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Full text of "Introduction a la psychanalyse"

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PSYCHANALYSE 


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OUVRAGES DU PROF. S. FREUD: 


PSYCliOPATHOLOGlE DE LA VIE Q(;OTIDIEX
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Dr S. Jankélévitch. Vn volume in-8. Prix: 14 frw 
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TOTEM ET TABOt:'. De quelques analogies entre la vie psychique des 
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PSYCHOLOGIE DES MASSES ET ANALYSE DU 1\101. 



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INTRODUCTION 


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TRAD. DE L'ALLEMAND AVEC L'AUTORISATION DE L
AUTEUR 


PAR 


LE Dr S. JANKÉLÉVITCH 


PAYOT, PARIS 
1 06, BOULEVARD s T - GERMAIN 


1923 


Tons droits réservés, 



Seale traduction trADC.lle aalorÏséO' 
Toua droib r-é5ervó. POUI' tOU8 pa)'&-
 



TABLE DES f\'1ATIÈRES 


A VEIlTISSEMBN!', . 
PRÉFAC
. . 


PHEl\HÈRE PARTIE 
I. INTRODUCTION - II-IV. LES ACTES l\IANQUÉS 


CHAPITRE PREMIER. - INTRODUCTION, 


9 
II 


25 


CBAPITRE II, - LES ACTES MA:SQUÉS, . . . . 35 
CUAPITRE III. - LES ACTES MANQUÉS (Suite). . . . . 50. 
CHAPITRE IV. - LES ACTES MANQU
S (Fin),. · . . . .. 7 J. 


DEUXIÈ
tE PARTIE 
V-XV, LE R
VE 


CHAPITRE V. - DIFFICULTÉS ET PREMIÈRES APPROCHES. 
CUAPITRE VI. - CONDITIONS ET TECHNIQUE DE L'INTERPRí:- 
T A TIO
. . , , , , , . , . . , . 
CHAPITRE VII. - CONTENU MANIFESTE ET IDÉES LA TENTES DU 
RE::VE. . . . . . . 


Cn.\PI'l'RE VIII. - R{;:VES ENF ANTINS, . . . . 
CUAPITRE IX. - LA CENSURE DU RtVE. 
CHAP1TRE X. - LE SYMBOLISME DA
S LE RtVE. 
CU.\PITRE XI. - L'ÉLAßORA TION DU R
VE, . . . . 
CUAPITRE 
Il. - ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RJ::VE, 
CBAPIfRE XIII. - TRAITS ARCHAïQUES ET (NfA'TILIS
lE DU 
R
VE." . . , , , , . 


. . . 


CnAPITRE XIV. - R
ALISATIONS DE DESIRS., . . 
CHAPITRE X V, - INCERTITUDES ET CRITIQUES.. . 


9 5 


1I2 


12 7 
140 
151 
165 
188 


202 


218 
233 


:t4
 



VIII 


TABLE DES MA TIÈnl
S 


TRO]SiÈ
fE PARTIE 
XVI-XXYIIl TIIÉOH.IE GÉNËRALE DES NÉVROSES 


CHAP.TRE XYI, - PSYCHANAL YSE ET PSYCIIlA TRIE. · . · · 
CBAPITRE XVII. - LE SENS DES SYMPTÔMES. . . . · · . 
CH_"PITRE XVIII. - RATTACIIE1\IENT A UN TRAU
IATl
,:\IE. L'lN- 
CONSCIENT.. . . . . . . 
CHAFITRE XIX. - RÊSIST ANCE ET REFOL"LEMENT. . 
CH.\I'ITRE XX, - LA VIE SEXUELLE DE L'HOMME. · · . . . 
CRAPITRE XXI. - DÉVELOPPEMENT DE LA LIBIDO ET Ol
GA:'iI- 
SA TIONS SEXUELLES.. . . . . , . . 
CIIAPITP,E XXII. - POE
TS DE VUE DU DÉVELOPPEMENT ET DE 
LA RÉGRESSION, ÉTIOLOGIE.. , . . . 
CHAPITRE XXIII. - LES MODES DE FORMATION DE SYMPTÔMES, 
CHAPITRE XXIV. - LA NERVOSITÉ CO
lMU
E, 
CHAPITRE XXV. - L'ANGOISSE. . · . . . . . . . 
CHAPITRE XXVI. - LA THÉORIE DE LA LIDJDO ET LE NARCIS- 
SISME. . .. .... 
CIIAPITRE XXVII. - LE TRANSFERT.. , . . . . , . 


CHAPITRB XXYIII. - LA TllÉRAPEUTIQUE ANAL YTIQUE, . 


265 


2í9. 


29 6 
310 
326 


344 


356 
385 
405 
420 


. . 


441 
461 
480 



A VERTISSEl\IENT 


Ce livre que je puhlie al1jol1rd'nui sous Ie til1'e d' << Intro- 
duction à la Psychanalyse )), 11.' est nullement destiné dans 
ma pensée à (aire concurrence aux exposés d'enselnhle {[,.
iJ 
eæistants de cette hl'anche scientlfique (Pfister, Die psyeho- 
analytische 
iethode, 1913; Leo Kaplan, Grundzüge del' 
Psychoanalyse, 1914; Régis et IIesna,,..d, La psychanalyse 
des névroses et des psychoses, Paris 19/4; Adolph 
F. jJ/eiier, De Behandeling van Zenu\vzieken door Psycho- 
Analyse, Amsterdam, 1915). II constitue la reproduction 
fidèle des leçons que i'al,ais faites pendant les senlestJ'es 
d'hiver 1915-16 et 1916-17 devant un auditoire composé de 
médecins et de prolanes des deux sexeso 
Cette genèse de'lnon livre explique toutes les particlllarités 
qu'il peut présenter et dont quelques-unes sont de nature à 
étonner Ie lecteu,"' 0 II ne Tn' a pas été possible de donne}'" à 
mon exposé Ie calme (roid d'un traité sCl O entifiql1e; lecteur, 
je nle trouvais 'plutôt dons t ohligation de (aire tout 'lnon 
possible pour ne pas laisser (aibIÙ' r a ttent"Oon de mes al1di- 
leurs pendant les deux lleuJ>es environ que durait chacune 
de mes leçonso Visant à produire un elfet Ùnmédiat, j'ai été 
o6h"gé de traiter' souvent à plusieurs reprises Ie nZêllle sujef, 
une (0 is, par exemple, à propos de l'interprétation dt"S 
rêves, une autre (ois à propos du prohlème des lléL"l'OSeSo La 
distribution des matières eut égaleTne'1lt POUI" conséquence 
que certaines questions importantes , celIe de l' ÙlCollscl'enl 
par ex'emple, au lieu d'être traitées d'une façon complète en 
une seule (ois, ont dû être reprl:
es et ahondonnées plusieur,
 
rois, il1squ' à ce qu'l1ne nouL'elle occasion nous eût pel'luis 
cl'ajouter quelque c}lose à nos connoisson('es y relatives. 
G"Yeux 'jui sont (o'lnilÙlrisés arec la litb
ralure psyclilllia- 
lytique trouvel"ont dans cette (( Introduction )) peu de nou- 



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A YEHTISSE
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veau, peu de matériauæ qui n' aient d
jà f
[é puhliés ailleurg, 
dans des ouvrages plus étendus. ..
fais Ie besoin d'arrondir 
Ie sUJ"et et de Ie l
end1'"e plus conlpré/lenslf a obligé r au leur 
âutiliser dans certaines sections (celles relatives à l'éliologie, 
à fangoisse, aux fantaisies hystérif}ues) des n20tériauæ 'l"estés 
J.usqu' à présent inédils. 


s. FHEUD" 



PRÉFACE 


La psychanalyse qui, depuis plus de vingt ans, a sus-. 
cité dans les pays de langue allemande et anglo-saxons, 
des discussions passionnées et une littérature des plus 
abondantes) n'était encore connue en France, jusqu'il y 
a quelques mois, que par ouï-dire, et la plupart de ceux 
qui se hasardaient à en parler croyaient de bon ton de la 
tourner en ridicule, en faisant ressortir principaleulent 
un élément qui joue, il est vrai, un rôle central dans 
cette doctrine, mais dont la véritable signification, faute 
d 'informations d
 pren1ière main, leur échappait : nous 
voulons parler de la conception freudienne de l' origine 
sexuelle de la p1upart des psychonévroses. 
Ces informations, Ie public français les possède aujour.. 
d'hui, gråce à cette introduction à la Psychanalyse qui 
eonstitue un résumé complet de toutes les théories. de 
Freud. Et Ja preuve que la publication de eet ouvrage / 
I épondait à un besoin nous est fournie parl'accueil qui 
lui a été fait par la presse, accueil, sinon toujours en- 
thousiaste et empressé, of- )ut au moins sérieux et rai- 
sonné, parce que fondé sur des données concrètes. 
On commence donc à savoir en France ce qu'est la 
psychanalyse, et on le saura de plus en plus, puisque 
l'lntroduction à !a Psyclzanalyse n'est que le premier d'une 
série d'ouvrages que nous nous proposons de publier 
sur les théories de l'école psychanalytique et sur leurs 
;'tpplicatioDs å différents domaines de 1a vie pratique. 
Le rôle d'un traducteur ne consiste pas toujours à se 
faire Ie champion et le défenseur des doctrines et théories 
de l'auteur qu'il traduit. Le plus souvent, toute son am- 
bition doit se borner à faire connaître au public auquel 
il s'adresse des courants d'idées nées ailleurs et qui, 



12 


PRf:FACE 


bonnes ou mauvaises, ont exercé une certaine influence 
dans les pays OÙ eUes ont vu Ie jour; et, ce faisant, it 
invite implicitement ce public à prendre part à la discus- 
sion qui se poursuit autour de ces idées et à contribuer 
ainsi à dégager ce qu' eUes ont de vrai et de durable. 
Le traducteur a donc avant tout pour mission de dissi- 
per les préjllgés et les partis-pris fondés sur l'ignorance, 
et il s'acquitte de cette mission en mett
tnt sous les yeux 
des Iecteurs les pièees du procès. l\Iais l'ouvrage publié, 
les pièces du dossier étalées, un autre inconvénient peut 
surgir, celui de la fausse compréhension, de l'embalie- 
ment irl'éf1échi, de renthousiasnle intempestif, du sno- 
bisme en quête de tout ce qui est nouveau et sensation- 
nel. Contre cet inconvénient, fait pour discréditer les. 
meilleures idées et qui peut devenir un véritable danger, 
lorsqu'il s'agit de théories qui, comme la psychanalyse, 
yisent surtout aux applications pratiques, au Boulageln.ent 
et à la guérison d'une certaine catégorie de nlaladcs, 
contre cet inconvénient, disons-nous, Ie traducteur est à 
peu près désarmé. 'fout au pluslui est-il permis d'espér
r 
qu'une modeste. mise au point contribuera, dans une 
certaine mesure, å atténuer cet inconvénient et ce dan- 
ger, et c'est ce que nous allons essayer de faire briève- 
ment et rapidement dans les quelques pages de cette 
Préface". 


La psychanalyse est, seIon la définition de Freud lui- 
même, une (( méthode de traitement de certaines Inala- 
dies nerveuses )). Freud est done, avant tout, un neuro- 
thérapeute, et ce sont des préoccupatiQns thérapeutiques, 
c'est-à-dire purement utilitaires et pratiques, qui ont 
servi de point de départ à ses théories. Lorsque, tout 
jeune étudiant, il avait abordé la psychanalys
, iI n'ava
t 
encore aucune théorie psychologique préconçue. Ainsi 
qu'il Ie raconte lui-même quelque part, c'est un sin1ple 
hasard qui a décidé de sa vocation ou, plutôt, de sa 
méthode, et ce hasard, ille doit à un de ses compatriotes, 
Ie Dr. Joseph Breuer, de 'Tienne, qui avait imaginé de 



ÞnEF.\C
 


ii 
1;) 


traiter un cas d 'hystérie, en soumettant Ia n1alade à 
}'hypnose et en Ia faisant renlonter, d'associD.tion en as- 
sociation, jusqu'à la source des paroles, absurdes et 
incohérentes en apparence, qu'elle pronon
'ait pendant 
ses états d' (( absence )), de confusion et d'altération psy- 
chique. Et Breuer a eu l'agréable surprise de constater 
chaque Jois que ces paroles trahissaient, exprin1aient en 
réalité des états psychiques dont la malade, dans sa vie 
ordinaire, n'avait aucune conscience et que la méthode 
employée lui rendait conscients, en lui procnrant en 
même temps un soulagement plus on nloins durable. 
li"rappé par ces premiers résultats, Breuer étendit l'emploi 
de sa méthode, en l'appliquant, non plus senlement au
 
paroles prononcées pendant les états d'obnnbilation psy- 
chique, mais aux symptômes morbides proprcment dits 
de sa rnalade hystérique. Le résuhat ne fut pas moins 
frappant, puisqu'il a pu constater que chaque symptôme 
était, lui aussi, l'expression extérieure d 'un événement 
survenu dans la vie de la lnalade i\ une époque plus on 
lnoins reculée et dónt Ie souvenir conscient avait été 
perdu: il snffisait d'évoquer ce souvenir, de ralnener 
l'évén
ment à la conscience, pour obtenir 1a disparition 
du Syu1ptôlne corrcspondant. 
Ces resultats ne laissèrent pas d'impressionner forte- 
rnent Ie jeune Freud qui cherchait encore sa voie. l\.vec 
une lllodestie qui l'honore, il reconnaît tout ce qu'il doit 
à Breuer, dont il est devenu plus tard Ie collaborateur. 
Son prelnier ollvrage : Stlldien üóer' IIystél'lc, paru en 
18 9 5 , est issn de cette collaboration et constitue la p1'c- 
n1Ïère ébauehe ùe la théorie psyc.hanalytique. 

Iais ce qui ne rhonore pas moins, c' est que, tout en 
ayant ù{;jà trouvé sa voie, il ne se crut pas en possession de 
]a, vérité abso]ne, Inais vonlnt confronter ses idées et sa 
Juélhode a ,-cc les idécs et la nléthodc en vigucur ailleu I's. ! 
C'cst dans cette intention qu'il se rcndit en France, a10r8 
centre de la ncuro-pathologie dont les n1aitres incon- 
testés, Dlais rivaux, étaient Charcot et Hernheinl (d
 
l'ancy), C'est vers Bernheim qu'allèrent toutes les synl
 
pathies de Freud. II a suivi l'cnseignCl11ent de ce maître 
F1\.EUD. 1 



14 


PHEF r'..CÈ: 


pendant toute l'année 1899 et traduisit en allemand sún 
livre snr la suggestion, l\lais plus il analysait Ie phéno- 
nj 'ne de la suggestion, et plus il se rend
it compte que 
telle qu'elle était en1ployée par I'école de Nancy, cUe 
n'était pas de nature à donneI' des résultats certains et 
durables. II ne pouvait cl'ailleurs en être autrement, 
pUlsqne n'ayant aucune base scientifique, ressemblant 
plutôt à une sorte de magie, d'exorcislne, de prestidigi- 
tation, eUe était appliquée uniformément dans tous les 
cas, sans tenir cOInpte des particularités de chacun, de 
la signification et de lïnlportance des symptômes aux- 
quels on avait à faire, Le senl élé
ent qu'il ait retenu de 
la suggestion et qui lui paraissait vraiment important, 
ce rut Ie (( rapport )) qu'elle établit entre Ie médecin et Ie 

nalade et dont Freud a fait la base de ce qui, dans la 
psychanalyse, constitue Ie phénomène du (( transfert )), 
phénon1ène dans Iequelle n1alade se débarrasse des sen- 
tinlents ou complexes de sentiments qui forment la base 
inconsciente, réprimée, refoulée de ses symptômes, en 
les reportant d'abord sur Ie médecin, au fur et à mesure 
qu'ils sont atteints et touchés par l'analyse, 
Ce qui a fra ppé Freud dans les ntéthodes neurothéra- 
peutiques aIors en viguenr, hypnotisme et suggestion, 
ce fut Ie fait que, sans peut-être s'e-n rendre compte, ceux 
qui en faisaient usage visaient, non à la cure radicale des 
névroses, mais seulement à la suppre
sion de leurs 
symptômes, qu'au lieu de s'attaquer à Ia racine du mal, 
ils cherchaient à combattre ses effets. nien d'étonnant si 
l'emploi de ces méthodes ne donnait que des résuitats 
précaires, si la maladie reprenait Ie dessus, après une 
,période d'accalmíe plus ou moins longue et si rOD pou- 
vait voir des malades promencr leur névrose pendant 
des années et des années, d'hôpital en hôpital et servir 
de (( sujets )) d'expériences à des générations de méde- 
cins. Endormir un malade et lui dire pendant son SOß1- 
meil hypnotique qu'une fois réveillé 21 ne devra plus 
éprouver tel ou tel mal3.ise, tel ou tel symptômß, Oll bien 
lui suggérer à !'état de veale que ses symptômes n'ont 
rien d'organiqne, qu'il n'a qu'à ne pas y penser, qu'à se 



PRf':FACE 


.5 


com porter comme s'ils n'existaient pas, - tout cela équi- 
valait à dresser entre Ie malade et la mala die un para- 
vent fait seulement pour procurer l'illusion de la guérison. 
C'est ainsi que l'observation et la réf1exion rarnenaient 
Freud à sa première expérience, au fameux (( ramonage 
psychique )), à la (( talking cure )) (cure par la conversa- 
tion) qui a donné des résultats si surprenants dans Ie cas 
de la malade de Breuer, Cette méthode a révélé précisé- 
ment Ie fait dont la méconnaissance était la cause de 
l'insuccès ou, tout an 1l10ins, de l'inefficacité de toutes 
les autres méthodes psychothérapeutiques : les symp- 
tômes physiques et psychiques que présentent les névro- 
tiques ne sont pas des productions accidenteIles, adven- 
tices, capricieuses ou arbitraires dont on puisse se 
débarrasser comine on se débarrasse ({'une aiguille 
entrée sons la peau on d'une arète de poisson qutvient 
se loger dans une amygdale: ils sont l'expression, invo- 
lontaire et inconsciente, de certains cOlnplexes psychi- 
ques, affectifs et mentaux qui, pour une raison on ponr 
une autre, se sont soustraits on ont été soustraits par Ie 
malade, à un moment donné de son existence, au con- 
trôle de la conscience ou, pour nous servir de l' expres- 
sion de Freud lui-même et de tonte l'école psychanaly- 
tique, ont subi un (( refoulement )), une (( répression )). 
Freud, avons-nous dit, a abordé la psychanalyse en 
savant, en médecin, en praticien, sans aucune théorie 
psychologique préconçue. l\Iais à mesure qu'il approfon- 
dissait et développait la méthode psychanalytique, le 
besoin d'une psychologie se faisait sentiI' avec une force 
croissante. Au lieu cependant de se lancer dans des spé- 
culations abstraites, de s'atteler à des constructions 
tl'anscendantes, Freud, en ham me pratique, a pris ce 
qu'i! avait sous la main, c'est-à-dire la psychologie qui 
était déjà impliquée dans la psychanalyse et qui, une fois 
dégagée de celle-ci, devait à son tour favoriser ses pro- 
grès. La psychologie de Freud est done une psychologic 
purement pragmatique que les psychologues profes- 
sionnels trouveront peut-être trop simpliste et élémen- 
taire.l\Iais, toute simpliste et élémentaire qu'elle paraisse, 



16 


pnÉFACE 


cUp n'en affirlne pas moins quelques princÎpes de la pIns 
haute Ï1nportance. 
En prelnier lieu, Freud a donné un contenu concrct à 
cet (( inconscicnt )) qui a été la notion don1Ínante de la 
psychologie du XIX e siècle et constitue encore le leit- 
l'notiv de celle de nos jours, Depuis cinquante ans et plus, 
on parle volontiers de création inconsciente, d'activité 
inconsciente, de vie psychique inconsciente en général. 
On a nlêlne établi une certaine gradation de l'inconscient 
et, pour ne pas laisser un fossé trop profond entre 
celui-ci et Ie conscient, on a intercalé entre les deux 'ce 
qu 'on a appelé Ie (( sub-conscient )), qnelque chose qui, 
sans appartcnir encore tout à fait 3U dOlnaine de l'in- 
conscient, ne fait plus partie de ('elui du conscient pro- 
prement dit. Celte division est, à la rigueur, acceptable, 
et Freud Ia fait sienne, en relnplaçant seu]ement Ie (( sub- 
conscient )) par Ie (( préconscient )). l\lais si tous les psy- 
chologues et même tous les profanes sont d'accord quant 
à la façon de comprendre Ie con scient, on reste généra- 
]ement dans Ie vague dès qu'il s'agit de définir l'incon- 
scient. Beaucoup de psychologues n'entendent par (( incon- 
scient )) que Ie fonctionnement purement physioIogique, 
organique, du système neuro-cérébraI, en dehors de 
tonte stimulation extérieure. J)'accord, dit Freud, nlais à 
défaut de stÏ1nulations extérienres, n'y aurait-il pas de 
stilnulations intérieures ? La psychanalyse nous apprend, 
en efTet, que l' (( inconscient )) qui représente pour Ie 
psychologue une cave noire et son1bre, tellement noire 
et sombre que, faute de pouvoir y décerner quoi que ce 
soit, on Ia déclare vide de tout contcnu, - que cet in- 
conscient, disons-nolls, est plein à éclater, qu'il présente 
un contenu tellement riche et abondant que Ie vase 
risque à' chaque instant d'être débordé, et Ie serait, en 
effet, si son contcnu n'était soun1is à une (( censure )) 
sévère et vigilante) prête à rèpJ'Îlner la llloindre velléité 
d 'évasion de run quelconquf' de ses élt:'ments. 
Ce contenu est formé par toutes les expériences de la 
vie antérieure, par tOllS les souvenirs, to utes les traces 
des événements vécus, des sentiments éprouvé5 à la suite 



PHÉFACE 


17 


ou à l'occasion de ces événen1ents, par tous les désirs 
qui n'ont pu trouyer satisfaction. Ces expériences, sou- 
venirs, trace::;, sentinlents et désirs sont éliminés de la 
vie consciente, so it parce que, ayant rempli leur rôle 
dans la vie de l'individu, ils ont perdu toute nécessité 
ou utilité, soit parce que, incompatibles avec les conven- 
tions de la vie sociale, ils exposeraient l'individu qui les 
ferait valoir dans la vie réelle aux peines et châtinlents 
que la société réserve à ceux qui ne se conforment pas à 
se::; prescriptions et exigences, Refoulés, lnais non sup- 
priInés, ces sentiments 
t désirs acquièrent dans certains 
cas tous les caractères de gerlnes morbides et créent les 
états pathologiques connus sous Ie nom de névroses, Ce 
qui caractérise en effet ces états, c'est que les sentin1ents 
et désirs en question, ne pouvant pas se manifester, à 
cause de la répression qu'ils ne cessent de snbir, SOilS 
leur jour véritable, authentiqne, se créent une issue par 
des voies détournées, sous des apparences faites pour 
donneI' Ie change quant à leur véritable nature et connues 
sons Ie nonl de 'syrnptòntes. Démasquer ces Syu1ptômes, 
les dépouiller de leurs apparences trompeuses, les rat- 
tacheI' à leur source, rendre leurs caus
s et origines 
conscientes au malade, - tel est, nous l'ayons YU, Ie 
but de la psychanalyse. 
1Iais la vie inconsciente ne se manifeste pas seulenlent 
sous la forIne pathologique de synlptômes névrotiques. 
II existe aussi une (( psycho-pathologie de Ia vie quoti- 
dienne )), qui avait jusqu'ici peu attiré l'attention des 
p5ychologues, mais dont Freud a fait l'objet d'une étude 
approfondie: nos actes (( manqués)), involontaires, dont 
nous ne nous <.lonnons même la peine de chercher l'expli- 
cation, nos lapsus de la parole, nos erreurs d'écriture 
, et de lecture, nos oublis et distractions, tous ces mille 
accidents de notre vie quotidienne, tellement rapides, 
fugaces et insignifiants que la plupart d'entre eux 
échappent totalement à notre attention, - Freud les 
rattache à des sentiments, à des désirs, à des væux et 
sonhaits réprimés, Ie plus souvent innocents, Blais quel- 
q uefois aussi inavouables, à cause de leur incornpatibilité 



18 


PHÉFACE 


avec la morale conventionnelle, Et ce qui est vrai des 
a
te5 (( manqués >>, des lapsus et erreurs accomplis à 
l'état de Yeille: l'est également des rêves nocturnes qui 
représentent, eux aussi, une satisfaction déformée, (( sym- 
bolique )), de désirs réprimés. 
En relnplissant ainsi I' (( inconscient )) d'un contenu 
concret, en dépistantles manifestations dece contenu aussi 
bien dans la vie pathologique que dans la vie normale, dans 
la vie de tous les jours, Freud. établit un second principe 
psychologique, dont il est inutile de souligner l'impor- 
tance, celui de la continuité de la vie psychique, du déter- 
minisme de tous les faits et phénomènes de la vie psy- 
chique, et cela avec une force et une abondance de 
preuves, avec une perspicacité et une clairvoyance qu'on 
nc retrouve chez nul autre psychologue. On peut, sans 
exagération, dire de Freud qu'il a le (( génie)) de la 
psychologie. Ses explic
tions de tel rêve, de tel symptôme 
peuvent souvent paraître embrouillées, compliquées, on 
peut trouver que dans certains cas il veut trop prouver 
et que' dans d'autres il frise l'absurdité. Peu importe: 
nous savons aujourd'hui, grâce à lui, que l'inconscient 
n'est pas un simple mot, qu'il représente une réalité 
concrète, une réalité psychique aux éléments innom- 
brables, qu'il n'existe, entre Ie conscient et l'inconscient, 
aucune solution de continuité, qu'en vertu d'un déter- 
Ininisme rigoureux, de la continuité de la vie psychique 
et de son dynamisme fondanlental, tout ce qui paraît 
inexplicable, accidentel, capricieux, miraculeux dans 
celui-là ne peut avoir ses origines, sa source, sa cause 
et ses conditions que dans celui-ci. 
Nous abordons main tenant un troisième prIncIpe 
psychologique introduit par Freud, celui qui a soulevé 
contre la psychanalyse Ie plus de préventions et de 
résistances, mais dont notre auteur a fait, pour ainsi 
dire la clef de voûte de son système : le rôle de la sexua- 
lité dans la vie humaine en général, dans l'étiologie des 
névroses en particulier. (( L' examen psychanalytique, 
dit-il, permet de ramener, avec une l'égularité surpre- 
nante, les symptômes morbidcs à des impressions de la 



PRÊF-\CE 


19 


vie amoureuse ; it lllontre que les désirs palhogènes ne 
sont autres que des tendances éroliques ; et il nous force 
à adlllettre qne les troubles érotiques oecnpent la pre- 
1l1ière place parllli les influences morbigènes, et ('ela 
chez les deux sexes i. )) J\Iais ce n'est pas tout. (( II est 
des cas où la psychanalyse perlllet de raUacher les symp- 
tòmes à de siInples influences traumatiques, n'ayant en 
apparence rien de sexuel. 
Iais en y regardant de près, 
on s'aper\oit que ccUe distinction entre influences 
sexuelles et influences purement traumatiques ne corres- 
pond pas à la réalité. C'est que la psychanalyse, an lieu 
de s'arrêter à un lnonlent quelconque de la vie (adulte) 
du malade, au lieu de se contenter de la première expIi- 
l:ation plausible et probable qu'elle rencontre au cours 
de ses investigations, poursuit son exploration, en 
descendant jusqu'à la puberté, voire jusqu'à la prenlÎère 
enfanee du malade, Ce 50 nt, en eITet, les impressions de 
l'enfance, de l'âge Ie plus tendre qui fonrnissent l'expli- 
cation de la susceptibilité ultérieure des malades à l' égard 
de certaines actions traull1atiques, et c'est senlen1ent après 
avoir découvert et rendu conscientes ccs traces de souve- 
nirs presque toujours oubliés, que nous somn1es en Inesure 
de supprime:t.. les symptômes lllorbides. Nous COllstatons 
ici (com me dans les rêves) que ce sont les désirs répri- 
Inés, mais persistants, de l'enfance qui rendent possible 
la réaction aux traumatisilles ultérieurs par la forJnation 
de symptômes. Et nous pOl1vons, d'une façon générale, 
désigner ces puissants désÜ"s de l' cnfance SOliS Ie DOIn 
de sexuels 2. )) 
C'est cette conception d'une sexualité infantile qui, 
plus encore que celIe de l'origine scxuelJe des symptômes 
névrotiques en général, paraìt déconcertante dans la 
théorie psychanalytique. 
l\Iais à ceux qui s'étonnent de voir aUrilJuer à la 
sexualité un sens aussi étendu, Freud répond que les lllOtS 
du langage courant sont faits avant tout pour désigner 
 


I, S, Freud. - La Psychanal)'se, p. 5
, Traduction fl'an
aise Y. Le Lay, 
Payot, Paris, 192 [. 
:a. Ibid" p, 53-54, 



20 


PRÉF..\CE 


des notions qui répondent aux conventions et nécessités 
socialcs. Or, au point de vue social, la sexualité est envi- 
sagée uniquement dans ses rapports avec la reproduction 
de l'espèce. Le langage courant ne tient pas conlpte de 
toutes les phases que traverse la sexualité dans la vie 
individuelle, avant de devenir cette fonction utilitaire 
qu'est la reproduction. Celle-ci n'est, en effet, que l'abou- 
tissant d'un certain nombre de processus qui se nlv.ni- 
restent dès l'enfance, processus dont certains ont été 
intensifiés, après avoir subi une sélection, tandis que 
d:autres ont été supprimés. On observe chez l'enfant un 
grand nonlbre de dispositions sexuelles, dont Ie fonction- 
nenlent diffère notablement de celui des processus 
sexuels de l'adulte et qui, dans leur développcment 
ultérieur, présentent la plus grande variabilité. Les per- 
versions sexuelles de l'adulte ne sont Ie plus souvent 
que Ie retour à ce que Freud appelle l'infantilisme seæuel. 
Toutes les fornles de perversion, dit-il encore, exÌstent 
déjà à I'état latent chez l'enfant, qui est un pepvers poty- 
'JJlorphe. Sons l'inflnence de l'éducation, sous la pression 
du Inilieu social, ces fOflnes disparaissent chez les indi- 
vidus normaux, et l'énergie psychique qui accompagne 
les impulsions perverses est (( sublimée)) et orierrtée 
dans des directions ayant une valeur sociale plus grande. 
Dans les cas anornlaux, lorsque la tendance perverse est 
trop forte, eUe ahoutit, ainsi que nous l'avons vu, à une 
perversion manifeste. Dans d'autres cas encore, l'impul- 
sion, sans ahoutir à une perversion proprem(Jut dite, se 
manifeste SOllS la forlne d'un symptôme psycho-neuro- 
tique qui constitue ainsi une satisfaction (( déguisée )) 
d'une tendance perverse. Chez Ie même individu, une 
tenùance perver,se pent se manifester à la fois sous la 
forme d'une perversion, d'une psychoneurose et d'une 
(( sublimation)) dans une création artistique. Certains 
traits de caractère anormaux, de peu de valeur sociale, 
pelLvent être égalcn1ent considérés COll1me des effets de 
(( sublinlation )): tcIIe la tcndance morbide de certains 
(( puritains)) à être choqués par la Inoindre allusion 

 l
 yie sexurlle, tCl)(
ancc (Iui ne serait au fond (Ju'une 



PRÉFACE 


21 


<< réaction de défense )), inconsciente et exceSSIve, 
contre le
 tcntations sexuelles. 
Telles sont les grandes lignt's des théories de Freud 
Sllr In sexualité ct ses rapports avec les psychoneuroses 
et certaines déviations de la vie normale, et non seule- 
mcnt avec certaines déviations, mais aussi avec certaines 
n
anifestations supérieures de cette vie. Freud a notam- 
ment cons:lcré un article et deux onvrages à la création 
artistique dans laquelle il voit une élaboration conscicnte 
de désirs inconscients remontant à l'enfance et cherchant 
à s'exprimer et à se satisfaire. Etendant Ie champ d'ap- 
p!ication de la psychanalyse, Freud et ses élèves, 
Abrahan1, Rank, Riklin, en ont fait une méthode d'expli- 
cation sociologique: ils voient dans les mythes, les 
légendes, les contes de fées, Ie folk-lore en général, 
l'expression de désirs persistants, de 13 même nature que 
ceux qui se Inanifestent dans les rêves et les psycho- 
neuroses; ils y décou vrent les mêmes mécanismes de 
répression et de déformation que ceux qu'on constate 
dans ces dernières activités mentales, mécanismes qui 
se perfectionnent à mesure que la censure sociale gagne 
en force et que la civilisation devient plus cOITlpliquée. 
J)ans un ouvrage plus récent, Freud a étudié, en se pla- 

"ant au Inên1e point de vue, Ie phénomène si complexe 
de la religion, et il a montré que les aspirations fonda- 
mentales de l'humanité, qui trouvent leur satisfaction 
dans les différentes croyances religienses et les divers 
élats émotionnels, ont leur source dans des conflits 
intra-psychiques qui, au point de vue ontogénique, 
relnontent jusqu'à notre première enfance et, au point 
de vue phylogénique, jusqu'à nos prenlÌers ancêtres 
humains. 
On Ie voit, de simple n1éthode de traitement des 
neuroses qu'elle était au début, la psychanalyse aspire 
au rôle d'une véritable philosophie de la vie psychique, 
dans toutes ses manifestations norll1alcs et anorlnales 
, 
sociales et individuelles. Dans queUe mesure cette ambi- 
tion est-elle j ustifiée? II est difficile de Ie dire pour 
l'instant. II est certain toutefois que la psychologie ct la 



 



2
 


PRtF.\CE 


pLilosophie freudiennes valent ee que vaut la psyehana- 
lyse elle-lnênlc dont elles sont déduites. Avant done de 
s'emparer des conclusions, de les porter dans Ie roman 
ou sur la scène, il :faut examiner, vérifier les prémisses. 
Et ceei ne peut être fait que par des savants, par des 
neuropathologistes professionnels, ayant l'habitude de 
la clinique, rompus à l'observation critique et au raison- 
nerrlent logique, C'est à eeux-là que s'adresse surtout 
notre traduction, et si celle-ci pouvait décider, ne serait- 
ee que quelques-uns d'entre eux, à entreprcndre, dans 
un esprit d'impartialité et avec Ie seul désir de décou- 
yrir la vérité, la vérification des assertions de Freud par 
}'application stricte de ses propres lnéthodes, notre but 
erait largenlent atteint. 


S. J. 



PREl\iIÈRE PARTIE 


I. - INTRODUCTION 
II-IV. - LES ACTES 
IANQ UÉS 



C HAP I T R E P H E :\11 E R 


INTnODUCTIO
 


J'ignore combien d'entre YOllS connaissent Ia psych a- 
nalyse par leurs lectures ou par ouÏ-dire. ::\Iais Ie titre 
rnênle de ces leçons: Introduction à la I)sycllanalYðe, 
m'ÏInpose l'obligation de faire comme si VOllS ne saviez 
rien sur ce sujet et comme si vous aviez besoin d'être 
initiés à ses premiers éléments. 
Je dois toutefois supposeI' que vous savez que la psycha- 
nalyse est un procédé de traitement médical de personnes 
atteintes de ma]
dies nerveuses. Ceci dit,je puis vous mon- 
trer aussitôt sur un exemple que les choses ne se passent 
pas ici comme dans les autres branches de Ia médecine, 
qu'eUes s'ypassent même d'une façon tont à fait contraire. 
Généralement, lorsque nons SOUlnettons un malade à 
Hne technique médieale nouvelle pour lui, no us nous 
appliquons à en diminuer à ses yeux les inconvénients et 
à lui donneI' tontes les assurances possibles quant au 
sHecès du traitement. Je crois que nous avons raison de 
Ie fa ire, car en procédant ainsi no us augmentons effccti- 
vement les chances de succès. 
Iais on procède tout 
autrelnent, lorsqu'on sou met un névrotique au traite- 
lllent, psychanalytique. Nous Ie mettons alors au courant 
des difficultés de la méthode, de sa durée, des efforts et 
des sacrifices qu'elle exige; et quant au résnltat, nous 
lui disons que nous ne pouvons rien promettre, qu'il 
dépendra de la lnanière dont 8e comportera Ie malade 
lui-même, de son intelligence, de son obéissance, de sa 
patience, II va sans dire que de honncs raisons, dont 
vallS saisircz peut-ðtre l'importance plus tard, no us dic- 
tent cette conduite inaccoutuIDPC, . 
.Ie vaus prie de ne pas D1'en vouloir..-Ri je cOßUTIf?nee 
par VOllS traiter com me ces n1alades névrotiques. Je yaus 
déconscille tout simplement de venir nl'entendre une 


. ;-:.
..,..-. - 



26 


INTJlODCCTIO.N 


autre fois. Dans cette intention, je vous ferai toucher du 
doigt toutes les imperfections qui sont nécessairement 
attachées à l'enseignement de la psychanalyse et toutes 
les difficultés qui s'opposent à l'acquisition d'un juge- 
ment personnel en cette matière. Je vous montrerai que 
toute votre culture antérieure ct toutes les habitudes de 
votre pensée ont dû faire de vous inévitablement des 
adversaires de la psychanalyse, et je vous dirai ce que 
vous devez vaincre en vous-mêlnes pour surmonter ceUe 
hostilité instinctive, J e ne puis naturellement pas vous 
prédire ce que 11les leçons vous feront gagner au point 
de vue de la compréhension de Ia psychanalyse, mais 
je puis certainement VOllS promettre que Ie fait d'avoir 
assisté à ces leçons ne suffira pas à vous rendre capables 
d'entreprendre une recherche ou de conduire un traite- 
n1ent psychanalytique. l\Iais s'il en est parlni vons qui, 
ne se contentan.t pas d'nne connaissance superficielle de 
la psychanalyse, désireraient entrer en contact perma- 
nent avec elle, non seulelnent je les en dissuaderais, lllais 
je les Inettrais directement en garde contre une pareille 
tentative, Dans l'état de choses actuel, celni qui choi- 
sirait ceUe carrière se priverait de toute possibilité de 
succès nniversitaire et se trouverait, en tant que praticien, 
en présence d'une société qui, ne comprenant pas ses 
aspirations, le considérerait avec lnéfiance et hostïlité et 
serait prête à l-ãcher contre lui tous les mauvais esprits 
qu'elle abrite dans son sein. Et vous pouvez avoir un 
aperçu approximatif du nombre de ces mauvais esprits 
rien qu'en songeant au
 faits qui accon1pagnent la guerrc 
sévissant actuellement en Europe. 
II y a toutefois des personnes pour lesquelles toute 
nouvelle connaissance présente un attrait, malgré les 
inconvénients auxquels je viens de faire allusion. Si cer- 
tains d'entre vous appartiennent à cette catégorie et veu- 
lent bien, sans se laisser décourager par mes avertis- 
s
ments, revenir ici la prochaine fois, ils seront les 
bienvenus. l\Iais vons avez tons Ie droit de connaître les 
I difficultés de 1a psychanalyse que je vais vous exposer. 
La première difficulté est inhérente à l'enseignement 
même de la psychanalyse. I)ans l'enseignenlent de la 
médecine, VOliS êtes habitués à voir, V ous yoyez la prépa- 
ration anatomique, Ie précipité qui se forme à la suite 



INtRODUCTION 


27 


d'nne réaction chimique, Ie raccourcissement du muscle 
par l'efiet de l'excitation de ses nerfs. Plus tard, on pré- 
sente à vos s
ns Ie n1alade, les syn1ptôn1es de son affec- 
tion, les produits du processus n10rbide, etdans beaucol1p 
de cas on n1et même sous vos yeux, à l'état isoIé, Ie 
germe qui provoqua ]a n1a]adie. J)ans les spécialités chi- 
rurgicales, vous assistcz aux interventions par lesqnelles 
on vient en aide au malade, et vous devez n1ên1e essayer 
de les exécuter vous-mêmes. Et jusque dans la psychia- 
trie, Ia démonstration du malade, avec Ie jeu changeant 
de sa physionomie, avec sa manière de parler et de se 
con1porter, vous apporte une foule d'observations qui vous 
laissent nne in1pression profonde et durable. C'est ainsi 
que Ie professeur en lllédecine ren1plit Ie rôle d'un guide 
et d'un interprète qui VOllS accompagne comme à travers 
un musée, pendant que vous vous Inettez en relations 
directes avec les objets,et que vous croyez avoir acquis, 
par nne perception personnelle, Ia conviction de l'exis- 
tence des nouveaux faits. 
Par malheur, les choses se passent tout différemment 
dans la psychanaIy
e. Le traitement psychanalytique ne 
cOlnporte qu'un éehange de paroles entre l'analysé et Ie 
luédecin. Le patient parle, raconte les événements de sa 
vie passée et ses impressions présentes, se plàint, con- 
fesse ses désirs et ses énlotions. Le médecin s'applique à 
diriger la nlarche des idées du patient, éveille ses sou- 
venirs, oriente son attention dans certaines directions, 
lui donne des explications et observe les réactions de 
compréhension ou d'incompréhension qu'il provoque 
ainsi chez Ie malade. L'entourage inculte de nos patients, 
qui ne s'en laisse imposer que par ce qui est visible et 
palpable, de préférence par des actes teis qu'on en 
voit se dérouler sur l'écran du cinématographe, ne man- 
que jan1ais de manifester son doute quant à l'efficacité 
que peuvent avoir de (( silnples discours )), en tant que 
nloyen de traitement. Cette critique est peu judicieuse et 
illogiquc. N e sont-ce pas les mênles gens qui savenf 
d'une façon certaine que les malades (( s'inlaginent >) sen- 
Icn1ent epl'Ol1ver tcis ou tcls syrnptômes? Les mots fai- 
saient prilnitivement partie de la magie, et de nos jour
 

ncore Ie lnot gardc beaucoup de sa puissance de jadis. 
Avec des nlots un homrne peut rendre son selnblabl
 



28 


INTROj)LCl'lO
 


heureux ou Ie pousser au désespoir, et e'est à l'aide de 
mots que Ie maître translnet son savoir à ses élèves, qu'un 
orateur entraîne ses auditeurs et détern1Ïne leurs juge- 
Inents et décisions. Les mots provoquent des émotions et 
constituent pour les homn1es ]e moyen général de s'in- 
fluencer réciproquement. N e cherchons donc pas à din1Ï- 
nuer la valeur que peut présenter l'application de mots à la 
psychothérapie et contentons-nous d'assister en auditeurs 
à l'échange de mots qui a lieu 'entre l'analyste et Ie 
Inalade. 

lais cela encore ne nous est pas possible. La conver- 
sation qui constitne Ie traitelnent psychanalytiqlle ne 
snpporte pas d'auditeurs ; elle ne se prête pas à la démon- 
stration, On peut naturellenlent, au cours d'une leçon 
de psychiatrie, présenter aux élèves un neuraslhénique 
ou un hystérique qui exprimera ses plaintes et racontera 
ses syn1ptômes. l\Iais ce sera tout. Quant aux renseigne- 
Jnents dont l'analyste a besoin, Ie malade ne les donnera 
que s'il éprouve pour Ie médecin une atTInité de senti- 
Dlent particulière; il se taira, dès qu'il s'apercevra de !a 
présence ne serait-ce que d'un seul témoin indifférent. 
C'est que ees renseignements se rapportent à ce qll'il y a 
de plus intime dans la vie psychiqne d u nlalade, à tOll t 
ce qu'il doit, en tant que personne sociale autononle, 
cacheI' aux autres et, enfin, à tout ce qu'il ne vellt pas' 
avouer à lui-mên1e, en tant qlle personne ayant conscience 
de son unité. 
V ous ne pouvez done pas assister en auditeurs à un 
traitelnent psychanalytique, \TOUS pouvez seulen1ent en 
entendre parler et, a u sen
 Ie plus rigoureux du mot, VOLlS 
ne pourrez connaître la psychanaly
e que par ouï-dire, 
Le fait de ne pouvoir obtenir que des renscignements, 
pour ainsi dire, de seconde main, VOltS crée des conditions 
inaecoutumées pour 1a forlnation d'un jugement. Tout 
dépend en grande partie du degré de con fiance qne vous 
inspire ('clui qui vous renseigne, 
SupposeL un instant que YOUS assistiez, non à une lc
'on 
de psychiatric, mais à lIne le
'on d'histoire et que Ie con- 
férencier VOllS parle de la vie et des exploits d 'Alex3nd 1'0 
Ie Grand, QueUes raisons aurie
-vous de croire à la 
véridicité de son réeit? A pren1ière vue, la situation paraìt 
encore plus défavorable que dans la psychanalyse, car 



IXTnODL'CTIO
 
!) 
Ie professeur d'histoire n'a pas plus que VOllS pris part 
aux expéditions d'Alexandre, tandis que Ie psychanalyste 
vous parle du moins de faits dans lesquels il a lui-lnême 
joué un rôle. 
Iais alors intervient une circonstance qui 
rend rhistorien digne de foi. II peut notamment vous 
renvoyer aux récits de vieux écrivains, contemporains 
des événenlents en question ou assez proches d'eux, 
c'est-à-dire anx livres de Plutarque, Diodore, Arrien, etc. ; 
il peut faire passer sous vos yeux des reproductions des 
monnaies ou des statues du roi et une photographie de 
la mosaïque pompéïenne représentant la bataille d'Issus. 
1\. vrai dire, tous ces documents prouvent seulement que 
des générations antérieures avaient déjà cru à l'existence 
d' Alexandre et à la réalité de ses exploits, et vous voyez 
dans cette considération un nouveau point de départ 
pour votre critique. Celle-ci sera tentée de conclure qne 
tout ce qui a été raconté au sujet d' Alexandre n'est pas 
digne de foi ou ne peut pas ètre établi avec certitude 
dans tous les détails; et cependantje me refuse à admet- 
tre que VOllS puissiez quitter la salle de conférences en 
doutant de la réalité d'Alexandre Ie Grand. V otre déci- 
sion sera déterminéé par deux considérations principales : 
la première, c'est que Ie conférencier n'a aucune raison 
imaginable de vous faire admettre comnle réel ce que lui- 
même ne considère pas comnle tel; la seconde, c'est que 
tous les livres d'histoire dont nous disposons représentent 
les événements d'une manière à peu près identique. Si 
vous abordez ensuite l' examen des sources plus anciennes, 
vons tiendrez compte des mêmes facteurs, à savoir des 
mobiles qui ont pu guider les auteurs et de la concor- 
dance de leurs témoignages. Dans Ie cas d'Alexandre, Ie 
résultat de I'examen sera certainement rassurant, 11lais il 
en sera autrement lorsqu'il s'agira de personnalités telles 
que l\loise Oll Nemrod, Quant aux dontes que vous pou- 
vez concevoir relativenlent au degré de confiance que 
mérite Ie rapport d'un psychanalyste, vous aurez encore 
dans la suite plus d'une occasion d'en apprécier la valeur. 
Et, Dlaintenant, vous êtes en droit de nle denlander : 
puisqu'il n'existe pas de critère objectif pour juger de la 
véridicité de la psychanalyse et que nous n'avons aucune 
possibilité de faire de celle-ci un objet de délllonstra- 
tion, comment pent-on apprendre la psychanalyse et 


FREUD. 



 



30 


IXTl-
OnrCTIO
 


s'assurer de la vérité de ses affirlnations? Cet app..'en- 
tissage n'est en cITet pas facile, et peu nOJnhreux sont 
ceux qui ont appris la psychanalyse d'une façon systé- 
1113tique, lnais il n'en cxiste pas l110ins des voies d'ac- 
cÙs vcrd eet apprentissage, On apprend d'abord la 
psychanülyse sur son propre corps, par l'étnde de sa 
propre personnalité, Ce n'est pas là tout à fait ce qu'on 
appelle auto-observation, mais à la rigueur l'étude dont 
nous parlons pent y ètre ralnenée. II existe toute une 

é..ie de phénomi'nes psychiques très fréquents et géné- 
ralell1cnt connus dont on peut, grâce à quelques indica- 
. :ons relatives à leur technique, faire sur soi-n1èn1c des 
Ij('ts d'an1J.vse, Ce que faisant, on aequiert la convie- 
on tant chcrchée de la réalité des processus décrits par 
la psychanalyse et de la justesse de ses conceptions. 
11 convient de dire toutefois qu'on ne doit pas s'attendre, 
en suivant ceUe voie, à réaliser des progrès indéfìnis. 
On avance beaucoup plus en se laissant analyser par 
un psychanalyste cOlupétent, en éprouvant sur son 
propre IHOi les effets de la psychanalyse et en profitant 
ne cette occasion ponr saisir la technique du procédé 
dans toutes ses finesses, II va sans dire que eet excellent 
Jlloyen ne peut tonjonrs être utilisé que par une senle 
personne et ne s'applique jalnais à une réunion de plu- 
Slcurs, 
A votre accês à la psychanalyse s'oppose encore nne 
autre difficulté qui, eUe, n'est pIlls inhérente à la psycha- 
nalyse COlnme teIle : c'est VOUS-Il1êmes qui en êtes 
responsables, du fait de vos études n1édicales anté- 
rieures. La préparation que vous avez re
ue jusqu'à pré- 
sent a in1primé à votre pensée une certaine orientation 
qui vons écarte beaucoup de la psychanalyse, On VOllS 
a habitués à assigner anx fonctions de l'organislne et à 
leurs troubles des causes an3tolniques, à les expliquer 
en vous plaçant au point de vue de la chimie et de la 
physique, à les concevoir du point de vue biologique, 
lnais jalnais votre intérêt n'a été orienté vel'S la vie 
psychiq ne dans laquelle culmine cependant Ie fonction- 
nen1cnt de notre organisn1e si admirablen1ent compliqué. 
C'est pourquoi vous êtcs restés étrangers à la. manière 
de penser psychologique, et c 'est pourquoi anssi VOllS 
avez pris l'habitude de considérer celle-ci avec méfiance, 



I
TnODLCT1 O
 


') 
.)J 


de lui refuser tout caractère scientifì(Ple et de l'ahall- 
donner al1x profanes, poètes, philosophes ùe l:\ nature f't 
mystiques, CeUe lilnitation est c{'rtaint
lncnt préjudiciahlc 
à votfe activité médicale" car
 ainsi qn'il est de règle 
dans tontes relations h'llmaines, Ie mala de commence 
toujonrs par vons présenter sa fa<:ade psychique, et je 
crains fort que vous ne soyez obligés, pour votre châti- 
lnent, d'abandonner aux profanes, aux reboutellx et anx 
luystiqnes que VOllS lll
prisez tant, une bonne part de 
l'inflllence thérapeutique que vons cherchcz à exercer, 
Je ne n1éconnais pas les raisons qu'on pent alléguer 
pour excuser ceUe lacnne düns votre prèparation. II 
nOllS n1anque en.'ore cette science philosophique auxi- 
liaire que VOllS puissiez utiliser ponr la réalisation des 
nns posées par l'activité luc'dicale. l'i la philosophie 
spéculative, ni la psychologie descriptive, ni la psycho- 
logie dite expérimentale ct se rattachant à la physiologic 
des SBns, ne sont capables, tellcs qu'on les enseigne 
dansles écoles, de YOtlS fournir des clonnécs utiles snr les 
rapports entre Ie corps etl'ânle et de VOLLS oITrir Ie moyen 
de cOlnprendre un tr'onble psychique quelconque, Dans 
Ie cadre m(\me de la In&decine, la psychiatrie, il est vrai, 
s'occupe à décrire les troubles psychiques qu'ellc obser, e 
et à les réunir en tableaux cliniqnes, n13is dans leur:5 
bOllS moments ]es psychiatres se del11andent eux--mên1es 
si leurs arrangements purement descriptifs l11èritent Ie 
nom de science, Xous ne connaissons ni l'origine, ni le 
niécanisme, ni les liens réciproques des synlptÒlnes dont 
se composent ces tableaux nosologiques ; aucune modi- 
fication dèJllontrabie de rorgane anaton1Ïqne de râme ne 
leur correspond; et quant aux moditications qu'on 
invoque, elles ne donncnt des symptôlnes aucune expli- 
cation, Ces troubles psychiques ne sont acccs
iLles à nne 
action thérapeulique qu'en taut quïls constituent des 
en'ets secondaires d'nne affection organique quelconque, 
C'est là une lacune que la psychanalyse s'applique à 
combler. Elle veut donner à ]a psychiatrie la base psycho- 
logique qui lui manque: elle espère découvrir Ie ter- 
rain commun qui rendra intelligible la rencontre d'un 
trouble somatique et d'lln trouble psychiquc, Ponr par- 
venir à ce but, elle doit se tenir à distance de t01lte pré- 
supposition d'ordre anatorniquc, cl1ÏJniquc on physioJo- 



32 


IXTRODLCTIO
 


gique, ne travailler qu'en s'appuyant sur des notions 
purement psychologiques, ce qui, je Ie crains fort, sera 
précisément la raison pour laquelle eUe vous paraîtra de 
prime abord étrange. 
II est enfin uue troisième difficulté dont je ne rendrai 
d'ailleurs responsables ni VOllS ni votre préparation 
antérieure. Parmi les prémisses de la psychanalyse; il 
en est deux qui choquent tout Ie monde et lui attirent la 
désapprobation universelle : rune d'elles se heurte à un 
préjugé intellectuel, I'autre à un préjugé esthético-moral. 
Ne dédaignons pas trop ces préjugés : ce sont des choses 
puissantes, des survivances de phases de développernent 
utile
, voire nécessaires, de I'humanité. Ils sont main- 
tenus par des forces affectives, et la lutte contre eux est 
difficile. 
D'après la première de ces désagréables prénlisses de 
la psychanalyse, les processus psychiques seraient en 
eux-nlêmes inconscients; et qnant aux conscients, iis ne 
seraient que des actes isolés, des fractions de la vie 
psychique totale. Rappelez-vous à ce propos que nous 
sommes, au contraire, habitués à identifier Ie psychique 
et Ie conscient, que nous considérons précisélnent la 
conscience comn1e une caractéristique, comme une défi- 
nition du psychique et que la psychologie consiste pour 
nous dans l' étude des contenus de la conscience. Cette 
identification nous paraît mênle tellement naturelle que 
nous voyons une absurdité manifeste dans la moindre 
objection qu'on lui oppose, Et, pourtant, la psychana- 
lyse ne peut pas ne pas soulever d'objection contre l'iden- 
tité du psychique et du conscient. Sa définition du 
psychique dit qu'il se compose de processus faisant partie 
des domaines du sentinlent, de la pensée et de la volonté ; 
et elle doit affirmer qu'il y a une pensée inconsciente et 
une volonté inconsciente, l\iais par cette définition et 
cette affirmation elle s'aliène d'avance la sympathie de 
tous les amis d'une froide science et s'attire Ie soupçon 
de n'être qu'une science ésotérique et fantastique qui 
voudrait bâtir dans les ténèbres et pêcher dans l'eau 
trouble. 
lais vous ne pouvez naturellement pas encore 
comprendre de quel droit je taxe de préjugé une propo- 
sition aussi abstraite que celle qui affirme que (( Ie 
psychique est Ie conscient )), de Inême que vous ne pou- 



tXTRODLCLO
 


33 


vez pas encore vons rendre compte du déveioppeInent 
qui a pu aboutir à la négation de l'inconscient (à supposeI' 
que celui-ci existe) et des avantages d'une pareille néga- 
lion. Discuter Ia question de savoir si l'on doit faire coÏn- 
cider Ie psychique avec Ie conscient ou bien étendre celui- 
là au delà des limiteg de celui-ci, peut apparaître comme 
une vaine logomachie, nlais je puis vous assurer que 
radmission de processus psychiques inconscients inau- 
gure dans la science une orient
tion nouvelle et décisive, 
Vous ne pouvez pas davantage soupçonner Ie lien 
intilne qui existe entre cette première audace de la 
psychanalyse et celle que je vais mentionner en 
deuxième lieu, La seconde proposition que la psycha- 
nalyse proclame comme une de ses découvertes con- 
tient notamment l'affirnlation que des impulsions qu'on 
peut qualifier seulement de sexuelles, au sens restreint 
ou large du mot, jonent, en tant que causes détern1Î- 
nantes des maladies nerveuses et psychiques, un rôle 
extraordinairement important et qui n'a pas été jusqu'à 
présent estinlé à sa valeur. PIns que cela : eUe affirnle 
que ces mêmes émotions sexuelles prennent une part qui 
est loin d'être négligeable aux créations de l'esprit 
hun1ain dans les domaines de la culture, de l'art et de la 
'\'ie sociale, 
D'après mon expérience, l'aversion suscitée par ce 
résultat de 1a recherche psychanalytique constitue ]a 
raison la plus importante des résistances auxquelles 
celle-ci se heurte, Voulez-vous savoir comnlent nousnous 
expliquons ce fait? N ous croyons que la culture a été 
créée sous la poussée des nécessités vi tales et aux dfpcns 
de la satisfaction des instincts et qu'elle est toujours 
recréée en grande partie de la même façon, chaque nou- 
vel individu qui entre dans la société humaine renouve- 
Iant, au profit de l'ensemble, Ie sacrifice de ses instincts. 
Parmi les forces instinctives ainsi refoulées, les énlotions 
sexuelles jouent un rôle considérable; eUes subissent 
une sublimation, c'cst-à-dire qu'elles sont détournées de 
leur but sexuel et orientées vcrs des buts socialement 
sllp(\t'ieurs et qui n'ont plus rien de sexuel. Mais il s'agit 
là d 'une organisation instable; les instincts sexuelss ont 
mal donlptés, et chaque individu qui do it participer au 
travail culturel court le danger de voir ses instincts 



3 '! 


lYrHOlJrCTJO
 



f'xuels rc!;:;ister à ce refouJenlent. La société ne voit pas 
de plus grave nlenace à sa culture que ('eUe que rré- 
senteraient la libération des instincts sexl1els et leur 
retour à leur
 buts prin1Ïtifs, ,A.ussi la société n'
inle- 
t-elle pas qu'on Ini rappelle cette partie scahrcuse des 
fondations sur lesquelles eUe repose; elle n'a aucun 
intérèt à ce que la force des instincts sexuels soit recon- 
nne et l'inlportance de la vie sexueUe révéIée à chacun ; 
elle a plutôt adopté une nléthode d'éducation qui consiste 
à détourner l'attention de ce domaine. C'est pourquoi 
ellc ne supporte pas ce résultat de la psyehanalyse 
dont nons nons occupons : elle Ie fIétrirait volontiers 
COIllme rcpoussant au point de vue esthétique, comIne 
condamnable au point de vne moral, comnle dangereux 
sous tous les rapports, 
Iais ce n'est pas avec des 
reproche
 de ce genre qu'on peut supprimer un résl1ltat 
objectif du travail scientifique, L'opposition, si cUe vent 
se faire entendre, doit ètre transpos
e dans Ie dOlllaine 
intellectuel. Or, la nature humaine est faite de telle sorte 
qn'on est porté à considérer comme injuste ce qui 
d<"plaìt ; ceci fait, il est facile de trouver des argnments 
pour justifier son aversion, Et c'est ainsi que la société 
transforlne 10 désagréable en injuste, combat les vérités 
de la psychanalyse, non avec des' argunlcnts logiql1es et 
concrets, mais à l'aide de raisons tirées du scntilllent, 
et maintient ces objections, sous forme de préjugés, 
èüntre toutps les tentatives de réfutation, 

;Iais iI çonvient cl'observer qu'en forml1lant la propo- 
sition en question nOllS n'avons vouln manifester aucnne 
tcnd3llce, 1'otre selil but était d'exposer un étatdefait que 
nous ('royons avoir constaté à la suite d'un travail plein 
de difficnltés, Et ceUe fois encore nons croyons devoir 
protester contre l'intervention de con::;idérations pratiques 
dans Ie travail scientifique, et cela avant mènle d'exanli- 
ner si les craintes au nOln desquelles on voudrait nous 
imposer ces considérations sont justifiées ou non, 
T('lles sont quelques-unes des difiìcnltés auxquC'lles 
YOUS vous hC'urterez si VOllS v0111ez VOliS occuper de 
psychanalyse. C'('st peut-ètre plus qu'il n'en fant pour 
COllllnencer, Si leur perspective ne vous efrraie pas, nOllS 
pouyons continuer. 



CHAPITRE II 


L E SAC T E S 1\1 A l\' Q lJ É S 


(DIE FEIILLEISTU
GEX) 


, 


Ce n'est pas par des snpposlttons qne nons alIons 
COIDlnencer, lnais par nne recherche, à laquelle nous 
assignerons pour objet. certains phénon1ènes, très fré- 
quents, très connns et très insuffisamment appréciés et 
n'ayant rien à voir avec l'état 111orbide, Pllisqu'on pent 
les observer chez tout hOll11ne bien portant. Ce sont les 
phénomènes que nous désigncrons par Ie nom générique 
d'acles rnanf}ués et qui se prodl1isent lorsqu'une personne 
" , 
prononce au ccrlt, en s en apercevant au non, un nlot 
autre que celui qn'elle vent dire ou tracer (lapsus); 101'5- 
flU' on lit, dans un texte irnprÏ1né ou lllanuserit, nn mot 
autre que celni qui est réellement ilnprin1é ou écrit(fausse 
lecture), ou lorsqu'on en tend autre chose que ce qn'on VOIlS 
dit,sans que ceUe (allsse audition tienne à un trouhle orga- 
nique de l'organe auditif, Dne autre série de phénomè- 
nes <.Ill lllêule genre a pour base I'oubli, étant entendu 
toutefois qu'il s'agit d'nn ouhli non durable, rnais ll10lnen- 
tané, COU1me dans Ie cas, par exelllple, oÙ l'on ne pent 
pas retroHver un nOJJ
 qu'on sa it ccpendant ct qll'on Jinit 
r{
gulièrelnent par retrouver plus tard, ou dans Ie cas oÙ 
I'on ouLlie de Inettre à exéclition un JI't'ojet dont on se 
sonvient cependant plus tard et qui, par conséquent, n'est 
oublié que nlomentanérnellt. })ans une troisième séric, 
c'est la condition de Jll0lnentanéité qui manqne, cornnle, 
par exelllple, lorsqu'on ne réus
it pas à nlettre la Inain 
sur un objet qu'on avait cepeudant rangé quelque part; 
à la n1t
nle catégorie se rattachent les cas de perle tout à 
fait analogues. II s'agit là d'onhlis qn'on traite difi'érf'ln- 
lllcnt que les alttres, d'OllLlis eIont on s'étonne ct au snjet 
des<-J.uels 011 est contrarié, au l.ieu de les trouver cOlnpré- 



Jß 


LES ACTES MAXQUÉS 


hensibles. A ces cas se rattachent encore certaines el"reUr$ 
dans lesquelles la nlomentanéité apparaît de nouveau, 
comme lorsqu'on croit pendant quelque ten1ps à des cho- 
ses dont on savait auparavant et dont on saura de nou- 
veau plus tard qu'elles ne sont pas telles qu'on se les 
représente, A tous ces cas on pourrait encore ajouter 
\lne foule de phénomènes analogues, connns sons des 
noms divers, 
II s'agit là d'accidents dont la parenté intime est mise 
en évidence par Ie fait que les mots servant à ]es dési- 
gner ont tous en C0l11nlUn Ie préfixe VER (en allemand)1, 
d'accidents qui sont tons d 'un caractère insignifiant, 
d'une courte dnrée pour la plnpart et sans grande impor- 
tance dans la vie des hommes, Ce n'est que rarement que 
telou tel d'entre eux, COlnn1e la perte d'objets, acquiert 
Hne certaine in1portance pratique. C'est pourquoi ils 
n'éveillent pas grallde attention, ne donnent lieu qu 'à de 
faiLles émotions, etc. 
C'est de ces phénomènes que je veux vous entretenir. 
l\Iais jevous entends déjà exhaler votre IIlauvaise hurneur: 
(( II existe dans Ie vaste monde extérieur, ainsi que dans 
Ie Inonde plus restreint de la vie psychique, tant d'énig- 
mes grandioses, il existe, dans Ie domaine des troubles 
psychiques, tant de choses étonnantes qui exigent et 
méritent une explication, qu'il est vrainlent frivole de 
gaspiller son temps à s'occuper de bagatelles pareilles. 
Si YOllS pouviez no us expliquer pourquoi tel homme 
ayant la ,-ue et l'ouïe saines en arrive à voir en plein jour 
des choses q1.,i n'existent pas, pourquoi tel autre se croit 
tout à coup persécnté par cenx qui jnsqu'alors lui étaient 
Ie plus chers ou poursuit des chinlères qu'un enfant 
trouverait ahsnrdes, alors nous dirions que la psycha- 
nalyse mél'ite d 'ètre prise en considération, ::\Iais si la 
psychanalyse n'est pas capable d'antre chose que de 
rechercher pourquoi un orateur de banquet a prononcé 
un jour un nlot pour un autre ou ponrquoi une Inaîtresse 
de maison n'arrive pas à retrouver ses clefs, au d'autres 
futilités tIn mêUle genre, alaI's vraiment il y a d'anlres 


I, Par e'\emple: YersPI'echcn (tarsus); 'Ver-Iesen (fausse Jedure), J l'r- 
horen (fans!'.e audition), Vcr-I,egcn (impossibilité de rcll'Ollvcr un objet qll'on 
a lang-"), etc, Ce mode d'expression d'actes manqués, de faux pas, de hnIX 
gestes, de fausses impressions manque en fran
ais. N, d. T. 



LES ACrgS l\lAXQUES 


3... 
I 


problèmes qui solLicitent notre temps et notre atten- 
tion, )) 
A quoi je vous répondrai: (( Patience I V otre critique 
porte à faux, Certes, la psychanalyse ne peut se v
nter 
de ne s'être jamais occupée de bagatelles. Au contraire, 
les n1atériaux de ses observations sont constitués géné- . 
ralement par ces faits peu apparents que les al1tres scien- 
ces écartent comlne trop insignifiants, par Ie rebut du 
n10nde phénoménal. 
lais ne confondez-vous pas dans 
votre critique l'importance des problèmes avec l'appa- 
rence des signes? N'y-a-t'il pas des choses importantes 
qui, dans certaines conditions et à de certains mon1ents, 
ne se manifestent que par des signes très faibles? II DIe 
serait facile de vons citeI' plus d'une situation de ce genre, 
N'est-ce pas sur des signes imperceptibles que, jeunes 
gens, vons devinez avoir gagné la sympathie de telle on 
telle jeune fiUe? Attendez-vous, pour Ie savoir, une décla- 
ration explicite de celle-ci, ou que la jeune fiUe se jette 
avec effusion à votre cou? N e vons contentez-vous pas, 
au contraire, d'un regard furtif, d'un mouven1ent in1per:" 
ceptible, d'un serrement de mains à peine prolongé? Et 
lorsque vous VOllS livrez, en qualité de magistrat, à une 
enquête sur un meurtre, vons attenrlez-vous à ce que Ie 
Dlcurtrier ait laissé sur Ie lieu du crime sa photographie 
avec son adresse, ou ne VOllS contentez-vous pas néces- 
sairen1ent, pour arriveI' à découvrir l'identité du crin1Î- 
nel, de traces souvent très faibles et insignifiantes? Xe 
méprisons donc pas les petits signes: ils peuvent nons 
mettre sur la trace de choses plus importantes, Je pense 
d'ailleurs CODlme VOllS que ce sont les grands problèlnes 
du monde et de la science qui doivent surtout solliciter 
notre attention, 
Iais SOl1vent il ne sert de rien de for- 
Dluler Ie simple projet de se consacrer à l'investigation 
de tel ou tel grand problèn1e, car on ne sait pas toujollrs 
où l' on doit diriger ses pas. J)ans Ie travail scicntifique, 
i1 est plus rationnel de s'attaquer à ce qu'on a devant soi, 
à des objets qui s'offrent d'eux-mêmes à notre investiga- 
tion, Si on Ie fait sérieusement, s'ans idées précon
'nes, 
sans espérances exagérées et si l'on a de la chance, il pf'tlt 
arriver que, grâce aux liens qui rattachent tont Ü tout, 
Ie petit au grand, ce travail pntrepris sans auctlnc pré- 
tention ouvre un accès å l' étude de grands probIèmes >> 



38 


LES ACTES !\L\XQl;ÉS 


\
 oilà ce que j'avais à YOUS dire pour tenir en éveil 
votre attention, lorsque j'aurai à traiter des actes man- 
ques, insignifiants en apparence, de I'homme sain. 1\ ous 
Hons adressons nlaintenant à quelqu'l1n qui so it tout à 
fait étranger à la psychünalyse et nous lui delllanderons 
conUllent il s'explique la production de ces faits, 
II est certain qu'il COlllnlcncera par nous répondre: 
(( Oh, ces faits ne méritent aucune explication; ce sont 
de petits accidents, )) Qu'entend-il dire par là? Prétcn- 
drait- il qu'il existe des événements tr(>s petits, se trou- 
vant en dehors de l'enchaìnenlcnt de la phénonlénologie 
du monde et qui auraient pu tont aussi bien ne pas se 
produire? ßIais en brisant Ie déte.rn1Ínisme universel, 
nH
'nle e!l un seul point, on bouleverse tou tc la concep- 
tion scientifique du Blonde, On d
vra montrer à Dotre 
hOl1ìme comhien la cOllc<,ption religiel1se du monde est 
plus conséquente avec ellc-nH'.lne, lorsqu'elle affirnle 
expressément qu'un nloinp3u ne tonlbe pas du toit sans 
une intervention particulière de la yolonté divine, Je 
suppose que notre aIui, au lieu de tirer la con::;équcnce 
qui découle de sa première réponse, se raviscra et dira 
qn'il trouve toujoHrs l'explication des choses qu'il étudie. 
II s'agirait de petites déviations de la fonction, d'inexac- 
tiludes du fonctionnemcnt psychique dont les conditions 
seraient faciles à détcrminer, Un honl1ne qui, d'ordin:1Ïre, 
parle correctement peut se tronlper en parlant: 1 0 lors- 
qn'il est légèrement indisposé ou fatigué; 
o lorsqu'il est 
snrexcité; 3 0 lorsqu'il est trop absorbé par d'autres choses, 
Ce::; assertions peuvent être facilement confirnlées, Les 
!npsus se produisent particulièrenlent souvent lorsqu'on 
est fatigué, lorsqn'on souffre d'un Illal de tête ou à l'ap- 
proche d'une migraine, C'est encore dans les mêlnes 
circonstances que se produit facilenlent l'oubli de nOlllS 
propres. Beaucoup de personnes reconnaissent I'immi- 
nence d'une migraine rien que par eet oubli. De 11lême, 
dans la surexcitation on eonfond souvent aussi bien les 
n
 ot8 que les choses, on se (( 111Öprend )), et l' ouhli de 
projets, ainsi qu'une fonle d'alltres actions non intention- 
nelles deviennent particulièrenlcnt fréqnents lorsqn'on 
est distrait, c'est-à-dire lorsque l'atten1 ion se troHve con- 
centrée sur autre chose, 1 Tn exemplc connu d'une parpille 
distraction nous est offert par ce professeur des (( Flie- 



LES AcrES MAKQI;ÉS 



)g 


gende Blätter)) qui oublie son parapluie et elnporte nn 
autre chapeau à la place du sien, parce qu'il pense anx 
problèmes qu'il doit traiter dans son prochain liyre, 
Quant aux exelnples de projets con<:us ct de promesse
 
faites, les uns et les autres ouhliés, parce que des évé- 
nements se sont produits par la suite qui ont violelnlnent 
orienté l'attention ailleurs, - chacun en trouvera dans 
sa propre expérience, 
Celà sen1ble tout à fait compréhensible et à l'ahri de 
toute objection, Ce n'est peut-être pas très intéressant, 
pas au
si intéressant que nous l'aurion
 crn. Exalninons 
de pIns près ces explications des actes manquÉ's, Les 
conditions qu'on con
idère C0l11mC détern1Ïnantes pour 
lenr production ne sont pas toutes de rnPlne nature, 
l\Ialaise et trouble circulatoirc interviennent dans Ia per- 
turbation d'une fonction norJJlaie à titre de causes phy- 
siologiq nes; surexcitation, fatigue, distraction sont des 
facteurs d'un ordre diffi>rent: on peut les appeler psycho- 
physiologiques, Ces derniers facteurs se laissent facile- 
ment traduire en théorie, La fatigue, la distraction, peut- 
ètre aussi l'excitation générale produisent une dispersion 
de l'attention, ce qui a pour eIfet que la fonction consi- 
clérée ne recevant plus la dose d'attention suffisante, peut 
l
tre facilelnent troublée ou s'accomplitavec une précision 
insuffisante, Une indisposition, des modifications circu- 
latoires survenant dans l'organe nerveux central peuvent 
avoir Ie n1êlne eITet, en inf] uenrant de la même faron Ie 
facteur Ie plus im portant
 c' est-à-dire ] a répartition de 
l'attention, II s'agirait done dans tous les cas de phéno- 
mènes consécutifs à des troubles de l'attention, que ces 
troubles soient produits par des causes organiques ou 
psychiq ues, 
Tout ceci n'est pas fait pour stimuler notre intt
rêt 
pour la pSJ'chanalyse et nous pourrions être tentés de 
nouveau de renoncer à notre snjet. En examinant tou- 
tpfois les ob
ervations d'nne faron plus scrrée, nous nous 
apf'rcc\"rons qu'en ce qui concerne les actes J11an(}\lés 
tOil t ne s'accorde pas avec cette théorie de l'attention ou 
tout all moins ne s'en laisse pas dédllire naturcllenlent. 
:'\Ol1S ('onstaterons notaIllnlent que des actes manqués et 
elf'S ollblis Sf' prodl1isf'nt alls
i ('he7 d
s pcrsonnps, qnI, 
loin d'ptl'c fatigut"es, distl'aites Oll surexciU'cs, se tronvellt 



40 


tES ACTE
 
lAXQCES 


dans un état normal sous tous les rapports, et que c'est 
seulement après coup, à la suite précisément de l'acte 
manqué, qu'on attribue à ces personnes une surexcita- 
tion qu'elles se refusent à admettre, C'est une affirmation 
un peu simpliste que celle qui prétend que l'augmentation 
de l'attention assure l'exécution adéquate d'une fonction, 
tandis qu'une diminution de I'attention aurait un efiet 
contraire. II existe une foule d'actions qu'on exécute 
automatiquement ou avec une attention insuffisante, ce 
qui ne nuit en rien à leur précision, Le promeneur, qui 
sait à peine où il va, n'en suit pas moins Ie bon chemin 
et arrive au but sans tâtonnements. Le pianiste exercé 
laisse, sans y penseI', retomber ses doigts sur les touches 
. 
 ' indiquées. II peut naturellclnent lui arriveI' de se trom- 
er, mais si Ie jeu automatique était de nature à augmenter 
es chances d'erreur, c'est Ie virtllose dont Ie jeu est 
devenu, à la suite d'un long exercice, purement automa- 
tique, qui devrait être Ie plus exposé à se trompeI', Nous 
voyons, au contraire, que beaucoup d'actions réussissent 
particuIièrement bien lorsqu'elles ne sont pas l'objet 
d'une attention spéciale, et que l'erreur peut se pro- 
duire précisément lorsqu'on tient d'une façon particu- 
lière à la parfaite exécution, c'c
.,
-à-dire lorsque l'attcn- 
tion se trouve plutôt exaltée, On peut dire alors que 
l'erreur est I'effet de l' (( excitation )). l\Iais pourquoi 
l'excitation n'altérerait-elle pas plutôt l'attention à 
l'égard d'une action à laquelle on attache tant d'intérêt? 
Lorsque, dans un disconrs important ou dans une négo- 
ciation verbale, quelqu'un fait un lapsus et dit Ie con- 
traire de ce qu'il voulait dire, il COß1met une erreur qui 
se laisse diflìcilement expliquer par Ia théorie psycho- 
physiologique ou par la théorie de l'attention. 
Les actes manqués eux-n1êmes sont aecompagnés d 'une 
foule de petits phénomènes secondaires qu'on ne com- 
prend pas et que les explications tentées jusqu'à présent 
n'ont pas rendus plus intelligibIes, Lorsqu'on a, Rar 
exempIe, nlomentanément oubIié un mot, on s'inlpa- 
ticnte, on cherche à se Ie rappe]er et on n'a de repos qu'on 
ne l'ait retrouvé, Pourquoi rhoIlln1e à ce point contrarié 
rél1ssit-il si rarement, malgré Ie désir qu'il en ait, à 
diriger son attention sur Ie mot qu'il a, ainsi qu'il Ie dit 
lui-Iuême, << sur Ie bout de la langue )) et qu'il reconnait 



LES AcrES .MANQCI
S 4 I 
dès qu'on Ie prononce devant lui? Ou, encore, il y a des 
cas où les actes manqués se multiplient, s'enchaînent 
entre eux, se remplacent réciproquement. Dne première 
fois, on oublie un rendez-vous ; la fois suivante, on est 
bien décidé à ne pas l'oublier, mais il se trouye qu'on a 
noté par erreur une autre heure, Pendant qu'on cherche 
par toutes sortes de détours à se rappeler un mot oublié., 
on laisse échapper de sa mémoire un deuxième mot qui 
aurait pu aider à retrouver Ie premier; et pendant qu'on 
se met à la recherche d
 ce deuxième mot, on en oublie 
un troisième, et ainsi de suite, Ces complications peuvent, 
on Ie sait, se produire également dans les err-eurs typo- 
graphiques qu'on peut considérer comme des aetes man':' 
qués du eompositeur. Dne erreur persistante de ce genre 
s'était glissée un jour dans une feuille sociaI-démoerate. 
On pouvait y lire, dans Ie compte rendu d'une certaine 
solennité: (( On a remarqué, parmi les assistants, Son 
Altesse, Ie [(ornprz'nz )) (au lieu de Kronpri'nz, Ie prince 
héritier). Le lendemain, Ie journal avait tenté une rectifi- 
cation; il s'excusait de son erreur et écrivait: (( nous 
voulions dire, naturellement, Ie Knorprinz >) (toujours 
au lieu de Kronpri'hz). On parle volontier3 dans ces cas 
d'un mauvais génie qui pI'ésideI'ait aux erreurs typogra- 
phiques, du lutin de la casse typographique, tontcs 
expressions qui dépassent la poI'tée d'une simple théorie 
psycho-physiologique de It erreur typographique. 
Vous savez peut-être aussi qu'on peut provoquer des 
lapsus de langage, par suggestion, pour ainsi dire, II 
existe à ce propos une anecdote : un acteur novice est 
chargé un jour, dans la (( Pucelle d'Orléans)) du rôle 
in1portant qui consiste à annoncer au roi que Ie COllné- 
tahle renvoie son épée (Scluvert) , Or, pendant la répéti- 
jtion, un des figurants s'est amusé à soumer à l'acteur 
timide, à la place du vrai texte, celui-ci: Ie Con(ol'"tah/e 
renvoie son cheval (Prere!) 1, Et il arriva que ce mauvais 
plaisant avait atteint son but: Ie malheureux acteur 
débuta réellement, au cours de la représentation, par la 


I. V oici la juxtaposition de ces deux. phrases en allemand: 
}o Der Connétable schickt sem Schwert zurück; 

o Der Comfortabel schickt sein pferd zurück. 
11 y a donc confusion d'une part, entre les mots COnT&étable et Comfortabel; 
d'uutre part) entre les mots Schwert et Pferd. 



42 


LES ACTES M 
XQ;T}
S 


phrase ainsi rnodifìée, et cela lnalgré les avertisselnents 
qu'il avait reçus à ce propos, ou peut-être ß1êlne à cau
e 
de ces 3vertisselnents. 
Or, tOlltes ces petites particularités des actes manqués 
ne s'expliquent pas précisément par la théorie de l'atten- 
lion détournée. Ce qui ne vent pas dire que ceUe théorie 
soit fausse, Pour être tout à fait satisfaisante, eUe 3Ul'ait 
besoin d'être con1plétée. l\lais il est vrai, d'au tre part, 
que plus d'un acle manqué peut encore être envis3iSé à 
un autre point de vue. 
Considérons, parlni les actes rnanqués, ceux qui se 
pr
tent Ie mieux à nos intentions: les errenrs de langage 
(/apsu.
). Nons pourrions d'ailleurs tout aussi bien choi:5ir 
les errcurs d'écriture ou de lecture. A ce propos, nOliS 
devons tenir con1pte du fait que la seule question que 
nons nous soyons posée jusqn'à présent était de savoir 
quanel et dans queUes cOIHlitions on comn1et des lapsus 
et que nons n'avolls obtenn de réponse qu'à cette seule 
question. l\Iais on peut aussi consiclérer la (or-rne que 
prenel Ie lapsus, l'ell'et qui en résulte, V ous devinez dpjà 
que tant qu'on n'a pas élucidé cette dernière question, 
tant qu'on n'a pas expliqué l'elret produit par Ie lapsus, le 
phénomène reste, au point de vue psychologique, un acci- 
dent, alors mèn1e qu'on a trouvé son explication physio- 
logique, Il est évident que, lorsque je commets un lapsus, 
celui-ci peut revêtir mille formes différentes; je puis 
prononcer, à la place du mot juste, mille mots inappro- 
priés, imprimer au mot juste mille déformations, Et 
lorsque, dans un cas particulier, je ne commets, de tons 
les larsus possibles, que tellapsus déterminé, y a-t-il à 
cela des raisons décisives, ou ne s'agit-illà que d'nn fait 
ac
identel, arbitraire, d'une question qui ne comporte 
ancune réponse rationnelle? 
Deux auteurs, IVI. !\Ieringer et 1\1. 
Iayer (ce1ui-là philo- 
logue, celni-ci psychiatre) ont essayé en 1895 d'aborder 
par ce côté la question des erreurs de langage. Ils ont 
réuni des exen1.ples qu'ils ont d'abord exposés en se pla- 
çant au point de vue purement descriptif. Ce faisant, 
ils n'ont naturellement a pporté aucune explication, mais 
ils ont indiqué Ie chemin susceptible d'y conduire, lIs 
rangent les déformations que les lapsus ilnprin1ent au 
discours intentionnel dans les catégories suivalltes. 



LE:"; ACTES M ,\XQcts 


43 


a) intcrversions; h) empiétement d'un mot ou partie 
lrUn mot sur Ie mot qui Ie précède (Vor/;;lnJ1[j) ; c) pro- 
]ongation superfIue d'un ßl0t CA'acltl.: 1aJ1 .fJ) ; d) confusions 
(contaminations); e) substitutions, Je vais vous citer des 
exenlples appartenant à chacnne de ces cntégories, II y 
a interversion, Ior
que qnelqu'un dit: la lJ/t'/o de Vénus, 
au lieu de la Vénus de JIilo (intcrversion de l'ordre des 
rnots), II y a empiéternent Sill' Ie Inot précédent, lorsqu'on 
dit: (( Es ,val' Inir auf cler SchuJest,.." auf del' Brust so 
S '/lwer, )) (Le sujet voulait dire: (( j'avais nn tcl poidg 
sur la roi
rine )); dans cette phrase, Ie mot seluecr 
(Iourdl avait empiété en partie sur Ie mot antécédent 
Brust IpoitrineJ), II y a prolongation ou répétition super- 
fIue d'un mot dans des phrases eOll1me ce malheu- 
rellX toa&t: (( Ich fordcre sie auf, auf das ,\r ohl unseres 
Chefs aut
llstossen )) (({ Je VOllS invite à déJ7toli,.la prospé- 
rité de notre chef)) : au lieu de <( boire - stosscn - à la 
prospérité de notre chef )),) Ces trois formes de lapsus 
ne sont pas très fréquentes, V ous trouverez beauconp 
plus d'observations dans lesquelles Ie lapsus résulte 
d'une eonl1yu,tion o,u d'une assorirllion, comme lorsqu'un 
Inonsieur aLorde dans la ru
 une dame en Ini disant: 
<( \Venn sie gestatten, Fr
i.Hlein, nlöchte ich sie gel'ne 
hegleit-digen )) ({{ Si VOllS Ie permettez, 
IadenloiseIle, je 
vous accompagnerais bien volontiers )) - c'est du mo
ns 
ce que Ie jeune hOßlIne vou1ait dire, mais il a conlmis 
un lapsus par contraction, en combinant Ie mot hegleitcn, 
accompagner, avec celui heleidigen, of Tenser, manqller de 
respect), Je dirai en passant que le jeune hOlnme n'a 
pas dû avail' beaucoHp de succès 3nprè3 de 1a jeune fille. 
Je citerai, enfin, comme exemple de substitution, ceUe 
phrase empruntée à une des observations de :\Ieringer et 

Iayer: <( Je mets les pr
parations dans la bo.îte aux 
lettres (Briefkasten) )), alors qu'on voulait dire: << dans 
Ie four à incubation (BrutJ.:asten) )). 
L'essai d'explieation que les deux auteurs précités cru- 
rent pouvoir déduire de leur collection d'exelnples me 
paraît tout. à fait insuffis:1nt. lIs pensent que I
s sons et 
les syllahes d'un mot possèdent des valcurs différentes et 
que l'innervation d 'un élément ayant une valeur su pé- 
rietll'e p
llt exercer une influence perturbatrice sur celIe 
des élélncnts d'une valeur nloindre. Ceci ne serait vrai à 
, 



\ 


44 


LES ACTES MANQUÉS 


la rigueur, que pour les cas, d'ailleurs peu fréquents, de 
la deuxième et de la troisième catégories ; dans les autres 
lapsus, cette prédolninance de certains sons sur d'autres, 
à supposer qu'elle existe, ne joue aucun rôle. Les lapsus 
le5 plus fréquents sont cependant cenx où l'on remplace 
un mot par un autre qui lui ressenlble, et cette ressen1- 
blance paraît à beaucoup de personnes suffisante pour 
expliquer Ie lapsus. Un professeur dit, par exemple, 
dans sa leçon d'ouverture: (( Je ne suis pas disposé 
(geneigt) à apprécier comme il convient les mérites de mon 
prédécesseur )) ; alors qu'il voulait dire: (( J e ne me 1'e- 
connais pas une autorité suffisante (geeignet) pour appré- 
cier, etc. )) Ou un autre: (( En ce qui concerne l'appareil 
génital de la femme, malgré les nOlnbreuses tentations 
CVersuchungen)... pardon, malgré les nombreuses tenta- 
tives (Versuche) )),.." 
Mais Ie lapsus Ie plus fréquent et Ie plus frappant est 
celui qui consiste à dire exactement Ie contraire de re 
qu'on voudrait dire. II est évi<lent que dans ces cas les 
relations tonales et les effets de ressenlblance ne jouent 
qu'un rôle minime ; on peut, pour remplacer ces facteurs, 
invoquer Ie fait qu'il existe entre les contraires une 
étroite affinité conceptuelle et qu'ils se trouvent particu- 
lièrement rapprochés dans l'association psychologique. 
Nous possédons des exemples historiques de ce genre: 
un président de notre Chambre des députés ouvre un 
jour la séance par ces mots: (( l\iessieurs, je constate la 
présence de... membres et déclare, par conséquent, la 
séance close, )) 
N'importe queUe autre facile association, susceptible, 
dans certaines circonstances, de surgir mal à propos, 
peut produire Ie même effet. On raconte, par exemple, 
qu'au cours d'un banquet donné à l'occasion du Inariage 
d'un des enfants de Helmholtz avec un enfant du grand 
industriel bien connu, E. Siemens, Ie célèbre physiolo- 
giste Dubois-Reymond prononça un speech et termina 
son toast, certainement brillant, par les paroles suivantes : 
(( Vive done la nouvelle firme Siemens et Halske. )) En 
disant cela, il pensait naturellement à la vieille firme 
Sielnens-Halske, l'association de ces deux noms étant 
familière à tout Berlinois, 
C'est ainsi qu'en plus des relations tonales et de la 



LES .\.CTES t\L\.XQ'CÉS 


45 


sln1ilitl1de des mots, no us devons adJnettre également 
l'irrf1uence de l'association des mots. :ß,Iais ('cIa encore ne 
suillt pas, II existe taute une série de cas oÙ l'explication 
d\1n larsus observé ne réussit que lorsqu'on tient 
cOJnpte de la proposition qui a été énoncée 011 luèn1e 
pensée antérieurement. Ce sont done encore des cas 
d 'action à distance, dans Ie genre de celni eité par 

Ieringer, mais d'une amplitude plus grande. Et ici je 
dois vous avouer, qn'à tout bien considérer, illne semble 
que nOlls soy-ons 111aintenant lnoins que jamai8 à lllf-Ille 
de comprendre la véritable nature des erreurs de lan- 
gage. 
J e ne crois cependant pas me trom per en disant que 
les exemples de lapsus cités au cour:::; de la recherche 
qui précède laissent une impression nouvelle qui vant la 
peine qn'on s'y arrête, Nous avons exan1Ïné d'abord les 
conditions dans lesquelles un lapsus se produit d'une 
façon générale, ensuite les influences qui déterluÍnent 
tclle ou telle déformation du mot; ß1ais nous n'avol1s 
pas encore envisagé l'effet du lapsus en lui-mêlne, indé- 
pendamnlent de son mode de production. Si nous nous 
décidons à Ie fai1"e, nous devons enfin avoir Ie courage 
de dire: dans quelques-uns des exemples cités, la défor- 
nlation qui constitue un Iapsus a un sens, Qu'entendons- 
nous par ces mots: a un sens? Que l'effet du lapsus a 
peut-être Ie droit d'être considéré comn1e un acte psy- 
chique complet, ayant son but propre, comn1e une mani- 
festation ayant son contenu et sa signitìcation propres, 
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que d'actes manqués, 
mais il semble maintenant que l'acte manqué puisse être 
parfois une action tout à fait correcte, qui ne fait que se 
substituer à l'action attendue ou voulue, 
Ce sens propre de l'acte manqué apparait dans cer- 
tains cas d'une façon frappante et irrécusable, Si, dès 
les premiers mots qu'il prononce, Ie président déclare 
qu'il clôt la séance, alo1"s qu'il v.ulait la déclarer ouverte, 
nous somlnes enclins, DOUS qui connaissons les circon- 
stances dans lesquelles s'est produit ce Iapsus, à trouver 
un sens à eel acte manqué. Le président n'attcnd rien de 
bon de la séance et ne sera it pas fâché de pouvoir l'in- 
terron1pre, 
 ous pouvon
 sans aucune d ifficulté décon- 
vrir Ie sens, comprendre la signification du lapsus en 
FREUD. 3 



46 


LES ACTES l\L\.
QUÉS 


question. Lorsqu'une daIne connue pour son énergie 
raeonte : (( J\lon mari a consulté un médecin au sujet du 
régime qu'il avait à suivre; Ie médecin lui a dit qu'il 
n'avait pas besoin de régilne, qu'il pouvait manger et 
boire ce que Je voulais JJ, - il Y a là un lapsus, certes, 
mais qui apparaît COJnme l'expression irrécusable d'un 
progralnme bien arrêté. 
Si nous réussissons à constater que les Iapsus ayant 
un sens, loin de constituer une exception, sont au con- 
traire très fréquents, ce sens, dont il n 'avait pas encore 
été question à propos des actes manqués, DOUS apparaitra 
nécessairement comme la chose la plus importante, et 
DOUS anrODS Ie droit de refouler à l'arrière-plan taus les 
autres points de vue. Nous pourrons notamment laisser 
òe côté taus les facteurs physioIogiques et psycho- 
physiologiques et nous borner à des recherches pure- 
ment psychologiques sur Ie sens, sur la signification 
des actes manqués, sur les intentions qu'ils révèlent. 
Aussi ne tarderons-nous pas à examiner à ce point de 
vue un nombre plus ou Inoins important d'observations. 
Avant de réaliser toutefois ce projet, je vous invite à 
suivre avec moi une autre trace, II est arrivé à plus d'un 
poète de se servir du Iapsus ou d'un autre acte manqué 
quelconque comme d'un moyen de représentation poéti- 
que. A lui seul, ce fait sufIit à DOUS prouver que Ie 
poète considère l'acte manqué, Ie lapsus, par exemp]e, 
comme n'étant pas dépourvu de sens, d'autant plus qu'il 
produit cet acte intcntionnellement. Personne ne songe- 
rait à acllnettre que Ie poète se soit trolnpé en écrivant et 
qu'il ait laissé sub sister son erreur, laquelle serait 
devenue de ce fait un lapsus dans la Louche du person- 
nage. Par Ie tapsus, Ie poète veut nous faire entendre 
quelq ne chose, et il DOUS est facile de voir ce que cela 
pent être, de nons rendre compte s'il entend nous avertir 
que la personne en question est distraite ou fatiguée ou 
mcnacée d 'un accès de migraine. l\Iais alors que Ie poète 

e sprt du lapsus COlnlne d'un mot ayant un sens, nous 
ne devons naturellement pas en exagérer la portée. En 
réalité, un lapsus peut être entièren1ent dépourvu de 
sens, n't'tre qu'un accident psychique ou n'avoir un sens 
qn'exceptionnellement, sans qu'on puisse refuser au 
poète Ie droit de Ie spiritu'aliser en lui attachant un sens, 



LES ACTES l\IA
QGÉS 


67 


afin de Ie faire servir aux intentions qu'il poursuit. 

1ais ne vous étonnez pas si je vous dis que vous pouvez 
mieux vous renseigner sur ce 
ujet en lisant les poètes 
qu'en étudiant les travaux de philologues et de psy- 
chiatres. 
Nous trouvons un pareil exemple de lapsus dans 
(( Wallenstein )) (Piccolomini, I er aete, V e scène). Dans la 
scène précédente, Piccolomini avait passionnément pris 
parti pour Ie duc en exaltant les bienfaits de la paix, 
bienfaits qui se sont révélés à lui au cours du voyage 
qu'il a fait pour accompagner au camp la fille de vVallens- 
tein. Illaisse son père et l'envoyé de la cour dans la plus 
profonde consternation, Et la scène se poursuit: 


QUESTENBERG. - Malheur à nous! Où en sommes-nous, amis? 
Et Ie Iaisserons-nous partir avec cette chimère, sans Ie rappeler 
et sans lui ouvrir immédiatement les yeux? 
OCTAVIO (tiré d'une profonde réflexion). - Les miens sont ouverts 
et ce que je vois est loin de me réjouir. 
QUESTENBERG. - De quoi s'agit-il, ami? 
OCTA VIO. - Maudit soit ce voyage! 
QUESTE
BERG, - Pourquoi ? Qu'y a-t-il ? 
OCTAVIO. - Venez! il faut que je suive sans tarder la malheu- 
reuse tracê, que je voie de mes yeux... Yenez! 
(II veut l'emmener). 
QUESTENBERG. - Qu' avez-vous? Où vouIez-vous aller? 
OCTA VIO (p:-essé). - Vers elle! 
QUESTENBERG. - V ers,... 
OCT.
VIO (se reprenant). - Vers Ie due! Allons! etc... 


Octavio voulait dire: (( Vel's lui, vers Ie duc ! )) 
Iais il 
commet un lapsus et révèle (à nons du moins) par les 
mots: vel'S elle, qu
il a deviné sons queUe influence Ie 
jeune guerrier rêve aux bienfaits de la paix. 


O. Rank a découvert chez Shakespeare un exemple plus 
frappant encore du même genre. Cet exemple se trouve 
dans Ie jJlarchand de Venlse, et notamment dans la 
célèbre scène où l'heureux amant doit choisir entre trois 
coffrets, et je ne saurais mieux faire que de vous lire Ie 
bref passage de Rank se rapportant à ce détail. 
(( On trouve dans Ie IJlarclland de Venise, de Shakes- 
peare (troisième acte, scène II), un cas de lapsus très 



48 


LES ACTES MAXQL'ÉS 


finement m
tivé au point de vue poétique et d'une bril- 
lante mise en valeur au point de vue technique; de mt'me 
qne l'exemple relevé par Freud dans (( \Vallenstein )) 
(Zur Psychologie des Allta!Jslehens, .2 e édit., p. 48) prouve 
que les poètes conllaissent bien Ie mécanisme et Ie sens 
de cet acte manqné et supposent chez l'auditeur nne 
compréhension de ce sens. Contrainte par son père å 
choisir un époux par Ie tirage au sort, Portia a rénssi 
jusqu'ici à échapper par un heureux hasard à to us les 
prétendants qui ne lui agréaient pas, Ayant enfin trouvé 
en Bassanio celui qui lui plaìt, elle doit craindl'e qu'il ne 
tire Iui aussi Ie mauvais lot. Elle voudrait done Iui dire 
que même alors il pourrait être sitr de son amour, Inais 
Ie væu qu'elle a fait l'empêche de Ie lui faire savoir 
Pendant qu'elle est en proie à cette lutte intérieure, Ie 
poète Iui fait dire au prétendant qui Iui est cher : 


(( J e vous en prie : restez; demeurez un jour ou deux, avant 
de vous en rapporler an hasal'd, ear si votre choix est Inauvais, 
je perdrai yotre société. AUendez done. Quelque ehose me dit 
(mais ce n'est pas l'amour) que j'aurais du regret à vous perdre... 
Je pourrais YOUS guider, de façon à vous apprendre à bien choisil", 
mais je serais parjul"e, et je ne Ie voudrais pas. Et c'est ainsi que 
vons pourriez ne pas m'avoir; et alors VOllS me feriez regretter de 
ne pas avoir con1mis Ie péehé d'être parjure. Oh, ces yeux qui 
m'ont trouhlée et partagée en deux moitiés : l'une qui vous appar- 
tieni, ['auire qui est à vous..... qui est à moi, voulais-je dire, l\lais si 
eUe m'appartient, eUe est également à vous, et ainsi VOllS rn'avcz 
tonte entière. >> 


(( Cette chose, à laquelle elle aurait vonlu seulement 
faire une légère allusion, parce qu'au fond elle aurait dÙ 
la taire, å savoir qu'avant lnême Ie choix elle était à llli 
toule entière et l'ailnait, l'anteur, avec une admirable 
finesse psychologique; Ia laisse se révéler dans Ie lapsus 
et sait par cet artilìce calmer l'intolérable incertitude de 
l'anlant, ainsi que l'angoisse également intense des spcc- 
tateurs quant à l'issue du choix. )) 


Observons encore avec queUe finesse Portia finit par 
concilier les deux ayenx contenus dans son lapslls, par 
sllppriIner la contïadiction qui existe entre eux, tout en 
donnant libre cours à l'expression de sa promesse : 



LES AcrES MAXQUÉS 


49 


<< mais si elle m'apparticnt, elle est également à vous, et 
ainsi vous m'avez toute entière >>. 
A \'ec une seule ren1arqne, un penseur étranger à la 
médecine a, par un heureux hasard, trouvé Ie sens d'un 
acte nlanqué et nous a ainsi épargné la peine d'en cher- 
cher )'explieation. VOtlS ('onnaissez tOllS ]e génial sati- 
rique Lichtenberg (1742-1 ï99) dont Gæthe disait que 
chacun de ses tl'aits d'esprit eachait un problème. Et 
c'est à nn trait d'esprit que nous devons souvent la so]u- 
tion du problème, Or, Lichtenberg note quelque part, 
qu'à force d'avoir In IIonlère, il avait fini par lire (( Aga- 
Inen100n >) partont on était éc,'it Je mot (( angenommen >> 
(accepté). Là réside vrainlenl la théorie du lapsus, 
NOlls examinerons dans la prochaine leçon la question 
de:' savoi(' si nous pouvons ètre d'accord avec les poètcs 
quant à la conception de,; actp.s manqués. ..J 



CHAPITTIE III 


LES ACTES lvIANQUES 
(Sllite, ) 


La dernière fois, nous avions conçu l'idée d'envisager 
1'acte Inanqué, non dans ses rapports avec la fonction 
intentionnelle qu'il trouhle, nlais en lui-mênle. II nons 
avait paru que l'acte manqué trahissait dans certains 
cas un sens propre, et noùs nous étions dit que s'il était 
possible de confirrner cette première impression sur une 
plus vaste échelle, Ie sens propre des actes manqués 
serait de nature à nous intéresser plus vivement que les 
circonstances dans lesquelles eet acte se prod nit. 
1\lettons-nous une fois de plus d'accord sur ce que 
nous en tendons dire, lorsque nous parlons du {( sens )) 
d'un processus psychique. Pour nous, ce (( sens )) n'est 
autre chose que l'intention à laquelle il sert et la place 
qn'il occupe dans la série psychique. Nous pourrions 
m'ême, dans la pillpart de nos recherches, remplacer Ie 
mot (( sens )) par les mots (( intention )) ou (( tendance )). 
Et bien, cette intention que nous croyons discerner dans 
l'acte manqué, ne serait-elle qu'une trompeuse apparence 
ou une poétique exagération? 
Tenons-nous-en toujours aux exenlples de lapsus et 
passons en revue un Ilombre plus ou moins important 
d'observat.ions y relatives. Nous trouverons alors des 
catégories entières de cas oÙ Ie sens dll lapsus ressort 
avec évidence. II s'agit, en premier lieu, des cas où l'on 
, dit Ie contraire de ce qu'on voudrait dire. Le président 
dit dans son discour8 d'ouverture : (( Je déclare la séance 
close )), lci, pas d'équivoque possible, Le sens et l'intention 
trahis par son discours sont qu'il vent clore la séance. 
II Ie dit d'ailleurs lui-même, pourrait-on ajouter à ce 
propos, et nous n'avons qu' à Ie prendre au mot. N e me 



lES ACTES MANQUÊS 


51 


troublez pas pour Ie moment par vos objections, en 
m'opposant, par exemple, que la chose est impossible, 
attendu que nous savons qu'il voulait, non clore la 
séance, mais l'ouvrir, et que lui-même, en qui nous avons 
reconnu la suprême instance, confirme qu'il voulait 
l'ouvrir. N'oubliez pas que nous avions convenu de 
n'envisager d'abord l'acte manqué' qu'en llli-Inême; 
quant à ses rapports avec l'intention qu'il trouble, il en 
sera question plus tard. En procédant autrement, nous 
commettrions tIne erreur logique qui nous ferait tout 
simplement escamoter la question (begging tIle question, 
disent les Anglais) qu'il s'agit de tI
aiter. 
Dans d'autres cas, oÙ l'on n'a pas précisément dit Ie 
contraire de ce qu'on voulait, Ie Iapsus n'en réllssit pas 
moins à exprimer un sens opposé. /ch bin nzc./zt .qenei!Jt 
die Verdienste rneines Vor,qängers EU würdigen. Le Dlot 
qeneigt (disposé) n'est pas Ie contraire de geeignet (auto- 
risé); mais il s'agit là d'un aveu public, en opposition 
flagrante avec la situation de l'orateur. 
Dans d'autres cas encore, le,lapsus ajoute tout sinlple- 
ment un autre sens au sens voulu. La proposition apparaît 
alors comme une sorte de contraction, d'abréviation, de 
condensation de plusieurs propositions. Tel est Ie cas de 
la dame énergique dont no us avons parlé d1ns Ie 
chapitre précédent. (( II peut manger et boire, disait-elle 
de son mari, ce que je veux, )) C'est comme si cUe avait 
dit : (( II pent manger et boire ce qu'il veut. 
Iais qu'à- 
t-il à vouloir? C'cst moi qui veux à sa place. )) Les Iapsns 
laissent souvent lïmpression d'être des a'þréviations de 
ee genre. Exemple : un professeur d'anatonlie, après 
avoir terminé une leçon sur la cavité nasale, demande à 
ses auditeurs s'ils l'ont compris. Ceux-ci ayant répondu 
affirnlativement, le professeur continue: (( J e ne le pense 
pas, car les gens comprenant la structure anatoll1ique de 
la cavité nasale pcuvent, mf
me dans une ville d'un n1Ïllion 
d'hahitants, être cOlnptés sur un doigt.. , pardon, sur les 
doigts d'une main, )) La phrase abrégée avait aussi son 
sens : Ie professeur youlait dire qn'il n'y avait qu 'un seul 
. hOffilne cOlnprenant la structure de Ia cavité nasale. 
A côté de cc groupe de cas, oÚ Ie sens de l'actc man- 
qué apparaît de Iui-nlênle, il en est d'autres où Ie Iapsus 
ne r
yèIe ricn de significatif et qui, par conséquent, sont 



52 


lES ACTES 
L\XQt:'tg 


eontraires à tout ce que nons pOllvions attendre, Lorsque 
quelqu'un écorche nn nom propre oujuxtapose des suites 
de sons inusuelles, ce qui arrive encore assez souvent, 
la question dn sens des actes manqnés ne comporte 
ql1'unc réponse négative.T\lais en examinant ces exen1ples 
de plus près, on trouve que les déformations des nlots 
on des phrases s'expliquent facilelnent, voirc que la 
di (fércnce entre ces cas plus ohscurs et les cas plus clairs 
cit(
s pIns haut n'est pas aussi grandc qn'on l'avait ern 
tout d'abord. 
Cn 1110nsieur alJquel on demande des nouvelles de 
son cheval, répond : (( J a, das draut.,. das dauert viel- 
lei('ht noch einen l\lonat )}. II voulait dire: cela va durer 
(das douert) peut-être encore un mois. 
Iais. questionné 
sur Ie sens qu'il attachait au nlot draut (qu'il a failli 
employer" à la place de dauert), il répondit que, pensant 
que la maladie de son cheval était pour lui un triste 
(trauri!J) événelnent, il avait, nlalgré lui, opéré la fusion 
des mots tr'aurig et dauert, ce qui a produit Ie lapsus 
draut (llcringer et T\Iayer). 
Un autre, parlant de certains procédés qui Ie révoltent 
ajoute : (( Dann aber sind Tatsachen zum JTorsc/ucein 
gekolnn1en... )) Or, il voulait dire : (( Dann aber sind 
Tatsachen zum VO'J"sc/tein gekommen. }) ((( I)cs faits se 
sont alors révélés... })) l\lais, comme il qualifiait menta- 
lement les procédés en question de cocltonneries (Scltwei- 
nereien), il avait opéré involontairement l'association des 
mots Vorschein et Scltweinereien, et il en est résulté Ie 
lapsus J,Torscltwein (
leringer et T\layer). 
Rappelez-vous Ie cas de ce jeune homme qui s'est 
offert à accompagner une dame qu'il ne connaissait pas, 
par Ie mot begleit-digen. Nons nous sommes pcrmis de 
décomposer Ie mot en begleiten (accompagner) et óelei- 
digen (manquer de respect), et nous étions tellement sûrs 
de cette interprétation que nous n'avons même pas jugé 
utile d'en chcrcher la confirlnation. V ous voyez d'après 
ces excn1ples que même ces cas de lapsus, plus obscurs, 
se laissent expliquer par la rcncontre, l'i'nter(érence, des 
expressions verbales de deux intentions, La senle diffé- 
rence qui existe entre Jes diverses catégorics de eas 
consiste en ce que dans certains d'entre eux, cornrne 
dans les Iapsus par opposition, une intention en renlplaco 



LE
 ACTES MAXQUÉS 


53 


entièrement une antre (suhstitution), tandis qne dans 
d'autrcs cas a lieu une déforlnation ou nne modification 
d'une intention par une autre, avec production de mots 
n1ixtes ayant plus ou moins de sens. · 
Nons croyons ainsi avoir pénétré Ie secret cl'lln grand 
nombre de lapsus. En maintenant ceUe manière de voir, 
nous serons à même de comprendre d'al1tres gronpcs 
qui paraissent encore énigmatiques. C'est ai11S[, qu'cn 
e 
qui concerne la défornlation de noms, nous ne pCllvons 
pas adlnettre l{u'il s'agisse toujours d'une concurrence 
entre deux nOIl1S, à la fois sembI abIes et difl'érents, 

lême en l'absence de eette concurrence, la deuxièrrle 
intention n'est pas difficile à déeouvrir. La défonnation 
d'un nOln a souvent lieu en dehors de tout lapsns. Par 
eUe, on cÌlerche à rcndre un nonl rnalsonnant on à Iui 
donner une assonance qui rappclle un objet vllIgaire. 
C'est un genre d'insulte très ri'panclu, auquel l'honlme 
cuItivé finit par renoncer, souvent à contre-cæur, Illui 
donne souvent la forme d 'un (( trait d 'esprit )), d 'nne 
qualité tout à fait inférieure. II semble done indiqué 
d'admettre que Ie lapslls résulte souvent d'une intention 
injurieuse qui se manifeste par la défornlation du nom. 
En étendant notre conception, nous trouvons que des 
explieations analogues valent pour certains cas de lapsns 
à elfet comique ou absurde : (( J e vous invite à d{
lllOlir 
(oufs'tossen) la prospérité de notre chef )) (au lieu de : 
boire à fa santé - anstossen) , Ici nne disposition solen- 
neUe est trollblée, contre tonte attente, par l'irruption 
d'un mot qui éveille une représentation désagréabIe; et, 
nons rappelant certains propos et discours injurieux, 
nous sOlInnes autorisés à adn1ettre que, dans Ie cas dont 
il s'
git, Hne tendanee cherche à se manifestt
r, en con- 
ti.adiction f1agrante avec l'attitude apparemment respec- 
tuense de l'orateur, C'est, au fond, comme si ceIui-ci 
a\'ait youlu dire: ne croyez pas à ce que je dis, je ne 
pa de pas sérieuscnlcnt, je me ]noque du bonhorrnne, 
ell', II en est sans doutc de mêrrle de lapsl1s Oil des 1110tS 
anod ins se trouvent transforlnés en ]110ts incoD,'enants I 
et ohscènes. ..
 
La tendance à cctte transforluation, ou plutõt à cette 
cli'foJ'luation, s'obsprvc ('hez beaucoup Je geIls qui 
agi
senl aillsi par plaisir, pour (( faire de l'espl:tt )). Et, 




4 


LES a-\CTES MANQUÈS 


en effet, chaque fois que nous entendons une pareille 
déformation, nous devons nous renseigner à l'effet de 
savoir si son auteur a voulu seulement se montrer 
spirituel ou s'il a laissé échapper un lapsus véritable. 
Nous avons ainsi résolu avec une facilité relative 
l'énigme des acte8 manqués I Ce ne sont pas des accidents, 
mais des actes psychiques sérieux, ayant un sens, pro- 
duits par Ie concours ou, plutôt, par ]'opposition de 
deux intentions différentes. 1\Iais je prévois toutes les 
questions et tous les doutes que vous pouvez soulever à 
ce propos, questions et doutes qui doivent recevoir des 
réponses et des solutions avant que nous soyons en droit 
de nons réjouir de ce premier résultat obtenu. II n'entre 
nullement dans mes intentions de vous pou8ser à des 
décisions hâtives. Discutons tous les points dans l'ordre, 
avec cahne, run après l'autre. 
Que pourriez-vous me demander? Si je pense que 
l' explication que je propose est valable pour tous les 
cas ou seulenlcnt pour. un certain nombre d'entre eux.' 
Si la même conception s'étend à tontes les autres variétés 
d'actes manqués : erreurs de lecture, d'écriture, oubli, 
nléprif5e, impossibilité de retrouver un objet rangé, etc.? 
Quel rôle peuvent encore jouer Ia fatigue, l'excitation, 
la distraction, les troubles de l'attention, en présence de 
la nature psychique des actes manqués? On constate, en 
outre, que, des deux tendances concurrentes d'un acte 
manqué, l'une est toujours patente, l'autre non, Que 
fait-on pour mettre en évidènce cette dernière et, 10rs- 
qu'on croit y avoir réussi, comm'ent prouve-t-on que cette 
tendance, loin d'être seulement vraisemblable, est la 
seule possible? Avez-vous d'autres questions encore à 
me poser? Si YOUS n'en avez pas, je continuerai à en 
poser moi-même. Je VOUB rappelleråi qu'å vrai dire les 
actes manqués, comme teIs, "DOUS intéressent peu, que 
nous voulions seulement de leur étude tirer des résultats 
applicables à la psychanalyse, C'est pourquoi je pose. 
la question suivante : queUes sont C{\S intentions et ten- 
dances, susceptibles de troubler ainsi d'autres intentions 
et tendances, et quels sont les rapports existant entre 
les ten dances trouhlées et les tendances pCl'turbatrices:' 
C'e8t ainsi que notre travail ne fera que recom
encer 
après la solution du problème. 



LES ACrES MANQUES 5
 
Done: notre explication est-elle val able pour tous lea 
cas de lapsus? Je suis très porté à Ie croire, parce qu'on 
retrouve cette explication to utes les fois qu'on examine 
un lapsus. l\Iais rien ne prouve qu'il n'y ait pas de lapsus 
produits par d'autres mécanismes. Soit. l\lais au point 
de vue théorique cette possibilité no us importe peu, car 
les conclusions que nous en tendons fornluler concer- 
nant l'introduction à la psychanalyse demeurent, alors 
même que les lapsus cadrant avec notre conception ne 
constitueraient que la ll1inorité, ce qui n'est certainement 
pas Ie cas. Quant à la question suivante, à savoir si 
nous devons étendre aux autres variétés d'actes man- 
qués les résultats que DOUS avons obtenus relativement 
aux lapsus, j'y répondrai affirmativement par anticipa- 
tion. V ous verrez d'a.iIleurs que j'ai raison de Ie faire, 
lorsque nous aurons abordé l'examen des exemples rela- 
tifs aux erreurs d'écriture, aux méprises, etc. Je VOllS 
propose toutefois, pour des raisons techniques, d'ajourner 
ce travail jusqu'à ce que nous ayons approfondi davan- 
tage Ie problènle des lapsus. 
Et, maintenant, en présence du mécanisme psychique 
que nous venons de décrire, quel rôle revient encore à 
ces facteurs auxquels les auteurs attachent une impor- 
tance primordiale: troubles circulatoires, fatigue, excita- 
tion, distraction, troubles de l'attention? Cette question 
mérite un exam en attentif. Remarquez bien que nous ne 
contestons nullement l'action de ces facteurs. Et, d'ail- 
leurs, il n'arrive pas souvent à la psychanalyse de con- 
tester ce qui est affirmé par d'autres ; généralement, elle 
ne fait qu'y ajouter du nouveau et, à l'occasion, il se 
trouve que ce qui avait été omis par d'autres et ajouté 
par elle constitue précisément l'essentiel. L'infIuence 
des dispositions physiologiques, résultant de malaises, 
de troubles circulatoires. d'états d'épuisement, sur la 
production de lapsus doit être reconnue sans réserves. 
V otre expérience personnelle et journalière suffit à VOllS 
rendre évidente ceUe influence. 
Iais que cette explica- 
tion explique peu I Et, tout d'abord, les états que nous 
venons d'énumérer ne sont pas les conditions néces- 
saires de l'acte manqué. Le lapsus se produit tout aussi 
bien en p]eine santé, en plein état norlnal. Ces facteurs 
somatiques n'ont de valeur qu'en tant qu'ils facilitent et 



56 


LES ACTES l\lANQUÉS 


favorisent Ie mécanisme psychique particulier du lapsus, 
Je me suis servi un jour, pour illustrer ce rapport, d'une 
comparaison que je vais reprendre aujourd'hui, car je ne 
saurais la remplacer par une meilleure. Supposons, 
qn'en traversant par une nuit obscure un lieu désert, je 
sois attaqué par un rôdeur qui me dépouille de fila 
montre et de Dla bourse et, qu'après avoir été ainsi volé 
par ce malfaiteur, dont je n'ai pu discerner Ie visage, 
j'aille déposer une plainte au commissariat de police Ie 
plus proche, en disant : (( la solitude et l'obscurité viennent 
de nlC d-épouiller de mes bijoux)) ; Ie conlInissaire pourra 
alors me répondre: (( il me semble que vous avez tort de 
vous en tenir à cette explication ultra-mécaniste. Si vons 
Ie voulez bien, nous nous représenterons plutôt la situa- 
tion de la manière suivante: protégé par I' obscurité, 
favorisé par la solitude, un voleur inconnu vous a 
dépouillé de vos objets de valeur. Ce qui, à mon avis, 
importe Ie plus dans votre cas, c'est de retrouver Ie 
voleur; alors seulement nous aurons quelques chances 
de Iui reprendre les objets qu'il vous a volés )). 
Les facteurs psycho-physiologiques teis que l'excitation, 
la distraction, les troubles de l'attention, ne nous sont 
évidemment que de peu de secours pour l'explication des 
actes Dlanqués, Ce sont des manières de parler, des 
paravents deri'ière lesquels no us ne pouvons nous empê- 
cher de regarder. On peut se deillander plutõt: queUe 
est, dans tel cas particulier, Ia cause de l'excitation, de 
la dérivation particulière de l'attention? D'autre part, les 
influences tonales, leg ressemblances verba]es, les asso- 
ciations habituelles que présentent les mots ont égale- 
nlent, il faut Ie reconnaître, une certaine importance. 
Tous ces facteurs facilitent Ie lapsus en lui indiquant la 
voie qu'il peut suivre. l\Iais suffit-il que j'aie un cheulin 
devant IllOi pour qu'il soit entendu que je Ie suivrai? II 
faut encore un lllobile pour m'y décider, il faut une force 
pour m'y pousser. Ces rapports tonaux et ces resseln- 
hlanc
s verbales ne font done, tout COllnne les disposi- 
tions ('orpoJ'ell
s, que favoriser Ie lapsus, sans l'expliquer 
à pl'oprCInent parler. Songez done qne, dans l'énornle 
majorité des cas, Dlon discollrs n'est nlllleIllent trouhJé 
par Ie fait que les lnots que j'cn1ploic en rappellent 
d'autres par leur assonance ou sont intiluement liés à 



LES ACTES M.\XQl'ts 


57 


leurs contraires ou provoqucnt des associa.tions nsuell(\s. 
On pourrait encore dire, à la rigueur, avec Ie philosophe 
'Yundt, que Ie lapsus se produit, lorsque, par suite d'un 
épllisement corporel, la tendance à l'association en vient 
à l'elnporter Sill' tOllles Ies antres intentions du discours. 
Ce serait parfait si cette explication n'était pas contre- 
dite par l'expérience qui Jllontrc, dans certains cas, 
l'ahsence des factellrs corporels et, dans d'antres, l'ab- 
sence d'associations susceptibies de favoriser Ie lapsus. 

Iais je trouve particnlièrelnent intéressante votre 
question relative à la manière dont on constate les deux 
tendances interférentes. V ous ne VOllS doutez probable- 
ment pas des graves conséquences qu'elle peut présenter, 
seion la réponse qn'elle recevra. En ce qui concerne 
l'une de ces tendances, la tendance troublée, anClln doute 
n'est possible à son sujet : la personne qui accomplit un 
acte manqué connaìt cette tendance et s'en réclamc. 
Dcs doutes et des hésitations ne peuvent naître qu'au 
sujet de l'autre tendance, de la tendance perturbatrice. 
Or, je vons l'ai déjà dit, et vous ne l'avez certainelnent 
pas oublié, il existe toute une séric de cas où cette der- 
nière tendance est également manifeste. Elle nons est 
révéléè par l' eIfet d u lapsus, lorsqne nous avons senle- 
nlent Ie courage d'envisager cet eIret en lui-nlême. Le 
président dit Ie contraire de ce qu'il devrait dire: il est 
évident qu'il veut ouvrir la séance, mais il n'est pas 
moins évident qu'il ne serait pas fâché de la clorc, C'est 
tcllernent clair que tonte autre interprétation devient 
inutile. I\Iais dans les cas oÙ la tendance perturbatrice 
ne fait qne déformer la tendance primitive, sans s'ex- 
primer, COffilnent pouvons-nous la dégager de cette défor- 
nlation? 
Dans une première série d
 cas, nous pouvons Ie faire 
très sinlplelnent et très sûrenlent, de la mênle Inanière 
dout nous établissons la tendance troublée. Xous l'ap- 
prenons
 dans les cas dont il s'agit, de la bouche nlême 
de la personne intéressée q IIi, après avoir COlnnlis Ie 
lapslls, se reprend et rétablit lc mot juste, comnle dans 
l'exelnple cité plus haut: (( Das draul... nein, <las dalter! 
vit=-lleicht noch einen l\Ionat)). ...'\ la question: 'pourquoi 
avez-vous conlmencé par eJnployer Ie mot dl'aut? la per- 

onne réponù qu'elle avait vonlu dire: (( c'cst une triste 



58 


LES ACTES l\fAXQUÉS 


(trall1'1ì.qe) histoire >>, mais qu'elle a, sans Ie vouloir, opéré 
l'association des mots dauert et tra-urig, ce qui a produit 
le lapsus draut. Et voilà la tendance perturbatrice révélée 
par la personne intéressée elle-n1ême. II en est de même 
dans Ie cas du lapsus Vorschwein (voir, plus haut, 
leçon II): la personne interrogée ayant répondu qu'elle 
voulait dire Schweinerez'en (cochonneries), n1ais qu'elle 
s'était retenue et s'était engagée dans une fausse direc- 
tion. Ici encore, la détermination de la tendance pertur- 
batrice réussit aussi sûrClnent que celle de la tendance 
troublée. Ce n'est pas sans intention que j'ai cité ces 
cas dont la communication et l'analyse ne viennent ni de 
n10i ni d'aucun de n1es partisans. II n'en reste pas moins 
que dans ces deux cas il a falln une certaine intervention 
pour faciliter la solution. II a faUu denlander aux per- 
sonnes pourquoi elles ont commis tel ou tel lapsus, ce 
qu'elles ont à dire à ce sujet. Sans cela, elles auraient 
peut-être passé à côté du lapsus sans se donneI' la peine 
de l' expliquer, Interrogées, elles l' ont expliqué par la 
première idée qui leur était venue à I'esprit. V ous 
voyez: cette petite intervention et son résultat, c'est 
déjà de la psychanalyse, c'est Ie n10dèle en petit de la 
recherche psychanalytique que no us instituerons dans 
la suite. 
Suis-je trop ll1éfiant, en soupçonnant qu'au ll10ment 
ll1êrne où la psychanalyse surgit devant vous votre 
résistance à son égard s'affern1it également? N'auriez- 
vous pas envie de m' objecter que les renseignell1ents 
fournis par les personnes ayant cOll1n1Ìs des lapsus ne 
sont pas tout à fait probants ? Les personnes, pensez-vous, 
sont naturellement portées à suivre l'invitation qu'on 
leur adresse d'expliquer Ie lapsus et disent la première 
chose qui leur passe par la tête, si elle leur semble pro- 
pre à fonrnir l'explication cherchée. Tout cela ne prouve 
pas, à votre avis, que Ie lapsus ait réellement Ie sens 
qu'on lui attribue. II peut l'avoir, mais il peut aussi en 
avoir un autre. Une autre idée, tout aussi apte, sinon 
plus apte, à servir d'explication, aurait pu venir à l'esprit 
de la personne interrogée. 
Je trouve vrairnent étonnant Ie peu de respect que 
vons avez au fond pour les faits psychiques. Imaginez- 
VOllS que queIqu'un ayant entrepris l'analyse chimique 



LES ACTES MANQUÉS 


50 


d 'une certaine substance en ait retiré un poids déter- 
ll11ne, tant de milligrammes par exelnpIe, d'un de ses 
élélnents constitutifs. De cette quantité de poids des 
conciusions définies se laissent déduire. Croyez-vous 
qu'il se trouvera un chimiste pour contester ces concl
- 
sions, SOliS Ie prétexte que la substance isolée aurait pu 
avoir un autre poids? Chacun s'incline devant Ie fait que 
c'est Ie poids trouvé qui constitue Ie poids réel et on 
base sur ce fait, sans hésiter, les conclusions ultérieures. 
Or, lorsqu
on se trouve en présence du fait psychique 
constitué par une idée déterminée venue à l'esprit d'nne 
personne interrogée, on n'applique plus la même règle 
et on dit que la personne aurait pu avoir une antre idée 1 
V ous avez l'illusion J'une liberté psychique et VOllS ne 
voudriez pas y renoncer I J e regrette de ne pas pouvoir 
partager votre opinion sur ce sujet. 
II se peut que vous cédiez Sllr ce point, n1ais ponr 
renouveler votre résistance sur un autre. V ous conti- 
nuerez en disant: (( nous comprenons que la technique 
spéciale de la psychanalyse consiste à obtenir de 1a 
bouche même du sujet analysé la solution des problèn1es 
dont elle s'occupe. .Or, reprenons eet autre exemple 
oÙ l'orateur de banquet invite l'assemb]ée à (( démolir)) 
(aufstossen) la prospérité du chef. V ous dites que dans 
ce cas l'intcntion perturbatriee est une intention inju- 
rieuse qui vient s'opposer à l'intention respectueuse. 
l\Iais ce n'est là qne votre interprétation personnelle, 
fondée sur des observations extérieures au lapsus. Inter- 
rogez done l'auteur de celui-ci: jamais il n'avouera une 
intention injurieuse; i] la niera pIutôt, et avec la der- 
nière énergie. Pourquoi n'abandonneriez-vous pas votre 
interprétation indémontrable, en présence de cette il"ré- 
futable protestation? )) . 
V ous avez trollvé cette fois un argun1ent qui porte. 
Je me représente l'<Jrateur inconnu ; il est probablen1ent 
assistant du chef honoré, peut-être déjà privat-docent; je 
Ie vois sous les traits d'un jeune homme dont l'avenir est 
plein de promesses. J e vais lui demander avec insistance 
s'il n'a pas éprouvé quelque résistance à I'expression de 
sentiments respectueux à l'égard de son chef. l\Iais me 
voilà bien reru. II devient impatient et s'en1porte violem- 
ment : (( J e VOllS prie de cesser vos interrogations; 



60 LES ACTES l\!AXQL'Í
S 
sinon, je me fàche. V ous êtes capable par vos soupçons 
de gåter tonte ma carrière. J'ai dit tout 5implement auts'" 
toss en (démolir), au lieu de anstossen (trinquer), parce 
que j'avais déj à, dans la nlême phrase, employé à deux 
reprises la préposition auf. C'est ce que 
Ieringer appeUe 
Nach-Klang, et il n'y a pas à chercher d'autre interpré- 
tation. ßf'avez-vous compris? Que cela VOtIS snffise! )) 
Hum I La réaction est bien violente, la dénégation par 
trop énergique. Je vois qu'il n'y a rien à tireI' rln jel1ne 
hon1n1e, mais je pense aussi qu'il est personnellen1ent fort 
intéressé à ce qn'on ne trouve aucnn sens à son aete 
manqué. V ous penserez peut-être qu'il a tort de se mon- 
trer anssi grossier à propos d'nne recherche pnrerûent 
théorique, n1ais enfin, ajouterez-vous, il doit bien savoir 
ce qu'il voulait on ne voulait pas dire 
Vraiment? C'est ce qu'il faudrait encore savoir. 

lais cette fois VOllS croyez rue tenir. Voilà donc votre 
technique, vons 
ntencls-je dire. Lorsqu'une personne 
ayant cQmmis un lapsus dit à ce propos quelque chose 
qui vous convient, vons déclarez qu'elle est la suprênle 
et décisive autorité: (( il Ie dit bien lui-n1ême 1 )) 1\Iais si 
ce que dit Ia personne interrogée ne vous convient pas, 
vous prétendez aussitôt que son explication n'a aucune 
valeur, qn'il n'y a pas à y ajouter foi. 
Ceci est dans l'ordre des chases. 
Iais je puis vous pré- 
senter un cas analogue oÙ les choses se passent d 'une 
faron tout aussi extraordinaire. Lorsqu'un prévenu avoue 
son déIit, Ie juge croit à son aveu ; mais Iorsqu'il Ie nie, 
Ie juge ne Ie croit pas. S'il en était autrement, l'admi- 
nistration de la justice ne scrait pas possible et, malgré 
des erreurs éventuelles, on est bien obligé d'accepter ce 
'='ystèlne. 

Iais ètes-vous juges, et celui qui a commis un lapsus 
{1 ppara ìtrait- il devant vons en prévenu ? Le lapsus serait- 
il un délit " 
Peut-être ne devons-nous pas repousser mêrne cette 

onlparaison, 
Iais voyez les profondes différences qui se 
révèlen.
 dès qu'on approfondit tant soit pen les problè- 
files en apparence si anodins que soulèvent les actes 
n1anq nés. ])ífrérences que no us ne savons encore sup- 
primer. Je vous propose un comprolnis provisoire fondé 
précisément sur cette cOll1paraison avec Ie juge et avec 



tES AcrES AJAXQUÉS 


01 


Ie prévenu, 'TOUS devez m'accorder que Ie sens d'un acte 
manqué n'adn1et pas Ie moinclre doute lorsqu'il est 
donné par l'analysé lui-même, Je vans accordel'ai, en 
revanche, que la prenve directe du s('n
 sOtlp
'onné 
st 
impossible à obtenir Iorsque l'analysé refuse tout ren- 
seignement ou lorsqu'il n'est pas là ponr nons rensci- 
gner. NOlls en sornmes alors récluits, comnle dans Ie cas 
d'une enquête judiciaire, à nous contenter d'indices qni 
rcndront notre décision plus on moins invraisen1blablc, 
selon les circonstances. Pour des raisons pratiques, Ie 
trihunal do it déclarer un prévenu coupablc, alors même 
qu'il ne possède que des preuves présulnées. Cette néces- 
sité n'existe pas pour nous ; mais nous ne devons pag 
non plus rcnonccr à l'utilisation de pareils indices, Ce 
scrait une errenr de croire qu'une science nc se com- 
pose que de thèses rigoureusernent délnontrées, et on 
al1rait tort de l'exiger. Une pareille exigence est Ie fait 
de tempéraJuents ayant besoin d'autorité, eherchant à 
remplacer Ie catéchisme religieux par nn autre, fÙt-il 
scientifiqne. Le catéchisme de la science ne renferme 
que pen de propositions apodictiques ; la plupart de ses 
affiflnations présentent seulement certains degrés de 
probahilité, C'est précisément Ie propre de l'esprit scien- 
tifìque de savoir 5e coutenter de ces approximations de 
la certitude et de pouvoir continuer Ie travail construc- 
tif, n1algré Ie 111anque de preuves dernières. 
l\Iais, dans les cas oÙ nous ne tenons pas de la bouch
 
mème de l'an3lysé des renseignements sur Ie sens de 
l'acte n1anqué, oÙ trouvons-nous des points d'appui pour 
nos interpl'étations et des indices pour notre dénlonstra- 
tion? Ces points d'appui et ces indices nons viennent de 
plusieurs sources, Us nous sont fournis d'ahord par la 
con1paraison analogique avec des phénomènes ne se rat- 
tachant pas à (h
s artes manqués, comme 10I'sqne nou
 
constatons, par excIllple, qne la déforn1ation d'un nOI}), 
en tant qu'acte lnanqué, a Ie Inên1C sens injul'ieux que 
celui qu'aurait une déformation int
ntîonnelle, 
lais point 
d'appui et indices nOllS sont encore fournis pal' la situa- 
tion psychique dans laquclle se produit l'actc manqnp, 
par la connaissance que nOllS avons du caractère de la 
personne qui accon1plit cet acte, par les impressions que 
cette personne pouvait avoir avant l'acte et contre le::;- 
FRLUD. 4 



lb I.ES ACTES MAXQrl
S 
queUes eUe réagit peut-être par celui-ci. Lcs choses se 
passent généralement de telle sorte que nous forn1ulons 
d'abord une interprétation de l'acte manqué d'après des 
principes généraux. Ce que no us obtenons ainsi n'est 
qu'une présolllption, un projet d'interprétation dont nons 
cherchons la confirmation dans l'examen de la situation 
psyehique. QueIquefois nous sommes obligés, pour obte- 
nil' In confirmation de notre présomption, d'attendre cer- 
tains événements qui nous sont comme annoncés par 
l'acte Inanqué. 
II ne me sera pas facile de VOllS donner les preuvcs de 
ce que j'avance tant que je resterai confiné dans Ie do- 
Inaine des lapsus, bien qu'on pnisse égaleUlcnt tronver 
ici quelques bons exelnples, Le jeune hOlnme qui, dési- 
rant accolnpagner tine danle, s'offre de la he!Jleitdigen 
(association des nlots be.f}leiten, accolnpagner, et heleidl"- 
!Jen, lnanquer de respect) est certainelnent un tirnide ; ]a 
dame dont Ie lnari do it manger et boire ce qu'elle yeut 
est certainement uue de ces fenlmes énergiques (et je la 
connais COllllue telle) qui savent commander dans leur 
Inaison, Ou prenons encore le cas suivant: dans une 
réunion générale de l'association (( Concordia )), un 
jeune lnemhre prononce un violent discours d'opposition 
au conI'S dnquel il interpelle la direction de l'association, 
en s'adressant aux membres du comité des prêts (Vor- 
schuss), au lieu de dire Jnemhres du (( conseil de direction)) 
(r.Of'sta nd) on du (( comité )) (l\USSCltuss). Il a done forlné son 
Jnot } T O l'ScltllSS, en combinant, sans s'en rendre compte, 
]es 1110tS \T oR-stand et Aus-srltuss, On pent prést1Juer q lIe 
son opposition s'était heurtée à une tcndanre pertul'ba- 
trice, en rapport possible avec une affaire de prêt. Et 
nous avons appris en efret que notre oratenr avait des 
besoins d'argcnt constants et qu'il venait de faire une 
nouvelle demande de prêt. On pent done yoir la cause 
de l'intention perLurbatrice dans l'idée suivante : tn ferais 
hien d'être modéré dans ton opposition, car tu t'adresses 
à òes gens pouvant t'accorder ou te refuser Ie prêt que 
tl1 demandcs. 
Je pourrai vous produirc nn nombrcux choix de ccs 
prellycs-indices lorsque j'aurai abordé le vaste dOlnaine 
df's auLl'"cs acles ]oanquès, 
Lor
que quelqu 'UD oublie ou, malgré tous scs efforts, 



t.ES .\ctF:S l\L\XQCj
S 


63 


ne retient que difficilelnent un nom qui! ni est cependant 
familier, nous sonlmes en droit de supposer qu'il éprouve 
quelque ressentÏ1nent à l'égard du portenr de ce nOIn, 
ce qui fait qu'il ne pense pas volontiers à lui, Réfléchis- 
sez aux révélations qui suivent concernant la situation 
psychique dans laquelle s'est produit un de ces actes 
manqués, 
(( 
L Y... aimai t sans réci proci té une dame, laquelle ava it 
fini par épouser 
1. X", Bien que 
1. Y... connaisse
I. X,. 
depuis longtelnps et se trouve même avec lui en relations 
d'affaires, il ouhlie constalnment son nOJn, en sorte qu'il 
se trouve obligé de Ie demander à d'aulres personnes 
tontes les fois qu'il do it lui écrire 1. )) 
II est évident que 
L Y... ne veut rien savoir de son heu- 
reux riyal: (( nicht gcdacht soIl seiner ,verden 
 I )) 
On encore: une dame delnande à son médecin des 
nouyelles d'nne autre dame qu'ils connaissent tous deux, 
mais en la désignant de son nom de jeune fille. Quant 
au nCIn qu'elle porte depuis son n1ariage, elle l'a com- 
plèten1ent oublié. Interrogée à ce sujet, elle déclare 
qu'elle est très n1écontente du mariage de son amie et ne 
peut pas souffrir Ie 1nari de celle-ci 3. 
Nous aurons encore beaucoup d'autres choses à dire 
sur l'oubli de noms, Ce qui nous intéresse principale- 
ment ici, c'est la situation psychique dans laquelle cet 
ouhli se produit. 
L' oubli de projets peut 'être rattaché, d'une façon géné- 
rale, à l'action d'un courant contraire qui s'oppose à 
leur réalisation, Ce n'est pas seulelnent là l'opinion des 
psychanalystes ; c'est aussi celle de tout Ie n1onde, c'est 
I'opinion que chacun professe dans la vie courante, mais 
nie en théorie. Le tuteur, qui s'cxcuse devant SOil pupill
 
d'avoir oublié sa den1ande, ne se trouve pas absous aux 
yeux de celui-ci, qui pense anssitôt : il n'y a rien de vrai 
dans ce que dit ll10n tuteur; il ne vent tout simplement 
pas tenir la prolnesse qu'il m'avait faite. C'est pourqnoi 
l'oub] i cst intcrdit dans certaines circonstances de la 
vie, ct la dif1'érence entre la conception pO{Julaire et la 


J. D"itpl'ès C.-G, Junrr, 
2, Vers de II, Heine: (( efTi1('ons-le de nOLre mémoire ]D. 
3. D'après A.-A. Brill. · 



64 


LES ACTES l\IANQU.
S 


conception psychanalytique des actes manqués se trouve 
supprimée. Figurez-vous une nlaÌtresse de maison rece- 
vant son invité par ses Inots: (( Comment I C'est done 
alljourd'hui que vous deviez venir? J'avais totalement 
oublié que je vous ai invité pour aujourd'hui. )) Ou encore 
figurez-vous Ie cas du jeune homIne obligé d'avouer à la 
jellne Llle qu'il aimait qu'il avait oublié de se trouver 
au dernier rendez-vous : plutôt que de faire cet ayeu, il 
inventera les obstacles les plus invraisemblables lesquels, 
après l'avoir empèché d'être exact au rendez-vous, l'au- 
raient mis dans l'impossibilité de donner de ses nou- 
velles. Dans la vie militaire, l'excuse d'avoir oublié 
quelque chose n'est pas prise en considération et ne pré- 
Inunit pas contre une punition: c'est un fait que nous con- 
naissons tous et que nous trouvons pleinement justifié, 
parce que nous reconnaissons que dans les conditions 
de la vie militaire certains actes manqllés ont un sens et 
que dans la plupart des cas nous savons quel est ce sense 
Pourquoi n'est-oIi pas assez logique pour étendre la 
même manière de voir aux autres actes manqués, pour 
s'en réclamer franchement et sans restrictions? II y a 
naturelJement à cela aussi une réponse. 
Si Ie sens que présente I'oubli de projets n'est pas 
douteux, nlème pour les profanes, VOllS serez d'autant 
1110ins surpris de cons tater que les poètes utilisent eet 
acte manqué dans la même intention. Cellx d'entre vons 
qui ont vu jouer ou ont Iu César et Cléopâtre, de 
B, Shaw, se rappellent sans doute 1a dernière scène où 
César, sur Ie point de partir, est obsédé par l'idée d'un 
projet qu'il avait conçu, mais dont il ne pouvait plus so 
souvenir. Nous apprenons finalelnent que ce projet con- 
sistait à faire ses adieux à Cléopâtre. Par ce petit artifice, 
Ie poète veut attribuer au grand César une supériorité 
qu'il ne possédait pas et à laquelle il ne prétendait pas. 
V OilS savez d'après les sources historiqnes que César 
avait fait venir Cléopâtre à ROlne et qu'elle y demenrait 
avec son petit Césarion jusqu'à l'assassinat de César, à 
Ia suite duquel eUe avait fui la ville. 
Les cas d'oublis de projets sont en général tellement 
clairs que nous ne pouvons guère les utiliser en vue du 
but que nous poursuivons et qui consiste à déduire de la 
situation psychique des indices relatifs au sens de l'acte 



LES ACTES MANQUËS 


65 


manqué. Aussi nous adresserons-nous à un acte qui 
manque particulièrement de clarté et n' est rien moins 
qu'univoque : Ia perte d'objets et l'impossibilité de 
retrouver des objets rangés. Que notre intention joue un 
certain rôle dans la perte d'objets, accident que nous 
ressentons souvent si douloureusement, c'est ce qui vous 
paraîtra invraisemblable. Mais il existe de nombreuses 
observations dans Ie genre de celle-ci : un jeune homme 
perd un crayon auquel il tenait beaucoup; or, il avait 
reçu la veille de son beau-frère une lettre qui se ternli- 
nait par ces 1110tS : (( Je n'ai d'ailleurs ni Ie temps ni 
l'envie d'encourager ta légèreté et ta paresse 1, )) Le crayon 
était précisément un cadeau de ce beau-frère. Sans cette 
coïncidence, nous ne pourrions naturellement pas affir- 
mer que l'intention de se débarrasser de l'objet ail joué 
un rôle dans la perle de eelui-ei. Les cas de ce genre 
sont très fréquents. On perd des objets lorsqu'on s'est 
brouillé avec ceux qui les ont donnés et qu'on ne veut 
plus penseI' à eux. Ou, encore, on perd des objets 101'8- 
qu'on n'y tient plus et qu'on veut ìes remplacer par 
d'autres," meilleurs. A la même attitude à l'égard d'un 
objet répond. naturellement Ie fait de Ie laisser tomber, 
de Ie cassel', de Ie briser. Est-ee un simple hasard 10rs- 
qu'un écolier perd, détruit, casse ses objets d'usage cou- 
rant, tels que son sac et sa montre pa'r exemple, juste 13 
yeille du jour anniversaire de sa naissanee? 
Celui qui s'est souvent trouvé dans Ie cas pénible de 
ne pas pouvoir retrouver un objet qu'il avait lui-lnême 
rangé ne voudra pas croire qu 'une intention quelconque 
préside à eet accident. Et, pourtant, les cas ne sont pas 
rares oÙ les circonstances aecompagnant un oubli de ce 
genre révèlent une ten dance à écarter provisoirement 
ou d'une façon durable l'objet dont il s'agit. Je cite un 
de ces cas qui est peut-être Ie plus beau de tous ceux 
connus ou publiés jusqu'à ce jour: 
lTn horn me encore jeune me raconte que des malen- 
tendus s'étaient élevés il y a quelques années dans son 
ménage: {( Je trouvais, me disait-il, ll1a femme trop 
fro ide, et nous vivions côte à côte, sans tendresse, ce qui 
ne In'empêchait d'ajJleurs pas de reconnaìtre ses excel- 


.. D'apl'ès B. Dauner. 



