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HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 

au Canada 

et aux Etats-Unis 



PAR 



R.-P. DUCLOS 



11 



LAUSANNE 


PARIS 


GEORGES BRIDEL S^V' ÉDITEURS 


LIBRAIRIE FISCHBACHER 


Rue de la Louve, 6 


Rue de Seine, 33 



Histoire du protestantisme français 

au Canada et aux Etats-Unis 



II 



IMPRIMERIES RÉUNIES S. A. LAUSANNE. 




Alexandre MAGE, pasteur. 



HISTOIRE 



DU 



PROTESTANTISME FRANÇAIS 

au Canada 

et aux Etats-Unis 



PAR 



R.-P. DUCLOS 



II 



LAUSANNE | PARIS 



GEORGES BRIDEL S^O^ ÉDITEURS 
Rue de la Louve, 6 



LIBRAIRIE FISCHBACHER 

Rue de Seine, 33 



CHAPITRE VIII 



Le Père Chiniquy^. 

Nous sommes arrivés à une époque à laquelle on 
pourrait donner le nom d'un homme pour la désigner 
dans rhistoire. Cet homme dont toute la presse cana- 
dienne s'est occupé qu'il s'agisse de le louer ou de le 
dénoncer à la haine des fanatiques, occupait dans la 
pensée de ses compatriotes une trop grande place 
pour que la révolution religieuse qui a coupé sa vie 
en deux parties absolument distinctes, le prêtre 
devenu pasteur, ne provoqua pas, à côté des pires 
colères, au moins la curiosité ; il a fait plus, il a sus- 
cité l'admiration et la sympathie. 

Charles Chiniquy, nous l'avons vu précédemment, 
était un des meilleurs orateurs de l'Eglise catholique ; 
il s'était fait alors un nom tout à fait à part comme 
apôtre de la tempérance. L'ardeur et la fougue qu'il 
apportait à dénoncer les méfaits de l'alcool, il les 
avait souvent mis au service de son Eglise pour com- 
battre les protestants qu'il ne connaissait pas; ce qui 

^ Quand il est question de discours ou de répliques de Chini- 
quy, c'est en général un résumé que nous avons fait en em- 
ployant autant que possible les mots et les tournures de phra- 
ses qu'il affectionnait. 

50608: 



8 _ . . ^ BfCONDE PARTIE 

est bien le cas de la presque unanimité des prêtres 
qui les dénoncent comme des ennemis de Dieu. Com- 
ment est-il passé des ténèbres à la lumière ; com- 
ment sa logique puissante quand il combattait Théré- 
sie protestante, a-t-elle pu se mettre ensuite au ser- 
vice de rhérésie. Cest ce que nous verrons dans la 
suite. Pour comprendre l'évolution de cette conscience 
il faut assister à sa formation et suivre Charles Chini- 
quy du foyer de sa famille au collège, au séminaire et 
jusque dans son ministère qu'il consacra aux occupa- 
tions du prêtre catholique et aux efforts du mission- 
naire antialcoolique. A le suivre de la sorte, nous 
nous rendrons mieux compte de la grandeur et de la 
beauté de cette âme d'élite que les calomnies cléri- 
cales n'ont jamais pu atteindre. 

Son autobiographie dans laquelle nous avons puisé 
largement^ révèle bien des misères morales au sein du 
catholicisme; nous ne nous arrêterons pas à les exa- 
miner, car il n'est pas parfaitement équitable de juger 
d'un système par les écarts de ceux qui le défendent. 
Une religion peut être meilleure que ses prêtres et, 
parfois, les prêtres meilleurs que leur religion. 

Charles Chiniquy eut le bonheur d'avoir une mère 
pieuse comme il s'en trouve souvent dans l'Eglise 
catholique. Sa piété était aveugle, mais elle était sin- 
cère et c'est ce qui explique qu'elle ait eu sur l'âme 
du jeune homme une influence si profonde. C'est sur 
les genoux de sa mère que Charles Chiniquy apprit à 
lire ; son premier Hvre, ce fut une Bible ! un cadeau 
qui avait été fait à la famille par un ami qui avait 
voulu lui témoigner son estime. M""^ Chiniquy choi- 
sissait à l'avance les passages qu'elle croyait à la por- 



LA MOISSON LEVE 9 

tée de son enfant; puis elle les lui faisait lire et 
apprendre par cœur. Ce détail explique qu'on trouve 
dans les discours catholiques du père Chiniquy un si 
grand nombre de citations bibliques. Tout jeune, il se 
les était appropriées, les traduisant dans sa langue 
d'enfant à la grande joie des amis de la famille qui 
admiraient le précoce développement intellectuel du 
petit Charles. 

La mort vint mettre fin à cette éducation si intime; 
M. Chiniquy père fut rappelé à Dieu et avec lui s'en 
alla l'aisance de la maison. ObHgée de se disperser, 
la famille vit son intimité brisée; un oncle se chargea de 
Charles; tandis que la veuve et deux autres enfants 
plus jeunes allèrent vivre à Saint-Thomas chez une 
sœur qui y était étabhe. 

Le jeune garçon. 

Charles Chiniquy avait entendu dire bien des cho- 
ses dans son village, mais il ne les avait pas toujours 
comprises, aussi était-il fort timide. Après ses larmes 
d'orphelin sa première grosse émotion lui vint de la 
confession. Quand il sut qu'il devait aller à confesse, 
sa petite âme en fut complètement bouleversée ; on 
lui avait dit: Cet acte doit décider de ton bonheur ou 
de ton malheur éternel, et le pauvre petit se prépara 
de son mieux. Chaque fois qu'il s'adonnait aux exer- 
cices préparatoires de la confession : examen de cons- 
cience, acte d'humiliation, etc., etc., « sa mémoire se 
troublait, sa tête tournait, son cœur battait avec une 
vitesse qui l'épuisait; » sa conscience troublée lui 
disait «que sa confession serait mauvaise, qu'il oubhe- 



lO SECONDE PARTIE 

rait quelque péché. Il ne connaissait pas ce Jésus qui 
appelle à lui les enfants. 

Le jour qu'il attendait avec tant d'angoisse arriva 
enfin ; il se rendit à l'église, se jeta aux pieds du prê- 
tre, le représentant de Dieu sur la terre, et la confes- 
sion commença... Pauvre garçon, bientôt sa pensée, son 
imagination furent entraînées dans un bourbier d'idées 
impures qu'il n'avait jamais soupçonnées et il en fut 
scandalisé. Les questions répugnantes du confesseur 
lui firent horreur ; elles lui inspirèrent un tel dégoût^ 
qu'il pria son tortionnaire de ne pas continuer à 
remuer cette fange qui lui était inconnue. Ce fut la 
première grande douleur de l'enfant; elle le fit pleu- 
rer ; il pensa beaucoup à sa mère qui aurait été déso- 
lée d'apprendre qu'on ait voulu salir l'âme de son 
enfant ; il s'imagina que tous ses amis allaient aperce- 
voir sur son visage la trace des malpropretés avec 
lesquelles on venait de détruire la pureté de son ima- 
gination et de son cœur. Plus tard, au souvenir de 
ces premières impressions, quand pendant vingt-cinq 
années de prêtrise, il aura entendu la confession des 
prêtres et des laïques, des jeunes gens et des jeunes 
filles, Chiniquy écrira, se plaçant devant Dieu : 

« Jamais l'antiquité païenne, malgré l'horrible cor- 
ruption de ses mœurs, n'a eu d'institutions plus pro- 
pres à corrompre le cœur et l'esprit que la confession 
auriculaire. 

» Si les nations chrétiennes connaissaient mieux ce 
qu'elles doivent de protection et de respect à l'enfant, 
à la fille, à la femme, elles feraient un crime capital 
à l'homme non marié qui les aurait invitées à le cons- 
tituer le confident de toutes leurs pensées les plus 



LA MOISSON LEVE II 

secrètes, de tous leurs désirs les plus cachés, de tou- 
tes leurs actions les plus intimes. Il viendra un jour 
où elles prohiberont aussi la confession auriculaire; 
car elle livre plus que le corps, elle livre Tâme, le 
cœur et la pensée des femmes et des filles entre les 
mains d'un homme. 

» Dira-t-on que cet homme est un prêtre ? Mais au 
nom du sens commun, comment trouverez-vous dans 
ce mot prêtre une garantie contre les penchants les 
plus naturels et les plus irrésistibles du cœur humain? 
Dira-t-on qu'il est tenu par les serments les plus sacrés 
d'observer la continence et la chasteté les plus par- 
faites ? Mais peut-on se figurer que ces terribles ser- 
ments donnent à l'homme des forces contre Dieu? 
Car la lutte du prêtre n'est pas contre les hommes^ 
elle n'est pas contre des lois humaines. 11 pourrait 
alors rester vainqueur; un homme peut toujours 
sinon vaincre au moins résister ; mais la lutte du prê- 
tre est contre Dieu, elle est contre des lois immuables 
que Dieu a mises en lui ; les faits sont là... Dans 
ce combat, la plupart sont vaincus, terrassés brisés 
dans des efforts qui quoique souvent héroïques ne 
sont pas moins téméraires et impuissants. » 

Jeune et frappé par l'estime qui entoure le minis- 
tère du prêtre, attiré par la grandeur du dévouement 
qu'il suppose, Charles Chiniquy, arrivé chez son oncle 
Dionne à Kamouraska déclara vouloir étudier, afin de 
devenir prêtre. En vue de seconder sa vocation nais- 
sante, on lui donna pour tuteur et maître M. l'abbé 
Morin, vicaire de Kamouraska, qui passait pour être 
un érudit. 

A l'occasion d'un grand repas donné au presbytère 



12 SECONDE PARTIE 

par M. le curé, Charles Chiniquy vit des choses trou- 
blantes et dont le souvenir devait faire naître plus 
tard de bien sérieuses réflexions. 

Au petit Séminaire. 

Charles Chiniquy avait treize ans quand il franchit, 
pour la première fois, le seuil du collège de Nicolet, 
où il allait pendant trois années se familiariser avec 
la grammaire latine et la grammaire française ; puis il 
passerait dans les classes de rhétorique, enfin dans 
celles de philosophie. Cela prendrait sept ans^ et 
Chiniquy devait dire de ces années, qu'elles sont pres- 
que du temps perdu, car les « maîtres semblaient plus 
occupés à tuer le temps qu'à développer les intelli- 
gences; ils la dénonçaient, Tintelligence, comme l'un 
des plus dangereux ennemis de l'homme». Chaque 
jour il entendait dire que la raison ne nous a pas été 
donnée pour nous guider, mais uniquement pour 
nous permettre de reconnaître la main de celui que 
Dieu nous donne pour guide et cette main infaillible 
est toujours en dernier lieu la main du pape. 

Tous les efforts des professeurs tendent à prouver 
que la raison doit se prosterner aux pieds du souve- 
rain pontife, source unique de lumières, donnée aux 
hommes pour les sauver, centre autour duquel doi- 
vent graviter toutes les intelligences; soleil du monde, 
base de toutes les civilisations. 

Charles Chiniquy en était arrivé à croire toutes ces 
choses. Parfois il y avait bien en son esprit des velléi- 
tés de révolte ; mais on lui avait appris la soumission 
et chaque lutte se terminait par. la victoire du saint- 



LA MOISSON LEVE I3 

père aux pieds duquel il revenait en fils obéissant^ 
respectueux et soumis. Un jour il confia à son pro- 
fesseur de philosophie des doutes qui lui étaient venus 
sur la nécessité absolue pour un inférieur de soumet- 
tre sa raison à son supérieur: 

« Lorsque j'aurai soumis mon intelligence à celle de 
mon supérieur, s'il abuse de son autorité sur moi 
pour me tromper par de fausses doctrines, ou me 
commander des choses qui, suivant moi, sont mauvai- 
ses et malhonnêtes, ne serai-je pas perdu en obéis- 
sant? N'aurai-je pas à rendre à Dieu un compte ter- 
rible pour m'être ainsi laissé tromper ? » 

Le professeur à qui on n'avait probablement jamais 
fait de telles objections, ne se laissa pas démonter 
par la nouveauté de la chose et répondit : « Non, vous 
n'aurez jamais à rendre compte à Dieu des actions 
que vous faites par ordre de vos supérieurs légitimes. 
S'ils se trompent, ils sont seuls responsables. » 

On conçoit que la conscience du jeune lévite n'ait 
pas été satisfaite de l'affirmation, pourtant catégo- 
rique, de son professeur; il s'en ouvrit à un Père très 
estimé lui déclarant qu'il lui répugnait d'admettre de 
tels principes, puisque si on les poussait jusqu'à leurs 
extrêmes limites, ils avaient pour conséquence l'escla- 
vage de l'intelligence et de la raison. 

Le Père donna à peu près la même réponse que le 
professeur : « En se soumettant à Dieu qui nous parle 
par le pape, on marche dans la vérité ; mais on s'égare 
et on périt le jour où, mettant sa raison au-dessus de 
celle de ses supérieurs unis au pape, on refuse de 
leur obéir. » 

Chiniquy reprit alors : 



14 SECONDE PARTIE 

— Si ma raison me dit que le pape ou mes supé- 
rieurs se trompent, ne serai-je pas coupable en leur 
obéissant ? 

— Vous supposez une chose impossible, répartit le 
Père ; le pape et l'Eglise ont la promesse de ne jamais 
faillir et d'être toujours dans le vrai. Et si la chose 
était possible^ Dieu ne vous demandera jamais compte 
d'une erreur ou d'un péché commis en soumettant 
votre intelligence à l'intelligence de l'Eglise. 

C'est à de telles conclusions qu'aboutissent tous les 
entretiens possibles avec les membres du clergé 
cathoHque quand c'est sur les questions de morale et 
d'autorité qu'on a réussi à mettre la conversation. La 
plupart des grands génies dont s'honore l'humanité 
qui ont voulu reconnaître les droits de la raison et de 
l'intelligence ont dû se séparer de Rome. Combien 
ont dû accepter la même discipline barbare et contre 
nature ! Rome ne veut pas que la terre tourne autour 
du soleil; il est vrai que son opposition ne l'empêche 
pas de tourner. 

* 
* * 

Longtemps l'interdiction faite aux séminaristes de 
lire la Bible fut pour Chiniquy chose incompréhen- 
sible ; il n'arrivait pas à concevoir qu'on nourrît leur 
intelligence des chefs-d'œuvre du paganisme : Vir- 
gile, Tacite, Cicéron, Homère, Xénophon qu'on tenait 
pour des modèles de sagesse, d'honneur, de chasteté 
et de patriotisme aux yeux de leurs contemporains, 
alors qu'on leur interdisait la Bible sur laquelle Rome 
prétend cependant faire reposer son enseignement. 

Quand les étudiants étaient groupés et qu'ils s'in- 



LA MOISSON LÈVE I5 

terrogeaient sur des points comme celui-ci, par exem- 
ple : Quelle différence y a-t-il entre la religion de la 
Rome païenne et celle de nos jours ? plus d'un n'osait 
répondre, le seul changement est dans les mots 
employés ! Les temples des idoles sont restés debout, 
les idoles ont conservé leur place des beaux jours. 
Aujourd'hui comme autrefois l'encens brûle en leur 
honneur ; les peuples à leurs pieds ont encore le front 
dans la poussière ; ils leur rendent les mêmes hon- 
neurs ; ils en attendent les mêmes bienfaits. Ce qui est 
changé, c'est le nom qu'on leur donnait alors. Saint- 
Pierre a remplacé Jupiter; Marie: Minerve ou Diane, 
etc., etc. Lorsque l'auteur visitait Rome en 1909 et 
qu'il demanda au guide qui l'accompagnait ce qu'on 
avait fait des colonnes de tous les temples du paga- 
nisme à travers les ruines desquels se promènent les 
touristes, il répondit: « On s'en est servi pour sup- 
porter les voûtes splendides des églises catholiques 
que vous avez admirées et elles ne sont> pas trop 
dépaysées. » Si ces colonnes pouvaient parler, elles 
nous diraient que ce qu'elles voient maintenant elles 
l'ont déjà vu dans le passé ! C'étaient les mêmes céré- 
monies et souvent la même exploitation. » 

On comprend que Charles Chiniquy ait souffert de 
ne pouvoir nourrir son âme des lectures pieuses avec 
lesquelles sa mère lui avait appris à aimer Dieu. Un 
jour, il aperçut une Bible mêlée à des ouvrages frap- 
pés de la censure de l'index ; il nous a dit ce que fut 
sa joie ! Il prit le saint livre, le pressa sur son cœur, 
le porta à ses lèvres et se mit à prier. C'est que sa 
seule vue avait rappelé des souvenirs d'enfance, de 
ces souvenirs qui ne meurent pas et qui s'imposent 



l6 SEBONDE PARTIE 

quand on les croit bien loin enfoncés dans le passé. 
Le lendemain, le directeur, qui avait remarqué Tab- 
sence prolongée de Chiniquy, le fit appeler dans son 
cabinet et lui demanda des explications. Le coupable 
avoua sa faute, et il dit : « Je dois vous avouer qu'il 
est une chose fort embarrassante pour ma conscience 
dans les règlements qui nous sont imposés, je n'ai 
jamais voulu vous en parler, mais puisque vous avez 
fait naître une occasion de m'expliquer, pardonnez à 
mon audace. Vous nous mettez entre les mains des 
livres en partie inspirés par l'enfer et vous nous défen- 
dez de lire le seul livre écrit sous la dictée de l'Esprit 
de Dieu. Cette peur que vous avez de la Bible ébranle 
ma foi et me fait craindre que nous ne fassions fausse 
route. » 

Le directeur était abasourdi; jamais séminariste 
ne s'était permis audace pareille et il le fit bien voir. 
« Ne crains-tu pas d'être victime d'une illusion du 
démon, dit-il, en te préoccupant de questions si nou- 
velles et si étranges pour un étudiant qui ne doit pen- 
ser qu'à obéir à ses supérieurs ? » 

La réponse de Chiniquy vaut d'être rapportée in- 
extenso : « Il se peut que je sois le premier qui vous 
tienne pareil langage, car il est probable que je suis 
le seul ici qui ai lu la sainte Bible dans sa jeunesse. 
Mais je puis vous assurer que cette lecture m'a fait 
un bien qui dure encore. C'est donc parce que je sais 
par expérience qu'il n'y a aucun livre au monde aussi 
beau, aussi bon à lire que je me trouve profondément 
affligé par la frayeur qu'il vous inspire. 

» Je vous l'avoue, j'ai passé cet après-midi à lire la 
Bible et j'y ai trouvé des choses qui ont fait plus de 



LA MOISSON LÈVE I7 

bien à mon âme que tout ce que vous m^avez donné 
à lire depuis six ans. » 

Pour justifier Tinterdiction de la lecture de la Bible 
le supérieur parla de passages délicats qui ne peu- 
vent pas être lus par des jeunes gens, à plus forte rai- 
son par des jeunes filles. 

Cest alors que Chiniquy répondit : « Ces choses 
d'une nature si délicate dont vous ne voulez pas que 
le bon Dieu nous instruise, vous savez bien que le 
démon nous en parle nuit et jour. Or quand le diable 
attire notre pensée vers une chose mauvaise, c*est 
pour nous la faire aimer et nous perdre. Tandis que, 
quand le Dieu de toute pureté nous parle de ces 
choses mauvaises, mais qu'il est impossible à Thomme 
de ne pas connaître, c'est pour nous les faire détes- 
ter et nous donner la force de les fuir. 

»Eh bien, puisque vous ne pouvez pas empêcher 
l'esprit mauvais de nous parler afin de nous séduire, 
par ces choses si délicates et si dangereuses qui justi- 
fient votre interdiction, comment osez-vous défendre 
à Dieu de nous parler de ces mêmes choses dans le 
but de nous mettre en garde contre leurs séduc- 
tions ? 

» D'ailleurs quand mon Dieu veut me parler lui- 
même sur une question quelconque, où prenez-vous 
le droit d'empêcher sa parole toujours plus sainte, de 
pénétrer jusqu'à moi? » 

Le directeur éprouva une surprise indescriptible; 
il fut un instant comme s'il avait été frappé par la 
foudre. Chiniquy le vit pâlir, puis soupirer et enfin il 
l'entendit qui disait : « Mon cher Chiniquy, ta réponse 
et tes raisons sont d'une force qui m'épouvante ; si je 

CANADA II a 



l8 SECONDE PARTIE 

n'avais que mes propres idées pour te réfuter, je ne 
saurais trop comment m'y prendre ; mais j'ai quelque 
chose de mieux que mes faibles pensées, j'ai la pen- 
sée de l'Eglise et de notre saint-père le pape; il ne 
veut pas que nous mettions la Bible entre les mains 
de nos élèves. 

» Obéir à ses supérieurs en tout, voilà la règle 
qu'un écolier chrétien comme toi doit suivre cons- 
tamment. Si tu y as manqué hier, j'espère que cela 
ne t'arrivera plus; l'enfant que j'aime plus que moi* 
même ne me causera plus pareille peine. » 

En prononçant ces paroles, il se jeta dans les bras 
du jeune homme dont le visage fut mouillé de ses 
larmes. L'étudiant pleurait aussi mais ses larmes 
n'étaient pas celles de la défaite ; il sortit de cette 
entrevue plus convaincu que jamais, mais incapable 
d*oser confier ses inquiétudes à d'autres. Malgré tout, 
la pensée d'avoir fait de la peine à son directeur qu'il 
aimait^ lui brisait le cœur. Le besoin d'être honnête 
vis-à-vis de soi-même lui donnait souvent ces har- 
diesses qui étonnaient ses professeurs. Puis quand on 
l'avait rappelé au devoir, remis sous la discipline, il 
pleurait, regrettait ses accès de franchise et passait 
des nuits sans sommeil. 

Au grand séminaire. 

Charles Chiniquy avait terminé ses études classi- 
ques. D entra en théologie ; cette époque de transi- 
tion dans la vie du jeune homme est très importante. 
Il laisse derrière lui tous ses bouquins sales, déchirés 
couverts d'indications au crayon qui lui rappellent 
bien des heures de travail. Il entre dans des salles 



LA MOISSON LEVE I9 

nouvelles, plus élevées; il respire une autre atmos- 
phère, surtout quand il passe en théologie. Entrer en 
théologie ! c'est-à-dire étudier les lois divines ; assu- 
rément il fallait rencontrer la Bible quelque part, le 
livre de théologie par excellence. Grande fut sa sur- 
prise quand il se vit en face des ouvrages de Bailly, 
de Bouvier, de Dens, de saint Thomas et de saint 
Liguory ! Surprise plus grande encore quand il eut à 
les parcourir, à se pénétrer de leur esprit et de leurs 
enseignements, si contraires aux notions de justice, 
de droiture, d'honnêteté qu'il avait connues sous le 
toit paternel et dont sa conscience avait gardé le 
doux souvenir. Quelle surprise, quand il apprit dans 
Liguory qu'un homme qui a fait serment de garder 
un secret n'est pas obligé par son serment s'il doit 
en arriver quelque dommage pour lui-même ou pour 
d'autres : 

«Si quelqu'un fait serment devant un juge de dire 
la vérité, il n'est pas obligé de dire les choses ca- 
chées. » ' 

« Il est permis de conseiller un crime moindre pour 
en éviter un plus grand. Il est juste de conseiller à 
quelqu'un de commettre un vol ou une fornication 
pour empêcher un meurtre. » 

«Un pauvre homme qui a caché les effets volés 
dont il a besoin, peut affirmer devant le juge qu'il 
n'a rien. » 

« Un enfant a le droit de voler son père ; le pauvre 
de voler le riche ; un serviteur son maître. » 

« Il n'est pas permis de mentir, mais permis de 
déguiser la vérité, de cacher ce qui est ^ » 

^'Liguory, livre II, et ainsi de suite tout le long de l'ouvrage. 



20 SECONDE PARTIE 

Saint Thomas dit que les hérétiques (protestants) ne 
doivent pas être tolérés; d'abord excommuniés puis 
livrés au bras séculier pour être exterminés (vol. IV). 

Quand Charles Chiniquy se vit en face de cette 
morale, de ces miUiers de pages inspirées par le 
même esprit, il en fut confondu, mais se dit que pro- 
bablement TEglise et la théologie lui donneraient la 
clef et les explications de ces iniquités. 

Plus tard, il s'écriait : « Sous le manteau de sa théo- 
logie, Rome outrage et détruit les lois les plus saintes 
que le ciel ait léguées à la terre; elle arrache du 
cœur les sentiments que le Créateur y a déposés; 
sans s'en douter, le prêtre devient le plus irréconci- 
liable ennemi de Dieu et des hommes. » 



La question du célibat provoquait aussi bien des 
discussions parmi les étudiants. Un jour le supérieur 
prit pour texte d'un sermon ces paroles de Matthieu, 
chap. 19, versets 12-13: « Il y a des eunuques qui le 
sont dès le sein de leur mère ; il y en a qui le sont 
devenus par la main des hommes ; il y en a qui se 
sont rendus tels eux-mêmes, à cause du Royaume des 
cieux. Que celui qui peut comprendre ceci, le com- 
prenne. » Les arguments présentés par le supérieur, 
ne parurent pas satisfaisants à son auditoire ; les étu- 
diants se réunirent, causèrent ensemble, étudièrent les 
textes qu'ils rapprochèrent entre eux ; puis étant arri- 
vés à des conclusions ; ils chargèrent Chiniquy de 
parler au père supérieur en leur nom. 

Après un préambule flatteur, Chiniquy dit : « Vous 
nous avez assuré que les paroles de Jésus-Christ : Il 



LA MOISSON LEVE 



21 



y a des hommes qui se sont faits eunuques pour le 
Royaume des cieux, nous prouvent jusqu'à Tévi- 
dence que si nous voulons être prêtres, il nous faut 
absolument nous faire eunuques par les vœux du 
célibat. Dans ces paroles, notre Seigneur, nous sem- 
ble-t-il, n'enseigne pas une pareille doctrine, mais il 
veut nous prévenir contre une des erreurs qui de- 
vaient plus tard mettre en danger le salut du monde. 
Notre Seigneur en ce texte n'approuve ni ne désap- 
prouve ceux qui se font eunuques avec l'intention 
d'aller au ciel par ce moyen. Il en est de ce texte 
comme de celui où Jésus dit à ses apôtres : « Ils vous 
chasseront des synagogues; même le temps vient où 
quiconque vous fera mourir croira servir Dieu. » Jean 
i6 : 2. Permettez-nous de mettre ces deux textes 
en face l'un de l'autre. 



Ils se feront eunuques pour 
le royaume des cieux. 

Matthieu 19 : 12-13. 



Ils vous feront mourir 
pour servir Dieu. 

Jean 16 : 2. 



» De ce que Jésus a dit de certains hommes qu'ils 
feront mourir ses disciples pour plaire à Dieu ; con- 
cluerons-nous que faire mourir un disciple de l'Evan- 
gile soit une chose agréable à Dieu ? Assurément 
non! 

» Il nous semble évident qu'il ne nous est pas per- 
mis de penser que le céhbat conduise plus facile- 
ment un homme au ciel que l'état dans lequel Dieu 
créa l'homme primitivement. Il nous semble que le 
Seigneur a tout simplement voulu dire que certains 
hommes s'imagineront gagner le ciel en mutilant leur 
corps. » 



22 SECONDE PARTIE 

« Tu parles comme un véritable hérétique, inter- 
rompit le directeur, M. Leprohon ; il est vrai que les 
vœux du célibat ne se trouvent pas enseignés dans la 
Bible. Mais la tradition nous renseigne et puisque la 
saine tradition nous assure que Jésus a recommandé 
le célibat, nous devons la croire. Celui qui n'écoute 
pas TEglise doit être regardé comme un païen et un 
publicain. Il n'y a donc de salut que pour celui qui 
soumet sa raison à ce dogme de TEglise. Elle ne vous 
demande pas de comprendre, mais de croire. Votre 
devoir n'est pas de raisonner, mais de vous sou- 
mettre comme des enfants dociles, obéissants à leur 
mère. » 

Ces questions préoccupaient cette jeunesse. Et 
malgré les invitations du supérieur à la soumission et 
à l'obéissance, elle n'était pas satisfaite, et pourtant, 
le dilemme était là implacable; il fallait se sou- 
mettre ou se démettre ! 

« N'avez-vous pas honte, leur disait-on, de vouloir 
interpréter l'Ecriture sainte autrement que les saints 
Pères? Est-ce à vous ou à l'Eglise que Jésus a pro- 
mis de donner son Saint-Esprit ? Est-ce à vous de 
gouverner et à l'Eglise d'obéir ? N'est-ce pas plutôt à 
vous d'obéir et à l'Eglise de commander? Vous mon- 
trez un esprit d'incréduHté qui m'épouvante ; je trem- 
ble pour toi, mon pauvre Chiniquy, et pour ceux 
dont tu es l'organe. 

» Si au contraire vous acceptiez les enseignements 
de l'Eglise, Tépouse de Jésus-Christ, elle deviendra 
votre épouse ; elle vous prendra dans ses bras ; elle 
vous pressera sur son cœur ; elle vous élèvera à la 
sublime dignité de prêtre de la nouvelle alliance du 



LA MOISSON LEVE 23 

Nouveau Testament ; elle vous donnera, sur la terre, 
un honneur supérieur à celui des rois et des empe- 
reurs. » ' - 

Si Charles Chiniquy eût alors suivi les directions 
de sa conscience et de son intelligence, il aurait quitté 
le séminaire immédiatement; mais il était sincèrement 
catholique romain; il lui fallut donc livrer de nou- 
veaux combats et faire taire en lui ces voix. 

Après une nuit d'angoisse, son premier désir fut 
d'aller se jeter aux pieds de son confesseur, pour lui 
demander pardon du crime 'qu'il croyait avoir com- 
mis. Il pensait que devant sa douleur le prêtre aurait 
pitié de lui et que son absolution le délivrerait. Il se 
fit ensuite chez Chiniquy un profond silence, celui de 
la mort ; son confesseur auquel il était allé^ lui assura 
que c'était la paix de Dieu; il le crut; il renonça à 
n'avoir d'autre volonté, d'autre désir, d'autre projet 
que ceux que ses supérieurs voudraient bien lui 
suggérer ; il immola sa raison, sa conscience, sur 
l'autel de son Eglise infaillible.il se résigna à né 
penser que ses pensées, à ne vouloir que sa volonté, 
à ne vivre que pour elle, et le i8 mai 1832, il fit le 
vœu du célibat et reçut l'ordre du sous-diaconat. 

Le sous-diacre. 

Cette cérémonie lui ouvrait de nouveaux horizons; 
il allait entreprendre des études auxquelles il n'avait 
pas songé. Lui et quelques-uns de ses amis pressen- 
taient bien ce qu'il y a de délicat dans le mystère de 
la confession. Il n'avait pas oublié sa première, mais 
alors, c'était un homme qui s'entretenait avec un 



24 SECONDE PARTIE 

jeune homme. Quand il comprit et sonda les profon- 
deurs dans lesquelles il aurait à descendre pour con- 
naître les secrets des cœurs et des consciences, il fut 
épouvanté. Immédiatement après avoir fait vœu de 
célibat, de chasteté, être obligé d'étudier, d'apprendre 
par cœur, d'avoir sous les yeux les choses les plus 
impures, de remplir sa mémoire de pensées d'insi- 
nuations les plus propres à exciter ses sens, souiller 
ses oreilles et son cœur, ce lui fut une révélation 
bouleversante. Quelques amis causaient de ces cho- 
ses ; ils décidèrent de s'ouvrir de leurs soucis à leur 
directeur et de nouveau on chargea Chiniquy d'être 
le porte-parole. S'adressant à M. Leprohon, il lui dit : 
« Serons- nous obligés de parler aux femmes et aux 
jeunes filles que nous confesseVons^ des matières im- 
pures et indécentes qui sont mentionnées dans les 
ouvrages des maîtres que nous étudions ?» — « Sans 
doute, répliqua le supérieur; il faut de toute nécessité 
que vous interrogiez vos pénitentes sur ces matières. 
Car étant timides les femmes n'avouent pas volon- 
tiers les fautes dont elles se sentent coupables. » 

Chiniquy troublé, montra la délicatesse et l'impos- 
sibilité de la situation qui leur était faite. « Vous nous 
avez fait prendre l'engagement de rester chastes toute 
notre vie et voici que vous nous mettez dans l'impos- 
sibilité de tenir notre engagement. » De l'aveu de 
tous les théologiens, le confessionnal est le tombeau 
de la pureté de l'âme et du corps. Faut-il donc se 
résigner à devenir l'un de ces tombeaux recouvert 
d'or et de parfum, mais rempli de pourriture et 
d'infection ? » 

« Mon cher Chiniquy, reprit le supérieur, je te l'ai 



LA MOISSON LEVE 25 

déjà dit bien des fois, tu t'occupes trop à raisonner 
quand la religion te commande d'obéir avec Thumilité 
et la docilité d'un enfant. A t'en croire, ajouta le 
supérieur, il faudrait réformer l'Eglise, abolir la 
confession des femmes, jeter au feu les livres de 
théologie et en faire de nouveaux. 

» Les faiblesses dont parlent les théologiens ne 
doivent pas vous troubler, puisque l'Eglise vous assure 
qu'elles ne vous seront pas imputées. » 

Laissé seul, Chiniquy se retira dans sa chambre 
et demanda pardon à Dieu d'avoir osé penser autre- 
ment que les papes et les évêques. Il s'en voulait 
d'avoir eu l'impardonnable présomption d'opposer un 
seul instant sa petite personne à tant de grandes intel- 
ligences. 

Hélas ! cet honnête sous-diacre était encore loin de 
comprendre que personne n'a le monopole de l'Esprit 
de Dieu; que Dieu le donne à qui le demande; mais 
il y avait chez lui des dispositions, un esprit chercheur 
qui plus tard devait rompre les liens qui le retenaient 
et dans lequel allait se débattre le prêtre. 

Le Prêtre. 

Charles Chiniquy fut ordonné prêtre le 21 sep- 
tembre 1833 ; il rend compte des saintes émotions qui 
remplirent son cœur dans cette occasion unique de 
sa vie. (X Non seulement Jésus-Christ venait de mettre 
sur mes épaules, dit-il, le manteau de son divin sacer- 
doce, mais il m'avait associé d'une manière si parfaite 
à son éternelle mission de Sauveur du monde, que 
j'allais pouvoir tous les jours de ma vie, offrir un 



26 SECONDE PARTIE 

sacrifice aussi parfait que celui du Calvaire ! A 
l'avenir, le Fils de Dieu allait descendre sur la terre, 
en réalité, en personne, aussi souvent que je le lui 
commanderais ! Je venais de recevoir un pouvoir 
absolu, irrésistible sur lui ! Tous les jours de ma vie 
j'allais, non pas symboliquement, mais réellement, 
boire de son sang et me nourrir de sa chair, de son 
âme, de sa divinité. Il allait se reposer dans ma poi- 
trine, mêler son sang à mon sang, son âme pure à 
mon âme pécheresse, s'unir à moi pour me diriger, 
me soutenir, me sanctifier pour le temps et pour 
l'éternité. » 

Il était arrivé à un état d'exaltation difficile à 
décrire, incompréhensible pour nous protestants. Nous 
nous sommes souvent demandé si vraiment le prêtre 
croyait à ce pouvoir ; après ce que nous venons de 
lire, il faut admettre que l'intelligence humaine peut 
s'exalter à un tel point qu'elle en arrive à admettre 
les choses les plus impossibles. Plus tard, mieux ins- 
piré, Chiniquy ne vit dans cette doctrine de la trans- 
substantiation qu'une imposture enveloppée de paroles 
pompeuses, impossibles à croire à moins d'avoir reçu 
un esprit d'aveuglement et d'avoir subi les terribles 
illusions du romanisme. On lui demandait un jour, 
comment il se faisait qu'il s'était rendu coupable d'un 
tel acte de folie et d'idolâtrie ? Il répondit avec les 
paroles de l'aveugle, à qui on demandait comment il 
se faisait qu'il voyait maintenant: « Je n'en sais rien, 
tout ce que je puis dire, c'est que je ne voyais pas 
et que maintenant je vois... Jésus a touché mes yeux 
et maintenant je vois. » Et il ajoutait « Jésus est venu 
exercer jugement dans le monde afin que ceux qui 



LA MOISSON LEVE 27 

ne voyaient point voient et que ceux qui voyaient 
deviennent aveugles^ » 



Chiniquy et rEcriture. 

Inconsciemment, dans ses entretiens avec ses con- 
disciples et ses supérieurs, Chiniquy avait Thabitude 
d'en référer à la Bible, il la citait comme faisant auto- 
rité, se rappelant la place qu'on faisait à ce livre dans 
la maison paternelle. Cela lui avait valu quelques 
vertes remontrances. Son supérieur lui avait même 
imposé silence, lui rappelant qu'il ne devait pas s'ar- 
roger le droit d'interpréter les Ecritures autrement 
qu'en se conformant au consentement unanime des 
Pères. 

Un jour, alors qu'il était vicaire de la paroisse de 

^ Dans son ouvrage, Cinquante ans dans l'Eglise de Rome, 
M. Chiniquy rapporte quelques conséquences remarquables du 
dogme de la transsubstantiation du « bon Dieu » fondu dans son 
tabernacle, après avoir été égaré dans un champ par le curé. 

En voici une inédite que j'ai recueillie d'un témoin digne de 
foi : Dans une de nos paroisses du Nord, le curé fut soudaine- 
ment appelé auprès d'un mourant ; c'était en hiver, il avait plu 
la veille, et durant toute la nuit une forte gelée avait couvert la 
terre d'une mince couche de glace. En un instant le marguillier 
et son traîneau étaient à la porte du presbytère; M. le curé avait 
mis le « bon Dieu » dans un petit étui en argent et le petit étui 
sur sa poitrine. Tous deux, curé et marguillier s'installèrent 
dans les peaux de buffle: on allait grand train, longeant une 
pente rapide; tout à coup, à un défaut de la route le traîneau 
est renversé ; le «bon Dieu» s'échappe, glisse sur la glace, passe 
entre les fils de fer d'une clôture et descendit la pente avec la 
vitesse d'un petit garçon sur son traîneau. M. le curé s'étant 
relevé, ramena sa soutane en place, puis s'étant aperçu de sa 
perte, il interrogea le marguillier : « Mais où est donc passé le 
bon Dieu, dit-il? — Ah ! monsieur, répondit le simple homme, il 
glisse là en bas, on dirait que le diable l'emporte î >> 



28 SECONDE PARTIE 

Saint-Charles, voyant une Bible sur la table de tra- 
vail de son curé, il remarqua combien les écrivains 
sacrés étaient supérieurs à leurs théologiens, saint 
Liguory et autres. Jamais il ne vit se produire un 
changement aussi soudain et aussi complet que celui 
qui se fît dans la personne du curé, Perras. « Père 
Chiniquy, dit-il, je vois avec peine que vous avez 
oublié les serments que vous avez faits le jour de 
votre ordination, vous avez promis de ne jamais inter- 
prêter les Ecritures d'après les trompeuses lumières 
de votre pauvre intelligence. Vous avez juré de ne les 
expliquer que suivant le consentement unanime des 
Pères ; c'est-à-dire suivant renseignement de l'Eglise. 
Est-ce que Liguory n'a pas été approuvé par l'Eglise 
tout entière parlant par la voix des papes et des 
évêques ? Mais au lieu de vous soumettre à cette 
autorité avec l'humiHté qui convient à un jeune prêtre^ 
vous en appelez avec arrogance à la Bible. Je trem- 
ble pour vous, vous êtes sur la pente de l'hérésie. » 
Le vicaire passa la nuit à pleurer, il se reprochait 
amèrement son imprudence. N'avait-il pas marqué sa 
préférence pour l'autorité divine sur les traditions 
humaines ? 

Nous ne dirons rien de l'année terrible de 1834, 
durant laquelle le choléra morbus fît tant de victimes ; 
il se dévoua comme d'ailleurs tous les autres prêtres ; 
il ne s'épargna ni jour ni nuit, désireux de ne laisser 
aucun malheureux privé des secours de son Eglise. 
Comme il n'y avait pas de médecin à Charlesbourg, 
petit village des environs de Québec, il se hâta d'^étu- 
dier la maladie, consulta des médecins, organisa une 
petite pharmacie et se mit à soigner le corps aussi 
bien que l'âme des malades. 



LA MOISSON LEVE 29 

Son vicariat à Saint-Roch mérite qu'on s'y arrête 
spécialement. Il fut un jour fort embarrassé sur la 
manière de porter le saint viatique à un matelot. A 
Saint-Charles et à Charlesbourg, on accompagnait 
cette cérémonie d'une grande pompe et de toutes les 
marques extérieures d'un souverain respect pour le 
bon Dieu : le prêtre se faisait accompagner de plu- 
sieurs personnes à pied ou à cheval, pour frapper 
l'imagination populaire ; ou le prêtre endossait sa 
grande soutane et un surpli ; un homme^ une cloche à 
la main, annonçait en l'agitant l'approche du bon Dieu ; 
c'était pour tous une invitation à se mettre à genoux. 

Mais à Québec où il y avait des protestants, pour- 
rait-il faire de même; ne s'exposerait-il pas au ridi- 
cule ? Il allait le braver quand un collègue l'en 
dissuada, lui conseillant de consulter l'évêque avant 
d'agir. Grande fut sa surprise ; quand avec une légè- 
reté qui l'impressionna douloureusement, l'évêque 
conseilla à cause des protestants de faire voyager le 
bon Dieu incognito, ajoutant sur un ton badin : « Mettez 
le bon Dieu dans l'une des poches de votre gilet, 
comme font les prêtres ici. Nous ne devons pas oublier 
que nous sommes un peuple conquis; les protestants 
sont les plus forts, notre gouverneur et le gouverne- 
ment sont protestants ; la garnison de la citadelle est 
composée de protestants. Suivant les lois de notre 
Eglise et les lois françaises reconnues au Canada après 
la conquête, nous aurions le droit de punir les misé- 
rables qui tournent en ridicule les mystères de la 
sainte religion; mais nous ne sommes pas assez forts 
pour user de ce droit. Après tout, c'est la faute du 
bon Dieu si nous sommes obligés de le faire voyager 
ainsi par nos rues, le portant dans nos poches; c'est 



30 SECONDE PARTIE 

la conséquence de la victoire qu*il a permis aux héré- 
tiques de remporter sur nous. Je vois comme vous 
combien la foi du peuple dans la présence réelle de 
Jésus-Christ dans le saint sacrement diminue tous les 
jours; mais il est important qu'on tienne ce déficit 
aussi secret que possible. » 

Ce que Tévêque redoutait pour le peuple, arriva à 
Chiniquy ; de ce jour, il n'eut plus pour le «bon Dieu» le 
même respect. La manière frivole dont Tévêque avait 
parlé du saint sacrement, le laissa sous l'impression 
que son supérieur ne croyait pas au dogme de la 
transsubstantiation. 

Une découverte pénible. 

Bien que Chiniquy n'ait jamais été un homme de 
chiffres, il calculait cependant dans la pensée les som- 
mes énormes qui provenaient des messes dites pour 
les âmes du purgatoire, sommes que les curés ve- 
naient tour à tour verser dans le trésor épiscopal. Il 
se disait, « le purgatoire doit se vider au moins deux 
fois par jour car on travaille beaucoup à la délivrance 
de ses captifs ». Cette question l'intriguait. En réflé- 
chissant ainsi, il arrivait à trouver des sommes fabu- 
leuses, il trouvait pour le Canada et les Etats-Unis 
cinq à six millions de dollars. Un autre calcul le pré- 
occupait ; comparant le nombre des prêtres aux 
innombrables messes à dire, il concluait qu'il n'y 
avait pas dans le monde entier, un nombre suffisant 
de prêtres pour pouvoir dire toutes les messes payées 
par le peuple. Il repassait ces questions dans sa pen- 
sée, quand un journal de France : L Ami de la Reli- 



LA MOISSON LEVE 3I 

gîon et du Roi lui tomba sous la main. Il Touvrit et 
lut imprimé en gros caractères .* Admirable piété du 
peuple canadien français. Il avait la clef du mystère 
qu'il avait tant de fois essayé de comprendre. Deux 
cent mille francs payés aux prêtres de Paris pour 
dire des messes à vingt-cinq centimes la pièce, — 
cinq sous, — soit quarante mille dollars de notre 
monnaie pour messes dites à cinq centimes la pièce, 
ce qui laissait entre les mains de Tévêque le joli béné- 
fice de huit cent mille francs, soit cent-soixante mille 
dollars. La colère, la honte lui monta au front. Et 
puis, il se demanda comment on pouvait s'assurer 
que ces messes étaient dites à Paris. Ah si le peuple 
savait cela! S'il connaissait les tours qu'on lui joue î 

L'apôtre de la tempérance. 

Le choléra faisait encore des victimes; à ce fléau 
s'en ajoutait un autre. La petite vérole était dans 
l'hôpital ; on vint dire à Chiniquy qu'on avait besoin 
de son ministère à l'hôpital de la marine où il était 
aumônier. Il s'y rendit en hâte. Quel spectacle ! La 
flotte d'automne avait amené un nombre considérable 
de malades. Avant de s'en approcher, il crut devoir 
s'administrer un grand verre de brandy^ — eau de vie 
ou cognac. — Le docteur Douglas, un chrétien, 
témoin de cette petite scène lui dit : « Mais, Père Chi- 
niquy, que faites- vous là... » — « Vous le voyez, c'est 
comme préservatif contre les miasmes que je vais 
respirer dans les salles de l'hôpital ! » « Se peut-il que 
vous ignoriez à ce point les effets délétères de l'alcool 
sur le corps humain, répartit le docteur. Voudriez- 



32 SECONDE PARTIE 

VOUS assister à Tautopsie d'un alcoolique? Je vous 
ferais toucher du doigt les ravages de votre prétendu 
remède sur tout notre organisme. » Chiniquy accepta 
l'invitation et assista à cette autopsie. A l'aide d'un 
microscope qu'on lui prêta, il vit les effets désastreux 
de l'alcool sur les intestins, les poumons, etc.. Le 
docteur lui expliqua longuement et minutieusement 
comment le poison agissait sur tous les différents 
organes. 

Quelques jours plus tard, il fut témoin d'une scène 
des plus lamentables et d'une mort dans les condi- 
tions les plus dramatiques, conséquences d'une mère 
ivre. Dans la nuit, il avait eu une vision, sa mère lui 
disait avec une sollicitude toute particulière : « Va dire 
à toutes les mères de famille du Canada de ne jamais 
mettre une goutte de boisson alcoolique devant les 
yeux de leurs enfants, de ne jamais en boire. Et toi, 
abandonnes-en l'usage. Va publier ce que tu as appris 
sur ce sujet». L'âme émue, levant les yeux vers le 
ciel, il s'écria à haute voix : « Pour votre amour^ ô 
Jésus, pour l'amour de mon pays, je promets de ne 
plus jamais prendre une goutte de boisson enivrante 
et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour enga- 
ger les prêtres et le peuple à faire de même. > Il avait 
reçu l'appel et il y, avait répondu ; Charles Chiniquy 
était consacré apôtre de la tempérance. 

Sa première « cure ». 

La paroisse de Beauport avait une mauvaise répu- 
tation; cela provenait de la trop grande prospérité de 
ses habitants auxquels l'industrie des fours à chaux et 



LA MOISSON LÈVE 33 

le commerce des légumes — ils alimentaient Québec 
— procuraient d'importantes ressources. Pour rem- 
plir leurs loisirs, le peuple n'étant pas instruit, les 
hommes buvaient, ce qui fait qu'on consommait dans 
la paroisse d'invraisemblables quantités de rhum et 
d'eau-de-vie. Chiniquy connaissait ces détails et la 
perspective d'aller exercer son ministère dans un 
milieu semblable, le remplit de terreur. 

Dès qu'il connut la décision de son évêque, Chini- 
quy lui écrivit pour le prier de revenir sur cette nomi- 
nation dont il n'avait pas le courage d'accepter les 
responsabilités. L'évêque répondit par le silence et le 
futur desservant dut rejoindre son poste. L'apparence 
extérieure de Chiniquy n'avait rien qui en imposât ; 
elle prêtait plutôt au sourire. Pourtant, dès le premier 
contact, les gens s'aperçurent vite qu'ils avaient à 
faire avec un homme doué d'une forte volonté. Le 
premier dimanche, il prit pour texte de son « instruc- 
tion » ces paroles de Paul « Malheur à moi si je ne 
prêche l'Evangile». L'après-midi aux vêpres, il parla 
sur ces paroles de saint Jean: « Le berger conduit ses 
brebis et marche devant elles et elles le suivent, » 
Jean lo : 4. C'était une préparation à l'œuvre qu'il 
voulait commencer: organiser une société de tempé- 
rance, car il ne voyait pas d'autre moyen pour entra- 
ver les progrès de l'alcoolisme. Il voulut avant d'en- 
treprendre pareille tâche avoir l'autorisation de son 
évêque, M. De Sinaïe ; celui-ci écouta d'abord avec 
attention, mais finit par tourner en ridicule les plans 
que Chiniquy lui avait soumis ; il alla même jusqu'à 
lui défendre d'en faire mention au «prêche». «Ces 
sociétés de tempérance, sont des institutions protes- 

CANADA II 3 



34 SECONDE PARTIE 

tantes, dit-il, ne cherchez pas à faire mieux que saint 
Paul et Timothée qui buvaient du vin. » ^entretien ne 
fut pas long, il ne découragea pas Chiniquy, car il 
espérait gagner les prêtres à sa cause. 

Ne trouvant aucun appui auprès de ses collègues 
canadiens, il écrivit au Père Matthieu, Tapôtre de la 
tempérance en Irlande ; il demandait le secours de 
ses conseils et de ses prières, pour introduire dans 
« son cher Canada » quelques-uns des bienfaits dont 
il avait, lui, doté sa patrie. 

Sa réponse ne se fit pas attendre; elle conseillait 
qu'on se mît immédiatement au travail en comptant 
sur le secours de Dieu. A peine avait-il fini de lire 
cette lettre, Chiniquy tomba à genoux et dit : ^< Vous 
le savez, mon Dieu, je ne suis qu'un pauvre pécheur, 
il n'y a en moi que faiblesse et ténèbres ; donnez-moi 
votre Esprit de lumière, de sagesse et de force afin 
que je puisse m'acquitter de la mission dont vous 
m'avez chargé. » Cette question de tempérance est 
d'une telle importance que le lecteur sera heureux de 
lire sous la plume de Chiniquy comment naquit la 
première des sociétés de tempérance canadiennes. 

« Je vous ai déjà dit que j'ai la conviction d'avoir 
été choisi par Dieu pour arrêter les progrès de l'al- 
coolisme parmi vous. C'est là le plus grand ennemi 
de vos âmes et de vos corps, de vos femmes et de 
vos enfants, de toute notre paroisse. Je suis bien 
décidé avec le secours de Dieu, à livrer au. fléau un 
combat à mort, mais je ne dois pas être seul pour 
cette lutte, je veux lever au milieu de vous un éten- 
dard et constituer une armée des soldats de Christ. 
Il en sera le chef et conduira ses armées à la vie- 



LA MOISSON LEVE 35 

toire. J'ai choisi les trois premiers jours de cette 
semaine pour former les rangs ; que ceux qui veulent 
prendre part à la bataille viennent passer ces trois 
jours avec moi au pied des autels. J'invite même ceux 
qui ne veulent pas s'enrôler, à venir par curiosité. » 

Le lendemain matin à 8 heures, l'église était rem- 
plie; le second discours à lo heures et demie, le troi- 
sième à 3 heures, le quatrième à 5 heures. L'enthou- 
siasme était à son comble. Le premier jour, soixante- 
quinze personnes signèrent l'engagement; le second, 
deux cents ; le troisième trois cents. On était venu 
des paroisses voisines, la presse française et anglaise 
fut unanime pour approuver ce beau mouvement. 
Pendant que les protestants s'en réjouissaient, les 
catholiques romains, inspirés par leurs prêtres, le 
tournaient en ridicule. L'indignation de l'évêque n'a- 
vait pas de bornes. Il fit venir Chiniquy et lui dit : 
« Est-il possible que vous ayez oublié si tôt ma 
défense d'établir cette ridicule société de tempérance. 
Ne voyez-vous pas que les protestants sont les seuls 
à vous approuver? N'avez- vous pas honte de mériter 
les applaudissements de ces hérétiques? » Sa Gran- 
deur le menaça même de suspension et le clergé d'un 
commun accord se mit à l'œuvre pour enrayer ce 
beau mouvement. Cette opposition ne devait pas 
durer ; deux choses allaient aider Chiniquy et lui con- 
cilier la sympathie du pubHc. 

En août 1840 la presse annonçait l'arrivée pro- 
chaine à Montréal du comte Forbin Janson. Cet illustre 
prélat avait été le confident du roi Charles X pendant 
les heures troublées de la Révolution de 1830; cette 
intimité, disait-on, lui avait valu l'exil, et ce temps de 



36 SECONDE PARTIE 

repos il remployait en visites. Chiniquy lui fit visite 
à Montréal et le mit au courant de la situation. Quel- 
ques jours après son Excellence était l'hôte du sémi- 
naire de Québec qui offrait un grand dîner en son 
honneur. Pour cette démonstration, on avait invité 
plus de cent prêtres au nombre desquels Chiniquy. 
Voici le récit que fait de cette fête l'apôtre condamné 
par l'évêque : 

« Comme j'étais un des plus jeunes curés, j'allai 
prendre la dernière place qui se trouvait juste en 
face de l'évêque, ce qui fait que je n'étais séparé de 
lui que par la largeur de la table. L'archevêque de 
Québec, M. de Sinaïe avec son coadjuteur l'évêque 
Turgeon et l'évêque coadjuteur de Montréal M. Prince 
étaient placés autour du, prélat français. 

» Lorsqu'on eut fait honneur aux mets succulents 
dont les tables avaient été chargées, on apporta un 
nombre incroyable de bouteilles de vin, des crus les 
plus recherchés. M. le grand vicaire Demers, qui pré- 
sidait ce dîner en sa quaUté de doyen du collège, se 
leva et frappant sur la table pour obtenir le silence 
dit de toute la force de ses poumons : « Messeigneurs 
» et Messieurs les curés^ nous allons boire à la santé 
» de Monseigneur le primat de Lorraine, archevêque 
» de Nancy, comte de Forbin Janson, allié à la famille 
» des rois de France. » 

» Cette santé fut accueiUie par de bruyants applau- 
dissements. On passa rapidement les bouteilles de 
main en main ; tous les verres se remplirent; lorsque 
mon voisin me passa le flacon, je le fis suivre, sans 
m'être servi, puis je remplis mon verre d'eau. J'espé- 
rais que personne n'avait fait attention à cette action; 



LA MOISSON LFVE 37 

mais je m'étais trompé. Mon évêque avait tout vu; 
d'une voix que faisait trembler la colère, il s'écria: 
« Père Chiniquy, que faites-vous là ? Jetez l'eau qui 
» est dans votre verre et remplissez-le de vin, pour 
» boire avec nous tous à la santé dç Monseigneur de 
Nancy. » Ces paroles tombèrent sur moi comme un 
coup de foudre; je restais comme anéanti, car je sen- 
tais approcher la plus effroyable tempête qui m'ait 
jamais menacé. Que pouvais-je dire ou faire, sans me 
compromettre à tout jamais ? Il me parut impossible 
de résister en face à mon évêque et devant une 
pareille assemblée. D'un autre côté je ne pouvais lui 
obéir sans me déshonorer à mes propres yeux et aux 
yeux de mon pays; car tout le monde savait quelle 
était la promesse qui me liait depuis que j'avais jeté 
les premières bases de la société de tempérance de 
Beauport. Je crus un moment que je pourrais conju- 
rer l'orage et désarmer mon supérieur par mon hum- 
ble silence. Je n'osais lever les 3^eux, car j'avais peur 
de tous ces regards fixés sur moi, chacun était curieux 
et attendait avec anxiété ce qui allait se passer. Je 
me trouvais là sans force, sans défense, comme le 
pauvre oiseau sous la griffe du vautour. Oh! combien 
je regrettais alors de n'avoir pas refusé d'assister à 
ce dîner; le cœur me battait à se rompre; c'est à 
peine si j'entendis mon voisin me souffler : « N'enten- 
» dez-vous pas ce que Monseigneur vient de vous 
» dire? Pourquoi ne lui répondez-vous pas par un 
» acte d'obéissance? » Jp me sentis incapable de 
répondre un mot à cet ami, qui avait été un de mes 
professeurs au collège de Nicolet. Enfin après un 
silence d'une ou deux minutes, l'évêque m'apostropha 



38 SECONDE PARTIE 

avec indignation : « Père Chiniquy, pourquoi ne met- 
» tez-vous pas de vin dans votre verre comme je vous 
» Tai ordonné pour boire à la santé de Monseigneur 
» de Nancy?» Je sentis qu'il me fallait répondre; je 
lui dis d'une voix tremblante d'émotion : « Monsei- 
» gneur, j'ai dans mon verre ce que je dois boire... 
» pour l'amour de Jésus-Christ^ pour le bien de mes 
» frères, comme pour mon propre avantage, j'ai pro- 
» mis à Dieu que je ne boirais jamais de vin. » A 
peine avais-je terminé que l'évêque impuissant à 
maintenir sa colère m'injuria par ces mots : « Fana- 
» tique que vous êtes, prétendez-vous nous réfor- 
» mer? » Ces paroles firent sur moi l'effet d'une com- 
motion électrique ; elles firent tressaillir tout mon 
être et me donnèrent l'impression d'un homme qu'on 
arrache subitement à un profond sommeil. Je devins 
un nouvel homme, plus grand de dix pieds ; j'oubliai 
que j'étais l'inférieur et ne vis plus qu'un homme en 
face d'un autre homme. Je relevai la tête et me tenant 
debout je m'adressai au grand vicaire qui m'avait 
invité: « Monsieur le supérieur, était-ce pour me laisser 
» insulter à votre table que vous m'avez demandé de 
» venir ici ? Je suis votre hôte ; ce serait à vous de 
» me protéger contre mon injuste agresseur; mais 
» puisque vous n'en faites rien, je vais me défendre 
» moi-même. » Me tournant alors vers l'archevêque 
de Nancy, j'en appelai à sa Grandeur de la sentence 
injuste que mon évêque venait de prononcer sur moi: 
« Au nom de Dieu, je vous demande si un prêtre de 
» Jésus-Christ ne peut pas pour des motifs chrétiens 
» et honorables promettre à Dieu et à sa patrie de 
» ne jamais boire de vin, sans mériter d'être outragé 



LA MOISSON LEVE 39 

» comme je le suis aujourd'hui ? » Mes paroles firent 
une grande sensation sur cette assemblée de prêtres 
accoutumés depuis leur enfance à trembler devant les 
évêques et à plier servilement sous leur autorité. Le 
silence de mort qui succéda à ces paroles fut inter- 
rompu par mon évêque, qui dit à Monseigneur de 
Nancy: «Oui, Monseigneur, prononcez, prononcez... » 
« Ceux qui n'ont pas assisté à cette scène étrange ne 
pourront se faire une idée de l'excitation qui régnait 
parmi ces prêtres venus de tous les coins du pays. 
L'archevêque de Nancy refusa d'abord d'accéder à 
ma prière, me conjurant de m' asseoir et de me calmer. 
Il sentait la délicatesse de la position. Je refusai 
positivement de suivre son conseil en lui montrant que 
c'était autant par respect pour mon caractère de prêtre 
que pour les droits de la justice et de la vérité que je 
le suppliais de se prononcer. Comme l'évêque de Qué- 
bec le pressait de son côté, il se leva lentement; puis 
se tournant d'abord vers le prélat canadien, ensuite 
vers moi, il nous dit: « Monseigneur de Québec et 
» vous. Père Chiniquy, arrangez ce différend entre vous 
» deux ; je ne suis avec vous que depuis quelques 
» jours, il ne convient pas que je sois juge.» A ce moment 
des voix partirent de tous les côtés de la salle, criant 
au prélat « Prononcez, prononcez... » Levant alors les 
yeux et les mains vers le ciel, il offrit une courte 
prière pour demander à Dieu la sagesse, l'affaire 
étant à la fois importante et fort délicate. Son visage 
et toute sa personne prirent un air de dignité remar- 
quable, puis portant ses regards sur l'évêque de 
Québec, sur moi et sur la multitude des prêtres, il 
dit : « Monseigneur l'évêque, nous avons devant nous 



40 SECONDE PARTIE 

» le Père Chiniquy, un de vos plus jeunes curés ; un 
» jour, à genoux devant Dieu et ses anges, il a promis 
» pour Tamour de Jésus-Christ et de ses frères autant 
» que pour le bien de son âme de ne jamais boire de 
» vin ni d^aucune boisson enivrante. Nous sommes 
» témoins de sa fidélité à sa promesse, il a refusé de- 
» vant nous de briser les liens qui font de lui le servi- 
» teur et comme l'esclave de la tempérance, Tune des 
» plus belles vertus chrétiennes. Parce qu'il tient sa 
» promesse avec courage votre Grandeur Ta flétri du 
» nom de fanatique ! Me voilà condamné par la volonté 
» unanime de cette vénérable assemblée à donner mon 
» opinion sur le grave différend qui nous occupe et je 
» vais le faire. 

» Le père Chiniquy ne boit pas de vin ! Voilà son 
» crime ! son seul crime ! Mais si je jette mes regards 
» vers ces temps reculés où Dieu lui-même conduisait 
» son peuple comme un berger ses brebis, je vois 
» Samson qui, pour obéir à la voix de ce grand Dieu, 
» ne buvait pas de vin non plus ! Et si je descends le 
» cours des siècles jusqu'à l'heure bénie où le Fils de 
» Dieu s'incarna pour sauver le monde, je vois Jean 
» Baptiste le plus grand et le plus saint des prophètes, 
» qui lui non plus ne buvait pas de vin pour obéir au 
» Seigneur du ciel et de la terre. Lorsque je vois le 
» Père Chiniquy avec Samson à sa droite pour le 
» défendre et Jean Baptiste à sa gauche pour le bénir, 
» je trouve la position si belle, si forte, si inexpu- 
» gnable que je n'oserais l'attaquer. » 

« Ces paroles prononcées avec une éloquence et une 
dignité admirables, furent écoutées avec l'attention la 
plus respectueuse et l'archevêque de Nancy se rassit 



LA MOISSON LEVE 4I 

au milieu d'un profond silence. Mettant ensuite son 
verre de vin de côté, il en emplit un autre avec de 
l'eau, il le vida d'un trait, en me disant avec le plus 
aimable sourire : « A votre santé. Père Chiniquy. » 
La cause de la tempérance était gagnée. Ce fut le 
premier incident qui lui fit des amis. » 

Un autre vint aussi contribuer à son triomphe. 
L'œuvre de Beauport, la suppression de l'ivrognerie, 
la fermeture des auberges, le retour des maris à des 
habitudes de sobriété, la prospérité et le bien-être 
dans les familles, faisaient l'objet des conversations 
de tout le monde. On en parlait dans les paroisses 
voisines, et jusqu'aux extrémités de la province. Les 
femmes s'en émurent, en parlèrent au confessionnal; 
quelques-unes même osèrent confesser qu'elles avaient 
perdu confiance dans leur curé parce qu'il s'était 
montré hostile à la cause. L'attitude des mères décida 
du sort de la tempérance. Les prêtres, les uns après 
les autres vinrent voir le Père Chiniquy et solliciter 
son concours. C'est ainsi que Chiniquy fut conduit par 
Dieu à entreprendre cette mission dont il s'est fidèle- 
ment acquitté... 

Depuis leur rencontre au banquet du collège, l'ar- 
chevêque de Nancy et le Père Chiniquy restèrent en 
relations amicales. 

Première version catholique du Nouveau Testament. 

Dans une entrevue qu'ils eurent ensemble, Chini- 
quy ne cacha pas à son éminent protecteur le désir 
qu'il avait de voir l'Evangile lu en langue vulgaire 
dans les familles de son cher Canada. L'archevêque 



42 SECONDE PARTIE 

lui répondit qu'il ne pouvait en prendre l'initiative et 
le proposer aux évêques, mais que consulté il dirait 
sa pensée. Dans son diocèse de Nancy où il y avait 
une population mixte de protestants et de catholi- 
ques, il avait été impossible d'empêcher les catholi- 
ques d'avoir accès à la Bible ; on leur permettait la 
version catholique accompagnée de commentaires. 

Quelque temps après, le prélat prêcha une retraite 
pour les prêtres. Environ cent cinquante y prirent 
part. Chiniquy saisit cette occasion pour présenter à 
son évêque une requête signée par les jeunes prêtres 
du diocèse ; ces messieurs demandaient si le temps 
n'était pas venu de mettre entre les mains des fidèles 
une version des saintes Ecritures avec commentaires 
approuvés par l'Eglise. 

Voici la copie de cette requête qui révèle la pensée 
secrète d'une bonne partie du clergé de cette époque : 

« Monseigneur et vénérables frères, après avoir 
envoyé son Fils Jésus pour nous sauver en mourant 
sur la croix, notre Dieu toujours miséricordieux ne 
nous a pas donné de plus grande preuve de son amour 
qu'en nous donnant son Evangile. 

» Comme Jésus devait être le Sauveur de tous ceux 
qui l'accepteraient, ainsi l'Evangile devait être la 
lumière, le guide, le pain de vie de quiconque le rece- 
vrait. Comme tout homme a le droit divin d'aller à 
Christ personnellement et comme ce droit ne peut 
lui être enlevé par aucune autorité, de même tout 
homme a le droit divin d'écouter ou de lire la Parole 
de Dieu quand elle lui est présentée ou prêchée. 

» Comme c'était un crime pour les prêtres de Jéru- 
salem d'empêcher le peuple de l'accueillir, de même 



LA MOISSON LEVE 43 

je considère que ce serait un crime pour moi et pour 
chacun de nous, d'empêcher notre peuple de lire la 
Parole de Dieu, TEvangile du Christ, quand il en 
réclame le privilège... » (Interruptions) ! — Cest du 
protestantisme, crièrent de vieux prêtres, c'est la 
doctrine de Luther et de Calvin... Chiniquy continua : 
« Que mes vénérables adversaires me permettent de 
finir mon allocution et ils verront que je ne suis ni 
un protestant, ni un Luther »... — Vous êtes un héré- 
tique! interrompit de nouveau le grand vicaire, vous 
êtes un nouveau Luther. Vous ignorez le Concile de 
Trente. 

« Monseigneur, permettez-moi de répondre tout de 
suite au directeur du séminaire ; je sais que le saint 
Concile de Trente a introduit une déplorable restric- 
tion à la lecture des saintes Ecritures; non seulement 
pour le peuple, mais aussi pour les prêtres. Je ne suis 
pas ici pour condamner le concile œcuménique, ni 
pour vous inviter à la révolte ; mais permettez-moi, 
Monseigneur, de demander par votre intermédiaire à 
cette vénérable assemblée, de se rappeler les cir- 
constances dans lesquelles ces restrictions ont été 
faites. Luther, Calvin, Zwingli et mille autres héré- 
tiques avaient soulevé une terrible tempête contre 
notre sainte Eglise, elle n'en n'a jamais vu de sembla- 
ble. Les vagues d'une mer en fureur avaient donné 
contre la sainte barque... Le Christ paraissait dormir 
au miheu de la tempête,... des. nations entières avaient 
été balayées du pont du navire fortement ballotté, 
d'autres étaient menacées. 

» Que devait-on faire dans cette heure de danger 
suprême ? N'avez-vous pas entendu dire ce que l'on 



44 SECONDE PARTIE 

fait souvent durant l'un de ces ouragans destruc- 
teurs ? Les sages marins jettent par-dessus bord 
beaucoup de marchandises précieuses. Est-ce parce 
qu'ils trouvent ces marchandises sans valeur, mau- 
vaises en elles-mêmes ? Non non ! C'est souvent le 
contraire. Ils jettent quelquefois ce qu'ils ont de plus 
précieux. Mais plus d'une fois quand la tempête s'est 
calmée, on les a vus retourner sur les lieux du 
désastre, et recueillir avec soin les objets précieux 
qu'ils avaient abandonnés. Quand l'ouvrage est 
achevé, ils reprennent leur route et bénissent Dieu 
de ce qu'il a permis d'avoir arraché aux vagues les 
trésors précieux qu'ils avaient jetés? Monseigneur et 
vénérables frères, inutile de fermer les yeux sur les 
tristes réalités du moment. Nous ne pouvons Ure l'his- 
toire du Concile de Trente sans verser des larmes à 
la pensée des objets précieux que la tempête fit aban- 
donner. 

» Je ne veux pas critiquer les pilotes, ni les illus- 
tres savants du Concile de Trente ; que ma langue 
s'attache à mon palais, plutôt que de condamner ces 
saints hommes qui ont dirigé la barque dans ces jours 
périlleux ! Que ma main se paralyse si elle devait 
s'élever contre eux ! 

» Maintenant que le Seigneur comme autrefois sur 
la mer de Galilée "s'est réveillé de son sommeil mys- 
térieux pour calmer la tempête, n'est-il pas de notre 
devoir de retourner sur ces eaux autrefois troublées, 
et de ramasser quelques-uns de ces objets précieux 
surnageant encore en attendant de disparaître pour 
toujours ? » 

Ces paroles avaient produit leur effet. Mais il était 



LA MOISSON LEVE 45 

évident que les vieux prêtres n'avaient pas désarmé. 
Chiniquy continua : 

.« Monseigneur, parmi les choses précieuses et divi- 
nes jetées par-dessus bord dans ces temps de trou- 
ble, parmi ces épaves que nous devons sauver se 
trouve le droit qu'a tout chrétien de lire les saintes 
Ecritures et de les interpréter selon son âme et cons- 
cience guidé par le Saint-Esprit, donné à tous ceux 
qui le demandent. Par exemple qui d'entre nous ose- 
rait dire que l'admirable épître de Paul aux Romains 
n'est pas la propriété de tout chrétien romain ? Tout 
chrétien de Rome n'avait-il pas le droit de lire et de 
garder cette lettre qui était adressée à tous ? Où est 
l'autorité revêtue du droit d'enlever cette épître à ces 
chrétiens ? 

