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HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 

au Canada 

et aux Etats-Unis 



PAR 



R -P. DUCLOS 



LAUSANNE 


PARIS 


S BRIDEL â,Ci« ÉDITEURS 


LIBRAIRIE FISCHBflCHER 


Rue de la Louve, 6 


Rue de Seine, 33 



Histoire du protestantisme français 
au Canada et aux Etats-Unis 



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R.-P. DUCLOS, pasteur. 



HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 

au Canada 

et aux Etats-Unis- 



PAR 



R.-P. DUCLOS 



LAUSANNE 


PARIS 


GtORGES BRIDEL S^O^ ÉDITEURS 


LIBRAIRIE FISCHBflCHER 


Rue de la Louve, 6 


Rue de Seine, 33 



F^ ÙT 

\r. I 



IMPRIMERIES RÉUNIES S. A. LAUSANNE. 



« Regardez au rocher d'où vous avez été taillés ! » 
Cette recommandation d'un ancien prophète (Esaïe 
51 : i) semble avoir inspiré Fauteur de cette Histoire 
du Protestantisme français au Canada et aux Etats- 
Unis que nous désirons présenter au public des 
EgHses de France en même temps qu'aux protestants 
du Canada. 

Tout étranger qui visite « l'empire des bois et des 
blés » — pour ne pas parler des neiges et des frimas ! 
— ne peut manquer d'être frappé du dualisme qui 
partout s'y manifeste : deux races, deux langues, 
deux religions;... deux races, qui ne se mélangent 
point, si bien que, presque à coup sûr, en regardant 
un visage, vous pouvez vous écrier : Voici un Cana- 
dien, par conséquent un catholique, ou: Voici un 
Anglais, qui ne peut être que protestant. Mais toute 
règle a ses exceptions. Les Irlandais, quoique de lan- 
gue anglaise, sont catholiques et forment un groupe 
influent. D'autre part, il y a quelques milliers de 

506080 



VI 



Franco-Canadiens protestants. Comment ont-ils échap- 
pé au joug de Rome? Seraient-ils des descendants de 
ces hardis navigateurs huguenots qui, il y a plus de 
trois siècles, venaient fonder les premiers établisse- 
ments français sur les rives mystérieuses du Saint- 
Laurent, ou bien doivent-ils leur foi évangélique à 
d'autres influences ? Qui sont-ils et que sont-ils ? 

C'est en vue de répondre à des questions de cet 
ordre que, il y a trois ans, M. le pasteur Rieul P. 
Duclos entreprit la composition de ce livre. Arrivé au 
terme d'un actif et fructueux ministère de cinquante 
années, au lieu de jouir d'un repos bien mérité, ce 
vieillard à l'esprit vif et au corps encore alerte se 
décida à écrire Thistoire des protestants français 
d'Amérique. Passionné de recherches concernant les 
origines ethniques et morales de son pays, il, s'était 
déjà comme entraîné au travail de longue haleine 
auquel il allait consacrer le soir de sa vie, en prépa- 
rant, chaque hiver, pour l'Assemblée annuelle des 
anciens élèves de la Pointe-aux-Trembles — une 
grande école missionnaire des environs de Montréal 
— le « rapport de l'annaHste », une page d'histoire 
religieuse, résumant les faits saillants de la mission 
évangéUque dans la province de Québec pendant 
Tannée écoulée. Dès 19 lo, tout son temps fut réservé 
à la préparation de son ouvrage. 

Le lecteur curieux d'histoii'e canadienne, qui lira 
attentivement ces pages, s'apercevra sans doute qu'il 



VII — • 

n'a pas devant lui Tœuvre d'un méticuleux chartiste 
ou d'un écrivain de métier; il lui arrivera de critiquer" 
certaines répétitions et quelques inadvertances. D'au- 
tre part, outre de solides qualités de fond et une 
documentation étendue, il y trouvera ce qui fait défaut 
dans mainte publication d'allure plus scientifique ou 
plus littéraire : l'émotion et la piété. Ce livre est un 
témoignage. 

Il y a quelque soixante-dix ans, dans le village de 
Saint-Pie, à l'est de Montréal, Rieul Duclos avait 
assisté aux débuts de la mission évangélique dans 
son pays et avait vu la merveilleuse transformation 
que produit au sein d'une famille une foi éclairée et 
vivante. Ce qu'il avait expérimenté lui-même dans 
son enfance, il eut toute sa vie le désir d'en faire 
bénéficier ses compatriotes. Dans sa pensée, ce livre 
devait être un appel adressé à son peuple, une action 
de grâce adressée à son Dieu ! 

Le Maître de toutes choses, dont les desseins sont 
impénétrables, a repris M. Duclos avant qu'il ait pu 
mettre la dernière main à son travail. Il n'a pas sem- 
blé à la famille du pieux narrateur que son effort si 
courageux devait être perdu, et l'impression a été 
continuée par les soins de M. A. Mage, sans modifi- 
cation importante du texte. Si quelqu'un trouve cer- 
tains chapitres un peu longs, ou sans rapport très 
étroit avec le sujet, — les commencements du Réveil 
à Genève, par exemple, — il voudra bien se souvenir 



Mil 



que Tauteur visait à Tédification, autant qu'à Tinstruc- 
tion, et il formera avec nous le vœu que ces pages 
puissent faire à leurs lecteurs tout le bien que sou- 
haitait notre ami si regretté. 

Charles Bieler. 
Montréal, ii janvier 191 3. 



AVANT PROPOS 



La mémoire du juste sera en bénédiction. 

PROVERBES X, 7. 

Celui qui gagne les âmes est sage. 

PROVERBES XI, 30. 

Après avoir dépensé cinquante-trois ans au ser- 
vice du Seigneur, dans l'œuvre missionnaire accom- 
plie sous les auspices de l'Eglise presbytérienne du 
Canada, j'ai cru qu'il était temps de déposer le har- 
nais. Je m'étais fatigué au service de Dieu, mais 
n'étais pas fatigué de son service. C'est très proba- 
blement cette constatation qui remplit mon cœur de 
joie, qui a poussé mes enfants et mes amis à me de- 
mander de consacrer ma vieillesse à une histoire de 
l'œuvre missionnaire dans mon pays. 

J'ai longtemps hésité ; je me sens si inférieur, pour 
mener à bien pareille tâche. Les documents 6ont 
rares. Comme on insistait, je me suis laissé convain- 
cre, mais ne me suis point dissimulé que j'entrepre- 
nais une tâche laborieuse. On me disait: (c Vous ferez 
appel à vos souvenirs » ; un demi-siècle d'activité est 
rempli par des faits qu'il n'est pas bon de laisser 
tomber dans l'oubli. J'ai cherché à faire revivre ces 



2 AVANT PROPOS 

souvenirs et je dois avouer qu'il m'a été doux sou- 
vent de revenir sur ce passé glorieux. J'ai revu les 
pionniers de notre œuvre ; j'ai assisté comme témoin 
aux nombreuses persécutions qui furent leur lot habi- 
tuel, et souvent devant ces hommes de foi, — des 
géants, — je me suis senti bien petit. 

C'est précisément cette différence qui existe entre 
ceux du passé et ceux du présent qui a mis en mon 
cœur la force nécessaire pour me permettre d'arriver 
jusqu'au bout, et je me suis dit : Entouré d'une mul- 
titude de témoins, ceux qui viennent sentiront grandir 
leur courage et entreprendront plus joyeusement de 
cultiver avec soin la terre que leurs prédécesseurs 
ont défrichée. 

Le plan du travail que je soumets à l'appréciation 
du lecteur n'aura pas la clarté et la simplicité habi- 
tuelle d'un livre d'histoire ; il m'eut été possible de 
me rapprocher de cet idéal, si j'avais voulu n'étudier 
l'œuvre missionnaire que dans ses rapports avec telle 
ou telle organisation ecclésiastique. Il m^a paru qu'en 
agissant de la sorte je manquerais d'équité envers 
les ouvriers qui ont peiné en travaillant à l'évan- 
gélisation de mon pays, sous des bannières humaines 
différentes, mais toujours au service de Jésus-Christ î 

L'identité du travail qui se faisait sur plusieurs 
poin-ts différents m'a souvent obligé à suivre le déve- 
loppement de certains faits, puis à revenir sur mes 
pas. Ce n'était pas précisément la méthode historique; 
mais celle-là permet de rendre à chacun ce qui lui est 
dû. 

L'étude historique qui porte sur la toute première 
occupation du Canada pourra paraître au lecteur mal 



AVANT PROPOS 3 

informé comme une sorte de hors-d'œuvre qu'on au- 
rait pu supprimer; en fait j'ai été tenté moi-même d'en 
alléger mon manuscrit; je ne l'ai conservée que parce 
que je me suis souvenu qu'on reprochait aux Cana- 
diens protestants français d'être des étrangers dans 
leur propre patrie ; et j'ai cru qu'il était bon qu'ils sa- 
chent que les premiers Français qui s'établirent au 
Canada étaient leurs ancêtres spirituels. S'ils n'y ont 
pas fait souche, si leurs temples ne se sont pas mêlés 
aux nombreuses églises catholiques qu'on a bâties 
dans le bas Canada et la province de Québec, c'est 
que Rome, toujours et partout la même, les en a 
empêchés, en ne leur accordant aucun repos qu'ils 
n'aient abjuré, ou les a persécutés jusqu'à ce qu'ils 
aient pris le chemin de l'exil. 

Peut-être me suis-je un peu trop complaisamment 
arrêté sur l'histoire du réveil religieux genevois. A 
première vue, il semble que cet admirable mouvement 
né de circonstances locales soit sans beaucoup de 
rapport avec l'œuvre missionnaire canadienne. J'au- 
rais pu, sans entrer dans tous les détails que j'ai rap- 
portés, montrer comment ces hommes de réveil 
avaient été amenés à s'occuper d'œuvres missionnaires 
en pays lointains ; mais notre peuple, jeune encore 
dans la connaissance des choses religieuses, a besoin 
de savoir en détail ce qu'il y a de religieux dans 
l'âme protestante ; et il m'a paru bon de lui montrer 
comment l'Esprit de Dieu, agissant dans son Eglise, 
peut avec des ossements desséchés constituer une ar- 
mée à l'Eternel. 

J'ai cru de plus qu'en leur donnant un aperçu de 
ce réveil, mes compatriotes placeraient plus haut leur 



4 AVANT PROPOS 

idéal de la vie chrétienne, et se formeraient une plus 
juste idée de la composition et de la discipline d'une 
Eglise, en apprenant à donner aux questions vitales 
la place qui leur convient. 

Pour certains missionnaires, Fauteur s'est étendu 
davantage ; son excuse, c'est qu'il y avait beaucoup à 
dire d'eux ; car ils furent parmi les chefs de file. 

Certains détails spéciaux au Canada surprendront 
peut-être mes compatriotes ; je les ai fixés pour que 
nos frères d'Europe, si toutefois il en est qui lisent ce 
livre, puissent avoir de notre pays une idée moins 
inexacte que n'en ont quelques géographes et la 
grande majorité de ceux qui parlent des « sauvages 
du Canada ». 

J'aurais voulu ajouter quelques indications portant 
sur le protestantisme français aux Etats-Unis et par- 
ticulièrement sur ces. groupes de la Nouvelle Angle- 
terre dans lesquels sont venus se réfugier un si grand 
nombre amenés à la connaissance de l'Evangile par le 
moyen des missions canadiennes. 

La dispersion de ces œuvres soutenues par des 
Eglises différentes a rendu ma tâche presque impos- 
sible. Inutile de chercher des archives, ou, pour les 
églises locales, des registres paroissiaux susceptibles 
de fournir quelques données à l'histoire. Il faut alors 
se contenter des quelques souvenirs de ceux qui vi- 
vent encore et qui veulent bien consentir à dire un 
peu de ce qu'ils savent. 

, C'est cette difficulté qui nous a obligé, pour quel- 
ques églises, de nous contenter d'une simple men- 
tion ; tandis que pour d'autres nous avons pu donner 
plus amples informations. 



AVANT PROPOS 



Il ne me reste plus qu'un bien agréable devoir à rem- 
plir, d'abord celui de remercier bien sincèrement ceux 
de nos frères qui se sont empressés de nous fournir 
des mémoires, des rapports, des opuscules auxquels 
le lecteur devra tout ce qui aura pu l'intéresser ^ 

La dimension des photogravures n'a aucune signifi- 
cation sur la valeur des personnages dont elles re- 
présentent les traits. La dififérence vient de ce que la 
plupart des clichés m'ont été fournis et, par économie, 
l'auteur n'a pas cru devoir diminuer les uns ni agran- 
dir les autres pour y apporter plus d'uniformité. 

1 3 septembre 1912. 

^ Parmi lesquels MM. Alexandre Mage^ pasteur, et J.-L. Moriir 
professeur, méritent une mention spéciale. 



Le i3 septembre 191 2, R. P. Duclos donnait le « bon à tirer » 
pour les premières pages de cet ouvrage et, le cœur plein de re- 
connaissance envers Dieu, s'en allait tout joyeux à Vevey, où 
il s'était installé pour être plus tranquille qu'à Lausanne. Au 
culte de famille qu'il présidait chaque soir, il chanta son canti- 
que favori : 

Plus près de toi, mon Dieu, — Plus près de toi ! 

Dans sa prière il rendit grâces à Dieu de ce qu'il portait si 
facilement le poids de ses soixante-dix-huit années. La prière que 
M. Duclos avait chantée, Dieu allait l'exaucer d'une façon tout à 
fait inattendue en le prenant à lui. A dix heures du soir, Duclos 
rendait au Père sa belle âme. 

Sollicité par ses enfants, qui désiraient que l'œuvre de leur 
cher père fût achevée, nous n'avons pas cru devoir décliner 
l'honneur et la responsabilité' de continuer l'ouvrage dont la 



6 AVANT PROPOS 

fin était à peine ébauchée et, comptant sur le secours de Dieu, 
nous avons traversé l'Atlantique. Pendant son court séjour à 
Lausanne et à Vevey, Duclos s'était fait de nombreux amis, qui 
nous ont accueilli avec une extrême cordialité ; leurs directions 
nous ont été souvent d'une très grande utilité et ce nous est une 
joie de le reconnaître. 

Nous ne nous dissimulons pas les imperfections de notre mo- 
deste collaboration et nous prions le lecteur de bien vouloir être 
indulgent. Au cours de la lecture on s'apercevra sans doute de 
quelques négligences dues très certainement au brusque départ 
de l'auteur, qui s'était proposé de revoir son travail avant de le 
donner à la composition. Nous aurions pu les faire disparaître, 
nous l'avons fait quand c'était absolument nécessaire, mais on 
comprendra que le respect dû à l'auteur nous ait imposé de 
grandes réserves. D'ailleurs M. Duclos ne voulait pas faire de la 
littérature ; ceux qui l'ont approché connaissent sa modestie. En 
écrivant ce livre, il a voulu faire une œuvre populaire ; il l'a 
composé pour ses compatriotes, ses chers Canadiens, qu'il porta 
toujours sur son cœur. Ayant été son collaborateur tout un hiver, 
nous connaissions sa pensée, nous avons essayé de lui être fidèle. 
Peut-être avons-nous été au-dessous de notre tâche ; nous le re- 
grettons vivement et nous nous en excusons auprès des amis de 
notre cher défunt, aussi bien qu'auprès de ses lecteurs. 

Alexandre Mage, pasteur. 

Lausanne, ii novembre 1912. 



PREMIÈRE PARTIE 



L'immigration huguenote 



et 



Premières semailles. 



CHAPITRE PREMIER 

Les protestants français sous le régime français^ 
(1600-1759.) 

Y a-t-il un protestantisme français au Canada? 
Voilà une question que peut se poser chaque étran- 
ger qui traverse le pays. S'il parcourt les vieilles 
paroisses, il y verra de magnifiques églises dans 
lesquelles on chante la messe, des couvents et des 
séminaires où des maîtres nombreux forment la jeu- 
nesse. Dans les grands centres et dans quelques-unes 
de nos campagnes, il remarquera des édifices reli- 
gieux moins spacieux et d'un modèle différent; ce 
sont des temples protestants construits pour servir 
de lieux de culte aux protestants anglais. Quant aux 
temples destinés aux services pour les Français, s'il 
en trouve quelques-uns sur sa route, ils sont si mo- 
destes qu'on dirait qu'on a voulu les dérober à la cu- 
riosité indiscrète du voyageur. C'est pourquoi, la 
question que j'ai posée tout à l'heure est parfaitement 
légitime. 

C'est pour faire connaître ce protestantisme fran- 
çais qu'on a écrit les pages qui vont suivre. Elles 



lo premif:re partie 

montreront les modestes débuts de Tœuvre et la fidé- 
lité de ceux qui ont travaillé pour le Seigneur. Puis- 
sent-elles aussi réveiller, dans les cœurs de la généra- 
tion présente, une sainte jalousie, qui aura pour con- 
séquences de provoquer l'enthousiasme, et préparer 
les cœurs à recevoir d'en haut l'appel nécessaire pour 
continuer l'œuvre si bien commencée et de laquelle 
on peut dire qu'elle a les promesses de la vie à venir. 



S'il est un protestantisme canadien français, com- 
ment s'cst-il formé et quels ont été ses premiers 
ouvriers? Quelques chrétiens venus de l'étranger, 
secondés par le courage et la sincérité de quelques 
Canadiens chercheurs de vérité et dont l'âme n'avait 
pas été satisfaite, quant à ses aspirations religieuses 
par les pratiques extérieures, oh! combien extérieures! 
de la religion catholique romaine. Comme autrefois 
dans les plaines palestiniennes, et bientôt après au- 
dehors, on leur annonça la Bonne nouvelle et ils la 
reçurent dans leurs cœurs. 

A vrai dire cette semence n'était pas tout à fait 
chose nouvelle au Canada, on le verra dans la suite, 
aussi, tout Canadien protestant, qui connaît l'histoire 
de son pays peut considérer l'œuvre missionnaire ac- 
tuelle, si critiquée et si calomniée par les catholiques 
de toute nuance, comme une renaissance de l'esprit 
des premiers jours de la colonisation; comme une 
tentative légitime pour reconquérir à l'Evangile une 
population que le fanatisme a décimée. 

Bien plus, pour tout homme indépendant, cette 
oeuvre de revendication devient en même temps une 



L IMMIGRATION HUGUENOTE II 

œuvre patriotique; car partout où TEvangile, déba- 
rassé des entraves d'un clergé tyrannique a pu péné- 
trer, il a préparé des hommes supérieurs et par là 
augmenté la force morale du pays. L'Evangile, a dit 
Vinet, est une semence de liberté. 

Le chrétien dont les vues dépassent les choses visi- 
bles, celles qui ne sont que pour un temps, s'y inté- 
resse ; aussi ne doit-il pas instruire les nations et les 
amener à la connaissance de Christ ? 



J'ai dit : L'œuvre missionnaire protestante française 
au Canada est une œuvre de revendication. Il suffit 
pour se convaincre de la vérité de mes affirmations 
de connaître un peu l'histoire du pays. Celle du pro- 
testantisme français n'a malheureusement jamais été 
écrite. Nous avons bien les travaux de Hawkins 
Smith, Parkman, Réveillaud, député des Charentes, et 
Siegfried, député de la Seine-inférieure ; mais ils trai- 
tent de questions générales, aussi peut-on dire qu'il 
n'existe pas d'histoire du protestantisme français au 
Canada. Nous avons, pour éclairer nos recherches, 
des chroniques, des mémoires, des rapports officiels, 
des cahiers d'état-civil souvent mal tenus, car ils 
étaient confiés aux soins des paroisses : le curé ou le 
vicaire en l'espèce, auxquels il faut ajouter de nom- 
breux articles de journaux et revues que le gouver- 
nement a réunis dans ses archives, mais qu'il n'est 
pas toujours très facile de consulter. Le clergé veille 
à ce que le passé ne soit pas trop connu, surtout 
quand ce passé ne lui est pas absolument favorable. 

A côté de ces documents, monuments d'un glorieux 



12 PREMIERE PARTIE 

passée on a encore des relations du temps qui se- 
raient d'un très grand secours si on n'en avait fait 
un très prudent triage, brûlant ce qui était contraire 
aux vues d'un souverain qui avait osé dire : L'Etat, 
c'est moi, et d'un clergé plus intolérant encore et in- 
capable de pardon. J'indique les plus . importantes : 
Mémoires de Champlain et de Charlevoix. Mémoires 
de quelques Jésuites venus dans le but d'anéantir ce 
qu'il y avait de protestant dans la « Nouvelle France ». 
En dépit des efforts de la censure, ces documents 
qu'on a conservés pour chanter la gloire des mission- 
naires catholiques, fournissent, à l'historien protestant 
qui veut être impartial, des informations pleines d'in- 
térêt. Ils nous apprennent que les articles dithyrambi- 
ques inspirés par le clergé à une presse qu'il asservit,, 
que les discours des grandes solennités patriotiques, 
que les sermons à grand effet qui retentissent dans les 
chaires catholiques pour honorer les premiers occu- 
pants du sol canadien, ne sont pas précisément pour 
ceux qui sollicitaient les directions du clergé catho- 
lique. Si tous les appels qui retentissent^ pour recom- 
mander au peuple qu'on garde les traditions de la 
première heure et la langue des pères, si ces appels 
étaient inspirés par le souci de la vérité^ c'est vers le 
protestantisme que le clergé orienterait ses ouailles. 
Il n^en fera rien, soyez-en sûrs ; et pour le montrer, 
depuis des siècles^ il s'efforce d'unir dans une même 
pensée la langue française et la religion catholique, 
si bien que c'est presque un axiome admis du plus 
grand nombre, que cesser d'être catholique, c'est 
aussi s'exposer à perdre sa langue et ses traditions 
françaises. Depuis quelques années les nationaUstes 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 13 

ont prêté le concours de leur fanatisme politique aux 
affirmations risquées du clergé, et les candidats qui 
se présentent aux élections patronnés par ce parti 
ont inscrit dans leur programme cette trinité que ne 
soupçonnaient pas les conciles : une langue, un pays, 
et une religion ; toucher à Tun c'est diminuer Tautre, 
ou compromettre son existence. En vérité, ne dirait- 
on pas qu'il faut pour le service de Dieu une langue 
spéciale et que la religion est attachée à ses desti- 
nées!... 



Quand on nous dit: De quel droit venez-vous évan- 
géliser notre peuple, on ^ pose fort mal la question; 
-car présenter l'Evangile au peuple canadien, ce n'est 
pas lui offrir une nouveauté, ce qui ne serait pas un 
crime après tout, mais le ramener à ses origines reli- 
gieuses, car les premiers colons qui s'établirent sur 
son sol étaient des protestants français. S'il y a des 
étrangers sur la terre canadienne, ce ne sont pas les 
protestants, — les Suisses, comme on affecte de les 
appeler, — mais bien plutôt^ les catholiques. Ce n'est 
pas parce qu'ils ont pris une maison qui ne leur ap- 
partenait pas, et Dieu sait par quels moyens ! qu'ils 
s'arrogent le droit de nous dire : La maison est à 
nous, c'est à vous d'en sortir. 

Origine de la colonie. 

Jacques Cartier avait découvert le « Golfe Saint- 
Laurent et ses côtes ». Il y avait laissé quelques colons 
qu'il rapatria lors de ses derniers voyages. Aussi, 



14 PREMIERE PARTIE 

longtemps après cette première visite de la civilisa- 
tion, l'écho des forêts continua-t-il de redire le cri de 
guerre de l'Indien, possesseur légitime des terres de 
l'Amérique. Ni la cour, ni la France, remarque Ben- 
jamin Suit, ne tenaient compte du Canada ; on n'en 
connaissait même pas le nom. Quand il était question 
des terres d'Amérique, l'imagination s'en allait à l'a- 
venture jusqu'aux colonies du Sud : la Floride et le 
Brésil, par exemple, mais c'était tout. Pour ce qui 
était de l'esprit colonisateur, personne n'en avait 
cure. 

Les débuts. 

Le premier essai de colonisation est dû à l'initiative 
du marquis de La Roche; malheureusement, il n'a- 
boutit qu'à la catastrophe de l'Isle des Sables (1578), 
qui décima les colons. Quand, plusieurs années plus 
tard, on revint sur le théâtre du désastre on n'y re- 
trouvera, des 40 hommes qu'on y avait laissés, que 
12 survivants. 

Vingt années passèrent sur ces douloureux sou- 
venirs ; elles n'apportèrent aucun changement dans 
l'état des esprits; mais elles avaient vu le Béarnais 
(Henri IV) monter sur le trône de France. A la suite 
de cet important événement, il y eut dans les sphères 
politiques, comme un renouveau pacificateur. Aux pro- 
testants, desquels il ne s'était séparé qu'en apparence, 
le roi allait donner l'édit de Nantes qui leur assurait 
le libre exercice de leur reUgion. Instruits par les ex- 
périences du passé, il y eut parmi les anciens persé- 
cutés, des chefs de famille insuffisament rassurés et 
on les vit partir à l'aventure, désireux de trouver 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I5, 

quelque part une terre française sur laquelle ils pour- 
raient librement servir le Dieu de Jésus-Christs 
Comme leurs frères en la foi, les puritains de Ply- 
mouth, ils portèrent leurs regards au delà de l'Atlan- 
tique et un jour vint qu'ils ancrèrent leurs embarca- 
tions sur les rives du St-Laurent. Ils allaient disputer 
aux Micmacs le terrain sur lequel ils dresseraient 
leurs modestes demeures. 



En 1599, sous la direction de Pierre Chauvin, capi- 
taine normand et huguenot, s'organisa une nouvelle 
expédition. Chauvin jouissait à la cour de la faveur 
royale. Un jour il reçut Tordre d'assurer au Canada 
tout le commerce des pelleteries, — il était déjà très 
important. — Il avait aussi reçu l'ordre de bâtir une 
enceinte fortifiée, autour de laquelle s'établiraient des 
familles françaises. C'était pour les protestants persé- 
cutés, malgré l'édit royal, une occasion favorable dont 
ils s'empressèrent de profiter. Plusieurs familles pri- 
rent la mer et s'en vinrent chercher au Canada une 
terre moins ingrate. Après un long voyage de plu- 
sieurs mois, l'expédition s'arrêtait à l'embouchure du 
Saguenay près de Tadeussac (1600). 

Au nom du roi de France, Jacques Cartier avait 
une première fois pris possession de ces terres nou- 
velles. Chauvin s'y établit au nom du Roi des rois et 
proclama immédiatement la liberté religieuse. Mal- 
heureusement, on avait peu de provisions ; on avait 
compté sans les rigueurs d'un hiver toujours long et 
pénible et la colonie fut décimée par la faim et le 
froid. 



l6 PREMIÈRE PARTIE 



M. de Monts, qui connaissait Thistoire de l'expédi- 
tion Chauvin dont il était Tami, tenta pourtant une 
nouvelle entreprise ; muni de lettres patentes, qui le 
faisaient lieutenant-général de TAcadie, pour la faire 
habiter et cultiver, il s'embarqua en 1604. Il avait 
avec lui un grand nombre de gentilshommes, un prê- 
tre, quelques pasteurs et cent vingt artisans ^ La pré- 
sence d'un seul prêtre dans une expédition où l'on 
compte plusieurs pasteurs établit surabondamment 
que la grande majorité des nouveaux colons était 
constituée par des protestants. Dès qu'on fut établi 
"la liberté religieuse fut accordée à tous ; on commen- 
ça à Port-Royal pour continuer ensuite à Québec. 

Champlain- rapporte (bien qu'avec un parti pris trop 
évident) qu'il y eut à bord des navires des contro- 
verses religieuses ; mais elles ne semblent pas avoir 

^ Tous les écrivains du temps s'accordent pour reconnaître sa 
parfaite intégrité et la pureté de son patriotisme. Par son cou- 
rage, son énergie, sa persévérance, son tact et sa fermeté et 
son généreux dévouement à la gloire de sa patrie, Pierre Du 
Guast^ sieur De Monts, le fondateur de la Nouvelle-France était 
admirablement qualifié. pour sa mission. 

Il est regrettable qu'un écrivain de la valeur de Benjamin 
Suit ait cédé à la pression exercée par le clergé et ait jeté des 
doutes sur la vie et le caractère de De Monts qui avait servi fi- 
dèlement son pays et été admis dans l'intimité de son souve- 
rain, 

- Champlain donne quelques noms qu'il prit à son bord. Les 
sieurs de Geneston, Jourin, d'Oraille, Chandoré, de Beaumont, 
La Motte Bourioli, Fougeraz, La Taille, Deschamps, médecin, 
et le sieur Raleau, seciétaire de De Monts.... 

L'année suivante, cette expédition qui avait souffert des per- 
tes dans son personnel, vit arriver Lescarbot, avocat protestant 
de La Rochelle, dont les mémoires sont d'un vif intérêt. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I7 

eu de conséquences. 11 est même probable que le 
prêtre, qui s'appelait Nicolas Aubry, ne réussit pas à 
constituer une congrégation, car on le perd de vue 
pendant sept années. Il s'était égaré dans les bois. 
Cette disparition inquiéta même les protestants et les 
pasteurs en particulier qui avaient eu des discussions 
assez vives avec lui. On en conclut qu' Aubry avait été 
victime de son adversaire. On songea à une vengeance 
sommaire. Mais on hésita devant les affirmations d'inno- 
cence du pasteur. Sept ans après, Aubry avait perdu 
toute espérance, quand il aperçut au loin des barques 
de pêcheurs; c'était celles de M. De Monts. Il réussit 
à attirer leur attention, fut pris à bord dans un état 
d'émaciation facile à comprendre, après s'être nourri 
d'herbes et de fruits sauvages durant sept ans. Onze 
ans après, quatre Récollets venus de France ne trou- 
vaient qu'un seul prêtre dans la colonie. 

Pour subvenir aux nécessités de leurs familles, les 
pasteurs ajoutèrent aux charges de leur ministère la 
pratique des travaux manuels, ce qui ne les empê- 
chait pas d'assurer la prédication de l'Evangile, la 
cure d'âmes et l'administration des sacrements. Il est 
établi que les pasteurs se conformaient à la discipline 
des synodes réformés. 



Il appartenait à la marquise de Guercheville de 
troubler ces temps de paix. Ne se mit-elle pas dans 
la tête d'envoyer deux Jésuites à la colonie! Beau ca- 
deau vraiment, dont elle aurait bien dû faire Técono- 
mie. Deux riches marchands de Dieppe avaient no- 
lisé un navire qui devait emporter des richesses con- 



l8 PREMIÈRE PARTIE 

sidérables; la marquise voulut y ajouter des Jésuites^ 
ce à quoi les marchands s'opposèrent. C'est alors que 
cette dame se mit à remuer ciel et terre pour que fut 
levé l'embargo. Elle réussit, et le navire quitta les 
côtes emportant à son bord les Jésuites inévitables 
qui allaient s'établir dans la colonie et qui, selon l'ex- 
pression d'un des leurs, allaient lui donner une direc- 
tion nouvelle. On sait quelle direction, ces messieurs 
pouvaient donner à une colonie en majorité protes- 
tante. Ils commencèrent par la calomnie, puis ce fut 
la persécution et l'anéantissement des protestants^. 

La tâche leur fut rendue facile par l'état d'abandon 
spirituel dans lequel on laissait les protestants. Tandis 
que les catholiques voyaient s'étendre leur influence, 
grâce à l'appui ouvert des autorités civiles dont le 
zèle était excité par des prêtres qui arrivaient, les 
protestants voyaient vieillir leurs pasteurs, sans es- 
poir de voir arriver des jeunes qui pourraient conti- 
nuer leur œuvre. Déjà la lutte était inégale ; que se- 
rait-ce bientôt? Découragés, sans conducteurs spiri- 
tuels, les protestants ne s'attachaient plus assez au 
sol, car ils n'attendaient qu'un moment favorable qui 



' En 1615, quelques moines franciscains étaient arrivés comme 
missionnaires ce qui entraînait des contestations entre protes- 
tants et catholiques. 

Les commerçants Rochellois qui visitaient leurs comptoirs 
s'assemblaient chaque jour pour chanter et prier à bord, ce que 
les catholiques n'avaient pas l'habitude de faire ; les règlements 
de Loyola les en empêchaient. Ils ne chantent pas, répétaient 
malicieusement leurs ennemis. «Les oiseaux de proie ne chan- 
tent jamais. » 

Champlain leur permit de se réunir, mais défendit de chanter 
des Psaumes, « fâcheux compromis, dit l'un d'eux, mais c'était le 
mieux qu'on pût faire. » 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I9 

leur permettrait d'aller chercher dans un nouvel exil 
une situation qui leur assurerait une existence moins 
malheureuse. Uhiver, ils se retiraient en ville où ils 
faisaient du commerce, c'est de là que leur est venu 
le nom d' « hivernants ». C'est alors que les catholi- 
ques agirent dans un sens tout à fait opposé. Sur les 
conseils, du prêtre, ils se fixèrent à la campagne et 
devinrent des «habitants». Le clergé avait compris 
que l'avenir dépendait de la stabiHté de ses ressortis- 
sants ; c'est pourquoi il s'efforça de les attacher à la 
terre en exploitant l'intérêt et l'amour. C'était une 
pohtique prudente et bien avisée et les chefs de fa- 
mille s'installèrent sur les terres qui allaient, par leurs 
produits, assurer la vie et l'avenir. S'abstenant de 
venir à la ville ^ pour y passer l'hiver, on les appela 
les « habitants » et de nos jours, c'est encore sous ce 
titre qu'on désigne le cultivateur canadien. Moins 
riche que l'hivernant, l'habitant jouissait d'une moins 
grande considération, mais il n'en n'était pas moins 
seigneur des terres qui constituaient son domaine. 

Quelques directions pratiques, une instruction reli- 
gieuse suffisante auraient eu, si l'on avait eu des pas- 
teurs pour en prendre l'initiative, une influence consi- 
dérable ; l'influence s'en ferait sentir aujourd'hui. 
Hélas! tout manqua. Ce n'est pas que ceux qui étaient 
encore sur la brèche se néghgeassent; ils faisaient de 
leur mieux, joignant l'action à la parole, mais ils 
étaient presque épuisés et leur nombre déjà restreint 
allait en diminuant. 

Pour venir à bout de leur fidélité qu'ils appelaient 

' Il y avait une amende pour tous ceux qui désertaient leur 
ferme. 



20 PREMIERE PARTIE 

de rendurcissement, les RR. PP. Récollets (ordre de 
moines) envoyèrent une députation à Paris ; en vue 
d'obtenir du roi Texpulsion des protestants de la 
terre canadienne. On s'étonne de trouver des histo- 
riens modernes qui s'essaient à justifier de telles 
démarches ^ M. Benjamin Suit les appelle « un acte 
de vigueur et de patriotisme ». Il ajoute : Qu'ils aient 
demandé l'expulsion des calvinistes, c'est la preuve 
d'un esprit pratique. Garneau, dans la première édi- 
tion de son Histoire du Canada a montré plus de jus- 
tice. Il exprime le regret que de pareilles démarches 
aient été possibles, car elles portèrent atteinte à la 
prospérité du pays. Il déplore que les huguenots 
n'aient pas été tolérés, sinon encouragés -. Cette opi- 

^ Histoire des Canadiens, de Benjamin Suit. Ouvrage en 8 vol. 
in-4**. 

^ Richelieu commit donc une grande faute, lorsqu'il consentit à 
ce que les protestants fussent exclus de la « Nouvelle » France; 
s'il fallait expulser une des deux religions, il aurait mieux fallu, 
dans l'intérêt de la colonie, faire tomber cette exclusion sur les 
catholiques qui émigraient peu ; il portait un coup fatal au Ca- 
nada en en fermant l'entrée aux huguenots d'une manière for- 
melle par l'acte d'établissement de la Compagnie des cent asso- 
ciés (Association de commerçants à qui le gouvernement concéda 
le monopole des fourrures au Canada), cela joint aux persécutions 
religieuses dont une partie d'entre eux était l'objet, devait dimi- 
nuer leurs regrets en quittant un pays dont le présent et le passé 
leur présentaient de si sombres images. 

Jusqu'à cette époque, il est vrai, ils en avaient été tenus éloi- 
gnés d'une manière sourde et systématique. (Garneau^ Histoire du 
Canada, i*"* édition, vol. I, chap. II, pag. 156-157.) Et pourtant 
c'était dans le temps même que les huguenots sollicitaient 
comme une faveur la permission d'aller s'établir dans le Nou- 
veau-Monde où ils promettaient de vivre en paix à l'ombre du 
drapeau de la patrie qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer, prière 
dont la réalisation eût sauvé le Canada.... Tant que Colbert 
avait été au timon des affaires, il avait protégé les calvinistes, 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 21 

nion a dû être corrigée dans les éditions qui ont 
suivi, les Jésuites en ayant surveillé le tirage. 
Louis Xin refusa de s'associer à cet acte d'intolé- 
rance; mais il était si éloigné que les Récollets ne 
s'embarrassèrent guère de ces scrupules. 

Nous sommes à trois siècles de distance; l'histoire 
a retenu les souffrances de ces martyrs et les a sui- 
vis dans l'exil. Ce qu'elle nous apprend nous fait sen- 
tir quelles pertes ces persécutions infligèrent à notre 
cher pays. 

* * 

Malgré de tels attentats, les protestants de France 
avaient toujours les yeux tournés vers le Canada. 
Une quatrième expédition s'organisa sous la direc- 
tion des de Caëns, sieurs de La Mothe, l'oncle et le ne- 
veu, que le duc de Montmorency avait nommés surin- 
tendants de Québec. 

Fermement attachés aux principes de la Réforme, 
ces hommes ne purent trouver grâce devant l'esprit 
de parti. Et les auteurs catholiques qui se sont occu- 
pés d'eux n'ont à leur endroit que des choses ridi- 
cules à dire. Ils se rient de leur foi et de leur honnêteté. 

En l'absence de pasteurs, ces deux gentilhommes 
occupant des situations 'officielles, réunissaient leurs 
coreligionnaires, afin de les exhorter à la fidélité et 

qui ne troublaient pas la France mais qui l'enrichissaient. Après 
sa mort, en 1684, ils furent livrés au chancelier Le Tellier, et 
au farouche Louvois. Les dragons passèrent sur les cantons 
protestants.... Le roi montrait avec un secret plaisir sa puissance en 
humiliant le pape et en écrasant les huguenots. Il voulait l'unité 
de l'Eglise de la France, — objet des grands hommes de l'épo- 
que, — à la tête desquels était Bossuet. (Garneau^ Histoire du 
Canada, i''« édition, vol. I, chap. III, page 492.) 



22 PREMIERE PARTIE 

à la persévérance. Pendant six ans, 1621-1627, ils 
présidèrent à Québec des réunions d'édification et 
de prières. 

En 1625 arrivent les Jésuites; ce qui se passe leur 
est un scandale qui doit prendre fin, aussi n'ont-ils 
point de paix qu'ils n'aient obtenu la révocation des 
de Caëns. Charlevoix écrit dans son Histoire du Ca- 
nada : « Quelque temps après l'arrivée des Jésuites 
(1625), il n'y avait plus un seul calviniste dans la co- 
lonie. » On les avait expulsés ou mis à mort. 



Si savamment qu'elle fut organisée, la persécution 
n'avait pu détruire le protestantisme et les pro- 
testants. Au milieu de tous ces troubles, un premier 
enfant vint au monde dans la famille d'Abraham Mar- 
tin, celle qui a donné son nom à la plaine devenue 
historique; il fut baptisé protestant à la suite de la 
rencontre des deux héros Montcalm et Wolf. Abra- 
ham Martin paraît avoir abjuré la foi protestante, car 
son dernier fils fut baptisé par un prêtre. Il s'appelait 
Charles Amador et devint prêtre. Son parrain s'ap- 
pelait Charles de la Tour ; c'était encore un protes- 
tant que les prêtres réussirent à convaincre, ou à ef- 
frayer ; pourtant, il avait eu le noble exemple de son 
père Claude de la Tour et celui de son excellente 
mère demeurée fidèle malgré des essais de conversion 
répétés ^ (Voir dans l'Appendice des récits d'héroïnes.) 

^ M. Tauquay, dans son dictionnaire généalogique des familles 
canadiennes, mentionne quelques abjurations: 

I. David Beaubattu de La3Tac près Agen, Lot et Garonne. 
Janv. 6, 1686, à la Pointe-aux-Trembles près Québec. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 23 

A peu près d*égale force quant au nombre, protes- 
tants et catholiques se regardaient de travers et ar- 
rivaient à se tolérer mutuellement. Un tel état d'es- 
prit devait tôt ou tard créer des difficultés. Il ne 
fallait qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres 
et renverser du coup ce fragile édifice. Ce devait 
être l'œuvre de J. Duplessis. Ce personnage, fort peu 
recommandable, avait été successivement soldat, prê- 
tre, prédicateur de renom, aumônier de la trop fameuse 
Catherine de Médicis, maréchal, secrétaire d'Etat, de 
la guerre et des affaires étrangères ; on finit par mettre 
sur sa tête la barette de cardinal. C'est à son neveu, 
le duc de Vantadour, que Richelieu donna le titre de 
vice roi qu'il avait enlevé au duc de Montmorency; 
il le trouvait probablement trop doux pour les 
protestants. Vantadour, fort dévoué (?) aux intérêts de 
la colonie, seconda le fanatisme de Duplessis et, des 
deux côtés de l'Atlantique, les protestants connurent 
des heures sombres. 

Nommé vice-roi, Vantadour devait se rendre à son 
poste; ce ne fut pas chose très commode, car autour 
de lui, même chez ses intimes, il ne jouissait pas 
d'une grande popularité. Pour parer aux conséquen- 



2. François Bibau, de la Rochelle, à Québec en 1671. 

3. Charles-Gabriel Chalifoux, à Montréal, 26 décembre 1699. 

4. Pjerre Champoul, du Périgord, à Trois-Rivières en 1672. 

5. Matthieu Doucet, à Trois-Rivières en 1657, 

6. François Fiette dit Lamothe, à Montréal en 1699. 

7. Isaac Le Comte de Lintol, diocèse de Rouen, à Trois-Rivières 
en 1635. 

8. Daniel Pépie dit Lafleur, à Montréal en 1685. 

9. Jacques Poissant, dit Lasalline^ de Bourg-Marennes, diocèse 
de Xaintes, à la Pointe-aux-Trembles près Montréal. 

10. Daniel Fore, de St-Jean d'Angely, abjure en 1685. 



24 PREMIÈRE PARTIE 

ces de cette méfiance que justifiait sa conduite, Van- 
tadour prit avec lui des officiers et des matelots pro- 
testants qu'il trompa en leur faisant des promesses 
qu'il se réservait de ne pas tenir. C'est ce qui expli- 
que qu'il y eut sur le bateau qui l'apportait au Ca- 
nada des services protestants auxquels assistaient les 
deux tiers des passagers. Pour ménager les suscepti- 
bilités du duc, on évita de chanter trop fort les vieux 
psaumes, surtout quand on fut sur le fleuve et que 
l'on toucha au terme du voyage. 

C'était trop peu, au gré des Jésuites qui veillaient ; 
ils allaient bientôt mettre fin à ces bruyantes expres- 
sions de la foi huguenote et interdire un culte cé- 
lébré dans une langue que tout le monde pouvait 
comprendre. Pourtant, probablement à cause de l'ap- 
point des nouveaux venus, il y avait alors, s'il faut 
en croire un auteur généralement bien renseigné, 
une majorité protestante dans la colonie. 

Mais dans la mère patrie, les huguenots perdaient 
du terrain. Richelieu avait séduit Sully, Rohan et 
plusieurs pairs de France. La Rochelle avait capitulé 
et la terreur était générale. Ces malheurs devaient 
avoir leur répercussion au Canada et des défections 
s'y produisirent. Elles furent le résultat des manœu- 
vres dirigées par les Jésuites et Champlain timidement 
hostiles aux de Caëns et aux huguenots : 

« Les vexations, les confiscations, les galères, le 
supplice de la roue, le gibet, tout fut employé inuti- 
lement pour les convertir. Les malheureux protestants 
ne songèrent plus qu'à échapper à la main qui s'appe- 
santissait sur eux. Ils portèrent leur industrie, leurs 
richesses, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre,. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 25 

et dans les colonies américaines. Guillaume III, à la 
tête de troupes françaises, chargea plus d'une fois 
des troupes françaises, et Ton vit des régiments 
catholiques et huguenots ne se reconnaissant pas sur 
le champ de bataille, s'élancer les uns sur les autres à 
la bayonneite avec une fureur et un acharnement que 
ne montrent pas des soldats de deux nations diffé- 
rentes. 

» De quel avantage n'eût pas été une émigration en 
masse, d'hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux, 
comme l'étaient les huguenots pour peupler les bords 
du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l'Ouest? 
Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux 
vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'al- 
liance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, 
d'une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience, 
ni l'intelligence. Bossuet écrivait aux protestants : « Si 
vous et les vôtres n'êtes pas convertis avant tel jour, 
l'autorité du roi se chargera de vous convertir. » 

» Comment jamais pardonner au fanatisme, les an- 
goisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a 
rendu la destinée si douloureuse et si pénible, dont il 
a compromis si gravement l'avenir. » (Garneau. Hist. 
du Canada, V^ édit., vol. I, chap. IX, pages 494-495.) 

L'écho de ces persécutions arriva jusqu'aux frères 
établis dans la Nouvelle- Angleterre ; et en 1776, ils 
formulèrent leur fameuse constitution, formidable 
protestation qui dénonçait les agissements de Rome 
et affirmait la liberté de conscience. Les de Caëns et 
leurs amis n'en demandaient pas davantage. 

A cause de la charte qui leur avait été accordée, 
les de Caëns jouissaient d'une influence prépondé- 



26 PREMIÈRE PARTIE 

rante dans la colonie. Pour la ruiner, il suffisait d'un 
édit qui rompît le charme. Richelieu s'employa à 
cette triste besogne. Sur ses instances, la charte fut 
révoquée au bénéfice de la compagnie des Cent asso- 
ciés. En retour de cette faveur, la compagnie ne de- 
vait accepter que des émigrants catholiques romains 
et français; elle devait aussi se charger d'entretenir 
trois prêtres dans chacun de ses établissements. 
C'était au Canada une révocation anticipée de l'Edit 
de Nantes. En France, on attendrait cinquante-huit 
ans pour accomplir ce forfait K 



On comprend que ces attentats à la liberté reli- 
gieuse aient révolté les consciences huguenotes, si 
délicates, quand il s'agissait de question concernant 
la liberté religieuse. Leur zèle n'en était pas atteint, 
mais leur patriotisme se refroidissait. Déjà David 
Kirkt, indigné de tant d'injustice, était passé en Angle- 
terre où il finit par prendre du service sous les ordres 
du duc de Buckingham. En 1628, le jeune de Caëns 
découragé, lui aussi, passait en Angleterre et suivait 
l'exemple de Kirkt. Quel homme de cœur voudrait 
leur jeter la pierre ! ils ne demandaient qu'à vivre et 
à servir leur patrie, celle-ci leur répondait : Non. 

^ Les historiens ne sont pas d'accord sur les convictions reli- 
gieuses de Samuel de Champlain. La plupart des historiens ca- 
tholiques ne mettent pas en doute qu'il ne fût catholique. 

Kingsford affirme qu'il était protestant et donne pour raison 
que : lo II est né à Brouage, port de mer de la Rochelle, ville 
protestante. 2» Qu'on ne trouve pas son nom dans les registres 
de l'Eglise catholique où il aurait dû être baptisé. 30 Le nom de 
Samuel donné à Champlain n'était à cette époque donné qu'à 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 27 

On le voit, au Canada comme en France, une poli- 
tique aussi aveugle que fanatique enlevait à la patrie 
le concours de ses meilleurs fils et Tappui moral des 
•consciences réputées les plus délicates. 

Sous la direction d'Emeric de Caëns, Kirkt fit voile 
pour le Canada et assiégea Québec. Repoussé cette 
année-là, il fut plus heureux Tannée suivante 1629 et 
Champlain dut se rendre. 

La politique de Richelieu dans la colonie avait créé 
•chez les huguenots un mécontentement général ; on 
n'attendait qu'une occasion pour le montrer; aussi, le 
vainqueur de Champlain fut-il accueilli avec joie. 
C'était bien l'ennemi de la France, mais il allait mettre 
fin aux mesquines persécutions du clergé, soutenu par 
l'autorité civile; n'était-ce pas suffisant pour faire 
•oublier quel était l'envahisseur ? 

On ne sait au juste si Abraham Martin fraternisa 
avec le nouveau gouverneur et son chapelain, mais il 
•est étabU qu'un certain Couillard, père de famille très 
estimé, fit appeler le pasteur et lui demanda de bien 
vouloir baptiser un de ses enfants ; c'était une petite 
fille. 

des bébés protestants et jamais aux bébés catholiques. 4° Il 
épousa une demoiselle huguenote. 5° De Monts, qui avait obtenu 
du roi le renouvellement de son privilège, pour un an, afin de 
s'indemniser de ces dépenses nomme Champlain comme son 
lieutenant. N'aurait-il pas choisi un coreligionnaire ? Ces raisons 
ne suffisent pas pour porter un jugement sûr, mais jettent le 
doute dans les esprits. 

Mais n'oublions pas que Champlain était diplomate, il est très 
possible qu'il recherchât les faveurs des Jésuites. Il ne serait pas 
le seul qui ait épousé par intérêt la cause de ceux dont on ne 
partage pas ks convictions religieuses. 'On trouve de nos jours 
•dans les hautes sphères sociales et administratives des hommes 
•de cette trempe. 



28 PREMIÈRE PARTIE 

Combien y avait-il de protestants au Canada à cette 
époque ? Il n'est pas facile de se procurer des chififres 
tant soit peu exacts. Charlevoix a conservé les noms 
de cinq chefs de famille : Le Baillif, d'Amiens, Etienne 
Brûlé, de la Champagne, Nicholas Marsolais, de 
Rouen, Pierre Raye, de Paris et Jacques Michel ; c'est 
ce dernier qui avait fortement conseillé à David Kirkt 
de passer au service de l'Angleterre. 

Le traité de St-Germain-en-Laye allait détruire les 
effets de la victoire dont nous avons parlé tout à 
rheure. Il remettait de nouveau le Canada entre les 
mains de la France, c'est-à-dire sous la férule et le 
fanatisme des Jésuites et des Récollets. 

Trente années suivirent ces événements ; toute une 
génération avait grandi, presque abandonnée : pas- 
d'école, les livres frappés d'interdit et pas de pasteur. 
La foi était telle qu'elle survécut en dépit de ces cir- 
constances malheureuses. C'est là ce qui explique les 
remarques fort justes de Parkman, dans son ouvrage 
intitulé : L ancien Régime. Il rapporte, en effet,- 
qu'en 1665 les prêtres de Québec faisaient encore 
du prosélytisme parmi les huguenots qu'on avait 
découverts à Québec. A propos de ces manœuvres,, 
on raconte qu'un huguenot ayant déclaré, sous la foi 
du serment et pour échapper aux persécutions savam- 
ment ourdies par le clergé, que jamais il ne renonce- 
rait à sa foi, fut transporté, étant malade, à l'hôpital 
où les religieuses régnaient en maîtresses incontes- 
tées. Pour arriver à ses fins, la conversion de cet 
enragé huguenot, la supérieure imagina le mo3^en 
suivant. Elle réduisit en poudre un petit os qu'on 
avait enlevé au corps du père Brébœuf, un martyr (?) 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 29 

jésuite, mélangea cette poudre au gruau que devait 
prendre le patient et, à partir de ce moment-là, dit- 
elle, il devint doux comme un agneau, aussi n'eut-elle 
aucune peine à l'amener à une abjuration; il demanda 
qu'on l'instruisit dans la sainte religion de ses per- 
sécuteurs. (Parkman, The Old Régime, p. 241.) 

Un jour, l'intendant Talon annonce au roi, et avec 
quelle réclame sans doute ! pour favoriser son avan- 
cement, la conversion au romanisme d'un officier et 
de quinze soldats. C'était un trop beau mouvement 
qui se dessinait pour qu'on ne prît pas toutes sortes 
de précautions afin que rien ne vînt, du dehors, pour 
en arrêter le développement. Défense fut donc faite à 
des marchands de La Rochelle qui étaient venus ins- 
pecter leurs comptoirs à Québec, de célébrer aucun 
culte. On leur interdit même de prolonger leur séjour 
sans en avoir au préalable obtenu une permission 
spéciale, qu'on se réservait bien de leur refuser. 

C'était déjà assez cruel, pourtant, le fanatisme des 
chers amis de M. Lemaître allait trouver du plus 
sauvage. Le gouverneur Denonville, catholique étroit 
autant qu'acharné, parle d'un certain Bernou\ dont 
LaHoutan fait le plus grand éloge, et voici ce qu'il dit 
à son sujet : « Il est dommage qu'il ne puisse être 
converti. A la requête de l'évêque, j'ai dû le chasser 
de la ville. C'était un commerçant très estimé, qui 

^ Gabriel Bernou, c'est son nom, de retour à La Rochelle, au 
moment où la persécution sévissait avec fureur, fut jeté en pri- 
son où il languit. Relâché, il réussit à passer en Hollande. Sa 
femme, Eslher Le Roy, arrêtée, abjura puis, libre, confessa sa 
faute et sa foi protestante, qu'elle n'avait abandonnée que 
pour recouvrer sa liberté et rejoindre son mari. Bernou avait 
41 ans en 1685, l'année de la révocation. 



30 PREMIERE PARTIE 

a dû laisser derrière lui plusieurs créances.» (Parkman^ 
The Old Régime, p. 354.) 

Il fallait pourtant en finir, avec ces huguenots qui 
ne voulaient ni abjurer ni disparaître. Louis XIV 
envoya des ordres : « Qu'on emprisonne tous ceux 
qui refuseront d'abjurer, ou qu'on loge des soldats 
chez eux. » C'étaient les dragonnades installées au 
Canada. Elles n'eurent guère plus de succès que dans 
la mère patrie ; car un grand nombre de protestants 
refusèrent d'acheter la paix en violentant leur cons- 
cience ^ Mais plusieurs prirent le chemin de l'exil. 

Cependant, dans ses annales de 1690, Charlevoix 
affirme que les officiers les plus distingués de la 
Nouvelle-France étaient protestants. Voici les noms 
des plus connus, de Louvigny, de Clermont, de La 
Mothe, Colombet, Des Marais, de Villiers, de Lusignan, 
Le baron de la Houtan, le sieur d' Argenteuil,. Démon 
Seignat, contrôleur général de la marine, les sieurs de 
Bonrepos, de la Brosse, Dejordins, St-Martin, d'Aber- 
ville, tous calvinistes donnant un très bon exemple. On 
trouve encore dans le Nouveau-Brunswick et la Nou- 
velle-Ecosse quelques descendants des colons français; 
ils y ont conservé la langue et les coutumes de leurs 
ancêtres. Qui dira combien il y en eut, moins connus,, 
dont le nom est tombé dans l'oubli ! que de sacrifices 
et que de larmes répandues dont on ne saura jamais 
rien. Le Seigneur, lui, les a vus ; il les a connus et s'il 

* When inspired by M'"« de Maintenon, Churches rang with 
Te Deum and the heart of France withered in Anguish when 
the Royal tool of priestly ferocity sent orders that heresy should 
be treated in Canada as it had been treated in France. C'était 
déjà fait — •« Dieu soit béni, s'écria le pieux Denonville, d'hé- 
rétiques, il n'y en a plus.» Parkman, The Old Régime, page 420. 
Voir aussi page 421. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 31. 

est seul à pouvoir dire leurs noms, nous savons bien 
que, dans sa miséricordieuse bonté, il a récompensé 
leur fidélité et leur foi. 

L'Eglise persécutrice fut moins heureuse dans 
TAcadie, car Parkman, dans son Frontenac, rapporte 
que les huguenots de Bordeaux ou du Poitou entre- 
tinrent des relations amicales avec les Puritains de la 
Nouvelle-Angleterre. L'évêque de Québec s'en afflige 
et prie Sa Majesté très chrétienne de mettre fin à ces 
désordres ^ Avant que la réponse du roi fût connue, il 
organise sa petite campagne ; on va persécuter aussi 
en Acadie. Le juge Desgontin écrit au ministre, 
1689, pour se plaindre du zèle d'un certain prêtre,, 
l'abbé Trouve, qui a fait bannir toute une famille com- 
posée de 19 personnes. 

La censure a eu soin de faire disparaître tous les 
indices qui pourraient mettre sur les traces des mé- 
faits, inspirés par le zèle de l'évêque convertisseur ;. 
mais on s'est transmis, de génération en génération, 
le souvenir de ces heures douloureuses, durant les- 
quelles il n'y avait pour les malheureux protestants 
d'autre alternative qu'une abjuration ou la fuite dans 
les colonies anglaises ^. 

Ceux qui refusèrent d'abjurer et qui ne purent pas 
abandonner la terre de persécution ne furent pas 

^ Je prie Votre Majesté de mettre fin à ces désordres, écrivait 
l'évêque au roi^ 10 nov. 1683. 

- On trouve dans col. doc. IX, 422, que la politique de 
l'époque était de disperser pour affaiblir et rendre impossible 
quelque révolte. On repoussa les uns dans la Nouvelle -Angle- 
terre et la Pensylvanie ; le reste, ceux de la religion prétendue 
réformée, en France. 

Toujours soucieux d'extirper l'hérésie de la Nouvelle-France, 
l'évêque de Québec et son grand vicaire représente à Sa Majesté 



32 PREMIERE PARTIE 

épargnés. Smith, dans son Histoire du Canada^ nous 
apprend qu'au moindre soupçon d'hérésie ils étaient 
jetés en prison. Une fois au pouvoir des prêtres, ils 
étaient interrogés sans qu'ils pussent savoir quelle 
était l'accusation qui pesait sur eux. S'ils demandaient 
à être mis en présence de ceux qui les avaient 
dénoncés, on le leur refusait. La seule faveur que les 
bourreaux voulaient bien accorder, c'était que les vic- 
times se reconnussent coupables en signant l'acte 
qu'on leur présentait ^ S'il nous était possible de par- 
courir ces documents, que de crimes seraient étalés 
au grand jour! 

C'est à de tels résultats qu'aboutirent tous les 
essais de colonisation protestante au Canada. C'était 
dans cet état pitoyable que vivaient nos malheureux 
ancêtres quand le général Wolff arriva sous les murs 
de Québec^. 

Louis XIV le danger que l'hérésie se répande dans la Nouvelle- 
Ecosse et qu'il est important d'en enrayer les progrès. Aj^ant 
appris que les huguenots avaient établi des pêcheries en Acadie, 
on représente à Sa Majesté qu'elle avait défendu aux protestants 
de s'y établir. Le gouverneur se joint à ces représentations, 
considérant que les huguenots pourraient sympathiser avec 
leurs coreligionnaires de la Nouvelle-Angleterre. (Collections 
françaises des archives du Massachussetts, III, 23.) Ce qui n'em- 
pêcha pas Colbert de permettre l'établissement des pêcheries. 

^ Le sieur Bergier, dans ses mémoires (1685), reconnaît que 
l'Eglise réussissait moins bien à exclure l'hérésie dans la Nouvelle- 
Ecosse que dans le Bas Canada. Bon nombre s'établirent à Port- 
Royal et entretinrent de bons rapports avec les puritains de Boston. 

^ On a dit que le Français n'émigre pas volontiers. N'oublions 
pas qu'il y a le Français catholique, favorisé par les autorités, 
celui-là tient à son pays. Mais, à cette époque, le huguenot 
persécuté cherchait à l'étranger une terre plus hospitalière. 
(Parkman, Frontenac, page 416.) 



CHAPITRE II 



Le Canada sous le nouveau régime. 



Nous sommes arrivés en 1759. Depuis 1665 quatre- 
vingt-quatorze années ont passé sur le cadran qui 
marque le temps; ce fut quatre-vingt-quatorze années 
de persécutions et de deuil. Pauvres frères, sans pas- 
teurs, incapables de par la loi de se réunir pour prier 
en commun. Que pouvaient-ils bien leur rester de la 
foi des pères? De vagues traditions d'un temps où 
Ton se réunissait tant bien que mal pour célébrer un 
•culte extrêmement simple. Souvenirs lointains que la 
vie commune avec les catholiques atténuait encore, 
sans parvenir à les faire disparaître. Aussi, quand on 
apprit l'arrivée prochaine de quelques missionnaires, 
ce fut une joie indescriptible dans toutes les familles 
que le jésuite n'avait pu éloigner ou convertir (?). 

Ce renfort inespéré donna un renouveau de vie aux 
•cendres que le clergé croyait parfaitement éteintes, 
et de nouveau l'Evangile fit des conquêtes. A la 
prise de Québec, nous trouvons un prêtre converti qui 
demande son admission dans l'Eglise d'Angleterre. 
Lorsque la cession du Canada eut lieu, le général 



34 PREMIERE PARTIE 

Murray le presse de rester, afin de lui servir d'inter- 
prète auprès des Français, dont il ne parlait pas la 
langue. Nous le retrouvons en 1761 auprès du général 
Amherst. Quelque temps après il est envoyé à la 
Nouvelle-Rochelle, dans TEtat de New-York, pour 
assurer les services d'une petite communauté qui 
était sans pasteur depuis longtemps. 

Cette amélioration, si modeste qu'elle fut, encou- 
ragea de nouveau le courant d'émigration, qui s'était 
complètement arrêté à cause des persécutions, dont 
l'écho était arrivé jusqu'à la mère patrie. En 1774, 
quatre cents émigrants arrivent au Canada ; un certain 
nombre sont des protestants français. Stuart, recteur 
de Trois-Rivières, a conservé quelques noms : Fran- 
çois Monnier, John Martel, John Colin, Joseph Wat- 
tier, Jean Gustineau, Alexandre J)umas, Henri Mon- 
nier, John Billar, Charles Vinet. 

La présence de ces nouveaux colons donna, aux 
fidèles que la persécution n'avait pas entamés, une 
importance qui leur valut quelques égards; aussi 
l'Eglise d'Angleterre fit-elle des démarches à l'étran- 
ger pour s'assurer les services de pasteurs de langue 
française dont le travail, si modeste et si prudent 
qu'il fût, allait provoquer la haine des catholiques, 
d'autant plus qu'il y eut dès le début des catholiques 
qui renoncèrent aux erreurs de leur confession. 

Parmi ces nouveaux venus, il convient d'indiquer 
un prêtre, M. Veyssière, qui renonça aux privilèges 
de sa charge pour exercer le ministère évangélique 
à Trois-Rivières. Son installation eut lieu le 25 sep- 
tembre 1768; 1^ mort le prit à son poste le 26 mai 
1800. L'œuvre avait progressé malgré les entraves 



L IMMIGRATIOxN HUGUENOTE 35 

continuelles d'un clergé qui ne se décourage jamais ; 
et les protestants firent circuler une pétition desti- 
née aux autorités, en vue d'obtenir, pour leur lieu 
de culte, une ancienne église des Récollets qui ser- 
vait alors de magasin. Le pasteur Veyssière avait 
alors trois services religieux par semaine. (Archives 
canadiennes. Série B, vol. 17, page 307.) Quelques 
temps après on faisait circuler une nouvelle pétition. 
On avait besoin d'un local plus spacieux, dit le pro- 
cès-verbal, conservé dans le registre de la paroisse 
protestante de Trois-Rivières. (Voir l'ouvrage de 
Stuart.) 

Relevons, à propos de M. Veyssière, un excellent 
témoignage de la Gazette du temps, 27 octobre 1766: 
« M. Veyssière n'a pris cette détermination que pour 
obéir à des motifs de conscience et après avoir fait 
une très sérieuse étude des points controversés entre 
les catholiques et les protestants. Le père Crespel^ 
un Récollet, atteste de sa fidélité au devoir et de sa 
bonne conduite. » 

Soucieux des intérêts religieux des petits groupe- 
ments protestants et dans le but d'assurer la prospé- 
rité du pay^ont il convenait d'unir les éléments di- 
vers fournis par l'émigration, le gouvernement entra 
dans les vues de l'Eglise d'Angleterre et on adressa 
un nouvel appel en pays étranger pour avoir quel- 
ques pasteurs en plus. Deux d'entre les héros qui 
annonçaient là-bas la Bonne nouvelle, offrirent leurs 
services. M. le pasteur Delisle, originaire de la Suisse, 
fut installé à Montréal où on comptait, dit M. Bonnet, 
cent familles protestantes anglaises et un assez grand 
nombre de familles protestantes françaises. A ces fa- 



36 PREMIÈRE PARTIE 

milles, il faut encore en ajouter qui appartenaient à 
la garnison composée alors de deux régiments. Des 
officiers et des soldats avaient épousé des Canadiennes 
françaises qui fréquentaient Téglise protestante. 

Dès qu'il fut installé, M. Delisle constata que les 
Récollets et les Jésuites ayaient su profiter de l'isole- 
ment des protestants pour les amener à la foi catho- 
lique. Toutefois, dans cette besogne qui n'était pas 
toujours honorablement conduite, le clergé avait 
montré moins de fanatisme que dans les jours pas- 
sés. 

Comme les protestants n'avaient point de temple, 
les Récollets offrirent spontanément l'hospitalité dans 
leur église. Le dimanche après la messe, vers les dix 
heures, on annonçait le culte protestant au son des 
cloches; le tambour battait et les fidèles venaient se 
grouper autour de leur pasteur. La première année 
de son ministère, le pasteur Delisle baptisa cinquante- 
huit enfants; il y en avait un qui était noir, un 
autre, indien-papous. Vingt - huit mariages figurent au 
registre. 

A Québec, les aumôniers de l'armée se succé- 
daient dans leur charge. L'un d'eux était pasteur de 
l'Eglise réformée, c'était M. de MontmoUin ; il était 
venu de la principauté de Neuchâtel, l'un des treize 
cantons suisses. 

Arrivé à Québec en 1768, il y exerça son ministère 
pendant les années troublées de la révolution améri- 
caine. Tout en s'occupant des devoirs de ses fonctions 
d'aumônier, il « faisait de l'évangélisation », visitant 
les familles et distribuant des exemplaires de la Pa- 
role de Dieu. M. Jean-Baptiste Pain qui eut l'honneur 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 37 

d'une de ces visites se mit à étudier le petit livre 
laissé par Taumônier militaire ; il comprit que la vé- 
rité était dans ce qu'enseignaient les protestants et se 
rattacha à leur confession. L'influence de Montmollin 
fut très profonde. Bien des années après sa mort, les 
gens qu'il avait visités rappelaient volontiers sa mé- 
moire. Par son moyen, l'Evangile pénétra dans la fa- 
mille Morin, dont les descendants honorent aujour- 
d'hui notre protestantisme franco-canadien. M. Joseph 
Morin, l'un des pasteurs de l'Eglise presbytérienne, 
est professeur à l'Université Me Gill de Montréal. 
Sa femme est une des filles du Père Chiniquy dont la 
réputation est si grande de ce côté-ci de l'Océan. 

