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PSYCHOLOGIE DES MASSES ET ANALYSE DU 1\101.
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LE Dr S. JANKÉLÉVITCH
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1923
Tons droits réservés,
Seale traduction trADC.lle aalorÏséO'
Toua droib r-é5ervó. POUI' tOU8 pa)'&-
TABLE DES f\'1ATIÈRES
A VEIlTISSEMBN!', .
PRÉFAC
. .
PHEl\HÈRE PARTIE
I. INTRODUCTION - II-IV. LES ACTES l\IANQUÉS
CHAPITRE PREMIER. - INTRODUCTION,
9
II
25
CBAPITRE II, - LES ACTES MA:SQUÉS, . . . . 35
CUAPITRE III. - LES ACTES MANQUÉS (Suite). . . . . 50.
CHAPITRE IV. - LES ACTES MANQU
S (Fin),. · . . . .. 7 J.
DEUXIÈ
tE PARTIE
V-XV, LE R
VE
CHAPITRE V. - DIFFICULTÉS ET PREMIÈRES APPROCHES.
CUAPITRE VI. - CONDITIONS ET TECHNIQUE DE L'INTERPRí:-
T A TIO
. . , , , , , . , . . , .
CHAPITRE VII. - CONTENU MANIFESTE ET IDÉES LA TENTES DU
RE::VE. . . . . . .
Cn.\PI'l'RE VIII. - R{;:VES ENF ANTINS, . . . .
CUAPITRE IX. - LA CENSURE DU RtVE.
CHAP1TRE X. - LE SYMBOLISME DA
S LE RtVE.
CU.\PITRE XI. - L'ÉLAßORA TION DU R
VE, . . . .
CUAPITRE
Il. - ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RJ::VE,
CBAPIfRE XIII. - TRAITS ARCHAïQUES ET (NfA'TILIS
lE DU
R
VE." . . , , , , .
. . .
CnAPITRE XIV. - R
ALISATIONS DE DESIRS., . .
CHAPITRE X V, - INCERTITUDES ET CRITIQUES.. .
9 5
1I2
12 7
140
151
165
188
202
218
233
:t4
VIII
TABLE DES MA TIÈnl
S
TRO]SiÈ
fE PARTIE
XVI-XXYIIl TIIÉOH.IE GÉNËRALE DES NÉVROSES
CHAP.TRE XYI, - PSYCHANAL YSE ET PSYCIIlA TRIE. · . · ·
CBAPITRE XVII. - LE SENS DES SYMPTÔMES. . . . · · .
CH_"PITRE XVIII. - RATTACIIE1\IENT A UN TRAU
IATl
,:\IE. L'lN-
CONSCIENT.. . . . . . .
CHAFITRE XIX. - RÊSIST ANCE ET REFOL"LEMENT. .
CH.\I'ITRE XX, - LA VIE SEXUELLE DE L'HOMME. · · . . .
CRAPITRE XXI. - DÉVELOPPEMENT DE LA LIBIDO ET Ol
GA:'iI-
SA TIONS SEXUELLES.. . . . . , . .
CIIAPITP,E XXII. - POE
TS DE VUE DU DÉVELOPPEMENT ET DE
LA RÉGRESSION, ÉTIOLOGIE.. , . . .
CHAPITRE XXIII. - LES MODES DE FORMATION DE SYMPTÔMES,
CHAPITRE XXIV. - LA NERVOSITÉ CO
lMU
E,
CHAPITRE XXV. - L'ANGOISSE. . · . . . . . . .
CHAPITRE XXVI. - LA THÉORIE DE LA LIDJDO ET LE NARCIS-
SISME. . .. ....
CIIAPITRE XXVII. - LE TRANSFERT.. , . . . . , .
CHAPITRB XXYIII. - LA TllÉRAPEUTIQUE ANAL YTIQUE, .
265
2í9.
29 6
310
326
344
356
385
405
420
. .
441
461
480
A VERTISSEl\IENT
Ce livre que je puhlie al1jol1rd'nui sous Ie til1'e d' << Intro-
duction à la Psychanalyse )), 11.' est nullement destiné dans
ma pensée à (aire concurrence aux exposés d'enselnhle {[,.
iJ
eæistants de cette hl'anche scientlfique (Pfister, Die psyeho-
analytische
iethode, 1913; Leo Kaplan, Grundzüge del'
Psychoanalyse, 1914; Régis et IIesna,,..d, La psychanalyse
des névroses et des psychoses, Paris 19/4; Adolph
F. jJ/eiier, De Behandeling van Zenu\vzieken door Psycho-
Analyse, Amsterdam, 1915). II constitue la reproduction
fidèle des leçons que i'al,ais faites pendant les senlestJ'es
d'hiver 1915-16 et 1916-17 devant un auditoire composé de
médecins et de prolanes des deux sexeso
Cette genèse de'lnon livre explique toutes les particlllarités
qu'il peut présenter et dont quelques-unes sont de nature à
étonner Ie lecteu,"' 0 II ne Tn' a pas été possible de donne}'" à
mon exposé Ie calme (roid d'un traité sCl O entifiql1e; lecteur,
je nle trouvais 'plutôt dons t ohligation de (aire tout 'lnon
possible pour ne pas laisser (aibIÙ' r a ttent"Oon de mes al1di-
leurs pendant les deux lleuJ>es environ que durait chacune
de mes leçonso Visant à produire un elfet Ùnmédiat, j'ai été
o6h"gé de traiter' souvent à plusieurs reprises Ie nZêllle sujef,
une (0 is, par exemple, à propos de l'interprétation dt"S
rêves, une autre (ois à propos du prohlème des lléL"l'OSeSo La
distribution des matières eut égaleTne'1lt POUI" conséquence
que certaines questions importantes , celIe de l' ÙlCollscl'enl
par ex'emple, au lieu d'être traitées d'une façon complète en
une seule (ois, ont dû être reprl:
es et ahondonnées plusieur,
rois, il1squ' à ce qu'l1ne nouL'elle occasion nous eût pel'luis
cl'ajouter quelque c}lose à nos connoisson('es y relatives.
G"Yeux 'jui sont (o'lnilÙlrisés arec la litb
ralure psyclilllia-
lytique trouvel"ont dans cette (( Introduction )) peu de nou-
-to
A YEHTISSE
,;E
T
veau, peu de matériauæ qui n' aient d
jà f
[é puhliés ailleurg,
dans des ouvrages plus étendus. ..
fais Ie besoin d'arrondir
Ie sUJ"et et de Ie l
end1'"e plus conlpré/lenslf a obligé r au leur
âutiliser dans certaines sections (celles relatives à l'éliologie,
à fangoisse, aux fantaisies hystérif}ues) des n20tériauæ 'l"estés
J.usqu' à présent inédils.
s. FHEUD"
PRÉFACE
La psychanalyse qui, depuis plus de vingt ans, a sus-.
cité dans les pays de langue allemande et anglo-saxons,
des discussions passionnées et une littérature des plus
abondantes) n'était encore connue en France, jusqu'il y
a quelques mois, que par ouï-dire, et la plupart de ceux
qui se hasardaient à en parler croyaient de bon ton de la
tourner en ridicule, en faisant ressortir principaleulent
un élément qui joue, il est vrai, un rôle central dans
cette doctrine, mais dont la véritable signification, faute
d 'informations d
pren1ière main, leur échappait : nous
voulons parler de la conception freudienne de l' origine
sexuelle de la p1upart des psychonévroses.
Ces informations, Ie public français les possède aujour..
d'hui, gråce à cette introduction à la Psychanalyse qui
eonstitue un résumé complet de toutes les théories. de
Freud. Et Ja preuve que la publication de eet ouvrage /
I épondait à un besoin nous est fournie parl'accueil qui
lui a été fait par la presse, accueil, sinon toujours en-
thousiaste et empressé, of- )ut au moins sérieux et rai-
sonné, parce que fondé sur des données concrètes.
On commence donc à savoir en France ce qu'est la
psychanalyse, et on le saura de plus en plus, puisque
l'lntroduction à !a Psyclzanalyse n'est que le premier d'une
série d'ouvrages que nous nous proposons de publier
sur les théories de l'école psychanalytique et sur leurs
;'tpplicatioDs å différents domaines de 1a vie pratique.
Le rôle d'un traducteur ne consiste pas toujours à se
faire Ie champion et le défenseur des doctrines et théories
de l'auteur qu'il traduit. Le plus souvent, toute son am-
bition doit se borner à faire connaître au public auquel
il s'adresse des courants d'idées nées ailleurs et qui,
12
PRf:FACE
bonnes ou mauvaises, ont exercé une certaine influence
dans les pays OÙ eUes ont vu Ie jour; et, ce faisant, it
invite implicitement ce public à prendre part à la discus-
sion qui se poursuit autour de ces idées et à contribuer
ainsi à dégager ce qu' eUes ont de vrai et de durable.
Le traducteur a donc avant tout pour mission de dissi-
per les préjllgés et les partis-pris fondés sur l'ignorance,
et il s'acquitte de cette mission en mett
tnt sous les yeux
des Iecteurs les pièees du procès. l\Iais l'ouvrage publié,
les pièces du dossier étalées, un autre inconvénient peut
surgir, celui de la fausse compréhension, de l'embalie-
ment irl'éf1échi, de renthousiasnle intempestif, du sno-
bisme en quête de tout ce qui est nouveau et sensation-
nel. Contre cet inconvénient, fait pour discréditer les.
meilleures idées et qui peut devenir un véritable danger,
lorsqu'il s'agit de théories qui, comme la psychanalyse,
yisent surtout aux applications pratiques, au Boulageln.ent
et à la guérison d'une certaine catégorie de nlaladcs,
contre cet inconvénient, disons-nous, Ie traducteur est à
peu près désarmé. 'fout au pluslui est-il permis d'espér
r
qu'une modeste. mise au point contribuera, dans une
certaine mesure, å atténuer cet inconvénient et ce dan-
ger, et c'est ce que nous allons essayer de faire briève-
ment et rapidement dans les quelques pages de cette
Préface".
La psychanalyse est, seIon la définition de Freud lui-
même, une (( méthode de traitement de certaines Inala-
dies nerveuses )). Freud est done, avant tout, un neuro-
thérapeute, et ce sont des préoccupatiQns thérapeutiques,
c'est-à-dire purement utilitaires et pratiques, qui ont
servi de point de départ à ses théories. Lorsque, tout
jeune étudiant, il avait abordé la psychanalys
, iI n'ava
t
encore aucune théorie psychologique préconçue. Ainsi
qu'il Ie raconte lui-même quelque part, c'est un sin1ple
hasard qui a décidé de sa vocation ou, plutôt, de sa
méthode, et ce hasard, ille doit à un de ses compatriotes,
Ie Dr. Joseph Breuer, de 'Tienne, qui avait imaginé de
ÞnEF.\C
ii
1;)
traiter un cas d 'hystérie, en soumettant Ia n1alade à
}'hypnose et en Ia faisant renlonter, d'associD.tion en as-
sociation, jusqu'à la source des paroles, absurdes et
incohérentes en apparence, qu'elle pronon
'ait pendant
ses états d' (( absence )), de confusion et d'altération psy-
chique. Et Breuer a eu l'agréable surprise de constater
chaque Jois que ces paroles trahissaient, exprin1aient en
réalité des états psychiques dont la malade, dans sa vie
ordinaire, n'avait aucune conscience et que la méthode
employée lui rendait conscients, en lui procnrant en
même temps un soulagement plus on nloins durable.
li"rappé par ces premiers résultats, Breuer étendit l'emploi
de sa méthode, en l'appliquant, non plus senlement au
paroles prononcées pendant les états d'obnnbilation psy-
chique, mais aux symptômes morbides proprcment dits
de sa rnalade hystérique. Le résuhat ne fut pas moins
frappant, puisqu'il a pu constater que chaque symptôme
était, lui aussi, l'expression extérieure d 'un événement
survenu dans la vie de la lnalade i\ une époque plus on
lnoins reculée et dónt Ie souvenir conscient avait été
perdu: il snffisait d'évoquer ce souvenir, de ralnener
l'évén
ment à la conscience, pour obtenir 1a disparition
du Syu1ptôlne corrcspondant.
Ces resultats ne laissèrent pas d'impressionner forte-
rnent Ie jeune Freud qui cherchait encore sa voie. l\.vec
une lllodestie qui l'honore, il reconnaît tout ce qu'il doit
à Breuer, dont il est devenu plus tard Ie collaborateur.
Son prelnier ollvrage : Stlldien üóer' IIystél'lc, paru en
18 9 5 , est issn de cette collaboration et constitue la p1'c-
n1Ïère ébauehe ùe la théorie psyc.hanalytique.
Iais ce qui ne rhonore pas moins, c' est que, tout en
ayant ù{;jà trouvé sa voie, il ne se crut pas en possession de
]a, vérité abso]ne, Inais vonlnt confronter ses idées et sa
Juélhode a ,-cc les idécs et la nléthodc en vigucur ailleu I's. !
C'cst dans cette intention qu'il se rcndit en France, a10r8
centre de la ncuro-pathologie dont les n1aitres incon-
testés, Dlais rivaux, étaient Charcot et Hernheinl (d
l'ancy), C'est vers Bernheim qu'allèrent toutes les synl
pathies de Freud. II a suivi l'cnseignCl11ent de ce maître
F1\.EUD. 1
14
PHEF r'..CÈ:
pendant toute l'année 1899 et traduisit en allemand sún
livre snr la suggestion, l\lais plus il analysait Ie phéno-
nj 'ne de la suggestion, et plus il se rend
it compte que
telle qu'elle était en1ployée par I'école de Nancy, cUe
n'était pas de nature à donneI' des résultats certains et
durables. II ne pouvait cl'ailleurs en être autrement,
pUlsqne n'ayant aucune base scientifique, ressemblant
plutôt à une sorte de magie, d'exorcislne, de prestidigi-
tation, eUe était appliquée uniformément dans tous les
cas, sans tenir cOInpte des particularités de chacun, de
la signification et de lïnlportance des symptômes aux-
quels on avait à faire, Le senl élé
ent qu'il ait retenu de
la suggestion et qui lui paraissait vraiment important,
ce rut Ie (( rapport )) qu'elle établit entre Ie médecin et Ie
nalade et dont Freud a fait la base de ce qui, dans la
psychanalyse, constitue Ie phénomène du (( transfert )),
phénon1ène dans Iequelle n1alade se débarrasse des sen-
tinlents ou complexes de sentiments qui forment la base
inconsciente, réprimée, refoulée de ses symptômes, en
les reportant d'abord sur Ie médecin, au fur et à mesure
qu'ils sont atteints et touchés par l'analyse,
Ce qui a fra ppé Freud dans les ntéthodes neurothéra-
peutiques aIors en viguenr, hypnotisme et suggestion,
ce fut Ie fait que, sans peut-être s'e-n rendre compte, ceux
qui en faisaient usage visaient, non à la cure radicale des
névroses, mais seulement à la suppre
sion de leurs
symptômes, qu'au lieu de s'attaquer à Ia racine du mal,
ils cherchaient à combattre ses effets. nien d'étonnant si
l'emploi de ces méthodes ne donnait que des résuitats
précaires, si la maladie reprenait Ie dessus, après une
,période d'accalmíe plus ou moins longue et si rOD pou-
vait voir des malades promencr leur névrose pendant
des années et des années, d'hôpital en hôpital et servir
de (( sujets )) d'expériences à des générations de méde-
cins. Endormir un malade et lui dire pendant son SOß1-
meil hypnotique qu'une fois réveillé 21 ne devra plus
éprouver tel ou tel mal3.ise, tel ou tel symptômß, Oll bien
lui suggérer à !'état de veale que ses symptômes n'ont
rien d'organiqne, qu'il n'a qu'à ne pas y penser, qu'à se
PRf':FACE
.5
com porter comme s'ils n'existaient pas, - tout cela équi-
valait à dresser entre Ie malade et la mala die un para-
vent fait seulement pour procurer l'illusion de la guérison.
C'est ainsi que l'observation et la réf1exion rarnenaient
Freud à sa première expérience, au fameux (( ramonage
psychique )), à la (( talking cure )) (cure par la conversa-
tion) qui a donné des résultats si surprenants dans Ie cas
de la malade de Breuer, Cette méthode a révélé précisé-
ment Ie fait dont la méconnaissance était la cause de
l'insuccès ou, tout an 1l10ins, de l'inefficacité de toutes
les autres méthodes psychothérapeutiques : les symp-
tômes physiques et psychiques que présentent les névro-
tiques ne sont pas des productions accidenteIles, adven-
tices, capricieuses ou arbitraires dont on puisse se
débarrasser comine on se débarrasse ({'une aiguille
entrée sons la peau on d'une arète de poisson qutvient
se loger dans une amygdale: ils sont l'expression, invo-
lontaire et inconsciente, de certains cOlnplexes psychi-
ques, affectifs et mentaux qui, pour une raison on ponr
une autre, se sont soustraits on ont été soustraits par Ie
malade, à un moment donné de son existence, au con-
trôle de la conscience ou, pour nous servir de l' expres-
sion de Freud lui-même et de tonte l'école psychanaly-
tique, ont subi un (( refoulement )), une (( répression )).
Freud, avons-nous dit, a abordé la psychanalyse en
savant, en médecin, en praticien, sans aucune théorie
psychologique préconçue. l\Iais à mesure qu'il approfon-
dissait et développait la méthode psychanalytique, le
besoin d'une psychologie se faisait sentiI' avec une force
croissante. Au lieu cependant de se lancer dans des spé-
culations abstraites, de s'atteler à des constructions
tl'anscendantes, Freud, en ham me pratique, a pris ce
qu'i! avait sous la main, c'est-à-dire la psychologie qui
était déjà impliquée dans la psychanalyse et qui, une fois
dégagée de celle-ci, devait à son tour favoriser ses pro-
grès. La psychologie de Freud est done une psychologic
purement pragmatique que les psychologues profes-
sionnels trouveront peut-être trop simpliste et élémen-
taire.l\Iais, toute simpliste et élémentaire qu'elle paraisse,
16
pnÉFACE
cUp n'en affirlne pas moins quelques princÎpes de la pIns
haute Ï1nportance.
En prelnier lieu, Freud a donné un contenu concrct à
cet (( inconscicnt )) qui a été la notion don1Ínante de la
psychologie du XIX e siècle et constitue encore le leit-
l'notiv de celle de nos jours, Depuis cinquante ans et plus,
on parle volontiers de création inconsciente, d'activité
inconsciente, de vie psychique inconsciente en général.
On a nlêlne établi une certaine gradation de l'inconscient
et, pour ne pas laisser un fossé trop profond entre
celui-ci et Ie conscient, on a intercalé entre les deux 'ce
qu 'on a appelé Ie (( sub-conscient )), qnelque chose qui,
sans appartcnir encore tout à fait 3U dOlnaine de l'in-
conscient, ne fait plus partie de ('elui du conscient pro-
prement dit. Celte division est, à la rigueur, acceptable,
et Freud Ia fait sienne, en relnplaçant seu]ement Ie (( sub-
conscient )) par Ie (( préconscient )). l\lais si tous les psy-
chologues et même tous les profanes sont d'accord quant
à la façon de comprendre Ie con scient, on reste généra-
]ement dans Ie vague dès qu'il s'agit de définir l'incon-
scient. Beaucoup de psychologues n'entendent par (( incon-
scient )) que Ie fonctionnement purement physioIogique,
organique, du système neuro-cérébraI, en dehors de
tonte stimulation extérieure. J)'accord, dit Freud, nlais à
défaut de stÏ1nulations extérienres, n'y aurait-il pas de
stilnulations intérieures ? La psychanalyse nous apprend,
en efTet, que l' (( inconscient )) qui représente pour Ie
psychologue une cave noire et son1bre, tellement noire
et sombre que, faute de pouvoir y décerner quoi que ce
soit, on Ia déclare vide de tout contcnu, - que cet in-
conscient, disons-nolls, est plein à éclater, qu'il présente
un contenu tellement riche et abondant que Ie vase
risque à' chaque instant d'être débordé, et Ie serait, en
effet, si son contcnu n'était soun1is à une (( censure ))
sévère et vigilante) prête à rèpJ'Îlner la llloindre velléité
d 'évasion de run quelconquf' de ses élt:'ments.
Ce contenu est formé par toutes les expériences de la
vie antérieure, par tOllS les souvenirs, to utes les traces
des événements vécus, des sentiments éprouvé5 à la suite
PHÉFACE
17
ou à l'occasion de ces événen1ents, par tous les désirs
qui n'ont pu trouyer satisfaction. Ces expériences, sou-
venirs, trace::;, sentinlents et désirs sont éliminés de la
vie consciente, so it parce que, ayant rempli leur rôle
dans la vie de l'individu, ils ont perdu toute nécessité
ou utilité, soit parce que, incompatibles avec les conven-
tions de la vie sociale, ils exposeraient l'individu qui les
ferait valoir dans la vie réelle aux peines et châtinlents
que la société réserve à ceux qui ne se conforment pas à
se::; prescriptions et exigences, Refoulés, lnais non sup-
priInés, ces sentiments
t désirs acquièrent dans certains
cas tous les caractères de gerlnes morbides et créent les
états pathologiques connus sous Ie nom de névroses, Ce
qui caractérise en effet ces états, c'est que les sentin1ents
et désirs en question, ne pouvant pas se manifester, à
cause de la répression qu'ils ne cessent de snbir, SOilS
leur jour véritable, authentiqne, se créent une issue par
des voies détournées, sous des apparences faites pour
donneI' Ie change quant à leur véritable nature et connues
sons Ie nonl de 'syrnptòntes. Démasquer ces Syu1ptômes,
les dépouiller de leurs apparences trompeuses, les rat-
tacheI' à leur source, rendre leurs caus
s et origines
conscientes au malade, - tel est, nous l'ayons YU, Ie
but de la psychanalyse.
1Iais la vie inconsciente ne se manifeste pas seulenlent
sous la forIne pathologique de synlptômes névrotiques.
II existe aussi une (( psycho-pathologie de Ia vie quoti-
dienne )), qui avait jusqu'ici peu attiré l'attention des
p5ychologues, mais dont Freud a fait l'objet d'une étude
approfondie: nos actes (( manqués)), involontaires, dont
nous ne nous <.lonnons même la peine de chercher l'expli-
cation, nos lapsus de la parole, nos erreurs d'écriture
, et de lecture, nos oublis et distractions, tous ces mille
accidents de notre vie quotidienne, tellement rapides,
fugaces et insignifiants que la plupart d'entre eux
échappent totalement à notre attention, - Freud les
rattache à des sentiments, à des désirs, à des væux et
sonhaits réprimés, Ie plus souvent innocents, Blais quel-
q uefois aussi inavouables, à cause de leur incornpatibilité
18
PHÉFACE
avec la morale conventionnelle, Et ce qui est vrai des
a
te5 (( manqués >>, des lapsus et erreurs accomplis à
l'état de Yeille: l'est également des rêves nocturnes qui
représentent, eux aussi, une satisfaction déformée, (( sym-
bolique )), de désirs réprimés.
En relnplissant ainsi I' (( inconscient )) d'un contenu
concret, en dépistantles manifestations dece contenu aussi
bien dans la vie pathologique que dans la vie normale, dans
la vie de tous les jours, Freud. établit un second principe
psychologique, dont il est inutile de souligner l'impor-
tance, celui de la continuité de la vie psychique, du déter-
minisme de tous les faits et phénomènes de la vie psy-
chique, et cela avec une force et une abondance de
preuves, avec une perspicacité et une clairvoyance qu'on
nc retrouve chez nul autre psychologue. On peut, sans
exagération, dire de Freud qu'il a le (( génie)) de la
psychologie. Ses explic
tions de tel rêve, de tel symptôme
peuvent souvent paraître embrouillées, compliquées, on
peut trouver que dans certains cas il veut trop prouver
et que' dans d'autres il frise l'absurdité. Peu importe:
nous savons aujourd'hui, grâce à lui, que l'inconscient
n'est pas un simple mot, qu'il représente une réalité
concrète, une réalité psychique aux éléments innom-
brables, qu'il n'existe, entre Ie conscient et l'inconscient,
aucune solution de continuité, qu'en vertu d'un déter-
Ininisme rigoureux, de la continuité de la vie psychique
et de son dynamisme fondanlental, tout ce qui paraît
inexplicable, accidentel, capricieux, miraculeux dans
celui-là ne peut avoir ses origines, sa source, sa cause
et ses conditions que dans celui-ci.
Nous abordons main tenant un troisième prIncIpe
psychologique introduit par Freud, celui qui a soulevé
contre la psychanalyse Ie plus de préventions et de
résistances, mais dont notre auteur a fait, pour ainsi
dire la clef de voûte de son système : le rôle de la sexua-
lité dans la vie humaine en général, dans l'étiologie des
névroses en particulier. (( L' examen psychanalytique,
dit-il, permet de ramener, avec une l'égularité surpre-
nante, les symptômes morbidcs à des impressions de la
PRÊF-\CE
19
vie amoureuse ; it lllontre que les désirs palhogènes ne
sont autres que des tendances éroliques ; et il nous force
à adlllettre qne les troubles érotiques oecnpent la pre-
1l1ière place parllli les influences morbigènes, et ('ela
chez les deux sexes i. )) J\Iais ce n'est pas tout. (( II est
des cas où la psychanalyse perlllet de raUacher les symp-
tòmes à de siInples influences traumatiques, n'ayant en
apparence rien de sexuel.
Iais en y regardant de près,
on s'aper\oit que ccUe distinction entre influences
sexuelles et influences purement traumatiques ne corres-
pond pas à la réalité. C'est que la psychanalyse, an lieu
de s'arrêter à un lnonlent quelconque de la vie (adulte)
du malade, au lieu de se contenter de la première expIi-
l:ation plausible et probable qu'elle rencontre au cours
de ses investigations, poursuit son exploration, en
descendant jusqu'à la puberté, voire jusqu'à la prenlÎère
enfanee du malade, Ce 50 nt, en eITet, les impressions de
l'enfance, de l'âge Ie plus tendre qui fonrnissent l'expli-
cation de la susceptibilité ultérieure des malades à l' égard
de certaines actions traull1atiques, et c'est senlen1ent après
avoir découvert et rendu conscientes ccs traces de souve-
nirs presque toujours oubliés, que nous somn1es en Inesure
de supprime:t.. les symptômes lllorbides. Nous COllstatons
ici (com me dans les rêves) que ce sont les désirs répri-
Inés, mais persistants, de l'enfance qui rendent possible
la réaction aux traumatisilles ultérieurs par la forJnation
de symptômes. Et nous pOl1vons, d'une façon générale,
désigner ces puissants désÜ"s de l' cnfance SOliS Ie DOIn
de sexuels 2. ))
C'est cette conception d'une sexualité infantile qui,
plus encore que celIe de l'origine scxuelJe des symptômes
névrotiques en général, paraìt déconcertante dans la
théorie psychanalytique.
l\Iais à ceux qui s'étonnent de voir aUrilJuer à la
sexualité un sens aussi étendu, Freud répond que les lllOtS
du langage courant sont faits avant tout pour désigner
I, S, Freud. - La Psychanal)'se, p. 5
, Traduction fl'an
aise Y. Le Lay,
Payot, Paris, 192 [.
:a. Ibid" p, 53-54,
20
PRÉF..\CE
des notions qui répondent aux conventions et nécessités
socialcs. Or, au point de vue social, la sexualité est envi-
sagée uniquement dans ses rapports avec la reproduction
de l'espèce. Le langage courant ne tient pas conlpte de
toutes les phases que traverse la sexualité dans la vie
individuelle, avant de devenir cette fonction utilitaire
qu'est la reproduction. Celle-ci n'est, en effet, que l'abou-
tissant d'un certain nombre de processus qui se nlv.ni-
restent dès l'enfance, processus dont certains ont été
intensifiés, après avoir subi une sélection, tandis que
d:autres ont été supprimés. On observe chez l'enfant un
grand nonlbre de dispositions sexuelles, dont Ie fonction-
nenlent diffère notablement de celui des processus
sexuels de l'adulte et qui, dans leur développcment
ultérieur, présentent la plus grande variabilité. Les per-
versions sexuelles de l'adulte ne sont Ie plus souvent
que Ie retour à ce que Freud appelle l'infantilisme seæuel.
Toutes les fornles de perversion, dit-il encore, exÌstent
déjà à I'état latent chez l'enfant, qui est un pepvers poty-
'JJlorphe. Sons l'inflnence de l'éducation, sous la pression
du Inilieu social, ces fOflnes disparaissent chez les indi-
vidus normaux, et l'énergie psychique qui accompagne
les impulsions perverses est (( sublimée)) et orierrtée
dans des directions ayant une valeur sociale plus grande.
