quelquefois son cœur soupire.
Ce n'est jamais que pour les deux.
Quand toutefois par la sagesse.
Les Muses réglant leur emploi,
Remplissent le loisir que laisse
Le devoir, dont on suit la loi ;
Quand la science et le géaie,
Comme dans votre compagnie.
Parent les sentiments du cœur,
On peut aimer la belle gloire.
Qui fait au temple de Mémoire
Voler le mérite vainqueur.
LE TABAC
Ode.
DES ennuis accablants, de la morne tristesse,
O tabac, Tunique enchanteur I
Des plaisirs ingénus, de l'aimable allégresse,
O tabac, la source et l'auteur !
Sans toi, tabac chéri, mon esprit est sans joie.
Dans les chagrins il est plongé :
De leurs efforts fréquents il deviendroit la proie.
S'il n'étoit par toi soulagé.
En diverses façons on connoît ton mérite;
Il est d'un prix toujours nouveau.
Tu fais à flots aisés s'écouler la pituite,
Et tu dégages le cerveau.
L'esprit, quand au travail sa force est languissante,
Par ta poudre est ressuscité.
Poésies diverses, 79
Ton odeur évertue une âme croupissante
Dans une molle oisiveté.
Le sang est étanché, la blessure est guérie,
Quand on t'applique sur le mal;
Dans leurs climats féconds, le Pérou, FAssyrie
N'ont point de baume au tien égal.
Tu joins presque toujours l'agréable à l'utile.
Que j'aime, en ton étroit foyer.
Du bout d'un long tuyau mettre en cendre ma bile.
Et dans les airs la renvoyer !
Aussitôt dans un cœur la tempête est calmée.
Mon âme avec ravissement
S'occupe à voir sortir de la pipe allumée
Un petit nuage fumant.
Tes charmants tourbillons dans la tête échaufiée,
Font glisser l'appât du repos ;
Et volant après toi, le docile Morphée
Sème tes traces de pavots.
Cupidon, d'un fumeur, à ses chaînes honteuses
N'attache guère le destin.
Tu n'as, divin tabac, dans tes fêtes joyeuses,
D'autre compagnon que le vin.
La mourante vieillesse est par toi rajeunie
Mieux que par les médicaments.
8o Desforges-Maillard.
Ta vertu merveilleuse, en prolongeant la vie.
Répare les tempéraments.
A ton propice aspect les vapeurs de la peste
Cessent d'infecter les maisons :
Ton odeur salutaire est une odeur funeste
A ses tristes exhalaisons.
Celui qui le premier nous apprit ton usage.
Est digne du nectar des dieux :
A nos neveux transmis, son bienfait d'âge en âge
Doit rendre son nom précieux.
ODE
A MONSIEUR TITON DU TILLET
TOI dont le nom doit être à jamais mémorable,
Titon, dont la main secourable
Vint m'arracher des bords où mes jours enchaînés
A d'étemels ennuis paroissoient condamnés ;
Toi qui sais, à l'ami délicat et fidèle,
Allier des soins paternels,
Que ne puis-je à l'éclat de ta gloire immortelle
Donner une splendeur nouvelle
Par mes hommages solennels I
Mars ^ avec Apollon partagea tes années.
Les fleurs de ton jeune printemps
Furent au premier destinées ;
L'autre se réserva les ans
Où l'homme réfléchit, où l'esprit est plus sage,
I. Il a été capitaine dMnfanterie, et capitaine de dragons.
6
82 Desforges'Maillard.
Sans perdre rien de sa vivacité ;
Et, pour entreprendre un ouvrage,
Unit au feu qui l'encourage,
La prudente maturité.
Ton Parnasse élevé fiit l'éclatante marque,
Par où tu signalas ton amour pour les arts ;
Et sur ce mont, vainqueur du Temps et de la Parque
Tu sus rendre à Louis, cet illustre monarque S
Uhonneur qu'on eût dû rendre au meilleur des Césars.
Ce monument;^ suivi d'un chef-d'œuvre d'histoire.
Où ta main rassembla les débris de la gloire '
Des poètes fameux que la France a produits,
Apprend à l'univers que ton vaste génie.
Dans tous les sujets qu'il manie
Joint le savoir profond au goût le plus exquis.
Que vois-je? Tes fertiles veilles '
Enfantent à mes yeux de nouvelles merveilles :
Ta plume nous décrit les divers monuments
Dont la science est honorée,
Depuis que la terre assurée
Sur ses immenses fondements
A pour base les airs, dont elle est entourée.
I. Louis XIV tient la place d'Apollon sar le Parnasse en
bronze.
a. La Description du Parnasse français, ouvrage in-fol.
3. Nouvel ouvrage intitulé : Essais sur les honneurs ac'
cordés aux illustres savants pendant la suite des siècles.
Poésies diverses, 83
Dans tes écrits laborieux,
La vive flamme de ton zèle,
A travers mille traits savants et curieux,
S'élève, se fidt jour, noblement étincelle.
Tu veux forcer nos demi-dieux,
Que leur rang, leur pouvoir, leurs biens rendent stupides,
A. prendre les héros pour guides.
Qui, de nos célèbres aïeux,
Récompensoient les talents précieux :
Mais tes conseils sont inutiles,
Uignorance a sur eux répandu sa noirceur ;
Ils ont, superbes imbéciles,
Uor sur leurs vêtements, et du fer dans le cœur.
Combien crois-tu qu'il soit au monde
D'humains comparables à toi ?
Ton âme a recueilli l'honneur, la bonne foi,
Et des autres vertus la troupe vagabonde.
Protecteur généreux, tu sers d'exemple aux grands ;
L'ingénieux Lainez ^, heureux de te connoître.
Autrefois éprouva tes secours obligeants :
Ta riante maison est ouverte aux savants.
Mécène, autant que tu peux l'être,
£t digne de jouir des biens prodigieux
Qu'à d'avares mortels ont accordés les cieux. »
I. Le poète Lainez a demeuré du temps chez M. Titon du
Tillet.
84 Desforges-Maillard.
Un cœur tel que le tien, dans le siècle d'Auguste,
Dans ce siâcle oQ des grands Apollon fiit chéri,
Fût parvenu nns doute au sort du ËiTori
Que combla de bienfaits un monarque à juste.
A
-P^^s^,
\*^nf!\^
TVI»
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BREDERAC
Petite maison de campagne de l'auteur.
A MARCUS CURIUS DENTATUS
Consul de Rome.
C'est à toi, Curius, aussi grand qu'honnête homme,
Grand par Tâme et les sentiments.
Plus que par la dépense et les ameublements ;
Cest à toi, défenseur de Rome,
Que, saisi de respect et d'admiration,
Pour ta sobriété, ta modération.
Je dédie aujourd'hui de ma case rustique
La naïve description.
De ton cœur généreux l'abstinence stoïque.
Ta sublime frugalité.
Laissèrent, en traçant de modestes limites
A l'avide cupidité.
Un exemple parfait à la postérité.
86 DesforgeS'Maillard.
Il me semble, ébloui de tes rares mérites^
Que je te vois à table avec les tiens assis,
Rejeter d'un œil de mépris
L'or brillant qu'à tes pieds apportent des Samnites.
Les humbles députés, qui demeurent surpris
De trouver le dieu de la guerre
Retiré sous le toit d'un champêtre taudis,
Et mangeant dans un plat de terre
Des raves et des salsifis.
Il est bien plus aisé d'admirer que de suivre
Un héros vertueux qui triomphe de soi;
Et comme il faut toujours quelque peu d'or pour vivre,
Jaurois en pareil cas de la peine, je croi.
Pour être tout à fait aussi sobre que toi.
Dès que le doux printemps ranime la nature.
Je quitte, gai comme un pinson,
Ma natale bicoque, où le noir aquilon
Fait durer plus qu'ailleurs la piquante froidure;
Et je vais, enfourché sur un mince grison,
Habiter en campagne- une antique maison.
Dont la rusticité traça l'architecture.
Ce petit castel, dont le nom
Fourniroit à P*** le sujet d'une histoire.
S'appelle Bredérac; et sa terminaison,
Gaillardement en ac, me laisse presque croire ,
Qu'établi par hasard dans le pays breton.
Un cadet de Grascogne eût été son patron.
Poésies diverses, 87
Lœil découvre, approchant de ce manoir fertile,
Sur un riant donjon fait d'ardoise et d'argile,
Deux canons braqués, dont le bruit
Ne réveilla jamais la bergère tranquille,
Qui jusqu'au chant du coq profite de la nuit.
Ces instruments guerriers, dont la bouche à personne
Ne dit jamais un petit mot,
Ne sont pas les enfants de l'airain qui bouillonne,
Mais la famille sage et bonne
De la cognée et du rabot.
•
Je les ai pourtant vus moins propres pour Bellone
Qu'au service galant de la belle Vénus;
Je les ai cent fois même en sursaut entendus,
Lâcher avec fracas dans les airs leurs volées ;
Mais c'étoient des moineaux tendres et turbulents.
Nichés au retour du printemps.
Dans leurs cavernes reculées.
D'ailleurs si, comme on dit, le signe vaut le jeu,
Muets symboles du tonnerre,
Paisibles ennemis et du fer et du feu.
Ces canons de forêt peuvent, en cas de guerre.
Intimider l'Anglois sur nos côtes poussé.
S'il parvenoit à prendre terre,
A travers les écueils et le sable entassé.
Muse, allons plus avant : l'ocre vermeil rehausse
Et montre ^e loin mon portail.
Non pour y recevoir un superbe carrosse,
l^ais la charrue et le bétail.
88 Desforges-Maillard,
Tel étoit, si Maron me l'a bien fait entendre
Dans ses vers toujours pleins et de mœurs et de sens,
Le portrait du palais d'Évandre ,
Que son âme égaloit aux rois les plus puissants.
L'escalier est de pierre, et la main maladroite
Du maçon, dont jadis le goût défectueux
En fit la rampe trop étroite,
Sans prévoir de nos jours le goût voluptueux.
Oblige les dames de ville
De détacher en bas le volume inutile
De leurs paniers larges et fastueux : *
Ornement de caprice, attirail difficile.
Qui, comme les vaisseaux, frégate ou paquebot,
Fait naviguer sur terre Amarante à la voile.
Jouet de l'aquilon, prête à faire capot.
Et grelottante dans sa toile.
Mais charmantes sans art, simples dans leurs Êiçons,
Indépendantes de la mode,
Perrette au fin corsage, Alix aux yeux fripons,
Le montent sans froisser leurs légers cotillons.
Dont le contour modeste au degré s'accommode.
Cet escalier conduit du portail rubicon
Dans une claire galerie :
Suspendus par paquets l'échalote et l'oignon,
La faïence et l'étain sont en toute saison
Ses bustes, ses tableaux et sa tapisserie.
Pour connoître en ces lieux de chaque appartement.
Et la place et l'ameublement.
Poésies diverses, 89
Il n'est pas besoin qu'on y mette
De numéro ni d'étiquette,
Les désignant pompeusement
Par chambre rouge, violette,
Jaune, verte, jonquille; on voit en un moment
Ce que c'est que mon logement
Premièrement une cuisine,
Une chambre à la file, au-dessus un grenier.
Où, quand la nuit revient, la gaillarde fouine
Danse le rigodon, cabriole, lutine ;
Au niveau de la rue un pressoir, un cellier
Où le raisin se foule, où son jus se raffine;
A côté retable confine
Aux pénates du métayer.
Où, comme dans une coquille,
A l'étroit, je ne sais comment.
Habite toute sa Êunille ,
A la persane, apparemment.
Deux lits, mon pupitre, six chaises.
Une armoire, un bahut de gothique fiiçon ;
Telle est la chambre où le garçon.
Avec le peu qu'il a, de son mieux prend ses aises,
Mais sans hypothéquer la prochaine moisson.
De deux autres bons lits la cuisine est garnie,
Dont les rideaux sur le satin
N'étalent point la broderie ;
Ils sont tout uniment de cadix gris de lin.
Dont la foible couleur par le temps s'est ternie,
AO Des for g es-Mail lard.
Et de bergame rase, ornement précieux ,
Qui tapissa chez nos aïeux
La salle de cérémonie.
C'est dans ces lits délicieux
Que je puis recevoir d'un cœur franc et joyeux,
Un supplément de compagnie;
Et ma servante, alors complaisante et polie.
Déloge, et va coucher, traversant le chemin.
Avec la fille du voisin.
Quand la blonde Cérès, de son or salutaire
Déchargeant lés guérets, et l'étalant sur l'aire.
S'apprête à nous combler de ses présents nouveaux,
Je m'amuse en dînant, je me distrais la vue
Par ma fenêtre défendue
Des rayons du soleil au moyen des roseaux
Qu'entrelacent les verts rameaux
D'un antique pommier que le zéphyr remue.