A Québec comme à Montréal, les protestants du- 
rent accepter l'hospitalité des Récollets. On voit dans 
une des salles de la Société historique, un tableau 
qui reproduit l'intérieur de cette église mixte ; elle 



' Dans une notice biographique (pages 27 et 28) de l'abbé 
David-Henri Têtu, curé de Saint-Roch-des-Aulnais, publiée par 
Mgr Henri Têtu, prélat de la maison de sa sainteté, procureur 
de rarchcvêché de Québec, nous trouvons le paragraphe sui- 
vant : Extrait d'une lettre de M. le curé Joseph Varreau, or- 
donné le 19 octobre 1777 et curé de Saint-Roch en 1780, dans 
laquelle il demande l'autorisation de faire des prières publiques 
pour chasser les sauterelles, qui étaient devenues un véritable 
fléau; plus loin il parle de la conversion d'un nommé Jean 
Baptiste Pain, «le premier habitant de la paroisse», qui avait 
apostasie en 1786 entre les mains de M. David Demonmollin, 
recteur «français» de l'Eglise anglicane. Il y avait donc des 
protestants et un ministre pour les desservir à Saint-Roch-des- 
Aulnais. D'autres traitent des difficultés entre le curé et les 
marguillers et surtout entre le même et Jean Morin, capitaine 
de Milice. Ce Jean Morin reçut de son voisin J.-B. Pain, un exem- 
plaire de l'Evangile, c'est ce qui explique sans doute son désac- 
cord avec le curé. Cet Evangile resta dans la famille Morin, lu 
et respecté. Il se trouvait entre les mains du petit-fils Eleuther 



38 PTEMIÈRE PARTIE 

était alors située un peu à l'est de la cathédrale an- 
glaise et les catholiques et les protestants y venaient 
prier les uns après les autres. Le gouvernement était 
pour beaucoup dans l'offre des Récollets, il espérait 
par là se concilier la sympathie des vaincus. 



Le clergé et la politique. 

A cette époque, on trouve deux colporteurs bibli- 
ques travaillant dans le Haut et le Bas-Canada et 
jusqu^aux environs du Niagara. Qui s'était ainsi assuré 
leurs services ? L'Eglise ou bien quelques particu- 
liers ? Il n'est pas possible de se prononcer avec cer- 
titude. Mais ce qui est facile à contrôler, c'est l'in- 
fluence qu'ils exercèrent; l'Esprit de Dieu agissait 
sur ces terres nouvelles. Des officiers dans l'armée, 
des chrétiens derrière leurs comptoirs, des cultiva- 
teurs sur leurs fermes collaboraient avec ces servi- 
teurs de Dieu. 

Dans les dernières années du xviii^ siècle, un jeune 
Canadien Louis Auger, au service de la Great North 
Western fur Co, reçut de ses patrons un exemplaire 
du Nouveau Testament. Au commencement du xix^. 



Morin lorsqu'en 1866, deux missionnaires, MM. Joseph Provost 
et T. G. A. Cote^ le visitèrent et trouvèrent une terre toute pré- 
parée pour recevoir la bonne semence, de sorte qu'au bout d'un 
an^ il se détacha publiquement, avec toute sa famille, de l'Eglise 
romaine. Lentement, mais sûrement, la vérité avait fait son 
œuvre et perpétuait celle de ce premier missionnaire. 

Eleuther Morin est le père de J.-L. Morin, professeur à l'Uni- 
versité Me Giil de Montréal, et gendre du P. Chiniquy. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 39 

M. Roy de Sabrevois reçut une Bible, des mains 
d'un officier en passage. M. Filiatreault de Sainte- 
Thérèse, en voyage dans les environs du Niagara, 
acheta une Bible d'un colporteur. A peu près à la 
même époque, Antoine Duclos, de Saint-Pie, se. trou- 
vait dans TEtat du Vermont et reçut d'un ami un 
Nouveau Testament. M. Rondeau, de Sainte-Elisabeth, 
en reçut aussi un exemplaire de M. Reid, commer- 
çant de Ramsay. Mme Lore en conservait un exem- 
plaire qu'elle avait rapporté de son voyage à Boston. 
Ces livres restèrent longtemps ensevelis dans des ar- 
moires, probablement parce que leurs détenteurs li- 
saient peu ou mal, peut-être même craignaient-ils de 
révéler leur secret et de s'attirer la haine du prêtre 
qui faisait à la Parole de Dieu une guerre continuelle. 
Pourtant tous ces noms se retrouvent sur la liste des 
premiers convertis qu'entraîna le beau mouvement 
religieux de 1835-1845. 



Comment expliquer que le protestantisme, qui avait 
donné de si fortes preuves de sa vitaHté et qui pro- 
gressait généralement en Europe, perdait du terrain 
au Canada? car au commencement du xix^ siècle, il 
n'y comptait plus que quelques timides représen- 
tants. 

Pour répondre à cette question, nous sommes 
obligé de remonter en arrière, afin d'étudier les évé- 
nements. 

Benjamin Suit écrivait il y a quelques années : « Il 
n'y a pas de pays où la politique soit aussi mêlée à la 
religion qu'au Canada. » Il disait vrai. 



40 PREMIERE PARTIE 

Il est vrai que dans les conditions normales, l'Eglise 
et l'Etat sont parfaitement séparés ; ils travaillent 
dans des cercles très différents. La première est par- 
ticulariste et Jésus a affirmé que son royaume n'était 
pas de ce monde. Mais dans la pratique de la vie, les 
deux puissances se confondent souvent et la vie de 
TEglise n'y gagne rien de bon. Parfois la politique pé- 
nètre dans le sanctuaire au vu et au su de tout le 
monde; alors elle prescrit et ordonne. Au Canada, l'E- 
glise était entrée dans la politique mais en prenant des 
détours ; on dirait qu'elle avait eu honte de s'immiscer 
dans des affaires qui n'étaient pas de son domaine. 
Le clergé profitait de cette intrusion et pendant que 
Tautorité fermait complaisamment les yeux, il faisait 
des siennes. M. de Courcelles s'en plaignît à la cour; 
mais ses plaintes ne réussirent qu'à provoquer de la 
part de Colbert une circulaire qui recommandait la 
patience. « Ne vous impatientez pas, disait le ministre^ 
de ce que le clergé exerce une trop grande autorité ; 
plus tard nous verrons à y mettre ordre. Quand la 
population sera plus nombreuse, le roi réclamera l'au- 
torité qui lui appartient. » Colbert faisait des rêves ; 
il ne tardera pas à s'éveiller; mais, ce sera trop tard. 
Voltaire disait : « Il est des erreurs politiques qui fi- 
nissent par être admises comme des principes », Cette 
parole allait recevoir une éclatante confirmation par 
les faits. « Prenez patience », avait écrit Colbert ; pen- 
dant ce temps, le clergé assurait sa puissance et 
quand ce même Colbert écrivit à Frontenac : « Effor- 
cez-vous d'empêcher le clergé d'entrer dans des com- 
binaisons commerciales ou politiques, » on ne pouvait 
plus rien contre lui, il était trop tard. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 4! 

Conscients de leur faiblesse numérique, désireux 
de se conformer à l'Esprit du Maître qu'ils servaient, 
les protestants fermaient les yeux, ils laissaient faire. 
Ils voyaient bien, non sans en éprouver du malaise^ 
l'ascendant du clergé s'accuser chaque jour davantage. 
Parfois ils se réjouissaient de voir les trois ordres 
religieux se disputer la prépondérance dans l'orienta- 
tion des affaires de la colonie ; mais le péril clérical 
montait, en dépit de ces luttes. Un écrivain fort spiri- 
tuel peint ces messieurs en termes pleins d'humour: 
« Il faut, disait-il, quelques coups de hachette pour 
faire un Récollet, un ciseau de sculpteur pour un sul- 
picien ; mais pour faire un Jésuite, il n'est pas de trop 
d'un pinceau. » Cela indiquait sous une forme plai- 
sante la caractéristique des hommes ; le Récollet était 
une ébauche de prêtre, le Sulpicien un prêtre achevé 
et le Jésuite presque la perfection ^ C'était le politi- 
cien de l'époque, contre lequel Colbert recommandait 
à Frontenac d'user de ruse en exploitant la popularité 
du Récollet. 



Mais il n'est jamais prudent d'user de ruse avec 
plus habile que soi. En 1659 arrivait à Québec un 
évêque qui allait le faire voir. Ce prélat s'appelait 
M. de Laval. Grand seigneur, fort bien vu à la cour 
de Louis XIV, il s'était habitué à voir dans l'autorité 
civile l'humble servante de l'Eghse et il apportait au 
Canada l'outrecuidance du monarque qui avait dit : 
L'Etat, c'est moi. La situation un peu primitive dans 

' Benjamin Suit, Histoire des Canadiens, 



42 PREMIERE PARTIE 

laquelle il trouva les choses de la colonie, allait fournir 
à son caractère toutes les occasions possibles de se 
révéler. Il avait une volonté inflexible, incapable de 
céder; aussi les esprits clairvoyants prévirent-ils des 
frottements avec le gouverneur. Ils ne se firent pas 
attendre. Un jour, pour humilier le représentant de la 
couronne, il fit transporter hors du chœur le fauteuil 
destiné au gouverneur pendant la durée des offices. 
Une autre fois, il ordonna qu*on lui fit présenter l'en- 
cens par un simple enfant de chœur; quant à lui, il se 
réservait les offices d'un diacre. Ces humiliations pu- 
bliques et répétées ne pouvaient passer inaperçues; 
on en parla au dehors et les esprits s'échauffèrent. 
■Que nous sommes donc loin de la simpHcité aposto- 
lique ! 

Les chroniques du temps ne mentionnent pas de 
tels incidents ou si elles les indiquent, elles ne les font 
suivre d'aucun commentaire. Comment expliquer cela? 
On a corrigé, on a détruit; cela permet de refaire 
l'histoire et de la refaire sans craindre d'être accusé 
de manquer à la vérité. Ces silences voulus sont 
d'autant plus étonnants que Charlevois admet que 
les officiers les plus distingués et les hommes les plus 
en vue étaient des calvinistes. Intentionnellement ou 
non, il garde le silence sur les familles plus modestes, 
celles qui furent souvent les plus fidèles; celles dans 
lesquelles le clergé ne trouva pas souvent des cons- 
ciences prêtes à capituler pour s'assurer des hon- 
neurs ou des places. 

On a défini la politique l'art de gouverner, ou en- 
core l'ensenible des maximes qui doivent diriger ceux 
auxquels a été confié, de droit divin, ou par la voix 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 43 

du peuple, la direction des affaires publiques. M. de 
Laval s'empara de ces maximes, les mélangea avec 
celles de son ordre, ce qui fait de lui bien plus un 
politicien qu'un prêtre; avec un tel homme la- lutte 
était tout à fait inégale et l'Etat dut se tenir sur la 
défensive. 

L'évêque montra bien ce qu'il était. A l'occasion 
d'une procession, celle de la Fête-Dieu très vraisem- 
blablement, car l'armée devait y prendre part et dans 
la rue on avait disposé des reposoirs, l'évêque exigea 
du gouverneur que les soldats se découvrissent 
et se missent à genoux devant l'hostie. Le gou- 
verneur crut avoir la paix en cédant sur le premier 
point, se refusant aux exigences du second. Pour pu- 
nir sa témérité, l'évêque changea l'itinéraire du cor- 
tège et la procession ignora le reposoir élevé par les 
soldats. Froissé, le magistrat en appela au roi qui le 
soutint dans ses prétentions; mais cet avertissement 
n'émut guère M. de Laval dont l'influence allait cha- 
que jour en augmentant. Son épiscopat, disent les 
historiens de l'époque, fut un des malheurs des temps: 
c'était le régime du bon vouloir. Ce qui était légal, 
c'était la volonté du despote, qui commandait au pa- 
lais épiscopal. Dans une autre occasion l'évêque humi- 
lia encore le représentant de l'autorité civile. Le gou- 
verneur avait l'habitude de présenter le pain bénit 
au roulement du tambour et au son du cornet. L'évê- 
que défendit qu'on observât les anciens usages, il alla 
même jusqu'à changer l'ordre de préséance, qu'il 
bouleversa en faisant passer, dans la cérémonie dite 
de l'Adoration de la Croix, les acolytes avant le gou- 
verneur qui les avait toujours précédés dans le passé 



44 PREMIERE PARTIE 

C'était méconnaître ouvertement Tautorité civile. 
Le gouverneur le comprit et demanda son rappel, ce 
qui lui fut accordé. Ce sont de telles manoeuvres qui 
ont fait dire à Frontenac : « L'Eglise est une machine 
pour mener tout le reste. » Il a reproché aux Jésuites 
de montrer plus de zèle pour la capture des castors 
que pour le salut des âmes des Indiens. 

Bien inspirés, les protestants auraient pu tirer parti 
de la situation qu'avait créé le manque de tact et l'or- 
gueilleuse ambition de Tévêque; mais il n'y avait per- 
sonne qui pût ou voulût se charger de cette mission 
délicate. Les catholiques moins nombreux à ce mo- 
ment-là ne durent leurs succès qu'aux manœuvres d'un 
clergé qui avait toutes les audaces et que n'embar- 
rassaient pas les scrupules de conscience. Aussi celui- 
ci s'ingénia-t-il à profiter des faveurs qu'il avait reçues,, 
de façon à pouvoir en exiger d'autres. 

L'évêque comiprit que pour arriver à ses fins, il avait 
besoin de troupes bien organisées et il se mit à l'œu- 
vre. Aux concessions qu'il avait obtenues, il en fit 
ajouter de nouvelles et demanda qu'on lui accordât 
les produits de la .dîme. 

La Dîme. 

C'était précisément la question épineuse ; celle qui 
occupait tous les esprits et agitait les passions. On se 
disait alors : Que sera cette dîme? A qui faudra-t-il 
la payer? Laval mit fin à ces débats en obtenant l'au- 
torisation de construire un séminaire (Edit royal de 
1663). Les futurs élèves devaient faire le vœu de pau- 
vreté et le produit des dîmes servirait à leur entretien. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 45 

L'organisation d'un séminaire, refusée aux protes- 
tants mais accordée aux catholiques, permit à ces der- 
niers le recrutement d'un clergé national. Les protes- 
tants comptant trop sur les effets du sacerdoce uni- 
versel, ne firent aucun effort pour assurer l'instruc- 
tion religieuse. Or, vivre dans de telles conditions, 
était presque impossible. C'était une faute irréparable; 
l'éviter, c'eût été assurer dans la province de Québec 
la prédominance du protestantisme, tout au moins sa 
vie. 

On assure que sur le champ de bataille il est des 
moments où l'inaction équivaut à la mort. Le protes- 
tantisme ne sut pas le comprendre; il attendit trop de 
la puissance de la vérité qui ne fait son chemin dans 
le monde qu'en se servant de r activité des hommes. Il 
eût pu faire au Canada ce que les Puritains ont fait 
dans la Nouvelle-Angleterre et faire de cette terre 
nouvelle une rivale avec laquelle les Etats-Unis de- 
vraient compter aujourd'hui. 

Les catholiques s'emparèrent de l'occasion qui leur 
était offerte et le succès qui couronna leurs efforts 
prouve bien qu'ils firent là un coup de maître. Ils 
nous donnèrent une leçon qui n'a pas été oubliée, et 
dont on tient compte maintenant dans l'organisation 
des nouvelles provinces du nord-ouest canadien. 

Malgré les succès de la politique habile de M. de 
LavaL la politique de son collègue de Saint-Valliers, 
devait triompher. Il organisa des cures aux frais 
desquelles la dîme devait pourvoir. Consacré en l'ab- 
sence de M. de Laval, il profita de ses pouvoirs ré- 
cents pour fonder celles de l'Ange Gardien et de 
Beauport. 



46 PREMIÈRE PARTIE 

Cette innovation alluma la guerre entre les deux 
princes de l'Eglise et elle donna lieu à des manifesta- 
tions scandaleuses que les historiens catholiques es- 
saient de faire oublier en parlant surtout de la géné- 
rosité, de la noblesse et de la sainteté des deux 
antagonistes. « Les chrétiens éclairés, remarque Ben- 
jamin Suit, ne s'étonnent pas de ces misères et de 
ces rivalités, qui ont toujours existé plus ou moins, 
dans l'Eglise. » 

Pour donner une idée de la position que le nouvel 
état de choses avait faite au clergé, l'incident que 
voici est à retenir. Un dimanche matin, au prône, les 
curés de Beauport et de l'Ange Gardien informèrent 
leurs paroissiens que c'est à eux et non à l'évêque 
Laval qu'ils devaient désormais verser un treizième de 
tous les produits du sol obtenus avec ou sans culture, 
bestiaux, moutons, foin, fruits, chanvre et citrouilles. 

Cet impôt était exorbitant. Des plaintes se produi- 
sirent et donnèrent lieu à de vives discussions. Pour 
avoir la paix, on modifia les premières instructions et 
l'impôt ne fut plus que du vingt-sixième de tout grain 
battu et vanné. Le grain devait être livré dans les gre- 
niers de la cure et si le produit de Timpôt était insuf- 
fisant, le conseil de paroisse pouvait exiger un sup- 
plément. Il n'était pas tenu compte d'un excès possible 
qui aurait permis de réduire l'impôt ou de consacrer 
quelques fonds à l'instruction de la jeunesse. 

Les nouveaux arrangements ayant force de loi, il se 
trouva que la propriété foncière fut hypothéquée pour 
des sommes illimitées au bénéfice de la « cure » ou de 
l'église. 

Les écrivains catholiques attribuent à sa haute 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 47 

naissance Tinfluence extraordinaire que Tévêque 
exerça sur le pays. Ce qui est plus exact, c'est qu'il 
avait à son service une habileté incomparable, qu'il 
était infatigable et qu'il faisait tout plier sous sa 
volonté de fer, qui eut raison de l'opposition des auto- 
rités civiles, des communautés religieuses et de quel- 
ques particuliers. Les nombreux édits de 1663, 1669,. 
1690, 1705 et les arrêtés du Grand Conseil attestent 
des discussions violentes de l'époque. 

Malheureusement ces documents ignorent totale- 
ment les protestants; étaient-ils disparus ou conver- 
tis ? Pourquoi cet inexplicable silence ? Passifs spec- 
tateurs des disputes, dont ils n'attendaient rien^ ils se 
préparaient pour l'exil^ c'étaient les plus désespérés et 
les plus sincères. Quant aux autres, infime minorité, 
ils recevaient la visite du prêtre et comme il n'y avait 
pas de pasteur, ils recouraient à son ministère pour 
les mariages et le baptême de leurs enfants. 

Pauvres protestants de France, ils étaient comme 
des brebis sans berger; traqués sans pitié, dispersés 
sur toutes les frontières quelques-uns avaient trouvé 
le repos dans l'hospitalité fraternelle de Içur coreli- 
gionnaires de la Suisse, de la Prusse, des Pays-Bas 
et de l'Angleterre. D'autres étaient venus s'échelon- 
ner en grand nombre, sur les côtes de l'Amérique 
011 comme leurs frères du continent, ils furent reçus 
avec cordialité et sympathie ^ Au Canada, où ils au- 
raient tant aimé travailler pour assurer l'avenir de 

' « Un grand nombre de huguenots s'étaient établis dans la 
Virginie et dans d'autres Etats depuis la révocation de l'Edit de 
Nantes. Ils furent une précieuse acquisition pour la colonie. Le 
Massachusetts leur donna le droit de représentation dans la 



48 PREMIÈRE PARTIE 

leur famille et la prospérité du pays, on leur imposait 
d'avoir à payer la dîme qui servait à entretenir l'ar- 
mée de leurs persécuteurs. 

C'est une réponse à M. Salone, auteur des Etudes 
sur rorigme de la nation canadienne^ où il est aflirmé 
injustement que si les huguenots n'ont pas fait souche 
au Canada, c'est qu'ils ne l'ont pas voulu. 

Il y en eut, malgré tout, qui restèrent. Ils aimaient 
trop la patrie, sa langue et ses traditions glorieuses. Ils 
ne voulaient pas renoncer à toute espérance; ils sou- 
piraient après le clocher de leur temple, ils espéraient 
que la liberté de conscience leur serait un jour recon- 
nue ; car ils croyaient qu'au-dessus de la patrie et du 
drapeau, la foi demeure, lassant même les bourreaux. 

Quand en 1759, on enleva des édifices pubHcs, le 
drapeau français et qu'on le remplaça sur les murs de 
la citadelle de Québec par l'étendard britannique, ce 
fut un déchirement, presque une agonie pour les pa- 
triotes. Mais leur douleur n'était pas sans compensa- 
tion. Ils savaient l'accueil que Londres avait fait à 
leurs coreligionnaires et ils espéraient qu'ils allaient 
enfin être compris et respectés dans leurs convictions 
religieuses. Ils se voyaient déjà affranchis du joug des 
évêques, joug que la complicité des gouverneurs avait 
rendu si lourd. C'est ainsi qu'à travers leurs larmes 
passaient quelques lueurs d'espérance. 

législature. Ils fondèrent plusieurs villes aujourd'hui florissantes. 
Ces malheureux qui n'avaient pas perdu le souvenir de leur an- 
cienne patrie, firent prier Louis XIV de leur permettre de s'éta- 
blir dans ses domaines. » 

« Le Roi, écrivit Ponchartrain, n'a pas expulsé les protes- 
« tants de son royaume pour en faire une république en Amé- 
« rique. » (Garneau, vol. II, p. 16,) 



LIMMIGRATION HUGUENOTE 49 



Dans un travail très documenté de M. Sellar, il est 
prouvé que, lors de la capitulation de Québec au gé- 
néral Townshend et celle de Montréal au général Am- 
herst. la religion catholique ne recevait aucun privi- 
lège spécial ou garantie, comme on le prétend gé- 
néralement. Elle n'était que tolérée. 

Dans le Traité de Paris de 1763, trois ans après la 
capitulation, le roi d'Angleterre stipule par son repré- 
sentant que ses nouveaux sujets catholiques peuvent 
observer et pratiquer leur religion selon le rite ca- 
tholique romain, « autant que les lois de la Grande- 
Bretagne le permettent». Le représentant du roi de 
France voulut y faire insérer les mots suivants : 
« Comme ils avaient fait jusqu'alors » ; le roi d'Angle- 
terre refusa et le traité ne fut pas modifié, il fut signé 
le 10 février 1763 sans avoir été retouché. Une pro- 
clamation royale qui le faisait connaître se lit comme 
suit : « Toute personne habitant notre dite colonie 
pourra compter sur notre protection royale et jouir 
des privilèges et des lois de notre royaume». On ne 
pouvait s'exprimer avec plus de clarté ! On accordait 
aux protestants du Canada les mêmes droits qu'a- 
vaient reçus dans le Massachusetts et l'Etat de New- 
York leurs frères que la persécution avait fait s'éta- 
blir dans ces Etats. 

En décembre 1763, le général Murray, devenu gou- 
verneur, reçoit du roi les instructions suivantes : 

« Considérant que nous avons stipulé dans notre 
traité de Paris du 10 février 1763, d'accorder aux ha- 
bitants du Canada le libre exercice de leur culte, — 



50 PREMIERE PARTIE 

selon le rite catholique, — « autant que le permettent 
les lois de la Grande-Bretagne, » c'est notre désir que 
vous vous conformiez exactement aux termes du dit 
traité. En tout ce qui concerne les dits habitants, 
vous ne devez permettre aucune juridiction venant 
du siège de Rome, ni aucune juridiction étrangère 
quelconque dans la province et sous votre gouverne- 
ment. » 



« En vue d'y établir l'Eglise d'Angleterre et dans 
l'espérance d'engager les habitants à embrasser la 
religion protestante et d'y faire élever les enfants, 
qu'il soit reconnu que notre intention, quand la pro- 
vince sera divisée en townships, districts et paroisses, 
d'encourager autant que possible l'érection d'Eglises 
protestantes dans les dits townships, districts et pa- 
roisses, et d'y adjoindre tel terrain ou glèbe affectés au 
maintien des ministres protestants et des institutions. 
Vous êtes prié, en outre, de m'informer de toutes 
sortes de moyens par lesquels la religion protestante 
peut être encouragée et soutenue dans notre pro- 
vince, sous votre gouvernement. » 

Notons qu'il n'y a pas un seul mot concernant des 
privilèges spéciaux accordés au clergé catholique et 
que pour éviter tout malentendu sur ce dit point, le 
roi d'Angleterre a introduit cette phrase: « Autant 
que le permettent les lois de la Grande-Bretagne. » 
Pour empêcher toute équivoque, les représentants de 
Leurs Majestés insèrent cette phrase : « Le roi de 
France cède le dit Canada et ses dépendances sans 
restriction. » Enfin, les lois anglaises devront faire 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 5I 

règle dans la province de Québec. Le clergé n'a donc 
plus le droit d'exiger les dîmes; aucune intervention 
de Rome n'est permise et on ne cache pas le dessein 
d'établir l'Eglise d'Angleterre. 

Eh bien^ malgré la clarté des textes, on est arrivé 
à persuader au peuple que le traité de Paris assurait 
au clergé cathoHque tous les privilèges dont il jouit 
de nos jours. On le répète avec une telle assurance 
que les personnes qui ignorent les textes se laissent 
gagner et on arrive à trouver légitimes les préten- 
tions actuelles qui pourtant ne reposent que sur une 
tradition faussée. 

En mai 1774, le gouvernement britannique, et sans 
préavis, plaça devant la Chambre des lords un bill 
pourvoyant à la meilleure administration de la pro- 
vince de Québec. Il proposait la restriction des lois 
françaises et des privilèges accordés au clergé. Il y 
eut de longs débats, au cours desquels Pitt quitta son 
lit pour venir protester, alléguant que cette mesure 
ébranlerait l'affection des sujets du roi, soit qu'ils vé- 
cussent en Angleterre, soit qu'ils fussent établis outre 
mer. 

Le gouvernement déclara alors que les sujets ca- 
tholiques de Sa Majesté pourraient en toute liberté 
exercer leur culte; que c'était la volonté du roi, et 
que le clergé de la dite religion pourrait recevoir les 
dus accoutumés et en jouir, mais de telles personnes 
seulement qui profes-ent la religion catholique. 11 
était aussi stipulé que la dite Eglise aurait le droit de 
posséder (les ordres et les communautés religieuses 
excepté), en bonne et due forme, conformément aux 
règles de la couronne et du parlement de la Grande- 



52 PREMIERE PARTIE 

Bretagne, et que, dans les cas contestés, on aurait 
recours aux lois du Canada. 

Là-dessus, un jurisconsulte autorisé remarque : i" 
qu'un traité ne peut être abrogé qu'avec le consente- 
ment des parties; 2° que le gouvernement qui passe 
un bill peut l'amender ou l'annuler; 3° que le parle- 
ment du Dominion est compétent pour décider la 
question quand il le jugera à propos. Si le consente- 
ment de la France était nécessaire pour enlever à 
l'Eglise de Rome tous ses privilèges, ce qui la met- 
trait sur le même pied que toutes les autres commu- 
nautés religieuses, il est bien évident que dans les cir- 
constances actuelles, le gouvernement de la Répu- 
blique française l'accorderait immédiatement. 



On a accusé les protestants d'avoir trahi' leur pa- 
trie. C'est la calomnie la plus noire et l'injustice la 
plus criante. Jamais ils ne l'ont oubliée. Malgré les 
horreurs de la Tour de Constance, les massacres de 
la Saint-Barthélémy, les bûchers et les confiscations, 
ils restaient attachés à la France et ils entretenaient 
avec ceux qui étaient restés au foyer des rapports à 
la fois les plus fraternels et les plus touchants. Ces 
rapports étaient tels qu'ils ravivaient le sentiment re- 
ligieux, encourageaient à la fidélité chrétienne et de- 
venaient pour tous comme un sel puissant qui la gar- 
dait de la corruption. 

Bien plus, quand ils n'étaient pas persécutés comme 
au Canada, ils créaient dans l'exil où on les avait ac- 
cueillis comme des frères, des fondations pour l'en- 
tretien des éghses et des collèges et ainsi ils ren- 



l'immigration huguenote 53 

daient à la patrie ingrate qui les avait repoussés le 
bien pour le mal ; ce qui était l'enseignement de leur 
Maître. Que n'a-t-on envoyé au Canada quelques-uns 
de ces pasteurs qui fortifiaient les exilés; on y avait 
un si grand besoin de direction spirituelle î 

Si j'osais faire quelque reproche, mais comment 
l'oserai-je ? — placés dans les mêmes conditions nous 
eussions peut-être agi de la même manière, — ce serait 
pour exprimer le regret que les exilés aient trop vite 
subi rinfluence du milieu dans lequel ils vécurent. 

Services chèrement payés. 

Nous arrivons maintenant à une époque de transi- 
tion. Le drapeau britannique flotte sur tous les forts 
qui s'échelonnent sur les rives du Mississipi, des 
Grands-Lacs et du Saint-Laurent. Que fait alors le 
clergé? Confiant dans l'influence qu'il s'est acquise, 
fort de l'autorité dont il dispose, il engage la foi de 
tous sans les consulter et promet leur soumission; 
c'est alors qu'il reçoit pour payement de ses services, 
la garantie des vieux privilèges que lui avait accor- 
dés la couronne de France. 

Henri IV avait dit dans un moment de détresse 
morale : « Paris vaut bien une messe. » Le clergé ca- 
nadien absolument maître de la situation estime que 
la perception des dîmes et l'accord des privilèges 
qu'il désirait si ardemment, valaient bien son humilia- 
tion et sa soumission. 

Nous le demandons, où étaient les traîtres à la pa- 
trie et les lâches dans ces heures troublées? Sûre- 
ment ils n'étaient pas dans les rangs protestants. 



54 PREMIÈRE PARTIE 

. Les faveurs et les privilèges accordés aux vaincus 
créèrent de bien vifs mécontentements dans les co- 
lonies anglaises du sud surtout chez les protestants 
français qui se souvenaient. Mais il y avait entre les 
habitants de la Nouvelle-Angleterre et ceux de la 
.Nouvelle-France des sentiments de rivalité; les pre- 
miers reprochaient à la mère-patrie les concessions 
trop avantageuses faites à des étrangers. Fiers des 
conditions honorables de la capitulation, les Anglais 
se réjouissaient, mais les protestants anglais ou fran- 
çais voyaient avec peine les concessions qui avaient 
payé cette victoire. 

Aujourd'hui, alors que le recul permet de mieux 
juger des faits, de sincères catholiques s'unissent aux 
protestants pour regretter que le gouvernement bri- 
tannique se soit montré trop complaisant et que pour 
avoir la paix il ait compromis, par ses faveurs accor- 
dées aux ordres religieux, le libre développement du 
Canada. 

En 1763, après le Traité de Paris, le peuple se vit 
bientôt seul pour traiter avec les vainqueurs. De cette 
aristocratie du passé qui aurait pu prendre une part 
active dans les affaires publiques, il ne restait plus 
que quelques seigneurs ruinés. Seul le clergé avait 
assez d'instruction pour diriger le peuple, ce qui était 
fort grave si on se souvient que le pays était alors en 
état de formation. Bien inspiré, le clergé eût pu ren- 
dre des services, mais il n'y songea même pas. Cer- 
tes, il fît de grandes constructions, mais ce n'était 
pas des écoles. Ces dernières n'ont pas le privilège 
de provoquer l'enthousiasme des prêtres quand ils 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 55 

sont les maîtres. Tout leur travail ne fut pas inutile, 
ils ont certainement rendu quelques services, mais 
c'est exagérer que de dire avec Benjamin Suit que 
sans le dévouement du clergé, le Canada eût partagé 
le sort de la Pologne et de Tlrlande. 

Peu à peu les esprits se calmaient. Mais de réfor- 
mes sociales et politiques, point. Les protestants souf> 
frent beaucoup d'un tel état de choses. 

L'acte dit de Québec de 1774 ne vint pas mettre le 
moindre adoucissement à leurs douloureuses préoc- 
cupations. Les Anglais avaient apporté une forme de 
gouvernement représentatif, mais ils n'avaient pas en- 
core osé l'établir, car on se regardait avec défiance, 
il fallait user de prudence. Ce délai était funeste, aussi 
l'acte de Québec accordait-il aux catholiques à peu 
près tout ce qu'ils désiraient. On comprend que les 
commerçants anglais et français ne s'en soient pas 
montrés très satisfaits. Il aurait fallu une protestation 
énergique, mais il fallait aller au plus pressé et de 
Boston arrivaient au Canada de sinistres bruits de 
guerre. 

Il n'entre pas dans le plan de notre travail d'étudier 
les causes de la Révolution américaine. Mais il paraît 
bien évident que si l'Angleterre eût suivi les direc- 
tions de Franklin et celles des représentants de la 
Nouvelle- Angleterre, si elle eût montré moins de par- 
tialité dans les actes de 1763 et de 1774, elle eût très 
probablement conservé son bel empire colonial au 
Nouveau-Monde et qu'aujourd'hui on verrait flotter 
son drapeau sur toute l'Amérique du Nord. Belle oc- 
casion manquée, qui aurait attiré à l'Angleterre la 
sympathie des protestants français alors répandus 



^b PREMIERE PARTIE 

sur tout le Nouveau-Monde. Son refus lui aliéna leur 
concours et ils firent cause commune avec les révol- 
tés de la Nouvelle- Angleterre. 

Première assemblée législative. 

Le Conseil législatif se réunit pour la première fois 
le 17 octobre 1775. Au nombre des conseillers, un 
seul protestant: Conrad Gugy. 

Il arrive que les hommes fortement doués éclairent 
et instruisent le peuple, créant ainsi Topinion publi- 
que. Malheureusement, il est aussi des cas où ces 
mêmes hommes la faussent. Dans cette assemblée, le 
peuple trouva des représentants dignes de confiance, 
capables d'exprimer ses désirs et il leur fit crédit. 

Comme parti, le protestantisme fiançais ne pouvait 
pas avoir une grande influence dans les débats qui 
allaient se produire, mais Tesprit qu'il représentait al- 
lait pourtant s'y manifester dans la personne de l'un 
de ses représentants. Du Calvet^ commerçant très in- 
fluent de Montréal, propriétaire d'une seigneurie si- 
tuée sur les bords de la rivière de Chambly, juge de 
paix, et de plus, dit l'historien Laterrière, honnête 
homme, sévère et juste calviniste. Accusé d'avoir fo- 
menté des troubles, il fut condamné à la prison, ainsi 
que plusieurs de ses amis. 

Mis en liberté le 2 mai 1782, il passa en Angleterre 
où il publia son fameux Libre Appel à la justice de 
HEtat, 

Ce document fut abondamment répandu dans le 
pays. Il vaut la peine d'être reproduit dans ses gran- 
des lignes. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 57 

Il proposait rétablissement d'un gouvernement cons- 
titutionnel et il en indiquait les bases : 

i" Conservation des lois civiles françaises; 

2*^ Loi de r« Habeas Corpus » ; 

3'' Jugement par délibération d'un jury; 

4'' Inamovibilité des conseillers législatifs et des 
juges sauf forfaiture ; 

5° Gouverneur responsable devant les lois de la 
province ; 

6° Chambre d'assemblée élective; 

7° Nomination de six députés pour représenter le 
Canada dans le parlement anglais; 

8° Liberté de conscience. Personne ne devra être 
privé de ses droits politiques pour cause de religion; 

9° Réforme de la judicature par le rétablissement 
d'un Conseil supérieur; 

io° Etablissement militaire. Création d'un régiment 
canadien formé de deux bataillons ; 

11° Liberté de la presse; 

12° Collèges pour l'instruction de la jeunesse- 
Ecoles publiques dans les paroisses; 

13° Naturalisation des Canadiens dans l'étendue de 
l'Empire britannique. 

Cette constitution, dit Garneau, était plus complète 
que celle qui nous fut donnée en 1791. 

Sur l'article du gouverneur^ il va plus loin que les 
partisans d'un ministère responsable, car il renferme 
dans sa prescription un fonctionnaire qui jusqu'à 
aujourd'hui a toujours relevé des autorités de l'Em- 
pire. 

La représentation canadienne au Parlement anglais 
est une question agitée encore aujourd'hui. 



58 PREMIÈRE PARTIE 

On trouve dans le livre de Du Calvet, les principes 
d'une monarchie constitutionnelle contrôlée par la 
volonté du peuple. Ce à quoi aucun membre du clergé 
catholique, aucun homme d'Etat n'avait encore songé, 
encore moins proposé, un simple citoyen protestant 
le demande et il a la satisfaction de voir la plupart 
des réformes qu'il a suggérées figurer dans la consti- 
tution de 1791. 

On a vu au commencement la politique se mêlant 
des questions religieuses. Arrêtons-nous maintenant 
pour examiner l'action religieuse pénétrant la poli- 
tique. 

Il y a en effet dans cette ébauche de constitution, 
toute une inspiration de l'esprit démocratique qu'avait 
ravivé la Réforme calviniste. Partout on lisait et com- 
mentait le livre de Du Calvet. Chose singuHère pour- 
tant, la seule chose qu'il omit, est celle qui devait 
provoquer les plus vives et les plus acrimonieuses 
discussions : la conservation de la langue française et 
son admission comme langue nationale et parlemen- 
taire. 

Le parlement s'ouvrit le 17 décembre 1792. Nous 
n'avons aucun moyen de nous assurer des convictions 
religieuses des députés canadiens français, mais nous 
savons que les descendants de quelques-uns d'entre 
€ux s'honorent de leur origine protestante huguenote. 
Il convient de citer tout spécialement les De Boucher- 
ville et les Boisseau. A ces noms on pourrait en ajou- 
ter un grand nombre d'autres si les archives n'avaient 
•été soigneusement revues, corrigées et... diminuées. 

Dans cette assemblée législative, un homme super- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 59 

bernent doué comme orateur, Joseph Papineau se 
plaça dès l'ouverture au-dessus de ses collègues du 
parlement. Nous avons appris tout récemment ses ori- 
gines huguenotes. Son grand-père, Samuel Papineau, 
quitta la petite ville de Montaigu en Poitou (France) 
pour venir au Canada en 1670. En 1750 le ciel lui 
donnait un fils. C'était Joseph Papineau l'orateur et le 
député dont nous nous entretenons. Il devait donner 
au Canada son fils Louis- Joseph. 

Pendant l'occupation américaine de 1795, il expose sa 
vie en compagnie de Lamothe, pour transmettre des 
dépêches au gouverneur Carleton, qui était enfermé 
dans Québec. Après cette action d'éclat, tous deux 
s'enrôlent pour défendre la ville. Plus tard, il engagea 
ses compatriotes à signer une requête, par laquelle 
ils demandaient au gouvernement impérial deux choses 
fort importantes : chambre élective et droits égaux 
pour tous. 

C'est dans la lutte qui suivit que Papineau révéla 
ses qualités oratoires et gagna par elles la confiance 
du peuple qui l'envoya à l'assemblée législative en 
1791. C'est dans les débats de cette législature qu'il 
s'imposa par la vigueur de sa logique, autant que par 
la chaleur de son débit et mérita le titre de puissant 
politicien. Ses discours, dit L.-O. David, électrisaient 
la chambre ; on se communiquait ses paroles qui rele- 
vaient le courage et fortifiaient le patriotisme dans 
les cœurs. C'était le premier orateur des deux cham- 
bres ; l'homme le plus populaire de son temps, estimé 
même de ceux qu'il combattait. 

« En 1804 il acquit la seigneurie de la « petite nation » 
et voulut y prendre sa retraite. C'est là que le parti 



6o PREMIÈRE PARTIE 

libéral alla le chercher pour porter aux membres de 
la chambre, le secours de son éloquence et de son 
patriotisme ». 

L'élection d'un président ou orateur souleva la 
question brûlante de la langue française, question qui 
a fait pendant tout un demi siècle le sujet d'intermi- 
nables débats parlementaires. Le parti anglais ayant 
proposé la suppression de cette langue dans les dé- 
bats parlementaires, on fit de cette affaire une des 
plus importantes de la session. C'était en effet chose 
grave, car supprimer cette langue sans plus ample in- 
formation, c'était condamner les Canadiens français à 
renoncer à leur nationalité; c'était aussi les obliger à 
renoncer à une langue qui leur était infiniment chère. 

Il, n'est pas sans intérêt de connaître quelques-uns 
des arguments que le parti canadien faisait valoir, 
bien que le parti clérical ait consenti, par une incom- 
préhensible contradiction, à cette suppression. Ce 
sera l'honneur du parti libéral d'avoir protesté et 
d'avoir mis tout en jeu pour empêcher ce déni de jus- 
tice et consacrer le français comme langue officielle 
au parlement et devant les tribunaux. 

Dans une allocution vive autant que magistrale, 
Pierre-Louis Panet, plein du souvenir des conces- 
sions qui avaient été faites au clergé, conclut que les 
Canadiens doivent se préparer à adopter la langue 
anglaise; qu'il est désirable que le président puisse 
s'exprimer dans les deux langues, afin qu'il puisse se 
passer d'interprète quand il a à s'entretenir avec le 
représentant de Sa Majesté. 

Un autre orateur observe que le roi d'Angleterre 
parle toutes les langues et qu'il fait des traités avec 



l'immigration huguenote 6i 

toutes les nations^ car les dits traités sont écrits dans 
la langue de ces nations, aussi bien que dans celle de 
l'Angleterre. 

Joseph Papineau disait : « Est-ce parce que le 
Canada fait partie de l'Empire britannique? Est-ce 
parce que les Canadiens ne parlent pas la langue des 
habitants des bords de la Tamise, qu'ils doivent per- 
dre leurs droits? » 

De Lobinière, un descendant des huguenots ajouta: 

« Aussi équitables envers les autres que nous es- 
pérons qu'on le sera envers nous, nous ne voulons 
pas que notre langue prenne la place de celle des 
autres sujets de Sa Majesté. Nous demandons que 
Tune et l'autre soient permises. » 

Une année auparavant, à Londres, Lord Granville 
s'était nettement exprimé sur la question : « On a ap- 
pelé préjugé, avait-il dit, l'attachement des Canadiens 
à leurs coutumes, à leurs lois et à leurs usages qu'ils 
préfèrent à ceux des Anglais. Je crois que cet atta- 
chement mérite un autre nom que celui de préjugé. 
Selon moi il est fondé sur la raison et sur quelque 
chose de plus élevé encore que la raison, il est fondé 
sur les plus nobles sentiments du cœur humain. » 

L'esprit protestant, qui avait peut-être gardé ran- 
cune de la bonne entente politique de l'Angleterre 
avec le clergé^ l'emporta sur le parti anglais s'ap- 
puyant sur les cléricaux. 

Les lumières que les Papineau, Bédard, de Lobi- 
nière et Panet apportèrent sur la question si vivement 
débattue surprirent et étonnèrent leurs adversaires. 

Les écrivains du temps disent : De tous les hom- 
mes qui brillaient alors dans l'enceinte parlementaire 



62 PREMIÈRE PARTIE 

et sur les «hustings », le plus nouveau, le plus admiré 
et le plus étonnant, c*était le jeune Louis-Joseph Pa- 
pineau né le 7 octobre 1786. Elu par le comté de 
Chambly en 1809, il arrivait à la Chambre précédé 
d'une réputation de grand orateur et de savant. Son 
père ne tarda pas à s'efifacer devant lui, sentant bien 
que la cause nationale avait trouvé son défenseur. De 
haute taille, d'un port majestueux, toute sa personne 
attirait l'attention et commandait le respect. Ses ma- 
nières affables^ son geste engageant, sa conversation 
polie et soutenue, enjouée et douce faisaient de Papi- 
neau l'idole de son entourage. Habile à la façon des 
orateurs de talent, il s^animait devant son auditoire. 
On voyait passer sur son visage l'émotion qui l'ins- 
pirait. On sentait dans sa voix et dans ses moindres 
gestes la conviction qu'il voulait faire partager. Tout 
vibrait en lui et il suffisait qu'il se montrât pour que 
l'enthousiasme s'emparât du cœur de tous. Tel était 
l'homme qui devait jouer un rôle si marquant dans la 
colonie^ l'homme qui, sans s'être attaché officielle- 
ment à aucune Eglise, chérissait les traditions d'un 
passé glorieux et ne cachait à personne ses origines 
huguenotes. Nous croyons qu'il a vécu et est mort 
fidèle à la foi protestante, car il a toujours refusé le 
ministère d'un prêtre. 11 se confiait pour le salut de 
son âme dans les promesses que la Réforme avait 
tirées de l'oubli et qui étaient celles qu'on avait pro- 
clamées aux temps apostoUques. » 



En 1810, au Canada, on suivait avec intérêt les 
différentes péripéties du drame qui se déroulait en 



l'immigration huguenote 63 

Europe. On était de cœur avec Napoléon; on se ré- 
jouissait des succès qu'il remportait grâce à la bra- 
voure de la Grande Armée. L'Europe était découra- 
gée; seule, l'Angleterre debout attendait pour se me- 
surer avec l'Invincible. C'est dans ces circonstances 
que l'attaque lui vint de deux côtés à la fois : la France 
et les Etats-Unis lui ayant déclaré la guerre presque 
en même temps, l'une l'attaquant dans les plaines de 
Waterloo, l'autre dans le bassin de Chautagay, grands 
et petits théâtres. 

Girouard, parlant de la guerre de 1812 a écrit 
dans un journal et avec une ironie qu'il ne déguise 
pas le moins du monde : « Les officiers et les soldats 
protestants français ne prirent qu'une part insigni- 
fiante et douteuse contre les Etats-Unis que combatti- 
rent les troupes canadiennes ». Cette accusation qui 
ne repose sur aucune donnée sérieuse, ne doit être 
acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Mais en ad- 
mettant que la chose pût être prouvée n'avaient-ils 
pas de bien sérieuses raisons, ces protestants qu'on 
accuse de n'avoir pour l'Angleterre qui les avait sa- 
crifiés qu'une sympathie un peu refroidie? Pjuvaient- 
ils oublier qu'ils allaient avoir à combattre contre des 
alliés de la France, qui n'avait pas cessé d'être leur 
patrie, bien qu'elle Ls eût fait beaucoup souffrir? Et 
puis, tout ce. qu'ils avaient vu tout ce qu'on leur avait 
fait, n'était pas de nature à réchauffer un enthou- 
siasme que ne commandait pas l'idée de servir les 
intérêts du clergé en repoussant les Américains. 

D'ailleurs, en dépit des dires sarcastiques de Benja- 
min Suit on n'a pas encore établi que ce retai d dont 
on accuse les protestants, ne fit pas partie des plans 



64 PREMIÈRK PARTIE 

Stratégiques de Sir W. Provost et de M. de Watte- 
ville. Ce qui est vrai, c'est qu'il suffit de quelques 
centaines de voltigeurs canadiens habilement con- 
duits par le colonel de Salisbury, pour mettre les 
Américains en déroute si bien que les protestants qui 
se préparaient à intervenir n'eurent pas à partager la 
gloire de leurs compatriotes catholiques. Les volti- 
geurs revinrent couverts de gloire et MM. les curés 
ne cachèrent pas leur joie; on allait bientôt s'en aper- 
cevoir. 

La paix rétablie, chacun étant rentré dans ses 
foyers, on recommença les luttes d'autrefois; elles 
devaient aboutir à une prise d'armes et pendant 
vingt-cinq années assombrir l'horizon, sans profit pour 
personne, car les partis revenaient sans cesse à leurs 
premières positions. 

Il y avait en effet trois partis qui se disputaient la 
prépondérance. Tout d'abord, les fonctionnaires, qu'on 
appelait assez dédaigneusement les bureaucrates; ils 
tenaient essentiellement à garder leurs situations. En- 
suite, les commerçants, que la guerre ou les troubles 
politiques n'enrichissaient pas, et enfin le clergé, qui 
ne pouvait pas supporter l'idée qu'on puisse le sou- 
mettre au droit commun. 



C'est alors qu'on reprit les idées deDuCalvet, sur- 
tout en ce qui concernait l'organisation gouvernemen- 
tale ; on demandait un gouvernement représentatif qui 
pût contrôler les finances du pays. 

Papineau fit de cette idée le drapeau de son parti, 
et il aiouta à son programme l'abolition de la dîme. 



l'immigration huguenote 65 

Pour conduire la campagne, il s'entoura d'hommes 
sur lesquels il pouvait compter, amis politiques et 
partisans de la liberté de conscience : Me Kenzie, 
Brown dans le Haut-Canada, Neilson de Saint-Denis 
et le docteur Cote de la Colle. C'était à peu près ce 
qu'il y avait de mieux dans le pays, — ses forces 
vives ; — tous ces collaborateurs ne partageaient pas 
entièrement les idées du chef, mais ils comprenaient 
son programme et travaillaient à le faire aboutir. 

Lord Gosford parlant de Papineau écrivait : «Entre 
lui et moi, je ne crois pas qu'il y ait grande diffé- 
rence, si toutefois il en existe, sur l'ensemble de nos 
vues et sur l'avenir du Canada.... Je regrette qu'il ne 
soit pas demeuré à Québec, quels chagrins et quelles 
peines n'eût-il pas évités! Je me rappelle, avec beau- 
coup de satisfaction, la causerie que j'ai eue avec 
Papineau, il manifesta alors des sentiments et des 
opinions si hautement honorables qui révélaient la 
noblesse et la pureté de son grand cœur. » 

Nous ne voulons pas nous faire le défenseur des 
révolutionnaires, et pourtant on est obligé de recon- 
naître que dans cette douloureuse agitation, s'il y a 
eu quelqu'un de désintéressé, c'est bien Papineau. 
Les bureaucrates défendaient leurs places, les com- 
merçants leurs intérêts, lui seul était inspiré par l'a- 
mour de son pays ; il défendait la cause nationale ; il 
avait hérité de ses ancêtres poitevins les principes 
qui inspiraient sa conduite et dont chacun aujourd'hui 
reconnaît la valeur. 

Né sujet britannique, Papineau demandait à être 
gouverné par la constitution qui régissait la mère 
patrie, il voulait que la colonie eût enfin le droit 

CANADA 5 



^ PREMIÈRE PARTIE 

de disposer de ses fonds, comme cela se pratiquait en 
Angleterre. Il avait appris au foyer que la véritable 
autorité réside dans le peuple et que celui-ci peut dé- 
léguer son pouvoir à un président ou à un souverain. 
En Angleterre on ne comprit pas la légitimité de tels- 
désirs; on s'exagéra la portée de ce mouvement et 
on feignit d'y voir une reproduction des guerres ven- 
déennes. 

Pourtant, dans la pensée de ses promoteurs, il n'en- 
trait rien de révolutionnaire ; ils étaient parfaitement 
décidés à se tenir dans la légalité, n'élevant la 
voix que pour réclamer en faveur du droit. Ce qui 
prouve les bonnes intentions de ces patriotes, c'est 
qu'ils n'avaient rien organisé en vue d'une résistance 
quelconque. Ils ne s'étaient pas dit: Où allons-nous? 
mais : Que nous est-il dû ? 

Ce qu'ils demandaient alors, nous l'avons aujour- 
d'hui, mais quels sont ceux qui, pour rendre l'hon- 
neur à qui est dû l'honneur, sont disposés à en re- 
mercier l'esprit de la Réforme ? Et parmi nous, que 
de protestants inconscients qui refusent de l'admettre, 
qui préfèrent appartenir à la libre pensée ? — frêle 
rempart qui abrite bien des timides et derrière lequel 
Rome, qui ne regarde pas de très près, veut recon- 
naître des siens ! — 

Après les désastres de Saint-Charles, de Saint-De- 
nis et de Saint-Eustache, les patriotes vaincus rega- 
gnèrent leurs foyers à travers champs. Et pendant 
qu'on élevait des gibets pour châtier les chefs, qu'on 
entassait les troupes dans les prisons, les mandements 
épiscopaux frappaient d'anathèmes les malheureux 
vaincus, et les curés, tranquilles au fond de leurs 



l'immigration huguenote 67 

presbytères où ils vivaient royalement, se réjouis- 
saient d'avoir vu Tesprit protestant enfin écrasé. 
Joies nées de Tignorance, les hommes meurent, mais 
les idées justes qu'ils ont semées demeurent. On n'ar- 
rête pas à coups de fusil la vérité en marche ! 

Ces idées et ces principes, qu'on croyait bien avoir 
pour toujours chassés du Canada, allaient de nouveau 
revivre et cette fois débarrassés de tout alliage poli- 
tique, afin que rien n'en pût voiler la grandeur. Pen- 
dant que les patriotes souffraient, des chrétiens pré- 
sentaient à Dieu la cause qui leur était si chère et for- 
tifiés par une foi qui leur donnait des visions, au delà 
des tombeaux, derrière les grilles des prisons, ils 
apercevaient le visage du Maître du monde et à ses 
pieds un grand nombre de Joseph d'Arimathée, 
prêts à tous les sacrifices, parce que patriotes et chré- 
tiens, timides Nicodème, pieuses femmes pleurant 
sur la patrie en deuil et profondément découragées, 
moqueurs sans honte qui, comme leur devanciers de- 
vant le tombeau de Lazare, disaient : « Rien à faire, 
il sent déjà! » Mais une fois encore, TAmi de Marie et 
de Marthe réconforta les cœurs en leur donnant l'as- 
surance que la mort n'avait pas fait son œuvre ; qu'il 
fallait enlever des bandelettes pour donner plus de 
Hberté et que, la liberté une fois acquise, il y aurait 
activité possible et vie abondante. Héritiers de ces 
visionnaires, levons-nous, non pour entreprendre les 
luttes fratricides du passé, mais pour faire revivre 
l'esprit d'indépendance qui les inspira. Pour faire 
vivre surtout l'Esprit de Christ, la foi huguenote qui 
libère les âmes, la foi au Christ des Evangiles qui les 
affranchit. 



68 PREMIÈRE PARTIE 



Nous pouvons facilement concevoir ce que serait 
devenu le Canada si on avait permis aux protestants 
d'y prendre pied et de s'y établir définitivement, et 
on a vu combien ils y tenaient. Ils auraient fait re- 
vivre les nobles traditions qu'ils avaient emportées 
avec eux et le Canada aurait été vraiment une Nou- 
velle-France^ une France régénérée, sans les affres 
de la Révolution, libre sans les meurtres de la Ter- 
reur. Nous en avons assez dit pour expliquer pour- 
quoi après tant d'espérances déçues, oubliés sur la 
terre étrangère, ignorés quand ils auraient pu se ren- 
dre utiles, sans pasteurs et sans écoles^ sans moyen 
d'assurer la moindre instruction religieuse, les plus 
fidèles ont cherché une patrie qui leur fut plus hospi- 
talière, pourquoi ceux qui restèrent subirent l'in- 
fluence du milieu malsain dans lequel ils avaient cru 
qu'il leur serait possible de vivre et n'ont laissé des 
luttes qu'ils ont certainement soutenues avant de se 
rendre que de bien fugitives traces, car l'esprit pro- 
testant français n'est plus qu'un bien vague et bien 
lointain souvenir. Ce qui précède est, croyons-nous, 
une réponse suffisante et une rectification des accusa- 
tions portées contre les huguenots par M. Emile Sa- 
lone dans un chapitre de ses Etudes sur F origine de 
la Nation canadienne intitulé « La colonisation de la 
Nouvelle-France » ; l'auteur y affirme que si les 
huguenots ne se sont pas emparés du Canada, ils 
n'ont qu'eux-mêmes à blâmer. 

M. Salone justifie Richelieu d'avoir interdit aux 
huguenots d'aller s'établir au Canada. Et comment le 



l'immigration huguenote 69 

fait-il ? En mentionnant le rôle criminel de quelques- 
uns d'entre eux lors de Tinvasion des Kirke. 

Mais par malheur pour M. Salone, les dates s'op- 
posent à cette explication comme l'a très bien démon- 
tré M. Hauser dans un article où nous puisons nos 
remarques. Le projet de la Compagnie des Cent-asso- 
ciés, qui les exclut, date de 1626 ; les articles qui la 
créent sont du 29 avril 1627 (l'édit de mai 1628 ne 
fait que les reproduire) et l'affaire Kirke est du prin- 
temps de 1628. Si cette affaire « vient à point » pour 
justifier les inquiétudes de Richelieu, elle les justifie 
après coup. 



CHAPITRE III 

Le milieu où se formèrent les premiers 
missionnaires. 



Le dix-neuvième siècle venait de naître. Le vent 
était aux missions. La Société biblique britannique et 
étrangère s'organisait ; elle avait déjà commencé ses 
travaux de traduction, de publication et de diffusion 
des Saintes Ecritures, alors si rares, l'Eglise métho- 
diste, sortie de l'Eglise épiscopale d'Angleterre, 
s'organisait pour le travail. L'Eglise presbytérienne 
se réveillait et Dieu voulut que, dans ce renou- 
veau de vie, il y eut des âmes qui se souvinssent 
du Canada auquel on décida de porter une seconde 
fois l'Evangile. C'est de la Suisse que vinrent les 
premiers secours. 

Qu'on nous permette maintenant un petit voyage 
en Suisse où se produisait alors un grand mouvement 
religieux qu'il nous faut étudier sommairement, car 
c'est lui qui prépara les hommes que l'Esprit de Dieu 
allait diriger sur notre pays. Pour quelques-uns^ 
cela pourra paraître un hors-d'œuvre qu'on au- 
rait pu éviter, mais après réflexion, nous avons cru 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 7I 

que, même s'il y avait hors-d'œuvre, il était néces- 
saire, puisque, bien compris, ce mouvement éclaire- 
rait d'un jour puissant les débuts de nos missions ca- 
nadiennes françaises. Et puis, qu'on nous pardonne un 
peu d'égoïsme ; il nous a été si doux de réveiller des 
souvenirs et de témoigner en même temps notre re- 
connaissance à la Suisse protestante évangélique, 
d'où nous est venu, dans notre langue, le message 
de Dieu. 

C'est dans le temps des grandes agitations à l'heure 
où se posent de grandes questions religieuses que le 
Seigneur assigne à ceux qu'il a choisis le travail et le 
champ qu'il leur destine. C'est quand l'Eglise est sur 
le point de disparaître qu'il lui envoie les hommes 
dont elle a besoin, pour lui faire reprendre vie et 
continuer à rendre témoignage. L'Eglise de Genève 
passait alors par une crise à la fois dogmatique et ec- 
clésiastique ; ses sœurs des cantons de Vaud et de Neu- 
châtel s'en attristaient et priaient pour que vînt la 
délivrance. 

En 1856, Gaberel disait dans une conférence : 
« Rousseau a écrit quelque part qu'il suffit d'assister 
à un lever de soleil pour se convaincre de l'existence 
de Dieu.... » Voltaire qui ne manquait jamais une oc- 
casion de confondre son rival dans le monde philoso- 
phique et littéraire, voulut en faire la preuve. Par 
une belle nuit, suivi de ses serviteurs, il fit l'ascen- 
sion de la Dôle, l'un des monts du Jura, et, arrivé sur 
le sommet, il attendit patiemment que l'astre du jour 
sortît de l'horizon. 

On raconte d'un instituteur qui voulait humilier 
un élève, lui dit : « Sais-tu ce que fait un âne quand il 



72 PREMIÈRE PARTIE 

voit lever le soleil?» Un moment embarrassé, Télève 
répondit: «Eh! monsieur, il le laisse faire!...» Voltaire 
aussi fît de même. Emu, il tomba à genoux et s'écria : 
« Grand Dieu, je vous reconnais dans vos œuvres, 
mais quant à votre fils, je ne le connais pas. » Le so- 
leil se leva et illumina le monde^ malgré les réserves 
du bourgeois de Ferney. Ce génie que l'Europe cour- 
tisait et dont chacun redoutait la plume fine et rail- 
leuse, ce génie qui faisait rire et aussitôt après pro- 
voquait les plus violentes colères, se sentit bien petit 
devant Timmensité des œuvres de Dieu. Une fois de 
plus, le monde allait apprendre que nul ne connaît le 
Père que le Fils et nul ne connaît le Fils que le Père 
et ceux à qui il Taura révélé. 

La Faculté de théologie et la Vénérable Compagnie 
des pasteurs avait peut-être inconsciemment subi Tin- 
fluence de leur redoutable voisin et, au sein de ces 
deux organisations^ professeurs et pasteurs avaient 
cessé de considérer Jésus comme « le Fils unique de 
Dieu .» Il n'était plus qu'un « être divin» dont la vie 
exemplaire pouvait encore servir d'inspiration à nos 
vies, mais ce n'était plus le Sauveur, le Médiateur 
donné du Père.... Et l'Eglise nourrie de ces doctrines 
décevantes se mourait. 

Mais le Seigneur, qui avait pour cette Eglise des 
vues bien spéciales, veillait; il allait provoquer dans 
son sein un réveil religieux et, comme aux jours de 
Calvin, l'Eglise de Genève porterait au loin la lu- 
mière qui sauve. 

Au milieu du dix-huitième siècle, le comte Zinzen- 
dorf avait organisé la Société des frères Moraves 
dans le pays même où la voix de Jean Huss avait 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 73 

proclamé l'Evangile. Il vint à Genève, accompagné 
d'une cinquantaine de ses amis, au moyen desquels il 
organisa de magnifiques chœurs qui firent de nouveau 
prendre goût à la musique sacrée^ dont on s'était 
lassé et qui a souvent manqué aux Eglises issues de 
la Réforme. Pendant trois mois Zinzendorf tint des 
réunions et elles furent pour la foi des Genevois 
comme le levain qui travaille au milieu de la pâte. 

Dans la Vénérable Compagnie, tous les pasteurs 
n'avaient pas déserté le Christ des Evangiles, et par- 
fois ils élevaient la voix pour rendre témoignage en 
sa faveur. Gaussen signale à notre attention spéciale 
son collègue Cellérier « dont la prédication, dit-il, a été 
un immense bienfait pour Genève qu'il aimait tant. » 
Il convient de citer encore Peschier, pasteur de Colo- 
gny; il eut une influence moins profonde que Cellé- 
rier, mais il a laissé des souvenirs durables. Parmi les 
hommes qui nageaient entre deux eaux, nous trou- 
vons Duby qui pendant la révolution avait fait un 
voyage en Amérique et en avait rapporté des im- 
pressions si vives que ce sont elles, sans doute, que 
Dieu a ravivées pour faire de Duby le pasteur des 
jeunes gens, ce qui aida beaucoup au réveil, car 
Duby, étant professeur^ influençait les étudiants. Ces 
derniers étaient d'autant plus faciles à atteindre qu'un 
grand nombre étaient reçus dans des familles amenées 
à Christ par des communautés moraves. 

C'est ainsi que l'on vit se former peu à peu un 
cercle de jeunes gens que Dieu avait fortement doués. 
Dans bien des cas, les situations révèlent les hommes. 
C'est ce qui se produisit aux heures du Réveil ; des 
timides devinrent des géants et furent^ entre les mains 



74 PREMIERE PARTIE 

de Dieu, de puissants instruments de salut. Citons 
quelques noms : Ami Bost, poète et musicien, ce qui 
ne l'empêchait pas d'être aussi un théologien de 
mérite. Henri L.-Empeytaz, Henri-H. Pyt, Frédéric 
Monod, Guers, L'Huillier, Gaussen, César Malan, le 
poète lyrique du Réveil ; et plus tard. Merle d'Au- 
bigné, Torateur goûté. Ces jeunes gens reçurent 
de précieux encouragements de M. de Mettetal de 
Montmirail et du pasteur Moulinié, chez qui ils se 
réunissaient quelquefois. Poussés par le besoin de 
s'employer à l'avancement du règne de Dieu, ils em- 
ployaient leurs loisirs à visiter les pauvres qu'ils se- 
couraient moralement et spirituellement avec l'aide 
de quelques chrétiens généreux. La Vénérable Com- 
pagnie prit ombrage de ces manifestations d'un zèle 
qui était une nouveauté et dont elle redoutait les con- 
séquences. Un écrit d'Empeytaz, publié à Baden, 
mit le feu aux poudres. Il reprochait aux membres de 
la Vénérable Compagnie et à quelques-uns des profes- 
seers de la Faculté d'avoir perdu la foi en la divinité 
du Christ et demandait qu'on lui expliquât si ce dogme 
qu'on tentait de rejeter dans l'ombre était contraire 
aux données des Ecritures. Est-il indifférent, disait-il, 
au bien spirituel de l'Eglise? C'était une déclaration 
de guerre en règle ; la lutte allait se poursuivre de 
part et d'autre. Un homme poussé par l'Esprit de Dieu 
allait, je ne dis pas entrer en scène, mais s'entourer 
de quelques jeunes, désireux de s'instruire dans la 
vérité. Cet homme venait du nord, il se nommait 
Robert Haldane. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 75 

Robert et James Haldane, Gaussen, Empeytaz, 
Ami Bost, Guers, César Malan, Merle d'Aubigné. 

(1816) 

Les deux frères Haldane, Robert et James, apparte- 
naient à une riche famille d'Ecosse. Tous deux se ratta- 
chaient à ce qu'on appelait alors le parti des modérés; 
ils furent visités par l'Esprit de Christ et sortirent de 
l'inertie spirituelle dans laquelle ils avaient vécu. C'est 
alors que James entreprit, dans plusieurs parties de 
l'Ecosse, une série de tournées missionnaires, prê- 
chant tantôt dans des salles publiques, tantôt sur la 
place du marché ou au coin d'une rue. 

Ce renouveau n'était que la continuation de l'œuvre 
si vivante et si puissante de Wesley et de Whitefield. 
« Notre but, disait James, est d'engager nos frères à 
fuir la colère à venir, et à cesser de se reposer sur 
les fausses sécurités d'une simple confession de foi. » 
Il faisait ressortir pour chacun la nécessité d'une con- 
version personnelle, ce qui était en opposition avec la 
vague et indécise religiosité d'une religion qui n'était 
au fond que du formalisme. 

Les frères Haldane ne voulaient pas organiser une 
secte nouvelle, ni étendre l'influence d'aucune associa- 
tion sectaire. Ils voulaient répandre la connaissance 
de l'Evangile de la grâce et mettre Christ au premier 
plan. Ils voulaient avant tout combler les lacunes que 
le Seigneur leur montrait dans son œuvre. 

Mais l'opposition que James Haldane rencontra 
l'obligea à se séparer de l'Eglise ; ses amis le suivi- 
rent et ce fut pour eux l'occasion d'organiser une 
communauté congrégationaliste. Ce n'était pas eux, 



76 PREMIÈRE PARTIE 

mais rintransigeance des autorités établies qui créait 
le schisme et donnait naissance aux sectes et aux partis. 

Ce qui fait le chrétien, aux yeux de ces hommes, 
ce n'est pas la naissance ni le milieu où l'on s'est 
formé ; c'est la nouvelle naissance par le Saint-Esprit. 
C'est cette conviction qui les poussait à évangé- 
User les multitudes, pour lesquelles le christianisme 
s'était refroidi ou éteint. 

En développant ainsi l'individualisme, on devait 
toujours plus séparer les âmes réveillées et conver- 
ties de celles qui ne l'étaient pas, ce qui préparait la 
séparation de la société religieuse d'avec la société 
civile et devait amener la séparation de l'Eglise et de 
l'Etat. 

Les deux frères Haldane restèrent cependant très 
larges sur les questions de discipline et sur l'adminis- 
tration des sacrements ; c'est encore de nos jours un 
des principes des Eglises congrégationalistes. C'est 
dans ces dispositions que Robert Haldane arriva à 
Genève. Selon l'avis qu'il avait reçu à son passage à 
Paris, il s'adressa à Moulinié ; il y eut entre ces deux 
hommes un accord complet. Le lendemain, on lui pré- 
senta l'étudiant James. A l'exemple d'André, frère 
de Jacques, il amena son ami Rieu et le présenta à 
Haldane. 

