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HISTOIRE
DU
PROTESTANTISME FRANÇAIS
au Canada
et aux Etats-Unis
PAR
R -P. DUCLOS
LAUSANNE
PARIS
S BRIDEL â,Ci« ÉDITEURS
LIBRAIRIE FISCHBflCHER
Rue de la Louve, 6
Rue de Seine, 33
Histoire du protestantisme français
au Canada et aux Etats-Unis
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R.-P. DUCLOS, pasteur.
HISTOIRE
DU
PROTESTANTISME FRANÇAIS
au Canada
et aux Etats-Unis-
PAR
R.-P. DUCLOS
LAUSANNE
PARIS
GtORGES BRIDEL S^O^ ÉDITEURS
LIBRAIRIE FISCHBflCHER
Rue de la Louve, 6
Rue de Seine, 33
F^ ÙT
\r. I
IMPRIMERIES RÉUNIES S. A. LAUSANNE.
« Regardez au rocher d'où vous avez été taillés ! »
Cette recommandation d'un ancien prophète (Esaïe
51 : i) semble avoir inspiré Fauteur de cette Histoire
du Protestantisme français au Canada et aux Etats-
Unis que nous désirons présenter au public des
EgHses de France en même temps qu'aux protestants
du Canada.
Tout étranger qui visite « l'empire des bois et des
blés » — pour ne pas parler des neiges et des frimas !
— ne peut manquer d'être frappé du dualisme qui
partout s'y manifeste : deux races, deux langues,
deux religions;... deux races, qui ne se mélangent
point, si bien que, presque à coup sûr, en regardant
un visage, vous pouvez vous écrier : Voici un Cana-
dien, par conséquent un catholique, ou: Voici un
Anglais, qui ne peut être que protestant. Mais toute
règle a ses exceptions. Les Irlandais, quoique de lan-
gue anglaise, sont catholiques et forment un groupe
influent. D'autre part, il y a quelques milliers de
506080
VI
Franco-Canadiens protestants. Comment ont-ils échap-
pé au joug de Rome? Seraient-ils des descendants de
ces hardis navigateurs huguenots qui, il y a plus de
trois siècles, venaient fonder les premiers établisse-
ments français sur les rives mystérieuses du Saint-
Laurent, ou bien doivent-ils leur foi évangélique à
d'autres influences ? Qui sont-ils et que sont-ils ?
C'est en vue de répondre à des questions de cet
ordre que, il y a trois ans, M. le pasteur Rieul P.
Duclos entreprit la composition de ce livre. Arrivé au
terme d'un actif et fructueux ministère de cinquante
années, au lieu de jouir d'un repos bien mérité, ce
vieillard à l'esprit vif et au corps encore alerte se
décida à écrire Thistoire des protestants français
d'Amérique. Passionné de recherches concernant les
origines ethniques et morales de son pays, il, s'était
déjà comme entraîné au travail de longue haleine
auquel il allait consacrer le soir de sa vie, en prépa-
rant, chaque hiver, pour l'Assemblée annuelle des
anciens élèves de la Pointe-aux-Trembles — une
grande école missionnaire des environs de Montréal
— le « rapport de l'annaHste », une page d'histoire
religieuse, résumant les faits saillants de la mission
évangéUque dans la province de Québec pendant
Tannée écoulée. Dès 19 lo, tout son temps fut réservé
à la préparation de son ouvrage.
Le lecteur curieux d'histoii'e canadienne, qui lira
attentivement ces pages, s'apercevra sans doute qu'il
VII — •
n'a pas devant lui Tœuvre d'un méticuleux chartiste
ou d'un écrivain de métier; il lui arrivera de critiquer"
certaines répétitions et quelques inadvertances. D'au-
tre part, outre de solides qualités de fond et une
documentation étendue, il y trouvera ce qui fait défaut
dans mainte publication d'allure plus scientifique ou
plus littéraire : l'émotion et la piété. Ce livre est un
témoignage.
Il y a quelque soixante-dix ans, dans le village de
Saint-Pie, à l'est de Montréal, Rieul Duclos avait
assisté aux débuts de la mission évangélique dans
son pays et avait vu la merveilleuse transformation
que produit au sein d'une famille une foi éclairée et
vivante. Ce qu'il avait expérimenté lui-même dans
son enfance, il eut toute sa vie le désir d'en faire
bénéficier ses compatriotes. Dans sa pensée, ce livre
devait être un appel adressé à son peuple, une action
de grâce adressée à son Dieu !
Le Maître de toutes choses, dont les desseins sont
impénétrables, a repris M. Duclos avant qu'il ait pu
mettre la dernière main à son travail. Il n'a pas sem-
blé à la famille du pieux narrateur que son effort si
courageux devait être perdu, et l'impression a été
continuée par les soins de M. A. Mage, sans modifi-
cation importante du texte. Si quelqu'un trouve cer-
tains chapitres un peu longs, ou sans rapport très
étroit avec le sujet, — les commencements du Réveil
à Genève, par exemple, — il voudra bien se souvenir
Mil
que Tauteur visait à Tédification, autant qu'à Tinstruc-
tion, et il formera avec nous le vœu que ces pages
puissent faire à leurs lecteurs tout le bien que sou-
haitait notre ami si regretté.
Charles Bieler.
Montréal, ii janvier 191 3.
AVANT PROPOS
La mémoire du juste sera en bénédiction.
PROVERBES X, 7.
Celui qui gagne les âmes est sage.
PROVERBES XI, 30.
Après avoir dépensé cinquante-trois ans au ser-
vice du Seigneur, dans l'œuvre missionnaire accom-
plie sous les auspices de l'Eglise presbytérienne du
Canada, j'ai cru qu'il était temps de déposer le har-
nais. Je m'étais fatigué au service de Dieu, mais
n'étais pas fatigué de son service. C'est très proba-
blement cette constatation qui remplit mon cœur de
joie, qui a poussé mes enfants et mes amis à me de-
mander de consacrer ma vieillesse à une histoire de
l'œuvre missionnaire dans mon pays.
J'ai longtemps hésité ; je me sens si inférieur, pour
mener à bien pareille tâche. Les documents 6ont
rares. Comme on insistait, je me suis laissé convain-
cre, mais ne me suis point dissimulé que j'entrepre-
nais une tâche laborieuse. On me disait: (c Vous ferez
appel à vos souvenirs » ; un demi-siècle d'activité est
rempli par des faits qu'il n'est pas bon de laisser
tomber dans l'oubli. J'ai cherché à faire revivre ces
2 AVANT PROPOS
souvenirs et je dois avouer qu'il m'a été doux sou-
vent de revenir sur ce passé glorieux. J'ai revu les
pionniers de notre œuvre ; j'ai assisté comme témoin
aux nombreuses persécutions qui furent leur lot habi-
tuel, et souvent devant ces hommes de foi, — des
géants, — je me suis senti bien petit.
C'est précisément cette différence qui existe entre
ceux du passé et ceux du présent qui a mis en mon
cœur la force nécessaire pour me permettre d'arriver
jusqu'au bout, et je me suis dit : Entouré d'une mul-
titude de témoins, ceux qui viennent sentiront grandir
leur courage et entreprendront plus joyeusement de
cultiver avec soin la terre que leurs prédécesseurs
ont défrichée.
Le plan du travail que je soumets à l'appréciation
du lecteur n'aura pas la clarté et la simplicité habi-
tuelle d'un livre d'histoire ; il m'eut été possible de
me rapprocher de cet idéal, si j'avais voulu n'étudier
l'œuvre missionnaire que dans ses rapports avec telle
ou telle organisation ecclésiastique. Il m^a paru qu'en
agissant de la sorte je manquerais d'équité envers
les ouvriers qui ont peiné en travaillant à l'évan-
gélisation de mon pays, sous des bannières humaines
différentes, mais toujours au service de Jésus-Christ î
L'identité du travail qui se faisait sur plusieurs
poin-ts différents m'a souvent obligé à suivre le déve-
loppement de certains faits, puis à revenir sur mes
pas. Ce n'était pas précisément la méthode historique;
mais celle-là permet de rendre à chacun ce qui lui est
dû.
L'étude historique qui porte sur la toute première
occupation du Canada pourra paraître au lecteur mal
AVANT PROPOS 3
informé comme une sorte de hors-d'œuvre qu'on au-
rait pu supprimer; en fait j'ai été tenté moi-même d'en
alléger mon manuscrit; je ne l'ai conservée que parce
que je me suis souvenu qu'on reprochait aux Cana-
diens protestants français d'être des étrangers dans
leur propre patrie ; et j'ai cru qu'il était bon qu'ils sa-
chent que les premiers Français qui s'établirent au
Canada étaient leurs ancêtres spirituels. S'ils n'y ont
pas fait souche, si leurs temples ne se sont pas mêlés
aux nombreuses églises catholiques qu'on a bâties
dans le bas Canada et la province de Québec, c'est
que Rome, toujours et partout la même, les en a
empêchés, en ne leur accordant aucun repos qu'ils
n'aient abjuré, ou les a persécutés jusqu'à ce qu'ils
aient pris le chemin de l'exil.
Peut-être me suis-je un peu trop complaisamment
arrêté sur l'histoire du réveil religieux genevois. A
première vue, il semble que cet admirable mouvement
né de circonstances locales soit sans beaucoup de
rapport avec l'œuvre missionnaire canadienne. J'au-
rais pu, sans entrer dans tous les détails que j'ai rap-
portés, montrer comment ces hommes de réveil
avaient été amenés à s'occuper d'œuvres missionnaires
en pays lointains ; mais notre peuple, jeune encore
dans la connaissance des choses religieuses, a besoin
de savoir en détail ce qu'il y a de religieux dans
l'âme protestante ; et il m'a paru bon de lui montrer
comment l'Esprit de Dieu, agissant dans son Eglise,
peut avec des ossements desséchés constituer une ar-
mée à l'Eternel.
J'ai cru de plus qu'en leur donnant un aperçu de
ce réveil, mes compatriotes placeraient plus haut leur
4 AVANT PROPOS
idéal de la vie chrétienne, et se formeraient une plus
juste idée de la composition et de la discipline d'une
Eglise, en apprenant à donner aux questions vitales
la place qui leur convient.
Pour certains missionnaires, Fauteur s'est étendu
davantage ; son excuse, c'est qu'il y avait beaucoup à
dire d'eux ; car ils furent parmi les chefs de file.
Certains détails spéciaux au Canada surprendront
peut-être mes compatriotes ; je les ai fixés pour que
nos frères d'Europe, si toutefois il en est qui lisent ce
livre, puissent avoir de notre pays une idée moins
inexacte que n'en ont quelques géographes et la
grande majorité de ceux qui parlent des « sauvages
du Canada ».
J'aurais voulu ajouter quelques indications portant
sur le protestantisme français aux Etats-Unis et par-
ticulièrement sur ces. groupes de la Nouvelle Angle-
terre dans lesquels sont venus se réfugier un si grand
nombre amenés à la connaissance de l'Evangile par le
moyen des missions canadiennes.
La dispersion de ces œuvres soutenues par des
Eglises différentes a rendu ma tâche presque impos-
sible. Inutile de chercher des archives, ou, pour les
églises locales, des registres paroissiaux susceptibles
de fournir quelques données à l'histoire. Il faut alors
se contenter des quelques souvenirs de ceux qui vi-
vent encore et qui veulent bien consentir à dire un
peu de ce qu'ils savent.
, C'est cette difficulté qui nous a obligé, pour quel-
ques églises, de nous contenter d'une simple men-
tion ; tandis que pour d'autres nous avons pu donner
plus amples informations.
AVANT PROPOS
Il ne me reste plus qu'un bien agréable devoir à rem-
plir, d'abord celui de remercier bien sincèrement ceux
de nos frères qui se sont empressés de nous fournir
des mémoires, des rapports, des opuscules auxquels
le lecteur devra tout ce qui aura pu l'intéresser ^
La dimension des photogravures n'a aucune signifi-
cation sur la valeur des personnages dont elles re-
présentent les traits. La dififérence vient de ce que la
plupart des clichés m'ont été fournis et, par économie,
l'auteur n'a pas cru devoir diminuer les uns ni agran-
dir les autres pour y apporter plus d'uniformité.
1 3 septembre 1912.
^ Parmi lesquels MM. Alexandre Mage^ pasteur, et J.-L. Moriir
professeur, méritent une mention spéciale.
Le i3 septembre 191 2, R. P. Duclos donnait le « bon à tirer »
pour les premières pages de cet ouvrage et, le cœur plein de re-
connaissance envers Dieu, s'en allait tout joyeux à Vevey, où
il s'était installé pour être plus tranquille qu'à Lausanne. Au
culte de famille qu'il présidait chaque soir, il chanta son canti-
que favori :
Plus près de toi, mon Dieu, — Plus près de toi !
Dans sa prière il rendit grâces à Dieu de ce qu'il portait si
facilement le poids de ses soixante-dix-huit années. La prière que
M. Duclos avait chantée, Dieu allait l'exaucer d'une façon tout à
fait inattendue en le prenant à lui. A dix heures du soir, Duclos
rendait au Père sa belle âme.
Sollicité par ses enfants, qui désiraient que l'œuvre de leur
cher père fût achevée, nous n'avons pas cru devoir décliner
l'honneur et la responsabilité' de continuer l'ouvrage dont la
6 AVANT PROPOS
fin était à peine ébauchée et, comptant sur le secours de Dieu,
nous avons traversé l'Atlantique. Pendant son court séjour à
Lausanne et à Vevey, Duclos s'était fait de nombreux amis, qui
nous ont accueilli avec une extrême cordialité ; leurs directions
nous ont été souvent d'une très grande utilité et ce nous est une
joie de le reconnaître.
Nous ne nous dissimulons pas les imperfections de notre mo-
deste collaboration et nous prions le lecteur de bien vouloir être
indulgent. Au cours de la lecture on s'apercevra sans doute de
quelques négligences dues très certainement au brusque départ
de l'auteur, qui s'était proposé de revoir son travail avant de le
donner à la composition. Nous aurions pu les faire disparaître,
nous l'avons fait quand c'était absolument nécessaire, mais on
comprendra que le respect dû à l'auteur nous ait imposé de
grandes réserves. D'ailleurs M. Duclos ne voulait pas faire de la
littérature ; ceux qui l'ont approché connaissent sa modestie. En
écrivant ce livre, il a voulu faire une œuvre populaire ; il l'a
composé pour ses compatriotes, ses chers Canadiens, qu'il porta
toujours sur son cœur. Ayant été son collaborateur tout un hiver,
nous connaissions sa pensée, nous avons essayé de lui être fidèle.
Peut-être avons-nous été au-dessous de notre tâche ; nous le re-
grettons vivement et nous nous en excusons auprès des amis de
notre cher défunt, aussi bien qu'auprès de ses lecteurs.
Alexandre Mage, pasteur.
Lausanne, ii novembre 1912.
PREMIÈRE PARTIE
L'immigration huguenote
et
Premières semailles.
CHAPITRE PREMIER
Les protestants français sous le régime français^
(1600-1759.)
Y a-t-il un protestantisme français au Canada?
Voilà une question que peut se poser chaque étran-
ger qui traverse le pays. S'il parcourt les vieilles
paroisses, il y verra de magnifiques églises dans
lesquelles on chante la messe, des couvents et des
séminaires où des maîtres nombreux forment la jeu-
nesse. Dans les grands centres et dans quelques-unes
de nos campagnes, il remarquera des édifices reli-
gieux moins spacieux et d'un modèle différent; ce
sont des temples protestants construits pour servir
de lieux de culte aux protestants anglais. Quant aux
temples destinés aux services pour les Français, s'il
en trouve quelques-uns sur sa route, ils sont si mo-
destes qu'on dirait qu'on a voulu les dérober à la cu-
riosité indiscrète du voyageur. C'est pourquoi, la
question que j'ai posée tout à l'heure est parfaitement
légitime.
C'est pour faire connaître ce protestantisme fran-
çais qu'on a écrit les pages qui vont suivre. Elles
lo premif:re partie
montreront les modestes débuts de Tœuvre et la fidé-
lité de ceux qui ont travaillé pour le Seigneur. Puis-
sent-elles aussi réveiller, dans les cœurs de la généra-
tion présente, une sainte jalousie, qui aura pour con-
séquences de provoquer l'enthousiasme, et préparer
les cœurs à recevoir d'en haut l'appel nécessaire pour
continuer l'œuvre si bien commencée et de laquelle
on peut dire qu'elle a les promesses de la vie à venir.
S'il est un protestantisme canadien français, com-
ment s'cst-il formé et quels ont été ses premiers
ouvriers? Quelques chrétiens venus de l'étranger,
secondés par le courage et la sincérité de quelques
Canadiens chercheurs de vérité et dont l'âme n'avait
pas été satisfaite, quant à ses aspirations religieuses
par les pratiques extérieures, oh! combien extérieures!
de la religion catholique romaine. Comme autrefois
dans les plaines palestiniennes, et bientôt après au-
dehors, on leur annonça la Bonne nouvelle et ils la
reçurent dans leurs cœurs.
A vrai dire cette semence n'était pas tout à fait
chose nouvelle au Canada, on le verra dans la suite,
aussi, tout Canadien protestant, qui connaît l'histoire
de son pays peut considérer l'œuvre missionnaire ac-
tuelle, si critiquée et si calomniée par les catholiques
de toute nuance, comme une renaissance de l'esprit
des premiers jours de la colonisation; comme une
tentative légitime pour reconquérir à l'Evangile une
population que le fanatisme a décimée.
Bien plus, pour tout homme indépendant, cette
oeuvre de revendication devient en même temps une
L IMMIGRATION HUGUENOTE II
œuvre patriotique; car partout où TEvangile, déba-
rassé des entraves d'un clergé tyrannique a pu péné-
trer, il a préparé des hommes supérieurs et par là
augmenté la force morale du pays. L'Evangile, a dit
Vinet, est une semence de liberté.
Le chrétien dont les vues dépassent les choses visi-
bles, celles qui ne sont que pour un temps, s'y inté-
resse ; aussi ne doit-il pas instruire les nations et les
amener à la connaissance de Christ ?
J'ai dit : L'œuvre missionnaire protestante française
au Canada est une œuvre de revendication. Il suffit
pour se convaincre de la vérité de mes affirmations
de connaître un peu l'histoire du pays. Celle du pro-
testantisme français n'a malheureusement jamais été
écrite. Nous avons bien les travaux de Hawkins
Smith, Parkman, Réveillaud, député des Charentes, et
Siegfried, député de la Seine-inférieure ; mais ils trai-
tent de questions générales, aussi peut-on dire qu'il
n'existe pas d'histoire du protestantisme français au
Canada. Nous avons, pour éclairer nos recherches,
des chroniques, des mémoires, des rapports officiels,
des cahiers d'état-civil souvent mal tenus, car ils
étaient confiés aux soins des paroisses : le curé ou le
vicaire en l'espèce, auxquels il faut ajouter de nom-
breux articles de journaux et revues que le gouver-
nement a réunis dans ses archives, mais qu'il n'est
pas toujours très facile de consulter. Le clergé veille
à ce que le passé ne soit pas trop connu, surtout
quand ce passé ne lui est pas absolument favorable.
A côté de ces documents, monuments d'un glorieux
12 PREMIERE PARTIE
passée on a encore des relations du temps qui se-
raient d'un très grand secours si on n'en avait fait
un très prudent triage, brûlant ce qui était contraire
aux vues d'un souverain qui avait osé dire : L'Etat,
c'est moi, et d'un clergé plus intolérant encore et in-
capable de pardon. J'indique les plus . importantes :
Mémoires de Champlain et de Charlevoix. Mémoires
de quelques Jésuites venus dans le but d'anéantir ce
qu'il y avait de protestant dans la « Nouvelle France ».
En dépit des efforts de la censure, ces documents
qu'on a conservés pour chanter la gloire des mission-
naires catholiques, fournissent, à l'historien protestant
qui veut être impartial, des informations pleines d'in-
térêt. Ils nous apprennent que les articles dithyrambi-
ques inspirés par le clergé à une presse qu'il asservit,,
que les discours des grandes solennités patriotiques,
que les sermons à grand effet qui retentissent dans les
chaires catholiques pour honorer les premiers occu-
pants du sol canadien, ne sont pas précisément pour
ceux qui sollicitaient les directions du clergé catho-
lique. Si tous les appels qui retentissent^ pour recom-
mander au peuple qu'on garde les traditions de la
première heure et la langue des pères, si ces appels
étaient inspirés par le souci de la vérité^ c'est vers le
protestantisme que le clergé orienterait ses ouailles.
Il n^en fera rien, soyez-en sûrs ; et pour le montrer,
depuis des siècles^ il s'efforce d'unir dans une même
pensée la langue française et la religion catholique,
si bien que c'est presque un axiome admis du plus
grand nombre, que cesser d'être catholique, c'est
aussi s'exposer à perdre sa langue et ses traditions
françaises. Depuis quelques années les nationaUstes
L IMMIGRATION HUGUENOTE 13
ont prêté le concours de leur fanatisme politique aux
affirmations risquées du clergé, et les candidats qui
se présentent aux élections patronnés par ce parti
ont inscrit dans leur programme cette trinité que ne
soupçonnaient pas les conciles : une langue, un pays,
et une religion ; toucher à Tun c'est diminuer Tautre,
ou compromettre son existence. En vérité, ne dirait-
on pas qu'il faut pour le service de Dieu une langue
spéciale et que la religion est attachée à ses desti-
nées!...
Quand on nous dit: De quel droit venez-vous évan-
géliser notre peuple, on ^ pose fort mal la question;
-car présenter l'Evangile au peuple canadien, ce n'est
pas lui offrir une nouveauté, ce qui ne serait pas un
crime après tout, mais le ramener à ses origines reli-
gieuses, car les premiers colons qui s'établirent sur
son sol étaient des protestants français. S'il y a des
étrangers sur la terre canadienne, ce ne sont pas les
protestants, — les Suisses, comme on affecte de les
appeler, — mais bien plutôt^ les catholiques. Ce n'est
pas parce qu'ils ont pris une maison qui ne leur ap-
partenait pas, et Dieu sait par quels moyens ! qu'ils
s'arrogent le droit de nous dire : La maison est à
nous, c'est à vous d'en sortir.
Origine de la colonie.
Jacques Cartier avait découvert le « Golfe Saint-
Laurent et ses côtes ». Il y avait laissé quelques colons
qu'il rapatria lors de ses derniers voyages. Aussi,
14 PREMIERE PARTIE
longtemps après cette première visite de la civilisa-
tion, l'écho des forêts continua-t-il de redire le cri de
guerre de l'Indien, possesseur légitime des terres de
l'Amérique. Ni la cour, ni la France, remarque Ben-
jamin Suit, ne tenaient compte du Canada ; on n'en
connaissait même pas le nom. Quand il était question
des terres d'Amérique, l'imagination s'en allait à l'a-
venture jusqu'aux colonies du Sud : la Floride et le
Brésil, par exemple, mais c'était tout. Pour ce qui
était de l'esprit colonisateur, personne n'en avait
cure.
Les débuts.
Le premier essai de colonisation est dû à l'initiative
du marquis de La Roche; malheureusement, il n'a-
boutit qu'à la catastrophe de l'Isle des Sables (1578),
qui décima les colons. Quand, plusieurs années plus
tard, on revint sur le théâtre du désastre on n'y re-
trouvera, des 40 hommes qu'on y avait laissés, que
12 survivants.
Vingt années passèrent sur ces douloureux sou-
venirs ; elles n'apportèrent aucun changement dans
l'état des esprits; mais elles avaient vu le Béarnais
(Henri IV) monter sur le trône de France. A la suite
de cet important événement, il y eut dans les sphères
politiques, comme un renouveau pacificateur. Aux pro-
testants, desquels il ne s'était séparé qu'en apparence,
le roi allait donner l'édit de Nantes qui leur assurait
le libre exercice de leur reUgion. Instruits par les ex-
périences du passé, il y eut parmi les anciens persé-
cutés, des chefs de famille insuffisament rassurés et
on les vit partir à l'aventure, désireux de trouver
L IMMIGRATION HUGUENOTE I5,
quelque part une terre française sur laquelle ils pour-
raient librement servir le Dieu de Jésus-Christs
Comme leurs frères en la foi, les puritains de Ply-
mouth, ils portèrent leurs regards au delà de l'Atlan-
tique et un jour vint qu'ils ancrèrent leurs embarca-
tions sur les rives du St-Laurent. Ils allaient disputer
aux Micmacs le terrain sur lequel ils dresseraient
leurs modestes demeures.
En 1599, sous la direction de Pierre Chauvin, capi-
taine normand et huguenot, s'organisa une nouvelle
expédition. Chauvin jouissait à la cour de la faveur
royale. Un jour il reçut Tordre d'assurer au Canada
tout le commerce des pelleteries, — il était déjà très
important. — Il avait aussi reçu l'ordre de bâtir une
enceinte fortifiée, autour de laquelle s'établiraient des
familles françaises. C'était pour les protestants persé-
cutés, malgré l'édit royal, une occasion favorable dont
ils s'empressèrent de profiter. Plusieurs familles pri-
rent la mer et s'en vinrent chercher au Canada une
terre moins ingrate. Après un long voyage de plu-
sieurs mois, l'expédition s'arrêtait à l'embouchure du
Saguenay près de Tadeussac (1600).
Au nom du roi de France, Jacques Cartier avait
une première fois pris possession de ces terres nou-
velles. Chauvin s'y établit au nom du Roi des rois et
proclama immédiatement la liberté religieuse. Mal-
heureusement, on avait peu de provisions ; on avait
compté sans les rigueurs d'un hiver toujours long et
pénible et la colonie fut décimée par la faim et le
froid.
l6 PREMIÈRE PARTIE
M. de Monts, qui connaissait Thistoire de l'expédi-
tion Chauvin dont il était Tami, tenta pourtant une
nouvelle entreprise ; muni de lettres patentes, qui le
faisaient lieutenant-général de TAcadie, pour la faire
habiter et cultiver, il s'embarqua en 1604. Il avait
avec lui un grand nombre de gentilshommes, un prê-
tre, quelques pasteurs et cent vingt artisans ^ La pré-
sence d'un seul prêtre dans une expédition où l'on
compte plusieurs pasteurs établit surabondamment
que la grande majorité des nouveaux colons était
constituée par des protestants. Dès qu'on fut établi
"la liberté religieuse fut accordée à tous ; on commen-
ça à Port-Royal pour continuer ensuite à Québec.
Champlain- rapporte (bien qu'avec un parti pris trop
évident) qu'il y eut à bord des navires des contro-
verses religieuses ; mais elles ne semblent pas avoir
^ Tous les écrivains du temps s'accordent pour reconnaître sa
parfaite intégrité et la pureté de son patriotisme. Par son cou-
rage, son énergie, sa persévérance, son tact et sa fermeté et
son généreux dévouement à la gloire de sa patrie, Pierre Du
Guast^ sieur De Monts, le fondateur de la Nouvelle-France était
admirablement qualifié. pour sa mission.
Il est regrettable qu'un écrivain de la valeur de Benjamin
Suit ait cédé à la pression exercée par le clergé et ait jeté des
doutes sur la vie et le caractère de De Monts qui avait servi fi-
dèlement son pays et été admis dans l'intimité de son souve-
rain,
- Champlain donne quelques noms qu'il prit à son bord. Les
sieurs de Geneston, Jourin, d'Oraille, Chandoré, de Beaumont,
La Motte Bourioli, Fougeraz, La Taille, Deschamps, médecin,
et le sieur Raleau, seciétaire de De Monts....
L'année suivante, cette expédition qui avait souffert des per-
tes dans son personnel, vit arriver Lescarbot, avocat protestant
de La Rochelle, dont les mémoires sont d'un vif intérêt.
L IMMIGRATION HUGUENOTE I7
eu de conséquences. 11 est même probable que le
prêtre, qui s'appelait Nicolas Aubry, ne réussit pas à
constituer une congrégation, car on le perd de vue
pendant sept années. Il s'était égaré dans les bois.
Cette disparition inquiéta même les protestants et les
pasteurs en particulier qui avaient eu des discussions
assez vives avec lui. On en conclut qu' Aubry avait été
victime de son adversaire. On songea à une vengeance
sommaire. Mais on hésita devant les affirmations d'inno-
cence du pasteur. Sept ans après, Aubry avait perdu
toute espérance, quand il aperçut au loin des barques
de pêcheurs; c'était celles de M. De Monts. Il réussit
à attirer leur attention, fut pris à bord dans un état
d'émaciation facile à comprendre, après s'être nourri
d'herbes et de fruits sauvages durant sept ans. Onze
ans après, quatre Récollets venus de France ne trou-
vaient qu'un seul prêtre dans la colonie.
Pour subvenir aux nécessités de leurs familles, les
pasteurs ajoutèrent aux charges de leur ministère la
pratique des travaux manuels, ce qui ne les empê-
chait pas d'assurer la prédication de l'Evangile, la
cure d'âmes et l'administration des sacrements. Il est
établi que les pasteurs se conformaient à la discipline
des synodes réformés.
Il appartenait à la marquise de Guercheville de
troubler ces temps de paix. Ne se mit-elle pas dans
la tête d'envoyer deux Jésuites à la colonie! Beau ca-
deau vraiment, dont elle aurait bien dû faire Técono-
mie. Deux riches marchands de Dieppe avaient no-
lisé un navire qui devait emporter des richesses con-
l8 PREMIÈRE PARTIE
sidérables; la marquise voulut y ajouter des Jésuites^
ce à quoi les marchands s'opposèrent. C'est alors que
cette dame se mit à remuer ciel et terre pour que fut
levé l'embargo. Elle réussit, et le navire quitta les
côtes emportant à son bord les Jésuites inévitables
qui allaient s'établir dans la colonie et qui, selon l'ex-
pression d'un des leurs, allaient lui donner une direc-
tion nouvelle. On sait quelle direction, ces messieurs
pouvaient donner à une colonie en majorité protes-
tante. Ils commencèrent par la calomnie, puis ce fut
la persécution et l'anéantissement des protestants^.
La tâche leur fut rendue facile par l'état d'abandon
spirituel dans lequel on laissait les protestants. Tandis
que les catholiques voyaient s'étendre leur influence,
grâce à l'appui ouvert des autorités civiles dont le
zèle était excité par des prêtres qui arrivaient, les
protestants voyaient vieillir leurs pasteurs, sans es-
poir de voir arriver des jeunes qui pourraient conti-
nuer leur œuvre. Déjà la lutte était inégale ; que se-
rait-ce bientôt? Découragés, sans conducteurs spiri-
tuels, les protestants ne s'attachaient plus assez au
sol, car ils n'attendaient qu'un moment favorable qui
' En 1615, quelques moines franciscains étaient arrivés comme
missionnaires ce qui entraînait des contestations entre protes-
tants et catholiques.
Les commerçants Rochellois qui visitaient leurs comptoirs
s'assemblaient chaque jour pour chanter et prier à bord, ce que
les catholiques n'avaient pas l'habitude de faire ; les règlements
de Loyola les en empêchaient. Ils ne chantent pas, répétaient
malicieusement leurs ennemis. «Les oiseaux de proie ne chan-
tent jamais. »
Champlain leur permit de se réunir, mais défendit de chanter
des Psaumes, « fâcheux compromis, dit l'un d'eux, mais c'était le
mieux qu'on pût faire. »
L IMMIGRATION HUGUENOTE I9
leur permettrait d'aller chercher dans un nouvel exil
une situation qui leur assurerait une existence moins
malheureuse. Uhiver, ils se retiraient en ville où ils
faisaient du commerce, c'est de là que leur est venu
le nom d' « hivernants ». C'est alors que les catholi-
ques agirent dans un sens tout à fait opposé. Sur les
conseils, du prêtre, ils se fixèrent à la campagne et
devinrent des «habitants». Le clergé avait compris
que l'avenir dépendait de la stabiHté de ses ressortis-
sants ; c'est pourquoi il s'efforça de les attacher à la
terre en exploitant l'intérêt et l'amour. C'était une
pohtique prudente et bien avisée et les chefs de fa-
mille s'installèrent sur les terres qui allaient, par leurs
produits, assurer la vie et l'avenir. S'abstenant de
venir à la ville ^ pour y passer l'hiver, on les appela
les « habitants » et de nos jours, c'est encore sous ce
titre qu'on désigne le cultivateur canadien. Moins
riche que l'hivernant, l'habitant jouissait d'une moins
grande considération, mais il n'en n'était pas moins
seigneur des terres qui constituaient son domaine.
Quelques directions pratiques, une instruction reli-
gieuse suffisante auraient eu, si l'on avait eu des pas-
teurs pour en prendre l'initiative, une influence consi-
dérable ; l'influence s'en ferait sentir aujourd'hui.
Hélas! tout manqua. Ce n'est pas que ceux qui étaient
encore sur la brèche se néghgeassent; ils faisaient de
leur mieux, joignant l'action à la parole, mais ils
étaient presque épuisés et leur nombre déjà restreint
allait en diminuant.
Pour venir à bout de leur fidélité qu'ils appelaient
' Il y avait une amende pour tous ceux qui désertaient leur
ferme.
20 PREMIERE PARTIE
de rendurcissement, les RR. PP. Récollets (ordre de
moines) envoyèrent une députation à Paris ; en vue
d'obtenir du roi Texpulsion des protestants de la
terre canadienne. On s'étonne de trouver des histo-
riens modernes qui s'essaient à justifier de telles
démarches ^ M. Benjamin Suit les appelle « un acte
de vigueur et de patriotisme ». Il ajoute : Qu'ils aient
demandé l'expulsion des calvinistes, c'est la preuve
d'un esprit pratique. Garneau, dans la première édi-
tion de son Histoire du Canada a montré plus de jus-
tice. Il exprime le regret que de pareilles démarches
aient été possibles, car elles portèrent atteinte à la
prospérité du pays. Il déplore que les huguenots
n'aient pas été tolérés, sinon encouragés -. Cette opi-
^ Histoire des Canadiens, de Benjamin Suit. Ouvrage en 8 vol.
in-4**.
^ Richelieu commit donc une grande faute, lorsqu'il consentit à
ce que les protestants fussent exclus de la « Nouvelle » France;
s'il fallait expulser une des deux religions, il aurait mieux fallu,
dans l'intérêt de la colonie, faire tomber cette exclusion sur les
catholiques qui émigraient peu ; il portait un coup fatal au Ca-
nada en en fermant l'entrée aux huguenots d'une manière for-
melle par l'acte d'établissement de la Compagnie des cent asso-
ciés (Association de commerçants à qui le gouvernement concéda
le monopole des fourrures au Canada), cela joint aux persécutions
religieuses dont une partie d'entre eux était l'objet, devait dimi-
nuer leurs regrets en quittant un pays dont le présent et le passé
leur présentaient de si sombres images.
Jusqu'à cette époque, il est vrai, ils en avaient été tenus éloi-
gnés d'une manière sourde et systématique. (Garneau^ Histoire du
Canada, i*"* édition, vol. I, chap. II, pag. 156-157.) Et pourtant
c'était dans le temps même que les huguenots sollicitaient
comme une faveur la permission d'aller s'établir dans le Nou-
veau-Monde où ils promettaient de vivre en paix à l'ombre du
drapeau de la patrie qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer, prière
dont la réalisation eût sauvé le Canada.... Tant que Colbert
avait été au timon des affaires, il avait protégé les calvinistes,
L IMMIGRATION HUGUENOTE 21
nion a dû être corrigée dans les éditions qui ont
suivi, les Jésuites en ayant surveillé le tirage.
Louis Xin refusa de s'associer à cet acte d'intolé-
rance; mais il était si éloigné que les Récollets ne
s'embarrassèrent guère de ces scrupules.
Nous sommes à trois siècles de distance; l'histoire
a retenu les souffrances de ces martyrs et les a sui-
vis dans l'exil. Ce qu'elle nous apprend nous fait sen-
tir quelles pertes ces persécutions infligèrent à notre
cher pays.
* *
Malgré de tels attentats, les protestants de France
avaient toujours les yeux tournés vers le Canada.
Une quatrième expédition s'organisa sous la direc-
tion des de Caëns, sieurs de La Mothe, l'oncle et le ne-
veu, que le duc de Montmorency avait nommés surin-
tendants de Québec.
Fermement attachés aux principes de la Réforme,
ces hommes ne purent trouver grâce devant l'esprit
de parti. Et les auteurs catholiques qui se sont occu-
pés d'eux n'ont à leur endroit que des choses ridi-
cules à dire. Ils se rient de leur foi et de leur honnêteté.
En l'absence de pasteurs, ces deux gentilhommes
occupant des situations 'officielles, réunissaient leurs
coreligionnaires, afin de les exhorter à la fidélité et
qui ne troublaient pas la France mais qui l'enrichissaient. Après
sa mort, en 1684, ils furent livrés au chancelier Le Tellier, et
au farouche Louvois. Les dragons passèrent sur les cantons
protestants.... Le roi montrait avec un secret plaisir sa puissance en
humiliant le pape et en écrasant les huguenots. Il voulait l'unité
de l'Eglise de la France, — objet des grands hommes de l'épo-
que, — à la tête desquels était Bossuet. (Garneau^ Histoire du
Canada, i''« édition, vol. I, chap. III, page 492.)
22 PREMIERE PARTIE
à la persévérance. Pendant six ans, 1621-1627, ils
présidèrent à Québec des réunions d'édification et
de prières.
En 1625 arrivent les Jésuites; ce qui se passe leur
est un scandale qui doit prendre fin, aussi n'ont-ils
point de paix qu'ils n'aient obtenu la révocation des
de Caëns. Charlevoix écrit dans son Histoire du Ca-
nada : « Quelque temps après l'arrivée des Jésuites
(1625), il n'y avait plus un seul calviniste dans la co-
lonie. » On les avait expulsés ou mis à mort.
Si savamment qu'elle fut organisée, la persécution
n'avait pu détruire le protestantisme et les pro-
testants. Au milieu de tous ces troubles, un premier
enfant vint au monde dans la famille d'Abraham Mar-
tin, celle qui a donné son nom à la plaine devenue
historique; il fut baptisé protestant à la suite de la
rencontre des deux héros Montcalm et Wolf. Abra-
ham Martin paraît avoir abjuré la foi protestante, car
son dernier fils fut baptisé par un prêtre. Il s'appelait
Charles Amador et devint prêtre. Son parrain s'ap-
pelait Charles de la Tour ; c'était encore un protes-
tant que les prêtres réussirent à convaincre, ou à ef-
frayer ; pourtant, il avait eu le noble exemple de son
père Claude de la Tour et celui de son excellente
mère demeurée fidèle malgré des essais de conversion
répétés ^ (Voir dans l'Appendice des récits d'héroïnes.)
^ M. Tauquay, dans son dictionnaire généalogique des familles
canadiennes, mentionne quelques abjurations:
I. David Beaubattu de La3Tac près Agen, Lot et Garonne.
Janv. 6, 1686, à la Pointe-aux-Trembles près Québec.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 23
A peu près d*égale force quant au nombre, protes-
tants et catholiques se regardaient de travers et ar-
rivaient à se tolérer mutuellement. Un tel état d'es-
prit devait tôt ou tard créer des difficultés. Il ne
fallait qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres
et renverser du coup ce fragile édifice. Ce devait
être l'œuvre de J. Duplessis. Ce personnage, fort peu
recommandable, avait été successivement soldat, prê-
tre, prédicateur de renom, aumônier de la trop fameuse
Catherine de Médicis, maréchal, secrétaire d'Etat, de
la guerre et des affaires étrangères ; on finit par mettre
sur sa tête la barette de cardinal. C'est à son neveu,
le duc de Vantadour, que Richelieu donna le titre de
vice roi qu'il avait enlevé au duc de Montmorency;
il le trouvait probablement trop doux pour les
protestants. Vantadour, fort dévoué (?) aux intérêts de
la colonie, seconda le fanatisme de Duplessis et, des
deux côtés de l'Atlantique, les protestants connurent
des heures sombres.
Nommé vice-roi, Vantadour devait se rendre à son
poste; ce ne fut pas chose très commode, car autour
de lui, même chez ses intimes, il ne jouissait pas
d'une grande popularité. Pour parer aux conséquen-
2. François Bibau, de la Rochelle, à Québec en 1671.
3. Charles-Gabriel Chalifoux, à Montréal, 26 décembre 1699.
4. Pjerre Champoul, du Périgord, à Trois-Rivières en 1672.
5. Matthieu Doucet, à Trois-Rivières en 1657,
6. François Fiette dit Lamothe, à Montréal en 1699.
7. Isaac Le Comte de Lintol, diocèse de Rouen, à Trois-Rivières
en 1635.
8. Daniel Pépie dit Lafleur, à Montréal en 1685.
9. Jacques Poissant, dit Lasalline^ de Bourg-Marennes, diocèse
de Xaintes, à la Pointe-aux-Trembles près Montréal.
10. Daniel Fore, de St-Jean d'Angely, abjure en 1685.
24 PREMIÈRE PARTIE
ces de cette méfiance que justifiait sa conduite, Van-
tadour prit avec lui des officiers et des matelots pro-
testants qu'il trompa en leur faisant des promesses
qu'il se réservait de ne pas tenir. C'est ce qui expli-
que qu'il y eut sur le bateau qui l'apportait au Ca-
nada des services protestants auxquels assistaient les
deux tiers des passagers. Pour ménager les suscepti-
bilités du duc, on évita de chanter trop fort les vieux
psaumes, surtout quand on fut sur le fleuve et que
l'on toucha au terme du voyage.
C'était trop peu, au gré des Jésuites qui veillaient ;
ils allaient bientôt mettre fin à ces bruyantes expres-
sions de la foi huguenote et interdire un culte cé-
lébré dans une langue que tout le monde pouvait
comprendre. Pourtant, probablement à cause de l'ap-
point des nouveaux venus, il y avait alors, s'il faut
en croire un auteur généralement bien renseigné,
une majorité protestante dans la colonie.
Mais dans la mère patrie, les huguenots perdaient
du terrain. Richelieu avait séduit Sully, Rohan et
plusieurs pairs de France. La Rochelle avait capitulé
et la terreur était générale. Ces malheurs devaient
avoir leur répercussion au Canada et des défections
s'y produisirent. Elles furent le résultat des manœu-
vres dirigées par les Jésuites et Champlain timidement
hostiles aux de Caëns et aux huguenots :
« Les vexations, les confiscations, les galères, le
supplice de la roue, le gibet, tout fut employé inuti-
lement pour les convertir. Les malheureux protestants
ne songèrent plus qu'à échapper à la main qui s'appe-
santissait sur eux. Ils portèrent leur industrie, leurs
richesses, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre,.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 25
et dans les colonies américaines. Guillaume III, à la
tête de troupes françaises, chargea plus d'une fois
des troupes françaises, et Ton vit des régiments
catholiques et huguenots ne se reconnaissant pas sur
le champ de bataille, s'élancer les uns sur les autres à
la bayonneite avec une fureur et un acharnement que
ne montrent pas des soldats de deux nations diffé-
rentes.
» De quel avantage n'eût pas été une émigration en
masse, d'hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux,
comme l'étaient les huguenots pour peupler les bords
du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l'Ouest?
Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux
vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'al-
liance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel,
d'une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience,
ni l'intelligence. Bossuet écrivait aux protestants : « Si
vous et les vôtres n'êtes pas convertis avant tel jour,
l'autorité du roi se chargera de vous convertir. »
» Comment jamais pardonner au fanatisme, les an-
goisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a
rendu la destinée si douloureuse et si pénible, dont il
a compromis si gravement l'avenir. » (Garneau. Hist.
du Canada, V^ édit., vol. I, chap. IX, pages 494-495.)
L'écho de ces persécutions arriva jusqu'aux frères
établis dans la Nouvelle- Angleterre ; et en 1776, ils
formulèrent leur fameuse constitution, formidable
protestation qui dénonçait les agissements de Rome
et affirmait la liberté de conscience. Les de Caëns et
leurs amis n'en demandaient pas davantage.
A cause de la charte qui leur avait été accordée,
les de Caëns jouissaient d'une influence prépondé-
26 PREMIÈRE PARTIE
rante dans la colonie. Pour la ruiner, il suffisait d'un
édit qui rompît le charme. Richelieu s'employa à
cette triste besogne. Sur ses instances, la charte fut
révoquée au bénéfice de la compagnie des Cent asso-
ciés. En retour de cette faveur, la compagnie ne de-
vait accepter que des émigrants catholiques romains
et français; elle devait aussi se charger d'entretenir
trois prêtres dans chacun de ses établissements.
C'était au Canada une révocation anticipée de l'Edit
de Nantes. En France, on attendrait cinquante-huit
ans pour accomplir ce forfait K
On comprend que ces attentats à la liberté reli-
gieuse aient révolté les consciences huguenotes, si
délicates, quand il s'agissait de question concernant
la liberté religieuse. Leur zèle n'en était pas atteint,
mais leur patriotisme se refroidissait. Déjà David
Kirkt, indigné de tant d'injustice, était passé en Angle-
terre où il finit par prendre du service sous les ordres
du duc de Buckingham. En 1628, le jeune de Caëns
découragé, lui aussi, passait en Angleterre et suivait
l'exemple de Kirkt. Quel homme de cœur voudrait
leur jeter la pierre ! ils ne demandaient qu'à vivre et
à servir leur patrie, celle-ci leur répondait : Non.
^ Les historiens ne sont pas d'accord sur les convictions reli-
gieuses de Samuel de Champlain. La plupart des historiens ca-
tholiques ne mettent pas en doute qu'il ne fût catholique.
Kingsford affirme qu'il était protestant et donne pour raison
que : lo II est né à Brouage, port de mer de la Rochelle, ville
protestante. 2» Qu'on ne trouve pas son nom dans les registres
de l'Eglise catholique où il aurait dû être baptisé. 30 Le nom de
Samuel donné à Champlain n'était à cette époque donné qu'à
L IMMIGRATION HUGUENOTE 27
On le voit, au Canada comme en France, une poli-
tique aussi aveugle que fanatique enlevait à la patrie
le concours de ses meilleurs fils et Tappui moral des
•consciences réputées les plus délicates.
Sous la direction d'Emeric de Caëns, Kirkt fit voile
pour le Canada et assiégea Québec. Repoussé cette
année-là, il fut plus heureux Tannée suivante 1629 et
Champlain dut se rendre.
La politique de Richelieu dans la colonie avait créé
•chez les huguenots un mécontentement général ; on
n'attendait qu'une occasion pour le montrer; aussi, le
vainqueur de Champlain fut-il accueilli avec joie.
C'était bien l'ennemi de la France, mais il allait mettre
fin aux mesquines persécutions du clergé, soutenu par
l'autorité civile; n'était-ce pas suffisant pour faire
•oublier quel était l'envahisseur ?
On ne sait au juste si Abraham Martin fraternisa
avec le nouveau gouverneur et son chapelain, mais il
•est étabU qu'un certain Couillard, père de famille très
estimé, fit appeler le pasteur et lui demanda de bien
vouloir baptiser un de ses enfants ; c'était une petite
fille.
des bébés protestants et jamais aux bébés catholiques. 4° Il
épousa une demoiselle huguenote. 5° De Monts, qui avait obtenu
du roi le renouvellement de son privilège, pour un an, afin de
s'indemniser de ces dépenses nomme Champlain comme son
lieutenant. N'aurait-il pas choisi un coreligionnaire ? Ces raisons
ne suffisent pas pour porter un jugement sûr, mais jettent le
doute dans les esprits.
Mais n'oublions pas que Champlain était diplomate, il est très
possible qu'il recherchât les faveurs des Jésuites. Il ne serait pas
le seul qui ait épousé par intérêt la cause de ceux dont on ne
partage pas ks convictions religieuses. 'On trouve de nos jours
•dans les hautes sphères sociales et administratives des hommes
•de cette trempe.
28 PREMIÈRE PARTIE
Combien y avait-il de protestants au Canada à cette
époque ? Il n'est pas facile de se procurer des chififres
tant soit peu exacts. Charlevoix a conservé les noms
de cinq chefs de famille : Le Baillif, d'Amiens, Etienne
Brûlé, de la Champagne, Nicholas Marsolais, de
Rouen, Pierre Raye, de Paris et Jacques Michel ; c'est
ce dernier qui avait fortement conseillé à David Kirkt
de passer au service de l'Angleterre.
Le traité de St-Germain-en-Laye allait détruire les
effets de la victoire dont nous avons parlé tout à
rheure. Il remettait de nouveau le Canada entre les
mains de la France, c'est-à-dire sous la férule et le
fanatisme des Jésuites et des Récollets.
Trente années suivirent ces événements ; toute une
génération avait grandi, presque abandonnée : pas-
d'école, les livres frappés d'interdit et pas de pasteur.
La foi était telle qu'elle survécut en dépit de ces cir-
constances malheureuses. C'est là ce qui explique les
remarques fort justes de Parkman, dans son ouvrage
intitulé : L ancien Régime. Il rapporte, en effet,-
qu'en 1665 les prêtres de Québec faisaient encore
du prosélytisme parmi les huguenots qu'on avait
découverts à Québec. A propos de ces manœuvres,,
on raconte qu'un huguenot ayant déclaré, sous la foi
du serment et pour échapper aux persécutions savam-
ment ourdies par le clergé, que jamais il ne renonce-
rait à sa foi, fut transporté, étant malade, à l'hôpital
où les religieuses régnaient en maîtresses incontes-
tées. Pour arriver à ses fins, la conversion de cet
enragé huguenot, la supérieure imagina le mo3^en
suivant. Elle réduisit en poudre un petit os qu'on
avait enlevé au corps du père Brébœuf, un martyr (?)
L IMMIGRATION HUGUENOTE 29
jésuite, mélangea cette poudre au gruau que devait
prendre le patient et, à partir de ce moment-là, dit-
elle, il devint doux comme un agneau, aussi n'eut-elle
aucune peine à l'amener à une abjuration; il demanda
qu'on l'instruisit dans la sainte religion de ses per-
sécuteurs. (Parkman, The Old Régime, p. 241.)
Un jour, l'intendant Talon annonce au roi, et avec
quelle réclame sans doute ! pour favoriser son avan-
cement, la conversion au romanisme d'un officier et
de quinze soldats. C'était un trop beau mouvement
qui se dessinait pour qu'on ne prît pas toutes sortes
de précautions afin que rien ne vînt, du dehors, pour
en arrêter le développement. Défense fut donc faite à
des marchands de La Rochelle qui étaient venus ins-
pecter leurs comptoirs à Québec, de célébrer aucun
culte. On leur interdit même de prolonger leur séjour
sans en avoir au préalable obtenu une permission
spéciale, qu'on se réservait bien de leur refuser.
C'était déjà assez cruel, pourtant, le fanatisme des
chers amis de M. Lemaître allait trouver du plus
sauvage. Le gouverneur Denonville, catholique étroit
autant qu'acharné, parle d'un certain Bernou\ dont
LaHoutan fait le plus grand éloge, et voici ce qu'il dit
à son sujet : « Il est dommage qu'il ne puisse être
converti. A la requête de l'évêque, j'ai dû le chasser
de la ville. C'était un commerçant très estimé, qui
^ Gabriel Bernou, c'est son nom, de retour à La Rochelle, au
moment où la persécution sévissait avec fureur, fut jeté en pri-
son où il languit. Relâché, il réussit à passer en Hollande. Sa
femme, Eslher Le Roy, arrêtée, abjura puis, libre, confessa sa
faute et sa foi protestante, qu'elle n'avait abandonnée que
pour recouvrer sa liberté et rejoindre son mari. Bernou avait
41 ans en 1685, l'année de la révocation.
30 PREMIERE PARTIE
a dû laisser derrière lui plusieurs créances.» (Parkman^
The Old Régime, p. 354.)
Il fallait pourtant en finir, avec ces huguenots qui
ne voulaient ni abjurer ni disparaître. Louis XIV
envoya des ordres : « Qu'on emprisonne tous ceux
qui refuseront d'abjurer, ou qu'on loge des soldats
chez eux. » C'étaient les dragonnades installées au
Canada. Elles n'eurent guère plus de succès que dans
la mère patrie ; car un grand nombre de protestants
refusèrent d'acheter la paix en violentant leur cons-
cience ^ Mais plusieurs prirent le chemin de l'exil.
Cependant, dans ses annales de 1690, Charlevoix
affirme que les officiers les plus distingués de la
Nouvelle-France étaient protestants. Voici les noms
des plus connus, de Louvigny, de Clermont, de La
Mothe, Colombet, Des Marais, de Villiers, de Lusignan,
Le baron de la Houtan, le sieur d' Argenteuil,. Démon
Seignat, contrôleur général de la marine, les sieurs de
Bonrepos, de la Brosse, Dejordins, St-Martin, d'Aber-
ville, tous calvinistes donnant un très bon exemple. On
trouve encore dans le Nouveau-Brunswick et la Nou-
velle-Ecosse quelques descendants des colons français;
ils y ont conservé la langue et les coutumes de leurs
ancêtres. Qui dira combien il y en eut, moins connus,,
dont le nom est tombé dans l'oubli ! que de sacrifices
et que de larmes répandues dont on ne saura jamais
rien. Le Seigneur, lui, les a vus ; il les a connus et s'il
* When inspired by M'"« de Maintenon, Churches rang with
Te Deum and the heart of France withered in Anguish when
the Royal tool of priestly ferocity sent orders that heresy should
be treated in Canada as it had been treated in France. C'était
déjà fait — •« Dieu soit béni, s'écria le pieux Denonville, d'hé-
rétiques, il n'y en a plus.» Parkman, The Old Régime, page 420.
Voir aussi page 421.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 31.
est seul à pouvoir dire leurs noms, nous savons bien
que, dans sa miséricordieuse bonté, il a récompensé
leur fidélité et leur foi.
L'Eglise persécutrice fut moins heureuse dans
TAcadie, car Parkman, dans son Frontenac, rapporte
que les huguenots de Bordeaux ou du Poitou entre-
tinrent des relations amicales avec les Puritains de la
Nouvelle-Angleterre. L'évêque de Québec s'en afflige
et prie Sa Majesté très chrétienne de mettre fin à ces
désordres ^ Avant que la réponse du roi fût connue, il
organise sa petite campagne ; on va persécuter aussi
en Acadie. Le juge Desgontin écrit au ministre,
1689, pour se plaindre du zèle d'un certain prêtre,,
l'abbé Trouve, qui a fait bannir toute une famille com-
posée de 19 personnes.
La censure a eu soin de faire disparaître tous les
indices qui pourraient mettre sur les traces des mé-
faits, inspirés par le zèle de l'évêque convertisseur ;.
mais on s'est transmis, de génération en génération,
le souvenir de ces heures douloureuses, durant les-
quelles il n'y avait pour les malheureux protestants
d'autre alternative qu'une abjuration ou la fuite dans
les colonies anglaises ^.
Ceux qui refusèrent d'abjurer et qui ne purent pas
abandonner la terre de persécution ne furent pas
^ Je prie Votre Majesté de mettre fin à ces désordres, écrivait
l'évêque au roi^ 10 nov. 1683.
- On trouve dans col. doc. IX, 422, que la politique de
l'époque était de disperser pour affaiblir et rendre impossible
quelque révolte. On repoussa les uns dans la Nouvelle -Angle-
terre et la Pensylvanie ; le reste, ceux de la religion prétendue
réformée, en France.
Toujours soucieux d'extirper l'hérésie de la Nouvelle-France,
l'évêque de Québec et son grand vicaire représente à Sa Majesté
32 PREMIERE PARTIE
épargnés. Smith, dans son Histoire du Canada^ nous
apprend qu'au moindre soupçon d'hérésie ils étaient
jetés en prison. Une fois au pouvoir des prêtres, ils
étaient interrogés sans qu'ils pussent savoir quelle
était l'accusation qui pesait sur eux. S'ils demandaient
à être mis en présence de ceux qui les avaient
dénoncés, on le leur refusait. La seule faveur que les
bourreaux voulaient bien accorder, c'était que les vic-
times se reconnussent coupables en signant l'acte
qu'on leur présentait ^ S'il nous était possible de par-
courir ces documents, que de crimes seraient étalés
au grand jour!
C'est à de tels résultats qu'aboutirent tous les
essais de colonisation protestante au Canada. C'était
dans cet état pitoyable que vivaient nos malheureux
ancêtres quand le général Wolff arriva sous les murs
de Québec^.
Louis XIV le danger que l'hérésie se répande dans la Nouvelle-
Ecosse et qu'il est important d'en enrayer les progrès. Aj^ant
appris que les huguenots avaient établi des pêcheries en Acadie,
on représente à Sa Majesté qu'elle avait défendu aux protestants
de s'y établir. Le gouverneur se joint à ces représentations,
considérant que les huguenots pourraient sympathiser avec
leurs coreligionnaires de la Nouvelle-Angleterre. (Collections
françaises des archives du Massachussetts, III, 23.) Ce qui n'em-
pêcha pas Colbert de permettre l'établissement des pêcheries.
^ Le sieur Bergier, dans ses mémoires (1685), reconnaît que
l'Eglise réussissait moins bien à exclure l'hérésie dans la Nouvelle-
Ecosse que dans le Bas Canada. Bon nombre s'établirent à Port-
Royal et entretinrent de bons rapports avec les puritains de Boston.
^ On a dit que le Français n'émigre pas volontiers. N'oublions
pas qu'il y a le Français catholique, favorisé par les autorités,
celui-là tient à son pays. Mais, à cette époque, le huguenot
persécuté cherchait à l'étranger une terre plus hospitalière.
(Parkman, Frontenac, page 416.)
CHAPITRE II
Le Canada sous le nouveau régime.
Nous sommes arrivés en 1759. Depuis 1665 quatre-
vingt-quatorze années ont passé sur le cadran qui
marque le temps; ce fut quatre-vingt-quatorze années
de persécutions et de deuil. Pauvres frères, sans pas-
teurs, incapables de par la loi de se réunir pour prier
en commun. Que pouvaient-ils bien leur rester de la
foi des pères? De vagues traditions d'un temps où
Ton se réunissait tant bien que mal pour célébrer un
•culte extrêmement simple. Souvenirs lointains que la
vie commune avec les catholiques atténuait encore,
sans parvenir à les faire disparaître. Aussi, quand on
apprit l'arrivée prochaine de quelques missionnaires,
ce fut une joie indescriptible dans toutes les familles
que le jésuite n'avait pu éloigner ou convertir (?).
Ce renfort inespéré donna un renouveau de vie aux
•cendres que le clergé croyait parfaitement éteintes,
et de nouveau l'Evangile fit des conquêtes. A la
prise de Québec, nous trouvons un prêtre converti qui
demande son admission dans l'Eglise d'Angleterre.
Lorsque la cession du Canada eut lieu, le général
34 PREMIERE PARTIE
Murray le presse de rester, afin de lui servir d'inter-
prète auprès des Français, dont il ne parlait pas la
langue. Nous le retrouvons en 1761 auprès du général
Amherst. Quelque temps après il est envoyé à la
Nouvelle-Rochelle, dans TEtat de New-York, pour
assurer les services d'une petite communauté qui
était sans pasteur depuis longtemps.
Cette amélioration, si modeste qu'elle fut, encou-
ragea de nouveau le courant d'émigration, qui s'était
complètement arrêté à cause des persécutions, dont
l'écho était arrivé jusqu'à la mère patrie. En 1774,
quatre cents émigrants arrivent au Canada ; un certain
nombre sont des protestants français. Stuart, recteur
de Trois-Rivières, a conservé quelques noms : Fran-
çois Monnier, John Martel, John Colin, Joseph Wat-
tier, Jean Gustineau, Alexandre J)umas, Henri Mon-
nier, John Billar, Charles Vinet.
La présence de ces nouveaux colons donna, aux
fidèles que la persécution n'avait pas entamés, une
importance qui leur valut quelques égards; aussi
l'Eglise d'Angleterre fit-elle des démarches à l'étran-
ger pour s'assurer les services de pasteurs de langue
française dont le travail, si modeste et si prudent
qu'il fût, allait provoquer la haine des catholiques,
d'autant plus qu'il y eut dès le début des catholiques
qui renoncèrent aux erreurs de leur confession.
Parmi ces nouveaux venus, il convient d'indiquer
un prêtre, M. Veyssière, qui renonça aux privilèges
de sa charge pour exercer le ministère évangélique
à Trois-Rivières. Son installation eut lieu le 25 sep-
tembre 1768; 1^ mort le prit à son poste le 26 mai
1800. L'œuvre avait progressé malgré les entraves
L IMMIGRATIOxN HUGUENOTE 35
continuelles d'un clergé qui ne se décourage jamais ;
et les protestants firent circuler une pétition desti-
née aux autorités, en vue d'obtenir, pour leur lieu
de culte, une ancienne église des Récollets qui ser-
vait alors de magasin. Le pasteur Veyssière avait
alors trois services religieux par semaine. (Archives
canadiennes. Série B, vol. 17, page 307.) Quelques
temps après on faisait circuler une nouvelle pétition.
On avait besoin d'un local plus spacieux, dit le pro-
cès-verbal, conservé dans le registre de la paroisse
protestante de Trois-Rivières. (Voir l'ouvrage de
Stuart.)
Relevons, à propos de M. Veyssière, un excellent
témoignage de la Gazette du temps, 27 octobre 1766:
« M. Veyssière n'a pris cette détermination que pour
obéir à des motifs de conscience et après avoir fait
une très sérieuse étude des points controversés entre
les catholiques et les protestants. Le père Crespel^
un Récollet, atteste de sa fidélité au devoir et de sa
bonne conduite. »
Soucieux des intérêts religieux des petits groupe-
ments protestants et dans le but d'assurer la prospé-
rité du pay^ont il convenait d'unir les éléments di-
vers fournis par l'émigration, le gouvernement entra
dans les vues de l'Eglise d'Angleterre et on adressa
un nouvel appel en pays étranger pour avoir quel-
ques pasteurs en plus. Deux d'entre les héros qui
annonçaient là-bas la Bonne nouvelle, offrirent leurs
services. M. le pasteur Delisle, originaire de la Suisse,
fut installé à Montréal où on comptait, dit M. Bonnet,
cent familles protestantes anglaises et un assez grand
nombre de familles protestantes françaises. A ces fa-
36 PREMIÈRE PARTIE
milles, il faut encore en ajouter qui appartenaient à
la garnison composée alors de deux régiments. Des
officiers et des soldats avaient épousé des Canadiennes
françaises qui fréquentaient Téglise protestante.
Dès qu'il fut installé, M. Delisle constata que les
Récollets et les Jésuites ayaient su profiter de l'isole-
ment des protestants pour les amener à la foi catho-
lique. Toutefois, dans cette besogne qui n'était pas
toujours honorablement conduite, le clergé avait
montré moins de fanatisme que dans les jours pas-
sés.
Comme les protestants n'avaient point de temple,
les Récollets offrirent spontanément l'hospitalité dans
leur église. Le dimanche après la messe, vers les dix
heures, on annonçait le culte protestant au son des
cloches; le tambour battait et les fidèles venaient se
grouper autour de leur pasteur. La première année
de son ministère, le pasteur Delisle baptisa cinquante-
huit enfants; il y en avait un qui était noir, un
autre, indien-papous. Vingt - huit mariages figurent au
registre.
A Québec, les aumôniers de l'armée se succé-
daient dans leur charge. L'un d'eux était pasteur de
l'Eglise réformée, c'était M. de MontmoUin ; il était
venu de la principauté de Neuchâtel, l'un des treize
cantons suisses.
Arrivé à Québec en 1768, il y exerça son ministère
pendant les années troublées de la révolution améri-
caine. Tout en s'occupant des devoirs de ses fonctions
d'aumônier, il « faisait de l'évangélisation », visitant
les familles et distribuant des exemplaires de la Pa-
role de Dieu. M. Jean-Baptiste Pain qui eut l'honneur
L IMMIGRATION HUGUENOTE 37
d'une de ces visites se mit à étudier le petit livre
laissé par Taumônier militaire ; il comprit que la vé-
rité était dans ce qu'enseignaient les protestants et se
rattacha à leur confession. L'influence de Montmollin
fut très profonde. Bien des années après sa mort, les
gens qu'il avait visités rappelaient volontiers sa mé-
moire. Par son moyen, l'Evangile pénétra dans la fa-
mille Morin, dont les descendants honorent aujour-
d'hui notre protestantisme franco-canadien. M. Joseph
Morin, l'un des pasteurs de l'Eglise presbytérienne,
est professeur à l'Université Me Gill de Montréal.
Sa femme est une des filles du Père Chiniquy dont la
réputation est si grande de ce côté-ci de l'Océan.