Je vois huit moissonneurs reculer, s'approcher,
Leurs fléaux s'élever, retomber pêle-mêle,
En cadence, en tournant, sans jamais se toucher ,
Le blé, se dépouillant de sa tunique frêle.
Jaillir hors de la paille et bondir comme grêle.
Je lis quelques moments Tite Live ou Rx>llîn,
Platon, Sénèque ou La Bruyère;
Et change tour à tour, sur le choix incertain,
Horace avec Rousseau, Virgile avec Voltaire,
Poésies diverses, 91
De là quinze ou vingt pas me mènent au jardin ,
Où les parfums de la menthe et du thym
Sont ma cassolette ordinaire.
Comme Taimable liberté
Et la pure simplicité
Font ma philosophie et mon plus cher partage >
Je n'ai jamais souffert que des arbres fruitiers
On gênât le libre branchage
Dans les liens des espaliers ;
Mais, bravant comme moi le joug et l'esclavage ^
Ils suivent naturellement
Le caprice divers de leur tempérament.
Cinquante gros ormeaux couronnant une haie
Sont mes bois de haute futaie.
Là le chardonneret richement émaillé^
Redit son court refrain, perché dans les feuillages.
Ici le rossignol simplement habillé,
Par ses doux roulements et ses tendres passages,
Pendant toute la nuit tient Técho réveillé :
De son joli gosier le talent fait connoître,
Que ce ne fut jamais par l'éclat de l'habit,
Qu'on dut décider de l'esprit,
Ni par l'extérieur ce que chacun peut être.
Une jeune fauvette, aux accents de sa voix.
Arrive, et se posant sur un rosier sauvage.
S'efforce d'égaler l'agréable ramage
De l'amphion ailé, la merveille des bois.
C'est alors qu'écoutant leurs chansons composées.
92 Desforges'Maillard,
Leurs tons multipliés^ leurs retours, leurs accords,
On s'imagineroit que de ces petits corps
Les plumes, avec art toutes organisées,
En divers flageolets sont métamorphosées.
Ainsi, quand le séjour où renaissent les dieux,
L'Opéra, dans ses murs voit un chef-d'œuvre éclore,
Le brillant Jéliot, l'éclatante le Maure
Font un combat mélodieux
De cadence, de tons, que le public adore.
Mais de tous ces amusements.
Celui de voir la mer qui se calme et s'irrite,
Me plaît par préférence ; et ce fut en tout temps
Ma promenade favorite.
Ma plume, sur ses bords, apprentive et sans art.
Autrefois personnifiée
Sous le nom de Malcrais, qui fut muiijlée,
Traça des sentiments et des vers au hasard.
Cette tendre Malcrais, dont on prôna la veine.
N'est qu'une vigne du domaine
Du très humble seigneur de ce simple séjour.
Ce nom féminisé plut à sa fantaisie.
Sans penser au public, ni que sa poésie
Dût s'attirer par là des partisans un jour.
Mais qu'ici la nature à mes yeux semble belle !
Que j'aime ce ruisseau, dont le cours argenté
Suit, sans ambition, la pente naturelle
De son rivage velouté !
Poésies diverses. 93
Ces prés et ces vallons différents de verdure,
Font voir un mélange enchanteur,
Que ne peut égaler- de toute la peinture
Le coloris imitateur :
Aussi Fun est du Créateur,
Et Fautre est de la créature.
Après avoir d'abord côtoyé quelques champs,
Je passe, en m'occupant d'images agréables,
A pas, tantôt prompts, tantôt lents,
Du vignoble à la lande, et des herbes aux sables.
Mon œil dans le lointain confondant Tonde et Tair,
Prend la mer pour le ciel, et le ciel pour la mer;
Les rochers où le soleil donne
Pour des nuages lumineux ;
Les nuages obscurs pour des rochers affreux ;
Puis, riant de Terreur qui me charme et m'étonne,
Je distingue bientôt Tun et Tautre élément,
Qu'avoit à mes regards unis Téloignement.
Neptune, sur son char dont Zéphire est le guide.
Regarde en souriant les agiles vaisseaux ,
Qui coulent sans péril sur le marbre liquide.
Le ciel se mire dans les eaux
Qui roulent sous mes yeux leurs nappes étendues ;
Le volage poisson semble fendre les nues.
Et nager après les oiseaux.
O mer I ô cercueil d'Aristote I
Théâtre où règne Taquilon I
94 Desforges'Maillard.
Source occulte des eaux I labyrinthe qui Hotte !
De ton flux et reflux l'examen si profond,
Que doit-il mériter à l'attracteur Newton,
A Descartes rangeant maint et maint tourbillon,
Que défenseur du plein son cerveau creux fagote ?
Demandez>le à Pluche *; il répond :
« Des brevets d'officiers au premier bataillon
Du régiment de la calotte.
Le tranquille plaisir de savoir admirer
Est plus doux que celui de vouloir pénétrer.
La bonne foi vaut mieux que l'esprit qui radote. »
Mais le soleil sur son déclin
Paroît à travers ce sapin
Se diviser en mille étoiles.
Ah ! quel dommage que la nuit
Jette sitôt ses sombres voiles
Sur le jour qui s'évanouit !
Mais d'où viennent ces os qui roulent sur l'arène ?
Sont-ils d'un matelot ou bien d'un capitaine ?
Sur ces déplorables débris
La main de la Parque inhumaine
I. Ce que nous pouvons avancer, selon l'exacte vérité, et
conformément au but principal de cette histoire, c'est que,
malgré Âristote, à la honte des promesses de Descartes, selon
tous les modernes les plus sensés, et de l'aveu de Newton
même, nous ne connaissons point du tout le fond de la na-
ture, et que la structure de chaque partie, comme de l'Univers
entier, nous demeure absolument cachée, etc. Histoire du
ciel, par Pluche, t. II p. 322.
Poésies diverses, 95
N'a point gravé les noms de ceux qui sont péris :
£t les restes fameux que la gloire hautaine
Dans ses pompeux tombeaux renferme à Saint-Denis,
Précipités dans Tonde, et mêlés sur la rive,
A ces restes épars, au flot abandonnés,
£t comme eux de limon et d'algue couronnés,
N'offriroient point aux yeux de marque distinctive.
Et quels yeux à travers la funèbre couleur
De leur triste, uniforme et terrible pâleur,
Seroient assez subtils pour pouvoir reconnoitre
Ce qui du valet et du maître
Faisoit la diverse valeur?
Mais pendant que, noyé dans ces vastes pensées,
Moins agréables que sensées,
Jabandonne au hasard mes sens extasiés.
Je ne m'aperçois pas que l'eau flotte à mes pieds ;
Et comme le castor sauvage,
Dont le fertile instinct qu'il sait mettre en usage
A l'humaine raison paroît presque toucher.
Je monte en m'attachant aux pointes d'un rocher,
D'une grotte en une autre, et d'étage en étage.
Que ce soir l'horizon paroît vermeil et beau !
Les jeux divers de son pinceau
Représentent dans l'air des géants, des armées.
Des villages assis sur la croupe des monts.
Des rochers écroulés, des torrents vagabonds.
Des châteaux démolis, des villes enflammées.
Tandis que parcourant ce spectacle divin.
p6 DesforgeS'Maillard,
Mon âme bénit et respecte
L'ouvrier dont le doigt en traça le dessin ;
Je sens que mon chapeau s'humecte,
£t que de l'élément marin
L'impure exhalaison dans les airs divisée,
Abreuve l'atmosphère et retombe en rosée.
De peur de humer le serein,
Je regagne aussitôt mon manoir à la hâte ;
Le souper qui s'apprête, en montant, me saisit
L'odorat, précurseur d'un avide appétit.
Je trouve ma servante Agathe,
Qui tourne un chapon gras à la broche, et toujours
Sait, géomètre naturelle.
Pour le cuire en son jus, mesurer tous ses tours.
« O toi de mon pourpris ministre universelle,
Lui dis-je assis vis-à-vis d'elle,
Connois-tu le rapport de l'œuvre que tu fais ?
— Moi, je tourne un chapon, pour en manger après
Une cuisse peut-être et quelque moitié d'aile.
— Mais aurois-tu pensé que cette bagatelle
Fût des plus merveilleux objets
Le crayon, le tableau, le symbole fidèle ?
— Je ne vous entends pas. — Çà donc, écoute un peu.
Ne trouverois-tu pas surprenant et risible,
Qu'autour de ce chapon on fît tourner le feu ?
£t n'est-il pas mille fois plus plausible.
Qui besoin a du feu, comme on dit, le cherchant.
Que ce soit le chapon qui tourne ? — Assurément ;
Ce que vous me contez me paroît fort sensible,
— Savante Agathe, eh bien I le cas est tout pareil ;
Le chapon c'est la terre, et le feu le soleil.
Poésies diverses. 57
— Tu ne doutes donc pas qu'il ne fût malhonnête.
Que, comme un grand nigaud, le soleil, chaque jour
Tournant et retournant, s'en vînt faire sa cour
A notre chétive planète ?
— Je n'entends rien à tout cela ;
Vous me poussez à bout, et je suis à quia,
— N'importe, te voilà bonne cartésienne.
— Cartésienne, moi ? Je suis bonne chrétienne.
Mais j'entends dans la cour aboyer Laridon.
Célimène et Corinne entrent avec Damon.
Soyez le bienvenu, vous dont le caractère
Ignore les détours, le fard, la trahison.
Qu'on joigne à la volaille un gigot de mouton.
Allons cueillir ensemble, au bord de l'onde claire
Qui serpente dans ce vallon,
Une salade de cresson.
Que l'on m'apporte mon siphon.
Pour soutirer au fin la liqueur salutaire
Qui depuis trois printemps repose en ce flacon;
Et des chagrins surtout chassons la troupe amère.
C'est ainsi qu'écartés dans ce lieu solitaire,
Où le plaisir toujours consulte la raison,
Délivrés des fâcheux, des grands, du plat vulgaire.
Qui décide sans goût, plein de prévention,
Nous suivons la nature; et sans ambition,
Vivant à peu de frais, nous faisons bonne chère.
VERS ANACRÉONTIQUES
SYLVIE, au fond d'un bocage,
Me faisoit de deux moineaux
Remarquer le badinage,
Sous les feuillages nouveaux.
Uun d'eux quitta la partie.
€ Ah I dit l'aimable Sylvie
Avec un air désolé,
Regarde un peu, je te prie ;
C'est le mâle, je parie ,
C'est lui qui s'est envolé. »
.-O-..
AUTRES
DEUX moineaux^ un beaiu jour, sur un tas de froment
S'enivroient des douceurs d'un tendre mariage ;
Ils alloient et venoient, s'embrassoient gentiment.
£t puis, interrompant l'amoureux badinage.
De temps en temps croquoient du grain gaillardement,
Par forme de délassement.
« Ah I dit Myrtil, assis sur la verte fougère,
Avec Amaryllis, son aimable bergère.
Hymen, que tes plaisirs, à mon gré, seroient doux,
Si, comme ces petits époux.
On étoit sûr après de faire bonne chère ! »
AUTRES
L'amouk, en badinant, voloit sur un pressoir.
La couleur du nectar, son odeur le charmèrent,
Et, tenté d'en goûter, le dieu s'y laissa choir.
Son carquois s'en reihpHt, ses traits s'en abreuvèrent.
De là vient qu'aujourd'hui l'on voit tous les amants
Saisis d'une double tendresse.
Entre le vfn et leur maîtresse
Partager leurs plus doux moments.
LES AVOCATS CHARITABLES
ÉpigTi
amme.
UN gras meunier frappoit avec furie
Un baudet maigre, accablé sous le faix :
Deux avocats, au sortir du Palais^
A ce spectacle eurent l'âme attendrie.
« Ho ! cria l'un, arrête, gros manant^
Épargne un peu cette chétive bête;
Autant vaudroit l'écorcher à l'instant. »
Alors le drôle, ôtant d'un air honnête
Un vieux chapeau qui flottoit sur sa tête.
Moins noir que blanc, par trop longtemps porté :
« Excusez donc, dit-il, ma liberté.
Monsieur mon âne : entre nous sans rancune.
Point jusqu'ici, noble roi des baudets,
Foi de meunier, n'avois créance aucune
Qu'eussiez amis et parents au Palais. »
S5Mt#<
ÉPIGRAMME
M
ON pauvre ami, sais-tu pourquoi
Les neuf Sœurs ne sauroient faire un seui mariage ?
Tu vas me dire (je le voi)
Que c'est à cause de leur âge,
Trop avancé pour le ménage.
Tu te trompes, mon cher. C'est donc, ajoutes-tu,
Qu'elles sont laides de visage.
Point du tout 1 Eh quoi donc ? Ahl c'est que leur vertu
Promit au célibat un étemel hommage ?