Dans les cas anornlaux, lorsque la tendance perverse est
trop forte, eUe ahoutit, ainsi que nous l'avons vu, à une
perversion manifeste. Dans d'autres cas encore, l'impul-
sion, sans ahoutir à une perversion proprem(Jut dite, se
manifeste SOllS la forlne d'un symptôme psycho-neuro-
tique qui constitue ainsi une satisfaction (( déguisée ))
d'une tendance perverse. Chez Ie même individu, une
tenùance perver,se pent se manifester à la fois sous la
forme d'une perversion, d'une psychoneurose et d'une
(( sublimation)) dans une création artistique. Certains
traits de caractère anormaux, de peu de valeur sociale,
pelLvent être égalcn1ent considérés COll1me des effets de
(( sublinlation )): tcIIe la tcndance morbide de certains
(( puritains)) à être choqués par la Inoindre allusion
l
yie sexurlle, tCl)(
ancc (Iui ne serait au fond (Ju'une
PRÉFACE
21
<< réaction de défense )), inconsciente et exceSSIve,
contre le
tcntations sexuelles.
Telles sont les grandes lignt's des théories de Freud
Sllr In sexualité ct ses rapports avec les psychoneuroses
et certaines déviations de la vie normale, et non seule-
mcnt avec certaines déviations, mais aussi avec certaines
n
anifestations supérieures de cette vie. Freud a notam-
ment cons:lcré un article et deux onvrages à la création
artistique dans laquelle il voit une élaboration conscicnte
de désirs inconscients remontant à l'enfance et cherchant
à s'exprimer et à se satisfaire. Etendant Ie champ d'ap-
p!ication de la psychanalyse, Freud et ses élèves,
Abrahan1, Rank, Riklin, en ont fait une méthode d'expli-
cation sociologique: ils voient dans les mythes, les
légendes, les contes de fées, Ie folk-lore en général,
l'expression de désirs persistants, de 13 même nature que
ceux qui se Inanifestent dans les rêves et les psycho-
neuroses; ils y décou vrent les mêmes mécanismes de
répression et de déformation que ceux qu'on constate
dans ces dernières activités mentales, mécanismes qui
se perfectionnent à mesure que la censure sociale gagne
en force et que la civilisation devient plus cOITlpliquée.
J)ans un ouvrage plus récent, Freud a étudié, en se pla-
"ant au Inên1e point de vue, Ie phénomène si complexe
de la religion, et il a montré que les aspirations fonda-
mentales de l'humanité, qui trouvent leur satisfaction
dans les différentes croyances religienses et les divers
élats émotionnels, ont leur source dans des conflits
intra-psychiques qui, au point de vue ontogénique,
relnontent jusqu'à notre première enfance et, au point
de vue phylogénique, jusqu'à nos prenlÌers ancêtres
humains.
On Ie voit, de simple n1éthode de traitement des
neuroses qu'elle était au début, la psychanalyse aspire
au rôle d'une véritable philosophie de la vie psychique,
dans toutes ses manifestations norll1alcs et anorlnales
,
sociales et individuelles. Dans queUe mesure cette ambi-
tion est-elle j ustifiée? II est difficile de Ie dire pour
l'instant. II est certain toutefois que la psychologie ct la
2
PRtF.\CE
pLilosophie freudiennes valent ee que vaut la psyehana-
lyse elle-lnênlc dont elles sont déduites. Avant done de
s'emparer des conclusions, de les porter dans Ie roman
ou sur la scène, il :faut examiner, vérifier les prémisses.
Et ceei ne peut être fait que par des savants, par des
neuropathologistes professionnels, ayant l'habitude de
la clinique, rompus à l'observation critique et au raison-
nerrlent logique, C'est à eeux-là que s'adresse surtout
notre traduction, et si celle-ci pouvait décider, ne serait-
ee que quelques-uns d'entre eux, à entreprcndre, dans
un esprit d'impartialité et avec Ie seul désir de décou-
yrir la vérité, la vérification des assertions de Freud par
}'application stricte de ses propres lnéthodes, notre but
erait largenlent atteint.
S. J.
PREl\iIÈRE PARTIE
I. - INTRODUCTION
II-IV. - LES ACTES
IANQ UÉS
C HAP I T R E P H E :\11 E R
INTnODUCTIO
J'ignore combien d'entre YOllS connaissent Ia psych a-
nalyse par leurs lectures ou par ouÏ-dire. ::\Iais Ie titre
rnênle de ces leçons: Introduction à la I)sycllanalYðe,
m'ÏInpose l'obligation de faire comme si VOllS ne saviez
rien sur ce sujet et comme si vous aviez besoin d'être
initiés à ses premiers éléments.
Je dois toutefois supposeI' que vous savez que la psycha-
nalyse est un procédé de traitement médical de personnes
atteintes de ma]
dies nerveuses. Ceci dit,je puis vous mon-
trer aussitôt sur un exemple que les choses ne se passent
pas ici comme dans les autres branches de Ia médecine,
qu'eUes s'ypassent même d'une façon tont à fait contraire.
Généralement, lorsque nons SOUlnettons un malade à
Hne technique médieale nouvelle pour lui, no us nous
appliquons à en diminuer à ses yeux les inconvénients et
à lui donneI' tontes les assurances possibles quant au
sHecès du traitement. Je crois que nous avons raison de
Ie fa ire, car en procédant ainsi no us augmentons effccti-
vement les chances de succès.
Iais on procède tout
autrelnent, lorsqu'on sou met un névrotique au traite-
lllent, psychanalytique. Nous Ie mettons alors au courant
des difficultés de la méthode, de sa durée, des efforts et
des sacrifices qu'elle exige; et quant au résnltat, nous
lui disons que nous ne pouvons rien promettre, qu'il
dépendra de la lnanière dont 8e comportera Ie malade
lui-même, de son intelligence, de son obéissance, de sa
patience, II va sans dire que de honncs raisons, dont
vallS saisircz peut-ðtre l'importance plus tard, no us dic-
tent cette conduite inaccoutuIDPC, .
.Ie vaus prie de ne pas D1'en vouloir..-Ri je cOßUTIf?nee
par VOllS traiter com me ces n1alades névrotiques. Je yaus
déconscille tout simplement de venir nl'entendre une
. ;-:.
..,..-. -
26
INTJlODCCTIO.N
autre fois. Dans cette intention, je vous ferai toucher du
doigt toutes les imperfections qui sont nécessairement
attachées à l'enseignement de la psychanalyse et toutes
les difficultés qui s'opposent à l'acquisition d'un juge-
ment personnel en cette matière. Je vous montrerai que
toute votre culture antérieure ct toutes les habitudes de
votre pensée ont dû faire de vous inévitablement des
adversaires de la psychanalyse, et je vous dirai ce que
vous devez vaincre en vous-mêlnes pour surmonter ceUe
hostilité instinctive, J e ne puis naturellement pas vous
prédire ce que 11les leçons vous feront gagner au point
de vue de la compréhension de Ia psychanalyse, mais
je puis certainement VOllS promettre que Ie fait d'avoir
assisté à ces leçons ne suffira pas à vous rendre capables
d'entreprendre une recherche ou de conduire un traite-
n1ent psychanalytique. l\Iais s'il en est parlni vons qui,
ne se contentan.t pas d'nne connaissance superficielle de
la psychanalyse, désireraient entrer en contact perma-
nent avec elle, non seulelnent je les en dissuaderais, lllais
je les Inettrais directement en garde contre une pareille
tentative, Dans l'état de choses actuel, celni qui choi-
sirait ceUe carrière se priverait de toute possibilité de
succès nniversitaire et se trouverait, en tant que praticien,
en présence d'une société qui, ne comprenant pas ses
aspirations, le considérerait avec lnéfiance et hostïlité et
serait prête à l-ãcher contre lui tous les mauvais esprits
qu'elle abrite dans son sein. Et vous pouvez avoir un
aperçu approximatif du nombre de ces mauvais esprits
rien qu'en songeant au
faits qui accon1pagnent la guerrc
sévissant actuellement en Europe.
II y a toutefois des personnes pour lesquelles toute
nouvelle connaissance présente un attrait, malgré les
inconvénients auxquels je viens de faire allusion. Si cer-
tains d'entre vous appartiennent à cette catégorie et veu-
lent bien, sans se laisser décourager par mes avertis-
s
ments, revenir ici la prochaine fois, ils seront les
bienvenus. l\Iais vons avez tons Ie droit de connaître les
I difficultés de 1a psychanalyse que je vais vous exposer.
La première difficulté est inhérente à l'enseignement
même de la psychanalyse. I)ans l'enseignenlent de la
médecine, VOliS êtes habitués à voir, V ous yoyez la prépa-
ration anatomique, Ie précipité qui se forme à la suite
INtRODUCTION
27
d'nne réaction chimique, Ie raccourcissement du muscle
par l'efiet de l'excitation de ses nerfs. Plus tard, on pré-
sente à vos s
ns Ie n1alade, les syn1ptôn1es de son affec-
tion, les produits du processus n10rbide, etdans beaucol1p
de cas on n1et même sous vos yeux, à l'état isoIé, Ie
germe qui provoqua ]a n1a]adie. J)ans les spécialités chi-
rurgicales, vous assistcz aux interventions par lesqnelles
on vient en aide au malade, et vous devez n1ên1e essayer
de les exécuter vous-mêmes. Et jusque dans la psychia-
trie, Ia démonstration du malade, avec Ie jeu changeant
de sa physionomie, avec sa manière de parler et de se
con1porter, vous apporte une foule d'observations qui vous
laissent nne in1pression profonde et durable. C'est ainsi
que Ie professeur en lllédecine ren1plit Ie rôle d'un guide
et d'un interprète qui VOllS accompagne comme à travers
un musée, pendant que vous vous Inettez en relations
directes avec les objets,et que vous croyez avoir acquis,
par nne perception personnelle, Ia conviction de l'exis-
tence des nouveaux faits.
Par malheur, les choses se passent tout différemment
dans la psychanaIy
e. Le traitement psychanalytique ne
cOlnporte qu'un éehange de paroles entre l'analysé et Ie
luédecin. Le patient parle, raconte les événements de sa
vie passée et ses impressions présentes, se plàint, con-
fesse ses désirs et ses énlotions. Le médecin s'applique à
diriger la nlarche des idées du patient, éveille ses sou-
venirs, oriente son attention dans certaines directions,
lui donne des explications et observe les réactions de
compréhension ou d'incompréhension qu'il provoque
ainsi chez Ie malade. L'entourage inculte de nos patients,
qui ne s'en laisse imposer que par ce qui est visible et
palpable, de préférence par des actes teis qu'on en
voit se dérouler sur l'écran du cinématographe, ne man-
que jan1ais de manifester son doute quant à l'efficacité
que peuvent avoir de (( silnples discours )), en tant que
nloyen de traitement. Cette critique est peu judicieuse et
illogiquc. N e sont-ce pas les mênles gens qui savenf
d'une façon certaine que les malades (( s'inlaginent >) sen-
Icn1ent epl'Ol1ver tcis ou tcls syrnptômes? Les mots fai-
saient prilnitivement partie de la magie, et de nos jour
ncore Ie lnot gardc beaucoup de sa puissance de jadis.
Avec des nlots un homrne peut rendre son selnblabl
28
INTROj)LCl'lO
heureux ou Ie pousser au désespoir, et e'est à l'aide de
mots que Ie maître translnet son savoir à ses élèves, qu'un
orateur entraîne ses auditeurs et détern1Ïne leurs juge-
Inents et décisions. Les mots provoquent des émotions et
constituent pour les homn1es ]e moyen général de s'in-
fluencer réciproquement. N e cherchons donc pas à din1Ï-
nuer la valeur que peut présenter l'application de mots à la
psychothérapie et contentons-nous d'assister en auditeurs
à l'échange de mots qui a lieu 'entre l'analyste et Ie
Inalade.
lais cela encore ne nous est pas possible. La conver-
sation qui constitne Ie traitelnent psychanalytiqlle ne
snpporte pas d'auditeurs ; elle ne se prête pas à la démon-
stration, On peut naturellenlent, au cours d'une leçon
de psychiatrie, présenter aux élèves un neuraslhénique
ou un hystérique qui exprimera ses plaintes et racontera
ses syn1ptômes. l\Iais ce sera tout. Quant aux renseigne-
Jnents dont l'analyste a besoin, Ie malade ne les donnera
que s'il éprouve pour Ie médecin une atTInité de senti-
Dlent particulière; il se taira, dès qu'il s'apercevra de !a
présence ne serait-ce que d'un seul témoin indifférent.
C'est que ees renseignements se rapportent à ce qll'il y a
de plus intime dans la vie psychiqne d u nlalade, à tOll t
ce qu'il doit, en tant que personne sociale autononle,
cacheI' aux autres et, enfin, à tout ce qu'il ne vellt pas'
avouer à lui-mên1e, en tant qlle personne ayant conscience
de son unité.
V ous ne pouvez done pas assister en auditeurs à un
traitelnent psychanalytique, \TOUS pouvez seulen1ent en
entendre parler et, a u sen
Ie plus rigoureux du mot, VOLlS
ne pourrez connaître la psychanaly
e que par ouï-dire,
Le fait de ne pouvoir obtenir que des renscignements,
pour ainsi dire, de seconde main, VOltS crée des conditions
inaecoutumées pour 1a forlnation d'un jugement. Tout
dépend en grande partie du degré de con fiance qne vous
inspire ('clui qui vous renseigne,
SupposeL un instant que YOUS assistiez, non à une lc
'on
de psychiatric, mais à lIne le
'on d'histoire et que Ie con-
férencier VOllS parle de la vie et des exploits d 'Alex3nd 1'0
Ie Grand, QueUes raisons aurie
-vous de croire à la
véridicité de son réeit? A pren1ière vue, la situation paraìt
encore plus défavorable que dans la psychanalyse, car
IXTnODL'CTIO
!)
Ie professeur d'histoire n'a pas plus que VOllS pris part
aux expéditions d'Alexandre, tandis que Ie psychanalyste
vous parle du moins de faits dans lesquels il a lui-lnême
joué un rôle.
Iais alors intervient une circonstance qui
rend rhistorien digne de foi. II peut notamment vous
renvoyer aux récits de vieux écrivains, contemporains
des événenlents en question ou assez proches d'eux,
c'est-à-dire anx livres de Plutarque, Diodore, Arrien, etc. ;
il peut faire passer sous vos yeux des reproductions des
monnaies ou des statues du roi et une photographie de
la mosaïque pompéïenne représentant la bataille d'Issus.
1\. vrai dire, tous ces documents prouvent seulement que
des générations antérieures avaient déjà cru à l'existence
d' Alexandre et à la réalité de ses exploits, et vous voyez
dans cette considération un nouveau point de départ
pour votre critique. Celle-ci sera tentée de conclure qne
tout ce qui a été raconté au sujet d' Alexandre n'est pas
digne de foi ou ne peut pas ètre établi avec certitude
dans tous les détails; et cependantje me refuse à admet-
tre que VOllS puissiez quitter la salle de conférences en
doutant de la réalité d'Alexandre Ie Grand. V otre déci-
sion sera déterminéé par deux considérations principales :
la première, c'est que Ie conférencier n'a aucune raison
imaginable de vous faire admettre comnle réel ce que lui-
même ne considère pas comnle tel; la seconde, c'est que
tous les livres d'histoire dont nous disposons représentent
les événements d'une manière à peu près identique. Si
vous abordez ensuite l' examen des sources plus anciennes,
vons tiendrez compte des mêmes facteurs, à savoir des
mobiles qui ont pu guider les auteurs et de la concor-
dance de leurs témoignages. Dans Ie cas d'Alexandre, Ie
résultat de I'examen sera certainement rassurant, 11lais il
en sera autrement lorsqu'il s'agira de personnalités telles
que l\loise Oll Nemrod, Quant aux dontes que vous pou-
vez concevoir relativenlent au degré de confiance que
mérite Ie rapport d'un psychanalyste, vous aurez encore
dans la suite plus d'une occasion d'en apprécier la valeur.
Et, Dlaintenant, vous êtes en droit de nle denlander :
puisqu'il n'existe pas de critère objectif pour juger de la
véridicité de la psychanalyse et que nous n'avons aucune
possibilité de faire de celle-ci un objet de délllonstra-
tion, comment pent-on apprendre la psychanalyse et
FREUD.
30
IXTl-
OnrCTIO
s'assurer de la vérité de ses affirlnations? Cet app..'en-
tissage n'est en cITet pas facile, et peu nOJnhreux sont
ceux qui ont appris la psychanalyse d'une façon systé-
1113tique, lnais il n'en cxiste pas l110ins des voies d'ac-
cÙs vcrd eet apprentissage, On apprend d'abord la
psychanülyse sur son propre corps, par l'étnde de sa
propre personnalité, Ce n'est pas là tout à fait ce qu'on
appelle auto-observation, mais à la rigueur l'étude dont
nous parlons pent y ètre ralnenée. II existe toute une
é..ie de phénomi'nes psychiques très fréquents et géné-
ralell1cnt connus dont on peut, grâce à quelques indica-
. :ons relatives à leur technique, faire sur soi-n1èn1c des
Ij('ts d'an1J.vse, Ce que faisant, on aequiert la convie-
on tant chcrchée de la réalité des processus décrits par
la psychanalyse et de la justesse de ses conceptions.
11 convient de dire toutefois qu'on ne doit pas s'attendre,
en suivant ceUe voie, à réaliser des progrès indéfìnis.
On avance beaucoup plus en se laissant analyser par
un psychanalyste cOlupétent, en éprouvant sur son
propre IHOi les effets de la psychanalyse et en profitant
ne cette occasion ponr saisir la technique du procédé
dans toutes ses finesses, II va sans dire que eet excellent
Jlloyen ne peut tonjonrs être utilisé que par une senle
personne et ne s'applique jalnais à une réunion de plu-
Slcurs,
A votre accês à la psychanalyse s'oppose encore nne
autre difficulté qui, eUe, n'est pIlls inhérente à la psycha-
nalyse COlnme teIle : c'est VOUS-Il1êmes qui en êtes
responsables, du fait de vos études n1édicales anté-
rieures. La préparation que vous avez re
ue jusqu'à pré-
sent a in1primé à votre pensée une certaine orientation
qui vons écarte beaucoup de la psychanalyse, On VOllS
a habitués à assigner anx fonctions de l'organislne et à
leurs troubles des causes an3tolniques, à les expliquer
en vous plaçant au point de vue de la chimie et de la
physique, à les concevoir du point de vue biologique,
lnais jalnais votre intérêt n'a été orienté vel'S la vie
psychiq ne dans laquelle culmine cependant Ie fonction-
nen1cnt de notre organisn1e si admirablen1ent compliqué.
C'est pourquoi vous êtcs restés étrangers à la. manière
de penser psychologique, et c 'est pourquoi anssi VOllS
avez pris l'habitude de considérer celle-ci avec méfiance,
I
TnODLCT1 O
')
.)J
de lui refuser tout caractère scientifì(Ple et de l'ahall-
donner al1x profanes, poètes, philosophes ùe l:\ nature f't
mystiques, CeUe lilnitation est c{'rtaint
lncnt préjudiciahlc
à votfe activité médicale" car
ainsi qn'il est de règle
dans tontes relations h'llmaines, Ie mala de commence
toujonrs par vons présenter sa fa<:ade psychique, et je
crains fort que vous ne soyez obligés, pour votre châti-
lnent, d'abandonner aux profanes, aux reboutellx et anx
luystiqnes que VOllS lll
prisez tant, une bonne part de
l'inflllence thérapeutique que vons cherchcz à exercer,
Je ne n1éconnais pas les raisons qu'on pent alléguer
pour excuser ceUe lacnne düns votre prèparation. II
nOllS n1anque en.'ore cette science philosophique auxi-
liaire que VOllS puissiez utiliser ponr la réalisation des
nns posées par l'activité luc'dicale. l'i la philosophie
spéculative, ni la psychologie descriptive, ni la psycho-
logie dite expérimentale ct se rattachant à la physiologic
des SBns, ne sont capables, tellcs qu'on les enseigne
dansles écoles, de YOtlS fournir des clonnécs utiles snr les
rapports entre Ie corps etl'ânle et de VOLLS oITrir Ie moyen
de cOlnprendre un tr'onble psychique quelconque, Dans
Ie cadre m(\me de la In&decine, la psychiatrie, il est vrai,
s'occupe à décrire les troubles psychiques qu'ellc obser, e
et à les réunir en tableaux cliniqnes, n13is dans leur:5
bOllS moments ]es psychiatres se del11andent eux--mên1es
si leurs arrangements purement descriptifs l11èritent Ie
nom de science, Xous ne connaissons ni l'origine, ni le
niécanisme, ni les liens réciproques des synlptÒlnes dont
se composent ces tableaux nosologiques ; aucune modi-
fication dèJllontrabie de rorgane anaton1Ïqne de râme ne
leur correspond; et quant aux moditications qu'on
invoque, elles ne donncnt des symptôlnes aucune expli-
cation, Ces troubles psychiques ne sont acccs
iLles à nne
action thérapeulique qu'en taut quïls constituent des
en'ets secondaires d'nne affection organique quelconque,
C'est là une lacune que la psychanalyse s'applique à
combler. Elle veut donner à ]a psychiatrie la base psycho-
logique qui lui manque: elle espère découvrir Ie ter-
rain commun qui rendra intelligible la rencontre d'un
trouble somatique et d'lln trouble psychiquc, Ponr par-
venir à ce but, elle doit se tenir à distance de t01lte pré-
supposition d'ordre anatorniquc, cl1ÏJniquc on physioJo-
32
IXTRODLCTIO
gique, ne travailler qu'en s'appuyant sur des notions
purement psychologiques, ce qui, je Ie crains fort, sera
précisément la raison pour laquelle eUe vous paraîtra de
prime abord étrange.
II est enfin uue troisième difficulté dont je ne rendrai
d'ailleurs responsables ni VOllS ni votre préparation
antérieure. Parmi les prémisses de la psychanalyse; il
en est deux qui choquent tout Ie monde et lui attirent la
désapprobation universelle : rune d'elles se heurte à un
préjugé intellectuel, I'autre à un préjugé esthético-moral.
Ne dédaignons pas trop ces préjugés : ce sont des choses
puissantes, des survivances de phases de développernent
utile
, voire nécessaires, de I'humanité. Ils sont main-
tenus par des forces affectives, et la lutte contre eux est
difficile.
D'après la première de ces désagréables prénlisses de
la psychanalyse, les processus psychiques seraient en
eux-nlêmes inconscients; et qnant aux conscients, iis ne
seraient que des actes isolés, des fractions de la vie
psychique totale. Rappelez-vous à ce propos que nous
sommes, au contraire, habitués à identifier Ie psychique
et Ie conscient, que nous considérons précisélnent la
conscience comn1e une caractéristique, comme une défi-
nition du psychique et que la psychologie consiste pour
nous dans l' étude des contenus de la conscience. Cette
identification nous paraît mênle tellement naturelle que
nous voyons une absurdité manifeste dans la moindre
objection qu'on lui oppose, Et, pourtant, la psychana-
lyse ne peut pas ne pas soulever d'objection contre l'iden-
tité du psychique et du conscient. Sa définition du
psychique dit qu'il se compose de processus faisant partie
des domaines du sentinlent, de la pensée et de la volonté ;
et elle doit affirmer qu'il y a une pensée inconsciente et
une volonté inconsciente, l\iais par cette définition et
cette affirmation elle s'aliène d'avance la sympathie de
tous les amis d'une froide science et s'attire Ie soupçon
de n'être qu'une science ésotérique et fantastique qui
voudrait bâtir dans les ténèbres et pêcher dans l'eau
trouble.
lais vous ne pouvez naturellement pas encore
comprendre de quel droit je taxe de préjugé une propo-
sition aussi abstraite que celle qui affirme que (( Ie
psychique est Ie conscient )), de Inême que vous ne pou-
tXTRODLCLO
33
vez pas encore vons rendre compte du déveioppeInent
qui a pu aboutir à la négation de l'inconscient (à supposeI'
que celui-ci existe) et des avantages d'une pareille néga-
lion. Discuter Ia question de savoir si l'on doit faire coÏn-
cider Ie psychique avec Ie conscient ou bien étendre celui-
là au delà des limiteg de celui-ci, peut apparaître comme
une vaine logomachie, nlais je puis vous assurer que
radmission de processus psychiques inconscients inau-
gure dans la science une orient
tion nouvelle et décisive,
Vous ne pouvez pas davantage soupçonner Ie lien
intilne qui existe entre cette première audace de la
psychanalyse et celle que je vais mentionner en
deuxième lieu, La seconde proposition que la psycha-
nalyse proclame comme une de ses découvertes con-
tient notamment l'affirnlation que des impulsions qu'on
peut qualifier seulement de sexuelles, au sens restreint
ou large du mot, jonent, en tant que causes détern1Î-
nantes des maladies nerveuses et psychiques, un rôle
extraordinairement important et qui n'a pas été jusqu'à
présent estinlé à sa valeur. PIns que cela : eUe affirnle
que ces mêmes émotions sexuelles prennent une part qui
est loin d'être négligeable aux créations de l'esprit
hun1ain dans les domaines de la culture, de l'art et de la
'\'ie sociale,
D'après mon expérience, l'aversion suscitée par ce
résultat de 1a recherche psychanalytique constitue ]a
raison la plus importante des résistances auxquelles
celle-ci se heurte, Voulez-vous savoir comnlent nousnous
expliquons ce fait? N ous croyons que la culture a été
créée sous la poussée des nécessités vi tales et aux dfpcns
de la satisfaction des instincts et qu'elle est toujours
recréée en grande partie de la même façon, chaque nou-
vel individu qui entre dans la société humaine renouve-
Iant, au profit de l'ensemble, Ie sacrifice de ses instincts.
Parmi les forces instinctives ainsi refoulées, les énlotions
sexuelles jouent un rôle considérable; eUes subissent
une sublimation, c'cst-à-dire qu'elles sont détournées de
leur but sexuel et orientées vcrs des buts socialement
sllp(\t'ieurs et qui n'ont plus rien de sexuel. Mais il s'agit
là d 'une organisation instable; les instincts sexuelss ont
mal donlptés, et chaque individu qui do it participer au
travail culturel court le danger de voir ses instincts
3 '!
lYrHOlJrCTJO
f'xuels rc!;:;ister à ce refouJenlent. La société ne voit pas
de plus grave nlenace à sa culture que ('eUe que rré-
senteraient la libération des instincts sexl1els et leur
retour à leur
buts prin1Ïtifs, ,A.ussi la société n'
inle-
t-elle pas qu'on Ini rappelle cette partie scahrcuse des
fondations sur lesquelles eUe repose; elle n'a aucun
intérèt à ce que la force des instincts sexuels soit recon-
nne et l'inlportance de la vie sexueUe révéIée à chacun ;
elle a plutôt adopté une nléthode d'éducation qui consiste
à détourner l'attention de ce domaine. C'est pourquoi
ellc ne supporte pas ce résultat de la psyehanalyse
dont nons nons occupons : elle Ie fIétrirait volontiers
COIllme rcpoussant au point de vue esthétique, comIne
condamnable au point de vne moral, comnle dangereux
sous tous les rapports,
Iais ce n'est pas avec des
reproche
de ce genre qu'on peut supprimer un résl1ltat
objectif du travail scientifique, L'opposition, si cUe vent
se faire entendre, doit ètre transpos
e dans Ie dOlllaine
intellectuel. Or, la nature humaine est faite de telle sorte
qn'on est porté à considérer comme injuste ce qui
d<"plaìt ; ceci fait, il est facile de trouver des argnments
pour justifier son aversion, Et c'est ainsi que la société
transforlne 10 désagréable en injuste, combat les vérités
de la psychanalyse, non avec des' argunlcnts logiql1es et
concrets, mais à l'aide de raisons tirées du scntilllent,
et maintient ces objections, sous forme de préjugés,
èüntre toutps les tentatives de réfutation,
;Iais iI çonvient cl'observer qu'en forml1lant la propo-
sition en question nOllS n'avons vouln manifester aucnne
tcnd3llce, 1'otre selil but était d'exposer un étatdefait que
nous ('royons avoir constaté à la suite d'un travail plein
de difficnltés, Et ceUe fois encore nons croyons devoir
protester contre l'intervention de con::;idérations pratiques
dans Ie travail scientifique, et cela avant mènle d'exanli-
ner si les craintes au nOln desquelles on voudrait nous
imposer ces considérations sont justifiées ou non,
T('lles sont quelques-unes des difiìcnltés auxquC'lles
YOUS vous hC'urterez si VOllS v0111ez VOliS occuper de
psychanalyse. C'('st peut-ètre plus qu'il n'en fant pour
COllllnencer, Si leur perspective ne vous efrraie pas, nOllS
pouyons continuer.