A Québec comme à Montréal, les protestants du-
rent accepter l'hospitalité des Récollets. On voit dans
une des salles de la Société historique, un tableau
qui reproduit l'intérieur de cette église mixte ; elle
' Dans une notice biographique (pages 27 et 28) de l'abbé
David-Henri Têtu, curé de Saint-Roch-des-Aulnais, publiée par
Mgr Henri Têtu, prélat de la maison de sa sainteté, procureur
de rarchcvêché de Québec, nous trouvons le paragraphe sui-
vant : Extrait d'une lettre de M. le curé Joseph Varreau, or-
donné le 19 octobre 1777 et curé de Saint-Roch en 1780, dans
laquelle il demande l'autorisation de faire des prières publiques
pour chasser les sauterelles, qui étaient devenues un véritable
fléau; plus loin il parle de la conversion d'un nommé Jean
Baptiste Pain, «le premier habitant de la paroisse», qui avait
apostasie en 1786 entre les mains de M. David Demonmollin,
recteur «français» de l'Eglise anglicane. Il y avait donc des
protestants et un ministre pour les desservir à Saint-Roch-des-
Aulnais. D'autres traitent des difficultés entre le curé et les
marguillers et surtout entre le même et Jean Morin, capitaine
de Milice. Ce Jean Morin reçut de son voisin J.-B. Pain, un exem-
plaire de l'Evangile, c'est ce qui explique sans doute son désac-
cord avec le curé. Cet Evangile resta dans la famille Morin, lu
et respecté. Il se trouvait entre les mains du petit-fils Eleuther
38 PTEMIÈRE PARTIE
était alors située un peu à l'est de la cathédrale an-
glaise et les catholiques et les protestants y venaient
prier les uns après les autres. Le gouvernement était
pour beaucoup dans l'offre des Récollets, il espérait
par là se concilier la sympathie des vaincus.
Le clergé et la politique.
A cette époque, on trouve deux colporteurs bibli-
ques travaillant dans le Haut et le Bas-Canada et
jusqu^aux environs du Niagara. Qui s'était ainsi assuré
leurs services ? L'Eglise ou bien quelques particu-
liers ? Il n'est pas possible de se prononcer avec cer-
titude. Mais ce qui est facile à contrôler, c'est l'in-
fluence qu'ils exercèrent; l'Esprit de Dieu agissait
sur ces terres nouvelles. Des officiers dans l'armée,
des chrétiens derrière leurs comptoirs, des cultiva-
teurs sur leurs fermes collaboraient avec ces servi-
teurs de Dieu.
Dans les dernières années du xviii^ siècle, un jeune
Canadien Louis Auger, au service de la Great North
Western fur Co, reçut de ses patrons un exemplaire
du Nouveau Testament. Au commencement du xix^.
Morin lorsqu'en 1866, deux missionnaires, MM. Joseph Provost
et T. G. A. Cote^ le visitèrent et trouvèrent une terre toute pré-
parée pour recevoir la bonne semence, de sorte qu'au bout d'un
an^ il se détacha publiquement, avec toute sa famille, de l'Eglise
romaine. Lentement, mais sûrement, la vérité avait fait son
œuvre et perpétuait celle de ce premier missionnaire.
Eleuther Morin est le père de J.-L. Morin, professeur à l'Uni-
versité Me Giil de Montréal, et gendre du P. Chiniquy.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 39
M. Roy de Sabrevois reçut une Bible, des mains
d'un officier en passage. M. Filiatreault de Sainte-
Thérèse, en voyage dans les environs du Niagara,
acheta une Bible d'un colporteur. A peu près à la
même époque, Antoine Duclos, de Saint-Pie, se. trou-
vait dans TEtat du Vermont et reçut d'un ami un
Nouveau Testament. M. Rondeau, de Sainte-Elisabeth,
en reçut aussi un exemplaire de M. Reid, commer-
çant de Ramsay. Mme Lore en conservait un exem-
plaire qu'elle avait rapporté de son voyage à Boston.
Ces livres restèrent longtemps ensevelis dans des ar-
moires, probablement parce que leurs détenteurs li-
saient peu ou mal, peut-être même craignaient-ils de
révéler leur secret et de s'attirer la haine du prêtre
qui faisait à la Parole de Dieu une guerre continuelle.
Pourtant tous ces noms se retrouvent sur la liste des
premiers convertis qu'entraîna le beau mouvement
religieux de 1835-1845.
Comment expliquer que le protestantisme, qui avait
donné de si fortes preuves de sa vitaHté et qui pro-
gressait généralement en Europe, perdait du terrain
au Canada? car au commencement du xix^ siècle, il
n'y comptait plus que quelques timides représen-
tants.
Pour répondre à cette question, nous sommes
obligé de remonter en arrière, afin d'étudier les évé-
nements.
Benjamin Suit écrivait il y a quelques années : « Il
n'y a pas de pays où la politique soit aussi mêlée à la
religion qu'au Canada. » Il disait vrai.
40 PREMIERE PARTIE
Il est vrai que dans les conditions normales, l'Eglise
et l'Etat sont parfaitement séparés ; ils travaillent
dans des cercles très différents. La première est par-
ticulariste et Jésus a affirmé que son royaume n'était
pas de ce monde. Mais dans la pratique de la vie, les
deux puissances se confondent souvent et la vie de
TEglise n'y gagne rien de bon. Parfois la politique pé-
nètre dans le sanctuaire au vu et au su de tout le
monde; alors elle prescrit et ordonne. Au Canada, l'E-
glise était entrée dans la politique mais en prenant des
détours ; on dirait qu'elle avait eu honte de s'immiscer
dans des affaires qui n'étaient pas de son domaine.
Le clergé profitait de cette intrusion et pendant que
Tautorité fermait complaisamment les yeux, il faisait
des siennes. M. de Courcelles s'en plaignît à la cour;
mais ses plaintes ne réussirent qu'à provoquer de la
part de Colbert une circulaire qui recommandait la
patience. « Ne vous impatientez pas, disait le ministre^
de ce que le clergé exerce une trop grande autorité ;
plus tard nous verrons à y mettre ordre. Quand la
population sera plus nombreuse, le roi réclamera l'au-
torité qui lui appartient. » Colbert faisait des rêves ;
il ne tardera pas à s'éveiller; mais, ce sera trop tard.
Voltaire disait : « Il est des erreurs politiques qui fi-
nissent par être admises comme des principes », Cette
parole allait recevoir une éclatante confirmation par
les faits. « Prenez patience », avait écrit Colbert ; pen-
dant ce temps, le clergé assurait sa puissance et
quand ce même Colbert écrivit à Frontenac : « Effor-
cez-vous d'empêcher le clergé d'entrer dans des com-
binaisons commerciales ou politiques, » on ne pouvait
plus rien contre lui, il était trop tard.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 4!
Conscients de leur faiblesse numérique, désireux
de se conformer à l'Esprit du Maître qu'ils servaient,
les protestants fermaient les yeux, ils laissaient faire.
Ils voyaient bien, non sans en éprouver du malaise^
l'ascendant du clergé s'accuser chaque jour davantage.
Parfois ils se réjouissaient de voir les trois ordres
religieux se disputer la prépondérance dans l'orienta-
tion des affaires de la colonie ; mais le péril clérical
montait, en dépit de ces luttes. Un écrivain fort spiri-
tuel peint ces messieurs en termes pleins d'humour:
« Il faut, disait-il, quelques coups de hachette pour
faire un Récollet, un ciseau de sculpteur pour un sul-
picien ; mais pour faire un Jésuite, il n'est pas de trop
d'un pinceau. » Cela indiquait sous une forme plai-
sante la caractéristique des hommes ; le Récollet était
une ébauche de prêtre, le Sulpicien un prêtre achevé
et le Jésuite presque la perfection ^ C'était le politi-
cien de l'époque, contre lequel Colbert recommandait
à Frontenac d'user de ruse en exploitant la popularité
du Récollet.
Mais il n'est jamais prudent d'user de ruse avec
plus habile que soi. En 1659 arrivait à Québec un
évêque qui allait le faire voir. Ce prélat s'appelait
M. de Laval. Grand seigneur, fort bien vu à la cour
de Louis XIV, il s'était habitué à voir dans l'autorité
civile l'humble servante de l'Eghse et il apportait au
Canada l'outrecuidance du monarque qui avait dit :
L'Etat, c'est moi. La situation un peu primitive dans
' Benjamin Suit, Histoire des Canadiens,
42 PREMIERE PARTIE
laquelle il trouva les choses de la colonie, allait fournir
à son caractère toutes les occasions possibles de se
révéler. Il avait une volonté inflexible, incapable de
céder; aussi les esprits clairvoyants prévirent-ils des
frottements avec le gouverneur. Ils ne se firent pas
attendre. Un jour, pour humilier le représentant de la
couronne, il fit transporter hors du chœur le fauteuil
destiné au gouverneur pendant la durée des offices.
Une autre fois, il ordonna qu*on lui fit présenter l'en-
cens par un simple enfant de chœur; quant à lui, il se
réservait les offices d'un diacre. Ces humiliations pu-
bliques et répétées ne pouvaient passer inaperçues;
on en parla au dehors et les esprits s'échauffèrent.
■Que nous sommes donc loin de la simpHcité aposto-
lique !
Les chroniques du temps ne mentionnent pas de
tels incidents ou si elles les indiquent, elles ne les font
suivre d'aucun commentaire. Comment expliquer cela?
On a corrigé, on a détruit; cela permet de refaire
l'histoire et de la refaire sans craindre d'être accusé
de manquer à la vérité. Ces silences voulus sont
d'autant plus étonnants que Charlevois admet que
les officiers les plus distingués et les hommes les plus
en vue étaient des calvinistes. Intentionnellement ou
non, il garde le silence sur les familles plus modestes,
celles qui furent souvent les plus fidèles; celles dans
lesquelles le clergé ne trouva pas souvent des cons-
ciences prêtes à capituler pour s'assurer des hon-
neurs ou des places.
On a défini la politique l'art de gouverner, ou en-
core l'ensenible des maximes qui doivent diriger ceux
auxquels a été confié, de droit divin, ou par la voix
L IMMIGRATION HUGUENOTE 43
du peuple, la direction des affaires publiques. M. de
Laval s'empara de ces maximes, les mélangea avec
celles de son ordre, ce qui fait de lui bien plus un
politicien qu'un prêtre; avec un tel homme la- lutte
était tout à fait inégale et l'Etat dut se tenir sur la
défensive.
L'évêque montra bien ce qu'il était. A l'occasion
d'une procession, celle de la Fête-Dieu très vraisem-
blablement, car l'armée devait y prendre part et dans
la rue on avait disposé des reposoirs, l'évêque exigea
du gouverneur que les soldats se découvrissent
et se missent à genoux devant l'hostie. Le gou-
verneur crut avoir la paix en cédant sur le premier
point, se refusant aux exigences du second. Pour pu-
nir sa témérité, l'évêque changea l'itinéraire du cor-
tège et la procession ignora le reposoir élevé par les
soldats. Froissé, le magistrat en appela au roi qui le
soutint dans ses prétentions; mais cet avertissement
n'émut guère M. de Laval dont l'influence allait cha-
que jour en augmentant. Son épiscopat, disent les
historiens de l'époque, fut un des malheurs des temps:
c'était le régime du bon vouloir. Ce qui était légal,
c'était la volonté du despote, qui commandait au pa-
lais épiscopal. Dans une autre occasion l'évêque humi-
lia encore le représentant de l'autorité civile. Le gou-
verneur avait l'habitude de présenter le pain bénit
au roulement du tambour et au son du cornet. L'évê-
que défendit qu'on observât les anciens usages, il alla
même jusqu'à changer l'ordre de préséance, qu'il
bouleversa en faisant passer, dans la cérémonie dite
de l'Adoration de la Croix, les acolytes avant le gou-
verneur qui les avait toujours précédés dans le passé
44 PREMIERE PARTIE
C'était méconnaître ouvertement Tautorité civile.
Le gouverneur le comprit et demanda son rappel, ce
qui lui fut accordé. Ce sont de telles manoeuvres qui
ont fait dire à Frontenac : « L'Eglise est une machine
pour mener tout le reste. » Il a reproché aux Jésuites
de montrer plus de zèle pour la capture des castors
que pour le salut des âmes des Indiens.
Bien inspirés, les protestants auraient pu tirer parti
de la situation qu'avait créé le manque de tact et l'or-
gueilleuse ambition de Tévêque; mais il n'y avait per-
sonne qui pût ou voulût se charger de cette mission
délicate. Les catholiques moins nombreux à ce mo-
ment-là ne durent leurs succès qu'aux manœuvres d'un
clergé qui avait toutes les audaces et que n'embar-
rassaient pas les scrupules de conscience. Aussi celui-
ci s'ingénia-t-il à profiter des faveurs qu'il avait reçues,,
de façon à pouvoir en exiger d'autres.
L'évêque comiprit que pour arriver à ses fins, il avait
besoin de troupes bien organisées et il se mit à l'œu-
vre. Aux concessions qu'il avait obtenues, il en fit
ajouter de nouvelles et demanda qu'on lui accordât
les produits de la .dîme.
La Dîme.
C'était précisément la question épineuse ; celle qui
occupait tous les esprits et agitait les passions. On se
disait alors : Que sera cette dîme? A qui faudra-t-il
la payer? Laval mit fin à ces débats en obtenant l'au-
torisation de construire un séminaire (Edit royal de
1663). Les futurs élèves devaient faire le vœu de pau-
vreté et le produit des dîmes servirait à leur entretien.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 45
L'organisation d'un séminaire, refusée aux protes-
tants mais accordée aux catholiques, permit à ces der-
niers le recrutement d'un clergé national. Les protes-
tants comptant trop sur les effets du sacerdoce uni-
versel, ne firent aucun effort pour assurer l'instruc-
tion religieuse. Or, vivre dans de telles conditions,
était presque impossible. C'était une faute irréparable;
l'éviter, c'eût été assurer dans la province de Québec
la prédominance du protestantisme, tout au moins sa
vie.
On assure que sur le champ de bataille il est des
moments où l'inaction équivaut à la mort. Le protes-
tantisme ne sut pas le comprendre; il attendit trop de
la puissance de la vérité qui ne fait son chemin dans
le monde qu'en se servant de r activité des hommes. Il
eût pu faire au Canada ce que les Puritains ont fait
dans la Nouvelle-Angleterre et faire de cette terre
nouvelle une rivale avec laquelle les Etats-Unis de-
vraient compter aujourd'hui.
Les catholiques s'emparèrent de l'occasion qui leur
était offerte et le succès qui couronna leurs efforts
prouve bien qu'ils firent là un coup de maître. Ils
nous donnèrent une leçon qui n'a pas été oubliée, et
dont on tient compte maintenant dans l'organisation
des nouvelles provinces du nord-ouest canadien.
Malgré les succès de la politique habile de M. de
LavaL la politique de son collègue de Saint-Valliers,
devait triompher. Il organisa des cures aux frais
desquelles la dîme devait pourvoir. Consacré en l'ab-
sence de M. de Laval, il profita de ses pouvoirs ré-
cents pour fonder celles de l'Ange Gardien et de
Beauport.
46 PREMIÈRE PARTIE
Cette innovation alluma la guerre entre les deux
princes de l'Eglise et elle donna lieu à des manifesta-
tions scandaleuses que les historiens catholiques es-
saient de faire oublier en parlant surtout de la géné-
rosité, de la noblesse et de la sainteté des deux
antagonistes. « Les chrétiens éclairés, remarque Ben-
jamin Suit, ne s'étonnent pas de ces misères et de
ces rivalités, qui ont toujours existé plus ou moins,
dans l'Eglise. »
Pour donner une idée de la position que le nouvel
état de choses avait faite au clergé, l'incident que
voici est à retenir. Un dimanche matin, au prône, les
curés de Beauport et de l'Ange Gardien informèrent
leurs paroissiens que c'est à eux et non à l'évêque
Laval qu'ils devaient désormais verser un treizième de
tous les produits du sol obtenus avec ou sans culture,
bestiaux, moutons, foin, fruits, chanvre et citrouilles.
Cet impôt était exorbitant. Des plaintes se produi-
sirent et donnèrent lieu à de vives discussions. Pour
avoir la paix, on modifia les premières instructions et
l'impôt ne fut plus que du vingt-sixième de tout grain
battu et vanné. Le grain devait être livré dans les gre-
niers de la cure et si le produit de Timpôt était insuf-
fisant, le conseil de paroisse pouvait exiger un sup-
plément. Il n'était pas tenu compte d'un excès possible
qui aurait permis de réduire l'impôt ou de consacrer
quelques fonds à l'instruction de la jeunesse.
Les nouveaux arrangements ayant force de loi, il se
trouva que la propriété foncière fut hypothéquée pour
des sommes illimitées au bénéfice de la « cure » ou de
l'église.
Les écrivains catholiques attribuent à sa haute
L IMMIGRATION HUGUENOTE 47
naissance Tinfluence extraordinaire que Tévêque
exerça sur le pays. Ce qui est plus exact, c'est qu'il
avait à son service une habileté incomparable, qu'il
était infatigable et qu'il faisait tout plier sous sa
volonté de fer, qui eut raison de l'opposition des auto-
rités civiles, des communautés religieuses et de quel-
ques particuliers. Les nombreux édits de 1663, 1669,.
1690, 1705 et les arrêtés du Grand Conseil attestent
des discussions violentes de l'époque.
Malheureusement ces documents ignorent totale-
ment les protestants; étaient-ils disparus ou conver-
tis ? Pourquoi cet inexplicable silence ? Passifs spec-
tateurs des disputes, dont ils n'attendaient rien^ ils se
préparaient pour l'exil^ c'étaient les plus désespérés et
les plus sincères. Quant aux autres, infime minorité,
ils recevaient la visite du prêtre et comme il n'y avait
pas de pasteur, ils recouraient à son ministère pour
les mariages et le baptême de leurs enfants.
Pauvres protestants de France, ils étaient comme
des brebis sans berger; traqués sans pitié, dispersés
sur toutes les frontières quelques-uns avaient trouvé
le repos dans l'hospitalité fraternelle de Içur coreli-
gionnaires de la Suisse, de la Prusse, des Pays-Bas
et de l'Angleterre. D'autres étaient venus s'échelon-
ner en grand nombre, sur les côtes de l'Amérique
011 comme leurs frères du continent, ils furent reçus
avec cordialité et sympathie ^ Au Canada, où ils au-
raient tant aimé travailler pour assurer l'avenir de
' « Un grand nombre de huguenots s'étaient établis dans la
Virginie et dans d'autres Etats depuis la révocation de l'Edit de
Nantes. Ils furent une précieuse acquisition pour la colonie. Le
Massachusetts leur donna le droit de représentation dans la
48 PREMIÈRE PARTIE
leur famille et la prospérité du pays, on leur imposait
d'avoir à payer la dîme qui servait à entretenir l'ar-
mée de leurs persécuteurs.
C'est une réponse à M. Salone, auteur des Etudes
sur rorigme de la nation canadienne^ où il est aflirmé
injustement que si les huguenots n'ont pas fait souche
au Canada, c'est qu'ils ne l'ont pas voulu.
Il y en eut, malgré tout, qui restèrent. Ils aimaient
trop la patrie, sa langue et ses traditions glorieuses. Ils
ne voulaient pas renoncer à toute espérance; ils sou-
piraient après le clocher de leur temple, ils espéraient
que la liberté de conscience leur serait un jour recon-
nue ; car ils croyaient qu'au-dessus de la patrie et du
drapeau, la foi demeure, lassant même les bourreaux.
Quand en 1759, on enleva des édifices pubHcs, le
drapeau français et qu'on le remplaça sur les murs de
la citadelle de Québec par l'étendard britannique, ce
fut un déchirement, presque une agonie pour les pa-
triotes. Mais leur douleur n'était pas sans compensa-
tion. Ils savaient l'accueil que Londres avait fait à
leurs coreligionnaires et ils espéraient qu'ils allaient
enfin être compris et respectés dans leurs convictions
religieuses. Ils se voyaient déjà affranchis du joug des
évêques, joug que la complicité des gouverneurs avait
rendu si lourd. C'est ainsi qu'à travers leurs larmes
passaient quelques lueurs d'espérance.
législature. Ils fondèrent plusieurs villes aujourd'hui florissantes.
Ces malheureux qui n'avaient pas perdu le souvenir de leur an-
cienne patrie, firent prier Louis XIV de leur permettre de s'éta-
blir dans ses domaines. »
« Le Roi, écrivit Ponchartrain, n'a pas expulsé les protes-
« tants de son royaume pour en faire une république en Amé-
« rique. » (Garneau, vol. II, p. 16,)
LIMMIGRATION HUGUENOTE 49
Dans un travail très documenté de M. Sellar, il est
prouvé que, lors de la capitulation de Québec au gé-
néral Townshend et celle de Montréal au général Am-
herst. la religion catholique ne recevait aucun privi-
lège spécial ou garantie, comme on le prétend gé-
néralement. Elle n'était que tolérée.
Dans le Traité de Paris de 1763, trois ans après la
capitulation, le roi d'Angleterre stipule par son repré-
sentant que ses nouveaux sujets catholiques peuvent
observer et pratiquer leur religion selon le rite ca-
tholique romain, « autant que les lois de la Grande-
Bretagne le permettent». Le représentant du roi de
France voulut y faire insérer les mots suivants :
« Comme ils avaient fait jusqu'alors » ; le roi d'Angle-
terre refusa et le traité ne fut pas modifié, il fut signé
le 10 février 1763 sans avoir été retouché. Une pro-
clamation royale qui le faisait connaître se lit comme
suit : « Toute personne habitant notre dite colonie
pourra compter sur notre protection royale et jouir
des privilèges et des lois de notre royaume». On ne
pouvait s'exprimer avec plus de clarté ! On accordait
aux protestants du Canada les mêmes droits qu'a-
vaient reçus dans le Massachusetts et l'Etat de New-
York leurs frères que la persécution avait fait s'éta-
blir dans ces Etats.
En décembre 1763, le général Murray, devenu gou-
verneur, reçoit du roi les instructions suivantes :
« Considérant que nous avons stipulé dans notre
traité de Paris du 10 février 1763, d'accorder aux ha-
bitants du Canada le libre exercice de leur culte, —
50 PREMIERE PARTIE
selon le rite catholique, — « autant que le permettent
les lois de la Grande-Bretagne, » c'est notre désir que
vous vous conformiez exactement aux termes du dit
traité. En tout ce qui concerne les dits habitants,
vous ne devez permettre aucune juridiction venant
du siège de Rome, ni aucune juridiction étrangère
quelconque dans la province et sous votre gouverne-
ment. »
« En vue d'y établir l'Eglise d'Angleterre et dans
l'espérance d'engager les habitants à embrasser la
religion protestante et d'y faire élever les enfants,
qu'il soit reconnu que notre intention, quand la pro-
vince sera divisée en townships, districts et paroisses,
d'encourager autant que possible l'érection d'Eglises
protestantes dans les dits townships, districts et pa-
roisses, et d'y adjoindre tel terrain ou glèbe affectés au
maintien des ministres protestants et des institutions.
Vous êtes prié, en outre, de m'informer de toutes
sortes de moyens par lesquels la religion protestante
peut être encouragée et soutenue dans notre pro-
vince, sous votre gouvernement. »
Notons qu'il n'y a pas un seul mot concernant des
privilèges spéciaux accordés au clergé catholique et
que pour éviter tout malentendu sur ce dit point, le
roi d'Angleterre a introduit cette phrase: « Autant
que le permettent les lois de la Grande-Bretagne. »
Pour empêcher toute équivoque, les représentants de
Leurs Majestés insèrent cette phrase : « Le roi de
France cède le dit Canada et ses dépendances sans
restriction. » Enfin, les lois anglaises devront faire
L IMMIGRATION HUGUENOTE 5I
règle dans la province de Québec. Le clergé n'a donc
plus le droit d'exiger les dîmes; aucune intervention
de Rome n'est permise et on ne cache pas le dessein
d'établir l'Eglise d'Angleterre.
Eh bien^ malgré la clarté des textes, on est arrivé
à persuader au peuple que le traité de Paris assurait
au clergé cathoHque tous les privilèges dont il jouit
de nos jours. On le répète avec une telle assurance
que les personnes qui ignorent les textes se laissent
gagner et on arrive à trouver légitimes les préten-
tions actuelles qui pourtant ne reposent que sur une
tradition faussée.
En mai 1774, le gouvernement britannique, et sans
préavis, plaça devant la Chambre des lords un bill
pourvoyant à la meilleure administration de la pro-
vince de Québec. Il proposait la restriction des lois
françaises et des privilèges accordés au clergé. Il y
eut de longs débats, au cours desquels Pitt quitta son
lit pour venir protester, alléguant que cette mesure
ébranlerait l'affection des sujets du roi, soit qu'ils vé-
cussent en Angleterre, soit qu'ils fussent établis outre
mer.
Le gouvernement déclara alors que les sujets ca-
tholiques de Sa Majesté pourraient en toute liberté
exercer leur culte; que c'était la volonté du roi, et
que le clergé de la dite religion pourrait recevoir les
dus accoutumés et en jouir, mais de telles personnes
seulement qui profes-ent la religion catholique. 11
était aussi stipulé que la dite Eglise aurait le droit de
posséder (les ordres et les communautés religieuses
excepté), en bonne et due forme, conformément aux
règles de la couronne et du parlement de la Grande-
52 PREMIERE PARTIE
Bretagne, et que, dans les cas contestés, on aurait
recours aux lois du Canada.
Là-dessus, un jurisconsulte autorisé remarque : i"
qu'un traité ne peut être abrogé qu'avec le consente-
ment des parties; 2° que le gouvernement qui passe
un bill peut l'amender ou l'annuler; 3° que le parle-
ment du Dominion est compétent pour décider la
question quand il le jugera à propos. Si le consente-
ment de la France était nécessaire pour enlever à
l'Eglise de Rome tous ses privilèges, ce qui la met-
trait sur le même pied que toutes les autres commu-
nautés religieuses, il est bien évident que dans les cir-
constances actuelles, le gouvernement de la Répu-
blique française l'accorderait immédiatement.
On a accusé les protestants d'avoir trahi' leur pa-
trie. C'est la calomnie la plus noire et l'injustice la
plus criante. Jamais ils ne l'ont oubliée. Malgré les
horreurs de la Tour de Constance, les massacres de
la Saint-Barthélémy, les bûchers et les confiscations,
ils restaient attachés à la France et ils entretenaient
avec ceux qui étaient restés au foyer des rapports à
la fois les plus fraternels et les plus touchants. Ces
rapports étaient tels qu'ils ravivaient le sentiment re-
ligieux, encourageaient à la fidélité chrétienne et de-
venaient pour tous comme un sel puissant qui la gar-
dait de la corruption.
Bien plus, quand ils n'étaient pas persécutés comme
au Canada, ils créaient dans l'exil où on les avait ac-
cueillis comme des frères, des fondations pour l'en-
tretien des éghses et des collèges et ainsi ils ren-
l'immigration huguenote 53
daient à la patrie ingrate qui les avait repoussés le
bien pour le mal ; ce qui était l'enseignement de leur
Maître. Que n'a-t-on envoyé au Canada quelques-uns
de ces pasteurs qui fortifiaient les exilés; on y avait
un si grand besoin de direction spirituelle î
Si j'osais faire quelque reproche, mais comment
l'oserai-je ? — placés dans les mêmes conditions nous
eussions peut-être agi de la même manière, — ce serait
pour exprimer le regret que les exilés aient trop vite
subi rinfluence du milieu dans lequel ils vécurent.
Services chèrement payés.
Nous arrivons maintenant à une époque de transi-
tion. Le drapeau britannique flotte sur tous les forts
qui s'échelonnent sur les rives du Mississipi, des
Grands-Lacs et du Saint-Laurent. Que fait alors le
clergé? Confiant dans l'influence qu'il s'est acquise,
fort de l'autorité dont il dispose, il engage la foi de
tous sans les consulter et promet leur soumission;
c'est alors qu'il reçoit pour payement de ses services,
la garantie des vieux privilèges que lui avait accor-
dés la couronne de France.
Henri IV avait dit dans un moment de détresse
morale : « Paris vaut bien une messe. » Le clergé ca-
nadien absolument maître de la situation estime que
la perception des dîmes et l'accord des privilèges
qu'il désirait si ardemment, valaient bien son humilia-
tion et sa soumission.
Nous le demandons, où étaient les traîtres à la pa-
trie et les lâches dans ces heures troublées? Sûre-
ment ils n'étaient pas dans les rangs protestants.
54 PREMIÈRE PARTIE
. Les faveurs et les privilèges accordés aux vaincus
créèrent de bien vifs mécontentements dans les co-
lonies anglaises du sud surtout chez les protestants
français qui se souvenaient. Mais il y avait entre les
habitants de la Nouvelle-Angleterre et ceux de la
.Nouvelle-France des sentiments de rivalité; les pre-
miers reprochaient à la mère-patrie les concessions
trop avantageuses faites à des étrangers. Fiers des
conditions honorables de la capitulation, les Anglais
se réjouissaient, mais les protestants anglais ou fran-
çais voyaient avec peine les concessions qui avaient
payé cette victoire.
Aujourd'hui, alors que le recul permet de mieux
juger des faits, de sincères catholiques s'unissent aux
protestants pour regretter que le gouvernement bri-
tannique se soit montré trop complaisant et que pour
avoir la paix il ait compromis, par ses faveurs accor-
dées aux ordres religieux, le libre développement du
Canada.
En 1763, après le Traité de Paris, le peuple se vit
bientôt seul pour traiter avec les vainqueurs. De cette
aristocratie du passé qui aurait pu prendre une part
active dans les affaires publiques, il ne restait plus
que quelques seigneurs ruinés. Seul le clergé avait
assez d'instruction pour diriger le peuple, ce qui était
fort grave si on se souvient que le pays était alors en
état de formation. Bien inspiré, le clergé eût pu ren-
dre des services, mais il n'y songea même pas. Cer-
tes, il fît de grandes constructions, mais ce n'était
pas des écoles. Ces dernières n'ont pas le privilège
de provoquer l'enthousiasme des prêtres quand ils
L IMMIGRATION HUGUENOTE 55
sont les maîtres. Tout leur travail ne fut pas inutile,
ils ont certainement rendu quelques services, mais
c'est exagérer que de dire avec Benjamin Suit que
sans le dévouement du clergé, le Canada eût partagé
le sort de la Pologne et de Tlrlande.
Peu à peu les esprits se calmaient. Mais de réfor-
mes sociales et politiques, point. Les protestants souf>
frent beaucoup d'un tel état de choses.
L'acte dit de Québec de 1774 ne vint pas mettre le
moindre adoucissement à leurs douloureuses préoc-
cupations. Les Anglais avaient apporté une forme de
gouvernement représentatif, mais ils n'avaient pas en-
core osé l'établir, car on se regardait avec défiance,
il fallait user de prudence. Ce délai était funeste, aussi
l'acte de Québec accordait-il aux catholiques à peu
près tout ce qu'ils désiraient. On comprend que les
commerçants anglais et français ne s'en soient pas
montrés très satisfaits. Il aurait fallu une protestation
énergique, mais il fallait aller au plus pressé et de
Boston arrivaient au Canada de sinistres bruits de
guerre.
Il n'entre pas dans le plan de notre travail d'étudier
les causes de la Révolution américaine. Mais il paraît
bien évident que si l'Angleterre eût suivi les direc-
tions de Franklin et celles des représentants de la
Nouvelle- Angleterre, si elle eût montré moins de par-
tialité dans les actes de 1763 et de 1774, elle eût très
probablement conservé son bel empire colonial au
Nouveau-Monde et qu'aujourd'hui on verrait flotter
son drapeau sur toute l'Amérique du Nord. Belle oc-
casion manquée, qui aurait attiré à l'Angleterre la
sympathie des protestants français alors répandus
^b PREMIERE PARTIE
sur tout le Nouveau-Monde. Son refus lui aliéna leur
concours et ils firent cause commune avec les révol-
tés de la Nouvelle- Angleterre.
Première assemblée législative.
Le Conseil législatif se réunit pour la première fois
le 17 octobre 1775. Au nombre des conseillers, un
seul protestant: Conrad Gugy.
Il arrive que les hommes fortement doués éclairent
et instruisent le peuple, créant ainsi Topinion publi-
que. Malheureusement, il est aussi des cas où ces
mêmes hommes la faussent. Dans cette assemblée, le
peuple trouva des représentants dignes de confiance,
capables d'exprimer ses désirs et il leur fit crédit.
Comme parti, le protestantisme fiançais ne pouvait
pas avoir une grande influence dans les débats qui
allaient se produire, mais Tesprit qu'il représentait al-
lait pourtant s'y manifester dans la personne de l'un
de ses représentants. Du Calvet^ commerçant très in-
fluent de Montréal, propriétaire d'une seigneurie si-
tuée sur les bords de la rivière de Chambly, juge de
paix, et de plus, dit l'historien Laterrière, honnête
homme, sévère et juste calviniste. Accusé d'avoir fo-
menté des troubles, il fut condamné à la prison, ainsi
que plusieurs de ses amis.
Mis en liberté le 2 mai 1782, il passa en Angleterre
où il publia son fameux Libre Appel à la justice de
HEtat,
Ce document fut abondamment répandu dans le
pays. Il vaut la peine d'être reproduit dans ses gran-
des lignes.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 57
Il proposait rétablissement d'un gouvernement cons-
titutionnel et il en indiquait les bases :
i" Conservation des lois civiles françaises;
2*^ Loi de r« Habeas Corpus » ;
3'' Jugement par délibération d'un jury;
4'' Inamovibilité des conseillers législatifs et des
juges sauf forfaiture ;
5° Gouverneur responsable devant les lois de la
province ;
6° Chambre d'assemblée élective;
7° Nomination de six députés pour représenter le
Canada dans le parlement anglais;
8° Liberté de conscience. Personne ne devra être
privé de ses droits politiques pour cause de religion;
9° Réforme de la judicature par le rétablissement
d'un Conseil supérieur;
io° Etablissement militaire. Création d'un régiment
canadien formé de deux bataillons ;
11° Liberté de la presse;
12° Collèges pour l'instruction de la jeunesse-
Ecoles publiques dans les paroisses;
13° Naturalisation des Canadiens dans l'étendue de
l'Empire britannique.
Cette constitution, dit Garneau, était plus complète
que celle qui nous fut donnée en 1791.
Sur l'article du gouverneur^ il va plus loin que les
partisans d'un ministère responsable, car il renferme
dans sa prescription un fonctionnaire qui jusqu'à
aujourd'hui a toujours relevé des autorités de l'Em-
pire.
La représentation canadienne au Parlement anglais
est une question agitée encore aujourd'hui.
58 PREMIÈRE PARTIE
On trouve dans le livre de Du Calvet, les principes
d'une monarchie constitutionnelle contrôlée par la
volonté du peuple. Ce à quoi aucun membre du clergé
catholique, aucun homme d'Etat n'avait encore songé,
encore moins proposé, un simple citoyen protestant
le demande et il a la satisfaction de voir la plupart
des réformes qu'il a suggérées figurer dans la consti-
tution de 1791.
On a vu au commencement la politique se mêlant
des questions religieuses. Arrêtons-nous maintenant
pour examiner l'action religieuse pénétrant la poli-
tique.
Il y a en effet dans cette ébauche de constitution,
toute une inspiration de l'esprit démocratique qu'avait
ravivé la Réforme calviniste. Partout on lisait et com-
mentait le livre de Du Calvet. Chose singuHère pour-
tant, la seule chose qu'il omit, est celle qui devait
provoquer les plus vives et les plus acrimonieuses
discussions : la conservation de la langue française et
son admission comme langue nationale et parlemen-
taire.
Le parlement s'ouvrit le 17 décembre 1792. Nous
n'avons aucun moyen de nous assurer des convictions
religieuses des députés canadiens français, mais nous
savons que les descendants de quelques-uns d'entre
€ux s'honorent de leur origine protestante huguenote.
Il convient de citer tout spécialement les De Boucher-
ville et les Boisseau. A ces noms on pourrait en ajou-
ter un grand nombre d'autres si les archives n'avaient
•été soigneusement revues, corrigées et... diminuées.
Dans cette assemblée législative, un homme super-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 59
bernent doué comme orateur, Joseph Papineau se
plaça dès l'ouverture au-dessus de ses collègues du
parlement. Nous avons appris tout récemment ses ori-
gines huguenotes. Son grand-père, Samuel Papineau,
quitta la petite ville de Montaigu en Poitou (France)
pour venir au Canada en 1670. En 1750 le ciel lui
donnait un fils. C'était Joseph Papineau l'orateur et le
député dont nous nous entretenons. Il devait donner
au Canada son fils Louis- Joseph.
Pendant l'occupation américaine de 1795, il expose sa
vie en compagnie de Lamothe, pour transmettre des
dépêches au gouverneur Carleton, qui était enfermé
dans Québec. Après cette action d'éclat, tous deux
s'enrôlent pour défendre la ville. Plus tard, il engagea
ses compatriotes à signer une requête, par laquelle
ils demandaient au gouvernement impérial deux choses
fort importantes : chambre élective et droits égaux
pour tous.
C'est dans la lutte qui suivit que Papineau révéla
ses qualités oratoires et gagna par elles la confiance
du peuple qui l'envoya à l'assemblée législative en
1791. C'est dans les débats de cette législature qu'il
s'imposa par la vigueur de sa logique, autant que par
la chaleur de son débit et mérita le titre de puissant
politicien. Ses discours, dit L.-O. David, électrisaient
la chambre ; on se communiquait ses paroles qui rele-
vaient le courage et fortifiaient le patriotisme dans
les cœurs. C'était le premier orateur des deux cham-
bres ; l'homme le plus populaire de son temps, estimé
même de ceux qu'il combattait.
« En 1804 il acquit la seigneurie de la « petite nation »
et voulut y prendre sa retraite. C'est là que le parti
6o PREMIÈRE PARTIE
libéral alla le chercher pour porter aux membres de
la chambre, le secours de son éloquence et de son
patriotisme ».
L'élection d'un président ou orateur souleva la
question brûlante de la langue française, question qui
a fait pendant tout un demi siècle le sujet d'intermi-
nables débats parlementaires. Le parti anglais ayant
proposé la suppression de cette langue dans les dé-
bats parlementaires, on fit de cette affaire une des
plus importantes de la session. C'était en effet chose
grave, car supprimer cette langue sans plus ample in-
formation, c'était condamner les Canadiens français à
renoncer à leur nationalité; c'était aussi les obliger à
renoncer à une langue qui leur était infiniment chère.
Il, n'est pas sans intérêt de connaître quelques-uns
des arguments que le parti canadien faisait valoir,
bien que le parti clérical ait consenti, par une incom-
préhensible contradiction, à cette suppression. Ce
sera l'honneur du parti libéral d'avoir protesté et
d'avoir mis tout en jeu pour empêcher ce déni de jus-
tice et consacrer le français comme langue officielle
au parlement et devant les tribunaux.
Dans une allocution vive autant que magistrale,
Pierre-Louis Panet, plein du souvenir des conces-
sions qui avaient été faites au clergé, conclut que les
Canadiens doivent se préparer à adopter la langue
anglaise; qu'il est désirable que le président puisse
s'exprimer dans les deux langues, afin qu'il puisse se
passer d'interprète quand il a à s'entretenir avec le
représentant de Sa Majesté.
Un autre orateur observe que le roi d'Angleterre
parle toutes les langues et qu'il fait des traités avec
l'immigration huguenote 6i
toutes les nations^ car les dits traités sont écrits dans
la langue de ces nations, aussi bien que dans celle de
l'Angleterre.
Joseph Papineau disait : « Est-ce parce que le
Canada fait partie de l'Empire britannique? Est-ce
parce que les Canadiens ne parlent pas la langue des
habitants des bords de la Tamise, qu'ils doivent per-
dre leurs droits? »
De Lobinière, un descendant des huguenots ajouta:
« Aussi équitables envers les autres que nous es-
pérons qu'on le sera envers nous, nous ne voulons
pas que notre langue prenne la place de celle des
autres sujets de Sa Majesté. Nous demandons que
Tune et l'autre soient permises. »
Une année auparavant, à Londres, Lord Granville
s'était nettement exprimé sur la question : « On a ap-
pelé préjugé, avait-il dit, l'attachement des Canadiens
à leurs coutumes, à leurs lois et à leurs usages qu'ils
préfèrent à ceux des Anglais. Je crois que cet atta-
chement mérite un autre nom que celui de préjugé.
Selon moi il est fondé sur la raison et sur quelque
chose de plus élevé encore que la raison, il est fondé
sur les plus nobles sentiments du cœur humain. »
L'esprit protestant, qui avait peut-être gardé ran-
cune de la bonne entente politique de l'Angleterre
avec le clergé^ l'emporta sur le parti anglais s'ap-
puyant sur les cléricaux.
Les lumières que les Papineau, Bédard, de Lobi-
nière et Panet apportèrent sur la question si vivement
débattue surprirent et étonnèrent leurs adversaires.
Les écrivains du temps disent : De tous les hom-
mes qui brillaient alors dans l'enceinte parlementaire
62 PREMIÈRE PARTIE
et sur les «hustings », le plus nouveau, le plus admiré
et le plus étonnant, c*était le jeune Louis-Joseph Pa-
pineau né le 7 octobre 1786. Elu par le comté de
Chambly en 1809, il arrivait à la Chambre précédé
d'une réputation de grand orateur et de savant. Son
père ne tarda pas à s'efifacer devant lui, sentant bien
que la cause nationale avait trouvé son défenseur. De
haute taille, d'un port majestueux, toute sa personne
attirait l'attention et commandait le respect. Ses ma-
nières affables^ son geste engageant, sa conversation
polie et soutenue, enjouée et douce faisaient de Papi-
neau l'idole de son entourage. Habile à la façon des
orateurs de talent, il s^animait devant son auditoire.
On voyait passer sur son visage l'émotion qui l'ins-
pirait. On sentait dans sa voix et dans ses moindres
gestes la conviction qu'il voulait faire partager. Tout
vibrait en lui et il suffisait qu'il se montrât pour que
l'enthousiasme s'emparât du cœur de tous. Tel était
l'homme qui devait jouer un rôle si marquant dans la
colonie^ l'homme qui, sans s'être attaché officielle-
ment à aucune Eglise, chérissait les traditions d'un
passé glorieux et ne cachait à personne ses origines
huguenotes. Nous croyons qu'il a vécu et est mort
fidèle à la foi protestante, car il a toujours refusé le
ministère d'un prêtre. 11 se confiait pour le salut de
son âme dans les promesses que la Réforme avait
tirées de l'oubli et qui étaient celles qu'on avait pro-
clamées aux temps apostoUques. »
En 1810, au Canada, on suivait avec intérêt les
différentes péripéties du drame qui se déroulait en
l'immigration huguenote 63
Europe. On était de cœur avec Napoléon; on se ré-
jouissait des succès qu'il remportait grâce à la bra-
voure de la Grande Armée. L'Europe était découra-
gée; seule, l'Angleterre debout attendait pour se me-
surer avec l'Invincible. C'est dans ces circonstances
que l'attaque lui vint de deux côtés à la fois : la France
et les Etats-Unis lui ayant déclaré la guerre presque
en même temps, l'une l'attaquant dans les plaines de
Waterloo, l'autre dans le bassin de Chautagay, grands
et petits théâtres.
Girouard, parlant de la guerre de 1812 a écrit
dans un journal et avec une ironie qu'il ne déguise
pas le moins du monde : « Les officiers et les soldats
protestants français ne prirent qu'une part insigni-
fiante et douteuse contre les Etats-Unis que combatti-
rent les troupes canadiennes ». Cette accusation qui
ne repose sur aucune donnée sérieuse, ne doit être
acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Mais en ad-
mettant que la chose pût être prouvée n'avaient-ils
pas de bien sérieuses raisons, ces protestants qu'on
accuse de n'avoir pour l'Angleterre qui les avait sa-
crifiés qu'une sympathie un peu refroidie? Pjuvaient-
ils oublier qu'ils allaient avoir à combattre contre des
alliés de la France, qui n'avait pas cessé d'être leur
patrie, bien qu'elle Ls eût fait beaucoup souffrir? Et
puis, tout ce. qu'ils avaient vu tout ce qu'on leur avait
fait, n'était pas de nature à réchauffer un enthou-
siasme que ne commandait pas l'idée de servir les
intérêts du clergé en repoussant les Américains.
D'ailleurs, en dépit des dires sarcastiques de Benja-
min Suit on n'a pas encore établi que ce retai d dont
on accuse les protestants, ne fit pas partie des plans
64 PREMIÈRK PARTIE
Stratégiques de Sir W. Provost et de M. de Watte-
ville. Ce qui est vrai, c'est qu'il suffit de quelques
centaines de voltigeurs canadiens habilement con-
duits par le colonel de Salisbury, pour mettre les
Américains en déroute si bien que les protestants qui
se préparaient à intervenir n'eurent pas à partager la
gloire de leurs compatriotes catholiques. Les volti-
geurs revinrent couverts de gloire et MM. les curés
ne cachèrent pas leur joie; on allait bientôt s'en aper-
cevoir.
La paix rétablie, chacun étant rentré dans ses
foyers, on recommença les luttes d'autrefois; elles
devaient aboutir à une prise d'armes et pendant
vingt-cinq années assombrir l'horizon, sans profit pour
personne, car les partis revenaient sans cesse à leurs
premières positions.
Il y avait en effet trois partis qui se disputaient la
prépondérance. Tout d'abord, les fonctionnaires, qu'on
appelait assez dédaigneusement les bureaucrates; ils
tenaient essentiellement à garder leurs situations. En-
suite, les commerçants, que la guerre ou les troubles
politiques n'enrichissaient pas, et enfin le clergé, qui
ne pouvait pas supporter l'idée qu'on puisse le sou-
mettre au droit commun.
C'est alors qu'on reprit les idées deDuCalvet, sur-
tout en ce qui concernait l'organisation gouvernemen-
tale ; on demandait un gouvernement représentatif qui
pût contrôler les finances du pays.
Papineau fit de cette idée le drapeau de son parti,
et il aiouta à son programme l'abolition de la dîme.
l'immigration huguenote 65
Pour conduire la campagne, il s'entoura d'hommes
sur lesquels il pouvait compter, amis politiques et
partisans de la liberté de conscience : Me Kenzie,
Brown dans le Haut-Canada, Neilson de Saint-Denis
et le docteur Cote de la Colle. C'était à peu près ce
qu'il y avait de mieux dans le pays, — ses forces
vives ; — tous ces collaborateurs ne partageaient pas
entièrement les idées du chef, mais ils comprenaient
son programme et travaillaient à le faire aboutir.
Lord Gosford parlant de Papineau écrivait : «Entre
lui et moi, je ne crois pas qu'il y ait grande diffé-
rence, si toutefois il en existe, sur l'ensemble de nos
vues et sur l'avenir du Canada.... Je regrette qu'il ne
soit pas demeuré à Québec, quels chagrins et quelles
peines n'eût-il pas évités! Je me rappelle, avec beau-
coup de satisfaction, la causerie que j'ai eue avec
Papineau, il manifesta alors des sentiments et des
opinions si hautement honorables qui révélaient la
noblesse et la pureté de son grand cœur. »
Nous ne voulons pas nous faire le défenseur des
révolutionnaires, et pourtant on est obligé de recon-
naître que dans cette douloureuse agitation, s'il y a
eu quelqu'un de désintéressé, c'est bien Papineau.
Les bureaucrates défendaient leurs places, les com-
merçants leurs intérêts, lui seul était inspiré par l'a-
mour de son pays ; il défendait la cause nationale ; il
avait hérité de ses ancêtres poitevins les principes
qui inspiraient sa conduite et dont chacun aujourd'hui
reconnaît la valeur.
Né sujet britannique, Papineau demandait à être
gouverné par la constitution qui régissait la mère
patrie, il voulait que la colonie eût enfin le droit
CANADA 5
^ PREMIÈRE PARTIE
de disposer de ses fonds, comme cela se pratiquait en
Angleterre. Il avait appris au foyer que la véritable
autorité réside dans le peuple et que celui-ci peut dé-
léguer son pouvoir à un président ou à un souverain.
En Angleterre on ne comprit pas la légitimité de tels-
désirs; on s'exagéra la portée de ce mouvement et
on feignit d'y voir une reproduction des guerres ven-
déennes.
Pourtant, dans la pensée de ses promoteurs, il n'en-
trait rien de révolutionnaire ; ils étaient parfaitement
décidés à se tenir dans la légalité, n'élevant la
voix que pour réclamer en faveur du droit. Ce qui
prouve les bonnes intentions de ces patriotes, c'est
qu'ils n'avaient rien organisé en vue d'une résistance
quelconque. Ils ne s'étaient pas dit: Où allons-nous?
mais : Que nous est-il dû ?
Ce qu'ils demandaient alors, nous l'avons aujour-
d'hui, mais quels sont ceux qui, pour rendre l'hon-
neur à qui est dû l'honneur, sont disposés à en re-
mercier l'esprit de la Réforme ? Et parmi nous, que
de protestants inconscients qui refusent de l'admettre,
qui préfèrent appartenir à la libre pensée ? — frêle
rempart qui abrite bien des timides et derrière lequel
Rome, qui ne regarde pas de très près, veut recon-
naître des siens ! —
Après les désastres de Saint-Charles, de Saint-De-
nis et de Saint-Eustache, les patriotes vaincus rega-
gnèrent leurs foyers à travers champs. Et pendant
qu'on élevait des gibets pour châtier les chefs, qu'on
entassait les troupes dans les prisons, les mandements
épiscopaux frappaient d'anathèmes les malheureux
vaincus, et les curés, tranquilles au fond de leurs
l'immigration huguenote 67
presbytères où ils vivaient royalement, se réjouis-
saient d'avoir vu Tesprit protestant enfin écrasé.
Joies nées de Tignorance, les hommes meurent, mais
les idées justes qu'ils ont semées demeurent. On n'ar-
rête pas à coups de fusil la vérité en marche !
Ces idées et ces principes, qu'on croyait bien avoir
pour toujours chassés du Canada, allaient de nouveau
revivre et cette fois débarrassés de tout alliage poli-
tique, afin que rien n'en pût voiler la grandeur. Pen-
dant que les patriotes souffraient, des chrétiens pré-
sentaient à Dieu la cause qui leur était si chère et for-
tifiés par une foi qui leur donnait des visions, au delà
des tombeaux, derrière les grilles des prisons, ils
apercevaient le visage du Maître du monde et à ses
pieds un grand nombre de Joseph d'Arimathée,
prêts à tous les sacrifices, parce que patriotes et chré-
tiens, timides Nicodème, pieuses femmes pleurant
sur la patrie en deuil et profondément découragées,
moqueurs sans honte qui, comme leur devanciers de-
vant le tombeau de Lazare, disaient : « Rien à faire,
il sent déjà! » Mais une fois encore, TAmi de Marie et
de Marthe réconforta les cœurs en leur donnant l'as-
surance que la mort n'avait pas fait son œuvre ; qu'il
fallait enlever des bandelettes pour donner plus de
Hberté et que, la liberté une fois acquise, il y aurait
activité possible et vie abondante. Héritiers de ces
visionnaires, levons-nous, non pour entreprendre les
luttes fratricides du passé, mais pour faire revivre
l'esprit d'indépendance qui les inspira. Pour faire
vivre surtout l'Esprit de Christ, la foi huguenote qui
libère les âmes, la foi au Christ des Evangiles qui les
affranchit.
68 PREMIÈRE PARTIE
Nous pouvons facilement concevoir ce que serait
devenu le Canada si on avait permis aux protestants
d'y prendre pied et de s'y établir définitivement, et
on a vu combien ils y tenaient. Ils auraient fait re-
vivre les nobles traditions qu'ils avaient emportées
avec eux et le Canada aurait été vraiment une Nou-
velle-France^ une France régénérée, sans les affres
de la Révolution, libre sans les meurtres de la Ter-
reur. Nous en avons assez dit pour expliquer pour-
quoi après tant d'espérances déçues, oubliés sur la
terre étrangère, ignorés quand ils auraient pu se ren-
dre utiles, sans pasteurs et sans écoles^ sans moyen
d'assurer la moindre instruction religieuse, les plus
fidèles ont cherché une patrie qui leur fut plus hospi-
talière, pourquoi ceux qui restèrent subirent l'in-
fluence du milieu malsain dans lequel ils avaient cru
qu'il leur serait possible de vivre et n'ont laissé des
luttes qu'ils ont certainement soutenues avant de se
rendre que de bien fugitives traces, car l'esprit pro-
testant français n'est plus qu'un bien vague et bien
lointain souvenir. Ce qui précède est, croyons-nous,
une réponse suffisante et une rectification des accusa-
tions portées contre les huguenots par M. Emile Sa-
lone dans un chapitre de ses Etudes sur F origine de
la Nation canadienne intitulé « La colonisation de la
Nouvelle-France » ; l'auteur y affirme que si les
huguenots ne se sont pas emparés du Canada, ils
n'ont qu'eux-mêmes à blâmer.
M. Salone justifie Richelieu d'avoir interdit aux
huguenots d'aller s'établir au Canada. Et comment le
l'immigration huguenote 69
fait-il ? En mentionnant le rôle criminel de quelques-
uns d'entre eux lors de Tinvasion des Kirke.
Mais par malheur pour M. Salone, les dates s'op-
posent à cette explication comme l'a très bien démon-
tré M. Hauser dans un article où nous puisons nos
remarques. Le projet de la Compagnie des Cent-asso-
ciés, qui les exclut, date de 1626 ; les articles qui la
créent sont du 29 avril 1627 (l'édit de mai 1628 ne
fait que les reproduire) et l'affaire Kirke est du prin-
temps de 1628. Si cette affaire « vient à point » pour
justifier les inquiétudes de Richelieu, elle les justifie
après coup.
CHAPITRE III
Le milieu où se formèrent les premiers
missionnaires.
Le dix-neuvième siècle venait de naître. Le vent
était aux missions. La Société biblique britannique et
étrangère s'organisait ; elle avait déjà commencé ses
travaux de traduction, de publication et de diffusion
des Saintes Ecritures, alors si rares, l'Eglise métho-
diste, sortie de l'Eglise épiscopale d'Angleterre,
s'organisait pour le travail. L'Eglise presbytérienne
se réveillait et Dieu voulut que, dans ce renou-
veau de vie, il y eut des âmes qui se souvinssent
du Canada auquel on décida de porter une seconde
fois l'Evangile. C'est de la Suisse que vinrent les
premiers secours.
Qu'on nous permette maintenant un petit voyage
en Suisse où se produisait alors un grand mouvement
religieux qu'il nous faut étudier sommairement, car
c'est lui qui prépara les hommes que l'Esprit de Dieu
allait diriger sur notre pays. Pour quelques-uns^
cela pourra paraître un hors-d'œuvre qu'on au-
rait pu éviter, mais après réflexion, nous avons cru
L IMMIGRATION HUGUENOTE 7I
que, même s'il y avait hors-d'œuvre, il était néces-
saire, puisque, bien compris, ce mouvement éclaire-
rait d'un jour puissant les débuts de nos missions ca-
nadiennes françaises. Et puis, qu'on nous pardonne un
peu d'égoïsme ; il nous a été si doux de réveiller des
souvenirs et de témoigner en même temps notre re-
connaissance à la Suisse protestante évangélique,
d'où nous est venu, dans notre langue, le message
de Dieu.
C'est dans le temps des grandes agitations à l'heure
où se posent de grandes questions religieuses que le
Seigneur assigne à ceux qu'il a choisis le travail et le
champ qu'il leur destine. C'est quand l'Eglise est sur
le point de disparaître qu'il lui envoie les hommes
dont elle a besoin, pour lui faire reprendre vie et
continuer à rendre témoignage. L'Eglise de Genève
passait alors par une crise à la fois dogmatique et ec-
clésiastique ; ses sœurs des cantons de Vaud et de Neu-
châtel s'en attristaient et priaient pour que vînt la
délivrance.
En 1856, Gaberel disait dans une conférence :
« Rousseau a écrit quelque part qu'il suffit d'assister
à un lever de soleil pour se convaincre de l'existence
de Dieu.... » Voltaire qui ne manquait jamais une oc-
casion de confondre son rival dans le monde philoso-
phique et littéraire, voulut en faire la preuve. Par
une belle nuit, suivi de ses serviteurs, il fit l'ascen-
sion de la Dôle, l'un des monts du Jura, et, arrivé sur
le sommet, il attendit patiemment que l'astre du jour
sortît de l'horizon.
On raconte d'un instituteur qui voulait humilier
un élève, lui dit : « Sais-tu ce que fait un âne quand il
72 PREMIÈRE PARTIE
voit lever le soleil?» Un moment embarrassé, Télève
répondit: «Eh! monsieur, il le laisse faire!...» Voltaire
aussi fît de même. Emu, il tomba à genoux et s'écria :
« Grand Dieu, je vous reconnais dans vos œuvres,
mais quant à votre fils, je ne le connais pas. » Le so-
leil se leva et illumina le monde^ malgré les réserves
du bourgeois de Ferney. Ce génie que l'Europe cour-
tisait et dont chacun redoutait la plume fine et rail-
leuse, ce génie qui faisait rire et aussitôt après pro-
voquait les plus violentes colères, se sentit bien petit
devant Timmensité des œuvres de Dieu. Une fois de
plus, le monde allait apprendre que nul ne connaît le
Père que le Fils et nul ne connaît le Fils que le Père
et ceux à qui il Taura révélé.
La Faculté de théologie et la Vénérable Compagnie
des pasteurs avait peut-être inconsciemment subi Tin-
fluence de leur redoutable voisin et, au sein de ces
deux organisations^ professeurs et pasteurs avaient
cessé de considérer Jésus comme « le Fils unique de
Dieu .» Il n'était plus qu'un « être divin» dont la vie
exemplaire pouvait encore servir d'inspiration à nos
vies, mais ce n'était plus le Sauveur, le Médiateur
donné du Père.... Et l'Eglise nourrie de ces doctrines
décevantes se mourait.
Mais le Seigneur, qui avait pour cette Eglise des
vues bien spéciales, veillait; il allait provoquer dans
son sein un réveil religieux et, comme aux jours de
Calvin, l'Eglise de Genève porterait au loin la lu-
mière qui sauve.
Au milieu du dix-huitième siècle, le comte Zinzen-
dorf avait organisé la Société des frères Moraves
dans le pays même où la voix de Jean Huss avait
L IMMIGRATION HUGUENOTE 73
proclamé l'Evangile. Il vint à Genève, accompagné
d'une cinquantaine de ses amis, au moyen desquels il
organisa de magnifiques chœurs qui firent de nouveau
prendre goût à la musique sacrée^ dont on s'était
lassé et qui a souvent manqué aux Eglises issues de
la Réforme. Pendant trois mois Zinzendorf tint des
réunions et elles furent pour la foi des Genevois
comme le levain qui travaille au milieu de la pâte.
Dans la Vénérable Compagnie, tous les pasteurs
n'avaient pas déserté le Christ des Evangiles, et par-
fois ils élevaient la voix pour rendre témoignage en
sa faveur. Gaussen signale à notre attention spéciale
son collègue Cellérier « dont la prédication, dit-il, a été
un immense bienfait pour Genève qu'il aimait tant. »
Il convient de citer encore Peschier, pasteur de Colo-
gny; il eut une influence moins profonde que Cellé-
rier, mais il a laissé des souvenirs durables. Parmi les
hommes qui nageaient entre deux eaux, nous trou-
vons Duby qui pendant la révolution avait fait un
voyage en Amérique et en avait rapporté des im-
pressions si vives que ce sont elles, sans doute, que
Dieu a ravivées pour faire de Duby le pasteur des
jeunes gens, ce qui aida beaucoup au réveil, car
Duby, étant professeur^ influençait les étudiants. Ces
derniers étaient d'autant plus faciles à atteindre qu'un
grand nombre étaient reçus dans des familles amenées
à Christ par des communautés moraves.
C'est ainsi que l'on vit se former peu à peu un
cercle de jeunes gens que Dieu avait fortement doués.
Dans bien des cas, les situations révèlent les hommes.
C'est ce qui se produisit aux heures du Réveil ; des
timides devinrent des géants et furent^ entre les mains
74 PREMIERE PARTIE
de Dieu, de puissants instruments de salut. Citons
quelques noms : Ami Bost, poète et musicien, ce qui
ne l'empêchait pas d'être aussi un théologien de
mérite. Henri L.-Empeytaz, Henri-H. Pyt, Frédéric
Monod, Guers, L'Huillier, Gaussen, César Malan, le
poète lyrique du Réveil ; et plus tard. Merle d'Au-
bigné, Torateur goûté. Ces jeunes gens reçurent
de précieux encouragements de M. de Mettetal de
Montmirail et du pasteur Moulinié, chez qui ils se
réunissaient quelquefois. Poussés par le besoin de
s'employer à l'avancement du règne de Dieu, ils em-
ployaient leurs loisirs à visiter les pauvres qu'ils se-
couraient moralement et spirituellement avec l'aide
de quelques chrétiens généreux. La Vénérable Com-
pagnie prit ombrage de ces manifestations d'un zèle
qui était une nouveauté et dont elle redoutait les con-
séquences. Un écrit d'Empeytaz, publié à Baden,
mit le feu aux poudres. Il reprochait aux membres de
la Vénérable Compagnie et à quelques-uns des profes-
seers de la Faculté d'avoir perdu la foi en la divinité
du Christ et demandait qu'on lui expliquât si ce dogme
qu'on tentait de rejeter dans l'ombre était contraire
aux données des Ecritures. Est-il indifférent, disait-il,
au bien spirituel de l'Eglise? C'était une déclaration
de guerre en règle ; la lutte allait se poursuivre de
part et d'autre. Un homme poussé par l'Esprit de Dieu
allait, je ne dis pas entrer en scène, mais s'entourer
de quelques jeunes, désireux de s'instruire dans la
vérité. Cet homme venait du nord, il se nommait
Robert Haldane.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 75
Robert et James Haldane, Gaussen, Empeytaz,
Ami Bost, Guers, César Malan, Merle d'Aubigné.
(1816)
Les deux frères Haldane, Robert et James, apparte-
naient à une riche famille d'Ecosse. Tous deux se ratta-
chaient à ce qu'on appelait alors le parti des modérés;
ils furent visités par l'Esprit de Christ et sortirent de
l'inertie spirituelle dans laquelle ils avaient vécu. C'est
alors que James entreprit, dans plusieurs parties de
l'Ecosse, une série de tournées missionnaires, prê-
chant tantôt dans des salles publiques, tantôt sur la
place du marché ou au coin d'une rue.
Ce renouveau n'était que la continuation de l'œuvre
si vivante et si puissante de Wesley et de Whitefield.
« Notre but, disait James, est d'engager nos frères à
fuir la colère à venir, et à cesser de se reposer sur
les fausses sécurités d'une simple confession de foi. »
Il faisait ressortir pour chacun la nécessité d'une con-
version personnelle, ce qui était en opposition avec la
vague et indécise religiosité d'une religion qui n'était
au fond que du formalisme.
Les frères Haldane ne voulaient pas organiser une
secte nouvelle, ni étendre l'influence d'aucune associa-
tion sectaire. Ils voulaient répandre la connaissance
de l'Evangile de la grâce et mettre Christ au premier
plan. Ils voulaient avant tout combler les lacunes que
le Seigneur leur montrait dans son œuvre.
Mais l'opposition que James Haldane rencontra
l'obligea à se séparer de l'Eglise ; ses amis le suivi-
rent et ce fut pour eux l'occasion d'organiser une
communauté congrégationaliste. Ce n'était pas eux,
76 PREMIÈRE PARTIE
mais rintransigeance des autorités établies qui créait
le schisme et donnait naissance aux sectes et aux partis.
Ce qui fait le chrétien, aux yeux de ces hommes,
ce n'est pas la naissance ni le milieu où l'on s'est
formé ; c'est la nouvelle naissance par le Saint-Esprit.
C'est cette conviction qui les poussait à évangé-
User les multitudes, pour lesquelles le christianisme
s'était refroidi ou éteint.
En développant ainsi l'individualisme, on devait
toujours plus séparer les âmes réveillées et conver-
ties de celles qui ne l'étaient pas, ce qui préparait la
séparation de la société religieuse d'avec la société
civile et devait amener la séparation de l'Eglise et de
l'Etat.
Les deux frères Haldane restèrent cependant très
larges sur les questions de discipline et sur l'adminis-
tration des sacrements ; c'est encore de nos jours un
des principes des Eglises congrégationalistes. C'est
dans ces dispositions que Robert Haldane arriva à
Genève. Selon l'avis qu'il avait reçu à son passage à
Paris, il s'adressa à Moulinié ; il y eut entre ces deux
hommes un accord complet. Le lendemain, on lui pré-
senta l'étudiant James. A l'exemple d'André, frère
de Jacques, il amena son ami Rieu et le présenta à
Haldane.