Haldane fit une profonde impression sur ces jeunes 
gens; l'ignorance dont ils faisaient preuve, jointe à 
l'intérêt qu'ils témoignaient pour la vérité, engagea 
Haldane à leur proposer d'avoir en commun, trois 
fois par semaine, une lecture de la Bible. Il commença 
par une exposition de l'épître aux Romains. Frédéric 
Monod lui servait d'interprète. Les premières réunions 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 77 

comptaient huit étudiants ; mais ce qu'ils en dirent au 
dehors éveilla l'attention et créa un désir si vif d'as- 
sister à ces entretiens, que de divers côtés on pressa 
Haldane de recommencer son cours. Ayant cédé, Hal- 
dane vit se grouper autour de lui de vingt à trente 
étudiants en théologie. C'était presque tout l'auditoire. 
Il est intéressant de lire ce que l'un d'eux, Frédéric 
Monod, en disait dans un article de journal. 

« Lorsque cet homme béni, que j'appelle après Dieu, 
avec un cœur plein d'amour et de reconnaissance, 
mon père spirituel, parce qu^il m'a engendré en Jésus- 
Christ par l'Evangile, lorsque cet homme béni vint 
à Genève, toutes les circonstances semblaient oppo- 
sées à sa mission de foi et d'amour. Le champ reli- 
gieux où il entrait était couvert d'épines et de char- 
dons... Quant à nous, jeunes étudiants, nous étions 
pour la plupart légers, remplis de pensées mondaines, 
et plongés dans les jouissances terrestres. Quoique 
étudiants en théologie, la vraie théologie était une 
des choses que nous connaissions le moins; la sainte 
parole de Dieu était pour nous terre inconnue; l'uni- 
tairianisme, avec sa glaciale influence, était la seule 
doctrine qui nous fut enseignée par nos professeurs. » 

Dans un autre article, Monod fait le tableau des 
soirées qu'il passait auprès de cet excellent homme : 

« Ce qui nous frappa tous, ce fut sa manière solennelle 
de procéder. Il était évident qu'il s'occupait sérieusement 
de nos âmes et des âmes que nous aurions à paître 
dans un prochain avenir. Ces sentiments nous parais- 
saient nouveaux. Ensuite, la débonnaireté, la patience 
à toute épreuve avec laquelle il prêtait l'oreille à tous 
nos sophismes, à nos ignorantes objections, aux essais 



78 PREMIÈRE PARTIE 

que nous faisions pour Tembarrasser par des difficul- 
tés de notre invention. Il répondait à tout et à tous^ 
mais ce qui m'étonna et me fit réfléchir plus que tout 
autre chose, ce fut sa connaissance pratique de l'Ecri- 
ture^ sa foi implicite à la divine autorité de cette parole 
dont nos professeurs étaient presque aussi ignorants 
que nous et qu'ils citaient, bien moins pour en référer 
à la source unique et infailHble de la vérité religieuse, 
que pour relever leurs propres enseignements. Nous 
n'avions jamais rien vu de semblable. Maintenant 
encore, après un si grand nombre d'années, je me 
représente cet homme de haute taille, plein de dignité, 
environné d'étudiants, sa Bible anglaise à la main, 
maniant la seule arme de la parole, qui est Tépée de 
l'Esprit, réfutant chaque objection, écartant chaque 
difficulté, répondant promptement à toutes les ques- 
tions par des citations variées, au moyen desquelles il 
abordait et éclairait convenablement les objections, 
les difficultés et les questions, pour conclure bientôt 
d'une manière absolument satisfaisante. Il ne perdait 
jamais son temps à argumenter contre nos prétendus 
raisonnements ; il montrait immédiatement la Bible 
avec son doigt, ajoutant ces simples paroles : Regarde 
ici; comment lis-tu? Cela est écrit ici avec le doigt 
de Dieu. Il était, au sens complet du mot, une con- 
cordance vivante. 

» Les premières leçons nous préparèrent à écouter 
avec une plus grande confiance les enseignements 
plus didactiques, qui commencèrent bientôt avec une 
étude sur l'épître aux Romains, que plusieurs d'entre 
nous n'avaient probablement jamais lue et qu'aucun 
ne connaissait. 



L IMMIGRATION HUGUfZNOTE 79 

» En suivant régulièrement cette épître, il eut l'oc- 
casion de nous mettre sous les yeux un cours presque 
complet de théologie et de morale chrétiennes. 

» Cet enseignement qui, par la bénédiction de Dieu, 
se fit puissamment sentir, atteignit la conscience et le 
cœur de plusieurs de ses auditeurs qui, comme moi, 
font remonter à ce vénérable et fidèle serviteur de 
Dieu leur première connaissance de la voie du salut, 
de l'Evangile. J'envisage comme l'un des plus grands 
privilèges de ma vie, maintenant avancée, d'avoir été 
son interprète durant presque tout le temps qu'il 
expliqua cette épître, étant presque le seul qui connût 
assez bien l'anglais, pour être honoré de cet emploi. 
Le nom de Robert Haldane est inséparablement uni à 
l'aurore du réveil évangélique en Suisse et en 
France. » 

A ce témoignage rendu par un homme mûri par 
l'expérience et favorablement connu dans le monde 
religieux pour sa piété et la justesse de son jugement^ 
je tiens à en donner un autre qui ne se recommande 
pas moins à notre conscience, il est de César Malan, 
docteur en théologie. Voici ce qu'il écrivait peu de 
temps après le départ de Haldane : 

« Cet homme grave et profondément versé dans la 
connaissance de la sainte Bible, vint séjourner quel- 
ques mois à Genève. Je le vis chez un ami; je lui fis 
visite le premier, car il était un homme retiré, très 
modeste et qui ne cherchait ni à se faire connaître ni 
à se faire écouter. Vous ne pouvez vous faire une idée 
trop belle de la merveilleuse douceur, de la prudence 
réservée qui accompagnaient toutes les paroles et 
toutes les actions de ce vieillard. Son visage était pai- 



8o PREMIÈRE PARTIE 

sible et serein. Il y avait dans son regard une charité 
si profonde qu'il était impossible, devant lui, de juger, 
de condamner personne. Jamais il n'a permis que je 
le fisse. J'étais jeune et animé du premier zèle, presque 
toujours imprudent et amer. Je parlais avec vivacité 
de certaines personnes opposées à l'Evangile: «Lais- 
» sez les personnes, mon ami, me disait mon père dans 
» la foi ; elles sont sous le jugement de Dieu et nulle- 
» ment sous le vôtre ; parlez-moi seulement de leurs 
» erreurs afin de les éviter, et pour vous et pour 
» d'autres. » Que de fois je l'ai vu pleurer de l'inimitié 
qui se déclarait déjà contre la parole de Dieu. « Ah ! 
» s'il fallait, me disait-il, donner mon sang pour ramener 
» ceux qui s'élèvent contre l'Evangile, je le verserais. 
» Mais^ ajoutait-il, ce n'est pas le sang de l'homme 
» qu'il faut, c^est celui de Dieu versé sur la croix....» 
Habituellement, il attendait que je lui fisse des ques- 
tions et je n'allais chez lui que pour écouter ses 
réponses. Souvent, il m'obligeait à me répéter, afin 
de s'assurer qu'il m'avait bien compris. Que pensez- 
vous là-dessus ? me disait-il. Alors il me demandait 
de m'appuyer sur ^Ecriture. C'est ainsi qu'il me con- 
vainquait d'ignorance et de faiblesse et quand il me 
voyait arrêté par mon défaut de connaissance de la 
Bible, il commençait à établir la vérité en question 
par des passages si clairs et si formels qu'il était im- 
possible que je ne me rendisse pas à l'évidence. Si 
l'un des passages ne me paraissait pas concluant, ou 
que je lui en donnasse un sens inexact, il en produi- 
sait aussitôt quatre ou cinq autres qui appuyaient ou 
expliquaient le premier et mettaient le vrai sens hors 
de doute. Dans toute cette discussion, il ne disait que 



l'immigration huguenote 8i 

quelques mots ; c'était son index qui parlait ; car à 
mesure que sa Bible usée, à la lettre, à force d'avoir 
été lue et relue, s'ouvrait ici ou là, son doigt se posait 
sur le passage et, pendant que je lisais, lui me fixait 
comme s'il eût voulu démêler l'impression que l'Epée 
de l'Esprit faisait sur mon âme... Jamais il ne m'a 
-exposé une seule opinion qui ait pu me faire supposer 
qu'il ait voulu faire un schisme dans l'Eglise. Il témoi- 
gnait, et avec justice, une grande horreur pour l'hé- 
résie ; mais je n'ai rien vu chez lui qui annonçât ou 
fit pressentir des idées étroites ou particuHères. » 

Autant que nous pouvons en juger par des appré- 
ciations d'hommes comme Frédéric Monod et César 
Malan, Haldane se faisait remarquer par la clarté et la 
fermeté de sa pensée. Sans avoir beaucoup d'imagi- 
nation, il était singulièrement doué sous le rapport de 
la justesse pénétrante de l'esprit. C'est avec une clarté 
qui s'imposait qu'il expliquait les vérités évangéHques 
dans leurs rapports réciproques et qu'une longue 
expérience personnelle avait rendu vivantes pour lui. 
Quant à la doctrine, il était calviniste ; il n'en sor- 
tait jamais ; dans ces limites, qui lui étaient comme 
sacrées, il était puissant par la logique et l'analyse^ 
et maniait en maître consommé toutes les ressources 
de la parole. Il n'exposait pas la vérité comme une 
opinion personnelle, mais comme la vérité de Dieu 
lui-même, aussi ne sacrifia-t-il jamais la moindre por- 
tion de ce qui, à ses yeux, était réellement la doctrine 
éternelle de l'Evangile. 

C'est cet attachement à la vérité évangélique, ce 
saint enthousiasme qui l'animait et ce tendre intérêt 
que lui inspiraient les âmes auxquelles il s'adressait 



82 PREMIÈRE PARTIE 

qui nous expliquent Fmfluence irrésistible qu'il exerça 
sur les étudiants. Un monde nouveau se découvrait 
devant leurs yeux à mesure qu'ils avançaient dans 
l'exposition de Tépître aux Romains et pénétraient 
dans le sanctuaire le plus intime de l'Evangile. C'est 
comme si des écailles leur fussent tombées des yeux, 
lorsqu'ils voyaient combien simple est le témoignage 
que la Bible se rend à elle-même et à la nature du 
Sauveur, à l'état de chute de l'homme et au salut 
gratuit. A côté de cet univers, jusque-là inconnu 
pour eux, des pensées divines, le souffle d'une vie 
toute nouvelle, venait réveiller leur conscience et 
ranimer leur esprit. Non seulement ils comprenaient 
ce que signifient les mots de péché et de grâce, mais 
ils en faisaient encore l'expérience dans leurs propres 
cœurs. 

Ceux d'entre eux qui, comme Pyt, Guers et leurs 
amis d'un côté, et comme Gaussen et Malan de l'au- 
tre, avaient déjà parcouru les précédentes phases du 
Réveil^ entrevirent alors clairement la vérité qu'ils 
avaient si longtemps cherchée ; leur conscience trouva 
la paix et leur pensée, portée enfin au centre de 
TEvangile, aperçut des détails qui leur avaient été 
presque étrangers. 

Un seul fait suffira pour nous montrer comment 
la visite de Haldane fut comme le point de dé- 
part d'un nouvel état d'esprit dans Genève. C'est ce 
fait que des hommes comme Pyt^ Guers, Rieu, Gaus- 
sen, Malan, Frédéric Monod, Bost, Neff, Merle d'Au- 
bigné, — je les mentionne à peu près dans l'ordre où 
ils prirent part au Réveil, — et bien d'autres, dont les 
noms sont moins connus, ont tous vu, dans leurs rap- 



83 

ports avec Haldane, et chacun d'eux à un degré dif- 
férent, le début d'une vie nouvelle pour leur âme. 
Aussi peut-on affirmer que ce serviteur de Dieu fut, 
non seulement un instrument puissant pour le réveil 
de ces hommes qui se sont distingués dans le service 
de Dieu, mais que le Réveil genevois et français dans 
son ensemble lui doit beaucoup de son allure spéciale. 
Elle lui est venue de ces hommes dont l'individualité 
avait été en quelque sorte préparée par les soins et 
les prières de Robert Haldane, lequel ne se doutait pas 
le moins du monde qu'il préparait de futurs profes- 
seurs, de futurs orateurs et des écrivains de talent. 

La tolérance dans le Réveil. 

Observons l'esprit de tolérance qui les distingua 
tous ! Sur la question du baptême, Neff remarque que 
la différence entre les Baptistes et les non-Baptistes 
n'est pas de nature à causer une séparation. Les 
Baptistes disent qu'il faut sceller par le baptême ceux 
qui ont reçu la promesse, tandis que les non-Baptistes 
disent qu'il faut sceller par le baptême ceux qui ont la 
promesse. Cette différence suffit-elle pour nous em- 
pêcher de nous asseoir à la même table de commu- 
nion ? Nous ne le croyons pas. 



L'élection faisait souvent le sujet de la prédication 
des pasteurs. Un de leurs amis, Andersen, négociant 
à Londres^ en séjour à Genève, s'efforça de mitiger 
le calvinisme du Réveil en leur conseillant de ne pas 
interposer la doctrine de l'élection divine comme une 



84 PREMIÈRE PARTIE 

barrière entre les pécheurs et la croix du Christ. 
« Ne prenez pour votre enseignement d'autre modèle 
que le docteur céleste, disait-il, et inspirons-nous de la 
largeur avec laquelle il annonçait la bonne nouvelle 
à Nicodème : Dieu a tellement aimé le monde qu'il a 
donné son Fils unique, afin que quiconque croit en 
lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » 
A ce propos, Guers remarque que ce conseil fut peut- 
être le plus utile qui ait jamais été donné. 

Du reste la pensée de ces hommes de Dieu n'était 
pas de se séparer de l'Eglise de la Réforme ; ils vou- 
laient en faire revivre les doctrines avec cette dififé- 
rence pourtant que la Réforme à Genève embrassait 
l'administration civile et reHgieuse, tandis que les 
hommes du Réveil se bornaient strictement au do- 
maine religieux et ne faisaient appel qu'à la conscience 
individuelle. Fidèles à l'enseignement de la Réforme, 
ils prétendaient constituer la vraie Eglise de Genève. 

On le comprend, à une époque où l'administration 
était dans les mains du gouvernement qui prêtait une 
oreille bienveillante aux avis de la Vénérable Compa- 
gnie des pasteurs, laquelle ne comprenait pas facile- 
ment qu'on pût en savoir plus qu'elle et qu'on osât 
enseigner des doctrines qui lui paraissaient nouvel- 
les; on comprend, dis-je, que l'attitude sérieuse et 
noble de ces hommes distingués, dont plusieurs ap- 
partenaient à la dite Compagnie, provoquât une oppo- 
sition qui alla « s'intensifîant » pendant les vingt années 
que dura la lutte. 

Nous ne nous attarderons pas à un examen dé- 
taillé de ces événements qui ont leur importance; 
cela nous éloignerait trop du but que nous voulons 



l'immigration huguenote 85 

atteindre ; aussi bien, si nous en parlons un peu, 
c'est pour que l'on comprenne d'où venaient aux 
hommes du Réveil l'influence et l'autorité dont ils ont 
joui. 

Le mouvement religieux ne devait pas se limiter 
aux frontières genevoises; bientôt après on en sentit 
les effets dans le canton de Vaud, 011 de tout jeunes 
pasteurs suivirent leurs frères de Genève, en organi- 
sant comme eux des réunions d'édification. Au début 
on ne savait pas bien ce qu'on allait faire, l'Esprit de 
Dieu avait dit : Allez ! et on était allé, persuadé qu'il 
donnerait en son temps les directions nécessaires. On 
se réunit donc dans des maisons particulières, le plus 
souvent celles des pasteurs dans le mouvement. On 
prêchait l'insuffisance de l'orthodoxie pour assurer le 
salut et on mettait l'accent sur la nécessité d'une con- 
version individuelle. Comme à Genève, ces innovations 
firent du bruit et provoquèrent l'opposition. L'élément 
conservateur ne pouvait pas comprendre que ce qui 
avait suffi aux pères ne fût pas également bon pour 
les enfants. Naturellement, les pasteurs qui eurent de 
telles audaces furent interdits et comme il y avait dans 
cette interdiction une atteinte portée à leur droit ci- 
vique, — on leur contestait en effet le droit de faire 
.chez eux ce qui leur semblait bon, — ils continuèrent 
leurs réunions qui avaient été abondamment bénies. 
C'est ainsi que l'on vit dans tout le canton de Vaud, 
mais surtout à Lausanne, les mêmes luttes qu'à Ge- 
nève. Elles portaient moins cependant sur les points 
de doctrine; car Lausanne, sous l'inspiration de son 
doyen Curtat, était restée orthodoxe; la question ca- 
pitale, c'était la conversion individuelle suivie d'un 



86 PREMIÈRE PARTIE 

réveil de la conscience. Partout à Genève et à Lau- 
sanne se constituèrent des congrégations indépen- 
dantes. 

En quelques années, Genève en eut deux: celle du 
Bourg-de-Four qui devint plus tard l'Eglise de la Pé- 
lisserie et celle de César Malan appelée « TEglise du 
témoignage ». Cette dernière fut érigée dans le jardin 
de Malan; on y serait plus chez soi et la foule encore 
hostile n'oserait pas venir jusque dans une propriété 
privée. Le nom de cette Eglise était bien choisi, et 
était à lui seul un programme; on affirmait donc 
qu'on avait un témoignage à rendre, belle réminis- 
cence de l'ordre du Seigneur : « Vous me rendrez té- 
moignage à Jésusalem, dans toute la Judée, dans la 
Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » Ce 
n'est que quelques années plus tard qu'on organisa 
une troisième Eglise. La fumée des premières ba- 
tailles était dissipée; alors, sous un ciel enfin calme, 
on vit s'élever l'église de l'Oratoire («maison de 
prières»). Bien qu'il y eût plus de paix, on n'avait pour- 
tant pas déposé les .armes, on songeait surtout à ré- 
futer les attaques qui se produisaient de temps à 
autre. C'est pour répondre à cette nécessité qu'on 
décida l'ouverture d'une école de théologie. Cette 
manifestation indiquait qu'on avait des intentions 
de garder les positions acquises et de faire mieux 
encore si possible. De Jérusalem, on voulait rayon- 
ner en Samarie et jusqu'au bout du monde si c'était 
la volonté de Dieu. Pour atteindre le but qu'ils s'étaient 
proposé, ces hommes du Réveil firent appel au dé- 
vouement et à la piété d'un homme d'élite et de sa- 
voir étendu. Merle d'Aubigné. 



l'immigration huguenote 87 

Ancien élève de cette école, nous ne pouvons pas 
quitter ce sujet sans dire quelques mots des hommes 
qui furent là, dès les premières heures. S'intéresser à 
leurs travaux, les suivre dans les manifestations de 
leur vie religieuse, ne pourra que nous faire du bien 
et nous verrons que c'est grâce à l'influence qu'ils 
exercèrent^ que le Canada a eu ses premiers mission- 
naires, pasteurs, instituteurs ou évangéHstes. 

Certes ces hommes ne furent pas parfaits, pas plus 
que leurs ancêtres spirituels : les Réformateurs ou les 
pères de l'Eglise; mais ils n'en furent pas moins des 
héros de la foi, s'imposant des sacrifices pécuniaires, 
parfois considérables ; plusieurs donnaient leurs ser- 
vices gratuitement et ne marchandaient pas leurs 
peines. Aucun d'eux ne reçut plus que ce qui était 
nécessaire pour le pain de chaque jour; ce minimum 
ne manqua jamais à ceux qui en avaient besoin: le 
Maître qu'ils servaient leur tenait parole. 

Le recrutement des membres. 

Deux choses préoccupaient ces jeunes troupeaux: 
le recrutement des pasteurs et la formation de nou- 
velles Eglises. Dès le début, on repoussa l'idée d'or- 
dination, cela suppose, disait-on, quelque chose de 
sacramentel; mais on n'en reconnaissait pas moins 
l'importance de l'imposition des mains et de la consé- 
cration; deux cérémonies en usage dans les Eglises 
organisées par les apôtres. «Il est évident, écrivait 
Pyt à un de ses amis, que d'après le Nouveau Testa- 
ment, la consécration ou l'imposition des mains n'est 
pas nécessaire pour être serviteur de Christ et pour 



88 PREMIÈRE PARTIE 

prêcher la Parole. Cependant, si j^avais le bonheur 
d'être membre d'une EgHse chrétienne et que le Sei- 
gneur m'appelât à quelque œuvre hors de l'Eglise, je 
ne négligerais pas de demander l'imposition des mains 
pour suivre l'exemple donné dans Actes 13 : 3. Il y 
avait longtemps que Paul et Barnabas étaient consa- 
crés au service du Seigneur; c'est pourquoi je re- 
grette bien de ne l'avoir pas reçue avant mon dé- 
part. Si tu as des raisons de conscience appuyées sur 
la Parole qui te fassent désirer la consécration, tu ne 
dois la chercher que chez les enfants de Dieu, car si 
tu le fais, ce ne peut être que pour le Seigneur. » 
C'est dans ce sentiment que Guers et Neff allèrent 
demander la consécration à leurs frères d'Ecosse. 

Quant à la formation et à l'organisation, voici ce 
que Guers raconte dans sa Vie de Pyt. « C'est ainsi^ 
dit-il, que se forma l'Eglise de Genève devenue mal- 
heureusement à cette époque le principal centre de 
l'unitairianisme en Europe : tel a été le premier signal 
donné sur le continent, de la séparation du peuple de 
Dieu d'avec le monde. Faisons remarquer que cette 
œuvre n'était pas un simple retour aux doctrines de 
la Réforme, ce qui eût été fort beau ; mais ce qui va- 
lait encore mieux c'était de faire ce qu'avait fait Cal- 
vin, c'était de retourner à Jésus-Christ et aux apô- 
tres. » Voilà ce que ces jeunes gens tentèrent dans 
leur faiblesse. Ils avaient compris que ce qui regarde 
les formes de l'Eglise, le milieu dans lequel elle se 
meut, les Réformateurs n'avaient jamais eu l'idée de 
les fixer, de les couler, pour ainsi dire, en bronze 
dans le moule de leurs institutions. A la servitude 
romaine, ils n'avaient point voulu en substituer une 



l'immigration huguenote 89 

autre de leur façon. La profonde vénération que leur 
inspiraient les docteurs du seizième siècle n'avait rien 
de superstitieux ; ils croyaient les honorer plus en 
les imitant qu'en les calquant servilement. De même 
que les Réformateurs, en se réclamant de saint Au- 
gustin, n'en avaient appelé, comme autorité, qu'à la 
Parole de Dieu, de même aussi, ces frères du Réveil, 
en se réclamant de Calvin, ne voulaient pas fonder 
leur foi sur un autre fondement que celui qui avait 
été premièrement posé par Jésus-Christ et les apô- 
tres. Droits et simples de cœur, ils comprirent ce 
que les docteurs ne comprirent pas toujours; que 
l'eau n'est nulle part plus pure qu'à sa source et c'est 
à la source que le Saint-Esprit les conduisait. Ils re* 
poussaient le joug des traditions humaines de quelque 
côté qu'elles vinssent. Le cléricalisme leur apparais- 
sait comme le château fort de Satan dans la chré- 
tienté. Ils croyaient à la présence du saint Consola- 
teur dans l'Eglise; ils comprenaient et réalisaient le 
sacerdoce universel des chrétiens (i Pierre 2), et ne 
voulaient d'autre ordre sacerdotal que la Justice du 
Rédempteur, d'autre missel que le livre des Psau- 
mes, d'autre discipline et d'autre constitution ecclé- 
siastique que les Actes et les Epîtres des apôtres. 
On leur a reproché d'avoir voulu recommencer 
l'Eglise. Jamais pareille folie ne leur est montée à 
l'esprit ; ils n'avaient d'autre ambition que celle d'imi- 
ter dans la mesure du possible les premières Eglises 
chrétiennes. Rien d'étroit, rien de sectaire ; la sépara- 
tion n'était que la conséquence; s'ils élevaient une 
barrière, c'était entre le monde et l'EgHse, entre l'hé- 
résie et la vérité. La seule pensée de la placer entre 



90 PREMIERE PARTIE 

des frères les eût remplis d'horreur. Tout en fuyant le 
multitudinisme, furent-ils mis à Tabri du sectairia- 
nisme ? sans le moindre doute. En réponse à une ac- 
cusation de sectairianisme, Bost fit paraître : La dé- 
Jense de ceux des fidèles de Genève qui se sont cons- 
titués en Eglise indépendante contre les sectaires de 
l' Eglise (1825). Il pouvait citer pour appuyer sa thèse 
Bénédict Pictet, théologien genevois du dix-huitième 
siècle. Dans une dissertation sur les schismes, il dit: 

« Toute séparation n'est pas un schisme... lorsqu'un 
nombre de personnes ecclésiastiques ou laïques se sé- 
parèrent des Ariens qui s'étaient rendus maîtres des 
synodes, ils ne firent point un schisme.... Il y a donc 
des cas où il est permis de se séparer d'une Eglise ! 
Quoi donc, si l'Eglise embrassait les hérésies des 
Manichéens, ou les sentiments de Mahomet, ou les 
erreurs des Sociniens, faudrait-il s'y tenir? Quelle 
proposition !... La vérité doit toujours être préférée à 
l'unité.... Lors donc qu'une Eglise détruit essentielle- 
ment le vrai culte que Dieu nous a prescrit, qu'elle 
s'affermit dans les erreurs directement opposées au 
salut et que par une tyrannie insupportable, elle veut 
<:ontraindre tous ceux qui vivent dans sa communion 
à professer les mêmes erreurs, il est juste de s'en 
séparer et on le doit absolument. Quand nous nous 
séparons d'une telle Eglise, nous ne commettons 
point de schisme; au contraire, nous gardons l'unité 
de l'Eglise. » 

Cette citation justifie donc ceux qui se convertis- 
sent au protestantisme évangélique en se séparant de 
4'Eglise de Rome. 

C'est ainsi que les regards des fidèles se déta- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 9I 

chaient de cet édifice qui avait été bâti de mains 
d'homme et qui menaçait ruine, pour se reporter sur 
le temple de Dieu invisible et sainte auquel les Réfor- 
mateurs avaient déjà donné le nom d'Eglise invisible. 
Une citation de Félix Neff fera mieux voir que 
toute autre définition ce qu'ils entendaient par Eglise 
invisible et Eglise visible. 

« Le temple de Jérusalem était un lieu tout particu- 
lièrement honoré de la présence de l'Eternel; rien 
d'impur ne devait y entrer; on s'y occupait exclusive- 
ment du service de Dieu; c'est là qu'il était loué et 
adoré ; c'est là qu'il rendait ses oracles et répandait 
ses bénédictions.... L'Eglise, temple sainte tabernacle 
spirituel, doit présenter tous ces caractères. Quelle 
Eglise, à prendre ce mot dans une acception ordi- 
naire, quelle agrégation d'hommes pécheurs nous of- 
frira cette réalité et nous paraîtra digne d'être appe- 
lée la maison de Dieu en Esprit^ le tabernacle du 
Dieu vivant? Où trouverons-nous ce divin sanctuaire, 
si ce n'est dans l'assemblée des premiers nés et des 
milliers d'anges, dans la Jérusalem d'en haut? Là 
mille fois mieux qu'en Sion, Dieu est servi, loué et 
adoré. La gloire de Jéhova le rempUt et l'éclairé et 
se réfléchit sur chacune des pierres vives dont il est 
formé. Son amour les embrase et les unit. Le roi de 
gloire habite au milieu d'eux et se réjouit de leur fé- 
licité; tel est le temple que Dieu habite, le seul digne 
de lui. 

»0ù placerons-nous donc les diverses Eglises dans 
lesquelles l'Evangile est prêché sur la terre ? 

» Quand on élevait le magnifique temple de Salo- 
mon, toutes les pierres, tous les bois qu'on y apportait 



92 PREMIERE PARTIE 

étaient si bien taillés et préparés qu'on n'y entendait, 
dit rhistorien sacré, ni marteau, ni hache, ni aucun 
instrument de fer (i Rois 6 : 7). Mais il n'en était 
pas ainsi bien certainement dans la carrière de mar- 
bre, ni au Liban où Ton coupait les cèdres, non plus 
qu'aux fournaises entre Succoth et Isarthan, où l'on 
fondait l'airain pour les vases sacrés (i Rois 7 : 46). 
» Ainsi dans le ciel, ce majestueux sanctuaire s'élève 
sans bruit ; sans effort tout y arrive pur et parfait : 
l'épouse de l'Agneau n'a ni tache, ni ride, ni rien de 
semblable ; mais dans ce monde impur, carrière obs- 
cure d'où le grand architecte veut bien tirer quelques 
pierres pour son édifice, que trouvons-nous, sinon des 
chantiers dressés pour un jour où tout paraît en 
mouvement et en désordre? que de pierres informes,, 
que de rebuts, de débris inutiles, que d'objets d'un 
usage passager ! Combien d'arrangements purement 
provisoires, que de mercenaires, d'étrangers occupés 
dans ces carrières comme les ouvriers d'Hiram, roi de 
Tyr et qui, comme eux, n'entreront jamais dans le 
sanctuaire ! Que de dissensions entre les ouvriers 
même les plus fidèles! Que de conjectures, de dis- 
cussions vaines au sujet du but final et du plan du 
grand architecte qui n'est connu que de lui seult 
Chercherons-nous dans ce chaos la véritable Eglise, 
le temple spirituel ? Voudrons-nous le composer de 
l'ensemble de tous ces blocs, informes ébauches, où 
seulement de ceux qui nous paraîtront préparés par 
le Maître? Essayerons-nous de réunir dans un ordre 
commun tous ceux que nous trouverons disposés 
dans chacune de ces diverses carrières ouvertes en 
maints endroits du monde ? Ou, ne pouvant y parve- 



l'immigration huguenote 93 

nir, nous efforcerons-nous au moins de les grouper 
«n divers tas, comme ces pierres déjà taillées que 
Ton assemble pour les toiser avant de les mettre en 
oeuvre ? Oh ! que le Maître céleste est bien plus sage ! 
Tandis que nous nous disputons sur la prééminence de 
tel ou tel chantier et que d'autres se préparent pour 
y introduire un ordre parfait, le divin Salomon par- 
court en silence cette vaste exploitation, choisit, mar- 
que, enlève et place dans son édifice les matériaux 
préparés au miHeu de ces frottements, assignant à 
chaque pièce le heu qui lui est propre et pour lequel 
il Ta destinée. 

» Telle est la grande idée que nous devons nous 
faire de ce tabernacle céleste, de cette demeure, de 
cette Eglise universelle, tant militante que triom- 
phante dont nous reconnaissons Texistence dans le 
Symbole apostohque. 

» Oh ! combien paraîtront pitoyables les orgueilleuses 
prétentions de telle ou telle Eglise à l'universalité ; 
ainsi que les interminables disputes sur la succession, 
la hiérarchie et la discipline qui dans tous les temps, 
comme aujourd'hui, ont divisé et troublé les fidèles. 
Travaillons plutôt dans la carrière où nous sommes 
placés à préparer le plus de matériaux possibles et 
surtout. prions le Seigneur qu'il fasse de nous tous 
des pierres vivantes de son édifice. » 

Cet aperçu de l'Eglise était probablement le plus 
populaire parmi les fidèles du Réveil; ce qui faisait 
dire à Pyt : « Entre le nationahsme représentant 
l'Eglise multitudiniste et le séparatisme représentant 
la dissidence, je suis pour le juste milieu, ne sachant 



94 PREMIERE PARTIE 

pas OÙ placer la limite. Cest la position que ma 
conscience et la portion de lumières que j'ai reçue 
me forcent à prendre. » 

Il ne faut qu'essayer de suivre ces hommes de Dieu 
pour comprendre combien ils possédaient une foi 
puissante et un esprit de prière qui les portaient à rendre 
témoignage par un travail extraordinairement béni. 

Malan et Neff faisaient souvent des excursions dans 
les villages voisins; ces hommes ne faisaient pas une 
promenade, une rencontre, un voyage, sans trouver 
ou faire naître une occasion de parler du Sauveur. — 
Priez-vous souvent? demanda un jour Malan à un 
ouvrier qui travaillait aux champs et avec qui il avait 
lié conversation sur les intérêts de son âme. — Je 
n'en ai pas le temps, répondit Touvrier, il me faut tra- 
vailler toujours. — Donnez-moi votre bêche, lui dit 
Malan. Puis tout en bêchant il se mit à prier à haute 
voix pour que Dieu tourne vers lui le cœur de cet 
homme. 

On raconte une foule d'anecdotes de ce genre,. 
montrant la présence d'esprit dont ces témoins de 
l'Evangile faisaient preuve ; bien des personnes ont 
été ainsi gagnées d'une façon durable au Seigneur 
par l'impression frappante d'un mot inattendu. 

Evolution dans la musique sacrée. 

Jusque-là on avait chanté des cantiques empruntés 
à la communauté morave, Malan remplit cette lacune 
et consacra ses talents de poète et de musicien aussi 
bien que sa personne à l'édification de ses frères. Ses 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 95 

cantiques se répandaient jusque dans les campagnes 
et allaient réveiller un écho dans des milliers d'âmes; 
cantiques qu'on devait, quinze ans plus tard, chanter 
sur les rives du Saint-Laurent, du Richelieu et de 
TYamaska. Ce fut depuis lors que la musique sacrée 
s'allia au Réveil. La musique est le signe de la vic- 
toire et l'expression des vifs sentiments de l'âme : elle 
entre pour sa large part dans l'édification. Quelques- 
uns de ces cantiques se font remarquer par l'éléva- 
tion et la force avec laquelle ils célèbrent la grandeur 
de Dieu; d'autres sont l'expression d'expériences plus 
personnelles et des sentiments qui résultent d'une 
communion intime avec Dieu. 

La hauteur et l'énergie des pensées exercent sur les 
cœurs une puissance sanctifiante; plusieurs de ces 
mélodies sont d'une haute valeur musicale et ont fait 
partout leur chemin. Tout cela, ajouté à l'éclat de sa 
prédication, aux nombreux ouvrages qu'il pubha, mit 
en vue Malan pendant un temps, plus peut-être que 
tout autre de ses collègues du Réveil. Le recueil de 
cantiques en usage dans les Eglises canadiennes con- 
tient bon nombre des cantiques de ce zélé serviteur 
de Dieu. Autoritaire et persuasif, il laissait sur les 
personnes qui le fréquentaient ou assistaient au culte 
de l'église du Témoignage une si profonde empreinte 
de sa personne, que l'on apprenait par ses amis à le 
connaître longtemps avant de le voir. 

Une dame genevoise, établie à Montréal^ parlait de 
Malan avec une telle admiration et savait en faire res- 
sortir d'une manière si frappante les traits caractéris- 
tiques, qu'à mon arrivée à Genève en 1854, je trouvai- 
bien fidèle le portrait qu'on m'en avait fait. 



96 PREMIÈRE PARTIE 

Je ne puis quitter ce sujet sans rendre un affectueux 
et reconnaissant hommage à ces hommes distingués 
du Réveil, orateurs et professeurs aux pieds desquels 
j'ai acquis le léger bagage intellectuel qu'il ne tenait 
qu'à moi de faire plus lourd. Je pense tout d'abord 
au vénéré Gaussen. Que j'aimais entendre sa voix 
sympathique, surtout quand il expliquait à de tous 
jeunes enfants les premières pages de la Genèse, 
qu'il rendait accessibles à toutes les intelligences; il 
y mettait tant de cœur qu'on s'imaginait à l'entendre 
que les choses se passaient dans le présent et qu'on 
était témoin de ce grandiose travail de la création. 
— Je revois en traçant ces lignes le docteur Merle 
d'Aubigné, professeur austère et redoutable aux jours 
d'examen, ce qui ne l'empêchait pas d'être très pater- 
nel; il avait toujours un mot aimable pour ses étu- 
diants, qu'il arrêtait dans la rue, s'informant de leur 
santé avec la même sollicitude qu'il apportait dans les 
entretiens qu'il avait chez lui. C'était l'homme des 
grandes occasions, des anniversaires et des séances 
d'ouverture ou de clôture. Dans ces circonstances, sa 
belle voix semblait- avoir plus de puissance que de 
coutume et tenait sous le charme les auditeurs nom- 
breux qui remplissaient l'Oratoire. 

Je n'oublierai jamais jusqu'à quel point notre 
cher M. Binder unissait tant de savoir à tant d'hu- 
milité. Quand il nous parlait d'un ouvrage^ il le 
connaissait tout entier et il savait en causer avec 
tant de charme et de clarté qu'il nous entraînait avec 
lui à travers la pensée de l'auteur qu'il voulait nous 
faire connaître. Avec M. De Laharpe, nous apprenions 
à aimer les choses orientales qu'il possédait sur le 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 97 

bout du doigt, disions-nous, tant les coutumes jui- 
ves lui étaient familières. Comme un grand nombre 
d'étudiants de nos jours, nous n'avions pour Thébreu 
qu'une affection relative. M. De Laharpe arrivait à 
nous le faire aimer. Dans l'intimité de son foyer tou- 
jours ouvert pour ses étudiants, il était très cordial 
€t répandait la joie autour de lui. 

Nous n'avions le plaisir des leçons de M. Pilet 
qu'une fois par semaine, c'était le juge de nos essais 
et de nos sermons ; il les démolissait avec un sans- 
gêne auquel nous avions de la peine à nous habituer. 
Puis, des débris qu'il recueillait avec soin, alors que 
nous ne savions qu'en faire, il arrivait à tirer quelque 
chose qui était toujours intéressant, f ai gardé pen- 
dant longtemps les notes que j'avais prises dans ces 
cours de théologie pratique, mais je n'ai jamais su en 
tirer grand' chose; d'où je conclus qu'il faut un Pilet 
pour utiliser les plans du professeur Pilet. 

A tous 'ces hommes va ma reconnaissance. Quand 
en 1909 je n'en ai plus retrouvé un seul, — ils étaient 
depuis des années entrés dans leur repos^ — mon 
cœur s'est serré ; la figure de ce monde passe ; une 
chose de ces chrétiens reste pourtant, c'est le souve- 
nir du bien qu'ils ont fait et des services qu'ils ont 
rendus à la cause de l'Evangile en préparant des 
volées de missionnaires et de pasteurs dont le minis- 
tère a continué leurs travaux. 



98 PREMIÈRE PARTIE 

La place que doit occuper la doctrine de l'élection 
dans l'Eglise. 

Nous avions aussi César Malan, mais je n'ai jamais 
pu avoir avec lui le même abandon qu'avec mes pro- 
fesseurs; il y avait en lui quelque chose d'indéfinis- 
sable qui m'éloignait et retenait mon cœur; sa logique 
me glaçait et les conclusions qu'il en tirait quand il 
abordait la doctrine de la prédestination me parais- 
saient inadmissibles, révoltaient ma conscience. Neff 
attribuait à l'influence de Haldane l'attitude de Malan 
sur cette question délicate qui n'est pas encore réso* 
lue et qui ne le sera probablement jamais de ce côté- 
ci du voile qui nous cache les pensées secrètes de 
Dieu. Je redoutais tellement les extrêmes que j'arri- 
vais à approuver NefT quand il écrivait : « Je suis ar- 
minien, parce que vous êtes trop calvinistes. Je se- 
rais calviniste au contraire si vous étiez armi- 
niens... Il me semble impossible de fixer en les sys- 
tématisant les doctrines évangéliques dont il s'agit^ 
sans s'exposer à mutiler et à tordre les Ecritures, où 
l'arminien et le calviniste trouvent également de quoi 
établir, en apparence victorieusement, le système qui 
leur est cher. Je crois devoir laisser à chacun une 
grande attitude sur cette question. Je puis dire avec 
la même vérité que tantôt je crois, et que tantôt je 
ne crois pas à la prédestination. Je reconnais qu'elle 
est enseignée en plusieurs endroits dans la Bible ; 
mais comme je vois les livres saints s'exprimer dans 
une multitude d'autres passages comme si cette doc- 
trine n'existait pas, je me crois autorisé à en faire au- 
tant toutes les fois que cela me paraît nécessaire. Je 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 99 

suis prêt pourtant à reconnaître que c'est une doc- 
trine biblique, mais bien plus expérimentale que dog- 
matique, qui peut se sentir et non se comprendre. » 

Dans une longue lettre adressée à Malan qui avait 
prêché sur l'élection et ses conséquences logiques, 
Neff écrivait: « C'est une bonne chose que le sel, il 
donne aux aliments un goût agréable ; en conclurez- 
vous que nous ne devions vivre que de sel ? Et si 
quelqu'un ne pouvait pas supporter ce régime, serait- 
t-il juste de prétendre qu'il doive rejeter le sel comme 
un poison? Les divers gaz qui, combinés dans une 
juste proportion, composent l'air atmosphérique, ne 
sont point respirables purs ; ou, pour user d'une autre 
image, les doctrines de l^élection seront, si vous vou- 
lez, la charpente osseuse du système évangélique; 
mais un squelette est-il un homme, et devez-vous être 
surpris si l'on trouve le vôtre hideux? » 

Pendant qu'à l'église du Témoignage la doctrine 
tenait la première place, dans l'église du Bourg-de- 
Four, on se préoccupait surtout de la discipline. Ces 
deux tendances, toutes deux presbytériennes, repré- 
sentent bien l'opinion et le sentiment religieux. 

Le sujet important dans révangélisation 
et conseils aux étudiants. 

Heureusement que dans les choses de l'évangéli- 
sation ces questions dogmatiques furent laissées de 
côté : on crut qu'il fallait tout d'abord présenter le 
Sauveur au grand public et on agit en conséquence. 
Dans l'emploi de cette méthode, il y eut aussi des 
déceptions, on avait espéré des conversions en masse 



lOO PREMIERE PARTIE 

et la masse résistait ; ce qui faisait dire à Pyt : «L'appel 
efficace des masses me paraît appartenir à une autre 
dispensation et à l'emploi d'autres moyens.... » Serions- 
nous arrivés à cette période entrevue et espérée? 
« Quoi qu'il en soit, continuait-il, ce point de vue m'en- 
courage ; en attendant, travaillons à rassembler les 
élus qui ne sont encore que comme des épis glanés 
après la moisson. Aujourd'hui, je vois que ces mo- 
destes succès sont dans les voies de Dieu, et je puis 
travailler sans inquiétude. » Neff, qui avait travaillé 
dans les Hautes- Alpes, où il avait fait une œuvre civili- 
satrice semblable à celle d'Oberlin au Ban de la 
Roche, entretenait avec ses catéchumènes une corres- 
pondance active, cherchant toujours à les exciter à la 
communion intérieure avec le Seigneur : 

« Je n'ai pas besoin de vous dire, écrivait-il à deux 
de ses catéchumènes, alors étudiants en théologie à 
Montauban, combien je me réjouis de vos succès. 
Dans peu de temps vous pourrez commencer à 
prêcher à titre de proposants; mais cependant je 
crois devoir supplier Dieu de vous préserver de l'or- 
gueil ; je prie surtout qu'il vous garde au milieu des 
nombreuses tentations qui vous entourent. Rappelez- 
vous qu'on ne peut essayer de tout impunément ; il 
en est de l'esprit comme du cœur; dès qu'il cesse de 
craindre, il est bien près d'aimer ; dès qu'il cesse de 
combattre, il est bien près d'être asservi. Rappelez- 
vous ces temps où vous reçûtes l'Evangile en sim- 
plicité de cœur. Que voulez-vous de plus? Transpor- 
tez-vous dans votre chère patrie, dans les chaumières 
des Hautes-Alpes, au milieu de vos frères et de vos 
sœurs, qui ne savent que Jésus-Christ et Jésus-Christ 



l'immigration HUGUE^^OTF. ■ -\ TÔT 

crucifié ; qui ne lisent que la Bible et quelques livres 
dictés par Texpérience du cœur; que leur manque- 
t-il? que pourraient-ils gagner dans la compagnie des 
sages et des dissertations de ce siècle, dont vous 
enviez peut-être le savoir? Je ne suis pas ignorantin, 
vous le savez; et en fait de sciences positives, bien 
qu'il ne faille pas y attacher trop de prix, mon avis est 
qu'on n'en saurait trop acquérir ; soyez donc savant 
dans les langues, apprenez les mathématiques, l'his- 
toire, les sciences naturelles, autant que vous le pour- 
rez, et faites servir ces connaissances au règne de 
Dieu. 

» Rappelez-vous que vous n'êtes pas à Montauban 
seulement pour vous préparer pour le ministère, mais 
en quelque sorte pour l'y exercer déjà. Si vous vou- 
lez vraiment être des disciples de Christ^ ayez de 
l'huile dans vos lampes, ayez du sel en vous-mêmes ; 
tenez-vous près de Jésus, la source de toute lumière, 
demeurez attachés au cep, car hors de lui vous ne 
pouvez rien faire ; édifiez-vous les uns les autres, 
écartez les questions oiseuses : priez ensemble et 
serrez les rangs. » 

Le rôle des réunions. La discipline dans l'Eglise. 

Les réunions de chrétiens furent un des traits 
caractéristiques de ce réveil. Je les mentionne ici, 
dans l'espérance qu'elles pourront servir de modèle 
au Canada, On les organisa à Moûtier, canton de 
Berne, à Mens et dans les Hautes-Alpes. Dans ces 
réunions, aucune contrainte, la plus parfaite liberté ; 
les sujets traités devaient tendre à l'édification, 



I02 PREMIERE PARTIE 

comme la prière, la lecture de la Parole, la méditation, 
l'emploi du temps, la patience et la charité, le pardon 
mutuel, l'observation du dimanche, les lieux qu'il est 
permis de fréquenter, et ceux qu'il convient d'éviter. 
Les assistants se rangeaient autour du président, qui 
les interrogeait^ recueillait les réflexions de tous sur 
l'importance du devoir en question. 



Une déclaration adressée aux Eglises de la Suisse 
et de la France, par l'Eglise de Genève, donne une 
idée exacte de l'esprit et de la discipline du temps. 

« Nous croyons, y est-il dit, qu'il n'y a qu'un seul 
pasteur, un seul berger, Jésus-Christ, le Fils du Dieu 
vivant, maintenant assis à la droite du Père et auquel 
soit la gloire aux siècles des siècles. 

»Nous croyons qu'un évêque ou pasteur fidèle 
pour être à sa véritable place doit se considérer 
comme le serviteur du Berger ; c'est lui qui est le 
grand Pasteur et l'Evêque de nos âmes. 

» Nous croyons que la plupart des abus qui ont 
affligé le bercail du Seigneur Jésus, ont commencé 
par l'oubli des principes que nous venons d'exposer ; 
nous les voyons procéder presque toujours de cette 
illusion funeste par laquelle les serviteurs voulant 
dominer sur les héritages de leur Maître, ont eu la 
tentation de prétendre que ses brebis appartiennent 
à un autre qu'au souverain Pasteur. 

» Nous croyons qu'aucun des serviteurs du grand 
Pasteur ne peut dire dans un esprit de propriété, sans 
manquer à celui qui ne donne point sa gloire à un 
autre : Ma brebis, mon Eglise, mon troupeau, ma 



L IMMIGRATION HUGUENOTE IO3 

table, ma cène, puisque ce sont les brebis du Sei- 
gneur, l'Eglise du Seigneur, la cène du Seigneur. 
Nous voyons dans la sainte Ecriture que les brebis 
doivent de la déférence à leurs conducteurs spirituels 
et céder à leur avis ; car ils veillent pour leurs âmes 
comme devant en rendre compte. 

»Nous croyons que tous les frères doivent recon- 
naître ceux qui travaillent parmi eux, qui président 
sur eux en Notre Seigneur et qui les exhortent, et 
qu'ils doivent avoir un amour singulier pour eux, à 
cause de l'œuvre qu'ils font. 

»Mais cette déférence qu'ils leur doivent toujours 
selon le Seigneur et sa Parole, ne sera jamais une 
obéissance implicite et aveugle qui mettrait l'autorité 
de l'homme à la place de celle de Dieu. « Pour vous, 
» est-il écrit, ne vous faîtes pas appeler maître ; car 
» Christ seul est votre Maître, et vous êtes tous frè- 
» res. N'appelez personne votre père, car un seul est 
^> votre Père, lequel est dans les cieux. Et ne vous 
» faîtes point appeler docteurs, car Christ seul est 
» votre Docteur. » 

» Nous croyons que dans les questions secondaires, 
sur lesquelles des ministres également fidèles peu- 
vent différer d'opinion, les conducteurs doivent, tout 
en éclairant de leur avis les membres du troupeau, 
les adresser au fidèle Pasteur des brebis, qui seul en 
a le droit, qui seul est capable de décider dans tous 
les cas 011 ses serviteurs diffèrent entre eux, et qui a 
promis aux siens de les guider lui-même par son 
Esprit, en toute vérité. 

»Les ministres doivent se souvenir qu'ils sont 
appelés à paître le troupeau de Christ, en le prenant 



I04 PREMIÈRE PARTIE 

SOUS sa garde, dit un apôtre, mais non en ayant domi- 
nation sur les héritages du Seigneur. 

» Nous croyons que les serviteurs du grand Berger,, 
dans chacun des compartiments du bercail, sont 
obligés de donner Taliment et les breuvages du Sei- 
gneur et d^appliquer la discipline du Seigneur à toutes 
les brebis sur lesquelles le Saint-Esprit les a établis 
évêques et pasteurs (termes servant à désigner les 
mêmes fonctions et les mêmes hommes). Nous croyons 
qu'ils leur doivent les soins les plus assidus et les plus 
fidèles comme à de chères brebis de leur Maître. » 



Cette déclaration représente les croyances généra- 
lement admises dans les Eglises d'alors; de là oppo- 
sition au formalisme, rupture absolue avec le passé,, 
application rigoureuse aux faits extérieurs des règles 
d'un christianisme tout intérieur. C'était l'individua- 
lisme se prononçant tout aussi fortement dans les 
usages du culte que dans la constitution de l'Eglise. 

A Lausanne, la lutte entre les autorités civiles et 
l'individualisme religieux devenait aiguë. C'est alors 
que Vinet^ qui avait quitté Bâle pour revenir dans 
son canton, publia son ouvrage : Du respect des opi- 
nions^ suivi de son Mémoire en faveur de la liberté 
des cultes. 

Malgré tout^ les idées nouvelles faisaient leur che- 
min, l'existence de l'Oratoire leur frayait la voie; 
l'évangélisation de la France était la préoccupation 
du moment; déjà dans le département du Doubs, près 
des frontières de la Suisse, M. Jaquet venait de fonder 
à Glay un institut où il préparait des évangélistes et 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I05 

des instituteurs ^ ; de la France à la Nouvelle-France^ 
la transition était simple et facile. Dans une réunion 
de prières tenue à Lausanne, M. Olivier, poussé par 
le Saint-Esprit, demanda à Dieu d'ouvrir les voies 
pour le Canada. 



^ Nous devons à cet institut et à son fidèle fondateur une 
dizaine de jeunes gens qui, comme instituteurs, colporteurs et 
directeurs de nos maisons d'éducation se sont faits une large 
place dans les souvenirs et l'affection des fidèles de la province. 



CHAPITRE IV 

Premiers missionnaires au Canada. 
Henri Olivier. 



Poursuivi par cette pensée qu'au delà de TAtlan- 
tique vivait un jeune peuple privé de la connaissance 
-dés saintes Ecritures, Henri Olivier, qui exerçait le 
ministère en dehors de TEglise établie, se demandait: 
« Qui donc ira ? Nous prions pour la conversion des 
Indiens, comment seront-ils évangélisés, à moins que 
quelqu'un ne leur soit envoyé? » La réponse du 
Saint-Esprit arriva sous forme d'appel, auquel Olivier 
répondit : « Me voici, envoie-moi, » et il s'offrit aussi- 
tôt à la Société des Missions de Lausanne. Grand fut 
l'étonnement dans son milieu, qu'un homme de sa 
valeur, fort estimé de son troupeau, consentît à quit- 
ter son beau pays, à sacrifier tous les avantages d'une 
société cultivée et à se séparer d'amis qui lui étaient 
profondément attachés, pour affronter les dangers 
4'un long voyage et aller au-devant de succès pro- 
blématiques d'une mission parmi les Indiens de 
l'Ouest ou parmi les Canadiens; cela dépassait la com- 
préhension générale. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



107 



Les opinions, dans sa congrégation étaient parta- 
gées; cependant, l'appel paraissait si clair, si pressant, 
que l'on consentit à le laisser libre. Deux jeunes 




Henri Olivier. 



frères de l'Institut des missions, qui se préparaient 
pour aller parmi les Sioux, lui furent adjoints. Après 
de touchants adieux, cette première mission, destinée 
à l'Amérique du Nord, se prépara au départ. M'"^ Oli- 
vier montra, dans cette circonstance, un courage et 
iine foi que rien ne put ébranler; ni la longueur du 



I08 PREMIÈRE PARTIE 

voyage, ni les privations ne les effrayèrent. Ils s'em- 
barquèrent au Havre le 15 août 1834 et touchèrent le 
port de New-York cinquante-trois jours après, le 18 oc- 
tobre. 

Contrairement au désir du Comité de Lausanne, 
Olivier céda aux sollicitations des amis de Montréal^ 
qui le prièrent de s'y arrêter et de laisser les deux 
jeunes frères Cavin et Dentan continuer leur voyage 
jusqu'à destination. 

Olivier visita quelques villages environnants : la 
Prairie, Berthier, Saint-Jean ; il ouvrit à Montréal une 
salle de réunions. Ses prédications furent d'abord bien 
suivies, mais l'opposition du clergé fut telle qu'en peu 
de temps la salle devint déserte, ce qui l'obligea à 
réunir dans sa propre maison les quelques amis qui 
paraissaient goûter la vérité de l'Evangile; trois 
familles se détachèrent de l'Eglise catholique pour 
rester fidèles à leur nouvelle profession de foi. 

Mais le climat du Canada, avec ses extrêmes de 
froid et de chaud, éprouvait fortement les missionnai- 
res. Ils en écrivirent à leurs amis de Lausanne et 
entrevirent le moment où ils se trouveraient dans la 
nécessité de retourner au pays. 

Madame Feller et M. Roussy. 

Durant les préoccupations du Réveil, rendues- 
sérieuses et inquiétantes à cause des oppositions qui 
se produisaient de la part de l'Eglise établie et des 
autorités civiles, vivait et se développait une demoi- 
selle qui devait quelques années plus tard devenir un 
instrument béni au service de nos missions cana- 
diennes. Elle allait fonder chez nous une institutions 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



109 



<5ui a été appelée à prendre une large part dans la 
réforme religieuse, intellectuelle et morale de la partie 
française du Canada. De bonne heure, Henriette Odin 




Madame Fell.er. 

montra des dispositions sympathiques pour les souf- 
frances d'autrui, visitant les hôpitaux et les prisons. 
Dans sa vingt-troisième année, elle épousa Louis Feller, 
commandant de la Garde-Police de Lausanne. Nou- 
vellement convertie, animée d'un saint zèle pour l'ex- 
tension du règne de Dieu, elle se trouva souvent dans 



IIO PREMIERE PARTIE 

la position délicate d'avoir à protéger certaines 
réunions que son mari avait mission de dissoudre. 
M. Feller comprit enfin la noblesse et la générosité 
de ses sentiments et fut gagné par ses procédés à la 
sainte cause qui intéressait si vivement sa femme. 

Le but que nous nous sommes proposé ne nous 
permet pas de suivre M"'"" Feller dans cette période 
de sa vie, si intéressante et si émouvante qu'elle soit. 
Disons pourtant qu'elle trouva dans son mari un cœur 
qui répondit à ses aspirations et d'autant plus fidèle à 
sa mission qu'il était devenu vraiment chrétien. 

]y[me Peller correspondait avec son amie M'""^ Olivier,, 
qui la tenait au courant des difficultés qu'on rencon- 
trait dans la mission canadienne, sans cependant la^ 
décourager, car elle avait le désir de tourner la pen- 
sée de son amie du côté du Canada; chose facile,^ 
puisque souvent déjà elle y pensait et se sentait chaque 
jour plus attirée vers une œuvre de mission étrangère. 

La voie s'ouvrit quand elle perdit son mari; elle se 
hâta de liquider les affaires de famille; et quand tout 
fut prêt, que les enfants de son mari furent mariés,, 
elle fit ses préparatifs, au grand étonnement et à la 
grande douleur de M. Odin, son cher père, qui l'aimait 
profondément ; très appréciée dans la société lausan- 
noise, on mit tout en jeu pour la retenir; rien n'y fit. 

Louis Roussy, étudiant de la maison des missions, 
étant prêt à entrer dans le service actif, lui fut adjoint 
à sa grande joie. 

Partir pour le Canada à cette époque où les com- 
munications étaient si difficiles, les distances si lon- 
gues^ c'était une entreprise dont on pouvait difficile- 
ment comprendre les motifs, à peine le but. 



l'immigration huguenote 



III 



Le 17 août 1835 fut un jour émouvant pour tous 
les amis de ces serviteurs de Dieu qu'ils allaient 
accompagner de leurs vœux et de leurs prières. 
Ecoutons ce qu'elle écrivit à ses amis de Lausanne à 
son arrivée à Montréal : 

« On a l'habitude de parler d'un voyage à travers 
l'Océan comme d'une 
terrible entreprise ; 
maintenant, j'en entre- 
prendrais un second 
aussi facilement 
qu'une excursion en 
Suisse; je ne crain- 
drais pas plus de re- 
traverser l'Océan que 
de m' embarquer pour 
l'autre rive de notre 
beau Léman. 

» La puissance de 
Dieu se manifeste si 
glorieusement sur 
l'Océan et je me suis 
sentie si heureuse de 

la contempler. J'ai de la peine à croire que j'ai fait un 
si long voyage et que je suis maintenant si loin ; mais 
mon cœur est si près de vous; je te suis, chère Fannie,, 
comme ton ombre. Oh! n'oubliez pas, mes biens 
aimés, que sur ces rives lointaines vit l'un des vôtres^ 
séparé de corps mais non de cœur. Je vous aime 
d'autant plus et d'autant mieux que je ne suis pas 
chrétienne seulement de nom, mais en réalité. Cher 
père, n'accusez personne de m'avoir engagée dans 




Louis Roussy. 



112 PREMIÈRE PARTIE 

cette voie; il n'était en la puissance d'aucun être 
humain de remplir mon àme ; l'amour pour mon Sau- 
veur l'absorbait tout entière. Durant quatre ans, con- 
tinue-t-elle j'ai observé ce qui se passait dans mon 
âme ; j'ai calculé toutes les conséquences, j'ai voulu 
souvent en réprimer les élans ; mais chaque fois 
je sentais que je résistais à la volonté de Dieu et 
j'en étais malheureuse. Ne m'accusez donc pas de 
fanatisme, puisque ce n'est que le service raisonnable 
que nous devons au grand Maître. Hâtez-vous de vous 
réconciHer avec Dieu; alors le cœur rempli de l'amour 
<iu Sauveur, vous comprendrez comment votre fille 
qui, il y a dix ans, a obtenu le pardon de ses péchés, 
jouit maintenant d'une si douce paix en Jésus ; 
comment elle a été amenée à ne désirer vivre que 
pour celui qui est mort pour elle. » 

Les débuts. 

Dès le premier hiver, les missionnaires entreprirent 
une œuvre à Montréal ; M"""" Feller, par des visites à 
domicile, par la distribution des saintes Ecritures et 
l'instruction de quelques enfants. Cette œuvre ren- 
contra une vive opposition de la part du clergé. 

Elle écrit en janvier 1836: «Au milieu de grandes 
difficultés et de persistantes oppositions, nous avons 
pu, grâce à Dieu, ouvrir une petite école avec sept en- 
fants, bien rudes dans leurs manières ; d'autres sont 
venu^ pour un temps, mais les sept ont persévéré 
malgré les menaces du prêtre. Ils paraissent heureux; 
ce qui nous réjouit beaucoup, leurs parents nous reçoi- 
vent avec plaisir et écoutent la Parole de Dieu. Nous 



L IMMIGRATION HUGUENOTE II3 

rencontrons, hélas ! Tignorance du sauvage alliée aux 
vices de la civilisation. Là où l'on sait lire, on est 
généralement disposé à acheter les saintes Ecritures, 
mais dès que cela vient à la connaissance du prêtre, 
on reçoit vite Tordre de les brûler. On a défendu du 
haut des chaires de me recevoir ou de m'écouter. J'ai 
été mise à la porte trois fois, bien accueillie ailleurs, 
et invitée à revenir. » De son côté M. Roussy avait 
obtenu une école à TAcadie, mais on la lui ôta deux 
mois après. Il y vit la main de Dieu, car il se sentit 
plus utile en se consacrant à Févangélisation propre- 
ment dite. 

Départ de M. Henri Olivier. 

Vers le printemps, M. Olivier, qui souffrait de plus 
«n plus des rigueurs du climat, se vit dans la néces- 
sité de consulter un docteur et de prendre des mesures 
pour quitter le Canada. Il n'avait pu gagner à TEvan- 
gile et au Sauveur que trois Canadiens, mais il se 
réjouissait d'avoir été le moyen d'amener deux ouvriers 
d'une grande valeur, et d'avoir été pour eux comme 
une cloche d'appel. 

]y[me Peller écrivait, après son premier hiver: « Notre 
horizon est sombre et notre avenir n'est pas ici, mais 
Tie pensez pas que nous soyons malheureux, nous avons 
confiance en notre Dieu et nous avons la paix dans 
l'âme ». Le départ des Olivier fut pour M""^ Feller une 
cause de très vif chagrin. « Mais je l'ai prévu avant 
de quitter la Suisse, » écrivait-elle à une amie. 

Voyant tous ses efforts paralysés par la persistante 
. opposition du clergé, Mme Feller crut devoir retour- 
ner à Saint-Jean vers la fin de mai. En attendant, les 

CANADA 8 



114 PREMIERE PARTIE 

missionnaires font des essais; ils avancent en tâton- 
nant. Toute tentative d'ouvrir une école ayant échoué^ 
ils prirent la résolution de chercher un endroit moins 
sujet à la surveillance du prêtre. 

Dans les grands centres, dans les villages surtout^ 
constamment parcourus par M. le curé, qui en arpente 
les rues le bréviaire à la main, saluant avec dignité les 
parents, caressant les enfants, Tceuvre est vraiment dif- 
ficile. Il faut chez ceux qu'on voudrait atteindre une soif 
de vérité et de justice, une indépendance de caractère 
qui ne se trouvent que fort rarement dans les milieux 
qui ont été formés pendant des générations par un 
clergé autoritaire qui ne favorise pas l'instruction du 
peuple. Aussi la mentalité de tous est-elle comme in- 
capable de progrès ; impossible ou presque d'y intro- 
duire des notions nouvelles. Pourtant notre peuple a 
des besoins religieux ; mais il lui faut, hélas ! bien peu 
de choses pour les satisfaire ! Quelques chapelets 
égrenés machinalement, quelques vieilles patenôtres 
latines qui ne sont comprises de personne, quelques 
génuflexions plus ou moins dévotes, un peu d'eau bé- 
nite y suffisent amplement ; aussi la conscience ne les 
tourmente guère. C'est pourquoi il faut que Tœuvre 
missionnaire débute par l'école dans laquelle le maître 
chrétien forme la conscience en même temps qu'il 
développe l'inteUigence, déchirant par son labeur dif- 
ficile et persévérant le voile épais qui ne laisse pas 
même voir au Canadien abusé qu'on lui a caché la 
seule chose nécessaire. Les quelques familles mieux 
traitées et dont les enfants ont été formés dans les sé- 
minaires ou les couvents ne sont pas douées d'une 
plus grande clairvoyance, les esprits ont été façonnés 



115 

par des maîtres habiles, ils ont reçu Tempreinte, une 
empreinte si forte qu'elle ne permet jamais de juger 
des gens ou des événements d^une autre manière que 
celle indiquée par le clergé. On voit par les yeux du 
prêtre et c'est avec ses oreilles qu'on entend. Partout 
le missionnaire rencontre les mêmes arguments, on 
dirait une leçon apprise par cœur. Qu'elle ait été com- 
prise, c'est une autre affaire dont le prêtre ne se 
préoccupe aucunement ; il sait à qui il a affaire. 

]y[me Peller et M. Roussy impuissants à faire quoi 
que ce soit à Saint- Jean cherchèrent un endroit dans 
lequel il leur serait possible de dresser leurs tentes et 
de se mettre à l'œuvre avec quelque espoir de réus- 
sir. Pourtant le Seigneur ne les laissa pas s'éloigner 
de Saint-Jean où ils avaient combattu le bon combat, 
sans leur montrer qu'ils n'avaient pas été fidèles 
en vain. M™^ Lore, de l'Acadie, fille d'un marin, 
avait passé les premières années de sa jeunesse aux 
environs de Boston, où elle avait été mise en con- 
tact avec la Parole de Dieu. Revenue au Canada et 
dans un milieu bien différent, elle avait tout oublié. 
L'apparition des missionnaires dont elle reconnut le 
langage et les pensées lui rappela le passé déjà si 
éloigné, et des souvenirs agréables lui firent rechercher 
la compagnie et l'enseignement des hommes de Dieu. 
Comme Lydie, elle écouta ce qu'on avait à lui dire et 
elle arriva à la possession de la vérité qui affranchit. 

Pour montrer sa reconnaissance à M. Roussy, elle 
le recommanda à ses filles établies dans le « rang » de 
la Grande-Ligne et celles-ci le reçurent avec cordia- 
lité. Plus tard, elles confessèrent Jésus comme Tuni- 
que Sauveur. 



Il6 PREMIÈRE PARTIE 

M™"" Lore ne se borna pas à cette recommandation, 
elle ouvrit sa maison à M. Roussy, mit à sa disposi- 
tion son cheval et sa voiture et rendit par là les 
courses missionnaires de celui-ci plus faciles, moins 
fatigantes et plus nombreuses. Malheureusement, cet 
auxiliaire précieux ne resta pas longtemps avec les 
missionnaires dont elle était comme le bras droit; 
elle fut prise d'une maladie qui devait l'emporter bien- 
tôt dans la gloire. M™^ Feller et M. Roussy entou- 
rèrent son lit de maladie et furent témoins des choses 
merveilleuses que le Seigneur avait faites par leur 
ministère. Souffrant énormément^ la malade ne perdit 
pas un seul instant le courage qu'on lui avait connu 
dans les jours heureux; elle continua de confesser son 
Sauveur dont l'amour lui avait été si précieux dans 
les jours de santé. Quelle touchante démonstration de 
la puissance de l'Evangile et de l'immortalité de 
l'âme que la mort d'un chrétien ! Il voit venir son 
Maître, il le sent tout près et cela sans extrême onction, 
sans confession à l'oreille d'un homme, sans cierges 
allumés et sans chapelet répété; mais le seul senti- 
ment de la présence d'anges prêts à conduire au ciel 
une âme dégagée des liens du corps. Heureux ceux 
qui meurent au Seigneur ; heureux ceux qui en sont 
les témoins. Ce que cette sœur n'avait pu faire de 
son vivant, elle le fit après sa mort. Son souvenir 
parle encore, et ce que nous disons de M™^ Lore, 
nous pouvons le dire d'un grand nombre de fidèles 
témoins dont les derniers jours, les dernières heures, 
les derniers instants ont été une prédication, un aver- 
tissement et un encouragement prophétique. 



117 



On s'installe à la Grande-Ligne. 