Ami, du vrai sujet tu t'écartes encor :
C'est que l'avare Hjrmen ne recherche que l'or;
Et les Muses, quoique gentilles.
Et d'un mérite très connu.
N'ont leur bien qu'en esprit, stérile revenu.
Qui les oblige à rester filles.
LA MAIGRE MAGNIFICENCE
Èpigramme,
EN vaisselle d'argent tout est servi chez toi,
£t ta magnificence aux regards est complète;
Mais l'estomac, sans yeux, n'y trouve pas de quoi
Satisfaire à son gré la Êiim qui l'inquiète :
Sers-nous une autre fois comme en une guinguette.
Moins de faste et plus à manger;
Ou laisse-nous, mon cher, pour nous dédommager.
Emporter chacun notre assiette.
EXHORTATION PATHETIQUE
ÉHgramm4,
EN bas Poitou, pays justicier ,
N'a pas longtemps qu'un docteur menoit pendre
Un vieux larron ; et par tout le sentier,
Uadmonestoit, comme on pouvoit l'entendre,
Avec ce ton persuasif et tendre :
« Çà, mon ami, dites-nous In manus,
Pour expier vos offenses passées.
Vous connoissez le monde et ses abus;
Tournez vers Dieu désormais vos pensées,
Promettez-lui de n'y retourner plus. »
EPIGRAMME
ALIX vereoit des pleurs en abondance
Le propre jour que son mari mourut :
Un papelard de profonde éloquence
Vint l'exhorter à prendre patience.
L'onctueux père en ces mots discourut :
«Le ciel lèvent ; votre homme est mort;çà, chut !
Consolez-TOus : vos pleurs, mademoiselle.
Le pourront-ils racheter du trépas î
— Las ! que diroit le public, reprit-elle,
Veuve aujourd'hui, si je ne pleurois pas?»
ÉPIGRAMME
UN fameux menteur contoit
Que jamais il ne mentoit.
Quelqu'un de la compagnie
Lui répondit à l'instant :
< Ce mensonge est de ta vie.
Le dernier et le plus grand. >
LE JUGE TIMIDE
ÈpigTi
ammi.
e
E juge si simple et bonne âme/
Met les gens dos à dos dans tous ses jugements.
S'il est de même avec madame,
Je ne m'étonne plus s'il ne fait point d'enÊints.
ÉPIGRAMME
CERTAIN richard^ superbe et magnifique,
Apercevant un campagnard paré
D'un juste-au-corps h la mcxie gothique,
Trop court pour lui, d'or crasseux chamarré :
« Ton trisaïeul t'a, dit-il, par degré.
Transmis l'honneur de cet habit antique ?
— Oui, répond l'autre, et toi, maître insolent.
Si tu portois celui de feu ton père.
Nous te verrions, encore à la légère,
Enhamaché comme un moulin à vent. »
ÉPIGRAMME
'R avcrir des enfents, ton épouse avec toi
Doit aller en pèlerinage;
'eux réussir, toute seule, crois-moi,
Laisse-la faire le foyagc.
LA TROMPETTE DE PAPHOS
Cordé.
L
A belle Iris, dont l'embonpoint^
Ne fait point de tort à sa taille,
Iris, qui badine et qui raille
D'une grâce et d'un air que les autres n'ont point,
Quitta le jeu qui l'avoit ennuyée.
Et l'esprit, par hasard distrait,
Sur une fenêtre appuyée.
Fit bruire sous sa jupe un tonnerre indiscret.
Chacun alors tourna la tête.
Les cartes, au bruit du canon.
Tombèrent tout à coup. Tel fut ce carillon
Qu'on crut entendre une tempête.
Mais sachant d'où partoit le rapide aquilon.
Qui calma bientôt sa colère :
« Il paroît. Iris, lui dit-on.
Qu'aujourd'hui les Zéphjrrs sont bien forts à Cythère. *
LE MENTEUR ET SON VALET
Conté.
UN habitant des bords de la Garonne
A tout propos effrontément vantoit
Ses biens en l'air ; c'étoit toujours son prône.
Mais son valet, simple et rustre personne.
Qu'à chaque instant le menteur attestoit.
Sans y penser, toujours le démentoit;
Tant qu'il lui dit ; < Si, sur ce que j'avance.
Tu n'enchéris toi-même de moitié.
Prends pour certain que sur ta corpulence
Coups de bâton vont pleuvoir sans pitié. »
Le drôle eut peur, et jura sur sa vie
De n'y manquer. Le maître en compagnie
Dit que la foudre a brûlé son château.
* Vous en avez par bonheur un plus beau, >
Dit le valet, secondant sa manie.
a Deiforgei-MaiUard.
L'instant d'après on parla de bateau,
Triste Toiture oiï l'on trouve un tombeau
Quand sur les flots les vents se font la guerre.
Le mattre dit : « Je suis poltron sur l'eau.
— Oui, répond l'autre, et même sur la terre. »
LES FRANCHES REPUES
Conté.
UN marié, devant son épousée,
Fut visité de maint et maint tendron ; v
£t le baisant, chacun lui faisait don
D'une fouace ^. « £h, quoi ! dit la rusée,
Sur mon palier? — Ce sont tendre rosée.
Répond l'époux, des adieux sans façon. »
La femme dit : « Bien étoit de raison
Que je le susse, et j'aurois tout de suite
De leur devoir mes amants avertis.
Qui, tous m'auroient, en me faisant visite.
Porté du vin ; si que bien assortis.
Aurions de quoi boire et manger gratis. »
I. Espèce de gftteau.
8
LE PEINTRE ESCLAVE
Conte.
UN peintre voyageur fut pris par un corsaire
£t conduit au roi de Salé.
« Çà, dit le fier tyran au captif désolé,
Bâtard du Titien, voyons ce que sait faire
Le pinceau dont tu t'es vanté :
Si tu réussis à me plaire,
Je te promets la liberté.
Peins, pour orner ma galerie,
Toutes les nations, et que ton industrie
Fasse en sorte que Tœil, dès le premier moment,
En distingue chacune à Taîr, au vêtement. »
Le peintre, que déjà fatiguoit l'esclavage.
Dresse son chevalet : et pinceau d'imiter
Si bien qu'à n'en pouvoir douter
On les reconnaissoit à l'habit, au visage.
Mais chaque peuple étoit vêtu
Suivant sa diverse manière;
Poésies diverses. n
Dans sa figure singulière.
Le seul François étoit tout nu.
Portant uniquement sur son bras, qu'il replie,
Une pièce d'ètofie. « Où sont donc tes esprits.
Dit le monarque au peintre 7 Et par quelle folie
Peins-tu le François sans habits?
— Seigneur, répondit-il, n'en soyez point surpris.
Il change si souvent de mode.
Que mon art, ne sachant où se déterminer.
Lui donne de l'étofie, alîn qu'il s'accommode
Comme il voudra l'imaginer. >
LES FORFANTERIES
Conié,
GRANDS tueurs de lapins, cinq ou six hobereaux
S'entretenoient de leur noblesse;
C'étoient de ces cadets qui font les tyranneaux,
Dont nature à son dam fait provigner l'espèce,
Grugeant à petit bruit paysan malheureux,
Qui murmure derrière, et tremble devant eux.
Écoutez-les jaser dans leur burlesque ivresse :
Leur cabane champêtre est toujours un château,
Toujours une masure est leur kôtel en ville,
£t, tant du Richelet que du Trévoux nouveau.
Il faut ôter maison comme un terme inutile.
Suranné, trivial et de mauvais aloi.
Ou, pour la populace vile,
Uy laisser, après tout, en marquant son emploi.
Les susdits rodomonts, se coupant la parole
* Pour s'encenser à tour de rôle.
Se traitoîent de barons, de comtes, de marquis.
Poésies diverses, 117
Aujourd'hui gentilhomme est un nom de bas prix.
Bon pour ces champignons qu'une brume amenée
Des lacs marécageux ^ un retour du printemps ,
Produit en une matinée.
Feu mon sextisaïeul, disoit un de ces gens,
' Fut écuyer de Charlemagne.
Ce monarque avec lui vivoit en compagnon,
£t ce brave à trois poils, quand le vin de Champagne
Avoit mis sa verve en campagne,
Faisoit, parbleu la barbe aux quatre fils Aymon.
L'autre, élevant la voix, disoit, lorsque je pense
A la déconfiture immense
Que fit à Tolbiac, sous le grand roi Clovis,
Un des miens si vanté dans nos chartes antiques.
J'en frémis étonné. J'ai lu dans ces chroniques
Qu'il tua de sa main mille et deux ennemis.
Il en eût, ventrebleu, tué bien davantage.
Si son sabre fumant, par le sang émoussé.
De fortune pour eux ne se fût fracassé.
Illustre et terrible carnage !
Rares prodiges de valeur I
Que de ce Moréri, qui fait tant le docteur,
Toutefois l'ignorance omet en son ouvrage.
Les autres à l'envi, sans rien risquer du leur,
Battoient, massacroient, faisoient rage.
Enfin, tous nos cadets, avec même talent,
Ayant pris des degrés de licence en Gascogne,
Décochoient à l'équipolent
Maint et maint conte à la cigogne.
Ii8 Desforges-JUailhrd.
Pendant que ces hâbleurs se flattoient galamment,
Uu bourgeois étoit là présent.
Qui riotoit sous cape et levoit les épaules
Au récit de leurs ^uiboles.'
Un d'eux l'examinoît, et dit d'un ton plaisant :
< Hé quoi I tous seul, plus droit qu'un sénateur de Rome,
De vos nobles aïeux vous ne nous dites nea 1
— Moi ? reprit-il, mon pète étoit un honnête homme :
Il en disoit autant du sien.
Sans avoir déconfit huguenot ni chrétien.
Bon ami, bon parent, il sut k ce qui brille
Préférer la raison, la candeur et la foi;
Et s'il platt à Dieu, ma famille
En pourra dire autant de moi. >
LE MUET JUSTIFIÉ
Conte.
UN bûcheron s'en alloit par la ville,
Vendant du bois dont les bouts s'allongeant
Hors des crochets d'un baudet mal habile
Qui 0, qui là, pou voient heurter les gens.
Voilà pourquoi le rustre crioit : « Gare ! »
Tant qu'il pouvoit. Un poupin, qui se carre
£t n'est qu'un sot, ne daignant se ranger,
Dans son habit une bûche pointue
Vient, en passant, se prendre et le franger.
Le damoiseau sur-le-champ, dans la rue.
Prend des témoins, et cite le manant
Devant le juge, afin qu'il le condamne.
Sans nuls délais, à vendre son pauvre âne.
Bâts et panneaux et tout l'accoutrement
Pour lui payer son bel habillement.
Le demandeur ayant plaidé sa cause :
« N'avez-vous rien, dit-il à l'accusé,
A ces raisons qui puisse être opposé? »
o Desforges-Maillard.
Cettui, toujours demeurant bouche close i
< Quoi 1 dit le juge au galant ëtonné,
Iffavez-vous donc un muet amené?
— Muet? monsieur, lui répond le Jocrisse.
Si vous l'aviez, tantôt se disant lice,
Ouï crier gare à gosier déployé...
— Que dites-vous? Ceci change ta thèse,
Repart le juge. Il vous a donc crié
Gare bien haut? Allez, j'en suis fort aise.
Allez, monsieur ; votre habit est payé. »
LE SACREMENT DU BAPTÊME
Soimét.
LE baptême, arrosant la funeste racine
D'un tronc dont le serpent ravagea la beflCutS,
£n ranime la tige et la fertilité,
£t répare Thonileur de sa chaste origine.
Venez, peuples divers, ii sa source divine ;
Ses flots coulent pour vous : cherchez-y la santé.
La loi de sang fait place à la loi de bonté.
Aspirez au bonheur que le ciel vous destine.
Ce sacrement reçu rend Lucifer jaloux,
Aigrit son désespoir, redouble son courroux,
£t le force à rentrer dans sa prison profonde.
Enfin cette eau suffit pour vous vivifier,
Et lave l'univers, qu'avec toute son onde
Le déluge noya, isans le purifier.
LE SACREMENT DU MARIAGE
Sotuut.
Vous^ dont heureusement la flamme nuptiale
A su purifier les désirs amoureux,
Travaillez de concert à bénir dans vos nœuds
Le Seigneur dont sur vous la bonté se signale.
Repaissez vos enfants d'une saine morale,
Ne leur donnez jamais d'exemple dangereux.
Femme, que le respect accompagne vos feux;
Mari, que votre amour la rende votre égale.
Redoutez le destin d'Eve et d'Adam séduits.
Dieu vous voit en tous lieux ; ne touchez donc qu'aux fruits
Que sa volonté sainte a permis à la vôtre.
Faites de la vertu votre bien le plus doux.
Et, dans la même chair transformés l'un et l'autre, .