Haldane fit une profonde impression sur ces jeunes
gens; l'ignorance dont ils faisaient preuve, jointe à
l'intérêt qu'ils témoignaient pour la vérité, engagea
Haldane à leur proposer d'avoir en commun, trois
fois par semaine, une lecture de la Bible. Il commença
par une exposition de l'épître aux Romains. Frédéric
Monod lui servait d'interprète. Les premières réunions
L IMMIGRATION HUGUENOTE 77
comptaient huit étudiants ; mais ce qu'ils en dirent au
dehors éveilla l'attention et créa un désir si vif d'as-
sister à ces entretiens, que de divers côtés on pressa
Haldane de recommencer son cours. Ayant cédé, Hal-
dane vit se grouper autour de lui de vingt à trente
étudiants en théologie. C'était presque tout l'auditoire.
Il est intéressant de lire ce que l'un d'eux, Frédéric
Monod, en disait dans un article de journal.
« Lorsque cet homme béni, que j'appelle après Dieu,
avec un cœur plein d'amour et de reconnaissance,
mon père spirituel, parce qu^il m'a engendré en Jésus-
Christ par l'Evangile, lorsque cet homme béni vint
à Genève, toutes les circonstances semblaient oppo-
sées à sa mission de foi et d'amour. Le champ reli-
gieux où il entrait était couvert d'épines et de char-
dons... Quant à nous, jeunes étudiants, nous étions
pour la plupart légers, remplis de pensées mondaines,
et plongés dans les jouissances terrestres. Quoique
étudiants en théologie, la vraie théologie était une
des choses que nous connaissions le moins; la sainte
parole de Dieu était pour nous terre inconnue; l'uni-
tairianisme, avec sa glaciale influence, était la seule
doctrine qui nous fut enseignée par nos professeurs. »
Dans un autre article, Monod fait le tableau des
soirées qu'il passait auprès de cet excellent homme :
« Ce qui nous frappa tous, ce fut sa manière solennelle
de procéder. Il était évident qu'il s'occupait sérieusement
de nos âmes et des âmes que nous aurions à paître
dans un prochain avenir. Ces sentiments nous parais-
saient nouveaux. Ensuite, la débonnaireté, la patience
à toute épreuve avec laquelle il prêtait l'oreille à tous
nos sophismes, à nos ignorantes objections, aux essais
78 PREMIÈRE PARTIE
que nous faisions pour Tembarrasser par des difficul-
tés de notre invention. Il répondait à tout et à tous^
mais ce qui m'étonna et me fit réfléchir plus que tout
autre chose, ce fut sa connaissance pratique de l'Ecri-
ture^ sa foi implicite à la divine autorité de cette parole
dont nos professeurs étaient presque aussi ignorants
que nous et qu'ils citaient, bien moins pour en référer
à la source unique et infailHble de la vérité religieuse,
que pour relever leurs propres enseignements. Nous
n'avions jamais rien vu de semblable. Maintenant
encore, après un si grand nombre d'années, je me
représente cet homme de haute taille, plein de dignité,
environné d'étudiants, sa Bible anglaise à la main,
maniant la seule arme de la parole, qui est Tépée de
l'Esprit, réfutant chaque objection, écartant chaque
difficulté, répondant promptement à toutes les ques-
tions par des citations variées, au moyen desquelles il
abordait et éclairait convenablement les objections,
les difficultés et les questions, pour conclure bientôt
d'une manière absolument satisfaisante. Il ne perdait
jamais son temps à argumenter contre nos prétendus
raisonnements ; il montrait immédiatement la Bible
avec son doigt, ajoutant ces simples paroles : Regarde
ici; comment lis-tu? Cela est écrit ici avec le doigt
de Dieu. Il était, au sens complet du mot, une con-
cordance vivante.
» Les premières leçons nous préparèrent à écouter
avec une plus grande confiance les enseignements
plus didactiques, qui commencèrent bientôt avec une
étude sur l'épître aux Romains, que plusieurs d'entre
nous n'avaient probablement jamais lue et qu'aucun
ne connaissait.
L IMMIGRATION HUGUfZNOTE 79
» En suivant régulièrement cette épître, il eut l'oc-
casion de nous mettre sous les yeux un cours presque
complet de théologie et de morale chrétiennes.
» Cet enseignement qui, par la bénédiction de Dieu,
se fit puissamment sentir, atteignit la conscience et le
cœur de plusieurs de ses auditeurs qui, comme moi,
font remonter à ce vénérable et fidèle serviteur de
Dieu leur première connaissance de la voie du salut,
de l'Evangile. J'envisage comme l'un des plus grands
privilèges de ma vie, maintenant avancée, d'avoir été
son interprète durant presque tout le temps qu'il
expliqua cette épître, étant presque le seul qui connût
assez bien l'anglais, pour être honoré de cet emploi.
Le nom de Robert Haldane est inséparablement uni à
l'aurore du réveil évangélique en Suisse et en
France. »
A ce témoignage rendu par un homme mûri par
l'expérience et favorablement connu dans le monde
religieux pour sa piété et la justesse de son jugement^
je tiens à en donner un autre qui ne se recommande
pas moins à notre conscience, il est de César Malan,
docteur en théologie. Voici ce qu'il écrivait peu de
temps après le départ de Haldane :
« Cet homme grave et profondément versé dans la
connaissance de la sainte Bible, vint séjourner quel-
ques mois à Genève. Je le vis chez un ami; je lui fis
visite le premier, car il était un homme retiré, très
modeste et qui ne cherchait ni à se faire connaître ni
à se faire écouter. Vous ne pouvez vous faire une idée
trop belle de la merveilleuse douceur, de la prudence
réservée qui accompagnaient toutes les paroles et
toutes les actions de ce vieillard. Son visage était pai-
8o PREMIÈRE PARTIE
sible et serein. Il y avait dans son regard une charité
si profonde qu'il était impossible, devant lui, de juger,
de condamner personne. Jamais il n'a permis que je
le fisse. J'étais jeune et animé du premier zèle, presque
toujours imprudent et amer. Je parlais avec vivacité
de certaines personnes opposées à l'Evangile: «Lais-
» sez les personnes, mon ami, me disait mon père dans
» la foi ; elles sont sous le jugement de Dieu et nulle-
» ment sous le vôtre ; parlez-moi seulement de leurs
» erreurs afin de les éviter, et pour vous et pour
» d'autres. » Que de fois je l'ai vu pleurer de l'inimitié
qui se déclarait déjà contre la parole de Dieu. « Ah !
» s'il fallait, me disait-il, donner mon sang pour ramener
» ceux qui s'élèvent contre l'Evangile, je le verserais.
» Mais^ ajoutait-il, ce n'est pas le sang de l'homme
» qu'il faut, c^est celui de Dieu versé sur la croix....»
Habituellement, il attendait que je lui fisse des ques-
tions et je n'allais chez lui que pour écouter ses
réponses. Souvent, il m'obligeait à me répéter, afin
de s'assurer qu'il m'avait bien compris. Que pensez-
vous là-dessus ? me disait-il. Alors il me demandait
de m'appuyer sur ^Ecriture. C'est ainsi qu'il me con-
vainquait d'ignorance et de faiblesse et quand il me
voyait arrêté par mon défaut de connaissance de la
Bible, il commençait à établir la vérité en question
par des passages si clairs et si formels qu'il était im-
possible que je ne me rendisse pas à l'évidence. Si
l'un des passages ne me paraissait pas concluant, ou
que je lui en donnasse un sens inexact, il en produi-
sait aussitôt quatre ou cinq autres qui appuyaient ou
expliquaient le premier et mettaient le vrai sens hors
de doute. Dans toute cette discussion, il ne disait que
l'immigration huguenote 8i
quelques mots ; c'était son index qui parlait ; car à
mesure que sa Bible usée, à la lettre, à force d'avoir
été lue et relue, s'ouvrait ici ou là, son doigt se posait
sur le passage et, pendant que je lisais, lui me fixait
comme s'il eût voulu démêler l'impression que l'Epée
de l'Esprit faisait sur mon âme... Jamais il ne m'a
-exposé une seule opinion qui ait pu me faire supposer
qu'il ait voulu faire un schisme dans l'Eglise. Il témoi-
gnait, et avec justice, une grande horreur pour l'hé-
résie ; mais je n'ai rien vu chez lui qui annonçât ou
fit pressentir des idées étroites ou particuHères. »
Autant que nous pouvons en juger par des appré-
ciations d'hommes comme Frédéric Monod et César
Malan, Haldane se faisait remarquer par la clarté et la
fermeté de sa pensée. Sans avoir beaucoup d'imagi-
nation, il était singulièrement doué sous le rapport de
la justesse pénétrante de l'esprit. C'est avec une clarté
qui s'imposait qu'il expliquait les vérités évangéHques
dans leurs rapports réciproques et qu'une longue
expérience personnelle avait rendu vivantes pour lui.
Quant à la doctrine, il était calviniste ; il n'en sor-
tait jamais ; dans ces limites, qui lui étaient comme
sacrées, il était puissant par la logique et l'analyse^
et maniait en maître consommé toutes les ressources
de la parole. Il n'exposait pas la vérité comme une
opinion personnelle, mais comme la vérité de Dieu
lui-même, aussi ne sacrifia-t-il jamais la moindre por-
tion de ce qui, à ses yeux, était réellement la doctrine
éternelle de l'Evangile.
C'est cet attachement à la vérité évangélique, ce
saint enthousiasme qui l'animait et ce tendre intérêt
que lui inspiraient les âmes auxquelles il s'adressait
82 PREMIÈRE PARTIE
qui nous expliquent Fmfluence irrésistible qu'il exerça
sur les étudiants. Un monde nouveau se découvrait
devant leurs yeux à mesure qu'ils avançaient dans
l'exposition de Tépître aux Romains et pénétraient
dans le sanctuaire le plus intime de l'Evangile. C'est
comme si des écailles leur fussent tombées des yeux,
lorsqu'ils voyaient combien simple est le témoignage
que la Bible se rend à elle-même et à la nature du
Sauveur, à l'état de chute de l'homme et au salut
gratuit. A côté de cet univers, jusque-là inconnu
pour eux, des pensées divines, le souffle d'une vie
toute nouvelle, venait réveiller leur conscience et
ranimer leur esprit. Non seulement ils comprenaient
ce que signifient les mots de péché et de grâce, mais
ils en faisaient encore l'expérience dans leurs propres
cœurs.
Ceux d'entre eux qui, comme Pyt, Guers et leurs
amis d'un côté, et comme Gaussen et Malan de l'au-
tre, avaient déjà parcouru les précédentes phases du
Réveil^ entrevirent alors clairement la vérité qu'ils
avaient si longtemps cherchée ; leur conscience trouva
la paix et leur pensée, portée enfin au centre de
TEvangile, aperçut des détails qui leur avaient été
presque étrangers.
Un seul fait suffira pour nous montrer comment
la visite de Haldane fut comme le point de dé-
part d'un nouvel état d'esprit dans Genève. C'est ce
fait que des hommes comme Pyt^ Guers, Rieu, Gaus-
sen, Malan, Frédéric Monod, Bost, Neff, Merle d'Au-
bigné, — je les mentionne à peu près dans l'ordre où
ils prirent part au Réveil, — et bien d'autres, dont les
noms sont moins connus, ont tous vu, dans leurs rap-
83
ports avec Haldane, et chacun d'eux à un degré dif-
férent, le début d'une vie nouvelle pour leur âme.
Aussi peut-on affirmer que ce serviteur de Dieu fut,
non seulement un instrument puissant pour le réveil
de ces hommes qui se sont distingués dans le service
de Dieu, mais que le Réveil genevois et français dans
son ensemble lui doit beaucoup de son allure spéciale.
Elle lui est venue de ces hommes dont l'individualité
avait été en quelque sorte préparée par les soins et
les prières de Robert Haldane, lequel ne se doutait pas
le moins du monde qu'il préparait de futurs profes-
seurs, de futurs orateurs et des écrivains de talent.
La tolérance dans le Réveil.
Observons l'esprit de tolérance qui les distingua
tous ! Sur la question du baptême, Neff remarque que
la différence entre les Baptistes et les non-Baptistes
n'est pas de nature à causer une séparation. Les
Baptistes disent qu'il faut sceller par le baptême ceux
qui ont reçu la promesse, tandis que les non-Baptistes
disent qu'il faut sceller par le baptême ceux qui ont la
promesse. Cette différence suffit-elle pour nous em-
pêcher de nous asseoir à la même table de commu-
nion ? Nous ne le croyons pas.
L'élection faisait souvent le sujet de la prédication
des pasteurs. Un de leurs amis, Andersen, négociant
à Londres^ en séjour à Genève, s'efforça de mitiger
le calvinisme du Réveil en leur conseillant de ne pas
interposer la doctrine de l'élection divine comme une
84 PREMIÈRE PARTIE
barrière entre les pécheurs et la croix du Christ.
« Ne prenez pour votre enseignement d'autre modèle
que le docteur céleste, disait-il, et inspirons-nous de la
largeur avec laquelle il annonçait la bonne nouvelle
à Nicodème : Dieu a tellement aimé le monde qu'il a
donné son Fils unique, afin que quiconque croit en
lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. »
A ce propos, Guers remarque que ce conseil fut peut-
être le plus utile qui ait jamais été donné.
Du reste la pensée de ces hommes de Dieu n'était
pas de se séparer de l'Eglise de la Réforme ; ils vou-
laient en faire revivre les doctrines avec cette dififé-
rence pourtant que la Réforme à Genève embrassait
l'administration civile et reHgieuse, tandis que les
hommes du Réveil se bornaient strictement au do-
maine religieux et ne faisaient appel qu'à la conscience
individuelle. Fidèles à l'enseignement de la Réforme,
ils prétendaient constituer la vraie Eglise de Genève.
On le comprend, à une époque où l'administration
était dans les mains du gouvernement qui prêtait une
oreille bienveillante aux avis de la Vénérable Compa-
gnie des pasteurs, laquelle ne comprenait pas facile-
ment qu'on pût en savoir plus qu'elle et qu'on osât
enseigner des doctrines qui lui paraissaient nouvel-
les; on comprend, dis-je, que l'attitude sérieuse et
noble de ces hommes distingués, dont plusieurs ap-
partenaient à la dite Compagnie, provoquât une oppo-
sition qui alla « s'intensifîant » pendant les vingt années
que dura la lutte.
Nous ne nous attarderons pas à un examen dé-
taillé de ces événements qui ont leur importance;
cela nous éloignerait trop du but que nous voulons
l'immigration huguenote 85
atteindre ; aussi bien, si nous en parlons un peu,
c'est pour que l'on comprenne d'où venaient aux
hommes du Réveil l'influence et l'autorité dont ils ont
joui.
Le mouvement religieux ne devait pas se limiter
aux frontières genevoises; bientôt après on en sentit
les effets dans le canton de Vaud, 011 de tout jeunes
pasteurs suivirent leurs frères de Genève, en organi-
sant comme eux des réunions d'édification. Au début
on ne savait pas bien ce qu'on allait faire, l'Esprit de
Dieu avait dit : Allez ! et on était allé, persuadé qu'il
donnerait en son temps les directions nécessaires. On
se réunit donc dans des maisons particulières, le plus
souvent celles des pasteurs dans le mouvement. On
prêchait l'insuffisance de l'orthodoxie pour assurer le
salut et on mettait l'accent sur la nécessité d'une con-
version individuelle. Comme à Genève, ces innovations
firent du bruit et provoquèrent l'opposition. L'élément
conservateur ne pouvait pas comprendre que ce qui
avait suffi aux pères ne fût pas également bon pour
les enfants. Naturellement, les pasteurs qui eurent de
telles audaces furent interdits et comme il y avait dans
cette interdiction une atteinte portée à leur droit ci-
vique, — on leur contestait en effet le droit de faire
.chez eux ce qui leur semblait bon, — ils continuèrent
leurs réunions qui avaient été abondamment bénies.
C'est ainsi que l'on vit dans tout le canton de Vaud,
mais surtout à Lausanne, les mêmes luttes qu'à Ge-
nève. Elles portaient moins cependant sur les points
de doctrine; car Lausanne, sous l'inspiration de son
doyen Curtat, était restée orthodoxe; la question ca-
pitale, c'était la conversion individuelle suivie d'un
86 PREMIÈRE PARTIE
réveil de la conscience. Partout à Genève et à Lau-
sanne se constituèrent des congrégations indépen-
dantes.
En quelques années, Genève en eut deux: celle du
Bourg-de-Four qui devint plus tard l'Eglise de la Pé-
lisserie et celle de César Malan appelée « TEglise du
témoignage ». Cette dernière fut érigée dans le jardin
de Malan; on y serait plus chez soi et la foule encore
hostile n'oserait pas venir jusque dans une propriété
privée. Le nom de cette Eglise était bien choisi, et
était à lui seul un programme; on affirmait donc
qu'on avait un témoignage à rendre, belle réminis-
cence de l'ordre du Seigneur : « Vous me rendrez té-
moignage à Jésusalem, dans toute la Judée, dans la
Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » Ce
n'est que quelques années plus tard qu'on organisa
une troisième Eglise. La fumée des premières ba-
tailles était dissipée; alors, sous un ciel enfin calme,
on vit s'élever l'église de l'Oratoire («maison de
prières»). Bien qu'il y eût plus de paix, on n'avait pour-
tant pas déposé les .armes, on songeait surtout à ré-
futer les attaques qui se produisaient de temps à
autre. C'est pour répondre à cette nécessité qu'on
décida l'ouverture d'une école de théologie. Cette
manifestation indiquait qu'on avait des intentions
de garder les positions acquises et de faire mieux
encore si possible. De Jérusalem, on voulait rayon-
ner en Samarie et jusqu'au bout du monde si c'était
la volonté de Dieu. Pour atteindre le but qu'ils s'étaient
proposé, ces hommes du Réveil firent appel au dé-
vouement et à la piété d'un homme d'élite et de sa-
voir étendu. Merle d'Aubigné.
l'immigration huguenote 87
Ancien élève de cette école, nous ne pouvons pas
quitter ce sujet sans dire quelques mots des hommes
qui furent là, dès les premières heures. S'intéresser à
leurs travaux, les suivre dans les manifestations de
leur vie religieuse, ne pourra que nous faire du bien
et nous verrons que c'est grâce à l'influence qu'ils
exercèrent^ que le Canada a eu ses premiers mission-
naires, pasteurs, instituteurs ou évangéHstes.
Certes ces hommes ne furent pas parfaits, pas plus
que leurs ancêtres spirituels : les Réformateurs ou les
pères de l'Eglise; mais ils n'en furent pas moins des
héros de la foi, s'imposant des sacrifices pécuniaires,
parfois considérables ; plusieurs donnaient leurs ser-
vices gratuitement et ne marchandaient pas leurs
peines. Aucun d'eux ne reçut plus que ce qui était
nécessaire pour le pain de chaque jour; ce minimum
ne manqua jamais à ceux qui en avaient besoin: le
Maître qu'ils servaient leur tenait parole.
Le recrutement des membres.
Deux choses préoccupaient ces jeunes troupeaux:
le recrutement des pasteurs et la formation de nou-
velles Eglises. Dès le début, on repoussa l'idée d'or-
dination, cela suppose, disait-on, quelque chose de
sacramentel; mais on n'en reconnaissait pas moins
l'importance de l'imposition des mains et de la consé-
cration; deux cérémonies en usage dans les Eglises
organisées par les apôtres. «Il est évident, écrivait
Pyt à un de ses amis, que d'après le Nouveau Testa-
ment, la consécration ou l'imposition des mains n'est
pas nécessaire pour être serviteur de Christ et pour
88 PREMIÈRE PARTIE
prêcher la Parole. Cependant, si j^avais le bonheur
d'être membre d'une EgHse chrétienne et que le Sei-
gneur m'appelât à quelque œuvre hors de l'Eglise, je
ne négligerais pas de demander l'imposition des mains
pour suivre l'exemple donné dans Actes 13 : 3. Il y
avait longtemps que Paul et Barnabas étaient consa-
crés au service du Seigneur; c'est pourquoi je re-
grette bien de ne l'avoir pas reçue avant mon dé-
part. Si tu as des raisons de conscience appuyées sur
la Parole qui te fassent désirer la consécration, tu ne
dois la chercher que chez les enfants de Dieu, car si
tu le fais, ce ne peut être que pour le Seigneur. »
C'est dans ce sentiment que Guers et Neff allèrent
demander la consécration à leurs frères d'Ecosse.
Quant à la formation et à l'organisation, voici ce
que Guers raconte dans sa Vie de Pyt. « C'est ainsi^
dit-il, que se forma l'Eglise de Genève devenue mal-
heureusement à cette époque le principal centre de
l'unitairianisme en Europe : tel a été le premier signal
donné sur le continent, de la séparation du peuple de
Dieu d'avec le monde. Faisons remarquer que cette
œuvre n'était pas un simple retour aux doctrines de
la Réforme, ce qui eût été fort beau ; mais ce qui va-
lait encore mieux c'était de faire ce qu'avait fait Cal-
vin, c'était de retourner à Jésus-Christ et aux apô-
tres. » Voilà ce que ces jeunes gens tentèrent dans
leur faiblesse. Ils avaient compris que ce qui regarde
les formes de l'Eglise, le milieu dans lequel elle se
meut, les Réformateurs n'avaient jamais eu l'idée de
les fixer, de les couler, pour ainsi dire, en bronze
dans le moule de leurs institutions. A la servitude
romaine, ils n'avaient point voulu en substituer une
l'immigration huguenote 89
autre de leur façon. La profonde vénération que leur
inspiraient les docteurs du seizième siècle n'avait rien
de superstitieux ; ils croyaient les honorer plus en
les imitant qu'en les calquant servilement. De même
que les Réformateurs, en se réclamant de saint Au-
gustin, n'en avaient appelé, comme autorité, qu'à la
Parole de Dieu, de même aussi, ces frères du Réveil,
en se réclamant de Calvin, ne voulaient pas fonder
leur foi sur un autre fondement que celui qui avait
été premièrement posé par Jésus-Christ et les apô-
tres. Droits et simples de cœur, ils comprirent ce
que les docteurs ne comprirent pas toujours; que
l'eau n'est nulle part plus pure qu'à sa source et c'est
à la source que le Saint-Esprit les conduisait. Ils re*
poussaient le joug des traditions humaines de quelque
côté qu'elles vinssent. Le cléricalisme leur apparais-
sait comme le château fort de Satan dans la chré-
tienté. Ils croyaient à la présence du saint Consola-
teur dans l'Eglise; ils comprenaient et réalisaient le
sacerdoce universel des chrétiens (i Pierre 2), et ne
voulaient d'autre ordre sacerdotal que la Justice du
Rédempteur, d'autre missel que le livre des Psau-
mes, d'autre discipline et d'autre constitution ecclé-
siastique que les Actes et les Epîtres des apôtres.
On leur a reproché d'avoir voulu recommencer
l'Eglise. Jamais pareille folie ne leur est montée à
l'esprit ; ils n'avaient d'autre ambition que celle d'imi-
ter dans la mesure du possible les premières Eglises
chrétiennes. Rien d'étroit, rien de sectaire ; la sépara-
tion n'était que la conséquence; s'ils élevaient une
barrière, c'était entre le monde et l'EgHse, entre l'hé-
résie et la vérité. La seule pensée de la placer entre
90 PREMIERE PARTIE
des frères les eût remplis d'horreur. Tout en fuyant le
multitudinisme, furent-ils mis à Tabri du sectairia-
nisme ? sans le moindre doute. En réponse à une ac-
cusation de sectairianisme, Bost fit paraître : La dé-
Jense de ceux des fidèles de Genève qui se sont cons-
titués en Eglise indépendante contre les sectaires de
l' Eglise (1825). Il pouvait citer pour appuyer sa thèse
Bénédict Pictet, théologien genevois du dix-huitième
siècle. Dans une dissertation sur les schismes, il dit:
« Toute séparation n'est pas un schisme... lorsqu'un
nombre de personnes ecclésiastiques ou laïques se sé-
parèrent des Ariens qui s'étaient rendus maîtres des
synodes, ils ne firent point un schisme.... Il y a donc
des cas où il est permis de se séparer d'une Eglise !
Quoi donc, si l'Eglise embrassait les hérésies des
Manichéens, ou les sentiments de Mahomet, ou les
erreurs des Sociniens, faudrait-il s'y tenir? Quelle
proposition !... La vérité doit toujours être préférée à
l'unité.... Lors donc qu'une Eglise détruit essentielle-
ment le vrai culte que Dieu nous a prescrit, qu'elle
s'affermit dans les erreurs directement opposées au
salut et que par une tyrannie insupportable, elle veut
<:ontraindre tous ceux qui vivent dans sa communion
à professer les mêmes erreurs, il est juste de s'en
séparer et on le doit absolument. Quand nous nous
séparons d'une telle Eglise, nous ne commettons
point de schisme; au contraire, nous gardons l'unité
de l'Eglise. »
Cette citation justifie donc ceux qui se convertis-
sent au protestantisme évangélique en se séparant de
4'Eglise de Rome.
C'est ainsi que les regards des fidèles se déta-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 9I
chaient de cet édifice qui avait été bâti de mains
d'homme et qui menaçait ruine, pour se reporter sur
le temple de Dieu invisible et sainte auquel les Réfor-
mateurs avaient déjà donné le nom d'Eglise invisible.
Une citation de Félix Neff fera mieux voir que
toute autre définition ce qu'ils entendaient par Eglise
invisible et Eglise visible.
« Le temple de Jérusalem était un lieu tout particu-
lièrement honoré de la présence de l'Eternel; rien
d'impur ne devait y entrer; on s'y occupait exclusive-
ment du service de Dieu; c'est là qu'il était loué et
adoré ; c'est là qu'il rendait ses oracles et répandait
ses bénédictions.... L'Eglise, temple sainte tabernacle
spirituel, doit présenter tous ces caractères. Quelle
Eglise, à prendre ce mot dans une acception ordi-
naire, quelle agrégation d'hommes pécheurs nous of-
frira cette réalité et nous paraîtra digne d'être appe-
lée la maison de Dieu en Esprit^ le tabernacle du
Dieu vivant? Où trouverons-nous ce divin sanctuaire,
si ce n'est dans l'assemblée des premiers nés et des
milliers d'anges, dans la Jérusalem d'en haut? Là
mille fois mieux qu'en Sion, Dieu est servi, loué et
adoré. La gloire de Jéhova le rempUt et l'éclairé et
se réfléchit sur chacune des pierres vives dont il est
formé. Son amour les embrase et les unit. Le roi de
gloire habite au milieu d'eux et se réjouit de leur fé-
licité; tel est le temple que Dieu habite, le seul digne
de lui.
»0ù placerons-nous donc les diverses Eglises dans
lesquelles l'Evangile est prêché sur la terre ?
» Quand on élevait le magnifique temple de Salo-
mon, toutes les pierres, tous les bois qu'on y apportait
92 PREMIERE PARTIE
étaient si bien taillés et préparés qu'on n'y entendait,
dit rhistorien sacré, ni marteau, ni hache, ni aucun
instrument de fer (i Rois 6 : 7). Mais il n'en était
pas ainsi bien certainement dans la carrière de mar-
bre, ni au Liban où Ton coupait les cèdres, non plus
qu'aux fournaises entre Succoth et Isarthan, où l'on
fondait l'airain pour les vases sacrés (i Rois 7 : 46).
» Ainsi dans le ciel, ce majestueux sanctuaire s'élève
sans bruit ; sans effort tout y arrive pur et parfait :
l'épouse de l'Agneau n'a ni tache, ni ride, ni rien de
semblable ; mais dans ce monde impur, carrière obs-
cure d'où le grand architecte veut bien tirer quelques
pierres pour son édifice, que trouvons-nous, sinon des
chantiers dressés pour un jour où tout paraît en
mouvement et en désordre? que de pierres informes,,
que de rebuts, de débris inutiles, que d'objets d'un
usage passager ! Combien d'arrangements purement
provisoires, que de mercenaires, d'étrangers occupés
dans ces carrières comme les ouvriers d'Hiram, roi de
Tyr et qui, comme eux, n'entreront jamais dans le
sanctuaire ! Que de dissensions entre les ouvriers
même les plus fidèles! Que de conjectures, de dis-
cussions vaines au sujet du but final et du plan du
grand architecte qui n'est connu que de lui seult
Chercherons-nous dans ce chaos la véritable Eglise,
le temple spirituel ? Voudrons-nous le composer de
l'ensemble de tous ces blocs, informes ébauches, où
seulement de ceux qui nous paraîtront préparés par
le Maître? Essayerons-nous de réunir dans un ordre
commun tous ceux que nous trouverons disposés
dans chacune de ces diverses carrières ouvertes en
maints endroits du monde ? Ou, ne pouvant y parve-
l'immigration huguenote 93
nir, nous efforcerons-nous au moins de les grouper
«n divers tas, comme ces pierres déjà taillées que
Ton assemble pour les toiser avant de les mettre en
oeuvre ? Oh ! que le Maître céleste est bien plus sage !
Tandis que nous nous disputons sur la prééminence de
tel ou tel chantier et que d'autres se préparent pour
y introduire un ordre parfait, le divin Salomon par-
court en silence cette vaste exploitation, choisit, mar-
que, enlève et place dans son édifice les matériaux
préparés au miHeu de ces frottements, assignant à
chaque pièce le heu qui lui est propre et pour lequel
il Ta destinée.
» Telle est la grande idée que nous devons nous
faire de ce tabernacle céleste, de cette demeure, de
cette Eglise universelle, tant militante que triom-
phante dont nous reconnaissons Texistence dans le
Symbole apostohque.
» Oh ! combien paraîtront pitoyables les orgueilleuses
prétentions de telle ou telle Eglise à l'universalité ;
ainsi que les interminables disputes sur la succession,
la hiérarchie et la discipline qui dans tous les temps,
comme aujourd'hui, ont divisé et troublé les fidèles.
Travaillons plutôt dans la carrière où nous sommes
placés à préparer le plus de matériaux possibles et
surtout. prions le Seigneur qu'il fasse de nous tous
des pierres vivantes de son édifice. »
Cet aperçu de l'Eglise était probablement le plus
populaire parmi les fidèles du Réveil; ce qui faisait
dire à Pyt : « Entre le nationahsme représentant
l'Eglise multitudiniste et le séparatisme représentant
la dissidence, je suis pour le juste milieu, ne sachant
94 PREMIERE PARTIE
pas OÙ placer la limite. Cest la position que ma
conscience et la portion de lumières que j'ai reçue
me forcent à prendre. »
Il ne faut qu'essayer de suivre ces hommes de Dieu
pour comprendre combien ils possédaient une foi
puissante et un esprit de prière qui les portaient à rendre
témoignage par un travail extraordinairement béni.
Malan et Neff faisaient souvent des excursions dans
les villages voisins; ces hommes ne faisaient pas une
promenade, une rencontre, un voyage, sans trouver
ou faire naître une occasion de parler du Sauveur. —
Priez-vous souvent? demanda un jour Malan à un
ouvrier qui travaillait aux champs et avec qui il avait
lié conversation sur les intérêts de son âme. — Je
n'en ai pas le temps, répondit Touvrier, il me faut tra-
vailler toujours. — Donnez-moi votre bêche, lui dit
Malan. Puis tout en bêchant il se mit à prier à haute
voix pour que Dieu tourne vers lui le cœur de cet
homme.
On raconte une foule d'anecdotes de ce genre,.
montrant la présence d'esprit dont ces témoins de
l'Evangile faisaient preuve ; bien des personnes ont
été ainsi gagnées d'une façon durable au Seigneur
par l'impression frappante d'un mot inattendu.
Evolution dans la musique sacrée.
Jusque-là on avait chanté des cantiques empruntés
à la communauté morave, Malan remplit cette lacune
et consacra ses talents de poète et de musicien aussi
bien que sa personne à l'édification de ses frères. Ses
L IMMIGRATION HUGUENOTE 95
cantiques se répandaient jusque dans les campagnes
et allaient réveiller un écho dans des milliers d'âmes;
cantiques qu'on devait, quinze ans plus tard, chanter
sur les rives du Saint-Laurent, du Richelieu et de
TYamaska. Ce fut depuis lors que la musique sacrée
s'allia au Réveil. La musique est le signe de la vic-
toire et l'expression des vifs sentiments de l'âme : elle
entre pour sa large part dans l'édification. Quelques-
uns de ces cantiques se font remarquer par l'éléva-
tion et la force avec laquelle ils célèbrent la grandeur
de Dieu; d'autres sont l'expression d'expériences plus
personnelles et des sentiments qui résultent d'une
communion intime avec Dieu.
La hauteur et l'énergie des pensées exercent sur les
cœurs une puissance sanctifiante; plusieurs de ces
mélodies sont d'une haute valeur musicale et ont fait
partout leur chemin. Tout cela, ajouté à l'éclat de sa
prédication, aux nombreux ouvrages qu'il pubha, mit
en vue Malan pendant un temps, plus peut-être que
tout autre de ses collègues du Réveil. Le recueil de
cantiques en usage dans les Eglises canadiennes con-
tient bon nombre des cantiques de ce zélé serviteur
de Dieu. Autoritaire et persuasif, il laissait sur les
personnes qui le fréquentaient ou assistaient au culte
de l'église du Témoignage une si profonde empreinte
de sa personne, que l'on apprenait par ses amis à le
connaître longtemps avant de le voir.
Une dame genevoise, établie à Montréal^ parlait de
Malan avec une telle admiration et savait en faire res-
sortir d'une manière si frappante les traits caractéris-
tiques, qu'à mon arrivée à Genève en 1854, je trouvai-
bien fidèle le portrait qu'on m'en avait fait.
96 PREMIÈRE PARTIE
Je ne puis quitter ce sujet sans rendre un affectueux
et reconnaissant hommage à ces hommes distingués
du Réveil, orateurs et professeurs aux pieds desquels
j'ai acquis le léger bagage intellectuel qu'il ne tenait
qu'à moi de faire plus lourd. Je pense tout d'abord
au vénéré Gaussen. Que j'aimais entendre sa voix
sympathique, surtout quand il expliquait à de tous
jeunes enfants les premières pages de la Genèse,
qu'il rendait accessibles à toutes les intelligences; il
y mettait tant de cœur qu'on s'imaginait à l'entendre
que les choses se passaient dans le présent et qu'on
était témoin de ce grandiose travail de la création.
— Je revois en traçant ces lignes le docteur Merle
d'Aubigné, professeur austère et redoutable aux jours
d'examen, ce qui ne l'empêchait pas d'être très pater-
nel; il avait toujours un mot aimable pour ses étu-
diants, qu'il arrêtait dans la rue, s'informant de leur
santé avec la même sollicitude qu'il apportait dans les
entretiens qu'il avait chez lui. C'était l'homme des
grandes occasions, des anniversaires et des séances
d'ouverture ou de clôture. Dans ces circonstances, sa
belle voix semblait- avoir plus de puissance que de
coutume et tenait sous le charme les auditeurs nom-
breux qui remplissaient l'Oratoire.
Je n'oublierai jamais jusqu'à quel point notre
cher M. Binder unissait tant de savoir à tant d'hu-
milité. Quand il nous parlait d'un ouvrage^ il le
connaissait tout entier et il savait en causer avec
tant de charme et de clarté qu'il nous entraînait avec
lui à travers la pensée de l'auteur qu'il voulait nous
faire connaître. Avec M. De Laharpe, nous apprenions
à aimer les choses orientales qu'il possédait sur le
L IMMIGRATION HUGUENOTE 97
bout du doigt, disions-nous, tant les coutumes jui-
ves lui étaient familières. Comme un grand nombre
d'étudiants de nos jours, nous n'avions pour Thébreu
qu'une affection relative. M. De Laharpe arrivait à
nous le faire aimer. Dans l'intimité de son foyer tou-
jours ouvert pour ses étudiants, il était très cordial
€t répandait la joie autour de lui.
Nous n'avions le plaisir des leçons de M. Pilet
qu'une fois par semaine, c'était le juge de nos essais
et de nos sermons ; il les démolissait avec un sans-
gêne auquel nous avions de la peine à nous habituer.
Puis, des débris qu'il recueillait avec soin, alors que
nous ne savions qu'en faire, il arrivait à tirer quelque
chose qui était toujours intéressant, f ai gardé pen-
dant longtemps les notes que j'avais prises dans ces
cours de théologie pratique, mais je n'ai jamais su en
tirer grand' chose; d'où je conclus qu'il faut un Pilet
pour utiliser les plans du professeur Pilet.
A tous 'ces hommes va ma reconnaissance. Quand
en 1909 je n'en ai plus retrouvé un seul, — ils étaient
depuis des années entrés dans leur repos^ — mon
cœur s'est serré ; la figure de ce monde passe ; une
chose de ces chrétiens reste pourtant, c'est le souve-
nir du bien qu'ils ont fait et des services qu'ils ont
rendus à la cause de l'Evangile en préparant des
volées de missionnaires et de pasteurs dont le minis-
tère a continué leurs travaux.
98 PREMIÈRE PARTIE
La place que doit occuper la doctrine de l'élection
dans l'Eglise.
Nous avions aussi César Malan, mais je n'ai jamais
pu avoir avec lui le même abandon qu'avec mes pro-
fesseurs; il y avait en lui quelque chose d'indéfinis-
sable qui m'éloignait et retenait mon cœur; sa logique
me glaçait et les conclusions qu'il en tirait quand il
abordait la doctrine de la prédestination me parais-
saient inadmissibles, révoltaient ma conscience. Neff
attribuait à l'influence de Haldane l'attitude de Malan
sur cette question délicate qui n'est pas encore réso*
lue et qui ne le sera probablement jamais de ce côté-
ci du voile qui nous cache les pensées secrètes de
Dieu. Je redoutais tellement les extrêmes que j'arri-
vais à approuver NefT quand il écrivait : « Je suis ar-
minien, parce que vous êtes trop calvinistes. Je se-
rais calviniste au contraire si vous étiez armi-
niens... Il me semble impossible de fixer en les sys-
tématisant les doctrines évangéliques dont il s'agit^
sans s'exposer à mutiler et à tordre les Ecritures, où
l'arminien et le calviniste trouvent également de quoi
établir, en apparence victorieusement, le système qui
leur est cher. Je crois devoir laisser à chacun une
grande attitude sur cette question. Je puis dire avec
la même vérité que tantôt je crois, et que tantôt je
ne crois pas à la prédestination. Je reconnais qu'elle
est enseignée en plusieurs endroits dans la Bible ;
mais comme je vois les livres saints s'exprimer dans
une multitude d'autres passages comme si cette doc-
trine n'existait pas, je me crois autorisé à en faire au-
tant toutes les fois que cela me paraît nécessaire. Je
L IMMIGRATION HUGUENOTE 99
suis prêt pourtant à reconnaître que c'est une doc-
trine biblique, mais bien plus expérimentale que dog-
matique, qui peut se sentir et non se comprendre. »
Dans une longue lettre adressée à Malan qui avait
prêché sur l'élection et ses conséquences logiques,
Neff écrivait: « C'est une bonne chose que le sel, il
donne aux aliments un goût agréable ; en conclurez-
vous que nous ne devions vivre que de sel ? Et si
quelqu'un ne pouvait pas supporter ce régime, serait-
t-il juste de prétendre qu'il doive rejeter le sel comme
un poison? Les divers gaz qui, combinés dans une
juste proportion, composent l'air atmosphérique, ne
sont point respirables purs ; ou, pour user d'une autre
image, les doctrines de l^élection seront, si vous vou-
lez, la charpente osseuse du système évangélique;
mais un squelette est-il un homme, et devez-vous être
surpris si l'on trouve le vôtre hideux? »
Pendant qu'à l'église du Témoignage la doctrine
tenait la première place, dans l'église du Bourg-de-
Four, on se préoccupait surtout de la discipline. Ces
deux tendances, toutes deux presbytériennes, repré-
sentent bien l'opinion et le sentiment religieux.
Le sujet important dans révangélisation
et conseils aux étudiants.
Heureusement que dans les choses de l'évangéli-
sation ces questions dogmatiques furent laissées de
côté : on crut qu'il fallait tout d'abord présenter le
Sauveur au grand public et on agit en conséquence.
Dans l'emploi de cette méthode, il y eut aussi des
déceptions, on avait espéré des conversions en masse
lOO PREMIERE PARTIE
et la masse résistait ; ce qui faisait dire à Pyt : «L'appel
efficace des masses me paraît appartenir à une autre
dispensation et à l'emploi d'autres moyens.... » Serions-
nous arrivés à cette période entrevue et espérée?
« Quoi qu'il en soit, continuait-il, ce point de vue m'en-
courage ; en attendant, travaillons à rassembler les
élus qui ne sont encore que comme des épis glanés
après la moisson. Aujourd'hui, je vois que ces mo-
destes succès sont dans les voies de Dieu, et je puis
travailler sans inquiétude. » Neff, qui avait travaillé
dans les Hautes- Alpes, où il avait fait une œuvre civili-
satrice semblable à celle d'Oberlin au Ban de la
Roche, entretenait avec ses catéchumènes une corres-
pondance active, cherchant toujours à les exciter à la
communion intérieure avec le Seigneur :
« Je n'ai pas besoin de vous dire, écrivait-il à deux
de ses catéchumènes, alors étudiants en théologie à
Montauban, combien je me réjouis de vos succès.
Dans peu de temps vous pourrez commencer à
prêcher à titre de proposants; mais cependant je
crois devoir supplier Dieu de vous préserver de l'or-
gueil ; je prie surtout qu'il vous garde au milieu des
nombreuses tentations qui vous entourent. Rappelez-
vous qu'on ne peut essayer de tout impunément ; il
en est de l'esprit comme du cœur; dès qu'il cesse de
craindre, il est bien près d'aimer ; dès qu'il cesse de
combattre, il est bien près d'être asservi. Rappelez-
vous ces temps où vous reçûtes l'Evangile en sim-
plicité de cœur. Que voulez-vous de plus? Transpor-
tez-vous dans votre chère patrie, dans les chaumières
des Hautes-Alpes, au milieu de vos frères et de vos
sœurs, qui ne savent que Jésus-Christ et Jésus-Christ
l'immigration HUGUE^^OTF. ■ -\ TÔT
crucifié ; qui ne lisent que la Bible et quelques livres
dictés par Texpérience du cœur; que leur manque-
t-il? que pourraient-ils gagner dans la compagnie des
sages et des dissertations de ce siècle, dont vous
enviez peut-être le savoir? Je ne suis pas ignorantin,
vous le savez; et en fait de sciences positives, bien
qu'il ne faille pas y attacher trop de prix, mon avis est
qu'on n'en saurait trop acquérir ; soyez donc savant
dans les langues, apprenez les mathématiques, l'his-
toire, les sciences naturelles, autant que vous le pour-
rez, et faites servir ces connaissances au règne de
Dieu.
» Rappelez-vous que vous n'êtes pas à Montauban
seulement pour vous préparer pour le ministère, mais
en quelque sorte pour l'y exercer déjà. Si vous vou-
lez vraiment être des disciples de Christ^ ayez de
l'huile dans vos lampes, ayez du sel en vous-mêmes ;
tenez-vous près de Jésus, la source de toute lumière,
demeurez attachés au cep, car hors de lui vous ne
pouvez rien faire ; édifiez-vous les uns les autres,
écartez les questions oiseuses : priez ensemble et
serrez les rangs. »
Le rôle des réunions. La discipline dans l'Eglise.
Les réunions de chrétiens furent un des traits
caractéristiques de ce réveil. Je les mentionne ici,
dans l'espérance qu'elles pourront servir de modèle
au Canada, On les organisa à Moûtier, canton de
Berne, à Mens et dans les Hautes-Alpes. Dans ces
réunions, aucune contrainte, la plus parfaite liberté ;
les sujets traités devaient tendre à l'édification,
I02 PREMIERE PARTIE
comme la prière, la lecture de la Parole, la méditation,
l'emploi du temps, la patience et la charité, le pardon
mutuel, l'observation du dimanche, les lieux qu'il est
permis de fréquenter, et ceux qu'il convient d'éviter.
Les assistants se rangeaient autour du président, qui
les interrogeait^ recueillait les réflexions de tous sur
l'importance du devoir en question.
Une déclaration adressée aux Eglises de la Suisse
et de la France, par l'Eglise de Genève, donne une
idée exacte de l'esprit et de la discipline du temps.
« Nous croyons, y est-il dit, qu'il n'y a qu'un seul
pasteur, un seul berger, Jésus-Christ, le Fils du Dieu
vivant, maintenant assis à la droite du Père et auquel
soit la gloire aux siècles des siècles.
»Nous croyons qu'un évêque ou pasteur fidèle
pour être à sa véritable place doit se considérer
comme le serviteur du Berger ; c'est lui qui est le
grand Pasteur et l'Evêque de nos âmes.
» Nous croyons que la plupart des abus qui ont
affligé le bercail du Seigneur Jésus, ont commencé
par l'oubli des principes que nous venons d'exposer ;
nous les voyons procéder presque toujours de cette
illusion funeste par laquelle les serviteurs voulant
dominer sur les héritages de leur Maître, ont eu la
tentation de prétendre que ses brebis appartiennent
à un autre qu'au souverain Pasteur.
» Nous croyons qu'aucun des serviteurs du grand
Pasteur ne peut dire dans un esprit de propriété, sans
manquer à celui qui ne donne point sa gloire à un
autre : Ma brebis, mon Eglise, mon troupeau, ma
L IMMIGRATION HUGUENOTE IO3
table, ma cène, puisque ce sont les brebis du Sei-
gneur, l'Eglise du Seigneur, la cène du Seigneur.
Nous voyons dans la sainte Ecriture que les brebis
doivent de la déférence à leurs conducteurs spirituels
et céder à leur avis ; car ils veillent pour leurs âmes
comme devant en rendre compte.
»Nous croyons que tous les frères doivent recon-
naître ceux qui travaillent parmi eux, qui président
sur eux en Notre Seigneur et qui les exhortent, et
qu'ils doivent avoir un amour singulier pour eux, à
cause de l'œuvre qu'ils font.
»Mais cette déférence qu'ils leur doivent toujours
selon le Seigneur et sa Parole, ne sera jamais une
obéissance implicite et aveugle qui mettrait l'autorité
de l'homme à la place de celle de Dieu. « Pour vous,
» est-il écrit, ne vous faîtes pas appeler maître ; car
» Christ seul est votre Maître, et vous êtes tous frè-
» res. N'appelez personne votre père, car un seul est
^> votre Père, lequel est dans les cieux. Et ne vous
» faîtes point appeler docteurs, car Christ seul est
» votre Docteur. »
» Nous croyons que dans les questions secondaires,
sur lesquelles des ministres également fidèles peu-
vent différer d'opinion, les conducteurs doivent, tout
en éclairant de leur avis les membres du troupeau,
les adresser au fidèle Pasteur des brebis, qui seul en
a le droit, qui seul est capable de décider dans tous
les cas 011 ses serviteurs diffèrent entre eux, et qui a
promis aux siens de les guider lui-même par son
Esprit, en toute vérité.
»Les ministres doivent se souvenir qu'ils sont
appelés à paître le troupeau de Christ, en le prenant
I04 PREMIÈRE PARTIE
SOUS sa garde, dit un apôtre, mais non en ayant domi-
nation sur les héritages du Seigneur.
» Nous croyons que les serviteurs du grand Berger,,
dans chacun des compartiments du bercail, sont
obligés de donner Taliment et les breuvages du Sei-
gneur et d^appliquer la discipline du Seigneur à toutes
les brebis sur lesquelles le Saint-Esprit les a établis
évêques et pasteurs (termes servant à désigner les
mêmes fonctions et les mêmes hommes). Nous croyons
qu'ils leur doivent les soins les plus assidus et les plus
fidèles comme à de chères brebis de leur Maître. »
Cette déclaration représente les croyances généra-
lement admises dans les Eglises d'alors; de là oppo-
sition au formalisme, rupture absolue avec le passé,,
application rigoureuse aux faits extérieurs des règles
d'un christianisme tout intérieur. C'était l'individua-
lisme se prononçant tout aussi fortement dans les
usages du culte que dans la constitution de l'Eglise.
A Lausanne, la lutte entre les autorités civiles et
l'individualisme religieux devenait aiguë. C'est alors
que Vinet^ qui avait quitté Bâle pour revenir dans
son canton, publia son ouvrage : Du respect des opi-
nions^ suivi de son Mémoire en faveur de la liberté
des cultes.
Malgré tout^ les idées nouvelles faisaient leur che-
min, l'existence de l'Oratoire leur frayait la voie;
l'évangélisation de la France était la préoccupation
du moment; déjà dans le département du Doubs, près
des frontières de la Suisse, M. Jaquet venait de fonder
à Glay un institut où il préparait des évangélistes et
L IMMIGRATION HUGUENOTE I05
des instituteurs ^ ; de la France à la Nouvelle-France^
la transition était simple et facile. Dans une réunion
de prières tenue à Lausanne, M. Olivier, poussé par
le Saint-Esprit, demanda à Dieu d'ouvrir les voies
pour le Canada.
^ Nous devons à cet institut et à son fidèle fondateur une
dizaine de jeunes gens qui, comme instituteurs, colporteurs et
directeurs de nos maisons d'éducation se sont faits une large
place dans les souvenirs et l'affection des fidèles de la province.
CHAPITRE IV
Premiers missionnaires au Canada.
Henri Olivier.
Poursuivi par cette pensée qu'au delà de TAtlan-
tique vivait un jeune peuple privé de la connaissance
-dés saintes Ecritures, Henri Olivier, qui exerçait le
ministère en dehors de TEglise établie, se demandait:
« Qui donc ira ? Nous prions pour la conversion des
Indiens, comment seront-ils évangélisés, à moins que
quelqu'un ne leur soit envoyé? » La réponse du
Saint-Esprit arriva sous forme d'appel, auquel Olivier
répondit : « Me voici, envoie-moi, » et il s'offrit aussi-
tôt à la Société des Missions de Lausanne. Grand fut
l'étonnement dans son milieu, qu'un homme de sa
valeur, fort estimé de son troupeau, consentît à quit-
ter son beau pays, à sacrifier tous les avantages d'une
société cultivée et à se séparer d'amis qui lui étaient
profondément attachés, pour affronter les dangers
4'un long voyage et aller au-devant de succès pro-
blématiques d'une mission parmi les Indiens de
l'Ouest ou parmi les Canadiens; cela dépassait la com-
préhension générale.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
107
Les opinions, dans sa congrégation étaient parta-
gées; cependant, l'appel paraissait si clair, si pressant,
que l'on consentit à le laisser libre. Deux jeunes
Henri Olivier.
frères de l'Institut des missions, qui se préparaient
pour aller parmi les Sioux, lui furent adjoints. Après
de touchants adieux, cette première mission, destinée
à l'Amérique du Nord, se prépara au départ. M'"^ Oli-
vier montra, dans cette circonstance, un courage et
iine foi que rien ne put ébranler; ni la longueur du
I08 PREMIÈRE PARTIE
voyage, ni les privations ne les effrayèrent. Ils s'em-
barquèrent au Havre le 15 août 1834 et touchèrent le
port de New-York cinquante-trois jours après, le 18 oc-
tobre.
Contrairement au désir du Comité de Lausanne,
Olivier céda aux sollicitations des amis de Montréal^
qui le prièrent de s'y arrêter et de laisser les deux
jeunes frères Cavin et Dentan continuer leur voyage
jusqu'à destination.
Olivier visita quelques villages environnants : la
Prairie, Berthier, Saint-Jean ; il ouvrit à Montréal une
salle de réunions. Ses prédications furent d'abord bien
suivies, mais l'opposition du clergé fut telle qu'en peu
de temps la salle devint déserte, ce qui l'obligea à
réunir dans sa propre maison les quelques amis qui
paraissaient goûter la vérité de l'Evangile; trois
familles se détachèrent de l'Eglise catholique pour
rester fidèles à leur nouvelle profession de foi.
Mais le climat du Canada, avec ses extrêmes de
froid et de chaud, éprouvait fortement les missionnai-
res. Ils en écrivirent à leurs amis de Lausanne et
entrevirent le moment où ils se trouveraient dans la
nécessité de retourner au pays.
Madame Feller et M. Roussy.
Durant les préoccupations du Réveil, rendues-
sérieuses et inquiétantes à cause des oppositions qui
se produisaient de la part de l'Eglise établie et des
autorités civiles, vivait et se développait une demoi-
selle qui devait quelques années plus tard devenir un
instrument béni au service de nos missions cana-
diennes. Elle allait fonder chez nous une institutions
L IMMIGRATION HUGUENOTE
109
<5ui a été appelée à prendre une large part dans la
réforme religieuse, intellectuelle et morale de la partie
française du Canada. De bonne heure, Henriette Odin
Madame Fell.er.
montra des dispositions sympathiques pour les souf-
frances d'autrui, visitant les hôpitaux et les prisons.
Dans sa vingt-troisième année, elle épousa Louis Feller,
commandant de la Garde-Police de Lausanne. Nou-
vellement convertie, animée d'un saint zèle pour l'ex-
tension du règne de Dieu, elle se trouva souvent dans
IIO PREMIERE PARTIE
la position délicate d'avoir à protéger certaines
réunions que son mari avait mission de dissoudre.
M. Feller comprit enfin la noblesse et la générosité
de ses sentiments et fut gagné par ses procédés à la
sainte cause qui intéressait si vivement sa femme.
Le but que nous nous sommes proposé ne nous
permet pas de suivre M"'"" Feller dans cette période
de sa vie, si intéressante et si émouvante qu'elle soit.
Disons pourtant qu'elle trouva dans son mari un cœur
qui répondit à ses aspirations et d'autant plus fidèle à
sa mission qu'il était devenu vraiment chrétien.
]y[me Peller correspondait avec son amie M'""^ Olivier,,
qui la tenait au courant des difficultés qu'on rencon-
trait dans la mission canadienne, sans cependant la^
décourager, car elle avait le désir de tourner la pen-
sée de son amie du côté du Canada; chose facile,^
puisque souvent déjà elle y pensait et se sentait chaque
jour plus attirée vers une œuvre de mission étrangère.
La voie s'ouvrit quand elle perdit son mari; elle se
hâta de liquider les affaires de famille; et quand tout
fut prêt, que les enfants de son mari furent mariés,,
elle fit ses préparatifs, au grand étonnement et à la
grande douleur de M. Odin, son cher père, qui l'aimait
profondément ; très appréciée dans la société lausan-
noise, on mit tout en jeu pour la retenir; rien n'y fit.
Louis Roussy, étudiant de la maison des missions,
étant prêt à entrer dans le service actif, lui fut adjoint
à sa grande joie.
Partir pour le Canada à cette époque où les com-
munications étaient si difficiles, les distances si lon-
gues^ c'était une entreprise dont on pouvait difficile-
ment comprendre les motifs, à peine le but.
l'immigration huguenote
III
Le 17 août 1835 fut un jour émouvant pour tous
les amis de ces serviteurs de Dieu qu'ils allaient
accompagner de leurs vœux et de leurs prières.
Ecoutons ce qu'elle écrivit à ses amis de Lausanne à
son arrivée à Montréal :
« On a l'habitude de parler d'un voyage à travers
l'Océan comme d'une
terrible entreprise ;
maintenant, j'en entre-
prendrais un second
aussi facilement
qu'une excursion en
Suisse; je ne crain-
drais pas plus de re-
traverser l'Océan que
de m' embarquer pour
l'autre rive de notre
beau Léman.
» La puissance de
Dieu se manifeste si
glorieusement sur
l'Océan et je me suis
sentie si heureuse de
la contempler. J'ai de la peine à croire que j'ai fait un
si long voyage et que je suis maintenant si loin ; mais
mon cœur est si près de vous; je te suis, chère Fannie,,
comme ton ombre. Oh! n'oubliez pas, mes biens
aimés, que sur ces rives lointaines vit l'un des vôtres^
séparé de corps mais non de cœur. Je vous aime
d'autant plus et d'autant mieux que je ne suis pas
chrétienne seulement de nom, mais en réalité. Cher
père, n'accusez personne de m'avoir engagée dans
Louis Roussy.
112 PREMIÈRE PARTIE
cette voie; il n'était en la puissance d'aucun être
humain de remplir mon àme ; l'amour pour mon Sau-
veur l'absorbait tout entière. Durant quatre ans, con-
tinue-t-elle j'ai observé ce qui se passait dans mon
âme ; j'ai calculé toutes les conséquences, j'ai voulu
souvent en réprimer les élans ; mais chaque fois
je sentais que je résistais à la volonté de Dieu et
j'en étais malheureuse. Ne m'accusez donc pas de
fanatisme, puisque ce n'est que le service raisonnable
que nous devons au grand Maître. Hâtez-vous de vous
réconciHer avec Dieu; alors le cœur rempli de l'amour
<iu Sauveur, vous comprendrez comment votre fille
qui, il y a dix ans, a obtenu le pardon de ses péchés,
jouit maintenant d'une si douce paix en Jésus ;
comment elle a été amenée à ne désirer vivre que
pour celui qui est mort pour elle. »
Les débuts.
Dès le premier hiver, les missionnaires entreprirent
une œuvre à Montréal ; M"""" Feller, par des visites à
domicile, par la distribution des saintes Ecritures et
l'instruction de quelques enfants. Cette œuvre ren-
contra une vive opposition de la part du clergé.
Elle écrit en janvier 1836: «Au milieu de grandes
difficultés et de persistantes oppositions, nous avons
pu, grâce à Dieu, ouvrir une petite école avec sept en-
fants, bien rudes dans leurs manières ; d'autres sont
venu^ pour un temps, mais les sept ont persévéré
malgré les menaces du prêtre. Ils paraissent heureux;
ce qui nous réjouit beaucoup, leurs parents nous reçoi-
vent avec plaisir et écoutent la Parole de Dieu. Nous
L IMMIGRATION HUGUENOTE II3
rencontrons, hélas ! Tignorance du sauvage alliée aux
vices de la civilisation. Là où l'on sait lire, on est
généralement disposé à acheter les saintes Ecritures,
mais dès que cela vient à la connaissance du prêtre,
on reçoit vite Tordre de les brûler. On a défendu du
haut des chaires de me recevoir ou de m'écouter. J'ai
été mise à la porte trois fois, bien accueillie ailleurs,
et invitée à revenir. » De son côté M. Roussy avait
obtenu une école à TAcadie, mais on la lui ôta deux
mois après. Il y vit la main de Dieu, car il se sentit
plus utile en se consacrant à Févangélisation propre-
ment dite.
Départ de M. Henri Olivier.
Vers le printemps, M. Olivier, qui souffrait de plus
«n plus des rigueurs du climat, se vit dans la néces-
sité de consulter un docteur et de prendre des mesures
pour quitter le Canada. Il n'avait pu gagner à TEvan-
gile et au Sauveur que trois Canadiens, mais il se
réjouissait d'avoir été le moyen d'amener deux ouvriers
d'une grande valeur, et d'avoir été pour eux comme
une cloche d'appel.
]y[me Peller écrivait, après son premier hiver: « Notre
horizon est sombre et notre avenir n'est pas ici, mais
Tie pensez pas que nous soyons malheureux, nous avons
confiance en notre Dieu et nous avons la paix dans
l'âme ». Le départ des Olivier fut pour M""^ Feller une
cause de très vif chagrin. « Mais je l'ai prévu avant
de quitter la Suisse, » écrivait-elle à une amie.
Voyant tous ses efforts paralysés par la persistante
. opposition du clergé, Mme Feller crut devoir retour-
ner à Saint-Jean vers la fin de mai. En attendant, les
CANADA 8
114 PREMIERE PARTIE
missionnaires font des essais; ils avancent en tâton-
nant. Toute tentative d'ouvrir une école ayant échoué^
ils prirent la résolution de chercher un endroit moins
sujet à la surveillance du prêtre.
Dans les grands centres, dans les villages surtout^
constamment parcourus par M. le curé, qui en arpente
les rues le bréviaire à la main, saluant avec dignité les
parents, caressant les enfants, Tceuvre est vraiment dif-
ficile. Il faut chez ceux qu'on voudrait atteindre une soif
de vérité et de justice, une indépendance de caractère
qui ne se trouvent que fort rarement dans les milieux
qui ont été formés pendant des générations par un
clergé autoritaire qui ne favorise pas l'instruction du
peuple. Aussi la mentalité de tous est-elle comme in-
capable de progrès ; impossible ou presque d'y intro-
duire des notions nouvelles. Pourtant notre peuple a
des besoins religieux ; mais il lui faut, hélas ! bien peu
de choses pour les satisfaire ! Quelques chapelets
égrenés machinalement, quelques vieilles patenôtres
latines qui ne sont comprises de personne, quelques
génuflexions plus ou moins dévotes, un peu d'eau bé-
nite y suffisent amplement ; aussi la conscience ne les
tourmente guère. C'est pourquoi il faut que Tœuvre
missionnaire débute par l'école dans laquelle le maître
chrétien forme la conscience en même temps qu'il
développe l'inteUigence, déchirant par son labeur dif-
ficile et persévérant le voile épais qui ne laisse pas
même voir au Canadien abusé qu'on lui a caché la
seule chose nécessaire. Les quelques familles mieux
traitées et dont les enfants ont été formés dans les sé-
minaires ou les couvents ne sont pas douées d'une
plus grande clairvoyance, les esprits ont été façonnés
115
par des maîtres habiles, ils ont reçu Tempreinte, une
empreinte si forte qu'elle ne permet jamais de juger
des gens ou des événements d^une autre manière que
celle indiquée par le clergé. On voit par les yeux du
prêtre et c'est avec ses oreilles qu'on entend. Partout
le missionnaire rencontre les mêmes arguments, on
dirait une leçon apprise par cœur. Qu'elle ait été com-
prise, c'est une autre affaire dont le prêtre ne se
préoccupe aucunement ; il sait à qui il a affaire.
]y[me Peller et M. Roussy impuissants à faire quoi
que ce soit à Saint- Jean cherchèrent un endroit dans
lequel il leur serait possible de dresser leurs tentes et
de se mettre à l'œuvre avec quelque espoir de réus-
sir. Pourtant le Seigneur ne les laissa pas s'éloigner
de Saint-Jean où ils avaient combattu le bon combat,
sans leur montrer qu'ils n'avaient pas été fidèles
en vain. M™^ Lore, de l'Acadie, fille d'un marin,
avait passé les premières années de sa jeunesse aux
environs de Boston, où elle avait été mise en con-
tact avec la Parole de Dieu. Revenue au Canada et
dans un milieu bien différent, elle avait tout oublié.
L'apparition des missionnaires dont elle reconnut le
langage et les pensées lui rappela le passé déjà si
éloigné, et des souvenirs agréables lui firent rechercher
la compagnie et l'enseignement des hommes de Dieu.
Comme Lydie, elle écouta ce qu'on avait à lui dire et
elle arriva à la possession de la vérité qui affranchit.
Pour montrer sa reconnaissance à M. Roussy, elle
le recommanda à ses filles établies dans le « rang » de
la Grande-Ligne et celles-ci le reçurent avec cordia-
lité. Plus tard, elles confessèrent Jésus comme Tuni-
que Sauveur.
Il6 PREMIÈRE PARTIE
M™"" Lore ne se borna pas à cette recommandation,
elle ouvrit sa maison à M. Roussy, mit à sa disposi-
tion son cheval et sa voiture et rendit par là les
courses missionnaires de celui-ci plus faciles, moins
fatigantes et plus nombreuses. Malheureusement, cet
auxiliaire précieux ne resta pas longtemps avec les
missionnaires dont elle était comme le bras droit;
elle fut prise d'une maladie qui devait l'emporter bien-
tôt dans la gloire. M™^ Feller et M. Roussy entou-
rèrent son lit de maladie et furent témoins des choses
merveilleuses que le Seigneur avait faites par leur
ministère. Souffrant énormément^ la malade ne perdit
pas un seul instant le courage qu'on lui avait connu
dans les jours heureux; elle continua de confesser son
Sauveur dont l'amour lui avait été si précieux dans
les jours de santé. Quelle touchante démonstration de
la puissance de l'Evangile et de l'immortalité de
l'âme que la mort d'un chrétien ! Il voit venir son
Maître, il le sent tout près et cela sans extrême onction,
sans confession à l'oreille d'un homme, sans cierges
allumés et sans chapelet répété; mais le seul senti-
ment de la présence d'anges prêts à conduire au ciel
une âme dégagée des liens du corps. Heureux ceux
qui meurent au Seigneur ; heureux ceux qui en sont
les témoins. Ce que cette sœur n'avait pu faire de
son vivant, elle le fit après sa mort. Son souvenir
parle encore, et ce que nous disons de M™^ Lore,
nous pouvons le dire d'un grand nombre de fidèles
témoins dont les derniers jours, les dernières heures,
les derniers instants ont été une prédication, un aver-
tissement et un encouragement prophétique.
117
On s'installe à la Grande-Ligne.