» Comment cette épître envoyée par Paul comme 
le pain de vie serait-elle considérée par son succes- 
seur Paul IV comme un poison? Continuerons-nous 
à dire à notre peuple que saint Paul, visiblement 
guidé par l'Esprit de Dieu, n'avait pas assez de bon 
sens pour écrire une épître que l'on pût comprendre. 
Y a-t-il un seul mot dans cette épître qui nous fasse 
supposer que le peuple de Rome ne devait pas faire 
usage de son intelligence et de sa conscience pour la 
comprendre? Ce que je dis de cette épître de Paul, je 
le dis de toutes les Ecritures saintes ; je remercie 
Dieu de ce que je suis prêtre catholique. Je ne me 
révolte pas contre notre sainte EgUse. Je ne con- 
damne pas les Pères du Concile de Trente, d'avoir 
fait ce qu'ils ont fait pour sauver la barque dans les 
sombres heures d'une horrible tempête, mais puisque 
notre magnifique barque vogue à présent sur des 



46 SECONDE PARTIE 

eaux paisibles ; n'est-ce pas le temps de prendre à 
bord ce trésor précieux que Christ a apporté du ciel 
pour sauver le monde ? Ah ! je voudrais pouvoir faire 
entendre ma voix au monde entier, à tous ceux que le 
Sauveur a rachetés et qui l'ont accepté comme leur 
seule espérance, leur seule joie, leur seule vie pour le 
temps et pour l'éternité ; prêtres consacrés ou sim- 
ples rachetés, à tous je leur dirais: N'est-il pas temps 
d'entrer en possession du trésor perdu des Saintes 
Ecritures? Vous n'avez pas oublié, Monseigneur, que 
lorsque j'ai été ordonné prêtre, vous m'avez demandé 
de promettre solennellement en présence de Dieu et 
de son peuple de ne jamais interpréter les Ecritures 
saintes selon mon intelligence, ma conscience et le 
sens commun. La main sur la Bible vous m'avez fait 
jurer de ne l'interpréter que selon le consentement 
unanime des conciles et des pères. 

» Maintenant je demande respectueusement à votre 
Grandeur de répondre. Suis-je trop stupide, trop 
ignorant, trop dépourvu d'intelligence pour compren- 
dre saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, 
quand je puis comprendre Tertullien, Jérôme, saint 
Augustin et autres qui sont infiniment plus obscurs ? 
Qu'il plaise à votre Grandeur de me dire si les 
auteurs sacrés du Nouveau Testament n'ont pas reçu 
de mon Dieu la lumière et les grâces de me parler 
d'une manière intelligible et comment Origène, Justin 
et Clément ont reçu de Dieu un degré de clarté 
refusé à ses ambassadeurs, ses apôtres et ses évan- 
gélistes ?... Si je ne puis compter sur mon jugement 
et ma conscience quand j'étudie avec le secours de 
Dieu, les saintes pages de la Bible, comment pour- 



LA MOISSON LEVE 47 

rai-je compter sur mon propre jugement quand j'étu- 
die les saints Pères ? 

» Si vous me répondez que je n'ai rien autre que 
mon propre jugement pour lire et comprendre les 
saints Pères, comment se fait-il que je serai perdu si 
je fais usage de mon propre jugement quand au pied 
de mon Sauveur j'étudie son divin livre? 

» Rien ne m'effraie plus dans notre sainte religion 
que ce manque de confiance en Dieu, quand nous 
lisons sa parole ; je ne comprends pas la confiance que 
nous avons dans notre propre jugement quand nous 
parcourons les écrits des hommes faillibles que furent 
les saints Pères. 

» Serait-il possible que dans notre sainte Eglise, la 
Parole de Dieu fût synonyme d'incertitude, de ténè- 
bres, de nuit et de mort, alors que les paroles des 
hommes éveilleraient des idées de lumière et de vie ? 

» Quand vous, notre vénérable évêque, m'avez mis 
dans la main les saintes Ecritures avec la recomman- 
dation de les étudier, de les prêcher avec l'aide de 
Dieu du mieux de ma connaissance, je vous ai com- 
pris. Vous m'avez confié une œuvre sublime et avec 
la grâce de Dieu j'y consacrerai toute ma vie. 

» Mais quand vous m'avez ordonné de jurer de ne 
jamais les interprêter que d'après le consentement 
unanime des Pères, ne m'avez-vous pas forcé à me 
parjurer en me demandant de jurer une chose que je 
ne pouvais pas faire? jurer une chose aussi ridicule, 
aussi impossible que de prendre la lune dans mes 
mains. 

» Car il est probable qu'il n'y a pas deux chapitres 
du divin Livre sur lesquels les saints Pères n'ont eu 



48 SECONDE PARTIE 

des opinions différentes. Leurs écrits remplissent deux 
cents volumes in-folio; il faudrait plus de dix ans 
pour en prendre connaissance et trouver les textes 
sur l'interprétation desquels ils s^entendent ou diffè- 
rent. 

» Si après cette étude je trouve qu'ils sont unani- 
mes sur les sujets que je veux traiter, cela va bien, 
mais si sur les cinquante Pères quarante-neuf sont 
unanimes et qu'il y en ait un seul qui diffère, quelle 
sera la gravité de ma situation? Ne serai-je pas 
comme un navire sans mât, sans voile, sans boussole 
et sans gouvernail, c'est-à-dire perdu! 

» S'il m'était permis de suivre la majorité, il me 
resterait une planche de salut et j'aurais des chances 
d'échapper au naufrage. Mais mon serment est inexo- 
rable, il me lie et nous lie tous à ne suivre que l'una- 
nimité. Si notre foi et la doctrine que nous prêchons 
ne sont pas celles de l'unanimité, nous nous parjurons, 
nous sommes perdus. Quel étrange serment! Dans 
quelle horrible alternative nous sommes placés ! 
David nous dit au psaume 119: 105: « Ta parole est 
une lampe à mon pied et une lumière à mes sentiers. » 
Mais que faisons-nous, nous, de cette lampe et de 
cette lumière? Nous la plaçons sous le boisseau afin 
qu'elle ne soit pas vue. Nous avons juré de l'ignorer 
et d'en nier la puissance et l'autorité. Je n'ai pas 
honte de l'Evangile de Christ^ disait saint Paul, car il 
est la puissance de Dieu pour le salut de quiconque 
croit. » Romains i : 16. 

» Par notre conduite ne faisons-nous pas croire au 
peuple que l'Evangile est la puissance du Diable pour 
damner le monde? 



LA MOISSON LEVE 49 

» Non seulement nous empêchons notre peuple 
d'avoir accès au livre divin, mais nous le lui enlevons 
violemment des mains quand nous en avons Tocca- 
sion. Sur mon avis, quatre familles de ma paroisse 
s'étaient procuré autant de Bibles, — version Sacy, 
— mais mon prédécesseur M. Bégin ici présent Tayant 
appris, leur enleva les volumes sacrés et les jeta au 
feu en présence de toute la famille... Ce que nous 
demandons respectueusement, c'est de faire cesser ces 
actes sacrilèges et de montrer notre amour et notre 
respect pour ce livre en le donnant au peuple 
accompagné de commentaires approuvés par l'Eglise. 

» Il est évident que les Pères du concile de Trente 
n'ont promulgé cette loi, prohibant la lecture des 
saintes Ecritures que bien malgré eux, avec l'entente 
que ces restrictions ne devaient être que pour un 
temps. Ils ont donc sagement laissé à chaque évêque 
le droit d'abattre ces barrières pour rendre au peuple 
ses privilèges, son droit à la lecture des Ecritures 
saintes, quand ils trouveraient le temps favorable. 

» Ce n'est donc pas une révolte contre le saint 
Concile que nous proposons. Nous demandons une 
édition canadienne des évangiles. Comptant sur le 
zèle, la piété, la haute intelligence de nos évêques, 
nous avons la ferme espérance que cette faveur nous 
sera accordée. » 

Quand M. Chiniquy regagna son siège, il n'enten- 
dit qu'une seule voix discordante, celle de l'ex-direc- 
teur du séminaire M. Demers. Il n'attaquait pas le 
bien fondé de la requête, mais il répéta plusieurs fois, 
que le jeune curé de Beauport serait bientôt protes- 
tant s'il ne l'était déjà. 

CANADA II 4 



50 



SECONDE PARTIE 



Charles Baillargeon, alors curé de Québec et plus 
tard évêque dans cette même ville, appuya dans une 
vibrante allocution la requête audacieuse qu'avait 
présentée Chiniquy. « Il est bon, dit-il, qu'on accorde 
au public le droit le lire la Bible ». Quand on passa 
au vote, cinq voix seulement furent opposées. C'était 
une victoire ! L'évêque nomma un comité qui aurait 
la charge de préparer l'édition canadienne du Nou- 
veau Testament. Elle parut en 1846^ sous le patro- 
nage de Monseigneur Baillargeon, l'homme qui avait 
eu le courage de la défendre. 

Un monument commémoratif de l'œuvre 
de la tempérance. 

Il y avait à peine une année que le démon de l'in- 
tempérance avait été enfin chassé de Beauport, que le 
peuple voulut rappeler sa délivrance par une mani- 
festation publique. On décida l'érection d'un monu- 
ment commémoratif qui allait en perpétuer le souve- 
nir. Le voyageur qui suit la route qui va de Québec à 
Beauport le trouvera à mi-chemin. Il est surprenant 
que le fanatisme catholique n'ait pas osé le faire dis- 
paraître. 

Ce monument consiste en une colonne corinthienne 
surmontée d'une croix. Il fut élevé par l'abbé Chini- 
quy, alors qu'il était curé de la paroisse de Beauport. 
Par cette manifestation il commémorait la croisade 
victorieuse qu'il y avait dirigée contre l'ivrognerie. 

^inauguration de ce monument eut lieu le 8 sep- 
tembre 1841. L'évêque de Forbin-Janson, invité par 
M. Chiniquy, présidait la cérémonie. Ce monument a 



LA MOISSON LEVE 5I 

été restauré en 1909. On n*a rien osé changer dans la 
forme, mais le fanatisme a trouvé le moyen d'en faus- 
ser renseignement en faisant graver l'inscription sui- 
vante : « Monument de tempérance^ érigé le 8 septem- 
bre 1841, par monseigneur de Forbin -Janson, évêqne 
de Nancy ; — restauré le 8 septembre içoç. 

Voilà comment un bon catholique doit écrire l'his- 
toire ! Il reste encore le Manuel de tempérance du 
Père Chiniquy, c'est Sir Hector Longevin qui a écrit 
la préface de la première édition, préface des plus 
élogieuses pour la piété et le talent de l'auteur et la 
médaille en or que les citoyens de Montréal firent 
frapper en souvenir des succès de l'œuvre de la tem- 
pérance. 

Kamouraska et le « Manuel de tempérance». 

Bien contre son gré, Chiniquy fut envoyé dans une 
autre paroisse, Kamouraska. Là le mal à combattre 
était aussi violent qu'il avait été à Beauport ; il se mit 
à l'œuvre avec le même enthousiasme et Dieu lui 
donna les mêmes succès. C'est pendant la desserte de 
cette paroisse que Charles Chiniquy fit paraître son 
Manuel de Tempérance à la publication duquel il 
n'avait jamais songé. Voici comment il fut amené à 
écrire, puis à publier. Un ami dans la détresse lui 
écrivit pour lui demander de résumer les belles con- 
férences qu'il avait eu l'occasion de donner sur cette 
question brûlante, afin qu'on puisse les publier et de 
lui accorder le bénéfice des deux premières éditions. 
Chiniquy, qui fut toujours généreux, ne refusa pas ce 
service ; il mit sa plume à la disposition de son ami 



52 SECONDE PARTIE 

et l'œuvre qui aurait pu être ensevelie dans les car- 
tons porta dans les familles un peu de la chaude élo- 
quence de Tapôtre de la tempérance. Ceux qui ont 
eu entre les mains ce petit manuel seront frappés par 
l'abondance de citations empruntées à la Bible, ce qui 
était fort audacieux alors et Test souvent encore 
aujourd'hui. 



Quelque lecteur aura peut-être trouvé étrange que 
l'auteur s^ arrête si longuement à parler d'un prêtre 
quand c'est d'une histoire protestante qu'il s'agit. 
Mais s'il a noté çà et là les tendances du jeune 
homme, du séminariste et du prêtre, il a dû se deman- 
der où de telles aspirations allaient le conduire. C'est 
à cette question que nous désirons donner une 
réponse. 

En dépit d'une grande liberté d'allure vis-à-vis de 
l'autorité ecclésiastique, Chiniquy, comme ses illustres 
ancêtres spirituels, Luther ou Calvin, n^eut jamais 
l'intention de rompre avec son EgHse; sa conscience 
lui imposait certaines revendications pour le peuple, 
elle lui montrait la nécessité de certaines réformes 
d'ordre intérieur et il parlait pour cetix qui n'osaient 
ou ne pouvaient pas le faire. 

Il y avait dans cette attitude de quoi intéresser 
l'observateur protestant, même quand l'expérience et 
l'histoire l'ont amené à ne plus espérer qu'une réforme 
intérieure soit possible au sein d'une Eglise qui tient 
plus à son autorité qu'à celle du maître qu'elle pré- 
tend servir; M. Chiniquy devait en arriver là, mais il 
faudra du temps pour cela; il croyait à la sincérité de 



LA MOISSON LEVE 53 

son Eglise, il éleva la voix dans son sein, protestant 
contre le célibat obligatoire, la défense de lire et 
d'interpréter librement la Bible, l'abus des liqueurs 
toléré par quelques curés et encouragé par le grand 
nombre. 

Sa réputation l'ayant fait connaître, Chiniquy fut 
souvent appelé à prêcher au dehors. Bientôt il fut 
visible qu'il ne pourrait pas longtemps se dépenser 
de la sorte et qu'il serait obligé de faire un choix 
entre le ministère pastoral et l'apostolat en faveur de 
la tempérance. Il s'en ouvrit à son évêque et le prélat 
lui donna un successeur à Kamouraska. 



Libre, Chiniquy partit pour Montréal où on avait 
grandement besoin de lui; il y reçut un chaleureux 
accueil de l'évêque et des oblats qui avaient leur cou- 
vent à Longueil. Chiniquy séjourna chez les oblats., 
il eut même l'intention de se joindre à leur famille 
spirituelle; mais après une année de noviciat, son 
zèle pour la tempérance l'emporta et il renonça à son 
projet. Cette décision une fois prise, il se mit tout 
entier à l'œuvre de la tempérance qu'il poursuivit 
sous les auspices du clergé séculier. Une fois qu'il 
avait prêché à Saint-Hyacinthe^ Chiniquy, qui y était 
encore, vit arriver un beau matin le curé Crevier, 
conducteur de la paroisse. Le pauvre homme, était 
tout défait; son visage était fort pâle et Chiniquy en 
fut immédiatement frappé. « Mais qu'avez-vous donc, 
monsieur le curé? » — « N'avez-vouspasentendu le bruit 
qu'on a fait cette nuit en démolissant ma distillerie, » 



54 SECONDE PARTIE . 

répondit le prêtre. On comprend ce que dut être 
Fentretien qui suivit. Charles Chiniquy ne pouvait 
pas comprendre qu'un curé qui dirigeait une distil- 
lerie lui ait demandé de venir prêcher la tempérance 
dans sa propre paroisse. Le prêtre distillateur afïir- 
mait que c'était là un excellent placement, argument 
qui ne parut guère frapper Chiniquy, car il se réjouit 
tout haut de ce que le peuple avait été si prompt à 
punir la duplicité du curé. 

En effet, sans qu'il ait été poussé par la moindre 
allusion, le peuple, qui avait bien compris quel ennemi 
l'alcool est pour lui, s'était rué sur la distillerie que 
l'on savait parfaitement être la cause de la ruine de 
bien des familles et du même coup la source de la 
fortune du curé. 

Il y a peu de paroisses dans la province où Chini- 
quy n'ait eu l'honneur de présenter la cause de la 
tempérance. Partout il remporta de vrais succès. On 
rencontre encore des vieillards qui racontent avec 
plaisir le résultat de ses conférences. On allait enten- 
dre Chiniquy pour voir ce qui allait arriver, et quand 
on quittait l'église où il avait prêché, on courait aux 
caves pour jeter dans la rue le poison qu'elles conte- 
naient. On conserve encore dans bien des familles la 
croix noire qu'il donnait à ceux qui s'engageaient 
dans sa société. Eh dépit du mal que le clergé a dit 
et fait dire sur le compte de Chiniquy, le peuple qui 
a été témoin de ses luttes lui en garde de la recon- 
naissance. 



LA MOISSON LÈVE 55 



Chiniquy aux Etats-Unis. 

En 1850 Chiniquy est invité par Tévêque Vander- 
vald de Chicago, dans rilHnois. Ce prélat avait conçu 
ridée de fonder une Nouvelle-France dans les riches 
plaines de son diocèse, en y dirigeant Témigration 
des Canadiens français. On sait qu'à cette époque, 
ceux-ci regardaient volontiers vers les Etats-Unis. 

M. Chiniquy considéra cette invitation comme un 
appel de la Providence et il accepta. A sa grande 
joie, en peu de temps, il y eut autour de lui des mil- 
liers de compatriotes^ heureux d'avoir pu répondre à 
ses pressants appels. Une grande paroisse se forma 
presque du jour au lendemain, on eût dit qu'elle était 
sortie de terre. 

L'œuvre de Chiniquy soutenue par son évêque bat- 
tait son plein et promettait de grandes espérances, 
quand le ciel subitement se couvrit. Un jour Chiniquy 
apprit, il y avait à peine une année qu'il travaillait là, 
qu'il allait être privé des directions et des conseils de 
son évêque. Celui-ci s'éloignait, écœuré par la corrup- 
tion des membres de son clergé ; il avait été impuis- 
sant dans ses efforts pour les combattre. 

Son successeur O' Ragan, « la plus fine canaille qui 
se soit jamais rencontrée, » avait pour plaire aux prê- 
tres qui avaient dégoûté son prédécesseur tous les 
vices possibles. Il trafiquait des choses saintes, il était 
d'une immoralité publiquement reconnue, avait pour 
l'ivrognerie une affection particulière; enfin il ne lui 
manquait pas un seul défaut î Les choses arrivèrent à 
un tel point que, sur une plainte documentée adressée 



56 SECONDE PARTIE 

au souverain pontife, Tévêque fut déposé et disparut 
au grand soulagement des honnêtes gens ^ 

Uévêque Smith de Dubuque (lowa) lui succéda 
comme administrateur du diocèse. On ne sait com- 
ment cela se fit, mais le nouveau prélat soupçonna 
Chiniquy d'avoir des tendances protestantes et pour 
s'en éclairer, il lui demanda de lui fournir une confes- 
sion de foi personnelle. Chiniquy comprit sans doute 
ce que cela signifiait, et s'arrangea pour donner au 
document qu'on lui demandait une forme qui, sans 
aborder la question, laissait pourtant la porte ouverte 
au libre usage des Ecritures dans son Eglise. Il écri- 
vit : « Monseigneur l'évêque Smith, nous Canadiens 
français de l'IUinois, désirons vivre et mourir dans la 
sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine, 

^ Sur le refus de M. Chiniquy de passer à l'évêque les titres 
de l'église et du presbytère, comme cela se pratique au Canada, 
l'évêque O'Ragan lança un Mandement contre M. Chiniquy, lui 
enlevant le pouvoir d'administrer les sacrements. — Chiniquy 
répondit à ce Mandement par une lettre très remarquable dans 
laquelle il disait : « On ne m'effraiera pas par des menaces, des 
anathèmes ni des excommunications, surtout depuis que j'ai lu 
dans un livre trop négligé et trop peu médité: « Vous serez 
bienheureux, quand les hommes vous persécuteront et diront 
faussement contre vous toute sorte de mal, — etc., etc. » 

Cette lettre publiée et répandue tomba entre les mains de 
M. Lafleur, qui lui écrivit pour lui faire remarquer que citer 
l'Evangile en s'opposant à son évêque, c'était admettre le prin- 
cipe protestant du libre examen, et qu'une fois admis, pour 
redresser une erreur ou condamner une injustice, il n'y avait pas 
de raison, si Fon était sincère et logique, pour y renoncer jamais ; 
que s'il n'y renonçait, il serait broyé et rejeté comme protestant. 
-^ Dans sa réponse à Lafleur, Chiniquy exprime l'espérance que 
les évêques du Canada se prononceraient en sa faveur et qu'il 
ne croyait pas déroger à sa qualité de bon catholique, en flétris- 
sant, avec les paroles de TEcriture Sainte, l'indigne conduite 
d'un évêque. — {Chrétien Evangélique, 1859 page 550.) 



LA MOISSON LEVE 57 

hors de laquelle il n'y a pas de salut, et pour le prou- 
ver à Votre Grandeur, nous promettons d'obéir à 
Tautorité de TEglise, selon la Parole et les comman- 
dements de Dieu tels que nous les trouvons exposés 
dans TEvangile de Jésus-Christ. » 

Comme Chiniquy s'y attendait, ce document ne fut 
pas jugé suffisant. Sur son refus de supprimer les 
mots : Parole de Dieu... Evangile de Jésus-Christ, l'évê- 
que lui dit : « Vous ne pouvez pas être plus longtemps 
prêtre catholique. » 

C'est alors que Chiniquy se sentit vraiment des 
ailes ! Son supérieur avait cru l'effi^ayer, il venait de 
lui ouvrir les portes de sa prison. Levant les mains 
vers le ciel, il s'écria : « Dieu en soit à jamais béni ! » 
Et il quitta la chambre. Ainsi tombe le voile sur les 
cinquante ans dans l'EgUse de Rome ; Chiniquy a 
recouvré sa liberté. Il avait ardemment désiré réfor- 
mer son Eglise en commençant par le clergé, il vient 
de se rendre compte que son désir était un rêve irréa- 
lisable. Il va sortir et du dehors, par amour des âmes 
qui sont maintenues en servage, il fera tout pour 
proclamer leur liberté. Pour en arriver là, il fallait 
que le dernier lien fût brisé. C'était ce que Dieu 
allait faire. 

Une grande crise pour le berger et le troupeau. 

Quand Chiniquy s'écriait : « Dieu en soit à jamais 
béni » il n'y avait pas encore dans sa pensée l'idée 
d'une séparation brutale avec Rome. Il dit lui-même 
qu'il rêvait alors d'une mission qui aurait eu pour but 
de ramener sous le joug de Rome les protestants qui 



58 SECONDE PARTIE 

s'en étaient affranchis. Pour mener à bien cette mis- 
sion qui a tenté bien des prêtres catholiques, Chi- 
niquy, se mit à étudier les ouvrages protestants 
de controverse ; il fit de la Bible son livre de che- 
vet, espérant trouver dans ses pages sublimes l'ar- 
gument qui lui permettrait de crier aux protestants: 
« Vos pasteurs vous cachent la vérité ! Acceptez de 
vous laisser conduire par le pape et vous serez sau- 
vés. » 

Il avait conservé pour la Parole de Dieu un pro- 
fond respect; mais chaque fois qu'il ouvrait la Bible 
pour la consulter et lui demander la nourriture de 
son âme, il croyait entendre une voix qui disait : 
« Es-tu bien sûr de la position que tu prends à cause 
des choses que t'a enseignées ton Eglise ; crois-tu 
parfaitement qu'elle soit dans la vérité? Ne vois-tu 
pas au contraire qu'elle s'en écarte chaque jour 
davantage pour se conformer aux données d'une tra- 
dition que rien n'appuie? Ne vois-tu pas qu'il est 
inconvenant d'invoquer le nom des saints et des anges 
quand la Bible affirme ouvertement qu'il n'y a qu'un 
seul nom qui ait été donné aux hommes pour être 
sauvés, — savoir Jésus-Christ le Fils unique. » 

Un jour cette voix qu'il refusait d'entendre se fit 
plus forte ; on eût dit qu'elle voulait absolument s'im- 
poser. Chiniquy venait d'enseigner à ses paroissiens 
qu'après leur mort leur âme aurait à souffrir dans les 
flammes du purgatoire, car il fallait qu'elle fût com- 
plètement purifiée. La voix s'insurgea contre un tel 
enseignement et comme si elle demandait au prédica- 
teur de présenter ses titres^ elle le mit en demeure de 
se prouver à lui-même et par cette Bible qu'il véné- 



LA MOISSON LEVE 59 

rait l'exactitude de ce qu'il avait affirmé. Elle disait: 
« Ne lis-tu pas que le sang de Christ nous purifie de 
tout péché ? Sors donc de cette Eglise qui t'impose la 
prédication de telles doctrines. » C'était la voix de 
Dieu ! lui, croyait qu'elle venait du diable. 

Quand il parcourait les auteurs favoris de l'Eglise 
romaine, recommandant d'exterminer les hérétiques 
dans tous les pays et par tous les moyens, afin que 
l'Eglise, enfin débarrassée, pût exercer l'autorité légi- 
time qui lui appartient, la voix avait des accents im- 
périeux, elle dénonçait tout cela comme enseigne- 
ments diaboliques. Elle disait : « Jésus a repris sévè- 
rement ses disciples parce qu'ils avaient demandé que 
le feu du ciel descendît sur des villages qui avaient 
refusé de les recevoir, tes maîtres sont loin d'avoir 
son esprit. » 

Chaque fois, c'était pour Chiniquy des heures de 
lutte profondément douloureuses; il reconnaissait le 
bien-fondé des objections que lui faisait la voix, et il 
refusait de se rendre. Il fallait que Dieu eût enfin 
pitié de lui et qu'en l'appelant à une conversion véri- 
table, il lui permît de remporter la victoire. 

Parfois la même voix lui affirmait qu'il ne pouvait 
pas être sauvé dans son Eghse, cette EgHse pour 
laquelle chaque matin, lui, créait le Dieu^ avec un peu 
de pâte. Alors, il se rapprochait de la croix, il oubliait 
les formules qu'il avait apprises et de tout son cœur 
il s'entretenait avec Dieu comme un fils avec son 
père. 

Quand la question de rompre avec Rome se posait 
franchement, il se disait : « Sortir pour aller où ? Etait- 
il possible que cette belle Eglise si vieille, si grande, 



6o SECONNE PARTIE 

celle de sa mère, de son pays, ne fût pas la vraie 
Eglise de Jésus-Christ ? » Alors il criait à Dieu, deman- 
dant des directions, suppliant pour avoir la délivrance. 
Un jour qu'il traversait une de ces crises, il aperçut 
soudain une lumière ; au centre^ se tenait son Sau- 
veur, Jésus crucifié. Il le vit s'approcher de lui et il 
Tentendit qui disait : « J'ai entendu tes cris, j'ai vu 
tes larmes. Mon Père t'a tant aimé qu'il m'a envoyé 
moi, son fils pour te sauver par ma mort sur la croix; 
là j'ai payé ta dette; là sur la croix, j'ai demandé et 
obtenu ton pardon. Regarde, c'est la couronne de 
gloire que je t'apporte. » Chiniquy comprit ; la vérité 
que son Eglise lui avait voilée lui appafut dans toute 
sa splendeur et il réalisa que la vie éternelle est un 
don de Dieu. 

J'ai entendu Chiniquy parler de ses expériences ; 
il y avait dans sa voix et dans le choix des mots qui 
traduisaient sa pensée une force incomparable; on 
sentait qu'il était celui qui a vu. Quand il parlait de 
la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, la scène 
avait un caractère exceptionnel et les paroles du Maî- 
tre, une vie surabondante. 



Décidé à la rupture, il se demandait ce que devien- 
draient les fidèles dont il avait la garde; il aurait 
voulu les mettre au bénéfice de ses expériences ; leur 
faire partager sa joie et son privilège. Mais comment 
allaient-ils accueillir son message ? 

Le lendemain était dimanche, ce fut une belle 
journée; le soleil brillait dans le ciel et l'auditoire 
était celui des grandes fêtes. Après avoir prié, Chi- 



LA MOISSON LÈVE 6l 

niquy se sentit plus fort et voici quelle fut la subs- 
tance de sa prédication: 

« Chers compatriotes, la nuit oii Jésus fut trahi et 
livré entre les mains de ses ennemis, il dit à ses dis- 
ciples : « Cette nuit je vous serai à tous une occasion 
de scandale ». Aujourd'hui je dois vous tenir le même 
langage car je sens que je vais vous être en scandale 
aussi. Mais, comme le scandale de Jésus fut l'occasion 
d'un salut pour le monde, je voudrais qu'avec la 
grâce de Dieu, le scandale dont je vais être cause, 
vous fût aussi une occasion de salut. Jusqu'à hier, 
j'étais prêtre de Rome et j'étais votre pasteur. Mais 
hier à trois heures de l'après-midi, j'ai aperçu une 
lumière dont la clarté était extrêmement puissante et 
à sa lueur, j'ai vu que l'Eglise de Rome et son chef, 
le pape, sont les plus grands ennemis de Jésus-Christ, 
les pires qu'il soit possible de trouver jamais. J'ai été 
trompé et je vous ai trompés. Aidé par Dieu, j'ai 
renoncé au pape et à son Eglise; je ne suis plus votre 
pasteur. » 

Un cri s'échappa de toutes les poitrines ! On 
entendait distinctement des personnes qui disaient : 
« Père Chiniquy, est-il possible que vous ayez aban- 
donné notre sainte Eglise ? » 

A ces plaintes qui sont faciles à comprendre, car 
Chiniquy était aimé des fidèles, le prêtre répondit : 
« Je ne viens pas pour vous dire de faire comme moi ! 
Ne vous inquiétez pas de moi; l'heure présente est 
solennelle, regardez à Christ et à lui seul. Je ne suis 
pas mort pour vous, je n'ai pas répandu mon sang 
pour vous ; mais Christ l'a fait, c'est à lui seul que 
vous devez regarder. 



02 SECONDE PARTIE 

» Voudriez-vous savoir pourquoi j'ai quitté l'Eglise 
de Rome ? » 

De tous côtés on répondit : « Oui, oui, dites-nous 
tout ! » 

Il y avait devant lui une mère qui tenait dans ses 
bras un charmant bébé de six mois. Chiniquy le 
montra à la foule. « Vous voyez cet enfant, dit-il^ de 
ses petits bras il s'essaie à entourer le cou de sa 
mère ! Sûrement il vit. A-t-il fait quelque chose pour 
avoir la vie ? C'est un don de Dieu! Si l'enfant pou- 
vait parler^ il dirait à sa mère : « Oh ! comme je suis 
heureux dans tes bras; comme tu es bonne, du soir 
au matin et du matin au soir tu t'occupes de moi. Que 
puis-je faire pour te montrer ma gratitude ? que 
veux-tu que je te donne pour cette vie qui vient de 
toi ? » Que répondrait sa mère ? 

Elle répondrait : « Mais, mon cher enfant, je ne veux 
rien, rien que tes baisers, rien que te presser sur mon 
cœur. » 

» Mères ici présentes, n'est-ce pas la seule chose 
que vous attendez de vos enfants ? » 

De tous côtés on cria : Oui, oui ! 

« Alors, leur dit-il, venez avec moi au pied de la 
croix de votre Sauveur, regardez à sa couronne 
d'épines, à ses blessures sanglantes. Ecoutez son cri 
d'agonie : « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Puis 
demandez-vous : Pourquoi cette couronne d'épines a-t- 
elle été posée sur sa tête, pourquoi ces clous ont- 
ils percé ses membres, pourquoi de ses blessures san- 
glantes, son sang divin a-t-il été répandu; pourquoi, 
a-t-il dû souffrir cette horrible mort ? Jésus vous ré- 
pondra : C'est pour que vous ayez la vie éternelle. 



LA MOISSON LÈVE 63 

Si VOUS lui dites ensuite : Que veux-tu que je fasse 
en retour de cette vie éternelle ? Il répondra : Je ne 
demande que ton cœur et ton amour. Cette vie éter- 
nelle est un don^ je l'offre à tous. 

 Maintenant, si vous allez au pape et à ses prêtres 
et que vous leur demandiez : Que devons-nous faire 
pour être sauvés ? Ils vous répondront : Allez confesser 
vos péchés à un prêtre, souvent plus coupable que 
vous; abstenez-vous de viandes, gagnez ou achetez 
des indulgences, priez la sainte Vierge et les saints. 
Il vous faudra aller en purgatoire, à moins que vous 
n'ayez beaucoup d'argent à donner pour en sortir. 
Ce sont là trompeuses inventions des hommes. 

» Quand Jésus est interrogé par un jeune homme qui 
veut savoir ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle : 
Il ne lui parle ni de confession, ni de jeûne, ni d'indul- 
gence, ni de purgatoire; il laisse toutes ces inven- 
tions décevantes au pape ; c'est à lui de les exploiter. 

» Ce qu'il dit alors, il vous le dit encore aujourd'hui, 
car il est éternellement le même : « Mon ami, pour être 
sauvé, tu n'as qu'à aimer mon Père qui t'a tellement 
aimé qu'il m'a envoyé, moi son Fils, pour sauver le 
monde. Aimez votre prochain, repentez-vous et 
croyez en moi. Invoquez mon nom et vous aurez la 
vie éternelle, car elle est un don gratuit. » 

Après de telles paroles Chiniquy sentit que l'Esprit 
de Dieu était en travail dans les cœurs et dans une 
improvisation vibrante il en appela à ceux qui vou- 
laient abandonner le pape pour suivre Jésus-Christ. 

« Qui veut abandonner cette religion dégradante et 
se séparer du pape pour accepter la religion qui offre 
la vie éternelle comme un don de Dieu ? » 



64 SECONDE PARTIE 

L'auditoire se leva comme un seul homme. Le joug 
du pape était tombé; les épaules étaient libres enfin. 
Ce fut une belle journée pour cette Eglise; ce n'était 
pas encore la Pentecôte, mais TEsprit de Dieu allait 
pouvoir y travailler librement. Aujourd'hui ceux qui 
ont vu ces choses les rappellent avec une sainte 
émotion et une bien vive reconnaissance. 

Le lendemain, la presse et le télégraphe avaient 
porté au loin la grande nouvelle ; il y en eut qui virent 
dans cette manifestation la puissance de Dieu agissant 
dans le monde; d'autres en éprouvèrent du dépit et 
•de la colère. Dans toutes les chaires protestantes on 
commenta les faits et, d'ardentes prières montèrent 
vers Dieu. On le remerciait de ce que par sa grâce, 
des familles s'étaient enfin affranchies du joug de 
Rome. L'inverse se produisit dans les églises catho- 
liques ; du haut des chaires on dénonça l'apostasie ; 
Chiniquy fut représenté comme un monstre qu'il fallait 
vouer à la colère vengeresse de Dieu et livrer à la 
justice des hommes. Et les fidèles, effrayés par tant de 
menaces, pleurèrent sur le sort du pauvre prêtre et 
de ses paroissiens qu'il avait perdus. 

Un club de Canadiens Français, établis à Chicago — 
il comptait plusieurs centaines de membres — écrivit 
à Chiniquy, l'invitant à venir au miheu d'eux car, disait 
la lettre, on avait beaucoup de questions à lui poser. 

Heureux de cette démarche, Chiniquy partit pour 
Chicago. On avait annoncé sa venue, il put parler 
devant un auditoire considérable et attentif. Le prési- 
dent le présenta au public dans les termes suivants : 

« Cher Père Chiniquy, les dernières nouvelles de 
Sainte-Anne nous sont arrivées comme un vrai oura- 



LA MOISSON LÈVE 65 

gan et ont ébranlé nos convictions religieuses jusque 
dans leur fondement. Dans bien des familles nos sen- 
timents religieux n'ont pas seulement été ébranlés 
mais renversés, détruits; un grand nombre se trou- 
vent en face de ruines. Un homme intelligent quand 
un tremblement de terre a renversé sa maison ne doit 
pas se croiser les bras et attendre ; après les premiers 
moments donnés au découragement, il pense aux 
meilleurs moyens de rebâtir en préparant si possible 
une demeure meilleure. 

» C'est pour reconstruire que nous vous avons 
appelé. N'avons-nous pas le droit de nous adresser à 
vous, cause de cet effondrement, pour vous demander 
de nous diriger dans les relèvements nécessaires? 

» Au nom de cette assemblée je vous prie de nous 
dire ce que vous pensez de la confession auriculaire. 
N'est- elle pas une institution apostolique ? Christ n'a-t- 
il pas dit à ses apôtres : Ce que vous lierez sur la 
terre sera lié dans les cieux, et ce que vous délierez 
sur la terre sera délié dans les cieux? Qu'avez-vous 
à nous donner pour nous réconcilier avec Dieu quand 
nous avons péché ? » 

« Pour répondre à vos questions par l'Ecriture, 
l'histoire et le sens commun, reprit M. Chiniquy, il me 
faudrait plusieurs heures. Je vais tout simplement 
taire appel à votre bon sens. » 

Et s'adressant à un monsieur assis en face : 

— Dites-moi, monsieur, votre femme vit-elle encore ? 

— Oui, monsieur, Dieu merci; elle est ici à mes 
côtés. 

— Avez-vous des filles ? 

— Oui, deux, ici présentes. 

CANADA 11 S 



66 SECONDE PARTIE 

— Avez-vous des garçons ? 

, — Oui, trois, ici aussi présents. Nous sommes tous 
ici pour vous écouter. 

— Encore quelques questions. 

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez été à confesse ? 

— Eh bien, répondit le monsieur, vous ne devriez 
pas me demander cela, j'ai honte de le reconnaître, il 
y a sept ans. 

-- Et vos garçons ? 

— Ils suivent mon exemple. 

— Et votre femme et vos filles? Est-ce une indis- 
crétion de vous demander si elles vont à confesse plus 
souvent ? 

— Dieu merci, ma femme et mes filles sont pieuses ; 
elles ne manquent jamais d'aller se confesser au moins 
une fois par mois, souvent plus. 

— Maintenant, cher monsieur, merci pour vos 
réponses. J'ai encore une question à vous faire, ques- 
tion délicate et j'espère que vous continuerez à mé- 
riter le respect et la reconnaissance de cette grande 
assemblée. Supposons qu'au lieu d'un homme dans le 
confessionnal, il y eut une jeune demoiselle pour 
écouter vos confessions, seriez-vous resté sept ans 
sans répondre aux appels pressants d'aller vous 
confesser à elle? 

Il avait à peine prononcé le dernier mot, qu'un éclat 
de rire partit de tous les coins de la salle. Le mon- 
sieur lui répondit : 

— Monsieur Chiniquy, je vous laisse deviner. 

— Oui, lui dit M. Chiniquy, inutile d'insister. Et 
pourquoi serait-ce pire que le mode suivi aujourd'hui ? 
Les femmes ont le flair plus développé que les hom- 



LA MOISSON LÈVE 67 

mes dans ces matières, il n'y a pas une dame ici qui 
laisserait son mari se confesser à une demoiselle. Si 
une dame catholique voyait son mari aller s'age- 
nouiller une ou deux fois par mois aux pieds d'une 
demoiselle, pour lui exposer ses pensées les plus 
secrètes, elle irait le faire sortir et lui dirait qu'il n'est 
pas convenable qu'il aille là, fût-elle la plus respec- 
table femme de la paroisse. 

Le président lut ensuite quelques coupures de jour- 
naux montrant les dangers auxquels la confession 
expose le prêtre... Ajoutez à cela les arguments 
bibliques et historiques que M. Chiniquy présenta et 
l'on comprendra que l'auditoire fut parfaitement 
satisfait et convaincu que la position prise par M. Chi- 
niquy était la seule solide, la seule évangélique. 

Pendant que M. Chiniquy recevait de tous côtés des 
félicitations et des encouragements l'invitant à persé- 
vérer dans la nouvelle voie où il était entré, le clergé 
canadien consterné prenait des mesures pour le ra- 
mener à lui. Il envoyait une députation, lui offrant les 
plus grands honneurs dont l'Eglise dispose. On le 
mena sur des hauteurs (Matthieu IV), on lui fit voir 
toutes les gloires de monde, si seulement il voulait 
revenir dans le giron de l'Eglise. La réponse de Jésus 
au démon lui vint à la pensée : «Arrière de moi, Satan, 
tu adoreras le Seigneur ton Dieu et le serviras lui 
seul. » Chiniquy se sentit fort, il remercia la députation 
de l'intérêt montré par les évêques du Canada et lui 
fit comprendre qu'il avait dû obéir à la voix de sa 
conscience et qu'il ne renoncerait pas à la Bible pour 
tous les trésors de Rome. 

Grand fut le désappointement de la députation. 



6S SFXONDE PARTIE 

Bientôt le ton de la conversation changea, il devint 
acerbe, menaçant, terriblement menaçant. On avait 
juré la ruine de l'apostat; ne pouvant le ramener par 
la flatterie et les promesses d'avancement dans la 
hiérarchie, on eut recours à d'autres moyens. 

Après les menaces, les accusations d'immoralité; heu- 
reusement que d'après nos lois tout homme est inno- 
cent aussi longtemps qu'il n'est pas déclaré coupable. 
On trouva des femmes assez complaisantes pour l'ac- 
cuser. On reçut leurs dépositions et on leur demanda 
d'en jurer la fidélité. Il se trouva une de ces malheu- 
reuses pour déclarer impossible le serment qu'on lui 
demandait. Interrogée sur son attitude elle dit : « C'est 
un tissu de mensonges que mon confesseur m'a 
dictés m'assurant que j'allais servir l'Eglise et je l'ai 
fait. > Le mari, présent à cet entretien^ fut pris d'une 
fureur légitime et défendit au prêtre de revenir dans 



^ M. Lafleur écrivait dans le Chrétien Evangélique, 1859, 
page 546: « Il serait difficile de se faire une idée du mouve- 
ment produit au sein de la colonie française de l'Illinois, et par 
contre coup, au cœur même du Canada. En chaire, les prêtres le 
déclaraient damné; au confessionnal, on parlait en termes voilés 
de son infâme conduite^ lorsqu'il était prêtre. Si sa conduite 
avait été telle qu'on l'insinuait, il eût été facile au clergé de 
détruire d'un seul coup son influence. Ces insinuations rejaillis- 
saient sur le clergé. Les plus claivoyants faisaient eux-mêmes 
cette réflexion. 

M. Chiniquy ne fit rien pour se disculper auprès de ses com- 
patriotes. Mais dans une lettre ouverte adressée à l'Evêque de 
Montréal, il déclara que si on persistait à le traiter de la sorte, 
il lui ferait verser à lui évêque des larmes de sang, car il était 
prêt à dévoiler ce qu'il connaissait sur son compte et sur celui 
de son clergé. Cette menace eut plein effet. Pendant longtemps 
on ne parla plus qu'à demi-mot du curé de Sainte-Anne. 



LA MOISSON LÈVE 69 

A cette indigne accusation on en ajouta une autre 
d'un caractère criminel : On rendit Chiniquy respon- 
sable de Fincendie de Téglise de Bourbonnais. 

Deux prêtres de Québec étaient venus y prêcher une 
retraite. Soudain, on apprit que le Rév. Père Brunet 
accusait Chiniquy de la ruine de son église. Dans l'in- 
térêt de l'Evangile et de la vérité, M. Chiniquy décida 
d'en appeler à la protection de la loi. 

Avant son départ pour retourner au Canada, on 
offrit un banquet au saint M. Brunet. Il était à table, 
dégustant plats et vins recherchés, dans la société 
de plusieurs prêtres qui prétendaient ainsi l'honorer 
et le remercier de ce qu'il était venu combattre l'in- 
fâme apostat. Au moment où l'on allait servir le dessert, 
la porte s'ouvrit, un homme de haute taille, à la figure 
menaçante, se présenta sans saluer personne. Jetant 
un regard rapide sur cette assemblée choisie, il dit : 
« Le Père Brunet est-il ici ? » Quel pouvait être ce per- 
sonnage ? Chacun de se le demander ! On l'apprit 
bientôt. Ne recevant point de réponse, il répéta : « Le 
père Brunet est-il ici ? » Tout tremblant, le Père Bru- 
net répondit : « Oui, il est ici, c'est moi-même. » Avec 
la promptitude de l'éclair, le chérif de Kankakee lui 
mit la main sur l'épaule et prononça cette terrible 
phrase : « Vous êtes mon prisonnier, venez immédia- 
tement à la cour, un cautionnement de dix mille 
dollars ou la prison. » En attendant qu'il pût prouver 
son innocence des accusations portées contre lui, il 
dut choisir la prison. 

Il produisit ses témoins. A l'enquête préliminaire, on 
demanda à l'un d'eux : « Avez-vous vu M. Chiniquy 
quand il a mis le feu à votre église ? » Tous répondi . 



70 SECONDE PARTIE 

rent : Non! « Etiez-vous près de T église quand M. Chi- 
niquy la détruisit? » Tous répondirent : Non. « Où 
étiez-vous quand le feu éclata ? — Chez nous. — Demeu- 
rez-vous près ? — Non. — A quelle distance ? Les uns 
répondirent : — A deux milles, d'autres à trois. « Com- 
ment pouvez- vous jurer que M. Chiniquy a mis le feu 
à votre église, étant si loin ? » Ils répondirent : « Nous 
le savons parce que notre saint confesseur nous Ta dit 
et nous a dit de plus que c'était de notre devoir de le 
jurer. » L'étonnement des juges et des avocats est 
difficile à décrire. Ils n'avaient jamais eu l'idée qu'il 
pût y avoir tant de fraude et d'iniquité enseignées par 
un tribunal qui prétend redresser tous les torts. 

Le Père Brunet fut condamné à payer à M. Chini- 
quy la somme de quatre mille six cent vingt-cinq 
dollars, somme que les braves Canadiens collectèrent, 
mais qui fut payée à des brigands pour enfoncer les 
portes de la prison, ce qui permit au Père Brunet de 
s'échapper. Quelques jours après, on apprit l'édifiante 
nouvelle que par une nuit noire la sainte Vierge 
vêtue de blanc était apparue à la porte de la prison ; 
l'avait ouverte et avait dit au Père Brunet: « Mon fils, 
sors de là, viens t'en. » {Répertoire Général du clergé 
canadien, par Mgr Cyprien Tangay, page 251.) A-t-on 
réussi à faire croire à ce miracle nouveau, dont 
Rome a le monopole ? Notre public canadien croit-il 
à la délivrance miraculeuse de ce nouveau saint 
Pierre ? Il y a cette différence c'est que les portes 
derrière lesquelles Pierre était retenu s'ouvrirent 
d'elles-mêmes sans être forcées, celles de Kankakee 
furent forcées et brisées. La sainte Vierge s'était 
pourvue de tous les instruments qui conviennent aux 
cambrioleurs !!! 



LA MOISSON LEVE 7I 



Les épreuves qui nous viennent des hommes sont 
bien douloureuses; mais si elles sont la conséquence 
de la fidélité dans le service du Seigneur, le chrétien 
les supporte joyeusement. M. Chiniquy passa par ces 
heures tristes, sinon joyeusement du moins convaincu 
de la justice de sa cause et certain de son triomphe 
final. Ce qui lui arrivait le confirma dans ses opinions 
et réalisa que Dieu est fidèle à Tégard de ses servi- 
teurs dans répreuve. Il sentit sa foi se fortifier dans la 
prière. Chiniquy était un homme de prière. Il comprit 
que ces épreuves dont son ancienne Eglise se faisait 
l'instrument, étaient permises par Dieu, qu'elles devaient 
le mûrir et ainsi le préparer pour Tœuvre à laquelle 
Dieu le destinait. Le public chrétien connaît bien les 
cruautés de Tinquisition, des persécutions du xvi^ siè- 
cle, mais il était sous l'impression que Rome avait 
heureusement subi l'influence de la civilisation mo- 
derne et celle du christianisme ambiant. Les événe- 
ments de Sainte- Anne, comme tant d'autres survenus 
au Canada^ ont rappelé à notre public trop enclin à 
l'oubUer que Rome est aujourd'hui intolérante comme 
autrefois, semper eadem, et que pour elle tout homme 
est coupable s'il n'est avec elle. Il ne prouve son 
innocence qu'en se rapprochant d'elle. 

Il est d'autres épreuves dont l'insondable Providence 
a les secrets, celles-là aussi M. Chiniquy devait les 
connaître et les traverser. Il a pu s'écrier qu'il valait 
mieux tomber entre les mains de son Dieu qu'entre 
les mains des hommes. Il faut de la patience avec les 
hommes, de la soumission et de la confiance quand 
les épreuves viennent de Dieu. 



72 SECONDE PARTIE 

La famine. 

Les années 1858- 1859 ^furent terribles pour les 
colons de rillinois. La gelée et l'inondation avaient 
détruit deux récoltes successives. Toute la colonie, 
pour ne pas mourir de faim avait dû emprunter en 
hypothéquant ses biens à des taux ruineux. Cette 
épreuve, suivant de si près les conversions, pouvait 
paraître et fut exploitée comme si elle était une puni- 
tion d'en haut. Il est vrai que les catholiques n'avaient 
pas été épargnés ; mais que ne peuvent l'ignorance et 
la superstition ! C'est ce que M. Chiniquy craignait. 
On comprend ses souffrances, et ses profondes 
sympathies pour les malheureux. N'était-ce pas lui 
qui les avait amenés sur ces terres vierges de l'IUi- 
nois ? N'aurait-il pas mieux fait de les laisser sur le 
sol natal? Toutes ces questions s'agitaient dans sa 
tête, troublaient son sommeil et son cœur; elles l'ame- 
nèrent souvent au pied de son Sauveur. Alors invo- 
quant son secours, il présentait à Dieu toutes ces 
chères familles. Que d'heures il passa ainsi dans des 
luttes qui rappellent celle de Jacob. C'est dans un 
de ces moments que le Seigneur tourna la pensée de 
Chiniquy vers ses frères que la fortune avait favorisés 
et qui pourraient lui venir en aide. Déjà des chrétiens 
qui habitaient l'île du Prince-Edouard, informés des 
souffrances causées par la famine, avaient exprimé leur 
sympathie en faisant tenir au missionnaire un chèque 
de cinq cents dollars; mais qu'était-ce que cette 
somme pour nourrir cinq cents familles ? C'était un 
commencement. Disons tout de suite que Dieu prouva 
à ces nouveaux amis dans la foi, que son bras n'est 



LA MOISSON LEVE 73,. 

pas raccourci ; personne ne mourut de faim ; et toutes 
les dettes furent payées. 

Chiniquy n'était pas seulement un homme de prière, 
et un orateur de talent, il avait aussi la répartie vive 
et le don de Tà-propos. Je ne citerai qu'un incident. 

Il visitait Philadelphie dans l'intérêt de sa colonie. 
Après quelques heures d'un profond découragement, 
résultat de souffrances et de fatigues dues à des 
courses nombreuses dans les rues surchauffées de la 
cité (le thermomètre marquait 90 degrés), il fut 
reconnu par une dame chrétienne qui consacrait sa 
vie et sa fortune au bien-être de l'humanité. Elle le 
conduisit dans une réunion qui se tenait à midi, — 
heure où les affaires dans les grandes villes des Etats 
Unis sont arrêtées. — Ces réunions étaient fréquen- 
tées par les chrétiens les plus en vue de la ville et par 
la plupart des pasteurs de chacune des différentes 
églises de la ville. Après la réunion, on lui accorda 
vingt-cinq minutes pour exposer le but de sa visite ; 
il le fit comme il pouvait le faire, obsédé qu'il était par 
la pensée des souffrances de ses chères familles de 
Sainte-Anne. L'assemblée était vivement émue par la 
parole du prédicateur. Sur l'invitation du président, 
M. Stuart, une nouvelle assemblée fut constituée ; et 
après une fervente prière, l'un des pasteurs lui de- 
manda s'il s'était joint à l'une des dénominations du 
protestantisme américain. Chiniquy répondit avec un 
peu de malice : « Pas encore ! Après avoir accepté 
Jésus-Christ comme notre seul Sauveur et l'Evangile 
comme notre seule règle de foi nous avons rompu 
avec Rome et nous nous sommes appelés chrétiens 
catholiques. » 



74 SECONDE PARTIE 

« Pourquoi ne vous êtes-vous pas rattaché à Tune 
de nos dénominations, demanda le pasteur ; elle vous 
aurait pris par la main et vous aurait aidé dans vos 
difficultés présentes. » M. Chiniquy répondit : « Il est 
plus difficile que vous ne pensez de se rattacher à une 
dénomination quelconque ; vous voulez une réponse 
franche et claire, la voici. Vos divisions nous sont en 
scandale; elles nous attristent; nous voyons les épis- 
copaux opposés aux dissidents ; puis les presbytériens, 
les luthériens, les baptistes et les congrégationalistes. 
Comment pouvons-nous choisir la meilleure, la plus 
évangélique, la plus vraiment chrétienne de ces orga- 
nisations ecclésiastiques ; avez- vous pensé au temps qu'il 
faudrait pour choisir la meilleure? Ne voyez-vous pas 
quelle difficulté il y a là pour des chrétiens nouvellement 
sortis des ténèbres de Rome ? Oh ! chers frères, pour- 
quoi n êtes-vous pas unis ? Quand luira Fheureux jour 
oii épiscopaux, presbytériens, congrégationalistes, 
baptistes oublieront toutes leurs différences au pied de 
la croix de Jésus, le monde sera sauvé. Alors et alors 
seulement ce monde sera amené par une puissance 
irrésistible aux pieds de TAgneau dont le sang purifie 
de tout péché. Vous me conseillez, vénérables frères, 
de me rattacher à une dénomination quelconque ; c*est 
mon désir depuis le jour où j'ai trouvé le Sauveur 
Jésus-Christ qui a lavé mon âme dans son sang. Mais 
plus je Tétudie, plus je trouve belle, la réponse de 
Jésus à ce jeune homme qui lui demandait ce qu'il 
devait faire pour avoir la vie éternelle : « Tu aimeras 
le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton 
âme et ton prochain comme toi-même. » Je suis peiné 
quand vous me demandez de m'unir à l'une de vos 



LA MOISSON LEVE 75 

dénominations, car je voudrais pouvoir m'unir à 
toutes, les embrasser toutes et les presser sur mon 
cœur comme de chères enfants de Dieu. Bien-aimés 
en Christ, je ne veux rejeter aucun de vous ; pour 
autant que vous aimez le Seigneur et que vous croyez 
à Tefficacité de son sang pour notre salut. Si je me 
rattache à une dénomination, les autres me seront 
étrangères. La porte que Jésus nous ouvre serait-elle 
trop étroite pour que nous y puissions passer tous? 

» Je ne suis pas ici pour vous enseigner. Je veux 
écouter et désire être enseigné moi-même. Je désire sui- 
vre votre conseil, et si possible me rattacher à Tune des 
dénominations chrétiennes que vous représentez, car 
je sens que si nous ne le faisons pas, nos nouvelles 
congrégations formeront bientôt une nouvelle division, 
une nouvelle dénomination sous le nom de TEglise de 
Chiniquy, ce qu'il faut absolument éviter à tout prix. 
Mais ce choix que nous voulons faire demande beau- 
coup d'attention, beaucoup de sagesse, des études et 
des prières. Combien de temps me donnez-vous pour 
faire ce choix ? » 

Le pasteur qui avait soulevé le débat répondit au 
nom de ses collègues et il dit : « Comme vous avez 
beaucoup pensé au sujet, nous pensons que vous pour- 
riez nous donner une réponse demain. Nous engageons 
notre parole d'honneur que la dénomination que vous 
choisirez vous aidera à trouver la solution des diffi- 
cultés qui vous font si fortement souffrir. » M. Chi- 
niquy se tournant alors vers ces messieurs leur dit : 
«Vénérables frères, je ne saurais trop vous remercier 
pour cette marque inattendue et imméritée de votre 
bonté pour moi. Vous me donnez un jour pour consi- 



76 SECONDE PARTIE 

dérer quelle est la dénomination la plus évangélique 
parmi vous et vous m'affirmez que si nous nous joi- 
gnons à elle, mon peuple et moi, nous serons délivrés 
des préocupations qui nous attristent. 

» Mais permettez-moi de vous dire que je veux être 
plus libéral que vous. Je vous donne trois jours pour 
examiner et résoudre le problème que vous me posez. 

» Il ne m'est pas facile de découvrir ce merveilleux 
secret ; il vous sera plus facile à vous d'arriver à une 
solution et vous aurez trois jours. Je suis seul, sans 
expérience, et vous, vous êtes une soixantaine, parmi 
les plus savants des Etats-Unis, vous êtes au courant 
de toutes les difficultés du sujet. 

» Oui je vous prie, vénérables frères, prenez trois 
jours pour étudier la question et quand vous serez 
d'accord dites-le moi. Je vous promets solennellement 
de me rattacher immédiatement à la dénomination 
qu'il vous plaira de m'indiquer. » 

Il n'avait pas fini sa phrase que des applaudisse- 
ments enthousiastes ébranlaient la salje. Ces hommes 
de sens rassis étaient tous hors d'eux-mêmes, criant 
comme une foule en délire : « bravo ! bravo ! c'est bien, 
c'est bien. » 

Le président, M. Stuart, prit alors la parole et dit : 

« Le Père Chiniquy vient de nous donner la meil- 
leure leçon que nous ayons jamais eue. Elle vaut un 
million. Je voudrais qu'elle fût répétée par tous les 
échos de nos montagnes et de nos plaines et qu'elle 
résonnât dans tout le monde protestant de notre globe. 
Il nous a tous mis dans un sac dont nous ne pouvons 
sortir. Oui, notre manque d'unité est une honte. 
Comment pouvons-nous lui demander de faire ce que 



LA MOISSON LÈVE 77 

nous ne pouvons faire nous-mêmes ? PJût à Dieu que 
nous fussions Un en Christ; c'est la prière de Jésus. 
Plût à Dieu que les théologiens se fussent tous tenus 
sur cette plate-forme qui porte aujourd'hui M. Chi- 
niquy et les siens. 

» Je propose donc qu'on ne leur demande plus d'en 
descendre; c'est une position solide que celle qu'ils 
ont prise. Que les pasteurs invitent M. Chiniquy tous 
les soirs de la semaine pour prêcher dans leur église 
et qu'une collecte soit faite ici-même, quoique ce ne 
soit pas une chose habituelle. » 

C'était une victoire pour notre ami; le Seigneur 
l'avait merveilleusement inspiré. Il reprit le chemin de 
Sainte-Anne le cœur soulagé ; il emportait pour ses 
paroissiens des paroles d'espérance et des promesses 
de secours. 

En automne de la même année, une correspon- 
dance s'engagea entre M. Chiniquy et M. Lafleur qui 
était alors dans notre protestantisme canadien fran- 
çais l'homme le plus en vue. A la pressante invitation 
du pasteur de Sainte- Anne, M. Lafleur visita ce coin 
dé l'Illinois vers lequel les regards du monde chrétien 
se concentraient. Ce qui frappa immédiatement le vi- 
siteur canadien, ce fut l'attention religieuse avec 
laquelle on venait l'écouter parler des choses de Dieu ; 
il en a fixé le souvenir dans un discours prononcé 
à l'occasion d'un jubilé, — celui de la Grande-Ligue. — 
M. Chiniquy de son côté n'oublia pas cette visite. 
Dans ses mémoires, il parle de la correspondance et 
des entretiens qu'il eut le privilège d'avoir avec La- 
fleur, il en parle comme de circonstances providen- 
tielles, dont Dieu se servit pour l'aider à accepter la 



78 SECONDE PARTIE 

vérité dans toute sa plénitude. L^ayant visité à l'Ins- 
titut Feller à Longueil, « j'ai été, dit-il, heureux de 
saisir cette occasion pour exprimer ma gratitude à ce 
fidèle serviteur de Dieu. » Plusieurs citoyens de Lon- 
gueil profitèrent du passage de Chiniquy pour venir 
lui poser une foule de questions. Mis au courant, le 
curé suscita des ennuis et le soir de Tentretien il 3^ eut 
des vitres cassées. En dépit de l'opposition ouverte du 
clergé la salle fut remplie ; Chiniquy put y donner les 
renseignements dont on avait grandement envie. 
Après avoir pris congé de ses auditeurs, il dut rester 
encore plusieurs heures, il en arrivait toujours de 
nouveaux et pour eux il fallait recommencer. Le si- 
lence respectueux durant ces longues heures de veil- 
lée nous montre qu'il y avait là non seulement des 
auditeurs intelligents et respectables, mais aussi des 
amis. 

On se décide à choisir. 

Dans la presse, dans les clubs, dans les bureaux et 
dans les fabriques, on parlait de TEglise de Chiniquy. 
Cette pensée le préoccupait ; il tenait au titre auquel 
son Eglise s'était arrêtée : « Chrétiens Catholiques. » 
Une autre pensée le poursuivait, il se disait : 

Si nous pouvions nous rattacher à cette Eglise de 
martyrs qui si longtemps a été celle de la France ; à 
ces braves huguenots qui durant des siècles, au milieu 
des flammes et sur les bûchers n'ont cessé de rendre 
témoignage à la vérité évangélique ! A son insu, il 
remuait dans sa pensée le même problème, les mêmes 
espérances entretenues par les fondateurs de la 



LA MOISSON LEVE 79 

société franco-canadienne. A cette époque, il n'aurait 
fallu qu'un peu d'oubli de soi-même, un esprit confes- 
sionnel moins prononcé, pour voir surgir au Canada 
une Eglise Réformée rattachée à celle de France. Il 
en parla à son peuple, dont plusieurs portaient les 
noms de ces héroïques soldats de Christ, persuadés 
que la dénomination qui se rapproche le plus de cette 
Eglise historique par son organisation, c'est l'Eglise 
Presbytérienne. On décida de faire des démarches au- 
près des autorités compétentes. Six anciens accompa- 
gnèrent M. Chiniquy à Chicago pour demander respec- 
tueusement au Presbytère de cette grande ville, de 
bien vouloir les admettre dans leur Eglise, grande 
famille spirituelle dont les membres sont répandus 
dans le monde entier, et dont la foi chrétienne et 
éclairée fait la terreur de Rome. Qu'ils furent heureux, 
remarque M. Chiniquy, ces vénérables pasteurs, quand 
après un examen sérieux, ils découvrirent que nos 
convictions religieuses étaient les leurs et que le 
mouvement que nous avions inauguré était vraiment 
chrétien. Ce fut à Tunanimité qu'ils nous reçurent, 
nous demandant pourtant de souscrire à la Confession 
de Westminster. Ils ne furent pas peu surpris quand 
M. Chiniquy les pria d'y substituer la Bible. 

— Mon cher Monsieur Chiniquy, leur dit le modéra- 
teur, voilà ce que nous ne pouvons faire. Nous deman- 
dons à tous ceux qui veulent venir à nous de souscrire 
à cette vénérable confession de foi. Nous ne pouvons- 
changer ce mode d'admission. 

M. Chiniquy répondit: « Monsieur le modérateur, n'ou- 
bliez pas que vous avez affaire à des enfants dans la 
foi; et qu'il ne convient pas de les nourrir comme vous 



8o SECONDE PARTIE 

nourrissez les hommes faits. Nous ne venons pas 
vous enseigner; nous venons pour être enseignés. Per- 
mettez-nous de vous donner nos raisons pour lesquelles 
nous désirons que la Bible seule nous ouvre la porte 
de cette Eglise dont Christ est la pierre angulaire. Ce 
n'est pas dans un esprit étroit et sectaire que nous 
vous demandons de nous accorder Thonneur et le 
privilège de devenir presbytériens. C*est dans le sens 
large et chrétien du mot ; nous voulons tendre la main 
non seulement aux presbytériens, mais à tous ceux 
qui aiment et servent le Seigneur Jésus-Christ. Ne 
nous en veuillez pas, si nous vous demandons respec- 
tueusement de nous permettre de croire que notre 
adorable Sauveur avait dans sa pensée les diverses 
dénominations quand il disait : « Je suis le vrai cep et 
vous êtes les branches et mon Père est le vigneron. » 
11 n'est pas nécessaire que toutes les branches soient 
de même forme et de même grandeur pour porter de 
bons fruits ; ce qu'il importe c'est qu'elles soient unies 
au cep. 

« Je suis arrivé à cette conviction l'autre jour, alors 
-que je lisais ce merveilleux chapitre quinze de saint 
Jean, à l'ombre d'une vigne que j'ai plantée dans mon 
jardin et que je cultive de mes mains. C'est en médi- 
tant sur ces paroles de Jésus : « Je suis le vrai cep et 
vous êtes le sarment » que j'observais pour la première 
fois qu'il n'y avait pas, sur un même cep, une seule 
branche qui ressemblât à sa voisine; j'en vis une tout 
près de moi une grande, telle que votre Eglise épisco- 
pale d'Amérique et tout près de moi, j'en vis une 
autre plus petite, ressemblant beaucoup à votre Eglise 
congrégationaliste digne de toute notre admiration; 



LA MOISSON LÈVE 8l 

un peu plus loin je vis une belle branche avec ses 
pousses vigoureuses, nos frères méthodistes avec leur 
enthousiasme et tout près d'elle une belle branche que 
j'admirai beaucoup, dans son inclinaison vers le sol, 
elle avait Tair de rechercher l'humilité, tels nos frères 
baptistes. Enfin une autre, la dernière et non la 
moindre, toute courbée, nos chers Presbytériens aux- 
quels nous aimerions nous unir. J'observai que, malgré 
les différences de forme et de grandeur, toutes ces 
branches portaient de belles grappes; car toutes 
étaient unies au cep. » 

Cette réponse toute allégorique atteignit le but Le 
lendemain, tout le Presbytère se rendit à Sainte- Anne ; 
des multitudes de convertis étaient venus des villages 
et des villes voisines, même de Chicago. Les cloches 
annoncèrent au loin la nouvelle victoire de l'Evangile. 
L'union était consommée. 

Souvenirs. 

Il est dans l'histoire de tous les peuples, des 
époques particulièrement riches en hommes mar- 
quants. Dès l'année 1815 à la fin du siècle nous eûmes 
des hommes qui se distinguèrent dans l'étude du droit, 
de la médecine et des lettres ; les Papineau, les Bédar, 
les Panet, les Cote semblent ouvrir la voie ; puis 
viennent vers le milieu de cette époque les Papin, les 
Dorion, A. Dorion et E. Dorion son frère, connu sous 
le nom de l'Enfant Terrible de l'Avenir, Joseph Dou- 
tre, son frère Gonzalve, Tibaudeau, Blanchet, Bibeau, 
Louis Dessaulles, Laflamme, Guibord, Cyr, Lafleur, 
Rielle et plus tard Fontaine de Saint-Hyacinthe, Bour- 



82 SECONDE PARTIE 

geois et Laframboise du même endroit, Marchand de 
Saint-Jean, et Buis, dont la Lanterne, pétillante d'esprit, 
était une jolie imitation de celle de Rochefort. Je 
signale ces hommes, non qu'ils soient tous protestants ; 
quelques-uns Tétaient ouvertement^ un petit nombre 
désiraient le devenir, mais tous étaient de ceux dont 
Jésus aurait dit : « Laissez-les parler, agir, écrire, ceux 
qui ne sont pas contre nous sont pour nous. » Belle 
pléiade de brillantes intelligences, qui a laissé sa 
marque dans la politique, les lettres, les professions 
libérales et les affaires. C'est elle qui jeta les bases 
de l'Institut Canadien, de glorieuse mémoire et de 
triste fin. Ceci me porte à un âge où, jeune étudiant^ 
je n'étais ni homme ni enfant, mais le grand garçon 
se faufilant partout pour tout voir et tout savoir. J'ai 
beaucoup vu, beaucoup appris. J'écoutais avec ravis- 
sement les conférences, les discussions et je dois dire 
qu'au milieu de cette jeunesse brillante, nos coreli- 
gionnaires faisaient bonne figure. Avec M. Cyr, édi- 
teur du Semeur Canadien, par ses articles de journaux 
et ses conférences occasionnelles, et M. Lafleur par 
son talent oratoire, nous étions bien représentés et 
par conséquent bien vus. Il y en avait quelques-uns 
dont les ancêtres étaient huguenots et que l'on trou-, 
vait parmi les esprits avancés. En revivant cette 
époque, j'ai souvent pensé qu'elle avait été un de ces 
moments rares et qu'il n'aurait fallu qu'un chef né 
protestant, pour entraîner à sa suite cette noble et 
brillante jeunesse; la fleur de la Province. Quelques- 
uns avaient même pensé à faire venir un pasteur de 
France. A défaut d'un tel homme on en chercha un au 
Canada, mais cet état d'esprit attira sur le groupe- 



LA MOISSON LÈVE 83 

ment libéral une telle haine du clergé que les plus 
hardis eurent peur. La dissolution de l'Institut Cana- 
dien dont la bibliothèque est aujourd'hui à Tlnstitut 
Fraser les dispersa tous. 

Deux invitations. 

En janvier 1859, M. Chiniquy reçut deux lettres qui 
l'invitaient à faire connaître les raisons qui avaient 
motivé sa rupture avec Rome. L'une de ces lettres 
portait cinq cents signatures d'hommes bien connus à 
Montréal; l'autre n'en avait que cent et venait de 
Québec. 

Nul n'est prophète dans son pays, pourtant Chi- 
niquy avait souvent pensé attaquer Rome dans ses 
deux forteresses de Montréal et Québec. Mais les obs- 
tacles lui paraissaient insurmontables et les dangers 
inévitables. Ces deux lettres eurent raison de son 
hésitation. A l'appel d'un seul Macédonien, Paul avait 
tout quitté. Pourrait-il se refuser à l'appel de quelques 
centaines ? Contre le gré de ses paroissiens, il se mit 
en route. Arrivé à Toronto, il reçut une lettre du sous- 
secrétaire provincial, lui conseillant de ne pas venir 
dans la province de Québec pour y entreprendre une 
campagne contre l'Eglise de Rome. On lui rappelait 
les victimes dont une visite de Gavazzi en 1852 avait 
été l'occasion. Tout en le remerciant de l'intérêt que 
« Son Honneur » portait à sa personne, Chiniquy lui 
répondit qu'il était dorénavant soldat de Jésus-Christ, 
enrôlé sous la sainte bannière de la Croix ; et que s'il 
devait verser son sang dans l'intérêt de cette cause, il 
ne le verserait pas en vain. De Toronto à Montréal il 



84 SECONDE PARTIE 

reçut plusieurs télégrammes menaçants ; on Taver- 
tissait qu'il serait attaqué à son arrivée. Il n'y fit 
d'abord aucune attention, pensant que ces dépêches 
avaient pour but de l'effrayer. Il vit bientôt la réalité 
du danger. 