Les tentatives faites à Montréal et à Saint-Jean 
n'étaient pas encourageantes. M""^ Feller et M. Roussy 
attendaient toujours une direction d'en haut; Dieu la 
leur donna enfin en récompense à leur patience. Une 
visite faite à M""^ Lévêque à la demande de M"'^ 
Lore en fut Toccasion. M™^ Lévêque demeurait à la 
Grande-Ligne. Ce n'était pas un village mais une 
longue route de chaque côté de laquelle étaient éche- 
lonnées les maisons des fermiers et partageant par 
une ligne droite longue de plusieurs lieues des con- 
cessions de terrain. On ne faisait que commencer le 
défrichement. Ils décidèrent sur la deînande de quel- 
ques familles de se fixer au miheu d'elles. M™^ Feller 
y arriva en septembre 1836 ; ne trouvant point de 
logement à louer, elle accepta deux chambres et 
l'usage d'un grenier dans la modeste demeure de M"'^ 
Lévêque, construction très primitive généralement 
désignée sous le nom de « Log-house ». M. Roussy 
y avait tenu des réunions, petit commencement qui 
devait donner de grands résultats. C'est dans cette 
humble demeure que M"'^ Feller s'installa, tant bien 
que mal, prenant une chambre pour elle et utilisant 
l'autre comme cuisine, salle de réception et école. 
Dans ce réduit aux usages multiples elle commença 
à réunir une vingtaine d'enfants. Le soir était réservé 
aux adultes, qui se groupaient autour d'elle, posaient 
des questions et écoutaient respectueusement les 
réponses. Ainsi commença cette œuvre destinée à 
avoir une si grande influence pour le salut des âmes, 
le développement intellectuel et moral de milliers de 



Il8 PREMIÈRE PARTIE 

Canadiens français. Les instructions données et reçues 
produisirent leur effet; on goûtait les vérités ainsi 
enseignées. Le Canadien est généralement intelligent ; 
il aime ce qui est nouveau, particularité des peuples 
jeunes que n'a pas gâtés Tinfluence mesquine du prê- 
tre. Ce petit groupe fit des progrès rapides dans la 
connaissance des Ecritures, surtout sur les questions 
touchant à la controverse. 

En 1837, les missionnaires purent organiser une pe- 
tite Eglise de 16 membres, premiers fruits de beau- 
coup de travail et de prières. 

La Révolution. 

En octobre éclata la révolution.... Oh ! les révolu- 
tions, qu'elles sont aveugles et cruelles ! Les « patrio- 
tes », unissant dans leur pensée les missionnaires avec 
les Anglais protestants, prirent cette occasion pour 
assouvir leur haine au grand plaisir du clergé qui, 
par une inexplicable contradiction, se réjouissait de 
la défaite de ses paroissiens. 

Les missionnaires eurent à subir une série de persé- 
cutions qui les obligèrent à traverser la frontière pour 
aller vivre sous la protection du drapeau américain : 
missionnaires et troupeau vinrent se fixer pour un 
temps, dans le village de Champlain (Etat de New- 
York). 

]y[me Peller écrivait à ses amis : « C'est la nuit que 
les «patriotes »*se réunissent par cent et deux cents, 
quelquefois plus, armés ou plutôt munis de toute es- 
pèce d'instruments et vont de maison en maison 
sommant les hommes de les rejoindre et sur leur re- 



l'immigration huguenote 119 

fus, les assaillent de pierres et menacent de mettre le 
feu.... » Nombreuses furent les maisons ainsi détruites. 
La Grande-Ligne étant habitée par des « patriotes » 
fut le théâtre de toute espèce de désordres. Des amis 
vinrent avertir du danger M™^ Feller et M. Roussy 
^t les engager à fuir au moins pour quelque temps. 
Mais la pensée de laisser leurs nouveaux amis en ar- 
rière leur paraissait une impardonnable lâcheté. Ils con- 
sultèrent le Seigneur dans la prière, convaincus que 
c'était lui qui les avait placés là. 

Nous ne voulions pas, écrit M™"^ Feller, quitter 
notre poste sans sa permission. Le Seigneur ne nous 
laissa pas longtemps dans l'incertitude : » le dimanche 
28 octobre, un ami, M. Richard Me Genis arrivait en 
toute hâte à cheval et avertissait les missionnaires du 
danger qui les menaçait. Le lendemain, trois fois ils 
se réunirent sous le regard de Dieu; les prosélytes 
étaient dans une grande détresse, car ils comprenaient 
que la séparation devenait un devoir, mais trem- 
blaient à l'idée d'être abandonnés à eux-mêmes. Ce 
fut pour chacun une nuit de terrible angoisse; les 
« patriotes » augmentaient en nombre et devenaient 
toujours plus violents, s' abandonnant à toutes sortes 
d'outrages. Les jours étaient assez paisibles, mais les 
nuits préparaient de nouvelles horreurs. 

Le lundi, on envoya M. Roussy à Champlain, afin 
de savoir s'il était possible d'y trouver un abri. Dieu 
ne devait-il pas montrer aux siens quelle était sa vo- 
lonté et la manifester en leur faisant trouver un gîte. 
Il était parti depuis une heure à peine que la nouvelle 
^ue les patriotes avaient décidé sa mort, arrivait à 
lyjme Peller. Ils en parlaient ouvertement et dans des 



I20 PREMIERE PARTIE 

termes excessivement violents. La pauvre femme 
passa une bien triste journée et ses hésitations s'éva- 
nouirent, car rester, c'était aller au devant du mal- 
heur. Pourtant la seule idée d'abandonner ses Cana- 
diens faisait souffrir cette femme de cœur et quand 
elle sut qu'on devait assaiUir sa maison la nuit qui al- 
lait suivre, son cœur déborda de reconnaissance en- 
vers Dieu parce que le frère Roussy était hors de 
danger. Elle passa la soirée en prières, entourée des 
amis de la mission qui Tencouiageaient à s'en re- 
mettre au Seigneur. Elle attendait que Dieu lui mon- 
trât la voie à suivre, car elle ne savait que faire. Oh î 
combien est fort celui qui cherche sa voie dans le 
Seigneur! M""^ Feller en fit la douce expérience dans 
la nuit, quand la foule arriva, elle n'éprouva pas la 
moindre frayeur. Un des hommes de la mission^ 
Lévèque^ alla au-devant des manifestants et leur de- 
manda quelles étaient leurs intentions. On répondit 
sur un ton menaçant : « Nous voulons que tu mettes 
fin au scandale de la nouvelle religion que tu per- 
mets dans ta maison et si tu refuses, nous obligerons 
bien ces gens à quitter le pays. » 

Lévèque leur demanda de quel droit ils agissaient 
ainsi ; ils répondirent qu'ils agissaient au nom d'un 
droit qu'ils s'étaient donné et qu'ils étaient bien réso- 
lus à montrer qu'il étaient les maîtres. C'est alors 
que M""^ Feller se présenta et, s'adressant à ces for- 
cenés, leur parla avec calme, sans réussir cepen- 
dant à les convaincre de leur culpabilité, car ils exi- 
gèrent qu'elle déguerpît au plus vite ainsi que 
M. Roussy. Ils menaçaient de revenir pour obliger à 
partir ces gens qui étaient venus « apporter le trouble » 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 121 

dans le pays avec leur religion. Ils ne voulaient 
permettre à personne de vivre au milieu d'eux à 
moins qu'on ne pratiquât leur sainte religion et qu'on 
fût de bons « patriotes » comme eux. Après quelques 
blasphèmes, les émeutiers se dirigèrent vers les mai- 
sons des amis de la mission, y pénétrèrent, bri- 
sèrent les meubles et les fenêtres et ordonnèrent à 
tous de renoncer à la nouvelle religion pour revenir 
à la leur, à moins qu'ils ne préfèrent quitter le pays 
et voir leurs maisons réduites en cendres. 

C'était l'indication que M"''' Feller avait si patiem- 
ment attendue et d'un commun accord on décida le 
départ, car nul n'avait songé un seul instant à retour- 
ner aux pratiques de l'Eglise de Rome. 

M. Roussy revint le mardi après-midi. Des fenêtres 
d'une maison située au bord de la route on tira sur 
lui, mais Dieu ne permit pas qu'il fût atteint. Il arri- 
vait pour annoncer qu'on pouvait espérer trouver des 
abris suffisants à Champlain. Le mardi i*"' novembre, 
ils passèrent la frontière; ils étaient plus de cinquante, 
mais ils avaient laissé derrière eux treize de leurs 
amis qui n'avaient pas eu le temps de compléter leurs 
arrangements ; cependant on avait l'assurance de 
leur départ prochain. Quel triste cortège que ces 
émigrants malgré eux. Dans une même voiture, dix 
enfants et la mère, tous insufiisamment vêtus et souf- 
frant du froid. M'""^ Feller en était émue aux larmes 
et pourtant elle eut le courage de rendre grâce de ce 
que ces nouveau-nés à la foi avaient assez de fer- 
meté pour souffrir de telles choses et rester fidèles à 
leur Sauveur. 

Arrivés à Champlain, ils furent reçus avec une cor-^ 



122 PREMIERE PARTIE 

dialité toute chrétienne, et une famille offrit aux mis- 
sionnaires une bienveillante hospitalité dont ils pu- 
rent jouir pendant huit jours. Pendant ce temps ils 
réussirent à se loger ainsi que tout le monde dans le 
village et dans les environs. Dans leur affliction, ils 
purent bénir Dieu de ce qu'il les avait placés hors des 
dangers de la guerre. Son intervention miséricor- 
dieuse était évidente. Ils avaient raison de croire que 
tout ce qui avait été laissé à la Grande-Ligne serait 
pillé ou brûlé ; dans cette prévision ils avaient pris 
avec eux tous leurs effets personnels ; mais les Cana- 
diens avaient dû abandonner leurs meubles, leurs ré- 
coltes, qui étaient fort belles. M. Roussy leur avait 
aidé; un ami avait avancé la semence; Dieu avait ac- 
cordé une magnifique moisson qui devait subvenir à 
tous leurs besoins et permettre le remboursement de 
l'emprunt. Maintenant ils avaient tout quitté, sans es- 
poir de trouver quoi que ce fût à leur retour. 

Après deux mois d'absence, ils revinrent ; c'était 
^n novembre, ils ne retrouvèrent que les quatre murs 
de leurs maisons. Tout : meubles, récoltes, bétail, 
avait été pillé. En exil, nos frères s'étaient fait des 
amis qui leur restèrent fidèles, précieuse compensa- 
tion des pertes qu'ils avaient subies. Heureusement 
<}u'ils n'eurent pas à souffrir de la seconde phase de 
la révolution de 1838. 

Voilà les fruits de la tolérance catholique tant chan- 
tée par ses admirateurs. Partout où le catholicisme 
s'implante, il donne les mêmes résultats ; quand il a le 
pouvoir, il se fait persécuteur, sa vie n'est possible, 
croirait-on, qu'à la condition d'exterminer tout ce qui 
ji'est pas lui ! 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I23 

La première Maison de Mission. 

L'ennemi fait une œuvre qui le trompe : on chassa 
les missionnaires d'une humble cabane, on les retrouva 
^ans un bel immeuble, avec salle de réunion, salle 
d'école et tout ce qui était nécessaire pour mener 
l'œuvre à bien. A leur retour, la connaissance des 
persécutions dont ils avaient été les victimes leur 
attira la sympathie des chrétiens des deux côtés « des 
lignes ». A Boston, à New-Haven, à Montréal, l'émo- 
tion fut grande et on se demandait lesquels étaient le 
plus à plaindre, des persécuteurs ou des héroïques 
persécutés. 

Leurs amis de Lausanne, vivement touchés par les 
récits pathétiques de ces heures tragiques traversées 
par leurs compatriotes et amis, réunirent et leur 
envoyèrent la jolie somme de quatre mille francs. 
Mais ce qui valait mieux encore, et ce qui réjouit les 
missionnaires, ce fut l'intérêt réveillé parmi les Cana- 
<iiens eux-mêmes : « Les maisons s'ouvrent, écrit 
M™^ Feller, les enfants viennent. Mon Dieu! Mon 
Dieu ! ne le vois- tu pas... » 

A son appel pressant, bon nombre d'amis prirent la 
noble résolution de recueillir au plus tôt les fonds 
nécessaires à l'érection d'une maison qui répondrait 
aux besoins de la mission. Avec plus de foi que d'ar- 
gent, on put jeter en automne les fondations ; et dans 
l'été de 1840 la maison fut consacrée au service de 
Dieu. On le comprend, un grand nombre d'amis vou- 
lurent prendre part à la fête. On vint de Montréal, de 
Saint-Jean, de Boston, de New-York et d'ailleurs. L'un 
•de ces visiteurs mérite une mention spéciale, c'est le 



124 PREMIERE PARTIE 

docteur Kirk, de Boston, alors pasteur congrégation 
naliste à Albany ; sa voix sympathique émut les cœurs 
de tous ses amis, car il parlait également l'anglais et 
le français. La mission entrait ce jour là dans une 
période nouvelle ; cette maison, solidement bàfie, 
contrastait par ses deux étages et demi avec la 
petite maison des Lévêque, et les « patriotes » compri- 
rent qu'on était venu pour rester, ce qui les fit réflé- 
chir. A la vue de ce monument élevé à la gloire de 
Dieu, les cœurs s'amollirent ; une trentaine de conver- 
tis avaient assisté au service d'ouverture, mais le len- 
demain un bien plus grand nombre vinrent entendre 
cet «Américain à la parole d'or», et après le service 
ils s'approchèrent pour le voir de près, l'entendre et 
lui serrer la main. 

Cinq ans plus tôt, avant de quitter son pays, 
]y[me Peller, dans un de ces moments qu'un mission- 
naire seul peut comprendre, avait épanché son âme. 
dans une humble prière et s'était écriée : « O Dieu, lais- 
moi voir, avant de morurir, une réunion de Canadiens 
touchés par ton amour et attachés à ta parole ! » Elle 
pouvait écrire maintenant à ses amis de la Suisse que 
sa prière avait été entendue et qu'elle se réjouirait 
fort si eux aussi pouvaient voir ces fruits qui dépas- 
saient son attente. 

Pour assurer la nourriture de tous ces visiteurs," 
et recevoir dignement ces amis de Dieu, elle avait 
tué le veau gras, à l'exemple d'Abraham. 

L'érection en rase campagne d'une maison sem- 
blable parla au cœur et à l'imagination d'un grand 
nombre; on sentit que le protestantisme venait de 
faire irruption au milieu de cette population incons- 
ciente de l'ignorance dans laquelle elle dormait. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



125 



Une précieuse recrue : Louis Normandeau. 

Tout en se réjouissant des résultats obtenus, on ne 
voulait pas se croiser les bras ; la maison était 
■ouverte, les enfants attendaient. D'où viendra le maî- 
tre, l'instituteur ? M. Roussy et M"'^ Feller ne pou- 
vaient tout faire, ils se 
dirent : L'Eternel y 
pourvoira. Il y pourvut, 
en effet, et de la ma- 
nière la plus inattendue. 
Un jour, un prêtre vint 
frapper à la porte ; en 
le voyant timide, hési- 
tant, on se demanda 
naturellement ce qui 
pouvait bien amener 
dans cette maison, asile 
de la foi protestante, 
un de ceux qui s'étaient 
opposés, depuis la pre- 
mière heure, à tous les 
efforts des missionnai- 
res! Un de ceux qui 
avaient fermé tant de 

portes venait frapper à celle des missionnaires ! Venait- 
il tenter de les convertir ? Depuis quelques années, le 
Seigneur le cherchait en le préparant pour une œuvre 
toute nouvelle. Louis Normandeau était en effet troublé 
quant à la vérité des enseignements et des pratiques de 
son Eglise. Il cherchait la lumière, des explications, et 
ne les trouvait pas dans les livres qu'il pouvait se pro- 




Louis Normandeau. 



126 PREMIÈRE PARTIE 

curer. Il avait voulu voir les protestants chez eux, était 
passé aux Etats-Unis, avait bien observé, mais ne sa- 
chant pas l'anglais, il n'avait pu pénétrer dans la vie chré- 
tienne des Américains. Ce qu'il en avait vu et compris 
dans les églises ne suffisait pas à lui apporter la paix et 
la joie. De retour au pays, il entendit parler de la mai- 
son protestante nouvellement érigée: il décida, à tout 
hasard, de venir voir. Quand on se noie, on s'accroche 
à la première branche accessible. Sa visite fut pour 
lui le salut et pour les missionnaires une grande sur- 
prise et une grande joie. Un prêtre ! ! Un de ces hom- 
mes fiers, un de ces despotes dont la volonté faisait 
loi dans le pays, qui venait demander humblement 
qu'on lui expliquât la voie du salut ! 

Que de fois ils avaient prié pour que Dieu touchât 
le cœur de quelques-uns d'entre eux ; mais ils n'avaient 
pas cru à une réponse aussi prompte et aussi oppor- 
tune. C'est ainsi qu'on estvsouvent surpris quand Dieu 
nous exauce. De son côté*, le prêtre éprouva une 
grande surprise et son bonheur fut tel, quand il sentit 
les écailles tomber de ses yeux, qu'il réalisa qu'il était 
un nouvel homme, et il demanda à rester. On le lui 
permit ; à partir de ce moment-là, Louis Norman - 
deau devint un aide précieux pour la mission, dans 
laquelle il fut d'abord instituteur, puis prédicateur, et 
enfin écrivain. Cette année 1840- 1841 fut une des plus 
remarquables dans l'histoire de la mission. 

LfC docteur Cote. 

Nous avons vu que, pour répondre aux besoins que 
lui avaient exposés ses serviteurs, Dieu leur avait 
envoyé un de leurs persécuteurs, un prêtre ; il va 



l'immigration huguenote 



127 



maintenant leur donner un précieux auxiliaire dans la 
personne du docteur Cote. 

Cet homme n était pas un inconnu ; il avait pris une 
part active dans la révolution de 1837- 1838. Né à 
Québec, en 1809, il n'avait que trois ans quand sa 
famille vint s'établir à Montréal. C'est donc dans cette 
ville que l'homme se forma; après avoir fait ses 
classes d'adolescent dans un collège catholique romain^ 
il fit des études médicales 
au Canada et il les compléta 
par un séjour dans l'Univer- 
sité du Vermont, qui lui con- 
féra le titre de docteur. C'est 
à ce titre qu'il vint s'établir 
dans la paroisse de l'Acadie, 
à dix milles de Saint-Jean et 
à une égale distance de l'en- 
droit où s'éleva plus tard 
l'Institut de la Grande-Ligne. 
Napierre ville lui offrant une 
plus large sphère d'activité, 
il vint s'y établir deux ans après et y demeura 
jusqu'en 1837. 

Les ancêtres de la famille faisaient partie de ce 
groupe d'infortunés si sommairement traités par les 
autorités anglaises, qui, en 1755, les avait chassés de 
l'Acadie, leur patrie d'adoption. Souvent, sans doute,, 
il entendit raconter la lamentable histoire des souf- 
rances et des fatigues qui marquèrent leur exil ; cela 
donna à ses pensées une direction qui explique la 
part qu'il prit dans les troubles de 1837. Les sou- 
venirs du passé, la lenteur des autorités à accorder 




Docteur Cote, 



128 PREMIÈRE PARTIE 

•ce qu'elles avaient promis, développèrent chez lui des 
sentiments hostiles au gouvernement. 

Il entra dans la politique et en 1834 il représentait 
le comté de l'Acadie ; il n'avait encore que vingt- 
■quatre ans. S'apercevant que le clergé soutenait le 
gouvernement, il résolut de faire tout ce qu'il pourrait 
pour délivrer son peuple du joug de ses oppresseurs 
politiques et religieux ; il eut avec Papineau, alors 
orateur de la Chambre, bien des entretiens dont les 
conséquences devaient se manifester trois ans plus 
tard ; on le vit dans le cours de Tété de 1837 prendre 
part à ces assemblées où l'on dénonçait devant un 
peuple impressionnable les injustices des bureaucrates, 
— c'est le nom donné alors aux employés du gouver- 
nement; — il s'ensuivit des troubles et des agitations 
<jui eurent de graves conséquences et dont il dut souf- 
frir avec ses amis puisqu'ils en avaient accepté la res- 
ponsabilité. Il dut s'exiler, car sa tête avait été mise 
à prix par le gouverneur, et il transporta sa famille 
à Platsburg N. Y. où un bon nombre de compatriotes 
s'étaient réfugiés. De là les Canadiens disciplinés, 
•organisés, armés se disposaient à envahir le Cana- 
da; mais le gouvernement américain s'y étant 
opposé, l'entreprise échoua. En novembre, l'insur- 
rection éclata à Napierreville ; le docteur se rendit 
sur le champ des opérations et là il fit preuve de 
beaucoup de courage comme officier supérieur ; il y 
eut bien des vies sacrifiées de part et d'autre ; 
mais les « patriotes » furent dispersés. Plusieurs pas- 
sèrent la frontière, le docteur Cote les suivit. Son 
séjour au collège n'avait pas affaibli son individualité, 
mais il en avait gardé un mauvais souvenir. Un jour 



L IMMIGRATION H UGUENOTE I29 

qu'il s'était rendu coupable de quelque faute légère, son 
confesseur lui avait imposé comme pénitence la répé- 
tition de prières. Pour gagner du temps, il s'imagina 
de les dire pendant qu'il faisait une course à cheval ; 
la bête, mal tenue, fit un écart et le chapelet tomba 
à terre ; naturellement vif et d'un tempérament im- 
pressionnable, Cote se mit à jurer et envoya au 
diable chapelet et prêtre. En rentrant chez lui, il alla 
confesser sa faute, le confesseur frappé d'horreur lui 
refusa l'absolution, ce qui affecta beaucoup le pénitent, 
encore sous l'empire de la superstition. Rentré chez 
lui, il consulta sa femme sur ce qu'il y avait à faire et 
l'on décida de recourir à un autre confesseur dans un 
village voisin. Il partit en hâte, confessa sa faute et 
avoua qu'il avait appelé son premier confesseur un 
vieux fou. Le nouveau confesseur, — fut-il affecté par 
la sincérité de son pénitent ou par l'offrande qui 
fut remise au prêtre^ on ne sait, — donna l'abso- 
lution. Le désaccord entre ces deux prêtres sur la 
nature des péchés véniels, lui ouvrit les yeux, mais 
comme tant d'autres, il resta attaché à son Eglise, 
bien qu'il sentit se détacher insensiblement les liens 
qui le retenaient ; il en était arrivé à ne voir dans tout 
ce fatras, qu'une arrogante hypocrisie. Il déplorait 
l'influence néfaste du clergé sur ses concitoyens et ne 
pouvait admettre qu'une religion dont les ministres 
tiennent le peuple dans l'ignorance et la superstition 
put venir de Dieu. Il s'était fait de la religion la con- 
ception noble d'un système qui avait pour but d'éclai- 
rer et d'élever les peuples et lorsqu'il constata qu'il 
n'en était rien, il comprit qu'il ne fallait pas confondre 
le christianisme avec la religion du pape. C'est la 



130 PREMIERE PARTIE 

confusion qui entraîne vers l'infidélité. Il se tourna 
alors vers le déisme et lui demanda ce que son âme 
cherchait. Il entra en correspondance avec quelques 
déistes de renom, lut leurs productions, s'enfonçant 
toujours plus dans leurs fatales erreurs ; fréquenta 
moins souvent Téglise, craignant de moins en moins 
de parler contre le clergé, ce qui le fit dénoncer par 
le curé de Napierreville. Indigné, le docteur intenta 
au curé une action en justice et obtint gain de cause. 
Malgré cette attitude, en apparence si hostile à la 
religion. Cote ne demandait qu'à être convaincu de la 
vérité. 

C'est dans ces dispositions qu'il alla entendre 
M. Roussy, venu à Napierreville pour présider une 
réunion : favorablement impressionné, il alla lui faire 
visite dans la maison amie où il était descendu. 

On était en 1841, tout était rentré dans le calme ; 
Cote se sentit attiré vers Dieu qui l'avait gardé des 
périls de tous genres ; mais, hélas ! une écharde dans 
l'âme ne lui laissait aucun repos ; il se sentait profon- 
dément malheureui^, en proie à de grandes angoisses ; 
sa pauvre vie lui apparaissait comme suspendue à un 
fil dont la fragilité l'effrayait ; pour lui, la mort était 
le roi des épouvantements ; au milieu de ses souf- 
frances il éprouva le besoin de consolations et il ne 
savait où les trouver ; graduellement il découvrit l'in- 
suffisance du déisme. Ne pouvant rien demander à 
une religion qui n'était qu'un instrument dans les 
mains de l'autorité civile pour mener le peuple, tou- 
jours plus malheureux, ne sachant que faire pour 
remplir le vide affreux de son âme, il assista à quel- 
ques réunions de prières dans une église de Swanton 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I3I 

OÙ il s'était retiré. La sincérité, la spiritualité dont il 
fut témoin le touchèrent, il sentait, dit-il, « comme une 
rosée descendre dans son âme » ; la tranquillité, la 
paix qu'il devinait chez plusieurs lui faisaient désirer 
le même bonheur. Ses souffrances devinrent intolé- 
rables. Comprenant que sa philosophie l'avait déçu, 
il résolut de recourir à la Bible qu'il connaissait à 
peine. Il voulut savoir ce que croient les protestants 
et alla à la source des enseignements de Jésus-Christ 
et des apôtres. Il ouvrit le saint Livre, non sans 
quelques préjugés, fut frappé de la majesté divine qui 
éclate à chaque page et se laissa gagner par la beauté 
et l'élévation de ses enseignements. Bien que la 
Bible lui parlât avec autorité, il ne voulait pas se 
rendre: il en discutait les enseignements et les com- 
parait avec ceux du déisme ; mais cette parole de 
Dieu fut plus puissante que la parole des hommes et 
comme une épée à deux tranchants elle lui perça le 
cœur. Il en éprouvait un malaise indéfinissable, gémis- 
sait en lui-même ; des doutes violents s'élevaient dans 
son âme. Tourmenté, en proie à d'horribles angoisses 
il fit l'expérience des attaques subtiles de l'infidélité 
naturelle du cœur ; l'ennemi toujours vigilant ne restait 
pas inactif et lui conseillait l'abandon de ses idées 
troublantes. Il passa toute une nuit dans un état 
épouvantable, incapable de fermer un instant les yeux. 
C'est alors qu'il se tourna vers Dieu, le supplia de le 
guider dans la voie de la vérité. Il lut la Bible plus 
assidûment et son admiration pour elle augmenta de 
telle façon que toute autre littérature lui fut bientôt 
indifférente. Son état moral affecta le corps ; ses amis 
s'en aperçurent et lui en firent la remarque ; il aurait 



132 PREMIERE PARTIE 

eu honte d'en avouer la cause et fut tout heureux 
d'échapper à leurs questions en acceptant Tinvi- 
tation d'un malade qui lui avait demandé de l'accom- 
pagner dans une ville d'eau. Là, pensait-il, il pourrait 
en toute hberté se livrer à la recherche de la vérité. 
Il lut avec profit Y Histoire de T Eglise, de Goodriche; 
cet ouvrage compléta, pour lui, les preuves qu'il lui 
fallait pour admettre la vérité du christianisme. Son 
ami mourut, le docteur Cote aurait voulu lui prodiguer 
les consolations si désirées en telle occurence : mais 
il ne sut pas le faire ; cette mort fit sur lui une pro- 
fonde impression et le remplit d'une terreur salutaire. 
Quelque temps après, il entendit M. Williams, de 
New-York, prêchant sur ces simples paroles : « Crois 
au Seigneur Jésus et tu seras sauvé. » Il était dans 
les dispositions voulues pour recevoir ce message, 
comme la cire chauffée pour recevoir l'empreinte; ce fut 
pour lui l'indication du chemin qui devait le conduire 
à la délivrance ; il s'inclina au pied de la croix et 
forma en lui-même la résolution de devenir chrétien. 
Dès ce moment^ il goûta la consolation et l'avoua ou- 
vertement à ses amis ; il leur en parlait, les visitait 
dans leurs demeures, lisait avec eux la Parole de 
Dieu, les réunissait chez lui, priait avec eux, les 
exhortant à suivre les enseignements de l'Evangile. 
Pourtant, il était encore dans la crainte : il n'avait pas 
encore entendu cette déclaration de Jésus : « Tes 
péchés te sont pardonnes, va t'en en paix.» Il l'enten- 
dit enfin, un jour qu'il était en visite chez un des 
fidèles de l'Eglise. La paix qui régnait dans cette mai- 
son lui laissa une profonde impression qu'il ne chercha 
pas à dissimuler. On écrivit à M. Roussy ce qui 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 133 

se passait. Celui-ci partit immédiatement pour Swan- 
ton et put s'assurer que Cote n'avait pas encore com- 
pris combien le péché est en abomination devant 
Dieu, ni réalisé la grandeur de l'amour de Dieu et la 
puissance du sacrifice expiatoire de Christ, imputé au 
pécheur par la foi. 

Le dimanche, M. Roussy prêcha trois fois devant une 
cinquantaine de Canadiens, et passa le reste du jour 
avec le docteur Cote, qui l'accompagna chez lui. Ce 
fut un jour de luttes pour Cote. Le tentateur lui montra 
tous les avantages que le monde lui offrait et sa 
gloire, essaya de lui persuader qu'il était allé trop 
loin ; mais, de cette lutte, le docteur sortit vainqueur, 
car il avait prié ; il ouvrit son cœur à la foi dans les 
réalités du monde invisible. 

Dans la soirée du même jour^ causant avec lui de 
l'état de péché et de la condamnation, du seul moyen 
de salut offert à l'homme, M. Roussy le vit soudain 
éclater en sanglots. « Oh! quel abominable pécheur 
je suis devant Dieu, s'écria-t-il. Oh! mon passé! 
que ferai-je? » Tous deux tombèrent à genoux et 
répandirent leur âme devant Dieu. «Jamais dans ma 
vie, dit M. Roussy, je n'ai été témoin d'angoisses si 
vraies, d'une repentance plus touchante. » Quand ils 
se relevèrent, le docteur était calme et paisible. Il eut 
à traverser d'autres moments d'angoisse, mais ils sen- 
tirent qu'ils étaient sur les marches du trône de la 
grâce. Avec la hardiesse que la foi seule inspire, 
M. Roussy s'écria en parlant au Seigneur : « Je ne te 
laisserai que tu ne m'aies béni, que tu n'aies dit à ce 
ami : Je suis la délivrance. » Alors, rempli de l'Esprit 
d'adoption. Cote s'écria à son tour: «Gloire à Dieu 



134 PREMIERE PARTIE 

dans les hauts deux. » Oh ! les larmes de gratitude, 
larmes de joie dans la jouissance d'un bonheur inconnu. 
Tout était calme autour d'eux^ la bénédiction d'en 
haut les couvrait, leur coupe était comble. 

Dans une nature fière comme celle de Cote, on 
comprend quels combats se livrèrent avant qu'il ait 
cédé et se soit avoué vaincu; personne ne mettra en 
doute cette conversion où Ton ne peut que sentir 
l'action du Saint-Esprit, qui l'amena humilié et repen- 
tant au pied de la croix où il trouva, en croyant, la 
paix et le bonheur, après avoir traversé de si angois- 
santes luttes. Ce qui frappe et prouve aussi la sincé- 
rité de sa conversion, c'est sa conduite dans la suite : 
D'abord il écrivit à sa femme^ qui était au Canada, et 
lui envoya une Bible. Voici sa lettre : 

« Swanton, 15 juin 1841. 

» Ma chère et tendre amie, 

» Cette lettre te sera remise par M. Roussy que je 
te prie de considérer comme mon meilleur ami ; comme 
un consolateur spécial que Dieu, dans sa divine pro- 
vidence, m'a envoyé pour m'aider dans les angoisses 
terribles de mon âme comme grand pécheur. Chère 
Marguerite, tu ne peux t'imaginer les douces expé- 
riences que nous faisons quand nous nous tournons 
sincèrement vers Jésus, le Sauveur de pauvres misé- 
rables pécheurs; quand nous pleurons amèrement sur 
les péchés de notre vie au pied de sa croix ; quand 
nous implorons son pardon avec une confiance sans 
borne en son infinie miséricorde ; quand nous sup- 
plions le Père céleste d'oublier, d'effacer nos péchés. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



135 



lavés par le précieux sang de son Fils mort sur la 
croix pour nous sauver tous. Oh! chérie, qu'il est 
doux de se sentir en parfaite communion avec notre 
Père qui est dans le ciel! Tu connais mon amour, 
bien-aimée, et pour le fruit de notre union, tu sais 
qu'il n'y a rien au monde qui me soit plus cher que 
vous trois. Combien, chère amie, je désire que vos 
âmes^ à moi si chères, puissent éprouver les douces 
émotions que j'ai ressenties depuis mon retour à 
Jésus ; combien je désire, chère Marguerite, que tu 
fasses l'expérience des douces jouissances d'une vraie 
piété, éclairée par la foi en Jésus-Christ ! Tu verrais 
que la vraie religion ne consiste pas en de vaines 
cérémonies, mais en une foi sincère en Jésus-Christ, 
dont nous ne saurions trop lire et sonder la Parole ; 
tu verrais que la vraie religion ne consiste pas en 
prières inintelligemment marmotées, mais qu'elle con- 
siste au contraire dans la paix de l'âme^ conséquence 
d'une foi implicite dans les mérites du Sauveur. 

» Tu sais^ quand j'ai abandonné TEglise romaine 
dans laquelle je suis né, que je t'ai toujours laissé la 
plus grande liberté en matière de conscience. Ne crains 
pas que je veuille exercer la moindre contrainte, la 
moindre violence sur tes convictions. Mais^ au nom de 
Dieu, si miséricordieux envers ses enfants, pour 
l'amour de ton âme, pour l'amour de la paix de ta 
conscience, au nom de ce que tu as de plus sacré au 
monde et dans le monde à venir, ouvre les yeux et, 
réfléchis, consulte le Livre de Dieu ; lis avec soin, 
tâche d'apprécier les doctrines y qui sont enseignées 
par le Fils même de Dieu. Après avoir demandé les 
lumières du Saint-Esprit et t'être humiliée au pied du 



136 PREMIÈRE PARTIE 

Crucifié, vois si tu es dans le sentier qui mène à la 
vie; ce sont là de sérieuses considérations, qui doi- 
vent toucher le cœur de tout chrétien. 

» Souviens-toi que tu n'as qu'une âme à sauver ou à 
perdre ; une fois le jugement de Dieu prononcé, il 
n'est plus de remède; si nous fermons les yeux à la 
vraie religion en ce monde, il n'y a que la condamna- 
tion comme conséquence inévitable. Nous nous som- 
mes tant aimés qu'il nous serait pénible d'être séparés 
de l'autre côté de la tombe; prie donc, chérie, incline- 
toi au pied du Crucifié ; demande-lui pardon, supplie- 
le de t'éclairer par le Saint-Esprit, et puis, chère Mar- 
guerite, lis attentivement; compare avec ce que tu as 
appris depuis ton enfance; par-dessus tout, débar- 
rasse-toi de tout préjugé. Je t'envoie, par M. Roussy, 
une Bible de Sacy ; on s'en sert dans l'Eglise de 
Rome. M. Roussy te dira tout ce qui s'est passé, com- 
ment toute ma confiance est dans les mérites du Fils 
de Dieu et comment je jouis de la paix et de la tran- 
quillité de l'âme. >^ 

Après la lecture de cette touchante let'tre,^ le lec- 
teur aimerait savoir comment elle fut accueillie. 
M'"^ Cote était une sincère et pieuse catholique 
romaine; elle avait passé une partie de sa jeunesse 
dans un couvent. Quand elle épousa le docteur Cote, 
elle suivait fidèlement les directions de son Eglise, et 
son mari partageait sa manière de voir. Quand> gra- 
duellement, ce dernier renonça aux dogmes de cette 
Eglise, pour se rapprocher des infidèles, M'"*' Cote 
s'appliqua plus diligemment à la pratique de sa reli- 
gion, avec la pensée et l'espérance que son mari en 
bénéficierait, elle passa des nuits à prier à son inten- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I37 

tion. Les deux rebellions dans lesquelles son mari 
était impliqué, la firent passer par de cruelles angois- 
ses ; séparée de son mari, qui avait dû prendre la 
route de l'exil, elle vit sa maison pillée et dut se réfu- 
gier chez son frère ; c'est là que la grâce de Dieu vint 
la chercher ; elle s'apercevait bien du changement 
siyvenu dans son mari, mais elle ne pouvait pas l'at- 
tribuer à la souveraine grâce de Dieu. 

Les résultats devaient se faire attendre. A la 
réception de la Bible que lui avait envoyée son 
mari, elle était encore trop enveloppée dans les plis 
de la robe romaine pour se permettre la liberté de 
lire la Bible. Mais un jour qu'elle se promenait dans 
la voiture de son frère, elle rencontra un vieux mon- 
sieur anglais de sa connaissance qui, au cours de la 
conversation qu'ils eurent, lui fit savoir qu'il allait à 
la Grande-Ligne ; elle lui en exprima son étonnement. 
Il lui dit le regret qu'il éprouvait de la voir sous 
une si fâcheuse impression, car ces gens qu'il allait 
voir n'étaient pas de mauvaises gens, c'étaient des* 
chrétiens qui s'efforçaient de suivre Jésus-Christ; il 
l'invita à venir voir pour qu'elle fût capable de juger 
par elle-même ; après beaucoup d'hésitations, le sou- 
venir de son mari l'emporta et M'"^ Cote se décida à 
cette visite. Pour la première fois, elle entendit la lec- 
ture et la prédication de la Parole de Dieu. Elle en 
fut touchée. En rentrant à la maison, elle ouvrit cette 
Bible, toute tremblante d'émotion et de crainte, puis 
elle résolut de suivre son mari sans calculer les sacri- 
fices qu'elle aurait à faire : l'abandon de ses amis et 
de ses parents. Le cœur déchiré, elle vit pourtant que 
cette décision était de son devoir, et partit rejoindre 



138 PREMIÈRE PARTIE 

son mari. Elle trouva plus tard une ample compensa- 
tion dans le cercle de ses nouveaux amis et dans 
Fapaisement de sa conscience. 

Quand son mari entra en activité pour le service 
des missions, elle en épousa la cause avec ferveur et 
simplicité. Elle racontait les souffrances de la croix 
à tous ceux qui l'abordaient, que ce fut un mendiant 
ou un marchand ambulant. Ce qui a caractérisé sa 
vie chrétienne, ce fut la modestie de sa foi et sa recon- 
naissance. 

Mais de cruelles épreuves l'attendaient ; en les tra- 
versant, elle devait rendre un puissant témoignage à 
la grâce et à l'amour de Dieu. 



CHAPITRE V 



La société Franco-Canadienne. 



Les Eglises évangéliques de Montréal suivaient avec 
un vif et affectueux intérêt l'héroïque entreprise de 
M. Roussy et de M'"^ Feller ; on venait à leur aide 
dans une certaine mesure. L'impression se répandait au 
près et au loin qu'on devait partager avec ces chers 
missionnaires le travail qui s'imposait. On pouvait le 
faire de deux manières en leur fournissant des londs 
ou en formant une société qui recruterait les ouvriers 
et se rendrait responsable du budget. 

On convoqua une assemblée des hommes qu'on 
croyait susceptibles de s'intéresser à une telle entre- 
prise. Elle eut lieu le 13 février 1839. Etaient présents 
à cette réunion, les Rév. M. Curry, Thompson, agent 
de la B. F. B. S. (Société biblique britannique et étran- 
gère), le Heutenant-colonel Wilgress R. A., le capi- 
taine Maitland et le capitaine Young, du 24^ régi- 
ment. Le quartier-maître Murray, le docteur Holmes, 
MM. Lunn, Orr, Lyman, Perrière et Court, ce dernier 
fier de se dire descendant d'Antoine Court. Après 
de sérieuses discussions, il fut proposé par le Rév. 



140 PREMIERE PARTIE 

James Thompson^ secondé par le capitaine Young, de 
former une association qui s'appellerait « French 
Canadian Missionnary Society». Elle aurait pour but 
de pourvoir aux moyens de répandre la connaissance 
de TEvangile du Christ parmi les Canadiens de langue 
française. 

Sur la proposition de M. J.-R. Orr, appuyée par le 
capitaine Maitland, on décida d'admettre de nouveaux 
membres dans la société ; le major Christie fut choisi 
comme président, le lieutenant-colonel Wilgress, vice- 
président, William Lyman, trésorier, James Court, 
secrétaire, les Rév. R.-L. Lusher, William Taylor, 
Henri Wilkes, Newton Boswith, J.-W. Perkins, James 
Thompson, Davis, D. D., M.-F. Curry, docteur Holmes 
et les capitaines Maitland et Young, J. Murray, J.-R. 
Orr, J. Matthenson, James Perrière, William Lunn, 
Henri Vennor, S.-J. Ward, Joseph Fraser, James 
Millne et William Ogden, complétaient la liste du 
comité exécutif. 

On rédigea aussitôt une constitution, en se plaçant 
sur le terrain large de l'alliance évangélique, ce qui 
permettait d'avoir dans le comité des représentants 
des Eglises épiscopale, méthodiste, presbytérienne et 
congrégationaliste. Ce document mérite d'être repro- 
duit. 

I. La société emploie des pasteurs, des instituteurs 
et des colporteurs bibliques. Elle établit des écoles, 
ouvre des lieux de culte, fait distribuer les saintes 
Ecritures ou telles autres publications visant à l'édi- 
fication. 

IL Aucun pasteur, instituteur, syndic ou membre du 
bureau ne peut être employé s'il ne peut pas sous- 



l'immigration huguenote 141 

crire aux grands faits chrétiens, reconnus par les 
Eglises protestantes évangéliques, savoir : La chute 
de rhomme et sa dépravation naturelle, la Divinité 
de notre Seigneur Jésus-Christ et Texpiation de nos 
péchés par son sacrifice, — la divinité et la personna- 
lité du Saint Esprit, — la justification par la foi, Tinter- 
cession du Fils de Dieu et les peines éternelles. (Procès- 
verbaux de la French Canadian Missionnary Society.) 

III. Pour ce qui regarde le choix des ouvriers à 
employer et les fonds à distribuer, la. société n*a pas à 
s'occuper des questions confessionnelles. 

Les bases de la société posées, il fallut songer au 
recrutement des hommes et aux ressources financières 
nécessaires. On s'en occupa immédiatement, en char- 
geant d'une délégation spéciale le Rév. William Tay- 
lor et James Court. Ils devaient visiter Glascow et 
Genève, v constituer des comités auxiliaires, etsolli- 
citer leur avis dans le choix des hommes qu'on dési- 
rait attirer au Canada. A Edimbourg, Robert Haldane 
fils fit partie du comité auxiliaire qui se constitua et 
sa présence rattacha, en quelque sorte, l'œuvre 
d'évangélisation canadienne au mouvement de Réveil 
genevois, puisque c'est la société qui naquit du Réveil 
provoqué par Haldane père qui s'est, tout d'abord, 
intéressée aux missions du Canada. 

Faisaient partie du comité auxifiaire genevois : les 
professeurs De Laharpe, Merle d'Aubigné, le colonel 
Tronchin, M. de Watteville, pour ne citer que les plus 
connus. Dans une réunion qui se tint à la Pélisserie et 
que présidait le professeur De Laharpe, l'allocution du 
Rév. William Taylor fit une profonde impression. Le 
soir de ce même jour, il parlait encore à l'Oratoire, 



142 PREMIERE PARTIE 

OÙ il exposa le but de la société. Il y mit tant de cœur 
qu'il empoigna son auditoire. On raconte qu'un chré- 
tien dut se tenir à son siège, tant il avait envie de se 
lever et de dire : « Me voici, envoie-moi. » 

Au Canada, la société se constitua pour coopérer 
à Tœuvre que faisait la Grande-Ligne et essayer de 
faire au nord du Saint-Laurent ce qu'elle faisait si 
bien au sud et sur la frontière américaine. Pour profiter 
des expériences déjà faites, on invita M. Roussy à faire 
une visite à Belle-Rivière ; c'est dans cette localité que 
la société avait le dessein d'établir le centre de son 
activité missionnaire. L'œuvre, dès le début, fut fort 
encourageante, ce qui ne signifie pas sans difficultés. 
Peu de temps après, un vide s'étant produit à la suite 
du départ d'un missionnaire, on demanda à la Grande- 
Ligne de céder M . Cellier ; la Grande-Ligne ne put 
pas s'en passer tout de suite, mais elle y consentit 
quelque temps après, dans l'intérêt de l'œuvre géné- 
rale. Un peu plus tard, et dans la même année, les 
quelques fidèles de Montréal, éprouvant le besoin de 
se rapprocher d'autres frères pour réaliser la famille 
chrétienne, prient ceux de la Grande-Ligne, par l'in- 
termédiaire de M. Lapelterie, de s'unir à eux pour la 
sainte cène, mais, pour des raisons qui ne sont pas 
connues, l'invitation ne fut pas acceptée. 

Sur le continent, la mission du Rév. W. Taylor et 
de James Court avait réussi et le comité auxiliaire de 
Genève recommanda MM. Daniel Amaron, Antoine 
Moret, Henri Provost, qui furent accueillis chaleureu- 
sement à leur arrivée, le 8 juin 1840. Joseph Vessot, 
qui devait faire partie du premier envoi de renforts,, 
n'arriva que le 15 octobre suivant. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



143 



On avait des hommes, Dieu avait répondu aux 
prières des siens ; il s'agissait de les mettre à Tœuvre 
et de faire valoir les talents que le Seigneur avait 
donnés en dépôt. Comme un général assiégeant une 
forteresse recherche les points par lesquels il pourra 
le plus facilement s'en rendre maître, profitant des 
accidents de terrain pour s'approcher davantage, ainsi 
durent agir les organisateurs de la mission. Ils cher- 
chèrent, aux environs de Montréal, un endroit pro- 





Madame et Monsieur Daniel Amaron. 



pice qui fut à la fois accessible à la prédication évan- 
gélique et pas trop éloigné d'un groupement religieux, 
ce qui permettrait au missionnaire de ne pas se sentir 
trop isolé. 

A Sainte-Thérèse, il y avait plusieurs familles pro- 
testantes écossaises établies, les Morris, Mac Culloch, 
Mac Allister, Hitchcok ; au Petit-Brûlé, les Marchai ; 
à Belle-Rivière, la famille Snowdon. 

La société décida l'occupation de ces trois endroits 
dont elle fit trois postes. Elle plaça H. Provost à 
Sainte-Thérèse, M. et M™^ Amaron au Petit-Brûlé ; 
pour assurer les services à Belle-Rivière, on comptait 



T44 



PREMIERE PARTIE 




Antoine Moret. 



sur des renforts qui ne devaient pas se faire attendre 
trop longtemps. 

Au Petit-Brûlé, M'"^ Amaron réunit autour d'elle 
quelques enfants pour commen- 
cer une modeste école. Devant 
l'impossibilité de leur procurer 
un logement convenable, les 
Amaron furent envoyés à Belle- 
Rivière. Là, M™^ Amaron orga- 
nisa une petite école, et son mari, 
aidé de M. Moret, s'occupa de 
colportage dans les environs. 

On ne négligeait pas Montréal, 
où M. Lapelterie travaillait pour 
le compte de la Société Bibli- 
que. D'accord avec cette 
société, on le prit à Tessai 
pour trois mois et il s'occupa 

dès lors d'évangélisation 
comme missionnaire résidant 
dans la ville. Get essai ayant 
donné des résultats satisfai- 
sants, M. Lapelterie fut défi- 
nitivement employé comme 
missionnaire, au même titre 
que ses collègues. 

Bien que l'œuvre qu'on 
faisait avançât lentement, on 

pouvait prévoir que, sous peu, il faudrait s'assurer 
les services d'un pasteur ; en attendant qu'on en 
eût un sous la main, M. Lapelterie fut autorisé à louer 
une salle au coin des rues Saint-Henri et Saint-Joseph 




Madame Antoine Moret. 



LIMMIGRATION HUGUENOTE 



145 




on avait alors, pour occuper ce local, vingt-sept adultes 
et vingt-quatre enfants. Le jour de Noël 1840 on y 
baptisa le premier enfant. 

Comme le besoin d'un pasteur se faisait de plus en 
plus sentir, on s'adressa au 
comité genevois, qui fit un 
appel en faveur du Canada. 
M. J.-E. Tanner, disciple de 
Malan et de Guers, travail- 
lait alors comme évangéliste 
en Rrance, mais le climat de 
sa station* ne lui convenait 
pas et le faisait souffrir de 
la gorge, ce qui l'obligea de 
rentrer à Genève. Précisé- 
ment, on avait besoin d'un 
homme ailleurs. Le docteur 

Merle d'Aubigné vit dans l'arrivée 
de Tanner une indication providen- 
tielle ; il s'en ouvrit à ce dernier, et 
celui-ci, après y avoir pensé très 
sérieusement avec sa femme, se dé- 
cida à accepter. Ce fut, pour la mis- 
sion canadienne, deux excellentes 
acquisitions. 

Dès leur arrivée au Canada, 
M. et M"""^ Tanner gagnèrent l'estime 
et la confiance de tous; plus on entrait dans leur 
intimité, plus on apprenait à les apprécier; aussi 
furent-ils vite très populaires. Partout où ils passèrent 
ils se firent des amis dévoués. 

Après quelques mois de collaboration avec M. La- 



J.-E. Tanner. 




Madame Tanner. 



146 * PREMIÈRE PARTIE 

pelterie à Montréal, les Tanner furent envoyés à 
Sainte-Thérèse, que M. Provost quittait pour des rai- 
sons de santé, le Canada allait le perdre, car il devait 
retourner dans son pays. H. Provost, quoique fidèle, 
n'avait pas inquiété le clergé, probablement parce qu'il 
avait surtout travaillé en dehors du bourg même, mais 
quand les Tanner vinrent et que plusieurs pasteurs 
de Montréal se rendirent à Sainte-Thérèse pour pro- 
céder à leur installation, quand M"''' Tanner ouvrit 
une école, les prêtres se fâchèrent: 

Déjà à cette époque Sainte-Thérèse était un centre; 
il y avait un collège où les familles à Taise et forte- 
ment catholiques envoyaient leur fils, et d'où il est 
sorti des hommes qui se sont fait remarquer. La pré- 
sence d'un missionnaire protestant dans un tel milieu 
fit naître des sentiments hostiles, d'abord dans les 
rangs du clergé et bientôt après parmi les gens du 
peuple. On fomenta une émeute, on assaillit la demeure 
du missionnaire, et le propriétaire, eflrayé, exigea 
qu'en vue des dommages possibles on lui versât une 
garantie de six cents dollars. On ne respectait pa^ 
même la personne des missionnaires, on attenta à leur 
vie, ce qui motiva une intervention de la justice, qui 
condamna les coupables à soixante jours de travaux 
forcés. Le missionnaire, qui n'avait porté plainte 
que pour prévenir le retour de semblables violences^ 
intervint auprès des magistrats, dont il implora la clé- 
mence, car sa religion, disait-il^ lui recommandait de 
rendre le bien pour le mal. Après que le juge eût fait 
remarquer la noblesse de la conduite du missionnaire, 
celui-ci s'avança vers les prisonniers et leur tendit la 
main en signe de pardon, ce qui lui concilia la sympa- 
thie des honnêtes gens. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE -I47 

Seul pasteur sur un territoire de vaste étendue, 
M. Tanner eut beaucoup à voyager. Il fallait distribuer 
la cène, baptiser les enfants et faire les mariages. Le 
premier baptême eut lieu à Joliette le i'"'' novembre 
184 1, dans la famille Blainville. 

De Belle-Rivière^ où étaient installés les Amaron 
et M. Chevallet, on rapportait la conversion de deux 
familles. A Sainte-Thérèse, on en signalait cinq dues 
à l'influence de M. Vessot, lequel était venu dans 
cette localité après le départ des Tanner pour Mont- 
réal. 

Dans une réunion du comité, le 26 avril 1842, on 
s'occupa de préparer les voies pour l'agrandissement 
de l'école missionnaire de Belle-Rivière. Dans cette 
école, on enseignait les travaux manuels tout en pré- 
parant des évangélistes. 

Ces foyers d'évangélisation attirèrent l'attention des 
chrétiens anglais et, bientôt après, le comité reçut de 
divers côtés des requêtes en vue d'organiser d'autres 
stations. M. Milles, pasteur congrégationaliste à Abbotts- 
ford, et M. Bridgeman^ gérant d'une grande tannerie, 
à Saint-Pie^ furent les premiers à solliciter une telle 
faveur. On leur envoya M. Moret, qui travailla près 
d'eux durant quelques mois pendant que les esprits 
surexcités à Sainte-Thérèse se calmaient. 

Sainte-Elisabeth. 

La famille Rondeau, récemment convertie à l'Evan- 
gile, avait attiré l'attention du public et celle du clergé 
qui craignait de nouvelles défections. Le Rév.-Père 
Tellemont était venu à Sainte-Elisabeth y prêcher 
une retraite, avec l'intention évidente d'y dénoncer les 



148 PREMIÈRE PARTIE 

protestants comme des êtres dangereux... Un jour^ il 
termina son prône en les défiant, car, disait-il, ils ne 
sauraient soutenir leur cause dans une discussion pu- 
blique. Les protestants, d'abord inquiets, relevèrent 
pourtant le gant et acceptèrent la discussion. On 
informa M. Tanner de ce qui avait été décidé et celui- 
ci se rendit sur les lieux accompagné de M. Vessot. 
Ils arrivèrent au presbytère suivis de nombreux pro- 
testants, qui étaient venus de Berthier et de Ramsay. 
On les reçut avec courtoisie devant un bon nombre 
de notables de la paroisse, qui étaient venus en curieux 
et en témoins. 

Le Père Tellemont commença par être sarcastique 
et demanda que ces messieurs établissent tout d'abord 
les preuves de l'existence de Dieu. M. Tanner allait 
déférer à la demande du prêtre, quand M. Vessot, 
qui avait vu le piège, s'adressa au Père et lui dit : 

— Permettez qu'avant de répondre à la question 
que vous avez posée je vous demande si vous croyez 
à l'existence de Dieu! On devine la réponse du Père: 
— Sans doute^ que j'y crois! Nous aussi, reprit le 
missionnaire, il n'y a donc pas matière à discussion. 
Mais vous, croyez-vous au Purgatoire, à la présence 
réelle du corps^ du sang, de l'âme et de la divinité de 
Notre Seigneur Jésus-Christ dans l'hostie ? Nous, nous 
n'y croyons pas, et c'est sur ces sujets que nous 
devons nous entretenir. — La discussion s'engagea 
alors, chaude et sérieuse, et permit à M. Tanner de 
dénoncer bien des erreurs cathoHques et d'exposer la 
vérité chrétienne. A la suite de cette discussion, un 
riche cultivateur vint acheter une grosse Bible^ affir- 
mant qu'il se passerait d'une de ses fermes plutôt que 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I49 

de se passer de la Bible. On avait aussi parlé de la 
sanctification du dimanche et le curé, pour retenir la 
jeunesse, eut Tingénieuse idée de former une associa- 
tion de jeunes gens, ayant pour but de faciliter l'ob- 
servation du dimanche. Le curé offrit son presbytère ; 
on y venait passer l'après-midi du dimanche, on dansait, 
on jouait aux cartes ! 



La petite école de Belle-Rivière, sous la direction 
de M"'"" Amaron, avait été ouverte; déjà quelques 
jeunes garçons y étaient admis; on commença à mettre 
en pratique l'idée conçue à son début, savoir : d'y 
donner quelques notions pratiques d'agriculture. Déjà 
le premier été, on vit des jeunes garçons s'occuper à 
la ferme. C'est alors que se forma la « Société franco- 
canadienne des dames » en vue de recueillir les fonds 
nécessaires pour l'acquisition de la ferme. Malheureu- 
sement, la mort vint jeter une ombre sur cette œuvre 
naissante. M. Cellier tomba malade chez ses amis de 
Belle-Rivière et mourut. Ses restes furent transportés 
dans le cilnetière de la Grande-Ligne. On trouve dans 
les procès-verbaux de la société une délibération expri- 
mant sa sympathie ; une copie en fut envoyée à la 
famille. 

Malgré les tristesses de ce deuil, survenu dans la 
belle saison, le 30 mai, les membres du comité revin- 
rent du service funèbre pénétrés de la beauté du 
paysage et frappés par la richesse du sol ; c'est pour- 
quoi ils recommandèrent la localité pour l'établisse- 
ment d'une école missionnaire. Pour assurer la marche 
d'une école, il fallait aussi des maîtres compétents et 



^5o 



PREMIERE PARTIE 



un pasteur pour Sainte-Thérèse, que M. Tanner devait 
quitter ; c'est pourquoi, le lo octobre 1843, le comité 
prie M. Tanner d'aller en Europe pour en ramener 
des missionnaires. M. Tanner s'embarque à Québec 
le 12 novembre ; nous le laisserons à sa délicate mis- 
sion pour rappeler un incident qui faillit diviser 
l'Eglise de Saint-Pie et sur lequel les détails font 
défaut. La Société missionnaire de la Grande-Ligne, 

invita la Société franco-cana- 
dienne à prendre part au 
règlement de cette affaire 
que nous signalons unique- 
ment pour montrer les rap- 
ports fraternels qui existaient 
entre ces organisations mis- 
sionnaires. 

Le 17 juin 1844, Tanner 
revint, heureux de présenter 
au comité les frères qu'il 
avait gagnés à la cause du 
Canada, M. le pasteur et 
M"'^ Doudiet, M. Vernier et sa femme, 'de Gla3^ 
MM. Marie et André Solandt. 

M. et M'"^ Amaron, stationnés provisoirement à 
Belle-Rivière, vinrent s'installer à Sainte-Thérèse pour 
céder leur place à M. Vernier, qui se chargea dès 
lors de l'enseignement et de la direction de la maison. 
M. et M'"'' Parenteau, nouvellement convertis du 
catholicisme, leur furent provisoirement adjoints, 
jusqu'au printemps. A cette époque, M. Parenteau 
reprend le rabot du menuisier et vient s'installer à 
Montréal. 




M. et Madame Doudiet. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I5I 

Uaffluence des élèves, depuis l'arrivée de M. Ver- 
nier, commençait à intéresser spécialement les amis 
de la mission ; la maison était pleine, abritant déjà 
trente-trois personnes. On se préoccupa donc de pro- 
jets d'agrandissements ; ce développement rapide et 
presque inattendu, tellement notre foi est faible^ émut 
le haut clergé. 

La Croix du mont Saint-Hilaire. 

L'évêque de Montréal conçut l'ingénieuse idée 
d'élever sur le mont Saint-Hilaire une croix monu- 
mentale qui pourrait être en vue dans un rayon de 
cinquante à soixante milles et d'organiser des pèleri- 
nages. On n'avait pas encore découvert les vertus 
miraculeuses de Notre-Dame de Beaupré. Je me sou- 
viens d'avoir fait l'ascension du mont Saint-Hilaire, 
alors que j'étais tout petit garçon. Ma grand'mère 
m'accompagnait, s'arrêtant à chaque station, pour y 
faire de fort longues prières. Voyant que l'érection de 
cette croix n'avait pas enrayé le courant qui attirait 
les enfants vers la nouvelle maison d'éducation, 
Tévêque lança dans le pays vingt jésuites avec ins- 
truction d'exposer les doctrines funestes du protes- 
tantisme. Déjà, un jeune prêtre de talent travaillait à 
cette œuvre; tout en combattant avec une conviction 
qui a fait sa gloire et sa force, les pernicieux effets de~ 
l'alcool sur le corps et l'intelligence ; il avait une ma- 
nière à lui de tourner en ridicule l'œuvre et les per- 
sonnes de ces «petits Suisses». Devant un peuple 
gouailleur comme le nôtre, la chose n'était pas diffi- 
cile, d'autant plus qu'on avait joué de mauvais tours 



152 PREMIERE PARTIE 

à M. Roussy. Un beau matin, il avait trouvé son che- 
val tondu, crinière et queue; or, pour un Canadien, 
c'est la plus grande humiliation. Le père Chiniquy 
maniait habilement l'arme du ridicule et du sarcasme^ 
et il s'en servait contre « ces instrus qui venaient trou- 
bler le pays et la conscience de ses habitants. » 

Pour qu'on puisse juger de la valeur du travail qui 
avait été fait par les missionnaires protestants, l'histoire 
suivante, dont nous garantissons l'authencité, ne man- 
que pas d'éloquence. Un homme qui avait reçu une 
Bible du colporteur se vit privé du saint livre par le 
curé, ce qui était plus facile que de le ramener à 
l'Eglise. Quand vint l'heure de la mort, cet homme, 
qui avait reçu plus qu'un livre, dit à sa famille : « Je 
suppose que le prêtre va refuser à mon corps le repos 
dans le cimetière de la paroisse ; peu m'importe où 
l'on m'enterre, je sais que Jésus m'a pardonné; je n'ai 
pas besoin du ministère du prêtre pour mourir. » 

L'attitude agressive du clergé, loin de découra- 
ger la société, parut au contraire donner un nouvel 
élan à l'œuvre; on décida finalement, non d'agrandir, 
mais de bâtir une nouvelle maison qui pourrait abriter 
une centaine d'élèves. A cet effet, on rédigea un pres- 
sant et pathétique appel aux comités auxiliaires 
d'Edimbourg et de Glasgow, desquels on attendait au 
moins la moitié de la somme nécessaire. Les voyages 
répétés à Belle-Rivière, depuis l'ouverture de l'école, 
pour en surveiller l'administration, firent sentir les 
inconvénients d'une si grande distance. C'était loin du 
centre, les chemins étaient mauvais et les communi- 
cations souvent difficiles ; autant d'inconvénients que 
la beauté du pays et la fécondité du sol ne compen- 



l'immigration huguenote 153 

saient que dans une faible mesure. Le comité de 
construction revint un jour d'un tour d'inspection et 
se mit à discuter le choix de Belle-Rivière, comme 
base d'opérations missionnaires à tenter. Le doute, 
une fois jeté dans les esprits, fit vite du chemin; les 
amis de la mission ne pourraient s'y rendre ; les dames 
surtout, et on avait grand besoin de leur concours 
sympathique. Il fallait tenir leur intérêt en éveil. 
Quant aux hommes, c'était pour eux un voyage de 
deux jours. 

Pendant que le comité s'occupait de l'avenir de 
l'œuvre, les missionnaires poursuivaient leurs travaux, 
un peu au gré de leur fantaisie, ce qui obligea le 
comité à désigner M. Tanner pour procéder à la divi- 
sion du travail. 

C'est vers ce temps que M. et M'""" Amaron se 
transportèrent à Joliette et qu'à la suggestion de John 
Dougall, M. Tanner prit une plus grande maison à 
Montréal, afin d'y pouvoir offrir l'hospitalité aux mis- 
sionnaires en passage. Le jeune Ménard sur la recom- 
mandation du docteur Cote, fut admis à Belle-Rivière 
comme adjoint. 

Il y avait, à ce moment-là, parmi les élèves, un 
grand jeune homme à la figure ouverte, doué d'un 
caractère gai, ce qui ne nuisait pas à un fond très 
sérieux, ainsi que l'avenir le prouva ; nous aurons 
l'occasion d'en reparler. 

De Belle-Rivière, Romuald Desroches visita la 
Grande-Ligne, qui sut utiliser ses talents d'instituteur. 
Il ouvrit une petite école à Saint-Pie, dans le grenier 
de M. Eusèbe Cusson; c'est laque Romuald Desroches 
m'apprit à aimer les livres; je sentis mon intelligence 



154 PREMIERE PARTIE 

se réveiller, l'horizon s'élargir, et commençai à regar- 
der plus loin et plus haut. 

Le comité de construction continuait toujours ses 
recherches et ses négociations pour l'achat d'une 
ferme sur l'île de Montréal ; il arriva enfin à une déci- 
sion et acheta, à la Pointe aux Trembles, la terre de 
M. Reeves ; elle était de 105 arpents et coûta la 
somme de 3100 dollars. Ce premier pas fait, le comité 
s'occupa immédiatement de faire construire une mai- 
son en briques ; elle avait 40 pieds de profondeur, 90 
de long et quatre étages de haut. On l'appellera, à 
l'avenir, l'Institut de la Pointe aux Trembles. Pour le 
voisinage, ce sera le collège de la Pointe aux Trembles. 

Au début, les changements sont fréquents et brus- 
ques. Il faut répondre à tant de besoins et satisfaire 
des amis impatients de voir quelque chose autour 
d'eux; ils demandent et supplient qu'on leur envoie 
un missionnaire. C'est alors qu'on envoie Antoine 
Moret à Anherstburg. C'était un homme de cœur, 
fidèle mais extrêmement lent; les circonstances ne lui 
ont jamais fait perdre cette particularité regrettable. 
André Sollandt était" admirablement doué, riche d'une 
forte volonté, il aurait fait face à un régiment ; malgré 
un accent allemand assez prononcé, il parlait notre 
langue avec facilité et on l'entendait avec plaisir. Il 
savait à la fois instruire et édifier. Edifier par la pré- 
sentation de la vérité est peut-être la seule vraie mé- 
thode, en tout cas la plus solide. Il savait assaisonner 
sa conversation d'anecdotes propres à illustrer son 
sujet; je l'ai beaucoup connu et toujours respecté à 
cause de sa droiture, quelquefois cassante, mais qu'on 
lui pardonnait à cause de son grand cœur; c'était le 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I55 

défaut d'une qualité. Cest un témoignage que lui doit 
rhistoire ; il a laissé, pour continuer son œuvre, bien 
qu'ils aient prêché dans une autre langue, deux jeunes 
pasteurs fort estimés. 

D'Inverness arrivent d'autres appels ; cette fois 
c'est un capitaine qui s'intéresse à l'évangélisation, 
Mac Killop est son nom, il prie qu'on envoie quelqu'un 
à Sommerset et Stanfold. On y envoie M. Solandt. 

Quelque temps après, le Seigneur envoyait un aide 
dans la personne de M. L'Hote ; c'était un ancien 
prêtre qui avait rompu avec Rome, qu'il servait à 
Villefavard en . France. Je l'ai vu une fois dans la 
maison de mon père; on était venu l'écouter de loin; 
la maison était pleine. On le suivait avec beaucoup 
d'attention et d'intérêt. 



Après le départ de M. Vernier pour la Pointe aux 
Trembles, L'Hote est prié de faire de Belle-Rivière 
son centre d'activité missionnaire^ qu'il quitta peu 
après sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. 
M. Doudiet trouva un plus vaste champ d'activité à 
Joliette, entamé déjà par les soins de Vessot. Amaron 
fut transféré à Ramsay. 

En 1846, M. Tanner vient prendre la direction des 
écoles de la Pointe aux Trembles. On lui adjoint 
M. Vernier avec le titre de sous-directeur. Déjà 
y[me Tanner avait, en quelque sorte, commencé ses 
débuts de directrice d'institution ; elle avait organisé, 
dans sa maison, de la rue de la Montagne, à Montréal, 
comme un pensionnat de jeunes filles, qu'on transporta 
à la Pointe aux Trembles. 



156 PREMIÈRE PARTIE 

Si nous en croyons Joseph Provost, auquel nous 
empruntons les lignes qui suivent et qui ont paru 
dans le Citoyen Franco- Américain, journal aujourd'hui 
disparu et qui se publiait alors à Springfield (Massa- 
chusetts), M"'^ Tanner eut à supporter bien des ennuis 
et de cruelles persécutions, dès le début. Chaque soir,, 
les catholiques s'assemblaient autour de sa maison, 
commettant toute espèce d'indignités, faisant un cha- 
rivari d'enfer. Pendant quinze jours, on dut monter la 
garde. 