66 


LES .\CTES MA
QT.;{
S 


r 


lentes qualités. Un jour, reyenant d'une promenade, elle 
m'apporta un livre qn 'elle avait acheté, parce qu 'elle 
croyait qu'il m'intéresserait. Je la remerciai de son 
(( attention )) et lui pron1Ïs de lire Ie livre qne je mis de 
côté. 
lais il arriva que j'oubliai aussÍtôt I'e
droit oÙ je 
l'avais rangé. Des nlois se sont passés pendant lesquels, 
me souvenant à plnsienrs reprises du livre disparu, 
j'avais essayé de découvrir sa place, sans jamais y par- 
venire Six lnois environ pIlls lard, ma Inère que j'ain1ais 
beaucoup tombe malade, et n1a feHlnlc quitte aussitôt la 
lnaison pour aIleI' la soigner, L'état de la rnalade deyiellt 
grave, ce qui fut pour nla femme I'occasion de réyélcr 
ses meilleures qualités, Un soil', je rentre à la luaisoTl en- 
eþanté de Illa femlne et plein de reconnaissance à son 
égard pOllr tout ce qu'elle a fait. Je m'approche de nlOTl 
bureau, j'ouvre sans aucune intention définie, mais avec 
une assurance toute somnalnbulique, nn certain tiroir, 
et la première chose qui file ton1be sous les yeux est Ie 
Uivre égaré, resté si longtemps introuvable, )) 
Le rnotif disparn, l'ohjet cesse d'être introl1vable, 
Je pourrais multiplier à l'infini les exemples de ce 
genrc, luais je ne Ie ferai pas. J)ans ma Psychologie de 
la vie quotidienne (en allemand, première édition, 1901), 
YOUS troLlverez une abondante casuistique ponr servir 
à l'étude des actes manqués 1, l)e tOllS ces exelnples, se 
dégage une seule et mème conclusion: les actcs n1an- 
qués ont un sens et indiquent les moyens de dégager ce 
sens, d'après les circonstances qui accompagnent l'acte. 
Je serai aujourd'hui plus breI', car nons avons seulelnent 
l'intention de tirer de cette étnde les éléments d'une pré- 
paration à la psychanalyse. Aussi ne vous parlerai-je 
encore que de deux groupes d'observations . des ob8cr- 
vations relatives aux actes manqllés aecumlllés et COln- 
binés, et de ceHes concernant la confirlnatlon de nos 
interprétations par des événenlcnts survenant ultérieu- 
rement. 
Les actes manqués accumulés et cOll1hinés constituent 
certainement la plus belle floraison de leur espèce, S'il 
s'était seulen1cnt agi de Inontrer que les actes manqués 


I. De même dans les coJlections de A, :MÐeder (en fran
ais), A,-A, Brill 
(en anG'lais), E. Jones (en au(;'lais), J, Slärke (en hol1audclis), ele. 



LES AcrES MAXQUES 


67 


peuvcnt aVOll
 un sens, DOUS nous serions hornés dès 
Ie déhl1t à ne nous occuper que de ceux-Ià, car leur. 
sens est tellement évident qu'il s'inlpose à la fois à rin- 
 
tel]ig
nce la plus oLtuse et à l'esprit Ie plus critique. 
L'accumulatÌon des manifestations révèle nne per
éYé- 
ranee qn'il est difficile d'attrihuer au hasard, luais qui 
cadre bien avec rhypothèse d'un dessein, Enfin, Ie renl- 
placement de certains actes Dlanqués par d'autres nOU8 
Inontre que l'important et resselltiel dans ceux-ei ne doit 
(
tre cberché ni dans Ia fornle) ni dans les 11loyens dont 
ils se servent, nlais bien dans l'intention à laqucHe iis 
servent eux-Inênles et qui pent être réalisÓe par ]es 
Jlloyens les plus varii"s, Je vais VOliS citeI' un cas cl'onb]i 
à répétition : E. Jones racontc flue, pour des rai
on8 
q u'il ignore, il avait une fois laissé SHr son bureau pen- 
dant quelques .lours nne lettre qu'il avail écrÏtc, 1Jnjour 
il se déeide à l'expédier, Inais eUe lui est rcnvoyée par 
Ie (( dead letter office )) (service des lettres tonlbées au 
rebut), parce qu'il avait oublié d'écrire l'adresse, Ayant 
réparé eet ouhli, il renlet la lettre à la poste, mais ecUe 
fois sans avoir mis un tin1bre. Et c'est alors qu'il est 
obligé de s'avouer qu'au fond il ne tenait pas clu tout à 
expédier la lettre en question, 
Dans un autre cas, nons avons une cOlnbinaison d'une 
appropriat.ion erronée d'un objet et de l'impossibilité de 
Ie retrouver. Une dame fait un voyage à !{ome avec son 
beau-frère, peintrc célèhre. Le visiteur est très fêté par 
les Allemands habitant nome et re
'oit, entre autrcs ca- 
deaux, une médaille antique en or. La daIne constate 
avec peine que son heau-frère ne sait pas apprécier ccUe 
helle pièce à sa valeur, Sa sæur étant venue la rern- 
placer à Rome, elle rentre chez eUe et cone-tate, en défai- 
sant sa malle, qu'elle avait enlporté la médaille, sans 
savoir conlment, EIle en informe aussitôt son beau-frère 
et Iui annonce qu'elle renverrait la médaille à nome Ie 
lendemain lnême. l\Iais Ie lcndemain Ja médaille était si 
hien rangée qu'elle était devenue introuvable; done 
inlpossible de l'expédier, Et c'est alors que la danle a eu 
l'intuition de ce que signifiait sa (( distraction )) : elle 
signifiait Ie désir de gardeI' la belle pièce pour cUe. 
Je vaus ai déjà cité plus haut un exenlple de comhinai- 
son d.un oubli et d'une CITèur : il s'agissait de quelqu'un 



68 


LES ACTES M,\XQUÉS 


qui, ayant oubIié un rendez-volls nne première fois, et 
bien décidé à ne pas l'ol.lblier la fois suivante, se pré. 
sente cependant au deuxièJne rendez-vous à une heure 
autre que l'heure fixée, lTn de mes amis, qui s'occupe à 
la fois de sciences et de littérature, m'a raconté un eas 
tou t à fait analogue emprunté à sa vie personnelle. 
(( J'avais aecepté, il y a quelques années, me disait-il, 
une fonction dans Ie eomité d'une certaine association 
littéraire, parce que je pensais que l'association pourrait 
m'aider un jour à faire jouer un de mes drames. Tous 
les vendredis j'assistais, sans grand intérêt d'ailleurs, 
aux séances du con1ité. II y a quelques mois, je reçois 
I' assurance que j e serai s j oué au théâ tre de F..., et à partir 
de ce moment j'oublie régulièrement de me rendre aux 
dites séances. 
Iais après avoir Iu ce que vous avez écrit 
sur ces choses, j' eus honte de mon procédé et Jne di s 
avee reproche que ce n'était pas bien de ma part de 
Inanquer aux séances, dès l'ingtant où je n'avais plus 
hesoin de l'aide sur laquelle j'avais compté. Je pris done la 
décision de ne pas y manquer Ie vendredi suivant. J'y pen- 
sais tout Ie temps, jusqu'au jour où je me suis trollvé 
devant la porte de la salle des séances. Quel ne fut pas 
Inon étonneJnent de la trouver close, la séance ayant 
tléjà eu lieu la veille I Je m'étais en effet trompé de jour 
et présen té un samedi. >> 
II serait très tentant de réunir d'aulres observations 
du nlêlne genre, mais je passe, J e vais plutôt vous pré- 
senter quelques cas appartenant à un autre groupe, à 
celui notamment oÙ nolre interprétation doit, pour trouver 
une confirlnation, attendre les événelnents ultérieurs. 
11 va sans dire que la condition essenticlle de ces cas 
consiste en ce que la situation psychique actuelle nous 
cst inconnue ou est inaccessible à nos investigations. 
Notre interprétation possède alors la valeur d'une simple 
présolnption à laquelle nous n'attachons pas grande 
ilnportance. 1\Iais un fait survient plus tard qui montre 
que notre première interprétation était justifiée. Je fus 
un Jour invité chez un Jenne couple et, au cours de ma 
visite, la jeune femn1e m'a raconté en riant que Ie lende- 
Inain de son retour du voyage de noces eUe était allée 
voir sa sæur qui n'est pas mariée, pour l'elnmener, 
comme j adis, faire des achats, tandis que Ie jeune mari 



LES ACTES J.IANQUÉS 69 
était parti à ses affaires. Tout à coup, elle aperçoit de 
l'putre côté de Ia rue nn Inonsieur et dit, un peu inter- 
loquée, à sa sæur : (( Regarde, voici 
1. L... )) EUe ne 
s'était pas rendu compte que ce monsieur n'était autre 
que son mari depuis quelques semaines. Ce récit m'avait 
laissé une impression pénible, mais je ne voulais pas me 
fier à Ia conclusion qu'il me semblait impliquer. Ce n'est 
qu'au bout de plusieurs années que cette petite histoire 
m'était revenue à la mémoire : j'avais en effet appris 
alors que Ie mariage de mes jeunes gens avait eu une 
issue désastreuse. 
A, Maeder rapporte Ie cas d'une dame qui, la veille de 
son mariage, avait oublié d'aller essayer sa robe de 
mariée et ne s'en est souvenue, au grand désespoir de 
sa couturière, que tard dans la soirée. II voit un rapport 
entre cet oubli et Ie divorce qui avait suivi de près Je 
Inariage. - Je connais une dame, aujourd'hui divorcée, 
à laqueJIe il était souvent arrivé, longten1ps avant Ie 
divorce, de signer de son Dorn de jeune fiUe des docu- 
ments se rapportant à l'administration de ses biens, - 
Je connais des cas d'autres femmes qui, au cours de 
leur voyage de noces, avaient perdu leur alliance, acci- 
dent auquelles événements ultérieurs ont conféré une 
signification non équivoque. On raconte le cas d'un 
célèbre chimiste allemand dont Ie mariage n'a pu avoir 
lieu, parce qn'il avait oublié I'heure de la cérémonie et 
qu'au lien de se rendre à l'église il s'était rendu an labo- 
ratoire, II a été assez avisé pour s'en tenir à cette seule 
tentative et mourut très vieux, en célibataire. 
V 0115 êtes sans doute tentés de penser que, dans tous 
ces cas, les actes manqués remplacent les ornina ou pré- 
n1onitions des anciens. Et, en eIfet, certains olnina 
n' étaient que des actes manqués, comma lorsque quel- 
qu'un trébuchait ou tombait. D'a 1 1tres avaient toutefois 
les caractères d'nn événement objectif, et non CEUX d'un 
acte subjectif. Mais vous ne vous figurez pas à quel point 
il est parfois difficile de discerner si un événement 
donné appartient à l'une ou à l'autre de ces catégories. 
L'acte s'entend 50uvent à revêtir Ie masque d'un événe- 
lnent passif. 
Tous ceux d'entre vous qui ont derrière eux une expé- 
rience suffisamment longue se diront peut-être qu'ils se 



7 0 


LES ACTE:-; MA

Q!JtS 


seraient épargné beaucoup de déceptions et de doulou- 
reuses surprises s'ils avaient eu Ie courage et la d
ei- 
sion d'interpréter les actes manqllés qui se produisent 
dans les relations inter-humaines carnIne des signes pré- 
luonitoires, et de les utiliser conlIne ind
ces d'intentions 
encore secrètes. Le plus souvent, on n'ose pas Ie faire ; 
on craint d'avoir l'air de retourner à la superstition, en 
passant par-dessus la science. TOllS les pr{'sages ne se 
réalisellt d 'ailleurs pas et, q l!.and vous connaìtl'ez mieux 
nos théories, vous cOJnprendrez qu'il n'est pas nécessaire 
qn'ils se réalisent tous, 



CTL\ PITRE IV 


LES ACTES J\lANQUÉS 
(Fi n,) 


Les actes manqués ont un sens : telle est la conclusion 
que nous devons achuettre COffilne se dégageant de l'ana- 
lyse qui précède et poser à la base de nos recherches 
ulLérieures. I>isons-Ie nue fois de plus: nous n'affirlnons 
pas (et vu Ie but que nOlls poursaivons, pareille affirlna- 
tion n'est pas nécessaire) que tout acte nlanqué 
oit 
.significatif, bien que je considère la chose cornIne pro- 
bable. II nons suffit de constater ce sens avee une fré- 
quence relative, dans les différentes formes d'aetcs 
lnanqués. II y a d'ail]eurs, sons ce rapport, des diffú- 
rences d'llne forme à l'autre. Les lapsus, les erreurs 
d' écriture, etc., peuvenl avoir une base ptJrement ph.v- 
siologique, ce qui me paraît pen prohable dans les diffé- 
rentes variétés de cas d'oubli (oubli de nonlS et de 
projets, inlpossibilité de retrouver les objets préalable- 
lnent rangés, etc,), tandis qn'il existe des cas de perte 
oÙ ancune intention n'intervient probablement, et je crois 
devoir ajouter que les errenrs qui se comnleUent dans la 
vie ne peuvent être jt1f;{
es d 'après nos points de vue que 
dans une certaine nlcsnrc. V ous voudrez bien tenir ces 
lin1Ïtations prébentes à l'esprit, notre point de départ 
devant être désormais que les actes nlanqués sonl de
 
actes psychiqucs résultant de l'interférence de deux 
intentions. 
C'est là Ie prcn1Ïer résultat de la psychanalyse, La 
psychologie n'avait ja,nais soupçonné ces interférences 
ui les phél10111ènes q II i en déeou len 1. 
 GUS avons cons i- 
dérablement agTantli l'étendue du nlonde psychiqllP et 
nous avons conquis à la psychologie de::; l)hénonlt
ncs 
qui auparavant n'cn faisaicul pas partie, 


. 



7 2 


LES ACTES MANQUÉS 


Arrêtons-nous un instant encore à l'affirmation que 
les actes manqués sont des (( actes psychiques )). Par 
cette affirmation postulons-nous seulement que les actes 
psychiques ont un sens, ou implique-t-elle quelque chose 
de plus? Jene pense pas qu'il yait lieu d'élargirsa portée. 
Tout ce qui peut être ohservé dans la vîe psychique sera 
éventuellement désigné sous Ie nom de phénomène 
psychique. II s'agira seulement de savoir si teIIe mani- 
festation psychique donnée est l'efI'et direct d'influences 
somatiques, organiques, corporelIes, auquel cas elle 
éehappe à la recherche psychoIogique, ou si elle a pour 
antécédents immédiats d'autres processus psychiques 
au delà desquels commence quelque part la série des 
influences organiques. C'est à cette dernière évt'ntualité 
que nous pensons lorsque nous qualifions un phéno- 
mène de processus psychique, et c'est pourquoi il est 
plus rationnel de donner à notre proposition la forme 
suivante : Ie phénomène est significatif, il possède un 
sens, c'est-à-dire qu'il révèle une intention, une tendance 
et occupe une certaine place dans une série de rapports 
psychiques. 
II y a beau coup d'autres phénomènes qui se rappro- 
chent des actes manqués, Inais auxquels ce nom ne 
convient pas. Nous les appelons actes accz.dentels ou 
sYllZptolnatlques. lIs ont également tous les caractères 
d'un acte non motivé, insignifiant, dépourvu d'impor- 
t.ance, et surtout superfIu. Mais ce qui les distingue des 
actes manqués proprelnent dits, c'est l'absence d'une 
intention hostile et perturbatrice venant contrarier lIne 
intention primitive. lIs se confondent, d'autre part, avec 
les gestes et mouvements servant à l'expression des 
émotions. Font partie de ceUe catégorie d'actes D1an- 
qués tontes les manipulations, en apparence sans but, 
que nous faisons subir, comme en nous jouant, à nos 
vêtements, à telles ou telles parties de notre corps, à des 
objets à portée de notre main; les n1élodies que nous 
chantonnons appartiennent à la mème catégorie d'actes, 
qui sont en général caractérisés par Ie fait que nous les 
suspendons, comme nous les avons commencés, sans 
motifs apparents. Or, je n'hésite pas à affirmer que tous 
ces phénon1ènes sont significatifs et se laissent inter- 
préter de la même nlanière que les actes manql1és, qu'ils 



LES ACTES MANQUÉS 


7 3 


constituentde petits signes révélateurs d'autres processus 
pSJchiques, plus iInportants, qu'ils sont des actes 
psychiques au sens con1plct du mot. l\lais je n'ai pas 
l'intention de m'attarder à eet agrandissement du 
domaine des phénon1ènes psychiques :je préfère reprendre 
l'analyse des actes manqués qui po sent devant nous avec 
toute la netteté désirable les questions les plus impor- 
tantes de la psychanalyse. 
Les questions les plus intéressantes que no us av-Ons 
formulées à propos des actes manqués, et auxquelles 
no us n'avons pas encore fourni de réponse, sont les sui- 
vantes : nous avons dit que les actes manqués résultent 
de l'interférence de deux intentions différentes, dont l'une 
peut être qualifiée de troublée, l'a
tre de perturbatrice ; 
or, si les intentions troublées ne soulèvent aucune ques- 
tion, il nous importe de savoir, en ce qui concerne les 
intentions perturbatrices, en premier lieu queUes sont 
ces intentions qui s'affirment comme susceptibles d'en 
troubler d'autres et, en deuxième lieu, quels sont.les 
rapports existant entre les troublées et les perturba- 
trices. 
Permettez-Inoi de prendre de nouveau Ie lapsus pour 
Ie représentant de l'espèee entière et de répondre d 1 abord 
à la deuxième de ces questions. 
II peut y avoir entre les deux intentions un rapport de 
contenu, auq
el cas l'intention perturbatrice contredit 
l'intention troublée, la rectifie ou la complète. au bien, 
et alors le cas devicnt plus obscur et plus intéressant, il 
D'ya aucun rapport entre les contenus des deux tendances. 
Les cas que nous connaissons déj à et d'autres ana- 
logues DOUS permettent de com prendre sans peine Ie 
premier de ces rapports. Presque dans tous les cas où 
ron dit Ie contraire de ce qu'OD veut dire, l'intention per- 
turbatrice exprime une opposition à l'égard de l'inten- 
tion troublée, et l'acte P1anqué représcnte Ie conflit entre 
ces deux tendan('es inconciliables. (( J e déclare la séance 
ouverte, mais j'ain1crais mieux la clore )), tel est Ie sens 
du lapsus commis par Ie président. Unjournal politique, 
accusé de corruption, se defend dans un article qui 
devait se résumer dans ces mots: (( N 08 lecteurs nous 
sont témoins que nous avons toujours défendu Ie bien 
général de la façon Ia pIns désintéressée. >> l\lais Ie rédac.. 



74 


LES ACTE
 
1AXQr


 


teur chargé de rédiger ccUe dé1'e:lse écrit: (( de la façon 
la plus intéressée)) Ceci révèle, à lnon avis, sa pensée : 
(( Je dois écrire une chose, mais je sais pertinelllillent l
 
contraire. )) Un député qui se propose de déclarer qu 'on 
doit dire à l'Elnpereur la vérité sans nzéna,qeJneJ!t::: 
((( rückhaltlos ))), perç'oit tout à coup une voix intérieure 
qui Ie met en garde contrc son au dace ct lui fait COH1- 
nlettre un lapsus oÙ les n10ts (( sans ménagen1ents )) 
(rÜchllaltlos) sont remplacés par les Inols (( en courbant 
l'él'hine)) (rÜchYJrat!osy, 
l)ans les cas qne vons connaissez et qui laissent lïm- 
P ression de contractions et d'abréviations, il s'ar-it de 
...) 
rectifications, d'adjonctions et de continuations .p3r 
lesquelles une deilxièn1e Ì(
ndance se fait jour à cÔt<:, de 
la prelni(
re, (( l)cs choses se sont produiies (
l{]n '
ORS- 
CHEJN .f)ekoJJunen); jc dir
Ús volonticrs que c'étaient des 
cochonncries (SCI-nVEI
EREIE
) )); résultat : (( $lfn1, \?OR:,- 
CH\VEI:N flel'ofJonen )), (( Les gens qui comprcnnent ccla 
peuvE'nt ètrc eonlptés sur Irs dOI!}!s d'une lnaz"n ; mais non, 
il n 'existe, à vrai dire, qn 'ul1e seule personne qui C0I11- 
prenne ces choses; done, les personnes qui les con1- 
prennent peuvent être comptées sur un seul doigt. )) On 
encore: (( 
Ion J11ari peut lnanger et boire ce qu' il vent; 
111ais, YOllS Ie savez bien, je ne supporte pas qu 'il v
uille 
quelque chose; done : il do it lnanger et boire ce que Je 
vcux, )) Dans tons ees cas, o.n Ie voit, Ie lapsus découle 
dn contenu 111êmc" -de lïI1tenlioD troublée ou s'y rattache. 
I./alltre genre de rapports 
 entre les deux intentions 
intcrférentes parait bizarre, S'il n'y a aucun lien entre 
lpurs contenns, d'oÙ vient l'intention perturbatl

ee <"'t 
COllnnent se fait-it ql1 'elle lnanifestc son action troublante 
en tel point précis? L'observation, senle susceptible de 
fournir une réponse à ccUe question, perinet de consta- 
tcr que Ie trouble provient d'un conrant d'idées qui avait 
préoccupé la personne en question pen de temps aupara- 
vant et que, s'il intervient dans Ie discours de eeUe 
lllanière particulière, il aurait pn anssi (ce qui n 'est pas 
n
cessaire), y trouvcr une expr-:"\ssion diOérente, Il s'agit 
- d'nn véritable ècho, n1ais qui n'est pas tou.1ours et néccs- 
saircll1('nt produit par des lno
s prononcés, lei encore il 


I. Séi.llH.:e du I
cich
L
'U' aHemauò. no,' 19 08 . 



t.ES AcrES 1;IAXQUÉS i
 
existe un lien associatif entre l'élélnent troublé et l'élé- 
ment perturbateu.r, mais ce lien, au lieu de résider dan:-:; 
Ie contenu, est purement artificiel et sa formation résulte 
d 'associations forcées. 
En voici un exemple très simple, que j'ai observé lnoi- 
nlên1e, Je rencontre un jour dans nos belles J)olomites 
deux dames viennoises, vêtues en touristes. 
 ous faisons 
pendant quelque ten1ps route ensen1ble, et nous parlons 
des plaisirs et des inconvénients de la vie de touriste. 
Une des danles reconnaît que la journée du touriste n'est 
pas eXèmpte de désagrénlcnts", (( Il est vrai, dit ,eUe, qu'il 
n'est pas du tout agréabIe, lorsqu'on a lllarché toute une 
journée au soleil et qu'on a la blouse et la chen1Ïse 
trclnpées de sueur.,. )> Aces derniers mots, elle a une 
petite hésitation. Puis eUe reprend : (( l\lais lorsqu'on 
rentre ensuite llaclt [lose i (au lieu de nach Ilause, chez 
soi) et qu'on peut enfin se changer... )) Nous n'avons 
pas encore anaIysé ce lapslls, Inais je ne pense pas que 
cela so it nécessairc, Dans sa prelnière phrase, la dalne 
avait l'intention de faire une énnmération plus complète : 
blouse, chemise, pantalon (Ilose). rour des raisons de 
convenance, eUe s'abstient de Inentionner ce dernier 
accessoire de toilette, Inais dans la phrase suivante, tout 
à fait indépendante par son contenu de la première, le 
1110t llose, qui n'a pas été prononcé au nlOlnent voulu, 
apparut à titre de déformation du mot Hause. 

 ous pouvons maintenant aborder [a principale ques- 
tion dont nons avons longteJnps ajourné l'examen, à 
53-voir: ql1elles sont ces intentions qui, se manifestant 
d 'nne façon si extraordinaire, viennent en tr01l bl0r 
d'autres? II s'agit évidemment d'intentions très difl'é- 
rentes, mais dont nous voulons dégager les caractères 
comn1uns. Si nous exanlinons sous ce rapport une séiie 
d'cxemples, ceux-ci se laisgent aussitôt ranger en tp'òis 
groupes, Font partie du premier groupe les cas où la 
t{'ndance perturbatrice est connne de celni qui parle et 
s'est en outre révélée à lui avant Ie lapsus. Le deuxièlne 
groupe comprend les cas oÙ la personne qui parle, tout 
en reeonnaissant dans la tendanco perturhatricC' nnc ten- 
dance lui appartenant, fie S:l1t P1:.; (pIe cclle tcndance 


I. llose si
nitìe pantulon. 


\ 



7 6 


LES ACTES MANQUtS 


était déjà active en elle avant Ie lapsus. Elle accepte 
done notre interprétation de celui-ci, lnais ne peut pas 
ne pas s'en montrer étonnée. Des exemples de cette atti- 
tude nous sont peut-être fournis plus façilen1ent par des 
actes manqués autres que les lapsus. Le troisième groupe 
comprend des cas où la personne intéressée proteste avec 
énergie contre l'interprétation qu'on lui suggère : non 
contente de nier l'existence de l'intention 'perturbatrice 
avant Ie lapsus, ene, affirlne que cette intention lui est 
tout à fait étrangère. Rappelez-vous Ie toast du jeune 
assistant qui propose de (( démolir)) la prospérité du 
chef, ainsi que la réponsc dépourvue d'alnénité que je 
rn'étais attirée lorsque j'ai mis SallS les )
eux de l'auteur 
de ce toast l'il1tention perturbatrice, Vous savez que 
nons n'avons pas encore réussi à nous n1ettre d'accol'd 
quant à Ia nlanière de concevoir ces cas, En ce qui me 
concerne, la protestation de l'assistant, auteur du toast, 
ne me trouble en aucune façon et ne m'empêche pas de 
.. . #. ., A 
maintenif man Interpretation, ce qUI nest peut-etre pas 
votre cas: impressionnés par sa dénégation, vous vous 
demandez sans doute si nous ne ferions pas bien de 
renoncer à ehercher l'interprétation de cas de ce genre 
ct de les considérer comme des actes purcn1ent physio- 
logiques, au sens pré-psychanalytique du mot. J e me 
doute un peu de la cause de votre attitude. 
lon inter- 
prétation implique que la personne qui parle peut mani- 
fester des intentions qu'elle ignore elle-même, mais que 
je suis à mème de dégager d'après certains indices, Et 
YOUS hésitez à accepter eette sHpposltion si singulière et 
grosse de conséquences. .Rt, pourtant, si VOllS voulez 
rester Iogiques dans votre conception des actes man- 
qués, fondée sur tant d'exemples, vous ne devez pas 
hésiter à accepter cette dernière supposition, quelque 
déconcertante qu'elle vous paraisse. Si cela vous est 
iInpossible, il ne vous reste qu'à renoncer à la COJJl- 
préhension si péniblement acquise des actes manqués, 
Arrêtons-nous un instant à ce qui unit les trois groupes 
que nous venons d'établir, à ce qui est comn1un allX 
trois mécanismes de lapsus, A ce propos, nous DOUS 
trouvons heureusen1ent en présence d'un fait qui, IUl, 
est au-dcssus de toute contestation. Dans le5 deux pre- 
miers groupes, la tendance perturbatrice est reconnue 


< 



LES ACTES i\IA
Q'CÉS 


77 


par la personne lnèlne qui parle; en outre, clans Ie pre- 
n1ier de ees groupes, Ia tendanee perturbatrice se révèle 
immédiatement avant Ie lapsus. 
tlais, aussi bien dans Ie 
pren1Ïer groupe que dans Ie second, la tendance en ques- 
tion se trou
'e 'J"efoulée. Comme la personne qui parle s'est 
décldée à ne pas la (aire apparailre dans Ie discollrs, elle 
COlnmet un lapsus, c' est-à-dire que la tendance refoulee se 
ma1l1feste malgré la personne, soit en rnodifiant tintention 
avouée, soil en se confondant aL"ec elle. soit enfin, en pre- 
nant lout sÙnplelnenl sa place. Tel est done Ie nléeanislne 
du lapsus, 

Ion point de ,,"ue me permet d'expliquer par Ie mên1e 
nléeanisn1e les eas du troisième groupe. .Ie n'ai qu'å 
adn1ettre que la seule différenee qui existe entre Ines 
trois groupes consiste dans Ie degré de refoulement 
de l'intention perturbatrice, J)ans Ie premier groupe, 
eetle intention exi
te et est aper

ue de la pel'sonnc qui 
parle, avant sa nlanifestation ; e'est alors que se produit 
Ie refoulement dont l'intention se venge par Ie Iapsus. 
J>ans Ie deuxième groupe, Ie refoulement est plus aceen- 
tué, et l'intention n'est pas aper
"ue avant Ie eommenee- 
lllent du discours, Ce qui est étonnant, c 'est que ce 
refoulenlent, assez profond, n'empèehe pas lïntention de 
prendre part à la production du lapsus, Cette situation 
nons facilite singulièrement I'explieation de ee qui se 
passe -dans Ie troisième. groupe. J'irai nlême jusqu'à 
admettre qu'on peut saisir dans l'acte Inanqué la Inani- 
festation d'une tendance, refoulée depuis longten1ps, 
depui
 très longtcmps lnême, de sorte que Ia personne 
qui pal.Ie ne s'en rend nullelnent eOlnpte et e
t bien sin- 
cère Iorsqu'elle en nie l'existence, l\Jais Dlênle en laissant 
de côlé Ie pl
oblènle relatif au troisième groupe, vons ne 
pouvez pas ne pas adhérer à Ia conclusion qui découle de 
l'observation d'autres cas, à savoir que Ie 'f'e(ou1ement 
d'une intention de dire quelque chose conslitlle la condition 
'indispensahle d'un lapslls. 
1'0US pouvons dire nlaintenant que nous avons réalisé 
de nouveaux progrès quant à Ia eonlpréhension des actes 
nlanqu
's. 
ous savon
 non seulen1ent que ces actes sont 
des aclcs psychiql1es ayant uTi sens et marqués d'l1ne 
intention, qu'ils résuJtent dé l'interi'ércnec dE:' deux inten- 
tions din'érentes, nlais aussi qu'une de ces intentions 
FREVD. 5 



...8 
J 


LES ACTES MA
QUÉS 


òoit, avant Ie discours, avoir subi un certain refo111ement, 
pour pouvoir se manifester par la perturbation de 
l'autre. Elle doit être troublée elle-mème, avant de pou- 
voir devenir perturbatrice. II va sans dire qu'avec cela 
nous n'acquérons pas encore une explication cOlnplète' 
des phénomènes que nous appelons actes lllanqués, 
Nous voyons aussitôt surgir d'autres questions, et nous 
pressentons en général que plus nous avancerons dans 
notre étude, plus les occasions de poser de nouvelles 
questions seront nOll1breuses. Nous pouvons demander, 
par exelnple, pourquoi les choses ne se passent pas beau- 
coup plus silnplement. Lorsque quelqu'un a l'intention 
de refouler une certaine tendance, au lieu de la laisser 
s'exprimer, on devrait se trouver en présence de l'un 
des deux cas suivants : ou Ie refoulelllent est obtenu, et 
alors rien ne doit apparaître de la tendance perturba- 
trice; ou bien Ie refoulenlent n'est pas obtenu, et alors 
la tendance en question doit s'exprilner franchelnent et 
COlllplèten1ent. 
lais les actes manqués résultent de COlll- 
promis; ils signifient que Ie refoulement est à lllOitié 
manqué et à moitié réussi, que l'intention D1enacée, si 
eIle n'est pas complètement supprimée, est sufIìsamment 
refoulée pour ne pas pouvoir se Dlanifester, abstraction 
faile de certains cas isolés, telle quelle, sans modifications. 
N ous SOlnlnes en droit de snpposer que la production de 
ces eIfets d'interférence ou de cOll1promis exige certaines 
conditions particulières, mais nous n'avons pas la 
ll10indre idée de la nature de ces conditions. Je ne crois 
pas que roême une étude plus approfondie des actcs 
IHanqués nous aide à découvrir ces conditions inconnues. 
Pour arriver à ce résultat, il nous faudra plutõt explorer 
au préalable d'autres régi?ns obscures de la vie psy- 
chique; senles Jes analogies que nous y trouverons nous 
donneront Ie courage de forlnuler les hypothèses suscep- 
tibles de nons conduire à une explication plus COlllplète 
des actes manqués. 
Iais il y a autre chose : alors mêlne 
({u'on travaille sur de petits indices, COJnme nous Ie 
raisons ici, on s'expose à certains dangers. II existe une 
maladie psychique, appelée Paranoia comtJinatoire, dans 
IaqueUe les petits indices sont utilisés d'une façon 
ilJ lH i lée, et je n'affirlnerais pas que toutes les conclu- 
t-:. I n,-; qui en sont déduitcs soient exactes. Nous ne pou- 



tES ACTES M.AXQUÉS 


"0 


vons nous préserver contre ces dangers qu'en donnant 
à nos observations une base aussi large que possible, 
que grâce à la répétition des mênles impressions, queUe 
fJue soit la sphère de la vie psychique que nous expla- 
flons. 
Nous allons done abanclonner ici l'analyse des actes 
manq ués, J e vais seulement vous recommander ceci : 
gardez dans votre mémoire, à titre de modèle, la manièr{1 
dont nous avans traité ces phénomènes, D'après C{1tte 
manière, vous pouvez juger d'ores et déjà queUes son f 
les intentions de notre psychologie. Nous ne voulons pa
 
seulement décrire et classer les phénomènes ; nous voa- 
Ions aussi les concevoir comme étant des indic{1s d'ul1 
.leu de forces s 'accomplissant dans l'âme
 CODlme la nlani. 
festation de tendances ayant un but défini et travaillant 
so it dans la même direction, soit dans des directions 
opposées. Nous cherchons à nous fornler une conceptio11 
dynanzique des phénonlènes psychi.ques, Dans notre 
conception, les phénomènes perç'lls doivent s'effacer 
devant les tcndances seulenlent admises. 
Nous n'irons pas plus avant dans l'étude des actes 
manqués ; mais nous pouvons encore faire dans ce domaine 
une incursion au cours de laqnelle nous retrouverons 
des choses connues et en découvrirons quelques nou- 
velles. Pour ce faire, nous nous en tiendrons à la division 
en trois groupes qne nons avons établie au début de nos 
recherches: a) Ie lapsus, avec ses subdivisions en erreurs 
d'écriture, de lecture, fausse audition; b) l'oubli, avec 
ses subdivisions correspond ant à l'objet oublié (noms 
propres, mots étrangers, projets, impressions) ; c) 1a 
méprise, la perte, l'impossibilité de retrouver un objet 
rangé, Les erreurs ne nous intéressent qu'en tant qu'elles 
se rattachent à l'oubli, à la nléprise, etc. 
Nous avons déjà beaucoup parlé dn lapsus; et, pOllr- 
tant, nous avons encore quelque chose à ajouter à son 
sl1jet. Au lapsus se rattachent de petits phénomènes affec- 
tifs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. On ne reconnaît 
pas ,'olontiers qu'on a cOlnnlÎs un lapsns; il arrive SOllvent 
qu'on n'entend pas son propre lapsus, alors qu'on entend 
toujours celui d'autrui. Le lapsus est aussi, dans nne cer- 
taine mesure, contagieux; il n'est pas facile de parler de 
lapsus, sans en commettre un soi-même. Les lapsusles plus 



80 


tEC; ACTES 
IAXQUES 


insignifiants, ceux qui ne nous apprennent rien de par
 
ticulier sur des processus psychiques cachés, ont cepen- 
dant des raisons qu'il n'est pas difficile de saisir. Lors- 
que, par suite d'un trouble. quelconque, survenu au 
moment de la prononciation d'un mot donné, quelqu'un 
énlet brièvement une voyelle longue, il ne manque pas 
d'allonger la voyelle brève qui vient immédiatementaprès, 
commettant ainsi un nouveau lapsus destiné à compenser 
Ie prelnier. II en est de même, lorsque queIqu'un pro- 
nonce improprement ou négligenlnlent une voyelle 
double; il cherche à se corriger en prononçant la voyelle 
double suivante de façon à rappeler la prononciation 
exacte de la première: on dirait que la personne qui 
parle tient à montrer à son auditeur qu'elle connaît sa 
langue Inaternelle et ne se désintéresse pas de la pronoIl- 
ciation correcte. La deuxiènlc défornlation, qu'on peut 
appeler compensatrice, a précisénlent pour but d'attirer 
l'attention de l'auditeur sur la prenlÎère et de lui nlontrer 
qu'on s'en est aperçu soi-même, Les lapsus les plus sim- 
ples, les plus fréquents et les plus insignifiants consis- 
tent en contractions et anticipations qui se nlanifestent 
dans des parties peu apparentes du discours. Dans une 
phrase un peu longue, par exemple, on comnlet Ie larslls 
consistant à prononcer par anticipation Ie dernier nlot 
de ce qu'on vent dire. Ceci donne I'Ünpression d'une 
('ertaine impatience d'en finir avec la phrase, on atteste 
en général une certaine répugnance à communiqueI' cette 
phrase on tout simplenlent à parler. :\ ous arrivons ainsi 
aux cas-limites oÙ les différences entre la conception 
psychanalytique dn lapsus et sa conception physiologi- 
que ordinaire s'effacent. l\'ous prétendons qu'il existe 
dans ces cas une tendance qui trouble l'intention devant 
s'exprimer dans Ie discours; Inais cette tendance no us 
annonce seulemeut son existence, et non Ie but qu'eIle 
poul'
uit elle-rnênlc. Le trouble qu'elle provoque suit 
eertaines influences tonales ou afIinités associatives et 
pent être con
'n commc servant à détourncr l'attention 
de ce qu 'on veut dire. :\Iais ni ce trouble de l'attention, 
ni ces affinités associatives ne suffiscnt à caractériser la 
nature n1
me flu processus, L'un et rantre n'en ténloi- 
gnent pas DIoins de l'existence d'une intention pertllrba- 
trice, sans que nous puissions nous fOflner une idée de 



LES ACTES !\J.AXQüts 


81 


sa nature d'après ses effets, comme nous Ie pouvons dans 
les cas plus accentués. 
Les erreurs d'écriture que j'aborde Inaintenant ressem- 
blent tellement aux lapsus de Ja parole qu'elles ne peu- 
vent nous fournir aucun nouveau point de vue. Essayons 
tout de même de glaner un peu dans ce domaine. Les 
fautes, les contractions, Ie tracé anticipé de mots devant 
venir plus tard, et surtout de mots devant venir en der- 
Dier lieu, tous ces accidents attestent manifestement 
qu'on n'a pas grande envie d'écrire et qu'on est impatient 
d' en fillir; des elfets plus prononcés des erreurs 
d'écriture laissent reconnaìtre la nature et l'intention de 
la tendance perturbatrice. On sait en général, lorsqu'on 
trouve un lapslls calami d
ns une lettre, que la personne 
qui a écrit n'était pas tout à fa
t dans son état normal; 
mais on ne peut pas toujours ét
blir ce qui lui est arrivé. 
Les erreurs d'écriture sont aussi rarement aperçues par 
leurs auteurs que les lapsus de la parole. Nous signalons 
l'intéressante observation suivante: il y a des gens qui 
ont l'habitude de relire, avant de les expédier, les leth
es 
qu'ils ont écrites. Ð'autres n'ont pas cette habitude, mais 
lorsqu'ils Ie font une fois par hasard, ils ont toujours 
l'occasion de trouver et de corriger une erreur frappante. 
Con1ment expliquer ce fait? On dirait que ces gens 
savaient cependant qu'ils ont con1mis un laps us en écri- 
vant. Devons-nous l'admettre réellement? 
A l'Ï1nportance pratique des lapsus cala'lnl se rattache 
un intéressant problème. Vous vous rappelez sans doute 
le cas de l'assassin If,., qui, se faisant passer pour un bac- 
tériologiste, savait se procurer dans les instituts scien- 
tifiques des cultures de microbes pa thogènes excessive- 
ment dangereux et utilisait ces cultures pour sl1pprin1er 
par cette méthode ultra-moderne des personnes qui lui 
tenaient de près. Un jour cet homme adressa à la direc- 
tion d'un <..Ie ces instituts une lettre dans laquelle il se 
plaignait de l'inefficacité des cultures qui lui ont été 
envoyées, mais il cOlnmit une err
ur en écrivant, de sorte 
qu'à la place des mots (( dans mes essais sur des souris 
ou des cobayes )), on pouvait lire distinctement: (( dans 
mes essais sur des hommes )). Cette erreur frappa (l'ail- 
leurs les médecins de 1'Institut en question qui, autant 
que j
 sache, n'cn ont tiré aucune conclusion, Croyez- 



82 


LES ACTES MAXQUÈS 


vous que les médecins n'auraient pas été bien inspirés 
s'ils avaient pris cette erreur pour un aveu et provoq ué 
une enquête qui aura it coupé court à temps aux exploits 
de eet assassin? N e trouvez-vous pas qÜe dans ce cas 
l'ignorance de notre conception des actes manqués a été 
la cause d'un retard infiniment regrettable? En ce qui 
me concerne, cette erreur m'aurait certainement paru 
tres suspecte; mais à son utilisation à titre d'aveu s'op- 
posent des obstacles très graves. La chose n'est pas 
aussi simple qu'elle Ie paraît. Le lapsus d'éeriture con- 
stitue un indice incontestable, mais à lui seul il ne suffit 
pas à justifier l'ouverture d'une instruction. Certes, Ie 
lapsus d'écriture atteste que l'homme est préoccupé par 
l'idée d'infecter ses semblables, luais il ne nous permet 
pas de décider s'il s'agit là d'un projet malfaisant bien 
arrèté ou d'une fantaisie sans aucune portée pratique. 
II est même possible que l'homme qui a commis ce lap' 
sus d'écriture trouve les meilleurs arguments subjectifs 
pour nier cette fantaisie et pour l'écarter comme IHi 
étant tout à fait étrangère. VOllS comprendrez mieux plus 
tard les possibilités de ce genre, lorsque nous aurons à 
envisager ]a différence qui existe entre la réalité psychi- 
que et la réalité matérielle, N'empêche qu'il s'agit là d'un 
cas où un acte manqué avait acquis ultérieurement une 
importance insoupçonnée. 
J)ans les erreurs de lecture, nous nous trouvons en 
présence d'une situation psychique qui diffère nettement 
de celle des lapsus de la parole et de l'écriture. L'une 
des deux tendances concurrentes est ici remplacée par 
une excitation sensorielle, ce qui la rend peut-ètre moins 
résistante. Ce que nous avons à lire n'est pas une éma- 
na tion de notre vie psychique, comme les choses que nous 
nous proposons d'écrire. C'est pourquoi les erreurs de 
lecture consistent dans la plupart des cas dans une sub- 
stitution complète. Le mot à lire est remplacé par un 
autre, sans qu'il existe nécessairement un rapport de 
contenu entre Ie texte et l'effet de l'erreur, la substitution 
se faisant généralement en vertu d'une simple ressenl- 
blance entre les deux mots, L'excmple de Lichtenberg: 
Agamernnon, au lieu de angeno1Jl1Jlen, - est Ie meilleur 
de ce groupe. Si l'on veut découvrir la tendance pertur- 
batrice, cause de l'erreur,_ on doit laisser tout à fait de 



LES ACTES MA
Q{)tS 


83 


côté Ie texte l11allu et commencer l'examen analytique 
en posant ces deux questions: queUe est la première 
idée qui vient à l'esprit et qui se rapproche Ie plus de 
l'erreur commise, et dans queUe situation l'erreur a-t-elle 
été con1mise? Parfois la connaissance de la situation 
suffit à elle seule à expliquer l'erreur. Excmple: quel- 
qu'un éprouvant un certain besoin naturel erre dans une 
ville étrangère et aperçoit å la hauteur du premier étage 
d'une maison une grande enseigne portant l'inscription; 
<< CLosETlzaus (W.-C,). )) II a Ie temps de s'étonner 
que l'enseigne soit placée si haut, avant qu'il s'aperçoive 
que c'est (( CORsEThalls (
Iaison de Corsets) )) qu'il faut 
lire. Dans d'autres cas, l'erreur, précisément parce qu'elle 
est indépendante du contenu du texte, exige nne analyse 
approfondie qui ne réussit que si l'on est exereé dans la 
technique psychanalytique et si l'on a confiance en elle. 

Iais Ie plus souvent il est beaucoup plus facile d'obtenir 
l'explication d'une erreur de lecture. Comme dans 
l'exemple Lichtenberg (Agalnemnon au lieu de angenoln- 
rnen), Ie mot substitué révèle sans difficulté Ie courant 
d'idées qui constitue la source du trouble. En ten1ps de 
guerre, par exemple, il arrive souvent qu'on lise les 
noms de villes, de chefs militaires et des expressions 
n1ilitaires, qu'on entend de tous côtés, chaque fois qu'on 
se trouve en présence de nlots ayant une certaine ressem- 
blance avec ces mots et expressions. Ce qui nous inté- 
resse et nous préoccupe vient prendre la place de ce qui 
nous est étranger et ne nous intéresse pas encore. Les 
reflets de nos idées troublent nos perceptions nouvelles. 
Les erreurs de lecture nous offrent aussi pas mal de 
cas où c' est Ie texte Inême de ce qu' on lit qui éveille la 
ten dance perturbatrice, laquelle Ie transforme alors Ie 
plus souvent en son contraire. On se trouve en présence 
d'une lecture indésirable et, grâce à l'analyse, on se rend 
compte que c'est Ie désir intense d'éviter une certaine 
lecture qui est responsable de sa défornlation, 
Dans les erreurs de lecture Ies plus fréquentes, que 
nous avons mentionnées en premier lieu, les deux fac- 
teurs auxquels nous avons attribué un rôle important 
dans les actes manqués ne jouent qu'un rôle très subor- 
donné: nous voulons parler du conflit de deux tendanccs 
et du refoulement de rune d' cUes, lequcl refoulement 



84 LES AcrES !tL\XQ[;ÉS 
réagit précisénlent par l'elfet de l'acte manqué. Ce n'est 
pas que les erreurs de lecture présentent des èaractères 
en opposition avec ces facteurs, mais l'empiétement du 
couran t d'idées qui aboutit à l'erreur de lecture est bean- 
coup plus fort que Ie refoulement que ce courant avait 
subi précéden1ment. C'est dans les diverses nlodalités de 
l'acte Inanqué provoqué par l'onbli que ces deux facteurs 
ressortent avec Ie plus de netteté. 
L'oubli de projets est un phénomène dont l'interpré- 
tation ne souffre aucune difficulté et, ainsi que nous 
l'avons vu, n'est pas contestée nlême par les profanes, 
La tcndance qui trouble un projet consiste toujours dans 
une intention contraire, dans un non-vouloir dont il nOllS 
reste seulenlent à savoir pourqnoi il ne s'exprinle pas 
autrenlent et d'une Inanière moins dissimulée.l\Iais l'cxis- 
tence de ce contre-vouloir est incontestable, On réussit 
bien quelqnefois à apprendre quelque chose sur les rai- 
sons qui obligent à dissinluler ce contre-vouloir: c'est 
qu'en se dissimulant il atteint tðujours son but qu'il réa- 
lise dans l'acte manqué, alors qu'il serait sûr d'être écarté 
s'il se présentait COlnnle une contradiction franche. Lors- 
qu'il se produit, dans l'intervalle qui sépare la conception 
({'un projet de son exécution, un changement inlportant 
de la situation psychique, changenlent incompatible avec 
l'exécntion de ce projet, l' oubli de celui-ci ne peut plus 
être taxé d'acte nlanqué. Cet oubli n)étonn
 plus, car on 
se rend bien conlpte que l'exécution du projet serait 
superfine dans la situation psychique nouvelle. L'oubli 
d'un projet ne peut être considéré COlnme un acte nlan- 
qué que dans les cas où nous ne croyons pas à un chan- 
genlent de ('cUe situation. 
Les cas d'oubli de projets sont en général tellement 
uniformes et évidents qu'ils ne présentent aucun intérêt 
pour notre recherche. Sur deux points cependant l'étude 
de eet acte Illanqné est susceptible de no us apprendre 
quelqne chose de nouveau, Kous avons dit que l'oubli, 
done la non exécution d'un projet, téllloigne d'un contre- 
vouloir hostile à celni-ci, Ceci reste vrai, nlais, d'après 
nos recherches, Ie contre-vouloir peut être direct au indi- 
rect. Pour montrer ce que nous entendons par contrc
 
vouloir indirect, nous ne saurions mieux faire que de 
citer un exeJnpIe ou deux. Lorsque Ie tuteur oublie de 



LES ACTE-S MAXQGÉS 


85 


recomn1andel" son pupille auprès d'une tierce personne, 
son oubli peut tenir à ce que ne s'intéressant pas outre 
mesure à son pupille il n'éprouve pas grande envie de 
faire la recommandation nécessaire. C'est du moins ainsi 
que Ie pnpille interprétera l'oubli du tuteur. 
Iais la 
situation peut être plus compliquée. La répugnartce à 
réaliser son dessein peut chez Ie tuteur provenir d'ail- 
leurs et être tournée d'un autre côté. Le pupille peut 
notamment n'être pour rien dans l'oubli, lequel serait 
déterminé par des causes se rattachant à la tierce per- 
sonne. V ous voyez ainsi combien peut être difficultueuse 
l'utilisation pratique de nos interprétations. 
lalgré la 
justesse de son interprétation, Ie pupille court Ie risque 
de devenir trap méfiant et injuste à l'égard de son tuteUf. 
au, encore, lorsque quelqu'un oublie un rendez-vous 
qu'il avait accepté et auquel il est lui-mênle décidé à 
assister, Ia raison la plus vraisemblable de l'oubli devra 
être cherchée Ie plus souvent dans Ie peu de sympathie 
qu'on nourrit à l'égard de la personne avec laquelle on 
devail se rencontrer. )Iais, dans ce cas, l'analyse pourrait 
D10ntrcr que Ia tendance Herturbatrice se rapporte, non 
à la personne, mais à l'endroit oÙ doit avoil' lieu Ie re:p- 
dez-vous et qu' on voudrait éviter à cause d'un pénible 
souvenir qui s'y rattache, Autre exemple: Iorsqu'on oublie 
d'expédier une lettre, la tendance perturbatrice peut 
bien tirer son origine du contenu de Ia lettre; mais il se 
peut aussi que ce contenu soit tout à fait anodin et que 
l'oubli provienne de C9 qu'il rappelle par quelque côté 
Ie contenu d'une autre lettre, écrite jadis, et qui a fait 
naître directen1ent la tendance perturbatrice: on peut 
dire alors que le contre-vouloir s'est étendu de la letlre 
précédente, oÙ il était justifié, à la lettre actuelle qui ne 
Ie justifie en aucune façon. V ous voyez ainsi qu'on doit 
procéder avec précaution et prudence, même dans les 
interprélations les plus exactes en apparence; ce qui a 
la 111ême valeur au point de vue psychologique peut se 
montrer susceptible de plusieurs interprétations au point 
de vue pratique, 
])es phénomènes conlme ceux dont je viens de VOllS 
parler peuvent vous paraîtrc extraordinaires. V ous ponr- 
riez vons demander si Ie contre-vouloir (( indirect )) n'in1- 
prime pas au processus un caractèrc pathologique. ::\Iais 


- 



8b 


LES ACTES l\lANQUÉS 


je puis vous assurer que ce processus est égalernent tout 
à fait compatible avec l'état normal, avec l'état de santé. ' 
Comprenez-moi bien toutefois. J e ne suis nullement 
porté à admettre l'inLertitude de nos int.erprétations ana- 
lytiques, La possibilité de lnultiples interprétations de 
l'oubli de projets subsiste seulement, tant que nous 
n'avons pas entrepris l'analyse du cas et tant que nos 
interprétations n'ont pour base que nos suppositions 
d'ordre général. Toutes les fois que nous nous livrons à 
l'analyse de la personne intéressée, no us apprenons avec 
nne certitude suffisante s'il s'agit d'un contre-vouloir 
direct et queUe en est la source. 
Un autre point est Ie suivant: ayant constaté que dans 
un grand nombre de cas l'oul-li d'un projet se ramène 
à un contre-vouloir, nous no us sentons encouragés à 
étendre la même conclusion à une autre série de cas où 
la personne analysée, ne se contentant pas de ne pas 
confirmer Ie contre-vouloir que nous avons dégagé, Ie nie 
tout simplement. Songez aux nombreux cas oÙ }' on 
ouhlie de rendre les livres qu'on avait empruntés, d'ac- 
quitter des factures ou de payer des dettes. N ous devons 
avoir l'audace d'affirnler à la personne intéressée qu'elle 
a l'intention de garder les livres, de ne pas payer les 
dettes, alors lnême que cette personne niera l'intention 
que no us lui prèterons, sans être à même de nous expli- 
quer son attitude par d'autres raisons. NOllS lui dirons 
qu'elle a celte intention, mais qu'eUe ne s'en rend pas 
compte; mais que, quant à nous, il nous suffit qu'elle se 
trahisse par l'effet de l'oubli. L'autre no us répondra que 
c' est précisén1ent pourquoi il ne 5' en souvient pas, V OUS 
voyez ainsi que nOllS aboutissons à une situation dans 
laquelle nous nous sommes déjà trouvés une fois. En 
voulant donner tout leur développenlent logique à nos 
interprétations aussi variées quejustifiées des actes man- 
qués, no us sommes inlmanquablelnent amenés à admettre 
qu'il existe chez l'homlne des tendances susceptibles 
d'agir sans qu'il Ie sache, :l\Iais en formulant cette pro- 
position, nous nous mcttons en opposition avec toutes les 
conceptions en vigueur dans la vie et dans la psychologie. 
L'ouhli de nOlns proprcs, de nOlns et de mot:::; étrangers 
se laisse de nlème expliquer par une intention contraire 
se rattachant directeluent ou indirecten1ent au nOln ou 



LES ACTES MANQUÉS 


87 


au mot en question. J e vous ai déj à cité antérieurement 
plusieurs exen1ples de répugnance directe à l'égard de 
noms et de n10ts. 
Iais dans ce genre d'oublis la déter- 
mination indirecte est la pIns fréquente et ne peut Ie plus 
souvent être établie qu'à la suite d'une minutieuse ana- 
lyse. C'est ainsi que la dernière guerre, :iU cours de 
laquelle nous nous son1mes vus obligés de renoncer à 
tant de nos affections de jadis, a créé les associations 
les plus bizarres qui ont eu pour eIfet d'affaiblir notre 
n1én10ire de noms propres. II m'est arrivé récemn1ent de 
ne pas pouvoir reproduire Ie non1 de l'inoffensive ville 
morave Bisen.z, et l'analyse a n10ntré qu'il ne s'agissait 
pas du tout d'une hostilité de ma part à l'égard de cette 
ville, n1ais que l'oubli tenait plutôt à la ressen1blance qui 
existe entre son non1 et celui du palais Bisen.zz., à Orvieto, 
dans lequel j'ai fait autrefois plusieurs séjours agréables. 
lei nOlls nous trouvons ponr la première fois en présenee 
d'UIl principe qui, au point de vue de la n10tivation de 
la tendance favorisant l'onbli de noms, se révélera pIns 
tard comn1e jouant un rôle prépondérant dans la détern1i- 
nation de syn1ptôn1es névrotiques : il s'agit 110tan1ment du 
refus de la mémoire d'évoquer des souvenirs associés à 
des sensations pénibles des souvenirs dont l'évocation 
serait de nature à reproduire ccs sensations. Dans eeUe 
tendance à éviter Ie déplaisir que peuvent causer les 
souvenirs ou d'autres actes psychiques, dans ceUe fuite 
psychique devant tout ce qui est pénible, nous devons 
voir l'ultin1c raison efIìcace, non seulement de l'oubli de 
noms, mais aussi de beaucoup d'autres actes n1anqués, 
tels que négligences, erreurs, etc. 

Iais il selnble que l'oubli de noms soit particulière- 
ment facilité par des facteurs psycho-physiologiques ; 
aussi pent-on l'observer, même dans des cas oÙ n'inter- 
vient aucun élément en rapport avec une sensation 
de déplaisir. Lorsque vous vous trollvez en présenee 
de quelqu'un ayant tendance à oublier des noms, la 
recherche analytique vous pernlettra toujours de con- 
stater que, si certains nOlns lui échappent, ce n'est pas 
parce qu'ils lui déplaisent ou lui rappellent des sou- 
venirs désagréables, mais parce qu'ils appartiennent che.l 
lui à d'autres cycles d'associations avec lesquels ih; se 
trouvent en rapports plus étroits, On dirait que ces nOffi8 



88 


LES .\CTES l\L\
Qef
s 


sont attachés à ccs cycles et sont refusés à d'autres a.sso- 
ciations qui peuvcnt se forDler scIon les circonstances, 
Rappe]ez-vous ,,les artifices de la nlnémotechnique et 
VOllS constaterez non sans un certain étonnement que 
des noms sont oubliés par suite des associations mênles 
qu'on établitintentionnellement pour les préserver contre 
1'011bli, 
ous en avons un exenlple des plus typiques 
dans les non18 propres de personnes qui, cela va sans 
dire, doivent avoir, pour des homnles différents, une 
valeur psychique difIérente, Prenez, par exenlple, Ie pré- 
nOlfl Théodore, II ne signifie rien pour certains d'entre 
vous ; pOll I' un autre, c'est le pl'énOll1 tIu père, d'un frère, 
d'un au1Í, ou nlênle Ie sien. L'expérience analytique vous 
montrera que les prerr1Ïers ne courent pas Ie risque d'ou- 
blier qu'une certaine personne étrangère porte ce nom, 
tandls qu
 les autres auront toujours une tendance à 
refuser à un étranger un nOIIl qui leur selnble réservé à 
leurs relations intinles. Et, nlaintenant, qu'à eet obstacle 
associatif viennent s'ajouter l'action du principe de 
déplaisir et celle d'un mécanisnle indirect: alors seule- 
lll('nt vous pourrez vous faire une idée adéqnate du degré 
de complication qui caractérise la détermination de l'ou- 
bli monlentané d'un nom. !\-lais une analyse serrée est 
capahle de débrouiller tous les fils de cet écheveau conl- 1 
pliqué. -t" 
L'ouLli d'impressions et d'événenlents vécus fait res- 
sortir, avec plus de netteté et d'nne façon plus exclusive 
que dans.le
 cas d'oubli de noms, l'action de la tendance 
qui cherche à éloigner du souvenir tout ce qui est désa- 
gréable. Cet oubli ne peut êlre considéré COlllnle un acte 
nlanqué que dans la mesure oÙ, envisagé à la lunlière de 
notre expérience de tous les jours, it nous apparaît sur- 
prenant et injustifié, c'est-à-dire lorsque l'oubli porte, 
par exenlple, sur des inlpressions trop récentes ou trop 
ÏInportantes ou sur des in1pressions dont l'absence fornle 
une lacune dans un enseInble dont on garde un souvenir 
parfait. Pourquoi et COlllnlent pouvons-nous oublier en 
général et, entre autres, des événenlents qui, tels ceux 
de nos pren1Ïères années d'enfance, nous ont certaine- 
ment laissé une inlpression des plus profondes? C'est là 
un problème d'un ordre tout à fait différent, dans la solu- 
tion duquel nous pouvons bien assigner un certain rôle 



LES ACTES 
L\XQLt
 


8g 


à Ia défense contre les sensations de peine, tout en préve- 
nant que ce facteur est loin d'expliqner Ie phénon1ène 
dans sa totalité. C'est un fait incontestable que des in1- 
pressions désagréahles sont oubliées facilement. De norl1- 
breux psychologues se sont aperçus de ce fait qui fit sur 
le grand Dar,vin une impression tf\llelnent profonde qu'il 
s'e::::.t imposé la (( règle d'or )) de noteI' avec un soin par- 
ticulier les observations qui semblaient défavorables à sa 
théorie et qui, ainsi qu'il a eu l'occasion de Ie constater, 
ne voulaient pas se fixer dans sa n1én1oire. 
Ccux qui entcndent parler pour la première fois de 
l'oubli comn1e n10yen de défense contre les souvenirs 
pénibles n1anquent rarelnent de formuler ceUe objection 
que, d'après leur propre expérience, ce sont plutôt les 
souvenirs pénibles qui s'effacent difficilement, qui revien- 
nent -sans cesse, quoi qu'on fasse pour les étouffer, et 
YOllS torturent sans répit, COlnn1e c.est Ie cas, par exenl- 
pIe, des souvenirs d'on'enses et d'hun1iliations, Le fait est 
exact, n1ais l'objection ne pOl"te pas. II importe de COln- 
meneer à compteI' à temps avec Ie fait que la vie psyehi- 
que est un champ de bataille et une arène oÙ luttent des 
tendances opposées ou, pour parler un langage moins 
dynan1Ïqne, qu'elle se compose de cOlltradictions et de 
couples antinon1iques. En prouvant l'existence d 'une ten- 
dance déterminéc, nons ne prouvons pas par là-Inème 
l'al,sence d'unc autre tendance, agissant en sens con- 
traire, II y a place pour l'une et pour l'autre. II s'agit seu- 
[erncnt de connaître les rapports qui s'établissent entre 
Ips oppositions, les actions qui élnanent de rune et de 
['autre, 
La perte et l'impossibilité de retrouvcr dcs c bjets 
rangés nous int
ressent tout partieulièrelnent, à cause 
de la lnultiplicité d'intcrprétations dont ces dcux acte8 
rnanqués sont susceptiLles èt de la variété des tendancl's 
auxquelles ils obéissent. Ce qui est con1rnun à tOllS les 
cas, c'est la volonté de pcrdre; ce qui d ifi'ère d'un cas 
à l'autre, c'cst la raison et c'est Ie bllt de la perte, ()n 
perd un ohjet lorsf(llïl est usé, lorsqu'on a l'intention . 
de Ie rcnq)lacer par un JllpillPHI\ Iorsqu'il a ccssé df' 
plairc, Jorsqn 'on 1(\ tien! d 'un{:. personnc :lyec hl({uelle on 
a cessé d'l'tre en bons ternles on lors(Jll ïl a été acq 1) i s 
dans des circonstances auxquelles on ne veut plus penser. 



go 


LES ACTES MA
QUÉS 


Les faits de laisser tOll1ber, de clétériorer, de cassel' un 
obiet peuvent servir aux mêll1es fins, L'expérience a été 
fane dans la vie sociale que des enfants in1posés et nés 
hors mariage sont beaucoup plus fragile
 que les enfanls 
reconnus comll1e légitimes. Ce résultat n' est pas Ie fait 
de la grossière technique de faiseuses d'anges; il s'expli- 
que par une certaine négligence dans les soins donnés 
aux premiers. II se pourrait que la conservation des objets 
tombât sous la même explication que la conservation 
des enfants. 

Iais dans d'autres cas on perd des objets qui n'ont 
l"ien perdu de leur valeur, avec la seule intention de sacri- 
fieI' quelque chose au sort et de s'épargner ainsi Hne 
autre perte qu'on redoute. L'analyse ll10ntre que cette 
manière de conjurer Ie sort est assez répandue chez nous 
et que pour cette raison nos pertes sont souvent un sacri- 
fice volontaire, La perte peut également être l'expression 
d'un défi ou d'une pénitence. BreI', les Inotivations plus 
éloignées de la tenclance à se débarrasser d'un objet par 
la perte sont innombrables. 
Comme les autres erreurs, la méprise est souvent uti- 
lisée à réaliser des désirs qu'on devrait se refuser, I...'in- 
tention revêt alors Ie masque d'un heureux hasard. Un 
de nos amis, par exemple, qui prend Ie train pour aIler 
faire, dans les environs de la ville, une visite à laquelle 
il ne tenait pas beaucoup, se trompe de train à la gare 
de correspondance et reprend celui qui retourne à la 
ville. Ou, encore, il arrive que, désirant, au cours d'un 
voyage, faire dans une station intermédiaire une halte 
inColl1patihle avec certaines obligations, on manque 
comme par hasard une correspondance, ce qui permet en 
fin de compte de s'offrir l'arrêt voulu, Je puis encore 
VOllS citeI' Ie cas d'un de mes malades auquel j'avais 
défendu d'appeler sa maîtresse au téléphone, mais qui, 
toutes les fois qu'il voulait me téléphoner, appclait<< par 
erreur )>, <( mentalenlent >>, un faux nUll1éro qui était pré- 
cisément celui de sa InaÎtresse, V oici enfin l'observation 
concernant une méprise que no us rapporte un ingénieur: 
observation élégante et d'une importance pratique consi- 
dérable, en ce qu'elle nous fait toucher du doigt les préli- 
minaires des dommages causés à un cbjet : 
(( Depnis quelque temps, j'étais occupé, avec plusieurs 



LES ACT.E
 MA1\UUES 


at 


de mes collègues de l'École supérieure, à une série d 'ex- 
p<'riences très compliquées sur l'élasticité : travail dont 
nOlls no us étions chargés bénévolelnent, mais qui com... 
nlençait à nous prendre un ten1ps exagéré. Un jour Oll 
je nle rendais au laboratoire avec mon collègue F..., 
celui-ci Dle dit qu'il était désolé d'avoir å perdre tant de 
temps aujourd'hui, attendu qu'il avait beau coup à faire 
chez lui. Je ne pus que l'approuver et j'ajoutai en plai- 
santant et en faisant allusion à un incident qui avait eu 
lieu la semaine précédente: (( Espérons que Ia machine 
restera aujourd'hui en panne COInme l'autre fois, ce qui 
DOUS pernlettra d'arrêter le travail et de partir de bonne 
heure I )) 
(( Lors de la distribution du travail, mon collègue F. 
. se 
trOll\
a chargé de régler Ia soupape de Ia presse, c 'est-à- 
dire de laisser pénétrer lentement Ie liquide de pression 
de l'accumulateur dans Ie cylindre de la presse hydrau- 
lique, en ouvrant avec précaution Ia soupape; celui qui 
dirigB l'expérience se tient près du manOll1ètre et doit, 
]orsque la pression voulne est atteinte, s'écrier à haute 
voix: (( halte I )) Ayant entend u eet appel, F.., sa isi t Ia SOll- 
pape et la tourne de tontes ses forces,.. à gauche (toutes 
les soupapes sans 
xception se ferment par rot
tion à 
droite I) II en résulte que tonte la pression de l'accnnlU- 
latenI' s'excrce dans la presse, ce qui dépasse la résis- 
tance de la canalisation et a pour eifet la rupture d'une 
soudure de tuyaux: accident sans gravité, mais qui nous 
oblige d'interrompre Ie travail et de rentrer chez nous. 
Ce qui est curieux, c'est que mon ami F,.., auquel j'ai eu 
l'occasion, queIque temps après, de parler de cet accident, 
prétendait ne pas's'en souvenir, alors que j'en ai gardé, 
en ce qui Ine concerne, un souvenir certain. )) 
!)es cas comine celui-ci sont de nature à VOllS snggérer 
Ie soupçon que si les m
ins de y
s serviteurs se trans- 
forment si souvent en ennenlies des objets qne vous 
possédez dans yotre 111aison, cela peut ne pas être dû à 
un inofrensif hasard. 
lais vons pouvez également vons 
denlander si c'est toujours par hasard qu'on se fait du 
mal à soi-même et qu'on nlet en danger sa propre inté- 
grité. Sonp<:on et question que l'analyse des observations 
dont YOUS pourrez disposer éventuellement vous per- 
mettra de vérifier et de résoudre. 



9 2 


tES ACTES MANQUÉS 


J e suis loin d 'avoir épuisé tout ce qui peut être dit a t1 
sujet des aetes manqués, II reste encore beaucoup de 
points à examiner et à disculer. l\Iais je serais très satis- 
fait si je savais que j'ai réussi, par Ie peu que je vous ai 
dit, à ébranler vos anciennes idées sur' Ie sujet qui nous 
occupe et à vous rendre prèts à en accepter de nouvelles. 
Pour Ie reste, je n'éprouve aucun scrupule à laisser les 
choses au point où je les ai amenées, sans pousser plus 
loin. Nos principes ne tirent pas toute leur démonstration 
des seuls actes manqués, et rien ne nous oblige à borneI' 
nos recherches, en les faisant porter uniquement sur les 
matériaux que ces actes nous fournissent. Pour nous, la 
grande valeur des actes manqués consiste dans leur fré- 
quence, dans Ie fait que chacun peut les observer facile- 
nlent sur soi-nlème et que leur production n'a pas pour 
condition nécessairc un état 1110rbide quelconque. En 
terminant, je voudrais seulement vous rappeler une de 
YOS questions qne j'ai jusqu'à présent laissée sans 
réponse : puisque, d'après les nombreux exemples que 
nous connaissons, les hommes sont souvent si proches 
de la compréhension des actes manqués et se comportent 
souvent com me s'ils en saisiseaient Ie sens, comDlent se 
fait-il que, d'une façon générale, ces mèmes phénomènes 
]f\ur apparaissent souvent comme accidentels, comme 
dépourvus de sens et d'importance et qn'ils se montrent 
Sl réfractaires à leur explication psychanalytiqne ? 
V ous avez raison: il s'agit là d'un fait étonnant et qui 
demande une explication. 
tais au lieu de vous donner 
("eUe explication toute faite, je préfère, par des enchaîne- 
lllents succcssifs, vons rendre à n1pn1e de la trouver, sans 
que j'aie besoin de venir à votre secours. 



Fl' U!D. 


DEUXIÈl\IE PARTIE 


\T_XV LE IlÊVE 



 




CHAPITRE V 


DTFFICULTÉS ET PRENIIÈRES APPROCHES 


On déconvrit un jour que les syn1ptômes morbides de 
certains uerveux ont un sens 1. Ce fut là Ie point de dé- 
part du tl'aitement psychanalytique. Au coul's de ce tr
- 
ten1ent, on constata que les malades alléguaien t dcs rêvcs 
{
n guise de syn1ptômes. On supposa alors qnc cps rêves 
de,'aient égalen1cnt avoil' un sens. 
Au lieu cependant de suivre l'ordre historique, nous 
a]]ons commencer notre exposé par Ie bout opposé. N ous 
allons, à titre de préparation à l'étude des névroses, 
,dérnontrer Ie sens des rêves. Ce renversement de l'ordre 
-tl'exposition est justifié par Ie fait que non seulenlent 
)'étude des rêves constitue la meilleure prépal'ation à 
-('eUe des névroses, ]nais que Ie rêve lui-n1f-Ine est un 
symptôme névrotique, et un symptôme qui présente pour 
nous l'avantage inappréciable de pouvoir ètrc observé 
chez tOllS les gens, ]nême ehez les bien portants. Et 
alors même que tous les homInes seraient bien portants 
ct se contenteraient de faire des rêves, nous pourrions, 
par }'examen de ceux-ci, arriveI' aux mêmes constatations 
.(Iue celles que n011S obtenons par l'analyse des névroses, 
C'est ainsi que Ie rêve devi
nt un objet de recherche 
psychanalytique. Phénon1ène ordinaire, phéfto111ène au- 
(Iuel on attache peu d'importance, dépourvu en appa- 
rence de toute valeur pratique, con1me les actcs manquéd 
avec lesquels il a ce trait COHU11un qu'il se prodult chez 
les gens bien portants, Ie rêve s'oIfre à nos investiga- 
tions dans des conditions plutôt défavorables. Les actes 
]llanql1é
 étaient seulement négligés par la science et on 
s 'en etait pen soucié ; mais, à tout prendre" il n'y avait 


I, Joseph Breuer, en I88o-I88
, Voir à ce sujet les cOHfl-l'
nces que j7ai 
fartes en Amérique en I
)09 (Cinq conférences sur la l'sychanalyse, trad. 
f,'anç, par Yyeø Le Lay. Payot) Paris, I9
I), 



9 6 


LE RÊ\rE 


aucunc honte à s'en occuper, et ran se disait que, s'il y a 
des choses plus importantes, il se peut que les actes Ulau- 
qués nous fournissent également des donn'ées intére::;- 
santes, J\Iais se livreI' à des recherches sur les rêvcs était 
c.onsidéré comme une occupation non seulelnent sans 
,-aleur pratique et superfIue, Inais encore COlnnle un 
passe-tenlps honteux: on y yoyait une occupation anti- 
scient
fique et dénotant ch,ez celui qui s'y livre un pen- 
chant pour Ie mysticisme. Qu'un médecill se consaere à 
l'étude du rêve, alors que la neuropathologie et la psy- 
chiatrie oLfrent tant de phénomènes infininlent plus sé- 
rieux : tumeurs, parfois du volunle d'une pomme, qui 
comprilnent l'organe de la vie psychique, hémorragies, 
inflánlmations chroniques au cours desquelles on peut 
démontrer sous Ie microscope les àltérations des tissus I 
Non t Le rêve est un objet trop insignifiant et qui ne nlé- 
rite pas les honneurs d 'une investigation! 
11 s'agit en outre d 'un objet dont Ie caractère cst en 
opposition avec tòiltes les exigences de Ia science exacte, 
d'un objet sur lequel ,lïnyestigateur ne possède aucune 
certitude. Une idée fixe, par exeulple, se présente avec 
des contours nets et bien délimités, (( Je suis l'enlpereur 
de Chine >>, proclan1e à haute yoix Ie Inalade. :I\lais Ie 
rève? Le plus souvent, il ne se laisse même pas raconter. 
Lorsque qnelqu'un expose son rêve, qu'est-ce qui nous 
garantit rexactitude de son récit, qu'est-ce qui nons 
prouve qn'il ne déforlne pas son rêve pendant qu'il Ie 
raconte, qu'il n'y ajoute pas de détails lrnaginaires, du 
fai t de rinc-ertitude de son souvenir? Sans parler que la 
plupart des rêve
 échappent au souvenir, qu'il n'en reste- 
dans la Inémoire que des fragnlents insignifiants, Et c'est 
sur l'interprétation de ces Inatériaux qu'on veut fonder 
nne psychologie scientifiq.ue 011 une n1éthode de traite- 
nlent de malades? 
Un certain excès dans un jugcll1ent do it tòujours nOllS 
nlettre en méfiance. II est évident que les objections con- 
tre Ie rêve, en tant qu'objet de recherches, vont trop 
loin. Les rêves, dit-on, ont une ÏInportance insignifiante? 
1'\ ous avons déj à eu à répondre à une objection du même' 
genre à propos des actes manqués. N ous no us SODlmes 
dit alors que de grandcs choses peuyent se Inanifester 
par de petits signcs. Quant à l'indéterlnination des. 



DIFF.lCL'LT]
S ET pnE?!I
=HES APpnOCJJE
; 


97 


r<"'vps, cUe constitue précisénlent un caractère comme 
un autre; nous ne pouvons prescrire aux ('hoses Ie carac- 
tère qu'elles doivent présenter. II y a d'aillenrs nussi des 
. l't.'.ves clail
s et définis. Et, d 'autre part, la recherche psy- 
chiatrique porte souvent sur des objets qui sou{frent de 
]a Inème indéter]nination, eOIll1ne c'-est Ie cas de hean- 
coup de représentations obsédantes dont s'occupent 
cependant des psychiatres respectables et éminents, J e 
HIe rappelle Ie dernier cas qui s'est présenté dans Ina 
pratique JllédicaÌe, La malade conl1nença par me décla- 
reI': (( J'éprouve un sentilnent COlnnlC si j'avais fait on 
vouln faire du tort à un ètre vivant.,. ..l\.. un enfant ? 
Iais 
non, p}utöt à un chien. J'ai l'in1pression de l'avoir jelé 
d'un pont on de lui avoir fait du mal autrement. )) NOlls 
ponvons remédier au préjudice résultant de l'in
ertitude 
des sonvenirs qui se rapportent à nn rève, en postulant 
que ne doit être considéré eomme étant Ie rêve qne co 
que Ie rêveur racontc et qu'on doit faire abstraction de 
tOl!t ce qn'il a pn ouhlier on di-former dans ses souve- 
nil's. En1ìn, il n'esl pas pcrn1is tIe dire d'une façon géné- 
rale que Ie rêve est un phénomène sans inlportance, Cha- 
('un sait par sa propre expérience que la disposition psy- 
chique dans laquelle on se réveille à la suite d'un rève 
peut se Dlaintenir pendant une jonrn
e entière. Les mé- 
decills connaissent des cas oÙ nne maladie psychiql1e a 
déhuté par un rêve et oÙ Ie nlalade a gardé une idée 
iixe ayant sa source dans ('e rève, On raconte que des 
personnages historiques ont puisé dans des rêves la 
force d'aceolnplir certaines grandes actions. On peut 
done se den1ander d'oÙ vient Ie mépris que les milieux 
scientifiqlles professent à l'égard dn rêve. 
J e vois dans ce mépris une réaction contre l'importance 
f\xagérée qui lui avait été attribuée jadis, On sait que la 
reconstitution du passé n'est pas chose facile, mais nC?us 
ponvons adlneUre sans hésitation qne nos ancêtres d'il 
y a trois mille ans et davantage ont rêvé de la nlênlC 
Inanière que nous. 
t\11 tant que nous Ie saehions, tOllS les 
peuples anciens ont attaché anx rêves une grande valeur 
et les ont considérés eOIllllle pratiquement ntilisables. 
lIs y ont puisé des indications relatives à l'avenir, ils y 
ont cherehé des présages, Chez les Grecs et les peu- 
pies orientaux, une campagne militaire sans interprètes 



!)s 


LE RËV1t 


de songes 
tait répl1tée aussi in1possible que de nos j()ur

 
une calnpagne sans les llloyens de reconnaissance four- 
nis par l'a, iation. Lorsque Alexandre Ie Grand eut enlre- 
pris son expédition de conquête, il avait dans sa suite 
les interprètes de songes les pIns réputés, La ville de 
1'yr, qui était encore située à cette époque sur une He,_ 
opposait au roi llne résistance tcIle qu'il était décidé à 
en Jevpr le sibg
, lorsqu'il vit une nuit un satyre se livrant 
à nne danse triomphale. A_yant fait part de son rêve 3- 
son devin, il reçut l'assurance qu'il fallait voir là l'an- 
nonce (rUne victoire sur la ville. II ordonna en consé- 
qucnce I'assaut, et la ville fut prise, Les Etrusques et 
les H.olnains ,se servaient d'autres moyens de åevinel
 
l'avenir, .Illais l'interprétation des songes a été cultivée 
et avait ..loni {rUne grande faveur pendant toute l'épOqHC 
gréco-rolnaine, De la EUéI"3ture qui s'y rapporte, il ne 
HOUS reste que l'ouvrage capital d'l\rtélnidore d'Éphèsc t 
qni daterait de l'époque de l'en1pereur A_drien. COlument 
se fait-il qne l'art d'interpréter les sanges tonlbât en déca- 
d
nce ct Ie t"êve lui-même en discrédit? C'est ce que je 
ne saurais YOUS dire. On ne pent voir dans cette déca- 
dence et dans ce dis
rédit l' etTet de l'instruction, car lé 
sOlnbre Inoycn âge avait fidèleInent conservé des ChOSC8 
beauconp plus absurdes que l'ancienne interprétation 
des songes, ì\lais Ie fait est que l'intérêt pour les rêycs 
d
généra pen à peu en superstition et trouva son dernicr 
r
ruge nuprÖs de gens incllites. Le dernier abus de l'in- 
,. ., . . " . 
tcrprütatlon, qUI s est Inalntenn Jusqu a nos jours, con- 
sisle à apprendre par les rèves les nUlnéros' qui sortiront 
an tirage de la petite loterie. En revanche, la sciencn 
cxacte de nos jours s'est occupée des rêves à de nOlìl- 
hreuscs repl
ises, mais toujours avec l'intention de leu i" 
appli({uer ses théories psychologiques. Les médecins 
yoyaient natnrellelnent dans Ie rève, non un acte psy- 
chiqu{', Blais une n1anifestation psychique d'excitations 
sOlnati.ques. I3inz déclare en 1879 que Ie rêve est un 
(( processus corporel, toujours inutile, souvent lllème 
Inorbide et qui est à l'âme univer::;elle et à l'inll1l0rtalitÚ 
ce qU'ull terrain sablonneux, recouvert de luauvaises 
herbes et situé dans queIque bas-fond, est Þ l'éther hlell 
(] ni le don1ine de si haut )). 
Ianry cOlnpare Ie rêve allx 
coutractions désordonnée
 de la ùan.se Sa!ut-Guy, Cll 



DIFFiCULTÉS ET PRE
IÈRES APPHOCHE
 


93 


opposition avec les nlouvements coordonnés de l'holnnle 
nornlal ; et une vieille' comparaison assimile les rêves 
aux sons que ({ produit un homme inexpert en nlusique, 
en faisant courir ses àix doigts sur les touches de l'ins- 
trument D. 
Interpréter signifie trouver un sens caché; de eela, il 
ne pent naturellenlent pas être question, lorsqu'on dépré- 
cie à ce point la valeur du rêve, Lisez la description dn 
rêve chez Wundt, chez Jodi et autres philosophes llloder- 
nes: tous se contentent d'énulllérer les points sur les- 
quels le rt've s'écartè de Ia pensée éveillée, de faire res- 
sort-ir la déeonlposition des associations, la suppression 
du sens critique, l'élimination de toute connaissance et 
taus les aulres signes tendant à montrer Ie pen de valeur 
qu'on doit attacher aUK rêves, La senIe contribution prè-. 
cieuse à la ('onnai
sance tIu rêve, dont nous soyons rede- 
vahles à la science exacte, se rapporte à IÏnfluence 
qu' exercent sur Ie contenu des rèves les excitations' cor- 
porellc
 se produisaht pendant Ie sommeil. Lin auteur 
norvégien récemnlent décédé, J, l\fourly- V old, nOl
S a 
laissé deux gros volumes de recherches cxpérinlentales 
sur Ie S01111neil (traduits en allenland en 1910 et 1912), 
ayant trait à pell près uniquernent aux efl'et8 produits par 
les déplacelnents des membres, On vante ces recherches 
COlnnle des modèles de recherches exactes sur Ie som- 
TIleil. 
fais que dirait Ia science exacte, si eUe apprenait 
que nous voulons essayer de décol1vrir le sens des rêves? 
Peut-être s'est-eUe déjà prononcée à. ce sujet, nlais nons 
n
 nous laisserons pas rebuter par son jllgernent. Puisf{ue 
les actes Illanqués peuvent avoir un sens, rien ne s'op- 
pose à ce qu'il en soit de mênle des rêves, et dans beau- 
coup' de cas ceux-ci ont e(fectivement un sens qui a 
échappé à la recherche exacte, Faisons done nÔtre Ie pré- 
fugé des anciens' et du peuple et engageons-nous sur les 
traces des interprètes des songes tie jadis, 

lais nons devons tout d'abûrd nons orienter dans 
notre tâche, passer en revue le domaine du rêve, Qll'est- 
ce done qu 'un rêve? II est difIìcile d'y répondre par une 
définition, A t1ssi ne tenterons-nous pas nne définition là 
oÙ il sufHt d'índiqner une nlatière que tout Ie maude 
connaÎt. l\Iais nOllS devrions faire ressol'tir les caractère
 
essenticl;-; du rêvc, Où les trouver? Il y a tant de ditl'é- 



100 


LE RÊYE 


rences, et de toutes sortes, à lïntéri
nr du cadre qui 
délimite nolre dOInaine I Les caractères esscntiels seront 
ccux que nons ponrrons indiquer COl1l1ne étant C01l1- 
mllns à tOllS les rèves, . 
Or, Ie prell1ier des caractères COlnnHlns à tOllS les rêves 
est que nous dormons lorsque nons rêvon::3, II est évi- 
dent que les rêves représentent llne n1anifestation de la 
vie psychique pendant Ie SOl111neil et que si cetto vie offre 
certaines ressemblances avec celIe de l'état de veille, 
cUe en est anssi séparée par des diITérences considéra- 
bles, Telle était déjà la détìnition d'.Aristote, II est pos- 
sible qn ïl existe entre Ie rève et Ie SOB1meil des rapports 
encore plus étroits, On est souvent réveillé par un rêve, 
on fait sOllvent un rêve lorsqu'on se réveiUe 
pontané- 
111 en t ou Iorsqn' on est tiré du somn1eil violenlment. Le 
rt've apparaìt ainsi comme un état intern1édiail'e entrc Ie 
sOlnn1eil et la veille, NOlls voilà en conséquence ramenés 
an sommeil. Qu'est-ce que Ie somnleiI? 
Ceci est un probIème physiologique ou biologique, 
{lncore très discl1té et discutable, 
 ous ne pouvons rien 
<lécider à son sujet, lnais j'estin1e que nons devons es- 
sayer de caractériser Ie sOlnmeil au point de vue psycho- 
logique, Le sonlmeil est un état dans Ieq
lel Ie dormeur 
ne vcut rien savoir du monde extérieur, dans Jequel son 
intérêt sc tronve tout à fait détaché de ce lnonde. C'est 
en me retirant du monde extérieur et en me prémunis- 
sant eontre les excitations qui en viennent, que je me 
})longe dans Ie sommeil. Je n1'endors encore lorsque je 
suis fatigué par ce monde et ses excitations. En m'endor- 
Juant, je dis au monde extéricllr: laisse-lnoi en repos, 
car je veux dorlnir. L'.enfant dit, au contraire : je ne veux 
pas encore In'endormir, je De suis pas fatigué, je veux en- 
core veiller. La tendance biologique du repos semble done 
consister dans Ie délasselnent; son caractère psychoIo- 
gique, dans l'extinction de l'inté
êt pour Ie monde exté- 
rieur. Par rapport à ce monde dans Iequel DOUS sommes 
venus sans Ie vouloir, nous nous trouvons dans une 
situation telle que nous ne pouvons pas Ie supporter 
d'unc façon ininterroD1pue. Aussi nous replongeons-nous 
de tenlps à autre dans rétat oÙ nous nous trouvions avant 
de veuir au monde, lors de notre existence intra-utérine. 
Nous nous créons du lnoins des conditions tOllt à fait 



DjFFíCULTÉ
 ET pnE
IlÈRES APPROCHES 101 
3nél1ogues à ccHes de ceUe existence: c.haleur, obscn- 
Tité, absence d'excitations, Certains d'enlre nons se ron- 
lent en outre en paquet serré et donnent à leur corps, 
pt>nòant Ie sommeil, nne attitude analogue à celIe qu'il 
avait dans les flancs dc la n1ère, On dirait que Inème à 
1'Útat adnlte nous n'appartenons au luonde que pour les 
<lenx tiers de notre individualité et que pour un tiers nous 
ne sonunes pas encore nés. Chaque réveil Inatinal est 
pour nons, dans ces conditions, COlnn1e une nouvelle 
Haissance. 
e disons-nous pas de rétat dans lequel nOllS 
nous tronvons en sortant du s0l111neil: nous SO]}1Jnes 
COJnn1C des nouvean-nés? Ce disant, nous nous . fai- 
sons sans doute une idée très fausse de la scnsation 
générale dll Ilouveau-né. II est plutöt à snpposer que 
cclni-ci se sent très mal à son aise. Nons disons égale- 
Jnent de la naissance : apercevoir la IUll1ière du jour. 
Si Ie sOIDlneil est ce qne nous venons de dire, Ie rêve, 
loin de devoir en faire partie, apparaìt plutôt comme un 

ccessoire n1alencontreux. Nous croyons que Ie somlneil 
sans rèves est Ie lneillenr, Ie senl vrai ; qu'aucune acti- 
vité psychique ne devrait avoir lieu pendant Ie sommeil. 
Si une activité psychique se produit, c'est qu
 nDUS 
n'avons pas réussi à réaliser l'état de repos fretal, à sup- 
priJner jusqu'aux derniers restes de toute activité psy- 
chique. Les rèves ne seraient autre chose que ces restes, 
et il semblerait en eifet que Ie rêve ne doit avoir aucun 
sense II en était antrement des actes n1anqttés qni sont 
des activités de l'état de veille. 
Iais quand je dors, après 
avoir réussi à arrèter IHon activité psychique;t à quelques 
restes près, il n'esl pas du tout nécessaire que ces restes 
.aient un sens. Ce sens, je ne sallrais même pas l'utiliser, 
13 pIlls grande partie de llla vie psychique étant endor- 
n1Ïe, II nc pourrait en eifel s'agir que de réactions sons 
forme de ('ontractions, que de phénolnènes psychiques 
provoqués directen1ent par une excitation sOlnatiqlle. 
Les rêves ne seraient ainsi que des restes de l'activité 
psychique de l'état de veille, restes susceptibles seule- 
ment de troubler Ie son1meiI; et nOllS n 'anrions plus qn'à 
abandonner ce sujet con1me ne rentrant pas dans Ie cadre 
de la psychanalyse. 
?\Iais à sup poser mên1e que Ie rêve soit inutile, il n 'en 
existe pas moins, et nous pourrions essayer de DOUS 



102 


LE RÊVE 


expliquer cette existence. Pourquoi la vie psychique ne 
s'endort-elle pas? Sans donte, paree que quelque chose 
s' oppose à. son repos. Des excitations agissent sur eUe, 
auxqllelles 
ne do it réagir. Le rêve exprim-erait donc Ie 
nlode de réaction de I' âme, pendant I' état de sommeil, aux 
excitations qu'elle suLit. Nous apercevons ici une voie 
d'accès à la compréhensio)} du rêve. Nous pouvons re- 
chercher queUes sont, dans les différents rêves, les exei- 
t3tions qui tendent à troubler Ie sOlnmeil et auxquelles 
Ie dorlueur réagit par des rêves, 
 ous aurons ainsi dégagé 
le premier caractère conlmun à tous les rêvcs, 
ExÏ:ste-t-il un autre caractère comnlun? Certainenlent, 
mais iI est beaucol1p plus difficile à saisir et à décrire, 
Les processus psychologiques du sOffilneil difIërent tout 
à fait de ceux de l'état de veille, On assiste dans Ie som- 
Ineil â beaucoup d'événelnents auxqueis on eroit, 8101"8 
qu'il ne s'agit peut-être que d'une excitation qui. nous 
trouble, On voit surtout des images visuelles qui peu\'ent 
parfois être accon1pagnées de sentinlents, d'idées, d'inl- 
pressions fournis par des sens autres que la vue, nlaÍs 
toujours et partout ce sont les images qui don1Ïnent, 
Aussi la di fIic 
tlté de meonter un rêve y i
nt-elle en par- 
tie dece que nous avons à tradnire d
i!Eag es èñp 
o- 
les. Je pourrais VOllS dessiner mon rève, dit souvent Ie 
rèveur, mais je ne saurais Ie raconter. II ne's'agit pas là, 
à proprement parler, d'une activité psychique réduite, 
comme rest celIe du faible d'esprit à côt
 de celle de 
1 'hOlllme de génie : il s'agit de quelque chose de qtlatl- 
tativement différent,- sans qu' on puisse dire en quoi la 
différence consiste, G,- Th, Fechner formule quelque 
part cette supposition que la scène sur laquelle se dérou- 
lent les rêves (dans l'âme) n'est pas celle deS" r-eprésen- 
tations de la vie éveillée, C'est une chose que no us ne 
comprenons pas, dont nous ne savon3 que penser ; mais 
('ela exprin1e bien cette impression d'étrangeté que DOUS 
13.issent la plllpart des rêves. La eomparaison de l'activité 
qui se Inanifeste dans les rêves, avec le
 effets obtenus 
par une main inexperte en musique, ne nous est plus ici 
d'aucun secours, parce que Ie clavier touché par cctte 
main renù toujours les nlên1es sons, qui n'ont pas besoin 
d'être méloùiellx, toutes les fois que Ie h38ard fera pro- 
mener la' lllain sur scs touches, ...
yons bien présent à 



DU,VICULTÉS ET PRE
HÈRES APPHOC}IE5 


103 


l'esprit Ie deuxièn1e caractère comUlun des rê\"cs, tout 
incon1pris qu'il soit. 
Y a-t-it encore d'autres caractères con
muns ? Je n'en 
trouve plus et ne vois en général que des différences sur 
tous les points: augsi bien en ce qui concerne tl dur
e 
apparente que la netteté, Ie rôle joué par les émotions, 
l
 persistanee, etc, Tout se passe, à notre avis, autrc-, 
ment que s'il ne s'agissait que d'une déîense fOl'cée, 
monlentanée, 'spasn1odique contre nne excitation. En ce 
qui concerne, pour ainsi dire, leurs dilnensions, it y a 
des rèves très COl
rt5 qui se cOlnposent d'une in1age on 
de quelques rares Ï1nages et ne contiennent qu'une idée, 
qu'un 1110t; il en est d'autres dont Ie COl1tenu est très 
riche, qni,se déroulent comme de véritables romans et 
semblent durer très longtenlps. II y a des rêves aussi 
nets que les événements d
 la vie réelle, tellement net
 
que, luèlne réveillé5, nous avons besoin d'un certain 
temps pour nous rendre compte qu'il ne s'agit que d'un 
r(.ve; il en est d'autres qui s
nt dé&
spérément faibles, 
eITacés, fious, et n1èlne, dans un seul et même rève, on 
trouve parfois des parties d'une gral1de netteté, à cÔté 
d'autres qui sont insaisissablernent vagues, II y a des 
rèves pleins de sens ou tout an moins cohérents, voire 
spiritue!s, d'une beauté fantastique ; d'antres sont em- 
brollillás, stupides, absurdes, voir
 extravagants. Cer- 
tains rêves nons laissent tout à fait froids, tandis que dans 
d'autres toutcs nos éìnotions sont éveillées, et nous éprou- 
vons de la douleur jusqu'à-en pleurer, de l'angoisse qui 
nons réveille, de l'étonnen1ent, du ravissement, etc. La 
plupart des rêves sont vite oubliés après le réveil OU, s'ils 
se mainticnnent pendant la journée, ils pâlissent de plu
 
en plus et présentcnt vel'S Ie soil' de grandes lacunes; 
certains rêves, au contraire, ceux des enfants, par 
exen1ple, se conservent tellement bien qu' on les retrouve 
parfois dans Ses souvenirs, au bout de 30 ans, comn1e une 
inlpression toute récente, Certains rêves peuvent, CODune 
l'individu hUlnain, ne 5e proJuire q u'une fois ; d'autres se 
reproduiscnt plusieurs fois chez la mênle personne, soit 
teis quels, soit avec de légères variations. llref, cette insi- 
gnifiante activité psychique nocturne dispose d'un réppr- 
toire co] os
al, est ca pablè de l'ecréer tou tee que l' ânle crée 
pendantson activité diuI
neJ Inais ellc n'estjamais 13. Illêlue 



104 


LE RÊYE 


On pourrait essaycr d'explif}llcr tontes ces variétés du 
rève, en supposant qu'elles correspondent nux divers 
-{tats intermédiaires entre Ie somnleil et Ia veille, aux 
(]iyerses phases dn sOlnnleil incomplet. 
Iais, s'il en était 

insi, on devrait, à mesure que Ie rêve acquiert plus 
de valeur, un contenu plus riche et une netteté plus 
grande, se rendre (
ompte de plus en plus distinctelllent 
<ju'il s'agit d'un rève, car dans les rê\yes de ce genre Ia 
vie psychique se rapproche Ie plus de ce qn'elle est à 
l'élat de veille, Et, surtout, il ne devrait pas y avoir 
alors, à côté de fraglnents de rêves- nets et raisonnables, 
d'autres fragments dépourvus de toute netteté, absurdes 
{'
t suivis de nouveaux fragnlents nets, Adnlettre l'expli- 
cation qne nons venons d'énoncer, ce serait attribuer à 
la vie psychique la faculté de changer Ia profondeur de 
son sonlnlcil avec une vitesse et une facilité qui J ne cor- 
respondent pas à Ia réalité, Nons pouvons done dire que 
('('He explication ne tient pas. En général, les choses ne 
sont pas aussi silnples, 
NOlls renoncerons, jusqu'à nouvel ordre, à rechercher 
Ie (( sens )) du r
ve, pour essayer, en partant des car.ac- 
tères COlnn1uns à tons les rêves, de les mieux comprendre. 
Des rapports qui existent entre les rèves et l'état q.e SOffi- 
Ineil, nous .avons concln qne le rèye est une réaction à 
une excitafion tronblant Ie sOllizneil. C'est, nons Ie 
savons, Ie seul et nniqne point sur lequella psychologie 
expériluentale puisse nous prèter son concoul'S, en nous 
fOllrn1ssant la preuve que les excitations subies pendant 
Ie sOlllffieil apparaissent dans Ie rêve, 
 01.18 connaissons 
beaneoup de recherches se rapportant à ('cUe question, 
jusqnes et y compris celles de )'Ionrly- \7' old dont nous 
avons parlé plus haut, et ehacnn de nons a en roceasion 
de- confirlner cette constatation par des observations per- 
sonnelles. Je citerai quelques expériences choisies parnli 
les pIns anciennes, 
Ianry en a fait quelques-nnes sur sa 
propre personne, On lui fit senti... pendant son sOIDllleil 
de l'ean de Cologne: il rèva qu'il se trouvait au Caire, 
dans la boutique de Jean-
Iaria Farina, fait auquel se 
rallachait une fonle d'avel1tures extravagantes, On, 
CHcore, on ]0 pinçait légèren1ent à la Duque: il rêva 
allssitÔt d'un clnphî.tre et d'nn médecin qui l'avait soigné 
dans son cnf
ncc, Ou, enfin, on Iui versait line gouttc 



DIFfo!CLLT}
S ET rRE
Hi:
ni
:-; APpaOCHES 105 


d'eau sur Ie front: il rêva qu'il se trouvait en Italic, 
transpil'aít beaucoup et bllvait du vin blanc d'Orvieto, 
Ce qui frappe dans ces rèycs provoqués expérimen- 
talenlcnt nous apparaìtra peut-être avec plus de netteté 
encore t dans une autre série de rêves par excitation, II 
:;'agit de trois rèves cOllul1uniqués par un ohservateul' 
5agace, 
1. llildebrandt, et qui constituent tous trois des 
réactions à un bruit produit.par un réveil-Inatin, 
(( Je me proJnène par une luatinée de printenlps et je 
f1âne à traycrs chanlps, jusqu'au village voisin dont je 
vois les habitants en habits de fête se diriger nOffi- 
breux vers'I'église, Ie livre de prières à la 1113in, C'cst, 
en eIfel, dilnanche, et Ie pren1Ïer service div.in doit 
bientôt commencer, Je décide d 'y assister, Inais, COIDlnc 
il fait très chaud, j'entre, ponr me reposer, dans Ie cime- 
tière qui entoure l'église, "fout en étant occupé à lire les 
diverses inscriptions 111ortuaires, j'entends Ie sonncur 
lllontùr dans Ie clocheI' et j'aperçois tout en haut de 
cclui-ci la petite cloche du village qui cloit hientt)t 
annonecr Ie conunenc("\rnent de la pl'ière, Elle reste 
encore imluoLile pendant q uelq nes intanls, puis cUe se 
1net à renlucr et soudain ses sons deviennent clairs et 
perçants au point de n1cttre fin à n10n sOlnrneil. C'cst Ie 
réveil-n
atin qui a fait retentir sa sonnerie, 
(( Autre conlbinaison, II fait une cl3.ire jOllrnée d 'hiveî, 
Lcs rues sont reCOllvertes cl'une épaisse conche de ncigc. 
J c dais prendre part à nne pronlenade en traîneau, Inais 
suis obligé d'attendre longtenlps avant qu'on nl'annonce 
que Ie traîneau est devant la porte. Avant d'y Jllonter, 
je fais Illes préparatifs: je nlets la pelisse, j'installe la 
chaufi'erette, Enfin, me voilà iustaIlé dans Ie trainean, 
N'ouveau retard, jusqn'à ce que leg rênes donncnt aux 
chevaux Ic' signal de départ. Ceux-ci finisscnt par 
s'ébranler,les grelots violelnnlcnt secoués COInnlcncent 
à faire retentir leur musique de janissaires bien connuc, 
avec une violence qui déchire instantanélnent la toile 
d'araignée dn rêye. CeUe fois encore, il s'agissait tout 
Silllplcinent du tintenlent de la sonnerie du réveil-matin, 
(( Troisièn1e exemple. Je yois une fille de cuisine se 
diriger Ie long dll couloir vel'S Ia san
 à Jnanger, avec 
une pile de quelques douzaines d'assieues" La coionne 
de porcelaine qu'el1e porte nle paraìt en danger de' 



106 


LE P.ÊVE 


perdre l'équilibre. (( Prends garde, l'averl1s-je, tOllt ton 
chargen1ent va tomber à terre. )) Je reçois Ja réponse 
d'usage qu'on a bien l'habitude etc" ce qui ne nl'empêche 
pas de suivre la servante d'un <pil inquiet. La voilà, en 
eIfet, qui trébuche au senil même de Ia porte, la vais- 
selle fragile tombe et fJe répand sur Ie parquet en mille 
morceaux, avec un cliquetis épouvantable. l\Iais je 
nl'aperçois bientÔt qu'il s'agit d'un bruit persistant qui 
n 'est pas un cliquetis à proprernent parler, lllais bel et 
bien Ie tintement d'une sonnette
 Au réveiJ, je constate 
que c'est Ie bruit du réveil-matin, )) 
Ces rêves sont très beaux, pleins de sens et, contrai- 
relnent à la plupart des rõves, très cohérents, Aussi n'e 
leu\' adressons...nous aucun reproche. Leur trait commun 
consiste en ce que 13 situation se résout toujours par un 
bruit qn'on reconnaît ensuite conln1e etant produit p3f 
la sonnerie du réveil-lnatin, NOllS voyons donc comment 
un rève se produit, l\Iais no us apprenons encore quelque 
chose de plus, Le rêveur ne recòn:naÎt pas la sonnerie dn 
réveil-lnatin (celui-ci ne figure d'aillenrs pas dans Ie 
ri've), Inais il en remplare Ie bruit par un autre et inter- 
prète chaque fois d'une manière différente l'excitation 
qui inter
ompt Ie sonllneil. Pourqlloi? A cela il n'y a 
aucune réponse: on dirait qu'il s 'agit là de quelque 
chose d'arbitraire. l\Iais, cOlnprendre Ie rêve, ce serait 
précisénlent pouvoir expliquer pourqlloi Ie rêvenr choisit 
précl
ément tel bruit, et non un autre, pour interpréte
 
l'excitation qui provoque Ie réveil. On peut de rnên1e 
objecter aux rêV8S de 
Iaury que, si ron voit l'excitation 
se manifester dans Ie rêve, on ne yoit pas précisénH
nt 
pourquoi cUe se manifeste sons telle forme donllée qui 
ne découle nullement de la nature de l'excitation. En 
outre, dans les rêves de 
Iaury, on voit se rattacher à 
l'elfet direct de l'excitation une foule d'effets secondaires 
comme, par exen1ple, les extravagantes. aventures du 
rêve ayant pour objet l' èan de Cologne, aventures qu'il 
est in1possible d'expliquer. .. 
Or, notez bien que c'est encore <lans les rí-ves aboutis- 
sant au réveil que nous avons Ie. plus de chances d'établir 
l'inflnence des excitations interruptrices du sommeil. 
J}ans la plupart des antres cas, la chose sera beaucoup 
plus. difficile. On Ile se réveille pas toujours à la suite 



DIFFICULTÉS ET fRE!;J]ÈRES APVROCHES 


10 7 


(fun rêve et
 ]orsqu'on se souvient Ie lnatin du rêve de 
la nuit; comment retrouverait-on l'excitation qui avait 
peut-être agi pendant Ie sommeil? J'ai réussi une fois, 
grace naturellement à des circonstances particulières, à 
constater après coup une excitation sonare de ce genre. 
..Ie me suis réveillé un matin dans une station d'altitude 
dn Tyrol avec la conviction d'avoir rêvé que Ie pape était 
mort, Je cherchais à m'expliquer ce rève, lorsque ma 
femme me delnanda: (( As-tu entendu au petit jour la 
formidable sonp.erie de cloches à laquelle se sont livrées 
toutes les églises et chapelles?)) Non, je n'avais rien 
entendu, car je dors d'un s-Olnmeil assez profond, mais 
cetfe cOlnInunication m'a permis de conlprendre mon 
rêye. QueUe est la fréquence de ces excitations qui 
induisent Ie dormeur à rèver, sans qu'i! ohtienne plus 
tard la moindre information à leur sujet? Elle est peut- 
ê-tre grande, et peut-être non. Lorsque l'excitation ne 
peut plus être prouvée, il est in1possible d'en avoir la 
Jlloindre idée, Et, d'ailleurs, nous n'avons pas à nous 
a ttarder à la discussion de la valeur des excitations exté- 
rieures, au point de vue du trouble qu'elles apportent 
au sommeil, puisque nous savons qu' elles sont suscep- 
tibles de nous expliquer seulement une petite fraction 
du rêve, et non toute la reaction qui constitue Ie rêve. 
:\iais ce n'est pas 13 une raison d'abandonner toute cette 
théorie, qui est d'ailleurs susceptible de développement. 
Peu importe, au fond, la cause qui trouble Ie sommeil et 
incite anx rêves, Lorsque cette cause ne réside pas dans 
une excitation sensorielle venant dll dehors, il peut s'agir 
d'une excitation cænesthésique, provenant des oFganes 
internes, CeUe dernière supposition paraH très probable 
et répond à la conception populaire concernant la pro- 
duction des rèves. Les rêves proviennent de l'es
omac, 
cntendrez-vous dire souvent, 
Iais, ici encore, il pent 
InalheureUSf'Inent arriver qu'une excitation c(enesthé- 
tique qui avait agi penJant la nuit ne laisse aucune 
trace Ie Inatin et devienne de ce fait indfmontrable. Nous 
ne youlons cependant pas négliger les bonnes et nOffi- 
brellses expériences qui plaident en faveur du rattache- 
ment des rêves aux excitations internes. C'est en général 
un fait incontes+able que l'état dfs organes internes est 
susceptible d'influer sur les rêves. Les raFports qui 



103 


LE H

YE 


existent entre Ie contenu de certains r(\y
g, d 'un cÔtó, 
l'accunlulation d'urine dans la vessie ou l'exeitation des 
organes génitaux, de l'autre, ne pÜllYCnt ètre D1éconnllS. 
l)e ces cas 'évidents on passe à d1autrc
 011 l'a('tÍon d 'une 
excitation interne sur Ie contenl1 du rêve parait plus ou 
Bloins vraisemblable, cc contenu renfern1ant des élé- 
n1ents qui p'cnvent être considérés COJnJIlC une élal)ora- 
tion, une représentation, une. interprét3tion d'une exci- 
tation de ce genre, 
Scherner, qui s'est beancoup occupé àes rêves (ISO.), 
avait plus partieulièrenlent insisté sur ce rapport de 
cau
e à l
fl>et qui existe entre les excitations ayant leur 
source dans les organes internes et les rèves, et il a cité 
quelques beaux exempJes à l'appui de sa thèse, Lorsqu'il 
voit, par exen1ple, (( deux rangs de jolis gar\'ons aux 
cheveux blonds et au teint délil'at se faire face dans une 
attitude de lutte, se précipiter lcs l1ns sul.
 les 3tltres, 
s'attaquer mutneUen1ent, se séparcr ensuite de nouveau 
pour revenir sur leurs positions prilnitives et reconl- 
IHencer la luttc )), Ia pr(Jn1Ïère interprétation qui se pré- 
sente est que les rang::; de garçons sont une représen- 
tation sYlnbolique des deux rangées de dents, et ceUe 
interprétation a été con1ìrl11é
 par Ie fait que Ie r
veur 
s'est trouvé, après cette scène, dans la nécessité (( de se 
faire extraire de la n1âchoire une longue- dent )). l'\,on 
llloins plausible parait l'explication qui attribue à une 
irritation intestinalc un rève oÙ l'auteur voyait des 
(( couloirs longs, étroits, sinueux )), et 1'on peut adnlettl'
 
avec Scherner que Ie rêve cherche 3yant tout à reprcS- 
senter l'organe qui e
voie l'excitation par des objcts qui 
lui ressen1blent.. 

ous ne deyons donc pas nons refuser à accorder que 
les excitations internes sont susceptibles de jouer Ie 
Dlêlne rôle que les excitations venant de l' extérieur. 
l\lalheureusenlent leur interprétation est sujette aux 
mêJnes objections. I)ans un grand nOlubre de cas, l'inter- 
prétation par une excitation interne cst incertaine on 
indénlontraLle; certains rêves seulcJnent perlnettent de 
soupçonner la participation d 'excitations. ayant leur 
point de départ dans un organe interne; enfin, tou t 
comme l'exeitation scnsorielle extérieure, l'excitation 
d'un organe interne ll'explique du rêve que ce qui cor- 



DIFFICULTÉS ET PREMIÈRES APPROCHES log 
respond à la réaction directe à l'excitation et no
s laisse 
dans l'incertitude quant à la provenance des autres 
parties du rêve. 
N otons cependant une particularité des rêves que fait 
ressortir l'étude des excitations internes, Le rêve ne 
reproduit pas l'excitation telle queUe: ilIa transforme, 
la désigne par une allusion, la range sous une rubrique, 
la remplace par autre chose. Ce côté du travail qui 
s'accomplit au cours du rêve doit nous intéresser, 
, 
parce que c est en en tenant compte que nous avons 
des chances de nous rapprocher davantage de ce qui 
constitue l'essence du rêve. Lorsque nous raisons quel- 
que chose à l'occasion d'une certaine circonstance, 
celle-ci n'épuise pas toujours l'acte accompli. Le lJlachetlt, 
de Shakespeare, est une pièce de circonstance, écrite à 
l'occasion de l'avènement d'un roi qui fut Ie premier à 
réunir sur sa tête les couronnes des trois pays.l\Iais cette 
circonstance historique épuise-t-elle Ie contenu de la 
pièce, explique-t-elle sa grandeur et ses énigmes? II se 
peut que les excitations extérieures et intérieures qui 
agissent sur Ie dormeur ne servent qu'à déclencher Ie 
rêve, sans rien nous révéler de son essence. 
L'autre caractère commun à tous les rêves, leur singu- 
larité psychique, est, d'une part, très difficile à com- 
prendre et, d'autre part, n'offre aucun point d'appui pour 
des recherches ultérieures. Le plus souvent, les événe- 
ments dont se compose un rêve ont la forme visuelle. 
Les excitations fournissent-elles une explication de ce 
fait? S'agit-il vraiment dans Ie rêve de l'excitation que 
nous avons subie? l\lais pourquoi Ie rêve est-il visuel, 
alors que l'excitation oculaire ne déclenche un rêve 
que dans des cas excessivenlent rares? Ou bien, lorsque 
nous rêvons de conversation ou de discours, peut-on t 
prouver qu'une conversation ou un autre bruit quel- \ 
conque ont, pendant le sommeil, frappé nos oreilles? , 
Je me permets de repousser énergiquement cette der- 
nière hypothèse. 
Puisque les caractères communs à tous les rêves ne 
nous sont d'aucun secours pour l'explication de cenx-ci, 
nous serons peut-être plus heureux en faisant appel allX 
difl'érences qui les séparent. Les rêves sont sOllvent I 
depourvus de sens, enlbrouillés, absurdes; mais il y a 
FREUD, 7 



110 


LE RÊVE 


aussi des rêves pleins de scns, nets, raisonnables. 
V oyons un peu si ceux-ci permettent d'expliquer ceux-Ià. 
Je vais vous faire part à cet eITet du dernier rêve raison- 
nable qui m'ait été raconté et qui est celui d'un jeune 
homme : (( En me promenant dans la l{ärntnerstrasse, je 
rencontre )1. X", avec lequel je fais quelques pas, J erne 
rends ensuite au restaurant. I)eux dames et un lnonsieur 
viennent s'asseoir à n1a table, J'en suis d'abor1 contrarié 
et ne veux pas les regarder. Finalement, je lève les yeux 
et constate qu'ils sont très élégants. )) Le rêveur fait 
observer à ce propos que, dans la soirée qui avait précédé 
Ie rêve, il s'était réellement trouvé dans la l{ärntnerstrasse 
où il passe hahitucllement et qu'il y avait effectiven1ent 
rencontré:i\l. X... L'alltre partie du rêve ne constitue pas 
une réminiscence directe, mais ressemble dans une 
certaine mesure à un événement survenu à une époqne 
antérieure. V oici encore un autre rêve de ce genre, fait 
par une dan1e, Son mari lui delnande: (( ne faut-il pas 
faire accorder Ie piano? )) A quoi eUe répond: (( c' est 
inutile, ,car il faudra quand mème en changer Ie cuiI' )). 
Ce rêve. reproduit une conversation qu'elle a eue à pen 
près telle queUe avec son lnari Ie jour qui a précédé Ie 
rêve. Que nous apprennent ces deux rêves sobres? Qu'on 
peut trouver dans certains rêves des reproductions 
cl'événements de l'état de veille ou d'épisodes se rattachant 
à ces événements. Ce serait déjà un résnltat appréciable, 
si 1'0n pouvait en dire autant de tons les rêves. 
Iais tel 
n'est pas Ie cas, et la conclusion que nous venons de 
fOI'lnuler ne s'applique qu'à des rêves très peu nombreux. 
J)ans la plupart des rêves, on ne trouve rien qui se rat- 
tache à l'état de veilIe, et nous restons toujours dans 
l'ignorance quant aux facteurs qui déterminent les rêves 
absurdes et insensés. N ous savons seulelnent que nous 
no us trOl1vons en présence d'UIl nouveau problèn1e, 
Nous voulons savoir, non seulelnent ce qu'un rêve 
signifìe, mais aussi, lorsque, comme dans les cas que 
nons venons de eitel', sa signification est neUe, pourquoi 
et dans quel bllt Ie rêve reproduit tel événelnent connu, 
survenu tout récemment. 
V ous êtes sans doute, comme je Ie suis moi-même, 
las de poursuivre ce genre de recherches. Nons voyons 
qu'on a beau s'intéresser à un problème: cela ne suffit 



DJFFlcrLTÉS ET pnE
n1::nE
 \fPROCHES 1 T I 
pas, tant qu'on ignore dans queUe direction on doit 
chercher sa solution. La psychologie expérimentale ne 
nons apporte que quelques rares données, précieuses 
il est vrai, sur Ie rôle des excitations dans Ie déclenche- 
ment des rêves. De la part de Ia philosophie, no us pou- 
vons seulement nous attendre à ce qu'elle nous oppose 
dédaigneusement l'insignifiance intellectuelle de notre 
objet. Enfin, nous ne voulons rien emprunter aux sciences 
occultes. L 'histoire et la sagesse des peuples nous ensei- 
gnent que Ie rêve a un sens et présente de l'importance, 
qu'il anticipe l'avenir, ce qui est difficile à admettre et 
ne se laisse pas dél1l0ntrer. Et c'est ainsi que notre pre- 
Inier effort se révèIe totalelnent in1puissant. 
Contre toute attente, un secours nous vient d'une 
direction que nous n'avons pas encore envisagée, Le 
langage, qui ne doit rien au hasard, mais constitue pour 
ainsi dire la cristallisa tion des connaissances accu- 
mulées, Ie langage, disons-nous, qu'on ne doit cependant 
pas utiliser sans précautions, connaît des (( rêves 
èveillés )): ce sont des produits de l'imagination, des 
phénomènes très généraux qui s'observent aussi bien 
chez les personnes saines que chez les D1alades et que 
chacun pent facile]nent étudier sur lui-même. Ce qui 
distingue plus particuIièrement ces productions imagi- 
na 1 r-es, c'est qu'elles ont reçu Ie nom de (( rêves éveillés )), 
et effectiven1ent eUes ne présentent aucun des deux 
caractères cornmuns aux rêves proprement dits. Ainsi 
que l'indique leur nom, eUes n'ont aucun rapport avec 
l' état de sommeil, et en ce qui concerne Ie second carac- 
tère conlmun, il ne s'agit dans ces productions ni d'évé- 
nements, ni d'hallucinations, lnais bien plutôt de repré- 
. .,.., . 
sentahons: on salt qu on Imagine, qu on ne VOlt pas, 
mais qu'on pense. Ces rêves s'observent à l'âge qui 
précèdc la puberté, souvent dès la seconde enfance, et 
disparaissent à l'âge mûr , 111ais ils persistent quelquefois 
jusque dans la profonde vieillesse, Le contenu de ces 
produits de l'imagination est dominé par une motivation 
très transparente II s'agit de scènes et d'événements 
dans lesquels I'égoïsme, l'ambition, Ie besoin de puis- 
sance ou les désirs érotiques du rêveur trouvent leur 
satisfaction, Chez les jeunes gens, ce sont les rêves 
d'alubition qui donlinent ; I chez les femmes, qui n1ettent 



112 


LE RÊVE 


toute leur ambition dans des succès amoureux, ce sont 
les rêves érotiques qui occupent la première place, l\laÌs 
souvent aussi on aperçoit Ie besoin érotique à l'arrière- 
plan des rêves masculins: taus les succès et exploits 
héroïques de ces rêveurs n' ont pour but que de leur 
conquérir l'admiration et les faveurs des femmes. A part 
cela, les rêves éveillés sont très variés et subissent des 
sorts variables. Tels d'entre eux sont abandonnés, au 
bout de peu de temps, pour être remplacés par d'autres ; 
d'autres sont maintenus, développés au point de forIner 
de longues histoires, et s'adaptent aux modifications des 
conditions de la vie. lIs n1archent pour ainsi dire avec 
Ie temps et en reçoivent la (( luarque )) qui atteste l'in- 
fluence de la nouvelle situation. Ils sont la matière brute 
de la production poétique, car c'est en faisant subir à 
ses rêves éveillés certaines transfornlations, certains tra- 
vestissements, certaines abréviations, que l'anteur d'æu- 
vres d'imagination crée les situations qu'il place dans 
ses romans, ses nouvelles on ses pièces de théâtre. 
Iais 
c'est toujours Ie rêveur en personne qui, directement ou 
par identification luanifeste avec un autre, est Ie héros 
de ses rêves éveillés. 
Ceux-ci ont peut-être reru leur nom du fait, qu'en ce 
qui concerne leurs rapports avec la réalité, ils ne ãoivent 
pas être considérés conlme étant plus réels que les rêves 
proprement dits. II se peut aussi que cette communauté 
de nom repose sur un caractère psychique que no us ne 
connaissons pas encore, que nons cherchons. II est 
encore possible que nous ayons tort d'attacher de 
l'importance à cette communauté de nom, Autant de 
problèmes qui De pourront être élucidés que plus tarde 



CllA-PITRE VI 


CO
DITIONS ET TECIINIQUE DE L'INTERPRÉTATION 


N ous avons done besoin, ponr f3ire avancer nos 
recherches sur Ie rêve, d'une nouvelle voie, d'une 
méthocle nouvelle, J e vais vous faire à ce propos une 
proposition très simple : admettons, dans tout ce qui va 
suivre, que Ie rêve cst un phénornène non somatique, 
mais psychique. V ous savez ce que cela signifie; mais 
qu'est-ce qui nous autorise à Ie faire? Rien, mais aussi 
rien ne s'y oppose. Les choses se présentent ainsi : si Ie 
rêve est un phénomène somatique, il ne nous intéresse 
pas, II ne peut nous intéresser que si nous admettons 
qu'il est un phénomène psychique. 
ous travaillons done 
en postulant qu'il l'est réellement, pour voir ce qui peut 
résulter de notre travail fait dans ces conditions. Selon 
Ie résultat que nous aurons obtenu, nous jugerons si 
nous devons maintenir notre hypothèse et l'adopter, à 
son tour, con1me un résultat. En efiet, à quoi aspirons- 
nous, dans quel but travaillons-nous? Notre but est celui 
de la science en général : nous youlons comprendre les 
phénomènes, les rattacher les uns aux autres et, en 
dernier lieu, élargir autant que pos5ible notre puissance 
à leur égard. 
Nous poursuivons done notre travail en admettant que 
le rêve est un phénoluène psychique. 
Iais,' dans cette 
hypothèse, le rêve serait une manifestation du rêveur, et 
une 111anifestation qui ne nOllS apprend rien, que nous ne 
cOluprenons pas. Or, que feriez-vollS en présence d'une 
nlanifestation de ma part qui VOllS serait incompréhen- 
sible? Vous m'interrogeriez, n'est-ce pas? Pourqnoi n'en 
ferions-nous pas autant à l'égard du rêveur? Pourquoi 
ne Ini demanderions-nous pas ce que son rê-ve signiiìc? 
Rappelez-vous que nous nous sommes déjà trouvés une 
fois dans une situation pareille. C'était lors de l'analyse 



I 14 


LE Rl
YE 


de certains actes manqués, d'un cas de lapsus. Quel- 
qu'un a dit: {( Da sind I)inge zum Vorscllwein gekom- 
men )). Là-dessus, nous lui demandons.., non, heureu- 
sement ce n'est pas nous qui Ie lui demandons, mais 
d'autres personnes, tout à fait étrangères à la psycha- 
nalyse, lui demandent ce qu'il veut dire par cettre phrase 
inintelligible. II répond qu'il avait l'intention de dire: 
(( Das ,varen Scllweinereien (c' étalent des co c/z onneries ) )), 
mais que cette intention a été refoulée par une autre, 
plus modérée : (( Da sind Dinge zum Vorscl-tein gekom- 
men (aes choses se sont a/ors produites) )); seulenlent, la 
première intention, refoulée, lui a fait remplacer dans 
sa phrase Ie mot Vorscl-tein par Ie mot J; orscllweiu, 
depourvu de sens, mais marquant néanlnoins son appré- 
ciation péjorative (( des choses qui se sont produites )). 
Je vous ai expliqué alors que cette analyse constitue Ie 
prototype de touie recherche psychanalytique, et vous 
comprenez lnaintenant pourquoi la psychanalyse suit la 
technique qui consiste, autant que possible, à fail'e 
résoudre ses énigmes par Ie sujet analysé lui-lnême. 
C'est ainsi qu'à son tour Ie rêveur doit nous dire lui- 
même ce que signifie son rêve. 
Cependant dans Ie rêve les choses ne sont pas tout à 
fait anssi simples. Dans les actes manqués, nous avions 
d'abord affaire à un certain nombre de cas simples; 
après ceux-ci, nous nous étiòns trouvés en préscnce 
d'autres où Ie sujet interrogé ne voulait rien dire et 
repoussait même avec indignation la réponse que nous 
Iui suggérions. Dans les rèves, les cas de la première 
catégorie manquent totalclnent : Ie rèvcur dit toujOH ('S 
qu'il ne sait rien, II nc peut pas récuser notre interpré- 
tation, parce que nous n'en avons aucune à Iui proposer, 
Devons-nous done renoncer de nouveau à notre tenta- 
tive? Le rêveur ne sachant rien, n'ayant nous-mêmes 
aucun éIément d'inforlnation et aucune ticrce personne 
n'étant renseignée davantage, il ne nous reste aucnn 
espoir d'apprendre quelque chose. Et bien, rcnoncez, si 
vous Ie voulcz, à Ia tentative. 
Iais si vons tenez à ne pas 
l'abandonner, suivez-moi. Je YOUS dis notaInment qu'il 
est fort possible, qu'il est-mènle vraisemblable que Ie 
rèveur sache, malgré tout, ce que son rêve signifie, mais 
que, ne sachant pas qu'ille sait, il croie l'ignorer. 



COXDITIO
S ET TECnl\IQrE DE L TXTEHPRl
TA TION 115 
Vous me ferez observer à ce propos que j'introdnis une 
nouvelle supposition, la deuxiè1ne depuis Ie COIDlnence- 
rnent de nos recherches sur les rêves, et que ce faisant 
je din1Ínue considérablement la valeur de mon procédé. 
Première supposition: Ie rêve est un phénomène psychi- 
que. Deuxième supposition : il se passe dans l'homn1e 
des faits psychiques qu'il connaìt, sans Ie savolr, etc, n 
n'y a, me direz-vous, qu'à tenir compte de l'invraisem- 
Llance de ces deux suppositions pour se désintéresser 
complètement des conclusions qui pcuvent en être 
déduites: 
Qui, mais je ne vous ai pas fait venir ici ponr vons 
révéler ou vons cacheI' quoi que ce soit. J'ai annoncé des 
(( leçons élémentaires pour servir d'introduction à la 
psychanalyse )), ce qui n'impliquait nllllen1ent de ma 
part l'intention de vous donneI' un exposé ad USll1n 
de
Jlu.ni, c'est-à-dire un exposé uni, dissimulant les 
difficultés, comblant les lacunes, jetant un voile sur les 
doutes, et tout cela pour vous faire croire en tOllte 
conscience que vous avez appris quelque chose de nou- 
veau. Non, précisément parce que vous êtes des débu- 
tants, j'ai voulu vous présenter nolre science telJe qu'elle 
est, avec ses inégalités et ses aspérités, ses prétenLÏons 
et ses hésitations. Je sa is notamment qu'il en est de 
mên1e dans toute science, et surtout qu'il ne peut en être 
311trement dans une science à ses débuts. Je sais aussi 
que l'enseignement s'applique Ie plus souvent à dissi- 
muleI' tout d'abord aux étudiants les difficultés et les 
imperfections de la science enseignée. J'ai donc formulé 
deux suppositions, dont l'une englobe l'autre, et si Ie 
fait vous paraît trop pénible et incertain et si vous êtes 
habitués à des certitudes plus élevées et à des déductions 
plus élégantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre 
plus loin. J e crois même que vous feriez bien, dans ce 
cas, de laisser tout à fait de côté les problèn1es psycholo- 
giques, car il est à craindre que vous ne trouviez pas ici 
ces voies exactes et sûres que vous êtes disposés à 
suivre. II est d'ailleurs inutile qu'une science ayant 
quelque chose à donner recherche auditeurs et partisans. 
Ses résultats doivent parler pour eUe, et eUe peut 
attendre que ces l'ésultats aient fini par force:r 
l'attention. 