CHAPITRE II
L E SAC T E S 1\1 A l\' Q lJ É S
(DIE FEIILLEISTU
GEX)
,
Ce n'est pas par des snpposlttons qne nons alIons
COIDlnencer, lnais par nne recherche, à laquelle nous
assignerons pour objet. certains phénon1ènes, très fré-
quents, très connns et très insuffisamment appréciés et
n'ayant rien à voir avec l'état 111orbide, Pllisqu'on pent
les observer chez tout hOll11ne bien portant. Ce sont les
phénomènes que nous désigncrons par Ie nom générique
d'acles rnanf}ués et qui se prodl1isent lorsqu'une personne
" ,
prononce au ccrlt, en s en apercevant au non, un nlot
autre que celui qn'elle vent dire ou tracer (lapsus); 101'5-
flU' on lit, dans un texte irnprÏ1né ou lllanuserit, nn mot
autre que celni qui est réellement ilnprin1é ou écrit(fausse
lecture), ou lorsqu'on en tend autre chose que ce qn'on VOIlS
dit,sans que ceUe (allsse audition tienne à un trouhle orga-
nique de l'organe auditif, Dne autre série de phénomè-
nes <.Ill lllêule genre a pour base I'oubli, étant entendu
toutefois qu'il s'agit d'nn ouhli non durable, rnais ll10lnen-
tané, COU1me dans Ie cas, par exelllple, oÙ l'on ne pent
pas retroHver un nOJJ
qu'on sa it ccpendant ct qll'on Jinit
r{
gulièrelnent par retrouver plus tard, ou dans Ie cas oÙ
I'on ouLlie de Inettre à exéclition un JI't'ojet dont on se
sonvient cependant plus tard et qui, par conséquent, n'est
oublié que nlomentanérnellt. })ans une troisième séric,
c'est la condition de Jll0lnentanéité qui manqne, cornnle,
par exelllple, lorsqu'on ne réus
it pas à nlettre la Inain
sur un objet qu'on avait cepeudant rangé quelque part;
à la n1t
nle catégorie se rattachent les cas de perle tout à
fait analogues. II s'agit là d'onhlis qn'on traite difi'érf'ln-
lllcnt que les alttres, d'OllLlis eIont on s'étonne ct au snjet
des<-J.uels 011 est contrarié, au l.ieu de les trouver cOlnpré-
Jß
LES ACTES MAXQUÉS
hensibles. A ces cas se rattachent encore certaines el"reUr$
dans lesquelles la nlomentanéité apparaît de nouveau,
comme lorsqu'on croit pendant quelque ten1ps à des cho-
ses dont on savait auparavant et dont on saura de nou-
veau plus tard qu'elles ne sont pas telles qu'on se les
représente, A tous ces cas on pourrait encore ajouter
\lne foule de phénomènes analogues, connns sons des
noms divers,
II s'agit là d'accidents dont la parenté intime est mise
en évidence par Ie fait que les mots servant à ]es dési-
gner ont tous en C0l11nlUn Ie préfixe VER (en allemand)1,
d'accidents qui sont tons d 'un caractère insignifiant,
d'une courte dnrée pour la plnpart et sans grande impor-
tance dans la vie des hommes, Ce n'est que rarement que
telou tel d'entre eux, COlnn1e la perte d'objets, acquiert
Hne certaine in1portance pratique. C'est pourquoi ils
n'éveillent pas grallde attention, ne donnent lieu qu 'à de
faiLles émotions, etc.
C'est de ces phénomènes que je veux vous entretenir.
l\Iais jevous entends déjà exhaler votre IIlauvaise hurneur:
(( II existe dans Ie vaste monde extérieur, ainsi que dans
Ie Inonde plus restreint de la vie psychique, tant d'énig-
mes grandioses, il existe, dans Ie domaine des troubles
psychiques, tant de choses étonnantes qui exigent et
méritent une explication, qu'il est vrainlent frivole de
gaspiller son temps à s'occuper de bagatelles pareilles.
Si YOllS pouviez no us expliquer pourquoi tel homme
ayant la ,-ue et l'ouïe saines en arrive à voir en plein jour
des choses q1.,i n'existent pas, pourquoi tel autre se croit
tout à coup persécnté par cenx qui jnsqu'alors lui étaient
Ie plus chers ou poursuit des chinlères qu'un enfant
trouverait ahsnrdes, alors nous dirions que la psycha-
nalyse mél'ite d 'ètre prise en considération, ::\Iais si la
psychanalyse n'est pas capable d'antre chose que de
rechercher pourquoi un orateur de banquet a prononcé
un jour un nlot pour un autre ou ponrquoi une Inaîtresse
de maison n'arrive pas à retrouver ses clefs, au d'autres
futilités tIn mêUle genre, alaI's vraiment il y a d'anlres
I, Par e'\emple: YersPI'echcn (tarsus); 'Ver-Iesen (fausse Jedure), J l'r-
horen (fans!'.e audition), Vcr-I,egcn (impossibilité de rcll'Ollvcr un objet qll'on
a lang-"), etc, Ce mode d'expression d'actes manqués, de faux pas, de hnIX
gestes, de fausses impressions manque en fran
ais. N, d. T.
LES ACrgS l\lAXQUES
3...
I
problèmes qui solLicitent notre temps et notre atten-
tion, ))
A quoi je vous répondrai: (( Patience I V otre critique
porte à faux, Certes, la psychanalyse ne peut se v
nter
de ne s'être jamais occupée de bagatelles. Au contraire,
les n1atériaux de ses observations sont constitués géné- .
ralement par ces faits peu apparents que les al1tres scien-
ces écartent comlne trop insignifiants, par Ie rebut du
n10nde phénoménal.
lais ne confondez-vous pas dans
votre critique l'importance des problèmes avec l'appa-
rence des signes? N'y-a-t'il pas des choses importantes
qui, dans certaines conditions et à de certains mon1ents,
ne se manifestent que par des signes très faibles? II DIe
serait facile de vons citeI' plus d'une situation de ce genre,
N'est-ce pas sur des signes imperceptibles que, jeunes
gens, vons devinez avoir gagné la sympathie de telle on
telle jeune fiUe? Attendez-vous, pour Ie savoir, une décla-
ration explicite de celle-ci, ou que la jeune fiUe se jette
avec effusion à votre cou? N e vons contentez-vous pas,
au contraire, d'un regard furtif, d'un mouven1ent in1per:"
ceptible, d'un serrement de mains à peine prolongé? Et
lorsque vous VOllS livrez, en qualité de magistrat, à une
enquête sur un meurtre, vons attenrlez-vous à ce que Ie
Dlcurtrier ait laissé sur Ie lieu du crime sa photographie
avec son adresse, ou ne VOllS contentez-vous pas néces-
sairen1ent, pour arriveI' à découvrir l'identité du crin1Î-
nel, de traces souvent très faibles et insignifiantes? Xe
méprisons donc pas les petits signes: ils peuvent nons
mettre sur la trace de choses plus importantes, Je pense
d'ailleurs CODlme VOllS que ce sont les grands problèlnes
du monde et de la science qui doivent surtout solliciter
notre attention,
Iais SOl1vent il ne sert de rien de for-
Dluler Ie simple projet de se consacrer à l'investigation
de tel ou tel grand problèn1e, car on ne sait pas toujollrs
où l' on doit diriger ses pas. J)ans Ie travail scicntifique,
i1 est plus rationnel de s'attaquer à ce qu'on a devant soi,
à des objets qui s'offrent d'eux-mêmes à notre investiga-
tion, Si on Ie fait sérieusement, s'ans idées précon
'nes,
sans espérances exagérées et si l'on a de la chance, il pf'tlt
arriver que, grâce aux liens qui rattachent tont Ü tout,
Ie petit au grand, ce travail pntrepris sans auctlnc pré-
tention ouvre un accès å l' étude de grands probIèmes >>
38
LES ACTES !\L\XQl;ÉS
\
oilà ce que j'avais à YOUS dire pour tenir en éveil
votre attention, lorsque j'aurai à traiter des actes man-
ques, insignifiants en apparence, de I'homme sain. 1\ ous
Hons adressons nlaintenant à quelqu'l1n qui so it tout à
fait étranger à la psychünalyse et nous lui delllanderons
conUllent il s'explique la production de ces faits,
II est certain qu'il COlllnlcncera par nous répondre:
(( Oh, ces faits ne méritent aucune explication; ce sont
de petits accidents, )) Qu'entend-il dire par là? Prétcn-
drait- il qu'il existe des événements tr(>s petits, se trou-
vant en dehors de l'enchaìnenlcnt de la phénonlénologie
du monde et qui auraient pu tont aussi bien ne pas se
produire? ßIais en brisant Ie déte.rn1Ínisme universel,
nH
'nle e!l un seul point, on bouleverse tou tc la concep-
tion scientifique du Blonde, On d
vra montrer à Dotre
hOl1ìme comhien la cOllc<,ption religiel1se du monde est
plus conséquente avec ellc-nH'.lne, lorsqu'elle affirnle
expressément qu'un nloinp3u ne tonlbe pas du toit sans
une intervention particulière de la yolonté divine, Je
suppose que notre aIui, au lieu de tirer la con::;équcnce
qui découle de sa première réponse, se raviscra et dira
qn'il trouve toujoHrs l'explication des choses qu'il étudie.
II s'agirait de petites déviations de la fonction, d'inexac-
tiludes du fonctionnemcnt psychique dont les conditions
seraient faciles à détcrminer, Un honl1ne qui, d'ordin:1Ïre,
parle correctement peut se tronlper en parlant: 1 0 lors-
qn'il est légèrement indisposé ou fatigué;
o lorsqu'il est
snrexcité; 3 0 lorsqu'il est trop absorbé par d'autres choses,
Ce::; assertions peuvent être facilement confirnlées, Les
!npsus se produisent particulièrenlent souvent lorsqu'on
est fatigué, lorsqn'on souffre d'un Illal de tête ou à l'ap-
proche d'une migraine, C'est encore dans les mêlnes
circonstances que se produit facilenlent l'oubli de nOlllS
propres. Beaucoup de personnes reconnaissent I'immi-
nence d'une migraine rien que par eet oubli. De 11lême,
dans la surexcitation on eonfond souvent aussi bien les
n
ot8 que les choses, on se (( 111Öprend )), et l' ouhli de
projets, ainsi qu'une fonle d'alltres actions non intention-
nelles deviennent particulièrenlcnt fréqnents lorsqn'on
est distrait, c'est-à-dire lorsque l'atten1 ion se troHve con-
centrée sur autre chose, 1 Tn exemplc connu d'une parpille
distraction nous est offert par ce professeur des (( Flie-
LES AcrES MAKQI;ÉS
)g
gende Blätter)) qui oublie son parapluie et elnporte nn
autre chapeau à la place du sien, parce qu'il pense anx
problèmes qu'il doit traiter dans son prochain liyre,
Quant aux exelnples de projets con<:us ct de promesse
faites, les uns et les autres ouhliés, parce que des évé-
nements se sont produits par la suite qui ont violelnlnent
orienté l'attention ailleurs, - chacun en trouvera dans
sa propre expérience,
Celà sen1ble tout à fait compréhensible et à l'ahri de
toute objection, Ce n'est peut-être pas très intéressant,
pas au
si intéressant que nous l'aurion
crn. Exalninons
de pIns près ces explications des actes manquÉ's, Les
conditions qu'on con
idère C0l11mC détern1Ïnantes pour
lenr production ne sont pas toutes de rnPlne nature,
l\Ialaise et trouble circulatoirc interviennent dans Ia per-
turbation d'une fonction norJJlaie à titre de causes phy-
siologiq nes; surexcitation, fatigue, distraction sont des
facteurs d'un ordre diffi>rent: on peut les appeler psycho-
physiologiques, Ces derniers facteurs se laissent facile-
ment traduire en théorie, La fatigue, la distraction, peut-
ètre aussi l'excitation générale produisent une dispersion
de l'attention, ce qui a pour eIfet que la fonction consi-
clérée ne recevant plus la dose d'attention suffisante, peut
l
tre facilelnent troublée ou s'accomplitavec une précision
insuffisante, Une indisposition, des modifications circu-
latoires survenant dans l'organe nerveux central peuvent
avoir Ie n1êlne eITet, en inf] uenrant de la même faron Ie
facteur Ie plus im portant
c' est-à-dire ] a répartition de
l'attention, II s'agirait done dans tous les cas de phéno-
mènes consécutifs à des troubles de l'attention, que ces
troubles soient produits par des causes organiques ou
psychiq ues,
Tout ceci n'est pas fait pour stimuler notre intt
rêt
pour la pSJ'chanalyse et nous pourrions être tentés de
nouveau de renoncer à notre snjet. En examinant tou-
tpfois les ob
ervations d'nne faron plus scrrée, nous nous
apf'rcc\"rons qu'en ce qui concerne les actes J11an(}\lés
tOil t ne s'accorde pas avec cette théorie de l'attention ou
tout all moins ne s'en laisse pas dédllire naturcllenlent.
:'\Ol1S ('onstaterons notaIllnlent que des actes manqués et
elf'S ollblis Sf' prodl1isf'nt alls
i ('he7 d
s pcrsonnps, qnI,
loin d'ptl'c fatigut"es, distl'aites Oll surexciU'cs, se tronvellt
40
tES ACTE
lAXQCES
dans un état normal sous tous les rapports, et que c'est
seulement après coup, à la suite précisément de l'acte
manqué, qu'on attribue à ces personnes une surexcita-
tion qu'elles se refusent à admettre, C'est une affirmation
un peu simpliste que celle qui prétend que l'augmentation
de l'attention assure l'exécution adéquate d'une fonction,
tandis qu'une diminution de I'attention aurait un efiet
contraire. II existe une foule d'actions qu'on exécute
automatiquement ou avec une attention insuffisante, ce
qui ne nuit en rien à leur précision, Le promeneur, qui
sait à peine où il va, n'en suit pas moins Ie bon chemin
et arrive au but sans tâtonnements. Le pianiste exercé
laisse, sans y penseI', retomber ses doigts sur les touches
.
' indiquées. II peut naturellclnent lui arriveI' de se trom-
er, mais si Ie jeu automatique était de nature à augmenter
es chances d'erreur, c'est Ie virtllose dont Ie jeu est
devenu, à la suite d'un long exercice, purement automa-
tique, qui devrait être Ie plus exposé à se trompeI', Nous
voyons, au contraire, que beaucoup d'actions réussissent
particuIièrement bien lorsqu'elles ne sont pas l'objet
d'une attention sp ciale, et que l'erreur peut se pro-
duire précisément lorsqu'on tient d'une façon particu-
lière à la parfaite exécution, c'c
.,
-à-dire lorsque l'attcn-
tion se trouve plutôt exaltée, On peut dire alors que
l'erreur est I'effet de l' (( excitation )). l\Iais pourquoi
l'excitation n'altérerait-elle pas plutôt l'attention à
l'égard d'une action à laquelle on attache tant d'intérêt?
Lorsque, dans un disconrs important ou dans une négo-
ciation verbale, quelqu'un fait un lapsus et dit Ie con-
traire de ce qu'il voulait dire, il COß1met une erreur qui
se laisse diflìcilement expliquer par Ia théorie psycho-
physiologique ou par la théorie de l'attention.
Les actes manqués eux-n1êmes sont aecompagnés d 'une
foule de petits phénomènes secondaires qu'on ne com-
prend pas et que les explications tentées jusqu'à présent
n'ont pas rendus plus intelligibIes, Lorsqu'on a, Rar
exempIe, nlomentanément oubIié un mot, on s'inlpa-
ticnte, on cherche à se Ie rappe]er et on n'a de repos qu'on
ne l'ait retrouvé, Pourquoi rhoIlln1e à ce point contrarié
rél1ssit-il si rarement, malgré Ie désir qu'il en ait, à
diriger son attention sur Ie mot qu'il a, ainsi qu'il Ie dit
lui-Iuême, << sur Ie bout de la langue )) et qu'il reconnait
LES AcrES .MANQCI
S 4 I
dès qu'on Ie prononce devant lui? Ou, encore, il y a des
cas où les actes manqués se multiplient, s'enchaînent
entre eux, se remplacent réciproquement. Dne première
fois, on oublie un rendez-vous ; la fois suivante, on est
bien décidé à ne pas l'oublier, mais il se trouye qu'on a
noté par erreur une autre heure, Pendant qu'on cherche
par toutes sortes de détours à se rappeler un mot oublié.,
on laisse échapper de sa mémoire un deuxième mot qui
aurait pu aider à retrouver Ie premier; et pendant qu'on
se met à la recherche d
ce deuxième mot, on en oublie
un troisième, et ainsi de suite, Ces complications peuvent,
on Ie sait, se produire également dans les err-eurs typo-
graphiques qu'on peut considérer comme des aetes man':'
qués du eompositeur. Dne erreur persistante de ce genre
s'était glissée un jour dans une feuille sociaI-démoerate.
On pouvait y lire, dans Ie compte rendu d'une certaine
solennité: (( On a remarqué, parmi les assistants, Son
Altesse, Ie [(ornprz'nz )) (au lieu de Kronpri'nz, Ie prince
héritier). Le lendemain, Ie journal avait tenté une rectifi-
cation; il s'excusait de son erreur et écrivait: (( nous
voulions dire, naturellement, Ie Knorprinz >) (toujours
au lieu de Kronpri'hz). On parle volontier3 dans ces cas
d'un mauvais génie qui pI'ésideI'ait aux erreurs typogra-
phiques, du lutin de la casse typographique, tontcs
expressions qui dépassent la poI'tée d'une simple théorie
psycho-physiologique de It erreur typographique.
Vous savez peut-être aussi qu'on peut provoquer des
lapsus de langage, par suggestion, pour ainsi dire, II
existe à ce propos une anecdote : un acteur novice est
chargé un jour, dans la (( Pucelle d'Orléans)) du rôle
in1portant qui consiste à annoncer au roi que Ie COllné-
tahle renvoie son épée (Scluvert) , Or, pendant la répéti-
jtion, un des figurants s'est amusé à soumer à l'acteur
timide, à la place du vrai texte, celui-ci: Ie Con(ol'"tah/e
renvoie son cheval (Prere!) 1, Et il arriva que ce mauvais
plaisant avait atteint son but: Ie malheureux acteur
débuta réellement, au cours de la représentation, par la
I. V oici la juxtaposition de ces deux. phrases en allemand:
}o Der Connétable schickt sem Schwert zurück;
o Der Comfortabel schickt sein pferd zurück.
11 y a donc confusion d'une part, entre les mots COnT&étable et Comfortabel;
d'uutre part) entre les mots Schwert et Pferd.
42
LES ACTES M
XQ;T}
S
phrase ainsi rnodifìée, et cela lnalgré les avertisselnents
qu'il avait reçus à ce propos, ou peut-être ß1êlne à cau
e
de ces 3vertisselnents.
Or, tOlltes ces petites particularités des actes manqués
ne s'expliquent pas précisément par la théorie de l'atten-
lion détournée. Ce qui ne vent pas dire que ceUe théorie
soit fausse, Pour être tout à fait satisfaisante, eUe 3Ul'ait
besoin d'être con1plétée. l\lais il est vrai, d'au tre part,
que plus d'un acle manqué peut encore être envis3iSé à
un autre point de vue.
Considérons, parlni les actes rnanqués, ceux qui se
pr
tent Ie mieux à nos intentions: les errenrs de langage
(/apsu.
). Nons pourrions d'ailleurs tout aussi bien choi:5ir
les errcurs d'écriture ou de lecture. A ce propos, nOliS
devons tenir con1pte du fait que la seule question que
nons nous soyons posée jusqn'à présent était de savoir
quanel et dans queUes cOIHlitions on comn1et des lapsus
et que nons n'avolls obtenn de réponse qu'à cette seule
question. l\Iais on peut aussi consiclérer la (or-rne que
prenel Ie lapsus, l'ell'et qui en résulte, V ous devinez dpjà
que tant qu'on n'a pas élucidé cette dernière question,
tant qu'on n'a pas expliqué l'elret produit par Ie lapsus, le
phénomène reste, au point de vue psychologique, un acci-
dent, alors mèn1e qu'on a trouvé son explication physio-
logique, Il est évident que, lorsque je commets un lapsus,
celui-ci peut revêtir mille formes différentes; je puis
prononcer, à la place du mot juste, mille mots inappro-
priés, imprimer au mot juste mille déformations, Et
lorsque, dans un cas particulier, je ne commets, de tons
les larsus possibles, que tellapsus déterminé, y a-t-il à
cela des raisons décisives, ou ne s'agit-illà que d'nn fait
ac
identel, arbitraire, d'une question qui ne comporte
ancune réponse rationnelle?
Deux auteurs, IVI. !\Ieringer et 1\1.
Iayer (ce1ui-là philo-
logue, celni-ci psychiatre) ont essayé en 1895 d'aborder
par ce côté la question des erreurs de langage. Ils ont
réuni des exen1.ples qu'ils ont d'abord exposés en se pla-
çant au point de vue purement descriptif. Ce faisant,
ils n'ont naturellement a pporté aucune explication, mais
ils ont indiqué Ie chemin susceptible d'y conduire, lIs
rangent les déformations que les lapsus ilnprin1ent au
discours intentionnel dans les catégories suivalltes.
LE:"; ACTES M ,\XQcts
43
a) intcrversions; h) empiétement d'un mot ou partie
lrUn mot sur Ie mot qui Ie précède (Vor/;;lnJ1[j) ; c) pro-
]ongation superfIue d'un ßl0t CA'acltl.: 1aJ1 .fJ) ; d) confusions
(contaminations); e) substitutions, Je vais vous citer des
exenlples appartenant à chacnne de ces cntégories, II y
a interversion, Ior
que qnelqu'un dit: la lJ/t'/o de Vénus,
au lieu de la Vénus de JIilo (intcrversion de l'ordre des
rnots), II y a empiéternent Sill' Ie Inot précédent, lorsqu'on
dit: (( Es ,val' Inir auf cler SchuJest,.." auf del' Brust so
S '/lwer, )) (Le sujet voulait dire: (( j'avais nn tcl poidg
sur la roi
rine )); dans cette phrase, Ie mot seluecr
(Iourdl avait empiété en partie sur Ie mot antécédent
Brust IpoitrineJ), II y a prolongation ou répétition super-
fIue d'un mot dans des phrases eOll1me ce malheu-
rellX toa&t: (( Ich fordcre sie auf, auf das ,\r ohl unseres
Chefs aut
llstossen )) (({ Je VOllS invite à déJ7toli,.la prospé-
rité de notre chef)) : au lieu de <( boire - stosscn - à la
prospérité de notre chef )),) Ces trois formes de lapsus
ne sont pas très fréquentes, V ous trouverez beauconp
plus d'observations dans lesquelles Ie lapsus résulte
d'une eonl1yu,tion o,u d'une assorirllion, comme lorsqu'un
Inonsieur aLorde dans la ru
une dame en Ini disant:
<( \Venn sie gestatten, Fr
i.Hlein, nlöchte ich sie gel'ne
hegleit-digen )) ({{ Si VOllS Ie permettez,
IadenloiseIle, je
vous accompagnerais bien volontiers )) - c'est du mo
ns
ce que Ie jeune hOßlIne vou1ait dire, mais il a conlmis
un lapsus par contraction, en combinant Ie mot hegleitcn,
accompagner, avec celui heleidigen, of Tenser, manqller de
respect), Je dirai en passant que le jeune hOlnme n'a
pas dû avail' beaucoHp de succès 3nprè3 de 1a jeune fille.
Je citerai, enfin, comme exemple de substitution, ceUe
phrase empruntée à une des observations de :\Ieringer et
Iayer: <( Je mets les pr
parations dans la bo.îte aux
lettres (Briefkasten) )), alors qu'on voulait dire: << dans
Ie four à incubation (BrutJ.:asten) )).
L'essai d'explieation que les deux auteurs précités cru-
rent pouvoir déduire de leur collection d'exelnples me
paraît tout. à fait insuffis:1nt. lIs pensent que I
s sons et
les syllahes d'un mot possèdent des valcurs différentes et
que l'innervation d 'un élément ayant une valeur su pé-
rietll'e p
llt exercer une influence perturbatrice sur celIe
des élélncnts d'une valeur nloindre. Ceci ne serait vrai à
,
\
44
LES ACTES MANQUÉS
la rigueur, que pour les cas, d'ailleurs peu fréquents, de
la deuxième et de la troisième catégories ; dans les autres
lapsus, cette prédolninance de certains sons sur d'autres,
à supposer qu'elle existe, ne joue aucun rôle. Les lapsus
le5 plus fréquents sont cependant cenx où l'on remplace
un mot par un autre qui lui ressenlble, et cette ressen1-
blance paraît à beaucoup de personnes suffisante pour
expliquer Ie lapsus. Un professeur dit, par exemple,
dans sa leçon d'ouverture: (( Je ne suis pas disposé
(geneigt) à apprécier comme il convient les mérites de mon
prédécesseur )) ; alors qu'il voulait dire: (( J e ne me 1'e-
connais pas une autorité suffisante (geeignet) pour appré-
cier, etc. )) Ou un autre: (( En ce qui concerne l'appareil
génital de la femme, malgré les nOlnbreuses tentations
CVersuchungen)... pardon, malgré les nombreuses tenta-
tives (Versuche) )),.."
Mais Ie lapsus Ie plus fréquent et Ie plus frappant est
celui qui consiste à dire exactement Ie contraire de re
qu'on voudrait dire. II est évi<lent que dans ces cas les
relations tonales et les effets de ressenlblance ne jouent
qu'un rôle minime ; on peut, pour remplacer ces facteurs,
invoquer Ie fait qu'il existe entre les contraires une
étroite affinité conceptuelle et qu'ils se trouvent particu-
lièrement rapprochés dans l'association psychologique.
Nous possédons des exemples historiques de ce genre:
un président de notre Chambre des députés ouvre un
jour la séance par ces mots: (( l\iessieurs, je constate la
présence de... membres et déclare, par conséquent, la
séance close, ))
N'importe queUe autre facile association, susceptible,
dans certaines circonstances, de surgir mal à propos,
peut produire Ie même effet. On raconte, par exemple,
qu'au cours d'un banquet donné à l'occasion du Inariage
d'un des enfants de Helmholtz avec un enfant du grand
industriel bien connu, E. Siemens, Ie célèbre physiolo-
giste Dubois-Reymond prononça un speech et termina
son toast, certainement brillant, par les paroles suivantes :
(( Vive done la nouvelle firme Siemens et Halske. )) En
disant cela, il pensait naturellement à la vieille firme
Sielnens-Halske, l'association de ces deux noms étant
familière à tout Berlinois,
C'est ainsi qu'en plus des relations tonales et de la
LES .\.CTES t\L\.XQ'CÉS
45
sln1ilitl1de des mots, no us devons adJnettre également
l'irrf1uence de l'association des mots. :ß,Iais ('cIa encore ne
suillt pas, II existe taute une série de cas oÙ l'explication
d\1n larsus observé ne réussit que lorsqu'on tient
cOJnpte de la proposition qui a été énoncée 011 luèn1e
pensée antérieurement. Ce sont done encore des cas
d 'action à distance, dans Ie genre de celni eité par
Ieringer, mais d'une amplitude plus grande. Et ici je
dois vous avouer, qn'à tout bien considérer, illne semble
que nOlls soy-ons 111aintenant lnoins que jamai8 à lllf-Ille
de comprendre la véritable nature des erreurs de lan-
gage.
J e ne crois cependant pas me trom per en disant que
les exemples de lapsus cités au cour:::; de la recherche
qui précède laissent une impression nouvelle qui vant la
peine qn'on s'y arrête, Nous avons exan1Ïné d'abord les
conditions dans lesquelles un lapsus se produit d'une
façon générale, ensuite les influences qui déterluÍnent
tclle ou telle déformation du mot; ß1ais nous n'avol1s
pas encore envisagé l'effet du lapsus en lui-mêlne, indé-
pendamnlent de son mode de production. Si nous nous
décidons à Ie fai1"e, nous devons enfin avoir Ie courage
de dire: dans quelques-uns des exemples cités, la défor-
nlation qui constitue un Iapsus a un sens, Qu'entendons-
nous par ces mots: a un sens? Que l'effet du lapsus a
peut-être Ie droit d'être considéré comn1e un acte psy-
chique complet, ayant son but propre, comn1e une mani-
festation ayant son contenu et sa signitìcation propres,
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que d'actes manqués,
mais il semble maintenant que l'acte manqué puisse être
parfois une action tout à fait correcte, qui ne fait que se
substituer à l'action attendue ou voulue,
Ce sens propre de l'acte manqué apparait dans cer-
tains cas d'une façon frappante et irrécusable, Si, dès
les premiers mots qu'il prononce, Ie président déclare
qu'il clôt la séance, alo1"s qu'il v.ulait la déclarer ouverte,
nous somlnes enclins, DOUS qui connaissons les circon-
stances dans lesquelles s'est produit ce Iapsus, à trouver
un sens à eel acte manqué. Le président n'attcnd rien de
bon de la séance et ne sera it pas fâché de pouvoir l'in-
terron1pre,
ous pouvon
sans aucune d ifficulté décon-
vrir Ie sens, comprendre la signification du lapsus en
FREUD. 3
46
LES ACTES l\L\.
QUÉS
question. Lorsqu'une daIne connue pour son énergie
raeonte : (( J\lon mari a consulté un médecin au sujet du
régime qu'il avait à suivre; Ie médecin lui a dit qu'il
n'avait pas besoin de régilne, qu'il pouvait manger et
boire ce que Je voulais JJ, - il Y a là un lapsus, certes,
mais qui apparaît COJnme l'expression irrécusable d'un
progralnme bien arrêté.