Ayez incessamment Jésus pour votre époux.
v^^
SUR LA MORT
DE LA SAINTE VIERGE
Sùnnet
LA mort, levant son bras sur les jours de Marie,
Fît retentir dans Tair ces mots audacieux :
Enivrez- vous, mes traits, de ce sang précieux
Qui donna la naissance à Fauteur de la vie.
Frappe, dit la Nature, assouvis ta furie;
Mais ton sommeil à peine aura fermé ses yeux.
Qu'aussitôt les ouvrant, elle ira, de ces lieux.
Triomphante, habiter sa céleste patrie.
Comme au milieu des flots de la contagion, -
La grâce la sauva de la corruption.
Unique et digne objet d& la faveur suprême.
Son fils contre tes coups eût été son appui.
Si, pour racheter l'homme, il n'eût voulu lui-même
Se soumettre au pouvoir qu'il te donna sur lui. •
SUR L'HOMME
SotmeL
M
ÉLAN6E surprenant de vertus et de yice$,
De science et d'erreurs, labyrinthe profond.
Chef-d'œuvre de pensée, océan de caprices.
Homme, en te parcourant, mon esprit se confond.
Vâme veut que le corps marche sous ses auspices;
Le corps malicieux, en malices fécond.
Sous Tappât des Êiux biens lui masque ses sui^lices.
Et, feignant d'obéir, commande et la corrompt.
De sa rébellion quelquefois convaincue,
Elle avance, l'abat, est à son tour vaincue.
Réclame la- raison, que l'in^posteur séduit.
Cependant comme un trait, le temps Eût voler l'âge.
La mort vi^it : âme, corps et raison font un naufrage.
Et vont, en combattant, dans l'étemdle nuit.
SUR LA CHARTREUSE
D'AURAY EN BRETAGNE
ScmneL
ASILE du repos, solitude profonde, -,
Où la grâce en secret fait descendre sa voix,
Disciples de Bruno, les appas de la croix
Y fixent de vos ans la course vagabonde.
Détachés de la terre, où notre espoir se fonde.
Amis de Tinnocence et de ses pures lois,
Vous embrassez la haire, et contents de ce choix.
Vous immolez vos sens, et vous mourez au monde. •
Aussi la mort affreuse aux regards des mondains,
Messagère du sort que Dieu promet aux saints.
Se revêt à vos yeux des couleurs de la gloire;
Et son dernier effort, invincibles guerriers >
Vient changer votre couche en un chant de victoire,
£t sa Êiux est pour vous couverte de lauriers.
A LA FONTAINE DE BLANDUSE»
O
fontaine délicieuse t
Blanduse, dont Feau précieuse
Est plus claire que le cristal ;
Ton sein est digne qu'on y mêle
L'excellente liqueur, le présent sans égal
Qu'ont reçu les mortels du dieu fils de Sémèle.
Blanduse, il faut aussi te parsemer de fleurs,
De roses, de jasmins, dont l'image flottante,
Sous ta surface transparente,
Y répète l'émail de leurs vives couleurs.
La dévorante canicule
N'osa jamais toucher la fraîcheur de tes eaux.
Tu désaltères les troupeaux.
Vagabonds, épuisés de la soif qui les brûle ;
Et l'humide Vesper délivrant les taureaux
I. Horace, liv. III, ode xiii.
Poésies diverses. 127
Poudreux et fatigués d'une peine assidue,
Ils retrouvent dans tes ruisseaux
La force qu'ils avoient perdue.
Ton doux bruit invite au sommeil,
Tu sers de miroir aux bergères ;
Le matin, en jupes légères,
Ces beautés cherchent ton conseil.
Ton gazon leur sert de toilette,
Le fard, qui rend leur teint vermeil,
Est pris dans ton eau toujours nette.
Blanduse, en ton honneur j'immolerai demain
Un chevreau déjà fier de ses cornes naissantes ;
Aux combats, à Tamour il se destine en vain,
Dès demain tu verras tes ondes rougissantes
De son sang à grands flots répandus de ma main.
Au rang des illustres fontaines
On te placera désormais,
Quand pour toi me livrant à d'agréables peines,
Mes vers auront chanté tes différents attraits.
Ton berceau de gazon, ta source vive et pure,
Ce rocher d'où ton onde en jaillissant murmure.
Où l'on voit un ormeau, qui paroît mis exprès
Par l'industrieuse nature,
Pour donner à tes eaux de l'ombrage et du frais.
PASTORALE
Horace. imite. Pàilis à r amour» pêntUmi piU lui reste
encore quelque beauté i.
PHiLis, toujours charmante et toujours si cruelle^
Trente hivers de ton teint n'ont pas fané les fleurs;
On y voit encor les couleurs
Dont se pare au printemps une rose nouvelle.
Ce teint perdra bientôt sa fraîcheur naturelle,
Ces yeux leur vif éclat dont tu fais vanité.
C'est alors qu'accusant un miroir trop fidèle,
Tu plaindras tes beaux jours passés avec fierté.
Le cœur de regret agité,
Tu diras, mais en vain, dans ton impatience :
Amour, Amour, rends-moi ma première beauté,
Ou ma première indifférence.
I. Horace f liv. IV, ode x.
ELEGIE
Horace se plaint de r infidélité de sa maîtresse
et ^èn remet à f inconstance de cette belle pour le venger
dé son rival ^.
PENDANT qu'au gré du vent Apollon dans les airs
Laissera voltiger Tor de sa tresse blonde,
Pendant qu'il répandra sur ce vaste univers
Le secourable éclat de sa lueur féconde ;
4c Pendant que dans les prés les timides troupeaux
Craindront des loups cruels les funestes ravages ;
Pendant que d'Orion le courroux sur les eaux
Couvrira les écueils du débris des naufrages ;
« J'en atteste les dieux, je t'en donne ma foi.
Soyez-en mon témoin, nuit claire, 6 nuit charmante!
Je t'aimerai toujours, je n'aimerai que toi ,
Cher Horace ; en toi seul tout m'enflamme et m'enchante. 5^
I. Horace, épode xv.
ijo DesforgeS'Maillard.
Quand tu me prodiguois de si tendres serments,
La lune sur nos jeux répandant sa lumière,
Néère nous voyoit, par de doux sentiments,
Plus unis que Tonneau ne Test avec le lierre.
Tu les as violés, je vais avoir mon tour.
Je sens que pour Chloé déjà mon cœur soupire.
Oui, parjure I à tes yeux elle aura mon amour.
Jai trop longtemps langui sous ton perfide empire.
Tu me connoîtras mieux, tu chercheras mon cœur
Captivé par une autre. Amoureux sans alarmes,
Pourrois-je encor t'aimer, toi que plus d'un vainqueur
Soumit sans résistance au pouvoir de ses armes ?
Rival, qui de mes maux triomphes fièrement,
Enivré de douceurs que l'amour même ignore ;
Ah ! cruel, tu te fais un spectacle charmant
Du feu qui dans mon âme, hélas ! renaît encore.
Tu verras s'éclipser ces ravissants plaisirs ;
Tes moissons, tes troupeaux, tes talents, ta naissance,
Ce teint pour qui Vénus brûleroit de désirs,
Ne pourront de Néère arrêter l'inconstance.
Quel sera ton tourment d'être alors le sujet
De ses honteux dédains, peut-être de sa haine !
Mais pour moi, détaché de ce volage objet.
Quel plaisir à mon cœur d'insulter à ta peine !
ÉLÉGIE
Ovifie se plaint de l'infidélité d'un de ses plus intimes amis,
qui l'avait abandonné dans son malheur >.
FLEUVES impétueux, remontez vers la source
D'où descendent vos eaux;
Soleil, vers l'Orient au milieu de ta course
Reconduis tes chevaux;
Terre, porte en ton sein les étoiles brillantes
Dont le ciel est paré ;
Ciel , étale à nos yeux des moissons jaunissantes
Dans ton sein labouré.
Que dans nos prés mouvants Teau répande surprise
La triste aridité;
Que la sphère du feu s'engourdisse et produise
La froide humidité.
Tout ce que j'assurois ne se pouvoir point faire
Désormais se fera ;
I . Ovide, llv. I,. élégie viii des Tristes.
132 DesforgeS'Aîaillard
La nature, à ses lois elle-même cx>n traire.
En tous lieux changera.
Voilà ce qu'Apollon par ma voix pronostique,
Puisque je suis trompé
Par Tami dont mon cœur fit sa ressource unique.
De lui seul occupé.
As-tu craint de me voir ? Où donc sont ces entrailles.
Et ce doux souvenir?
Ah ! tu n'as pas daigné suivre mes funérailles
Seulement d'un soupir.
Tu m'as laissé, cruel, gisant dans la misère;
Tu foules sous tes pies
L'amitié, ce saint nom, cette amitié si chère
Qui nous avoit liés.
Que t'en eût-il coûté de venir par usage
Me rendre quelques soins ?
N'eusses-tu de l'ami qu'emprunté le langage
Tu pouvois feindre au moins.
Que ne m'obligeois-tu, dans mon malheur extrême.
Par ce tendre devoir?
Plusieurs qui, jusqu'alors, m'étoient inconnus même.
Me sont bien venus voir.
Recevant ton adieu, demi-mort, triste et pâle.
Comme à mon dernier jour,
Je te l'eusse rendu plein de l'ardeur qu'exhale
Le plus parÊdt amour.
Ceux que nul intérêt n'attache à ma fortune
M'ont marqué cet égard.
Le peuple finstruisoit par sa plainte commune
A pleurer mon départ.
Poésies diverses, 133
Je m'affligerois moins si, quelquefois dans Rome,
Tayant seulement vu,
Et vivant avec .toi comme avec un autre homme,
Je favois moins connu;
Si comme deux vrais cœurs, qu'un même esprit assemble
Dès les plus jeunes ans.
Dans la même maison nous n'eussions point ensemble
Demeuré si longtemps;
Si, sachant les secrets qui couloient sans mystère
De tes doux entretiens,
J'avois pour un moment balancé de te faire
Confidence des miens.
Uamitié confondoit, égale et mutuelle.
Nos chagrins, nos plaisirs;
Je ne te cachois rien, et je lisois fidèle
Jusque dans tes désirs.
Le vent emporte donc sur son aile inconstante
Les serments des amis.
Et le Léthé dissout dans son onde dormante
Ce qu'ils s'étoient promis.
Se peut-il, juste ciel! que Rome ait fait éclore
Un monstre tel que toi,
Rome où, malgré mes vœux, le retour que j'implore
Est interdit pour moi ?
Non, sur de durs rochers tu naquis en Scythie,
Ou sur les bords du Pont,
Où le Sarmate affreux fut l'auteur de ta vie
Sur la croupe d'un mont.
Là, les cailloux, l'acier d'un rempart invincible
Ont entouré ton cœur;
134 DesforgeS'MailUrd.
C'est là qu'en t'allaitaDt la tigresse insensible
T inspira sa rigueur.
Je me trompe. Ton cœur, oui, ce cœur qui m'outrage
Auroit été moins dur
Quand même il eût sucé son naturel sauvage
Dans ce climat impur;
Tu m'aurais témoigné la pitié dont on use
Envers un étranger.
Et prenant ton parti, je ferais ton excuse
Au lieu de te juger.
Ah I si le sort, voulut aux malheurs qu'il me cause
Joindre ta cruauté.
Fais par ton repentir qu'où la compte pour chose
Qui n'a jamais été.
Fais par ton changement, pour abolir ton crime,
Que je me croie aimé,
Et que ma bouche enfÎD te rende mon estime
Après t'avoir blâmé.
DE LA CONSOLATION
DE LA PHILOSOPHIE!
LES Muses, qui flattoient ma jeunesse entourée
Des jeux et des amours,
Portent de mes malheurs aujourd'hui la livrée
Et soupirent toujours.
L'art quelquefois imite et prête à l'élégie
La voix de la douleur ;
Tout est vrai dans mon style, et sa triste énergie
Peint le fond de mon cœur.
Mes revers, mes périls, doctes sœurs que j'adore.
N'ont pu vous écarter.
Heureux, je vous aimai : je vous chéris encore,
Et ne puis vous quitter.
Soulagez donc mes maux. Avec eux la vieillesse
Précipite ses pas.
Chaque âge a sa saison, mais la douleur la presse
Et ne l'embellit pas.
I. Boèce, Uy. I, poésie première.
136 Desforges-Maillard.
La neige avant le temps sur ma tête est semée
Et se disperse au vent;
Je ne suis sous ma peau flottante et consumée
Qu'un fantôme vivant.
Mort, heureuse cent fois, qui, d'un sort plein de charmes
N'a point troublé le cours;
Propice au malheureux dont les cris et les larmes
Réclament son secours I
Mais loin de m'accorder, sensible à ma prière,
La grâce d'expirer,
Elle laisse mes yeux ouverts à la lumière.