Arrivé à la gare de Montréal, il aperçut une foule 
immense qui évidemment attendait quelqu'un. C'était 
le 12 février. Selon l'habitude que nous lui connais- 
sons il s'enveloppa dans sa pelisse de manière à se 
cacher la figure ; il espérait que personne ne le recon- 
naîtrait. Il entendit de tous côtés ces paroles « Où 
est-il ? » Le ton indiquait des sentiments hostiles. Il se 
trouva au milieu d'un foule d'Irlandais armés de 
bâtons que l'on élevait dans l'air. « Où est-il ? conti- 
nuait-on à crier, où est-il le maudit apostat ? » Après 
avoir élevé son âme à Dieu, il poussa en avant à 
travers la foule. Tout à coup il entendit une voix amie 
qui disait : « Est-ce que le Père Chiniquy n'est pas là 
quelque part ? » Honteux de sa lâcheté, il répondit : 
« Oui, le Père Chiniquy est ici ; que lui voulez-vous ? » 
Il avait à peine fini sa phrase, qu'il se vit entouré 
d'un bon nombre de messieurs qui pressés les uns 
.contre les autres ne permirent à personne d'approcher. 
Mais il comprit bientôt le mystère de cette protection 
inattendue, quand une voix amie lui dit à l'oreille : 
« Ne sortez pas de nos rangs, nous sommes accourus 
pour sauver votre vie menacée par une troupe d'Ir- 
landais ivres qui veulent vous assassiner. » En moins 
d'une minute, il se vit entouré de trois cercles de 
braves canadiens français tous armés. Ils avaient eu 
connaissance du complot irlandais et leur association, 
les Francs Frères, s'était organisée. Ainsi escorté 



LA MOISSON LÈVE 85 

Chiniquy monta dans un traîneau et quelques minutes 
après, il était installé dans un appartement magnifique 
au Saint-Laurent Hall. Des milliers de personnes 
désiraient l'entendre ; un plus grand nombre le voir. 
On lui laissa quelques heures de repos, puis vers dix 
heures on vint frapper à sa porte et on lui annonça 
des visiteurs. Le salon se rempHt, se vida puis se 
rempHt de nouveau. M. Chiniquy trouvait une parole 
appropriée pour chacun. Après plus de deux heures 
de ce va et vient, un agent de police vint lui dire ; 
« Monsieur Chiniquy, la rue est encombrée de monde ; 
la circulation interrompue. Ne voudriez-vous pas vous 
présenter à la fenêtre et adresser à la foule une 
parole de remerciement pour marquer votre recon- 
naissance de son empressement ? » Chiniquy accepta, 
fit ouvrir la fenêtre et s'adressant à la foule il dit ! 
« Je suis heureux de revoir mes compatriotes. » Tout 
l'après-midi on défila dans ce salon d'hôtel; on dési- 
rait le voir; les uns, le petit nombre, pour voir s'il lui 
était poussé des cornes comme on l'avait dit, mais la 
multitude, par respect et sympathie pour un homme 
qui avait fait du bien. En présence d'une telle manifesta- 
tion d'estime et d'affection on comprend que, le cœur 
débordant d'émotion, Chiniquy se soit souvent écrié : 
« Mon âme, bénis l'Eternel et n'oublie pas un de ses 
bienfaits. » 

Nous ne pouvons pas suivre Chiniquy dans ses 
voyages ni assister à toutes ses conférences mais nous 
parlerons de quelques faits pour que le lecteur puisse 
se rendre compte de l'affection et de la haine que sa 
personne provoquait. 

Chiniquy a souvent étonné ses amis par les longs 



86 SECONDE PARTIE 

voyages qu'il pouvait entreprendre après avoir parlé 
des heures entières. Ses amis arrangèrent une course 
pour Napierville par un froid très vif et de fort mau- 
vais chemins. C'était en février, ils voyagèrent toute 
la nuit et arrivèrent à destination à quatre heures du 
matin le dimanche. Après avoir pris un peu de repos, 
en dépit du conseil de ses amis il se rendit à l'église; 
il voulait entendre la lecture d'une lettre pastorale qui 
le visait. On peut mettre en doute la sagesse et la 
prudence de cette manifestation; mais on en admire 
la crânerie. A ces amis qui le déconseillaient, il avait 
répondu : « Je suis ambassadeur de Christ et je suis 
assuré qu'il me protégera comme il protégea Daniel 
dans la fosse aux lions. » 

A l'église où il alla, Chiniquy s'entendit dénoncer 
comme un loup dévorant de petits agneaux sans 
défense; interdiction de l'entendre sous peine d'ex- 
communication ; défense de lui donner la main et de le 
loger. «Le monstre, ajouta le prêtre, en a déjà envoyé 
des milliers en enfer, il est venu dans le pays poussé 
par Satan pour détruire et damner. J'espère qu'il ne 
viendra pas souiller la paroisse de sa présence infecte ; 
toutefois s'il vient, vous lui ferez une réception telle 
qu'il ne sera pas tenté de revenir. » Après ces mots 
il congédia l'assemblée. 

M. Chiniquy qui était resté derrière la porte qu'il 
avait entr'ouverte la referma, puis il attendit sur le 
perron où devait passer tout le monde. On comprend 
la surprise des gens quand ils l'aperçurent ; ils vinrent 
à sa rencontre ; lui serrèrent la main ; lui dirent le 
plaisir qu'ils avaient de le revoir. Dans la foule, un 
grand nombre qui ne pouvaient l'approcher criaient : 



LA MOISSON LÈVE 87 

< Comment ! le Père Chiniquy est ici ! Est-ce possible? » 
Au lieu de s'en aller, la foule entoura le perron de 
l'église et le Père Chiniquy du haut de cette chaire 
improvisée, parla à la multitude. 

« Chers amis, dit-il, vous avez entendu ce que vos 
évêques disent de moi : voulez-vous me permettre de 
dire un mot pour ma défense ? » De tous côtés on 
cria : « Parlez, parlez, nous serons heureux de vous 
entendre. » M. Chiniquy encouragé, reprit : « Plu- 
sieurs d'entre vous ont jeûné car ils ont pris la com- 
munion; les mères sont pressées de retourner vers 
leurs petits enfants. Je vous assure que vous me 
feriez plaisir, si vous me donniez l'occasion de vous 
rencontrer cet après-midi à trois heures dans la grande 
salle de votre beau village. En venant ici je savais 
que j'y rencontrerais un peuple noble et intelligent. » 

Contrairement à l'attente du curé, M. Chiniquy fut 
dans l'après-midi l'objet d'une véritable ovation. 

L'Institut Canadien disparaît. 

Exaspéré de l'accueil qui était fait partout à Chi- 
niquy, particuHèrement par les organisations libérales, 
le clergé décida de frapper un grand coup et ce fut 
sur l'Institut Canadien qu'il dirigea ses foudres. Depuis 
quelque temps cette association était tenue pour sus- 
pecte. Le nombre de ses membres avait diminué; 
l'intérêt s'était refroidi et se perdait peu à peu; la 
liquidation allait s'imposer et on possédait une impor- 
tante bibliothèque. Un grand nombre des meilleurs 
soutiens de l'Institut étaient morts. Quand ceux qui 
étaient restés à la brèche moururent^ ce fut un silence 



88 SECONDE PARTIE 

sépulcral. Avant de disparaître de la scène, l'Institut 
Canadien obtint de FInstitut Fraser la faveur d'y 
déposer sa bibliothèque. Depuis lors elle est à la dis- 
position du public. La province n'a jamais compris 
quel effet déplorable cet acte despotique avait eu sur 
notre jeunesse canadienne française. Elle ne s'en est 
pas encore relevée, et ne s'en relèvera pas de long- 
temps encore si elle ne se décide à secouer énergique- 
ment le joug blessant d'un clergé qui ignore la 
liberté de conscience. 



M. Chiniquy visite Québec. 

Pour accomplir son programme, Chiniquy voulait 
visiter Québec. Le ii février, la Gazette de Québec 
annonçait son arrivée à Lévi ; la foule alla au devant 
de lui pour lui souhaiter la bienvenue. Le lendemain 
il prêcha dans la grande salle d'école de la rue Sainte- 
Anne. 

Dans la soirée, des rumeurs sinistres circulaient 
dans la rue. On parlait d'assassinat. Par prudence les 
amis de Chiniquy firent garder sa maison. Au petit 
jour quand les gardiens se retirèrent, une troupe de 
malfaiteurs sortit de l'ombre, força la porte et arriva 
dans l'appartement de « l'ennemi ». Quand on près 
sent quelque malheur, on ne dort guère; Chiniquy 
était encore debout. Le chef de la bande s'approchant, 
le saisit par le bras et de sa main droite brandissant 
un grand couteau : « M...t Chiniquy, vous êtes un 
homme mort si vous ne promettez pas de quitter la 
ville et de cesser de prêcher votre s... Bible. » Après 
quelques pourparlers, tous l'accablant de menaces^ 



LA MOISSON LÈVE 89 

Chiniquy ayant fait une courte prière leur dit : « Vous 
voulez un serment, eh bien, je jure qu'aussi longtemps 
que ma langue pourra parler je prêcherai la Sainte- 
Parole telle qu'elle se trouve dans la Bible. Mainte- 
nant, frappez. » Le malheureux qui portait le couteau 
trembla de la tête aux pieds et d'une voix émue lui dit : 
« Père Chiniquy, si vous promettez de partir, nous ne 
vous tuerons pas. » Il répondit sans spécifier la date : 
« Oui, je vais m'en aller », on lui pardonnera cette 
restriction mentale. 

Pendant la nuit il était tombé une forte bordée de 
neige, Chiniquy se demandait comment il pourrait 
atteindre une maison amie ; heureusement il avisa un 
cocher qui le conduisit chez l'adjoint au maire, un 
solide protestant; ce magistrat le reçut amicalement, 
écouta son histoire, et constata que le couteau pressé 
sur la poitrine de l'apôtre y avait fait une blessure. 

« J'ai une faveur à vous demander, lui dit l'adjoint, 
ne parlez ni de couteau ni de sang, car le sang appelle 
le sang ; si l'on savait qu'à l'instigation du clergé vous 
avez perdu du sang, les soldats protestants que je 
vais appeler pour vous protéger seraient difficiles à 
maintenir ; je vais aujourd'hui proclamer la loi mar- 
tiale. 

Dans l'après-midi, escorté par un peloton de soldats, 
Chiniquy vit des prêtres allant de groupe en groupe 
pour conseiller le calme. « Ne dites rien, ne faites rien, 
car à la moindre manifestation les soldats pourraient 
faire feu. Pour l'amour de Dieu, soyez tranquilles. » 

La salle ne put contenir la moitié de ceux qui vou- 
laient y entrer. Dans quel terrain la semence est- 
elle tombée? La suite a prouvé qu'elle tomba sur toute 



90 SECONDE PARTIE 

espèce de terrains. Quelques grains en bonne terre, 
beaucoup dans les épines, une grande quantité fut 
perdue. 

En revenant de Québec, Chiniquy visita quelques 
paroisses où le peuple le pressait de venir. A Saint- 
Pré, où, raconte M. Lafleur, dans le Chrétien Evan- 
g clique y 1859, page 579, TEvangile avait été prêché 
depuis bien des années, il fit trois discours en plein 
air ; au dernier, il n'y eut pas moins de mille auditeurs. 
Pendant des heures, les pieds dans la neige, le visage 
au vent, par un froid intense du mois de février, cette 
foule écouta dans le plus grand recueillement la voix 
aimée de l'ancien apôtre de la tempérance, devenu pré- 
dicateur de l'Evangile ; ayant soutenu que l'Evangile 
peut être lu par tous, en dépit de l'opposition des 
prêtres, il dit: « Mes frères, on vous affirme que l'Evan- 
gile est obscur, qu'il contient des choses mystérieuses, 
incompréhensibles qui vous perdraient. N'en croyez 
rien ! On vous dit une petite vérité pour faire passer 
un gros mensonge. » — Et levant la main au ciel, 
il ajouta : « L'Evangile a quelques passages difficiles 
à comprendre..., mais dans ce soleil qui luit en ce mo- 
ment sur cette campagne blanche, il y a des taches 
noires et pourtant c'est lui qui nous éclaire, qui nous 
réchauffe et nous donne la vie. Que deviendrions- 
nous si Dieu le faisait disparaître du firmament? 
Jésus-Christ est le soleil qui brille dans tout l'Evan- 
gile. En vous ôtant l'Evangile sous prétexte de quel- 
ques obscurités, on vous ôte Jésus-Christ, la lumière 
et la vie de vos âmes. » 



LA MOISSON LÈVE 9I 



Des vocations. — Ecole préparatoire de Sainte- Anne. 

Une œuvre qui ne parvient pas à former ses propres 
ouvriers est destinée à péricliter puis à périr. M. Chi- 
niquy le sentait, il fallait des aides et des sucesseurs ; 
après beaucoup de prières il se décida à faire un appel 
à la jeunesse de son Eglise. Un dimanche matin il 
prit pour texte : « Bénissez TEternel, invoquez son 
nom, faites connaître ses exploits parmi les peuples. » 

Après avoir rappelé à ses auditeurs les merveilles 
que TEternel avait faites au milieu d*eux, en brisant 
les chaînes qui les avaient si longtemps retenus aux 
pieds de Tidole de Rome, il ajouta : « Vous comprenez, 
mes frères, qu'en accomplissant au milieu de vous de 
tels miracles. Dieu vous impose la douce obligation de 
la reconnaissance. Vos consciences et vos intelligences 
vous disent que vous avez quelque chose à faire pour 
montrer que vous comprenez ce qu'il a fait pour vous. 
Voyons quelques-unes de nos obligations! D'abord 
avec Josué que chacun vienne et dise du fond de son 
cœur: « Pour moi et ma maison nous servirons 
l'Eternel. » 

» Je n'ai aucun doute que parmi vos fils il y en ait qui 
soient appelés à prêcher l'Evangile ; invitez-les à obéir 
à cet appel quand il se fera entendre, qu'héroïque- 
ment ils se préparent à quitter père, mère, sœurs, pour 
suivre Jésus-Christ, et pour aider à répandre l'Evangile 
parmi nos concitoyens dispersés dans nos grandes 
villes des Etats-Unis... Que l'on consacre cette journée 
aux réflexions et à la prière. Ce soir vous me direz 
vos conclusions. » 



92 SECONDE PARTIE 

Au service du soir, il y avait foule. Après le culte^ 
il s'adressa aux jeunes gens : « Chers jeunes amis de 
Sainte- Anne, qui d'entre vous a donné son cœur au 
Seigneur? Et qui est disposé à travailler à la diffusion 
de la Parole de Dieu et à faire connaître l'amour de 
Dieu à ceux qui ne le connaissent pas encore ? » 

Il y eut un long silence... Les cœurs étaient émus. 
Enfin un jeune homme s'approcha. Tout le long de 
l'allée qui le conduisait auprès de la chaire, on put 
entendre ces paroles : « Dieu te bénisse ! Dieu te 
bénisse. » Ce jour-là il y eut des larmes de joie. 
Trente-trois s'enrôlèrent sous la divine bannière. Tous 
ne continuèrent pas, quelques-uns ne purent supporter 
les fatigues qui accompagnent les longues études; 
quelques-uns périrent dans la guerre civile. Quinze 
persévérèrent, firent des études de théologie, les uns 
à Chicago, d'autres à Toronto, le reste à Montréal. 

Le problème inquiétant qui avait préoccupé M. Chi- 
niquy était résolu. Le chemin se déblayait. Pour pré- 
parer ces jeunes gens on avait fondé une école prépa- 
ratoire à Sainte-Anne. 

Une autre invitation. 

Toujours prêt à répondre aux appels qui lui 
venaient de ses compatriotes, Chiniquy quittait sou- 
vent son Eglise; un des maîtres de l'Ecole prépara- 
toire le remplaçait. En 1862 Chiniquy visita les mer- 
veilleuses scieries du lac de Muskagon où des centaines 
de compatriotes à la recherche d'occupations lucra- 
tives s'étaient établis. L'un d'eux, né catholique et 
cousin de l'évêque Ballargeon, avait perdu la foi à la 



LA MOISSON LEVE 93 

suite de Tinconduite de deux prêtres qui avaient 
successivement desservi l'église qu'il fréquentait. Il fit 
appel aux directions de Chiniquy, car ses amis et lui 
avaient soif d'une religion qui leur montrât le chemin 
du ciel et leur parlât de la vie éternelle. 

Quelques jours après, Chiniquy était l'hôte de 
M. Ballargeon et sous son toit, il serra la main d'un 
grand nombre de ses compatriotes. Chacun ayant une 
question embarrassante à poser, M. Ballargeon réclama 
la première réponse ! Ce qui le troublait, ce n'était pas 
tant que Christ fût vraiment présent en corps et en 
âme dans l'hostie, mais il n'arrivait pas à comprendre 
que le prêtre eût le pouvoir de faire descendre son 
Sauveur dans ce petit morceau de pâte. Chiniquy 
aurait pu donner plusieurs réponses à cette question 
troublante ; avant d'y arriver il lut le premier com- 
mandement : « Je suis l'Eternel ton Dieu qui t'ai 
retiré du pays d'Egypte ; tu n'auras point d'autre Dieu 
devant ma face ; tu ne te feras point d'image taillée 
ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut 
dans les cieux, ni ici-bas sur la terre, ni dans les 
eaux qui sont sous la terre ; tu ne te prosterneras 
point devant elles et ne les serviras point. Car je suis 
l'Eternel, ton Dieu jaloux, qui punis les iniquités des 
pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième 
génération de ceux qui me haïssent et fais miséricorde 
jusqu'à mille générations de ceux qui m'aiment et qui 
gardent mes commandements. » Dans ces ordon- 
nances^ dit ensuite Chiniquy, Dieu défend de prendre 
des choses crées, d'en faire des images, des dieux et 
de les adorer. Que fait le pape ? Que font vos prêtres 
chaque matin? Ils font faire des hosties et ils en font 



94 SFXONDE PARTIE 

des dieux. Le pape a donné au prêtre le pouvoir de 
faire autant de dieux qu'il y a d'hosties. Ne voyez- 
vous pas rimposture ? Le commandement que nous 
avons lu affirme qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Donc, 
quand le pape affirme que le prêtre en peut faire 
autant qu'il a d'hosties, il est un imposteur. Quand 
notre Sauveur, prenant le pain dans la main, dit : 
« Ceci est mon corps », il ajoute : « Faites ceci en 
mémoire de moi », mais il entend que ce n'était pas de 
son corps qu'il s'agit, c'est un mémorial et rien de 
plus. Dans le quinzième chapitre de saint Jean, Jésus 
nous dit : « Je suis la porte, je suis le chemin, je suis 
le vrai cep. » Le pape nous fera-t-il croire que Jésus 
est une porte, un chemin, une vigne ? Jésus a voulu 
nous faire comprendre par ce langage allégorique qu'il 
est le seul chemin, la seule espérance du pécheur. 
Est-il nécessaire de vous présenter d'autres arguments, 
le bon sens est ici plus fort que l'EgHse, et il me 
donne raison. » 

Le lendemain, un certain individu passa la journée 
chez le curé. De singulières rumeurs avaient trans- 
piré; plusieurs jeunes gens avaient été informés et 
soupçonnèrent quelque coup de main. Ils en avertirent 
Chiniquy, qui répondit : « Mes amis, quand j'ai 
quitté Rome j'ai calculé ce qu'il pourrait m'en coûter. 
Ils ont essayé déjà plusieurs fois de mettre fin à mes 
jours; mais Dieu m'a gardé. » C'est sans doute à 
cause de cette conviction profonde qu'il avait une 
œuvre à accomplir et que Dieu le garderait aussi 
longtemps que sa mission ne serait pas finie, que Chi- 
niquy nous a paru quelquefois imprudent, qu'il n'au- 
rait pas dû tenter Dieu. Il y avait là quelques jeunes 



LA MOISSON LEVE 95 

qui avaient servi dans Farmée. L'ami du curé était 
aussi présent dans la salle où devait parler Chiniquy; 
on surveilla ses mouvements. Chiniquy avait pris 
pour sujet de sa conférence : « La sainte Vierge est- 
elle la mère de Dieu? Après avoir développé son 
sujet, FEvangile en mains, il termina : « Quand saint 
Pierre nous dit que Jésus est le seul par lequel nous 
puissions être sauvés, de quel droit le pape vient-il 
nous dire qu'il faut aussi invoquer le nom de Marie ? » 
Ces paroles étaient à peine prononcées, que rassem- 
blée fut soudainement bouleversée. L'ami du curé 
criait : « Infâme apostat, c'est ton dernier blasphème ! » 
Et l'on vit un revolver dirigé sur le conférencier. Avec 
la promptitude de l'éclair l'interrupteur vit quatre 
canons de fusil braqués sur lui. « Tu es un homme 
mort si tu bouges, lui cria-t-on. Laisse tomber l'arme 
qui est dans ta main sinon nous te brûlons la cervelle. » 
Le meurtrier effrayé laissa tomber son arme et d'une 
voix suppliante s'écria : « Pour l'amour de Dieu ne 
me tuez pas ! Mon Dieu, mon Dieu, épargnez-moi. » 
Les quatre jeunes gens qui l'avaient plus particu- 
lièrement surveillé lui mirent la main sur l'épaule en 
disant : « Vous êtes notre prisonnier. Voici un magis- 
trat, nous vous livrons entre les mains de la justice. » 
On lui lia les mains et on le conduisit en prison. On 
devine l'indignation de la foule. Chiniquy demanda la 
grâce du prisonnier et montra preuves en mains que 
ce malheureux ne faisait qu'obéir à son Eglise. (Saint 
Liguory, vol. IV, page 90.) 

Nous ne suivrons pas M. Chiniquy dans ses longs 
voyages en Angleterre et en Australie, cela nous 
entrainerait trop loin et nous ferait perdre de vue le 



96 SECONDE PARTIE 

but que nous voulons atteindre. On voit que si Rome 
par ses émissaires avait dessein d'attenter à la vie de 
son adversaire, celui-ci comptait un grand nombre 
d'amis qui veillaient sur ses jours. 

Chiniquy vient à Montréal. 

La société franco-canadienne invita Chiniquy à 
venir à Montréal en se faisant accompagner de sa 
famille. On désirait qu'il donnât une série de confé- 
rences. Il parla d'abord dans une des grandes églises 
presbytériennes ; elle se remplit immédiatement d'audi- 
teurs sympathiques ou malveillants. Il apparut bientôt 
que l'intention de ces derniers était d'en finir avec cet 
homme si l'occasion se présentait de le faire impuné- 
ment. Mais on avait prévu pareil attentat et au 
moindre mouvement chaque perturbateur put voir 
à côté de lui un homme bien décidé à lui imposer 
silence ou à le faire arrêter. Malgré ces précautions 
des œufs furent lancés, des imprécations injurieuses 
proférées. Mais après quelques soirées de ce genre 
il y eut un peu d'apaisement. C'est alors qu'on orga- 
nisa des conférences dans l'église dite de la rue Craig 
en plein quartier français. C'était risqué^ mais il fallait 
affirmer nos droits ; la situation était a l'état aigu, 
Chiniquy n'en fut pas efirayé. Chaque soir pendant 
des semaines, l'église se remplissait d'amis et d'enne- 
mis. Des auditeurs venaient le jour déclarer à Chi- 
niquy qu'ils étaient venus la veille avec des intentions 
hostiles, plusieurs même avec un pistolet en poche 
pour s'en servir au besoin; mais ils avaient été tou- 
chés et ils le priaient de bien vouloir leur donner 



LA MOISSON LEVE 97 

encore des explications supplémentaires. Pourtant quel- 
ques assemblées furent troublées; un soir au milieu 
d'un chant on entendit un bruit de vitres cassées ; les 
pierres tombaient dans les rangs, mais cela n'inter- 
rompait pas la réunion. Au dehors on attendait le 
conférencier ; la congrégation congédiée, on se deman- 
dait s'il était prudent de faire face à cette foule. 
M""^ Duclos, comptant sur l'esprit chevaleresque des 
Canadiens qui n'oseraient pas molester une dame, prit 
le bras de Chiniquy en disant ; « A la garde de Dieu, 
allons ! » La foule s'ouvrit devant eux et les laissa 
monter en traîneau, puis disparaître. 

Une autre fois à l'issue du service, la foule parais- 
sait plus menaçante ; la poHce craignait quelque 
danger; elle dut suivre le conférencier, monter dans 
son traîneau et partir avec lui. 

Parmi cette foule, il y avait aussi de nombreux 
amis de Chiniquy ; les uns l'aimaient à cause du bien 
qu'il leur avait fait, les autres parce qu'ils pressen- 
taient qu'il était dans le vrai ; qu'il était trop intelligent 
pour avoir quitté Rome sans motif plausible. On le 
voyait bien le jour, quand de nombreux visiteurs 
venaient lui demander une entrevue et soUicitaient des 
explications. Plusieurs après avoir écouté abjuraient 
séance tenante les erreurs de Rome et se rattachaient 
à l'Evangile. De tous côtés on appelait Chiniquy ; on 
voulait l'entendre à Saint-Pie, Saint-Hyacinthe, Roxon, 
Falls, Acton, etc., etc. 

Un soir qu'il prêchait dans l'église de la rue Craig, 
uue balle partit d'une maison voisine^ traversa la vitre, 
passa près de Chiniquy et alla s'applatir sur la 
muraille opposée. Tout l'auditoire frémit à la pensée 

CANADA II 7 



98 ' . SECONDE PARTIE 

du danger que Torateur venait de courir ; lui seul 
resta calme et profita de l'incident pour dénoncer 
Tesprit persécuteur de Rome. 

Une autre fois, c'est un piège qu'on lui tend. On 
connaissait le désir de Chiniquy de rencontrer ses 
compatriotes afin de leur annoncer l'Evangile. Un 
jour un cultivateur des environs de St-J. se présenta à 
Chiniquy ; il se prétendait envoyé par un grand 
nombre d'amis et demandait au conférencier de bien 
vouloir se rendre au milieu d'eux. M. Bruneau était 
présent à cette entrevue. Pressentant que cette invi- 
tation pouvait cacher un piège, il imposa sa compa- 
gnie. Le messager, qui ne voulait pas deux hommes, 
invoqua le peu d^espace de son traîneau. Bruneau qui 
ne voulait pas laisser Chiniquy aller seul insista en 
affirmant qu'il se tiendrait debout en arrière. Le mes- 
sager s'y refusa. « Dans ce cas, dit Chiniquy, je regrette 
de ne pouvoir aller avec vous, bonsoir ! » On apprenait 
plus tard qu'il y avait eu un vrai complot organisé. A 
l'entrée d'un bois qu'il fallait traverser pour se rendre 
à l'endroit indiqué, Chiniquy devait être assassiné. 

Au retour de ses longs voyages en Australie et en 
Angleterre, Chiniquy comprit que les années avaient 
diminué ses forces, il dut se condamner à un repos 
relatif. Il avait atteint le terme accordé aux constitu- 
tions les plus robustes et pourtant jusqu'aux derniers 
jours il ne cessa de recevoir ceux qui désiraient le 
voir ou s'entretenir avec lui, les engageant à ne compter 
pour leur salut que sur les mérites de Jésus-Christ. 

Le sachant malade, l'archevêque de Montréal fit 
l'impossible pour s'approcher du lit de Chiniquy, mais 
le malade, qui connaissait son monde, savait qu'on 



LA MOISSON LEVE 



99 



exploiterait contre lui la moindre entrevue. Pour pré- 
venir pareille supercherie, il eut la précaution de 
laisser un testament spirituel qu'il dicta lui-même à un 
notaire, M. Ligthall; il pria ses amis d'organiser une 
surveillance active. Le malade avait raison; un jour, 
on surprit deux religieuses qui sans s'être fait annoncer 
avaient réussi à gagner l'étage où était la chambre du 
malade; M. Mo- 
rin, gendre de 
Chiniquy, les in- 
vita poliment à 
prendre la porte. 
Leur fonction ex- 
cuse leur indis- 
crétion. 

Dans une visite 
que lui fitDuclos, 
la dernière, après 
avoir prié, Chini- 
quy que le pas- 
teur entourait de 
ses bras rendit 
son âme à Dieu, 
sans agonie et 
sans souffrances. 

Quelques heu- 
res après, le corps de Chiniquy était exposé dans son 
grand salon de la rue Hutchisson. Dès qu'on connut 
la fatale nouvelle on accourut de tous côtés pour 
lui rendre un dernier hommage. 

De la Malbaie, où il était né en 1809, à Sainte-Anne 
où il avait secoué le joug de Rome en 1859, de Sainte- 




Le Père Chiniquy. 



lOO SECONDE PARTIE 

Anne à Montréal où il mourut en 1899, partent les 
deux étapes qui coupent la longue vie de Chiniquy; 
elles sont aussi opposées Tune à l'autre au point de 
vue religieux que furent, dans la vie de saint Paul, la 
vie du pharisien et celle de Tapôtre. En dépit de 
Fopposition de ces deux grandes époques, elles ont 
Tune et l'autre un caractère commun, qui a fait la 
personnalité de Chiniquy. Prêtre ou pasteur, Chiniquy 
fut également sincère, il mit tout son cœur dans le 
service pour lequel il avait donné sa vie à Dieu. 
« Avec une âme ainsi trempée, dit M. Eugène Reveil- 
laud dans la préface qu'il a écrite pour Cinquante ans 
dans l' Eglise de Rome, il n'était guère possible qu'il 
subît éternellement la compression et la déformation 
du système romain et ne fut pas conduit par Dieu à 
la Réformation qui remet l'âme sincère^ naturaliier 
christiania^ à la portée des eaux vives et des larges 
horizons de l'Evangile. » Ainsi, du jour où il fut 
réformé pour son compte, le père Chiniquy devint 
réformateur. Ce que furent Luther pour les Alle- 
mands, Zwingle pour les Suisses, Knox pour les 
Ecossais, Calvin pour les Français, il le fut, lui, dans 
la seconde moitié, du XIX^ siècle pour les Canadiens 
français. Si l'on trouve ces comparaisons trop acca- 
blantes, on peut du moins sans. trop de disproportions 
le rapprocher des précurseurs, les Pierre Valdo, les 
Wiclefif, les Jean Huss, les Farel, etc., etc. Dans cette 
œuvre des prêtres, qui donne aujourd'hui tant de 
promesses et qui semble l'un des plus sûrs présages 
de la grande Réformation attendue du XX® siècle, il 
fut aussi l'un des précurseurs les plus initiateurs. 
S'il exerça l'apostolat de la Réforme et de l'évan- 



LA MOISSON LÈVE ^'/XÔl' 

gélisation c'est qu'il était né apôtre. Il pouvait dire 
comme saint Paul qu'il avait été choisi dès le sein de 
sa mère, qu'il était apôtre par appel ou par vocation 
directe d'en haut. De l'apôtre il avait en effet tous les 
traits : le tempérament, la foi, le désintéressement, le 
courage, l'esprit polémique et irénique à la fois, le 
feu sacré, le zèle infatigable et jamais fatigué. De 
l'apôtre il connut aussi les traverses, les luttes, les 
opprobres, les vexations, les blessures. 

A sa mort seulement se manifesta un retour de 
justice de ses compatriotes et comme un vif regret, 
chez plusieurs, d'avoir méconnu leur ami, leur apôtre, 
l'homme de Dieu qui leur avait été envoyé. 

Ses funérailles furent suivies par plus de dix mille 
personnes, tant catholiques que protestants, et furent 
présidées pour le service à la maison mortuaire par 
M. le pasteur Duclos, un ami personnel, au temple par 
le docteur Mowatt. Par la mort il est entré comme 
tous les témoins fidèles de Christ non seulement dans 
la paix, mais dans la gloire. Cette gloire sera durable 
comme la cause sacrée dont elle a reçu le rayonne- 
ment; elle durera sur la terre autant ou plus que 
le peuple canadien lui-même. Elle se développera 
avec les destinées de ce peuple en voie de croissance, 
ou mieux avec les destinées de cet Evangile dont la 
loi est de s'étendre et de gagner de proche en proche 
jusqu'à ce qu'il ait été prêché à toute créature sous 
le ciel et que par sa vertu se soit étabh sur la terre 
le Royaume des Cieux, la cité de justice, d'amour et 
de liberté. 



102 SECONDE PARTIE 



Resquiescant in pace. 



Quoique morts, ils parlent encore... Les hommes 
passent, mais toujours se continue la grande lutte 
qu'ils ont soutenue pour que la lumière triomphe des 
ténèbres. 

UEvangile est annoncé dans les villes et dans 
les campagnes et les « éteignoirs », — c'est ainsi 
que la presse du temps désignait le clergé catho- 
Hque romain, — avaient recours au mensonge, à la 
calomnie, pour étouffer la moindre aspiration vers la 
liberté. 

Dans la fumée du combat sont tombés de vieux 
pionniers, de vieux combattants usés sous la cuirasse : 
M. Roussy, dix ans après M™^ Feller, s'éteignait, 
entouré des fruits de ses travaux, pour hériter de la 
gloire promise à ceux qui ont su faire valoir les 
talents qui ont été confiés à leurs soins ; M. Tanner, 
qui du fond de sa retraite de Brompton suivait de loin, 
mais avec intérêt, les travaux de ses frères, leur 
disait un solennel adieu; MM. Vernon et Vessot, 
épuisés, déposaient les armes; M. Cyr terminait sa 
carrière dans l'enseignement à Boston où M. le pasteur 
Wolff avait continué des études dont il ne put faire 
profiter son siècle ; MM. Normandeau etRiendeau, tous 
deux convertis des premiers jours, entraient dans leur 
repos qu'ils entrevoyaient déjà depuis quelque temps. 
A la mémoire de tous, le cœur plein de reconnais- 
sance, nous répandons aujourd'hui sur leur tombe le 
parfum d'un affectueux souvenir. 



LA MOISSON LEVE IO3 

Mais quels vides dans les rangs ! Heureusement on 
les avait prévus. On avait renouvelé l'expérience de 
Chiniquy et on était arrivé à la même conclusion : 
une Eglise qui ne recrute pas ses ouvriers est destinée 
à disparaître. Les facultés de théologie presbyté- 
rienne de Montréal et Mac Master de Toronto four- 
nirent les moyens de combler ces vides. Nous devons 
ici rendre au docteur Mac Vicar un témoignage de 
reconnaissance tout spécial. Après avoir fait partie du 
comité de la Société franco-canadienne de 1864 à 1872 
il a, quand cette société laissa le champ libre aux 
organisations ecclésiastiques, usé de son influence 
pour engager l'Eglise presbytérienne à continuer, 
sans interruption, l'œuvre si bien commencée. Et 
dans ce but, il a jeté les bases d'une faculté de théo- 
logie anglo-française qui depuis lors a fourni des 
missionnaires aux missions françaises de TAmérique 
du Nord, sans compter le concours de son in- 
fluence tacitement accordée à plus d'un jeune homme 
qui exerce aujourd'hui une profession libérale lu- 
crative. 

Après trente ans d'un commerce presque journalier 
avec le docteur Mac Vicar, le professeur Coussirat le 
caractérise en peu de mots, comme un homme d'une 
foi inébranlable en la puissance de la vérité chrétienne : 
« Il croyait, dit-il, de toute son âme que l'Eternel 
règne ; que pour le servir il faut le connaître tel qu'il 
s'est révélé dans les Hvres sacrés de l'Ancien et du 
Nouveau Testament. » 

De là procédait la ferveur et l'influence de ses cours. 
Il fut un maître éminent entre tous, par la fermeté de 
sa doctrine, par la clarté de son exposition, par la 



I04 SECONDE PARTIE 

logique de ses réponses aux objections qu'il regardait 
en face et réduisait à leur valeur. De là son zèle 
ardent pour les missions intérieures et étrangères 
auxquelles dans la largeur de ses vues, il rattachait 
les missions françaises au Canada. Aussi était-il heu- 
reux quand il apprenait qu'une paroisse nouvelle venait 
de s'ouvrir à la prédication de l'Evangile. 



CHAPITRE IX 



Une transition. 



En 1880, la Société franco-canadienne crut devoir 
examiner une question qui s'imposait, savoir : la cessa- 
tion de ses opérations. M. James Court, l'un des initia- 
teurs de la Société, sentait le poids des années; sa 
santé s'était affaiblie, elle ne lui permettait plus de 
continuer et de supporter les fatigues et les soucis 
qui se rattachent à la charge de secrétaire-trésorier. Il 
donna sa démission, non que son intérêt se fût refroidi, 
mais il vit que les Eglises qui avaient encouragé la 
société dans son travail depuis quarante ans, s'orga- 
nisaient pour poursuivre la même œuvre indépendam- 
ment les unes des autres. Le comité consulté crut 
qu'il valait mieux laisser aux Eglises qu'il représen- 
tait le soin de poursuivre plus vigoureusement encore 
l'œuvre qui avait reçu de si nombreuses marques de 
l'approbation divine. 

Parmi les raisons déterminantes qui firent prendre 
une résolution finale : la plus encourageante fut la 
décision de l'Eglise presbytérienne du Canada à 
laquelle le comité était si redevable, savoir de donner 
une attention particulière à l'œuvre du colportage et 
de l'éducation. Le résultat de cette délibération se 
trouve consigné dans les résolutions suivantes adop- 
tées le 9 juin 1880 : 



Io6 SECONDE PARTIE 

« Après s'être recueilli dans la prière et sous le 
regard de Dieu, le comité considéra l'offre de la Com- 
mission d'évangélisation de l'Eglise presbytérienne du 
Canada d'acheter l'immeuble des Ecoles mission- 
naires de la Pointe-aux-Trembles, et il l'accepta aux 
conditions suivantes : La valeur de la propriété serait 
déterminée par deux experts nommés par les parties; 
le produit de la' vente devait être employé jusqu'à 
extinction au soutien des colporteurs. » 

Ces résolutions soumises à une assemblée générale 
de la Société franco-canadienne furent adoptées. 

Le 29 juin 1880, le IVitness publiait ce qui suit : « Il 
y a trente-quatre ans que les Ecoles de la Pointe-aux- 
Trembles existent et fonctionnent. Fondées sur une 
base «catholique^», elles avaient pour double but la 
conversion à l'Evangile d'enfants catholiques romains 
dont elles assuraient l'instruction, et au même titre 
l'éducation des enfants protestants que les parents 
ne pouvaient pas envoyer dans une autre institution. 

Grâce à la générosité des chrétiens, plus de deux 
mille enfants des deux sexes ont pu recevoir, avec 
l'Evangile, une solide instruction élémentaire. Ils sont 
venus de tous les coins du pays et aujourd'hui on en 
trouve dans presque toutes les parties de la province 
de Québec, dans plusieurs des Etats de l'Union amé- 
ricaine. Les œuvres confessionnelles ayant graduelle- 
ment tari les revenus des Ecoles de la Pointe-aux- 
Trembles, le jComité a cru devoir suspendre ses 
opérations. Dans une assemblée de la société, tenue le 
9 juin 1880, dans la sacristie de l'Eglise américaine 
presbytérienne à Montréal, il fut décidé de vendre les 

* C'est-à-dire : non confessionnelle^ mais d'alliance évangélique. 



LA MOJSSON LEVE I07 

Ecoles à l'Eglise presbytérienne qui offrait de les 
acheter. Le marché fut conclu au prix fixé par les 
experts qu'avaient choisis les parties. Le Synode, réuni 
le 29 juin à Montréal, ratifia cet achat. » 

Le samedi 12 juin le vapeur Montarville transportait à 
la Pointe-aux-Trembles trois cents pasteurs désireux de 
voiries écoles. « Les habitants épouvantés à la vue de 
tant de cravates blanches, dit un rapporteur, se signèrent 
dévotement, pensant que la fin du monde était arrivée.» 

L'Eglise La Croix. 

En quittant Québec en 1881, Duclos vint s'établir à 
Montréal et fut invité à visiter Farnham et le comté 
de Missisquoi en vue d'y ouvrir une mission. Il trouva 
dans le village quelques familles canadiennes fran- 
çaises protestantes, indifférentes en matière religieuse 
et dans les environs d'autres souffrant de l'abandon 011 
elles étaient, d'autres encore comprenant l'anglais, 
rattachées à l'Eglise congrégationaliste du voisinage. 
De plus un bon nombre de familles de langue anglaise 
parmi les cultivateurs, et dans le village un plus grand 
nombre encore dont les membres travaillaient dans les 
usines S. E. R. W. La plupart étaient très désireuses 
d'avoir un lieu de culte plus rapproché. Elles montrè- 
rent la sincérité de leur désir et de leur zèle en 
offrant un grand emplacement au centre du village et 
en souscrivant généreusement pour la construction 
d'un temple. En attendant que le temple fût bâti, on se 
réunissait pour le culte dans une maison d^école. Il 
y eut même un réel enthousiasme. Le mission- 
naire ne perdait pas de vue les familles canadiennes 



Io8 SECONDE PARTIE 

françaises, il attendait pour les inviter au culte qu'on 
eût un temple pour les recevoir et il les préparait dou- 
cement. En 1883 le temple fut ouvert et consacré à la 
prédication de l'Evangile. Dès lors le pasteur put 
tourner ses efforts vers les catholiques romains et 
organiser des services dans l'après-midi, car ceux du 
matin et du soir étaient faits en anglais. 

Ici se présentèrent deux difficultés : d'abord, la 
congrégation exprima le désir que le pasteur vînt 
demeurer dans le village, désir bien légitime et auquel 
Duclos aurait aimé répondre, mais les égards qu'il 
devait à sa famille l'obligeaient à rester dans le 
voisinage des écoles et de l'Université. La seconde dif- 
ficulté était d'une tout autre nature ; certains membres 
de la congrégation « hommes de profession » dont la 
clientèle était parmi les catholiques romains, ne 
voyaient pas d'un bon œil une œuvre d'évangélisation 
pour les catholiques qu'ils craignaient de voir s^éloi- 
gner. Il y avait aussi des politiciens qui briguaient les 
suffrages du peuple afin d'arriver aux honneurs parle- 
mentaires; tous menaçaient de quitter si on continuait 
à se servir de l'Eglise pour faire de la propagande. Ne 
pouvant atteindre le but qu'il s'était proposé, Duclos 
renonça à sa charge, pastorale et dirigea son attention 
vers la partie Est de Montréal. Il y avait été encou- 
ragé par les indications et le consentement de la Com- 
mission d'évangélisation qui le chargea en même temps 
de la desserte de l'Eglise de la Prairie. Il fut donc 
convenu que Duclos prêcherait le matin à la Prairie 
en anglais et le soir en français à Hochelaga. Ce 
nouvel arrangement fut mis en vigueur en mai 1884. 

Il n'y a que le missionnaire qui puisse comprendre 



LA MOISSON LEVE 



109 



les angoisses du serviteur de Dieu arrivant dans un 
champ où il n'y a personne qui soit disposé à écouter. Il 
loua une chapelle, propriété de l'Eghse presbytérienne 
américaine, qui, disons-le en passant, a toujours été 
sympathique aux missions françaises. A cette époque 
arrivait une quarantaine de familles de verriers venus 
de la France 
etdelaSuisse. 
Sensible à rin- 

térêt qu'on 
leur manifesta 

elles ouvri- 
rent leurs por- 
tes au mission- 
naire et s'in- 
téressèrent à 
la prédication 
de l'Evangile. 
M'"^ Duclos 
saisit cette oc- 
casion pour 
réunir les en- 
fants et orga- 
niser une éco- 
le du diman- 
che. La chapelle (Cross Mission) qu'on avait mise à la 
disposition du missionnaire n'étant pas centrale, trop 
loin des familles qui commençaient à s'intéresser, on 
loua un rez-de-chaussée rue Sainte-Catherine. Le 
local bien choisi attira tout de suite bon nombre de 
familles et les cultes furent bien suivis. On ouvrit 
une école de jour sous la direction de M"'^ Wattier et 




Eglise La Croix. 



IIO SECONDE PARTIE 

peu après de M""^ Mousseau, ce qui créa un nouvel 
intérêt dans les familles. Les enfants s'attachaient à 
leur école et à leur école du dimanche et les parents 
suivaient les enfants. 

Mentionnons ici les services rendus par M. Louis Bon- 
nenfant, évangéliste dans le quartier et ancien de 
TEglise naissante. On sentit le vide qu'il laissa der- 
rière lui, quand il quitta Montréal pour aller entre- 
prendre une œuvre semblable à Hall et Ottawa. 

Voyant l'œuvre prospérer, le consistoire recom- 
manda l'érection d'un lieu de culte, d'une salle d'école 
et d'un logement pour le concierge. Nouvelle et labo- 
rieuse tâche que Duclos entreprit pour la cinquième 
fois. Fortifié par le sentiment du devoir et encouragé 
par l'accueil sympathique qu'il rencontra, Duclos vit 
bientôt les fondations établies et les murs s'élever. Le 
30 mars 1890 l'édifice complet était solennellemeiit 
ouvert et consacré à la prédication de l'Evangile. Le 
Rev. docteur Mac Kay pasteur de l'Eglise Crescent 
prononça le sermon de circonstance, ayant pris ce texte 
original : Les pages blanches qui se trouvent entre 
l'Ancien et le Nouveau-Testament. On procéda à l'or- 
ganisation de l'Eglise en établissant le rôle des pre- 
miers communiants, des adhérents et des enfants qui 
fréquentaient l'école du dimanche. Puis on passa à 
l'élection de quelques anciens, ensuite à celle d'un 
comité chargé des finances. 

J'aurais aimé fixer pour l'avenir les noms de tous 
ces hommes qui ont pris part à la formation et à l'or- 
ganisation des congrégations représentant le protes- 
tantisme français ; je n'ai pu le faire faute d'archives. 
Il y a vingt-deux ans que l'Evangile est prêché dans 



LA MOISSON LEVE III 

cette humble chapelle; des fondateurs, il n'en reste 
qu'un petit nombre ; les plus vieux sont entrés dans 
leur repos, les jeunes devenus des pères et des mères 
de famille ; le reste a quitté la ville, les uns pour 
retourner « au pays », d'autres ont passé aux Etats- 
Unis dans le Massachusetts et la Pensylvanie. Ils ont 
été remplacés par d'autres familles qui sont venues, 
elles aussi^ à la connaissance de l'Evangile et ont subi 
sa bienheureuse influence. Plus de cinq cents familles 
ont été inscrites sur les registres de cette congrégation 
pour un temps plus ou moins long. On le voit, cette 
ruche a essaimé plusieurs fois, elle a fait souche dans 
bien des endroits différents. On trouve des anciens 
membres de cette Eglise jusque dans les prairies du 
nord-ouest. 

Composé généralement de colons à la recherche de 
la fortune, chaque contingent qui arrive au Canada ne 
considère souvent Montréal que comme un pied à 
terre où on peut avoir les renseignements nécessaires 
avant de s'aventurer plus avant dans le pays. Il est 
bon que ce temps d'acclimatation soit mis à profit 
pour mettre l'Evangile dans le cœur de ces futurs 
compatriotes, il leur sera plus précieux que les meil- 
leures directions fournies par les agences. Dans le 
voyage qu'ils tentent en vue d'une modeste aisance, il 
y a souvent des immigrants qui passent par des heures 
bien tristes et auxquels d'affreux dénuements enlèvent 
l'enthousiasme des débuts, mais ce que personne ne 
peut ravir à ceux que nous avons rencontrés, c'est le 
trésor précieux que la générosité chrétienne des amis 
de nos missions nous a permis de leur mettre entre les 
mains. 



112 SECONDE PARTIE 

Durant ces dernières années on trouve sur les re- 
gistres, outre les Canadiens français, des Suisses, 
des Français, des Belges dont quelques-uns ont été 
amenés à TEvangile dans l'Eglise missionnaire 
belge ; d'autres ont trouvé la paix de leur âme à 
l'ouïe de la prédication de l'Evangile dans l'Eglise 
La Croix. 



En 1909 la congrégation a eu la touchante idée de 
marquer le cinquantième anniversaire de la consécra- 
tion de son pasteur — le premier des missionnaires 
canadiens qui ait fourni une aussi longue carrière — 
en lui présentant une médaille d'or frappée pour 
l'occasion. De son côté le Consistoire de Montréal 
lui offrait un bien élogieux témoignage d'appré- 
ciation pour les longues années d'un ministère béni 
dans l'œuvre de nos missions. En 1910 Duclos donnait 
sa démission remerciant Dieu de l'avoir appelé au 
saint ministère et de l'y avoir gardé fidèle pendant 
plus d'un demi-siècle. 

Cette Eglise La Croix, que Duclos n'abandonna 
jamais, même après avoir renoncé à y exercer un 
ministère actif, avait pour lui un attrait puissant. Il s'y 
sentait au milieu des siens. Dans chaque famille il 
avait eu l'occasion de porter un message de joie ou 
de consolation, dans tous les foyers il avait sa place et 
les enfants étaient heureux de voir papa Duclos. Plus 
encore que ces manifestations du cœur, le souvenir 
de M™^ Duclos l'attirait rue Poupart. C'était là que 
pendant près d'un quart de siècle ils avaient travaillé 
ensemble, là qu'elle s'était dépensée au service de son 



LA MOISSON LEVE 



113 



Maître, s'oubliant pour les autres, usant ses forces 
sans même s'en apercevoir. 

Quand Dieu la prit le 26 mars 1908, il y avait déjà 
deux ou trois ans qu'elle avait dû renoncer à 
assister régulièrement aux services de l'Eglise. Ses 
deux filles, Augusta et Eva s'étaient partagées son 
travail à l'école du 
dimanche et l'œu- 
vre allait son train. 
Duclos sentait bien 
l'absence de celle 
qu'il avait eue com- 
me auxiliaire dès la 
première heure, ce- 
pendant comme elle 
revenait de temps 
à autre, il ne réa- 
lisait pas encore la 
grandeur du sacri- 
fice que le Seigneur 
lui préparait. A la 
dernière fête de 
Noël la place de 

M""^ Duclos était Madame Duclos. 

vide, elle aurait bien 

voulu être avec « ses familles », mais l'état de sa santé 
ne l'avait pas permis. Ce soir-là, malgré que ce fût une 
fête, on put voir des larmes dans bien des yeux ; les 
cœurs sensibles eurent le pressentiment qu'on ne re- 
verrait plus l'amie aux fêtes de ce genre. 

Elle tenait une grande place dans l'œuvre d'évan- 
gélisation proprement dite. Présidente de la Société 




CANADA II 



114 SECONDE PARTIE 

des Amies de la jeune fille, présidente de la Société 
biblique des dames, elle ne sut jamais refuser son 
concours et quand on apprit que le Seigneur Tavait 
reprise, ce fut un deuil pour tous ceux qui Tavaient 
approchée. On l'aimait à cause de son grand cœur et 
de sa distinction naturelle. Elevée dans une famille 
distinguée de Neuchâtel, jamais elle ne regretta le 
confort qu'elle avait quitté pour l'œuvre du Seigneur» 
Les premières années de son séjour au Canada, elle fut 
très sensible au changement, jamais elle ne fit en- 
tendre une plainte. Quand au bout de quelques années 
elle alla en Suisse pour revoir les siens, elle reprit 
avec joie la route du Canada. C'est là que le Seigneur 
la voulait. 

Les témoignages de sympathie et de reconnaissance 
furent nombreux. Pour le service funèbre qui eut lieu 
dans le salon où elle avait si souvent reçu avec sa 
cordialité habituelle, les fleurs abondaient et le grand 
nombre d'amis accourus pour lui rendre les derniers 
honneurs ne purent trouver de la place. Les pasteurs 
qui prirent part à ce service rappelèrent ce qu'avait 
été M™^ Duclos, et montrèrent qu'elle avait été telle 
parce qu'elle était chrétienne. 

Quatre années sont déjà passées sur ces jours tristes 
pour tous ceux qui ont connu Sophie Duclos, mais 
le souvenir de sa bonté, la puissance de sa vie chré- 
tienne n'ont rien perdu de leur première fraîcheur. 
C'est bien de M™^ Duclos qu'on peut dire : Quoique 
morte elle parle encore. 

M. Duclos sentit vivement ce départ qui laissa dans 
son cœur un vide douloureux comme aussi à son 
Eglise. L'affection redoublée de ses enfants et de ses 



LA MOISSON LEVE II5 

amis ne put parvenir à diminuer sa douleur. Le soir 
autour du feu, dans ses lettres, il déplorait sans cesse 
de ne plus avoir près de lui celle avec laquelle il avait 
combattu et prié pendant quarante-huit années. Dieu 
les a réunis maintenant ! A ceux qui leur survivent de 
s'inspirer de Tafifection qui les unit et de Tinaltérable 
foi qui inspira leur vie. 



Montréal et ses faubourgs. 

Montréal, la métropole du Canada, compte 600 000 ha- 
bitants dont 400 000 catholiques romains, c'est donc un 
vaste champ d'action missionnaire. Elle a dix lieux de 
culte français, modestes constructions dispersées dans 
les différents quartiers de la ville ; les deux plus 
importants sont au centre. L'étranger qui parcourt nos 
rues les remarque à peine, tandis qu'il admire les 
cathédrales aux voûtes splendides, les nombreuses 
églises avec leurs clochers, les couvents sans nombre, 
les hôpitaux et les collèges catholiques. Devant cet 
étalage imposant d'institutions catholiques romaines, 
nos moyens d'actions inspireraient la pitié, si on devait 
juger de l'importance des œuvres par leurs apparences 
extérieures. Nous savons que la vérité chrétienne doit 
triompher et ceux qui travaillent à sa diffusion ont 
l'assurance qu'ils ne s'imposent pas inutilement des 
sacrifices ; leur foi a les promesses de la vie à venir, 
qu'il s'agisse des espérances du patriote ou de celles 
du chrétien. Ils ont déjà vu des fruits de leurs labeurs. 

Mentionnons ces lieux de culte ; 

Nous avons déjà signalé l'Eglise de la rue Craig, au- 



ii6 



SECONDE PARTIE 



jourd'hui disparue, quant à rimmeuble, mais trans- 
portée dans un autre quartier où les méthodistes ont 
fait construire une superbe saile de conférences en 
vue d'ajouter à l'œuvre pastorale proprement dite 
une œuvre d'évangélisation populaire dans le genre 
Mac AIL 

Au centre, l'église Saint-Jean, jolie construction en 

façade sur l'une 
des principales 
rues de la ville 
avec aménage- 
ment pour une 
œuvre populaire 
etuneécole.Ony 
a ajouté aussi un 
logement pour le 
concierge sur 
l'un des côtés ; 
en façade sur la 
rue sainte Cathe- 
rine, on a installé 
sur le terrain ap- 
partenant à cette 
Eglise une Li- 
brairie Evangélique dirigée par un agent dévoué, qui 
nous est venu de Suisse, M. Domenjoz. 

L'histoire de cette Eglise remonte déjà à soixante-dix 
ans en arrière. Ouverte en 1842 par Emile Lepelletier, 
dans une humble maison de la rue Dorchester, elle fut 
remplacée en 1863 par une jolie chapelle en briques 
sous le ministère de C. A. Tanner. Quand Chiniquy vint 
à Montréal, en 1875, M. C A. Tanner, nommé secrétaire 




Eglise St-Jean à Montréal 



LA MOISSON LEVE II7 

de la Commission d'évangélisation de l'Eglise pres- 
bytérienne, fit l'acquisition de la salle dite Russell- 
Hall, au prix de vingt mille dollars. C'est alors 
que commença cette intéressante campagne d'évan- 
gélisation conduite par M. Chiniquy aidé de M. C. 
E. Doudiet ; elle dura plusieurs années. En 1888, la 
chaire étant vacante à la suite de la démission de 
M. Doudiet, l'Eglise appela M. le pasteur Morin, 
alors pasteur à Low^ell (Mass.) C'est sous son minis- 
tère que se fit une conversion d'une importance 
toute spéciale par le retentissement qu'elle eut dans 
tout le pays. 

On se souvient de Louis-Joseph Papineau qui a joué 
un rôle si marquant dans la révolution de 1837. Son 
fils Louis- Joseph- Amédée écrivait à M. Chiniquy, à la 
date du 1'='' janvier 1894 : 

« Mon Révérend monsieur, 

» Par la grâce de Dieu, j'en suis venu à croire que 
mon devoir est de rompre ouvertement avec le roma- 
nisme, dans lequel j'ai cessé de croire depuis plus de 
trente ans. Mais jusqu'à maintenant je n'avais pas eu 
le courage de suivre votre héroïque exemple en aban- 
donnant ouvertement les erreurs du pape pour em- 
brasser la vérité telle qu'elle est révélée dans TEvan- 
gile de Jésus-Christ. Aujourd'hui, avec l'aide de mon 
divin Maître, je désire le faire et je viens vous 
demander quelles sont les démarches à faire pour être 
admis dans l'Eglise presbytérienne ; comme je vous 
considère le Luther du Canada, que la lecture de vos 
ouvrages m'a amené à prendre la résolution présente, 



Il8 SECONDE PARTIE 

je demande la faveur d'être admis par vous dans la 
grande et noble famille protestante. 

» Votre ami sincère, votre admirateur. 

L.-J.-A. Papineau. » 

Le fils avait hérité du patriotisme du père ; il le 
suivit dans sa glorieuse campagne de 1837. Pour lui 
aider à réaliser les réformes si ardemment désirées, il 
fonda la « Société des Amis de la Liberté ». Mais 
l'opposition qu'il rencontra dans le clergé fit échouer 
son entreprise. 

La révolution n'atteignit pas tout de suite son but. 
M. Papineau alla se réfugier aux Etats-Unis où il fut 
accueilli dans une famille chrétienne. Il apprit quelque 
chose des libertés dont jouissent les enfants de Dieu. 
Il fut admis à la pratique du droit (à New-York), passa 
en France où il fit des recherches sur l'origine de sa 
famille, trouva que ses ancêtres étaient des protes- 
tants que la persécution avait forcés à l'exil. 

Il revint à Montréal en 1843. Toujours désireux de 
faire quelque chose pour l'afiranchissement de ses 
compatriotes, il fonda la « Société des Amis » C'était 
l'avant-garde de r« Institut Canadien ». Cette société 
revendiquait pour le peuple le droit de penser pour 
lui. Papineau publia plusieurs articles dans la Revue 
Canadienne. Il étudiait alors l'économie politique. 

De 1844 à 1875 il occupa la position de protonotaire 
de Montréal, puis il se retira dans son manoir de 
Montebello. 

Loin des bruits d'une grande ville, débarrassé des 
soucis d'un bureau, il put consacrer ses heures de 
loisir à l'étude des questions religieuses. C'est à la 



LA MOISSON LEVE II9 

suite de ce recueillement, que la retraite avait favorisé^ 
•qu'il se décida à écrire la lettre qu'on vient de lire. 

Le 10 janvier 1894, en présence d'une nombreuse 
assemblée à l'église Saint-Jean, après avoir répondu 
affirmativement aux questions qui suivent, il fut admis 
dans la communion de l'Eglise presbytérienne : 

i"^ Croyez-vous, de tout votre cœur, en Dieu le Père, 
votre Créateur, en Jésus-Christ son fils, qui vous a 
racheté, au Saint-Esprit qui vous a sanctifié ? 

2° Croyez-vous que la Parole de Dieu est la parfaite 
révélation de sa volonté, que seule elle peut vous ins- 
truire à salut ? 

Etes-vous persuadé de la vérité de l'Evangile au 
point que vous sentiez qu'il vaut mieux tout souffrir 
plutôt que d'en abandonner la profession ? 

3° Mettez-vous toute votre confiance en Jésus-Christ 
comme votre seul Sauveur et cherchez-vous en Lui 
votre consolation et votre justification ? 

4° Vous repentez-vous de tous vos péchés et les 
confesserez-vous sincèrement et honnêtement devant 
Dieu ? Lui en demanderez-vous pardon et voulez- 
vous y renoncer pour vivre selon la tempérance, la 
justice et la piété, pour vous offrir à Dieu en sacrifice 
vivant, ce qui est votre devoir raisonnable ? 

Après sa réception, M. Papineau, tout tremblant 
d'émotion, monta lentement sur l'estrade, et remercia 
Dieu pour ce beau jour. Dans cette démarche, il 
n'avait consulté que sa conscience. A l'âge de dix-huit 
ans, ayant dû prendre le chemin de l'exil, il avait vu 
les prêtres refuser les consolations de l'Eglise à tous 
ceux qui avaient pris part à la révolution. Ils avaient 
fait pour déjouer les nobles ambitions des patriotes 



I20 SECONDE PARTIE 

plus que toutes les baïonnettes anglaises. Accueilli 
dans une famille presbytérienne américaine, Papineau 
avait appris que le salut se trouvait en dehors de 
FEglise catholique. A Tâge de 25 ans, il avait cessé 
de pratiquer le rite romain, après de sérieuses études 
il était arrivé à la conclusion que la seule source 
du christianisme et la seule règle de foi est la Bible. 

Dans les siècles de barbarie, le clergé réussit à 
introduire dans la foi et les cérémonies de l'Eglise 
catholique une si grande quantité de légendes, qu'elles 
la rendirent méconnaissable. Dans un concile tout 
récent, l'Eglise a cédé sa suprématie au pape. Au- 
jourd'hui le pape est un czar spirituel. M. Papineau 
était arrivé à la conclusion que l'Eglise évangélique 
est la meilleure et avait en conséquence décidé de se 
rattacher à l'Eglise presbytérienne, les héritiers spiri- 
tuels de ses ancêtres. 

Comme on pouvait s'y attendre, cette démission et 
cette confession provoquèrent une tempête dans le 
monde catholique. Le 11 janvier 1894, la Minerve^ 
l'organe du clergé à cette époque^ imprime les calom- 
nies les plus outrageantes contre la famille Papineau. 
C'était un athée du XVIIP siècle qui finirait ignomi- 
nieusement sa carrière, il lui aurait mieux valu n'être 
jamais né; et ainsi dans plusieurs colonnes de ce 
journal quotidien. On sait combien la presse catho- 
lique peut accumuler de mensonges et de calomnies 
dans ses colonnes ; elles font des dupes, mais le temps 
permet à la vérité de confondre les Basile. 

Dans le courant de juillet de la même année 
M. Papineau, par courtoisie ou pour faire comprendre 
combien il était heureux de la démarche qu'il 



LA MOISSON LEVE 121 

venait de faire, offrit le parc de son château aux pro- 
testants français, et les invita à s'y réunir en pique- 
nique. Ce fut un beau jour, Tatmosphère embaumée 
de la saison, les ombrages du parc, les prés ver- 
doyants, tout s'unissait pour donner à la journée ce 
que Ton cherche en pareille circonstance. Vers les onze 
heures on vit des trains arriver d'Ottawa, de Mont- 
réal, et des voitures descendre des montagnes voi- 
sines de Namur et des environs. Un millier d'invités 
se dirigèrent par groupes vers le château où M. Pa- 
pineau les attendait. La réunion prit bientôt la tour- 
nure d'une démonstration religieuse ; les représentants 
les plus marquants du protestantisme français étaient 
présents, MM. Chiniquy, Lafleur, Coussirat, Morin, 
Amaron, Duclos, etc., etc. On en profita pour les 
inviter à prendre la parole. L'occasion portait à l'ins- 
piration, et on le sentit dans les allocutions improvi- 
sées des orateurs. 

M. Papineau saisit cette occasion pour rattacher le 
présent de la famille à son passé, et avec une vive 
émotion il exprima le regret qu'il y ait eu interruption 
dans ses traditions. 

Jusqu'alors, ces rassemblements d'un caractère à la 
fois religieux et social avaient eu lieu dans des parcs 
appartenant à des amis. On conçut un jour l'idée de 
l'avoir dans l'île Sainte-Hélène, en face de Montréal, où 
se trouve une batterie de canons et où, pendant bien 
des années, le gouvernement impérial a entretenu une 
garnison. Aujourd'hui l'île est un parc public, un lieu 
d'amusement. Les protestants par l'intermédiaire de 
leur comité demandèrent au gouverneur la permission 
d'y avoir leur pique-nique. La permission fut accor- 



122 



SECONDE PARTIE 



dée. Ce fut l'occasion d'un immense concours d'amis 
et de coreligionnaires venus du nord et du sud, de 
l'est et de l'ouest. Un bon nombre de catholiques 
romains attirés par la nouveauté, étaient aussi venus, 
et quelques-uns avec l'intention de troubler l'har- 
monie. Ces derniers s'essayèrent à leur besogne 

louche; dès que vint 
le moment des allo- 
cutions attendues par 
le plus grand nombre 
avec une vive émo- 
tion, les perturbateurs 
voulurent imposer si- 
lence, Mais ils com- 
prirent bientôt qu'on 
voulait entendre les 
orateurs du jouo et 
qu'on ne permettrait 
pas les interruptions. 
Ce jour-là ils appri- 
rent que les protes- 
. ^,^ tants ont le droit d'af- 

A. i herrien. 

firmer leurs vues^ mais 
les catholiques l'ont oubhé bien des fois depuis. 




L'Oratoire groupe les chrétiens qui se rattachent 
aux principes baptistes. A la retraite du docteur La- 
fleur, qui fut le premier pasteur de cette congrégation 
dont il a fait construire le temple, M. le pasteur Ther- 
rien, récemment honoré par la Faculté de Me Master, 
qui lui a conféré le grade de docteur en théologie, fut 



LA MOISSON LÈVE I23 

appelé à continuer l'œuvre. Chrétien dévoué, pasteur 
fidèle, cet homme a fait une œuvre remarquable. 
D'une activité inlassable, il s'occupe en dehors de ses 
fonctions pastorales de la direction de l'œuvre d'évan- 
gélisation entreprise par la Grande-Ligne. 

L'Eglise du Rédempteur, à l'ouest, a eu pour pas- 
teurs M.VT. Roy, Larivière et Benoit. Nous avons dit 
précédemment que cette œuvre devait s'installer au 
nord-est de Montréal ^ et que le comité qui s'occupe de 
l'organiser sous le contrôle de l'EgUse d'Angleterre 
avait déjà fait des plans pour en assurer l'avenir. 

Mission de la Pointe Saint-Charles (presbytérienne), 
rue Saint-Charles à l'ouest. Cette œuvre commencée 
par M. Doudiet, l'ancien pasteur de l'église Saint- 
Jean, après avoir été provisoirement remise aux soins 
de M. le professeur Ch. Biéler, a été confiée à un 
étudiant de ce dernier, M, Georges Peck^ qui a eu la 
joie de voir le nombre des assistants au culte 
augmenter graduellement. 

En 1874, C.-A. Tanner, pasteur de l'Eglise Saint- 
Jean (coin des rues Dorchester et Brownson), conçut 
l'idée d'avoir une mission au nord de la ville. Il loua 
une maison, rue Courville (Prince Arthur), et s'adjoi- 
gnit un étudiant, I. Bruneau, pour l'aider dans son 
travail. La mission, bien petite à son début, fut pour 
quelques familles pourtant un moyen de convaincre. 
Elle dut changer de local plusieurs fois, jusqu'à ce 
qu'enfin les étudiants du Collège presbytérien s'y 
intéressèrent, firent l'acquisition d'un immeuble dans 
la rue Dufferin et s'assurèrent pour quelque temps les 

^ C'est fait actuellement; l'inauguration de l'Eglise a eu lieu 
fin 1912. 



124 



SECONDE PARTIE 



services de leur collègue Guillaume Charles. Après 
un ministère d'un an il fut remplacé par M. I. Bru- 
neau, resté là jusqu'en 1910, année de sa nomination 
au poste de Cornwall. 

Cette œuvre, malgré le mouvement de la population 
et de nombreux décès, s'est plus que maintenue, c'est 
dire qu'elle a prospéré. Après un intérim, assuré par 
le professeur Biéler et ses étudiants, elle vient d'être 
remise aux soins de M. le pasteur Saint-Germaine 

L'Eglise La Croix dont nous avons 
aussi parlé est aujourd'hui aux soins 
de M. le pasteur Rey autrefois à 
Namur. 

La Mission de la rue Bourbon- 
nière, dont le noyau est constitué 
par des fidèles de l'église La Croix, 
a eu pour pasteur M. Gallo actuelle- 
ment à Brompton ^; elle est mainte- 
nant confiée aux soins de M. le 
pasteur Cl. Lapointe, qui est aussi chargé de l'ensei- 
gnement dans les Instituts de la Pointe-aux-Trembles. 
M. Blouin a succédé à M. Lapointe, et M. Mousseau 
à M. Blouin. 

L'Eglise Saint-Pàul^ à l'est dans la rue Ontario 
(baptiste), est une œuvre bilingue que conduit M. le 
pasteur A. Saint-James. De date récente, cette œuvre 
bilingue s'est rapidement développée, grâce au zèle 




M. Saint-Germain. 



^ M. Saint-Germain encouragé par de généreuses contributions 
a demandé au presbytère de prendre des mesures pour l'érection 
d'un temple. Il vient d'être inauguré. 

- M. Gallo ancien prêtre breton, dont la pureté du style et la 
voix sympathique attirent l'attention et lui concilient les cœurs,, 
est à la tête d'une station missionnaire en formation. 



LA MOISSON LÈVE I25 

de son pasteur et à rencouragement de rélément 
anglais qui s'y rattache. 