JIG 


LE RÊVÈ 



Iais je tiens à avertir ceux d'entre vons qui entendent 
persister avec moi dans ma tentative que roes deux 
suppositions n'ont pas une valeur égale. En ce qui con- 
cerne la première, celle d'après laquelle Ie rêve serait 
un phénomène psychique, nous nous proposons de la 
démontrer par Ie résultat de notre travail; quant à la 
seconde, elle a déjà été démontrée dans un autre 
don1aine, et je prends seulement la liberté de l'utiliser 
pour la solution des problèmes qui nous intéressent ici. 
Où et dans quel domaine Ia démonstration a-t-elle été 
faite qu'il existe une connaissance dont nous ne savons 
cependant rien, ainsi que nous l'admettons ici en ce qui 
concerne Ie rêveur? Ce serait là un fait remarquable, 
surprenant, susceptible de modifier totalement notre 
manière de eoneevoir '!} vie psychique et qui n'aurait pas 
besoin de demeurer caché. Ce serait en outre un fait qui, 
tout en se eontredisant dans les termes - cont,'adictio 
'in adjecto - n'en exprimerait pas moins quelque chose 
de réel. Or, ce fait n'est pas eaché du tout. Ce n'est pas 
sa faute si on ne Ie connaìt pas ou si l'on ne s'y intéresse 
pas assez; de mênle que ce n'est pas notre faute à nous 
si les jugements sur tous ees problèmes psyehologiques 
sont formulés par des personnes étrangères aux obser- 
vations et expériences décisives sur ce sujet. 
C' est dans Ie domaine des phénomènes" h ypnotiques 
que la démonstration dont nous parlons a été faite. En 
assistant, en 1889, aux très impressionnantes démon- 
strations de Liébault et Bernheinl, de N aney, je fus témoin 
de l'expérienee suivante. On plongeait un homme dan3 
l'état somnambulique pendant Jequel on lui faisait 
éprouver toutes sortes d ' hallucinations : au réveil, il 
seInblait ne rien savoir de ce qui s'était passé pendant 
son son1meil hypnotique. A Ia demande directe de 
Bernheim de lui faire part de ces évênements, Ie snjet 
commençait par répondre qu'il ne se souvenait de rien. 
l\Iais Bernheim d'insister, d'assurer Ie sujct qu'il Ie sait, 
qu'il do it se souvenir: on voyait alors Ie 
njet devenir hési- 
tant, commencer à rasselubler ses idées, se souvenir 
d'abord, eomme à travers un rêve, de 13 première sensa- 
tion qui lui av
it été suggérée, puis d'une autre; les sou- 
venirs devenaient de plus en plus nets et eomplets,jusqll'à 
émerger sans aucune laeune. Or, puisque Ie sujet n'avait 



COi\DJTIO:XS ET TECHNIQUE DE L'l1\TEHPn:ÊTATIO
 I I j 
été renseigné entre temps par personne, on est autorisé 
à conclure, qu'avant même d'être poussé, incité à se 
souvenir, il connaissait les événements qui se sont passés 
pendant son son1meil hypnotique, Seulement, ces événe- 
ments lui restaient inaccessibles, iJ ne savait pas qu'il 
les connaissait, iì croyait ne pas les connaître, II s'agissait 
done d'un cas tout à fait analogue à celui que no us 
sou pçonnons chez Ie rêveur. ____ 
Le fait que je viens d'établir va sans doute vous sur- 
prendre et vous allez me demander : mais pourquoi 
n'avez-vous pas en recours à la même démonstration à 
propos des actes manqués, alors que nous en étions 
venus à attribuer au sujet ayant comn1is un lapsus des 
intentions verbales dont il ne savait rien et qu'il niait? 
Dès l'instant oÙ quelqu'un crait ne ,rien savoir d'évé- 
nements dont il porte cependant en lui le souvenir, il 
n'est pas du tout invraisemblable qu'il ignore bien 
d'autres de ses processus psychiques, Cet argument, 
ajouteriez-vous, nous aurait certainement fait impression 
et nous eût 
idé à comprendre les actes manq
és. II est 
certain que j'aurais pu y avoir recours à ce moment-Ià, 
si je n'avais voulu Ie réserver pour une autre occasion 
oÙ il me paraissait plus nécessaire. Les actes manqués 
yons ont en partie livré'leur explication eux-mêmes, et 
pour une autre partie ils vous ont conduits à admettre, 
au nom de l'unité des phénomènes, l'existence de pro- 
cessus psychiques ignorés. Pour Ie rêve, nous sommes 
obligés de chercher des explications ailleurs, etje compte 
en outre qu'en ce qui le concerne, vous admettrez plus 
facilement son assimilation à l'hypnose. L'état dans 
lequel nous accomplissons un acte manqué doit vous 
para1tre normal, sans aucune ressemblance avec l'état 
hypnotique. II existe, au contraire, une ressemblance 
très neUe entre l'état hypnotique et l'état de sommeil qui 
est la condition du rêve, On appelle en eITet l'hypnose 
somrneil a'p[ificiel. Nous disons à la personne que nous 
hypnotisons : dormez I Et les suggestions que nous Ini 
raisons peuvent être comparées aux rêves du sonln1eil 
nature!. Les situations psychiques sont, dans les deux 
cas, vrainlent analogues. Dans Ie sommeil naturel, nous 
détournons notre attention de tout Ie monde cxtérieur : 
dans le sommeil hypnotique, nous en faisons autant, à 



 


l 
I 


-\ 



118 


tÊ RÊVE 


('eUe exception près que nous ccntinnons à nous inté- 
resser à la personne, et à eUe seule, qui no us a hypnolisé 
et avec laquelle nous restons en relations. D'ailleurs, ee 
qu 'on appelle Ie 80mmeil de nourrice, c'est-à-dire Ie som- 
meil pendant lequella nourrice reste en relations avec 
l'enfant et ne peut être réveillée que par celui-ci, forme 
un pendant normal au sommeil hypnotique. II n'ya done 
rien d'osé dans l'extension au sommeil naturel d'nne 
particularité caractéristique de l'hypnose. Et c'est ainsi 
que la supposition d'après laquelle Ie rêveur posséderait 
une connaissance de son rêve, mais une connaissance 
qui lui est momentanément inaccessible, n'est pas tout 
à fait dépourvue de base, Notons d'ailleurs qu'ici .s'ouvre 
une troisième voie d'accès à l'étude du rêve : après les 
excitations interruptrices du sommeil, après les rêves 
é\-eillés, nous avons les rêves suggérés de l'état 
hypnotique. 
Et maintenant nous pouvons peut-être reprendre n
tre 
tâche avec une confiance accrue. II est donc très vrai- 
sen1blable que Ie rêveur a une connaissance de son rêve, 
et iI ne s'agit plus que de Ie rendre capable de retrouver 
('eUe connaissance et de nous la somnluniquer. N ous ne 
lni demandons pas de nous livrer tout de suite Ie sens 
de son rêve: nous voulons seul
ment lui perrnettre d' en 
retrouver l'origine, de rernonter à l'ensen1ble des idées 
et intérêts dont il découJ.e. I)_lns Ie cas des actes Inanqués 
(VOHS en souvenez-vous ?), dans celui en particulier oÙ il 
s'agissait du lapsus Vorschwein, nous avons demand
 à 
l'auteur de ce lapsus cornInent il en est venn à laisser 
échapper ce mot, et la première idée qui lui était venue 
à l'esprit à ce propos nous a aussitôt édifiés. Pour Ie 
rêve, nous suivrons une technique très simple, calquée 
sur cet exen1ple. lXous demanderons au rêveur comment 
il a été amené à faire tel ou tel rêve et nous considé- 
rerons sa première réponse comme une explication 
Nous ne tiendrons donc aucun compt3 des différences 
pouvant cxister entre les cas oÙ Ie rèveur croit savoir et 
ceux où il ne Ie croit pas, et nous traiterons les nns et 
les autres comme faisant partie d'une seule et rnême 
catégorie. 
Cette technique est certainement très sin1plc, mais je 
crains fort qu'elle ne provoque une très forte opposition. 



COXDITIOXS ET TECHXIQUE DE L'IXTEHPni
TA TION t I (j 
VOUS allez dire: << Voilà une nouvelle supposition! C'est 
la troisième, et la plus invraisen1blable de toutes [ Com- 
n1ent? V ous demandez au rêveur ce qu'il se rappelle à 
propos de son rêve, et vous considérez comlne une 
explication Ie premier souvenir qui traverse sa mémoire? 

lais il n'est pas nécessaire qu'il se 30uvienne de quoi 
que ce soit, et il peut se souvenir Dieu sait de quoi I 
Nous ne voyons pas sur quoi vous fondez yotre attente. 
C'est faire preuve d'une confiance excessive là oÙ un 
peu plus d'esprit critique serait davantage indiqué, En 
outre, un rêve ne pent pas être con1paré à un lapsus 
unique, puisqu'il se cOlnpose de nombreux éléments. A 
quel souvenir doit-on alo1"s s'attacher? )) 
V ous avez raison dans toutes YOS objections secon- 
daires. Un rêve se distingue en effet d'un lapsus par la 
multiplicité de ses éléments, et la technique doit tenir 
compte de cette différence. Aussi vous proposerai-je de 
décomposer Ie rêve en ses éléments et d'examiner chaque 
élément à part: nons aurons ainsi rétahli l'analogie avec 
Ie Iapsus. V ous avez égalernent raison lorsque VOHS 
dites que, même questionné à propos de chaque élément 
de son rêve, Ie sujet peut répondre qu'il ne se souvient 
de rien. II y a des cas, et vous Ies connaîtrez plus tard, 
oÙ nous pouvons utiliser cette réponse et, fait curieux, ce 
sont précisérnent les cas à propos desquels nous pouvons 
ayoir nous-rnêrnes des idées définies. :rvlais, en généraI, 
IOI'sque Ie rêveur nous dira qu'il n'a aucune idée, nous 
l
 contredirons, nons insisterons auprè3 de lui, nous 
l'assurerons qu'il doit avoir une idée, ct nous fìnirons 
par avoir raison. II produira une idée, peu nous ilnporte 
laquelle. II nous fera part Ie plus facilement de certains 
renseignements que nous pouvons appeler historiques. 
II dira : (( ceci est arrivé hier )) (comme dans les deux 
rêves (r sobres )) que nous avons cités plus haut); ou 
encore: (( ceci me rappelle quelque chose qui est arrivé 
réCen1Jnent )). Et nous constaterons, en procédant ainsi, 
que Ie rattachen1ent des rêves à des impressions re
'ucs \ 
pendant les dcrniers jours qui les .ont précédés est 
beaucoup plus fréquent que no us ne raYOnS cru dès 
l'ahord. Finalement, ayant toujours Ie rêve pour point 
de départ, Ie sujet se souviendra d J événen1ents plus 
éloignés, parfois nlênlC très éloignés. 



120 


LE RÊVE 


v ous avez cependant tort quant à l' essentiel. V OU5 
vous troInpez en pensantquej'agis arbitrairement, lorsque 
j'admets que la première idée du rêveur do it m'apporter 
ce que je cherche ou me mettre sur la trace de ce que je 
cherche; vous avez tort en disant que l'idée en question 
peut être quelconque et sans aueun rapport avec ee que 
je cherçhe et que, si je D1'attends à autre chose, c'est par 
excès de confiance, Je nl'étais déjà pernlis une fois de 
vous reprocher votre croyance profondément enracinée à 
la liberté et à la spontanéité psychologiques, et je vous 
ai dit à ceUe occasion qu'une pareille croyance est tout 
à fait antiscientifique et doit s'effacer devant la reven- 
dication d'un déterminisme psychique. Lorsque Ie sujet 
questionné exprime telle idée donnée, nous no us trouvons 
en présence d'un fait devant lequel nous devons nous 
incliner. En disant cela, je n'entends pas opposer une 
croyanee à une autre. II est possible de prouver que 
I'idée produite par Ie sujet questionné ne présente rien 
d'arbitraire ni d'indc,terminé et qu'elle n'est pas sans 
rapport avec ce que nous cherchons, J'ai mênle appris 
récemment, sans d'ailleurs y attacher une iInportance 
exagérée, que la psychologie expérimcntale a également 
fourni des preuves de ce genre. 
VU I'importance du sujet, je fais appel à toute votre 
attention. Lorsque je prie queIqu'un de me dire ce qui 
lui vient à l'esprit à I'occasion d'un él
ment déterminé 
de son rève, je lui demande de s'abandonner à la Iibre 
association, en partant d'une représentation initiale, Ceci 
exige une orientation particulière de l'attention, orien- 
tation différente et même exclusive de celIe qui a lieu 
dans la réflexion. D'ancnns trouvent facilement cette 
orientatio.n; d'autres font preuve, à ('eUe occasion, d'une 
maladresse incroyable. Or, la liberté d'association pré- 
sente encore un degré supérieur : c'est Iorsque j'aban- 
donne nlênle cette représentation initiale et n'étaJ)lis qne 
Ie genre et l'espèce de l'idée, en invitant par exemple Ie 
sujet à penser lihrenlent à un nom propre ou à un nombre. 
unc pareille idée devrait être encore plus arbitraire et 
imprévisible que celIe utilisée dans notre technique. On 
peut cependant Inontrer qu'elle est dans chaque cas 
rigoureusement déterminée par d'Ìlnportants dispositifs 
internes qui, au moment oÙ ils agissent, ne nous sont 



CONDITIONS ET TECIIXIQUE DE L'INTERPRÉTATION 121 
pas plus connus que les tendances perturbatrices des 
actes manques et les tendances provocatrices des actes 
accidentels. 
J'ai fait de nombreuses expériences de ce genre sur 
les noms et les nonlbres pensés au hasard. I)'autres ont, 
après moi, répété les mèmes expériences dont beaucoup 
ont été publiées. On procède en éveillant, à propos 
du nom pensé, des associations suivies, lesquelles ne 
sont plus alors tout à fait libres, mais se trouvent ratta- 
chées les unes aux autres commes les idées évoquées à 
propos des éléments du rève. On continue jusqu'à ce que 
la stimulation à former ces associations so it épuisée. 
L'expérience terminée, on se trouve en présence de 
l'explication donnant les raisons qui ont présidé à la 
libre évocation d'un nom donné et faisant cOlllprendre 
l'importance que ce nom peut avoir pour Ie sujet de 
l'expérience. Les expériences donnent toujours les mêmes 
résultats, portent sur des cas extrêmement nombreux 
et nécessitent de nombreux développements. Les associa- 
tions que font naître les nombres librement pensés sont 
peut-être les plus probantes : eUes se déroulent avec une 
rapidité teUe et tendent vers un but caché avec une cer- 
titude tellement inconlpréhensible qu'on se trouve vrai- 
ment désemparé lorsqu'on assiste à leur succession. Je 
ne vous communiquerai qu'un seul exemple d'ana]yse 
ayant porté sur un nom, exemple exceptionnellenlent 
favorable, puisqu'il peut ètre exposé sans trop de déve- 
loppements. 
On jour, en parlant de cette question à un de mes 
jeunes clients,j'ai forlllulé cette proposition que, malgré 
toutes les apparences d'arbitraire, chaque nom librement 
pensé est déterminé de près par les circonstances les 
plus proches, par les particularités du sujet de l'expé- 
rience et par sa situation momentanée. Comme il en 
doutait, je lui proposai de faire séance tenante une expé- 
rience de ce genre. Le sachant très assidu auprès de 
fenlmes, je croyais, qu'invité à penser librement à un 
nom de femme, il n'aurait que l'embarras du choix. II 
en convient. 
Iais à I110n étonnement, et surtout peut-être 
au sien, au lieu de m'accabler d'une avalanche de noms 
féminins, il reste liuet pendant un instant et In'avoue 
ensuite qu'un seul nom, à l'exception de tout autre, lui 



12
 


LE H.ÊYE 


vient à l'esprit : A/bine, (( C'est étonnant, lui dis-je, mais 
qu'est-ce qui se rattache dans votre esprit à ce nom? 
Combien connaissez-vous de femmes portant ce nom?>> 
Eh bien, il ne connaît ancune femme s'appelant Albine, 
et il ne voit rien qui dans son esprit se rattache à ce 
nOIll. On aurait pu croire que l'analyse avait échoué. En 
réalité, elle était seulenlent achevée, et pour expliquer 
son résultat, aucune nouvelle idée n'était nécessaire, 

lon jeune homme était excessivement blond et, an 
cours du traitemént, je l'ai à plusieurs reprises traité en 
plaisantant d'albinos ; en ontre, nous étions occupés, à 
l'époque oÙ a en lieu l'expérience, à établir ce qu'il y 
avait de féminin dans sa constitution. II était done lui- 
mème cette Albine, cette femme qui à ce mOlnent-là 
l'intéressait Ie plus. 
De nIênle des mélodies qui nous passent par la tête 
sans raison apparente se révèlent à l'analyse con1me 
étant déterminées par une certaine suite d'idées et 
C0l11me faisant partie de cette suite qui a Ie droit de nons 
préoccuper sans que nous sachious quoi qne ce soit de 
son activité, II est alors facile de montrer que l'évoca- 
tion en apparence involontaire de cette mélodie se ratta- 
che soit à son texte, soit à son origine. Je ne parle pas 
toutefois des vrais nlusiciens au sujet desquels je n'ai 
aucune expérience et chez lesquels Ie contenu musical 
d'une mélodie peut fournir une raison suffisante à son 
évocation. 
1ais les cas de la première catégorie sont 
certainement les plus fréquents. Je connais un jeune 
honlme qui a été pendant longtemps littéralement obsédé 
par la mélodie, d'ailleurs charmante, de l'air de Pâris, 
dans la (( Belle Hélène )), et cela jusqu'au jour où l'ana- 
lyse lui eut révélé, dans son intérêt, la lutte qui se livrait 
dans son âme entre une (( Ida )) et une (( Ilélène )). 
Si des idées surgissant librement, sans aucune con- 
trainte et sans aucun effort, sont ainsi déterminées, et 
font partie d'un certain ensemble, nous somnIes en droit 
de conclure que des idées n'ayant qu'une seule attache, 
celle qui les lie à une représentation initiale, peuvcnt 
n'être pas moins déterminées. L'analyse montre en effet, 
qu'en plus de l'attaehe par laquelle nous les avons 
liées à la représentation initiale, elles sont sous la 
dépendance de certains intérèts et idées passionnels, de 



COXDITIO
S ET TECnXIQCE DE L'IXTE1U)HÉTÂTION 123 
cO'lnplexus dont l'intervention reste inconnue, c'est-à-dire 
inconsciente, au moment OÙ elle se produit. 
Les idées présentant ce mode de dépendance ont fait 
l'objet de recherches expérimentales très instructives et 
qui ont joué dans l'histoire de la psychanalyse un rôle 
considérable. L'école de Wundt avait proposé l'expé- 
rience dite de l'association, au cours de laquelle Ie sujet 
de l'expérience est invité à répondre aussi rapidement 
que possible par une réaction quelconque au mot qui lui 
est adressé à titre d'excitation, On peut ainsi étudier 
l'intervalle qui s'écoule entre l'excitation et la réaction, 
la natnre de la réponse donnée à titre de réaction, les 
erreurs pouvant se produire 10rs de la répétition ulté- 
rieure de la même expérience, etc. So us la direction de 
Bleuler et Jung, I'école de Zurich a obtenu l'explication 
Jes réactions qui se produisent au cours de l'expérience 
de l'association, en denlandant au sujet de l'expérience 
de rendre ses réactions plus explicites, lorsqu'elles ne 
l'étaient pas assez, à l'aide d'associations suppIémen- 
taires, On trouva alors que ces réactions peu explicites, 
bizarres, étaient déterminées de la Faron la plus rigou- 
reuse par les cOlnplexus du sujet de l'expérience, Blenler 
et J ung ont, grâce à cette constatation, jeté Ie prelnier 
pont qui a permis Ie passage de la psychologie expéri- 
mentale à la psychanalyse, 
Ainsi édifiés, vous pourriez me dire: (( N ous recon- 
naissons maintenant que les idées librement pensées 
sont déterminées, et non arbitraires, ainsi que nons 
ravions cru. Nous reconnaissons également la déterlni- 
nation des idées surgissant en rapport avec les élén1cnts 
des rêves. l\Iais ce n'est pas cela qui nous intéresse. 
V ous prétendez que l'idée naissant à propos de l'élément 
d'un rêve est déterminée par l'arrière-plan psychique, à 
nous inconnu, de eet élément. Or, c'est ce qui ne nous 
paraît pas démontré. Nous prévoyons bien que Pidée 
naissant à propos de l'élén1ent d'un rêve se révélera 
con1me étant déterlninée par un des cornplexus du rêveur. 
l\Iais queUe est l'utilité de ceUe constatation ? Au lieu de 
nous aider à comprendre Ie rêve, eUe nous fournit seule- 
ment, tout comme l'expérience de l'association, la ('on- 
naissance de ces soi-disant complexus. Et ces derniers t 
qu'ont-ils à voir avec Ie rêve? }) 



124 


LE RfvE 


Vous avez raison, mais il y a une chose qui vous 
échappe, et notamment la raison pour laquelle je n ai 
pas pris l'expérience de l'association pour point de départ 
de cet exposé. Dans cette expérience, c' est DOUS en effet 
qui choisissons arbitrairement un d
s facteurs détermi- 
nants de la I'éaction: Ie mot faisant office d'excitation. 
La I'éaction apparaît alors comme un anneau inteI'mé- 
diaire entre Ie mot-excitation et Ie complexus que ce nlot 
éveille chez Ie sujet de I'expérience. Dans Ie rêve, Ie 
mot-excitation est remplacé par quelque chose qui vient 
de la vie psychique du rêveur, d'une source qui lui est 
inconnue, et ce (( quelque chose )) pourrait bien être 
lui nlênle Ie << produit >> d'un cOlnplexus. Aussi n'est-il 
pas exagéré d'admettre que Ies idées ultérieures qui se 
rattachent aux élénlents d'un rêve ne sont, elles aussi, 
déterminées que par Ie complexus de cet élément et 
peuvent par conséquent nous aider à découvrir celui-ci. 
Permettez-moi de vous montrer sur un autre exemple 
que les chases se passent réellelnent ainsi que nous 
l'attendons dans Ie cas qui nous intéresse. L'oubli, de 
noms propres implique des opérations qui constituent 
une excellente illustration de celles qui ont lieu dans 
l'analyse d'un rêve, avec cette réserve toutefois que dans 
les cas d'oubli to utes les opérations se trouvent réunies 
chez une seule et même personne, tandis que dans l'in- 
terprétation d'un rève eUes sont partagées entre deux 
personnes. Lorsque j'ai momentanément oublié un nom, 
je n'en possède pas moins la certitude que je sais ce nonl, 
eertitude que nous ne pouvons acquérir pour Ie rêveur 
que par un moyen indirect, fourni par l'expérience de 
Bernheim,l\lais Ie nonl oublié et pourtant connu ne nl'est 
pas accessible. J'ai beau faire des efforts pour l'évoquer: 
l'expérience ne tarde pas à m'en montrer l'inutilité. Je 
puis cependant évoquer chaque fois, à la place du nom 
oublié, un ou plusieurs noms de remplacement. LoI'squ'un 
de ces noms de I'emplacement me vient spontanément 
à l'espI'it, l'analogie de ma situation avec celle qui existe 
10rs de l'analyse d'un rêve devient évidente. L'éIément 
du rêve n'est pas non plus quelque chose d'authentique: 
il vient seulement remplacer ce quelque chose que je ne 
connais pas et que l'analyse du rêve doit me révéIer. La 
seule différence qui existe entre les deux situations con- 



COXDITIO:\S ET TECH:\IQLE DE L'IXTERPRÉTA TIO:-i 125 
siste en ce que 10rs de 1'0uLIi d'un nom je reconnais 
imnlédiatement et sans hésiter que tel nom évoqué n'est 
qu'un nom de remplacement, tandis qu'en ce qui con- 
cerne l'élément d'un rêve nous ne gagnons cette convic- 
tion qu'à la suite de longues et penibies recherches, Or 
même, dans les cas d'ol1blis de noms, nous avons un 
moyen de retrouver Ie nom véritable, oublié et plongé 
dans l'inconscient. Lorsque, concelltrant notre attention 
sur les nonlS de remplacement, no us faisons surgir à leur 
propos d'autres idées, nous parvcnons toujours, après 
des détours plus ou moins longs, jnsqu'au nom oublié, 
et nous constatons, qu'aussi bien les noms de relnplace- 
Dlent surgis spontanéluent, que ceux que nous avons pro- 
voqués, se rattachent étroitement au nonl oublié et sont 
déterminés par lui. 
V oici d'ailleurs une analyse de ce genre: j
 constate 
un jour que j'ai oublié Ie nonl de ce petit .paJs de la 
Hiviera dont .:\Ionte-Carlo est la ville la plus connue. C'est 
ennuyeux, mais c'est ainsi. Je passe en revue tout ce queje 

ais de ce pays, je pense au prince Albert, de la maison 
de 
Iatignon-Grimaldi, à ses mariages, à sa passion pour 
les explorations du fond des nlers, à beaucoup d'autres 
("hoses encore se rapportant à ee pays, mais en vain, Je 
('esse done mes recherches et laisse des noms de substi- 
tution surgir à la place du nom oublié. Ces DonIS se 

uccèdent rapidement: l\Ionte-Carlo d'abord, puis 
Piémont, Albanie, 1\lontevideo, Colico. Dans cette série, 
Ie mot Albanie s'impose Ie premier à mon attention, mais 
il est aussitôt remplacé par jJlontenegro, à cause du con- 
traste entre blanc et no'ir. J e m'aperçois alors que quatre 
de ces mots de substitution contiennent la syllabe rnon ; 
je retrouve aussitôt Ie mot oublié et m'écrie: jJ/onaco I 
Les noms de substitution furent done réellement dérivés 
du nom ouhlié, les quatre prclniers en reproduisant la 
première syllabe, et Ie dernier la suite des syllabe
 et 
toute la dernière syJ1abe..Ie pus en même temps découvrir 
la raison qui me fit oublier momentanément Ie nom de 
l\Ionaco: e' est Ie mot ]Jfünclten, qui n 'est que la version alle- 
mande de l1fonaco, qui avait excercé l'action inhihitrice. 
L'exemple que je viens de citer est certainerrlent beau, 
mals trop siôpIe. Dans d'autres cas on est obligé, pour 
rendre apparente l' analogie avee ce qui se passe lors de 
FH.EUD. 8 



126 


LE RÊVE 


I 'interprétation de rêves, de grouper autour des premiers 
non1S de substitution une série plus longue d'autres 
noms. J'ai fait des expériences de ce genre. Un étranger 
m'invite un jour à boire avec Iui du vin italiell. Une fois 
au café, il est incapable de se rappeler Ie nom du vin 
qu'i! avait I'intention de m'offrir, parce qu'il en avait 
gardé Ie meilleur souvenir. A la suite d'une longue série 
de noms de substitution surgis à la place du nom oublié, 
j'ai crn pouvoir conclure que l'oubl.i était l'effet d'une 
inhibition exercée par Ie souvenir d'une certaine Hed- 
,vige. Je fais part de ma découverte à nlon cOlllpagnon 
qui, non seulement confirme qu'il avait pour la première 
fois bu de ce vin en compagnie d'une femme appelée 
Hed\vige, mais réussit enore, grâce à cette découverte, à 
retrouver Ie vrai nom du vin en question. A l'époque 
dont je vous parle il était marié et heureux dans son 
ménage, et ses relations avec Hed,vige remontaient à une 
époque antérieure. dont il ne se souvenait pas volontiers. 
Ce qui est possible, lorsqu'il s'agit de l'oubli d'un 
nom, doit égalcment réussir lorsqu'il s'agit d'inter- 
préter un rêve : on doit notamment pouvoir rendre ac- 
cessibles les éIéments cachés et ignorés, à l'aide d'asso- 
ciations se rattachant à la substitution prise comme point 
de départ. D'après l'exemple fourni par l'oubli d'un 
non1, nons devons admettre que les associations se rat- 
tachant à l' élément d'un rêve sont déterminées aussi bien 
par cet élément que par son arrière-fond inconscient. Si 
notre supposition est exacte, notre technique y trouve- 
rait une certaine justification. 



eIlA PITRE VII 


CO:'\TEl\'U l\IANIFESTE ET IDÉES LATENTES DU RÊVE 


v OUS voyez que notre étude des actes manqués n'a 
pas été tout à fait inutile. Grâce aux efforts que nous 
avons consacrés à cette étude, nous avons, so us la 
réserve des suppositions que vous connaissez, obtenu 
deux résultats : une conception de l'élément du rêve et 
une technique de l'interprétation du rêve. En ce qui 
concerne l'élément du rêve, nous savons qu'il manque 
d'authenticité, qu'il ne sert que de substitut à quelque 
chose que Ie rêveur ignore, comme nous ignorons les 
ten-dances de nos actes manqués, à quelque chose dont 
Ie rêveur possède la connaissance, mais nne connais- 
sance inaccessible. Nous espérons pouvoir étendre cette 
conception au rêve dans sa totalité, c'est-à-dire considéré 
con1me un ensemble d'élémenls. Notre technique con- 
siste, en laissant jouer librernent l'association, à faire 
surgir d'autres formations substitutives de ces élémcnts 
et à nous servir de ces formations pour tirer à la surface 
Ie contenu inconscient du rêve. 
Je vous propose maintenant d'opérer une modification 
de notre terminologie, dans Ie seul but de donner à nos 
Inouvements un peu plus de liberté. Au lieu de dire : 
caGhé, 'inaccessible, inautltentique, nous dirons désorn1ais, 
pour donner la description exacte: inaccessible à la 
conscience du rêveur ou 'inconscient. Comme dans Ie cas 
d'un mot oublié ou de la tendance perturbatrice qui 
provoqne un acte manqué, il ne s'agit là que de choses 
momentanélnent inconscientes. II va de soi que les élé- 
nlents mên1es du rêve et les représentations substitutives 
obtenues par l'association seront, par contraste avec 
eet inconscient momentané, appelés consc'ients. Cette 
terminologie n'implique encore aucune construction 
théorique. L'usage du mot inconscient, à titre de descrip- 



I
8 


LE RI
VE 


tion exacte et faciJen1ent intelligible, est irrèprof'hahle. 
Si nous étendons notre manière de voir de l'élément 
séparé au rève total, nous trouvons que Ie rêve total 
constitue une substitution déformée d'un événement 
inconscient et que l'interprétation des rêves a pour tâche 
de découvrir cet inconscienl. De cette constatation dé- 
conlent aussitôt trois principes auxquels nous devons 
nous conforn1er dans Ilotre travail d'interprétation : 
1 0 La question de savoir ce que tel rêve donné signifie 
ne présente pour nous aucun intérêt. Qu'il soit intelli- 
gible ou absurde, clair ou embrouillé, peu nous ilnporte, 
attendu qu'il ne représente en aucune façon l'inconscient 
que nous cherchons (nous verrons plus tard que ceUe 
règl"è cOll1porte une limitation); 2 0 notre travail doit se 
borneI' à éveiller des représentations substitutives autour 
de chaque élélnent, sans y réf1échir, sans chercher å 
savoir si eUes contiennent quelque chose d'exact, sans 
nous préoccuper de savoir si et dans queUe mesure cUes 
nous éloignent de l'élément du rêve ; 3 0 on attend jusqu'å 
ce que l'inconscient caché, ('herehé, surgisse tout seul, 
con1n1e ce fut Ie cas du Inot lJfonaco dans l'expérience 
citée plus haul. 
Nous comprenons maintenant combien il importe peu 
de savoir dans queUe mesure, gran de ou petite, avec 
quel degré de fidélité ou d'incertitude on se souvient 
d'un rêve. C'est que ]e rêve dont on se souvient ne con- 
stitue pas ce que nous cherchons à proprenlent parler r 
qu'il n'en est qu'une substitution déforluée qui doit nous 
perlnettre, à l'aide d'autres forn1ations substitutives que 
nous raisons surgir, de nous rapprocher de l'essence 
même du rêve, de rendre I Ïnconscient consciellt. Si donc 
notre souvenir a été infidèle, c'est qu'il a fait subir à 
cette substitution une nouvelle déformation qui, à son 
tour, peut être motivée. 
Le travail d'interprétation peut être fait aussi bien sur 
ses propres rêves que sur ceux des autres. On apprend 
même davantage sur ses propres rêves, car ici Ie pro- 
cessus d'interprétation apparaìt plus démonstratif, I)ès 
qu'on essaie ce travail, on s'aperçoit qu'il se heurte à des 
obstacles. On a bien des idées, mais on ne les laisse 
pas s'affirmer tontes. On les soumet à des épreuves et à 
nn choix. A propos de l'une on dit: non, eUe ne s'ac- 



COXTENU MA
IFESTE ET IDÈES L:\.TEXTES DU Rl
YE 129 
corde pas avec mon rêve, cUe n'y convient pas; à propos 
d'une autre: eUe est trop absurde ; à propos d'une troi- 
sième : celle-ci est trop secondaire. Et 1'0n peut observer 
que grâce à ces objections, Ies idées sont étouffées et 
élilninées avant qu'elles aient Ie tenlps de devenir 
claires, C'est ainsi que, d'un côté, on s'attache trop å la 
reDrésentation initiale, à I'élément dn rève et, de l'autre, 
..L 
on trouble Ie résnltat de l'association par un parti-pris 
de choix, Lorsque, au lieu d'interpréter soi-mêrrle son 
rève, on Ie Iaisse interpréter par un autre, un nouveau 
mobile intervient pour favoriser ce choix illicite. On se 
dit parfois : non, cette idée est trop désagréabIe, je ne 
veux pas ou ne peux pas en faire part. 
II est évident que ces objections sont une nlenace pour 
la bonne réussite de notre travail. On doit se préserver 
contre eUes 
 Iorsqu'il s'agit de sa propre personne, on 
peut Ie faire en prenant la ferlne décision de ne pas leur 
céder; lorsqn'il s'agit d'interpréter le r(
ve d'une autre 
personne, en inlposant à celle-ci COlnme règle inviolable 
de ne refuser la COlllmunication d'aucune idée, alors 
lnème que ceUe personne trouvcrait nne idée donnée 
trop dépourvue d'importance, trop absurde, sans rapport 
avec Ie rêve on désagréable à cOffilnuniquer, La personne 
dont on veut interpréter Ie rève pron1ettra d'obéir à'cette 
r&gle, mais il ne faHdra pas se fàcher si I'on voit, Ie cas 
(
chéant, qu'clle tient mal sa prolnesse. D'aucuns se di- 
raient alors que, lllaIgré tontes les assnrances autori- 
taires. on n'a pas pH convai ncre cette personne de la 
l
gitinlÏté de Ia libre association, et penseraient qu'il fallt 
COlnrnencer par gagner son adhésion théoriqne en lui 
faisant lire des onvrages ou en l'engageant à assister à 
des conférenees snsceptibles de faire d 'cUe un partisan 
de nos idées sur Ia liLre association. Cc faisant, on COlll- 
lnettrait au fail une errenr, et ponr s'en abstenir il suffira 
de renser que bien qne nons soyons sÙrs de notre con- 
.. , , .. 
YlctIon a nous, nous n en yoyons pas 11l0ins surglr en 
nous, contre certaines idées, Ies mêmes objections 
eriti{fues, IesqneUcs ne se tronvent écartées qu'ultérieu- 
relnent, autant dire en deuxièn1e instance. 
Au lieu de s'ilnpatienter devant la di>sobéissancc dll 
rl\venr, on peut utiliser ces expériences pour en tireI' de 
nouveaux enseignelnents, d'autant plus iInportants qu'on 



130 


LE REVE 


y était moins préparé. On comprend que Ie travail d'În- 
.erprétation s'aecomplit à. l'encontre d'une certaine 
réslStance qui s'y oppose et qui trouve son expression 
dans les objections critiques dont no us parlons. Cette 
résistance est indépendante de la conviction théorique 
du rêveur. On apprend mêlne quelque chose de plus. On 
constate que ces objections critiqu
s De sontjamais jus- 
tifìées. Au contraire, les idées qu' on voudrait ainsi re- 
fohler se révèlent louJours el sans exception comme étant 
les plus in1portantes et les plus décisives au point de vue 
de 13. découverte de l'inconscient. Une objection de ce 
genre constitue pour ainsi dire la marque distinctive de 
l'idée qu'elle accompagne. 
Cette résistance est quelque chose de nouveau, un 
phénomène que nous avons découvert grâce à nos hypo- 
thèses, mais qui n'était nullen1ent impliqué dans celles-ci. 
Ce nouveau facteur introdnit dans nos calculs une sur- 
prise qu'on ne saurait qualifier d'agréable. Nous soup- 
çonnons déjà qu'il n'est pas fait pour facilitcr notre 
travail. II serait de nature à paralyser tous nos efforts en 
vue de résoudre Ie pl'oblème du rève. Avoir à faire à une 
chose aussi peu ilnportante que Ie rêve et se heurter à 
des difficultés techniques aussi grandcs I l\Iais, d'auti'e 
part, ces difficultés sont peut-être de nature à nous sti- 
muleI' et à nous faire entrevoir que le travail vant lcs 
en'orts qu'il exige de nous. Nous nous heurtons toujours 
à des difficultés lorsque no us voplons pénétrer, de la sub- 
stitution par laquelle se lnanifeste I' élément du rêve, 
jusqu'à son inconscient caché, Nous sommes donc en 
droit de penser que derrière la substitution se cache 
quelque chose d'Ï1nportant. QueUe est donc l'utilité de 
ces difficultés si cUes doivent contribuer à maintenir 
dans sa cachette ce qnelque chose de caché? Lorsqu'ul1 
(\nfant ne vent pas dcsserrer son poing pour montrer ce 
qu
il cache dans sa main, c'est qu'il y cache quelque 
chose qn'il ne df'vrai
 pas cachero 
Au monlent lnème oÙ nous introduisons dans notre 
cxposé la conception dynan\Íque d'une résistancc, nous 
devons avertir qu'il s'agit ] à d
un facteur quantitative- 
Inent variable. La résistance pent être grande ou petite, 
et nous devons nous attendre à voir ces difrérenccs se 
manifester au courÐ de notre travail. Nous pouvons peut- 



COXTEXU MA
IFESTE ET IDÉES LATENTES DU REVE 13 I 
être rattacher à ce fait uue autre expérience que no us 
faisons égalemellt au cours de notre travail d'interpréta- 
tion des rêves. C'est ainsi que dans certains cas une 
seule idée on un très petit nombre d'idées suffisent à 
nous conduire de l'élén1ent du rêve à son substrat incon- 
scient, tandis qne dans d'autres cas nous avons besoin, 
ponr arriver à ce rl'sultat, d'aligner de longues chaîncs 
d'associations et de réfuter de nombreuses objections 
critiques. N ous nous dirons, et avec raison probable- 
lnent, que ces difl'érences tiennent anx intensités va.. 
I'iables de la résistance. Lorsque la résistance est peu 
considérable, la distance qui sépare la substitution du 
substrat incoIì.scient est minime; mais une forte r
si- 
stance s'accompagne de déformations considérables de 
l'inconscient, ce qui ne peut qu'auglnenter la distance 
qui sépare la substitution du substrat inconscient, 
II scrait peut-être ten1ps d'épronver notre technique 
sur un rève, afin de voir si ce que nous attendons d'clle 
se vérifie. 
ui, mais quel rève choisirions-nous pour 
ceh
? Vous ne sauriez croire à quel point ce choix n1'est 
diü;cile, et il m'est enCDre iInpossible de vous faire 
cOlnprendre en quai ces difficuÌtés résident. II doit ccr- 
tainCInent y avoil' des rêves qui, dans leur ensen1ble, 
n'ollt pas subi une grande déforn1ation, et Ie mieux 
serait de comnlencer par eux, l\Iais quels sont les rèves 
les moins défl)rmés ? Seraient-ce les rêves raisonnables, 
non confus, dont je vans ai déj à cité deux exenlples? 
l"'en croyez rien, L'analyse montre que ces rêves avaient 
subi une déformation extraordinairement grande. Si, ce- 
pendant: renüllçant à toute condition particulière, je 
choisissais Ie premier rêve venu, vous seriez probable- 
Jnent dpçus II 5e pent que nous ayons à noteI' on à 
observer, à propos de chaque élément d'un rève, une t(\lle 
(planttté d ïdées que notre travail en prendrait une am- 
pleur ÏInp0ssible à enlbrassel'. Si nous transcrivons Ie 
rêve et que nous tenions registre de toutes les idées 
surgissant à son propos, ces dernières sont susceptiblcs 
de di
passcr plusieur!S fois la longueur du tcxte, II senl- 
hlerait donc tout à fait indiqué .de reehercher aux fins 
d'une analyse quelques rèves breI's, dont chacun du 
ßloins puisse nous dire ou confirmcr quelque chose. C'est 
à quoi no us nous résoudrons, à nloins que l'expériencé 



t3
 


LE RÊ\'
 


nous apprenne où nOllS pouvons trouver les rêves pen 
déformés. 
Un autre moyen s'offre encore à nous, snsfeptible de 
faciliter notre travail. .Au lieu de viser à l'interprétation 
de rèv(\s entiers, nous nOlls contenterons de n'envisager 
que des élémcnts isolés de rèves, afin de voir sur une 
série d'exemples ainsi choisis conlment ils se lais;:5ent 
expliquer, grâce à l'application de notre technique. 
a) Vne dame raconte qu'étant enfant elle a souvent 
rêvé que Ie hon Dieu avail sur sa tête un bonnet en popiel" 
po intll , Comment comprendre ce rêve sans l'aide de la 
rêveuse? Ne pa1'aît-il pas tout à fait absurde? l\Iais ille 
devient moins, lorsque nous entendol1s la dan1e nous 
raconter que lorsqu'elle était enfant, on ]a coifI'ait sou- 
vent d'un bonnet de ce genre parce qu'elle avait l'habi- 
tude, étant à table, de jeter de:5 coups d'æil furtifs dans 
les assiettes de ses frères et sæurs, afin de s'assurer 
s'ils n'étaient pas mieux servis qu'elle. Le bonnet était 
done destiné à lui servir pour ainsi dire d'æillè1'e.Voilà 
un renseignen:t-ent purement historique, fournl sans au- 
cune difficulté. L'interprétation de cet élénlent et, par 
conséquent, du rêve tout entier réussit sans peine, grâcc 
à nne nouvelle trouvaiJIe de la rèveuse. (( Comme j'ai 
entendu dire que Ie bon Dieu sait tout et voit tout, luon 
rève ne peut signifier qu'une chose, à savoir que, comme 
Ie bon Dieu, je sais et vois tout, alors même qu'on veut 
m'en elnpêcher. )) l\Iais cet exeulple est peut-être trop 
simplc. 
ó) Une patiente sceptique fait un rêve un peu plus 
long au cours duquel certaines personnes lui parlent, 
en en faisant de grands élog
s, de mon livre sur les 
(( Traits d'esprit )) ((( ,\ritz >>). Puis i1 est fait mention 
d 'un (( Canal)), peut-être d'un autre livre OÙ il est ques- 
tion d'un canal Oll ayant un rappol
t 'llieiconque avec un 
('anal..... elle ne sait plus" ... c' est tout à fait trouhle. 
,,.. ous se1'ez peut-être portés à croire que l'élément 
(( canal)) étant si indéteI'miné échappera à tonte intf'r-- 
prétation. II est certain que celle-ci se heurte à des diffi- 
eultés, mais ce
 difficultés ne p1'oviennellt pas du n1anquc 
de clarté de l'élénlcnt: au contraire, Ie nIanqne de clarté 
de l'élément et la difficulté de son interprétation pro- 
viennent d'une seule et mêlnc cause. Aucune idée ne 



COXTEXU l\IAXIFESTE ET IDEES LATEXTES DU [U
rE 133 
,.jent à l'esprit de la rêveuse à propos du canal; en ce 
qui me concerne, je ne puis naturellement rien dire non 
plus à son sl1jet. Un peu plus tard, à vrai dire Ie lende- 
main, illui vient une idée qui a peut-être un rapport avec 
cet élément de son rêve. IJ s'agit notanlment d'un trait 
d'esprit qu'elle avait entendu raconter. Sur un bateau fai- 
sant Ie service Douvres-Calais, un écrivain connn s'entre- 
tient avec un Anglais qui cite, au cours de la conversa- 
tion, cette phrase: (( Du sublime au ridicule il n'y a qu'nn 
pas'. )) L'écrivain répond: (( Oui, Ie Pas de Calais >>, VOll- 
Iant dire par là qu'il trouve la France sublime et l' Angle- 
terre ridicule. :àIais Ie Pas de Calais est un canal, Ie 
canal de la l\Ianche, V ous allez me den1ander si je vois 
un rapport quelconque entre cette idée et Ie rêve. 1Iais 
certainement, car l'idée en qnestIon donne réellement la 
solution de eet énigmatique élément du rêve. Ou bien, 
si vous doutez que ce trait d'esprit ait existé dès avant 
Ie rêve comme Ie substrat jnconscient de l'élément 
(( canal )), pouvez-vous adn1ettre qu'il ait été inventé 
après coup et pour les besoins de la cause? Cette idée 
témoigne notamn1ent du scepticisme qui chez eUe se 
dissimule derrière un étonnement involontaire, d'oÙ une 
résistance qui explique aussi bien la lentenI' avec laqueUc 
l'idée avait surgi que le caractère indéterminé de l' élé- 
ment du rêve correspondant. Considérez ici les rapports 
qui existent entre l'élélnent du rêve et son substrat 
inconscient: celui-là est COlnme nne petite fraction de 
celui-ci, comme une allusion à ce dernier ; c'est par son 
isolement du substrat inconscient que l'élément du rève 
était devenu tout à fait incon1préhensible. 
c) Un patient fait un rêve assez long: plusieurs mern- 
hres de sa famille sont assis autour d'une taóle ayant une 
forme parttculière, etc. A propos de cette table, il se 
rappelle avoir vu un meuble tout pareillors d'une visite 
qu'il fit à une famille. Puis ses idées se suivent: dans 
ceUe famille, les rapports entre Ie père et Ie fils n'étaient 
pas d'une extrême cordialité; et il ajoute aussitôt que 
des rapports analogues exi
tent entre son père et lui. 
C'est done pour désigner co parallèle que la table se 
trouve introdllitc dans Ie rêve. 


I. En fl'an
ais dans Ie texte. 



134 


LE RÊVE 


Ce rêveur était depuis longtemps familiarisé avec les 
exigences de l'interprétation des rêves. Un autre eût 
trouvé étonnant qu'on fit d'un détail aussi insignifiant 
que la forme d'une table robjet d'une investigation. Et, 
en efIet, pour nous il n'y a rien dans Ie rêve qui soit, 
accidentel ou indifI'érent, et c' est précisén1ent de ]' éluci- 
dation de détails aussi insignifìants et non !Ilotivés que 
nous attendons Ies renseignements qui nOllS intéressent. 
Ce qui vous étonne peut-être encore, c'est que Ie travail 
qui s'est accompli dans Ie rêve dont nons no us occupons 
ai t exprimé l'idée : chez nous les cltases se passent camrne 
dans cette (alnz.lle, par Ie choix de la table. l\Iais vous 
aurez également l'explication de cette particularité, 
quand je vous aurai dit que la famille dont il s'agit 
s'appelait Tischler.. En rangeant les menlbres de sa 
propre famille autour de cette table, Ie t'êveur agit 
comme si eux aussi s'appelaient Tischler, Noter toutefois 
combien on est parfois oLligé d'être incliscret Iorsqu'on 
veut faire part de certaines interprétations de rêves. 
V ous devez voir là une des difficultés auxquelles, ainsi 
que je vous l'ai dit, se heurte Ie choix d )exclnples. II 
m'eût été facile de remplaeer cet exemple par un autre, 
mais il est probable que je n'aurais évité l'insdiscrétion 
que je commets à propos de ce rêve qu'au prix d'une 
autre indiscrétion, à propos d'un autre rêve. 
lei il me semble, indiqué d'introduire deux termes 
dont nous aurions pu nous servir depuis longtemps, 
Xous appellerons contenu manzjèste du rêve ce que Ie rêve 
nous raconte, et idées latentes du rêve ce qui est caehé 
et que nous voulons rendre accessible par l'analyse des 
idées vcnant à propos des rèves. Examinons donc les 
rapports, tels qu'ils se présentent dans les cas cités, 
entre Ie contenu n1anifeste et les idées la tentes des 
rêves, Ces rapports peuvent d'ailleurs être très variés. 
J)ans les exemples a et b l'élément manifeste fait éga- 
lement partie, Dlais dans une IneSUre bien petite, de
 
idées latentes, Une partie du grand ensemble psychique 
forIné par les idées inconscientes du rêve :1 pénétré 
dans Ie rêve manifeste, soit à titre de fragment, soit, 
dans d'autres cas, à titre d'allusion, d'expression symbo 


I. Du mot Tisch. table, 



COXTENU MANIFESTE ET IDÉES LA TEXTES DU Rl
YE 135 
lique, d'abréviation télégraphique. Le travail d'interpré- 
tation a pour tâche de compléter ce fraglnent ou celte 
allusion, comnle cela no us a particulièrement bien réussi 
dans le cas D. Le remplacement par un fragment ou une 
allusion constitue donc une des formes de déforlnation 
des rêves. II existe en outre dans l'exemple c une autre 
circonstance que nous verrons ressortir avec plus de 
pureté et de netteté dans les exemples qui suivent. 
d) Le rêveur entraîne delvrière Ie lit une dalne qu'z"l 
connaît. La première idée qui lui vient à l'esprit lui fournit 
Ie sens de cet élément du rêve : il donne à cette dame la 
préférence t . 
e) Un autre rêve que son frère est enfernzé dans un 
coff're. La première idée remplace cofli'le par ar>moire' 
(SCHRAl'\K), et l'idée suivante donne aussitôt l'interpré- 
tation du rêve: son frère se restreint (SCHRÄNKT siclt 
EIN a ). 
f) Le rêveu r faz.t t ascensz.on d'une nlonta,qne d"où it 
découvre un panoranza extraordinairement vaste, Rien de 
plus naturel, et il semble que cela ne nécessite aucune 
interprétation, qu'il s'agirait seulement de savoir à queUe 
réminiscence se rattache ce rêve et quelle raison fait 
surgir cette réminiscence. Erreur I II se trouve que ce 
rêve a tout autant besoin d'interprétation qu'un autre, 
même confus et en1brouillé. Ce ne sont pas des ascen- 
sions qu'il aurait faites qui lui viennent à la mén10ire 
il pense seulement à un de ses amis, éditeur d'une 
(( Revue 3)) qui .s' occupe de nos relations avec les régions 
les plus éloignées de la terre, Ln penséc latente du rêve 
consiste done dans ce cas dans I'identification du rèveur 
avec (( celui qui passe en revue l'espace qui l'entoure )) 
(RUíl dscltauer). 
N ous trouyons ici un noùveau mode de relation entre 
l'élément nlanifeste et l'élément latent du rêve. Celui-là 
est moins une déformation qu'une représentation de 
celui-ci, son image plastique et concrète ayant sa source 
dans Ie mode d'expression verbale. A vrai dire, il s'agit 
encore celte fois d'une déformation, car ]orsque nous 


I, Jeu de mots: entraîner, hervorziehen; préf{'rence, Vorzug (Ia racine zug 
étant dérivée de ziehen). 
2. Sich einschr{inken : littéralement : s'cnfermer dans une armoire. 
3. En allemand Rund.schau, coup d'æil círculaire. 



136 


LE mh Y ß 


prononçons un mot, nOlls avons depuis long-temps perdu 
Ie souvenir de l'irnage eoncrète qui Iui a donné nais- 
sanee, de sorte que nous ne Ie reeonnaissons plus, 
lorsqu'il se trouve relnplacé par ('ctte iJnage, Si VOllS 
voulez bien tenir conIpte du fait que Ie rêve Inallifeste se 
compos
 principalenlent d'ill1ages visuelles, pIns rarc- 
Inent d'idées et de mots, YOllS comprendrez I'ÏInportance 
particulière qu'il convient d'attacher à ce mode de rela- 
tion, au point de vue de l'interprétation des rêves, \T OllS 
voyez aussi qu'il devient de cc fait possible de créer, 
dans Ie rêve Inanifeste, pour toute nne série de pen- 
sées abstraites, des images de substitution qui ne sont 
d'ailleurs null
ment incompatibles avec Ia latenre des 
idées. Telle est la technique qui préside à la solution 
de notre énigme des images. 
Iais d'où vient cette appa- 
rence de jeux d 'esprit que présentent les représentations 
de ce genre? Cjest là une autre question dont nous 
, , . . 
n avons pas a nous occuper ICI. 
Je passerai SOllS silence un quatrième mode de rela- 
tion entre l'élément latent et l'élén1ent manifeste. Je vous 
en parlerai lorsqu'il se sera rév
lé de lui-Inêlne dans la 
tel'hnique, Grâce à ('ette omission, mon énlllllération ne 

pra pas complète ; mai8 ..clIe q u'elle est, eUe suillt à nos 
hesoins, 
Avez-vous nlaintenant Ie courage d'aborder l'inferpré- 
tation d'un rêve complet? Essayons-Ie, afin de voir si 
nous somn1es bien armés pour cette tâche, II va sans dire 
que Ie rêve que je choisirai, sans être parmi les plus 
obscurs, présentera toutes les propriétés, aussi Lien 
prononcées que possible, d'un I'ève. 
})onc une dame encore jeune, mariée depuis plusieurs 
années, fait Ie rêve suivant: elle 8e trouve avec son m,ar'z 
au théâlre, une partie du pa'J"terre est complètement vide. 
:)r on rrlari IIlZ. raconte qu"É/ise L... et son fiancé auraient 
égalelnent voulu venir all tftéàtre, n
(:Ù; lIs n'ont plus tl'ouvé 
que de lnauvaises places (3 ]Jlaces POUl" 1 COU'l'onne 
50 l;reUEeJ") qu'ils ne pou1.'nient pas accepter. Elle pense 
d'ailleuf's que ce l,1e (at pas un .'lrand lnalfleur, 
La prcrnière chose clout la rèvcuse nous fait part à 
propos de SOIl rève monlre que le pr
texte de ce rêve 
se trouve dÚjà dans le ,contcnu manifeste, Son Inari lui a 
bel ctbien raconté qu'Eli
c L,.., une alnie ayant Ie même 



COXTE
U MAXIFESTE ET IDÉES LATE
TES DU Rf:YE 137 
âge qu'elle, venait de se fiancer. Le rêve constitue donc 
une réaction à cette nouvelle, N ous savons déjà qu'il est 
facile dans beaacoup de cas de trouver Ie prétexte du rève 
dans les événements de la journée qui Ie précède et que 
les rèveurs indiquent sans difficulté cette filiation. Des 
renseignements du même genre nous sont fournis par 
la rèveuse pour J'autres éléments du rêve n1anifeste. 
()'oÙ vient Ie détail concernant l'absence de spectateurs 
dans nne partie du parterre? Ce détail est une allusion 
à un événement réel de la semaine précédente, S'étant 
proposée d'assister à une certaine représentation, elle 
avait acheté les billets à l'avance, tel1e1nent à l'avance 
qu\
lle a été ob1igée de payer 1a location. Lorsqu'elle 
arriya avec son lllari au théâtre, cUe 8'e5t aperçne qu'elle 
s'était hâtée à tort, car une partie du parterre était à peu 
pr'ès vlde. Elle n'aurait rien perdu si cUe avait acheté 
ses billets Ie jour n1ème de la représentation, Son marL 
ne manqua d'ailleurs pas de 1a plai
anter au sujet de cette 
hâte. - Et d'oÙ vient Ie détail concernant la 80nune de 
I f1, 50 kr,? II a son origine dans un ensenlble tout 
difl'érent, n'ayant rien de COlnmun avec Ie précédent, 
tout en constituant, lui aussi, une allusion à tIne non- 
velIe qui date du jour ayant précédé Ie rêve. Sa belle- 
sæur ayant reçu en cadeau de son I.nari la somme de 
150 florins, n'a eu (queUe bêtise I) ricn de plus pressé 
que de courir chez Ie bijoutier et d'échanger son argent 
contre un bijou. - Et queUe est l'origine du détail 
relatif au chiffre 3 (3 places ?), Là-dessus notre rêvcuse 
ne sait rien nous dire, à moins que, pou
" l'expliquer, on 
utilise Ie renseignelnent que la fiancée, Elise L.,., est de 
3 Inois plus jeune qu'elle qui est mariée depuis dix ans 
déjà. Et comment expliquer l'absurdité qui consi
te à 
prendre 3 billets pour deux personnes? La rèveuse ne 
nous Ie dit pas et refuse d'ailleurs tout nouvel effort de 
mémoire, tout nouveau renseignclncnt. 

Iais Ie peu qu'eUe nons a dit sumt largement à nous 
faire décoHvrir les idées latentes de son rêve, Ce qui 
doit attireI' notre attention, c'e:5t que dans les COlnlnu- 
nications qu'elle nous a faites à propos de SOIl rèvc, ('lIe 
nous fournit à plusieurs reprises des détails qui ét'tblis- 
sent un lien conlmun entre dil1'ért:'lltcs parties. Ces détail
 
sonL tous d' ordre telnporel. Elle avait pensé aux billets 



138 


LE Rf
VE 


trop tðt, elle les avait achetés trop à tavance, de sorte 
qu'elle fut obligée de les payer plus cher ; la belle-sæur 
s'était également empressée de porter son argent au 
bijoutier, pour s'acheter un bijou, comIne si elle avait 
craint de Ie manquer. Si aux notions si accentuées (( trop 
tôt >>, (( à I'avance >>, nous ajoutons le fait qui a servi de 
prétexte au rêve, ainsi que Ie renscignement que l'amie, 
de 3 mois seulement moins âgée qu'elle, est fiancée à 
un brave homme, et la critique réprobatrice adressée à 
sa belle-sæur qu'il était ahsurde de tant s'empresser, - 
nous obtenons la construction suivante des idées latentes 
du rêve dont Ie rêve manifeste n'est qu'une'mauvaise 
substitution déformée : . 
(( Ce fut ahsurde de ma part de m'être tant hâtée de me 
marier, Je vois par l'exemple d'Élise que je n'aurais rien 
perdu à attendre. )) (La hãte est représentée par son 
attitude lors de l'achat de billets et par celle de sa belle- 
sæur quant à l'achat du bijou. Le nlariage a sa substi- 
tution dans Ie fait d'être allée avec son mari au théâtre). 
Telle serait l'idée principale ; no us pourrions continuer, 
nlais ce sera it avec moins de certitude, car l'analyse ne 
pourrait plU5 s'appuyer ici sur les indications de la 
rêveuse: (( Et pour Ie même argent j'aurais pu en trouver 
un 100 fois meilleur )) (150 florins forment une somme 
100 fois supérieure à I fl'. 50). Si nous remplaçons Ie 
nlat argent par Ie mot dot, Ie sens de la dernière phrase 
serait que c'est avec la dot qu'on s'achète un mari : Ie 
bijou et les nlauvais billets de théâtre seraient alor5 des 
notions venant se substituer à ceJle - de mari, II serait 
encore plus désirable de savoir si l'élément (( 3 billets )) 
se rapporte également à un homme. I\Iais rien ne nous 
pernlet d'aller aussi loin. N ous avons seulelnent trouvé 
que le rêve en question exprilne la mésestime de la 
fenlme pour son mari et son regret de s' être mariée si 
tôt. 
A mon avis, 1e résultat de cette première interpré- 
tation d'un rève est fait pour nous surprendre et nous 
troubleI', plutôt que pour nous satisfaire. Trop de choses 
à la fois s'ofl"'rent à nous, ce qui rend notre orientation \ 
extrêmement difficile. Nons nous rendons d'ores et déjà_ 
compte que nous n'épuiserons pas tous les enseigne- 
ments qui se dégagent de cette interprétation. Empres- 



CONTENU MANIFESTE ET IDtES LATENTES DU RÊVE 139 
eons-nous de dégager ce que nous considérons comn1e 
des données nouvelles et certaines. 
Premièren1ent : II est étonnant que l'élérrlent de l'em- 
pressement se trouve accentué dans les idées latentes, 
tandis que nous n' en trouvons pas trace dans Ie rève 
manifeste. Sans l'analyse, nous n'aurions jamais soup- 
çonné que cet é]ément joue un rôle quelconque. II semble 
done possible que la chose principale, Ie centre lnême 
deg idéeg incohscientes manque dans les rêves mani- 
festes, ce qui est de nature à imp rimer une modification 
profonde à l'impression que laisse Ie rève dans son 
ensemble. I)euxièmern.ent : On trouve dans Ie rêve un 
rapprochement absurde : 3 pour I fl. 50 ; dans les idées 
du rêve nous decouvrons cette proposition: ce fut une 
absurdité (de se marier si tôt). Peut-on nier absolument 
que l'idée ce rut une ahsurdité soit représentée par 
l'introdllction d 'un élément absurde dans Ie rêve mani- 
fcste? Troisièlnement: Un coup d'æil comparé nous 
révèle que les rapports entre les éléments manifestes et 
les éléments latents sont loin d'être simples; en tout cas, 
il n'arrive pas toujours qu'un élément manifeste remplace 
un élément lätent. II dait plutôt exister entre les deux 
camps des rapports d'ensemble, un élélnent manifeste 
pouvant remplacer plusieurs éléments latents, et un élé- 
ment latent pouvant être remplacé par plusieurs éléments 
manifestes. 
Sur Ie sens du rêve et sur l'attitude de la rêveuse à 
son égard il y aurait également des choses surprenantes 
à dire. Elle adhère bien à notre interprétation, mais s'en 
lllontre étonnée, Elle ignorait qu'elle eût si pen d'estilne 
pour son mari ; et eUe ignore les raisons pour lesquelles 
eUe doit Ie mése
timer'à ce point. II y a là encore beau- 
coup de points incompréhensibles. J e crois décidément 
que nous ne sommes pas encore suffisamment armés 
pour pouvoir entreprendre l'interprétation des rèves et 
que nons avons bcsoin d'indications et d'une préparation 
supplémentaires. 



CIL\ PITRE VIII 


RÊVE ENFANTINS 
L 


N ous avons l'impression d'avoir avancé trop vite. Reve- 
nons un peu en arrière, Avant de tenter Ie dernier essai 
de surmonter, grâee à notre technique, les difficultés 
découlant de la déformation des rêves, nous no us étions 
dit que le Inieux serait de tourner ces difficultés, en 
nous en tenant seulement aux rêves dans lesquels (à sup- 
poseI' qu
ils existent) la déformation ne s'est pas produite 
ou n'a été qu'insignilìante. Ce procédé va d'ailleurs å l'en- 
contre de l'histoire du développement de notre eonnais- 
sanee, car, en réalité, c'est seulement après une appli- 
cation rigoureuse de la technique d'interprétation à des 
rêves déformés et après nne analyse complète de eeux-ei 
que notre attention s'est trouvée attirée sur l'existence de 
rêves non déformés. 
Les rêves que nous cherchons s'observent chez les 
enfants. lIs sont brefs, elairs, eohérents, facilenlent intel- 
ligibles, non équivoques, et pourtant ce sont incontesta- 
blement des rêves. La déformation des rêves s'observe 
égalelnent chez les enfants, même de très bonnc heure, 
et l'on connaît des rêves appartenant à des enfants de 5 
à 8 ans et présentant déj à tous les caractères des rêves 
plus tardifs. Si l'on lin1Íte toutefois les observations à 
l'âge compris entre les débuts discern abies de l'activité 
psychilJue et la quatriènle ou cinquième année, on trouve 
une série de rêves présentant un caractère qu'on peut 
appeler enfantin et dont on peut à l'occasion retrouver des 
échantillons chez des enfants plus âgés. Dans certaines 
circonstances, on peut observer, même chez des per- 
sonnes adulles, des rêves ayant tout. à fait Ie type infantile. 
Par l'analyse de ces rÊvcs enfantins nous pouvons très 
facilement et avec beaucoup de certitude obtenir, sur la 
nature du rêve, des renseignements qui, il est perlnis 



nÊVES EXFA?\TIXS 


JAt 


(Ie l' cspérer, so lnontreront décisifs ct universellement 
valables. 
1 0 Pour comprendl"e ces rêves, on n'a besoin ni d'ana- 
lyse, ni d'application d'une technique quelconque. On 
ne doit pas interroger l'enfant qui raconte son rêve. l\lais 
il faut faire compléter celui-ci par un récit se rapportant 
à la vie de l'enfant. II y a toujours un événement qui, 
ayant en lieu pendant Iajournée qui précède Ie rêve, no us 
explique celui-ci. Le rêve cst la réactiol\ du sornlneil à 
eet événement de l'état de veille. 
Citons quelques exemples qui serviront d'appui à nos 
conclusions uitérieures. 
a) Un garçon de 22 mois estchargé d'offril" à queiqu'un, 
à titre de congratulation, un panier de cerises, II Ie fait 
manifestement très à contre-cæur, malgré la promesse 
de recevoil" lui-même quelques cerises en récon1pense. 
Le lendemain matin il raconte avoil" rêvé que (( Ile(r)mann 
( a) mangé toutes les cerÙ;es )). 
h) Une fillette âgée de 3 ans et trois mois fait son pre- 
mier voyage en mer. Au moment du débarquem
nt, eUe 
ne veut pas quitter Ie bateau et se met à pleurer amère- 
ment. La durée du voyage lui semble avoir été trap 
courte. Le lendemain matin eUe raconte: (( Cette nuit 
j'ai voya!Jé en mer. )) Nous devons compléter ce récit, en 
disant que ce voyage avait duré plus longtemps que l' en- 
fant ne Ie disait. 
c) Un garçon âgé de 5 ans et demi est emmené dans 
une excursion à Esclterntal, près Ilallstatt. II avait entendu 
dire que Ilalljtattse trouvait au pied du Dachstein, lTIOn- 
tagne à laquelle il s'intéressait beaucoup, De sa résidencc 
à Anssee on voyait très bien Ie Dachstein et l'on pouvait 
y distinguer, à l'aide du télescope, Simonyhütte. L'en- 
fant s' était a ppliqné à plnsieurs reprises à I 'apercevoir à tra- 
vers la longue-vue, mais on ne sait avec quel résultat. 
L'excursion avait commencé dans des dispositions gaies, 
Ia curiosité étant très excitée. Toutes les fois qu 'on aper- 
cevait une montagne, l'enfant demandait: (( Est-ce cela Ie 
Dachstein?)) II devenait de pIns en plus taciturne à lllesnrc 
qu'il recevait des réponses négatives; il a fini par ne plus 
prono
cer u
 mot et r
fus
 de prendre part à nne petite 
ascenSion qu on voulalt falre pour aller voir Ie torrent. 
On l'avait ern fatigué, mais Ie lendemain matin il raconta 
Flow D 


9 



142 


tlt RÊVF
 


tout joycnx: << J'ai rêvé cette nuit que nous avons tJté à 
SÏ1nonylditte. )) C'est donc dans l'attente de ('eUe visite 
qu'il avait pris part à l'excllrsion. En ce qui concerne les 
détails, il ne donna qne celui dont il avait entenclu par- 
ler précéden1ment, à savoir que pour arriver à 1a cabane 
on monte des marches pendant six henres. 
Ces trois rêves suffisent à tous les renseignements que 
nous pouvons désirer. 
2 0 On Ie voit, ces rêves d' enfants ne sont pas dépollr- 
vus de sens: ce sont des actes psych'iques intelll:qióles, 
comp lets , Souvenez-vous de ce que je vous ai dit concer- 
nant Ie jugement que les médecins portent sur les rêves, 
et notamment de la comparaison avec les doigts que 
l'habile musicien fait courir sur les touches du clavier. 
L'opposition flagrante qui existe entre les rêves d'enfants 
et cette conception ne vous éehappera certainenlent pas. 
1\lais aussi serait-il étonnant qne l'enfant fÙt capable 
d'accoInplir pendant Ie somn1eil des actes psychiques 
eOlnplets, alors que, dans les mêmes conditions, l'adulte 
se contenterait de réactions convulsifornles. 
ous ayons 
d'ailleurs toutes les raisons d'attribuer à l'enfant un SOlll- 
D1eil meilleur et plus profond. 
3 0 Ces rèves d'enfants n'ayant subi aucune déforn1a- 
tion n'exigent aucun travail d'interprétation. Le rêve 
ruanifeste et Ie rêye latent se confondent et coïn'cident ici. 
La déroJ
mation ne cOllstitue done pas un caral'tère nature! 
dUl'ève. J'espère qne ceIa VOliS ôtera nn poids de la poi- 
trine. Je dois YOIlS avertir toutefois, qu'en y réfléchissant 
de plus près, nous serons obligés d'accorder mêUle à ces 
rèves une toute petite déforlnation, nne certaine différence 
entre Ie contenu Inanifeste et les pensées latcntes. 
4 0 Le rêve enfantin est une réaction à un événement 
de la journée qui laisse après Ini un regret, une tristesse, 
un désir insatisfait. Le 'J"êve apporte la 'l'éalisation directe, 
non t
oilée, de ce désÙ', Rappelez-vous maintenant ce que 
nous aVOHS dit concernant le rôle des excitations corpo- 
relies extériellres et intérieures, considérées COll1111e per- 
tllrbatric('s du SOIDITIcil et productrices de rêvcs, N01lS 
avons appris là-desstJs des faits tout à fait certains, Inais 
seul un petit nombre de faits se prètait à cette explica- 
tion, Dans ces rêves d'en1"allts rien n'indiqlle l'action d'ex- 
... . , 
cltaLIon
 somatlques; sur ce pOInt, aucune erreur nest 



RÊVES ENFAXTINS 


143 


possible, les rèves étant tont à fait intelligibles et faciles 
à embrasser d'un sCllI coup d 'æil. !\lais ce n'est pas là 
une raison d'abandonner l'explication étiologiqne des 
rêves par l'exci ta tion. .l';' ous pouvons seulemen t deluander 
COIll1l1eI1Ì il se fait que nous ayons oublié dès Ie déhut que 
Ie sOll1meil peut être troublé par des excitations non seu- 
lement corporelles, mais aussi psychiques? Nous savons 
cepenclant que ("est r
r les excitations psychiques que 
Ie son1meil de l'adnlte est Ie plus souvent troublé, car 
elles l'empêchent de réaliscr la condition psychiqne dn 
, son1n1ciI, c'est-à -dire I'abstraction de tout intérêt pour Ie 
n10nde extérieur. L'adulte ne s'endort pas, parce qu'il 
hésite à interrompre sa vie active, son travail sur les 
choscs qui l'intéresscnt. Chez l'enfant, cette e
citation 
psychique, perturbatl ice du sOD'lmeiI, est fournie par Ie 
désir insatisfait auquel il réagit par Ie rêve 
50 Pal'tant de Ià, nous aboutissons, par Ie chen1Ïn Ie 
plus court, à des conclusions sur Ia fonction du rêvc. 
E!l tant que réaction à l'excitation psychique, Ie rêve doit 
a voir pour fonction d' écarter ceUe excitation, afin que Ie 
srnnn1cil puisse se poursuivre. Par quel moyen dynalnique 
l.
 rêve s'åcquitte-t-il de ceUe fonction? C'est ce que nous 
ignorons encore; mais nous pouyons dire d'ores et déjà 
que, loin d'êtpe, ainsi qu'on Ie Iui reproche, un troulJle- 
SfJlnHlCil, Ie rêve est un rJaT'dien du sOllnneil qu'il déf'end 
contre ce qui est susceptible de Ie trouble,-'. Lorsquc nous 
crayons que sans le rêve nous aurions Inienx dormi, 
nous sommes dans I'erreur; en réalité, sans l'aide dn 
rêve, nous n'aurions pas dormi du tout. C'est à lui que 
nons devons Ie peu de sOInlneil dont nous avons joui. II 
n'a pas pn éviter de nous occasionner certains troubles, 
de mème que Ie gard ien de nuit est oLligé de Caire lui- 
IllêIl1C nn certain bruit, lorsqu'il poursnit ceux qui par 
leur tapage nocturne nous auraient troublés dans LIne 
mesure intiniment plus granùe. 
6 0 Le dpsir est l'excitatenr du rève; la réalisation de 
ce désir forIne Ie contenn d n rève: tel est un des carac- 
t('res fondamentaux dn rêve, Un autre caractère, non 
moins constant, consiste en ce qne Ie I'êve, non content 
d'exprirner nne pens{>e, représcnte ce dC-sir comIn
 r

a- 
lisp, SOilS la fOrITIe d'un f-VènelIlcnt psychifluC hallueilla- 
toire, Je voudrais coyage1
 en lnel': tcl e
t Ie désir f'xcita- 



14i 


tE nÊVE 


teur du rêve. Je 'voyage sur rner: tel est Ie contenu du 
rêve. II persiste done, jusque dans les si simples rêves 
d'enfants, une différence entre Ie rêve latent et Ie rêve 
manifeste, une déformation de la pensée latente d u rève: 
c'est la transformation de la pensée en ét,énernenf vécu. 
T)ans lïnterprétation tiu rêve il faut avant tout faire abs- 
traction de eette petite transformation. S'il était vrai qu'il 
s'agît là d'un des earactères les plus généraux du rêve, 
Ie fragment de rêve eité plus haut: J.e vois mon f,
ère 
en,"er'1J1.é dans un cof!re, devrait être tr3duit non par: 1Jl0n 
(rère se restreint, n1ais par: Je voudrais que mon frère se 
'reslreigne, mon frè're do it se l'estreindre 1. J)Cd deux carac- 
tères généraux du rêve que nous venous de faire ressortir, 
Ie second a Ie plus de chances d'être accepté sans oppo- 
sition. C'est seulement à la suite de recherches appro- 
fondies et portant sur des matériaux abondants que nous 
pourrons montrer que l'excitateur du rêve doit toujours 
être un désir, et non une préoccupation, un projet on 
un reproehe; mais eeci laissera intact l'autre earactèrc 
du rève qui consiste en ce que celui-ci, au lieu de repro- 
duire l'excitation purement et sin1plement, la supprÍIne, 
l'écarte, l'épuise, par une sorte d'assilnilation vitale. 
7 0 Nous rattachant à ces deux caractères du rêve, nous 
pouvons reprendre la comparaison entre ce]ui-ci ct l'acte 
manqué. Dans ee dernier, nous distinguons une tendance 
perturbatrice et lIne tendance troublée, et dans l'acte 
nlanqué lui-même nous voyons un compromis entre ces 
deux tendances. Le mênle schéma s'applique au rève. 
J)ans Ie rêve, la tendancc troublée ne pent ètre autre que 
la tendanee à dorn1ir. Quant à la tendance pertnrbatricc, 
nous la remplaçons par l'excitation psyehique, done par 
le désir qui exige sa satisfaction: effectiveJnent, nous ne 
connaissons pas jusqu'à présent d'autre excitation psy- 
chique susceptible de troubler Ie sOlnn1eil. Le rêve résul- 
terait done, lui aussi, d'un con1pron1is. Tout en dorn1ant, 
on éprouve la satisfaction d'un désir; tout en satisfaisant 
un désir, on continue à dormir, II ya satisfaction partielle 
et suppression partielle de ì'un et de }'autre. 
8 0 Rappelez-vous l'espoir que nous avions conçn pré- 
cédemment de pouvoir utiliser, COlnme voie d'accès à 


I. An sujet de ce rève, voir plus haut, p. 123. 



R ftYES E
FAXTI
S 


145 


l'intelligence du problènle du rêve, Ie fait que certains 
produits, très transparents, de l'imagination ont reçu Ie 
nom de rêves éveillés, En eifet, ces réves éveillés ne 
sont autre chose que des accomplissements de désirs 
anlbitieux et érotiques, qui nous sont bien connus; mais 
quoique vivement représentées, ces réalisations de désirs, 
sont seulement pensées et ne prennent janlais la forme 
d'événements hallucinatoires de la vie psychique. C'est 
ainsi que des deux principaux caractères du rêve, c'est Ie 
moins certain qui est ITlaintenu ici, tandis que l'autre 
disparaît, parce qu'il dépend de l'état de sOlnmeil et n'est 
pas réalisable dans la vie éveillée. Le langage courant 
lui-mênle semble soupçonner Ie fait que Ie principal carac- 
tère des rêves eonsiste dans la réaJisation de désirs. 
1)is8ns en passant que si les événelnents vécus dans Ie 
rève ne sont que des représentations transformées et 
l'endues possibles par les conditions de l'état de sOlnlneil, 
done des (( rêv
s éveillés nocturnes )), nous conl prenons 
que la formation d'un rêve ait pour effet de supprinler 
l'excitation nocturne et de satisfaire Ie désir, car l'activité 
des rêves éveillé8' implique eUe aussi la satisfaction de 
désirs et ne s'exerce qu'en vue de cette satisfaction. 
l)'autres manières de parler expriment encore Ie mêrne 
sens. 1'out Ie monde connaît les proverbes: (( Le porè rêve 
de glands, l'oie rêve de maïs; )) ou la question: (( De quoi 
rêve la poule? )) et la réponse : (( De grains de millet. )) 
C' est ainsi que descendant encore plus bas q1le nous ne 
l'avons fait, c'est-à-dire de renfant à l'anilnaI, Ie pro- 
verbe voit Illi aussi dans Ie contenu du rêve la satisfac- 
tion d'un besoin. N ombreuses sont les expressions ilnpli- 
quant Ie même sens: (( beau comnle dans un rêve )), (( je 
. n'aurais jamais rêvé d'nne chose pareille )), (( c'est une 
chose dont l'idée ne m'était pas venue, mêrne dans mes 
rêves les plus hardis )). II Y a là, de la part du Iangage 
courant, un parti
pris évident. II y a aussi des rêves q ni 
s'accornpagnent d'angoisse, des rêves ayant un contenu 
pénible ou indifférent, mais ces rêves-Ià n'ont pas re
'n 
l'hospitalité du langage courant. Ce langage parle bien 
de rêves (( nléchants >>, mais Ie rêve tout court n'est pour 
lui que Ie rêve qui procure la douce satisfaction d'un 
désir, II n'est pas de proverbe oÙ il soit question du pore 
ou de l'oie rêvant qu'ils sont saignés. 



146 


LE RÊVE 


II eût été sans cloute ineompréhensible que les auteurs 
qui se sont occupés du rêve ne se fussent pas aperçus que 
sa principale fonction consiste dans la réalisation de 
désirs. lIs ont, au contraire, SOllvent noté ce caractère, 
nlais personne n'a jamais eu l'idée de lui reconnaître nne 
portée générale et d'en faire Ie point de départ de l'expli- 
cation du rêve. N ous sonpçonnons bien (et nous y revien- 
drons plus loin) ce qui a pu les en en1 pêcher. 
,Songez done à tous les précieux renseignen1ents que 
no us avons' pu obtenir, et cela presque sans peine, de 
l'examen des rêves d'enfants. Nous savons notamment 
qne Ie rêve a pour fonction d'être Ie gardien du somlneil, 
qu'il résulte de la rencontre de deux tendances opposées, 
dont l'une, Ie besoin de sOlnmeil, reste constante, tandis 
que l'autre cherche à satisfaire une excitation psychique; 
nous possédons, en outre, la preuve que Ie rêve est un 
acte psychique, signifiea tif, et nou's connaissons ses deux 
principaux caractères: satisfaction de désirs et vie psy- 
chique hallucinatoire. En acquérant toutes ces notions, 
nous étions plus d 'une fois tentés d' oublier que nous nous 
occupions de psychanalyse. En dehors de son rattache- 
ment aux aetes manqués, notre travail n'avait rien de 
spécifique. N'importe quel psyehologue, mêlne totalement 
ignorant des prémisses de la psychanalyse, aurait pu 
donneI' cette explication des rêves d'enfants, Pourquoi 
aucun psyehologue ne l'a-t-il fait? 
S'il n'y avait que des rêves enfantins, Ie problème 
sera it résoIu, notre tâche tern1Ïnée, sans que nous ayons 
besoin d'interroger Ie rèveur, de faire intervcnir l'in- 
conscient, d'avoir recours à la libre association. Nous 
avons déjà constaté à plusieurs reprises que des carac- 
tères, auxquels on avait eonin1encé par attrihller uue 
portée générale, n'appartenaient en réalité qu'à une cer- 
taine catégorie et à un certain uornbre de rêves, II s'agit 
done de savoir si les caractères généraux que nous offrent 
les rêves d'enfants sont plus stables, s'ils appartiennent 
également aux rêves Inoins transparents et dont Ie COJ1- 
tenu mauifeste ne présente aucun rapport avec la survi- 
vance d'un désir diurne. D'après notre Inanière de voir, 
ces autres rêves ont subi une déformation considérable, 
ce qui ne nous perlnet pas de nous prononcer sur leur 
compte séance tenante. Nons entrevoyons aussi que, pour 


't 




 RÊYES EXFAXTIXS 147 
expliquer cette déformation, nous aurons besoin de la 
technique psychanalytique dont nous avons pu nous 
passer lors de l'acquisition de nos connaissrtnces rela- 
tives aux rêves d'enfants. 
II existe toutefois un groupe de rêves non déformés 
qui, tels les rêves d'enfants, apparaissent comJne des 
réalisations de désirs, Ce sont les rêves qui, pendant 
tout Ie cours de la vie, sont provoqués par les ilnpérieux 
besoins organiqnes : faiJn, soif, besoins sexuels. lIs COIl- 
stituent done des réalisations de désirs s'effectuant par 
l'éaction à des excitations internes, C'est ainsi qu'une 
fillette de 19 Inois fait un rêve conlposé d'un lnenu 
auquel eUe avait ajouté son nom (Anna F... (raises, 
fJ'G}nhoises, ollleleite, houillie) : ce rêve est une réaction à la 
diète à laquelle clle avait été soumise pendant une jour- 
née à cause d'une indigestion qu'on avait attrihuée à 
l'absorption de fraises et de fran1boises. La grand'n1ère 
de ccUe fillette, dont l'àge ajouté à l'âge de celle-ci don- 
nait un total de 70 ans, fut ohligée, en raison de troubles 
que lui avait occasionnés son rein flottant, de s'abstenir 
de nourriture pendant une journée entière: la nnit Sl1 i- 
vante eUe rêve qu'elle est invitée à dîncr chez des alnis 
qui lui offrent les Ineilleurs morccaux, Les observations 
se rapportant à des prisonnicrs privés de nonrriturc ou à 
des personnes qui, au cours de voyages et d'expéditions, 
se trouvent soun1ises à de dnres privations, montrent qne 
dans ces conditions tons les rêves ant pour objet la satis- 
faction des désirs qui ne peuvent (\tre satisfaits dans la 
réalité. Dans son livre .A.ntarctic (\Tol. I, p. 336,. Ig01), 
OUo Nordcnskjùld parle ainsi de l'éqnipage qui avait 
hiverné avec lui: (( Nos rêves, qui n'avaient jan1ais été 
plus vifs et nOlnhrcux qu'alors, étaicl1t très significatifs, 
en ce qu'ils indiquaient nettement la direction de nos 
idées, JI{
nlC ceux de nos canlarades qui, dans la vie nor- 
1l1ale, ne rèvaient qll'exceptionnellf'lnent, avaient à nous 
raconter de longues histoirps chaque matin, lorsque nons 
nous réunissions ponr échanger nos dernières expérieuces 
puisées dans Ie monde de l'in13gination. Tous ces rêve
 

e rapportaient au nlonde extérieur dons nous étions si 
i
loignés, mais sonvent aussi à notre situation actuelle,.. 
l\Ianger et hoire : leIs étaient d'ailleurs les centre
 aulour 
desquels nos rêvcs gravitai<'nt Ie plus souvent. L'un de 



148 


LE RI
VE 


nous, qui avait la spécialité de rêver de grands banquets, 
était enchanté Iorsqu'il pouvait nous annoncer Ie matin 
qu'il avait pris un repas composé de trois plats; un autre 
rêvait de tabac, de montagnes de tabac ; un autre encore 
voyait dans ses rêves Ie bateau avancer 
 pleines voi]es 
sur les eaux libres. Un autre rêve encore mérite d'être 
111cntionné: Ie facteur apporte Ie courrier et explique 
pourquoi il s'est fait attendre aussi longtemps ; il se serait 
trompé dans sa distribution et n'a réussi qu'avec beau- 
coup de peine à retrouver les lettres. On s'occupait natu- 
rellement dans le sommeil de choses encore plus impos- 
sibles, mais dans tous les rêves que j'ai faits inoi-lnênle 
ou que j'ai entendn raconter par d'autres, la pauvrcté 
d'imagination était tout à fait étonnante, Si tous ces rêves 
avaient pu être notés, on aurait là des documents d'un 
grand intérèt psychologique. 
Iais on comprendra sans 
peine conlbien Ie son
meil était Ie bienvenu pour nous 
tous, puisqu'il pouvait HOllS offrir ce que nous désirions 
Ie plus ardemlnenl. )) J e cite encore d'après Du Prel : 
(( 
Iungo Park, tombë, au cours d'un voyage à travers 
l' Afrique, dans un état proche de l'inanition, rêvait tOll t 
Ie temps des val]ées et des plaines, verdoyantes de son 
pays natal. C'est aillsi encore que Trenck, tourmentá par 
la fain1, sevoyait assis dans une brasserie de Magdebourg 
devant une table .
hargée de repas copieux. Et George 
Bac.k, qui avait pris part à la prerfiière expédition de 
Franklin, rêvait toujours et régulièren1ent de repas 
copieux, alors qu'à la suite de terribles privations il 
mQurut littéralement de faim, )) 
Celui qui, ayant mangé Ie soil" des mets épicés, éprouve 
pendant la nuit une sensation de soif, rêve facilement 
qu'il boil. II est naturellement impossible de supprimel" 
par Ie rêve une sensation de faim ou de soif plus ou moins 
intense 
 on se réveille de ces rêves assoiffé et on cst 
obligé de boire de l'eau réelle. Au point de vue pratique, 
Ie service que rendent les rêves dans ces cas est insigni- 
fiant, mais il n'est pas moins évident qu'ils ont pour but 
de maintenir Ie sornmeil à l'encontre de l'excitation qui 
pousse au réveil et à l'action. Lorsqu'il s'agit de besoins 
d'une intensité Inoindre, les rêves de satisfaction exercent 
SOllvent une action efficace. 
l)c même, SOlIS l'inCuence des excitations sexuelles, Ie 



nÊVES EXFAN'fINS 


149 


rêve procure des satisfactions qui présentent cependant 
des particularités dignes d'être notées, Le besoin sexuel 
dépendant moins étroitement de son objet que la fain1 et 
la soif des leurs, il peut recevoir, grâce à l'émission 
involontaire de liquide spermatique, nne satisfaction 
réelle ; et par suite de certaines difficultés, dont il sera 
question plus tard, inhérentes aux relations avec l'objet, 
il arrive souvent que Ie rêve accoll1pagnallt Ia satisfac- 
tion réelle présente un contenu vague ou déformé. Cette 
particularité des émissions invoiontaires de sperme fait 
que celles-ci, seion la remarque d'ü. Rank, se prêtent 
très bien à l'étude des déformations des rêves. Tous les 
rêves d'adultes ayant pour objet des besoins renferlllent 
d'ailleurs, outre la satisfaction, quclque chose de plus, 
quelqne chose qui provient des sources d'excitations 
psychiques et a besoin, pour être compl'is, d'être inter- 
prété. 
N ous n'affirmons d'ailleurs pas que les rêves d'adultes 
qui, forlnés sur Ie modèle des rêves cJ?fantins, impliquent 
la satisfaction de désirs, ne se présentent qu'à titre de 
réactions aux besoins impérieux que nous avons énulnérés 
plus haut. Nous connaissons également des rèvcs 
d'adultes, brefs et clairs, qui, nés sous l'influence de cer- 
taines situations dOlllinantes, proviennent de sources 
d'excitations incol1testablement psychiques, Tels sont, 
par exemple, les rêves d'impatience: après avoil" fait les 
pl'éparatifs en vue d'un voyage, ou pris toutes les disposi- 
tions pour assister å un spectacle qui nous intéresse tout 
particulièrement, ou à une conférence, ou pour faire une 
visite, on rêve la nuit que le but qu'on se proposait est 
aUeint, qu'on assiste au théàtre ou qu'on est en conversa- 
tion avec la personne qu:on se disposait à voir. Tels sont 
encore les rêves qu'on appelle avec raison (( rêves de 
paresse )) : des personnes, qui aiment prolonger leur SOffi- 
meil, rêvent qu'elles sont déjà levées, qu'elles font leur 
toilette ou qu'elles sont déjà à leurs occupations, alor8 
qu'en réalité eUes continuent de dormir, témoignant par 
Ià qu' eUes aiment mieux être levées en rêve que réelle- 
ment. Le désir de dormir qui, ainsi que nous l'avons vu, 
prend normalement part à la forlnation de rêves, se 
manifeste très netternent dans les rêves de ce genre dont 
il constitue lnêlne Ie factcur essenticl. Le besoin de dor- 



,50 


LE nl
YE 


mir s
 place à bon droit à côté des autres grands besoins 
organlques. 
Je VOllS IJlOntre ici sur une reproduction d'un tableau 
de Seh"Tind, qui se trOllYe Jans la galerie Schack, à 
l\I unich, avec quelle puissance d'intuition Ie peintre a 
ran1enc l'origine d'un rêve à une situation dOIl1inante, 
C'est Ie (( Rêve du Prisonnier )) qui ne pent naturelle- 
lllent pas avoir d'autre contenu que l'évasion. Ce qui est 
très bien saisi, c'est que l'évasion doit s'effectncr par la 
fenêtrc, car c'est par Ia fenêtre qu'a pénétré l'excitation 
huuincuse qui lnet fin au son1IneiI du prisonnier, Les 
gn0111CS 1110ntés les nns sur les autres rcprésentent les 
poses snccessives que Ie prisonnier aurait à prendre ponr 
se haussel" jusqu'à la fenêtre, et à moins que je lne 
troll1pC, et que j'attrihue au peintre des intentions qu'il 
n'avaiL pas, illne sen1Lle q lie Ie gnome qui forlnc Ie sOln- 
n1et de la p)"rarnide et qui scie If's barreaux de ]a grille, 
faisant ainsi ce que Ie prisonnier lui-n1ême serait heureux 
de pouvoir faire, présente une ressen1blance frappante 
avec ce dernier. 
Dans tous les autrcs rêves, sanf les rêves d'enfants et 
cenx du tyiH
 infantile, ]a d&foflnation, avons-nous dit, 
constitue un obstacle Sllr notre chcn1Ïn. N OUS ne pon- 
vons pas dire de prÏIue ahord s'ils représentent, eux 
aussi, des réalisations de désirs, con1me nons son1mes 
portés à Ie croire ; leur contenu lnanifeste ne nous révèle 
rien sur l'excitation psychique à laquelle iIs doivent leur 
origine et il no us est inlpossible de prouver qu'ils visent 
éga1en1cnt à 
carter ou à annuler cette excitation. Ces 
rêves doivf'nt être interprétés, c'est-à-dire traduits, leur 
déforn1ation doit être redressée et leur contcnu n1anifeste 
remplacé par leur eontenu latent: alors seulen1ent no us 
pourrons juger si les données valables pour les rêves 
illfantiles Ie sont également pour tous lea rêves sans 
exception 



CIL\. PITnE IX 


LA CE
SURE IJU RE\TE 


L'étude des rêves d'enfants nons a révélé Ie lllode d'ori- 
gine, I'essence et la fonction du rêve. Le rêve est un rrtoyen 
de sllPpr'ession d'excitations (psychiques) venant tl'ouble/
 Ie 
sonl1neil, cette suppression s'elfectuant à l'aide de la .s'atis- 
(action halluc'Ùzatoire. En ce qui concer-ne les rêves 
d'adultes, nous n'avons pu en expliquer qu 'un seul 
groupe, celui notamn1ent que nous avons qualifiés de 
rêves du type infantile. Quant aux autres, nous ne savons 
encore rien les concernant; je dirais Inêlne que nous ne 
les C0l11pren0l1s pas, Nous avons obtenu un résultat pro- 
visoire dont il ne faut pas sOlls-estin1er la valeur: toutes 
les fois qu'un rêve nous est parfaitement intelligible, il se 
révèle COD1n1e étant nne satisfaction hallucinatoire d'un 
désir. II s'agit là d'une coïncidence qui ne pent être ni 
accidentelle ni indifférente. 
Quand nous nous trouvons en préscnce d'un rêve d'un 
autre genre, 110US adn1cttons, à la suite de diver
es 
réflexions et par analogie avec la conception des actes 
n1anqués, qu'il constitue une substitution déforlnée d'un 
contenu qui nous est inconnu et auqnel il do it être 
ran1ené, AnalyseI', cOlnprendre cette dé/'orllzation du l"êve, 
telle est done notre tâche inln1édiate. ' 
La déforlnation du rêve est ce qui nous fait appa- 
raitre celui-ci COlnlne étrange et incompréhensible. 
 OllS 
voulons savoir beaucoup ùe choses à son sujet : d'abord 
son origine, son dynan1Ïsme; ensuite ce qu'elle fait 
et, entin, COJlllllent cUe Ie fait. Nons pouvons dire aussi 
que la déforlnation du rêyc est Ie produit du travail 
qui s'accomplit dans Ie rêve. Nous allons décrire ce 
travail du rêve et Ie ran1ener aux forces dont il subit 
l' action. 
Or, écontez Ie rêve suivant. II a été consigné par Hne 



152 


LE R}
YE 


dame de notre cercle t et appartient, d'après ce qu'elle 
DOUS apprend, à nne dan1e âgée, très estÍlnée, très cul- 
tivéc. II n'a pas été fait d'analyse de ce rève. Notre infor- 
matrice prétend que ponr les personnes s'occupant de 
psychanalyse il n'a besoin d'aucllne interprétation. La 
rêveuse elle-même ne I'a pas interprété, n1ais elle l'ajugé 
et condamné comme si elle avait su l'interpréter. ,r oici 
notamment comment elle s'est prononcée à son sujet : 
(( et c'est une femme de 50 ans qui fait un rêve aussi hor- 
rible et stupide, une femme qui nuit etjour n'a pas d'au- 
tre souci que celui de son enfant I )) 
Et, Olnaintenant, voici Ie rêve concernant les services 
d'alnour t . (( Elle se rend à l'hôpital Inilitaire N I et dit au 
planton qu'elle a à parler au médeein en chef (elle donne 
un .nom qui lui est inconnu) auquel eUe veut offrir ses 
services à l'hôpital. Ce disant, elle accentue Ie mot ser- 
"ices de telle sorte que Ie sous-officier s'aperçoit aussitôt 
qu'il s'agit de serlJices d'anlour. V oyant qu'il a affaire à 
nne dame âgée, ilIa laisse passer après quelque hésita- 
tion, 
Iais au lieu de parvenir jusqu'au n1édecin en chef, 
eUe échoue dans une grande et sombre pièce où de 
nOlnbreux officiers et médecins n1Ílitaires se tiennent 
assis ou debout autonr d'une longue table. Elle s'adresse 
avec son offre à un médecin-major qui la cOD1prend dès 
les premiers mots. V oici Ie texte de son discours tel 
qu'elle I'a prJl10ncé dans son rêve: (( rvIoi et beaucoup 
d'autres felnmes et jeunes filles de Vienne, nous sommes 
prêtes, aux soldats, hOlI11l1es et offieiers sa-ns distinc- 
tion,.... )) A ces mots, eUe entend (toujoufs en rêve) un 
murmure. 

Iais l'expression, tantôt gênée, tantôt lllalicieuse, qni 
se peint sur les visages des officiers, lui prouve que tous 
I c3s assistants corhþrennent bien cè qu'elle veut dire, La 
d,1me continue: (( J e sais que notre décision peut paraìtre 
bizarre, mais nous la prehons on ne peut plus au sérieux. 
On ne demande pas au sold at en campagne s'il veut 
mourir on non. )) lci une minute de silence pénible, Le 
médecin-major la prend par la taille et lui dit : (( Chère 
llladanle, supposez que nous en venions réellement là.,. )) 
(
IurmuI'es.) Elle se dégage de son bras, tout en pensant 


J, Mme la doctoresse v. HUß'-IIcllmlltb. 



LA CENSCRE DU nÊVE 


153 


que celui-ci en vaut bien un autre, et répond: (( l\Ion 
IJieu, je suis une vieille femnle et il se peut que je ne 
me trouve jamais dans ce cas. IJne condition doit toute- 
fois être remplie : il faudra tenir compte de l'âge, il ne 
fandra pas qu'l1ne femn1e âgée à un jeune garçon... 
(nlurmures); ce serait horrible. )) - Le médecin-major : 
(( Je vous comprends parfaitement. )) Quelques officiers, 
parmi lesquels s 'en trouve un qui IUl avait fait la cour 
dans sa jeunesse, éclatent de rire, et la danle désire être 
conduite auprès du lnédecin en chef qu'elle connaìt, afiu 
de mettre les choses au clair. l\Iais elle constate, à son 
grand étonnement, qu'elle ignore Ie nom de ce n1édecin. 
Néanmoins Ie médecin-major lui in'dique polinlent et 
respectueusement un escalier en fer, étroit et en spirale, 
qui conduit aux étages supérieurs et lui recommande de 
lllonter jl1squ'au second. En montant, on entend un 
officier dire : (( C est nne décision colossale, que la 
femn1e soit eune ou vieilJc. Tous mes respects I )) Avec 
1a conscience d'accomplir un devoìr, elle n10nte un 
escalier interminable. 
(( Le même rêve se rcproduit encore deux fois en 
l'espace de quelques semaines, avec des changements 
(selon l'appréciation de la dame) tout à fait insignifiants 
et parfaitement absurdes, )) 
Ce rêve se déroule conlme une fantaisie diurne; il ne 
présente que peu de discontinuité, et tels détails de son 
contenu auraient pu être éclaircis si I on avait pris soin 
de se renseigner, ce qui, vous Ie savez, n'a pas été fait. 
I\Iais ce qui est pour nons Ie plus important et Ie plus 
intéressant, c 'est qu'il présente certaines lacunes, non 
dans Ies souvenirs, mais dans Ie contenu. A trois reprises 
Ie contenu se trouve comme épuisé, Ie discours de la 
dan1e étant chaque fois interrOn1pu par un mUr111Urc. 
,Aueune analyse de ce rêve n'ayant été faite, nous n'avons 
pas, à proprel11ent parler, Ie droit de nous prononcer 
sur son sense II y a toutefois des allusions, COllllne celle 
impliquée dans les nlots services d' amour, qui autori- 
sent certaines conclusions, et surtout les fragments de 
discours qui précèdent imn1édiaternent Ie JUIU'lllure ont 
hesoin d'être complétés, ce qui ne peut être fait que dans 
un seul sens déterminé. En faisant les restitutions néces- 
saires, nous constatons que, pour remplir un devoir 



15!t 


LE RÊVE 


patriotique, Ia rêveuse est prête à Inettre sa personne à 
la disposition .des soldats et des ofiìciers pour la 
satisfaction de leurs besoins amoureux. Idée des plus 
scahreuses, modèle d'une invention audacÎeuscnlent 
lihidineuse; seulelnent cette idée, cette lantaisie ne 
s 'exprime pas dans Ie rêve. Là précisément oÙ Ie con- 
texte semble impliquer cette confession, celle-ci est 
ren1placée dans Ie rêve n1anifeste par nn murmure indis- 
tinct, se trouve effacée ou supprimée. 
\T ous soupçonnez s
ns doute que c'est précisément 
l'indécence de ces passages qui est la cause de leur 
suppression. 
Iais oÙ trouvez-yous nne analogie avec 
celte mani
re de procéder? J)e nos jours, vous n'avcz 
pas à la chercher bien loin 1. Ouvrez Il'importe quel 
journal politiquc, et VOllS trouverez de-ci, de-là Ie texte 
interron1pu et faisant apparaître le blanc du papier. 
\T ous savez que cela a été fait en exécution d'un ordre de 
la censure. Sur ces espaces blancs devaient figurer des 
passages qui, n'ayant pas agréé aux autorités supérieures 
de la censure, ont dû être supprilnés V OllS vous' dites 
que c'est dOll1mage, que les passages supprin1és pou- 
vaient bien être les plus intéressants, les (( meilleurs 
passages )). 
D'autres fois la censure ne s'exercc pas sur des pas- 
sages tout achevés. L'autellr, ayant prévu que certains 
passages se heurteront à un veto de la censure, les a an 
préalable atténués, légèremcì1t modifiés, ou s'est contenté 
d'effieurer ou de désigner par des allusions ce qu'il avait 
pour ainsi dire an bout de sa plun1e. Le journal paraìt 
alors avec des blancs, mais certaines périphrases et 
obscurités vous révèleront facilement les effo.rts qne l'au- 
teur a faits pour échappcr à la ccnsure officiellc, en 
s'imposant sa propre censure préalable. 
l\laintenons cette analogie, N ous disons que les pas- 
sages dn discours de notre dan1e qui se trouyent on1is ou 
sont couverts par un murU1ure ont été, eux aussi, victimes 
d'unc censure. NOlls parlons directen1ent d'une censure 
du rêve à laquelle on doit attribuer un certain rôle dans 
la défofluation des rêves. Toutes les fois que Ie rêve 


I, 
on
 rappelons aux Iectel1rs fran
ais qne ces Je
olls ont élé faites pClulant 
la t;'lIcl'l'e. 



tA CEXSURE DU RÊVE 


155 


manifest
 préseD.te des lacunes, il faut incrinliner l'inter- 
vention de la censure dn rêve. 
ous pouvons lnêlne aller 
plus loin et dire que, toutes les fois que nous nous trou- 
vons en présence d'un élénlent de rêve particulièrement 
faihll', indéterminé et douteux, alors que d'autres ont 
laissé des souvenirs nets et distincts, on doit admettre 
que celui-là a subi l'action de la censure. 
Iais la censure 
se I11anifeste rarelnent d'une façon aussi ouverte, aussi 
naïve, pourrait-on dire, que dans Ie rêve dont nous nous 
occupons ici. Elle s 'exerce Ie pIns souvent scIon la 
deuxième modalité en inlposant des atténnations, des 
approxiluations, des allusions à la pensée véritable. 
La censure des rêves s'exerce encore selon nne troi- 
sième modalité dont je ne trouve pas l'analogie dans Ie 
domaine de la censure de la presse; nlais je puis vous 
illustrer cette modalité sur un exenlple, celui du senl 
rêve que nous ayons analysé. v'" ous 'vous souvenez sans 
doute du rêve oÙ figuraient (( trois D1auvaises places de 
théåtre pour I fI ,5o >>. Dans les idées latentes de ce rève 
l'élément ({ à l'avance, trop tôt )) occupait Ie premier plan: 
ce rut une absurdité de se marier si tôt, il fut également 
absurde de se proeurer des billets de théâtre si long- 
tenlps à tavance. ce fut ridicule de la part de la bellc- 
sæur de mettre une telle hâte à dépenser l'argent ponr 
s'acheter un bijou. De cel élément central des idées du 
rêve rien n'avait passé dans Ie rêve manifeste, dans 
equel 
tout gravitait autour du fait de se rendre au théâtre et 
de se procurer des billets
 Par cc d(
placenlent dn c
ntl'
 
de. gravité, par ce regroupement des éléments du con- 
tenu, Ie rèvc Inanifeste devient si disselnblable au rÔYc 
latent qu'il est inlpos8iLIe de soup<:onner cclui-ci à tra- 
'Tel'S celui-Id. Ce déplacement du centre de gravité est un 
des principaux moyens par lesquels s'effectue la défcr- 
Ination des rêves; c'est lui qui ÌInprime au rêve ce 
caractère bizarre qui Ie fait apparaitre aux yeux du r
venr 
lui-lnême comme n'étant pas sa propre production. 
Omission, ßlo,dification, regronpelnent des matél'iaux: 
tf'ls sont done les efrets de la censure ct les 1110Yf\nS de 
di-fornlation des rêves. La censure mêlne est la principalc 
cause on l'une des principales causE'S de la déformation 
des rêves dont I'cx3lnen nons occupc maintenant. Quant 
à la modification et au regroupClnent, nous avons 



Jbß 


LE R
VE 


l'habitude de les concevoir égalenlcnt commf' des 
D10yens de (( déplaceJnent )). 
Après ces remarques sur les effets de la censure rlcs 
rêves, o
cupons-nous de son dynamisme. Ne prenez pas 
cette expression dans un sens trop anthropomorphique et 
ne vous représentez pas Ie censeur du rêve sous les traits 
d'un petit bonhomme sévère ou d'un esprit logé dans un 
compartiment du cerveau d'oÙ iis exerceraient ses fonc- 
tions; ne donnez pas non plus au nlot dynalnisD1e un 
sens trop (( localisatoire )), en pensant à un centre céré- 
bral d' oÙ émanerait l'influence censurante qu'une lésion 
ou une ablation de ce centre pourrait supprimer. Ne 
voyez dans ce mot qu'un terme commode pour désigner 
une relation dynamique. II ne nous ell!pêche l1ullement 
de demander par queUes tendances et sur queUes ten- 
dances s'exerce cette influence; et nous ne serons pas 
surpris d'apprendre qu'il nous est déjà arrivé antérien- 
rement de nous tronver en présence de la censure des 
rêves, sans peut-être nous rendre compte de quoi il 
, . . 
s aglssalt. 
C'est en effet ce qui s'est produit. Souvcnez-vous de 
l'étonnante constatation quo nous avions faite lorsque 
nous avons con1mencé à appliquer notre technique de la 
libre association, Nous avons senti alors une rés'ista71ce 
s 'opposer à nos efforts de passer de l' éléu\cnt du rêve à 
I'élément inconscient dont il cst la substitution. Cette 
résistance, avons-nous dit, pent varier d'intensité; clIe 
peut être notamment d'une intensité tantôt prodigieuse, 
tantôt tont à fait insignifiante, Dans ce derllier cas, notre 
travail d'interprétation n'a que peu d'étapes à franchir; 
n1ais lorsque l'intensité est grande, nous devons suivre, à 
partir de l'élément, une longue chaine d'associations qui 
nous en éloigne beaucoup et, chemin faisant, no us devons 
surmonter tontes les difIicultés qui 5e présentent sous 1a 
forme d'objections critiques contre les idées surgissant 
à propos du rêve. Co qui, 'dans notre travail d'interpr{.- 
tation, se présentait SOI1S l'aspect d 'une résistance, doit 
être intégré dans Ie travail qui s'accomplit dans Ie rêve, 
la résistance en question n'étant que reffet de la censure 
qui s'exerce sur Ie rêve, Nous voyons ainsi que la censure 
ne horne pas sa fanction à déterminer une déformation 
du rêve, mais qu'elle s'exerce d'une façon permanente et 



LA CEXSURE DU RÊVE 


l,''ì 


ininterrompue, afin de maintcnir et conserver la défor- 
mation prQduite, J)'ailleurs, de Inême que la résistance 
à laquelle nous nons heurtions 101"5 de l'interprétation 
variait d'int-ensité d'un élélnent à l'autre, la déformation 
produite par la censure- difI'ère eUe anssi, dans Ie mêrrH
 
rêve, d'un élélnent à l'autre. Si ron cOl11pare Ie rêve 
Inanifeste et Ie rêve latent, on constate que certains 
élénlents latents ont été cOD1plètelnent élilninés, que 
d'autres ont subi des modifications plus ou llloins in1por- 
tantes; que d'autres encore ont passé dans Ie contenu 
manifeste du rêve sans avail" subi au cline Inodifieation, 
peut-être mème renforcés. 

Iai
 nous voulions savoir par queUes tendances ct 
contre queUe.s tendances s.exerce la censure, A ceUe 
question, qui est d'une importance fondamentale pour 
l'inteUigence du rêve, et peut-être même de la vie 
humaine en général, on obtient facilem<ent la réponse si 
l' on parcourt la série des rêves qui O^nt pu être soumis à 
l'interprétation, Les tendances exerçant la censure sont 
celles que le rêveur, dans son jugen1<ent de rétat de 
veille, reconnait comme étant siennes, avec lesquelles it 
se sent d'aceord. Soyez certains que IOI-sque vous refusez 
de donner votre acquiescem-ent à une interprétation 
correcte d'un de vos rêves, l-es raisons qui vous di(':t
nt 
votre refus sont les mêmes que celles qui président à la 
censure et à la déformation et rendent l'interprétatioll 
nécessaire. Pensez seulement au rêve de notre dame 
quinquagénaire, Sans avoir interprété son rêve, elle le 
trouve horrible, mais eUe aurait été encore plus désolée 
si 
IJ11e la doctoresse V. lIug lui .avait fait tant so it peu 
part des données obtenues par !'interprétatÍon qui dans 
ce cas s'imposait. Ne doit-on pas voir précisélucnt une 
sorte de condamnation de ces détails dans Ie fait que les 
parties les plus indécentes du rêve se trouvent rem... 
placées par un murlnure? 
T\lais les tendances contre lesqueUes est dirigée la 
censure des rêves doivent être décri.tes tout d'abord en 
se pl3çant au point de vue de l'instance même représenté
 
par la censure, On peut dire alors que ce sont là des 
tendances répréhensibles, indécentes au point de vue 
éthique, esthétique et social, que ce sont dps chases 
auxquelles on ll'ose pas penser ou auxquelIe':) on ne 


l?REUD. 


10 



]58 


LE R[YE 


pense qu'avec horreur, Ces désirs censurés et qui 
reçoivent dans Ie rêve une expression déformée sont 
avant tout le
 manifestations d'un égoïsnle sans bornes 
et sans scrupules, II n'est d'ailleurs pas de rêve dans 
lequel Ie 1noi dll rêveur ne joue Ie principal rôle, bien 
qu'il sache fort bien se dissiml1ler dans Ie contenu 
rnanifeste. Ce (( sacro egoismo )) du rève n'est certai- 
nenlent pas sans rapport avec notre disposition au 
sonlmeil qui consiste précisément dans Ie détachenlent 
de tout intérêt pour Ie monde extérieur. 
Le 'Inoi débarrassé de toute entrave DloraJe cède à 
toutes les exigences de l'instinct sexuel, à celles que 
notre éducation esthétique a depuis longtelnps COl1- 
damnées et à celles qui sont en opposition avec tontes 
les règles de restriction morale. La recherche du plaisir, 
ce que nous appelons la libido, choisit ses objets sans 
rencontrer aucune résistance, et eUe choisit de préfé- 
rence les objets défendus; eUe choisit non seulenlent la 
femme d'autrui, mais atlssi les objets auxquels l'accord 
unanime de I'hunlanité a conféré un caractère sacré : 
l'homlne porte son choix sur sa mèI'e et sa sæuI', la 
fenlme sur son père et son frère (Ie rêve de notre dan1e 
quinquagénaire est également incestueux, sa lihido était 
inèontestablement dirigée sur son fils), Des convoitises 
que no us croyons :étrangères à la nature humaine se 
nlontrent suffisamnlent fortes pour provoquer des rêves, 
La haine se donne librelnent carrière. Les désirs de 
vengeance, les 30uhaits de nlort à l'égard de personnes 
qu' on ainle Ie plus dans la vie, parents, frères, sæurs, 
éponx, enfants, sont loin d'être des manifestations 
exceptionnelles dans les rêves, Ces désirs censurés senl- 
blent remonter d'un véritable enfer; l'interprétation faite 
à l'état de veille montre que les sujets ne s'al'rêtent 
dcvant aucune censure pour les réprinler, 
J\fais ce méchant contenu ne doit pas être imputé au 
rt-'ve lui-même. N'oubliez pas que ce contenu renlplit une 
fonction inoffensive, utile mênle, qui consiste à défendre 
Ie sommeil contre toutes les causes de trouble, Cette mé- 
chanceté n'est pas inhérente à la nature même du rêve, 
car vous n'ignorez pas qu'il y a des rêves dans lesquels 
on peut reconnaître ]a satisfaction de désirs légitimes et 
et de besoins organiq ues impérieux, Ces derniers rêves 



LA CEX
rnE DU RÊYE 


r59 


ne suhJssent d'ailleurs aucline déformation; i1 n'en ont 
pas besoin, étant à nlênle de reInplir leur fonction sans 
porter ]a nloindre atteinte aux tendances morales et 
esthétiques du 'Inoi, Sachez également qne la déformation 
dl1 rêve s'accompJit en fonction de deux facteurs. EIle 
est d'autant plus prononcée que Ie di-sir ayant à suhir la 
censure est plus répréhensible et que les exigences de la 
censure à un nlonlent donné sont plus sévères, C'est 
r0urquoi nne jenne fille bien élevée et d'llne pndeur 
farouche déformera, en leur inlposant nne censure 
impitoyable, des tentations éprouvées dans Ie rt've, alors 
qn
 ces tentations nous apparaissent à no us au tres mé- 
decins comme des désirs innocemment libidineux et 
apparaìtront comme tels à la rèveuse elle-nlênle quand 
elle sera de dix ans plus vieille, 
Du reste, nous n'avons aucune raison sufHsante de 
nous indigner à propos de ce résllI.tat de notre trayail 
d'interprétatio
 Je crois que nons ne Ie C0111prenOns pas 
encore bien; mais nous avong avant tout pour tàche de 
Ie préserver contre certaines attaques. II n'est pas 
difficile d'y trouver des points faibles, Nos interpré- 
tations de rêves ont été faites sons la réserve d'un certain 
nombre de suppositions, à savoir que Ie rêve en général 
a un sens, qn'on doit attribuer au sODlmeil l10rInal des 
processus psychiques inconscients analogues à ceux qui 
se Inanifestent dans Ie somIncil hypnotique et que toutes 
les idées qui surgissent à propos des rêves sont déter- 
I11inécs. Si, partant de ces hypothèses, nons avions ahouti, 
dans nos interprétations des rêves, à des résultats p]au- 
sibles, DOUS aurions Ie droit de conclure qne ]es hypo- 
thèses en question répondent à la réalité des faits, 'l\lais, 
en présence des résultats que nons avons eITectiveluent 
obtenus, plus d'un serait tenté de dire : ces résultats 
étantimpossibles, absurdes ou, tout au moins, tr(
s invrai- 
semblables, les hypothèses qui leur servent de base nc 
penvent ètre que fausses. Ou Ie r?ve n'est pas un phéno- 
mène psychique, Oll l'état normal ne comporte ancun 
processus inconscient, 01.1 enfin votre technique est qllel- 
que part en défaut. Ces conclusions ne sont-eUes pas plus 
simples et satisfaisantes que toutes les horreurs que 
vons avez soi-disant découvertes en parlant de vos 
hypothèses? 



160 


LE RÊVE 


Ellcs sont 0n efret et plus simples et plus satisfaisantes., 
l1lais il ne s'ensnit pas qti'elles soient plus exactcs, 
Patientons : la question n'est pas encore mûre pour la 
discn
sion, AV3nt d'aborder celle-ci, nous ne pouyons 
que renforcer la critique dirigée coutre nos interpré- 
tations des rêves, Que les résultats de ces interprétations 
soient pen réjouissants et appétissants, voilà ce qui 
Ílnporte encore relativelnent pen, 
Iais il y a un argulnent 
pIlls soli de : c'est que les rêveurs que nous mcHons au 
eourant des désirs et tendances que nous dégageons de 
1 'interprétation de I
Ul'S rêves repoussent ces désirs et 
tendances avec la plus grande énergie et en s'appuyanl 
sur de bonncs raison
. << Comment? dit l'un, VOl1S voulez 
me démontrer, d'après luon rêve, que je regrette les 
sommes que j'ai dépensées pour doter mes sæurs et 
élever mon frère? l\Iais c'est là chose irnpossible, car jt 
ne trû.yaille que pour fila famine, je n'ai pas d'autre 
intérêt dans la vie que l'accomplisseluent de lllon devoir 
envers elle, ain,si que je l'avais prornis, en ma qualité 
d'aîné, à notre pauvre lnère. )) Ou voici une rêveuse qui 
nous dit: (( \T ous osez prétendre que je souhaite la mort 
de mon mari I l\'lais c'est là une absurdité révoltante I Je 
ne vans dirai pas seulement, et vous n'y croirez proba- 
blement pas, que DOUS forlnons un ménage des plus 
heureux; mais sa mort me priverait du coup de tout ce 
qne je possède au moude, )) Un autre encore nons dirait : 
(( Vous avez l'audace de m'attribuer des convoitises 
sensuelles à l'égard de ma sæur? I\Iais ("est ridicule; elle 
ne m'intéresse en aucune fa<:on, car nous somnles en 
luauvais termes et il y a des années que nous n'aVOllS 
pas échangé une parole, )) Passe encore si ces rèveurs 
se contentaient de ne pas confirmer ou de nier les ten- 
ùances que nous leur attribuons: nous ponrl'ions dire 
alors qu'il s'agit là de choses qu'ils ignorent. l\Iais ce 
qui devient à la fois déconcertant, c'est qu'ils prétendcnt 
éprouver des désirs diaulétralemel1t opposés à ceux que 
nous leur attribuons d'après leurs rêves et qu'ils sont à 
même de nous démontrer la prédon1Ïnance de ces désirs 
opposés dans toute la conduite de leur vie, Ne serait-il 
pas tenlps de renoncer une fois pour tontes à notre 
travail d'interprétation clont les résultats noùs ont amenés. 
ad absur'dum 'ì 



LA CE
SURE DU R
\E 


161 


Non, pas encore, Pas plus qne les antres, cet ar&u- 
Jnf'nt, n1albT(
 sa force en apparence. plus grande, ne 
rt'sistera à notre critique, 1\ snpposer qn'il existe dang 
la -vie psychique des tendances inconscientes, queUe 
preuve pent-on tirer contre eUes du fait de l' existence 
de tendances diamétralement opposées dans la vie COD- 
sciente? n y a peut-être place dans la vic psychique pour 
des tendances contra ires, pour des antinon1ies exiHtant 
côle à côt
 ; et iI est possible que la prédorrtinance d'une 
tendance soit la condition du refoulement dans l'incon- 
scient de celle qui lui est contraire. Reste cependant 
l'objection d'après laquelle les résultats de l'interprt'ta- 
tion des rêves ne seraient ni simples, ni enconrageants. 
En ce qui concerne la simplicité, je vans fcrai remarquer 
que ce n 'est pas eIle qui vous aidera à résoudre les pro- 
Llèlnes relatifs aux rêves, chacun de ces problèlnes nons 
rneUant dès Ie début en présence de circonstances C01U- 
pliquées ; et quant au caractère peu cncourageant ùe nos 
résllltats, je dois VOllS dire que VOllS avez tort de VOllS 
laisser guider par la sympathie Oll l'antipathie dans vas 
jugements scientifiques, Les résultats de l'interprétation 
des rêves -vous apparaissent peu agréables, voire hon- 
teux et reponssants? QueUe importance ('ela a-t-il: rs. Ça 
ne les empèche pas d'exister t )), ai-je entendu dire dans 
un cas analogue à mOD maître Charcot, alo1"5 que, jeune 
médecin, j'assistais à ses dénlonstrations cliniqnes. U 
rant avoir l'humilité de refouler ses syrnpalhics et anti- 
pathies si l'on veut connaître la réalité des cho8es do 
ce monde, Si un physicien venait à VOliS dénlontrer que 
la vie organique doit s'éteindre sur Ia terre dans un délai 
très rapproché, VOllS avise1"Ìez-vous de lui répondre: (( Non, 
('e n'est pas possible; cette perspective est trop décoa- 
rag-cante? )) Je crois plutôt que vous observerez Ie silence, 
jusqu'à ce qu'un autre physicieu ail réussi à dénlontl'úr 
que la conclusion du prenlÏer repose sur de fausses SHp- 
pOðitions ou de faux calculs, Fn repoussant ce qui VOtlS 
est désagréabIe, vous reproduisez Ie mét'anisUle de Ja 
forlnation de rêves, au lieu de chercher à Ie cOD1prendre 
el à 10 dOlnin
r, 
Vons VOHS dé
iderez peut-être à faÌre abstraction elu 


I. En fri:lWais d
tnS Ie lexte. 
. 



lÛJ 


LE IU
YF.: 


caractère repoussant des désirs censurés des rêves, Inais 
pour vous rabattre sur l'argurnent d'après lequel il serait 
invraisemblable que Ie nlal occupe une si large place 
dans la constitution de l'homme, l\fais vos propres exp
- 
riences vous autorisent-elles à vous servir de cet argu- 
ment? Je ne parle pas de l'opinion que vous pouvez avoir 
de vous-mên1es ; mais vos supérieurs et vos concurrent::i 
ont-ils fait preuve à votre égard de tant de bienveillance, 
vas ennernis se sont-ils montrés à votre égard assez che- 
valeresques et avez-vous constaté chez les gens qui vong 
entourent si peu de j alousi
, pour que YOUS croyiez de 
votre devoir de protester contre la part que no us assi- 
gnons au mal égoÏate dans la nature hunlaine? Ne savez- 
vous done pas à quel point la nloyenne de l'humanité est. 
incapable de dominer ses passions, dès qu'il s'agit de la 
vie sexuelle ? Ou ignorez-vous que tOllS les excès et tou- 
tes les débauches dont no us rêvons la nuit sont journel- 
lement conlnlÌs (dégénérant souvent en crimes) par des 
hommes éveillés? La psychanalyse fait-eUe autre chose 
que confirrner la vieille nlaxime de Platon que les bong 
sont ceux qui se contentent de rêver de ce que les autres, 
les méchants, font en réalité ? 
Et, maintenant, YOUS détournant de l'individuel, rap- 
pelez-vous la grande guerre qui vient de dévaster l'Eu- 
rope et songez à toute la brutalité, à tonte la férocité et 
à tous les Inensonges qu'elle a déchaînés sur Ie monde 
civilisé. Croyez-vous qu'une poignée d'alubitieux et de 
rneneurs sans scrupules aurait suffi à déchaîner tous ces 
Inauvais esprits sans la complicité des millions de nl
- 
nés? Auriez-vous Ie courage, devant ces circonstances, 
de rompre quand même une lance en faveur de l'exelu- 
sion du mal de la cOLstitlltion psychique de l'homme? 
\TOUS me direz que je porte sur la guerre un jugement 
unilatéraì ; que la gucrré a fait ressortir ce qu'il y a dan3. 
l"holnlne de plus beau et de plus noble: son héroïsme, 
son esprit de sacrifice, son sentiment social. Sans doutc ; 
rnais ne vons rendeL; pas cou pables de 1 ïnjustice qu' on 
a souvent commise à l'égard de la psychanalyse, en lui 
reprochant de nier une chose, pour la seule raison qu'elle 
en affirrnait une autre. Loin de nous l'intention de nier 
les nobles tendances de la nature hurnaine, et nOU3 
n'avons rien fait pour en rabai::;ser la valeur. Au con- 



LÁ CE

GRE DU RÊVE 


163 


traire: je vallS parle non seulement des mauvais désirs 
censurés dans Ie rêve, Inais aussi de la censure lnême 
qui refoule ces désirs et les rend méconnaissables. Si 
nous insistons sur ce qu'il y a de mauvais dans l'honln1e, 
c'est uniquement parce que d'autres Ie nient, ce qui 
n'améliore pas la nature humaine, mais la rend seule- 
I1fent inintelligible. C'est en renonçant à l'appréciation 
morale unilatérale que nous avons des chances de trou- 
verla formule exprimant exactement les rapports qui 
existent entre ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de man- 
vai3 dans la nature humaine. 
Tenons-nous en donc lå. Alors même que DOUS trou- 
verons étranges les résultats de notre travail d'interpré- 
tation des rêves, nous ne devrons pas les abandonner, Peu t- 
être no us sera-t-il possible plus tard de nous rapprocher 
de leur compréhension en suivant une autre voie, Pour 
Ie moment, no us maintenons ceci: la déformation du 
rêve est une conséquence de la censure que les tendances 
avouées du 'lnoi exercent contre des tendances et des 
désirs indécents qui surgissent en nous la nuit, pendant 
Ie somlneiJ. Pourquoi ces désirs et tendances naissent-iIs 
la nuit et d. où proviennent-ils? CeUe question reste 
ouverte et attend de nouveHes recherches. 

Iais il serait injuste de notre part de ne pas faire r
g- 
sortir sans retard un autre résultat de nos recherch
s, 
Les désirs qui, surgissant dans les rêves, viennent tr0u- 
bIer notre somnleil nous sont inconnus; 1l0US n'apP
"e- 
nons leur existence qu'å la suite de l'interprétation du 
rève. On pent donc provisoirement les qualifier d'incon- 
scients au sens courant du mot, 1\Iais nous devons no us 
dire qu'ils sont plus que provisoirement inconscients, 
Ainsi que nous raYOnS vu dans beaucoup de cas, Ie 
rêveur les nie, après même que l'interprétation les eÙt 
rend us lnanifestes, N ous avons ici la même situation 
que lors de l'interprétation du lapsus ({ Aufstossen t )) oÙ 
l'orateur indigné nous affirmait qu'il ne se connaissait 
), .. . .. 
et ne s etalt Jarnals connu aucun sentiment lrrespectueux 
envers son chef, Xous avions déjà à ce moment-Iä mi&'" 
en doute la valeur de cette assurance, et nous avon3 seu. 
lement admis que l'orateur pouvait n'avoir pas conscience 


I. Voir plus haut, p. 47-48. 



I GIJ 


I E RÊ\ E 


de ]'existence en lui d'un pareil sentiment. La même 
situation se reproduit chaque fois que nous interprétons 
un l'êve fortement déformé, ce qui ne peut qu'augmenier 
son importance pour notre conception. Aussi sommes- 
nons tout disposés à admettre qu'il existe dans la vie 
psychique des pro
essus, des tendances dont on ne sait 
généraleTflent rien, dont on ne sait rien depnis Jongten1pS, 
dont on n'a peut-ètre jamais rien su. I)e ce fait, l'incon- 
scient se présente à DO us avec un autre sens; Ie facteur 
d' (( actualité )) on de ft mon1entanéité )) cesse d'être un 
de ses caractères fondamentaux ; l'inconscient pent ttre 
inconscient d'une façon pernzanente, et non seulement 
<< niomentanément }atent )). II va sans dire que nons 
aurons à revenir là-dessus plus tard et avec plus de 
détails. 



CIl.\PITRE X 


LE SY?\II30LIS
lE DANS LE RÊVE 


Nous avons trouvé que la déformation qui DOUS empê- 
che de comprendre Ie rève est l'effet d'une censure excr- 
rant son activité contre les désirs inacceptables, incon- 
scients, 
Iais nons n'avons naturellement pas affirn1é qUA 
ìa censure soit Ie seul facteur produisant la déformation, 
et l'étude plus approfondie du r(\ve no us permet cn effet 
de constater que d'autres facteurs prennent part, à cê.té 
de la censure, à la production de c
 phénomène. Ceci, 
disions-nous, est tenement vrai qu'alors mêrne qlle 1a 
censure serait totalen1ent éliminée, notre intelligen(
e du 
rêve De s'en trouverait nullement facilitée, et Ie rêve 
manifeste ne coïnciderait pas alor8 davantage avec les 
idées Iatentes dn rève. 
C'est en tenant COlnpte d'une lacune de notre techni- 
'1ue que nous parvenons à découvrir ces autres facteurs 
qui contribuent à obscurcir et à déformer les rêves. Je 
vons ai déjà accordé que chez les sujets analysés les élé- 
Inents particuliers d'un rêve n'éveillent parfois aucune 
idi'e, Certes, ce fait est moins fréquent que les sujets ne 
l' affirment ; dans beaucoup de cas on fait surgir des idées 
à 10rce de persévérance et dÏnsistance, l\Iais il n'en rest
 
pas moins que dans certains cas l'association se trouve 
en défaut Oll, lorsqu'on provoque son fonctionnement, 
ne donne pas ce qu'on en attendait. Lorsque cc fait se 
produit au cours d'un traitement psychanalytique, ìl 
acquiert une in1port3.nce particulière dont nons n'avons 
pas à nous o'-'cupel
 ici. ßlais il se proòuit anssi 101"s de 
l'interprétatioll d
 rêves de personnes norlnales ou de 
celIe de nos propres rêves, Dans les cas de ce e-er.re, 
lorsqu'on a acquis l'a5surance qne toute insistant't: .c:st 
inutile, on finit par décollvrir que eel accident ind{'si.. 
rable se produit régulièrement à propos de certains élé- 



dj6 


LE 
ÈVE 


I1tents détern1inés du rêve, On se rend compte alors qu'il 
s'agit, non d'une insllfIìsance 3ecidentellc ou exception- 
nelle de la technique, Inais d'un fait régi par certaines 
lois, 
En présence de ce fait, on éprouve la tcntation d 'int\
r- 
préter soi-même ces éléments (( muets )) du rève, dTen 
effectuer la traduction par ses propres moyens. On a 
l'inlpression d'obtenir un sens satisfaisant chaque foi3 
qu'on 3e fie à pareille interprétation, alors que Ie rêve 
reste dépourvu de sens et de cohésion, tant qu'on ne se 
décide pas à entreprendre ce travail. A mesure que 
celui-ci s'applique à des cas de plus en plus nombreux, 
à la condition qu'ils soient analogues, notre tentative, 
d'abord timide, devient de plus en plus assurée, 
J e vons expose tout cela d'une faç-on quelque peu sché- 
matique, mais l'enseignement adn1et les exposés de ('e 
genre lorsqu'ils simplifient la question sans la défar- 
mer, 
En procédant comme nous venons de Ie dire, on 
obtient, pour une série d'éléments de rêves, des traduc- 
tions constantes, tout à fait semblables à celles que nos 
(( livres des songes )) poplllaires donnent pour toutes les 
choses qui 5e présentent dans les rêves, J'espère, soit 
dit en passant, que vous n'avez pas onbIié qu 'avec notre 
technique de l'association on n'obtientjamais des traduc. 
tions cOIlslantes des élémellts de rêves, 
Vous allez me dire que ce mode d'interprétation vons 
semble encore plus incertain et plus slljet à critique que 
celni à I'aide d'idées librenlent pensées, l\lais là intervient 
un autre détail. Lorsque, à la suite d'expériences répé- 
tées, on a réllssi à réunir un nombre assez considérable 
de ces traductions constantes, on s'aper
'oit qu'il s'agit 
là d'interprétations qu'on aurait pu obtenir en se basant 
uniquement sur ce qu'on sait soi-même et que pour les 
comprendre on n'avait pas besoin de recourir aux sou- 
venirs du rêveur. N ous v&rrons dans la suite de cet exposé 
d'où nOllS vient la connaissance de leur signification, 
NOllS donnons à ce rapport constant entre l'élérn.ent 
d'un rêve et sa traduction Ie nom de syrnholique, l'élé- 
nlent lui- rnême étant un symhole de la pensée inconsciento 
du rêve, ,rOllS vous souvenez sana doute qu'en exami- 
nant précédemment les rapports existant entre les élé- 



LE SYJIBOLlS\lE DAXS LE HÊVE 


I,) ; 


ments des r
ves et leurs sllbstrats, j'avais établi f[Ue 
l'éléJnent d'un rève pent être à son subslrat ce qu'une 
partie est an tout, qu'il pent être aussi une allusion à 
ce substrat ou sa représentation figurée. En plus de ces. 
trois genres de rapports, j'en avais alors annoncé un 
quatrième que je n'avais pas nommé. C'était justcmenl 
Ie rapport symbolique, celui que nous introduisons ici. 
!)es discussions très intéressantes s'y rattachent dont 
no us allons nous occuper, avant d'exposer nos observa- 
tions spécialement sYInboliques. Le symbolisme consti- 
tue peut-être Ie chapitre Ie plus re!narquable de la théo- 
rie des rêves, 
])isons avant tout qu'en tant que traductions perrna- 
nentes, les symboles réalisent dans une certaine nlesure 
l'idéal de rancienne et populaire interprétation des 
rêves, idéal dont notre technique nous a considéraLle- 
ment éloignés, 
lIs nous pern1ettent, dans certaines circonstanccs, 
d'interpréter un rêve sans interroger Ie rêyeur qui 
d'ailleurs ne saurait rien ajouter au sYlnbole, Lorsqu'on 
connait les symboles usuels des rêves, la personnal!té 
du rêveur, les circonstances dans lesquelles il vit et les 
ÌJnpressions à la suite desquelles le rêve est survenu, 
on est souvent en état d'interpréter un rêve sans aUCllne 
difficulté, de Ie traduire, pour ainsi dire, à livre ouvert. 
Un parcil tour de force est fait pour flatter l'interprète et 
en imposer au rêveur; il constitue un délassement bien- 
faisant dn pénible travail que comporte l'interrogation 
du rèveur. i\Iais ne vous laissez pas séduire par cette 
facilité. Notre tâche ne consiste pas à exécuter des tours 
de force, La technique qui repose sur la connaissance 
des symboles ne remplace pas celle qui repose sur I'as- 
sociation et ne peut se mesurer avec eUe. Elle ne fait 
que compléter cette dernière et lui fournir des donn
es 
utilisables, l\Iais en ce qui concerne la connaissance d f 
la situation psychique du rèveur, sachez que les rève
; 
que VOllS avez à interpréter ne sont pas toujours ceux 
de personnes que vous connaissez bien, que vous n'êtes 
généralement pas au conrant des événements du jour 
(Iui out pu provoquer Ie rève et que ce sont les idées et 
souvenirs dl! sujet analysé qui VOllS fournissent la con- 
naissance de ce qu'on appelle la situ:1tion psychique. 