En 1847, un an après l'ouverture de l'école des 
garçons, — Técole de M""^ Tanner est transportée à 
la Pointe aux Trembles. Comme il n'y a point de 
place pour elle, l'intrépide chrétienne occupe tempo- 
rairement avec ses chères élèves, une petite maison 
(l'ancienne maison de ferme), droit en face de l'institut 
des garçons. En 1849, un bâtiment en bois est érigé 
sur le bord du fleuve ; cette maison, connue des an- 
ciens élèves sous le nom de «Maison du bord de 
Teau» ou maison de M. Rivard — celui-ci l'ayant habi- 
tée plusieurs années — fut démolie en 1872. 

La « Maison du bord de l'eau » étant insuffisante, 
le comité des dames et la Société Franco-Canadienne 
travaillèrent énergiquement pour l'érection d'un nouvel 
édifice. Leurs efforts furent couronnés de succès. 

Le rapport annuel de janvier 1854 contient le pas- 
sage suivant : « Depuis longtemps, la nécessité d'un 
nouveau bâtiment pour Técole de M""^ Tanner se fai- 
sait vivement sentir ; durant l'année 1853, ce bâtiment 
a été complété et fut inauguré par un service religieux 
le 29 septembre 1854. M"'^ Tanner, qui s'était si géné- 
reusement consacrée à cette œuvre d'éducation, put 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I57 

se réjouir en voyant les fruits de son labeur et de ses 
souffrances. Son œuvre était terminée et, le 19 novem- 
bre, elle quitta cette terre pour s'en aller à Dieu. 

M""^ Tanner était née en Suisse. Elle unissait à 
beaucoup de bonté un caractère ferme et un jugement 
sain. Ceux qui l'ont connue nous disent qu'elle avait 
toutes les tendresses d'une mère et possédait l'esprit 
missionnaire à un très haut degré. D'une activité rare, 
travaillant avec méthode et un entrain plein de grâce, 
elle reste l'une des plus sypathiques figures de notre 
protestantisme français. Après la 
mort de M'"'' Tanner, M. Vernon diri- 
gea l'école des filles jusqu'à l'arrivée 
de M™"^ Moret, même année. 

Après deux ans de séjour à la 
Pointe aux Trembles, M*"^ Moret se 
retire et M'"'' Bergeon la remplace 
(1856). Parlant de la nouvelle direc- Madame 

. Richard Sandreuter. 

trice, le rapport du comité auxiliaire 
des dames de la mission, s'exprime ainsi : «Son esprit 
cultivé, ses manières aimables et délicates, ne peuvent 
manquer d'exercer une profonde influence sur le carac- 
tère des élèves. » 

Au mois d'octobre 1858, nouveau changement à 
l'Institut des filles. M'"^ Bergeon meurt et M"^^ Moret 
reprend la direction de l'école jusqu'en 1862. De 
1862 à 1863, M'"'^ Richard est directrice provisoirement 
et, de 1863 à 1864, M. Vernon a la charge des deux 
écoles; il est aidé par M"^^ D. Amaron et M"^ H. Piché. 

On voit que M. Vernon a rendu des services impor- 
tants comme directeur provisoire de l'une ou l'autre 
école et quelquefois des deux. 




158 PREMIÈRE PARTIE 

Ouverture de l'Institut de la Pointe aux Trembles. 

L'événement attendu par les convertis avec une 
fébrile anxiété, que Ton comprend sans peine, est 
enfin fixé ; on a choisi le 5 novembre 1846. Quoique 
la saison fiit très avancée, et les chemins fort mau- 
vais, on vit arriver de Belle-Rivière, Sainte-Thérèse,^ 
Saint-Lin, Sainte-Elisabeth, Berthier, des charrettes 
chargées de valises et d'enfants accompagnés de leurs 
parents. L'accueil qu'on fit à tous ces visiteurs 
les retint plus longtemps qu'ils ne pensaient ; du reste 
on voulait voir, surtout entendre. On assistait aux 
classes, au culte du matin et à celui du soir. Dans ces 
cultes, il y avait toujours un chant, la lecture de la 
Parole de Dieu et la prière. Les classes commençaient 
à neuf heures, pour finir à midi. Elles reprenaient à 
une heure et se continuaient jusqu'à quatre. De sept 
à neuf, il y avait étude. Le reste du temps était em- 
ployé pour les repas, la récréation et certains travaux 
confiés aux élèves. A neuf heures, chacun se retirait 
dans les dortoirs, où l'on se reposait jusqu'à cinq 
heures du matin. A ce régime, qui peut paraître dur^ 
les enfants se portaient admirablement. 

Après s'être rendu compte de la marche de l'Insti- 
tut, de l'esprit qui inspirait le directeur, son adjoint 
et tout le personnel, les parents s'en retournèrent 
chez eux, tout rempHs d'idées nouvelles sur la 
religion chrétienne. On n'avait pas vu de crucifix, 
mais on avait entendu prier avec ferveur ce Jésus 
invisible aux yeux de la chair, mais visible à la foi qui 
donne la vision des choses qu'on espère. Ils empor- 
taient avec eux des impressions ineffaçables qui allaient 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I59 

alimenter les conversations des longues soirées d'hiver. 
On racontait aux voisins les merveilles qu'on avait 
vues et les choses extraordinaires qu'on avait enten- 
dues. «M'est avis, disait l'un d'eux, qu'ils ne sont pas 
tant mal ces gens-là... — Je crois, moi, disait un autre, 
qu'ils sont mieux que nous. C'est dommage qu'ils ne 
croient pas à la Sainte Vierge. — Mais, dis donc, Bap- 
tiste, répliquait un troisième, m'est avis qu'ils y 
croient autant que nous, j'ai entendu lire dans leur 
livre et on parlait de la Sainte Vierge; je t'assure 
qu'ils en disent beaucoup de bien, seulement ils ne la 
prient pas, parce que, disent-ils, elle n'est pas comme 
Dieu, présente partout, ce qui l'empêche d'entendre 
les prières qui lui sont adressées. — C'est bien vrai,, 
ce que tu dis là, ajoutait un autre, mais il me semble 
qu'elle doit être plus sympathique aux souffrances de 
la terre, car c'est une femme, vois-tu... » — Oui, c'est 
une femme qui n'est pas morte pour nous, et ce que 
j'ai entendu dire là-bas me fait croire que son fils 
Jésus est encore plus sympathique, puisqu'il ne 
repousse pas le pécheur qui vient à lui, au contraire, 
il l'invite. M'est avis que s'il a consenti à mourir pour 
nous, pour nous sauver, il doit être heureux de nous 
voir aller à lui, d'écouter nos prières et d'y répondre. 
— Bien, dit Joseph, tu. parles comme un avocat et tu 
as raison. Sais- tu une chose, je crois que nos curés nous 
trompent, toute cette boutique, c'est de la blague. » 

Et c'est ainsi que ce qui s'était dit dans Técole, les 
moindres détails de son enseignement, étaient répétés 
dans les paroisses environnantes et devenaient le 
sujet de conversations qui intéressaient et qui faisaient 
réfléchir. 



l6o PREMIÈRE PARTIE 

L'année commençait bien. Les deux Instituts, celui 
de la Grande-Ligne et celui de la Pointe-aux-Trem- 
bles avaient admis une centaine d'élèves. Les maîtres, 
toujours à leur poste, vigilants observateurs, préoc- 
cupés constamment du développement intellectuel et 
spirituel de leurs élèves, ne pouvaient être que bénis. 

Ce qu'on voulait faire avant tout de ces jeunes 
gens, c'étaient des hommes qui fussent capables de 
penser et de réfléchir. Des observateurs prêts à rete- 
nir ce qui est bon, des chrétiens libres enfin parce 
qu'affranchis par Christ. 

L'œuvre était à la fois une œuvre d'évangélisation 
et d'éducation ; on voulait créer des aspirations vers 
le bien, fortifier la volonté et lui donner une direction 
évangélique. C'était préparer des hommes et des 
citoyens aux ambitions supérieures. Maintenant que 
le recul permet de juger des ambitions d'alors, on 
voit qu'elles n'avaient rien d'exagéré, car il est sorti 
de nos institutions protestantes franco-canadiennes des 
hommes qui ont su se rendre utiles à leur pays et à 
l'Eglise qui les avait formés. 

M. Tanner recevait souvent des visites avec les- 
quelles il s'entretenait volontiers. Une fois un de ses 
visiteurs lui raconta l'incident que voici : un cultiva- 
teur s'était procuré un Nouveau Testament, son voi- 
sin aussi. L'affaire ayant été connue du curé, celui-ci 
en fut fort inquiet. Un jour il se rendit chez ses deux 
paroissiens qu'il voulait prémunir contre tout danger 
d'hérésie. L'un d'eux le reçut plutôt froidement, et lui 
dit : « Monsieur le curé, on affirme que vous avez le 
pouvoir de faire des miracles, eh bien, vous voyez 
-cette mouche-là sur la table, en train de se régaler de 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



i6i 




miel, si vous faites en sorte qu'elle tombe morte sans 
y toucher, si je vois la chose de mes yeux, je retour- 
nerai à TEglise. — Oh! dit le curé, on ne fait pas de 
miracle pour une seule personne. — Eh bien, riposta 
le paysan, voici une autre proposition : Dieu, dites- 
vous, peut se protéger contre ses créatures? Le curé 
*d'affirmer ! Eh bien, donnez-moi une hostie consacrée 
contenant le corps, le sang, Tâme et la divinité de 
Notre Seigneur, mettez-la dans Tarmoire que vous 
voyez et, si un jour les souris ne Tout 
pas mangée, je croirai à votre religion. » 
Le personnel enseignant n'était pas 
nombreux. Le lecteur a déjà fait la 
connaissance du directeur et de M"'*' Tan- 
ner, sa compagne dévouée. Qu'il nous 
permette de lui présenter maintenant le 
sous-directeur et son épouse. M"''' Ver- jean Vernier. 
nier. M. Vernier était un ancien 
élève de l'institut de Gla}^ de fondation récente. Il 
était petit de taille, mais avait une belle tête qu'il 
portait haut, ce qui permettait d'admirer des yeux 
francs d'un beau noir qui donnaient au visage une 
noble apparence. Doué d'une parole facile et d'un 
esprit vif autant que clair, il savait attirer l'attention 
et la retenir. Aussi il était aimé de ses élèves, dans le 
cœur desquels il savait faire passer les vérités qui 
étaient dans le sien. D'un tempérament très prompt, 
il était peu patient avec les cerveaux encore épais, ce 
qui lui donnait quelquefois des apparences d'homme 
injuste, impression que ne corrigeait pas un ton de 
voix qui sentait l'habitude du commandement et n'ad- 
mettait pas la réplique. Ce travers du caractère de 



102 PREMIÈRE PARTIE 

M. Vernier était heureusement corrigé par sa femme, 
excellente Bernoise de la commune d'Orvin, qui était 
la douceur et la patience personnifiées. 

Le troisième maître était Charles Gobeille. Il venait 
de Saint-Lin, il avait été à Belle-Rivière et son séjour 
y avait été extrêmement béni, aussi était-il un auxi- 
liaire précieux dont on appréciait les services. Il sa- 
vait intéresser ses élèves et leur faire aimer l'arithmé- 
tique, ce qui n'est pas toujours facile avec les débu- 
tants. Malheureusement, il était peu favorisé quant à 
l'apparence, il le sentait, et ce sentiment le rendait 
susceptible à l'excès. On peut dire de lui qu'il avait 
les qualités et les défauts des hommes un peu dif- 
formes. 

Coup d'œil dans l'intérieur. 

Nous venons de voir les débuts des œuvres de nos 
missions, les premières difficultés, les premiers encou- 
ragements. Le lecteur aimerait sans doute pénétrer 
maintenant dans les districts ruraux, se rendre compte 
des opinions, des préjugés, des superstitions populaires 
que nos missionnaires eurent constamment à combat- 
tre. J'ai précisément sous la main le journal d'un jeune 
homme de ce temps ^ il contient des impressions d'en- 
fant dont quelques-unes sont pleines de naïveté. J'en 
ai omis quelques-unes, j'en ai retenues qu'il aurait 
peut-être fallu sacrifier, mais ce triage trop sévère 
nous eût empêché de voir l'époque sous ces couleurs 
naturelles et cette considération m'a paru suffisante. 

« On m'a dit que je suis né le 29 mars 1835, à la 
Pointe-des-Fourches ; c'est là que la rivière Noire et 

^ Journal intime de l'auteur. 



l'immigration huguenote 163 

la rivière de Saint-Césaire se réunissent, mêlent leurs 
eaux et continuent leur cours jusqu'au Petit Maska, 
aujourd'hui Saint-Hyacinthe et le poursuivent ensuite 
jusqu'au Saint-Laurent. 

» Dès qu'on eut fait ma première toilette, on se 
hâta de me porter à l'Eglise, — au risque de me 
noyer, car la glace était mauvaise^ — dans la crainte 
de me voir mourir sans baptême et de me savoir 
condamné aux limbes où, dit-on, on ne souffre pas, 
bien qu'il n'y fasse pas très gai. Après la cérémonie 
du baptême, on revint au grand trot avant la débâcle 
qu'on redoutait; ainsi j'échappai aux limbes et à une 
immersion ennuyeuse. Je ne me souviens pas de 
toutes ces choses. Le premier événement qui s'est 
gravé dans ma mémoire, c'est le transport de notre 
mince ménage dans un bac qu'on poussa au large pour 
le laisser emporter par le courant du côté du village ; 
arrivés devant une maison blanchie à la chaux, la 
maison de grand-père et d'un oncle, me dit-on, on 
amarra la frêle embarcation et au bout de quelques 
heures nous étions installés chez eux. Nous n'étions 
pas là depuis longtemps que nous fûmes visités par 
un gros orage, le ciel s'obscurcit, l'éclair déchira le 
ciel, le tonnerre gronda et tout-à-coup j'entendis un 
cri déchirant : « Le tonnerre est tombé ! » Je ne voyais 
rien^ sauf un billot fendu comme si on avait voulu le 
préparer pour faire des allumettes; c'était celui dont 
se servait grand-père pour hacher son tabac ; ma mère 
tout énervée se cachait le visage dans les plis de son 
tablier. On me dit qu'elle avait été atteinte par la fou- 
dre. Cette halte chez le grand-père ne fut pas longue ; 
on parla de déménagement! Heureux, dit-on, les pau- 



164 PREMIÈRE PARTIE 

vres en esprit! Heureux aussi les pauvres en biens 
d'ici-bas, quand ils doivent changer de domicile. C'est 
vite emballé, vite rendu à destination, vite déballé, et 
vite mis en place. Aussi les choses se firent tout d'une 
haleine ; on avait déjeuné chez le grand-père, on soupa 
au nouveau foyer dans le village de Saint-Pie, au bout 
du pontDrolet. Les enfants aiment la nouveauté, j'étais 
enchanté, nous étions tout près de l'eau et l'on m'a- 
vertit d'avoir à m'en tenir à une sage distance, car il y 
avait danger. Je n'en vis point. Mais un jour pourtant, 
alors que j'étais trop près, sans doute, je glissai et 
tombai à l'eau, le courant m'emporta et j'aurai cer- 
tainement été noyé sans la présence d'un petit îlot, 
formé par des débris de sciure de bois qui provenaient 
des tanneries (aujourd'hui Emileville) ; Teau me déposa 
là et quand j'eus senti la terre ferme, ou quelque chose 
qui y ressemblait, je repris mes sens, et songeai à me 
diriger vers la maison, confus comme un renard qu'une 
poule aurait pris. Grand émoi dans le voisinage quand 
on sut mon aventure; et j'entendis une femme qui di- 
sait : « Dieu fera quelque chose de cet enfant, car s'il 
l'a sauvé miraculeusement de cette noyade, c'est qu'il 
a dessein de s'en servir. » J'ai pensé quelquefois aux 
réflexions de cette femme et je lui ai donné raison. 

» Je ne sais combien de temps après cet événement, 
la famille déménagea de nouveau pour s'installer sur 
une petite ferme qu'elle venait d'acquérir; j'en ai gardé 
de bien agréables souvenirs; les journaux alors étaient 
rares et on passait les veillées à écouter ou dire des 
contes dans lesquels il était souvent question de châ- 
teaux habités par de belles princesses et gardés par 
des géants, de châteaux suspendus dans les airs, d'ours 



l'immigration huguenote 165 

qui venaient manger le miel des ruches, etc., etc. Les 
histoires qui m'intéressaient particuhèrement étaient 
celles où il était question du loup-garou ; c'était là 
choses sérieuses, je vous assure, surtout quand M. 
le curé condamnait quelqu'un, pour inconduite, à cou- 
rir le loup-garou durant les sombres nuits d^automne. 
Ou bien c'était l'apparition dans l'air de grands canots 
légèrement construits et portant cinq à six hommes 
qui voyageaient se servant de leurs avirons pour aller 
à des vitesses vertigineuses. C'était la Chasse-Gale- 
rie, beaucoup plus habiles que les aviateurs modernes 
avec leurs aéroplanes et moins dangereux, car il n'ar- 
rivait jamais le moindre accident, il n'y eut jamais de 
vie perdue. Ou bien encore c'était la bête à « grand 
queue», une bête effrayante qu'on ne voit plus de nos 
jours, probablement parce qu'on est moins observa- 
teur que les vieux d'autrefois. Eux, ils voyaient toutes 
sortes de choses merveilleuses et affirmaient avoir vu 
la Chasse-Galerie ou tiré sur la bête à grand queue, 
ce qui a dû l'effrayer en fin de compte et la fait res- 
ter maintenant dans les profondeurs de la forêt. 

» J'avais remarqué le long de la rivière, sur de 
petits îlots, quelques cabanes de sauvages d'où s'é- 
chappait la fumée en colonnes bleuâtres. Ces cabanes 
étaient des sources intarissables d'histoires mystérieu- 
ses, bien que ceux qui les habitaient fussent très inof- 
fensifs. Ils cueillaient le long de la grève les joncs 
avec lesquels ils faisaient des paniers. On disait qu'en 
cherchant les roseaux ces hommes y trouvaient de 
joHs bébés roses et blancs, des petits Moïses que nos 
mamans joyeuses recevaient des mains des sauvages. 
Elles se mettaient ensuite au lit pour communiquer un 



l66 PREMIÈRE PARTIE 

peu de chaleur à ces petits qu'on leur avait ainsi confiés. 
Quand ces petits grandissaient, elles leur rappelaient 
que les sauvages ne les perdaient pas de vue; qu'ils 
les surveillaient de loin ; alors, gare aux « braillards » 
et aux mutins, le sauvage pourrait bien venir les 
reprendre... » 

Dans les localités nouvelles, un homme entrepre- 
nant faisait un peu de tout ; mon père avait la direc- 
tion de l'agence de certaines fonderies et de fabriques 
d'instruments agricoles, voire même d'une maison 
d'horlogerie. Il s'ensuivait qu'on 
pouvait voir dans les hangars des 
cribles, des charrues, et des horlo- 
i^^kLf^ ges dans la maison. Il y en avait 

j^HËL de grandes et de petites, les unes 

^^^^^^^^ étaient vissées aux parois, les 
HHHmUm autres se tenaient toutes seules 
appuyées contre le mur; il y en 

Antoine Duclos. .,..,, . 

avait de vieilles et de neuves, les 
petites horloges étaient toutes neuves, les grandes toutes 
vieilles et paraissaient honteuses de la lenteur de leurs 
mouvements. Les petites, comme des espiègles, avaient 
l'air de dire en faisant tic tac : Vous retardez, mes 
amies, votre temps est fini. Elles arrivaient par boîtes 
de six. La préférence qu'on marqua tout de suite pour 
les petites est comme le point de départ d'idées nou- 
velles s'introduisant dans l'économie domestique. Les 
grandes attendaient dans une solennelle fierté l'arri- 
vée des antiquaires. Je croyais mon père très instruit, 
car il savait lire et écrire, ce qui n'était pas ordinaire 
à cette époque. On venait de loin pour lui faire lire 
des lettres et écrire les réponses. Chose singulière, 



l'immigration huguenote 167 

tous ces correspondants par procuration insistaient 
pour « mettre la main à la plume » bien qu'ils n'y tou- 
chassent pas, et quand ils avaient raconté tous les 
malheurs survenus dans la famille, les maux de dents 
et les rhumatismes, ils terminaient généralement en 
souhaitant que « la présente les trouvât dans le même 
état ». Cela amenait beaucoup de monde chez nous, 
il y avait des visiteurs qui dételaient, d'autres qui se 
contentaient d'attacher leurs chevaux aux piquets du 
jardin. Tous allumaient leur pipe et, en l'absence de 
nouvelles plus récentes, on s'entretenait des événe- 
ments historiques qui avaient tout récemment boule- 
versé le pays. J'écoutais. — Laissons les enfants écou- 
ter quand il ne se dit pas de sottises, quelle que soit la 
réceptivité et la ténacité de la mémoire d'un enfant, 
on ne saurait trop surveiller l'entourage dans lequel 
il grandit, car rien de ce qui se dit et se fait ne leur 
échappe. — Quand je pense aux dangers qui mena- 
cent nos jeunes enfants, je suis frappé du fait qu'un 
grand nombre y échappent et j'en remercie le Sei« 
gneur. 

Un jour, mon père me conduisit dans une maison 
en deuil, tout y était lugubre . On eût dit qu'on s'était 
arrangé pour faire de la mort un spectacle qui fait 
naître l'épouvante. On avait allumé des cierges en 
plein midi; autour du cercueil éclairé par la lueur va- 
cillante des cierges, on pleurait et priait sans attacher 
une importance particulière aux manifestations de la 
douleur ou de la piété, et cela constituait un intérieur 
où Ton se sentait mal à l'aise. En rappelant ces sou- 
venirs, il m'en vient encore des frissons. 



l68 PREMIÈRE PARTIE 



Quand les visiteurs emplissaient la maison, ils s'as- 
seyaient autour de la table; un tel arrangement, parait- 
il, rendait les conversations plus faciles. On parlait de 
toutes choses au gré du premier causeur ; tantôt c'était 
la fosse qui intéressait nos hommes; d'autrefois c'é- 
taient des clôtures ou des procès-verbaux, ces deux 
derniers articles allaient souvent ensemble. Quand 
on élevait trop la voix, ce qui m'effrayait un peu^ 
bien que je fusse à l'écart dans mon petit coin, mon 
père, qui était aussi juge de paix, allait prendre dans 
un grand pupitre-bureau, où il conservait soigneuse- 
ment quelques livres, toute sa bibliothèque, un gros 
volume recouvert de peau de mouton, puis il l'ouvrait 
pour le consulter ; alors tout rentrait dans le calme et 
les adversaires se serraient la main. D'autrefois, on 
s'engageait dans d'interminables conversations a3^ant 
trait aux choses politiques. 

On sentait encore la poudre qui avait été brûlée 
à l'occasion de la révolution de 1837 et 1838^ et le 
souvenir des échaufourées de Saint-Denis, Saint- 
Eustache^ était encore tout frais dans les mémoires. 
Il fallait entendre les vieux, leur imagination ne s'ar- 
rêtait pas devant les réalités historiques. Les uns au- 
raient voulu qu'on eût passé au fil de l'épée « ces mau- 
dits Anglais » ; d'autres, plus habiles au maniement de 
la fourche, auraient voulu les tenir pour les « taquiner 
un peu». On racontait en riant qu'un «patriote» avait 
pris sa faucille pour aller chasser les « habits rou- 
ges ». Je me souviens d'un grand gaillard qui venait 
souvent pour acheter des animaux gras; dans la cha- 



l'immigration huguenote 169 

leur de la conversation, il s'écriait : « Ah! si je les 
tenais au bout de ça, — et il montrait alors un gour- 
din qui ne le quittait jamais, — j'en ferais une fricas- 
sée, je me moquerais bien de leurs sabres ». Il y en 
avait de plus modérés et de plus sages^ probablement 
parce que . leurs connaissances étaient un peu plus 
étendues. Ceux-là faisaient remarquer ce qu'il y avait 
eu d'imprudent dans le fait d'aller à la rencontre de 
troupes organisées, conduites par des chefs qui con- 
naissaient leur affaire. On aurait obtenu, disaient-ils, 
les mêmes avantages : un gouvernement représenta- 
tif, si on se fût contenté d'employer des moyens paci- 
fiques, la voix de nos représentants aux Chambres. 
Peut-être,... répondait-on généralement, mais quand on 
pense que nos premiers citoyens : Papineau, Nelson, 
Cote sont en exil et que ces maudits bureaucrates 
nous rient au nez, n'est-ce pas « sacrant »? 

Le sujet de l'année noire 1837 étant épuisé, on par- 
lait de « l'invasion des Bostonais » en 1775, de celle 
de Montgomery, arrivant en hiver au pied du cap 
Diamant, à la tête de ses colonnes, de la proclama- 
tion de l'indépendance en 1776... « Ah ! si nous avions 
compris nos intérêts, disait un autre, on aurait pris 
part à cette révolution et aujourd'hui nous ferions par- 
tie de la grande république voisine... Et dire que ce 
sont nos saints prêtres... — Le saint est de trop, inter- 
rompait un auditeur qui n'avait pas encore eu l'occa- 
sion de placer son mot; dis : nos prêtres tout court, 
cela suffit. C'est encore eux qui ont fait rater l'inva- 
sion des Yankees en 1812. — Dis plutôt, Baptiste, que 
ce sont nos braves qui les ont repoussés à Chateau- 
guay... » Et ainsi on passait en revue toutes les dates 



170 PREMIERE PARTIE 

historiques, toutes excepté pourtant la victoire des 
plaines d'Abraham. Si on n'en parlait pas, c'est qu'elle 
était admise, on ne regrettait pas cette partie perdue ; 
mais on aurait voulu en gagner une autre... 

Les regrets devenaient plus vifs quand les exilés 
faisaient revivre leurs souvenirs, racontant l'accueil 
qu'ils reçurent à Boston où on les avait traités comme 
des victimes et comme des héros d'une grande cause. 
Ce qu'ils disaient de la beauté et de la prospérité du 
pays, de la cordialité de ses habitants, qui contrastait 
péniblement avec la morgue anglaise, montait les ima- 
ginations et faisait naître les regrets. 

Tout ce dont on avait besoin dans le ménage était 
fort cher, le travail se faisait à des prix modestes, 
pendant qu'on affirmait que dans les Etats, à Burling- 
ton et à Bridgeport, à Whitehall dans le Vermont et le 
Massachusetts, on gagnait des salaires fabuleux. Mais 
c'était si loin... Et pourtant, il fallait faire quelque 
chose ; le sac au dos, le bâton à la main et la larme à 
l'œil, on embrassait sa femme et les enfants, on s'ar- 
rachait à la famille pour ne pas éclater, puis on s'en 
allait là-bas pour n'en revenir qu'après la fenaison ou 
plus tard quand les salaisons étaient achevées. Quand 
on apprenait l'arrivée de l'un de ces exilés volontai- 
res, la nouvelle s'en répandait comme une trainée de 
poudre et de tous côtés on venait écouter ce qu'ils 
avaient à dire des pays oii ils avaient travaillé. 

Il fallait les entendre raconter leurs exploits d'abord 
et assister aux descriptions fantaisistes des richesses 
fabuleuses de ces Yankees. Ils avaient pourtant remar- 
qué l'absence des éghses aux clochers élancés. — « Le 
croirais-tu, disait l'un d'eux, je n'ai pas rencontré le 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I7I 

« bon Dieu * » une seule fois, durant les trois mois que 
j'ai passés là-bas. Ça ne va jamais à la confesse, ces 
gens-là ; du reste à qui pourrait-on se confesser ? pas 
un prêtre... — Tiens, Baptiste, reprenait un autre, je 
croirais presque qu'ils n'en ont pas besoin, ce sont de 
si braves gens... As-tu découvert un mensonge, as-tu 
vu comme ils passent leur dimanche... et puis, ça paie 
t'y bien ? — Pour ça oui, reprenait son voisin. » 

De ces excursions en pays protestant, on rappor- 
tait bien des notions nouvelles sur la religion, l'agri- 
culture, la tenue du ménage et de la ferme. Parfois le 
voyageur avait rapporté un livre; tout le monde lisant 
là-bas, cela donnait envie d'apprendre à lire et les 
plus intelligents, les curieux, les ambitieux, se met- 
taient en devoir de le faire. 

Un jour, la conversation prit une autre tournure : 
je remarquai quelque chose de nouveau sur tous les 
visages, on causait sur un ton inaccoutumé. Il n'était 
plus question de procès-verbaux, des Anglais ou des 
Yankees. On s'entretenait d'étrangers nouvellement 
arrivés dans le pays. Ils étaient venus à Montréal 
d'abord; puis s'étaient installés définitivement à la 
Grande-Ligne. Qui étaient donc ces gens-là? D'où 
venaient-ils ? Qu'étaient-ils venus faire ? Ce n'étaient 
pas des agriculteurs, ils avaient les mains blanches 
et fines comme M. le curé ou comme celles des 
seigneurs (châtelains). C'étaient les questions qu'on 
se posait sans que personne pût y donner une réponse 
précise. « Je le saurai bien, hasarda l'un d'eux... je 
vous en donnerai prochainement des nouvelles... à la 

^ Allusion à la communion portée au domicile des mourants. 



172 PREMIERE PARTIE 

semaine prochaine, bonsoir! » Et il prit congé de la 
compagnie. 

La semaine suivante, on était venu plus nombreux, 
car la curiosité était grande. Notre homme avait tenu 
sa promesse et il arriva disant : — « Je le sais. Je 
vous disais bien que j'en aurais des nouvelles... Ces 
étrangers de TAcadie, ce sont des Suisses ! » et chacun 
de s'écrier : des Suisses !! Non, dit un autre, des écu- 
reuils!! * — Non! vous n'y êtes pas, il paraît qu'il y a 
un pays quelque part,.. — Dans la lune, interrompit un 
loustic. — Laisse-moi donc finir, ignorant ! en Europe, 
plus loin que la France, un pays qui s'appelle la Suisse 
et tout naturellement ses habitants s'appellent des 
Suisses. — De quelles noix se nourrissent-ils? — Il 
paraît que leurs noix préférées sont MM. les cures, ils 
vous les croquent à tous coups. Mais ce qu'il y a de 
plus drôle et peut-être de plus inquiétant, c'est qu'ils 
ont apporté avec eux une espèce de livre que MM, les 
curés ne veulent pas qu'on lise ; c'est leur noix que le 
curé ne peut pas casser. — Parle donc qu'on te com- 
prenne, interrompit un forgeron, que tous ces détours 
impatientaient. — Eh bien, puisque vous ne comprenez 
pas, je vous dirai que ces étrangers, qui, après tout, 
ne sont pas dangereux, puisqu'ils ne sont que deux 
ou trois, ne croient ni à confesse, ni à messe, ni au 
purgatoire^ ni à saints, ni à saintes. — A quoi donc 
croient-ils alors ? — Je vous assure qu'il ne faut pas 
causer longtemps avec eux, pour le savoir, ce qu'ils 
croient et, ce qui est mieux encore, ce qu'ils prati- 
quent, reprit notre voyageur. Ils croient en Dieu, en 

* Au Canada le peuple donne le nom de Suisse à l'écureuil 
«petit gris ». C'est ce même animal qui a fourni le vair à l'héraldique. 



l'immigration huguenote 173 

son Fils Jésus et ils en parlent tout aussi bien que 
M. le curé. Je suis même disposé à croire qu'ils le 
montrent sous un jour plus attrayant, Je les ai vus, 
j'ai causé avec eux et j'en reviens encore tout ému. 
— Je voudrais bien les voir et les entendre, reprit un 
homme au visage maigre qui trahissait une volonté 
forte. 

Une visite intéressante. 

On était en juillet 1840, le soleil brillait, chaud, ar- 
dent. La cigale chantait dans les champs et l'air était 
fortement imprégné de l'odeur des foins fraîchement 
coupés. Les oiseaux avaient terminé leur concert mati- 
nal et se reposaient dans la feuillée. Les travailleurs 
étendus à l'ombre laissaient descendre le soleil, se 
promettant de prolonger un peu leur journée, pour 
rattraper le temps perdu. 

A cette époque les voyageurs étaient rares, on 
n'avait pas encore la visite des représentants de com- 
merce ou celle des nombreux agents des manufactu- 
res de machines à coudre, invention tout à fait mo- 
derne ; de temps en temps, on voyait passer de petits 
marchands ambulants, qui venaient tenter les ména- 
gères et les enfants par l'offre de quelque coupons 
d'indienne, de mouchoirs de poche en couleur, de bobi- 
nes de fil, de boutons ou autres bibelots faciles à 
transporter sur le dos. Plus rarement on voyait reve- 
nir, à époques fixes, le fondeur de cuillères. Sa venue 
était une véritable fête pour les enfants qui assistaient, 
tout surpris^ à la transformation des vieux ustensiles 
en étain ou en plomb en de belles cuillères toutes 



174 PREMIÈRE PARTIE 

neuves qui brillaient comme si elles eussent été en 
argent poli. C'était merveilleux. 

Ce jour-là, on vit venir sur la route poudreuse, un 
voyageur inaccoutumé; il était vêtu d'une redingote 
noire et portait sous le bras un petit sac qui devait 
être lourd à en juger par la démarche de Thomme et 
par son attitude. Je cessai de jouer avec mon chien 
pour observer cet étranger qui regardait précisément 
dans la direction où je me trouvais. « Ton père est-il 
à la maison? » me dit-il, une fois près de moi. Les 
manières affables de cet homme, sa voix sympathique, 
m'attirèrent instinctivement et je devinai en lui un 
ami. Je l'accompagnai jusqu'à notre porte que je me 
hâtai d'ouvrir et sans plus de façon le voyageur se 
trouva subitement en face de mon père, qui le regar- 
dait en se tenant debout selon son habitude quand un 
étranger venait à la maison. Je fus immédiatement 
frappé par le contraste que formaient ces deux hom- 
mes; mon père était grand, le voyageur petit. 

Mon père était de la Beauce, paroisse importante 
au bas de Québec ; il avait passé un couple d'années 
à faire la traversée entre Québec et Lévi. Quand il 
sut que le visiteur était québequois, la glace se fondit 
et les langues se délièrent, les cœurs fraternisèrent 
et la conversation prit de l'entrain. Il n'est rien comme 
la communauté d'origine pour rapprocher les gens. Le 
petit homme, tout en causant de tout ce qui pouvait 
intéresser, ne perdait pas de vue le but de sa visite,, 
et il finit par trouver l'occasion de le faire connaître. 
Il ouvrit son sac et je pus voir qu'il contenait de fort 
beaux volumes. M. Beaudin, c'était son nom, était, je 
crois, au service de la Société biblique de Québec; 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I75 

ce fut, à ma connaissance, un des premiers colporteurs 
employés par elle. Admirablement doué pour cette 
œuvre, il eût fait de grandes choses, quand soudaine- 
ment on le perdit de vue. Il était en visite dans le 
Vermont, c*est là qu'on a perdu ses traces et Ton 
pensa qu'il avait dû tomber sous les coups de quelque 
voleur de grand chemin. Longtemps après, à Mont- 
réal, on pendait un malfaiteur d'une réputation redou- 
table; j'ai su qu'il avait été fortement soupçonné du 
meurtre de M. Beaudin. Nous verrons plus loin quelle 
importance cette visite devait avoir pour notre famille. 
Esprit ouvert, mon père avait la répartie vive et 
toujours le mot pour rire, ce qui ne l'empêchait pas 
d'être plutôt sévère pour ses enfants. Si notre mère nous 
a élevés avec la douceur et la sollicitude de la brebis qui 
ne sait pas défendre ses petits, mon père avait pour nous 
les sévérités et les dévouements de la lionne qui nourrit, 
aussi bien qu'elle protège. Il y a trente-cinq ans qu'il 
est mort et, depuis ce temps-là, il ne se passe pas de 
mois que je ne rencontre quelqu'un qui ne soit heu- 
reux de me rappeler les services qu'il a rendus dans 
sa paroisse et dans les environs. C'est à distance 
qu'on se rend mieux compte des hommes et des 
choses et qu'on comprend mieux l'influence exercée 
parles premiers. Simple juge de paix, Antoine Duclos 
a laissé le souvenir d'un honnête homme qui aima 
son pays ; il était fier et mettait un léger orgueil à 
porter le vêtement du cultivateur quand il était appelé 
dans une assemblée publique, ou qu'il devait siéger 
sur les bancs des petites cours des commissaires. Il a 
rempli ces dernières fonctions pendant tout un quart 
de siècle. Ceux qui l'ont connu rappellent aujourd'hui 



176 PREMIÈRE PARTIE 

bien des faits qui montrent son impartialité et la sûreté 
de son jugement^ particulièrement quand il s'agissait 
de la solution des questions souvent épineuses qui 
font les différends des districts agricoles. Le juge 
Bourgeois, qui fut toujours son ami, me disait, quel- 
ques années avant de mourir: «Votre père avait le 
sentiment inné de la justice et du droit. » Durant les 
vingt-cinq années qu'il a jugé les différends qui surve- 
naient dans sa paroisse, bien des causes sont venues 
en appel et, je dois le dire à son honneur, aucun de 
ses jugements n'a été écarté. 

Sous une rudesse apparente, et avec un caractère 
qui heurtait quelquefois, il y avait chez Duclos un 
grand cœur et une piété réelle qu'il a conservés 
jusqu'à la fin. 

Catholique romain par sa naissance, il vécut long- 
temgs dans la paroisse de Saint-Hyacinthe. Je me 
rappelle fort bien qu'il avait Thabitude de me cacher 
dans les plis de son manteau quand il partait pour 
aller prier au pied d'un calvaire, comme ceux que le 
voyageur rencontre sur toutes les routes du Canada 
français. Celui où il allait était élevé à trois milles en 
amont de Saint-Hyacinthe. Je n'oubherai jamais le 
sérieux de son expression dans de tels moments, pas 
plus que les soins qu'il apportait dans l'église à diri- 
ger mes regards d'enfant sur le Saint Sacrement, 
objet de grande vénération parmi les catholiques. 

Une chose pourtant me faisait de la peine ! c'était 
d'entendre dire par un homme dont le fils était infirme : 
«Je fais mon calvaire », ou encore par une femme qui 
avait un mari brutal ou ivrogne: «C'est mon calvaire.» 
Aujourd'hui, je comprends et je sais qu'il est de nom- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I77 

breux calvaires dans la vie, mais j'ai appris qu'il en 
est un, aide précieux, qui donne la force nécessaire 
pour traverser les heures d'angoisse; on le trouve 
non pas dans tel ou tel coin de terre, mais partout : 
c'est Jésus, et il a promis de se faire trouver à tous 
ceux qui le cherchent. « Je suis avec vous tous les 
jours, je ne mettrai point dehors celui qui viendra à 
moi. » 

Quand mon père eut reçu dans son cœur les ensei- 
gnements de l'Evangile, son culte devint plus spiri- 
tuel, mais ne perdit rien de la ferveur du passé. Ceux 
qui lui survivent n'ont pas oublié, et ses enfants 
n'oublieront jamais le soin qu'il mettait à nous réunir 
tous pour le culte de famille chaque jour après le 
déjeuner, que l'ouvrage pressât ou non. Pour ces 
instants de recueillement, toute la maisonnée était 
assemblée, ouvriers, serviteurs et enfants; catholiques 
ou protestants écoutaient la lecture de la Parole de 
Dieu, puis on se mettait à genoux, autour de la même 
table et sous le regard du même Dieu. Précieux 
témoignage que les enfants sont heureux de rendre 
à la mémoire de celui qui les a amenés à Christ. 
Atteint d'une maladie incurable, il a vu venir la fin 
dans la paix la plus parfaite, avec une assurance que 
rien n'aurait pu ébranler. 

Lors de ses funérailles, présidées par le pasteur 
qu'il aimait et dont il avait été le paroissien respec- 
tueux et dévoué, il y eut un grand concours d'amis 
connus et inconnus ; à ce cortège se joignirent les 
principaux citoyens de la paroisse et des paroisses 
voisines ; chacun avait eu à cœur d'honorer la mémoire 
de l'homme de bien que le Seigneur avait relevé de sa 



178 PREMIÈRE PARTIE 

charge. C'était un de ces hommes, comme on en ren- 
contrait souvent à cette époque, aux convictions pro- 
fondes, librement exprimées en toutes circonstances. 
Ses amis intimes jouissaient de ses entretiens, qu'il 
savait rendre vivants en mettant à profit les lectures 
qu'il aimait à faire. La famille possède encore le Nou- 
veau Testament qu'il avait fait relier avec une petite 
brochure* de controverse, intitulée : Les enseignements 
de T Eglise de Rome comparés avec ceux de F Evangile, 
Ces deux ouvrages, de très inégale valeur, consti- 
tuaient toutes ses armes de chrétien évangélique; il 
les portait constamment sur lui, comme le soldat son 
épée, et l'adversaire avec lequel il se mesurait n'avait 
jamais ou très rarement l'avantage. On a encore de 
lui une vieille Bible usée et jaunie par le temps et 
l'usage; c'est la vieille Bible de famille, celle autour 
de laquelle il aimait tant à grouper les siens. S'ils ne 
sont pas meilleurs qu'ils ne sont, s'ils ne sont pas 
plus fidèles, plus avancés dans la connaissance des 
choses saintes, ce n'est pas la faute de leur bien-aimé 
père, mais la leur. 

J'ai longtemps hésité avant de consentir à livrer ces 
lignes à l'impression : il m'était difficile de remuer ces 
souvenirs sacrés et de les jeter ainsi dans le domaine 
public. Des amis m'ont vivement conseillé de briser 
le vase qui les contenait ; je me suis laissé convaincre, 
mais je n'ai pas eu autre but en vue que la gloire de 
Dieu, par la grâce de qui toutes ces choses sont arri- 
vées. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I79 



Comment Antoine Duclos arriva à la connaissance 
de la vérité. 

J'ai parlé précédemment de la visite de M. Beaudin 
à la maison paternelle ; qu'on me permette d'y reve- 
nir maintenir pour expliquer la conversion de mon 
père. C'était, on s'en souvient, par une chaude jour- 
née de juillet que le serviteur de Dieu entra dans notre 
maison paternelle, et on sait avec quel tact il amena 
l'entretien sur les questions religieuses. Mon père avait 
un Nouveau Testament, qu'il s'était procuré sept ans 
auparavant dans le Vermont; il n'en avait lu que 
quelques pages et sans leur accorder une grande im- 
portance, aussi ces lectures n'avaient-elles laissé que 
de bien vagues impressions, La visite de M. Beaudin 
vint raviver ces souvenirs fugitifs, ce fut comme une 
allumette qu'on approcherait d'un baril de poudre. 

Quand ils se quittèrent, j'entendis mon père qui 
disait: «Je crois, monsieur, que ce livre est inspiré de 
Dieu. Malgré tout ce que vous avez eu la bonté de 
me dire j'ai encore l'espoir d'y trouver confirmés les 
enseignements de notre sainte Eglise. Je vous promets 
de les y chercher soigneusement. — Voulez-vous me 
permettre de revenir, lui dit M. Beaudin, j'aimerais 
connaître les résultats de vos recherches?» Mon père 
y consentit volontiers, assurant que sa réponse serait 
à la fois franche et cordiale. 

On se sépara en prenant rendez-vous à quinze 
jours de distance. 

Mon père parla certainement de cette visite et 
bientôt je vis arriver des personnes que je n'avais 



l8o PREMIÈRE PARTIE 

jamais vues, en particulier une demoiselle Pérousset, 
qui fit sur ma jeune personne une très agréable 
impression. Sur ses traits on lisait le bonheur ; sa 
conversation nourrie et intéressante mettait tout le 
monde à Taise et créait la bonne humeur. Elle chan- 
tait fort bien et moi qui n'avais guère entendu que 
nos vieilles chansons populaires « A la claire fon- 
taine » ou telle autre, je trouvais ses chants fort beaux. 
Elle lisait ensuite, puis tout le monde se mettait à 
genoux pour prier. Je fus frappé de ce que personne 
ne sortait de chapelet et aussi de ce que la prière 
s'achevait sans que personne n'eût songé à dire des 
Ave Maria ou à répondre par le traditionnel Ora pro 
nohis ; en revanche quand on se relevait il y avait des 
larmes dans les yeux et moi j'avais envie de pleurer 
aussi. 



Un beau dimanche après-midi, après lés vêpres, je 
vis arriver un grand nombre de voitures, le long de 
la route ; dans la cour, à chaque piquet un cheval 
était attaché. La maison était remplie, le perron, le 
jardin débordaient de monde. Dans la foule, j'aperçus 
M. Beaudin que tous attendaient. Mon père s'avança 
et parla assez longtemps. Je vais essayer de résumer 
ce qu'il dit : « Mes amis, voici les évangiles qui racon- 
tent la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, je sais que 
vous croyez comme moi que notre sainte religion doit 
y être enseignée... Depuis plus de quinze jours j'ai lu 
le saint volume et je dois vous dire qu'à mon grand 
étonnement je n'y ai pas trouvé ce que notre sainte 
Eghse nous enseigne... Que ferez-vous? Que dois-je 



i8i 



faire? Quoi qu'il arrive je crois à la sainteté et à la 
vérité de ce livre... Je crois qu'il est la révélation de 
Dieu aux hommes par le moyen de Jésus-Christ et je 
suis très disposé à Tadopter comme la règle de ma 
foi.... » 

Grande fut l'émotion... M. Beaudin prit ensuite la 
parole et longuement enseigna la foule... On chucho- 
tait, mais on restait parfaitement sérieux. Comme 
l'heure avançait, on se dispersa, chacun reprenant le 
chemin de sa maison. Quelques jours après je vis 
arriver chez nous une dame, son large visage, son 
front découvert et son menton accentué annonçaient 
une volonté puissante ; un monsieur de taille moyenne 
l'accompagnait. Il avait une voix douce, bien qu'il 
grasseyât un peu. J'appris dans la suite que c'étaient 
les deux Suisses de l' Acadie : M""^ Feller et M. Roussy. 
J'avais entendu parler des saints ; je crus en voir 
deux devant moi, tant ils firent une forte impression 
sur ma jeune imagination. Des amis d'en haut de la 
Rivière, MM. Auger et Parent les avaient accompa- 
gnés. Ils avaient connu les mêmes angoisses que mon 
père et avaient reçu de Dieu la même délivrance. 
Léandre Parent était un bel homme, s'habillait bien 
et parlait peu. Baptiste Auger, plus petit, se fit con* 
naître plus tard par ses réparties vives autant que 
fines, dont il se servait volontiers pour réfuter les 
arguments de ses adversaires. C'est sur la propriété 
de ces deux amis acquis à la cause évangéhque que 
l'on construisit la première maison missionnaire en 
1842. 

De nouvelles familles étabhes plus en amont s'étaient 
déclarées pour l'Evangile : les Poirier, les Pépins et 



l82 PREMIÈRE PARTIE 

d'autres ; la douceur de ces enfants de Dieu autant 
que leur piété étaient comme un parfum du ciel qui 
se répandait sur tous ceux qui étaient en relation 
avec eux. Les Demers étaient peu causeurs, mais ils 
savaient placer un mot à propos et chaque fois le mot 
frappait juste. Les Smith, plus disposés à écouter qu'à 
prendre une part active dans les discussions, ne 
manquaient jamais l'occasion de rendre témoignage à 
l'Evangile qui leur avait apporté le salut et dont la 
puissance se manifestait avec une évidence bénie. 

Dieu fit briller sa lumière dans ce district d'une 
manière tout à fait inattendue. Une Bible qu'un jeune 
homme du Massachusetts remit à sa mère et un Nou- 
veau Testament que M. Roussy donna à un père de 
famille en furent comme les instruments. A la suite 
d'une conversation, cette dame et ce père de famille 
arrivèrent à la conviction que ces livres indiquaient le 
chemin qui conduit à la connaissance de soi-même et 
aboutit au salut par Christ. 

Désireux de pénétrer plus avant dans le mystère 
de piété, le père fit un voyage à la Grande-Ligne où 
il derrieura trois semaines. Ayant trouvé ce qu'il 
cherchait il revint en hâte en informer cette dame, 
lui disant avec un grand enthousiasme ce que le Sei- 
gneur avait fait pour lui. L'un de ses fils qui avait 
entendu le récit du voyageur, en parla à son voisin, 
celui-ci à un autre, si bien qu'en peu de temps tout le 
monde avait envie d'en savoir davantage. Pour 
répondre à ces désirs légitimes on décida d'inviter 
M. Roussy, qui ne se fit pas prier pour venir. 
Huit familles rompirent immédiatement avec Rome. 
Grâce aux visites occasionnelles de M. Roussy, de 



l'immigration huguenote 183 

M. Sellier et de M. Normandeau, qui s'était fortifié 
dans la foi et dans la connaissance des Ecritures, ce 
petit noyau de fidèles fit de rapides progrès. Durant 
l'été on ouvrit une petite école dans une modeste 
chambre qu'une famille convertie avait mise à la dis- 
position des missionnaires. Comme les progrès se 
maintenaient il devint bientôt évident qu'il faudrait 
songer à l'érection d'une maison convenable. 

Une petite lumière dans les ténèbres se voit de loin, 
dit-on ! Dans le Tov^nship de Milton, M. Beaudin avait 
été bien accueilli par plusieurs familles ; elles montrè- 
rent un tel intérêt et affirmèrent leur désir de s'ins- 
truire avec une telle persévérance que le D"" Cote 
baptisa cet endroit du nom de Bérée en souvenir des 
Béréens de si glorieuse mémoire. C'est un des plus 
beaux souvenirs de mon enfance que ces temps 
durant lesquels l'Esprit de Dieu besognait parmi 
nous. Mon père, tout entier aux joies de son premier 
amour, enseigna un hiver et il prit part aux réunions 
d'évangélisationet d'édification que présidait le D^Cote. 
Il y eut des réunions qui se prolongèrent fort avant 
dans la nuit et cela plusieurs fois de suite. 

Le docteur Cote et le curé Crevier. 

Les curés ne connaissaient pas encore les argu- 
ments dont se servaient les protestants pour justifier 
les articles de leur foi. Ils croyaient en faire façon 
bien facilement. Dans ces conditions le D"" Cote devait 
naturellement rencontrer sur son chemin le curé de 
la paroisse, qui n'ignorait pas ce qui se faisait dans un 
fief dont il avait été jusqu'ici le maître incontesté; 



184 PREMIÈRE PARTIE 

aussi voulut-il prendre des mesures pour enrayer le 
fléau, voire même le détruire. M. Crevier, c'était le 
nom du curé, s'arrangea donc pour avoir une ren- 
contre avec le protestant : un loup qui venait manger 
ses brebis. Elle eut lieu dans une grande maison de 
pierre habitée par un M. Lanctot; elle était située 
près d'un endroit qui a longtemps porté le nom de 
« pont de cèdre ». Ces rares rencontres entre prêtre 
et pasteur attiraient beaucoup de monde : la curiosité, 
l'intérêt qui s'était réveillé pour les choses religieuses 
et peut-être aussi le goût de la discussion^ faisaient 
se déranger les plus casaniers. On commença par 
s'entendre sur les bases du débat et dès que M. le 
curé eut affirmé sa foi dans les enseignements de son 
Eglise, le docteur Cote lui donna la réplique. Fami- 
liarisé avec l'histoire bibhque et l'histoire de l'Eglise, 
Cote mit immédiatement son contradicteur en fâcheuse 
posture ; il démolissait les uns après les autres les 
forts que le curé avait cru élever pour protéger sa 
foi et défendre les dogmes de Rome. Le travail du 
démolisseur fut tel, que le curé n'eut pas le courage 
de la réplique et s'excusa d'être venu sans prépara- 
tion ; il alla même jusqu'à regretter de « n'avoir pas 
fait comme son estimé adversaire, les études histori- 
ques et bibliques nécessaires pour de pareilles occa- 
sions. » Cette rencontre fut connue dans les environs, 
bien qu'on n'eût pas à son service la presse indiscrète 
de nos jours; la défaite du curé fortifia les prosélytes 
et en amena d'autres. 

A Bérée on continuait les réunions et les audi- 
teurs se faisaient chaque jour plus nombreux, si bien 
qu'on ne put les recevoir tous dans la même maison. 



l'immigration huguenote 185 

Le mouvement était bien religieux et ce qui le prouve, 
c*est qu'entre deux réunions on vit souvent des 
ennemis dont on disait la réconciliation impossible, 
oublier un passé fort triste et se décider à faire toutes 
choses nouvelles. Les coupables reconnaissaient leurs 
torts; les pécheurs confessaient leurs péchés, et Dieu 
leur affirmait son pardon, ce qui fit comprendre, 
mieux que les meilleures instructions, le vrai rôle de 
la confession évangélique et sa signification. 

L'édification mutuelle jouait un grand rôle et Ton 
vit des personnes qui n'avaient jamais pris la parole 
en public, des femmes mêmes poussées par l'Esprit 
se lever pour remercier Dieu ou exhorter leurs frères. 
Dans l'un des services que présidait le docteur Cote, 
la puissance de l'Esprit de Dieu se manifesta d'une 
manière vraiment extraordinaire : le prédicateur avait 
pris pour texte ces paroles d'Esaïe « Venez et dis- 
cutons ensemble, dit l'Eternel. » Je ne saurais dire ce 
que fut la méditation, mais ce que je puis affirmer^ 
c'est qu'elle toucha les cœurs, car avant que l'amen 
final fût prononcé, on pouvait entendre de divers 
côtés des appels à la miséricorde divine « Mon Dieu, 
disait-on, aie pitié de moi!» D'autres ajoutaient: « Que 
faut-il que je fasse pour être sauvé? » Quel privilège 
alors pour le prédicateur chrétien de pouvoir montrer 
Jésus à ses frères en leur disant : « Voilà l'Agneau de 
Dieu qui ôte les péchés du monde. » Ce service si 
spécial fut comme une nouvelle semaille que le Sei- 
gneur devait abondamment bénir. 



l86 PREMIÈRE PARTIE 

Ouverture d'une maison de mission. 

On avait construit une maison missionnaire à Saint- 
Pie et fixé la date de l'ouverture au 26 décembre 
1842. J'ai gardé de cette journée un souvenir très 
vivant. Mon père avait été chargé d'assurer des vivres 
pour tout le monde ; je sais quelle peine cette inten- 
dance lui donna sans qu'il songeât à se plaindre. En 
ces temps-là, il y avait des géants ! 

Voici ce que M. Roussy écrivait à cette occasion au 
secrétaire de la Société évangélique de New^-York : 

« Nous fîmes nos arrangements pour aller consa- 
crer Tédifice de Saint-Pie au service de Dieu. Nous 
nous y rendîmes en famille, n'ayant laissé à la Grande- 
Ligne que les quelques personnes nécessaires pour 
garder la maison. De bonne heure, une centaine de 
Canadiens et une vingtaine d'Anglais accompagnés 
de leur pasteur vinrent à notre rencontre. Ce fut au 
nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que nous 
fîmes 'notre entrée dans cette maison de prière, et 
d'un cœur ému et reconnaissant, nous remerciâmes 
Dieu pour tout ce qu'il avait fait pour nous. 

» Elle fut consacrée par trois services le dimanche 
et deux le lundi. Ces services furent particulièrement 
bénis et des conversions fort touchantes se produisi- 
rent. Il faut citer tout spécialement la conversion d'un 
homme qui avait été comme un scandale pour les 
communautés naissantes. Il avait connu la vérité, avait 
écouté avec joie les enseignements évangéliques et 
puis, comme le chien qui retourne à ce qu'il a vomi, 
il avait négligé les choses de Dieu pour suivre le 
monde. Un jour, après un service qui avait été très 



l'immigration huguenote 187 

impressionnant, il se leva et tout en larmes, il confessa 
ses fautes, implorant le pardon de ses frères et celui 
de Dieu, reconnaissant qu'il avait été en scandale pour 
plusieurs et demandant à être reçu comme un enfant 
prodigue qui revenait dans la maison du père. » 

Le mardi, par une belle journée d'hiver, dix traî- 
neaux, portant une quarantaine de personnes, parti- 
rent pour Bérée où ils furent reçus avec de chaleu- 
reuses acclamations. C'était, en petit, la répétition des 
scènes de Jérusalem, alors qu'on mettait tout en com- 
mun. Le lendemain, ce fut plutôt un jour d'actions de 
grâces qu'un jour de dédicace ; les cœurs étaient rem- 
plis de reconnaissance. 

Une manifestation du catholicisme. 

Dans l'espérance et avec la perspective de voir 
s'accomplir une grande œuvre, le docteur Cote vint 
s'installer à Saint-Pie en octobre 1842. Rome ne voit 
jamais se faire de semblables réveils sans en éprouver 
du dépit, aussi les persécutions qui s'étaient ralenties 
recommencèrent; l'audace des fanatiques fut telle 
qu'il vaut la peine de s'arrêter un instant sur ces 
heures sombres. 

Ce. mouvement de réforme n'intéressait pas seule- 
ment les convertis, les vieux protestants le suivaient 
en priant pour qu'il donnât des fruits à la gloire de 
Dieu. Il convient de mentionner tout spécialement les 
rév. MM. Slack, de Milton, Miles et Johnson d'Abbotts- 
ford. On disait même qu'un Canadien timide — un Nico- 
dème — M. Baron, s'était détaché de Rome pour s'unir 
à l'Eglise d' Abbottsford, à 15 milles de Saint-Hyacinthe. 



l88 PREMIÈRE PARTIE 

Dans le village même, la famille Cloutier s'était 
franchement décidée pour TEvangile. Les esprits 
surexcités discutaient aigrement ce courageux acte 
d'indépendance. 

Au printemps de 1842, il y avait dans le village 
trois familles ouvertement protestantes et on s'en 
émut au presbytère, où Ton se consulta pour arrêter 
une ligne de conduite en vue de « dénicher » ces pro- 
testants qui menaçaient d'envahir la paroisse, ce dont 
ils ne se cachaient pas d'ailleurs. Ils avaient de fré- 
quentes réunions dans la maison de M. Beaudin, qui 
était justement en face de l'église catholique . C'était 
une maison en bois qui a été remplacée depuis par le 
magasin Jarry. On y venait de tous côtés. Dans les 
deux rues qui formaient le coin, on voyait le diman- 
che dix à quinze voitures attachées à la palissade qui 
entourait le jardin, et on entendait venant de l'inté- 
rieur le chant des cantiques. Les habitants du village 
ne cachaient pas leur mécontentement, quelques-uns 
s'indignaient qu'on puisse tolérer de tels scanda- 
les. Le village possédait une forte tête, un cer- 
tain Beauregard au service des commerçants du vil- 
lage et homme bon à tout faire. Il avait deux forts 
chevaux qu'il attelait à un « gros waggon » de charge 
pour transporter les commissions qu'on lui confiait. 
Un jour on ne sait qui, l'interpella au sujet des pro- 
testants — « Allons-nous tolérer plus longtemps ces 
gens au village qu'ils menacent de faire leur, les voilà 
qui occupent déjà toute la rue. » Beauregard était 
l'homme de ressources; c'est un peu l'avantage des 
gens de son métier^ seulement, lui n'était pas honnête 
et il conçut dans son esprit un projet diabolique dont 



l'immigration huguenote 189 

la réussite jetterait la consternation parmi les protes- 
tants assemblés. 

Le dimanche suivant dans l'après-midi, alors que 
nos frères célébraient le culte, ils entendirent tout à 
coup des cris et des bruits de voitures qu'on renver- 
sait. C'était Beauregard qui avait attelé ses chevaux 
à son gros « waggon » et avait lancé l'attelage au 
galop en le conduisant de telle façon qu'il devait 
accrocher les voitures des protestants, ce fut un beau 
vacarme. Les propriétaires sortirent de la réunion 
pour voir ce qui était arrivé et ce fut un miracle qu'au 
milieu du désordre qui se produisit, hommes, jeunes 
gens et chevaux entremêlés, personne ne fût blessé. 

Huit jours après, le curé, qui aurait dû blâmer cette 
manifestation intolérante, tomba à bras raccourci sur 
les protestants qu'il dénonça en chaire. « Mes amis, 
dit-il, à ses paroissiens déjà suffisamment excités, 
notre paroisse est menacée de la plus diabolique héré- 
sie que Satan ait jamais inventée. Des gens incon- 
nus, des étrangers viennent ici, en face de notre église, 
appeler la malédiction du ciel sur vous, vos femmes 
et vos enfants; vous n'allez pas rester sans rien faire? 
Je sais que vous saurez trouver des moyens pour 
faire déguerpir ces pestes. Vous savez, quand nous 
voulons effrayer des animaux sauvages, nous com- 
mençons par faire du bruit à l'entrée de leur tanière; 
si cela ne réussit pas à les faire fuir, on prend des 
bâtons qu'on introduit dans le souterrain, puis enfin si 
elles ne se rendent pas, on les étouffe dans la fumée. » 
En sortant de l'église, les gens se regardaient comme 
pour s'interroger sur ce qu'il y avait à faire, et comme 
les protestants comptaient quelques amis parmi les 



190 PREMIERE PARTIE 

catholiques, il y avait de Tindécision dans Tair. De ces 
gens que le curé avait ainsi signalés aux égarements 
du fanatisme, il y en avait qui étaient représentés 
dans l'auditoire par leur père ou leur mère, d'autres 
par des parents plus éloignés, tous par des amis. 

Dans la soirée, M. Bousquet, frère de M™^ Cloutier, 
vint l'avertir de l'impression qu'avait faite sur les catho- 
liques le sermon du matin et l'exhorta à revenir sous 
la houlette du curé, afin qu'il n'arrivât pas de malheur. 
Il fallait laisser ces gens-là... 

M""^ Cloutier ne se laissa pas intimider et répondit 
avec courage : — « Ce n'est pas ces gens que je veux 
suivre, c'est Jésus ; ce n'est pas ce qu'ils disent que 
je crois, mais la Parole de Dieu. Vois-tu, on nous a 
tellement trompés. Je veux bien que ce soit par igno- 
rance et sans l'intention de nous nuire, mais j'ai appris 
à me défier des conseils intéressés. » Et la pauvre 
femme ne pouvait retenir ses larmes... Elle suppliait 
son frère de faire comme elle, d'accepter l'Evangile, 
le saint Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ. — 
« Si tu savais, disait-elle, comme on est heureux de 
croire, d'aimer et de servir de son mieux ce Jésus qui 
nous a tant aimés. » 

Ils causèrent ainsi toute la nuit ; au petit jour, le 
frère rentrait chez lui et, dans la journée^ il disait à 
qui voulait l'entendre : — « Vous ne chasserez pas 
ces gens-là; ils ont une foi qui vaut bien la nôtre et 
je crois qu'ils sont moins mauvais qu'on veut nous le 
faire croire; ils nous valent bien, je vous assure. » 

Un soir, je vis arriver à la maison mes grands-pa- 
rents, deux bons vieillards qui m'ont souvent permis 
de marauder dans leur jardin. D'ordinaire, mon grand- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I9I 

père était tout joyeux quand il venait nous voir; ce 
soir-là, il était triste et n'arrivait pas à dissimuler son 
inquiétude. 

Baissant la voix, il nous dit : « Mes enfants, nous 
venons passer la nuit avec vous, car nous avons appris 
qu'on va « faire du train cette nuit », peut-être même 
fera-t-on du mal et nous n'avons pas voulu que vous 
soyez seuls. Oh! si vous vouliez revenir à l'église, vous 
éviteriez tout cela. » Mon père, je l'ai dit, avait la 
réponse vive, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour 
les gens et pour son père en particulier un profond 
respect, il se leva et tout d'une haleine dit : « Vous 
ne voudriez pas que votre fils jouât à l'hypocrite ? 
Or si je retournais à l'église, je ne serais que cela; 
ce livre^ dit-il, en montrant la Bible qui était précisé- 
ment sur la table, c^est la révélation de Dieu et il 
nous en a trop appris sur l'Eglise de Rome, pour que 
je puisse jamais retourner dans son sein. » 

La fermeté de mon père mit fin à toute discussion 
et on se mit à lire, puis on causa pendant que les 
heures passaient. A minuit, l'heure des noirs projets, 
on entendit tout à coup des bruits étranges qui par- 
taient du haut du village. — Les voilà ! — Qui? quoi? 
demandaient les personnes présentes; on croyait qu'il 
s'agissait de quelque charivari. Mon oncle Augustin, 
nouvellement converti aux Etats-Unis, habitait avec 
nous; il arriva comme une trombe; il était hors d'ha- 
leine et lui aussi disait : « Les voilà! les voilà! ils 
sont bien une centaine et ils ont pris avec eux tous 
les grelots de la paroisse, ils jurent comme des force- 
nés; à les entendre, les cheveux se dressent sur la 
tête. » On avait commencé chez M. Beaudin, on con- 



192 PREMIERE PARTIE 

tinuait en s'arrêtant chez nous, puis on devait aller 
chez les Cloutier. Ce concert d'un nouveau genre 
dura jusqu'au jour, les méchants n'aiment pas la lu- 
mière. 

Quelques-uns des nôtres s'étaient mêlés à la foule 
et ils reconnurent, sous des masques qui les cachaient 
imparfaitement, quelques-uns des bons citoyens du 
village et des environs. Ces masques indiquent suffi- 
samment que la conscience de ces personnages était 
mal à l'aise. 

Après le bruit et pour se conformer aux indications 
du curé, on allait en venir aux coups ! La nuit sui- 
vante, nuit sombre et bien propice^ vers les minuit, on 
enfonça les portes de la maison de M. Beaudin et de 
celle de mon père ; les fenêtres furent brisées et des 
pierres furent lancées sur le toit et jusque dans la 
maison. Le lendemain, on en trouva un grand nombre 
même sous les lits. 

On ne pouvait tolérer un tel mépris du droit des 
gens et, après entente, on décida d'envoyer M. Clou- 
tier à Montréal, afin que l'on sache ce qu'il y avait à 
faire. Sa famille, effrayée par les scènes sauvages de 
la veille, ferma la maison et vint chercher un abri 
sous notre toit, qui avait aussi souffert des attaques 
des' forcenés. Comme la nuit approchait, on se deman- 
dait ce qui allait survenir et on prolongea la veillée. 
Vers deux heures du matin, alors qu'on venait de 
faire la prière et qu'on se disposait à se mettre au lit, 
on entendit crier au feu. Nous sortîmes! Déjà les flam- 
mes sortaient du toit, jetant sur le ciel sombre des 
rougeurs sinistres; c'était la maison des Cloutier qui 
flambait. On devine la terreur des femmes et des en- 



L*IMMIGRATION HUGUENOTE I93 

fants qui pleuraient sans comprendre encore Tétendue 
du crime ; car il ne venait à personne Tidée d'accuser 
la malveillance. Les hommes se consultaient; enfin 
quelqu'un eut l'idée d'envoyer un messager à Abbotts- 
ford afin d'en recevoir de l'aide; il avait été précédé 
par la vue du sinistre et déjà on s'organisait quand il 
arriva, des hommes descendaient de la montagne avec 
toute la vitesse du cheval qui les amenait. En un clin 
d'œil on fut sur les lieux du malheur; la foule était 
consternée. Les quelques protestants qui avaient con- 
servé leur sang-froid prirent rapidement les mesures 
d'ordre et, pendant que certains combattaient l'incen- 
die, d'autres requirent des huissiers et on ordonna 
des arrestations; trente-six furent maintenues et sui- 
vies, après enquête, d'une condamnation qui devait 
amener les coupables devant la cour criminelle de 
Montréal. L'histoire de ce procès fournirait de quoi 
écrire des pages émouvantes, nous nous en abstenons 
cependant. 