Si nous réussissons à constater que les Iapsus ayant
un sens, loin de constituer une exception, sont au con-
traire très fréquents, ce sens, dont il n 'avait pas encore
été question à propos des actes manqués, DOUS apparaitra
nécessairement comme la chose la plus importante, et
DOUS anrODS Ie droit de refouler à l'arrière-plan taus les
autres points de vue. Nous pourrons notamment laisser
òe côté taus les facteurs physioIogiques et psycho-
physiologiques et nous borner à des recherches pure-
ment psychologiques sur Ie sens, sur la signification
des actes manqués, sur les intentions qu'ils révèlent.
Aussi ne tarderons-nous pas à examiner à ce point de
vue un nombre plus ou Inoins important d'observations.
Avant de réaliser toutefois ce projet, je vous invite à
suivre avec moi une autre trace, II est arrivé à plus d'un
poète de se servir du Iapsus ou d'un autre acte manqué
quelconque comme d'un moyen de représentation poéti-
que. A lui seul, ce fait sufIit à DOUS prouver que Ie
poète considère l'acte manqué, Ie lapsus, par exemp]e,
comme n'étant pas dépourvu de sens, d'autant plus qu'il
produit cet acte intcntionnellement. Personne ne songe-
rait à acllnettre que Ie poète se soit trolnpé en écrivant et
qu'il ait laissé sub sister son erreur, laquelle serait
devenue de ce fait un lapsus dans la Louche du person-
nage. Par Ie tapsus, Ie poète veut nous faire entendre
quelq ne chose, et il DOUS est facile de voir ce que cela
pent être, de nons rendre compte s'il entend nous avertir
que la personne en question est distraite ou fatiguée ou
mcnacée d 'un accès de migraine. l\Iais alors que Ie poète
e sprt du lapsus COlnlne d'un mot ayant un sens, nous
ne devons naturellement pas en exagérer la portée. En
réalité, un lapsus peut être entièren1ent dépourvu de
sens, n't'tre qu'un accident psychique ou n'avoir un sens
qn'exceptionnellement, sans qu'on puisse refuser au
poète Ie droit de Ie spiritu'aliser en lui attachant un sens,
LES ACTES l\IA
QGÉS
67
afin de Ie faire servir aux intentions qu'il poursuit.
1ais ne vous étonnez pas si je vous dis que vous pouvez
mieux vous renseigner sur ce
ujet en lisant les poètes
qu'en étudiant les travaux de philologues et de psy-
chiatres.
Nous trouvons un pareil exemple de lapsus dans
(( Wallenstein )) (Piccolomini, I er aete, V e scène). Dans la
scène précédente, Piccolomini avait passionnément pris
parti pour Ie duc en exaltant les bienfaits de la paix,
bienfaits qui se sont révélés à lui au cours du voyage
qu'il a fait pour accompagner au camp la fille de vVallens-
tein. Illaisse son père et l'envoyé de la cour dans la plus
profonde consternation, Et la scène se poursuit:
QUESTENBERG. - Malheur à nous! Où en sommes-nous, amis?
Et Ie Iaisserons-nous partir avec cette chimère, sans Ie rappeler
et sans lui ouvrir immédiatement les yeux?
OCTAVIO (tiré d'une profonde réflexion). - Les miens sont ouverts
et ce que je vois est loin de me réjouir.
QUESTENBERG. - De quoi s'agit-il, ami?
OCTA VIO. - Maudit soit ce voyage!
QUESTE
BERG, - Pourquoi ? Qu'y a-t-il ?
OCTAVIO. - Venez! il faut que je suive sans tarder la malheu-
reuse tracê, que je voie de mes yeux... Yenez!
(II veut l'emmener).
QUESTENBERG. - Qu' avez-vous? Où vouIez-vous aller?
OCTA VIO (p:-essé). - Vers elle!
QUESTENBERG. - V ers,...
OCT.
VIO (se reprenant). - Vers Ie due! Allons! etc...
Octavio voulait dire: (( Vel's lui, vers Ie duc ! ))
Iais il
commet un lapsus et révèle (à nons du moins) par les
mots: vel'S elle, qu
il a deviné sons queUe influence Ie
jeune guerrier rêve aux bienfaits de la paix.
O. Rank a découvert chez Shakespeare un exemple plus
frappant encore du même genre. Cet exemple se trouve
dans Ie jJlarchand de Venlse, et notamment dans la
célèbre scène où l'heureux amant doit choisir entre trois
coffrets, et je ne saurais mieux faire que de vous lire Ie
bref passage de Rank se rapportant à ce détail.
(( On trouve dans Ie IJlarclland de Venise, de Shakes-
peare (troisième acte, scène II), un cas de lapsus très
48
LES ACTES MAXQL'ÉS
finement m
tivé au point de vue poétique et d'une bril-
lante mise en valeur au point de vue technique; de mt'me
qne l'exemple relevé par Freud dans (( \Vallenstein ))
(Zur Psychologie des Allta!Jslehens, .2 e édit., p. 48) prouve
que les poètes conllaissent bien Ie mécanisme et Ie sens
de cet acte manqné et supposent chez l'auditeur nne
compréhension de ce sens. Contrainte par son père å
choisir un époux par Ie tirage au sort, Portia a rénssi
jusqu'ici à échapper par un heureux hasard à to us les
prétendants qui ne lui agréaient pas, Ayant enfin trouvé
en Bassanio celui qui lui plaìt, elle doit craindl'e qu'il ne
tire Iui aussi Ie mauvais lot. Elle voudrait done Iui dire
que même alors il pourrait être sitr de son amour, Inais
Ie væu qu'elle a fait l'empêche de Ie lui faire savoir
Pendant qu'elle est en proie à cette lutte intérieure, Ie
poète Iui fait dire au prétendant qui Iui est cher :
(( J e vous en prie : restez; demeurez un jour ou deux, avant
de vous en rapporler an hasal'd, ear si votre choix est Inauvais,
je perdrai yotre société. AUendez done. Quelque ehose me dit
(mais ce n'est pas l'amour) que j'aurais du regret à vous perdre...
Je pourrais YOUS guider, de façon à vous apprendre à bien choisil",
mais je serais parjul"e, et je ne Ie voudrais pas. Et c'est ainsi que
vons pourriez ne pas m'avoir; et alors VOllS me feriez regretter de
ne pas avoir con1mis Ie péehé d'être parjure. Oh, ces yeux qui
m'ont trouhlée et partagée en deux moitiés : l'une qui vous appar-
tieni, ['auire qui est à vous..... qui est à moi, voulais-je dire, l\lais si
eUe m'appartient, eUe est également à vous, et ainsi VOllS rn'avcz
tonte entière. >>
(( Cette chose, à laquelle elle aurait vonlu seulement
faire une légère allusion, parce qu'au fond elle aurait dÙ
la taire, å savoir qu'avant lnême Ie choix elle était à llli
toule entière et l'ailnait, l'anteur, avec une admirable
finesse psychologique; Ia laisse se révéler dans Ie lapsus
et sait par cet artilìce calmer l'intolérable incertitude de
l'anlant, ainsi que l'angoisse également intense des spcc-
tateurs quant à l'issue du choix. ))
Observons encore avec queUe finesse Portia finit par
concilier les deux ayenx contenus dans son lapslls, par
sllppriIner la contïadiction qui existe entre eux, tout en
donnant libre cours à l'expression de sa promesse :
LES AcrES MAXQUÉS
49
<< mais si elle m'apparticnt, elle est également à vous, et
ainsi vous m'avez toute entière >>.
A \'ec une seule ren1arqne, un penseur étranger à la
médecine a, par un heureux hasard, trouvé Ie sens d'un
acte nlanqué et nous a ainsi épargné la peine d'en cher-
cher )'explieation. VOtlS ('onnaissez tOllS ]e génial sati-
rique Lichtenberg (1742-1 ï99) dont Gæthe disait que
chacun de ses tl'aits d'esprit eachait un problème. Et
c'est à nn trait d'esprit que nous devons souvent la so]u-
tion du problème, Or, Lichtenberg note quelque part,
qu'à force d'avoir In IIonlère, il avait fini par lire (( Aga-
Inen100n >) partont on était éc,'it Je mot (( angenommen >>
(accepté). Là réside vrainlenl la théorie du lapsus,
NOlls examinerons dans la prochaine leçon la question
de:' savoi(' si nous pouvons ètre d'accord avec les poètcs
quant à la conception de,; actp.s manqués. ..J
CHAPITTIE III
LES ACTES lvIANQUES
(Sllite, )
La dernière fois, nous avions conçu l'idée d'envisager
1'acte Inanqué, non dans ses rapports avec la fonction
intentionnelle qu'il trouhle, nlais en lui-mênle. II nons
avait paru que l'acte manqué trahissait dans certains
cas un sens propre, et noùs nous étions dit que s'il était
possible de confirrner cette première impression sur une
plus vaste échelle, Ie sens propre des actes manqués
serait de nature à nous intéresser plus vivement que les
circonstances dans lesquelles eet acte se prod nit.
1\lettons-nous une fois de plus d'accord sur ce que
nous en tendons dire, lorsque nous parlons du {( sens ))
d'un processus psychique. Pour nous, ce (( sens )) n'est
autre chose que l'intention à laquelle il sert et la place
qn'il occupe dans la série psychique. Nous pourrions
m'ême, dans la pillpart de nos recherches, remplacer Ie
mot (( sens )) par les mots (( intention )) ou (( tendance )).
Et bien, cette intention que nous croyons discerner dans
l'acte manqué, ne serait-elle qu'une trompeuse apparence
ou une poétique exagération?
Tenons-nous-en toujours aux exenlples de lapsus et
passons en revue un Ilombre plus ou moins important
d'observat.ions y relatives. Nous trouverons alors des
catégories entières de cas oÙ Ie sens dll lapsus ressort
avec évidence. II s'agit, en premier lieu, des cas où l'on
, dit Ie contraire de ce qu'on voudrait dire. Le président
dit dans son discour8 d'ouverture : (( Je déclare la séance
close )), lci, pas d'équivoque possible, Le sens et l'intention
trahis par son discours sont qu'il vent clore la séance.
II Ie dit d'ailleurs lui-même, pourrait-on ajouter à ce
propos, et nous n'avons qu' à Ie prendre au mot. N e me
lES ACTES MANQUÊS
51
troublez pas pour Ie moment par vos objections, en
m'opposant, par exemple, que la chose est impossible,
attendu que nous savons qu'il voulait, non clore la
séance, mais l'ouvrir, et que lui-même, en qui nous avons
reconnu la suprême instance, confirme qu'il voulait
l'ouvrir. N'oubliez pas que nous avions convenu de
n'envisager d'abord l'acte manqué' qu'en llli-Inême;
quant à ses rapports avec l'intention qu'il trouble, il en
sera question plus tard. En procédant autrement, nous
commettrions tIne erreur logique qui nous ferait tout
simplement escamoter la question (begging tIle question,
disent les Anglais) qu'il s'agit de tI
aiter.
Dans d'autres cas, oÙ l'on n'a pas précisément dit Ie
contraire de ce qu'on voulait, Ie Iapsus n'en réllssit pas
moins à exprimer un sens opposé. /ch bin nzc./zt .qenei!Jt
die Verdienste rneines Vor,qängers EU würdigen. Le Dlot
qeneigt (disposé) n'est pas Ie contraire de geeignet (auto-
risé); mais il s'agit là d'un aveu public, en opposition
flagrante avec la situation de l'orateur.
Dans d'autres cas encore, le,lapsus ajoute tout sinlple-
ment un autre sens au sens voulu. La proposition apparaît
alors comme une sorte de contraction, d'abréviation, de
condensation de plusieurs propositions. Tel est Ie cas de
la dame énergique dont no us avons parlé d1ns Ie
chapitre précédent. (( II peut manger et boire, disait-elle
de son mari, ce que je veux, )) C'est comme si cUe avait
dit : (( II pent manger et boire ce qu'il veut.
Iais qu'à-
t-il à vouloir? C'cst moi qui veux à sa place. )) Les Iapsns
laissent souvent lïmpression d'être des a'þréviations de
ee genre. Exemple : un professeur d'anatonlie, après
avoir terminé une leçon sur la cavité nasale, demande à
ses auditeurs s'ils l'ont compris. Ceux-ci ayant répondu
affirnlativement, le professeur continue: (( J e ne le pense
pas, car les gens comprenant la structure anatoll1ique de
la cavité nasale pcuvent, mf
me dans une ville d'un n1Ïllion
d'hahitants, être cOlnptés sur un doigt.. , pardon, sur les
doigts d'une main, )) La phrase abrégée avait aussi son
sens : Ie professeur youlait dire qn'il n'y avait qu 'un seul
. hOffilne cOlnprenant la structure de Ia cavité nasale.
A côté de cc groupe de cas, oÚ Ie sens de l'actc man-
qué apparaît de Iui-nlênle, il en est d'autres où Ie Iapsus
ne r
yèIe ricn de significatif et qui, par conséquent, sont
52
lES ACTES
L\XQt:'tg
eontraires à tout ce que nons pOllvions attendre, Lorsque
quelqu'un écorche nn nom propre oujuxtapose des suites
de sons inusuelles, ce qui arrive encore assez souvent,
la question dn sens des actes manqnés ne comporte
ql1'unc réponse négative.T\lais en examinant ces exen1ples
de plus près, on trouve que les déformations des nlots
on des phrases s'expliquent facilelnent, voirc que la
di (fércnce entre ces cas plus ohscurs et les cas plus clairs
cit(
s pIns haut n'est pas aussi grandc qn'on l'avait ern
tout d'abord.
Cn 1110nsieur alJquel on demande des nouvelles de
son cheval, répond : (( J a, das draut.,. das dauert viel-
lei('ht noch einen l\lonat )}. II voulait dire: cela va durer
(das douert) peut-être encore un mois.
Iais. questionné
sur Ie sens qu'il attachait au nlot draut (qu'il a failli
employer" à la place de dauert), il répondit que, pensant
que la maladie de son cheval était pour lui un triste
(trauri!J) événelnent, il avait, nlalgré lui, opéré la fusion
des mots tr'aurig et dauert, ce qui a produit Ie lapsus
draut (llcringer et T\Iayer).
Un autre, parlant de certains procédés qui Ie révoltent
ajoute : (( Dann aber sind Tatsachen zum JTorsc/ucein
gekolnn1en... )) Or, il voulait dire : (( Dann aber sind
Tatsachen zum VO'J"sc/tein gekommen. }) ((( I)cs faits se
sont alors révélés... })) l\lais, comme il qualifiait menta-
lement les procédés en question de cocltonneries (Scltwei-
nereien), il avait opéré involontairement l'association des
mots Vorschein et Scltweinereien, et il en est résulté Ie
lapsus J,Torscltwein (
leringer et T\layer).
Rappelez-vous Ie cas de ce jeune homme qui s'est
offert à accompagner une dame qu'il ne connaissait pas,
par Ie mot begleit-digen. Nons nous sommes pcrmis de
décomposer Ie mot en begleiten (accompagner) et óelei-
digen (manquer de respect), et nous étions tellement sûrs
de cette interprétation que nous n'avons même pas jugé
utile d'en chcrcher la confirlnation. V ous voyez d'après
ces excn1ples que même ces cas de lapsus, plus obscurs,
se laissent expliquer par la rcncontre, l'i'nter(érence, des
expressions verbales de deux intentions, La senle diffé-
rence qui existe entre Jes diverses catégorics de eas
consiste en ce que dans certains d'entre eux, cornrne
dans les Iapsus par opposition, une intention en renlplaco
LE
ACTES MAXQUÉS
53
entièrement une antre (suhstitution), tandis qne dans
d'autrcs cas a lieu une déforlnation ou nne modification
d'une intention par une autre, avec production de mots
n1ixtes ayant plus ou moins de sens. ·
Nons croyons ainsi avoir pénétré Ie secret cl'lln grand
nombre de lapsus. En maintenant ceUe manière de voir,
nous serons à même de comprendre d'al1tres gronpcs
qui paraissent encore énigmatiques. C'est ai11S[, qu'cn
e
qui concerne la défornlation de noms, nous ne pCllvons
pas adlnettre l{u'il s'agisse toujours d'une concurrence
entre deux nOIl1S, à la fois sembI abIes et difl'érents,
lême en l'absence de eette concurrence, la deuxièrrle
intention n'est pas difficile à déeouvrir. La défonnation
d'un nOln a souvent lieu en dehors de tout lapsns. Par
eUe, on cÌlerche à rcndre un nonl rnalsonnant on à Iui
donner une assonance qui rappclle un objet vllIgaire.
C'est un genre d'insulte très ri'panclu, auquel l'honlme
cuItivé finit par renoncer, souvent à contre-cæur, Illui
donne souvent la forme d 'un (( trait d 'esprit )), d 'nne
qualité tout à fait inférieure. II semble done indiqué
d'admettre que Ie lapslls résulte souvent d'une intention
injurieuse qui se manifeste par la défornlation du nom.
En étendant notre conception, nous trouvons que des
explieations analogues valent pour certains cas de lapsns
à elfet comique ou absurde : (( J e vous invite à d{
lllOlir
(oufs'tossen) la prospérité de notre chef )) (au lieu de :
boire à fa santé - anstossen) , Ici nne disposition solen-
neUe est trollblée, contre tonte attente, par l'irruption
d'un mot qui éveille une représentation désagréabIe; et,
nons rappelant certains propos et discours injurieux,
nous sOlInnes autorisés à adn1ettre que, dans Ie cas dont
il s'
git, Hne tendanee cherche à se manifestt
r, en con-
ti.adiction f1agrante avec l'attitude apparemment respec-
tuense de l'orateur, C'est, au fond, comme si ceIui-ci
a\'ait youlu dire: ne croyez pas à ce que je dis, je ne
pa de pas sérieuscnlcnt, je me ]noque du bonhorrnne,
ell', II en est sans doutc de mêrrle de lapsl1s Oil des 1110tS
anod ins se trouvent transforlnés en ]110ts incoD,'enants I
et ohscènes. ..
La tendance à cctte transforluation, ou plutõt à cette
cli'foJ'luation, s'obsprvc ('hez beaucoup Je geIls qui
agi
senl aillsi par plaisir, pour (( faire de l'espl:tt )). Et,
4
LES a-\CTES MANQUÈS
en effet, chaque fois que nous entendons une pareille
déformation, nous devons nous renseigner à l'effet de
savoir si son auteur a voulu seulement se montrer
spirituel ou s'il a laissé échapper un lapsus véritable.
Nous avons ainsi résolu avec une facilité relative
l'énigme des acte8 manqués I Ce ne sont pas des accidents,
mais des actes psychiques sérieux, ayant un sens, pro-
duits par Ie concours ou, plutôt, par ]'opposition de
deux intentions différentes. 1\Iais je prévois toutes les
questions et tous les doutes que vous pouvez soulever à
ce propos, questions et doutes qui doivent recevoir des
réponses et des solutions avant que nous soyons en droit
de nons réjouir de ce premier résultat obtenu. II n'entre
nullement dans mes intentions de vous pou8ser à des
décisions hâtives. Discutons tous les points dans l'ordre,
avec cahne, run après l'autre.
Que pourriez-vous me demander? Si je pense que
l' explication que je propose est valable pour tous les
cas ou seulenlcnt pour. un certain nombre d'entre eux.'
Si la même conception s'étend à tontes les autres variétés
d'actes manqués : erreurs de lecture, d'écriture, oubli,
nléprif5e, impossibilité de retrouver un objet rangé, etc.?
Quel rôle peuvent encore jouer Ia fatigue, l'excitation,
la distraction, les troubles de l'attention, en présence de
la nature psychique des actes manqués? On constate, en
outre, que, des deux tendances concurrentes d'un acte
manqué, l'une est toujours patente, l'autre non, Que
fait-on pour mettre en évidènce cette dernière et, 10rs-
qu'on croit y avoir réussi, comm'ent prouve-t-on que cette
tendance, loin d'être seulement vraisemblable, est la
seule possible? Avez-vous d'autres questions encore à
me poser? Si YOUS n'en avez pas, je continuerai à en
poser moi-même. Je VOUB rappelleråi qu'å vrai dire les
actes manqués, comme teIs, "DOUS intéressent peu, que
nous voulions seulement de leur étude tirer des résultats
applicables à la psychanalyse, C'est pourquoi je pose.
la question suivante : queUes sont C{\S intentions et ten-
dances, susceptibles de troubler ainsi d'autres intentions
et tendances, et quels sont les rapports existant entre
les ten dances trouhlées et les tendances pCl'turbatrices:'
C'e8t ainsi que notre travail ne fera que recom
encer
après la solution du problème.
LES ACrES MANQUES 5
Done: notre explication est-elle val able pour tous lea
cas de lapsus? Je suis très porté à Ie croire, parce qu'on
retrouve cette explication to utes les fois qu'on examine
un lapsus. l\Iais rien ne prouve qu'il n'y ait pas de lapsus
produits par d'autres mécanismes. Soit. l\lais au point
de vue théorique cette possibilité no us importe peu, car
les conclusions que nous en tendons fornluler concer-
nant l'introduction à la psychanalyse demeurent, alors
même que les lapsus cadrant avec notre conception ne
constitueraient que la ll1inorité, ce qui n'est certainement
pas Ie cas. Quant à la question suivante, à savoir si
nous devons étendre aux autres variétés d'actes man-
qués les résultats que DOUS avons obtenus relativement
aux lapsus, j'y répondrai affirmativement par anticipa-
tion. V ous verrez d'a.iIleurs que j'ai raison de Ie faire,
lorsque nous aurons abordé l'examen des exemples rela-
tifs aux erreurs d'écriture, aux méprises, etc. Je VOllS
propose toutefois, pour des raisons techniques, d'ajourner
ce travail jusqu'à ce que nous ayons approfondi davan-
tage Ie problènle des lapsus.
Et, maintenant, en présence du mécanisme psychique
que nous venons de décrire, quel rôle revient encore à
ces facteurs auxquels les auteurs attachent une impor-
tance primordiale: troubles circulatoires, fatigue, excita-
tion, distraction, troubles de l'attention? Cette question
mérite un exam en attentif. Remarquez bien que nous ne
contestons nullement l'action de ces facteurs. Et, d'ail-
leurs, il n'arrive pas souvent à la psychanalyse de con-
tester ce qui est affirmé par d'autres ; généralement, elle
ne fait qu'y ajouter du nouveau et, à l'occasion, il se
trouve que ce qui avait été omis par d'autres et ajouté
par elle constitue précisément l'essentiel. L'infIuence
des dispositions physiologiques, résultant de malaises,
de troubles circulatoires. d'états d'épuisement, sur la
production de lapsus doit être reconnue sans réserves.
V otre expérience personnelle et journalière suffit à VOllS
rendre évidente ceUe influence.
Iais que cette explica-
tion explique peu I Et, tout d'abord, les états que nous
venons d'énumérer ne sont pas les conditions néces-
saires de l'acte manqué. Le lapsus se produit tout aussi
bien en p]eine santé, en plein état norlnal. Ces facteurs
somatiques n'ont de valeur qu'en tant qu'ils facilitent et
56
LES ACTES l\lANQUÉS
favorisent Ie mécanisme psychique particulier du lapsus,
Je me suis servi un jour, pour illustrer ce rapport, d'une
comparaison que je vais reprendre aujourd'hui, car je ne
saurais la remplacer par une meilleure. Supposons,
qn'en traversant par une nuit obscure un lieu désert, je
sois attaqué par un rôdeur qui me dépouille de fila
montre et de Dla bourse et, qu'après avoir été ainsi volé
par ce malfaiteur, dont je n'ai pu discerner Ie visage,
j'aille déposer une plainte au commissariat de police Ie
plus proche, en disant : (( la solitude et l'obscurité viennent
de nlC d-épouiller de mes bijoux)) ; Ie conlInissaire pourra
alors me répondre: (( il me semble que vous avez tort de
vous en tenir à cette explication ultra-mécaniste. Si vons
Ie voulez bien, nous nous représenterons plutôt la situa-
tion de la manière suivante: protégé par I' obscurité,
favorisé par la solitude, un voleur inconnu vous a
dépouillé de vos objets de valeur. Ce qui, à mon avis,
importe Ie plus dans votre cas, c'est de retrouver Ie
voleur; alors seulement nous aurons quelques chances
de Iui reprendre les objets qu'il vous a volés )).
Les facteurs psycho-physiologiques teis que l'excitation,
la distraction, les troubles de l'attention, ne nous sont
évidemment que de peu de secours pour l'explication des
actes Dlanqués, Ce sont des manières de parler, des
paravents deri'ière lesquels no us ne pouvons nous empê-
cher de regarder. On peut se deillander plutõt: queUe
est, dans tel cas particulier, Ia cause de l'excitation, de
la dérivation particulière de l'attention? D'autre part, les
influences tonales, leg ressemblances verba]es, les asso-
ciations habituelles que présentent les mots ont égale-
nlent, il faut Ie reconnaître, une certaine importance.
Tous ces facteurs facilitent Ie lapsus en lui indiquant la
voie qu'il peut suivre. l\Iais suffit-il que j'aie un cheulin
devant IllOi pour qu'il soit entendu que je Ie suivrai? II
faut encore un lllobile pour m'y décider, il faut une force
pour m'y pousser. Ces rapports tonaux et ces resseln-
hlanc
s verbales ne font done, tout COllnne les disposi-
tions ('orpoJ'ell
s, que favoriser Ie lapsus, sans l'expliquer
à pl'oprCInent parler. Songez done qne, dans l'énornle
majorité des cas, Dlon discollrs n'est nlllleIllent trouhJé
par Ie fait que les lnots que j'cn1ploic en rappellent
d'autres par leur assonance ou sont intiluement liés à
LES ACTES M.\XQl'ts
57
leurs contraires ou provoqucnt des associa.tions nsuell(\s.
On pourrait encore dire, à la rigueur, avec Ie philosophe
'Yundt, que Ie lapsus se produit, lorsque, par suite d'un
épllisement corporel, la tendance à l'association en vient
à l'elnporter Sill' tOllles Ies antres intentions du discours.
Ce serait parfait si cette explication n'était pas contre-
dite par l'expérience qui Jllontrc, dans certains cas,
l'ahsence des factellrs corporels et, dans d'antres, l'ab-
sence d'associations susceptibies de favoriser Ie lapsus.
Iais je trouve particnlièrelnent intéressante votre
question relative à la manière dont on constate les deux
tendances interférentes. V ous ne VOllS doutez probable-
ment pas des graves conséquences qu'elle peut présenter,
seion la réponse qn'elle recevra. En ce qui concerne
l'une de ces tendances, la tendance troublée, anClln doute
n'est possible à son sujet : la personne qui accomplit un
acte manqué connaìt cette tendance et s'en réclamc.
Dcs doutes et des hésitations ne peuvent naître qu'au
sujet de l'autre tendance, de la tendance perturbatrice.
Or, je vons l'ai déjà dit, et vous ne l'avez certainelnent
pas oublié, il existe toute une séric de cas où cette der-
nière tendance est également manifeste. Elle nons est
révéléè par l' eIfet d u lapsus, lorsqne nous avons senle-
nlent Ie courage d'envisager cet eIret en lui-nlême. Le
président dit Ie contraire de ce qu'il devrait dire: il est
évident qu'il veut ouvrir la séance, mais il n'est pas
moins évident qu'il ne serait pas fâché de la clorc, C'est
tcllernent clair que tonte autre interprétation devient
inutile. I\Iais dans les cas oÙ la tendance perturbatrice
ne fait qne déformer la tendance primitive, sans s'ex-
primer, COffilnent pouvons-nous la dégager de cette défor-
nlation?
Dans une première série d
cas, nous pouvons Ie faire
très sinlplelnent et très sûrenlent, de la mênle Inanière
dout nous établissons la tendance troublée. Xous l'ap-
prenons
dans les cas dont il s'agit, de la bouche nlême
de la personne intéressée q IIi, après avoir COlnnlis Ie
lapslls, se reprend et rétablit lc mot juste, comnle dans
l'exelnple cité plus haut: (( Das draul... nein, <las dalter!
vit=-lleicht noch einen l\Ionat)). ...'\ la question: 'pourquoi
avez-vous conlmencé par eJnployer Ie mot dl'aut? la per-
onne réponù qu'elle avait vonlu dire: (( c'cst une triste
58
LES ACTES l\fAXQUÉS
(trall1'1ì.qe) histoire >>, mais qu'elle a, sans Ie vouloir, opéré
l'association des mots dauert et tra-urig, ce qui a produit
le lapsus draut. Et voilà la tendance perturbatrice révélée
par la personne intéressée elle-n1ême. II en est de même
dans Ie cas du lapsus Vorschwein (voir, plus haut,
leçon II): la personne interrogée ayant répondu qu'elle
voulait dire Schweinerez'en (cochonneries), n1ais qu'elle
s'était retenue et s'était engagée dans une fausse direc-
tion. Ici encore, la détermination de la tendance pertur-
batrice réussit aussi sûrClnent que celle de la tendance
troublée. Ce n'est pas sans intention que j'ai cité ces
cas dont la communication et l'analyse ne viennent ni de
n10i ni d'aucun de n1es partisans. II n'en reste pas moins
que dans ces deux cas il a falln une certaine intervention
pour faciliter la solution. II a faUu denlander aux per-
sonnes pourquoi elles ont commis tel ou tel lapsus, ce
qu'elles ont à dire à ce sujet. Sans cela, elles auraient
peut-être passé à côté du lapsus sans se donneI' la peine
de l' expliquer, Interrogées, elles l' ont expliqué par la
première idée qui leur était venue à I'esprit. V ous
voyez: cette petite intervention et son résultat, c'est
déjà de la psychanalyse, c'est Ie n10dèle en petit de la
recherche psychanalytique que no us instituerons dans
la suite.