L'Eglise de la rue Delisle (méthodiste), fondée par 
M. le pasteur de Gruchy qui avait repris l'œuvre de 
M. Sadler missionnaire. C'est l'une des plus jolies 
constructions protestantes françaises de Montréal. 
Ecole, presbytère et logement du concierge. M. le pas- 
teur Halpeny en a la charge ^ C'est une œuvre dif- 
ficile qui se fait dans cette partie ouest de Montréal, 
mais elle donne de précieux encouragements. 

De la mort de M. le docteur Coussirat à la nomina- 
tion de M. le professeur Ch. Biéler, les cours du col- 
lège presbytérien ont été assurés par des conférences 
de M. le professeur Bonet-Maury de la Faculté de 
théologie de Paris et par des cours de M. le pasteur 
L. Peyric, directeur des œuvres de la Maison Verte à 
Paris. 

La Grande-Ligne, son église. 

Tout en s'occupantde son œuvre scolaire, M. Roussy 
ne perdait pas de vue l'évangélisàtion des adultes; il 
projetait une paroisse protestante entourant son école 
missionnaire. C'est pour donner corps à ce projet que, 
de ses propres deniers, il acquit un terrain sur lequel 
on devait plus tard, se conformant à ses désirs, cons- 
truire le temple de la Grande-Ligne. 

En attendant qu'on eût un temple, M. Roussy avait 

^ Il a été nommé directeur du Colportage Biblique pour la 
province de Québec et n'a pas été remplacé au moment où l'on 
met sous presse. Ses services sont assurés par les soins du 
D-- P. Villard et les maîtres de l'Institut méthodiste, MM. W. L. 
Chodat et Grosjean. 



126 SECONDE PARTIE 

organisé des cultes réguliers qui se tenaient dans une 
des salles de la maison d'école. Les auditeurs étaient 
attentifs, ils venaient avec plaisir et croissaient dans 
la connaissance des choses de Dieu. Les progrès s'ac- 
centuaient, M. Roussy aurait sans doute pensé au 
temple qu'il avait eu en vue, mais la mort vint lui 
imposer un repos qu'il avait bien gagné, et le faire 
passer des peines de la terre aux gloires du ciel. 

C'était pour la Grande-Ligne une bien grande perte ; 
les fidèles la ressentirent vivement mais n'en furent 
pas découragés. Il y avait alors dans le Vermont un 
jeune pasteur canadien qui travaillait de tout son cœur 
et dont le Seigneur bénissait l'activité. Comme on 
savait qu'il aimait son Canada, on lui fît appel. Quand 
M. A. Therrien, aujourd'hui docteur en théologie, 
connut les désirs de ses compatriotes de la Grande- 
Ligne, il hésita à répondre selon leur cœur; il avait 
été béni, la moisson était déjà blanche autour de lui, 
et son départ lui apparaissait presque à l'égal d'une dé- 
sertion. Comme on insistait etque d'autre part il ne sem- 
blait pas qu'en abandonnant la belle œuvre qu'il avait 
commencée le développement en fût compromis, il 
finit par se laisser convaincre et accepta la succession 
pastorale de M. Roussy. 

Les fidèles de la Grande-Ligne lui firent un bien 
chaleureux accueil ; ils étaient disposés à seconder les 
efforts du pasteur qu'ils avaient appelé et la suite 
montra qu'ils savaient tenir parole. A l'œuvre immé- 
diatement, A. Therrien, secondé par l'Esprit de son 
Maître qu'il a toujours servi fidèlement, fut un moyen 
de réveil et dans son Eglise et dans l'Institut. 

Il entreprit de faire construire le beau temple qui 



LA MOISSON LEVE 



127 



abrite de nos jours la congrégation baptiste de la 
Grande-Ligne. Poursuivant l'idée de M. Roussy, on 
commença les travaux sur le terrain qu'il avait voulu 
offrir à sa congrégation comme un souvenir d'affection 
chrétienne; chacun y mit un peu du sien et, sans 
secours du dehors, la maison de l'Eternel fut cons- 







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Chapelle de la Grande-Ligne 



truite^ puis dédiée à la prédication de l'Evangile; 
c'était un nouveau Tabor, qui a vu la transfiguration 
de bien des âmes. 

M. A. Therrien était tout à son œuvre quand la 
retraite de M. Lafleur vint de nouveau lui apporter les 
angoisses d'une séparation. A vrai dire ce n'était pas 
absolument une séparation, M. Therrien ne s'éloignait 
pas considérablement de la Grande-Ligne et il pour- 
rait revoir ses enfants spirituels. 

C'était une succession difficile que la sienne ; non 
pas à cause de difficultés qu'il y aurait à résoudre, 



128 



SECONDE PARTIE 



mais parce qu'il est toujours délicat de succéder à un 
homme d'expérience. M. Parent, qui venait de ter- 
miner de brillantes études au collège presbytérien sous 
la direction du professeur Coussirat, fut appelé à la 
desserte de cette congrégation. Il n'était un inconnu 

pour personne. En- 
fant de la mission, si 
on peut ainsi parler, 
il avait été élevé dans 
une famille chrétienne, 
une des premières ac- 
quises à la Vérité dans 
la paroisse de Saint- 
Pie. Il avait donc de 
qui tenir et la succes- 
sion, qui aurait été 
difficile pour plusieurs, 
fut, je ne dis pas une 
sinécure — il com- 
promit sa santé en se 
surmenant — mais un 
succès. Bien doué pour 
la prédication, penseur 
original et clair, il sut se faire aimer de ses parois- 
siens et groupa autour de lui d'attentifs et intéres- 
sants auditoires. 

Je l'ai dit, il se surmena et en 1906 il fallut dételer 
et songer au repos, M. Parent se soumit de bonne 
grâce. Après un an d'inactivité relative, car il prêcha 
de temps à autre, il s'essaya dans l'œuvre mission- 
naire à Montréal, puis l'essai ayant montré que les 
forces étaient un peu revenues, l'Eglise de la Grande- 




Aï. Parent. 



LA MOISSON LEVE 



129 



Ligne étant toujours vacante, il se rendit de nouveau 
au milieu de ses enfants spirituels qui Taccueillirent 
avec joie. Que Dieu y bénisse son ministère ^ 

L'Eglise de la Grande-Ligne est fréquentée durant 




M. et Mme A. E. Massé 
Directeurs actuels des Instituts Feller (Grande-Ligne). 

Tannée scolaire par les élèves de l'Institut, ce qui fait 
que le pasteur de cette Eglise a souvent autour de lui 
un auditoire de près de 400 personnes, belle Eglise de 
campagne qui réjouirait plus d'un pasteur de la cité. 



Maskinongé. 

Il ne manque pas d'observateurs superficiels ou 
malveillants pour attribuer des motifs intéressés à ceux 

^ Aujourd'hui M. Parent a quitté la Grande-Ligne, c'est 
M. Revel, autrefois pasteur à Patterson, Etats-Unis, qui lui a 
succédé en septembre 1912. 

CANADA II 9 



I30 



SECONDE PARTIE 



qui abandonnent le catholicisme et acceptent l'Evan- 
gile ; on dit : Ce ne sont pas des conversions mais le 
résultat de querelles entre le curé et ses paroissiens. 
Quelquefois c'est vrai, mais dans la plupart des cas 
ce sont des âmes honnêtes, sensibles qui ont cherché 




Eglise et Presbytère de Maskinongé. 

en vain la paix dans les cérémonies de l'Eglise catho- 
lique et qui rencontrent providentiellement quelqu'un 
qui les met sur la bonne voie. Dans d'autres cas, nous 
n'avons pas honte de l'avouer, ce sont des difficultés 
avec les autorités ecclésiastiques d'un ordre tout ma- 
tériel qui amènent à réfléchir et à chercher des ar- 
guments pour défendre des droits légitimes. Or avec 
une Eglise qui ne fait jamais de concessions, il faut 
se soumettre ou se démettre. Heureux est alors celui 
qui se retire s'il trouve cet Evangile qui reconnaît ses 
droits et lui accorde la liberté d'examen sous la di- 
rection de sa conscience. Nous avons dans l'histoire 
de nos missions plusieurs cas de cette nature. Le plus 
récent appartient à Maskinongé. 



LA MOISSON LEVE I3I 

Maskinongé est une riche et vieille paroisse sur la 
route de Montréal à Québec au nord du Saint-Laurent. 
Il y a peu d'années le tracé du chemin de fer déplaça 
le centre de la population et tout un nouveau village 
se fonda sur les deux rives de la rivière. La paroisse 
décida de bâtir une nouvelle église à une demi-lieue 
de l'ancienne. De quel côté de la rivière allait-on bâtir ? 
Telle fut la question difficile à résoudre. Après 
quelques hésitations, Tévêque, le curé et les marguil- 
liers s'accordèrent sur l'endroit le plus convenable. 
L'évêque planta la croix sur la rive nord-est et déclara 
que c'était là qu'on bâtirait l'église projetée. Soudain, 
pour des raisons connues de l'évêque, du curé et des 
marguilliers seulement, l'emplacement fut changé et 
l'Eglise fut bâtie sur l'autre rive ; il en résulta une 
division parmi les fidèles. Ceux de la rive nord-est, 
résolurent de construire une chapelle à leurs frais, ils 
espéraient qu'un prêtre leur serait envoyé et qu'ils 
formeraient une nouvelle paroisse. Déçus il résolurent 
de se réunir quand même à l'heure ordinaire pour 
prier en commun. Un dimanche un prêtre leur fut 
envoyé ; il usa d'autorité pour ramener les récalci- 
trants à l'obéissance. Voyant ses moyens de persua- 
sion inutiles, il frappa un grand coup : il maudit la 
chapelle. Malgré cette situation nouvelle et inattendue 
les gens n'en continuèrent pas moins à s'y rendre 
pour prier. 

C'est dans ces dispositions que les trouva un mission- 
naire de la Grande-Ligne. Il leur montra comment au 
nom de l'Evangile ils pouvaient légitimer leur résis- 
tance au despotisme de leur Eglise... Ils s'y refusèrent 
d'abord, mais les vérités jetées en apparence dans un 



132 SECONDE PARTIE 

terrain durci, germèrent. Au bout de quelques semaines 
on invita le missionnaire à lire et à expliquer TEvan- 
gile pendant Theure ordinaire du culte. Ce fut le 
commencement. Quelques mois après, les auditeurs 
du missionnaire firent une confession publique de leur 
foi. 

Dans une vieille et riche paroisse, il est peu de 
familles qui n'aient pas dans le clergé séculier, dans un 
monastère ou dans un couvent, un fils, un frère, un 
cousin, une tante, une cousine, quelqu'un de la famille 
enfin. Quand ceux-ci apprirent par la presse la déser- 
tion des leurs, ce fut toute une affaire et, le petit 
groupe de dissidents, gagné à la vérité évangélique fut 
assailli de lettres venant de toutes les parties du pays, 
des prêtres, des avocats et des 'nonnes s'improvi- 
saient convertisseurs. Il s'ensuivit une correspon- 
dance active dont on a conservé soigneusement les 
originaux ; après avoir parcouru ces documents, le 
lecteur impartial ne peut s'empêcher de s'écrier : 
Quelle naïveté et quelle ignorance des faits historiques î 

Que penser de prêtres, d'évêques, de professeurs 
d'histoire qui viennent vous dire : Il ne faut pas chan- 
ger de religion, quand les apôtres, dont ils se disent 
les seuls successeurs, sont des convertis du judaïsme; 
et qu^eux-mêmes font d'incessants efforts pour con- 
vertir à leur Eglise les protestants et les païens. 

Mais, ajoutent-ils, nous seuls, nous avons la bonne 
religion; affirmation purement gratuite, qu'il faut 
commencer par prouver avant de pouvoir la faire 
accepter. Nous savons sur quelles preuves purement 
traditionnelles, Rome appuie ses prétentions. Par 
contre les Eglises de la Réforme ont des arguments 



LA MOISSON LEVE I33 

irrécusables pour justifier leur foi. Elles comprennent 
mieux, enseignent plus purement et pratiquent plus 
exactement la religion chrétienne que ne le fait TEglise 
romaine; voilà pourquoi nous engageons ses adhérents 
à la quitter. 

Une autre affirmation dans ces lettres adressées aux 
chrétiens de Maskinongé, c'est que TEglise romaine 
seule a fourni des martyrs à la cause du christianisme. 
Mais que fait-on des martyrs de TEglise chrétienne 
qui existait avant TEglise romaine ? Que fait-on 
de ceux qu'elle a fait mettre à mort? De tous les 
saints de l'Eglise réformée qu'elle a fait mourir même 
en France, sous Catherine de Médicis et sous 
Louis XIV? Que fait-on des martyrs missionnaires 
protestants qui ont sacrifié leur vie sur des terres 
lointaines ? Est-ce par ignorance ou mauvaise foi qu'on 
ignore ces glorieux témoins de la vérité chrétienne ? 
Jésus qui a dit : « Allez, prêchez l'Evangile à toute 
créature », n'a pas dit : « Ecrivez des Hvres et des 
traités ; répandez des Bibles et des Nouveaux Testa- 
ments. » Voilà condamnés les moyens employés par 
les protestants pour propager la vérité chrétienne. On 
a le droit de répondre : « Jésus a-t-il dit de bâtir des 
églises, des couvents, des monastères, des confes- 
sionnaux; de fabriquer des chapelets, des scapulaires; 
d'imprimer des bréviaires et de lancer des lettres pas- 
torales et des encycliques ? Poser la question, c'est la 
résoudre. 



134 SECONDE PARTIE 



Une vieille question. 



Dans chacune des lettres adressées aux dissidents 
de Maskinongé, il est une question qui revient sans 
cesse et à laquelle le lecteur nous permettra de ré- 
pondre. Ce n'est pas que la question soit nouvelle, 
mais elle est reproduite partout dans le monde catho- 
lique romain. Il semble que lorsqu'on nous a dit: « Où 
étiez-vous avant Luther et Calvin? » on doive s'effa- 
cer et tout honteux ne plus oser lever les yeux. A 
cette question nous répondons par d'autres questions ; 
c'est notre droit et nous disons: «Où était ce courant 
d'eaux pures de la vérité chrétienne avant qu'il fût 
souillé par les détritus des villes qu'il traverse ? Il 
jaillissait de la pensée de Jésus-Christ et des livres 
inspirés qui en ont conservé et transmis les souvenirs ; 
c'est à ces eaux pures avant d'avoir été contaminées 
par les égouts des villes que nous allons nous désalté- 
rer aujourd'hui, malgré tout ce que l'enseignement 
faux de Rome et ses pratiques superstitieuses ont fait 
pour rendre incrédules les peuples qui pensent. » D'au- 
tres ont répondu: « Où était votre visage avant que 
vous l'eussiez lavé ? Les Réformateurs n'ont fait que 
laver le visage de l'Eglise. Notre religion ne date pas 
d'hier. Si même elle était le résultat de découvertes 
nouvelles, ce ne serait pas nécessairement un défaut ; 
ce n^est pas un défaut d'être jeune; une vérité nou- 
vellement trouvée vaut mieux qu'une vieille erreur 
depuis longtemps pratiquée. La lumière électrique 
vaut mieux que les anciennes chandelles de suif. Mais 
qu'on se tranquilise; en fait de religion, nous savons 



LA MOISSON LEVE I35 

que nous ne pouvons trouver rien de mieux que ren- 
seignement apostolique et nous croyons avec l'ency- 
clique pontificale de 1891 que « pour régénérer une 
société il faut remonter à ses origines ». Cest ce 
qu'ont fait nos Réformateurs. Ils ont débarrassé l'E- 
glise des additions postiches et des concessions faites 
au paganisme. Ils ont remis le flambeau de l'Evangile 
sur son chandelier afin qu'il éclairât le monde. A sa 
lumière, ils se sont mis à arracher les préjugés qui 
avaient enfoncé leurs racines vivaces dans le sol fer- 
tile de l'ignorante crédulité humaine. Dieu soit béni, 
nos titres de noblesse remontent jusqu'au premier 
siècle de l'Eglise apostolique. Nous avons derrière 
nous une longue lignée d'ancêtres dont nous pouvons 
être fiers. » 

Pour rassurer les lecteurs nouvellement convertis, 
nous désirons leur montrer que dans tous les siècles, 
comme au temps d'EHe, Dieu s'est réservé des hom- 
mes qui ont rendu leur témoignage à la vérité chré- 
tienne. 

M. le doyen Doumergue, de la faculté de théolegie 
de Montauban, a écrit ^: 

' « L'Eglise s'était peu à peu corrompue, des erreurs 
et des abus sans nombre, l'ambition, l'orgueil, l'esprit 
de domination s'étaient glissés dans son sein ; elle était 
devenue un foyer d'intrigue; elle avait laissé prédo- 
miner les formes, la passion des cérémonies; elle 
avait proclamé le mérite des œuvres ; elle en était 
venue à la théorie des indulgences. Elle avait mis 
l'Evangile sous le boisseau en en interdisant la lecture. 

' Extrait du Manuel du Protestant disséminé, par M. le pasteur 
Barbery, récemment entré dans son repos. 



136 SECONDE PARTIE 

» Nos pères, ce sont de ces chrétiens des trois pre- 
miers siècles, ces humbles fidèles, ces héros, ces mar- 
tyrs qui, plutôt que de renier leur Sauveur, de se 
dessaisir des écrits sacrés ou de se prosterner devant 
des statues, se laissèrent torturer, crucifier^ jeter aux 
bêtes du cirque, brûler sur les bûchers. 

» Pendant ces trois siècles en effet l'Eglise s'est 
conservée pure et fidèle sous le feu de la persécution ; 
aussi est-elle pleine de nos ancêtres . Ses membres 
étaient de vrais protestants ; ils s'inquiétaient peu des 
formes ; leur culte était simple comme le nôtre. Ils ne 
voulaient savoir autre chose pour leur salut que 
Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. 

» Mais au IV^ siècle, quand l'empereur Constantin 
se convertit au christianisme, le monde fit irruption 
dans l'Eglise. Le clergé se constitua, la hiérarchie 
s'organisa; les évêques jusqu'alors simples pasteurs, 
devinrent des prélats, des princes orgueilleux, ambi- 
tieux, hautains et dominateurs. 

» Et comme la Bible condamne l'orgueil et l'esprit 
de domination, le clergé, toujours plus puissant et plus 
mondain, pour se protéger, finit par défendre au 
peuple de lire ce livre pour s'en tenir à l'enseigne- 
ment de l'Eglise. Alors les erreurs, les abus, les 
superstitions se glissèrent en foule dans l'Eglise. Les 
commandements des hommes prirent le pas sur les 
commandements de Dieu. Le nombre des protestants, 
— on ne leur avait pas encore donné ce nom, mais 
ils protestaient déjà, — des vrais chrétiens, diminua. 
Mais il y en eut toujours. Toujours il y eut des hommes 
qui s'élevèrent au nom de la Parole de Dieu contre 
l'introduction dans l'Eglise de coutumes juives ou 



LA MOISSON LÈVE I37 

païennes, contre Tautorité toujours plus grande que 
s'arrogeaient le clergé et le pape, contre les abus, les 
erreurs et les corruptions qui augmentaient toujours. 
Pour se défaire de ces protestants, l'Eglise les déclara 
hérétiques, les excommunia, les brûla, ce qui était plus 
facile que de les réfuter et de les convaincre. Tous ne 
furent pourtant pas excommuniés et brûlés. Quelques- 
uns de ceux que nous pouvons considérer comme 
nos ancêtres spirituels occupèrent un certain rang 
dans l'Eglise. Mentionnons le concile d'Illibéris 
(Espagne) qui, en l'an 300, proteste contre le culte 
des images : « Il nous semble bon, dit-il, qu'aucune 
» peinture ne soit introduite dans l'Eglise, de peur 
» qu'on ne serve et qu'on n'adore ce qui serait peint 
» sur les murailles. » 

» A la fin du IV"" siècle saint Jean Chrysostome 
demande qu'on donne la Bible au peuple; loin d'affir- 
mer avec l'Eglise romaine que l'Eglise est au-des- 
sus de la Bible, il déclare que toutes les choses 
essentielles sont clairement enseignées dans le saint 
Livre. Il s'élève en outre contre la nécessité de la 
confession auriculaire, prétend qu'il faut aller directe- 
ment à Dieu et qu'il n'est pas besoin d'intercesseur. 

» Au IV^ siècle saint Augustin, le célèbre évêque 
d'Hippone enseigne le salut par grâce et proteste con- 
tre la puissance croissante du clergé et contre le 
culte des images. 

» Lorsque j'entrai dans une église de Palestine, dit 
saint Epiphane en 366, je vis sur la porte un voile sur 
lequel était peinte l'image de Jésus-Christ et dans le 
temple la figure d'un saint. Cela étant contraire à la 
lettre et à l'esprit de l'Ecriture sainte, je déchirai ce 



138 SECONDE PARTIE 

voile et conseillai au concierge de s'en servir pour en 
couvrir un pauvre. 

» Au IIP siècle Tertullien comprend la cène comme 
nous. 

» Vigilence s'élève contre l'usage des reliques et les 
miracles qu'on leur atlribue, contre l'adoration des 
saints, les processions, la coutume de brûler des cierges 
en plein jour, contre les jeûnes et la vie monastique. 

» Nos ancêtres, ce sont ceux qui comme Grégoire 
déclarent que quiconque s'appelle évêque universel 
est dans son orgueil le précurseur de l'Antéchrist. 

» La Bretagne refuse de se soumettre à ce pouvoir, 
l'Espagne et la Gaule l'imitent considérablement. Nos 
ancêtres, ce sont ceux qui comme ces trois cents évê- 
ques réunis à Francfort en 794 condamnent le culte 
des images; qui, comme Alcuin, le maître de Charle- 
mage, recommandent la lecture assidue de la Bible où 
ils ont trouvé la doctrine protestante de la justification 
par la foi. 

» Ce sont ceux qui, comme l'illustre Agobart, évê- 
que de Lyon, déclarent qu'il faut détruire les images 
et opposent à Rome la Bible; ceux qui, comme 
Ratramne, protestent contre la présence réelle dans 
la cène ; ceux qui, comme Claude de Turin, s'élèvent 
contre la vénération des reliques et le culte des saints, 
l'introduction des croix et des images dans les églises 
et le salut par les œuvres; ceux qui, comme Béranger, 
combattent la transsubstantiation ; ceux qui, comme 
Anselme, affirment l'autorité absolue de la Bible et la 
surabondance des mérites expiatoires de Jésus-Christ 
et qui nient l'immaculée conception de la sainte 
Vierge. 



LA MOISSON LEVE I39 

» Nos ancêtres, ce sont ceux qui, comme Pierre de 
Bruys au XIP siècle, déclarent que Dieu n'est pas cor- 
porellement dans la cène et qu'il ne faut pas prier 
pour les morts ; ceux qui, comme Arnaud de Brescia, 
demandent la réforme du clergé et qui, comme Pierre 
de Bruys, sont brûlés vifs. 

» Voici enfin les Vaudois : on a affirmé qu'ils remon- 
tent au premier siècle de l'Eglise et que leurs pères 
furent des chrétiens qui, repoussés dans leurs vallées 
du Piémont, et séparés du monde, gardèrent plus 
pures et plus intactes les croyances primitives. 

» D'autres au contraire pensent qu'ils doivent leur 
nom et leur origine à un riche marchand de Lyon, 
Pierre Valdo, au XII'' siècle; frappé par la mort 
subite d'un ami et inquiet de son salut, il lut la Bible, 
y trouva la paix de son âme, la fit traduire; en répan- 
dit des copies et envoya partout des disciples pour ia 
lire et l'expliquer. La persécution s'acharna contre 
eux; elle les chassa partout, mais partout aussi ils 
répandirent leurs idées. Dans le midi de la France, en 
Italie, en Moravie, dans les Pays-Bas et jusqu'en 
Angleterre. Ils ne reconnaissent pas l'autorité du pape, 
ni au prêtre le pouvoir de pardonner les péchés; ils 
s'appuient sur l'autorité de la Bible d'où leur nom 
•d'hérétiques bibliques. 

»' Louis XII, auprès de qui on les avait calomniés, 
s'écria après enquête : « Ces gens-là sont bien meil- 
leurs que nous ». Et François P*" ayant lu leur con- 
fession de foi demanda tout ébahi en quel endroit on 
y trouvait faute. 

» Quand la Réforme commença, les Vaudois y adhé- 
rèrent; mais bientôt la persécution les poursuivit 



140 SECONDE PARTIE 

en Provence, à Mérindol, Cabrières d'Aigle et ailleurs- 
» Quatre hommes se distinguèrent parmi les pré- 
curseurs de la Réforme : Wicleff, prêtre professeur, 
et théologien anglais, acquis de bonne heure, la lec- 
ture de la Bible lui ayant dévoilé les erreurs dans 
lesquelles l'Eglise était tombée. Il écrivit contre les 
moines, leur paresse et leurs vices, un livre terri- 
ble; il prêcha le pur Evangile et envoya des disciples 
l'annoncer dans toutes les directions; il traduisit la 
Bible en langue vulgaire et publia de nombreux 
traités contre la messe et l'eucharistie. Ses idées se 
répandirent au loin. Après sa mort, en 1384, ses dis- 
ciples furent persécutés, le concile de Constance de 
1415 le déclara hérétique et condamna son corps à 
être exhumé et brûlé avec ses livres. 

» Le second fut Jean Huss, qui naquit en Bohême ; 
professeur en théologie, prêtre, prédicateur et chape- 
lain de la reine Sophie de Bavière, lui aussi, fut amené 
à considérer la Bible comme l'autorité suprême dans 
l'Eglise. Les ouvrages de Wicleff le confirmèrent dans 
ses idées nouvelles ; il dénonça les fausses reliques, la 
pratique des indulgences. Excommunié avec la ville de 
Prague tout entière, il n'en continue pas moins à 
prêcher. Sommé dé comparaître devant le concile de 
Constance, il s'y rendit. Malgré le sauf-conduit de 
l'empereur, le concile, qui estima qu'on n'est pas tenu 
de garder sa parole envers les hérétiques, le livra 
aux flammes en 1415 ! 

» Parmi ses nombreux disciples on compte Jérôme- 
de Prague, son compagnon d'œuvre. Le concile le fit 
également brûler après deux ans de captivité. Les- 
disciples de Jean Huss, souvent confondus avec les 



SECONDE PARTIE I4I 

Moraves, avaient environ deux cents lieux de culte 
quand la Réforme éclata. 

» Le quatrième précurseur fut un italien Jérôme 
Savonarole, moine dominicain. Frappé par la corrup- 
tion de l'Eglise, il tenta de la réformer. Son éloquence 
attira au pied de sa chaire toute la population floren- 
tine. Lui aussi fut condamné à être brûlé en 1498. 

» Tous les quatre furent des précurseurs de la 
Réforme. Les infamies se multiplient, trois femmes, 
trois courtisanes font nommer pape leurs fils et leurs 
amants. Les protestations s'élevaient toujours plus 
nombreuses; le concile de Pise (1409) avait déclaré 
qu'il était urgent que l'Eglise fût réformée quant à sa 
foi et à ses mœurs, dans son chef et dans ses membres; 
puis, joignant l'exemple au précepte^ avait déposé 
deux papes. Jamais l'EgHse n'avait été plus dégé- 
nérée dans sa foi, dans "son culte et sa morale. Elle 
en était venue à accorder à prix d'argent le pardon 
des péchés, l'absolution des crimes les plus infâmes. 
Non seulement des crimes passés, mais des crimes 
qu'on avait l'intention de commettre; c'est ce qu'on 
appelait : vendre des indulgences. Le scandale était à 
son comble. C'est alors que Dieu suscita des réfor- 
mateurs. Ils n'innovèrent rien ; ils ne firent que restau- 
rer l'Eglise de Jésus-Christ, remettre au jour les écrits 
des prophètes et des apôtres, la Bible. Eclairée par la 
Bible, ils portèrent la main sur les abus, les erreurs, 
l'idolâtrie qui s'était glissée dans l'Eghse; ils ne 
furent pas des hérétiques et nous ne le sommes pas 
plus qu'eux; les hérétiques ce sont ceux qui se sont 
séparés de Jésus-Christ; ce sont les catholiques qui 
acceptent, croient et pratiquent une foule de choses 



142 SECONDE PARTIE 

que Jésus et les apôtres n'ont ni crues, ni acceptées, ni 
pratiquées, ni commandées. 

» Le catholicisme n'est qu'un christianisme dégénéré 
envahi par l'idolâtrie et la superstition, qui a rabaissé 
l'idéal chrétien et chez lequel le sentiment du péché 
est émoussé, la notion du bien et du mal est altérée. 

» La Réforme fut un réveil de la conscience, une 
renaissance de l'âme humaine. Les Réformateurs 
furent des hommes de foi et de dévouement, des 
hommes de Dieu. On les a calomniés; sans doute, ils 
ne furent pas infaillibles, ils eurent leurs faiblesses, 
leurs erreurs; mais l'histoire impartiale leur rend 
justice; elle proclame la pureté de leur vie, la gran- 
deur de leur science, de leur zèle et de leur foi. 

» Ces hommes, nous les vénérons; mais nous ne 
nous réclamons pas d'eux; nous ne nous réclamons 
que de Jésus-Christ, notre seul modèle, notre seul 
Sauveur. 

» Le plus célèbre d'entre eux, Martin Luther, étudia 
d'abord le droit; puis accablé sous le poids de ses 
péchés, il entra dans un couvent, mais n'y trouva pas 
la paix. La Bible, et en particulier ces paroles : « Le 
juste vivra par la foi » (Romains I, 17), la lui procu- 
rèrent. Il prêcha le pur évangile à Wittemberg. 

» A ce moment un moine, Tetzel, vendait par toute 
l'Allemagne des indulgences; cet odieux trafic souleva 
l'indignation de Luther. Il afficha à la porte de l'église 
du château de Wittemberg 95 protestations et affir- 
mations (thèses) contre les indulgences. C'était la veille 
de la Toussaint, le 31 octobre 1517, date mémorable! 
La Réformation commençait. Le pape lança contre 
Luther une bulle d'excommunication. L'empereur 



LA MOISSON LEVE 



I4S 



le cite à comparaître devant la diète de Worms. 
Luther s^y rend; à ceux qui le pressent de se rétrac- 
ter, il répond : « Tant qu'on n'aura pas prouvé par le 
témoignage des saintes Ecritures ou par d'autres 
arguments clairs et péremptoires que je suis dans 
l'erreur, je ne croirai ni au pape, ni aux conciles, car 
il est à la connaissance de chacun que les papes et les 
conciles se sont trompés et contredits. Me voici, je ne 
puis autrement, que Dieu me soit en aide » ! Le len- 
demain, l'empereur le mit au ban de l'empire, c'est-à- 
dire permit à quiconque le rencontrerait de le livrer 
pour être mis à mort. Comme le Réformateur s'en 
retournait, des cavaliers envoyés par son protecteur 
Frédéric de Saxe le saisirent et l'emmenèrent au châ- 
teau de la Wartbourg. Il y resta neuf mois, inconnu de 
tous et y traduisit la Bible en allemand. Cette traduc- 
tion, de l'aveu de tous les connaisseurs, est un^ vrai 
chef-d'œuvre qui fixa la langue. Il en sortit enfin pour 
consolider la Réforme compromise par des hommes 
de désordre. 

» C'est à la diète de Spire (1529), convoquée par 
l'empereur Charles- Quint pour détruire l'hérésie, que 
les princes partisans de la Réforme protestèrent contre 
les mesures qui y furent prises et contre la condam- 
nation de Luther ; c'est pourquoi ils reçurent le nom de 
protestants, donné dès lors à toutes les Eglises et à 
tous les chrétiens détachés de Rome. 

» En 1524, il quitta sa robe de moine. Un an après 
il épousa Catherine de Bora. Les calomnies ne lui ont 
pas manqué. On a parlé de son inconduite; aucun 
historien n'y croit; Bossuet lui-même affirme qu'il 
mena une vie sans reproche. On l'a souvent dit : S'il 



144 SECONDE PARTIE 

avait été un homme dissolu, l'exemple du clergé catho- 
lique lui aurait appris à se passer d'une épouse; et 
s'il avait poussé à la Réforme par le désir de se 
marier, il n'eût pas attendu huit ans pour jouir du 
bénéfice de son entreprise. L'ambition et l'intérêt ne 
tinrent aucune place dans sa vie; il vécut et mourut 
pauvre et préféra cette pauvreté à tous les honneurs 
et à toutes les richesses dont on eût payé sa rétrac- 
tation s'il eût voulu. 

» La Réforme éclata presque en même temps dans 
tous les pays d'Europe; ce fut partout une explosion 
subite de la vérité et de la vie chrétiennes, longtemps 
obscurcies et comprimées. L'invention récente de 
l'imprimerie permit à l'âme humaine de s'épanouir au 
jour des purs rayons qui s'échappaient de la Bible 
retrouvée et partout répandue. Chaque pays eut 
son réformateur; Knox en Ecosse, Zwingle dans la 
Suisse .allemande, Farel dans la Suisse romande. 
En 15 12 en France, un savant professeur à l'Univer- 
sité, Lefèvre d'Etaples, avait proclamé la grande 
vérité que Dieu seut par sa grâce, par la foi nous jus- 
tifie pour la vie éternelle. C'était le début de la Ré- 
forme en France; cinq ans avant d'avoir éclaté en 
Allemagne. Parmi les premiers adhérents à la Ré- 
forme, on remarque l'évêque de Meaux, Briçonnet, un 
conseiller de la cour du roi, Louis Berquin, Margue- 
rite de Valois, sœur de François L^ Celui qui joua le 
plus grand rôle fut Jean Calvin, né en 1509 à Noyon 
en Picardie. Comme Luther, il commença par étudier 
le droit ; en 1533 il se convertit aux idées nouvelles ; 
la persécution le força à fuir, d'abord à Angoulème, 
puis à Bâle où il écrivit V Institutiort Chrétienne, l'un 



LA MOISSON LEVE I45 

des premiers chefs-d'œuvre de notre langue, vrai 
monument de foi et de science chrétienne. 

» En passage à Genève, il s'y fixa sur Tadjuration 
de Farel. Ses adversaires le forcèrent à se réfugier à 
Strasbourg, où il épousa Idelette de Bure. 

» Rappelé à Genève, il en devint le législateur 
d'une république naissante, qui fut un foyer de lumière 
et de moralité ; il fonda un collège et une académie ; 
comme Luther il vécut et mourut pauvre. 

» En avons-nous assez dit pour répondre à cette 
vieille question : Où étiez-vous avant Luther et 
Calvin ? Nos ancêtres nominalement dans l'Eglise ou 
hors de l'Eglise forment à travers les siècles la plus 
belle chaîne qui rattache nos Eglises chrétiennes mo- 
dernes aux temps apostoliques. » 



CANADA II 



CHAPITRE X 

Œuvres protestantes françaises au Canada. 

Jusqu*en 1912 l'œuvre que |subventionne l'Eglise 
presbytérienne était dirigée par un Comité français 
d'évengélisation dont M. le pasteur S. J. Taylor était 
le secrétaire. Cette organisation a été fondue dans 
l'œuvre des mission intérieures et c'est M. le pasteur 
U. Tanner qui est le président du comité français. 

Instituts de la Pointe-au-Trembles. Principal : M. le pasteur 
E. Brandt, officier d'Académie. 

Collège presbytérien (Faculté de théologie) affilié à l'Uni- 
versité Me Gill, doyen M. le docteur Scrimger. Professeur 
français : M. le pasteur Charles Biéler, officier de l'Instruction 
publique. 

Collège méthodiste : docteur P. Villard, professeur, offi- 
cier d'Académie. 
Bureau d'information pour émigrants protestants, jusqu'en 
septembre 1912 : M. le pasteur R. P. Duclos. 

Montréal. — Eglise Saint- Jean, 70, rue Sainte-Catherine ; 
M. Henri Joliat, pasteur. 
Eglise La Croix, rue Poupart : M. Jean Rey, pasteur : 

M. R. P. Duclos, pasteur honoraire (décédé). 
Mission Saint- Jean-Baptiste : M. Ed. Saint-Germain, 

pasteur. 
Mission presbytérienne française de la Pointe-Saint- 
Charles : M. Peck, missionnaire. 



LA MOISSON LEVE 



147 



Ottawa (Ontario). — Eglise Saint-Marc, rue Wellington ; 

M. Ch. Vessot, pasteur (Annex Hall). 
Québec. — Eglise Réformée rue Saint- Jean; pasteur: 

M. C. E. Amaron, docteur en théologie. 
Angers et Perkins, M. C.-F. Cruchon, pasteur. 
Grand-Bend. — M. S.-A. Carrière, pasteur. 
Cornwall. — M. I. Bruneau, pasteur. 
New-Glascow. — M. P.-S. Vernier, pasteur. 




L. A. Abr; 



«A, T. Rivard. 



A. Rondeau. 



Arundel. 

Pointe- aux-Trérnbles. — M. E. Brandt, pasteur, officier 

d'Académie. 
Port- au- Persil. 

Saint-Damase. — M. J.-E. Menançon, pasteur. 
La Rivière- du- Loup. — M. J.-B. Sincennes, pasteur. 
Moose Jaiv. — M. S. Rondeau, pasteur. 
Bromptonville. M. B. Gallo, pasteur. 

Namur. — Chapelle Evangélique : M. H. Dubois, pasteur. 
Montebello. — Chapelle Evangélique : M. A.-T. Rivard. 
Grenville. — M. A. Rondeau, pasteur. 
Ham-Nord et Sainte- Sophie. 
Saint- Hyacinthe. Eglise Saint- Jean. 
Belle- Rivière. — M. J. Boucher. 
Juliette. — Chapelle Evangélique: M. A. Langlois, pasteur. 



148 SECONDE PARTIE 

Postes d'évangélisation. 

LorettC; Saint- Valier, Chambly-Farnham, Lac Saint- Jean, 
Edmundston ; Chelmsford ; Algoma. 

Eglise épiscopale. 

Montréal. Eglise du Rédempteur, transportée à l'est de la 
ville, rue Sherbroke Est. Recteur, M. H. E. Benoît. 

Manitoba. — Pasteur, M. J. Groulx. 
Sabrevois. — Pasteur, M. H.-W. Howard. 
Sainte-Ursule, — Pasteur, M R.-J. Ross. 
De Romezay. — Pasteur, M. H.-D. Loiselle. 
Pierreville. — Pasteur, M. R.-E. Page. 
Little Cascapedia. — Pasteur, M. Philias Roy. 

Eglise méthodiste, 

Montréal. — Institut méthodiste français : Principal, M. le 
docteur Paul Villard, officier d'Académie, 1095, Greene Ave- 
nue, Westmount. 

Asile pour enfants, 51, Parc Belmont, directrice M"« Jeary. 

Première Eglise Méthodiste française, angle des rues On- 
tariés et Saint André : pasteur, M. A. Delporte. 

Montréal-ouest. Rue Delisle, 369. 

Lac-des-Isles. — M. H. Poirier, pasteur. 

Saint- Jovite et Sdint-Faustin, 

Saint-Théodore et Actonvale. — M. L. Massicote, à Acton- 
vale près Québec. 

Eglise baptiste, 

Montréal. — Oratoire. 14, rue Mance. M. A.-L. Therrien, 
pasteur, docteur en théologie. 

Eglise Saint-Paul, angle des rues Nicolet et Ontario. 
M. A. Saint- James, pasteur. 

Emileville. — Mission Evangélique, M. R. Dutaud, pasteur 



LA MOISSON LEVE I49 

UEglise d'Emileville, subventionnée par la caisse 
des missions baptistes, est une congrégation d'alliance 
évangélique, si Ton peut ainsi dire. Pour éviter la 
constitution d'une Eglise presbytérienne, il a été 
convenu dès le début de cette œuvre que presbyté- 
riens et baptistes auraient la jouissance du temple et 
qu'un pasteur presbytérien pourrait y venir à époques 
régulières présider à la table du Seigneur. Membres 
presbytériens ou baptistes versent leurs offrandes 
dans la même caisse. 

Grande-Ligne : M. le pasteur Revel. Le secrétaire de la 
mission est M. le pasteur E. Bossworth, '22 rue Saint-John, 
Montréal. 

Institution Feller : Principal, M. le pasteur E. A. Massé. 

Lac Long-Temiscoate. — M. N.-N. Aubin, pasteur. 

Roussillon et Dalesville. — M. E.-A. White, pasteur. 

Marieville, — M. G.-N. Massé, pasteur. 

Maskinongé. 

Québec. — M. B. Parent, pasteur. 

Roxton-Pond. — M. O.-F. Fournier, pasteur. 

Saint' Constant. 

South Ety. — M. Aug. Bocquel, évangéliste. 

Ottawa. — M. G.-R. Me Paul, pasteur. 

Hall. — M. J.-G. Poitras, évangéliste. 

Lac Long. — M. Sam. Cassegrain, pasteur. 

Roussillon. — M. E.-A. White, pasteur. 

Waterloo. — M. T. Brouillet, pasteur. 

L'Œuvre des Conférences populaires. 

Habitué à obéir aveuglément, le peuple canadien 
que nous voudrions amener à la connaissance de 
l'Evangile, a peur, la plupart du temps, de franchir le 
seuil d'un temple, il y viendra quelquefois à l'occasion 
d'un mariage ou [d'un enterrement, il se cachera s'il 



150 SECONDE PARTIE 

ose se risquer pour un service régulier. Comme Rome 
ne s'occupe guère de répondre aux questions que 
pose le mouvement actuel des esprits, comme tout 
en allant à la messe et en restant l'esclave du prêtre, 
notre peuple n'est pas une perfection morale, on s'est 
demandé souvent parmi nous, comment il faudrait s'y 
prendre pour atteindre le grand public et placer 
devant sa pensée autre chose que des balivernes qui 
remplissent les « Croix » et autres organes de même 
farine. 

Dans l'hiver de 1904, l'Institut méthodiste faisait 
venir de Paris, son maître de français qui travaillait 
alors dans l'œuvre de la mission Mac AU et qui avait 
derrière lui l'expérience du travail qu'on pensait entre- 
prendre. A l'occasion de la semaine de prières de 
l'AUliance évangélique, notre public protestant eut le 
plaisir de faire la connaissance de ce nouveau venu 
qui exerçait parmi ses élèves une mission bénie. Invité 
par M. le professeur Morin qui avait réuni les hom- 
mes qu'intéresse l'évangélisation de notre province, 
il eut l'occasion de* formuler ce que nous entrevoyions 
et, son engagement scolaire terminé, le comité d'évan- 
géhsation de l'Eglise presbytérienne lui demanda de 
bien vouloir s'occuper de l'organisation des confé- 
rences populaires dont il avait parlé avec enthou- 
siasme. 

Il accepta et, au mois de mai 1905, dans une salle 
de concerts, à l'est de Montréal, un dimanche après 
dîner, il fit ses premières armes devant un auditoire 
de six cents personnes. Dès le début et bien que le 
conférencier ait pris soin de s'en tenir à des affirma- 
tions religieuses, les membres d'un cercle cathohque 



LA MOISSON LEVE I5I 

St. D. qui avaient flairé Thérétique, commencèrent à 
faire du bruit. Le mardi Suivant, la faculté catholique 
de l'université Laval, portant ses couleurs, criant son 
mot d'ordre, occupait le parterre. C'était un parti pris 
d'empêcher la conférence projetée. Les organisateurs 
de l'obstruction échouèrent, car la poHce, prévenue, 
avait fait bonne garde et le conférencier qui devait_ en 
avoir vu bien d'autres n'en fut pas autrement ému. 

Il n'en fut pas de même le di- 
manche suivant ; on avait défié M. 
Mage de parler sur les droits de 
la hiérarchie cathohque et il donna 
une conférence sur la nécessité de 
cette hiérarchie dont il exhiba les 
principaux personnages historiques. 
Ne pouvant Tempêcher de dire la 
vérité qu'on lui avait pourtant de- a. Mage. 

mandée, les jeunes gens des pre- 
miers jours dirent à haute voix : « Si on le saigne, 
il ne parlera plus ». C'était un appel direct et ce 
jour-là sans une forte protection de la poUce que diri- 
geait l'inspecteur Lamouche, nous eussions vu Tune 
de ces scènes que la presse catholique nie chaque 
fois qu'elle en a l'occasion. 

Protégé par la police, le conférencier aurait pu 
continuer une œuvre qui commençait à préoccuper les 
esprits, quand la hiérarchie intervint et sous menace 
de causer sa ruine fit défense au propriétaire de louer 
sa salle. On avait un bail, on aurait pu continuer, en 
dépit du supérieur du couvent voisin qui était inter- 
venu personnellement, mais on pensa avec raison que 
c'était prendre sur soi une grosse responsabilité et 




152 SECONDE PARTIE 

comme le propriétaire qui avait été payé d'avance 
rendait l'argent, on songea à aller ailleurs. 

Ailleurs, ce n était plus dans le quartier français, on 
trouva bien un hall sur la rue Saint-Laurent à l'angle 
de la rue Sainte-Catherine, mais il était au troisième 
étage et il fallait beaucoup de bonne volonté pour se 
risquer dans un escaUer qui n'avait rien de confortable. 
Les réunions eurent lieu pourtant et à l'occasion de 
Tune d'entre elles, il se passa un incident qui vaut la 
peine d'être cité. 

M. Mage donnait une conférence sur le christia- 
nisme et Tesprit moderne ; les étudiants de l'université 
Laval étaient partis pour leurs vacances, on pouvait 
donc être sûr de voir tout se passer correctement. On 
avait compté sans un journal à prétentions libérales, 
le Star de Montréal. Ce jour-là il avait envoyé un de 
ses reporters, une dame. Quelques jours après, la feuille 
libéralet(?) publiait les choses les plus fantastiques sur 
la conférence et le conférencier, dont on donnait la 
caricature. Quand, accompagné du professeur Morin 
et de M. Duclos, M. Mage se présenta aux bureaux 
du Star, pour demander à voir le reporter, la char- 
mante personne eut le front d'avouer qu'elle ne 
comprenait pas le français et le lendemain, sous pré- 
texte de fournir des explications, elle jetait encore de 
la poudre aux yeux des lecteurs du Star. On apprit 
que ce fantastique reporter était une fidèle Irlandaise 
que le clergé avait fait entrer au Star pour inspirer 
des articles en faveur de l'Eglise. 

Les conférences se continuèrent pourtant en dépit 
des difficultés qui résultaient de l'absence d'un local 
suffisant et aménagé d'une manière à peu près conve- 



LA MOISSON LEVE I53, 

nable. La chaleur vint alors obliger à une suspen- 
sion et notre conférencier visita successivement plu- 
sieurs églises, réussissant çà çt là à redonner un peu 
de vie. Il était à Québec où Tavait fait venir M. 'le 
pasteur Boudreau^ quand, sur l'invitation du professeur 
Morin d'Elgin Road, il partit pour prendre un peu de 
repos dans sa maison de campagne où on lui demanda 
de prêcher le sermon de dédicace lors de l'ouverture 
de la chapelle de Saint-Damase. 

Ottawa se trouvait alors sans pasteur ; M. Mage fut 
chargé d'y assurer les services en attendant que la 
congrégation pût se pourvoir d'un pasteur. Cette 
congrégation fit des démarches en vue de garder 
M. Mage comme pasteur définitif. Celui-ci, qui 
croyait à la nécessité d'une œuvre populaire à Mont- 
réal refusa l'appel et, l'automne étant venu, il partit 
pour Montréal où avec le concours du pasteur Duclos 
et du professeur Morin il finit par trouver une salle, 
un vieux magasin qu'on allait aménager et qu'on 
arriva à transformer en un local convenable. L'église 
Saint-Jean prêta un harmonium, la commission d'évan- 
gélisation de l'Eglise presbytérienne acheta des 
chaises, paya les réparations et le lendemain de la 
Toussaint la salle éclairée à la lumière électrique 
s'ouvrait par une conférence sur « Le miracle est-il 
possible? ». L'auditoire était fort nombreux, on écouta 
avec sérieux. 

Instruit par les expériences du passé, M. Mage 
demanda à la police de bien vouloir assurer la tran- 
quillité des réunions qui avaient un caractère absolu- 
ment religieux. On y chantait des cantiques, on y 
priait et on y Usait la Bible. Le chef Campeau se fit 



154 SECONDE PARTIE 

un peu tirer l'oreille pour donner une réponse satis- 
faisante. Comme notre conférencier insistait, menaçant 
d'en appeler à une organisation politique qui a pour 
but d'assurer la liberté religieuse au Canada, les résis- 
tances du chef s'évanouirent, il promit et il sut tenir en 
dépit de certaines pressions venues du palais épiscopal. 

Le lo novembre 1905, le Canada publiait sous le 
titre : « M. Mage et les Etudiants » l'article que nous 
reproduisons : 

« M. Mage, conférencier français, avait convoqué 
hier soir à la salle Maisonneuve, une assemblée pu- 
blique, ouverte à toute personne sérieuse, comme il 
l'avait annoncé sur des affiches dans les rues. M. Mage 
devait traiter d'une question philosophique et avait 
choisi pour sujet : « Le Christ du XX*^ siècle. » 

» Vers les neuf heures, au début de la séance, une 
bande de jeunes gens turbulents pénétra bruyamment 
dans la salle. 

» M. Mage venait de prendre la parole devant un 
auditoire attentif. 

» Les nouveaux arrivants, des étudiants de Laval, 
— de cette universitéjcatholique dont nous avons parlé 
au début, — au nombre de cent cinquante environ (ils 
étaient plus du double), se mirent à pousser des cris 
sauvages, cependant qu'ils lançaient des œufs et autres 
projectiles à la tête du malheureux -conférencier. 

» Craignant pour sa vie, celui-ci prit le parti de se 
retirer et sortit par une porte de derrière ^ 



' Ce détail est inexact, le conférencier fit évacuer la salle et 
"avec quelques amis connus il continua la séance. Elle ne fut 
suspendue que sur la requête de l'officier de paix qui ne pouvait 
contenir une foule fanatisée de deux mille personnes. 



LA MOISSON LÈVE I55 

» Entre temps la foule qui était restée au dehors 
était devenue furieuse et accomplissait des actes de 
vandalisme stupide, brisant un grillage de fer placé en 
face de l'édifice, lançant toutes sortes de projectiles 
contre... l'immeuble. Il y eut même des coups de feu 
tirés. 

» Les gardiens de la paix étaient impuissants à 
contenir cette multitude en délire. 

» Il fallut recourir à l'aide des forces de trois postes 
de police pour disperser la foule et établir la circu- 
lation. 

» Le policeman Knucle eut un œil brûlé par le 
contenu d'une bouteille qu'on avait lancé contre la 
muraille près de laquelle il se trouvait. 

» La police n'a pas jugé à propos d'opérer d'arres- 
tations.,» 

C'était la première fois ou presque, qu'un journal 
imprimé en français ne chantait pas les louanges des 
fanatiques et blâmait ouvertement ce qu'il appelait des 
actes de vandalisme. Quand les étudiants habitués à 
être jugés autrement virent l'entrefilet du Canada^ 
ils se groupèrent et en un long cortège ils priren.t le 
chemin qui devait les conduire au bureau du journal. 
C'était un beau tapage; on chantait le Libéra et la 
Canadienne, c'était à la fois un cortège de mi-carême 
et une démonstration religieuse! Au Canada et pour 
les cérémonies catholiques il y a toujours quelque 
chose de grotesque qui se mêle à une piété formaliste. 

Quelques étudiants demandèrent au directeur du 
Canada^ M. Langlois^ de faire démentir l'article qui 

^ Aujourd'hui directeur du Pays, le seul journal français qui 
ait un peu secoué le joug de la hiérarchie. 



156 SECONDE PARTIE 

disait pourtant un peu moins que la vérité. M. Langlois^ 
un homme politique qui devait être prudent fit pour- 
tant preuve de courage civique, il refusa de mentir. 
Pour Ten punir, les étudiants mirent le feu aux affi- 
ches qui étaient en façade pour annoncer les dernières 
nouvelles et dans la même semaine au carré Saint- 
Louis, ils brûlaient en effigie le journaliste français 
qui avait osé ne pas mentir en faveur de la cause 
qu'ils défendaient. 

Les journaux anglais relatèrent l'incident; cette fois 
le Star envoya un reporter auprès de M. Mage et ses 
lecteurs surent un peu mieux ce qui s'était passé. Le 
Witness ne cacha pas son indignation et dans les mi- 
lieux catholiques on craignit que la démonstration 
des étudiants ne fût une grave imprudence. C'est 
pour parer aux conséquences que pouvait «avoir la 
dite imprudence que le 11 novembre 1905, la Presse, 
le journal le plus clérical du Canada après la Croix, 
publiait la communication suivante : 

« Le doyen de l'université Laval reproche à certains 
étudiants leur intolérance. Voici tout le morceau, que 
le lecteur juge : Hier soir avant de commencer son 
cours de droit à l'université Laval, l'honorable juge 
Mathieu, doyen de l'Université, jugea opportun d'a- 
dresser aux étudiants quelques remarques à propos 
des manifestations qui ont accompagné et suivi la 
conférence de M. Mage sur le Christ au vingtième 
siècle. 

» Comme je suis votre ami, a dit en substance l'ho- 
norable juge Mathieu, je veux et je dois me permet- 
tre de vous dire des choses qui peut-être vous paraî- 
tront désagréables. Je regrette que vous ayez cru 



LA MOISSON LÈVE I57 

devoir, vous des étudiants canadiens français, vivant 
à Fombre du drapeau britannique, aller empêcher un 
conférencier d'exprimer librement ses idées. 

» Messieurs, n'oubliez pas ceci : Il existe un droit 
des gens. Dans un Etat civilisé toute personne a le 
droit d'agir et de parler comme il lui plaît, pourvu 
que ses actes et ses paroles n'offensent point les lois 
établies. 

» M. Mage avait le droit dans ce pays libre, d'ex- 
primer librement sa pensée, la liberté en matière de 
religion étant reconnue par la loi du pays. Vous pou- 
viez combattre ses idées par des idées supérieures, 
mais on ne combat pas l'erreur ni la vérité avec des 
fruits gâtés ni des œufs pourris. » 

L'honorable juge Mathieu a ajouté qu'il regrettait 
beaucoup les manifestations faites par les étudiants 
devant les bureaux d'un journal du matin et plus 
encore les attentats à la propriété commis aux dépôts 
de ce journal dont les étudiants ont enlevé les bulle- 
tins^ ajoutant que ce n^était pas un moyen de se con- 
cilier la presse de Montréal, qui, jusqu'ici, s'était 
montrée pour eux fort sympathique. 

Le II novembre, le Presbytère de Montréal^ légiti- 
mement indigné par la conduite des étudiants et l'at- 
titude des journaux cléricaux, qui mentaient à pleines 
presses, se réunissait en une séance spéciale et après 
avoir publiquement donné son approbation à ce que 
M. Mage avait dit et fait, décida de présenter une 
pétition (Patrie du ii novembre 1905) aux autorités 
civiques pour faire mieux protéger les missionnaires 
des divers districts de Montréal. La résolution suivante 
fut adoptée : 



158 SECONDE PARTIE 

« Le Presbytère de Montréal a appris avec une 
douloureuse surprise Tattaque brutale qui a été faite 
par une horde fanatique sur la personne de M. Mage, 
un de ses missionnaires, hier soir dans la salle de la 
mission, 259 rue Maisonneuve, attaque au cours de 
aquelle il a été fait de sérieux dégâts matériels et la 
vie de M. Mage a été mise en danger. Le Presbytère 
veut marquer son entière réprobation d'actes de ce 
genre de quelque sorte qu'ils soient ou de quelque 
source qu'ils viennent et demandent respectueusement 
au maire et aux conseillers de prendre des mesures 
qui empêchent qu'une telle chose se renouvelle. » 

La presse française, qui était tenue de reproduire 
ces documents parus dans les feuilles anglaises, le fai- 
sait à contre-cœur et naturellement, dans le numéro 
qui suivait, essayait de couvrir de mensonges celui 
que les étudiants avaient voulu faire disparaître. 

Comme c'était après tout une besogne malpropre 
que des journaux qui se respectent répugnaient un 
peu à faire, le Bulletin se chargea de l'impression des 
ordures et la pieuse feuille, qui paraît le dimanche 
seulement^ servit à ses lecteurs pendant plusieurs 
semaines les racontars les plus bêtes. On allait 
jusqu'à faire de M. Mage un fils naturel de feu le 
Père Chiniquy qu'on avait fait élever en cachette 
à Paris. 

Un certain Gaston Lapierre, de Saint-Hyacinthe, 
étudiant à l'université Laval, profita d'une offre gra- 
cieuse du Nationaliste j encore un journal du dimanche, 
pour reproduire en les accentuant, les saletés du Bul- 
letin et, le 19 novembre^ sous sa signature M. Lapierre 
s'essayait à justifier la conduite de ses camarades et 



LA MOISSON LEVE I59 

prenait à partie un monsieur Lafleur, catholique qui 
avait blâmé assez sévèrement leur intolérance. 

Comme le NaUonalïstey qui avait besoin de lecteurs, 
s'était offert à publier les éléments du débat, M. Mage 
répondit d'un seul coup en envoyant à la feuille un 
article qu'elle publiait le 3 décembre dans sa tribune 
libre. Nous donnons ici ce document : 

« Monsieur le Directeur du Nationaliste, 

» Voulez-vous me permettre de solliciter de votre 
impartial amour de la vérité l'hospitalité des colonnes 
de votre estimable journal, afin de répondre très briè- 
vement aux erreurs de quelques jeunes gens pour le 
moins mal informés ? S'il ne s'agissait que de ma per- 
sonnalité je garderais le silence avec plaisir, car j'es- 
time que c'est lui faire trop d'honneur que de relever 
les injures de celui qui s'embusque derrière les co- 
lonnes d'un journal pour insulter son adversaire. Mal- 
heureusement la vérité est encore plus maltraitée que 
moi et, elle ne peut pas se contenter du silence. 

» Voici donc les faits qu'on a grossis ou dénaturés 
comme à plaisir. 

» Au mois de mai dernier, je fis annoncer une con- 
férence sur la faillite des religions. Le thème, m'a-t-on 
dit, prêtait à l'équivoque. C'est indéniable et c'était 
voulu. Mais suffit-il d'un titre pour juger d'une confé- 
rence ? Voici d'ailleurs dans ses grandes lignes toute 
mon argumentation : « Les adversaires de la foi chré- 
tienne prétendent englober le christianisme dans la 
faillite générale où sont tombées les religions de l'an- 
tiquité. A certains égards de telles accusations sont 
fondées, car le christianisme même n'a pas tenu les 
promesses qu'il avait faites. La faute n'en est pas à la 



l6o SECONDE PARTIE 

religion chrétienne, mais aux chrétiens qui ont été 
par trop oubHeux des grandes leçons de Jésus-Christ. » 

» La thèse est contestable, mais encore suffit-elle pour 
permettre les mensonges et les calomnies de MM. La- 
pierre, Dugas, Robichon, Renaud, Ménard et tutti 
quanti? 

» On a écrit sur les deux conférences que j'ai don- 
nées sur rinfaillibiUté du pape, des affirmations qui 
n'ont de valeur que pour les collectionneurs de contre- 
vérités. Il est faux de dire que j'ai englobé tous les 
papes dans une même critique et que j'ai insulté le 
corps épiscopal du Canada. Tous les papes ne sont 
pas des Alexandre VI, et les évêques canadiens 
n^avaient rien à faire dans la discussion. Vous savez 
sans doute que ces conférences furent données parce 
qu'elles avaient été demandées par les étudiants eux- 
mêmes. On m'assure que c'était un piège; c'est 
fâcheux pour ceux qui l'ont tendu et non pour celui 
qui s'y est laissé prendre. 

» J'ai, dit-on, entravé la libre discussion. J'en ap- 
pelle à la conscience des auditeurs impartiaux, ils 
étaient nombreux et je ne crains pas leur démenti. A 
la première conférence, les étudiants n'ayant pas 
complètement envahi la salle, tout marcha pour le 
mieux. Dès la seconde, les choses se gâtèrent et un 
mouvement étudiant hostile s'affirma ouvertement. 
Un contradicteur en profita pour faire en guise de 
réfutation des jeux de mots sur mon nom. C'était peu 
sérieux, vous en conviendrez, et j'étais dans mon droit 
dans la suite en prenant des mesures qui rendraient 
impossibles ces débordements spirituels? Je limitai 
donc le temps accordé à la contradiction en m'ap- 



LA MOISSON LÈVE l6l 

puyant d'ailleurs sur le raisonnement suivant : Un 
contradicteur n'est pas tenu de réfuter un à un tous 
les arguments du conférencier ; il sera plus fort même 
s'il sait sagement se limiter à une ou deux affirmations 
qu'il veut combattre. En se restreignant ainsi, si le 
contradicteur est vainqueur, s'il a convaincu d'erreur 
son adversaire, n'est-ce pas partie gagnée? Il lui est 
loisible alors, mais alors seulement, de jeter le discré- 
dit sur toutes les autres affirmations qu'il n'a pas eu 
le temps d'examiner. Il paraît que j'avais trop compté 
sur la réflexion possible de mes contradicteurs. Je m'en 
excuse, mais ce n'est pas moi qu'on plaindra, je sup- 
pose? 

» D'ailleurs, ce n'est là qu'une querelle d'Allemands; 
depuis j'ai laissé libre toute discussion à Empire-Hall 
et aux Eglises Saint-Jean, Taylor, toutes deux à l'est 
de la ville. On s'est bien gardé d'y venir confondre le 
conférencier qui s'était servi « de citations fausses » 
ou « dénaturées ». Il était plus chevaleresque d'envahir 
au nombre de cent trente étudiants une salle qui ne 
pouvait pas contenir plus de cent cinquante personnes, 
et une fois maître de la salle d'essayer d'y étrangler 
la vérité. 

» Dans un pays où l'on sait quelle puissance magi- 
que ont certains qualificatifs, on cherche à donner le 
change sur le caractère religieux de mes conférences. 
On dit et on écrit que je suis un athée, un libre-pen- 
seur, et que sais-je encore? Faut-il relever de telles 
balourdises ? A qui en fera-t-on accroire ? C'est un 
fait pubhc que je rempHs ici les fonctions pastorales, 
et que toutes les chaires des temples français de Mont- 
réal et d'ailleurs me sont constamment offertes. 

CANADA II II 



102 SECONDE PARTIE 

» Mais je tiens à aller plus loin. Le droit que j'ai de 
parler librement, on ne le défend pas seulement parce 
que je suis protestant et chrétien, j'aime à croire 
qu'il en serait de même si j'étais libre-penseur. La 
constitution britannique ne garantit-elle pas la pleine 
liberté de croyance ? Il est vrai que cette garantie est 
tempérée par une loi sur le blasphème et ce qui me 
surprend, c'est que ceux qui mentent en m'accusant 
d'avoir blasphémé ne se servent pas de la loi pour 
une fois à leur service. N'y a-t-il plus possibihté de 
prêcher l'Evangile au peuple, de discuter devant lui, 
et dans une langue qu'il peut comprendre, des opinions 
théologiques ou des affirmations dogmatiques, sans 
être menacé du sort réservé aux blasphémateurs? 
Je réprouve et je plains le blasphémateur et je ne 
vois pas ce que je gagnerais à l'imiter. 

» Excusez-moi, monsieur le directeur, de n'avoir pas 
été moins long, mais « je ne puis autrement ». Pour ce 
qui est des autres points soulevés, la presque unani- 
mité des grands journaux, condamnant la conduite de 
MM. de Laval, me vengent assez des injures et des 
mensonges. 

» Les chiens aboient et la caravane passe. » 

A cette lettre que les lecteurs jugeront, M. Lapierre 
répondit en déclarant que M. Mage était encore plus 
dangereux quand il écrivait que lorsqu'il parlait et 
naturellement il trempa de nouveau sa plume dans le 
vinaigre. Comptant que la direction du Nationaliste 
était acquise au service de la vérité, M. Mage répli- 
qua. L'ordre de l'évêché était arrivé jusqu'aux bu- 
reaux du Nationaliste et celui-ci, peu désireux de se 
voir mis à l'index, n'inséra plus rien. C'est ainsi qu'on 



LA MOISSON LÈVE 163 

entend la liberté de la discussion dans la province de 
Québec. 

Les conférences protégées par la police continuè- 
rent en dépit de l'obstruction et des sages objurgations 
du Bulletin^ qui imprimait, en lui donnant la valeur 
d'une lettre pastorale, les racontars d'un docteur à sa 
domestique [Bulletin du 19 novembre 1905) : « Un de 
nos médecins les plus distingués, qui demeure dans la 
rue Saint-Denis a donné à ce propos un bon conseil à 
sa servante : Ne vous laissez donc pas entraîner par 
le désir de voir ce M. Mage, comme tant de gens, c'est 
l'heure de prouver que la curiosité est un défaut plus 
répandu chez les hommes que chez les femmes. » 

Un dimanche matin, dans toutes les chaires catho- 
liques de Montréal on lisait une lettre pastorale que 
la Patrie a publiée le 19 novembre 1905^ menaçant 
d'excommunication tout catholique qui louerait même 
une chambre au conférencier Mage, le curé de Saint- 
L. en profita pour inciter la jeunesse à se débar- 
rasser de la salle et du conférencier. Son conseil fut 
suivi et le lundi, en plein jour, une troupe de polissons, 
sous le regard approbateur de la foule, enfoncèrent 
les portes -de la salle de la rue Maisonneuve, brisèrent 
l'orgue et le poêle, firent main basse sur les livres qui 
se trouvaient là et disparurent sans être inquiétés le 
moins du monde. Averti par téléphone, M. Mage avisa 
immédiatement le chef de police, qui fit alors garder 
la salle nuit et jour. 

Il fallait pourtant en finir avec cette résistance du 
conférencier qui n'avait pas peur des menaces et que 
des auditoires nombreux venaient écouter. Avant d'ou- 
vrir la salle, M. Mage et le professeur Morin avaient eu 



164 SECONDE PARTIE 

une entrevue avec Tarchitecte de la ville auquel ils 
avaient demandé une inspection des lieux, promettant 
de se conformer aux exigences de ce fonctionnaire en 
vue de la sécurité publique. M. Chaussé fit le nécessaire 
et autorisa l'ouverture de la salle après s'être assuré 
que ce qu'il avait conseillé avait été fait. Un ordre de 
Tarchevêché fut plus puissant que la loi qu'on avait 
scrupuleusement observée et, un soir, comme le con- 
férencier arrivait pour un service habituel, l'agent qui 
était en permanence lui montra une affiche officielle 
qui déclarait le bâtiment dangereux. C'était la condam- 
nation pure et simple de la salle de conférences et le 
chef de la police informa par lettre M. Mage qu'il allait 
retirer ses hommes.* 

On chercha en vain un autre local, l'intimidation 
avait fait son œuvre. Dans les temples de Saint- Jean 
et de la Croix on continua l'œuvre commencée et qui 
avait déjà donné des résultats pratiques, deux familles 
s'étaient attachées à une Eglise protestante, les esprits 
s'occupaient de questions religieuses, dans les églises 
on sentait la vie s'intensifier, mais le public qu'on 
voulait atteindre venait en moins grand nombre, les 
pasteurs ne pouvaient pas supprimer leurs services 
réguliers pour donner leur temple aux heures les plus 
convenables. Cet état de choses ne pouvait pas se 
prolonger. Il dura cependant plusieurs mois et le doc- 
teur Coussirat disait lui-même : « Nous devons à l'œu- 
vre qu'a commencée M. Mage le réveil de nos ser- 
vices du dimanche soir à l'église Saint- Jean. » 

Les esprits avaient été ébranlés, partout et dans 
tous les milieux on causait des questions religieuses 
et chacun risquait son opinion personnelle. Le Globe 



LA MOISSON LÈVE 165 

de Toronto défendait les vues de son Eglise, le Tele- 
gram prenait la contre-partie et rappelait non seule- 
ment r« Affaire Mage » mais aussi r« Affaire de F Ar- 
mée du Salut », qui avait fourni à un juge catholique 
l'occasion de prononcer une sentence, en déclarant 
qu'il était légal pour un catholique romain d'entrer 
dans un lieu de culte dissident pour inviter les catho- 
Uques qui se trouvaient là à sortir. M. le pasteur A. 
Therrien, qui avait été plus ou moins directement pris 
à partie à propos d'un rapport de l'œuvre de la Mis- 
sion de la Grande-Ligne, répUquait au Globe, qui avait 
vanté la religion des cathohques romains et déclaré 
inutiles les missions protestantes : « Si les catholiques 
romains sont aussi bien instruits des vérités de l'Evan- 
gile que l'article le laisse entendre et si leurs chances 
de salut sont tout aussi bonnes que celles des protes- 
tants, pourquoi, au nom du sens commun, le rédac- 
teur du Globe et les deux cent millions de protestants 
dans le monde se tiennent-ils séparés de l'Eglise mère, 
et perpétuent-ils aussi inutilement et méchamment ce 
schisme scandaleux dans l'Eglise chrétienne? Si le 
romanisme est assez bon pour les Romains, n'est-il 
pas aussi bon pour les protestants ? Bien plus, d'après 
cet étrange raisonnement, la Réforme du XVP siècle 
n'a pas été seulement une immense bévue, mais le 
crime le plus noir contre la religion et la société. >> 

\J Aurore publiait sous la signature du docteur 
Coussirat : « Pourquoi l'archevêque de Montréal n'a 
pas condamné publiquement les perturbateurs de 
M. Mage. » Il en donnait les raisons suivantes : Dans 
sa lettre adressée à tous les patriarches^ primats, 
archevêques et évêques en communion avec le saint- 



l66 SECONDE PARTIE 

siège apostolique (Rome, le 8 décembre 1864), le car- 
dinal J. Antonelli écrit en ces termes : « Notre Très 
Saint Père Pie IX... n'a cessé... de réprouver et de 
condamner les principales erreurs, fausses doctrines 
et hérésies de notre très malheureuse époque... » 

Le Syllabus, qui accompagne cette lettre, est une 
sorte de mémento des erreurs que le dit pape a con- 
damnées, non sans raison quelquefois. 