Et toujours pour pleurer.
J'ai vu sur moi son bras, au sein du bonheur même.
Se lever en courroux;
Et quand je suis plongé dans un malheur extrême
Elle suspend ses coups.
O vous ! dont la folie encensoit ma richesse.
Mon pouvoir glorieux.
Ma faveur dont l'éclat vous cachoit sa foiblesse,
Éblouissoit vos yeux,
Apprenez, courtisans, qui voyez ma disgrâce.
Que d'un si haut degré
Celui qui peut tomber, s'aveugle dans sa place.
Et s'y croit assuré *.
I. On sait qu'après a^oir vécu à la cour de Théodoric,
roi des Ostrogoths, qui Téleva aux premiôres dignités, Boèce
fut soupçonné à tort de trahison et décapité en $a$.
DANAÉ
Cantate,
DANS une tour d'airain dont le foîte orgueilleux
Se perdoît dans la nue et s'échappoit aux yeux,
Danaé, par Tordre d'un père,
Du plus injuste sort éprouvoît les rigueurs ;
Et, se plaignant aux dieux d'une loi trop sévère.
Elle exprimoit ainsi le sujet de ses pleurs :
Qu'il est dur, dans le bel âge.
De languir en esclavage !
Les larmes et les soupirs
Sont mon unique partage.
Qu'il est dur dans le bel âge
De vivre loin des plaisirs I
Toi, qui m'as donné la vie,
Tu me l'as presque ravie
ijS Desforges-'Maillard.
En m'ôtant la liberté.
Le trépas me fait envie
Toi, qui m'as donné la vie,
Borne enfin ta cruauté.
Qu'il est dur, etc.
D'un voile épais le ciel se couvre,
Quel bruit 1 quels afïreux sifflements !
Quels assauts I quels combats parmi les éléments !
L'éclair part, l'air mugit, l'Olympe en feu s'entr'ouvre.
Mais par quel prodige nouveau
Vois-je en or se fondre la nue?
Quelle divinité, quelle force inconnue
Produit un changement si beau ?
Cessez, princesse,
De vous affliger.
L'amour s'empresse
De vous soulager.
U vous apprête.
Sensible à vos vœux.
Une conquête
Digne de vos feux.
Cessez, etc.
Elle voit un amant : c'est Jupiter lui-même.
En or liquide transformé.
De ce brillant métal quelle est la force extrême !
Jupiter avec lui possède ce qu'il aime :
Ce dieu craignoit sans lui de n'être point aimé.
Pour toucher ud cœur insensible,
Amants, l'or est un sûr moyen.
Avec lui rien n'est impossible,
Sans son secours on ne peut rien.
11 n'est rempart ni forteresse
Que ne réduisent ses appas;
Et la vertu la plus tigresse
Combat, et ne triomphe pas.
P our toucher, etc.
L'INDISCRETION
CtmtaU.
R
EINE des airs, pompeuse Aurore,
Que vous restez longtemps auprès d'un vieil époux I
Sortez du sein des flots. La belle que j'adore,
Thémire, en ces vallons doit paroître avec vous.
Je vais entre ses bras, en dépit des jaloux.
Goûter les dons qu'Amour pour moi seul fit éclore ;
Moments trop attendus, moments délicieux,
Payez-moi tous les maux que m'ont &its ses beaux yeux.
Parfumez ces lieux, fleurs brillantes ;
Badinez avec les Zéphyrs,
Faites sur vos tiges flottantes
Le prélude de mes plaisirs :
Chantez mon bonheur par avance. •
Attroupez- vous, petits oiseaux,
Ruisseaux, allez en diligence.
Le dire à mes tristes rivaux.
Poésies diverses. 141
Arbres, à travers vos rameaux,
Laissez voir aux dieux ma victoire.
Que tous les témoins de mes maux.
Le soient aujourd'hui de ma gloire. »
Uaimable Lisidor triomphoit en ces mots.
D'un avant-goût charmant son âme possédée
Caressoit sa flatteuse idée.
Uespoir tranquillement le berçoit sur s^s flots,
Quand T Aurore à la fin déployant dans la nue.
Des trésors d'Orient le superbe appareil,
Le surprit, le troubla, n'offrant point à sa vue,
Celle qu'il aimoit mieux revoir que le soleil.
« Ah ! cria-t-il tout haut, que vous tardez, Thémire !
Paresseuse, arrivez, arrivez ou j'expire.
Auriez-vous à l'amour préféré le sommeil ?
Zéphyrs, volez vers ma maîtresse.
Peignez-lui l'état de mon cœur.
Échos, appelez-la sans cesse.
En lui reprochant sa lenteur.
Thémire ne vient point encore.
Le sommeil s'en est emparé.
Thémire... ah ! le chagrin dévore
Un cœur aux plaisirs préparé... »
Le teint frais, l'air riant, simplement habillée,
La bergère arrivoit à travers la feuillée.
Son nom qui résonnoit dans l'air,
Étonna de fort loin son oreille alarmée.
142 Des forges-Maillard,
De haine et de dépit cette amante animée,
Aux yeux de Tindiscret s'offrit comme un éclair.
< Adieu, dit-elle, adieu, montant sur la colline,
Et courant à grands pas vers la maison voisine :
Puisque des biens fondés sur un frivole espoir,
Ta voix a su parler aux échos du bocage ;
Perfide I s'ils étoient jamais en ton pouvoir.
Tu Taurois bientôt dit aux échos du village ».
Amants, surtout soyez discrets.
L'art d'aimer est l'art de se taire.
Craignez même que les forêts
N'apprennent le nom des objets
A qui vous vous flattez de plaire.
Les ruisseaux rouleront
Des ondes indiscrètes;
Les oiseaux chanteront
Vos douces amourettes;
Les fleurs, comme autrefois.
Cessant d'être muettes.
Retrouveront leur voix
Pour conter vos fleurettes.
Amants, etc.
/
ESOPE
PHÈDRE ET LA FONTAINE
AUX CHAMPS ÉLYSÉES
Allégorie.
LA Fontaine arrivant dans les champs Élysées,
Phèdre le fabuliste, assis près d'un ruisselti ,
Que bordoient mille fleurs de son onde arrosées,
Se lève, et, saluant ce confrère nouveau.
Lui dit d'un air de suffisance. :
Domine, salvus sis/ est-il bien vrai qu'en France,
Vos partisans jaloux vous préfèrent à moi ?
La Fontaine répond : Ma foi ,
Ami du simple badinage,
J'ai suivi le penchant qui me faisoit la loi.
Et je n'en sais pas davantage.
— Vous me raillez encor, je croi.
Dit Phèdre; mais allons, en traversant la plaine.
Chez Ésope : entre nous il pourra décider.
— Qui ? moi ? J'aime la paix et ne veux point plaider.
144 DesforgeS' Maillard,
Repart l'ingénu La Fontaine.
Va tout seul, mon ami. Sois ce que tu voudras,
Ésope même. Ce n'est pas
De quoi mon âme est fort en peiné.
En t'attendant sous ce cyprès,
Au doux bruit de cette eau, je vais prendre mon somme ;
Au retour, s'il te plaît, tu m'informeras comme
Tout se sera passé. — Tu dormiras après ,
Dit Phèdre en le tirant avec impatience.
Eatnus subito, lue, sage Phrygien,
Pèsera nos talents dans sa juste balance :
Nous ne sommes tous deux riches que de son bien.
Il fut et mon maître et le tien :
Je m'en rapporte à sa sentence.
La Fontaine, par complaisance,
Dit : Allons donc, je le veux bien.
Ils partent à l'instant : les ombres marchent vite ;
Les voilà comme un trait dans la grotte qu'habite
L'enjoué philosophe au minois sapajou.
Quand il eut ou! Phèdre : < Orgueil de l'autre vie !
Ainsi les morts sous terre emportent la manie,
Dit-il, et d'un débat qui lui sembloit si fou,
Faisant danser sa bosse, il rioit tout son soûl.
Il convient toutefois que je vous remercie.
Reprit-il poliment. Par des traits de génie,
Des tours naïfs, des vers heureux,
Vous m'avez fait honneur en m'imitant tous deux.
Mais vous voulez messieurs, que sur la préférence
De l'un sur l'autre en ce moment,
Poésies diverses, 145
Je vous dise ce que je pense,
Sans amphibologie et sans déguisement.
Je sais fort qu'en pareille affaire,
Témoin du beau Paris le fatal jugement,
A quelqu'un, quoi qu'on fasse, on risque de déplaire.
Ah I si dans les climats du monde sublunaife,
D'où sire La Fontaine arrive en ce moment ,
Les hommes pensoient sainement ,
Chacun auroit son cœur, sans autre ministère ,
Pour son aréopage et pour son parlement.
Mais vous voulez enfin que ma bouche sincère
Entre vous, mes amis, décide librement.
Vous serez satisfaits. Pour cette fois Ésope,
N'ayant à s'expliquer qu'avec deux beaux esprits.
L'un et l'autre admirés dans Rome et dans Paris,
De l'apologue antique omettra l'enveloppe.
Écoutez donc. En deux mots l'orateur
Va débuter, dire et conclure.
Toi, Phèdre, à mon avis, tu contes en docteur;
Du langage romain réputé précepteur,
Ta diction, sans doute, est élégante et pure;
Mais ce bonhomme-là, s'exprimant sans façon.
En plaisant à l'esprit, fait au cœur la leçon.
Et conte comme la nature.
10
ÉPITAPHE
f \
DU CELEBRE ROUSSEAU
Le plus grand
poète lyrique depuis Pindare et Horace.
LA mort, en terrassant le célèbre Rousseau,
Sous sa chute écrasa les serpents de TËnvie.
Apollon la condamne à respecter sa vie,
Et la force à jeter des fleurs sur son tombeau.
ÉPITAPHE
D'UN PRODIGUE
C-
a riche bombaDcier,
Dont à cent fainéants la maison fut ouve
De fourbes habits noire cette engeance
Pleure-t-elle aujourd'hui sa perte,
Ou celle de
EPITAPHE
D'UNE PROCUREUSE
c
I- DESSOUS repose le cœur
De répouse d'un procureur.
Ce cœur, le meilleur que Ton voie,
Du mal de son prochain fut toujours attendri,
Et ce qu'à ses clients escroquoit le mari,
La femme le rendoit en une autre monnoie.
A MADAME DU BOCAGE
Sur ses poèmes et ses autres poésies.
LES trois Grâces, Vénus, Minerve et tous les dieux
Du Bocage, ont placé, — t'animant de leur flamme,
Leur temple dans ton cœur, Cythère dans tes yeux,
Tout le Parnasse dans ton âme.
Les jardins que TAurore embellit de ses pleurs,
Des légers rossignols la voix tendre et flexible,
Uhaleine des Zéphyrs qui caressent les fleurs,
Ont des charmes moins doux que tes sons enchanteurs ;
Et le cœur le plus insensible
Croit en voyant les fruits de ton esprit divin,
Que l'Amour, se jouant sur les roses nouvelles,
Te fit don, pour écrire avec un g6ût si fin.
D'une des plumes de ses ailes ;
Et qu'Apollon, fertile en beautés immortelles,
Lui-même conduisit ta main.
EPITRE A MONSIEUR CHERY
PUISQUE enfin l'injuste disgrâce
Qui frappe un de nos vrais amis,
Chery, t'appelle dans sa place
A l'emploi qui lui fut commis ;
Je crois qu'aimé dans la Neustrie
Pour cette même probité,
Vertu que n'a jamais flétrie
L'haleine de l'avidité,
Tu dois sur les bords où la Loire
Apporte la fertilité,
L'indigo, le sucre et la gloire.
Retrouver la même équité.
Mais puisque, malgré le langage
Et les dehors les plus polis,
L'inconséquent patelinage,
Les fourbes sont de tout pays,
Ami respectable, pardonne
Si je te glisse cet avis
Poésies diverses, içi
Qu'il faut, sans rebuter personne,
Ne se choisir que peu d'amis.
Cette maxime est avérée
Depuis que, des beaux jours de Rhée,
La bonne foi sous Jupiter
Cessa de se voir adorée.
Moi-même, ô souvenir amer !
J'en ai fait l'épreuve assurée
Sur un cœur faux, un cœur de fer,
Un cœur qu'avait vomi l'enfer
Et que de sa griffe barbare
L'écumante et noire Alecton
Pétrit dans l'antre du Tartare
De la bourbe du Phlégéthon.
A ce changeant caméléon,
A ce serpent à langue aiguë ,
J'abandonnai sans retenue
Mon âme avec tous ses secrets ;
En compagnie ou dans la rue.
Dans son riche petit palais ,
Fruit d'une usure continue,
Enfin l'un de nous à la vue
Sans l'autre ne s'offroit jamais.
De mon sort un triste nuage
Obscurcissoit-il la couleur?