Les tentatives faites à Montréal et à Saint-Jean
n'étaient pas encourageantes. M""^ Feller et M. Roussy
attendaient toujours une direction d'en haut; Dieu la
leur donna enfin en récompense à leur patience. Une
visite faite à M""^ Lévêque à la demande de M"'^
Lore en fut Toccasion. M™^ Lévêque demeurait à la
Grande-Ligne. Ce n'était pas un village mais une
longue route de chaque côté de laquelle étaient éche-
lonnées les maisons des fermiers et partageant par
une ligne droite longue de plusieurs lieues des con-
cessions de terrain. On ne faisait que commencer le
défrichement. Ils décidèrent sur la deînande de quel-
ques familles de se fixer au miheu d'elles. M™^ Feller
y arriva en septembre 1836 ; ne trouvant point de
logement à louer, elle accepta deux chambres et
l'usage d'un grenier dans la modeste demeure de M"'^
Lévêque, construction très primitive généralement
désignée sous le nom de « Log-house ». M. Roussy
y avait tenu des réunions, petit commencement qui
devait donner de grands résultats. C'est dans cette
humble demeure que M"'^ Feller s'installa, tant bien
que mal, prenant une chambre pour elle et utilisant
l'autre comme cuisine, salle de réception et école.
Dans ce réduit aux usages multiples elle commença
à réunir une vingtaine d'enfants. Le soir était réservé
aux adultes, qui se groupaient autour d'elle, posaient
des questions et écoutaient respectueusement les
réponses. Ainsi commença cette œuvre destinée à
avoir une si grande influence pour le salut des âmes,
le développement intellectuel et moral de milliers de
Il8 PREMIÈRE PARTIE
Canadiens français. Les instructions données et reçues
produisirent leur effet; on goûtait les vérités ainsi
enseignées. Le Canadien est généralement intelligent ;
il aime ce qui est nouveau, particularité des peuples
jeunes que n'a pas gâtés Tinfluence mesquine du prê-
tre. Ce petit groupe fit des progrès rapides dans la
connaissance des Ecritures, surtout sur les questions
touchant à la controverse.
En 1837, les missionnaires purent organiser une pe-
tite Eglise de 16 membres, premiers fruits de beau-
coup de travail et de prières.
La Révolution.
En octobre éclata la révolution.... Oh ! les révolu-
tions, qu'elles sont aveugles et cruelles ! Les « patrio-
tes », unissant dans leur pensée les missionnaires avec
les Anglais protestants, prirent cette occasion pour
assouvir leur haine au grand plaisir du clergé qui,
par une inexplicable contradiction, se réjouissait de
la défaite de ses paroissiens.
Les missionnaires eurent à subir une série de persé-
cutions qui les obligèrent à traverser la frontière pour
aller vivre sous la protection du drapeau américain :
missionnaires et troupeau vinrent se fixer pour un
temps, dans le village de Champlain (Etat de New-
York).
]y[me Peller écrivait à ses amis : « C'est la nuit que
les «patriotes »*se réunissent par cent et deux cents,
quelquefois plus, armés ou plutôt munis de toute es-
pèce d'instruments et vont de maison en maison
sommant les hommes de les rejoindre et sur leur re-
l'immigration huguenote 119
fus, les assaillent de pierres et menacent de mettre le
feu.... » Nombreuses furent les maisons ainsi détruites.
La Grande-Ligne étant habitée par des « patriotes »
fut le théâtre de toute espèce de désordres. Des amis
vinrent avertir du danger M™^ Feller et M. Roussy
^t les engager à fuir au moins pour quelque temps.
Mais la pensée de laisser leurs nouveaux amis en ar-
rière leur paraissait une impardonnable lâcheté. Ils con-
sultèrent le Seigneur dans la prière, convaincus que
c'était lui qui les avait placés là.
Nous ne voulions pas, écrit M™"^ Feller, quitter
notre poste sans sa permission. Le Seigneur ne nous
laissa pas longtemps dans l'incertitude : » le dimanche
28 octobre, un ami, M. Richard Me Genis arrivait en
toute hâte à cheval et avertissait les missionnaires du
danger qui les menaçait. Le lendemain, trois fois ils
se réunirent sous le regard de Dieu; les prosélytes
étaient dans une grande détresse, car ils comprenaient
que la séparation devenait un devoir, mais trem-
blaient à l'idée d'être abandonnés à eux-mêmes. Ce
fut pour chacun une nuit de terrible angoisse; les
« patriotes » augmentaient en nombre et devenaient
toujours plus violents, s' abandonnant à toutes sortes
d'outrages. Les jours étaient assez paisibles, mais les
nuits préparaient de nouvelles horreurs.
Le lundi, on envoya M. Roussy à Champlain, afin
de savoir s'il était possible d'y trouver un abri. Dieu
ne devait-il pas montrer aux siens quelle était sa vo-
lonté et la manifester en leur faisant trouver un gîte.
Il était parti depuis une heure à peine que la nouvelle
^ue les patriotes avaient décidé sa mort, arrivait à
lyjme Peller. Ils en parlaient ouvertement et dans des
I20 PREMIERE PARTIE
termes excessivement violents. La pauvre femme
passa une bien triste journée et ses hésitations s'éva-
nouirent, car rester, c'était aller au devant du mal-
heur. Pourtant la seule idée d'abandonner ses Cana-
diens faisait souffrir cette femme de cœur et quand
elle sut qu'on devait assaiUir sa maison la nuit qui al-
lait suivre, son cœur déborda de reconnaissance en-
vers Dieu parce que le frère Roussy était hors de
danger. Elle passa la soirée en prières, entourée des
amis de la mission qui Tencouiageaient à s'en re-
mettre au Seigneur. Elle attendait que Dieu lui mon-
trât la voie à suivre, car elle ne savait que faire. Oh î
combien est fort celui qui cherche sa voie dans le
Seigneur! M""^ Feller en fit la douce expérience dans
la nuit, quand la foule arriva, elle n'éprouva pas la
moindre frayeur. Un des hommes de la mission^
Lévèque^ alla au-devant des manifestants et leur de-
manda quelles étaient leurs intentions. On répondit
sur un ton menaçant : « Nous voulons que tu mettes
fin au scandale de la nouvelle religion que tu per-
mets dans ta maison et si tu refuses, nous obligerons
bien ces gens à quitter le pays. »
Lévèque leur demanda de quel droit ils agissaient
ainsi ; ils répondirent qu'ils agissaient au nom d'un
droit qu'ils s'étaient donné et qu'ils étaient bien réso-
lus à montrer qu'il étaient les maîtres. C'est alors
que M""^ Feller se présenta et, s'adressant à ces for-
cenés, leur parla avec calme, sans réussir cepen-
dant à les convaincre de leur culpabilité, car ils exi-
gèrent qu'elle déguerpît au plus vite ainsi que
M. Roussy. Ils menaçaient de revenir pour obliger à
partir ces gens qui étaient venus « apporter le trouble »
L IMMIGRATION HUGUENOTE 121
dans le pays avec leur religion. Ils ne voulaient
permettre à personne de vivre au milieu d'eux à
moins qu'on ne pratiquât leur sainte religion et qu'on
fût de bons « patriotes » comme eux. Après quelques
blasphèmes, les émeutiers se dirigèrent vers les mai-
sons des amis de la mission, y pénétrèrent, bri-
sèrent les meubles et les fenêtres et ordonnèrent à
tous de renoncer à la nouvelle religion pour revenir
à la leur, à moins qu'ils ne préfèrent quitter le pays
et voir leurs maisons réduites en cendres.
C'était l'indication que M"''' Feller avait si patiem-
ment attendue et d'un commun accord on décida le
départ, car nul n'avait songé un seul instant à retour-
ner aux pratiques de l'Eglise de Rome.
M. Roussy revint le mardi après-midi. Des fenêtres
d'une maison située au bord de la route on tira sur
lui, mais Dieu ne permit pas qu'il fût atteint. Il arri-
vait pour annoncer qu'on pouvait espérer trouver des
abris suffisants à Champlain. Le mardi i*"' novembre,
ils passèrent la frontière; ils étaient plus de cinquante,
mais ils avaient laissé derrière eux treize de leurs
amis qui n'avaient pas eu le temps de compléter leurs
arrangements ; cependant on avait l'assurance de
leur départ prochain. Quel triste cortège que ces
émigrants malgré eux. Dans une même voiture, dix
enfants et la mère, tous insufiisamment vêtus et souf-
frant du froid. M'""^ Feller en était émue aux larmes
et pourtant elle eut le courage de rendre grâce de ce
que ces nouveau-nés à la foi avaient assez de fer-
meté pour souffrir de telles choses et rester fidèles à
leur Sauveur.
Arrivés à Champlain, ils furent reçus avec une cor-^
122 PREMIERE PARTIE
dialité toute chrétienne, et une famille offrit aux mis-
sionnaires une bienveillante hospitalité dont ils pu-
rent jouir pendant huit jours. Pendant ce temps ils
réussirent à se loger ainsi que tout le monde dans le
village et dans les environs. Dans leur affliction, ils
purent bénir Dieu de ce qu'il les avait placés hors des
dangers de la guerre. Son intervention miséricor-
dieuse était évidente. Ils avaient raison de croire que
tout ce qui avait été laissé à la Grande-Ligne serait
pillé ou brûlé ; dans cette prévision ils avaient pris
avec eux tous leurs effets personnels ; mais les Cana-
diens avaient dû abandonner leurs meubles, leurs ré-
coltes, qui étaient fort belles. M. Roussy leur avait
aidé; un ami avait avancé la semence; Dieu avait ac-
cordé une magnifique moisson qui devait subvenir à
tous leurs besoins et permettre le remboursement de
l'emprunt. Maintenant ils avaient tout quitté, sans es-
poir de trouver quoi que ce fût à leur retour.
Après deux mois d'absence, ils revinrent ; c'était
^n novembre, ils ne retrouvèrent que les quatre murs
de leurs maisons. Tout : meubles, récoltes, bétail,
avait été pillé. En exil, nos frères s'étaient fait des
amis qui leur restèrent fidèles, précieuse compensa-
tion des pertes qu'ils avaient subies. Heureusement
<}u'ils n'eurent pas à souffrir de la seconde phase de
la révolution de 1838.
Voilà les fruits de la tolérance catholique tant chan-
tée par ses admirateurs. Partout où le catholicisme
s'implante, il donne les mêmes résultats ; quand il a le
pouvoir, il se fait persécuteur, sa vie n'est possible,
croirait-on, qu'à la condition d'exterminer tout ce qui
ji'est pas lui !
L IMMIGRATION HUGUENOTE I23
La première Maison de Mission.
L'ennemi fait une œuvre qui le trompe : on chassa
les missionnaires d'une humble cabane, on les retrouva
^ans un bel immeuble, avec salle de réunion, salle
d'école et tout ce qui était nécessaire pour mener
l'œuvre à bien. A leur retour, la connaissance des
persécutions dont ils avaient été les victimes leur
attira la sympathie des chrétiens des deux côtés « des
lignes ». A Boston, à New-Haven, à Montréal, l'émo-
tion fut grande et on se demandait lesquels étaient le
plus à plaindre, des persécuteurs ou des héroïques
persécutés.
Leurs amis de Lausanne, vivement touchés par les
récits pathétiques de ces heures tragiques traversées
par leurs compatriotes et amis, réunirent et leur
envoyèrent la jolie somme de quatre mille francs.
Mais ce qui valait mieux encore, et ce qui réjouit les
missionnaires, ce fut l'intérêt réveillé parmi les Cana-
<iiens eux-mêmes : « Les maisons s'ouvrent, écrit
M™^ Feller, les enfants viennent. Mon Dieu! Mon
Dieu ! ne le vois- tu pas... »
A son appel pressant, bon nombre d'amis prirent la
noble résolution de recueillir au plus tôt les fonds
nécessaires à l'érection d'une maison qui répondrait
aux besoins de la mission. Avec plus de foi que d'ar-
gent, on put jeter en automne les fondations ; et dans
l'été de 1840 la maison fut consacrée au service de
Dieu. On le comprend, un grand nombre d'amis vou-
lurent prendre part à la fête. On vint de Montréal, de
Saint-Jean, de Boston, de New-York et d'ailleurs. L'un
•de ces visiteurs mérite une mention spéciale, c'est le
124 PREMIERE PARTIE
docteur Kirk, de Boston, alors pasteur congrégation
naliste à Albany ; sa voix sympathique émut les cœurs
de tous ses amis, car il parlait également l'anglais et
le français. La mission entrait ce jour là dans une
période nouvelle ; cette maison, solidement bàfie,
contrastait par ses deux étages et demi avec la
petite maison des Lévêque, et les « patriotes » compri-
rent qu'on était venu pour rester, ce qui les fit réflé-
chir. A la vue de ce monument élevé à la gloire de
Dieu, les cœurs s'amollirent ; une trentaine de conver-
tis avaient assisté au service d'ouverture, mais le len-
demain un bien plus grand nombre vinrent entendre
cet «Américain à la parole d'or», et après le service
ils s'approchèrent pour le voir de près, l'entendre et
lui serrer la main.
Cinq ans plus tôt, avant de quitter son pays,
]y[me Peller, dans un de ces moments qu'un mission-
naire seul peut comprendre, avait épanché son âme.
dans une humble prière et s'était écriée : « O Dieu, lais-
moi voir, avant de morurir, une réunion de Canadiens
touchés par ton amour et attachés à ta parole ! » Elle
pouvait écrire maintenant à ses amis de la Suisse que
sa prière avait été entendue et qu'elle se réjouirait
fort si eux aussi pouvaient voir ces fruits qui dépas-
saient son attente.
Pour assurer la nourriture de tous ces visiteurs,"
et recevoir dignement ces amis de Dieu, elle avait
tué le veau gras, à l'exemple d'Abraham.
L'érection en rase campagne d'une maison sem-
blable parla au cœur et à l'imagination d'un grand
nombre; on sentit que le protestantisme venait de
faire irruption au milieu de cette population incons-
ciente de l'ignorance dans laquelle elle dormait.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
125
Une précieuse recrue : Louis Normandeau.
Tout en se réjouissant des résultats obtenus, on ne
voulait pas se croiser les bras ; la maison était
■ouverte, les enfants attendaient. D'où viendra le maî-
tre, l'instituteur ? M. Roussy et M"'^ Feller ne pou-
vaient tout faire, ils se
dirent : L'Eternel y
pourvoira. Il y pourvut,
en effet, et de la ma-
nière la plus inattendue.
Un jour, un prêtre vint
frapper à la porte ; en
le voyant timide, hési-
tant, on se demanda
naturellement ce qui
pouvait bien amener
dans cette maison, asile
de la foi protestante,
un de ceux qui s'étaient
opposés, depuis la pre-
mière heure, à tous les
efforts des missionnai-
res! Un de ceux qui
avaient fermé tant de
portes venait frapper à celle des missionnaires ! Venait-
il tenter de les convertir ? Depuis quelques années, le
Seigneur le cherchait en le préparant pour une œuvre
toute nouvelle. Louis Normandeau était en effet troublé
quant à la vérité des enseignements et des pratiques de
son Eglise. Il cherchait la lumière, des explications, et
ne les trouvait pas dans les livres qu'il pouvait se pro-
Louis Normandeau.
126 PREMIÈRE PARTIE
curer. Il avait voulu voir les protestants chez eux, était
passé aux Etats-Unis, avait bien observé, mais ne sa-
chant pas l'anglais, il n'avait pu pénétrer dans la vie chré-
tienne des Américains. Ce qu'il en avait vu et compris
dans les églises ne suffisait pas à lui apporter la paix et
la joie. De retour au pays, il entendit parler de la mai-
son protestante nouvellement érigée: il décida, à tout
hasard, de venir voir. Quand on se noie, on s'accroche
à la première branche accessible. Sa visite fut pour
lui le salut et pour les missionnaires une grande sur-
prise et une grande joie. Un prêtre ! ! Un de ces hom-
mes fiers, un de ces despotes dont la volonté faisait
loi dans le pays, qui venait demander humblement
qu'on lui expliquât la voie du salut !
Que de fois ils avaient prié pour que Dieu touchât
le cœur de quelques-uns d'entre eux ; mais ils n'avaient
pas cru à une réponse aussi prompte et aussi oppor-
tune. C'est ainsi qu'on estvsouvent surpris quand Dieu
nous exauce. De son côté*, le prêtre éprouva une
grande surprise et son bonheur fut tel, quand il sentit
les écailles tomber de ses yeux, qu'il réalisa qu'il était
un nouvel homme, et il demanda à rester. On le lui
permit ; à partir de ce moment-là, Louis Norman -
deau devint un aide précieux pour la mission, dans
laquelle il fut d'abord instituteur, puis prédicateur, et
enfin écrivain. Cette année 1840- 1841 fut une des plus
remarquables dans l'histoire de la mission.
LfC docteur Cote.
Nous avons vu que, pour répondre aux besoins que
lui avaient exposés ses serviteurs, Dieu leur avait
envoyé un de leurs persécuteurs, un prêtre ; il va
l'immigration huguenote
127
maintenant leur donner un précieux auxiliaire dans la
personne du docteur Cote.
Cet homme n était pas un inconnu ; il avait pris une
part active dans la révolution de 1837- 1838. Né à
Québec, en 1809, il n'avait que trois ans quand sa
famille vint s'établir à Montréal. C'est donc dans cette
ville que l'homme se forma; après avoir fait ses
classes d'adolescent dans un collège catholique romain^
il fit des études médicales
au Canada et il les compléta
par un séjour dans l'Univer-
sité du Vermont, qui lui con-
féra le titre de docteur. C'est
à ce titre qu'il vint s'établir
dans la paroisse de l'Acadie,
à dix milles de Saint-Jean et
à une égale distance de l'en-
droit où s'éleva plus tard
l'Institut de la Grande-Ligne.
Napierre ville lui offrant une
plus large sphère d'activité,
il vint s'y établir deux ans après et y demeura
jusqu'en 1837.
Les ancêtres de la famille faisaient partie de ce
groupe d'infortunés si sommairement traités par les
autorités anglaises, qui, en 1755, les avait chassés de
l'Acadie, leur patrie d'adoption. Souvent, sans doute,,
il entendit raconter la lamentable histoire des souf-
rances et des fatigues qui marquèrent leur exil ; cela
donna à ses pensées une direction qui explique la
part qu'il prit dans les troubles de 1837. Les sou-
venirs du passé, la lenteur des autorités à accorder
Docteur Cote,
128 PREMIÈRE PARTIE
•ce qu'elles avaient promis, développèrent chez lui des
sentiments hostiles au gouvernement.
Il entra dans la politique et en 1834 il représentait
le comté de l'Acadie ; il n'avait encore que vingt-
■quatre ans. S'apercevant que le clergé soutenait le
gouvernement, il résolut de faire tout ce qu'il pourrait
pour délivrer son peuple du joug de ses oppresseurs
politiques et religieux ; il eut avec Papineau, alors
orateur de la Chambre, bien des entretiens dont les
conséquences devaient se manifester trois ans plus
tard ; on le vit dans le cours de Tété de 1837 prendre
part à ces assemblées où l'on dénonçait devant un
peuple impressionnable les injustices des bureaucrates,
— c'est le nom donné alors aux employés du gouver-
nement; — il s'ensuivit des troubles et des agitations
<jui eurent de graves conséquences et dont il dut souf-
frir avec ses amis puisqu'ils en avaient accepté la res-
ponsabilité. Il dut s'exiler, car sa tête avait été mise
à prix par le gouverneur, et il transporta sa famille
à Platsburg N. Y. où un bon nombre de compatriotes
s'étaient réfugiés. De là les Canadiens disciplinés,
•organisés, armés se disposaient à envahir le Cana-
da; mais le gouvernement américain s'y étant
opposé, l'entreprise échoua. En novembre, l'insur-
rection éclata à Napierreville ; le docteur se rendit
sur le champ des opérations et là il fit preuve de
beaucoup de courage comme officier supérieur ; il y
eut bien des vies sacrifiées de part et d'autre ;
mais les « patriotes » furent dispersés. Plusieurs pas-
sèrent la frontière, le docteur Cote les suivit. Son
séjour au collège n'avait pas affaibli son individualité,
mais il en avait gardé un mauvais souvenir. Un jour
L IMMIGRATION H UGUENOTE I29
qu'il s'était rendu coupable de quelque faute légère, son
confesseur lui avait imposé comme pénitence la répé-
tition de prières. Pour gagner du temps, il s'imagina
de les dire pendant qu'il faisait une course à cheval ;
la bête, mal tenue, fit un écart et le chapelet tomba
à terre ; naturellement vif et d'un tempérament im-
pressionnable, Cote se mit à jurer et envoya au
diable chapelet et prêtre. En rentrant chez lui, il alla
confesser sa faute, le confesseur frappé d'horreur lui
refusa l'absolution, ce qui affecta beaucoup le pénitent,
encore sous l'empire de la superstition. Rentré chez
lui, il consulta sa femme sur ce qu'il y avait à faire et
l'on décida de recourir à un autre confesseur dans un
village voisin. Il partit en hâte, confessa sa faute et
avoua qu'il avait appelé son premier confesseur un
vieux fou. Le nouveau confesseur, — fut-il affecté par
la sincérité de son pénitent ou par l'offrande qui
fut remise au prêtre^ on ne sait, — donna l'abso-
lution. Le désaccord entre ces deux prêtres sur la
nature des péchés véniels, lui ouvrit les yeux, mais
comme tant d'autres, il resta attaché à son Eglise,
bien qu'il sentit se détacher insensiblement les liens
qui le retenaient ; il en était arrivé à ne voir dans tout
ce fatras, qu'une arrogante hypocrisie. Il déplorait
l'influence néfaste du clergé sur ses concitoyens et ne
pouvait admettre qu'une religion dont les ministres
tiennent le peuple dans l'ignorance et la superstition
put venir de Dieu. Il s'était fait de la religion la con-
ception noble d'un système qui avait pour but d'éclai-
rer et d'élever les peuples et lorsqu'il constata qu'il
n'en était rien, il comprit qu'il ne fallait pas confondre
le christianisme avec la religion du pape. C'est la
130 PREMIERE PARTIE
confusion qui entraîne vers l'infidélité. Il se tourna
alors vers le déisme et lui demanda ce que son âme
cherchait. Il entra en correspondance avec quelques
déistes de renom, lut leurs productions, s'enfonçant
toujours plus dans leurs fatales erreurs ; fréquenta
moins souvent Téglise, craignant de moins en moins
de parler contre le clergé, ce qui le fit dénoncer par
le curé de Napierreville. Indigné, le docteur intenta
au curé une action en justice et obtint gain de cause.
Malgré cette attitude, en apparence si hostile à la
religion. Cote ne demandait qu'à être convaincu de la
vérité.
C'est dans ces dispositions qu'il alla entendre
M. Roussy, venu à Napierreville pour présider une
réunion : favorablement impressionné, il alla lui faire
visite dans la maison amie où il était descendu.
On était en 1841, tout était rentré dans le calme ;
Cote se sentit attiré vers Dieu qui l'avait gardé des
périls de tous genres ; mais, hélas ! une écharde dans
l'âme ne lui laissait aucun repos ; il se sentait profon-
dément malheureui^, en proie à de grandes angoisses ;
sa pauvre vie lui apparaissait comme suspendue à un
fil dont la fragilité l'effrayait ; pour lui, la mort était
le roi des épouvantements ; au milieu de ses souf-
frances il éprouva le besoin de consolations et il ne
savait où les trouver ; graduellement il découvrit l'in-
suffisance du déisme. Ne pouvant rien demander à
une religion qui n'était qu'un instrument dans les
mains de l'autorité civile pour mener le peuple, tou-
jours plus malheureux, ne sachant que faire pour
remplir le vide affreux de son âme, il assista à quel-
ques réunions de prières dans une église de Swanton
L IMMIGRATION HUGUENOTE I3I
OÙ il s'était retiré. La sincérité, la spiritualité dont il
fut témoin le touchèrent, il sentait, dit-il, « comme une
rosée descendre dans son âme » ; la tranquillité, la
paix qu'il devinait chez plusieurs lui faisaient désirer
le même bonheur. Ses souffrances devinrent intolé-
rables. Comprenant que sa philosophie l'avait déçu,
il résolut de recourir à la Bible qu'il connaissait à
peine. Il voulut savoir ce que croient les protestants
et alla à la source des enseignements de Jésus-Christ
et des apôtres. Il ouvrit le saint Livre, non sans
quelques préjugés, fut frappé de la majesté divine qui
éclate à chaque page et se laissa gagner par la beauté
et l'élévation de ses enseignements. Bien que la
Bible lui parlât avec autorité, il ne voulait pas se
rendre: il en discutait les enseignements et les com-
parait avec ceux du déisme ; mais cette parole de
Dieu fut plus puissante que la parole des hommes et
comme une épée à deux tranchants elle lui perça le
cœur. Il en éprouvait un malaise indéfinissable, gémis-
sait en lui-même ; des doutes violents s'élevaient dans
son âme. Tourmenté, en proie à d'horribles angoisses
il fit l'expérience des attaques subtiles de l'infidélité
naturelle du cœur ; l'ennemi toujours vigilant ne restait
pas inactif et lui conseillait l'abandon de ses idées
troublantes. Il passa toute une nuit dans un état
épouvantable, incapable de fermer un instant les yeux.
C'est alors qu'il se tourna vers Dieu, le supplia de le
guider dans la voie de la vérité. Il lut la Bible plus
assidûment et son admiration pour elle augmenta de
telle façon que toute autre littérature lui fut bientôt
indifférente. Son état moral affecta le corps ; ses amis
s'en aperçurent et lui en firent la remarque ; il aurait
132 PREMIERE PARTIE
eu honte d'en avouer la cause et fut tout heureux
d'échapper à leurs questions en acceptant Tinvi-
tation d'un malade qui lui avait demandé de l'accom-
pagner dans une ville d'eau. Là, pensait-il, il pourrait
en toute hberté se livrer à la recherche de la vérité.
Il lut avec profit Y Histoire de T Eglise, de Goodriche;
cet ouvrage compléta, pour lui, les preuves qu'il lui
fallait pour admettre la vérité du christianisme. Son
ami mourut, le docteur Cote aurait voulu lui prodiguer
les consolations si désirées en telle occurence : mais
il ne sut pas le faire ; cette mort fit sur lui une pro-
fonde impression et le remplit d'une terreur salutaire.
Quelque temps après, il entendit M. Williams, de
New-York, prêchant sur ces simples paroles : « Crois
au Seigneur Jésus et tu seras sauvé. » Il était dans
les dispositions voulues pour recevoir ce message,
comme la cire chauffée pour recevoir l'empreinte; ce fut
pour lui l'indication du chemin qui devait le conduire
à la délivrance ; il s'inclina au pied de la croix et
forma en lui-même la résolution de devenir chrétien.
Dès ce moment^ il goûta la consolation et l'avoua ou-
vertement à ses amis ; il leur en parlait, les visitait
dans leurs demeures, lisait avec eux la Parole de
Dieu, les réunissait chez lui, priait avec eux, les
exhortant à suivre les enseignements de l'Evangile.
Pourtant, il était encore dans la crainte : il n'avait pas
encore entendu cette déclaration de Jésus : « Tes
péchés te sont pardonnes, va t'en en paix.» Il l'enten-
dit enfin, un jour qu'il était en visite chez un des
fidèles de l'Eglise. La paix qui régnait dans cette mai-
son lui laissa une profonde impression qu'il ne chercha
pas à dissimuler. On écrivit à M. Roussy ce qui
L IMMIGRATION HUGUENOTE 133
se passait. Celui-ci partit immédiatement pour Swan-
ton et put s'assurer que Cote n'avait pas encore com-
pris combien le péché est en abomination devant
Dieu, ni réalisé la grandeur de l'amour de Dieu et la
puissance du sacrifice expiatoire de Christ, imputé au
pécheur par la foi.
Le dimanche, M. Roussy prêcha trois fois devant une
cinquantaine de Canadiens, et passa le reste du jour
avec le docteur Cote, qui l'accompagna chez lui. Ce
fut un jour de luttes pour Cote. Le tentateur lui montra
tous les avantages que le monde lui offrait et sa
gloire, essaya de lui persuader qu'il était allé trop
loin ; mais, de cette lutte, le docteur sortit vainqueur,
car il avait prié ; il ouvrit son cœur à la foi dans les
réalités du monde invisible.
Dans la soirée du même jour^ causant avec lui de
l'état de péché et de la condamnation, du seul moyen
de salut offert à l'homme, M. Roussy le vit soudain
éclater en sanglots. « Oh! quel abominable pécheur
je suis devant Dieu, s'écria-t-il. Oh! mon passé!
que ferai-je? » Tous deux tombèrent à genoux et
répandirent leur âme devant Dieu. «Jamais dans ma
vie, dit M. Roussy, je n'ai été témoin d'angoisses si
vraies, d'une repentance plus touchante. » Quand ils
se relevèrent, le docteur était calme et paisible. Il eut
à traverser d'autres moments d'angoisse, mais ils sen-
tirent qu'ils étaient sur les marches du trône de la
grâce. Avec la hardiesse que la foi seule inspire,
M. Roussy s'écria en parlant au Seigneur : « Je ne te
laisserai que tu ne m'aies béni, que tu n'aies dit à ce
ami : Je suis la délivrance. » Alors, rempli de l'Esprit
d'adoption. Cote s'écria à son tour: «Gloire à Dieu
134 PREMIERE PARTIE
dans les hauts deux. » Oh ! les larmes de gratitude,
larmes de joie dans la jouissance d'un bonheur inconnu.
Tout était calme autour d'eux^ la bénédiction d'en
haut les couvrait, leur coupe était comble.
Dans une nature fière comme celle de Cote, on
comprend quels combats se livrèrent avant qu'il ait
cédé et se soit avoué vaincu; personne ne mettra en
doute cette conversion où Ton ne peut que sentir
l'action du Saint-Esprit, qui l'amena humilié et repen-
tant au pied de la croix où il trouva, en croyant, la
paix et le bonheur, après avoir traversé de si angois-
santes luttes. Ce qui frappe et prouve aussi la sincé-
rité de sa conversion, c'est sa conduite dans la suite :
D'abord il écrivit à sa femme^ qui était au Canada, et
lui envoya une Bible. Voici sa lettre :
« Swanton, 15 juin 1841.
» Ma chère et tendre amie,
» Cette lettre te sera remise par M. Roussy que je
te prie de considérer comme mon meilleur ami ; comme
un consolateur spécial que Dieu, dans sa divine pro-
vidence, m'a envoyé pour m'aider dans les angoisses
terribles de mon âme comme grand pécheur. Chère
Marguerite, tu ne peux t'imaginer les douces expé-
riences que nous faisons quand nous nous tournons
sincèrement vers Jésus, le Sauveur de pauvres misé-
rables pécheurs; quand nous pleurons amèrement sur
les péchés de notre vie au pied de sa croix ; quand
nous implorons son pardon avec une confiance sans
borne en son infinie miséricorde ; quand nous sup-
plions le Père céleste d'oublier, d'effacer nos péchés.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
135
lavés par le précieux sang de son Fils mort sur la
croix pour nous sauver tous. Oh! chérie, qu'il est
doux de se sentir en parfaite communion avec notre
Père qui est dans le ciel! Tu connais mon amour,
bien-aimée, et pour le fruit de notre union, tu sais
qu'il n'y a rien au monde qui me soit plus cher que
vous trois. Combien, chère amie, je désire que vos
âmes^ à moi si chères, puissent éprouver les douces
émotions que j'ai ressenties depuis mon retour à
Jésus ; combien je désire, chère Marguerite, que tu
fasses l'expérience des douces jouissances d'une vraie
piété, éclairée par la foi en Jésus-Christ ! Tu verrais
que la vraie religion ne consiste pas en de vaines
cérémonies, mais en une foi sincère en Jésus-Christ,
dont nous ne saurions trop lire et sonder la Parole ;
tu verrais que la vraie religion ne consiste pas en
prières inintelligemment marmotées, mais qu'elle con-
siste au contraire dans la paix de l'âme^ conséquence
d'une foi implicite dans les mérites du Sauveur.
» Tu sais^ quand j'ai abandonné TEglise romaine
dans laquelle je suis né, que je t'ai toujours laissé la
plus grande liberté en matière de conscience. Ne crains
pas que je veuille exercer la moindre contrainte, la
moindre violence sur tes convictions. Mais^ au nom de
Dieu, si miséricordieux envers ses enfants, pour
l'amour de ton âme, pour l'amour de la paix de ta
conscience, au nom de ce que tu as de plus sacré au
monde et dans le monde à venir, ouvre les yeux et,
réfléchis, consulte le Livre de Dieu ; lis avec soin,
tâche d'apprécier les doctrines y qui sont enseignées
par le Fils même de Dieu. Après avoir demandé les
lumières du Saint-Esprit et t'être humiliée au pied du
136 PREMIÈRE PARTIE
Crucifié, vois si tu es dans le sentier qui mène à la
vie; ce sont là de sérieuses considérations, qui doi-
vent toucher le cœur de tout chrétien.
» Souviens-toi que tu n'as qu'une âme à sauver ou à
perdre ; une fois le jugement de Dieu prononcé, il
n'est plus de remède; si nous fermons les yeux à la
vraie religion en ce monde, il n'y a que la condamna-
tion comme conséquence inévitable. Nous nous som-
mes tant aimés qu'il nous serait pénible d'être séparés
de l'autre côté de la tombe; prie donc, chérie, incline-
toi au pied du Crucifié ; demande-lui pardon, supplie-
le de t'éclairer par le Saint-Esprit, et puis, chère Mar-
guerite, lis attentivement; compare avec ce que tu as
appris depuis ton enfance; par-dessus tout, débar-
rasse-toi de tout préjugé. Je t'envoie, par M. Roussy,
une Bible de Sacy ; on s'en sert dans l'Eglise de
Rome. M. Roussy te dira tout ce qui s'est passé, com-
ment toute ma confiance est dans les mérites du Fils
de Dieu et comment je jouis de la paix et de la tran-
quillité de l'âme. >^
Après la lecture de cette touchante let'tre,^ le lec-
teur aimerait savoir comment elle fut accueillie.
M'"^ Cote était une sincère et pieuse catholique
romaine; elle avait passé une partie de sa jeunesse
dans un couvent. Quand elle épousa le docteur Cote,
elle suivait fidèlement les directions de son Eglise, et
son mari partageait sa manière de voir. Quand> gra-
duellement, ce dernier renonça aux dogmes de cette
Eglise, pour se rapprocher des infidèles, M'"*' Cote
s'appliqua plus diligemment à la pratique de sa reli-
gion, avec la pensée et l'espérance que son mari en
bénéficierait, elle passa des nuits à prier à son inten-
L IMMIGRATION HUGUENOTE I37
tion. Les deux rebellions dans lesquelles son mari
était impliqué, la firent passer par de cruelles angois-
ses ; séparée de son mari, qui avait dû prendre la
route de l'exil, elle vit sa maison pillée et dut se réfu-
gier chez son frère ; c'est là que la grâce de Dieu vint
la chercher ; elle s'apercevait bien du changement
siyvenu dans son mari, mais elle ne pouvait pas l'at-
tribuer à la souveraine grâce de Dieu.
Les résultats devaient se faire attendre. A la
réception de la Bible que lui avait envoyée son
mari, elle était encore trop enveloppée dans les plis
de la robe romaine pour se permettre la liberté de
lire la Bible. Mais un jour qu'elle se promenait dans
la voiture de son frère, elle rencontra un vieux mon-
sieur anglais de sa connaissance qui, au cours de la
conversation qu'ils eurent, lui fit savoir qu'il allait à
la Grande-Ligne ; elle lui en exprima son étonnement.
Il lui dit le regret qu'il éprouvait de la voir sous
une si fâcheuse impression, car ces gens qu'il allait
voir n'étaient pas de mauvaises gens, c'étaient des*
chrétiens qui s'efforçaient de suivre Jésus-Christ; il
l'invita à venir voir pour qu'elle fût capable de juger
par elle-même ; après beaucoup d'hésitations, le sou-
venir de son mari l'emporta et M'"^ Cote se décida à
cette visite. Pour la première fois, elle entendit la lec-
ture et la prédication de la Parole de Dieu. Elle en
fut touchée. En rentrant à la maison, elle ouvrit cette
Bible, toute tremblante d'émotion et de crainte, puis
elle résolut de suivre son mari sans calculer les sacri-
fices qu'elle aurait à faire : l'abandon de ses amis et
de ses parents. Le cœur déchiré, elle vit pourtant que
cette décision était de son devoir, et partit rejoindre
138 PREMIÈRE PARTIE
son mari. Elle trouva plus tard une ample compensa-
tion dans le cercle de ses nouveaux amis et dans
Fapaisement de sa conscience.
Quand son mari entra en activité pour le service
des missions, elle en épousa la cause avec ferveur et
simplicité. Elle racontait les souffrances de la croix
à tous ceux qui l'abordaient, que ce fut un mendiant
ou un marchand ambulant. Ce qui a caractérisé sa
vie chrétienne, ce fut la modestie de sa foi et sa recon-
naissance.
Mais de cruelles épreuves l'attendaient ; en les tra-
versant, elle devait rendre un puissant témoignage à
la grâce et à l'amour de Dieu.
CHAPITRE V
La société Franco-Canadienne.
Les Eglises évangéliques de Montréal suivaient avec
un vif et affectueux intérêt l'héroïque entreprise de
M. Roussy et de M'"^ Feller ; on venait à leur aide
dans une certaine mesure. L'impression se répandait au
près et au loin qu'on devait partager avec ces chers
missionnaires le travail qui s'imposait. On pouvait le
faire de deux manières en leur fournissant des londs
ou en formant une société qui recruterait les ouvriers
et se rendrait responsable du budget.
On convoqua une assemblée des hommes qu'on
croyait susceptibles de s'intéresser à une telle entre-
prise. Elle eut lieu le 13 février 1839. Etaient présents
à cette réunion, les Rév. M. Curry, Thompson, agent
de la B. F. B. S. (Société biblique britannique et étran-
gère), le Heutenant-colonel Wilgress R. A., le capi-
taine Maitland et le capitaine Young, du 24^ régi-
ment. Le quartier-maître Murray, le docteur Holmes,
MM. Lunn, Orr, Lyman, Perrière et Court, ce dernier
fier de se dire descendant d'Antoine Court. Après
de sérieuses discussions, il fut proposé par le Rév.
140 PREMIERE PARTIE
James Thompson^ secondé par le capitaine Young, de
former une association qui s'appellerait « French
Canadian Missionnary Society». Elle aurait pour but
de pourvoir aux moyens de répandre la connaissance
de TEvangile du Christ parmi les Canadiens de langue
française.
Sur la proposition de M. J.-R. Orr, appuyée par le
capitaine Maitland, on décida d'admettre de nouveaux
membres dans la société ; le major Christie fut choisi
comme président, le lieutenant-colonel Wilgress, vice-
président, William Lyman, trésorier, James Court,
secrétaire, les Rév. R.-L. Lusher, William Taylor,
Henri Wilkes, Newton Boswith, J.-W. Perkins, James
Thompson, Davis, D. D., M.-F. Curry, docteur Holmes
et les capitaines Maitland et Young, J. Murray, J.-R.
Orr, J. Matthenson, James Perrière, William Lunn,
Henri Vennor, S.-J. Ward, Joseph Fraser, James
Millne et William Ogden, complétaient la liste du
comité exécutif.
On rédigea aussitôt une constitution, en se plaçant
sur le terrain large de l'alliance évangélique, ce qui
permettait d'avoir dans le comité des représentants
des Eglises épiscopale, méthodiste, presbytérienne et
congrégationaliste. Ce document mérite d'être repro-
duit.
I. La société emploie des pasteurs, des instituteurs
et des colporteurs bibliques. Elle établit des écoles,
ouvre des lieux de culte, fait distribuer les saintes
Ecritures ou telles autres publications visant à l'édi-
fication.
IL Aucun pasteur, instituteur, syndic ou membre du
bureau ne peut être employé s'il ne peut pas sous-
l'immigration huguenote 141
crire aux grands faits chrétiens, reconnus par les
Eglises protestantes évangéliques, savoir : La chute
de rhomme et sa dépravation naturelle, la Divinité
de notre Seigneur Jésus-Christ et Texpiation de nos
péchés par son sacrifice, — la divinité et la personna-
lité du Saint Esprit, — la justification par la foi, Tinter-
cession du Fils de Dieu et les peines éternelles. (Procès-
verbaux de la French Canadian Missionnary Society.)
III. Pour ce qui regarde le choix des ouvriers à
employer et les fonds à distribuer, la. société n*a pas à
s'occuper des questions confessionnelles.
Les bases de la société posées, il fallut songer au
recrutement des hommes et aux ressources financières
nécessaires. On s'en occupa immédiatement, en char-
geant d'une délégation spéciale le Rév. William Tay-
lor et James Court. Ils devaient visiter Glascow et
Genève, v constituer des comités auxiliaires, etsolli-
citer leur avis dans le choix des hommes qu'on dési-
rait attirer au Canada. A Edimbourg, Robert Haldane
fils fit partie du comité auxiliaire qui se constitua et
sa présence rattacha, en quelque sorte, l'œuvre
d'évangélisation canadienne au mouvement de Réveil
genevois, puisque c'est la société qui naquit du Réveil
provoqué par Haldane père qui s'est, tout d'abord,
intéressée aux missions du Canada.
Faisaient partie du comité auxifiaire genevois : les
professeurs De Laharpe, Merle d'Aubigné, le colonel
Tronchin, M. de Watteville, pour ne citer que les plus
connus. Dans une réunion qui se tint à la Pélisserie et
que présidait le professeur De Laharpe, l'allocution du
Rév. William Taylor fit une profonde impression. Le
soir de ce même jour, il parlait encore à l'Oratoire,
142 PREMIERE PARTIE
OÙ il exposa le but de la société. Il y mit tant de cœur
qu'il empoigna son auditoire. On raconte qu'un chré-
tien dut se tenir à son siège, tant il avait envie de se
lever et de dire : « Me voici, envoie-moi. »
Au Canada, la société se constitua pour coopérer
à Tœuvre que faisait la Grande-Ligne et essayer de
faire au nord du Saint-Laurent ce qu'elle faisait si
bien au sud et sur la frontière américaine. Pour profiter
des expériences déjà faites, on invita M. Roussy à faire
une visite à Belle-Rivière ; c'est dans cette localité que
la société avait le dessein d'établir le centre de son
activité missionnaire. L'œuvre, dès le début, fut fort
encourageante, ce qui ne signifie pas sans difficultés.
Peu de temps après, un vide s'étant produit à la suite
du départ d'un missionnaire, on demanda à la Grande-
Ligne de céder M . Cellier ; la Grande-Ligne ne put
pas s'en passer tout de suite, mais elle y consentit
quelque temps après, dans l'intérêt de l'œuvre géné-
rale. Un peu plus tard, et dans la même année, les
quelques fidèles de Montréal, éprouvant le besoin de
se rapprocher d'autres frères pour réaliser la famille
chrétienne, prient ceux de la Grande-Ligne, par l'in-
termédiaire de M. Lapelterie, de s'unir à eux pour la
sainte cène, mais, pour des raisons qui ne sont pas
connues, l'invitation ne fut pas acceptée.
Sur le continent, la mission du Rév. W. Taylor et
de James Court avait réussi et le comité auxiliaire de
Genève recommanda MM. Daniel Amaron, Antoine
Moret, Henri Provost, qui furent accueillis chaleureu-
sement à leur arrivée, le 8 juin 1840. Joseph Vessot,
qui devait faire partie du premier envoi de renforts,,
n'arriva que le 15 octobre suivant.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
143
On avait des hommes, Dieu avait répondu aux
prières des siens ; il s'agissait de les mettre à Tœuvre
et de faire valoir les talents que le Seigneur avait
donnés en dépôt. Comme un général assiégeant une
forteresse recherche les points par lesquels il pourra
le plus facilement s'en rendre maître, profitant des
accidents de terrain pour s'approcher davantage, ainsi
durent agir les organisateurs de la mission. Ils cher-
chèrent, aux environs de Montréal, un endroit pro-
Madame et Monsieur Daniel Amaron.
pice qui fut à la fois accessible à la prédication évan-
gélique et pas trop éloigné d'un groupement religieux,
ce qui permettrait au missionnaire de ne pas se sentir
trop isolé.
A Sainte-Thérèse, il y avait plusieurs familles pro-
testantes écossaises établies, les Morris, Mac Culloch,
Mac Allister, Hitchcok ; au Petit-Brûlé, les Marchai ;
à Belle-Rivière, la famille Snowdon.
La société décida l'occupation de ces trois endroits
dont elle fit trois postes. Elle plaça H. Provost à
Sainte-Thérèse, M. et M™^ Amaron au Petit-Brûlé ;
pour assurer les services à Belle-Rivière, on comptait
T44
PREMIERE PARTIE
Antoine Moret.
sur des renforts qui ne devaient pas se faire attendre
trop longtemps.
Au Petit-Brûlé, M'"^ Amaron réunit autour d'elle
quelques enfants pour commen-
cer une modeste école. Devant
l'impossibilité de leur procurer
un logement convenable, les
Amaron furent envoyés à Belle-
Rivière. Là, M™^ Amaron orga-
nisa une petite école, et son mari,
aidé de M. Moret, s'occupa de
colportage dans les environs.
On ne négligeait pas Montréal,
où M. Lapelterie travaillait pour
le compte de la Société Bibli-
que. D'accord avec cette
société, on le prit à Tessai
pour trois mois et il s'occupa
dès lors d'évangélisation
comme missionnaire résidant
dans la ville. Get essai ayant
donné des résultats satisfai-
sants, M. Lapelterie fut défi-
nitivement employé comme
missionnaire, au même titre
que ses collègues.
Bien que l'œuvre qu'on
faisait avançât lentement, on
pouvait prévoir que, sous peu, il faudrait s'assurer
les services d'un pasteur ; en attendant qu'on en
eût un sous la main, M. Lapelterie fut autorisé à louer
une salle au coin des rues Saint-Henri et Saint-Joseph
Madame Antoine Moret.
LIMMIGRATION HUGUENOTE
145
on avait alors, pour occuper ce local, vingt-sept adultes
et vingt-quatre enfants. Le jour de Noël 1840 on y
baptisa le premier enfant.
Comme le besoin d'un pasteur se faisait de plus en
plus sentir, on s'adressa au
comité genevois, qui fit un
appel en faveur du Canada.
M. J.-E. Tanner, disciple de
Malan et de Guers, travail-
lait alors comme évangéliste
en Rrance, mais le climat de
sa station* ne lui convenait
pas et le faisait souffrir de
la gorge, ce qui l'obligea de
rentrer à Genève. Précisé-
ment, on avait besoin d'un
homme ailleurs. Le docteur
Merle d'Aubigné vit dans l'arrivée
de Tanner une indication providen-
tielle ; il s'en ouvrit à ce dernier, et
celui-ci, après y avoir pensé très
sérieusement avec sa femme, se dé-
cida à accepter. Ce fut, pour la mis-
sion canadienne, deux excellentes
acquisitions.
Dès leur arrivée au Canada,
M. et M"""^ Tanner gagnèrent l'estime
et la confiance de tous; plus on entrait dans leur
intimité, plus on apprenait à les apprécier; aussi
furent-ils vite très populaires. Partout où ils passèrent
ils se firent des amis dévoués.
Après quelques mois de collaboration avec M. La-
J.-E. Tanner.
Madame Tanner.
146 * PREMIÈRE PARTIE
pelterie à Montréal, les Tanner furent envoyés à
Sainte-Thérèse, que M. Provost quittait pour des rai-
sons de santé, le Canada allait le perdre, car il devait
retourner dans son pays. H. Provost, quoique fidèle,
n'avait pas inquiété le clergé, probablement parce qu'il
avait surtout travaillé en dehors du bourg même, mais
quand les Tanner vinrent et que plusieurs pasteurs
de Montréal se rendirent à Sainte-Thérèse pour pro-
céder à leur installation, quand M"''' Tanner ouvrit
une école, les prêtres se fâchèrent:
Déjà à cette époque Sainte-Thérèse était un centre;
il y avait un collège où les familles à Taise et forte-
ment catholiques envoyaient leur fils, et d'où il est
sorti des hommes qui se sont fait remarquer. La pré-
sence d'un missionnaire protestant dans un tel milieu
fit naître des sentiments hostiles, d'abord dans les
rangs du clergé et bientôt après parmi les gens du
peuple. On fomenta une émeute, on assaillit la demeure
du missionnaire, et le propriétaire, eflrayé, exigea
qu'en vue des dommages possibles on lui versât une
garantie de six cents dollars. On ne respectait pa^
même la personne des missionnaires, on attenta à leur
vie, ce qui motiva une intervention de la justice, qui
condamna les coupables à soixante jours de travaux
forcés. Le missionnaire, qui n'avait porté plainte
que pour prévenir le retour de semblables violences^
intervint auprès des magistrats, dont il implora la clé-
mence, car sa religion, disait-il^ lui recommandait de
rendre le bien pour le mal. Après que le juge eût fait
remarquer la noblesse de la conduite du missionnaire,
celui-ci s'avança vers les prisonniers et leur tendit la
main en signe de pardon, ce qui lui concilia la sympa-
thie des honnêtes gens.
L IMMIGRATION HUGUENOTE -I47
Seul pasteur sur un territoire de vaste étendue,
M. Tanner eut beaucoup à voyager. Il fallait distribuer
la cène, baptiser les enfants et faire les mariages. Le
premier baptême eut lieu à Joliette le i'"'' novembre
184 1, dans la famille Blainville.
De Belle-Rivière^ où étaient installés les Amaron
et M. Chevallet, on rapportait la conversion de deux
familles. A Sainte-Thérèse, on en signalait cinq dues
à l'influence de M. Vessot, lequel était venu dans
cette localité après le départ des Tanner pour Mont-
réal.
Dans une réunion du comité, le 26 avril 1842, on
s'occupa de préparer les voies pour l'agrandissement
de l'école missionnaire de Belle-Rivière. Dans cette
école, on enseignait les travaux manuels tout en pré-
parant des évangélistes.
Ces foyers d'évangélisation attirèrent l'attention des
chrétiens anglais et, bientôt après, le comité reçut de
divers côtés des requêtes en vue d'organiser d'autres
stations. M. Milles, pasteur congrégationaliste à Abbotts-
ford, et M. Bridgeman^ gérant d'une grande tannerie,
à Saint-Pie^ furent les premiers à solliciter une telle
faveur. On leur envoya M. Moret, qui travailla près
d'eux durant quelques mois pendant que les esprits
surexcités à Sainte-Thérèse se calmaient.
Sainte-Elisabeth.
La famille Rondeau, récemment convertie à l'Evan-
gile, avait attiré l'attention du public et celle du clergé
qui craignait de nouvelles défections. Le Rév.-Père
Tellemont était venu à Sainte-Elisabeth y prêcher
une retraite, avec l'intention évidente d'y dénoncer les
148 PREMIÈRE PARTIE
protestants comme des êtres dangereux... Un jour^ il
termina son prône en les défiant, car, disait-il, ils ne
sauraient soutenir leur cause dans une discussion pu-
blique. Les protestants, d'abord inquiets, relevèrent
pourtant le gant et acceptèrent la discussion. On
informa M. Tanner de ce qui avait été décidé et celui-
ci se rendit sur les lieux accompagné de M. Vessot.
Ils arrivèrent au presbytère suivis de nombreux pro-
testants, qui étaient venus de Berthier et de Ramsay.
On les reçut avec courtoisie devant un bon nombre
de notables de la paroisse, qui étaient venus en curieux
et en témoins.
Le Père Tellemont commença par être sarcastique
et demanda que ces messieurs établissent tout d'abord
les preuves de l'existence de Dieu. M. Tanner allait
déférer à la demande du prêtre, quand M. Vessot,
qui avait vu le piège, s'adressa au Père et lui dit :
— Permettez qu'avant de répondre à la question
que vous avez posée je vous demande si vous croyez
à l'existence de Dieu! On devine la réponse du Père:
— Sans doute^ que j'y crois! Nous aussi, reprit le
missionnaire, il n'y a donc pas matière à discussion.
Mais vous, croyez-vous au Purgatoire, à la présence
réelle du corps^ du sang, de l'âme et de la divinité de
Notre Seigneur Jésus-Christ dans l'hostie ? Nous, nous
n'y croyons pas, et c'est sur ces sujets que nous
devons nous entretenir. — La discussion s'engagea
alors, chaude et sérieuse, et permit à M. Tanner de
dénoncer bien des erreurs cathoHques et d'exposer la
vérité chrétienne. A la suite de cette discussion, un
riche cultivateur vint acheter une grosse Bible^ affir-
mant qu'il se passerait d'une de ses fermes plutôt que
L IMMIGRATION HUGUENOTE I49
de se passer de la Bible. On avait aussi parlé de la
sanctification du dimanche et le curé, pour retenir la
jeunesse, eut Tingénieuse idée de former une associa-
tion de jeunes gens, ayant pour but de faciliter l'ob-
servation du dimanche. Le curé offrit son presbytère ;
on y venait passer l'après-midi du dimanche, on dansait,
on jouait aux cartes !
La petite école de Belle-Rivière, sous la direction
de M"'"" Amaron, avait été ouverte; déjà quelques
jeunes garçons y étaient admis; on commença à mettre
en pratique l'idée conçue à son début, savoir : d'y
donner quelques notions pratiques d'agriculture. Déjà
le premier été, on vit des jeunes garçons s'occuper à
la ferme. C'est alors que se forma la « Société franco-
canadienne des dames » en vue de recueillir les fonds
nécessaires pour l'acquisition de la ferme. Malheureu-
sement, la mort vint jeter une ombre sur cette œuvre
naissante. M. Cellier tomba malade chez ses amis de
Belle-Rivière et mourut. Ses restes furent transportés
dans le cilnetière de la Grande-Ligne. On trouve dans
les procès-verbaux de la société une délibération expri-
mant sa sympathie ; une copie en fut envoyée à la
famille.
Malgré les tristesses de ce deuil, survenu dans la
belle saison, le 30 mai, les membres du comité revin-
rent du service funèbre pénétrés de la beauté du
paysage et frappés par la richesse du sol ; c'est pour-
quoi ils recommandèrent la localité pour l'établisse-
ment d'une école missionnaire. Pour assurer la marche
d'une école, il fallait aussi des maîtres compétents et
^5o
PREMIERE PARTIE
un pasteur pour Sainte-Thérèse, que M. Tanner devait
quitter ; c'est pourquoi, le lo octobre 1843, le comité
prie M. Tanner d'aller en Europe pour en ramener
des missionnaires. M. Tanner s'embarque à Québec
le 12 novembre ; nous le laisserons à sa délicate mis-
sion pour rappeler un incident qui faillit diviser
l'Eglise de Saint-Pie et sur lequel les détails font
défaut. La Société missionnaire de la Grande-Ligne,
invita la Société franco-cana-
dienne à prendre part au
règlement de cette affaire
que nous signalons unique-
ment pour montrer les rap-
ports fraternels qui existaient
entre ces organisations mis-
sionnaires.
Le 17 juin 1844, Tanner
revint, heureux de présenter
au comité les frères qu'il
avait gagnés à la cause du
Canada, M. le pasteur et
M"'^ Doudiet, M. Vernier et sa femme, 'de Gla3^
MM. Marie et André Solandt.
M. et M'"^ Amaron, stationnés provisoirement à
Belle-Rivière, vinrent s'installer à Sainte-Thérèse pour
céder leur place à M. Vernier, qui se chargea dès
lors de l'enseignement et de la direction de la maison.
M. et M'"'' Parenteau, nouvellement convertis du
catholicisme, leur furent provisoirement adjoints,
jusqu'au printemps. A cette époque, M. Parenteau
reprend le rabot du menuisier et vient s'installer à
Montréal.
M. et Madame Doudiet.
L IMMIGRATION HUGUENOTE I5I
Uaffluence des élèves, depuis l'arrivée de M. Ver-
nier, commençait à intéresser spécialement les amis
de la mission ; la maison était pleine, abritant déjà
trente-trois personnes. On se préoccupa donc de pro-
jets d'agrandissements ; ce développement rapide et
presque inattendu, tellement notre foi est faible^ émut
le haut clergé.
La Croix du mont Saint-Hilaire.
L'évêque de Montréal conçut l'ingénieuse idée
d'élever sur le mont Saint-Hilaire une croix monu-
mentale qui pourrait être en vue dans un rayon de
cinquante à soixante milles et d'organiser des pèleri-
nages. On n'avait pas encore découvert les vertus
miraculeuses de Notre-Dame de Beaupré. Je me sou-
viens d'avoir fait l'ascension du mont Saint-Hilaire,
alors que j'étais tout petit garçon. Ma grand'mère
m'accompagnait, s'arrêtant à chaque station, pour y
faire de fort longues prières. Voyant que l'érection de
cette croix n'avait pas enrayé le courant qui attirait
les enfants vers la nouvelle maison d'éducation,
Tévêque lança dans le pays vingt jésuites avec ins-
truction d'exposer les doctrines funestes du protes-
tantisme. Déjà, un jeune prêtre de talent travaillait à
cette œuvre; tout en combattant avec une conviction
qui a fait sa gloire et sa force, les pernicieux effets de~
l'alcool sur le corps et l'intelligence ; il avait une ma-
nière à lui de tourner en ridicule l'œuvre et les per-
sonnes de ces «petits Suisses». Devant un peuple
gouailleur comme le nôtre, la chose n'était pas diffi-
cile, d'autant plus qu'on avait joué de mauvais tours
152 PREMIERE PARTIE
à M. Roussy. Un beau matin, il avait trouvé son che-
val tondu, crinière et queue; or, pour un Canadien,
c'est la plus grande humiliation. Le père Chiniquy
maniait habilement l'arme du ridicule et du sarcasme^
et il s'en servait contre « ces instrus qui venaient trou-
bler le pays et la conscience de ses habitants. »
Pour qu'on puisse juger de la valeur du travail qui
avait été fait par les missionnaires protestants, l'histoire
suivante, dont nous garantissons l'authencité, ne man-
que pas d'éloquence. Un homme qui avait reçu une
Bible du colporteur se vit privé du saint livre par le
curé, ce qui était plus facile que de le ramener à
l'Eglise. Quand vint l'heure de la mort, cet homme,
qui avait reçu plus qu'un livre, dit à sa famille : « Je
suppose que le prêtre va refuser à mon corps le repos
dans le cimetière de la paroisse ; peu m'importe où
l'on m'enterre, je sais que Jésus m'a pardonné; je n'ai
pas besoin du ministère du prêtre pour mourir. »
L'attitude agressive du clergé, loin de découra-
ger la société, parut au contraire donner un nouvel
élan à l'œuvre; on décida finalement, non d'agrandir,
mais de bâtir une nouvelle maison qui pourrait abriter
une centaine d'élèves. A cet effet, on rédigea un pres-
sant et pathétique appel aux comités auxiliaires
d'Edimbourg et de Glasgow, desquels on attendait au
moins la moitié de la somme nécessaire. Les voyages
répétés à Belle-Rivière, depuis l'ouverture de l'école,
pour en surveiller l'administration, firent sentir les
inconvénients d'une si grande distance. C'était loin du
centre, les chemins étaient mauvais et les communi-
cations souvent difficiles ; autant d'inconvénients que
la beauté du pays et la fécondité du sol ne compen-
l'immigration huguenote 153
saient que dans une faible mesure. Le comité de
construction revint un jour d'un tour d'inspection et
se mit à discuter le choix de Belle-Rivière, comme
base d'opérations missionnaires à tenter. Le doute,
une fois jeté dans les esprits, fit vite du chemin; les
amis de la mission ne pourraient s'y rendre ; les dames
surtout, et on avait grand besoin de leur concours
sympathique. Il fallait tenir leur intérêt en éveil.
Quant aux hommes, c'était pour eux un voyage de
deux jours.
Pendant que le comité s'occupait de l'avenir de
l'œuvre, les missionnaires poursuivaient leurs travaux,
un peu au gré de leur fantaisie, ce qui obligea le
comité à désigner M. Tanner pour procéder à la divi-
sion du travail.
C'est vers ce temps que M. et M'""" Amaron se
transportèrent à Joliette et qu'à la suggestion de John
Dougall, M. Tanner prit une plus grande maison à
Montréal, afin d'y pouvoir offrir l'hospitalité aux mis-
sionnaires en passage. Le jeune Ménard sur la recom-
mandation du docteur Cote, fut admis à Belle-Rivière
comme adjoint.
Il y avait, à ce moment-là, parmi les élèves, un
grand jeune homme à la figure ouverte, doué d'un
caractère gai, ce qui ne nuisait pas à un fond très
sérieux, ainsi que l'avenir le prouva ; nous aurons
l'occasion d'en reparler.
De Belle-Rivière, Romuald Desroches visita la
Grande-Ligne, qui sut utiliser ses talents d'instituteur.
Il ouvrit une petite école à Saint-Pie, dans le grenier
de M. Eusèbe Cusson; c'est laque Romuald Desroches
m'apprit à aimer les livres; je sentis mon intelligence
154 PREMIERE PARTIE
se réveiller, l'horizon s'élargir, et commençai à regar-
der plus loin et plus haut.
Le comité de construction continuait toujours ses
recherches et ses négociations pour l'achat d'une
ferme sur l'île de Montréal ; il arriva enfin à une déci-
sion et acheta, à la Pointe aux Trembles, la terre de
M. Reeves ; elle était de 105 arpents et coûta la
somme de 3100 dollars. Ce premier pas fait, le comité
s'occupa immédiatement de faire construire une mai-
son en briques ; elle avait 40 pieds de profondeur, 90
de long et quatre étages de haut. On l'appellera, à
l'avenir, l'Institut de la Pointe aux Trembles. Pour le
voisinage, ce sera le collège de la Pointe aux Trembles.
Au début, les changements sont fréquents et brus-
ques. Il faut répondre à tant de besoins et satisfaire
des amis impatients de voir quelque chose autour
d'eux; ils demandent et supplient qu'on leur envoie
un missionnaire. C'est alors qu'on envoie Antoine
Moret à Anherstburg. C'était un homme de cœur,
fidèle mais extrêmement lent; les circonstances ne lui
ont jamais fait perdre cette particularité regrettable.
André Sollandt était" admirablement doué, riche d'une
forte volonté, il aurait fait face à un régiment ; malgré
un accent allemand assez prononcé, il parlait notre
langue avec facilité et on l'entendait avec plaisir. Il
savait à la fois instruire et édifier. Edifier par la pré-
sentation de la vérité est peut-être la seule vraie mé-
thode, en tout cas la plus solide. Il savait assaisonner
sa conversation d'anecdotes propres à illustrer son
sujet; je l'ai beaucoup connu et toujours respecté à
cause de sa droiture, quelquefois cassante, mais qu'on
lui pardonnait à cause de son grand cœur; c'était le
L IMMIGRATION HUGUENOTE I55
défaut d'une qualité. Cest un témoignage que lui doit
rhistoire ; il a laissé, pour continuer son œuvre, bien
qu'ils aient prêché dans une autre langue, deux jeunes
pasteurs fort estimés.
D'Inverness arrivent d'autres appels ; cette fois
c'est un capitaine qui s'intéresse à l'évangélisation,
Mac Killop est son nom, il prie qu'on envoie quelqu'un
à Sommerset et Stanfold. On y envoie M. Solandt.
Quelque temps après, le Seigneur envoyait un aide
dans la personne de M. L'Hote ; c'était un ancien
prêtre qui avait rompu avec Rome, qu'il servait à
Villefavard en . France. Je l'ai vu une fois dans la
maison de mon père; on était venu l'écouter de loin;
la maison était pleine. On le suivait avec beaucoup
d'attention et d'intérêt.
Après le départ de M. Vernier pour la Pointe aux
Trembles, L'Hote est prié de faire de Belle-Rivière
son centre d'activité missionnaire^ qu'il quitta peu
après sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu.
M. Doudiet trouva un plus vaste champ d'activité à
Joliette, entamé déjà par les soins de Vessot. Amaron
fut transféré à Ramsay.
En 1846, M. Tanner vient prendre la direction des
écoles de la Pointe aux Trembles. On lui adjoint
M. Vernier avec le titre de sous-directeur. Déjà
y[me Tanner avait, en quelque sorte, commencé ses
débuts de directrice d'institution ; elle avait organisé,
dans sa maison, de la rue de la Montagne, à Montréal,
comme un pensionnat de jeunes filles, qu'on transporta
à la Pointe aux Trembles.
156 PREMIÈRE PARTIE
Si nous en croyons Joseph Provost, auquel nous
empruntons les lignes qui suivent et qui ont paru
dans le Citoyen Franco- Américain, journal aujourd'hui
disparu et qui se publiait alors à Springfield (Massa-
chusetts), M"'^ Tanner eut à supporter bien des ennuis
et de cruelles persécutions, dès le début. Chaque soir,,
les catholiques s'assemblaient autour de sa maison,
commettant toute espèce d'indignités, faisant un cha-
rivari d'enfer. Pendant quinze jours, on dut monter la
garde.