Mais ce ne sont pas seulement les libres-penseurs 
que le Syllabus réprouve, c'est toute pensée libre. 

« Erreur de prétendre que le protestantisme n'est 
qu'une autre forme de la même véritable religion chré- 
tienne, forme dans laquelle les hommes peuvent aussi 
bien plaire à Dieu que dans la religion catholique. » 
(Article 8.) 

Les sociétés bibliques mises au même rang que le 
socialisme, le communisme, les sociétés secrètes et les 
sociétés clérico-libérales y sont appelées des pestes, 
en latin pestes. (Même article.) 

» Erreur de dire que l'Eglise n*a pas le droit d'em- 
ployer la force matérielle ». (Article 24.) 

Voilà qui permet l'emploi des fruits gâtés et des 
œufs pourris et de faire pis encore, si on le peut. 

Enfin, — et l'article 80 résume tout. — « C'est une 
erreur d'affirmer que le pontife romain peut et doit 
se réconcilier et s'entendre avec le progrès, le libéra- 
lisme et la civilisation modernes. » 

Il y a donc un duel à mort entre l'Eglise romaine et 
la civilisation moderne, duel engagé en France où 
l'Etat l'emporte pour le moment, duel qu'aucun peuple 
catholique avec des aspirations libérales ne peut 
éviter. 



LA MOISSON LÈVE 167 

L'Avenir du Nord, et le samedi, presque toutes les 
feuilles, libérales ou non, faisaient une place aux choses 
religieuses et il était permis d'espérer quelque chose 
de toute cette agitation. 

Tout à coup, on apprit que Sarah Bernard allait 
venir à Montréal pour y jouer La Sorcière, de Sardou. 
En temps ordinaire, on se fût contenté de donner toute 
son admiration à la grande tragédienne, mais venir 
jouer La Sorcière quand on était en plein dans les dis- 
cussions religieuses, l'archevêque ne put pas l'ad- 
mettre et comme il ne pouvait faire arrêter l'actrice 
au port de débarquement, il interdit sa pièce, « un 
mensonge destiné à ridiculiser la religion catholique ». 
La Presse et la Patrie suivaient l'archevêque et pen- 
dant quelques jours on s'occupa des auteurs qui tra- 
vaillaient à ruiner la foi des catholiques. 

Comme il avait paru bon à la Presse et à la Pairie 
de justifier les crimes de l'Inquisition, M. Mage donna 
sur ce sujet, dans l'église Saint-Jean deux conférences 
qui pouvaient être suivies d'une discussion. Personne 
ne se présenta pour discuter ses affirmations qu'il 
justifia en donnant des textes qu'il demanda à ses 
auditeurs de prendre en note afin de les vérifier. La 
Gazette, un journal anglais du matin, donna de ces 
deux conférences un compte rendu impartial et les 
organes de l'archevêché n'ayant rien à dire, puisqu'on 
les mettait en présence de sources que chacun pou- 
vait vérifier, imprimèrent que « M. Mage s'était servi 
d'ouvrages hostiles à l'Eglise ». 

Enfin le jour de la représentation arriva; il avait été 
précédé d'un mandement épiscopal faisant défense 
aux catholiques de se montrer ce soir-là au théâtre. 



l68 SECONDE PARTIE 

Plusieurs fidèles sujets de sa Grandeur (?), pour faire 
preuve de docilité, envoyèrent au palais épiscopal les 
billets qu'ils s'étaient presque arrachés aux guichets 
de location. On se demandait quel auditoire serait 
celui qui viendrait applaudir Sarah Bernard et Sardou. 
Au soir fixé, le théâtre était comble et le Canada, par 
maHce, publiait le lendemain matin le nom des personnes 
présentes les plus connues du monde cathoHque. Ces 
fidèles avaient bien mis leurs tickets à la disposition 
de l'archevêque, mais ils n'avaient pas renoncé à 
entendre la pièce condamnée. 

Des journalistes firent visite à la tragédienne et 
l'interrogèrent sur le Canada. M"'^ Bernhard eut le cou- 
rage de dire ce qu'elle en pensait ; elle prit le parti du 
conférencier qu'on avait reçu avec des œufs et du 
même coup se fit une mauvaise presse : « Cette juive 
qui se mêlait de juger la sainte Eglise. » Les gens de 
Québec, des étudiants, s'il vous plait, se chargèrent 
bien de le lui dire quand elle arriva dans la capitale 
de la province. Elle fut houspillée et elle aussi connut 
les œufs, les fruits gâtés et les injures. C'en était trop ; 
tous les journaux blâmèrent pareil fanatisme et le 
gouverneur de la province invita la tragédienne chez 
lui. 

On le voit, l'heure était propice pour faire une 
œuvre d'évangélisation intensive. Malheureusement, 
si on avait le conférencier, on manquait de local et le 
comité n'osait pas faire un effort spécial pour profiter 
des circonstances. M. Mage continua dans les temples 
parlant tantôt ici, tantôt là, ce qui décourageait visi- 
blement le conférencier et les auditeurs. Sur ces 
entrefaites, l'Eglise de jLowell, vacante par la démis- 



LA MOISSON LÈVE 169 

sion de M. T. G. A. Cote, adressa un appel à M. Mage. 
C^lui-ci, ayant mis le comité en demeure de se pro- 
noncer, ne fut pas satisfait de la réponse qu'on lui fit 
attendre et accepta Tappel. 

Cen fut fait des conférences. D'autres s^y essayè- 
rent, mais leur tâche pastorale les absorbait suffisam- 
ment et ils ne purent pas donner à ce travail spécial 
tout le temps nécessaire, il fallut y renoncer. 

Il faut avoir le courage de reconnaître que ce fut 
une erreur; nous avons manqué une occasion qui 
pourrait bien ne pas se renouveler de si tôt. 

Cependant il s'était fait un travail sérieux; plu- 
sieurs des pasteurs de la ville reçurent des visites ; on 
voulait en savoir davantage et quelques familles 
s'intéressèrent aux choses de l'Evangile. 

Il conviendrait de reprendre cette œuvre et de la 
reprendre si possible avec le concours de toutes les 
œuvres missionnaires, car elle serait profitable pour 
toutes. L'idéal serait la construction d'une maison du 
peuple dont on louerait le rez-de-chaussée pour des 
magasins et quelques appartements pour des bu- 
reaux, ce qui couvrirait aisément les dépenses et 
donnerait des intérêts suffisants pour faire de l'en- 
treprise une bonne affaire commerciale. On pourrait 
alors avoir toute une série d'œuvres à ajouter à 
celle des conférences populaires, salle de lecture, 
bureau de placement, dispensaire, etc., etc. Pour cela^ 
il ne faut qu'un peu de foi en l'avenir, et cette foi 
Dieu la donnera si les chrétiens savent s'unir pour la 
demander. 



170 



SECONDE PARTIE 



Les disséminés. 



En 1872, à la suite de travaux aussi intelligents que 
persévérants, M. François Xavier Smith, pasteur, vit 
son travail à South Ely vraiment béni, il put organiser 
une Eglise composée de témoins fidèles, qui depuis 
ont honoré leur profession. Elle est aujourd'hui 

composée de familles qui re- 
commandent l'Evangile par 
leur piété. Les frères Jousse, 
d'origine française M. O. Ther- 
rien, N. Grégoire, ancien prê- 
tre et auteur de plusieurs trai- 
tés de controverse, et M. 
Tréflé Brouillet ont successi- 
vement occupé ce « champ » 
et y ont laissé de précieux 
souvenirs. 

Saint-Constant^ dont il a déjà 
été question, a grandi en im- 
portance depuis la conversion des familles Bruneau 
et tout récemment a construit une jolie chapelle évan- 
gélique dont l'œuvre est confiée à la direction de 
M. le pasteur Tremblay. 

A Roussillon, à six milles au nord de Lachute, 
M. White vient d'organiser des cultes qui sont géné- 
ralement bien suivis par une congrégation mixte. 

Roxton-Pond, résultat du réveil des premiers jours, 
a aussi sa chapelle fréquentée par une des plus nom- 
breuses congrégations des cantons de l'est. Une fabrique 
d'outils récemment installée sous la directionde M. Bul- 




Tréflé Brouillet. 



LA MOISSON LEVE 



171 




S. Bullock. 



lock^ a attiré dans ce village de nombreuses familles, 
qui sont venues grossir le noyau primitif. 

Les congrégations que nous avons mentionnées et 
qui sont organisées en églises 
dans les divers champs des 
missions, ne représentent pas 
tout le travail qui se fait et ne 
montrent pas tous les résultats 
obtenus. Au nord et au sud du 
Saint-Laurent le protestantisme 
français compte bien des fa- 
milles isolées qui ont été ame- 
nées à la connaissance de TE- 
vangile, tantôt par des colpor- 
teurs, tantôt par les étudiants 
en théologie qui consacrent 

leurs vacances à ce travail. De plus, ils rencontrent 
souvent des familles anglaises qui, isolées et abandon- 
nées, se refroidiraient et risqueraient de se laisser 
entraîner par leur entourage catholique romain. La 
visite inattendue d'un missionnaire les réveille et en 
fait souvent des auxiliaires. C'est 
ainsi que les familles Mac Laren, 
à Port au Persil, devinrent des 
aides précieux pour ouvrir une mis- 
sion et construire une chapelle. M. 
Samuel Bourgoin pasteur, qui en 
avait la charge, a été malheureuse- 
ment empêché par la maladie de 
continuer son travail. 

M. le pasteur Ménançon, mainte- 




Samuel Bourgoin. 



* Député au Parlement de Québec. 



172 SECONDE PARTIE 

nant pasteur à Saint-Damase, a fait ce travail durant 
toutes ses vacances. Il a été le moyen d'introduire 
l'Evangile dans quelques familles. A Dequen — par 
allusion aux De Caens, des huguenots , — la semence e st 
tombée dans une bonne terre, ainsi qu'à Tadoussac, à 
Chicoutimi, à Roberval, à l'Ans, à 

J Sainte-Catherine, à la rivière aux 

\ Canards. C'était dans les années de 

^P|g 1894 à 1898. Plus tard il porta ses 
^ Mm P^^ ^ Saint-Cyprien, dans le comté 
flH de Témiscouata, où MM. Brandt et 
l|H Abram l'avaient précédé quelques 
^— " années auparavant. Pourquoi s'é- 

M. Ménançon. taicnt-ils arrêtés là plutôt qu'ail- 
leurs? Ce sont là des mystères dont Dieu seul a le 
secret. Rien de particulier pour les attirer et les y re- 
tenir; pas une seule famille n'avait exprimé le désir de 
voir un missionnaire ; et pourtant ils s'y arrêtèrent, 
comptant sur les promesses de Dieu, qui ne permit 
pas que sa parole retournât vers lui avant d'avoir pro- 
duit quelque effet. Ils entreprirent la construction d'une 
chapelle dans laquelle une cinquantaine de personnes 
vinrent entendre la bonne nouvelle. Dans le courant 
de la même année,- le missionnaire eut la joie d'être 
l'instrument et le témoin de trente-six conversions, aux- 
quelles vinrent s'en ajouter d'autres dans la suite. La 
joie ne fut pas sans mélange. Ces conversions isolées 
ou groupées dans des paroisses toutes catholiques éveil- 
lent toujours des sentiments hostiles; comme si une 
majorité avait le droit d'imposer ses convictions reli- 
gieuses à une minorité; comme si la conscience indi- 
viduelle n'était pas ce qu'il y a de plus sacré en nous ; 



LA MOISSON LÈVE I73 

comme si elle n'avait pas le droit et le devoir impres- 
criptible de nous diriger. Il s'ensuit que la situation 
faite aux convertis devient pénible, souvent insuppor- 
table ; heureux sont-ils quand ils ne sont pas boycot- 
tés. C'est ce qui arriva à ce petit troupeau de Saint- 
Cyprien. Ces chers amis disposèrent du mieux qu'ils 
purent de ce qu'ils possédaient et se dispersèrent dans 
le pays, dans les grands centres et dans les provinces 
nouvelles. Ils ne sont pas perdus pour le protestan- 
tisme, puisque, mieux entourés^ ils se fortifient dans 
leurs convictions nouvelles. Mais nous ne pouvons 
que regretter ces désertions ; comme des flambeaux 
au milieu des ténèbres, ils auraient rendu leur témoi- 
gnage à la lumière ; qui les blâmera ? N'est-il pas 
de leur devoir de chercher à améliorer leur position 
et de préparer à leurs enfants un meilleur avenir ? 

La bénédiction de Dieu a reposé sur les travaux de 
M. Ménançon. En 1900 il visita Saint-Alexis de Méta- 
pédia, A ses appels, il y eut une dizaine de familles 
dont les membres adultes reçurent la grâce du salut. 
Ce mouvement religieux a donné à notre Eglise pres- 
bytérienne, un pasteur et a fourni aux Instituts de la 
Pointe-aux-Trembles, des catéchumènes intéressants 
et d'excellents élèves. 

Sainte-Sophie, Pierre Baptiste, Saint- Vallier, la Ri- 
vière-du-Loup, sont des centres d'action missionnaire 
dans lesquels travaille doucement l'Esprit du Seigneur. 
Il y a des âmes qui sont passées à la lumière et dont 
la vie rend témoignage à la puissance transformatrice 
de l'Evangile, ce qui constitue certainement une puis- 
sante prédication. 

Une autre année, Brandt et Abram, voulant utiliser 



174 SECONDE PARTIE 

leurs vacances, firent des excursions missionnaires 
dans le même comté de Témiscouata, s'arrêtèrent à 
Saint-Eusèbe où ils se concilièrent, en dépit du curé^ 
la bienveillance de plusieurs familles qui exprimèrent 
le désir d'avoir au milieu d'elles un missionnaire. Un 
ouvrier travaillant dans le voisinage en donna avis. 
Aujourd'hui M. N.-N. Aubin fait une bonne œuvre 
dans l'endroit. 

Partout, en bas de Québec, on a gardé le souvenir 
du père Chiniquy ; partout on parle encore de l'apôtre 
de la Tempérance ; les vieux se rappellent surtout sa 
conversion et soit qu'ils la considèrent comme un 
scandale, soient qu'ils y voient un grand acte de 
courage inspiré par une conscience qui ne voulut plus 
mentir, elle les a fait réfléchir et des réflexions qu'elle 
fait naître^ il en résulte souvent du bien. Quoique mort, 
Chiniquy parle encore. 

Cette œuvre qui se fait après sa mort, il l'avait 
commencée dans les dernières années de son pèleri- 
nage terrestre. En séjour à Elgin Road, dans la cam- 
pagne de Beau-Séjour, Chiniquy aimait à recevoir des 
visiteurs ; il avait pour les âmes qui avaient soif de 
vérité une affection toute spéciale. Aussi dès qu'il se 
trouvait en présence de l'une d'elles, il lui parlait du 
don de Dieu de la personne du Sauveur. Ces entre- 
tiens qui se renouvelaient chaque année, à la belle 
saison, devaient tôt ou tard donner des résultats. Une 
chicane locale vint avancer l'heure probable de la 
moisson. 

Il fallait construire une église paroissiale et comme 
cela arrive souvent, c'était à qui pourrait avoir l'édi- 
fice le moins éloigné de chez soi. Le Canadien 



LA MOISSON LÈVE I75 

catholique a pour son église un culte qui tient du féti- 
chisme. Le différend fut tranché par le curé et comme 
il n'était pas possible que sa décision pût contenter 
tout le monde, il y eut des mécontents. Ceux-ci « pour 
faire une farce au curé » décidèrent d'appeler un pas- 
teur protestant, il pourrait les instfuire. On connais- 
sait la maison Morin sur laquelle planait le souvenir 
de Chiniquy ; c'est vers elle qu'on se dirigea. 

Ayant entendu leurs plaintes, Morin ne crut pas 
devoir se refuser à l'invitation qui lui était faite et 
pendant dix semaines, lui, qui était venu à la cam- 
pagne pour se reposer, fut l'évangéliste de ces « ré- 
voltés », qui pour recevoir le protestant avaient amé- 
nagé un local dans une maison particulière. Ceux qui 
liront ces lignes auront de la peine à comprendre 
l'effort qu'avaient dû consentir ceux que le curé 
appelait les « révoltés » ! Jusque-là, on leur avait 
enseigné au nom de l'Eglise, qui ne peut se tromper, 
que les protestants exigeaient de leurs prosélytes 
de bien étranges cérémonies. Ils croyaient sur la foi 
des affirmations du curé ou de sa servante, que les 
protestants foulaient aux pieds et jetaient dans le feu 
le signe de la rédemption. Essayez de comprendre 
ce qui se passait dans les cœurs, lors du premier 
service que présida le « protestant » ! Mais quand le 
service fut achevé^ quelle joie ! Le pasteur n'avait-il 
pas invité à la prière ! Il avait parlé de l'Eglise uni- 
verselle, de la communion des saints, du Seigneur 
Jésus, voire même de la Vierge Marie ! Certainement 
le curé les avait trompés, il s'était moqué d'eux et 
cette découverte ruina ce qui lui restait alors d'in- 
fluence. 



176 



SECONDE PARTIE 



Quelques timides firent semblant de rester fidèles ; 
mais dans la suite^ plus de vingt familles se détour- 
nèrent du curé qui leur avait menti. « Il nous a 
trompés » î Ce fiit une pénible découverte, et les ser- 
vices du dimanche se continuaient, devenaient plus 
nombreux chaque fois. 

Vers la fin de son séjour, M. Morin invita le surin- 
tendant des missions françaises, M. S.-J. Taylor, afin 
qu'il pût voir de ses propres yeux 
^ %â-^î et le travail qui s'était fait et celui 
êÊ^ \ qu'il serait possible de faire avec 
^Ifellkl l'aide de Dieu. C'était pour le di- 
^^^Bw s xième service que M. Taylor avait 
^^^^HH été appelé. Grande fut sa surprise 
^^^^H^H quand il se trouva devant une as- 
1^ — ^^^^^^"1 semblée de plus de cinquante adul- 
tes écoutant comme des enfants 
une prédication qui leur était si 
nouvelle. Non seulement on écoutait de tout cœur, 
mais on chantait aussi sous la conduite de M""^ Morin ^ 
et on chantait fort bien. C'était une leçon de choses 
et sur-le-champ on décida de ne pas abandonner ces 
frères ; un foyer nouveau allait s'ouvrir dans la pro- 
vince de Québec. 

M. Morin devait retourner en ville, il fallut lui 
donner un successeur. On choisit pour ce ministère 
spécial, M. le pasteur Lapointe ; il accepta de grand 
cœur ce poste d'honneur qu'on lui confiait et il fit si 
bien qu'il réussit à ne compter que des amis même 
dans les rangs de ceux qui étaient restés fidèles au 
curé. 



S.-J. Taylor. 



^ Fille aînée de feu M. Chiniquy. 



LA MOISSON LEVE I77 

Un jour, Lapointe reçut une visite dont il a gardé 
un fort agréable souvenir. Elle lui fit oublier, dit-il, 
bien des fatigues. C'était un catholique ; il venait offrir 
gratuitement un terrain assez vaste pour qu'on puisse 
construire une église et installer un cimetière protes- 
tant. Naturellement, l'offre fut acceptée avec recon- 
naissance et le comité qui fut chargé de ratifier ren- 
gagement conditionnel de son agent en fut grande- 
ment encouragé. Des dons en espèces arrivèrent. Il 
en vint d'Angleterre et d'Ecosse ; on ne les avait pas 
sollicités, et ce fut ce qui décida à commencer une 
construction. L'emplacement choisi pour le temple et 
pour le cimetière dépendait d'une belle propriété ru- 
rale qui se trouvait justement en vente et du coup, on 
eut église à construire, cimetière à préparer et loge- 
ment passable à aménager pour le missionnaire : il 
devenait ainsi, un peu malgré lui, missionnaire fermier. 

M. Lapointe, qui avait vu tout de suite la valeur du 
champ ouvert par l'Esprit de Dieu, ne voulut pas 
cumuler ; il donna tout son temps à l'œuvre d'évangé- 
lisation et confia la culture à un fermier qui fit pour 
le mieux. 

Aidé des secours qui arrivaient de divers côtés, 
soutenu par un fort subside du comité de la com- 
mission d'évangélisation de l'Eglise presbytérienne, 
M. Morin décida son monde à entreprendre la cons- 
truction d'un temple. Les fidèles fournirent leur tra- 
vail et quelques dollars, et les sacrifices personnels 
unis au bon vouloir du comité et de quelques amis 
permirent d'atteindre le résultat définitif. 

Quand tout fut à peu près terminé, on songea à 
l'inauguration de ce nouveau temple, c'était en juillet. 

CANADA II 12 



178 SECONDE PARTIE 

M. le pasteur A. Mage qui venait de donner une 
série de conférences à Québec était en villégiature 
chez M. Morin, dont il était l'invité. Il était là pour 
se reposer, mais il donna son temps à la congré- 
gation qui mettait la dernière main à son temple et 
aidé de M. Lapointe, de M""^^ Morin et Lapointe, il 
décora l'intérieur de la chapelle en y disposant des 
textes bibliques. 

L'emplacement du temple avait été admirable- 
ment choisi. Du perron du temple la vue s'étend 
sur une vallée fertile. Tout au fond le regard s'ar- 
rête sur le majestueux Saint - Laurent, plus loin 
encore, sur la rive nord, la chaîne boisée des Lau- 
rentides s'élève et découpe sa silhouette dans un 
ciel bleu. 

Le jour de l'inauguration fixé, on vit arriver des 
voitures bien avant l'heure convenue et, descendus 
de leurs équipages, amis et curieux, se mirent à causer 
et à admirer, car on avait décoré le temple même à 
l'extérieur. 

A deux heures, le cortège des pasteurs se met en 
marche, on part du presbytère pour aller au temple. 
Le prédicateur du jour est en robe; à ses côtés mar- 
che M. Lapointe, puis les pasteurs : M. Taylor, por- 
tant la Bible que tout à l'heure il déposera solennel- 
lement dans la chaire de l'Eglise, M. Morin, tout 
heureux de voir le résultat de son travail^ et M. Joliat, 
qui arrive de Saint-Vallier. 

On comptait sur d'autres présences pastorales ; mais 
un dimanche, compter sur des pasteurs, c'est s'expo- 
ser à des déceptions; c'est ce qui arriva. M. Mage, 
venu à Beau-Séjour pour se reposer, fut choisi près- 



LA MOISSON LÈVE I79 

que à la dernière heure, pour prendre la parole dans 
une circonstance aussi solennelle. 

Les pasteurs ayant pris place, le silence se fit et 
M. Lapointe ouvrit le service au nom du Père, du Fils 
et du Saint-Esprit ; puis l'assemblée composée de 
cent cinquante auditeurs, entonna un chant. L'ordre 
du service, celui indiqué par la liturgie de TEglise 
Réformée de France, avait été imprimé sur des 
feuilles^ — souvenir qu'on distribua aux personnes 
présentes. 

Puis M. Taylor déposa la Bible sur la chaire et, 
— visiblement ému, — prononça les paroles suivantes : 
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Délé- 
gué par l'Eglise Presbytérienne du Canada, nous 
consacrons ce temple au culte en esprit et en vérité. 
Nous déposons ici cet exemplaire des saintes Ecri- 
tures qui constituent pour nous, l'autorité souveraine 
en matière de foi et nous demandons à Dieu que l'en- 
seignement qui descendra de cette chaire soit toujours 
conforme à la vérité révélée, contenue dans les livres 
de l'Ancien et du Nouveau Testament. Seigneur, 
sanctifie pour nous ta parole ; ta parole est la vérité ! 
Amen. » 

M. A. Mage avait choisi pour texte ces paroles de 
Zacharie I, 5 : « Vos pères, où sont-ils? » et Apoca- 
lypse II, 10 : « Sois fidèle jusqu'à la mort et je te 
donnerai la couronne de vie ». Nous ne pouvons 
reproduire le plan de son discours. Mais ceux qui 
connaissent notre ami pressentiront ce qu'il a pu dire 
dans une occasion si émouvante ^ 

Au nord le protestantisme compte quelques congre- 

* D'après un compte rendu paru dans V Aurore et signé A. M. 



i8o 



SECONDE PARTIE 



Samuel Vernier. 



gâtions bilingues sous la direction de M. Samuel 
Vernier, fils de Jean Vernier, dont nous avons raconté 
la fin douloureuse avec le naufrage de V Annie- Jane. 

New Glascow, Shawbridge, Saint- 

Hippolyte et Sainte-Sophie consti- 
tuent son champ de travail. 

Arundel est un autre champ bi- 
lingue, où travaille M. le pasteur 
J. B. Sincennes. Son activité a été 
particulièrement bénie ces derniè- 
res années ^ 

En allant au sud nous trouvons 
d'autres stations où habitent de fidèles représentants 
du protestantisme : Scottstown^ North Ham visités 
par M. Mousseau, Saint-Guillaume, 
Saint-Barnabe visités par M. Joliat '. 
Saint-Hilaire, Sainte-Angèle, Saint- 
Rémi, Sainte-Brigitte, Chambly, 
Stanbridge un peu abandonné et 
Valeyfield sous les soins de la 
commission d'évangélisation pres- 
bytérienne. 

Et que dire de ces centaines de j..b. sincennes. 
familles de jeunes gens, de jeunes 
filles souffrant de l'isolement et d'un boycottage 
moral et souvent commercial qui ont passé la fron- 

^ Plusieurs familles converties du catholicisme dans les vieilles 
paroisses jugèrent qu'il était dans leur intérêt de se fixer dans 
un endroit plus sympathique, moins exposé à la persécution. 
Elles trouvèrent au nord de Namur dans les montagnes une val- 
lée bien boisée^ — mais d'un sol vraiment riche, — à quelques 
milles d' Arundel; elles s'y établirent. L'endroit, aujourd'hui défri- 
ché et dans un état de culture avancée, porte le nom de « Rouge 
vallée ». Il s'y trouve chapelle et école, tout annonce la prospé- 
rité et l'harmonie. 




LA MOISSON LÈVE l8l 

tière et sont allés former des groupes de protestants 
dans la Nouvelle-Angleterre. 

Des circonstances particulières dirigèrent vers eux, 
M. Thomas G. A. Côté. Il naquit le 21 octobre 1842, -r- 
à Saint- Jean-Baptiste Ile-Verte, — vint étudier dans 
le collège de Saint-Laurent ; il le quitta avec quelques 
autres de ses condisciples écœurés par des mœurs 
épouvantables, il vint à la Pointe-aux-Trembles, étu- 
dia sous la direction du professeur Coussirat, fut con- 
sacré au saint ministère en 1871. Après avoir travaillé 
à Chicoutimi où il fit construire un joli temple; il crut 
devoir s'intéresser à ses compatriotes émigrés aux 
Etats-Unis ; il les suivit, les groupa, grâce au concours 
de Tœuvre des Missions intérieures du Massachusetts; 
et organisa une douzaine de groupes ou congréga- 
tions ^ 

M. Côté en vue d'assurer Tavenir de Tœuvre qu'il 
avait fondée, ouvrit un collège pour préparer des jeu- 
nes gens au saint ministère et donner aux convertis 
une bonne instruction religieuse. Il croyait à l'avenir 
de l'œuvre française aux Etats-Unis. Pour le seconder, 
il appela son beau-frère, M. le pasteur Amaron, alors 
pasteur de l'Eglise presbytérienne anglaise de Trois- 
Rivières. Le collège ouvert à Lowell fut, quelques 
années après, transporté à Springfield, où, grâce à 

^ Celle de Lowell en 1877 où il érigea un temple en 1880. 
Nommé missionnaire général en 1884, il organisa les congréga- 
tions de Springfield occupé par M. le pasteur Provost; Ware, 
où travailla M. L. E. Rivard; Holyoke, où travaillèrent successi- 
vement MM. Vetroli, Bruneau et Lods; Fall River où M. le pas: 
teur S. P. Rondeau réunit une belle congrégation ; Spencer. En 
1888, Marlbors, Haverhill et Pittsfield en 1889. Ces champs 
n'ont pas tous donné ce qu'on en attendait. Peut-être comptait- 
on plus sur les legs en argent que sur l'Esprit de Dieu. L'argent 
est utile, l'Esprit de Dieu est indispensable au succès d'une œu- 
vre missionnaire. Et puis les hommes manquent souvent. 



l82 SECONDE PARTIE 

Finitiative de l'un et à Ténergie de l'autre, on eut un 
établissement bien aménagé dans lequel se sont formés 
des pasteurs et des hommes qui ont su se distinguer 
dans des professions libérales. 

Pour occuper les étudiants, on fonda un journal, qui 
était imprimé au collège. L'Etat conféra à la faculté du 
collège le droit de délivrer des grades universitaires : 
baccalauréat, licence et doctorat. 

L'institution avait déjà donné des fruits quand 
M. Amaron fut appelé par l'Eglise Saint-Jean de Mont- 
réal. En perdant son directeur, le collège changea 
d'orientation et devint une institution ouverte aux 
nombreux émigrants sous le nom de Collège Interna- 
tional ^ 

Nouveaux champs. 

L'une des ambitions des missionnaires est de grou- 
per les convertis en EgHse, d'en faire des centres de 
lumière et de vie chrétienne. Ils ont réussi dans une 
certaine mesure; mais ils ont rencontré une foule d'obs- 
tacles provenant des circonstances particulières où 
nous sommes. Dans un pays en état de formation 
comme le nôtre qui offre tant d'avantages aux familles 

^ Les dernières années de Côté furent des années d'épreuve. 
La maladie qui devait l'emporter ne lui laissait guère de repos. 
Il aurait voulu travailler encore; il se traînait aux assemblées 
de l'Union pastorale. Il se faisait quelquefois violence et à force 
d'énergie, il parvenait à dompter la douleur. Alors il reprenait 
■courage. 

« Nous sommes trop près de sa tombe, disait son ami Provost, 
pour hasarder un jugement quelconque sur sa vie, son caractère 
et son œuvre. Il avait ses amis et ses ennemis. Il n'était pas 
sans défaut ni sans tache. Ces hommes-là n'habitent pas notre 
« pauvre monde ». 



LA MOISSON LÈVE 183 

nombreuses en quête de situations pour leurs enfants, 
la stabilité laisse toujours à désirer. Les familles qui 
se déplacent sont souvent absorbées par les Eglises 
américaines ou anglaises. 

Depuis cinq ou six ans que les nouvelles provinces 
du Manitoba, Saskachewan, Alberta, la Colombie An- 
glaise sont ouvertes à la colonisation, il s'est établi un 
courant d'émigration fort encourageant venu de la 
Belgique, de la Suisse et de la France. Bon nombre 
de nos familles canadiennes ont suivi et sont établies 
dans plus de six endroits différents : Red Deao Alta, 
Edmondton, Pinto, Vancouver, Alsic Vallée et Cold 
Lake au pied des Montagnes Rocheuses. Quelques 
familles isolées se sont mêlées à des colonies de lan- 
gue anglaise; espérons que ces divers groupements 
deviendront des centres d'action missionnaire, ce qui 
nous consolera de leur éloignement. Mais cette dis- 
persion rend le travail difficile. Nos frères, M. le pas- 
teur Samuel Rondeau et F. Therrien de Mac Carter 
Sask. en savent quelque chose; les longues courses à 
cheval à travers les prairies pour visiter les familles 
dans leur « shack-hutte » provisoire en attendant une 
demeure plus confortable, ou dans la maison que la 
civilisation plus avancée a permis d'élever. 

On comprend les merveilleuses perspectives of- 
fertes par ces vastes provinces dont le sol vierge et 
fertile attire chaque année un demi-million de colons. 
Déjà trois miUions sont à l'œuvre; des villages et des 
villes sortent de terre en quelques mois; trois grandes 
lignes de voies ferrées avec leurs nombreuses bifur- 
cations; apportent les approvisionnements et expor- 
tent les produits. Que sera-ce dans un demi-siècle, 



184 SECONDE PARTIE 

quand cinquante à soixante millions d'habitants auront 
cultivé ces vastes territoires, exploité les riches forêts 
de la Colombie et les nombreuses mines de charbon, 
d*or et d'argent. Que sera-ce ? Il est difficile de pré- 
ciser; mais il n'est pas nécessaire d'être prophète 
pour entrevoir un avenir prospère. Avec la fécondité 
de notre race, des milliers et peut-être des millions de 
Canadiens français mêlés à ces millions de toutes ori- 
gines, que deviendront-ils? Entre les mains d'un 
clergé étroit dans ses vues, exclusif dans ses aspira- 
tions, on le devine. Et voilà ce qu'il faut prévenir. 
Nous le préviendrons en mettant l'Evangile entre les 
mains de nos compatriotes, en les instruisant dans des 
écoles communes. Ne les séparons pas de la grande 
masse de la population. Tout en conservant leur lan- 
gue, que les enfants s'asseyent sur les mêmes bancs 
avec leurs petits camarades, qu'ils apprennent à se 
connaître et à s'estimer, avant d'entrer dans la grande 
lutte de la vie. Leur intelligence développée et impré- 
gnée des grandes vérités de l'Evangile, nous assure un 
bel avenir ; ils sauront se faire une place honorable 
dans le pays. Mais quelle responsabilité pour nous chré- 
tiens ! Ne prendrons-nous pas notre part du travail de 
Tévangélisation dans ces moments importants de for- 
mation ? Nous sommes heureux d'avoir un homme 
comme M. Rondeau faisant les fonctions de mission- 
naire au miHeu d'eux, mais qu'est-ce qu'un homme 
dans une étendue de deux millions de milles carrés? 
Ne nous décourageons pas pourtant, Dieu règne, il 
saura diriger les événements pour sa gloire. Notre 
pays a un bel avenir, notre climat préparera une race 
forte et énergique qui mettra à profit les incalculables 



LA MOISSON LEVE 



185 



ressources du sol, des mines et des forêts. Puisse-t- 
elle ne jamais oublier les trésors qui ne se rouillent pas- 
et ne se peuvent dérober ! Puisse-t-elle ne pas oublier 
que c'est en vain qu'on se lève matin et qu'on se cou- 
che tard si la bénédiction de Dieu ne repose pas sur 
le travail accompli! 

Un vieux nid. 



C'était l'automne dernier, dans l'exercice de mon 
ministère, je me rendis à Belle-Rivière. Ce nid où les 
Amaron et les Vernier ont fait leurs premières armes^ 




Eglise de Belle-Rivière. 



i86 



SECONDE PARTIE 



OÙ les Doudiet et les Amis ont travaillé; j'ai revu 
cette maison longtemps habitée par les Snowdon qui 
les avaient si chaleureusement accueillis, ce ruisseau 
dont les eaux ont si souvent animé les meules du 
moulin ; j'ai retrouvé les humbles demeures qui ont 
abrité les courageux pionniers de la mission. En aper- 
cevant de loin le clocher de l'église la plus vieille 

de la mission, j'ai 

éprouvé une vive 
émotion, j'ai revu 
ce passé déjà si 
lointain, ces nobles 
figures disparues 
de la scène et dont 
quelques pierres 
funéraires rappel- 
lent seules le sou- 
venir. Les arbres 
dépouillés de leur 
riche feuillage lais- 
saient à découvert 
les nids abandon- 
nés ; les oiseaux 
s'étaient enfuis vers 
des régions plus 
douces en atten- 
dant le retour du printemps. Où sont ces fidèles 
confesseurs de Jésus-Christ ? J'ai retrouvé leurs fils 
et leurs petits-fils, mais, eux, les pères ont quitté le 
nid pour un monde meilleur, ils respirent une atmos- 
phère de paix et de bonheur. J'ai vu à côté de l'église 
une maison d'é.cole où quelques enfants de la paroisse 




Seconde maison de Belle-Rivière. 



LA MOISSON LÈVE 187 

se réunissent dans la bonne saison. Mais dans l'au- 
ditoire que de vides ! J'aurais tant voulu y retrouver 
les amis de la côte double ; ne désespérons pas pour- 
tant, Belle-Rivière verra son printemps et ses oi- 
seaux revenir au nid ; alors sa jolie église se remplira 
et les enfants égaieront les parterres de leurs 
chants joyeux. 

Toutes les conversions se ressemblent, parce qu'elles 
aboutissent aux mêmes résultats, mais toutes ne se 
produisent pas de la même manière. 

Celle de Basile Piché est spécialement intéressante. 
Père d'une belle et nombreuse fa- 
mille de dix-sept enfants, de cent 
huit petits-enfants et soixante-dix 
arrière petits-enfants, soit un total 
de cent quatre-vingt-onze descen- 
dants dont quarante-trois sont morts 
avant Taïeul. 

Doué d'une inteUigence peu com- 
mune, et d'un jugement sain, Basile Basile Piché. 
Piché n'était pas homme à recu- 
ler devant le devoir. Mis en éveil, il étudia les ques- 
tions controversées, puis une fois au clair, il abandonna 
la religion catholique pour accepter comme seule 
règle de foi la Parole de Dieu. 

Ce changement ne s'opéra pas sans luttes. Ce fut 
Louis Marie, qui, le premier, s'arrêta chez Basile Piché 
de la Côte Saint-Jean, près de Sainte-Scholastique. 
]y[me Marguerite Piché, née Riopel, le reçut fort mal. 
Elle alla même jusqu'à le frapper de son balai et ne 
lui épargna pas les injures. 




i88 



SECONDE PARTIE 



Quelques mois plus tard, le même missionnaire,, 
Louis Marie passait devant la maison; M'""" Piché 
l'aperçut et courut au devant de lui, elle Tinvita à 
entrer, le rassurant et lui demandant pardon avec 
larmes des insultes dont elle Tavait abreuvé. Voici ce 
qui s'était passé. Dans l'intervalle, Daniel Amaron de 
Berthier s'était arrêté chez M. Piché, lui avait expli- 
qué la Parole avec tant de douceur que Basile Piché 
se sentit obligé de l'écouter. 

La comparaison des passages de l'Evangile conte- 
nus dans son livre de prières avec la bible que lui 





A. Dorion. O. Labelle. 

offrait M. Amaron, fut comme un trait de lumière- 
Madame écoutait et le jour se fit dans ces deux âmes 
droites. Leur conscience ne put résister à l'appel de 
Dieu. Dieu seul Connaît ce qui se passe dans l'âme 
de ceux qu'il appelle ainsi : les souffrances et les 
angoisses, les prières et les heures passées devant- 
cette bible ouverte. 

Pendant de longues années, Piché fut par sa parole,, 
sa conduite, son exemple, un évangéliste pour tout 
le comté. L'auteur l'a visité dans les dernières se- 
maines de sa vie. Il a été frappé par l'air de distinction 
de ce noble vieillard, par la profondeur de ses convic- 
tions, la lucidité avec laquelle il exposait les bases de sa 



LA MOISSON LEVE 



189 



foi et de ses espérances, qui donnaient à l'expression 
de son visage quelque chose de si paisible et de si 
parfaitement heureux. Et que dirai-je de ses contem- 
porains des Carrières, des Dorion, des Touchette, des 




Temple de Roxton Pond. 

Tudieu, des Labelle, des Laurin, des Fortier ?... Eux 
aussi ont rendu leur témoignage. 

Que dirai-je encore des Filliatreault, des Dujardin^ 
des Fillion, des Forte de Sainte-Thérèse, qui après 
avoir séjourné à Roxton quelques 
années^ sont allés planter leur tente 
sur les bords du lac Huron — où 
ils ont élevé leurs enfants et dont 
l'un prêche aujourd'hui l'Evangile. 
C'est ainsi que Dieu, en permettant 
la dispersion de ses enfants, répand 
la semence de vérité, ou, en la met- 
tant à l'abri des tempêtes, lui permet 
de se mûrir. Il préparait un jeune garçon de Belle- 
Rivière^ M. Carrières pour aller fortifier cette colonie 
dans sa foi. 




s. Carrières. 



190 SECONDE PARTIE 

Le journalisme protestant français. 

Nous abordons ici un sujet fort intéressant sur 
lequel il nous aurait été fort difficile de donner de 
nombreux détails si nous n'avions pas eu à notre dis- 
position la très consciencieuse conférence de M. le pas- 
teur Provost auquel nous adressons nos remercie- 
ments les plus cordiaux. 

L'école a fait beaucoup pour faire pénétrer Tesprit 
protestant dans les masses populaires, on ne le dira 
jamais assez ; mais si la presse n'était venu à notre aide 
pour faire une sorte d'œuvre post scolaire, il est bien 
évident qu'il y aurait eu une grande partie de la bonne 
semence qui n'aurait pas donné de fruits. Grâce au 
ministère de la presse l'œuvre se poursuit et la bonne 
nouvelle pénètre dans les maisons en dépit de l'oppo- 
sition la plus acharnée. « L'éducation chrétienne, dit 
M. Viénot, le sympathique directeur de la Revue Chré- 
tienne appelle les hommes à la repentance, les égoïstes 
à l'amour, les pécheurs à la sainteté, toutes les âmes 
à la vie, mais l'œuvre du journal sérieux chrétien brise 
bien des liens traditionnels. Par lui, les âmes palpitent, 
elles se dilatent et ressuscitent. Il fait, en un mot, pas- 
ser la vie en elles en leur faisant sentir Dieu. 

» C'est cette religion que le protestantisme veut faire 
connaître et en vue de laquelle il emploie le journal 
sérieux et chrétien. Cette religion-là s'emparera du 
monde à mesure que le monde parviendra à la matu- 
rité spirituelle. Regardez-y de près et vous verrez que 
l'histoire du monde c'est l'histoire de la formation de 
l'individu Hbre. 

» L'enfant doit longtemps vivre sous l'autorité de la 



LA MOISSON LEVE 19! 

famille et de la société, — les religions d'autorité ont 
été les langes religieux de Thumanité dans son 
enfance. — La religion de l'Esprit est la religion des 
peuples majeurs, c'est la religion des peuples protes- 
tants, — c'est la religion du Christ, c'est la religioa 
que nous ont rendue les réformateurs — et que s'effor- 
cent de faire revivre au milieu de nous nos sociétés de 
missions — par l'évangélisation et le journalisme 
chrétien. » 

Il y a aujourd'hui, autour de nous des âmes lasses 
et fatiguées, mais Dieu n'est pas fatigue, il continue à 
tourner les pages du Livre de la vie. 

Partout où le protestantisme pénètre, qu'il soit 
représenté par le nombre ou par une infime minorité^ 
il est ouvrier avec Dieu ; il prend part à cette œuvre 
de rénovation. » 

Notre premier organe protestant français prit nais- 
sance à Philadelphie en 1816; il eut pour directeur 
Simon Chaudon qui trouva de bien dévoués collabo- 
rateurs dans ses amis Bloquiest et Henri Malignot qui 
étaient comme lui de descendance huguenote. 

Fidèle à l'esprit qui l'avait fait naître, Y Abeille Amé- 
ricaine butinait un peu partout et chaque numéro por- 
tait à ses lecteurs le nectar qu'elle avait soigneuse- 
ment récolté. Elle eût pu faire siens les beaux vers de 
Rostan s'ils eussent été déjà composés : 

Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. 

Je ne m'attife pas ainsi qu^un freluquet, 

Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet. 

Elle était sans pitié pour toutes les tyrannies et 
s'intéressait fortement aux intérêts du pays. Comme 



192 SECONDE PARTIE 

les hommes, les journaux ne vivent pas aussi long- 
temps qu'ils sont utiles, V Abeille Américaine mourut 
alors qu'elle n'avait que cinq ans. 

Le Semeur voulut combler le vide que la disparition 
■de r Abeille avait laissé; il naquit au Canada à Napier- 
ville et fut fondé par Narcisse Cyr en 185 1. Cyr était 
un courageux, sa feuille ne pouvait que lui être sem- 
blable ; sa devise fut: « Mon champ c'est le monde », 
il se mit à y répandre la bonne semence. Au courage, 
•Cyr joignait une grande indépendance d'esprit et du 
premier coup il se mit au-dessus et en dehors de tous 
les partis. Vivant au milieu d'une population qui igno- 
rait la tolérance et dont le fanatisme était le moindre 
défaut, il se posa en sentinelle, veillant avec soin et 
n'hésitant jamais à signaler le danger, à dénoncer les 
erreurs. Son programme^ il l'avait emprunté à saint 
Paul ; et il faisait place dans son journal à toutes les 
choses qui sont vraies, à toutes les choses qui sont 
justes, à toutes les choses qui sont aimables et de 
bonne réputation. On le voit, c'était un programme 
digne d'un protestant qui savait rester fidèle aux tra- 
ditions d'un glorieux passé. 

Le Semeur Canadien^ plus heureux que X Abeille 
Américaine^ vécut " dix ans ; il coûta à son fondateur 
jusqu'à ses dernières ressources, mais il avait remonté 
le courant des malveillances accumulées, il avait 
rempli une mission. Il a paru à une époque oii Blan- 
•chet publiait Y Avenir^ où paraissait les plus audacieux 
-des journaux, Y Echo des Campagnes^ le Pays, dans 
lequel Dorion mettait toute son âme, le Réveil et la 
Lanterne de l'inimitable Buies, tout autant de feuilles 
<jui ont fait connaître à leurs gérants de douloureuses 



LA MOISSON LÈVE I93 

amertumes et de poignants découragements. Cest un 
temps favorable aux aspirations libérales, elles firent 
naître le Semeur; alors, on était rempli d'espérances, 
Tavenir était plein de promesses. Le format du Semeur 
s'agrandit: c'était une indication heureuse. Hélas! c'était 
aussi une illusion. Fatigué par dix années de lutte, le 
•cœur gros de déceptions qu'il avait longtemps ca- 
chées^ le brave Cyr se laissa aller au découragement, 
il laissa tomber sa vaillante plume et le Semeur des- 
cendit là où les plus vaillants n'élèvent plus la voix ; 
ce fut une perte, un deuil pour toute notre élite pro- 
testante. 

En 1865, M. le pasteur J.-N. Williams commence la 
publication du Moniteur; dix-huit mois après, il en 
remet la direction à Wilfred Cote, fils du docteur Cote 
"dont nous avons parlé précédemment; il transporta 
les bureaux de la rédaction à Greenbay. Son existence 
de quatre ans seulement fut agitée et fiévreuse. A cause 
de ses tendances ecclésiastiques profondément mar- 
quées, le Moniteur eut une circulation forcément ré- 
duite ; il n'était pas le journal de tous, ce qui explique 
qu'il n'ait pas .pu continuer longtemps son œuvre de 
semeur. Comme il fallait un organe qui put représen- 
ter la cause du protestantisme, on songea à créer un 
autre journal. 

Une année après la naissance du Moniteur , V Aurore 
parut; elle avait vu le jour sous le toit hospitalier de 
la Pointe-aux-Trembles et son fondateur était L. E. 
Rivard, auquel notre protestantisme canadien doit tant 
de choses. Thomas G. A. Côté, A. Dorion et Michel 
Fortin, alors élèves de l'Institut de la Pointe-aux- 
Trembles, furent chargés du travail matériel; ils com- 

CANADA II 13 



194 



SECONDE PARTIE 




L. E. Rivard. 



posaient les formes et tiraient le journal. Ces trois 
hommes ne sont plus parmi nous ; après avoir lutté 
et souffert pour la cause du Christ, ils sont entrés 

dans leur repos. «Heureux^ 
peut -on dire de chacun 
d'eux, sont ceux qui meu- 
rent au Seigneur, ils se re- 
posent de leurs travaux et 
leurs œuvres les suivent. » 
L' Aurore nd.quit dans l'om- 
bre ; elle a mené sa barque 
sans bruit dans le calme, 
mais non sans difficulté. Elle 
se heurta à l'indifférence, au 
dédain des lettrés. On re- 
marque ce qui lui manque; 
les phrases ne sont pas toujours conçues avec une forme 
académique; le style sent le terroir, etc., etc. Mais on 
n'a pas Tair de voir ce que chaque numéro coûte de 
soucis, de souffrances. Malgré ce dédain généralement 
injustifié, malgré la jalousie des uns, la guerre à coups 
d'épingles des autres, la petite feuille fait son chemin ; 
son histoire qui couvre maintenant près d'un demi- 
siècle est faite de "pages tristes et de pages joyeuses, 
elle rappelle des heures de vaillance et de revers, de 
progrès et de recul; que de larmes et que de soupirs 
xachés... On ne saura jamais tout ce qu'il a fallu de pri- 
vations, de persévérance héroïque pour fonder Y Aurore 
et pour la faire vivre. La foi a fini par triompher et 
maintenant elle va son chemin, probablement parce 
qu'elle répond à un besoin de notre population pro- 
testante, qui ne lui fait pourtant pas l'accueil qu'elle 



LA MOISSON LEVE I95 

mérite. Visant moins haut que le Semeur, elle a atteint 
moins difficilement son but. Elle a aidé au dévelop- 
pement de notre peuple, dont elle représente encore 
assez fidèlement la physionomie. Elle est le drapeau 
de la fidélité chrétienne et de l'union dans la diversité; 
chaque organisation ecclésiastique peut y faire en- 
tendre sa voix. 

Depuis quarante-cinq ans, V Aurore a souvent changé 
de format et de rédacteur; en 1876, elle était entre les 
mains de John Dougall et sa première page subit de 
poétiques transformations. Le mot Aurore est en- 
cadré dans un tableau pittoresque; c'est la représen- 
tation d'une scène canadienne. On voit la maison du 
fermier, le vieux puits, la « trimbale », la neige dans 
les sapins : c'est l'hiver. En avril, la décoration se 
transforme ; le soleil se lève derrière les arbres encore 
nus; on ne le voit pas encore, mais ses rayons se mon- 
trent discrètement dans un ciel serein; ils éclairent 
timidement la plaine et dorent modestement les flots 
désordonnés du Saint-Laurent. C'est l'Aurore, on croit 
qu'on va entendre le chant des oiseaux, on s'attend 
au réveil de la nature et on escompte celui des cœurs 
et des consciences auxquels le messager fidèle ira 
porter un message des hommes et de Dieu. L. E. Ri- 
vard en est toujours l'âme. 

En 1883, 1^ maison Dougall cède V Aurore à MM. Du- 
clos et Cruchet; entre leurs mains elle agrandit, si 
on peut ainsi dire, sa sphère d'action et devient l'or- 
gane des protestants français du Canada et des Etats- 
Unis; elle prend pour devise : Unité dans les choses 
essentielles, Hberté dans les choses secondaires et cha- 
rité envers tous. 



196 SECONDE PARTIE 

En 1884 Duclos est seul à la brèche et souvent c'est 
sa bourse qui doit combler les déficits parfois assez 
considérables. Aujourd'hui V Aurore est la propriété 
d'une société de publication et reçoit une subvention 
des principales sociétés d'évangélisation canadiennes; 
son rédacteur a un traitement fixe et peut donner tout 
son temps qu^il ne marchande pas d'ailleurs. 

D'autres publications périodiques parurent pour ré- 
pondre à des besoins de l'heure présente. On a eu 
le Magasin des Enfants^ petit journal illustré qui est 
publié à Montréal par un ancien élève de la Pointe- 
aux-Trembles, Michel Fortier, un fort aimable jeune 
homme. II avait tout ce qu'il faut pour réussir, excepté 
le capital ; sa plume rédigeait et son cra^^on fournissait 
les illustrations nécessaires, aussi la petite feuille ne 
manquait-elle pas d'originahté. 

A la demande du comité d'évangélisation, Daniel 
Coussirat fit paraître à Montréal le Messager des Fa- 
milles] journal illustré contenant des gravures et des 
historiettes pleines d'édification. L'apparence du Mes- 
sager était élégante, il était propre à développer le 
bon goût et à faire naître le sentiment du beau. Il 
vécut deux ans. 

UAmi du Marin, s'essaya à prendre sa place en 
1874, mais il dura ce que durent les roses; on eut 
quelques numéros, puis ce fut le silence. 

Le fidèle Messager vint au monde à Danville dans la 
province de Québec. Quelques années plus tard il est 
américain et sort des presses à Manchester N. H. Son 
format s'est agrandi^ et son esprit est batailleur, aussi 
soulève-t-il les passions. En dépit de ce travers fâ- 
cheux, pendant quinze années il a jeté dans son petit 



LA MOISSON LEVE I97 

monde, des idées justes autant que saines, on aimait à 
le lire. Thomas Dorion qui l'imprimait savait lui don- 
ner une bonne mine. 

Le Semeur Franco- Américain s'imprima d'abord à 
Ware, puis à Lowell. Quand le collège de Springfield 
eut ses presses, il imprima le Semeur et il compta 
parmi les rédacteurs habituels du journal, C. Amaron, 
J. Provost, Derome et Rivard. Entre les mains inexpé- 
rimentées des élèves, il devint moins intéressant sans 
doute, c'est ce qui explique qu'il cessa de paraître. 

On le ressuscita sous le nom de Le Citoyen franco- 
américain et on réussit à le faire vivoter quelques 
années ; il a été remplacé par V Emigration, une feuille 
absolument américaine qui traite des questions con- 
cernant l'assimilation des éléments divers fournis par 
l'émigration étrangère. 

Thomas Dorion nous a donné V Artisan Canadien; 
il parut à Lowell, puis il devint entre les mains de 
Gyr, Le Républicain. L'ambition de cette feuille était 
d'assurer le bonheur des familles canadiennes en tra- 
vaillant à l'amélioration du sort des classes labo- 
rieuses. Malheureusement, Cyr fut seul dans cette 
lutte et il dut y renoncer, le Républicain cessa de 
paraître. 

, En 1877, Cyr reprend courage; il est à Boston et 
lance Les Belles-Lettres; c'est une feuille littéraire 
qui emprunte sa matière aux journaux parisiens. 

Vers la même époque paraît à Fall River, le Franco- 
Américain, c'est M. AUard qui en a la direction. Ce 
n'était pas l'homme qu'il fallait pour mener à bien 
pareille entreprise ; la feuille ne connut pas les ennuis 
des journaux qui vivent plus d'une année. 



198 SECONDE PARTIE 

Successivement parurent : Le Journal des Petits, 
le Petit Causeur. Ce dernier publié à New-York, par 
Paul Desjardin. Le Jour, publié à Worcester, par 
A. Saint-James. Ces publications eurent le sort des 
roses, elles vécurent l'espace d'un matin. 

Le Bon Messager a la vie plus enracinée ; franche- 
ment religieux, fermement attaché aux principes du 
vieil Evangile, il semble vouloir faire son chemin. Son 
directeur actuel en est aussi le fondateur; il cumule 
les fonctions pastorales avec celles de journaliste et 
de poète, il paraît être inlassable. Il dessert trois 
Eglises, s'occupe de l'Union chrétienne de jeunes gens 
de Boston, dirige plus ou moins le Home des jeunes 
filles et ne refuse jamais son concours quand on en 
a besoin^ 

En 1901, Duclos, le doyen de nos pasteurs canadiens, 
frappé du tort dont souffraient nos écoles du dimanche, 
absolument privées d'une littérature appropriée, fonda 
ie Rayon de Soleil; c'était une belle manière de com- 
mencer un nouveau siècle. Le Rayon publia en fran- 
çais les leçons de l'école du dimanche en s'inspirant 
de la liste internationale. Pour cette entreprise, Duclos 
puisa dans sa bourse et ne demanda rien à personne. 
En 1902, la feuille ayant fait ses preuves, la société 
de pubhcation de Toronto en prit la responsabilité 
financière ; Duclos en conserva la direction jusqu'en 
1907. C'est à cette date que Rondeau, le très sympa- 
thique et dévoué rédacteur de X Aurore, en prit la 
direction, le journal étant composé dans les ateliers 

* M. le pasteur Paul Elsesser a été appelé en septembre der- 
nier (1912) à la succession de M. le pasteur Grandliénard de 
New-York, et pour des raisons d'ordre financier le journal a été 
supprimé. 



LA MOISSON LEVE I99 

de V Aurore. Cette dernière étape a marqué un 
sérieux progrès dans la rédaction du Rayon; affranchi 
des exigences de la direction de Toronto, il a pris 
des allures un peu plus vives et sa rédaction est 
devenue plus libre. 

Les instituts de la Pointe-aux-Trembles, publient 
chaque mois un élégant petit bulletin que composent 
les élèves. C'est la feuille des anciens et des jeunes 
qu'on accueille toujours avec un extrême plaisir. 

Le lecteur s'étonnera sans doute du grand nombre 
de pubHcations qui ont vu le jour et qui ont ensuite 
disparu; il trouvera étrange que tant d'efforts aient 
été dépensés dans des localités différentes, alors qu'il 
eût suffi d'un peu d'entente pour se soustraire aux 
ennuis qui furent suivis de tant d'échecs. C'est que 
tous CCS journaux furent des entreprises particulières; 
ils naquirent presque tous de circonstances locales. 
On peut regretter qu'il en ait été de la sorte, mais il 
ne faut pas qu'on oubhe que chacune de ces tentatives 
a coûté des sacrifices qui honorent grandement ceux 
qui n'ont pas hésité à se les imposer. Nous croyons 
que, le passé éclairant l'avenir, nous sommes en mar- 
che vers une union en vue de l'œuvre à faire. Chacun 
retenant du Livre de vie les principes qui lui sont parti- 
culièrement chers, peut, sans être infidèle, travailler 
dans une association commune. Dieu veuille susciter 
cette association parmi nous afin que bientôt dans 
notre pays dont les libertés sont menacées, tous les 
hommes de bonne volonté puissent s'unir pour cons- 
tituer la grande armée de l'Eternel qui fera régner la 
paix sur la terre. 



200 SECONDE PARTIE 



L'hymnologie protestante canadienne. 

L'évolution hymnologique du protestantisme fran- 
çais canadien constitue une page intéressante de notre 
histoire religieuse aussi bien que de celle du dévelop- 
pement de nos Eglises. De la première édition de nos 
cantiques sans musique, vers 1840, à la onzième édi- 
tion avec musique de 1909, il y a une distance qui 
étonne et qui réjouit. 

Le premier recueil de cantiques est dû à l'initiative 
d'Emile Lapelterie. Il contenait cent-vingt-huit canti- 
ques sans musique « pour les fêtes et autres circonstan- 
ces ». Il fut imprimé à Québec en 1844 sous le titre de 
« Choix de cantiques à l'usage du culte de l'Eglise pres- 
bytérienne française du Canada ». Le changement dans 
le titre provient de ce qu'Emile Lapelterie avait dans 
l'intervalle passé au service de l'Eglise presbytérienne 
d'Ecosse. 

En 1847, Philippe Wolff fit imprimer à New-York 
le recueil des « Chants évangéliques pour l'édifica- 
tion particulière et pour le culte public ». On en fit 
une seconde édition en 1847 ; ce volume longtemps 
en usage dans les Eglises protestantes françaises a 
passé presque entièrement dans le travail de M. Ri- 
vard. La Mission de la Grande-Ligne qui travaillait 
depuis seize ans et avec tant de foi au relèvement de 
notre population^ publia en 185 1 un beau « Recueil de 
cantiques chrétiens à l'usage des Eghses du Canada ». 
Compilé par M. Normandeau, ce volume contenait 
410 cantiques ; il était dédié à M. Louis Roussy. 

En 1858, l'Union chrétienne américaine étrangère 



LA MOISSON LEVE 20I 

publia un autre recueil de 410 pages. Tous ces recueils 
avaient contribué à Tédification de nos jeunes Eglises 
et, cependant, ils avaient un inconvénient grave; la 
musique manquait. Quand on voulut faire mieux, la 
première question fut de s'entendre afin d'éviter de 
grands frais et aussi en vue de n'avoir qu'un recueil 
qui pourrait être utilisé par toutes les Eglises. 
M. Rivard se mit à l'œuvre; il avait des talents natu- 
rels pour la musique et il les mit au service de nos 
missions. 

A l'âge de dix-huit ans les circonstances le dirigè- 
rent vers les Etats-Unis; il séjourna à Dewell dans 
l'Etat du Vermont et se mit au service d'un brave 
homme qui lisait beaucoup et qui aimait la musique. 
Il chantait constamment, que ce fût à la maison, dans 
la boutique ou ailleurs; il faisait partie du chœur de 
son Eglise. A l'occasion, il devenait maître de chant 
et donnait des leçons. Cette double circonstance mit 
Rivard dans la position d'apprendre beaucoup de 
choses ; il lut les livres de son maître et dans sa com- 
pagnie s'initia aux charmes de la musique sacrée. A 
cette école, Rivard fit de rapides progrès si bien qu'un 
an après il faisait lui-même partie du chœur. 

Merveilleusement dirigé par le Seigneur qui avait 
besoin de lui pour l'évangélisation du Canada, Rivard 
revint dans son pays ; il rencontra le docteur Wickes 
qui le mit en rapport avec M. Tanner, alors directeur 
des Instituts de la Pointe-aux-Trembles. Admis dans 
les Instituts, il étudia sous la direction de M. Roux, fit 
de rapides progrès, et d'élève qu'il avait été pendant 
plusieurs années, il passa maître. Le chant qu'il avait 
admiré dans le Vermont était au Canada d'une 



202 SECONDE PARTIE 

extrême pauvreté, ce qui fît beaucoup réfléchir notre 
homme et Tamena à désirer la publication d'un recueil 
dont les chants seraient choisis par des représentants 
des trois sociétés missionnaires qui travaillaient alors 
à Tévangélisation du pays. Il fit connaître sa pensée 
au public chrétien par la voix du Semeur Canadien et 
sa proposition, un peu modifiée, fut acceptée; Tidée 
avait pris corps. 

En mars 1862 la première édition, comprenant 
150 cantiques^ fut mise en impression; les clichés fu- 
rent envoyés à Boston et le recueil sortit des presses 
de John Lowell. 

Trop compliquées pour notre public, quelques mélo- 
dies furent retouchées ; les critiques pourront trouver 
l'audace bien grande, mais elle était nécessaire et 
Rivard doit être complimenté d'avoir osé corriger les 
Maîtres. 

Ce recueil préparé sans aucune prétention a fait 
subir toute une transformation au chant dans nos 
Eglises; il a été un moyen puissant d'édification et de 
sanctification pour un grand nombre. Il a consolé bien 
des cœurs en les élevant au-dessus d'un monde de 
misères et de souillures. Il est devenu un auxiliaire de 
l'évangélisation au Canada et aux Etats-Unîs et il a 
été comme un trait d'union entre toutes nos Eglises 
évangéliques, malheureusement si divisées sur d'autres 
points d'ailleurs parfaitement secondaires. Où que 
l'on aille le dimanche, en entendant chanter des can- 
tiques que l'on connaît, on se sent un peu chez soi. 

Rivard, dans ce travail, n'est pas seulement un com- 
pilateur, il a fait aussi œuvre personnelle; on lui doit 
plusieurs mélodies qu'on aime à répéter dans les 



LA MOISSON LEVE 203 

familles ; douces mélodies qui ont bercé notre enfance, 
éveillé en nous le sentiment religieux. 

Les éditions, qu'on a porté de mille à deux mille 
exemplaires, se sont augmentées de suppléments jus- 
qu'à la huitième édition. Cest alors que Rivard sentant 
le poids des ans voulut se décharger du souci de nou- 
velles éditions qui deviendraient nécessaires à la suite 
du développement de Toeuvre; il a vendu ses clichés 
à la Société d'édition dont le siège est à Montréal. 

C'est cette société quia fait paraître les neuvième et 
dixième éditions, auxquelles il faut ajouter deux éditions 
sans musique d'un prix plus modeste, ce qui met le 
recueil 'à portée de toutes les bourses, à portée 
aussi des personnes qui ne connaissant pas la musique 
chantent de routine et quelquefois fort bien. Le Cana- 
dien a de l'oreille, il aime beaucoup le chant. 

De nouveaux recueils devinrent bientôt nécessaires; 
un souffle nouveau avait passé sur nos congrégations 
canadiennes ou américaines ; les recueils de Moody et 
de Sankey étaient dans toutes les Eglises; un grand 
nombre de cantiques avaient été traduits en français et 
adaptés à des airs entraînants. Un comité choisit, dans 
ees recueils et dans le recueil des écoles du dimanche 
de France, cent-cinquante nouveaux chants ajoutés à 
ceux qu'on avait déjà. Ils ont pris place dans la 
onzième édition des Chants évangéliques, « un beau 
volume qui contient quatre cent dix cantiques et qu'on 
peut se procurer pour cinquante sous. L'édition sans 
musique qui a suivi ne coûte que vingt-cinq sous ». 

Quand parut la onzième édition des « Chants évan- 
géhques », M. H. Draussin en fit dans la Vie Nouvelle 
une critique sévère qu'aurait certainement évité une 



204 SECONDE PARTIE 

connaissance plus approfondie des circonstances loca- 
les. Nous avons écrit à M. Rivard, Thomme à qui nous 
sommes en partie redevable de ce travail d'assimilation 
et voici à peu près la réponse qu'il nous a faite. 

« Il y a soixante ans la Mission de la Pointe-aux- 
Trembles n'avait qu'un petit recueil de chants sans mu- 
sique. Les premiers missionnaires étaient loin d'être des 
musiciens, ils chantaient tous avec une lenteur inconce- 
vable, comme on chantait les psaumes il y a quelques 
années en France... Or au Canada dans nos stations 
missionnaires, toutes les mélodies s'exécutaient de la 
même manière, excepté pourtant pour la Mission de 
la Grande Ligne où on n'avait pas de musique pour le 
recueil. Nos gens de la Pointe-aux-Trembles chan- 
taient la mélodie du cantique quatorze à la façon des 
psaumes en France. Il faut dire que ce cantique 
comme l'a composé César Malan est à peu près im- 
praticable pour l'une ou l'autre de nos congrégations. 
Malan a poussé l'originalité un peu trop loin. Or pour 
le rendre exécutable et ne pas trop innover, la mélo- 
die a dû subir un « sabotage » comme le dit M. Draus- 
sin et le cantique ne s'en porte que mieux. Quoi qu'il 
en soit, quand le recueil de cent-cinquante cantiques 
a paru en 1862 ce fut une révolution dans le chant de 
nos Eglises. Les félicitations pleuvaient de toutes parts^ 
M. D. l'ignore. Il ignore que dès lors le recueil a été 
augmenté de quatre suppléments. Il ignore que s'il s'y 
trouve une variété de types, les recueils suisses 
pèchent de la même manière. Il ignore que les impri- 
meurs à la seconde ou troisième édition, ont brisé des 
lignes du troisième verset du cantique quarante-six et 
que la réparation a été mal faite. Il ignore que pour 



LA MOISSON LEVE 205 

préparer ce recueil, je ne possédais aucun recueil de 
France ou de Suisse, à Texception des Chants chrétiens 
de Paris que M. Vernon m'a prêtés et dont peu de 
mélodies s'adaptaient à nos cantiques. Il m'a fallu en 
composer, ce qui révolte mon critique. Il ignore en- 
core qu'en Amérique on ne croit pas qu'un cantique 
ne doive avoir qu'une mélodie et qu'on ne puisse en 
changer facilement. On aime la variété. Je me rap- 
pelle qu'à l'apparition du recueil avec musique, tout en 
chantant différents cantiques, on était forcé de chanter 
trois ou quatre fois le même air dans une même réu- 
nion. On ne doit pas s'en étonner quand on sait que 
sur cent cantiques on ne connaissait l'air que d'une 
cinquantaine au plus. » 



TROISIÈME PARTIE 



La moisson s'étend. 



CHAPITRE XI 
Le protestantisme français aux Etats-Unis. 



Le Canadien s'américanise vite, il se fond dans la 
grande masse protestante de langue anglaise et, s'as- 
simile si facilement qu'ici il forme à peine un groupe- 
ment distinct. Il existe pourtant et se maintient non 
par la croissance naturelle, mais à la suite de con- 
quêtes sur le catholicisme ou le socialisme athée; il 
y a aussi l'immigration des Belges, des Suisses ou des 
Français; enfin il y a pour soutenir les groupements 
protestants de langue française, les souvenirs de 
l'immigration huguenote au xvn^ siècle. Les descen- 
dants de ces réfugiés s'honorent d'appartenir à un tel 
passé et n'oublient pas l'Eglise de leurs pères. 

Dans la première moitié du siècle dernier, les Etats- 
Unis attirèrent l'attention de leurs voisins canadiens. 
Il y avait alors dans la puissante république une acti- 
vité commerciale et industrielle qui ne demandait que 
des bras ; c'était une occasion exceptionnelle pour 
gagner de l'argent, une porte ouverte pour s'arracher 
à la médiocrité. Comme l'Irlandais au temps des 
moissons traverse le canal Saint-George pour venir, 

CANADA II 14 



2IO TROISIEME PARTIE 

la faucille à la main, offrir ses services aux fermiers 
écossais ; comme le Savoyard s'en va durant Thiver 
gagner un peu d'argent dans la grande ville ; comme 
ritalien, marée montante qui déborde et envahit le 
sud de la France et de la Suisse, le Canadien traversa 
aussi « les lignes ». Uhiver, il offrait ses services 
comme bûcheron; Tété, il se recommandait pour les 
riches moissons que donnait une terre presque vierge: 
dans tous les temps, il était, pour Tindustriel qui avait 
besoin de main-d'œuvre, l'artisan disposé à tout 
apprendre, le mécanicien ou le tisserand qui ne savait 
pas marchander sa peine. Un grand nombre de ces immi- 
grés provisoires revenaient au pays quand la saison était 
finie et que leur escarcelle était suffisamment garnie. 
Plusieurs, impressionnés par les avantages du pays, 
s'y fixaient et comme ils avaient emporté du pays, je 
ne dis pas des besoins religieux, mais une vague reli- 
giosité, comme ils n'avaient pas d'églises catholiques 
à leur disposition, les églises américaines se préocupè- 
rent de leur âme ; et coup sur coup il y eut des mis- 
sions évangéliques qui s'organisèrent. Le noyau de 
ces missions était généralement constitué par d'an- 
ciens élèves des écoles missionnaires de la province 
de Québec, ou encore par des prosélytes des missions 
canadiennes. Ceux qui avaient eu peur des « Suisses » 
au Canada, osèrent s'approcher d'eux en terre étran- 
gère ; ils furent frappés de la simplicité de leur culte, 
du sérieux de leur piété et de leur vie. Ils trouvaient 
aussi chez leurs "patrons une honnêteté à laquelle ils 
n'étaient pas habitués et, comme ces patrons allaient 
au temple, ils attribuèrent leurs qualités morales à 



LA MOISSON S ÉTEND 211 

rinfluence de leur religion. D'emblée ils lui furent 
sympathiques. Ce furent de belles occasions pour les 
missions protestantes. Malheureusement, on manqua 
rapidement d'hommes capables pour faire l'œuvre ; on 
tomba dans un excès fâcheux de controverse et sou- 
vent on reçut comme membres actifs des gens qui 
n'avaient pas ou peu compris l'Evangile. C'étaient 
des « anti » tout ce qu'on voudra, ce n'étaient pas 
toujours, hélas ! des croyants. Néanmoins, il y eut des 
conversions véritables ; il y eut des âmes qui vinrent 
à Christ pour recevoir de lui le pardon de leurs pé- 
chés et la force de vivre une vie nouvelle. Sans doute 
les abus de Rome avaient ouvert la voie aux ensei- 
gnements de l'Evangile, mais pour un grand nombre, 
le purgatoire ou les autres accessoires du culte catho- 
lique n'étaient rien à côté de la défense de lire la Bible 
et d'aller directement à Celui que Dieu, dans son 
amour, a donné aux hommes pour le salut de tous 
ceux qui veulent croire. 