IG8 


LE RÊVE 


II est en outre tout à fait singulier, fit-me au point de 
"He des connexions dont il sera question pIns tard, que 
la conception syn1bolique des rapports entre Ie rêve et 
l'inconscient se soit heul'tée à nne résistance des plus 
acharnées, 
Iême des pel'::;onnes réfléchies et autorisées, 
qui n 
avaient à formuler contre la psychanalyse aucune 
objection de principe, ont refusé de la suivre dans cette 
voie: Et cette attitude est d'autant plus singulière- que Ie 
sY:c1boIisn1e n'est pas une caractéristique propre au rêvo 
seulement et que sa découverte n'est pas l'æuvre de la 
psychanalyse qui a cependant fait par pilleurs beaucoup 
d'autres découvertes retentissantes, Si ron vellt à tout 
[rix placer dans les ten1ps moderne
 la dècouv
rte dn 
symboIislne dans les rèves, on doit considérer comlne 
son aut.eur Ie philosophe K,-..
. Scherner (I 8fi I). La psy- 
chanalyse a fourni une confirlnation à la Inanière de 
voir de Scherner, en lui faisant d'ailleurs subir de pro- 
fondes modifications, 
Et rnaintenant vous voudrez sans dOl1te apprendre 
quelque chose sur la nature du symliolisme dans les rêves 
et en avoil' quelques exemples. J e VOtiS ferai volontiers 
part de ce que je sais sur ce sujet, tout en vous prévenant 
que ce phénomène ne nous est pas encore aussi con1- 
pl'éhensible que nons Ie vondriqns. 
L'essence du rapport symbolique consiste dans une 
comparaison. 
Iais il ne sufIìt pas d'nne cornparaison 
quclconque pour que ce rapport soit établi, Nous soup- 
çonnons que la cOlnparaison requiert certaines condi- 
tions, sans pouvoir dire de quel genre sont ces conditions. 
Tout ce qui pent servir de comparaison avec un objet ou 
un processus n'apparaît pas dans le rêve comme un 
sYlnboIe de eet objet on processus. D'autre part, Ie r
ve, 
loin de sYJnboliser sans choix, ne choisit à eet eITet que 
certains élén1ents des idées latentes du rève. Le symbo- 
lislne se trouve ainsi limité de chaque côté, On doit con- 
vcnir également que la notion de synlbole ne se trouve 
pas encore netten1ent délimitée, qu'elle se confond ßOU- 
vent avec celles de substitution, de représentation, etc" 
qu'elle se rapproche même de celIe d'allusion, I)ans cer- 
tains sYlnboles la comparaison qui leur sert de base est 
évidcnte. l\Iais il en est d'al1tres à propos desl[uels nous 
SOlnmes obligés de nous demander oÙ il f8.U t chercher 



LE Sï!l
ßOLlSME DAXS LE UQVE 


IO'J 


Ie facteur eo nUll un, Ie tertltlln con1parationis de Ia cOlnpa- 
raison présuHlée. Dne réf1exion plus approIonùie nous 
pernleltra parfois de découvrir ce facteur COlllmun qui, 
dans J'autres cas, restera réellelnent caché. En outre, si 
Ie syn1bole est une comparaison, il est singlllier que 
l'association ne nous fasse pas découvrir cette compa- 
ra,ison, que Ie rèveur lui-nlêJne ne la connaisse pas et 
s'en serve sans rien savoir à son sujet; .plus que cela : 
que Ie rêveur ne se montre nullement dispos-é à recon- 
naître cette cOlnparaisou, Iorsqu'elle est n1Îse so us scs 
yeux, ,r ous voye'L. ainsi que Ie. rapport symbolique est 
une cOInparaison d'un genre tout particnlier et dont les 
raisons nous échappent encore. Pcut-être trouverons- 
nons plus tard quelques indices relatif's à cet inconnu. 
Les objets qui trouvent dans Ie rêve une représenta- 
tion synlbolique sont peu no::nbreux. Le corps humain, 
dans son ensenlble, les parents, enfants, frères, sæurs, 
la naissance, la mort, la nudité, - et quelque chose de 
plus, C'est la maison qui constitue la seuIe représentation 
typique, c'est-à-dire régulière, de l'ensemble de la per- 
sonne humaine. Ce fait a été reconnu déjà par Scherner 
qui voulait lui attribuer une importance de prelnier 
ordre, à tort selon nous, On se voit scuvent en rêve 
glisser Ie long de façades de maisons, en éprouv'ant pen- 
dant cette descente une' sensation tantôt de plaisir, tantÔt 
d'angoisse. Les maisons aux murs lisses sont des 
hommes; celles qui présentent des saillies et des balcons, 
auxquels on peut s'accrocher, sont des femlues. Les 
parents ont pour sYlnboles l'en1pereur et l'intpératrice, 
Ie roi et la reine ou d'autres personnages éIninents: e'est 
ainsi que les rêves où figurent les parents évoluent .d\lIlS 
une atn10sphère de piété. :Nloins tendrcs sont les rêves 
oÙ figurent des enfants, des frères ou sæuI'S, lesquels 
ont pour symboles de petits ani'rnaux, Ia veruzine, La 
nais:::;ance est presque tonjours l'eprésentée, par une 
action dont real! est Ie principal facteu1': on l't
ve soit 
qu'on se jette à l'eau ou f(u'on en sort, soit qu'on retire 
une personne de l'eau ou qu'on en est retiré pal' eUe, 
autren1ent dit qu'il existe entre cette personlle et Ie 
rêveur une relation n1aternelle, La mort imminente est 
remplacée dans Ie rêve par Ie dépaf't, par un voyage en 
che1JtÙz áe fer; la mort r.J:::.lis
e, par certains présages. 



li O 


LE Hi
YE 


obscnrs, sinistres 
 la nudité par des halits et llJufoPJJzes. 
V 01.18 voyez que nous SOlllmes pour ainsi dire à cheyal 
sur les deux genres de représentations: les symboles et 
les allusions, 
En sortant de celte énumération plutôt rnaigre, nous 
abordons un donlaine dont les objcts et eontcnns sont 
représentés par un sYlnbolisIne extraordinail'ement riche 
êt varié. C'est Ie dODlaine de la vie sexueJle, des organes 
génitaux, des actes sexuels, des relations sexuelles, La 
In3jeure partie des syulboles dans le rève sont des synl- 
boles sexuels, 
Iais ici nous nons trouyons en présenee 
d'une disproportion renlarquaLle, 
"--lors qne les contenus 
à désigner sont pen nombreux, les syulholes cJui les 
<1
signent Ie sont extraordinairement, de sorte clue 
LÌlaque ohjet pent être exprimé par des symboles nOlll- 
breux, ayant tous à peu près la mêlne valeur, ::\Iais au 
conI'S de l'interprétation on éprol1ve une surprise désa- 
,gréable, Contrairement aux représentations des rt'vcs 
qui, elles, sont très variées, les interprétations des SYlll- 
holes sont on ne pent plus monotones. C'est là un fait 
qui dé})Iaît à tOllS cenx qui ont l'occasion de Ie constater. 
!\Iais qu'y faire ? 
Conlnle c'est la pre111ière fois qu'il sera question, dans 
("('t entretien, de contenus de 13 vie sexllelle, je dois vons 
dire COlument j'entends traiter ce sujet, La psycha- 
nalyse n'a 3ucune rai80n de parler à mots converts ou 
de se contenter d'allusions, eUe n'éprouve allcune honte 
à s'occuper de cet important sl1jet, elle trouve correct et 
convenahle d'appeler le5 choses par leurs nonlS et COIl- 
sidère que c'est là Ie meilleur lnoyen de se pré::;erycr 
contre des arrière-pensées tl'oublantes, Le fait qu'on se 
troHve à parler devan! un auditoire composé de repré- 
sentants des deux sexes, ne change rien à l'affaire, De 
In{>Jne qu'il n'y a pas de science ad usurn delpllllll
 il ne 
doit pas y en avoir une à l'usage des jeunes fiUes naïves, 
et les dames que j'aperçois ici ont sans doute voulu 
D1arquer par leur présence qu'elles veulent être traitées, 
sons Ie rapport de la science, à }'égal des hOlllll1es. 
Le rève possède done, poqr les organes sexuels de 
I'h0111111e, une foule de représcntatiol1s qu'on peutappeler 
synlboliques et dans Iesquellet; Ie facteur commnn de la 
c0111paraison est Ie p]ns souvent évident. Pour l'apparcil 



LE 
YMlJ,OLJSME DANS LE RÊYE 


IiI 


génital de rholnme, dans son ensembJe, c'est surtout Ie 
nombre sacré 3 qui présente une importance symbolique. 
La partie principaIe, et pour les deux sexes la plus inté- 
ressante, de l'appareil génital de l'homme, la verge, 
trouve d'abord ses substitutions sYlnboliques dans des 
objets qui Iui resseJl1blent par ]a fornle, à savoir: canrtes, 
parapluies, tiges, arbl'>es, etc,; ensuite dans des objets 
qui ont en COlnmun avec la verge de pouvoir pénétrer à 
l'intérieur d'un corps et causer des blessures: al"nzes 
pointu.es de toutC:5 sortes, teIles que couteau.x, poignards, 
lames, sahres, ou encore arnzes à feu, telles que fusils, 
pi'sfolels et, plus particulièrement, l'arlne qui par sa forme 
se prête tout spécialement à cette conlparaison, c'est-à- 
dire Ie r"evolver. I)ans les cauchemars des jeunes fiUes la 
poursuite par un homn1e arnlé d'un couteau ou d'une 
arll1e à feu joue un grand rôle, C'est là peut-être Ie cas 
Ie plus fréquent du symbolislne des rêves, et son inter- 
prétation ne présente aucune difficulté, Non nloins corn- 
préhensible est la représentation du meJubre masculin 
par des objets d'où s'échappe un liquide: roóinels à 
eau, aiguièl'>es, sources J.aillissantes, et par d'autres qui 
sont susceptibles de s'allonger teis que lampes à sllspen- 
slon, crayons à couiisse, etc,' Le fait que les crayons, 
les porle-pluHtes, les IÙnes à ongles, les 'IlZal'"teauæ et 
autres instrulllents sont incontestablement des repré- 
sentations symboliques de l'organe sexuel masculiniÏ ent 
3 son tour à une conception facilement compréhensible 
de eet organe, 
La reinarquable propriété que possède celui-ci de 
pouvoir se redresser contre Ia pesanteur, propriété qui 
forlne une partie du phénonlène de l'érection, a créé la 
représentation synlbolique à l'aide de hallon,s, d'avions 
et, tout récemlnent, de dÙ'igeahles Zeppelin. l\lais Ie 
rève connaît encore un autre nloyen, beaucoup plus 
expressif, de symboliser l' érection, II fait de l' organe 
sexuell'essence mênle de la personne et fait voler celle- 
ci tQut entière, Ne trouvez pas étonnant si je vous dis 
que les rêves souvent si beaux que nous connaissons 
tous et dans lesquels Ie vol joue un rôle si important 
doivent être interprétés CODln1e ayant pour base une 
.excitation sexuelle généraIe, Ie phénolnène de l'érection. 
Parlni les psychanalystes, c 'e
t P. Fcclern qui a étarli 



17
 


LE RÊYE 


cette interprétation å l'aide de preuyes irl'éfulables, 
mais même un expérimentateur aussi in1partial, aussi 
étranger et peut-être même aussi ignorant de la pSJcha- 
nalyse que ßlourly- VoId est arrivé aux Inênles conclu- 
sions, à la suite de ses e:xpériences qui consistaient à 
donner aux bras et auxjanlbes, pendant Ie sOlnnleil, des 
positions artificielles, Ne m'objectez pas Ie fait que des 
fenlmeg peuvent également rêver qu'elles volent. Rap- 
pelez-vous plutôt que nos rêves venlent être des réalisa- 
tions de désirs et que Ie désir, conscient ou inconscient, 
d'être un homnle est trèß fréquent chez la felllìne. Et c
ux 
d'entre vous qui sont plus au moins versés dans l'ana- 
tonlie ne trouveront rien d'étonnant à ce que Ia femme 
soit à même de réaliser ce désir à l'aide des mêmes 
sensations que celles éprouvées par l'holnme. La femme 
possède en effet dans 
on appareil génital un petit 
melnbre semblable à la verge de l'homlne, et ce petit 
membre, le clitoris, joue dans l'pnfance et dans l'äge 
qui précèdc les rapports sexuels Ie même rôle que Ie 
pénis n1 a sculi n, 
Parmi les syn1boles sexuels masculins moins compré- 
hensibles nous citerons les reptlïes et les poissons, Inais 
surtout le fameux sYlnbole du serpent, Pourquoi Ie cha- 
peau et Ie 1nanteau ont-iIs reru la même application? 
C'est ce qu'il n'est pas facile de deviner, mais leur signi- 
fication synlbolique est ii1contestahle, On peut enfin se 
demanàer si la suhstitution à l'organe sexuel masculin 
d'un autre menlbre tel que Ie pied ou la nlain, doit éga- 
lement être considérée COJnn1e synlbolique. Je erois 
qu'en considérant l'ensenlble du rêve et en tenant cOlnpte 
des organes correspondants de la felnnle on sera le plus 
souvent obligé d'admettre cette signification. 
L'appareil génital de la femme est représcnté symbo- 
liquelnent par tous les objets dont la caractéristique 
consiste en ce qu'ils circonscrivent une cavité dans 
laquelle quelque chose peut être logé: lnines, fosses, 
ca'ì'ernes, vases et óouteilles, boîtes de toutes forlnes, 
co/floes, caisses, poches, etc. Le hateau fait égalenlen1 
partie de cette série, Certains symboles tels qu 'atoJnoir.es, 
foul"s et surtout cllarnhres se rapportent à l'utérus plutôt 
qu'à l'appareil sexllel proprement dit. Le symbole cna1Jzbre 
touche ici à celui de rnaison, po!'te et portail devcnant à 



LE SY
IEOLI
!\JE DA
S LE ßJ
YE ' 7 J 
Jeur tour des symboles désignant l'accès de l'orifice 
sexuel. Ont encore une signification sYlnbolique certains 
matériaux, tels que Ie hois et Ie papier, ainsi que les 
()bjets faits avec ces Inatériaux, tels que tahle et lit"re. 
Parmi les animaux, les escar.9ots et les coquillages sont 
incontestablement des synlboles féminins, Citons"encore, 
parmi les organes du corps, la houche com me symbole de 
l'orifice génital et, par
i les édifices, l'église et la cha- 
pelle. Ainsi que VOliS Ie voyez, tous ces symboles ne sont 
pas également intelligibles. 
On doit considérer comme faisant partie de l'appareil 
génital les seins qui, de même qUß les autres hémi- 
-sphères, plus grandes, du corps féluinin, trouvent leur 
représentation syn1bolique (lans les pOJnmes, les pêc}tes, 
les t,
uits en général. Les poils qui garnissent l'appareil 
génital chez les deux sexes sont décrits par Ie rêve sous 
raspect d'une {orêt, d'un hosquet, La topographie compli- 
quée de l'appareil génital de la femn1e fait qu'on se 
Ie représente souvent comme un paysage, avec rocheI', 
forèt, eau, alors que l'in1posant mécanisme de l'appareil 
génital de l'homme est symbolisé sous la forme de toutes 
sorles de machines compliquées, diffieiles à décrire, 
Un autre intéressant syn1bole de l'appareil génital de 
la femme est représenté par Ie colfret à 6
jo1læ ; hiJou et 
trésor sont les caresses qu'on adresse, même dans Ie 
rêve, à la pcrsonne aimée; les sucreries servent souvent 
à symboliser la jouissanee sexuelle. La satisfaction 
sexuelle obtenue sans Ie eoncours d'une personne du 
sexe opposé est symbolisée par toutes sortes de Jeux, 
entre autres par Ie jeu de piano. Le glisselnent, la descente 
hrusque, l' aFt"ac/lage d'une hranche sont des représenta- 
tions finement synlboliques de l'onanisme. Nous avons 
encore une représentation particulièrement remarquable 
dans Ia chute d'une dent, dans l'extraction d'une dent: ce 
sYlnbole signifie certainen1ent la castration, envisagée 
comme une punition ponr lcs pratiques contre-natúre. 
Les symboJes destinés à représenter plus parliculièrc- 
JHent les rapports sexuels sont Inoins nombreux dans les 
r(\ves qu'on ne l'aurait cru d'après les communications 
fIne nous possédons. On peut eitel', comme se rappor- 
tant à cette catégorie, des activités rythmiques telles que 
1a darLSe, l'équ'Üation, l'ascensl..on, ainsi que des accidents 
F
EVD, 11 



17q 


LE RÊVE 


violents, comme par exelnple Ie fait d 'êl1"e éct.asé par une 
voiture. Ajoutons encore certaines activités manuelles. et, 
naturellement, la 1Jzenace avec une arme, 
L'application et la traduction de ces sYlnboles sont 
moins silnples que vous ne Ie croyez peut-être. L'une et 
l'autre comportent nombre de détails inattendus. C'est 
ainsi que nons constatons ce fait incroyable que les diffé- 
rences sexuelles sont souvent à peine marquées dans ces 
représentations synlboliqués, N ombre de synlboles dési- 
gnent un organe génital en général -- masculin ou 
féminin, peu importe : tel est Ie cas. des sJmboles oÙ 
figurent un petit enfant, une petite fiIle, un petit fils, 
])'alltres fOls, un symbole masculin sert à désigner une 
partie de l'appareil génital fénlinin, et inversement. Tout 
cela reste incompréhensible, tant qu'on n'est pas au cou- 
rant du développement des représentations sexuelles des 
homInes. Dans certains cas cette an1Liguïté des synlboles 
peut n'être qu'apparente ; et les sYlnboles les plus frap- 
pants, teis que poche, arrne, óoite, n'ont pas cette appli- 
ration bisexuelle. 
Commençant, non par ce que Ie .sYlnbole représente, 
nlais par le sYlnbole lui-Inême, je vais passer en revne les 
domaines auxquels les symboles sexuels sout enlpruntés, 
en faisan.t sllivre cette recherche de quelques considé- 
rations relatives principalement aux sYInboles dont Ie 
facteur comn1un reste incompris, N ous avons un sYln- 
bole obscur de ce genre dans Ie chapeau, peut-être dan
 
tout couvre-chef en général, à signification généraleUlent 
nlasculine, mais parfois aussi féminine. J)e Inên1e rnan- 
teau sert à désigner un honlme, quoique souvent à un 
point de vue autre que Ie point de vue sexuel. V ous 
êtes libre d'en demander la raison, La Cl'avate qui 
descend sur la poitrine et qui ri'est pas portée par 
la femn1e, est manifestement un syn1bole masculin. 
L'inge blanc, toile sont en général des sYlnboies fénli- 
nins ; hahits, unzformes sont, nous Ie savons dêjà, 
des syn1boles destinés à exprimer la nudité, les for- 
llles dn corps; soulier, pantoufle désignent symbolique- 
lllent.les organes génitaux de la femn1e, NOllS avans 
déj à parlé de ces symboles éniglna tiques! ma is sÙ relnent 
fén1Ïnins, que sont la faóle, Ie llJis. Echclle, esvalil:!l", 
f'alnpe, ainsi que l'aLte de ffi8nter sur une échelle, etc,. 



LE SYMFOLIS:,iE D..\XS LE RÊVE 


[7 J 


sont certainelnent des s)'lnboles eXprill1ant les rappor(.", 
sexuels. En y réfléchissant de près, nous trouvon::; COlnrr't:e 
facteur comlllnn la rythmique de l'ascension, peut-t>tre 
aussi Ie crescendo de l'excitation : oppression, à lllesure 
qu'on monte. 
Nous avons déjà lllentionné Ie paysa.qe, en tant que 
représentation de l'appareil génital de la fcnlme, IJfon- 
ta[Jne et roclzer sont des symboles du filenlbre n1asculin) 
jardin est un symbole fréquent des organes génitaux de 
la femn1e, Le fl'uit désigne, non l'enfant, mais Ie sein, 
Les animaux sauvages servent à représenter d'abord des 
hOlnmes passionnés, ensnite les mauvais instincts, les 
passions. Boutons et fleul
s désignent les organes géni- 
taux de la femme, et plus spécialement la virginité, Rap- 
pelez-vous à ce propos que les bontons sont efl'ective- 
n1ent les organes gênitaux des plantes. Nous connaissons 
déj à Ie symbole cllalnh,
e. La représentation se dévelop- 
pant, les fenêtres, les entrées et sorties de la chalnbre 
acquièrent la signification' d'ouvertures, d'orifices du 
corps. Chamhre ouverte, Clla1Jlbre close font partie du 
même symbolisme, et la clef qui ouvre est incontestable- 
Inent un symbole masculin. 
Tels sont les matériallx qui cntrent dans la composi- 
tion du symholisme dans les rêves, lIs sont d'ailleurs 
loin d'être c0l11plets, et notre exposé pourrait être étendu 
aussi bien en largeur qu'en profondeur. 
iais je pense 
que filon énumération vous paraîtra plus que sufIisante. 
II se peut même que vous me disiez, exaspérés : (( à vaus 
entendre, nous ne vivrions que dans un monde de sYln- 
boles sexuels. Tous les objets qui nons entourent, tOllS 
les habits que nous lllettons, toutes les choses que nous 
prenons à la main, ne seraient done" à votre avis, que 
des symboles sexuels, rien de plus? )) J e conviens qu'il 
y a là des choscs faites pour étonner, et la prelnière ques- 
tion qui se pose tout naturellement est celle-ci : COln- 
ment pouvons-nous connaître la signifìcation des syn1- 
boles des rêves, alors que Ie rèveur lui-rnême ne nous 
fournit à leur sujet aucun renseignement ou que des 
renseignements tout à fait insuffisants? . 
Je réponds : cette connaissance nOllS vient de diverses 
sources, des conte.s et des mythes, de farces et facéties, 
du folk-lore, c' est-à-dire de l' étude des mæurs, usages,,. 



176 LE RÊ'
 
proverbes et chants de différents pel1ples, du Iangage 
poétique et du langage commun, N ous y retrouvons partont 
1e n1è
e symbolisme que nous comprenons souvent sans 
1a moindre difficulté. En examinant 
es sources les unes 
après les autres, nous y découvrirons un tel parallélisll1e 
øvec Ie symbolisnle des rêves que nos interprétations 
Fortiront de eel examen avec une certitude accrue. 
Le corps humain, avons-nous c.lit, est souvent repré- 
5enté, d'aprè8 Scherner, par Ie sylllbole de la maison; 
or, fODt égalelnent partie de ce symbole les fenêtres, 
portes, portes-cochères qui symbolisent les accès dans' 
les cavités du corps, les façades, lisses on garnies de 
saillies et de balcons pouvant servir de points d'appui, 
Ce symbolisme se retronve dans notre langage courant: 
c'est ainsi que nous saluons famiIièrelnent un vieil an1Ï 
en Ie traitant de (( vieille maison \) et que nous disons de 
queIqu 'un que tont n'est pas en ordre à son (( étage 
su périeur )). 
II paraìt à première vue bizarre que les parents soient 
représentés dans les rêves sons l'aspect d'un couple 
royal ou impérial. Ne croyez-vous pas que dans beau- 
coup de contes qui comnlencent par la phrase: (( II était 
nne fois un roi et nne reine )}, on se trouve en présence 
d 'une substitution symbolique de la phrase : (( II était 
Hne fois un père et une mère? )) Dans les familIes, on 
appelle souvent les enfants, en plaisantant,princes, l'ainé 
recevant Ie titre de Kronprinz. Le roi lui-même se fait 
appeler Ie père du pays, C'est encore en plaisantant que 
les petits enfants sont appelés vel'S et que nOllS disOllS 
d'eux avec cornpassion : les pauvl'es petits vers (das arIne 
Jl l urm ). 
l\lais re\?enons au symbole n1-ai'son et à ses dérivés. 
Lorsqu'en rève nous .utilisons les saillies des maisons 
{'omme points d'appui, n'y a-t-il pas là une réminiscence 
de la réf1exion bien connne que les gens du peuple for- 
mulent lorsqu'ils rencontrent une felnme aux seins for- 
tement développés : il y a là à quoi s'accrocher? Dans la 
même occasion, les gens du peuple s'expriment encore 
autrement, en disant : (( Voilà une femme qui a beaucoup 
de bois devant sa maison )), con1ll1C s'ils voulaient confir- 
mer notre inte
prétation qui vait dans Ie bois un syn1- 
Dúle féminin, ffi3ternel 



LE SYMBOLISME DAXS LE UÈ\'I
 


177 


A propos de bois, nOlls ne réussirons pas à comprendre 
la raison qui en a fait nn symbole du nlaternel, du fémi- 
nin, si nous n'invoquons pas l'aide de la linguistique 
eomparéeo Notre mot allemand Holz (bois) aurait la 
mênle racine que Ie mot grec ü).:Ij, qui signifie Dlatière, 
Inatière brute. Mais il arrive souvent qu'un mot géné- 
rique finit par désigner un objet particulier. Or, il existe 
dans r Atlantique une He appeIée l\Iadère, nom qui Iui a 
été donné par les Portugais 10rs de sa découverte, parce 
qu'elle était alors couverte de forêts. j}/adeÙ'a signifie 
précisément en portugais hois. V ous reeonnaissez sans 
doute dans ce mot 'Jnadeira Ie mot latin materia légère- 
ment mod ifié et qui à son tour signifie matière en géné- 
ra!. Or, Ie mot materzoa est un dérivé de mater, mère. La 
matière dont une chose est faite est com me son apport 
Jnaternel. C'est done ceUe vieille conception qui se 
pcrpétue dans l'usage symbolique de hois pour femme, 
mère 0 
La naissance se trouve régulièreInent exprimée dans. 
Ie rêve par l'intervention de l'eau : on se plonge dans 
l'eau ou on sort de reau, ce qui veut dire qu'on enfante 
ou qu'on nait. Or, n'oubliez pas que ce symbole pent 
être considéré comme se rattachant doublement à Ia 
vérité transforn1Ïste : d'une part (et c'est là un fait très, 
reculé dans Ie temps) tous les mammifères terrestres, y 
compris les ancêtres de l'homme, descendent d'animaux 
aquatiques; d'autre part, chaque mamn1ifère, ehaque 
homme passe la première phase de son existence dans 
l'eau, c'est-à-dire que son existence .embryonnaire se 
passe dans Ie liquide placentaire de I 'utérus de sa mère, 
et naître signifie pour lui sortir de l'eauo Je n'affirme pas 
que Ie rêveur sache tout cela, mais j'estime aussi ql1'il 
n'a pas besoin de Ie savoir 0 Le rêveur sait sans doute 
. des choses qu'on lui avait racontées dans son enfance ; 
Inais lnênle au sujet de ces connaissances j'affirme qu'elle 
n'ont contribué en rien à la forlnation du symbole, On 
lui a raconté jadis que c'est la cigogne qui apporte les 
enfantso l\lais oÙ les trouve-t-elle? Dans la rivière, dans 
Ie puits, done toujours dans reau, Un de mes patients, 
alors tout jeune enfant, ayant entendu raconter ceUe 
histoire, avait disparu pour tout nn après-midi. On finit 
par Ie rctrouver au bord de l' étang du château qu'il 



lIb 


LE HLVE 


habitait, Ie visage penché sur l'eau et cherchant à aper- 
cevoir au fond les petits enfants, 
Dans les mythes relatifs à la naissance de héros, que 
o Rank avait soumis à une analyse comparée (Ie plus 
ancien est celui concernant la naissance du roi Sargon, 
d'...\gade, en l'an 2800 av, J.-Ch,), l'immersion dans l'eau 
ct Ie sauvetage de l' ean jouent nn rôle prédon1Ïnant. 
Rank a trouvé qn ïl s'agit là de représentations symbo- 
hques de la naissance, analogues à celles qui se mani- 
festent dans Ie rêve, Lorsqu'on rêve qu'on sauve une 
personne de l'eau, on fait de cette personne sa mère ou 
une mère tout court; dans Ie my the, une personne qui 
a sauvé un enfant de l'ean, avone être la véritable mère 
de cet enfant, II existe Hne anecdote bien connue oÙ l'on 
demande à un petit juif intelligent: (( Qui fut la Inère de 
lVloïse? )) Sans hésiter, il répond : (( La princesse. - 
lais 
non, lui objecte-t-on, celle-ci l'a seuleInent sauvé des 
eaux, - C'est-elle qui Ie prétend >>, répliqne-t-iI, mon- 
trant ainsi qu'il a trouvé la signification exacte du my the. 
Lc départsymbolisedans Ie rève la mort. Et, d'ailleurs, 
lorsqn'un enfant demande des nouvelles d'une personne 
qn ïl n'a pas vue depuis longtelnps, on a l'habitude de lui 
rëpondre, lorsqu'il s'agit d'une personne décédée, qu'elle 
est partie en voyage, Ici encore je prétends que Ie sJ1n- 
hole It'a rien à voir avec cette explication à l'usage des 
rnfants, Le poète se sert du mème symbole lorsqu'il 
parle <.Ie I'au delà comme d'un pays inexploré d'oÙ aucun 
t'oYflgeur (no traveller) ne revient. NIême dans nos 
conversations journalières, il nous arrive souvent de 
parler du dernier- voyage, Tous les connaissenrs des 
anciens rites savent que la représenta

on d'Ull ,:oyage 
au pays de la mort faisait partie de la religion de l'Egypte 
aneienne, II rèste de nOlnbrenx exen1plaires du livre des 
Inorts qui, tcl un Baedeker, accompagn!1it la momie dans 
ce voyage, })epuis qne les lieux de sépulture ont été 
séparés des lieux d'habitation, ce dernier yoyage du mort 
était devenu une réalité, 
De même ]e syn1bolisme génital n'est pas propre au 
rêve seulcnlent. II est arrivé à chacun de vans de poussel', 
ne fÙt-ce qu'nne fois dans la yie, l'in1politesse jusqu'à 
traiter unc femme de (( vieille boìte )>, sans savoir peut. 
être (pIe ce disant VOllS vous serviez d 'un syrnbole géni- 



LE SIMfOLISliE DXXS LE RÊYE 


Ij<) 


tal. nest dit dans Ie Nouveau Testament: la femme est 
un vase faible, Les livres sacrés des Juifs sont, dans leur 
style si proche de la poésie, remplis d'expressions em- 
pruntées au synlbolisme sexnel, expressions qui n'ont 
pas tonjonrs été exactement comprises et dont l'inter- 
prétation, dans Ie Cantique des Cantiques par exemple, 
a donné lieu à beaucoup de malentendus. I)ans la litté- 
ratnre hébraïque postérieure on trouve très fréquemment 
]e syn1bole qui représente la fenlme COlnm
 one maison 
dont la porte correspond à l' orifìce génital. Le mari se 
plaint par exenlple, d:;tns Ie cas de perte de virginité, 
d'avoir trouvé la porte ouver/e. La représentation de la 
fell1me par Ie synlbole table se rencontre égalelnent dans 
cette littérature. La fenune dit de son mari : je lui ai 
.d ressé la table, 'Jnais ilIa 'j"'etollrna. Les enfants estropiés 
naissent pour la raison que Ie mari retollrne la table. 
J'emprunte ces renseignements à nne monographie de 

1:, L, Levy, de Brünn, sur Le sY1Jzbolis1ìze sexuel dans la 
llihle et Ie Talmud. 
Ce sont les étymologistes qui ont rendu vraiselnblable 
la supposition que Ie bateau est une représentation sym- 
bolique de la femlne : le nom Sclul!Cbatean), qui servait 
prin1itivement à désigner un vase en argile, ne serait en 
réaIité qu'une modification dn lnot Schall (écuelle). Que 
four so it Ie symboIe de là femme et de In matrice, c'cst 
ce qui nons est confirmé par la légende grecque relative 
à Périandre de Corinthe et à sa femme 
lelissa, Lorsque, 
d'après Ie récit d'Héroclote,.le tyran, aprè5 avoir par 
jalousie tué sa fen1me hien-ailnée, adjura son ombre de 
lui donner de ses nouvelles, la morte révéla sa présence 
en rappelant à Périandre qu'il avail 1llis son pain dans un 
(our (roid, expression voilée, destinée à désigner un acte 
qu'aucune autre personne ne pouvait connaìtre, Dans 
I'AlItll'ropophytela, publiée par F ,-5, Kraus ct qui constitne 
nne Inine de renseignelnents incon1paraLle pour tout co 
qui concerne la vie sexuelle des pellples, nous lisons que 
dans certaines régions de l' Allen1agne on dit d'nne 
fen1me qui vient d'accoucher : son four s' est effondré. La 
préparation du feu, avec tout ce qui s'y rattache, cst 
pénétrée profondément de sYlnbolisme sexuel. La flamme 
symbolise toujours I' organe g
'ni tal de l'holnmc, et Ie 
foyer Ie giron férninin. 



180 


LE Uf.VE 


Si vous trouvez étonnant que les paysages servent si 
fréquemnlent dans les rêves à représenter symbolique- 
lnent l'appareil génital de la femnle, laissez-vous instruire 
par les mythologistes qui vous diront quel grand rôle la 
terre nourricière a toujours joué dans les représentations 
et les cultes des peuples anciens et à quel point la con- 
ception de l'agriculture a été déterminée par ce symbo- 
lisme. Vous serez tentés de chercher dans Ie langage 
courant les raisons qui, dans les rêves, font de charnhre 
la représentation symbolique de la femme: ne dit-on pas 
(en allemand) FJ'auenzinzrner (chambre de la femme), au 
lieu de Frau (femme), remplaçant ainsi la personne 
humaine par l'emplacement qui lui est destiné? Noris 
disons de même]a (( Sublime Porte)), désignant par cette 
expression Ie sultan et son gouvernenlent; de mênle 
encore Ie mot Pharaolf qui servait à désigner les souve- 
rains de l'ancienne Egypte signifiait (( grande cour } 
(dans l'ancien Orient les cours disposées entre les doubles 
portes de la ville étaient des lieux de réunion, tout 
comIne les places de marché dans l
 monde classiqne). 
Je pense cependant que cette filiation est un peu trop 
superficielle, J e croirais plutôt que c'est en tant qu'elle 
désigne l'espace dans lequell'homme se trouve enfermé 
que charnbre est devenu synlbole de fern me . Le sYInbole 
maÙ
on nous est déjà connu sous ce rapport; la my tho- 
logie 
t Ie style poétique nous autorisent à admettre 
comme autres représentations symboliques de la femme: 
château-fort, (orteresse, château, ville. Le doute, en ce 
. .,.,. 
qUI concerne cette Interpretation, nest permls que 
lorsqu'on se trouve en présence de personnes ne parlant 
pas allenland et, par conséquent, incapables de nous 
comprendre. Or, j'ai eu, au cours de ces dernières 
années, l' occasion de traiter un grand nombre de patients 
étrangers et je crois me rappeler que dans leurs rêves, 
malgré l'absence de toute analogie entre ces deux mots 
dans leurs langues maternelles respectives, cllanzbre 
signifiait toujours (ernnze (Zirnmer pour Frauenzimmer'). II 
y a encore d'autres raisons d'admettre que Ie rapport 
sYlnbolique peut dépasser les limites linguistiques, fait 
qui a déjà été reconnu par l'interprète des rêves Schubert 
(1862). Je dois dire toutefois qu'aucun de Illes rêveur
 
11 'ignorait totaleInent la langue allelnande, de sorte que 



LE SY:\IBOL1S
IE DANS 14E R
VE 


181 


je dois laisser Ie soin d' établir cctte distinction aux 
psychanalystes à mêlne de réunir dans d'autres pays des 
observations relatives à des personnes ne parlant qu'une 
senle langue. 
En ce qui concerne les représentations synlboliques 
de l'organe sexuel de l'holnme, il n'en est pas une qui 
ne se trouve exprimée dans Ie langage courant sons une 
forme comique, vulgaire ou, comme parfois chez les 
poètes de l'antiquité, sous une forme poétique. Parmi 
ces représentations figurent non seulement les symboles 
qui se manifestent dans les rêves, mais d'autres encore, 
comnle par exemple divers outils, et principalenlent la 
charrue. })u reste, la représentation symbolique de 
l' organe sexuel masculin touche à un domaine très 
étendu, très controversé et dont, pour des raisons d'éco- 
nomie, nous voulons nous tenir à distance. N ous ne 
ferons quelques remarques qu'à propos d'un seul de ces 
symboles hot's série : du symbole de la trinité (3). Lais- 
sons de côté la question de savoir si c'est à ce rapport 
symbolique que Ie nOlnbre 3 doit son caract.ère sacré, 
l\Iais ce qui est certain, c'est que si des objets composés 
de trois parties (trèfles à trois feuilles, par exemple) ont 
donné leur forme à certaines armes et à certains 
emblèmes, ce fut uniquement en raison de l
ur signifi- 
cation symbolique. 
La fleur de -lys française à trois branches et Ie Tri8kélè

 
(trois os demi-courbes partant d'un centre comnlun), ces 
bizarres arnloiries de deux Hes aussi éloignées l'une de 
l'autre que la Sicile et Isle of 
Ian ne seraient égalenlent, 
à mon avis, que des reproductions symboliques, stylisées, 
de l'appareil génital de l'homme, Les reproductions de 
l'organe sexuel nlasculin étaient considérées dans l'anti- 
quité comme de puissants moyens de défense (Apotro- 
paea) contre les ßlauvaises influences, et il faut peut-être 
voir une survivance de cette croyance dans Ie fait que 
Inême de nos jours toutes les alnnlettes porte-bonheur 
ne sont autre chose que des sYlnboles génitaux ou sexuels. 
Exan1inez une collection de ces alnuleUes portées autour 
du cou en forme de collier: vous tronverez un trèfle à 
quatre feuilles, un cochon, un champignon, un fer à 
cheval, un.e échelle, un ramoneur de cheminées. Le trèf1
 
à quatre feuilIes rernplace Ie trèfle plus proprement sym- 



182 


LE RÊYE 


bolique à. trois fcuilIes ; Ie cochon est un ancien symhole 
de la fécondité; Ie chan1pignon est un symbole incontes- 
table du pénis, et il est des chan1pignons qui, tel Ie Plzal- 
Ius inlPudicus,doivent leur nom à leur ressemblance frap- 
pante avec l'organe sexuel de l'homme 
 Ie fer à cheval 
reproduit les contours de l'orifice génital de la femme, 
et Ie ramoneur qui porte l'échelle fait partie de la collec- 
tion, parce qu'il exerce une de ces professions auxquelles 
Ie vnIgaire compare les rapports sexnels (voir I'Anthropo- 
phyteia) , NODS connaissons déjà l'échel1e comme faisant 
partie du sYlnboIisme sexuel des rêves 
 la langue alle- 
mande nons vient ici en aide en nous Jnontrant que Ie 
Iliot (( Inonter )) est employé dans un sens essentiel- 
lement sexuel. On dit en allemand: (I Inonter après les 
femmes)) et (( un vieux nlonteur )), .En français, oÙ le 
mot allemand Sture se traduit par Ie mot lna'l'che. on 
appelle un vieux noceur un (( vieux marcheur )}, Le fait 
que chez beaucoup d'aninlaux l'acconplement s'accomplit, 
Ie mâle étant à califourchon sur la femelIe, n'est sans 
doute pas étranger à ce rapprochement. 
L'arrachage d'une branche, comme représentation sym- 
bolique de l' onanisme, ne correspond pas seulelnent aux 
désignations vulgaires de l'acte onanique, mais possède 
aussi de nombreuses analogies mythologiques. Mais ce 
qui est particulièrement remarquable, c'est la représen- 
tation de l'onanisme ou, plutôt de la castration envisa- 
gée comnle un châtiment pour ce péché, par la chute ou 
l'extraction d 'une dent: l'anthropologie nons offre en eIfet 
nn pendant à cette représentation, pendant que peu de 
rêveurs doivent connaitre, J e ne crois pas me tramper 
en voyant dans la circoncision pratiquée chez tant de peu- 
pIes un équivalent ou un 
uccédané de la castration, 1\ ous 
S3vons en outre que certaines tribus primitives du con- 
tinent africain pratiquent la circoncision à titre de rite 
de la puberté (pour céléhrer l'entrée dn jeune homme 
dans l'àge viril), tandis que d'autres tribus, voisines de 
celles-Ià, remplacent la circoncision par I'arrachenlent 
d'une dent, 
J e tern1Ïne mon exposé par ces exelnples, Ce ne sont 
que des exemples; nous savons davantage là-dessus, et 
vons vous imaginez sans peine combien plus variée et 
intéressante serait une collection de ce genre faite, non 



LE SYMBOLIS}IE DANS LE RÊVE 


183 


par des dilettanti C0111n1e nous, n1ais par des spécia- 
Iistes en anthropologie, mythologie, Iinguistique et folk- 
lore, 
Iais Ie pen que nons avons dit comporte certaines 
conclusions qui, sans prétendre épuiser Ie sujet, sont de 
nature à faire réfléchir, 
Et, tout d'abord, nons sommes en présence de ce fait 
que Ie rèveur a à sa disposition Ie Inode d'expression 
symbolique qu'il ne connait ni ne reconnaît à l'état de 
veilIe, Ceci n'est pas moins fait pour VOllS étonner que 
si vans apprerriez que volre femlne de chambre cOl11prend 
Ie sanscrit, alors que vous savez pertinen1ment qn'elle 
est née dans un village de Bohême et n'a jamais étudié 
ceUe langne, II n'est pas facile de DOUS rcndre eOD1pte 
de ce fait à l'aide de nos conceptions psyehologiques. 
N ous pouvons dire seulen1ent que chez Ie rêveur la con- 
naissance du symbolisme est inconsciente, qu'elle fait 
partie de sa vie psychique inconsciente, Mais ceUe expli- 
cation ne nons n1ène pas bien loin, Jusqu'à présent nons 
n 'aviolls besoin d'admettre que des tendances incor..- 
scientes, c'est-à-dire des tendances qu'on ignore momen- 
tanÉ'ment ou pendant une durée plus on moins longue. 

Iais cette fois il s'agít de quelque chose de plus: de con- 
naissances inconscientes, de. rapports inconscients entre 
certaines idées, de comparaisons inconscientes entre 
divers objets, cOlnparaisons à la suite desquelles un de 
ces objcts vient s'installer d'une façon permanente à la 
place de l'autre, Ces comparaisons ne sont pas effectnées 
chaque fois pour les besoins de la cause eUes sont faites 
une fois pour toutes et toujours prètes NOlls en avons 
la preuve dans Ie fait qu'elles sont identiques chez les 
personnes les plus différentes, malgré les différences de 
langue, 
D'oÙ pent venir la connaissance de ces rapports symbp- 
liques? Le langage courant n'en fournit ql1'une petite 
partie, Les nombreuses analogies que peuvent offrir 
d'autres domaines sont Ie pius souvent ignorées du rêvE'ur; 
et ce n'est que péniblelnent que nons avons pu nous- 
mêmes en réunir un certain nombre. 
En denxième lieu, ces rapports symboliques n'appar- 
tiennent pas en propre au rêveur ct ne caraetérisent pas 
uniquement Ie travail qui s 'accolnplit au cours des rêves. 
Nous savons di
jà (lue les mythes et les contes, Ie peuple 



184 


LE R I
VE 


dans ses proverbes et ses chants, Ie langage conrant et 
l'ilnagination poétique utilisellt Ie mème symbolisla
, 
Le domaine du symbolisnle est extraordinairement grand
 
et Ie symbolisme des rêves n' en est qu 'une petite province; 
et rien n'est moins indiqué que de s'attaquer au problènlo 
entieren partantdu rêve,Beauconp des Rymboles employés 
ailleurs ne se manifestent pas dans les rêves ou ne s'y 
manifestent que raren1ent; et quant aux symboles des 
rêves, il en est beau coup qu'on ne retrouve pas aillellrs 
ou qu 'on ne retrouve
 ainsi que vons l'avez vu, que çà et 
là. On a I Ïmpression d'être en présence d'un mode d'ex- 
pression ancien, mais disparn, sauf quelques restes dis- 
sélninés dans différents dOluaines, les nns ici, les autr

3 
ailleurs, d'autres encore conservés, sons des formes légè- 
rement modifiées, dans pinsieurs domaines, Je lne SOH- 
viens à ce propos de la fantaisie d'un intéressant aliénè 
qui avait imaginé l'existence d'une (( langue fondamen- 
tale)) dont tons ces rapports synlboliques étaient, à son 
avis, les survivances. 
En troisiènle lieu, vous devez trouver surprenant que 
Ie synlbolisme dans tous les autres domaines ne soit pas 
nécessairelnent et uniquement sexuel, alors que dans leg 
rêves les symboles servent presque exclusivement à l'ex- 
pression d'objets et de rapports sexuels, Ceci ntest pas, 
facile à expliquer non plus. Des symboles primitivenlent 
sexuels auraient-ils reçu dans la suite une autre applica- 
tion, et ce changement d'application aurait-il entraîné 
peu à peu lenr dégradation, jusqu'à la disparition de leur 
caractère symbolique? nest évident qu'on ne peut 
répondre à ces questions tant qu'on ne s'occupe que du 
synlbolisme des rêves. On doit seulement maintenir Ie 
principe qu'il existe des rapports particulièrem
nt étroits 
entre les symboles véritables et la vie sexuelle, 
Nous avons reçu dernièrement, concernant ces 
rapports, une importante contribution, Un linguiste, 

L H, Sperber (d'Upsala), qui travaill
 indépendamment 
de la psychanalyse, a prétendu que les besoins sexuels 
ont joué un rôle des plus importants dans la naissanc(
 
et Ie développenlent de la langue, Les premiers sons arti- 
culés avaient servi à comnluniquer des idées et à appeler 
Ie partenaire sexuel 
 le développemf'!nt u]térieur des 
racines de la langue avait accolnpagné I/organißation du 



LE SYMEOLISME UAXS LE RI1YE 


185 


travail dans l'humanité pdmitive. Les travaux étaient 
-efrectués en comnlun et sons l'accompagnelnent de mots 
et d'expressions rythn1Îquelnent répétés. L'intérêt sexuel 
s'était ainsi déplacé pour se porter sur Ie travail. On 
(lirait que l'holnme primitif ne s'est résigné au travail 
(Iu'en en faisant l'équivalent et la substitution de l'activité 
Bexuelle. C'est ainsi qne Ie mot lancé au cours du travail 
en comnlun avait deux sens, l'un exprimant l'acte sexuel, 
l'autre Ie travail actif qui était assimilé à cet acte. Peu à 
pen Ie mot s'est détaché de sa signification sexuelle pour 

'aUacher définitiveluent an travail. II en fut de Dlême 
chez des générations ultérieures qui, après avoir inventé 
un mot nouveau ayant une signification sexuelIe, l'ont 
appliqné à un nouveau genre de travail. De nombreuses 
racines se seraient ainsi formées, ayant toutes une ori- 
gine sexuelle et ayant fini par abandonner leur significa- 
tion sexuelle. Si ce schéma que nous venons d'esquisser 
est exact, il nous ouvre une possibilité de comprendre 
Ie symbolisme des rêves, de conlprendre pourquoi Ie 
rêve, qui garde quelque chose de ces anciennes cøndi- 
tions, présente tant de sYlnboleß se rapportant à la vie 
sexuelle, pourquoi, d'une faron générale, les armes et 
les ontiIs servent de symboles masculins, tandis que les 
ètoffes et les objets travaillés sont des symboles fémi- 
nins. Le rapport synlbolique serait une survivance de 
l'ancienne identité de mots; des objets qui avaient porté 
autrefois les mêmes noms que les objets se rattachant à 
la sphère et à la vie génitales apparaîtraient maintenant 
dans les rêves à titre de synlboles de ceUe sphère et de 
cette vie. 
Toutes ces analogies évoquées à propos du symbolisme 
des rêves vous permettront de vous faire une idée de la 
psychanalyse qui apparait ainsi comme une discipline 
d'un intérêt général, ce qui n'est Ie cas ni de Ia ps)
cho- 
logie ni de la psychiatrie. Le travail psychanalytique 
nous met en rapport avec une foule d'autres sciences 
moraJes, telle que la mythologie, la linguistique, Ie folk- 
lore, la psychologie des peuples, la science des religions, 
dont les recherches sont susceptibles de nous fournir 
Jes données les plus préciellses. Aussi ne trouverez-vous 
pas étonnant que Ie mouvement psychanalytique ait 
ahouti à la création d'un périodique consacré unique- 



186 


LE RÊYE 


Dlent à l'étude de ces rapports: je veux parler de la revue 
Irna!Jo, fondée en 19 [2 par Hans Sachs et Otto Rank. 
Dans tous ses rapports avec les autres sciences, la psy- 
chanalyse donne plus qu'elle ne reçoit. Certes, les 
résultats souvent bizarres annoncés par la psychanalyse 
deviennent plus acceptables du fait de leur confirluation 
par les recherches effectuées dan5 d'autres dOJnaines; 
mais c'est la psychanalyse qui fournit les lnéthodes 
techniques et établit les points de vue dont l'applieation 
doit se Jllontrer féconde dans les autres sciences, La 
recherche psychanalytique d_écouvre dans la vie psychi- 
que de l'individu humain des faits qui nous permettent 
de résoudre ou de mettre S011S leur vrai jour plus d'une 
énigme de la vie collective des homInes, 
l\Iais je ne vous ai pas encore dit dans queUes circon- 
stances nous pouvons obtenir la vision la plus profonde 
de cette présun1ée (( langue fondan1entale >>, quel est Ie 
domaine qui en a eonservé les restes les plus nombreux, 
Tant que VOllS ne Ie saurez pas, il vous sera impossible 
de vous rendre compte de tonte l'importance du sujet 
Or, ee domaine est eelui des névroses ; ses matériaux sont 
eonstitués par les symptôlnes et autres manifestations 
des sujets nerveux, symptômes et Inanifestations dont 
l'e,xplication et Ie traitelnent fOfinent précisément l'ohjet 
de la psychanalyse, 

1on quatrième point de vue no us ran1ène done à notre 
point de départ et nous oriente dans la direction qui nous 
est tracée. Nons avons dit qu'alors même que la censure 
des rêves n'existerait pas, Ie rêve ne no us seraÏt! pas plus 
intelligible, car nous aurions alors à résoudre Ie problèrne 
qui eonsiste à traduire Ie langage symbolique du rêve 
dans la langue de notre pensée éveiIlée. Le syrnbolisrrlc 
est done un autre facteur de déformation des rêves, indé- 
pendant de la censure. 
lais nous pOllvons supposer qu'il 
est COlllffiode pour la censure de se servir du syn1holisnle 
qui eoncourt au même but: rendre Ie rêve bizarre et 
ineon1 préhensible. 
L'étude ultérieure du rêve peut nous faire déeouvrir 
encore un autre faeleur de défornlation, l\1ais je ne venx 
pas quitter la question du sYInbolisine sans VOllS rappeler 
une fois de plus l'-attitude énigu1atique quc les personnes: 
cultivées ont eru devoir adopter à son égard: attitud
 



LE SY
IBOLISl\IE DAXS LE R.ÈVE 


18 7 


toute de résistance, alors que l'existence du symbolisnle 
est démontrée avec certitude dans Ie lnythe, la religion, 
l'art et la langue qui sont d'un bout à l'autre pén
trés 
de symboles. Faut-il voir la raison de cette attitude dans 
les rapports que nous avons établis entre Ie symbolisrne 
des rêves et la sexualilé? 



CHA PITR S XI 


L'ÉLABORATION DU nÊVE 


Si vous avez rénssi à vous faire une idèe du méca- 
nisme de la censure et de la représentation synlholique, 
vous serez à même de cOlnprendre Ia plupart des rêves, 
sans toutefois connaître it fond Ie Jnécanisrne de la dé- 
forJnation des rêves, Pour comprendre Ies rêves, vous 
vous servirez en eIfet des deux techniques qui se COln- 
pIètent mutuellement : vous ferez surgir chez Ie rêveur 
des souvenirs, jusqu 'à ce que vous soyez amené de la 
substitution an substrat même du rêve, et vons rempIa- 
cerez, d'aprè_s vos connaissances person nelles, les sym- 
boles par leur signification, Vous vons trouverez, au 
.cours de ee travail, en présence de certaines incerti- 
tudes',l\fais il en sera question plus tard. 

 ous pouvons maintenant reprendre un travail que 
nous avons essayé d'aborder antérieuren1ent avec des 
moyens insuffisants, Nous voniions notamment établir 
les rapports existant entre les éléments des rêves et leurs 
substrats et nous avons trouvé que ces rapports étaient 
au nombre de quatre : rapport d'une partie au tout, 
approximation ou allusion, rapport symbolique et repré- 
sentation verbale plastique, NOlls allons entreprendre Ie 
Jnême travail sur une échelle plus vaste, en comparant 
Ie contenu manifeste du rève dans son ensemble au rêve 
latent tel que nous Ie révèIe l'interprétation, 
J'espère . qu'il ne vous arrivera plus de confondre Ie 
rève manifeste et Ie rêve latent. En maintenant cette 
distinction toujours présente à l'esprit, vous aurez ga- 
gné, au point de vue de la cOJupréhension des rèves, 
plus que la plupart des lecteurs de ma Traumdeutun.? 
Laissez-moi vons rappeler que Ie travail qui transforme 
]e rêve latent en rêve manifeste s'appelle élaboration du 
r
ve. Le travail opposé, celui qui veut du rève manifeste 



l'ÈLABORATIOX DU Rf
YE 


18g 


arriveI' au rêve latent, s'appelle travail d'inte1'prétation. 
Le travail d'interprétation cherche à supprimer Ie travail 
d'élaboration, Les rêves du type infantile, dans lesquels 
nous avons reconnu sans peine des réalisa tions de dé-. 
sirs, n'en ont pas moins subi une certaine élaboration, 
et notamment la transformation du désir en une réalité, 
et Ie plus souvent aussi ceUe des idées en images vi- 
suelles, Ici nous avons besoin, non d'nne intcrprétation, 
mais d'un simple coup d'æil derrière ces deux transforma- 
tions. Ce qui, dans les autres rêves, vient s'ajouter an 
travail d'élaboration, constitue ce que nous appelons la 
déformation du rêve, et celle-ci ne pent èt:.'e supprimée 
que par notre travail d'interprétation. 
...-\yant eu l'occasion de cOll1parer un grand nombre 
d'interprétations de rêves, je Sl1is à nlême de vans 
exposer d 'une fa<:on synthétique ce que Ie travail d' éla- 
boration fait avec les matériaux des idées latentes des 
rêves. J e vous prie cependant de ne pas tireI' de conclu- 
sions trop rapides de ce que je vais vons dire. J e vais 
seulement vous présenter une description qui demande 
à être écoutée avec une,.. calme attention. 
Le premier effet du travail d'élaboration d'nn rêve 
consiste dans la condensation de ce dernier, N ous vou- 
Ions dire par là que Ie contenu du rêve manifeste est 
plus petit que celui dn rêve latent, qu'il représente par 
conséquent une sorte de traduction abrégée de celui-ci. 
La condensation peut parfois faire défaut, mais eUe 
existe d'nne façon générale et est souvent considérable. 
On n'observe jalnais Ie contraire, c'est-à-dire qu'il n'ar- 
rive jamais que Ie rève n1anifeste soit plus étendu que Ie 
rêve latent et ait un contenu plus riche. La condensa- 
tion s'effectue par un des trois procédés snivants : 1 0 cer- 
tains éléments latents sont tout simplement éliminés; 
2 0 !e rêve manifeste ne re<:oit que des fragments de cer- 
tains ensembles du rêve latent; 3 0 des éléments latents 
ayant des traits con1lnuns se trouvent fonaus ensemble 
dans le rêve manifeste. 
Si vons Ie voulez, vous pouvez réservcr Ie tcrInc 
<< condensation )) à ce dernier procédé sell!. Ses effets 
sont particulièren1ent faciJes à dén10ntrer. En vons re- 
n1émorant vos propres rêves, vons trouverez facilen1ent 
des cas de condensation de plusieurs personnes en una 



".fE'VD. 


I' 



19 0 LE RÊVE 
seule. Dne personne COIllposée de ce genre a l'aspect de 
A
 est mise comme B, fait quelque chose qui rappelle C, 
ct avec tout cela nous savons qu'il s'agit de D. Dans ce 
Inélange, se trouve naturellement Illis en relief un carac- 
tère on attribut commun a
x quatre personnes. On peut 
de même former un composé de plusieurs objets ou loca- 
lité
, à la condition que les objets ou les Iocalités en 
question possèdent un trait ou des traits communs que 
Ie rêve late!!t accentùe d'une façon particulière. II se 
forme là comme une notion nouvelle et éphémère ayant 
pour noyau l'élément comIllnn. De la superposition des 
unités fondues en un tout composite résulte en général 
une image aux contours vagues, analogue à celle qu 'on 
obtient en tirant plusieurs photographies sur la même 
plaque. Le travail d' élaboration do it ètre fortement inté- 
re::;sé à la production de ces formations composites, car 
il est facile de trouver que les traits communs qui en 
sont la condition sont créés intentionnellement là OLl ils 
font défaut, et cela, par exemple, par Ie choix de I'expres- 
sion verbale pour une idée, Nous connaissons déjà des 
condensations et des formations conlposites de ce 
genre; nous les avons vus notamment joner un certain 
rôle dans certains cas de lapsus. Rappelez-vous Ie jeune 
homme qui voulait hegleit-di!Jen (mot composé de 
beglel'ten, accompagner, et heleidigen, manquer de 
respect) une daille. 11 existe en outre des traits d'esprit 
dont la technique se réduit à une condensation de ce 
genre. !\lais, abstraction faite de ces cas, Ie procédé en 
question apparaît comme tout à fait extraordinaire et 
bizarre. La formation de personnes composites dans les 
rêves a, il est vrai, son pendant dans certaines créations 
de notre fantaisie qui fpnd souvent ensemble des élé- 
ments qui ne se trouvent pas réunis dans l'expél'ience: 
tels les centaures et les animaux légendaires de la 111ytho- 
logie ancienne ou des tableaux de Böcklin. D'ailleurs, 
l'imagination (( créatrice )) est incapable d'Ìnven1er quoi 
que ce soit : eUe se contente de réunir des éléments 
séparés les uns des autres. Mais Ie procédé mis en æuvre 
par Ie travail d'élaboration présente ceci de particulier 
que ]es lllatériaux dont il dispose consistent en idées, 
dont certaines peuvent être indécentes et inacceptables, 
mais qui sont to utes formées et exprimées correctement 



L ;ELABORATION DU RÊYE 


Igl 


Le travail d'élaboration donne à ces idées une autre 
forme, et il est remarquable et inconlpréhensible que 
dans cette transcription ou traduction comme en une 
autre langue il se serve dn procédé de la fusion ou de la 
combinaison, Vne traduction s'applique généralement 
à tenir compte des particularités du texte et à ne pas 
confondre les similitudes. Le travail d'élaboration, au 
contraire, s'efI'orce à condenser deux idécs différentes, 
en cherchant, comme dans un calembour, un nlot à plu- 
sieul's sens dans lequel puissent se rencontrer les deux 
idées, II ne faut pas se hâter de tirer des conclusions de 
cette particularité qui peut d'ailleurs devenir importante 
pour la conception du travail d' élaboration. 
Bien que la condensation rende Ie rêve obscur, on n'a 
cependant pas I'inlpression qu'elle soit un eIfet de la 
censure. On pourrait plutõt lui assigner des causes mé- 
caniques et économiques; mais la censure y trouve son 
compte quand même. 
Les effets de la condensation peuvent {
tre tout à. fait 
extraordinaires. Elle rend à l' occasion possible de réunir 
dans un rêve manifeste deux séries d'idées latentes tout 
à fait difl'érentes, de sorte qu'on peut obtenir une inter- 
prétation apparemment satisfaisante d'un rêve, sans 
s'apercevoir de la possibilité d'une interprétation au 
deuxième degré. 
La condensation a encore pour eITet de troubler, de 
compliquer les rapports entre les éléments du rêve 
latent et ceux du rêve manifeste. C'est ainsi qu'un élé- 
Inent manifeste peut correspondre simultanément à plu- 
sieurs latents, de nlême qu'un élémcnt latent peut parti- 
cipel" à plusieurs manifestcs : il s'agirait done d'une sorle 
de croiselnent. On constate égalelnent, au cours de l'in- 
terprétation d'un rêve, qne les jdées snrgissant it propos 
d'nn élément manifeste ne doivent pas être utilisécs au 
fur et à mesure, dans l'ordre de leur succession. II fant 
souvent attendre jllsqu'à ce que tout Ie rêve ait reru son 
interprétation. 
Le travail d'élaboration opère donc une transcription 
pen commune des idées des rêves; une transcription 
qui n'est ni une traduction mot à mot on signe par signe, 
ni un choix gu
dé par une certaine règle, comme 10rs- 
qu'on ne reproduit que les consonantes d'un mot, en 



tg2 tE RÊV
 
omettant les voyelles, ni ce qu'on pourrait appeler un 
relnplacement, comme lorsqu'on fait tonjours ressortir 
un élément aux dépens de plusieurs autres: nous nous 
trouvons en présence de quelque chose de tout à fait 
différcnt et beaucoup plus compliqué. 
Un autre effet du travail d'élaboration consiste dans Ie 
d/>placement, Celui-ci nous est heureusement déjà connu ; 
nous savons notamment qu'il est entièrement l'æuvre de 
la censure des rêves, Le déplacement s'exprime de deux 
manières : en premier lieu, un élément latent est renl- 
pIacé, non par un de ses propres éléments constitutifs, 
n1ais par quelque chose de plus éloigné, donc par une 
allusion; et, en deuxième lieu, l'accent psyehique est 
transféré d'un élément important sur un autre, pen 
ÏJnportant, de sorte que Ie rêve reçoit un autre centre et 
apparaît étÍ'ange. 
Le remplacement par une allusion e?,iste également 
dans notre pensée éveillée, mais avec une certaine diffé- 
rence. Dans la pensée éveillée, l'allusion doit être facile- 
ment intelligible, et il do it y avoir entre l'allusion et la 
pensée véritable un rapport de contenu. Le trait d'esprit 
se sert souvent de l'allusion, sans observer Ia condition 
de l'association entre les contenus; il rcmplace cette 
association par une association extérieure peu usitée, 
fondée sur la similitude tonale, sur la multiplicité des 
sens que possède un mot, ëtc. II observe cependant ri- 
goureusement Ia condition de l'intelligibilité; Ie trait 
d'esprit manquerait totalement son eITet si l'on ne pou- 
yait ren10nter sans difficulté de l'allusion à son objet. 

Iais Ie déplacelnent par allusion qui s'effectue dans Ie 
rêve se soustrait å ces deux liInitations. Ici l'allusion ne 
présente que des rapports tout extérieurs et très éloignés 
avec l'élélnent qu'elle remplace; aussi est-eUe inintelli- 
gible, et lorsqu'on veut remonter à l'élément, l'interpré- 
tation de l'allusion fait l'impression d'un trait d'esprit 
raté ou d'une explication forcée, tirée par Ies cheveux. La 
censure des rêves n'atteint son but que Iorsqu 'cUe réussit 
à rendre introuvable Ie chen1in qui conduit de l'allusion 
à son substrate 
Le déplacement de I'accent constitue le nloyen par 
excellence de l'expression des pensées. N"ous nous en 
servons parfois dans la pensée éveillée, pour produire 



L'ÉLABORATIOX DU nJ
YE 


19 3 


un eifet conlique. Pour vous donneI' une idée de cet eifet, 
je vOUS rappellerai l'anecdote suivante : il y avait dans un 
village un maréchal-ferrant qui s'était rendu coupable 
d'un crime grave. Le tribunal décida que ce crime de- 
vait être expié ; Dlais conIIne Ie maréchal-ferrant était Ie 
seul dans Ie village et, par conséquent, indispensable, et 
que, par contre, il y avait dans Ie même village trois 
taiIlpl1rs. ce fut un de ceux-ci qui fut pendu å la place du 
maréchal. 
Le troisième eifet du travail d'élaboration est, au point 
de vue psychologique, Ie plus intéressant. II consiste en 
une transformation d'idées en ilnages visuelles, Cela ne 
veut pas dire que tous les éléInents constitutifs des idées 
des rêves subissent cette transformation; beaucoup 
d'idées conservent leur forme et apparaissent comnle 
telles ou à titre de connaissances dans Ie rève manifeste ; 
d'un autre côté, les images visuelles ne sont pas la senle 
fornle que revêtent les idées. II n'en reste pas moins que 
les j lnages visuelles j ouent un rôle essentiel dans la forma- 
tion des rêves. Cette partie du travail d'élaboration est 
la plus constante; nous Ie savons déjà, de lnênle que 
nous connaissons déj à la (( représentation verbale plas- 
tique )) des éléments individuels d'un rêve. 
II est évident que cet eIfet n'est pas facile à obtenir. 
Pour vous faire une idée des difficultés qu'il présente, 
imaginez-vous que vous ayez entrepris de rell1placer un 
leader- article politique par une série d'illustrations, 
c'est-à-dire de remplacer les caractères d'imprimerie par 
des signes figurés. En ce qui concerne les personnes et 
les objets concrets dont il est question dans cet article, 
il vous sera facile et, peut-êtl
e, Jnêlne cOinmode de les 
remplacer par des images, mais vous vous heurterez aux 
plus grandes difficultés dès que vous aborderez la repré- 
sentation concrète des mots abstraits et des parties du 
discours qui exprinlent les relations entre les idées : 
particules, conjonctions, etc. Pour les 1110tS abstraits, 
VOllS pourrez vous servir de toutes sortes d'artifices.V ous 
chercherez, par exemple, à transcrire Ie texte de l'article 
sous une autre forme verbale peu usitée peut-être, mais 
contenant plus d'éléInents concrets et susceptibles de 
représentation. V ous vons rappellerez alors que la plu- 
part dC8 luotS abstraits sont des Inots qui furent autl'C- 



 



'94 LE RÊV
 
fois concrets et VOllS chercherez, pour autant que VOliS le 
pourrez, à reInonter à leur sens prinlitivelnent concret. 
V ous serez, par exenlple, enchantés de pouvoir repré- 
senter la (( possession )) (Besilzen) d'un objet par sa signi- 
fication concrète qui est celle d'être ass-is sur (darauf- 
sÙzen) cet objet. Le travail d'élabora-tion ne procède pas 
autrenlent. A une représentation faite dans ces condi- 
tions il ne faut pas deluander nne trop grande précision. 
Aussi ne tiendrez-vous pas rig.ueur au travail dl'élabora- 
tion s'il remplace un élément aussi difficile à exprimer à 
l'aide d'images concrètes que l'adultère (Eheb'puch) 1 par 
nne fracture du bras (A'J'''lnbruch) 't. Connaissant ces dé- 
tails, VOliS pourrez dans nne certaine mesure corriger 


I, Ehebruch, littéralement : rupture de mariage. 
2. Pendant que je corrigeais les épreuves de ces feuilles, il m'est tombé 
par hasard sons les yeux un fait divers que je transcris ici, parce qu'il apporte 
une con6.rmation inattendue aux considérations qui précèùent : 
Le Châtiment de Dieu. 


Fracture de bras (Armbruch) comme expiation pour un adultère (Ehebruch), 
La femme Anua 1'1.." épouse d'un réserviste, dépose contre la femme Clé 
mcntine K. '. une plainte en adultère, Elle dit d'ans sa plainte que la femme 
K... av.,it entretenu avec 1\1... des relations coupabJes, alors que son propl'e 
mari était sur Ie front d'où it lui cnvoyait même 70 couronnes par mois, La 
femme K... avait déjà reç'l du mari de la plaignante beaucoup d'argent, alors 
que la plaig.nanle elle-mème et son enfant souffrent de la faim et de la misère. 
Les cílmal'ades de M.., ont rapporl{- à la plaignante que sou maTi a fréqnenté 
avec la femme K.., des débits de vin où ilt'estait jusqu'à une heure tardive de 
la nuit. Une fois mème la femme K,.. a demandé au mari de la plaignante, 
en présen('e de plusieurs fantassins, s'il ne se déciderait pas bientôt à quitter 
sa (( vieille )), pour venir vivre avec' elle. La logeuse de K... a souvent vu 
Ie mari de la plai

mmte dans Ie logement de sa mílÎtresse, en tenue plus 
que négligée. - Devant un juge de Leopoldstadt, la femme K.., a prétendu 
hier !'Ie pas connaître M... et nié par conséquent et à plus forte raison to utes 
relations intimes avec lui, 
Mais Ie témoin Albel,tin
 M.,. déposa qu'elle avait surpris la femme K... 
en train d'embrasser Ie mari de la plaignante. 
Déjà cntendu au cour& d'une séance antérieure à titre de témoin, 1\1". 
avait à son tour, nié toutes relations avec la femme K.., l\Iais hier Ie juge 
recoi
 une leUre dans laqnelle M,.. retire son témoignage fait précédemment 
et ðavoue avoir eu la femme K,.. pour maîtresse jusqu'au mois de juin del'- 
nier, 8'il û nié toutes rclations ayec ceLte femme, lors du précédent interroga- 
lOire, ce fut p"r('e qu'elle était venue Ie trouver et l'avait supplié à genoux de 
la sauveI' en n'avouílnt rien. (( Auiourd'hui, écrivait Ie témoin, je me sens 
forcé à dire au tribunal toute la vérité car, m'étant frílcturé Ie bras gauche, 
je considèt>e cet accident comme un chàtiment qne Dteu m'inflige pour mon 
péché. )) , , 
Le juge ayant constílté que PactIon pumssahle remont;:l1t a plus d'nne 
année, la plaignante a retiré sa plainte et l'inculpée a bénHìcié d'UD non. 
lieu. 



L'tLABORATIO
 nu RÊVE 


19 5 


........ 


les maladresses de l'écriture figurée lorsqu'elle est ap- 
pelée à remplacer l'écriture verbale. 
l\Iais ces moyens auxiliaires manquent lorsqu'il s'agit 
de représenter des parties du discours qui expriment des 
relations entre des idées : parce que, pour' la raison 
que, etc. Ces éléments du texte ne pourront donc pas 
être transformés en images. De même Ie travail d' élabo- 
ration des rêves réduit le contenu des idées des rêves à 
leur Dlatière brute faite d'objets et d'activités.V ous devez 
être contents si vous avez Ia possibilité de traduire par 
une plus grande finesse des iJnages les relations qui ne 
sont pas susceptibles de représentation concrète. C'est 
ainsi en effet que Ie travail d'élaboration réussit à expri- 
Iller certaines parties du contenu des idées latentes du 
rêve par les propriétés formelles du rêve manifeste, par 
Ie degré plus ou moins grand de clarté ou d'obscurité 
qu'il lui imprime, par sa division en plusieurs frag- 
ments, etc. Le nOlnbre des rêves partiels en lesquels se 
décompose un rêve latent correspond généraielnent au 
norùbre des thèmes principaux, des séries d'idées dont 
se compose ce dernier; un bref rêve préliIninaire joue 
par rapport au rêve principal subséquent Ie rôle d'une 
introduction ou d'une motivation; une idée secondaire 
venant s'ajouter aux idées principales est reInplacée dans 
Ie rêve manifeste par un chang-elnent de scène intercalé 
dans Ie décor principal dans lequel évoluent Ieß événe- 
lnents du rêve latent. Et ainsi de suite. La fornle même 
des rêves n'est pas dénuée d'ilnportance et exige, eUe 
aussi, une interprétation. Plusieurs rêves se produisant 
au cours de la même nuit présentent souvent la même 
importance et témoignent d'un effort de maîtriser de plus 
en plus une excitation d'une intensité croissante. !)ans 
un seul et mênle rêve, un élément particulièrement difIì- 
cile peut être représenté par plusieurs syulboles, par des 
(( doublets )). 
En poursuivant notre confrontation entre les idées des 
rêves et les rêve;; manifestes qui Ies renlplacent, nons 
apprenons une foule de choses auxquelles no us ne nous 
attendions pas; c'est ainsi que nous apprenons, par 
exemple, que l'absurdité même des rêves a sa significa- 
tion particulière. On peut dire que sur ce point l'opposi 
tion entre la conception médicale et la conception psycha- 



Ig6 LE RÈVE 
nalytique du rêve atteint un degré d'acuIté tel qu'elle 
devient à peu près absolue. D'après la première, Ie rêve 
serait absurde, parce que l'acti,'ité psychique dont il est 
l'effet a perdu toute faculté de fOI'IllUler un jugernent 
critique; d'après notre conception, au contraire, Ie rêve 
1cvient aLsurde dès que se trouve exprilnée la critique 
contenue dans les idées du rêve, dès que se trouve for- 
IllUlé Ie j ugement : c' est absurde. \r ous en avez un bon 
exelnple dans Ie rêve, que vous connaissez déjà, relatif à 
l'intention d'assister à une représentation théâtrale (trois 
hilJets pour I florin 50), Le jugeillent formulé à cette 
occasion était : ce fut 'line absurdité de se marier si tôt. 
N ous apprenons de mên1e, au cours du travail d'inter- 
prétation, ce qui correspond aux doutes et incertitudes si 
souvent exprimés par Ie rêvenr, à savoir si un certain 
élément donné s'est réellen1ent manifesté dans Ie rêve, si 
c'était bien l'élélnent allégué ou snpposé, et non un autre. 
Rien dans les idées latentes du rêve ne correspond géné- 
ralen1
nt à ces doutes et incertitudes; ils sont llnique- 
ment l'effet de la censure et doivent être considérés 
comIne correspondant à une tentative, partielleu1ent 
réussie, de suppression, de refonlement. 
Une des constatations les plus étonnantes est celle 
relative à la manière dont Ie travail d'élaboration traite 
les oppositions existant au sein du rêve latent. Nous 
savons déjà que les éléments analogues des Illatérianx 
latents sont reluplacés dans Ie rêve manifcste par des 
condensations. Or, les contraires sont traités de la même 
manière que les analogies et sont exprin1és de préfércnce 
par Ie même élén1cnt manifeste, C'est ainsi qn'un élélnent 
du rêve manifeste qui a son contraire pent anssi bien 
signifier lui-lnêlne que ce contraire, on l'un et l'autre à la 
fois ; ce n'est que d'après Ie sens général que nous pOllvons 
décider notre choix quant à l'interprétation, C'est ce qui 
explique qu'on ne trouve pas dans Ie rêve de représenta- 
tion, univoque tout au llloins, du (( non )). 
Cette étrange manièl
e d'opérer qui caractérise Ie tra- 
vail d'élaboration trouve une heureu=:;e analogie dans Ie 
développement de la langue, Beaucoup de linguistes ont 
constaté que dans les Iangues les plus anciennes les 
oppositions: fort-faible, clair-obscur, grand-petit sont 
exprilnées par Ie lnêlne radical (({ Opposition de sens 



L':f
L_\nORATION DU R
VE 


191 


dans les mots prin1Ítifs ))), C'est ainsi que dans Ie vicil 
égyptien ken signifiait primitiven1cnt (ort et faible. Pour 
éviter des malentendus pouvant résulter de l'emploi de 
mots a ussi alnbivalents, on avait recours, dans le langage 
parlé, à une intonation et à un geste qui variaient avec Ie 
sens qu'on youlait donneI' au mot; et dans l'éeriture on 
faisait suhTe Ie mot d'llll (( déterminatif )), c'est-à-dire 
d 'une in1age qui, elle, n'était pas destinée à être pronoIl- 
cée. On écrivait done A'>en-fort, en faisant suivre Ie 1110t 
d'une inlage représentant la figurine d'un hOlnnle 
redressé; et on écrivait ken-faible, en faisant suivre Ie 
mot de la figurine d'nn homlne nonehalamment aecroupi. 
C'est seulement plus tard qu'on a obtenu, à la suite de 
légères modifications imprimées au mot primitif, une 
désignation spéciale pour chacun des contraires qu'il 
englobait, On arriva ainsi à dédoubler ken (fort-faible), 
en I
..en-fort et lien-faible. Quelques langues plus jeunes et 
certaines langues vivantes de nos jours ont conservé de 
nOluureuses traces de cette primitive opposition de sens. 
Je vous en citerai quelques exemples, d'après C. Abel 
( 1884). 
Le latin présente toujours les mots ambivalents SUl- 
vants : 
allus (haut, profond) et sacep (saeré, dalnné). 
Voici quelques exemples de modification8 du même 
radical: 
clamare (crier) ; claln (silencieux, doux, secret); 
siccus (see); succus (suc). 
Et en allemand: 
stimme (voix); sturnm (muet). 
Le rapprochement de langues parentes fournit de nom- 
breux exemples du même genre: 
Anglais; lock (fermer); allemand: Loch (trou), Lücke 
(lacllne) ; 
Anglais : cleave (fendre) ; allemand: klehen (coller). 
Le mot anglais without, dont Ie sens littéral est al
ec- 
sans, n'est employé aujourd'hui qu'au sens sans; que Ie 
mot with fût employé pour désigner non seulement 
une adjonction, mais aussi une sonstraction, c'est ce que 
prouvent les mots composés wit
ldJ"aw, witlllloid. II en 
est de rnême du mot allemand wiedel
 
Une au.tre particularité encore du travail d'élaboralion 



Ig8 


LE RÊVE 


trouve son pendant dans Ie développement de la langue. i 
Dans l'ancien égyptien, comme dans d'autres langues 
plus récentes, il arrive souvent quc, d'une langue à l'au- 
tre, Ie mêlne mot présente, pour Ie rnême sens, les sons 
rangés dans des ordres opposés. V oici quelques exenlples 
tirés de la comparaison entre l'anglais et l'allemand : 
Topf(pot) - pot; hoat (bateau) - tuh; flu'pry (se pres- 
ser) - Ruhe (repos); Balken (poutre) - Klohen (bûche), 
cluh; wait (attendre) - tiiuwen. 
Et la comparaison entre Ie latin et l'allemand donne: 
capere (saisir) - packen ; ren (rein) - Niere. 
Les inversions dans Ie genre de celles-ei se produisent 
dans Ie rêve de plusieurs maniòres différentes. Nous 
connaissons déjà l'inversion du sens, Ie rc"nlplacement 
d'un sens par son contraire. II se produit, en outre, dans 
les rêves, des inversions de situations, de rapports entre 
deux personnes, comme si tout se passait dans un 
(( n10nde renversé )). Dans Ie rêve, c'est Ie lièvre qui fait 
souvent la chasse au chasseur, La succession des événe- 
Dlents subit également une inversion, de sorte que la 
série antécédente ou causale vient prendre place après 
celle qui normalement devrait Ia suivre, C'est comme 
dans les pièces qui se jouent dans des théâtres de faire 
et où Ie héros tombe raide mort, avant qu'ait retenti dans 
la coulisse Ie coup de feu qui do it Ie tuer. II y a encore 
des rêves où l'ordre des élélnents est totalement inter- 
verti, de sorte que si l'an veut trouver leur sens, on doit 
les interpréter en cOIIunençant par Ie dernier élément, 
pour finir par Ie premier, \T ous vous rappelez sans doute 
nos étude
 sur Ie synlbolisme des rèves où nous avons 
montré que se plonger ou tom,ber dans l'eau signitìe la 
même chose que sortir de l'e&u, c'est-à-dire accoucher 
ou naître, et que grimper sur une échelle ou monter un 
escalier a Ie même sens que descendre l'un ou l'autre. 
On aperçoit facilement les avantages que la déformation 
des rêves peut tireI' de cette liberté de représentation. 
Ces particularités du travail d'élaboration doivent être 
considérées comme des traits archa'iques. Elles sont éga- 
lement inhérentes aux anciens systènles d'expression, 
aux anciennes langues et écritures oÙ elles présentent 
les mêmes difficultés dont il set"a encore question plus 
tard, en rapport avec quelclues renlarques critiques. 



L'ÉL\BORAT10X DU nÊVE 


199 


Et, pour ternliner, formulons quelq'-les considérations 
sl.Ipplémentaires, Dans Ie travail d'élaboration, il s'agit 
évidenunent de tran:::;former en images concrètes, de pré- 
férence de nature visuelle, les idées latentes conçues 
verbalement. Or, toutes noa idées ont pour point de 
départ des images concrètes ; leurs premiers matériau:\., 
leurs phases prélin1inaires sont constitués par des inl- 
pressions sensorielles ou, plus exactement, par les 
images-souvenirs de ces impressions. C'est seulement 
plus tard que des nlots ont été attachés à ces irnages et 
reliés en idées. Le travail d'élaboration fait done subir 
aux idées une marche régressive, un développement rétro- 
grade et, au cours de cette régression, doit disparaître 
tout ce que Ie développement des images-souvenirs et 
leur transformation en idées ont pu apporter à titre de 
nouvelles acquisitions. 
Tel serait donc Ie travail d'élaboration des rêves. En 
présence des processus qu'il nous a révélés, notre intérêt 
pou::.' Ie rêve manifeste a forcélnent reculé à l'arrière- 
plan. Mais comme Ie rève lnanifeste est la seule chose 
que nous connaissions d'une faron directe, je vais lui 
consacrer encore quelques remarques. 
Que le rêve manifeste perde d'importance à nos yeux, 
rien de plus nature!. Peu nous importe qu'il soit bien 
composé ou qu'il se laisse dissocier en une suite d'images 
isolées, sans lien entre elles. Alors mèlne qu'il a une 
apparence significative, nous savons que celle-ci doit son 
origine à la déformation du rêve et ne présente pas, 
avec Ie contenu interne d u rêve, pIlls de rapport .orga- 
nique qu'il n'en existe entre la façade d'une église ita- 
lienne et sa structure et son plan, Dans certains cas, cette 
façade du rêve présente, elle aussi, une signification 
qu'elle emprunte à ce qu'elle reproduit sans déformation 
ou à peine déforlné un élément constitutif important des 
idées latentes du rêve. Ce fait nous échappe cependant 
tant que nous n'avons pas effectué l'interprétation du 
rêve qui nous permette d'apprécier Ie degré de déforrna- 
tion, Un doute analogue s'applique au cas où deux élé- 
ments du rêve semhlent rapprochés au point de se trouver 
en contact intime. On peut tirer de ce fait la conclusion 
.que les éléments correspondants du rêve latent doivent 
égalelnent être rapprochés, mais dans d'autres cas il est 



900 


LE RÊYE 


possible de constater que les éléluents unis dans les idées 
latentes sont dissociés dans Ie rêve manifeste. 
On doit se garder, d'une façon générale, de youloir 
expliquer une partie du rêve Inanifeste par una autre, 
comme si Ie rêve était conçu comme un tout cohérent et 
formait une représentation pragmatique, Le rêve res- 
semble plutôt, dans la majorité des cas, à une Inosaïque 
faite avec des fragments de difl'érentes pierres réunis par 
un ciment, de sorte que les dessins qui en résultent ne 
correspondent pas du tout aux contours des min
raux 
auxquels ces fraglnents ont été empruntés, II existe en 
effet une élahoration secondaÙ.e des rèves qui se charg
 
de transformer en un tont à pen près cohérent les don- 
nées les plus inlmédiates du rêve, ßlais en rangeant les 
rnatériaux dans un ordre souvent absolunlent inconlpré- 
hensible et en les complétant là où eela paraìt nécessaire. 
D'autre part, il ne faut pas exagérer l'inlportance du 
travail d'élaboration ni lui accorder line confiance sans 
réserves. Son activité s'épuise dans les effets que nous 
avons énumérés; condenser, déplacer, elfectuer une 
représentation plastique, soumettre ensuite Ie tout à une 
èlaboration secondair
, c'est tout ce qu'il pent faire, et 
rien de plus, Les jugements, les appréciations critiques, 
l'étonnement, les conclusions qui se produisent dans les 
rêves, ne 50nt jalnais les effets du travail d'élaboration, 
ne sont que rarement les effets d'une réflexion sur Ie 
rêve: ce sont Ie plus souvent des fragments d'idées 
latentes qui sont passés dans Ie rève manifeste, après 
avoir subi certaines modifications et une certaine adap- 
tation réciproque, ùe travail d'élaboration ne pent pas 
davantage composer des disconrs, A part quelques rares 
exeeptions, les discours entendus ou prononcés dans les 
rêves sont des échos ou des juxtapositions de discours 
entendus ou prononcés le jour qui a précédé Ie rêve, ces 
discours ayant été introduits dans les idées latentes en 
qualité de matériaux ou à titre d'excitateurs du rêve. Les 
calculs échappent égalenlent à la compétence dll travail 
d'élaboration; ceux qu'on retrouve dans Ie rêve manifeste 
80nt Ie plus souvent des juxtapositions de nombres, des 
apparences de calculs, totalement dépourvues de sens ou, 
encore, de silnples copies de càlculs effectués dans les 
idées latentes du rêve. Dans ces conditions, on ne doit 



L'ÉL
\BOR \TION DU RÊVE 


201 


pas s'étonner de voir l'intérêt qu'on avait porté au travail 
d'élaboration s'en détourner pour se diriger vel'S les 
idées latentes que Ie rêve manifeste révèle dans un état 
pIns ou moins déformé. 
lais on a tort de pousser ee 
changement d'orientationjusqu'à ne parler, dangles con- 
sidérations théoriques, que des idées latentes du rêve, en 
les mettant à la place du rêve tout court et à formuler, 
à propos de ce dernier, des propositions qui ne s'appli- 
quent qu'aux pren1ières. II est bizarre qu'on ait pu abuser 
des données de la psychanalyse pour opérer celte con- 
fusion. Le (( rêve )) n'est pas autre cho5e que l'effet du 
travail d'élaboration ; il est done la forrne que ce travail 
imprime anx idées latentes. 
Le travail d'élaboration est un processus d'un ordre 
tout à fait partieulier et dont on ne connait pas encore 
rl'analogue dans la vie psychique, Ces condensations, 
déplacenlents, transformations régressives d'idées en 
in1ages sont des nouveautés dont la connaissance consti- 
t1.1e la principale récompense des efforts psychanaly- 
tiques. Et, d'autre part, nous pouvons, par analogie avec 
Ie travail d'élaboration, eonstater les liens qui rattachent 
les études psychanalytiques à d'antres domaines tels 
que l'évolntion de la langue et de la pensée. V ous ne 
serez à même d'apprécier toute l'importance de ces 
notions que lorsque vous saurez que les mécanismes qui 
président au travail d'élaboration sont les prototypes de 
ceux qui règlent la production des symptômes névro- 
tiques. 
J c sais également que nous ne pouvons pas encore 
enlbrasser d'un coup d'æil d'ensemble toutes les nouvelles 
acquisitions que la psychologie peut retirer de ces tra- 
vaux, J
attire seulement votre attention sur les nouvelles 
preuves que no us avons pu obtenir en faveur de l' exis- 
tence d'actes psychiques inconscients (et les idées latentes 
des rêves ne sont que cela) et sur l'accès insoupçonné 
que l'interprétation des rêves ouvre à ceux qui veulent 
aequérir la connaissance de la vie psychique inconscicnte. 
Et, maintenant, je vais analyser dcvant VOllS quelques 
petits exeu1ples de r(.ves, atìn de yons montrer en détail 
ce queje ne YOUS ai présenté jusqn'à présent, à titre de 
prépa!ation, que d'une faron sYllthétique et générale. 



CHAPITRE XII 


ANALYSE DE QUELQUES EXElVIPLES DE RÊVES 


N e soyez pas déçus si, au lieu de vous inviter à assis. 
ter à l'interprétation d 'un grand et beau rêve, je ne YOUR 
présente encore cette fois que des fragments d'interpré- 
tations. \r ous pensez sans cloute qu'après tant de prépa- 
ration vous avez Ie droit d'être traités avec plus de con- 
fiance et qu'après l'heureuse interprétation de tant de 
milliers de rêves on aurait dÚ pouvoir, de puis longtenlps, 
réunir une collection d'excellellts exenlples de rêves of- 
frant toutes les preuves voulues en faveur de tout ce que 
nous avons dit concernant Ie travail d'élaboration et les 
idées dès rêves. V ous avez peut-être raison, mais je dois 
vous avertir que de nombreuses difficultés s'opposent à 
la réalisation de votre désir. 
Et, avant tout, je tiens à vous dire qu'il n'ya pas de 
personnes faisant de l'interprétation des rêves leur occu- 
pation principale. Quand a-t-on l'occasion d'interpréter 
un rêve ? On s'occupe parfois, sans aucune intention 
spéciale, des rêves d'une personne arnie, ou bien on tra- 
vaille pendant quelque temps sur ses propres rêves, afin 
de s'entraîner à la technique psychanalytique ; mais Ie 
plus souvent on a affaire aux rêves de personnes ner- 
veuses, soumises au traitement psychanalytique. Ces der- 
niers rêves constituent des matériaux excellents et ne Ie 
cèdent en rien aux rêves de personnes saines, mais la 
technique du traitement nous oblige à subordonner l'in- 
terprétation des rêves aux exigences thérapeutiques et 
à abandonner en cours de route un grand nombre de 
rêves, dès qu'on réussi à en extra ire des données suscep- 
tibles de recevoir une utilisation thérapeutique. Certains 
rêves, ceux notamment qui se produisent pendant la cure, 
échappent tout simplement à une interprétation com- 
plète. Comme ils surgissent de l' ensemble total des ma- 



AXALYSE DE Q(ELQ'CES EXEr.:PLES DE RÊYES 203 
tériaux psychiques que DOUS ignorons encore, DOUS De 
pouvons les comprendre qu'une fois la cure terminée. 
La communication de ces rêves nécessiterait la mise 
sous vos yeux de tous les mystères d'une névrose; ceci ne 
cadre pas avec nos intentions, puisque nous voyons dans 
l'étude du rêve une préparation à celle des névroses. 
Cela étant, vous renoncerez peut-être volontiers à ces 
rêves, pour entendre l'explication de rêves d'hommes 
sa ins ou de vos propres rêves. l\lais cela n'est guère fai- 
sable, vu Ie contenu des uns et des autres. II n' est guère 
possible de se confesser soi-même ou de confesser ceux 
qui ont mis en vons leur confiance, avec cette franchise 
et sincérité qu'exigerait une interprétation cornplète de 
rêves, lesquels, ainsi que vous le savez, relèvent de ce 
qu'il y a de plus intime dans notre personnalité. En 
dehors de cette .difficulté de se procurer des matériaux, 
il y a encore une autre raison qui s' oppose à la commu- 
nication des rêves. Le rêve, vous Ie savez, apparaît au 
rêveur comme quelque chose d'étrange; à plus forte 
raison doit-il apparaître comme tel à ceux qui ne connais- 
sent pas la personne du rêveur. Notre littérature ne 
manque pas de bonnes et complètes analyses de rêves ; 
j'en ai publié moi-même quelques-unes à propos d'ob- 
ßervations de malades; Ie plus bel exemple d'interpré- 
tation est peut-être celui publié par 11. O. Rank. II s'agit 
de deux rêves d'une jeune fiUe, se rattachant l'un à rau- 
tree Leur exposé n'occupe que deux pages imprimées, 
alors que leur analyse en comprend soixante-seize. II me 
faudrait presque un -semestre pour effectuer avec vous 
un travail de ce genre. Lorsqu'on aborde l'interprétation 
d'un rêve un peu long et plus ou moins considérablement 
déformé, on a besoin de tant d'éclaircissements, il faut 
tenir compte de tant d'idées et de souvenirs surgissant 
chez Ie rêveur, s'engager dans tant de digressions qu'un 
compte rendu d'un travail de ce genre prendrait une 
extension considérable et ne vous donnerait aucune satis- 
faction, .Je dois done YOUs prier de vous contenter de ce 
qui est plus facile à obtenir, à savoir de la communica- 
tions de petits fragments de rêves appartenant à des per- 
sonnes névrotiques et dont on peut étudier isolément 
tel ou tel élément. Ce sont les symboles des rêves et cer- 
taines particularités de la représentation regressive des 




o4 


LE RÊV
 


rêves qui se prêtent Ie plus facilement à Ia dénlonstra. 
tion. J e vous dirai, à propos de chacun des rêves qui 
suivent, les raisons pour lesquelles il me semble mériter 
une communication. 
II. V oici un rêve qui se compose de deux brèves ilna- 
ges : Son oncle fume une cigarette, hien qu'on soit un 
samedi. - lIne femme temhrasse et Ie caresse comme son 
enfant. 
A propos de la première image, Ie rêveur, qui est Juif, 
nous dit que son oncle, homme pieux, n'a jamais eom- 
mis et n'aurait janlais été capable de commettre un péché 
pareil t. A propos de la felnme qui figure dans la seeonde 
ilnage, il ne pense qu'à sa mère. II existe certainement 
un rapport entre ces deux images ou idées. l\Iais leqnel? 
Conlme il exclut tOflnellelnent la réalité de l'acte de 
son onele, on est tenté de réunir les deux images par la 
relation de dépendance tenlporelle. (( Au cas oÙ mon 
onele, Ie saint homme, se déciderait à fumer une ciga- 
rette un samedi, je devrais me laisser caresser par ma 
mère. )) Cela signifie que les caresses échangées avec 
la mère constituent une chose aussi peu permise que Ie 
fai t pour un J uif pieux de fumeI' un samedi. J e vous ai 
déjà dit, etvous vous en souvenez sans doute, qu'au cours 
du travail d'élaboration tontes les relations entre les 
idées des rêves se trouvent supprimées, que ces idées 
Dlèlnes sont réduites à l'état de Inatériaux bruts et que 
c'est la tâche de l'interprétation de reconstituer ccs rela- 
tions disparues. 
2. A la suite de Ines publications sur Ie rêve, je snis 
devenu, dans une certaine mesure, un consultant officicl 
pour les affaires se rapportant aux rêves, et je reçois 
depuis des années des épitres d'un peu partout, dans 
lesquelles on me communique des rêves ou denlande 
man avis sur des rêves. Je suis naturellement reconnais- 
sant à tous ceux qui m'envoient des matériaux suffisants 
pour rendre l'interprétation possible ou qui proposent 
cHx-mêmes une interprétation. I)e cette eatégorie fait 
partie Ie rêve suivant qui m'a été communiql1é en 19 10 
par un étudiant en médecine de :\Innich, Je Ie cite pour 


I, Furner et, en gl-néral, mani..er Ie feu un samedi est con5iùéré par les 
JlUfs comme Ull péché. 



ANALYSE DE QUELQUE') EXKMPLES DE RÊVES 205 
vous montrer con1bien un rêve est en général difficile à 
compl'endre, tant que Ie rêveur n'a pas fonrni tous les 
renseignements nécessaires. Je vais également vous 
épargner une grave erreur, car je vous soupçonne enclins 
à considérer l'interprétation'des rêves qui appuie sur 
l'importance des syn1boles comn1e l'interprétation idéalc 
et à refouler au second plan la technique fond
e sur les 
associations surgissant à propos des rêves, 
13 juillet 1910: Vers Ie matin je fais Ie rêve snivant : 
Je descends à óicyclette une rue de Tuln:ngue, lOl'squ"lln 
,hasset noir se précipite derrière moi et me saisit au trllon, 
Je descends un peu plus loin, m' ass ie ds sur une nlaJ'C!le et 
comlnence à nle défendre contre tanÙnal quz' abo!Jait at'ec 
rage (Ni la morsure ni Ia scène qui la suit ne n1e font 
.éprouver de sensation désagréabIe). Vis-à-Vl8 de moi sQrtt 
assises deux dalnes âgées qui 'nle regardent d'un aÙ
 Jno- 
queur. Je tne réveille alors 
t, chose qui m' est (lpJ'à ar'rivée 
plus d'une (ois, au mOlnent mêlne du passage du s01Jl/neit 
à tétat de veille, tout 'n1on rêve m'apparaît clair. 
Les symboles nous seraient ici de pen de secours. 
Iais 
Ie rêveur nOllS arprend ceci: << J'étais, depuis queIque 
temps, amoureux d'une jeune fiUe que je ne connais
ais 
que pour l'avoir rencontrée souvent dans la rue et sans 
jamais avoir en l'occasion de l'approcher, J'aurais été très 
heureux que cette occasion me fût fournie par le basset, 
car j'aime beaucoup les bêtes et croyais avec plaisir avoir 
surpris Ie même sentiment chez la jeune fiUe. )) II ajoute 
qu'il lui est souvent arrivé d'intervenir, avec beaucoup 
d'adresse et au grand étonnement des spectatenrs, pour 
ßéparer des chiens qui se battaient. N ous apprenons 
encore que la jeune fiUe qui lui plaisait était toujours 
vue en conlpagnie de ce chien pal'ticulier. Seulement, dans 
le rêve manifeste cette jeune fille était écartée et seni y 
était maintenu Ie chien qui Iui était associé, II se pent 
que les dames qui se moquaient de lui aient été évoquées 
à la place de la jeune fiUe. Ses renseignements uItérieur8 
ne suffisent pas à éclaircir ce point, Le fait qu'il se voit 
!lans Ie rêve voyager à bicyclette constitue la reproduc- 
tion directe de la situation dont il se souvient : il ne ren- 
contrait Ia jeune fiUe avec son chien que lorsqu'il était 
it bicycleUe. 
3. Lorsque quelqu'un perd un parent qui lui est cher, 
FRECD. 13 




o6 


LE RÊVE 


il fait pendant longtelnps des rêves singuliers dans les- 
quels ont trouve les conlprolnis les plus étonnants entre 
la certitude de la nlort et Ie besoin de faire revivre Ie 
mort. Tanlõt le disparu, tout en étant mort, continue de 
vivre, car il ne sait pas qu'il est mort, alors qu'il mour- 
rait tout à fait s'il Ie savait ; tantôt il est à Inoitié nlort, à 
11loitié vivant, et chacun de ces états se distingue par des 
signcs particuliers, On aurait tort de traiter ces rêves- 
d'aLsurdes, car la résurrection n'est pas plus inadmissi- 
ble ùans Ie rêve que dans Ie conte, par exelnple, oÙ eUe 
constitue un événcnj
jlt ordinaire, Pour autant que j'ai 
pu analyser ces rêves, j'ai trouvé qu'ils se prêtaient à une 
e},.plication rationnelle, mais que Ie pieux désir de rap- 
pclpr Ie l1101't à la vie sait se satisfaire par les nloyens les 
plus extraordinaires, J e vais vous citeI' un rêve de ce 
genre, qui paraH bizarre et aLsurde et dont l'analyse 
VOllS révélera certains détails que nos considération:-; 
théoriques étaient de natur.e à vous faire prévoir. C'est 
Ie rêve d'nn homme qui a perdu son père depuis plu- 
sieurs années. 
Le père est 1nor.t, 'lnais it a été exllll1né et a mauvaise 
rnine. It reste en vie depuis son ,e:rlul1nation, et Ie l"êveur 
fait tout son possible pOU1
 qu'il ne s'en apeJ'foive pas, (lei 
Ie rêve passe à d'autres choses, très éIoignées en appa- 
rence,) 
Le père est mort: nous Ie savons, Son exhUlnation ne 
correspond pas plus à la réalité que les détails nltérieurs 
dn rêve, 
Iais Ie rêveur raconte : lorsqu'il fut revenu de
 
obsèques de son père, il éprouva nn 111 a I de dents, II 
youlait traiter la dent malade seion la prescription de Ia 
religion juive : (( Lorsqu'une dent te fait souffrir, arrache- 
la )), et se rendit chez Ie dentiste, 
Iais celui-ci lui dit : 
(( On ne fait pas arracher une dent; il faut avoir patience. 
Je vais vous mettre dans la dent quelque chose qui Ia 
tuera. nevenez dans trois jours : j'extrairai cela. )) 
C'est cette (( extraction )), dit tout à eoup Ie rêveur, qui 
correspond à l'exhumation, 
Le rêveur aurait-il raison? Pas tout à fait, car ce n'est 
pas la dent qui devait être extraite, nlais sa partie 1l1orte. 
l\Iais c'est là une des nonlbreuses ilnprécisions que, 
d'après nos expériences, on constate SOl1vent dans leg 
rêves. Le rêveur aurait alors opéré nne condensation, en 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊVES 07 
fondant en un senl Ie père mort et la dent tuée et cepen- 
dant conservée, Rien d'étonnant s'il en est résulté dans 
Ie rêve Inanifeste queIque chose d'absurde, car tout ce 
qui est dit de la dent ne peut pas s'appliqner au père. 
OÙ se trouverait en général entre Ie père et la dent, ce ter- 
tium comparationis qui a rendu possible la condensation 
que nous trouvons dans Ie rêve Inanifeste ? 
II doit pourtant y avoir un rapport entre Ie père et la 
dent, car Ie rêveur nous dit qu'il sait qne Iorsqu'on rêve 
d'une dent tonlbée, cela signifie qu'on perdra un membre 
de sa famille. 
N ous savons que cette interprétation populaire est 
inexacte ou n'est exacte que dans un sens spécial. c'est- 
à-dire en tant que boutade, Aussi serons-nous d'autant 
plus étonnés de retrouver ce thèrne derrière tous les au- 
tres fragu1ents du contenu du rêve. 
Sans y être sollicité, notre rêveur se met maintenant 
å nous parler de la maladie et de la mort de son père, 
ainsi que de son attitude à l'égard de celui-ci. La maladie 
du père avait duré longten1ps, les soins et Ie traitement 
ont coûté au fils beaucoup d'argent. Et, pourtant, Iui, Ie 
fils, ne s'en était jamais plaint, n'avait jamais manifesté 
la D10indl'e impatience, n'avait jamais exprÍIné Ie désir 
de voir la fin de tout cela. II se vante d'avoir toujours 
éprouvé à l'égard de son père un sentin1cnt de piété vrai- 
D1ent juive, de s'être toujours rigoureuseInent conformé 
à la loi juive, N'êtes-vous pas frappés de la contradiction 
qui existe dans les idées se rapportant aux rêves ? II a 
identifié dent et père. A l'égard de la dent il voulait agir 
selon la Ioi juive qui ordonnait de l'arracher dès I'ins- 
tant où eUe était une cause de douleur et contrariété, A 
l'égard du père, il voulait égalen1ent agir seion la Ioi 
qui, ceUe fois, ordonne cependant de ne pas se plain- 
dre de la dépense et de la contrariété, de supporter pa- 
tien1ment l'épreuve et de s'interdire tout intention hos- 
tile envers l'objet qui est cause de la douleur. L'analogi
 
entre les deux situations aurait cependant été plus 
cOlnplète si Ie fils avait éprouvé à l'égard dn père les 
luêlnes sentiments qu'à l'égard de la dent, c'est-à-dire 
s'il avait souhaité que la mort vint mettre fin à l'existence 
inutile, douloureuse et coÚteuse de celui-ci. 
Je suis persuadé que tels furent efrectivement les sen- 



208 


LE RÊVE 


tilnents de notre rêveur à l' égard de son père pendant 
la pénible maladie de celui-ci, et que ses bruyantes pro- 
testations de piété filiale n'étaient destinées qu'à Ie dé- 
tourner de ces souvenirs. Dans des situations de ce genre, 
on éprouve gén
ralement Ie souhait de voir venir la 
mort, mais ce souhait se couvre du masque de la pitié : 
la mort, se dit-on, serait une délivrance pour Ie malade 
qui souffre. Ren1arquez bien cependant qu'ici nous fran- 
ehissons la lin1ite des idées latentes elles-mêmes, La pre- 
'iJ1ière intervention de celles-ci ne fut certainement in- 
consciente que pendant peu de temps, c'est-à-dire pendant 
la dnrée de Ia forn1ation du rêve; mais les sentiments 
hostiles à l'égard du père ont dû exister à l'état incon- 
scient depuis un temps assez long, peut-être même depuis 
l'enfance, et ce n'est qu'occasionnellement, pendant la 
maladie, qu'ils se sont, timides et n1arqués, insinués dans 
la conscience , Avec plus de certitude encore no us pou- 
yons affirmer la n1ême chose concernant d'autres idées 
latentes qui ont contribué à constituer Ie contenu du 
rêve, On ne découvre dans Ie rêve nulle trace de senti- 
ments hostiles à l'égard du père, )Iais si nous cherchons la 
)'acine d'une pareille hostilité à l'égard du père, en ren1on- 
tant jusqu'à l'enfance, nous no us souvenons qu'elle 
réside dans la c,rainte que nous inspire Ie père, lequel 
commence d'e très bonne heure à réfréner l'activité sexuelle 
du garçon et continue à lui opposer des obstacles, pour 
des raisons sociales, même à l'âge qui suit la puberté. 
Ccci est égaIen1ent vrai de l'attitude de notre rêveur à 
l'égard de son père : son amour était mitigé de beaucoup 
de respect et de crainte qui avaient leur source dans le 
contrôle exercé par Ie père sur l'activité sexueHe du fils. 
Les autres détails du rêve manifeste s'expliquent par 
l'onanie-con1plexê. (< II a mauvaise mine )) : cela peut bien 
être une allusion aux paroles du dentiste que c'est une 
mauvais
 perspective que de perdre une dent en cet en- 
droit. l'lais cette phrase se rapporte peut-être égalelnent 
à la lnauvaise lnine par laquelle Ie jeune homme ayant 
atteint l'âge de la puberté trahit ou craint de trahir son 
activité sexuelle exagérée, Ce n'est pas sans un certain 
soulagclnent pour lui-mên1e que Ie rêveur a, dans Ie 
contenu du rêve manifeste, transféré la Inauvaise Jnine 
au père, et cela en vertu d'une inversion du travail d'éla- 



A
ALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊYES 209 
boration que VOllS connaissez déj à. (( II continue à vivre 
depuis )) : cettè idée correspond aussi bien au souhait de 
résurrection qu'à la promesse du dentiste que la dent 
pourra être conservée, l\Iais la proposition: (( Ie rêveu(1 
fait tout son possible, pOU1
 qu'il (Ie père) ne s'en ajJerçoÙJe 
pas )), est tout à fait raffinée, car elle a pour but de nous 
suggérer ìa conclusion qu'il est mort. La seule conclu- 
sion significative découle cependant de I' (( onanie-coln- 
plexe )), puisqu'il est tout à fait cOlnpréhensible que Ie 
jeulle hOmllle fasse tout son possible pour dissimuler au 
père sa vie sexuelle. Rappelez-vous à ce propos que nous 
aVOIlS toujours été amenés à recourir à l'onanislne et à la 
crainte de chãtiment pour les pratiques qu'elle con1porte, 
pour interpréter les rêves ayant pour objet Ie n1al de 
dent. 
Vous voyez n1aintenant comment a pu se former ce 
rêve incompréhensible, Plusieurs procédés ont été mis 
en æuvre à cet effet: condensation singulière et trom- 
peuse, déplacement de toutes Ies idées hors de la série 
latente, création de plusieurs formations substitutives 
ponr les plus profondes et les plus recuIées dans Ie temps 
d'entre ces idées. . 
4. NOllS avons déjà essayé à plusieurs reprises d'ahor- 
del' ces rêves sobres et banals qui ne contiennent rien 
d'absurde ou d'étrange, mais à propos desquels la ques- 
tion se pose: pourquoi rêve-t-on de choses aussi indiffé- 
rentes? Je vai
, en conséquence, VOllS citer un nouvel 
exel11ple de ce genre. trois rêves assortis l'un à l'antre 
et faits par une jeune fenllne au cours de la Inêule 
nuit. 
a) Elle t,.averse Ie salon de son appal"telnenl et se coyne 
la fête contre Ie lustre suspendu all }Jla(ond. II en l'esu{te 
une plaie sai'gnante. 
N' nIle rélniniscence; aucun souvenir d'un événcment 
réellenlei1t arrivé, Les renseignements qu'elle fournit 
indiquent uue tout autre direction, (( ,r ous savez à quel 
point llles cheyeux ton1bent. (< 
Ion enfant, m'a dit hier ma 
mère, si cela continue, ta tête sera bientôt nue cOlnnle 
un derrière, )) La tête apparait ici comnle Ie sYlnbole de 
la partie opposée au corps, La signification sYlnbolique 
du lustre est évidente : tOllS les objets allongés sont des 
symboles de l'organe sexuel masculin, II s.agirait done 



2JO 


LE nÊVE 


d 'une hémorragie de la partie inférieure d u trone, à la 
suite de la blessure occasionnée par Ie pénis. Ceci pour- 
rait encore avoir plusieurs sens; les autres renseigne- 
Inents fournis par la rêveuse montrent qu'il s'agit de la 
croyance d'après laquelle les règles seraient provoquées 
par les rapports sexuels avec l'homme, théorie sexuelle 
qui compte beaucoup de fidèles parmi les jeùnes fiUes 
n'ayant pas encore atteint la n1aturité. 
b) Elle voit dans la vigne une (osse pro(onde qu'i, elle 
Ie sait, provient de r a,..,.'ac/zement d'un arbre. EIle remar- 
que à ce propos que l'arbre lui-même manque, Elle croit 
n'nvoir pas vu l'arbre dans son rêve, mais toute sa phrase 
sert à l' expression d'une autre idée qui en révèle la signi- 
fication symbolique. Ce rêve se rapporte notamment à 
une autre théorie sexuelle d'après laquelle les petites 
fiUes auraient au début les ll1ên1es organes sexueIs que 
les garçons et que c'est à la suite de la castration 
(arrachement d'un arbre) que les organes sexuels de la 
femn1e prendraient Ia forIne que l'on sait. 
c) Elle se tient devant Ie tiroir de son bureau dont Ie 
contenu lui est tellelnent (alnilier qu' elle s' aperçoit aussitãl 
de la moindre intervention d'une rnain étr'angère. Le tiroir 
du bureau est, comn1e tout tiroir, boîte on caisse, la 
représentation symbolique de l'organe sexuel de la femme. 
EUe sait que les traces de rapports sexuels (et, carnIne 
elle Ie croit, de l'attouchement) sont faciles à reconnaître 
et eUe avait longtemps redouté cette épreuve. Je crois 
qne l'intérêt de ces trois rêves réside principalement 
dans les connaissances dont la rêveuse fait preuve : elle 
se rappelle l'époque de ses réflexions enfantines sur les 
mystères de la vie sexuelle, ainsi qne les résultats aux- 
qnels eUe était arrivée et dont elle était alors très fière. 
5, Encore un peu de symbolisme. 
Iais cette fois je 
dois au préalable exposer brièven1ent la situation psy- 
chique. Un monsieur, qui a passé une nuit dans l'intimitÓ 
d'une dame, parle de cette dernière comme d 'une de ccs 
natures maternelles chez lesquelles Ie sentiment amou- 
reux est fondé uniquement sur Ie désir d'avoir un enfant. 
Mais les circonstances dans lesquelles a eu ] ieu la ren- 
contre dont il s'agit étaient telles que des précautiontS 
contre l'éventueIle Inaternité durent être prises, et l'on 
sait que la principale de ces précautions consiste à eln- 



ANALYSE DE QL'ELQUES EXEMPLES DE RÊVES 2 I I 
pi-cher Ie liquide sén1Ïnal de pénétrer dans les organes 
génitaux de la fcn1mc, .l\U réveil qui suit la rencontre en 
question, la dame raconte Ie rêve suivant : 
IJn officier vêtu d'un 1nanteau rouge la poursuit dans la 
rue, Elle se 171et à courir, rl10nte tescolier de sa maison; il 
la suit tou,jours. Essouf!lée, elte arriz-e devant son appal"- 
lelnent, s'y glisse et re{erme deJ"rière clle la pOl'1te à clef. 
II reste de/lor's et, en rega1"dant pal" ta {enêtre, elle Ie voit 
o'ssis sur un vane et pleurant. 
"ous reconnaissez S3ns difficulté dans la poursuite par 
l'officier au manteau rouge et dans l'ascension précipitée 
de l'esealier la représentation de l'acte sexuel. Le fait 
que la rêvcuse s'enferme à clef pour se n1ettre à l'abri 
de la poursuite représente un exemple de ces inversions 
(jui se produisent si fréquemment dans les rt'ves : il est 
une allusion au non-achèvement de l'acte sexuel par 
rhomn1e. De mêlne cUe a déplacé sa tristesse, en l'attri- 
huant à son partenaire : c'est lui ql1'elle voit plellrer 
dans Ie rêve, ce qui constitue égalen1ent tine allusion à 
rén1ission du sperme. 
Vous avez sans doute entcndu dire que d'après la 
psychanalyse tous les rêves auraient nne signification 
sexuelle. Maintenant vous êtes à nlème de vous rendre 
con1pte à quel point ce jugelnent est incorrect. \: ous 
connaissez des rêves qui sont des réalisations de désirs, 
(les rêvcs dans lesquels il s'agit de la sat\sfaction des 
hesoins les plus fondamentaux, tels que la faim, la soif, 
Ie hesoin de liberté, vous connaissez aussi des rêves flue 
j'ai appelés rêves de con1modité et d'impatience, des 
rêvcs de cupidité, des rêves égoïstes, Mais vons devcz 
considérer comnle nn autre résultat de la recherche psy- 
chanaIytique Ie fait que les rèves très déformés (pas 
tons d'aillel1rs) servent principalement à l'
xpres8ion de 
désirs sexueIs. 
6. J'ai d'aillenrs une raison spéciale d'accumul
r les 
exemples d'application de syn1boles dans les r{\Ycs. J)ès 
notre première rencontre je vons ai dit combien il était 
difficile, dans l'enseignen1ent de la psy(;hanalyse, de 
fournir les preuves de ce qu'on avancc et de gagner ainsi 
la conviction des auditeurs, Vous avez eu depuis pins 
{l'une occasion de vallS assurer que j'avais raison. Or, il 
existe entre les diverses propositions et affirlnations de 



:;))2 


LE RÊVE 


!a psychanalyse un lien tellelnent intin1e que la con- 
viction acqllisc sur un point peut s'étendre à nne partie 
plus ou luoins grande du tout, On peut dire de la psy- 
chanalyse qu'il suffit de lui tendre Ie petit doigt pour 
qu'elle saisisse la main entière. Celui qui a compris et 
adopté l' explication des actes manqués doit, pour être 
logique, adopter tout Ie reste. Or, Ie symbolisllle des 
rêyes nous offre un autre point aussi facilen1ent accessible. 
.Te va is yons exposer Ie rêve, déjà publié, d'une femme- 
du peuple, dont Ie mari est agent de police et qui n'a 
certainelnent jamais entendu parler de symbolislnc des. 
rêves et de psychanalyse, J ugez vous-mêUles si rinter- 
prétation de ce rêve à l'aide de symboles sexuels doit ou 
non être considérée comme arhitraire et forcée. 
(( .,. Quelqu'un s'est alors introduit dans Ie Iogelnent 
et, pleine d'angoisse, elle appelle un agent de police. 
?\lais celui-ci, d'accord avec deux (( larrons )), est entré 
dans une église à laquelle conduisaient plusieurs Dlarches. 
Derrière l'église il y avait une montagne couverte d'une 
épaisse forêt. L'agent de police était coiffé d'un casque 
et portait un hausse-col et un nlanteau, II portait toute 
sa barbe qui était noire. Les deux vagabonds, qui aCCOID- 
pagnaient paisiblement l'agent, portaient autour d
s. 
reins des tabliers ouverts en forme de sacs. Un chen1Ïn 
conduisait de l'église à Ia montagne. Ce chemin était 
couyert des deux çôtés d'herbe et de broussailles qui 
devenaiellt de plus en plus épaisscs pour devenir Hne. 
véritable forêt au sommet de la n1ontagne, )) 
,r ous reconnaissez sans peine les symboles employés. 
Les organes génitaux masculins sont représentés par 
une trinité de personnes, les organes féminins par un 
pàysage, avec chapelle, montagne et forêt. Vous trouvez 
ici les marches conlme symbole de l'acte sexuel. Ce qni 
est appelé lnontagne dans Ie rêve porte le mêlne nom 
en anaton1ie : mont de V énus, 
7, Encore U!l rêve devant être interprété à l'aide de 
sYlnboles, remarquable et probant par Ie fait que c'est Ie 
rêveur lui-même qui a traduit tous les symboles, sans 
posséder la llloindre connaissance théorique relative à 
l'interprétation des rêves, Circonstance tout à fait Ctxtra- 
ordinaire et dont les conditions ne sont pas connnes 
exa ctelnen t. 



ANALYSE DE QUELQLES EXEl\IPLES DE HÊVES 213 
<< II se pl' J onzène avec son père dans un endroit qui est 
cel'tainernent Ie Prater t, car on voit la rotonde et devant 
celle-ci une petite saillie à laquelle est attaché un hal/on 
captzf qui sellzble assez dégonflé, Son pèl
e lui de'lnande à 
quoi tout cela sel
t; la question l'étonne, 'lnai's 1:1 n'en donne 
pas 'Ilzoins ['explication qu'on lui delnande. lIs arrivent 
ensuitc dans une COllr dans laquelle est etendue une gl J unde 
plaque de fer-blanc. Le pèl
e voudrait en détacher un 
grand rnorceall, lnais l'egarde autour de lui pour savoÙ-' 
si pel
solme ne Ie 1"enzarque. II lzn. dit qu'illui suflit de 
prévenir Ie surveillant : il pOllrra alors en enlporter tant 
qu'il voudra. De cette COllr un escalier conduit dans une 
fosse don! les parois sont ca}JÍfonnées cornlne, par exel1lple, 
un {auteuil en cuÙ
. A u bout de cette (osse se trouvé une 
longue plate-torrne après laquelle cO'lnmence une autre 
(osse. )) 
Le rêveur interprète Iui-n1ême : << La rotonde, ce sont 
mes organes génitaux, Ie ballon captif qui se trouve 
devant n'est autre chose que ma verge dont la faculté 
d'érection se trouve diminuée depnis quelque tenlps, )) 
Pour traduire plus exactement: la rotonde, c'est la région 
fessière que l'enfant considère généralelnent CORlme fai- 
sant partie de l'appareil génital; la petite saillie devant 
cette rotonde, ce sont les bourses, Dans Ie rêve, Ie père lui 
demande ce que tout cela signifie, c'est-à-dire quels sont 
Ie but et la fonction des organes génitaux, Nous pouvons, 
sans risque de nous tromper, intervertir les situations et 
admettre que c'est Ie fils qui interrogee Le père n'ayant 
jamais, dans la vie réelle, posé de question pareille, on 
doit considérer cette idée du rêve comme un désir ou ne 
l'accepter que conditionnellenlent : (( Si j'avais demandé 
à Jll0n père des renseignements relatifs aux organes 
sexuels, )) N ous retrouverons bientôt la suite et ìe déve- 
, loppelnent de ceUe idée, 
La cour dans laquelle est étendue Ia plaque de fer- 
blanc ne doit pas être considérée comme étant essen- 
tiellelucnt un sYlnbole : elle fait partie du local oÚ Ie père 
ex<,rce son COlnnlerce, Par discrétion, fai reJuplacé par 
Ie fer-blanc l'article dont il fait comlnerce, sans rien 
changer au texte du rêve, Le rêveur, qui assiste son 


I. Le (( ßU:J de Buulogna )t de Vienna. 




It, 


I.E IU:VE 


père dans ses anaires, a été dès Ie prelnicr jour choqué 
par l'incorrection des procédés sur lesquels repose en 
grande partie Ie gain. C'cst pourquoi on doit donneI' à 
l'idée dont nous avons parlé plus haut la suite suivante : 
<< (Si j'avais demandé à mon père), il m'aurait troll1pé, 
comme il trompe ses clients. )) Le père voulait détacher 
un morceau de la plaque de fer-blanc: on peut bien voir 
dans ce désir la représentation de la malhonnêteté 
commerciale, mais Ie rèveur lui-même en donne une 
autre explication: il signifie l'onanisme, Cela, nous Ie 
savons depuis Iongtemps, mais, en outre, cette interpré- 
tation s'accorde avec Ie fait qne Ie secret de l'onanisme est 
exprimé par son contraire (Ie fils disant au père que s'il 
veut emporter un morceau rle fer-blanc, il doit Ie faire 
ouvertement, en delnandant la permission au surveillant). 
Aussi ne SOD1n1es-nons pas étonnés de voir Ie fils attri- 
buer au père les pratiques onaniques, COD1me il lui a 
.attribué l'interrogation dans 1a prcluière scène du rêve. 
Quant à Ia fosse, Ie rêveur l'interprète en évoquant Ie 
J110U capitonnage des parois vaginales. Et j'ajoute de 
Jna part que la descente, con1me dans d'autres cas la 
montée, signifie l'acte du coÏt. 
La première fosse, nous disait Ie rêveur, était suivie 
cl'une longue plate-forme au bout de laquelle commençait 
une autre fosse : il s'agit là de détails biographiques, 
Après avail' en des rapports sexuels fréquents Ie rêveur 
se trouve actuellement gêné dans l'accomplissement de 
l'acle sexuel et espère, grâce au traitement, recouvrer sa 
vigueur d'autrefois, 

, Les deux rêves qui suivent 3ppartiennent à un 
étranger aux dispositions polygamiques très prononcées. 
Je les cite pour vous montrer que c'est toujours Ie moi du 
I'{.veur qui apparaìt dans Ie rêve, alaI's même qu'il se 
trouve dissimulé dans Ie rêve manifesle, Les malles qui 
figurent dans ces rêves sont des syn1boIcs de femmes. 
a) I I port en voyage, ses bagages sont apportés à la .qal"e 
par une voiture. lIs se COllzposent d''lln g'rand nOJrlór'c de 
malles, par'mi lesquelles se trouvcnt deux grandes maltes 
noir'es, dans Ie genre de rnalles à écltantillol1S. II dit à 
quelq1/un SUI" un aÙ" de consolation : celles-ci ne vont que 
jusqu' à la gore. 
II voyage en effet avec beau coup de bagages, mais fait 



AXALISE LE QUELO[ES EXEMPLES PE R
VES 21
 

ussi intervenir dans Ie traitement beaucoup d'histoires 
de femmes, Les deux lnalles noires correspondent à deux 
femlnes brunes, qui jouent actnellement dans sa vie un 
rôle de première in1portance. L'une d'elles v0l11ait Ie 
suivre à Vienne; sur mon conseil, il lui a télégraphié de 
n'en rien faire, 
b) Dne scène à la douane : un de ses cOlnpa.qnons de 
voyage ouvre sa lnalle et dit en fumant négligelllment sa 
cigarette: II n'y a rien là-dedans, Le douanier selnhle Ie 
cl'oire, rnois reCOlnnzence à (ouiller et trouve quelque chose 
de tout à (ait défendu. Le voyageur dit alors al'ec rési- 
.'Jnation : 'rien à faire. - C'est lui-ll1ên1e qui est Ie voya- 
geur; lnoi, je suis le douanier. Généralement très sincère 
dans ses confessions, il a voulu me dissimuler les rela- 
tions qu'iI venait de nouer avec une dame, car il pouvait 
snpposer avec raison que cette dan1e ne m'était pas 
inconnue. II a transféré sur une autre personne la pénible 
situation de quelqu'un qui reçoit un démenti, et c'est 
øinsi qu'il semble ne pas figurer dans ce rêve. 
g, V oici l'exemple d'un symbole que je n'ai pas encore 
mcntionné: 
11 rencontre sa sæur en compagnie de deux oJnies, sæUl
S 
elles-mêmes. II tend la lnain à celles-c'i, mais pas à sa sæup 
à lui. 
Ce rêve ne se rattache à aucun événen1ent connn, Ses 
souvenirs Ie reportent pIutôt à une époque oÙ il avait 
observé pour la pren1ière fois, en recherchant la cause 
de ce fait, que la poitrine se développe tard chez les 
jeunes HIles. Les deux sæurs représentent done deux 
seins qu'il saisirait volontiers de sa main, pourvu que ce 
ne soient pas les'seins de sa sæur. 
10. Et voici un exelnple de symbolisn1e de la mort dans 
Ie rêve : 
11 '1narche Sllr un pont de fer élevé et raide avec deux 
personnes qu'il connail, '1nais dont il a oublié les noms au 
rércil. Tout d'un coup ces deux personnes disparaissent, 
et il t.oit un h01nnze spectral portant un bonnet et un costunze 
de toile. II lui demande s'il est Ie télé[Jrapluste.., l\T on . S'il 
est Ie 
.oitul"ier.lron. II continue son ch.enzin, éprouve encore 
pendant Ie rêve une grande angoisse et, mêlne une fois 
réveillé, il prolonge son rêve en imaginant que Ie pont de 
fer s'écroule et qu ïl est précipité dans }'abirne. 



2Iß 


LE RÊVE 


Les personnes dont on dit qu'on ne les connaît pas ou 
qu' on a oublié leurs noms sont Ie plus souvent des 
per30nnes très proches, Le rêveur a un frère et une sæur; 
s'il avait souhaité leur mort, il n'eût été que juste qu'il 
en éprouvât lui-n1ême une angoisse mortelle. Au sujet 
du télégraphiste, il fait observer que ce sont toujours 
des porteurs de mauvaises nouvelles, D'après l'uniforme, 
ce pouvait être aussi bien un allumeur de réverbères, 
Inais les allulueurs de réverbères sont aussi chargés de 
les éteindre, comme Ie génie de la mort é-teint Ie flanl- 
beau de la vie, A l'idée du voiturier il associe Ie poème 
d'Uhland sur Ie voyage en lner du roi Charles et se sou- 
vient à ce propos d'un dangereux voyage en mer avec 
deux camarades, voyage au cours cIuquel il avait joué le 
rôle du roi dans Ie poème, A propos du pont de fer il se- 
rappelle un grave accident survenu dernièrement et 
l'absurde aphorisme : la vie est un pont suspendu, 
I I. Autre exemple de représentation symboliqne de 
la mort: un llionsieur inconnu dé}Jose à son intention une 
carte de visite hordée de noir. 
12, Le rêve suivant qui a, d'ailleurs, parmi ses antécé- 
dents, un élat névrotique, vous intére"ssera sous plusieurs 
rapports. 
11 voya.qe en chenun de fer. Le train s'arrête en plelne- 
campagne, II pense ql/il s'agit d'un accident, qu'il (aut 
songer à se sauver, traverse tous les conlpaf'tinzents du 
tl
ain et tue tous ceux fju'il rencontre : conducteur, rnéca- 
nicien, etc, 
A cela se rattache Ie souvenir d'un récit fait par un 
ami. Sur un chemin de fer ita lien on transportait un fou 
dans un compartilnent réservé, rnais par nlégarde on avait 
laissé entreI' un voyageur dans Ie nlême eompartiment. 
Le fou tua Ie voyageur, Le rêveur s'identifie done avec 
le fOll et justifie son acte par la représentation ohsédante, 
qui le tourlllente de temps à autre, qu'il doit ({ supprimer 
tous les témoins )). l\fais il trouve ensuite nne meilleure 
motivation qui forme Ie point de départ du rêve, II a 
revu la veille au théåtre la jeune fiUe qu'il devait épouser, 
IDais dont il s'était détaehé parce qu'elle Ie rendait 
jaloux, Vu l'intensité que peut atteindre chez lui la 
jalousie, il serait réellement deve.nu fou s'il avait épousé 
cette jeune fiUe. Cela signifie : il la considère COlnlne si 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊVES 
 1 7 
pen sûre, qu'il aurait été obligé de tuer tous ceux qu'il 
aurait trouvés sur son chemin, car il eÙt été jaloux de 
tout Ie monde, N ous savons déj à que Ie fait de traverser 
une série de pièces (ici de con1partiments) est Ie sym- 
bole dü mariage. 
A propos de l'arrêt du train en pleinc campagne et de 
la penr d'un accident, il nous raconte, qu'un jour oÙ il 
voyageait réellement en chemin de fer, Ie train s'était 
subitell1ent arrêté entre deux stations. Une jCl1ne danle 
qui se trouvait à côté de lui déclare qu'il va probabIe- 
ment se procluire une collision avec un autre train et que 
dans ce cas la première précaution à prendre est de 
lever les jambes en l'air, Ces (( jambeg en l'air )) ont 
aussi joué un rôle dans les nombreuses pron1enades et 
excursions à ]a campagne qu'il fit avec la jeune fille au 
ten1pS heureux de leurs premières amours, Nouvelle 
preuve qu'il faudrait qu'il fÚt fou pour l'épol1scr à pré- 
sent. Et pourtant Ia 
connaissance que j'avais de la 
situation me permet d 'affirmer que Ie désir de commettre 
cette folie n'en persistait pas moins chez lui. 