En 1847, un an après l'ouverture de l'école des
garçons, — Técole de M""^ Tanner est transportée à
la Pointe aux Trembles. Comme il n'y a point de
place pour elle, l'intrépide chrétienne occupe tempo-
rairement avec ses chères élèves, une petite maison
(l'ancienne maison de ferme), droit en face de l'institut
des garçons. En 1849, un bâtiment en bois est érigé
sur le bord du fleuve ; cette maison, connue des an-
ciens élèves sous le nom de «Maison du bord de
Teau» ou maison de M. Rivard — celui-ci l'ayant habi-
tée plusieurs années — fut démolie en 1872.
La « Maison du bord de l'eau » étant insuffisante,
le comité des dames et la Société Franco-Canadienne
travaillèrent énergiquement pour l'érection d'un nouvel
édifice. Leurs efforts furent couronnés de succès.
Le rapport annuel de janvier 1854 contient le pas-
sage suivant : « Depuis longtemps, la nécessité d'un
nouveau bâtiment pour Técole de M""^ Tanner se fai-
sait vivement sentir ; durant l'année 1853, ce bâtiment
a été complété et fut inauguré par un service religieux
le 29 septembre 1854. M"'^ Tanner, qui s'était si géné-
reusement consacrée à cette œuvre d'éducation, put
L IMMIGRATION HUGUENOTE I57
se réjouir en voyant les fruits de son labeur et de ses
souffrances. Son œuvre était terminée et, le 19 novem-
bre, elle quitta cette terre pour s'en aller à Dieu.
M""^ Tanner était née en Suisse. Elle unissait à
beaucoup de bonté un caractère ferme et un jugement
sain. Ceux qui l'ont connue nous disent qu'elle avait
toutes les tendresses d'une mère et possédait l'esprit
missionnaire à un très haut degré. D'une activité rare,
travaillant avec méthode et un entrain plein de grâce,
elle reste l'une des plus sypathiques figures de notre
protestantisme français. Après la
mort de M'"'' Tanner, M. Vernon diri-
gea l'école des filles jusqu'à l'arrivée
de M™"^ Moret, même année.
Après deux ans de séjour à la
Pointe aux Trembles, M*"^ Moret se
retire et M'"'' Bergeon la remplace
(1856). Parlant de la nouvelle direc- Madame
. Richard Sandreuter.
trice, le rapport du comité auxiliaire
des dames de la mission, s'exprime ainsi : «Son esprit
cultivé, ses manières aimables et délicates, ne peuvent
manquer d'exercer une profonde influence sur le carac-
tère des élèves. »
Au mois d'octobre 1858, nouveau changement à
l'Institut des filles. M'"^ Bergeon meurt et M"^^ Moret
reprend la direction de l'école jusqu'en 1862. De
1862 à 1863, M'"'^ Richard est directrice provisoirement
et, de 1863 à 1864, M. Vernon a la charge des deux
écoles; il est aidé par M"^^ D. Amaron et M"^ H. Piché.
On voit que M. Vernon a rendu des services impor-
tants comme directeur provisoire de l'une ou l'autre
école et quelquefois des deux.
158 PREMIÈRE PARTIE
Ouverture de l'Institut de la Pointe aux Trembles.
L'événement attendu par les convertis avec une
fébrile anxiété, que Ton comprend sans peine, est
enfin fixé ; on a choisi le 5 novembre 1846. Quoique
la saison fiit très avancée, et les chemins fort mau-
vais, on vit arriver de Belle-Rivière, Sainte-Thérèse,^
Saint-Lin, Sainte-Elisabeth, Berthier, des charrettes
chargées de valises et d'enfants accompagnés de leurs
parents. L'accueil qu'on fit à tous ces visiteurs
les retint plus longtemps qu'ils ne pensaient ; du reste
on voulait voir, surtout entendre. On assistait aux
classes, au culte du matin et à celui du soir. Dans ces
cultes, il y avait toujours un chant, la lecture de la
Parole de Dieu et la prière. Les classes commençaient
à neuf heures, pour finir à midi. Elles reprenaient à
une heure et se continuaient jusqu'à quatre. De sept
à neuf, il y avait étude. Le reste du temps était em-
ployé pour les repas, la récréation et certains travaux
confiés aux élèves. A neuf heures, chacun se retirait
dans les dortoirs, où l'on se reposait jusqu'à cinq
heures du matin. A ce régime, qui peut paraître dur^
les enfants se portaient admirablement.
Après s'être rendu compte de la marche de l'Insti-
tut, de l'esprit qui inspirait le directeur, son adjoint
et tout le personnel, les parents s'en retournèrent
chez eux, tout rempHs d'idées nouvelles sur la
religion chrétienne. On n'avait pas vu de crucifix,
mais on avait entendu prier avec ferveur ce Jésus
invisible aux yeux de la chair, mais visible à la foi qui
donne la vision des choses qu'on espère. Ils empor-
taient avec eux des impressions ineffaçables qui allaient
L IMMIGRATION HUGUENOTE I59
alimenter les conversations des longues soirées d'hiver.
On racontait aux voisins les merveilles qu'on avait
vues et les choses extraordinaires qu'on avait enten-
dues. «M'est avis, disait l'un d'eux, qu'ils ne sont pas
tant mal ces gens-là... — Je crois, moi, disait un autre,
qu'ils sont mieux que nous. C'est dommage qu'ils ne
croient pas à la Sainte Vierge. — Mais, dis donc, Bap-
tiste, répliquait un troisième, m'est avis qu'ils y
croient autant que nous, j'ai entendu lire dans leur
livre et on parlait de la Sainte Vierge; je t'assure
qu'ils en disent beaucoup de bien, seulement ils ne la
prient pas, parce que, disent-ils, elle n'est pas comme
Dieu, présente partout, ce qui l'empêche d'entendre
les prières qui lui sont adressées. — C'est bien vrai,,
ce que tu dis là, ajoutait un autre, mais il me semble
qu'elle doit être plus sympathique aux souffrances de
la terre, car c'est une femme, vois-tu... » — Oui, c'est
une femme qui n'est pas morte pour nous, et ce que
j'ai entendu dire là-bas me fait croire que son fils
Jésus est encore plus sympathique, puisqu'il ne
repousse pas le pécheur qui vient à lui, au contraire,
il l'invite. M'est avis que s'il a consenti à mourir pour
nous, pour nous sauver, il doit être heureux de nous
voir aller à lui, d'écouter nos prières et d'y répondre.
— Bien, dit Joseph, tu. parles comme un avocat et tu
as raison. Sais- tu une chose, je crois que nos curés nous
trompent, toute cette boutique, c'est de la blague. »
Et c'est ainsi que ce qui s'était dit dans Técole, les
moindres détails de son enseignement, étaient répétés
dans les paroisses environnantes et devenaient le
sujet de conversations qui intéressaient et qui faisaient
réfléchir.
l6o PREMIÈRE PARTIE
L'année commençait bien. Les deux Instituts, celui
de la Grande-Ligne et celui de la Pointe-aux-Trem-
bles avaient admis une centaine d'élèves. Les maîtres,
toujours à leur poste, vigilants observateurs, préoc-
cupés constamment du développement intellectuel et
spirituel de leurs élèves, ne pouvaient être que bénis.
Ce qu'on voulait faire avant tout de ces jeunes
gens, c'étaient des hommes qui fussent capables de
penser et de réfléchir. Des observateurs prêts à rete-
nir ce qui est bon, des chrétiens libres enfin parce
qu'affranchis par Christ.
L'œuvre était à la fois une œuvre d'évangélisation
et d'éducation ; on voulait créer des aspirations vers
le bien, fortifier la volonté et lui donner une direction
évangélique. C'était préparer des hommes et des
citoyens aux ambitions supérieures. Maintenant que
le recul permet de juger des ambitions d'alors, on
voit qu'elles n'avaient rien d'exagéré, car il est sorti
de nos institutions protestantes franco-canadiennes des
hommes qui ont su se rendre utiles à leur pays et à
l'Eglise qui les avait formés.
M. Tanner recevait souvent des visites avec les-
quelles il s'entretenait volontiers. Une fois un de ses
visiteurs lui raconta l'incident que voici : un cultiva-
teur s'était procuré un Nouveau Testament, son voi-
sin aussi. L'affaire ayant été connue du curé, celui-ci
en fut fort inquiet. Un jour il se rendit chez ses deux
paroissiens qu'il voulait prémunir contre tout danger
d'hérésie. L'un d'eux le reçut plutôt froidement, et lui
dit : « Monsieur le curé, on affirme que vous avez le
pouvoir de faire des miracles, eh bien, vous voyez
-cette mouche-là sur la table, en train de se régaler de
L IMMIGRATION HUGUENOTE
i6i
miel, si vous faites en sorte qu'elle tombe morte sans
y toucher, si je vois la chose de mes yeux, je retour-
nerai à TEglise. — Oh! dit le curé, on ne fait pas de
miracle pour une seule personne. — Eh bien, riposta
le paysan, voici une autre proposition : Dieu, dites-
vous, peut se protéger contre ses créatures? Le curé
*d'affirmer ! Eh bien, donnez-moi une hostie consacrée
contenant le corps, le sang, Tâme et la divinité de
Notre Seigneur, mettez-la dans Tarmoire que vous
voyez et, si un jour les souris ne Tout
pas mangée, je croirai à votre religion. »
Le personnel enseignant n'était pas
nombreux. Le lecteur a déjà fait la
connaissance du directeur et de M"'*' Tan-
ner, sa compagne dévouée. Qu'il nous
permette de lui présenter maintenant le
sous-directeur et son épouse. M"''' Ver- jean Vernier.
nier. M. Vernier était un ancien
élève de l'institut de Gla}^ de fondation récente. Il
était petit de taille, mais avait une belle tête qu'il
portait haut, ce qui permettait d'admirer des yeux
francs d'un beau noir qui donnaient au visage une
noble apparence. Doué d'une parole facile et d'un
esprit vif autant que clair, il savait attirer l'attention
et la retenir. Aussi il était aimé de ses élèves, dans le
cœur desquels il savait faire passer les vérités qui
étaient dans le sien. D'un tempérament très prompt,
il était peu patient avec les cerveaux encore épais, ce
qui lui donnait quelquefois des apparences d'homme
injuste, impression que ne corrigeait pas un ton de
voix qui sentait l'habitude du commandement et n'ad-
mettait pas la réplique. Ce travers du caractère de
102 PREMIÈRE PARTIE
M. Vernier était heureusement corrigé par sa femme,
excellente Bernoise de la commune d'Orvin, qui était
la douceur et la patience personnifiées.
Le troisième maître était Charles Gobeille. Il venait
de Saint-Lin, il avait été à Belle-Rivière et son séjour
y avait été extrêmement béni, aussi était-il un auxi-
liaire précieux dont on appréciait les services. Il sa-
vait intéresser ses élèves et leur faire aimer l'arithmé-
tique, ce qui n'est pas toujours facile avec les débu-
tants. Malheureusement, il était peu favorisé quant à
l'apparence, il le sentait, et ce sentiment le rendait
susceptible à l'excès. On peut dire de lui qu'il avait
les qualités et les défauts des hommes un peu dif-
formes.
Coup d'œil dans l'intérieur.
Nous venons de voir les débuts des œuvres de nos
missions, les premières difficultés, les premiers encou-
ragements. Le lecteur aimerait sans doute pénétrer
maintenant dans les districts ruraux, se rendre compte
des opinions, des préjugés, des superstitions populaires
que nos missionnaires eurent constamment à combat-
tre. J'ai précisément sous la main le journal d'un jeune
homme de ce temps ^ il contient des impressions d'en-
fant dont quelques-unes sont pleines de naïveté. J'en
ai omis quelques-unes, j'en ai retenues qu'il aurait
peut-être fallu sacrifier, mais ce triage trop sévère
nous eût empêché de voir l'époque sous ces couleurs
naturelles et cette considération m'a paru suffisante.
« On m'a dit que je suis né le 29 mars 1835, à la
Pointe-des-Fourches ; c'est là que la rivière Noire et
^ Journal intime de l'auteur.
l'immigration huguenote 163
la rivière de Saint-Césaire se réunissent, mêlent leurs
eaux et continuent leur cours jusqu'au Petit Maska,
aujourd'hui Saint-Hyacinthe et le poursuivent ensuite
jusqu'au Saint-Laurent.
» Dès qu'on eut fait ma première toilette, on se
hâta de me porter à l'Eglise, — au risque de me
noyer, car la glace était mauvaise^ — dans la crainte
de me voir mourir sans baptême et de me savoir
condamné aux limbes où, dit-on, on ne souffre pas,
bien qu'il n'y fasse pas très gai. Après la cérémonie
du baptême, on revint au grand trot avant la débâcle
qu'on redoutait; ainsi j'échappai aux limbes et à une
immersion ennuyeuse. Je ne me souviens pas de
toutes ces choses. Le premier événement qui s'est
gravé dans ma mémoire, c'est le transport de notre
mince ménage dans un bac qu'on poussa au large pour
le laisser emporter par le courant du côté du village ;
arrivés devant une maison blanchie à la chaux, la
maison de grand-père et d'un oncle, me dit-on, on
amarra la frêle embarcation et au bout de quelques
heures nous étions installés chez eux. Nous n'étions
pas là depuis longtemps que nous fûmes visités par
un gros orage, le ciel s'obscurcit, l'éclair déchira le
ciel, le tonnerre gronda et tout-à-coup j'entendis un
cri déchirant : « Le tonnerre est tombé ! » Je ne voyais
rien^ sauf un billot fendu comme si on avait voulu le
préparer pour faire des allumettes; c'était celui dont
se servait grand-père pour hacher son tabac ; ma mère
tout énervée se cachait le visage dans les plis de son
tablier. On me dit qu'elle avait été atteinte par la fou-
dre. Cette halte chez le grand-père ne fut pas longue ;
on parla de déménagement! Heureux, dit-on, les pau-
164 PREMIÈRE PARTIE
vres en esprit! Heureux aussi les pauvres en biens
d'ici-bas, quand ils doivent changer de domicile. C'est
vite emballé, vite rendu à destination, vite déballé, et
vite mis en place. Aussi les choses se firent tout d'une
haleine ; on avait déjeuné chez le grand-père, on soupa
au nouveau foyer dans le village de Saint-Pie, au bout
du pontDrolet. Les enfants aiment la nouveauté, j'étais
enchanté, nous étions tout près de l'eau et l'on m'a-
vertit d'avoir à m'en tenir à une sage distance, car il y
avait danger. Je n'en vis point. Mais un jour pourtant,
alors que j'étais trop près, sans doute, je glissai et
tombai à l'eau, le courant m'emporta et j'aurai cer-
tainement été noyé sans la présence d'un petit îlot,
formé par des débris de sciure de bois qui provenaient
des tanneries (aujourd'hui Emileville) ; Teau me déposa
là et quand j'eus senti la terre ferme, ou quelque chose
qui y ressemblait, je repris mes sens, et songeai à me
diriger vers la maison, confus comme un renard qu'une
poule aurait pris. Grand émoi dans le voisinage quand
on sut mon aventure; et j'entendis une femme qui di-
sait : « Dieu fera quelque chose de cet enfant, car s'il
l'a sauvé miraculeusement de cette noyade, c'est qu'il
a dessein de s'en servir. » J'ai pensé quelquefois aux
réflexions de cette femme et je lui ai donné raison.
» Je ne sais combien de temps après cet événement,
la famille déménagea de nouveau pour s'installer sur
une petite ferme qu'elle venait d'acquérir; j'en ai gardé
de bien agréables souvenirs; les journaux alors étaient
rares et on passait les veillées à écouter ou dire des
contes dans lesquels il était souvent question de châ-
teaux habités par de belles princesses et gardés par
des géants, de châteaux suspendus dans les airs, d'ours
l'immigration huguenote 165
qui venaient manger le miel des ruches, etc., etc. Les
histoires qui m'intéressaient particuhèrement étaient
celles où il était question du loup-garou ; c'était là
choses sérieuses, je vous assure, surtout quand M.
le curé condamnait quelqu'un, pour inconduite, à cou-
rir le loup-garou durant les sombres nuits d^automne.
Ou bien c'était l'apparition dans l'air de grands canots
légèrement construits et portant cinq à six hommes
qui voyageaient se servant de leurs avirons pour aller
à des vitesses vertigineuses. C'était la Chasse-Gale-
rie, beaucoup plus habiles que les aviateurs modernes
avec leurs aéroplanes et moins dangereux, car il n'ar-
rivait jamais le moindre accident, il n'y eut jamais de
vie perdue. Ou bien encore c'était la bête à « grand
queue», une bête effrayante qu'on ne voit plus de nos
jours, probablement parce qu'on est moins observa-
teur que les vieux d'autrefois. Eux, ils voyaient toutes
sortes de choses merveilleuses et affirmaient avoir vu
la Chasse-Galerie ou tiré sur la bête à grand queue,
ce qui a dû l'effrayer en fin de compte et la fait res-
ter maintenant dans les profondeurs de la forêt.
» J'avais remarqué le long de la rivière, sur de
petits îlots, quelques cabanes de sauvages d'où s'é-
chappait la fumée en colonnes bleuâtres. Ces cabanes
étaient des sources intarissables d'histoires mystérieu-
ses, bien que ceux qui les habitaient fussent très inof-
fensifs. Ils cueillaient le long de la grève les joncs
avec lesquels ils faisaient des paniers. On disait qu'en
cherchant les roseaux ces hommes y trouvaient de
joHs bébés roses et blancs, des petits Moïses que nos
mamans joyeuses recevaient des mains des sauvages.
Elles se mettaient ensuite au lit pour communiquer un
l66 PREMIÈRE PARTIE
peu de chaleur à ces petits qu'on leur avait ainsi confiés.
Quand ces petits grandissaient, elles leur rappelaient
que les sauvages ne les perdaient pas de vue; qu'ils
les surveillaient de loin ; alors, gare aux « braillards »
et aux mutins, le sauvage pourrait bien venir les
reprendre... »
Dans les localités nouvelles, un homme entrepre-
nant faisait un peu de tout ; mon père avait la direc-
tion de l'agence de certaines fonderies et de fabriques
d'instruments agricoles, voire même d'une maison
d'horlogerie. Il s'ensuivait qu'on
pouvait voir dans les hangars des
cribles, des charrues, et des horlo-
i^^kLf^ ges dans la maison. Il y en avait
j^HËL de grandes et de petites, les unes
^^^^^^^^ étaient vissées aux parois, les
HHHmUm autres se tenaient toutes seules
appuyées contre le mur; il y en
Antoine Duclos. .,..,, .
avait de vieilles et de neuves, les
petites horloges étaient toutes neuves, les grandes toutes
vieilles et paraissaient honteuses de la lenteur de leurs
mouvements. Les petites, comme des espiègles, avaient
l'air de dire en faisant tic tac : Vous retardez, mes
amies, votre temps est fini. Elles arrivaient par boîtes
de six. La préférence qu'on marqua tout de suite pour
les petites est comme le point de départ d'idées nou-
velles s'introduisant dans l'économie domestique. Les
grandes attendaient dans une solennelle fierté l'arri-
vée des antiquaires. Je croyais mon père très instruit,
car il savait lire et écrire, ce qui n'était pas ordinaire
à cette époque. On venait de loin pour lui faire lire
des lettres et écrire les réponses. Chose singulière,
l'immigration huguenote 167
tous ces correspondants par procuration insistaient
pour « mettre la main à la plume » bien qu'ils n'y tou-
chassent pas, et quand ils avaient raconté tous les
malheurs survenus dans la famille, les maux de dents
et les rhumatismes, ils terminaient généralement en
souhaitant que « la présente les trouvât dans le même
état ». Cela amenait beaucoup de monde chez nous,
il y avait des visiteurs qui dételaient, d'autres qui se
contentaient d'attacher leurs chevaux aux piquets du
jardin. Tous allumaient leur pipe et, en l'absence de
nouvelles plus récentes, on s'entretenait des événe-
ments historiques qui avaient tout récemment boule-
versé le pays. J'écoutais. — Laissons les enfants écou-
ter quand il ne se dit pas de sottises, quelle que soit la
réceptivité et la ténacité de la mémoire d'un enfant,
on ne saurait trop surveiller l'entourage dans lequel
il grandit, car rien de ce qui se dit et se fait ne leur
échappe. — Quand je pense aux dangers qui mena-
cent nos jeunes enfants, je suis frappé du fait qu'un
grand nombre y échappent et j'en remercie le Sei«
gneur.
Un jour, mon père me conduisit dans une maison
en deuil, tout y était lugubre . On eût dit qu'on s'était
arrangé pour faire de la mort un spectacle qui fait
naître l'épouvante. On avait allumé des cierges en
plein midi; autour du cercueil éclairé par la lueur va-
cillante des cierges, on pleurait et priait sans attacher
une importance particulière aux manifestations de la
douleur ou de la piété, et cela constituait un intérieur
où Ton se sentait mal à l'aise. En rappelant ces sou-
venirs, il m'en vient encore des frissons.
l68 PREMIÈRE PARTIE
Quand les visiteurs emplissaient la maison, ils s'as-
seyaient autour de la table; un tel arrangement, parait-
il, rendait les conversations plus faciles. On parlait de
toutes choses au gré du premier causeur ; tantôt c'était
la fosse qui intéressait nos hommes; d'autrefois c'é-
taient des clôtures ou des procès-verbaux, ces deux
derniers articles allaient souvent ensemble. Quand
on élevait trop la voix, ce qui m'effrayait un peu^
bien que je fusse à l'écart dans mon petit coin, mon
père, qui était aussi juge de paix, allait prendre dans
un grand pupitre-bureau, où il conservait soigneuse-
ment quelques livres, toute sa bibliothèque, un gros
volume recouvert de peau de mouton, puis il l'ouvrait
pour le consulter ; alors tout rentrait dans le calme et
les adversaires se serraient la main. D'autrefois, on
s'engageait dans d'interminables conversations a3^ant
trait aux choses politiques.
On sentait encore la poudre qui avait été brûlée
à l'occasion de la révolution de 1837 et 1838^ et le
souvenir des échaufourées de Saint-Denis, Saint-
Eustache^ était encore tout frais dans les mémoires.
Il fallait entendre les vieux, leur imagination ne s'ar-
rêtait pas devant les réalités historiques. Les uns au-
raient voulu qu'on eût passé au fil de l'épée « ces mau-
dits Anglais » ; d'autres, plus habiles au maniement de
la fourche, auraient voulu les tenir pour les « taquiner
un peu». On racontait en riant qu'un «patriote» avait
pris sa faucille pour aller chasser les « habits rou-
ges ». Je me souviens d'un grand gaillard qui venait
souvent pour acheter des animaux gras; dans la cha-
l'immigration huguenote 169
leur de la conversation, il s'écriait : « Ah! si je les
tenais au bout de ça, — et il montrait alors un gour-
din qui ne le quittait jamais, — j'en ferais une fricas-
sée, je me moquerais bien de leurs sabres ». Il y en
avait de plus modérés et de plus sages^ probablement
parce que . leurs connaissances étaient un peu plus
étendues. Ceux-là faisaient remarquer ce qu'il y avait
eu d'imprudent dans le fait d'aller à la rencontre de
troupes organisées, conduites par des chefs qui con-
naissaient leur affaire. On aurait obtenu, disaient-ils,
les mêmes avantages : un gouvernement représenta-
tif, si on se fût contenté d'employer des moyens paci-
fiques, la voix de nos représentants aux Chambres.
Peut-être,... répondait-on généralement, mais quand on
pense que nos premiers citoyens : Papineau, Nelson,
Cote sont en exil et que ces maudits bureaucrates
nous rient au nez, n'est-ce pas « sacrant »?
Le sujet de l'année noire 1837 étant épuisé, on par-
lait de « l'invasion des Bostonais » en 1775, de celle
de Montgomery, arrivant en hiver au pied du cap
Diamant, à la tête de ses colonnes, de la proclama-
tion de l'indépendance en 1776... « Ah ! si nous avions
compris nos intérêts, disait un autre, on aurait pris
part à cette révolution et aujourd'hui nous ferions par-
tie de la grande république voisine... Et dire que ce
sont nos saints prêtres... — Le saint est de trop, inter-
rompait un auditeur qui n'avait pas encore eu l'occa-
sion de placer son mot; dis : nos prêtres tout court,
cela suffit. C'est encore eux qui ont fait rater l'inva-
sion des Yankees en 1812. — Dis plutôt, Baptiste, que
ce sont nos braves qui les ont repoussés à Chateau-
guay... » Et ainsi on passait en revue toutes les dates
170 PREMIERE PARTIE
historiques, toutes excepté pourtant la victoire des
plaines d'Abraham. Si on n'en parlait pas, c'est qu'elle
était admise, on ne regrettait pas cette partie perdue ;
mais on aurait voulu en gagner une autre...
Les regrets devenaient plus vifs quand les exilés
faisaient revivre leurs souvenirs, racontant l'accueil
qu'ils reçurent à Boston où on les avait traités comme
des victimes et comme des héros d'une grande cause.
Ce qu'ils disaient de la beauté et de la prospérité du
pays, de la cordialité de ses habitants, qui contrastait
péniblement avec la morgue anglaise, montait les ima-
ginations et faisait naître les regrets.
Tout ce dont on avait besoin dans le ménage était
fort cher, le travail se faisait à des prix modestes,
pendant qu'on affirmait que dans les Etats, à Burling-
ton et à Bridgeport, à Whitehall dans le Vermont et le
Massachusetts, on gagnait des salaires fabuleux. Mais
c'était si loin... Et pourtant, il fallait faire quelque
chose ; le sac au dos, le bâton à la main et la larme à
l'œil, on embrassait sa femme et les enfants, on s'ar-
rachait à la famille pour ne pas éclater, puis on s'en
allait là-bas pour n'en revenir qu'après la fenaison ou
plus tard quand les salaisons étaient achevées. Quand
on apprenait l'arrivée de l'un de ces exilés volontai-
res, la nouvelle s'en répandait comme une trainée de
poudre et de tous côtés on venait écouter ce qu'ils
avaient à dire des pays oii ils avaient travaillé.
Il fallait les entendre raconter leurs exploits d'abord
et assister aux descriptions fantaisistes des richesses
fabuleuses de ces Yankees. Ils avaient pourtant remar-
qué l'absence des éghses aux clochers élancés. — « Le
croirais-tu, disait l'un d'eux, je n'ai pas rencontré le
L IMMIGRATION HUGUENOTE I7I
« bon Dieu * » une seule fois, durant les trois mois que
j'ai passés là-bas. Ça ne va jamais à la confesse, ces
gens-là ; du reste à qui pourrait-on se confesser ? pas
un prêtre... — Tiens, Baptiste, reprenait un autre, je
croirais presque qu'ils n'en ont pas besoin, ce sont de
si braves gens... As-tu découvert un mensonge, as-tu
vu comme ils passent leur dimanche... et puis, ça paie
t'y bien ? — Pour ça oui, reprenait son voisin. »
De ces excursions en pays protestant, on rappor-
tait bien des notions nouvelles sur la religion, l'agri-
culture, la tenue du ménage et de la ferme. Parfois le
voyageur avait rapporté un livre; tout le monde lisant
là-bas, cela donnait envie d'apprendre à lire et les
plus intelligents, les curieux, les ambitieux, se met-
taient en devoir de le faire.
Un jour, la conversation prit une autre tournure :
je remarquai quelque chose de nouveau sur tous les
visages, on causait sur un ton inaccoutumé. Il n'était
plus question de procès-verbaux, des Anglais ou des
Yankees. On s'entretenait d'étrangers nouvellement
arrivés dans le pays. Ils étaient venus à Montréal
d'abord; puis s'étaient installés définitivement à la
Grande-Ligne. Qui étaient donc ces gens-là? D'où
venaient-ils ? Qu'étaient-ils venus faire ? Ce n'étaient
pas des agriculteurs, ils avaient les mains blanches
et fines comme M. le curé ou comme celles des
seigneurs (châtelains). C'étaient les questions qu'on
se posait sans que personne pût y donner une réponse
précise. « Je le saurai bien, hasarda l'un d'eux... je
vous en donnerai prochainement des nouvelles... à la
^ Allusion à la communion portée au domicile des mourants.
172 PREMIERE PARTIE
semaine prochaine, bonsoir! » Et il prit congé de la
compagnie.
La semaine suivante, on était venu plus nombreux,
car la curiosité était grande. Notre homme avait tenu
sa promesse et il arriva disant : — « Je le sais. Je
vous disais bien que j'en aurais des nouvelles... Ces
étrangers de TAcadie, ce sont des Suisses ! » et chacun
de s'écrier : des Suisses !! Non, dit un autre, des écu-
reuils!! * — Non! vous n'y êtes pas, il paraît qu'il y a
un pays quelque part,.. — Dans la lune, interrompit un
loustic. — Laisse-moi donc finir, ignorant ! en Europe,
plus loin que la France, un pays qui s'appelle la Suisse
et tout naturellement ses habitants s'appellent des
Suisses. — De quelles noix se nourrissent-ils? — Il
paraît que leurs noix préférées sont MM. les cures, ils
vous les croquent à tous coups. Mais ce qu'il y a de
plus drôle et peut-être de plus inquiétant, c'est qu'ils
ont apporté avec eux une espèce de livre que MM, les
curés ne veulent pas qu'on lise ; c'est leur noix que le
curé ne peut pas casser. — Parle donc qu'on te com-
prenne, interrompit un forgeron, que tous ces détours
impatientaient. — Eh bien, puisque vous ne comprenez
pas, je vous dirai que ces étrangers, qui, après tout,
ne sont pas dangereux, puisqu'ils ne sont que deux
ou trois, ne croient ni à confesse, ni à messe, ni au
purgatoire^ ni à saints, ni à saintes. — A quoi donc
croient-ils alors ? — Je vous assure qu'il ne faut pas
causer longtemps avec eux, pour le savoir, ce qu'ils
croient et, ce qui est mieux encore, ce qu'ils prati-
quent, reprit notre voyageur. Ils croient en Dieu, en
* Au Canada le peuple donne le nom de Suisse à l'écureuil
«petit gris ». C'est ce même animal qui a fourni le vair à l'héraldique.
l'immigration huguenote 173
son Fils Jésus et ils en parlent tout aussi bien que
M. le curé. Je suis même disposé à croire qu'ils le
montrent sous un jour plus attrayant, Je les ai vus,
j'ai causé avec eux et j'en reviens encore tout ému.
— Je voudrais bien les voir et les entendre, reprit un
homme au visage maigre qui trahissait une volonté
forte.
Une visite intéressante.
On était en juillet 1840, le soleil brillait, chaud, ar-
dent. La cigale chantait dans les champs et l'air était
fortement imprégné de l'odeur des foins fraîchement
coupés. Les oiseaux avaient terminé leur concert mati-
nal et se reposaient dans la feuillée. Les travailleurs
étendus à l'ombre laissaient descendre le soleil, se
promettant de prolonger un peu leur journée, pour
rattraper le temps perdu.
A cette époque les voyageurs étaient rares, on
n'avait pas encore la visite des représentants de com-
merce ou celle des nombreux agents des manufactu-
res de machines à coudre, invention tout à fait mo-
derne ; de temps en temps, on voyait passer de petits
marchands ambulants, qui venaient tenter les ména-
gères et les enfants par l'offre de quelque coupons
d'indienne, de mouchoirs de poche en couleur, de bobi-
nes de fil, de boutons ou autres bibelots faciles à
transporter sur le dos. Plus rarement on voyait reve-
nir, à époques fixes, le fondeur de cuillères. Sa venue
était une véritable fête pour les enfants qui assistaient,
tout surpris^ à la transformation des vieux ustensiles
en étain ou en plomb en de belles cuillères toutes
174 PREMIÈRE PARTIE
neuves qui brillaient comme si elles eussent été en
argent poli. C'était merveilleux.
Ce jour-là, on vit venir sur la route poudreuse, un
voyageur inaccoutumé; il était vêtu d'une redingote
noire et portait sous le bras un petit sac qui devait
être lourd à en juger par la démarche de Thomme et
par son attitude. Je cessai de jouer avec mon chien
pour observer cet étranger qui regardait précisément
dans la direction où je me trouvais. « Ton père est-il
à la maison? » me dit-il, une fois près de moi. Les
manières affables de cet homme, sa voix sympathique,
m'attirèrent instinctivement et je devinai en lui un
ami. Je l'accompagnai jusqu'à notre porte que je me
hâtai d'ouvrir et sans plus de façon le voyageur se
trouva subitement en face de mon père, qui le regar-
dait en se tenant debout selon son habitude quand un
étranger venait à la maison. Je fus immédiatement
frappé par le contraste que formaient ces deux hom-
mes; mon père était grand, le voyageur petit.
Mon père était de la Beauce, paroisse importante
au bas de Québec ; il avait passé un couple d'années
à faire la traversée entre Québec et Lévi. Quand il
sut que le visiteur était québequois, la glace se fondit
et les langues se délièrent, les cœurs fraternisèrent
et la conversation prit de l'entrain. Il n'est rien comme
la communauté d'origine pour rapprocher les gens. Le
petit homme, tout en causant de tout ce qui pouvait
intéresser, ne perdait pas de vue le but de sa visite,,
et il finit par trouver l'occasion de le faire connaître.
Il ouvrit son sac et je pus voir qu'il contenait de fort
beaux volumes. M. Beaudin, c'était son nom, était, je
crois, au service de la Société biblique de Québec;
L IMMIGRATION HUGUENOTE I75
ce fut, à ma connaissance, un des premiers colporteurs
employés par elle. Admirablement doué pour cette
œuvre, il eût fait de grandes choses, quand soudaine-
ment on le perdit de vue. Il était en visite dans le
Vermont, c*est là qu'on a perdu ses traces et Ton
pensa qu'il avait dû tomber sous les coups de quelque
voleur de grand chemin. Longtemps après, à Mont-
réal, on pendait un malfaiteur d'une réputation redou-
table; j'ai su qu'il avait été fortement soupçonné du
meurtre de M. Beaudin. Nous verrons plus loin quelle
importance cette visite devait avoir pour notre famille.
Esprit ouvert, mon père avait la répartie vive et
toujours le mot pour rire, ce qui ne l'empêchait pas
d'être plutôt sévère pour ses enfants. Si notre mère nous
a élevés avec la douceur et la sollicitude de la brebis qui
ne sait pas défendre ses petits, mon père avait pour nous
les sévérités et les dévouements de la lionne qui nourrit,
aussi bien qu'elle protège. Il y a trente-cinq ans qu'il
est mort et, depuis ce temps-là, il ne se passe pas de
mois que je ne rencontre quelqu'un qui ne soit heu-
reux de me rappeler les services qu'il a rendus dans
sa paroisse et dans les environs. C'est à distance
qu'on se rend mieux compte des hommes et des
choses et qu'on comprend mieux l'influence exercée
parles premiers. Simple juge de paix, Antoine Duclos
a laissé le souvenir d'un honnête homme qui aima
son pays ; il était fier et mettait un léger orgueil à
porter le vêtement du cultivateur quand il était appelé
dans une assemblée publique, ou qu'il devait siéger
sur les bancs des petites cours des commissaires. Il a
rempli ces dernières fonctions pendant tout un quart
de siècle. Ceux qui l'ont connu rappellent aujourd'hui
176 PREMIÈRE PARTIE
bien des faits qui montrent son impartialité et la sûreté
de son jugement^ particulièrement quand il s'agissait
de la solution des questions souvent épineuses qui
font les différends des districts agricoles. Le juge
Bourgeois, qui fut toujours son ami, me disait, quel-
ques années avant de mourir: «Votre père avait le
sentiment inné de la justice et du droit. » Durant les
vingt-cinq années qu'il a jugé les différends qui surve-
naient dans sa paroisse, bien des causes sont venues
en appel et, je dois le dire à son honneur, aucun de
ses jugements n'a été écarté.
Sous une rudesse apparente, et avec un caractère
qui heurtait quelquefois, il y avait chez Duclos un
grand cœur et une piété réelle qu'il a conservés
jusqu'à la fin.
Catholique romain par sa naissance, il vécut long-
temgs dans la paroisse de Saint-Hyacinthe. Je me
rappelle fort bien qu'il avait Thabitude de me cacher
dans les plis de son manteau quand il partait pour
aller prier au pied d'un calvaire, comme ceux que le
voyageur rencontre sur toutes les routes du Canada
français. Celui où il allait était élevé à trois milles en
amont de Saint-Hyacinthe. Je n'oubherai jamais le
sérieux de son expression dans de tels moments, pas
plus que les soins qu'il apportait dans l'église à diri-
ger mes regards d'enfant sur le Saint Sacrement,
objet de grande vénération parmi les catholiques.
Une chose pourtant me faisait de la peine ! c'était
d'entendre dire par un homme dont le fils était infirme :
«Je fais mon calvaire », ou encore par une femme qui
avait un mari brutal ou ivrogne: «C'est mon calvaire.»
Aujourd'hui, je comprends et je sais qu'il est de nom-
L IMMIGRATION HUGUENOTE I77
breux calvaires dans la vie, mais j'ai appris qu'il en
est un, aide précieux, qui donne la force nécessaire
pour traverser les heures d'angoisse; on le trouve
non pas dans tel ou tel coin de terre, mais partout :
c'est Jésus, et il a promis de se faire trouver à tous
ceux qui le cherchent. « Je suis avec vous tous les
jours, je ne mettrai point dehors celui qui viendra à
moi. »
Quand mon père eut reçu dans son cœur les ensei-
gnements de l'Evangile, son culte devint plus spiri-
tuel, mais ne perdit rien de la ferveur du passé. Ceux
qui lui survivent n'ont pas oublié, et ses enfants
n'oublieront jamais le soin qu'il mettait à nous réunir
tous pour le culte de famille chaque jour après le
déjeuner, que l'ouvrage pressât ou non. Pour ces
instants de recueillement, toute la maisonnée était
assemblée, ouvriers, serviteurs et enfants; catholiques
ou protestants écoutaient la lecture de la Parole de
Dieu, puis on se mettait à genoux, autour de la même
table et sous le regard du même Dieu. Précieux
témoignage que les enfants sont heureux de rendre
à la mémoire de celui qui les a amenés à Christ.
Atteint d'une maladie incurable, il a vu venir la fin
dans la paix la plus parfaite, avec une assurance que
rien n'aurait pu ébranler.
Lors de ses funérailles, présidées par le pasteur
qu'il aimait et dont il avait été le paroissien respec-
tueux et dévoué, il y eut un grand concours d'amis
connus et inconnus ; à ce cortège se joignirent les
principaux citoyens de la paroisse et des paroisses
voisines ; chacun avait eu à cœur d'honorer la mémoire
de l'homme de bien que le Seigneur avait relevé de sa
178 PREMIÈRE PARTIE
charge. C'était un de ces hommes, comme on en ren-
contrait souvent à cette époque, aux convictions pro-
fondes, librement exprimées en toutes circonstances.
Ses amis intimes jouissaient de ses entretiens, qu'il
savait rendre vivants en mettant à profit les lectures
qu'il aimait à faire. La famille possède encore le Nou-
veau Testament qu'il avait fait relier avec une petite
brochure* de controverse, intitulée : Les enseignements
de T Eglise de Rome comparés avec ceux de F Evangile,
Ces deux ouvrages, de très inégale valeur, consti-
tuaient toutes ses armes de chrétien évangélique; il
les portait constamment sur lui, comme le soldat son
épée, et l'adversaire avec lequel il se mesurait n'avait
jamais ou très rarement l'avantage. On a encore de
lui une vieille Bible usée et jaunie par le temps et
l'usage; c'est la vieille Bible de famille, celle autour
de laquelle il aimait tant à grouper les siens. S'ils ne
sont pas meilleurs qu'ils ne sont, s'ils ne sont pas
plus fidèles, plus avancés dans la connaissance des
choses saintes, ce n'est pas la faute de leur bien-aimé
père, mais la leur.
J'ai longtemps hésité avant de consentir à livrer ces
lignes à l'impression : il m'était difficile de remuer ces
souvenirs sacrés et de les jeter ainsi dans le domaine
public. Des amis m'ont vivement conseillé de briser
le vase qui les contenait ; je me suis laissé convaincre,
mais je n'ai pas eu autre but en vue que la gloire de
Dieu, par la grâce de qui toutes ces choses sont arri-
vées.
L IMMIGRATION HUGUENOTE I79
Comment Antoine Duclos arriva à la connaissance
de la vérité.
J'ai parlé précédemment de la visite de M. Beaudin
à la maison paternelle ; qu'on me permette d'y reve-
nir maintenir pour expliquer la conversion de mon
père. C'était, on s'en souvient, par une chaude jour-
née de juillet que le serviteur de Dieu entra dans notre
maison paternelle, et on sait avec quel tact il amena
l'entretien sur les questions religieuses. Mon père avait
un Nouveau Testament, qu'il s'était procuré sept ans
auparavant dans le Vermont; il n'en avait lu que
quelques pages et sans leur accorder une grande im-
portance, aussi ces lectures n'avaient-elles laissé que
de bien vagues impressions, La visite de M. Beaudin
vint raviver ces souvenirs fugitifs, ce fut comme une
allumette qu'on approcherait d'un baril de poudre.
Quand ils se quittèrent, j'entendis mon père qui
disait: «Je crois, monsieur, que ce livre est inspiré de
Dieu. Malgré tout ce que vous avez eu la bonté de
me dire j'ai encore l'espoir d'y trouver confirmés les
enseignements de notre sainte Eglise. Je vous promets
de les y chercher soigneusement. — Voulez-vous me
permettre de revenir, lui dit M. Beaudin, j'aimerais
connaître les résultats de vos recherches?» Mon père
y consentit volontiers, assurant que sa réponse serait
à la fois franche et cordiale.
On se sépara en prenant rendez-vous à quinze
jours de distance.
Mon père parla certainement de cette visite et
bientôt je vis arriver des personnes que je n'avais
l8o PREMIÈRE PARTIE
jamais vues, en particulier une demoiselle Pérousset,
qui fit sur ma jeune personne une très agréable
impression. Sur ses traits on lisait le bonheur ; sa
conversation nourrie et intéressante mettait tout le
monde à Taise et créait la bonne humeur. Elle chan-
tait fort bien et moi qui n'avais guère entendu que
nos vieilles chansons populaires « A la claire fon-
taine » ou telle autre, je trouvais ses chants fort beaux.
Elle lisait ensuite, puis tout le monde se mettait à
genoux pour prier. Je fus frappé de ce que personne
ne sortait de chapelet et aussi de ce que la prière
s'achevait sans que personne n'eût songé à dire des
Ave Maria ou à répondre par le traditionnel Ora pro
nohis ; en revanche quand on se relevait il y avait des
larmes dans les yeux et moi j'avais envie de pleurer
aussi.
Un beau dimanche après-midi, après lés vêpres, je
vis arriver un grand nombre de voitures, le long de
la route ; dans la cour, à chaque piquet un cheval
était attaché. La maison était remplie, le perron, le
jardin débordaient de monde. Dans la foule, j'aperçus
M. Beaudin que tous attendaient. Mon père s'avança
et parla assez longtemps. Je vais essayer de résumer
ce qu'il dit : « Mes amis, voici les évangiles qui racon-
tent la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, je sais que
vous croyez comme moi que notre sainte religion doit
y être enseignée... Depuis plus de quinze jours j'ai lu
le saint volume et je dois vous dire qu'à mon grand
étonnement je n'y ai pas trouvé ce que notre sainte
Eghse nous enseigne... Que ferez-vous? Que dois-je
i8i
faire? Quoi qu'il arrive je crois à la sainteté et à la
vérité de ce livre... Je crois qu'il est la révélation de
Dieu aux hommes par le moyen de Jésus-Christ et je
suis très disposé à Tadopter comme la règle de ma
foi.... »
Grande fut l'émotion... M. Beaudin prit ensuite la
parole et longuement enseigna la foule... On chucho-
tait, mais on restait parfaitement sérieux. Comme
l'heure avançait, on se dispersa, chacun reprenant le
chemin de sa maison. Quelques jours après je vis
arriver chez nous une dame, son large visage, son
front découvert et son menton accentué annonçaient
une volonté puissante ; un monsieur de taille moyenne
l'accompagnait. Il avait une voix douce, bien qu'il
grasseyât un peu. J'appris dans la suite que c'étaient
les deux Suisses de l' Acadie : M""^ Feller et M. Roussy.
J'avais entendu parler des saints ; je crus en voir
deux devant moi, tant ils firent une forte impression
sur ma jeune imagination. Des amis d'en haut de la
Rivière, MM. Auger et Parent les avaient accompa-
gnés. Ils avaient connu les mêmes angoisses que mon
père et avaient reçu de Dieu la même délivrance.
Léandre Parent était un bel homme, s'habillait bien
et parlait peu. Baptiste Auger, plus petit, se fit con*
naître plus tard par ses réparties vives autant que
fines, dont il se servait volontiers pour réfuter les
arguments de ses adversaires. C'est sur la propriété
de ces deux amis acquis à la cause évangéhque que
l'on construisit la première maison missionnaire en
1842.
De nouvelles familles étabhes plus en amont s'étaient
déclarées pour l'Evangile : les Poirier, les Pépins et
l82 PREMIÈRE PARTIE
d'autres ; la douceur de ces enfants de Dieu autant
que leur piété étaient comme un parfum du ciel qui
se répandait sur tous ceux qui étaient en relation
avec eux. Les Demers étaient peu causeurs, mais ils
savaient placer un mot à propos et chaque fois le mot
frappait juste. Les Smith, plus disposés à écouter qu'à
prendre une part active dans les discussions, ne
manquaient jamais l'occasion de rendre témoignage à
l'Evangile qui leur avait apporté le salut et dont la
puissance se manifestait avec une évidence bénie.
Dieu fit briller sa lumière dans ce district d'une
manière tout à fait inattendue. Une Bible qu'un jeune
homme du Massachusetts remit à sa mère et un Nou-
veau Testament que M. Roussy donna à un père de
famille en furent comme les instruments. A la suite
d'une conversation, cette dame et ce père de famille
arrivèrent à la conviction que ces livres indiquaient le
chemin qui conduit à la connaissance de soi-même et
aboutit au salut par Christ.
Désireux de pénétrer plus avant dans le mystère
de piété, le père fit un voyage à la Grande-Ligne où
il derrieura trois semaines. Ayant trouvé ce qu'il
cherchait il revint en hâte en informer cette dame,
lui disant avec un grand enthousiasme ce que le Sei-
gneur avait fait pour lui. L'un de ses fils qui avait
entendu le récit du voyageur, en parla à son voisin,
celui-ci à un autre, si bien qu'en peu de temps tout le
monde avait envie d'en savoir davantage. Pour
répondre à ces désirs légitimes on décida d'inviter
M. Roussy, qui ne se fit pas prier pour venir.
Huit familles rompirent immédiatement avec Rome.
Grâce aux visites occasionnelles de M. Roussy, de
l'immigration huguenote 183
M. Sellier et de M. Normandeau, qui s'était fortifié
dans la foi et dans la connaissance des Ecritures, ce
petit noyau de fidèles fit de rapides progrès. Durant
l'été on ouvrit une petite école dans une modeste
chambre qu'une famille convertie avait mise à la dis-
position des missionnaires. Comme les progrès se
maintenaient il devint bientôt évident qu'il faudrait
songer à l'érection d'une maison convenable.
Une petite lumière dans les ténèbres se voit de loin,
dit-on ! Dans le Tov^nship de Milton, M. Beaudin avait
été bien accueilli par plusieurs familles ; elles montrè-
rent un tel intérêt et affirmèrent leur désir de s'ins-
truire avec une telle persévérance que le D"" Cote
baptisa cet endroit du nom de Bérée en souvenir des
Béréens de si glorieuse mémoire. C'est un des plus
beaux souvenirs de mon enfance que ces temps
durant lesquels l'Esprit de Dieu besognait parmi
nous. Mon père, tout entier aux joies de son premier
amour, enseigna un hiver et il prit part aux réunions
d'évangélisationet d'édification que présidait le D^Cote.
Il y eut des réunions qui se prolongèrent fort avant
dans la nuit et cela plusieurs fois de suite.
Le docteur Cote et le curé Crevier.
Les curés ne connaissaient pas encore les argu-
ments dont se servaient les protestants pour justifier
les articles de leur foi. Ils croyaient en faire façon
bien facilement. Dans ces conditions le D"" Cote devait
naturellement rencontrer sur son chemin le curé de
la paroisse, qui n'ignorait pas ce qui se faisait dans un
fief dont il avait été jusqu'ici le maître incontesté;
184 PREMIÈRE PARTIE
aussi voulut-il prendre des mesures pour enrayer le
fléau, voire même le détruire. M. Crevier, c'était le
nom du curé, s'arrangea donc pour avoir une ren-
contre avec le protestant : un loup qui venait manger
ses brebis. Elle eut lieu dans une grande maison de
pierre habitée par un M. Lanctot; elle était située
près d'un endroit qui a longtemps porté le nom de
« pont de cèdre ». Ces rares rencontres entre prêtre
et pasteur attiraient beaucoup de monde : la curiosité,
l'intérêt qui s'était réveillé pour les choses religieuses
et peut-être aussi le goût de la discussion^ faisaient
se déranger les plus casaniers. On commença par
s'entendre sur les bases du débat et dès que M. le
curé eut affirmé sa foi dans les enseignements de son
Eglise, le docteur Cote lui donna la réplique. Fami-
liarisé avec l'histoire bibhque et l'histoire de l'Eglise,
Cote mit immédiatement son contradicteur en fâcheuse
posture ; il démolissait les uns après les autres les
forts que le curé avait cru élever pour protéger sa
foi et défendre les dogmes de Rome. Le travail du
démolisseur fut tel, que le curé n'eut pas le courage
de la réplique et s'excusa d'être venu sans prépara-
tion ; il alla même jusqu'à regretter de « n'avoir pas
fait comme son estimé adversaire, les études histori-
ques et bibliques nécessaires pour de pareilles occa-
sions. » Cette rencontre fut connue dans les environs,
bien qu'on n'eût pas à son service la presse indiscrète
de nos jours; la défaite du curé fortifia les prosélytes
et en amena d'autres.
A Bérée on continuait les réunions et les audi-
teurs se faisaient chaque jour plus nombreux, si bien
qu'on ne put les recevoir tous dans la même maison.
l'immigration huguenote 185
Le mouvement était bien religieux et ce qui le prouve,
c*est qu'entre deux réunions on vit souvent des
ennemis dont on disait la réconciliation impossible,
oublier un passé fort triste et se décider à faire toutes
choses nouvelles. Les coupables reconnaissaient leurs
torts; les pécheurs confessaient leurs péchés, et Dieu
leur affirmait son pardon, ce qui fit comprendre,
mieux que les meilleures instructions, le vrai rôle de
la confession évangélique et sa signification.
L'édification mutuelle jouait un grand rôle et Ton
vit des personnes qui n'avaient jamais pris la parole
en public, des femmes mêmes poussées par l'Esprit
se lever pour remercier Dieu ou exhorter leurs frères.
Dans l'un des services que présidait le docteur Cote,
la puissance de l'Esprit de Dieu se manifesta d'une
manière vraiment extraordinaire : le prédicateur avait
pris pour texte ces paroles d'Esaïe « Venez et dis-
cutons ensemble, dit l'Eternel. » Je ne saurais dire ce
que fut la méditation, mais ce que je puis affirmer^
c'est qu'elle toucha les cœurs, car avant que l'amen
final fût prononcé, on pouvait entendre de divers
côtés des appels à la miséricorde divine « Mon Dieu,
disait-on, aie pitié de moi!» D'autres ajoutaient: « Que
faut-il que je fasse pour être sauvé? » Quel privilège
alors pour le prédicateur chrétien de pouvoir montrer
Jésus à ses frères en leur disant : « Voilà l'Agneau de
Dieu qui ôte les péchés du monde. » Ce service si
spécial fut comme une nouvelle semaille que le Sei-
gneur devait abondamment bénir.
l86 PREMIÈRE PARTIE
Ouverture d'une maison de mission.
On avait construit une maison missionnaire à Saint-
Pie et fixé la date de l'ouverture au 26 décembre
1842. J'ai gardé de cette journée un souvenir très
vivant. Mon père avait été chargé d'assurer des vivres
pour tout le monde ; je sais quelle peine cette inten-
dance lui donna sans qu'il songeât à se plaindre. En
ces temps-là, il y avait des géants !
Voici ce que M. Roussy écrivait à cette occasion au
secrétaire de la Société évangélique de New^-York :
« Nous fîmes nos arrangements pour aller consa-
crer Tédifice de Saint-Pie au service de Dieu. Nous
nous y rendîmes en famille, n'ayant laissé à la Grande-
Ligne que les quelques personnes nécessaires pour
garder la maison. De bonne heure, une centaine de
Canadiens et une vingtaine d'Anglais accompagnés
de leur pasteur vinrent à notre rencontre. Ce fut au
nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que nous
fîmes 'notre entrée dans cette maison de prière, et
d'un cœur ému et reconnaissant, nous remerciâmes
Dieu pour tout ce qu'il avait fait pour nous.
» Elle fut consacrée par trois services le dimanche
et deux le lundi. Ces services furent particulièrement
bénis et des conversions fort touchantes se produisi-
rent. Il faut citer tout spécialement la conversion d'un
homme qui avait été comme un scandale pour les
communautés naissantes. Il avait connu la vérité, avait
écouté avec joie les enseignements évangéliques et
puis, comme le chien qui retourne à ce qu'il a vomi,
il avait négligé les choses de Dieu pour suivre le
monde. Un jour, après un service qui avait été très
l'immigration huguenote 187
impressionnant, il se leva et tout en larmes, il confessa
ses fautes, implorant le pardon de ses frères et celui
de Dieu, reconnaissant qu'il avait été en scandale pour
plusieurs et demandant à être reçu comme un enfant
prodigue qui revenait dans la maison du père. »
Le mardi, par une belle journée d'hiver, dix traî-
neaux, portant une quarantaine de personnes, parti-
rent pour Bérée où ils furent reçus avec de chaleu-
reuses acclamations. C'était, en petit, la répétition des
scènes de Jérusalem, alors qu'on mettait tout en com-
mun. Le lendemain, ce fut plutôt un jour d'actions de
grâces qu'un jour de dédicace ; les cœurs étaient rem-
plis de reconnaissance.
Une manifestation du catholicisme.
Dans l'espérance et avec la perspective de voir
s'accomplir une grande œuvre, le docteur Cote vint
s'installer à Saint-Pie en octobre 1842. Rome ne voit
jamais se faire de semblables réveils sans en éprouver
du dépit, aussi les persécutions qui s'étaient ralenties
recommencèrent; l'audace des fanatiques fut telle
qu'il vaut la peine de s'arrêter un instant sur ces
heures sombres.
Ce. mouvement de réforme n'intéressait pas seule-
ment les convertis, les vieux protestants le suivaient
en priant pour qu'il donnât des fruits à la gloire de
Dieu. Il convient de mentionner tout spécialement les
rév. MM. Slack, de Milton, Miles et Johnson d'Abbotts-
ford. On disait même qu'un Canadien timide — un Nico-
dème — M. Baron, s'était détaché de Rome pour s'unir
à l'Eglise d' Abbottsford, à 15 milles de Saint-Hyacinthe.
l88 PREMIÈRE PARTIE
Dans le village même, la famille Cloutier s'était
franchement décidée pour TEvangile. Les esprits
surexcités discutaient aigrement ce courageux acte
d'indépendance.
Au printemps de 1842, il y avait dans le village
trois familles ouvertement protestantes et on s'en
émut au presbytère, où Ton se consulta pour arrêter
une ligne de conduite en vue de « dénicher » ces pro-
testants qui menaçaient d'envahir la paroisse, ce dont
ils ne se cachaient pas d'ailleurs. Ils avaient de fré-
quentes réunions dans la maison de M. Beaudin, qui
était justement en face de l'église catholique . C'était
une maison en bois qui a été remplacée depuis par le
magasin Jarry. On y venait de tous côtés. Dans les
deux rues qui formaient le coin, on voyait le diman-
che dix à quinze voitures attachées à la palissade qui
entourait le jardin, et on entendait venant de l'inté-
rieur le chant des cantiques. Les habitants du village
ne cachaient pas leur mécontentement, quelques-uns
s'indignaient qu'on puisse tolérer de tels scanda-
les. Le village possédait une forte tête, un cer-
tain Beauregard au service des commerçants du vil-
lage et homme bon à tout faire. Il avait deux forts
chevaux qu'il attelait à un « gros waggon » de charge
pour transporter les commissions qu'on lui confiait.
Un jour on ne sait qui, l'interpella au sujet des pro-
testants — « Allons-nous tolérer plus longtemps ces
gens au village qu'ils menacent de faire leur, les voilà
qui occupent déjà toute la rue. » Beauregard était
l'homme de ressources; c'est un peu l'avantage des
gens de son métier^ seulement, lui n'était pas honnête
et il conçut dans son esprit un projet diabolique dont
l'immigration huguenote 189
la réussite jetterait la consternation parmi les protes-
tants assemblés.
Le dimanche suivant dans l'après-midi, alors que
nos frères célébraient le culte, ils entendirent tout à
coup des cris et des bruits de voitures qu'on renver-
sait. C'était Beauregard qui avait attelé ses chevaux
à son gros « waggon » et avait lancé l'attelage au
galop en le conduisant de telle façon qu'il devait
accrocher les voitures des protestants, ce fut un beau
vacarme. Les propriétaires sortirent de la réunion
pour voir ce qui était arrivé et ce fut un miracle qu'au
milieu du désordre qui se produisit, hommes, jeunes
gens et chevaux entremêlés, personne ne fût blessé.
Huit jours après, le curé, qui aurait dû blâmer cette
manifestation intolérante, tomba à bras raccourci sur
les protestants qu'il dénonça en chaire. « Mes amis,
dit-il, à ses paroissiens déjà suffisamment excités,
notre paroisse est menacée de la plus diabolique héré-
sie que Satan ait jamais inventée. Des gens incon-
nus, des étrangers viennent ici, en face de notre église,
appeler la malédiction du ciel sur vous, vos femmes
et vos enfants; vous n'allez pas rester sans rien faire?
Je sais que vous saurez trouver des moyens pour
faire déguerpir ces pestes. Vous savez, quand nous
voulons effrayer des animaux sauvages, nous com-
mençons par faire du bruit à l'entrée de leur tanière;
si cela ne réussit pas à les faire fuir, on prend des
bâtons qu'on introduit dans le souterrain, puis enfin si
elles ne se rendent pas, on les étouffe dans la fumée. »
En sortant de l'église, les gens se regardaient comme
pour s'interroger sur ce qu'il y avait à faire, et comme
les protestants comptaient quelques amis parmi les
190 PREMIERE PARTIE
catholiques, il y avait de Tindécision dans Tair. De ces
gens que le curé avait ainsi signalés aux égarements
du fanatisme, il y en avait qui étaient représentés
dans l'auditoire par leur père ou leur mère, d'autres
par des parents plus éloignés, tous par des amis.
Dans la soirée, M. Bousquet, frère de M™^ Cloutier,
vint l'avertir de l'impression qu'avait faite sur les catho-
liques le sermon du matin et l'exhorta à revenir sous
la houlette du curé, afin qu'il n'arrivât pas de malheur.
Il fallait laisser ces gens-là...
M""^ Cloutier ne se laissa pas intimider et répondit
avec courage : — « Ce n'est pas ces gens que je veux
suivre, c'est Jésus ; ce n'est pas ce qu'ils disent que
je crois, mais la Parole de Dieu. Vois-tu, on nous a
tellement trompés. Je veux bien que ce soit par igno-
rance et sans l'intention de nous nuire, mais j'ai appris
à me défier des conseils intéressés. » Et la pauvre
femme ne pouvait retenir ses larmes... Elle suppliait
son frère de faire comme elle, d'accepter l'Evangile,
le saint Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ. —
« Si tu savais, disait-elle, comme on est heureux de
croire, d'aimer et de servir de son mieux ce Jésus qui
nous a tant aimés. »
Ils causèrent ainsi toute la nuit ; au petit jour, le
frère rentrait chez lui et, dans la journée^ il disait à
qui voulait l'entendre : — « Vous ne chasserez pas
ces gens-là; ils ont une foi qui vaut bien la nôtre et
je crois qu'ils sont moins mauvais qu'on veut nous le
faire croire; ils nous valent bien, je vous assure. »
Un soir, je vis arriver à la maison mes grands-pa-
rents, deux bons vieillards qui m'ont souvent permis
de marauder dans leur jardin. D'ordinaire, mon grand-
L IMMIGRATION HUGUENOTE I9I
père était tout joyeux quand il venait nous voir; ce
soir-là, il était triste et n'arrivait pas à dissimuler son
inquiétude.
Baissant la voix, il nous dit : « Mes enfants, nous
venons passer la nuit avec vous, car nous avons appris
qu'on va « faire du train cette nuit », peut-être même
fera-t-on du mal et nous n'avons pas voulu que vous
soyez seuls. Oh! si vous vouliez revenir à l'église, vous
éviteriez tout cela. » Mon père, je l'ai dit, avait la
réponse vive, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour
les gens et pour son père en particulier un profond
respect, il se leva et tout d'une haleine dit : « Vous
ne voudriez pas que votre fils jouât à l'hypocrite ?
Or si je retournais à l'église, je ne serais que cela;
ce livre^ dit-il, en montrant la Bible qui était précisé-
ment sur la table, c^est la révélation de Dieu et il
nous en a trop appris sur l'Eglise de Rome, pour que
je puisse jamais retourner dans son sein. »
La fermeté de mon père mit fin à toute discussion
et on se mit à lire, puis on causa pendant que les
heures passaient. A minuit, l'heure des noirs projets,
on entendit tout à coup des bruits étranges qui par-
taient du haut du village. — Les voilà ! — Qui? quoi?
demandaient les personnes présentes; on croyait qu'il
s'agissait de quelque charivari. Mon oncle Augustin,
nouvellement converti aux Etats-Unis, habitait avec
nous; il arriva comme une trombe; il était hors d'ha-
leine et lui aussi disait : « Les voilà! les voilà! ils
sont bien une centaine et ils ont pris avec eux tous
les grelots de la paroisse, ils jurent comme des force-
nés; à les entendre, les cheveux se dressent sur la
tête. » On avait commencé chez M. Beaudin, on con-
192 PREMIERE PARTIE
tinuait en s'arrêtant chez nous, puis on devait aller
chez les Cloutier. Ce concert d'un nouveau genre
dura jusqu'au jour, les méchants n'aiment pas la lu-
mière.
Quelques-uns des nôtres s'étaient mêlés à la foule
et ils reconnurent, sous des masques qui les cachaient
imparfaitement, quelques-uns des bons citoyens du
village et des environs. Ces masques indiquent suffi-
samment que la conscience de ces personnages était
mal à l'aise.
Après le bruit et pour se conformer aux indications
du curé, on allait en venir aux coups ! La nuit sui-
vante, nuit sombre et bien propice^ vers les minuit, on
enfonça les portes de la maison de M. Beaudin et de
celle de mon père ; les fenêtres furent brisées et des
pierres furent lancées sur le toit et jusque dans la
maison. Le lendemain, on en trouva un grand nombre
même sous les lits.
On ne pouvait tolérer un tel mépris du droit des
gens et, après entente, on décida d'envoyer M. Clou-
tier à Montréal, afin que l'on sache ce qu'il y avait à
faire. Sa famille, effrayée par les scènes sauvages de
la veille, ferma la maison et vint chercher un abri
sous notre toit, qui avait aussi souffert des attaques
des' forcenés. Comme la nuit approchait, on se deman-
dait ce qui allait survenir et on prolongea la veillée.
Vers deux heures du matin, alors qu'on venait de
faire la prière et qu'on se disposait à se mettre au lit,
on entendit crier au feu. Nous sortîmes! Déjà les flam-
mes sortaient du toit, jetant sur le ciel sombre des
rougeurs sinistres; c'était la maison des Cloutier qui
flambait. On devine la terreur des femmes et des en-
L*IMMIGRATION HUGUENOTE I93
fants qui pleuraient sans comprendre encore Tétendue
du crime ; car il ne venait à personne Tidée d'accuser
la malveillance. Les hommes se consultaient; enfin
quelqu'un eut l'idée d'envoyer un messager à Abbotts-
ford afin d'en recevoir de l'aide; il avait été précédé
par la vue du sinistre et déjà on s'organisait quand il
arriva, des hommes descendaient de la montagne avec
toute la vitesse du cheval qui les amenait. En un clin
d'œil on fut sur les lieux du malheur; la foule était
consternée. Les quelques protestants qui avaient con-
servé leur sang-froid prirent rapidement les mesures
d'ordre et, pendant que certains combattaient l'incen-
die, d'autres requirent des huissiers et on ordonna
des arrestations; trente-six furent maintenues et sui-
vies, après enquête, d'une condamnation qui devait
amener les coupables devant la cour criminelle de
Montréal. L'histoire de ce procès fournirait de quoi
écrire des pages émouvantes, nous nous en abstenons
cependant.