Pour grossir les rangs de ces Eglises naissantes, le 
fanatisme canadien fournit aussi des recrues. Dans la 
seconde moitié du xix^ siècle, les missions canadiennes 
ayant réussi à jeter un peu de lumière dans les té- 
nèbres, le clergé, qui n'aime pas ce genre de travail, se 
servit des méthodes qui lui sont famiHères, et les nou- 
veaux convertis, les « Chiniquy » ou les « Suisses » 
furent malmenés, boycottés, persécutés même. Pour 
fuir ces déloyautés, un grand nombre passèrent la 
frontière et se transportèrent au milieu des popula- 
tions protestantes du Vermont, du Massachusetts, de 
l'Etat de New-York ou du Maine. 



212 TROISIEME PARTIE 

Cette immigration décourageait un peu les mission- 
naires ; ils voyaient fondre leurs troupeaux ; elle trou- 
bla aussi la hiérarchie catholique. Partis, il n'y avait 
plus aucune chance de les ramener dans le giron de 
TEglise, et puis, si d'autres allaient les imiter, que 
deviendraient les bénéfices immenses d'un clergé qui 
crie à la misère tout en ayant de sérieux dépôts en 
banque ? D'autre part, si le Canadien s'assimile aux 
Américains en leur empruntant leurs croyances, il 
reste Canadien quand même, car il aime son Canada, 
et pour ceux qui y sont nés, sa langue est bien la plus 
belle diantre celles de tous les peuples. Le Canadien 
est un bon patriote. 

Ce mouvement provoqua des efforts simultanés de 
la part des catholiques et des protestants canadiens. 

Rome envoya des missionnaires pour suivre ses 
enfants sur la terre étrangère, « dans un pays sans 
religion », afin de faire revivre au milieu d'eux les 
grandeurs (?) de leur sainte mère l'Eglise. On voudrait 
pouvoir affirmer que ces missions échouèrent ; hélas ! 
elles furent un succès que la grande et aveugle sim- 
plicité des protestants américains ne sut pas empêcher. 
Aujourd'hui les patriotes américains voient bien la 
faute, mais dans certains miheux il est bien tard pour 
ouvrir les yeux, le clergé est devenu une puissance 
et déjà il a mis la main sur bien des libertés. Insa- 
tiable, il réclame constamment des privilèges nouveaux 
et comme c'est au nom de la conscience (celle de 
Rome bien entendu, mais il se garde de le dire!) les 
Américains s'inclinent et déjà à cause de leur grande 
naïveté, les citoyens de la république peuvent voir 
comment Rome fausse d'abord et dénature ensuite les 



LA MOISSON s'Étend 213 

meilleures institutions. Partout où le catholicisme a 
une majorité, la machine poHtique est détraquée et 
c'est chose presque naturelle que de vendre les votes 
en échange d'une faveur dont profitera l'Eglise ou 
l'école paroissiale, ce qui est absolument la même 
chose. La moralité en souffre, l'instruction est rabais- 
sée, c'est l'éteignoir en travail^ 

Les missions protestantes canadiennes ne pouvaient 
pas se désintéresser du sort des prosélytes qu'attirait 
la prospérité américaine et^ de cette nécessité, naqui- 
rent les premières Eglise canadiennes françaises aux 
Etats-Unis ; elles avaient été devancées dans quelques 
grandes villes comme New-York et Chicago par des 
Eglises françaises, organisées pour grouper les immi- 
grants suisses, belges ou français qui chaque année 
viennent offrir leurs services et la connaissance de 
leur langue aux Américains. 

Parmi les pionniers canadiens qui vinrent travailler 
aux Etats-Unis, il faut citer MM. Cyr, Rossier, Smith, 
Therrien, Rivard et quelques autres dont le nom n'a 
pas été conservé. L'exemple de ces vaillants fut suivi 
par d'autres, notamment T. G. A. Côté qui vint s'éta- 
blir dans la Nouvelle-Angleterre. Assez maître de la 
langue anglaise. Côté essaya de faire partager ses 
vues à des chrétiens américains et il réussit parfaite- 
ment. Il trouva un bien cordial accueil auprès du di- 
recteur de la Mission intérieure des EgHses congréga- 
tionalistes du Massachusetts et avec le concours de 
cette organisation, il commença une œuvre qui pro- 

' «The Menace» qui tire à 600000 après deux ans d'existence 
dénonce chaque semaine les empiétements de Rome dans la 
politique des Etats-Unis. 



214 TROISIEME PARTIE 

mettait beaucoup, mais que des imprudences ont 
compromise dans la suite. On manquait d'hommes 
pour faire l'œuvre d'évangélisation ; Côté, qui avait la 
haute main sur le choix des ouvriers, ne sut pas être 
assez sévère, il accueillit trop facilement des anciens 
prêtres, accepta trop vite les services des nouveaux 
convertis et aujourd'hui d'une bonne douzaine d'Eglises 
il ne reste guère que quatre congrégations dont deux, 
celle de Boston et de Pittsfield, donnent des encoura- 
gements. Lowell et Fall River vivent encore, mais à 
moins d'un réveil qu'on voudrait entrevoir, elles au- 
ront bientôt disparu, soit que les Baptistes qui ont été 
mieux servis finissent par les absorber, soit que la 
nouvelle génération passe dans l'une ou l'autre des 
Eglises américaines ^ 

Les débuts de Côté furent assez originaux et valent 
d'être rapportés. A Putnam, dans l'Etat du Connec- 
ticut, officiait parmi les Canadiens français un curé très 
fanatique. Un jour, à l'occasion d'une tournée dans 
laquelle le souci de la bourse tenait plus de place que 
le soin des âmes, notre desservant trouva dans la 
maison de l'un de ses paroissiens une Bible qu'avait 
apportée un colporteur. Rageur, le curé se fit re- 
mettre le volume détesté et l'ayant traversé de part 
en part au moyen d'un gros clou qu'il riva ensuite, il 
l'envoya au pasteur protestant qui était notre ami 
Côté. C'était dire au missionnaire protestant : « Voilà 
ce que nous comptons faire de vos Bibles ». Côté 
n'était pas l'homme que de tels procédés pouvaient 
arrêter. On clouait la Bible ; donc c'est à arracher ce 

* L'Eglise presbytérienne française de Lowell vient de fu- 
sionner avec la mission baptiste de cette ville. 



LA MOISSON S ÉTEND 215 

clou qu'il devait travailler, et il se mit à l'œuvre. 

Il débuta à Lowell; ce ne fut pas très brillant pen- 
dant les premières semaines ; mais la persévérance de 
Côté finit par donner des résultats. Les incrédules 
riaient, les prêtres s'amusaient de leurs propres sar- 
casmes, mais l'œuvre du Seigneur allait se faire en 
dépit des obstacles. N'est-il pas Celui qui se sert des 
choses faibles pour confondre les fortes ? Aux sept 
familles des premiers jours, d'autres vinrent s'ajouter 
assez rapidement et bientôt il fallut songer à cons- 
truire un temple. En 1880, sur les bords du Merri- 
mack, dans la rue Fletcher, le temple était bâti ; au 
haut du clocheton, une croix dorée affirmait que les 
protestants n'avaient pas, comme le disaient les prê- 
tres, « un mépris sacrilège du signe rédempteur. » 

Après Lowell, Springfield, 1878, date du début de 
l'œuvre d'évangélisation, Fall River et Holyoke 1884, 
Ware, 1886, Spencer, 1888, Marlborough, 1889, Ha- 
verhill, Pittsfield et New-Buryport, 1896, Torrington, 
même date. De ces champs d'action missionnaire, il 
ne reste plus, nous l'avons dit, que quatre groupe- 
ments encore importants dans le Massachusetts et 
celui de Torrington dans le Connecticut. 

Côté ne fut pas seul, on le devine, pour poursuivre 
cette œuvre ; des frères vinrent du Canada travailler 
à ses côtés. Nous les indiquons en passant : C.-A. Ama- 
ron, J.-L. Morin. J.-H. Paradis, J. Provost, G.-C. Mous- 
seau, J. Allard, S.-P. Rondeau, S-P. Vernier, I.-P. Bru- 
neau, C.-H. Vessot, T. -A. Dorion, P.-N. Cayer, 
L.-E. Rivard, M.-F. Boudreau, P. Briol, G.-J. Motte, 
T. Saint-Aubin, E. Pelletier, J. Loiselle, N. Grégoire, 
Marc Ami, A.-F. Rivard, A. Bouteiller, H. Duberger, 



21 6 TROISIÈME PARTIE 

E. Maynard et quelques autres qui sont encore au 
travail. La plupart de ces hommes s'étaient formés 
dans l'une ou l'autre de nos écoles missionnaires et 
avaient suivi les cours du Collège presbytérien. 
Quelques-uns, comme saint Paul, avaient été arrachés 
à leur première occupation pour devenir des évangé- 
listes. J. Provost a écrit ses souvenirs à propos de 
ceux qu'il a connus plus particulièrement; ils ont paru 
dans le Semeur Franco- Américain et nous nous en 
sommes inspirés. 

T.-G.-A. Côté, un enfant de l'Isle Verte dans la- 
quelle il fit entendre ses premiers cris le 21 octobre 
.1842, fut successivement étudiant à Québec et à Saint- 
Laurent. C'est dans l'établissement de cette dernière 
paroisse qu'il fut écœuré de certaines coutumes fort 
en honneur au séminaire et que, suivi de quatre con- 
disciples, il sortit en faisant claquer les portes. Alors 
pasteur à Montréal, Duclos eut le plaisir de recevoir 
ces jeunes abbés qui laissèrent leur soutane au pres- 
bytère protestant. Libéré de Rome, mais toujours 
croyant, Côté demanda son admission à la Pointe-aux- 
Trembles où il connut les joies de la conversion 
évangélique. En 1888, il étudiait au collège presbyté- 
rien, puis fut successivement employé dans l'évangé- 
lisation à Chicoutimi où il fit construire un temple, à 
Joliette où il exerça le saint ministère et d'où il partit 
pour les Etats-Unis en 1876. En 1884 il ^^ait nommé 
missionnaire général du Massachusetts; en 1906, le 
Seigneur le rappelait à lui et son successeur 
M. Alexandre Mage accompagnait ses restes mortels 
au champ du repos. 

Joseph Provost naquit à Verchères en 1847; en 



LA MOISSON S ÉTEND 21 7 

1865 il est élève de la Pointe-aux-Trembles, 1868 le 
voit à Genève^ quelque temps après il est à Neuchâtel, 
où il achève ses études de théologie. En 1872 il est 
consacré au saint ministère par les soins du Pres- 
bytère de Chilicothe et il prend charge de l'Eglise de 
Mowryston (O.) Trois ans après il est pasteur à Mont- 
réal; nous avons eu Toccasion de parler de lui à pro- 
pos de son activité dans TEglise de la rue Craig, 
encore trois ans et nous le retrouvons dans sa pre- 
mière Eglise qu'il quittera pour aller à Springfield où 
il restera toute une décade, puis enfin à Torrington 
où la maladie de sa femme l'obligera à suspendre une 
activité qui pouvait se prolonger encore pour le bien 
de l'œuvre de Dieu. 

Joseph AUard, né à Sainte-Anne (Illinois), fit ses 
études préparatoires en Amérique et sa théologie au 
Collège Presbytérien de Montréal qu'il fréquenta assi- 
dûment pendant les années 1875 à 1881. En 1882 le 
Presbytère de Québec autorise sa consécration au 
saint ministère et en 1887 il part pour Fall-River dont 
il a desservi l'Eglise française pendant plusieurs an- 
nées. 

Thomas A. Dorion, né à Saint- Andrews en 1849 dans 
l'une des premières familles qui eurent le courage de 
s'affranchir de Rome pour devenir servantes de Christ. 
Nous avons eu l'occasion de parler de lui en prome- 
nant le lecteur à travers l'histoire de notre journalisme 
protestant. 

Moïse Boudreau, encore un enfant de l'IUinois, 
naquit en 1853; il fit ses études classiques à Washing- 
ton dans la Pensylvanie et sa théologie à Montréal; 
et fut consacré pasteur à Québec en 1877 ; après un 



2l8 TROISIÈME PARTIE 

ministère béni à Denville et New-Glasgow, il s'établit 
à Saint-Hyacinthe. 

J. A. Derome, un Canadien dont le père était avocat 
à Rimouski ; sa famille était alliée à la famille Langevin 
qui comptait un évêque et qu'illustra Sir Hector Lan- 
gevin. Etudes classiques à Rimouski, puis séminariste 
à Québec. Entra en correspondance avec Côté qui 
l'attira aux Etats-Unis où le Seigneur éclaira sa cons- 
cience. Ayant passé par une vraie conversion, il entre 
au séminaire évangélique d'Hartford et trois ans après 
{1888) devient pasteur de l'Eglise de Lowell. 

Pendant que les Congrégationalistes s'organisaient 
avec Côté nommé missionnaire général, les frères 
baptistes s'intéressaient aussi au sort des Canadiens 
établis aux Etats-Unis. En 1848 déjà à la suite d'une 
visite de M"^^ Feller accompagnée par le D"^ Cote 
le comité exécutif demanda à M. le pasteur Hill de 
visiter le Canada et la Grande-Ligne; favorablement 
impressionné par ce qu'il a vu, il encouragea le comité 
américain qui l'avait délégué à l'évangélisation des 
Canadiens immigrés; son rapport se terminait ainsi: 
« Si nous leur refusons sympathie et secours, ne soyons 
pas surpris si la bénédiction de Dieu ne repose pas 
sur nos travaux ». On ne se doutait pas encore de la 
valeur du mouvement canadien à la suite duquel les 
manufacturiers de la Nouvelle Angleterre devaient 
avoir leur « Petit Canada ». 

En 1853, l'œuvre baptiste apparut dans l'Etat de 
New-York; le Rev. B. Crechowski est installé à 
Mooer's et Clinton. On a organisé une congrégation, 
bâti un temple. Deux ans après cette œuvre est 
absorbée par la convention de l'Etat et se con- 



LA MOISSON S ETEND 



219 



tinue en dehors du contrôle du comité missionnaire. 

1859. M. le pasteur Irénéus Foulon commence une 
oeuvre missionnaire parmi les ouvriers de langue fran- 
çaise établis à Sugar Creek, Illinois. 

1860. M. Louis Auger travaille à Sainte-Anne, le 
champ qu'avait ouvert Chiniquy. 

1863. M. le pasteur R. Desrochès débute dans le 
Michigan et tôt après groupe autour de lui un noyau 
intéressant de prosély- 
tes pour lesquels on 
construit un temple. 

Dans rOhio M. le pas- 
teur I. N.Williams fonde 
à peu près vers la mê- 
me époque une congré- 
gation à Stryker. L'œu- 
vre est encourageante 
et, quelques années 
après ses débuts, il écrit : 
« Je ne saurais dire ma 
reconnaissance envers 
Dieu d'avoir été con- 
duit à Stryker pour tra- 
vailler au milieu des 
Français et de me voir 
entouré d'auditeurs at- 
tentifs, plus de trois cents abrités sous un temple 
construit pour eux. 

1869. Le comité exécutif toujours en rapport avec 
les ouvriers de la Grande-Ligne engage M. le pasteur 
Narcisse Cyr comme missionnaire général. Pendant 
quatre années jusqu'eji 1873 il visite, prêchant et 




I. N. Williams. 



220 TROISIEME PARTIE 

faisant des conférences, Rutland, Burlington, Saint- 
Alban dans l'Etat du Vermont ; Haverhill, Salem, 
Worcester, Springfield^ Lowell, Fall River dans l'Etat 
du Massachusetts; Concord, Manchester dans le New- 
Hampshire; Cohoes dans l'Etat de New-York. 

1873. Cyr concentre ses efforts à Boston et M. le 
pasteur Williams lui succède comme missionnaire 
général. Depuis lors, devenu docteur en théologie, 
Williams continue cette œuvre dans laquelle il a mis 
tout son cœur. 

L'œuvre, telle qu'elle est conçue par le comité exé- 
cutif, ne permet pas aux non -initiés de se rendre 
compte du travail qui s'est fait. A tort ou à raison on 
n'encourage pas la constitution d'Eglises canadiennes ; 
on préfère généralement que les prosélytes ou les 
protestants venus du Canada passent dans une Eglise 
déjà établie. Cela peut rendre service à ceux qui sont 
jeunes dans la foi, mais sans aucun doute cela rend 
difficile le travail d'évangélisation parmi les catholi- 
liques canadiens français, car cela donne aux prêtres 
qui se hâtent d'en profiter l'occasion de reprocher aux 
protestants de faire perdre aux Canadiens la langue 
de leurs pères et partant leur nationalité ! 

1882. D'après les procès-verbaux des missions inté- 
rieures baptistes, sept missionnaires sont occupés à 
l'évangélisation des Canadiens français. L'œuvre, dit- 
on, est encourageante; les Canadiens devenus protes- 
tants se distinguent de leurs compatriotes restés sous 
la domination du clergé par l'influence qu'ils exercent 
dans les affaires publiques; on sent qu'on a à sa porte 
une petite France dont il faut s'occuper. 

On manque d'hommes, aus^i faut-il que le même 



LA MOISSON S ETEND , 221 

pasteur desserve plusieurs endroits, ce qui est souvent 
laborieux, toujours très fatigant. Eusèbe Léger tra- 
vaille dans l'Etat du Maine en 1875, quatre ans après 
on le retrouve à Fall River. En 1874, Smith est à 
F ail River, i88t le trouve à Waterville. 



Eglises ou stations missionnaires françaises 
aux Etats-Unis. 

Toutes ces Eglises ne sont pas nées du travail des 
missionnaires généraux que nous avons nommés, il 
en est, on le verra dans la suite, qui se sont formées à 
la suite de l'immigration protestante de France, de 
Suisse ou de la Belgique. 

Baptistes : 

Détroit (Michigan). M. Cayer. 

Bideford (Maine). M. N. Aubin, pasteur. 

Waterville (Maine). M. Isaac Lafleur, pasteur. 

Worcester (Mass.). M. S. C, Delagneau, pasteur. 

Malboro sous la direction du pasteur de Worcester. 

New-Bedford. (Mass). Vacat. 

Fall-River et Taunton (Mass.). Sous la direction du pasteur 
de New-Bedford. 

Fitchburgh et Leominster (Mass.). M. F. A. Perron, pas- 
teur. 

Manchester et Nashua (New-Hampshire.). M. H. J. Tétreault, 
pasteur. 

Lowell (Mass.). M. E. C. Ramette, pasteur. 

Salem et Lynn (Mass.). M. O. Brouillette, pasteur. 

New- York et Paterson (N. J.). Vacat. 

Putnam (Conn.). M. B. F. Benoit, pasteur. 

Danielson (Conn.). Sous la direction du pasteur de Putnam. 

Providence (R. L). Vacat. 

Stryker (Ohio). M. C. R. Delpine, pasteur. 



222 TROISIEME PARTIE 

Wonnsoket R. et Manchaug (Mass.). M. E. Massey, pasteur. 
Il existe une Conférence baptiste française annuelle de la 
Nouvelle- Angleterre. 

Méthodistes : 

Philadelphie (Pensyl.). M. T. D. Malan, pasteur. 
Lowell (Mass.). M. J. H. Paradis, pasteur. 
Manchester (New-Hampshire). M. J. E. Palisoul, pasteur. 
Worcester (Mass.). M. C. L. Charron, pasteur. 
Chicago (Illinois). M. N. W. Deveneau, pasteur. 
Missions du golfe (Louisiane). M. J. R. Robidoux, mission- 
naire. 

Presbytériens : 

New- York. M. Paul Elsesser, pasteur \ 
Woodhaven. M. Gustave Maechler, pasteur. 
Sainte Anne (Illinois), fondée par le fameux père Chiniquy^ 
M. P. Beauchamp, pasteur. 

Clinton (Louisiane). M. Robert, pasteur. 

Valdense (N. C). Vacat. 

San-Francisco (Cal). M. Dupuy, pasteur. 

Mac Donald (Pensylvanie), M. A. Mage, pasteur. 

Mowrystown (O). M. Léon Dionne, pasteur. 

Grenn Bay (Vis.). M. Louis Giroulx, pasteur. 

Jennings (La). M. S. Zwicky, pasteur. 

Tarentum (Pensylvanie). M. J. Danthenny, pasteur. 

Oconto (Wis.). M. Parent, pasteur. 

Robinson et Saint-Sauveur (Wis.). M. Tremblay, pasteur. 

Charleroi (Pensylvanie). M. J. E. Charles, pasteur. 

Episcopaux : 

New- York. M. A. V. Wittmeyer, recteur. 
Philadelphie (Pensylvanie). M. F. Vurpillot, pasteur. 

^ Jusqu'au mois de mai 1912, M. Grandliénard a desservi cette 
Eglise; on espérait encore jouir de son activité débordante 
quand une attaque d'apoplexie foudroyante l'a enlevé à l'affec- 
tion de ses paroissiens. 



LA MOISSON S ÉTEND 22^ 

Congrégationalistes : 

Boston (Mass.). Vacat. Waltham et Lowell sous la direction 
du pasteur de Boston. 

Great Barrington Housatonic, Lennox, et Pittsfield des- 
servis par le pasteur de Pittsfield (Mass.). M. Elsesser. 

Fall-River (Mass.). M. Roméo David, pasteur. 

Torrington (Conn.). Vacat. 

Waterbury (Conn.). sous la direction dû pasteur de Tor- 
rington. 

Il convient de signaler en dehors de ces Eglises 
l'ancien Collège franco-américain devenu le Collège 
International. 

La Bethléem-Mission, de New-York, dirigée par 
M"^ Waldo. 

L'Asile huguenot de New-York, pour jeunes filles 
dépendant de l'Eglise du Saint-Esprit. 

Les Unions chrétienne françaises de New-York^ 
Boston, Me Donald. 



Il y a, nous l'avons dit, une seconde méthode de 
recrutement pour nos Eglises de langue française, 
c'est l'immigration. La Suisse, la Belgique, et un peu 
la France nous envoient souvent d'excellentes recrues 
Les deux premières surtout ont fourni au Nouveau 
Monde un nombre considérable de bons citoyens 
d'actifs colons, d'industrieux travailleurs. On a sou 
vent dit de l'Ecosse dont les habitants trop à l'étroit 
sont forcés d'émigrer, que le capitaine du navire qu 
découvrirait le pôle Nord y trouverait probablement 
des Ecossais < assis dessus » : il aurait bien pu y trou- 
ver un Belge et même un Suisse. Cependant^ ils ont 



224 TROISIEME PARTIE 

plus de goût pour Tindustrie et Tagriculture ; c'est ce 
qui a attiré les Suisses à New-York, dans les plaines 
de rOuest et sur les côtes du Pacifique. 

Les Eglises de New- York. 

Après la révocation de FEdit de Nantes, qui inter- 
disait aux protestants le libre exercice de leur religion, 
ceux qui le purent s'éloignèrent de leur patrie pour 
aller chercher à l'étranger la liberté de servir Dieu 
selon leur conscience. Un certain nombre trouvèrent 
un refuge en Amérique. Les premiers s'installèrent à 
i6 milles de New-York et, en souvenir du pays qu'ils 
avaient été contraints d'abandonner, ils appelèrent le 
pays où ils s'établirent la Nouvelle-Rochelle. 

Il y avait déjà à New -York un culte évangélique et 
les huguenots de la Nouvelle-Rochelle, partant de nuit 
le samedi, arrivaient à New-York pour assister aux 
deux services. Le soir, ils reprenaient le chemin du 
foyer afin de pouvoir commencer à Theure la journée 
du lundi. 

En 1704, ils établirent un lieu de culte sur la Fine 
Street et se réunirent là pendant un siècle et quart. 
En 1834^ on se transporte à Franklin Street, où on- a 
fait construire un temple qui coûte 300 000 francs. 
Jusque-là l'église huguenote était plus ou moins ratta- 
chée aux Eglises réformées de France. En 1804 elle 
est épiscopale et plus tard elle prend le titre d'Eglise 
du Saint-Esprit, puis s'installe à la 22"^ rue. C'est là 
qu'est aujourd'hui Téglise épiscopale française de 
New-York (Saint-Esprit) dont M. le pasteur Wittmeyer 
est le recteur estimé. 



LA MOISSON S ETEND 225 

Il y a entre TEglise épiscopale et nos Eglises ré- 
formées des différences qui sont difficilement accep- 
tées par les protestants européens étrangers à l'An- 
gleterre, par les huguenots surtout ; cela rappelle 
trop TEglise romaine, celle qui a persécuté leurs 
pères. Cette différence devait amener les protestants 
de New-York à rétablir TEglise des premiers jours, 
celle qui leur rappelait la France et la Suisse. 

En 1848, M. le pasteur J.-F. Astié, de Nérac, dé- 
barque à New-York, il était en route pour la Nouvelle- 
Orléans 011 il allait assurer le service d'une Eglise fran- 
çaise en formation. Prié de faire un essai à New-York, 
il s'arrêta, puis l'essai ayant donné des résultats favo- 
rables, il renonça à la Nouvelle-Orléans. En 1849, ^^ 
loua la chapelle — salle indépendante du lieu de culte 
principal — de la Brick Church, située au coin de 
Nassau street et de Park Row, et il y eut une Eglise 
organisée. M. Guillaume Merle d'Aubigné, frère de 
l'historien de la Réformation, était le président du 
comité, Alphonse Perrin, secrétaire. Au début ce 
n'était qu'une œuvre d'évangélisation; le 5 février 1853, 
on demandait au 4^ presbytère de New- York une 
reconnaissance officielle, qui devait se faire attendre 
treize ans, et de fournir à la congrégation un subside 
annuel de 1500 francs. 

En 1852, M. Astié ouvrit un lieu de culte à Brook- 
lyn, mais sa proximité avec celui de New-York rend 
difficile le recrutement des fidèles. En 1876, cette orga- 
nisation disparut définitivement. 

M. Astié retourne en France après quatre ans d'ac- 
tivité ; c'est M. Bornand, pasteur à Nancy, qui lui suc- 
cède, il arrive à New-York le 19 octobre 1853. Chargé 

CANADA II 15 



226 TROISIÈME PARTIE 

de famille, il n'osa pas prendre sur lui de l'appeler 
à venir le rejoindre et après un ministère apprécié 
qui dura vingt mois, il donna sa démission. 

Pendant deux ans, TEglise fut vacante et les ser- 
vices furent assurés par les soins de M. Piguet. En 
1857, M. E. Charlier, pasteur à Landouzy-la-Ville, 
vient à New-York. Trois mois après, dans une assem- 
blée d'église, convoquée pour adresser un appel défi- 
nitif au pasteur qui n'avait pas voulu s'engager avant 
de s'être rendu compte de la situation, il y eut deux 
bulletins négatifs. M. Charlier refusa l'appel, malgré 
les vives sollicitations de l'Eglise et les démarches 
personnelles de MM. E. Stapper et J. Paillard délé- 
gués. L'Eglise fut de nouveau vacante jusqu'en 1860. 
Au mois d'octobre de cette année, M. Fivaz en devint 
le pasteur officiel et dirigea cette Eglise jusqu'en mars 
1864, il se retira parce que son âge et l'état de sa 
santé ne lui permettaient pas de répondre aux besoins 
de sa charge. Sous son ministère, l'Eglise, qui s'était 
transportée au coin de Crosly et de Canal Streets en 
1853, fut installée le 13 décembre 1863 dans la cha- 
pelle du séminaire théologique, 9, University place. 

M. Beaubien occupe la chaire pendant une année, 
1865 à 1866. Les archives de l'Eglise de New-York 
permettent de supposer que ce ministère, qui fut ce- 
pendant très court, ne fut pas heureux ; il y eut des 
divisions. En mai, M. J. Paillard se retira, déclarant 
qu^il ne pouvait plus marcher avec le pasteur dans la 
direction qu'il imprimait à l'Eglise. En juin, M. A. Juil- 
krat donnait sa démission pour le même motif Le 
conseil presbytéral, réduit de moitié, prenait congé du 
pasteur en lui remettant de très honorables lettres de 



LA MOISSON S ETEND 227 

créance. Il n'est pas possible de connaître les causes 
de ce conflit au sujet duquel les procès-verbaux du 
temps ne font aucune allusion. 

M. des Islets du Canada succéda à M. Beaubien ; 
le 27 mai de cette année, son appel était ratifié par un 
vote auquel dix membres seulement prirent part. En 
septembre, M. des Islets entrait en fonctions. En 1886 
et au mois de novembre, le 4^ Presbytère de New- 
York admet cette Eglise dans son sein. En 1867, 
au mois de juillet, M. des Islets demande une aug- 
mentation de son traitement ; le conseil ne peut 
pas raccorder et recommande à son pasteur de don- 
ner des leçons particulières pour augmenter ses res- 
sources. Singulière manière de comprendre les de- 
voirs de la charge pastorale. Des Islets en est indigné 
et un mois après il démissionne pour devenir directeur 
de la Pointe-aux-Trembles. 

Jusqu'en 1872, année qui vit Tinstallation de M. le 
pasteur Grandliénard, TEglise fut tour à tour desser- 
vie par MM. Sauvin, septembre et octobre 1867, 
Louis Henriod, jusqu'en mai 1868, Léon Pilatte,N. Cyr, 
Th. Lafleur. Quand ce dernier cessa de prêcher, fin 
juin de la même année, on ferma l'église jusqu'en 
mars 1869. Notons encore M. Adrien Gory qui avait 
été directeur des Instituts de la Pointe-aux-Trembles 
et auquel on accorda l'aide de M. le pasteur Richard, 
venu de Philadelphie pour assurer les services mis- 
sionnaires organisés à Brooklyn, Newark, Hoboken, 
etc., M. Borel et J. A Cabaret. 

L'Eglise qui avait passé par des épreuves diverses 
sur lesquelles il est mieux de ne pas s'arrêter, — les 
Eglises pas plus que leurs pasteurs ne sont par- 



228 TROISIÈME PARTIE 

faites, — appela enfin M. Grandliénard qui entre en 
fonctions le i^"" septembre 1872. 

A l'arrivée de M. Grandliénard, l'Eglise de New- 
York était dans une situation difficile, le Presbytère 
ayant supprimé son allocation annuelle- de 3000 francs. 
Grandliénard n'en fut pas découragé ; il proposa une 
diminution de son traitement et continua à verser sa 
cotisation annuelle jusqu'en 1882. Grandliénard fut pour 
l'Eglise de New- York le pasteur modèle. Peu doué 
pour la prédication, il était insurpassable dans la cure 
d'âmes et jusqu'à sa mort, en 1912, il a exercé un mi- 
nistère abondamment béni. En septembre de la même 
année, M. le pasteur Elsesser de Boston (Mass.) fut 
appelé à succéder à M. Grandliénard qui avait été un 
peu son père spirituel. Il y marche sur les traces de 
son vénéré prédécesseur. 

New-York possède aussi un Home pour jeunes filles; 
c'est une œuvre qu'a fondée le zèle infatigable de 
M. Grandliénard, soutenu par la piété et le dévoue- 
ment de l'Union chrétienne de jeunes filles qu'il avait 
également fondée. Depuis sa fondation, ce Home a 
placé plus de 3000 personnes. 



Union chrétienne de jeunes gens. 

Née en 1882 au sein de l'Eglise de M. Grandliénard, 
cette association de jeunes gens s'établit, en 1889, au 
numéro 128 à l'ouest de la 23^ rue. Le jour de l'inau- 
guration du nouveau local, M. James Stokes présidait 
et sur l'estrade on remarquait : M. le vicomte Paul 
d'Abzac, consul général de France, l'évêque Potter, 



LA MOISSON S ETEND 229 

M. le pasteur Grandliénard, le recteur de TEglise du 
Saint-Esprit, M. Wittmeyer, M. A. Houriet, président 
de la Société Suisse de bienfaisance ; M. Monroe, pré- 
sident de rUnion chrétiennne américaine de la ville, 
etc., etc. 

M. J. Leuba fut le premier secrétaire général ; 
M. L. Bichsel lui succéda, et depuis lors occupe ces 
fonctions avec un dévouement et une distinction qui 
se passent de tout éloge. L'Union installée aujour- 
d'hui dans un immeuble qui lui appartient, est située 
sur la 24^ rue ouest, elle a une bibliothèque composée 
de plus de 900 volumes et reçoit près de cinquante 
journaux et revues d'Europe ou d'Amérique. Elle a 
des cours de langues modernes ; un restaurant bien 
tenu, des salles d'exercices physiques et des chambres 
meublées extrêmement confortables. 

Outre les réunions religieuses^ elle offre à la jeu- 
nesse des conférences diverses, toujours intéressantes. 
Près de 400 jeunes hommes sont en rapport avec 
cette association. 

L'Union chrétienne de jeunes filles date de 1887; 
elles a ses réunions dans le local du Home et fait une 
œuvre bénie parmi les jeunes personnes que l'Eu- 
rope envoie aux Etats-Unis. 

Une société de prêts fonctionne également au sein 
de cette Eglise vraiment admirablement organisée, 
elle date du i^^ février 1873. Elle a pour but de venir 
en aide aux chrétiens évangéhques venant d'Europe^ 
spécialement munis de recommandations. 

La caisse est alimentée par des collectes faites 
dans l'Eglise. Les prêts sont consentis sans intérêts. 
L'administration, tout d'abord confiée à un conseil, 



230 TROISIEME PARTIE 

a été remise entre les mains du pasteur. Depuis sa 
fondation, cette caisse est venue en aide à près de 
2000 personnes. Elle a distribué plus de 30 000 francs, 
sur cette somme le tiers a été remboursé. La société 
de prêts gratuits rapatrie les familles nécessiteuses 
ou les personnes isolées. 

W^oodhaven. 

Une fille de l'Eglise de New-York, dont M. C.-A. La- 
dor a été le pasteur dévoué jusqu'à sa mort en 1909. 
M. Lador, retraité du fonds Carnegie, a donné gratui- 
tement ses services à une congrégation composée 
presque exclusivement d'ouvriers. Ouverts en 1887 
dans le local des Odd Fellows, les cultes ont rapide- 
ment groupé d'intéressants auditoires. En 1890, le 
19 octobre, on a ouvert un temple qui a été construit 
sur un terrain gratuitement offert par M. Grosjean, 
manufacturier à Woodhaven. Une famille américaine 
de New-York a donné les premiers 10 000 francs. Cette 
Eglise constituée d'après les principes de celle de New- 
York est rattachée au Presbytère de Brooklyn. Elle 
compte plus de 70 membres communiants, a une 
école du dimanche de 130 élèves et une bibliothèque 
qui compte près de 1000 volumes. 

M. le pasteur Gustave Maechler y fait une œuvre 
fort intéressante. 

* * 

Nous transportons maintenant le lecteur dans l'Illi- 
nois^ où nous avons vu Chiniquy combattre pour le 
triomphe de l'Evangile et établissant finalement sa belle 



LA MOISSON S ETEND 



231 




Eglise de Sainte-Anne à laquelle aucune persécution 
n'a été épargnée. Quand Chiniquy sentit qu'en dehors 
de cette Eglise qu'il affectionnait beaucoup il y avait 
pour lui une œuvre plus étendue à faire, il consentit 
non sans regret à se séparer d'elle et ce fut M. 
Triéodore Monod, plus tard pasteur à Paris, qui lui 
succéda, puis vinrent ensuite 
MM. I. Bruneau, Placide Bou- 
dreau, qui y exerça un minis- 
tère de vingt-huit années, Gi- 
roux^ et enfin le pasteur actuel 

Pierre Beauchamp. Giroulx 
avait quitté Sainte-Anne pour 
s'attacher à sa belle œuvre de 
Greenbay actuellement fort en- 
courageante. 

Sainte-Anne est sans contre- 
dit la plus belle de nos Eglises françaises aux Etats- 
Unis ; elle est absolument indépendante et sait encore 
aider des œuvres diverses; elle a fourni aux missions 
intérieures et aux missions étrangères des hommes 
dévoués, et dans la plupart des Etats de la confédé- 
ration américaine on peut trouver des fidèles qui font 
remonter leur conversion au séjour béni qu'ils ont fait 
à Sainte-Anne. Quatorze missionnaires sont partis de 
cette Eglise pour aller porter l'Evangile au Canada, 
au Japon, en Perse et en Afrique. 

Singulière coïncidence, elle célébrait en 1909 trois 
anniversaires : le cinquantième de sa fondation, le cen- 
tième de son fondateur et le quatre-centième de Jean 
Calvin. Malgré ses cinquante années d'existence^ au 
jour de son jubilé, cette EgHse comptait encore des 



Pierre Beauchamp. 



232 TROISIÈME PARTIE 

témoins des premières heures de lutte, rappelant avec 
émotion les tristes souvenirs de ce passé glorieux. 
On a remarqué dans le nombreux auditoire qui se 
pressait autour des pasteurs, une jeunesse attentive 
sachant bien se tenir, prenant plaisir aux choses de 
Dieu et toujours avenante. Dans les maisons règne 
Tordre et dans le village la paix. Quant à TEgUse, 
elle vit en dépit des anathèmes et proclame à sa ma- 
nière la puissance de TEvangile. Comme pour cer- 
taines parties de TEurope, le voyageur ne tarde pas 
à s'apercevoir de la supériorité des familles et des 
quartiers influencés par l'Evangile. 

On trouve dans ce coin de Tlllinois, une ampleur 
de vie qui réjouit. Les rues, rapporte un témoin ocu- 
laire, sont larges, droites, ombragées par une double 
rangée d'arbres; les trottoirs sont maintenus dans un 
bel état de propreté. Partout l'élégance, la courtoisie 
et l'amabilité. L'œuvre accomplie dans les cœurs se 
reflète dans la vie de tous les jours et c'est là une 
prédication d'une grande force. 

Tout y rappelle Chiniquy, son dévouement, sa géné- 
rosité, il est question de lui élever un monument sur 
les ruines de son presbytère, qu'une main criminelle 
réduisit en cendres. Il y a là un vaste terrain qu'on 
parle de transformer en un jardin public, qui porterait 
le nom du bienfaiteur de Sainte-Anne. 

Avant d'en arriver au temps de prospérité qui fait 
la joie de ses enfants spirituels, l'Eglise de Sainte-Anne 
bien qu'elle fût fortement organisée a dû traverser des 
heures d'épreuve que la prudence aurait pu éviter. A la 
suite de je ne sais quelles difficultés internes, il y eut 
un schisme dans l'Eglise, quelques fidèles se ratta- 



LA MOISSON S ETEND 



233 



chèrent à M. le pasteur Théodore Monod, les autres 
restèrent fidèles à leur père spirituel. Quand M. Bou- 
dreau devint pasteur de Sainte-Anne, le schisme prit 
fin, la famille s'était reconstituée. 

M. Allais, pasteur à Chicago, disait en 1909: « C'est 





Sainte-Anne d'Illinois. Eglise du Père Chiniquy. 



en parcourant les magnifiques plaines du Kansas et 
des Etats voisins, que Ton peut se rendre compte de 
la valeur incomparable de cette merveilleuse vague 
évangélique qui, après avoir passé sur nous pendant 
les années de 1858 à 1860, a déferlé vers TOuest 
jusque dans les plaines fécondes de la Californie et 
de rOrégon. » 

Ecrivant un jour à son ami Boudreau, Chiniquy, qui 
avait des visions de prophète, lui disait: « Lorsque les 



234 TROISIEME PARTIE 

prêtres du Canada auront essayé de souiller ma per- 
sonne ; lorsqu'ils auront brûlé le portrait du proscrit ; 
lorsque le brave père de famille m'aura maudit; lors- 
que la pauvre femme, qui me doit le pain qu'elle 
mange et les félicités qu'elle goûte, m'aura aussi 
maudit; lorsque le jeune enfant m'aura voué à l'exé- 
cration, il se fera un silence de douleur au Canada 
autour de mon nom. Puis il tombera une page de 
l'Evangile parmi ce peuple qu'on aura trompé, dont on 
aura faussé la conscience et torturé l'âme, alors une 
réaction terrible aura lieu... un grand prestige sera 
détruit, un grand pouvoir sera tombé. » Nous assistons 
déjà en partie à la réalisation de ces événements. 



Greenbay Wisconsin. 

L'Eglise de Greenbay a une histoire assez mouve- 
mentée. Elle se compose en grande partie de Belges 
et doit son existence, après Dieu, au travail d'évangé- 
lisation de M. Morel qui a besogné courageusement 
pendant dix années, visitant successivement Cham- 
pion, Saint - Sauveur, Oconto et Greenbay qui pos- 
sèdent aujourd'hui des Eglises capables de suffire à 
elles-mêmes. 

Au départ de M. Henri Morel, qui était appelé dans 
le Kansas, M. Edouard Jamieson, un condisciple de 
l'auteur, entreprit de continuer cette belle œuvre. 

Léopold Levasseur lui succéda; richement doué au 
point de vue intellectuel, poète à ses heures, il com- 
posa quelques cantiques qu'on chante encore de nos 
jours. Pendant six ans, il se dépensa sans compter et, 



LA MOISSON S ETEND 235 

en 1876, après avoir organisé l'Eglise de Greenbay 
il se retirait laissant le souvenir d'un homme original, 
dont le cœur était grand et le dévouement inlassable. 

De 1877 à 1882, M. J. B. Muraire travaille à Green- 
bay. Il était venu en Amérique en 1868 et avait dé- 
buté au Canada dans l'œuvre du Seigneur. C'est à 
Québec qu'il reçut l'appel qui devait l'amener à s'éta- 
blir dans le Wisconsin. Nous avons eu l'occasion de 
parler de lui au moment de l'arrivée des renforts en 
1868. 

Après M. Muraire parut à Greenbay un personnage 
équivoque, dont les Parisiens ont entendu parler au 
lendemain de la Séparation, j'ai nommé M. Vilatte 
Catholique romain et doué d'une audace peu com 
mune, ambitieux et bête, tel est le portrait du person 
nage. Pour se bien mettre en cour, il abjura à Green 
bay les erreurs catholiques, puis trouvant que le pro 
testantisme évangélique était trop démocratique, il 
s'orienta vers un cathoHcisme à lui, en s'inspirant des 
Vieux Catholiques auxquels il demanda une consécra- 
tion épiscopale, qui a été suivie depuis d'une consécra- 
tion archiépiscopale conférée par on ne sait au juste 
quel prélat schismatique. On comprend qu'un tel 
homme se soit senti mal à l'aise dans un milieu évan- 
gélique. Il n'est resté qu'un an à Greenbay et depuis 
a parcouru le monde promenant sa crosse épiscopale 
et faisant des dupes. Le gouvernement de la Républi- 
que française, durant les troubles de la séparation, lui 
donna, paraît-il, quelques jours pour mettre la frontière 
entre sa personne et les prisons de la capitale. 

Ce fut M. I. P. Bruneau qui recueilHt une telle suc- 
cession; ancien pasteur de Kankakee, Illinois, il avait 



236 TROISIÈME PARTIE 

fait ses études au collège de Montréal; il eut la joie de 
rétablir l'ordre et, pendant quatre années (1885-1889), 
exerça un ministère qui a laissé de bien doux souve- 
nirs dans les cœurs. Il aurait fait une belle œuvre Si 
le Seigneur ne Tavait pas appelé ailleurs. 

En 1890, M. H. Parent prenait charge de ce trou- 
peau, il continuait le travail de son prédécesseur 
et c'est à lui que la congrégation doit son premier 
temple qui a été tout récemment transformé en pres- 
bytère. 

A partir de M. Parent, les missionnaires se sui- 
vent avec une rapidité déconcertante ; cependant M. 
Mousseau travaille pendant neuf années, qui sont 
des temps bénis, il a dû se retirer pour revenir au 
Canada où il fait œuvre excellente dans le comté de 
Mégantic. On a conservé de son séjour un souvenir 
affectueux. 

M. Beauchamp succède à M. Mousseau et reste à 
Greenbay jusqu'au moment où un appel de l'Eglise 
de Sainte-Anne l'oblige à prendre congé de parois- 
siens qui appréciaient ses services- 

A M. Beauchamp succède M. Lods; c'est lui qui 
entreprend la construction du nouveau temple, que le 
pasteur actuel M. Giroux devait achever. 

Aujourd'hui cette congrégation compte cent vingt- 
cinq membres communiants. Elle a une école du diman- 
che de cent cinquante enfants, une société mission- 
naire de dames et^ ce qui est mieux encore, une vie 
religieuse qui fait naître de grandes espérances. 



LA MOISSON S ÉTEND 237 



Chicago. 



Ce nom nous reporte, à cause des souvenirs qu'il 
évoque, à plus de cinquante années en arrière ! Chini- 
quy venait de répondre à Tinvitation que lui avaient 
faite un grand nombre de ses compatriotes établis 
dans la grande ville ; ils étaient troublés par la 
conversion de Téminent « apôtre de la tempérance ». 
C'est peut-être avec l'espérance de retrouver ces 
hommes que M. Baudry quitta Montréal pour Chi- 
cago. Il se livra avec l'ardeur que nous lui connaissons 
à l'évangélisation de la population de langue française. 
La tâche qu'il voyait grandir à mesure qu'il avançait, 
était au-dessus de ses forces; il succomba après huit 
mois de travail. Malgré ce deuil, encouragée par le 
premier essai dont le succès n'était pas douteux, la 
Société missionnaire de l'Eglise Méthodiste Episco- 
pale de Chicago, tout en déplorant la perte qu'elle 
venait de faire, chercha un successeur et le trouva 
dans la personne de M. Deveneau. Il organisa des ser- 
vices pendant la semaine dans une salle populaire et 
ceux du dimanche se tinrent dans une église qu'on 
avait gracieusement mise à disposition. Il • faut avoir 
travaillé à une œuvre semblable pour en comprendre 
toutes les difficultés. Peut-être M. Deveneau s'en 
effraya- t-il trop vite, il demanda sa retraite après une 
activité de quatre ans. Il y avait de quoi refroidir le 
zèle des amis de l'œuvre, tellement les résultats 
obtenus répondaient peu à leur attente. 

Heureusement qu'il est des hommes de Dieu qui 
savent espérer contre toute espérance et qui portent 



238 TROISIÈME PARTIE 

en eux cette foi qui renverse les montagnes. C'était 
la foi qui animait le docteur Burns; il insista auprès 
de la Société afin que l'œuvre commencée ne fût pas 
abandonnée et la suite lui a donné raison. 

En effet, Dieu préparait pour cette œuvre un 
homme dont l'énergie devait triompher de toutes les 
difficultés. En 1895, un jeune homme sortait du Col- 
lège de l'Indiana ; la Société s'assura ses services. 
On attendait déjà depuis des années, on vit dans cette 
recrue la direction et la main de Dieu. Cet homme, 
A. L. Allais entra dans son nouveau travail avec 
toute l'ardeur et les illusions d'un jeune, et la flamme 
qui l'animait alors ne s'est jamais éteinte. Il ne lui 
fallut que deux ans d'une infatigable activité, pour 
organiser un groupement qui fit naître de grandes 
espérances. Son secrétaire, M. Compondre, a écrit : 
« Le troupeau était là mais il n'y avait point de ber- 
gerie, » il était comme on dit au Canada « à la porte 
de la grange ». Il fallut donc songer à trouver un ber- 
cail, un lieu de culte. La difficulté était de trouver 
le district qui fût à la fois le plus central et le moins 
cher et dans une ville comme Chicago, ce n'était pas un 
problème facile à résoudre. On n'avait pas ou peu de 
fonds et il en fallait, tant pour l'achat du terrain que 
pour les dépenses courantes. Allais regarda en face 
ces difficultés et sa foi le portant, il passa son champ 
en revue, fit comme une sorte d'inventaire de son 
actif et dépensa quatre ans dans ces travaux prépa- 
ratoires. 

En 1899, une congrégation qui voulait fusionner 
avec une Eglise sœur, mit son immeuble en vente ; ' 
c'était un temple très vaste auquel étaient adjoints un 



LA MOISSON S ETEND 239 

logement pour le concierge et un presbytère pour le 
pasteur ; c'était trop grand et surtout fort cher, car on 
demandait pour le tout dix-sept mille dollars. Les im- 
meubles valaient davantage, mais la congrégation, 
encore dans Fenfance, ne pouvait pas prendre sur 
elle un tel fardeau. Dieu intervint ! Des familles améri- 
caines se rattachèrent au troupeau naissant et promi- 
rent d'aider par leur cotisation au maintien de l'œu- 
vre, qui devint alors une œuvre bilingue. Cette 
intervention inattendue donna du courage à tout le 
monde. On disposait alors de cinq mille dollars qu'avait 
rapporté la vente d'une petite église de Kanka- 
kee; on fit si bien, on fut si généreux, qu'en 1900 le 
marché était conclu. 

Malheureusement, dans une œuvre bilingue, il y a 
souvent des difficultés insoupçonnées; en dépit des 
bons rapports qui peuvent exister entre les deux caté- 
gories de paroissiens, il est souvent difficile de con- 
tenter les exigences des uns et des autres ; chaque 
parti — il faut prendre ce mot dans sa signification 
la plus étendue et sans lui donner le moindre carac- 
tère péjoratif — voudrait s'assurer plus spécialement 
les services du pasteur et ce dernier doit être extrê- 
mement prudent pour ne mécontenter personne; l'œu- 
vre en souffre. Cet état de choses ne put pas ne pas 
être senti. Au bout de cinq ou six ans d'existence 
commune, la séparation fut décidée d'un commun 
accord ; les familles américaines se retirèrent gracieu- 
sement, et l'œuvre devint une œuvre absolument fran- 
çaise ! Quand ils se réunirent seuls après la séparation 
amiable, les Français trouvèrent leur temple bien vaste : 
« que de bancs vides »; on vit qu'il allait falloir assu- 



240 TROISIÈME PARTtE 

rer un budget fort lourd et presque aussitôt on décida, 
de vendre l'immeuble. Une congrégation juive cher- 
chait précisément un local pour abriter ses services; 
on s'aboucha avec le comité qui en avait la direction 
et le temple devint une synagogue. 

Avec le produit de cette vente, l'Eglise française 
construisit un temple plus modeste et en 1908, après 
douze ans de labeur et de peine, on inaugurait le temple 
actuel qui abrite une congrégation active. Avec ses 
dix curateurs et son consistoire, dans lequel les dames 
sont admises, sa Société missionnaire de Dames, la 
communauté française de Chicago est en marche vers 
le progrès; elle a devant elle une œuvre magnifique 
à faire. 

En Pensylvanie. 

Au mois de juillet 1895, V Aurore publiait sous la 
signature de M. le pasteur G. Charles et avec le titre 
original que voici « Soixante-deux conversions, quatre 
vingt-un baptêmes », une étude qui vaut la peine d'être 
reproduite : 

« Dans le comté d'Allégheny, Pensylvanie, il y a, 
depuis quelques années, un grand nombre de gens de 
langue française, originaires pour la plupart de la Bel- 
gique, les autres de la France et de la Suisse. Nés au 
sein de l'Eglise catholique, ils n'aiment guère cette mé- 
chante mère romaine. Déjà avant leur départ du pays 
natal, plusieurs s'en étaient éloignés; quelques-uns 
avaient été entendre la prédication des pasteurs de 
l'Eglise missionnaire belge et même quatre ou cinq 
familles s'étaient rattachées à cette noble Eglise. De- 



LA MOISSON S ÉTEND 24I 

puis qu'ils sont en Amérique, beaucoup d'autres, après 
avoir aidé à bâtir des écoles et des églises pour les 
saints pères et les chères sœurs, payé cher un sem- 
blant de religion, une fausse et chétive éducation, ont 
compris qu'il leur fallait aussi se détourner d'un clergé 
superstitieux, fanatique et vénal ; ils ont retiré leurs 
enfants des écoles catholiques pour les envoyer aux 
écoles publiques. Eux-mêmes sont venus, les uns 
grossir les rangs de l'indifférence, les autres ceux du 
protestantisme.... 

» Les enfants à l'école publique ont appris l'anglais. 
Avec l'anglais ils ont trouvé ouverte la porte de 
l'école du dimanche : écoles du protestantisme. Et 
s'ils y vont, ce n'est pas par obligation, mais parce 
qu'ils aiment à y aller ; ils sont volontairement les 
élèves les plus assidus. C'est parce que là on prie 
Dieu ; on prie et chante avec cœur et intelligence ; on 
y parle de Dieu, de Jésus, de l'Esprit -Saint, des 
patriarches, des apôtres et des saints ; on y lit la Bible 
dont la révélation est claire et vraie ; on insiste sur la 
nécessité de la foi, du culte en esprit et en vérité, de 
l'amour du prochain, de l'obéissance à Dieu ; on y 
cultive la glorieuse espérance de la vie éternelle. 

» Partout les jeunes gens ont ainsi ouvert la marche 
vers le protestantisme. Et les Américains, témoins de 
ces dispositions, leur ont manifesté une chaleureuse 
sympathie et rendu de bien grands services qui mé- 
riteraient d'être tous signalés. 

» A Me Donald, une localité située à i8 milles et à 
l'ouest de Pittsburgh, Fa., l'Eglise presbytérienne-unie 
a donné aux Belges la jouissance de son local, et voilà 
déjà quelques années que ceux-ci y tiennent des 

CANADA II 16 



242 TROISIÈME PARTIE 

assemblées en français. Les frères Joseph Masquelier, 
M. Charlier, M. Clavir et bien d'autres s'y font enten- 
dre régulièrement. M. A. Brocher, pasteur en Belgi- 
que, lors de son voyage en Amérique, il y a deux 
ans, a visité cette petite congrégation et sa visite a 
causé une recrudescence de zèle. Depuis lors, les 
assemblées sont mieux suivies et les progrès de 
l'Evangile dans les cœurs sont manifestes. L'Eglise 
presbytérienne-unie vient de leur donner comme mis- 
sionnaire, M. E. S. Lheureux, étudiant de dernière 
année au séminaire presbytérien de Chicago. Il va 
passer ses vacances au milieu d'eux. Le champ pro- 
met beaucoup ; les assemblées comptent déjà plus de 
cent personnes. 

» A Tarentum (Pa.), ville à 21 milles de Pittsburgh, 
au nord-est, la population belge catholique, il y a un 
peu plus de deux ans, semblait si favorablement dis- 
posée à entendre l'Evangile que les Américains offri- 
rent leur Eglise et s'adressèrent au presbytère d'Allé- 
gheny pour obtenir un missionnaire. M. le pasteur 
Z. Launitz visita l'endroit et y tint deux assemblées, 
puis M. le docteur C. M. Desilets, professeur à la 
Western University d'Allégheny, fut appelé à desser- 
vir ce nouveau champ. Pendant deux ans, il y pré- 
sida, tous les quinze jours, un service en français. 
L'auditoire peu nombreux, quelques hommes d'abord, 
s'accrut bientôt jusqu'à dépasser la centaine; femmes 
et enfants y allant aussi. De son côté le pasteur amé- 
ricain de Tarentum, le Rev. A. F. Walker, prit une 
part active à l'œuvre ; il se mit à apprendre le fran- 
çais, visita les familles et invita à son école du diman- 
che toute la jeunesse. Aujourd'hui, plus de quatre- 



LA MOISSON S ETEND 243 

vingts fréquentent recelé régulièrement; et M. Wal- 
ker a une classe toute composée de Belges; elle 
compte vingt élèves. 

» Le surintendant de l'école du dimanche, M. Flee- 
son, lui aussi, est animé d'un très grand zèle; il aime 
beaucoup les Belges et jamais il ne manque une occa- 
sion de manifester ses sentiments à leur égard, ou de 
leur rendre service. 

» Il y a trois ans, la congrégation recevait avec 
tristesse les adieux de M. Desilets et avec bonté elle 
accueillait, au milieu d'elle, M. Guillaume Charles, 
précédemment missionnaire à Montréal, Canada. 
M. Charles s'est rendu en Pensylvanie le i'^'' mars 
1895, ^^ réponse à une pressante invitation des pres- 
bytères d'Allégheny et de Pittsburgh; on le deman- 
dait auprès des Belges. 

» C'est à regret qu'il a quitté le Canada et il parle 
souvent des parents et amis qu'il a laissés là-bas. Il a 
élu domicile à Tarentum ; les assemblées y sont main- 
tenant plus fréquentes, et le nombre des fidèles aug- 
mente. Il y a encore une école du soir pour l'étude du 
français et de l'anglais, à laquelle assistent plus de 
cinquante jeunes gens et jeunes filles. M. Charles a 
fait la connaissance de presque toutes les familles 
belges. Partout, au seul titre de compatriote, on le 
reçoit à bras ouverts, et il a l'occasion de parler 
de l'Evangile et du Sauveur. Il vient de décider 
un grand nombre de personnes, voire même des 
familles entières à se joindre à l'Eglise. Le vendredi 
17 mai, il présentait au consistoire soixante-deux nou- 
veaux membres. Pour s'assurer si ceux-ci compre- 
naient bien les Ecritures, s'ils avaient la foi et les dis- 



244 TROISIÈME PARTIE 

positions nécessaires, on leur posa publiquement une 
foule de questions. Les réponses furent des plus satis- 
faisantes et tous furent acceptés avec leurs enfants, 
en tout quatre-vingt-un, admis à recevoir le baptême 
et soixante-deux à participer à la sainte cène. Le 
dimanche 19 mai, l'église était pleine de monde ; 
M. le pasteur Walker, assisté par MM. Desilets et 
Charles, administrait les sacrements du baptême et de 
la communion à ces nouveaux convertis. Belle fête, 
qui a réjoui les cœurs de tous ceux qui en ont été 
témoins ! Dieu soit avec tous ces amis de Taren- 
tum !.... 

» A Pittsburgh, des services en français, présidés 
par M. le pasteur Z. Launitz, ont eu lieu jadis avec un 
succès marqué et pendant un temps assez long. Mais 
depuis deux ans ils avaient été discontinués. M. Char- 
les les a repris; il tient un service en français tous les 
quinze jours, le dimanche à 3 heures, dans la chapelle 
de la première Eglise presbytérienne. Cinquante per- 
sonnes y assistent régulièrement. Il tient aussi une 
assemblée à South-Pittsburgh, mais là il n'y a encore 
que quinze enfants et quatre ou cinq grandes person- 
nes qui vont l'entendre. 

» M. Charles a eu l'occasion d'aller à Me Donald trois 
fois pour exhorter ses compatriotes à s'engager à 
persévérer dans la voie du Seigneur ; il a été surpris 
des progrès de l'Evangile dans cet endroit; et c'est 
avec joie qu'il a salué M. E. S. Lheureux, qui vient 
de prendre la direction de ce champ intéressant. 
■ » Charleroi (Pa.), situé à 40 milles au sud de Pitts- 
burgh, est un autre endroit où se trouvent beaucoup 
de Belges et de Français. M. Charles y est allé deux 




LA MOISSON S ÉTEND 245 

fois déjà ; il a visité plusieurs familles, tenu des assem- 
blées et il compte y retourner tous les quinze jours. 
Plusieurs personnes bien disposées lui donnent d'heu- 
reuses espérances; la sympathie des Américains lui 
est assurée. 

» Jeannette (Pa.), au sud-est de Pittsburgh, a une 
population française assez forte et vient d'être confié 
par le presbytère de Blairsville aux bons soins de 
M. le pasteur Miron, autre fois au Canada. 

» M. Desilets continue à consacrer à 
Tévangélisation les loisirs que lui laisse 
l'enseignement. Pendant les vacances, il 
se propose de visiter quelques endroits 
qui n'ont pas encore été mentionnés. 

» L'Eglise missionnaire belge est en- 
chantée de ce qui se fait aux Etats-Unis Gilbert Desilets 
pour les Belges; elle prie Dieu avec 
nous pour le succès de cette entreprise et remercie 
les Américains de leur grande charité. L'œuvre est 
une et il n'y a qu'un Maître. Belges, Français, Améri- 
cains, Canadiens et les autres noms, ce ne sont là 
que des prénoms, « Chrétiens », voilà le nom de fa- 
mille. Puisse le règne de Dieu s'étendre par tout le 
monde: » 

Nous avons tenu à reproduire ce long article dont 
nous avons respecté le style parfois un peu pittores- 
que, pour donner au lecteur une idée du travail qui 
s'est fait. Qu'on nous permette maintenant d'entrer 
un peu dans le détail afin qu'il soit possible de se 
rendre compte et des difficultés qu'il faut surmonter 
et de la persévérance qu'il faut aux hommes de Dieu 
qui se consacrent à cette œuvre. 



246 TROISIÈME PARTIE 



Me Donald. 

Me Donald est une petite ville qui a eu l'audace de 
naître au fond d'une riche vallée, qui ne dit rien au 
touriste ; la végétation languit, le climat est capricieux 
et l'air souvent empesté par les émanations- des puits 
à pétrole ou la fumée épaisse d'une houille trop 
grasse. Les premiers habitants ont été des mineurs 
attirés là par la richesse d'un sous-sol qu'il faut à peine 
gratter pour trouver du charbon. Il y a aussi des sour- 
ces de pétrole qui ont constitué des fortunes surpre- 
nantes, mais qui donnent moins depuis quelques 
années. Au début, il n'y avait guère de propriétaires 
qui ne comptât pas sur son terrain un ou plusieurs 
puits à pétrole; quelques-uns de ces puits donnaient 
un revenu de cent dollars par jour. Aujourd'hui les 
meilleurs ne donnent pas un tel rendement pour un 
mois. C'est quelque chose de très pittoresque et de 
surprenant à la fois pour un nouveau venu, que ces 
peu élégantes pyramides en bois ou en fer, qu'on est 
obligé d'élever pour l'installation des pompes qui 
vont chercher dans le sein de la terre le liquide con- 
voité et que des milliers de kilomètres de tuyaux 
transportent au loin dans des raffineries perfection- 
nées, ce qui fait qu'à Me Donald on paye le pétrole 
plus cher que dans certaines autres villes des Etats- 
Unis. Quelques-uns de ces puits fonctionnent jour et 
nuit, ce qui n'est pas toujours agréable pour les voi- 
sins ; ces puits prennent un peu de repos le samedi à 
minuit et prolongent leur sommeil jusqu'au lendemain 
à la même heure. 



LA MOISSON S ETEND 247 

Dans les mines qui sont toutes à fleur de terre, — 
c'est à peine s'il a fallu creuser quelques pieds de pro- 
fondeur pour commencer l'exploitation^ — une vérita- 
ble armée travaille toute Tannée. Le mineur rentre 
dans la mine sans avoir à descendre dans un puits 
comme cela se fait généralement ailleurs; il se pré- 
sente à l'entrée de la mine à l'heure fixée et une voi- 
ture — le dalay — l'emporte dans la galerie que les 
travaux de trente années ont éloignée de la rentrée. 
Là se trouve sa « chambre », qu'il creuse en compa- 
gnie d'un camarade ou de son fils qu'il a amené avec 
lui dès que l'âge légal a été atteint. Quand une cham- 
bre est épuisée, on enlève les poteaux qui soutenaient 
la voûte de houille pendant le travail des hommes et 
le temps comble le vide en faisant s'ébouler le terrain. 
Parfois l'éboulement suit de très près l'enlèvement 
des poteaux, et il s'en suit des accidents qu'un peu 
d'humanité de la part des autorités de la mine pour- 
rait facilement éviter. Ici comme dans maints autres 
endroits, hélas ! l'argent corrompt bien des cœurs et, 
pour plaire à l'actionnaire, on s'occupe souvent moins 
de la vie d'un homme que de celle d'un mulet. 

Je Tai dit, l'exploitation a reculé sensiblement le 
centre du travail et le mineur qui a construit son 
« home » généralement confortable, depuis une ving- 
taine d'années, est obligé de faire de longues courses 
pour se rendre à la mine ou pour regagner le soir la 
maison qu'égaient de nombreux enfants. 

Au début, soit que les bras manquassent, soit qu'il 
y ait une très sensible différence entre les salaires 
d'ici et ceux du pays, il y avait généralement un très 
bon esprit dans la population. Depuis quelques années, 



248 ' TROISIÈME PARTIE 

soit que la vie soit renchérie, soit surtout que des élé- 
ments perturbateurs aient fait une œuvre discutable, 
Tesprit est devenu frondeur, Des éléments anarchis- 
tes et socialistes révolutionnaires ont empoisonné les 
esprits, surtout parmi les Français, qui ont apporté des 
mines du midi les vieux préjugés. Un journal français 
qui se publie à Charleroi échauffe les esprits en dé- 
naturant les faits, et la morale, la paix, le progrès, 
rinstruction, Tharmonie n'y ont rien gagné. 

Comme si ce n'était pas suffisant, l'alcoolisme est 
venu s'ajouter aux maux que je viens d'indiquer. Au 
début, les immigrants avaient apporté avec eux des 
plants de vigne et nos Français du midi — générale- 
ment du Gard et de l'Ardèche — faisaient eux-mêmes, 
un vin agréable dont ils usaient avec modération. Mais 
ceux du Nord sont venus, des Polonais, des Russes, 
des Américains ont suivi. L'argent rentrant facilement 
au foyer, ils ont voulu boire autre chose que le petit 
vin des Français. Comme il n'y avait pas encore de 
café autorisé, un grand nombre de maisons particu- 
lières se sont transformées en débits d'alcool et l'ai- 
sance dans la famille, la moralité dans la ville, la santé 
et la sécurité des travailleurs en ont souffert. Un grand 
nombre de ces débits clandestins ont produit de peti- 
tes fortunes, mais que de ruines matérielles et mora- 
les ! Il a fallu que l'ordre soit établi. En dépit des 
efforts des sociétés d'abstinence totale, qui voudraient 
voir fermer toute espèce de débit de boissons, — ce 
que l'éducation de nos immigrants ne rend pas possi- 
ble pour le moment, — des hôtels bien tenus ont été 
autorisés ; ils sont surveillés par l'autorité qui renou- 
velle son autorisation à période fixe et le mal, tout en 



LA MOISSON S ÉTEND 249 

existant, se trouve cependant enrayé dans sa marche. 

Pour échapper à ce contrôle qui les ennuie, des 
ouvriers ont fondé un club, par imitation des Améri- 
cains qui s'alcoolisent avec une rapidité effrayante. 
Au début, ce club était un peu un foyer dans lequel 
la famille pouvait aller ; on y avait adjoint une société 
de secours mutuels, et si les choses en étaient restées là, 
le progrès aidant, le club aurait pu devenir une mai- 
son du peuple exerçant une bonne influence. Hélas ! 
de nos jours, c'est bien tout le contraire, aussi ceux 
qui pensent et qui aiment le peuple disent-ils tout 
haut que nos immigrants n'ont pas su profiter des 
chances que l'Amérique offre à tous ceux qui veulent 
« monter ». - 

Cest dans ce milieu que vinrent s'établir, il y a un 
peu plus d'un quart de siècle, quelques familles bel- 
ges, qui avaient goûté au sein de l'Eglise missionnaire 
belge les joies de ht communion chrétienne et connu 
la puissance d'une vie transformée par la conversion. 
Absolument étrangers à la langue du pays dans 
lequel ils venaient se fixer, les « saintes assemblées » 
manquaient à ces amis et ce leur fut une bien grande 
tristesse. Assoiffés des choses de Dieu, désireux de 
leur rendre témoignage quand même, ils eurent la 
patience d'assister à des cultes dont ils ne compre- 
naient pas un seul mot et aujourd'hui encore ils par- 
lent de leur joie d'alors : « Nous ne comprenions pas 
ce qui se disait, mais cela ne nous empêchait pas de 
communier avec des chrétiens et de nos cœurs mon- 
taient vers Dieu de ferventes prières. » 

Ils se groupaient dans une de leurs maisons, bien 
modeste alors, pour s'entretenir des choses de Dieu, 



250 TROISIEME PARTIE 

attendant dans la patience de la foi que le Seigneur 
leur envoyât la nourriture spirituelle dont ils avaient 
grande envie. Pendant quelques mois, ils connurent 
des temps de réjouissance spirituelle ; Dieu avait 
répondu aux prières des exilés en leur envoyant un 
pasteur belge, M. Hutton, qui les entretint des affai- 
res de leur Père. Mais un jour, jour triste pour ces 
amis, le pasteur annonça son prochain départ et de 
nouveau ce fut la solitude. 

En 1886-1887, d'autres familles protestantes belges 
vinrent s'installer à Me Donald ; la famille grandissait 
et les besoins spirituels devenaient plus intenses. Une 
chrétienne proposa alors Torganisation de réunions 
d'édification mutuelle et, après entente avec MM. Jules 
Charlier et Joseph Masquelier, deux anciens de 
l'Eglise de Courcelles-Jumet, les réunions s'établirent, 
et dans les cœurs il y eut beaucoup de reconnais- 
sance. 