Je croyois voir sur son visage
Le sentiment de ma douleur ;
1^2 Desforge S- Maillard,
Si la fortune moins volage
S'accordoit avec mes désirs,
Ses yeux sembloient porter l'image
Et l'empreinte de mes plaisirs.
On citoit pour parfait modèle,
A tous les amis du canton.
Notre union qu'on crut si belle
Jusqu'au jour de sa trahison.
O singe horrible ! ami perfide !
Qui, pour me mieux assassiner,
Cachois le stylet homicide
Que je ne pouvois souf>çonner.
Sans toi, sur les bords de la Seine,
Vers où mon cœur vole toujours,
J'aurois, peut-être exempt de peine,
Fini la course de mes jours.
Cependant sur la froide rive,
Oîj, loin de la cour des neuf Sœurs,
Je vois ma liberté captive
Dont je regrette les douceurs,
Chery, ton retour me console,
Et toujours comptant sur ta foi ,
Je sens que mon ennui s'envole
Et que je ne suis plus qu'à toi.
AIR
LE grave Polémon disoit à Célimène :
« Tu bois toujours à tasse pleine ;
Pour ton sexe le vin, friponne, n'est point fait.
-^ Pourquoi, dit-elle, ami, nous livres-tu la guerre
En voulant nous priver du plaisir qu'à long trait
Goûte ce moucheron que tu vois dans mon verre ? »
AIR
LA I la I hem ! hem ! la ! la ! ma voix rauque, étoufTée,
Se fait à peine entendre aux échos du bouchon.
La ! la ! Vive Bacchus ! hem ! est-ce un moucheron
Qui seroit arrêté dans ma gorge échauffée ?
Non, c'est le rhume. Ainsi, l'insolent, par ma foi.
Comme aux autres humains, s'ose jouer de moi.
Versez donc, poursuivit Grégoire;
Versez, ceci va mieux; versez, versez souvent :
J'ai gagné le rhume en rêvant,
Je le perds à force de boire.
LIQUEUR bachique, amour, folie.
Tourments ou plaisirs d'une vie
Qui, comme un songe vain, naît et s'évanouit.
Trop de vous nous aveugle, un peu nous réjouit,
Et sans vous la sagesse ennuie.
AIR
A
MIS, ma cave est bien garnie.
Hâtons-nous de vider cent et cent brocs de vin.
Aussitôt qu'Atropos aura borné ma vie,
Mes héritiers joyeux rendront grâce au destin,
S'ils trouvent de ducats ma cassette remplie.
Mais, vainqueurs nuit et jour de la mélancolie,
En buvant de ce vin du meilleur des coteaux.
Trompons-les, et tâchons qu'au fond de mes tonneaux
Ils ne trouvent que de la lie.
I. Tiré de Martial, liv. XIH, épig. 12?.
ATR
L
'amour, pénétré de douleur
De me voir braver sa puissance,
Épuise incessamment son carquois sur mon cœur;
Mais je me ris des traits qu'il lance.
Sitôt que je me sens blessé ,
J'ai recoure au jus de la treille.
Je panse avec du vin l'endroit qu'il a percé,
Et je me guéris à merveille.
Si le vin ne me manque pas.
Quelque fureur qui le possède.
De décocher des traits il sera plus tôt las.
Que moi d'apporter le remède.
AIR
ANACRÉON vouloit devenir Tonde pure
Où sa belle alloit prendre un bain délicieux ;
Le lit de mousse et de verdure
Où le sommeil charmant se glissoit dans ses yeux ;
Ses parfums, son miroir, son collier, sa ceinture.
Mais pour moi, sans former tant de vœux à la fois.
Où le cœur égaré ne sait ce qu'il désire,
Je voudrois seulement, jeune et belle Thémire,
Être ton petit verre et le vin que tu bois.
PLACET
A MONSIEUR DE MONT-LUÇON
Fermier général
Pour M. Ferré, brigadier interdit
tar son capitaine général^.
GÉNÉREUX, cher Mont-Luçon,
Malcrais, des Muses amie,
Très humblement vous supplie
D'user de compassion
Pour Ferré, gentil génie,
A qui, sans attention,
On fait interdiction.
De quoi ? Pas moins que de vie.
Car, si fortune ennemie
Lui fait altercation.
Et de sa commission
I. Ce placet a été imprimé dans le recueil que Fauteur a
donné, en 1735, ^^^^ ^® "^"* ^® ^"* ^^ Malcrais.
6o Desforges- Maillard.
Durement le congédie,
C'est le mettre à Tagonie.
D'autant que l'extrême faim.
Si ce qu'on dit est certain,
Est extrême maladie.
Mais il n'a fait, je parie,
J'en mettrais mon doigt au feu,
Aucun mal. Pensez un peu
Que la capitainerie,
En l'attaquant sur son jeu ,
C'est Malcrais qu'elle injurie.
Si Ferré n'eût point été
D'une exacte probité,
D'une austère prud'homie,
Mes vers auroient-ils chanté
Son fameux manteau mitté
Dont, en dépit de l'envie,
Le mérite illimité
Vole à la postérité * ?
La preuve est incontestable
Que c'est à travers les trous
De ce manteau respectable
Que la vertu véritable
Doit briller aux yeux de tous.
Ami zélé du Parnasse,
Mont-Luçon, écoutez-moi.
I. L'auteur avait publié une pièce de vers sur le Manteau
bleu de ce même M. Ferré.
Poésies diverses, i6\
Non, vous n'êtes point de glace;
Je le sens, je le prévoi :
Vous penhettrez qu'on lui rende
L'usage de son emploi.
Ah! ciel, quel chagrin pour moi,
S'il faut que mon héros vende,
Pour avoir un peu de pain.
Sa célèbre houppelande !
Combien ? Peut-être un douzain.
Un fripier dur et vilain
Qu'un cruel profit échauffe.
Ne s'arrêtant qu'à l'étoffe.
Prisera moins qu'un fétu
Sa noblesse recouvrée
£t sa puissante vertu
Que mes vers ont célébrée.
Vertu que n'auront jamais
Velours, étoffe dorée.
Ni le plus fin vanrobais.
Dissipez l'affreuse peine
Qui me trouble le cerveau.
Grands dieux ! quelle âme inhumaine
Peut ôter à Diogène
Son écuelle et son manteau !
Il
EPITAPHE
DU PERE BRUNOY
JETTE sur ce tombeau des fleurs à pleines mains,
Passant : Ci-gît Brunoy. Les vers que tu vas lire,
Seront en peu de mots suffisants pour ^instruire
Des mœurs et des talents du meilleur des humains.
Critique, historien, poète, ami sincère.
Sans relâche appliqué dans le champ littéraire.
Sous le poids des travaux il mourut abattu.
Ayant su réunir l'amitié, la constance,
La douce modestie et la haute science,
Le bel esprit et la vertu.
ÉPITAPHE
DU MARÉCHAL DE BERWICK
BERwiCK, d'un coup funeste atteint dans la tranchée,
Tu descends au tombeau le front ceint de lauriers :
La France, vivement touchée,
Fond en pleurs, au milieu de ses tristes guerriers.
Ta mort d'un nouveau lustre orne encor ta mémoire ;
C'est à nous seulement de nous plaindre aujourd'hui :
Intrépide Berwick, tu volois à la gloire
Sur les pas de Turenne, et tu meurs comme lui.
ÉPITAPHE
DU MARÉCHAL DE VILLARS
Que plusieurs maladies *
obligèrent de se retirer à Turin, ou il est mort.
L'exemple des guerriers, le vengeur de nos rois
Villars, Thonneur de sa patrie,
Villars est mort. Son nom fameux par ses exploits
Fait seul l'éloge de sa vie.
Sous les armes blanchi, méprisant le trépas,
Ce héros, que suivoit en tous lieux la victoire,
Couvert des rayons de sa gloire,
Prenoit un peu d'haleine après divers combats.
Mais hélas ! la Parque perfide,
Qui n'osa l'attaquer quand son bras enflammé
Foudroyoit l'ennemi, vainement animé.
Le perça d'un trait homicide
Dans le fatal moment qu'il étoit désarmé.
ÉPITAPHE
D'UN PHÉTENDU BEL ESPRIT
CI-GIT qui s'estimoit l'arbitre des arbitres ;
De la langue au hasard il décidoit les cas.
Qui le contredisoit ne s'y connoissoit pas;
Des livres il sut tous les titres.
Et ne lut que des almanachs.
EPITAPHE
DU FRERE HILARION
Capucin.
A MONSIEUR DE P... A...
Conseiller du roi, père spirituel des capucins de ***.
CI-GIT le frère Hilarion.
Cétoit un digne personnage.
Nul autre avec tant d'avantage
N'honora sa profession.
Encloîtré dès son plus jeune âge.
Ce fut dans l'ordre capucin
Qu'il mit ses talents en usage.
Sans impudence il fut badin ;
Sans être cafard il fut sage,
Mérite assurément divin
Chez l'encapuchonné lignage.
Il ne fit jamais du latin
Le long et dur apprentissage ;
Poésies diverses, 167
Mais, à Taide de maint lopin
Qu'il goboit parfois au passage
Et qu'il citoit sans jargonnage,
On l'eût pris pour un calepin.
Pour peu qu'il eût su davantage,
Du couvent on l'eût fait gardien,
£t certes plus homme de bien
Ne mérita ce haut étage.
Il attiroit par beau langage
Froment, orge, avoine au moulin,
Et la cloche, au premier drelin.
Lui disoit si c'étoit du pain
Qu'on apportoit ou du fromage.
Fût-il à manger son potage,
A la porte il voloit soudain,
Et fhx: à bas, d'un front serein
Recevoit le friand message.
Puis demandoit, d'un air humain :
« Comment fait-on dans le ménage ?
Le monde au logis est-il sain?
Votre procès va-t-il son train?
Que dit-on dans le voisinage?
Oh I le beau temps ! Point de nuage ;
Le soleil se lève matin ;
L'Almanach nantois, pour certain.
Promet, s'il ne vient point d'orage,
Un été fertile en tout grain.
Un automne abondant en vin ;
Le printemps l'est en pâturage.
D'ailleurs le proverbe ou l'adage
i68 Des/orges^Maillard.
Dit que gras Avril et chaud Mai
Mènent le froment au balai ^.
Mais mon Dieu I qu'à notre dommage
S'est changé le temps ancien I
Le peuple est devenu païen ;
Et de la ville et du village
Il ne nous vient presque plus rien,
Ni provision, ni chauffage.
Aujourd'hui nous mourrions de faim
Si votre bienûiisante main
N'avoit apporté son suffrage.
Puis adieu, bonjour, grand merci. »
Le donneur retoumoit ainsi
Très satisfait de son V03rage.
Il étoit portier, cuisinier,
Sommelier, quêteur^ jardinier :
Tous les arts furent son partage.
Sa mort m'a causé des regrets;
Je l'aimois pour son caractère,
Et de mes intimes secrets
Il fut souvent dépositaire.
Combien de notre Hilarion
A tous ceux de sa nation
La perte a dû paraître amère !
Quoique cet excellent garçon
Dans l'Ordre n'ait été qu'un Frère,
Il pouvoit être, avec raison.
Des autres appelé le Père.
I. Dicton de la campagne.
Cher oncle, Pèfe et défenseur
Des capucins de notre ville.
Toi, qui d'une aumône fertile,
Fais sur eux pleuvoir la douceur,
Examine si, dans mon style.
J'ai su taire un portrait niûf
Du frère aimable à qui la vie
Par le sort fut trop tOt ravie.
J'ai laissé le genre plaintif
£t suivi le récréatif
Pour bannir la mélancolie.
EPITAPHE D'UN HOMME
Qui vécut et mourut en tnarguis petit-mâUre,
SOUS cette pierre est enterré
Un marquis digne qu'on le note ;
Pour porter un habit doré
Il alloit vivre à la gargote,
Et puis, son cure-dent en main.
Petit-maître à Tair vif et fade.
Quoique son ventre ne fût plein
Que de merluche ou de salade,
Nous regardoit avec dédain.
Se carrant à la promenade.
Ce misérable trépassé
Ne seroit point sitôt passé
Si, renonçant à la dorure.
Son corps eût été mieux pansé.
Passant, qui vois sa sépulture,
N'imite pas cet insensé :
Poésies diveriei.
Mieux vaut, sous un habit de bure.
Vivre muni d'un bon dîné,
Qu'^Mkrgnant sur sa nourriture
Mourir de feim tout galonné.
REFLEXIONS MORALES
A certains jours prescrits, les chrétiens fastueux
Circulent effarés dans les saiats tabernacles.
Ils s'y presseroient moins si l'on exîgeott d'eux
Une somme en entrant comme on fait aux spectacles.
Je connois dans la rue un guerrier, un prélat.