CHAPITRE XIII 


TRAITS ARCHAÏQUES ET INFANTILISì\tJE DU RÊVE 


Revenons à notre résultat, d'après lequel, sous l'in- 
fluence de la censure, Ie travail d'élaboration COlnnluni- 
que aux idées latentes du rêve un autre mode d'expres- 
sion. Les idées latentes ne sont que les idées conscient
8 
de notre vie éveillée, idées que nOlls eonnaissons, Le 
nouveau Inode d'expression présente de nombreux traits 
qui nous sont inintelligibles. Nous avons dit qu'il remonte 
à des états, depuis longtemps dépassés, de notre déve- 
loppement intellectuel, au langage figuré, aux relations 
symboliques, peut-être à des conditions qui avaient existé 
avant Ie développement de notre langage abstrait. C'est 
pourquoi nous avons qualifié d' arcltaïque ou régl
essll'le 
nlode d'expression du travai] d'élaboration, 
V ous pourriez en conclure que l'étude plus approfondie 
du travail d'élaboration nous permettra de reclleillir dèS 
données précieuses sur les débuts peu connus de notL'C 
développement intellectuel. J'espère qu'il en sera ainsi, 
Inais ce travail n'a pas encore été entrepris, La préhis- 
toire à laquelle nous ran1ène Ie travail d'élaboration est 
double: il y a d'abord la préhistoire individuelle, l'en- 
fanee; il y a ensuite, dans la mesure oÙ chaque individu 
reproduit en abrégé, au cours de son enfanee, tout Ie 
développenlent de l'espèce humaine, la préhistoire phy- 
logéniqu0. Qu'on réussisse un jour à étaLlir la part qui, 
dans les processus psyehiques latents, revient à la pré- 
histoire individl1elle et les éléments qui, dans cette vie, 
proviennent de la préhist.oire phylogénique, la chose ne 
me semble pas inlpossible, C'est ainsi, par exen1ple, 
qu'on est autorisé, à nlon avis, à considérer comme un 
legs phylogéniqlle la symbolisation que l'individu comn1e I 
tel n'a janlais apprise, 
l\Iais ce n'est pas là Ie seul caractère archaïque du 



THAn's ABCtL\.IQUES ET IXFAXTIL!SME DU RÊVE 21 9 
rêve, V ous connaissez tOllS par expérience la renlarquabl
 
amnésie de l'enfance, Je parle du fait que les cinq, six 
ou huit preIllières années de la vie ne laisscnt pas, CODlnle 
les événClnents de la vie ultérieure, de traces dans Ia 
mélnoire. On rencontre bien des individus croyant POli- 
voir se vanter d'une continuité nlnémonique s'étcndant 
sur toute la durée de leur vie, depuis ses pre!niers ('0111- 
mencelnents, Dlais Ie cas ('ontraire, celui de lacunes dan
 
la nlénloire, est de beaucoup Ie plus fréquent. Je crois 
que ce fait n'a pas suscité rétonnenlent qu'il Inérite. A 
l'âge de deux ans, renfant sait déjà bien parler; il n10ntre 
bientôt après qll'il sait s'orienter dans des situations- 
psychiques cOlllpliquées et il manifeste ses idées et sen- 
timents par des propos et des actes qu'on lui rappelle 
plus tard, 111ais qu'il a Iui-lnèlue oubliés. Et, pourtant. Ia 
lllénloire de l'enfant étant 1110ins surchargée pendant les 
prenlières années que pendant les années qui suivent, 
par exellll'le la hnitièllle, devrait être plus sensible et plus 
souple, done plus apte à retenir les faits et les ÏIl1pressions. 
Ð'autre part, rien ne nous autorise à considérer la fonc- 
tion de la lllémoire conlnle une fouction psychique élevée 
et difficile: on trouve, au contraire, une bonne nlélnoil'e, 
mêlne chez des personnes dont Ie niveau intelle('tuel est 
très bas, 
A cette parti('ularité s'en superpose nne autre, à savoir 
que Ie vide lnnélnonique qui s'étend sur les premières 
années de l'enfance n'est pas compIet: certains souvenirs 
bien conservés énlergent, souvenirs correspondant Ie 
plus souvent à des impressions plastiques et dont riea 
d'aillcurs ne jugtifie la conservation, Les souvenir
 se 
rapportant à des événelnents ultérieurs subissent dan
 
Ia Inéuloire une sélection: ce qui est inlportant est COIl- 
servé, et Ie reste est rejeté, II n'en est pas de Dlème des 
souvenirs conservés qui relnontent à la prcInière enfance. 
lis ne correspondent pas nécessairenlent à des événc- 
ments iluportants de cette période de la vie, pas Dlèllle à 
des événenlents qui pourraient paraître importants au 
point de vue de l'enfant. Ces souvenirs sont souvent tell
- 
ment banals et insignifiants que no us nous delnandons ayec 
étonnement pourquoi ces détails ont échappé à l'ouhli. 
J'avais essayé jadis de résoudre à l'aide de l'analyse 
l'énignle de l'amnésie infantile et des restes de souvenir
 



220 


LE nÊVE 


conservés malgré cette amnésie, et je suis arrivé à la con- 
clusion que même chez l' enfant les souvenirs in1portants 
sont les seuls qui aient échappé à la disparition, Senle- 
ment, grâce aux processus que vous cGnnaissez déj à et qui 
sont eelui de condensation et surtout celui de déplacelnent, 
l'important se trouve remplacé dans la mémoire par des 
éléments qui paraissent moins iInportants, En raison de ce 
fait, j'ai donné aux souvenirs de l'enfance Ie nOlll de sou- 
venirs de couvel'ture; une analyse approfondie perrnet 
d'en dégager tout ce qui a été oublié. 
Dans les traitements psychanalytiquès on se trouve 
toujours dans la néeessité de combler les laeunes que 
présentent les souvenirs infantiles; et, dans Ia lllesure 
où Ie traitement donne des résultats à pen près satisfai- 
sants, c'est-à-dire dans un très grand nombre de cas, 
on réu5sit à évoquer Ie contenu des années d'enfance 
couvert par l'oubli. Les impressions reeonstituées n'ont 
en réalité jamais été oubliées: eUes sont seulement res- 
tées inaccessibles, latentes, refouIées dans la région de 
l'inconscient. :\Iais il arrive aussi qu'elles émergent spon- 
tanément de I'inconseient, et cela souvent à l'occasion 
de rêves, II apparait alors que la vie de rêve sait trouver 
l'accès à ces événements infantiles latents, On en trouve 
de beaux exemples dans la Iittérature etj'ai pu moi-même 

pporter à l'appui de ee fait un exemple personnel. Je 
rêvais une nnit, entre autres, d'une certaine personne qui 
In'avait rendu un service et que je voyais nettement 
devant nles yeux, C'était un petit homn1e borgne, gros, 
ayant la tête enfoncée dans les épaules. J'avais concln, 
d' près Ie contexte du rêve, que eet homIne était un 
médecin. Heureusement j'ai pu deInander à ma mère, 
qui vivait encore, quel était l'aspect extérieur du Inédecin 
de ma ville natale que j'avais quittée à l'âge de 3 ans, et 
j'ai appi'is qu'il était en eIfet borgne, petit, gros, qu'il 
avait la tête enfoncée dans les épaul
s; j'ai appris en 
. outre par ma mère dans queUe occasion, oubliée par 
moi, il m'avait soigné. Cet accès aux matérial..Ã oubliés 
des premières années de l'enfance constitue done un autre 
trait archaïque du rêve. 
La même explication vaut pour une autre des énigmes 
auxquelles nous nons étions heurtés jusqu'à présent. 
VOllS vous rappelez l'étonnement que vous avez éprouvé 9 



TRAITS ARCHAIQUES ET INFANTILISME DU RtVE 

 I 
lorsque je vnus ai produit la preuve que les rèves sont 
excités par des désirs sexuels foncièrement mauvais 
et d'une licence souvent effrénée au point qu'ils ont 
rend u nécessaire l'institution d'une censure des rêves 
et d'une déformation des rêves. Lorsque fiOUS avons 
intcrprété au rêveur un rêve de ce genre, il ne manque 
presque jamais d'élever une protestation contre notre 
interprétation, mais Inême dans Ie cas Ie plus favorable, 
c'est-à,-dire alors mèn1e qu'il s'incline devant ceUe inter- 
prétation, il se delnande toujours d'où a pu lui venir un 
désir parcil qu'il sent incon1patible avec son caractère. 
con
raire Inême à l'ensemble de sps tendances et senti- 
ments, Nons ne devons pas tarder à montrer l'origine de 
ces désirs. Ces mauvais désirs ont leurs racines dans Ie 
passé, et souvent dans un passé qui n'est pas très éloi- 
gné. II est possible de prouver qu'ils furent jadis connus 
et conscients. La femme dont Ie rêve signifie qu'elle 
désirc la mort de sa fiUe ägée de 17 ans trouve, sous 
notre direction, qu'elle avait réellement eu ce désir à 
une certaine époque. L'enfant était née d'un mariage 
malheureux et qui avaitfini parune rupture. Alors qu'elle 
était encore enceinte de sa fille, elle eut, à la suite d'une 
scène avec son mari, un accès de rage tel qu'ayant perdu 
toute retenue eUe se mit à se frappeI' Ie ventre à coups de 
poings, dans l' espoir d' occasionner ainsi la mort de I' en- 
fant qu'elle portait. Que de mères qui aiment aujourd'hui 
leurs enfants avec tendresse, peut-être Inême avec nne 
tendresse exagérée, ne les ont cependant conçus qu'à 
contre-cæur et ont souhaité qu'ils fussent morts avant 
de naitre; combien d'entre elles n'ont-elles pas donné à 
leur désir un commencement, par bonheur inoffensif, de 
réalisation I Et c'est aiusi que Ie désir énigmatique de 
voir mauriI' une personne aimée remonte aux débuts 
rnêmes des relations avec ceUe persanne,. 
Le père, dont le rêve nous autorise à admettre qu'il 
souhaite la mort de son enfant aìné et préféré, finit fga- 
IClnent par se souvenir que ce souhait ne lui a pas tou- 
jours été étranger. Alors que l'enfant était encore au 
scin, le père qui n'était pas content de son Inariage se 
disait souvent que si ce petit être, qui n'était rien pour 
lui, mourait, il redeviendrait libre et ferait de sa liberté 
un meilleur usage. On peut démontrer la mèJnc origine 
FREUD. 14 



222 


LE R J1:VE 


pour un grand nombre de cas de haine; il s'agit d
ns 
ces cas de souvenirs se rapportant à de8 faits qui appar- 
tiennent au passé, qui furent jadis eonscients et ont joué 
leur rôle dans la vie psychique, V ous me direz que lors- 
qu'il n'ya pas eu de modifications dans l'attitude à l'égard 
d'une personne, lorsque cette attitude a toujours été bien- 
veillant.e, les désirs et les rêves en question ne devraient 
pas exister. Je suis tout disposé à vous accorder cette 
conclusion, tout en vous rappelant que vous devez tenir 
compte, non de l'expression verbale du rêve, Inais du 
sens qu'il acquiert à la suite de l'interp1
étation, II peut 
arriveI' que Ie rêve manifeste ayant pour objet la mort 
d'l1ne personne ainlf-e ait seulement revêtu un masque 
effrayant, mais signifie en réalité tout autre chose Oil np se 
soit servi de la personne aimée qu'à titre de substitution 
trompeuse pour une autre personne, 

Iais cette n1ême situation soulève encore une autre 
question beaucoup plus sérieuse. En admettant n1ên1e, 
me diriez-vous, que ce souhait de mort ait existé et se 
trouve confirmé par Ie souvenir évoqué, en quoi cela eOJl- 
stitue-t-il une explication? Ce souhait, depuis longtemps 
vaincu, ne peut plus exister actuellement dans l'incon- 
scient qu'à titre de souvenir indifférent, dépourvu de tout 
pouvoir de stimulation. Rien ne prouve en eIfet ce pon- 
voir. Pourquoi ce souhait est-il alors évoqué dans Ie 
rêve? Question tout à faitjustifiée; la tent6tive d'y répon- 
dre nous mènerait loin et nous obligerait à adopter nne 
attitude déterminée sur un des points les plus Ï1nportants 
de la théorie des rêves, 
Iais je suis forcé de l
('ster dans 
Ie cadre de mon exposp et de pratiqueI' l'abstention 
momentanée, Contentons-nons done d'avoir démontré Ie 
fait que ce souhait étouffé joue Ie rÔle d'excitateur du 
rêve et poursuivons nos recherches dans Ie but de nous 
rendre con1pte si d'autres Inauvais désirs ont égaIen1ent 
leurs origines dans Ie passé de l'individu. 
Tenons-nous en aux désirs de suppression que nons 
devons ramener Ie plus souvent à l'égoïsme iHimité du 
rêveur. II est très facile de montrer que ce désir est le 
pIlls fréquent créateur de rêves, Toutes les fois que que 1- 
qu'un nous barre Ie chemin dans la vie (et qui ne sait 
combien ce cas est fréquent dans les conditions si com- 
pliquées de notre vie actuelle ?), le rêve se nlontre prêt 



TRAITS _\RCHAIQUES ET INFANTILISME DU RI
VE 
23 
à 18 supprimer, ce quelqu'un fÙt-il Ie père, la mère, un 
frèl'c ou Hue S(l'Ur, un époux ou une épouse, etc, Cette 
méchanceté de la nature humaine nous avait étonnés et 
nOll:; n'étions certes pas disposés à admettre sans réserves 
la juste
se de ce résultat de rinterprétation des rêves, 

la is dès l'instant oÙ nous devons chercher r ori gine de 
ces désirs dans Ie passé, nous découvrons aussitôt Ia 
période du pass
 individuel dans laquelle cet égoïsnle et 
ces désirs, même à l' égal'd des pIns proches, ne pré- 
sentent plus rien de dé('oncertant. C'est l'enfant dans ses 
pren1ières années, qui 8e trouvent plus tard voilées par 
J'amnésie, - c'est renfant, disons-nous, qui fait souvent 
preuve au plus haut degré de eet égoïsme, mais qui en 
tout temps en présente des signes ou
 plutÒt, des restes 
tl'ès n1arqués. C'est lui-Int'Hle que l'
nfant ain1e tont 
d'ahord; il n'a pprend que plus tard à aiIller les autrt
s, 
à sacrifier à d'autres une partie de son lnoi, 
Iême les 
per60nnes que l'enfant semble aillJer dès Ie début, il ne 
les aime tout d'abord que parce qu'il a besoin d'elles, ne 
peut se passer d'elles, done pour des raisons égoïstes. 
C'est seulclnent plus tard qne l'anlonr chez lui se détache 
de l'égoïsme, En fait, c'est l'é!Jo'islne qui lui ensei!Jne 
l' (i/llfJUr. 
11 est très Instructif sellS ee rapport d'établir lIne COffi- 
parJ.ison entre l'attitude de l'enfant à l'égard de ses frè- 
res et sæurs et celIe à r égard de ses parents, Le jeune 
enfant n'aime pas néc.essairelnent ses frères et 
æl1rs, et 
généralemcnt il ne les aime pas du tout. II e3t incontes- 
i:lble qu'il voil en eux des concurrents, et l'OD sait que 
cctte attihide se maintient sans interruption pendant de 
longues années, jusqu'à la puberté, et mèlne au delà, Ene 
est souvent ren1placée ou, plutôt, recouverte par une atti- 
tude plus tendre, mais, d'une façon générale, c'e
t l'aui- 
tude hostile qui est la plus ancienne, On l'ohserve Ie 
plus facilement chez des enfants de 2 ans et demi à 5 ans, 
10rsf{1l'nn nouveau frère ou llIle nouvplle sæur vient au 
Illonde, L'un ou l'autre reçoit le plus souvent un 
accueil peu alnical. Des protestations, com me : (( .Ie n'(ln 
vell.T' pas, que la clf/oyne Ie 'l'erllporte )), sont tout à fait fré- 
quentes. Dans la suite,l'enfant profite de toutps les occa- 
sions pour disqualifier l'intrus, et ies tentatives de nuire, 
les atLentats directs ne bont pas rares dans ces cas, Si la 




24 


LE HEVE 


différence d'âge n'est pas très grande, ]'enfant, lorsque 
son activité psychique atteint pIns d'intensité, se trouve 
en présence d'une concurrence tout installée et s'en 
accommode, Si la différenced'âgeestsuffisamn1entgrande, 
Ie nouveau venu peut dès Ie début éveiller certaines sym- 
pathies: il apparaìt alors comme un objet intéressant, 
comme une sorte de pou pée vivante; et lorsque la diffé- 
rence con1porte huit années ou davantage, on pent voir 
se manifester, surtout chez les petites fiUes, une sollici- 
tude quasi-maternelle. 
Iais à parler franchen1ent: lors- 
<1 u 'on découvI'e, derrière un rêve, Ie souhait de voir 
Inourir un frère ou une sreuI', il s'agit raren1ent d'un sou- 
hait énign1atique et on en trouve sans peine la source 
dans la prernière enfance, souvent mèn1e à une époque 
plus tardive de la vie en commun. 
On trouverait difficilement une nursery sans con flits 
vioh'nts entre ses habitants. Les raisons de ces confiits 
50nt: Ie désir de chacun de monopoliser à son profit 
l'amonr des parents, la possession des objets et de l'es- 
pace disponible. Les sentiments hostiles se portent 
aussi bien sur les plus ågés que sur les plus jeunes des 
frères et des sæurs. C'est, je crois, Bernard Shaw qui 
l'a dit: s'il est un être qu'unejeune femme anglaise haïsse 
plus que sa mère, c'est certainen1ent sa sæur aìnée. Dans 
cette remarque il y a quelque chose qui nous dé('oncerte. 
Nous pouvons, à la rigueur, encore coneevoir l'existence 
d'une haine et d'une concurrence entre frères et sæuI'S, 
I\.Jais comment les sentiments de haine peuvent-ils se 
glisser dans les relations entre fille et mère, entre 
parents et enfants? 
Sans doute, les enfants eux-mêmes manifestent plus de 
bienveillance à l'égard de leurs parents qu'à l'égard de 
leur8 frères et sæurs. Ceci est d'ailleurs tout à fait con- 
forlne à notre attente: nous trouvons I'absence d'amour 
entre parents et enfants eomme un phénomène beaueoup 
plus contraire à la nature que l'inilnitié entre frères et 
sæurs, NOlls avons, pour ainsi dire, consacré dans le 
premier cas ce que nous avaHS laissé à rétat profane 
dans l'autre, Et cependant l'observationjournalière nous 
nlontre combien souvent les relations sentÎInentales entre 
parents et enfant8 restent en de<:å de l'idéaI posé par la 
société, combien elles recèlent d'inimitié qui ne manque- 



TRAITS ARCHAIQUES ET INFANTILJSME DU RJ1:VE 225 
rait pas de se manifester sans l'intervention inhibitrice 
de la piété et de certaines tendances affectives. Les rai
ons 
de ce fait sont généralement connues: il s'agit avant tout 
d'une force qui tend à séparer les memhres d'une fan1Ïlle 
appartenant au même sexe, la fille de la mère, Ie fils du 
père, La fille trouve dans la mère une autorité qui res- 
treint sa volonté et est chargée de la mission de lui 
inlposer Ie renoncement, exigé par la société, à la .liberté 
sexueIle; sans parler que dans certains cas il s'agit entre 
la mère et la fille d'une sorte de rivalité, d'une véritable 
concurrence parfois. N ous retrouvons les mt'Ines rela- 
tions, avec plus d'acuité encore, entre pères et fils, Pour 
Ie fils, Ie père apparaît conlme la personnification de tonte 
contrainte sociale impatiemment supportée; Ie père s'op- 
pose à l'épanouissement de la volonté du fils, illui fernIe 
l'accès aux jouissances sexuelles et, dans les cas de COID- 
munauté des biens, à l'entrée en jouissance de ceux-c.;i. 
L'attente de la mort du père s'éIève, dans Ie cas du suc- 
cesseur au trône, à une véritable hauteur tragique. En 
revanche, les relations entre pères et fiUes, entre mères 
et fils semblent plus franchement an1icales. C'est surtout 
dans les relations de mère à fils et inversement que nous 
trouvons les plus purs exemples d'une tendresse inva- 
riable, exempte de toute considération égoïste, 
V ous vous demandez sans doute pourquoi je vous parle 
de ces choses qui sont cependantbanales etgénéralen1ent 
connues? Parce qu'il existe une forte tendance à nier 
leur i
portance dans la vie et à considérer que l'idéal 
social est toujours et dans tous les cas suivi et obéi, II 
est préférable que ce soit Ie psychologue qui dise la 
yérité, au lieu de s'en l'Bmettre de ce so in au cynique. 
II est bon de dire toutefois que la négation dont nous 
venons de parler ne se rapporte qu'à la vie réelle, Inais 
on Iaisse à I'art de la poésie narrative et draInatique tonte 
Iib(>rté de se.
ervir des situations qui résultentdes attein- 
tes portées à eet idéal. 
Aussi ne deyons-nous pas nous étonner si, chez beau- 
coup de personnes, Ie rêve révèIe Ie désir de snppression 
d
s parents, surtout de parents du n1ême sexe. N ous 
dC\Tons admcttre que ee désir existe également dans la 
vie (
Yeillée et devient nH
m
 parfois conscient, lorsqll'i1 
peut prendre If' nla
qi.1e d'un autre nloLiIe, COlnnle dans 



226 


LE n I
YE 


Ie cas de notre rêvenr de l'exc!Hpie N 3, où Ie souhait 
de voir mourir Ie père était masqué par la pitié éveillè

 
soi-disant par les souffrances inutiles de celui-ci. 
II est rare que l'hostilité domine seule Ia situation: Ie 

tIus souvent eIIe se cache derrière des sentin1ents plus 
tendres qui la refoulent
 et eUe doit attendre que le rêve 
vienne pour ain:-,i dire l'isoler, Ce qui, à la suite de eet 
isolement, prend dans Ie rêve des proportions exagerées, 
se rétrécit de nouveau après que l'interprétation l'a fait 
entrer dans l'ensemble de la vie (H, Sachs), :\lais nous 
retrouvons ce souhait de mort mêIne dans les cas oÙ la 
vie ne lui offre aucun point d'appui et oÙ rhomme 
éveillé ne consent j ama is à l' avouer, Ceci s' explique par- 
le fait que la raison la plus profonde ella plus habitupllc 
de I'hostilité, surtout entre personnes de mêIne 
exe, 
s'est affirmée dès la première enfance. 
Cette raison n'est autre que la concurrence amOH- 
reuse dont il convient de faire res8Qrtir plus particuliè- 
ren1ent Ie caraetère sexuel. Alors qu'il est encore tout 
enfant, Ie fils commence à éprouver pour la n1ère une 
tendresse partieulière: ilia considère carnIne son bien 
à lui, voit dans Ie père une sorte de concurrent qui lui 
dispute la p
ssessi
Jn de ce bien; de même (Iue la petite 
fiUe voit dans la mère une personne qui trouble ses rela- 
tions affee
ueuses avec Ie pèl'e et occupe une place dont 
eUe, la fille, voudl'ait avoil' Ie monopole. C'est par les 
observations qu
on apprend à quel âge on doit faire 
remonter cette attitude à laquelle nous dcnnons Ie nom 
d'(Edli)e-cornplea
e, parce que la légende qui a pour héros 
(Ed ipe réalise, en ne leur imprimant qu'une très légère 
atténuation, les deux désirs extrêmes découlant de la 
situation du fils: Ie désir de tuer Ie père et celui d'épou- 
sel' la mère, Je n'affirme pas que 1'(Edlpe-co1nplexe épui
e 
tout ce qui se rapporte à I'attitude réciproque de 
parents et d'enfants, cette attitude pouvant être beau- 
coup plus con1pliquée. D'autre part, I'fEdipe-complexe 
lui-rnênle est plus au rnoins accentué, il peut même subir 
des modifications: mais il n'en reste pas moins un faeteur 
régulier et très important de la vie psychique de l'enfant 
et on court le risque d'estilner au-dessol.ls de sa valeur 
plutôt que d'exagérer son influence et les cffets qui en 
découlent. J)'ailleurs si les enfants réagissent par l'atti- 



TRAITS ARCHAIQUES ET IXFANTILfSME DU RÊVE 227 
tude correspondant à 1'(E
dipe-colI'plexe, c'est souvent 
sur la provocation des parents eux-mêmes qui, dans 
leurs préférences, se laissent fréquemment guider par 
1a différence sexuelle qui fait que Ie père préfère la 
filIe et qne la mère préfère Ie fils ou qne Ie père reporte 
sur la fille et la mère sur Ie fils l'affection que l'un ou 
l'antre cesse de trouver dans Ie foyer conjugal. 
On ne saurait dire que Ie monde fût reconnaissant à 
Ia rC'cherche psychanalytique pour sa découverte de 
1'(E'dipe-col'nplexe. Cette découverte avait, au contraire, 
provoq né la résistance la plus acharnée, et ceux qui 
avaient un peu tardé à se joindre au ch
ur des néga- 
teurs de ce sentiment défendu et tabou ant racheté leur 
faute en donnant de ce (( complexe )) des interprétations 
qui lui enlevaient toute valeur, J e reste inébranlable- 
ment convaincu qu'il n'y a rien à y nier, rien à y aué-- 
nuer. II faut se familiariser avec ce fait, que la légende 
grecque elle-même reconnaît comme Hne fatalité inéluc- 
table, II est intéressant, d'autre part, que cet fEdipe- 
cO'lìlplexe, qu'on voudrait éliminer de la vie, est aban- 
donné à la poésie, laissé à sa libre disposition, 0, Rank 
a montré, dans une étude consciencieuse, que l' ædipe- 
cornplexe a fourni à la littérature dramatique de beaux 
sujets qu'elle a traités, en leur ilnprimant toutes sortes 
de Inodifications, d'aUénuations, de travestissements, 
c'est-à-dire des déformations analogues à celles que 
produit la censure des rêves. N ous devons donc attri- 
buer I'CEdipe-compleæe, même aux rêveurs qui ont eu Ie 
bonheur d'éviter plus tard des conflits avec leurs parents, 
et. à ce cOíJlplexe s'en rattachc étroitement un autre que 
nous appelons castrallon-co1ìlplexe et qui est une réactioD 
aux entraves et aux limitations que Ie père imposerait à 
l'activité sexuelle précoce du fils, 
Ayant été anlenés, par les recherches qui précèdent, à 
l'étude de la vie psychique infantile, nous pouvons nous 
attendre à trouver uue explication analogue en ce q 1 1Ì 
concerne l'origine de l'autre groupe de désirs défendus 
qui se manifestent dans les rêves: nous voulons parler 
des tendances sexuelles excessives, Encouragés ainsi à 
étudier également 1a vie sexuelle de l'enfant, nous appre- 
nons de plusipurs sources les faiLs suivants: on com- 
met avant tout une grande erreur' en niant la réalité 





8 


LE RÊVE 


d'une vie sexuelle chez l'enfant et en admettant que la 
sexualité n'apparaît qu'au moment de la puberté, lorsqne 
les organes génitaux ont atteint leur plein développe- 
ment. Au contraire, l' enfant a dès Ie début une vie 
sexuelle très riche, qui diffère sous plusieurs rapports de 
la vie sexuelle ultérieure, considérée comme norInale. 
Ce que DOUS qualifions de pervers dans la vie de l'adulte 
s'écarte de l'état normal par les particularités suivantes : 
méconnaissance de barrière spécifique (de l'abîme qui 
sépare I'homme de la bête), de la barrière opposée par 
Ie sentiment de dégoût, de la barrière formée par l'in- 
ceste (c'est-à-dire par In défense de chercher à satisfaire 
les besoins sexuels sur des personnes auxquelles on est 
lié par des liens consanguins), homosexu
lité el enfin 
tra'9sfert du rôle génital à d'autres organes et parties du 
corps. Toutes ces barrières, loin d'exister dès Ie début, 
sont édifiées peu à peu au cours du développement et de 
l'éducation progressive de l'humanité. Le petit enfant ne 
les connaît pas. II ignore qu'il existe entre l'homme et 
la bête un abîme infranchissable; la fierté avec laquelle 
l'homme s'oppose à la bête ne lui vient que plus tard. 
II ne manifeste au début aucun dégoût de ce qui est 
excrémentiel: ce dégoût ne lui vient que peu à peu, sous 
I'influence de l'éducation. Loin de soupçonner les diffé- 
rences sexuelles, il croit au début à l'identité des organes 
sexuels; ses premiers désirs sexuels et sa prelnière 
curiosité se portent sur les personnes qui lui sont les 
plus proches ou sur celles qui, sans lui être proches, lui 
sont Ie plus chères: parents, frères, sæurs, personnse 
chargées de Iui donner des soins; en dernier lieu, se 
manifeste chez lui un fait qu'on retrouve au paroxysnle 
des relations amoureuses, à savoir que ce n'est pas seu- 
lenIent dans les organes génitaux qu'íJ place la source 
du plaisir qu'il attend, mais que d'autres parties du 
corps prétendent chez lui à la même sensibilité, four- 
nissent des sensations de plaisir analogues et peuvent 
ainsi jouer Ie rôle d'organes génitaux. L'enfant peut 
donc présenter ce que nous appellerio-ns une (( perversité 
polymorphe )), et si toutes ces ten dances ne se mani- 
festent chez lui qn'à l'état de traces, cela tient, d'une 
part, à leur intensité moindre en comparaison de ce 
qu'elle est à un âge plus avancé et, d'autre part, à ce 



TRAITS ARCIIAIQUES ET INFANTJLISME DU RÊVE 229 
que l'éducation supprime avec énergie, au fur et à me- 
SH r'e de leur manifestation, toutes les tendances sexuelles 
de l'enfant, Cette suppression passe, pour ainsi dire, de 
la pratique dans Ia théorje, les adnltes s'efforçant de 
fernIer les yeux sur une partie des manifestations 
sexuelles de l'enfant et de dépouiller, à l'aide d'une 
certaine interprétation, l'autre partie de ces manifesta- 
tions de leur nature sexuelle: ceci fait, rien n'est plus 
facile que de nier Ie tout, Et ces négateurs sont souvent 
les mêmes gens qui, dans Ia nursery, sévissent contre 
tous les débordements sexuels des enfants; ce qui ne 
]es empêche pas, une fois devant leur table de travail, de 
défendre la pureté sexuelle des enfants. Toutes les fois 
que les enfants sont abandonnés à eux-mêmes ou subis- 
sent des influences démoralisantes, on observe des ma- 
nifestations souvent très prononcées de perversité 
sexueH-e. Sans doute, les grandes personnes ont raison 
de ne pas prendre trop au sérieux ces (( enfantillages D 
et ce3 (( amnserrlents >>, l'enfant ne devant compte de ses 
actes ni au tribunal des mæurs nÍ à celui des lois; iJ n'en 
reste pas moins que ces choses existent, qu'elJes ont 
leur importance, autant comme symptômes d'une consti- 
tution congénitale que comnle antécédents et facteurs 
d'orientation de l'évolution ultérieure et, qu'enfin, eUes 
nous renseignent sur la vie sexuelle de l'enfant et, avec 
elle, Sllr la vie sexuellc humaine en général. Et c'est 
ainsi que si nous retrouvons tous ces désirs pervers der- 
rière nos rêves déforrrlés, cela signifie seulement que 
dans ce domaine encore Ie rêve a accompli une régres- 
sion vers l'état infantile. 
Parmi ces désirs défendus, on doit accorder une 
mention particulière aux désirs incestueux, c'est-à-dire 
aux désirs sexuels dirigés sur les parents, sur les frères 
et sæurs, V OU8 savez l'aversion que lea sociétés humaines 
éprouvent ou, tout au moins, affichent à l'égard de l'in- 
ccste et queUe force de contrainte présentent les défenses 
y relatives. On a fait des eft'orts inouis pour expliquer 
cette phobie de l'inceste. Les uns ont vu dans la défense 
de l'inceste une représentation psychique de la sélection 
nature lIe, le8 relations scxuelles entre proches parents 
devant avoir pour eifet une dégén{'rescence des carac- 
teres sociaux, d'autres ont prétendu que la vie en com- 




ju 


LE RÊVE 


mun pratiquée dès la plus tendre enfance détol1rne les 
d
sirs sexuels des personnes avec lesquelles on se trouve 
en contact permanent. Mais dans un cas comine dans 
l'autre, l'inceste se trouverait éliminé autolllatiquement, 
sans qu'on ait besoin de recourir à de sévères prohibi- 
tions, lesquelles témoigneraient plutôt de l'existence d'un 
fort penchant pour l'inceste, Les recherches psychanaly- 
tíques ont établi d'une manière incontestable que l'amour 
incestueux est Ie premier en date et existe ({'une façon 
régulière et que c'est seulement plus tard qu'il se heurte 
à une opposition dont les raisons sont fournies par la psy- 
chologie individuelle. 
Récapitulons Inaintenant les données qui, fournies par 
l'étude approfondip de la psychologie infantile, sont de 
nature à nous faciliter la compréhension du rève, Non 
seulement nous avoIlS trouvé que les matériaux dont se 
composent les événen1ents oubliés de la vie infantile sont 
accessibIes au rêve, rn3.is nous avons vu en outre que la 
vie psychique des enfant:s, avec toutes ses particularités, 
avec son égoïsme, avec ses tendances incestueuses, etc" 
survit dans l'inconscient, pour se révéler dans Ie rêve et 
que celui-ci no us ramène chaque nuit à la vie infantile. 
Ceci nous est une confirlnation que l'inconscient de la oie 
psychl'que n' est aul'r"e chose que la phase i11lantile de celte 
vie. La pénible impression que nous laisse la constata- 
tion de l'exi6tencc de tant de mauvais traits dans la 
nature humaine commence à s'atténner. Ces traits si 
terriblement mauvais sont tout simplement les premiers 
éléments, les éléments primitifs, infantiles de la vie psy- 
chiqne, élénlents qne nous pouvons trouver chez l'enfant 
en 
tat d'activité, mais qui no us échappent à cause de 
leurs petites dimensions, sans parler que dans beaucoup 
de cas no us ne les prenons pas au sérieux, Ie niveau 
nloral que nons cxigeolls de l'enfant n'étant pas très 
élevé, En r6trogradant jusqu'à cetle phase, Ie rêve 
seInble Iuettre au jour ce qu'il y a de plus mauvais dans 
notre nature. l\Iais ce n)est là qu'une trompeuse apparence 
qui nc doit pas nous efl'rayer, N ous SOlIlmes nloins mau- 
vais que nous ne serlons tentés de Ie croire d'après 
l'interprét
tion de nos rêves 
Puisque les tendances qui se manifestent dans les 
rêves ne sont que des survivances inlantiles, qn'up 



TRAITS ARCHAIQUES ET INFANTILISME DU RÊVE 23. 
retour aux débuts de notre développernent moral, Ie rêve 
HOUS tran::;forn1ant pOllr ainsi dire en enfants all point 
de vue de la pens
e 
t du sentin1ent, nous n'avons 
aucune raison plausible rl'avoir honte de ces rêves. ì\lais 
comlne Ie rationnel ne forme quJun comparlÏInent de la 
vie psychique, laquelle renferme beau coup d 'autres élé- 
lnents qui ne sont rien moins que rationnels, il en résulte 
que nons éprouvons quand n1ême une honte irration- 
neUe de nos rêV6S, Aussi les soumettons-nous à la cen- 
sure et sommes-nous honteux et contrariés lorsqu'nn de 
ce
 désirs prohibés dont les rêves sont remplis a réussi 
à pénétrer jusqu'à la conscience sous tIne forn1e assez 
in::lltérée pour pouvoir ètre rcconnu; et dans certains cas 
nous avons honte mèrne de nos r{'ves dél'ornlés, corrlIne 
si nous les comprenions, Souvenez-vous seulement du 
jugement plein de déception que la brave vieille dame 
avait formulé au sujet de son rêve non interprété, relatif 
aux (( service::; d'amour )). Le problènle ne peut done pas 
ètr6 considéré cOlnlne ré
olu, et il est possible qu'en 
poursuivant notre étude sur les mauvais éIéments 'qui 
se manifestent dans les rêves nous soyons amenés à for- 
muleI' un autre jugement et une autre appréciation con- 
cernant la nature hUJnaine. 
Au terme de toute cette recherche DOUS nous trouvons 
en présenee de deux données qui constii.uent cependant 
Ie point de départ de nouvelles énigll1eS, de nouveaux 
doutes, Premièl'en1ent: la régression qui caractérise Ie 
travail d'élaboration est non seulement formelle, ll1ais 
anssi mati-rieBe, Elle ne se contente pas de donneI' à nos 
id
es un Hlode d'expression primitif: elle réveille encore 
les propriétés de notre vie psychique primitive, l'an- 
cienne prépondérance du 1noi, les tendances primitives 
de notre vie sexuelle, vûire notre ancien bagage intellec- 
tuel, si nous voulons hien considérer comme tel les 
syrnboles, Deuxièmement: tout cel. ancien infantilisme, 
qui fut jadis dominant et prédominant, doit être aujour- 
d'hui situé dans l'inconseient, ce qui modifie et élargit 
les notions que nous en avons. 
'est plus seulenH'ut 
inconscient ce qui est momentanément latent: l'incon- 
scient forme un domaine psychique particulier, ayant 
scs tendances propres, son Inode d'expression spéciaI et 
des mécanismes psychiques qui ne manifestent leur acti- 




32 


LE RÊVE 


vité que dans ce domaine, 
Iais les idées latentcs du 
rêve que no us a révélées l'interprétation des rêves ne 
font pas partie de ce domaine : DOUS pourrions aussi bien 
avail' les mêmes idées dans In yie éveillée. Et, pourtant
 
e)}es sont inconscientes. Comment résoudre cette con- 
tradiction? Nous commençons à soupçonner qu'il y a là 
une séparation à faire: quelque chose qui provient de 
notre vie consciente - appelons-le (( les traces des évé- 
nelnents du jour >) - et partage ses caractères, s'associe 
à quelque chose qui provient du domaine de l'inconscient, 
et c'est de cette association qne résulte Ie rêve, Le tra- 
vail d'I-laboration s'effectue entre ces deux groupes 
d'Bléments. L'influence exercée par l'inconscient sur les 
t.races des événements du jour fournit la condition de la 
régression. Telle est, concernant la nature du rêve, 
l'idée la plus adéquatc que nous puissions nous former, 
en attendant que no us ayons exploré d'autres domaines 
psychiques, 
-Iais il sera bientÒt temps d'appliquer au 
caractère inconscient des idées latentes du rêve nne 
autre qualification qui permette de la différencier deB 
élénlents inconscients provenant du domaine de l'in- 
fantilisme. 
N OU8 pouvons naturellement poser encore la question 
suivante: qu'est-ce qui impose à l'activité psychique 
cette régression pendant Ie somIneil? Pourquoi ne sup- 
prime-t-elle pas les excitations pert.urbatrices du sommeil, 
sans l'aide de cette régression? Et si, pour exercer 1a 
censure, elle est obligée de travestir les manifestations 
du rêve en leur donnant une expression ancienne, aujour- 
d'hui incompréhensible, å quoi lui sert de faire revivre 
les tendances psychiques, les désirs e1 h
s traits de 
caractère depuis longtemps dépassés, autrement dit 
d'ajouter la régression matérielle à la régression for- 
melle? La senle réponse susceptible de nous satisfai re 
serait que c'est là Ie seul moyen de fornler un rêve, 
qu'an point de vue dynamique il est in1possiblc de con- 
cevoir autrement la suppression de l'excitation qni 
trouble Ie sommeil. l\1ais, dans l'état actuel dp nos 
connaissances, nousn'avons pas encore Ie droit de donner 
cette réponse. 



CHAPITRE XIV 


RÉALISATIONS DES DESIRS 


Dois-je vous rappeler tIne fois de plus Ie chemin que 
nons avons déjà parcouru? Dois-je vous rappeler com- 
ment, l'application de notre technique nous ayant mis en 
présence de la déformation des rêves, nous avons eu l'idée 
de la laisser mon1entanément de côté et de demander 
aux rêves infantiles des do.nnées décisives sur la nature 
du rêve? Dois-je vous rappeler enfin comment, une fois 
en possession des résultats de ces recherches, nous ayons 
attaqué directelnent la déformation des I'Ê'ves dont nous 
avons vaincu les difficultés une à une? Et, lnaintenant, 
nous sonnnes obligés de nous dire que ce que nous 
avons obtenn en suivant la première de ces voies ne con- 
corde pas tout à fait avec les résultats fournis par les 
recherches faites dans la seconde direction, Al1s
i avon:5- 
nous pour tâche de confronter ces deux groupes de 
résuhats et de les ajuster l'un à l'autre. 
Des deux côtés nous avons appris que Ie travail d'éla- 
boration des rêves consiste essentiellelnent en une 
tran
rormation d'idées en événen1ents haJlucinatoires, 
Cette tl""ansformation constitue un fait énigmatique ; mais 
il s'agit là d'un problème de psychologie générale dont 
DOUS n'avons pas à nous occlIper ici. Les rêves infan- 
tiles nous ont montré que Ie travail d'élaboration vise à 
sllpprÏmer par la réalisation d 'un désir une excitation qui 
trouble Ie sOlnmeil. Nous ne pouvions pas en dire autant 
des déforlnations des rêves, avant que nous ayons appris 
à les interpréter, 
Iais nous nons attendions dès Ie début 
à pouvoir rarnenBr les ri'ves déi'ormés au même point de 
vue que les rêves infantiles, La prcmière rpali::;ation de 
cette attente nous a été fournie par Ie réslIltat qu'å yrai 
dire tous les rêves sont des rêves infantiles, travailI;1nt 
avec des matériaux infantiles, des tendances et des llléca- 



r;34 


LE HÊVE 


nismes infantiles, Et puisque nous considérons cornlne 
ré
ol\1e la question de la dét'ormation des rèves, il nons 
reste à rechercheI' si la conception de la réalisation de 
désirs s'applique égalelnent aux rt^
Ye::-; déformés, 
Nous avons plus haut sownlÌs à l'interprétation une 
série de rêves, sans tenir cOlllpte de 1a réalisation de 
désirs, Je suis convaincu que vous vous êtes delnandé 
plus d'une fois : (( 
lais que devient done la réalisation 
de désirs dont VOllS prétendez qu'elle est Ie but du travail 
d'élaboration? )) Cette question est significative: eUe est 
devenue notamlnent la question de nos critiques profanes. 
Ainsi que vous Ie savez, l'humanité éprouve une aversion 
instinctive pour les nouveautés intellectuelles. Cette 
aversion se manifeste, entre autres, par Ie fa it que 
chaque nouveauté se trouve aussitõt réduite à ses plus 
petites dilnensions, condensée en un cliché, Ponr la nou- 
velle théorie des rèves, ("est la réalisation dp désirs qui 
est devcnue ce cliché, Ayant entendu dire que Ie r?ve est 
une rl'alisation de désirs on denlande aussitÒt: mais oÙ 
ebt-elle, cette réalisation ? Et, dans Ie tenlps même oÙ on 
p08e cette question, on la résout dans Ie sens négatif. 
Se rappelant aussitôt d'innolnbrables expériences per- 
sonneUes oÙ Ie déplaisir allant jusqu'à la plus pr()fonde 
angoisse était rattaché aux rêves, on déclare que l'affìr- 
ll1ation de la théorie psychanalytique des rêves est tout 
à fait invraisemblah]e. II nons est facile de répondre que 
dans les rêves (l('.fOl'lnés la réalisation de désiI's peut 
n'être pas évidente, qu'clle doit d'abord être r('chprch
e, 
de 80rte qu'il est inl pos
iLle de la démontrer avant I Ïnter- 
prétation du rêve, Nous savons égalelnent que les dé::,irs 
de ces rl'yeS déforlués sont des désirs défendus, refoulés 
par la censure, des désirs 'dont l'extstence constitue pré- 
cisément la call
e de 13 défornlation dn rève, la ra

on 
de l'intervention de la censure, 
Iais il est difficilc de fail'e 
entrer dans la tl-te du critique profane cette vérité qu'il 
n'y a pas lien de rechercher la réalisation de dé:3Ìr5 
avant qu'on n'ait interpl'été Ie rêve, n ne se lassera pas de 
l'oublicr, Son attitude négative à l'(-gard de la théorie 
de la réalisation de désirs n'est au fond qu 'une consé- 
quence de la censure des rêves; eUe vient se substituer 
chez lui aux dé
irs ('ensurés des rèves et est un efl'et de 
la négation de ('es désirs. 



RÉALISATIONS DE DÊSIRS 


235 


Nous aurons naturf\llement à nous expliquer l'existence 
de tant de rêves à contenu pénible, et plus particulière- 
ment de rêves angoissants, de cauehemars. A ce propos, 
no us nous trouvons pour Ia première fois en présence 
du problème des sentin1ents dans Ie rêve, problème qui 
Inéri
erait d'être étudié pour lui-même, ce que nons 
ne pouvons malheureu
ement pas faire iei. Si Ie rêve 
est une réalisation de désirs, il ne devrait pas y avoir 
dans Ie rève de sensations pénibles : là-dessus les cri- 
tiques profanes semblent avoir raison, 
lais il est trois 
cornplications auxquelles ceux-ei n'ont pas pensé. 
Premièrement : il pent arriver que Ie travail d'élabo- 
ration n'ayant pas pleinement réussi à eréer une réalisa- 
tion de désir, un résidu de sentiments pénibles passe des 
iclées latentes dans Ie rêve manifeste, L'analyse devrait 
nlontrer alors que ces idées l
tentes étaient beaucoup 
plus pénibles que eellcs dont se COll1pose Ie rðve mani- 
feste. 
ous admettons alors que Ie travail d'élahoration 
n'a pas plus atteint son but qu'on n'éteintla soifiorsqu'on 
rêve qu'on boit. On a beau rêver de boissons, mais, 
quand on a réellement soif, il faut s'éveiller pour boire. 
On a cependant fait un rêve véritable, un rêve qui n'a 
rien perdu de son earactère de rêve, du fait de la non- 
réalisation du désir. Nous devons dire: (( Ut desz'nt vires, 
tamen est laur1anda voluntas. )) Si Ie désir n'a pas été 
satisfait, l'intention n'en reste pas moins louable, Ces 
cas df' non-réussite sont loin d'être rares. Ce qui y con- 
tribue, c'est que les sentiments étant parfois très 
résistants., Ie travail d'élaboration réussit d'autant plus 
difficil
ment à en changer Ie sens, Et il arrive ainsi, 
qu'alors que Ie travail d 'élaLoration a réussi à transformer 
en réalisation de désir Ie contenu pénible àes idées 
latentes, Ie sentiment pénible qui accon1pagne ees idées 
passe tel quel dans Ie rêve manife
tc, Dans Ies rêvBs 
manifestes de ee genre, il y a done désaeeord entre Ie 
sentin1ent et Ie contenu, et nos critiq nes sont en droit 
de dire que le rêve est si peu une réalisation d)un désir 
que même un contenu inofl'ensif y est aecompagné d'un 
sentiment pénible, N ous objecterons à cette absnrde 
observation que c'est préeisément dans les rêves pn 
question que la tendance à 1a réalisation de désirs 
o 
manifeste avee le plus de netteté, paree qu'elle s'y trouve 




36 


LE RÊVE 


à l'état isolé. L'erreur provient de ee que ceux qui ne 
connaissent pas les névroses s'imaginent qu'il existe 
entre Ie contenu et Ie sentiment un lien indissoluble et 
ne cOlnprennent pas qu'un contenu puisse être modifié, 
sans que Ie sentiment qui yest attaché Ie soit, 
lIne autre complication, beaucoup plus Î1nportante et 
profonde, dont Ie profane ne tient pas compte, est Ia sui- 
vante. Vne réalisation du désir devrait certainelnent 
être une cause de plaisir. l\lais pour q\
i ? Pour celui 
natl1rellement qui a ('e désir. Or, nous savons que l'atti- 
tude du rêveur à l'égard de ses désirs est une attitude 
tout à fait partic-ulière, Illes repousse, les censure, bref 
n'en vent rien savoir, Leur réalisation ne peut donc lui 
procurer de plaisir: Lien au contraire, Et l'expérience 
Inontre que ('e contraire, qui reste encore à expliquer, 
se manifeste SOllS la forme de l'angoisse. Dans son atti- 
tude à l'égard des désirs de ses l'Pves, Ie rêveur apparaît 
ainsi conUl1e cOlnposé de deux personnes, réunies cepen- 
dant par une intime comlnunauté. Au lieu de llle livreI' 
à ce sujet à de nouveaux développ
ments, je vaus 
rappellerai un conte con,nu OÙ se retrouve exactement la 
rnèrne situation, Une bonne fée promet à un pauvre 
couple hunlain, homme et femme
 la réalisation de leurs 
trois premiers désirs, H eureux, ils se rnettent en devoi r 
de choisir ces trois désirs, Séduite par l'odeur de sau- 
cisse qui se dégage de la chauInière voisine, la femIne 
est prise d'envie d'avoir une paire de saucisses. Un 
instant, etles saucisses sont là : c'est la réalisation du pre 
mier désir, Furieux, l'homme souhaite de voir ces sau- 
cisses suspendues au nez de sa femme, Aussitôt dit, 
aussitôt fait, et les saucisses ne peuvent plus être déta- 
chées du nez de la femnle : réalisation du deuxième 
désir qui est eelui du mari. Inutile de vous dire qu'il n'y 
3 là pour la femme rien d'agréable. V ous connaÌssez la 
suite. COIrune, au fond, l'homme et la femme ne font 
qu'un. Ie troisième désir do it être que les saucisscs se 
détachent du nez de la femme. Nous pourrions encore 
utiliser ce conte dans beaucoup d'autres occasions, 
nO,lIs nous en servons iei ponr montrer que la réalisation 
du désir de l'un peut être une source de désagréments 
pour l'autre, lorsqn'il n'y a pas d'entente entre les deux. 
II ne vous sera pas difficile nlaintenant d'arriver à line 



RÈALISATIO:\S DE DÉSlnS 


23 7 


compréhension meilleure des canchclnars. Nous utili- 
serons encore une observation, après quoi nous nOUi 
déciderons en faveur d'nne hypothèse à l'appui de 
laqueHe on peut citer plus d'un argument. L'observalion 
à laquelle je fais allusion se rapporte au fait qne les can- 
chemars ont souvent un contenu exempt de taute défor- 
mation, un contenu ayant pour ainsi dire échappé à la 
censure, Le cauchemar est souvent une réalisation non 
voílée d'un désir, mais d'un désir qui, loin d'être If) bien- 
venu, est un désir refolllé, repoussé. L'angoisse, qui 
accompagne cette réalisation, prend la place de la cen- 
sure, Alors qu'on pent dire du ri-ve infantile qu'il est la 
réalisation franche d 'un désir adlnis et avancé, et du rêve 
déformé ordinaire, qu'il est la réalisation voilée d'un 
désir refoulé, Ie cauchemar, lui, ne r
ut-être défini que 
comme la réalisation ß"anche d'un dé"ir repoussé. L'an- 
goisse est une indication que Ie désir repoussé s'cst 
montre plus fort que la censure, qu ïl s' est réalisé OLl 
étai t en train de se réaliser malgré la censure, On com- 
prend qne pour nous, qui nous plaç'ons au point de vue 
de la censure, cette réalisation n'apparaît que con1me 
nne source de sensations pénibles et une occasion de se 
Inettre en état de défense, Le sentiment d'angoisse qu'on 
cprouve ainsi dans le rêve est, si l'Oll veut, l'angoisse 
devant la force de ces désirs qu'on avait réLlssi à répl'iuICr 
jusqu'alors, 
Ce qui est vrai des cnuchelnars non déforlnés doit 
]'être égalen1ent de ccux qui ont subi line déforluation 
partielle, ainsi qne des autres rêves désagréables dont 
les sensations pénibles se rapprochent probablement plus 
on moins de l'angoisse, Le canchemar est généralement 
snivi du réveil ; notre sommeil se trouve Ie plus SOJlvent 
interrompu avant que Ie désir réprilné du rêve ait atteint, 
à l'encontre de la censure, sa cOD1pIète réalisation, Dans 
ce cas Ie rêve a manqné à sa fonction, sans que sa natUl"e 
s' en trouvc modifiée, N ous avons com pare Ie- rêve au 
veilleur de nuit, à celui qui est chargé de protéger nolre 
sommeil contre les causes de trouble, II arrive au veilleur 
de réveiller le dormeur 10rs((\1 'il se sent trop faible pOllr 
écarter tout senIle trouble ou Ie danger, II nous arriye 
cependant de maintenir Ie sommeil, alors mêlne que Ie 
rêve commence à devenir suspect et à tourner à l"angoissc. 
fREUD, 15 



238 


LE RÊYE 


N ous nous disons, tout en dorlnant: (( Ce n'est qu'un 
rêve )), et nous continuons de dormir. 
Comment se fait-il que Ie désir soit assez puissant 
pour échapper à la censure?' Cela peut tenir aussi bien 
au désir qu'à la censure, Pour des raisons inconnues, Ie 
désir peut, à un monlent donné, acquérir une intensité 
excessive; mais on a l'inlpression que c'est Ie plus SOll- 
\ vent à la censure qu'est dû ce changement dans les rap- 
ports réci proq ues des forces en présence, 
 ous sayons 
déjà que rintensité avec laquelle la censure se manifeste 
varie d'un cas à l'autre, chaque élélnent étant traité avec 
une sévérité dont Ie degré est égalenlent variable. N OllS 
pouvons ajouter maintenant que cette variabilité va beau- 
coup plus loin et que la censure ne s'appliquè pas ton- 
jours avec la même vigueur au Inême élénlent répres- 
sible, S'illui est arrivé, dans nn cas donné, de se trouver 
impuissante à l'égard d'un désir qui cherche à la SUI'- 
prendre, eUe se sert du dernier moyen qui lui reste, à 
défaut de la déformation, et fait intervenir Ie sentinlent 
1 , . 
Q angolsse, 
N ous nous apercevons, à ce propos, que nous ignorons 
pourquoi ces désirs réprinlés se lnanifestent précisén1cnt 
pendant la nnit, ponr troubleI' notre somnleil. On ne 
peut répondre à cette question qn'en tenant compte de 
la nature de l'état de sommeil. Pendantle jour ces dés!rs 
_ sont soumis à nne rigoureuse censure qui leur interùit 
en général toute manifestation extérieure, l\lais pendant 
la nnit cette censure, comme beaucoup d'autres intérêts 
de la vie psychique, se trouve supprimée ou tout au nloins 
eonsidérablclnent din1Ínuée, au profit du senl désir du 
rêve. C'est à cette diminution de la censure pendant la 
nnit que les désirs défendus doivent la possibilité de se 
nlanifester, II est d,es nerveux souffrant d'insomnie qui 
nous ont avoué que leur insonlnie était voulue au début. 
La penr des rêves et la crainte des conséquences de eet 
afl'aiblissement de la censnre les enlpêchent de s'endor- 
Inir, Que cette suppression de la censure ne constitue 
pas un grossier nlanque de prévoyance, c'est ce qu'il est 
facile de voir. L'état de sonlßleil paralyse notre Illotilité; 
nos mauvaises intentions, alors même qu'elles entrent 
en action, ne peuvent précisément produire rien d'autre 
que Ie rêve, qui est pratiquenlent inoffensif, et cette 



HÉALISATIOXS DE DÉSH1S 
:19 
situation rassurante trouve son expression dans l'obser- 
,ration tout à fait raisonnable du dorlneur, observation 
faisant partie de la vie nocturne, Inais non de la vie de rève : 
(( Ce n Jest qu'un rêve )). Et puisque ce n' est qu'un rêve, 
laissons-le faire, et continuous de dornlir. 
Si vous vons rappelez, en troisième lieu, I'analogie que 
no us aVOHS établie entre Ie rêveur luttant contre ses 
désirs et Ie personnage fietif con1posé de deux individuG.- 
lités distinctes, mais étroitenlent rattachées rune à 
l'autre, YOUS verrez facilenlcnt qu'il existe une autre 
raison pour que la réalisation d'un désir ail un eifet 
extrêmelnent désagréahle, à savoir celui d'une punition. 
RCí}renons notre conte des trois désirs: les saucisses sur 
l'assiette constituent la réalisation directe d u désir de la 
prclnière personne, c'e
t-à-dire de la femlne; les sau- 
cisses sur le nez de eelle-ci sont la réalisation du dé
ir 
de la deuxième personne, c'est-à-dire du mari, mais 
constituent aussi la punition infligée à la fenlffic pour 
son absurde désir, Dans les névroses nous retrouvons 
la lllotivation du troisièlne des désirs dont parle Ie conte, 
Or, nOlnbreuses sont ces tendances pénales dans la vie 
psychiqne de l'holnme ; eUes sont très fortes et respon- 
sables d.une .bonne partie des rêves pénibles, V' ous nle 
diriez maintenant que tout ceci adnlÎs, il ne reste plus 
grand' chose de la fanleuse réalisation de désirs, 
Iais 
en y regardant de plus près, vous constaterez que VOllS 
avez tort. Si l'on songe à la variété (dont il sera question 
plus bas) de ce que Ie' rêve pourrait être et, d'après cer- 
tains auteurs, de ce qu'il est réellement, notre définition : 
réalÙ'ation d'un désir, d'une cpainte, d'une puuition, est 
vraiment nne définition bien délin1Ïtée, A cela s'ajoute 
encore Ie fait que la crainte, l'angoisse est tout à fait 
l'opposé du désir, que dans l'association Ies contraires 
se trollvent très rapprochés l'un de l'autre et se confon- 
dent même, ainsi que nous Ie savons, dans l'inconscient. 
Sans dire que la punition est, eUe anssi, la réalisation 
d'un d{\sir, du désir d'une autre personne, de celle qui 
ex
rce la censure. 
C'est ainsi qu'à tout prendre je n'ai fait aucune con- 
cession à votre parti pris contre la théorie de la réali
a- 
tion de désirs, l\Iais j'ai Ie devoir, auquel je n'entends pas 
me soustraire, de VOllS montrer que n'inlporte qnel rêve 




4o 


LE RÊYE 


déformé n'est autre chose que la réalisation d'un désir. 
Rappelez-vous Ie rêve que nous avons déj à interprété et 
à propos dnquel nous avons appris tant de choses inté- 
ressantes: Ie rêve tournant autour de 3 n1auvaises 
places de théâtre pour 1 fl, 50. Une dame, à laquelle 
son mari annonce dans la journée que son amie Elise, 
de 3 mois seulement plus jeune qn'elle, s'est fiancée, 
rêve qu'elle se trouve avec son mari au théâtre, Une 
partie du parterre est à peu près vide. Le mari lui dit 
qu'Blise et son fiancé auraient vonlu également venir an 
théâtre, mais qu'ils ne purent Ie faire, n'ayant tronvé 
que trois mauvaises places pour I fl. 50. Elle pense que 
Ie malheur n'a pas été grand, NOllS avons appris que leB 
idées du rève se rapportaient à son regret de s'être mariée 
trop tôt et au mécontentement que lui causait son mari. 
Nous devons avoir la curiosité de rechercher comment 
ces tristes idées ont été élaborées et transformées en 
réalisation d'un désir et oÙ se trollvent leurs traces dans 
Ie contenu n1anife8te, Or, nous savons dèjà que }'élénlent 
(( trop tòt )), (( hâtiven1ent )), a été éliminé du rêve par la 
censure, Le parterre vide y est \lne allusion, Le lllysté- 
rienx (( trois pour I fl. 50 )) nous devient Inaintenant pIns 
compréhensible, grâce au sYlubolisme que nous avons 
depuis appris à connaitre 1, Le 3 signifie réellement un 
horolne et l'éléInent Inanifesle se laisse traduire facile- 
Inent: s'acheter un Inari avec la dot ((( Avec n1a dot, 
j'aurais pu m'acheter un mari dix fois Ineilleur. >>) Le 
mariage est Jnanifestement remplacé par Ie fait de se 
rendre au théâtre, (( Les billets ont été achet{-s trop tôt )) 
est un dégnisen1ent de l'idée : (( Je me suis mariée trop 
tôt. )} 
Iais cette substitution est l'eITet de la réalisation 
du désir. Notre rêveuse n'a jan1ais été aussi mécontente 
de son mariage précoce que Ie jour oÚ elle a appris la 
nouvelle des fiançailles de son amie. II fut un tCll1pS oÙ 
eUe était fière d '
tre mariée et se considérait COl1une 
supérieure à Élise, Les jeunes filles naÏves sont souvent 
fières, une fois fiancée
, de manifester leur joie à propos 
du fait qne tout leur devient permis, qu'elles peuvent 
voir toutes les pièces de théâtre, assister à tous les spec- 


I, Je ne mentionne pas ici, faute de matériaux qu'aurait pu fournir I'ana- 
lyse, une aulre interprétation possible de ce 3 chez une femme stérile, 



RÉALISATIO:\S DE DÉSiRS 


2't1 


tacle8. La curiosité de tout voir, qui se manifeste ici, a 
été très certainement au déhut une curiosité sexuellc, tour- 
nee vers la vie sexuelle, surtout vers celle des parents, 
et devint plus tard un puissant lnotif qui décida la jeune 
fiUe à se marier de bonne heure. 
C'est ainsi que Ie fait d'assisler au spectacle devient 
une substitution dans laquelle on devine une allusion au 
fait d'être mariée. En regrettant actllellement son précoce 
mariage, eUe se trouve ramenée à l'époque oÙ ce 
mariage était pour eUe Ia réalisation d'un désir, parce 
qu'il deyait lui procurer la possihilité de satisfaire son 
alDour des spectacles et, guidée par ce désir de jadis, 
cUe remplace Ie fait d'être mariée par celui d'aller au 
théâtre, 
.N ous pouvons dire que voulant démontrer l' existence 
d'une réalisation de désir dissimulée, nous n'avons pas 
précisélnent choisi l'exemple Ie plus commode. Nous 
anrions à procéder d'une manière analogue dans tous les 
3utres rêves déformés, Je ne puis Ie faire devant vous, et 
me contenterai de VOliS assurer que la recherche sera 
tonjours couronnée de succès, J e tiens cepenclant à m'at- 
tardeI' un peu à ce détail de la théorie, L'expérience m'a 
montré qu'il est un des plus exposés aux attaques et qne 
c'est à lui que se rattachent la plupart des contradictions 
et des malentendus. En outre, vous pourriez avail' l'inl- 
pression que j'ai retiré une partie de nles affirmations, en 
disant que Ie rêve est nn désir réalisé ou son contraire, 
c'est-à-dire une angoisse ou une punition réalisée, et 
vous pourriez juger l'occasion favorable pour m'arracher 
d'autres concessions, On m'avait aussi adressé Ie reproche 
d'exposer trop succinctement et, par conséquent, d'une 
faron trop peu persuasive, des choses qui me paraissent 
à moi-même évidentes, 
Bcaucoup de ccux qui m'ont suivi dans l'interprétation 
des rêves et ont accepté les résultats qu'elle a donnés 
s'arrêtent souvent au point oÙ finit ma démonstration que 
Ie rêve est un désir réalisé, et demandent : (( Étant admis 
que Ie rêve a toujours un sens et que ce sens pent être 
révélé par la technique psychanalytique, pour(Iuoi doit- 
iI, contre toute évidence, être toujours lnoulé dans la 
fornlule de la réalisation'd'un désir?' Pourquoi la pensée 
nocturne n'aurait-elle pas des sens aussi variés et mul- 




4
 


LE RÈYE 


tiples que la pensée diurne? .Autrenlent dit, pourquoi Ie 
l't;ve ne correspondrait-il pas une fois à un désir réalisé, 
une autre fois, comnle VOllS en convenez vous-mêmes, à 
son contraire, c'est-à dire à une appréhension réalisée, 
pOl1rquoi n 'exprinlerait-il pas un projct, un avertissement, 
line réflexion avec ses pour et contre, ou encore un 
reproche, un renlords, Hne tentative de se préparer à un 
travail imminent, etc. ? Pourquoi exprilnerait-il toujonrs 
et uniquement un désir ou, tout au plus, son contraire? )) 
"" ous pourriez penseI' ql1'une divergence sùr ce point 
est sans importance, dè's l'instant oÙ l'on est d'accord 
sur les autres; qu ïl suillt que no us ayons découvert Ie 
sens du rêve et Ie moyen de Ie découvrir et qu'il importe 
peu, après cela, que nous ayons trop étroitelnent délimité 
re sens, 1Iais il n 'en est pas ainsi. Un malentendu sur ce 
point est de nature à porter atteinte à tontes nos connais- 
sances acquises sur Ie rêve et à diminuer 1a valeur 
qu'elles pourraient avoir pour nous lorsqu'il s'agira de 
conlprendre les névroses. II est permis d'être (( coulant )) 
dans les affaires conlnlerciales ; Inais Iorsqu'il s'agit de 
questions seientifiques, pareille attitude n'est pas de nlise 
et ponrrait rnènle ètre nuisible. .. 
Done, pourquoi un rêve ne correspondrait-iI pas à 
autre chose qu'à la réalisation d'un désir? 
Ia première 
réponse à cette question sera, comme toujonrs dans les 
cas analogues: je n'en sais rien. Je ne verrais nul incon- 
vénient à ce qu'il en fÙt ainsi, l\Iais en réalité il n'en est 
pas aLr
si, et c'est Ie seul détail qui s'oppose à ceUe con- 
ception plus large et plus eo In In ode du rêve, 
Ia dCHxièn1e 
réponse sera que je ne suis pas Inoi-même loin d 'admet- 
tre que Ie rêve correspond à des formes de pensée ct à 
des opérations intellectuelles nlultiples, J'ai relaté un jour 
l'observation d'un rêve qui s'était reprodnit pendant trois 
nuits consécutives, ce que j'ai expliqué par le fait que 
ce rêve correspondait à un projet et que, ceIui-ci exécuté, 
Ie rêve n'avait plus aucune raison de se reproduire, PIlls 
tard j'avais publié un rêve qui correspondait à unp con- 
fession. Comment puis-je done nle contredire et affirlner 
que Ie rêve n'est qu'un désir réaIisé? 
Je Ie fais pour écarter un naïf nlalentendu qui pourrait 
rendre vains tous les efforts que nous a coÎlté Ie rêve, 
un malentendu qui confond Ie rêve avec les idées latcntes 



RËALISATIÜXS DE DÉSIRS 


243 


du rêve et applique à celui-là ce qui apparticnt lIniql1e- 
ment à celles-ci. II est parfaitement exact que Ie rêve pent 
représenter tout ce que nous avons énuméré plus haut 
et y servir de substitution: projet, avertissement, réflexion, 
préparatifs, essai de résoudre un problème, etc, l\lais, en 
y regardant de près, vous ne manqnerez pas de vous 
rendre compte que cela n'est exact qu'en ce qui concerne 
les idées latentes du rêve qui se sont transforn1ées ponr 
devenir Ie rève. Vons apprenez par l'interprétation des 
rêves que Ia pensée inconsciente de I 'hollilne est préoc- 
cupée par ces projets, préparatifs, réflexions que Ie travail 
d'éIaboration transforme en rêves, Si V011S ne vous inté- 
ressez pas, à un mon1ent donné, au travail d'élaboration, 
et que vous portiez tout yotre intérêt sur I'idéation incon- 
sciente de l'homme, vous éliminez celui-Ià et vous clites 

.vec raison que Ie rève correspond à un projet, à nn 
avertissement, etc. Ce cas est fréquent dans l'activité 
psychanalytique : on cherche à détruire la forme qu'a 
rcvêtue Ie rêve et
 à sa place, introduire dans l'ensemble 
les idées latentes qui ont donné naissance au rêve. 
Et c'est ainsi qu'en ne tenant conlpte que des idées 
Jatentes, nons apprenons en påssant que tous ces actes 
psychiques si compliqués, que nous venons de nonlmer, 
s 'accomplissent en dehol's de la conscience: résultat 
anssi n1agnifique que troublant I 

Iais, pour en revenir à la multiplicité des sens qne 
peuvent avoir les rêves, YOUS n'avez Ie droit d'en parler 
qne dans la mesure oÙ vous savez pertineuunent que 
vous vous servez d 'une expression abrégée et oÙ vous ne 
croyez pas devoir étendre cette Inn] tiplicité à la nature 
même du rêve. Lorsque vous parlez du (( rêve )), YOHS 
devez penser soit an rêve lllanifeste, c'esl-à -dire au pro- 
dnit du travail d'élaboration, soit, et tout au plus, à ce tra- 
"ail lni-lnême, c'est-å-dire au processus psychique qui 
forme Ie rêve manifeste avec les idées latentes du rêve. 
Tout autre .emploi de ce mot ne peut créer que confusion 
of:}t malentendus. Si vos affirmations se rapportent, an 
delà du rêve, aux idées latentes, dites-Ie dircctelnent, 
sans masquer Ie problème dn rève derrière Ie mode d'ex- 
pression vague clont vous vous servez, Les idées latentes 
sont la matière que Ie travail d'élaboration transforme 
!n rêve manifeste. Pourquoi voudriez-vous confondre la 




4l. 


LE R
:YE 


111aticl'e avec Ie travail qui Iui donne une forlne ? En quoi 
VOIlS distinguez-vous alors de ceux qui ne connaissaient 
que Ie produit de ce travail, sans pouvoir s'expliquer d'où 
ee produit vient et comment il est fait? 
Le seul élénlent essentiel du rêve est constitué par Ie 
travail d'élaboration qui agit sur la nlatÍère formée par 
les idées. Nous n'avons pas Ie droit de l'ignorer en théo- 
rie, bien que nou
 soyons ohligés de Ie négliger dans 
certaines situations pratiques. L'observation analytique 
nlontre également que Ie travail d'élaboration ne se 
borne pas à donner à ces idées l'expression archaïque on \ 
régressive que vous connaissez : il y ajonte régulière- 
Dleut quelque chose qui ne fait pas partie des idées 
latentes de la journée, mais constitue pour ainsi dire la 
force Inotrice de la formation du rêve, Cette indispensable. 
addition n'cst autre que Ie désir, également inconscient, 
et Ie contenu du rêve subit une transforlnation ayant pour 
Lut la réalisation de ce désir. Dans la mesure oÙ VOliS 
envisagez Ie rêve en VOllS plaçant au point de vue de
 
idées qu'il représente, il peut done signifier tout ce que 
l'on vondra : avertissenlent, projet, préparatifs, ete, ; 
Inais il est toujonrs en nlêlne tenlps la réalisation d'un 
desir inconseient, et il n'estque eela, si vous Ie considércz 
C0l1ll11e l'effet du travail d'élaboration. Un rêve n'est done 
jalnais un projet tout court, un avertissement tout 
court, etc" nlais toujours un puojet ou nn avertissement 
3Jant reçu grâce à un dèsir inconscient, un mode d'ex- 
pression archaïque et ayant été transformé en vue de la 
réalisation de ce désir. Un des caractéres, la réalisation 
de désir, est un caractère constant; l' autre peut varier ; 
il peut être également un désir, auquel cas Ie rêve repré- 
sente un désir latent de la journée réalisé à l'aide d'un 
désir inconscient, 
Je cOlnprends tout ceia très bien, mais je ne sa is si j'ai 
réussi à YOUS Ie rendre également intelligible. C'est qu'it 
In'est difficile de vons Ie ãélnontrer, Cette démonstration 
exige, d'une part, une analyse nlinutieuse d'uß grand 
nOlnbre de rêves et, d'autre part, ee point le plus épineux 
et Ie plus significatif de notre conception du rêve ne peut 
pas être exposé d'une manière persuasive sans être 
rattaché à ce qui va suivre, Croyez-vous vraiment qu'étant 
donnés les liens étroits qui rattachent les choses les unes 



RÉALJSATIOXS DE DÉSIRS 




5 


aux autres, on puisse approfondir Ia nature de l'unp, 
sans se soucieI' des autres ayant Lne nature analogue? 
Comnle nous ne savons encore rien des phénomènes qui 
se rapprochent Ie plus du rêve, à savoir des symptômes 
névrotiques, nous devons no us contenter des points 
momentanément acquis, Je vais seulenlent élucider 
devant VOllS encore un exemple et vous soumettre une 
nouvelle considération. 
Reprenons une fois de plus Ie rêve dont nous nous 
somni.es déjà occupés à plusieurs reprises, du rêve åyant 
pour objet 3 places de théâtre pour I fl. 50, Je puis vons 
assurer que lorsq\le je l'ai choisi comme exelnple pour la 
première fois, ce fut sans aucune intention, V ous con- 
naissez les idées latentes de ce rêve: regret de s'ètre 
nlariée trop tôt, regret éprouvé à la nouvelle des fian- 
çailles de ramie; sentiment de Inépris à l' égard du Inari ; 
idée qu'elle aurait pu avoir un llleilleur mari si eUe 
avait voulu attendre. V ous connaissez égalenlent Ie désir 
qui a fait de toutes ces idées un rêve: c'est l'aillour des 
spectacles, Ie désir de fréquenter les théâtres, ramifica- 
tion probablement de l'ancienne curiosité d'apprendre 
enfìn ce qui se passe lorsqu'on est mariée. On sait que 
chez les enfants cette curiosité est en général dirigée 
vel'S la vie sexuelle des parents; e'est done une curiosité 
infantile et, dans la lnesure oÚ eUe persiste plus tard, 
elle est une tendance dont les racines plongent dans la 
phase infantile de la vie, Thlais la nouvelle apprise pen- 
dant la journée ne fournissait aucun prétexte à eet 
amour des spectacles: eUe était seulen1ent de nature à 
éveiller Ie regret et Ie remords, Ce désir ne faisait pas 
tout d'abord partie des idées latentes du rêve et nous 
pûmes, sans en tenir compte, ranger dans l'analyse Ie 
résultat de l'interprétation du rêve. 1\lais la contrariété 
en elle-même n'était pas non plus capable de produire Ie 
rêve, Les idées: (( ce fut une absurdité de ma part de nle 
marier BÎ tôt )) ne purent donneI' lieu à un rêve qu'après 
avoir réveillé l' ancien désir de voir enfin ce qui se passe 
lorsqu'on est maI'iée. Ce dësir forma alors Ie contenu du 
rêve, en remplaçant Ie mariage par une visite au théâtre, 
et lui donna la forme d'une réalisation d'un rêve anté- 
rieur: oui, mOl je puis aller an théâtre et voir tout ee qui 
est défendu, tandis que toi, tu ne le peux pas, Je suis 



246 


L.E nÊYE 


mariée, et toi, tu dois encore attendre, C'est ainsi que la 
situation actuelle a été transformée en son contraire et 
qu'un ancien trionlphe a pris la place d'une déception 
récente, 
Iélange d'une satisfaction de l'anlolu
 des spec- 
tacles et d'une satisfaction égoïste procurée par le 
trionlphe sur une concurrente, C'est cette satisfaction qui 
détermine Ie contenu manifeste du rève, ce contenu étant 
qu 'eUe se trouve au théâtre, alors que son amie ne peut 
y avoir accès. Sur cette situation de satisfaction sont 
greffées, à titre de modifications, sans rapport avec eUe 
et inco111préhensibles, les parties elu contenn dn rêve 
derrière lesque!Ies se dissimulent encore les idées 
Jatentes. L'interprétation du rêve doit faire abstraction 
de tout ce qui sert à représenter la satisfaction du désir 
et reconstituer d 'après les senles allusions dont nons 
vcnons de parler les pénibles idées latentes du rève, 
La considération que je me propose de vons soumettre 
est destinée à attireI' votre attention sur les idées latentes 
qui se troHvent maintenant occnper Ie premier plan, Je 
VOllS prie de ne pas oublier: en pren1Ïer lien, que Ie 
rêveur n'a aucune conscience de ces idées ; en deuxiènle 
lien, qu'elles sont parfaitelnent intelligibles et cohé- 
rentcs, de sorte qu'elles peuvent ètre conçues comnlC des 
rf"actions tout à fait naturelles à l'événement qui a servi 
de prétexte au rêve; et enfin, en troisiènle lieu, qu'elles 
peuvent avoir la nl
lne valeur que n Ïmporte queUe ten- 
dance psychique ou opération intellectuelle, J'appellerai 
:i
laintenant ccs idées (( restes diurnes)), en donnant à ces 
J:
ot8 un sens pIns rigoureux qne précédelTIlnent. Pen 
& illlporte d'aillel1rs que Ie rêveur convienne on non de ces 
rcstes, Ceci fait, j'établis une distinction entre restes 
diurnes et idées latentes ; et, confornlénlent à l'usage que 
nous avons fait précédemment de ce dernier terme, je 
désignerai par idées latentes tout ce que nous apprenons 
par l'interprétation des rêves, les restes diurnes n'étant 
ql1 'une partie des idées latentes, X ous disons alors que 
quclque chose appartenant éga]ement à la ri'gion de 
l'inconscient est venu s'ajúuter aux restes diurnes, que 
ce quelque chose est un désir intense, 1l1ais réprinlé, et 
que c'est ce désir seul qui a rendu possible la formation 
do rêve. L'action exercée par ce désir sur les restes 
diurncs fait surgir d'autrcs idées latentes qui" eUes, ne 



RÉ.\LlSATIO:\S DE DÉ
lnS 


247 


peuvent plus (.tre C'onsidérées COnl111e rationnelles et 
explicables par la vie éveilléc. 
Pour illustrer les rapports existant entre les restcs 
diurnes et Ie désir inconscient, je n1'étais servi d'une 
cOll1paraison qne je ne puis que reproduire ici, Chaque 
entreprise a besoin d'un capitaliste suLvenant aux 
dépenses et d 'un entrepreneur ayant nne idée et sachant 
la réaliser, C'est Ie désir inconscient qui, dans la forn1a- 
lion d'un rêve, joue toujours Ie rôle du capitaliste; c'est 
lui qui fournit l'énergie psychique nécessaire à cette 
forlllation, L'entrepreneur est représenté ici par Ie reste 
d iurne qui décide de l' emploi de ces fonds, de ('cUe 
ner- 
gie. Or, dans certains cas, c'est Ie capitaliste lui-ll1f>ll1e 
qui peut avoir l'idée et posséder les connaissances spe- 
ciales qu'exige sa rêalisation, de ll1ême que dans d'autres 
cas, c'est l'entrepreneur lui-mème qui peut posséder les 
capitaux nécessaires pour mener à bien l'entreprise, 
Ceei simplifie la situation pratique, tout en rendant plus 
difficile sa conlpréhension théorique. Dans l'économie 
politique, on décompose toujours cette personne unique, 
pour l'envisager séparément sous l'aspect du capitaliste 
et sous celui de I 'entrepreneur; ce que faisant on réta- 
blit la situation fondamentale qui a servi de point de départ 
à notre con1paraison, Les mèmes variations, dont je vous 
laisse libres de suivre.les modalités, se produisent 10rs 
de la forn1ation de rêvcs, 
Nous ne pOUYOllS pas, pour Ie moment, aller plus loin, 
car vous êtes sans doute depnis longtemps tourmentés 
par une question qui mérite d'être enfin prise en consi- 
dération. Les restes dinrnes, demandez-vons, sont-ils vrai- 
Jnent inconscients dans le mên1e sens que Ie désir incon- 
scient, dont l'intervention est nécessaire pour les rendre 
aptes à provoquer un rêve? Rien de plus fondé que cette 
question, En la posant, vons prouvez que vons voyez 
juste, car là est Ie point saillant de toute l'affaire. Eh bien, 
les restcs diurnes ne sont pas inconscients dans Ie mên1e 
sens que Ie désir inconscient, Le désir fait partie d'un 
autre inconscient, de celui que nous avons reconnu 
con1me étant d' origine infantile et pourvu de ll1écanismes 
spéciaux. II serait d'ailleurs indiqué de distinguer ces 
deux variétés d'inconscient en donnant à chacune une 
désignation spéciale. 

ais nous attcndrons pour le faire, 



248 


LE RÊVE 


jusqu. à ce que nous nous soyons fan1iliarisés avec la phéno 
 
ménologie des névroses, On reproche déjà à notre théo- 
rie son caractère fantaisiste, parce que nous admettons 
un seul inconscient; que dira-t-on quand nous aurons 
avoué que pour nous satisfaire il nous en faut au moins 
deux? 
Arrêtons-nous là, V ous n'avez encore entendu que des 
choses incoDlplètes; mais n'est-il pas rassurant de pen- 
ser que ces connaissances sont susceptibles d'un déve- 
loppelnent qui sera effectué un jour soit par nos propres 
travaux, soit par les travaux de ceux qui viendront après 
nous? Et ce que nous avons déjà appris n'est-il pas suf- 
fisamnlent nouveau et surprenant? 



CHAPITRE XV 


INCERTITUDES ET CRITIQUES 


Je ne venx pas abandonner Ie domaine du rêve sans 
In'occuper des principaux doutes et des principales incer- 
titudes auxquels les nouvelles conceptions exposées dans 
les pages qui précèdent peuvent donner lieu. Ceux 
d'entre roes auditeurs qui m'ont suivi avec quelque 
attention ont déjà sans doute d'eux-mêmes réuni certains 
Inatériaux se rapportant à cette question. 
1. ,r ous avez pu avoir l'impression que, malgré l'ap- 
plication correcte de nolre technique, les résultats fournis 
par notre travail d'interprétation des rêves sont entachés 
de tant d'incertitudes qu'une réduction certaine du rêve 
rnanifeste aux idées latentes en devient impossible, V ous 
direz, à l'appui de votre opinion, qu'en pren1Ïer lieu on 
ne sait jamais si tel élément donné du rêve doit être 
compris au sens propre ou au sens symbolique, car les 
objets enlployés à titre de symboles ne cessent pas pour 
cela d'être ce qu'ils sont. Et puisque, sur ce point, nous 
ne possédons aucun critère de décision objectif, l'inter- 
prétation se tronve ahandonnée à l'arhitraire de l'inter- 
prète. En outre, par suite de la juxtaposition de contraires 
'efrectuée par le travail d'élaboration, on ne sait jamais 
d'une façon certaine si tel élément dûnné du rêve doit 
ètre con1pris au sens négatif on au sens positif, s'il doit 
(-tre considéré comme étant h1Í-n1Ê'me ou COlnn1e étant 
son contraire : nouvelle occasion pour l'interprète d'exer- 
cer son arbitraire, En troisième lieu, vu la fréquence 
des inversions dans Ie rêve, il est loisihle à l'intcrprète 
de considérer con1me une inversion n'importe quel pas- 
sage du rêve, Enfin, vous invoquerez Ie fait d'avoir en- 
tendu dire qu'on peut raren1ent affirnler avec certitude 
que l'interprétation trouvée soit la s(\ule possible: on 
court ainsi Ie risque de passer à côté de l'interpréta tion 



250 


LE RI
VE 


la plus vraisenlblablc, Et votre conclusion sera que, dans 
ces conditions, rarbitraire de l'interprète pent s'exercer 
dans un chanlp excessivenlent vaste, dont l'extension 
selnhle inconlpatible avec la certitude objective des rÚ- 
sultats, Ou encore vous pouvez supposeI' que l'erreur ne 
tient pas au rêve, nlais que les insuffisances de notre 
interprétation découlent des inexactitudes de nos concep- 
. tions et de nos présuppositions, 
Ces objections sont irréprochables, lllais je ne pens0 
pas qu'elles justifient vos conclusions, d'après lesquelles 
l'interprétation, telle que nOllS la pratiquons, serait aban- 
donnée à l'arbitraire, tandis que les défaut
 que prt>- 
sentent nos résultats mettraient en question la légitinl"it(, 
de notre méthode, Si, au lieu de parler de l'arhitl'aire <.Ie 
l'interprète, vons disiez que l'interprétation dépcnd d...
 
I'habileté, de l' expérience, de l'intelligence de cclui-ci, 
je ne pourrais que nle ranger à votre avis, Le faeteur 
personnel ne pent être éliminé, du 1110ins lorsqu'on se 
trouve en présence de faits d'une interprétation quelque 
peu difficile, QU'lll1 tel Dlanie 1l1ieux ou nloins bien qu 'un 
autre une certaine technique, c'est là une chose qu'il est 
irnpossible d'en
pêchel', II en est d'ailleurs ainsi dans 
toutes les Inanipulations techniques
 Ce qui, dan
. 
l'interprét3tion des rêves, apparaìt comnle arbitraire, se 
trouve neutralisé par Ie fait qu'en règle générale Ie lien 
qui existe entre les idées du rêve, celui qui existe entre 
Ie rève lui-Inênle et la vie dn rêveur et, enfin, toute la 
situation psychique au nlÏlieu de laqnelle Ie rève se dé- 
roule perlnettent, de toutes les interprétations possibles, 
de n'en choisir qu 'une et de rejeter toutes les autres 
comme étant sans rapport avec Ie cas dont il s'agit, :\lais 
Ie raisonnelnent qui conclut des inlperfections de l'inter- 
prétation à l'inexactitude de nos déductions trouve sa 
réiutation dans une renlarqne qui fait précisément res- 
sortir COlnnle une propriété nécessaire du r
ve son indé- 
termination même et la rnultiplicité des sens qu'on peut 
lui attribuer, 
J'ai dit plus haut, et vons vous en souvenez sans doute,. 
que Ie travail d'élaboration donne aux idées latentes un 
mode d'expression prinlÏtif, analogue à l'écriture figuré
. 
Or, tons les. systèlues d 'expression primitifs présentent 
de ces indéterIuilhttions et doubles sens, sans que nOllS 



IXCERTITueES ET CRITIQUES 


251 


ayons pour cela Ie droit de mettre en doute la possibilité 
de leur utilisation, \T ous savez que la rencontre des con- 
traires dans Ie travail d 'élaboration est analogue à ce 
qu'on appelle l' (( opposition de sens )) des radicaux dans- 
les langues les plus anciennes, Le ILlguiste R, Abel 
(1884) auquel nous devons d'avoir signalé ce point de 
'vue nous prévient qu'il ne faut pas croire que la conlD1U- 
nication qu'une personne fait à nne autre à l'aide de 1110tS 
aussi amhivalents possède de ce fait un double sens, Le 
ton et le geste sont là pour indiquer, dans l'ensemhle du 
discours, d'une faron indiscutable, celle des deux oppo- 
sitions que la personne qui parle yent cOlnnluniquer à 
celIe qui écoute, Dans l'écriture oÙ Ie geste manque, Ie 
sens est désigné par un signe figuré qui n'est pas destiné 
à être prononcé, par exelnple par l'image d'un homme 
paresseusement accroupi ou vigoureusement redressé, 
se]on que Ie lllot /íen, à double sens, de l'écriture hiéro- 
glyphique doit désigner (( faible )) ou (( fort )), C'est ainsi 
qu'cn évitait les malcntendus, malgré la multiplicité de 
sens des syllabes et des signes, 
Les anciens systèn1es d'expression, par exen1ple les 
écritures de ces langues les plus anciennes, pr
sentent 
de nombreuses indéterminations que nous ne toléreriong. 
pas dans nos langues actuelles, C'est ainsi que dans cer- 
taines Iangnes sémitiques les consonnes des 1110ts sont 
seules désignées. Quant aux voyeHes oD1ises, ("est au 
lecteur de les placer, selon ses connaissances et d'apr(
s 
I'enselnble de la phrase, L'écriture hiéroglyphique pro- 
cédant. sinon tout à fait de même, d'une faeon très ana-- 
logne, la prononeiation de l'aI}cien égyptien nous est 
inconnue, L'écriture sacrée des Egyptiens connaît enrore 
d'autres indéterminations, C'est ainsi qn'il est laiss0 à 
l'arbitraire de l'écrivain de ranger les iDlages de droite 
à gauche on de gauche à droite. Pour pouvoir lire, on 
do it s'en tenir au préeepte que la lecture doit être faite 
en suivant les visages des figures, des oiseanx, etc, 
Iais 
l'écrivain pouvait encore ranger les signes figllrés dans 
Ie sens vertical, et lorsqu'il s'agissait de faire .des inscrip- 
tions sur de petits objets, des considérations d'esthétique 
ou de symétrie pouvaient lni faire adopter une autre 
succession des signes, Le facteur Ie plus troublant dans 
l' écriture hiéroglyphique, c'est qu 'elle ignore la sépara- 




52 


LE RÊYE 


tion des mots. Les signes se succèdent sur 1a feuille à 
égale distance les uns des autres et ron ne sait à pen près 
jamais si tel signe fait encore partie de celui qui Ie pré- 
cède ou constitue Ie commencement d'un IDot nouveau. 
Dans l'écriture cunéiforme persane, au contraire, les Inots 
sont séparés par un coin oblique. 
La langue et l'écriture chinoises, très anciennes, sont 
anjourd'hui encore employées par 400 millions d'ho111mes. 
Ne croyez pas que j'y comprenne quoi que ce soil. Je Ine 
suis seulement docull1enté, dans l'espoir d'y trouver des 
analogies avec les indétermina tions des rêves, et mon 
attente n'a pas été dé<;ue, La langue chinoise est pleine 
de ces indéterminations, propres à nous faire frémir. On 
sait qu'elle se compose d'un grand nombre de syllabes 
qui peuvent être prononcées soit isolélnent, soit combi- 
nées en couples. lTn des principaux dialectes possède 
environ 400 de ces syllabes. Le vocabulaire de ce din- 
lecte disposant de 4000 mots environ, il en résulte que 
chaque syllabe a en moyenne dix significations, done cer- 
taines en ont moins et d'autres davantage, Comnle l'en- 
selnble ne permet pas toujours de deviner celIe des dix 
significations que la personne qui prononce une syllabe 
donnée vent éveiller chez celle qui l'écoute, on a inventé 
une foule de moyens destinés à parer aux malentendns. 
Parmi ces lTIoyens, il faut citer l'association de denx 
syllabes en un seul mot et la prononciation de la même 
syllabe sur quatre {( tons )) différents, Une circonstance 
encore plus intéressante pour notre comparaison, c'est 
que cette langue ne possède pas de grammaire, ou à peu 
près, n n'est pas un senl 1110t monosyllabique dont on 
puisse dire s'il est substantif, adjectif ou verbe et aucnn 
mot ne présente les modifications destinées à désigner Ie 
genre, Ie nODl bre, Ie temps, Ie mode, La langue ne se 
compose ainsi que de matériaux brl1ts, de Inême que 
notre langue abstraite est décomposée par Ie travail 
d'élaboration en ses matériaux bruts, par l'élimination 
de l'expression des relations, Dans Ia langue chinoise, la 
décision, dans tons les cas d'indétermination, dépend de 
l'intelligence de l'auditeur qui s"e' laisse guider par }'en- 
semble, J'ai noté l'exemple d'un prover-be chinois dont 
voici la traduction littérale : 
peu (que) voir, Leaucoup (qui) merveilleux 



I
CERl'lTU[lES ET CHITIQ'LES 


253 


Ce proverbe n'est pas difficile à corn prendre. II pent 
signifier: moins on a vu de choses, et plus on est porté à 
adlnirer. Ou : il y a beaucoup à admirer pour celui qui a 
pen VUe II ne peut naturelleluent pas être question d'une 
décision entre ces deux traductions qui ne diffèrent que 
grammaticalement. On nous assure cependant que, mal- 
gré ces indéterminations, la langue chinoise constitue 
un excellent nloyen d'échange d'idées. L'indéterlnination 
n'a done pas pour conséquence nécessaire la multipli- 
cité de sens. 

ous devons cependant reconnaltre qu'en ce qui con- 
.cerne Ie systènle d'expression du rêve, la situation est 
bcaucoup moins favorable que dans Ie cas des langues et 

critures anciennes. C'est que ces dernières sont, après 
tout, destinées à servir de moyen de conllnnnication, 
done à être cOlnprises par un 1110yen ou par un autre. 
Or, c'est précisélnent ce caractère qui Inanque au rêve. 
Le rève ne se propose de rien dire à personne et, loin 
d'être un moyen de communication, il est destiné à rester 
incolnpris. Aussi ne devons-nous ni nous étonner ni nous 
laisser induire en erreur par Ie fait qu'un grand nombre 
(Ie polyvalences et d'indéterlninations du rêve échappent 
à notre décision, Le selll résultat certain de notre COln- 
paraison est que les indéterminations, qu'on avait voulu 
utiliser CODlme un argument contre Ie caractère con- 
eluant de nos interprétatiÇ>ns de rèves, sont normalen1ent 
inhérentes à tous les systèlnes d'expression primitifs, 
Le degré de compréhensibilité réel du rêve ne pent 
être détern1iné que par l'exerciee et l'expérienee, A 11lon 
avis, cette détermination peut être poussée assez loin, et 
les résultats obtenus par des analystes ayant reç'u une 
bonne discipline, ne peuvent que me cÇ>nfirmer dans 1110n 
opinion, Le public profane, mêlne à tendanees scienti- 
fiques, se complaît à opposer un scepticisme dédaigneux 
nux difficultés et incertitudes d'une contribution scienti- 
fique, Bien injustement, à mon avis. Beaucoup d'entre 
vous ignorent peut-ètre qu'une situation analogue s'était 
produite 10rs du déchiffrement des inscriptions babylo- 
niennes. II fut même un temps oÙ l'opinion publique 
-aHa jusqu'à taxer de (( fllmistes )) les déchiffrenrs d'in- 
scriptions cunéiformes et à traiter toute cette recherche 
de (( charlatanisme )), l\fais en 1857 la Royal Asiatic ð""o-- 
FRE
D. 16 




54 


LE RÊVE 


ciety fit une épreuve décisive. Elle invita quatre des plus 
élninents spécialistes, Ra\vlinson, I-lincks, Fox 'falbot et 
Oppert à lni adresser, sous enveloppe cachetée, quatre 
traductions -indépendantes d'une ins('ription eunéifoI'Ine 
qui venait d'être découverte et, après avoir cOlllparé les 
quatre lectures, elle put annoneer qu'elles s'accordaient 
suffisamment pour justiHer la confianee dans les résultats 
déjà obtenus et la certitude de nouveaux progrès, Les 
railleries des profanes cultivés se sont aloTs peu à pen 
éteintes et Ie déchiffrage des documents eunéiformes 
s'est poursuivi avec une certitude croissante. 
2. Dne autre série d'objections se rattache étroitement 
à l'.impressioB à laquelle vous n'avez pas échappé vous- 
mêlnes, à savoir que beaucoup de solutions que nous 
son1mes obligés d'accepter à 'la suite de n05 interpréta- 
tions paraissent forcées, artifieielles, tirées par ]es che- 
venx, done déplacées et souvent n1ême eon1Ïques, Les 
ohjections de ce genre sont tellement fréquentes que je 
'J)'aurais que l'emharras du choix si je voulais VOliS en 
citeI' quelques-unes : je prends au hasard la dernière qui 
soit venue à ma connaissance, Ecoutez done : dans la 
libre Suisse un directeur de séminaire a été récemment 
relevé de -son poste pour s'être occupé de psychanalyse, 
II a naturellenlent protesté contre cette mesure, et un 
journal bernois a rendu public Ie jugement formulé sur 
son conlpte par les autorités scolaires, Je n'extrais de ee 
jngement que quelques propositions se rapportant à la 
psychanalyse : (( En outre, beaucoup des exemples qui 
ge trouvent dans Ie livre c-ité du Dr Pfister frappent par 
leur caractère recherché et artificieux", II est vraiment 
étonnant qu'un directeur de séminaire aeeepte sans cri- 
tique toutes ces affi-rmations et tons ces semblants de 
preuves, )) On veut nous faire accepter ces propositions 
comme Ia décision d'un (( j uge impartial )). Je crois 
plutôt que e'est cette (( impartiaIité)) qui est (( artifi- 
cieuse )). Exalninons d'un peu plus près ces jugements, 
dans l'esp<:>ir qu'un peu de, réllexion et de compétence 
ne peuyent pas i'aire de mal, même à un esprit -in} partial. 
Il est vraiment amusant de voir la rapidité et l'assu- 
rance avec Iesquelles les gens se prononcent sur une 
question épineuse de la psychologie de l'inconscienl, en 
n'écoutant que leur première impressiop, Les interpréta- 



e;CERTITCDES ET CRITIQUE
 


255 


tions leur paraissent recherchées et forcées, elles leur 
déplaiscnt; done elles sont fausses, et tout ce tra.vail ne 
vaut rien, Pas une minute l'idée ne leur vient à l' esprit 
qu'il puisse y avoir de bonnes raisons pour que les in- 
terprétations aient cette apparence et qu'il vaille la peine 
de chercher ces raisons, 
La situation dont nous nous oecupons caractérise prin- 
cipalement les résultats du déplacement qui, ainsi que 
vous le sa\ez, c
nstitue Ie moyen Ie plus puissant dont 
dispose la censure des rêves. C'est à l'aide de ce moyen 
que la censure crée des formations substitutives que noug 
avons désignées comme étant des allusions, 
lais ce son! 
là des allusions difficiles à reconnaître COlnme telles, des 
allusions dont il e5t difficile de trouver Ie substrat et qui 
se rattachent à ce substrat par des associations exté- 
rieures très singulières et souvent tout à fait inaccoutu- 
mées,l\laÌs il s'agit dans tous ces cas de choses destinées 
à rester cachées, et c'est ce que la censure veut obtenir. 
Or, lorsqu'ulle chose a été cachée, on ne doit pas s'at- 
tendre à la trouver à l'endroit oÙ elle devrait se trouver 
Dormalement, Les commissions de surveillance des fron- 
tières qui fonctionnent aujourd'hui sont sous ce rapport 
beaucoup plus rusées que les autorités scolair
s suisses. 
Elles ne se contentent pas de l' examen de portefeuilles 
et de poches pour chercher des documents et des des- 
sins: eUes supposent que les espions et les contreban- 
diers, pour n1Ïeux déjouer 1a surveillance, peuvent ca-cher 
ces objets défendus dans des endroits oÙ on s'attendait 
Ie moins à les trouver, comme, par exelnple, entre les 
doubles semelles de leurs chaussures. Si les objets 
cachés y sont retrouvés, on peut dire qll'on s'est donné 
beaucoup de mal pour les cherchel", mais aussi qne les 
recherches n'ont pas été vaines. 
En admettant qu'il puisse y avoir entre un élén1ent 
latent du rêve et sa substitution manifeste les liens les 
plus éloignés, les plus singuliers, tantôt comiques, tantôt 
ingénieux en apparence, nous ne faisons que nous con- 
former aux nombreuses expériences fournies par des 
exemples dont nous n'avons généralement pas trouvé la 
solution nous-nlêmes, nest rarelnent possible de trouver 
par soi-nlême des interprétations de ce genre; nul 
homme sensé ne sera it capable de découvrir Ie lien qui 




56 


LE IH
YE 


rattache tel élément latent à sa substitution manifeste. 
Tantôt Ie rêvenr nous fournit la traduction d'èmblée, 
grâce à une idée qui Iui vient directenlent à propos du 
r(\ve (et cela, il Ie peut, car c'est chez lui que s'est pro- 
duite cette formation substitutive), tantôt il nous fournit 
assez de matériaux, grâce auxq 1 1els 1a solution, loin 
d' exiger une pénétration particulière, s 'in1 pose d' elle- 
même avec une sorte de nécessité. Si Ie rêveur ne nous 
vient pas en aide par l'un ou par l'autre de ces deux 
moyens, l' élément manifeste donné nous reste à j amais 
incompréhensible. Pern1ettez-lTIoi de vous citer à ce pro- 
pos encore un cas que j'ai eu l'occasion d'observer ré- 
cemment. Vne de mes patientes, pendant qu'elle est en 
traitement, perd son père, Tout prétexte lui est bon de- 
puis, pour Ie faire revivre en rêve, Dans un de ces rêves, 
dont les autres conditions ne se prêtent d'ailleurs à au- 
cune utilisation, son père Iui apparait et lui dit : << II est 
onze heures un quart, onze heures et demie, Inidi moins 
Ie quart, )) EIle put interpréter cette particularité du rêve, 
en se souvenant que son père aimait bien voir ses enfants 
être exacts pour l'heure du déjeuner. II y avait certaine- 
ment un rapport entre ce souvenir et l'élén1ent du rêve, 
sans que ceIui-Ià permit de formuter une conclusion 
quelconque quant à l'origine de celui-ci. 
Iais la marche 
du traitement autorisait Ie soupçon qu'une certaine atti- 
tude critique, mais refoulée, à l'égard du père aimé et 
vénéré, n'était pas étrangère à la production de ce rêve. 
En continuant à évoquer ses souve:r:a-irs, en apparence de 
plus en plus éloignés du rêve, la rêveuse raconte qu'elle 
avait assisté la veille à une conversation sur la psycho- 
logie, conversation au cours de laquelJe un de ses parents 
avait dit: <<L'homme primitif (del' Urmensch) survit en 
nous tous. )) Et, n1aintenant, nous croyons la comprendre. 
II y eut là pour elle une excellente occasion de faire 
revivre de nouveau son père. Elle Ie transforma dans son 
rêve en llomme de f heure (Uhrnlensch) t et lui fit annoncer 
les quarts de l'heure méridienne, 
. II Y a là évidemn1ent quelque chose qui fait penser à 
un .leu de mots, et il est arrivé souvent qu'on a attribué 


J. Jeu de mots ; Urmensch (humme primitif) et Uhrmensch (bomme de 
'hem c), 



I
CEnTITUDES ET CRITIQUES 25 7 
à l'interprète des jeux de mots qui avaient pour auteur 
Ie rêv
ur, II existe encore d'autres exemples oÙ il n'est 
pas du toul facile de décider si l' on se trouve en présence 
d'un jeu de mots ou d'un rêve. l\Iais nous avons déjà 
connu les Inêmes doutes à propos de certains lapsus de 
la parole, Un homnle raconte avoil' rêvé que son oncle 
Iui avait donné un baiser pendant qu'ils étaient assis en- 
semble dans l'auto (mobile) de celui-ci, II ne tarde (l'ail- 
leurs pas à donner l'interprétation de ce rêve, II signifie 
autoérotisme (terme emprunté à la théorie de la libido et 
signifiant la satisfaction érotique sans participation d'un 
objet étranger). Cet homme se serait-il permis de plai- 
santer et nous aurait-il donné pour un rêve ce qui n'était 
de sa part qu'unjeu de mots? Je n'en crois rien. Amon 
avis, il a réellement eu ce rêve. l\lais d' où vient cette 
frappante ressemblance? Cette question m'a fait faire 
autrefois une longue digression, en m'obligeant à sou- 
mettre à une étude approfondie Ie jeu de mots lui-même. 
J'ai abouti à ,ce résultat qu'une série d'idées conscientes 
est abandonnée momentanément à l'élaboration incon- 
scienle d'où elle ressort ensuite à l'état de jeu de DIOts, 
So us l'influence de l'inconscient, ces idées conscientes 
subissent l'action des mécanismes qui y dominent, à 
savoir de la condensation et du déplacenlent, c'est-à-dire 
des processus mêmes que nous avons trouvés à l'æuvre 
dans Ie travail d'élaboration : c'est uniquement à ce fait 
qu'on doit attribuer la ressemblance (iorsqu'elle existe) 
entre Ie jeu de mots et Ie rêve, 
Iais Ie (( rêve-jeu de 
DI0ts )), phénomène non-intentionnel, ne procure rien de 
ce plaisir qu'on éprouve lorsqu'on a réussi un (( jeu de 
mots )) pur et sinlple. Pourquoi? C'est ce que vous ap- 
prendrez si vous avez l'occasion de faire une étllde ap- 
profondie du jeu de nlots. Le (( rêve-calenlbour )) man- 
que d'esprit ; loin de nous faire rire, il nons laisse 
fraids. 
Nons nous rapprochons', sur ce point, de l'ancienne 
interprétation des songes qui, à côté de beaucoup de 
matériaux inutilisables, nous a laissé pas mal d'excellents 
exenlples que nous ne saurions nous-mêmes dépasser. 
Je ne vous citerai qu'un seul rêve de ce genre, à cause 
de sa signification historique. Ce rêve, qui appartient à 
Alexandre Ie Grand. est raconté, avec certaines varian- 



258 


LE Iif. YE 


tes, par Plntarque et par Artémidore d'Ephèse, AlaI's 
que Ie roi assiégeait la ville de Tyr qui se défendait avec 
acharnement (322 av, J .-C,), il vit en rêve un satyre dan- 
sant, Le devin .l\ristandre, qui suivait l'armée, interpréta 
ce rêve, en décomposant Ie mot (( satyros)) en ax Túpo; 
(Tyr est à toi) ; il crnt ainsi promettre au roi la prise de 
la vilIe. A la suite de ceUe interprétation, Alexandre se 
décida à continuer le siège et finit par conquérir Tyr. 
L'interprétation, qui paraH assez artificieuse, était incon- 
testablement exacte, 
3. Vous serez sans doute singuIièrement impres.sionnés 
d'apprendre que des objections ont été soulevées contre 
notre conception du rève, mènle par des personnes qui 
se sont, en qualité de psychanalystes, occupées pendant 
longtemps de l'interprétation des rêves, II eÙt été éton- 
nant qu 'une source aussi abondante de nouvelles erreurs 
fût restée inutilisée, et c'est ainsi que la confusion de 
notions et les généralisations injustifiées auxquelles on 
s'était livré à ce propos ont engendré des propositions 
qui, par leur inexactitude, se rappl"ochent beaucoup de 
la conception médicale du rêve. V ous connaissez déjà 
une de ces propositions, Elle prétend que le rêve con- 
siste en tentatives d'adaptation au présent et de solution 
de tâches futures, qu'il poursuit, par conséquent, une 
<< tendance prospective )) (A. ?\laeder). Nons avons déjà 
montré que cette proposition repose sur la confusion en- 
tre Ie rêve et les idées latentes du rêve, qu'elle. ne tient 
par conséquent pas compte du travail d'élaboration, En 
tant qu'elle se propose de caractériser la vi
 psychique 
inconsciente dont font partie les idées latentes du rêve, 
cUe n'est ni n01.
velle, ni complète,. car l'activité psychi- 
que inconsciente s'occupe, outre la préparatian de l'ave- 
nir, de beaucoup d'a
]tres choses encore. Sur une confu- 
sion bien plus fâcheuse repose l'affirInation qu,on trouye 
derrière chaque rêve la (( clause de la mort )), J e ne sais 
exactement ce que cette fornltIle signifie, mais je sup- 
pose qu'elle découle de la confusion entre Ie rêve et toute 
la personnalité du rêveur, 
Comnle échantillon d'une généralisation injustifiée. 
tirée de quelques bons exemples, je citerai la proposi- 
tion d'après laquelle chaque rêve serait susceptible de 
deux interprétations: l'interprêtation dite psychanaIy- 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 


25 9 


ti([ue, telle que nous l'avons exposée, et l'interprétation 
dite anagogique qui fait abstraction des désirs et vise à 
la representation des fonctions psychiques supérieures 
(V. Silberer). Les rêves de ce genre existent, mais "ous 
tenteriez en vain d'étendre cette conception, ne fût-ce 
qu'à la nlajol"ité des rpves. Et après tout ce que vous avez 
entendu, vous trouverez tout à fait inconcevable l'affir- 
nlation d'après laqnelle tous les rêves seraient bisexuels 
et devraient être interprét.és dans Ie sens d'une renCOll- 
tre entre les tendances qu'on peut appeler mâle.s et femel- 
les (A_ Adler), II existe naturellenlent quelques rêves 
isoJés de ce genre et vous pourriez apprendre plus tard 
q u'ils présentent la ll1ême structure que certaing symp- 
tÔDles hystériques. J e mentionne toutes ces découvertes 
de nouveaux. caractères généraux des rêves, afin. de vous 
nlettre en garde contre elles ou tout au moins de ne pas 
vous laigser Ie nloindre doute quant à mon opinion à 
leur sujet, 
4, On avait essayé de compromettre la valeur ohjective 
<les recherches sur Ie rêve en alléguant que les sujets 
soumis au traitenlent psychanalytique arrangent leurs 
rêves confornlélnent aux théories préférées de leurs mé- 
decins, les uns prétendant avoir surtout des rêves sexueJs, 
d'autres des rêves de puissance et d'autres encore des 
rêves de palingénésie (W. StekeI). 
Iais cette observa- 
tion perd, à son tour, de la valeur, lorsqu'on songe que les 
hommes avaient rêvé avant que fût inventé Ie traitement 
psychanalytiqne susceptible de guider, de diriger leurs 
rêves et que les sujets aujonrd'hui en traitement avaient 
l'habitude de rêver avant qu'ils fussent soumis au traite- 
ment. Les faits sur lesquels se fonde cetie objection sont 
tout à fait conlpréhensibles et nullement préjudiciables 
ilIa théorie du rêve, Les restes diurnes qui suscitent Ie 
rêve sont fournis par les intérêts intenses de la vie éveil- 
lée, Si les paroles et les suggestions du médecin ont 
acquis pour l'analyséune certaine inlportance, eUes s'in- 
tercalent dans l'ensemble des restes diurnes et peuven1, 
10ut comlne les autres intérêts affectifs, non encore satis- 
faits, du jour, fournir au rêve des excitations psychiqu.es 
et agir à l'égal des excitations somatiques qui influen- 
cent Ie dorlneur pendant Ie sOlnmeil. De mèln.e que les 
.aulres agents excitateurs de rêves, les idées éveillées par 



260 


LE Rf
VE 


Ie luédecin peuvent apparaître dans le r{
ve manifcste ou 
être découvertes dans Ie contenu latent du rêve, i' ous 
savons qu'il est possible de provoquer expérimentale- 
lnent des rêves OU, plus exactement, d'introduire dans 
Ie rêve une partie des Inatériaux du rève. Dans ces in- 
fluences exercées sur les patients, ranalyste joue un rôle 
identique à ceitii de l'expérimentateur qui, COInlne 
Iourly- 
VoId, fait adopter aux menlbres des sujets de ses expé- 
riences certaines attitudes déterminées, 
On peut suggérer au rêvenr l'objet de SOil rêve, mais. 
il est ilnpo8sible d'agir sur ce qu'il va rèver, Le rnéca- 
nisr.l1e du travail d'élaboration et Ie désir inconscient du 
rêve échappent à toute influence étrangère. En exami- 
nant les excitations sOluatiques des rêves, nous avons 
reconnu qne la particularité et l'autononlie de la vie de 
rêve se révèlent dans la réaction par laquelle Ie rève 
répond aux excitations corporelles et psychiques qu'il 
reçoit. C'est ainsi que l'objection dont nous nous occu- 
pons ici et qui voudrait lllettre en doute l'objectivité des 
recherches snr Ie rêve est fondée à son tour sur une 
confusion, qui est cellp, du rêve avec les matériaux du 
rêve. 
C'est là tout ce que je vonlais vons dire concernant 
les problèmes qui se rattachent au rêve, Vous devinez 
sans doute que j'ai omis pas mal de choses et vous VOllS 
êtes aperçu quej'ai été obligé d'être incomplet sur beau- 
coup de points, :\fais ces défauts de lllon exposé tien- 
nent aux rapports qui existent entre les phénomènes du 
rêve et les névroses. Nons avons étudié Ie rêve à titre 
d'introduction à l'étude des névroses, ce qui était beau- 
coup plus correct que si nous avions fail Ie contraire. 

Iais de même que Ie rêve prépare à la compréhension 
des névroses, il ne peut, à son tour, être compris dans 
tous ses détails, qu'après qu'on a acquis une .connais- 
sance exacte des phénomènes névrotiques, 
J'ignore ce que vous en pensez, mais je puis vous assu- 
rer que je ne regrette nullement de vous avoir tant in- 
téressé aux problème
 du rêve et d'avoir consacré à 
l'étude de ces probIèmes une si grande partie du temps 
dont nous disposons. II n'est pas d'autre question dont 
l'étude puisse fournir aussi rapidelllent la conviction de 
l' exactitude des propositions de Ia psychanal)'se. n faut 



lXCERTITUDE5 ET CRITIQUES 


261 


plusieurs mois, yoire plusieurs années de travail assidu 
pour nlontrcr que les symptômes d'un cas de mala- 
die névrotique possèdent un sens, servent à une inten- 
tion et s'e:xpliquent par l'histoire de la personne souf- 
frante, Au contraire, il faut seulement un effort de 
plusieurs heures pour obtenir Ie nlême résultat, en pré- 
sence d'un rève qui se présente tout d'abord comme con- 
fus et incompréhensihle, et pour obtenir ainsi une 
confirmation de toutes les présuppositions de la psycha- 
nalyse concernant l'inconscience des processus psychi- 
ques, les nlécanismes auxquels ils obéissent et les ten- 
dances qui se manifestent à travers ces processus. Et si, 
à la parfaite analogie qui existe entre la formation d'un 
rêve et celle d'un synlptônle névrotique, nous ajoutons 
la rapidité de la transfornlation qui fait du rêveur un 
homme éveillé et raisonnable, nous acquerrons 13. certi- 
tude que la névrose repose, eUe aussi, sur une altération 
des rapports existant normalement entre les difI'érentes 
forces de la vie psychique. 




 



TROISIÈME PARTIE 
XVI-XXVIII 
THÉORIE GÉNÉRALE DES NÉVROSES 




CIIAPITRE X'7I 


PSYCHANALYSE ET PSYCHIATRIE 


J e me ri'jouis de pouvoir reprendre ('eUe ann('.e avec 
vous Ie fil de nos causeries, Je vous ai parlé l'anni'e 
rlernière de la conception psychanalytique des actes 
manqués et des rêves ; je voudrais vous falniliariser ceUe 
année avec les phénolnènes névrotiques qui, ainsi que 
vons Ie verrez par la snite, ont plus d'un trait con1mun 
avec les uns et avec les autres. l\lais je vous préviens, 
qn'en ce qui concerne ces derniers phénomènes, je ne 
puis vous suggérer à mon égard la n1ème attitude que 
<.'el]e de l'année dernière, Alors je m'étais imposé l'obli- 
gatiori de ne point faire un pas sans m'être n1is au 
préalable d'accord avec vous; j'ai beaucoup discuté avec 
vous et j'ai tenu compte de vos objections; je suis même 
_ allé jusqu'à voir en vous et dans votre (( saine raison 
hun1aine )) l'instance décisive, II ne pent plus en être de 
n1ême anjour<.l 'hui
 et cela pour nne raison bien simple. 
R!. tant que phénolnènes, actes Inanqués et rêves ne vons 
étaient pas tout à fait inconnus, on pouvait dire que vons 
possédiez ou pouviez posséder à leur sujet la même expé- 
rience que moi. 
Iais Ie domaine des phénomènes névro- 
tiques vous est étranger; si vous n'êtes pas médecins, 
vous n'y avez pas d'autre accès que celui que peuvent 
vous ouvrir mes renseignements, et Ie jugement Ie meil- 
leur en apparence est sans valeur lorsque celui qui Ie 
formule n'est pas familiarisé avec les matériaux à 
J u ger , 
Ne croyez cependant pas que je me propose de vous 
faire des conférences dogmatiques ni que j'exige de vous 
une adhésion sans conditions, Si vous Ie croyiez, il en 
résnlterait un malentendu qui me ferait Ie plus grand 
tort. II n'entre pas dans mes intentions d'imposer des 
convictions: il me suillt d'exercer une action stimulante 



266 


THÉORIE GÉNÉHALE DES NÉVROSES 


et d'ébranler des préjugés, Lorsque, par suite d'une igno- 
rlnce matérielle, vous n'êtes pas à même de juger, VOllS 
ne devez ni croire ni rejeter, Vous n.avez qu'à écouter 
et à laisser agir sur vous ce qu'on vous dit. II n'est pas 
facile d'acquérir des convictions, et celles auxquelles on 
arrive sans peine se montrent Ie plus souvent sans va- 
leur et sans résistance. Celui-là seul a Ie droit d'avoir des 
convictions qui a, pendant des années, travaillé sur les 
mêmes matériaux et assisté personnellenlent à la répéti- 
tion de ces expériences nouvelles et surprenantes dont 
faurai à vous parler, A quoi servent, dans Ie domaine 
intellectuel, ces convictions rapides, ces conversions 
s'acconlplissant avec l'instantanéité d'un éclair, ces répul- 
sions violenles? Ne voyez-vous done pas que Ie (( coup de 
foudre >>, l'amour instantané font partie d'une région 
tout à fait différente, du domaine afIectif notanlment? 
Nous ne delnandons pas à nos patients d'être .convaincus 
de l' efficacité de la psychanalyse ou de donner leur 
adhésion à celle-ci. S'ils Ie faisaient, cela nous les ren- 
drait suspects, L'attitude que nous apprécions Ie plus. 
chez eux est celIe d 'un scepticisme bienveillant, Essayez 
done, vous aussi, de laisser lentemcnt mûrir en VOllS la 
conception psychanalytique, à eôté de Ia conception 1>0- 
pulaire ou psychologique, jusqu'à ce que l'occasion se 
présente oÙ rune et l'autre puissent entreI' dans une 
relation réciproque, se lnesurer et en s'associant faire 
naÎtre finalement une conception décisiye, 
])
autre part, vous auriez tort de croi
'e que ce que je 
VOtiS expose eomme étant la conception psychanalytique 
soit un système spéculatif, II s'agit plutôt d'un fait d 'expé- 
rience, d'une expression directe de l'obscrvation on d u 
résultat de l'élaboration de celle-ci. C'est par les progrèi\ 
de la science qne nous pourrons juger si cette élabora- 
tion a été suffisante et justifiée, et, sans vouloir 11le vaH- 
tel', je puis dire, ay-ant derrière 'ffiOÍ une vie déj å aSSCL 
longue et nne carrière s'étendant sur 25 années; environ, 
qu'il m'a falIn, pour réunir les experiences sur lesquelles 
repose ma conception, un travail illtensif et approfondi, 
J'ai souvent eu I'impression que nos adversaires ne 
voulaient tenir aucun compte de cette source de nos afIìr- 
Dlations, comnle s'il s'agissait d'idées pure-rnent subjec- 
tives auxquelles on pourrait, à volonté, en opposer d'au- 



PSíCHANAL YSE ET PSYCHIA TRIE 


26 7 


tres. Je ,n'arrive pas à bien comprendre cette attitude de 
nos adversaires, Elle tient peut-être au fait que les méde- 
cins répugnent à entrer en relations trop étroites avec 
leurs patients attei.nts de névroses et que, ne 'prêtant pas 
une attention suffisante à ce que ceux..:.ci leur disent, ils 
se mettent dans l'impossibilité de tirer de leurs comln
l- 
nications des renseignements précieux et de faire sur 
leurs mala des des observations susceptibles de servir 
de point de départ à des dédnctions d'ordre général. Je 
vous promets, à cette occasion, de ll}e livrer, au cours 
des leçons qui vont suivre, aussi peu que possible à des 
discussions pol-émiques, surtout avec tel ou tel auteur en 
particulìer. J e ne crois pas à la vérité de la maxime qui 
proclame que la guerre est mère de toutes chose
. Cette 
maxime me paraît être un produit de la sophistique grec- 
que et pécher, comme celle-ci, par l'attribution d'une 
valeur exagérée à la dialectique. J'estime, quant à moi, 
que ce qu'on appelle la polémique scientifique est une 
æuvre tout à fait stérile, sans parler qu'elle a toujours 
une tendance à revêtir un caractère personnel. J e pou- 
vais me vanter, jusqu'à il ya quelques années, de n'avoir 
usé des armes de la polélnique que contre un seul savant 
(Lö,venfeld, de lVlunich), avec ce résultat que nons som- 
mes devenus, d'adversaires, amis et que notre amitié se 
maintient toujours. Et comme je n 7 étais pas sûr d 7 arriver 
toujours au même résultat, je m'étais longtemps gardé 
de recommencer l'expérience. 
V ous pourriez croire qu'une pareille répugnance pour 
toute discussion littéraire atteste soit une impuissance 
devant les objections, soit un extrème entêtement ou, 
pour me servir d 7 une expression de l'aimable langage 
scientifique courant, un (( fourvoiement )). A quoi je 
vous répondrais que lorsqu'on a, au prix de pénibles 
efforts, acquis une conviction, on a aussi, jusqu'à un 
certain point, Ie droit de vouloir la maintenir envers et 
contre tous. Je tiens d'ailleurs à ajouter que sur })lus d'un 
point important j'ai, au cours de mes travaux, changé, 
modifié ou remplacé par d'autres certaines de mes 
opinions et que je n'ai jamais manqué de faire de ces 
variations une déelaration publique, Et quel fut Ie 
résultat de ma franchise? Les uns n'ont eu aucune 
connaissance des corrections qne j'ai introduites et me 



2ô8 


THÉORIE GtXÉRALE DES Xf=YhO
ES 


critiquent encore aujourd'hui pour des propositions 
auxquelles je n'attache plus Ie même sens que jadis. 
J)'autres me reprochent précisément ces variations et 
déclarent qu'on ne peut pas me prendre au sérieux, On 
dirait que celui qui modifie de temps à autre ses idées ne 
mérite aucune confiance, car il laisse supposeI' que ses 
dernières propositions sont aussi erronées que les précé- 
dentes, Et, d'antre part, celui qui Inaintient ses idées 
premières et ne s'en laisse pas détourner íacilement 
passe pour un entêté et un fourvoyé. Devant ces deux 
jugements opposés de la critique, il n'y a qu'un parti à 
prendre: rester ce qu 'on est et ne suivre que son propre 
jugement, C'est bien à quoi je suis décidé, et rien ne 
In'empêchera de modifier et de corriger mes théories 
avec Ie progrès de lllon expérience, Quant à Ines idées 
fondamentales, je n'ai encore rien trouvé à y changer, et 
j'espère qu'il en sera de même à l'avenir. 
J e dois donc vous exposer la conception psychanaly- 
tique des phénomènes névrotiqnes. II m'est facile de 
rattacher cet exposé à celui des phénomènes dont je vous 
ai déjà parlé, à cause anssi bien des analogies que des 
contrastes qui existent entre les uns et les autres, Je 
prends une action symptomatique qne j'ai vu beaucoup 
de personnes accomplir au conI'S de ma consultation. Les 
gens qui viennent exposer en un quart d'heure toutes les 
misères de leur vie plus ou moins longue n'intéressent 
ras Ie psychanalyste, Ses connaissances plus appro- 
fondies ne lui permettent pas de se débarrasser du 
Jnalade en lui disant qu'il n'a pas grand'chose et en lui 
ordonnant une l
gère cure hydrothérapique, Un de nos 
collègues, à qui l'on avait demandé comment il se com- 
portait à l'égard des patients venant à sa consultation, a 
r('.pondu en haussant les épaules : je Ie frappe d'une 
contribution de tant de couronnes, AU8Si ne vous éton- 
nerai-je pas en vous disant que la consultation du psy- 
ehanalyste, Inème Ie plus occupé, n'est généralement 
pas très nombreuse, J'ai fait doubler et capitonner la 
porte qui sépare ma salle d'attente de nlon cahinet. II 
s'agit là d'une précaution dont Ie sens n'est pas difIìcile 
à saisir, Or, il arrive toujonrs que les personnes que je 
fais passer de la salle d'attente dans mon cabinet oublient 
de fermer derrière eUes les deux portes. Dès que je m'en 



PSYCHA
AL YSE ET PSYCH1ATRJE 2ßg 
3perçois, et queUe que so it Ia qualité sociale de la per- 
sonne, je ne manque pas, sur un ton d'irritation, de lui 
en faire 1a remarque et de la prier de réparer sa négli- 
gence. V ous direz que c'est là du pédantisme poussé à 
l'excès. Je me Buis parfois reproché moi-lnêIne cette 
exigence, car il s'agissait souvent de personnes inca- 
pables de toucher à un bouton de porte et contentes de 
se décharger de cette besogne sur d'autres. 
lais j'avais 
raison dans la majorité des cas, car ceux qui se condui- 
sent de la sorte et laissent ouvertes derrière eux les 
portes qui séparent la salle d'attente du médecin de son 
cabinet de consultations sont des gens mal élevés et ne 
méritent pas un accueil arnica!. Ne VallS prononcez 
cependant pas avant de connaître le reste. Cette négli.- 
gence du patient ne se produit que lorsqu'il se trouve 
seul dans la salle d'aUente et qu'en la quittant il ne Iaisse 
personne derrière lui. l\fais Ie patient a, au contraire, 
bien soin de fermer les portes lorsqu'il laisse dans la 
salle d'attente d'autres personnes qui ant attendu en 
même temps que luL Dans ce dernier cas, il cOlnprend 
fo..t bien qu'il n'est pas dans son intérêt de perlnettre à 
d'autres d'écouter sa conversation avec Ie médecin. 
Ainsi déterminée, la négligence du patient n'est ni 
accidentelle, ni dépourvue de sens et même d'importance, 
car, ainsi que nous Ie verrons, elle illustre son attitude 
à l'égard du médecin. Le patient appartient à la nOIn- 
breuse catégorie de ceux qui ne rêvent que célébrités 
médicales, qui veulent être éblouis, secoués. II a peut-être 
déjà téIéphoné pour savoir à queUe heure il sera Ie plus 
facilement re<:u et il s'imagine trouver devant la maison 
du médecin une queue de clients aussi longue que devant 
une succursale d'une grande maison d'épicer.ie. Or, Ie 
voilà qui entre dans une salle d'attente vide et, par-des- 
sus Ie Inarché, très modestement meublée. II est déçu (;t, 
voulant se venger sur Ie médecin du respect exagéré 
qu'il se proposait de lui témoigner, il exprime son élat 
d'âme en négligeant de fermer les portes qui séparent 
la salle d'attente du cabinet de consultations. Ce faisant, 
il sen1ble vouloir dire au médecin : (( A quoi bon fermer les 
partes, puisqu'il n'y a personne dans la salle d'attente et 
que personne probablement n'y entrera, tant que je serai 
dans votre cabinet?)) II arrive même qu'il fait preuve, 
FREUD. !7 



2jO 


THÉORIE GtXÉRALE DES NÉVROSES 


pendant la consullation, d.'un grand sans gðnE:' ct de man.. 
que de respect, si l' on ne prend garùe de Ie remettre 
incontinent à sa place. 
L'analyse de ('eUe petite action symptomatique ne nous 
apprend rien que vous ne sachiez déjà, à savoir qu'elle 
n 'est pas accidentelle, qu'elle a son 111obile, un sens et 
une intention, qu'elle fait partie d'un ensen1ble psychique 
défini, qu'elle est une petite indication d'un état psy- 
chique in1portant. l\Iais cette action SY111ptomatiquè no us 
'apprend surtout que Ie processus dontelle estl'expression 
se déroule en dehors de la connaissance de celui qui 
I'accomplit, car pas un des patients qui laissent les deux 
portes ouvertes n'avouerait qu'il veut par cette négli- 
gence me tén10igner son mépris. II est probable que plus 
d'un conviendra avoir éprouvé un sentirnent de déception 
en entrant dans la salle d'attente, mais il est certain que 
Ie lien entre cette impression et l'action synlpto- 
matique qui la suit échappe à la conscience, 
Je vais Inettre en parallèle avec cette petite action 
sympton1atique une observation faite sur line ma]ad
. 
l...'observation que je choisis est encore fraîche dans 1113 
n1émoire et se prête à une description brève, Je VOllS 
préviens d'ailleurs que dans to ute con1ffiunication de ce 
genre certaines longueurs sont inévitables. 
Un jeune officier en permission me prie de me charger 
du traitelnent de sa belle-mère qui, quoique vivant dans 
des conditions on ne peut plus hellreuses, empoisonne son 
existence et l'existence de to us les siens par une idée 
absurde, Je me trouve en présence d'une dalne âgée de 
53 ans, bien conservée, d'un abord aimable et silnple. 
Elle me raconte volontiers l'histoire suivante. Elle vit 
très heureuse à la campagne avec son mari qui dirige 
une grande usine. Elle n'a qu'à se louer des égards et 
prévenances que son mari a pour eUe. lIs ont fait un 
111ariage d'alnour il y a 30 ans et, depuis Ie jour du 
lllaria o-e nulle discorde , al.1cun 1110tif de ] . alousie n'étaient 
b 7 . 
venus troubler la paix du ménage, Ses deux enfants sont 
bien lllariés, et son mari voulant renlplir ses devoirs de 
chef de famille jusqu'au bout ne consent pas encore à se 
retirer des an'aires, Un fait incroyable, à elle-même incoln- 
préhensible, s'est produit il y a un an: eUe n'hésita pas 
à ajouter foi à une lettre anonyu1e qui accusait son excel- 



rSYCIIAXAL YSE ET PSYCIIL\TRIE 


27 1 


lent marl de relations aInonrenses avec une jeune fiUe. 
])epuis qu'elle a re<:u cette Iettre, son bonheur est brise. 
Dne enquête un pen serrée révéla qu'une femme de 
chalnbre que ceUe daule admettait peut-être trop dans 
son intimité, poursuivait d'une haine féroce une autre' 
jeune fille qui, étant de même extraction qu'eUe, 
avait infiniment mieux réussi dans sa vie: au lieu de se 
faire donlestique, elle avait fait des études qui lui avaient 
permis d'entrer à l'usine en qualité d'elnployée. La Inobi- 
lisation ayant raréfié Ie personnel de l'nsine, cette jeune 
fille avait fìni par occuper une belle situation: elle était 
logée à l'usine nll-me, ne fréquentait que des (( messieurs )), 
et tout Ie monele l'appelait (( mademoiselle )). Jalouse de 
cette supériorité, la femme de chambre était prête à dire 
tout Ie mal possible de son ancienne compagne el'école. 
Un jour sa Inaitresse lui parle d'un vieux monsieur qui 
était venn en visite et qu'on savait séparé de sa femme 
et vivant avec une maîtresse, l' otre malade ignore ce qui 
la ponssa, à ce propos, à dire à sa canlérière qu'il n'y 
aurait ponr eUe ricn de plus terrible que d'apprendre 
que son bon nlari a une liaison, Le lenelelnain eUe re<:oit 
par la poste la lettre anonyme dans laquelle lui était 
annoncée, d'une écriture déformée, la fatale nouvelle. 
Elle soup
'onna anssitôt que cette lettre était l'æuvre de 
sa nléchante femme de chánlbre, car c'était précisément 
la jeune fille que cellé-ci poursuivait de sa haine qui 
y était accusée d'être la maltresse du mari. l\Iais bien que 
la patiente ne tardât pas à devineI' l'intrigue et qu 'eUe 
eût assez d'expérience pour savoir combien peu de con- 
fiance méritent ces lâches dénonciations, cette lettre ne 
l'en a pas moins profondément bouleversée, Elle eut une 
crise d'excitation terrible et envoya chercher son mari 
auqnel eUe adressa, dès son apparition, les plus amers 
reproches, Le mari accueillit l'accusation en riant et 
fit tout ce qu'il put pour calmer sa femme. II fit venir 
Ie Inédecin de la famille et de l'usine qui joignit ses 
efforts aux siens. L'attitude ultérienre du mari et de la 
femme fut des plus naturelles: la fernme de chalnbre fut 
renvoyée, lllais la prétendue lnaftresse resta en place. 
Depuis ce jour, la mala de prétendait souvent qu'elle 
était ealn1ée et ne croyait plu8 au contenu de la Iettre 
anonyme. 
Iais son calrne ll'était jarnais profond ni 



27 2 


THÉORIE GÉNÉnALE DES NÉVROSES 


durable. lilui suffisait d'entendre prononcer Ie nom de 
la jeune fille ou de rencontrer celle-ci dans la rue pour 
entrer dans une nouvelle crise de méfiance, de douleurs 
et de reproches. 
Telle est l'histoire de cette brave dame, line faut pas 
posséderune grande expérience psychiatrique pour com- 
prendre qne, contrairement à d'autres malades nerveux, 
elle était plutôt encline à atténuer son cas ou, comme 
nous le disons, à dissimuler, et qu'elle n'a jamais réussi 
à vaincre sa foi dans l'accusation formulée dans la lettre 
anonyme. 
QueUe attitude peut adopter Ie psychiatre en présence 
d'un cas pareil? Nous savons déjà comment il se eompor- 
terait à l'égard de l'action symptomatique du patient qui 
ne ferme pas les portes de la salle d'attente. II voit dans 
cette action un accident dépourvu de tout intérêt psycho- 
Iogique, l\lais il ne peut maintenir la même attitude en 
présence de la femme morbidement jalouse. L'action 
symptomatique apparaît comme une chose indifférente, 
mais Ie symptôme s'impose à no us comme un phénomène 
important. Au point de vue subjectif, ce symptôme est 
accompagl1é d'une douleur intense; au point de vue 
objectif, il menace Ie bonheur d'une famille. Aussi pré- 
sente-t-il un intérêt psychiatrique indéniable. Le psychia- 
tre essaie d'abord de caractériser Ie symptôme par une 
de ses propriétés essentielles. On' ne peut pas dire que 
l'idée qui tourmente cette femme soit absurde en elle- 
même, car il arrive que des hommes mariés, Inême 
âgés, ont pour maîtresses des jeunes filles. 
lais il y a 
autre chose, qui est absurde et inconcevable, En dehors 
des affirmations contenues dans la lettre anonyme, la 
patiente n'a aucune raison de croire que son tendre et 
fidèle nlari fasse partie de cette rare catégorie des époux 
infidèles. EUe sait aussi que la lettre ne mérite aucune 
confìance et eUe en connaît la provenance. Elle devrait 
done se dire que sa jalousie n'est justifiée par rien; et 
elle se Ie dit, en effet, mais eUe n'en souffre pas nloins, 
comme si elle possédait des preuves irréfutables de l'infi- 
délité de son mari. On est convenu d'appeler obsessions 
les idées de ce genre, c'est-à-dire les idées réfractaires 
aux arguments logiques et aux arguments tirés de la 
réalité. La brave dame soufIre donc de robsession de la 



psrCHAXALYSE ET PSYCHIATRIE 


27 3 


Jalousie. Telle est en effet la caractéristique essentielle 
de notre cas nlorbide. 
A la suite de cette première ('onstatation, notre intérêt 
psychiatrique se trouve encore plus éveillé. Si une obses- 
sion résiste aux épreuves de la réalite, c'est qu'elle n'a 
pas sa source dans la réalité. D'oÙ vient-elle donc? Le 
contenu des obsessions varie à l'infini; pourquoi dans 
notre cas l'obsession a-t-eUe précisénlent pour contenn 
la jalousie? Ici nous écouterions volontiers Ie psychiâtre, 
mais celui-ci n'a rien à nous dire. J)e toutes nos ques- 
tions, une seule l'intéresse. II recherchera les antécédents 
héréditaires de cette femme et nous donnera peut-être la 
réponse suivante: les ohsessions se produisent chez des 
personnes qui accusent dans leurs antéci'dents hérédi- 
taires des troubles analogues ou d'autres troubles psy- 
chiques, Autrement dit, si une obsession s'est dévelûppée 
chez cette felnme, c'est qu'elle y était prédisposée héré- 
ditairement. Ce renseignement est sans doute intéressant, 
mais est-ce tout ('e que nous voulons savoir? N'y a- t-il 
pas d'autres causes ayant déterminé la production de notre 
cas morbide? NOlls constatons qu'une obsession de la 
jalousie s'est développée de préférence à toute autre: 
serait-ce là un fait indifì'érent, arbitraire ou inexplica hle? 
Et la proposition qui proclame la toute-puissance de fhé- 
rédité doit-elle également être comprise au sens négatif, 
autrement dit devons-nous admettre que dès l'instant OÙ 
une ânle est prédisposée à devenir la proie d'une obses- 
sion, pen importent les événements susceptibles d'agir 
sur elIe? V ous seriez sans doute désireux de savoir pour- 
quoi la psychiatrie scientifique se refuse à nous rensei- 
gner davantage, A cela je vous répondrai: ceilli qui 
donne plus qu'il n'a est un malhonnête. Le psychiatre ne 
possède pas de lTIoyen de pénétrer plus avant dans l'in- 
terprétation d'lln cas de ce genre. II est obligé de se bor- 
ner à formuler Ie diagnostic et, malgré sa riche expé- 
rience, un pt'onostic incertain quant à la marche ul térieu 1'e 
de la maladie. 
, Pouvons-nous attendre davantage de Ia psychanalyse? 
Certainement, et j'espère pouvoir VOllS lllontrer que 
même dans un cas al1ssi difficilement aecessible que celui 
qui nous occupe, eUe est capable de mettre au jonr des 
faits propres à no us Ie rendre intelligible. Veuillez d'abord 



9.74 


THÉORJE Gj
Xf.:RALE DES :\tYnOSE
 


vous souvenir de ce détail insignifiant en apparcnce qu'å 
yrai dire la patiente a proyoqué la lettre anonyme, point 
de départ de son obsession: n'a-t-elle pas notamment dit 
la veille à la jeune intrigante que son plus grand mal- 
heur serait d'apprendre que son mari a une Inaîtresse? 
En disant cela, eUe avait suggéré à la femme de chambre 
l'idée d'envoyer la lettre anonyme. L'obsession devient 
ainsi, dans une certaine me5ure, indépendante de la 
lettre; eUe a dÚ exister antérieurement chez la malade, 
à l'état d'appréhension (ou de désir?). Ajoutez à cela les 
quelques petits faits que j'ai pu dégager à la suite de 
deux heures d'analyse. La malade se lllontrait très pen 
disposée à obéir 10rsql1e, son histoire racontée, je 
l'avais priée de me faire part d'autres idées et souycnirs 
pouvant s'y rattacher. EUe prétenclait qu'eUe n'avait plus 
rien à dire, et au bout de deux heures il a fallu cesser 
l'expérience, la malade ayant déclaré qu 'elle se sentait 
tout à fait bien et qu'elle était c
rtaine d'être déLarras- 
sée de son idée morbide. II va sans dire que cette décla- 
ration Ini a été dictée par la crainte de llle voir poursui- 
vre l'analyse. 
Iais, au cours de ces deux heures, eUe 
n'en a pas moins laissé échapper quelques ren1arques qui 
autorisèrent, qui imposèrent n1ême nne certaine interpré- 
tation projetant une vive ltullière sur la geni"se de son 
obsession, Elle éprouvait elle-même un profond scntin1cnt 
pour un jeune hon1me, pour ce gendre sur les instan- 
ces duquel je m'étais rendu auprès d'elle. J)e ce sen.ti- 
lnent elle ne se rendait pas compte; eUe en était à peine 
consciente: vu les liens de parenté qui l'nnissaient à ce 
jeune h0l11me, son affection amoureuse n'eut pas de peine 
à revètir Ie masqne d'une tendresse inoffensive, Or, nous 
possédons une expérience suffisante de ces situations 
pour pouvoir pénétrer sans difficulté dans la vie psy- 
chique de cette honnête felnme et excellente n1ère de 53 
ans, L'an'ection qu'elle éprouvait était trop nlonstrueuse 
et impossible pour être consciente; eUe n'en persistait 
pas moins à l'état inconscient (\t exerçait ainsi nne forte 
pression, Illui fallait quelque chose pour la dèlivrer de 
ceUe pression, et pJIe dut son soulagelnent au lnécallislne 
d t1 déplacement qui joue si souyent un rÔle dans la pro- 
duction de la jalousie ohsédante, LTnc fois convaincue 
que si eUe, vieille femule, était a1110UreUse d'un jeune 



psrCIIAXALYSE li:T PSYC
nATruE 


27 5 


homme, son mari, en revanche, avait pour maîtresse une 
jeune fiUe, elle se sentit délivrée du remords que pouvait 
lui causer son infidélité. L'idée fixe de l'infidélité du 
n1ari devait agir comme un baume calmant appliqué sur 
une plaie brÚlante. In
onsciente de son propre anlour, 
eUe avait une conscience obsédante, allant jusqu'à la 
rnanie, da reflet de cet alnour, l'eflet dont eUe retirait un 
si grand avantage. Tous les arguments qu'on pouvait 
opposer à son idée devaient rester sans effet. car iis 
étaient dirigés non contre Ie modèle, mais contre son 
image réfléchie, celui-Ià conlmuniquant sa f
rce à celle- 
ci et restant caehé, inattaquable, dans l'inconscient. 
Récapitulons les données que nous avons pu obtenir 
par ce href et difIìcile effort psyehanalytique. Elles nous 
permettront peut-être de comprendre ce cas morbide, à 
supposeI' naturellement qne nous ayons procédé correc- 
tement, ce dont vous ne pouvez pas être juges ici. Pre- 
mière donnée: l'idée fixe n'est plus quelque chose d'ab- 
surde ni d'incompréhensible; eUe a un sens, eUe est bien 
motivée, fait partie d'un événement affectif survenu dans 
la vie de la malade. Deuxième donnée: ceUe idée fixe 
est un fait nécessaire, en tant que réaction contre un 
processus psychique inconscient que no us avons pu 
dégager d'après d'autres signes; et c'est précisément an 
lien qui la rattache à ce processlls psychique inconseient 
qu'elle doit son caractère obsédant, sa résistance à tous 
les arguments fournis par la logique et la réalité, CeUe 
idée fixe est Inême quelque chose de bienvenu, une sorte 
de consolation. Troisièlne donnée: si la Inalade a fait la 
veille à la jeune intrigante la confidence que vous savez, 
il est ineontestable qu'elle y a été poussée par Ie senti- 
ment secret qu'elle éprouvait à l'égard de son gendre et 
qui forme comlne l'arrière-fond de sa maladie. Ce cas 
présente ainsi, avec l'action symptomatique que nous 
avons analysée plus haut, des analogies importantes, car, 
ici comme là, DOUS avons réussi à dégager Ie sens ou 
l'intention de la manifestation psychique, ainsi que ses 
rapports avec un élément inconscient fai5ant partie de la 
situation. 
II va sans dire que nous n'avons pas résolu toutes les 
questions sc rattachant à notre cas. Celui-ci est plutôt 
hérissé de problèmes dont quelques-uns ne sont pas 




 7 6 TntoRIE GÉNÉRALE DES NÉYROSES 
encore susceptibles de solution, tandis que d'autres n'ont 
pu être résolus, à cause des circonstances défavorables 
particuIières à ce cas. Pourquoi, par exen1pIe, cette 
felnme, si heureuse en menage, devient-elle amoureuse 
de son gendre et pourquoi la déIivrance, qui aurait bien 
pu revêtir une autre forme quelconque, se produit-elle 
sous la forme d'un renet, d'une projection sur son mari 
de son état à eUe? Ne croyez pas que ce soient-là des 
questions oiseuses et malicieuses. Elles cOlnportent des 
réponses en vue desquelles nous disposons déjà de nom- 
breux éléments, Notre malade se trouve à l'âge critique 
qui comporte une exaltation subite et indésirée du besoin 
sexuel : ce fait pourrait, à la rigueur, suffire à lui seul 
à expliquer tout Ie reste. l\lais il se peut encore que Ie 
bon et fidèle mari ne soit plus, depuis quelques années, 
en possession d'une puissance sexuelle en rapport avec 
le besoin de sa femme mieux conservée. Nous savons 
par expérience que ces maris, dont la fidéIité n'a d'aillp-urs 
pas besoin d'uutre explication,- témoignent précisément 
à leurs felnmes nne tendresse particulière et se montrent 
d'une gran de indulgence pour leurs troubles nerveux. 
De plus, il n'est pas du tout indifférent que l'amour 
morbide de ceUe dame se soit précisément porté sur Ie 
jeune mari de sa fille. Un fort attachement érotique à Ia 
HUe, attachelnent qui peut être ramené, en dernière ana- 
lyse, à la constitution sexuelle de la mère, trouve souvent Ie 
moyen de se n1aintenir à la favenr d'une pareiHe transfor- 
mation. Dois-je vous rappcler, à ce propos, que les rela- 
tions sexuelles entre belle-mère et gendre ont toujours 
été considérées COlnme particulièrement abjectes et 
étaient frappées chez les peupies primitifs d'interdictions 
tahou et de (( flétrissures >) rigoureuses 1 ? A ussi bien dans 
Ie sens positif que dans Ie sens négatif, ces relations 
dépassent souvent la mesure socialement désirable, 
Comme il ne m'a pas été possible de poursuivre l'analyse 
de ce cas pendant plus de deux heures, je ne saurais 
vous dire lequel de ces trois facteurs doit être incrin1Ïné 
chez la malade qui nous occupe; sa névrose a pu être 
produite par l'action de l'un ou de deux d'entre eux, 
comme par celIe de tous les trois réunis. 


I. Crr, Totem und Tabu, 1913. 



ÞSYCHANALYSE ET PSYCHIATIUE 


277 


Je m'aperçois maintenant que je viens de vous parler de 
chases que vous n'êtes pas encore préparés à comprendre. 
Je l'ai fait pour établir un paraIlèle entre la psychiatrie 
et la psychanalyse, Eh bien, YOUS êtes-vous aperçus 
quelque part d'une opposition entre l'une et l'autre ? La 
psychiatrie n'applique pas les nléthodes techniques de la 
psychanalyse, elle ne se soucie pas de rattacher quoi 
que ce soit à l'idée tìxe et se contente de nous montrer 
dans l'hérédité un facteur étiologique général et éloigné, 
au lieu de se livrer à la recherche de causes plus spé- 
ciales et plus proehes. 
fais y a-t-il là une contradiction, 
une opposition? Ne voyez-vous pas que, loin de se con- 
tredire, la psychiatrie et la psychanalyse se complètent 
l'une l'autre en même temps que Ie facteur héréditaire 
et l'événement psychique, loin de se cOlnhattre et de 
s'exclure, collaborent de 13 n1anière la plus efficace en 
vue dn même résultat? V ous In'accorderez qu'il n'y a 
rien dans la nature du travail psychiatriqne qui puisse 
servir d'argument contre la recherche psychanalytique. 
C'est l.e psychiatre, et non la psychiatrie qui s'oppose à 
la psychanalyse. Celle-ci est à la psychiatrie à peu près 
ce que l'histologie est à l'anatomie : l'une étudie les for- . 
mes extérieures des organes, l'autre les tissus et les 
cellules dont ces organes sont faits. Vne contradiction 
entre ces deux ordres d'études, dont l'une continue 
l'autre, est inconcevable. L'anatomie constitue aujour- 
d .hui la base de la médecine scientifique, n1ais il fut un 
temps oÙ la dissection de cadavres humains, en vue de 
connaìtre la structure intime du corps, était défendue, 
de même qu'on trouve de nosjours presque condamnahle 
de se livreI' å la psychanalyse, en vue de connaitre Ie 
fonctionnement intime de la vie psychique. Tout porte 
cependant à croire que Ie temps n'est pas loin oÌI ron se 
rendra compte que la psychiatrie vraiment scientifique 
suppose une Lonne connaissancf1 des processus profonds 
et inconscicnts de la vie psychique. 
Cette psychanalyse tant combattne a peut-être parmi 
vous quelques am is qui la verraient avec plaisir s'affir- 
mer aussi comme un procédé thérapeutique, V ous savez 
que les moyens psychiatriques dont nous disposons 
n'ont aucune action sur les idées fixes. La psychanalyse, 
qui connaît Ie mécanisme de ces symptômes, serait-elle 



27 8 TI-IÉORIE GÉNÉRALE DES l\'ÉVROSES 
pIns heureuse SOUS ce rapport? Non; elle n'a pas pIns 
de prise sur ces affections que n'importe quel autre 
moyen thérapeutique, Actuellement, du moins. Nous 
pouvons, grâce à la psychanalyse, comprendre ce qui se 
passe chez Ie malade, mais nous n 'avons aucun moyen 
de Ie faire comprendre au malade Iui-même. Je vous ai 
déjà dit que, dans Ie cas dont je vons ai entretenns dans 
cette leçon, je n'ai pas pn pousser l'analyse au delà des 
premières couches, f)oit-on en conclure que l'analyse de 
cas de ce genre so it à abandonner, parce que stérile ? 
J e ne Ie pense pas. N ous ayons Ie droit et même Ie 
devoir de poursuivre nos recherches, sans nous préoccu- 
per de leur utilité imrrlédiate. A Ia fin, nous ne savons 
ni où ni quand Ie peu de savoir que nous aurons acquis 
se trouvera transfornlé en pouvoir thérapeutique, Alors 
lnême qu'à l'égard des autres affections nerve uses et 
psychiques la psychanalyse se serait montrée aus
-i 
iInpuissante qu'à l'égard des idées fixes, eUe n'en 
resterait pas moins parfaitement justifiée COUlme moyen 
irremplaçable de recherche scientifique. 11 est vrai qne 
nous ne serions pas alors en mesure de l'exercer ; Ies 
hommes sur Iesquels nous vonlons a pprcndre, lcs 
hommes qui vivent, qui sont doués. de volonté propre et 
ont besoin de motifs personnels pour nous aider, nous 
refuseraient leur collaboration. Aussi ne veux-je pas 
terminer cette leçon sans YOUS dire qu'il existe de vastes 
groupes de troubles nerveux oÙ une meilleure com- 
préhellsion se laisse facilement transforn1er en ponvoir 
thérapeutique et que, so us certaines conditions, Ia 
psychanalyse no us permet d'obtenir dans ces affections 
difI.ìcilement accessibles des résultats qui ne Ie cèdent 
en rien à cellX qu'on obtient dans n'importe queUe autre 
branche de Ia thérapeutique interne. 