On comprend que les familles qui avaient l'un des
leurs inculpé dans cette affaire criminelle fussent pro-
fondément tristes, et on devine que les mères firent
l'impossible pour qu'on eût pitié de leur douleur. Le
temps est un sage conseiller; avec lui, les esprits
surexcités se calmèrent et la clémence succéda à la
colère pourtant légitime des premières journées. Les
victimes se concertèrent pour délibérer sur la conduite
qu'il fallait tenir en s'inspirant de l'Esprit du Maître.
Depuis deux mois, les coupables attendaient en pri-
son que la justice se prononçât sur leur sort, les pro-
testants jugèrent que cette prison préventive consti-
tuait une punition suffisante pour inspirer la sagesse et,
CANADA 13
194 PREMIERE PARTIE
dans une assemblée que présidait M. Roussy, on dé-
cida d'abandonner la poursuite. Cette générosité de la
part des victimes eut une grande influence pour rame-
ner le calme dans les esprits, et les soins du D"" Cote,
donnés gratuitement à ceux qui en avaient besoin,
complétèrent l'œuvre d'apaisement.
Consécration du D^ Cote.
En 1844, on organisa une Eglise et cette même an-
née, le 30 août, on consacra le D' Cote au saint minis-
tère. Etaient présents à cette imposante cérémonie,
les Rév. Baird, docteur en théologie, de New-York,
Wilkes et Tanner, de Montréal.
L'œuvre reprit enfin son cours au milieu d'une
population qui avait appris des événements récents à
supposer qu'on ne pensât pas comme elle. C'était une
victoire de l'esprit chrétien sur le fanatisme; la clé-
mence des protestants renonçant à leurs droits de
punir fit une impression profonde dans toute la pro-
vince.
L'apaisement qui suivit fut tel qu'on vit les plus
enragés tendre la main à ceux qu'ils avaient menacés
de mort, ceux qui s'étaient tenus à l'écart regretter
ouvertement les emportements inspirés par le fana-
tisme et se réjouir des bonnes dispositions de ceux
qu'ils n'avaient pas eu le courage de défendre. On en
vit même qui cherchaient à s'enquérir de la foi évan-
lique tant les esprits étaient en travail.
Tout faisait donc espérer qu'on allait pouvoir tra-
vailler dans la paix sous la direction de Dieu. Une
petite école ouverte par un nouveau converti, M. Rien-
L IMMIGRATION HUGUENOTE
195
deau avait réussi à grouper plusieurs enfants et déjà
la moisson s'annonçait favorablement ; Tennemi comme
le méchant avait fait une œuvre qui le perdait. Mal-
heureusement des questions d'intérêt vinrent compro-
mettre la réussite de ces beaux débuts. Pour amélio-
rer leur situation et en vue d'assurer un plus bel
avenir à leurs enfants, il y eut comme un exode géné-
ral des meilleurs chefs de familles; c'était comme le
levain qu'on allait séparer de
la pâte. Les Cloutier allèrent
s'établir sur les terres neu-
ves de Bérée 011 les fidèles
des premiers temps conti-
nuaient à attirer Tattention ;
les Beaudin, dont le père
était mort, partirent pour
les Etats-Unis, et les Duclos
s'installèrent sur une ferme
nouvellement acquise qui
était éloignée d'une ving-
taine d'arpents du village.
On comprend bien les motifs inspirateurs de ces
déplacements, mais on ne peut s'empêcher de les re-
gretter; ils furent une perte pour l'œuvre; aujour-
d'hui, il n'y a pas la moindre réunion protestante dans
le village de Saint-Pie. On était en 1844.
A la suite des événements de 1842, il s'était établi
des rapports agréables entre les prosélytes et les pro-
testants anglais d'Abbottsford et de Milton ; on échan-
geait des visites ; les pasteurs provoquaient des ren-
contres dans lesquelles ils expliquaient la Parole, ce
qui faisait les délices des nouveaux convertis et leur
M. Riendeau.
196
PREMIERE PARTIE
Saint-Pie. — Le passé.
Canadiens protestants
eurent connaissance
que de nouveaux mis-
sionnaires étaient arri-
vés des « vieux pays ».
Ils exprimèrent le dé-
sir de les rencontrer
et dans ce but échan-
gèrent des lettres avec
MM. Tanner, Doudiet
ouvrait des horizons
nouveaux. On les ini-
tiait aussi à la direction
des affaires de l'Eglise.
Ceux qui avaient le
privilège de parler an-
glais se sentaient com-
me de la famille. Pen-
dant qu'on apprenait
ainsi à se connaître
et à s'apprécier, nos
M. Dutaud, pasteur actuel.
Saint-Pie. — Le présent.
et plus tard M. Wolff. Sur l'in-
vitation qui fut faite à ces
messieurs, ils vinrent baptiser
L IMMIGRATION HUGUENOTE I97
les enfants et présider quelques réunions. Les désirs
des gens de la contrée et l'impossibilité de les satis-
faire avec les ressources en hommes dont on dispo-
sait alors, inspirèrent aux Méthodistes une initiative
qui ne peut pas être louée. Sans entente avec ceux qui
avaient travaillé les premiers, ils vinrent s'établir à
Milton Sérée Salem (Roxton Pond), ce dernier endroit
déjà occupé par les Baptistes. On ne peut pas dire
que ces empiétements aient contribué à l'édification des
fidèles ou rendu plus facile le travail d'évangéfisation.
Les chrétiens de Saint-Pie surent se garder de don-
ner aux catholiques l'exemple d'une division parmi
eux. Il y avait bien dans leur sein des divergences
importantes au sujet du baptême, mais on n'en pro-
fita pas pour se séparer. A frais communs, les frères
construisirent un même temple dans lequel ils vinrent
entendre la prédication d^un même Evangile. Quant
aux conséquences que devaient avoir les divergences,
on arrangea un modus vivendi qui est encore observé.
Ne jetons le blâme sur personne; mais si on se rap-
pelle la puissance religieuse de la vie de ces premiers
temps, la soif des vérités évangéliques qui se mani-
festait si ouvertement, on ne peut que s'attrister de
ce qu'il y eut alors des contestations à la suite des-
quelles des familles nombreuses^ bien disposées pour
les choses de l'Evangile, les Gringras et les Duval,
par exemple, s'éloignèrent pour avoir la paix. Leurs
enfants seraient devenus une force active pour nos
œuvres d'évangélisation ^
^ Dans l'intérêt de la paix et pour faciliter à l'Evangile la
pénétration dans les masses, je serais disposé à faire des conces-
sions, ne portant après tout que sur des points qui n'engagent
198 PREMIÈRE PARTIE
Les enfants fréquentaient les quelques écoles géné-
reusement entretenues avec le concours des missions.
A défaut de locaux mieux appropriés, on se servait
des mansardes en guise de salle de classe, ce qui ne
nuisait pas trop à la bonne préparation des élèves.
L'école que je fréquentais était dirigée par Romuald
Desroches ; les réunions religieuses étaient assurées
par le dévouement du docteur Cote, et la foi était
telle au fond des cœurs que les plus mauvais temps,
la distance ou la saison ne retenaient personne à la
maison.
Comme les enfants grandissent, il arriva que les
leçons qu'ils recevaient dans nos modestes écoles de
village furent insuffisantes, ceux qui voulaient aller
plus loin dans le domaine des connaissances qu'on
pouvait acquérir, durent songer à quitter la maison
paternelle. J'avais douze ans, cette heure allait sonner
pour quelques camarades et pour moi. Déjà j'avais
entendu mon père qui parlait de voyage, d'école et
de séparation... Un beau matin un ami vint prendre
mon père et tous deux s'absentèrent trois jours. A
leur retour ils racontèrent comment ils avaient passé
par Belœil, Boucherville, traversé la « Grand'Rivière »
en canot pour arriver tard à la Pointe-aux-Trembles
pas la vie religieuse et vis-à-vis desquels il semble bien que
Jésus et les apôtres ont agi assez librement. Les catholiques
baptisent les enfants. Je crois que cette cérémonie a été observée
dans l'Eglise primitive en concurrence avec le baptême des
adultes. Je saisis cette occasion qui me donne un terrain commun
avec une Eglise que je voudrais bien réformer, en montrant à
ses adeptes ce qu'on peut conserver et ce qu'il faudrait retran^
cher pour rester fidèle aux enseignements et à la pratique des
fondateurs de l'Eglise chrétienne.
199
où Ton avait ouvert l'année précédente un institut qui
allait devenir fameux. L'accueil avait été fraternel ;
on avait passé la nuit à causer, faisant des projets
pour l'avenir des enfants.
Quelques jours plus tard, on était alors en octobre,
c'était un jour gris et particulièrement froid pour la
saison, nous partîmes; l'expédition comprenait cinq
enfants : Octave et Pierre Pépin, Mathilde et Onésime
Parent, Rieul Duclos. Deux pères de familles les
accompagnaient, MM. Parent et Pépin. Le voyage ne
fut pas très agréable ; pendant dix heures nous voya-
geâmes sous une pluie froide qui finit par se trans-
former en neige quelques instants avant notre arrivée
à Boucherville ; nous étions transis, presque gelés.
Comme la nuit venait, que la « Grand'Rivière » était
très agitée, un violent vent du nord-est, en soulevait
les eaux, nous passâmes la nuit dans le village. Le
lendemain la neige ayant cessé, le soleil très discret
voulut se mettre de la partie. Pour traverser la rivière,
on disposa les « coffres » et les valises au fond d'un
canot, les voyageurs s'installèrent tant bien que mal
sur les colis et à dix heures on aborda en face du
collège. On avait mis deux jours pour faire un voyage
qui prend trois heures maintenant.
C'est un moment bien inquiétant pour un petit garçon
de douze ans que celui où il lui faut franchir le seuil du
collège ! Son petit cœur est agité par des émotions à
la fois multiples et diverses. Il se dit non sans tris-
tesse qu'il sera bientôt seul au milieu d'étrangers,
qu'il est très près de regarder comme des ennemis
et il voudrait bien qu'on retardât le moment de la
séparation. On ne le retarda pas pour nous ; les
200 PREMIERE PARTIE
arrangements faits, MM. Parent et Pépin remontèrent
en canot... Nous les suivîmes longtemps du regard ;
nous les vîmes glisser sur les eaux bleues du Saint-
Laurent, longer la Grande-Ile puis disparaître dans
les roseaux. Quand nous cessâmes de les voir, nous
nous mîmes à pleurer... Notre chagrin fut court ; c'est
le privilège du jeune âge.
Rentrés, nous primes immédiatement contact avec nos
nouveau^ camarades, il y en avait une soixantaine. Je
choisis dans le nombre ceux dont je voulais me faire
des amis plus personnels et, mon choix terminé, je les
invitai à partager quelques-unes des douceurs que ma
mère avait mises dans le fond de ma valise. Mon
choix fut bien inspiré, ces amis de la première heure,
je les ai toujours conservés et tous me sont restés
fidèles.
Peut-être me suis-je trop complu à rappeler ces
souvenirs de jeunesse ? Ceux qui les ont vécus avec
moi ne le regretteront pas, du moins je Tespère ;
pour les autres, ils constituent comme un ensemble
d'études prises sur le vif et donnent une idée exacte
des choses et des gens de ce passé cher à un grand
nombre.
La Grande-Ligne était devenue un centre d'action
missionnaire dans le sud. La Pointe-aux-Trembles
rendit les mêmes services dans le Nord ; elle devint le
centre de ralliement des missionnaires de cette région
et offrit à ceux qui étaient fatigués ou découragés,
car l'opposition n'avait pas désarmé, un asile au sein
duquel ils venaient reprendre des forces physiques et
L IMMIGRATION HUGUENOTE 201
morales. C'était une véritable maison de retraite que
Ton ne quittait jamais sans emporter dans son cœur
les forces que donne la prière et la méditation.
Déjà, secondés dans leurs efforts par l'Esprit de
Dieu, les missionnaires avaient créé de petits foyers
d'action; Sainte-Elisabeth, Ramsay, Joliette, Saint-Lin,
Belle-Rivière, Sainte-Thérèse comptaient des témoins
dont la vie transformée affirmait à sa manière la puis-
sance de l'Evangile qu'ils avaient reçu. A ces endroits
entamés par Tévangélisation, il convient d'ajouter
Montréal et quelques villages des environs.
Les Colporteurs.
Tous les hommes qui consacraient leur vie à la di^
fusion de la Bible par le moyen du colportage
n'étaient pas également ni pareillement doués; mais
tous n'avaient d'autre ambition que la gloire du Sei-
gneur ; c'est ce qui faisait leur puissance. J'en ai
connu plusieurs et je dois dire que j'ai toujours
admiré l'habileté et le naturel avec lequel ils savaient
amener la conversation sur le sujet qui les intéressait
tout spécialement. A l'école de Jésus-Christ, ils avaient
appris du Maître cette méthode populaire avec
laquelle il enseignait les foules qui le suivaient pour
l'entendre et auxquelles il présentait le Royaume de
Dieu sous les images familières du levain qu'on
mélange à un peu de farine, d'une perle que l'on
cherche, d'un ennemi qui vient dans la nuit jeter de la
mauvaise graine dans le champ ensemencé.... Toutes
ces figures présentant la vérité sous un angle diffé-
rent mais représentant une vérité, la Vérité. Ils con-
202 PREMIERE PARTIE
naissaient aussi ses admirables paraboles et savaient
en tirer profit dès que l'occasion leur en était donnée.
L'un d'eux^ Joseph Vessot m'intéressait particuliè-
rement. Un jour il voit une femme qui ramassait
des pierres avec un râteau; il s'approche d'elle et l'en-
tretient des difficultés d'un tel travail, car les pierres
étaient nombreuses. « Ah ! monsieur dit-elle, mon
mari vient de bêcher ce carré et son travail a décou-
vert toutes ces pierres, on ne peut les laisser là. —
C'est vrai, reprit notre homme, mais c'est une chose
importante qu'on ne peut pas ne pas faire... Ah ! si
nous savions en faire autant dans notre vie ; enlever
de notre cœur toutes les mauvaises pensées qui sont
un obstacle pour que les bonnes y puissent prendre
racine, que ce serait beau ! »
Une autre fois, c'est une femme qui sarcle ; il
l'aborde dans son jardinet : « Vous faites là un excel-
lent travail, dit-il, mais il en est un meilleur! celui
d'arracher de notre cœur tout ce qui étouffe le bien qui
peut être en nous. »
Voit-il un pépiniériste écussoner de jeunes pom-
miers, il s'approche, se fait expliquer le but du travail
qui permettra au bourgeon de devenir un grand
arbre. « Mais que ferez- vous alors du petit arbre
porte -bourgeon, dit-il ? — Oh ! je le couperai afin
que toute la sève soit pour la jeune pousse. — C'est
ça, reprend le colporteur; saint Paul recommande la
méthode. Il dit : Faites mourir le vieil homme, afin que
l'homme nouveau ait toutes les chances de se déve-
lopper et de donner des fruits à la gloire de Dieu. »
Sur la route il rencontre un jeune homme qui
dresse un poulain; il l'aborde et le complimente de
L IMMIGRATION HUGUENOTE
203
mater ainsi sa bête: « Mais si vous pouvez ainsi domp-
ter votre nature, ajoute-t-il, vous agirez sagement. »
On comprend qu'en abordant ainsi les gens il lui
devenait facile de présenter son message sans heurter
personne et sans s'exposer à être éconduit. A une
femme qui lave sa vaisselle il parle du sang de Christ
qui nous purifie de tout péché ; une autre se plaint du
confessionnal et des ennuis qu'il suscite, il faut parfois
aller si loin! «Vous avez un con-
fesseur qui est toujours avec
vous, » répond le colporteur, et
il annonce Jésus-Christ.
On le sait, il faut beaucoup de
tact pour faire de la bonne beso-
gne; il en faut spécialement dans
le colportage et nos premiers
colporteurs n'en manquaient ja-
mais.
M. Lafleur a parlé de deux col-
porteurs au service de la mission
de la Grande-Ligne et il les a pré-
sentés comme deux chrétiens spécialement doués pour
leur œuvre. ZéphirinPatenaude avec sa figure avenante
et sa parole facile plaisait à première vue; le voir
faisait désirer de l'entendre. Son collègue, Eloi Roy,
avait l'air modeste et paraissait se laisser écraser par
la forte argumentation de son adversaire ; il ne répon-
dait pas aux injures que parfois on lui adressait et lais-
sait passer l'orage; quand le calme s'était fait, l'intelli-
gence très vive qu'il avait reçue de Dieu reprenait
ses droits et l'adversaire qui avait cru triompher à
bon compte, voyait ses arguments démohs un à un,
Zéphirin Patenaude.
204 PREMIERE PARTIE
quand le mensonge qui les cachait n'était pas mis en
évidence, et cela avec une naïveté et une simplicité
qui désarmait les plus farouches et les obligeait mal-
gré eux à sourire. On dit que cet homme fut pour
beaucoup dans la conversion du D"" Cote.
Amàron avait d'autres qualités; d'un tempérament
doux, parlant avec une grande dignité sympathique, il
se conciliait très vite son auditeur. Il priait avec une
grande puissance, ce qui impressionnait beaucoup des
gens qui s'imaginaient qu'on ne pouvait prier si on
n'avait pas un chapelet à la main. Quand il passait la
nuit dans une famille à l'occasion de ses courses mis-
sionnaires, il ne quittait pas la maison sans y avoir
fait du bien. Bon chanteur, il passait la veillée à cau-
ser et à chanter des cantiques et le chant lui gagnait
des amis. Avec Vessot, qui l'accompagna souvent
dans ses courses missionnaires, ils faisaient penser à
Pierre et à Jean ; Vessot était l'impétueux et l'impres-
sionnable; Amaron l'apôtre de l'amour.
M. Lafleur rapporte un fait intéressant dont l'au-
thenticité est attestée par plusieurs personnes. Zéphi-
rin Patenaude dans une de ses courses de colportage
dans la paroisse de Saint-D., c'était en février à la fin
d'une journée de travail, commença à s'enquérir d'un
endroit où il pourrait passer la nuit; partout il ren-
contrait un accueil glacé et recevait un refus. Enfin,
il frappe à une porte et demande une place au coin
du feu n'osant pas solliciter une plus grande faveur;
on la lui accorde. Les quatre hommes présents con-
naissant qui il était commencèrent à parler de reli-
gion. On peut s'imaginer ses craintes, s'attendant à
être mis à la porte. D'un autre côté, sa conscience
205
parlait; un instant il éleva son âme vers Dieu et
trouva le courage de rendre son témoignage, puis il
osa demander un gîte pour la nuit. L'un des hommes
lui dit : « Je m'en vais chez moi dans un instant, ve-
nez avec moi, je puis vous loger. » Il lui offrit un
bon souper^ une bonne chambre et un excellent déjeu-
ner. Comme M. Patenaude le remerciait pour son
hospitalité, son hôte lui dit : « Il faut que je vous dise
pourquoi je vous ai traité de la sorte ; il y a deux
semaines, j'eus un singulier rêve, à deux heures de
la nuit; je rêvais qu'un homme frappait à ma porte;
elle s'ouvrit^ il entra, sortit de sa poche un petit livre
et lorsqu'il l'eut ouvert, la maison fut remplie de lu-
mière. Je fus si frappé que je n'ai pas dormi le reste
de la nuit. En vous voyant entrer chez mon voisin,
je vous ai reconnu pour l'homme que j'avais vu dans
mon rêve. Voilà pourquoi je tenais à causer avec
vous et à vous entendre. » Frappant symbolisme de
l'œuvre que les missions accomplissent dans le pays :
remplir de lumière chaque maison canadienne.
M. Boucher-Belleville, autrefois éditeur d'un journal
politique à Montréal, et longtemps secrétaire du mi-
nistère de l'Instruction publique, converti à l'Evangile,
devint par sa piété et sa vie domestique une lumière
de notre protestantisme français. Prisonnier politique
en 1837, il avait reçu un Nouveau Testament des
mains d'un chrétien anglais; rencontrant un colpor-
teur, il eut avec lui un entretien prolongé et fut réel-
lement gagné à l'Evangile, puis reçu comme membre
de l'Eglise de la Grande-Ligne.
Dans toutes les directions, l'œuvre s'étendait : de
nouveaux ouvriers devenaient nécessaires. Les mis-
206 PREMIÈRE PARTIE
sions ne devaient pas compter indéfiniment sur des
hommes fournis par l'Europe qui en réclamait aussi
pour la moisson du Seigneur ; et puis, qu'est-ce
que la vie d'une œuvre missionnaire qui ne peut pas
préparer au moins quelques-uns des hommes dont
elle a besoin? On songea donc à susciter des voca-
tions sur place.
Les premiers qui répondirent furent Narcisse Cyr et
Théodore Lafleur. Ils avaient passé quelques années
à la Grande-Ligne, Dieu les appela à le servir en se
destinant au saint ministère. Leur vocation ayant été
encouragée, ils furent envoyés à Genève où ils
allaient se préparer pour l'œuvre missionnaire dans
leur propre pays.
Le comité de la Mission Franco-Canadienne atten-
dait lui aussi que des vocations se déclarassent; et
déjà pour assurer la préparation des jeunes gens
qu'on espérait, on avait désigné M. Philippe Wolff,
homme supérieur, qui était alors secrétaire du dit
comité et qui a rendu des services éminents dans la
préparation d'un grand nombre de jeunes gens.
Pour visiter les familles disséminées, faire des ser-
vices dans les villages où il y avait des groupes orga-
nisés, consolider l'œuvre commencée par les colpor-
teurs, le comité en attendant qu'il lui fut possible de
faire mieux, désigna pour cet office de missionnaires
itinérants MM. Tanner et Doudiet, pasteurs; on leur
adjoignit M. Solandt, qui était évangéliste. Ces hom-
mes se multipUèrent et ne se laissèrent pas arrêter
par les difficultés qui abondaient alors : communica-
tions difficiles souvent impraticables, voitures impos-
sibles. Je revois en écrivant ces souvenirs, cette excel-
207
lente M""^ Feller installée dans un gros « waggon » traîné
par deux chevaux que conduisait Raphaël, son servi-
teur dévoué ; M. et M™^ Tanner, dans une petite cha-
rette dépourvue de ressorts, voyageant toute une
journée et passant leurs soirées en des entretiens reli-
gieux qui se prolongeaient souvent fort tard dans la
nuit, car les convertis ne tarissaient pas en questions ;
c'était un plaisir de leur répondre, tant ils étaient tout
yeux et tout oreilles.
Ecole pour les filles à Saint-Pie.
En 1850, la Grande-Ligne ouvrit à Saint-Pie une
école de jeunes filles que dirigea M"^ Jonte, dont on
n'a pas encore parlé et qui mérite pourtant d'être ins-
crite dans le Hvre d'or de nos missions. On sentait son
influence et on retrouvait sa main dans tous les dé-
tails de l'œuvre ; elle s'occupait du jardin^ de la cham-
bre des jeunes filles, surveillait la formation de leur
caractère avec une douceur et une fidéhté remarqua-
bles. Elle a fondé un asile pour les vieillards à la
Grande-Ligne et elle en a conservé la direction jus-
qu'au jour de son rappel auprès de Dieu.
Sous sa direction, l'école de Saint-Pie prospéra;
elle a exercé une grande influence dans les environs ;
on en a gardé un bien doux souvenir. L'école prit un
nouvel essor sous la direction de M""^ Lafleur, qui en
devint plus tard directrice. Elle aurait très certaine-
ment rendu de très grands services si, en 1854, un
incendie ne fût survenu. Saint-Pie allait perdre son
école protestante, elle fut transportée plus tard à
JLongueil.
208 PREMIÈRE PARTIE
Roussy et Chiniquy.
Sainte-Marie, aujourd'hui Mariville, avait été Tob-
jet de la grande sollicitude de M. Roussy; plusieurs
familles avaient reçu TEvangile. En 1849, le D*" Cote
qui avait quitté Saint-Pie, vint s'y établir; son minis-
tère donna un nouvel essor à l'œuvre. Les prosélytes
encouragés par la présence d'un pasteur au milieu
d'eux et l'adhésion ouverte de plusieurs familles, par-
laient de la construction prochaine d'un nouveau lieu
de culte. Ce développement d'une œuvre que le clergé
croyait condamnée à mort, provoqua ses inquiétudes;
il fallait arrêter les progrès de l'hérésie qui menaçait
de tout envahir. C'est à ce moment-là que la « hié-
rarchie » conçut l'idée d'employer le grand talent et
la popularité d'un prêtre déjà fort connu, le Père
Chiniquy.
Le champion choisi par les autorités débuta en
dénonçant les effets funestes de l'intempérance ; c'était
l'apostolat spécial du jeune prêtre. Chacune de ses
conférences s'achevait en ajoutant aux dangers de
l'alcoolisme un autre danger plus grave si possible,
celui de voir l'hérésie pénétrer dans le pays. Sans
inviter le pasteur à une conférence publique et contra-
dictoire, M. Chiniquy avait provoqué les protestants;
il l'avait fait si ouvertement que M. Roussy crut
qu'il était de son devoir de répondre, qu'il y allait
de l'avenir de l'œuvre.
La rencontre eut lieu devant un grand nombre de
témoins. M. Roussy attaquant le dogme romain et le
démolissant en se servant de cette épée qui pénètre
si profondément et qui s'appelle la Parole de Dieu.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 209
M. Chiniquy, habile à se servir du sarcasme qu'il ma-
niait avec une réelle maîtrise, ne parvint guère à enta-
mer les positions de son adversaire. On se sépara
avec rimpression que le beau rôle n'avait pas été du
côté du prêtre, bien que ce dernier eût mis son talent
au service des erreurs d'une Eglise qu'il devait com-
battre plus tard. C'est probablement le souvenir de
cette défaite qui le rendit si désagréable quelque temps
après quand, venu à la Pointe-aux-Trembles, pour y
combattre l'hérésie, il rencontra MM. Tanner^ Vessot
et Pasche. Les élèves de l'institut étaient allés l'écou-
ter en grand nombre; ils avaient entendu dénoncer
l'hérésie avec la fougue qui convient en pareille occu-
rence. Ils rapportèrent ce qui avait été dit et le len-
demain les pasteurs que j'ai désignés tout à l'heure
frappaient à la porte du presbytère pour arranger une
entrevue avec le grand champion de la cause romaine.
M. Chiniquy les reçut, mais froidement. Il devait se
souvenir de son insuccès de Sainte-Marie, puis il pré-
texta qu'il n'avait pas le temps de s'entretenir longue-
ment avec ses visiteurs. Nous croyons que Chiniquy
qui avait lu la Bible dans sa jeunesse avait été frappé
par la justesse des arguments de M. Roussy, qu'il
était déjà atteint et que le Seigneur allait lui ouvrir
les yeux au temps qu'il avait marqué.
Quoi qu'il en soit de M. Chiniquy, son passage avait
surexcité les esprits dans Sainte-Marie et le D'" Cote
faillit être victime des passions que le prêtre avait su
éveiller. Un jour, le curé de l'endroit suivi par quatre-
vingts paroissiens bien déterminés s'imagina que le
meilleur moyen de chasser l'hérésie, c'était de démo-
lir le temple et la maison du pasteur. Le D' Cote ne
CANADA ''14
2IO
PREMIERE PARTIE
Chapelle baptiste. de Mariville.
dut son salut qu^aux avertissements de quelques voi-
sins qui réussirent à détourner ces fanatiques d'un
« projet qui n'amènerait rien de bon au pays ». C'é-
tait le conseil de la
sagesse ; pour une fois
il fut suivi et la mission
continua son œuvre.
Elle fit si bien, qu'à la
suite de nouvelles re-
crues on entreprit la
construction d'un tem-
ple, celui dans lequel
les protestants d'au-
jourd'hui célèbrent leur culte toujours suivi par un
auditoire fort encourageant.
En juin de la même année 1849, M. Cyr, revenu de
Genève, où il avait brillamment
terminé ses études théologi-
ques, entra dans le saint minis-
tère et M. Lafleur, qui était allé
terminer ses études à Lausanne,
après les avoir commencées à
Genève, revenait en septembre
1850 grossir les rangs de ceux
qui travaillaient sous la direc-
tion de l'Association de la
Grande-Ligne.
Narcisse Cyr.
Une grande perte.
Après les jours de joie, les jours de deuil ! Ainsi
va la vie. Si les amis de l'évangélisation canadienne
avaient pu l'oublier^ ils allaient douloureusement être
rappelés à la réalité.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 2H
Le i8 septembre 1850, le D"" Cote, désireux de ren-
dre à Tœuvre qu'il servait si fidèlement tous les ser-
vices dont il était capable, acceptait une invitation qui
lui était adressée par l'association Lamouaille, de Hi-
nesburgh dans TEtat du Vermont. Pendant sa visite,
il contracta une maladie qui devait l'emporter. Dès
qu'il se sentit mal, on appela les médecins qui firent
tout pour enrayer la marche d'une inflammation né-
vralgique, ce fut en vain; le Seigneur avait décidé de
reprendre cet homme qu'il s'était acquis en l'arrachant
comme au travers du feu.
Comme une feuille catholique « Les mélanges reli-
gieux » annonça à ses lecteurs que Cote était mort
suffoqué, en proie aux douleurs épouvantables d'une
agonie faite de remords, sans qu'il lui ait été possible
de se repentir, nous tenons à donner ici le témoignage
d'un homme connu, M. Normandeau. Personne n'a
jamais mis en doute sa parole et il a rendu compte
comme suit des derniers moments de l'homme vaillant
que le fanatisme a cherché à salir jusque dans la
tombe. Il y a des gens incapables de rien apprendre
et de rien oubHer !
« Dès qu'il se sentit frappé, le D"" Cote comprit que
c'était sa dernière maladie; les souffrances étaient in-
tenses, supportées avec une admirable patience. « Par-
lez-moi de Dieu, » disait-il aux amis qui l'approchaient.
Dans une autre occasion, il dit à son entourage :
« Vous voyez en moi le parfait développement de la
souffrance physique et de la paix de l'âme. » A un
frère qui disait : « La mission peut difTicilement se
passer de vos services », il répondit : « Les voies de
Dieu ne sont pas nos voies et ses pensées ne sont pas
nos pensées » ; il était convaincu que Celui qui l'avait
212 PREMIERE PARTIE
arraché au catholicisme pour remployer dans cette
œuvre de régénération, saurait y trouver d'autres
ouvriers pour la continuer. »
Dans ses souffrances, il avait fait appeler M. Nor-
mandeau et la présence de cet ami lui avait procuré
un réel soulagement. M. Normandeau était retourné à
ses occupations journalières, quand un télégramme le
rappela. Il arriva à Hinesburgh le 3 octobre; le doc-
teur était dans le délire^ il s'imaginait être dans une
assemblée religieuse : il priait, prêchait, se croyant en
présence de nombreux auditeurs, — c'était précisé-
ment ce qu'il avait fait le jour où il fut frappé. — Dans
l'après-midi. Dieu lui accorda un moment de lucidité
durant lequel il prit congé de son entourage en di-
sant : « Oh! je suis heureux! oui heureux! »
Plus tard, à M. Normandeau qui lui demandait :
« En qui placez-vous votre confiance ? Il répondit :
— Toute en Jésus. — Croyez -vous que vous allez
mourir ? — J'en suis certain. — Etes-vous peiné de
quitter ce monde ? — Oh non ! — Mais votre famille ?
— Je la laisse entre les mains de Dieu. — Combien
je remercie Dieu, dit-il à ses amis, que ce moment
ne soit pas venu quand j'étais dans mes péchés et
dans l'erreur, ignorant la voie du salut. »
Dès le commencement, il savait que sa maladie était
à la mort; à une heure du matin, le 4 octobre, il
rendit sa belle âme à Dieu. Le Seigneur lui épargna
l'agonie et ses yeux se fermèrent après avoir exprimé
une paix parfaite.
M""^ Cote écrivait à une amie de Philadelphie le
19 mars 1851: « Chère sœur en notre Seigneur, votre
lettre du i^"^ novembre m'a été remise et j'y aurais
213
répondu il y a longtemps, mais je n'en avais pas la
force ; il m'était impossible de vous entretenir du
sujet dont je voulais vous parler. Aujourd'hui, en
essayant, je sens la plaie se rouvrir comme au
jour de sa mort et pourtant je ne pleure pas comme
beaucoup d'autres ; je sais qu'il est auprès de son Dieu
et de notre Dieu...
» Oui, chère sœur, ma perte est grande ; cependant,
je sens combien Dieu est le dieu des veuves, j'ai été
merveilleusement soutenue dans mes épreuves. Bien
que pas un des miens ne m'ait approchée depuis la
mort de mon bien-aimé, le Seigneur m'a fait trouver
des amis dont la sympathie a adouci mon affliction... »
Son tour devait aussi bientôt venir ; d'une santé
délicate, elle avait été cruellement atteinte par la mort
de son mari; peut-être aussi l'abandon des siens n'y
fut-il pas étranger, elle s'alita bientôt et, dès le début,
ceux qui la soignaient comprirent qu'il fallait aban-
donner tout espoir de la voir se remettre. Si confiante
qu'elle fût en Dieu, son instinct de mère parut l'em-
porter un moment et elle s'inquiéta au sujet de ses
enfants ; elle devait s'en humilier devant Dieu
quelque temps après, car, disait-elle : « J'ai manqué
de confiance. »
jyjrae Normandeau, digne compagne de l'homme qui
avait assisté le docteur Cote, se tint près de la malade
et ne l'abandonna qu'après lui avoir fermé les yeux.
C'est pourquoi elle pouvait écrire à un ami de Phila-
delphie^ M. Gilette : « Je laisse le lit de mort de notre
chère sœur pour vous dire de préparer sa fille à cette
douloureuse nouvelle, elle va devenir un peu la nôtre.
Sa mère n'est plus pour la terre, mais quelle belle,
214 PREMIERE PARTIE
quelle glorieuse mort. » Dans une autre lettre qu'elle
écrivait à sa fille, quelques heures avant le fatal évé-
nement, elle disait: « La maladie fait des progrès,
mais votre mère est heureuse et comme un jeune
oiseau qui a poussé ses ailes prêt à prendre son vol.
Elle est sans inquiétude à votre sujet, sachant que
vous êtes où vous devez être. Elle ne pourrait pas
supporter une seconde séparation. Elle est si vraiment
heureuse. Soyez comme elle, chérie, ne murmurez
pas. Il n'y a aucune espérance de rétablissement.
Abandonnez-vous dans les bras de Jésus. »
Le 20 septembre elle lui écrivait encore: « Com-
ment puis-je m'acquitter de la tâche qui m'incombe ?
Le Seigneur doit être ma force et la tienne ; très
chère, pour supporter la nouvelle que t'apporteront
ces lignes, oh ! que n'as-tu le triste plaisir d'être ici
avec nous. Depuis ma dernière lettre, ta chère mère
s'est graduellement affaiblie et à trois heures, ce matin,
son âme a pris son vol pour jouir là-haut dans sa
demeure éternelle d'un glorieux dimanche (jour du
Seigneur); elle est maintenant délivrée de toute
inquiétude et de tout péché, elle a fourni une courte
mais utile carrière.
M""^ Cote et son mari se sont suivis de près ; il ne
nous reste de ce couple que le souvenir d'une vie trop
courte consacrée au service de leur Maître et le fruit
d'un travail consciencieux. Longtemps après la mort
de M™^ Cote des chrétiens rappelaient avec émotion
le bien qu'ils avaient reçu de cette femme de cœur.
CHAPITRE VI
L'œuvre missionnaire.
Un mot d'explication.
Nous entrons dans une phase nouvelle de l'histoire
de la Grande-Ligne ; il est juste de nous rappeler que
M. Roussy et M""^ Feller avant de venir au Canada
avaient passé par toutes les émotions et toutes les
évolutions d'un profond réveil] de conscience. Ils
étaient de ceux qui, selon l'expression d'Alexandre
Vinet, ne se contentaient plus d'un credo de bronze,
coulé dans un moule inaltérable, celui que Rome
imposait depuis des siècles. Ils avaient examiné les
Ecritures et compris l'enseignement de Jésus, ce qui
les avait tout naturellement conduits à croire à sa divi-
nité et à ses promesses. Inébranlables sur ces points,
qui sont comme la base solide de toute la religion
chrétienne, ils étaient larges sur les questions d'ordre
secondaire. Sur la question du baptême, par exemple,
jyjme Peller et M. Roussy croyaient qu'il pouvait être
administré à tous ceux à qui la promesse est faite « à
vous et à vos enfants », et ils admettaient que l'asper-
sion pouvait être employée dans l'administration de
ce sacrement.
2l6 PREMIÈRE PARTIE
Cest avec ces vues qu'ils arrivèrent au Canada
en 1835 et commencèrent leur admirable travail. Une
telle largeur leur permit de faire appel à tous les amis
du royaume de Dieu, sans qu'ils eussent à s'occuper
des distinctions confessionnelles. Ces amis de la pre-
mière heure leur sont restés fidèles pendant bien
des années.
Les Eglises chrétiennes avaient devant elles une
question bien difficile à résoudre; il leur fallait assi-
miler les millions d'émigrants qui arrivent chaque
année des « vieux pays ». Leurs ressources étaient
employées jusqu'au dernier sou, et pourtant elles
aidaient financièrement la mission canadienne, bien
qu'elle fût une œuvre en dehors de leur contrôle, ne
se rattachant à aucune des organisations existantes.
Cet état de choses rendait assez difficile la « collecte »
des fonds nécessaires. Plusieurs fois on conseilla à
^me peller et à M. Roussy de se rattacher à l'une des
dénominations existantes, qui assurerait alors le budget
de leur œuvre. Longtemps ils se refusèrent à cette
démarche, désireux de garder leur indépendance, ce
qui est le caractère des œuvres en France et en
Suisse. Le moment vint cependant, après dix ans de
travail et de soucis, où ils crurent devoir céder aux
sollicitations qui leur étaient faites. Ils se rattachèrent
à la « Canadian Baptist Missionnary Society ».
M. Roussy et M™^ Feller ne s'étaient pas encore
rattachés à une Eglise baptiste, mais, en 1847, douze
ans après leur arrivée, ils furent baptisés par immer-
sion, le docteur Cote officiant (voir les Mémoires de
jl^me Peii^y^ par le docteur Syeth, page 92). Il en résulta
une crise financière, tant la surprise fut grande. Mais
217
ce que la mission perdait d'un côté, parce qu'un bon
nombre d'amis s'étaient refroidis dans leur zèle, elle le
retrouva bien vite en se créant de nouveaux souscrip-
teurs ; la décision des missionnaires avait créé une
nouvelle responsabilité pour les chrétiens baptistes.
A cette époque la correspondance de M™^ Feller
trahit des soucis et des anxiétés de tout genre.
M. Lafleur affirme que la lutte qui en résulta influa
sur la santé de la courageuse chrétienne.
La mission Lapelletrie.
A son arrivée. Tanner avait trouvé Emile Lapel-
letrie établi à Montréal, il était alors sous la direc-
tion de la « London Missionnary Society ». Pendant
quelques mois tous deux travaillèrent de concert au
service de la nouvelle société la « French Canadian »,
M. Lapelletrie fut pris à l'essai pour trois mois d'abord,
puis son engagement devint définitif.
On s'occupait beaucoup des œuvres missionnaires
et cette préoccupation créait des sympathies à nos
compatriotes de langue française ; M. Lapelletrie, pour
des raisons qui ne sont pas connues, se sépara de
M. Tanner et de la société qui les occupait pour offi-ir
ses services à l'Eglise d'Ecosse; celle-ci accepta et
confia à son nouvel agent l'organisation d'une œuvre
d'évangélisation au Canada. A la suite de ces arran-
gements, M. Lapelletrie sur la recommandation du
synode de l'Eglise d'Ecosse fut consacré au saint
ministère, en septembre 1841. En 1842, M. Lapelletrie
présentait à ce synode un rapport qui permettait de
brillantes espérances. Il recommandait la construction
2l8 PREMIÈRE PARTIE
d'une chapelle à Montréal et proposait que l'on fondât
une maison de missions. La première de ces proposi-
tions fut acceptée; on fît l'acquisition d'une maison
située au coin des rues Dorcherster et Bronson et on
l'aménagea pour servir de maison de prière. C'était
un début modeste, mais le docteur Mathewson remar-
que à ce propos que le Royaume de Dieu ne vient
pas avec éclat. Ces petits commencements ne sont pas
accompagnés de démonstrations susceptibles d'attirer
l'attention; les premiers convertis ne sont ni riches
— ?r— 1 ni influents; ils ne font pas de pro-
JÊÊÊ^ fession bruyante, mais l'Esprit du
f" ^^ Seigneur est sur eux et il y a de
m^r^^^^^ la vie parmi eux.
.1^ Le travail missionnaire n'est ja-
/^^ mais une sinécure, il a vite raison
I0r des constitutions les plus robustes ;
Emile Lapeiietrie. ^^^ forts résistent plus longtemps,
les faibles tombent. Lapeiietrie,
après neuf ans de soucis et de luttes, sentit le besoin
d'un repos ; il obtint un congé pour retourner en
France et il y mourut quelques années après. Chré-
tienne d'origine anglaise, M""^ Lapeiietrie resta attachée
à la mission franco-canadienne et fut d'un grand
secours pour M. et M""* Duclos au moment de leur
arrivée à Montréal.
- MM. Baridon et Jacquemard vinrent remplir la place
qu'avait laissée vacante le départ de M. Lapeiietrie ;
malheureusement encore la maladie obligea M. Baridon
à suspendre son travail; on était en 1855, il ne devait
le reprendre que six ans plus tard.
L'histoire de cette mission, remarqua M. Croil, un
L IMMIGRATION HUGUENOTE
219
chrétien fidèle qui fut longtemps éditeur du Presbyte-
rian Record^ est une succession de « désappointe-
ments ». En effet, pour des raisons que nous ne con-
naissons pas, le presbytère dut suspendre le travail
qui se poursuivait à Montréal. MM. Baridon et Char-
bonnel partirent pour les cantons de Test. Pourtant,
— c'est un aveu qui est fait en plein synode de
l'Eglise d'Ecosse. — « La porte est ouverte; il faudrait
lutter avec les armes du chrétien contre les traditions
vaines et les erreurs fatales qui
ont détruit l'autorité de la cons-
cience. Il nous appartient d'entrer
courageusement dans la lutte. Si
Dieu a permis que le synode soit
l'humble témoin de la naissance
d'une Eglise française, assuré-
ment il doit considérer comme
un devoir et un privilège de pour-
voir aux premiers besoins. Il se
peut qu'on rencontre des décep-
tions, mais alors il faudra redoubler de courage. »
Le comité si bien disposé rencontra quelquefois des
timides, partisans de la paix à n'importe quel prix.
Ceux-là trouvaient peu sage, une campagne d'évan-
gélisation qui avait pour but d'éclairer la foi des Cana-
diens français : « vouloir changer leurs vues, est une
entreprise chimérique ». Ils ne disaient pas encore
qu'ils étaient aussi près de la vérité que s'ils vivaient
selon les principes de l'Evangile ; mais l'indifférence
sur la question de l'évangélisation auprès des catho-
liques, doit fatalement conduire à de telles conclusions.
Cette conception du christianisme ne nous est guère
M. Charbonnel.
220 PREMIERE PARTIE
sympathique ; nous estimons même qu'elle est une
sorte de capitulation morale, qui trahit Findifférence
quand ce n'est pas la peur. Si nous croyons qu'en
suivant les enseignements de l'Evangile, les protes-
tants sont dans la tradition apostolique et obéissent à
la pensée du Maître, il est bien évident que ceux qui
ne sont pas pour cet enseignement ne sauraient être
avec nous et qu'il est de notre devoir, si nous croyons
qu'il y va du salut des âmes, de combattre l'erreur
afin de lui substituer la vérité. Il ne peut être « poli-
tique » de laisser se propager des principes qui sont
en opposition constante avec les enseignements les
plus précis de l'Evangile. Le synode le comprit bien
et le rapporteur qui était chargé de répondre à de
telles objections, — grand honneur qu'on leur faisait
et qu'elles ne méritaient pas, — écrivait :
« Comme ministre de la Parole de Dieu, nous
sommes tenus par une obligation sacrée de prêcher
l'Evangile à toute créature, de veiller aux intérêts spi-
rituels de ceux dont les cœurs ont été remués et qui
se sont placés sous notre «surintendance spirituelle».
Quant à être chimérique, notre entreprise peut sembler
telle; car nous avons affaire à l'ignorance et à la supers-
tition; il y a des préjugés presque séculaires derrière
lesquels se cache l'ennemi de la vérité. Mais on a fait
les mêmes objections à toutes les tentatives qui ont
été faites en vue du relèvement moral et religieux de
l'humanité. Ce sont les objections de ceux qui n'ont
pas idée de la valeur de l'âme et qui n'ont pour leurs
semblables aucun sentiment d'affection chrétienne ; on
dirait qu'ils ne croient pas à la souveraine grâce de
Dieu. Ceux qui considèrent la question avec foi, qui
221
se rappellent les promesses de Dieu ne doivent pas
se décourager. Les efforts individuels peuvent nous
apparaître comme le travail d'un seul homme qui en-
treprendrait de défricher nos forêts ; mais si c'est
Tœuvre de Dieu, et nous le croyons, elle se fera,
qu'il consente ou non à se servir de nous. Si nous ne
répondons pas à son appel, il nous rejetera et donnera
à d'autres la gloire que nous aurons refusée. Si nous
entrons de bon cœur dans cette œuvre de Dieu, celui
pour lequel nous allons travailler bénira certainement
le travail de nos mains et si nous avons été de quel-
que utihté dans le passé, il nous rendra plus utiles
dans l'avenir. « A celui qui a, il sera donné encore
davantage : mais à celui qui n'a rien, on ôtera même
ce qu'il a. » Nous manquons d'hommes! Celui qui
ouvre les cœurs, quand il le veut, saura nous les
fournir, en son temps; et, choisis par lui, ils s'en iront
jeter la Bonne Semence dans un terrain que son
Esprit aura préparé. « L'argent est à moi, l'or est à
moi, dit l'Eternel. »
C'était, on en conviendra, un langage énergique et
le synode en marqua son approbation; les découragés
furent fortifiés, ils comprirent que la main de Dieu allait
conduire les événements, son bras n'était pas raccourci.
En novembre 1861, à la suite d'un malentendu au
sujet duquel il n'a pas été possible de nous rensei-
gner avec exactitude, M. Tanner, probablement froissé
de ce qu'on lui avait adjoint un jeune pasteur pour
faire des visites et des courses que son âge ne lui
permettait plus facilement, quitta le service de la Mis-
sion franco-canadienne et, suivi de la grande majorité
de son troupeau, il vint frapper à la porte de l'Eglise
222 PREMIERE PARTIE
d'Ecosse, qui accepta ses services. C'était pour cette
œuvre missionnaire un noyau tout constitué : vingt
communiants et un pasteur. En 1862, on s'occupa de
construire un temple qui fut inauguré en 1863. Il était
situé dans la rue Dorchester. Cela marcha bien pen-
dant les premiers temps : mais M. Tanner avait trop
présumé de ses forces et la maladie vint lui rap-
peler qu'il fallait songer à la retraite. M. Doudiet père
le remplaça. Rien de plus touchant que la reprise de
ce ministère par M. Doudiet; il était aveugle; et de
le voir en chaire parler des choses de Dieu, on sentait
bien que si ses yeux s'étaient fermés aux choses de
la terre, ils voyaient maintenant les choses du ciel,
celles qui sont éternelles. Cela ne pouvait être qu'un
arrangement provisoire. L'arrivée de M. le pasteur
G. Goëpp fut d'un grand secours, mais la mission ne
devait pas jouir de ses services bien longtemps ;
moins d'un an après, M. Goëpp acceptait un appel
qui lui venait d'une Eglise allemande établie dans
l'ouest canadien.
Malgré ces changements, le comité ne se découra-
gea pas; M. Charles Doudiet, fils de Frédéric Dou-
diet, le vénérable aveugle dont nous avons parlé, était
entré à University Queen à Kingston; il désirait se
consacrer à l'œuvre de Dieu. Admirablement doué,
Charles fit d'excellentes études, passa de brillants
examens et fut consacré au saint ministère le 23 août
1869. En septembre 1874, i^ accepta l'appel de l'Eglise
de Saint-Matthew, à Montréal. Charles Tanner, qui
venait de compléter ses études, le remplaça dans sa
charge et ce fut sous son ministère que se fit la
fusion des deux Eglises presbytériennes, l'Etablie et
la Libre.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 223
Saint-François-des-Sauvages.
Pendant qu on s'intéressait aux Canadiens français,
TEglise d'Angleterre n'avait pas oublié les premiers
occupants du sol. La tribu des Abenakis établie dans
la réserve de Saint-François, à douze milles « en bas
de Sorel », entendit la prédication de l'Evangile et la
reçut avec joie. Je me souviens d'avoir vu arriver
chez mon père un sauvage en raquettes. C'était en
hiver; il avait, à travers champs, suivi la ligne directe.
Il me semble le revoir ; petit de taille, yeux noirs, che-
veux peignés à plat, qui retombaient sur le haut des
joues fortement accusées. C'était le missionnaire in-
dien. On l'appelait Ozonkerenne (il n'est pas possible
de garantir l'orthographe). Il causa longuement avec
mon père et quelques jours plus tard, accompagné du
D' Cote, Duclos partait pour Saint-François. Ils pas-
sèrent plusieurs jours avec ces frères ; quand ils nous
revinrent, ils avaient le cœur débordant de joie; pen-
sez donc, des sauvages qui avaient, eux aussi, reçu
le message libérateur! On les avait entendu chanter
leurs beaux cantiques qu'avait traduits leur mission-
naire. Plus tard, nous eûmes la visite de M. Masta,
le beau-frère du missionnaire indien, il avait voulu
entendre parler des croyances des blancs et il [était
venu vers eux. Le travail qui se fit alors n'a pas été
perdu; deux tribus ont par ces premiers chrétiens
connu la vérité qui affranchit.
Dix ans plus tard, en 1858, bien qu'on les ait lais-
sés seuls, les impressions des premiers temps subsis-
-taient encore en dépit des efforts du prêtre catho-
.lique.
Ozonkerenne continua son ministère parmi ses com-
224 PREMIERE PARTIE
patriotes, qui recouraient toujours aux offices d'un
pasteur protestant pour chacun des actes civils, bien
qu'ils fussent entourés de prêtres catholiques. On sait
qu'au Canada, le mariage, acte civil, est célébré par
le ministre de l'un des cultes reconnus, ce qui ne veut
pas dire subventionné par l'Etat.
En 1858, à l'occasion d'un de ces actes civils, cin-
quante Indiens se rendirent à Sorel et firent la con-
naissance de M. Mouilpied, suffi^agant de M. Anderson ;
ils le prièrent de venir passer quelques jours au milieu
d'eux. M. Mouilpied fut accueilli comme un messager
du ciel dans la maison de Masta et, pendant son séjour,
il prêcha l'Evangile avec la puissance d'un homme
que l'Esprit inspirait. Il semble, d'après les indications
de M. Mouilpied, que les Indiens jouirent beaucoup des
services liturgiques, ils apprécièrent le choix des pas-
sages bibliques qu'ils renfermaient et furent édifiés
par la beauté des prières et la haute spiritualité qui
les avait inspirées. Ils insistèrent beaucoup auprès de
lui pour le garder plus longtemps au milieu d'eux et
ne se lassèrent jamais d'aller l'écouter. Bien qu'il par-
lât trois fois chaque jour, il avait constamment un
nombreux auditoire qui suivait avec un religieux
silence l'exposé du salut et serrait dans leur cœur les
choses admirables qu'on annonçait.
Les Canadiens du voisinage apprirent que ce visi-
teur qui remuait ainsi les Indiens parlait français ; ils
vinrent aussi pour l'entendre. C'était un beau specta-
cle que cette union de deux races écoutant le mes-
sage du ciel.
De retour à Sorel, M. Mouilpied raconta les impres-
sions qu'il avait rapportées de sa visite chez les In-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 225
diens, parla de leur intérêt pour les choses religieuses,
de l'accueil fraternel qu'ils lui avaient fait et attira sur
ces frères l'attention de l'Eglise anglicane. Il 3^ eut
parmi les fidèles un réveil de l'esprit missionnaire et
cette année-là le trésorier boucla ses comptes avec
une encaisse. Le comité auxiliaire de la Société colo-
niale de Londres, présidé par l'évêque de Montréal,
décida alors d'organiser une mission parmi les Cana-
diens français de l'Amérique du Nord.
Encouragements.
Pendant que notre jeunesse se développait dans les
écoles des missions^ les ouvriers du Seigneur se mul-
tipliaient afin de répondre aux demandes, toujours
plus nombreuses qui arrivaient de bien des côtés.
M. Doudiet avait une grande' paroisse; il prêchait une
fois par mois à Belle-Rivière, à la Rivière-Cachée, au
Pays-Fin et à Easthawkesbury. D'autres s'occupaient
de Sainte-Thérèse et de Joliette, préparant ainsi des
centres d'évangélisation où devaient plus tard se
constituer des Eglises vivantes.
Ces disséminés qu'on visitait régulièrement tous les
mois donnaient de grands encouragements; à défaut
d'un pasteur, ils se réunissaient pour s'édifier mutuel-
lement. Nos premiers prosélytes étaient tous des évan-
gélistes nés : ils se disaient : « J'ai cru, c'est pourquoi
j'ai parlé. » On causait au coin du feu, durant les
longues soirées d'hiver qui se prolongeaient souvent
fort avant dans la nuit ; on en parlait au village, dans
les magasins, à la forge; on en parlait au moulin pen-
dant que les meules broyaient le grain destiné à four-
CANADA 15
226 PREMIÈRE PARTIE
nir la farine qui serait employée pour faire le pain de
la famille; on en parlait dans les chantiers; on en
parlait partout. Oh! la vie des premiers jours. Sei-
gneur, si tu voulais nous la donner encore! qu'elle
était belle dans sa simplicité, qu'elle était simple dans
son courage et dans son ardeur! Petit garçon de
cinq ans, puis de dix ans, j'entrais dans ces réunions,
je me blottissais dans un coin et passant inaperçu,
j'écoutais ce que disaient ces hommes de Dieu. Je les
voyais se mettre à genou, je les entendais prier
quelquefois très longuement, et cela me rendait meil-
leur. Parfois, je voyais des larmes couler sur les joues
des auditeurs, puis l'assemblée éclatait en alléluias.
L'émotion gagnait tous les cœurs, cela durait des
heures et on recommençait le lendemain.
Je me comprenais pas tout ce qu'on faisait, mais
quelque chose me disait qu'il y avait au milieu de ces
gens simples, une puissance invisible et sacrée qui
agissait sur les cœurs. Plus tard, dans ma vie, quand j'ai
revu tout cela par la pensée, j'ai compris et, j'ai remer-
cié Dieu pour cette puissance qui faisait parler, prier,
pleurer et chanter, je me suis dit : Une œuvre qui
commence dans de telles conditions est une œuvre
de Dieu; elle sera durable et elle verra de grandes
choses.
Vous devinez, cher lecteur, ce qu'elle est cette mis-
sion : éclairer les intelligences, rendre à la conscience
sa sensibilité, donner au cœur un objet digne de son
amour. Pour atteindre ce but, il fallait des moyens
d'action, un outillage. Tout en instruisant les pères
et les mères d'alors, on ne pouvait négliger la jeu-
nesse; elle avait tant besoin d'apprendre, elle désirait
L IMMIGRATION HUGUENOTE 227
tant savoir. L'Evangile qui fait naître ces aspirations
et ces besoins, trouve aussi moyen de les satisfaire.
Dès qu'il est reçu quelque part, il fait naître des
écoles.
Ce que le clergé n'avait pas songé à faire, les mis-
sions s'en chargèrent! Elles commencèrent par inau-
gurer de petites écoles qui étaient ouvertes à tous.
On en avait immédiatement besoin et il faut louer les
missionnaires de l'avoir compris dès la première
heure. Le riche trouve toujours les moyens de faire
instruire ses enfants, mais le peuple qui vit loin des
centres, qui travaille et qui peine, celui duquel dépend
l'avenir et la prospérité matérielle du pays, comment
pourrait-il s'imposer le sacrifice d'envoyer ses enfants
dans les collèges dont les tarifs ne sont guère à por-
tée de sa bourse? Il ne pouvait venir à nous, donc il
fallait aller à lui et mettre à sa portée l'école qui dé-
velopperait ses enfants. Chaque fois qu'on est allé à
lui, il s'est approché de nous. Malheureusement, il
n'était pas possible d'ouvrir autant d'écoles qu'il en
aurait fallu. On alla au plus pressé et les écoles ou-
vertes furent accessibles à toutes les bourses.
Souvenirs de jeunesse.
Quand en 1847, j'arrivai à l'Institut de la Pointe-
aux-Trembles, j'avais douze ans; je trouvai à la direc-
tion M. le pasteur Tanner, dont l'affabinté entraînante
inspirait l'affection, faisait naître la confiance; il avait
avec lui M. Jean Vernier, instituteur breveté du dé-
partement du Doubs, en France.
Qu'on me permette de rappeler ici quelques noms
228 PREMIÈRE PARTIE
d'anciens condisciples dont le souvenir m'a été tou-
jours infiniment doux.
Je ne puis pas en donner une liste complète, elle
serait trop longue; quelques-uns suffiront.
Et d'abord, David Gobeille, de Saint-Lin, petit, brun
aux cheveux frisés et aux yeux noirs dont j'admirais
toujours la belle écriture ronde. Il promettait beau-
coup; mais il a fourni une bien courte carrière.
Aristide Depaty, intelligence rare^ qui a rendu d'im-
portants services à Bowmanville.
G. Désilets, qui devait arriver à la direction de nos
instituts.
Noël Rondeau, dont les sages conseils et la mâle
carrure m'ont souvent protégé contre les méchance-
tés des camarades malveillants ou trop taquins.
André Rochefort, qui nous faisait payer cher les
sobriquets dont on l'abreuvait, est allé faire fortune
dans le Rhode Island.
Louis Malhiot, qui aurait pu arriver, est allé s'enseve-
lir dans le fond des bois oii la mort le surprit dans le
complet épanouissernent d'une jeunesse qui promettait.
Onésime Parent, qui a passé aux Etats-Unis — où
il a prospéré — et dont on parle avec respect dans
le monde chrétien.
Je pourrais continuer longtemps si je voulais parler
de ceux qui ont fait fortune dans le Massachusetts, ou
qui sont à la tête de familles prospères, des Parent,
des Pépin, des Etienne, qui ont fourni des citoyens
toutes les paroisses; des Vaudry, d'heureuse mémoire,
mais cela m'entraînerait trop loin.
' Les élèves se succédaient, les maîtres aussi. Char-
les Gobeille, qui faisait oublier ses difformités par son
l'immigration huguenote 229
intelligent enseignement. Louis Pasche^qui faillit trans-
former l'institut en un conservatoire de musique,
étonnait tout le monde par sa méthode.
M. Bistrom, jeune seigneur russe, fut le premier
qui nous enseigna à mesurer les surfaces, à cuber les
solides et à déterminer la hauteur des montagnes.
Cinq ans se passèrent ainsi. Cinq ans, cela compte
dans la vie d'un garçon de mon âge! Je m'éloignai
quand j'en avais dix-sept, emportant un trésor que je
n'ai jamais perdu, ce trésor que les voleurs et les bri-
gands ne peuvent jamais nous ravir.
Mon père voulait me faire étudier le droit, j'avais
décidé que je ferais de la théologie. Je m'en ouvris
très librement à lui et il ne fît pas d'objection. Seule-
ment, il n'y avait pas d'école de théologie à Montréal,
comment allions-nous tourner la difficulté? Le Sei-
gneur devait y pourvoir.
On était en 1852; Montréal venait de perdre un
bon tiers de sa population ; l'incendie avait détruit
toute la partie est de la ville, rasant tout ce qui se
trouvait sur l'espace qui va de la rue Sainte-Cathe-
rine et de la rue Cadieux jusqu'au Saint-Laurent.
Quand j'y arrivai, la ville n'avait rien d'agréable à
l'œil; ces murs noircis par la fumée^ ces cheminées
qui avaient comme honte d^être seules restées debout,
évoquaient de bien tristes pensées. En me promenant
au milieu de ces ruines, sous la clarté indécise d'une
lune qui semblait effrayée de l'étendue du désastre, je
ne suis pas sûr de n'avoir pas aperçu des revenants
ou de n'avoir rien entendu des cris d'angoisse de tou-
tes ces victimes qui dormaient ensevéHes sous les cen-
dres encore chaudes.
230 PREMIÈRE PARTIE
Je ne savais guère ce qu'on allait faire de moi dans
la métropole, mais quand j'y arrivai, je trouvai qu'on
avait arrangé tout un programme d'études ; il y avait
même un professeur tout prêt à nous faire mettre au
travail. Je dis nous, car à ma grande joie, je trouvais
là un ancien camarade d'école, Antoine Geoffroy; un
jeune Anglais, Ed. Jemieson, qui montra ses sympa-
thies pour la race latine en épousant une charmante
Suissesse, et un missionnaire M. Solandt, qui avait
déjà acquis une grande expérience dans l'œuvre d'é-
vangélisation. Tous les quatre, en
étudiant l'anglais dans une école, la
philosophie avec le D'" Wilkes, les
mathématiques, le latin et le grec
avec M. le pasteur Wolff, nous arri-
vâmes à nous dégrossir un peu.
C'est ainsi que je pus me préparer
I aëi Mathieu pour être admis dans l'école pré-
paratoire de l'Ecole de théologie
de Genève, dont les bâtiments, que je ne connaissais
pas, passaient pourtant devant mes yeux.
Deux ans se passèrent ainsi. C'est dans cet inter-
valle que l'école de la Pointe-aux-Trembles fît une
perte presque irréparable dans la personne de M. Ver-
nier, qui périt lors du naufrage de Y Annie Jane.
Déjà la mission avait trouvé parmi les convertis
des aides précieux : Israël Mathieu, qui fut plus tard
consacré au saint ministère par une Eglise congréga-
tionaliste, après avoir fait ses preuves dans le colpor-
tage et l'évangélisation ; Grégoire Desjardins, un pro-
sélyte de Sainte-Thérèse qu'avaient suivi les Fillion
et quelques autres, Desjardins fut colporteur biblique
pendant plusieurs mois.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 23I
Les événements se précipitaient; les années 1852 à
1854 furent particulièrement bénies. L'intérêt de quel
ques dames cultivées, animées des plus nobles senti
ments religieux, fut un encouragement bien précieux
Citons tout spécialement M"^ Voruz, de Lausanne
qui vint en 1852 rejoindre son fiancé, M. Lafleur,
Gelui-ci était allé l'attendre à New-York. Ils s'ins
tallèrent à Saint-Pie, où il fut pasteur pendant que
sa compagne s'occupait de la direction de Técole des
filles.
C'est à M. Cyr que revient l'honneur de la fonda-
tion du premier journal protestant français au Ca-
nada. Il l'appela le Semeur; par là il indiquait osten-
siblement le but pour lequel la petite feuille avait vu
le jour.
Nous eûmes aussi le concours distingué de M"^ Tre-
gent, de Genève; elle devait rendre de grands services
à la Pointe-aux-Trembles, pendant que M. Darey en-
seignait à l'école normale de Saint- Jean.
M'"'' Richard-Sandreuter exerça sur les garçons de
la Pointe-aux-Trembles une très grande influence,
grâce à ses manières extrêmement distinguées; son
mari fut longtemps économe de l'institution.
C'est M""^ et M. Tanner qui entreprirent la tâche
diflicile de recueillir les fonds nécessaires pour bâtir
une école de filles sur le vaste terrain de la Pointe-
aux-Trembles. Malheureusement, se dépensant sans
compter, M"'^ Tanner contracta une maladie grave,
qui devait l'emporter au moment 011 elle aurait pu
jouir du fruit de ses travaux et assister au développe-
ment de l'école pour laquelle elle avait donné sa vie.
Pour adoucir l'amertume de son deuil, le comité pro-
posa à M. Tanner de faire un voyage missionnaire à
232 PREMIERE PARTIE
travers les stations existantes, il alla revoir les nom-
breux amis que la sympathie de sa compagne leur
avait créées. Tous le reçurent avec une fraternelle
cordialité.
Cétait vraiment la série noire ; en 1853, le naufrage
de r « Annie Jane ». En 1854, c'était l'incendie de
l'école de Saint-Pie, qui sera réinstallée à Longueil
dans un beau bâtiment bien aménagé.