Suis-je trop ll1éfiant, en soupçonnant qu'au ll10ment
ll1êrne où la psychanalyse surgit devant vous votre
résistance à son égard s'affern1it également? N'auriez-
vous pas envie de m' objecter que les renseignell1ents
fournis par les personnes ayant cOll1n1Ìs des lapsus ne
sont pas tout à fait probants ? Les personnes, pensez-vous,
sont naturellement portées à suivre l'invitation qu'on
leur adresse d'expliquer Ie lapsus et disent la première
chose qui leur passe par la tête, si elle leur semble pro-
pre à fonrnir l'explication cherchée. Tout cela ne prouve
pas, à votre avis, que Ie lapsus ait réellement Ie sens
qu'on lui attribue. II peut l'avoir, mais il peut aussi en
avoir un autre. Une autre idée, tout aussi apte, sinon
plus apte, à servir d'explication, aurait pu venir à l'esprit
de la personne interrogée.
Je trouve vrairnent étonnant Ie peu de respect que
vons avez au fond pour les faits psychiques. Imaginez-
VOllS que queIqu'un ayant entrepris l'analyse chimique
LES ACTES MANQUÉS
50
d 'une certaine substance en ait retiré un poids déter-
ll11ne, tant de milligrammes par exelnpIe, d'un de ses
élélnents constitutifs. De cette quantité de poids des
conciusions définies se laissent déduire. Croyez-vous
qu'il se trouvera un chimiste pour contester ces concl
-
sions, SOliS Ie prétexte que la substance isolée aurait pu
avoir un autre poids? Chacun s'incline devant Ie fait que
c'est Ie poids trouvé qui constitue Ie poids réel et on
base sur ce fait, sans hésiter, les conclusions ultérieures.
Or, lorsqu
on se trouve en présence du fait psychique
constitué par une idée déterminée venue à l'esprit d'nne
personne interrogée, on n'applique plus la même règle
et on dit que la personne aurait pu avoir une antre idée 1
V ous avez l'illusion J'une liberté psychique et VOllS ne
voudriez pas y renoncer I J e regrette de ne pas pouvoir
partager votre opinion sur ce sujet.
II se peut que vous cédiez Sllr ce point, n1ais ponr
renouveler votre résistance sur un autre. V ous conti-
nuerez en disant: (( nous comprenons que la technique
spéciale de la psychanalyse consiste à obtenir de 1a
bouche même du sujet analysé la solution des problèn1es
dont elle s'occupe. .Or, reprenons eet autre exemple
oÙ l'orateur de banquet invite l'assemb]ée à (( démolir))
(aufstossen) la prospérité du chef. V ous dites que dans
ce cas l'intcntion perturbatriee est une intention inju-
rieuse qui vient s'opposer à l'intention respectueuse.
l\Iais ce n'est là qne votre interprétation personnelle,
fondée sur des observations extérieures au lapsus. Inter-
rogez done l'auteur de celui-ci: jamais il n'avouera une
intention injurieuse; i] la niera pIutôt, et avec la der-
nière énergie. Pourquoi n'abandonneriez-vous pas votre
interprétation indémontrable, en présence de cette il"ré-
futable protestation? )) .
V ous avez trollvé cette fois un argun1ent qui porte.
Je me représente l'<Jrateur inconnu ; il est probablen1ent
assistant du chef honoré, peut-être déjà privat-docent; je
Ie vois sous les traits d'un jeune homme dont l'avenir est
plein de promesses. J e vais lui demander avec insistance
s'il n'a pas éprouvé quelque résistance à I'expression de
sentiments respectueux à l'égard de son chef. l\Iais me
voilà bien reru. II devient impatient et s'en1porte violem-
ment : (( J e VOllS prie de cesser vos interrogations;
60 LES ACTES l\!AXQL'Í
S
sinon, je me fàche. V ous êtes capable par vos soupçons
de gåter tonte ma carrière. J'ai dit tout 5implement auts'"
toss en (démolir), au lieu de anstossen (trinquer), parce
que j'avais déj à, dans la nlême phrase, employé à deux
reprises la préposition auf. C'est ce que
Ieringer appeUe
Nach-Klang, et il n'y a pas à chercher d'autre interpré-
tation. ßf'avez-vous compris? Que cela VOtIS snffise! ))
Hum I La réaction est bien violente, la dénégation par
trop énergique. Je vois qu'il n'y a rien à tireI' rln jel1ne
hon1n1e, mais je pense aussi qu'il est personnellen1ent fort
intéressé à ce qn'on ne trouve aucnn sens à son aete
manqué. V ous penserez peut-être qu'il a tort de se mon-
trer anssi grossier à propos d'nne recherche pnrerûent
théorique, n1ais enfin, ajouterez-vous, il doit bien savoir
ce qu'il voulait on ne voulait pas dire
Vraiment? C'est ce qu'il faudrait encore savoir.
lais cette fois VOllS croyez rue tenir. Voilà donc votre
technique, vons
ntencls-je dire. Lorsqu'une personne
ayant cQmmis un lapsus dit à ce propos quelque chose
qui vous convient, vons déclarez qu'elle est la suprênle
et décisive autorité: (( il Ie dit bien lui-n1ême 1 )) 1\Iais si
ce que dit Ia personne interrogée ne vous convient pas,
vous prétendez aussitôt que son explication n'a aucune
valeur, qn'il n'y a pas à y ajouter foi.
Ceci est dans l'ordre des chases.
Iais je puis vous pré-
senter un cas analogue oÙ les choses se passent d 'une
faron tout aussi extraordinaire. Lorsqu'un prévenu avoue
son déIit, Ie juge croit à son aveu ; mais Iorsqu'il Ie nie,
Ie juge ne Ie croit pas. S'il en était autrement, l'admi-
nistration de la justice ne scrait pas possible et, malgré
des erreurs éventuelles, on est bien obligé d'accepter ce
'='ystèlne.
Iais ètes-vous juges, et celui qui a commis un lapsus
{1 ppara ìtrait- il devant vons en prévenu ? Le lapsus serait-
il un délit "
Peut-être ne devons-nous pas repousser mêrne cette
onlparaison,
Iais voyez les profondes différences qui se
révèlen.
dès qu'on approfondit tant soit pen les problè-
files en apparence si anodins que soulèvent les actes
n1anq nés. ])ífrérences que no us ne savons encore sup-
primer. Je vous propose un comprolnis provisoire fondé
précisément sur cette cOll1paraison avec Ie juge et avec
tES AcrES AJAXQUÉS
01
Ie prévenu, 'TOUS devez m'accorder que Ie sens d'un acte
manqué n'adn1et pas Ie moinclre doute lorsqu'il est
donné par l'analysé lui-même, Je vans accordel'ai, en
revanche, que la prenve directe du s('n
sOtlp
'onné
st
impossible à obtenir Iorsque l'analysé refuse tout ren-
seignement ou lorsqu'il n'est pas là ponr nons rensci-
gner. NOlls en sornmes alors récluits, comnle dans Ie cas
d'une enquête judiciaire, à nous contenter d'indices qni
rcndront notre décision plus on moins invraisen1blablc,
selon les circonstances. Pour des raisons pratiques, Ie
trihunal do it déclarer un prévenu coupablc, alors même
qu'il ne possède que des preuves présulnées. Cette néces-
sité n'existe pas pour nous ; mais nous ne devons pag
non plus rcnonccr à l'utilisation de pareils indices, Ce
scrait une errenr de croire qu'une science nc se com-
pose que de thèses rigoureusernent délnontrées, et on
al1rait tort de l'exiger. Une pareille exigence est Ie fait
de tempéraJuents ayant besoin d'autorité, eherchant à
remplacer Ie catéchisme religieux par nn autre, fÙt-il
scientifiqne. Le catéchisme de la science ne renferme
que pen de propositions apodictiques ; la plupart de ses
affiflnations présentent seulement certains degrés de
probahilité, C'est précisément Ie propre de l'esprit scien-
tifìque de savoir 5e coutenter de ces approximations de
la certitude et de pouvoir continuer Ie travail construc-
tif, n1algré Ie 111anque de preuves dernières.
l\Iais, dans les cas oÙ nous ne tenons pas de la bouch
mème de l'an3lysé des renseignements sur Ie sens de
l'acte n1anqué, oÙ trouvons-nous des points d'appui pour
nos interpl'étations et des indices pour notre dénlonstra-
tion? Ces points d'appui et ces indices nons viennent de
plusieurs sources, Us nous sont fournis d'ahord par la
con1paraison analogique avec des phénomènes ne se rat-
tachant pas à (h
s artes manqués, comme 10I'sqne nou
constatons, par excIllple, qne la déforn1ation d'un nOI}),
en tant qu'acte lnanqué, a Ie Inên1C sens injul'ieux que
celui qu'aurait une déformation int
ntîonnelle,
lais point
d'appui et indices nOllS sont encore fournis pal' la situa-
tion psychique dans laquclle se produit l'actc manqnp,
par la connaissance que nOllS avons du caractère de la
personne qui accon1plit cet acte, par les impressions que
cette personne pouvait avoir avant l'acte et contre le::;-
FRLUD. 4
lb I.ES ACTES MAXQrl
S
queUes eUe réagit peut-être par celui-ci. Lcs choses se
passent généralement de telle sorte que nous forn1ulons
d'abord une interprétation de l'acte manqué d'après des
principes généraux. Ce que no us obtenons ainsi n'est
qu'une présolllption, un projet d'interprétation dont nons
cherchons la confirmation dans l'examen de la situation
psyehique. QueIquefois nous sommes obligés, pour obte-
nil' In confirmation de notre présomption, d'attendre cer-
tains événements qui nous sont comme annoncés par
l'acte Inanqué.
II ne me sera pas facile de VOllS donner les preuvcs de
ce que j'avance tant que je resterai confiné dans Ie do-
Inaine des lapsus, bien qu'on pnisse égaleUlcnt tronver
ici quelques bons exelnples, Le jeune hOlnme qui, dési-
rant accolnpagner tine danle, s'offre de la he!Jleitdigen
(association des nlots be.f}leiten, accolnpagner, et heleidl"-
!Jen, lnanquer de respect) est certainelnent un tirnide ; ]a
dame dont Ie lnari do it manger et boire ce qu'elle yeut
est certainement uue de ces fenlmes énergiques (et je la
connais COllllue telle) qui savent commander dans leur
Inaison, Ou prenons encore le cas suivant: dans une
réunion générale de l'association (( Concordia )), un
jeune lnemhre prononce un violent discours d'opposition
au conI'S dnquel il interpelle la direction de l'association,
en s'adressant aux membres du comité des prêts (Vor-
schuss), au lieu de dire Jnemhres du (( conseil de direction))
(r.Of'sta nd) on du (( comité )) (l\USSCltuss). Il a done forlné son
Jnot } T O l'ScltllSS, en combinant, sans s'en rendre compte,
]es 1110tS \T oR-stand et Aus-srltuss, On pent prést1Juer q lIe
son opposition s'était heurtée à une tcndanre pertul'ba-
trice, en rapport possible avec une affaire de prêt. Et
nous avons appris en efret que notre oratenr avait des
besoins d'argcnt constants et qu'il venait de faire une
nouvelle demande de prêt. On pent done yoir la cause
de l'intention perLurbatrice dans l'idée suivante : tn ferais
hien d'être modéré dans ton opposition, car tu t'adresses
à òes gens pouvant t'accorder ou te refuser Ie prêt que
tl1 demandcs.
Je pourrai vous produirc nn nombrcux choix de ccs
prellycs-indices lorsque j'aurai abordé le vaste dOlnaine
df's auLl'"cs acles ]oanquès,
Lor
que quelqu 'UD oublie ou, malgré tous scs efforts,
t.ES .\ctF:S l\L\XQCj
S
63
ne retient que difficilelnent un nom qui! ni est cependant
familier, nous sonlmes en droit de supposer qu'il éprouve
quelque ressentÏ1nent à l'égard du portenr de ce nOIn,
ce qui fait qu'il ne pense pas volontiers à lui, Réfléchis-
sez aux révélations qui suivent concernant la situation
psychique dans laquelle s'est produit un de ces actes
manqués,
((
L Y... aimai t sans réci proci té une dame, laquelle ava it
fini par épouser
1. X", Bien que
1. Y... connaisse
I. X,.
depuis longtelnps et se trouve même avec lui en relations
d'affaires, il ouhlie constalnment son nOJn, en sorte qu'il
se trouve obligé de Ie demander à d'aulres personnes
tontes les fois qu'il do it lui écrire 1. ))
II est évident que
L Y... ne veut rien savoir de son heu-
reux riyal: (( nicht gcdacht soIl seiner ,verden
I ))
On encore: une dame delnande à son médecin des
nouyelles d'nne autre dame qu'ils connaissent tous deux,
mais en la désignant de son nom de jeune fille. Quant
au nCIn qu'elle porte depuis son n1ariage, elle l'a com-
plèten1ent oublié. Interrogée à ce sujet, elle déclare
qu'elle est très n1écontente du mariage de son amie et ne
peut pas souffrir Ie 1nari de celle-ci 3.
Nous aurons encore beaucoup d'autres choses à dire
sur l'oubli de noms, Ce qui nous intéresse principale-
ment ici, c'est la situation psychique dans laquelle cet
ouhli se produit.
L' oubli de projets peut 'être rattaché, d'une façon géné-
rale, à l'action d'un courant contraire qui s'oppose à
leur réalisation, Ce n'est pas seulelnent là l'opinion des
psychanalystes ; c'est aussi celle de tout Ie n1onde, c'est
I'opinion que chacun professe dans la vie courante, mais
nie en théorie. Le tuteur, qui s'cxcuse devant SOil pupill
d'avoir oublié sa den1ande, ne se trouve pas absous aux
yeux de celui-ci, qui pense anssitôt : il n'y a rien de vrai
dans ce que dit ll10n tuteur; il ne vent tout simplement
pas tenir la prolnesse qu'il m'avait faite. C'est pourqnoi
l'oub] i cst intcrdit dans certaines circonstances de la
vie, ct la dif1'érence entre la conception pO{Julaire et la
J. D"itpl'ès C.-G, Junrr,
2, Vers de II, Heine: (( efTi1('ons-le de nOLre mémoire ]D.
3. D'après A.-A. Brill. ·
64
LES ACTES l\IANQU.
S
conception psychanalytique des actes manqués se trouve
supprimée. Figurez-vous une nlaÌtresse de maison rece-
vant son invité par ses Inots: (( Comment I C'est done
alljourd'hui que vous deviez venir? J'avais totalement
oublié que je vous ai invité pour aujourd'hui. )) Ou encore
figurez-vous Ie cas du jeune homIne obligé d'avouer à la
jellne Llle qu'il aimait qu'il avait oublié de se trouver
au dernier rendez-vous : plutôt que de faire cet ayeu, il
inventera les obstacles les plus invraisemblables lesquels,
après l'avoir empèché d'être exact au rendez-vous, l'au-
raient mis dans l'impossibilité de donner de ses nou-
velles. Dans la vie militaire, l'excuse d'avoir oublié
quelque chose n'est pas prise en considération et ne pré-
Inunit pas contre une punition: c'est un fait que nous con-
naissons tous et que nous trouvons pleinement justifié,
parce que nous reconnaissons que dans les conditions
de la vie militaire certains actes manqllés ont un sens et
que dans la plupart des cas nous savons quel est ce sense
Pourquoi n'est-oIi pas assez logique pour étendre la
même manière de voir aux autres actes manqués, pour
s'en réclamer franchement et sans restrictions? II y a
naturelJement à cela aussi une réponse.
Si Ie sens que présente I'oubli de projets n'est pas
douteux, nlème pour les profanes, VOllS serez d'autant
1110ins surpris de cons tater que les poètes utilisent eet
acte manqué dans la même intention. Cellx d'entre vons
qui ont vu jouer ou ont Iu César et Cléopâtre, de
B, Shaw, se rappellent sans doute 1a dernière scène où
César, sur Ie point de partir, est obsédé par l'idée d'un
projet qu'il avait conçu, mais dont il ne pouvait plus so
souvenir. Nous apprenons finalelnent que ce projet con-
sistait à faire ses adieux à Cléopâtre. Par ce petit artifice,
Ie poète veut attribuer au grand César une supériorité
qu'il ne possédait pas et à laquelle il ne prétendait pas.
V OilS savez d'après les sources historiqnes que César
avait fait venir Cléopâtre à ROlne et qu'elle y demenrait
avec son petit Césarion jusqu'à l'assassinat de César, à
Ia suite duquel eUe avait fui la ville.
Les cas d'oublis de projets sont en général tellement
clairs que nous ne pouvons guère les utiliser en vue du
but que nous poursuivons et qui consiste à déduire de la
situation psychique des indices relatifs au sens de l'acte
LES ACTES MANQUËS
65
manqué. Aussi nous adresserons-nous à un acte qui
manque particulièrement de clarté et n' est rien moins
qu'univoque : Ia perte d'objets et l'impossibilité de
retrouver des objets rangés. Que notre intention joue un
certain rôle dans la perte d'objets, accident que nous
ressentons souvent si douloureusement, c'est ce qui vous
paraîtra invraisemblable. Mais il existe de nombreuses
observations dans Ie genre de celle-ci : un jeune homme
perd un crayon auquel il tenait beaucoup; or, il avait
reçu la veille de son beau-frère une lettre qui se ternli-
nait par ces 1110tS : (( Je n'ai d'ailleurs ni Ie temps ni
l'envie d'encourager ta légèreté et ta paresse 1, )) Le crayon
était précisément un cadeau de ce beau-frère. Sans cette
coïncidence, nous ne pourrions naturellement pas affir-
mer que l'intention de se débarrasser de l'objet ail joué
un rôle dans la perle de eelui-ei. Les cas de ce genre
sont très fréquents. On perd des objets lorsqu'on s'est
brouillé avec ceux qui les ont donnés et qu'on ne veut
plus penseI' à eux. Ou, encore, on perd des objets 101'8-
qu'on n'y tient plus et qu'on veut ìes remplacer par
d'autres," meilleurs. A la même attitude à l'égard d'un
objet répond. naturellement Ie fait de Ie laisser tomber,
de Ie cassel', de Ie briser. Est-ee un simple hasard 10rs-
qu'un écolier perd, détruit, casse ses objets d'usage cou-
rant, tels que son sac et sa montre pa'r exemple, juste 13
yeille du jour anniversaire de sa naissanee?
Celui qui s'est souvent trouvé dans Ie cas pénible de
ne pas pouvoir retrouver un objet qu'il avait lui-lnême
rangé ne voudra pas croire qu 'une intention quelconque
préside à eet accident. Et, pourtant, les cas ne sont pas
rares oÙ les circonstances aecompagnant un oubli de ce
genre révèlent une ten dance à écarter provisoirement
ou d'une façon durable l'objet dont il s'agit. Je cite un
de ces cas qui est peut-être Ie plus beau de tous ceux
connus ou publiés jusqu'à ce jour:
lTn horn me encore jeune me raconte que des malen-
tendus s'étaient élevés il y a quelques années dans son
ménage: {( Je trouvais, me disait-il, ll1a femme trop
fro ide, et nous vivions côte à côte, sans tendresse, ce qui
ne In'empêchait d'ajJleurs pas de reconnaìtre ses excel-
.. D'apl'ès B. Dauner.
66
LES .\CTES MA
QT.;{
S
r
lentes qualités. Un jour, reyenant d'une promenade, elle
m'apporta un livre qn 'elle avait acheté, parce qu 'elle
croyait qu'il m'intéresserait. Je la remerciai de son
(( attention )) et lui pron1Ïs de lire Ie livre qne je mis de
côté.
lais il arriva que j'oubliai aussÍtôt I'e
droit oÙ je
l'avais rangé. Des nlois se sont passés pendant lesquels,
me souvenant à plnsienrs reprises du livre disparu,
j'avais essayé de découvrir sa place, sans jamais y par-
venire Six lnois environ pIlls lard, ma Inère que j'ain1ais
beaucoup tombe malade, et n1a feHlnlc quitte aussitôt la
lnaison pour aIleI' la soigner, L'état de la rnalade deyiellt
grave, ce qui fut pour nla femme I'occasion de réyélcr
ses meilleures qualités, Un soil', je rentre à la luaisoTl en-
eþanté de Illa femlne et plein de reconnaissance à son
égard pOllr tout ce qu'elle a fait. Je m'approche de nlOTl
bureau, j'ouvre sans aucune intention définie, mais avec
une assurance toute somnalnbulique, nn certain tiroir,
et la première chose qui file ton1be sous les yeux est Ie
Uivre égaré, resté si longtemps introuvable, ))
Le rnotif disparn, l'ohjet cesse d'être introl1vable,
Je pourrais multiplier à l'infini les exemples de ce
genrc, luais je ne Ie ferai pas. J)ans ma Psychologie de
la vie quotidienne (en allemand, première édition, 1901),
YOUS troLlverez une abondante casuistique ponr servir
à l'étude des actes manqués 1, l)e tOllS ces exelnples, se
dégage une seule et mème conclusion: les actcs n1an-
qués ont un sens et indiquent les moyens de dégager ce
sens, d'après les circonstances qui accompagnent l'acte.
Je serai aujourd'hui plus breI', car nons avons seulelnent
l'intention de tirer de cette étnde les éléments d'une pré-
paration à la psychanalyse. Aussi ne vous parlerai-je
encore que de deux groupes d'observations . des ob8cr-
vations relatives aux actes manqllés aecumlllés et COln-
binés, et de ceHes concernant la confirlnatlon de nos
interprétations par des événenlcnts survenant ultérieu-
rement.
Les actes manqués accumulés et cOll1hinés constituent
certainement la plus belle floraison de leur espèce, S'il
s'était seulen1cnt agi de Inontrer que les actes manqués
I. De même dans les coJlections de A, :MÐeder (en fran
ais), A,-A, Brill
(en anG'lais), E. Jones (en au(;'lais), J, Slärke (en hol1audclis), ele.
LES AcrES MAXQUES
67
peuvcnt aVOll
un sens, DOUS nous serions hornés dès
Ie déhl1t à ne nous occuper que de ceux-Ià, car leur.
sens est tellement évident qu'il s'inlpose à la fois à rin-
tel]ig
nce la plus oLtuse et à l'esprit Ie plus critique.
L'accumulatÌon des manifestations révèle nne per
éYé-
ranee qn'il est difficile d'attrihuer au hasard, luais qui
cadre bien avec rhypothèse d'un dessein, Enfin, Ie renl-
placement de certains actes Dlanqués par d'autres nOU8
Inontre que l'important et resselltiel dans ceux-ei ne doit
(
tre cberché ni dans Ia fornle) ni dans les 11loyens dont
ils se servent, nlais bien dans l'intention à laqucHe iis
servent eux-Inênles et qui pent être réalisÓe par ]es
Jlloyens les plus varii"s, Je vais VOliS citeI' un cas cl'onb]i
à répétition : E. Jones racontc flue, pour des rai
on8
q u'il ignore, il avait une fois laissé SHr son bureau pen-
dant quelques .lours nne lettre qu'il avail écrÏtc, 1Jnjour
il se déeide à l'expédier, Inais eUe lui est rcnvoyée par
Ie (( dead letter office )) (service des lettres tonlbées au
rebut), parce qu'il avait oublié d'écrire l'adresse, Ayant
réparé eet ouhli, il renlet la lettre à la poste, mais ecUe
fois sans avoir mis un tin1bre. Et c'est alors qu'il est
obligé de s'avouer qu'au fond il ne tenait pas clu tout à
expédier la lettre en question,
Dans un autre cas, nons avons une cOlnbinaison d'une
appropriat.ion erronée d'un objet et de l'impossibilité de
Ie retrouver. Une dame fait un voyage à !{ome avec son
beau-frère, peintrc célèhre. Le visiteur est très fêté par
les Allemands habitant nome et re
'oit, entre autrcs ca-
deaux, une médaille antique en or. La daIne constate
avec peine que son heau-frère ne sait pas apprécier ccUe
helle pièce à sa valeur, Sa sæur étant venue la rern-
placer à Rome, elle rentre chez eUe et cone-tate, en défai-
sant sa malle, qu'elle avait enlporté la médaille, sans
savoir conlment, EIle en informe aussitôt son beau-frère
et Iui annonce qu'elle renverrait la médaille à nome Ie
lendemain lnême. l\Iais Ie lcndemain Ja médaille était si
hien rangée qu'elle était devenue introuvable; done
inlpossible de l'expédier, Et c'est alors que la danle a eu
l'intuition de ce que signifiait sa (( distraction )) : elle
signifiait Ie désir de gardeI' la belle pièce pour cUe.
Je vaus ai déjà cité plus haut un exenlple de comhinai-
son d.un oubli et d'une CITèur : il s'agissait de quelqu'un
68
LES ACTES M,\XQUÉS
qui, ayant oubIié un rendez-volls nne première fois, et
bien décidé à ne pas l'ol.lblier la fois suivante, se pré.
sente cependant au deuxièJne rendez-vous à une heure
autre que l'heure fixée, lTn de mes amis, qui s'occupe à
la fois de sciences et de littérature, m'a raconté un eas
tou t à fait analogue emprunté à sa vie personnelle.
(( J'avais aecepté, il y a quelques années, me disait-il,
une fonction dans Ie eomité d'une certaine association
littéraire, parce que je pensais que l'association pourrait
m'aider un jour à faire jouer un de mes drames. Tous
les vendredis j'assistais, sans grand intérêt d'ailleurs,
aux séances du con1ité. II y a quelques mois, je reçois
I' assurance que j e serai s j oué au théâ tre de F..., et à partir
de ce moment j'oublie régulièrement de me rendre aux
dites séances.
Iais après avoir Iu ce que vous avez écrit
sur ces choses, j' eus honte de mon procédé et Jne di s
avee reproche que ce n'était pas bien de ma part de
Inanquer aux séances, dès l'ingtant où je n'avais plus
hesoin de l'aide sur laquelle j'avais compté. Je pris done la
décision de ne pas y manquer Ie vendredi suivant. J'y pen-
sais tout Ie temps, jusqu'au jour où je me suis trollvé
devant la porte de la salle des séances. Quel ne fut pas
Inon étonneJnent de la trouver close, la séance ayant
tléjà eu lieu la veille I Je m'étais en effet trompé de jour
et présen té un samedi. >>
II serait très tentant de réunir d'aulres observations
du nlêlne genre, mais je passe, J e vais plutôt vous pré-
senter quelques cas appartenant à un autre groupe, à
celui notamment oÙ nolre interprétation doit, pour trouver
une confirlnation, attendre les événelnents ultérieurs.
11 va sans dire que la condition essenticlle de ces cas
consiste en ce que la situation psychique actuelle nous
cst inconnue ou est inaccessible à nos investigations.
Notre interprétation possède alors la valeur d'une simple
présolnption à laquelle nous n'attachons pas grande
ilnportance. 1\Iais un fait survient plus tard qui montre
que notre première interprétation était justifiée. Je fus
un Jour invité chez un Jenne couple et, au cours de ma
visite, la jeune femn1e m'a raconté en riant que Ie lende-
Inain de son retour du voyage de noces eUe était allée
voir sa sæur qui n'est pas mariée, pour l'elnmener,
comme j adis, faire des achats, tandis que Ie jeune mari
LES ACTES J.IANQUÉS 69
était parti à ses affaires. Tout à coup, elle aperçoit de
l'putre côté de Ia rue nn Inonsieur et dit, un peu inter-
loquée, à sa sæur : (( Regarde, voici
1. L... )) EUe ne
s'était pas rendu compte que ce monsieur n'était autre
que son mari depuis quelques semaines. Ce récit m'avait
laissé une impression pénible, mais je ne voulais pas me
fier à Ia conclusion qu'il me semblait impliquer. Ce n'est
qu'au bout de plusieurs années que cette petite histoire
m'était revenue à la mémoire : j'avais en effet appris
alors que Ie mariage de mes jeunes gens avait eu une
issue désastreuse.
A, Maeder rapporte Ie cas d'une dame qui, la veille de
son mariage, avait oublié d'aller essayer sa robe de
mariée et ne s'en est souvenue, au grand désespoir de
sa couturière, que tard dans la soirée. II voit un rapport
entre cet oubli et Ie divorce qui avait suivi de près Je
Inariage. - Je connais une dame, aujourd'hui divorcée,
à laqueJIe il était souvent arrivé, longten1ps avant Ie
divorce, de signer de son Dorn de jeune fiUe des docu-
ments se rapportant à l'administration de ses biens, -
Je connais des cas d'autres femmes qui, au cours de
leur voyage de noces, avaient perdu leur alliance, acci-
dent auquelles événements ultérieurs ont conféré une
signification non équivoque. On raconte le cas d'un
célèbre chimiste allemand dont Ie mariage n'a pu avoir
lieu, parce qn'il avait oublié I'heure de la cérémonie et
qu'au lien de se rendre à l'église il s'était rendu an labo-
ratoire, II a été assez avisé pour s'en tenir à cette seule
tentative et mourut très vieux, en célibataire.