Un juge, un financier; chacun dans son état
A sa marque, à son air, aussitôt se devine;
Mab je ne connois pas l'honnête homme à la mine.
Poésies diverses, 173
III
Un libertin d'abord se reproche ses goûts.
Il voudroit se cacher ses défauts à lui-même
Mais sans crainte bientôt il les suit, il les aime,
Et trouve à s'en vanter son attrait le plus doux.
IV
Humains qui languissez et dont l'espoir réclame
Des charlatans divers les stériles efforts,
Pour avoir la santé du corps,
Tâchez d'avoir celle de l'âme.
V
Que fait, loin du tracas mondain,
La dévote tapie en sa retraite obscure ?
Il suffit qu'elle voie un instant le prochain.
Pour trouver tout le jour matière à sa censure.
VI
Vous qui pour de faux biens poussez de longs soupirs,
Mortels ambitieux, écoutez la Sagesse :
« C'est, dit-elle, augmenter sûrement sa richesse.
Que retrancher de ses désirs. »
174 Dûs forges-Maillard.
VII
On ne se choisit point celui dont on doit naître,
Tout le monde n'a pas de l'esprit et du bien^
Mais chacun a le pouvoir d'être.
Dans son état homme de bien.
VIII
D'un air gai tous les jours on assiste au convoi
D'un parent ou de tel qu'on nommoit ami même;
C'est qu'on ment quand on dit qu'on aime ,
Et que chacun n'aime que soi.
IX
Quelle étrange bizarrerie
Que parmi les mortels qu'on nomme beaux esprits,
On en trouve si peu dont l'âme soit nourrie
Des bonnes qualités que vantent leurs écrits !
On a beau se piquer de savoir, de génie.
D'esprit fort dont l'efiroi ne sauroit approcher ;
Chacun à dans son cœur son foible et sa manie
Le plus sage est celui qui sait mieux les cacher.
Poésies diverses. 175
XI
Personne n'est en tout satisfeit de son sort ;
Chacun sur quelque point le chicane et murmure :
Chez les uns la fortune a tort ^
Chez les autres c'est la nature.
XII
Douze lustres complets veulent encor dix ans;
On croit qu'après ces dix vingt autres doivent suivre.
C'est ainsi que la soif de vivre,
Loin de se ralentir, s'accroît avec le temps.
"XIII
Otez la vanité du monde,
Les hommes deviendront égaux.
En sa place mettez la charité féconde,
Elle unira nos cœurs et finira nos maux.
XIV
Une femme témoigne une douleur amère
Pour un chat qu'elle perd, un homme pour un chien,
Quand des hommes comme eux implorant leur soutien.
Faute d'être assistés, meurent dans la misère.
176 Desfor ges'Maillard,
I
XV
La Sagesse chérit la médiocrité,
A d'utiles travaux noblement asservie.
L'abondance et l'oisiveté
Sont les deux pestes de la vie.
XVI
Une mauvaise plante, en changeant de terrain,
Rarement en devient meilleure;
Ainsi, vicieux ou malsain,
Rarement vaut-on mieux en changeant de demeure.
XVII
De tous les animaux qui vivent sous les cieux,
De Rome aux froids climats où le castor se niche,
Le plus sot animal à mon sens, c'est un riche
Ignorant et présomptueux.
XVIII
La force dans le monde établit la puissance ;
L'amour-propre prit soin de former la beauté,
Le rapace intérêt produisit l'opulence.
Leur mélange enfanta la folle vanité.
Poésies diverses, 177
XIX
Une amitié de gendre est un soleil d'hiver >
Une amitié de femme une chaleur d'orage,
Une amitié d'en^t un fruit moins doux qu'amer.
L'amitié n'est ailleurs qu'un vain nom, qu'un langage.
XX
Celui qui sait beaucoup pense n'ignorer rien.
Celui qui sait un peu croit être fort habile.
Qu'un ignorant se juge ignorant, je soutien
Que cet homme à trouver est le plus difficile.
XXI
Une femme d'esprit est galante ou sévère,
Elle abonde en détours, en contrariétés ;
Une sotte dégoûte. Ami, tu ne peux guère
Te fixer toutefois qu'à ces extrémités.
XXII
Chassez en vous couchant toute idée ennemie
De la tranquillité dont le doux calme endort.
Ménagez le sommeil; s'il ressemble à la mort.
L'image de la mort ressuscite la vie:
la
178 DesforgeS' Maillard.
XXIII
Aux avares jamais ne faites aucun bien ;
Fuyez même leur connoissance.
Tout ce qu'ils reçoivent n'est rien,
Le peu qu'ils donnent est immense.
XXIV
Qu'est-ce qu'un philosophe? Un mortel entêté,
Qu'un douteux crépuscule éclaire,
Enveloppé dans la chimère
D'une orgueilleuse humilité.
XXV
Le commun intérêt peupla d'abord les villes
De citoyens qu'entre eux il prit soin de lier;
Mais, dès que de commun il fut particulier,
Sa main, qui les unit, brisa leurs nœuds fragiles.
XXVI
Pendant que le héros a&onte le trépas,
Le nouvelliste oisif s'entretient de la guerre,
Et croit contribuer au destin de la terre.
Autant par ses discours que l'autre par son bras.
Poésies diverses, lyg
XXVII
Capitaine, soldat, recherchent comme un bien,
Les vains lauriers que Mars promet à leur furie,
Otez rillusion, ils n'y verront plus rien
Qu'une inhumaine boucherie.
XXVIII
Quand votre ami vous loue, il faut que ses paroles
Soient sans fard, sans apprêt, comme la vérité.
Mais s'il prend avec vous le ton des hyperboles,
Défiez-vous alors de sa sincérité.
XXIX
Cet homme, dira-t-on, porte dans sa figure
L'air de condition. Ah I que nous sommes fous 1
L'air de condition I Qu'est-ce, chez presque tous.
Qu'un air un peu plus fat que l'air de la roture ?
XXX
Nous sommes, vis-à-vis des grands.
De faibles et de petits hommes.
Et, vis-à-vis des rois puissants.
Eux-mêmes sont ce que nous sommes.
i8q Desfor ges'Maillard.
XXXI
Dans Fétat de garçon il &ut passer son temps,
Quand on ne se sent pas propre à la patience.
Le mariage est bon pour faire pénitence
Des péchés de ses jeunes ans.
XXXII
Un gentilhomme enflé de son illustre nom,
Ni magistrat, ni militaire.
Sans étude, sans mœurs, oisif dans sa maison.
Vaut moins que son valet qui Eût ce qu'il doit £ûre
XXXIII
Uanimal dans les bois, où son instinct l'écIaire,
D'un animal pareil n'est vassal, ni sujet.
Je ris que parmi nous, issus du même père.
L'un doive être le maître et l'autre le valet.
XXXIV
Un Êiux savant s'entête et ne prend pour son guide
Que la présomption, constante à le flatter.
Il prétend tout savoir, en tout genre il décide;
Mais un vrai savant sait douter.
Poésies diverses, i8i
XXXV
J'ai vu les grands emplois possédés par des hommes;
Je les vois aujourd'hui donner à des enfants.
Mais, hélas ! à tout âge à présent nous le sommes ,
Et nous n'acquérons plus, à vieillir, que des ans.
XXXVI
Un abbé freluquet qu'on Eût, pour commencer
Chanoine d'une cathédrale,
Croit bientôt être évêque, et de là s'avancer.
S'il fait toujours bon vent, vers la chaire papale.
XXXVII
Le jour que deux époux se sont donné la main,
C'est le bal et la comédie;
Mais souvent, dès le lendemain,
L'éternelle discorde ouvre la tragédie.
XXXVIII
On veut dans sa maîtresse un éclat de beauté ;
Tout, jusqu'à son caprice, a droit de plaire en elle.
On veut, pour l'épouser, que plus sage que belle,
Elle ait moins de brillant que de solidité.
Deiforget-Maillard.
XXXIX
Les grands biens ne sont pas ce que mon cceur souhaite.
Mais je crains le besoin et ses tristes rigueurs.
Trop d'abondance ou de disette
Nuisent souvent aux bonnes mœurs.
XL
Cesseï, fantAmes vains, de tous approprier
Une distinctioD à vos ancêtres due.
La vertu, dit l'honneur, seule est noble à ma vue,
Et le seul vice est roturier.
LE SINGE ET LE MIROIR
Fable,
UN singe ayant trouvé sous sa patte un miroir,
Ce fanfaron, que la nature
Fit assez curieux, s'arrêta pour y voir
Comment il avoit la figure.
Mais en voyant son mufle noir,
Son front ridé, sa mine grimacière,
Ses petits yeux et son menton pointu,
Enfin tout son individu,
Aussitôt bouillant de colère :
« Qui m'empêche, insolent, dit-il.
De te mettre en cent et cent pièces?
C'est à quelque vivant, novice et moins subtil,
Aux badauds des autres espèces
Que tu peux t'adresser et leur jouer des pièces.
Mais à moi I ventrebleu !... — Seigneur Bertrand, tout beau !
Dit le miroir d'un ton tranquille,
Ne vous échauffez pas la bile
184 Desforges^Maillard,
Et ménagez votre petit cerveau.
Je ne suis point flatteur, ami^ je représente
Les choses tout au naturel,
Qu'on s^en fâche ou qu'on s'en contente.
Si vous étiez gentil, chez moi vous seriez tel.
Que cet épagneul, par exemple,
Plus aimable que vous et de mine et d'humeur.
Dans ma glace un peu se contemple.
Il dira si je suis menteur.
Il s'y verra coiffé d'une paire charmante
D'oreilles faites au pinceau,
Et vêtu , sans parler de son joli museau ,
D'une robe de soie avec grâce flottante.
Mais enfin je ne puis, dussiez- vous me briser,
Faire un Adonis d'un Thersite.
Sur un mérite en l'air on aims à s'abuser,
Et nul n'en croit avoir une dose petite;
Mais qui veut qu'on le flatte avec grand soin m'évite. »
Ainsi, sous diverses couleurs.
L'ingénieuse comédie ^
Sans affectation copie
De l'homme en général les défauts et les mœurs.
Son sel réjouissant, sa morale ingénue
Plaît à l'esprit, l'émeut, l'instruit à chaque trait,
Et, sans qu'elle ait personne en vue.
Chacun y trouve son portrait.
UALOUETTE DEVENUE VEUVE
Fable.
u
NE alouette aimable, jeune et sage,
Et veuve depuis quelques jours,
Vivoit loin du tumulte et du bruit du bocage,
Quand un oiseau fringant, dans son tendre ramage,
Vint lui parler de ses amours.
L'objet en étoit pur :. c'étoit du mariage.
« Votre chant, lui dit-elle, *est doux. et gracieux;
Vous êtes joli de corsage ;
Mais laissez-moi dans mon veuvage :
Pour une autre gardez vos sons mélodieux.
J'ai pu perdre une fois ma liberté chérie.
Ou pour suivre l'exemple, ou par une autre envie;
Mais puisque je retrouve un bien si précieux.
C'est pour le reste de ma vie. »
LE SOLEIL ET LES NUAGES
FabU.
A MONSIEUR DE LA TOUR
Inteadant et premier président da parlement de Provence.
J
ALOUX de la lueur féconde
Qui répand en tous lieux, sur la terre et dans Tonde,
Le brillant astre des saisons,
Les nuages un jour contre lui se liguèrent,
Résolus d'obscurcir à jamais ses rayons.
Au jour prescrit, en foule ils arrivèrent
Des différentes régions.
Alors dans les hautes campagnes,
Ces escadrons épais, s'élevant en montagnes.
Formant des bastions, des remparts et des forts,
S'entassèrent, se condensèrent.
Au-devant des rayons de leur mieux se placèrent.
Mais qu'en arriva-t-il ? Après tous leurs eflforts.
Pour trop s'enfler, les uns crevèrent;
D'autres furent fondus; les autres, promptement,
A bâtons rompus, s'échappèrent,
Portés sur les ailes du vent.
* Illustre magistrat, dont le rare mérite
D'un emploi souverain soutient la dignité,
Qui sais conformer ta conduite
Aux règles de la probité.
Ton esprit obligeant, humain, docte, équitable.
Doit trouver en tous lieux des cœurs reconnoissants.
La Tour, je t'adresse ma fable.
Mieux qu'un autre tu peux en pénétrer le sens. »
LA FILLE DU SERRURIER
ET SON FRÈRE
Fable.
FILLE d'un pauvre serrurier,
La blanchisseuse Colinette,
Jeune, à la taille fine, et toujours propre et nette,
Sut donner droit au cœur d'un opulent fermier.
Au bout de quelques mois elle alla chez son père.
Couverte de damas, galon sur le soulier.
Et magnifique en tablier.
« Ah ! dit-elle, en voyant son fi-ère.