On comprend que les familles qui avaient l'un des 
leurs inculpé dans cette affaire criminelle fussent pro- 
fondément tristes, et on devine que les mères firent 
l'impossible pour qu'on eût pitié de leur douleur. Le 
temps est un sage conseiller; avec lui, les esprits 
surexcités se calmèrent et la clémence succéda à la 
colère pourtant légitime des premières journées. Les 
victimes se concertèrent pour délibérer sur la conduite 
qu'il fallait tenir en s'inspirant de l'Esprit du Maître. 
Depuis deux mois, les coupables attendaient en pri- 
son que la justice se prononçât sur leur sort, les pro- 
testants jugèrent que cette prison préventive consti- 
tuait une punition suffisante pour inspirer la sagesse et, 

CANADA 13 



194 PREMIERE PARTIE 

dans une assemblée que présidait M. Roussy, on dé- 
cida d'abandonner la poursuite. Cette générosité de la 
part des victimes eut une grande influence pour rame- 
ner le calme dans les esprits, et les soins du D"" Cote, 
donnés gratuitement à ceux qui en avaient besoin, 
complétèrent l'œuvre d'apaisement. 

Consécration du D^ Cote. 

En 1844, on organisa une Eglise et cette même an- 
née, le 30 août, on consacra le D' Cote au saint minis- 
tère. Etaient présents à cette imposante cérémonie, 
les Rév. Baird, docteur en théologie, de New-York, 
Wilkes et Tanner, de Montréal. 

L'œuvre reprit enfin son cours au milieu d'une 
population qui avait appris des événements récents à 
supposer qu'on ne pensât pas comme elle. C'était une 
victoire de l'esprit chrétien sur le fanatisme; la clé- 
mence des protestants renonçant à leurs droits de 
punir fit une impression profonde dans toute la pro- 
vince. 

L'apaisement qui suivit fut tel qu'on vit les plus 
enragés tendre la main à ceux qu'ils avaient menacés 
de mort, ceux qui s'étaient tenus à l'écart regretter 
ouvertement les emportements inspirés par le fana- 
tisme et se réjouir des bonnes dispositions de ceux 
qu'ils n'avaient pas eu le courage de défendre. On en 
vit même qui cherchaient à s'enquérir de la foi évan- 
lique tant les esprits étaient en travail. 

Tout faisait donc espérer qu'on allait pouvoir tra- 
vailler dans la paix sous la direction de Dieu. Une 
petite école ouverte par un nouveau converti, M. Rien- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



195 



deau avait réussi à grouper plusieurs enfants et déjà 
la moisson s'annonçait favorablement ; Tennemi comme 
le méchant avait fait une œuvre qui le perdait. Mal- 
heureusement des questions d'intérêt vinrent compro- 
mettre la réussite de ces beaux débuts. Pour amélio- 
rer leur situation et en vue d'assurer un plus bel 
avenir à leurs enfants, il y eut comme un exode géné- 
ral des meilleurs chefs de familles; c'était comme le 
levain qu'on allait séparer de 
la pâte. Les Cloutier allèrent 
s'établir sur les terres neu- 
ves de Bérée 011 les fidèles 
des premiers temps conti- 
nuaient à attirer Tattention ; 
les Beaudin, dont le père 
était mort, partirent pour 
les Etats-Unis, et les Duclos 
s'installèrent sur une ferme 
nouvellement acquise qui 
était éloignée d'une ving- 
taine d'arpents du village. 

On comprend bien les motifs inspirateurs de ces 
déplacements, mais on ne peut s'empêcher de les re- 
gretter; ils furent une perte pour l'œuvre; aujour- 
d'hui, il n'y a pas la moindre réunion protestante dans 
le village de Saint-Pie. On était en 1844. 

A la suite des événements de 1842, il s'était établi 
des rapports agréables entre les prosélytes et les pro- 
testants anglais d'Abbottsford et de Milton ; on échan- 
geait des visites ; les pasteurs provoquaient des ren- 
contres dans lesquelles ils expliquaient la Parole, ce 
qui faisait les délices des nouveaux convertis et leur 




M. Riendeau. 



196 



PREMIERE PARTIE 




Saint-Pie. — Le passé. 

Canadiens protestants 
eurent connaissance 
que de nouveaux mis- 
sionnaires étaient arri- 
vés des « vieux pays ». 
Ils exprimèrent le dé- 
sir de les rencontrer 
et dans ce but échan- 
gèrent des lettres avec 
MM. Tanner, Doudiet 




ouvrait des horizons 
nouveaux. On les ini- 
tiait aussi à la direction 
des affaires de l'Eglise. 
Ceux qui avaient le 
privilège de parler an- 
glais se sentaient com- 
me de la famille. Pen- 
dant qu'on apprenait 
ainsi à se connaître 
et à s'apprécier, nos 




M. Dutaud, pasteur actuel. 



Saint-Pie. — Le présent. 

et plus tard M. Wolff. Sur l'in- 
vitation qui fut faite à ces 
messieurs, ils vinrent baptiser 



L IMMIGRATION HUGUENOTE I97 

les enfants et présider quelques réunions. Les désirs 
des gens de la contrée et l'impossibilité de les satis- 
faire avec les ressources en hommes dont on dispo- 
sait alors, inspirèrent aux Méthodistes une initiative 
qui ne peut pas être louée. Sans entente avec ceux qui 
avaient travaillé les premiers, ils vinrent s'établir à 
Milton Sérée Salem (Roxton Pond), ce dernier endroit 
déjà occupé par les Baptistes. On ne peut pas dire 
que ces empiétements aient contribué à l'édification des 
fidèles ou rendu plus facile le travail d'évangéfisation. 

Les chrétiens de Saint-Pie surent se garder de don- 
ner aux catholiques l'exemple d'une division parmi 
eux. Il y avait bien dans leur sein des divergences 
importantes au sujet du baptême, mais on n'en pro- 
fita pas pour se séparer. A frais communs, les frères 
construisirent un même temple dans lequel ils vinrent 
entendre la prédication d^un même Evangile. Quant 
aux conséquences que devaient avoir les divergences, 
on arrangea un modus vivendi qui est encore observé. 

Ne jetons le blâme sur personne; mais si on se rap- 
pelle la puissance religieuse de la vie de ces premiers 
temps, la soif des vérités évangéliques qui se mani- 
festait si ouvertement, on ne peut que s'attrister de 
ce qu'il y eut alors des contestations à la suite des- 
quelles des familles nombreuses^ bien disposées pour 
les choses de l'Evangile, les Gringras et les Duval, 
par exemple, s'éloignèrent pour avoir la paix. Leurs 
enfants seraient devenus une force active pour nos 
œuvres d'évangélisation ^ 

^ Dans l'intérêt de la paix et pour faciliter à l'Evangile la 
pénétration dans les masses, je serais disposé à faire des conces- 
sions, ne portant après tout que sur des points qui n'engagent 



198 PREMIÈRE PARTIE 

Les enfants fréquentaient les quelques écoles géné- 
reusement entretenues avec le concours des missions. 
A défaut de locaux mieux appropriés, on se servait 
des mansardes en guise de salle de classe, ce qui ne 
nuisait pas trop à la bonne préparation des élèves. 
L'école que je fréquentais était dirigée par Romuald 
Desroches ; les réunions religieuses étaient assurées 
par le dévouement du docteur Cote, et la foi était 
telle au fond des cœurs que les plus mauvais temps, 
la distance ou la saison ne retenaient personne à la 
maison. 

Comme les enfants grandissent, il arriva que les 
leçons qu'ils recevaient dans nos modestes écoles de 
village furent insuffisantes, ceux qui voulaient aller 
plus loin dans le domaine des connaissances qu'on 
pouvait acquérir, durent songer à quitter la maison 
paternelle. J'avais douze ans, cette heure allait sonner 
pour quelques camarades et pour moi. Déjà j'avais 
entendu mon père qui parlait de voyage, d'école et 
de séparation... Un beau matin un ami vint prendre 
mon père et tous deux s'absentèrent trois jours. A 
leur retour ils racontèrent comment ils avaient passé 
par Belœil, Boucherville, traversé la « Grand'Rivière » 
en canot pour arriver tard à la Pointe-aux-Trembles 



pas la vie religieuse et vis-à-vis desquels il semble bien que 
Jésus et les apôtres ont agi assez librement. Les catholiques 
baptisent les enfants. Je crois que cette cérémonie a été observée 
dans l'Eglise primitive en concurrence avec le baptême des 
adultes. Je saisis cette occasion qui me donne un terrain commun 
avec une Eglise que je voudrais bien réformer, en montrant à 
ses adeptes ce qu'on peut conserver et ce qu'il faudrait retran^ 
cher pour rester fidèle aux enseignements et à la pratique des 
fondateurs de l'Eglise chrétienne. 



199 

où Ton avait ouvert l'année précédente un institut qui 
allait devenir fameux. L'accueil avait été fraternel ; 
on avait passé la nuit à causer, faisant des projets 
pour l'avenir des enfants. 

Quelques jours plus tard, on était alors en octobre, 
c'était un jour gris et particulièrement froid pour la 
saison, nous partîmes; l'expédition comprenait cinq 
enfants : Octave et Pierre Pépin, Mathilde et Onésime 
Parent, Rieul Duclos. Deux pères de familles les 
accompagnaient, MM. Parent et Pépin. Le voyage ne 
fut pas très agréable ; pendant dix heures nous voya- 
geâmes sous une pluie froide qui finit par se trans- 
former en neige quelques instants avant notre arrivée 
à Boucherville ; nous étions transis, presque gelés. 
Comme la nuit venait, que la « Grand'Rivière » était 
très agitée, un violent vent du nord-est, en soulevait 
les eaux, nous passâmes la nuit dans le village. Le 
lendemain la neige ayant cessé, le soleil très discret 
voulut se mettre de la partie. Pour traverser la rivière, 
on disposa les « coffres » et les valises au fond d'un 
canot, les voyageurs s'installèrent tant bien que mal 
sur les colis et à dix heures on aborda en face du 
collège. On avait mis deux jours pour faire un voyage 
qui prend trois heures maintenant. 

C'est un moment bien inquiétant pour un petit garçon 
de douze ans que celui où il lui faut franchir le seuil du 
collège ! Son petit cœur est agité par des émotions à 
la fois multiples et diverses. Il se dit non sans tris- 
tesse qu'il sera bientôt seul au milieu d'étrangers, 
qu'il est très près de regarder comme des ennemis 
et il voudrait bien qu'on retardât le moment de la 
séparation. On ne le retarda pas pour nous ; les 



200 PREMIERE PARTIE 

arrangements faits, MM. Parent et Pépin remontèrent 
en canot... Nous les suivîmes longtemps du regard ; 
nous les vîmes glisser sur les eaux bleues du Saint- 
Laurent, longer la Grande-Ile puis disparaître dans 
les roseaux. Quand nous cessâmes de les voir, nous 
nous mîmes à pleurer... Notre chagrin fut court ; c'est 
le privilège du jeune âge. 

Rentrés, nous primes immédiatement contact avec nos 
nouveau^ camarades, il y en avait une soixantaine. Je 
choisis dans le nombre ceux dont je voulais me faire 
des amis plus personnels et, mon choix terminé, je les 
invitai à partager quelques-unes des douceurs que ma 
mère avait mises dans le fond de ma valise. Mon 
choix fut bien inspiré, ces amis de la première heure, 
je les ai toujours conservés et tous me sont restés 
fidèles. 

Peut-être me suis-je trop complu à rappeler ces 
souvenirs de jeunesse ? Ceux qui les ont vécus avec 
moi ne le regretteront pas, du moins je Tespère ; 
pour les autres, ils constituent comme un ensemble 
d'études prises sur le vif et donnent une idée exacte 
des choses et des gens de ce passé cher à un grand 
nombre. 



La Grande-Ligne était devenue un centre d'action 
missionnaire dans le sud. La Pointe-aux-Trembles 
rendit les mêmes services dans le Nord ; elle devint le 
centre de ralliement des missionnaires de cette région 
et offrit à ceux qui étaient fatigués ou découragés, 
car l'opposition n'avait pas désarmé, un asile au sein 
duquel ils venaient reprendre des forces physiques et 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 201 

morales. C'était une véritable maison de retraite que 
Ton ne quittait jamais sans emporter dans son cœur 
les forces que donne la prière et la méditation. 

Déjà, secondés dans leurs efforts par l'Esprit de 
Dieu, les missionnaires avaient créé de petits foyers 
d'action; Sainte-Elisabeth, Ramsay, Joliette, Saint-Lin, 
Belle-Rivière, Sainte-Thérèse comptaient des témoins 
dont la vie transformée affirmait à sa manière la puis- 
sance de l'Evangile qu'ils avaient reçu. A ces endroits 
entamés par Tévangélisation, il convient d'ajouter 
Montréal et quelques villages des environs. 

Les Colporteurs. 

Tous les hommes qui consacraient leur vie à la di^ 
fusion de la Bible par le moyen du colportage 
n'étaient pas également ni pareillement doués; mais 
tous n'avaient d'autre ambition que la gloire du Sei- 
gneur ; c'est ce qui faisait leur puissance. J'en ai 
connu plusieurs et je dois dire que j'ai toujours 
admiré l'habileté et le naturel avec lequel ils savaient 
amener la conversation sur le sujet qui les intéressait 
tout spécialement. A l'école de Jésus-Christ, ils avaient 
appris du Maître cette méthode populaire avec 
laquelle il enseignait les foules qui le suivaient pour 
l'entendre et auxquelles il présentait le Royaume de 
Dieu sous les images familières du levain qu'on 
mélange à un peu de farine, d'une perle que l'on 
cherche, d'un ennemi qui vient dans la nuit jeter de la 
mauvaise graine dans le champ ensemencé.... Toutes 
ces figures présentant la vérité sous un angle diffé- 
rent mais représentant une vérité, la Vérité. Ils con- 



202 PREMIERE PARTIE 

naissaient aussi ses admirables paraboles et savaient 
en tirer profit dès que l'occasion leur en était donnée. 

L'un d'eux^ Joseph Vessot m'intéressait particuliè- 
rement. Un jour il voit une femme qui ramassait 
des pierres avec un râteau; il s'approche d'elle et l'en- 
tretient des difficultés d'un tel travail, car les pierres 
étaient nombreuses. « Ah ! monsieur dit-elle, mon 
mari vient de bêcher ce carré et son travail a décou- 
vert toutes ces pierres, on ne peut les laisser là. — 
C'est vrai, reprit notre homme, mais c'est une chose 
importante qu'on ne peut pas ne pas faire... Ah ! si 
nous savions en faire autant dans notre vie ; enlever 
de notre cœur toutes les mauvaises pensées qui sont 
un obstacle pour que les bonnes y puissent prendre 
racine, que ce serait beau ! » 

Une autre fois, c'est une femme qui sarcle ; il 
l'aborde dans son jardinet : « Vous faites là un excel- 
lent travail, dit-il, mais il en est un meilleur! celui 
d'arracher de notre cœur tout ce qui étouffe le bien qui 
peut être en nous. » 

Voit-il un pépiniériste écussoner de jeunes pom- 
miers, il s'approche, se fait expliquer le but du travail 
qui permettra au bourgeon de devenir un grand 
arbre. « Mais que ferez- vous alors du petit arbre 
porte -bourgeon, dit-il ? — Oh ! je le couperai afin 
que toute la sève soit pour la jeune pousse. — C'est 
ça, reprend le colporteur; saint Paul recommande la 
méthode. Il dit : Faites mourir le vieil homme, afin que 
l'homme nouveau ait toutes les chances de se déve- 
lopper et de donner des fruits à la gloire de Dieu. » 

Sur la route il rencontre un jeune homme qui 
dresse un poulain; il l'aborde et le complimente de 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



203 



mater ainsi sa bête: « Mais si vous pouvez ainsi domp- 
ter votre nature, ajoute-t-il, vous agirez sagement. » 

On comprend qu'en abordant ainsi les gens il lui 
devenait facile de présenter son message sans heurter 
personne et sans s'exposer à être éconduit. A une 
femme qui lave sa vaisselle il parle du sang de Christ 
qui nous purifie de tout péché ; une autre se plaint du 
confessionnal et des ennuis qu'il suscite, il faut parfois 
aller si loin! «Vous avez un con- 
fesseur qui est toujours avec 
vous, » répond le colporteur, et 
il annonce Jésus-Christ. 

On le sait, il faut beaucoup de 
tact pour faire de la bonne beso- 
gne; il en faut spécialement dans 
le colportage et nos premiers 
colporteurs n'en manquaient ja- 
mais. 

M. Lafleur a parlé de deux col- 
porteurs au service de la mission 
de la Grande-Ligne et il les a pré- 
sentés comme deux chrétiens spécialement doués pour 
leur œuvre. ZéphirinPatenaude avec sa figure avenante 
et sa parole facile plaisait à première vue; le voir 
faisait désirer de l'entendre. Son collègue, Eloi Roy, 
avait l'air modeste et paraissait se laisser écraser par 
la forte argumentation de son adversaire ; il ne répon- 
dait pas aux injures que parfois on lui adressait et lais- 
sait passer l'orage; quand le calme s'était fait, l'intelli- 
gence très vive qu'il avait reçue de Dieu reprenait 
ses droits et l'adversaire qui avait cru triompher à 
bon compte, voyait ses arguments démohs un à un, 




Zéphirin Patenaude. 



204 PREMIERE PARTIE 

quand le mensonge qui les cachait n'était pas mis en 
évidence, et cela avec une naïveté et une simplicité 
qui désarmait les plus farouches et les obligeait mal- 
gré eux à sourire. On dit que cet homme fut pour 
beaucoup dans la conversion du D"" Cote. 

Amàron avait d'autres qualités; d'un tempérament 
doux, parlant avec une grande dignité sympathique, il 
se conciliait très vite son auditeur. Il priait avec une 
grande puissance, ce qui impressionnait beaucoup des 
gens qui s'imaginaient qu'on ne pouvait prier si on 
n'avait pas un chapelet à la main. Quand il passait la 
nuit dans une famille à l'occasion de ses courses mis- 
sionnaires, il ne quittait pas la maison sans y avoir 
fait du bien. Bon chanteur, il passait la veillée à cau- 
ser et à chanter des cantiques et le chant lui gagnait 
des amis. Avec Vessot, qui l'accompagna souvent 
dans ses courses missionnaires, ils faisaient penser à 
Pierre et à Jean ; Vessot était l'impétueux et l'impres- 
sionnable; Amaron l'apôtre de l'amour. 

M. Lafleur rapporte un fait intéressant dont l'au- 
thenticité est attestée par plusieurs personnes. Zéphi- 
rin Patenaude dans une de ses courses de colportage 
dans la paroisse de Saint-D., c'était en février à la fin 
d'une journée de travail, commença à s'enquérir d'un 
endroit où il pourrait passer la nuit; partout il ren- 
contrait un accueil glacé et recevait un refus. Enfin, 
il frappe à une porte et demande une place au coin 
du feu n'osant pas solliciter une plus grande faveur; 
on la lui accorde. Les quatre hommes présents con- 
naissant qui il était commencèrent à parler de reli- 
gion. On peut s'imaginer ses craintes, s'attendant à 
être mis à la porte. D'un autre côté, sa conscience 



205 

parlait; un instant il éleva son âme vers Dieu et 
trouva le courage de rendre son témoignage, puis il 
osa demander un gîte pour la nuit. L'un des hommes 
lui dit : « Je m'en vais chez moi dans un instant, ve- 
nez avec moi, je puis vous loger. » Il lui offrit un 
bon souper^ une bonne chambre et un excellent déjeu- 
ner. Comme M. Patenaude le remerciait pour son 
hospitalité, son hôte lui dit : « Il faut que je vous dise 
pourquoi je vous ai traité de la sorte ; il y a deux 
semaines, j'eus un singulier rêve, à deux heures de 
la nuit; je rêvais qu'un homme frappait à ma porte; 
elle s'ouvrit^ il entra, sortit de sa poche un petit livre 
et lorsqu'il l'eut ouvert, la maison fut remplie de lu- 
mière. Je fus si frappé que je n'ai pas dormi le reste 
de la nuit. En vous voyant entrer chez mon voisin, 
je vous ai reconnu pour l'homme que j'avais vu dans 
mon rêve. Voilà pourquoi je tenais à causer avec 
vous et à vous entendre. » Frappant symbolisme de 
l'œuvre que les missions accomplissent dans le pays : 
remplir de lumière chaque maison canadienne. 

M. Boucher-Belleville, autrefois éditeur d'un journal 
politique à Montréal, et longtemps secrétaire du mi- 
nistère de l'Instruction publique, converti à l'Evangile, 
devint par sa piété et sa vie domestique une lumière 
de notre protestantisme français. Prisonnier politique 
en 1837, il avait reçu un Nouveau Testament des 
mains d'un chrétien anglais; rencontrant un colpor- 
teur, il eut avec lui un entretien prolongé et fut réel- 
lement gagné à l'Evangile, puis reçu comme membre 
de l'Eglise de la Grande-Ligne. 

Dans toutes les directions, l'œuvre s'étendait : de 
nouveaux ouvriers devenaient nécessaires. Les mis- 



206 PREMIÈRE PARTIE 

sions ne devaient pas compter indéfiniment sur des 
hommes fournis par l'Europe qui en réclamait aussi 
pour la moisson du Seigneur ; et puis, qu'est-ce 
que la vie d'une œuvre missionnaire qui ne peut pas 
préparer au moins quelques-uns des hommes dont 
elle a besoin? On songea donc à susciter des voca- 
tions sur place. 

Les premiers qui répondirent furent Narcisse Cyr et 
Théodore Lafleur. Ils avaient passé quelques années 
à la Grande-Ligne, Dieu les appela à le servir en se 
destinant au saint ministère. Leur vocation ayant été 
encouragée, ils furent envoyés à Genève où ils 
allaient se préparer pour l'œuvre missionnaire dans 
leur propre pays. 

Le comité de la Mission Franco-Canadienne atten- 
dait lui aussi que des vocations se déclarassent; et 
déjà pour assurer la préparation des jeunes gens 
qu'on espérait, on avait désigné M. Philippe Wolff, 
homme supérieur, qui était alors secrétaire du dit 
comité et qui a rendu des services éminents dans la 
préparation d'un grand nombre de jeunes gens. 

Pour visiter les familles disséminées, faire des ser- 
vices dans les villages où il y avait des groupes orga- 
nisés, consolider l'œuvre commencée par les colpor- 
teurs, le comité en attendant qu'il lui fut possible de 
faire mieux, désigna pour cet office de missionnaires 
itinérants MM. Tanner et Doudiet, pasteurs; on leur 
adjoignit M. Solandt, qui était évangéliste. Ces hom- 
mes se multipUèrent et ne se laissèrent pas arrêter 
par les difficultés qui abondaient alors : communica- 
tions difficiles souvent impraticables, voitures impos- 
sibles. Je revois en écrivant ces souvenirs, cette excel- 



207 

lente M""^ Feller installée dans un gros « waggon » traîné 
par deux chevaux que conduisait Raphaël, son servi- 
teur dévoué ; M. et M™^ Tanner, dans une petite cha- 
rette dépourvue de ressorts, voyageant toute une 
journée et passant leurs soirées en des entretiens reli- 
gieux qui se prolongeaient souvent fort tard dans la 
nuit, car les convertis ne tarissaient pas en questions ; 
c'était un plaisir de leur répondre, tant ils étaient tout 
yeux et tout oreilles. 

Ecole pour les filles à Saint-Pie. 

En 1850, la Grande-Ligne ouvrit à Saint-Pie une 
école de jeunes filles que dirigea M"^ Jonte, dont on 
n'a pas encore parlé et qui mérite pourtant d'être ins- 
crite dans le Hvre d'or de nos missions. On sentait son 
influence et on retrouvait sa main dans tous les dé- 
tails de l'œuvre ; elle s'occupait du jardin^ de la cham- 
bre des jeunes filles, surveillait la formation de leur 
caractère avec une douceur et une fidéhté remarqua- 
bles. Elle a fondé un asile pour les vieillards à la 
Grande-Ligne et elle en a conservé la direction jus- 
qu'au jour de son rappel auprès de Dieu. 

Sous sa direction, l'école de Saint-Pie prospéra; 
elle a exercé une grande influence dans les environs ; 
on en a gardé un bien doux souvenir. L'école prit un 
nouvel essor sous la direction de M""^ Lafleur, qui en 
devint plus tard directrice. Elle aurait très certaine- 
ment rendu de très grands services si, en 1854, un 
incendie ne fût survenu. Saint-Pie allait perdre son 
école protestante, elle fut transportée plus tard à 
JLongueil. 



208 PREMIÈRE PARTIE 



Roussy et Chiniquy. 



Sainte-Marie, aujourd'hui Mariville, avait été Tob- 
jet de la grande sollicitude de M. Roussy; plusieurs 
familles avaient reçu TEvangile. En 1849, le D*" Cote 
qui avait quitté Saint-Pie, vint s'y établir; son minis- 
tère donna un nouvel essor à l'œuvre. Les prosélytes 
encouragés par la présence d'un pasteur au milieu 
d'eux et l'adhésion ouverte de plusieurs familles, par- 
laient de la construction prochaine d'un nouveau lieu 
de culte. Ce développement d'une œuvre que le clergé 
croyait condamnée à mort, provoqua ses inquiétudes; 
il fallait arrêter les progrès de l'hérésie qui menaçait 
de tout envahir. C'est à ce moment-là que la « hié- 
rarchie » conçut l'idée d'employer le grand talent et 
la popularité d'un prêtre déjà fort connu, le Père 
Chiniquy. 

Le champion choisi par les autorités débuta en 
dénonçant les effets funestes de l'intempérance ; c'était 
l'apostolat spécial du jeune prêtre. Chacune de ses 
conférences s'achevait en ajoutant aux dangers de 
l'alcoolisme un autre danger plus grave si possible, 
celui de voir l'hérésie pénétrer dans le pays. Sans 
inviter le pasteur à une conférence publique et contra- 
dictoire, M. Chiniquy avait provoqué les protestants; 
il l'avait fait si ouvertement que M. Roussy crut 
qu'il était de son devoir de répondre, qu'il y allait 
de l'avenir de l'œuvre. 

La rencontre eut lieu devant un grand nombre de 
témoins. M. Roussy attaquant le dogme romain et le 
démolissant en se servant de cette épée qui pénètre 
si profondément et qui s'appelle la Parole de Dieu. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 209 

M. Chiniquy, habile à se servir du sarcasme qu'il ma- 
niait avec une réelle maîtrise, ne parvint guère à enta- 
mer les positions de son adversaire. On se sépara 
avec rimpression que le beau rôle n'avait pas été du 
côté du prêtre, bien que ce dernier eût mis son talent 
au service des erreurs d'une Eglise qu'il devait com- 
battre plus tard. C'est probablement le souvenir de 
cette défaite qui le rendit si désagréable quelque temps 
après quand, venu à la Pointe-aux-Trembles, pour y 
combattre l'hérésie, il rencontra MM. Tanner^ Vessot 
et Pasche. Les élèves de l'institut étaient allés l'écou- 
ter en grand nombre; ils avaient entendu dénoncer 
l'hérésie avec la fougue qui convient en pareille occu- 
rence. Ils rapportèrent ce qui avait été dit et le len- 
demain les pasteurs que j'ai désignés tout à l'heure 
frappaient à la porte du presbytère pour arranger une 
entrevue avec le grand champion de la cause romaine. 
M. Chiniquy les reçut, mais froidement. Il devait se 
souvenir de son insuccès de Sainte-Marie, puis il pré- 
texta qu'il n'avait pas le temps de s'entretenir longue- 
ment avec ses visiteurs. Nous croyons que Chiniquy 
qui avait lu la Bible dans sa jeunesse avait été frappé 
par la justesse des arguments de M. Roussy, qu'il 
était déjà atteint et que le Seigneur allait lui ouvrir 
les yeux au temps qu'il avait marqué. 

Quoi qu'il en soit de M. Chiniquy, son passage avait 
surexcité les esprits dans Sainte-Marie et le D'" Cote 
faillit être victime des passions que le prêtre avait su 
éveiller. Un jour, le curé de l'endroit suivi par quatre- 
vingts paroissiens bien déterminés s'imagina que le 
meilleur moyen de chasser l'hérésie, c'était de démo- 
lir le temple et la maison du pasteur. Le D' Cote ne 

CANADA ''14 



2IO 



PREMIERE PARTIE 




Chapelle baptiste. de Mariville. 



dut son salut qu^aux avertissements de quelques voi- 
sins qui réussirent à détourner ces fanatiques d'un 
« projet qui n'amènerait rien de bon au pays ». C'é- 
tait le conseil de la 
sagesse ; pour une fois 
il fut suivi et la mission 
continua son œuvre. 
Elle fit si bien, qu'à la 
suite de nouvelles re- 
crues on entreprit la 
construction d'un tem- 
ple, celui dans lequel 
les protestants d'au- 
jourd'hui célèbrent leur culte toujours suivi par un 
auditoire fort encourageant. 

En juin de la même année 1849, M. Cyr, revenu de 
Genève, où il avait brillamment 
terminé ses études théologi- 
ques, entra dans le saint minis- 
tère et M. Lafleur, qui était allé 
terminer ses études à Lausanne, 
après les avoir commencées à 
Genève, revenait en septembre 
1850 grossir les rangs de ceux 
qui travaillaient sous la direc- 
tion de l'Association de la 
Grande-Ligne. 

Narcisse Cyr. 

Une grande perte. 

Après les jours de joie, les jours de deuil ! Ainsi 
va la vie. Si les amis de l'évangélisation canadienne 
avaient pu l'oublier^ ils allaient douloureusement être 
rappelés à la réalité. 




L IMMIGRATION HUGUENOTE 2H 

Le i8 septembre 1850, le D"" Cote, désireux de ren- 
dre à Tœuvre qu'il servait si fidèlement tous les ser- 
vices dont il était capable, acceptait une invitation qui 
lui était adressée par l'association Lamouaille, de Hi- 
nesburgh dans TEtat du Vermont. Pendant sa visite, 
il contracta une maladie qui devait l'emporter. Dès 
qu'il se sentit mal, on appela les médecins qui firent 
tout pour enrayer la marche d'une inflammation né- 
vralgique, ce fut en vain; le Seigneur avait décidé de 
reprendre cet homme qu'il s'était acquis en l'arrachant 
comme au travers du feu. 

Comme une feuille catholique « Les mélanges reli- 
gieux » annonça à ses lecteurs que Cote était mort 
suffoqué, en proie aux douleurs épouvantables d'une 
agonie faite de remords, sans qu'il lui ait été possible 
de se repentir, nous tenons à donner ici le témoignage 
d'un homme connu, M. Normandeau. Personne n'a 
jamais mis en doute sa parole et il a rendu compte 
comme suit des derniers moments de l'homme vaillant 
que le fanatisme a cherché à salir jusque dans la 
tombe. Il y a des gens incapables de rien apprendre 
et de rien oubHer ! 

« Dès qu'il se sentit frappé, le D"" Cote comprit que 
c'était sa dernière maladie; les souffrances étaient in- 
tenses, supportées avec une admirable patience. « Par- 
lez-moi de Dieu, » disait-il aux amis qui l'approchaient. 
Dans une autre occasion, il dit à son entourage : 
« Vous voyez en moi le parfait développement de la 
souffrance physique et de la paix de l'âme. » A un 
frère qui disait : « La mission peut difTicilement se 
passer de vos services », il répondit : « Les voies de 
Dieu ne sont pas nos voies et ses pensées ne sont pas 
nos pensées » ; il était convaincu que Celui qui l'avait 



212 PREMIERE PARTIE 

arraché au catholicisme pour remployer dans cette 
œuvre de régénération, saurait y trouver d'autres 
ouvriers pour la continuer. » 

Dans ses souffrances, il avait fait appeler M. Nor- 
mandeau et la présence de cet ami lui avait procuré 
un réel soulagement. M. Normandeau était retourné à 
ses occupations journalières, quand un télégramme le 
rappela. Il arriva à Hinesburgh le 3 octobre; le doc- 
teur était dans le délire^ il s'imaginait être dans une 
assemblée religieuse : il priait, prêchait, se croyant en 
présence de nombreux auditeurs, — c'était précisé- 
ment ce qu'il avait fait le jour où il fut frappé. — Dans 
l'après-midi. Dieu lui accorda un moment de lucidité 
durant lequel il prit congé de son entourage en di- 
sant : « Oh! je suis heureux! oui heureux! » 

Plus tard, à M. Normandeau qui lui demandait : 
« En qui placez-vous votre confiance ? Il répondit : 

— Toute en Jésus. — Croyez -vous que vous allez 
mourir ? — J'en suis certain. — Etes-vous peiné de 
quitter ce monde ? — Oh non ! — Mais votre famille ? 

— Je la laisse entre les mains de Dieu. — Combien 
je remercie Dieu, dit-il à ses amis, que ce moment 
ne soit pas venu quand j'étais dans mes péchés et 
dans l'erreur, ignorant la voie du salut. » 

Dès le commencement, il savait que sa maladie était 
à la mort; à une heure du matin, le 4 octobre, il 
rendit sa belle âme à Dieu. Le Seigneur lui épargna 
l'agonie et ses yeux se fermèrent après avoir exprimé 
une paix parfaite. 

M""^ Cote écrivait à une amie de Philadelphie le 
19 mars 1851: « Chère sœur en notre Seigneur, votre 
lettre du i^"^ novembre m'a été remise et j'y aurais 



213 

répondu il y a longtemps, mais je n'en avais pas la 
force ; il m'était impossible de vous entretenir du 
sujet dont je voulais vous parler. Aujourd'hui, en 
essayant, je sens la plaie se rouvrir comme au 
jour de sa mort et pourtant je ne pleure pas comme 
beaucoup d'autres ; je sais qu'il est auprès de son Dieu 
et de notre Dieu... 

» Oui, chère sœur, ma perte est grande ; cependant, 
je sens combien Dieu est le dieu des veuves, j'ai été 
merveilleusement soutenue dans mes épreuves. Bien 
que pas un des miens ne m'ait approchée depuis la 
mort de mon bien-aimé, le Seigneur m'a fait trouver 
des amis dont la sympathie a adouci mon affliction... » 

Son tour devait aussi bientôt venir ; d'une santé 
délicate, elle avait été cruellement atteinte par la mort 
de son mari; peut-être aussi l'abandon des siens n'y 
fut-il pas étranger, elle s'alita bientôt et, dès le début, 
ceux qui la soignaient comprirent qu'il fallait aban- 
donner tout espoir de la voir se remettre. Si confiante 
qu'elle fût en Dieu, son instinct de mère parut l'em- 
porter un moment et elle s'inquiéta au sujet de ses 
enfants ; elle devait s'en humilier devant Dieu 
quelque temps après, car, disait-elle : « J'ai manqué 
de confiance. » 

jyjrae Normandeau, digne compagne de l'homme qui 
avait assisté le docteur Cote, se tint près de la malade 
et ne l'abandonna qu'après lui avoir fermé les yeux. 
C'est pourquoi elle pouvait écrire à un ami de Phila- 
delphie^ M. Gilette : « Je laisse le lit de mort de notre 
chère sœur pour vous dire de préparer sa fille à cette 
douloureuse nouvelle, elle va devenir un peu la nôtre. 
Sa mère n'est plus pour la terre, mais quelle belle, 



214 PREMIERE PARTIE 

quelle glorieuse mort. » Dans une autre lettre qu'elle 
écrivait à sa fille, quelques heures avant le fatal évé- 
nement, elle disait: « La maladie fait des progrès, 
mais votre mère est heureuse et comme un jeune 
oiseau qui a poussé ses ailes prêt à prendre son vol. 
Elle est sans inquiétude à votre sujet, sachant que 
vous êtes où vous devez être. Elle ne pourrait pas 
supporter une seconde séparation. Elle est si vraiment 
heureuse. Soyez comme elle, chérie, ne murmurez 
pas. Il n'y a aucune espérance de rétablissement. 
Abandonnez-vous dans les bras de Jésus. » 

Le 20 septembre elle lui écrivait encore: « Com- 
ment puis-je m'acquitter de la tâche qui m'incombe ? 
Le Seigneur doit être ma force et la tienne ; très 
chère, pour supporter la nouvelle que t'apporteront 
ces lignes, oh ! que n'as-tu le triste plaisir d'être ici 
avec nous. Depuis ma dernière lettre, ta chère mère 
s'est graduellement affaiblie et à trois heures, ce matin, 
son âme a pris son vol pour jouir là-haut dans sa 
demeure éternelle d'un glorieux dimanche (jour du 
Seigneur); elle est maintenant délivrée de toute 
inquiétude et de tout péché, elle a fourni une courte 
mais utile carrière. 

M""^ Cote et son mari se sont suivis de près ; il ne 
nous reste de ce couple que le souvenir d'une vie trop 
courte consacrée au service de leur Maître et le fruit 
d'un travail consciencieux. Longtemps après la mort 
de M™^ Cote des chrétiens rappelaient avec émotion 
le bien qu'ils avaient reçu de cette femme de cœur. 



CHAPITRE VI 



L'œuvre missionnaire. 



Un mot d'explication. 

Nous entrons dans une phase nouvelle de l'histoire 
de la Grande-Ligne ; il est juste de nous rappeler que 
M. Roussy et M""^ Feller avant de venir au Canada 
avaient passé par toutes les émotions et toutes les 
évolutions d'un profond réveil] de conscience. Ils 
étaient de ceux qui, selon l'expression d'Alexandre 
Vinet, ne se contentaient plus d'un credo de bronze, 
coulé dans un moule inaltérable, celui que Rome 
imposait depuis des siècles. Ils avaient examiné les 
Ecritures et compris l'enseignement de Jésus, ce qui 
les avait tout naturellement conduits à croire à sa divi- 
nité et à ses promesses. Inébranlables sur ces points, 
qui sont comme la base solide de toute la religion 
chrétienne, ils étaient larges sur les questions d'ordre 
secondaire. Sur la question du baptême, par exemple, 
jyjme Peller et M. Roussy croyaient qu'il pouvait être 
administré à tous ceux à qui la promesse est faite « à 
vous et à vos enfants », et ils admettaient que l'asper- 
sion pouvait être employée dans l'administration de 
ce sacrement. 



2l6 PREMIÈRE PARTIE 

Cest avec ces vues qu'ils arrivèrent au Canada 
en 1835 et commencèrent leur admirable travail. Une 
telle largeur leur permit de faire appel à tous les amis 
du royaume de Dieu, sans qu'ils eussent à s'occuper 
des distinctions confessionnelles. Ces amis de la pre- 
mière heure leur sont restés fidèles pendant bien 
des années. 

Les Eglises chrétiennes avaient devant elles une 
question bien difficile à résoudre; il leur fallait assi- 
miler les millions d'émigrants qui arrivent chaque 
année des « vieux pays ». Leurs ressources étaient 
employées jusqu'au dernier sou, et pourtant elles 
aidaient financièrement la mission canadienne, bien 
qu'elle fût une œuvre en dehors de leur contrôle, ne 
se rattachant à aucune des organisations existantes. 
Cet état de choses rendait assez difficile la « collecte » 
des fonds nécessaires. Plusieurs fois on conseilla à 
^me peller et à M. Roussy de se rattacher à l'une des 
dénominations existantes, qui assurerait alors le budget 
de leur œuvre. Longtemps ils se refusèrent à cette 
démarche, désireux de garder leur indépendance, ce 
qui est le caractère des œuvres en France et en 
Suisse. Le moment vint cependant, après dix ans de 
travail et de soucis, où ils crurent devoir céder aux 
sollicitations qui leur étaient faites. Ils se rattachèrent 
à la « Canadian Baptist Missionnary Society ». 

M. Roussy et M™^ Feller ne s'étaient pas encore 
rattachés à une Eglise baptiste, mais, en 1847, douze 
ans après leur arrivée, ils furent baptisés par immer- 
sion, le docteur Cote officiant (voir les Mémoires de 
jl^me Peii^y^ par le docteur Syeth, page 92). Il en résulta 
une crise financière, tant la surprise fut grande. Mais 



217 

ce que la mission perdait d'un côté, parce qu'un bon 
nombre d'amis s'étaient refroidis dans leur zèle, elle le 
retrouva bien vite en se créant de nouveaux souscrip- 
teurs ; la décision des missionnaires avait créé une 
nouvelle responsabilité pour les chrétiens baptistes. 
A cette époque la correspondance de M™^ Feller 
trahit des soucis et des anxiétés de tout genre. 
M. Lafleur affirme que la lutte qui en résulta influa 
sur la santé de la courageuse chrétienne. 

La mission Lapelletrie. 

A son arrivée. Tanner avait trouvé Emile Lapel- 
letrie établi à Montréal, il était alors sous la direc- 
tion de la « London Missionnary Society ». Pendant 
quelques mois tous deux travaillèrent de concert au 
service de la nouvelle société la « French Canadian », 
M. Lapelletrie fut pris à l'essai pour trois mois d'abord, 
puis son engagement devint définitif. 

On s'occupait beaucoup des œuvres missionnaires 
et cette préoccupation créait des sympathies à nos 
compatriotes de langue française ; M. Lapelletrie, pour 
des raisons qui ne sont pas connues, se sépara de 
M. Tanner et de la société qui les occupait pour offi-ir 
ses services à l'Eglise d'Ecosse; celle-ci accepta et 
confia à son nouvel agent l'organisation d'une œuvre 
d'évangélisation au Canada. A la suite de ces arran- 
gements, M. Lapelletrie sur la recommandation du 
synode de l'Eglise d'Ecosse fut consacré au saint 
ministère, en septembre 1841. En 1842, M. Lapelletrie 
présentait à ce synode un rapport qui permettait de 
brillantes espérances. Il recommandait la construction 



2l8 PREMIÈRE PARTIE 

d'une chapelle à Montréal et proposait que l'on fondât 
une maison de missions. La première de ces proposi- 
tions fut acceptée; on fît l'acquisition d'une maison 
située au coin des rues Dorcherster et Bronson et on 
l'aménagea pour servir de maison de prière. C'était 
un début modeste, mais le docteur Mathewson remar- 
que à ce propos que le Royaume de Dieu ne vient 
pas avec éclat. Ces petits commencements ne sont pas 
accompagnés de démonstrations susceptibles d'attirer 
l'attention; les premiers convertis ne sont ni riches 

— ?r— 1 ni influents; ils ne font pas de pro- 

JÊÊÊ^ fession bruyante, mais l'Esprit du 

f" ^^ Seigneur est sur eux et il y a de 

m^r^^^^^ la vie parmi eux. 

.1^ Le travail missionnaire n'est ja- 

/^^ mais une sinécure, il a vite raison 
I0r des constitutions les plus robustes ; 



Emile Lapeiietrie. ^^^ forts résistent plus longtemps, 
les faibles tombent. Lapeiietrie, 
après neuf ans de soucis et de luttes, sentit le besoin 
d'un repos ; il obtint un congé pour retourner en 
France et il y mourut quelques années après. Chré- 
tienne d'origine anglaise, M""^ Lapeiietrie resta attachée 
à la mission franco-canadienne et fut d'un grand 
secours pour M. et M""* Duclos au moment de leur 
arrivée à Montréal. 

- MM. Baridon et Jacquemard vinrent remplir la place 
qu'avait laissée vacante le départ de M. Lapeiietrie ; 
malheureusement encore la maladie obligea M. Baridon 
à suspendre son travail; on était en 1855, il ne devait 
le reprendre que six ans plus tard. 

L'histoire de cette mission, remarqua M. Croil, un 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



219 



chrétien fidèle qui fut longtemps éditeur du Presbyte- 
rian Record^ est une succession de « désappointe- 
ments ». En effet, pour des raisons que nous ne con- 
naissons pas, le presbytère dut suspendre le travail 
qui se poursuivait à Montréal. MM. Baridon et Char- 
bonnel partirent pour les cantons de Test. Pourtant, 
— c'est un aveu qui est fait en plein synode de 
l'Eglise d'Ecosse. — « La porte est ouverte; il faudrait 
lutter avec les armes du chrétien contre les traditions 
vaines et les erreurs fatales qui 
ont détruit l'autorité de la cons- 
cience. Il nous appartient d'entrer 
courageusement dans la lutte. Si 
Dieu a permis que le synode soit 
l'humble témoin de la naissance 
d'une Eglise française, assuré- 
ment il doit considérer comme 
un devoir et un privilège de pour- 
voir aux premiers besoins. Il se 
peut qu'on rencontre des décep- 
tions, mais alors il faudra redoubler de courage. » 

Le comité si bien disposé rencontra quelquefois des 
timides, partisans de la paix à n'importe quel prix. 
Ceux-là trouvaient peu sage, une campagne d'évan- 
gélisation qui avait pour but d'éclairer la foi des Cana- 
diens français : « vouloir changer leurs vues, est une 
entreprise chimérique ». Ils ne disaient pas encore 
qu'ils étaient aussi près de la vérité que s'ils vivaient 
selon les principes de l'Evangile ; mais l'indifférence 
sur la question de l'évangélisation auprès des catho- 
liques, doit fatalement conduire à de telles conclusions. 
Cette conception du christianisme ne nous est guère 




M. Charbonnel. 



220 PREMIERE PARTIE 

sympathique ; nous estimons même qu'elle est une 
sorte de capitulation morale, qui trahit Findifférence 
quand ce n'est pas la peur. Si nous croyons qu'en 
suivant les enseignements de l'Evangile, les protes- 
tants sont dans la tradition apostolique et obéissent à 
la pensée du Maître, il est bien évident que ceux qui 
ne sont pas pour cet enseignement ne sauraient être 
avec nous et qu'il est de notre devoir, si nous croyons 
qu'il y va du salut des âmes, de combattre l'erreur 
afin de lui substituer la vérité. Il ne peut être « poli- 
tique » de laisser se propager des principes qui sont 
en opposition constante avec les enseignements les 
plus précis de l'Evangile. Le synode le comprit bien 
et le rapporteur qui était chargé de répondre à de 
telles objections, — grand honneur qu'on leur faisait 
et qu'elles ne méritaient pas, — écrivait : 

« Comme ministre de la Parole de Dieu, nous 
sommes tenus par une obligation sacrée de prêcher 
l'Evangile à toute créature, de veiller aux intérêts spi- 
rituels de ceux dont les cœurs ont été remués et qui 
se sont placés sous notre «surintendance spirituelle». 
Quant à être chimérique, notre entreprise peut sembler 
telle; car nous avons affaire à l'ignorance et à la supers- 
tition; il y a des préjugés presque séculaires derrière 
lesquels se cache l'ennemi de la vérité. Mais on a fait 
les mêmes objections à toutes les tentatives qui ont 
été faites en vue du relèvement moral et religieux de 
l'humanité. Ce sont les objections de ceux qui n'ont 
pas idée de la valeur de l'âme et qui n'ont pour leurs 
semblables aucun sentiment d'affection chrétienne ; on 
dirait qu'ils ne croient pas à la souveraine grâce de 
Dieu. Ceux qui considèrent la question avec foi, qui 



221 

se rappellent les promesses de Dieu ne doivent pas 
se décourager. Les efforts individuels peuvent nous 
apparaître comme le travail d'un seul homme qui en- 
treprendrait de défricher nos forêts ; mais si c'est 
Tœuvre de Dieu, et nous le croyons, elle se fera, 
qu'il consente ou non à se servir de nous. Si nous ne 
répondons pas à son appel, il nous rejetera et donnera 
à d'autres la gloire que nous aurons refusée. Si nous 
entrons de bon cœur dans cette œuvre de Dieu, celui 
pour lequel nous allons travailler bénira certainement 
le travail de nos mains et si nous avons été de quel- 
que utihté dans le passé, il nous rendra plus utiles 
dans l'avenir. « A celui qui a, il sera donné encore 
davantage : mais à celui qui n'a rien, on ôtera même 
ce qu'il a. » Nous manquons d'hommes! Celui qui 
ouvre les cœurs, quand il le veut, saura nous les 
fournir, en son temps; et, choisis par lui, ils s'en iront 
jeter la Bonne Semence dans un terrain que son 
Esprit aura préparé. « L'argent est à moi, l'or est à 
moi, dit l'Eternel. » 

C'était, on en conviendra, un langage énergique et 
le synode en marqua son approbation; les découragés 
furent fortifiés, ils comprirent que la main de Dieu allait 
conduire les événements, son bras n'était pas raccourci. 

En novembre 1861, à la suite d'un malentendu au 
sujet duquel il n'a pas été possible de nous rensei- 
gner avec exactitude, M. Tanner, probablement froissé 
de ce qu'on lui avait adjoint un jeune pasteur pour 
faire des visites et des courses que son âge ne lui 
permettait plus facilement, quitta le service de la Mis- 
sion franco-canadienne et, suivi de la grande majorité 
de son troupeau, il vint frapper à la porte de l'Eglise 



222 PREMIERE PARTIE 

d'Ecosse, qui accepta ses services. C'était pour cette 
œuvre missionnaire un noyau tout constitué : vingt 
communiants et un pasteur. En 1862, on s'occupa de 
construire un temple qui fut inauguré en 1863. Il était 
situé dans la rue Dorchester. Cela marcha bien pen- 
dant les premiers temps : mais M. Tanner avait trop 
présumé de ses forces et la maladie vint lui rap- 
peler qu'il fallait songer à la retraite. M. Doudiet père 
le remplaça. Rien de plus touchant que la reprise de 
ce ministère par M. Doudiet; il était aveugle; et de 
le voir en chaire parler des choses de Dieu, on sentait 
bien que si ses yeux s'étaient fermés aux choses de 
la terre, ils voyaient maintenant les choses du ciel, 
celles qui sont éternelles. Cela ne pouvait être qu'un 
arrangement provisoire. L'arrivée de M. le pasteur 
G. Goëpp fut d'un grand secours, mais la mission ne 
devait pas jouir de ses services bien longtemps ; 
moins d'un an après, M. Goëpp acceptait un appel 
qui lui venait d'une Eglise allemande établie dans 
l'ouest canadien. 

Malgré ces changements, le comité ne se découra- 
gea pas; M. Charles Doudiet, fils de Frédéric Dou- 
diet, le vénérable aveugle dont nous avons parlé, était 
entré à University Queen à Kingston; il désirait se 
consacrer à l'œuvre de Dieu. Admirablement doué, 
Charles fit d'excellentes études, passa de brillants 
examens et fut consacré au saint ministère le 23 août 
1869. En septembre 1874, i^ accepta l'appel de l'Eglise 
de Saint-Matthew, à Montréal. Charles Tanner, qui 
venait de compléter ses études, le remplaça dans sa 
charge et ce fut sous son ministère que se fit la 
fusion des deux Eglises presbytériennes, l'Etablie et 
la Libre. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 223 

Saint-François-des-Sauvages. 

Pendant qu on s'intéressait aux Canadiens français, 
TEglise d'Angleterre n'avait pas oublié les premiers 
occupants du sol. La tribu des Abenakis établie dans 
la réserve de Saint-François, à douze milles « en bas 
de Sorel », entendit la prédication de l'Evangile et la 
reçut avec joie. Je me souviens d'avoir vu arriver 
chez mon père un sauvage en raquettes. C'était en 
hiver; il avait, à travers champs, suivi la ligne directe. 
Il me semble le revoir ; petit de taille, yeux noirs, che- 
veux peignés à plat, qui retombaient sur le haut des 
joues fortement accusées. C'était le missionnaire in- 
dien. On l'appelait Ozonkerenne (il n'est pas possible 
de garantir l'orthographe). Il causa longuement avec 
mon père et quelques jours plus tard, accompagné du 
D' Cote, Duclos partait pour Saint-François. Ils pas- 
sèrent plusieurs jours avec ces frères ; quand ils nous 
revinrent, ils avaient le cœur débordant de joie; pen- 
sez donc, des sauvages qui avaient, eux aussi, reçu 
le message libérateur! On les avait entendu chanter 
leurs beaux cantiques qu'avait traduits leur mission- 
naire. Plus tard, nous eûmes la visite de M. Masta, 
le beau-frère du missionnaire indien, il avait voulu 
entendre parler des croyances des blancs et il [était 
venu vers eux. Le travail qui se fit alors n'a pas été 
perdu; deux tribus ont par ces premiers chrétiens 
connu la vérité qui affranchit. 

Dix ans plus tard, en 1858, bien qu'on les ait lais- 
sés seuls, les impressions des premiers temps subsis- 
-taient encore en dépit des efforts du prêtre catho- 
.lique. 

Ozonkerenne continua son ministère parmi ses com- 



224 PREMIERE PARTIE 

patriotes, qui recouraient toujours aux offices d'un 
pasteur protestant pour chacun des actes civils, bien 
qu'ils fussent entourés de prêtres catholiques. On sait 
qu'au Canada, le mariage, acte civil, est célébré par 
le ministre de l'un des cultes reconnus, ce qui ne veut 
pas dire subventionné par l'Etat. 

En 1858, à l'occasion d'un de ces actes civils, cin- 
quante Indiens se rendirent à Sorel et firent la con- 
naissance de M. Mouilpied, suffi^agant de M. Anderson ; 
ils le prièrent de venir passer quelques jours au milieu 
d'eux. M. Mouilpied fut accueilli comme un messager 
du ciel dans la maison de Masta et, pendant son séjour, 
il prêcha l'Evangile avec la puissance d'un homme 
que l'Esprit inspirait. Il semble, d'après les indications 
de M. Mouilpied, que les Indiens jouirent beaucoup des 
services liturgiques, ils apprécièrent le choix des pas- 
sages bibliques qu'ils renfermaient et furent édifiés 
par la beauté des prières et la haute spiritualité qui 
les avait inspirées. Ils insistèrent beaucoup auprès de 
lui pour le garder plus longtemps au milieu d'eux et 
ne se lassèrent jamais d'aller l'écouter. Bien qu'il par- 
lât trois fois chaque jour, il avait constamment un 
nombreux auditoire qui suivait avec un religieux 
silence l'exposé du salut et serrait dans leur cœur les 
choses admirables qu'on annonçait. 

Les Canadiens du voisinage apprirent que ce visi- 
teur qui remuait ainsi les Indiens parlait français ; ils 
vinrent aussi pour l'entendre. C'était un beau specta- 
cle que cette union de deux races écoutant le mes- 
sage du ciel. 

De retour à Sorel, M. Mouilpied raconta les impres- 
sions qu'il avait rapportées de sa visite chez les In- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 225 

diens, parla de leur intérêt pour les choses religieuses, 
de l'accueil fraternel qu'ils lui avaient fait et attira sur 
ces frères l'attention de l'Eglise anglicane. Il 3^ eut 
parmi les fidèles un réveil de l'esprit missionnaire et 
cette année-là le trésorier boucla ses comptes avec 
une encaisse. Le comité auxiliaire de la Société colo- 
niale de Londres, présidé par l'évêque de Montréal, 
décida alors d'organiser une mission parmi les Cana- 
diens français de l'Amérique du Nord. 

Encouragements. 

Pendant que notre jeunesse se développait dans les 
écoles des missions^ les ouvriers du Seigneur se mul- 
tipliaient afin de répondre aux demandes, toujours 
plus nombreuses qui arrivaient de bien des côtés. 
M. Doudiet avait une grande' paroisse; il prêchait une 
fois par mois à Belle-Rivière, à la Rivière-Cachée, au 
Pays-Fin et à Easthawkesbury. D'autres s'occupaient 
de Sainte-Thérèse et de Joliette, préparant ainsi des 
centres d'évangélisation où devaient plus tard se 
constituer des Eglises vivantes. 

Ces disséminés qu'on visitait régulièrement tous les 
mois donnaient de grands encouragements; à défaut 
d'un pasteur, ils se réunissaient pour s'édifier mutuel- 
lement. Nos premiers prosélytes étaient tous des évan- 
gélistes nés : ils se disaient : « J'ai cru, c'est pourquoi 
j'ai parlé. » On causait au coin du feu, durant les 
longues soirées d'hiver qui se prolongeaient souvent 
fort avant dans la nuit ; on en parlait au village, dans 
les magasins, à la forge; on en parlait au moulin pen- 
dant que les meules broyaient le grain destiné à four- 

CANADA 15 



226 PREMIÈRE PARTIE 

nir la farine qui serait employée pour faire le pain de 
la famille; on en parlait dans les chantiers; on en 
parlait partout. Oh! la vie des premiers jours. Sei- 
gneur, si tu voulais nous la donner encore! qu'elle 
était belle dans sa simplicité, qu'elle était simple dans 
son courage et dans son ardeur! Petit garçon de 
cinq ans, puis de dix ans, j'entrais dans ces réunions, 
je me blottissais dans un coin et passant inaperçu, 
j'écoutais ce que disaient ces hommes de Dieu. Je les 
voyais se mettre à genou, je les entendais prier 
quelquefois très longuement, et cela me rendait meil- 
leur. Parfois, je voyais des larmes couler sur les joues 
des auditeurs, puis l'assemblée éclatait en alléluias. 
L'émotion gagnait tous les cœurs, cela durait des 
heures et on recommençait le lendemain. 

Je me comprenais pas tout ce qu'on faisait, mais 
quelque chose me disait qu'il y avait au milieu de ces 
gens simples, une puissance invisible et sacrée qui 
agissait sur les cœurs. Plus tard, dans ma vie, quand j'ai 
revu tout cela par la pensée, j'ai compris et, j'ai remer- 
cié Dieu pour cette puissance qui faisait parler, prier, 
pleurer et chanter, je me suis dit : Une œuvre qui 
commence dans de telles conditions est une œuvre 
de Dieu; elle sera durable et elle verra de grandes 
choses. 

Vous devinez, cher lecteur, ce qu'elle est cette mis- 
sion : éclairer les intelligences, rendre à la conscience 
sa sensibilité, donner au cœur un objet digne de son 
amour. Pour atteindre ce but, il fallait des moyens 
d'action, un outillage. Tout en instruisant les pères 
et les mères d'alors, on ne pouvait négliger la jeu- 
nesse; elle avait tant besoin d'apprendre, elle désirait 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 227 

tant savoir. L'Evangile qui fait naître ces aspirations 
et ces besoins, trouve aussi moyen de les satisfaire. 
Dès qu'il est reçu quelque part, il fait naître des 
écoles. 

Ce que le clergé n'avait pas songé à faire, les mis- 
sions s'en chargèrent! Elles commencèrent par inau- 
gurer de petites écoles qui étaient ouvertes à tous. 
On en avait immédiatement besoin et il faut louer les 
missionnaires de l'avoir compris dès la première 
heure. Le riche trouve toujours les moyens de faire 
instruire ses enfants, mais le peuple qui vit loin des 
centres, qui travaille et qui peine, celui duquel dépend 
l'avenir et la prospérité matérielle du pays, comment 
pourrait-il s'imposer le sacrifice d'envoyer ses enfants 
dans les collèges dont les tarifs ne sont guère à por- 
tée de sa bourse? Il ne pouvait venir à nous, donc il 
fallait aller à lui et mettre à sa portée l'école qui dé- 
velopperait ses enfants. Chaque fois qu'on est allé à 
lui, il s'est approché de nous. Malheureusement, il 
n'était pas possible d'ouvrir autant d'écoles qu'il en 
aurait fallu. On alla au plus pressé et les écoles ou- 
vertes furent accessibles à toutes les bourses. 

Souvenirs de jeunesse. 

Quand en 1847, j'arrivai à l'Institut de la Pointe- 
aux-Trembles, j'avais douze ans; je trouvai à la direc- 
tion M. le pasteur Tanner, dont l'affabinté entraînante 
inspirait l'affection, faisait naître la confiance; il avait 
avec lui M. Jean Vernier, instituteur breveté du dé- 
partement du Doubs, en France. 

Qu'on me permette de rappeler ici quelques noms 



228 PREMIÈRE PARTIE 

d'anciens condisciples dont le souvenir m'a été tou- 
jours infiniment doux. 

Je ne puis pas en donner une liste complète, elle 
serait trop longue; quelques-uns suffiront. 

Et d'abord, David Gobeille, de Saint-Lin, petit, brun 
aux cheveux frisés et aux yeux noirs dont j'admirais 
toujours la belle écriture ronde. Il promettait beau- 
coup; mais il a fourni une bien courte carrière. 

Aristide Depaty, intelligence rare^ qui a rendu d'im- 
portants services à Bowmanville. 

G. Désilets, qui devait arriver à la direction de nos 
instituts. 

Noël Rondeau, dont les sages conseils et la mâle 
carrure m'ont souvent protégé contre les méchance- 
tés des camarades malveillants ou trop taquins. 

André Rochefort, qui nous faisait payer cher les 
sobriquets dont on l'abreuvait, est allé faire fortune 
dans le Rhode Island. 

Louis Malhiot, qui aurait pu arriver, est allé s'enseve- 
lir dans le fond des bois oii la mort le surprit dans le 
complet épanouissernent d'une jeunesse qui promettait. 

Onésime Parent, qui a passé aux Etats-Unis — où 
il a prospéré — et dont on parle avec respect dans 
le monde chrétien. 

Je pourrais continuer longtemps si je voulais parler 
de ceux qui ont fait fortune dans le Massachusetts, ou 
qui sont à la tête de familles prospères, des Parent, 
des Pépin, des Etienne, qui ont fourni des citoyens 
toutes les paroisses; des Vaudry, d'heureuse mémoire, 
mais cela m'entraînerait trop loin. 

' Les élèves se succédaient, les maîtres aussi. Char- 
les Gobeille, qui faisait oublier ses difformités par son 



l'immigration huguenote 229 

intelligent enseignement. Louis Pasche^qui faillit trans- 
former l'institut en un conservatoire de musique, 
étonnait tout le monde par sa méthode. 

M. Bistrom, jeune seigneur russe, fut le premier 
qui nous enseigna à mesurer les surfaces, à cuber les 
solides et à déterminer la hauteur des montagnes. 
Cinq ans se passèrent ainsi. Cinq ans, cela compte 
dans la vie d'un garçon de mon âge! Je m'éloignai 
quand j'en avais dix-sept, emportant un trésor que je 
n'ai jamais perdu, ce trésor que les voleurs et les bri- 
gands ne peuvent jamais nous ravir. 

Mon père voulait me faire étudier le droit, j'avais 
décidé que je ferais de la théologie. Je m'en ouvris 
très librement à lui et il ne fît pas d'objection. Seule- 
ment, il n'y avait pas d'école de théologie à Montréal, 
comment allions-nous tourner la difficulté? Le Sei- 
gneur devait y pourvoir. 

On était en 1852; Montréal venait de perdre un 
bon tiers de sa population ; l'incendie avait détruit 
toute la partie est de la ville, rasant tout ce qui se 
trouvait sur l'espace qui va de la rue Sainte-Cathe- 
rine et de la rue Cadieux jusqu'au Saint-Laurent. 

Quand j'y arrivai, la ville n'avait rien d'agréable à 
l'œil; ces murs noircis par la fumée^ ces cheminées 
qui avaient comme honte d^être seules restées debout, 
évoquaient de bien tristes pensées. En me promenant 
au milieu de ces ruines, sous la clarté indécise d'une 
lune qui semblait effrayée de l'étendue du désastre, je 
ne suis pas sûr de n'avoir pas aperçu des revenants 
ou de n'avoir rien entendu des cris d'angoisse de tou- 
tes ces victimes qui dormaient ensevéHes sous les cen- 
dres encore chaudes. 



230 PREMIÈRE PARTIE 

Je ne savais guère ce qu'on allait faire de moi dans 
la métropole, mais quand j'y arrivai, je trouvai qu'on 
avait arrangé tout un programme d'études ; il y avait 
même un professeur tout prêt à nous faire mettre au 
travail. Je dis nous, car à ma grande joie, je trouvais 
là un ancien camarade d'école, Antoine Geoffroy; un 
jeune Anglais, Ed. Jemieson, qui montra ses sympa- 
thies pour la race latine en épousant une charmante 
Suissesse, et un missionnaire M. Solandt, qui avait 
déjà acquis une grande expérience dans l'œuvre d'é- 
vangélisation. Tous les quatre, en 
étudiant l'anglais dans une école, la 
philosophie avec le D'" Wilkes, les 
mathématiques, le latin et le grec 
avec M. le pasteur Wolff, nous arri- 
vâmes à nous dégrossir un peu. 
C'est ainsi que je pus me préparer 
I aëi Mathieu pour être admis dans l'école pré- 

paratoire de l'Ecole de théologie 
de Genève, dont les bâtiments, que je ne connaissais 
pas, passaient pourtant devant mes yeux. 

Deux ans se passèrent ainsi. C'est dans cet inter- 
valle que l'école de la Pointe-aux-Trembles fît une 
perte presque irréparable dans la personne de M. Ver- 
nier, qui périt lors du naufrage de Y Annie Jane. 

Déjà la mission avait trouvé parmi les convertis 
des aides précieux : Israël Mathieu, qui fut plus tard 
consacré au saint ministère par une Eglise congréga- 
tionaliste, après avoir fait ses preuves dans le colpor- 
tage et l'évangélisation ; Grégoire Desjardins, un pro- 
sélyte de Sainte-Thérèse qu'avaient suivi les Fillion 
et quelques autres, Desjardins fut colporteur biblique 
pendant plusieurs mois. 




L IMMIGRATION HUGUENOTE 23I 

Les événements se précipitaient; les années 1852 à 
1854 furent particulièrement bénies. L'intérêt de quel 
ques dames cultivées, animées des plus nobles senti 
ments religieux, fut un encouragement bien précieux 
Citons tout spécialement M"^ Voruz, de Lausanne 
qui vint en 1852 rejoindre son fiancé, M. Lafleur, 
Gelui-ci était allé l'attendre à New-York. Ils s'ins 
tallèrent à Saint-Pie, où il fut pasteur pendant que 
sa compagne s'occupait de la direction de Técole des 
filles. 

C'est à M. Cyr que revient l'honneur de la fonda- 
tion du premier journal protestant français au Ca- 
nada. Il l'appela le Semeur; par là il indiquait osten- 
siblement le but pour lequel la petite feuille avait vu 
le jour. 

Nous eûmes aussi le concours distingué de M"^ Tre- 
gent, de Genève; elle devait rendre de grands services 
à la Pointe-aux-Trembles, pendant que M. Darey en- 
seignait à l'école normale de Saint- Jean. 

M'"'' Richard-Sandreuter exerça sur les garçons de 
la Pointe-aux-Trembles une très grande influence, 
grâce à ses manières extrêmement distinguées; son 
mari fut longtemps économe de l'institution. 

C'est M""^ et M. Tanner qui entreprirent la tâche 
diflicile de recueillir les fonds nécessaires pour bâtir 
une école de filles sur le vaste terrain de la Pointe- 
aux-Trembles. Malheureusement, se dépensant sans 
compter, M"'^ Tanner contracta une maladie grave, 
qui devait l'emporter au moment 011 elle aurait pu 
jouir du fruit de ses travaux et assister au développe- 
ment de l'école pour laquelle elle avait donné sa vie. 
Pour adoucir l'amertume de son deuil, le comité pro- 
posa à M. Tanner de faire un voyage missionnaire à 



232 PREMIERE PARTIE 

travers les stations existantes, il alla revoir les nom- 
breux amis que la sympathie de sa compagne leur 
avait créées. Tous le reçurent avec une fraternelle 
cordialité. 

Cétait vraiment la série noire ; en 1853, le naufrage 
de r « Annie Jane ». En 1854, c'était l'incendie de 
l'école de Saint-Pie, qui sera réinstallée à Longueil 
dans un beau bâtiment bien aménagé. 

Le naufrage de !'« Annie- Jane ». — Scènes de deuil. 