V 0115 êtes sans doute tentés de penser que, dans tous
ces cas, les actes manqués remplacent les ornina ou pré-
n1onitions des anciens. Et, en eIfet, certains olnina
n' étaient que des actes manqués, comma lorsque quel-
qu'un trébuchait ou tombait. D'a 1 1tres avaient toutefois
les caractères d'nn événement objectif, et non CEUX d'un
acte subjectif. Mais vous ne vous figurez pas à quel point
il est parfois difficile de discerner si un événement
donné appartient à l'une ou à l'autre de ces catégories.
L'acte s'entend 50uvent à revêtir Ie masque d'un événe-
lnent passif.
Tous ceux d'entre vous qui ont derrière eux une expé-
rience suffisamment longue se diront peut-être qu'ils se
7 0
LES ACTE:-; MA
Q!JtS
seraient épargné beaucoup de déceptions et de doulou-
reuses surprises s'ils avaient eu Ie courage et la d
ei-
sion d'interpréter les actes manqllés qui se produisent
dans les relations inter-humaines carnIne des signes pré-
luonitoires, et de les utiliser conlIne ind
ces d'intentions
encore secrètes. Le plus souvent, on n'ose pas Ie faire ;
on craint d'avoir l'air de retourner à la superstition, en
passant par-dessus la science. TOllS les pr{'sages ne se
réalisellt d 'ailleurs pas et, q l!.and vous connaìtl'ez mieux
nos théories, vous cOJnprendrez qu'il n'est pas nécessaire
qn'ils se réalisent tous,
CTL\ PITRE IV
LES ACTES J\lANQUÉS
(Fi n,)
Les actes manqués ont un sens : telle est la conclusion
que nous devons achuettre COffilne se dégageant de l'ana-
lyse qui précède et poser à la base de nos recherches
ulLérieures. I>isons-Ie nue fois de plus: nous n'affirlnons
pas (et vu Ie but que nOlls poursaivons, pareille affirlna-
tion n'est pas nécessaire) que tout acte nlanqué
oit
.significatif, bien que je considère la chose cornIne pro-
bable. II nons suffit de constater ce sens avee une fré-
quence relative, dans les différentes formes d'aetcs
lnanqués. II y a d'ail]eurs, sons ce rapport, des diffú-
rences d'llne forme à l'autre. Les lapsus, les erreurs
d' écriture, etc., peuvenl avoir une base ptJrement ph.v-
siologique, ce qui me paraît pen prohable dans les diffé-
rentes variétés de cas d'oubli (oubli de nonlS et de
projets, inlpossibilité de retrouver les objets préalable-
lnent rangés, etc,), tandis qn'il existe des cas de perte
oÙ ancune intention n'intervient probablement, et je crois
devoir ajouter que les errenrs qui se comnleUent dans la
vie ne peuvent être jt1f;{
es d 'après nos points de vue que
dans une certaine nlcsnrc. V ous voudrez bien tenir ces
lin1Ïtations prébentes à l'esprit, notre point de départ
devant être désormais que les actes nlanqués sonl de
actes psychiqucs résultant de l'interférence de deux
intentions.
C'est là Ie prcn1Ïer résultat de la psychanalyse, La
psychologie n'avait ja,nais soupçonné ces interférences
ui les phél10111ènes q II i en déeou len 1.
GUS avons cons i-
dérablement agTantli l'étendue du nlonde psychiqllP et
nous avons conquis à la psychologie de::; l)hénonlt
ncs
qui auparavant n'cn faisaicul pas partie,
.
7 2
LES ACTES MANQUÉS
Arrêtons-nous un instant encore à l'affirmation que
les actes manqués sont des (( actes psychiques )). Par
cette affirmation postulons-nous seulement que les actes
psychiques ont un sens, ou implique-t-elle quelque chose
de plus? Jene pense pas qu'il yait lieu d'élargirsa portée.
Tout ce qui peut être ohservé dans la vîe psychique sera
éventuellement désigné sous Ie nom de phénomène
psychique. II s'agira seulement de savoir si teIIe mani-
festation psychique donnée est l'efI'et direct d'influences
somatiques, organiques, corporelIes, auquel cas elle
éehappe à la recherche psychoIogique, ou si elle a pour
antécédents immédiats d'autres processus psychiques
au delà desquels commence quelque part la série des
influences organiques. C'est à cette dernière évt'ntualité
que nous pensons lorsque nous qualifions un phéno-
mène de processus psychique, et c'est pourquoi il est
plus rationnel de donner à notre proposition la forme
suivante : Ie phénomène est significatif, il possède un
sens, c'est-à-dire qu'il révèle une intention, une tendance
et occupe une certaine place dans une série de rapports
psychiques.
II y a beau coup d'autres phénomènes qui se rappro-
chent des actes manqués, Inais auxquels ce nom ne
convient pas. Nous les appelons actes accz.dentels ou
sYllZptolnatlques. lIs ont également tous les caractères
d'un acte non motivé, insignifiant, dépourvu d'impor-
t.ance, et surtout superfIu. Mais ce qui les distingue des
actes manqués proprelnent dits, c'est l'absence d'une
intention hostile et perturbatrice venant contrarier lIne
intention primitive. lIs se confondent, d'autre part, avec
les gestes et mouvements servant à l'expression des
émotions. Font partie de ceUe catégorie d'actes D1an-
qués tontes les manipulations, en apparence sans but,
que nous faisons subir, comme en nous jouant, à nos
vêtements, à telles ou telles parties de notre corps, à des
objets à portée de notre main; les n1élodies que nous
chantonnons appartiennent à la mème catégorie d'actes,
qui sont en général caractérisés par Ie fait que nous les
suspendons, comme nous les avons commencés, sans
motifs apparents. Or, je n'hésite pas à affirmer que tous
ces phénon1ènes sont significatifs et se laissent inter-
préter de la même nlanière que les actes manql1és, qu'ils
LES ACTES MANQUÉS
7 3
constituentde petits signes révélateurs d'autres processus
pSJchiques, plus iInportants, qu'ils sont des actes
psychiques au sens con1plct du mot. l\lais je n'ai pas
l'intention de m'attarder à eet agrandissement du
domaine des phénon1ènes psychiques :je préfère reprendre
l'analyse des actes manqués qui po sent devant nous avec
toute la netteté désirable les questions les plus impor-
tantes de la psychanalyse.
Les questions les plus intéressantes que no us av-Ons
formulées à propos des actes manqués, et auxquelles
no us n'avons pas encore fourni de réponse, sont les sui-
vantes : nous avons dit que les actes manqués résultent
de l'interférence de deux intentions différentes, dont l'une
peut être qualifiée de troublée, l'a
tre de perturbatrice ;
or, si les intentions troublées ne soulèvent aucune ques-
tion, il nous importe de savoir, en ce qui concerne les
intentions perturbatrices, en premier lieu queUes sont
ces intentions qui s'affirment comme susceptibles d'en
troubler d'autres et, en deuxième lieu, quels sont.les
rapports existant entre les troublées et les perturba-
trices.
Permettez-Inoi de prendre de nouveau Ie lapsus pour
Ie représentant de l'espèee entière et de répondre d 1 abord
à la deuxième de ces questions.
II peut y avoir entre les deux intentions un rapport de
contenu, auq
el cas l'intention perturbatrice contredit
l'intention troublée, la rectifie ou la complète. au bien,
et alors le cas devicnt plus obscur et plus intéressant, il
D'ya aucun rapport entre les contenus des deux tendances.
Les cas que nous connaissons déj à et d'autres ana-
logues DOUS permettent de com prendre sans peine Ie
premier de ces rapports. Presque dans tous les cas où
ron dit Ie contraire de ce qu'OD veut dire, l'intention per-
turbatrice exprime une opposition à l'égard de l'inten-
tion troublée, et l'acte P1anqué représcnte Ie conflit entre
ces deux tendan('es inconciliables. (( J e déclare la séance
ouverte, mais j'ain1crais mieux la clore )), tel est Ie sens
du lapsus commis par Ie président. Unjournal politique,
accusé de corruption, se defend dans un article qui
devait se résumer dans ces mots: (( N 08 lecteurs nous
sont témoins que nous avons toujours défendu Ie bien
général de la façon Ia pIns désintéressée. >> l\lais Ie rédac..
74
LES ACTE
1AXQr
teur chargé de rédiger ccUe dé1'e:lse écrit: (( de la façon
la plus intéressée)) Ceci révèle, à lnon avis, sa pensée :
(( Je dois écrire une chose, mais je sais pertinelllillent l
contraire. )) Un député qui se propose de déclarer qu 'on
doit dire à l'Elnpereur la vérité sans nzéna,qeJneJ!t:::
((( rückhaltlos ))), perç'oit tout à coup une voix intérieure
qui Ie met en garde contrc son au dace ct lui fait COH1-
nlettre un lapsus oÙ les n10ts (( sans ménagen1ents ))
(rÜchllaltlos) sont remplacés par les Inols (( en courbant
l'él'hine)) (rÜchYJrat!osy,
l)ans les cas qne vons connaissez et qui laissent lïm-
P ression de contractions et d'abréviations, il s'ar-it de
...)
rectifications, d'adjonctions et de continuations .p3r
lesquelles une deilxièn1e Ì(
ndance se fait jour à cÔt<:, de
la prelni(
re, (( l)cs choses se sont produiies (
l{]n '
ORS-
CHEJN .f)ekoJJunen); jc dir
Ús volonticrs que c'étaient des
cochonncries (SCI-nVEI
EREIE
) )); résultat : (( $lfn1, \?OR:,-
CH\VEI:N flel'ofJonen )), (( Les gens qui comprcnnent ccla
peuvE'nt ètrc eonlptés sur Irs dOI!}!s d'une lnaz"n ; mais non,
il n 'existe, à vrai dire, qn 'ul1e seule personne qui C0I11-
prenne ces choses; done, les personnes qui les con1-
prennent peuvent être comptées sur un seul doigt. )) On
encore: ((
Ion J11ari peut lnanger et boire ce qu' il vent;
111ais, YOllS Ie savez bien, je ne supporte pas qu 'il v
uille
quelque chose; done : il do it lnanger et boire ce que Je
vcux, )) Dans tons ees cas, o.n Ie voit, Ie lapsus découle
dn contenu 111êmc" -de lïI1tenlioD troublée ou s'y rattache.
I./alltre genre de rapports
entre les deux intentions
intcrférentes parait bizarre, S'il n'y a aucun lien entre
lpurs contenns, d'oÙ vient l'intention perturbatl
ee <"'t
COllnnent se fait-it ql1 'elle lnanifestc son action troublante
en tel point précis? L'observation, senle susceptible de
fournir une réponse à ccUe question, perinet de consta-
tcr que Ie trouble provient d'un conrant d'idées qui avait
préoccupé la personne en question pen de temps aupara-
vant et que, s'il intervient dans Ie discours de eeUe
lllanière particulière, il aurait pn anssi (ce qui n 'est pas
n
cessaire), y trouvcr une expr-:"\ssion diOérente, Il s'agit
- d'nn véritable ècho, n1ais qui n'est pas tou.1ours et néccs-
saircll1('nt produit par des lno
s prononcés, lei encore il
I. Séi.llH.:e du I
cich
L
'U' aHemauò. no,' 19 08 .
t.ES AcrES 1;IAXQUÉS i
existe un lien associatif entre l'élélnent troublé et l'élé-
ment perturbateu.r, mais ce lien, au lieu de résider dan:-:;
Ie contenu, est purement artificiel et sa formation résulte
d 'associations forcées.
En voici un exemple très simple, que j'ai observé lnoi-
nlên1e, Je rencontre un jour dans nos belles J)olomites
deux dames viennoises, vêtues en touristes.
ous faisons
pendant quelque ten1ps route ensen1ble, et nous parlons
des plaisirs et des inconvénients de la vie de touriste.
Une des danles reconnaît que la journée du touriste n'est
pas eXèmpte de désagrénlcnts", (( Il est vrai, dit ,eUe, qu'il
n'est pas du tout agréabIe, lorsqu'on a lllarché toute une
journée au soleil et qu'on a la blouse et la chen1Ïse
trclnpées de sueur.,. )> Aces derniers mots, elle a une
petite hésitation. Puis eUe reprend : (( l\lais lorsqu'on
rentre ensuite llaclt [lose i (au lieu de nach Ilause, chez
soi) et qu'on peut enfin se changer... )) Nous n'avons
pas encore anaIysé ce lapslls, Inais je ne pense pas que
cela so it nécessairc, Dans sa prelnière phrase, la dalne
avait l'intention de faire une énnmération plus complète :
blouse, chemise, pantalon (Ilose). rour des raisons de
convenance, eUe s'abstient de Inentionner ce dernier
accessoire de toilette, Inais dans la phrase suivante, tout
à fait indépendante par son contenu de la première, le
1110t llose, qui n'a pas été prononcé au nlOlnent voulu,
apparut à titre de déformation du mot Hause.
ous pouvons maintenant aborder [a principale ques-
tion dont nons avons longteJnps ajourné l'examen, à
53-voir: ql1elles sont ces intentions qui, se manifestant
d 'nne façon si extraordinaire, viennent en tr01l bl0r
d'autres? II s'agit évidemment d'intentions très difl'é-
rentes, mais dont nous voulons dégager les caractères
comn1uns. Si nous exanlinons sous ce rapport une séiie
d'cxemples, ceux-ci se laisgent aussitôt ranger en tp'òis
groupes, Font partie du premier groupe les cas où la
t{'ndance perturbatrice est connne de celni qui parle et
s'est en outre révélée à lui avant Ie lapsus. Le deuxièlne
groupe comprend les cas oÙ la personne qui parle, tout
en reeonnaissant dans la tendanco perturhatricC' nnc ten-
dance lui appartenant, fie S:l1t P1:.; (pIe cclle tcndance
I. llose si
nitìe pantulon.
\
7 6
LES ACTES MANQUtS
était déjà active en elle avant Ie lapsus. Elle accepte
done notre interprétation de celui-ci, lnais ne peut pas
ne pas s'en montrer étonnée. Des exemples de cette atti-
tude nous sont peut-être fournis plus façilen1ent par des
actes manqués autres que les lapsus. Le troisième groupe
comprend des cas où la personne intéressée proteste avec
énergie contre l'interprétation qu'on lui suggère : non
contente de nier l'existence de l'intention 'perturbatrice
avant Ie lapsus, ene, affirlne que cette intention lui est
tout à fait étrangère. Rappelez-vous Ie toast du jeune
assistant qui propose de (( démolir)) la prospérité du
chef, ainsi que la réponsc dépourvue d'alnénité que je
rn'étais attirée lorsque j'ai mis SallS les )
eux de l'auteur
de ce toast l'il1tention perturbatrice, Vous savez que
nons n'avons pas encore réussi à nous n1ettre d'accol'd
quant à Ia nlanière de concevoir ces cas, En ce qui me
concerne, la protestation de l'assistant, auteur du toast,
ne me trouble en aucune façon et ne m'empêche pas de
.. . #. ., A
maintenif man Interpretation, ce qUI nest peut-etre pas
votre cas: impressionnés par sa dénégation, vous vous
demandez sans doute si nous ne ferions pas bien de
renoncer à ehercher l'interprétation de cas de ce genre
ct de les considérer comme des actes purcn1ent physio-
logiques, au sens pré-psychanalytique du mot. J e me
doute un peu de la cause de votre attitude.
lon inter-
prétation implique que la personne qui parle peut mani-
fester des intentions qu'elle ignore elle-même, mais que
je suis à mème de dégager d'après certains indices, Et
YOUS hésitez à accepter eette sHpposltion si singulière et
grosse de conséquences. .Rt, pourtant, si VOllS voulez
rester Iogiques dans votre conception des actes man-
qués, fondée sur tant d'exemples, vous ne devez pas
hésiter à accepter cette dernière supposition, quelque
déconcertante qu'elle vous paraisse. Si cela vous est
iInpossible, il ne vous reste qu'à renoncer à la COJJl-
préhension si péniblement acquise des actes manqués,
Arrêtons-nous un instant à ce qui unit les trois groupes
que nous venons d'établir, à ce qui est comn1un allX
trois mécanismes de lapsus, A ce propos, nous DOUS
trouvons heureusen1ent en présence d'un fait qui, IUl,
est au-dcssus de toute contestation. Dans le5 deux pre-
miers groupes, la tendance perturbatrice est reconnue
<
LES ACTES i\IA
Q'CÉS
77
par la personne lnèlne qui parle; en outre, clans Ie pre-
n1ier de ees groupes, Ia tendanee perturbatrice se révèle
immédiatement avant Ie lapsus.
tlais, aussi bien dans Ie
pren1Ïer groupe que dans Ie second, la tendance en ques-
tion se trou
'e 'J"efoulée. Comme la personne qui parle s'est
décldée à ne pas la (aire apparailre dans Ie discollrs, elle
COlnmet un lapsus, c' est-à-dire que la tendance refoulee se
ma1l1feste malgré la personne, soit en rnodifiant tintention
avouée, soil en se confondant aL"ec elle. soit enfin, en pre-
nant lout sÙnplelnenl sa place. Tel est done Ie nléeanislne
du lapsus,
Ion point de ,,"ue me permet d'expliquer par Ie mên1e
nléeanisn1e les eas du troisième groupe. .Ie n'ai qu'å
adn1ettre que la seule différenee qui existe entre Ines
trois groupes consiste dans Ie degré de refoulement
de l'intention perturbatrice, J)ans Ie premier groupe,
eetle intention exi
te et est aper
ue de la pel'sonnc qui
parle, avant sa nlanifestation ; e'est alors que se produit
Ie refoulement dont l'intention se venge par Ie Iapsus.
J>ans Ie deuxième groupe, Ie refoulement est plus aceen-
tué, et l'intention n'est pas aper
"ue avant Ie eommenee-
lllent du discours, Ce qui est étonnant, c 'est que ce
refoulenlent, assez profond, n'empèehe pas lïntention de
prendre part à la production du lapsus, Cette situation
nons facilite singulièrement I'explieation de ee qui se
passe -dans Ie troisième. groupe. J'irai nlême jusqu'à
admettre qu'on peut saisir dans l'acte Inanqué la Inani-
festation d'une tendance, refoulée depuis longten1ps,
depui
très longtcmps lnême, de sorte que Ia personne
qui pal.Ie ne s'en rend nullelnent eOlnpte et e
t bien sin-
cère Iorsqu'elle en nie l'existence, l\Jais Dlênle en laissant
de côlé Ie pl
oblènle relatif au troisième groupe, vons ne
pouvez pas ne pas adhérer à Ia conclusion qui découle de
l'observation d'autres cas, à savoir que Ie 'f'e(ou1ement
d'une intention de dire quelque chose conslitlle la condition
'indispensahle d'un lapslls.
1'0US pouvons dire nlaintenant que nous avons réalisé
de nouveaux progrès quant à Ia eonlpréhension des actes
nlanqu
's.
ous savon
non seulen1ent que ces actes sont
des aclcs psychiql1es ayant uTi sens et marqués d'l1ne
intention, qu'ils résuJtent dé l'interi'ércnec dE:' deux inten-
tions din'érentes, nlais aussi qu'une de ces intentions
FREVD. 5
...8
J
LES ACTES MA
QUÉS
òoit, avant Ie discours, avoir subi un certain refo111ement,
pour pouvoir se manifester par la perturbation de
l'autre. Elle doit être troublée elle-mème, avant de pou-
voir devenir perturbatrice. II va sans dire qu'avec cela
nous n'acquérons pas encore une explication cOlnplète'
des phénomènes que nous appelons actes lllanqués,
Nous voyons aussitôt surgir d'autres questions, et nous
pressentons en général que plus nous avancerons dans
notre étude, plus les occasions de poser de nouvelles
questions seront nOll1breuses. Nous pouvons demander,
par exelnple, pourquoi les choses ne se passent pas beau-
coup plus silnplement. Lorsque quelqu'un a l'intention
de refouler une certaine tendance, au lieu de la laisser
s'exprimer, on devrait se trouver en présence de l'un
des deux cas suivants : ou Ie refoulelllent est obtenu, et
alors rien ne doit apparaître de la tendance perturba-
trice; ou bien Ie refoulenlent n'est pas obtenu, et alors
la tendance en question doit s'exprilner franchelnent et
COlllplèten1ent.
lais les actes manqués résultent de COlll-
promis; ils signifient que Ie refoulement est à lllOitié
manqué et à moitié réussi, que l'intention D1enacée, si
eIle n'est pas complètement supprimée, est sufIìsamment
refoulée pour ne pas pouvoir se Dlanifester, abstraction
faile de certains cas isolés, telle quelle, sans modifications.
N ous SOlnlnes en droit de snpposer que la production de
ces eIfets d'interférence ou de cOll1promis exige certaines
conditions particulières, mais nous n'avons pas la
ll10indre idée de la nature de ces conditions. Je ne crois
pas que roême une étude plus approfondie des actcs
IHanqués nous aide à découvrir ces conditions inconnues.
Pour arriver à ce résultat, il nous faudra plutõt explorer
au préalable d'autres régi?ns obscures de la vie psy-
chique; senles Jes analogies que nous y trouverons nous
donneront Ie courage de forlnuler les hypothèses suscep-
tibles de nons conduire à une explication plus COlllplète
des actes manqués.
Iais il y a autre chose : alors mêlne
({u'on travaille sur de petits indices, COJnme nous Ie
raisons ici, on s'expose à certains dangers. II existe une
maladie psychique, appelée Paranoia comtJinatoire, dans
IaqueUe les petits indices sont utilisés d'une façon
ilJ lH i lée, et je n'affirlnerais pas que toutes les conclu-
t-:. I n,-; qui en sont déduitcs soient exactes. Nous ne pou-
tES ACTES M.AXQUÉS
"0
vons nous préserver contre ces dangers qu'en donnant
à nos observations une base aussi large que possible,
que grâce à la répétition des mênles impressions, queUe
fJue soit la sphère de la vie psychique que nous expla-
flons.
Nous allons done abanclonner ici l'analyse des actes
manq ués, J e vais seulement vous recommander ceci :
gardez dans votre mémoire, à titre de modèle, la manièr{1
dont nous avans traité ces phénomènes, D'après C{1tte
manière, vous pouvez juger d'ores et déjà queUes son f
les intentions de notre psychologie. Nous ne voulons pa
seulement décrire et classer les phénomènes ; nous voa-
Ions aussi les concevoir comme étant des indic{1s d'ul1
.leu de forces s 'accomplissant dans l'âme
CODlme la nlani.
festation de tendances ayant un but défini et travaillant
so it dans la même direction, soit dans des directions
opposées. Nous cherchons à nous fornler une conceptio11
dynanzique des phénonlènes psychi.ques, Dans notre
conception, les phénomènes perç'lls doivent s'effacer
devant les tcndances seulenlent admises.
Nous n'irons pas plus avant dans l'étude des actes
manqués ; mais nous pouvons encore faire dans ce domaine
une incursion au cours de laqnelle nous retrouverons
des choses connues et en découvrirons quelques nou-
velles. Pour ce faire, nous nous en tiendrons à la division
en trois groupes qne nons avons établie au début de nos
recherches: a) Ie lapsus, avec ses subdivisions en erreurs
d'écriture, de lecture, fausse audition; b) l'oubli, avec
ses subdivisions correspond ant à l'objet oublié (noms
propres, mots étrangers, projets, impressions) ; c) 1a
méprise, la perte, l'impossibilité de retrouver un objet
rangé, Les erreurs ne nous intéressent qu'en tant qu'elles
se rattachent à l'oubli, à la nléprise, etc.
Nous avons déjà beaucoup parlé dn lapsus; et, pOllr-
tant, nous avons encore quelque chose à ajouter à son
sl1jet. Au lapsus se rattachent de petits phénomènes affec-
tifs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. On ne reconnaît
pas ,'olontiers qu'on a cOlnnlÎs un lapsns; il arrive SOllvent
qu'on n'entend pas son propre lapsus, alors qu'on entend
toujours celui d'autrui. Le lapsus est aussi, dans nne cer-
taine mesure, contagieux; il n'est pas facile de parler de
lapsus, sans en commettre un soi-même. Les lapsusles plus
80
tEC; ACTES
IAXQUES
insignifiants, ceux qui ne nous apprennent rien de par
ticulier sur des processus psychiques cachés, ont cepen-
dant des raisons qu'il n'est pas difficile de saisir. Lors-
que, par suite d'un trouble. quelconque, survenu au
moment de la prononciation d'un mot donné, quelqu'un
énlet brièvement une voyelle longue, il ne manque pas
d'allonger la voyelle brève qui vient immédiatementaprès,
commettant ainsi un nouveau lapsus destiné à compenser
Ie prelnier. II en est de même, lorsque queIqu'un pro-
nonce improprement ou négligenlnlent une voyelle
double; il cherche à se corriger en prononçant la voyelle
double suivante de façon à rappeler la prononciation
exacte de la première: on dirait que la personne qui
parle tient à montrer à son auditeur qu'elle connaît sa
langue Inaternelle et ne se désintéresse pas de la pronoIl-
ciation correcte. La deuxiènlc défornlation, qu'on peut
appeler compensatrice, a précisénlent pour but d'attirer
l'attention de l'auditeur sur la prenlÎère et de lui nlontrer
qu'on s'en est aperçu soi-même, Les lapsus les plus sim-
ples, les plus fréquents et les plus insignifiants consis-
tent en contractions et anticipations qui se nlanifestent
dans des parties peu apparentes du discours. Dans une
phrase un peu longue, par exemple, on comnlet Ie larslls
consistant à prononcer par anticipation Ie dernier nlot
de ce qu'on vent dire. Ceci donne I'Ünpression d'une
('ertaine impatience d'en finir avec la phrase, on atteste
en général une certaine répugnance à communiqueI' cette
phrase on tout simplenlent à parler. :\ ous arrivons ainsi
aux cas-limites oÙ les différences entre la conception
psychanalytique dn lapsus et sa conception physiologi-
que ordinaire s'effacent. l\'ous prétendons qu'il existe
dans ces cas une tendance qui trouble l'intention devant
s'exprimer dans Ie discours; Inais cette tendance no us
annonce seulemeut son existence, et non Ie but qu'eIle
poul'
uit elle-rnênlc. Le trouble qu'elle provoque suit
eertaines influences tonales ou afIinités associatives et
pent être con
'n commc servant à détourncr l'attention
de ce qu 'on veut dire. :\Iais ni ce trouble de l'attention,
ni ces affinités associatives ne suffiscnt à caractériser la
nature n1
me flu processus, L'un et rantre n'en ténloi-
gnent pas DIoins de l'existence d'une intention pertllrba-
trice, sans que nous puissions nous fOflner une idée de
LES ACTES !\J.AXQüts
81
sa nature d'après ses effets, comme nous Ie pouvons dans
les cas plus accentués.
Les erreurs d'écriture que j'aborde Inaintenant ressem-
blent tellement aux lapsus de Ja parole qu'elles ne peu-
vent nous fournir aucun nouveau point de vue. Essayons
tout de même de glaner un peu dans ce domaine. Les
fautes, les contractions, Ie tracé anticipé de mots devant
venir plus tard, et surtout de mots devant venir en der-
Dier lieu, tous ces accidents attestent manifestement
qu'on n'a pas grande envie d'écrire et qu'on est impatient
d' en fillir; des elfets plus prononcés des erreurs
d'écriture laissent reconnaìtre la nature et l'intention de
la tendance perturbatrice. On sait en général, lorsqu'on
trouve un lapslls calami d
ns une lettre, que la personne
qui a écrit n'était pas tout à fa
t dans son état normal;
mais on ne peut pas toujours ét
blir ce qui lui est arrivé.
Les erreurs d'écriture sont aussi rarement aperçues par
leurs auteurs que les lapsus de la parole. Nous signalons
l'intéressante observation suivante: il y a des gens qui
ont l'habitude de relire, avant de les expédier, les leth
es
qu'ils ont écrites. Ð'autres n'ont pas cette habitude, mais
lorsqu'ils Ie font une fois par hasard, ils ont toujours
l'occasion de trouver et de corriger une erreur frappante.
Con1ment expliquer ce fait? On dirait que ces gens
savaient cependant qu'ils ont con1mis un laps us en écri-
vant. Devons-nous l'admettre réellement?