CIL\. P ITR E X YII 


LE SENS DES SYì\lPTÔ)lES 


Je vons ai montré dans la le
on précédente qu'alors 
que la psychiatric ne se préoccupe pas du mode de lnani- 
fc
tation et du contenu de chaqlle symptôme, la psycha- 
nalyse porte sa principalc attenLion sllr run et sur l'autre 
et a réussi à établir que chaque sYlnptôn1e a nn sens et se 
rattache étroitelnellt à Ia vie psychiqne du nlaladc, C'est 
J, B['cuer qui, gråce à l'étude et à l'heureuse reconstitution 
d'un cas d'hystérie devenu depuis 101's célèbre (1880-1882), 
a Ie premier déconvert des symptômes névrotiques, Il est 
yrai que P. Janet a fait la même découverte, et indépen- 
darnlnent de Breuer; au savant français appartient même 
la priorité de la publication, Breuer n'ayant publié son 
observation qne dix ans plus tard (1893-95), à l'époqne de 
sa collaboration avec moi. II importe d'aillcurs peu de 
savoir à qui appartient Ia découverte, car une découverle 
est toujours faite plusieurs fois; aucune n'est faile en 
nne fois et Ie succès n'est pas toujours attaché an mérite. 
L'..A.lnérique n'a pas rern son non1 de Colomb. Avant 
Breuer et Janet, Ie grand psychia tre Leuret a émis I' opi- 
nion qu'on trouverait un sens même aux délires des 
aliénés si l'on savait les traduire. J'avoue que j'ai été 
longtemps disposé à attribuer à P. Janet un mérite tout 
particulier pour son explication des gymptômes névro- 
tiques qu'il concevait comme des expressions des << idées 
inconscientes )) qui dominent les malades. !\Iais plus tard, 
faisant preuve d'une résarve exagèrée, Janet s'esl exprimé 
comnle s'il avait voulu faire comprcndre que l'inconscient 
n'était pour lui qu'une (( façon de parler)) et que dans 
son idée ce ternle ne correspondait à rien de réel. Depuis 
lors, je ne eomprends plus 1(18 déductions de Janet, mais 
je pense qu'il s'est fait L(-,Gllcoup de tort, alors qu'il aurait 
pu avoir beaucoup de rnérite. 



2Bo 


THÉORIE Gf
Nt=RALE DES xÍ
YnOSES 


Les syn1ptônles néyrotiqlles ont done leur sens, tout 
comme les actes 111anqués et les rêves et, comme ceux-ci, 
iis sont en rapport avec la vie des personnes qui les pré- 
sentent. Je voudrais vous rendre familière celte impor- 
tante manière de voir à l'aide de quelques exemples. 
Qu'il en soit ainsi toujours et dans tous ]es cas, c'est ce 
que je puis seulement affirmer, sans être à même de Ie 
prouver. Ceux qui cherchent enx-mêmes des expériences 
finiront par être convaincus de ce que je dis. )lais, pour 
certaines raisons, j'emprunterai rues exelnpies non à 
l'hystérie, mais à une autre névrose, tout à fait remar- 
quable, au fond très voisine de l'hystérie, et dont je dois 
vous dire quelques mots à titre d'introduction. Cette 
névrose, qu'on appelle névrose obsèssionnelle, n'est pas 
aussi populaire que l'hystérie que tout Ie monde connaît, 
Elle est, si je puis m'exprimer ainsi, llloins importuné- 
nlent bruyante, se comporte plutôt comme une affaire 
privée du malade, renonce presque compIètelnent aux 
Inanifestations somatiques et concelltre tous scs syrrlp- 
tômes dans Ie domaine psychique. La névrose obses- 
sionnelle et l'hystérie sont les formes de névrose qui ont 
fourni la pren1ière base à l'étude de la psychanalyse, et 
c'est dans Ie traitement de ces névroses que notre théra- 
peutique a remporté ses plus beaux suecès. 
Iais la 
névrose obsessionnelle, à laquelle manque cette mysté- 
rieuse extension du psychique au corporel, nous est 
rendue par la psychanalyse plus claire et plus famiIière 
que I'hystérie, et nous avons pu constater qu'elle manifeste 
avec bcaucoup plus de netteté certains caractères extrêmes 
des affections névrotiques. 
La névrose obsessionnelle se Inanifeste en ce que les 
malades sont préoecupés par des idées auxquelles iis ne 
s'intéressent pas, éprouvent des irnpulsions qui leur 
paraissent tout à fait bizarres et sont poussés à des actions 
dont l'exéeution ne leur procure aucun plaisir, mais 
auxquelles iis ne peuvent pas échapper. Les idées (repré- 
sentations ohsédantes) peuvent être en elles-Inêmes 
dépourvnes de sens on seuleJnent indifférentes pour 
l'individu, eUes sont souvent tont à fait absurdes et 
déclenchent dans tous les cas une activité intellectuelle 
intense qui épuise Ie malade et à laquelle il se livre à 
son corps défendant. II est obligé, contre sa volonté, de 



LE SENS DES SYMPTÔMES 


:;}8I 


scruter et de spéculer, comme s'il s'agis.sait de ses affaires 
vitales les plus importantes. Les impuìsions que le 
n1alade éprouve peuvent également paraître enfantines 
et absurdes, mais eUes ont Ie plus souvent un contenu 
terrifiant, Ie ma] ade se sentant incité à COlnmettre des 
crimes graves, de sorte qn'il ne les repousse pas seule- 
ment comme llli étant étrangères, mais les fuit effrayé.et 
se défend contre la tentation par toutes sortes d'inter- 
dictions, de renoncements et de limitations de sa liberté. 
II est bon de dire que ces crimes et mauvaises actions ne 
reçoivent jamais même un commencement d'exécution : 
la fuite et la prudence finissent toujours par en avail' 
raison. LeR actions que Ie malade accomplit réellen1ent, 
les actes dits obsédants, ne sont que des actions 
inoffensives, vraiment insignifiantes, Ie plus souvent des 
répétitions, des enjolivements cérélnonieux des actes 
ordinaires de la vie courante, avec ce résultat que les 
démarches les plus nécessaires, telles que Ie fait de se 
coucher, de se laver, de faire sa toilette, d'aller se pro- 
mener deviennent deß problèmes pénibles
 à peine solu- 
bies. Les représentations, impulsions et actions morhides 
ne sont pas, dans chaque forme et cas de névrose obses- 
sionnelle, mélangées dans des proportions égales : Ie 
plus souvent, c'est l'un ou l'autre de ces facteurs qui 
domine Ie tableau et donne son nom à la maladie, mais 
tontes les formes et tous les cas ont des traits COlümuns 
qu'il est impossible de méconnaître. 
II s'agit là certainement d'une maladie bizarre, J e 
pense que Ia fantaisie la plus extravagante d'un psychiatre 
en délire n'aurait jamais réussi à construire quelque 
chose de selnblable et si l'on n'avait pas l'occasion de 
voir tous les jours des cas de ce genre, on ne croirait 
pas à leur existence. Ne croyez cependant pas que vous 
rendez service au nlalade en lui conseillant de se 
distraire, de ne pas se livreI' à ses idées absurdes et de 
mettre à leur place quelque chose de raisonnable, II 
voudrait lui-Inêlne faire ce que vous lui conseillez, il est 
parfaitement lucide, partage votre opinion sur ses symp- 
tômes obsédants, il vous l'exprime même avant que VOllS 
l'ayez formulée. Seulement, il ne peut rien contre son 
état : ce qui, dans la névrose obsessionnelle, s'impose à 
l'action, est supporté par une énergie pour laquelle nous 


. 



282 


THÉORIE GÉXÉHALE DES XÉYROSES 


Inanquons probablement de conlparaison dans la vie nol"- 
male. II ne peut qu 'une chose : déplacer, échanger, 
mettre à la place d'une idée absurde une autre, peut- 
être atténuée, relnplacer une précaution ou une inter- 
diction par une antre, accomplir un cérémonial à la 
place d'un autre, n peut déplacer la contrainte, mais il 
est impuissant à la supprimer. Le déplacell1ent des symp- 
tôn1es, grâce à quai ils s'éloignent souvent beaucoup 
de leur forlne priInitive, constitue un des principallx 
caractères de sa maladie ; on est frappé, en outre, par ce 
fait que les oppositions(polarités) qui caractérisent la vie 
psychique sont particulièrement prononcées dans son 
cas. A côté de la contrainte on obsession à contenu 
négatif ou positif, on voit apparaìtre, dans Ie domainc 
intellectuel, Ie doute qui s'attache aux choses généra- 
lernent les plus certaines, Et, cependant, notre lualade 
fut jadis un homnle très énergique, excessivelnent persé- 
vérant, d'une intelligence au-dessus de la moyenne. II 
présente Ie plus sonvent un niveau moral très élevé, se 
Inontre très scrupuleux, d'une rare correction. Vousvous 
doutez bien du travail qu'il faut accomplir pour arriver 
à s'orienter dans eet ensemble contradictoire de traits de 
caractère et de symptômes nlorbides. Aussi n'ambi- 
tionnons-nous pour Ie nloment que peu de chose: pou- 
voir comprendre et interpréterquelques-uns de ces symp- 
tômes. 
Vous seriez peut-être désireux de savoir, en vue de la 
discussion qui va suivre, comment la psychiatrie actuelle 
se comporte à l'égard des problèlnes de la névrose 
obsessionnelle. Le chapitre qui se rapporte à ce sujet 
est bien maigre. La psychiatrie distribue des noms aux 
différentes obs
ssions, et rien de plus. Elle insiste, en 
revanche, sur Ie fait que les porteurs de ces symptôlnes 
sont des << dégénérés )). Affirlnation peu satisfaisante : 
elle constitue, non une explication, lllais un jugement 
de valeur, une condalnnatión. Sans doute, les gens qui 
sortent de l'ordinaire peuvent présenter toutes les sin- 
gularités possibles, et nous concevons fort bien que des 
personnes chez lesquelles se développent des symptômes 
(
omme ceux de la névrose obsessionnelle doivent avoir 
re
'u de la nature une constitution différente de ceHe 
des autres hOIIllnes. 
Iais, demanderons-nous, sont-ils 



LE SEXS DES SYMPTÙMES 


283 


pIns (( dégénérés )) que les autres nerveux, pal 1 exem pIe 
les hystériques et les nlalades atteints de psychoses? La 
caractéristique est évidemIl1ent trop générale. On pent 
même se demander si elle estjustifiée, lorsqu'on apprend 
que des hommes excellents, d'une très haute valeur 
sociale, peuvent présenter les mêmes symptômes, Géné- 
ralelnent, nons savons peu de chose sur la vie intilne de 
nos grands hommes : cela est dû aussi hien å leur propre 
discrétion qu'au manque de sincérité de leurs biogra- 
phes. II,arrive cependant qu'un fanatique de la vérité, 
comme Emile Zola, mette å nu devant no us sa vie, et 
alors nous apprenons de combien d'habitudes obsédantes 
il avait été tourmenté 1. 
Pour ces névrotiques supérieurs, la psychiatrie a créé 
la catégorie des (( dégénérés supérieurs )). Hien de mieux. 

lais la psychanalyse nous a appris qu'il est possible 
de faire disparaître définitivement ces symptôn1es ohsé- 
dants singuliers, comme on fait disparaitre beaucoup 
d'autres affections, et cela aussi bien que chez des 
hommes non dégénérés. J'y ai moi-même réussi plus 
d'une fois. 
Je va is vous citer deux exemples d'analyse d'un sym- 
tÙme obsédant. Un de ces exemples est emprunté à une 
observation déjà ancienne et je ne saurais lui en substi- 
tuer de plus beau; l'autre est plus récent. Je me con- 
tente de ces deux exemples, car les cas de ce genre 
den1andent à être exposés tout au long, sans négliger 
aucun détail. 
Dne dame àgée de 30 ans environ, qui souffrait de 
phénomènes d'obsession très graves et que j'aurais peut- 
être réussi à soulager, sans un perfide accident qui a 
rendu vain tout mon travail (je vous en parlerai peut-être 
un jour) exécutait plusieurs fois par jour, entre beau- 
coup d'autres, l'action obsédante suivante, tout à fait 
ren1arquable. Elle se précipitait de sa chamhre dans une 
autre pièce contiguë, s'y plaçait dans un endroit déter- 
min.é devant la table occupant Ie milieu de la pièce, 
sonnait sa femme de chambre, lui donnait un ordre 
quelconque ou la renvoyait purement et simplement et 


I. E. Toulouse. - Émile Zola, EnqueUe médico-psychologigue. Paris, 
18
6. 



2R4 


TJI]
ORIE GÉNÉRALE DES 1\ÉYTIOSES 


s'enfuyait de nouveau précipitamlnent dans sa chambre, 
Certes, ce symptôme morbide n'était pas grave, mais il 
était de nature à exciter la curiosité. L'explication a été 
obtenue de-Ia façon la plus certaine et irréfutable, sans 
la moindre intervention du médecin. Je ne vois même 
pas conlment j'aurais pu même soupçonner Ie sens de 
cette action obsédante, entrevoir la moindre possibilité 
de son interprétation. Touies les fois que je demandais 
à la malade: (( pourquoi Ie faites-vous? )) eUe me répon- 
dait: (( je n'en sais rien )). Mais UD jour, après que j'eus 
réussi à vaincre chez elle un grave scrupule de conscience, 
eUe trouva subitement l'explication et me raconta des 
faits se rattaahant à cette action obsédante, II y a plus 
de dix ans, elle avait épou
é un homme beaucoup plus 
âgé qu'elle et qui, la nuit de noces, se montra impuis- 
sant. II avait passé la nnit à courir de sa chambre dans 
celIe de sa femme, pour renouveler la tentative, n1ais 
chaque fois sans succès. Le matin il dit, contrarié: (( j'ai 
(( honte devant la femme de chambre qui va faire Ie lit)). 
Ceci dit, il saisit un flacon d'encre rouge, qui se trou- 
va it par liasard dans la chambre, et en versa le contenu 
sur Ie drap de lit, mais pas à l'endroit précis où auraient 
dû se trouver les taches de sang. Je n'avais pas compris 
tout d'abord quel rapport il y avait entre ce souvenir. et 
l'action ob5édante de ma malade ; Ie passage répeté d'une 
pièce dans une autre et l'apparition de la femme de 
chambre étaient les seuls faits qu'elle avait en commun 
avec I'événement réel. Alors la malade, m'alnenant dans 
la deuxième chambre et me plaçant devant la table, me 
fit découvrir sur Ie tapis de celle-ci une grande tache 
rouge. Et eUe m'expliqua qu'elle se mettait devant la 
tabl
 dans une position telle que la femme de chalnbre 
qu'elle appelait ne pût pas ne pas apercevoir la tache. Je 
n'eus plus alors de doute quant aux rapports étroits 
existant entre la scène de la nuit de noces et l'action 
obsédante actuelle. l\lais ce cas comportait encore beau- 
conp d'autres enseignements. 
II est avant tout évident que la malade s'identifie avec 
son ll1ari; eUe joue son rôle en imitant s& course d'une 
pièce à l'autre. 
lais pour que l'identification so it com- 
plète, nous devons admettre qu'elle remplace Ie lit et le 
drap de lit par la table etle tapis de t
ble. Ceci peut paraître 



LE SEXS DES SYMPTÒ
lES 



85 


arbitraire, mais ce n 'est pas pour rien que nous avons 
étudié Ie sYlnbolisme des rêves, Dans Ie rêve anssi on voit 
souvent une table qui doit être interprétée conlnle fìgu- 
rant un lit. Table et lit réunis figurent Ie mariage. Aussi 
run remplace-t-il facilelnent l'autre, 
La preuve serait ainsi faite que l'action obsédante a 
nn sens ; eUe paraît être une représentation, une répéti- 
tion de la scène significative que nOllS avons décrite plus 
h3Ut. )lais rien DC nous oblige à nous en tenir à ccUe 
apparence; en sonmeltant à un exaluen plus approfondi 
les rapports entre la scène et l'action obs
dante, nous 
ohtiendrons pent-l>tre des renseignemcnts sur des faits 
pIns éloignés, sur l'intention de l'action. Le noyau de 
celle-ci consiste lnanifestement dans l'appel adressé à la 
femme de chambre dont Ie regard est attiré sur la tache
 
contrairement à l'observation du mari: (( nous devrions 
avoil' honte devant la femme de chambre )), Jouant Ie 
rôle du mari, eUe Ie représente done COInIne n'ayant pas 
honte devant la fellIne de chambre, la tache se trouvant 
à la bonne place, Nous voyons done que notre nlalade 
ne s'est pas contentée de reproduire la scène: eUe l'a 
continuée et corrigée, elle I'a rendue réussie. J\Iais, ('e 
faisant, eUe corrige également un autre accident p.énible 
de la fameuse nuit, accident qui avait rendu nécessaire 
Ie recours à l'encre rouge: l'impuissance du rnari. L'ac- 
tion obsédante signifie done: (( Non, ce n' est pas vrai ; il 
n'avait pas à avoir honte ; il ne fut pas ilnpuissant. )) Tout 
comme dans un rève, eUe représente ce désir conIIne 
réalisé dans une action actuelle, elle obéit à Ia ten- 
dance consistant à élever son mari au-dessus de son 
échec de jadis, 
.il l'appui de ce que je yiens de dire, je pourrais VOllS 
<,iter tout ce queje sais encore sur cette femme. Autrement 
dit: tout ce que nous sayons encore snr son compte nous 
impose ccHo interpr{>talÎon de son action obséd an lc, en 
elle-même inintt'lligiLle, Cette fenIme vit depuis des 
années séparée de son mari et Illtte contre l'intention de 
demander une rupture légale du nIariage. 
Iais il ne 
peut être question pour elle de se libérer de son mari ; 
elle se sent eontrainte de llli rester fìdèle, elle vit dans 
la retraite, afin de ne pas sl1ccomher à une tentation, elle 
excuse son mari et Ie granJit dans son imagination. 

\iEUD. 18 



286 


TIIÉORIE GÉ
ÉRALE DES NÉYROSES 



Iieux que celà, Ie mystère Ie plus profond de sa mala die 
consiste en ce que par celle-ci elle protège son mari contre 
de méchants propos, justifie leur séparation dans l'espace 
et lui rend pos6ible une existence séparée agréable. 
C'est ainsi que l'analyse d'une anodine action obsédante 
nous condtÜt directen1ent jusqu'au noyau Ie plus caché 
d'un cas nlorbide et nous révèle en mêlne t-emps une 
partie non négligeable du mystère de la névrose 
obsessionnelle. J e Ine suis volontiers attardé à cet 
exemple parce qu'il réunit des conditions auxquelles on 
ne pent pas raisonnablement s'attendre dans tous les 
cas. L'interprétation des symptômes a été trouvée ici 
d'emblée par la malade, en dehors de toute direction 
ou intervention de l'analyse, et cela en corrélation avec 
un événement qui s'était produit, non à une période 
reculée de l'enfance, Inais alors que la malade était déjà 
en pleine matnrité, eet événement ayant persisté intact 
dans sa mémoire. Tontes les objections que la critique 
adresse généralement à nos interprétations de symp- 
tÔlnes, þe brisent contre ce seul cas. n va sans dire 
qu'on n'q pas tonjours la chance de rencontrE}r des cas 
pareils. 
Quelques mots encore, avant de passer au cas suivant. 
N'avez-vous pas été frappés par Ie fait que cette action 
obsédante pen apparente nou& a introduits dans la vie Ia 
plus intime de la malade? Quoi de plus intime dans l
 
vie d'une femme que l'histoire de sa nuit de noces? Et 
serait-ce un fait accidentel et sans importance que notre 
analyse nous ß.it introduits dan,s l'intimité de la vie 
sexuelle de la malade? II se peut, sans donte, que j'ai eue 
dans mon choix la mai n heureuse. l\lais ne concluons 
pas trop vite et abordons notre deuxième exemple, d'un 
genre tout à fait différent, un échantillon d'une espèce 
très conlmune: un cérémonial accompagnant Ie coucher. 
II s'agit d'une belle jeune fille de 19 ans, bien douée, 
enfant unique de ses parents, auxquels eUe est supérieure 
par son instruction et sa vivacité intellectueUe. Enfant
 
elle était d'un caractère sauvage et orgueillcux et était 
devenne, au cours des dernières années et sans aucune 
cause extérieure apparente, morbideInent nerveuse. Elle 
se montre particulièrement irritée contre sa mère; elle 
est mécontente, déprimée, portée à l'indéçision et au doutc 



LE SEXS DES SYl\lPTÔMES 


28 7 


et finit par avouer qu'elle ne peut plus traverser seule 
des places et des rues un peu..larges. II y a là un état 
Inorbide compliqué, qui comporte au moins deux dia- 
gnostics: celui d'agoraphobie et celui de névrose obses- 
sionnelle. Nous ne nous y arrêterons pas longtemps: la, 
seule chose qui nous intéresse dal1s Ie cas de cette ma- 
lade, c'est son cérémonial du coucher qui est une source 
de souffrances pour ses parents. On pent dire que, dans 
un certain sens, tout sujet Dorinal a son cérémonia] du 
couche:r ou tient à la réalisation de certaines conditions 
dont la non-exécution l'ernpêche de s'endorn1ir; il a 
entouré Ie passage de ì'état de veille à l'état de sommeiJ 
de çertaines formes qu'il reproduit exactement tous les 
soir
. 
Iais toutes les conditions dont l'homme sain 
entoure Ie sommeil sont rationnelles et, camme telles, 
se laissent facilement cOInprendre; et, lorsque les cir- 
constances extérieures lui imposent un changeIneIlt, il 
s'y adapte facilen1ent et sans perte de temps. 
lais Ie céré- 
monial pathologique manque de souplesse, il sait s'im- 
poser au prix des plus grands sacrifices, s'abriter derrière 
des raisons en a pparence rationn elles et, à l' examAn 
superficiel, il ne semble se distinguer du cérémonial 
normal que par une minutie exagérée. 
lais à un exam en 
plus attentif on constate que Ie cérén1or1Ïal morbide 
comporte des conditions que nulle raison ne justifie, et 
d'autres qui sont nettement anti-rationnelles. Notre 
malade justifie les précautions qu'eUe prend pour la nuit 
par cette raison que pour dormir elle a besoin de 
caln1e; elle doit done élirniner tautes les sources de 
bruit. Pour réaliser ce but, eUe prend tous les soil's, 
avant Ie sommeil, les deux précautions suivantes: en 
premier lieu, elle arrête la g:oande pendule qui se trouve 
dans sa chambre et fait emporter toutes les autres pen- 
dules, sans même faire une exception pour sa petite 
montre-bracelet dans son écrin; en deuxième lieu, elJe 
réunit sur son bureau tous les pots à fleurs et vases, de 
teUe sorte qu'auLun d'entre eux ne puissse, pendant la 
nuit, þe cassel' en tombant et ainsi troubleI' son sommeil. 
Elle sait parfaiten1ent bien que le besoin de repos ne 
justifie ces mesures qu'en apparence; eUe se rend 
compte que la petite ll1ontre-bracelet, laisséß dans son 
écrin, ne saurait troubler son sommeil par son tic-tac, 



288 


THÉORIE GÉXÉRALE DES 
ÉVHOSES 


et nous savons tOllS par expérienee que Ie tic
tac réglllier 
et monotone d'nne pendule, loin de troubler Ie sommeiI, 
ne fait que Ie favoriser, Elle convient, en outre, que la 
crainte pour les pots à fIenrs et les vases ne repose sur 
aUCllne vraisemblance. Les autres conditions dll céré- 
n10nial n'ont rien à voir avec Ie besoin de repos. Au 
contraire: la malade exige, par exemple, que la porte qui 
sépare sa chalnbre de celle de ses parents reste entr'oll- 
'Verte et, pour obtenir ce résultat, eUe imnlobilise la porte 
ouverte à l'aide de divers objets, précaution susceptible 
rl'engendrer des bruits qui, sans eUe, pourraient être 
évités. l\Iais les précautions les plus importantes portent 
sur Ie ]it mème. L'oreiller qui se trouve à la tête du 
lit ne doit pas toucher au bois dll lit. Le petit eo
ssin 
de tête doit être disposé en losange sur Ie grand, et la 
malade place sa têi:e dans la direction du diamètre lon- 
gitudinal de ee losange, L'édredon de pluD1es doit au 
préalable être secoué, de farOH à ce qne le côté corres- 
pondant aux pieds devienne plus épais que Ie côté 
opposé ; mais, cela fait, Ia nlalade ne tarde pas à défaire 
son travail et à aplatir cet épaississenlent. 
Je vons fais grâce des autres détails, souvent très 
n1inutieux, de ce cérémonial; ils ne nous apprendraient 
d'ailleurs rien de nonveau et nous entraìneraient trop 
loin du but que nous nous proposons, 
Iai8 sachez bien 
qne tout cela ne s'accomplit pas aussi facilement et aussi 
simplenlent qu'on pourrait Ie croire. II y a toujonrs la 
crainte que tout De soit pas fait avec les soins nécessaires: 
chaque acte doit être contrôlé, répété, Ie doute s'attaque 
tantôt à l'une, tantôt à line autre précaution, et tOllt ce 
travail dure une heure on deux pendant lesquelles ni 
la jeune fille ni ses parents terrifiés ne peuvent s'eIl- 
dorn1Ìr, 
L'analyse de ces tracasseries n'a pas été aussi facile 
que ('elle de l'action obsédante de notre précédente 
Dlalade. J'ai été ohligé de é,lI.uider la jeune fille et de lui 
proposer des projets d'intcrprétation qu'elle repoussait 
invariablement par un non cat
gorique 011 qu'elle n'ac- 
cueillait qu'avec un donte méprisant. :\Iais cette première 
réaction de négation rut suivie d'une période pendant 
laquelle eUe était préoccupée elle-même par les possihi- 
litéa qui lui étaient proposées, chercbant à faire surgir 



TJ
 SEXS DES SYMPTÔMES 



89 


des idées se rapportant à ces possibilités, évoquant des 
souvenirs, reconstituant des ensembles, et eUe a fini par 
accepter tontes nos interprétations, Inais à la suite d'une 
élaboration personnelle. A mesure que ce travail s'ac- 
complissait en eUe, elle devenait de moins en lnoins 
méticuleuse dans l'exécution de ses actions obsédantes, 
et avant mème la fin du traitemcnt tout son cérémonial 
était abandonné. V ous devez savoir aussi que Ie travail 
analytique, tel qne nous Ie pratiquons aujourd'hui, ne 
s'attache pas à chaque synlptôlne en particulier jusqu'à 
sa complète élueidalion, On est obligé à chaque instant 
d'abandonner tel thème donné, car on est sùr d'y être 
ramellé en v abordant d'autres ensembles d'idées. Ans3i 
oJ 
l'interprétation des symptôlnes qne je vais vons 8011- 
Jnettre anjonrd'hui, con
titue-t-elle une synthèse de 
résultats qu'il a falIn, en raison d'autces travaux entrepris 
entre temps, des semaines et des n10is pour oLtenir, 
'Notre Inalade cornnlence peu à pen à c()Juprendre que 
c'est à titre de sYlnbole génital féulinin qn'elle ne sup- 
portait pas, pendant la nuit, la présence de 130 pendule 
dans sa chalnbre. La pendule, dont nous connaissons 
encore d'autres interprétations sYlnholiques, assnme ce 
rôle de symbole génital félninin à cause de la périodicité 
de son fonctionnement qui s'accomplit à des intervalles 
égaux. Une femme peut souvent se vanter en disant que 
ses menstrues s'accornplissent avec la régularité d'une 
pendule, 
Iais ce que nolre malade craignait surtout, 
c'était d'être troublée dans son sOInmeil par Ie tic-tac de 
la pendule. Ce tic-tac peut être considéré comme une 
représentation symbolique des batternents du clitoris lors 
de l'excitation sexuelle, Elle était en eIfet souvent 
réveillée par cette sensation pénible, et c'est la crainte 
de l'érection qui lui avait fait ecarter de son voisinage, 
pendant la nuit, toutes les pendules et montres en 
marche. Pots à fleurs et vases sont, comme tous les rÓci- 
pients, également des symboles féminins. Aussi la 
crainte de les exposer pendant la nnit à tomber et à se 
Lriser n'est-elle pas tout à fait dépourvue de sens, V OllS 
connaissez tOllS ceUe coutume très répaRdue qui consiste 
à briser, pendant lcs fiançailles, un vase ou une assieue. 
Chacun des assistants s'en approprie un fragment, ce 
que nous devons considérer, en nous plaçant au point 




90 THÉORIE GÊNERALE DES NEVnOsES 
de vue d'une organisation matrimoniale pré-monoga- 
mique, comme un renoncement aux droits que chacun 
pouvait. ou croyait avoir sur la fÌancée. A cette partie de 
son cérémonial se rattachaient chez notre jeune fille tin 
souvenir et plusieurs idées. Etant enfant, eUe tomba, 
pendant qu'elle avait à la main un vase en verre au en 
terre, et se fit au doigt une blessure qui saigna abon- 
damInent. Devenue jeune fiUe et ayant eu connaissance 
des faits se rattachant aux relations sexueUes, el1e fut 
obsédée par la crainte angoissante qu'elle pourrait ne 
pas saigner pendant sa nuit de noces, ce qui ferait naître 
dans l'esprit de son mari des doutes quant à sa virginité. 
Ses précautions contre Ie bris des vases constituent done 
une sorte de protestation contre tout Ie complexus en 
rapport avec la virginité ('t l'hémorragie consécutive aux 
premiers rappqrts sexuels, une protestation aussi bien 
contre la crainte de saigner que contre la crainte opposée, 
celle de ne pas saigner, Quant au:x précautions contre Ie 
bruit, auxquelles elle subordonnait ces mesures, eUes 
n'avaient rien, ou à peu près rien, à voir avec celles-ci. 
Elle révéla Ie sens central de son cérémonial nn jour 
où elle eut la compréhension subite de la raison pour 
laquelle elle ne voulait pas que l'oreiller touchât aU bois 
de ]it: l'ore
ller, disait-elle, est toujours femme, et la 
paroi verticale du lit est homme. Elle voulait ainsi, par 
une sorte d'action magique, pourrions-nous dire, sêparer 
l'holDme et Ia felDlne, c'est-à-dire empêcher ses parents 
d'avoir des rapports sexuels. Longten1ps avant d'avoir 
établi son céréJllonial, elle avait cherché à atteindre Ie 
même but d 'une manière plus clirecte, Elle avait simulé 
la peur ou utilisé une peur réelle pour obtenir que la 
porte qui séparait la chalnbre à coucher des parents de 
la sienne fût laissée ouverte pendant Ia nuit. Et elle avait 
conservé cette mesure dans son cérémonial actuel. Elle 
s'offrait ainsi l'occasion d'épier les parents et, à force de 
vouloir profiter de cette ocrasion, eUe s'était áttiré une 
insomnie qui avait duré plusÎeurs mois. Non contente de 
troubleI' ainsi ses parents, eUe venait de temps à autre 
s'installer dans leur lit, entre Ie père et la mère, 
Et c'est alors que l' (( oreiller )) et Ie (( bois de lit )) 
se trouvaient réellen1ent séparés, Lorsqu'elle eut enfin 
grandi, au point de ne plus pouvoir coucher avec ses 



tE SENS DES SYMPTð
IES 


2gt 


parents sans les gêner et sans être gênée elIe-même, cUe 
s'ingéniait encore à simuler la peur, ann d'0btenir que 
1a mère lui cédât sa place auprès du père et vìnt elle- 
même caucher dans Ie lit de Sa fiUe. Cette situation 
rut certainement Ie paint de départ de quelques inven- 
tions dont nous retrouvons la trace dans son cérémonial. 
Si un oreiller est un symbole férninin, l'acte consistant 
à secouer l'édredon jusqu'à ce que toutes les plumes 
s'étant amassées dans sa partie inférieure y forment nne 
boursouf1ure, avait également un sens: il signifiait 
rendre la femme enceinte; mais notre malade ne tardait 
pas à dissiper cette grossesse, car eUe avait vécu pendant 
des années dans la crainte que des rapports de ses 
parents ne naquît un nouvel enfant qui 111i aurait fait 
concurrence. Ð'antre part, si Ie grand oreiller, symbole 
féminin, représentait la mère, Ie petit oreiller de tête ne 
pouvait représenter que la fille. Pourquoi ce dernier 
oreiller devait-il être disposé en losange, et pourquoi la 
tête de notre malade devait-elle être placée dans Ie sens 
de la ligne médiane de ce losange? Paree que Ie losange 
représente la fornle de l'appareil génital dè la fernrne, 
lorsqu'il est ouvert. C'est done elle-même qui jouait Ie 
rôle du mâle, sa tête relnplaçant l'appareil sexuel nlas- 
culin (Crr.: (( La décapitation comnle représentation 
symbolique de la castration, ))) 
Ce sont là de tristeg choses, diriez-vous, que celles qui 
ont gernlé dans la tête de cette jeune fille vierge, J'en 
conviens, mais n'ouhliez pas que, ees choses-Ià, je ne les 
ai pas inventép.s : je les ai seulement interprétées. Le 
cérémonial que je viens de vons déerire est égalenlent 
une chose singulière et il existe une correspondance que 
vous ne devez pas méconnaìtre entre ce cérémonial et 
les idées fantaisistes que no us révèle l'interprétation.l\Iais 
ee qui In'importe davantage, c'est que vous ayez cornpris 
que Ie cérémonial en question était inspiré, non par une 
seule et unique idée fantaisiste, mais par un grand 
nombre de ces idées qui convergeaient toutes en un point 
situé qnelque part. Et VOllS VOliS êtes sans donte aperrus 
égaleluent que les prescriptions de ce cérémonial tra- 
duisaient les désirs sexuels dans un sens tantôt positif, 
à titre de subs,titutions, tantôt négatif, à titre de 1110yens 
de défense. 



:29'1 


TBÉOHIE GÉ
Ên
\LE DES XEYROSES 


L "analyse de ce cérémonial aurait pu nous fournÎr 
d'autres résultats encore si nous avions tenu exacte- 
Inent compte de to us les autres symptômes présentés 
par la malade. l\1ais ceci ne se rattachait pas au but que 
nous nous étions proPQsé. Contentez-vous de savoir que 
cette jeune fille éprouvait pour son père une auirance 
érotique dont les débuts remontaient à son enfance, et il 
faut peut-être voir dans ce fait la raison de son attitude 
peu amicale envers sa mère. C'est ainsi que l'analyse de 
ce syn1ptôme nous a encore introduits dans la vie sexuelle 
de la malade, et nous trouverons ce fait de moins en 
Inoins étonnant, à mesure que nous apprendrons à mieux 
connaìtre Ie sens et l'intention des symptômes né\.TO- 
tiqucs, 
Je vons ai donc montré sur deux exemples choisis qne, 
tont comme les actes manqués et les ['èves, les symp- 
tòmes névrotiql1es ont un sens et se rattachent étroitc- 
n1ent à la vie intime des IDnlades. J e ne puis certes pas 
vous demander d'adhérer å ma proposition sur la foi de 
ces deux exemples. !\Iais, de votre côté, VOtlS ne pouvez 
pa
 exiger de Inoi de VOllS produire des exemples en nOffi- 
bre illimité, jllsqu'å ce que votre conviction soit faite. \'u 
en eIfet les détails avec lesquels je suis obligé de traiter 
chaque cas, il Ine faudrait un cours bemestriel de cinq 
heures par semaine pour élucider ce seul point de la 
théorie des névroses, J e me contente donc de ccs deux 
preuves en favcnr de ma proposition et vous renvoie pOttr 
Ie reste aux co]n]nunieations qui ont été publiées dans la 
Iittératnre sur ce sujet, et notaInn1ent anx classiqnes 
interprétations de symptòmes par J. Breuer (II!Jslérie), 
aux frarpantcs explications de très obsenrs synlptômes 
ohservés dans 1a dénlence précoce, explications publiées 
par C,-G, Jung à l'époque oÙ cet auteur n'
tait encore 
qne psychanalyste et ne prétendait pas au rÔle de pro- 
phète; je VOllS rf'nvoie en outre à tous les antres traval1X 
(pIi ont depnis rem pli nos périodiqllcs. Les recherches 
de ce genre ne man{[lIcnt précis{
lnent pas. L'analysc, 
l'interprétation et la traduction des symptÔmes névro- 
tiques ont accaparé l'attention des psychanalJstes au 
point de leur faire négliger tous les autres problèmes se 
rattachant al1X névrosés. 
Ceux d'entre vous qui youdront bien s'imposer ce tra- 



tl
 SEXS DES SYMPTÒ
lES 


2c3 .. 

 


yail de documentation, scront certainement impression- 
nés par la quantité et la force des matériaux réunis sur 
cctte question. Ivlais ils se heurteront aussi à une diffi- 
culté, Xous savons que le sens d'un symptôIIle résidc 
dans les rapports qll'il présente avec la vie intime des 
nlalades. Plus un sYInptôme est individualisé, et plus 
nous devons nous attacher à définir ces rapports. La 
tâche qui nous inconlbe, lorsque nous nons trouvons en 
présence d'une iùée dépourvue de sens et d'une action sans 
but, consiste à retrouver la situation passée dans hH( uelle 
l'idée en question était justifiée et l'action conforme à un 
but. L'action obsessionnelle de notre malade, qui conrait 
à la table et sonnait la fenlme de chambre, constitue Ie 
prototype direct' de ce genre de sYInptômes. l\Iais on 
observe aussi, et très fréfjuell1lnent, des symptômes ayant 
un tout autre caractère. On doit les désigner con1nle les 
sym ptôules (( typiq ues )) de la nlaladie, car ils sont à peu 
près les mêmes dans tous les cas, les diITérences indivi- 
duelles ayant disparn ou s'étant effacées au point qu.'il 
devient difficile de rattacher ces symptômes à la vie indi- 
virlnelle des malades ou de les mettre en relation avec 
des situations vécues, Déjà Ie cérémonial de notre 
deuxiènle malade présente beaucoup de ces traits typi- 
qnes; mais il présente aussi pas Ilial de traits individuels 
qui rendent possible l'interprétation pour ain8i dire his- 
torique de ce cas, 
Iais tons ces malades obsédés ont une 
tendance à r{>péter les mêmes actions, à les rythlner, à les 
isoler des autre
. La plupart d'entre eux ont la manie de 
laver. Les maladcs atteints d'agoraphobie (topophobie, 
peur de l'espace), aITection qui ne rentre plus dans Ie cadre 
de la névrose obsessionnelle, Inais que nous désignons 
sons Ie nom d'hystérie d'angoisse, reproduisent dans leurs 
tableaux nosologiques, avec une monotonie souvent fati- 
gante, les nlênles traits: penr des espaces confinés, de 
grandes places décollvertes, de rues et allées s'allongea nt 
à perte de vue. lIs se croient protégés lorsql1'ils sont 
accompagnés par une personne de leur connaissance ou 
lorsqu'ils entendent une voitllre derrière cux, 
Iais sur 
ce fond uniforll1e chaquc malade présente ses conditions 
individuelles, des fantaisies, pourrait-on dire, qui sont 
souvent diamétralement opposées d'un cas à l'autre, Tel 
redoute les rues etroites, tel autre les rues larges; l'un 




gA 


THÉORIE GÉ
ÉnA LE DES NF
VROSES 


ne peut marcher dans la rue que lorsqu'il y a peu de 
monde, tel autre ne se sent à l'aise qUê Iorsqu'il y a 
foule dans les rues. De même l'hystérie, malgré toute sa 
richesse en traits individuels, présente de très nombreux 
caractères généraux et typiques qui semblent rendre dif- 
ficile la rétrospection historique. N' oubliOI1S cependant 
, ^. 
pas que c est 
ur ces symptomes typiques que nous nous 
guidons pour l'établìssemertt de notre diagnostic. Si, dans 
un cas donné d'hystérie, nous avons réellement réussi à 
ramener iln symptônie typique à un évênement personnel 
ou à une série d'événements personnèls analogues, par 
exemple tIn von1Ïsseinent hystérique à une série d'im- 
pressions de nal.lsées, nous somrneS tout à fait désoriehtés 
lorsqtie l'analyse t10us révèle dans un autre cas de'Vomis- 
sements l'actioTI présumée d'événements personnels d'une 
nature toute différente. On est alors porté à adlnettre 
que les vomissements des hystériques tiennent à des 
causes que nOllS ignorol1s, les données historiques révé- 
lées par l'analyse n'étant pour ainsi dire que des pré- 
textes qui, lorsqu'ils se présentent, sont utilisées par 
cette nécessité interne. 
C'est ainsi que nous arrivons à cette conclusion décou- 
rageante que s'il nous est possible d'obtenir une expli- 
cation satisfaisante du sens des symptômes névrotiques 
individuels à la lumière des faits et événelnents vécus 
par Ie malade, notre art ne suillt pas à trouver Ie sens 
des symptômes typiques, beaucoup plus fréqueIits. En 
outre, je sliis loin de vous avoir fait connaìtre toutes les 
difficultés auxquelles on se helirte lorsqu'on veut pour- 
suivre rigouteusement l'interprétation historique des 
syn1ptômes. Je m'abstiendrai d'ailleurs de cette énùmé- 
ration, non que je veuille enjoliver les choses ou vous 
dissiniuler les choses désagréables, mais parce que je ne 
me soucie pas de vous décourager ou de vous elnbröuil- 
ler dès le début de nos études communes. II est vrai qUê 
nous n'avons encore fait que les premiers pas dans la 
voie de la compréhension de ce que les synlptômes signi- 
fient, mais nous devons nous en tenir provisoirenlent 
aux résultats acquis et n'avancer que progresslvement 
dans la direction de l'inconnu. J e vals donc essâyer de 
vous consoler en vous disant qu'une différence fondamen- 
tale entre les deux catégories de symptômes est difficile- 



LE SENS DES SYMPTÒ}IES 


29 5 


ment admissible. Si les symptômes individuels dépendent 
incontestableInent des événements vécus par Ie In ala de, 
it est permis d'adlnettre que les symptônles typiques 
peuvent être ramenés à des événements égaleInent typi- 
ques, c'est-à-dire conlIDuns à tous les homInes, Les autres 
traits qu'on observe régulièrement dans les névroses 
peuvent être des réactions générales que la nature Inême 
des altérations morbides impose au malade, COInme par 
exemple la répétition et Ie cloute dans la névrose obses- 
sionnelle. Bref, nous n'avons aucune raison de nous 
laisser aller au découragement, avant de connaître les 
résultats que nous pourrons obtenir ultérieurenlent. 
D&ns la théorie des rêves, nous nous trouvons en pré- 
sence d'une difficulté toute pareille, que je n'ai pas pu 
faire ressortir dans nos précédents entretiens sur Ie rêve. 
Le contenu manifeste des rêves présente des variations 
et différences individuelles considér!lbles, et nous avons 
montré tout au long ce qu' on peut; grâce à l'analyse, tirer 
de ce contenu, i\Iais, à côté de cee rêves, il en existe 
d'autres qu'on peut également appeler (( typiques)) et qui 
se produiseht d'une nlanière identique chez tous les 
hommes Ce sont des rêves à contenu uniforme qui 
opposent à l'interprétation les mêmes difficultés: rêves 
dans lesquels on se sent tomber; yoler, planer, nager, 
dans lesq nels on se sent entravé ou dans lesquels on se 
voit tout nu, et autres rêves angoissants se prêtant, selon 
les personnes, à diverses interprëtations, sans qu' on 
trouve en même temps l'explication de leur lllonotonie et 
de leur production typiqne. l\Iais dans ces rêves nonS 
constatons, comme dans les névroses typiques, que Ie 
fond commun est animé par des détails individuels et 
variables, et il est probable qu'en élargissant notre con- 
ception nous réu8sirons à les faire entrer 1 sans leur 
infliger la moindre violence, dans le cadr3 que nous 
avons obtenu à la suite de l'étude des autres rêves. 



CIL\. PI TR E XVIII 


RATTACHEl\iENT A UNE ACTION TnAU
IATIQUE. 
L'I
CONSCIENT 


J e VOllS ai dit la dernière fois que, pour poursuivre 
notre travail, je voulais prendre pour point de départ, 
non nos dontes, lnais nos données acquises. Les deux 
analyses que je yons ai données dans Ie chapitre précé- 
dpnt eonlportent deux conséql1cnces très intéressantes 
dont je ne vons ai pas encore parlé. 
Premièrement : les deux Jnalades no us laissent l'iI11- 
pression d'être pour ainsi dire fixées à \
n certain frag- 
lnent de leur passé, de ne pas pouvoir s'en dégager et 
d'être par conséquent étrangères au pré:5ent et. au futuro 
Elles sont enfoncées dans leur l
aladie, C0l111l1e on avait 
jadis I 'h
" itude de se retirer dans des convents pour ('nil' 
II 11 mauvais destin. Chez notre pren1ière Inalade, e' e
t 
l'union non consommée avec son mari qui fut la cause de 
tont Ie malheul-. C'est dans ses sYlnptt>Ines que s'exprinle 
Ie proeès qu
elle engage contre SOIl 11lari; HOUS aYOIlS 
appris à connaìtre les voix qui plaident pour lui, qui 
l'excusent, Ie relèvent, regrettent sa perte. Bien qne 
jenne et désirable, eUe a recours à toutes les précalltions 
réeiles et imaginaires (ulagiques) ponr lui conserver sa 
fidélitéo EUe ne se Inoutre pas devant des étrangers, 
n(
glige son extérieur, éprouve de la difIiculté à se relever 
du fauteuil dans lequel eUe est assise, hésite lorsqu'il 
s'agit de signer son nom, est incapable de faire un cadeau 
à <] nelqu 'un, sous pl'étexte que personne ne doit rien 
avoir d'elle. 
Chez noLre denxiènle malade, c 'est 1111 attachenlent 
érotique à son père qni, s'étant décl-aré pendant les années 
de pubcrté, exeree la nlênle influence décisive sur sa vie 
nltérieure. EIle a tiré de son état la conclusion qu 'eUe ne 
peut pas se marier tant qn 'elle restera Inaladeo 
lais 



RATTACHE
IEXT A ex!: ACTIO
 Tn.\L
L\T]QeE 207 
nous avons tout lieu de soupçonner que c'est ponr ne 
pas se marier et ponr rester auprès du père (lu'elle est 
devenue malade. 
N ous ne devons pas négliger la question de savoir 
comment, par queUes voies et pour quels motifs on 
assunle une attitude aussi étrange et aussi désavanta- 
geuse à l'égard de la vie: à supposeI' toutefois que cette 
attitude constitue un caractère général de la névrose, et 
non un caractère particulier à nos deux malades. Or, 
IlOUS savons qu'il s'agit là d'un trait COInnlun à toutes les 
névroses et dont l'iInportance pratique est considérable. 
La première malade hystérique de Breuer était égale- 
Inent fixée à l'époque oÙ eUe avait perdu son père grave- 
ment malade. :rvIalgré sa guérison, eUe avait depuis, dans 
une certaine mesure, renoncé à la vie; tout en ayant 
recouvré la santé et l'accolnplissement normal de toutes 
ses fonctions, eUe s'est soustraite au sort normal ùe la 
femnle. En analysant chacune de nos mala des, nons pour- 
rons constater que, par ses symptômes morbides et les 
conséquences qui en découlent, eUe se trouve repla('ée dans 
une certaine période de son passé, Dans la majorité des 
cas, Ie nlalade choisit mênle à eet effet une phase très 
précoce de sa vie, sa première enfanee, et lnêlne, tOl1t 
ridicule que .cela puisse paraitre, la période où il était 
encore nourrlsson. 
Les névroses traumatiques dont on a observé tant de 
cas au cours de la dernière guerre présentent, sous ce 
rapport, une grande analogie avec les névroses dont 
nous nous occupons, Avant la guerre, on a naturellement 
vu se prodnire des cas du même genre à la suite de 
catastrophes de chemin de fer et d'autres désastre
 terri- 
fiants, Au fond, les névroses traumatiques ne p(\uv('nt 
être entièrement assimilées aux névroses spontanées que 
no us 
oulnettons généralement à l'examen et au traitc- 
lnent analytique ; il ne nous a pas encore été possible de 
les ranger 
ous nos critères et j'espère pouvoir vous en 
donneI' un jour la raison, :àlais rassinlilalion des unes 
aux autres est complète sur un point: les névroses trau- 
matiques sont, tout comIne les névroses spontané
s, 
fixées all moment de l'accident traumatique. l)ans leur::; 
rêves, les Inalades I'eproduisent régulièrement la situa- 
tion traunlatique; et dans les cas acconlpagnés d'accès 



2g8 


THÉORIE GÉ
ÉRALE DES NÉVROSES 


hystériformes accessibles à l'analyse on constate que 
chaque accès correspond à nn replacement complet dans 
cette situation. On dirait que les mala des n'en ont pas 
encore fipi avec la situation traumatique, que ceHe-ci se 
dresse epcore devant eux comme uue tâche a(
tuellel 
uJ
gente, et nous prenons cette conception tout à fait au 
sérieux: eUe nous ßlontre Ie cþemin d'une conception 
pour ainsi dire écononu'ljue 'des processus psychiques, Et, 
même, Ie terme trallmatl.que n'a pas d'autre sens qQ'un 
sens économiqLJe. Nous appelons ainsi un événement vécu 
qL1i, en l'espace de peu de telnps, apporte dans la vie 
psychique un tel surcroît d'excitation que sa suppression 
ou son ass
milation par les voies normales devient une 
tâche inIpossible, ce qui a pour eIfet des troubles durables 
dans l'utilisation de !'énergie. 
Cette 
nalogie nous encourage à désigner également 
comnle tranmatiques les événements vécus auxquels nos 
nerveux paraissent fixp.s. 
 ous obtenons ainsi pour l'af- 
fection névrotique l1ne cond ition très sinI pie: la névrose 
pourrait être assimilée à une ßffection traumatique et 
s'expliquerait par l'incapaci , é où se trouve Ie malade de 
réagir normalement à un événement psychiqL1e d'un 
caractère affectif très prononcé. C'est ce qui était en 
eITet énoncé dans la première formule dans laquelle nous 
avons, Breuer et mOl, résumé en 1893-1895 les résultats 
de nos nouvelles observations Un cas comme celui de 
notre prelllÍère nlaJade, de la jeune felnme séparée de 
son mari, cadre très bien avec cette manière de voir. EIle 
n'a pas obtenu 1& cicatrisation dè la plaie morale occa- 
sionnée par la ll,on-consQmmatio:Q de son mariage et est 
restée comme suspendue à ce traulnatisnle. l\lais déjà 
notre deuxièule cas, celui de la jeune fiUe érotiquement 
attachée à son père, {llontre que notre formule n'est pas 
assez compréhensive. J)'une part, l'amour d'une petite 
fiUe pour son père est tUl fait teUement courant et un 
sentiment si facile à vaincre que la désignation (( trauma- 
tique >>, appliquée à ee cas, risque de perdre toute signi- 
fication; d'autre part, il résulte de l'histoire de 13 malade 
que cette première fixatipn érotiquc semblait avail' au 
début un caractère tout à fait inoffcnsif et ne s'exprima 
que beaucoup plus tard par les symptômes de la névrose 
obsessionnelle. N ous p\"évoyons done ici des cOlnplica- 



RATTACHEMEXT A U
E ACTIO
 TRAUMA, TIQUE 299 
fions, les conditions de l' état morbide devant être plus 
nOluÞreuses et variées que nous ne l'avioI).s supposé ; 
nlais no us avons aussi la conviction que Ie point de vue 
tranmatÎqqe ne doit pas être abandonné comme étant 
erroné: il occupera seulement tlße autre place et sera 
soumis à d'autres conditions. 
Nous abandonnons done de nouveau la voie dans 
laquelle nous nous étions engagés, D'abord, elle ne 
conduit pas plus loin; et, ensuite, nous aurons encore 
beaucoup de choses à apprendre a, ant de pouvoir 
retrouver sa suite exacte. A propos de la fixation à une 
phase déterminée du passé, raisons encore remarquer 
que ce fait déborde les limites de la névrose. Chaque 
névrose comporte une fixation de ce genre, mais tonte 
fixation ne conduit pas néeessairement å l
 névrose, ne 
se confond pas avec la névrose, ne s'introduit pas furti- 
vement au cours d
 la névrose. Un exemple frappant 
d'une fixation affective au passé nous est donné dans Ia 
tristesse qui çomporte mème un détachement complet du 
passé et du futuro 
lais, même au jugement du profane, ]a 
tristesse se distingue nettement de la névrose. II y a en 
revanche des Jlévroses qui peuvent être considérées 
COlnme l}ne forJIle pathologique de Ia tristesse. 
II arrivß encore qu'à la suite d'un événement trauma- 
tique ayant sec()ué la base même de leur vie, les hommes 
se trouvent abattus au point de renoncer à tout intérêt 
pour le présent et pour Ie futur, toutes les facultés de 
leur âme étant fixées sur Ie passé. 
Iais ces malheureux 
ne sont pas névrotiques pour eela. Nous n'allons done 
pas, en caractérisant Ia névrose, exagérer Ia valeur de ce 
traIt, queUes que soient et son importance et la régu- 
larité avec laquelle il se manifeste. 
Nous arrivons maintenant au second résultat de nos 
analyses pour lequel nous n'avons pas à prévoir une 
lin1Ïtation ultérieure. N ous avons dit, à propos de notre 
première malage, comhien était dépourvue de sens I'ac- 
tion obsessionnelle qu'elle accomplissait et quels sou- 
venirs intimes de sa vie elle y rattachait; nous avons 
ensuite examiné les rapports pouvant exister entre ('eUe 
action et ces souvenirs et déconvert l'intention de celle-là 
d'après la nature de ceux-ci. 
Iais nous avons alors com- 
plètement laissé de eôté un détail qui mérite toute notre 



300 


TIIÉO
UE 
ÉXÉRALE DES NÉVROSES 


att
ntion. Tant que la mala de aeconlplissait l'aetion 
obsessionnelle, elle ignorait que ce faisant -eUe se repor- 
tait à l'événernent en question, Le lien existant entre 
l'action et l'évi'nement lui échappait ; elle disait la vérité, 
]orsqll'elle affirnlait qu'eBe ignorait les lnobiles qui la 
font agir. Et voilà que, sous l'inflnence du traitenlent, 
eUe eut un jour la l'évélation de ee lien dont eUe devient 
capaLle de nOBS fa ire part. 
Iais elle igllorait toujollrs 
l'intention au service de Jaquelle eUe accomplissait son 
action ohscssionneJle : il s'agissait notanunent pour eUe 
de corriger un pénible t>Yénell1ent du passé et d'élever Ie 
Inari qu'clle ainlait à un nivean supérieur, Ce n'est 
qll'après un travail long et pénible qu'elle a fini par conl- 
prendre et conyenir que ce nlotif-là pOl1vait bien être la 
seule canse déterll1inante de son action obsessionnelle. 
C'est du rapport avec la scène qui a suivi l'infortunée 
nuit de noces el des mobiles de la rnalade inspirés par la 
tcndresse, qne nous dédllisons ce que nous avons appelé 
Ie (( sens )) de l'action obsessionnelle, 
Iais pendant 
qll'elle exécutait celle-ci, ce sens lui était ineonnu aussi 
bien en ce qui concerne l'origine de l'action que son but. 
Des processus psychiques agissaient done en eUe, pro- 
cessus dont l'action obsessionnelle était Ie produit. Elle 
percevait bien ce produit par son organisation psychique 
normale, mais ancune de se8 conditions psychiques 
n'était parvenue à sa connaissanee consciente, Elle se 
comportait exactement comme eel hypnotisé auq uel Bern- 
heim avait ordonné d'ouvrir un parapluie dans la salle 
de délllonstrations cinq In in utes après son réveil et qui, 
une fois réveillé, exécuta eet ordre sans pOlJ.voir motiver 
son acte. C'est à de:::; situations de ce genre que nous 
pensons lorsque nons parions de processus psychiques 
'inco71scienls. 
ous défions n'importe qui de rendre compte 
de ceUe situation d'une manière scientifique plus cor- 
recte et, quand ce sera fait, nons renoncerons volontiers 
à l'hypothèse des processus psychiques inconscients, 
Irici là, BOUS la maintiendrons et nous aecueillerons avec 
un hal1SSen1ent d'épaules résigné l'objection d'après la- 
queUe l'inconscient n'aurait allcnne réalité an sens scien- 
tifique du 1110t, qu'il ne serait ql1'un pis aller, une f

"on 
de parler. Objection inconcevable dans Ie cas qui nous 
occupe, pllisque cel inconscient auqllcl on veut contester 



RATTACHEMEXT A Uì\E ACTIO
 TRAU-:\IATIQt'E 301 
toute réalité produit des effets d'une réalité aussi pal- 
pable et saisissable que l'rlction obsessionnelle. 
La situation est au fond identique dans Ie cas de notre 
deuxième patiente. Elle a créé un principe d'après lequel 
l'oreiller ne doit pas toucher à la paroi du lit, et elle 
doit òbéir à ce principe, sans connaîtr'e son origine, 
sans savoir ce qu'il signifie ni à quels motifs il est rede- 
vable de sa force. Qu'elle Ie considère elle-même comme 
indifférent, qu .elle s'indigne ou se révolte contre lui ou 
qu'elle se propose enfin de lui désobéir, tout cela n'a 
aucuné importance au point de vue'de l'exécution de 
l'acte. Elle se sent poussée à obéir et se demande en 
vain pourquoi. Eh bien, dans ces symptômes de la né- 
"Vrose obsessionnelle, dans ces représentations et impul- 
sions qui surgissent on ne sait d'oÙ, qui se montrent si 
réfractaires à toutes les influences de la vie nornlale et 
qui apparaissent au malade lui-mème comme des hôtes 
tout-puissants venant d 'un monde étranger, comme des 
immortels venant se mêler au tumuIte de la vie des mor- 
tels, comment ne pas reconnaître l'indice d'une région 
psychique particulière, isolée de tout Ie reste, de tontes 
les autres activités et manifestations de la vie intérieure ? 
Ces symptômes, représentations et impulsions nous 
amènent infailliblement à la conviction de l'existence de 
l'inconscient psychique, et c'est poui"quoi la psychiatrie 
clinique qui ne connaît qu'une psychologie du conscient, 
ne sa it se tirer d'afI'aire autrenlent qu'en déclarant que 
to utes ces manifestations ne sont que des produits de 
dégénérescence. II va sans dire qu'en elles-mêmes les 
représentations et les impulsions obsessi
nnelles ne sont 
pas inconscientes, de même que l'exécution d'actions 
obsessionnelles n'échappe pas à la perception cons
iente. 
Ces représentations ct irnpulsions ne seraient pas deve- 
nues des symptômes si eUes n'avaient pas pénétré jus- 
qu'à la conscience. 
lais les conditions psyehiques aux- 
quelles, d"'après l'analyse que nous en avons faite, eUes 
sont soumises, ainsi que les ensembles dans lesquels 
notre interprétation perlnet de les ranger, sont incon- 
scients, du moins jusqu'au moment oÙ nous ]es rendons 
conscients au malade par notre travail d'analyse. 
Si vous ajoutez à cela que cet état de choses que DO us 
avons constaté chez nos deux malades se retrouve dans 


FREUD. 


19 



3o
 


TIJÈORIE GÉNÉR.\.LE DES NËVROSE3 


tous les symptômes de tontes les affections névrotiql1e
, 
que partout et toujollrs Ie sens des symptômes est inconnu 
au mala de, qne I'analyse révèle tOl1jours que ces symp- 
tômes sont des produit9 de processus inconscients qui 
peuvent cependant, dans certaines conditions variées et 
favorables, être rendns conscients, vous comprendrez 
sans peine que la psychanalyse ne puisse se passer de 
l'hypothèse de l'inconscient et que nous ayons pris I'ha- 
bitude de manier l'inconscient comme quelque chose de 
palpable. Et vous comprendrez peut-être aussi combien 
peu compétents dans cette question sont tous ceux qui 
ne f!onnaissent l'inconscient qu'à titre de notion, qui 
n'ont jamais pratiqué d'analyse, jamais interprété un 
rève, jamais cherché Ie sens et l'intention de syn1ptônlcs 
névrotiqucs, I)isons-Ie done nIle fois de pIns: Ie fait seul 
qu'il est possible, grâce à une intcrprétation analytique, 
d'attribuer un sens anx sYlnptôn1es névrotiques constit
lc 
une preuye irréfutable de I'existence de processus psy- 
chiques inconscients on, si VOllS aimez miellx, ùe la né- 
cessité d'admettre l'existence de ces processus. 

lais ce n'est pas tout. Une autre découverte de 
Dreuer, découverte que je trouve encore plus impor- 
tante que la première et qu'il a faite sans collaboration 
aucune, nous apprend encore davantage sur les rapports 
entre l'inconscient et les sYlnptômes névrotiqucs, Non 
seulement le sens des sYlnptÔmes est généralement in- 
conscient; mais il existe, entre cette in conscience et la 
possibilité d'existence des symptômes, une relation de 
remplacement réciproque. V ons allez bientôt rHe con1- 
prendre, J'affirme avec Breuer ceei : toutes les fois que 
nous fiOUS trouvons en présence d'un syn1ptôlne, nous 
devons conclure à l'existence chez Ie malade de certains 
processus inconscients qui contiennent précisément Ie 
sens de ce symptôme. l\Iais il faut aussi que ce sens soit 
inconscient pour qne Ie symptôme se produise. Les pro- 
cessus conscients n'engendrent pas de symptômes né- 
vrotiques ; et, d'autre part, dès que les processus in con- 
scients deviennent conscients, les symptômes dispa- 
raissent. \T ous avez là nn accès à la thérapeutique, un 
moyen de faire disparaître les sYlnptômes. C'est en effet 
par ce 2noyen que Breuer avait obtenu la guérison de 
6a malade hystérique, a\ltrement dit la disparition de ses 



t\.ATTACHEMENT A UNE ACTIOX TRAUMATIQUE 303 
symptômes; il avait trouvé une technique qui lui a per- 
mis d'amener à la conscience les processus inconscients 
qui cachaient Ie sens des symptômes et, eel a fait, d'ob- 
tenir la disparition de ceux-ci. 
.Cette découverte de Breuer fut Ie résultat, non d'une 
spéculation logique, mais d'une heureuse observation 
due à la collaboration de la malade. Ne cherchez pas à 
cOll1prendre ceUe découverte en la ramenant à un autre 
fait déjà connu : acceptez-la plutôt comme un fait fonda- 
mental qui permet d'en expliquer beaucoup d'autres. 
Aussi vous den1anderai-je la permission de vous l'expri- 
mer sous d'autres forlnes. 
Un symptôu1e se forme à titre de substitution, à ]a 
place de quelque chose qui n'a pas. réussi à se n1anifester 
au dehors. Certains processus psychiques n'ayant pas pn 
se développer normalement, de faron à arriveI' jusqu'à 
la conscience, ont donné lieu à un symptòme névI'otique. 
Celui-ci est done Ie prodnit d'un processus dont Ie déve- 
loppcment a été interrompu, trouhlé par une cause quel- 
conque. II y a eu là une sorte de permutation; et la thé- 
I'apeutique des symptômes névrotiques a rempli sa tâche 
lorsqu'elle a réussi à supprimer ce rapport. 
La découverte de Breuer forme encore de nos joul's la 
base du traitement psychanalytique. La proposition que 
les symptômes dispal'aissent lorsque leurs conditions 
inconscientes ont été I'endues conscientes a été con- 
firmée par tontes les recherches ultérieures, malgré les 
complications les plus bizarres et les plus inattendues 
auxquelles on se henrte dans son application pratique 
Notre thérapeutique agit en transformant l'inconscient 
en conseient, et elle n'agit que dans la mesure où eUe 
est à même d'opérer celte transformation. 
lci permettez-rnoi une brève digression destinée à vous 
mettre en garde contre l'apparente facilité de ce travail 
thérapeutique. D'après ce que nous avòns dit jusqu'à 
présent, la névrose serait la conséquence d'nne sorte 
d'ignorance, de non-connaissancc de processus psy- 
chiques dont on devrait avoir connaissance. Cette pro- 
position rappelle beanconp la théorie socratiqne d'aprps 
laquelle Ie vice lui-mêlne serait un cn-et de l'ignorance. 
Or, un médecin ayant l'habitudf\ de l'analyse n'eproll- 
vera généralement aucune difIìculté à découvrir les mou- 



304 


TIIÉOHIE GÉXÉRALE DES NEVROSES 


vements psychiques dont tel malade particulier n'a pas 
conscience. Aussi devrait-il pouvoir facilenlent rétablir 
son malaùe, en le délivrant de s
n ignorance par 1a COlll- 
munication de ce qu'il sait. II devrait du moins pouvoir 
supprimer de la sorte une partie dn sens ihconscient des 
symptõmes ; quant aux rapport.s existant entre les symp- 
tômes et les événements vécus, Ie médecin, qui ne con- 
naît pas ces derhiers, ne pellt natureUement pas les <le- 
viner et doit attendre que Ie Inalade se souvienne et 
parle. Mais sur ce point encore on peut, dans certains 
cas, obtenir des renseignements par une voie détournée, 
en s'adressant notamment à l'entourage du Inalade qui, 
étant au courant de Ia vie de ce dernier, pourra souvent 
reconnaître, parmi les événements de cette vie, ceux qui 
présentent un caractère traumatique, et mênle nous ren- 
seigner sur des événements que Ie mala de ignore, parce 
qu'ils se sont produits à une époqne très reculée de sa 
vie. En combinant ces deux procédés, on pourrait espé- 
rer aboutir, en peu de temps et avec un minimUID d
eílort, 
au résultat voulu qui consiste à amener à la conscience 
dn malade ses processus psychiqnes inconscients 
Ce serait en eIfet parfait 1 N ous avons acquis là des 
expériences auxquelles nous n'étions pas préparés dès 
l'abord. De même que, d'après 
Iolière, il y a fagots et 
fagots, il y a savoir et savoir, il y a 'diIférentes sor"les de 
savoir qui n'ont pas toutes la mênle valeur psycholo- 
gique. Le sa voir du médecin n'est pas celui du malade et 
ne peut pas manifester les lnênles effets, Lorsque Ie lné- 
decin comn1l1nique au nlalade lè savoir qn 'il a acquis, il 
n
obtient aucun succès, Ou, plutôt, Ie succès qn'il bbtient 
consiste, non å supprimer les symptômes, mais à D1ettre 
en marche l'analyse dont les premiers indices sont 50U- 
vent fournis par les contradictions exprimées par Ie ma- 
lade. Lemalade s
it alors quelque cþ'ose qu'il ígnorait 
auparavant, à savoir Ie sens de son symptôme, et pour- 
tant il ne Ie sait pas plus qu'auparavant. Nons apprehons 
ainsi qu'il y a plus d'une sorte de non-savoir 11 faut des 
connaissances psychologiques profondes pour se rendrC' 
compte en quoi consistent les différences. Mais notre pro- 
position que les symptômes disparaissent des que leur 
sens devient conscient n'en reste pas moins vrai J. Seu- 
lClnent, Ie savoîr doit avoir pour base un changement 



RATTACHE!\IE
T A UXE ACTION TRAUMATIQUE 305 
intérieur du malade, changement qui ne peut être pro- 
voqué que par un travail psychique poursuivi en vue d'un 
but déterminé. N ous som,n1es ici en présence de pro- 
blèmes dont la synthèse nous apparaîtra Lientôt comme 
une dynamique de la fOfInation de symptômes. 
Et, maintenant, je vous deIuande : ce que je vpus dis 
Ià, ne Ie trouvez-vQus pas trop obscur et compliqué? 
N'êtes-vous pas désorientés de me voir si souvent retirer 
ce que je viens d'avancer, entourer n1CS propositions de 
toutes sortes de limitations, m'engager dans des direc- 
tions pour aussitôt les abandonner? J e regretterais qu'il 
en fût ainsi. l\iais je n'ai aucun goût pour les simplifica- 
tions aux dépens de la vérité, ne vois aucun inconvénient 
à ce que vons sachiez que Ie sujet que nons traitons pré- 
sente d.es côtés multiples et une complication extraordi- 
naire, et je pense en outre qn'il n'y a pas de D1al à ce que 
je vous dise sur chaque point plus de choses que vous 
n'en pourriez utiliser momentanément. Je sais par.faite- 
ment bien que chaque auditeur ou lecteur arrange en 
idées Ie sujet qu'on lui expose, abrège l'exposé, Ie sim- 
plifie et en extra it ce qu'il désire eI\ conserver. II est vrai, 
dans une certaine mesure, que plus il y a de choses, plus 
il en reste. Laissez-moi done espérer que, malgré taus les 
accessoires dont j'ai crn devoir la surcharger, vous avez 
réussi à VQUS faire une idée claire de la partie essentielle 
de man exposé, c'est-à-dire de celIe relative au sens des 
symptômes, à l'inconscient et aux rapports existant entre 
ceox-Ià et celui-ci. Sans doute avez-vous également com- 
pris que nos efforts ultérieurs tendront dans deux direc- 
tions : apprendre,' d'llne part, comment les homn1es 
deviennent malades, tombent victimes d'une névrose qui 
dure parfois toute la vie, ce qui est un problèu1e cli- 
nique; rechercheI', d'autre part, comment les symptômes 
morbides se développent à partir des conditions de la 
névrose, ce qui rf'ste un problème de dynalnique psy- 
chique. II doit d'ailleurs y avoir quelque part un point où 
ces deux problèines se rencontrent. 
Je ne voudrais pas aIler plus loin aujourd'hui, mais, 
comme il nous reste encore un peu de temps, fen profite 
pour attirer votre attpntion sur un autre çaractère de 
nos deux analyses, caractère dont voü
 ne saisirez toute 
la portée que plus tard : il s'agit des lacunes de la n1é- 



306 


Tn
=ORIE Gtxf
R.\LE DES NÉVROSES 


moire ou amnésies, Je vous ai dit que toutc la tâche du 
traitement psychanalytique pouvait être résumée dans 
la forn1ule : transforlner tout l'inconscient pathogénique 
en conscient. Or, vons serez peut-être étonnés d'ap- 
prendre que cette formule peut être remplacée par cette 
autre : combler toutes les lacnnes de la ménloire des 
malades, supprimer leurs amnésies. Cela reviendrait au 
même. Les amnésies des névrotiques auraient done une 
grande part dans la production de leurs symptômes. En 
réfléchissant cependant au cas qui a fait l'objet de notre 
première analyse, vous trouverez que ce rôle attribué à 
l'amnésie n'est pasjustifié. La nlalade, loin d'avoir oublié 
la scène à laquelle se rattache son action obsessiollnelle, 
en garde le souvenir Ie plus vir, et il ne s'agit d'aucun 
autre oubli dans la production de son symptôme. l\Ioins 
neUe, mais tout à fait anal0gue est la situation dans le 
cas de notre deuxième malade: de la jeune fille au céré- 
Inonial obsessionnel. Elle aussi se souvient nettement; 
hi en qu'avec hésitatìon et peu yolontiers, de sa conduite 
d'autrefois, alors qu'elle insistait pour que la porte qui 
séparait la chanlbre à coucher de ses parents de la sienne 
restàt ouvertc la nuit et ponr que sa mère lui cédât sa 
place dans Ie lit conjugal. La seule chose qui puisse nous 
paraître étonnante, c' est que la première malade, qui a 
pourtant accoll1pli son action obsessionnelle un nombre 
incalculable de fois, n'ait jainais eu la moindre idée de 
ses rapports avec l'événelnent survenu la nnit de noces, 
et que Ie souvenir de cet événement ne lui soit pas venu, 
alors nlême qu'elle a été alnenée, par un interrogatoire 
direct, à rechercher les motifs de son action. On peut en 
dire autant de la jcune fiUe qui rapporte d'ailleurs son 
cérélnonial et les occasions qui Ie provoquaient à la 
situation qui se reproduisait identique to
s les soirs. 
I)ans aUCltn de ces cas it ne s'agit d'alunésie propre- 
ment dite, de perte de souvenirs: il y a seulement rup- 
ture d'un lien qui devrait amener la reproduction, la 
réapparition de l'événement dans la fi1émoire. 
Iais si ce 
trouble de la mémoire suffit à expliquer la névrose ob- 
sessionnelle, il n'en est pas de Jnème de rhystérie. Cette 
dernière névrose se caractérise Ie plus souvent par des 
arrlIlésies de très grande envergure, En analysant chaque 
symplôlne hystérique, 011 découvre généralelnent toute 



RATTACI'IEi\lEXT A t'NE ACTIO
 TRAUMATIQUE 30 7 
une série d'impressions de Ia vie passée que Ie malade 
affirlne expressément avoir oubliées. D'une part, cette 
série s'étencl jusqu'aux premières années de la vie, de 
sorte que l'amnésie hystérique peut être considérée 
comine une suite directe de l'amnésie infantile qui cache 
les premières phases de la vie psychique, même aux 
sujets normaux. J)'autre part, nous apprenons avec éton- 
nement que les événements les plus récents de la vie des 
mala des peuvent égaleInent succomber à l'oubli et qu'en 
particulier les occasions qui ont favorisé l'explosion de 
la ::.naladie ou renforcé celle-ci sont entamées, sinon com- 
plètement absorbées, par l'amnésie. Le plus souvent, ce 
sont des détails inlportants qui ont disparu de l'enseInhle 
d'un souvenir récent de ce genre ou y ont été rClnplacés 
par des souvenirs faux. II arrive même, et presque régu- 
lièrement, que c'est peu de temps avant la fin d'une ana- 
lyse qu'on voit surgir certains souvenirs d'événen1ents 
récents, souvenirs qui ont pu rester si longtelnps refoulés 
en laissant dans l'ensemble des lacunes considérables. 
Ces troubles de la n1énloire sont, nous l'avons dit, 
caractéristiques de l'hystérie qui présente aussi, à titre de 
symptômes, des états (crises d'hystérie) ne laissant géné- 
ralement aucune trace dans la mélTIoire. Et, puisqu'il en 
est autrement dans la névrose obsessionnelle, vous êtes 
autorisés à en conclure que ces amnésies constituent un 
caractère psychologique de l'altération hystérique, et 
non un trait commun à toutes les névroses. L'importancc 
de cette différence se trouve diminuée par la eonsidéra- 
tion suivante. Le (( sens )) d'un symptônle peut être conçu 
et envisagé de deux manières: au point de vue de ses 
origines et au point de vue de son but, alltreinent dit, 
en considérant, d'une part, les inlpressions et les événe- 
ments qui lui ont donné naissance et, d'autre part, l'in- 
tention à laquelle il sert. L'origine d'un sYInptôme se 
ramène done à des ilTIpressions venues de l'extérieur, 
qui ont été nécessairement conseientes à un Inoment 
donné, mais sont devenues ensuite inconscientes par 
suite de l'oubli dans lequel eUes sont tombées, Le but 
du symptôme, sa tendance est, au cOlltraire, dans tOl!S 
les cas, un processus endopsychique qui a pu devenir 
conscient à un monient donné, mais qui peut tout aassi 
bien rester toujourõ5 enfoui dans l'il1conscient. Peu im- 



308 


TUÉOIUE GÉ:
ÉIL\ LE DES XÉVROSES 


porte done que l'amnésie ait porté sur les origines, c'est- 
à-dire sur les événements sur lesquels Ie symptôme 
s'appuie, comme c'est Ie cas dans l'hystérie ; c'est Ie but, 
c'est la tendanc.e du symptôme, but et tendance qui ont 
pu être inconscients dès Ie début, - ce sont eux, disons- 
nous, qui déternlinent la dépendance du symptôme à 
l'égard de l'inconscient, et cela dans la névrose obses- 
sionnelle non moins que dans rhystéric. 
C'est en attribuant une in1portance pareille à l'incon- 
scient dans la vie psychiqne que nous avons dressé COll- 
tre la psychanalyse les plus méchants esprits de la cri- 
tique. 
 e vons en étonnez pas et ne croyez pas que la 
l'ésistance qu'on nous oppose tienne à la difIìculté de 
concevoir l'inconscient <?u à l'inacressihilité des expé- 
riences qui s'y rapportent. Dans Ie cours des siècles, la 
science a infligé à l'égoïsnle naïf de l'humanité deux 
graves dérnentis. La prenlière fois, ce fut lorsqu'elle a 
montré que la terre, loin d'être Ie centre de l'univers, 
ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cos- 
111ique dont DOUS pouvons à peine nous représenter la 
grandeur, Cette première démonstration se rattache pour 
no us au nonl de Copernic, bien que la science alexan- 
drine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le 
second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche 
hiologique, lorsqu'elle a réduit à rien les p:rétentions da 
l'homme à une place privilégiée dans l'ord:re de la créa- 
tion, en établissant sa descend ance du règne animal et 
en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. 
Celte dernière ré
olution s'est accomplie qe nos jours, 
à la suite des travaux de Ch. Dar,vin, de Wallace et de 
leurs prédécesscurs, travaux q\\i ont provoq ué la résis- 
tance la plus acharnée des contemporains. Un troisi.èrne 
dénlenti sera infligé à la mégalon
anie humaine par la 
recherche psychologique de nos jours qui s.e propose de 
montrer au 1noi-qu'il n'est seulem.ent pas maitre dans sa 
propre maison, qu'il en est rédnit à se contenter de ren- 
1 seignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, 
en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les 
psychanalystes ne sont ni les pren1iers ni lea seuls qui 
aient lancé 
et appel à la modestie et au recu,eillenlent, 
D1ais c'est à enx que semble échoir la mission de défen- 
dre cette Inanière de voir avec Ie plus à'ardeur, ct de pro- 



RATTACHEMEN'T A UNE ACTIO
 TRAUMATJQ"LE 309 
duire à son appui des matériaux empruntés à l'expérience 
et accessibles à tous. D'otl la levée générale de bou- 
cliers contre notre science, l'oubli de toutes les règles de 
politesse académique, Ie déchaînement d'une opposition 
qui secoue toutes les entraves d'une logique impartiale. 
Ajoutez à tout cela que nos théories menacent de trou- 
bIer la paix du monde d'une autre manière 
ncore, ainsi 
que vous Ie verrez tout à l'heure. 



 



"! 


CIIAPITRE XIX. 


nÉSIST ANCE ET REFOULE
lENT 


Pour nons faire des névroses une idée plus adéquate, 
DOUS avons besoin de nouvelles expériences, et nous en 
possédons deux, très renlarquables, et qui ont fait beau- 
coup de bruit à l'époque où elles ont élé connues, 
Pren1ière expérience : lorsque nous nous chargeons de 
guérir un nlalade, de Ie débarrasser de ses synlptômes 
!norbides, il nous oppose une résistance violente, opi- 
niâtre et qui se maintient pendant toute la durée du trai- 
tement. Le fait est tenement singulier que no us ne pou- 
vons nous attendre à ce qu'il trouve créance. NOllS nous 
gardons bien d'en parler à l'entourage du Inalade, car 
on pourrait voir là de notre part un prétexte destiné à 
justifier la longue durée ou l'insuccès de notre traite- 
Inent. Le nlalade lui-lnênle Inanifeste tous les phénolnè- 
nes de la résistance, sans s'en rendre compte, et l'on 
obtient déjà un gros succès lorsqu'on réussit à l'amenel' 
à reconnaÎtl'e sa résistance et à compter avec elle. Pen- 
sez-donc: ce malade qui souflre tant de ses symptôlnes, 
qui fait souffrir son entourage, qui s'impose tant de sacri- 
fices de tenlps, d'argent, de peine et d'efforts sur soi- 
même pour se débarrasser de ses symptômes, comment 
pouvez-vous l'accuser de favoriser sa Inaladie en résis- 
tant à celui qui est là pour l'en guérir? Combien invrai- 
semblahle doit paraître à lui et à ses proches votre affir- 
Illation lEt, pourtant, rien de plus exact, et quand on 
nous oppose cette invraisemblance, nous n'avons qu'à 
répondre que Ie fait que nous affirmons n'est pas sans 
avail' des analogies, nombreux étant ceux, par exelnple, 
qui, tout en souffrant d'une rage de dents, opposent 1a 
plus vive résistance au dentiste lorsqu'il veut appliquer 
sur la dent mala de Ie davier libérateur. 
La résistance du J,nalade se luanifeste sous des formes 



Rt
STANCE ET REFOULEMEXT 


3 [I 


très variées, raffinées, souvent difliciles à reconna1tre. 
Cela s'appelle se rnéfier du nlédecin el se Dlettre en garde 
contre lui. N ous appliqnons, dans la thérapeutique psy- 
chanaIytique, la technique que vous connaissez déjà 
ponr lu'avoir vu l'appliquer à l'interprétation des rêves. 
Nous invitons Ie maIade à se mettre dans un état d'al1to- 
observation, sans arrière-pensée, et à nous faire part de 
toutes les perceptions internes qu'il fera ainsi, et dans 
l'ordre même oÙ illes fera : sentiments, idées, souvenirs. 
l'Ol1S lui enjoignons expressénlent de ne céder à aucun 
motif qui pourrait lui dieter un choix ou une exclusion 
de certain2s perceptions, soit parce qu'eUes sont trop 
désagréables ou trop indiscrètes, ou trop peu importan- 
tes ou trop absurdes pour qu'on en parle. Nous lui disons 
bien de ne s'en tenir qu'à la surface de sa conscience, 
d'écarter tonte critique, queUe qu'elle soit, dirigée contre 
ce qu'il trouve, et nous l'assurons que Ie succès et, sur- 
tout, la durée du traitement dépendent de la fidélité avec 
Iaquelle il se conformera à cette règle fondamentale de 
l'analyse. NOllS savons déjà, paries résultats obtenus 
grâce à cette technique dans l'interprétation des rêves, 
que ce sonl précisément les idées et souvenirs qui soulè- 
vent Ie plus de doutes et d'objections qui renferment 
généralenlent les lnatériaux Ie pIns susceptibles de nous 
aider à découvrir l'inconscient. 
Le premier résultat que no us obtenons en forillulant 
cette règle fondamen tale de notre technique consiste à 
dresser contre elle la l'ésistance du malade. Celui-ci 
cherche à se soustraire à ses commandelllents par tous 
les moyens possibles, II prétend tantôt ne percevoir au- 
cune idée, aucun sentinlent ou souvenir, tantôt en perce- 
voir tant qu'illui est impossible de les saisir et de s'orien- 
tel'. Nous constatons o.lors, avec un étonnement qui n'a 
rien d'agréable, qu'il cède à telle ou telle autre objection 
critique; il se trahit notamlnent par les pauses prolon- 
gees dont il coupe ses discours. II finit par convenir 
qu'il sait des chases qu'il ne peut pas dire, qu'il a honte 
d'avouer, et il obéit à ce motif, contrairement à sa pro- 
lllesse. Ou bien il avoue avoir trouvé quelque chose, 
nlais que cela regarde une tierce personne et ne peut 
pour cette raison être divulgné. au, encore, ee qu'il a 
trouvé est vraÜucnt trop insignifiant, stupide ou absurd
 



31
 


THÉORIE GÉl'\f:RALE DES X:f
VROSES 


et qu' on I\e pent vraiment pas lui demander de donner 
suite à des idées pareilles. Et il continue, variant ses 
objections à l'infini, et il ne reste qu'à llli faire comp:çen- 
dre que tout dire signifie réellement tout dire. 
On trouverait difficilement nn xnalade qui n'ait pas 
essayé de se réserver un c0111partiment psychique, afin 
de Ie rendre ina.ccessible au traitement. Un de mes ma- 
lades, que je considère comme un des hommes les plus 
intelligents que j'a.ie jamais rencontrês, m'avait ainsi 
caché pendant des semaines une lia.ison amoureuse et, 
lorsque je Iui reprochai d' enfreindre la règle sacrée, il se 
défen
it en disant qu'il croyait que c'était là son affaire 
privée. II va sans dire que Ie traitement psychanalytique 
n'admet pas ce droit ò.'asile, Qu'on essaie, par exen1ple, 
de décréter, dans une ville comme Vienne, qu'aueune 
arrestation ne sera opérée dans des endroits tels que le 
Grand-lVlarché au la cathédrale Saint-Eti
nne et qu'on 
se donne ensuite la peine de capturer un malfaiteur 
déterluiné. On peut être certain qu'il ne se trouvera pas 
ailleurs que dans l\\n de ce,s deux asiles. J'avais eru 
pouvoir accorder ee droit G'exception à un malade qui 
me semblait capable de tenir ses promesses et qui, étant 
lié par Ie secret professionnel, ne pouvait pas COlnmu- 
niquer certaines ehoses à d
s tiers. II fut d'ailleurs satis- 
faitdu succèsdu traitement; n1aisje
efusbeflUCOqp nloins 
et je m 'étais promis de ne jamàis reCOInlnencer un essai 
de ce genre dans les mêmes conditions. 
Les névrotiques obses,sionnels s' entß:Qdent fort bien à 
rendre à peu près inapplicable la règle de la technique 
en exagérant leurs scrupules de conscience et leurs dou- 
tes. Les hystériques angoissés réussissent n1ême à l'oc- 
casion à la réduire à l'absurde en n'avou
nt qu'idées, 
sentiments et souvenirs tellement éloignés de ce qu'on 
cherche que l'analyse porte pour ainsi dire à faux. l\Iai
 
il n'entre pas dans mes intentions de vous 
nitier à 
tous les détails de ces difficultés techniques. Qu'i\ me 
suffise de vous dire que lorsqu' on a enfin réussi, à force 
d'énergie et de persévérance, à imposer au malad? l-ine 
certaine obéissance à la règle technique fondamentale, 
la résistance, vaincue d'un eôté, se trans porte aussitôt 
dans un autre domaine. On voit en effet se produire une 
résistance inteUectuelle qui combat à l'aide d'arguments l 



R.ÈSiSTA
CE ET REFOULEl\lENT 


313 


s'empare des difficultés et invraisemblanceg qu
 Ìa pen- 
sé'e norm-ale, mais mal info1'mée, découvre dans les théo- 
riés analytiques. N ous entendons alors de la bouche de 
ce seul malade toutes les critiques e1: objections dont 
Ie chæur nous assaille dans la littérature scientifique, 
comme, d'autre part, les voix qui nous viennent du 
dehors ne nous apportent rien que nous n'ayons déjà 
entendu de la b01\che de nos malades, Une vraíe tem- 
pête dans un verre d'
au. 1\lais Ie patient souffre bien 
qu'on Iui parle; il veutbien qu'onle renseigne, l'instruise, 
le réfute, qu'on lui indique 1a littérature oÙ il puisse s'in- 
forlner. II 'est tout disposé à devenir partisan de la psy- 
chanalyse, mais à condition que l'analyse l'épàrgne, lni, 
personhellement. 
{ais nous flairons dans cette curiosité 
une résistance, Ie désir de nons détourner de notre tâche 
spéciale. Aussi la repoussons-nous. Chez les névrotiques 
obsessionnels la résistance se sert d'une tactique spé- 
ciale. Le malade nous laisse sans opposition poursuivre 
notre analyse qui peut ainsi se flatter de répandre une 
lumière de plus -en plus ,rive sur les mystères du cas mor- 
bide dont on s'occupe ; mais Iinalement on est tout étonné 
de constater qu'aucun progrès pratique, aUCllÍle atténua- 
tion des symptômes ne correspondent à cette élucidation. 
NOlls pouvons alo1's découvrir que la résistance s'est 
réfugiée dang Ie doute qui 
ait partie de la névrose ob- 
sessionnelle et que c'est de cette position reti:rée qu'elle 
dirige cont:re nous sa painte, Le malade s'est dit à peu 
près ceci : (( Tout cela est très beau et fort intéressant. J e 
ne demande pas mieux qne de continuer. Cela change- 
:rait bien ma mala die, si c'était vrai. l\lais je ne crois pas 
du tout que ce soit vrai et, tant que je n'y crois pas, cela 
ne touche en rien à ma maladie \) Cette situation peut 
durer longtemps, j'usqu'à ce qu'on vienne attaquer la 
résigtance dans son refuge même, et alors commenee la 
Iutte décisive. 
Les résistances intellectuelles nc sont pas les plus gra- 
ves; on en vient toujours à bout. 
fais, tout en rcstant 
dans Ie cadre de l'analyse, Ie ll1àlade s'entend aussi à 
sHsciter des résistances contre lesquelles la lutte est 
excessivement difficile. An lieu de se souvenir, il repro- 
duit des attitudes et des sentinlents de sa vie qui, moyen- 
nant Ie (( -transfert >>, se laissent utiliser comIne moyens 



314 


TIIEORIE G
:NERALE DES NEVROSÈS 


de résistance contre Ie nlédecin et Ie traitement. Quand 
c'est un horp.me, il emprunte généralement ces matériaux 
à ses rapports avec son père dont la place est prise par 
Ie n1édecin: il transforlne en résistances à l'action de 
celni-ci ses aspirations å. l'indépendan
e de sa personne 
et de son jugement, son amour-propre qui l'avait poussé 
jadis à égaler ou même à dépasser son père, la répu- 
gnance à se charger une fois de pIlls dans sa vie du far- 
deau de la reconnaissance. On a par moments l'impres- 
sion que l'intention de confondre Ie médecin, de lui faire 
sentiI' son impuissance, de triompher de lui, l'ernporte 
chez Ie mala de sur cette autre et meilleure intention de 
voir meltre fin à sa maladie. Les femmes s'entendent à 
Inerveille à utiliser en vue de la ré:::;istance un (( trans- 
fert )) oÙ il entre, à l'égard du médccin, beaucoup de 
tendresse, un sentilnent fortelnent teinté d'érotisnle. 
Lorsque cette tendance a atteint un certain degré, tout 
intérêt pour la situation actuelle disparaìt, la malade ne 
pense plus à sa maladie, eUe oublie toutes les obligations 
qu'elle avait acceptées en commençant Ie traitement; 
d'autre part, la jalousie qui ne manque jamais, ainsi 
que la déception causée à la malade par la froideur que 
lui manifeste sous ce rapport Ie médecin, ne peuvent que 
contribuer à nuire aux relations personnelles devant exis- 
tel' entre l'une et I'autre et à éliminer ainsi un des plus 
puissants facteurs de l'analyse. 
Les résistances de cette sorte ne doivent pas être con- 
damnées sans réservc. Telles queUes, eUes contiennent 
de nOlnbreux matériaux très importants se rapportant à 
la vie du malade et exprinlés avec une conviction teno 
qu'ils sont snsceptibles de fournir à l'analyse un exccl- 
lent appui, si I'on sait, par une habile technique, leur 
donner une orientation appropriée. II est seulement à 
noteI' que ces matériaux commencent toujours par se 
Inettre au service de la résistance et par ne laisser appa- 
raître que leur façade hostile au traitenlent. On peut dire 
aussi que ce sont là des traits de caractère, des atti- 
tudes du 'Jnoi que Ie Inalade a nlobilisés pour combattre 
les modifications qu'on cherche à ohtenir par le traite. 
nlent. En étl1diant ces traits de caractère, on se rend 
compte qu'ils ont apparll sous l'influence des condition
 
de la névrose et par réaction contre ses exigences ; on 



RESISTANCE ET ÌlEFOULE!\JEXT 


315 


pent done les désigner comme latents, en ce sens qu'ils 
ne se seraient jamais présentés 011 ne se seraient pas 
présentés au mème degré ou avec la lnême intensité en 
dehors de la névrose. Ne croyons cependant pas que l'ap- 
parition de ces t'ésistances soit de nature à porter atteinte 
à l'efficacité du traitement analytique. Ces résistances ne 
constituent pour l'analyste rien d'in1prévu. 
ous savons 
qn'elles doivent se n1anifester; et no us somlnes seule- 
ment mécontents lorsque nous n'avons pas réussi à leg 
provoquer avec une netteté suffisante et à faire com- 
prendre leur nature au malade. Nous comprenons entin 
que la suppression de ces résistances forme la tâche 
esscntielle de l'analyse, la seul
 partie de notre travail 
qui, si nous avons réussi à la lnener à bien, so it suscep- 
tible de nous donner la certitude que nous avons rendu 
ql1elque service au nlalade. 
Ajoutez à ceia que Ie malade profite de la moindre 
occasion pour relâcher son effort, qu'il s'agisse d'un ac- 
cident quelconque survenu pendant Ie traitenlent, d'un 
événement extérieur susceptible de clistraire son atten- 
tion, d'une marque d'hostilité à l'égard de la névrose de 
la part d'une personne de son entourage, d'une maladie 
organique accidentelle ou survenant à titre de complica- 
tion de la névrose, qu'il s'agisse même d'une an1éliora- 
tion de son état, ajoutez tout cela, dis-je, et vaus aurez 
un tableau, je ne dirai pas complet, mais approximatif, 
des formes et des n10yens de résistance au milieu des- 
qnels s'accomplit l'analyse. Si j'ai traité ce point avec 
tant de détails, c'était pour dire que c'est l'expérience 
que nous avons acquise relativelnent à la l'ésistance op- 
I)osée par Ie malade à la suppression de ses synlptòmeg 
qui a servi de base à notre conception dynamique des 
névroses. Nous avons commencé, Breuer et moi, par 
pratiquer la psychothérapie à l'aide de l'hypnose ; la 
première malade de Breuer n'a d'aillenrs été traitée qne 
dans l'état de suggestion hypnotique, et je n'ai pas tal'dé 
à suivre cet exemple. Je conviens que Ie travail fut alors 
pIlls facile, plus agréable et durait moins longtclnps. 
?\T ais les résulta ts obten I1S étaif"'n t ca prieieux et non d II ra- 
bIes. Alissi ai-je bientÔt abandonné l'hypnose. Et c'est 
alors seulelnent que j'ai compris que, tant que je m'étais 

ervi de l'hypnose, j'étais dans l'impossibilité de com- 




16 


THÉORIE GÉ
ERALE DES KtVROSES 


prendre la dynamique de ces affections, Grâce à l'hyp- 
nose, en effet, l'existence de la résistance échappait à 
la perception du medecin, En l'efoulant la résistance, 
I'hypnose laissait un certain espace libre oÙ pouvait 
<<:t'exercer l'analyse, et derrière cet espace la résistance 
était si bien dissimulée qu'elle en était rendue impéné... 
trable, tout comme Ie dOl1te dans la névrose obsession- 
nelle. J e suis done en droit de dire que la psychanalyse 
proprement dîte ne date que du jour oÙ on a renoncé à 
avoil' recours à l'hypnose. 

Iais, bien que la constatation de la résistance ait 
atteint une telle importance, nous n'en devons pas moins, 
par mesure de précaution, laisser place au doute et nous 
demander si nous ne sommes pas trop prom pts à admettre 
des l'ésistances, si, en Ie faisant, nous ne procédons pas 
parfo,is avec une certaine légèreté. II p'eut y avoir des 
cas de névrose où les associations ne réussissen t pas 
pour d' autres raisons; il se peut que les arguments qu 'on 
no us oppose sur ce pO,int méritent d'être pris en consi- 
dération et que no us ayons tort d'écarter la critique 
intellectuelle de nos analysés, en lui appliquant]a quali- 
fication commode de résistance. Je dois cependant vous 
dire que ce n'est pas sans peine que nous avons abouti 
à ce jugement. Nous, avond en l'occasion ,d'observel" 
chacun de ce-s patients critiques au moment de l'appari- 
tion et après la disparition de la résistance. C'est que la 
résistance varíe sans cesse d'intensité au cours du trai- 
tenient; cette intensité augmente toujours lorsqu'on 
aborde un thèmé nouveau, atteint son point maximum 
au plus fort de l'élàboration de ce thèlne, et baisse de 
nouveau Iorsque celui-ci est épui-sé. En outre, et à moins 
de nlaladres
cs techniques particulières, nous n'avons 
jamais pu provoquer Ie maximum de résist.ance dont. Ie 
In ala de fÙt capable. Nons avons pu constater de la sortc 
que Ie mên1e malade abandonne et reprcnd son attitude 
critique un nombre incalculable de fois au cours de 
l'analyse. Lorsque nous son1mes sur Ie point d'amener à 
sa conscience une fraction nouvelle et particulièrement 
pénible des matériaux inconscients, il devient critique 
-au plus haut dégré; s'il a réussi précédemmeht à com- 
prendre et à accepter beaucoup de chosés, toutes ses 
acquisitions se trouvent du coup perdues; dans son atti- 



RÈSISTAXCE ET REFOULEMENT 


31 7 


tude d'opposition à tout prix, il peut présenter le tableau 
complet de l'imbécillité affective. Mais si l'on a pu l'aider 
à vaincre cette résistance, il retrouve ses idées et recouvre 
sa faculté.de comprendre. Sa critique n'est done pas une 
fonction indépendante et, con1me telle, digne de respect: 
eUe e!3t un expédient au service de ses attitudes affec- 
tives, un expédient guidé et dirigé par sa résistance. Si 
quelque chose ne lui convient pas, il est capable de se 
défendre avec beaucoup d'ingéniosité et beaucoup 
d'esprit critique; lorsqu'au contraire quelque chose lui 
convient, il l'accepte avec une grande crédulité. NOlls 
en faisons peut-être tous autant; mais chez l'analysé 
cette subordination de l'intellect à la vie affective 
n'apparaît avec tant de netteté que parce que nous Ie 
repoussons par notre analyse dans ses derniers retran- 
chements. 
Le malade Sf' défendant avec tant d'énergie contre la 
suppression de ses symptômes et le rétablissement du 
cours normal de ses processus psychiques, comment 
expliquons-nous ce fait? NOllS nous disons que ces forces 
qui s'opposent au changement de l'état morbide doivent 
être les mêmes qne celles qui, à un moment donné, ont 
provoqué cet état. Les symptômes ont dû se former à la 
suite d'un processus que l'expérience que nous avons 
acquise lors de la dissociation des symptômes nous per- 
met de reconstituer. Nous savons déjà, depuis l'obser- 
vation de Breuer, que l'existence du syn1ptôme a pour 
condition Ie fait qu'un r
ocessus psychique n'a pu aboutir 
à sa fin normale, de façon à pouvoir devenir con scient. 
Le symptôme vient se substituer à ce qui n'a pas été 
achevé. Nous savons ainsi oÙ nous devons situer l'action 
de la force présumée. II a dû se manifester une violente 
opposition contre la pénétration du processus psychique 
jusqu'à la conscience; aussi ce processus est-il resté 
inconscient, et en tant qu'inconscient il avait la force de 
former un symptôme. La même opposition se manifeste, 
au cours du traitement contre, les efforts de transformer 
l'inconscient en con scient. C'est ce que nous percevons 
comme une résistance. N ous donnerons Ie nom de 
refoulement au processus pathogène qui se manifeste à 
nous par l'intermédiaire d'une résistance. 
N ous devons maintenant chercher à nous représenter 
,FREUD. 
 



SIS 


TIIÉOIUE GÉNÉRALE DES XÉYROSES 


d'une façon plus définie ce processns de refoulement. II 
est la condition prélin1inaire de la formation d'un symp- 
tôn1e, mais il est aussi quelque chose dont nous ne con- 
naissons rien d'analogue. Prenons une in1pulsion, un 
processus psychique doné d'une tendance à se transfor- 
mer en acte : nous savons que cette impulsion peut être 
écartée, rejetée, condan1née. De ce fait, l'énergie dont 
elle dispose lui est retirée, elle devient impuissante, Inais 
peut persister en qualité de souvenir. Toutes les déci- 
sions dont l'impulsion est l'objet se font sous Ie contrôle 
conscient du n'loi, Les choses devraient se passer autre- 
ment lorsque la même in1pulsion subit un refoulement. 
Elle conserverait son énergie, mais ne laisserait après 
elle aucnn souvenir; Ie processus mên1e dll refoulen1cnt 
s'accoluplirait en dehors de la conscience du moi. On 
,.oit que cette comparaison ne nous rapproche nulle- 
J11ent de la cOlnpréhension de la nature du refouleulent. 
Je yais vous exposer les représentations théoriques qui 
se sont montrées Ie plus utiles sous ce rapport, c'est-à- 
dire Ie plus aptes à rattacher la notion du refoulement à 
nne image définie. )lais" pour que eet exposé soit clair, 
il fant avant tout que nous substituions au sens descriptif 
du Inot (( inconscient)) SOn sens systématique ; autrement 
dit nous devons nous décider à reconnaître que la 
conscience ou l'inconscience d'un processus psychique 
n'est qu'une des propriétés, et qui n'est pas nécessaire- 
ment univoque, de celui-ci. Quand un processus reste 
inconscient, sa séparation de la conscience constitue 
peut-être un indice dll sort qu'il a subi, et non ce sort 
Ini-n1ême, Pour nous faire une idée exacte de ce sort, 
nous adlnettons que chaque processus psychique, à nne 
exception près dont no us parlerons tout à l'heure, existe 
d'abord à une phase ou à un stade inconscient pour passer 
ensuite à la phase consciente, à peu près comme une 
Ï1nage photographique COlnménce par être négative et 
ne devient l'inlage définitive qu'après ayoir passé á la 
phase positive. Or, de même que toute Ï1nage négative 
ne devient pas nécessairement une in1age pDsitive, tont 
processus psychiqne inconsl-'-Ïent ne s'c transforn1e pas 
npcessairelllent en processus cbnscient. 1\"'ou5 avons tout 
avantage à dire que chaque processus fait d'abord partie 
du système. psychique de l'inconscient et peut, dans 



nI
SlSTAXCE ET RgFOLLEME
1 3rg 
certaines circonstances, passer dans Ie système d u 
conscient. 
La représentation Ia plus siniple de ce système est 
pour no us Ia plus commode: c'est Ia représentation 
spatiale. Nous assimilons done Ie syStème de l'incon- 
scient à une grande antichambre, dans Iaquelle les ten- 
dances psychiques se pressent, teIJes des êtres vivants. 
A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus 
étroite, une sorte de salon, dans Iequel séjourne égale- 
ment Ia conscience. l\Iais à l'entrée de l'anticharnbre 
dans Ie salon veille un gardien qui inspecte chaque ten- 
dance psychique, lui impose la censure et l' empêche 
d'entrer au salon si elle Iui déplait. Que Ie gardien 
renvoie une tendance donnée dès Ie senil on qu'illui 
fasse repasser Ie seuil après qu'elle eut pénétré dans Ie 
salon. : la différence n'est pas bien gran de et Ie résultat 
est à peu près Ie même. Tout dépend du degré de sa 
vigilance et de sa perspicacité. Cette inlage a pour DO US 
eet avantage qu'elle nous permet de développer notre 
nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l'anti- 
ehambre réservée à l'inconscient éehappent au regard 
du conscient qui séjourne dans la pièce voisine, Elles sont 
done tout d'abord inconseientes. Lorsque, après avoir 
pénétré jusqu'au seuil, elles sont renvoyées par Ie gar- 
dien, c'est qu'elles sont incapables de devenir con- 
scientes : nous disons alors qu'elles sont 1'>c(oulées, l\1ais 
les tendances auxquelles Ie gardien a permis de franchir 
Ie seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement 
conseientes ; eUes peuvent Ie devenir si elles réussissent 
à attirer sur elles Ie regard de Ia conscienc
. Nous 
appellerons done cette deuxiènle pièee : systènle de la 
pré-conscience. Le fait pour un processus de devenir 
conseient garde ainsi son sens pnrement descriptif. 
L'essence du refoulementconsiste en ce qu'une tendance 
donnée est empêchée par Ie gardien de pénétrer de 
l'inconscient dans Ie pré-conscient. Et c'est ('e gardicn 
qui nous apparait sous la forme d'une résistance, 
lorsque nous essayons, par Ie traitement analytique, de 
mettre fin au refoulelnent. 
V ous me direz, sans do'l1te, que ccs représentations, à 
Ia fois simple et un peu fantaisistes, ne peuvent trouver 
, place dans un exposé scientifique. V ous .avez raison, et 



320 


THÉORIE GÉNÉRALE DES XÉVnOSES 


je sais fort bien D1f" rnême qu'elles sont, de plus, incor.. 
rectes et, si je ne Ine trompe pas trop, nous aurons bientôt 
quelque chose de plus intéressant å mettre à leur place. 
J'ignore si, corrigées et complétées, eUes r VOUS sem- 
bleront moins fantastiques, Sachez, en attendant, que 
ces représentations auxiliaires, dont nous avons un 
exempìe dans Ie bonholnme d',A..mpère nageant dans Ie 
circuit électrique, ne sont pas à dédaigner, car eUes 
aident, malgré tout, à comprendre certaines observa- 
tions. Je puis vous assurer que cette hypothèse brute de 
òeux locaux, avec Ie gardien se tenant StH' Ie seuil entre 
les deux pièces et avec la conscience jouant Ie rôle de 
spectatrice au bout de la seconde pièce, fournit une 
idée très approchée de l'état de chose réel. Je voudrais 
aussi vous entendre convenir que nos désignations: 
inconscient, · )èonscient, conscient, préjugent beaucoup 
moins et 5e justifient davantage que tant d'autres, pro- 
posées ou en usage: suh-conscient, para-conscient, lnter- 
conscien t, etc. 
Vne remarque à laquelle j'attacherais beau coup plus 
d'importance serait celIe que vous feriez en disant que 
l'organisation de l'appareil psychique, telle que je la 
postule ici pour les besoins de ma cause, qui est celIe 
de l'expJication des symptômes névrotiques, doit, pour 
être valable, avoir une portée générale et nous rendre 
compte également de la fonction normale. Rien de plus 
eX3ct. J e ne puis pour Ie moment dorner à ceUe renlar- 
que la suite qu'elle cOIn porte, mais notre intérêt p(\ur la 
psychologie de la formation de symptômes ne peut 
qu'augmenter dans des proportions extraordinaires, si 
nous :pou vons vraiment espérer obtenir, grâce à}' étude de 
ces conditions pathologiques, des informations sur Ie 
devenir psychique norn1al qui nous reste encore si caché. 
Cet exposé que je viens de VOllS faire concernant les 
deux systèmcs, leurs rapports réciproques et les liens 
qui les rattachent à la conscience, ne VOllS rappelle-t-il 
donc rien? Réf1échissez-y bien, et vons vous apercevrez 
que Ie gardien qui est en faction entre l'inconscient et Ie 
préconscient n'est que Ia personnification de la censure 
qui, nous l'avons vu, donne au rêve manifeste sa forme 
définitive. Les restes diurnes, dans ,lesquels nous avions 
reconuu les excitateurs du rêve, étaient, dans notre con- 



RÉSIST ANCE ET REFO{;LEME
T 


321 


ception, des matériaux préconscients qui, ayant subi 
pendant la nuit l'influence de désirs inconscients et 
refouIés, s'associent à ces désirs et forment, avec leur 
collaboration et grâce à l'énergie dont ils étaient douéd, 
Ie rêve latent. SOliS la domination du système inconscient, 
les matériaux préconscients, avonS-llOUS dit encore, 
subissaient une élaboration consistant en une condensa- 
tion et un déplacement qu'on n'observe qu'exceptionllelle- 
ment dans la vie psychique norInale, c'est-à-dire dans Ie 
système préconscient. Et no us avons caractérisé chacun 
des deux systèmes par Ie mode de travail qui s'y accom- 
plit; selon Ie rapport qu'il présentait avec la conscience, 
elle-n1ême prolongen1ent de la pl'éconscience, on pouvait 
dire si tel phénomène donné faisait partie de run ou de 
l'autre de ces deux systèmes. Or, Ie rêve, d'après cette 
manière, de voir, ne présente rien d'un phénoll1ène 
pathoIogique: il peut survenir chez n'importe quel 
homme sain, dans les conditions qui caractérisent l'état 
de somnleil. Et cette hypothèse sur la structure de 
l'appareil psychique, hypothèse qui englobe dans la 
même explication la formation du rêve et ceIle des 
symptômes névrotiques, a toutes les chances d'être 
également valable pour la vie psychique normale 
V oici, jusqu'à nouvel ordre, CODifient il faut com- 
prendre Ie refoulement. Celui-ci n'est qu'une condition 
préalable de la formation de symptômes. N ous savons 
que Ie symptôme vient se substituer à quelque chose 
que Ie refoulement empêche de s'extérioriser, 1\Iais 
quand on sait ce qu' est Ie refoulement, on est encore 
loin de comprendre cette formation substitutive. A l'antre 
bout du prohIème, la constatation du refoulement sou- 
iève les questions suivantes : QueUes sont les tendances 
psychiques qui subissent Ie refoulement? QueUes sont 
les forces qui imposent Ie refoulement ? A quels D10biles 
obéit-il ? Pour répondre à ces questions, nous ne dispo- 
sons pour Ie moment que d'un selli élément. En exanli- 
nant la résistance, nous avons appris qu'elle est un pro- 
duit des forces du moi, de propriétés connnes et Iatentes 
de son caractère. Ce sont done aussi ces forces et ces 
propriétés qui doivent avoil' déterminé Ie refoulement 
ou, tout au moins, avoir contribué à Ie produire. Tout le 
reste nous est encore inconnu. 



322 


TIIf
onIE GÉXI
nALE DES NJtYROSES 



Iais ici vient à notre secours l'autre des expériences 
que j'avais annoncées plus haul. L'analyse nous perlnet 
de définir d'une façon tout à fait générale l'intention à 
laquelle servent les symptôn1es névrotiques. II n'ya là 
d'ailleurs pour vous rien de nouveau. Ne vous l'ai-je pas 
1110ntré sur deux cas de névrose ? Qui, mais que signifient 
deux cas? V ous avez Ie droit d' exiger que je vous prouve 
mon aflìrmation sur des centaines de cas, sur des cas 
innolnbrables. J e regrette de ne pOllvoir Ie faire, J e dois 
VOllS renvoyer de nouveau à votre propre expérience 
ou invoquer la conviction qui, en ce qui concerne ce 
point, s'appuie sur l'affirmation unaninle de tous les 
psychanalystes. 
Vous va us rappelez sans doute que, dans ces deux cas, 
dont nous avions soun1is les symptômes à un examen 
détaillé, l'analyse nous a fait pénétrer dans la vie 
sexuelle intime des malades. Dans Ie premier cas, en 
outre, no us avons reconnu d'une façon particulièrement 
nette l'intention OU la tendance des symptôn1es exami- 
nés ; il se peut que dans Ie deuxième cas cette intention 
ou tendance ait été masquée par quelque chose dont 
nous aurons l'occasion de parler plus loin. Or, tous les 
autres cas que nous soun1ettrions à l'analyse nous révé-' 
leraient exactenlent les mêlnes détails que ceux conslatés 
dans les deux cas en question. !)ans tous les cas l'ana- 
lyse nous introcluirait dans les événements sexuels et 
nous révélerait les désirs sexuels des malades, et chaque 
fois nOlls aurions à constater que leurs symptômes sont 
au service de la même intention. Cette intention n'est 
autre que la satisfaction des désirs sexuels; les symp- 
tômes servent à la satisfaction sexuelle du malade, iis se 
substituent à cette satisfaction lor.sque Ie malade en est 
privé dans la vie norlnale. 
Souvenez-vous de l'action obsessionnelle de notre 
première malade. La femme est privée de son Inari 
qu'elle aime profondément et dont eUe ne peut partager 
la vie à cause de ses défauts et de ses faiblesses, Elle 
doit lui rester fidèIe, ne chercher à Ie relnplacer par per- 
sonne. Son syn1ptôme obsessionnellui procure ce à quoi 
elle aspire, relève son mari, nie, corrige ses faiblesses, 
en premier lieu son impuissance. Ce symptôme n'est an 
fond, tout comme un rêve, qu'une satisfaction d'un 



RÉSISTA
CE ET REFOULE
JEXT 


323 


désir et, ce que Ie rêve n'est pas toujours, qu'une satis- 
faction d.un désir érotique. A propos de notre deuxième 
malade, vaus avez pu au moins apprendre que son céré- 
monial avait pour but de s'opposer aux relations sexuelles 
des parents, afin de rendre impossible la naissance d'un 
nouvel enfant. V ous avez appris également que par ce 
cérémonial notre malade tendait au fond à se substituer 
à sa mère. II s'agit donc ici, comme dans Ie premier 
cas, de suppression d'obstacles s'opposant à la satisfac- 
tion sexuelle et de réalisation de désirs érotiques. Quant 
à la complication à laquelle no us avons fait allusion, il 
en sera question dans un instan.t. 
Afin de justifier les restrictions que j'aurai à apporter 
dans la suite à la généralité de mes propositions, j'attire 
votre attention sur Ie fait que tout ce que je dis ici con- 
cernant Ie refoulement, la formation et la signification 
des symptômes a été déduit de l'analyse de trois formes 
de névrose, l'hystérie d'angoisse, l'hystérie de conversion 
et la névrose obsessionnelle, et ne s'applique en premier 
lieu qu'à ces trois formes. Ces trois affections, que nous 
avons l'habitude de réunir dans Ie même groupe sous Ie 
non1 génériqne de (( névroses de transfert )), circonscrivent 
également Ie domaine sur lequel peut s'exercer l'activité 
psychanalytique.. Les autres névroses ont fait, de la part 
de la psychanalyse, l'objet d'études moins approfondies. 
En ce qui concerne un de leurs groupes, l'impossibilité 
de toute intervention thérapeutique a été la raison de sa 
mise de côté. N'oubliez pas que la psychanalyse est 
encore une science très jenne, que pour.. s'y préparer il 
faut beaucoup de travail et de telnps et qu'il n'y a pas 
encore bien longtemps elle ne con1ptait qu'un seul par- 
tisan. Partout cependant se manifeste un effort de péné- 
trer et de cOlnprendre la nature de ces autres affections 
qui ne sont pas des névroses de transfert. J
espère encore 
pouvoir vous montrer quels développements nos hypo- 
thèses et résultats subissent du fait de leur application 
à ces nouveaux matériaux, ces nouvelles études ayant 
abouti, non à la réfutation de nos premières acquisitions, 
mais à l'établissement d'ensembles supérieurs. Et puisque 
tout ce qui a été dit ici s'applique aux trois névroses de 
transfert, je me permets de rehausser la valeur des symp- 
t()nleS en vous faisant part d'un détail nouveau. Un 



324 


THÉORIE GtNÉHALE DES NÉYROSES 


examen com paré des causes occasionnelles de ces trois 
affections donne un résultat qui peut se résumer dans la 
forIllule suivante : les malades en question souIfrent 
d'une }Jrivation, la réalité leur refusant la satisfaction de 
leurs désirs sexuels. V ous Ie voyez : l'accord est parfait 
entre ces deux résultats. La seule manière adéquate de 
comprendre les symptômes consiste à les considérer 
comme une satisfaction substitutive, destinée à rem placer 
celle qu'on se voit refuser dans Ia vie normale. 
Certes, on peut encore opposer de nombreuses objec- 
tions à la proposition que les symptômes névrotiques 
sont des symptômes substitutifs. Je vais m'occuper 
aujourd'hui de deux de ces objections. Si vous avez vous- 
mên1es soumis à l'exalnen psychanaIytique un certain 
nombre de lualades, YOUS n1e direz peut-être sur un ton 
de reproche: il y a toute une série de cas oÙ votre pro- 
position ne 5e vérifie pas; dans ces cas, les symptômes 
seillblent avoir une destination contraire, qui consiste à 
exclure ou à supprimer la satisfaction seXlH lIe. Je ne 
vais pas contester l'exactitude de votre interpr 
tation. 
J)ans la psychanalyse, les choses se révèlent souvent 
hBaucoup plus compliquées que nous Ie voudrions. Si 
eUes étaient sinlples, on n'aurait peut-être pas besoin 
de la psych analyse pour les élucider. Certaines parties 
du cérélllonial de notre deuxième malade Iaissent en effet 
apparaître ce caractère ascétique, hostile à la satisfaction 
sexuelle, par exen1pIe, lorsqu'elle écarte pendules et 
montres, acte magique par lequel eUe pense s' épargner 
des érections nocturnes, ou lorsqu'elle yeut empêcher la 
chute et Ie bris de vases, espérant par là préserver sa 
virginité. J)ang d'autres cas de cérén10nial précédant Ie 
coucher, que j'ai eu l'occasion d'anaIyser, ce caractère 
négatif était beaucoup plus prononcé; dans certains 
d'entre eux, tout Ie cérémonial se composait de 111esures 
de préservation contre les souvenirs et les tentations 
sexuels. La psychanalyse nous a cependant déjà lllontré 
plus d'une fois qu'opposition n'est pas toujours contra- 
ð-iction, N ous ponrrions élargir notre proposition, en 
disant que les syn1pt6mes ont pour but soit de procurer 
une satisfaction sexuelle, soit de préserver contre elIe; 
Ie caractère positif, au sens de la satisfaction, étant pré- 
dominant dans l'hystérie, Ie caractère négatif, ascétique 



RÉSIST ANCE ET REFOULEMENT 


325 


dominant dans Ia névrose obsessionnelle, Si Ies symp- 
tômes peuvent servir aussi bien à la satisfaction sexuelle 
qu'à son contraire, ceUe double destination au cette bipo- 
larité des symptômes s'explique parfaitement bien par 
un des rouages de leur T.aécanisme dont nous n'avons 
pas encore eu l'occasion de parler. lis sont notamment, 
ainsi que nous Ie verrons, des effets de compromi3, résul- 
tant de l'interférence de deux tendances opposées, et ils 
expriment aussi bien ce qui a été refolllé que ce qui a 
été la cause du refoulement et a ainsi contribué à leur 
production. La substitution peut se faire plus au profit de 
l'une de ces tendances que de l'autre ; eUe se fait rarement 
au profit exclusif d'une seule. Dans 1 'hystérie, les deux 
intentions s'expriment Ie plus souvent par un seul et 
mêrne synlptôme; dans la névrose obsessionnelle il y a 
séparation entre les deux intentions: Ie symptôme, qui est 
à deux temps, se conlpose de deux actions s'accomplis- 
sant l'une après l'autre et s'annulant réciproquement. 
II no us sera moinB facile de dissiper un autre doute. 
En passant en revue un cert.ain non1bre d'interprétations 
de symptômes, vous serez probablement tentés de dire 
que c'est abuser quelque peu que de vouloir les expliquer 
taus par la satisfaction substitutive des désirs sexuels. 
V ous ne tarderez pas à faire ressortir que ces symptômes 
n'ofrrent à la satisfaction aucun élément réel, qu'ils se 
bornent Ie plus souvent à ranilner une sensation_au à 
représenter une image fantaisiste appartenant à un com- 
plexus sexuel. V ous trouvcrez, en outre, que la prétendue 
satisfaction sexuelle présente souvent un caractère puéril 
et indigne, se rapproche d'un acte masturbatoire ou rap- 
pelle ces pratiques malpropres qu'on défend déjà aux 
enfants et dont on cherche à les déshabituer. Et, par- 
dessus tout, vous manifesterez votre étonnement de voir 
qu'on considère comme une satisfaction sexuelle ce qui 
ne devrait être décrit que con1me une satisfaction de 
désirs cruels ou affreux, voire de désirs contre nature. 
Sur ces derniers points, il no us sera impossible de nons 
mettre d'accord tant que nous n'aurons pas soumis à un 
examen approfondi la vie sexuel!e de I'hon1me et tant 
que no us n'au!."ons pas défini ce qu'il est permis, sans 
risque d' erreur, de considérer comme sexuel. 



CIIAPITHE XX 


LA VIE SEXUELLE DE L'HOj\I
IE 


On pourrait croire que tout Ie monde s'accorde sur Ie 
sens qu'il faut attacher au mot (( sexuel )). Avant tout, 
Ie sexuel n'est-il pas l'iudécent, ce dont il ne faut pas 
parler? Je IDe suis laissé raconter que les éIèves d'un 
célèbre psychiatre, voulant convaincre leur maître que 
les symptômes des hystériques ont Ie plus souvent un 
caractère sexuel, l'ont anle
é devant Ie lit d'une hysté- 
rique dont les crises simulaient incontestableluent Ie 
tL
avail de l'accouchement. Ce que voyant, Ie professeur 
dit avec dédain: (( L'accouchement n'a rien d'un acte 
sexuel )). Sans doute, un accouchement n'est pas toujours 
et nécessairement un acte indécent. 
V ous me blâmez sans doute de plaisanter à propos de 
c\oses aussi sérieuses. 
lais ce que je vous dis là est loin 
{1 ètre une plaisanterie. C'est que Ie contenu de la notion 
du << sexuel )) ne se laisse pas définir facilement. On pour- 
rait dire que tout ce qui se rattache aux différences sépa- 
rant les sexes est sexuel, mais ce serait là une définition 
aussi vague que vaste. En tenant principalenlent compte 
de l'acte sexuel lui-même, vous pourriez dire qu'est 
sexuel tout ce qui se rapporte à l'intention de se procu. 
reI" une jouissance à l'aide du corps, et plus particulière- 
ment des or.ganes génitaux, du sexe opposé, bref tout ce 
qui se rapporte au désir de l'accouplem"ent et de l'accom- 
plissement de l'acte sexuel. Par cette définition, VOllS 
vous rapprocheriez de ceux qui identifient Ie sexuel avec 
I'indécent et vous auriez raison de dire que l'accouche- 
ment n'a rien de sexuel. 
lais en faisant de la procréation 
Ie lloyau de la sexualité, vons courez Ie risque d'exclure 
de votre définition une foule d'actes qui, tels que Ia 
masturbation ou Inême Ie baiser, sans avoir la proerèa- 
tion pour but, n' en sont pas moins de nature sexuellc 



L
\ YIE SEXUELLE DE L'IIO
IME 


3
7 


l\lais nous savons déjà, que tons les essais de définition 
font naître des difficultés; n'espérons done pas qu'il en 
sera autrement dans Ie cas qui nous occupe. Nous pou- 
vons soupçonner qu'au cours du développement de la 
notion du (( sexuel )), il s'est produit quelque chose qui, 
selon l'exceHente expression de H. Silberer, a en pour 
conséquence une (( erreur par dissimulation )). Tout bien 
considéré, no us ne SOlnmes cependant pas privés de 
tonte orientation quant à ce que les hommes appellent 
(( sexuel )). . 
Dne définition tenant compte à la fois de l'opposition 
des sexes, de la jouissance sexuelle, de la fonction de la 
procréation et du caractère indécent d'une série d'actes 
et d'ohjets qui doivent rester cachés, - une telle défini- 
tion disons-nous, peut suffire à tous les besoins pra- 
tiques de la vie. 
Iais la science ne saurait s'en contenter. 
Grâce à des recherches minutieuses et qui ont exigé de 
la part des sujets examinés beaucoup de désintéresse- 
n1ent et une grande maîtrise sur eux-mêmes, nous avons 
pu constater I'existence de groupes entiers d'individus 
dont la (( vie sexuelle )) diffère d 'une façon frappante de 
la représentation moyenn 
 et courante. Quelques- uns de 
ces (( pervers')) ont, pour ainsi dire, rayé de leur pro- 
gramme la différence sexuelle. Seuls des individ us d u 
lnême sexe qu'eux sont susceptibles d'exciter leurs désirs 
sexuels; Ie sexe opposé, parfois les organes sexl1els du 
sexe opposé, ne présentent à leurs yeux rien de sexuel 
et constituent, dans des cas extrêmes, un objet d'aver- 
sion. II va sans dire que ces pervers ont renoncé à pren- 
dre la nloindre part à la procréation. N ous appelons ces 
personnes homosexuelles ou inverlies, Ce sont des hom- 
Ines et des femmes ayant souvent, pas toujours, reçu 
une instruction et une éducation irréprochables, d'un 
niveau moral et intellectuel très élevé, affectés de ceUe 
senle triste anomalie. Par l'organe de leurs représentants 
scientifiques, ils se donnent pour une variété hunlaine 
particulière, pour un (( troisièrrte sexe)) pouvant prétendre 
aux nlêmes droits que les deux autres, 
ous aurons pel1t- 
être l' occasion de faire un examen critique de leurs 
prétentions. lIs ne forment naturellement pas, ainsi ql1'iIs 
seraient tentés de no us Ie faire croire, une (( élite )) de 
!'humanité; on tt.ouve dans leurs rangs tout autant d'in- 



3
8 


TIIÉORIE GÉNÉRALE DES NÉVROSES 


dividus sans valeur et inutiles que dans les rangs de . 
ceux qui ont une sexua.lité normale. 
Ces pervers se cornportent envers leur objet sexuel à 
peu près de la même Jnanière dont les normaux se COln- 
portent envers Ie leur. 1Iais ensuite vient toute une série 
d'anorlnaux dont l'activité sexuelle s'écarte de plus en 
plus de ce qu'un homme raisonnable estime désirable. 
Par leur variété et leur singularité' on ne pourrait les 
comparer qu'aux monstres difforrnes et grotesques qui, 
dans Ie tableau de P. Breughel, viennent tenter saint l\n- 
toine, ou aux dieux et aux croyants depuis longtemps 
oubliés que G, Flaubert fait défiler dans une longue pro- 
cession sous les yeux de son pieux pénitent, Leur foule 
bigarrée appelle une classification, sans laquelle on serait 
dans l'impossibil
té de s'orienter, Nous les divisons en 
deux groupes: ceux qui, cornme les homosexuels, se dis- 
tinguent des normaux par leur objet sexuel, et ceux qui, 
avant tout, poursuivent un autre but sexuel que les nor- 
nlal1X. Font partie du prelnier groupe ceux qui ont 
renoncé à l'accouplement des organes génitaux opposés 
et qui, dans leur acte sexuel, remplacent chez leur par- 
tepaire l'organe sexuel par une autre partie Oil région du 
corps. Peu importe que cette partie ou région se prête 
mal, par sa structure, à l'acte en question: les individus 
de ce groupe font abstraction de cette considération, ainsi 
que de l'obstacle qne peut opposer la sensation de dégoût 
(ils remplacent Ie vagin par la bouche, par l'anus). Font 
encore partie du même groupe ceux qui demandent leur 
satisfaction aux organes génitaux, non à cause de leurs 
fonctions sexuelles, mais à cause d'autres fonctions aux- 
queUes ces oi'ganes prennent part pour des raisons ana- 
tOlniques ou de voisinage. Chez ces individus les fonc- 
tions d'excrétion que l'éducation s'applique à faire 
considérer comme indécentes monopolisent à leur pro- 
fit tout l'intérêt sexuel. Viennent ensuite d'autres indivi- 
dus qui ont totalement renoncé anx organes génitaux 
comme ohjets de satisfaction sexuelle et ont élev.é à 
cette dignité des parties du corps tout à fait différentes: 
Ie sein ou Ie pied de la femme, sa natte. D'antres indi- 
vidus encore ne cherchent lnême pas à satisfaire leur 
désir sexuel à l'aide d'une partie quelconque du corps; 
un objet de toilette leur Buffit: un soulier, un linge blanc. 



LA Y:E SEXrELLE DE L 'IIO
ßIE 32 9 
Ce sont les fétichistes. Citons enfin la catégorie de ceux 
qui désirent bien l'objet sexuel complet et nornlal, mais 
lui demandent des choses déterminées, singulières on 
horribles, jusqu'à vouloir transformer Ie porteur de l'ob- 
jet sexuel désiré en un cadavre inanimé, et ne sont pas 
capables d'en jouir tant qu'ils n'ont pas obéi à leur cri- 
n1Ínelle impulsion. 
Iais assez de ces horreurs ! 
L'autre grand groupe de pervers se COIn pose d'indivi- 
dus qui assignent pour but à leurs désirs sexuels ce qui, 
chez les norlnaux, ne conslitue qu'un acte de prépara- 
tion ou d'introduction. lIs inspectent, palpent et tâtent)a 
personne du sexe opposé, cherchent à entrevoir les par- 
ties cachées et intimes de son corps, ou découvrent leurs 
propres parties cachées. dans l'espoirsecret d'être récom- 
pensés par la réciprocité. 'Tiennent ensuite les énigma- 
tiqnes sadistes qui ne connaissent d'autrc plaisir que 
celui d'infliger à leur objet des douleurs et des souffran- 
ces, depuis la simple humi]iationjusqu'à de graves lésions 
corporelles; et ils ont leur pendant dans les masochistes 
dont l'unique plaisir consiste à reccvoir de l'objet aimé 
toutes les humiliations et toutes les souffrances, sons 
une forme synlbolique ou réelle. D'autres encore pré- 
sentent une association et entre-croisement de plusieurs 
de ces tendances anormales, mais nons devons ajouter, 
pour fìnir, que chacun des deux grands groupes dent 
nous venons de nous occuper présente deux gran rl rs 
subdivisions: I'une de celles-ci conlprend le
 inti í1 9 vlns 
qui cherchent leur satisfaction sexuelle dnn

 la réalité, 
tanclis que les individus composant l'autre subdivision 
se contentent de la simple représentation de cette satis- 
faction, et
 au lieu de rechercheI' un objet réel, concen- 
trent tout leur intérêt sur un produit de leur imagina- 
ti 0 n. 
Que ces folies, singularités et horreurs représentent 
réellement l'activité sexuelle des indivi
us en question, 
- c'est là un point qui n'admet pas Ie moindre doute. 
C'est ainsi d'ailleurs que ces individus conçoivent eux- 
mêmes leurs sYlnpathies et leurs goÚts. lIs se rendent 
parfois compte qu'il s'agit là de substitutions, mais nOllS 
devons ajonter, pour notre part, que leurs folies, singu- 
larités et horreurs jonent dans leur vie exactement Ie 
mênle rôle que la satisfaction sexuelle norlnale dans la 



330 


THf
ORIE G
:NtRALE D
S NEVROS
S 


nôtre; qu'ils font, pour obtenir leur satisfactíon, le
 
mêmes sacrifices, souvent très grands, que nous, et qu'en 
poursuivant les gros et les petits détails on peut décou- 
vrir les points sur lesquels ces anomalies se rapprochent 
de l'état normal et ceux sur lesquels elles s'en écartent. 
V ous constaterez que dans ces anomalies Ie caractère 
d'indécence, inhérent à l'activité sexnelle, est poussé à 
l'extrême degré, à un point où l'indécence devient de la 
turpitude. 
Et, maintenant, queUe attitude devons-nous adopter à 
l'égard de ces modes extraordinaires de satisfaction 
sexuelle? Déclarer que nous sommes indignés, manifes., 
tel' notre aversion personnelle, assurer que noÙs ne par- 
tagerons pas ces vices, - tout cela ne signifie rien et, 
d'ailleurs, ce sont des choses qu'on ne nous demande 
pas, II s'agit, après tout, d'un ordre de phénolnènes qui 
sollicite notre attention au lnêlne titre que n'importe quel 
autre ordre. Se réfugier derrière l'affirmation que ce 
sont là des faits rares, de simples curiosités, c'est s'ex- 
poser à recevoir un rapide démenti. Les phénomi-'nes 
dont nous nous occupons sont, au contraire, très fré- 
qucnts, très répandus. Mais si ron venait nous dire que 
ces déviations et perversions de l'instinct sexuel ne doi- 
vent priS ñous induire en erreur quant à notre manière 
de concevoir la vie sexuelle en général, notre réponse 
... , . 
seralt toute prete: tant que nous n aurons pas cOlllprls 
ces fornles morbides de la sexualité, tant que nous n'au- 
rons pas établi leurs rapports avec la vie sexuelle nor- 
lnale, iI nous sera égalenlent impossible de comprendre 
cette dernière. Bref, no us nous trouvons devant une tâehe 
théorique urgente, qui consiste à rendre compte des per- 
versions dont nous avons parlé et de l
urs rapports avec 
la sexualité dite normale. 
N ous serons aidés dans cette tâche par une remarque 
et deux nouvelles expériences. La pren1ière e3t d'I,van 
Bloch qui, à la conception qui yoit dans toute5 ces per- 
ycrsions des (( signes de dégénérescence )), ajoute ce 
correctif que ces écarts du but sexuel, que CC3 attitudes 
pcr,yel-ses à l'égard de l'objet sexueI ont existé à tbutes 
]es époques connnes, cl1cz tous les peuple's, aussi bien 
chez les plus primitifs que chez les plus civilisés, et qu'ils 
ont parfois joui de la tolérance et de la reconnaissance 



LA "IE SEXCELLE DE L'HO
Jr\l1!: 


33t 


générales. Quant aux deux expériences, elles ont été fai- 
es au cours de recherche3 psychanalytiques sur des 
névrotiques; eUes sont de na:ure à orienteI' d'une façon 
décisive notre conception des perversions sexuelles, 
Les symptômes névrotiques, avons-nous dit, sont des 
satisfactions substitutives, et je vous ai fait en
revoir que 
la confirmation de cette proposition par l'analyse des 
symptômes se heurterait à beaucoup de difficultés, Elle 
ne se justifie que si, en parlant de (( satisfaction sexuelle 1), 
no us sous-entendons également les be:;oins sexuels dits 
pervers, car une pareille interprétatiûn des sym ptômes 
s'ÏInpose à nous avec une fréquence étonnante. La pré- 
tention par laquelle les homosexuels et les invertis affir- 
rnent qu'ils sont des êtres exceptionnels disparaît devant 
la constatation qu'il n'est pas un seul névrotique chez 
lequel on ne puis5e prouver l' existence de tendances 
honlose
uelles et que bon nombre de symptômes névro- 
tiques ne sont que l'expression de cett
 inversion latente. 
Ceux qui se nomment eux-mêmes homosexuels ne sont 
que les invertis conscients et Inanifestes, et leur nOlnbre 
est minime à côté de celui des homosexuels latents. 