Le naufrage de !'« Annie- Jane ». — Scènes de deuil.
Déjà on prévoyait la retraite de quelques vieux
missionnaires et on avait songé à combler les vides
qui allaient se produire ; de plus, on avait besoin
d'hommes nouveaux pour répondre aux appels qui se
faisaient pressants. Voici, d'après des notes de M. Ami
ce qu'on décida : M. Vernier se rendit en France, son
pays natal, pour en ramener de nouveaux ouvriers.
Ici se place l'un des événements les plus tristes que
nous ayons à enregistrer. Après avoir persuadé
MM. Kempf, Van Bueren, Marc Ami et Jean Cornu de
venir au Canada, M. Vernier s'embarqua avec eux
sur un voilier, l'Annie- Jane; on était en août 1853.
Les premiers jours de la traversée furent favorables
et l'on voguait plein d'espoir... Nos voyageurs étaient
assez rapprochés des côtes, quand une tempête vint
les surprendre et jeter bas, en les brisant comme fétus
de paille, les trois mâts du navire ; ils durent rentrer
au port pour réparer les avaries. Après quelques
jours de repos forcé, ils se remirent en mer ; dès le
lendemain, 13 septembre, le vent tourna à l'ouest et
souffla dans leurs voiles durant huit jours. Ce fut alors
L IMMIGRATION HUGUENOTE 233
qu'ils aperçurent le rocher Kida, au nord des îles Ferroë,
bien en dehors de la ligne suivie ordinairement. Le capi-
taine leur expliqua qu'il avait commandé ce détour
pour rencontrer un vent plus favorable, qui le mènerait
dans les eaux du golfe Saint-Laurent. Ainsi tranquilisés,
ils admirèrent les troupeaux de marsouins qui jouaient
autour du vaisseau, plongeant et revenant à la surface
pour respirer ; ils semblaient lutter de vitesse avec le
navire. Le vingt-trois, l'embarcation était parvenue au
vingt-troisième degré de longitude ouest et au soixan-
tième de latitude nord ; tout à coup, le vent d'ouest
se mit à souffler, soulevant les ondes, qui s'agitaient
comme au début d'une horrible tempête. On cargua
les voiles, on attacha soUdement le gouvernail, dont
les matelots ne pouvaient plus être les maîtres. Le
capitaine plaça les hommes au pont; défense aux pas-
sagers d'y paraître. On ne pouvait se défendre d'une
certaine terreur en entendant le bruit sinistre des
vagues. Pendant trois jours, on fut ballotté sans
merci.
Pendant que la mer rageait^ ceux qu'elle portait
passaient leur temps à prier, lisant et s' encoura-
geant mutuellement. Le 26 septembre le calme se
rétablit ; on permit de monter sur le pont. Grande fut
la surprise de tous ! Le navire était à peu près désem-
paré ; les mâts étaient cassés à la hauteur du premier
hunier; les cordages flottaient au gré des vents, les
voiles étaient en lambeaux, la boussole et une cha-
loupe de sauvetage avaient été emportées. Ne pou-
vant tenter une traversée dans ces conditions, on mit
le cap sur Liverpool. Tant bien que mal, le capitaine
avait fait réparer le navire et on "avançait grâce à un
234 PREMIERE PARTIE
vent favorable. Le 28, jour néfaste, un brouillard
épais couvrait la mer; le capitaine paraissait inquiet.
Dans Taprès-midi, un vent d'ouest s'éleva, dissipa le
brouillard et on put apercevoir, à Test, des montagnes
que le capitaine reconnut pour être celles de l'île de
Barra, dans le groupe des Hébrides. Tout le monde,
à l'exception du capitaine et de son collègue le
capitaine Rose, passager à bord, paraissait heureux
de revoir la terre ; les loups de mer étaient en proie
à, une mortelle inquiétude. « Je vis même, dit Ami, des
larmes couler sur leurs joues » ; le vent augmentait
de violence et on approchait de la terre. Tout à coup,
on s'aperçut que le vent poussait vers de dangereux
récifs. Ce fut un moment extrêmement douloureux.
Le capitaine ne parvenait pas à cacher son angoisse.
On déploya toutes les voiles pour gagner le large;
mais, la marée et le poids du chargement, tout un
matériel de chemin de fer que portait le bateau., s'op-
posaient à cette manœuvre; le danger devenait immi-
nent. Nos amis descendirent dans leurs cabines pour
5e préparer au pire. M. et M""^ Kempf et leurs deux
■enfants étaient affaiblis par de longs jours de souf-
france. Vers minuit, M. Vernier, douloureusement
affecté, vint leur dire : « Levez-vous, mes amis, nous
sommes en grand danger, nous voguons au milieu des
cueils. » On s'habilla en hâte, on courut sur le pont,
que les vagues balayaient à chaque instant ; la nuit
était sombre et prêtait à la confusion. Le capitaine seul
-avait conservé son sang-froid ; il commandait avec
calme et on obéissait; les chaloupes de sauvetage, le
dernier espoir, venaient d'être emportées. Un silence
«de quelques secondes — un siècle — succéda au dé-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 235
sarroi né de ce malheur. L'heure de la suprême an-
goisse avait sonné; des cris perçants se faisaient
entendre de tous côtés... Le navire venait de toucher,
tout espoir devait être abandonné.
Il fallait se résigner à mourir. Ami a écrit : « Dans
le salon, je trouvai la famille Kempf, en prière avec
M*"^ Rose. Les craquements du navire, de violentes
secousses, les obligeaient à chercher un appui. Ils se
réunirent tous, car ils voulaient mourir ensemble;
chacun pensait aux siens. C'était le moment des su-
prêmes adieux; le sacrifice était fait. L'eau commen-
çait à pénétrer ; nous montâmes sur les malles, afin
de prolonger la vie quelques instants encore; tout à
coup nous entendîmes à nos pieds deux petites voix
qui disaient: «Oh ! papa... pa... pa ! nous allons vers
Jésus » ; c'étaient les enfants Kempf. Une seconde fois
l'eau monta et les ensevelit ; ce fut le silence de la
mort. » Ami, au moyen d'un effort surhumain, en grim-
pant sur un tonneau, échappa, ce qui lui permit de
gagner le pont. Quel spectacle s'offrit alors à sa vue!
La proue du navire était couverte par les eaux; les
passagers, serrés les uns contre les autres, pour se
réchauffer et se protéger contre la fureur des vagues,
étaient transis de froid. Ami chercha Vernier et ses
compagnons de voyage, ce fut sans succès. Il les
croyait tous morts. Le froid devenait intense ; les
moins forts tombaient dans un fatal engourdissement
et se couchaient pour mourir. On avait beau les fric-
tionner, rien n'y faisait. Enfin, le jour parut. Ami re-
trouva le frère Van Bueren, qui était monté sur une
table quand il avait senti l'eau envahir le navire ; il
avait réussi à briser les barreaux d'un hublot, ce qui
236. PREMIÈRE PARTIE
lui permit de gagner le pont avec quelques autres
qui le suivirent. Tous deux cherchèrent en vain les
amis Kempf et Vernier. Ils redescendirent dans leur
cabine, oii ils trouvèrent Jean Cornu. S'ils étaient
restés dans leurs cabines, pas un d'eux n'eût péri, car
leurs bagages étaient presque tous secs.
Descendus sur le rivage, les survivants cherchèrent
les corps de leurs amis; d'abord ils trouvèrent ceux
des enfants Kempf; le lendemain, celui de M. Vernier.
Sur l'ordre du capitaine, on fit un cercueil dans lequel
on déposa ces dépouilles. Peu après, on retrouva les
cadavres de M. et M"'^ Kempf et celui de Rose ; tous
furent enfermés dans des cercueils et inhumés dans
une fosse commune, creusée sur le rivage; triste et
solennel convoi que celui-là. Le pasteur de l'endroit^
le Rev. M. Beatson fit une touchante allocution. Les
naufragés, tourmentés par d'affreux cauchemars,
furent retenus dans l'île Vatersay quinze longs jours ;
enfin, une goélette vint les prendre. Après un voyage
très mouvementé, sous des averses torrentielles, ils
arrivèrent à l'hôteL de Portree. Sur le rivage d'une
île battue par les vagues, reposent depuis cinquante-
huit ans les dépouilles de Jean Vernier dont les accents
et la prédication impressive m'ont souvent ému. Que
ne puis-je déposer sur cette tombe déserte une fleur
d'affectueuse reconnaissance, en souvenir du bien qu'il
a fait !
Sabrevois.
Ce qui fait les succès coloniaux de l'Angleterre,
c'est le souci des chrétiens en vue du relèvement mo-
ral des pays conquis.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
237
&
238 PREMIÈRE PARTIE
L'étendard britannique était hissé sur les forteresses
de Québec ; l'Eglise anglicane, de concert avec le
gouvernement s'intéressa à ces nouveaux sujets^ et
voulut leur faire partager les précieuses convictions
qui font le bonheur de ses enfants- Si les armes ou-
vraient la porte, l'Evangile suivait. On l'a vu à la
prise de possession ; tout en respectant les sentiments
religieux des vaincus, elle leur donna une occasion de
voir ce qu'elle croyait et ce qui faisait sa grandeur.
Ce zèle fut de courte durée et alla diminuant jusqu'au
commencement du siècle dernier. Une simple circons-
tance, en apparence toute fortuite, dont Dieu a su se
servir, a suffi pour donner un peu de vie aux osse-
ments desséchés ou presque.
En 1812, après la guerre, deux officiers anglais,
traversant la paroisse de Laprairie, reçurent l'hospita-
lité dans une famille canadienne. Le lendemain, après
avoir réglé les frais de leur logement, ils offi-irent un
exemplaire du Nouveau Testament. M. Charles Roy
l'accepta avec plaisir, ne se doutant pas des consé-
quences que cet acte allait avoir.
La semence jetée en terre y resta toute une géné-
ration, ne produisant rien.
Ce fut un fils Roy, de mon âge, qui en profita; il prit
connaissance du livre; il rencontra le major Christie,
propriétaire de plusieurs seigneuries, dans l'une des-
quelles Sabrevois se trouve enclavé. Par l'action invi-
sible du Saint-Esprit, M. Roy fut amené à compren-
dre la voie du salut par Jésus-Christ. Le livre de
prières en usage dans l'Eglise anglicane le mit au
courant des us et coutumes de l'Eglise, et en 1841, il
se joignit à l'Eglise de Christville qui l'admit offi-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 239
ciellement dans une cérémonie que présidait Tévê-
que Mountain.
C'est alors qu'on envoya aux gens de Sabrevois un
homme qui devait y continuer l'œuvre qu'avait com-
mencée la lecture de la Parole de Dieu.
M. le pasteur Gavin (arrivé en 1834 avec Olivier,
était revenu de chez les Sioux) fut reçu dans les or-
dres anglicans par Tévêque de Québec, en 1847. De-
puis lors, il déploya un zèle et une persévérance dont
on a gardé un bien doux souvenir à Sabrevois. Il ne
se bornait pas à ses fonctions pastorales dans cette
localité, il s'occupait aussi de tournées missionnaires ;
c'est à l'occasion de l'une de ces tournées qu'il fut
reçu dans la maison de mon père. Par là, il a été le
moyen d'amener plusieurs familles à l'Evangile, ce
que le Record of the French Mission a reconnu.
A une assemblée tenue en 1853 sous la présidence
de M. Bond, qui devint archevêque, la Société des
missions anglicanes parmi les Canadiens français fut
définitivement organisée.
En 1855, Gavin annonce qu'il a ouvert une école qui
groupe déjà plusieurs enfants. Quelques-uns permet-
tent d'espérer qu'ils pourront rendre des services à
la mission. La société entrevit alors la possibilité d'or-
ganiser une école normale qui préparerait de futurs
missionnaires. Cette école fut ouverte à Saint-Jean,
sous la direction de M. Fronteau, un Français qu'avait
adressé le comité de Londres. Trente candidats avaient
adressé leur demande d'admission; faute de place,
sans doute, le comité ne put en admettre que dix et
adjoignit à M. Fronteau, à titre d'assistant, M. Lewis,
candidat au saint ministère.
240 , PREMIERE PARTIE
M. le chanoine Bancroft parlant de cette école nor-
male observe que, dans son humble opinion, il est im-
possible de trouver une œuvre plus digne d'intérêt
que celle-là.
M. Gavin préparait les voies pour rétablissement
d'une école de fille à Sabrevois, quand le Seigneur le
rappela le 18 avril 1855. Ce fiit une perte bien sensi-
ble pour la mission ; il fut vivement regretté par tous
ceux qui l'avaient connu, catholiques ou protestants.
La petite école de Sabrevois qui se tenait dans la
sacristie, comptait trente élèves au moment de ce dé-
part. Ce fut une tâche bien difficile pour Mme Gavin
que la direction de cette école. « Je ne puis que re-
connaître la bonté de Dieu envers moi, son indigne
servante, écrivait-elle au comité ; il m'a soutenue dans
ma faiblesse et dans mes épreuves. Si mon cher mari
m^avait été conservé, je ne doute pas que l'école au-
rait répondu aux espérances de ses amis. Mais je
crains qu'ils ne soient déçus, je sens tellement mon
inhabileté. N'étaient les précieuses promesses de Dieu^
je serais désespérée. Si on pouvait trouver quelqu'un
qui puisse en prendre la direction, je serais heureuse
de venir en second; toutefois ayant mis la main à la
<:harrue, je ne veux pas regarder en arrière. »
Le i^'" juin 1855, M.Joseph Mouilpied, de Guernesey,
fut envoyé à Sabrevois par l'évêque anglican de Mont-
réal pour y remplir les fonctions de catéchiste et de
directeur de l'école primaire. Il se mit à l'œuvre avec
toute l'énergie dont il était capable et compta bientôt
après des auditoires de quarante personnes; dans les
occasions spéciales, on en compta soixante,
Il venait d'organiser son activité pour l'hiver,
L IMMIGRATION HUGUENOTE
241
quand il fut déplacé pour succéder à M. Fronteau
dans l'école normale de Saint-Jean. Edouard Roy,
i'un des élèves les plus avancés de l'école, fut
provisoirement chargé de la desserte de la mission
de Sabrevois. Dans le rapport qu'il présenta avant
de rejoindre son nouveau poste, M. Fronteau signa-
lait un certain nombre de jeunes gens qui ont su se
rendre utiles à l'œuvre qui les avait formés : Hosias
Babin, Job Babin,
Octave Fortin, Lu-
cien Paradis, Napo-
léon Tétraux, Daniel
Gavin, Edmond
Therrien, David Cy r,
Victor Gendron, Lu-
cien Roy, Edouard
Roy.
Le développement
de l'œuvre entraînait
une augmentation dans les dépenses et l'évêque de
Montréal fit appel à la générosité des chrétiens. Il fut
entendu, la société ouvrit des missions au lac de Bran-
don, à Sainte-Ursule et à Ely. MM. Lewis, Fortin et de
Gruchy y travaillèrent activement. En 1868, Ed. Roy,
l'un des premiers fruits de la mission, avait été con-
sacré pasteur.
Soutenu par l'intérêt des chrétiens, l'école prend
un nouvel élan ; le nombre des élèves garçons atteint
le chiffre de quarante; on compte dix-sept filles.
Pour loger tout ce monde, le comité acquiert une
maison voisine et on s'assure les services de M™^ Ed.
Roy, qui prend la direction de l'école des filles. Très
CANADA 16
South Ely.
242 PREMIERE PARTIE
appréciée, elle eût certainement rendu de très grands
services, mais la mort vint l'enlever à sa famille et à
ses élèves. Comme il y avait constamment des refus
à opposer aux nombreuses demandes de nouveaux
élèves, le comité songea à transporter Técole à Mont-
réal; on construirait plus grand et probablement pour-
rait-on ouvrir une mission. Pour sonder le terrain, on
envoya M. Jean Roy, qui débuta en faisant du colpor-
tage. L'essai fut satisfaisant et M. Roy signala quel-
ques familles disposées à recevoir l'Evangile.
En 1877, M. Josias Roy, qui était allé étudier la
théologie à Môntauban, en France, arrivait à Mont-
réal. On le chargea d'ouvrir une mission dans cette
ville. Il s'installa dans un magasin qu'on transforma
en chapelle; il était situé rue Saint-Joseph, à l'angle
de la rue Notre-Dame ouest. Roy réussit à constituer
une congrégation intéressante. C'est alors qu'on dé-
cida de bâtir une église et, en 1880, l'évêque consa-
crait au service du Seigneur l'église du Rédempteur^
qui était située dans la rue Chatham; ce fut une belle
journée pour les prosélytes de la Pointe-Saint-Charles,
C'était le début de l'œuvre projetée. Pour réaliser
les plans primitifs, il importait de trouver des fonds.
On consacra à cette œuvre difficile l'activité de MM.
Josias Roy et Tucker; le premier collecta en Angle-
terre, le second au Canada. Ce dernier devint princi-
pal du collège en 1882.
Dès qu'il fut en état de recevoir des élèves, le col-
lège en compta 120 : soixante-dix internes et cin-
quante externes. L'année suivante, ce nombre fut dé-
passé et les amis de l'école en furent réjouis.
Le concours dévoué des deux hommes dont nous
L IMMIGRATION HUGUENOTE
243
venons de parler, était infiniment précieux à la mis-
sion et permettait de regarder joyeusement vers l'ave-
nir. Excellents prédicateurs, pédagogues habiles, ils
attiraient autour d'eux des auditeurs et des élèves en
grand nombre. Malheureusement pour la mission, ils
crurent devoir accepter des appels qui leur étaient
venus du dehors; M. Roy partit pour Winnipeg et
244 PREMIERE PARTIE
M. Tucker accepta la suffragance de l'église Saint-
Georges, à Montréal. Ces deux départs inattendus fu-
rent considérés à Tégal d'une désertion et le zèle des
amis de la mission en fut diminué. Comme pour aug-
menter rembarras des directeurs, une épidémie se
déclara dans l'école et l'on dut licencier les élèves.
L'école resta fermée pendant deux ans.
Bientôt pourtant le ciel s'éclaircit et le comité, ayant
trouvé en M. Larrivière le principal dont il avait be-
soin, s'assura ses services et lui donna comme adjoint
M. H. Benoit, qui était chargé de
collecter des fonds. Les collectes
ordinaires ne suffisaient pas à l'en-
tretien de l'école ; il y avait une
forte dette qui préoccupait beaucoup
les membres du comité. Pour es-
sayer de la faire disparaître, on
décida d'envoyer M. Benoit en An-
M. Larrivière. ., ,., ^
gleterre. L accueil qu il y reçut tut
fort cordial, en dépit de circonstances fâcheuses, on
était en guerre avec le Transvaal, mais les dons ne
furent pas ce qu'on avait espéré.
En 1898, le comité adressait au public un pressant
appel: « L'Eglise anglicane, disait-on, poursuit depuis
cinquante ans çn silence, une œuvre d'évangélisation
au milieu des catholiques romains de langue française
de la Province de Québec, mécontents des enseigne-
ments de l'Eglise de Rome. Plus de trois mille jeunes
Canadiens des deux sexes ont profité des privilèges
qu'offre cette institution et sont passés sous la direc-
tion spirituelle de l'Eglise. Quatorze pasteurs de lan-
gue française, fils et petit-fils des premiers convertis,
L IMMIGRATION HUGUENOTE 245
sont employés dans la mission à des titres divers. »
Le public répondit assez favorablement à cet appel,
mais la dette subsista encore.
En mai 1900, l'archevêque de Montréal nomma
M. Benoit pasteur de l'Eglise du Rédempteur.
En avril 1905, M. Larrivière démissionne; on lui
donne pour successeur M. Benoit, qui a été directeur
jusqu'en 191 1, année qui vit la vente des immeubles,
la .Compagnie des chemins de fer du Grand-Tronc
en ayant offert un prix élevé.
Par cette vente, le comité de
Técole n'entendait pas mettre un
terme à l'œuvre excellente qui se
faisait. Depuis longtemps à cause
du mouvement de la population, il
étudiait le projet de transporter cet
étabUssement dans une autre ville,
' M. Benoit.
l'offre qui lui a été faite est venu
trancher la question et on prépare maintenant les
voies et moyens d'un établissement futur. Le nouvel
édifice sera construit sur la rue Sherbrook Est,
près du parc Lafontaine. La société a fait l'acqui-
sition de cinq arpents de terre à Bayvrew, elle y éri-
gera prochainement l'école. Nous souhaitons que les
choses se fassent rapidement et qu'avec l'aide de Dieu
la mission puisse faire là oii elle s'installera une œu-
vre bénie.
Duclos à la Pointe-aux-Trembles.
En 1850, M. Duclos revenait de Genève ; on lui donna
la direction des études dans l'Institut de la Pointe-aux-
Trembles ; il s'occupa particulièrement des classes bi-
246
PREMIERE PARTIE
bliques et de quelques cours supérieurs. Il eut, dans ces
dernières classes, quelques étudiants dont il convient
de mentionner le nom : Paul Vernier, le fils du pas-
teur Jean Vernier ; celui-ci, après avoir enseigné quel-
ques temps en Allemagne, partit pour TAsie-Mineure
et fut repris par Dieu à Jérusalem. Esrom Duclos fit
de la médecine et termina sa carrière à Fall River,
en rendant un bon témoignage à TEvangile qu'il avait
négligé pendant un certain
temps. Jules Pollens, belle
et courte carrière. Seul
Edmond Richard, établi sur
des terres du Vermont, est
resté debout. Tous quatre
étaient bien doués et pro-
mettaient un bel avenir. «Je
n'oublierai jamais, dit Du-
clos, le précieux concours
de MM. Rivard, Vernon,
Richard, ce dernier secondé
par son admirable compa-
gne. J'en ai gardé un souvenir bien vivant; leur expé-
rience, leur bon sens et leurs directions m'ont été sou-
vent fort utiles. »
Avant de quitter Genève, Duclos eut le plaisir d'y
rencontrer son ami G.-M. Désilets, qui entrait à l'Ecole
de théologie ^u moment oh lui-même terminait ses
études. D'autres Canadiens étaient venus avec Dési-
lets, mais il semble que le travail demandé les ait décou-
ragés, car ils sont revenus au pays pour y reprendre
leurs premières occupations ; il faut en excepter un
cependant qui fit des études médicales.
J. Provost.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
247
La Suisse nous préparait aussi un homme qui devait
rendre d'excellents services à nos Eglises, j'ai nommé
J. Provost, qui a déposé le harnais en 1910. On
admire en lui le prédicateur de talent, le conférencier
et l'écrivain de mérite. Il débuta comme pasteur à
Montréal, puis la Nouvelle-Angleterre nous l'enleva
sans nous prendre cependant sa sympathie, à laquelle
■jKaMMHpl 4 nr^ 1 M^I^HKaiMBE
%fc 1 MÊÊÏ
^ IRnF^ ,^^^B^9
La maison Rondeau à Ste-Elisabeth.
nous n'avons jamais fait appel en vain. Nous aurons
l'occasion de reparler de lui dans la suite. (Nous le
retrouvons plus ,tard à Mov^rytown et ensuite à Tor-
rington.)
Sainte-Elisabeth en 1855.
A cette époque, Sainte-Elisabeth promettait de
devenir un centre d'action missionnaire. La famille
Rondeau, avec ses cinq fils et ses cinq filles, possédait
assez de fermes pour établir les fils. Une autre rai-
son, c'est que, située entre Berthier et Ramsay, deux
248 PREMIÈRE PARTIE
endroits où il y avait des protestants, Sainte-Elisa-
beth les attirait. En attendant d'y voir ériger un tem-
ple, à rexemple de l'Eglise de Corinthe, qui se réunis-
sait dans la maison de Priscille et d'Aquilas, on tien-
drait les cultes dans leur grande maison. En 1856,
M. le pasteur Roux, alors directeur de la Pointe-aux-
Trembles, organisa à Sainte-Elisabeth une seconde
Eglise sur le modèle de la première. C'était prématuré.
On comptait sur des jeunes gens, dont les goûts ne
s'étaient pas encore manifestés. Deux d'entre eux allè-
rent s'établir à Joliette comme fabricants de meubles.
Un troisième alla les rejoindre peu après. Trois des
filles de M. Rondeau devinrent femmes de pasteurs. Le
reste de la famille se rattacha au petit troupeau de Jo-
liette. En les disposant ainsi. Dieu voulait utiliser ces
jeunes gens. Trois d'entre eux donnèrent bien des an-
nées de leur vie à Tévangélisation. La famille Rondeau a
fourni à l'Eglise du Seigneur un rare contingent d'ou-
vriers : deux pasteurs et quatre femmes de pasteurs,
et trois évangéHstes que Dieu a bénis dans leurs dif-
férentes sphères d'activité.
Joliette.
L'année scolaire 1859-60 avait été dans les Instituts
de la Pointe-aux-Trembles une année particulière-
ment bénie. Les élèves avaient fait preuve d'une rare
émulation, aussi les examens avaient-ils donné d'ex-
cellents résultats. Mais Duclos était bien jeune, par-
tant sans grande expérience, l'administration des Ins-
tituts lui était un sujet de graves préoccupations. Sa
jeune fiancée, qu'il devait aller chercher en Suisse^
L IMMIGRATION HUGUENOTE
249
n'était guère plus expérimentée que lui, ce qui ne
Tavait pas empêchée d'accepter de grand cœur de
partager l'œuvre missionnaire, pour laquelle son
fiancé se préparait. Après les examens dont nous
avons parlé, Duclos partit pour la Suisse ; il allait
chercher la compagne de sa vie, et revint avec elle
Juliette.
dans le courant de l'été. C'était une des filles de
M. et M""^ Jeanrenaud-Grandpierre. Deux de ses oncles
ont fait partie du Conseil d'Etat dans les premiers
temps de la République de Neuchâtel. L'un, M. Jean-
renaud-Besson était directeur du département des
cultes, l'autre, M. Louis Grandpierre, chef du dépar-
tement militaire.
Ce qui avait frappé l'étudiant en théologie dont elle
devint la fiancée, c'était l'intérêt qu'elle prenait à
250 PREMIERE PARTIE
toutes les questions religieuses, se dépensant déjà
sans compter pour les œuvres qui avaient besoin
de son concours, spécialement pour Técole du
dimanche, qui était alors une institution de création
assez récente. L' enthousiasme qu'elle avait fait naître
dans le groupe dont elle avait la charge faisait prévoir
■qu'avec l'aide de Dieu elle serait pour un pasteur
missionnaire une aide d'un grand secours. Très ins-
truite, un peu artiste, elle constituait à ses yeux la
femme idéale du pasteur. L'amour se mit de la partie,
et les missions canadiennes qui n'avaient envoyé qu'un
jeune homme en Suisse furent enrichies de deux
ouvriers qui devaient rester ensemble près d'un demi
siècle.
Duclos, qui avait vu ce qu'il fallait de force et d'ex-
périence pour administrer convenablement les Insti-
tuts, n'osa pas confier une telle charge à sa jeune
femme, qui aurait eu, en effet, à s'occuper de la grosse
direction du ménage, et, sans en parler à des tiers, il
se décida à prendre les conseils du secrétaire des mis-
sions.
Cette décision prise, il se sentit plus à l'aise, et le
voyage, on le comprend, sans peine, fut fort agréable.
Ils revenaient donc tous deux vers leur champ de
travail ! Que serait ce travail, dans quel endroit fau-
drait-il se mettre à l'œuvre, ils n'en parlaient que pour
se dire « les choses sont entre les mains de Dieu, il
^n sera ce qu'il voudra. Ce qu'ils se disaient bien ou-
vertement, par exemple, c'était leur désir d'une con-
sécration complète au milieu de quelques familles
chrétiennes, dont l'expérience guiderait leurs premiers
pas. Dieu les entendit.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 25 1
A leur arrivée, Duclos n'eut pas même à commu-
niquer ses craintes au secrétaire, celui-ci les avait
devinées; aussi proposa-t-il au jeune couple de s'ins-
taller à Joliette, qui avait alors comme annexes Sainte-
Elisabeth, Ramsay, Kildere et le Grand-Ruisseau.
Dans chacune de ces localités il y avait déjà quelques
familles chrétiennes, toutes désireuses de voir s'éten-
dre rinfluence de l'Evangile ; aussi, l'accueil fait au
jeune couple fut extrêmement cordial; tous deux
s'attachèrent du coup à ces nouveaux amis et à leur
nouvelle paroisse. De plus^ ils eurent pour guider
leurs premiers pas la collaboration dévouée du frère
Vessot, un colporteur biblique qui avait installé sur
la place du marché une « stalle » qu'il transformait
volontiers, en vendant ses bibles et en distribuant
des traités religieux, en une chaire d'où partaient
vives et toujours originales les vérités qui rem-
plissaient son cœur. On aimait sa manière d'attirer
l'attention des passants, le tact avec lequel il savait
-offrir ses ouvrages, qu'il ouvrait d'avance en exposant
leur contenu. Tous ceux qui s'arrêtaient n'achetaient
pas, mais il y en avait toujours quelques-uns qui se
laissaient convaincre et plus d'un cultivateur, plus
d'une ménagère emportait, avec ses provisions habi-
tuelles, la perle de grand prix.
Malgré ses manières quelquefois agressives, Vessot
a laissé dans les paroisses qu'il visitait, et surtout à
Joliette, où il a passé la plus grande partie de sa vie,
le souvenir d'un homme honnête, pieux, toujours heu-
reux, fier de rendre témoignage à la Vérité et de se
rendre utile.
Dès le début de son œuvre, il n'avait pas toujours
252 PREMIERE PARTIE
été sur un lit de roses; la population, excitée par les
prêtres, avait essayé de lui rendre impossible le séjour
à Joliette ; un jour^ il fut menacé par la foule, comme
il passait sur le pont. On voulut le jeter dans la
rivière de T Assomption, qu'il devait traverser pour
gagner sa demeure. Les forcenés, qui le serraient de
plus en plus, auraient certainement accompli leur
lâche besogne, si M. Joliette, un gentilhomme français
qui était aussi seigneur de Tendroit, ne fût intervenu
à temps.
Les Duclos étaient installés depuis quelques mois,,
quand un jour ils reçurent la visite de M. T. Dixon ;
le pauvre homme était fortement ému, il avait fait
dihgence pour arriver vite, car il lui semblait qu'il
y avait urgence. Que s'était-il donc passé? A l'occa-
sion d'une retraite catholique qui se prêchait au
Grand-Ruisseau, les Pères avaient défié les protestants,
affirmant qu'ils étaient prêts à entrer en discussion
avec eux sur les points controversés. Le défi avait
été connu des protestants de l'endroit et ils venaient
demander à leur pasteur de bien vouloir le relever.
On comprend l'inquiétude de Duclos ; il ne doutait
pas de la vérité qu'il aurait à défendre, mais il se
défiait de lui-même. Dans le sentiment de sa faiblesse,
il demanda à Dieu de lui montrer sa voie. Ce fut un
instant bien solennel que les minutes qui précédèrent
la décision qu'il allait prendre. Dieu lui répondit: «Va
avec la force que tu as », et le pasteur obéit. A l'ar-
rivée, plusieurs Irlandais protestants et quelques Cana-
diens français étaient là, aucun n'avait douté de la
réponse qui serait faite. L'égHse était archibondée.
Quand le service fut terminé, deux amis demandèrent
L IMMIGRATION HUGUENOTE 253
à parler aux Pères en vue d'arranger l'entrevue qu'ils
avaient eux-mêmes proposée. On avait eu tort de les
prendre au sérieux ; ils s'excusèrent de pitoyable
façon ; on les attendait au confessionnal, ce serait pour
une autre fois. Cette autre fois n'est jamais venue.
Ce refus de la part des Pères fut peut-être ce qu'ils
firent de mieux ; comme les fidèles sortaient de
l'église, ils purent voir que les protestants étaient
-disposés à relever le défi, ce qui permettait de croire
que l'on n'avait pas peur de présenter les raisons qui
avaient amené la séparation d'avec Rome. Duclos et
son ami étaient venus en voiture ; c'est elle qui allait
servir de chaire, car on ne pouvait pas laisser tout ce
monde s'en aller sans avoir entendu un message de
Dieu. Ayant vu les intentions des protestants, la foule
entoura la voiture et ce fut un silence religieux dont
on s'empressa de profiter. Debout sur la voiture, le
pasteur parla longuement; il exposa les vérités de
l'Evangile, au lieu d'attaquer les erreurs de ses adver-
saires. L'attention de tous était visible et, de temps
en temps, les plus hardis ne ménageaient pas leur
approbation : « C'est bien cela, cet homme a raison. »
Les fanatiques, dont l'ardeur était maintenue par Ja
présence de solides gaillards, se risquaient à dire :
« Quand aura-t-il fini ? » mais c'était tout.
A JoHette, le petit troupeau se réunissait dans un
bien modeste local que les catholiques ne manquaient
pas de ridiculiser et qui était peu attrayant. Dans l'été
1861, la congrégation décida l'achat d'un terrain sur
lequel on bâtit immédiatement une maison d'école;
le temple devait s'y ajouter plus tard, grâce au dé-
vouement de MM. Ami et Amaron.
254 PREMIERE PARTIE
Ce séjour à Joliette fut pour les Duclos un temps-
de travail et de bonheur. Ils n'ont jamais oublié les
concours qui leur sont venus nombreux de leurs bien
chers paroissiens et leur en ont gardé un vivant sou-
venir.
M'"'' Duclos surtout y fut particulièrement sensible ;.
elle avait quitté son beau pays de Neuchâtel, avec ses
verdoyantes vallées; elle s'était séparée sans hésita-
tion de ses nombreux amis, du milieu artistique, intel-
lectuel et remarquablement religieux dans lequel elle
avait vécu et sans regret elle était venue partager la
vie de celui qu'elle aimait. Joliette, en 1869, n'était
pas la coquette cité de nos jours ; et pour les courses
missionnaires qu'elle partagea souvent avec son mari,
il y avait des moyens de communications fort rudi-
mentaires. Ces difficultés ne l'attristèrent jamais; on
la vit souriante surtout avec la jeunesse qu'elle af-
fectionnait particulièrement, à Sainte-EUsabeth, Ram-
sey, Kildore, le Grand-Ruisseau et Berthier, quel que
fut le temps ou la saison. Elle s'occupait aussi avec
un extrême dévouement des jeunes mères, à la dispo-
sition desquelles elle mit souvent les ressources mo-
destes de son presbytère.
La présence du jeune ménage, son enthousiasme
pour l'œuvre, furent d'un excellent effet sur les fa-
milles disséminées; elles sentirent moins grandes les
distances qui, dans le passé, les avaient retenues si
souvent loin des assemblées.
Ici-bas tout a une fin, les beaux jours surtout. Dans
l'automne et l'hiver 1861-62, une correspondance s'é-
tablit entre le secrétaire de la Société franco-cana-
dienne et le pasteur de Joliette, auquel on faisait en-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 255
trevoir un changement possible dans un avenir . très
prochain; bientôt on parla de changement certain; on
avait besoin de ses services à Montréal où, écrivait le
secrétaire, « il y avait des racommodages à faire »,
conséquences de la séparation de M. Tanner. Duclos^
au dévouement duquel on faisait appel, car la situa-
tion était délicate, n'hésita pas un seul instant et, en
mars sa femme et lui prenaient congé des nombreux
amis qu'ils avaient su se créer pendant leur séjour
à Joliette qui n'avait pas duré deux ans.
Cinquante années sont passées sur ces événements,
Tauteur ne peut retenir son émotion de les avoir rap-
pelés.
On l'a vu, M. Tanner avait donné sa démission et
brisé avec la Société, à laquelle il annonçait son in-
tention de ne pas se séparer des paroissiens qu'il
avait groupés autour de lui. Comme la Société ne
voulait pas abandonner son œuvre d'évangélisation^
elle prit des mesures en conséquence et elle fît appel
au pasteur de JoHette. Quand se produisit cet appel,,
la saison était fort avancée ; les chemins impraticables.
Impossible de songer à un déménagement, même par-
tiel. Duclos resta donc à Joliette, mais il dut assurer
la desserte de Montréal. Pendant une grande partie
de l'automne et durant l'hiver, il fit chaque semaine le
trajet de Joliette à Montréal et vice versa, on pouvait
le voir tantôt à cheval, tantôt en traîneau, par le beau
et par le mauvais temps, couvrir les quarante-cinq
milles qui séparent les deux endroits. Ce fut un temps
d'épreuve à la fois physique et morale, car ce n'était
pas chose facile que le ralHement des dispersés. Des
liaisons, qui dataient de sept ou huit ans auparavant,
256 PREMIÈRE PARTIE
furent pour le pasteur de précieux auxiliaires. Au
printemps, quand la famille put enfin s'installer rue
Dorchester, le troupeau était réorganisé et M"''' Du-
clos prenait la direction de l'école du dimanche.
A peine eut-on un pasteur^ qu'on agita la question
de construire une église, car jusque-là, la congréga-
tion n'avait été que locataire de l'immeuble qu'elle
occupait à l'angle des rues Dorchester et St-Charles-
Borromée. Débarrassé des soucis d'une construction
à Joliette, Duclos dut s'occuper de construction à
Montréal, et cela pendant deux années 1862- 1864.
C'est au mois de février de cette dernière année qu'on
inaugurait l'église; on l'avait bâtie sur la rue Graig.
La journée d'inauguration fut un jour de fête pour
tous les amis de l'évangéHsation ; un grand nombre
de pasteurs étaient venus pour prendre part à la joie
de leur jeune collègue. Comme il n'avait pu charger
personne du discours de circonstance, il fut obligé de
le faire lui-même, alors qu'il eût été si heureux d'être
tout à ses visiteurs et amis. Bien plus, fatigué par un
surmenage qui se prolongeait trop^ il aurait dû pren-
dre le lit. A la suite d'une forte inflammation de la
vue, il ne pouvait supporter la lumière tant elle le
faisait souffrir. On comprend ce qui se passait dans
son âme; il fallait prêcher malgré tout. Duclos, qui
avait déjà de l'expérience en ces choses, se jeta à
genoux pour exposer sa situation au Maître, au ser-
vice duquel il s'était fatigué; d'autres, qui étaient au
courant des préoccupations de leur pasteur, unirent
leurs prières aux siennes et Dieu répondit à leur foi
en donnant au prédicateur la force et la santé dont il
avait besoin. Au moment de monter en chaire, il se
L IMMIGRATION HUGUENOTE 257
sentit beaucoup mieux, comme si une invisible main
se fût posée sur ses yeux et en eût enlevé la douleur ;
ses nerfs fatigués lui donnèrent le calme nécessaire
et, dans son cœur, à la prière d'angoisse succéda l'ac-
tion de grâces.
A côté de l'église, le presbytère, un logement pour
le concierge et quelques autres locaux qu'on se pro-
posait d'employer pour en faire des salles de lecture,
dépôt de livres religieux et, au rez-de-chaussée, des
salles de classe.
M"'*' Duclos, qui avait partagé les angoisses de son
mari et qui s'était énormément fatiguée, tomba ma-
lade. Les docteurs conseillèrent un voyage en Suisse,
on se rangea à leur avis.
Au mois d'août, M. Duclos ayant obtenu un congé
à la condition qu'il passerait par la Belgique pour sol-
liciter M. Nicolet qu'on voulait avoir pour la direction
des Instituts de la Pointe-aux-Trembles, rejoignit en
Suisse M"'^ Duclos, qui avait alors deux enfants, elle
avait pris avec elle son aîné Charles; la jeune fillette
était restée aux soins de sa bonne. On avait aussi de-
mandé à M. Duclos de s'occuper du choix d'une direc-
trice pour l'école des filles; il en avait écrit à sa
femme et quand il arriva, tous les arrangements étaient
faits sous réserve des approbations nécessaires. M. le
pasteur Nagel avait indiqué à M"'^ Duclos en la re-
commandant chaudement, M'^'^ Elise Flûhmann. Celle-
ci vit dans la marche des faits une direction divine et
elle se laissa persuader.
Se souvenant qu'il avait aménagé un local pour ser-
vir de bibliothèque et de musée missionnaire, le pas-
teur canadien sollicita des livres.
CANADA 17
258
PREMIERE PARTIE
Profitant du repos relatif qu'il goûtait au milieu
des parents de sa femme, il écrivit à des mission-
naires en Chine, en Perse et même aux Indes. On lui
répondit si bien qu'à son retour, Duclos put avoir sa
bibliothèque et commencer le musée missionnaire.
Jeune^ il s'occupa des jeunes pour lesquels il organisa
des conférences, ouvrit une salle de lecture et com-
mença des réunions religieuses ; c'était en petit une
Union chrétienne de jeunes
gens.
Duclos travaillait sans re-
lâche depuis deux ans, quand
dans la bergerie qu'il gar-
dait pourtant avec vigilance,
un loup, un tout petit loup,
mais un loup enfin, réussit à
s'introduire. Duclos essaya
d'enrayer le mal qu'il aurait
pu faire, puis, découragé, il
demanda son transfert.
La lutte intestine qu'il fal-
lait soutenir n'était pas le travail qui convenait à
une vocation chrétienne, et Duclos n'était pas d'un
tempérament combattif. Le comité résista, il eût voulu
garder en ville un homme qui avait su y faire œuvre
utile, mais devant la volonté persistante du pasteur, il
dut s'incliner et donner suite à sa demande.
Duclos fut alors désigné pour entreprendre un
voyage missionnaire; il visita Odensburgh, Ottawa,
les montagnes du Nord, le Grand-Lac et les envi-
rons. L'impression qu'il rapporta d'Odensburgh n'était
pas encourageante ; il n'y avait vu aucun avenir pour
Elise Flûhmann.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 259
une œuvre d*évangélisation française ; les convertis se
rattachaient aux Eglises américaines et cessaient de
parler leur première langue. C'est Texpérience qu'on
fait aujourd'hui pour un grand nombre d'Eglises mis-
sionnaires établies aux Etats-Unis; la seconde géné-
ration se rattache aux Eglises américaines et les Egli-
ses françaises se ferment les unes après les autres.
D'Ottawa il rapportait de meilleures nouvelles; il
avait tenu quelques réunions dans une église métho-
diste, mise à sa disposition, et toutes avaient été sui-
vies avec intérêt. Le comité décida donc d'y envoyer
un missionnaire, M. Marc Ami, qui avait fait une œu-
vre durable à Joliette; il y travailla pendant plusieurs
années et le Seigneur permit que son travail ne fut
pas inutile. Duclos continua ses voyages pendant deux
années, réconfortant les uns, éclairant les autres, par-
tout annonçant le message de Dieu. Le comité ayant
décidé de faire quelque chose à Saint-Hyacinthe, il
chargea Duclos d'y commencer les travaux d'ap-
proche et, en mai 1868, il s'installait avec les siens
au milieu d'un peuple que les prêtres conduisaient à
leur gré.
Deux départs inattendus.
Olivier Labelle, ancien élève de la Pointe-aux-
Trembles, était allé compléter ses études au Knox
Collège, à Toronto. Il s'y fit remarquer. Comme il
achevait au moment où Duclos quittait Montréal, le
comité le chargea de continuer l'œuvre commencée.
C'était le désir des fidèles. Dès le début, les choses
marchèrent admirablement; Labelle plaisait; sa pré-
dication était intéressante et nourrissait les âmes. Se
26o PREMIÈRE PARTIE
ménageant trop peu, le jeune pasteur tomba malade;
les médecins parlèrent de pneumonie grave et con-
seillèrent un séjour dans le midi oii le mal s'aggrava.
Labelle revenait au pays pour mourir au milieu des
siens, quand le Seigneur le prit sur le navire qui le
ramenait. Ce fut une perte vivement sentie par les
nombreux amis de TEglise.
L'Ecole de Longueil et Montréal.
Sous la direction de M. et M'"*" Lafleur, assisté de
M'^ Jonte, (jui était économe, l'école
de Saint-Pie, qui avait été transpor-
tée à Longueil à la suite de l'in-
cendie dont nous avons déjà parlé,
donnait des résultats fort encoura-
geants. L'influence religieuse se
faisait profondément sentir et plu-
sieurs des jeunes filles avaient
Mme Lafleur. . .
connu les joies et les douleurs de
la conversion. Un, jour, une religieuse vint frapper à
la porte de la maison protestante, demandant à y être
admise. C'était une jeune Américaine, qui était venue
au Canada pour apprendre le français ; elle avait
choisi un couvent. Une fois dans cette institution, les
nonnes qui avaient promis de respecter ses convic-
tions — elles font constamment les mêmes pro-
messes aux parents protestants assez naïfs pour
leur confier leurs enfants — s'ingénièrent à la gagner
aux pratiques de leur religion; la vie du couvent,
dont on lui cachait soigneusement les côtés fâcheux,
exerça sur elle son influence habituelle et, un jour.
l'immigration huguenote 261
alors qu'elle avait été habilement travaillée, elle
renonça à la foi protestante, échangea sa Bible contre
le paroissien, et prit le voile sans songer à la douleur
qu'elle allait causer à sa famille. Dieu se chargea bien
vite de lui montrer Terreur qu'elle avait faite. Arrivées
à leur but, les nonnes furent moins bonnes, les secrets
se découvrirent, et la conscience de la jeune fille,
qu'on n'avait pas tuée complètement, parla. A partir
de cette révélation, la sœur ne songea plus qu'à
quitter le couvent ; elle attendit, sans en rien dire,
l'occasion favorable.
Dès qu'elle put s'échapper, la religieuse reprit sa
liberté et, comme l'école protestante n'était qu'à quel-
ques pas du couvent, elle vint y chercher un refuge.
On devine ce qui se passa ; elle fut accueillie à bras
ouverts. Quand on sut ses malheurs on l'aima. Bientôt
après, ayant reconnu sa faute, elle dépouilla le cos-
tume de son ordre, se sépara de sa croix et de ses
médailles, renonça au scapulaire et, revêtue de vête-
ments laïques, elle se donna de nouveau au Christ.
Quelques jours plus tard, un vieux pasteur métho-
diste arrivait de New-York ; c'était le grand-père de
la jeune fille ; il venait embrasser sa petite-fille : l'enfant
perdue était retrouvée ! On comprend ce qui dut se
passer dans les cœurs et on pressent quelles prières
montèrent vers le Seigneur.
En dépit des encouragements donnés par les pro-
grès de l'institution, on sentait que l'influence exercée
sur la population était à peu près nulle; le comité
s'en affligeait. Après mûre délibération, on décida qu'à
la première oflre raisonnable qui serait faite pour les
immeubles, on transporterait Técole à la Grande-
202 PREMIÈRE PARTIE
Ligne, cela permettrait de diminuer les dépenses. En
attendant les changements qu'on projetait, le comité
confia la direction de Técole à M"^ Jonte et à M"^ Cuen-
det, puis il demanda à M. Lafleur de venir à Mon-
tréal pour y commencer une œuvre d'évangélisation,
ce qui ne le déchargerait pas de la direction spirituelle
de Técole de Longueil.
Arrivé à Montréal, Lafleur s'occupa de réunir les
éléments épars du petit troupeau qu'avait constitué
M. Cyr, alors qu'il s'occupait de la rédaction du
Semeur. On était en 1864.
Pendant plusieurs années, M. Lafleur réunit ses
paroissiens, dont le nombre allait grandissant, dans
une petite chapelle qui était bâtie près du carré Phi-
lippe. Sa prédication soignée, son style d'une grande
pureté, attirèrent l'attention^ et on put voir souvent
au pied de sa chaire, des personnes cultivées, esprits
chercheurs et consciences inquiètes, que l'Evangile
attirait.
Dans les grandes EgUses, il arrive souvent que la
situation sociale du pasteur lui donne un certain pres-
tige; dans les Eglises naissantes, c'est le pasteur qui doit
donner à son troupeau l'importance de sa personna-
lité. Ce fut ce qui arriva daus le cas de Lafleur ; tout
en lui attirait, il s'imposait immédiatement. Disciple
de Vinet, sans qu'il songea à l'imiter, il s'arrêtait sou-
vent au côté philosophique du christianisme. Il aimait
à montrer Dieu accomplissant ses desseins d'amour
par une évolution graduelle, ce qui était, dans sa pen-
sée, l'œuvre de la sanctification produite par le Saint-
Esprit. On le voit, il ne négligeait pas le côté prati-
que de la religion chrétienne. Lafleur avait en horreur
L IMMIGRATION HUGUENOTE
263
tout ce qui tenait de près ou de loin au formalisme. Il
était sans pitié pour l'hypocrisie.
La grandeur de Dieu l'impressionnait vivement ;
quand cette pensée s'imposait à son esprit, elle lui
inspirait le sentiment d'une crainte respectueuse et
d'une adoration profonde; alors il élevait ses regards
vers le ciel et s'ar-
rêtait dans la con-
templation des mil-
liers de mondes que
Dieu avait jetés
dans l'espace et qui
circulent avec cette
régularité mathé-
matique qui fait
qu'ils ne se heur-
tent jamais. Dans
ces moments, La-
fleur atteignait les
hauteurs de la véri-
table éloquence; il
vous entraînait
avec lui et vous
contraignait à Tad-
miration. On com-
prend les conclusions qu'il tirait de ses enseigne-
ments et les appels pressants dont elles étaient le
motif.
Dans les grandes occasions, aussi bien que dans la
prédication du dimanche, Lafleur s'est toujours dis-
tingué. Ses auteurs favoris étaient, à côté de la Bible,
qu'il citait volontiers, Vinet et Pascal, dont il avait
J. Lafleur.
264 PREMIÈRE PARTIE
soigneusement étudié les œuvres. Il connaissait à fond
les Provinciales ; il avait étudié la morale des Jésuites
dans Touvrage de Paul Bert. Il se servit souvent de
ce qu'il avait appris dans ces ouvrages pour porter
de terribles accusations et revendiquer les droits
incontestables de la morale du Christ. Caustique dans
ses remarques, il n'épargnait jamais Terreur, qu'il
dénonçait avec un impitoyable sarcasme.
Chrétien dans toute l'acception du terme, il était aussi
profondément attaché à son pays, dont il parlait tou-
jours avec une véritable émotion. Voir la province de
Québec paralysée dans son développement par l'igno-
rance et la superstition lui arrachait des larmes. Il
s'arrêtait rarement dans l'exposition d'un dogme,
mais, le supposant connu, il en déduisait la morale et
les conclusions pratiques.
Durant les cinquante années qu'a duré son minis-
tère, Lafleur, qui avait reçu le grade de docteur, a
exercé sur notre protestantisme franco-canadien une
influence bénie. Longtemps il hésita devant l'entreprise
toujours inquiétante de bâtir une église, mais, devant
la nécessité, il sut vaincre ses hésitations et, en 1880,
il eut la joie de voir consacrer à la prédication de
l'Evangile la coquette petite église de l'Oratoire qui
s'élève dans la rue Mance, à Montréal.
L'établissement de ce nouveau lieu de culte donna
un nouvel élan à l'œuvre, il fut une inspiration pour
le pasteur et pour le troupeau qui avait maintenant
un point de ralliement.
Malgré les découragements, qui sont parfois plus
nombreux qu'il ne faudrait dans la vie d'un mission-
naire, malgré la lenteur de l'œuvre que la malice du
L IMMIGRATION HUGUENOTE
265
clergé rend si difficile, comme si le mal n'était pas suffi-
samment fort, Lafleurne connut pas le découragement;
toujours il eut le mot qu'il fallait pour relever les cou-
rages abattus. «Ne désespérons jamais, disait-il, les
luttes et les tristesses du passé ne sauraient rester
stériles. Les lar-
mes et les prières
sont sacrées aux
yeux de Dieu et
des hommes.Voici
un bûcheron, c'est
rhiver, le froid est
intense, l'arbre est
là, étendu sur la
terre gelée. L'un
de ces braves dé-
fricheurs s'arrête
et dit : « Apportez
des copeaux ; le
feu s'allume, les
copeaux brûlent,
mais la grosse bû-
che reste froide.
Apportez encore
des copeaux : la
flamme se rallume une seconde fois; apportez encore
des copeaux, encore des copeaux. Enfin la bûche se
réchauffe; elle pleure et brûle; encore quelques copeaux
et la flamme monte joyeuse pour ne plus s'éteindre,
et on peut s'approcher pour réchauffer ses membres
gelés. »
Les missionnaires ont allumé de petits feux en
Eglise de l'Oratoire à Montréal.
266 PREMIÈRE PARTIE
divers endroits de notre cher pays. Oh! ne les lais-
sons pas s'éteindre; apportons des copeaux. Je vois
dans l'avenir nos compatriotes se réveiller enfin et se
donn er à Christ pour le service du bien, du vrai, du beau !
Parfaitement au courant des questions qui agitent
et préoccupent aujourd'hui tous les esprits qui pensent,
Lafleur savait suivre le catholique ultramontain, le
rationaliste, l'athée et le socialiste, chacun sur son
propre terrain, et il les atteignait quel que fût le rem-
part derrière lequel ils avaient cru pouvoir s'abriter.
Il avait des armes à l'usage des petits; il .savait mettre
les forts en mauvaise posture sans se départir
jamais du calme et de la dignité qui conviennent à
celui qui défend une cause dont il est absolument sûr.
Quand, avec les années, la faiblesse est venue lui
conseiller la retraite, il a accepté ses indications sans
murmurer, mais il ne s'est pas désintéressé des œuvres
missionnaires. Il visitait les établissements de la Grande-
Ligne, écrivait régulièrement d'excellents articles
pour V Aurore, dont il présidait le comité de rédaction,
assistant à toutes les réunions d'affaires de la Société
de publication.
Vers le milieu de Tété 1907, Lafleur tomba malade,
puis il mourut. Lors du service funèbre, octobre 1907,
le D"^ A.-L. Theneau, son pasteur, disait de lui :
« C'était une Ame sensible et sensitive à l'excès, la
souffrance avait sur lui une forte prise mais, en revan-
che, sa jouissance, à la vue ou à l'ouïe du bien et du
vrai lui accordait une riche et juste compensation.
» On peut dire de lui qu'il était vraiment grand,
grand par son intelligence et son esprit pénétrant,
grand par la puissance de sa parole. Il n^avait qu'à
l'immigration huguenote 267
élever la voix dans une assemblée religieuse pour
captiver son auditoire.
» Ensevelir dans la même année, en janvier et
octobre, deux hommes comme Coussirat et Lafleur,
constitue une perte presque irréparable pour le pro-
testantisme français canadien. »
j^me Feller recueille sa couronne.
Quand Jacques Cartier jeta l'ancre devant Tadous-
sac, à l'embouchure du Saguenay (1535), il planta
une croix et y attacha un bouclier aux armes de la
France. Une petite église est bâtie maintenant sur
l'emplacement qui porta cette croix ; c'est l'une des
plus vieilles du Canada. Ce qui frappe aujourd'hui le
voyageur qui visite ces lieux devenus historiques,
c'est une statuette d'un pied de haut ; on l'a mise
sous un globe en verre, car elle fut un cadeau du roi
de France et représente l'enfant Jésus.
]y[me Peller est venue donner aux Canadiens un
cadeau infiniment plus précieux : elle apporta la
Bonne Nouvelle, la Parole de Vie, les promesses de
Dieu. Elle voulait rendre le Canada à son souverain
Maître, le Roi de gloire. Avant de mourir, elle eut la
joie de voir, du sein des ténèbres qu'elle avait visi-
tées, quelques rayons de la lumière d'en haut jaillir çà
et là ; elle aussi vit se constituer de petits groupements
de chrétiens. Elle en fut reconnaissante à son Dieu et
entrevit dans un avenir qui nous semble encore
éloigné, son pays d'adoption, ce peuple qu'elle aimait
si profondément, se détourner des idoles pour ne se
prosterner que devant le Fils de Dieu, mort pour
268 PREMIÈRE PARTIE
nous. Pendant que son corps faiblissait, sa foi deve-
nait plus forte. Alors elle se sentait en marche vers le
ciel. Oh! elle l'aimait son cher Canada, elle l'eût tant
voulu voir acquis à son Sauveur. Incapable de s'occu-
per plus longtemps des détails de l'administration,
elle déposa les armes ; en fait elle avait abandonné
la direction depuis quelque temps. Elle disait alors:
« Je ne me fais pas illusion, j'attends le moment de la
délivrance. » Elle avait eu l'intention de bâtir une mai-
son pour l'usage des invalides, dont elle aurait pro-
fité la première. Dieu ne lui en donna ni le temps ni
la joie; ses amis n'y tenaient guère, car ils préfé-
raient la revoir dans le cadre où elle avait vécu et
s'était dépensée.
Les classes avaient déjà perdu de leur animation ;
les couloirs étaient moins bruyants, car la jeunesse
s'en va de bonne heure dans nos écoles canadiennes,
— la belle saison est si courte qu'il faut racheter le
temps.. Le 29 mars 1868, le peu de vie sembla s'ar-
rêter subitement ; un voile de deuil semblait enve-
lopper les Instituts. Dans la paix des enfants de Dieu,
jyjme Peller était allée à la rencontre de son Maître.
M. et M""*" Lafleur, qu'on avait fait venir en grande
hâte quatre jours auparavant, entouraient le lit de
leur amie, et tous deux furent édifiés par sa belle
mort. M""^ Lafleur devait écrire, en rappelant ces mo-
ments : « Sa maladie n'a pas été longue, quatre jours
ont suffi à la pneumonie pour amener un dénouement
fatal, la .fin d'une grande vie consacrée entièrement
au service de Jésus-Christ. Rongée par une ardente
fièvre, elle avait souvent le délire ; dans ses moments
lucides, son grand souci était pour ses garçons, —
l/ IMMIGRATION HUGUENOTE 269
comme elle appelait les élèves; — elle aurait voulu les
engager encore à chercher Jésus, à s'assurer en lui,
et répétait souvent ces mots : « par la foi seulement,
par le sacrifice de Christ seul.» Elle revit tout son
passé : Lausanne, ses amis, son voyage, son arrivée,
les premières conversions^ enfin son Sauveur, auprès
duquel elle s'en est allée. Maintenant sa dépouille
repose dans un petit cimetière, entourée de celles
de ses compagnons de travail qu elle a tant aimés et
si souvent soutenus.
Fondation du Collège presbytérien de théologie.
En 1864, on avait recommandé à la sympathie du
public chrétien, la fondation d'une institution dans
laquelle on pourrait préparer des pasteurs. Impres-
sionnés par les besoins des congrégations et des mis-
sions déjà constituées, le long de l'Ottawa et du Saint-
Laurent, bon nombre de pasteurs et de laïques s'adres-
sèrent au Synode de l'Eglise Presbytérienne, le priant
respectueusement d'autoriser l'établissement d'un col-
lège de théologie. Le synode répondit favorablement
et, en 1865, on présentait aux autorités compétentes
un acte d'incorporation.
Comme la plupart des institutions qui ont été utiles
au pays, le Collège Presbytérien eut de bien modestes
débuts. Mais il était voulu de Dieu et Lui se charge-
rait de lui donner tout l'accroissement nécessaire.
Dès le début, on s'assura les services de deux con-
férenciers : les Rev. William Greig, de Toronto et
William Aitken, de Smith Falls. Ils réunirent les étu-
diants dans l'une des salles de l'église Erskine. En
270
PREMIERE PARTIE
1868, le Rev. D . -H. Mac Vicar fut nommé professeur.
Plus tard, il devait être le doyen distingué qui resta
à son poste jusqu'en 1902, année de sa mort. On lui avait
adjoint des professeurs réguliers, chargés de l'enseigne-
ment des principales disciplines qui constituent le pro-
gramme des études théologiques.
En 1873, on posait les premières pierres sur un
terrain qui avoisinait l'Université Me Gill. Ce qu'on
put construire alors devint
bien vite insuffisant et, en
1882, on agrandissait consi-
dérablement. Un bienfaiteur
généreux, David Morrice,
avait fourni les fonds néces-
saires.
Le D»^ Daniel Coussirat.
Les fondateurs du Collège
Presbytérien n'avaient pas eu
seulement en vue la prépa-
ration des pasteurs nécessaires aux Eglises de langue
anglaise, ils avaient aussi pensé à assurer le recru-
tement des hommes qu'il faudrait pour desservir les
missions franco-canadiennes et les congrégations
bilingues.
Une circonstance particulière et providentielle per-
mit au sénat de réaliser le double projet d'un collège
bilingue. M. Daniel Coussirat, dont on s'était assuré
les services pour la préparation des jeunes gens de la
Pointe-aux-Trembles se destinant au saint ministère,
fut invité à se charger de quelques classes d'hébreu,
D.-H. Mac Vicar.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
271
de philosophie, de littérature et d'apologétique. La
clarté de son enseignement, Tétendue de ses connais-
sances lui firent, en peu de temps, la réputation d'un
professeur distingué ; rapidement, il s'attira l'estime
des étudiants et des professeurs du collège. Sa
réputation était telle que l'Université Me Gill lui
confia la succession du professeur d'hébreu. Il occupa
cette chaire magistrale avec un grand talent, ce qui
ne l'empêcha pas de se con-
sacrer de tout son cœur à la
préparation de ses étudiants
du Collège Presbytérien. Le
mal qui devait l'emporter le
prit alors qu'il était encore
en pleine activité.
Daniel Coussirat naquit le
5marsi84i, àNérac (France).
Sa famille était une des plus
anciennes parmi les familles
bourgeoises du Béarn. En
1856, la faculté des lettres de
Toulouse lui conférait le grade de bachelier es lettres ;
en 1861, celui de bachelier en théologie, alors qu'il
venait de soutenir sa thèse devant la faculté de Mon-
tauban. Dans la même année, il était consacré au saint
ministère, dans l'Eglise Réformée de France, et débu-
tait par une suffragance dans l'Eglise de Bellocq,
dépendante du Consistoire d'Orthez. En 1865, il était
à Philadelphie; il y avait succédé à M. Fargues, pas-
teur d'une petite Eglise réformée française.
C'est au Canada que D. Coussirat devait utiliser
ses dons pédagogiques et sa science de théologien.
Daniel Coussirat.
272 PREMIERE PARTIE
Pendant les quelques mois qu'il passa à la Pointe-aux-
Trembles, il se consacra entièrement à la préparation
des jeunes gens qui se destinaient au saint ministère.
Tout en s'occupant de littérature, de philosophie et
de théologie avec ses étudiants, D. Coussirat s'inté-
ressa au développement politique et religieux de la
race française au Canada. Peu d'Européens ont com-
pris comme lui les aspirations et les instincts de nos
compatriotes ; mais il conserva pour sa patrie un atta-
chement tel que, tout en devenant comme un des
nôtres, il était resté fortement français.
Pendant les années 1875 à j88o, il était en France
et exerça le ministère pastoral dans la vieille église
d'Orthez, dont il a toujours gardé un vivant souvenir.
De retour au Canada, il fut nommé professeur de
théologie (chaire française) au collège Presbytérien,
puis chargé de cours à l'Université Mac Gill. En 1897,
il était nommé professeur d'hébreu et des langues
sémitiques. Déjà en 1885 il avait été fait officier
d'académie par le gouvernement français, puis officier
de l'Instruction pubHque. La Queen University de
Kingston, lui conféra le grade de docteur en théolo-
gie. Il fut l'un reviseurs de la version d'Ostervald,
sous les auspices et la direction du comité de la
Société Biblique de France; il écrivit dans la Revue
Chrétienne, de Paris, la Revue de Théologie, de Mon-
tauban, et dans la plupart des grands journaux pro-
testants français. \J Aurore imprima ses «Notes», qui
arrivaient chaque semaine, et des articles de plus
longue haleine, qu'on lisait toujours avec plaisir. Tant
qu'il dura, le Citoyen Franco Américain compta en
D. Coussirat, un collaborateur et un conseiller dévoué.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 273
A roccasion de son service funèbre nous disions :
«Après trente-cinq ans d'un travail assidu, il est
juste que Ton dépose sur cette tombe le symbole du
triomphe (la palme) d'une tâche accomplie, d'une vie
consacrée au service du Maître. Si on pouvait lui faire
un reproche, ce serait celui de ne s'être pas suffisam-
ment ménagé... Il aimait tant ses livres... Il savait si
bien les faire parler et souvent leur faire dire ce que
lui-même n'avait fait qu'entrevoir. Il n'aimait pas les
panégyriques et nous ne voulons rien dire qui aurait
blessé sa modestie. Du reste, la presse l'a déjà mon-
tré comme savant, linguiste, écrivain, journaliste d'un
rare mérite, dont les articles toujours spirituels et mo-
dérés ont rempli une belle mission dans notre protes-
tantisme français canadien.
» Mais je tiens à signaler surtout les services rendus
à l'Eglise dans le domaine théologique et plus spécia-
lement l'apologétique. Daniel Coussirat ne craignait
pas d'aborder les problèmes épineux suscités par la
haute critique... Il prenait plaisir à les étudier, à les
éclaircir de ses connaissances philologiques et psycho-
logiques.