A l'Ï1nportance pratique des lapsus cala'lnl se rattache
un intéressant problème. Vous vous rappelez sans doute
le cas de l'assassin If,., qui, se faisant passer pour un bac-
tériologiste, savait se procurer dans les instituts scien-
tifiques des cultures de microbes pa thogènes excessive-
ment dangereux et utilisait ces cultures pour sl1pprin1er
par cette méthode ultra-moderne des personnes qui lui
tenaient de près. Un jour cet homme adressa à la direc-
tion d'un <..Ie ces instituts une lettre dans laquelle il se
plaignait de l'inefficacité des cultures qui lui ont été
envoyées, mais il cOlnmit une err
ur en écrivant, de sorte
qu'à la place des mots (( dans mes essais sur des souris
ou des cobayes )), on pouvait lire distinctement: (( dans
mes essais sur des hommes )). Cette erreur frappa (l'ail-
leurs les médecins de 1'Institut en question qui, autant
que j
sache, n'cn ont tiré aucune conclusion, Croyez-
82
LES ACTES MAXQUÈS
vous que les médecins n'auraient pas été bien inspirés
s'ils avaient pris cette erreur pour un aveu et provoq ué
une enquête qui aura it coupé court à temps aux exploits
de eet assassin? N e trouvez-vous pas qÜe dans ce cas
l'ignorance de notre conception des actes manqués a été
la cause d'un retard infiniment regrettable? En ce qui
me concerne, cette erreur m'aurait certainement paru
tres suspecte; mais à son utilisation à titre d'aveu s'op-
posent des obstacles très graves. La chose n'est pas
aussi simple qu'elle Ie paraît. Le lapsus d'éeriture con-
stitue un indice incontestable, mais à lui seul il ne suffit
pas à justifier l'ouverture d'une instruction. Certes, Ie
lapsus d'écriture atteste que l'homme est préoccupé par
l'idée d'infecter ses semblables, luais il ne nous permet
pas de décider s'il s'agit là d'un projet malfaisant bien
arrèté ou d'une fantaisie sans aucune portée pratique.
II est même possible que l'homme qui a commis ce lap'
sus d'écriture trouve les meilleurs arguments subjectifs
pour nier cette fantaisie et pour l'écarter comme IHi
étant tout à fait étrangère. VOllS comprendrez mieux plus
tard les possibilités de ce genre, lorsque nous aurons à
envisager ]a différence qui existe entre la réalité psychi-
que et la réalité matérielle, N'empêche qu'il s'agit là d'un
cas où un acte manqué avait acquis ultérieurement une
importance insoupçonnée.
J)ans les erreurs de lecture, nous nous trouvons en
présence d'une situation psychique qui diffère nettement
de celle des lapsus de la parole et de l'écriture. L'une
des deux tendances concurrentes est ici remplacée par
une excitation sensorielle, ce qui la rend peut-ètre moins
résistante. Ce que nous avons à lire n'est pas une éma-
na tion de notre vie psychique, comme les choses que nous
nous proposons d'écrire. C'est pourquoi les erreurs de
lecture consistent dans la plupart des cas dans une sub-
stitution complète. Le mot à lire est remplacé par un
autre, sans qu'il existe nécessairement un rapport de
contenu entre Ie texte et l'effet de l'erreur, la substitution
se faisant généralement en vertu d'une simple ressenl-
blance entre les deux mots, L'excmple de Lichtenberg:
Agamernnon, au lieu de angeno1Jl1Jlen, - est Ie meilleur
de ce groupe. Si l'on veut découvrir la tendance pertur-
batrice, cause de l'erreur,_ on doit laisser tout à fait de
LES ACTES MA
Q{)tS
83
côté Ie texte l11allu et commencer l'examen analytique
en posant ces deux questions: queUe est la première
idée qui vient à l'esprit et qui se rapproche Ie plus de
l'erreur commise, et dans queUe situation l'erreur a-t-elle
été con1mise? Parfois la connaissance de la situation
suffit à elle seule à expliquer l'erreur. Excmple: quel-
qu'un éprouvant un certain besoin naturel erre dans une
ville étrangère et aperçoit å la hauteur du premier étage
d'une maison une grande enseigne portant l'inscription;
<< CLosETlzaus (W.-C,). )) II a Ie temps de s'étonner
que l'enseigne soit placée si haut, avant qu'il s'aperçoive
que c'est (( CORsEThalls (
Iaison de Corsets) )) qu'il faut
lire. Dans d'autres cas, l'erreur, précisément parce qu'elle
est indépendante du contenu du texte, exige nne analyse
approfondie qui ne réussit que si l'on est exereé dans la
technique psychanalytique et si l'on a confiance en elle.
Iais Ie plus souvent il est beaucoup plus facile d'obtenir
l'explication d'une erreur de lecture. Comme dans
l'exemple Lichtenberg (Agalnemnon au lieu de angenoln-
rnen), Ie mot substitué révèle sans difficulté Ie courant
d'idées qui constitue la source du trouble. En ten1ps de
guerre, par exemple, il arrive souvent qu'on lise les
noms de villes, de chefs militaires et des expressions
n1ilitaires, qu'on entend de tous côtés, chaque fois qu'on
se trouve en présence de nlots ayant une certaine ressem-
blance avec ces mots et expressions. Ce qui nous inté-
resse et nous préoccupe vient prendre la place de ce qui
nous est étranger et ne nous intéresse pas encore. Les
reflets de nos idées troublent nos perceptions nouvelles.
Les erreurs de lecture nous offrent aussi pas mal de
cas où c' est Ie texte Inême de ce qu' on lit qui éveille la
ten dance perturbatrice, laquelle Ie transforme alors Ie
plus souvent en son contraire. On se trouve en présence
d'une lecture indésirable et, grâce à l'analyse, on se rend
compte que c'est Ie désir intense d'éviter une certaine
lecture qui est responsable de sa défornlation,
Dans les erreurs de lecture Ies plus fréquentes, que
nous avons mentionnées en premier lieu, les deux fac-
teurs auxquels nous avons attribué un rôle important
dans les actes manqués ne jouent qu'un rôle très subor-
donné: nous voulons parler du conflit de deux tendanccs
et du refoulement de rune d' cUes, lequcl refoulement
84 LES AcrES !tL\XQ[;ÉS
réagit précisénlent par l'elfet de l'acte manqué. Ce n'est
pas que les erreurs de lecture présentent des èaractères
en opposition avec ces facteurs, mais l'empiétement du
couran t d'idées qui aboutit à l'erreur de lecture est bean-
coup plus fort que Ie refoulement que ce courant avait
subi précéden1ment. C'est dans les diverses nlodalités de
l'acte Inanqué provoqué par l'onbli que ces deux facteurs
ressortent avec Ie plus de netteté.
L'oubli de projets est un phénomène dont l'interpré-
tation ne souffre aucune difficulté et, ainsi que nous
l'avons vu, n'est pas contestée nlême par les profanes,
La tcndance qui trouble un projet consiste toujours dans
une intention contraire, dans un non-vouloir dont il nOllS
reste seulenlent à savoir pourqnoi il ne s'exprinle pas
autrenlent et d'une Inanière moins dissimulée.l\Iais l'cxis-
tence de ce contre-vouloir est incontestable, On réussit
bien quelqnefois à apprendre quelque chose sur les rai-
sons qui obligent à dissinluler ce contre-vouloir: c'est
qu'en se dissimulant il atteint tðujours son but qu'il réa-
lise dans l'acte manqué, alors qu'il serait sûr d'être écarté
s'il se présentait COlnnle une contradiction franche. Lors-
qu'il se produit, dans l'intervalle qui sépare la conception
({'un projet de son exécution, un changement inlportant
de la situation psychique, changenlent incompatible avec
l'exécntion de ce projet, l' oubli de celui-ci ne peut plus
être taxé d'acte nlanqué. Cet oubli n)étonn
plus, car on
se rend bien conlpte que l'exécution du projet serait
superfine dans la situation psychique nouvelle. L'oubli
d'un projet ne peut être considéré COlnme un acte nlan-
qué que dans les cas où nous ne croyons pas à un chan-
genlent de ('cUe situation.
Les cas d'oubli de projets sont en général tellement
uniformes et évidents qu'ils ne présentent aucun intérêt
pour notre recherche. Sur deux points cependant l'étude
de eet acte Illanqné est susceptible de no us apprendre
quelqne chose de nouveau, Kous avons dit que l'oubli,
done la non exécution d'un projet, téllloigne d'un contre-
vouloir hostile à celni-ci, Ceci reste vrai, nlais, d'après
nos recherches, Ie contre-vouloir peut être direct au indi-
rect. Pour montrer ce que nous entendons par contrc
vouloir indirect, nous ne saurions mieux faire que de
citer un exeJnpIe ou deux. Lorsque Ie tuteur oublie de
LES ACTE-S MAXQGÉS
85
recomn1andel" son pupille auprès d'une tierce personne,
son oubli peut tenir à ce que ne s'intéressant pas outre
mesure à son pupille il n'éprouve pas grande envie de
faire la recommandation nécessaire. C'est du moins ainsi
que Ie pnpille interprétera l'oubli du tuteur.
Iais la
situation peut être plus compliquée. La répugnartce à
réaliser son dessein peut chez Ie tuteur provenir d'ail-
leurs et être tournée d'un autre côté. Le pupille peut
notamment n'être pour rien dans l'oubli, lequel serait
déterminé par des causes se rattachant à la tierce per-
sonne. V ous voyez ainsi combien peut être difficultueuse
l'utilisation pratique de nos interprétations.
lalgré la
justesse de son interprétation, Ie pupille court Ie risque
de devenir trap méfiant et injuste à l'égard de son tuteUf.
au, encore, lorsque quelqu'un oublie un rendez-vous
qu'il avait accepté et auquel il est lui-mênle décidé à
assister, Ia raison la plus vraisemblable de l'oubli devra
être cherchée Ie plus souvent dans Ie peu de sympathie
qu'on nourrit à l'égard de la personne avec laquelle on
devail se rencontrer. )Iais, dans ce cas, l'analyse pourrait
D10ntrcr que Ia tendance Herturbatrice se rapporte, non
à la personne, mais à l'endroit oÙ doit avoil' lieu Ie re:p-
dez-vous et qu' on voudrait éviter à cause d'un pénible
souvenir qui s'y rattache, Autre exemple: Iorsqu'on oublie
d'expédier une lettre, la tendance perturbatrice peut
bien tirer son origine du contenu de Ia lettre; mais il se
peut aussi que ce contenu soit tout à fait anodin et que
l'oubli provienne de C9 qu'il rappelle par quelque côté
Ie contenu d'une autre lettre, écrite jadis, et qui a fait
naître directen1ent la tendance perturbatrice: on peut
dire alors que le contre-vouloir s'est étendu de la letlre
précédente, oÙ il était justifié, à la lettre actuelle qui ne
Ie justifie en aucune façon. V ous voyez ainsi qu'on doit
procéder avec précaution et prudence, même dans les
interprélations les plus exactes en apparence; ce qui a
la 111ême valeur au point de vue psychologique peut se
montrer susceptible de plusieurs interprétations au point
de vue pratique,
])es phénomènes conlme ceux dont je viens de VOllS
parler peuvent vous paraîtrc extraordinaires. V ous ponr-
riez vons demander si Ie contre-vouloir (( indirect )) n'in1-
prime pas au processus un caractèrc pathologique. ::\Iais
-
8b
LES ACTES l\lANQUÉS
je puis vous assurer que ce processus est égalernent tout
à fait compatible avec l'état normal, avec l'état de santé. '
Comprenez-moi bien toutefois. J e ne suis nullement
porté à admettre l'inLertitude de nos int.erprétations ana-
lytiques, La possibilité de lnultiples interprétations de
l'oubli de projets subsiste seulement, tant que nous
n'avons pas entrepris l'analyse du cas et tant que nos
interprétations n'ont pour base que nos suppositions
d'ordre général. Toutes les fois que nous nous livrons à
l'analyse de la personne intéressée, no us apprenons avec
nne certitude suffisante s'il s'agit d'un contre-vouloir
direct et queUe en est la source.
Un autre point est Ie suivant: ayant constaté que dans
un grand nombre de cas l'oul-li d'un projet se ramène
à un contre-vouloir, nous no us sentons encouragés à
étendre la même conclusion à une autre série de cas où
la personne analysée, ne se contentant pas de ne pas
confirmer Ie contre-vouloir que nous avons dégagé, Ie nie
tout simplement. Songez aux nombreux cas oÙ }' on
ouhlie de rendre les livres qu'on avait empruntés, d'ac-
quitter des factures ou de payer des dettes. N ous devons
avoir l'audace d'affirnler à la personne intéressée qu'elle
a l'intention de garder les livres, de ne pas payer les
dettes, alors lnême que cette personne niera l'intention
que no us lui prèterons, sans être à même de nous expli-
quer son attitude par d'autres raisons. NOllS lui dirons
qu'elle a celte intention, mais qu'eUe ne s'en rend pas
compte; mais que, quant à nous, il nous suffit qu'elle se
trahisse par l'effet de l'oubli. L'autre no us répondra que
c' est précisén1ent pourquoi il ne 5' en souvient pas, V OUS
voyez ainsi que nOllS aboutissons à une situation dans
laquelle nous nous sommes déjà trouvés une fois. En
voulant donner tout leur développenlent logique à nos
interprétations aussi variées quejustifiées des actes man-
qués, no us sommes inlmanquablelnent amenés à admettre
qu'il existe chez l'homlne des tendances susceptibles
d'agir sans qu'il Ie sache, :l\Iais en formulant cette pro-
position, nous nous mcttons en opposition avec toutes les
conceptions en vigueur dans la vie et dans la psychologie.
L'ouhli de nOlns proprcs, de nOlns et de mot:::; étrangers
se laisse de nlème expliquer par une intention contraire
se rattachant directeluent ou indirecten1ent au nOln ou
LES ACTES MANQUÉS
87
au mot en question. J e vous ai déj à cité antérieurement
plusieurs exen1ples de répugnance directe à l'égard de
noms et de n10ts.
Iais dans ce genre d'oublis la déter-
mination indirecte est la pIns fréquente et ne peut Ie plus
souvent être établie qu'à la suite d'une minutieuse ana-
lyse. C'est ainsi que la dernière guerre, :iU cours de
laquelle nous nous son1mes vus obligés de renoncer à
tant de nos affections de jadis, a créé les associations
les plus bizarres qui ont eu pour eIfet d'affaiblir notre
n1én10ire de noms propres. II m'est arrivé récemn1ent de
ne pas pouvoir reproduire Ie non1 de l'inoffensive ville
morave Bisen.z, et l'analyse a n10ntré qu'il ne s'agissait
pas du tout d'une hostilité de ma part à l'égard de cette
ville, n1ais que l'oubli tenait plutôt à la ressen1blance qui
existe entre son non1 et celui du palais Bisen.zz., à Orvieto,
dans lequel j'ai fait autrefois plusieurs séjours agréables.
lei nOlls nous trouvons ponr la première fois en présenee
d'UIl principe qui, au point de vue de la n10tivation de
la tendance favorisant l'onbli de noms, se révélera pIns
tard comn1e jouant un rôle prépondérant dans la détern1i-
nation de syn1ptôn1es névrotiques : il s'agit 110tan1ment du
refus de la mémoire d'évoquer des souvenirs associés à
des sensations pénibles des souvenirs dont l'évocation
serait de nature à reproduire ccs sensations. Dans eeUe
tendance à éviter Ie déplaisir que peuvent causer les
souvenirs ou d'autres actes psychiques, dans ceUe fuite
psychique devant tout ce qui est pénible, nous devons
voir l'ultin1c raison efIìcace, non seulement de l'oubli de
noms, mais aussi de beaucoup d'autres actes n1anqués,
tels que négligences, erreurs, etc.
Iais il selnble que l'oubli de noms soit particulière-
ment facilité par des facteurs psycho-physiologiques ;
aussi pent-on l'observer, même dans des cas oÙ n'inter-
vient aucun élément en rapport avec une sensation
de déplaisir. Lorsque vous vous trollvez en présenee
de quelqu'un ayant tendance à oublier des noms, la
recherche analytique vous pernlettra toujours de con-
stater que, si certains nOlns lui échappent, ce n'est pas
parce qu'ils lui déplaisent ou lui rappellent des sou-
venirs désagréables, mais parce qu'ils appartiennent che.l
lui à d'autres cycles d'associations avec lesquels ih; se
trouvent en rapports plus étroits, On dirait que ces nOffi8
88
LES .\CTES l\L\
Qef
s
sont attachés à ccs cycles et sont refusés à d'autres a.sso-
ciations qui peuvcnt se forDler scIon les circonstances,
Rappe]ez-vous ,,les artifices de la nlnémotechnique et
VOllS constaterez non sans un certain étonnement que
des noms sont oubliés par suite des associations mênles
qu'on établitintentionnellement pour les préserver contre
1'011bli,
ous en avons un exenlple des plus typiques
dans les non18 propres de personnes qui, cela va sans
dire, doivent avoir, pour des homnles différents, une
valeur psychique difIérente, Prenez, par exenlple, Ie pré-
nOlfl Théodore, II ne signifie rien pour certains d'entre
vous ; pOll I' un autre, c'est le pl'énOll1 tIu père, d'un frère,
d'un au1Í, ou nlênle Ie sien. L'expérience analytique vous
montrera que les prerr1Ïers ne courent pas Ie risque d'ou-
blier qu'une certaine personne étrangère porte ce nom,
tandls qu
les autres auront toujours une tendance à
refuser à un étranger un nOIIl qui leur selnble réservé à
leurs relations intinles. Et, nlaintenant, qu'à eet obstacle
associatif viennent s'ajouter l'action du principe de
déplaisir et celle d'un mécanisnle indirect: alors seule-
lll('nt vous pourrez vous faire une idée adéqnate du degré
de complication qui caractérise la détermination de l'ou-
bli monlentané d'un nom. !\-lais une analyse serrée est
capahle de débrouiller tous les fils de cet écheveau conl- 1
pliqué. -t"
L'ouLli d'impressions et d'événenlents vécus fait res-
sortir, avec plus de netteté et d'nne façon plus exclusive
que dans.le
cas d'oubli de noms, l'action de la tendance
qui cherche à éloigner du souvenir tout ce qui est désa-
gréable. Cet oubli ne peut êlre considéré COlllnle un acte
nlanqué que dans la mesure oÙ, envisagé à la lunlière de
notre expérience de tous les jours, it nous apparaît sur-
prenant et injustifié, c'est-à-dire lorsque l'oubli porte,
par exenlple, sur des inlpressions trop récentes ou trop
ÏInportantes ou sur des in1pressions dont l'absence fornle
une lacune dans un enseInble dont on garde un souvenir
parfait. Pourquoi et COlllnlent pouvons-nous oublier en
général et, entre autres, des événenlents qui, tels ceux
de nos pren1Ïères années d'enfance, nous ont certaine-
ment laissé une inlpression des plus profondes? C'est là
un problème d'un ordre tout à fait différent, dans la solu-
tion duquel nous pouvons bien assigner un certain rôle
LES ACTES
L\XQLt
8g
à Ia défense contre les sensations de peine, tout en préve-
nant que ce facteur est loin d'expliqner Ie phénon1ène
dans sa totalité. C'est un fait incontestable que des in1-
pressions désagréahles sont oubliées facilement. De norl1-
breux psychologues se sont aperçus de ce fait qui fit sur
le grand Dar,vin une impression tf\llelnent profonde qu'il
s'e::::.t imposé la (( règle d'or )) de noteI' avec un soin par-
ticulier les observations qui semblaient défavorables à sa
théorie et qui, ainsi qu'il a eu l'occasion de Ie constater,
ne voulaient pas se fixer dans sa n1én1oire.
Ccux qui entcndent parler pour la première fois de
l'oubli comn1e n10yen de défense contre les souvenirs
pénibles n1anquent rarelnent de formuler ceUe objection
que, d'après leur propre expérience, ce sont plutôt les
souvenirs pénibles qui s'effacent difficilement, qui revien-
nent -sans cesse, quoi qu'on fasse pour les étouffer, et
YOllS torturent sans répit, COlnn1e c.est Ie cas, par exenl-
pIe, des souvenirs d'on'enses et d'hun1iliations, Le fait est
exact, n1ais l'objection ne pOl"te pas. II importe de COln-
meneer à compteI' à temps avec Ie fait que la vie psyehi-
que est un champ de bataille et une arène oÙ luttent des
tendances opposées ou, pour parler un langage moins
dynan1Ïqne, qu'elle se compose de cOlltradictions et de
couples antinon1iques. En prouvant l'existence d 'une ten-
dance déterminéc, nons ne prouvons pas par là-Inème
l'al,sence d'unc autre tendance, agissant en sens con-
traire, II y a place pour l'une et pour l'autre. II s'agit seu-
[erncnt de connaître les rapports qui s'établissent entre
Ips oppositions, les actions qui élnanent de rune et de
['autre,
La perte et l'impossibilité de retrouvcr dcs c bjets
rangés nous int
ressent tout partieulièrelnent, à cause
de la lnultiplicité d'intcrprétations dont ces dcux acte8
rnanqués sont susceptiLles èt de la variété des tendancl's
auxquelles ils obéissent. Ce qui est con1rnun à tOllS les
cas, c'est la volonté de pcrdre; ce qui d ifi'ère d'un cas
à l'autre, c'cst la raison et c'est Ie bllt de la perte, ()n
perd un ohjet lorsf(llïl est usé, lorsqu'on a l'intention .
de Ie rcnq)lacer par un JllpillPHI\ Iorsqu'il a ccssé df'
plairc, Jorsqn 'on 1(\ tien! d 'un{:. personnc :lyec hl({uelle on
a cessé d'l'tre en bons ternles on lors(Jll ïl a été acq 1) i s
dans des circonstances auxquelles on ne veut plus penser.
go
LES ACTES MA
QUÉS
Les faits de laisser tOll1ber, de clétériorer, de cassel' un
obiet peuvent servir aux mêll1es fins, L'expérience a été
fane dans la vie sociale que des enfants in1posés et nés
hors mariage sont beaucoup plus fragile
que les enfanls
reconnus comll1e légitimes. Ce résultat n' est pas Ie fait
de la grossière technique de faiseuses d'anges; il s'expli-
que par une certaine négligence dans les soins donnés
aux premiers. II se pourrait que la conservation des objets
tombât sous la même explication que la conservation
des enfants.
Iais dans d'autres cas on perd des objets qui n'ont
l"ien perdu de leur valeur, avec la seule intention de sacri-
fieI' quelque chose au sort et de s'épargner ainsi Hne
autre perte qu'on redoute. L'analyse ll10ntre que cette
manière de conjurer Ie sort est assez répandue chez nous
et que pour cette raison nos pertes sont souvent un sacri-
fice volontaire, La perte peut également être l'expression
d'un défi ou d'une pénitence. BreI', les Inotivations plus
éloignées de la tenclance à se débarrasser d'un objet par
la perte sont innombrables.
Comme les autres erreurs, la méprise est souvent uti-
lisée à réaliser des désirs qu'on devrait se refuser, I...'in-
tention revêt alors Ie masque d'un heureux hasard. Un
de nos amis, par exemple, qui prend Ie train pour aIler
faire, dans les environs de la ville, une visite à laquelle
il ne tenait pas beaucoup, se trompe de train à la gare
de correspondance et reprend celui qui retourne à la
ville. Ou, encore, il arrive que, désirant, au cours d'un
voyage, faire dans une station intermédiaire une halte
inColl1patihle avec certaines obligations, on manque
comme par hasard une correspondance, ce qui permet en
fin de compte de s'offrir l'arrêt voulu, Je puis encore
VOllS citeI' Ie cas d'un de mes malades auquel j'avais
défendu d'appeler sa maîtresse au téléphone, mais qui,
toutes les fois qu'il voulait me téléphoner, appclait<< par
erreur )>, <( mentalenlent >>, un faux nUll1éro qui était pré-
cisément celui de sa InaÎtresse, V oici enfin l'observation
concernant une méprise que no us rapporte un ingénieur:
observation élégante et d'une importance pratique consi-
dérable, en ce qu'elle nous fait toucher du doigt les préli-
minaires des dommages causés à un cbjet :
(( Depnis quelque temps, j'étais occupé, avec plusieurs
LES ACT.E
MA1\UUES
at
de mes collègues de l'École supérieure, à une série d 'ex-
p<'riences très compliquées sur l'élasticité : travail dont
nOlls no us étions chargés bénévolelnent, mais qui com...
nlençait à nous prendre un ten1ps exagéré. Un jour Oll
je nle rendais au laboratoire avec mon collègue F...,
celui-ci Dle dit qu'il était désolé d'avoir å perdre tant de
temps aujourd'hui, attendu qu'il avait beau coup à faire
chez lui. Je ne pus que l'approuver et j'ajoutai en plai-
santant et en faisant allusion à un incident qui avait eu
lieu la semaine précédente: (( Espérons que Ia machine
restera aujourd'hui en panne COInme l'autre fois, ce qui
DOUS pernlettra d'arrêter le travail et de partir de bonne
heure I ))
(( Lors de la distribution du travail, mon collègue F.
. se
trOll\
a chargé de régler Ia soupape de Ia presse, c 'est-à-
dire de laisser pénétrer lentement Ie liquide de pression
de l'accumulateur dans Ie cylindre de la presse hydrau-
lique, en ouvrant avec précaution Ia soupape; celui qui
dirigB l'expérience se tient près du manOll1ètre et doit,
]orsque la pression voulne est atteinte, s'écrier à haute
voix: (( halte I )) Ayant entend u eet appel, F.., sa isi t Ia SOll-
pape et la tourne de tontes ses forces,.. à gauche (toutes
les soupapes sans
xception se ferment par rot
tion à
droite I) II en résulte que tonte la pression de l'accnnlU-
latenI' s'excrce dans la presse, ce qui dépasse la résis-
tance de la canalisation et a pour eifet la rupture d'une
soudure de tuyaux: accident sans gravité, mais qui nous
oblige d'interrompre Ie travail et de rentrer chez nous.
Ce qui est curieux, c'est que mon ami F,.., auquel j'ai eu
l'occasion, queIque temps après, de parler de cet accident,
prétendait ne pas's'en souvenir, alors que j'en ai gardé,
en ce qui Ine concerne, un souvenir certain. ))
!)es cas comine celui-ci sont de nature à VOllS snggérer
Ie soupçon que si les m
ins de y
s serviteurs se trans-
forment si souvent en ennenlies des objets qne vous
possédez dans yotre 111aison, cela peut ne pas être dû à
un inofrensif hasard.
lais vons pouvez également vons
denlander si c'est toujours par hasard qu'on se fait du
mal à soi-même et qu'on nlet en danger sa propre inté-
grité. Sonp<:on et question que l'analyse des observations
dont YOUS pourrez disposer éventuellement vous per-
mettra de vérifier et de résoudre.
9 2
tES ACTES MANQUÉS
J e suis loin d 'avoir épuisé tout ce qui peut être dit a t1
sujet des aetes manqués, II reste encore beaucoup de
points à examiner et à disculer. l\Iais je serais très satis-
fait si je savais que j'ai réussi, par Ie peu que je vous ai
dit, à ébranler vos anciennes idées sur' Ie sujet qui nous
occupe et à vous rendre prèts à en accepter de nouvelles.
Pour Ie reste, je n'éprouve aucun scrupule à laisser les
choses au point où je les ai amenées, sans pousser plus
loin. Nos principes ne tirent pas toute leur démonstration
des seuls actes manqués, et rien ne nous oblige à borneI'
nos recherches, en les faisant porter uniquement sur les
matériaux que ces actes nous fournissent. Pour nous, la
grande valeur des actes manqués consiste dans leur fré-
quence, dans Ie fait que chacun peut les observer facile-
nlent sur soi-nlème et que leur production n'a pas pour
condition nécessairc un état 1110rbide quelconque. En
terminant, je voudrais seulement vous rappeler une de
YOS questions qne j'ai jusqu'à présent laissée sans
réponse : puisque, d'après les nombreux exemples que
nous connaissons, les hommes sont souvent si proches
de la compréhension des actes manqués et se comportent
souvent com me s'ils en saisiseaient Ie sens, comDlent se
fait-il que, d'une façon générale, ces mèmes phénomènes
]f\ur apparaissent souvent comme accidentels, comme
dépourvus de sens et d'importance et qn'ils se montrent
Sl réfractaires à leur explication psychanalytiqne ?
V ous avez raison: il s'agit là d'un fait étonnant et qui
demande une explication.
tais au lieu de vous donner
("eUe explication toute faite, je préfère, par des enchaîne-
lllents succcssifs, vons rendre à n1pn1e de la trouver, sans
que j'aie besoin de venir à votre secours.
Fl' U!D.
DEUXIÈl\IE PARTIE
\T_XV LE IlÊVE
CHAPITRE V
DTFFICULTÉS ET PRENIIÈRES APPROCHES
On déconvrit un jour que les syn1ptômes morbides de
certains uerveux ont un sens 1. Ce fut là Ie point de dé-
part du tl'aitement psychanalytique. Au coul's de ce tr
-
ten1ent, on constata que les malades alléguaien t dcs rêvcs
{
n guise de syn1ptômes. On supposa alors qnc cps rêves
de,'aient égalen1cnt avoil' un sens.