Animé de l'amour des âmes, le pasteur de la pre- 
mière Eglise américaine de la cité s'occupait de visi- 
ter ces nouveaux frères dont il ne parlait pas la 
langue, mais avec lesquels il essayait pourtant de 
converser ; il leur offrit l'hospitalité dans son ancienne 
Eglise, que sa congrégation venait de quitter pour 
s'établir dans un beau temple de briques, et à partir 
de ce moment nos amis purent entrevoir le jour où il 
y aurait à Me Donald une Eglise française. 

Peu nombreux, nos frères se sentaient mal à l'aise 
dans un vaste local; ils préféraient l'intimité de la 
réunion en famille ; il leur semblait que la communion 
s'y établissait avec plus de force. 

Il faut entendre parler ceux qui furent les hommes 



LA MOISSON S ETEND 25 1 

de la première heure pour comprendre ce qu'il fallut 
de persévérance et de foi pour ne pas se laisser aller 
au découragement. Chrétiens, ils Tétaient certes, mais 
ils étaient aussi des hommes et souvent, dans leur ciel, 
il y eut des nuages. Les plus fidèles venaient avec 
joie apportant tout leur cœur à des services qui sup- 
primaient pour un temps l'interminable espace qui les 
séparait de la patrie. Mais les autres, ceux qui restent 
dehors pour critiquer, pour décourager les forts, qui 
dira le mal inconscient qu'ils ont fait dans tous les 
temps? Nos amis en souffraient et plus d'une fois 
l'idée leur vint de suspendre ces réunions qui faisaient 
leurs délices. Heureusement, ils n'étaient pas seuls ; 
l'Eternel veillait et chaque fois que des ténèbres obs- 
curcissaient l'horizon, une lumière inattendue surgis- 
sait; un frère, une sœur prenait la parole et rani- 
maient le courage. Ce qu'on avait reçu, n'était-ce pas 
comme un gage de bénédictions à venir? Et on con- 
tinuait dans l'espérance. 

Bien qu'ayant à s'occuper des dépenses d'une nou- 
velle installation, ces chrétiens qui veulent garder 
l'anonymat n'oubliaient cependant pas l'Eglise du pays 
et ils prélevaient sur leurs gains des offrandes qu'ils 
envoyaient à leur mère spirituelle. Ces relations main- 
tenues avec la Belgique firent que dans un des syno- 
des de l'Eglise missionnaire belge, on pensa aux exilés. 
M. le pasteur Brocher, qui devait représenter l'Eglise 
missionnaire belge dans une assemblée religieuse 
tenant ses assises à Toronto, fut chargé de leur faire 
visite. 

On comprend la joie de nos exilés lorsqu'ils connu- 
rent la grande nouvelle et les mots sont impuissants 



252 TROISIÈME PARTIE 

pour rappeler ce qu'ils exprimèrent quand, un jour, ils 
purent se réunir pour écouter le porteur de bonnes 
nouvelles. M. Brocher vint les revoir plusieurs fois et 
s'intéressa à eux. Heureux de ce qu'il avait vu, le 
visiteur synodal envoya ses impressions au Chrétien 
belge, qui compte beaucoup de lecteurs en Amérique. 
M. J. Lheureux, qui avait habité Jumet et qui était 
établi au Kansas trouva, dans ce compte rendu, des 
noms d'amis qu'il avait perdus de vue et se réjouit 
d'entrer en correspondance avec eux. Il écrivit à 
M. Jean-Joseph Suplit des lettres affectueuses qui 
firent du bien à tous et un jour ce mineur, qui devait 
gagner sa vie, annonça qu'il allait venir à- ses frais 
visiter ses frères. Ce jour attendu arriva enfin et 
Lheureux resta au milieu de ses compatriotes toute 
une semaine. Ce fut la semaine de la transfiguration. 
Lheureux avait un fils qui se préparait pour le saint 
ministère; il promit de l'intéresser aux chrétiens de 
Me Donald et, quelques mois après^ le candidat au 
saint ministère venait passer une semaine au milieu 
des frères qui allaient, avec le secours de Dieu et le 
concours de la Mission intérieure de l'Eglise presby- 
térienne unie, devenir ses premiers paroissiens. 

Il revint deux fois encore et lors de sa dernière 
visite des arrangements furent pris, la Mission fran- 
çaise de Me Donald était fondée. 

Comme le nouveau pasteur n'avait pas encore ter- 
miné ses études, on attendait en priant. Le papa 
Lheureux venait de temps à autre et l'attente parais- 
sait moins longue. C'est pendant ce temps que le Sei- 
gneur envoya un secours inespéré dans la personne de 
M. Clavir, alors dans l'Indiana. On le savait capable de 



LA MOISSON S ÉTEND 253 

présider des réunions; aussi apprit-on avec joie sa 
venue prochaine. Heureux de se rendre utile, il accepta 
d'édifier ses frères et fut en quelque sorte le mission- 
naire laïque jusqu'à l'arrivée de M. le pasteur Lheu- 
reux en 1897. 

M. Joseph Masquelier, qui avait eu alors la charge 
des réunions, céda sa place et devint le moniteur 
fidèle d'une classe biblique pour adultes. Les enfants, 
plus facilement accessibles à la langue anglaise, appar- 
tenaient à des groupes de l'école du dimanche de 
l'Eglise du docteur Irons. 

Dès l'arrivée du nouveau pasteur, les services 
furent organisés ; en fait, on n'eut qu'à les continuer ; 
ils avaient lieu le dimanche après-midi dans l'Eglise 
américaine et le soir vers sept heures on se retrouvait 
autour de la Parole de Dieu ouverte sous un toit hos- 
pitaHer. M. Delval, qui habitait alors la montagne des 
Belges, offrait toujours avec joie son modeste salon. 

Pendant la semaine, on eut une réunion de prière ; 
ce fut une excellente tradition qu'on renouvelait et 
qui s'est maintenue jusqu'ici. Ces réunions de prière, 
généralement très vivantes, sont la joie et la nourri- 
ture spirituelle du pasteur. 

En 1892, la mort fit à Me Donald des visites nom- 
breuses et inquiétantes ; elle enlevait à l'affection des 
fidèles deux des fondateurs de la petite communauté. 
Lheureux en fut attristé comme aussi tous ses parois- 
siens^ mais rappelant à tous que nous n'avons pas ici- 
bas de cité permanente, il continua l'œuvre et le Sei- 
gneur bénit ses efforts. 

Tout allait pour le mieux; le petit groupe prenait 
corps, des adhésions nouvelles lui donnaient plus de 



254 TROISIEME PARTIE 

consistance, la famille agrandie vivait heureuse et 
dans la paix. C'est alors qu'il y eut, de la part de quel- 
ques chrétiens étroits, des tentatives de prosélytisme. 
Le bon sens et la fidélité des paroissiens en eurent 
facilement raison et la dissidence ne put diviser ceux 
le Seigneur avait unis. On se demande pourquoi, alors 
qu'il y a tant à faire ailleurs, il se trouve si souvent 
des personnes bien intentionnées pour s'essayer à 
porter la division dans des Eglises. Ce qui nous sauve, 
ce n'est pas tel ou tel verset de la Bible dont on 
accentue ou dénature le sens général, mais la foi en 
Celui que l'amour du Père a donné au monde pour 
que ce monde en croyant soit sauvé. M. Lheureux en 
fut-il découragé ? Il est permis de le croire ; et un 
jour, alors qu'on croyait le garder longtemps encore, 
le pasteur annonça qu'il allait partir. Il venait d'accep- 
ter un appel des missions intérieures qui évangélisent 
l'Ile de Porto-Rico. Le 28 mars de l'année 1903, il 
faisait ses adieux, puis prenait la direction du Kansas 
où il emmenait l'épouse qu'il avait attachée à sa vie à 
Me Donald et qui lui avait donné un fils. Toutefois 
Lheureux ne s'éloignait pas pour toujours; il avait 
promis une visite à ses anciens paroissiens avant de 
s'embarquer pour son nouveau champ de travail. Il 
revint quelques mois après pour prendre congé de 
ses amis et assurer aux deux anciens qu'il avait fait 
consacrer pendant la dernière année de son ministère 
qu'il se rappellerait toujours les années vécues en 
commun. 

L'Eglise fut vacante pendant trois mois, mais les 
services ne furent pas suspendus, grâce au dévoue- 
ment de M. le pasteur Billour dont nous aurons à 



LA MOISSON S ÉTEND 255 

nous occuper en parlant de l'Eglise de Tarentum, 
M. J. Charles, de Charleroi, Taida dans ce travail, ainsi 
que MM. Clavir et Victor Marlier, un des anciens de 
TEglise. 

Le 30 juin 1903, l'Eglise de Me Donald était en 
fête ; son nouveau conducteur spirituel était au milieu 
d'elle. Jeune, bien doué, ayant fait de fortes études en 
Italie, en Allemagne et en Angleterre, il était l'homme 
dont on avait besoin. Il se mit à l'œuvre de tout son 
cœur et de nouveaux membres furent ajoutés à 
l'Eglise. 

Convaincu que ce qui fait un citoyen américain, ce 
ne sont pas ses papiers de naturalisation, mais bien 
plutôt l'idéal de sa vie conforme à celui des fonda- 
teurs de la république, M. Garrou songea à établir 
l'œuvre sur de solides fondements et pour cela voulut 
lui donner un temple qui serait le temple franco-belge. 
Les choses n'allèrent pas comme sur des roulettes, 
dit-on, mais son grand cœur et son dévouement, se- 
condés par le zèle actif des fidèles, eurent raison des 
difficultés et, en 1904, sans avoir cherché des secours 
au-dehors la mission française de Me Donald inaugu- 
rait son temple à la construction duquel les ouvriers, 
le soio après une journée de labeur pénible, venaient 
collaborer. 

Le temple construit, il fallut songer à son ameuble- 
ment. Un chrétien de Pittsburg enyoya l'orgue, 
M. Lheureux du Kansas une fort belle Bible, et le 
Seigneur son Esprit. Le 12 février, au miheu d'un 
grand concours de fidèles augmentés par des déléga- 
tions venues de Charleroi et de Tarentum, le temple 
était consacré au culte en Esprit et en Vérité, et une 



256 TROISIÈME PARTIE 

semaine après on y célébrait la cène du Seigneur. 

Il convient de signaler tout spécialement M. Jean- 
Baptiste Masquelier et ses frères Zacharie et Jules, 
ouvriers charpentiers, qui se sont mis à l'œuvre sans 
marchander leur peine. D'autres ont fait comme eux, 
les Grettens, les Nimal, les Gaty, les Suplit, etc., etc. 

A partir de l'installation dans ce local, la mission a 
pris un nouvel essor : « Nous avons fait potage à 
part, » écrit son secrétaire, M. Elie Masquelier, l'autre 
ancien de l'Eglise. Les enfants sont revenus avec les 
pères et l'école du dimanche a commencé en français. 
Les cultes ont eu lieu le dimanche matin et le diman- 
che soir et la réunion de prière le mercredi. 

En 1907, M. Garrou quittait provisoirement son 
Eglise ; on ne savait pas s'il reviendrait, mais on avait 
promis d'attendre quelque temps avant de songer à 
lui donner un successeur. C'était sage ! Au bout de 
quelques mois M. Garrou annonçait son retour, il reve- 
nait marié, c'est-à-dire plus fort. 

Pendant les quatre mois qu'il fut absent, on s'arrangea 
tant bien que mal, plutôt bien en dépit de quelques pré- 
dications en anglais que les vieux ne comprenaient pas. 
M. Victor Marlier ne marchanda pas ses peines et quel- 
ques visiteurs de passage prêtèrent aussi leur concours. 
M. Elie Masquelier avait la charge des réunions de prière. 
Mentionnons parmi les visiteurs : MM. Brocher, Junck, 
Favre, Meyhoffer, Merle d'Aubigné et Monnier. 

- Il n'est pas de bons amis qui ne se quittent, dit-on. 
Un jour, M. Garrou, qui avait par trois fois refusé de 
répondre à un appel qui lui venait de son Eglise d'ori- 
gine, l'Eglise vaudoise des vallées du Piémont, 
informait les siens qu'il allait devoir se séparer d'eux- 



LA MOISSON S ETEND 



257 



Ce fut pour tout le monde une surprise et une pro- 
fonde tristesse ; on avait appris à Taimer et la sépara- 
tion était imprévue; on le considérait comme de la 
famille et son départ était une dure épreuve. 

Le secours vint au moment où on s'y attendait 
le moins. M. le professeur Clôt visitait le Massachu- 
setts, il rencontra le pasteur de Springfield, une cor 
respondance s'éta- 
blit entre lui et M. 
Garrou, et, avant 
que ce dernier eût 
pris définitivement 
congé de ses pa- 
roissiens, la ques- 
tion de sa succes- 
sion était arrangée. 
M. Alexandre Mage 
vint visiter la con- 
grégation, présida 
deux services, puis, 
à la suite de pour- 
parlers avec le co- 
mité américain qui 
assure une grande , 

Madame A. Mage. 

partie du traitement 

pastoral, il fut convenu qu'il deviendrait le nouveau 

pasteur de l'Eglise de Me Donald. 

En octobre 1909, M. Garrou s'embarquait à New- 
York ; quelques semaines après, M. A. Mage s'instal- 
lait à Me Donald, secondé par une compagne qui lui 
est un auxiliaire précieux. Ils sont installés dans le 
presbytère qui a été bâti pendant les dernières années 




CANADA II 



17 



258 TROISIÈME PARTIE 

du pastorat de M. Garrou. Tous deux ont organisé la 
jeunesse en société d'activité chrétienne : il 3^ a des 
classes de français; les dames se sont constituées en 
une société missionnaire vivante et les réunions de 
prière donnent de grandes joies. Uécole du dimanche, 
avec ses 13 moniteurs ou officiers, groupe 120 élèves; 
les services réunissent de 120 à 150 auditeurs et avec 
le concours de tous, TEgUse rend témoignage à son 
Maître. On a mis à la voile, maintenant on regarde 
vers Tavenir. Que sera-t-il ? Ce que les fidèles vou- 
dront. Ils prient, ils s'attendent à TEternel, ils croient 
à la venue du Royaume de Dieu et ils travaillent, 
conscients de leur faiblesse, comptant sur la force du 
ciel. . 

Charleroi. 

Nous avons vu dans la communication de M. Guil- 
laume Charles comment Tœuvre d'évangélisation a 
cemmencé à Charleroi. Quant au milieu social, il esta 
peu près le même que celui de Me Donald ; ce ne sont 
pas des mineurs qu'il faut évangéliser, ce sont des 
verriers, mais chez les uns comme chez les autres, 
c'est le même mal qu'il faut combattre, les mêmes 
objections qu'il faut réfuter. En jun sens, il semble bien 
que l'œuvre ait été plus laborieuse à Charleroi qu'à 
Me Donald ; on n'y eut pas, dès la première heure, un 
noyau de fidèles autour duquel on pouvait grouper 
des recrues. Quoi qu^il en soit^ l'œuvre commencée 
par Guillaume Charles s'est poursuivie par son frère 
Joseph et aujourd'hui l'Eglise de Charleroi compte 
au nombre des bonnes missions intérieures entrete- 
nues par l'Eglise presbytérienne. 



LA MOISSON S ÉTEND 259 

Joseph Charles, nous Tavons vu, faisait une œuvre 
excellente au Canada, quand un appel vint Ten arra- 
cher pour continuer Tœuvre dans la Pensylvanie. 
Venu pour prendre la succession de son frère à Ta- 
rentum, Joseph ne s'y installa pourtant pas, car M. le 
pasteur Billour y assurait les services et chacun pa- 
raissait content de son activité. J. Charles se dirigea 
vers Charleroi où le travail ne manquait pas. En par- 
tant pour cette ville, Charles disait : « J'aime à labou- 
rer, semer, planter ; j'aime le travail agressif, la dis- 
cussion ; la bataille, c'est dans mon élément. J'aime à 
bâtir, organiser, et dans un tel champ, mon activité 
pourra facilement se déployer. » Le 3 août 1898, 
Charles s'installait à Charleroi, il y prêchait six jours 
après dans la première Eglise presbytérienne, devant 
un auditoire assez nombreux. Charles ne se contenta 
pas de travailler dans Charleroi; comme à Cornwall il 
organisa dans plusieurs locahtés des services reli- 
gieux. Cependant il finit par concentrer son activité à 
Charleroi où il y a aujourd'hui une belle congré- 
gation qui se réunit dans un temple joliment installé. 

Quand M. Charles eut décidé de visiter plus parti- 
culièrement Charleroi, il fonda immédiatement une 
école du dimanche et, au bout d'une année, il ajoutait 
sept nouveaux membres à ceux qui étaient déjà enga- 
gés dans la vie chrétienne. 

A Jeannette, qu'il considérait un peu comme une an- 
nexe de Charleroi, M. Charles' voyait le travail avan- 
cer lentement ; l'œuvre y était particulièrement diffi- 
cile et l'esprit de grève qui agitait si souvent les tra- 
vailleurs n'était pas pour disposer les cœurs à recevoir 
la paix. Désireux de faire œuvre utile, le pasteur 



26o TROISIÈME PARTIE 

quitta Charleroi et pendant une année vécut à Jean- 
nette ; son activité fut récompensée. Il y aurait proba- 
blement aujourd'hui une belle église à Jeannette, si le 
départ d'un grand nombre d'ouvriers n'avait amené 
d'importants changements dans la population. 

A partir de 1903, M. Charles s'occupe absolument 
de Charleroi et dès lors le troupeau grandit, des 
organisations se forment parmi les adultes et les jeu- 
nes. Le 30 juin l'Eglise est constituée : elle compte 
47 membres communiants et 40 adhérents. Deux an- 
ciens et six conseillers presbytéraux constituent l'au- 
torité qui aidera et conseillera le pasteur. 

Mais on est toujours hospitalisé par l'Eglise améri- 
caine ; on voudrait bien être chez soi. L'occasion 
cherchée se présente. Les fidèles souscrivent 5000 
francs, le presbytère prend à sa charge le reste et 
voilà l'Eglise française de Charleroi installée dans un 
immeuble qui vaut 30 000 francs. Le 4 novembre 1906, 
on le consacre pour sa nouvelle destination et, depuis 
lors, ce temple a été témoin de nombreuses conver- 
sions ; les registres portent plus 160 noms et ils ne 
mentionnent pas 'les enfants ou les adultes qui ne sont 
venus à l'Eglise que pour être instruits par elle. 

M. Charles a fait des merveilles avec son école du 
dimanche, de laquelle il dit qu'elle groupe 190 élèves. 
Les services sont généralement bien suivis et l'avenir 
est plein de promesses. 

Tarentum. 

On ne saurait parler de l'œuvre intéressante qui 
se fait à Tarentum parmi des verriers comme à Char- 



LA MOISSON s'Étend 261 

leroi, sans rappeler le travail missionnaire de Guil- 
laume Charles, qui fut, en quelque sorte, Tévangé- 
liste itinérant de ce coin de la Pensylvanie. Il est 
grand dommage que ce frère n'ait pas écrit ses mé- 
moires, ils nous mettraient au courant des difficultés 
qui furent celles des premiers temps, nous y puise- 
rions avec joie des leçons fort encourageantes pour 
le temps présent. Après avoir besogné de tout son 
cœur, Guillaume Charles put enfin penser à la cons- 
truction d'un temple ; il se mit à la recherche des 
fonds et bientôt ses amis et ses paroissiens ayant fait 
de leur mieux, il avait à sa disposition dix mille francs 
qu'il allait employer pour bâtir une maison au Seigneur. 
Infatiguable, Charles se multipliait avec imprudence, 
et un jour il dut déposer les armes; le 15 février, il 
donnait sa démission (1898) et se retirait dans le Nord 
Dakota, attendant que le Seigneur lui rendît la santé 
qu'il awit perdue à son service. 

M. Billour vint prendre sa succession. Jeune et rem- 
pil de zèle pour la cause de Dieu, il continua l'œuvre 
de son prédécesseur, mais commit l'imprudence de 
s'occuper trop des choses américaines. Il semble que 
les fidèles de nos missions françaises aux Etats-Unis 
soient assez chatouilleux sur ce point. Quoi qu'il en 
soit, M. Billour travailla beaucoup, mais ne fut pas 
encouragé. Il persévéra jusqu'en 191 1, puis, ayant reçu 
un appel de l'Eglise vaudoise^ à laquelle il apparte- 
nait, il s'embarqua pour l'Italie avec sa famille. Ses 
collègues ont regretté son départ. Son Eglise, qui a 
compris l'importance de sa perte, lui rend justice et 
maintenant sous la direction spirituelle de M. Dantheny, 
autrefois au Canada, elle travaille, sous le regard du 



202 TROISIÈME PARTIE 

Seigneur, à l'édification de tous. M. Dantheny est lui- 
même un converti de M. J. Charles, alors que ce der- 
nier défrichait la vigne du Seigneur dans les plaines 
encore arides de Cornwall. 

Il y aurait lieu, sans doute, de fournir quelques indi- 
cations complémentaires sur les Eglises que nous avons 
indiquées en relevant TAgenda Gambier. Il faut croire 
que ces Eglises sont heureuses, car elles n'ont pas 
d'histoire. Nous avons bien des fois demandé qu'on 
nous fournît quelques indications, mais la plupart de 
nos lettres sont restées sans réponse. Quelques pas- 
teurs nous ont écrit : « Je vous enverrai prochainement 
les indications qui vous sont nécessaires. » Au moment 
de mettre sous presse, nous n'avons rien reçu. Si donc, 
pour cette partie de notre travail, il se trouve des lec- 
teurs un peu surpris à cause de certaines omissions, 
ils voudront bien ne pas tenir l'auteur pour respon- 
sable ; il a fait de son mieux. S'il avait été possible de 
consulter des archives, l'auteur se serait rendu sur les 
lieux; mais ces archives sont introuvables. Il serait 
grand temps que toutes nos œuvres d'évangélisation 
tinssent avec soin, comme un livre d'or de la vie de 
leurs différents groupements; on pourrait vivre avec 
eux et, plus tard, s'il fallait compléter cet essai que 
nous avons tenté et dont nul ne sent plus que nous 
l'insuffisance, l'auteur nouveau aurait des faits, des 
documents auxquels il pourrait emprunter la matière 
sans laquelle le mieux disposé ne saurait écrire l'his- 
toire ^ 

1 Cette remarque concerne aussi un grand nombre de stations mission- 
naires canadiennes. Les directeurs de ces œuvres intéressantes ont cons- 
tamment promis à l'auteur des indications qu'il ne pouvait pas inventer. 
Nous regrettons vivement cette indifférence de quelques-uns. 



CHAPITRE XII 



L'émigration huguenote. — La Rochelle. 

Une troisième et dernière source de recrutement 
pour le protestantisme français aux Etats-Unis, c'est, 
je l'ai dit, l'immigration huguenote au xvii^ siècle. 
Mais, hélas! ces colons apportaient de la patrie, des 
souvenirs si amers de l'intolérance et des cruautés 
inspirées par un clergé impitoyable et exécutées par 
un gouvernement aveugle, que ces malheureux, tout 
en regrettant la patrie qu'ils aimaient, auraient voulu 
oublier tout ce qui la rappelait. On a écrit des volu- 
mes sur les souffrances, les confiscations, les déchire- 
ments sans nom, l'exil de ces malheureux, et quelle 
douleur n'est pas la nôtre quand nous parcourons ces 
récits. 

L'Edit de Nantes, en reconnaissant aux Huguenots 
leurs droits civils et religieux, exaspérait leurs enne- 
mis. Le parti catholique s'opposait à sa mise à exé- 
cution, le parlement refusait d'enregistrer ses décrets 
et ne céda qu'à l'ordre exprès du roi. Henri IV lui- 
même n'était pas sans inquiétude au sujet de ses anciens 
coreligionnaires. Tout en leur garantissant la liberté 
religieuse, il était loin de les protéger comme parti 
politique. Les Jésuites chassés du royaume rega- 
gnaient leur influence à la cour; on entrevoyait le 



264 TROISIÈME PARTIE 

moment où les protestants de France devraient, com- 
me Favait prévu Coligny, chercher un refuge à Tétran- 
ger. Là leur conscience serait respectée. Le temps de 
persécuter systématiquement et légalement les protes- 
tants n'était pas encore arrivé. En attendant^ on se con- 
tentait de les humilier et de les affaiblir. Le massacre 
de Vassy avait jeté l'émoi; de funestes pressentiments 
annonçaient Torage qui devait éclater tôt ou tard. On 
pensa à Texil;, on voyait quatre portes de sortie : au 
sud-est, on pouvait traverser le Rhône et demander 
un abri à la Suisse ; à l'ouest, on connaissait les possi- 
bilités d'une traversée sur l'Atlantique, et, au delà on 
voyait des territoires immenses sur lesquels des frères 
parlant une autre langue avaient construit un foyer; 
au nord, il n'y avait plus qu'une petite trouée pour 
se trouver au milieu d'amis sur lesquels on pouvait 
compter; au nord-est, on n'avait qu'un pas à faire 
pour rencontrer la sympathie chrétienne. On se diri- 
gea d'abord vers ces deux dernières. Bon nombre de 
familles et des meilleures de la Normandie^ passèrent 
dans les îles de Jersey et de Guernesey; d'autres fran- 
chirent la frontière et envahirent les Pays-Bas, dési- 
reux de demander l'hospitalité aux frères de Leyde 
ou d'Amsterdam. " De là s'organisa une émigration 
composée de Hollandais et de réfugiés français, sous 
la direction d'un homme d'action et de jugement, 
Jessé de Forest. Ils vinrent jeter l'ancre dans la baie 
de la Nouvelle Hollande (N. Y.). Parmi ces premiers 
colons on relève les noms suivants : La Mothe, Dufour, 
le Roy, Du Bon, Ghieslin, Corneille, Du Tron, De 
Crenne, Dumont, Campion, Carpentier, Gaspar, Mar- 
tin et quelques autres. Il convient de signaler aussi 



LA MOISSON s'étend 265 

Jean Monsnier de la Montagne connu plus tard sous 
le nom du « savant docteur huguenot ». D'autres 
vinrent grossir la colonie ; plusieurs s'établirent comme 
fermiers à Gowanus, emplacement occupé aujourd'hui 
par Brooklyn. On ne négligeait pas, tant s'en faut, le 
côté religieux; on organisa des cultes dans lesquels 
le français et le hollandais étaient alternativement em- 
ployés, ce qui devait naturellement amener une cor- 
ruption des deux langues. 

La nomination comme gouverneur de Pétrus Stuy- 
vesant marque une époque dans la vie politique et 
économique de la colonie. Il avait épousé Judith 
Bayard, fille d'un pasteur protestant ; cette union rap- 
prochait les deux sections de la colonie. 

A son avènement au trône, Louis XIV voulut 
reconnaître la loyauté de ses sujets protestants et il 
confirma l'Edit de Nantes par l'ordonnance que nous 
reproduisons en partie : « Savoir faisons que nous... 
avons dit et déclaré, disons et déclarons par ces pré- 
sentes, que nos dits sujets faisant profession de la dite 
religion prétendue réformée, jouissent et ayent l'exer- 
cice libre et entière de la dite religion conformément 
aux édits, déclarations et règlements faits sur ce sujet 
sans qu'à faire ils puissent être troublez ni impatientez 
en quelque sorte et manière que ce soit. » 

Des temples qui avaient été fermés par ordre de 
l'autorité furent rendus à leur usage primitif; des pro- 
testants furent admis aux fonctions publiques et cela au 
grand déplaisir du clergé. 

Par un sophisme des jésuites, — passés maîtres 
en ces sortes de choses dans lesquelles la conscience 
et la vérité sont également trahies, — on fit croire 



266 TROISIÈME PARTIE 

au roi que cet engagement ne le liait qu'autant qu'il y 
avait des hérétiques en faveur desquels cet édit avait 
été proclamé. Mais que si on pouvait les convaincre 
de leurs erreurs, Tédit n'aurait plus lieu d'être et pour- 
rait être révoqué. Ainsi inspiré, le roi s'appliqua à la 
conversion des hérétiques. 

Cédant à l'influence ambiante de sa cour et aux 
conseils de ses confesseurs, Louis XIV entra dans la 
voie des réactions ; il retira l'un après l'autre les droits 
et privilèges accordés aux protestants. Le clergé, en- 
couragé par ces premières victoires, devint arrogant ; 
il demanda et obtint la fermeture des synodes provin- 
ciaux et nationaux, le dernier tenu eut lieu en 1659. 

Durant la période pacifique, sous le règne de Henri 
IV, les protestants étaient devenus plus nombreux et 
dans les affaires la plupart avaient réalisé une for- 
tune infiniment respectable. Quand ils furent privés 
de leurs droits, quand les affaires publiques leur furent 
interdites, ils acceptèrent la situation qu'on leur fai- 
sait, au mépris du droit des gens, et s'occupèrent d'in- 
dustrie et de commerce. Dans tout ce qu'ils entrepri- 
rent, Dieu seconda leurs efforts et qu'ils fussent 
manufacturiers, commerçants, agriculteurs, ils furent 
toujours parmi les plus prospères, mais ils souffraient 
de l'humiliation qui leur était imposée. 

Ils vivaient donc comme des étrangers dans leur 
propre patrie. On comprend que dès lors l'idée leur 
soit venue de chercher au dehors dçs gens avec les- 
quels ils pourraient fraterniser sans humiliation. 
L'exode recommença en 1650. « La loutre dorée » 
(Gilded Otter) débarqua tout un chargement de colons 
sur les rivages de la Nouvelle- Amsterdam ; d'autres 



LA MOISSON s'étend 267 

suivirent et avec ses deux cents petites maisons qui 
étaient comme sorties de terre, la nouvelle cité nichée 
au fond de la baie sur la pointe sud de File Manhat- 
tan, sur le fort de laquelle flottait le drapeau des Etats 
Généraux, au loin le moulin à vent traditionnel des 
horizons hollandais, le pays avait un aspect qui rap- 
pelait la terre natale. 

Les nouveaux colons que chaque voyage ramenait 
plus nombreux ne s'attardèrent pas dans la Nouvelle- 
Amsterdam ; prenant conseil de leurs compatriotes, 
ils allèrent s'échelonner sur les côtes de la Rivière 
Hudson où d'autres colons vinrent bientôt les rejoin- 
dre. Parmi ces derniers venus, on relève les Mathieu 
Blanchard, Antoine Crispel, Louis Dubois, qu'accom- 
pagnaient leurs familles. En 1657 une forte colonie 
venue des Vallées du Piémont se présenta au port; ils 
fuyaient eux aussi la persécution qu'avait organisée 
contre eux le duc de Savoie ; l'histoire a enregistré 
cent soixante fugitifs. 

Tout le pays qui s'étend entre la Loire et la Ga- 
ronne, le Poitou, la Saintonge et la terre d'Aunis, 
avait accepté les doctrines delà Réforme; des moines, 
des prêtres, des sœurs avaient renoncé aux erreurs 
de Rome pour se rattacher à la vérité évangélique. 
Les libraires et les maîtres d'école s'occupaient favo- 
rablement du mouvement religieux. C'est à cette 
époque que La Rochelle fait remonter sa gloire. 
Durant les troubles de la guerre civile, elle devint 
le point de ralliement des forces huguenotes. Elle 
résista aux assauts d'un siège qui dura neuf mois 
(1573). Les cinquante ans qui suivirent furent une 



268 TROISIÈME PARTIE 

période de prospérité. Ses fortifications, son com- 
merce étendu, Tintelligence et la moralité et de ses 
habitants firent la gloire du protestantisme français. 
Son grand temple, dont le prince de Condé avait 
posé la première pierre, se remplissait d'auditeurs 
attentifs. Durant quarante années, on ne célébra pas 
une seule messe dans ses murailles. Son collège, 
fondé par Jeanne d'Albret, y attira les savants du siè- 
cle, ses presses inondaient le pays d'ouvrages instruc- 
tifs et édifiants. Elle fut souvent choisie pour abriter 
les synodes nationaux. La ville était comme saturée 
de vie religieuse et partout on sentait des intelligences 
en travail. Cette prospérité ne pouvait pas diirer, 
Rome n'aime pas les contrastes qui signalent son infé- 
riorité. Du 15 août 1626 à novembre 1627 soit pen- 
dant quinze mois, la ville fut de nouveau entourée 
par l'ennemi et l'assaillant fit un tel carnage que des 
30 000 habitants des premiers jours il n'en resta plus 
que 5000; sous les portiques on avait empilé les cada- 
vres et les survivants, amaigris par les privations et 
la fatigue, passaient dans les rues comme des ombres. 
Enfin incapable de résister plus longtemps, cette pha- 
lange de héros rendit les armes. Au lieu de les admi- 
rer, Louis XIII décida de les punir et il ordonna que 
là ville dont les habitants avaient su défendre si coura- 
geusement leurs droits et leurs libertés, aurait ses 
fortifications rasées. C'était la ruine pour cette place 
forte ; elle ne s'en est jamais relevée. Elle allait per- 
dre son caractère de citadelle protestante, bien qu'elle 
continuât à être pour les réformés un centre d'influence 
morale et religieuse. 

En 1661, le clergé mit le comble à ses infamies: 



LA MOISSON s'Étend 269 

exhibant un vieux décret du roi, il obtint l'exclusion 
de tout citoyen qui professait la religion prétendue 
réformée. Les enfants et les femmes suivaient le chef 
de famille. Pourtant en 1627 un édit royal avait donné 
aux protestants la jouissance de cette place fortifiée. 

Quand le clergé eut obtenu de la faiblesse royale 
cet édit qui est déshonorant pour ceux qui l'ont ré- 
clamé, autant que pour ceux qui l'ont appliqué, il fut 
proclamé en ville au son du tambour. Il accordait aux 
protestants un délai de quinze jours pour quitter la 
ville qu'ils avaient rendue prospère. 

La triste nouvelle répandit la consternation dans tous 
les foyers. Croyant pouvoir se fier à la parole royale, 
depuis une trentaine d'années, un grand nombre de 
familles étaient venues s'établir à La Rochelle, beau- 
coup y avaient reçu le jour; c'était le foyer collectif, 
la petite patrie dans laquelle on avait appris à aimer 
la grande. Le décret ne s'occupait pas des déchire- 
ments dont il allait être la cause^ pas plus d'ailleurs 
que de l'injustice qui l'avait inspiré, il voulait être 
obéi et les soldats étaient là pour lui donner force de 
loi. Trois cents familles subirent cette monstrueuse 
iniquité à laquelle on pouvait se soustraire en violen- 
tant sa conscience par une abjuration. Il n'y eut point 
de lâches et bien que le temps se fût mis contre les exi- 
lés, — la pluie tomba à torrents pendant trois semai- 
nes, — les plus courageux s'en allèrent; d'autres 
attendirent que la pluie cessât. Quand les quinze jours 
de délai furent expirés, les maisons furent visitées ; on 
saisit tout ce qui était saisissable et les malheureux 
restés fidèles, les enfants au berceau^ les femmes qui 
allaient être mères, les vieillards, les malades furent 



270 TROISIEME PARTIE 

impitoyablement chassés. Un grand nombre périrent; 
d'autres survécurent assez pour être transportés à la 
campagne par des amis obligeants. (Extrait de Ledit 
de Nantes, de Elie Benoit, tome III, pages 431-434.) 

On trouve, dans les archives du Massachusetts, une 
lettre adressée au gouverneur et aux magistrats de la 
colonie, une lettre, sorte de requête du sieur John 
Touton parlant en son nom^ aussi bien qu'en celui des 
autres réfugiés, le proscrit écrit : « Les requérants 
sont chassés de leurs demeures pour cause de religion 
et demandent au gouvernement de la colonie que la 
faveur leur soit accordée d'avoir la certitude de pou- 
voir s'établir dans la colonie avant d'entreprendre le 
voyage. Dans le cas où ils seraient encouragés, ils 
disposeraient de leurs propriétés dans la Rochelle, où 
il ne leur sera plus permis de demeurer longtemps. » 
La liste des requérants est perdue, mais il est certain 
qu'ils vinrent, car on en trouve, peu après Touton, 
établis à Boston. 

Le gouverneur Stuyvesant est informé des inten- 
tions d'un grand nombre de Rochellois et d'habitants 
des communes voisines de venir s'établir dans la 
New-Amsterdam (1663). 

Vue depuis la mer, La Rochelle est à peu près la 
même qu'au dix-septième siècle, elle a conservé ses 
forts Saint-Nicolas et La Chame. Un reste de l'ancien 
mur relie la ville à l'imposante tour de la lanterne 
érigée comme phare pour guider la navigation et faci- 
liter l'entrée du port. Au temps des persécutions, cette 
tour fut transformée en prison d'Etat. Si nous pou- 
vions faire parler les murailles, que de douleurs elles 



LA MOISSON S ETEND 27I 

nous raconteraient; certainement les fils des héros 
qui souffrirent là rougiraient d'avoir si peu conservé 
de leur grand courage et de leur foi indomptable. 

C'est au milieu de ces scènes que grandirent les 
jeunes Bernons, les Faneuil, les Beaudoin, les Allaire et 
les Manigault; les rues, les places publiques et les quais 
où étaient les grandes maisons de commerce sont encore 
là, rappelant tout un passé palpitant d'intérêt. La mai- 
son est encore debout qui vit Henri de Navarre, petit 
garçon de quinze ans, accompagné de sa mère Jeanne 
d'Albret, cherchant un refuge au début de la guerre 
civile. La Rochelle venait d'embrasser les idées de la 
Réforme, on montre encore la maison qu'habitait le 
maire Guiton, qui dirigea avec tant d'habileté et de 
sang-froid la défense de 1628. En vérité chaque mai- 
son a son passé d'héroïsme et de souffrance. On a 
marqué la place du Bastion de l'Evangile qui a sup- 
porté les assauts furieux de l'ennemi; l'endroit où des 
femmes répandirent du haut des murs l'huile brûlante 
qui devait faire reculer l'assiégeant; la demeure d'Es- 
ther Leroy, femme de Gabriel Bernou, fait face au 
palais Royal, autrefois hôtel de ville de La Rochelle ; 
le pré Maubec que Mme Bernou apporta à son 
mari et sur lequel les protestants exclus avaient l'ha- 
bitude de se réunir dans les mauvais jours. Cette com- 
mune est maintenant dans les limites de la ville appe- 
lée « Ville Neuve ». Le « Grand Temple » prêche; 
vraie porte du ciel pour des milliers d'âmes, avec son 
frontispice sur lequel sont gravées les armes des rois 
de France et de Navarre. Dans l'intérieur, les bancs 
distincts du reste, réservés aux magistrats et aux 
membres du Consistoire et sur les murs près de la 



272 



TROISIEME PARTIE 



chaire, les dix commandements écrits en lettres 
d'or sur deux tablettes; une grosse cloche appelait les 
fidèles au culte, ce qui n'est pas le privilège d'un 
grand nombre d'églises protestantes en France. 

Parmi les familles en vue^ on remarquait dans ces 
assemblées, la famille de Bernou qui faisait remonter 
son origine aux comtes de Bourgogne; la famille de 
Pierre Jay, descendant des seigneurs Moutonneau du 
Poitou ; Gabriel Manigault dont le père fut l'un des- 
premiers protestants dans le pays d' Aunis. Au nombre 
des premiers enfants baptisés à La Rochelle par un 
pasteur protestant se trouve Dara, fille de Jean Mani- 
gault et de Louise de Foix, son épouse. Jean Mani- 
gault était l'un des anciens de cette Eglise naissante. 
Un siècle plus tard, Isaac Manigault assistait au bap- 
tême d'Auguste Jay; il avait accepté d'en être le 
parrain. 

La famille Beaudoin de La Rochelle, dont le nom a 
subi comme tant d'autres, hélas ! de malheureux chan- 
gements et dont on a fait Bowdoin, dans le Massa- 
chusetts, était l'une des plus importantes de la ville. 
Elle descendait de Pierre Beaudoin, sieur de la Laigne, 
qui épousa en 1448 la fille de Jean Bureau, maire de 
La Rochelle. A la Révocation, une branche de la 
famille passa en Hollande, une autre en Angleterre; 
c'est de l'une de ces branches que descend Pierre 
Beaudoin, qui a laissé son nom à un collège de l'Etat 
(Bowdoin Collège). 

La famille Allaire est aussi parmi ces familles dis- 
tinguées dont plusieurs des enfants ont exercé une 
si heureuse influence dans l'EgHse à l'époque de la 
Révocation. 



LA MOISSON S ETEND 



273 



Benjamin FaneuiL commerçant de La Rochelle^ 
épousa Marie, fille d'André Bernou; Jean et André, 
fils de son. frère Pierre, vinrent en Amérique à la 
même époque. 

André Laurent est Tancêtre d'une famille notable 
de la Caroline du Sud. 

Nous avons reproduit ces noms, parce que nous les 




Cliché L. Cassegrain, La Rochelle. 

Port de La Rochelle. 



retrouvons au Canada ; quel honneur pour ceux qui 
les portent de constater combien est fausse l'accu- 
sation de ceux qui disent que les protestants cana- 
diens ne sont pas des Français, ou encore, ce qui 
est pire, d'être des traîtres à la race, d'avoir oublié 
ce qu'étaient leurs pères. 

Jean et Josué David représentaient une des meil- 
leures familles de La Rochelle. En 1572 Jean David 



CANADA II 



18 



274 TROISIEME PARTIE 

est envoyé comme ambassadeur auprès de la reine 
Elisabeth d'Angleterre afin d'obtenir son aide. En 
1628, Jacques David, deux fois maire de la ville, est 
envoyé en mission auprès de Charles II avec lequel il 
conclut, au nom des protestants, une alliance. Jean et 
Josué David vinrent s'établir à New-York après la 
Révocation. 

Dans les rangs de la noblesse d'Aunis, au nombre 
de ceux qui restèrent fidèles à leur Dieu et qui durent 
payer de l'exil la liberté de le servir selon leur 
conscience, beaucoup émigrèrent vers la Caroline 
du Sud. On relève les noms suivants : Paul Bruneau 
de Rivedouse, fils d'Armand Bruneau, conseiller, 
citoyen éminent que des lettres patentes rendirent 
noble au dix-septième siècle. Dans sa fiaite en Amé- 
rique^ il est accompagné par Henri, fils de son 
frère Arnaud. Les Chastanier, qui passèrent aussi 
dans la Caroline du Sud, venaient de même de La 
Rochelle. 

David et Elie Papin appartiennent à une ancienne 
famille huguenote. En 1561 l'un d'eux est diacre, 
l'autre pasteur d'une Eglise de réfugiés à New-York. 

Il faut encore mentionner les Dupont-Gabrielet, 
Jacques-Henri Guionneau, Jacob Palloquin, André 
Sigourney, Jean Auvoyneau, Daniel Bernardeau, 
Etienne Doucinet, Auguste Grasset^ Paul Merlin, 
Pierre Morin, Gédéon Petit, Daniel Rayneau, les 
Chaillé du Maryland, les Duché de la Pensylvanie, les 
Pintard de New-Jersey. Nous n'avons choisi que 
quelques noms, parmi ceux dont on retrouve des 
homonymes au Canada et nous l'avons fait en pensant 
que cela pourrait intéresser protestants et catholiques 
qui hront ces pages. 



LA MOISSON S ETEND 



275 



Ce qui frappe, quand on revit ce passé éloigné, 
c'est la place importante que la religion occupait dans 
les occupations journalières qu'elle inspirait. On n'avait 
pas peur d'être traité de bigot, cela paraît évident, et 
pour qui pourrait émettre des doutes^ il suffit d'exa- 
miner les monuments sur lesquels les inscriptions de 
tous genres rendent ce puissant témoignage. 




Cliché L. Cassegrain, La Rochelle. 



Ile de Ré. 



A onze milles au N.-E. Marans, rendue célèbre par 
les échauffourées de la Ligue ; entourée de marais 
salins, cette petite cité a un aspect vraiment remar- 
quable avec sa chaussée qui l'unit à la terre ferme. 
Prise en 1588 par le duc de Guise, elle fut reprise par 
Henri de Navare à la suite de la bataille de Coutras. 
Quand les Huguenots furent sur le point de monter à 
l'assaut, les troupes s'agenouillèrent, selon leur cou- 
tume, pour invoquer la bénédiction d'en haut. Les sol- 



276 TROISIÈME PARTIE 

dats catholiques témoins de cet acte de piété s'écriè- 
rent : « Ils prient Dieu, nous serons battus comme à 
Coutras ». 

Cet incident nous remet en mémoire ces paroles de 
Marie Stuart qui disait en parlant des prières de John 
Knox : « Je les redoute plus que les assaults des 
Covenanters ». Il est probable que les Amalécites 
durent passer par les mêmes émotions quand ils 
aperçurent Moïse levant les bras vers le cieL 

Uîle de Ré a aussi fourni son contingent à l'émi- 
gration américaine. Donnons d'abord quelques noms: 
Ezéchiel Carré, pasteur de la colonie de Narrangau- 
sett; Paul Collin, Ezéchiel Barbeault, Jean Coulon, 
Edouard et EUe Métayer, Jean-François et Esther 
Vincent, Grégoire Goujon, Marie Galais, Jacques et 
Jean Barbota Moïse Le Brun, Daniel Garnier, Pierre 
Mounier. Tous ces noms, auxquels on pourrait ajouter 
un grand nombre d'autres, se retrouvent ici en Amé- 
rique et suffisent à donner une idée de la saignée qui 
fut faite à la France dans les années troublées qui 
vont de 1681 à 1686. Quelle force perdue pour les 
Eglises de France, pour la morale du peuple, pour la 
conscience française. 

Mais voici plus douloureux encore pour ceux qui 
aiment la France ! Octobre 1685 '> l'édit de Nantes est 
déchiré, les dragonnades commencent. Voici ce 
qu'écrivait alors un Rochellois à un de ses compa- 
triotes étabh à Boston : 

« Dieu veuille, dit-il, que ma famille et moi fussions 
avec vous ; nous ne serions pas exposés à la furie de 
nos ennemis qui nous volent et enlèvent ce que Dieu 
nous a donné pour le soutien de nos âmes et de nos 



LA MOISSON S ETEND 277 

corps. Je n'essayerai pas de décrire les souffrances 
que nous endurons. En peu de mots, je vous dirai que 
notre temple est condamné, rasé, que nos pasteurs 
sont bannis, leurs biens confisqués et condamnés à une 
amende de mille couronnes. Tous les temples aussi 
sont démolis, rasés, celui de Tlsle de Ré et deux autres 
exceptés. Défense nous est faite d'utiliser nos arts et 
métiers; on s'attend à voir les dragons pénétrer dans 
nos maisons, à voir nos enfants enlevés, comme ils 
ont fait dans d'autres communes. Un grand nombre 
de protestants, ma famille et moi, espérons pouvoir 
aller vous trouver. Si quelques-uns des vôtres osaient 
s'aventurer sur nos côtes avec un navire, il en tirerait 
grand profit. Nous comptons sur l'aide de Dieu. » 

Les craintes exprimées dans cette lettre se réali- 
sèrent bientôt ; quelques jours après, huit mille soldats 
venant du Béarn, où ils avaient terminé une de leurs 
horribles missions, vinrent s'installer à La Rochelle ; 
on les logea dans les maisons protestantes. C'est alors 
que se renouvelèrent les désordres et les outrages qui 
avaient déshonoré les bourreaux convertisseurs de la 
Saintonge et du Poitou. Tous ceux qui le purent s'en- 
fuirent et il y eut plus de trois cents familles qui con- 
sentirent à être considérées comme des « nouveaux 
convertis ». Huit cents familles résistèrent à ces viols 
de conscience. Alors leurs maisons furent envahies et 
ce furent des horreurs pour lesquelles le langage des 
honnêtes gens n'a pas d'expression suffisante. C'est 
ce qui explique la défection des trois cents que nous 
avons indiquée. Les convertisseurs (?) étaient peu 
exigeants ; ils se contentaient d'une adhésion verbale 
qu'on rétractait aussitôt après. Une telle attitude est 



278 TROISIÈME PARTIE 

discutable, mais qu'eussions-nous fait en de pareilles 
circonstances? Dieu nous garde de telles épreuves. 
Il y en eut que cette tentation ne sut pas faire fléchir 
et la liste des martyrs de la foi s'allongea d'un grand 
nombre de noms; d'autres cherchèrent la délivrance 
dans la fuite, abandonnant tout pour ne porter dans la 
terre d'exil que leurs vertus, — ce que Bersier a 
appelé la conscience de la France, — qui devaient 
faire grandir et prospérer leur patrie d'adoption. 

En vertu de l'Edit de Fontainebleau révoquant 
« l'irrévocable et perpétuel Edit de Nantes » la pro- 
testante Rochelle avait de toute apparence cessé d'exis- 
ter au grand profit des colonies américaines. La 
grande maison de Pierre Jay, en bas de la Bourserie, 
avait été spécialement désignée aux dragons et la 
situation des gens devint intenable ; un mot, une signa- 
ture auraient suffi pour mettre fin à de tels tour- 
ments ; Jay n'y songea jamais. Il décida de mettre, si 
possible, sa femme et sa famille à bord d'un navire 
qui était sur le point de partir pour Plymouth. Mais il 
y avait de grandes difficultés à surmonter; des croi- 
sières royales gardaient les côtes avec ordre de visi- 
ter les navires en partance. Jay réussit pourtant à 
mettre sa famille en sûreté et il resta probablement 
pour disposer de ses biens. C'était une imprudence ; 
arrêté, il est mis en prison dans l'une des cellules de la 
Tour de la Lanterne et c'est à l'intervention de géné- 
reux amis catholiques qu'il recouvre sa liberté quel- 
que temps après. Deux de ses navires étaient atten- 
dus au port; il profita de cette circonstance pour 
arranger les plans d'une fuite et dans la nuit il prit 
place à bord de l'un d'eux qui allait s'éloigner; 



LA MOISSON S ETEND 279 

quelques jours après, il embrassait les siens et tous 
rendaient grâces à Dieu. Son fils, absent au temps de 
Tévasion du père, trouva, en revenant à La Rochelle, 
que les biens de la famille avaient été confisqués. Ne 
voulant pas les ravoir en les payant d*un reniement, 
il s'embarqua pour la Caroline du Sud et finalement 
vint s'établir à New-York. 

Nous avons signalé ces noms entre mille autres, 
parce qu'ils nous ont rappelé des noms connus et fait 
supposer bien des drames. Il en est d'autres qui ne 
sont pas moins évocateurs de souvenirs ! Les Archam- 
beau, les Boisseau, dont l'un des descendants à Mont- 
réal se réclamait fièrement de ses origines hugue- 
notes. 

Les traitements employés contre les protestants de 
La Rochelle étaient suivis ailleurs; on eût dit d'un 
ordre unique, parti d'on ne sait quelle infernale admi- 
nistration; le Midi en souffrit grandement et parmi 
ceux qui purent fuir, il y eut des Rolland, des 
Machet, des Baudin dont on retrouve de nos jours les 
descendants dans le Delaware et le Maryland. Les 
Duval ou les Quantin ou Cantin sont encore repré- 
sentés au Canada par d'honorables familles; les 
Lamoureux et les Bruneau sont revenus à la foi de 
leurs pères. 

Qui dira combien il y a eu de noms qui ont été 
changés, soit qu'on ait voulu échapper à des misères 
sans nom, soit qu'on n'ait pas toujours su conserver 
l'orthographe régulière et surtout la prononciation. 
Volontairement ou involontairement, on a laissé les 
Anglais dénaturer des noms qu'ils ne savaient pas pro- 
noncer et petit à petit il s'est fait des changements 



28o TROISIÈME PARTIE 

inconcevables. Nous connaissons un Lavimonière, 
nom français s'il en fut; il est devenu en notre ving- 
tième siècle et sans persécution Lovemoney. 

Si Ton changeait les noms, il est une chose qu'on 
ne pouvait pas dénaturer, c'était la grande probité 
huguenote ; ici comme en France elle n'a jamais été 
contestée par une seule personne honorable et il 
semble bien que dans la très grande généralité des 
cas, les fils ont continué la tradition des pères. Aujour- 
d'hui, les descendants de ces héros ont plus ou moins 
perdu l'habitude du français, mais ils aiment leur 
langue, tout en la parlant avec difficulté et ce n'est 
pas devant eux qu'il faudrait s'aviser de dire du mal 
de la France, qui fut pourtant si dure à leurs an- 
cêtres. 

Le premier soin des fugitifs arrivés sur la terre 
d'exil, c'était de préparer un autel à l'Eternel; par- 
tout où ils s'établirent, ils voulurent proclamer leur 
foi. A la demande des Anciens de la nouvelle con- 
grégation de Boston, Daillé fut chargé de sa desserte. 
Le gouverneur Dudley parle de ce pasteur comme 
d'un honnête homme et d'un excellent prédicateur. 
Très sympathique aux Puritains, mais ayant été con- 
sacré par l'évêque de Londres, Daillé fut souvent 
dans des situations difficiles, incapable de satisfaire aux 
exigences des uns et des autres. Une lettre écrite à 
Bernou montre quelle part Daillé prenait aux événe- 
ments du siècle. Naturalisé Anglais, il avait épousé la 
cause de son pays adoptif et mourut en lyiS-La chaire 
qu'il avait occupée avec fidélité fut alors confiée aux 
soins de M. Lemercier, un enfant de la Normandie. 
Après avoir fait de brillantes études à Genève, 



LA MOISSON s'étend 281 

Lemercier se retira à Londres, où Tappel de TEglise 
de Boston vint l'atteindre. On lui offrait alors cent 
livres pour ses honoraires. 

Il y avait déjà trente ans que TEglise était orga- 
nisée qu'on pouvait lire sur ses registres les noms que 
voici : André Faneuil, Bernou, Jacques Beaudoin, 
Daniel Johnnoh, André Sigourney. Bien doué quant 
à la prédication, homme de cœur et de tact, Lemer- 
cier aurait certainement réussi à faire œuvre durable. 
Mais déjà la jeunesse avait des faiblesses pour la 
langue du pays, c'était au milieu du dix-huitième siècle 
et les congrégations de réfugiés avaient perdu un peu 
de leur prestige, peut-être aussi un peu de leur vie. 
Pour répondre à son besoin de servir, Lemercier 
joignit aux soins de ses fonctions pastorales les sou- 
cis d'une aumônerie volontaire parmi les matelots. Il 
obtint du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse la per- 
mission d'installer une ferme sur l'Isle des Sables et là 
il fit élever des animaux, en vue d'assurer des vivres 
pour les naufragés que l'impitoyable mer jetait sur 
les côtes. Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse et 
celui du Massachusetts en garantirent conjointement 
la protection. {Histoire et Antiquités de Boston, par 
Drake, page 488. — Historical of Nova Scotia, vol. II, 
p. 269.) 

L'absorption des huguenots dans les Eglises améri- 
caines continuait et, en 1748, la congrégation française 
de Boston devait se dissoudre. Lemercier alla s'éta- 
blir à Dorchester;il y vécut encore seize ans jusqu'en 
1764. 

On vit longtemps encore à Boston des familles 
huguenotes ; il convient de signaler tout particu- 



282 TROISIÈME PARTIE 

lièrement la tamille Faneuil dont le magnifique car- 
rosse armorié attirait l'attention des promeneurs. 
Pierre Faneuil fit construire un marché public dont 
le premier étage a pendant longtemps servi d'hôtel 
de ville ;• aujourd'hui on le tient pour une des reli- 
ques de l'histoire américaine. C'est sous son toit 
que la liberté a fait entendre ses premiers vagis- 
sements. 

Les descendants de Pierre Beaudoin honorèrent 
leur origine huguenote par le travail et le dévoue- 
ment à la cause pubHque. Jacques devint l'un des pre- 
miers commerçants de Boston et pendant plusieurs 
années siégea au Conseil colonial. Quand il s'endormit 
au Seigneur, il laissait à ses enfants l'une des plus 
belles successions de la province, tant pour l'honneur 
que pour la fortune. Son fils James se distingua 
comme homme d'Etat; on le considère comme un 
grand patriote. Peu avant la rupture avec l'Angle- 
terre, il est président du Conseil et, en 1779, c'est lui 
qui dirige les débats de la convention chargée d'éla- 
borer une constitution. A la fin de la guerre, il est élu 
gouverneur du Massachusetts, succédant à John Han- 
cock. Son administration a été remarquable par la fer- 
meté et la modestie qui l'a caractérisée et quand la 
mort vint mettre fin à son activité, — il n'avait que 
64 ans, — on disait de lui : Pendant les trente années de 
sa vie publique il a été un exemple autant par sa foi 
que pour sa charité. Le collège Bowdoin — (corrup- 
tion de Beaudoin) — dans l'Etat du Maine qui faisait 
alors partie du Massachusetts, a été créé en son hon- 
neur. Son fils James fut en 1805 nommé ministre plé- 
nipotentiaire à la cour de Madrid. Il mourut sans lais- 



LA MOISSON s'Étend 283 

ser d'enfant et avec lui s'est éteinte une famille dont 
la France peut s'enorgueillir. 

Mentionnons encore les trois Barreau, Louis Allain, 
Jean Beauchamp, Gabriel Bernou, Isaac Bisson, Louis 
Boucher, Jacques et Gabriel Dupont, Jean Papineau, 
Broussard, Deschamps, René Grignon, Francis 
Légaré, Jean Maillet, Jean Millet, Berthlemy Mer- 
cier, Etienne Robineau, etc. 

La famille Bernou mérite une mention spéciale. 
Nous l'avons vue au Canada, en Hollande, en Angle- 
terre. Nous la retrouvons ici. Son chef obtint une con- 
cession territoriale de 2500 acres à Oxford à 50 miles 
de Boston, où avec Du Taffeau il établit une planta- 
tion dans laquelle il attira un grand nombre de ses 
coreligionnaires agréablement surpris par la beauté 
du pays. On transforma les plaines alluviales et les 
collines en pâturages d'un excellent rapport, arro- 
sés par les ruisseaux qui dévalent des montagnes 
voisines. C'était une colonie française qui se consti- 
tuait; bientôt après son installation, elle avait un pas- 
teur, M. Boudet, qui mit sa maison à la disposition 
des fidèles. Le nombre augmentant, il fallut songer à 
construire un temple. De nos jours le touriste s'arrête 
ému devant les restes d'un fort et communie avec 
l'esprit de ces réfugiés dont les premières habitations 
sont encore debout. 

Tout allait à merveille, et pourtant il y avait, mena- 
çant la prospérité de ces frères, deux dangers qu'il 
faut indiquer : L'alcool, dont l'usage, dit un chroni- 
queur du temps, rend l'Indien furieux et cruel, et la 
venue imprévue des «Indiens du Canada». 

En 1694, la fille du colon Allard, accompagnée de 



284 TROISIÈME PARTIE 

ses deux petits frères, s'en est allée au bois cueillir 
des fruits sauvages, on ne les a plus revus. Bien des 
mois après les parents apprennent que les enfants ont 
été enlevés et emmenés à Québec dans quelque 
couvent. 

Etant donné Tétat des esprits^ il fallait s'attendre à 
ce que la petite colonie. protestante attirât l'attention 
des chefs indiens du Canada toujours bien informés 
par des espions de ce qui se passait dans les nouveaux 
établissements si prospères des « Hérétiques de 
France. » Les jésuites s'étaient fait des amis parmi ces 
chefs. Un missionnaire protestant nommé Laborie, 
qui essayait de faire aimer son Sauveur à de jeunes 
Indiens, apprit de ses catéchumènes qu'ils avaient 
décidé de renoncer à ses leçons. Il voulut savoir 
quelle était la raison de cette décision et voici la 
réponse qu'il reçut : « La religion des Indiens de Pen- 
nacook est plus belle que la nôtre, les Français du 
Canada nous donnent des croix en argent pour les sus- 
pendre à notre cou. » 

Le 17 juin 1700 Laborie écrivait au gouverneur: 
« Au sujet de nos Indiens je me sens obligé d'avertir 
votre Excellence que les quelques visiteurs venus pour 
nous voir n'avaient d'autre but que d'engager ceux 
qui avaient été fidèles, à s'en aller avec eux, de sorte 
qu'ils ont gagné la plupart et partent aujourd'hui 
pour Pennacook (Concord N. Y.). Je les exhortai à 
rester, mais inutilement. Je vois que les prêtres 
agissent vigoureusement et couvent quelque entre- 
prise. » 

Ce n'était pas assez pour le papisme d'avoir per- 
sécuté les huguenots en France, il voulut continuer 



LA MOISSON s'Étend 285 

dans les colonies anglaises ce qu'il faisait avec tant de 
succès dans la « Nouvelle-France ». 

On trouve encore dans le Rhode-Island un village 
qui porte le nom de Frenchlown à quelques milles de 
Kingstown. Cette colonie était formée de Huguenots 
venus de la Saintonge, de La Rochelle, du Poitou, de 
la Normandie et de la Guyenne, avec leur pasteur 
Ezéchiel Carré, natif de Tîle de Ré. Il avait étudié à 
Genève et avait suivi Pierre Berthou de Châtellerault 
en Poitou. Je signale à l'attention du lecteur cana- 
dien : le D"" Ayrault, Jean Julien, Daniel Lambert, 
André Arnaud, la veuve Galz, Pierre Lemoine, 
Etienne Lavigne, Moïse Lebrun, Jean Beauchamp, Jean 
David, Jacob Ravier, Daniel Legendre, Daniel Renaud, 
Belair, Jean Lafond, François Légarcé, Deschamps, 
etc., etc. 

Les débuts furent rudes; mais, remarque le doc- 
teur Ayrault, nous avons eu la consolation de pouvoir 
servir Dieu selon les lumières de notre conscience 
éclairée par l'Evangile. 

Malheureusement eux aussi eurent à souffrir de l'in- 
cursion des Indiens et des Français venus du Canada ; 
on s'attendait à voir paraître toute une flotte sur les 
côtes. On soupçonnait les jésuites d'avoir des espions 
à New-York, à Boston et un peu partout dans la Nou- 
velle-Angleterre. La présence de Français prétendant 
être protestants venus de France suffisait pour créer 
un certain malaise dans les esprits, ce qui motiva de 
la part des autorités la délibération suivante : « Con- 
sidérant qu'il y a parmi nous des messieurs français et 
autres qui prétendent être protestants et qui sont 
peut-être papistes et ennemis deJeurs majestés et du 



286 TROISIÈME PARTIE 

bien public, il est décidé en conseil de demander à Son 
Excellence le gouverneur s'il ne serait pas nécessaire 
de faire une enquête et d'exiger le serment d'allégeance 
à nos souverains le roi Guillaume et la reine Mary 
et de considérer comme ennemi quiconque s'y refu- 
serait. » En mars les colons français durent compa- 
raître devant les magistrats à Warwick et faire le ser- 
ment d'allégeance. Les* réfugiés le firent bien volon- 
tiers, tout en craignant que l'on mît en doute leur 
sincérité. Leur pasteur saisit l'occasion qu'on lui 
donna à Boston de dire un mot pour dissiper tout 
soupçon : « Notre petite colonie, dit-il, vous sera bien 
obligée si en quelque sorte vous voulez bien la proté- 
ger contre les calomnies ou des soupçons injurieux.» 
Ces quelques mots n'ayant pas produit l'effet qu'on 
en attendait, la colonie se dissout et vint s'établir à 
Boston et à New-York, où tous furent accueillis avec 
joie et cordialité. La dispersion ne fut pas totale; les 
familles Lemoine et Ayrault restèrent. Le nom des 
Lemoine a été changé, on en a fait Money^ mais nous 
ne pouvons pas expliquer à la suite de quelles alté- 
rations de prononciation. 

Le docteur Baird a écrit des volumes sur l'émigra- 
tion huguenote, encore est-il qu'il n'a pas suivi toutes 
les familles établies dans l'intérieur du pays, absor- 
bées presque dès leur arrivée, parce que heureuses 
d'oublier un passé douloureux. Ces quelques pages 
suffiront pour faire comprendre la place qu'on leur a 
faite et qu'elles ont occupée. Le rapprochement de 
ces deux races a été pour elles un bienfait mutuel. 
L'esprit vif du Français servait à aiguiser l'esprit péné- 
trant du Yankee. La persévérance du huguenot, 



LA MOISSON s'étend 287 

acquise durant les temps sans fin de la persécution, 
fortifiait Ténergie du colon anglais trop confiant par 
nature (self relient). 

Le calviniste trouva un frère dans le puritain; l'ac- 
cueil généreux de TEglise d'Angleterre pour les pas- 
teurs réformés stimula les Eglises congrégationalistes 
et réveilla dans les cœurs les plus nobles sentiments. 

Dans les relations sociales, les Rochellois pouvaient 
sans aucun malaise avoir une place prépondérante; 
ils se mélangèrent bientôt avec l'élite de la capitale 
de l'Etat. En somme il n'y eut de déception pour per- 
sonne et l'estime fut mutuelle. 

Les huguenots, qu'on a présentés à tort comme des 
esprits moroses, ennemis d'une saine gaîté^ communi- 
quèrent un peu de leur entrain à la société austère 
des puritains. Ils développèrent chez eux l'amour de 
l'arj; qui se manifesta par la culture des fleurs. Ils 
apportèrent et communiquèrent à leur entourage ces 
convictions qui ne sont pas moins fortes parce qu'elles 
sont accompagnées d'une certaine modération et 
d'une certaine souplesse dans les questions qui ne 
sont pas d'une importance vitale. Ils apportèrent aussi 
l'amour de la liberté non moins sincère parce qu'il 
s'associe à une tolérance qui a été acquise à l'école 
de la souffrance. 



i 



CONCLUSIONS 



En parcourant ces pages, le lecteur a certainement 
compris le but des premiers missionnaires. Ils ont 
voulu donner au peuple les saintes Ecritures : révé- 
lation de Dieu aux hommes par Jésus-Christ, seul 
guide de foi et de morale que Rome a tant d'intérêt à 
laisser dans Tombre. 

On a compris en second lieu que le but final était de 
réveiller les consciences et de faire sentir le besoin 
d-un salut si généreusement offert. 

Nous avons vu que cette entreprise était une œuvre 
de revendication; reprendre le terrain perdu; non en 
vertu d'un droit, mais comme un devoir chrétien et 
patriotique et comme un privilège : car heureux est le 
porteur d'une bonne nouvelle. 

Nous avons assisté au départ et nous nous sommes 
rendu compte de l'Esprit qui animait les organisateurs 
de cette œuvre, le dévouement des hommes de la 
première heure, le renoncement de tous, missionnaires 
et convertis. 

Nous avons essayé de montrer au lecteur et sous 
leur jour véritable ces protestants groupés ou isolés. 
Ces modestes succès ont provoqué une opposition 
acharnée et systématique de la part du clergé ; de là 
nous avons dû nous mettre sur la défensive et dénon- 
cer les erreurs et les superstitions qui nous séparent 

CANADA II 19 



290 CONCLUSIONS 

de TEglise romaine, ce qui involontairement nous a 
entraîné à la controverse et a donné à notre protes- 
tantisme un caractère agressif. Ce n'est pas son but; 
son but est d'éclairer et de sauver, car le protestan- 
tisme n'est pas négatif; il affirme de grandes vérités. 
Il est une vie; nous n'avons pas suffisamment compris 
ce côté-là, le protestant nie certaines erreurs parce 
qu'il croit. Or, croire c'est vivre. 

Les âmes d'élite chez les catholiques et les protes- 
tants se comprennent au fond sans toujours se l'avouer 
et tendent vers le même but; tous désirent une 
réforme, mais ne s'entendent pas sur les moyens à 
suivre. Les premiers croient qu'une réforme viendra 
du dedans, que l'Eglise de Rome contient assez de 
vérité pour jeter au dehors toute l'écume. Les 
seconds, les protestants qui l'ont cru, au souvenir de 
la Réforme, ont perdu toute espérance de ce côté ; les 
quelques prêtres convertis à l'Evangile ne suffisent 
pas pour nous faire espérer une réforme au sein de 
l'Eglise même. Il est vrai que Montalembert, une des 
plus belles âmes du catholicisme, écrivait à son ami 
Hyacinthe Loyson : « Vous ne servirez bien la cause 
qui nous est si chère qu'en restant au-dedans, au lieu 
de vous laisser entraîner et rejeter au dehors ». Il 
avait tort. Il le vit bien en 1870 au Concile, qui, par 
la proclamation de l'infaillibilité rendit toute réforme 
impossible. Hyacinthe Loyson, qui croyait que 
la réforme devait venir du dehors, abandonna 
l'Eglise. Il resta à mi-chemin; il aurait rendu de plus 
grands services à la cause de l'Evangile en allant jus- 
qu'au bout. C'est la position franche prise par Luther 



CONCLUSIONS 291 

qui a fait les succès de la Réforme du XVP siècle. Il 
ne suffit pas de la désirer, il faut agir. 

Nous n'ignorons pas le mouvement moderniste, très 
significatif dans le monde catholique. Le modernisme 
a pris naissance dans le mécontentement qui s'est 
manifesté dans la conscience catholique. Il est une pro- 
testation contre les innovations consacrées par le pape 
et les Conciles de cette Eglise. 

Comme le protestantisme, il a ses nuances; avec le 
Père Tyrrell il est dogmatique en Angleterre ; avec 
Tabbé Loisy, il est critique en France; et avec Don 
Romulo Murri, il est religieux en Italie. Toutes ces 
nuances sont marquées par le désir de remonter aux 
sources apostoliques. 

S'il est conséquent, le modernisme devra se séparer 
de Rome, se déclarer protestant évangélique, faire 
cause commune avec la Réforme ou avec le protes- 
tantisme moderne. A moins que, timoré, il ne reste à 
mi-chemin comme les vieux catholiques, — comme 
Dœllinger en Allemagne, — Hyacinthe Loyson en 
France. Alors on s'apercevra que le vrai remède est 
une réforme radicale : la revision des formules 
humaines et défectueuses de l'enseignement religieux, 
des catéchismes, des histoires saintes, des traités de 
dogmatique — pour les mettre d'accord avec l'ensei- 
gnement purement scripturaire. 