Mon Dieu I que Jeannot est crasseux !
Je le méconnoissois. Quelles mains I quelle face !
Comme il est fait ! Qu'il est hideux ! »
Dans la même famille ainsi l'un se décrasse,
L'autre demeure ce qu'il est,
Et bientôt on se méconnoît.
LES DEUX CHIENS
Fable.
PATIRA, brave chien, gardoit la basse-cour.
Sans lui la maison même auroit été pillée ;
La martre et les voleurs en vain rôdoient autour.
Sa vigilance redoublée
Ne dormoit que d'un œil. Au contraire, Médor,
Épagneul délicat, animal inutile,
Vivoit en fainéant ; et son maître imbécile
L'aimoit et le prisoit au moins son pesant d'or.
Pâtira pâtissoit, et jamais la cuisine
N'of&oit que du pain noir et des os à sa faim ;
£t souvent des coups de houssine
Vertement pour dessert pleuvoient sur son échine.
L'autre étoit à gogo, mangeoit du massepain,
Des morceaux de poulet, de perdrix, de lapin,
Et faisoit toujours chère fine.
Si, pendant un repas, il manquoit d'appétit,
La crainte s'emparoît des âmes désolées,
ipo Desf orges-Maillard.
Et confitures et gelées
Trottoient pour rétablir la santé du petit.
Que conclure de ce récit?
Que bizarre en ses jeux, féconde en injustices,
La Fortune souvent traite avec cruauté
Le travail et la probité.
Quand U licence oisive, au milieu des délices,
Nage dans l'abondance et la prospérité.
LE SOLEIL ET LE MANANT
Fable.
A MONSIEUR BONAMY
Médecin.
APPUYÉ sur sa bêche , uir manant dans la plaine,
Après s'être longtemps au travail exercé,
Sur le déclin du jour prenoit un peu d'haleine.
Quand sous un voile épais le soleil éclipsé
S'échappant du nuage, à travers la visière
Lui darde brusquement un trait vif de lumière.
Ébloui des couleurs dont le mobile éclat
A ses regards errants peint un nouveau combat,
Notre manant s'ébranle en frottant sa paupière.
Puis, élevant sa bêche au-devant de ses yeux,
« Avec un peu d'esprit, dit-il, tout glorieux.
On vient à bout de tout. £h bien, mon camarade,
Je défie à présent, ô bel astre des cieux !
Ta trahison soudaine et ta fière boutade.
ipa DesforgeS'Maillard.
Cet étroit rempart, le vois-tu?
Suffit pour t'ofFusquer et te faire bravade.
C'est ainsi qu'en ce monde il ne faut qu'un fétu
Pour obscurcir souvent la plus grande vertu. » '
Bonamy, maître expert dans l'art hippocratique,
A qui de ses secrets découvrant les trésors
La profonde nature explique
Les fluides, les sels et les obscurs ressorts,
Dont l'ensemble entretient le commerce harmonique
Des humeurs et du sang, et de l'âme et du corps,
De là vient, tu le sais, la scène variée
De nos mœurs, nos penchants et nos aversions,
Scène toujours multipliée
Au gré de nos complexions.
Toi, qui connois enfin combien mon cœur t'estime,
Sur cette fable, ami, porte ton jugement.
Mais n'y pourrions-nous pas joindre ce supplément
Que de ceux nommés Grands^ si la splendeur opprime
Ceux qu'appelle Petits la folle vanité,
Ces petits, d'un brocard dans le public jeté,
Et qui de bouche en bouche en passant s'envenime,
Se revanchent souvent de leur haute fierté ?
LA QUEUE DU CHEVAL
Fable.
DANS la saison où la neige fondue
Change en bourbiers profonds et dangereux
Sentiers, chemins, un procureur d'Évreux,
Friand d'écus, la volonté tendue
Vers l'intérêt, le plus grand de ses dieux,
Alloit songeant d'exploits litigieux.
Chemin faisant, son chétif quadrupède,
A l'étourdie, avec lui dans un creux
S'alla jeter; de façon que tous deux.
Pour en sortir, ne voyoient nul remède.
Un manant passe. « Hélas I dit-il, à l'aide 1
Si du prochain tu prends quelque souci ,
De par saint Yve, arrache-moi d'ici I »
Le villageois, sensible à sa misère.
Pour mieux agir, se met à la légère.
Prend par la queue et tire avec effort
Le Rossinante (il avoit bonne serre).
'3
^ Desforgts-Maillard.
Il tira donc; bref, il tira si fort
Qu'à quatre pas il culbuta par terre.
Et que la queue à la main lui resta.
Par la douleur la mazette excitée.
Se travaillant, hors du bourbier sauta.
Le procureur, la voyant écourtée,
Dit qu'il étoit un lourdaud, un brutal.
Et le somma de payer son cheval.
Le paya-t-il ? Je n'ai point su la chose.
Mais je sais bien que souvent on s'e:ipose
Au repentir quand on ne connott pas
Les gens qu'on sert. Le monde est plein d'ingrats.
LA FEMME ET LA MOUCHE
Fable,
GRONDEUSE en son vivant, babillarde sans fin,
La marquise Grognac, de chagrine mémoire.
Vit dans son cabinet comme une tache noire
Sur sa robe de blanc satin
Pendue à la bergame. A l'instant elle appelle
Sa chambrière Perronnelle
Et son valet François. « Qui de vous, grand nigaud,
Ou de vous, tête sans cervelle,
A taché mon habit ? » Tous les deux aussitôt :
« Ce n'est pas moi, ni moi. — Personne ? reprit-elle.
Personne casse ma vaisselle.
Personne ouvre l'office et vient manger mon rôt.
Personne boit mon vin, dérobe ma chandelle,
Personne fait ici tout le mal. » Et d'aller
Maint bon soufflet par la moustache,
Quand, lorgnant de plus près, elle voit s'envoler
Une moucbe; et c'étoit tout justement la tache.
Maîtres, régents, préfets, qui ne pardonnez rien.
Ne punissez jamais sans y regarder bien.
LE BLANC ET LE NOIR
FabU.
LA malice est souvent la dupe de son art.
Le Noir disoit au Blanc, sur un ton goguenard :
« Innocente couleur, tu me parois bien fière
De ton petit éclat, présent de la lumière.
Mais je veux ^offusquer : attends, et tu vas voir. »
Qu'arriva-t-il de son ouvrage ?
Il en parut encor plus noir,
Et l'autre en brilla davantage.
'«i«b^^
L'AIGLE ET LA PIE
Fable,
LE monarque régnant sur la gent à plumage
Voulut choisir un précepteur
A son fils, bel aiglon, déjà de certain âge.
Les plus habiles du bocage,
Devant Sa Majesté disputant cet honneur,
La pie en ce concours remporta l'avantage.
« Je possède, dit-elle, et sais même par cœur
Les sept arts et bien davantage.
Le grand Albert, qu'on vante au plus lointain rivage.
Soit dit sans vanité, car je suis humble et sage,
N'eût été près de moi qu'un petit écolier. »
Et pour prouver son dire avec plus d'étalage,
Elle récita maint passage.
Cet oiseau, chez un savetier,
Avoit été jadis en cage.
De ce qu'on apprend jeune on se souvient longtemps.
Poésiet diverses. 199
Là de jurer à tous instants
Il avoit fait l'apprentissage.
Dans ses expressions de soldatesque usage,
L'aigle fit à la pie une admonition.
* Devant mon fila, dit-il, ne tiens plus ce langage.
Et mets à t'obserrer un peu d'attention. »
Mais à lui voler son fromage
Le jour suivant il la surprit.
« Oh 1 pour le coup, tu m'outres de dépit.
Toi, les sept arts, sans plus attendre.
Sortez tous de ma cour, ou je vous ferai pendre.
De qui n'a point de mœurs je méprise l'esprit >
LE MOINEAU ET LA FAUVETTE
FabU,
JE ne parlerai point de nos amours, fauvette,
Lui disoit un moineau. La belle étoit jeunette :
£lle crut ses serments, avec lui s'exposa,
Et sur la verte épine écouta sa fleurette.
Le trompeur ne dit mot, mais il la méprisa :
Plus n'eût fkit sa langue indiscrète.
LE CHAPON ET LA POULETTE
FaèU,
ÉCHAPPÉ de la mue, un chapon fait au tour,
Fier de la longue et rouge crête
Qui paroit sa brillante tête,
Dressé sur ses ergots, se carroit dans la cour.
Une belle et tendre poulette,
A Faspect du panache, eut pour lui de Tamour.
Il débuta par la fleurette :
Le drôle avoit de l'entretien.
Ton mâle et mine fort discrète.
Jusque-là l'affaire alloit bien.
Mais au point principal il trompa la pauvrette,
Qui, pour trop espérer, n'eut rien.
Un petit-maître fait l'aimable
202 Desforges-Maillard.
A l'ombre de son beau plumet;
Mais quand d'un vrai mérite il faut
Phjrlis donne la crête au diable.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Notice sur la vie et les oeuvres de Des-
forges-Maillard I
ÉPITRES.
Au marquis de Robien 3
A M. Bouguer 7
A Titon du Tillet 11
Au même, par madame Desforges-Maillard 17
Réponse de Desforges à sa femme 19
Madame Desforges-Maillard à Titon du Tillet. ... 20
Desforges à M. d'Arquistade de Saint-Fulgent 22
MADRIGAUX.
La Beauté ingrate 26
La Belle Chasseuse 28
Le Départ douloureux 29
204 ^ Table des matières.
Pages.
Les Regards changés 31
A ma maîtresse, qui commence à n'être plus jeune. . 3a
L'Oiseau plus heureux que T Amour 33
La Fidélité justifiée 3^
Qu'il faut fuir PAmour 35
IDYLLES.
Le Premier Age du monde, ou le Siècle d'or 37
Le Printemps ^a
Les Tourterelles . ^5
Les Hirondelles ^9
Les Coquillages 54
Iris piquée par deux abeilles 59
ODES.
Le Parnasse françois 61
Sur l'Orgueil 66
Sur l'Immortalité chimérique qu'on attend des ouvrages
d'esprit, et sur l'inconstance des grands 73
Sur le Tabac 78
A Tillon du Tillet 81
POÉSIES DIVERSES.
BréderaC; petite maison de campagne de Desforges. , 8$
Vers anacréontiques 98 '
i
Autres 99 |
!
Autres 100
A la Fontaine de Blanduse latf '
Horace invite Philis à l'Amour. Pastorale ia8 ,
Horace se plaint de l'infidélité de sa maîtresse. Élégie. 129
Ovide se plaint de l'infidélité d'un de ses plus intimas
amis. Élégie iji
Table des matières, 205
Pages.
De la Consolation de la Philosophie 135
Danaé. Cantate. 137
L'Indiscrétion. Cantate i^
Ésope, Phèdre et La Fontaine aux champs Élysées.
Allégorie 143
A madame du Bocage, sur ses poésies 149
A M. Chery 150
Air IS3
Air 154
Air 15s
Air 156
Air 157
Air iS8
Placet à M. de Montluçon 159
Réflexions morales 172
t
ÉPIGRAMMES,
Les Avocats charitables 101
Mon pauvre ami, sais-tu pourquoi ... loa
La Maigre Magnificence^ 103
Exhortation pathétique 104
Alix versait des pleurs loj
Un fameux menteur contait 106
Le Juge timide i07
Certain richard superbe et magnifique 198
Pour avoir des enfants, ton épouse avec toi 109
CONTES.
La Trompette de Paphos 110
Le Menteur et son Valet m
Les Franches Repues 113
2o6 Table des matières.
Pages.
Le Peintre esclave 114
Les Forfanteries. 116
Le Mnet justifié 119
SONNETS.
Le Sacrement du Baptême isi
Le Sacrement du Mariage. . la»
Sur la Mort de la sainte Vierge i%j
Sur l'Homme ^ la^
Sur la Chartreuse d'Auray, en Bretagne 12$
ÉPITAPHES.
De Jean-Baptiste Rousseau 146
D'un Prodigue 147
D'une Procureuse 148
Du père Brumoy 162
Du maréchal de Berwick 16}
Du maréchal de Villars 164
D'un prétendu bel esprit 16$
Du frère Hilarion 166
D'un Homme qui vécut et mourut en marquis petit-
maître 170
FABLES.
Le Singe et le Miroir 183
L'Alouette devenue veuve. 18$
Le Soleil et les Nuages 186
La Fille du serrurier et son Frère x88
Les Deux Chiens 189
Le Soleil et le Manant 191
La Qu«a< du chsTal ....
La Femme et II Mouche. .
Le BUdc et k Noir. . . .
L'Aigle et la Pie
Le Moinean et la Fautelte.
Le Cbapon et la Pouletle.
Achevé d'imprimer
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PahNV. lill. liTHI. I.TC.
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JUN 16 1950