 011S sommes obligés de voir dans I'homosexualité une 
excroissance à peu près régulière de la vie amoureuse, 
et son importance grandit à nos yeux à nlesure que 
nous approfondissons celIe-cia Sans doute, les différences 
qui existent entre l'homosexualité manifeste et la vie 
sexuelle normale ne se trouvent pas supprilnées de ce 
fait; si la valeur théorique de celle-Ià s'en trouve consi- 
dérablement réduite, sa valeur pratique demeure intacte. 
. :\OU!3 apprenons nlênle que la paranoïa,que nous ne 
I)ouvons pas ranger dans la catég;.noie des névroses par 
transfert, résulte rigoureuselnent de la tentative de 
Jéfense contre des impulsions h01l10sexuelles trop ,'io- 
lentes. ,r ous vous rappelez peut-être eneore qu'une de 
nos malades, au cours de son acte ubsessionnel, simu- 
lait son pro pre Inari dont eUe vivait separée ; pareille pro- 
duction de symptônles simulant un homme est fréquente 
chez les feßlmes névrotiques, Bien "pl'il ne s'agisse pas 
là d 'homosexualité propremcnt dite. ces cas n'en réali- 
sent pas Inoins certaines de ses conditions. 
Ainsi que vous Ie savez probablement, la névrose hys- 
térique peut manife3ter ses S}Tßlptômes dans tous lea 



33
 " TIJÉORIE GÉNÉRALE DES NÈVHOSES 
systèmes d'organes et ainsi troubleI' toutes les fonctions. 
L'analyse nous révèle dans ces cas une manifestation de 
toutes les tendances dites perverses, lesquelles cherehent 
à substituer aux organes génitanx d'autres organes qui 
se comportent alors comme des organes génitaux de 
substitution. C'est précisément grâce à la syn1ptomato- 
logie de l'hystérie que nous son1mes arrivés à la con- 
ception d'après laquelle tous les organes du corps, en 
plus de leur fonction norJnale, joueraient aussi un rôle 
sexuel, érogène, qui devient parfois dominant au point 
de troubleI' Ie fonctionnement norrrtal. ))'innornbrables 
sensations et innervations qui, à titre de syn1ptômes de 
l'hystérie, se localisent sur des organes n'ayant en appa- 
rence aueun rapport avec la sexualité, nous révèlent 
ainsi leur nature véritable: eUes constituent autant de 
satisfactions de désirs sexuels pervers en vue desquelles 
d'autres organes ont assun1é Ie rôle d'organes sexuels. 
NOllS avons alors l'occasion de constater la fréquence 
avec laquelle Ies organes d'absorption d'aliments et les 
organes d'excrétion deviennent les porteurs des excita- 
tions sexuellcs, II s'agit ainsi de la Inên1e constata- 
tion que celIe que nous avons faite à propos des perver- 
sions, avec ceUe différence que dans ces dernières Ie fait 
qui nous occupe peut être constaté sans ditTiculté et 
sans erreur possible, tandis que dans l'hystérie nous 
devons COlnmencer par l'interprétation des syrrlptômes 
et reléguer ensuite les tendances sexuelles perverses dans 
l'inconscient, au lieu, de les attribuer à la conscience de 
l'individu. 
I)es nOlnbreux tableaux syrnptolnatiques qne revêt la 
névrose obsessionnelle, les plus in1portants sont ceux 
provoqués par la pression des tendances sexuelles forte- 
l11ent sadiques, donc perverses quant à leur but; et, en 
conformité avec la structure d'une névrose obsession- 
nelle, ces symptômes servent de moyen de défense contre 
ces désirs ou bien expriment la lutte entre 1a volonté de 
satisfaction et la volonté de défense. l\1ais la satisfaction 
elle-Inêlne, au lieu de se produire en empruntant Ie che- 
min Ie plus court, sait se manifester dans l'attitude des 
malades par les voies les plus détournées et se tourne de 
préférenc
 contre la personne même du mala de qui s'in- 
flige ainsi toutes sortes de tortures. D'autres formes de 



LA VIE SEXCELLE DE L 'nO
BJE 


333 


cette npvrose, celles qu'on peut appeler scrntatrices, cor- 
respondent à nne sexualisation excessive d'actes qui, 
dans les cas normaux, ne sont que les actes préparatoires 
de la satisfaction sexuelle: les nla]ades veulent voir, 
toucher, fouiller. Nons avons là l'explication de l'{>norme 
importance que revêtent parfois chez ces rnalades la 
crainte de tout attouchement et l'obsession ahlutionniste. 
On ne soup
onne pas conlbien nomhreux sont les actes 
ohsessionnel
 qui rerri'sentent une répétition ou tine 
modification masquée de la D1astl1rhation laquelle, on 
Ie sait, accon1pagne, en tant qu 'acte unique et uniforn1e, 
les forlnes les plus variées de la déviation sexuelle. 
II ]ue serait facile de 111ultiplier les liens qui rattachent 
la perversion à la névrose, mais ce que je vous ai dit suillt 
à notre intention. ::\Iais nous devons nous garder d'exa- 
gérer l'importance symptomatjqne, la présence et l'inten- 
sité des tendances perverses chez l'homlne. V ous avez 
entendu dire qu'on peut contracter une névrose lol's- 
qu'on est privé de satisfaction sexuelle normale, Le 
besoin empruntc alors les voies de satisfaction anor- 
Dlales. V ous verrez plus tard comn1ent les choses se 
p3ssent dans ces cas, 
Iais vous conlprenez d'ores et 
dèj à que devenues perverses, par suite de ce refoulernent 
(( collatéral )), les tendances doivent apparaitre pI us. 
violentes qu'elles ne Ie seraient si aUCl1n obstacle réel ne 
s'était opposé à la satisfaction sexuelle norlna]e. On 
constate d'ailleurs une influence analogue, en ce qui 
concerne les perversions manifestes, Elles sont provo- 
quées on favorisées dans certains cas par Ie fait quP, par 
suite de circonstances passagères ou de conditions 
sociales durables, la satisfaction sexuelle nornlale se 
heurte à des difficuItl-s insurn10ntables. II va sans dire 
que dans d'autres cas les tendances perverses sont indé- 
pendantes des circonstances 011 conditions susceptibles 
de les favoriser et constituent pour les individus qui en 
sont porteurs la forrne norlnale de leur vie sexuelle, 
Vous venez peut-être d'éprouver l'impression que, loin 
d'élucider les rapports existant entre la sexualité normale 
et la sexualité perverse, nous n'avons fait qne les em- 
brouiller, RéfIéchissez cependant à ceci: s'il est exact 
que chez les personnes privées de la possihilité d'obtenir 
une satisfaction sexuelle normale on voit apparaître des 
FREUD. 
I 



334 


THÉORIE GÉNÉRALE DES NÉVROSES 


tendances perverses qui, sans cela, ne se seraient jamais 
manifestées, on do it admettre qn'il existait tout de mêlne 
chez ces personnes quelque chose qui les prédisposait à 
ces perversions; OU, si vons aÌlnez n1Ïenx, que ces per- 
versions existaient chez elles à l'état latent. Cela admis, 
nous arrivons à l'aulre des faits nouveaux qne je vous 
avais annoncés, La recherche psychanalytique s'est 
notamment vue obligée de porter aussi son attention snr 
la vie sexuelle de l'enfant, et elle y a été amenée par Ie 
fait que les souvenirs et les idées qui surgissent chez les 
sujets au cours de l'analyse de leurs symptôn1es ramè- 
nent régulièrement l'analyse aux pren1Ïères années de 
l'enfance de ces sujets, Toutes les conclusions que nous 
avions formulées à propos de ce fait ont été vérifiées point 
par point à la suite d'observations directes sur des 
enfants, Et nons avons constaté que tontes les tendances 
perverses plongent par leurs racines dans l'enfance, que 
les enfants portent en eux tOlltes les prédisp08itions à 
ces tendances qu'ils manifestent dans la mesure cOlnpa- 
tible avec leur imlnaturité, bref que la sexualité perverse 
n'est pas autre chose que la sexualité infantile grossie et 
décomposée en ses tendances particulières, 
Cette fois vous apercevez les perversions SOllS un tout 
autre jour, et vous ne pourrez plus méconnaître leurs 
rapports avec la vie sexuelle de l'hon1me, Mais au prix de 
combien de surprises et de pénibles déceptions I V ous 
serez tout d'abord tentés de nier tout: et Ie fait que les 
enfants possèdent quelque chose qui Inérite Ie nom de 
vie sexuelle, et l'exactitude de nos observations, et mon 
I droit de trouver dans l'attitude des enfants une affinité 
avec ce que nous condan1nons chez des personnes plus 
âgées comIne étant une perversion, Permettez-moi done 
tout d'abord de vous expliquer les raisons de votre 
rés;istance; je vons exposerai ensuite l'ensemble de mes 
observations, Prétendre que les enfants n'ont pas de vie 
sexuelle, - excitations sexuelles, besoins sexuels, nne 
sorte de satisfaction sexuelle, - mais que cette vie 
s'éveille chez eux hrusquen1ent à l'âge de 12 à 16. ans, 
c'est, abstraction faite de tontes les observations, avancer 
une affirnlation qui, au point de vue biologique, est aussi 
invraisemblable, voire aussi absurde que Ie serait celle 
t!'après laquelJe les enfants naîtraient sans organes géni- 



I...\ VIE SEXUELLE DE L'HOMßIE 


33:J 


taux, lesquels ne feraient leurapparition qu'à l'âge de la pu- 
herté. Ce qui s'éveille chez les enfants à cet âge, c'est la 
fonction de la reproduction qui se sert, pour réaliser ses 
huts, d'un appareil corporel et psychique déjà existant. 
Vous tombez dans l'erreur qui consiste à confondre sexua- 
lité et reproduction, et par cette erreur vous vous ferlnez 
l'accès à la compréhension de Ia sexuaJité, des perversions 
et des névroses. C'est là cependant une erreur tendan- 
cieuse. Et, chose étonnante, elle a sa source dans Ie fait que 
vons avez été enfants vous-n1êmes et avez, comme tels, 
subi l'influence de l'éducation. Au point de vue de l'édu- 
cation, la société considère cornme une de ses tâches 
essentielles de réfréner l'instinct sexuellorsqu'il se ma- 
nifeste comme besoin de procréation, de Ie limiter, de Ie 
soumettre à une volonté individuelle se pliant à la con- 
trainte so('iale. La société est égaIelllent intéressée à ('e 
que Ie développement complet du besoin sexuel soit 
retardé jusqu'à ce que l'enfant ait atteint un certain 
degré de maturité sociale, car dès que ce développement 
e'3t atteint, l'éducation n'a plus de prise sur l'enfant. La 
sexualité, si elle se manifestait d'une façon trop précoce, 
romprait toutes les barrières et emporterait tous les 
résultats si péniblement acquis par Ia culture. La tâche 
de réfréner Ie besoin sexuel n'est d'ailleurs jamais facile; 
on réussit à la réaliser tantôt trop, tantôt trop peu. La 
base sur laquelle repose la société humaîne est, en der- 
nière analyse, de nature économique: ne possédant.pas 
assez de moyens de subsistance pour permettre à ses 
membres de vivre sans travailler, la société est obligée 
de limiter Ie nombre de ßes membres et de détourner 
leur énergie de l'activité sexuelle vers Ie travail. N ous 
sommes là en présence de l' éternel besoin vital qui, né 
en même temps que l'homme, persiste jusqu'à nos jours. 
L'expérience a bien dû montrer aux éducateurs que la 
tâche d'assouplir la volonté sexuelle de la nouvelle géné- 
ration n'est réalisable que sÌ, sans attendre l'explosion 
tumultueuse de 1a puberté, on commence à influencel'les 
enfants de très bonne heure, à soumettre à une disci- 
pline,. dès les premières années, leur vie sexuelle qui 
n'est qu'une préparation à celIe de l'âge mûr. Dans ce 
but, on interdit aux enfants toutes les activités sexuelles 
infantiles; on les en détourne, dans l' espoir idéal de 



336 


TIIf
onIE GÉXf=R
\LE DES NÉYROSES 


r
ndre leur vie asexuelle, et on en est arrivé pcn å pen 
à la considérer réellement comme teUe, croyance à 
laquelle la science a apporté sa confirmation. .Afin de ne 
pas se mettre en contradiction avec les croyances qu'on 
professe et les intentions qu'on ponrsuit, on néglige 
l'activité sexuelle de l'enfant, ce qui est loin d'être une 
attitude facile, ou bien on se eontente, dans la science, 
de la concevoir différemment. L'enfant est considéré 
comme pur, commeinnocent, et quiconque Ie décrit antre- 
ment est accusé de 
ommettre un sacrilège, de se livrer 
à un attentat ÏInpie contre les sentiments les plus tendres 
et les plus sacrés de l'humanité. 
Les enfants sont les seuls à ne pas être dupes 
de ces conventions; ils font valoir en tonte naÏveté 
leurs droits anormaux et montrent à ehaque instant qne, 
pour eux, Ie chenlin de la pureté est encore à parcourir 
tout entier, II est assez singulier que ceux qui nient la 
sexualité infantile ne renoncent pas pour cela à l'éduca- 
tion et condamnent Ie plus sévèrement, à titre de (( mau- 
vaises habitudes )), les manifestations de ce qu'ils nÍent. 
11 est en outre extrêmement intéressant, au point de vue 
théorique, que les cinq ou six premières années de la 
vie, c'est-à-dire l'âge auquel Ie préjugé d'une enfance 
asexuelle s'applique Ie moins, est enveloppé chez la pln- 
part des personnes d'un brouillar'd d'amnésie que seule 
la recherche analytique réussit à dissiper, mais qui aupa- 
ravant s'était déjà montré perméable pour certaines for- 
mations de rêves. 
Et, maintenant, je vais vous exposer ce qui apparaît 
avec Ie plus de netteté lorsqu'on étudie la vie sexuelle 
de l'enfant, Pour plus de clarté, je vous demanderai la 
permission d'introduire à eet eIfet la notion de la lihido 
Analogue à la (aim en général, la libido désigne la force 
avec laquelle se manifeste l'instinet sexuel, comme la 
faim désigne la force avec laquelle se manifeste 
l'instinct d'absorption de nourriture. D'autres notions, 
telles qu'excitation et satisfaction sexuelles, n'ont pas 
besoin d'explication. Vous allez voir, et vous en 
tirerez peut-être un argument contre moi, que les 
activités sexuelles du nourrisson ouvrent à l'inter- 
prétation un chanlP infini. On obtient ces interpréta- 
tions, en soumettant les symptôlnes à une analyse 



LA VIE SEXUELLE DE L'HOMME 337 
régressive. Les premières manifestations de la sexualité, 
qui se montrent chez Ie nourrisson, se rattachent à d'au- 
tres fonctions vitales. Ainsi que vous Ie savez, son prin- 
cipal intérêt porte sur l'absorption de nourriture ; lors- 
qu'il s'endortrassasié devantle sein de sa mère, il présente 
une expression d'heureuse satisfaction qu'on retrouve 
plus tard à la suite de la satisfaction sexuelle. Ceci ne 
suffirait pas à justifier une conclusion. l\lais nons obser- 
vons que Ie nourrisson est toujours disposé à recom- 
mencer l'absorption de nourriture, non parce qu'il a 
encore besoin de celle-ci, mais pour la seule action que 
cette absorption comporte. Nous disons alors qu'il suce ; 
et Ie fait que, ce faisant, il s'endort de nouveau avec une 
expression béate, nous montre que l'action de sneer lui 
a, comme telle, procuré une satisfaction, II finit généra- 
lement par ne plus pouvoir s'endorn1ir sans sucer. C'est 
un pédiatre de Budapest, Ie Dr Lindner, qui a Ie premier 
affirmé la nature sexuelle de eet acte. Les personnes qui 
soignent l'enfant et qui ne cherchent nullenlent à adopter 
une attitude théorique, semblent porter sur cet acte un 
j ugement analogue. Elles ge rendent parfaitement compte 
qu'il ne sert qu'à procurer un plaisir, y voient une 
(( mauvaise habitude )), et lorsque l'enfant ne veut pas 
renoncer spontanément à cette habitude, eUes cherchent 
à l'en débarrasser en y associant des impressions désa- 
gréables. Nous apprenons ainsi que Ie nourrisson 
accolnplit des actes qui ne servent qu'à lui procurer un 
plaisir. Nous croyons qu'il a conlmencé à éprouvcr ce 
plaisir à l'occasion de l'absorption de nourriturc, mais 
qu'il n'a pas tardé à apprendre à Ie séparer de cette con- 
dition. Nous rapportons cette sensation de plaisir à la 
zone bucco-Iabiale, désignons cette zone sous Ie nom de 
zone érogène et considérons Ie plaisir procuré par l'acte 
de sucer comme un plaisir sexuel. N ous aurons certaine- 
Inent encore à discuter la légitimité de ces désignations. 
Si Ie nourrisson était capable de faire part de ce qu'il 
éprouve, il déclarerait certainement que sucer Ie sein 
nlaternel constitue l'acte Ie plus Í1nportant de la vie. Ce 
disant, il n'aurait pas tout à fait tort, car il satisfait par 
ce seul acte deux grands besoi.ns de la vie. Et ce n'est 
pas sans surprise que nous apprenons par la psychana- 
lyse conlbien profonde est I'importance psychiq ue de eet 



338 


TII.ÉORIE GÉlXÉnALE DES NÉVROSES 


acte dont les traces persistent ensuite toute la vie 
durant. L'acte qui consiste à sucer Ie sein maternel 
devient Ie point de départ de toute la vie sexuelle, l'idéal 
jalnais attcint de toute satisfaction sexuelle ultérieure, 
Idéal auquel l'imagination aspire dans des moments de 
grand besoin et de grande privation. C'est ainsi que Ie 
sein maternel forme Ie premier objet de I'instinct sexuel; 
et je ne saurais vous donner une idée assez exacte de 
l'iInportance de ce premier objet pour toute recherche 
ultérieure d'objets sexuels, de l'influence profonde qu'il 
exerce, dans toutes ses transformations et substitu- 
tions, jusque sur les domaines les plus éloignés de 
notre vie psychique. !\.lais bientôt l'enfant cesse de sucer 
Ie sein qu'il remplace par une partie de son propre corps. 
L'enfant se met à sucer son pouce, sa langue. II se pro- 
cure ainsi du plaisir, sans avoir pour cela besoin du con- 
sentement du monde extérieur, et l'appel à une deuxième 
zone du corps renforce en outre Ie stimulant de I'exci- 
tatiOll. Toutes les zones érogènes ne sont pas également 
efIicaces; aussi est-ce un événement important dans la 
vie de l' enfant, lorsque, à force d' explorer son corps, il 
découvre les parties particuIièrement excitables de ses 
organes génitaux et trouve ainsi Ie chemin qui finira par 
le conduire à l'onanisme. 
En faisant ressortir l'inlportance de l'acte de sucer, 
nous avons dégagé deux <;aractères essentiels de la 
sexualité infantile. Celle-ci se rattache notamment à la 
satisfaction des grands besoins organiques et eUe se COID- 
porte, en outre, d'une faron auto-érotique, c'est-à-dire 
qu'elle trouve ses objets sur son propre corps. Ce qui est 
apparu avec la plus grande netteté à propos de l'ab- 
sorption d)aliments, se renouvelle en partie à propos des 
excrétions. Nous en concluons que l'élimination de 
I 'urine et du contenu intestinal est pour Ie nourrisson 
une source de jouissance et qu'il s'efiorce bientôt à orga- 
niser ces actions de façon à ce qu'elles lui procurent Ie 
maximurn de plaisir, grâce à des excitations correspon- 
dantes des zones érogènes des nluqueuses. Lorsqu'il est 
arrivé à ce point, Ie monde extérieur lui a pparait, selon 
la fine remarque de Lou Andreas, comIne un obstacle, 
comme une force hostile à sa recherche de jouissance et 
lui Iaisse entrevoir, à l'avenir, des luttes extéricures et 



LA VIE SEXUELLE DE L'HO?\IME 


333 


intérieures. On Iui défend de se d
barrasser de ses excré- 
tions quand et comment il veut; on Ie force à se confor- 
mer aux indieations d'uutres personnes. Pour obtenir sa 
renonciation à ces sources de jouissance, on ]I)i inl'ulque 
la conviction que tout ('e qui se rapporle à ces fouctions 
est indécent, do it rester caché. II est obligé de renoncer 
au plaisir, au nom de Ia dignité sociale. I1 n.éprouve au 
début aucun dégoût devant ses excrén1ents qu'il consi- 
dère con11ue faisant partie de son corps; il s'en sépare à 
contre-cæur ct s'en sert comme premier (( cadeau )) pour 
distinguer les personnes qu'il apprécie particuJièrenlent. 
Et après mènle que l'éducation a réussi à Ie débarras- 
ser de ces penchants, il transporte sur Ie (( cadeau)) et 
l' (( argent)) la valeur qu;il avait accordée aux excré- 
ments. II senlble en revanche être particulièrelnent Her 
des exploits qu'il rattaehe à l'acte d'uriner. 
Je sens que vous faites un effort sur vous-mêmes pour 
ne pas m'interrompre et me crier: (( assez de ces hor- 
reurs I Prétendre que la défécation est une source de 
satisfaction sexuelle, déjà utilisée par Ie nourrisson I 
Que les excréments sont une substance précieuse, l'anus 
une sorte d'organe sexuel I NOllS n'y croirons jamais ; 
nlais nous conlprenons fort Lien pourquoi pédiatres et 
pédagogues ne veulent rien savoir de la psychanalyse et 
de ses résultats )). Calrrlez-vous, V ous avez tout simple- 
Inent oub:ié que si je vous ai parlé des faits que COln- 
porLe la vie sexuelle infantile, "ce fut à I'occasion des faits 
se rattachant aux perversions sexuelles. Pourquoi ne 
sallriez-vous pas que chez de nombreux adultes, tant 
homosexuels qu'hétérosexuels, l'anns remplace réelle- 
ment Ie vagin dans les rapports sexuels? Et pourquoi ne 
sauriez-vous pas qu'il y a des individus pour lesquels la 
défécation reste, toute leur vie durant, une source de 
. 
volupté qu'ils sont loin de dédaigner? Quant à l'intérêt 
que suscite l'acte de défécation et au plaisir qu'on peut 
éprouver en assistant à cet acLe, lor8qu'il est accon1pli 
, ., , 
par un autre, VOU8 n avcz, pour vous renscigner, qu a 
VOllS adresser aux enfants Inêmes, lorsque, devenus plus 
âgés, il sont à mêlne d'en parler. II va sans dire que 
vous ne devez pas COJnlnenCer par intimider ces enfants, 
car VOliS cOlnprenez fort bien que, si vaus Ie faites, VOllS 
n'obtiendrez rien d'eux. Quant aux autrcs choses aux- 



340 


THÉonIE GÉXÉRALE DES NEVROSES 


queUes vous ne voulez pas croire, je vous ,renvoie aux 
résultats de l'analyse et de l'observation directe des 
enfants, et je vous dis qu'il faut de la mauvaise volonté 
pour ne pas voir ces choses ou pour les voir autrement. 
Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous trouviez 
étonnante l'affinité que je postule entre l'activité sexuelle 
infantile et les perversions sexnelles. II s'agit pourtant 
là d'une relation tout à fait naturelIe, car si l'enfant pos- 
sède une vie sexuelle, celle-ci ne peut être que de nature 
perverse, attendu que, sauf quelques vagnes indications, 
illui manque tout ce qui fait de la sexualité une fonction 
de procréation. Ce qui caractérise, d'autre part, toutes 
les perversions, c'est qu'elles méconnaissent Ie but 
essentiel de la sexualité, c'est-à.dire la procréation. Nous 
qualifions en eifet de perverse toute activité sexuelle qui, 
ayant renoncé à la procréation, recherche Ie plaisir 
comme un but indépendant de celle-ci. V ous comprenez 
ainsi que la ligne de rupture et Ie tournant du dévelop- 
pement de la vie sexuelle doivent être cherchés dans sa 
subordination aux fins de la procréation. Tout ce qui se 
produit avant ce tournant, tout ce qui s'y soustrait, tout 
ce qui sert uniquement à procurer de la jouissance, 
re
'oit la dénomination peu recommandable de (( per- 
vel'S)) et est, con1me tel, voué au mépris. 
Laissez-moi, en conséquence, poursuivre mon rapide 
exposé de la sexualité infantile. Tout ce que j'ai dit con- 
cernant deux systèmes d'org
nes pourrait être complété 
en tenant conlpte des autres. La vie sexnelle de l'enfant 
conlporte une série de tendances partielles s'exer<:ant 
indépendamment les unes des autres et utilisant, en vue 
de la jouissance, soit Ie corps même de l'enfant, soit des 
objets extérieurs. Parmi les organes sur lesquels s'exerce 
l'activité sexuelle de l'enfant, les organes sexuels ne 
tardent pas à prendre la première place; il est des 
hOlnmes qui, depuis l'onanislne inconscient de leur pre- 
Inière enfance jusqu'à l'onanisme forcé de leur Pllberté, 
n'ont jan1ais connu d'autre source de jouissance que 
leurs propres organes génitanx, et chez quelques-nns 
mênle cette situation persiste bien an delà de la puberté, 
L'onanisme n'est d'ailleurs pas un de ces sujets dont on 
vienne facilenlent à bout; il y a là matière à de multiples 
considérations 



LA VIE SEXCELLE LE L 'HOMME 


361 



Ialgré mon désir d'abréger Ie plus possible mon 
exposé, je suis obligé de vous dire encore quelques mots 
sur la curiosité sexuelle des enfants. Elle est trop carac- 
téristique de la sexualité infantile et présente une très 
grande importance au point de vue de la symptomato- 
logie des névroses. La curiosité sexuelle de l'enfant 
commence de honne heure, parfois avant la troisième 
année. Elle n'a pas pour point de départ les différences 
qui séparent les sexes, ces différences n'existant pas pour 
les enfants, Iesquels (les garçons notamn1ent) attribuent 
aux deux sexes les mêmes organes génitaux, ceux du 
sexe n1asculin. Lorsqu'un garçon découvre chez sa sæur 
ou chez une camarade de jeux l'existence du vagin, il 
COInmence par nier Ie témoignage de ses sens, car il ne 
peut pas se figurer qu'un être humain soit Jépolll"vU 
d'un organe auquel il attribue une si grande valeur. 
P]us tard, il recule effrayé devant la possibilité qui se 
révèle à lui et il commence à éprouver I'action de cer- 
taines lnenaees qui Iui ont é.té adressées antérieurement 
à I'occasion de l'excessive attention qu'il accordait à son 
petit membre. II tomhe sous la domination de ce que 
nous appelons Ie (( complexe de la castration )), dont la 
forIne influe sur son caractère, lorsqu'il reste bien por- 
tant, sur sa névrose, lorsqu'il tombe malade, sur ses 
résistances, lorsqu'il sub it un traitement analytique. En 
ce qui concerne la petite fille, nous savons qu'elle con- 
sidère comme un signe de son infériorité l'absence d'un 
pénis long et visible, qu'elle envie Ie garçon, parce qu'il 
possÖd e cet organc, que de cette envie naît chez ellc Ie 
désir d'être un honlme et que ce désir se trouve plus 
ta rd ÏInpliqué dans Ia névrose provoquée par les échecs 
qu'elle a éprouvés dans I'accomplissement de sa 111ission 
de feInme. Le clitoris joue d'ailleurs chez la toute petite 
1ille Ie rôle du pénis, il est Ie siège d 'une exeitabilité parti- 
culière, l'organe qui procure Ia satisfaction auto-éroti- 
que, La transfornla tion de la petite fiUe en femnle est 
caractérisée principalement par Ie fait que cette sensibilité 
se dépIace en tenlps voulu et totalement du clitoris à 
l'entrée du vagin, T)ans les cas d'anesthésie dite sexuelle 
des femlnes Ie clitoris conserve intacte sa sensibilité. 
L'intérêt sexuel de l'cnfant se porte pllltÒt en prenlier 
lieu 8ur Ie problènle de savoir d'oÙ viennent les cnfants J 



342 


TIIÉORIE GÉNÉRALE DES :sÉYROSES 


c'est-à-dire sur le problème qui fornle le fond de la ques- 
tion posée par Ie sphinx thébain, et cet intérêt est Ie plus 
souvent éveillé par la cl'ainte égo'iste que suscite la venue 
d'un nouvel enfant. La réponse à J'usage de la nursery, 
c'e
t-à-dire que c'est la cigogne qui apporte les enfants, 
est accueillie, plus souvent qu'on ne Ie pense, avec 
lnéfiance, Inême par les petits enfants. L'impression 
d'être trompé par les grandes personnes contribue 
beaucoup. à l'isolernent de l'enfant et au développement 
de son indépendanee. 
Iais l'enfant n'est pas à même de 
résoudre ce problème par ses propres moyens, Sa consti- 
tution sexuelle encore insuffisamment déveJoppée oppose 
des limites à sa faculté de connaìtre. II adDlet d'abord 
que les enfants viennent à la suite de l'absorption avec 
la nourriture de certaines substances spéciales, et il 
ignore encore que seules les femmes sont susceptibles 
d'avoir des enfants. II apprend ce fait plus tard et relègue 
dans Ie domaine des contes l'expEcation qui fait dépen- 
dre la venue d'enfants de l'absorption d'une certaine 
nourriture. Devenu un peu plus; grand, l'enfant se rend 
compte que Ie père joue un certain rôle dans l'apparition 
de nouveaux enfants, Inais il est encore incapable de 
détìnir ce rôle. S'il lui arrive de surprendre par hasarcl 
un acte E."exuel, il y voit une tentative de violence, un 
corps à corps brutal: fausse conception sadique du coÏt. 
Toutefois, il n'établit pas imlnédiatement un rapport 
entre cet acte et la venue de nouveaux enfants. Et alors 
mêlne qu'il aperçoit des traces de sang dans Ie lit et sur 
Ie linge de sa mère, il y voit seulement une preuve des 
violences auxquelles se serait livré son père. Plus tard 
encore, il COIrllnenCe bien à soupçonner que l'organe 
génital de l'homme joue un rôle essentiel dans l'appari- 
tion de nouveaux enfants, Inais il persiste à ne pas pou- 
voir assigner à cet organe d'autre fonction que celle 
d'évacuation d'urine. 
Les enfants sont dès Ie début unanimes à croire que la 
naissance de {'enfant se fait par l'anus. C'est seulement 
lorsque leur intérêt se détourne de eet organe qu'ils 
abandonnent cette théorie et la remplacent par celle 
d'après laquelle l'enfant naîtrait par Ie nOlnbril qui 
s'ouvrirait à cet eifet. Ou encore iis situent dans la région 
sternale, entre les deux seins, l'endroit OÙ l'enfant nou- 



LA VIE SEXUELLE DE L'HOMME 


343 


veau-né ferait son apparition. CJest ainsi que l'enfant, 
dans ses explorations, se rapproche des faits sexuels OU, 
égaré par son ignorance, passe à côté d'eux, jusqu'au 
llion1ent où l'explication qu'il en reçoit dans les années 
précédant immédiatement Ia p
berté, explication dépri- 
mante, souvent incomplète, agissant souvent à la manière 
d'un traulnatisme, vienne Ie tirer de sa naÏveté première. 
Vous avez sans doute entendu dire que, pour main- 
tenir ses propositions concernant la causalité sexuelle 
des névroses et l'Ï1nportance sexuelle des symptômes, la 
psychanalyse inlprÏ1ne à la notion du sexuel une extension 
exagérée, V ous êtes maintenant à mème de juger si cette 
extension est vraiment injustifiée. Nous n'avons étendu 
la notion de sexualité que juste assez pour y faire entrer 
aussi la vie sexuelle des pervers et celIe des enfants. 
Autrenlent dit, nous n'avons fait que lui restituer l'am- 
pleur qui lui appartient. Ce qu'on entend par sexualité 
en dehors de la psychanalyse, est une sexualité. tout à 
fait restreinte, une sexualité mise au service de Ia seule 
pror.réation, breI ce qu'on appelle la vie sexuelle normale. 



CHA PITRE X XI 


DÉVELOPPElVIENT DE LA LIBIDO ET ORGA
ISATIONS 
SEXUELLES 


J'ai l'impression de n'avoir pas réussi à vous con- 
vaincre comme je l'aurais voulu de l'importance àes per- 
versions pour notre conception de la sexualité. Je vais 
donc améliorer etcompléter, dans la mesure du possible, 
ce que j'ai dit à ce sujet. 
II ne faut pas croire que ce soit par les senles perver- 
sions que nous avons été conduits à cette modification 
de la notion de la sexualité qui nous a valu une si vio- 
lente opposition. L'étude de la sexualité infantile y a 
contribué dans une Inesure encore plus grande, et les 
résultats concordants fournis par l'étude des perversions 
et par celIe de la sexualité infantile ont été pour nous 
décisifs. 
Iais les manifestations de la sexualité infantile, 
quelque évidentes qu'elles soient chez les enfants déjà 
un peu ågés, semblent cependant au début se perdre 
dans Ie vague et l'indéterminé. Ceux qui ne tiennent pas 
compte du développement et des relations analytiques 
leur refuseront tout caractère sexuel et leur attribueront 
plutôt un caractère indifférencié. N' oubliez pas que nous 
ne sommes pas encore en possession d'un signe univer- 
sellement reconnu et permettant d'affirmer avec certitude 
la nature sexuelle d'un processus; nous ne connaissons 
SOllS ce rapport que Ia fonction de reproduction dont 
nous avons déjà dit qu'elle offrait une définition trop 
étroite. Les critères biologiques, dans le genre des 
périodicités de 23 et de 28 jours établies par W. Fliess, 
sont encore très discutables ; les particularités chimiques 
des processus sexuels, particularités que nous soup- 
çonnons, attendent encore qu'on les découvre. Au con- 
traire, les perversions sexuelles des adultes sont quel- 
que chose de palpable et ne prêtent à aucune équivoque. 



DÉVELOPPEMENT DE LA LIBTDO 


345 


Ainsi qne Ie prouve leur dénomination généralement 
admise, elle,s font incontestablement partie de la sexua- 
lité. Qu'on les appelle signes de dégénérescence ou 
autrement, personne n'a encore eu Ie courage de les 
ranger ailleurs que parmi les phénomènes de la vie 
sexuelle, N'y aurait-il que les perversions seules, que nous 
serions déj à largement autorisés à affirmer que la sexua- 
lité et la procréation ne coïncident pas, car il est connu 
que toute perversion constitue une négation des fins 
assignées à la procréation. 
Je vois à ce propos un parallèle qui n'est pas dépourvu 
d'intérêt. Alors que la plupart confondent Ie (( con- 
scient )) avec Ie (( psychique )), no us avons été obligf-s 
d' élargir Ia notion de (( psychique )) et de reconnaìtre 
l'existence d\ln psychique qui n'est pas conscient. II en 
est de même de l'identité que certains établissent entre 
Ie << sexuel )) et (( ce qui se rapporte à la procréation )) ou, 
pour abréger, Ie (( génital )), alors que nous ne pouvons 
faire autrement que d'admettre l'existence d'un (( sexuel )) 
qui n'est pas (( génital )), qui n'a rien à voir avec la pro- 
création. L'identité dont on nous parle n'est que formelle 
et manque de raisons profondes. 
l\Iais si l'existence des perversions sexuelles apporte à 
cette question un argument décisif, conlment se fait-il 
que cet argument n>ait pas encore fait sentir sa force et 
que la question ne soit pas depuis longtemps résolue? 
Je ne saurais vous Ie dire, mais il me semble qu'iI faut 
en voir Ia c
use dans Ie fait que les perversions sexuelles 
sont frappées d'une proscription particnlière qui se 
répercute sur la théorie et s' oppose à leur étude scienti- 
fique. On dirait que les gens voient dans les perversions 
une chose non seulement répugnante, mais aussi mon- 
strueuse et dangereuse, qu'ils craignent d'être induits 
par eUes en tentation et qu'au fond ils sont obligés de 
réprimer en eux-mêmes, à l'égard de ceux qui en sont 
porteurs, une jalcusie sccrète dans Ie genre de celIe 
qu'avoue, dans la célèbre parodie de Tannhäuser, Ie 
landgrave justicier : 
<< A Yenusberg, il a oublié honneur et devoir 1 
- Hélas! ce n'est pas à nous que ceUe chose-là arriverait! >> 


En réalité. les pervers sont plutôt des pauvres diables 



346 


THÉORIE G(
NÉRALE DES NÉVROSES 


qui. expient très durement Ia satisfaction qu'ils ont tant 
de peine à se procurer 
Ce qui, malgré toute l'étrangeté de son objet et de son 
hut, fait de l'activité perverse une 3ctivité incontesta- 
blement sexuelle, c'est que I'acte de la satisfaction 
sexuelle comporte Ie plus souvent un orgasme complet 
et nne émission de sperme, Ceci n 'est naturellement que 
Ie cas de personnes adultes; chez l'enfant l'orgasme et 
l'émission de sperllle ne sont pas toujours possibles ; iis 
sont reÏnplacés par des phénomènes auxquels on ne peut 
pas toujours attribuer avec certitude un caractère sexuel. 
Pour compléter ce que j'ai dit concernant l'inlportance 
des perversions sexuelles, je tiens encore à ajouter ceci. 

Ialgré tout Ie discrédit dont eUes jouissent, malgré 
l'abîme par lequel on veut les séparer de l'activité 
sexuelle norluale, on n' en est pas moins obligé de s'in- 
cliner devant l'ohservation qui nous montre la vie 
sexuelle normale entachée de tel au tel autre trait per- 
vers, Déjà Ie baiser peut être qualifìé d'acte pervers, car 
il consiste dans l'union de deux zones buccales érogènes, 
à la place de deux organes sexuels opposés, Et, cepen- 
dant, personne ne Ie repousse comme pervers; on Ie 
tolère, au contraire, sur la scène comme une expression 
voilée de I'acte sexnel. Le haiser notamment, lorsqu'il 
est tellement intense qu'il est accompagné, ce qui arrive 
encore assez fréquernment, d'orgaslue et d'émission de 
sperme, se transforme facilement et totalement en un 
acte pervers, II est d'ailleurs facile de constater que 
fouiller des yeux et palper l'objet constitue pour cert3.ins 
une condition indispensable de Ia jouissance sexuelle, 
tandis que d'autres,Iorsqu'ils sont à l'apogée de l'exci- 
tation sexuelle, yont jusqu'à pincer et à mordre lenr par- 
tenaire et qu.e chez l'anloureux en général l'excitation 1a 
plus forte n'est pas toujours provoquée par les organes 
génitaux, mais par une autre région quelconque du corps 
de l' objet. Et nous pourrioJs multiplier ces constatations 
à l'.infini. II serait absurde d'exclure de la catégorie des 
normaux et de considérer comme pel"verses les personnes 
présentant ces penchants isolés. On reconnaît plutôt 
avec une netteté de plus en plus grande que Ie caractère 
essentiel des perversions consiste, non en ce qu'elles 
dépassent Ie but sexuel ou qu 'eUes remplacent les 



DÉVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 


347 


organes génitaux par d'autres ou qu'elles comportent une 
variation de l'objet, mais plutôt dans Ie ,caractère exclu- 
sif et invariable de ces déviations, caractère qui les rend 
incompatibJes avec l'acte sexuel en tant que condition de 
la procréation. I)ans la mesure oÙ les actions perverses 
n'interviennent dans l'accomplissement de l'acte sexuel 
normal qu'à titre de préparation ou de renforcement, il 
serait injuste de les qualifier de perversions. II va sans 
dire que Ie fossé qui sépare la sexualité normale de la 
sexualité perverse se trouve en parti9 comblé par des 
faits de ce genre. De ces faits, il résulte avec une évidence 
incontestable que la sexualité normale est Ie produit de 
quelque chose qui avait existé avant elle, et qu'elle n'a 
pu se former qu'après avoir éliminé comme inutilisables 
certains de ces Dlatériaux préexistants et conservé les 
autres pour les subordonner au but de la procréation. 
Avant d'utiliser les connaissances que nous venons 
d'acquérir concernant les perversions, pour entreprendre, 
à leur lumière, une nouvelle étude, plus approfondie, de 
11 sexualité infantile, je tiens à attirervotre attention sur 
une importante différence qui existe entre celles-là et 
celle-ci. La sexualité perverse est généralement centra- 
lisée d'une faron parfaite, toutes les manifestations de 
son activité tendent vel'S Ie mên1e but, qui est souvent 
unique; une de ses tcndances partielles ayant générale- 
Inent pris Ie dessus se manifeste soit senle, à l'exclusion 
des autres, soit après avoir subordonné les autres à ses 
propres intentions. SOlIS ce rapport, il n'existe, entre la 
sexualité normale et 1a sexualité perverse, pas d'autre 
différence que celle qui correspond à la différence exis- 
tant entre leurs tendances partielles dominantes et, par 
conséquent, entre leurs buts sexuels, On pent dire qu'il 
existe aussi bien dans l'une que dans l'autre une tyran- 
nie bien organisée, la seule différence portant sur Ie 
parti qui a réussi à s' emparer du pouvoir. Au contraire, 
la sexualité infantile, envisagée dans son enserrlble, ne 
présente ni centralisation, ni organisation, toutes les ten- 
dances partielles jouissant des mêmes droits, chacune 
cherchant la jouissance ponr son pro pre compte. L'ab- 
sence et )'existence de la centralisation s'accordent natu- 
rellen1ent avec Ie fait que les deux sexualités, la perverse 
et 1a normale, sont dérivées de l'int'antile. II existe d'aiI- 



3ll
 


TJIÉORIE GÉXÉRALE DES !\ÉVROSES 


leurs des cas de sexualité perverse qui présentent une 
ressemblance beaucoup plus grande avec la sexualité 
infantile, en ce sens que de nombreuses tendances par- 
tielles y poursuivent leurs buts, chacune indépendam- 
ment et sans se soucier de toutes les autres. Ce serait des 
cas d'infantilisme sexuel, plutõt que de perversions. 
Ainsi préparés, nons pouvons aborder la discussion 
d'une proposition qu'on ne manquera pas de nous faire. 
On nons dira : << pourquoi vous entêtez-vous à dénommer 
sexualité ces manifestations de l'enfance que vous COll- 
sidérez vous-même comme indéfinissables et qui ne 
deviennent sexuelles que plus tard? Pourquoi, vous con- 
tentant de la seule description physiologique, ne diriez- 
VOUG pas tout simplement qu'on observe chez Ie nourris- 
son des activités qui, telles que l'acte de sucer et la 
rétention des excréments, montrent seulement que 
l'enfant recherche Ie plaisir qu'il peut éprouver par 
l'intermédiaire de certains organes? Ce disant, vous 
éviteriez de froisser les sentiments de vos auditeurs et 
lecteurs par l'attribution d'une vie sexuelle aux enfants 
à peine nés à la vie )). Certes, je n'ai aucune objection à 
élever contre la possibilité de la recherche de plaisirs 
par l'intermédiaire de tel ou tel organe; je sais que Ie 
plaisir Ie plus intense, celui que procure l'accouplement, 
n'est qu'un plaisir qui accompagne l'activité des organes 
sexuels. l\lais sauriez-vous me dire comment et pourquoi 
ce plaisir local, indifférent au début, revêt ce caractère 
sexuel qu'il présente incontestablement aux phases de 
développement ultérieures ? Sommes-nous plus et mieux 
renseignés sur (( Ie plaisir local des organes )) que sur 1a 
sexualité? V ous me répondriez que Ie caractère sexuel 
apparaît précisément lorsque les organes génitaux com- 
mencent à jouer leur rôle, lorsque, Ie sexuel coïncide et 
se contond avec Ie génital. Et vous réfuteriez l'objection 
que je pourrais tirer de l'existence des perversions, en 
me disant qu'après tout Ie but de la plupart des perver- 
sions consiste à obtenir l'orgasme génitaI, bien que par 
un moyen autre que l'accouplement des organes génitaux. 
V ous améliorez en eifet sensiblerrlent votre position par 
Ie fait que vous éliminez de la caractéristique du sexuel 
les rapports que celui-ci présente avec la procréation et 
qui sont incompatibles avec les perversions. V OU5 



DÉVELOPPEMEXT DE LA LIBIDO 


349 


refoulez ainsi la proc!'éation à l'arrière-plan, pour accor- 
der la première place à l'activité génitale pure et simple. 
l\Iais alors les divergences qui nous séparent sont moins 
grandes que vous ne Ie pensez : nous plaçons tout sim- 
plement les organes génitaux à côté d'autres organes. 
Que faites-vous cependant des nombreuses observa- 
tions qui montrent que les organes génitaux, comme 
source de plaisir, peuvent être remplacés par d'autres 
organes, comme dans Ie baiser normal, comme dans 
les pratiques perverses des débauchés, comme dans 
la symptomatologie des hystériques? Dans l'hystérie. 
notamment, il arrive souvent que des phénomènes d'exci- 
tation, des sensations et des innervations, voire les pro- 
cessus de l' érection, se trouvent déplacés des organes 
génitaux sur d'autres régions du corps, souvent 
éloignées de ceux-ci (la tête et Ie visage, par exemple). 
Ainsi convaincus qu'il ne vous reste rien que vous puis- 
siez conserver pour la caractéristique de ce que vous 
appelez sexuel, vous serez bien obligés de suivre mon 
exemple et d'étendre la dénomination << sexuel)) aux 
activités de la première enfance en quête de jouissances 
locales que tel ou tel organe est susceptible de procurer. 
Et vous trouverez qÙe j'ai tout à fait raison si vous 
tenez encore compte des deux considération suivantes. 
Ainsi que VOllS Ie savez, no us qualifions de sexuelles les 
activités douteuses et indéfinissables de la première 
enfance ayant Ie plaisir pour objectif, parce que no us 
avons été conduits à cette reanière de voir par des maté- 
riaux de nature incontestablement sexuelle que nous a 
fournis l'analyse des symptômes. l\lais si ces matériaux 
sont de nature incontestablement sexuelle, me diriez- 
vons, il n'en résulte pas que les activités infantiles 
orientécs vers la recherche du plaisir soient également 
sexuelles. D'accord. Prenez cependant un cas analogue. 
hnaginez-vous que nous n'ayons aucun moyen d'observer 
Ie développement de deux plantes dicotylédones, telles 
que Ie poirier et la fève, à partir de leurs graines respec- 
tives, mais que nous puissions dans les deux cas suivre 
leur développement par la voie inverse, c'est-à-dire en 
commençant par l'individu végétal complètement formé 
pour finir par Ie premier embryon n'ayant que deux 
cotylédons. Ces dernif\rs paraissent indifi'érents et sont 
F
.uÞ. 
, 



350 


THÉORIE GÉXÉRALE DES XÉVROSES 


identiques dans les deux cas. J)evons-nous en conclure 
qu'il s'agit là d'une identité réelle et que la différence 
spécifique existantentre Ie poirieretla fève n'apparaît que 
plus tard au cours de la croissance? N'est-il pas plus 
correct, au point de vue biologique, d'admettre que cette 
différence existe déjà chez les embryons, malgré l'iden- 
tité apparente des cotylédons? C'est ce que nous faisons, 
en dénomluant sexuelle plaisir procuré par les activités 
du nourrisson. Quant à savoir si tous les plaisirs procurés 
par les organes doivent ètre qualifiés de sexuels ou s'il y 
a, à côté du plaisir sexuel, un plaisir d'une nature diffé- 
rente -, c'est là une question que je ne puis discuter ici. 
J e sais peu de chose sur Ie plaisir procuré par les organes 
et sur ses conditions, et il n'y a rien d' étonnant si notre 
analyse régressive aboutit en dernier lieu à des facteurs 
encore indéfinissables 
Encore une remarque I Tout bien considéré, vous ne 
gagneriez pas grand'chose en faveur de votre affirmation 
de la pureté sexuelle de l' enfant, alors même que vous 
réussiriez à me convaincre qu'il y a de bonnes raisons 
de ne pas considérer comme sexuelles les aetivités du 
nourrisson. C'est que, dès la troisième année, la vie 
sexuelle de l'enfant ne présente pIns Ie moindre doute. 
Dès eet åge 1 les organes génitaux deviennent susceptibles 
d' érection et on observe alors souvent une période de 
masturbation infantile, done de satisfaction sexuelle. Les 
manifestations psychiques et sociales de la vie sexuelle 
ne prêtent à aucune équivoque : choix de I'objet, préfé- 
rence affective accordée à telle ou telle persanne, déci- 
sion même en faveur d'un sexe, à l'exclusion de l'autre, 
jalousie, tels sont les faits qui ont été constatés par des 
observateur
 impartiaux, en dehors de la psychanalyse 
et avant eUe, et qui peuvent être vérifiés par tous ceux 
qui ont la bonne volonté de voir. Vous me direz quevous 
n'avez jamais mis en doute l'éveil précoce de la ten- 
dresse, mais que vous doutez seulement de son carac- 
tère << sexuel )). Certes, à l'âge de 3 à 8 ans les enfants 
ont déjà appris à dissimuler ce caractère, luais, en 
observant attentivement, vous découvrirez de nombreux 
indices des intentions (( sensuelles )) de cette tendresse, 
et ce qui vous échappera au cours de vos observations 
directes ressortira facilement à la suite d'une enquête 



DÉVELOPPE
fEXT DE LA LIBIDO 


351 


analytique. Les buts sexuels de cette période de la vie 
se rattachent étroitement à l'exploration sexuelle qui 
préoccupc les enfants à la n1ême époque et dont je VOllS 
ai cité quelques exemples. Le caractère pervers de 
quelques-uns de ces buts s'explique naturellelnent par 
l'ilnmaturité constitutionnelle de l'enfant qui n'a pas 
encore découvert la fin à laquelle sert l'acte d'accou- 
plement. 
Entre la sixième et la huitième année environ, Ie déve- 
loppen1ent sexuel snbit un temps d'arrêt ou de régres- 
sion qui, dans les cas socialement les plus favorables, 
nlérite Ie 110m de période de latence. Cette latence peut 
anssi manquer; en tout cas, eUe n'entraîne pas fatale- 
Jnent une interruption complète de l'activité et des inté- 
rèts sexuels. La plupart des événements et tendances 
psychiques, antérieurs à la période de latence, sont 
alors frappés d'amnésie infantile, tombent dans cet oubli 
dont nous avons déjà parlé et qui nOUB cache et nous 
rend étrangère notre première jeunesse, La tâche de 
toute psychanalyse consiste à faire revivre Ie souvenir de 
ceUe période oubliée de la vie, et on ne pent s'en1pècher 
de soupçonner que ]a raison de cet oubli réside dans 
les 'débuts de Ia vie sexuelle qui coïncident avec cette 
période, que l'oubli est, par conséquent, l'effet du refou- 
lement. 
A partir de la troisième année, la vie sexuelle de l'en- 
fant présente beaucoup d'analogies avec celle de l'adulte , 
eUe ne se distingue de cette dernière que par l'absence 
d'une solide organisation sous Ie primat des organes 
génitaux, par son caractère inconte8tahlement perverti 
et, naturellement, par la moindre intensité de l'instinct 
dans son ensenlble, l\iais les phases les pIns intéres- 
santes, au point de vue théorique, du développenlent 
sexuel ou, dirions-nous, du développement de la libido, 
sont celles qui précèdellt cette période, Ce développe- 
IHent s'accomplit avec une rapidité telle que l'ohservation 
directe n'aurait probablelnent janlais réussi à fixer scs 
images fuyantes. C'est seulement grâce à l'étude psycha- 
nalytique des névroses qu'on se trouva à mênle de 
découvrir des phases encore plus reculées du dévelop- 
pement de la libido. Sans doute, ce ne sont ]à que des 
constructions, mais l'exercice pratique de la psychana.. 



35
 


TutOIUE Gf:XÉRALE DES NÉYROSES 


lyse VOllS montrera que ces constructions sont néces- 
saires et utiles. Et vons comprendrez bientôt ponrquoi 
la pathologie est à même de découvrir ici des faits qui 
DOUS échappent nécessairement dans les conditions nor- 
lnales, 
Nous pouvons maintenant nous rendre compte de 
l'aspect que revêt la vie sexuelle de l'enfant avant que 
s'affirme Ie primat des organes génitaux, prinlat qui se 
prépare pendant la première époque infantile précédant la 
période de latence et commence à s' organiser solidement 
à partir de la puberté. II existe, pendant tC?ute ('eUe pre- 
mière période, une sorte d'organisation plus lâche que 
DOUS appellerons prégénitale.l\lais dans cette phase ce ne 
sont pas les tendances gépitales partielles, mais les ten- 
dances sadÙjues et anales qui occupent Ie premier plan, 
L'opposition entre l1zasculin et féminin ne joue encore 
aucun rôle; à sa place, nous trouvons l' opposition entre 
actlf et passif, opposition qu'on peut considérer comme 
annonciatrice de la polarité sexuelle avec laquelle elle se 
confond d'ailleurs plus tard. Ce qui, dans les activités 
de ceUe phase, DOUS apparaît comme masculin, puisque 
no us nous plaçons au point de vue de la phase génitale, 
se révèle comme l'expression d'une tendance à la domi- 
nation qui dégénère vite en cruauté. Des tendances à 
but p'" ssif se rattachent à la zone érogène de l'anus qui, 
dans cette phase, joue un rôle Ï1nportant. Le désir de 
voir et de savoir s'affirme impérieusement; Ie facteur 
génital ne participe à la vie sexuelle qu'en tant qu'organe 
d'excrétion de l'urine. Ce ne sont pas les objets qui font 
défaut aux tendances partielles de cette phase, nlais ces 
objcts ne se réunissent pas nécessairement de façon à 
n'en forIner qu'un seul. L'organisation sadique-anale 
constitue la dernière phase préliminaire qui précède 
celle où s'affirme Ie primat des organes génitaux. Dne 
étude un peu approfondie Inontre combien d'éléments 
de cette phase préliminaire entrent dans la constitution 
de l'aspect définitif ultérieur et par quels moyens les 
tendances partielles sont amenées à se ranger dans la 
nouvelle organisation génitale. Au delà de .la phase 
sadique-anale du développement de la libido, nous aper- 
cevons un stade d'organisation encore plus prilnitif OÙ 
c'est la zone érogène buccale qui joue le principal rôle. 



DÈ" ELOPPEMEXT DE LA L 1 BI DO 


353 


,r ous pouvez constater que ce qui caractérise encore ce 
stade, c'est l'activité sexuelle qui s'exprime par I'action 
de sueer, et vous admirerez la profondeur et l'esprit 
d'observation des anciens Egyptiens dont I'art repré- 
sente l'enfant, entre autres Ie divin Horus, tenant Ie doigt 
dans la bouche. ßI. Abraham nous a dit récemment 
combien profondes sont les traces de cette phase prinli- 
tive orale qu'on retrouve dans toute la vie sexuelle ulté- 
rleure. · 
Je crains fort que tout ce que je viens de VOllS dire sur 
]es organisations sexuelles ne vons ait fatigués, au lieu 
de vous instruire. II est possible que je me sois trop 
enfoncé dans les détails, l\Iais ayez patience; vous aurez 
l'occasion de vous rendre compte de l'Ï1nportance de ce 
que vous venez d'entendre par les applications que nous 
en ferons ultérieurement. En attendant, tcnez pour acquis 
que la vie sexuelle ou, comIne nous Ie disons, la fonc- 
tion de la libido, loin de surgir toute faite, loin D1ême de 
se développer, en restant semblable à elle-n1ême, traverse 
tIne série de phases successives entre lesquelles il 
n'existe aucune resselnblance, qu'elle présente par con- 
séquent un développement qui se répète plusieurs fois, à 
l'instar de celui qui s'ét
nd de Ia chrysalide au papillon. 
Le tonrnant du développement est constitué par la 
subordination de tontes les ten?ances sexuelles partielles 
au priInat des organes génitaux, done par la soulnission 
de la sexualité à la fonction de la procréation. NOlls 
avons au début une vie sexuelle incohérente, composée 
d'un grand nombre de tendances partielles exerçant leur 
activité inclépendamment les unes des autres, en vue du 
plaisir local procuré par les organes. Cette anarchie se 
trouve tenlpérée par les prédispositions aux organisa- 
tions (( prégénitales )) qui aboutissent à la phase sadique- 
anale, à travers la phase orale, qui est peut-être la plus 
primitive. Ajoutez à cela les divers processus, encore 
insuffisamment connns, qui assurent Ie passage d 'une 
phase d.'organisation à la phase suivante et supérienre 
Nons verrons prochainelnent l'importance que pent 
avoir, au point de vue de la conception des névroses, ce 
développement long et graduel de la libido. 
Aujourd'hui nous alIons envisageI' encore un autre 
côté de ce développement, à savoir les rapports existant 



354 


TntonrE Gf:Xt:n,\LE DEs Xi=YI
OSBg 


entre les tendances partielles et l'objet. Ou, plutôt, nous 
jetterons sur ce développement un rapide coup d'æil, ., . 
pour nous arrêter plus longuement à un de ses résultats 
assez tardifs. Done quelques-uns des éléments constitutifs 
de l'instinct sexuel ont dès Ie début un objet qu'ils main- 
tiennent avec force ; tel est Ie cas de la tendance à 
dominer (sadisme), du désir de voir et de savoir, 
D'autres, qui se rattachent plus manifestement à certaines 
zones érogènes dn corps, n'ont un objet qu'au début, 
tant qu'ils s'appuient encore sur les fonctions non 
sexuelles, et y renoncent lorsqu'ils se détachent de ces 
fonctions. C'est ainsi que Ie premier objet de l'élément 
huccal de l'instinct sexuel est constitué par Ie sein 
n1aternel qui satisfait Ie besoin de nourriture de l'enfant. 
L'élén1ent érotique, qui tirait sa satisfaction du sein 
maternel, en même temps que l'enfant satisfaisait sa 
faim, conquiert son indépcndance dans l'acte de sucer 
qui lui permet d
 se détacher d'un objet étranger et de 
]e renlplacer par nn organe au nne région du corps 
mêIne de l'enfant, La tendance buccale devient aulo- 
él'otique, comIne Ie sont dès Ie début les tendance anales 
et autres tendances érogènes. Le développement ulté- 
rieur poursuit, pour nous exprimer aussi brièvelnent 
que possible, deux buts: 1 0 renoncer à l'auto-érotisn1e, 
remplacer l'objet faisant partie du corps même de l'indi- 
vidu par un autre qui lui so it étranger et extérieur ; 
21) nnifìer les difl'érents objcts des diverses tendances et 
les remplacer par un seul et unique objet. Ce résultat ne 
peut être obtenu que si cet objet unique est à son tour 
un corps cOJnplet, sembi able à celui de son propre corps. 
II ne peut également être obtenu qu'à la condition qu'un 
certain nombre de tendances soient éliminées comme 
inutilisables. 
Les processus qui aboutissent au choix de tel Oll tel 
objet sont assez compliqués et n'ont pas encore été décrits 
d'une façon satisfaisante, II nous suffira de faire ressorti.. 
Ie fait que lorsque Ie cycle infantile, qui précède la 
période de latence, est dans une certaine mesure achevé, 
l"objet choisi se trouve à peu près identique à celui du 
plaisir buccal de la période précédente. Cet objet, s'il 
n'est plus Ie sein maternel, est cependant toujours la 
nlère. N'ous disons done de celle-ei qu'elle est Ie premier 



DÊVELOPPEMßNT DE LA LIB/DO 


355 


objet d'amour, Nous parlons notamment d'amour, 
lorsque les tendances psychiques de l'instinct sexuel 
viennent occuper Ie premier plan, alors que les exigences 
corporelles ou (( sensuelles )), qui forment la base de cet 
instinct, sont refoulées ou momentanément oubliées. A 
l'époque oÙ la mère devient un objet d'amour, Ie travail 
psychique ,du refoulement est déjà commencé chez Pen- 
fant, travail à la suite duquel une partie de ses buts 
sexuels se trouve soustraite à sa conscience. A ce choix, 
qui fait de la mère un objet d'amour, se rattache tout 
ce qui, SOllS Ie nom d'ædi'pe-cornplexe, a acquis une 
si grande importánce dans l'explication psychanalytique 
des névroses et a peut-être été une des causes détermi- 
nantes de la résistance qui s'est manifestée contre la 
ps):chanalyse. 
Ecoutez ce petit fait divers qui s'est produit au cours 
de la dernière guerre. 1]n des vaillants partisans de la 
psychanalyse est mobilisé comme médecin quelque part 
en Pologne et attire sur lui l'attention de ses collègues 
par les résultats inattendus qu'il obtient sur un malade. 
Questionné, il avoue qu
il se sert des méthodes de la 
psych analyse et se déclare tout disposé à y initier ses 
collègues. Tous les soil's, les médecins du corps, collè- 
gues et supérieurs, se réunissent pour s'instruire dans 
les mystérieuses théories de l'analyse. Tout se passe bien 
pendant un certain temps, jusqu'au jour où notre 
psychanalyste en arrive à parler à ses anditeurs de 
l'CEdipe-corflplexe: un supérieur se lève alors et rlit.qu'il 
n'en croit rien, qu'il est inadmissible qu'on raconte de 
ces choses à des braves gens, pères de familIe, qui com- 
battent pour leur patrie. Et il ajonte qu'il interdit désor- 
mais toute conférence sur la psychanalyse. Ce fut tout, 
et notre analyste a été obligé de demander son déplace- 
Inent dans un autre secteur. Je crois, quant à moi, qne 
ce serait un grand malheur si, pourvaincre, les Allemands 
avaient besoin d'une pareille (( organisation )) de la 
science, et je suis persnadé que la science alJemande ne 
la supporterait pas longtenlps. 
Vous êtes sans cloute impatients d'apprendre en qnoi 
consiste ce terrible CEdipe-coll1,plexe, Son nom seul 
vous permet déj à de Ie deviner. V ous connaissez tous la 
légende grecque du roi ffidipe qui a été voué par Ie 



356 


TIIÉORIE GÉNÈRALE DES NÈVHOSES 


destin à tuer son père et à épouser sa mère, qui fait tout 
ce qu'il peut pour échapper à la prédiction de l'oracle et 
qui, n'y ayant pas rénssi, se punit en se crevant les yeux, 
dès qu'il a appris qu'il a, sans Ie savoir, commis les deux 
crirncs qui lui ont été prédits. Je suppose que beaucoup 
d'entre vous ont été secoués par une violente émotion à 
la lecture de la tragédie dans laquelle Sophocle a traité 
ce sujet. L'ouvrage du poète attique nous expose com- 
ment Ie crime commis par CEdipe a été peu à peu dévoilé, 
à la suite d'une enquête artificiellenlent retardée et sans 
cesse ranimée à la faveur de nouveaux indices: sons ce 
rapport, son exposé présente une certaine ressemblance 
avec les démarches d'une ps.ychanalyse. II arrive au cours 
du dialogue que J ocaste, la mère-épouse aveuglée par 
l'amour, s'oppose à la poursuite de l'enquête, Elle 
invoque, pour justifier son opposition, Ie fait que beau- 
coup d'hommes ont rêvé qu'ils vivaient avec leur mère, 
mais que les rêves ne méritent aucune considération, 
N ous ne méprisons pas les rêves, surtout les rêves 
typiques, ceux qui arrivent à beaucoup d'hommes, et 
nous SOInmes persuadés que Ie rêve Inentionné par J ocaste 
se rattache intimement au contenu étrange et effrayant 
de la légende. 
II est étonnant que la tragédie de Sophocle ne pro- 
voque pas chez l'auditeur Ie moindre mouvement d'indi- 
gnation, alors que les inofrensives théories de notre 
brave médecin militaire ont soulevé une réprobation qui 
était beaucoup Inoins justifiée, Cette tragédie est au fond 
tIne pièce immorale, parce qu'elle supprime la responsa- 
bilité de l'homme, attribue aux puissances divines l'ini- 
tiative du crime et révèle l'impuissallce des tendances 
morales de l'bomme à résister aux penchants criminels. 
Entre les mains d'un poète comme Euripide, qui était 
brouillé avec les dieux, la tragédie d'CEdipe serait 
devenue facilement un prétexte à récriminations contre 
les dieux et contre Ie destin, Mais chez Ie croyant 
Sopbocle il ne pouvait être question dð récriminations ; 
il se tire de la difficulté par Hne pieuse subtilité, en pro- 
clamant que la suprême moralité exige l'obéissance à la 
volonté des dieux, alors même qu'ils ordonnent Ie crime. 
J e ne trouve pas que cette Inorale constitue une des 
forces de la tragédie, mais elle n'inf1ue en rien sur l'effet 



DÊVELOPPEMEN'T DE LA LIBIDO 


3.)7 


de celle-ci, Ce n'est pas à cette morale que l'auditeur 
réagit, n1ais au sens et au contenu mystérieux de la 
légende..Il réagit comme s'il retrouvait en lui-même, par 
l'al1to- analyse, I'fEdi'pe-complexe ; comme s'il apercevait, 
danR la volonté des dieux et dans l' oracle, des travestisse- 
nlents idéalisés de son propre inconscient ; comme s'i lse 
souvenait avec horreur d'avoir éprouvé lui-même Ie désir 
d'écarter son père et d'épouser sa mère. La voix du poète 
semble lui dire: (( Tu te raidis en vain contre ta responsa- 
bilité, et c'est en vain que tu invoques tout ce que tu as 
fait pour réprimer ces intentions criminelles. Ta fal1te 
n 'en persiste pas moins puisque, ces intentions, tu n'as 
pas su les supprimer : eUes restent intactes dans ton 
inconscient, )) Et il Y a là une vérité psychologique. Alors 
n1ên1e qu '
yant refouIé ses mauvaises tendances dans 
l'inconscient, l'homn1e croit pouvoir dire qu'il n'en est 
pas responsable, il n'en éprouve pas moins cette respon- 
sabilité comme un sentiment de péché dont il ignore les 
motifu. . 
II est tout à fait certain qu'on doit voir dans l'(Edipe- 
complexe une des principales sources de ce sentiment 
de remords qui tourmente si souvent les névrotiqnes. 

Iieux que cela : dans une étude sur les con1mencements 
de la religion et de la morale humaines que j'ai publiée 
en Igl3 sous Ie titre: Totem et Tabou, j'avais émis 
l'hypothèse que c'est 1'(Þ)dipe-complexe qui a suggéré 
à l'hulnanité dans son {\Ilsemble, au débnt de son 
histo
re, la conscience de sa culpabilité, cette source der- 
nière de la religion et de la moralité. J e pourrais vous 
dire beauconp de chose,s là-dessus, mais je préfère lais- 
ser ce sujet, II est difficile de s'en détacher lorsqu'on a 
comnlencé à s'en occuper, et j'ai hâte de retourner à la 
. psychologie individuelle. 
Que nous révèle done de l'ædipe-compleæe l'observa- 
tion directe de l'enfant à l'époque du choix de l'ob- 
jet, avant la période de latence? On voit facilement que 
le petit bonhomme veut avoir la mère pour lui tout seul, 
que la présence du père Ie contrarie, qu'il houde lorsque 
celui-ci manifeste à la mère des marques de tendress
, 
qu'il ne cache pas sa satisfaction, lorsque Ie père est ab. 
sent ou parti en voyage. II exprime souvent de vive voix 
ses sentiments, promet à la mère de l'épouser. On dira 



358 


tHÉORIE GÉXÉRALE DES NÉVnOSES 


que ce sont des enfantillages en comparaison des ex- 
ploits d'CEdipe, mais cela sullt en tant que faits et cela 
représente ces exploits en germe. On se trouve souvent 
dérouté par la circonstance que Ie mênle enfant fait 
preuve, dans d'autres occasions, d'une grande tendresse 
à l'égard du père; mais ces attitudes sentinlentales op- 
posées on plutôt amhivalentes qui, chez l'adulte
 entre- 
raient fatalenlent en conflit, se concilient fort bien, et 
pendant longtemps, chez l'enfant, COlnme elles vivent 
ensuite côte à eôte, et d'une façon durable, dans l'incon- 
scient. On dirait peut-être que l'attItude du petit garçon 
s'expIiquc par des nlotifs égoïstes et n'autorise nullenlent 
l'hypothèse d'un complexe érotique, C'est la nlère qui 
veille à tous les besoins de l'enfant, lequel a d'aillellrs 
tout intérèt à ce que nulle autre personne ne s'en occupe, 
Ceci est certainenlent vrai, nlais on s'aperçoit aussitôt 
que dans cette situation, comme dans beaucoup d'autres 
analogues, l'intérêt égoïste ne constitue que Ie point 
d'attache de Ia tendance érotique. Lorsque l'enfant mani- 
feste à l'égard de la mère nne curiosité sexuelle peu dis- 
simulée, lorsqu'il insiste pour dormir la nuit à ses côtés, 
lorsqu'il veut à tout prix assister à sa toilette et use mênle 
de Inoyens de séduction qui n'échappent pas à la mère, 
laquelle en parle en riant, la nature érotique de l'atta- 
chement à la mère paraH hors de doute. II ne faut pas 
oublier qne la mère entoure des mêmes soins sa petite 
flUe sans provoquer Ie même eIfet, et que Ie père riva- 
lise souvent avec eUe d'attentions pour Ie petit garçon, 
sans réussir à acquérir a ux yeux de celui-ci la nlème 
.. ÏInportance. Bref, il n'est pas d'argument critique à l'aidp. 
duquel on puisse éliminer de la situation la préférence 
sexnelle. Au point de vue de l'intérêt égoïste, il ne sera it 
mêlne pas intelligent de la part du petit garçon de ne 
s'attacher qu'à nne seule personne, c'est-à-dire à la mère, · 
alors qu'il pourrait facilement en avoir deux à sa dévo- 
tion : la mère et Ie père. 
'Tons renlarquerez que je n'ai exposé que l'attitude du 
petit gar
'on à l'égard dn père et de la n1èrc, Celle de Ia 
petite fiUe est, saur certaines Inodifications nécessaires, 
tout à fait identique. La tendre affection pour Ie père, 
le besoin d'écarter la mère dont la présence est consi- 
dérée COffilne gênante, une coquetterie qui met déjà en 



tJÊrELOPPEi\IEXT D
 LA LIBIDO 


35 9 


[{'uvre les lnoyens dont dispose la femme, forment chez 
la petite fille un cbarmant tableau qui nous fait oublier 
Ie sérieux et les graves conséquences possibles de cette 
situation infantile. Ajoutons sans tardeI' que les pare:ats 
eux-mên1es exercent souvent une influence décisive sur 
l'acquisition par leurs enfants de l'ædipe-complpxe, 
en cédant de leur côté à l'attraction sexuelle, ce qui fait 
que, dans les familIes oÙ it y a plusieurs enfants, Ie père 
préfëre nlanifestement la petite fille, tandis que tonte la 
tendresse de la n1ère se porte sur Ie petit garçon. 
Ial- 
gré son in1portance, ce facteur ne constitue cependant 
pas un argument ('ontre la nature spontanée de l'ædipe- 
cOlnplexe chez l'enfant. Ce cOlnplexe en s'élargissant 
devient Ie (( con1plexe familial )) lorsque la famille s'ac- 
croît par la naissance d'autres enfants. Les premiers ve- 
nus y voient une menace à leurs sitnationa acquises : 
aussi les nouveaux frères ou sæurs sont-ils accueillis 
avec pen d'en1pressenlent et avec Ie désir formel de les 
voir disparaître, Ces sentinlents de baine sont même 
exprilnés verbalernent par les enfants beaucoup plus sou- 
vent que ceux inspirés par Ie (( complexe parental >). 
Lorsque le mauvais désir de l'enfant se réalise et que la 
mort en1porte rapidement celui on celle qu'on avait con- 
sid6ri's comme des intrus, on peut cons tater, à l'aide d'une 
analyse ultérienre, quel important événelnent cette mort 
a été pour l'enfant qui peut cependant fort bien n'en 
avoir gardé aucun souvenir, Repoussé au second plan 
par la naissance d'une sæur ou d'un frère, presque dé- 
laissé an début, l'enfant oublie difficilement eet aban- 
don; celui-ci fait naître en lui des sentiments qui, lors- 
qu'ils existent chez l' adulte, Ie font qualifier d' aigri, e t 
ces sentiments peuvent devenir Ie point de départ d'nn 
rcfroidissenlent durable à l'égard de la mère. Nons aVOIlS 
déjà dit que les recherches sur la sexualité, avec toutes 
leurs conséquences, se rattachent précisénlent à ceUe 
expérience de la vie infantile, A mesure que les frères 
et les sæurs grandissent, l'attitnde de I'enfant envcr
 ellx 
subit les changement.s les plus significatifs, Le garçon 
peut reporter sur la sæur l'amour qu'il avait éprouvé au- 
paravant pour la mère dont l'infidélité l'a si profondé- 
ment froissé; dès la nUl"sery, on voit naître entre plu- 
sieurs frères s'empressant autour de la jeune sæur ces 



360 


TH
ORIE GEN:f
RALE DES NÉVROSItS 


( 


situations d'une hostile rivalite qui jouent un si grand rôle 
dans la. vie ultérieure. La petite fille substitue son frère 
plus âgé à son père qui ne lui témoigne plus la même 
tendre8se que jadis, ou bien elle substitue 'sa plus 
jeune sæur à l'enfant qu'elle avait en vain souhaité du 
père. 
Tels sont les faits, et je pourrais en citer beaucoup 
d'autres analogues, que révèlent l'observation directe des 
enfants et l'interprétation impartiale de leurs souvenirs 
qui ressortent avec une grande Retteté, sans avoir été 
en quoi que ce soit influencés par l'analyse. De ces faits, 
vous tirerez, entre autres, la conclusion que la place 
occupée par un enfant dans une famille cornposée de 
plusieurs a une grande importance pour la conformation 
de sa vie ultérieure, et il devrait en êtr
 tenu compte 
dans toute biographie. 
Iais, et ceci est beaucoup plus 
important, en présence de ces explications qu'on obtient 
sans peine et sans effort, vous ne pourrez pas vous rap- 
peler sans en rire tous les efforts que la science a faits 
pour rendre compte dè la prohibition de l'inceste, Ne nous 
a-t-on pas dit que la vie en commun remontant à l'en- 
rance est de nature à détourner l'attraction sexuelle de 
l'enfant des membres de sa famille du sexe opposé ; ou 
que la tendance biologique à éviter les croisements con- 
sanguins trouve son complément psychique dans I'hor- 
renr innée de l'inceste? En disant cela, on oubliait seu- 
JClnent que si la tentation incestueuse trouvait vraimellt 
dans la nature des barrières sûres et infranchissables, il 
n'y aurait eu nul besoin de la prohiber par des lois im- 
placables et par les mæurs. C'est Ie contraire qui e
t 
vrai. Le premier objet sur lequel se concentre Ie désir 
sexuel de l'homme est de nature incestueuse - la mère 
ou la sæur -, et c'est seulement à force de prohibitions 
de la plus grande sévérité qu' on réussit à réprimer ce 
penchant infantile. Chez les primitifs encore existants, 
chez les pen pIes sauvages, les prohibitions d'inceste 
sont. encore plus sévères que chez nous, et Th. Reik a 
montré récemment, dans un travail brillant, que les rites 
de la puberté, qui existent chez les sauvages et qui re- 
présentent nne résurrection, ont pour but de rOlnpre Ie 
lien incestueux qui rattache Ie garçon à la mère (
t d'opé- 
rer sa conciliation avec Ie père 



DÉVßLOPPEMEXT DE LA LIBIDO 


361 


La mythologie nous montre que les hommes n'hési- 
tent pas à attribuer anx dienx l'ineeste qu'ils ont eux- 
mêmes en borreuI', et l'bistoire ancienne vous enseigne 
que Ie mariage .ineestueux avec la sæur était (ehez les 
anciens pharaons, chez les Incas du Pérou) un comman- 
dement sacI'é. II s'agissait done d'un privilège interdit 
au 
ommnn des mortels. 
L'ineeste maternel est un des crimes d'CEdipe, Ie meur- 
tre du père est son autre crime. J)isons en passant que 
ce sont là les deux grands crimes qui étaient déjà con- 
damnés par la première institution religieuse et sociale 
des hommes, Ie totémisme. Passons main tenant de l'ob- 
servation directe de l'enfant à l'examen analytique de 
l'adulte névrotique. QueUes sont les contributions de cet 
examen à une analyse plus approfondie de }'ædipe- 
complexe? Elles peuvent être définies très facilement. 
II nous présente ce complexe tel que nous l'expose Ia 
légende ; il nous montre que chaque névrotique a été 
Iui-même une sorte d'CEdipe ou, ce qui revient au même, 
est devenu un Hamlet en réagissant contre ce complexe. 
II va sans dire que la représentation analytique de 
l'(Edlpe-complexe n'est qu'un agrandissement et un 
grossissement de l'ébauche infantile. La haine pour Je 
père, Ie souhait de Ie voir mourir ne sont plus marqués 
par de timides allusions, la tendresse pour la mère a 
pour but avoué de la posséder comme épouse. 
L\.vons- 
nous Ie droit d'attribuer à la tendre enfance ces senti- 
ments crus et extrêmes, ou bien l'analyse nous induit- 
elle en erreur, par suite de l'intervention d'un nouveau 
facteur? II n'est d'ailleurs pas difficile de découvrir ce 
nouveau facteur. Toutes les fois qu'un homme parIe du 
passé, cet homme fût-il un historien, nous devons tenir 
compte de tout ce qu'il introduit, sans intention, du pré- 
sent ou de l'intervalle qui sépare Ie passé du présent, 
dans la période dont il s'occupe et dont il fausse ainsi 
Ie tableau. J)ans Ie cas du névrotique il est même per- 
Inis de se demander si cette confusion entre Ie passé et 
Ie présent est tout à fait involontaire ; nous apprendrons 
plus tard les motifs de cette confusion, et nous aurons 
en général à rendre compte de ce jeu de l'imagination 
s'exer
ant sur les événements et les faits d'nn passé 
reculé. Nous trouvons aussi sans peine que la haine pour 



3\12 


THÉORIE GÉXÉRALE DES XÉVROSßS 


le père est rellforcée par de nombreux motifs fournis par 
des époques et des circonstances postérieures, que les 
désirs sexuels ayant pour objet la mère revêtent des for- 
mes qui devaient encore être inconnues et étrangères à 
l'enfant. l\Iais cc serait un vain effort que de vouloir 
expliquer ra
dipe-complexe dans son ensenlble par Ie 
jeu d'une imagination rétrospective, introduisant clan::; 
Ie passé des éléments empruntés au présent. Le névro- 
tique adulte garde Ie noyau infantile avec quelques-nns 
de ses accessoires, teis que DOUS les révèle l' observa tion 
directe de l'enfant. 
Le fait clinique, qui s'offre à nous derrière la forme 
analytiqnernent établie de l'ædipe-complexe, présente 
uue très grande importance pratique. NOllS appre- 
nons qu'à I'époque de la puberté, lorsque l'instinct 
sexuel s'affirme dans toute sa force, les anciens objets 
fan1Ìliaux et incestueux sont repris et pourvus d'un ca- 
ractère libidineux. Le choix de l'objet par l'enfant n'était 
qu'un prélude timide, mais décisif, à l'orientation du 
choix pendant Ia puberté. A ce monlent s'accolnplissent 
des processus afl'ectifs très intenses, orientés sojt vel'S 
l'CEdipe-complexe, soit vel'S une réaetion contre ce 
complexe, mais les prémisses de ces processus n'étant 
pas avouables doivent pour la plnpart être soustraites 
à Ia conscience. A partir de cette (poque, l'indiviclu hu- 
main se trouve devant une grande tâche qui consiste à 
se détacher des parents; et c'est seulement après avoir 
rempli cette tâche qu'il pourra cesser d'être un enfant, 
pour devenir membre de la collectivité sociale. La tâche 
du fils consiste à détacher de sa mère ses désirs libidi- 
neux, pour les reporter sur un objet réel étranger, à se 
reconcilier avec Ie père, s'il Iui a gardé une certaine 
hostilité, ou à s'émanciper de sa tyrannie lorsque, par 
réaction contre sa révolte enfantine, il est devenu spn 
esclave soumis. Ces tâches s'impostnt à tons et à cha- 
cun; et il est à remarquer que leur accomplissernent 
réussit l'arenlent d'une façon idéale, c'est-'à-Jire avec une 
correction psychologique et sociale parfaite. Les névro- 
tiques, eux, échouent totalement dans ces tâches, Ie fils 
restant toute sa vie courbé sous l'autorité du père et 
incapable de reporter sa libido sur nn objet sexnel étran- 
gel', Tel peut être égaleluent, lnutatis Inutandis, Ie sort ùe 



DÉYELOPPEMEXT DE LA LIBlDO 


363 


la fiUe. C'est en ce sens que l'fEd'ipe-conlplexe peutêtre 
considéré comme Ie noyau des névroses. 
V ous devinez sans doute que j'écarte rapidement un 
grand nombre de détails importants, aussi bien pra- 
tiques que théoriques, se rattachant à l'atdi'pe-com- 
plexe. Je- n'insisterai pas davantage sur ses variations. 
et sur son inversion possible. En ce qui concerne ses 
rapports plus éloignés, je vous dirai seulement. qu ' il a 
été nne source abondante de production poétique. Otto 
Rank a montré, dans un livre méritoire, que les drama- 
tur6'es de tous les temps ont puisé leurs matériaux prin- 
cipalement dans l'(Edipe-complexe et dans Ie complexe 
de l'inceste, ainsi que dans leurs variations plus 011 
moins voilées, 
Ientionnons encore que les deux désirs 
criminels qui font partie de ce complexe ont été recon- 
nus, longtelups avant la psychanalyse, comme étant les 
désirs représentatifs de la vie instinctive sans frein. Dang 
Ie dialogue du célèbre encyclopédiste T)iderot, intitulé : 
Le neveu de Rameau et dont Gæthe lui-même a donné 
une version allemande, vous trouverez Ie remarquable 
passage que voici : (( Si Ie petit sauvage était abandonné 
à lui-même, qu'il conservàt toute son imbécillité et qu'il 
réunît au pen de raison de l'enfant au berceau la violence 
des passions de l'homlne de trente aIlS, il tordrait Ie cou 
à son père et coucherait avec sa luère. )) 
l\Iais il est un détail que je ne dois pas Olnettre. Ce 
n'est pas en vain que l'épouse-n1ère d'(}
dipe nous a fait 
penseI' au rêve. V ous souvellez-vous encore du résultat 
de nos analyses de rêves, à savoir que les désirs forn1a- 
teurs de rêves sont souvent de nature perverse, inces- 
tueuse ou révèlent nne hostilité insoup<:onnée à l'égard 
de personnes très proches et ailnées? Nous n'avons pas. 
alors expliqné l'origine de ces n1auvaises tendances A 
présent, cette explication s'impose à nons, sans que nous 
nous donnions la peine de 1a chercher. II s'agit ni plus 
ni n10ins de produits de la libido et de certaines défor- 
Illations d'objet::) qui, datant des premières années de 
l'enfance et disparus depuis longtemps de la conscience, 
révèlent encore leur existence pendant la nuit et se mon- 
trent dans une certaine mesure susceptibles d'exercer 
une action, Or, COlnme tous les hommes font de ces 
rêves pervers, incestueux, cruels, que ces rêves ne con- 



364 


THÉORIE GÉ
ÉRALE DES 
ÉVROSES 


sti tuent par conséquent pas Ie monopole des névrotiqnes, 
nous sommes autorisés à conclure que Ie développement 
des normaux s 'est également accolnpli à travers les per- 
versions et les déformations d'objets caractéristiques de 
l'(Edipe-colnplexe, qu'il faut voir là Ie mode de déveIop- 
pelnent norn1al et que les névrotiques ne présentent 
qu'agrandi et grossi ce que l'analyse de rêye::; no us ré- 
vèle également chez les hommes bien portC1nts, C'est là 
une des raisons pour lesqnelles no us avons fait précéJer 
l'ètnde des synlptômes névrotiques de celIe des rêves. 



CHAPITUE XXII 


POINTS DE VUE DU DÉVELOPPEMENT 
ET DE LA RÉGRESSIO:\f. ÉTIOLOGIE 


Nous venons d'apprendre que la fonction de la libido 
subit un long développement jusqu'à ce qu'elle ait 
atteint la phase dite normale, qui est celle où elle se 
trouve mise au service de la procréation. J e voud
ais 
vous dire aujourd'hui Ie ròle que ce fait joue dans 1a dé- 
termination des névroses. 
Je crois ètre d'accord avec ce qu'enseigne la patho- 
logic générale,- en admettant que ce développement COlTI- 
porte deux dangers: celui de r arrêt et celui de la '}
é- 
gression. Cela signifie que vu la tendance à varier que 
présentent les processus biologiques en général, il peut 
arriver que toutes les phases préparatoires ne soient 
pas correctement parcourues et entièrement dépassées ; 
certaines parties de la fonction peuvent s'attarder d'une 
façon durable à l'une ou à l'autre de ces prelnières 
phases, et l'ensemble du développement présentera de 
ce fait un certain degré d'arrêt. 
Cherchons un peu dans d'autres domaines des ana- 
logies à ce fait. Lorsque tout un peuple abandonne son 
habitat, pour en chercher un nouveau, ce qui se produi- 
sait fréquen1ment aux époques primitives de l'histoire 
humaine, il n'atteint certainement pas dans sa totalité Ie 
nouveau pays. Abstraction faite d'al1tres canses de dé- 
chet, il a dÙ arriver fréquemnlent que de petits group(-Is 
on associations d 'én1igrants, arrivés à un endl'oit, s'y 
fixai{
nt, alors qlJ
 l
 
ros du peuple ponrsuivait son 
chpmin. Or, pour prendre unp con1r
raison pIns proche, 
Youe. savf'Z que ehez les lllammifères supérieurs les 
glandes germinales qui, à l'origine, sont situées dans la 
profondeur de la cavité ahdominale subis.sent, à un mo- 
ment donné de la vie intra-utérine, un déplacenlent qui 
FREUD. · 23 



366 


THÉORIE GÍ:XÉn.\.LE DES NÉVROSES 


les transporte presque inlmédiatement sous la peau de la 
partie terminale du bassin. Comme suite de cette n1Ïgra- 
tion, on trouVé un grand nombre d'individus chez les- 
quels un de ces deux organes est resté dans la cavité 
abdominale ou s'est localisé définitivelnent dans Ie canal 
dit inguinal que les deux glandes doivent franchir nor- 
malement, ou qu'un de ces canaux est resté ouvert, alors 
que dans les cas nornlaux ils doivent tous deux devenir 
imperméables après Ie passage des glandes. Lorsque, 
jeune étudiant encore, j'exécutais lnon pren1Ïer travail 
scientifique sons la direction de yon Brücke, j'ai eu à lll'OC- 
cuper de l'origine des racines nerveuses postérieures de la 
moelle d'un poisson d'une forlne encore très archaïque. 
J'ai trouvé que les fibres nerveuses de ces racines émer- 
geaient de grosses cellules situées dans Ia corne posté- 
rieure, ee qui ne s'observe plus chez d'autres vertébrés. 
I\Iais je n'ai pas tardé à découvrir égalemcnt que ces 
cellules nerveuses se trouyent égalenlent en dehors de 
la substance grise et oecupent tout Ie trajet qui s' étend 
jusqu'au ganglion dit spinal de la racine postérieure; 
d' où je eonclus que les ccllules de ees amas ganglion- 
naires ont émigré de la moelle épinière pour venir se 
placer Ie long du trajet radiculaire des nerfs, C'est ce qui 
est confirmé par l'histoire du développenlent; mais chez 
Ie petit poisson sur lequel avaient porté mes recherches, 
Ie trajet de la migration était marqué par des cellllles 
restées en chemin, A un exalnen approfondi, VOllS trou- 
verez facilement les points faibles de ces cOlnparaisons. 
,A.ussi vous dirai-je directement qu'en ce qui concerne 
chaque tendance sexuelle, il est, à nlon avis, possible 
que certains de ses éléments se soient attardés à des 
phases de développement antérieures, alors que d'autres 
ont atteint Ie but final. II reste bien entendu que 
nous concevons chacune de ces tendances comme un 
courant qui avance sans interruption depuis Ie commen- 
cement de la vie et que nons usons d'un procédé dans 
une' certaine meSllre artificiel, lorsque no us le décom- 
posons en plllsieurs poussées successives. V ous avez 
raison de penseI' que ces représentations ont besoin 
d'être éclaircies, mais c'est là un travail qui nous entraÎ- 
nerait trop loin. J e me borne à vous prévenir que 
j'appelle fixation (de la tendance, bien entendu) Ie 
'ait 



, .... '1t
 7 
.POI
TS DE VGE DU DEVELOPPE.\IEXT ET DE LA REGRESSIO
 ..Jv 
pour nile tendance partielle de s'ètre attardée à nne 
phase antérieure. 
Le second danger de ('e développement par degrés 
lonsiste en ce que les élénlents plus avancés pellvent, 
par un lnouvement rétrograde, retourner à leur tour à 
une de ces phases antérieures : no us appelons ccla rtJ- 
91'ession. La régression a lieu lorsque, dans sa fornle 
plus avancée, une tendance se heurte dans l' exercice de 
sa fonction, c'est-à-dire dans la réalisation de sa satisfac- 
tion, à de grands obstacles extérieurs, Tout porte à 
croire que fixation et régression ne sont pas indépen- 
dantes I'une de l'autre. Plus la fixation est forte au COHrs 
du développement, plus il sera facile à la fonction 
d'échapper aux difficultés extérieures par la régression 
jusqu'aux élénlents fixés et moins la fonction forlnée 
sera en état de résister aux obstacles extérieurs qu'elle 
rencontrera sur son chen1in, Lorsqu'nn penple en mou- 
vement a laissé en cours de route de forts détachen1ents, 
les fractions plus avancées anront une grande tendance, 
lorsqu'elles seront battues ou qn'elles se seront heurtées 
à un ennelni trop fort, à revenir sur lenrs pas pour se 
réfugier auprès de ces détachements, 
Iais ces fractions 
avancées auront aussi d'antant plus de chances d'être 
hattues que les élénlents restés en arrière seront plus 
nombreux. 
Pour bien comprendre les névroses, il in1porte Leau- 
coup de ne pas perdre de vue ce rapport entre la fixa- 
tion et la régression. On acquiert ainsi un point d'appui 
sûr pour aborder l'examen, que nous allons entre- 
prendre, tie la question relative à la déterlnination des 
nëvroses, à l'étiologie des névroses. 
Occnpons nous encore un nloment de la régression. 
D'après ce que VO:1S avez appris (,on-r\
rnant Ie dévelop- 
pement de Ia fonction de la lihid.o. vous devez vous 
attendre à deux sortes de régression: retour aux pre- 
n1Îers objcts marqués par la libido et q1.1i sont, nous Ie 
savons, de nature incestueuse ; retour de toute l'organi- 
sation sexuelle à des phases antér1,c


res. On observe 
l'un et l'autre genres de régression dans led névrose.s de 
transfert, dans Ie n1écanisme desqu

lles ils jOHent un 
rôle in1portant. C'est surtout Ie l
ctcur (lUX prerniers 
objets de 13 libido qu'on observe ChèZ les névrotiqucs 



368 


THÉOIUE Gt
ÉnALE DES NEVHOSES 


avec llne régularité lassante, II y aura it beauconp pIns 
à dire sur les régressions de la libido, si l'on tenait 
compte d'un autre groupe de névroses, et notamment des 
névroses dites narcissiques. 
Iais il n'entre pas dans nos 
intentions de nous en occuper ici. Ces affections nons 
mettent encore en présence d'autres modes de dévelop- 
relnent, non encore mentionnés, et nous montrent anssi 
de nouvelles formes de régression. Je crois cependant 
devoir maintenant vous mettre en garde contre une con- 
fusion possible entre 1'égression et refoulement et vons 
aider à vous faire nne idée nette des rapports existant 
entre ces deux processHs. Le refonlement est, si VOllS 
vons en souvenez bien, Ie processus grâce anquel un 
acte snsceptible de devenir conscient, c' est-à-dire faisant 
partie de la préconscience, devient inconscient. Et il Y a 
encore refoulement, lorsque l'acte psychique inconscient 
n'est nlême pas admis dans Ie système préconscient voi- 
sin, la censure l'arrêtant au passage et lui faisant re- 
hr0nsser chemin, II n'existe aucun rapport entre la 
notion de refoulement et celle de sexualité. J'attire tout 
particulièrement volre attention sur ce fait. Le refoulc- 
Inent est un processus purement psychologique que nous 
caractériserons encore mieux en le qualifiant de lopique. 
NOlls voulons dire par là que la notion de refoulenlent 
est une notion spatiale, en rapport avec notre hypothèse 
ùPs cOlnpartiments psychiques ou, si nons voulons re- 
nonceI' à cette grossière représentation auxiliaire, nous 
dirons qu'elle découle du fait que l'appareil psychique 
se compose de plusieurs systèmes distincts, 
I)e la comparaison que nous venons de faire il ressort 
que nous avans employé jusqu'ici Ie mot (( régre
sion >>, 
non dans sa signification généralement adlnise, nlais 
dans un sens tout à fait spéciaL Si vous lui donnez son 
sens gÓnéral, celui du retour d'une phase développement 
snpérieure à nne phase inférieure, Ie refotllement pent, 
lni aussi, être conru comnle une régression, comIne nn 
retour à line phase ant
rieure et pIns recul
e <111 dpvc- 
loppell1pnt psychique. S("'ulenlent, quand nons parlons de 
refoulenlent, nOlls autres, nous ne pensons pas à ('eUe 
direction rétrograde, car nOllS voyon5 encore un refou- 
lcment, au sens dynamique du IliOt, alors qu'un 3cte 
psychique est maintenu à la phase ínférieure de l'in- 



POI
TS DE YGE DU DtYELOPPE
tE
T ET DE LA REGHESSION 36 9 
conseient. Le refoulement est une notion topique et dy- 
nalnique ; la régression est une notion purement descrip- 
tive. Par Ia régression, teUe que nous l'avons décrite 
jusqu'iei en Ia lnettant en rapport avec la fixation, nous 
entendions uniq uement le retour de Ia libido à des phases 
antérienres <Ie son déveioppemC'nt, c'est-à-dire quelqne 
chose qui difrère totalenlent du refoulement et en est 
totalelnent indépendant. N ous ne pouvons mèn1e pas 
affirlner que la régression de la libido soit un processns 
pllrement psychologique et nous ne saurions lui assigner 
une localisation dans l'appareil psychique, Bien qn 'elle 
exerce S11r la vie psychique une influence très profonde, 
il n'
n reste pas n10ins vrai que c'est Ie facteur organique 
qui d )llline chez eUe. 
Ce::; discussions VOliS paraîtront sans doute arides, La 
clinique lIons en fournira des applications qui nous les 
rendront plus claires. ,r ous savez que l'hystérie et la né- 
vrose obsessionnelle sont les deux pl'incipanx représen- 
tants òu groupe des névroses de transfert. II existe bien 
dans l'hystérie une régression de la libido aux premiers 
objets sexuels, de nature incestueuse, et l'on peut dire 
(IU' elle existe dans tous les cas, alors qu' on n'y observe 
pas la moindre tendance à la régression vel'S nne phase 
antérieure de l'organisation sexuelle, En revanche, Ie 
refoulelnent joue dans Ie mécanisme de l'hystérie Ie prin- 
cipal rôle. S'il m'était permis de compléter par une con- 
struction toutes les connaissances certaines que nous 
avons acquises jusqu'ici concernant l'hystérie, je décri- 
rais la situation de la façon suivante : la r-éunion des 
tendances partielles sous Ie primat des organes génitaux 
est accomplie, n1ais les conséquences qui en déeoulent 
se heurtent å la résistance du systèlne préconscient Iié à 
la conscience. L'organisation génitale se rattache done 
à l'inconscient, mais n'est pas athnise par Ie précon- 
scient, d'oÙ résultc un tableau qui présente certaines 
ressenlblances avec l'état antérieur au primat des organes 
génitaux, mais qui est en réalité tout autre chose, - Des 
deux régressions de la libido, celle qui s'eff{\('tue vcrs 
une phase antérieure de l'organisation sexuelle est de 
beaucoup la plus renlarquahle. Conlme cette dernière 
régression nlanque dans l'hystérie et que toute notre 
COllccj>tion des nÓvroscs Sl" rC8sent encore de l'influcnce 



3jO THÉORIE GÉNí
nALE DES XÉYROSES 
de l'étude de l'hystérie, qui l'avait précédée dans Ie 
temps, l'importance de la régression de la libido ne nous 
est apparue que beaucoup plus tard que celle du refou- 
lement. Attendez-vous à ce que nos points de vue su- 
bissent de nouvelles extensions et modifications lorsque 
nous aurons à tenir compte, en plus de l'hystérie et de 
la névrose obsessionnelle, des névroses narcissiques. 
Dans la névrose obsessionnelle, au contra
re, la ré- 
gression de la libido vel'S la phase préliminaire de 1'01'- 
ganisation sadique-anale constitue Ie fait Ie plus frappant 
et celui qui marque de son en1preinte toutes les mani- 
festations symptomatiques, L'impulsion amoureuse se 
présente alors sous Ie n1asql1e de l'impulsion sadique, 
La représentation obsédante :Je voudl'ais te tuer, lorsqu'on 
la débarrasse d'excroissances non accidentelles, lnais 
indispensables, signifie au fond ceci : Je voudrais Jouir 
(Ie toi en amour. Supposez encore une régression simul- 
tanée intéressant l'objet, c'est-à-dire une régression telle 
que les impulsions en question ne s'appliquent qu'aux 
personnes les plus proches et les plus aimées, et vous 
aurez une idée de l'horreur que peuvent éveiller chez Ie 
mala de ces représentations obsédantes qui apparaissent 
à sa conscience comme lui étant tout à fait étrangères. 
!\lais Ie refoulement joue également dans ces névroses 
un r6le important qn'il est dimcile de définir dans une 
rapide introduction comme celle-ci, La régression de la 
libido, lorsqn'elle n'est pas accompagnée de refoulement, 
aboutirait à une perversion, mais ne donnerait jamais 
une névrose. ,r ous yoyez ainsi que Ie refoulement est Ie 
processus Ie plus propre à la névrose, celui qui la carac- 
térise Ie mienx. J'aurai pel1t-être encore l'occasion de 
YOUS dire ce que nous savons du mécanisme des perver- 
sions, et vous verrez alors que tout s'y passe d'une faron 
infiniment moins simple qu'on se l'imagine. 
J'espère que vous ne m'en voudrez pas de m'être livré 
à ces développeme.nts sur la fixation et la régression de 
la libido, si je vous dis que je vous les ai présentés à 
titre de préparation à l'examen de l'étiologie des névroses, 
Concernant cette dernière, je ne vous ai encore fait part 
que d'une senle donnée, à savoir que les hon1mes de- 
viennent névrotiques lorsqu'ils sont 'privés de la possi- 
bilité de satisfaire leur libido, done par ({ privation )), 



POINTS DE VUE DU DÉVELOPPEMENT ET DE LA RÉGnESSIO
 37 I 
pour employer 'Ie terme dont je m'états servi ;llors, et 
que leurs symptômes viennent remplac:er chez eux la 
satisfaction qui leur est refnsée. II ne faut naturellement 
pas en conclure que toute privation de satisfaction Iibi- 
dineuse rende névrotique ('elui qui en est victime; ma 
proposition signifie seulement que Ie facteur privation 
existait dans tons les cas de névrose examinés. EIle n'est 
donc pas réversible. Et, sans doute, vous vous rendez 
également compte que cette proposition révèle, non tout 
le mystère de I' étiologie des névroses, mais seulement 
une de ses conditions importantes et essentielles. 
N ous ignorons encore si, pour la discussion ultérieure 
de cette proposition, on do it insister principalement sur 
Ia nature de la privation ou sur les particularités de celui 
qui en est frappé. C'est que la privation est rarement 
complète et absolue; pour devenir pathogénique, eUe 
doit porter sur Ia seule satisfaction que la personne 
exige, sur la seule dont eUe soit capable. II y a en gé- 
nél'al nombre de moyens permettant de supporter, sans 
en tomber malade, la privation de satisfaction libidi- 
neuse, Nous connaissons des homInes capables de s'in- 
fliger cette privation sans dommage ; ils ne sont pas heu- 
reux, ils souffrent de langueur, mais ils ne tombent pas 
malades. NOlls devons en outre tenir compte du fait que 
les tendances sexuelles sont, si je puis m'exprimer ainsi, 
extraordinairementplastiques. Elles peuvent se remplacer 
réciproquement, l'une peut assumer ],intensité des 
autres ; lorsque la réalité refuse la satisfaction de l'une, 
on peut tronver line compensation dans la satisfaction 
d'une autre. Elles représentent con1me un réseau de 
canaux remplis de li(Iuide et comr.
unicants, et cela 
ma]gré leur subordination au prilnat génital: deux ca- 
ractéristiques difficiles à concilier. De plus, les tendances 
partielles de la sexualité, ainsi que l'instinct sexucl qui 
résulte de leur synthèse, présentent nne grande faciljté 
de varier leur objet, d'échanger chacun de leurs objets 
contre un autre, plus facilement accessible, propriété 
qui doi t opposer nne forte résistance à l'action pathogène 
d'une privation, Parrni ces facteurs qui opposent nne 
action pour ainsi dire prophylactique à l'action nocive 
des privations, il en est un qui a acquis une irrlportance 
sociale particulière. II consiste en ce que la tendance 



37 2 


TI1ÉORIE GÉXÉRALE DES Nf
YHOSES 


sexuelle, ayant renoncé au plaisir partiel OU à celui que 
procure l'acte de la procréation, l'a remplacé par un 
autre but présentant avec le premier des rapports géné- 
tiques, mais qui a cessé rl' ètre sexuel pour devenir s
cial. 
Nous donnolls à ce processus Ie Inot de (( sublin1ation )), 
et ce faisant nous nous rangeons à l' opinion générale 
qui accorde une valeur plus grande aux buts sociaúx 
qu'aux buts sexuels, lesquels sont, au fond, des buts 
égoïstes. La sublin1ation n'est d'ailleurs qu'un cas spé- 
cial du rattacherrlent de tendances sexuelles à d'autres, 
non sexuelles. N ous aurons encore à en parler dans nne 
autre occasion. 
V ous êtes sans doute tentés de croire que, grâce à 
tous ces moyens perInettant de supporter la privation, 
celle-ci perd toute son importance, II n'erl est pas ainsi, 
et la privation garde toute sa force pathogène. Les 
moyens qu'on lui oppose sont généralement insuffisants. 
Le degré d'insatisfaction de la libido, que l'holnme 
moyen pent supporter, est limité. La plasticité et la Ino- 
bilité de la libido sont loin d'ètre cOJuplètes chez tous les 
h01l1mes, et la sublimation ne peut supprin1er qu'une 
partie de la libido, sans parler du fait qne beaueoup 
d'hon1mes ne possèdent la faculté de sublimer quø 
dans une mesure très restreinte, La principale des 
re
trictions est celle qui porte sur la mobilité de la libido, 
ce qui a ponr efI'et de ne faire dépendre la satisfaction 
de l'individu qne d'un tl'ès petit nOlllbre d'objets à at- 
teindre et de buts à réaliser. Souvenez-vous seulement 
q1.1'un développenlcnt incoluplet de la libido con1porte 
des fixations nOlubreuses et variées de la libido à des 
phases antérieures de l'organisation et à des objets anté- 
rieurs, phases et objets qui Ie plug souvent ne sont plus 
capables de procurer une satisfaction réelle, \T ous recon- 
naìtrez alors que la fixation de la libido constitue, après 
1a privation, le plus puissant facteur étiologique des né- 
vroses, Nous pouvons exprimer ce fait par une abrévia-- 
tion schématique, en disant que la fixation de la libido 
constitue, dans I'étiologie des névroses, Ie facteur pré 
disposant, interne, et la privation Ie facteur aceidentel, 
extériellr. 
Je saisi
 ici l'occasion pour vous engager à vous abste- 
nil' de prendre parti dans une discussion tout à fait suo 



OIXT
 DE YCE DU Df.:YELOPPEl\IE:\T ET DE LA RÉGRESSIO:'\ 3ï3 
perflue, On aime beaucoup, dans le ll10nde scientifiql1c, 
s'emparer d,une partie de la vérité, proclanler cetle 
partie cornIne étant toute la vérité et contester ensuite, 
en sa faveur, tout Ie reste qui n'est cependant pas moins 
vrai, C'est à la faveur de ce procédé que plusieurs cou- 
rants se sont détachés du nlouvelnent psychanalytique, 
les uns ne reconnaissant que les tendances égoïstes 
t 
niant les tendances sexuelles, les autre8 ne tenant compte 
que de l'influence exercée par les tâches qu'ÏInpose la 
vi,e réelIe et négligeant complètement celle qu'exerce Ie 
passé individuel, etc. On peut de nlênle opposer l'une à 
l'autre la fixation et la privation et soulever une contro- 
verse en delnandant : les névroses sont-elles des maladies 
exogènes ou endogènes, sont-elJ es la conséquence né- 
ccssaire d'une certaine constitution ou Ie produit de cer- 
taines actions nocives (traumaliques)? Et, plus spéciale- 
ment, sont-elles provoquées par la fixation de la libido 
(et autres particularités de la constitution sexuelle) ou 
par la pression qu'exerce la privation? A tout prendre, 
ce dilemme ne Ine paraÌt pas nloins déplacé que cet autre 
qne je pourrais vous poser: l'enfant naît-il, parce qu'il 
a été procréé par Ie père ou parce- qu'il a été conçu par 
]a lnère? Les deux conditions sont égalenlent indispen- 
sables, me diriez-vous, et avec raison, Les choses se 
présentent, sinon tout à fait de nlême, d'une faron ana- 
logue dans l'étiologie des névroses. Au point de vue de 
l'étiologie, les affections névrotiques peuvent être ran- 
gées dans une série dans laquelle les deux facteurs : 
constitution sexuelle et influences extérieures OU, si l'on 
préfère, fixation de la libido et privation, sont repré- 
sentés de telle sorte que la part de l'un de ces facteurs 
croit, lorsque celle de l'al1tre dilninue. A !'un des bouts 
de celte série se trouvent les cas extrêmes dont VOllS 
pOl1vez dire avec certitude: étant donné Ie développe- 
lnent anornlal de leur libido, ces hommes seraient tom- 
bé8 malades, quels que fussent les événenlents extérieurs 
de leur vie, celle-ci fùt-elle aussi exempte d'accidents 
que possible. .l\. l'autre bont se trouvcnt les cas dont 
vous pouvez dire au l'ontraire que ces malades auraient 
certainelnent échappé à la névrose s'iJs ne s'étaient pas 
trouvés dans telle ou telle situation. Dans les cas inter- 
médiaires on se trouve en présence de cOll1binaisons 



374 


THÉORIE GÉXÉRALE DES NÉVROSES 


telles, qu'à une part de plus en plus grande de la consti- 
tution sexuelle prédisposante, correspond une part de 
Jnoins en moins grande des influences nocives 8ubies au 
cours de la vie, et inversement. Dans ces cas, la consti- 
tution sexuelle n'aurait pas produit la névrose sans l'in- 
tervention d'influences nocives, etcesinfluencesn'auraient 
pas été suivies d'un effet traumatique si les conditions 
de la libido avaient été différentes. Dans cette série je 
puis, à la rigueur, reconnaître une certaine prédonlinance 
au rôle joué par les facteurs prédisposants, mais ma con- 
cession dépend des limites que vous voulez assigner à 
la nervosité. 
Je vous propose d'appeler ces séries séries de complé- 
ment, en vous prévenant que nous aurons encore l'occa- 
sion d'établir d'autres séries pareilles. 
La ténacíté avec laquelle la libido adhère à certaines 
directions et à certains objets, la viscosz.té pour ainsi dire 
de la libido, nous apparaît comme un facteur indépendant, 
variant d'un individu à un autre et dont les causes nous 
sont totalement inconnues. Si nous ne devons pas sous- 
estimer son rôle dans l' étiologie des névroses, nous ne 
devons pas davantage exagérer l'intimité de ses rapports 
avec cette étiologie. On observe une pareille (( viscosité)), 
de cause également inconnue, de la libido, dans de non1- 
breuses circonstances, chez l'homme normal et, à titre de 
facteur déterminant, chez les personnes qui, dans un cer- 
tain sens, forment une catégorie opposée à celle des ner- 
veux: chez les perverse On savait déjà avantla psychanalyse 
(Binet) qu'il est souvent possible de découvrir dans l'ana- 
mnèse des pervers une impression très ancienne, laissée 
par une orientation anormale de l'instinct au un choix 
anormal de l'objet et à laquelle la libido du pervers reste 
attachée toute la vie dur
nt. II est souvent impossible de 
dire ce qui rend cette impression capable d'exercer sur 
la libido une attraction aussi irrésistible, Je vais vaus 
raconter un cas que j'ai observé moi-n1ême. Un homn1e, 
que les organes génitaux et tous les autres charn1es de la 
femme laissent aujourd'hui indifférent et qui éprouve 
cependant une excitation sexuelle irrésistible à la vue 
d'un pied chaussé d'une certaine forme, se souvient d'un 
événement qui lui était survenu lorsqu'il était âgé de 

ix ans, et qui a joué un rôle décisif dans la fixation de sa 



POINTS DE VUE DU DÉVELOPPEl\I

T ET DE LA RÉGRESSION 


3"'5 
, 
libido. II était a'3sis sur un tabouret auprès de sa gou- 
vernante qui devait Iui donner une leçon d'anglais. La 
gouvernante, une vieille HIle sèche, laide, aux yeux bleu:3 
d'eau et avec un nez rctroussé, avait ce jour-Ià mal à un 
pied qu'elle avait pour cette raison chaussé d'une pan- 
toutle en velours et qu'elle tenait étendu sur un coussin. 
Sa jambe était cependànt cachée de la façon la plus 
décente. C'est un pied maigre, tendineux, con1me celui 
de la 'gouvernante, qui était devenu, après un timide 
essai d'activité sexuelle normale, son unique objet sexuel, 
et notre h0mme y était attiré irrésistiblement, lorsqu'à 
ce pied venaient s'ajouter encore d'autres traits qui rap- 
pelaient Ie type de la gouvernante anglaise. Cette fixation 
de la libido a fait de notre homme, non un névrotique, 
Jnais un pervers, ce que nous appelons un fétichiste du 
pied. V ous Ie voyez: bien que 1a fixation excessive et, 
de plus, précoce, de ]a libido constitue nn facteur étio- 
logique indispensable de Ia névrose, son action s'étend 
bien au delà du cadre des névroses. La fixation consti- 
tue ainsi une condition aussi peu décisive que la priva- 
tion dont nous avons parlé plus haul.. 
Le problème de la détermination des névroses parait 
done se compliquer. En fait, la recherche psyehanalyti- 
que nous révèle un nouveau facteur qui ne figure pas 
dans notre série étiologique et qui apparaît avec le plus 
d'évidence chez des personnes qui sont frappées d'une 
affection névrotique en pleine santé. On trouve réguIiè- 
rement chez ces personnes les indices d'une opposition 
de désirs ou, comme nous avons l'habitude de nous expri- 
Iner, d'un conflit psyehique. Dne partie de la personna- 
lité D1anifeste certains désirs, une autre partie s'y oppose 
et les repousse. Sans un conflit de ee genre, il n'y a pas 
de névrose. II n'y aurait d'ailleurs là rien de singulier, 
V ous savez que notre vie psychique est constamment 
remuée par des eonflits dont il no us incombe de trouver 
la solution, Pour qu'un pareil eonflit devienne pathogène, 
il faut done des conditions particulières. Aussi avons- 
nous à nous demander quelles sont ees conditions, entre 
queUes forces psychiques se déroulent ces eonflits patho- 
gènes, quels sont leg rapports existant entre Ie eonflit 
et les autres faeteurs déterminants. 
J:espère pouvoir donner à ees questions des réponses 



37 6 


THÉORIE GÉ
ÉRALE DES NÉVROSES 


satisfaisantes, bien qu'abrégées et schématiques, Le 
conflit est provoqué par la privation, la libido à laquelle 
est refusée Ia satisfaction normale étant obligée de cher- 
cher d'autres objets et voies. II a pour condition la dé
ap- 
probation que ces autres voies et objets provoquent de 
de la part d'une certaine fraction de la personnalité: il 
en résulte un veto qui rend d'abord 
e nouveau Inode de 
satisfaction inlpossible. A partir de ce moment, la for- 
mation de symptômes suit une voie que nous parcourrons 
plus tard. Les tendances libidineuses repoussées cher- 
chent alors à se n1anifester en empruntant des yoies 
détournées, non sans toutefois s'efforcer de justifier leurs 
exigences à l'aide de certaines déformations et atténna- 
tions, Ces voies détournées sont celJcs de lå formation 
tIe symptÔmes: ceux-ci constituent Ia satisfaction nou- 
velle ou substitutive que la privation a rendue néces- 
salre, , 
On peut encore faire ressortir I'importance du conflit 
psychique en disant: (( Pour qu'une privation extérieure 
devienne pathogène, il faut qu'il s'y ajoute une privation 
intérieure. )) II va sans dire que privation extérieure et pri- 
vation intérieure se rapportent à des objets différents et 
suivent des voies différentes. La privation extérieure 
écarte telle possibilité de satisfaction, la privation inté- 
rieure voudrait écarter une autre possibilité, et c'est à 
propos de ces possibilités qu'éclate Ie conflit. Je préfère 
cette méthode d'exposition, à cause de son contenu impli- 
cite. Ene implique notainment la probabilité qu'aux 
époqnes primitives du développen1ent humain les absten- 
tions intérieures ont été déterlninées par des obstacles 
réels extérieurs. 
:rvlais queUes sont les forces d'où émane l'objection 
contre la tendance libidineuse, queUe est l'autre partie 
du conflit pathogène? Ce sont, pour nous exprilner d'une 
façon très générale, les tendances non sexuelles. N ous 
les désignons sous Ie nOlU gén
rique de (( tendances d u 
moi )) ; la psychanalyse des névroses de transfert ne nous 
offre aucun moyen utilisable de poursuivre leur décoln- 
position ultérieure, no us n'arrivons à les connaÎtl'e dans 
une certaine mesure que par les résistances qui s'oppo- 
sent à l'analyse. Le conflit pathogène est un conflit entre 
les tendances du moi et les tcndanc
s sexuelles. Dans 



ÞOJ:
TS DE Vt;E DU DÉVELOPPE
lE
T ET DE LA RÊGRESSIOX 3jj 
certains cas, on a l'impression qu'il s'agit d'un conflit 
entre din
érentes tendanees pureInent sexuelles; cette 
apparence n'infirme en rien notre proposition, car des 
deux tendances sexuelles en conflit, l'une est tonjol1rs 
celIe qui cherche, pour ainsi dire, à satisfaire Ie nloi, 
tandis que l'autre se pose en défenseur prétendant prp.- 
server Ie moi, Nous revenons donc au conflit entre Ie moi 
et la sexualité, 
1'outes les fois que la psychanalyse envisageait tel on 
tel événement psychique comme un produit des tendan- 
ces sexuelles, on lui objectait avec colère que l'homme 
ne se compose pas seulement de sexualité, qu'il existe 
dans la vie psychique d'al1tres tendances et intérêts que 
les tendances et intérêts de nature sexuelle, qu'on ne do it 
pas faire (( tout )) dériver de la sexualité, etc. Eh bien, je 
ne connais rien de pIns réconfortant que Ie fait de se 
trouver pour une fois d'accord avec ses adversaires. La 
psychanalyse n'a jamais oublié qu'il existe des tendances 
non sexuelles, cUe a élevé tout son édifice snr Ie principe 
de la séparation nette et tranchée entre tendances sexuel- 
les et tendances se rapportant au moi et elle a affirlné, 
sans attendre les objections, que les névroses sont des 
produits, non de la sexualité, mais du conflit entre le 
mo'i et la sexualité. Elle n'a aucune raison plausible de 
contester l'existence ou l'ilnportance des tendances dll 
lllo'i lorsqu'elle cherche à dégager et à définir Ie rôle 
des tendances sexuelles dans la maladie et dans la vie, 
Si elle a été amenée à s'occuper en première ligne des 
tendances sexuelles, ce fut parce que les névroses de 
transfert ont fait ressortir ces tendances avec une évi- 
dence particulière et ont ainsi offert à son étude un 
domaine que d'autres avaient négligé. 
De mêJue, il n'est pas exact de prétendre qne ]a psy- 
rhanalyse ne s'intéresse pas au côté non sexuel de la 
personnalité, C'estla séparation entre Ie nloi et la sexna- 
lité qui a précisément montré avec une clarté particuJière 
que les tcndances du l11.oi snhissent, el1(\s a11ssi, un dpve- 
IOppf\111cnt significatif qui n 'est ni t()talenlent indépen- 
dant de la libido ni tout à fait exelnpt de réaction contre 
elle. On doit à la vérité de dire que nOlls connaissons Ie 
développement du moi beancollp nloins bien que ceilli 
de la libido, et la raison en est dans Ie fait que c'est seu- 



37 8 


THÈORIE GÉNÉRALE DES NÉVnOSES 


lement à la suite de l'étude des névroses narcissiques 
que nous pouvons espérer pénétrer la structure du InoÌ. 
Nous connaissons cependant déjà une tentative très inté- 
ressante se rapportant à cette question. C'est celle de 
I\1. Ferenczi qui avait essayé d'établir théoriquenlent les 
phases de développement du moi, et nous possédons du 
Inoins deux points d'appui solides pour un jugement 
relatif à ce développement. Ce n'est pas que les intérêts 
libidineux d'une personne soient dès Ie début et néces- 
sairement en opposition avec ses intérêts d'anto-conser- 
vation; on peut dire plutôt que Ie 'Jnoi cherche, à chaque 
étape de son développement, à se meUre en harmonie 
avec son organisation sexuelle, à se l'adapter. La suc- 
cession des difTérentes phases de développement de la 
libido s'accomplit vraisenlblablelnentselon un programme 
préétabli; il n'est cependant pas douteux que ceUe suc- 
cession pent être influencée par Ie moi; qu'il doit exister 
un certain paralléIisnle, une certaine concordance entre 
les phases de développement du moi et celles de la libido 
ct que du trouble de cette concordance peut naître un 
facteur pathogène. Un point qui nous inlporte beaucoup, 
c'est celui de savoir COlnnlent Ie 'lnoz. se cOlnporte dans 
les cas où la libido a laissé une fixation à une phase don- 
née de son développelnent. Lemoipeut s'accommoder de 
cette fixation, auquel cas il devient, dans une mesure 
correspondante à celle-ci, pervers ou, ce qui revient au 
même, infantile. l\Iais il pent aussi se dresser contre 
cette fixation de la libido, auquel cas Ie moi éprouve un 
refoulement là où la libido a subi une fixation. 
En suivant cette voie, no us apprenons que Ie troisièlne 
facteur de l' étiologie des névroses, la tendance aux con- 
flits, dépend aussi bien du développement du moi que de 
celui de la libido. Nos idées sur la détermination des 
névroses se trouvent ainsi complétées. En prelnier lieu, 
nous avons la condition la plus générale, représentée par 
la privation, puis vient la fixation de la libido qui Ia 
pousse dans certaines directions, et en troisiènle lieu 
intervient la tendance au conflit découfant du dévelop- 
pelnent du moi qui s'est détourné de ces tendances de la 
libido. La situation n'est done ni aussi compliquée ni 
aussi difficile à saisir qu'elle vous avait probablelnent 
paru pendant que je développais mes déductions. II n'en 



POINTS DE VUE DU DÉVELOPPEl\IENT ET DE LA RÉGRESSION 3jg 
est pas llloins vrai que tout n'a pas été dit sur cette ques- 
tion, A ce que nous avons dit, nous aurons encore à 
ajouter quelque chose de nouveau et nous aurons aussi 
à soumettre à une analyse plus approfondie des choses 
déj à connues. 
Pour vous montrer l'influence qu'exerce Ie développe- 
ment du mOle sur la naissance du con flit, et par consé- 
quent sur la détermination des névroses, je VOllS citerai 
un exemple qui, bien qu'imaginaire, n'a absolulllent rien 
d'invraisemblable. Cet exemple m'es
 inspiré par Ie titre 
d'un vaudeville de Nestroy: (( Au rez-de-chaussée et au 
premier. )) Au rez-de-chaussée habite Ie portier; au pre- 
mier, Ie propriétaire de la maison, un homme riche et 
estimé. L'un et I'autre ont des enfants, et nous suppose- 
rons que la fillette du propriétaire a toutes les facilités 
de jouer, en dehors de tonte surveillance, avec l'enfant 
du prolétaire. II peut arriver alors que les jeux des 
enfants prennent un caractère indécent, c'est-à-dire 
sexuel, qu'ils jouent (( au papa )) et (( à la maman )), qn'ils 
cherchent chacun à voir les parties intimes du corps et 
à irriter les organes génitaux de l'autre. La filleUe du 
propriétaire qui, malgré ses cinq ou six ans, a pu avoir 
l' occasion de faire certaines observations concernant la 
sexualité des adultes, peut bien jouer en cette occasion 
Ie rôle de séductrice. Alors mêllle qu'ils ne durent pas 
longtemps, ces << jeux )) suffisent à activer chez les deux 
enfants certaines tendances sexuelles qui, après la ces- 
sation de ces jeux, se manifestent pendant quelques 
années par la masturbation. './ oilà ce qu'il y aura de CQIll- 
mun aux deux enfants; mais Ie résultat final différera de 
l'un à l'autre. La fillette du portier se livrera à la nlas- 
turbation à peu près jusqu'à l'apparition des menstrues, 
y renoncera ensuite sans difficuIté, prendra quelques 
années plus tard un am ant, aura peut-être un enfant, 
en1brassera telle ou telle carrière, deviendra peut-être 
une artiste en vogue et finira en aristocrate. II se pent 
qu'elle ait une destinée moins brillante, mais toujours 
est-il qu'elle vivra Ie reste de sa vie sans se ressentir de 
l'exercice précoce de sa sexualité, exempte de névrose. 
II en sera autrement de la filleUe du propriétaire. De 
bonne heure, encore enfant, elle éprouvera Ie sentiment 
d'avoir fait quelque chose de mauvais renoncera sans 



380 


THÉORIE GÉXÉRALE DES NÉVnOSES 


tarder, n1ais à la suite d'une InUe terrible, à la satisfac- 
tion n13.sturbatrice, mais n'en gardera pas moins un sou- 
venir et une impression déprilnants. Lorsque, devenue 
jeune fiUe, eUe se trouvera dans Ie cas d'apprendre des 
faits relatifs aux rapports sexuels, eUe s'en détournera 
avec une aversion inexpliquée et préférera rester igno- 
rante. II est possible qu'elle subisse alors de nouveau la 
pression irrésistible de la tendance à la Inasturbation, 
sans avoir Ie courage de s'en plaindre. Lorsqu'elle anra 
atteint l'àge où les jeunes filles commencent à songer 
au mariage, elle deviendra la proie de la névrose, à 
la suite de laqllelle cUe éprouvera une profonde décep- 
tion relativement au mariage et envisagera la vie sous 
les cOllleurs les plus sombres, Si l'on réussit par l'ana- 
lyse à décomposer cette névrose, on constatera que cette 
jeune fiUe bien élevée, inteUigente, idéaliste, a complè- 
telnent refoulé ses tendances sexuelles, mais qne celles- 
ci, dont eUe n'a aucune conscience, se ratlachent aux 
misérables jeux auxquels eUe s'était livrée avec son amie 
d'enfancc. · 
La difTérence qui existe entre ccs deux destinèes, mal- 
gré l'identité des événements initiaux, tient à ce que Ie 
lnoi de l'une de nos protagonistes a suhi un développe- 
ment que I'autre n'a pas connn, A la fille du portier l'ac- 
tivité sexuelle s'était présentée plus tard SOllS un aspect 
aussi naturel, aussi exenlpt de toute arrjère-pensée que 
dans son enfance. La fille du propriétaire avait subi l'in- 
fluence de l'éducation et de ses. exigences. Avec les sug- 
gestions qu'elle a reçues de son éducation, elle s'était 
formé de la pureté et de la chasteté de la femme un idéal 
incompatible avec l'activité sexuelJe; sa formation intel- 
lectuelle avait affaibJi son intérêt pour Ie rôle qu'elle 
était appelée à jouer 
n tant que femme. C'est à la suite 
de ce développement moral et intellectnel sl1périeur à celui 
de son amie qu'elJe s'était trouvée en conflit avec les exi- 
g
{lces de sa sexualité, 
Je vellx encore insister aujourd'hlli sur un autre point 
concernant Ie déYelo.ppen1ent dn l'lloi, et cela à cause de 
certaines perspectivcs, assez vastes, qu ïl nous ouvre, et 
aussi parce que les conclusions que nous allons tirer à 
cette occasion seront de nature à justifier la séparation 
tranchée, mais dont l'évidence ne saute pas aux yeux, que 



ÞOl:\TS DE Vt'E DU DÉYELOPPEMEXT ET [)g LA RÉGRESSIO
 38 t 
no us postulons entre les tendances du lJ10i et les tend an- 
ces sexuelles. Pour fornluler un jugeJnent sur ces deux 
développements, nous devons adlnettre nne prémisse 
dont il n'a pas été suffisamment tenu cOlnpte jUS(lU'à 
présent. Les deux développements, celui de la libido et 
celni du rnoi, ne sont au fond que des legs, des répétitions 
abrégées du développelnent que l'hulnanité entière a 
parcouru à partir de ses origines et qui s'étend sur une 
longue durée. En ce qui concerne Ie développement de 
la libido, on lui r'econnaît volontiers cette origine phylogé- 
ni'lue. Rappelez-vou8 seulelnent que chez certains ani- 
maux l'appareil génital présente des rapports intimes 
avec la bouche, que chez d'autres il est inséparable de 
l'appareil d'excrétion et qne chez d 'autres encore il se 
rJ.ttache aux organes servant all mouvcment, toutes cho- 
ses dont vous trouverez un intéressant exposé dans Ie 
précieux livre de W. Bölsche, On observe, pour ainsi 
dire, chez les animaux tOlltes les variétés de perversion 
et d'orgal1isation sexuelle à l'état figé. Or, chez rhon1me 
Ie point de vue phylogénique se trouve en partie masqué 
pa::> cette circonstance que les particularités qui, au fond, 
sont héritées, n'en sont pas moins acquises à nouveau 
au cours du développement individuel, pour la raison 
probablement que les conditions, qui ont imposé jadis 
l'acquisition d'une particularité donnée, persistent tou- 
jours et continuent d'exercer leur action sur tous les 
individus qui se succèdent. J e pourrais dire qne ces con- 
ditions, de créatrices qu'elles fnrent jadis, sont devennes 
provocatrices. II est en outr
 incontestable que la mar- 
che du développement prédéterminé peut être troublée 
et modifìée chez chaque individu par des influences exti>- 
rieures récentes, Quant à la force qui a imposé à l'hu- 
manité ce développement et dont l'action continue à 
s'cxercer dans la nlême direction, nons la connaissons: 
c'est encore la privation imposée par la réalité on, pour 
l'appeler de son vrai grand non1, la nécessité qui découle 
de la vie, l"A,ux'(y:r,. Les névrotiqucs sont ceux chez lcs- 
quels cette rigueur a provo({llé des effets d
sastreux, nlais 
queUe que soil l'éducation qu'on a re
'ue, on est exposé 
all même risque, En proc]aJuant que la n
cesßité yitalc 
l'onstitue Ie moteur du dévelopl'c111ent, nous ne din1i- 
Duons d 'ailleurs en rien l'inlpOI'tance des (( tendancce 
FHEUD. 
4 



382 


THÉOHIE GÉNÉRALE DES 
F':YROSES 


évolutivcs internes )), 10rsque l'existence de celles-ci se 
laisse dérrlontrer. 
Or, il convient de noter que les tendances sexuelJes et 
l'instinct de conservation ne se comportent pas de la 
même manière à l'égard de la nécessité réelle. Les 
instincts ayant pour but la conservation et tout ce qui 
s'y rattache sont plus accessibles à l'éducation; iis appren- 
nent de bonne heure à se plier à la nécessité et à con- 
former leur développelnent aux indications de la réalité. 
Ceci se con
oit, attendu qu'ils ne peuvent pas se procu- 
rer autrement les objets dont ils ont besoin et sans les- 
quels l'individu risque de périr. Les tendances sexuelles, 
qui n'ont pas besoin d'objct au début et ignorent ce 
Lesoin, sont plus difficiles à éduquer. !\Ienant une exis- 
tence pOllr ainsi dire parasitaire associée à celie des 
autres organes du corps, susceptibles de trouver nne 
satisfaction auto-érotique, sans dépasser Ie corps InênlC 
de l'individu, eUes échappent à l'influence éducatrice de 
la nécessité réeUe et, chez la plupart des hOlnmes, elles 
gardent, sous certains rapports, toute la vie durant, ce 
caractère arbitraire, capricieux, réfractaire, (( énigma- 
tique )), Ajoutez à cela qu'unejeune personne cesse d'être 
accessible à l'éducation au moment même où 'Bes besoins 
sexuels atteignent leur intensité définitive, Les éducateurs 
Ie savent et agissent en conséquence; mais peut-être so 
Iaisseront-ils encore convaincre par les résuItats de la 
psychanalyse et reconnaître que e'es.t l'éducation re
"ue 
dans la première enfance qui laisse la plus profonde 
empreinte, Le petit bonhomme est déjà entièrement formé 
dès la quatrième ou la cinquiènle année et se contente 
de manifester plus tard ce qui était déposé en lui dès eet 
âge. 
Pour faire ressortir toute la signification de la diffé- 
rence que nous avons établie entre ces deux groupes 
d'instincts, nous somlnes obligés de faire une longue 
digression et d'introduire une de ces considérations 
auxquelles convient la qualification d'écollomi'ques. Ce 
faisant, noua aborderons un des domaines les plus impor- 
tant
 mais, malheureusement aussi, les plus obscurs de 
la psychanalyse. N ous posons la question de savoir si 
une intention fondamentale quelconque est inhérente au 
travail de notre appareil psychique, et à cette question 



nûIXTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA RÉGRESSIÜX 383 
nous répondons par une première approximation, en 
disant que selon toute apparence l'ensemble de notre 
åctivité psychique a pour but de nous procurer du plai- 
ßir et de nous faire éviter Ie déplaisir, qu'elle est régie 
automatiquelnent par Ie principe de plaisir. Or, nOllS 
donnerions tout pour savoir queUes sont les conditions 
du plaisir et du déplaisir, mais les éléments de cette 
connaissance nous manquent précisément. La seule 
chose que nous soyons autorisés à affirmer, c'est que Ie 
plaisir est en rapport avec la diminution, l'atténuation 
ou l'extinction des masses d'excitations accumnIées 
dans l'appareil psychique, tandis que la peine va de pair 
avec l'augmentation, l'exacerbation de ces excitations. 
L'examen du plaisir Ie plus intense qui soit accessible à 
l'homme, c'est-à-dire du plaisir éprouvé au cours de 
l'accomplissement de l'acte sexuel, ne laisse aucun doute 
sur ce point. Comme il s'agit, dans ces actes accompa- 
gnés de plaisir, du sort de grandes quantités d'excita- 
tion ou d'énergie psychique, nous donnons aux consi- 
dérations qui s'y rapportent Ie nom d'économiques. 
Nous notons que la tâche incombant à l'appareil psy- 
chique et l'action qu'il exerce peuvent encore être 
décrites autrement et d'une Inanière plus générale qu'en 
insistant sur l'acquisition du plaisir. On peut dire que 
l'appareil psychique sert à maîtriser et à supprimer les 
excitations et irritations d'origine extérieure et interne. 
En ce qui concerne les tendances sexuelles, il est évi- 
dent que du commencement à Ia fin de leur développe- 
ment eUes sont un moyen d'acquisition de plaisir, et elles 
r
mplissentcette fonction sans faiblir. Tel est égalemcnt, 
au début, l'objectif des tendances du mo'i. Mais sous la 
pression de la grande éducatrice qu'est la nécessité, les 
tendances du '1noi ne tardent pas à rempIacer Ie principe 
de plaisir par une Inodification, La tâche d'écarter la 
peine s'impose à eUes avec la même urgence que celle 
d'acquérir du plaisir; Ie mOl. apprend qu'il est indispen- 
sable de renoncer à Ia satisfaction immédiate, de difl'érer 
l'acquisition de plaisir, de supporter certaines peines et 
de renoncer en général à certaines sources de plaisir. 
Le moi ainsi éduqué est devenu (( raisonnable )), il ne se 
laisse plus don1Ïner par Ie principe de plaisir, mais se 
conforme au princ'ipe de réalité qui, aufond, a également 



384 


THÉORIE G]
XÉRALE DES NÊVnOSES 


ponr but Ie plaisir, mais nn plaisir qui, s'iI est difIérê 
et atténué, a l'avantage d'offrir la certitude que pro- 
curent le contact avec la r(
alité et la confoJ'nlÍté à ses 
e
{1 gences. 
Le passage du principe de plaisir au principe de 
réalité constitue un des progrès les pIns ilnportants dans 
Ie développement dn rnoi, 
ons savons déjà que les ten- 
dances sexuf\lles ne franchissent qne tardivement et 
COlnme forcées et contraintes cctte phase de développe- 
n1ent d u nloi, et nous verrons pIns tard queUes consé- 
quences peuvent déconler pour l'homme de ces rapports 
plus lâches qui existent entre sa sexualité et la réalité 
cxtérieure, Si le rnoi de l'homn1e subit un développe- 
Jnent et a son histoire, tont C0111me 'Ia libido, vons ne 
serez pas étonnés d'apprendrc qu'iI puiss
 y avoir éga- 
l
n1ent one (( régression du rnoi )), et vons serez peut-être 
curienx de connaÎtre Ie rôle qne pentjoner dans les mala- 
dies névrotiques ce retour du nloi à des phases de déve- 
loppenlent antérieures. 



CH APITR E X XIII 


LES 
tODES DE FOR
I
\ TIO
 DE SY1\IPTê NYr-S 


Aux yeux du profane, ce seraient les symptômes qui 
constituent l'essence de la mala die et la guérison con- 
sisterait pour lui dans la disparition des synlptômes, Le 
médecin s'attache, au contraire, à distinguer entre symp- 
tômes et mala die et prétend que la disparition des 
symptômes est loin de signifier la guérison de la maladie. 

Iais ce qui reste de la maladie après la disparition des 
symptômes
 c'est la faculté de former de nouveaux 
synlptômes. Aussi allons-nous provisoirement adopter le 
point de vue du profane et admettre qu'analyser les 
symptômes équivaut à comprendre la maladie. 
Les symptômes, et no us ne parlons naturellelnent iei 
que des symptômes psychiques (Oli psychogènes) et de 
maladie psychique, so nt, pour la vie eonsidérée dans son 
ensemble, des actes nuisibles ou tout au moins inutiles, 
des actes qu'on accomplit avec aversion et qui sont 
accompagnés d'un sentilnent pénible ou de souffrance. 
Leur principal dommage consiste dans l'effort psychique 
qu'exige leur exécution et dans celui dont on a besoin 
pour les combattre. Ces deux efforts, lorsqu'il s'agit d'une 
formation exagérée de symptômes, peuvent entraîner une 
diminution telle de l'énergie psychiqne disponible que la 
personne intéressée devient inca pable de suffire aux tâches 
Ï1nportantes de la vie. Comme cet eIfet constitue surtout 
une expression de la qnantité d'énergie dépensée, vous 
concevez sans peine qu' (( être mala de )) est une notion 
essentiellement pratique. Si, tontefois, vous plaçant à un 
point de vue théorique, vous faites abstraction de ces 
quantités, vons pouvez dire, sans crainte de dén1enti, 
que nous somines tous malades, c'est-à-dire névrotiques, 
attendu que les conditions qui président à la fOflnation 
de syrn ptômes existent également chez l'honnI e nQflnal. 