Déjà on prévoyait la retraite de quelques vieux 
missionnaires et on avait songé à combler les vides 
qui allaient se produire ; de plus, on avait besoin 
d'hommes nouveaux pour répondre aux appels qui se 
faisaient pressants. Voici, d'après des notes de M. Ami 
ce qu'on décida : M. Vernier se rendit en France, son 
pays natal, pour en ramener de nouveaux ouvriers. 
Ici se place l'un des événements les plus tristes que 
nous ayons à enregistrer. Après avoir persuadé 
MM. Kempf, Van Bueren, Marc Ami et Jean Cornu de 
venir au Canada, M. Vernier s'embarqua avec eux 
sur un voilier, l'Annie- Jane; on était en août 1853. 

Les premiers jours de la traversée furent favorables 
et l'on voguait plein d'espoir... Nos voyageurs étaient 
assez rapprochés des côtes, quand une tempête vint 
les surprendre et jeter bas, en les brisant comme fétus 
de paille, les trois mâts du navire ; ils durent rentrer 
au port pour réparer les avaries. Après quelques 
jours de repos forcé, ils se remirent en mer ; dès le 
lendemain, 13 septembre, le vent tourna à l'ouest et 
souffla dans leurs voiles durant huit jours. Ce fut alors 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 233 

qu'ils aperçurent le rocher Kida, au nord des îles Ferroë, 
bien en dehors de la ligne suivie ordinairement. Le capi- 
taine leur expliqua qu'il avait commandé ce détour 
pour rencontrer un vent plus favorable, qui le mènerait 
dans les eaux du golfe Saint-Laurent. Ainsi tranquilisés, 
ils admirèrent les troupeaux de marsouins qui jouaient 
autour du vaisseau, plongeant et revenant à la surface 
pour respirer ; ils semblaient lutter de vitesse avec le 
navire. Le vingt-trois, l'embarcation était parvenue au 
vingt-troisième degré de longitude ouest et au soixan- 
tième de latitude nord ; tout à coup, le vent d'ouest 
se mit à souffler, soulevant les ondes, qui s'agitaient 
comme au début d'une horrible tempête. On cargua 
les voiles, on attacha soUdement le gouvernail, dont 
les matelots ne pouvaient plus être les maîtres. Le 
capitaine plaça les hommes au pont; défense aux pas- 
sagers d'y paraître. On ne pouvait se défendre d'une 
certaine terreur en entendant le bruit sinistre des 
vagues. Pendant trois jours, on fut ballotté sans 
merci. 

Pendant que la mer rageait^ ceux qu'elle portait 
passaient leur temps à prier, lisant et s' encoura- 
geant mutuellement. Le 26 septembre le calme se 
rétablit ; on permit de monter sur le pont. Grande fut 
la surprise de tous ! Le navire était à peu près désem- 
paré ; les mâts étaient cassés à la hauteur du premier 
hunier; les cordages flottaient au gré des vents, les 
voiles étaient en lambeaux, la boussole et une cha- 
loupe de sauvetage avaient été emportées. Ne pou- 
vant tenter une traversée dans ces conditions, on mit 
le cap sur Liverpool. Tant bien que mal, le capitaine 
avait fait réparer le navire et on "avançait grâce à un 



234 PREMIERE PARTIE 

vent favorable. Le 28, jour néfaste, un brouillard 
épais couvrait la mer; le capitaine paraissait inquiet. 
Dans Taprès-midi, un vent d'ouest s'éleva, dissipa le 
brouillard et on put apercevoir, à Test, des montagnes 
que le capitaine reconnut pour être celles de l'île de 
Barra, dans le groupe des Hébrides. Tout le monde, 
à l'exception du capitaine et de son collègue le 
capitaine Rose, passager à bord, paraissait heureux 
de revoir la terre ; les loups de mer étaient en proie 
à, une mortelle inquiétude. « Je vis même, dit Ami, des 
larmes couler sur leurs joues » ; le vent augmentait 
de violence et on approchait de la terre. Tout à coup, 
on s'aperçut que le vent poussait vers de dangereux 
récifs. Ce fut un moment extrêmement douloureux. 
Le capitaine ne parvenait pas à cacher son angoisse. 
On déploya toutes les voiles pour gagner le large; 
mais, la marée et le poids du chargement, tout un 
matériel de chemin de fer que portait le bateau., s'op- 
posaient à cette manœuvre; le danger devenait immi- 
nent. Nos amis descendirent dans leurs cabines pour 
5e préparer au pire. M. et M""^ Kempf et leurs deux 
■enfants étaient affaiblis par de longs jours de souf- 
france. Vers minuit, M. Vernier, douloureusement 
affecté, vint leur dire : « Levez-vous, mes amis, nous 
sommes en grand danger, nous voguons au milieu des 
cueils. » On s'habilla en hâte, on courut sur le pont, 
que les vagues balayaient à chaque instant ; la nuit 
était sombre et prêtait à la confusion. Le capitaine seul 
-avait conservé son sang-froid ; il commandait avec 
calme et on obéissait; les chaloupes de sauvetage, le 
dernier espoir, venaient d'être emportées. Un silence 
«de quelques secondes — un siècle — succéda au dé- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 235 

sarroi né de ce malheur. L'heure de la suprême an- 
goisse avait sonné; des cris perçants se faisaient 
entendre de tous côtés... Le navire venait de toucher, 
tout espoir devait être abandonné. 

Il fallait se résigner à mourir. Ami a écrit : « Dans 
le salon, je trouvai la famille Kempf, en prière avec 
M*"^ Rose. Les craquements du navire, de violentes 
secousses, les obligeaient à chercher un appui. Ils se 
réunirent tous, car ils voulaient mourir ensemble; 
chacun pensait aux siens. C'était le moment des su- 
prêmes adieux; le sacrifice était fait. L'eau commen- 
çait à pénétrer ; nous montâmes sur les malles, afin 
de prolonger la vie quelques instants encore; tout à 
coup nous entendîmes à nos pieds deux petites voix 
qui disaient: «Oh ! papa... pa... pa ! nous allons vers 
Jésus » ; c'étaient les enfants Kempf. Une seconde fois 
l'eau monta et les ensevelit ; ce fut le silence de la 
mort. » Ami, au moyen d'un effort surhumain, en grim- 
pant sur un tonneau, échappa, ce qui lui permit de 
gagner le pont. Quel spectacle s'offrit alors à sa vue! 
La proue du navire était couverte par les eaux; les 
passagers, serrés les uns contre les autres, pour se 
réchauffer et se protéger contre la fureur des vagues, 
étaient transis de froid. Ami chercha Vernier et ses 
compagnons de voyage, ce fut sans succès. Il les 
croyait tous morts. Le froid devenait intense ; les 
moins forts tombaient dans un fatal engourdissement 
et se couchaient pour mourir. On avait beau les fric- 
tionner, rien n'y faisait. Enfin, le jour parut. Ami re- 
trouva le frère Van Bueren, qui était monté sur une 
table quand il avait senti l'eau envahir le navire ; il 
avait réussi à briser les barreaux d'un hublot, ce qui 



236. PREMIÈRE PARTIE 

lui permit de gagner le pont avec quelques autres 
qui le suivirent. Tous deux cherchèrent en vain les 
amis Kempf et Vernier. Ils redescendirent dans leur 
cabine, oii ils trouvèrent Jean Cornu. S'ils étaient 
restés dans leurs cabines, pas un d'eux n'eût péri, car 
leurs bagages étaient presque tous secs. 

Descendus sur le rivage, les survivants cherchèrent 
les corps de leurs amis; d'abord ils trouvèrent ceux 
des enfants Kempf; le lendemain, celui de M. Vernier. 
Sur l'ordre du capitaine, on fit un cercueil dans lequel 
on déposa ces dépouilles. Peu après, on retrouva les 
cadavres de M. et M"'^ Kempf et celui de Rose ; tous 
furent enfermés dans des cercueils et inhumés dans 
une fosse commune, creusée sur le rivage; triste et 
solennel convoi que celui-là. Le pasteur de l'endroit^ 
le Rev. M. Beatson fit une touchante allocution. Les 
naufragés, tourmentés par d'affreux cauchemars, 
furent retenus dans l'île Vatersay quinze longs jours ; 
enfin, une goélette vint les prendre. Après un voyage 
très mouvementé, sous des averses torrentielles, ils 
arrivèrent à l'hôteL de Portree. Sur le rivage d'une 
île battue par les vagues, reposent depuis cinquante- 
huit ans les dépouilles de Jean Vernier dont les accents 
et la prédication impressive m'ont souvent ému. Que 
ne puis-je déposer sur cette tombe déserte une fleur 
d'affectueuse reconnaissance, en souvenir du bien qu'il 
a fait ! 

Sabrevois. 

Ce qui fait les succès coloniaux de l'Angleterre, 
c'est le souci des chrétiens en vue du relèvement mo- 
ral des pays conquis. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



237 




& 



238 PREMIÈRE PARTIE 

L'étendard britannique était hissé sur les forteresses 
de Québec ; l'Eglise anglicane, de concert avec le 
gouvernement s'intéressa à ces nouveaux sujets^ et 
voulut leur faire partager les précieuses convictions 
qui font le bonheur de ses enfants- Si les armes ou- 
vraient la porte, l'Evangile suivait. On l'a vu à la 
prise de possession ; tout en respectant les sentiments 
religieux des vaincus, elle leur donna une occasion de 
voir ce qu'elle croyait et ce qui faisait sa grandeur. 
Ce zèle fut de courte durée et alla diminuant jusqu'au 
commencement du siècle dernier. Une simple circons- 
tance, en apparence toute fortuite, dont Dieu a su se 
servir, a suffi pour donner un peu de vie aux osse- 
ments desséchés ou presque. 

En 1812, après la guerre, deux officiers anglais, 
traversant la paroisse de Laprairie, reçurent l'hospita- 
lité dans une famille canadienne. Le lendemain, après 
avoir réglé les frais de leur logement, ils offi-irent un 
exemplaire du Nouveau Testament. M. Charles Roy 
l'accepta avec plaisir, ne se doutant pas des consé- 
quences que cet acte allait avoir. 

La semence jetée en terre y resta toute une géné- 
ration, ne produisant rien. 

Ce fut un fils Roy, de mon âge, qui en profita; il prit 
connaissance du livre; il rencontra le major Christie, 
propriétaire de plusieurs seigneuries, dans l'une des- 
quelles Sabrevois se trouve enclavé. Par l'action invi- 
sible du Saint-Esprit, M. Roy fut amené à compren- 
dre la voie du salut par Jésus-Christ. Le livre de 
prières en usage dans l'Eglise anglicane le mit au 
courant des us et coutumes de l'Eglise, et en 1841, il 
se joignit à l'Eglise de Christville qui l'admit offi- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 239 

ciellement dans une cérémonie que présidait Tévê- 
que Mountain. 

C'est alors qu'on envoya aux gens de Sabrevois un 
homme qui devait y continuer l'œuvre qu'avait com- 
mencée la lecture de la Parole de Dieu. 

M. le pasteur Gavin (arrivé en 1834 avec Olivier, 
était revenu de chez les Sioux) fut reçu dans les or- 
dres anglicans par Tévêque de Québec, en 1847. De- 
puis lors, il déploya un zèle et une persévérance dont 
on a gardé un bien doux souvenir à Sabrevois. Il ne 
se bornait pas à ses fonctions pastorales dans cette 
localité, il s'occupait aussi de tournées missionnaires ; 
c'est à l'occasion de l'une de ces tournées qu'il fut 
reçu dans la maison de mon père. Par là, il a été le 
moyen d'amener plusieurs familles à l'Evangile, ce 
que le Record of the French Mission a reconnu. 

A une assemblée tenue en 1853 sous la présidence 
de M. Bond, qui devint archevêque, la Société des 
missions anglicanes parmi les Canadiens français fut 
définitivement organisée. 

En 1855, Gavin annonce qu'il a ouvert une école qui 
groupe déjà plusieurs enfants. Quelques-uns permet- 
tent d'espérer qu'ils pourront rendre des services à 
la mission. La société entrevit alors la possibilité d'or- 
ganiser une école normale qui préparerait de futurs 
missionnaires. Cette école fut ouverte à Saint-Jean, 
sous la direction de M. Fronteau, un Français qu'avait 
adressé le comité de Londres. Trente candidats avaient 
adressé leur demande d'admission; faute de place, 
sans doute, le comité ne put en admettre que dix et 
adjoignit à M. Fronteau, à titre d'assistant, M. Lewis, 
candidat au saint ministère. 



240 , PREMIERE PARTIE 

M. le chanoine Bancroft parlant de cette école nor- 
male observe que, dans son humble opinion, il est im- 
possible de trouver une œuvre plus digne d'intérêt 
que celle-là. 

M. Gavin préparait les voies pour rétablissement 
d'une école de fille à Sabrevois, quand le Seigneur le 
rappela le 18 avril 1855. Ce fiit une perte bien sensi- 
ble pour la mission ; il fut vivement regretté par tous 
ceux qui l'avaient connu, catholiques ou protestants. 

La petite école de Sabrevois qui se tenait dans la 
sacristie, comptait trente élèves au moment de ce dé- 
part. Ce fut une tâche bien difficile pour Mme Gavin 
que la direction de cette école. « Je ne puis que re- 
connaître la bonté de Dieu envers moi, son indigne 
servante, écrivait-elle au comité ; il m'a soutenue dans 
ma faiblesse et dans mes épreuves. Si mon cher mari 
m^avait été conservé, je ne doute pas que l'école au- 
rait répondu aux espérances de ses amis. Mais je 
crains qu'ils ne soient déçus, je sens tellement mon 
inhabileté. N'étaient les précieuses promesses de Dieu^ 
je serais désespérée. Si on pouvait trouver quelqu'un 
qui puisse en prendre la direction, je serais heureuse 
de venir en second; toutefois ayant mis la main à la 
<:harrue, je ne veux pas regarder en arrière. » 

Le i^'" juin 1855, M.Joseph Mouilpied, de Guernesey, 
fut envoyé à Sabrevois par l'évêque anglican de Mont- 
réal pour y remplir les fonctions de catéchiste et de 
directeur de l'école primaire. Il se mit à l'œuvre avec 
toute l'énergie dont il était capable et compta bientôt 
après des auditoires de quarante personnes; dans les 
occasions spéciales, on en compta soixante, 

Il venait d'organiser son activité pour l'hiver, 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



241 



quand il fut déplacé pour succéder à M. Fronteau 
dans l'école normale de Saint-Jean. Edouard Roy, 
i'un des élèves les plus avancés de l'école, fut 
provisoirement chargé de la desserte de la mission 
de Sabrevois. Dans le rapport qu'il présenta avant 
de rejoindre son nouveau poste, M. Fronteau signa- 
lait un certain nombre de jeunes gens qui ont su se 
rendre utiles à l'œuvre qui les avait formés : Hosias 
Babin, Job Babin, 
Octave Fortin, Lu- 
cien Paradis, Napo- 
léon Tétraux, Daniel 
Gavin, Edmond 
Therrien, David Cy r, 
Victor Gendron, Lu- 
cien Roy, Edouard 
Roy. 

Le développement 
de l'œuvre entraînait 

une augmentation dans les dépenses et l'évêque de 
Montréal fit appel à la générosité des chrétiens. Il fut 
entendu, la société ouvrit des missions au lac de Bran- 
don, à Sainte-Ursule et à Ely. MM. Lewis, Fortin et de 
Gruchy y travaillèrent activement. En 1868, Ed. Roy, 
l'un des premiers fruits de la mission, avait été con- 
sacré pasteur. 

Soutenu par l'intérêt des chrétiens, l'école prend 
un nouvel élan ; le nombre des élèves garçons atteint 
le chiffre de quarante; on compte dix-sept filles. 

Pour loger tout ce monde, le comité acquiert une 
maison voisine et on s'assure les services de M™^ Ed. 
Roy, qui prend la direction de l'école des filles. Très 

CANADA 16 




South Ely. 



242 PREMIERE PARTIE 

appréciée, elle eût certainement rendu de très grands 
services, mais la mort vint l'enlever à sa famille et à 
ses élèves. Comme il y avait constamment des refus 
à opposer aux nombreuses demandes de nouveaux 
élèves, le comité songea à transporter Técole à Mont- 
réal; on construirait plus grand et probablement pour- 
rait-on ouvrir une mission. Pour sonder le terrain, on 
envoya M. Jean Roy, qui débuta en faisant du colpor- 
tage. L'essai fut satisfaisant et M. Roy signala quel- 
ques familles disposées à recevoir l'Evangile. 

En 1877, M. Josias Roy, qui était allé étudier la 
théologie à Môntauban, en France, arrivait à Mont- 
réal. On le chargea d'ouvrir une mission dans cette 
ville. Il s'installa dans un magasin qu'on transforma 
en chapelle; il était situé rue Saint-Joseph, à l'angle 
de la rue Notre-Dame ouest. Roy réussit à constituer 
une congrégation intéressante. C'est alors qu'on dé- 
cida de bâtir une église et, en 1880, l'évêque consa- 
crait au service du Seigneur l'église du Rédempteur^ 
qui était située dans la rue Chatham; ce fut une belle 
journée pour les prosélytes de la Pointe-Saint-Charles, 

C'était le début de l'œuvre projetée. Pour réaliser 
les plans primitifs, il importait de trouver des fonds. 
On consacra à cette œuvre difficile l'activité de MM. 
Josias Roy et Tucker; le premier collecta en Angle- 
terre, le second au Canada. Ce dernier devint princi- 
pal du collège en 1882. 

Dès qu'il fut en état de recevoir des élèves, le col- 
lège en compta 120 : soixante-dix internes et cin- 
quante externes. L'année suivante, ce nombre fut dé- 
passé et les amis de l'école en furent réjouis. 

Le concours dévoué des deux hommes dont nous 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



243 



venons de parler, était infiniment précieux à la mis- 
sion et permettait de regarder joyeusement vers l'ave- 
nir. Excellents prédicateurs, pédagogues habiles, ils 







attiraient autour d'eux des auditeurs et des élèves en 
grand nombre. Malheureusement pour la mission, ils 
crurent devoir accepter des appels qui leur étaient 
venus du dehors; M. Roy partit pour Winnipeg et 



244 PREMIERE PARTIE 

M. Tucker accepta la suffragance de l'église Saint- 
Georges, à Montréal. Ces deux départs inattendus fu- 
rent considérés à Tégal d'une désertion et le zèle des 
amis de la mission en fut diminué. Comme pour aug- 
menter rembarras des directeurs, une épidémie se 
déclara dans l'école et l'on dut licencier les élèves. 
L'école resta fermée pendant deux ans. 

Bientôt pourtant le ciel s'éclaircit et le comité, ayant 
trouvé en M. Larrivière le principal dont il avait be- 
soin, s'assura ses services et lui donna comme adjoint 
M. H. Benoit, qui était chargé de 
collecter des fonds. Les collectes 
ordinaires ne suffisaient pas à l'en- 
tretien de l'école ; il y avait une 
forte dette qui préoccupait beaucoup 
les membres du comité. Pour es- 
sayer de la faire disparaître, on 
décida d'envoyer M. Benoit en An- 

M. Larrivière. ., ,., ^ 

gleterre. L accueil qu il y reçut tut 
fort cordial, en dépit de circonstances fâcheuses, on 
était en guerre avec le Transvaal, mais les dons ne 
furent pas ce qu'on avait espéré. 

En 1898, le comité adressait au public un pressant 
appel: « L'Eglise anglicane, disait-on, poursuit depuis 
cinquante ans çn silence, une œuvre d'évangélisation 
au milieu des catholiques romains de langue française 
de la Province de Québec, mécontents des enseigne- 
ments de l'Eglise de Rome. Plus de trois mille jeunes 
Canadiens des deux sexes ont profité des privilèges 
qu'offre cette institution et sont passés sous la direc- 
tion spirituelle de l'Eglise. Quatorze pasteurs de lan- 
gue française, fils et petit-fils des premiers convertis, 




L IMMIGRATION HUGUENOTE 245 

sont employés dans la mission à des titres divers. » 
Le public répondit assez favorablement à cet appel, 
mais la dette subsista encore. 

En mai 1900, l'archevêque de Montréal nomma 
M. Benoit pasteur de l'Eglise du Rédempteur. 

En avril 1905, M. Larrivière démissionne; on lui 
donne pour successeur M. Benoit, qui a été directeur 
jusqu'en 191 1, année qui vit la vente des immeubles, 
la .Compagnie des chemins de fer du Grand-Tronc 
en ayant offert un prix élevé. 

Par cette vente, le comité de 
Técole n'entendait pas mettre un 
terme à l'œuvre excellente qui se 
faisait. Depuis longtemps à cause 
du mouvement de la population, il 
étudiait le projet de transporter cet 
étabUssement dans une autre ville, 

' M. Benoit. 

l'offre qui lui a été faite est venu 
trancher la question et on prépare maintenant les 
voies et moyens d'un établissement futur. Le nouvel 
édifice sera construit sur la rue Sherbrook Est, 
près du parc Lafontaine. La société a fait l'acqui- 
sition de cinq arpents de terre à Bayvrew, elle y éri- 
gera prochainement l'école. Nous souhaitons que les 
choses se fassent rapidement et qu'avec l'aide de Dieu 
la mission puisse faire là oii elle s'installera une œu- 
vre bénie. 

Duclos à la Pointe-aux-Trembles. 

En 1850, M. Duclos revenait de Genève ; on lui donna 
la direction des études dans l'Institut de la Pointe-aux- 
Trembles ; il s'occupa particulièrement des classes bi- 




246 



PREMIERE PARTIE 



bliques et de quelques cours supérieurs. Il eut, dans ces 
dernières classes, quelques étudiants dont il convient 
de mentionner le nom : Paul Vernier, le fils du pas- 
teur Jean Vernier ; celui-ci, après avoir enseigné quel- 
ques temps en Allemagne, partit pour TAsie-Mineure 
et fut repris par Dieu à Jérusalem. Esrom Duclos fit 
de la médecine et termina sa carrière à Fall River, 
en rendant un bon témoignage à TEvangile qu'il avait 

négligé pendant un certain 
temps. Jules Pollens, belle 
et courte carrière. Seul 
Edmond Richard, établi sur 
des terres du Vermont, est 
resté debout. Tous quatre 
étaient bien doués et pro- 
mettaient un bel avenir. «Je 
n'oublierai jamais, dit Du- 
clos, le précieux concours 
de MM. Rivard, Vernon, 
Richard, ce dernier secondé 
par son admirable compa- 
gne. J'en ai gardé un souvenir bien vivant; leur expé- 
rience, leur bon sens et leurs directions m'ont été sou- 
vent fort utiles. » 

Avant de quitter Genève, Duclos eut le plaisir d'y 
rencontrer son ami G.-M. Désilets, qui entrait à l'Ecole 
de théologie ^u moment oh lui-même terminait ses 
études. D'autres Canadiens étaient venus avec Dési- 
lets, mais il semble que le travail demandé les ait décou- 
ragés, car ils sont revenus au pays pour y reprendre 
leurs premières occupations ; il faut en excepter un 
cependant qui fit des études médicales. 




J. Provost. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



247 



La Suisse nous préparait aussi un homme qui devait 
rendre d'excellents services à nos Eglises, j'ai nommé 
J. Provost, qui a déposé le harnais en 1910. On 
admire en lui le prédicateur de talent, le conférencier 
et l'écrivain de mérite. Il débuta comme pasteur à 
Montréal, puis la Nouvelle-Angleterre nous l'enleva 
sans nous prendre cependant sa sympathie, à laquelle 



■jKaMMHpl 4 nr^ 1 M^I^HKaiMBE 


%fc 1 MÊÊÏ 


^ IRnF^ ,^^^B^9 









La maison Rondeau à Ste-Elisabeth. 



nous n'avons jamais fait appel en vain. Nous aurons 
l'occasion de reparler de lui dans la suite. (Nous le 
retrouvons plus ,tard à Mov^rytown et ensuite à Tor- 
rington.) 

Sainte-Elisabeth en 1855. 

A cette époque, Sainte-Elisabeth promettait de 
devenir un centre d'action missionnaire. La famille 
Rondeau, avec ses cinq fils et ses cinq filles, possédait 
assez de fermes pour établir les fils. Une autre rai- 
son, c'est que, située entre Berthier et Ramsay, deux 



248 PREMIÈRE PARTIE 

endroits où il y avait des protestants, Sainte-Elisa- 
beth les attirait. En attendant d'y voir ériger un tem- 
ple, à rexemple de l'Eglise de Corinthe, qui se réunis- 
sait dans la maison de Priscille et d'Aquilas, on tien- 
drait les cultes dans leur grande maison. En 1856, 
M. le pasteur Roux, alors directeur de la Pointe-aux- 
Trembles, organisa à Sainte-Elisabeth une seconde 
Eglise sur le modèle de la première. C'était prématuré. 
On comptait sur des jeunes gens, dont les goûts ne 
s'étaient pas encore manifestés. Deux d'entre eux allè- 
rent s'établir à Joliette comme fabricants de meubles. 
Un troisième alla les rejoindre peu après. Trois des 
filles de M. Rondeau devinrent femmes de pasteurs. Le 
reste de la famille se rattacha au petit troupeau de Jo- 
liette. En les disposant ainsi. Dieu voulait utiliser ces 
jeunes gens. Trois d'entre eux donnèrent bien des an- 
nées de leur vie à Tévangélisation. La famille Rondeau a 
fourni à l'Eglise du Seigneur un rare contingent d'ou- 
vriers : deux pasteurs et quatre femmes de pasteurs, 
et trois évangéHstes que Dieu a bénis dans leurs dif- 
férentes sphères d'activité. 

Joliette. 

L'année scolaire 1859-60 avait été dans les Instituts 
de la Pointe-aux-Trembles une année particulière- 
ment bénie. Les élèves avaient fait preuve d'une rare 
émulation, aussi les examens avaient-ils donné d'ex- 
cellents résultats. Mais Duclos était bien jeune, par- 
tant sans grande expérience, l'administration des Ins- 
tituts lui était un sujet de graves préoccupations. Sa 
jeune fiancée, qu'il devait aller chercher en Suisse^ 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



249 



n'était guère plus expérimentée que lui, ce qui ne 
Tavait pas empêchée d'accepter de grand cœur de 
partager l'œuvre missionnaire, pour laquelle son 
fiancé se préparait. Après les examens dont nous 
avons parlé, Duclos partit pour la Suisse ; il allait 
chercher la compagne de sa vie, et revint avec elle 




Juliette. 



dans le courant de l'été. C'était une des filles de 
M. et M""^ Jeanrenaud-Grandpierre. Deux de ses oncles 
ont fait partie du Conseil d'Etat dans les premiers 
temps de la République de Neuchâtel. L'un, M. Jean- 
renaud-Besson était directeur du département des 
cultes, l'autre, M. Louis Grandpierre, chef du dépar- 
tement militaire. 

Ce qui avait frappé l'étudiant en théologie dont elle 
devint la fiancée, c'était l'intérêt qu'elle prenait à 



250 PREMIERE PARTIE 

toutes les questions religieuses, se dépensant déjà 
sans compter pour les œuvres qui avaient besoin 
de son concours, spécialement pour Técole du 
dimanche, qui était alors une institution de création 
assez récente. L' enthousiasme qu'elle avait fait naître 
dans le groupe dont elle avait la charge faisait prévoir 
■qu'avec l'aide de Dieu elle serait pour un pasteur 
missionnaire une aide d'un grand secours. Très ins- 
truite, un peu artiste, elle constituait à ses yeux la 
femme idéale du pasteur. L'amour se mit de la partie, 
et les missions canadiennes qui n'avaient envoyé qu'un 
jeune homme en Suisse furent enrichies de deux 
ouvriers qui devaient rester ensemble près d'un demi 
siècle. 

Duclos, qui avait vu ce qu'il fallait de force et d'ex- 
périence pour administrer convenablement les Insti- 
tuts, n'osa pas confier une telle charge à sa jeune 
femme, qui aurait eu, en effet, à s'occuper de la grosse 
direction du ménage, et, sans en parler à des tiers, il 
se décida à prendre les conseils du secrétaire des mis- 
sions. 

Cette décision prise, il se sentit plus à l'aise, et le 
voyage, on le comprend, sans peine, fut fort agréable. 
Ils revenaient donc tous deux vers leur champ de 
travail ! Que serait ce travail, dans quel endroit fau- 
drait-il se mettre à l'œuvre, ils n'en parlaient que pour 
se dire « les choses sont entre les mains de Dieu, il 
^n sera ce qu'il voudra. Ce qu'ils se disaient bien ou- 
vertement, par exemple, c'était leur désir d'une con- 
sécration complète au milieu de quelques familles 
chrétiennes, dont l'expérience guiderait leurs premiers 
pas. Dieu les entendit. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 25 1 

A leur arrivée, Duclos n'eut pas même à commu- 
niquer ses craintes au secrétaire, celui-ci les avait 
devinées; aussi proposa-t-il au jeune couple de s'ins- 
taller à Joliette, qui avait alors comme annexes Sainte- 
Elisabeth, Ramsay, Kildere et le Grand-Ruisseau. 
Dans chacune de ces localités il y avait déjà quelques 
familles chrétiennes, toutes désireuses de voir s'éten- 
dre rinfluence de l'Evangile ; aussi, l'accueil fait au 
jeune couple fut extrêmement cordial; tous deux 
s'attachèrent du coup à ces nouveaux amis et à leur 
nouvelle paroisse. De plus^ ils eurent pour guider 
leurs premiers pas la collaboration dévouée du frère 
Vessot, un colporteur biblique qui avait installé sur 
la place du marché une « stalle » qu'il transformait 
volontiers, en vendant ses bibles et en distribuant 
des traités religieux, en une chaire d'où partaient 
vives et toujours originales les vérités qui rem- 
plissaient son cœur. On aimait sa manière d'attirer 
l'attention des passants, le tact avec lequel il savait 
-offrir ses ouvrages, qu'il ouvrait d'avance en exposant 
leur contenu. Tous ceux qui s'arrêtaient n'achetaient 
pas, mais il y en avait toujours quelques-uns qui se 
laissaient convaincre et plus d'un cultivateur, plus 
d'une ménagère emportait, avec ses provisions habi- 
tuelles, la perle de grand prix. 

Malgré ses manières quelquefois agressives, Vessot 
a laissé dans les paroisses qu'il visitait, et surtout à 
Joliette, où il a passé la plus grande partie de sa vie, 
le souvenir d'un homme honnête, pieux, toujours heu- 
reux, fier de rendre témoignage à la Vérité et de se 
rendre utile. 

Dès le début de son œuvre, il n'avait pas toujours 



252 PREMIERE PARTIE 

été sur un lit de roses; la population, excitée par les 
prêtres, avait essayé de lui rendre impossible le séjour 
à Joliette ; un jour^ il fut menacé par la foule, comme 
il passait sur le pont. On voulut le jeter dans la 
rivière de T Assomption, qu'il devait traverser pour 
gagner sa demeure. Les forcenés, qui le serraient de 
plus en plus, auraient certainement accompli leur 
lâche besogne, si M. Joliette, un gentilhomme français 
qui était aussi seigneur de Tendroit, ne fût intervenu 
à temps. 

Les Duclos étaient installés depuis quelques mois,, 
quand un jour ils reçurent la visite de M. T. Dixon ; 
le pauvre homme était fortement ému, il avait fait 
dihgence pour arriver vite, car il lui semblait qu'il 
y avait urgence. Que s'était-il donc passé? A l'occa- 
sion d'une retraite catholique qui se prêchait au 
Grand-Ruisseau, les Pères avaient défié les protestants, 
affirmant qu'ils étaient prêts à entrer en discussion 
avec eux sur les points controversés. Le défi avait 
été connu des protestants de l'endroit et ils venaient 
demander à leur pasteur de bien vouloir le relever. 

On comprend l'inquiétude de Duclos ; il ne doutait 
pas de la vérité qu'il aurait à défendre, mais il se 
défiait de lui-même. Dans le sentiment de sa faiblesse, 
il demanda à Dieu de lui montrer sa voie. Ce fut un 
instant bien solennel que les minutes qui précédèrent 
la décision qu'il allait prendre. Dieu lui répondit: «Va 
avec la force que tu as », et le pasteur obéit. A l'ar- 
rivée, plusieurs Irlandais protestants et quelques Cana- 
diens français étaient là, aucun n'avait douté de la 
réponse qui serait faite. L'égHse était archibondée. 
Quand le service fut terminé, deux amis demandèrent 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 253 

à parler aux Pères en vue d'arranger l'entrevue qu'ils 
avaient eux-mêmes proposée. On avait eu tort de les 
prendre au sérieux ; ils s'excusèrent de pitoyable 
façon ; on les attendait au confessionnal, ce serait pour 
une autre fois. Cette autre fois n'est jamais venue. 

Ce refus de la part des Pères fut peut-être ce qu'ils 
firent de mieux ; comme les fidèles sortaient de 
l'église, ils purent voir que les protestants étaient 
-disposés à relever le défi, ce qui permettait de croire 
que l'on n'avait pas peur de présenter les raisons qui 
avaient amené la séparation d'avec Rome. Duclos et 
son ami étaient venus en voiture ; c'est elle qui allait 
servir de chaire, car on ne pouvait pas laisser tout ce 
monde s'en aller sans avoir entendu un message de 
Dieu. Ayant vu les intentions des protestants, la foule 
entoura la voiture et ce fut un silence religieux dont 
on s'empressa de profiter. Debout sur la voiture, le 
pasteur parla longuement; il exposa les vérités de 
l'Evangile, au lieu d'attaquer les erreurs de ses adver- 
saires. L'attention de tous était visible et, de temps 
en temps, les plus hardis ne ménageaient pas leur 
approbation : « C'est bien cela, cet homme a raison. » 
Les fanatiques, dont l'ardeur était maintenue par Ja 
présence de solides gaillards, se risquaient à dire : 
« Quand aura-t-il fini ? » mais c'était tout. 

A JoHette, le petit troupeau se réunissait dans un 
bien modeste local que les catholiques ne manquaient 
pas de ridiculiser et qui était peu attrayant. Dans l'été 
1861, la congrégation décida l'achat d'un terrain sur 
lequel on bâtit immédiatement une maison d'école; 
le temple devait s'y ajouter plus tard, grâce au dé- 
vouement de MM. Ami et Amaron. 



254 PREMIERE PARTIE 

Ce séjour à Joliette fut pour les Duclos un temps- 
de travail et de bonheur. Ils n'ont jamais oublié les 
concours qui leur sont venus nombreux de leurs bien 
chers paroissiens et leur en ont gardé un vivant sou- 
venir. 

M'"'' Duclos surtout y fut particulièrement sensible ;. 
elle avait quitté son beau pays de Neuchâtel, avec ses 
verdoyantes vallées; elle s'était séparée sans hésita- 
tion de ses nombreux amis, du milieu artistique, intel- 
lectuel et remarquablement religieux dans lequel elle 
avait vécu et sans regret elle était venue partager la 
vie de celui qu'elle aimait. Joliette, en 1869, n'était 
pas la coquette cité de nos jours ; et pour les courses 
missionnaires qu'elle partagea souvent avec son mari, 
il y avait des moyens de communications fort rudi- 
mentaires. Ces difficultés ne l'attristèrent jamais; on 
la vit souriante surtout avec la jeunesse qu'elle af- 
fectionnait particulièrement, à Sainte-EUsabeth, Ram- 
sey, Kildore, le Grand-Ruisseau et Berthier, quel que 
fut le temps ou la saison. Elle s'occupait aussi avec 
un extrême dévouement des jeunes mères, à la dispo- 
sition desquelles elle mit souvent les ressources mo- 
destes de son presbytère. 

La présence du jeune ménage, son enthousiasme 
pour l'œuvre, furent d'un excellent effet sur les fa- 
milles disséminées; elles sentirent moins grandes les 
distances qui, dans le passé, les avaient retenues si 
souvent loin des assemblées. 

Ici-bas tout a une fin, les beaux jours surtout. Dans 
l'automne et l'hiver 1861-62, une correspondance s'é- 
tablit entre le secrétaire de la Société franco-cana- 
dienne et le pasteur de Joliette, auquel on faisait en- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 255 

trevoir un changement possible dans un avenir . très 
prochain; bientôt on parla de changement certain; on 
avait besoin de ses services à Montréal où, écrivait le 
secrétaire, « il y avait des racommodages à faire », 
conséquences de la séparation de M. Tanner. Duclos^ 
au dévouement duquel on faisait appel, car la situa- 
tion était délicate, n'hésita pas un seul instant et, en 
mars sa femme et lui prenaient congé des nombreux 
amis qu'ils avaient su se créer pendant leur séjour 
à Joliette qui n'avait pas duré deux ans. 

Cinquante années sont passées sur ces événements, 
Tauteur ne peut retenir son émotion de les avoir rap- 
pelés. 

On l'a vu, M. Tanner avait donné sa démission et 
brisé avec la Société, à laquelle il annonçait son in- 
tention de ne pas se séparer des paroissiens qu'il 
avait groupés autour de lui. Comme la Société ne 
voulait pas abandonner son œuvre d'évangélisation^ 
elle prit des mesures en conséquence et elle fît appel 
au pasteur de JoHette. Quand se produisit cet appel,, 
la saison était fort avancée ; les chemins impraticables. 
Impossible de songer à un déménagement, même par- 
tiel. Duclos resta donc à Joliette, mais il dut assurer 
la desserte de Montréal. Pendant une grande partie 
de l'automne et durant l'hiver, il fit chaque semaine le 
trajet de Joliette à Montréal et vice versa, on pouvait 
le voir tantôt à cheval, tantôt en traîneau, par le beau 
et par le mauvais temps, couvrir les quarante-cinq 
milles qui séparent les deux endroits. Ce fut un temps 
d'épreuve à la fois physique et morale, car ce n'était 
pas chose facile que le ralHement des dispersés. Des 
liaisons, qui dataient de sept ou huit ans auparavant, 



256 PREMIÈRE PARTIE 

furent pour le pasteur de précieux auxiliaires. Au 
printemps, quand la famille put enfin s'installer rue 
Dorchester, le troupeau était réorganisé et M"''' Du- 
clos prenait la direction de l'école du dimanche. 

A peine eut-on un pasteur^ qu'on agita la question 
de construire une église, car jusque-là, la congréga- 
tion n'avait été que locataire de l'immeuble qu'elle 
occupait à l'angle des rues Dorchester et St-Charles- 
Borromée. Débarrassé des soucis d'une construction 
à Joliette, Duclos dut s'occuper de construction à 
Montréal, et cela pendant deux années 1862- 1864. 
C'est au mois de février de cette dernière année qu'on 
inaugurait l'église; on l'avait bâtie sur la rue Graig. 
La journée d'inauguration fut un jour de fête pour 
tous les amis de l'évangéHsation ; un grand nombre 
de pasteurs étaient venus pour prendre part à la joie 
de leur jeune collègue. Comme il n'avait pu charger 
personne du discours de circonstance, il fut obligé de 
le faire lui-même, alors qu'il eût été si heureux d'être 
tout à ses visiteurs et amis. Bien plus, fatigué par un 
surmenage qui se prolongeait trop^ il aurait dû pren- 
dre le lit. A la suite d'une forte inflammation de la 
vue, il ne pouvait supporter la lumière tant elle le 
faisait souffrir. On comprend ce qui se passait dans 
son âme; il fallait prêcher malgré tout. Duclos, qui 
avait déjà de l'expérience en ces choses, se jeta à 
genoux pour exposer sa situation au Maître, au ser- 
vice duquel il s'était fatigué; d'autres, qui étaient au 
courant des préoccupations de leur pasteur, unirent 
leurs prières aux siennes et Dieu répondit à leur foi 
en donnant au prédicateur la force et la santé dont il 
avait besoin. Au moment de monter en chaire, il se 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 257 

sentit beaucoup mieux, comme si une invisible main 
se fût posée sur ses yeux et en eût enlevé la douleur ; 
ses nerfs fatigués lui donnèrent le calme nécessaire 
et, dans son cœur, à la prière d'angoisse succéda l'ac- 
tion de grâces. 

A côté de l'église, le presbytère, un logement pour 
le concierge et quelques autres locaux qu'on se pro- 
posait d'employer pour en faire des salles de lecture, 
dépôt de livres religieux et, au rez-de-chaussée, des 
salles de classe. 

M"'*' Duclos, qui avait partagé les angoisses de son 
mari et qui s'était énormément fatiguée, tomba ma- 
lade. Les docteurs conseillèrent un voyage en Suisse, 
on se rangea à leur avis. 

Au mois d'août, M. Duclos ayant obtenu un congé 
à la condition qu'il passerait par la Belgique pour sol- 
liciter M. Nicolet qu'on voulait avoir pour la direction 
des Instituts de la Pointe-aux-Trembles, rejoignit en 
Suisse M"'^ Duclos, qui avait alors deux enfants, elle 
avait pris avec elle son aîné Charles; la jeune fillette 
était restée aux soins de sa bonne. On avait aussi de- 
mandé à M. Duclos de s'occuper du choix d'une direc- 
trice pour l'école des filles; il en avait écrit à sa 
femme et quand il arriva, tous les arrangements étaient 
faits sous réserve des approbations nécessaires. M. le 
pasteur Nagel avait indiqué à M"'^ Duclos en la re- 
commandant chaudement, M'^'^ Elise Flûhmann. Celle- 
ci vit dans la marche des faits une direction divine et 
elle se laissa persuader. 

Se souvenant qu'il avait aménagé un local pour ser- 
vir de bibliothèque et de musée missionnaire, le pas- 
teur canadien sollicita des livres. 

CANADA 17 



258 



PREMIERE PARTIE 



Profitant du repos relatif qu'il goûtait au milieu 
des parents de sa femme, il écrivit à des mission- 
naires en Chine, en Perse et même aux Indes. On lui 
répondit si bien qu'à son retour, Duclos put avoir sa 
bibliothèque et commencer le musée missionnaire. 
Jeune^ il s'occupa des jeunes pour lesquels il organisa 
des conférences, ouvrit une salle de lecture et com- 
mença des réunions religieuses ; c'était en petit une 

Union chrétienne de jeunes 
gens. 

Duclos travaillait sans re- 
lâche depuis deux ans, quand 
dans la bergerie qu'il gar- 
dait pourtant avec vigilance, 
un loup, un tout petit loup, 
mais un loup enfin, réussit à 
s'introduire. Duclos essaya 
d'enrayer le mal qu'il aurait 
pu faire, puis, découragé, il 
demanda son transfert. 
La lutte intestine qu'il fal- 
lait soutenir n'était pas le travail qui convenait à 
une vocation chrétienne, et Duclos n'était pas d'un 
tempérament combattif. Le comité résista, il eût voulu 
garder en ville un homme qui avait su y faire œuvre 
utile, mais devant la volonté persistante du pasteur, il 
dut s'incliner et donner suite à sa demande. 

Duclos fut alors désigné pour entreprendre un 
voyage missionnaire; il visita Odensburgh, Ottawa, 
les montagnes du Nord, le Grand-Lac et les envi- 
rons. L'impression qu'il rapporta d'Odensburgh n'était 
pas encourageante ; il n'y avait vu aucun avenir pour 




Elise Flûhmann. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 259 

une œuvre d*évangélisation française ; les convertis se 
rattachaient aux Eglises américaines et cessaient de 
parler leur première langue. C'est Texpérience qu'on 
fait aujourd'hui pour un grand nombre d'Eglises mis- 
sionnaires établies aux Etats-Unis; la seconde géné- 
ration se rattache aux Eglises américaines et les Egli- 
ses françaises se ferment les unes après les autres. 
D'Ottawa il rapportait de meilleures nouvelles; il 
avait tenu quelques réunions dans une église métho- 
diste, mise à sa disposition, et toutes avaient été sui- 
vies avec intérêt. Le comité décida donc d'y envoyer 
un missionnaire, M. Marc Ami, qui avait fait une œu- 
vre durable à Joliette; il y travailla pendant plusieurs 
années et le Seigneur permit que son travail ne fut 
pas inutile. Duclos continua ses voyages pendant deux 
années, réconfortant les uns, éclairant les autres, par- 
tout annonçant le message de Dieu. Le comité ayant 
décidé de faire quelque chose à Saint-Hyacinthe, il 
chargea Duclos d'y commencer les travaux d'ap- 
proche et, en mai 1868, il s'installait avec les siens 
au milieu d'un peuple que les prêtres conduisaient à 
leur gré. 

Deux départs inattendus. 

Olivier Labelle, ancien élève de la Pointe-aux- 
Trembles, était allé compléter ses études au Knox 
Collège, à Toronto. Il s'y fit remarquer. Comme il 
achevait au moment où Duclos quittait Montréal, le 
comité le chargea de continuer l'œuvre commencée. 
C'était le désir des fidèles. Dès le début, les choses 
marchèrent admirablement; Labelle plaisait; sa pré- 
dication était intéressante et nourrissait les âmes. Se 



26o PREMIÈRE PARTIE 

ménageant trop peu, le jeune pasteur tomba malade; 
les médecins parlèrent de pneumonie grave et con- 
seillèrent un séjour dans le midi oii le mal s'aggrava. 
Labelle revenait au pays pour mourir au milieu des 
siens, quand le Seigneur le prit sur le navire qui le 
ramenait. Ce fut une perte vivement sentie par les 
nombreux amis de TEglise. 

L'Ecole de Longueil et Montréal. 

Sous la direction de M. et M'"*" Lafleur, assisté de 
M'^ Jonte, (jui était économe, l'école 
de Saint-Pie, qui avait été transpor- 
tée à Longueil à la suite de l'in- 
cendie dont nous avons déjà parlé, 
donnait des résultats fort encoura- 
geants. L'influence religieuse se 
faisait profondément sentir et plu- 
sieurs des jeunes filles avaient 

Mme Lafleur. . . 

connu les joies et les douleurs de 
la conversion. Un, jour, une religieuse vint frapper à 
la porte de la maison protestante, demandant à y être 
admise. C'était une jeune Américaine, qui était venue 
au Canada pour apprendre le français ; elle avait 
choisi un couvent. Une fois dans cette institution, les 
nonnes qui avaient promis de respecter ses convic- 
tions — elles font constamment les mêmes pro- 
messes aux parents protestants assez naïfs pour 
leur confier leurs enfants — s'ingénièrent à la gagner 
aux pratiques de leur religion; la vie du couvent, 
dont on lui cachait soigneusement les côtés fâcheux, 
exerça sur elle son influence habituelle et, un jour. 




l'immigration huguenote 261 

alors qu'elle avait été habilement travaillée, elle 
renonça à la foi protestante, échangea sa Bible contre 
le paroissien, et prit le voile sans songer à la douleur 
qu'elle allait causer à sa famille. Dieu se chargea bien 
vite de lui montrer Terreur qu'elle avait faite. Arrivées 
à leur but, les nonnes furent moins bonnes, les secrets 
se découvrirent, et la conscience de la jeune fille, 
qu'on n'avait pas tuée complètement, parla. A partir 
de cette révélation, la sœur ne songea plus qu'à 
quitter le couvent ; elle attendit, sans en rien dire, 
l'occasion favorable. 

Dès qu'elle put s'échapper, la religieuse reprit sa 
liberté et, comme l'école protestante n'était qu'à quel- 
ques pas du couvent, elle vint y chercher un refuge. 

On devine ce qui se passa ; elle fut accueillie à bras 
ouverts. Quand on sut ses malheurs on l'aima. Bientôt 
après, ayant reconnu sa faute, elle dépouilla le cos- 
tume de son ordre, se sépara de sa croix et de ses 
médailles, renonça au scapulaire et, revêtue de vête- 
ments laïques, elle se donna de nouveau au Christ. 
Quelques jours plus tard, un vieux pasteur métho- 
diste arrivait de New-York ; c'était le grand-père de 
la jeune fille ; il venait embrasser sa petite-fille : l'enfant 
perdue était retrouvée ! On comprend ce qui dut se 
passer dans les cœurs et on pressent quelles prières 
montèrent vers le Seigneur. 

En dépit des encouragements donnés par les pro- 
grès de l'institution, on sentait que l'influence exercée 
sur la population était à peu près nulle; le comité 
s'en affligeait. Après mûre délibération, on décida qu'à 
la première oflre raisonnable qui serait faite pour les 
immeubles, on transporterait Técole à la Grande- 



202 PREMIÈRE PARTIE 

Ligne, cela permettrait de diminuer les dépenses. En 
attendant les changements qu'on projetait, le comité 
confia la direction de Técole à M"^ Jonte et à M"^ Cuen- 
det, puis il demanda à M. Lafleur de venir à Mon- 
tréal pour y commencer une œuvre d'évangélisation, 
ce qui ne le déchargerait pas de la direction spirituelle 
de Técole de Longueil. 

Arrivé à Montréal, Lafleur s'occupa de réunir les 
éléments épars du petit troupeau qu'avait constitué 
M. Cyr, alors qu'il s'occupait de la rédaction du 
Semeur. On était en 1864. 

Pendant plusieurs années, M. Lafleur réunit ses 
paroissiens, dont le nombre allait grandissant, dans 
une petite chapelle qui était bâtie près du carré Phi- 
lippe. Sa prédication soignée, son style d'une grande 
pureté, attirèrent l'attention^ et on put voir souvent 
au pied de sa chaire, des personnes cultivées, esprits 
chercheurs et consciences inquiètes, que l'Evangile 
attirait. 

Dans les grandes EgUses, il arrive souvent que la 
situation sociale du pasteur lui donne un certain pres- 
tige; dans les Eglises naissantes, c'est le pasteur qui doit 
donner à son troupeau l'importance de sa personna- 
lité. Ce fut ce qui arriva daus le cas de Lafleur ; tout 
en lui attirait, il s'imposait immédiatement. Disciple 
de Vinet, sans qu'il songea à l'imiter, il s'arrêtait sou- 
vent au côté philosophique du christianisme. Il aimait 
à montrer Dieu accomplissant ses desseins d'amour 
par une évolution graduelle, ce qui était, dans sa pen- 
sée, l'œuvre de la sanctification produite par le Saint- 
Esprit. On le voit, il ne négligeait pas le côté prati- 
que de la religion chrétienne. Lafleur avait en horreur 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



263 



tout ce qui tenait de près ou de loin au formalisme. Il 
était sans pitié pour l'hypocrisie. 

La grandeur de Dieu l'impressionnait vivement ; 
quand cette pensée s'imposait à son esprit, elle lui 
inspirait le sentiment d'une crainte respectueuse et 
d'une adoration profonde; alors il élevait ses regards 
vers le ciel et s'ar- 
rêtait dans la con- 
templation des mil- 
liers de mondes que 
Dieu avait jetés 
dans l'espace et qui 
circulent avec cette 
régularité mathé- 
matique qui fait 
qu'ils ne se heur- 
tent jamais. Dans 
ces moments, La- 
fleur atteignait les 
hauteurs de la véri- 
table éloquence; il 
vous entraînait 
avec lui et vous 
contraignait à Tad- 
miration. On com- 
prend les conclusions qu'il tirait de ses enseigne- 
ments et les appels pressants dont elles étaient le 
motif. 

Dans les grandes occasions, aussi bien que dans la 
prédication du dimanche, Lafleur s'est toujours dis- 
tingué. Ses auteurs favoris étaient, à côté de la Bible, 
qu'il citait volontiers, Vinet et Pascal, dont il avait 




J. Lafleur. 



264 PREMIÈRE PARTIE 

soigneusement étudié les œuvres. Il connaissait à fond 
les Provinciales ; il avait étudié la morale des Jésuites 
dans Touvrage de Paul Bert. Il se servit souvent de 
ce qu'il avait appris dans ces ouvrages pour porter 
de terribles accusations et revendiquer les droits 
incontestables de la morale du Christ. Caustique dans 
ses remarques, il n'épargnait jamais Terreur, qu'il 
dénonçait avec un impitoyable sarcasme. 

Chrétien dans toute l'acception du terme, il était aussi 
profondément attaché à son pays, dont il parlait tou- 
jours avec une véritable émotion. Voir la province de 
Québec paralysée dans son développement par l'igno- 
rance et la superstition lui arrachait des larmes. Il 
s'arrêtait rarement dans l'exposition d'un dogme, 
mais, le supposant connu, il en déduisait la morale et 
les conclusions pratiques. 

Durant les cinquante années qu'a duré son minis- 
tère, Lafleur, qui avait reçu le grade de docteur, a 
exercé sur notre protestantisme franco-canadien une 
influence bénie. Longtemps il hésita devant l'entreprise 
toujours inquiétante de bâtir une église, mais, devant 
la nécessité, il sut vaincre ses hésitations et, en 1880, 
il eut la joie de voir consacrer à la prédication de 
l'Evangile la coquette petite église de l'Oratoire qui 
s'élève dans la rue Mance, à Montréal. 

L'établissement de ce nouveau lieu de culte donna 
un nouvel élan à l'œuvre, il fut une inspiration pour 
le pasteur et pour le troupeau qui avait maintenant 
un point de ralliement. 

Malgré les découragements, qui sont parfois plus 
nombreux qu'il ne faudrait dans la vie d'un mission- 
naire, malgré la lenteur de l'œuvre que la malice du 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



265 



clergé rend si difficile, comme si le mal n'était pas suffi- 
samment fort, Lafleurne connut pas le découragement; 
toujours il eut le mot qu'il fallait pour relever les cou- 
rages abattus. «Ne désespérons jamais, disait-il, les 
luttes et les tristesses du passé ne sauraient rester 
stériles. Les lar- 
mes et les prières 
sont sacrées aux 
yeux de Dieu et 
des hommes.Voici 
un bûcheron, c'est 
rhiver, le froid est 
intense, l'arbre est 
là, étendu sur la 
terre gelée. L'un 
de ces braves dé- 
fricheurs s'arrête 
et dit : « Apportez 
des copeaux ; le 
feu s'allume, les 
copeaux brûlent, 
mais la grosse bû- 
che reste froide. 
Apportez encore 
des copeaux : la 

flamme se rallume une seconde fois; apportez encore 
des copeaux, encore des copeaux. Enfin la bûche se 
réchauffe; elle pleure et brûle; encore quelques copeaux 
et la flamme monte joyeuse pour ne plus s'éteindre, 
et on peut s'approcher pour réchauffer ses membres 
gelés. » 

Les missionnaires ont allumé de petits feux en 




Eglise de l'Oratoire à Montréal. 



266 PREMIÈRE PARTIE 

divers endroits de notre cher pays. Oh! ne les lais- 
sons pas s'éteindre; apportons des copeaux. Je vois 
dans l'avenir nos compatriotes se réveiller enfin et se 
donn er à Christ pour le service du bien, du vrai, du beau ! 

Parfaitement au courant des questions qui agitent 
et préoccupent aujourd'hui tous les esprits qui pensent, 
Lafleur savait suivre le catholique ultramontain, le 
rationaliste, l'athée et le socialiste, chacun sur son 
propre terrain, et il les atteignait quel que fût le rem- 
part derrière lequel ils avaient cru pouvoir s'abriter. 
Il avait des armes à l'usage des petits; il .savait mettre 
les forts en mauvaise posture sans se départir 
jamais du calme et de la dignité qui conviennent à 
celui qui défend une cause dont il est absolument sûr. 

Quand, avec les années, la faiblesse est venue lui 
conseiller la retraite, il a accepté ses indications sans 
murmurer, mais il ne s'est pas désintéressé des œuvres 
missionnaires. Il visitait les établissements de la Grande- 
Ligne, écrivait régulièrement d'excellents articles 
pour V Aurore, dont il présidait le comité de rédaction, 
assistant à toutes les réunions d'affaires de la Société 
de publication. 

Vers le milieu de Tété 1907, Lafleur tomba malade, 
puis il mourut. Lors du service funèbre, octobre 1907, 
le D"^ A.-L. Theneau, son pasteur, disait de lui : 

« C'était une Ame sensible et sensitive à l'excès, la 
souffrance avait sur lui une forte prise mais, en revan- 
che, sa jouissance, à la vue ou à l'ouïe du bien et du 
vrai lui accordait une riche et juste compensation. 

» On peut dire de lui qu'il était vraiment grand, 
grand par son intelligence et son esprit pénétrant, 
grand par la puissance de sa parole. Il n^avait qu'à 



l'immigration huguenote 267 

élever la voix dans une assemblée religieuse pour 
captiver son auditoire. 

» Ensevelir dans la même année, en janvier et 
octobre, deux hommes comme Coussirat et Lafleur, 
constitue une perte presque irréparable pour le pro- 
testantisme français canadien. » 

j^me Feller recueille sa couronne. 

Quand Jacques Cartier jeta l'ancre devant Tadous- 
sac, à l'embouchure du Saguenay (1535), il planta 
une croix et y attacha un bouclier aux armes de la 
France. Une petite église est bâtie maintenant sur 
l'emplacement qui porta cette croix ; c'est l'une des 
plus vieilles du Canada. Ce qui frappe aujourd'hui le 
voyageur qui visite ces lieux devenus historiques, 
c'est une statuette d'un pied de haut ; on l'a mise 
sous un globe en verre, car elle fut un cadeau du roi 
de France et représente l'enfant Jésus. 

]y[me Peller est venue donner aux Canadiens un 
cadeau infiniment plus précieux : elle apporta la 
Bonne Nouvelle, la Parole de Vie, les promesses de 
Dieu. Elle voulait rendre le Canada à son souverain 
Maître, le Roi de gloire. Avant de mourir, elle eut la 
joie de voir, du sein des ténèbres qu'elle avait visi- 
tées, quelques rayons de la lumière d'en haut jaillir çà 
et là ; elle aussi vit se constituer de petits groupements 
de chrétiens. Elle en fut reconnaissante à son Dieu et 
entrevit dans un avenir qui nous semble encore 
éloigné, son pays d'adoption, ce peuple qu'elle aimait 
si profondément, se détourner des idoles pour ne se 
prosterner que devant le Fils de Dieu, mort pour 



268 PREMIÈRE PARTIE 

nous. Pendant que son corps faiblissait, sa foi deve- 
nait plus forte. Alors elle se sentait en marche vers le 
ciel. Oh! elle l'aimait son cher Canada, elle l'eût tant 
voulu voir acquis à son Sauveur. Incapable de s'occu- 
per plus longtemps des détails de l'administration, 
elle déposa les armes ; en fait elle avait abandonné 
la direction depuis quelque temps. Elle disait alors: 
« Je ne me fais pas illusion, j'attends le moment de la 
délivrance. » Elle avait eu l'intention de bâtir une mai- 
son pour l'usage des invalides, dont elle aurait pro- 
fité la première. Dieu ne lui en donna ni le temps ni 
la joie; ses amis n'y tenaient guère, car ils préfé- 
raient la revoir dans le cadre où elle avait vécu et 
s'était dépensée. 

Les classes avaient déjà perdu de leur animation ; 
les couloirs étaient moins bruyants, car la jeunesse 
s'en va de bonne heure dans nos écoles canadiennes, 
— la belle saison est si courte qu'il faut racheter le 
temps.. Le 29 mars 1868, le peu de vie sembla s'ar- 
rêter subitement ; un voile de deuil semblait enve- 
lopper les Instituts. Dans la paix des enfants de Dieu, 
jyjme Peller était allée à la rencontre de son Maître. 
M. et M""*" Lafleur, qu'on avait fait venir en grande 
hâte quatre jours auparavant, entouraient le lit de 
leur amie, et tous deux furent édifiés par sa belle 
mort. M""^ Lafleur devait écrire, en rappelant ces mo- 
ments : « Sa maladie n'a pas été longue, quatre jours 
ont suffi à la pneumonie pour amener un dénouement 
fatal, la .fin d'une grande vie consacrée entièrement 
au service de Jésus-Christ. Rongée par une ardente 
fièvre, elle avait souvent le délire ; dans ses moments 
lucides, son grand souci était pour ses garçons, — 



l/ IMMIGRATION HUGUENOTE 269 

comme elle appelait les élèves; — elle aurait voulu les 
engager encore à chercher Jésus, à s'assurer en lui, 
et répétait souvent ces mots : « par la foi seulement, 
par le sacrifice de Christ seul.» Elle revit tout son 
passé : Lausanne, ses amis, son voyage, son arrivée, 
les premières conversions^ enfin son Sauveur, auprès 
duquel elle s'en est allée. Maintenant sa dépouille 
repose dans un petit cimetière, entourée de celles 
de ses compagnons de travail qu elle a tant aimés et 
si souvent soutenus. 

Fondation du Collège presbytérien de théologie. 

En 1864, on avait recommandé à la sympathie du 
public chrétien, la fondation d'une institution dans 
laquelle on pourrait préparer des pasteurs. Impres- 
sionnés par les besoins des congrégations et des mis- 
sions déjà constituées, le long de l'Ottawa et du Saint- 
Laurent, bon nombre de pasteurs et de laïques s'adres- 
sèrent au Synode de l'Eglise Presbytérienne, le priant 
respectueusement d'autoriser l'établissement d'un col- 
lège de théologie. Le synode répondit favorablement 
et, en 1865, on présentait aux autorités compétentes 
un acte d'incorporation. 

Comme la plupart des institutions qui ont été utiles 
au pays, le Collège Presbytérien eut de bien modestes 
débuts. Mais il était voulu de Dieu et Lui se charge- 
rait de lui donner tout l'accroissement nécessaire. 

Dès le début, on s'assura les services de deux con- 
férenciers : les Rev. William Greig, de Toronto et 
William Aitken, de Smith Falls. Ils réunirent les étu- 
diants dans l'une des salles de l'église Erskine. En 



270 



PREMIERE PARTIE 



1868, le Rev. D . -H. Mac Vicar fut nommé professeur. 
Plus tard, il devait être le doyen distingué qui resta 
à son poste jusqu'en 1902, année de sa mort. On lui avait 
adjoint des professeurs réguliers, chargés de l'enseigne- 
ment des principales disciplines qui constituent le pro- 
gramme des études théologiques. 

En 1873, on posait les premières pierres sur un 
terrain qui avoisinait l'Université Me Gill. Ce qu'on 

put construire alors devint 
bien vite insuffisant et, en 
1882, on agrandissait consi- 
dérablement. Un bienfaiteur 
généreux, David Morrice, 
avait fourni les fonds néces- 
saires. 

Le D»^ Daniel Coussirat. 

Les fondateurs du Collège 
Presbytérien n'avaient pas eu 
seulement en vue la prépa- 
ration des pasteurs nécessaires aux Eglises de langue 
anglaise, ils avaient aussi pensé à assurer le recru- 
tement des hommes qu'il faudrait pour desservir les 
missions franco-canadiennes et les congrégations 
bilingues. 

Une circonstance particulière et providentielle per- 
mit au sénat de réaliser le double projet d'un collège 
bilingue. M. Daniel Coussirat, dont on s'était assuré 
les services pour la préparation des jeunes gens de la 
Pointe-aux-Trembles se destinant au saint ministère, 
fut invité à se charger de quelques classes d'hébreu, 




D.-H. Mac Vicar. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



271 



de philosophie, de littérature et d'apologétique. La 
clarté de son enseignement, Tétendue de ses connais- 
sances lui firent, en peu de temps, la réputation d'un 
professeur distingué ; rapidement, il s'attira l'estime 
des étudiants et des professeurs du collège. Sa 
réputation était telle que l'Université Me Gill lui 
confia la succession du professeur d'hébreu. Il occupa 
cette chaire magistrale avec un grand talent, ce qui 
ne l'empêcha pas de se con- 
sacrer de tout son cœur à la 
préparation de ses étudiants 
du Collège Presbytérien. Le 
mal qui devait l'emporter le 
prit alors qu'il était encore 
en pleine activité. 

Daniel Coussirat naquit le 
5marsi84i, àNérac (France). 
Sa famille était une des plus 
anciennes parmi les familles 
bourgeoises du Béarn. En 
1856, la faculté des lettres de 
Toulouse lui conférait le grade de bachelier es lettres ; 
en 1861, celui de bachelier en théologie, alors qu'il 
venait de soutenir sa thèse devant la faculté de Mon- 
tauban. Dans la même année, il était consacré au saint 
ministère, dans l'Eglise Réformée de France, et débu- 
tait par une suffragance dans l'Eglise de Bellocq, 
dépendante du Consistoire d'Orthez. En 1865, il était 
à Philadelphie; il y avait succédé à M. Fargues, pas- 
teur d'une petite Eglise réformée française. 

C'est au Canada que D. Coussirat devait utiliser 
ses dons pédagogiques et sa science de théologien. 




Daniel Coussirat. 



272 PREMIERE PARTIE 

Pendant les quelques mois qu'il passa à la Pointe-aux- 
Trembles, il se consacra entièrement à la préparation 
des jeunes gens qui se destinaient au saint ministère. 
Tout en s'occupant de littérature, de philosophie et 
de théologie avec ses étudiants, D. Coussirat s'inté- 
ressa au développement politique et religieux de la 
race française au Canada. Peu d'Européens ont com- 
pris comme lui les aspirations et les instincts de nos 
compatriotes ; mais il conserva pour sa patrie un atta- 
chement tel que, tout en devenant comme un des 
nôtres, il était resté fortement français. 

Pendant les années 1875 à j88o, il était en France 
et exerça le ministère pastoral dans la vieille église 
d'Orthez, dont il a toujours gardé un vivant souvenir. 
De retour au Canada, il fut nommé professeur de 
théologie (chaire française) au collège Presbytérien, 
puis chargé de cours à l'Université Mac Gill. En 1897, 
il était nommé professeur d'hébreu et des langues 
sémitiques. Déjà en 1885 il avait été fait officier 
d'académie par le gouvernement français, puis officier 
de l'Instruction pubHque. La Queen University de 
Kingston, lui conféra le grade de docteur en théolo- 
gie. Il fut l'un reviseurs de la version d'Ostervald, 
sous les auspices et la direction du comité de la 
Société Biblique de France; il écrivit dans la Revue 
Chrétienne, de Paris, la Revue de Théologie, de Mon- 
tauban, et dans la plupart des grands journaux pro- 
testants français. \J Aurore imprima ses «Notes», qui 
arrivaient chaque semaine, et des articles de plus 
longue haleine, qu'on lisait toujours avec plaisir. Tant 
qu'il dura, le Citoyen Franco Américain compta en 
D. Coussirat, un collaborateur et un conseiller dévoué. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 273 

A roccasion de son service funèbre nous disions : 

«Après trente-cinq ans d'un travail assidu, il est 
juste que Ton dépose sur cette tombe le symbole du 
triomphe (la palme) d'une tâche accomplie, d'une vie 
consacrée au service du Maître. Si on pouvait lui faire 
un reproche, ce serait celui de ne s'être pas suffisam- 
ment ménagé... Il aimait tant ses livres... Il savait si 
bien les faire parler et souvent leur faire dire ce que 
lui-même n'avait fait qu'entrevoir. Il n'aimait pas les 
panégyriques et nous ne voulons rien dire qui aurait 
blessé sa modestie. Du reste, la presse l'a déjà mon- 
tré comme savant, linguiste, écrivain, journaliste d'un 
rare mérite, dont les articles toujours spirituels et mo- 
dérés ont rempli une belle mission dans notre protes- 
tantisme français canadien. 

» Mais je tiens à signaler surtout les services rendus 
à l'Eglise dans le domaine théologique et plus spécia- 
lement l'apologétique. Daniel Coussirat ne craignait 
pas d'aborder les problèmes épineux suscités par la 
haute critique... Il prenait plaisir à les étudier, à les 
éclaircir de ses connaissances philologiques et psycho- 
logiques. 