Montalembert écrivait à son ami quelque temps 
après : « Vous souffrez comme moi et avec moi de la 
grande misère de notre temps : du silence complai- 
sant et servile de tous les catholiques, en face des 
triomphes et des folies de ce fanatisme rétrograde 
qu'on ose nous représenter comme la vérité souve- 



292 CONCLUSIONS 

raine et infaillible ; c'est pourquoi je vous le dis en 
toute vérité, personne, dans toute TEglise, ne m'inté- 
resse et ne me console autant que vous ; car personne 
n'a, autant que vous, le courage de tout voir et de 
tout dire\ » 

Ce privilège de tout voir et de tout dire, les pro- 
testants le réclament, car ils ne croient pas qu'il y ait 
une réforme possible au sein du catholicisme en 
dehors de la prédication de l'Evangile qu'il faut ré- 
pandre; faire connaître, afin que soit vraiment connu 
le Christ des évangiles, seul docteur capable de nous 
délivrer des maux dont nous souffrons; qu'il s'agisse 
de souffrances individuelles ou sociales. 

Pour nous, protestants, il ne nous suffît pas de con- 

^ En novembre 1869. à la veille du concile qui devait procla- 
mer l'infaillibilité du pape, Montalembert écrivait au docteur 
Dœllinger : « Je vous jure que si j'entrevoyais un moyen d'être 
admis au concile, rien ne m'arrêterait. Tout misérable que je 
suis, j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome et quand même 
une fois arrivé je ne dusse ne point obtenir la parole; j'irais ne 
fût-ce que pour protester par ma présence, par le triste et intré- 
pide regard dont parle Bossuet contre les bassesses qui vont se 
produire et qui risquent de triompher. Moi qui ne suis rien et 
n'ai jamais rien été dans l'Eglise, mais vous qui êtes incontesta- 
blement le premier homme de l'Eglise d'Allemagne, comment 
pourriez-vous décliner la mission de la défendre et de la repré- 
senter dans' cette crise formidable. 

»Vous admirez sans doute Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans; 
vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer 
l'abîme d'idolâtrie où est tombé le ckrgé français ; cela dépasse 
tout ce que l'on peut imaginer. » 

Quatre mois après qu'Hyacinthe Loyson fut sorti du couvent 
des Carmes, Montalembert lui écrivait : « Jusques à quand du- 
rera l'empire de ce terrorisme exercé par ce journalisme soi- 
disant religieux, dont il n'y a pas d'exemple antérieur dans 
toute l'histoire ecclésiastique ; je cesserais d'être catholique 
si je pouvais croire que l'Eglise dût se personnifier dans de 
tels hommes ou sanctionner de tels principes ou de tels pro- 
cédés. » 



CONCLUSIONS 293 

naître les erreurs, les abus et les superstitions de 
l'Eglise de Rome, il nous faut la vie cachée en Christ 
entretenue par un commerce constant avec les saintes 
Ecritures qui nous le font connaître ; la controverse a 
une mission à remplir, mais la vie chrétienne, dans la 
famille, dans la société civile et religieuse en a une 
plus belle encore. 

Nous avons le bonheur de vivre à une époque où 
les convictions religieuses s'affirment. Ce vingtième 
siècle de lumière et de progrès nous donne des preuves 
indéniables de la vitalité du sentiment religieux en 
l'homme. 

Le catholicisme qui regrette le passé est forcé de 
se réveiller s'il ne veut pas consentir à un effacement 
complet. Ses apologètes nombreux le défendent avec 
une ardeur qui fait honneur à leurs convictions. Autre- 
fois, il en appelait aux autorités civiles qui le soute- 
naient. Aujourd'hui il ne peut compter sur elles avec 
la même assurance; il a dû se chercher des défen- 
seurs dans son propre foyer. Certes il ne manque pas 
d'écrivains batailleurs, orateurs de talents, hommes 
politiques plus encore que religieux, plus dévoués aux 
intérêts de la papauté qu'à ceux du christianisme 
dont ils affectent de prendre la défense. 

En invoquant de vieilles traditions, en regardant 
sans cesse en arrière, n'exposent-ils pas TEglise qu'ils 
veulent défendre aux destinées funestes et fatales de 
la femme de Lot et ne risquent-ils pas de la voir se 
transformer, au centre du monde, en une colossale 
statue de sel? Il y a, si nous voulons vivre, un passé 
auquel il faut se rattacher, — à ce passé judéo-chré- 
tien — et à la foi qu'il nous a léguée. — Soyons fidèles 



294 CONCLUSIONS 

à ce passé apostolique. — Et, tout en nous inspi- 
rant à cette source, seul point de départ du chris- 
tianisme, n'oublions pas la perspective qui nous est 
proposée et sans laquelle le passé perdrait sa valeur. 

Soyons reconnaissants de ce que le protestantisme, 
sorti du sein de TEglise de Rome, s'est développé avec 
une rapidité dont on se rend difficilement compte; outre 
les grands pays au sein desquels le catholicisme a dû 
capituler au seizième siècle, le siècle dernier a vu le 
protestantisme faire des progrès prodigieux dans bien 
d'autres contrées. Dans TAllemagne centrale, aux Etats- 
Unis, au Canada, dans le Sud-Africain, en Australie, 
des milliers d'Eglises sont érigées par les fidèles nou- 
vellement groupés, anxieux de conserver leur foi et 
de la répandre. 

L'intérêt laïque qui se manifeste pour la propagation 
de l'Evangile dans tout le monde protestant est un signe 
des temps. N'est-ce pas le remède qu'il faut aux maux 
qui nous menacent, un avertissement donné aux forts, 
afin qu'ils cessent d'opprimer les faibles; aux gros de 
ne pas manger les petits? L'Evangile veut rétablir 
l'équilibre social et par-dessus tout montrer le salut 
en Christ. Dieu travaille dans les consciences. Le 
capital a un rôle à jouer. Il est appelé à féconder le 
travail des ouvriers de nos villes et de nos campa- 
gnes; dans notre civilisation moderne, on ne peut s'en 
passer. Voilà comment le chrétien comprend le socia- 
lisme. — Ce socialisme-là, différent du système socia- 
liste d'Auguste Comte, ne détruit rien, ni la famille 
ni la propriété, ni la religion. Réconciliateur, il relie 
les intérêts terrestres aux intérêts célestes. Il justifie 
les espérances de la vie éternelle par l'accomplisse- 



CONCLUSIONS 295 

ment des devoirs présents. La mort n*est plus qu'un 
incident dans la vie de Thomme. 

L'amour que nous portons à notre peuple nous fait 
désirer ardemment qu'il entre dans ce mouvement, 
qu'il y prenne part et partage avec le grand public 
chrétien le bonheur et les privilèges que procure la 
foi aux vérités évangéHques. 



Voilà le côté religieux de la situation. N'avons-nous 
rien à dire du côté temporel? Que sont devenus, que 
deviennent ces groupes de protestants ? Nous traver- 
sons une période de prospérité vraiment remarqua- 
ble. Dans les vieilles provinces, les produits de la lai- 
terie et de l'élevage sont considérables et, dans les 
nouvelles, la production du blé dépasse toute attente. 
Nous avons contribué pour notre part à ce dévelop- 
pement rapide. Dans bien des endroits, nous n'avons 
pas suivi, nous avons précédé, mis en contact avec 
l'élément progressif (lisez protestant), nous avons pro- 
fité de la leçon de choses qu'il nous a donné. Quicon- 
que a des yeux pour voir, observera l'évolution opérée 
dans l'aménagement des maisons, dans le confort. Peut- 
être avons-nous trop appuyé sur ce côté et pas assez 
sur ce qui nourrit l'intelligence et le cœur. Il faudrait 
voir dans chaque famille, à côté d^une Bible ouverte, 
un bon journal sérieux, un journal qui traitât des 
questions agricoles et même un journal hebdomadaire, 
qui vous tient au courant des questions du jour; un 
sou par jour peut accorder ce luxe profitable, — c'est 
le meilleur placement. 

Le protestantisme français, commencé dans les dis- 



296 CONCLUSIONS 

tricts ruraux, en est sorti, s'est étendu, est devenu 
entreprenant. On a vu des jeunes gens, sans autre 
capital que leur jugement, leur persévérance, et le 
crédit de leur honnêteté, se faire une place dans Tin- 
dustrie et les fabriques de tout genre. C'est ainsi qu'à 
Saint-Hyacinthe, à Marieville, à Namur, à Joliette^ à 
Roxton Pond, à Nawcook, les principales industries 
sont entre les mains des protestants français cana- 
diens. Nous n'avons qu'à mentionner les Duclos, 
les Gillet, les Charron, les Vassot, les Baltock, 
les Gendreau, pour nous en convaincre. 

De cette sphère pratique, le protestantisme a évo- 
lué et est monté dans des sphères plus élevées. On 
l'a vu prendre sa place dans la Mission évangélique, 
dans l'enseignement primaire, normal, académique et 
universitaire. Il s'est frayé un chemin dans les profes- 
sions libérales, médecines humaine et vétérinaire. 

Enfin, plusieurs de nos gradués de l'Université sont 
arrivés à la jurisprudence. Elle compte parmi nous de 
ses meilleurs représentants, dont quelques-uns ont été 
choisis pour régler des questions internationales. D'au- 
tres se sont sentis entraînés vers l'étude des sciences. 
La Faculté des sciences appliquées en a vu plusieurs 
arriver aux plus hautes distinctions, dans l'étude de la 
géologie, de l'application de l'électricité, la chimie et 
les mines. En faisant une revue du protestantisme 
français, nous voyons qu'il fait bonne figure, quoiqu'il 
soit représenté par une petite minorité. Le protestan- 
tisme français ne suit pas. Il va de l'avant. C'est dans 
un sentiment de reconnaissance envers Dieu qui nous 
a donné son Evangile que nous constatons ces évolu- 
tions qui nous ont sortis des rangs les moins favori- 



CONCLUSIONS 297 

ses de notre époque, pour nous faire prendre notre 
large part dans les diverses branches de notre civili- 
sation moderne. 

Honneur oblige! Ce sentiment de légitime recon- 
naissance nous a fait contracter de nobles devoirs 
dont Taccomplissement contient sa récompense. L'en- 
fant a des devoirs vis-à-vis de sa mère; Tétudiant, vis- 
à-vis de son aima mater ; le chrétien, le citoyen, vis-à- 
vis des institutions qui l'ont développé, envers les 
grands principes du protestantisme qui Font émancipé 
et fait trouver la paix de Tâme et Tespérance d'une 
vie éternelle. 



i 



APPENDICE 

Un certain nombre d'illustrations n'ont pas été introduites 
dans le texte. Quelques-unes, qui se rapportent à un passé 
que nous n'avons pas connu, étaient sans indication, et nous 
avons dû, au retour de notre voyage en Suisse, nous rendre 
à Montréal pour les identifier. Quand nous avons su où il 
aurait fallu leur faire une place, il était trop tard, on avait tiré 
les bonnes feuilles. Pour d'autres illustrations, les portraits 
de nos amis Morin, Samuel Rondeau, T. G. A. Côté, nous 
sommes sans excuse et nous exprimons tous nos regrets de 
ce fâcheux. contre-temps. Ce n'est pas chose facile, chers lec- 
teurs, de diriger la publication d'un ouvrage qu'on ne connaît 
pas dans tous ses détails, surtout quand les presses d'où doit 
sortir l'ouvrage fonctionnent sur un autre continent. 

A. M. 



300 




Mme C. Coussirat. 

M"*'' C. Coussirat (Voir tome I, page 270 et suiv.) 




Personnel enseignant de l'Institut Sabrevois. 

Au premier plan, à gauche, M, le directeur Benoît. Tout à fait 
à droite M. Duougados. (Voir tome I, p. 245.) 



301 





M. Vessot. 



C. A. Tanner. 



M. Vessot, père de M. le pasteur Vessot d'Ottawa. Un des pre- 
miers ouvriers de l'œuvre missionnaire française. Contemporain 
de M. et M'"'' Amaron, dont le fils, Calvin Amaron, est actuelle- 
ment pasteur à Québec. (Voir tome I, p. 147, 148.) 

M. C.-A. Tanner. (Voir tome I, p. 231.) 





Samuel Rondeau. 



T. G. A. Côté. 



M. le pasteur Samuel Rondeau, un des nombreux cousins du 
sympathique rédacteur en chef de V Aurore, a été successivement 
pasteur au Canada et aux Etats-Unis, où il a travaillé avec les 
Côté, les Amaron et les Provost. Il quitta Fall River pour entre- 
prendre un travail de géant dans l'ouest canadien. (T. II, p. 181.) 

M. Thomas G. A. Côté,' pasteur de l'Eglise Lowell. (Voir 
tome II, p. 181.) 



302 




M. Langlois. 

M. le pasteur Langlois, actuellement au service de l'Eglise de 
Juliette. 




Log House. 

C'est dans cette modeste construction que M™"- Feller et 
M. Roussy ont commencé l'œuvre qui est devenue celle des 
Instituts Feller de la Grande Ligne. (Voir tome I, p. 244.) 



303 




Maison des filles à la Pointe-aux-Trembles. 

La maison des filles à la Pointe-aux-Trembles est aujourd'hui 
unie au corps principal par une vaste chapelle. (Voir tome I, 
P- 307-) 



i 










■ *' 1 



Ecole de Belle-Rivière. 



(Voir tome I, p. 149.) 







!>•« ' e • 









W. Chodat. 



Prof. J. L. Morin. 



M. Chodat a débuté comme élève à l'Institut Méthodiste. Il est 
devenu maître en 1906. Pendant ses années d'enseignement il a 
consacré ces loisirs à l^étude de la théologie, et, après sa consé- 
cration, qui a eu lieu en 191 1, a continué ses services à l'Institut 
Méthodiste jusqu'au terme de l'année scolaire 1912- 1913. Il est 
maintenant pasteur de l'Eglise Méthodiste de la rue Delisle. 

M. J.-L. Morin, aujourd'hui professeur à l'Université Me Gill de 
Montréal. Un des gendres de feu le Père Chiniquy. A été pas- 
teur de l'Eglise Saint-Jean de Montréal. (Voir tome II, p. 176.) 




J. Waltier. • / 

Nous avons parlé de M. Waltier dans les relations concernant 
les Instituts de la Pointe-aux-Trembles et l'école de l'Eglise 
La Croix. Dans ces deux institutions ce travailleur infatigable 
a su mériter l'estime de ses élèves. 



CANADA II 




Chapelle Saint-Damase. 
L'œuvre a été fondée par MM. Chiniquy et J. Morin. 



IN MEMORIAM 



Si M. Duclos eût été là pour mettre le point final à son 
manuscrit, s'il eût donné lui-même le « bon à tirer, » 
son œuvre eût été plus complète, moins imparfaite sur- 
tout. Mais Malherbe l'a dit : 

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles, 

On a beau la prier, 
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, 

Et nous laisse crier. 

Duclos n'a pas eu le temps de crier; son Dieu l'a pris 
en pleine activité pour le faire monter plus haut. Le di- 
manche qui précéda son appel, M. Duclos assistait au 
culte aux Planches dans le temple de Montreux, il com- 
munia des mains de M. le pasteur de Haller. En nous 
parlant de ce service qui l'impressionna beaucoup, 
M. Duclos disait : « J'ai eu le sentiment que le Seigneur 
me prenait à lui une seconde fois, votre chère, mère était 
alors si près. » 

Ils sont unis maintenant, leur séparation ne dura que 
trois ans et demi. . 

Ce temps parut long à notre cher disparu, il eût été 
raccourci de moitié si pour faire plaisir aux siens et à ses 
amis, Duclos n'eût pas continué à s'occuper de l'œuvre 
de son Maître, si, descendant de la chaire, il n'eût pas 



308 IN MEMORIAM 

pris la plume. O mon Dieu, pourquoi n'as-tu pas permis 
qu'il la tînt quelques semaines encore, son œuvre eût été 
achevée? Elle eût porté l'empreinte de son auteur. Il 
était, a-t-on dit, un causeur aimable et savait toujours 
demeurer dans la charité. Discutait-il ! jamais de propos 
aigres n'altérait son sourire et ses lèvres jamais ne s'ou- 
vrirent pour une calomnie. Ces dons qui le firent appré- 
cier dans la société, même dans la société catholique il les 
a transportés dans la chaire et ses cinquante années 
d'enseignement et d'exhortation ont été cinquante années 
durant lesquelles il a donné des conseils, causé comme 
le ferait un père ou un ami. Il n'était pas l'orateur aux 
périodes qui enlèvent, il était la voix qui vient du cœur 
et qui trouve le chemin du cœur. 

Avant qu'une attaque, soigneusement cachée aux siens, 
n'-eût quelque peu atteint ses facultés intellectuelles, 
Duclos était un écrivain qui savait se faire lire et l'allo- 
cution qu'il fit près du cercueil du Père Chiniquy, comme 
le discours qu'il prononça aux funérailles du docteur 
Coussirat rencontrèrent l'approbation de tous. Au cer- 
cle littéraire français, ses causeries faisaient les déli- 
ces de chacun et ses travaux écrits étaient suivis avec 
intérêt. 

En dehors des obligations de sa charge pastorale, il 
donnait beaucoup de son temps, beaucoup trop vers les 
dernières années de sa vie. Il y eut des jours où il reçut 
chez lui plus de trente ouvriers qui venaient lui deman- 
der de l'accompagner dans telle ou telle usine afin qu'on 
leur donnât du travail sur sa recommandation. Jamais il 
ne refusa un tel service. 

Infatigable correspondant, il était en relations avec 
plusieurs pasteurs du continent et les lettres qu'il en re- 



IN MEMORIAM 309 

cevait souvent lui apportaient de nouvelles charges. C'est 
par dizaines qu'il faut compter les jeunes hommes qu'on 
lui confiait dans l'espérance qu'« un changement de mi- 
lieu faciliterait un relèvement désirable ». Quand il com- 
mença, cette œuvre de sauvetage lui était relativement 
facile, il pouvait suivre ses protégés et les porter en quel- 
que sorte. Quand les années lui imposèrent des précau- 
tions qu'il négligea trop souvent, il fut quand même le 
bon Samaritain. Jusqu'à sa dernière heure il s'est dé- 
pensé pour les autres; le 12 septembre, la veille de sa 
mort, il écrivait encore à un jeune homme pour lui en- 
voyer un peu d'argent qui lui avait été confié par un pas- 
teur de Genève. 

Une jeune personne arrivait-elle à Montréal; la société 
des Amies de la Jeune fille connaissait l'adresse du pas- 
teur Duclos, et sa protégée était sûre de trouver, au 
foyer pastoral, un accueil cordial autant que chrétien. 
Des émigrés, il en a secourus par centaines et on ferait 
difficilement un tour dans l'une de nos colonies 
françaises ou belges établies dans le Far- West canadien 
sans rencontrer des hommes, des femmes, voire même 
des tout jeunes, pour lesquels Duclos fut à la fois, l'ami, 
le conseiller et trop souvent, hélas ! le prêteur à fonds 
perdus. 

Les étudiants français du Collège presbytérien connais- 
saient aussi la maison de la rue Mance, plus tard celle de 
la rue Prince Arthur, c'était un peu le home. On y était 
reçu comme en famille et la table frugalement servie 
était ouverte à tous. Parfois, quand la bourse était par 
trop plate, l'étudiant se rappelait encore la maison 
Duclos et rarement il en repartait sans emporter quelque 
prêt que souvent plusieurs oublièrent de rendre. Ils ont 



3IO IN MEMORIAM 

fait pour d'autres ce que j'ai fait pour eux, disait Duclos 
en rappelant ces faits, ils sont quittes. 

Le Seigneur l'a béni en lui donnant une belle famille, 
deux fils et trois filles lui survivent. A la suite de l'in- 
cendie dont il a été parlé dans son livre, la fortune de 
Duclos fut tout à fait perdue, et il y eut des créanciers 
pressés de répandre sur le compte du pasteur des bruits 
que Duclos n'a jamais voulu entendre. Sans rien deman- 
der à personne, il était sur ce point d'une délicatesse ou- 
trée, il continua sa route, assurant à ses enfants la belle 
éducation qui a conduit les fils au barreau et qui a fait 
de ses trois filles des femmes accomplies ; l'une d'elles 
est femme de pasteur, elle apporte dans son ménage les 
qualités de cœur de son père et le dévouement, l'oubli 
de soi incomparables de sa mère. 

En Suisse, Duclos s'était fait des amis qui nous ont 
entouré pendant notre court séjour sur les bords du Lé- 
man; tombé en plein travail sur une terre étrangère, il 
n'a jamais été seul. Dès que la mort a eu achevé son 
œuvre, Duclos eut près de lui le frère d'un ancien con- 
disciple, M. Ed. Gonin, de Lausanne, à qui nous expri- 
mons toute notre reconnaissance. Les belles-sœurs et les 
nièces de Duclos, appelées en toute hâte, vinrent de 
Neuchâtel et la famille de Montréal fut avisée par câ- 
blogramme. Le lecteur pressent ce qui se passa alors, ce 
fut uii coup de foudre pour tous ceux qui connurent le 
douloureux événement. Par câblogramme on donna des 
ordres pour que le corps du défunt fût envoyé au Canada 
et la veille du départ, dans le salon de la maison où la 
maiii de Dieu l'avait atteint eut lieu le service funèbre. 
Service émouvant s'il en fut. Duclos qui avait tant de re- 
lations était entouré d'amis de la veille; ses nièces 



IN MEMORIAM 3II 

étaient les plus proches parentes. M. le pasteur Gagnebin 
de Genève, un parent par alliance, s'était malgré son âge 
et la maladie imposé les fatigues du voyage pour rendre 
un dernier hommage à un ami qu'il croyait devancer. 
L'adjudante Robert, de l'Armée du Salut, vint apporter 
à cette cérémonie le tribut de la reconnaissance. Elle 
avait été pendant plusieurs années au service de l'Armée 
à Montréal, Duclos l'avait reçue comme une sœur et 
pour lui procurer un peu de repos l'avait invitée à passer 
les vacances dans sa modeste maison de campagne. 
L'adjudante Robert a rappelé ces souvenirs en rendant 
hommage au défunt qui s'oublia trop pour les autres. 
Beau reproche que celui-là et comme nous voudrions 
pouvoir être digne qu'il fût un jour adressé à notre mé- 
moire. 

Quelques semaines après, la dépouille mortelle de 
Duclos touchait le port de Montréal, c'était le 6 octobre. 
Le 8, à 2 heures de l'après-midi, à l'éghse La Croix, qu'il 
avait fondée, tout un peuple entourait les restes de 
l'homme de bien qu'on pleurait. Présidé par M. le pro- 
fesseur Biéler, le service religieux fut douloureusement 
émouvant. En les accentuant, les principaux orateurs 
relevèrent les traits que nous avons indiqués. 

Dans une prière touchante, M. le principal Brandt, 
pasteur, remercia le Seigneur de ce que Duclos, quoique 
mort, parlait encore. « Ce qu'il nous dit, en cet instant 
solennel, c'est ce que doit entendre et pratiquer la géné- 
ration qui monte pour préparer au Canada des chrétiens 
et des patriotes, car Duclos fut à la fois un protestant fi- 
dèle et un Canadien fier de son pays ». Il nous est 
agréable de relever ce témoignage pour l'opposer aux 
prétentions intéressées de ceux qui, dans notre province 



312 IN MEMORIAM 

de Québec, comme ailleurs, s'en vont répétant sans 
preuve et sans conviction qu'il n'est pas possible d'être 
protestant et canadien français ^ 

A. M. 



^ Canadien et Français, Duclos l'était de toute son âme. Sa fa- 
mille est une des plus anciennes du pays puisqu'en 1646 on trouve 
déjà un Gabriel Duclos, venu de Sailly, natif de Noraie, établi à 
Québec. Six ans plus tard Gabriel Duclos épouse, à Montréal, 
Barbe Poisson, dont on a relevé la courageuse intervention lors 
d'une attaque des Iroquois (voir notre paragraphe sur les Hé- 
roïnes). Un descendant de Gabriel Duclos fut juge au Tribunal 
civil et criminel, un autre journaliste. 

Nous n'avons pas pu retrouver les notes au moyen desquelles 
Duclos avait établi sa conviction. Nous nous souvenons toutefois 
qu'il avait trouvé des indications précises qui lui permettaient 
de considérer Gabriel Duclos comme un de ses aïeux. 



FRAGMENTS 

Simple explication. 

Nous avons trouvé dans les papiers de l'auteur des notes 
éparses que nous avons groupées de notre mieux. Il eût été 
désirable de les introduire dans le corps de l'ouvrage : c'eût 
été tout profit pour le lecteur. En dépit de nos préférences per- 
sonnelles, nous n'avons pas pensé qu'il fût convenable de faire 
subir au travail primitif une telle transformation. Nous ignorions 
ce que l'auteur se proposait de faire de ces notes, avions-nous 
le droit de substituer notre plan au sien ? Comme il ne fallait 
pas que les recherches qui avaient été faites fussent complète- 
ment perdues, et que plusieurs avaient un réel intérêt, nous 
nous sommes décidés à l'adjonction des pages qui vont suivre. 

A. M. 



UN VIEUX DOCUMENT 

Commission du roi Henri IV. Au sieur De Monts pour 
l'habitation es terres de La Cadie, Canada, et autres en- 
droits en la nouvelle France.... 

Henri par la grâce de Dieu roi de France et de Na- 
varre, a notre cher et bien aimé le sieur de Monts, gen- 
til homme ordinaire de nôtre Chambre, salut. Comme 
notre plus grand soin et travail soit et ait toujours esté 
depuis nôtre avènement à cette couronne, de la maintenir et 
conserver en son ancienne dignité, grandeur et splendeur 
d'entendre et amplifier autant que légitimement se peut 
faire, les bornes et limites d'icelle. Nous estans dès long- 
temps a informez de la situation et condition des pais et 
territoire de la Cadie, Meuz sur toutes choses d'un zèle 
singulier et d'une dévote et ferme resolution que nous 
avons prinse, avec l'aide et assistance de Dieu, autheur, 
distributeur et protecteur de tous Royaumes et Etats, de 
faire convertir, amener et instruire les peuples qui 
habitent en cette contrée, de présents gens barbares,, 
athées, sans foy ne religion, au christianisme, et que 
la créance et profession de notre foy et religion^, et 
les retirer de l'ignorance et infidélité où ils sont. 

Ayans aussi dès longtemps reconnu sur le rapport des 
capitaines de navires, pilotes, marchands et autres qui de 
longue main ont hanté, fréquenté et traffiqué avec ce qui 
se trouve de pisuples esdits lieux, et combien peut estre 

^ Remarquez que les mots de catholique ou romaine sont 
omis, ce qui donnait carte blanche à de Monts. 



3l6 FRAGMENTS 

fructueuse, commode et utile à nous, à nos Etats et su- 
jets, la demeure, possession et habitation d'iceux pour le 
grand et apparent profit qui se retirera par la grande fré- 
quentation et habitude que l'on aura avec les peuples 
qui s'y trouvent.... 

• Nous pour ces causes à plein confians de vôtre pru- 
dence et en la connaissance et expérience que vous avez 
de la qualité, condition et situation du dit pais de la 
Cadie : pour les diverses navigations, voyages et fréquen- 
tations que vous avez faits en ces terres et autres 
proches et circonvoisines : Nous assurans que cest notre 
résolution et intention, vous étant commise, vous la sçau- 
rez attentivement, dilligemment, et non moins courageu- 
sement, et valeureusement exécuter et conduire à la per- 
fection que nous désirons 

Vous avons expressément commis et établi et par ces 
présentes signées de notre main, vous commettons, or- 
donnons, faisons, constituons et établissons, nôtre lieu- 
tenant général, pour représenter notre personne, au pais, 
territoires, cotes et confins de la Cadie : à commencer 
dès le quarantième degré jusquau quarante sixième. Et 
en icelle étendue ou partie d'icelle, tant et si avant que 
faire se pourra, établir, étendre et faire connaître nôtre 
nom, puissance et authorité et à icelle assujettir, submettre 
et faire obéir tous les peuples de la dite terre et les cir- 
convoisins : et par les moyens d'icelles et toutes autres 
voyes licites, les appeler, faire instruire, provoquer et 
émouvoir à la connaissance de Dieu, et à la lumière de 
la foy et religion chrétienne "^ ^ la y établir... 

^ Ici encore les mots catholique et romaine^ généralement em- 
ployés, en telles occurences, sont omis par considération pour 
les sentiments religieux et protestants du nouveau lieutenant 
général. 



FRAGMENTS 317 

Et afin que personne ne prétende cause d'ignorance 
de cette nôtre intention et vueille immiscer en tout ou 
partie, de la charge, dignité et authorité que nous vous 
donnons par ces présentes : Nous avons de noz certaines 
science, pleine puissance et authorité royale, révoqué, 
supprimé et déclaré nuls et de nul effet ci après et pas 
à présent tous les autres pouvoirs et commission, lettres 
et expéditions, donnez et délivrez à quelque personne 
que ce soit... 

Donné à Fontainebleau le 8 novembre l'an de grâce 
mille six cent trois, et de notre règne le quinzième. 

Signé : Henri. 

Et plus bas : 

Par le Roi : Potier. 



HEROÏNES CANADIENNES 

Madame De la Tour. 

L'homme est le défenseur naturel du foyer. L'histoire 
canadienne nous fournit de nombreux exemples où les 
chefs de familles déployèrent un héroïsme digne de la 
plus enthousiaste admiration ; il n'y a qu'à rappeler 
l'héroïque défense de Dollar d'Esormaux et de tant 
d'autres contre les sorties imprévues des Indiens. On ne 
s'attend pas à trouver le même courage chez la femme 
autrement constituée et admirablement adaptée pour le 
soin du foyer dont elle est l'âme et l'ornement. 

A cette règle, il y a dans l'histoire de nobles excep- 
tions qui surprennent. Madame De la Tour en est une. 
M. et M"^^ De la Tour habitaient le fort Saint-Jean 
(Nouvelle- Ecosse). C'était leur seule protection contre 
les surprises, que les Indiens ne leur ménageaient pas. Le 
jour, les hommes travaillaient aux champs et le soir ils 
se retiraient dans le fort (c'est ainsi que jusqu'à ces der- 
nières années on appelait le village ; on allait au fort, 
pour dire on allait au village). 

Un jour que De la Tour était allé solliciter du secours 
chez les Bostonnais, Charnisey, son rival et son ennemi, 
vint surprendre son fort. Madame De la Tour, voyant le 
danger, prit le commandement et communiqua à la gar- 
nison l'ardeur qui l'animait elle-même. Elle organisa une 
si vigoureuse défense que Charnisey, après avoir perdu 



FRAGMENTS 



319 



trente-trois hommes, se vit obligé de lever le siège de- 
vant une femme. 

Pour se venger du secours que les Bostonnais accor- 
daient à De la Tour, Charnisey s'empara de l'un de leurs 
traîneaux. Cette représaille eut l'effet désiré. Le traité 
entre la Nouvelle-Angleterre et la France fut confirmé 
et De la Tour fut abandonné à ses propres forces. 

Charnisey, que ces échecs rendaient plus optimiste, 
profita du moment pour aller assiéger de nouveau le fort 
de Saint-Jean où M""^ De la Tour se trouvait encore 
seule avec une poignée d'hommes. Il se flattait de réus- 
sir ; mais, repoussé trois jours durant, il désespérait d'ar- 
river à ses fins, lorsqu'il fut introduit secrètement dans la 
place, par trahison. C'était un jour de Pâques, M™^ De 
la Tour, réfugiée dans une partie du fort, où elle pouvait 
encore se défendre, le força de lui accorder les conditions 
qu'elle lui imposait. Lorsque Charnisey vit le peu de 
monde qui lui avait fait échec, honteux d'avoir accordé 
une capitulation si honorable, il prétendit avoir été 
trompé. Il fit pendre sur le champ toute la garnison et 
obligea M"^^ De la Tour à assister au supplice, portant 
une corde au cou. Tant d'efforts et de soucis, le sort fu- 
neste de ses compagnons, la ruine totale de sa fortune^ 
épuisèrent et conduisirent lentement au tombeau cette 
noble et héroïque huguenote, dont le talent et le courage 
méritaient un meilleur sort. 

Mademoiselle Madeleine De Ver chère. 

Verchère, à vingt milles « en bas de Montréal », sur 
la rive sud du Saint-Laurent, avait son fort où venaient 
se réfugier les habitants en cas de danger et de surprise. 



320 FRAGMENTS 

Tout près du fort se trouvait un « blockhaus », relié au 
fort par un passage couvert. 

Un matin d'octobre, alors que tous les hommes du fort 
travaillaient aux champs, M. De Verchère, ancien offi- 
cier, était en mission à Québec. M"''' De Verchère était à 
Montréal. On n'avait laissé très imprudemment que deux 
soldats, un vieillard de quatre-vingts ans et une jeune 
fille de quinze ans, Madeleine De Verchère, ses deux 
petits frères âgés de dix et douze ans, et plusieurs 
femmes dont les maris travaillaient au dehors. Made- 
leine était à l'abordage avec Laviolette, domestique de 
la maison. 

Soudain elle entendit un coup de feu dans la direction 
des travailleurs. — Sauvez-vous! courez! Mademoiselle, 
cria Laviolette, voilà les Iroquois ! — Se tournant, elle en 
vit une cinquantaine à une portée de fusil. L'ennemi qui 
la poursuivait, ne pouvant la rejoindre, commença le feu. 
Les balles sifflèrent à ses oreilles sans lui faire perdre son 
calme. Elle était encore à quelques pas du fort qu'elle 
cria : Aux armes ! aux armes ! pour laisser T ennemi sous 
l'impression que le fort était bien défendu, elle franchit 
la porte, la referma sur elle et releva la palissade. Ce fut 
l'affaire d'un instant. Aux femmes qui pleurent leurs ma- 
ris tués aux champs, elle dit : « Ce n'est pas le moment 
de pleurer, c'est le temps de se défendre ! » — Aux sol- 
dats qui se disposent à faire sauter le fort en mettant le 
feu au magasin de poudre, elle cria : « Misérables ! que 
faites- vous ? Prenez vos fusils, c'est la tête de ces Iroquois 
qu'il faut faire sauter ! y> Jetant son chapeau, elle prend 
une coiffure d'amazone, s'empare d'un fusil, arme les 
deux petits garçons et tous commencent la défense en 
tirant par les meurtrières. 



FRAGMENTS 321 

Mais elle aperçoit un canot qui aborde ; c'était un 
nommé Fontaine, qui essayait d'arriver au fort avec sa 
famille. Craignant pour leur vie, personne n'osait venir à 
leur secours. — « Gardez la barrière ! dit-elle à Lavio- 
lette », et seule elle s'avança vers l'abordage, se disant 
en elle-même : « Ils vont prendre cette démarche pour 
une ruse et les attirer plus près à la portée de nos. 
armes. » C'est ce qui se passa. Elle sauva la famille Fon- 
taine. Ainsi fortifiée, elle donna ordre de faire feu par- 
tout 011 les Iroquois apparaîtraient. — Durant la nuit, 
nuit noire, les Iroquois veillaient et guettaient le moment 
où ils pourraient monter à l'assaut. Elle assembla sa 
troupe (six personnes) et leur dit : « Dieu nous a sauvés 
des mains de l'ennemi, mais veillons, prenons garde de 
ne pas tomber dans leurs pièges. » Elle plaça ses forces, 
Labonté et Cachet, dans le blockhaus avec les femmes 
et les enfants. — « Quant à moi, dit-elle, si je suis faite 
prisonnière, ne vous rendez à aucun prix. » Elle plaça ses 
petits frères sur deux des bastions, le vieillard sur le troi- 
sième bastion et elle assuma la garde du quatrième. Du- 
rant la tempête, le cri : « Tout va bien ! » tenait le 
monde en éveil et laissait l'ennemi sous l'impression que 
le fort était fortement gardé. A une heure du matin, on 
entendit du bruit ; c'était du bétail au pied du fort. On 
craignit d'abord que ce fût une ruse de l'ennemi pour lui 
faire ouvrir les portes. Cependant après de grandes pré- 
cautions, elle donna ordre d'être prêt avec les fusils char- 
gés, en cas de surprise. Et on fit entrer le bétail. Au 
jour, ses anxiétés se dissipèrent. — « Durant toute une 
semaine, raconta-t-elle, nous fûmes dans la crainte. En- 
fin, on entendit des voix sur l'eau. On cria : Qui vive ! 
et l'écho rapporta ce mot rassurant : Français. En effet, 

CANADA U 21 



322 FRAGMENTS 

c'était Lamonnerie venu à notre secours. » — A peine 
était-il rentré dans le fort : 

— Monsieur, lui dit-elle, je vous rends les armes ! 
Il répondit galamment : 

— Mademoiselle, elles sont entre bonnes mains. 

Elle épousa Thomas Tarieu de La Naudière, en 1706, 
et M. De La Prades en 1722. Son frère Louis naquit en 
1692. L'un des frères fut tué à l'attaque d'Haverhill, en 
1708. 

(D'après la Collection de l'abbé Ferland.') 



Madame Gabriel Duclos. 

Parmi les nombreux exemples de bravoure chez les 
femmes, citons encore celui de M™^ Gabriel Duclos (sieur 
de Sailly, natif de Noraie). Gabriel Duclos, juge civil et 
criminel, était à Québec en 1645. Il épousa à Montréal, 
en 1652, Barbe Poisson, dont on a cité avec éloge le 
courage et la bravoure. Voyant les Iroquois qui ve- 
naient pour attaquer les moissonneurs travaillant aux 
champs, au risque de se voir arrêtée par l'ennemi, et 
payer de sa vie ce qu'on pourrait qualifier d'imprudence, 
elle prit les fusils suspendus au mur et courut les porter 
aux travailleurs pour les aider à se défendre. 

(B. Suit, Histoire des Canadiens.^ 



LA FAMILLE FILIATREAULT 



S'il faut en croire l'abbé Tanguay et la légende qui 
s'est accréditée et perpétuée jusqu'à nos jours, le premier 
de cette famille qui vint au Canada était originaire de 
La Rochelle. Ceci explique peut-être le fait assez curieux 
que beaucoup de ses descendants ont toujours été ré- 
fractaires aux enseignements de l'Eglise de Rome. Sans 
être des adeptes de l'Eglise protestante, ils ont tou- 
jours été plutôt des indifférents et des non-pratiquants. 

Ce Filiatro (c'est ainsi qu'il épelait son nom) servait 
dans la marine de Sa Majesté Très Chrétienne en qua- 
lité d'enseigne de vaisseau, et au lieu de retourner en 
France il se fixa au Canada, obtint une grande conces- 
sion de terrain précisément à l'endroit où est située au- 
jourd'hui la paroisse de Sainte-Rose. Il se maria et de 
cette union deux enfants naquirent, dont l'un mourut 
célibataire et l'autre suivit l'exemple de son père. Ce 
dernier n'eut qu'un enfant, qui devint un grand chasseur. 
Il se livra d'abord à la traite des pelleteries, fut bien- 
tôt très à son aise, et à la mort de son père, dont il 
était tout naturellement l'unique héritier, il augmenta 
son bien et devint .l'un des riches colons de la région. 
Plusieurs autres Français s'étaient groupés autour de son 
patrimoine et Sainte- Rose devint en peu de temps un 
hameau de quelque importance, tant à cause de son site 
merveilleux que de sa proximité de Ville- Marie. Peu de 
temps après la mort de son père, Filiatreault songea à 



324 FRAGMENTS 

prendre une compagne pour gouverner sa maison et soi- 
gner son bien tandis qu'il se livrait à son plaisir favori, 
la chasse. De ce mariage naquirent sept enfants mâles 
qui héritèrent, par atavisme probablement, du goût de 
leur père pour le sport cynégétique. 

A cette époque, lorsqu'il s'agissait de distinguer l'un 
de l'autre les enfants d'une nombreuse famille, on les 
affublait de sobriquets appropriés soit à leur manière de 
vivre, soit à leurs qualités ou défauts physiques, et l'on 
se trompait rarement. C'est ainsi que dans cette famille 
de Filiatreault, composée de sept enfants, l'aîné était un 
Piorne, le deuxième un Panis, le troisième un Saint- 
Louis, le quatrième un Lefils, le cinquième un Filia- 
treault, le sixième un Chapleau et le septième un Panis 
le Croche, parce qu'il boitait. Il est impossible aujour- 
d'hui de découvrir en vertu de quelle raison on les avait 
affublés de ces sobriquets, mais ce qui est certain c'est 
qu'ils étaient tous désignés et connus sous ces noms de 
fantaisie. 

L'un des traits caractéristiques de cette tribu demi-sau- 
vage, demi-civihsée était une opiniâtreté, un esprit d'obs- 
tination et de révolte sans bornes. Ils étaient têtus 
comme des Bretons et se seraient fait hacher en mor- 
ceaux plutôt que de lâcher prise lorsqu'ils se mettaient 
dans la cervelle qu'ils avaient un droit dont on ne pou- 
vait les déposséder sans commettre une injustice à leur 
égard. Ils étaient querelleurs et batailleurs et faisaient le 
coup de poing contre tout venant à la moindre provocation. 
C'était la mode à cette époque. Ils la faisaient naître au 
besoin et se battaient jusqu'au complet épuisement de 
l'un des deux belligérants. Sans être des ivrognes, tous 
étaient de grands buveurs, mais la force de leur constitu- 



FRAGMENTS 325 

tion leur permettait quelquefois des écarts qui n'affec- 
taient en rien leur robustesse et leur santé. On racontait 
même, il y a à peine cinquante ans, que la plupart des 
héritiers avaient échangé leur part de propriété qu'ils 
troquaient, lopin par lopin, contre des veltes de rhum de 
la Jamaïque, l'eau-de-vie fournie par les trafiquants de 
Ville-Marie. Il ne reste plus aujourd'hui dans la branche 
cadette de la famille que trois ou quatre fermes sises 
dans les environs de Sainte-Rose. Chose étonnante, tous 
les membres de cette partie de la famille ont toujours 
été et sont encore de fervents catholiques qui ont fourni 
un contingent considérable de prêtres, de missionnaires 
et de religieuses au clergé catholique canadien, tandis 
que ceux de la branche aînée ont toujours été et sont 
encore des réfractaires, quand ils ne sont pas des révoltés. 

Piorne, le chef de la famille, émigra un beau jour et 
se fixa à Sainte-Thérèse, la paroisse adjacente, séparée 
de Sainte - Rose par la rivière Jésus. Il fut suivi par 
son cadet, Panis, et tous deux construisirent une 
grande maison en pierre brute, qui existe encore, ce 
qui n'est pas bien difficile à expliquer quand on considère 
que les murs avaient une épaisseur de trois pieds à la 
base. Cette maison avait été édifiée à l'extrémité ouest 
de la Rivière cachée, une oasis, un paradis terrestre en- 
touré de haute futaie composée d'érables, de hêtres, de 
noyers blancs et tendres et d'ormes séculaires qui ont si 
profondément ancré leurs racines dans le sol qu'on en 
trouve encore un grand nombre. 

A la suite d'une difficulté avec son curé, à propos de 
funérailles, Piorne cessa toute pratique religieuse et à sa 
mort il exigea qu'on l'enterrât dans son champ, ce qui 
fut fait. Lorsque son fils aîné mourut, peu de temps 



326 FRAGMENTS 

après, son corps fut déposé aux côtés de celui de son 
père. Ces deux événements insolites firent une profonde 
sensation dans toute la région, mais les Piorne et les 
Panis survivants ne s'en émurent en aucune façon. Ils 
payaient leur dîme régulièrement et se conformaient à 
peu près aux commandements de l'Eglise, tout en ob- 
servant rigoureusement ceux de Dieu. Ils étaient chari- 
tables, sans ostentation, et faisaient le bien à leur ma- 
nière. Bref, ils étaient tous de braves gens, ce qui n'em- 
pêchait pas leurs voisins de critiquer leur conduite à 
l'égard de la religion, car ils ne comprenaient pas, dans 
leur ignorance et leur étroitesse d'idées, qu'on peut ado- 
rer et servir le même Dieu de deux ou de plusieurs ma- 
nières différentes, tout en restant honnête. Le précepte : 
« Hors de l'Eglise, point de salut ! » démodé de nos 
jours, fleurissait alors chez eux dans toute sa verdeur. 

Panis n'était pas aussi avancé que Piorne et ses idées 
étaient moins progressives. Ce n'était pas un fervent ca- 
tholique, loin de là, mais il lui était resté dans l'esprit 
des vestiges de superstition engendrés par les récits des 
grand'mamans qui racontaient toutes sortes de légen- 
des plus ou moins fantastiques et disaient entre autres 
choses que d'aller à la chasse les jours de grande fête 
était une faute grave, toujours punie, dans ce monde 
d'abord, et même dans l'autre. Panis ne croyait pas que 
ce fût vrai, mais il lui arriva un accident qui ébranla 
quelque peu son scepticisme. On nous permettra de ra- 
conter ici cet épisode, qui démontre bien l'état d'âme de 
ces gens bien disposés à lâcher toutes les superstitions, 
mais arrêtés encore par les balivernes qu'on leur avait 
racontées dès leur plus tendre enfance. 

Un samedi, tard dans la soirée (c'était la veille de la 



FRAGMENTS 327 

Toussaint), Panis décrocha son fusil de chasse, remplit 
sa corne à poudre et son sac à plomb, attacha une da- 
gue solide à sa ceinture, siffla ses deux chiens et dispa- 
rut dans la profondeur des ténèbres, se dirigeant vers le 
nord-est, pour se rendre à une quinzaine de milles envi- 
ron de sa ferme. Il était parti malgré les prières, les ob- 
jurgations et les menaces de sa vieille mère et de sa 
femme, qui lui prédisaient les plus grands malheurs. En 
passant au village, il se rappela qu'il était minuit et que, 
comme il ne devait revenir que le surlendemain, il ferait 
aussi bien de sonner la cloche de l'église pour le repos 
des âmes des défunts, comme c'était alors la coutume 
dans nos campagnes. Il n'avait pas calculé que l'heure 
était mal choisie et qu'il éveillerait tout le village. Le 
bedeau se leva tout effaré, et, croyant que le diable avait 
élu domicile dans le clocher, alla consulter M. le cure, 
qui se rendit immédiatement à l'église, où la plupart des 
paroissiens étaient déjà réunis, tremblants et effarés, et, 
ne sachant à qui ou à quoi attribuer cette alarme. Dans 
l'intervalle, Panis, ne se doutant nullement de l'effet pro- 
duit par son acte intempestif, avait détalé vers le nord en 
sifflant gaîment une vieille chanson française. Il arriva à 
sa destination, dans un endroit où il était certain de ren- 
contrer du gros gibier vers trois heures du matin, car 
une marche d'une quinzaine de milles à travers bois n'é- 
tait pour lui qu'une promenade bien ordinaire. 

L'endroit où Panis se trouvait était la place favorite 
de rendez-vous de tous les chasseurs du pays environ- 
nant. Pour assurer leur confort, ils avaient élevé des abris 
en divers endroits de la forêt afin de se protéger contre 
les bêtes féroces et contre les intempéries des saisons. 
Le premier soin de Panis fut d'allumer un grand feu, de 



328 FRAGMENTS 

prendre une forte lampée d'eau-de-vie et de casser une 
croûte après avoir donné à boire et à manger à ses 
chiens. Vers six heures, il pensa qu'il était temps de se 
mettre en route. Il laissa un des chiens au campement 
et partit dans la direction du nord, vent arrière. Après 
avoir tué un chevreuil et marché environ deux heures 
sans rien rencontrer, il s'assit sur un tronc d'arbre et se 
mit à fumer, ne pensant pas être dérangé. Son calcul 
n'était pas juste, car quelques minutes plus tard il vit 
venir à lui, à une cinquantaine de pieds de distance, une 
ourse suivie de ses deux oursons. Il sauta à bas du tronc 
d'arbre pour s'en faire un rempart et déchargea son fusil 
sur l'animal, qui reçut la balle dans l'épaule droite sans 
être trop grièvement blessé. Pendant que l'ourse se lé- 
chait, Panis eut le temps de recharger son arme et il at- 
tendit. Nouveau coup de fusil, nouvelle blessure, mais 
pas plus grave que la première. Pensant qu'il n'aurait 
pas le temps de recharger son fusil, Panis songea à mon- 
ter dans un arbre et à attendre l'attaque de l'animal 
rendu furieux. Entre temps, le chien harcelait la bête et 
réussissait toujours à échapper à ses griffes. Panis avait 
escaladé un noyer et il attendait, son fusil chargé. 

La situation était critique et Panis ne savait pas trop 
comment il s'en tirerait, quand l'ourse découvrit sa ca- 
chette et s'apprêta à grimper dans l'arbre à son tour. 
Notre homme commençait à se désespérer; il avait tiré 
au moins vingt coups de fusil, mais aucune balle n'avait 
atteint une partie vitale. Il fallait sortir de là à tout prix 
ou y laisser sa vie et il profita d'un moment où l'ourse 
s'était mise à la poursuite du chien pour se jeter en bas 
de l'extrémité d'une maîtresse branche. Il tomba sur ses 
pieds sans se faire aucun mal et, laissant sur le sol son 



FRAGMENTS 329 

fusil, sa poudre et ses balles, il s'élança vers un petit 
étang qui se trouvait à un demi-arpent environ du noyer. 
Heureusement, l'eau était profonde. Panis était un na- 
geur et un plongeur de première force. L'ourse avait 
réussi à rejoindre le chien et l'avait mis en charpie. Lors- 
qu'elle revint au noyer, elle aperçut notre héros qui était 
à l'eau comme dans son élément naturel. Le suivre à la 
nage fut pour l'animal l'affaire d'un instant. Au moment 
où l'ourse croyait atteindre Panis, celui-ci fit un plongeon 
et vint se placer en-dessous de l'animal. Lui planter sa 
dague dans le ventre et revenir à la surface du côté du 
rivage était un jeu d'enfant. Panis voulait ramener 
l'ourse le plus près de terre possible. C'est alors que, se 
rappelant ce qu'on lui avait dit, le chasseur fit un vœu, 
sans grande confiance toutefois: celui de coucher sur la 
peau de l'ourse toute sa vie et d'y mourir. Un deuxième 
plongeon et un deuxième coup de dague allèrent fouiller 
le cœur de la bête, qui fut tramée à terre par Panis, 
malgré son épuisement. 

Craignant le retour du mâle, Panis s'empressa de dé- 
pouiller sa proie de sa riche fourrure, attacha les deux 
oursons avec des lanières d'écorce de frêne et reprit le 
chemin de son campement. Il avait perdu son chien, 
mais il était sain et sauf. En passant près de l'endroit où 
il avait laissé son chevreuil, il le dépouilla, en détacha 
un quartier de derrière pour son repas du soir et arriva 
au campement vers les cinq heures de relevée, sans au- 
cun accident. Il résolut de remettre son retour à la ferme 
au lendemain matin, alluma un grand feu, soupa gaîment 
avec son chien et ses oursons et se barricada dans l'abri 
en en laissant la garde au chien. Le lendemain, après un 
copieux déjeuner, il prit un sentier courant à travers le 



330 FRAGMENTS 

Pays Pelé, descendit en droite ligne au village où il fut 
reçu avec enthousiasme. Rendu à sa ferme, il corroya sa 
peau d'ourse, qui lui servit de couche jusqu'à sa mort. 
Dès cette époque on lui donna un nouveau sobriquet et 
on ne l'appela jamais autrement que Pajiis Peau d'Ours, 
sans prononcer l's. 



LA PREMIERE BIBLE PROTESTANTE FRANÇAISE 
IMPORTÉE AU CANADA 



Après la mort de Chariot Piorne, le premier qui se fit 
inhumer dans son champ, et celle de son frère Panis 
Peau d'Ours, il ne restait plus dans toute la paroisse de 
Sainte-Thérèse que trois ou quatre descendants de la fa- 
mille Filiatro, tous les autres ayant émigré dans les can- 
tons de Vandreuil, Soulanges et Beauharnois aujourd'hui. 
Ils étaient devenus squatters, et, d'une manière ou d'une 
autre, le plus souvent en plaidant envers et contre tous, 
à conserver les terres où ils s'étaient installés en maîtres. 
Ceux-là importent peu à notre historique. 

Le seul représentant direct de la lignée était Chariot, 
fils aîné de l'autre Chariot. Il s'installa dans la maison 
paternelle, cette vieille construction en pierre brute dont 
nous avons déjà parlé. Ce Piorne était le cinquième héri- 
tier direct du nom et des biens et représentait donc la 
cinquième génération. Il ne tarda pas à se marier et 
éleva neuf enfants: trois garçons et six filles, dont deux 
vivent encore. 

L'aîné des garçons était José Panis, un cultivateur, 
qui avait fait instruire son frère Paul Filiatreault, 
moyennant sa part d'héritage ; il étudia au petit sé- 
minaire de Sainte - Thérèse édifié par M. le curé Du- 
charme et à sa sortie il étudia le notariat et fut admis 
d'emblée. 

Le troisième fils était Damase Saint-Louis, qui avait 



332 TROISIEME PARTIE 

lui aussi sacrifié sa part d'héritage pour apprendre le mé- 
tier de forgeron. 

Encore un bout de légende et nous tomberons dans 
le domaine moderne. 

On racontait donc, il n'y a pas plus de cinquante ans, 
qu'un jour un colporteur s'était arrêté chez le père Piorne 
et lui avait demandé le vivre et le couvert, ce qui lui fut 
accordé de grand cœur. Le vieux Piorne adorait la con- 
versation, surtout lorsqu'elle sortait des banalités ordi- 
naires. Ce colporteur était un agréable causeur, s'expri- 
mait avec beaucoup de facilité, et passa une semaine 
dans la vieille maison, où il reçut une hospitalité qu'on 
ne retrouve plus de nos jours parmi nos habitants. A son 
départ, le colporteur, afin de reconnaître la bonté qu'on 
lui avait prodiguée, fit cadeau au bonhomme d'un volume 
superbement illustré, richement relié, un grand in-quarto, 
qu'un homme pouvait à peine porter (tant il était pe- 
sant); il y ajouta une dédicace très délicate. 

C'était la première Bible protestante imprimée en fran- 
çais importée au Canada. 

Désormais le livre sacré avait la place d'honneur sur 
la grande table de la grande salle d'où il n'était dérangé, 
pour être mis sous clef, que les jours de noces ou de fes- 
tins. A la première visite annuelle de paroisse, M. le curé 
fut reçu dans la grande salle où il vit la Bible en évi- 
dence sur la table, reposant sur un coussin en velours 
rouge, brodé par M"^ Marguerite, la fille instruite de la 
maison, qui se permettait de lire des passages du livre et 
de les commenter avec son frère Damase, uu esprit fort, 
ou avec Paul lorsqu'il venait à la maison paternelle les 
jours de vacances. 

Après les compliments d'usage et le cadeau obligatoire 



FRAGMENTS 333 

en ces occasions, M. le curé loucha du côté de la Bible, 
fit remarquer au père Chariot que c'était un bien beau 
livre et lui demanda la permission de l'examiner de plus 
près, ce qui lui fut accordé avec la plus parfaite courtoi- 
sie. Après avoir lu quelques versets ici et là, M. le curé 
fit observer au vieux que c'était un livre protestant dan- 
gereux pour la foi et lui dit que son devoir était de le 
brûler ou de le lui donner pour qu'il fît faire l'opéra- 
tion lui-même. Le bonhomme, qui ne badinait pas lors- 
qu'il s'agissait de ses droits, de son bien, de son libre ar- 
bitre, de sa liberté de pensée et d'action, fit remarquer 
au curé que cela ne le regardait pas et que nul pouvoir 
au monde ne le déposséderait de ce livre. La discussion 
dégénéra en querelle et un abîme se creusa entre les deux 
pouvoirs: le curial et le familial. Bref, le curé ne put ob- 
tenir aucune satisfaction, et, comme résultat, le bon- 
homme Piorne, pendant douze mois, ne mit pas les pieds 
à l'église. C'était une défaite pour l'autorité séculière. 



LES MODESTES 



Ces modestes travailleurs, ce sont des travailleuses infa- 
tigables, femmes de pasteurs, diaconesses, lectrices de la 
Bible, offîcières de l'Armée du Salut (branche française), 
qui toutes ont fait une œuvre qui mérite d'être indiquée. 
Elles ont, par les soins qu'elles ont apportés au foyer, 
facilité aux lutteurs qu'étaient leurs maris une tâche qui 
fut souvent un défi porté à la fatigue; d'autres sont allées 
près des malades prodiguer des soins que des mains 
d'hommes eussent été incapables de donner. On en a 
vu, véritables missionnaires laïques, porter au chevet des 
mourants des consolations qui n'auraient pas été accep- 
tées si des lèvres d'homme les eussent formulées. Inca- 
pables de découragement, il en est qui se sont attaquées 
à cet hydre moderne qu'est l'alcoolisme et elles ont bien 
des fois remporté la victoire. Avec l'adjudante Robert et 
l'enseigne Cabrit, les bas-fonds de Montréal ont été éclai- 
rés quelquefois d'une lueur d'espérance, le Christ faisant 
entendre ses miséricordieux appels en des milieux fermés 
au ministère d'un homme si dévoué qu'il soit. Nos en- 
fants des écoles du dimanche, nos élèves des écoles de 
semaine leur doivent beaucoup et la Mission intérieure a 
usé les forces de plusieurs. 

Pour donner l'honneur à qui l'honneur, il faudrait pu- 
bher le nom de ces femmes d'élite et le livre d'or qui 
devrait le conserver pour la postérité n'a jamais été écrit. 
Que faire? Nous sommes à vrai dire un nouveau venu 



FRAGMENTS 335 

parmi tant de vaillants et nos souvenirs sont de la veille. 
Les plus expérimentés à la mémoire desquels nous avons 
demandé des lumières se sont récusés. Nous nous borne- 
rons à signaler celles qui nous sont plus particulièrement 
connues, nous excusant auprès des autres qui méritaient 
tout autant l'honneur d'être nommées. 

Dans le courant de l'Histoire, le lecteur a admiré les 
Feller, les Jontes, les Lafleur, les Duclos, les Graham, 
les Fluman, les Vernon, les Vernier et bien d'autres en- 
core. A l'heure actuelle il en est encore sur la brèche 
et dont la modestie s'effarouchera certainement de ce 
qu'on s'est essayé à les faire entrer dans l'histoire. 

Au premier rang, et sans songer à faire la moindre dis- 
tinction entre elles, je place toutes les femmes de pas- 
teurs. Quelques-unes ont fait une œuvre moins appa- 
rente, cela tient assurément au milieu dans lequel elles 
vivent, partageant avec leur mari les joies et les difficul- 
tés d'un ministère toujours laborieux. Toutes ont fait 
œuvre utile. En écrivant ces lignes, je revois les « tou- 
jours à la brèche » qui s'appellent M™^^ Therrien, Stroud, 
Dalpé, Bruneau, Scott, Raymond, Desjardins, Piché, 
Morin, Côté, Saint-Aubin, King, Vessot, etc. 

Ces dernières années, la noble phalange s'est enrichie 
de quelques concours appréciables. En tête il convient 
de nommer M"'^' Massé, Brandt, Villard, Benoit, les inlas- 
sables collaboratrices des directeurs de nos écoles mis- 
sionnaires. M""^ Biéler, dont l'expérience acquise dans 
l'évangélisation de la France a été précieuse, M"^^ Payan 
de S' Hyacinthe, et aux Etats-Unis M™^' Delagneau à 
Worcester, Elsesser à New- York et Pittsfield, Mage à 
Me Donald, Joseph Charles à Charleroy, Dantheny à 
Tarentum. 



336 FRAGMENTS 

M"^ Rotte, qui besogne péniblement à Toronto, 
mérite une mention spéciale ; elle a consacré sa vie 
au relèvement de ses sœurs dont l'égoïsme des hom- 
mes a causé la chute. Avec les deux officières de l'Ar- 
mée du Salut à Montréal, elle mérite certainement 
qu'on la recommande d'une façon toute spéciale aux 
prières des chrétiens. 

Allez, noble phalange, et que Celui aux yeux duquel 
un verre d'eau ne perd pas sa récompense vous donne 
à toutes, connues ou inconnues, la couronne d'immorta- 
lité et de gloire réservée à tous ceux qui ont combattu le 
bon combat et gardé la foi ! 



Madame Brandt. 

Nous venons de parler des dames, celles qu'on oublie 
trop aisément, et qui sont pourtant d'une grande utilité 
dans l'œuvre d'évangélisation. C'est elles qui, au soir 
d'une grosse journée de labeur, quand le missionnaire 
rentre au foyer, fatigué de ses courses ou tant soit peu 
découragé, savent trouver les mots qu'il faut pour re- 
mettre un peu de soleil dans l'âme. M""^ Brandt excellait 
dans cette œuvre, fatiguée elle-même par un travail qu^ 
l'a tuée; elle avait toujours un sourire pour ceux qui l'ap- 
prochaient, rarement elle parlait d'elle, de ses occupa- 
tions ou de ses pensées. Une jeune fille avait-elle besoin 
d'un conseil, elle était sûre de trouver auprès de 
M™^ Brandt les directions nécessaires. Fortement ébran- 
lée, sa santé fut tout à fait compromise à la suite d'une 
opération chirurgicale et le 23 mai 191 1, sous le toit 
de son oncle, J.-H. Vatier, où on l'avait transportée 



FRAGMENTS 



337 



pour qu'elle fût plus proche des médecins, le Seigneur 
lui imposait un repos prématuré. 

Les obsèques eurent lieu le mercredi 24 et furent 
présidées par M. le pasteur Rondeau, un ami de la fa- 
mille. Prirent part au service funèbre MM. Scott, ré- 
dacteur du Presbyterian Record, J.-J. Rey, pasteur de 
l'Eglise La Croix, et M. H.-E. 
Benoit, pasteur de l'Eglise 
du Rédempteur. 

Elle repose maintenant au 
cimetière d'Hawton Dale. 
à deux milles de l'école mis- 
sionnaire où elle passa les 
trente-sept années de sa vie. 
Fille du directeur Bourgoin, 
elle fut une élève modèle, 
puis une épouse dévouée du 
successeur de son père, M. 
Brandt, qu'elle a noblement 
secondé de ses forces, de 
son enthousiasme chrétien et de son grand courage. 

« M"''' Brandt, écrivait un ami dans L Aurore, avait 
une vénération véritable pour la Parole de Dieu, qu'elle 
pouvait citer de mémoire et dans laquelle elle trouvait 
sa force et ses consolations pendant les longues heures 
de souffrances. Dieu seul est témoin de tout le bien 
qu'elle a fait dans les instituts de la Pointe-aux-Trem- 
bles, ainsi que dans les divers champs missionnaires 
qu'elle prenait plaisir à visiter. Dieu seul est témoin de 
son amour pour son foyer, de sa tendresse de mère, de 
sa fidélité d'épouse et de sa vie chrétienne. Sa présence 
auprès des malades était une inspiration, car elle savait 




Feue Madame Brandt. 



CANADA II 



338 " FRAGMENTS 

soigner et consoler les affligés. Dieu l'a prise à Lui, à 
l'heure où elle était encore nécessaire; ayons assez de foi 
pour ne pas murmurer et disons avec le poète hébreu : 
« L'Eternel l'avait donnée, l'Eternel l'a reprise, que son 
nom soit béni ! » 



BIBLIOGRAPHIE 



N. Cyr : Mémoires du D"" Cote. 
Parkmann : The old Régine. 

— Frontenac. 

Garneau : Histoire du Canada. 
Benj. Suit : Histoire des Canadiens. 
Mme Feller : Mémoires. 

Société franco -canadienne : Procès- verbaux et rapports. 
M. Lafleur : Brochures. 
Therrien : Brochures. 

Baron H. de Goltz : Genève rehgieuse au 19*" siècle. 
C. Chiniquy : Cinquante ans dans l'Eglise de Rome. 

— Quarante ans dans l'Eglise de Jésus-Christ. 

Therrien ; Maskinongé. 

Mgr Têtu : Histoire de la paroisse Sainte-Anne des Aulnais. 
C. Chiniquy : Manuel de tempérance. 
D"" Dawson : Histoire de la tempérance. 
D"" Baird : Emigration huguenote. 

J. Provost: Articles divers dans «Le citoyen franco-américain». 
Alex. Mage : Articles divers. 



ERRATA 



Tome I, p. 15^ au lieu de: Tadeussac, lire Tadoussac. — Page 36, 
lig. 25^ au lieu de: Vun des Treize cantons suisses, lire état allié. 
— Page 63, lig. 9, au lieu de : Chautagay, lire Chàteaugay. — 
Paiçe 309, au lieu de Mlle Codons, lire Mlle Cadow. — Page 383 
(cliché) au lieu de : Vue de la Pointe-l'Evêque, lire Vue de la 
Pointe Levis. 



PORTRAITS ET GRAVURES DU TOME II 



Abram L. A 

Belle-Rivière (2'' maison) 
Beauchamp, Pierre 
Bourgoin Samuel 
Brandt (feue M"'«; 
Brouillet TréQé 
BuUock, S. . 
Carrières, S. . 
Chiniquy (le Père) 
Desilets, Gilbert 
Dorion, A. . 
Duclos (Mme) . 
Eglise de Belle-Rivière 
Eglise de la Grande-Ligne 
Eglise Lacroix. 
Eglise de Maskinongé 
Eglise de Ste-Anne d'IUi 

nois 
Eglise 

réal 



St-Jean, à Mont 



Pages 

147 
186 
231 
171 

337 
170 
171 
189 
99 
245 
188 

113 
185 
127 
109 
130 

233 
116 



Pages 

Ile de Ré 275 

Labelle, 188 

La Rochelle (port de) . 273 

Mage, A 151 

Mage (M"'«) A 257 

Massé (M. et M'"° A. E.) . 129 

Mepançon 172 

Parent 128 

Piché, Basile .... 187 

Rivard, A. E 147 

Rivard, L. E 194 

Rondeau, A. . . . . 147 

Roxton-Pond (temple de) 189 
Saint- Germain. .... 124 

Sincennes, J. B. . . . 180 

Taylor, S. J 176 

Therrien^ A. L. . . . 122 

Vernier, Samuel . . 180 

Williams^ I., N. . . . 219 



APPENDICE 



Pages 

Chapelle de St-Damase . 306 

Chodat, W 305 

Coussirat (M'"*') . . . 300 

Côté, T. G. A . . . . 301 

Ecole de Belle-Rivière . 302 

Langlois 302 

Log-House 302 

Maison des filles à la 

Pointe-aux-Trembles , 303 

Morin, J. L 305 



Personnel enseignant de 
l'Institut Sabre vois. 

Première assemblée gé- 
nérale des missionnaires 
canadiens français 

Rondeau, Samuel . 

Tanner, C. A. . 

Vessot père . 

Waltier, J. . . . 



Pages 



300 



304 
301 
301 
301 
305 



TABLE DES MATIERES 

DU TOME II 



DEUXIEME PARTIE 
La moisson lève. 

Pages 

Chapitre viii. Le père Chiniquy 7 

Le jeune garçon (p. 9). — Au petit séminaire (p. 12). 

— Au grand séminaire (p. 18). — Le sous-diacre (p. 23). 

— Le prêtre (p. 25). — Chiniquy et l'Ecriture (p. 27) — 
Une découverte pénible (p. 30). — L'apôtre de la tem- 
pérance (p. 31). — Sa première cure (p. 32). — Pre- 
mière version catholique du Nouveau Testament (p. 41). 

— Un moment commémoratif de l'œuvre de la tempé- 
rance (p. 50). — Kamouraska et le Manuel de tempé- 
rance (p. 51). — Chiniquy aux Etats-Unis (p. 55). — 
Une grande crise pour le berger et le troupeau (p. 57). 

— La famine (p. 72). — On se décide à choisir (p. 78). 

— Souvenirs (p. 81). — Deux invitations (p. 83). — 
L'institut canadien disparaît (p. 87). — M. Chiniquy 
visite Québec (p. 88). — Des vocations. Ecole prépara- 
toire de Sainte- Anne (p. 91). — Une autre invitation 
(p. 92). — Chiniquy vient à Montréal (p. 96). — Resquies- 
cant in pace (p. 102). 

Chapitre ix io5 

Une transition (p. 105). — L'église La Croix (p. 107). 

— Montréal et ses faubourgs (p. 115). — La Grande- 
Ligne, son église (p. 125). — Maskinongé (p. 129). 
Une vieille question (p. 134). 

Chapitre x. Œuvres protestantes françaises au 

Canada 146 



- 342 



L'œuvre des conférences populaires (p. 149). — Les 
disséminés (p. 170). — Nouveaux champs (p. 182). — 
Un vieux nid (p. 185). — Le journalisme protestant fran- 
çais (p. 190). — L'hymnologie protestante canadienne 
(p. 200). 



Pages 



TROISIÈME PARTIE 
La moisson s'étend 

Chapitre XI. Le protestantisme français aux Etats- 
Unis 206 

Eglises ou stations missionnaires françaises (p. 221). 

— Les églises de New-York (p. 224). — Union chré- 
tienne de Jeunes gens (p. 228). — Woodhaven (p. 230). 

— Greenbey Wisconsin (p. 234). — Chicago (p. 237). — 
En Pensylvanie (p. 240). — Me Donald (p. 246). — 
Charleroi (p. 258). — Tarentum (p. 261). 

Chapitre xn . L'émigration huguenote. — La Rochelle 203 



Conclusions 289 

Appendice 299 

In memoriam 3o8 

Fragments 318 

Un vieux document "(p. 315). — Héroïnes canadiennes 
(p. 318). — La Famille Filiatreault (p. 323). — La pre- 
mière bible protestante française importée au Canada 
(P- 331)- — Les modestes (p. 334). 

Bibliographie 339 

Portraits et gravures du tome ii 340 



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