.38ß 


TUÉORIE GÉXÉRALE DES NÉVROSES 


Pour ce qui est des symptômes névrotiques, nous 
savons déjà qu'ils sont l'effet d'un conflit qui s'élève au 
sujet d'un nouveau mode de satisfaction de la libido. 
Les deux forces qui s' étaient séparées se réunissent de 
nouveau dans Ie symptôme, se réconcilient pour ainsi 
dire à la fayeur d'un compromis qui n'est autre que la 
formation de sYlnptômes, C'est ce qui explique la capa- 
cité de résistance du symptôme: il est maintenu de 
deux côtés, N ous savons aussi que l'un des deux parte, 
naires du conflit représente la libido insatisfaite, écartée 
de la réalité et obligée de chercher de nouveaux modes 
de satisfaction. Si la réalité se montre impitoyable, alors 
même que la libido est disposée à adopter un autre objet 
à la place de celui qui est refusé, celle-ci sera finale- 
Inent ohligée de s'engager dans la voie de la régression 
et de chercher sa satisfaction soit dans l'une des organi- 
sations déjà dépassées, soit dans l'un des objets antérieu- 
rement abandonnés. Ce qui attire la libido sur la voie de 
la régression, ce sont les fixations qu'elIe avait laissées à 
ces stades de son développelnent. 
Or,la voie de la régression se sépare nettelnentde celIe 
de la névrose. Lorsque les régressions ne soulèvent 
aucune opposition du 1110i, tout se passe sans névrose, et 
la libido obtient nne satisfaction réelle, sinon toujours 
norlnale. l\Iais lorsque Ie lnoi, qui a Ie contrôle non seu- 
lement de la conscience, mais encore des accès à l'inner- 
vation Inotrice et, par conséquent, de la possibilité de 
réalisation des tendances psychiques; lorsque Ie moi, 
disons-nous, n'accepte pas ces régressions, on se trouve 
en présence d'un conflit. La libido trouve la voie, pour 
aiusi dire, bloquée et doit essayer de s'échapper dans 
nne direction où eUe puisse dépenser sa réserve d'éner- 
gie d'après les exigences du principe de plaisir, ElIe do it 
se séparer du mo'i. Ce qui lui facilite sa besogne, ce s,ont 
les fixations qu'elle avait laissées Ie long du chen1in de 
son développement et contre lesquelJes Ie moi s'était 
chaque fois défendu à l'aide de refoulements, En occu- 
pant dans sa marche régressive ces positions refoulées, 
la libido se soustrait au moi et à ses lois et renonce en 
même temps à toute I'éducation qu'elle avait reçne SOlIS 
son influence. Elle se laissait guider, tant qu 'elle pouvait 
espérer une satisfaction; Dlais saus la douhle pression 



....."'. to' 


LES MODES DE FORMATIOX DE SY
IPTÔ:\JES 38 7 
de la privation e}..térieure et intérieure, eUe devient insu- 
bordonnée et pense avec regret au bonheur d u te111 ps 
passé. Tel est son caractère, au fond invariable, Les 
représentations auxquelles la libido applique désorlllais 
son énergie font partie du système de l'inconscient et 
sont soumises aux processus qui s'accomplissent dans ce 
système, en prelllier lieu à la condensation et au dépla- 
cement. N ous nous trouvons ici en présence de la lllême 
situation que celle qui caractérise la formation de rf-ves, 
Nous savons que Ie rêve proprement dit, qui s'est forlné 
d.ans l'inconscient à titre de réalisation d'un désir ima- 
ginaire inconscient, se heurte à une certaine activité 
(pré)consciente. Celle-ci impose au rêve inconscient sa 
censure à la suite de Iaquelle survient un compromis 
caractérisé par la formation d'un rêve Inanifeste. Or, il 
en est de même de Ia libido, dont l'objet, relégué dans 
l'inconscient, doit compteI' avec Ia force du moz. pré- 
conscient, L'opposition qui s'est élevée contre eet objet 
au sein du moi constitue pour la libido une sorte de 
(( contre-attaque D dirigée contre sa nouvelle position et 
l'oblige de choisir un lllode d'expression qui puisse 
devenir aussi celui du moi, Ainsi naît Ie syn1ptôme, qui 
est un produit considérablement défornlé de la satisfac- 
tion inconsciente d'un désir libidineux, un produit équi- 
voque, habilelllent choisi et possédant deux significa- 
tions diamétralement opposées. Sur ce dernier point, il 
y a toutefois entre Ie rêve et Ie symptôme cette difIé- 
rence que, dans le premier, l'intention préconsciente 
vise seulement à préserver Ie SOllllllCil, à ne rien adn1ettre 
dans la conscience de ce qui soit susceptible de Ie troll- 
bIer; eUe n'oppose pas au désir inconscient un velD 
tranché, cUe ne lui crie pas: non I au contraire ! Lorsqu'elle 
a à faire au rêve, l'intention préconsciente doit être pln8 
tolérante, car Ia situation de l'holllllle qui dort est moins 
menacée, l'état de somllleil formant une barrière qui 
supprime toute communication avec la réalité, 
Vous voyez ainsi que, si la libido peut échapper anx 
conditions créées par Ie con!lit, elle Ie doit à I'existence 
de fixationB. Par son retour aux fixations, la libido sup- 
prillle l'effet des ref<?ulelllents et obtient une dérivation 
ou une satisfaction, à la condition d'observer les clauses 
du cOlllprolllis. Par ses détours à travers l'inconscient 


, 



388 


TIIÉOIUE GÉr\ÉTIALE DE3 NÉYROSES 


et les anciennes fixations, eUe réussit enfin à se procnrer 
une satisfaction réeUe, bien qu'excessivement limitée et 
à peine recûnnaissable, A propos de ce résultat final, je 
ferai deux remarques : en premier lieu, j'attire votre 
attention sur les liens étroits qui existent ici entre la 
libido et I'inconscient, d'une part, la conscience et la 
réalité, d'autre part, bien qu'au début ces denx couples 
ne soient rattachés entre eux par aucun lien; en deuxièlne 
lieu, je liens à vous prévenir, en vous priant de ne pas 
l'oublier, que tout ce que je viens de dire et tout ce que 
je dirai dans la suite se rapporte uniquement à la forma- 
tion de symptômes dans la névrose hystérique. 
Où la libido trouve-t-elle les fixations dont eUe a 
besoin pour se frayer une voie à travers les refoulements? 
Dans les activités et les événements de la sexualité infan- 
tile, dans les tendances partieUes et les objets aban- 
donnés et délaissés de l'enfance. C'est à tout cela que 
revient la libido. L'importance de l'enfance est double: 
d'une part, l' enfant manifeste pour la première fois des 
instincts et tendances qu'il apporte au monde à titre de 
dispositions innées et, d'autre part, il subit des influen- 
ces cxtérieures, des événenlents accidentels qui éveiUent 
à l'activité d'autres de ses instincts. Je crois que nous 
avons un droit incontestable à adopter cette division, La 
manifestation de dispositions innées ne soulève aucune 
objection critique, mais l'expérience analytique nons 
oblige précisément d'admettre que des événements pure- 
ments accidentels survenus dans l'enfance sont capables 
de lai
ser des points d'appui pour les fixations de la 
libido, Je ne vois d'ailleurs là aucune difTIculté théorique. 
Les dispositions constitutionnelles sont incontestable- 
ment des traces que nous ont .laissées des ancêtres 
éloignés; Inais il s'agit là de caractères qui, eux aussi, 
ont été acquis un jour, car sans acquisition il n'y aurait 
pas d'hérédité, Est-il adlnissible que la faculté d'acquérir 
de nouveaux caractères susceptibles d'être translnis 
héréditairelnent soit précisément refusée à la génération 
que nous considérons ? La valeur des événelnents de la vie 
infantile ne doit pas, ainsi qu'on Ie fait volontiers, être 
diIninuée au profit des événelnents de la vie ancestrale et 
de la maturité de l'individu considéré ; les faits qui renl- 
plissent la vie de l'e:ofançe Dléritent, bien au contraire, 



LES MODES DE FOR
IATIO
 DE SY:\IPTÔ
IES 38 9 
une con
idération tonte particulière. lIs entraînent des 
conséquenees d'autant plus graves qu'ils se produisent 
à une époque OÙ Ie développement est encore inaehevé, 
cireonstance qui favorise précisément leur action trau- 
matique, Les travaux de Roux et d'autres sur la méca- 
nique du développement nous ont montré que la moin- 
dre lésion, une piqûre d'aiguille par exemple, infIigée à 
l'embryon pendant la division cellulaire, peut entrainer 
des troubles de développement très graves. La même 
lésion infligée à la larve ou à l'animal achevé ne prodnit 
aucun eITet nnisible. 
La fixation de la libido de l'adulte, que nous avons 
introduite dans l'équation étiologique des névroses à 
titre de représentant du facteur constitutionnel, se laisse 
mainlenant décomposer en deux nouveaux facteurs : la 
disposition héréditaire et la disposition aequise dan
 la 
première enfance. Je sais qn'un sehéma a toujours la 
sympathie de ceux qui veulent apprendre. Résumons 
done les ra pports entre les divers facteurs dans Ie schénla 
suivant : 


Étiologie 
des névroscs, 


Disposition 
par fixation de la lihido, 


+ Événement accid('ntel 
(traumatiqne. ) 


, I 
Evéuements de la vie infantile. 


I 
Constitution sexuelle, 
É\ éuerncnts de la ,ie préhjslorique. 


La constitution sexuelle héréditaire présente une 
grande variété de dispositions, selon que la disposition 
porte plus pal'ticulièrement sur telle on telle tendance 
partielle, seule ou combinée avec d'autres, En associa- 
tion avec les événementß de la vie infantile, la constitu- 
tion forme une nouvelle (( série complémentaire )), tout 
à fait analogue â celIe dont nous avons constaté 
l' existence com me résultat de l'association entre la dispo- 
sition et les événements aecidenteJs de la vie de l'adulte. 
lci et là nous retrouvons les mêlnes cas extrêmes et les 
Dlêmes relations de substitution. On peut à ce prot>os se 
demander si la plus remarquable des régressionH de la 
libido, 'à savoir sa régression à l'une quelconque des 
phases antérieures de l'organisation sexneIle, n' est pas 
déterl1lÏnée principalement par les conditions CODStitl1- 



39 0 


TIIÉORIE GÉXÉR,\LE DES NÉYROSES 


tionnelles héréditaires, !\iais nous ferons bien de différer ' 
la réponse à cette question jusqu'au moment où nous i 
disposerons d'une plus grande série de formes d'affec- 
tions névrotiques. 
Arrêtons-nous maintenant à ce résultat de la recherche 
analytique qui nons Inontre la libido des névrotiques 
liée aux événements de leur vie sexuelle infantile, De ce 
fait, ces événen1ents semblent acquérir une importance 
vitale pour l'homIne et jouer un très grand rôle dans 
l'éclosion de maladies nerveuses. Cette importance etce 
rôle sont incontestabielnent très grands, tant qu'on ne 
tient compte que du travail thérapeutique. l\Iais si l'on 
fait abstraction de ce travail, on s'aperçoit facilement 
qu'on risque d'être victime d'un malentendu et de se 
faire de la vie une conception unilatérale, fondée trop 
exclusivement sur la situation névrotique. L'importance 
des événements infantiles se trouve diminuée par Ie fait 
que la libido, dans son mouvement régressif, ne vient s'y 
fixer qu'après avail' été chassée de ses positions plus 
avancées. La conclusion qui semble s'imposer dans ces 
conditions est que les événements infantiles dont il 
s'agit n'ont eu, à l'époque oÙ ils se sont produits, aucune 
importance et qu'ils ne sont devenus iluport'1nts que 
régressivement. Rappelez-vous que nous avons déjà 
adopté une attitude analogue lors de la discussion de 
l' ædzpe-complexe, 
II ne nous sera pas difficile de prendre parti dans Ie 
cas particulier dont nous nous occupons. La remarque 
d'après laquelle la transforlnation libidineuse et, par 
conséquent, Ie rôle pathogène des événements de la vie 
infantile sont dans une grande mesure renforcés par la 
régression de la libido, est certainement justifiée, Inais 
serait susceptible de nous induire en erreur si nous 
l'acceptions sans réserves. D'autres considérations 
, doivent encore entrer en ligne de compte. En premier 
lieu, l'observation montre d'une manière indiscutable 
que les événen1ents de la vie infantile possèdellt leur 
inlportance propre, laquelle apparaît d'ailleurs dès l'en- 
ranee. II y a des névroses infantiles dans lesquelles la 
régression dans Ie temps ne joue qu'un rôle insignifiant 
Oll ne se produit pas du tout, l'afl'ection éclatant immé- 
diaternent à la suite d'un événeInent traumatique. 



T
ES MODES DE FOIBIATION DE SYMPTÔMES 39 1 
L'étude de ces névroses infantiles est faite pour nous 
préserver de plus d'un malentendu dangereux concer- 
nant les névroses des adultes, de même que l'étude des 
rêves infantiles nous avait mis sur la voie qui nous a 
conduits à la compréhension des rêves d'adultes. Or, 
les névroses infantiles sont très fréquentes, beaucoup plus 
fréquentes qu'on ne Ie croil. EIles passent souvent ina- 
perçues, sont considérées comme des signes de méchan- 
ceté au de mauvaise éducation, sont souvent réprimées 
par les autorités qui règnent sur la nursery, mais sont 
faciles à reconnaître après coup, par un exanlen rétros- 
pectif. Elles 3e manifestent Ie plus souvent sous la forme 
d'une ltystél"ie d'angoisse, et vous apprendrez dans une 
autre occasion ce que cela signifie. Lorsqu'une névrose 
éclate à rune des phases ultérieures de la vie, l'analyse 
révèle régulièrement qu'elle n'est que la suite directe 
d'une névrose infantile qui, à l'époqne, ne s'est peut-être 
11lanifestée que so us un aspect voilé, à l'état d'ébauche, 
l\Iais il est des cas, avons-nous dit, où cette nervosité 
infantile se poursuit sans interruption, au point de 
devenir une maladie qui dure autant que la vie
 Nous 
avons pu examiner sur l'enfant mênle, dans son état 
actuel, quelques exen1ples de névrose infantile; mais Ie 
plus souvent il no us a faUu nous contenter de conclure 
à l'existence d'une névrose infantile d'après une névrose 
de l' âge mûr, ce qui a exigé de notre part certaines 
corrections et précautions. 
En deuxième lieu, on est obligé de reconnaître que 
cette régression régulière de la libido vel'S la période 
infantile aura it de quoi nous étonner, s'il n'yavait dans 
cette période quelque chose qui exerce sur la Jihido une 
attraction particulière. La fixation, dont no us adlnettons 
l'cxistence sur certains points du trajet suivi par Ie déve- 
loppement, serait sans contenu, si nous ne la concevions 
pas comme la cristallisation d'une certaine quantité 
d'énergie libidineuse, Je dois enfin VOllS rappeler, qu'en 
ce qui concerne l'intensité et Ie rôle pathogène, il existe, 
entre les événementg de la vie infantile et ceux de la vie 
uitérieure, Ie même rapport de complément réciproque 
que celui que nous avons constaté dans les séries pré- 
cédenlment étudiées. II est deg cas dans Iesquels Ie senI 
factcur étiologiclue est constitué par les événeInents 



39 2 


THÉORIE GÉXÉRALE DES NÉVROSES 


sexuels de l'enfance, d'origine sûrement traun1atique et 
dont les eifets, pour se manifester, n'exigent pas d'autres 
conditions que celles ofI'ertes par Ia constitution sexuelle 
moyenne et par son ilnmaturité. 
iais il est, en revanche 
des cas.oÙ l'étiologie de Ia névrose doit être cherchée 
uniquet;nent dans des conflits uitérieurs et où Ie rôle des 
impressions infantiles, révélé par l'analyse, apparaìt 
comme un eifet de la régression. N ous avons ainsi les 
extrêmes de l' (( arrêt de développement)) et de la (( ré- 
gression )) et, entre ces deux extrêmes, tous les degrés 
de combinaison de ces deux facteurs, 
Tous ces faits présentent un certain intérêt pour la 
pédagogie qui se propose de prévenir les névroses en 
instituant de bonne heure un contrôle sur la vie sexuelle 
de l'enfant, Tant qu'on concentre toute l'attention sur 
les événements sexuels de l'enfance, on peut croire qu'on 
a tout fait pour prévenir les maladies nerveuses lorsqu'on 
a pris soin de retarder Ie développement sexuel et 
d'épargner à l'enfant des impressions d'ordre sexuel. 

Iais no us savons déjà que les conditions déterminantes 
des névroses sont beau coup plus compliquées et ne se 
trouvent pas sous l'influence d'un seul facteur. La sur- 
veillance rigoureuse de l'enfant est sans aucune valeur, 
parce qu'elle ne peut rien contre Ie facteur constitu- 
tionnel; elle est en outre plus difficile à exercer que ne 
Ie croient les éducateurs et comporte deux nouveaux 
dangers qui sont loin d'ètre négligeables: d'une part, 
elle dépasse Ie but, en favorisant un refoulement sexuel 
exagéré, susceptible d'avoir des conséquences nuisibles ; 
d'autre part, elle lance l'enfant dans la vie sans aucun 
moyen de défense contre l'affiux de tendances sexuellrs 
que doit amener la puberté. Les avantages de la pro- 
phylaxie sexuelle de l'enfance sont done plus que don- 
teux, et l'on peut se demander si ce n'est pas dans une 
autre attitude à l'égard de l'actualité qu'il convient de 
chercher un meilleur point d'appui pour la prophylaxie 
des névroses. 

Iais revenons aux symptômes. A la satisfaction dont 
on est privé, ils créent une substitution en faisant rétro- 
grader la libido à des phases antérieures, ce qui com- 
porte Ie retour aux objets ou à l'organisation qui ont 
caractérisé ces phases. l'ous savions déjà que Ie névro- 



LES MODßS DÉ FORMA TION D
 S fMPTÔ.MES 39 3 
tique est attaché à un certain moment déterminé de son 
passé; il s'agit d'une période dans laquelle sa libido 
n'était pas privée de satisfaction, d'une période oÙ il 
était heureux. II eherche dans son passé, jusqu'à ce qu'il 
trouve une pareille période, dût-il pour eel a remonter 
jusqu'à sa toute première enfance, telle qu'il s'en sou- 
vient ou se la représente d'après des indices ultérieurs. 
Le symptônle reproduit d'une manière ou d'une autre 
cette satisfaction de la première enfance, satisfaction 
déformée par la censure qui nait du conflit, accompa- 
gnée généralement d'une sensation de souffrance et 
associée à des factenrs faisant partie de la prédisposition 
morbide, La satisfaction qui nait du symptôme est de 
nature bizarre. Xous faisons abstraction du fait que Ia 
personne intéressée éprouye cette satisfaction COlnme 
une souffrance et s'en plaint: ceUe transformation cst 
l'effet du conflit psychique sons la pression duquel Ie 
symptôme a dû se former. Ce qui fut jadis pour l'individu 
une satisfaction, do it précisément aujourd'hui provoquer 
sa résistance ou son aversion, N ous connaissons un 
exemple peu apparent, mais très instructif de ceUe trans- 
formation de sensations. Le même enfant qui absorbait 
autrefois avec avidité Ie lail du sein maternel manifesto 
quelques années plus tard une forte aversion pour Ie 
lait, aversion que l'éducation a beaucoup de diflìculté 
 
vaincre. Cette aversion s'aggrave parfois et va jusqu'au 
dégoût, lorsque Ie lait ou la boisson mélangée avec dn 
lait sont reconverts d'une mince membrane. II est pernlis 
de su pposer que cette membrane réveille Ie souvenir d H 
sein maternel jadis si ardelnment désiré, On doit ajouter 
d'ailleurs que dans l'intervalle se place Ie sevrage avec 
son action traumatique. 
l\Iais il est encore une autre raison pour laquelle les 
SYluptômes nons paraissent singuliers et, en tant que 
JHoyen de satisfaction libidineuse, incolnpréhensibles, 118 
He nons rappellent que ce dont nous attendons générale- 
lllcnt ct nornlalemcnt nne satisfaction, lIs font Ie plus 
souvent abstraction de l'objet et renoncent ainsi à tout 
rapport avec la réalité extérieure. Nous disons que c'est 
là une conséc(lJcnce du renoncement au principp de cpa- 
lité et du retour au principe de plaisir, 
Iais il y a là 
aussi un. retour à une sorte d'auto-érotisme élargi, å 



3g4 


THEORIE GÉNÉRALE DES NÉVROSES 


celui q':li avait procuré à la tendance sexuelle ses pre- 
mières satisfactions. Les symptômes remplacent une 
modification du Dlonde extérieur par une modification du 
corps, done une action extérieure par une action inté- 
rieure, nn acte par une adaptation, ce qui, au point de 
vue phylogénique, correspond encore à une régression 
tout à fait significative. N ous ne comprendrons bien tout 
cela qu'à l'occasion d'une nouvelle donnée que nous 
révéleront plus tard nos recherches analytiques sur la 
formation des symptômes. Rappelons-nous en outre qu'à 
la formation de symptômes coopèrent les mêmes pro- 
cessus de l'inconscient que ceux que nous avons vus à 
l'æuvre lors de la formation de rêves, à savoir la con- 
densation et Ie dépIacement. Comme Ie rêve, Ie symp- 
tôme représente quelque chose comIne étant réaIisé, llne 
satisfaction à la nlanière infantile, mais par une conden- 
satiol). poussée à l'extrême degré cette satisfaction peut 
être enfermée en une seule sensation ou innervation, et 
par un déplacement extrême eUe peut être limitée à un 
seul petit détail de tout Ie complexe libidineux. Rien 
d'étonnant si nous éprouvons, nous aussi, une cer- 
taine difficulté à reconnaître dans Ie symptôme la satis- 
faction libidineuse sou p connée et toulours confh"mée. 
. ð 
J e viens de vous annoncer que vous alliez apprendre 
encore quelque chose de nouveau. II s'agit en effet d'une 
chose non seulement nouvelle, nlais encore étonnante 
et troublante. 'TouS savez que par l'analyse ayant pour 
point de départ les symptômes nous arrivons à la con- 
nais5ance des événements de la vie infantile auxquels est 
fixée la libido et dont sont faits les symptômes. Qr, 
l' étonnant, c' est que ces scènes infantiles ne sont pas 
toujours vraies. Qui, Ie plus souvent elle ne sont pas 
vraies, et dans quelques cas elles sont lllême directement 
contraire3 à la vérité historique. Plus que tout autre 
argument, cette découverte est de nature à discréditer ou 
l'analyse qui a abouti à un résultat pareil ou Ie malade 
sur les dires duquel reposent tout l'édifice de l'analyse 
et la compréhension des névroses. CeUe découverte est, 
en outre, extrêmement troublante. Si les événements 
infantiles dégagés par l'analyse étaient toujours réels, 
nous aurions Ie sentiment de nous mouvoir sur un ter- 
rain solide ; s'ils étaient toujours faux, 5'ils se révélaient 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTÔMES 395 
dans tous les cas comIne des inventions, des fantaisies 
des malades, il ne no us resterait qu'à abandonner ce 
terrain mouvant et nous réfugier sur un autre. 
lais nou
 
ne nous trouvons devant aucune de ces deux alterna- 
tives: les événement infantiles, reconstitués ou évoqués 
par l'analyse, sont tantôt incontestablement faux, tantôt 
non moins incontestablement réels, et dans la plupart 
des cas, ils sont un mélange de vrai et de faux. Les 
symptômes représentent done tantôt des événements 
ayant réelleInent eu lieu et auxquels on doit reconnaître 
une influence sur la fixation de la libido, tantôt des fan- 
taisies des malades auxquelles on ne peut reconnaître 
aucun rôle étiologique. Cette situation est de nature à 
nous mettre dans un très grand embarras. Je vous rap- 
pellerai cependant que certains souvenirß d'enfance que 
les hommes gardent toujours dans leur conscience, en 
dehors et indépendamment de toute analyse, peuvent 
également être faux ou du moins présenter un mélange 
de vrai on de faux. Or, dans ces cas, la preuve de 
l'inexactitude est rarement difficile à faire, ce qui nous 
procure lout au moins la consolation de penser que l'em- 
barras dont je viens de parler est Ie fait non de l'analyse, 
mais du malade. 
II suillt de réfléchir un peu pour com prendre ce qui 
nous trouble dans celte situation: c'est Ie mépris de la 
réalité, c'est Ie fait de ne tenir aucun compte de la diffé- 
rence qui existe entre la réalité et l'in1agination. NallS 
sommes tentés d'en vouloir au malade, parce qu'il nous 
ennuie avec ses histoires imaginaires. La réalité nous 
paraìt séparée de l'imagination par un abîme infranchis- 
sable, et nous l'apprécions tout autrement. Tel est d'ail- 
leurs aussi Ie point de vue du malade lorsqu'il pense 
normalement. Lorsqu'il nous produit les nlatériaux qui, 
dissimulés derrière les symptômes, révèlent des situa- 
tions modelées sur les événements de la vie infantile et 
dont Ie noyan est formé par un désir qui cherche à se 
satisfaire, nous commen<:ons toujours par nous demander 
s'il s'agit de choses réeIles ou iInaginaires. Plus tard, 
certains signes apparaissent qui nous permettent de 
résoudre cette question dans un sens ou dans un autre, 
et no us nous empressons de mettre Ie malade au cou- 
rant de notre solution. l\IaÍs cette initiation du malade 



39 6 


tHEORIE Gl

ÉRALI.
 DE
 XÉVROSES 


ne va pas sans difficultés. Si nous 111i disons dès Ie débttt 
qu'il est en train de raconter des événelnents imaginaires 
avec lesquels il voile l'histoire de son enfance, carnIne 
les peuples substituent les légendes à l'histoire de leur 
passé oublié, nous constatons que son intérêt à pour- 
suivre Ie récit baisse subitement, résultat que nous 
étions loin de désirer. II veut, ]ui aussi, avoil' l'expérience 
de choses réelles et se déclare plein de mépris pour les 
choses imaginaires. l\lais si, pour mener notre travail à 
bonne fin, no us Inaintenons Ie malade dans la convic- 
tion que ce qu'il nons raconte repl'ésente les événemenrs 
réels de son enfance, nous nous exposons à ce qu'il nous 
reproche plus tard notre erreur et se moque de notre 
prétendue crédulité. II a de la peine à nous comprendl'e 
lol'sque nous l'engageons à mettre sur Ie même plan la 
réalité et la fantaisie et à ne pas se pl'éoccuper de savoir 
si les événements de sa vie infantile, que nous voulons 
élucider et tels qu'il no us les raconte, sont vrais ou faux. 
II est pourtant évident que c'est là la seule attitude à 
recommander à l'égard de ces productions psychiques. 
C'est que ces productions sont, eUes aussi, réelles dans 
un certain sens: il reste notamment Ie fait que c'est Ie 
malade qui a créé les événements imaginaires; et, au 
point de vue de la névrose, ce fait n'est pas moins iInpor- 
tant que si Ie malade avait réellement vécu les événe- 
ments dont il parle. Les fantaisies possèdent une réalité 
psychique, opposée à la réalité matér1,.elle, et nous no us 
pénétrons peu à peu de cette vérité que dans Ie monde 
rips névl
ose8 c'est la réalz.té psychique qui J.oue Ie l
ôle 
dOl1u.nant, 
Paru1i les événements qui figurent dans toutcs, on 
presque toutes, les histoires d'enfance des névrotiques, 
il en est quelques-uns qui méritent d'être relevés tout 
particulièrement à cause de leur grande importance. Ce 
soul: des observations relatives aux rapports sexucls des 
parents, Ie détournernellt par une personne adnlte, la 
menace de castration. Ce serait une crreur de croire 
qu'il ne s'agit là que de choses imaginaires, sans aucune 
base réelle. II est, au contraire, possible d'établir indis- 
cutablement la matérialité de ces faits en interrogeant les 
parents pittS âgés des malades, II n'cst pas rare d'ap- 
prendre, par exemple, que tel petit garçon qui a com- 



J
ES MODES DE FORMATION DE SYMP1Ô
IES 307 
mencé à jouer indécen1ment avec son organe génita] ot 
qui ne sait pas encore que c'est Ià un amusement qu'on 
doit cacheI', soit Inenacé par Ies parents et les personnes 
préposées à ses soins, d'une amputation de la verge 011 
de la n1ain pécheresse. Les parents, interrogés, n'hésitent 
pas à en convenir, car ils estiment avoir en raison d'inti- 
n1ider l'enfant; certains n1alades gardent un souvenir 
correct et con8cient de cette menace, surtout lorsque 
celle-ci s'est produite quand ils avaient déjà nn certain 
âge. Lorsque c'est la mère ou une autre personne du sexe 
féminin qui profère ceUe ll1enace, eUe en fait entrevoir 
l'exécution par Ie père ou par Ie n1édecin. Dans Ie célèbre 
(( Stru,vwelpeter)) du pédiatre francfortois l!o{fmanll, 
qui doit son charnle à la profonde intelligence des con1- 
plexes sexuels et autres de l'enfance, la castration se 
trouve remplacée par l'amputation du pOllee, dont l'en- 
fant est menacé pour son obstination à Ie SUCCI', II est 
cependant tout à fait invraisemblable qne les enfants 
soient aussi souyent ll1enacés de castration qu'on pour- 
rait Ie croire d'après' les analyses des névrotiqlles, U 
y a tout lieu de supposeI' que l'enfant imagine eette me- 
nace, d'abord en se basant sur certaines allusions, ensuite 
parce qu'il sait que la satisfaction auto-érotiquc est 
défendue et enfin so us l'in1pression que Iui a laissée la 
découverte de l'organe génital féminin, De même il n'cst 
pas du tout invraisell1blable que, ll1ême dans les faIllilles 
non prolétariennes, l'enfant, qu'on croit incapable de 
comprendre et de se souvenir, ait pu être t
moin des 
rapports sexuels entre ses parents ou d'autres personnes 
adultes et qu'ayant compris plus tard ce qu'il avait VH il 
ait réagi à l'impression reçue. l\Iais lorsqn'il décrit les 
rapports sexuels, dont il a pu être témoin, ayec des 
détails trop minutieux pour avoir pu être observés, Oil 
lorsqu'il les décrit, ce qui est Ie cas de beaucoup Ie plus 
fréqnent, comme des rapports rnOl'e fel"ar'tun, il apparaìt 
hors de doute que ceUe fantaisie se rattache à l'observa- 
tion d'actes d'accou pleu1ent chez les bêtes (les chiens) et 
s'explique par l'état d'insatisfaction que l'enfant, qui n'a 
suhi que l'impression visuelle, éprouve au Inoment de la 
puberté, 1vlais Ie cas Ie plus extrème de ce genre est 
celui oÙ l' enfant prétend avoir 'observé Ie coït des 
parents, alors qu'il se trouvait encore dans Ie seiü de sa 
FREUD, 
5 



3g8 


TH(
O!UE GÉN'ÉRALE DES Nf
VRO,;ES 


mère. La fantaisie relativement au détournen1ent prÚ 
sente un intérêt particulier, parcc que Ie plus souvent it 
s'agit, non d'un fait imaginaire, mais du souvenir d'ufi 
événelnent réel. 
Iais, tout en étant fréql1ent, cet événe- 
nlent réell'est beaucoup n10ins que ne pourraient Ie faire 
croire les résultats des analyses. Le détournen1ent par 
des enfants plus âgés ou du n1ênle âge est plus fréquent 
que Ie détournenlent par des adultes, et lorsque dans les 
récits de petites fiUes c'est Ie père qui apparaît (et c'est 
presque la règle) comn1e Ie séductenr, Ie caractère ima- 
ginaire de cette accusation apparaît hors de doute, de 
Inême que nul donte n'est possible quant au n10tif qui la 
déterlnine, C'est par l'invention du détournement, alors 
que rien de ce qui.. peut ressembler à un détournenlent 
n'a eu lieu, que l'enfant justifie généralen1ent la période 
auto-érotique de son activi.té sexuelle. En situ ant par 
l'in1agination l'objet de son désir sexuel dans èctte période 
reculée de son enfance, il se dispense d'avoir honte du 
fait qu'il se livre à la n1asturbation, Ne croyez d'ailleurs 
pas que l'abus sexuel con1mis sur des enfants par Ie::;. 
parents nlasculins les plus proches soit un fait apparte- 
nant entièrement au dOlnaine de la fantaisie. La plupart 
des analystes auront eu à traiter des cas où eet ablls a 
réellement existé et a pn être établi d'une manière indi::;- 
cutable; seulen1ent cet abus avait eu lieu à une èpoq tie 
beaucoup plus tardive que celle à laqueUe l'enfant Ie situe. 
On a l'in1pression que tous ces événelnents de la vie 
infantile constituent l'élén1ent nécessaire, indispensable 
de la névrose. Si ces événen1ents' correspondent à la réa- 
lité, tant mieux; si la réalité les r
cuse, ils sont forn1és 
d'après tels OU tels indices et complétés par l'imagina- 
tion, Le résultat est Ie lnême, et il ne nous a pas encore 
été donné de constater une différence quant aux effets, 
selon que les événements de la vie infantile sont un pro- 
duit de la fantaisie ou de la réalité, Ici encore nons avons 
un de ces rapports de con1plément dont il a déjà été 
question si souvent', nlais ce dernier rapport est Ie plus- 
étrange de tous ceux que nons connaissions. ffoÙ vient 
Ie besoin de ces inventions et oÙ l'enfant puise-t-il leurs 
matériaux? En ce qui concerne les lnobiles, aucun dOllte 
n'est possible; Inais il reste à expliquer pourquoi les 
nlêllles inventions se rcproduisent toujours, et avec Ie 



LES 1\I0BE
 DE FOIBL\TIO
 DE SY
fPTÔ}'lES 399 
même contenu, Je sais que la réponse que je suis å mênle 
de donner à cette question vou
 paraitra trop osée, Je 
pense notanlnlent que ces fantaisies prÙnitives, car tel 
est Ie nom qui leur convient, ainsi d'ailleurs qu'à quel- 
ques autres, constituent un patrinloine phylogéniqll
. 
Par ces fantaisies, l'individu se replonge dans la vie pri- 
D1Ïtive, Iorsque sa propre vie est' deYenu
 trop rudimen- 
taire. II est, à mon avis, possible que tout ce qui nOHS 
est raconté au cours de l'analyse à titre de fantaisies, à 
savoir Ie détournement d'enfants, l'excitation sexuelle à 
la vue des rapports sexuels des parents, la menace de 
castration ou, plutôt, la castration, - il est possible que 
toutes ces inventions aient été jadis, aux phases prinli; 
tives de la fan1Ílle humaine, des réalités, et qu'en don- 
nant libre conrs.à son iluagination l'enfant comble scu- 
Ienlent, à l'aide de la vérité préhistorique, les lacunes de 
la vérité individuelle, J'ai souvent en l'impression que la 
psychologie des névroses est susceptible de nons ren- 
seigncr pIns et mieux que tontes les autres sources sur 
les phases primitives du développenH
nt hunlain, 
Les questions que nous venons de traiter nous obli- 
gent d'examiner de plus près Ie problème de l'origine et 
du rôle de cette activité spirituelle qui a nom (( fantai- 
sic)). Celle-ci, VOllS Ie savez, jouit d'une grande consi- 
deration, sans qu'on ait une idée exacte de la place qu'elle 
occupe dans la vie psychique, \T oiei ce que je puis YOIlS 
dire sur ce sujet.' Sous l'influence de la nécessité exté- 
rienre l'homlne est anlené pen à peu à lIne appréciatioIÍ, 
exacte de la réalité, ce qui Iui apprend à conforlner sa 
conduite à ce que nous avons appelé Ie (( principe de 
r
alité )) et à renoncer, d'une Dlanière provisoire ou durå- 
bIe, à différents objets et buts de ses tendances hédoni- 
ques, y con1pris la tendance sexuelle, Ce renoncen1ent au 
plaisir a tonjours été pénible pour l'homnle ; et il ne Ie 
réalise pas sans une certaine sorte de compensation. 
Aussi s'est-il réservé nne activité psychique, grâce à 
laquelle toutes les sources de plaisirs et tOilS les moyen::i 
d'acquérir dn plaisir anxquels il a renoncé continuent 
d'exister sons nne forlne qui les Inet à l'abri des exigen- 
(
es de la réalité et d
 ce r{lle nous appelons l'épreuve de 
la réalité. Tonte tendance revêt aussitôt 13 forme qui la 
représente comme satisfaite, et il n'est pas douteux qu 'en 



400 


TIIÉORJE GÉ
ÉRALE DES XÉVROSES 



e complaisant aux satisfactions imaginaires de désirs, 
on éprouve une satisfaction que ne trouble d'ailleurs en 
rien la conscience de son irréalité. Dans l'activité de sa 
fantaisie, l'homme continue done à jOllir, par rapport à la 
contrainte extérieure, de cette liberté à laquelle il a été 
obligé depuis longtemps de renoncer dans la vie réelle 
II a accompli un tour de force qui Iui permet dtêtre al- 
ternativement un animal de joie et un être raisonnable. 
La maigre satisfaction qu'il peut arracher à la réalité ne 
fait pas son conlpte. (( II est inlpossible de se passer de 
constructions auxiliaires )), dit quelque part Th. Fontane. 
La création du royaume psychique de la fantaisie trouve 
sa complète analogie dans l'institution de (( réserves 
naturelles )> là où les exigences de I 'agriculture, des com- 
nlunications, de l'industrie menacent de transfornler, 
jusf{ll'à Ie renclre méconnaissable, l'aspect prinlÎtif de la 
terre. La (( réserve naturelle )) perpétue cet état primitif 
qu'on a été obligé, souvent à regret, de sacrifier partont 
ailleurs à la nécessité, Dans ces réserves, tout doit pous- 
ser et s'épanouir sans contrainte, tout, nlême ce qui est 
inutile el nuisible, Le royaume psychique de la fantaisie 
constitue une réserve de ce genre, soustraite au principe 
de réalité. 
Les productions les plus connnes de la fantaisie sont 
les (( rêves éveillés )) dont nons avons déjà parlé, satis- 
factions imaginées de désirs ambitiellx, grandioses, éro- 
tiques, satisfactions d'autant plus cOll1plètes, d'autant 
plus luxurieuses que la réalité commande davantage la 
lnodestie et la patience, On reconnaH avec une ncttcté 
frappante, dans ces rêves éveillés, l'essence même du 
bonheur Ünaginaire qui consiste à rendre l'acquisition 
de plaisir indépendante de l'assentiment de la réalité. 
Nous savons que ccs rêves éveillés forment Ie noyau et 
Ie prototype des rêves nocturnes. Un rêve nocturne n'est, 
au fond, pas autre chose que Ie rêve éveillé, rendu pIns 
souple grâce à la liberté nocturne des tendances, défornlé 
par l'aspect nocturne de l'activité psychique, Nous SOITI- 
Ines déjà familiarisés avec l'idée que Ie rêve éveillé n'est 
pas nécessairement conscient, qu'il y a des rêves éveillés 
inconscients. Ces rêves éveillés inconscients peuvent 
done être Ia source aussi bien des rèves nocturnes que 
des symptômes névrotiques. 



LES 1I0DE
 DE FORMA TIO
 DE SYJ.IPTÒl\IES 40 I 
Et voici ce qui sera de nature à VOllS faire conlprendre 
Ie rô]e de la fantaisie dans la formation de symptômes. 
J e VOliS avais dit que dans les cas de privation la libido, 
accomp]issant une marche régressive, vient réoccuper 
les positions qu'elle avait dépassées, non sans toutefois 
y avoir laissé une certaine partie d'elle-mêlne, Sans VOll- 
loir retrancher quoi que ce soit à cette affirlnation, sans 
vouloir y apporter une correction quelconque, je tiens 
cependant à introduire un annean intern1édiaire. Con1- 
ment la libido trouve-t-elJe Ie chemin qui doit la condnire 
à ces points de fixation? Eh bien, les objets et directions 
abandonnés par la libido ne Ie sont pas d'une façon 
cOlnplète et absolue, Ces objets et directions, ou leurs 
dérivés, per::;istent encore avec une cerLaine intensité 
dans les représentations de Ia fantaisie. Aus
i suffit-il 
à la libido de se reporter à ces représentations pour re- 
trouver Ie chen1in qui doit Ia conduire à tontes ces fixa- 
tions refoulées, Ces représentations in1aginaires avaient 
joui d'llne certaine tolérance, il ne s'est pas prodnit de 
conflit entre eUe et Ie moi, quelque forte que pût être 
leur opposition avec celui-ci, Inais cela tant qu'une cer- 
taine condition était observée, condition de nature quan- 
titative et qui ne se trouve troublée que du fait du reflux 
de la libido vel'S les objets imaginaires, Par suite de ce 
reflux, la quantité d'énergie inhérente à ces objets se 
tl'ouve 3ugmentée au point qn'ils deviennent exigeants 
et manifestent une poussée vel'S la réalisation, II en ré- 
suIte un conflit entre eux et Ie nzoi, Qu'ils fussent autre- 
fois conscicnts ou préconscients, ils subissent å, présent 
un refoulement de la part dl1 rnoi et sont liyrés à l'attrac- 
tion de l'inconscient. J)es fantaisies maintenant incon- 
scientes, la libido remonte jusqu'à leurs origines dans 
l'inconscient, jusqu'à ses propres points de fixation, 
La régression de la libido vel'S les objets imaginaires, 
on fantaisics, conslitue une étape intermédiaire sur Ie 
chenlin qui conduit à Ia fonnation de symptômes. Cette 
étape nlérite, d 'ailleurs, une désignation spéciale, C,-G. 
J ung avait proposé à cet eITet l'excellente dénomina- 
tion d. 'Ùltroveto,)'ion, à laquelle il a d'ailleurs fort tl1aI à 
propos fait désigner aussi autre chose. Quant à nous, 
DOUS désignons par introversion l'éIoignement de la libido 
des possibilités de satisfaction réelle et son déplacenlent 



It02 


Ti;(
OIUE GÉ
ÉnALE DES 
ÉVROSES 


sur des fantaisies considérées jusqu 'alors comme inof- 
Jensives, Un introverti, sans être encore un névrotique, 
se trouve dans une situation instable; an premier dépla- 
cen1ent des forces, il présentera des synlptôlnes névro- 
tiques s'il ne trouve pas d'antre issue pour sa libido 
re.foulée. En revanche, Ie caractère irréel de la satis- 
faction névrotique "et l'effacement de la difl'érence entre 
1a fa.ntaisie et l'irréalité existent dès la phase de l'intro- 
verSion. 
" OllS avez sans doute remarqué que, dans mes der- 
nières explications, j'ai introduit dans l'enchainement 
étiologique un nonveau facteur : la quantité, la grandeur 
des énergies considérées. C'est là nn facteur dont nOlls 
devons par.tout tenir compte. L'analyse purement quali- 
tatiye des conditions étiologiques n 'est pas exhaustive. 
Ou, pour nous exprimer autren1ent, une coneeption pu- 
rement dynu'Inique des processus psychiques qui nous 
intéressent est insuffisante: nous avons encore besoin 
de les envisager au point de vue écononzique. Nous de- 
vons nous dire que Ie conflit entre deux tendances 
n'éclate qu'à partir du nl0ment oÙ certaines intensités 
se trouvent atteintes, alors même que les conditions dé- 
couÌant des contenus de ces tendances existent depuis 
10ngten1ps. De mênle, l'importance pathogénique des 
facteurs constitutionnels dépend de la prédominance 
quantitative de l'une ou de l'autre des tendances par- 
tielles en rapport avec la disposition constitutionnelle. 
On peut nlênle dire que toutes les prédispositions hu- 
maines sont qualitativement identiques et ne difrèrent 
entre elles que par leurs proportions quantitatives, Non 
moins décisif est Ie facteur quantitatif au point de vue 
de la résistance à de nouvelles affections névrotiques. 
Tout dépend de la quantité de la libido inemployée qu'une 
personne est capable de contenir à l'état de sltspension, 
et de la fraction plus Oll 'llloins gl
ande de cette libido 
qn'clle est capable de détourner de la yoie sexuelle pour 
l'orienter vel'S la sublin1ation. Le hut final de l'activité 
psychique qui, au point de vue qualitatif, peut être décrit 
camme une tendance à acquérir du plaisir et à éviter la 
peine, apparaît, si on l'envisage au point de vue écono- 
miqlle, C01l1me un effort pour maìtriser les masses (gran- 
deurs) d'excitations ayant leur siège dans l'appareil psy- 



}"ES MODES DE FORM.-\T!OX DE SY
IPTÕMES 403 
chique et d'empêcher la peine pouvant résulter de leur 
stagnation. 
Voilà tout ce que je m "étais proposé de vous dire con- 
..-.ernant la fornlation de symptômes dans 1e
 névroses. 

Iais je tiens à répéter une fois de pIns et de 1a fa
'on la 
plus explicite que tout ce que j'ai dit ne se rapporte qu'à 
la fornlation de symptônles dans l'hystérie, Déjà dans la 
névrose obsessionnelle la situation est diIférente, les 
faits fondamentaux restant, d'ailleurs, les mêmes, Les 
résistances aux impulsions découlant des tendances, 
résistances dont nons avons égalenlent parlé à propos 
-de l'hystérie, viennent, dans la névrose obsessionnelle, 
occuper Ie premier plan et dominent Ie tableau clinique 
en tant que formations clites (( réactionnelles >>. Nons re- 
trouvons les mêmes différences ct d'autres, plus profon- 
des encore, dans les autres névroses qni attendent encore 
que leg recherches relatives à leurs mécanismes de for- 
ination de sYlnptômes soient terminées. 
Avant de terminer ceUe leron, je voudrais encore atti- 
r
r votre attention sur un côté des plus intéressants de 
la vie inlaginative. II existe notamnlent un chemin de 
retour qui conduit de la fantaisie à 1a réaJité : c'est l'art. 
L'artiste est en Inpme temps un introverti qui frise la 
névrose, Animé d'impulsions et de tendances extrên1e- 
Inent fortes, il voudrait conquérir honneurs, puissance, 
richesses, gloire et amour des femll1es. 1\Iais les moyens 
)ni nlanqnent de se procnrer ces satisfactions. C'est ponr- 
quoi, conlnle tout honlme insatisfait, il se détourne de 
la réalité et concentre tout son intérèt, et aussi sa libido, 
sur les désirs créés par sa vie inlaginative, ce qui peut 
Ie condl1ire faciJement à la névrose. n faut beaucoup de 
circonstances favorables pour qne son développelnent 
n'aboutisse pas à ce résuitat; et ron sait combien sont 
nonlbreux les artistes qui souffrent d 'un arrêt partiel de 
leur activité par suite de nt'>vroses, IJ est possible que 
leur constitution conlporte une grande aptitude à la su- 
}}limation et une certaine faiblesse à effectuer des refou- 
lenlcnts snsceptiLJes de décider du conf1it. Et voici COlll- 
ment l'artiste retrOl1ve Ie chemin de la réalité. Je n'ai 
pas besoin de YOtlS dire qu'il n'est pas ]e seu1 à vivre d'une 
vie imaginative. Le domaine internlédiaire de la fantaisie 
jouit de la faveuf g{an('rale de l'luunanité, et tous ceux 



404 


THÉORIE GÉ
tRALE DES l\ÉYnO
ES 


qui sont privés de quelque chose y yiennent chercher 
cOlllpensation et consolation. !\1ais les profanes ne reti- 
rent des sources de la fantaisie qU\ln plaisir lin1Ïté. Le 
earactère iluplacable de leurs refoulelllents les ohlige à 
se contcnter des rares rêves éveillés dont il faut encore 
qu'ils se rendent conscients. l\lais Ie véritable artiste peut 
davantagc. n sa it d'abord donner à ses rêves éveillés une 
forine tene qu'ils perdcnt tout caractère personnel sus- 
ceptible de rebuter les étrangers, et deviennent une 
source de jouissance pour les autres, II sait également 
les embellir de fa
"on à dissinluler con1plèteluent leur 
origine snspecte, II possède en outre l
 pouvoir mysté- 
rieux de Jl10deler des matériaux donnés jusqu'à en faire 
l'image fidèle de la représcntation existant dans sa fan- 
taisie, et de rattacher à cette représentation de sa fantai- 
sie inconsciente nne son1me de plaisir suffisante pour 
Inasqner ou supprimer, provisoirement du moins, les 
refouieinents, Lorsqu'il a réussi à réali.ser tout cela, il 
pròcnre à d'autres Ie Inoycn de puiser de nouveau sou- 
lagell1ent et consolation dans les sources de jouissances, 
devennes inaccessihles, de leur propre inconscient ; iI 
s'attire leur reconnaissance et leur admiration et a fina- 
lelnent conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n'avait 
existé que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et 
alnour des fClumes, 



CIIAPITHE XXIV 


LA NERVOSITÉ COl\iàiUNE 


Après avoir abattu, dans nos derniers entretien5, une 
besogne assez .difiìcile, j'abandonne nlomentanément le 
sujet et m'adresse à vaus. 
Je sais notamment que vous êtes mecontents, ,r OUS 
YOllS étiez fait une autre idée de ce que devait être une 
Introduction à la psychanalyse V ous vous attendiez à des 
exemples tirés de la vie, et non à l'exposé d'une 
tþéorie. ,\T ous file clites que lorsque je vous ai raconté la 
parabole intitulée: Au rez-de-chaussée et au prernier 
étoge, VOllS avez saisi quelque chose de l'étiologie des 
névroses, Inais que vous regrettez que je vous aie raconté 
des histoires in1aginaires, au lieu de citer des observa- 
tions prises sur Ie vif. Ou, encore, lorsque je vous ai 
parlé au début de deux symptômes, qui, eux, ne sont 
pas inventés, en YOUS faisant assister à leur disparition 
et en mettant sous vos yeux leurs rapports avec la vie du 
malade, VOliS avez entrevu Ie (( sens )) des symptômes et 
espéré me voir persister dans cette manière de faire. Et 
voilà ({ue je m'étais mis à dérouler devant vous de lon- 
gues théories qui n'étaient janlais complètes, auxquelles 
j'avais toujours quelque chose à ajouter, travaillant avec 
des notions que je ne vous avais pas fait connaître au 
préalable, passant de l'exposé descriptif à la conception 
dynamique, de celle-ci à la conception que j'ai appelée 
(( économique )), V ous étiez en droit de vous den1ander 
si, parmi les 1110t8 que j'employais, il n'y en avait pas 
un certain nombre ayant la mêlne signification et qui 
n'étaient eJnployés alternativement que pour des raison
 
d'euphonie. Je n'ai rien fait pour VOllS renseigner là-des. 
sus; au lieu de cela, j'ai fait surgir devant VOllS des points 
de vue aussi vastes que ceux du principe de plaisir, du 
principe de réalité et du patrimoine héréditaire phylo.... 



'406 


'fI1Í
O!UE GÉXf:RALE DES :XÉYROSES 


génique 
 et, au Jieu de vous introduire dans quc]qlle 
chose, j'ai fait défiler devant vos yeux quelque chose 
qui, à nlesure que je l'évoquais, s'éloignait de VOllS. 
Pourquoi n'ai-je pas ('olnmencé l'introduction dans la 
théorie des névroses par l'exposé de ce que vous savez 
vous-mêmes concerr:.ant les névroses, de ce qui a depuis 
longtemps suscité votre intérèt? POllrqnoi n'ai-je pas 
('oInmencé par vons parler de Ia nature particulière des 
nerveux, de leurs réactions incompréhensibles aux rap- 
norts avec les autr
s hommes et aux influences extérieu- 
.. 
res, de leur lrritabilité, de leur manque de prévoyance et 
d'adaptation? Pour(luoi ne vons ai-je pas conduits pen à 
peu de l'intelligence des formes simples, qn'on observe 
tous les jours, à celIe des problèmes se rapportant 
aux ll1anifestations extrèn1es et énign1atiques de la ner- 
vosité? 
Je ne conteste pas Ie bien fondé de vos doléances, Je 
ne me fais pas illusion sur n10n art d'exposition, au point 
d'attribuer un charme particuiier à chacun de ses défauts. 
J 'accorde qu'il eÙt été plus profitable pour vous de pro- 
céder autrell1ent que je ne l'ai fait; et fen avais d'ail- 
leurs l'intention. 
Iais il n'est pas toujours facile de 
réaliser ses intentions, Inên1e les plus raisonnables II y 
a dans 1a matière même qu'on traite qnelque chose qui 
'TOllS c0111n1ande et vous détourne de vos intentions pre- 
Inières, 
Iême un travail aussi insignifìant que la dispo- 
sition des matériaux ne dépend pas toujours et entière- 
ment de la volonté de l'auteur: el1e s 'opère toute senle, 
et c'est seulen1ent après coup qu'on peut se den1ander 
pourquoi les matériaux se trouvent disposés dans tel 
ordre plntôt que dans un autre. 
II se pent que Ie titre Introduction à la psychana(yse 
ne convienne pas à cette partie qui traite des névroses. 
L'introduction à la psychanalyse est fonrnie par l'étnde 
des actes manqués et des rêves ; ll1ais la théorie des nl
- 
vroses est la psychanalyse même. Je ne crois pas avoir 
pu vons donner en si peu de ten1ps et SOliS une forme 
aussi condensée une connaissance suffisante de la théorie 
des névroses, J e tenais avant tout à vons donner une 
idée d'ensemble du sens et de l'importances des symptô- 
Ines, des conditions extérieures et intérieuJ'es, ainsi que 
du mécanisme de la forn1ation de synlptôlnes, C'est du 



LA 
Eh\O
Tt COMYUXE 


40 7 


moins ce que j'avais essayé de faire, et c'est là à pen près 
Ie noyan de ce que la psychanalyse pent aujourd'hui nous 
f'nsèigner, II yavait pas mal de choses à dire concernant 
la libido et aon développement, et il y avait aussi quel- 
qne chose à dire concernant Ie développement du rnoi. 
Quant aux prémisses de notre technique et aux grandes 
JJotions de l'inconscient et du refoulenlent (de la résis- 
tance) 1 vous y avez été préparés dès l'introdnction. V ous 
verrez dans une des pro chaines leçons sur q uels points 
Ie travail psychanalytique reprend son avance organique. 
Je ne vons ai pas dissinlulé au préalable que toutes nos 
déduction.s n'ont été tirées que d'un sen1 groupe d'affec- 
tions nerveuses. des névroses dites (( de transfert}) Et 
mêlue, en analysant Ie mécanisnle de la formation de 
symptômes je n'avais en ,'ue que la senle névl'ose hysté- 
rique, A supposeI' xnême que VOllS n'ayez ainsi acquis 
aucune connaissance solide ni retenu tous les délails, 
vous n 'en avez pas nloins, je l'espère, acquis une id(
e 
des moyens avec lesquels la psychanalyse travaille, des 
questions auxquelles eJle s'attaque et des résultats qn'elle 
a obtenus 
Je suppose done que VOllS auriez désiré nle voir com- 
mencer l'exposé des névroses par la description de 
l'attitnde des nerveux, de la mr.nière dont ils soufrrent 
de la névrose, dont ils s'en' défendent et s'en aCCOIl1- 
n1odent, C'est là cel-tainement un sujet intéressant et 
instructif, peu difIì
ile à traiter mais par leqnel il est un 
pen dangereux de commencer On s'expose notamnlent, 
en prenant pour point de départ les névroses communes, 
ordinaires, à ne pas <.lécouvrir l'inconnu, à ne pas saisir 
la grande importance de la libido et à se laisser influen- 
cer dans l'appréciation des faits par la manière dont eUes 
se présentent au moi du nerveux. Or, il va sans dire que 
ce moi est loin d'être un juge sÙr et impartial. Le2nloi 
possédant Ie pou,'oir de nicr l'inconscient et de le 
rcfouler, comment pouvons-nøus attendre de lui un juge- 
ment équitable concernant eet inconséient? Parmi les 
objets refoulés, les exigences désapprouvées de la sexua- 
1ité figurent en pren1Ïère ligne; ce qui signifie que nous 
ne saurons jamais nous faire une idée d'e leur grandeur 
et de l'in1portance d'après la manièrc dont les conçoit Ie 
moi, A paJ-tir du mon1ent oÙ nons voyons surgir Ie point 



408 THÉORTE GÉNÉkALß DES NÉVROSES 
de vue du refoulelnent, no us sommes prévenlls de 
n'avoir pas à prendre pour jllge l'un des deux adver- 
saires en conflit, surtout pas l'adversaire victorieux. NOlls 
savons désormais que tout ce' que Ie rnoi pourrait nous dire 
serait de nature à DOllS indnire en erreur, On pourrait 
encore accorder confiance au lnoi si on Ie savait actif dan
 
toutes ses manifestations, si on savait qu'il a lui-même 
voulu et produit ses Syulptômes. l\lais dans un grand 
nombre de ses manifesta tions, Ie rìloi reste passif, et 
c'est cette passivité qu'il cherche à cacheI' et à présen ler 
SOliS un aspect qui ne lui appartient pas. D'ailleurs, Ie 
1noi n'ose pas toujours se soumettre à cet essai, et il est 
obligé de convenir que, dans les symptÔmes de la névrose 
obsessíonnelle, il sent se dresser contre lui des forces 
étrangères dont il ne peut se défendre que péniblen1ent. 
Ceux qui, sans se laisser décourager par ces avertisse- 
ments, prennent les fausses indications du ríloi pour des 
espèces sonnantes, aUl'ont certainement beau .Jeu et 
échapperont à tous les obstacles qui s'opposent à l'inter- 
prétation psychanalytique de l'inconscient, de la sexualité 
et de Ia passivité du moi. Ceux-là pourront afIirmer y 
comnle Ie fait Alfred Adler, que c 'e5t Ie (( caractère nel'- 
VðUX )) qui est la cause de la névrose, au lieu d 'en être 
I eIfet, nlais ils seront aussi incapables d'expliquer Ie 
moindre détail de la formation de symptôme
 ou Ie rêve 
Ie plus insi.gnifiant. 
V OUB allez me demander. (( N e serait-il done pas pos- 
sible de tenir compte de la part qui revient au moi dans 
la nervosité et la forrnation de symptônles, sans négliger 
J 'Hne façon trop flagrante les facteurs découverts par la 
psycltanalyse? )) ..A,. quoi je réponds \. La chose dûit certai- 
nenlent être possible, et cela se fera bien un jour; nlais 
vu l'orientation suivie par la psychanalyse, ce n'est pas 
par ce travail qu'elle doit commencer )) On pellt prédire 
Ie DlOlnent oÙ celte tâche vienùra s'inlposer à la psycha- 
nalyse. II y a des névroses dans Iesquelles Ia part du rnOl 
Be Inanifeste d'une façon beaucoup plus intensive qne 
dans celles que no us avons étudiées jusqu'à présent : 
nou
 appelons ces névroses (( narcissiques )), L'examen 
analytique de ces affections nons permettra de détern1Î- 
ncr a vec certitude et ilnpart
alite la participation du rnoi 
-aux affections névrotiqlles 



LA 
ERYOSITÉ CO:\fMU
E 


4 0 9 



IalS i1 est une attitude du moi à l'égard de sa névrose 
qui est tellement frappante qu'elle aurait pu être prise 
en considération dès le conlmencement, EIle ne senlble 
manquer dans aucun cas, lllais elle re8sort avec une évi- 
dence particulière dans une affection que nous ne con- 
naissons pas encore: dans la névrose traumatique, II faut 
-que vous sachiez que,. dans la déternlination et Ie 
luécanisnle de toutes les rorInes de névroses possib]es, 
on retrouve à l'æuvre toujours les mêmes facteurs, à 
('eUe difI'érence près que Ie rôle principal, au point de 
'vue de la formation de symptômes, revient, selon .les 
affections, tantôt à run, tantôt à un autre d'entre eux. 
On dirait Ie personnel d'une troupe de théâtre. chaqne 
acteur, bien qn'ayant son emploi spécial - héros, confi- 
{lent, intrigant, etc - n'en choisit pas moins pour sa 
représentation de bénéfice un rôle autre que celui qu'il a 
l'habitude de joner, 
 nUe part les fantaisies, qui se 
transforment en synlptômes, n'apparaissent avec plus de 
netteté que dans I 'hystérie; en revanche, les résistances 
ou forlnations l'éactionnelles dominent Ie tableau de la 
névrose obsessionnelle; et, d'autre part encore, ce que 
nous avons appelé élahoration secondail"e, en parlant du 
rêve, occupe dans la paranoïa la première place, à titre 
de fausse perception, etc. 
C'est ainsi que dans les névroses traumatiqlles, surtout 
dans celles pro,'oquées par les horreurs de la guerre, 
nous décou'Tons un lllobile personnel, égoïste, utilitaire, 
défensif, mobile qui, s'il est incapable de créer à lui 
senlla mala die, contribue à l'explosion de cclle-ci et la 
luaintient lorsqu'elle s 'est formée, Ce motif cherche à 
protéger Ie moi contre les dangers dont la menace a été 
la cause occasionnelle de la lllaladie, et il rendra la 
gnérison impossible, tant que Ie malade ne sera pas 
garanti contre Ie retour des mêmes dangers ou tant qu'il 
n'anra pas reçu de compensation poury avoir été exposé. 

Iais, dans tous les autres cas analogues, Ie moi prend 
Ie même intérêt à la naissance et à la persistance des 
névroses. Nous avons déjà dit qne Ie lnoi contribue, pour 
Hne certaine part, au SYlllptòme, parce que celui-ci a un 
côté par lequel il offre une satisfaction à la tendance du lnoi 
cherchant à opérer un refoulement, En outre, Ia solution 
<.Iu conflit par la formation d 'un syn1ptôlne est la solution 



4(0 


. 
THf
ORIE GÉNÉRALE DES NÉYROSES 


la plus commode et celIe qui cadre Ie mieux avec Ie 
principe de plaisir; il est en effet incontestable qu'elle- 
f'pargne au lnoi un travail intérieur dur et pénible. II y a 
des ca
 oÙ Ie médecin lui-mêlne est obligé de convenil. 
que la névrose constitue Ia solution la plus inoffensive 
et, au point de vue social, la plus avantageuse, d'un 
confIit, 
e soyez pas étonnés si l'on VOllS dit que Ie 
médecin lui-nlêlne prend parfois parti pour la InaladitY 
qu'il combat. II ne lui convient pas de restreindre dans 
toutes les situations son ròle à cclui d 'un fanatique de la 
santé, il sait qu'il y a au nlonde d'autres n1Ísères que la 
n1Ïsère névrotique, qu'il y a d'alltres soufl'rances, peut- 
être plus réelles encore et pIut; rebelles ; que Ia nécessi té 
peut obliger un hOffilne de sacrifier sa santé, parce fine 
ce sacrifice d'un seul peut prévenir un immense n1alheul. 
dont souffriraient beauconp d'autres, Si done on a pH 
dire que Ie névrotique, pour se soustraire à un conflit, se 
l>éfugie dans la tnaladie, il faut convenir que dans cer- 
tains cas cette fuite est jnstifiée, et Ie nlédecin, qui s' est 
rendu cOlnpte de la situation, doit alors se retirel\ sans 
rien dire et avec tons les ménagelnents possibIes, 
1\fais raisons abstraction de ces cas exceptionnels. 
Dans les cas ordinaires, Ie fait de se réfugier dans la 
névrose procure au nioi un certain avantagc d'ordre' 
interne et de nature ll1orbide, auquel vient s'ajouter, 
dans certaines situations, un avantage extériel1r, évident, 
mais dont la valeur réelle peut varier d'un cas à l'aulre. 
Prenons l'exelnple Ie plus frëquent de ce genre, Vne 
fenln1e, brutalement traitéc et exploitée sans Inénage- 
nlents par son mari, trouve à peu près r(
gnlièrenlent un 
refuge dans la névrose lorsqu'elle y est aidée par ses 
dispositions, lorsqu'elle est trop lâche on trop honnête 
pour entretenir un conllnerce secret avec un autre 
hOlllll1e, Iorsqu'elle n'est pas assez forte pour hraver 
toutes les conventions extérieures et se séparer de son 
D1ari, lorsqu'elle n'a pas rintention de se tnénager ct de 
chercher un lneilleur mari ct lorsque, par-dcssus tout 
cela, son instinct sexuel Ia pousse, Ina]gré tout, vcrs cet 
honlme brutal. Sa nlaladie devient pour eUe une arnle 
dans la lutte contre cet hOffilne dont la fore l'écrase, nne 
arnle dont eUe peut se seryir pour sa d{
fense et dont clIe 
peut abuser en vue de Ia v{)ngeancc, Illui cst perlui::; de se- 



L.\ 
EH YOSITÍ
 CO
BH;ì'iE 


411. 


plaindre de sa maladie, alors qu'elle ne -pouvait pas se 
plaindre de son Inariage, Trouvant dans Ie Inédecin un 
auxiliaire, elle oblige son n1ari qui, dans les circonstances. 
norJnales, n'avait pour elle aucun égard, à la Inénager, 
à faire pour eUe des dépenses, lui permettre de s'absen- 
tel' de la maison et d'échapper ainsi pour quelques heures. 
à l'oppression que Ie mari fait peser sur eUe. !)ans les 
caß oÙ l'avantage extérieur ou accidentel que la maladie 
procure ainsi. au nzoi est considérable et ne peut être 
ren1placé par aucun autre avantage plus réel, Ie traite-, 
ment de la névrose risqtie fort de rester inefficace. 
Vous allez m>>objecter que ce que je vous raconte là des 
avantages procurés par la nlaladie est plutõt un argu- 
luent en ravenr de la conception que j'avais repoussée et 
d'après laquelle ce serait Ie rnoi qui vent et qui cl'ée la 
névrose. Tranquillisez-vous cependant: les faits que je 
viens de VOliS relater signifient pent-être tout sinlplenlent 
que Ie mo'i se cOlnplaît dans la névro8e, que, ne pouvant 
pas l'empêcher, il en fait Ie meilleur usage possible, si 
toutefois elle se prête à ses usages, f)ans la lnesure où la 
névrose présente des av
ntages, Ie 1noi s'en acconlffiode 
fDrt bien, mais eUe ne présente pas toujours des avan- 
tages, On constate généralenlent, qu'en se laissant glisser 
dans la névrose, Ie 1Jloi a fait une mauvaise affaire. II a 
payé trop cher l'atténuation du conflit, et les sensations 
de souffrance, inhérentes aux synlptônles, si eUes sont 
peut-être équivalentes aux tourlnents dn conflit 'qu'eJIes 
remplacent, n'en déternlinent pas moins, selon toute 
prohabilité, une aggravation de l'état pénible. Le moi 
youdrait bien 8e débarrasser de ce que les symptôme:::; 
ont de pénible, sans renoncer aux avantages qu'il retire 
de la maladie, Inais il est inlpuissant à obtenir ce résn 1- 
tat, On constate à cette occasion, et c'est là un point à 
retenir, que Ie 1ìloi est loin d'être aussi. actif qu'il Ie 
croyait. 
Lorsque vous aurez, en tant que médccins, à soigner 
des névrotiques, vous ne tarderez pas à constater qne ce 
ne sont pas ceux qui se plaignent et se lalnentent Ie plus 
à propos de leur maladie qui se laissent Ie pIns volontiers 
secourir et opposent au traitement Ie moins de résistance. 
Bien au contraire, 
Iais VOllS con1prendrez sans peine 
que tout ce qui contribue à augnlent
r le5 avantages que 



-412 


THÉORIE GÉ
ÉRALE DES NÉYHOSES 


procure l'état morbide, renforcera en même temps Ia 
résistance par Ie refoulement et aggravera les difIìcultés 
thérapeutiques. A l'avantage que procure J'état morbide 
et qui naît pour ainsi dire avec Ie symptôme, il faut en 
ajouter un autre qui se manifeste plus tard, Lorsqu'une 
organisation psychique telle que la maladie a duré depuis 
un certain temps, elle finit par se comporter comme une 
entité indépendante ; elle manifeste une sorte d'instinct 
de la conservation, il se forme un rnodus v'ivendi entre 
elle et les autres sections de la vie psychique, lllême 
celles qui, au fond, lui sont hostiles, et il est rare qu'elle 
ne trouve pas l'occasion de se rend('e de nouveau utile, 
acquérant ainsi une sorte de fonction secondaire faite 
pour prolonger et consolider son existence. Prenons, au 
lieu d'un exemple tiré de la pathologie, un cas emprunté 
à la vie de tous les jours, Un brave ou,'rier, qui gagne 
sa vie par son travail, devient infirme à la suite d'un 
accident professionnel. Incapable désormais de travailler, 
il se voit a1l0uer dans la suite une petite rente et apprend 
en outre à utiliser son infirmité pour se livreI' à la men- 
dicité, Son existence actuelle, aggra,'ée, a pour base Ie 
fait même qui a brisé sa première existence. En Ie 
débarrassant de son infirmité, vons lui ôteriez tout 
d'abord ses llloyens de subsistance, car il y aurait alor8 
à se demander s'il est encore capable de reprendre son 
ancien travail. Ce qui, dans la névrose, correspond à 
cette utilisation secondaire de la maladie, peut être con- 
sidéré con1me un avantage secondaire VBnant se sura- 
jonter au primaire, 
Je dois vous dire d'une façon génprale que, sans sous- 
estÍ1ner l'importance pratique de l'avantagc procuré par 
l'état morbide, on ne doit pag s'en laisser imposer au 
point de vue théorique. Abstraction faite des exceptions 
reconnues plus haut, cet avantage fait penser aux 
exelllpies d' (( intelligence des animaux )) qu'OberlÜnder 
avait illustrés dans les Fliegende Blätter, Un Arabe 
monte à dos de chameau un sentier étroit taillé dans une 
lllontagne abrupte. A un détour du sentier, il se trouve 
tout à coup en présence d'un lion prêt à sauter sur lui. 
Pas d'issue: d'un côté la montagne presque verticale, de 
l'autre un abîme ; inlpossible de rebrousser chemin et de 
fuir ; l' Arabe se voit perdu. Tel n "est pas l'avis du cha- 



LA XEHYOSITÉ COMMUXE 


413 


nleau. II fait avec son cavalier un saut dans l'abîme", et 
Ie lion en reste pour ses fraise L'aide apportée au nlalade 
par la névrose ressenlble à ce saut dans l'abîme. ..1ussi 
peut-if arriveI' que la solution du conflit par la formation 
de symptòmes ne constitue qu'un processus autonlati- 
que, l'homme se montrant ainsi incapable de répondre 
aux exigences de la vie et renonçant à utiliser ses forces 
les nleilleures et les plus élevées. S'il y avait possibilité 
de choisir, on devrait préférer la défaite héroïque, c'est- 
à-dire consécutive à un noble corps-à-corps avec Ie destin. 
Je dois toutefois vons donneI' encore les autres raisons 
pour lesqnelles je n'ai pas comnlencé I'exposé de la 
théorie des névroses par celui de la nervosité commune. 
\T ous croyez peut-être que, si j'ai procédé ainsi, ce fut 
parce que, en snivant un ordre opposé, j'aurais rencon- 
tré plus de diflìcultés à établir l' étiologie sexuelle des 
névroses. Vous vous trompez, Dans les névroses de 
transfert, on doit, pour arriver à cette conception, conl- 
n1encer par roener à bien Ie travail d 7 interprétation des 
symptòmes, I)ans les formes ordinaires des névroses 
clites actuelles, Ie rôle étiologique de la vie sexuelle con- 
stitue un fait brut, qui s'offre de lui-même à l'observa- 
tion, Je me suis henrté à ce fait il y a plus de vingt ans, 
lorsque je m'étais un jour demandé pourqnoi on s'ob- 
stine à ne tenir aucun conlpte, au cours de l'exalnen des 
nerveux, de leur activité sexuelle. J'ai alors sacrifié à ces 
recherches la sympathie dont je jouissais auprès des 
malades, mais il ne lu'a pas faUu beaucoup d'efforts pour 
arriver à cette constatation que la vie sexuelle norluale 
ne cOlnporte pas de névrose (de névrose actuelle, veux-je 
dire). Certes, cette proposition fait trop bon marché des 
différences indi,'iduelles des honlmes et elJe souffre 
aussi de cette incertitnde qui est inséparable du mot 
(( normal )), mais, au point de vue de l'orientation en gros, 
cUe garde encore aujourd'hui toute sa valeur, J'ai pu 
alors établir des rapports spécifiques entre certaines 
forn1es de nervosité et certains troubles sexuels particu- 
liers, etje suis convaincu que, si je disposais des mêmes 
matériaux, du mênle ensemble de malades, je ferais 
.encore aujourd'hui des observations identiques, II m'a 
souvent été donné de constater qu'un homme, qui se 
conlcntail d'nne certaine satisfaction sexuellc incolnplète.. 
FREUD, 26 



414 


THÉORIE GÉ
]
HALE DES NÉVROSES 


par exell1ple de l'onanie manuelle, était atteint d'une 
forme d(
terminée de névrose actuelle, laquelle cédait 
promptenlent sa place à une autre forlne, lorsqne Ie 
sujet adoptait un autre régime sexuel, mais tout aussi 
peu recolnmandable, II me fut ainsi possible de deviner 
un changement dans Ie mode de satisfaction sexuelle 
d'après Ie changement de l'état du malade. J'avais pris 
l'habitude de ne pas renoncer à mes suppositions et à n1es 
soupçons tant que je n'avais pas réussi à vaincre l'insin- 
cérité du malade et à lui arracher des aveux. II est vrai 
que les malades préféraient alors s'adresser à d'autres 
médecins qui mettaient nloins d'insistance à se renseigner 
sur letu- vie sexuelle. 
II ne m'a pas non plus échap.pé alors que l'étiologie de 
l'état nlorbide ne pouvait pas toujours être ralnenée à la 
vie sexuelle. Si tel malade a ét
 directenlent affecté 
d'un trouble sexuel, chez tel autre ce trouble n'est sur- 
venu qu'à la suite de pertes pécuniaires importantes ou 
d
une grave maladie organique, L'explication de cette 
variété ne nous est apparue que plus tard, lorsque nous 
avons con11nencé à entrevoir les rapports réciproques, 
jusqu'alors seulement soupçonnés, du '1110Z. et de la libido, 
et notre explication devenait de plus en plus satisfai- 
sante, à mesure que les preuves de ces rapports 
devenaient plus nombreuses. Vne personne ne devient 
névrotique que lorsque son rnoi a perdu l'aptitude à 
réprimer sa libido d'une façon ou d'une autre. Plus Ie 
moi est fort, et plus illui est facile de s'acquitter de cette 
tâche ; tout affaiblissement du moi, queUe qu'en soit la 
cause, est suivi du même eIfet que l'exagération des exi- 
gences de la libido et fraie par conséquent la voie à 
raffection névrotique. II existe encore d'autres rapports, 
plus intimes, entre Ie '1noi et la libido; mais cornIne ces 
rapports ne nouS, intéressent pas ici, DOUS nous en 
occuperons p]U'3 tard. Ce qui reste pour nous essentiel 
et instructif, c'est que dans tous les cas, et quel que so it 
Ie mode de production de la maladie, les symptbnles de 
la névrose sont fournis par Ia libido, ce qui suppose une 
énorme dépense de celle-ci, 
Et, maintenant, je dois attirer votre attention sur la 
différence fondall1entale qui existe entre les néyroses 
actuelles et les psychonévroses dont Ie prcluier grollpe
 



LA 
ERVO
T
 COMMUNE 


4r7> 


les névroses de transfert, nous a tant oecl1pés jusqu'à 
présent, Dans les deux cas, les synlptôlnes découlent de 
la libido; ils iInpliquent dans les deux cas une dépense 
anormale de celle-ci, sont dans les deux cas des satis- 
factions substitutives. 
Iais les synlptûn1es des névroses 
actuelles, lourdeur de tète, sensation de douleur, irrita- 
tion d'un organe, affaiblissenlent ou arrêt d'une fonction, 
n'ont ancun (( sens )}, aucune signification psychiql1e. 
Ces synlptòlnes sont corporels, non seu)enlent dans leurs 
Inanifestations (tel est égalenlent le cas des syrnplônlcs 
hystériques, par exenlple), Inais aussi quant aux proces- 
sus qui les produisent etqui se déronlent sans la moindre 
participation de run quelconque de ces Inécanis1l1eS 
psychiques compliqués que nous connaissons. COlument 
peuvent-ils, clans ces conditions, correspondre à des uti- 
lisations de la libido qui, nous l'avons vu, est une force 
psychique? La réponse à cette question est on ne peut 
plus simple. Permettez-moi d'évoquer une des premières 
objections qui a été adressée à 1a psychanalyse. On 
disait alors que la psychanalyse perd son tenlpS à vou- 
loir établir une théorie purement psychologique des 
phénolnènes névrotiques, ce qui est un travail stérile, 
les théories psychologiques étant incapables de rendre 
cOlnpte d'une D1aladie, l\Iais en produisant eet arguluent, 
on oubliait volontiers que la fonction sexueUe n'est ni 
purement psychique ni purenlent somatique. Elle exercß 
son influence à la fois sur la vie psychique et sur la vie 
corporelle, Si nous avons reconnu dans les sYlnptôlnes 
des psychon(>vroses les lnanifestations psychiqnes des 
troubles sexuels, hOllS ne serons pas étonnés de trouY
r 
dans les névroses actuelles leur
 eIfets SOll1atiques directs. 
La clinique Dlédicale nons fournit une indication pré- 
cieu
c, à laquelle adhèrent d'ailleurs beaucoup d'auteurs, 
q uant à la 11lanière de concevoir les névroses actuelles, 
CeBes-ci manifestent notalnnlent, dansles détails de leur 
symptomatologic, ainsi que par leur pOl1voir d'agir sur 
tous les systèmes d'organe8 et sur tontes les fouctions, 
une analogie incontestable a\ ec des états morbide5 
occcasionnés par l'action chronique de suhstances toxi- 
ques 
xtérieurcs ou par la suppression brusque de cette 
action, c'est-à-dire avec les intoxications ct les aLsti- 
Dences, La parenté entre ces deux- groupes d'afTections 



ql6 


THÉORJE GÉ1'\ÉRALE DES :XÉYHOSES 


devient encore plus intin1e à la faveur d'états morbidcs 
que nOlls attribuons, comme c'est Ie cas de Ia ma]adie 
de Basedo,v, à l'action de substances toxiques qui, au 
lieu d'être introduites dans Ie corps du dehors, se sont 
formées dans l'organisme lui-même. Ces analogies nOllS 
imposent, à mon avis, Ia conclusion que les névros('s 
actuelles résuJtent de troubles du métabolisme des sn1- 
stances sexuelles, soit qu'il se produise plus de toxines 
que la personne n'en peut supporter, soit que certaines 
conditions internes ou même psychiques troublent 1'u 
i- 
lisation adéquate de ces substances. La sagesse populaire 
a toujours professé ces idées sur la nature du besoin 
sexuel, en disant de l'amour qu'il est une (( ivresse >>, 
produite par certaines boissons, ou filtres, auxqueUes 
cUe attribue d'ailleurs une origine exogène. Au demeu- 
rant, Ie terme (( métabolisme sexuel )) ou (( cb imisß1e de 
Ia sexualité )), est pour nous un moule sans contenu; 
nous ne savons rien sur ce sujet et ne pouvons Inên1C 
pas dire s'il existe deux substances dont l'une serait 
(( mâle )>, l'autre (( femelle >>, ou si nous devons no us 
contenter d'adn1ettre une seule toxine sexuelle qui serait 
alors la cause de toutes les excitations de Ia libido. 
L'édifice théorique de Ia psychanalyse, ql1e DOUS avons 
créé, n'est en réalité qu'une superstructure que nous 
devons asseoi.r sur sa base organique, 
Iais cela ne DOUS 
est pas encore possible. 
Ce qui caractérise Ja psychanalyse, en tant que science, 
c'est D10ins )a matière sur laquelle eUe travaille, que la 
technique dont elle se sert. On pent, sans faire violence 
à sa nature, l'appliquer aussi bien à l'histoire de la civi- 
lisation, à la science des religions et à la mythologie 
cju'à la théorie des névroses. Son senI but et sa seule 
contribution consistent à découvrir l'inconscient dans la 
vie psychique. Les problèmes se rattachant aux névroses 
actuelles, dont les symptômes résultent probablement 
de lésions toxiques directes, ne se prêtent guère à l'étude 
psychanalytique: celle-ci ne pouvant fournir aucun éclair- 
cissement à leur sujet doil s'en remeUre de ceUe tâebe 
à la recherche médico-biologique, Si je vous avais pro- 
mis une (( Introduction à la théorie des névroses )), j'au- 
rais dù commencer par les formes les plus simples des 
névroses actuelles, pour arriver aux affections psychiques 



LA XERV051TÉ CO
IM ULXE 


4(7 


plus compliquées, consécutives aux troubles de la libido: 
c'eût été incontestahlement l'ordre Ie plus nature!. .A. 
propos des premières, j'aurais dù vous présenter tout 
ce que nous avons appris de divers côtés ou tout ce que 
DOUS croyons savoir et, une fois arrivé aux psychoné- 
vroses, j'aurais dû vous parler de la psychanalyse comme 
du moyen technique auxiliaire Ie plus important de tOllS 
ceux dont nous disposons pour éclaircir ces états, ì\Iais 
mon intention était de vous donner une (( Introduction à 
Ia psychanalyse )), et c'est ce que je vous avais annonc
; 
il m'importait beaucoup plus de vous donner nne idée 
de la psychanalyse que de vous faire acquérir certaines 
connaissances concernant les névroses, et cela me dis- 
pensait de mettre au preIuier plan les névroses actuelles, 
sl1jet pal{aitement stérile au point de vue de la psycha- 
nalyse, Je crois que Ie choix que j'ai fait est tout à votre 
avantage, la psychanalyse méritant d'intéresser toute 
personne cultivée, à cause de ses prémisses profondes 
et de ses multiples rapports, Quant à la théorie des névro- 
ses, elle est un chapitre de la médecine, semblable à 
beaucoup d'autl"es, 
Et, pourtant, YOllS êtes en droit de vons attendre à ce 
(lue nOllS portions aussi un certain intérêt aux névroses 
actuelles, Nous somn1es d'ailleurs obligés de Ie faire, ne 
serait-ce qu'à cause des rapports cliniques étroits qu'elles 
présentent avec les psychonévroses, Aussi vous dirai-je 
que- nous distinguons tl"ois formes pures de névroses 
actuelles: la neurasthénie, la névrose d'angoisse et thypo- 
cllondrie. Cette division n'a pas été sans soulever des 
objections, Les noms sont bien d'un usage courant, mais 
les choses qu'ils désignent sont indéterminées et incer- 
taines, Il est mê,me des médecins qui s'opposent à tonte 
classification dans Ie monde chaotique des phénomènes 
névrotiques, à tout établissement d'unités cliniques, d'in- 
dividualités morbides, et qui ne reconnaissent mên1e pas 
la division en névroses actuelles et en psychonévroses, 
A mon avis, ces médecins vont trop loin et ne suivent 
pas Ie chemin qui mène au progrès, Parfois ces forn1e3 
de néVl"ose se présentent pures; mais on les trOl1ve plus 
souvent combinées entre elles ou avec nne affection psy- 
chonévrotique. Nlais cette dernière circonstance ne nous 
autorise pas à renoncer à leur division, Pensez seuleDer\t 



418 


THÉORIE GÉ
ÉRALE DES 
l
VHOSES 


à la différence que la n1Ïn
ralogie établit entre minéraux 
et roches, Les minéraux sont décrits comme des indivi- 
dus, en raison sans doute de ceUe circonstance qu'ils se 
présentent souvent comme cristaux, nettement circon- 
serits et séparés de leur entourage. Les roches se com- 
posent d 'aJnas de minéraux dont l'association, loin d'être 
accidentelle, est sans nul doute déterminée par les con- 
ditions de leur formation. En ce qui concerne la théorie 
des névroses, nous savons encore trop peu de chose rela- 
tiven1ent au point de départ du développement pour édi- 
fìer sur ce sujet une théorie analogue à celle des roches. 

Iais nous sommes incontestablement dans Ie vrai lor8- 
que nous commcnçons par isoler de la masse les entités 
cliniques que nous connaissons et qui, elles, peuvent 
être cOlnparées aux minéraux, 
II existe, entre les sYInptômes des névroses actueHes 
et ceux des psychonévroses, une relation intéressante 
et qui fonrnit une contribution importante à la connais- 
sance de la formation de symptômes dans ces dernières: 
le symptôme de la névrose actuelle constitlle souvent Ie 
noyan et la phase prélin1inaire du sy.JnptôJne psychoné- 
vrotique, On observe plus particulièrement ceUe relation 
entre la' neurasthénie et ]a névrose de transfert appelée 
hystérie de conversion, entre la névrose d'angoisse et 
l'hystérie d'angoisse, mais aussi entre I'hypochonclrie et 
les formes dont nous parlerons plus loin en les désignant 
sous Ie nom de paraphrénie (démence précoce et para- 
noïa), Prenons comme exemple Ie n1al de tête ou les 
donleurs 10mb a ires hystériques, L' analyse nous montre 
que, par la condensation et Ie déplacement, ces douleurs 
sont devenues une satisfaction substitutive pour toute 
une série de fantaisies ou de souvenirs libidineux, 
Iais 
il fut un temps oÙ ces douleurs étaient réelles, oÙ elles 
étaient un symptôme direct d'une intoxic'ation sexuellc, 
l'exprcssion corporelle d'une excitation libidineuse, N ous 
ne prétendons pas que tons les sYlnptômes hystérique,
 
contiennent un noyan de ce genre; il n'en reste pas 
moins qne ce cas est particuIièrement fréquent et q lie 
l'hystérie utilise de préférence, pour la formation de ses 
syn1ptômes, toutes les influences, normales et patholo- 
giques, que ]'excitation libidineuse exerce sur Ie corps. 
lIs j()uent alors Ie rôle de ces grains de sahle qui ont 



'- 


LA NERVOSITÉ CO
nJU
E 


4 1 9 


reconvert de couches de nacre la coquiHe ahrilant I'ani- 
mal. Les signes passagcrs de l'excitation sexuelle, Cf'UX 
qui accompagnent l'acte sexuel, sont de mème utilisés 
par Ia psychonévrose, comme les J11atériaux les pIns COln- 
modes et les plus appropriés pour la forJnation de symp- 
tômes. 
lTn autre processus dn mên1e genre présente un inté- 
rêt particulier au point de vue du diagnostic et dn traite-- 
ment. Chez des personnes qui, hien que prédisposées à 
la névrose, ne soulfrent d'aucnne névrose déclarée, il 
arrive souvent qu'une allération corporelle morbide, par 
inflaJnnlatiol1 ou lésion, éveille Ie travail de formation 
de symplÔn1cs, de telle sorte que Ie symptôme fourni par 
la réalité devient Ìmn1édiatcl11ent Ie représentant de toUr- 
tes le& fanlaisics inconscientes qui épiaient la première 
occasion de se n1anifesler. Dans les cas de ce genre, Ie 
médecin instituera tantôt un traitement, tantôt un autre: 
il cherchera soit à supprimer la base organique, sans se 
soucier dll brnyant édifice névrotique qu'elle supporte, 
soit à combattre la névrose qui s'est prodl1ite occasion- 
nelleJnent, sans faire attention à la cause organique qui 
lui avait servi de prétexte. C'est par les effets obtenus 
qu'on pourra juger de l'efficacité de run ou de l'autre 
de ces procédés, mais il cst diffieile d'établir des règl
s 
générales pour ces cas mixles. 



CIL\ PITRE X X V 


L' ANGOISSE 


Ce que je vons ai dit dans ma dernière leçon an sujet 
de la nervosité C01111fiUnC est de nature à vous paraître 
COIl1Il1e un exposé aussi incolnplet et insuffisant que pos- 
sible, Je Ie sais etje pense que ce qui a dû vous étonner 
Ie plus, c'était de ne pas y troHver un I110t sur l'angoisse, 
qui est pourtant UIl sytnptônle dont se plaignent la plu- 
part des nerveux lesquels en parlent comnle d0 leur 
souffrance la plus terrible; de l'angoisse qui peut en efret 
revêtir chez eux une int(\nsité extraordinaire et les po us- 
ser aux actes les plus insensés, Loin cependant de VOIl- 
loir éluder cette question, j'ai, all contraire, l'intention 
de poser nettelnent Ie pl'oblèlne è.3 l'angoisse et de Ie 
traiter devant vous en détail. 
Je n'ai sans doute pas besoin de vous présenter l'an- 
goisse; chacllu de vous a éprouvé lui-nlên1e, ne fût-ee 
qu'une seule fois dans sa vie, cette sensation 011, plus 
exactelllent, eet état afreetif, II lne sernble cependant 
qu'on ne s'est jan1ais den1andé assez sérieusement pour- 
quoi ce sont préeisément les nervellX qui souffrent de 
l'angoisse plus souvent et pIns intcnsénlent que les autres. 
On trouyait peut-être la chose toute naturelle: n'emploie 
t-on pas indifrércD1lnent, et l'un pour I 'autre, les lnots (( ner- 
veux )) et (( anxicl1x >>, comn1C s'iIs signifiaicnt la mêlne 
chose? On a tort de procéder ainsi, ear il est des honl- 
mes anxieux qui TIS sont pas autrelnent nerveux, et il y a 
des nerveux qui présentent be3.ucoup de symptôInes, 
sauf la tendance à l'angoisse. 
Quoi qu'il en soit, il est certain que Ie problème de 
l'angoisse forme lIn point vcrs leq uel convergent les 
questions les plus diverses et les plus importantes, une 
énigme dont la solution devrait projeter des flots de 
lumière sur toute notrc vie p
ychique, Je ne dis pas que 



L'AXGOIS5E 


4
1 


je vous en donnerai la solution complète, mais vous pr.é 
voyez sans cloute que la psychanalyse s'attaquera à ce 
problème, commè à tant d'autres, par des moyens diffé- 
rents de ceux dont se sert la médecine de l'école. Celle- 
ci porte son principal intérêt sur Ie point de savoir quel 
est Ie déterminisme anatanlique de l'angoisse. ElIc 
déclare qu'il s'agit d'une irritation du bulbe, et Ie malade 
apprend qu'il sou{fre d'une névrose du vague. Le bulbe t 
ou moelle allongée, est un objet très sérienx et très beau, 
Je me rappelle fort bien ce que son étnde m'avait coÙté 
jadis de temps et de peine. 
fais je dois avouer aujour- 
d 'hui qu'au point de vue de la cOlupréhens\on psycholo- 
gique de l'angoisse rien ne peut m 7 ètre plus indifférent 
que la connaissance du trajet nerveux suivi par les exci- 
tations qui én1anent du bulbe. 
Et, tout d'abord, on peut parler longtemps de l'an- 
goisse, sans songer à la nervosité en généra1. Vans nle 
comprendrez sans autre explication si je désigne cette 
angoisse sous Ie nom d'angoisse 'I'éelle, par opposition à 
l'angoisse névrotique. Or, l'angoisse réelle nons apparait 
con1me quelque chose de très rationnel et compréhensible. 
Nous dirons qu'elle est une réaction à Ia perception 
d'un danger exté-rieur, c'est-à-dire d'une lésion attendue, 
prévue, qu'clle est associée au réf1exe de la fnile et qu'on 
doit par conséquent la considérer comme une Inanifes- 
tation de l'instinct de conservation. Devant quels objets 
et dans queUe situation l'angoisse se produit-elle? Cela 
dépend natureUement en grande partie du degré de notre 
savoir et de notre sentilnent de puissance en face dll 
monde extérieur. Nous trouvons natureUes la penr qu'ins- 
pire au sauvage la vue d'un canon et l'angoissc f(u 7 il 
éprouvc lors d'une éclipse du soleil, alors que ]e blanc 
qui sait Inani
r Ie canon et prédire l'éclipse n'éprouve 
devant run et l'autre aueune angoisse, Parfois c 7 est Ie 
fait de trop savoir qui est cause de l'angoisse, parce 
<]u'on prévoit alors Ie danger de très bonne heure. C'est 
ainsi que Ie sauvage êera pris de peur en apercevant dans 
la forêt une piste qui laissera indifl'érent un étranger, 
parce que cette piste lui révélera Ie voisinage d'nne bête 
fauve, èt c'est ainsi encore que Ie marin expérimenté 
regardera avec effroi un petit nuage qui s'est formé dans 
Ie ciel. nuage qui ne signifie rien pour Ie voyageur. 



IJ22 


THÉORIE GÉ
ÉnALE rES 
ÉYROSES 


tandis qu'il lui annonce à 111i l'approche d'nn cyclone, 
En y réfléchissant de plus près, on est oh]igé de se 
dire que Ie jugelnent d'après lequel l'angoisse actuelle 
serait rationnelle et adaptée à un but appeHe une revi- 
sion. La seule attitude rationnelle, en préscnce d'une 
lllenace de danger, consisterait à conlparer ses propres 
forces à Ia gravité de la menace et à décider ensnite si 
("est la fuite ou la défense OU, lllême, éventuellement 
l'attaque qui est Ie moyen Ie plus efIìcace d'échapper an 
danger, 
Iais dans celte attitude il n'y a pas place pour 
l'angoisse; tout ce qui arrive arriverait tout aussi bien, 
et probablement même mieux, si l'angoisse ne s'en mèlait 
pas, ,r ous voyez aussi que, Iorsque l'angoisse devient 
par trop intense, eUe constitue un obstacle qui paralyse 
l'action et même la fuite, Le plus généralement, la réaction 
à un danger est une combinaison dans laquelle entrent 
Ie sentiment d'angoisse et l'action de défense. L'animal 
effrayé éprouve de l'angoisse et fuit, mais seule la fuite 
est rationnelle, tandis que l'angoisse ne répond à ancr:.n 
but. 
On cst donc tenté d'affirmer que l'angoisse n 'estjanlais 
rationnelle, ::\Iais nous nous ferons peut-être une idée 
plus exacte de l'angoisse, en analysant de plus près la 
situation qu'elle crée, Nons trouvons tout d)aborcl que Ie 
sujet est préparé au danger, ce qui 5e manifestc par une 
exaltation de l'auention sensorielle et de la tension 
Inotrice, çet état d'attente et de préparation est incon- 
testablement un état favorable, sans leqnel Ie sujet se 
trouverait exposé à des conséquences graves. f}e eet état 
découlent, d'une part, l'action motrice: fuite d'abord, et, 
à un degré supérieur, défense active; d'anlre part, ce 
que nous éprouvons comme un état cl'angoissc. PIns Ie 
développement de rangoisse est restreint, plus celle-ci 
n'apparaît qne con1me un appendice, un signal. et plus 
tout Ie processus, qui consiste dans 1a transforn1ation de 
l'état de préparation anxieuse en action) s'accon1plit 
rapidement et rationnellement, C'est ainsi que, dans ce 
que nous appe}ons angoisse, l'état de préparation m'ap- 
para it comme l'élément utile, tandis que Ie développe- 
ment de l'angoisse me semble contraire au but. 
Je laisse de côté la question de savoir si Ie langage 
conrant désigne par les mots angoisse, peur, terreur la 



L'A:XGOISSE 


4
3 


mêlne chose on des choses différentes, Ii n1e semble que 
l'angoisse 
e rJ.pporte à l' état et fait abstraction de}' objet, 
tandis que dans la peur l'attention se tronve précisément 
concentrée sur l'objet. Le mot terreur' nlC semble, en 
revanche, avoir une signification tonte spéciale, en dési- 
gnant notamment l'action d'un danger al1qnel on n'était 
pas préparé par un état d'angoisse préalable, On peut 
dire que rholllnle se défend contre la terreur par l'an- 
gOJsse. 
Quoi qu'il en soit, il ne VOllS éch
ppe pas que le mot 
angoisse est elnployé dans des sens multiples, ce qui lui 
donne un caractère vague et indéterminé, Le plus souvent 
on en tend par angoisse l'état snbjeetif provoqué par la 
perception dn (( développelnent de l'angoisse)), et on 
appelle cet état subjecti f (( état aIfectif )), Or, qu 'est-ce 
qu'un état afi'eclif an point de vne dynalniql1e? Qnelque 
chose de très c0l11pliql1é. Un état affectif comprend d'aborCl 
certaines innervations ou déchargcs, et ensuite certaines 
sensations. C-eHes-ci sont de deux sortes: perceptions 
des actions motrices accomplies et sensations directes de 
plaisir el de déplaisir qui imprilnent à l'état affectif ce 
qu'on appeUe Ie ton fondalnentaL Je ne crois cependant 
, ". .,., . 
pas qu avec cette enumel"ahon on alt epuLse tout ee qUI 
peut être dit sur la nature ùe l'état afI'ectif, Dans certains 
états affectifs on croitpouvoir remonter au delà de ces 
élén1ents et reconnaître que Ie noyan autour duquÐl sa 
cristallise tout l'enselnble est constitué par la répétition 
d'UIl certain événemenl important et significatif, vécu par 
Ie sujet. Cet événement peut n'être qu'une impression 
très reculée, d'un caractère très général. impression fai- 
sant partie de la préhistoire non de l'individn, mais de 
l'espècc, Pour lne faire mieux comprendre, je vons dirai 
({ue l'état affeclif présente la mème structure que la crise 
<l'hystérie, qn'il est, conlme celle-ci, constitué par une 
réminiscence déposée. La crise d'hystérie peut done être 
comparée à un ètat aIfectif individuel nouveJIement 
forn1é, et l'état affectif normal peut être considéré 
con1me l'expression d'une hystérie générique, devenue 
héréditaire. 
N e croyez pas que cc que je VOllS dis là au snjet des 
états affeclifs forme un patrimoine reconnu de la psycho- 
logic norn1ale. II s'agit, au contraire, de conceptions nées 



421 


THÉOHIE GÉNÉRALE DES XÉ\'1tOSES 


sur Ie sol de la psychanalyse et qui ne sont chez elles que 
là. Ce qne la psychologie vous dit des états affeetifs, 13 
théorie de J ames-Lange, par exem
le, est pour nOUB 
autres psychanalystes incompréhensible et ilnpossible à 
discuter, !\lais ne nous considé:rons pas non plus comIne. 
très certains deceque noussavonsnous.mêmes concernant 
les états affectifs; ne voyez dans ce que je vais vous dire 
sur ce sujet qu'un premier essai de nous orienter dans 
cet obscur domaine. Je continue done, En ce qui concerne- 
l'état affectif caractérisé par l'angoisse, nous croyons 
savoir queUe est l'inlpression reculée qu'il reproduit en 
la répétant. l' ous nous disons que ce ne peut être que 
la naissance, c'est-à-dire l'acte dans lequel se trouvent 
réunies toutes les sensations de peine, toutcs lcs tendan- 
ces de décharge et tontes les sensations corporelles dont 
l'ensenlble est devenu comn
e Ie prototype de l'efl'et pro- 
duit par un danger grave et que nous avons depuis 
éprouvées à de multiples reprises en tant qu'état dtan- 
goisse. C'est l'augmentation énorme de l'irritation con- 
sécutive à I'interruption du renouvellement du sang (d
 
la respiration interne), qui fut alors la cause de la sen- 
sation d'angoisse: la pren1Ìère angoisse fut donc de nature 
toxique. Le mot angoisse (du latin angustiae, étroitesse ; 
Angst en allemand) fait précisélnent ressortir la gêne, 
l'étroitesse de la respiration qui existait alors COInme 
effet de la situation réelle et qui se reproduit aujourd 'hni 
régulièrement dans l'état affectif. 
ous trouverons ég:lle- 
ment significatif Ie fait que ce premier état dtangoisse 
est provoqué par la séparation qui s'opère entre la mère 
et l'enfant. Nous pensons naturellement que la prédispo- 
sition à la répétition de ce premier état d'angoisse a été, 
à travers un nombre incalculable de générations, à ce 
point incorporée à l'organisme que nul individu ne pent 
échapper à cet état affectif, fùt-il, com me Ie légendaire 

Iacduff, (( arraché des entrailles de sa mère )), c'est-à- 
dire fût-il venn au monde autreDlent que par la naissance 
naturelle. N ous ignorons quel a pu. être Ie prototype de 
l'état d'angoisse chez des animaux autres que les lnam- 
rnifères. C'est pourquoi nous ignorons également l'en- 
semble des sensations qui, chez ces êtres, correspond à 
notre angoisse, 
Vous serCL peut-être curieux d'apprendre COlnment on 



L'A
( Q.SSE 


la

 


a pu arriver à l'idée que c'est l'acte de la na
ssance qui 
constitue la source et Ie prototype de l'état affectif carac- 
térisé par l'angoisse, L'idée est aussi pou spéclliative qne 
possible; j'y suis plutôt arrivé en puisant dans la naïve 
pensée du peuple, Un jour, - il Y a longtemps de cela I 
- que nous étions réunis, plusieurs jeunes médecins 
des hôpitaux, au restaurant autour d'une table, l'assistant 
,de la clinique obstétricale nous raconta un fait amusant 
qui s'était produit au cours du dernier examen de sages- 
feITImes. Une candidate, à laquelle on avait denlandé ce 
qne signifie la présence de méconiulll dans les eaux pen.. 
dant Ie travail d'accouchelllent, répondit sans hésiter : 
. (( que l'enÎant éprouve de l'angoisse)). Cette réponse a fait 
rire les exan1Înateurs qui ont refusé la candidate. Quant 
à moi, j'avais, dans mon for intérieur, pris parti pour 
celle-ci et conlßlencé à soupçonner que la pauvre fen1Ine 
du peuple avait eu la juste intuition d'une relation impor- 
tante. 
Pour passer à rangoisse des nerveux, queUes sont les 
nouvelles manifestations et les nouveaux rapports qu'elle 
présente? II y a beaucoup à dire à ce snjet. N ous trou- 
vons, en premier lieu, un état d'angoisse général, l1ne 
angoisse pour ainsi dire flottante, prête à s'attacher au 
contenu de la première représentation susceptible de lui 
fonrnir un prétexte, influant sur les jugements, choisis- 
sant les attentes, épiant toutes les occasions pour se 
trouver une justification, Nous appelons cet état (( an- 
goisse d'attente )) on (( attente anxieuse )). Les personnes 
t.onrmentées par cette angoisse prévoient toujours les 
plus terribles de toutes les éventualités, voient dans 
chaque événement accidentel Ie présage d'un Inalhenr, 
penchent toujours pour Ie pire, lorsqu'il s'agit d'un fait 
ou événement incertain. La tendance å cette attente de 
malheur est un trait de caractère pro pre à beaucoup de 
personnes qui, à part cela, ne paraissent nullenlent n1a- 
lades; on leur reproche leur humeur son1bre, leur pes- 
simisnle; mais l'angoisse d'attente existe régulièrement 
et à un degré bien prononcé dans une affection nerveuse 
à laquelle j'ai donné Ie nom de nétl"ose á angoisse et que 
je range parmi les névroses actuelles. 
Une autre forme de l'angoissc présente, au contra ire 
de celle que je viens de décrire, des attaches plutôt psy- 



426 


TIIÊORIE GÉXÉRALE DE3 NtYROSES 


chiques et est associée à certains objets ou situations. 
C'est l'angoisse qui caractérise les si nombreuses et S011- 
yent si singulières (( phobies )), L'énlinent psychologue 
américain Stanley Hall s'est tout récemment donné la 
peine de nous présenter to ute une série de ces phobies 
sous de pimpants noms grecs, Cela ressenlble à I'énu- 
mération des dix plaies d'Égypte,. avec cette différence 
que les phobies sont beaucoup plus nombreuses, Écoutez 
tout ce qui peut devenir objet au contenu d'une phobie : 
obscurité, air libre, espaces découv<:rts, chats, araignées, 
chenilles, serpentg, souris, orage, pointes aiguës, sang, 
espaces clos, foules humaines, solitude, traversée de 
ponts, voyage sur mer ou en chemin de fer, etc., etc. Le 
premier essai d'orientation dans ce chaos laisse entre- 
voir la possibilité de distinguer trois groupes. Quelques- 
uns de ces objets au situations redoutés ont quelque 
chose de sinistre, même pour no us autres normaux aux- 
quels ils rappellent un danger; c'est pourquoi ces pho- 
bies ne nous paraissent pas incompréhensibles, bien que 
nous leur trouvions une intel1sité exagérée. C'est ainsi 
que la plupart d'entre no us éprouvent un sentiment de 
répulsion à la vue d'un serpent. On peut même dire que 
Ia phobie des serpents est une phobie répandue dans 
l'humanité entière, et ChI Dar,vin a décrit d'une faron 
impressionnante l'angoisse qu'il avait éprouvée à la vue 
d 'un serpent qui se dirigeait sur lui, bien qu'il en fÙt 
protégé par un épais disque de verre. Dans un deuxièlne 
groupe no us rangeons les cas oÙ il existe bien un rapport 
avec un danger, Inais un danger que nous avons l'haLi- 
tude de négliger et de ne pas faire entreI' dans nos cal- 
culs. N ous savons que Ie voyage en chemin de fer com- 
porte un risque d'accident de plus que si nous restons 
chez nous, à savoir Ie danger d 'une collision, nous sa- 
yons égalen1ent qu'un bateau peut couler et que nons 
pouvons ainsi mourir noyés, et cependant no us voyageons 
en chemin de fer et en bateau sans angoisse, sans penser 
à ces dangers. II est également certain qu'on serait pré- 
cipité à l'eau si Ie pont s'écroulait au mon1ent où on Ie 
franchit, mais cela arrive si rarement qu'on ne tient 
aucun conlpte de ce danger possible. La solitude, à son 
tour, présente certains dangers et nous l'évitons dans 
certaines circonstances; mais il ne s'ensuit pas que nous 



L 'AXGOISSE 


4 2 7 


ne puissions SOliS aucun prétexte et dans quelque con- 
dition que ce soit supporter un moment de solitude. 
Tout ('ela s'applique égalernent aux foules, aux espaces 
clos, à l'orage, etc... Ce qui nous paraît étrange dang 
ces phobies des névrotiques, c'est nIoins leur contenu 
· que leur intensité. L'angoisse causéè par I
s phobies est 
tout simplement sans appel! Et nous avons parfois l'iIn- 
pression que les névrotiques n'éprouvent pas leur an- 
goisse devant les mêmes objets et situations qui, dans 
certaines circonstances, peuvent également provoquer 
notre angoisse à nOllS, ct auxquels its donnent les mêlnes 
nonlS. 
II reste encore un troisième groupe de phobies, mais 
il s'agit de phobies qui échappent à notre compréhension. 
Qnand nous voyons un hOlnlne mÚr, robuste, éprouver de 
l'angoisse, lorsqu'il doit traverser une rue ou une place 
de sa ville natale donI. il connaît tous les recoins, ou une 
femlne en apparence bien portante érrouver une terreur 
insensée parce qu'un chat a frôlé Ie rebord de sa jupe ou 
qu'une souris s'est glissée à travers la pièce, comInent 
pouvons-nous établir un rapport entre l'angoisse de l'un 
ct de l'autre, d'une part, et Ie danger qui évidelnment 
n'existe que pour Ie phohique, d'autre part? Pour ce qui 
est des phohies ayant ponr objets les anilnaux, il ne peu t 
évidem111ent pas s'agir d'une exag
ration d'antipathies 
humaines générales, car nous avons la preuve dli con- 
traire dans Ie fait que de nombreuses personnes ne 
peuvent passer à côté d'un chat sans l'appeler et Ie ca- 
resser. La souris si redoutée des fcmnIes a prêté son 
nom à une expression de tendresse de pren1Ïer ordre : 
telle jeune fiUe, qui est charlnée de s' entendre appeler 
(( ma petite souris )) par son fiancé, pousse un cri d'horreur 
lorsqu)-elle aperçoit Ie gracieux petit aniulal de ce nOlll. 
En ce qui COl1cerne les hOllllnes ayant l'angoisse des 
rues et des places, nous ne trouyons pas d'autre nIoyen 
d'expliquer leur état qu'en disant qu'ils se conduisent 
comme des enfants. L'éducation inculque directelnent à 
l'enfant fJu'il doit éviter comme dangereuses des situa- 
tions de ce genre, et notre agoraphobe cesse en effet 
d'éprouver de l'angoisse lorsqu'il traverse la place, ac 
cOlnpagné de quelqu'un, 
Les deux. forInes d'angoisse que nous venons de 



, 


428 


TIIÉORIE GÉNÉRALE DES Nf:vr.o ,ES 


décrire, l'angoisse d'attente, libre de tonte attache, et 
l'angoisse associée aux phobies, sont indépendantes l'une 
de l'autre. On ne pent pas dire qne l'une représente une 
phase plus avancée que l'autre, et eUes n'existent simulta- 
nélnent que d'une façon exceptionnelle et comme acci- 
dentelle, L'état d'angoisse générale Ie plus prononcé ne 
se lnanifeste pas fatalement par des phobies; des per- 
sonnes dont la vie est empoisonnée par de l'agoraphobie 
peuvent être totalement exemptes de l'angoisse d'attente, 
source de pessimisme. II est prouvé que certaines pho- 
bies, phobie de l'espace, phobie du chen1in de fer, etc" 
ne sont acquises qu'à l'âge mÙr, tandis que d'autres, 
phobie de l'obscurité, phobie de l'orage, phobie des ani- 
Jnaux, semblent avoir existé dès les premières années de 
]a vie. Celles-là ont toute la signification de maladies 
graves; celles-ci apparaissent comme des singlllarités, 
des lubies. Lorsqu'un sujet présente une phobie de ce 
dernier groupe, on est autorisé à soupçonner qu'il en a 
encore d'autres du mên1e genre. Je do is ajouter qne 
nous rangeons toutes ces phobies dans Ie cadre de 
l'hysté'l'ie d' angoisse, c'est-à-dire que nous les considé- 
rons comme nne affection très proche de l'hystérie de 
converSIon, 
La troisième forme d'angoisse néyrotique nous Inet en 
présence d'une énigme qui consiste en ce que nous per- 
dons entièrement de vue les rapports existant entre l'an- 
goisse et Ie danger menaçant. Dans 1 7 hystérie, par 
exemple, cette angoisse accompagne' les autres symp- 
tômes hystériques, ou encore eUe pent se prodl1ire dans 
n'importe queUes conditions d'excitation; de sorte que 
nous attendant à une manifestation affective nous sommes 
tout étonnés d'observer l'angoisse qui, elle, est la mani- 
festation à laquelle nous nons attendions Ie moins, Enfin, 
l'angoisse peut encore se produire sans rapport avec des 
conditions quelconques, d'nne façon aussi incompréhen- 
sible pour nons que pour Ie malade, comme un accès 
spontané et libre, sans qu'il puisse être question d'un 
danger ou d'un prétexte dont l'exagération aurait en 
pour eIfet eet accès. Nous constatons, au cours de ces 
accès spontanés, que l'ensemble auqnel nous donnons 
]e nom d'état d'angoisse est susceptible de dissociation. 
L'enßenlble de l'accès peut ètre remplacé par un symp- 



L'A
GOISSE 


4 2 9 


tôme unIque, d'une grande intensité, tel que tren1ble- 
nlent, vertige, palpitations, oppression, Ie sentiment 
général d'après ,lequel nous reconnaissons l'angoisse 
faisant défaut ou étant à peine marqué, Et cependant 
ces états que nous décrivons sous Ie nom d' (( équivalents 
de l'angoisse )) doivent être so,
 tous les rapports, cli- 
niques et étiologiques, assimilés à l'angoisse. 
lci surgissent deux questions. Existe-t-il un lien quel- 
conque entre l'angoisse névrotique, dans laquelle Ie 
danger ne joue aucun rôle ou ne joue qu'un rôle minilne, 
et l'angoisse réelle q Ii est toujours et es.sentiellement 
. une réaction à un danger? Comment faut-il cOlnprendre 
cette angoisse névrotique? C' est que nous voudrions 
avant tout sauvegarder Ie principe : chaque fois qu'il y 
a angoisse, il doit y avoir qùelque chose qui provoque 
cette angoisse. 
L'observation clinique nous fournit un certain nombre 
d'élénlents susceptibles de nous aider à comprendre l'an- 
goisse névrotique. Je va is en discuter la signification 
devant vous. 
a) II n'est pas difficile d'établir que l'angoisse d'attcnte 
ou l'état d'angoisse générale dépend dans une très grande 
mesure de certains processus de la vie sexuelle OU, plus 
exactement, de certaines applications de la libido, Le cas 
le plus sin1pIe et Ie plus instructif de ce genre no us est 
fourni par les personnes qui s'exposent à l'excitation dite 
fruste, c'est-à-dire chez lesquelles de violentes excita- 
tions sexuelles ne trouvent pas l1ne dérivation suffisante, 
n'aboutissent pas à une fin satisfaisante. Tel est, par 
exemple, Ie cas des hommes pendant la durée des fian- 
çailles, et des feInmes dont les maris ne possèdent pas 
une puissance sexuelle norlnale ou abrègent ou font 
avorter par précaution l'acte sexuel. Dans ccs circon- 
stances, l'excitation lihidineuse disparait, pour céder 
Ia place à l'angoisse, sous la fornle soit de l'angoisse 
d'attente, soit d'un accès ou d'lln équivalent d'accès. 
L'interruption de l'acte sexuel par mesure de précaution, 
lorsqu'elle devÍent Ie régime sexuel nornlal, constitue 
chez les hommes, et surtout chez les femlnes, une cause 
tellement fréqucnte de névrose d'angoisse que la pra- 
tiql
e Inéd}cale nous ordonne, toutes les fois (I ne nous 
nOl1S trðuvons en présence de cas de ce genre, de penser 
,FRI.UD. 27 



430 


TIIÉonIE Gí
XÉnALE DES NÉYROSES 


avant tout à cette étiologie. En procédant ainsi, on aura 
plus d'une fois l'occasion de constater que la névrose 
d'angoisse disparaît dès que Ie sujet renonce à 1a restric- 
tion gexuelle, 
Autant que je sache, Ie rapport entre la restriction 
sexnelle et les états d'angoisse est reconnu même par 
des médecins étranger
 à la psychanalyse. l\Iais je sup- 
pose qu'on essaiera d'intervertir Ie rapport, en admet- 
tant notamment qu'il s'agit de personnes qui pratiquent 
la restriction sexuelle parce qu'elles étaient d'avaIÍce pré- 
disposées à l'angoisse. Celte manière de voir est dé- 
Inentie catégoriquement par l'attitude de Ia femme dont 
l'activité sexuelle est essentiellement de nature passive, 
c'est-à-dire subissant la direction de l'holnme. Plus une 
femme a de tempérament, plus eUe est portée aux rap- 
ports scxuels, plus eUe est capable d'en retireI' une satis- 
faction, et plus eUe réagira. à l'impuissance de l'homme 
et au COïtU8 l:nterruptus par des phénomènes d'angoisse, 
alors qUf' ces phénomènes seront à peine apparents chez 
Hne felllme atteinte d'anesthésie sexuelle ou peu libidi- 
neuse. 
L
ahstinence sexuelle, si chaudement préconisée de 
nos jours par les lllédecins, ne favorise naturellement la 
production d'états d'angoisse que dans les caR où la 
libido qui ne trouve pas de dérivation satisfaisante pré- 
sente un certain degré d'intensité et n'a pas été pour la 
plus grande partie supprimée par la sublimation, La pro- 
duction de l'état morbide dépend toujours de facteurs 
quantitatifs, Mais alors même qu'on envisage non plus 
la Il1aIadie, mais Ie simple caractère de la personne, on 
reconnaît facilement que la restriction sexuelle est Ie fait 
de personnes ayant un caractère indécis, enclines au 
doute et à l' angoisse, alors que Ie caractère intrépide, 
courageux est Ie plus souvent incompatible avec la restric- 
tion sexuelle. QueUes que soient les lllodifications et les 
complications que les nombreuses influences de la vie 
civilisée puissent imprimer à ces rapports entre Ie carac- 
tère et la vie sexuelle il existe entre l'un et l'autre une 
relation des plus étroites. 
J e suis loin de VOllS avoir fait part de tontes les obser- 
vations qui confirment cette relation génétique entre la 
libido et l'angoisse. II y aurait encore à parler, à ce pro- 



L '.\XGOIS
E 


431 


pos, du rôle qne jOl.lent, dans la production de maladies 
caractérisées par l'angoisse, certaines phases de ]a vie 
qui, telles que la puberté et la ménopause, favorisent 
incontestablement l'exaltation de la libido. Dans certains 
cas d'excitation on peut encore observer directement une 
combinaison d'angoisse et de libido et la substitution 
finale de celle-Ià å celle-ci De ces faits se dégage une 
conclusion double : on a notamment l'impression qu'il 
s'agit d'nne accumulation de libido dont Ie cours nqrmal 
est entravé et que les processus auxquels C'n assiste sont 
tous et uniquemcnt de nature somatiqne. On ne voit pas 
"tout d'abord comn1ent l'angoisse naît de la libido; on 
constate seulement que la libido est absente et que sa 
place est prise par l'angoisse. 
6) Une autre indication nous est fournie par l'analyse 
des psychonévroses, et plus spécialement de l'hystérie. 

ous savons déjà que dans cette affection l'angoisse ?p- 
paraH souvent à titre d'accompagnement des symptôn1Cs, 
1l1,ais on y observe aussi une angoisse indépendante des 
syrnptônles et se manifestant soit par crises, soit conlnle 
état pernlanent, Les malades ne savent pas dire pour- 
quoi iis éprouvent de l'angoissE- et ils rattachent leur 
étaL à la suite d'une élaboration secondaire facile à re- 
conn3.Ître, aux phobies les plus courantes : phobie de la 
lllort, de la folie, d'une attaque d'apoplexie. Lorsqu'on 
analyse la situation qui a engendré soit l'angoisse soit les 
symplônles aceorapagnés d'angoisse, il est généralement 
possible de découvrir le courant psychique normal qui 
n'a pas abouti et a été remplacé par Ie phénomène d'an- 
goisse, Ou, pour non') exprimer autrement, nous repre- 
nons Ie processus inconscient comme s'il n'avait pas 
subi de refoulement et comme s'il avait poursuivi son 
développement sans obstacles, jusqu'à parvenir à la 
conscience. Ce process'us aurait été accompagné d'un 
ccrt
in état affectif, et nous sommes tout surpris de con- 
sta.ter que cet état affcctif qui accompagne l'évolution 
normale dn processus se trouve dans tous les cas I'efoulé 

t remplacé par de l'angoisse, queUe que soit sa qualité 
propre. Aussi bien, lorsque nous nous trouvons en pré- 
sence d'un état d'angûissÐ hystérique, nous sommes en 
droit de supposeI' que SOT! complément inconscient est 
c
nstitué soit par un sentinlent de rnême nature - an- 



432 


TIIÉORIE GÉXÉRALE DES KÉVROSEg 


goisse, honte, confusion, - soit par une excitation posi- 
tivement libidineuse, soit enfin par un sentiment hostile , 
ct agressif, tel que 130 fureur ou la colère, L'angoisse 
constitue done la monnaie courante contre laquelle sont 
échangées on peuvent être échangées toutes Ie,s excita- 
tions affectives, lorsque leur contenu a été éliminé de la 
représentation et a subi un refoulement, 
c) Dne troisième expérience no us est offerte par les 
malades aux actes obséclants, malades qui semblent d'une 
façon assez remarquable être épargnés par l' angoisse. 
Lorsque no us essayons d'empêcher ces malades d'exé- 
cuter leurs actes obsédants, ablutions, cérémonial, etc., 
ou 101'sqn'ils osent eux-mêmes renoncer à l'une quelcon- 
que de leurs obsessions, ils épronvent une angoisse ter- 
rible qui les oblige à céder à l'obsession. Nons compre- 
nons alors que l'angoisse n'était que dissilllulée derrière 
I 'acte obsédant et que celuÍ-ci n'était accolnpli que comme 
un 1110yen de se soustraire à l'angoisse. C'est ainsi que 
dans la névrose obsessionnelle l'angoisse n'apparaît pas 
au dehors, parce qu'elle est remplacée par les symptômes; 
et si nous nous tournons vel'S l'hystérie, nous y retrouvons 
la même situation comme résultat du refoulement: soit 
une angoisse pure, soit une angoisse accompagnant les 
symptôn1es, soit enfin un ensemble de symptômes plus 
cOlnplet, sans angoisse. II semble done permis de dire 
d'une Inanière abstraite que les symptômes ne se forment 
que pour empêcher Ie développement de l'angoisse qui, 
sans cela, surviendrait inévitablement. Cette conception 
place l'angoisse au centre Inême de l'intérêt que nous 
portons aux problèmes se rattachant aux névroses, 
Nos observations relatives à la névrose d'angoisse nous 
ont fourni cette conclusion que la déviation de la libido 
de son application normale, déviation qui engendre l'an- 
goisse, consitue l'aboutissement de processus purement 
somatiques, L'analyse de l'hystérie et des névroses obses- 
sionnelles no us a permis de compléter celte conclusion, 
car eUe nous a montré que dévi ation et angoisse peuvent 
également résulter du refus d'intervention de facteurs 
psychiques. C'est tout ce que nous savons sur Ie mode 
de production de l'angoisse névrotique ; si cela semble 
encore assez vague, je ne vois pas pour le moment de 
chen1in sllsceptible de nous conduire plus loin. 



L'AXGOISSE 


433 


D'une solution encore plus difficile sE'lnble l'autre 
problème que nous nous étions proposé de résoudre, 
cell1i d'établir les liens existant entre l'angoisse névro- 
tique, qui résulte d'une application anormale de la 
libido, et l'angoisse réelle qui correspond à une réaction 
à un danger. On pourrait croire qu'il s'agit là de choses 
tout à fait disparates, et pourtant nous n'avons aucun 
moyen permettant de distinguer dans notre sensation 
l'une de ces angoisses de l'autre. 
. 
Iais Ie lien cherché apparaît aussitôt, si no us pre- 
nons "en considération l'opposition que nous avons tant 
de fois afIìrmée entre Ie moi et la libido. Ainsi que nous 
Ie savons, l'angoisse survient par réaction du nloz' à un 
danger et constitue Ie signal qui annonce et précède la 
fuite; et rien ne nous empêche d'admettre par analogie 
que dans l'angoisse névrotique Ie nzoz' cherche également 
à échapper pø.r la fuite aux exigences de la libido, qu'il 
se cOll1porte à l'égard de ce danger intérieur tout comme 
s'íl s'agissait d'un danger extérieur, Cette manière de 
voir autoriserait la conclusion que, tontes les fois qu'il y 
a de l'angoisse, il y a aussi quelque chose qui est cause 
de l'angoisse. l\Iais l'allalogie pent être poussée encore 
pIns loin. De même que la tentative de fuir devant 
un danger e
térieur aboutit à l'arrêt et à la prise de 
mesures de défense nécessaires, de même Ie dévelop- 
pernent de l'angoisse est interrompu par la forlnation des 
syrrlptômes auxquels elle finit par céder la place, 
La difficulté de comprendre ces rapports réciproques 
entre l'angoisse et les syrnptôn1es se trouve maintenant 
ailleurs. L'angoisse qui signifie nne fuite dn 'n1oi devant 
la libido est c'ependant engendrée par celle-ci, Ce fait, 
qui ne saute pas aux yeux, est cependant réel; aussi ne 
devons-nous pas oublier que la libido d'une personne 
fait partie de celle-ci et ne peut pas s'opposer à cUe 
cornIne quelque chose d'extél'leur, Ce qui reste encore 
obseur pour nous, c'est la dJn:1mique topique du dévelop- 
pernent de l'angoisse, c'est la question de savoir queUes 
sout les énergies psychiques qui sont dépensées dans 
ces occasions et de quels systèmes psychiques ces éner- 
gies proviennent, Je ne puis vou
 proll1ettre de ré- 
ponses à ces questions, mais nous ne négligeroDs pas de 


Úvre deux autres traces et, ce faisant, de demandpf de 



434 


THÉORIE GÉXEIL\LE DES 

:y ROSES 


nouveau à l'observation directe et à la recherche ana- 
lytique une confirmation de nos déductions spéculatives, 
Nous allons donc nous occuper de la production de l'an- 
goisse chez l'enfant et de la provenance de l'angoisse 
névrotique, associée aux phobies, 
L'état d'angoisse chez l'enfant est chose très fré- 
quente, et il est souvent très difficile de dire s'il s'agit 
d'angoisse névrotique ou réelle. La valeur de la distinc- 
tion que nous pourrions établir Ie cas échéant se trou- 
verait infirmée. par l'attitude mêlne de l'enfant. D'un 
côté, en eIfet, nous ne trouvons nullement étonnant que 
l'enfant éprouve de l'angoisse en présence de nouvelles 
personnes, de nouvelles situations et de nouveaux objets, 
et nous expliquons sans peine cette réaction par sa fai- 
blesse et son ignorance. Nous attribuons donc à l'enfant 
un fort penchant pour .l'angoisse réelle et trouverions 
tout à fait naturel si l'on venait nous dire que l'enfant a 
apporté cet état d'angoisse en venant au monde, à titre 
de prédisposition héréditaire, L'enfant ne ferait ainsi 
que reproduire l'attitude de l'homme primitif et du sau- 
"age de nos jours qui, en raison de leur ignorance et du 
Inanque de moyens de défense, éprouvent de l'angoisse 
'devant tout ce qui est nouveau, devant des choses qui 
nous sont aujourd'hui familières et ne nous inspirent 
plus la moindre angoisse, Et il sera it tout à fait con- 
forlne à notre attente, si les phobies de l'enfant étaient 
également, en partie du moins, les mêmes que celles que 
nons attribuons à ces phases primitives du développe- 
ment humain 
II ne doit pas no us échapper, d'autre part, que tous 
les enfants ne sont pas sujets à l'angoisse dans la même 
mesure, et que ceux d'entre eux qui manifestent une an- 
goisse particulière en présence de toutes sortes d'objets 
et de situations sont précisément de futurs névrosés. La 
disposition névrotique se traduit done aussi par un pen- 
chant accentué à l'angoisse réelle, l'état d'angoisse 
apparaît comme l'état primaire" et l'on arrive à la con- 
clusion que l'enfant, ct plus tard l'adulte, éprouvent de 
l'angoisse devant]a hantenI' de leur libido, et cela 
précisénlent parce qu'il
 éprouvent de l'angoisse à 
propos de tout. Cette manière de voir équivaut à nier 
que l' angoisse naisse de la libido et, en examinant 



L'ANGOISSE 


435 


tautes les conditions de l'angoisse réelle, on arri. 
verait logiquement à la conception d'après laquelle 
c 'est la conscience de sa propre faiblesse et impuissance, 
de sa moindre valeur, selon la terminologie de A. Adler, 
qui serait la cause première de la névrose, lorsque cett
 
conscience, loin de finir avec l'enfance, persiste jusque 
dans l'âge mûr. 
Ce raisonnement semble tellell1ent simple et séduisanf 
llu'il mérite de retenir notre attention. II n'aurait toutefois 
pour conséquence que de déplacer l'énigme de la nervo- 
sité, La persistance du sentiment de moindre valeur et, 
par conséquent, de la condition de l'angoisse et des 
sYlnptômes apparaìt dans cette conception comme une 
chose tellement certaine que c'est plutôt l'état que nous 
appelons santé qui, lorsqu'il se trouve réalisé par hasard, 
aurait bcsoin d'explication. l\Iais que nous révèle l'ob- 
servation attentive de l'état anxieux des enfants? Le 
pelit enfant éprouve tout d'abord de l'angoisse en pré- 
sence de personnes étrangères; les situations ne jonent 
.sous ce rapport un rôle que par les personnes qu'elles 
impliquent et, quant aux objets, ils ne viennent, en tant 
que générateurs d'angoisse, qu'en dernier lieu. 
fais l'en- 
fant n'éprouve de l'angoisse devant des personnes étran- 
gères qu'à cause des Inauvaises intentions qll'il leur 
attribue et parce qu'il compare sa faiblesse' avec leur 
force, dans laquelle it voit un danger pour son existence, 
sa sécurité, son euphorie. Eh bien, cet enfant méfiant, 
vivant dans la peur d'une menace d'agression répandue 
dans tout l'univers, constitue une construction théorique 
peu heureuse. II est plus exact de dire que l'enfant s'ef- 
fraie à la vue d'un nouveau visage parce qu'il est habitué 
à la vue de cette personne famílière et aimée qu'est la 
mère. II éprouve une déception et une tristesse qui se, 
transforment en angoisse; il s'agit done d'une libido 
devenue inutilisable et qui, ne pouvant pas alors être 
maintenue en suspension, trouve sa dérivation dans l'an- 
goisse, Et ce n'est certaineInent pas par hasard que dans 
cetle situation caractéristique de l'angoisse infantile .se 
trouve reprodllite la condition qui est celle du premier 
état d'angoisse accompagnant l'acte de la naissance, à 
savoir la séparation de la nlère. 
Les prenlÍères phobies de situations qu'on observe 



436 


THÈORIE GÉNÉRALE DES N:ÉVROSES 


chez l'enfant sont celles qui se rapportent à robscurité 
et à la solitude; la première persiste souvent toute la vie 
durant et les deux ont en commun l'absence de la per- 
sonne aimée, dispensatrice de soins, c'est-à-dire de la 
D1ère. Un enfant, anxieux de se trouver dans l'obscurité, 
s'adresse à sa tante qui se trouve dans une pièce voi- 
sine: (( Tante, parle-moi; j'ai peur, - A quoi cela te 
servirait-il, puisque 
u ne me vois pas? )) A, quoi l'enfant 
répond: (( II fait plus clair lorsque quelqu'un parle. )) La 
tristesse qu'on éprouve dans l'obsc l ]rité se transforn1e 
ainsi en angoisse devant l'obscurité. II n'est done pas 
seulement inexact de dire que l'angoisse névrotique est 
un phénomène secondaire et un cas spécial de l'angoisse 
réelle: nous voyons, en outr?, chez Ie jeune enfant, se 
comporter comme angoisse quelque chose qui a en COill- 
IDun avec l'angoisse névI'otique un trait essentiel: la pro- 
venance d'une libido inemployée. Quant à la véritable, 
angoisse réelle, l'enfant semble ne la posséder qu'à un 
degré peu pronoIlcé, Dans toutes les situations qui peu- 
vent devenir plus tard des conditions de phobies, qu'ïl 
se trouve sur des hauteurs, sur des passages étroits au- 
dessus de l'eau, en chemin de fer ou en bateau, l'enfa:pt 
ne manifC'ste aucune angoisse, et il en manifeste d'autant 
Inoins qu'il est plus ignorant. II eût été clésirable qu'il 
eût reçu en héritage un plus grand nOlnbre d'instincts 
tendant à la préservation de la vie; la tâche des surveil- 
lants chargés de l'empêcher de s'exposer à des dan- 
gel's successifs en serait gra
dement facilitée. 
Iais, en 
réalité, l'enfant COlnmence par s'e
agérer ses forces et se 
comporte sans éprouver 
'angoissß, parce qu'il ignore 
Ie danger. II court au bord de l'eau, iJ monte sur l'appui 
d'une fenêtre, il joue avec des objets tranchants et avec 
du feu, bref il fait tout 
e qui peut être nuisible et 
causer des soucis à son entourage. Ce n'est qu'à force 
d'éclucation qu'on finit par faire naître en lui l'angoisse 
réelle, car on ne peut vraiment pas lui permettre de 
s'instruire par l' expérience personnelle. 
S'il y a des enfants qui ont suhi l'influence de ('eUe 
éducation par l'angoisse dans une rnesure telle qu'ils 
fil1issent par trouver d'eux-mênles des dangers dont on 
ne leur a pas parlé et contre lesquels on ne les 
vait pas 
mis en garde, cela tient à ce que leur constitution com- 



L'ANGOISSE 


4 3 7 


porte un besoin libidineux plus prononcé, ou qu'ils ont de 
honne l1eure contracté de mauvaises habitudes en ce qui 
concerne la satisfaction libidineuse, Rien d'étonnant si 
beaucoup de ces enfants deviennent plus tard des ner- 
veux, call', ainsi que pous Ie sayons, ce qui facilite Ie 
plus la nais
ance d'une névrose, c'est l'incapacité de sup- 
porter pendant un tenlps plus ou moins long un refouIe- 
I]lent un peu considérable de Ia libido. Remarquez bien 
que nous tenons ici compte du facteur constitutionnel 
dont no us n'avons d'ailleurs jamais contesté l'impor- 
t(!nce. N òus pous élevops seulement contre la conception 
qui négIige tOilS les autres facteurs au profit du seni 
facteur constitutionnel et accorde à celui-ci la première 
place, même dans les cas où, d'après les données de l'ob- 
servatfpn et de l'analyse, il n'a rien à voir ou ne joue 
qu'un rôle plus qne secoJldaire. 
Permettez-moi donc de résumer ainsi les résultats que 
nous ont fonrnis les observations sur l'état d'angoisse 
chez les enfants: l'angoisse infantile, qui n'a presque 
rien de commun avec l'angoisse réelle, s'approche, au 
contraire, beaucoup de l'angoisse névrotique des adultes ; 
elle nait, cornme celle-ci,' d'une libido inempIoyée et, 
n'ayant pas d'objet sur lequel elle puisse concentrer ßon 
aIDour, eUe Ie remplace par un objet extérieur ou par une 
situation. 
Et, maintenant, vons ne serez sans cloute pas fâchés 
de rn'entendre dire que l'analyse n'a plus beaucoup de 
nouveau à nons apprendre concernant les phohies. l)anß 
t-elles-ci en cfIet les choses se passent exactement comme 
dans l'angoisse infantile: nne libido inemployée subit 
sans cesse une transfornlation eÍl une apparepte angoisse 
rt
elle et, de ce fait, le nloind re danger extérietlf devient 
uñe $ubstitution pour les exigences de la libido Cette 
concordapc t3 entre les phobies et l'angoisse infantile n 'a 
rien qui doive nous surpreqdre, car les phobies infan- 
tiles sont non seulenlcnt Ie prototype des phol)les plus 
tardives que nous faisons rentrer dans Ie cadre de l' (( hys- 
té.'ie cl'angoisse >>, rnais encore la condition dirccte pr-éa- 
lable et !e prélude de celles-ci Toute phobic hystériql1e 
remo
te à une angoisse infantile et la continue, alors 
nlême qu'elle a un autre contenu et doit recevoir une 
autre dénon1Ïnation. Les deux affections ne diffèrent 



438 


TIl

ORIE GÉXÊRALE DES N
:VROSES 


entre ellcs qu'au point de vue du Inécanisme. Chez 
l'adulte il ne suffit pas, pour que l'angoisse se transforme 
en libido, que celle-ci, en tant que désir ardent, reste 
momentanément inemployée. C'est que l'adulte a appris 
depuis Iongtemps à tenir sa libido en suspension ou à 
l'employer autrement. !\fais lorsque Ia libido fait partie 
d'un mouvement psychique ayant subi Ie refoulelnent, 
on retrouve la même situation que chez l'enfant qui ne 
sait pas encore faire une distinction entre Ie conscient 
et l'inconscient, et cette régression vel'S la phobie infan- 
tile fournit à la libido un moyen commode de se trans- 
forIner en angoisse. N ous avons, YOllS vous en souvenez, 
beaucoup parlé du refoulement, mais en ayant toujours 
en vue Ie sort de la représentation qui devait subir Ie 
refoulen1ent, et ceia naturellement parce qu'il se laisse 
plus facilement constater et exposer. Quant au sort de 
l' état affectil associé à Ia représentation refoulée, nous 
l'avions toujours Iaissé de côté, et c'est seulement main- 
tenant que nous apprenons que Ie premier sort de cet 
état aIfectif consiste à subir la transformation en angoisse, 
queUe qu'allrait pu être sa qualité dans des conditions 
normaies. Cette transformation de l'état affectif constitue 
Ia partie de beaucoup la plus importante du processus 
de refoulement. II n'est pas très facile d'en parler, 
attendu que nous ne pouvons pas affirlncr I'existence 
d'états affectifs inconscients de Ia Inême manière dont 
nous affirmons l' existence de représentations incon- 
scientes. Qu'elle soit consciente ou inconsciente, une 
représentation reste toujours la même, à une seule dif- 
férence près, et nous pouvons très bien dire ce qui cor- 
respond à une représentation inconsciente. I\-Iais un état 
aßectif est un processus de décharge et doit être jugé 
tout autrement qu'une représentation ; sans avoir anaIysé 
et éIucidé à fond nos prémisses relatives aux processus 
psychiques, nous sommes dans l'impossibilité de dire 
('e qui dans l'inconscient correspond à l'état affeclif. 
l\ussi bien est-ce un travail que nous ne pouvons pas 
entreprendre ici. 
lais nous voulons rester sous l'Í1n- 
pression que nous avons acquise, à savoir que Ie deve- 
lopperilent de l'angoisse se rattache étroitement au 
système de l'inc,onscient, 
J'ai dit que la tra