» Après avoir vécu au miheu de ce labyrinthe d'opi- 
nions diverses et souvent contradictoires, il en est 
toujours sorti raffermi dans ses convictions religieuses 
sur la révélation écrite et les moyens de salut acquis 
par la mort de Jésus-Christ. Il n'y a que les forts qui 
restent debout dans les tempêtes. Les vents agités de 
la critique moderne n'ébranlent pas les esprits vrai- 
ment éclairés et touchés par la grâce de Dieu... 

»Il y avait quelque chose de contagieux dans l'ex- 
posé de ses vues et de ses conclusions. Elles s'impo- 

CANADA 18 



274 PREMIERE PARTIE 

saient par leur chaleur et leur lucidité. Chez lui, les 
idées prenaient un corps, ce qui donnait à sa conver- 
sation un charme et un cachet tout spécial, même 
quand il traitait des questions abstraites.... D. Gous- 
sirat avait pour les convictions d'autrui une charité 
touchante et respectueuse, et ne les démolissait qu'à 
regret, tant il craignait de blesser son adversaire. 
Quand il vit approcher sa fin, il disait à ses amis qui 
le questionnaient sur ses espérances : « Oh î tout est 
Lumière! » réalisant la définition qu'un philosophe 
très connu a faite du chrétien : « Quoique encore sur 
la terre, il avait la tête dans le ciel. » 

»La Société de publication de V Aurore a inscrit 
dans ses archives sa haute appréciation des services 
rendus par son savoir et la finesse de sa plume. Elle a 
exprimé sa haute estime et sa profonde affection pour 
la personne de Coussirat, rendant hommage à ses 
talents et à son caractère chrétien.» 

Au cercle littéraire français de Montréal, Coussirat 
tenait une grande place, il en était la vie. Les travaux 
qu'il présentait étaient constamment admirés et jamais 
il n'aborda une question qu'il ne possédait pas entiè- 
rement. C'est là une des caractéristiques de Coussirat. 

Son grand savoir reconnu de tous, son amabilité, 
sa tolérance parfois un peu excessive, lui avaient mé- 
rité l'estime d'un très grand nombre d'amis, surtout 
dans le corps professoral. D'un commerce sur, d'une 
amitié solide, il ne reculait pas devant la peine ou la 
fatigue quand il s'agissait d'un service à rendre. Es- 
prit fortement discipliné, c'est ce qui a fait la gran- 
deur de sa carrière professorale, il fut toujours clair 
même dans les sujets les plus abstraits. Fidèle aux 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 275 

traditions évangéliques, franchement orthodoxe, sans 
étroitesse dans ses vues, il combattit loyalement les 
rationalistes dont il signalait les travaux à ses étu- 
diants. Dans la chaire qu'il occupa souvent çà et là, pour 
rendre service, il apportait ses qualités professorales, 
Texégète se faisait toujours sentir sans nuire cepen- 
dant au chrétien pratique. 

On comprend de quelle importance était le docteur 
Coussirat pour notre protestantisme, pour lequel, pen- 
dant trente années, il a formé des pasteurs et des 
missionnaires. 

Le Collège presbytérien^ que nous avons paru aban- 
donner, pour nous occuper de son premier professeur 
français, offre aux jeunes gens qui se destinent au 
saint ministère de bien grands avantages. Il n'a pas 
le système de bourses adopté dans quelques institu- 
tions du continent ; elles nuisent en un certain sens à 
rindépendance de celui qui les reçoit; mais Tannée 
universitaire est courte et de^ longues vacances per- 
mettent à Tétudiant qui a besoin de gagner un peu 
d'argent, pour couvrir les frais de ses années d'étu- 
des, de se mettre au service de la Société biblique 
pour faire du colportage, du comité d'évangélisation 
pour faire de l'œuvre missionnaire ou d'une Eglise 
pour remplacer un pasteur malade ou absent. Un étu- 
diant n'hésite pas, ses cours de l'année terminés, à se 
Hvrer au commerce ou à accepter un emploi quelcon- 
que. La plupart de nos étudiants nous sont fournis 
par les classes agricoles ou industrielles ; aucun ne se 
sent déshonoré de retourner vers les camarades qu'il 
a quittés pour faire ses études et personne ne s'en 



276 PREMIÈRE PARTIE 

étonne. Aussi connaissent-ils le prix de la vie, la 
valeur de Targent, et cette expérience, en les prépa- 
rant pour leur futur ministère, leur donne de l'émula- 
tion pour les études. Cest souvent parmi ces travail- 
leurs que se trouvent les lauréats des concours 
universitaires et les hommes qui savent le mieux se 
rendre utiles. 

Le Collège est entretenu par des dons volontaires 
et des dotations, il n'a point de bénéfice à attendre 
des messes ou autres sources de revenus qui alimen- 
tent si grassement les séminaires catholiques. 

Nous venons d'assister à un grand travail de 
l'Esprit de Dieu au sein de nos Eglises. 

L'esprit confessionnel, relégué au second rang, a 
permis un rapprochement qui était depuis longtemps 
devenu nécessaire. Trois dénominations ont sérieuse- 
ment étudié la possibilité d'une union organique. L'u- 
nion n'est-elle pas .dans les vues du Maître, lui qui, 
dans sa sublime prière, disait : « Père, je te prie qu'ils 
soient un comme toi. Père, et moi, sommes un ». — 
Cette opinion fait son chemin dans les cœurs et s'est 
exprimée d'une manière fort réjouissante aux derniè- 
res assises des congréganistes, des presbytériens et 
des méthodistes. Les éléments constituants, qui autre- 
fois croyaient l'union impossible, la désirent aujour- 
d'hui et sont disposés à lui sacrifier bien des petites 
préférences. 

C'est ce noble sentiment de désintéressement qui a 
donné naissance à cet irrésistible mouvement laïque 
au congrès de Toronto. 

A ces manifestations est venue s'ajouter la déci- 
sion des collèges de théologie de Montréal, le collège 



LIMMIGRATION HUGUENOTE 277 

diocésain, collège congrégationaliste, collège presbyté- 
rien et collège méthodiste, tous affiliés à l'université Me 
Gill. Dans une réunion, les doyens accompagnés de 
leurs collègues ont examiné les programmes d'études 
et compris que, dans leurs grandes lignes, ils embras- 
sent les mêmes matières, et on a compris que le 
temps était arrivé de faire bénéficier les étudiants des 
avantages qu'offre chacune des facultés de théologie 
Or, réunir tous les étudiants en théologie au pied des 
mêmes professeurs, n'est-ce pas un pas décisif dans 
la voie de l'union organique de ces corps religieux? 
Et quel avantage pour les professeurs qui, chargés 
des mêmes sujets, pourront en faire une étude plus 
approfondie et deviendront des spécialistes en la ma- 
tière ! Quels privilèges pour les étudiants qui vien- 
dront en contact avec des intelligences plus variées 
et des professeurs plus maîtres des sujets qu'ils en- 
seignent! C'est maintenant un fait accompli; au mo- 
ment 011 je trace ces lignes, 400 étudiants ont l'occa- 
sion de suivre les cours de seize professeurs : homi- 
létique et théologie pratiques, dogmatique ou systé- 
matique. — Etude du Canon des Saintes Ecritures; — 
introduction aux Livres de l'Ancien et du Nouveau 
Testament, exégèse; — histoire de l'Eglise; — histoire 
du dogme; — philosophie de la religion, apologétique, 
bases des certitudes chrétiennes ; — histoire des reli- 
gions; — doctrines sur Dieu, sur Christ, sa personne 
et son œuvre ; sur le Saint-Esprit et son œuvre ; — 
eschatologie; — la patristique; — théologie pastorale ; 
sociologie. — Tous ces cours, et bien d'autres donnés 
en anglais, sont accessibles aux étudiants français. 



278 PREMIÈRE PARTIE 

Le département français est sous la direction de 
MM. les professeurs Charles Biéler, officier de Tlns- 
truction publique, et D'" Paul Villard, officier d'Acadé- 
mie. M. Biéler traite les sujets ressortissants à la 
théologie historique et biblique. 

Le professeur Villard s'occupe plus spécialement de 
la morale et de l'apologétique. Les questions ecclésio- 
logiques sont laissées aux soins des organisations 
ecclésiastiques auxquelles les étudiants se rattachent 
de préférence. 

Une dissolution. 

La Société franco-canadienne qui s'occupait tou- 
jours de l'évangélisation du Canada, prépara dès les 
premiers jours de Tannée 1875, l^s voies et moyens 
qui permettraient sa dissolution sans porter atteinte 
aux intérêts qu'elle représentait. On avait longtemps 
espéré qu'il serait possible de grouper tous les prosé- 
lytes autour de la confession de foi de l'Eglise Réfor- 
mée de France, idée généreuse et désintéressée, 
reposant sur des faits qui n'attendaient guère qu'une 
occasion favorable pour se préciser. Déjà on parlait 
d'un groupe de notables, tous fort libéraux, qui avaient 
étudié dans le huis-clos de leur association, le projet 
d'appeler un pasteur parisien. 

Quel dommage qu'on s'en soit tenu à des études de 
projets ; si l'EgHse Réformée de France avait été invi- 
tée à s'occuper de l'évangélisation des Canadiens, 
qu'elle eût pu compter, pour poursuivre cette œuvre, 
sur le concours fraternel des organisations religieuses 
sœurs: Eglises Presbytérienne, Baptiste, Méthodiste, 



L IMMIGRATION HtIGUENOTE 



279 



Les amis des étudiants français. 




Président (doyen) Prof. Scrimger, 
Collège Presbytérien, 





Pro£ Ch. Bieler. 



Prof. Dr Paul Villard. 



28o PREMIÈRE PARTIE 

Episcopale et Congrégationaliste, elle eût certaine- 
ment rencontré dans le peuple un meilleur accueil. 
On n'aurait pas pu affirmer comme on persiste à le 
faire que le protestantisme ne convient pas aux peu- 
ples latins et que devenir protestant c'est abandonner 
sa nationalité au profit de l'Angleterre. Il y a bien 
l'exemple typique des Vaudois du Piémont, protes- 
tants avant la Réforme et pourtant patriotes italiens 
à l'égal de n'importe quel patriote catholique, mais on 
se garde d'en parler et pour cause. 

Au premier appel en vue d'un ralliement autour d'une 
confession de foi précise, il est à peu près certain que 
ce qui est difficile de nos jours se fût fait sans pres- 
sion; chacun eût consenti l'abandon des différences 
secondaires qui étaient à la base des divisions ecclé- 
siastiques, et du même coup les adversaires perdaient 
un de leurs arguments des plus favoris : l'émiette- 
ment des Eglises protestantes, la grande variété des 
sectes. 

Mais il aurait fallu avoir le courage d'être isolé 
dans les débuts et le Canadien, comme son cousin le 
Français, n'aime guère la solitude ; il lui faut la vie 
sociale ; il est très sensible à la raillerie car il a l'épi- 
derme extrêmement délicat; l'opprobre ou le ridicule 
lui est beaucoup plus pénible que pour les races au 
sein desquelles l'individualisme s'est puissamment 
développé. 

Pendant cinq années^ on discuta sur les moyens de 
dissoudre la société d'évangélisation, dont les Eglises 
prenaient la place petit à petit; ce fut pour les Eglises 
naissantes que soutenait la société des années d'an- 
goisse; on ne savait pas ce qui allait se produire et 



l'immigration huguenote 281 

le zèle religieux en fut atteint. En 1875, ^^ sur les 
conseils des fondateurs de la mission franco-cana- 
dienne, ces Eglises se constituèrent en synode et la 
première session tint ses séances dans l'église de la 
rue Craig. C'était en quelque sorte un synode consti- 
tuant; il eût fallu des hommes d'expérience pour que 
le dit synode donnât tout ce qu'il pouvait donner. On 
avait de graves questions à débattre, des problèmes 
difficiles à résoudre. On se demandait si l'Eglise 
Réformée de France reconnaîtrait les Eglises du 
Canada et on avait oublié d'en écrire aux corps cons- 
titués autorisés à fournir des indications. On avait peur 
d'autre part que les Eglises du pays n'encouragent 
pas ce mouvement, et on se demandait si ces petites 
congrégations, qui avaient de la peine à se main- 
tenir, encore plus à avancer, pouvaient avoir une mis- 
sion à remplir. On était unanime pour affirmer la 
nécessité et l'utilité de leur œuvre, on croyait dans 
leur avenir mais on manquait de base solide. Bref, on 
ne croyait même pas à l'utilité du synode au sujet duquel 
on se disait : Ne sera-ce pas un rouage inutile qui 
compliquera les choses et rendra plus difficile une 
tâche qui l'est déjà suffisamment? 

Nous l'avons vu, la Grande-Ligne avait définitive- 
ment pris pied à Montréal et avait installé sa mission 
aux environs du carré Philippe; l'Eglise Presbyté- 
rienne avait acheté sur la rue Sainte-Catherine le 
«Russel hall», grande salle consacrée depuis quel- 
ques années à des réunions religieuses pour le public 
anglais. On en fit le centre de l'œuvre missionnaire 
presbytérienne. Charles Doudiet, aidé par M. Chi- 
niquy, y commencèrent une campagne d'évangélisa- 



282 PREMIÈRE PARTIE 

tion des plus actives. Des auditoires nombreux et per- 
sévérants venaient écouter'Forateur populaire, Tapôtre 
célèbre de la tempérance et la prédication nourrie de 
Charles Doudiet. La petite congrégation de la rue 
Dorchester et un bon nombre de familles appartenant 
à l'Eglise de la rue Craig formèrent le premier noyau 
de TEglise Saint- Jean. 

Missions méthodistes. 

Empoignés par une sainte et légitime émulation, les 
Méthodistes, qui n avaient travaillé jusque-là que dans 
les districts ruraux, décidèrent de tenter un essai à 
Montréal et la mission de Sabrevois faisait des démar- 
ches en vue d'une installation prochaine dans la par- 
tie ouest de la ville. 

On comprend maintenant les inquiétudes des mem- 
bres du synode et le fait que l'organisation synodale 
n'ait pu être mise à l'essai que pendant trois années, 
trois années de difficultés dont personne n'a pris la 
peine de fixer le souvenir, ce qui est vraiment dom- 
mage. On crut l'œuvre d'évangélisation confiée aux 
soins d'organisations capables d'en assurer l'existence ; 
€t le synode prononça lui-même sa propre oraison 
funèbre. 

Et pourtant il avait devant lui une belle œuvre à 
faire, une mission glorieuse à remplir. Il eût pu 
devenir un lien puissant entre les éléments divers du 
protestantisme français, le point autour duquel tous 
auraient pu se réunir, car nos populations de langue 
française sont avides de solidarité. Quelle leçon d'his- 
toire si le Canada, perdu pour la France grâce à 



• l'immigration huguenote 283 

rindifférence et à la sottise d'un monarque catholique, 
lui avait été intellectuellement reconquis par les fils 
de la Réforme. 

Quand le synode prononça sa dissolution, on était 
au 8 mai et en 1877, il fut entendu que les Eglises 
qu'il groupait allaient se constituer en Eglises indépen- 
dantes congrégationalistes et sur la proposition de 
M. Boisseau, que seconda M. Charles Désilet, les vingt- 
quatre personnes présentes souscrivirent immédiate- 
ment cinq cent vingt-cinq dollars. C'était un beau 
mouvement; il créa de l'enthousiasme et un moment 
on put croire que ces Eglises allaient pouvoir assurer 
elles-mêmes leur propre existence, en s'aidant un peu 
de la générosité de leurs amis. 

La Société franco canadienne, on le sait, s'était cons- 
tituée sur la base de l'alliance évangélique, et ses 
directeurs en vinrent à se demander s'il était conforme 
à l'esprit des statuts de fournir des subsides aux 
Eglises nouvellement constituées. On conclut par la 
négative et la congrégation qui avait ses services dans 
l'immeuble de la rue Craig fut mise en demeure 
d'acheter cet immeuble ou de l'abandonner. La con- 
grégation fit de son mieux pour réunir les fonds néces- 
saires à l'acquisition de l'immeuble, mais ne parvint 
qu'à réunir deux mille dollars; il en fallait dix mille. 
Elle fut donc obligée de se dissoudre, et fit don à la 
Société des deux mille dollars qu'elle avait pu trouver 
en dehors des fonds qui lui étaient nécessaires. Cette 
somme provenait d'un don de la succession B. Gibb. 

Le pasteur J. Provost accepta un appel qui lui était 
venu de l'Eglise de Morrytown, dans l'Etat de l'Ohio 
<i878). En 1880, il devint pasteur de l'Eglise française 



284 PREMIÈRE PARTIE 

de Springfield, Massachusetts ; en 1897, il était pas- 
teur de l'Eglise française de Torrington, dans le Con- 
necticut ; il devait démissionner en 1910. 



1816. Coup d'œil en arrière. 

Les missions Méthodistes, parmi les Canadiens 
français, ont une origine diflerente et antérieure à 
toutes les autres missions. La première date de 1816 ; 
elle eut pour premier missionnaire M. Deputron, ori- 
ginaire de l'île de Guernesey. Il fut envoyé au Canada 
par les Wesleyens, dont nous allons, en peu de mots, 
raconter l'origine. 

John Wesley, le fondateur de l'Eglise Méthodiste, 
naquit en 1703; il était fils d'un pasteur non confor- 
miste-dissident, qui fut admis dans le clergé de l'Eglise 
Anglicane; sa mère, femme d'élite et profondément 
pieuse, exerça sur lui une très bienfaisante influence,, 
aussi l'appelle-t-on quelquefois «la mère du Métho- 
disme. » De bonne heure, le jeune homme montra 
d'excellentes dispositions ; les pensées religieuses 
étaient ses préférées. Devenu pasteur, il chercha dans 
les pratiques de l'ascétisme et dans les formes du 
ritualisme un aliment pour ses besoins religieux, qui 
étaient très intenses. Ce fut en vain. Dans un voyage 
qu'il fit en Amérique, il était chapelain-aumônier de la 
colonie de Savanah. Il rencontra un évêque morave 
avec lequel il eut des entretiens religieux qui devaient 
décider de sa vie spirituelle. L'évêque remarqua qu'il 
manquait à son jeune frère l'assurance de son adop- 
tion et le témoignage du Saint-Esprit. Cette décou- 
verte, Wesley l'avait faite aussi et elle lui avait ins- 



l'immigration huguenote 285 

pire de bien graves réflexions. Il se disait alors : « Je 
suis allé en Amérique pour convertir les Indiens, mais 
qui me convertira, qui me délivrera de mon mauvais 
cœur? Ma religion n'est qu'une religion pour les 
beaux jours, une religion d'été. » 

De retour à Londres, Wesley, auquel unMorave avait 
été en bénédiction rechercha la compagnie d'un autre 
de ces frères et il entra en relations avec Boeler, qui 
était venu en Angleterre pour fonder à Londres la 
Communauté de l'Unité des Frères. Voyant que Wes- 
ley était toujours dans la crainte du jugement der- 
nier, Boeler lui fit comprendre que la confiance en 
Dieu par Jésus-Christ délivrait l'homme de toute 
crainte de l'empire du péché et le faisait marcher 
dans le chemin de la sanctification vers le bonheur 
éternel. 

Wesley, nouvellement orienté, se mit à prier : « Sei- 
gneur, disait-il sans relâche, aide-moi dans mon incré- 
dulité ; aie pitié d'un pauvre pécheur. » Il conçut 
même l'idée de renoncer à la prédication ; Boeler l'en 
dissuada, en lui répétant : « Prêche la foi jusqu'à ce 
que tu l'aies ; et quand tu l'auras reçue, tu la prêche- 
ras parce que tu l'as. » 

Enfin en 1738, dans une réunion morave, en enten- 
dant lire l'Introduction de Luther à l'Epître aux Ro- 
mains, il se sentit inondé de lumière ; il comprit qu'il 
était un homme nouveau, qu'il se confiait en Christ 
seul pour son salut, et reçut la pleine assurance de 
son pardon, de sa délivrance de la loi du péché et de 
la mort. 

Il voulut voir Zinzendorf, se rendit à Herrenhut 
et y passa quelques jours. En revenant à Londres, il 



286 PREMIÈRE PARTIE 

commença avec son frère Charles et Whitefield, le 
mieux doué des trois, à prêcher TEvangile dans les 
églises de Londres; quand elles leur furent fermées, 
ils s'en allèrent parmi les mineurs de Kingswood et 
d'Epworth. De Tavis des foules, jamais homme n'avait 
parlé comme ces hommes; les cœurs se fondaient à 
leurs accents ; on se réunissait autour d*eux par dix, 
vingt, trente mille pour entendre prêcher FEvangile 
de Christ. 

Wesley n'avait nullement l'intention de se séparer 
de l'Eglise anglicane ; deux choses l'y conduisirent. 
Ce fut, tout d'abord, le refus des ecclésiastiques de 
recevoir à la communion ces braves mineurs nouvel- 
lement convertis et la proclamation de l'indépendance 
des colonies de la Nouvelle-Angleterre. 

Le moment vint où la séparation d'avec les Moraves 
était inévitable. Zinzendorf s'en inquiéta et vint à Lon- 
dres. Wesley avec ses dispositions au mysticisme 
insistait sur la sanctification « sans laquelle nul ne 
verra le Seigneur ». Zinzendorf considérait cette 
recherche de la perfection comme un désir de se 
remettre sous le joug de la loi et affirmait que la 
sanctification accompagnait la justification par la foi, 
répétant avec saint Augustin: « Aime Dieu et fais ce 
que tu veux. » 

Wesley insistait sur le respect que l'on doit à la loi 
et au devoir, sur l'accomplissement de la loi comme 
signe de reconnaissance envers Dieu; en un mot, 
Wesley était le prédicateur de la repentance et 
Zinzendorf celui de la grâce. 

Une autre question devait amener une séparation 
avec Whitefield; ils différaient sur la question de- 



l'immigration huguenote 287 

rélection. On eût pu éviter la séparation^ si Wesley 
n'eût cru à la possibilité de la sanctification parfaite 
sur la terre et eût voulu admettre que la doctrine de 
Télection supposant la sanctification progressive entre- 
voit la sanctification parfaite dans une économie à 
venir. 

Tout en se séparant des Moraves, Wesley leur 
emprunta beaucoup de leurs méthodes, de leurs clas- 
ses, de leur discipline et de leurs règlements. 

De l'Angleterre et des Etats-Unis le méthodisme 
passa au Canada. Cest alors que 
Ton vit arriver M. Deputron qui 
ne parut pas s'intéresser particuliè- 
rement aux Canadiens français aux- 
quels il avait l'occasion d'annoncer 
la bonne nouvelle. Parlant aussi 
l'anglais, il se sentit attiré vers les 
familles anglaises des « townships » 
de l'Est et il alla vers elles. "^^" ^'^^^ ' 

Après cette première tentative, qui ne paraît pas 
avoir laissé de traces, on se décida à reprendre 
l'évangélisation parmi les Canadiens français ; quarante 
ans avaient passé depuis les premiers essais. 

M. Amand Parent semble avoir été le premier mis- 
sionnaire français travaillant sous les auspices de la 
conférence. Ses mémoires nous transportent aux tout 
premiers jours des missions. II naquit à Québec en 
1818. Orphelin à quinze ans, il dut songer à entrer en 
apprentissage et à peine avait-il fini que la révolution 
de 1837 éclata. Il fallut peu pour l'engager à entrer 
dans les rangs. Il prit part à l'engagement de Saint- 
Charles. Il était jeune. L'odeur de la poudre l' effraya 




1288 PREMIÈRE PARTIE 

et il saisit la première occasion qui se présenta pour 
déserter le champ de bataille. Il raconte d'une manière 
humoristique comment les branches d'arbres déta- 
chées de leurs troncs par les boulets, et les balles qui 
sifflaient à ses oreilles, lui donnaient des ailes et accé- 
léraient sa fuite. Il retourna à son travail. L'année 
suivante il partit pour les Etats-Unis et s'engagea 
chez un forgeron. Ce fut son salut. Il eut l'occasion 
de lire l'Evangile et ayant entendu un jour son maître 
prier pour un jeune Canadien français, — c'était pour 
lui, — il en fut profondément touché. Dès lors la Bible 
devint son pain quotidien. La lumière se fît dans son 
âme; il revint au Canada, visita la Grande-Ligne. 
jyjme Peller le pria d'aller à Bérée et d'y travailler 
comme évangéliste. Amené à la connaissance de 
l'Evangile par les méthodistes. Parent ne voulut pas 
se détacher de cette Eglise à laquelle il devait tout. 
En 1856, la conférence méthodiste l'admit; il com- 
mença dès lors une œuvre d'évangélisation à Roston 
Pond et y organisa une modeste école. Cinq mois 
après, Parent s'établissait à Farnam où il ne fit que 
passer. Nous le retrouvons ensuite à St- Armand et à 
Bedford. En 1866 il est de nouveau à Roston Pond où il 
travaille jusqu'en 1870. 

Oka. ^ 

En 1870 la Conférence des Eglises méthodistes de 
la région envoie Parent à Oka, on devine les appré- 

^ A côté de l'œuvre d'évangélisation parmi les Canadiens, 
l'Eglise méthodiste s'est occupée d-'une œuvre missionnaire chez 
les Indiens établis dans la «Réserve de Oka». Nous signalons 
cette activité spéciale parce que des missionnaires français ont 
travaillé à Oka et que le Seigneur y a béni leurs travaux. 



l'immigration huguenote 289 

hensions du missionnaire ! C'était une œuvre tout à 
fait nouvelle et au milieu d'un peuple réputé peu com- 
mode. Les Iroquois déjà peu sociables vivaient dans 
une « Réserve » que leur avait accordée le gouverne- 
ment mais sur laquelle les moines s'étaient établis à 
la hâte. En venant, ils avaient pris des mines protec- 
trices, ils voulaient être les tuteurs de ces frères de 
race différente. Quand ils furent installés, la terre 
était à eux, c'était aux Iroquois d'en sortir. On com- 
prend l'état d'âme des indigènes et rien n'est surpre- 
nant qu'il y ait eu des révoltes organisées. Pourtant 
les Iroquois furent patients ; en Tespèce ce sont eux 
qui se conduisirent comme des chrétiens. Patient et 
pacifique ne sont pas les synonymes de lâche et nos 
Iroquois revendiquèrent leurs droits d'où procès 
interminables. Pendant huit ans les tribunaux eurent 
à s'occuper du conflit qu'un peu d'honnêteté de la 
part des moines aurait pu éviter. Au milieu de toutes 
ces difficultés, Parent sut se rendre utile aux faibles 
qu'on voulait piller; il s'occupa de leurs intérêts maté- 
riels sans négliger leur instruction religieuse. C'est 
un fait qui vaut d'être signalé que la résistance de 
ces « enfants des bois » ; ils eurent le courage de 
dénoncer les moines alors que de plus avancés subis- 
saient en silence leur joug d'abord, leurs rapines 
ensuite. Et quel langage que le leur ! 

« Ces terres, disaient-ils en s'adressant aux moines, 
ces terres sont à nous, nous les avons reçues comme 
un dépôt sacré, nous en sommes les propriétaires 
légitimes. Vous, vous avez été infidèles aux engage- 
ments que vous aviez pris, vous deviez être nos pro- 
tecteurs et vous êtes devenus nos pires ennemis. 

CANADA 19 



290 PREMIERE PARTIE 

Vous avez dépouillé nos forêts pour enrichir votre 
trésor; vous avez fait argent des produits que vous 
nous avez volés. Ces terres que vous revendiquez, 
elles sont à nous, nous les tenons de nos pères, qui les 
tenaient eux-mêmes de leurs parents; c'est à Tombre 
de ces arbres que nos mères nous ont bercés, qu'elles 
nous ont appris les légendes de notre peuple et vous 
voudriez que ces arbres fussent votre bien.! Vous 
voudriez nous prendre notre terre et nous laisser 
errants ! Et vous appelez cela protéger un peuple ? 
Non, non, cela s'appelle un pillage et nous nous y 
opposons. » 

De Oka, M. Parent fut envoyé à Waterloo, c'est là 
que le Seigneur alla le prendre après l'avoir soutenu 
pendant une activité missionnaire de quarante an- 
nées. 

Au lieu de débuter par les grandes agglomérations 
françaises, le comité dirigea ses efforts et ses hom- 
mes vers les cantons de l'Est; là il y avait déjà des 
congrégations de langue anglaise; les missionnaires 
et les prosélytes pourraient trouver auprès d'elles des 
encouragements et de la sympathie ; elles les absor- 
bèrent. C'est là ce qui explique qu'après tant d'années 
de travail persévérant et en dépit de la fidélité des 
hommes qui ont donné leur vie pour cette œuvre 
missionnaire, on trouve aujourd'hui si peu de congré- 
gations françaises organisées. Peut-être aussi cela 
tient-il aux changements trop fréquents des hommes ; 
on les déplaçait, ou ils s'éloignaient de leur propre 
mouvement avant qu'ils ne se fussent familiarisés 
avec l'œuvre qu'ils étaient venu soutenir et étendre 
si possible. Les ouvriers des villes paraissent avoir 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 29I 

été privilégiés sur ce point, ils se succèdent à des 
intervalles moins rapprochés. Pourtant M. Mauny que 
nous trouvons à Montréal en 1868- 1869 ne paraît pas 
avoir réussi; n'eût été la reprise de l'œuvre en 1875 
par M. de Gruchy, un étudiant venu de Guernesey, 
les chrétiens des îles de la Manche qu'il réunit dans 
une chapelle de la rue Dorchester, n'auraient pas eu 
à leur disposition un pasteur méthodiste ^ 

L'absorption des convertis dans les congrégations de 
langue anglaise explique peut-être l'accusation portée 
contre les missions évangéliques. En abandonnant la 
religion, dit-on, ils perdent leur nationalité ; ils oubhent 
leur langue, — rien de moins prouvé. — Cette ten- 
dance dans les districts mixtes à vouloir parler l'an- 
glais est commune à tous les Canadiens, protestants 
ou catholiques. L'Evangile prêché, popularisé ne 
dénationalise pas, mais fait naître le désir d'apprendre, 
ouvre des horizons nouveaux. Je dirai même que nos 
instituts ont contribué pour leur large part à faire 
aimer notre langue, à la parler plus purement. On 
le remarque depuis soixante ans: à la clôture des 
écoles, lorsque les enfants rentraient au foyer pour les 
vacances, ils parlaient mieux. 

On a donné au clergé catholique tout le crédit de 



^ MM. les pasteurs Th. Charbonnel, Amand Parent, Tetrault, 
J. A. Dorion, S. Chartier, John Syvret de Guernesey, Ed. De 
Gruchy, Antoine Geoffroy, Barnabas Gédéon St-Aubin, W. E. 
Grenier, J. Pinel, J. L. Maher, J. Smith, Robidoux, Th. Dorion, 
Roy, Desmarais, Dantheny, Poirier, ont occupé pendant des 
périodes plus ou moins longues les champs suivants : Roxton 
Pond, Gramby, Waterloo, Brompton, Scottstown, Cookshire, 
Farnham,Stuckley,Bolton,Knowlton,Ely,St-Léonard,St-Philippe 
de Chester, Wottôn, St-Jean, St-Faustin, St-Jovite, Béthel. 



292 PREMIERE PARTIE 

la conservation de la langue française dans la pro- 
vince de Québec, — disons plutôt que le clergé a tout 
fait pour isoler le peuple et empêcher tout rapport 
avec rétranger et même avec les cousins venus de 
France, — si bien que, sous sa direction, le langage 
était non seulement resté ce qu'il était sous Tancien 
régime, mais s'était corrompu en introduisant une 
foule d'expressions anglaises vulgaires. Si la langue 
s'est conservée dans la province, nous le devons à 
nos écoles, qui, depuis soixante-quinze ans, ont donné 
une éducation élémentaire à plus de quinze mille 
jeunes gens. Nous sommes aussi redevables à de jeu- 
nes Français à la plume facile, qui sont venus s'éta- 
blir au milieu de nous et se sont occupés de journa- 
lisme, et aux relations fréquentes entre la France et 
le Canada; à cette jeunesse animée d'une légitime 
ambition, qui, au prix de sérieux sacrifices, va passer 
quelques mois, quelques années à Paris ou dans d'autres 
parties de la France. 

Aujourd'hui le Canada peut se glorifier d'avoir 
dans son sein des écrivains et des orateurs qui éton- 
nent l'étranger en visite. Répétons-le, l'Evangile ne 
dénationalise pas ; il fait ce qu'il est appelé à faire. Il 
abat les barrières, il rapproche, il crée le respect 
mutuel et fera de tous ces éléments divers qui nous 
arrivent de toutes les parties de l'Europe, un peuple 
uni, une nation saine et forte. Il faut s'attendre et espé- 
rer qu'après une ou deux générations on adoptera nos 
habitudes et les deux langues nationales du pays, 
l'anglais et le français. 

Le français parlé dans toutes les cours de l'Europe, 
le français la langue de la diplomatie, avec sa littéra- 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 293 

ture, a sa place dans notre jeune civilisation cana- 
dienne et contribue au développement intellectuel et 
social de nos temps. Le commerçant gagne à appren- 
dre l'anglais, tous gagnent à se familiariser avec la 
littérature française. Ce rapprochement sera Tœuvre 
de TEvangile, prêché, popularisé, compris, et mis en 
pratique. Nos missions font donc une œuvre nationale 
et patriotique aussi bien que morale et chrétienne. 

Leurs progrès peuvent paraître lents. N'oublions 
pas que les plantes les plus durables sont aussi 
les plus lentes à sortir de terre. 

Notre frère Poirier n'a pas suivi 
Texemple de ses prédécesseurs; il 
a délaissé les districts mixtes et est 
allé ouvrir une mission dans un 
district où l'élément français prédo- 
mine, district tout neuf au « Rapide 
de L'Orignal ». Tout était à faire. 

nj .^ • m • M. Poirier. 

paya de sa personne et aujourd hui 

le Rapide de L'Orignal possède son église, son 
école et son presbytère. Ce premier succès encou- 
ragea Poirier. Il étendit son champ de travail et 
vint s'étabhr au Lac des Iles en juin 1906, où il fut 
cordialement accueilli. Il communiqua à son entou- 
rage une telle espérance et un tel courage que, là 
aussi, il put y ériger une chapelle fréquentée par un 
auditoire croissant. Cette petite Eglise comptait, il y 
a un an déjà, vingt-un communiants sans compter les 
enfants, le développement ne s'est pas ralenti. L'école 
du dimanche réunit une vingtaine d'enfants ; l'école 
du jour est bien fréquentée. Là aussi l'Evangile fait 
son œuvre d'édification, de salut et de respect mutuel. 




294 PREMIÈRE PARTIE 

A l'arrivée de M. Baudry à Montréal, les métho- 
distes firent l'acquisition de Téglise de la rue Craig et 
cela donna plus de consistance à leur oeuvre mission- 
naire, les prosélytes en furent encouragés, les mis- 
sionnaires travaillèrent avec plus d'esprit de suite. 
Les efforts de M. Baudry sont particulièrement inté- 
ressants ; c'est à son initiative qu'est due, en partie, 
l'idée d'organiser une école missionnaire, idée qui 
s'est réalisée, après quelques essais que nous signale- 
rons^ dans le bel établissement de l'Institut méthodiste 
français de Westmount, près Montréal. 

Originaire du comté d'Yberville, le jeune Baudry, 
qui avait alors six ans, suivit ses parents à Ticondé- 
roga (New- York). Dans l'école publique où il com- 
mença son éducation, il fit la connaissance de Joseph 
Cook qui devait devenir célèbre comme conférencier. 
C'est à ce camarade que, après Dieu, Baudry attribue 
sa conversion. S'étant donné au Seigneur, Baudry ne 
voulut pas garder pour lui-même la déHvrance que 
Dieu lui avait envoyée ; il se souvint de ses compa- 
triotes restés au Capada et décida de commencer des 
études qui lui permettraient d'entrer dans le saint 
ministère. Il avait parcouru le programme des cours 
exigés, quand éclata en 1862 la guerre de Sécession 
qui devait durer cinq années. Il fut nommé aumônier 
d'un régiment et avec lui il connut les misères de la 
guerre : fatigues, privations, emprisonnement même. 
La guerre terminée, il se retira à Troyes et se ratta- 
cha à l'Eglise méthodiste de cette ville ; quelque 
temps après, il en devenait le pasteur. C'est là que le 
docteur Douglas le découvrit et l'invita à venir travail- 
ler au Canada à l'évangélisation de ses compatriotes. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 295 

S'étant laissé convaincre, Baudry donna sa démis- 
sion et partit pour le Canada. On était alors en 1877 ; 
le comité lui confia l'œuvre à faire à Montréal et l'ins- 
talla, comme on sait, dans l'église de la rue Craig 
nouvellement acquise. Dès le début, Baudry, qui avait 
vu les merveilleux résultats que les Américains savent 
tirer de leurs écoles publiques, pour l'assimilation des 
milliers d'émigrants qui arrivent chaque année, com- 
prit que l'œuvre aurait plus d'influence si elle avait 
une école qui permettrait de préparer la jeunesse et 
l'enlèverait du même coup à Tinfluence déprimante 
du clergé catholique. Comme on ne pouvait pas im- 
médiatement ouvrir une grande école, il eut l'idée 
d'employer pour les classes et comme dortoirs les 
différentes salles annexées au temple et qui avaient 
déjà servi pour la bibliothèque et le musée mission- 
naire fondés par M. Duclos, sous la direction duquel 
le bâtiment avait été construit. Quelques élèves vin- 
rent, on les logea tant bien que mal. Etant donnés les 
moyens dont il disposait, Baudry fit des merveilles. 
D'autres se seraient découragés, car les choses n'al- 
laient pas toutes seules ; les novateurs ne sont pas 
toujours compris ; il persévéra et sa foi eut raison de 
toutes les hésitations. Il croyait à la nécessité de 
l'œuvre ; il avait confiance dans l'avenir et il commu- 
niqua son enthousiasme et sa foi à ceux qui devaient 
4e soutenir. 

Il réussit si bien qu'en 1885 la société des dames 
de l'Eglise méthodiste de la section de Montréal 
loua d'abord, dans le voisinage de l'église, une petite 
maison qu'pn transforma en pensionnat pour les jeu- 
nes filles ; elles allaient en classe avec les élèves qui 



296 PREMIÈRE PARTIE 

étaient installés dans Téglise. A peine cet essai avait- 
il donné quelques résultats, qu'on transporta le pen- 
sionnat des filles à Actonv^ale. M. de Gruchy y était 
installé comme pasteur missionnaire ; on lui donna en 
plus de sa charge, qui suffisait bien à occuper tout 
son temps, la direction du nouvel établissement. 

Malgré son enthousiasme, M. Baudry dut songer à 
céder sa place à d'autres; le travail, le surmenage 
surtout avait eu raison de son zèle et en 1887 il donna 
sa démission. Libre, il partit pour les Etats-Unis; 
s'installa à Albany et Cahoes (New- 
York). Après quelques semaines de 
repos, il travailla à Tévangélisation 
des Canadiens qui étaient établis 
là. Quelque temps après, et pendant 
quelques mois, il était à Worces- 
ter; c'est dans cette cité que vint le 
trouver un appel pour aller à Chi- 

N. Baudry. . „ 

cago continuer 1 œuvre de sa vie. 
Il trouva dans cette ville près de cinquante mille 
Canadiens auxquels il eut à présenter l'Evangile. 
L'œuvre n'était pas facile, le champ était vaste; 
les résultats du début l'encouragèrent, mais de nou- 
veau il se surmena. C'en était trop pour un corps qui 
avait été durement traité ; il dut se résoudre au repos. 
Le Seigneur allait mettre fin à cette inactivité qui 
était une épreuve douloureuse pour son serviteur; il- 
le prit à lui. Quand Baudry sentit que l'heure du 
départ approchait, il se mit en prières et ses amis qui 
entouraient son lit l'entendirent qui disait : ^ Me voici, 
Seigneur, avec ceux que tu m'as donnés. » 

Thomas Dorion, Geoffroy et A. Dorion étaient 




L IMMIGRATION HUGUENOTE 



297 




Thomas Dorion. 



d*anciens élèves des Instituts de la 
Pointe-aux-Trembles. Thomas avait 
fait son apprentissage comme impri- 
meur. Après sa conversion, qui fut 
remarquable, il voulut travailler 
à Tévangélisation de ses compa- 
triotes; c'est alors que ses connais- 
sances typographiques lui furent 
utiles ; il publia un petit journal, des traités de 
controverse, une petite histoire des papes qui a rendu 
bien des services. 

Après le départ de M. Baudry, 
MM. E. de Gruchy, Pinel et Mas- 
sicotte prennent successivement 
la charge de Toeuvre de la rue 
Craig. C'est pendant ce temps 
que M. de Gruchy vint travailler 
dans l'ouest de Montréal où 
M. Sadler avait déjà commencé 
une œuvre autorisée par le 
comité. De Gruchy entreprit la 
construction de l'église de la rue de Lisle; on y ajouta 
un fort beau presbytère, que M. le pasteur Halpen- 
ney a occupé jusqu'en 1912. Au 
commencement de cette année, 
M. Halpenney a été nommé direc- 
teur du colportage biblique dans 
la province de Québec. Très 
au courant des besoins de la 
province, c'est bien l'homme qu'il 
fallait pour une telle œuvre, mais 
le vide qu'a fait à Montréal 




Ed. de Gruchy, 




M. Halpenney. 



>98 



PREMIERE PARTIE 




M. Delporte. 



son départ n'a pas été comblé et c'est dommage. 
En 1909 le comité méthodiste, désireux de s'occu- 
per de l'évangélisation populaire, et la population 
s'étant fortement déplacée, on dé- 
cida la vente de l'église de la rue 
Craig, et sur un terrain situé au coin 
des rues Ontario et Saint- André on 
a construit une salle de conférences 
avec, au-dessus, des appartements 
qui peuvent servir au pasteur chargé 
de la mission. En attendant que 
le Seigneur fasse trouver l'homme 
qu'il faut pour une telle œuvre, M. le pasteur Del- 
porte, qui était le pasteur de l'église 
de la rue Craig, y réunit les mem- 
bres de cette congrégation et s'es- 
saie à l'œuvre populaire projetée. 
M. le pasteur Massicote travaille à 
Actonvale, M. Poirier aux Seize- 
Iles, un poste qu'il a créé de toutes 
pièces et dans lequel Dieu l'a visi- 
blement béni; M. Danthenny a des- 
servi jusqu'en janvier 191 2 le poste de Saint- Jo vite, 
il est actuellement aux Etats-Unis au service de TEglise 
Presbytérienne pour la mission franco-belge de Taren- 
tum dans l'État de la Pensylvanie. 




M, Massicote. 



L'Institut méthodiste français. 



On a vu que les autres missions ont voulu soutenir 
l'œuvre faite par leurs missionnaires par le moyen de 
l'école. C'était d'ailleurs la méthode suivie par les 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



299 



Eglises de la Réforme; à côté du temple on bâtissait 
Fécole. On admettait alors, comme Ta si bien dit Vinet, 
que Técole devait être avant tout une gymnastique 
de la pensée ; que la pensée bien dirigée est le che- 
min de la vérité : qu'elle est l'activité d'un principe 
noble dans l'homme. Bien loin que l'homme soit, 
comme l'a prétendu Rousseau, « un animal dépravé». 



1 




M J ^W^^^^^^'^i^^^m^^^^-il 



Institut méthodiste français. 

il ne s'élève à la dignité d'homme que par la pensée. 
L'homme qui pense mal peut être vicieux, l'homme 
qui ne pense pas ne saurait être vertueux. Le perfec- 
tionnement intellectuel est souvent le prélude du per- 
fectionnement moral. Les méthodistes auxquels 
M. Baudry avait ouvert la voie voulurent aussi avoir 
leur école missionnaire, un établissement confortable 
dans lequel maîtres et élèves seraient logés convena- 
blement. Pour réahser leur projet, qui était fortement 



300 PREMIERE PARTIE 

approuvé par tous ceux qui avaient à cœur l'œuvre 
missionnaire^ on acheta un terrain disponible un peu 
en dehors de la ville du côté ouest, à Westmount, sur 
Tavenue Green. Le 22 octobre 1888, on posait la 
première pierre du futur institut; douze mois après, au 
milieu d'un grand concours d'amis, on inaugurait l'éta- 
blissement. Des délégués venus de tous les points de 
la province de Québec et de celle d'Ontario entou- 
raient les organisateurs ; ce fut une belle journée, 
l'œuvre missionnaire au Canada comptait une école 
de plus et les élèves n^ont jamais fait défaut. 

Dès le début on rencontra quelques difficultés ; cela 
tenait surtout, du moins nous le croyons, dans le choix 
des directeurs. Il faut, pour comprendre la mentalité 
de nos Canadiens français^ un homme de leur natio- 
nalité. Sous la direction de MM. Hall et Pinel, l'Institut 
ne donna pas tout ce qu'on était en droit d'en attendre ; 
un pasteur n'est pas nécessairement un bon péda- 
gogue. Avec M. PaulVillard, pour lequel enseigner est 
un don naturel, l'Institut a pris un nouvel essor ; dès le 
début et chaque année il a dû refuser des élèves. Tout 
en dirigeant l'établissement, il a successivement pris 
sa licence es lettres (M. A.), son doctorat en méde- 
cine (M. D.), et fait des études en vue du saint minis- 
tère, il a été consacré pasteur par la Conférence des 
Eglises méthodistes à Québec en 1909. En 1910 le 
Gouvernement français le faisait officier d'Académie. 
Au programme, qui était au début celui d'une bonne 
école primaire, il a ajouté des cours d'affaires commer- 
ciales; on enseigne à l'Institut méthodiste, comme 
aussi dans les instituts similaires, la pratique des 
affaires : comptabilité, tenue de livres et sténographie. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



301 




302 L IMMIGRATION HUGUENOTE 

Les élèves peuvent y avoir d'excellentes leçons de 
musique, piano ou violon et se préparer aux examens 
d'entrée aux universités. 

Depuis une année, en vue d'agrandissements pro- 
chains, on a acquis deux grands lots de terrain qui 
touchaient à la propriété, on a construit un gymnase 
et de nouvelles salles de classe dans lesquelles on a 
installé la lumière électrique que les Instituts de la 
Pointe-aux-Trembles étaient les seuls à posséder. 
Comme les autres institutions, l'institut de Westmount 
a préparé des hommes qui ont su se rendre utiles ; 
docteurs en médecine, avocats, hommes d'afiaires et 
pasteurs. 

Les Instituts de la Grande-Ligne. 

Les instituts de la Grande-Ligne, trop à l'étroit 
dans les bâtiments plusieurs fois agrandis, ont dû 
s'agrandir encore. Leur tâche a été simplifiée, s'il est 
permis de s'exprimer de la sorte, par un incendie qui 
n'a laissé subsister que les quatre murs.~ Au lende- 
main du désastre, maîtres, élèves, directeurs et mem- 
bres du comité étaient fortement découragés, on le 
comprend sans peine ; on se demandait ce qu'il allait 
advenir et comment il serait possible de réparer le 
malheur. Après réflexion, on se reprit à espérer ; 
l'œuvre qui se faisait par les instituts n'était pas une 
œuvre à la gloire des hommes; Dieu allait fournir les 
mo^^ens de la reprendre. On supputa les ressources 
dont on pouvait disposer, on fit appel à des archi- 
tecte§ habiles et les plans une fois acceptés on se mit 
à l'œuvre. En 1880 on inaugurait une nouvelle maison 
d'éducation considérablement augmentée et pourvue 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



303 




Collège mcthûdisLe iVançai^ U*. i.\ioiiiii_ai. 
Le pasteur Paul Villard, principal, et sa famille. 



304 



PREMIERE PARTIE 



de tout le confort moderne, ce qui manquait un peu 
précédemment. M. Roussy, qui vivait encore, mais 
bien affaibli par Tâge, assista aux fêtes d'inaugura- 
tion ; on devine sa joie et sa reconnaissance. Uœuvre 
qu'il avait fondée avec sa chère collaboratrice, il la 
voyait avant de mourir assurée pour l'avenir et ca- 
pable de faire davantage pour le service du Seigneur. 
A l'exception de MM. Rossier et Roux, — ce der- 
nier a consacré la plus grande partie de sa vie à l'en- 
seignement soit à la Pointe-aux-Trembles soit à la 
Grande-Ligne, où il fut directeur pendant plusieurs 
années^ — cette institution a toujours préparé le 
recrutement des hommes nécessaires à sa bonne 
marche. Moins pressée, de faire appel au dehors, la 
Mission de la Grande-Ligne a toujours cherché à se 
suffire à elle-même; il y a généralement réussi. Quel- 
ques-uns des hommes qu'elle a formés ont pu s'éloi- 
gner momentanément, la nostalgie du foyer spirituel 

et la reconnaissance les ont 
ramenés, entre autres M. T. 
Brouillet qui, après avoir 
dépensé ses forces nombre 
d'années aux Etats-Unis, a 
pensé que ce lui serait un 
repos de travailler à l'évan- 
gélisation de ses compatrio- 
tes. Il débuta par l'enseigne- 
ment à la Grande-Ligne et 
se mit à l'œuvre avec tant 
d'entrain qu'on dut lui impo- 
ser un changement et l'envoyer à Roxton Pond où il 
fit une œuvre missionnaire excellente. Pour combler 




Ch. Roux. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



305 




3o6 



PREMIERE PARTIE 



cette vacance, le comité de Tinstitut Feller appela 
M. Roux, un condisciple de M. Lafleur. Le docteur 
A. L. Therrien dit de l'activité de M. Roux qu'elle fut 
un temps de bénédiction ; il rend aussi à M*"^ Roux, qui 
avait été élève de M""^ Moret à la Pointe-aux-Trem- 
bles, un témoignage ému. 

Pendant que ces personnes dévouées se dépen- 
saient au service du Maître 
pour le bien de la patrie cana- 
dienne, le Seigneur leur pré- 
parait des successeurs. Signa- 
lons tout spécialement God- 
froi-Narcisse Massé, Américain 
par sa naissance, devenu, à la 
suite d'un long séjour à la 
Grande-Ligne, un Canadien 
dont le patriotisme a été une 
source d'inspiration pour plu- 
sieurs. Après de brillantes 
études à l'université Mac Gill, 
il est nommé pasteur à la Grande-Ligne, puis il enseigne 
à l'institut dont il deviendra plus tard le directeur 
distingué. M. le pasteur Parent, qui a vécu dans son 
intimité, a dit de G.-N. Massé : « Sa vie est une inspi- 
ration pour tous ; il gagne vite l'affection de ses élè- 
ves, et ses collègues n'ont à lui reprocher que d'avoir 
une trop grande conscience.» On le voit, l'école était 
entre de bonnes mains. 

Malheureusement, de tels hommes dans de pareilles 
situations s'usent vite. Après vingt ou trente ans de 
travail actif, M. Massé a dû déposer le harnais. En 
fait, c'est changer de harnais qu'il faudrait écrire; 




Mme Ch. Roux. 



l'immigration huguenotf: 



307 



cessant d'être directeur 
de rinstitut,il est devenu 
le pasteur de l'Eglise de 
Mariville, où il se dé- 
pense sans compter. 
Avant de quitter l'ins- 
titut Feller, sur les indi- 
cations du comité direc- 
teur, M. Massé s'était 
préparé un successeur 
dans la personne de son 
frère. 

La Pointe-aux-Trembles 
en 1906. 

Depuis longtemps la 
Commission d'évangé- 
lisation songeait à ordonner des réparations aux immeu- 
bles devenus insufffisants et manquant absolument de 
confort. On avait bien fait de son mieux jusque-là, 
spécialement avec le bâtiment des garçons, mais les 
réparations toujours coûteuses n'arrivaient pas à faire 
disparaître les inconvénients dont chacun souffrait. Il 
fallait faire mieux ! On se mit sérieusement à l'étude, 
on pria aussi et finalement on demanda à l'assemblée 
générale M' autorisation de collecter dans les Eglises 
les fonds dont on aurait besoin. 

Il y avait entre le bâtiment des garçons et celui 
des filles un terrain libre qui avait près de quatre- 
vingts pieds de front. L'architecte consulté proposa 

^ Organisation à peu près analogue au synode national des 
Eglises Réformées de Fiance, 




Massé. 



3o8 



PREMIERE PARTIE 



d'utiliser cet espace pour une construction qui serait 
comme le corps central d'un nouveau bâtiment dont les 
vieux immeubles remis à neuf deviendraient les ailes, 
le tout constituant un ensemble tout à fait convenable. 
Après étude du dit projet, on décida de le faire 




M. Alphonse Rey. 



M. Raguin. 



exéculer et quand ce fut achevé, le tout avait un 
aspect vraiment satisfaisant, tout s'harmonisait si bien 
qu'il fallait être au courant des détails pour recon- 
naître qu'on avait fait un mélange d'ancien et de nou- 
veau. Maintenant, dans des établissements arrangés 
selon les exigences de l'hygiène moderne, on peut 
recevoir près de trois cents élèves, garçons ou filles, 
et offrir à tous un confort qui dépasse généralement 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 



309 



celui de la maison paternelle. Le programme est à 
peu près le même dans les trois principaux de nos 
Instituts missionnaires : Grande-Ligne, Méthodiste et 
Presbytérien, ce dernier, « la Pointe-aux-Trembles ». 
Chacune de ces institutions préparent des élèves pour 




Mlle Cod( 



Mlle Beaulieu. 



Tadmission à TEcole normale ou à Tune de nos uni- 
versités. 

Pour des lecteurs européens, ces internats mixtes 
sont certainement quelque chose de tout à fait neuf ^ ; 
peut-être s'en trouvera-t-il pour y voir des dangers, 
une complication dans la surveillance tout au moins. 

^ Nous devons cette innovation à G.-M, Desilets, qui en rap- 
porta ridée à la suite d'un voyage fait aux Etats-Unis. 



3IO 



PREMIERE PARTIE 



A Texpérience, cette méthode a donné d'excellents 
résultats, le caractère mixte des classes à créé de 
Témulation, et la discipline, loin d'en être compliquée, 
est devenue plus facile. Vivant en commun pendant 
les classes, prenant leurs repas aux mêmes tables, 
garçons et filles apprennent à se respecter mutuelle- 
ment et il est infiniment rare que cette bonne camara- 




Institut de la Pointe-aux-Trembles. 

derie donne lieu à des actes d'indiscipline; des ca^ 
graves, on n'en a jamais eus encore. Il est regrettable 
toutefois que les ressources dont disposent nos œu- 
vres ne permettent pas l'ouverture de plusieurs autres 
écoles missionnaires dans le genre de nos instituts, 
regrettable surtout que, par suite des arrangements 
de la mission Sabre vois- Anglicane, le nombre ait été 
réduit à trois, alors qu'il en faudrait au moins dix. 
Nous formons des vœux pour que le nombre quatre 
soit bientôt rétabli et que dans un avenir très prochain 
on puisse parler d'une demi-douzaine. 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 3I I 



Jules Bourgoin. 



Les instituts de la Grande-Ligne ont eu M*"^ Feller 
et M. Roussy, ceux de la Pointe-aux-Trembles sont 
reconnaissants au Seigneur de leur avoir donné 
M. Jules Bourgoin. Il arriva au Canada avec le qua- 
trième contingent de missionnaires. En 1840 c'étaient 
MM. Vessot et Amaron ; en 1842 M. et M"^^ Tanner, 
suivis de près par M. et M»"^ Doudiet, M. et M'"^ Ver- 
nier, MM. Marie Solandt et Moret ; en 1853 MM. Van 
Bueren, Cornu et Ami. 

En 1868, quinze ans plus tard, six nouveaux mis- 
sionnaires débarquaient à Montréal. L'auteur était 
parmi les nombreux amis qui étaient venus sur le 
quai afin de souhaiter la bienvenue à ces nouveaux 
frères. La figure calme de M. Muraire, le plus âgé de 
tous, sa taille élancée, attiraient d'abord l'attention. 
Puis on remarquait à ses côtés une dame à la parole 
facile, l'air avenant, pas du tout dépaysé. Très atten- 
tive, pour les personnes qui étaient avec elle, on eût 
dit qu'elle voulait, dès le premier contact, présenter 
son mari et ses enfants, de beaux et surtout bons 
garçons. Ils étaient l'orgueil de la mère et de l'épouse. 
Différents de caractère et d'apparence, ces jeunes 
gens vous laissaient une impression agréable. L'un 
d'eux était court et fortement charpenté ; bâti solide- 
ment, on devinait que le travail dur ne lui serait pas 
pénible; il se tenait à l'écart comme s'il eût eu honte 
d'être un beau gaillard. Son frère avait l'air un peu 
timide et ne parlait que lorsque cela était absolument 
nécessaire et encore avec une modestie qui faisait 
sourire amicalement ; quant au troisième, il était 



312 PREMIERE PARTIE 

blond; un visage ouvert, caractérisé par une bouche 
volontiers souriante, avec des épaules fortes et bien 
d'aplomb. Ceux qui les ont vus reconnaîtront ici 
le portrait un peu rapide des amis : Garayt, Boy et 
Gatignol. 

Dans le groupe, on remarquait un tout jeune homme 
grand, mince et droit comme un i; d'apparence un 
peu nerveuse, il trahissait une forte énergie et sa vue 
seule suffisait pour faire comprendre qu'il était venu 
au Canada pour y faire œuvre utile. Il entrait volon- 
tiers en conversation, avait des manières aimables, 
savait se rendre agréable et en peu de temps^ se 
créait des amis. Cet homme, c'était Jules Bourgoin! 

Il naquit à Glay, petit village du Jura, devenu célè- 
bre dans notre petit monde protestant de langue fran- 
çaise par l'institut qu'y fonda M. Jaquet, institut qui 
a rendu de bien grands services. 

Elevé par une mère pieuse, Jules Bourgoin subit de 
bonne heure l'influence d'un christianisme de bon aloi 
et son cœur s'ouvrit à la foi, une foi toute de con- 
fiance. Il ne faudrait pas d'après ce qui précède s'ima- 
giner que le jeune Bourgoin ait été un petit saint; 
il était, comme la plupart des enfants de son âge, 
turbulent, aimant le jeu et les armes à feu dont les 
détonations he l'effrayaient pas; c'est en s'amusant 
avec le gros pistolet que son grand-père avait porté 
dans les campagnes de Napoléon P', qu'il faillit per- 
dre une main; cet accident changea les dispositions 
de l'enfant. Il avait toujours montré pour la mécani- 
que de sérieuses aptitudes, ce goût lui fut très utile 
dans la suite, quand il eut à surveiller des travaux ou 
encore à assister à l'installation de machines. Ses 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 313 

parents, voyant que leur enfant n'aurait plus à sa dis- 
position des mains complètes, — Tune d'elles n'avait 
qu'un seul doigt, — le destinèrent à l'enseignement. 
Chaque jour il descendait de la montagne et venait 
se joindre aux enfants de Taquella; c'est à cette école 
de famille qu'il se prépara pour entrer à l'institut de Glay. 

Son maître de chant s'aperçut que les enfants 
Taquella chantaient comme des rossignols, mais que 
le petit Jules n'avait ni voix^ ni oreille et il n^a jamais 
pu lui faire donner une note juste. Ayant dû renoncer 
à partager les joies de ses camarades qui aima-ent le 
chant, Bourgoin s'adonna avec plus d'ardeur à l'étude 
de la grammaire et de l'histoire. 

Rien dans sa vie et dans ses dispositions, remarque 
un de ses anciens maîtres, ne faisait pressentir le 
futur missionnaire, c'est ce qui explique la surprise et 
la joie des condisciples qui l'avaient devancé au 
Canada, quand on leur apprit que, lui aussi, avait 
répondu par l'affirmative à l'appel que M. Vernon 
avait adressé à Glay au nom de la Société de la Mis- 
sion franco-canadienne. 

Quand on s'est assuré le concours d'hommes assez 
dévoués pour quitter leur pays natal, toutes les diffi- 
cultés ne sont pas vaincues ; il faut encore savoir tirer 
parti de leurs différentes aptitudes et demander à 
Dieu le discernement nécessaire pour placer chacun 
là où il peut le mieux faire œuvre utile. Ceux qui se 
souviennent encore de MM. James Court et John 
Dougall, des docteurs Wilkes, Taylor et de tant d'au- 
tres, savent qu'on ne décidait jamais de l'envoi d'un 
homme dans tel ou tel champ de travail sans en avoir 
au préalable fait un sujet de prière. 



314 PREMIERE PARTIE 



La Pointe-aux-Trembles était à cette époque le 
rendez-vous des nouveaux convertis, de ceux qui 
étaient fatigués par les luttes qu'ils avaient eu à sou- 
tenir ou par l'opposition qu'on leur faisait dans leur 
entourage; les missionnaires épuisés par le labeur, 
venaient chercher un peu de repos et de nouvelles 
forces dans le calme et la paix de l'institut. Des évan- 
gélistes venaient y affermir leur vocation et se pré- 
parer pour de nouveaux combats. 

Jules Bourgoin visita la Pointe-aux-Trembles dans 
la société de ses futurs compagnons de travail. A la 
vue de cette jeunesse penchée sur des livres, son 
amour pour l'enseignement et sa vocation pédago- 
gique se réveillèrent ; il aurait voulu commencer son 
travail immédiatement. Vingt ans plus tard, rappelant 
cette première visite, il écrivait : « J'aurais voulu y 
rester, j'étais instituteur, la jeunesse, l'école, l'ensei- 
gnement me souriaient. » 

Pour enseigner en France il avait ses brevets ; mais 
pour faire la même œuvre dans la province de Qué- 
bec, l'expérience du peuple était plus nécessaire que 
les grades; il fallait entrer en contact avec lui. Bour- 
goin s'en rendit compte très rapidement et comprit 
ce qui lui manquait. 

C'est dans la capitale de la province qu'il devait 
faire ses premières expériences. Dieu prépare ses 
serviteurs pour l'œuvre qu'il veut leur confier. Le 
comité plaça ce jeune homme sous la direction du 
plus âgé et le confia aux soins maternels de la seule 
dame qui avait fait partie de ce contingent missionnaire. 



l'immigration huguenote 



315 



Jules Bourgoin suivit donc les Muraire à Québec ; 
ce fut son Arabie, son désert, ses jours d'épreuve et 
de préparation. 

Il avait montré dans son adolescence un goût mar- 
qué pour les exercices violents et pour le sport. 
L'homme fait n'y avait pas 
renoncé, et, bien des fois il 
nous a montré qu'il ne crai- 
gnait ni la rame ni les lon- 
gues marches ou les courses 
de montagne. Ses expé- 
riences de Québec lui furent 
plus utiles qu'il ne l'aurait 
désiré. « Ce fut, dit-il, une 
rude école, mais les bonnes 
leçons ne sont jamais trop 
chères: Froid, neige, tem- 
pête, longues marches, et 
de plus les injures, les moqueries et même les coups »^ 
rien ne lui fut épargné. 

Ici vient se placer un incident qu'il aimait à racon- 
ter pour montrer comment dans ce temps de prépa- 
ration, son Dieu avait su l'entourer de sa protection, 
en dépit des apparences parfois contraires. Il revenait 
de colporter et traversait les plaines d'Abraham ; tout 
à coup il remarqua qu'il était suivi par des hommes 
dont les traits n'inspiraient guère confiance. Quand il 
eut atteint l'endroit le plus isolé, une pierre habile- 
ment lancée vint l'atteindre, puis ce fut une seconde, 
puis une troisième, finalement une pluie de pierres 
tombant sur lui et autour de lui. Surpris et blessé 
Bourgoin perdit connaissance et s'affaissa. Ce qui se 




Jules Bourgoin. 



3l6 PREMIÈRE PARTIE 

passa ensuite, il ne Ta jamais su. Mais quand il reprit 
connaissance, il était couvert de sang, son sac avait 
été vidé, ses livres abîmés étaient éparpillés dé tous 
côtés. Peu à peu il prit conscience de la situation ; il 
se releva, répara le désordre de sa toilette, ramassa 
ce qu'il put des livres déchirés puis il se dirigea vers 
la ville. Comme il gagnait son domicile il rencontra 
un groupe d'hommes dans lequel il reconnut un de ses 
agresseurs; marchant droit sur lui, il le saisit par son 
vêtement et lui demanda des explications sur son acte 
de sauvagerie. Fort de son droit, conscient de la 
bonne cause qu'il représentait, Bourgoin aurait voulu 
livrer à la j-ttsike l'un des auteurs de l'attentat dont 
il avait été victime; mais il fut contraint de lâcher 
son prisonnier et fut obligé de céder devant la force, 
les amis du criminel l'ayant engagé à rentrer calme- 
ment en ville. 

Le séjour de Québec ne fut pourtant pas sans joies. 
11 se fit de nombreux amis parmi les convertis et sur- 
tout dans la population protestante. Le travail de 
préparation tirait à sa fin. L'épreuve l'avait mûri. Il 
commençait à bien connaître les Canadiens, leurs fai- 
blesses, leurs aspirations, leurs besoins et leurs ambi- 
tions. 

La guerre franco-allemande avait éclaté. De son 
village natal, où vivaient son vieux père et sa vieille 
mère^ on entendait gronder le canon prussien. La 
nouvelle des désastres de l'armée française lui arri- 
vait et jetait l'angoisse dans son âme. Québec atten- 
dait avec anxiété les nouvelles transatlantiques et 
chaque soir le cœur de cette vieille cité battait pour 
la mère patrie en détresse. Le «Faubourg St-Roch 



L IMMIGRATION HUGUENOTE 317 

montait » vers la Haute-Ville et venait exprimer ses 
sympathies et ses douleurs aux portes du Consulat 
français. Bourgoin aurait voulu embrasser ces braves 
Québécois qui l'avaient tant fait souffrir. Et pourtant^ 
il voyait là 'a main de Dieu. Sa patrie n'avait-elle pas 
fait souffrir, n'avait-elle pas voulu exterminer ses 
coreligionnaires? Tout récemment ne leur avait-elle 
pas refusé la liberté de conscience? Et inspirée par 
les Jésuites n'avait-elle pas maintenu le pape sur son 
trône; le patriotisme et le protestantisme se dispu- 
taient ses sympathies. Il en voulait à Timpératrice 
Eugénie qui avait si imprudemment conseillé et fait 
déclarer la guerre. 

Il était dans cet état d'âme quand il fut appelé à 
Montréal où nous le trouvons à la tête d'une petite 
école dans laquelle il devait faire ses dernières expé- 
riences avant d'arriver à la Pointe-aux-Trembles dans 
l'automne 187 1. Quatre ans il enseigna sous la direc- 
tion de MM. C. Tanner et Désilets . Les témoignages 
que ces deux directeurs donnent de la fidélité de 
Bourgoin sont vraiment touchants ,et font honneur 
autant à ceux qui ont su le découvrir qu'au jeune 
instituteur qui a su les mériter. C'est à cette époque 
qu'il épousa M"^ Léa Rondeau, qui dès lors partagea 
le travail et les soucis de son mari. 

A la mort de Désilets, en mai 1875, Jules Bourgoin 
fut appelé à la direction des deux instituts, position 
qu'il a occupée jusqu'à sa mort. 

On pourrait écrire des volumes sur l'œuvre accom- 
plie, l'influence exercée, les conversions des jeunes 
gens, les fatigues endurées, les transformations opérées 
dans les établissements, mais il faut savoir se limiter. 



3l8 PREMIÈRE PARTIE 

Jules Bourgoin n'était pas un homme qui se con- 
tentait de faire des promesses ; il parlait peu, mais ce 
qu'il disait, était clair, ferme, incisif. Un soir il vint à 
toute Técole Tidée de s'amuser; rien d'étrange comme 
la nature de leurs amusements