» Après avoir vécu au miheu de ce labyrinthe d'opi-
nions diverses et souvent contradictoires, il en est
toujours sorti raffermi dans ses convictions religieuses
sur la révélation écrite et les moyens de salut acquis
par la mort de Jésus-Christ. Il n'y a que les forts qui
restent debout dans les tempêtes. Les vents agités de
la critique moderne n'ébranlent pas les esprits vrai-
ment éclairés et touchés par la grâce de Dieu...
»Il y avait quelque chose de contagieux dans l'ex-
posé de ses vues et de ses conclusions. Elles s'impo-
CANADA 18
274 PREMIERE PARTIE
saient par leur chaleur et leur lucidité. Chez lui, les
idées prenaient un corps, ce qui donnait à sa conver-
sation un charme et un cachet tout spécial, même
quand il traitait des questions abstraites.... D. Gous-
sirat avait pour les convictions d'autrui une charité
touchante et respectueuse, et ne les démolissait qu'à
regret, tant il craignait de blesser son adversaire.
Quand il vit approcher sa fin, il disait à ses amis qui
le questionnaient sur ses espérances : « Oh î tout est
Lumière! » réalisant la définition qu'un philosophe
très connu a faite du chrétien : « Quoique encore sur
la terre, il avait la tête dans le ciel. »
»La Société de publication de V Aurore a inscrit
dans ses archives sa haute appréciation des services
rendus par son savoir et la finesse de sa plume. Elle a
exprimé sa haute estime et sa profonde affection pour
la personne de Coussirat, rendant hommage à ses
talents et à son caractère chrétien.»
Au cercle littéraire français de Montréal, Coussirat
tenait une grande place, il en était la vie. Les travaux
qu'il présentait étaient constamment admirés et jamais
il n'aborda une question qu'il ne possédait pas entiè-
rement. C'est là une des caractéristiques de Coussirat.
Son grand savoir reconnu de tous, son amabilité,
sa tolérance parfois un peu excessive, lui avaient mé-
rité l'estime d'un très grand nombre d'amis, surtout
dans le corps professoral. D'un commerce sur, d'une
amitié solide, il ne reculait pas devant la peine ou la
fatigue quand il s'agissait d'un service à rendre. Es-
prit fortement discipliné, c'est ce qui a fait la gran-
deur de sa carrière professorale, il fut toujours clair
même dans les sujets les plus abstraits. Fidèle aux
L IMMIGRATION HUGUENOTE 275
traditions évangéliques, franchement orthodoxe, sans
étroitesse dans ses vues, il combattit loyalement les
rationalistes dont il signalait les travaux à ses étu-
diants. Dans la chaire qu'il occupa souvent çà et là, pour
rendre service, il apportait ses qualités professorales,
Texégète se faisait toujours sentir sans nuire cepen-
dant au chrétien pratique.
On comprend de quelle importance était le docteur
Coussirat pour notre protestantisme, pour lequel, pen-
dant trente années, il a formé des pasteurs et des
missionnaires.
Le Collège presbytérien^ que nous avons paru aban-
donner, pour nous occuper de son premier professeur
français, offre aux jeunes gens qui se destinent au
saint ministère de bien grands avantages. Il n'a pas
le système de bourses adopté dans quelques institu-
tions du continent ; elles nuisent en un certain sens à
rindépendance de celui qui les reçoit; mais Tannée
universitaire est courte et de^ longues vacances per-
mettent à Tétudiant qui a besoin de gagner un peu
d'argent, pour couvrir les frais de ses années d'étu-
des, de se mettre au service de la Société biblique
pour faire du colportage, du comité d'évangélisation
pour faire de l'œuvre missionnaire ou d'une Eglise
pour remplacer un pasteur malade ou absent. Un étu-
diant n'hésite pas, ses cours de l'année terminés, à se
Hvrer au commerce ou à accepter un emploi quelcon-
que. La plupart de nos étudiants nous sont fournis
par les classes agricoles ou industrielles ; aucun ne se
sent déshonoré de retourner vers les camarades qu'il
a quittés pour faire ses études et personne ne s'en
276 PREMIÈRE PARTIE
étonne. Aussi connaissent-ils le prix de la vie, la
valeur de Targent, et cette expérience, en les prépa-
rant pour leur futur ministère, leur donne de l'émula-
tion pour les études. Cest souvent parmi ces travail-
leurs que se trouvent les lauréats des concours
universitaires et les hommes qui savent le mieux se
rendre utiles.
Le Collège est entretenu par des dons volontaires
et des dotations, il n'a point de bénéfice à attendre
des messes ou autres sources de revenus qui alimen-
tent si grassement les séminaires catholiques.
Nous venons d'assister à un grand travail de
l'Esprit de Dieu au sein de nos Eglises.
L'esprit confessionnel, relégué au second rang, a
permis un rapprochement qui était depuis longtemps
devenu nécessaire. Trois dénominations ont sérieuse-
ment étudié la possibilité d'une union organique. L'u-
nion n'est-elle pas .dans les vues du Maître, lui qui,
dans sa sublime prière, disait : « Père, je te prie qu'ils
soient un comme toi. Père, et moi, sommes un ». —
Cette opinion fait son chemin dans les cœurs et s'est
exprimée d'une manière fort réjouissante aux derniè-
res assises des congréganistes, des presbytériens et
des méthodistes. Les éléments constituants, qui autre-
fois croyaient l'union impossible, la désirent aujour-
d'hui et sont disposés à lui sacrifier bien des petites
préférences.
C'est ce noble sentiment de désintéressement qui a
donné naissance à cet irrésistible mouvement laïque
au congrès de Toronto.
A ces manifestations est venue s'ajouter la déci-
sion des collèges de théologie de Montréal, le collège
LIMMIGRATION HUGUENOTE 277
diocésain, collège congrégationaliste, collège presbyté-
rien et collège méthodiste, tous affiliés à l'université Me
Gill. Dans une réunion, les doyens accompagnés de
leurs collègues ont examiné les programmes d'études
et compris que, dans leurs grandes lignes, ils embras-
sent les mêmes matières, et on a compris que le
temps était arrivé de faire bénéficier les étudiants des
avantages qu'offre chacune des facultés de théologie
Or, réunir tous les étudiants en théologie au pied des
mêmes professeurs, n'est-ce pas un pas décisif dans
la voie de l'union organique de ces corps religieux?
Et quel avantage pour les professeurs qui, chargés
des mêmes sujets, pourront en faire une étude plus
approfondie et deviendront des spécialistes en la ma-
tière ! Quels privilèges pour les étudiants qui vien-
dront en contact avec des intelligences plus variées
et des professeurs plus maîtres des sujets qu'ils en-
seignent! C'est maintenant un fait accompli; au mo-
ment 011 je trace ces lignes, 400 étudiants ont l'occa-
sion de suivre les cours de seize professeurs : homi-
létique et théologie pratiques, dogmatique ou systé-
matique. — Etude du Canon des Saintes Ecritures; —
introduction aux Livres de l'Ancien et du Nouveau
Testament, exégèse; — histoire de l'Eglise; — histoire
du dogme; — philosophie de la religion, apologétique,
bases des certitudes chrétiennes ; — histoire des reli-
gions; — doctrines sur Dieu, sur Christ, sa personne
et son œuvre ; sur le Saint-Esprit et son œuvre ; —
eschatologie; — la patristique; — théologie pastorale ;
sociologie. — Tous ces cours, et bien d'autres donnés
en anglais, sont accessibles aux étudiants français.
278 PREMIÈRE PARTIE
Le département français est sous la direction de
MM. les professeurs Charles Biéler, officier de Tlns-
truction publique, et D'" Paul Villard, officier d'Acadé-
mie. M. Biéler traite les sujets ressortissants à la
théologie historique et biblique.
Le professeur Villard s'occupe plus spécialement de
la morale et de l'apologétique. Les questions ecclésio-
logiques sont laissées aux soins des organisations
ecclésiastiques auxquelles les étudiants se rattachent
de préférence.
Une dissolution.
La Société franco-canadienne qui s'occupait tou-
jours de l'évangélisation du Canada, prépara dès les
premiers jours de Tannée 1875, l^s voies et moyens
qui permettraient sa dissolution sans porter atteinte
aux intérêts qu'elle représentait. On avait longtemps
espéré qu'il serait possible de grouper tous les prosé-
lytes autour de la confession de foi de l'Eglise Réfor-
mée de France, idée généreuse et désintéressée,
reposant sur des faits qui n'attendaient guère qu'une
occasion favorable pour se préciser. Déjà on parlait
d'un groupe de notables, tous fort libéraux, qui avaient
étudié dans le huis-clos de leur association, le projet
d'appeler un pasteur parisien.
Quel dommage qu'on s'en soit tenu à des études de
projets ; si l'EgHse Réformée de France avait été invi-
tée à s'occuper de l'évangélisation des Canadiens,
qu'elle eût pu compter, pour poursuivre cette œuvre,
sur le concours fraternel des organisations religieuses
sœurs: Eglises Presbytérienne, Baptiste, Méthodiste,
L IMMIGRATION HtIGUENOTE
279
Les amis des étudiants français.
Président (doyen) Prof. Scrimger,
Collège Presbytérien,
Pro£ Ch. Bieler.
Prof. Dr Paul Villard.
28o PREMIÈRE PARTIE
Episcopale et Congrégationaliste, elle eût certaine-
ment rencontré dans le peuple un meilleur accueil.
On n'aurait pas pu affirmer comme on persiste à le
faire que le protestantisme ne convient pas aux peu-
ples latins et que devenir protestant c'est abandonner
sa nationalité au profit de l'Angleterre. Il y a bien
l'exemple typique des Vaudois du Piémont, protes-
tants avant la Réforme et pourtant patriotes italiens
à l'égal de n'importe quel patriote catholique, mais on
se garde d'en parler et pour cause.
Au premier appel en vue d'un ralliement autour d'une
confession de foi précise, il est à peu près certain que
ce qui est difficile de nos jours se fût fait sans pres-
sion; chacun eût consenti l'abandon des différences
secondaires qui étaient à la base des divisions ecclé-
siastiques, et du même coup les adversaires perdaient
un de leurs arguments des plus favoris : l'émiette-
ment des Eglises protestantes, la grande variété des
sectes.
Mais il aurait fallu avoir le courage d'être isolé
dans les débuts et le Canadien, comme son cousin le
Français, n'aime guère la solitude ; il lui faut la vie
sociale ; il est très sensible à la raillerie car il a l'épi-
derme extrêmement délicat; l'opprobre ou le ridicule
lui est beaucoup plus pénible que pour les races au
sein desquelles l'individualisme s'est puissamment
développé.
Pendant cinq années^ on discuta sur les moyens de
dissoudre la société d'évangélisation, dont les Eglises
prenaient la place petit à petit; ce fut pour les Eglises
naissantes que soutenait la société des années d'an-
goisse; on ne savait pas ce qui allait se produire et
l'immigration huguenote 281
le zèle religieux en fut atteint. En 1875, ^^ sur les
conseils des fondateurs de la mission franco-cana-
dienne, ces Eglises se constituèrent en synode et la
première session tint ses séances dans l'église de la
rue Craig. C'était en quelque sorte un synode consti-
tuant; il eût fallu des hommes d'expérience pour que
le dit synode donnât tout ce qu'il pouvait donner. On
avait de graves questions à débattre, des problèmes
difficiles à résoudre. On se demandait si l'Eglise
Réformée de France reconnaîtrait les Eglises du
Canada et on avait oublié d'en écrire aux corps cons-
titués autorisés à fournir des indications. On avait peur
d'autre part que les Eglises du pays n'encouragent
pas ce mouvement, et on se demandait si ces petites
congrégations, qui avaient de la peine à se main-
tenir, encore plus à avancer, pouvaient avoir une mis-
sion à remplir. On était unanime pour affirmer la
nécessité et l'utilité de leur œuvre, on croyait dans
leur avenir mais on manquait de base solide. Bref, on
ne croyait même pas à l'utilité du synode au sujet duquel
on se disait : Ne sera-ce pas un rouage inutile qui
compliquera les choses et rendra plus difficile une
tâche qui l'est déjà suffisamment?
Nous l'avons vu, la Grande-Ligne avait définitive-
ment pris pied à Montréal et avait installé sa mission
aux environs du carré Philippe; l'Eglise Presbyté-
rienne avait acheté sur la rue Sainte-Catherine le
«Russel hall», grande salle consacrée depuis quel-
ques années à des réunions religieuses pour le public
anglais. On en fit le centre de l'œuvre missionnaire
presbytérienne. Charles Doudiet, aidé par M. Chi-
niquy, y commencèrent une campagne d'évangélisa-
282 PREMIÈRE PARTIE
tion des plus actives. Des auditoires nombreux et per-
sévérants venaient écouter'Forateur populaire, Tapôtre
célèbre de la tempérance et la prédication nourrie de
Charles Doudiet. La petite congrégation de la rue
Dorchester et un bon nombre de familles appartenant
à l'Eglise de la rue Craig formèrent le premier noyau
de TEglise Saint- Jean.
Missions méthodistes.
Empoignés par une sainte et légitime émulation, les
Méthodistes, qui n avaient travaillé jusque-là que dans
les districts ruraux, décidèrent de tenter un essai à
Montréal et la mission de Sabrevois faisait des démar-
ches en vue d'une installation prochaine dans la par-
tie ouest de la ville.
On comprend maintenant les inquiétudes des mem-
bres du synode et le fait que l'organisation synodale
n'ait pu être mise à l'essai que pendant trois années,
trois années de difficultés dont personne n'a pris la
peine de fixer le souvenir, ce qui est vraiment dom-
mage. On crut l'œuvre d'évangélisation confiée aux
soins d'organisations capables d'en assurer l'existence ;
€t le synode prononça lui-même sa propre oraison
funèbre.
Et pourtant il avait devant lui une belle œuvre à
faire, une mission glorieuse à remplir. Il eût pu
devenir un lien puissant entre les éléments divers du
protestantisme français, le point autour duquel tous
auraient pu se réunir, car nos populations de langue
française sont avides de solidarité. Quelle leçon d'his-
toire si le Canada, perdu pour la France grâce à
• l'immigration huguenote 283
rindifférence et à la sottise d'un monarque catholique,
lui avait été intellectuellement reconquis par les fils
de la Réforme.
Quand le synode prononça sa dissolution, on était
au 8 mai et en 1877, il fut entendu que les Eglises
qu'il groupait allaient se constituer en Eglises indépen-
dantes congrégationalistes et sur la proposition de
M. Boisseau, que seconda M. Charles Désilet, les vingt-
quatre personnes présentes souscrivirent immédiate-
ment cinq cent vingt-cinq dollars. C'était un beau
mouvement; il créa de l'enthousiasme et un moment
on put croire que ces Eglises allaient pouvoir assurer
elles-mêmes leur propre existence, en s'aidant un peu
de la générosité de leurs amis.
La Société franco canadienne, on le sait, s'était cons-
tituée sur la base de l'alliance évangélique, et ses
directeurs en vinrent à se demander s'il était conforme
à l'esprit des statuts de fournir des subsides aux
Eglises nouvellement constituées. On conclut par la
négative et la congrégation qui avait ses services dans
l'immeuble de la rue Craig fut mise en demeure
d'acheter cet immeuble ou de l'abandonner. La con-
grégation fit de son mieux pour réunir les fonds néces-
saires à l'acquisition de l'immeuble, mais ne parvint
qu'à réunir deux mille dollars; il en fallait dix mille.
Elle fut donc obligée de se dissoudre, et fit don à la
Société des deux mille dollars qu'elle avait pu trouver
en dehors des fonds qui lui étaient nécessaires. Cette
somme provenait d'un don de la succession B. Gibb.
Le pasteur J. Provost accepta un appel qui lui était
venu de l'Eglise de Morrytown, dans l'Etat de l'Ohio
<i878). En 1880, il devint pasteur de l'Eglise française
284 PREMIÈRE PARTIE
de Springfield, Massachusetts ; en 1897, il était pas-
teur de l'Eglise française de Torrington, dans le Con-
necticut ; il devait démissionner en 1910.
1816. Coup d'œil en arrière.
Les missions Méthodistes, parmi les Canadiens
français, ont une origine diflerente et antérieure à
toutes les autres missions. La première date de 1816 ;
elle eut pour premier missionnaire M. Deputron, ori-
ginaire de l'île de Guernesey. Il fut envoyé au Canada
par les Wesleyens, dont nous allons, en peu de mots,
raconter l'origine.
John Wesley, le fondateur de l'Eglise Méthodiste,
naquit en 1703; il était fils d'un pasteur non confor-
miste-dissident, qui fut admis dans le clergé de l'Eglise
Anglicane; sa mère, femme d'élite et profondément
pieuse, exerça sur lui une très bienfaisante influence,,
aussi l'appelle-t-on quelquefois «la mère du Métho-
disme. » De bonne heure, le jeune homme montra
d'excellentes dispositions ; les pensées religieuses
étaient ses préférées. Devenu pasteur, il chercha dans
les pratiques de l'ascétisme et dans les formes du
ritualisme un aliment pour ses besoins religieux, qui
étaient très intenses. Ce fut en vain. Dans un voyage
qu'il fit en Amérique, il était chapelain-aumônier de la
colonie de Savanah. Il rencontra un évêque morave
avec lequel il eut des entretiens religieux qui devaient
décider de sa vie spirituelle. L'évêque remarqua qu'il
manquait à son jeune frère l'assurance de son adop-
tion et le témoignage du Saint-Esprit. Cette décou-
verte, Wesley l'avait faite aussi et elle lui avait ins-
l'immigration huguenote 285
pire de bien graves réflexions. Il se disait alors : « Je
suis allé en Amérique pour convertir les Indiens, mais
qui me convertira, qui me délivrera de mon mauvais
cœur? Ma religion n'est qu'une religion pour les
beaux jours, une religion d'été. »
De retour à Londres, Wesley, auquel unMorave avait
été en bénédiction rechercha la compagnie d'un autre
de ces frères et il entra en relations avec Boeler, qui
était venu en Angleterre pour fonder à Londres la
Communauté de l'Unité des Frères. Voyant que Wes-
ley était toujours dans la crainte du jugement der-
nier, Boeler lui fit comprendre que la confiance en
Dieu par Jésus-Christ délivrait l'homme de toute
crainte de l'empire du péché et le faisait marcher
dans le chemin de la sanctification vers le bonheur
éternel.
Wesley, nouvellement orienté, se mit à prier : « Sei-
gneur, disait-il sans relâche, aide-moi dans mon incré-
dulité ; aie pitié d'un pauvre pécheur. » Il conçut
même l'idée de renoncer à la prédication ; Boeler l'en
dissuada, en lui répétant : « Prêche la foi jusqu'à ce
que tu l'aies ; et quand tu l'auras reçue, tu la prêche-
ras parce que tu l'as. »
Enfin en 1738, dans une réunion morave, en enten-
dant lire l'Introduction de Luther à l'Epître aux Ro-
mains, il se sentit inondé de lumière ; il comprit qu'il
était un homme nouveau, qu'il se confiait en Christ
seul pour son salut, et reçut la pleine assurance de
son pardon, de sa délivrance de la loi du péché et de
la mort.
Il voulut voir Zinzendorf, se rendit à Herrenhut
et y passa quelques jours. En revenant à Londres, il
286 PREMIÈRE PARTIE
commença avec son frère Charles et Whitefield, le
mieux doué des trois, à prêcher TEvangile dans les
églises de Londres; quand elles leur furent fermées,
ils s'en allèrent parmi les mineurs de Kingswood et
d'Epworth. De Tavis des foules, jamais homme n'avait
parlé comme ces hommes; les cœurs se fondaient à
leurs accents ; on se réunissait autour d*eux par dix,
vingt, trente mille pour entendre prêcher FEvangile
de Christ.
Wesley n'avait nullement l'intention de se séparer
de l'Eglise anglicane ; deux choses l'y conduisirent.
Ce fut, tout d'abord, le refus des ecclésiastiques de
recevoir à la communion ces braves mineurs nouvel-
lement convertis et la proclamation de l'indépendance
des colonies de la Nouvelle-Angleterre.
Le moment vint où la séparation d'avec les Moraves
était inévitable. Zinzendorf s'en inquiéta et vint à Lon-
dres. Wesley avec ses dispositions au mysticisme
insistait sur la sanctification « sans laquelle nul ne
verra le Seigneur ». Zinzendorf considérait cette
recherche de la perfection comme un désir de se
remettre sous le joug de la loi et affirmait que la
sanctification accompagnait la justification par la foi,
répétant avec saint Augustin: « Aime Dieu et fais ce
que tu veux. »
Wesley insistait sur le respect que l'on doit à la loi
et au devoir, sur l'accomplissement de la loi comme
signe de reconnaissance envers Dieu; en un mot,
Wesley était le prédicateur de la repentance et
Zinzendorf celui de la grâce.
Une autre question devait amener une séparation
avec Whitefield; ils différaient sur la question de-
l'immigration huguenote 287
rélection. On eût pu éviter la séparation^ si Wesley
n'eût cru à la possibilité de la sanctification parfaite
sur la terre et eût voulu admettre que la doctrine de
Télection supposant la sanctification progressive entre-
voit la sanctification parfaite dans une économie à
venir.
Tout en se séparant des Moraves, Wesley leur
emprunta beaucoup de leurs méthodes, de leurs clas-
ses, de leur discipline et de leurs règlements.
De l'Angleterre et des Etats-Unis le méthodisme
passa au Canada. Cest alors que
Ton vit arriver M. Deputron qui
ne parut pas s'intéresser particuliè-
rement aux Canadiens français aux-
quels il avait l'occasion d'annoncer
la bonne nouvelle. Parlant aussi
l'anglais, il se sentit attiré vers les
familles anglaises des « townships »
de l'Est et il alla vers elles. "^^" ^'^^^ '
Après cette première tentative, qui ne paraît pas
avoir laissé de traces, on se décida à reprendre
l'évangélisation parmi les Canadiens français ; quarante
ans avaient passé depuis les premiers essais.
M. Amand Parent semble avoir été le premier mis-
sionnaire français travaillant sous les auspices de la
conférence. Ses mémoires nous transportent aux tout
premiers jours des missions. II naquit à Québec en
1818. Orphelin à quinze ans, il dut songer à entrer en
apprentissage et à peine avait-il fini que la révolution
de 1837 éclata. Il fallut peu pour l'engager à entrer
dans les rangs. Il prit part à l'engagement de Saint-
Charles. Il était jeune. L'odeur de la poudre l' effraya
1288 PREMIÈRE PARTIE
et il saisit la première occasion qui se présenta pour
déserter le champ de bataille. Il raconte d'une manière
humoristique comment les branches d'arbres déta-
chées de leurs troncs par les boulets, et les balles qui
sifflaient à ses oreilles, lui donnaient des ailes et accé-
léraient sa fuite. Il retourna à son travail. L'année
suivante il partit pour les Etats-Unis et s'engagea
chez un forgeron. Ce fut son salut. Il eut l'occasion
de lire l'Evangile et ayant entendu un jour son maître
prier pour un jeune Canadien français, — c'était pour
lui, — il en fut profondément touché. Dès lors la Bible
devint son pain quotidien. La lumière se fît dans son
âme; il revint au Canada, visita la Grande-Ligne.
jyjme Peller le pria d'aller à Bérée et d'y travailler
comme évangéliste. Amené à la connaissance de
l'Evangile par les méthodistes. Parent ne voulut pas
se détacher de cette Eglise à laquelle il devait tout.
En 1856, la conférence méthodiste l'admit; il com-
mença dès lors une œuvre d'évangélisation à Roston
Pond et y organisa une modeste école. Cinq mois
après, Parent s'établissait à Farnam où il ne fit que
passer. Nous le retrouvons ensuite à St- Armand et à
Bedford. En 1866 il est de nouveau à Roston Pond où il
travaille jusqu'en 1870.
Oka. ^
En 1870 la Conférence des Eglises méthodistes de
la région envoie Parent à Oka, on devine les appré-
^ A côté de l'œuvre d'évangélisation parmi les Canadiens,
l'Eglise méthodiste s'est occupée d-'une œuvre missionnaire chez
les Indiens établis dans la «Réserve de Oka». Nous signalons
cette activité spéciale parce que des missionnaires français ont
travaillé à Oka et que le Seigneur y a béni leurs travaux.
l'immigration huguenote 289
hensions du missionnaire ! C'était une œuvre tout à
fait nouvelle et au milieu d'un peuple réputé peu com-
mode. Les Iroquois déjà peu sociables vivaient dans
une « Réserve » que leur avait accordée le gouverne-
ment mais sur laquelle les moines s'étaient établis à
la hâte. En venant, ils avaient pris des mines protec-
trices, ils voulaient être les tuteurs de ces frères de
race différente. Quand ils furent installés, la terre
était à eux, c'était aux Iroquois d'en sortir. On com-
prend l'état d'âme des indigènes et rien n'est surpre-
nant qu'il y ait eu des révoltes organisées. Pourtant
les Iroquois furent patients ; en Tespèce ce sont eux
qui se conduisirent comme des chrétiens. Patient et
pacifique ne sont pas les synonymes de lâche et nos
Iroquois revendiquèrent leurs droits d'où procès
interminables. Pendant huit ans les tribunaux eurent
à s'occuper du conflit qu'un peu d'honnêteté de la
part des moines aurait pu éviter. Au milieu de toutes
ces difficultés, Parent sut se rendre utile aux faibles
qu'on voulait piller; il s'occupa de leurs intérêts maté-
riels sans négliger leur instruction religieuse. C'est
un fait qui vaut d'être signalé que la résistance de
ces « enfants des bois » ; ils eurent le courage de
dénoncer les moines alors que de plus avancés subis-
saient en silence leur joug d'abord, leurs rapines
ensuite. Et quel langage que le leur !
« Ces terres, disaient-ils en s'adressant aux moines,
ces terres sont à nous, nous les avons reçues comme
un dépôt sacré, nous en sommes les propriétaires
légitimes. Vous, vous avez été infidèles aux engage-
ments que vous aviez pris, vous deviez être nos pro-
tecteurs et vous êtes devenus nos pires ennemis.
CANADA 19
290 PREMIERE PARTIE
Vous avez dépouillé nos forêts pour enrichir votre
trésor; vous avez fait argent des produits que vous
nous avez volés. Ces terres que vous revendiquez,
elles sont à nous, nous les tenons de nos pères, qui les
tenaient eux-mêmes de leurs parents; c'est à Tombre
de ces arbres que nos mères nous ont bercés, qu'elles
nous ont appris les légendes de notre peuple et vous
voudriez que ces arbres fussent votre bien.! Vous
voudriez nous prendre notre terre et nous laisser
errants ! Et vous appelez cela protéger un peuple ?
Non, non, cela s'appelle un pillage et nous nous y
opposons. »
De Oka, M. Parent fut envoyé à Waterloo, c'est là
que le Seigneur alla le prendre après l'avoir soutenu
pendant une activité missionnaire de quarante an-
nées.
Au lieu de débuter par les grandes agglomérations
françaises, le comité dirigea ses efforts et ses hom-
mes vers les cantons de l'Est; là il y avait déjà des
congrégations de langue anglaise; les missionnaires
et les prosélytes pourraient trouver auprès d'elles des
encouragements et de la sympathie ; elles les absor-
bèrent. C'est là ce qui explique qu'après tant d'années
de travail persévérant et en dépit de la fidélité des
hommes qui ont donné leur vie pour cette œuvre
missionnaire, on trouve aujourd'hui si peu de congré-
gations françaises organisées. Peut-être aussi cela
tient-il aux changements trop fréquents des hommes ;
on les déplaçait, ou ils s'éloignaient de leur propre
mouvement avant qu'ils ne se fussent familiarisés
avec l'œuvre qu'ils étaient venu soutenir et étendre
si possible. Les ouvriers des villes paraissent avoir
L IMMIGRATION HUGUENOTE 29I
été privilégiés sur ce point, ils se succèdent à des
intervalles moins rapprochés. Pourtant M. Mauny que
nous trouvons à Montréal en 1868- 1869 ne paraît pas
avoir réussi; n'eût été la reprise de l'œuvre en 1875
par M. de Gruchy, un étudiant venu de Guernesey,
les chrétiens des îles de la Manche qu'il réunit dans
une chapelle de la rue Dorchester, n'auraient pas eu
à leur disposition un pasteur méthodiste ^
L'absorption des convertis dans les congrégations de
langue anglaise explique peut-être l'accusation portée
contre les missions évangéliques. En abandonnant la
religion, dit-on, ils perdent leur nationalité ; ils oubhent
leur langue, — rien de moins prouvé. — Cette ten-
dance dans les districts mixtes à vouloir parler l'an-
glais est commune à tous les Canadiens, protestants
ou catholiques. L'Evangile prêché, popularisé ne
dénationalise pas, mais fait naître le désir d'apprendre,
ouvre des horizons nouveaux. Je dirai même que nos
instituts ont contribué pour leur large part à faire
aimer notre langue, à la parler plus purement. On
le remarque depuis soixante ans: à la clôture des
écoles, lorsque les enfants rentraient au foyer pour les
vacances, ils parlaient mieux.
On a donné au clergé catholique tout le crédit de
^ MM. les pasteurs Th. Charbonnel, Amand Parent, Tetrault,
J. A. Dorion, S. Chartier, John Syvret de Guernesey, Ed. De
Gruchy, Antoine Geoffroy, Barnabas Gédéon St-Aubin, W. E.
Grenier, J. Pinel, J. L. Maher, J. Smith, Robidoux, Th. Dorion,
Roy, Desmarais, Dantheny, Poirier, ont occupé pendant des
périodes plus ou moins longues les champs suivants : Roxton
Pond, Gramby, Waterloo, Brompton, Scottstown, Cookshire,
Farnham,Stuckley,Bolton,Knowlton,Ely,St-Léonard,St-Philippe
de Chester, Wottôn, St-Jean, St-Faustin, St-Jovite, Béthel.
292 PREMIERE PARTIE
la conservation de la langue française dans la pro-
vince de Québec, — disons plutôt que le clergé a tout
fait pour isoler le peuple et empêcher tout rapport
avec rétranger et même avec les cousins venus de
France, — si bien que, sous sa direction, le langage
était non seulement resté ce qu'il était sous Tancien
régime, mais s'était corrompu en introduisant une
foule d'expressions anglaises vulgaires. Si la langue
s'est conservée dans la province, nous le devons à
nos écoles, qui, depuis soixante-quinze ans, ont donné
une éducation élémentaire à plus de quinze mille
jeunes gens. Nous sommes aussi redevables à de jeu-
nes Français à la plume facile, qui sont venus s'éta-
blir au milieu de nous et se sont occupés de journa-
lisme, et aux relations fréquentes entre la France et
le Canada; à cette jeunesse animée d'une légitime
ambition, qui, au prix de sérieux sacrifices, va passer
quelques mois, quelques années à Paris ou dans d'autres
parties de la France.
Aujourd'hui le Canada peut se glorifier d'avoir
dans son sein des écrivains et des orateurs qui éton-
nent l'étranger en visite. Répétons-le, l'Evangile ne
dénationalise pas ; il fait ce qu'il est appelé à faire. Il
abat les barrières, il rapproche, il crée le respect
mutuel et fera de tous ces éléments divers qui nous
arrivent de toutes les parties de l'Europe, un peuple
uni, une nation saine et forte. Il faut s'attendre et espé-
rer qu'après une ou deux générations on adoptera nos
habitudes et les deux langues nationales du pays,
l'anglais et le français.
Le français parlé dans toutes les cours de l'Europe,
le français la langue de la diplomatie, avec sa littéra-
L IMMIGRATION HUGUENOTE 293
ture, a sa place dans notre jeune civilisation cana-
dienne et contribue au développement intellectuel et
social de nos temps. Le commerçant gagne à appren-
dre l'anglais, tous gagnent à se familiariser avec la
littérature française. Ce rapprochement sera Tœuvre
de TEvangile, prêché, popularisé, compris, et mis en
pratique. Nos missions font donc une œuvre nationale
et patriotique aussi bien que morale et chrétienne.
Leurs progrès peuvent paraître lents. N'oublions
pas que les plantes les plus durables sont aussi
les plus lentes à sortir de terre.
Notre frère Poirier n'a pas suivi
Texemple de ses prédécesseurs; il
a délaissé les districts mixtes et est
allé ouvrir une mission dans un
district où l'élément français prédo-
mine, district tout neuf au « Rapide
de L'Orignal ». Tout était à faire.
nj .^ • m • M. Poirier.
paya de sa personne et aujourd hui
le Rapide de L'Orignal possède son église, son
école et son presbytère. Ce premier succès encou-
ragea Poirier. Il étendit son champ de travail et
vint s'étabhr au Lac des Iles en juin 1906, où il fut
cordialement accueilli. Il communiqua à son entou-
rage une telle espérance et un tel courage que, là
aussi, il put y ériger une chapelle fréquentée par un
auditoire croissant. Cette petite Eglise comptait, il y
a un an déjà, vingt-un communiants sans compter les
enfants, le développement ne s'est pas ralenti. L'école
du dimanche réunit une vingtaine d'enfants ; l'école
du jour est bien fréquentée. Là aussi l'Evangile fait
son œuvre d'édification, de salut et de respect mutuel.
294 PREMIÈRE PARTIE
A l'arrivée de M. Baudry à Montréal, les métho-
distes firent l'acquisition de Téglise de la rue Craig et
cela donna plus de consistance à leur oeuvre mission-
naire, les prosélytes en furent encouragés, les mis-
sionnaires travaillèrent avec plus d'esprit de suite.
Les efforts de M. Baudry sont particulièrement inté-
ressants ; c'est à son initiative qu'est due, en partie,
l'idée d'organiser une école missionnaire, idée qui
s'est réalisée, après quelques essais que nous signale-
rons^ dans le bel établissement de l'Institut méthodiste
français de Westmount, près Montréal.
Originaire du comté d'Yberville, le jeune Baudry,
qui avait alors six ans, suivit ses parents à Ticondé-
roga (New- York). Dans l'école publique où il com-
mença son éducation, il fit la connaissance de Joseph
Cook qui devait devenir célèbre comme conférencier.
C'est à ce camarade que, après Dieu, Baudry attribue
sa conversion. S'étant donné au Seigneur, Baudry ne
voulut pas garder pour lui-même la déHvrance que
Dieu lui avait envoyée ; il se souvint de ses compa-
triotes restés au Capada et décida de commencer des
études qui lui permettraient d'entrer dans le saint
ministère. Il avait parcouru le programme des cours
exigés, quand éclata en 1862 la guerre de Sécession
qui devait durer cinq années. Il fut nommé aumônier
d'un régiment et avec lui il connut les misères de la
guerre : fatigues, privations, emprisonnement même.
La guerre terminée, il se retira à Troyes et se ratta-
cha à l'Eglise méthodiste de cette ville ; quelque
temps après, il en devenait le pasteur. C'est là que le
docteur Douglas le découvrit et l'invita à venir travail-
ler au Canada à l'évangélisation de ses compatriotes.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 295
S'étant laissé convaincre, Baudry donna sa démis-
sion et partit pour le Canada. On était alors en 1877 ;
le comité lui confia l'œuvre à faire à Montréal et l'ins-
talla, comme on sait, dans l'église de la rue Craig
nouvellement acquise. Dès le début, Baudry, qui avait
vu les merveilleux résultats que les Américains savent
tirer de leurs écoles publiques, pour l'assimilation des
milliers d'émigrants qui arrivent chaque année, com-
prit que l'œuvre aurait plus d'influence si elle avait
une école qui permettrait de préparer la jeunesse et
l'enlèverait du même coup à Tinfluence déprimante
du clergé catholique. Comme on ne pouvait pas im-
médiatement ouvrir une grande école, il eut l'idée
d'employer pour les classes et comme dortoirs les
différentes salles annexées au temple et qui avaient
déjà servi pour la bibliothèque et le musée mission-
naire fondés par M. Duclos, sous la direction duquel
le bâtiment avait été construit. Quelques élèves vin-
rent, on les logea tant bien que mal. Etant donnés les
moyens dont il disposait, Baudry fit des merveilles.
D'autres se seraient découragés, car les choses n'al-
laient pas toutes seules ; les novateurs ne sont pas
toujours compris ; il persévéra et sa foi eut raison de
toutes les hésitations. Il croyait à la nécessité de
l'œuvre ; il avait confiance dans l'avenir et il commu-
niqua son enthousiasme et sa foi à ceux qui devaient
4e soutenir.
Il réussit si bien qu'en 1885 la société des dames
de l'Eglise méthodiste de la section de Montréal
loua d'abord, dans le voisinage de l'église, une petite
maison qu'pn transforma en pensionnat pour les jeu-
nes filles ; elles allaient en classe avec les élèves qui
296 PREMIÈRE PARTIE
étaient installés dans Téglise. A peine cet essai avait-
il donné quelques résultats, qu'on transporta le pen-
sionnat des filles à Actonv^ale. M. de Gruchy y était
installé comme pasteur missionnaire ; on lui donna en
plus de sa charge, qui suffisait bien à occuper tout
son temps, la direction du nouvel établissement.
Malgré son enthousiasme, M. Baudry dut songer à
céder sa place à d'autres; le travail, le surmenage
surtout avait eu raison de son zèle et en 1887 il donna
sa démission. Libre, il partit pour les Etats-Unis;
s'installa à Albany et Cahoes (New-
York). Après quelques semaines de
repos, il travailla à Tévangélisation
des Canadiens qui étaient établis
là. Quelque temps après, et pendant
quelques mois, il était à Worces-
ter; c'est dans cette cité que vint le
trouver un appel pour aller à Chi-
N. Baudry. . „
cago continuer 1 œuvre de sa vie.
Il trouva dans cette ville près de cinquante mille
Canadiens auxquels il eut à présenter l'Evangile.
L'œuvre n'était pas facile, le champ était vaste;
les résultats du début l'encouragèrent, mais de nou-
veau il se surmena. C'en était trop pour un corps qui
avait été durement traité ; il dut se résoudre au repos.
Le Seigneur allait mettre fin à cette inactivité qui
était une épreuve douloureuse pour son serviteur; il-
le prit à lui. Quand Baudry sentit que l'heure du
départ approchait, il se mit en prières et ses amis qui
entouraient son lit l'entendirent qui disait : ^ Me voici,
Seigneur, avec ceux que tu m'as donnés. »
Thomas Dorion, Geoffroy et A. Dorion étaient
L IMMIGRATION HUGUENOTE
297
Thomas Dorion.
d*anciens élèves des Instituts de la
Pointe-aux-Trembles. Thomas avait
fait son apprentissage comme impri-
meur. Après sa conversion, qui fut
remarquable, il voulut travailler
à Tévangélisation de ses compa-
triotes; c'est alors que ses connais-
sances typographiques lui furent
utiles ; il publia un petit journal, des traités de
controverse, une petite histoire des papes qui a rendu
bien des services.
Après le départ de M. Baudry,
MM. E. de Gruchy, Pinel et Mas-
sicotte prennent successivement
la charge de Toeuvre de la rue
Craig. C'est pendant ce temps
que M. de Gruchy vint travailler
dans l'ouest de Montréal où
M. Sadler avait déjà commencé
une œuvre autorisée par le
comité. De Gruchy entreprit la
construction de l'église de la rue de Lisle; on y ajouta
un fort beau presbytère, que M. le pasteur Halpen-
ney a occupé jusqu'en 1912. Au
commencement de cette année,
M. Halpenney a été nommé direc-
teur du colportage biblique dans
la province de Québec. Très
au courant des besoins de la
province, c'est bien l'homme qu'il
fallait pour une telle œuvre, mais
le vide qu'a fait à Montréal
Ed. de Gruchy,
M. Halpenney.
>98
PREMIERE PARTIE
M. Delporte.
son départ n'a pas été comblé et c'est dommage.
En 1909 le comité méthodiste, désireux de s'occu-
per de l'évangélisation populaire, et la population
s'étant fortement déplacée, on dé-
cida la vente de l'église de la rue
Craig, et sur un terrain situé au coin
des rues Ontario et Saint- André on
a construit une salle de conférences
avec, au-dessus, des appartements
qui peuvent servir au pasteur chargé
de la mission. En attendant que
le Seigneur fasse trouver l'homme
qu'il faut pour une telle œuvre, M. le pasteur Del-
porte, qui était le pasteur de l'église
de la rue Craig, y réunit les mem-
bres de cette congrégation et s'es-
saie à l'œuvre populaire projetée.
M. le pasteur Massicote travaille à
Actonvale, M. Poirier aux Seize-
Iles, un poste qu'il a créé de toutes
pièces et dans lequel Dieu l'a visi-
blement béni; M. Danthenny a des-
servi jusqu'en janvier 191 2 le poste de Saint- Jo vite,
il est actuellement aux Etats-Unis au service de TEglise
Presbytérienne pour la mission franco-belge de Taren-
tum dans l'État de la Pensylvanie.
M, Massicote.
L'Institut méthodiste français.
On a vu que les autres missions ont voulu soutenir
l'œuvre faite par leurs missionnaires par le moyen de
l'école. C'était d'ailleurs la méthode suivie par les
L IMMIGRATION HUGUENOTE
299
Eglises de la Réforme; à côté du temple on bâtissait
Fécole. On admettait alors, comme Ta si bien dit Vinet,
que Técole devait être avant tout une gymnastique
de la pensée ; que la pensée bien dirigée est le che-
min de la vérité : qu'elle est l'activité d'un principe
noble dans l'homme. Bien loin que l'homme soit,
comme l'a prétendu Rousseau, « un animal dépravé».
1
M J ^W^^^^^^'^i^^^m^^^^-il
Institut méthodiste français.
il ne s'élève à la dignité d'homme que par la pensée.
L'homme qui pense mal peut être vicieux, l'homme
qui ne pense pas ne saurait être vertueux. Le perfec-
tionnement intellectuel est souvent le prélude du per-
fectionnement moral. Les méthodistes auxquels
M. Baudry avait ouvert la voie voulurent aussi avoir
leur école missionnaire, un établissement confortable
dans lequel maîtres et élèves seraient logés convena-
blement. Pour réahser leur projet, qui était fortement
300 PREMIERE PARTIE
approuvé par tous ceux qui avaient à cœur l'œuvre
missionnaire^ on acheta un terrain disponible un peu
en dehors de la ville du côté ouest, à Westmount, sur
Tavenue Green. Le 22 octobre 1888, on posait la
première pierre du futur institut; douze mois après, au
milieu d'un grand concours d'amis, on inaugurait l'éta-
blissement. Des délégués venus de tous les points de
la province de Québec et de celle d'Ontario entou-
raient les organisateurs ; ce fut une belle journée,
l'œuvre missionnaire au Canada comptait une école
de plus et les élèves n^ont jamais fait défaut.
Dès le début on rencontra quelques difficultés ; cela
tenait surtout, du moins nous le croyons, dans le choix
des directeurs. Il faut, pour comprendre la mentalité
de nos Canadiens français^ un homme de leur natio-
nalité. Sous la direction de MM. Hall et Pinel, l'Institut
ne donna pas tout ce qu'on était en droit d'en attendre ;
un pasteur n'est pas nécessairement un bon péda-
gogue. Avec M. PaulVillard, pour lequel enseigner est
un don naturel, l'Institut a pris un nouvel essor ; dès le
début et chaque année il a dû refuser des élèves. Tout
en dirigeant l'établissement, il a successivement pris
sa licence es lettres (M. A.), son doctorat en méde-
cine (M. D.), et fait des études en vue du saint minis-
tère, il a été consacré pasteur par la Conférence des
Eglises méthodistes à Québec en 1909. En 1910 le
Gouvernement français le faisait officier d'Académie.
Au programme, qui était au début celui d'une bonne
école primaire, il a ajouté des cours d'affaires commer-
ciales; on enseigne à l'Institut méthodiste, comme
aussi dans les instituts similaires, la pratique des
affaires : comptabilité, tenue de livres et sténographie.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
301
302 L IMMIGRATION HUGUENOTE
Les élèves peuvent y avoir d'excellentes leçons de
musique, piano ou violon et se préparer aux examens
d'entrée aux universités.
Depuis une année, en vue d'agrandissements pro-
chains, on a acquis deux grands lots de terrain qui
touchaient à la propriété, on a construit un gymnase
et de nouvelles salles de classe dans lesquelles on a
installé la lumière électrique que les Instituts de la
Pointe-aux-Trembles étaient les seuls à posséder.
Comme les autres institutions, l'institut de Westmount
a préparé des hommes qui ont su se rendre utiles ;
docteurs en médecine, avocats, hommes d'afiaires et
pasteurs.
Les Instituts de la Grande-Ligne.
Les instituts de la Grande-Ligne, trop à l'étroit
dans les bâtiments plusieurs fois agrandis, ont dû
s'agrandir encore. Leur tâche a été simplifiée, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, par un incendie qui
n'a laissé subsister que les quatre murs.~ Au lende-
main du désastre, maîtres, élèves, directeurs et mem-
bres du comité étaient fortement découragés, on le
comprend sans peine ; on se demandait ce qu'il allait
advenir et comment il serait possible de réparer le
malheur. Après réflexion, on se reprit à espérer ;
l'œuvre qui se faisait par les instituts n'était pas une
œuvre à la gloire des hommes; Dieu allait fournir les
mo^^ens de la reprendre. On supputa les ressources
dont on pouvait disposer, on fit appel à des archi-
tecte§ habiles et les plans une fois acceptés on se mit
à l'œuvre. En 1880 on inaugurait une nouvelle maison
d'éducation considérablement augmentée et pourvue
L IMMIGRATION HUGUENOTE
303
Collège mcthûdisLe iVançai^ U*. i.\ioiiiii_ai.
Le pasteur Paul Villard, principal, et sa famille.
304
PREMIERE PARTIE
de tout le confort moderne, ce qui manquait un peu
précédemment. M. Roussy, qui vivait encore, mais
bien affaibli par Tâge, assista aux fêtes d'inaugura-
tion ; on devine sa joie et sa reconnaissance. Uœuvre
qu'il avait fondée avec sa chère collaboratrice, il la
voyait avant de mourir assurée pour l'avenir et ca-
pable de faire davantage pour le service du Seigneur.
A l'exception de MM. Rossier et Roux, — ce der-
nier a consacré la plus grande partie de sa vie à l'en-
seignement soit à la Pointe-aux-Trembles soit à la
Grande-Ligne, où il fut directeur pendant plusieurs
années^ — cette institution a toujours préparé le
recrutement des hommes nécessaires à sa bonne
marche. Moins pressée, de faire appel au dehors, la
Mission de la Grande-Ligne a toujours cherché à se
suffire à elle-même; il y a généralement réussi. Quel-
ques-uns des hommes qu'elle a formés ont pu s'éloi-
gner momentanément, la nostalgie du foyer spirituel
et la reconnaissance les ont
ramenés, entre autres M. T.
Brouillet qui, après avoir
dépensé ses forces nombre
d'années aux Etats-Unis, a
pensé que ce lui serait un
repos de travailler à l'évan-
gélisation de ses compatrio-
tes. Il débuta par l'enseigne-
ment à la Grande-Ligne et
se mit à l'œuvre avec tant
d'entrain qu'on dut lui impo-
ser un changement et l'envoyer à Roxton Pond où il
fit une œuvre missionnaire excellente. Pour combler
Ch. Roux.
L IMMIGRATION HUGUENOTE
305
3o6
PREMIERE PARTIE
cette vacance, le comité de Tinstitut Feller appela
M. Roux, un condisciple de M. Lafleur. Le docteur
A. L. Therrien dit de l'activité de M. Roux qu'elle fut
un temps de bénédiction ; il rend aussi à M*"^ Roux, qui
avait été élève de M""^ Moret à la Pointe-aux-Trem-
bles, un témoignage ému.
Pendant que ces personnes dévouées se dépen-
saient au service du Maître
pour le bien de la patrie cana-
dienne, le Seigneur leur pré-
parait des successeurs. Signa-
lons tout spécialement God-
froi-Narcisse Massé, Américain
par sa naissance, devenu, à la
suite d'un long séjour à la
Grande-Ligne, un Canadien
dont le patriotisme a été une
source d'inspiration pour plu-
sieurs. Après de brillantes
études à l'université Mac Gill,
il est nommé pasteur à la Grande-Ligne, puis il enseigne
à l'institut dont il deviendra plus tard le directeur
distingué. M. le pasteur Parent, qui a vécu dans son
intimité, a dit de G.-N. Massé : « Sa vie est une inspi-
ration pour tous ; il gagne vite l'affection de ses élè-
ves, et ses collègues n'ont à lui reprocher que d'avoir
une trop grande conscience.» On le voit, l'école était
entre de bonnes mains.
Malheureusement, de tels hommes dans de pareilles
situations s'usent vite. Après vingt ou trente ans de
travail actif, M. Massé a dû déposer le harnais. En
fait, c'est changer de harnais qu'il faudrait écrire;
Mme Ch. Roux.
l'immigration huguenotf:
307
cessant d'être directeur
de rinstitut,il est devenu
le pasteur de l'Eglise de
Mariville, où il se dé-
pense sans compter.
Avant de quitter l'ins-
titut Feller, sur les indi-
cations du comité direc-
teur, M. Massé s'était
préparé un successeur
dans la personne de son
frère.
La Pointe-aux-Trembles
en 1906.
Depuis longtemps la
Commission d'évangé-
lisation songeait à ordonner des réparations aux immeu-
bles devenus insufffisants et manquant absolument de
confort. On avait bien fait de son mieux jusque-là,
spécialement avec le bâtiment des garçons, mais les
réparations toujours coûteuses n'arrivaient pas à faire
disparaître les inconvénients dont chacun souffrait. Il
fallait faire mieux ! On se mit sérieusement à l'étude,
on pria aussi et finalement on demanda à l'assemblée
générale M' autorisation de collecter dans les Eglises
les fonds dont on aurait besoin.
Il y avait entre le bâtiment des garçons et celui
des filles un terrain libre qui avait près de quatre-
vingts pieds de front. L'architecte consulté proposa
^ Organisation à peu près analogue au synode national des
Eglises Réformées de Fiance,
Massé.
3o8
PREMIERE PARTIE
d'utiliser cet espace pour une construction qui serait
comme le corps central d'un nouveau bâtiment dont les
vieux immeubles remis à neuf deviendraient les ailes,
le tout constituant un ensemble tout à fait convenable.
Après étude du dit projet, on décida de le faire
M. Alphonse Rey.
M. Raguin.
exéculer et quand ce fut achevé, le tout avait un
aspect vraiment satisfaisant, tout s'harmonisait si bien
qu'il fallait être au courant des détails pour recon-
naître qu'on avait fait un mélange d'ancien et de nou-
veau. Maintenant, dans des établissements arrangés
selon les exigences de l'hygiène moderne, on peut
recevoir près de trois cents élèves, garçons ou filles,
et offrir à tous un confort qui dépasse généralement
L IMMIGRATION HUGUENOTE
309
celui de la maison paternelle. Le programme est à
peu près le même dans les trois principaux de nos
Instituts missionnaires : Grande-Ligne, Méthodiste et
Presbytérien, ce dernier, « la Pointe-aux-Trembles ».
Chacune de ces institutions préparent des élèves pour
Mlle Cod(
Mlle Beaulieu.
Tadmission à TEcole normale ou à Tune de nos uni-
versités.
Pour des lecteurs européens, ces internats mixtes
sont certainement quelque chose de tout à fait neuf ^ ;
peut-être s'en trouvera-t-il pour y voir des dangers,
une complication dans la surveillance tout au moins.
^ Nous devons cette innovation à G.-M, Desilets, qui en rap-
porta ridée à la suite d'un voyage fait aux Etats-Unis.
3IO
PREMIERE PARTIE
A Texpérience, cette méthode a donné d'excellents
résultats, le caractère mixte des classes à créé de
Témulation, et la discipline, loin d'en être compliquée,
est devenue plus facile. Vivant en commun pendant
les classes, prenant leurs repas aux mêmes tables,
garçons et filles apprennent à se respecter mutuelle-
ment et il est infiniment rare que cette bonne camara-
Institut de la Pointe-aux-Trembles.
derie donne lieu à des actes d'indiscipline; des ca^
graves, on n'en a jamais eus encore. Il est regrettable
toutefois que les ressources dont disposent nos œu-
vres ne permettent pas l'ouverture de plusieurs autres
écoles missionnaires dans le genre de nos instituts,
regrettable surtout que, par suite des arrangements
de la mission Sabre vois- Anglicane, le nombre ait été
réduit à trois, alors qu'il en faudrait au moins dix.
Nous formons des vœux pour que le nombre quatre
soit bientôt rétabli et que dans un avenir très prochain
on puisse parler d'une demi-douzaine.
L IMMIGRATION HUGUENOTE 3I I
Jules Bourgoin.
Les instituts de la Grande-Ligne ont eu M*"^ Feller
et M. Roussy, ceux de la Pointe-aux-Trembles sont
reconnaissants au Seigneur de leur avoir donné
M. Jules Bourgoin. Il arriva au Canada avec le qua-
trième contingent de missionnaires. En 1840 c'étaient
MM. Vessot et Amaron ; en 1842 M. et M"^^ Tanner,
suivis de près par M. et M»"^ Doudiet, M. et M'"^ Ver-
nier, MM. Marie Solandt et Moret ; en 1853 MM. Van
Bueren, Cornu et Ami.
En 1868, quinze ans plus tard, six nouveaux mis-
sionnaires débarquaient à Montréal. L'auteur était
parmi les nombreux amis qui étaient venus sur le
quai afin de souhaiter la bienvenue à ces nouveaux
frères. La figure calme de M. Muraire, le plus âgé de
tous, sa taille élancée, attiraient d'abord l'attention.
Puis on remarquait à ses côtés une dame à la parole
facile, l'air avenant, pas du tout dépaysé. Très atten-
tive, pour les personnes qui étaient avec elle, on eût
dit qu'elle voulait, dès le premier contact, présenter
son mari et ses enfants, de beaux et surtout bons
garçons. Ils étaient l'orgueil de la mère et de l'épouse.
Différents de caractère et d'apparence, ces jeunes
gens vous laissaient une impression agréable. L'un
d'eux était court et fortement charpenté ; bâti solide-
ment, on devinait que le travail dur ne lui serait pas
pénible; il se tenait à l'écart comme s'il eût eu honte
d'être un beau gaillard. Son frère avait l'air un peu
timide et ne parlait que lorsque cela était absolument
nécessaire et encore avec une modestie qui faisait
sourire amicalement ; quant au troisième, il était
312 PREMIERE PARTIE
blond; un visage ouvert, caractérisé par une bouche
volontiers souriante, avec des épaules fortes et bien
d'aplomb. Ceux qui les ont vus reconnaîtront ici
le portrait un peu rapide des amis : Garayt, Boy et
Gatignol.
Dans le groupe, on remarquait un tout jeune homme
grand, mince et droit comme un i; d'apparence un
peu nerveuse, il trahissait une forte énergie et sa vue
seule suffisait pour faire comprendre qu'il était venu
au Canada pour y faire œuvre utile. Il entrait volon-
tiers en conversation, avait des manières aimables,
savait se rendre agréable et en peu de temps^ se
créait des amis. Cet homme, c'était Jules Bourgoin!
Il naquit à Glay, petit village du Jura, devenu célè-
bre dans notre petit monde protestant de langue fran-
çaise par l'institut qu'y fonda M. Jaquet, institut qui
a rendu de bien grands services.
Elevé par une mère pieuse, Jules Bourgoin subit de
bonne heure l'influence d'un christianisme de bon aloi
et son cœur s'ouvrit à la foi, une foi toute de con-
fiance. Il ne faudrait pas d'après ce qui précède s'ima-
giner que le jeune Bourgoin ait été un petit saint;
il était, comme la plupart des enfants de son âge,
turbulent, aimant le jeu et les armes à feu dont les
détonations he l'effrayaient pas; c'est en s'amusant
avec le gros pistolet que son grand-père avait porté
dans les campagnes de Napoléon P', qu'il faillit per-
dre une main; cet accident changea les dispositions
de l'enfant. Il avait toujours montré pour la mécani-
que de sérieuses aptitudes, ce goût lui fut très utile
dans la suite, quand il eut à surveiller des travaux ou
encore à assister à l'installation de machines. Ses
L IMMIGRATION HUGUENOTE 313
parents, voyant que leur enfant n'aurait plus à sa dis-
position des mains complètes, — Tune d'elles n'avait
qu'un seul doigt, — le destinèrent à l'enseignement.
Chaque jour il descendait de la montagne et venait
se joindre aux enfants de Taquella; c'est à cette école
de famille qu'il se prépara pour entrer à l'institut de Glay.
Son maître de chant s'aperçut que les enfants
Taquella chantaient comme des rossignols, mais que
le petit Jules n'avait ni voix^ ni oreille et il n^a jamais
pu lui faire donner une note juste. Ayant dû renoncer
à partager les joies de ses camarades qui aima-ent le
chant, Bourgoin s'adonna avec plus d'ardeur à l'étude
de la grammaire et de l'histoire.
Rien dans sa vie et dans ses dispositions, remarque
un de ses anciens maîtres, ne faisait pressentir le
futur missionnaire, c'est ce qui explique la surprise et
la joie des condisciples qui l'avaient devancé au
Canada, quand on leur apprit que, lui aussi, avait
répondu par l'affirmative à l'appel que M. Vernon
avait adressé à Glay au nom de la Société de la Mis-
sion franco-canadienne.
Quand on s'est assuré le concours d'hommes assez
dévoués pour quitter leur pays natal, toutes les diffi-
cultés ne sont pas vaincues ; il faut encore savoir tirer
parti de leurs différentes aptitudes et demander à
Dieu le discernement nécessaire pour placer chacun
là où il peut le mieux faire œuvre utile. Ceux qui se
souviennent encore de MM. James Court et John
Dougall, des docteurs Wilkes, Taylor et de tant d'au-
tres, savent qu'on ne décidait jamais de l'envoi d'un
homme dans tel ou tel champ de travail sans en avoir
au préalable fait un sujet de prière.
314 PREMIERE PARTIE
La Pointe-aux-Trembles était à cette époque le
rendez-vous des nouveaux convertis, de ceux qui
étaient fatigués par les luttes qu'ils avaient eu à sou-
tenir ou par l'opposition qu'on leur faisait dans leur
entourage; les missionnaires épuisés par le labeur,
venaient chercher un peu de repos et de nouvelles
forces dans le calme et la paix de l'institut. Des évan-
gélistes venaient y affermir leur vocation et se pré-
parer pour de nouveaux combats.
Jules Bourgoin visita la Pointe-aux-Trembles dans
la société de ses futurs compagnons de travail. A la
vue de cette jeunesse penchée sur des livres, son
amour pour l'enseignement et sa vocation pédago-
gique se réveillèrent ; il aurait voulu commencer son
travail immédiatement. Vingt ans plus tard, rappelant
cette première visite, il écrivait : « J'aurais voulu y
rester, j'étais instituteur, la jeunesse, l'école, l'ensei-
gnement me souriaient. »
Pour enseigner en France il avait ses brevets ; mais
pour faire la même œuvre dans la province de Qué-
bec, l'expérience du peuple était plus nécessaire que
les grades; il fallait entrer en contact avec lui. Bour-
goin s'en rendit compte très rapidement et comprit
ce qui lui manquait.
C'est dans la capitale de la province qu'il devait
faire ses premières expériences. Dieu prépare ses
serviteurs pour l'œuvre qu'il veut leur confier. Le
comité plaça ce jeune homme sous la direction du
plus âgé et le confia aux soins maternels de la seule
dame qui avait fait partie de ce contingent missionnaire.
l'immigration huguenote
315
Jules Bourgoin suivit donc les Muraire à Québec ;
ce fut son Arabie, son désert, ses jours d'épreuve et
de préparation.
Il avait montré dans son adolescence un goût mar-
qué pour les exercices violents et pour le sport.
L'homme fait n'y avait pas
renoncé, et, bien des fois il
nous a montré qu'il ne crai-
gnait ni la rame ni les lon-
gues marches ou les courses
de montagne. Ses expé-
riences de Québec lui furent
plus utiles qu'il ne l'aurait
désiré. « Ce fut, dit-il, une
rude école, mais les bonnes
leçons ne sont jamais trop
chères: Froid, neige, tem-
pête, longues marches, et
de plus les injures, les moqueries et même les coups »^
rien ne lui fut épargné.
Ici vient se placer un incident qu'il aimait à racon-
ter pour montrer comment dans ce temps de prépa-
ration, son Dieu avait su l'entourer de sa protection,
en dépit des apparences parfois contraires. Il revenait
de colporter et traversait les plaines d'Abraham ; tout
à coup il remarqua qu'il était suivi par des hommes
dont les traits n'inspiraient guère confiance. Quand il
eut atteint l'endroit le plus isolé, une pierre habile-
ment lancée vint l'atteindre, puis ce fut une seconde,
puis une troisième, finalement une pluie de pierres
tombant sur lui et autour de lui. Surpris et blessé
Bourgoin perdit connaissance et s'affaissa. Ce qui se
Jules Bourgoin.
3l6 PREMIÈRE PARTIE
passa ensuite, il ne Ta jamais su. Mais quand il reprit
connaissance, il était couvert de sang, son sac avait
été vidé, ses livres abîmés étaient éparpillés dé tous
côtés. Peu à peu il prit conscience de la situation ; il
se releva, répara le désordre de sa toilette, ramassa
ce qu'il put des livres déchirés puis il se dirigea vers
la ville. Comme il gagnait son domicile il rencontra
un groupe d'hommes dans lequel il reconnut un de ses
agresseurs; marchant droit sur lui, il le saisit par son
vêtement et lui demanda des explications sur son acte
de sauvagerie. Fort de son droit, conscient de la
bonne cause qu'il représentait, Bourgoin aurait voulu
livrer à la j-ttsike l'un des auteurs de l'attentat dont
il avait été victime; mais il fut contraint de lâcher
son prisonnier et fut obligé de céder devant la force,
les amis du criminel l'ayant engagé à rentrer calme-
ment en ville.
Le séjour de Québec ne fut pourtant pas sans joies.
11 se fit de nombreux amis parmi les convertis et sur-
tout dans la population protestante. Le travail de
préparation tirait à sa fin. L'épreuve l'avait mûri. Il
commençait à bien connaître les Canadiens, leurs fai-
blesses, leurs aspirations, leurs besoins et leurs ambi-
tions.
La guerre franco-allemande avait éclaté. De son
village natal, où vivaient son vieux père et sa vieille
mère^ on entendait gronder le canon prussien. La
nouvelle des désastres de l'armée française lui arri-
vait et jetait l'angoisse dans son âme. Québec atten-
dait avec anxiété les nouvelles transatlantiques et
chaque soir le cœur de cette vieille cité battait pour
la mère patrie en détresse. Le «Faubourg St-Roch
L IMMIGRATION HUGUENOTE 317
montait » vers la Haute-Ville et venait exprimer ses
sympathies et ses douleurs aux portes du Consulat
français. Bourgoin aurait voulu embrasser ces braves
Québécois qui l'avaient tant fait souffrir. Et pourtant^
il voyait là 'a main de Dieu. Sa patrie n'avait-elle pas
fait souffrir, n'avait-elle pas voulu exterminer ses
coreligionnaires? Tout récemment ne leur avait-elle
pas refusé la liberté de conscience? Et inspirée par
les Jésuites n'avait-elle pas maintenu le pape sur son
trône; le patriotisme et le protestantisme se dispu-
taient ses sympathies. Il en voulait à Timpératrice
Eugénie qui avait si imprudemment conseillé et fait
déclarer la guerre.
Il était dans cet état d'âme quand il fut appelé à
Montréal où nous le trouvons à la tête d'une petite
école dans laquelle il devait faire ses dernières expé-
riences avant d'arriver à la Pointe-aux-Trembles dans
l'automne 187 1. Quatre ans il enseigna sous la direc-
tion de MM. C. Tanner et Désilets . Les témoignages
que ces deux directeurs donnent de la fidélité de
Bourgoin sont vraiment touchants ,et font honneur
autant à ceux qui ont su le découvrir qu'au jeune
instituteur qui a su les mériter. C'est à cette époque
qu'il épousa M"^ Léa Rondeau, qui dès lors partagea
le travail et les soucis de son mari.
A la mort de Désilets, en mai 1875, Jules Bourgoin
fut appelé à la direction des deux instituts, position
qu'il a occupée jusqu'à sa mort.
On pourrait écrire des volumes sur l'œuvre accom-
plie, l'influence exercée, les conversions des jeunes
gens, les fatigues endurées, les transformations opérées
dans les établissements, mais il faut savoir se limiter.
3l8 PREMIÈRE PARTIE
Jules Bourgoin n'était pas un homme qui se con-
tentait de faire des promesses ; il parlait peu, mais ce
qu'il disait, était clair, ferme, incisif. Un soir il vint à
toute Técole Tidée de s'amuser; rien d'étrange comme
la nature de leurs amusements