Au lieu cependant de suivre l'ordre historique, nous
a]]ons commencer notre exposé par Ie bout opposé. N ous
allons, à titre de préparation à l'étude des névroses,
,dérnontrer Ie sens des rêves. Ce renversement de l'ordre
-tl'exposition est justifié par Ie fait que non seulenlent
)'étude des rêves constitue la meilleure prépal'ation à
-('eUe des névroses, ]nais que Ie rêve lui-n1f-Ine est un
symptôme névrotique, et un symptôme qui présente pour
nous l'avantage inappréciable de pouvoir ètrc observé
chez tOllS les gens, ]nême ehez les bien portants. Et
alors même que tous les homInes seraient bien portants
ct se contenteraient de faire des rêves, nous pourrions,
par }'examen de ceux-ci, arriveI' aux mêmes constatations
.(Iue celles que n011S obtenons par l'analyse des névroses,
C'est ainsi que Ie rêve devi
nt un objet de recherche
psychanalytique. Phénon1ène ordinaire, phéfto111ène au-
(Iuel on attache peu d'importance, dépourvu en appa-
rence de toute valeur pratique, con1me les actcs manquéd
avec lesquels il a ce trait COHU11un qu'il se prodult chez
les gens bien portants, Ie rêve s'oIfre à nos investiga-
tions dans des conditions plutôt défavorables. Les actes
]llanql1é
étaient seulement négligés par la science et on
s 'en etait pen soucié ; mais, à tout prendre" il n'y avait
I, Joseph Breuer, en I88o-I88
, Voir à ce sujet les cOHfl-l'
nces que j7ai
fartes en Amérique en I
)09 (Cinq conférences sur la l'sychanalyse, trad.
f,'anç, par Yyeø Le Lay. Payot) Paris, I9
I),
9 6
LE RÊ\rE
aucunc honte à s'en occuper, et ran se disait que, s'il y a
des choses plus importantes, il se peut que les actes Ulau-
qués nous fournissent également des donn'ées intére::;-
santes, J\Iais se livreI' à des recherches sur les rêvcs était
c.onsidéré comme une occupation non seulelnent sans
,-aleur pratique et superfIue, Inais encore COlnnle un
passe-tenlps honteux: on y yoyait une occupation anti-
scient
fique et dénotant ch,ez celui qui s'y livre un pen-
chant pour Ie mysticisme. Qu'un médecill se consaere à
l'étude du rêve, alors que la neuropathologie et la psy-
chiatrie oLfrent tant de phénomènes infininlent plus sé-
rieux : tumeurs, parfois du volunle d'une pomme, qui
comprilnent l'organe de la vie psychique, hémorragies,
inflánlmations chroniques au cours desquelles on peut
démontrer sous Ie microscope les àltérations des tissus I
Non t Le rêve est un objet trop insignifiant et qui ne nlé-
rite pas les honneurs d 'une investigation!
11 s'agit en outre d 'un objet dont Ie caractère cst en
opposition avec tòiltes les exigences de Ia science exacte,
d'un objet sur lequel ,lïnyestigateur ne possède aucune
certitude. Une idée fixe, par exeulple, se présente avec
des contours nets et bien délimités, (( Je suis l'enlpereur
de Chine >>, proclan1e à haute yoix Ie Inalade. :I\lais Ie
rève? Le plus souvent, il ne se laisse même pas raconter.
Lorsque qnelqu'un expose son rêve, qu'est-ce qui nous
garantit rexactitude de son récit, qu'est-ce qui nons
prouve qn'il ne déforlne pas son rêve pendant qu'il Ie
raconte, qu'il n'y ajoute pas de détails lrnaginaires, du
fai t de rinc-ertitude de son souvenir? Sans parler que la
plupart des rêve
échappent au souvenir, qu'il n'en reste-
dans la Inémoire que des fragnlents insignifiants, Et c'est
sur l'interprétation de ces Inatériaux qu'on veut fonder
nne psychologie scientifiq.ue 011 une n1éthode de traite-
nlent de malades?
Un certain excès dans un jugcll1ent do it tòujours nOllS
nlettre en méfiance. II est évident que les objections con-
tre Ie rêve, en tant qu'objet de recherches, vont trop
loin. Les rêves, dit-on, ont une ÏInportance insignifiante?
1'\ ous avons déj à eu à répondre à une objection du même'
genre à propos des actes manqués. N ous no us SODlmes
dit alors que de grandcs choses peuyent se Inanifester
par de petits signcs. Quant à l'indéterlnination des.
DIFF.lCL'LT]
S ET pnE?!I
=HES APpnOCJJE
;
97
r<"'vps, cUe constitue précisénlent un caractère comme
un autre; nous ne pouvons prescrire aux ('hoses Ie carac-
tère qu'elles doivent présenter. II y a d'aillenrs nussi des
. l't.'.ves clail
s et définis. Et, d 'autre part, la recherche psy-
chiatrique porte souvent sur des objets qui sou{frent de
]a Inème indéter]nination, eOIll1ne c'-est Ie cas de hean-
coup de représentations obsédantes dont s'occupent
cependant des psychiatres respectables et éminents, J e
HIe rappelle Ie dernier cas qui s'est présenté dans Ina
pratique JllédicaÌe, La malade conl1nença par me décla-
reI': (( J'éprouve un sentilnent COlnnlC si j'avais fait on
vouln faire du tort à un ètre vivant.,. ..l\.. un enfant ?
Iais
non, p}utöt à un chien. J'ai l'in1pression de l'avoir jelé
d'un pont on de lui avoir fait du mal autrement. )) NOlls
ponvons remédier au préjudice résultant de l'in
ertitude
des sonvenirs qui se rapportent à nn rève, en postulant
que ne doit être considéré eomme étant Ie rêve qne co
que Ie rêveur racontc et qu'on doit faire abstraction de
tOl!t ce qn'il a pn ouhlier on di-former dans ses souve-
nil's. En1ìn, il n'esl pas pcrn1is tIe dire d'une façon géné-
rale que Ie rêve est un phénomène sans inlportance, Cha-
('un sait par sa propre expérience que la disposition psy-
chique dans laquelle on se réveille à la suite d'un rève
peut se Dlaintenir pendant une jonrn
e entière. Les mé-
decills connaissent des cas oÙ nne maladie psychiql1e a
déhuté par un rêve et oÙ Ie nlalade a gardé une idée
iixe ayant sa source dans ('e rève, On raconte que des
personnages historiques ont puisé dans des rêves la
force d'aceolnplir certaines grandes actions. On peut
done se den1ander d'oÙ vient Ie mépris que les milieux
scientifiqlles professent à l'égard dn rêve.
J e vois dans ce mépris une réaction contre l'importance
f\xagérée qui lui avait été attribuée jadis, On sait que la
reconstitution du passé n'est pas chose facile, mais nC?us
ponvons adlneUre sans hésitation qne nos ancêtres d'il
y a trois mille ans et davantage ont rêvé de la nlênlC
Inanière que nous.
t\11 tant que nous Ie saehions, tOllS les
peuples anciens ont attaché anx rêves une grande valeur
et les ont considérés eOIllllle pratiquement ntilisables.
lIs y ont puisé des indications relatives à l'avenir, ils y
ont cherehé des présages, Chez les Grecs et les peu-
pies orientaux, une campagne militaire sans interprètes
!)s
LE RËV1t
de songes
tait répl1tée aussi in1possible que de nos j()ur
une calnpagne sans les llloyens de reconnaissance four-
nis par l'a, iation. Lorsque Alexandre Ie Grand eut enlre-
pris son expédition de conquête, il avait dans sa suite
les interprètes de songes les pIns réputés, La ville de
1'yr, qui était encore située à cette époque sur une He,_
opposait au roi llne résistance tcIle qu'il était décidé à
en Jevpr le sibg
, lorsqu'il vit une nuit un satyre se livrant
à nne danse triomphale. A_yant fait part de son rêve 3-
son devin, il reçut l'assurance qu'il fallait voir là l'an-
nonce (rUne victoire sur la ville. II ordonna en consé-
qucnce I'assaut, et la ville fut prise, Les Etrusques et
les H.olnains ,se servaient d'autres moyens de åevinel
l'avenir, .Illais l'interprétation des songes a été cultivée
et avait ..loni {rUne grande faveur pendant toute l'épOqHC
gréco-rolnaine, De la EUéI"3ture qui s'y rapporte, il ne
HOUS reste que l'ouvrage capital d'l\rtélnidore d'Éphèsc t
qni daterait de l'époque de l'en1pereur A_drien. COlument
se fait-il qne l'art d'interpréter les sanges tonlbât en déca-
d
nce ct Ie t"êve lui-même en discrédit? C'est ce que je
ne saurais YOUS dire. On ne pent voir dans cette déca-
dence et dans ce dis
rédit l' etTet de l'instruction, car lé
sOlnbre Inoycn âge avait fidèleInent conservé des ChOSC8
beauconp plus absurdes que l'ancienne interprétation
des songes, ì\lais Ie fait est que l'intérêt pour les rêycs
d
généra pen à peu en superstition et trouva son dernicr
r
ruge nuprÖs de gens incllites. Le dernier abus de l'in-
,. ., . . " .
tcrprütatlon, qUI s est Inalntenn Jusqu a nos jours, con-
sisle à apprendre par les rèves les nUlnéros' qui sortiront
an tirage de la petite loterie. En revanche, la sciencn
cxacte de nos jours s'est occupée des rêves à de nOlìl-
hreuscs repl
ises, mais toujours avec l'intention de leu i"
appli({uer ses théories psychologiques. Les médecins
yoyaient natnrellelnent dans Ie rève, non un acte psy-
chiqu{', Blais une n1anifestation psychique d'excitations
sOlnati.ques. I3inz déclare en 1879 que Ie rêve est un
(( processus corporel, toujours inutile, souvent lllème
Inorbide et qui est à l'âme univer::;elle et à l'inll1l0rtalitÚ
ce qU'ull terrain sablonneux, recouvert de luauvaises
herbes et situé dans queIque bas-fond, est Þ l'éther hlell
(] ni le don1ine de si haut )).
Ianry cOlnpare Ie rêve allx
coutractions désordonnée
de la ùan.se Sa!ut-Guy, Cll
DIFFiCULTÉS ET PRE
IÈRES APPHOCHE
93
opposition avec les nlouvements coordonnés de l'holnnle
nornlal ; et une vieille' comparaison assimile les rêves
aux sons que ({ produit un homme inexpert en nlusique,
en faisant courir ses àix doigts sur les touches de l'ins-
trument D.
Interpréter signifie trouver un sens caché; de eela, il
ne pent naturellenlent pas être question, lorsqu'on dépré-
cie à ce point la valeur du rêve, Lisez la description dn
rêve chez Wundt, chez Jodi et autres philosophes llloder-
nes: tous se contentent d'énulllérer les points sur les-
quels le rt've s'écartè de Ia pensée éveillée, de faire res-
sort-ir la déeonlposition des associations, la suppression
du sens critique, l'élimination de toute connaissance et
taus les aulres signes tendant à montrer Ie pen de valeur
qu'on doit attacher aUK rêves, La senIe contribution prè-.
cieuse à la ('onnai
sance tIu rêve, dont nous soyons rede-
vahles à la science exacte, se rapporte à IÏnfluence
qu' exercent sur Ie contenu des rèves les excitations' cor-
porellc
se produisaht pendant Ie sommeil. Lin auteur
norvégien récemnlent décédé, J, l\fourly- V old, nOl
S a
laissé deux gros volumes de recherches cxpérinlentales
sur Ie S01111neil (traduits en allenland en 1910 et 1912),
ayant trait à pell près uniquernent aux efl'et8 produits par
les déplacelnents des membres, On vante ces recherches
COlnnle des modèles de recherches exactes sur Ie som-
TIleil.
fais que dirait Ia science exacte, si eUe apprenait
que nous voulons essayer de décol1vrir le sens des rêves?
Peut-être s'est-eUe déjà prononcée à. ce sujet, nlais nons
n
nous laisserons pas rebuter par son jllgernent. Puisf{ue
les actes Illanqués peuvent avoir un sens, rien ne s'op-
pose à ce qu'il en soit de mênle des rêves, et dans beau-
coup' de cas ceux-ci ont e(fectivement un sens qui a
échappé à la recherche exacte, Faisons done nÔtre Ie pré-
fugé des anciens' et du peuple et engageons-nous sur les
traces des interprètes des songes tie jadis,
lais nons devons tout d'abûrd nons orienter dans
notre tâche, passer en revue le domaine du rêve, Qll'est-
ce done qu 'un rêve? II est difIìcile d'y répondre par une
définition, A t1ssi ne tenterons-nous pas nne définition là
oÙ il sufHt d'índiqner une nlatière que tout Ie maude
connaÎt. l\Iais nOllS devrions faire ressol'tir les caractère
essenticl;-; du rêvc, Où les trouver? Il y a tant de ditl'é-
100
LE RÊYE
rences, et de toutes sortes, à lïntéri
nr du cadre qui
délimite nolre dOInaine I Les caractères esscntiels seront
ccux que nons ponrrons indiquer COl1l1ne étant C01l1-
mllns à tOllS les rèves, .
Or, Ie prell1ier des caractères COlnnHlns à tOllS les rêves
est que nous dormons lorsque nons rêvon::3, II est évi-
dent que les rêves représentent llne n1anifestation de la
vie psychique pendant Ie SOl111neil et que si cetto vie offre
certaines ressemblances avec celIe de l'état de veille,
cUe en est anssi séparée par des diITérences considéra-
bles, Telle était déjà la détìnition d'.Aristote, II est pos-
sible qn ïl existe entre Ie rève et Ie SOB1meil des rapports
encore plus étroits, On est souvent réveillé par un rêve,
on fait sOllvent un rêve lorsqu'on se réveiUe
pontané-
111 en t ou Iorsqn' on est tiré du somn1eil violenlment. Le
rt've apparaìt ainsi comme un état intern1édiail'e entrc Ie
sOlnn1eil et la veille, NOlls voilà en conséquence ramenés
an sommeil. Qu'est-ce que Ie somnleiI?
Ceci est un probIème physiologique ou biologique,
{lncore très discl1té et discutable,
ous ne pouvons rien
<lécider à son sujet, lnais j'estin1e que nons devons es-
sayer de caractériser Ie sOlnmeil au point de vue psycho-
logique, Le sonlmeil est un état dans Ieq
lel Ie dormeur
ne vcut rien savoir du monde extérieur, dans Jequel son
intérêt sc tronve tout à fait détaché de ce lnonde. C'est
en me retirant du monde extérieur et en me prémunis-
sant eontre les excitations qui en viennent, que je me
})longe dans Ie sommeil. Je n1'endors encore lorsque je
suis fatigué par ce monde et ses excitations. En m'endor-
Juant, je dis au monde extéricllr: laisse-lnoi en repos,
car je veux dorlnir. L'.enfant dit, au contraire : je ne veux
pas encore In'endormir, je De suis pas fatigué, je veux en-
core veiller. La tendance biologique du repos semble done
consister dans Ie délasselnent; son caractère psychoIo-
gique, dans l'extinction de l'inté
êt pour Ie monde exté-
rieur. Par rapport à ce monde dans Iequel DOUS sommes
venus sans Ie vouloir, nous nous trouvons dans une
situation telle que nous ne pouvons pas Ie supporter
d'unc façon ininterroD1pue. Aussi nous replongeons-nous
de tenlps à autre dans rétat oÙ nous nous trouvions avant
de veuir au monde, lors de notre existence intra-utérine.
Nous nous créons du lnoins des conditions tOllt à fait
DjFFíCULTÉ
ET pnE
IlÈRES APPROCHES 101
3nél1ogues à ccHes de ceUe existence: c.haleur, obscn-
Tité, absence d'excitations, Certains d'enlre nons se ron-
lent en outre en paquet serré et donnent à leur corps,
pt>nòant Ie sommeil, nne attitude analogue à celIe qu'il
avait dans les flancs dc la n1ère, On dirait que Inème à
1'Útat adnlte nous n'appartenons au luonde que pour les
<lenx tiers de notre individualité et que pour un tiers nous
ne sonunes pas encore nés. Chaque réveil Inatinal est
pour nons, dans ces conditions, COlnn1e une nouvelle
Haissance.
e disons-nous pas de rétat dans lequel nOllS
nous tronvons en sortant du s0l111neil: nous SO]}1Jnes
COJnn1C des nouvean-nés? Ce disant, nous nous . fai-
sons sans doute une idée très fausse de la scnsation
générale dll Ilouveau-né. II est plutöt à snpposer que
cclni-ci se sent très mal à son aise. Nons disons égale-
Jnent de la naissance : apercevoir la IUll1ière du jour.
Si Ie sOIDlneil est ce qne nous venons de dire, Ie rêve,
loin de devoir en faire partie, apparaìt plutôt comme un
ccessoire n1alencontreux. Nous croyons que Ie somlneil
sans rèves est Ie lneillenr, Ie senl vrai ; qu'aucune acti-
vité psychique ne devrait avoir lieu pendant Ie sommeil.
Si une activité psychique se produit, c'est qu
nDUS
n'avons pas réussi à réaliser l'état de repos fretal, à sup-
priJner jusqu'aux derniers restes de toute activité psy-
chique. Les rèves ne seraient autre chose que ces restes,
et il semblerait en eifet que Ie rêve ne doit avoir aucun
sense II en était antrement des actes n1anqttés qni sont
des activités de l'état de veille.
Iais quand je dors, après
avoir réussi à arrèter IHon activité psychique;t à quelques
restes près, il n'esl pas du tout nécessaire que ces restes
.aient un sens. Ce sens, je ne sallrais même pas l'utiliser,
13 pIlls grande partie de llla vie psychique étant endor-
n1Ïe, II nc pourrait en eifel s'agir que de réactions sons
forme de ('ontractions, que de phénolnènes psychiques
provoqués directen1ent par une excitation sOlnatiqlle.
Les rêves ne seraient ainsi que des restes de l'activité
psychique de l'état de veille, restes susceptibles seule-
ment de troubler Ie son1meiI; et nOllS n 'anrions plus qn'à
abandonner ce sujet con1me ne rentrant pas dans Ie cadre
de la psychanalyse.
?\Iais à sup poser mên1e que Ie rêve soit inutile, il n 'en
existe pas moins, et nous pourrions essayer de DOUS
102
LE RÊVE
expliquer cette existence. Pourquoi la vie psychique ne
s'endort-elle pas? Sans donte, paree que quelque chose
s' oppose à. son repos. Des excitations agissent sur eUe,
auxqllelles
ne do it réagir. Le rêve exprim-erait donc Ie
nlode de réaction de I' âme, pendant I' état de sommeil, aux
excitations qu'elle suLit. Nous apercevons ici une voie
d'accès à la compréhensio)} du rêve. Nous pouvons re-
chercher queUes sont, dans les différents rêves, les exei-
t3tions qui tendent à troubler Ie sOlnmeil et auxquelles
Ie dorlueur réagit par des rêves,
ous aurons ainsi dégagé
le premier caractère conlmun à tous les rêvcs,
ExÏ:ste-t-il un autre caractère comnlun? Certainenlent,
mais iI est beaucol1p plus difficile à saisir et à décrire,
Les processus psychologiques du sOffilneil difIërent tout
à fait de ceux de l'état de veille, On assiste dans Ie som-
Ineil â beaucoup d'événelnents auxqueis on eroit, 8101"8
qu'il ne s'agit peut-être que d'une excitation qui. nous
trouble, On voit surtout des images visuelles qui peu\'ent
parfois être accon1pagnées de sentinlents, d'idées, d'inl-
pressions fournis par des sens autres que la vue, nlaÍs
toujours et partout ce sont les images qui don1Ïnent,
Aussi la di fIic
tlté de meonter un rêve y i
nt-elle en par-
tie dece que nous avons à tradnire d
i!Eag es èñp
o-
les. Je pourrais VOllS dessiner mon rève, dit souvent Ie
rèveur, mais je ne saurais Ie raconter. II ne's'agit pas là,
à proprement parler, d'une activité psychique réduite,
comme rest celIe du faible d'esprit à côt
de celle de
1 'hOlllme de génie : il s'agit de quelque chose de qtlatl-
tativement différent,- sans qu' on puisse dire en quoi la
différence consiste, G,- Th, Fechner formule quelque
part cette supposition que la scène sur laquelle se dérou-
lent les rêves (dans l'âme) n'est pas celle deS" r-eprésen-
tations de la vie éveillée, C'est une chose que no us ne
comprenons pas, dont nous ne savon3 que penser ; mais
('ela exprin1e bien cette impression d'étrangeté que DOUS
13.issent la plllpart des rêves. La eomparaison de l'activité
qui se Inanifeste dans les rêves, avec le
effets obtenus
par une main inexperte en musique, ne nous est plus ici
d'aucun secours, parce que Ie clavier touché par cctte
main renù toujours les nlên1es sons, qui n'ont pas besoin
d'être méloùiellx, toutes les fois que Ie h38ard fera pro-
mener la' lllain sur scs touches, ...
yons bien présent à
DU,VICULTÉS ET PRE
HÈRES APPHOC}IE5
103
l'esprit Ie deuxièn1e caractère comUlun des rê\"cs, tout
incon1pris qu'il soit.
Y a-t-it encore d'autres caractères con
muns ? Je n'en
trouve plus et ne vois en général que des différences sur
tous les points: augsi bien en ce qui concerne tl dur
e
apparente que la netteté, Ie rôle joué par les émotions,
l
persistanee, etc, Tout se passe, à notre avis, autrc-,
ment que s'il ne s'agissait que d'une déîense fOl'cée,
monlentanée, 'spasn1odique contre nne excitation. En ce
qui concerne, pour ainsi dire, leurs dilnensions, it y a
des rèves très COl
rt5 qui se cOlnposent d'une in1age on
de quelques rares Ï1nages et ne contiennent qu'une idée,
qu'un 1110t; il en est d'autres dont Ie COl1tenu est très
riche, qni,se déroulent comme de véritables romans et
semblent durer très longtenlps. II y a des rêves aussi
nets que les événements d
la vie réelle, tellement net
que, luèlne réveillé5, nous avons besoin d'un certain
temps pour nous rendre compte qu'il ne s'agit que d'un
r(.ve; il en est d'autres qui s
nt dé&
spérément faibles,
eITacés, fious, et n1èlne, dans un seul et même rève, on
trouve parfois des parties d'une gral1de netteté, à cÔté
d'autres qui sont insaisissablernent vagues, II y a des
rèves pleins de sens ou tout an moins cohérents, voire
spiritue!s, d'une beauté fantastique ; d'antres sont em-
brollillás, stupides, absurdes, voir
extravagants. Cer-
tains rêves nons laissent tout à fait froids, tandis que dans
d'autres toutcs nos éìnotions sont éveillées, et nous éprou-
vons de la douleur jusqu'à-en pleurer, de l'angoisse qui
nons réveille, de l'étonnen1ent, du ravissement, etc. La
plupart des rêves sont vite oubliés après le réveil OU, s'ils
se mainticnnent pendant la journée, ils pâlissent de plu
en plus et présentcnt vel'S Ie soil' de grandes lacunes;
certains rêves, au contraire, ceux des enfants, par
exen1ple, se conservent tellement bien qu' on les retrouve
parfois dans Ses souvenirs, au bout de 30 ans, comn1e une
inlpression toute récente, Certains rêves peuvent, CODune
l'individu hUlnain, ne 5e proJuire q u'une fois ; d'autres se
reproduiscnt plusieurs fois chez la mênle personne, soit
teis quels, soit avec de légères variations. llref, cette insi-
gnifiante activité psychique nocturne dispose d'un réppr-
toire co] os
al, est ca pablè de l'ecréer tou tee que l' ânle crée
pendantson activité diuI
neJ Inais ellc n'estjamais 13. Illêlue
104
LE RÊYE
On pourrait essaycr d'explif}llcr tontes ces variétés du
rève, en supposant qu'elles correspondent nux divers
-{tats intermédiaires entre Ie somnleil et Ia veille, aux
(]iyerses phases dn sOlnnleil incomplet.
Iais, s'il en était
insi, on devrait, à mesure que Ie rêve acquiert plus
de valeur, un contenu plus riche et une netteté plus
grande, se rendre (
ompte de plus en plus distinctelllent
<ju'il s'agit d'un rève, car dans les rê\yes de ce genre Ia
vie psychique se rapproche Ie plus de ce qn'elle est à
l'élat de veille, Et, surtout, il ne devrait pas y avoir
alors, à côté de fraglnents de rêves- nets et raisonnables,
d'autres fragments dépourvus de toute netteté, absurdes
{'
t suivis de nouveaux fragnlents nets, Adnlettre l'expli-
cation qne nons venons d'énoncer, ce serait attribuer à
la vie psychique la faculté de changer Ia profondeur de
son sonlnlcil avec une vitesse et une facilité qui J ne cor-
respondent pas à Ia réalité, Nons pouvons done dire que
('('He explication ne tient pas. En général, les choses ne
sont pas aussi silnples,
NOlls renoncerons, jusqu'à nouvel ordre, à rechercher
Ie (( sens )) du r
ve, pour essayer, en partant des car.ac-
tères COlnn1uns à tons les rêves, de les mieux comprendre.
Des rapports qui existent entre les rèves et l'état q.e SOffi-
Ineil, nous .avons concln qne le rèye est une réaction à
une excitafion tronblant Ie sOllizneil. C'est, nons Ie
savons, Ie seul et nniqne point sur lequella psychologie
expériluentale puisse nous prèter son concoul'S, en nous
fOllrn1ssant la preuve que les excitations subies pendant
Ie sOlllffieil apparaissent dans Ie rêve,
01.18 connaissons
beaneoup de recherches se rapportant à ('cUe question,
jusqnes et y compris celles de )'Ionrly- \7' old dont nous
avons parlé plus haut, et ehacnn de nons a en roceasion
de- confirlner cette constatation par des observations per-
sonnelles. Je citerai quelques expériences choisies parnli
les pIns anciennes,
Ianry en a fait quelques-nnes sur sa
propre personne, On lui fit senti... pendant son sOIDllleil
de l'ean de Cologne: il rèva qu'il se trouvait au Caire,
dans la boutique de Jean-
Iaria Farina, fait auquel se
rallachait une fonle d'avel1tures extravagantes, On,
CHcore, on ]0 pinçait légèren1ent à la Duque: il rêva
allssitÔt d'un clnphî.tre et d'nn médecin qui l'avait soigné
dans son cnf
ncc, Ou, enfin, on Iui versait line gouttc
DIFfo!CLLT}
S ET rRE
Hi:
ni
:-; APpaOCHES 105
d'eau sur Ie front: il rêva qu'il se trouvait en Italic,
transpil'aít beaucoup et bllvait du vin blanc d'Orvieto,
Ce qui frappe dans ces rèycs provoqués expérimen-
talenlcnt nous apparaìtra peut-être avec plus de netteté
encore t dans une autre série de rêves par excitation, II
:;'agit de trois rèves cOllul1uniqués par un ohservateul'
5agace,
1. llildebrandt, et qui constituent tous trois des
réactions à un bruit produit.par un réveil-Inatin,
(( Je me proJnène par une luatinée de printenlps et je
f1âne à traycrs chanlps, jusqu'au village voisin dont je
vois les habitants en habits de fête se diriger nOffi-
breux vers'I'église, Ie livre de prières à la 1113in, C'cst,
en eIfel, dilnanche, et Ie pren1Ïer service div.in doit
bientôt commencer, Je décide d 'y assister, Inais, COIDlnc
il fait très chaud, j'entre, ponr me reposer, dans Ie cime-
tière qui entoure l'église, "fout en étant occupé à lire les
diverses inscriptions 111ortuaires, j'entends Ie sonncur
lllontùr dans Ie clocheI' et j'aperçois tout en haut de
cclui-ci la petite cloche du village qui cloit hientt)t
annonecr Ie conunenc("\rnent de la pl'ière, Elle reste
encore imluoLile pendant q uelq nes intanls, puis cUe se
1net à renlucr et soudain ses sons deviennent clairs et
perçants au point de n1cttre fin à n10n sOlnrneil. C'cst Ie
réveil-n
atin qui a fait retentir sa sonnerie,
(( Autre conlbinaison, II fait une cl3.ire jOllrnée d 'hiveî,
Lcs rues sont reCOllvertes cl'une épaisse conche de ncigc.
J c dais prendre part à nne pronlenade en traîneau, Inais
suis obligé d'attendre longtenlps avant qu'on nl'annonce
que Ie traîneau est devant la porte. Avant d'y Jllonter,
je fais Illes préparatifs: je nlets la pelisse, j'installe la
chaufi'erette, Enfin, me voilà iustaIlé dans Ie trainean,
N'ouveau retard, jusqn'à ce que leg rênes donncnt aux
chevaux Ic' signal de départ. Ceux-ci finisscnt par
s'ébranler,les grelots violelnnlcnt secoués COInnlcncent
à faire retentir leur musique de janissaires bien connuc,
avec une violence qui déchire instantanélnent la toile
d'araignée dn rêye. CeUe fois encore, il s'agissait tout
Silllplcinent du tintenlent de la sonnerie du réveil-matin,
(( Troisièn1e exemple. Je yois une fille de cuisine se
diriger Ie long dll couloir vel'S Ia san
à Jnanger, avec
une pile de quelques douzaines d'assieues" La coionne
de porcelaine qu'el1e porte nle paraìt en danger de'
106
LE P.ÊVE
perdre l'équilibre. (( Prends garde, l'averl1s-je, tOllt ton
chargen1ent va tomber à terre. )) Je reçois Ja réponse
d'usage qu'on a bien l'habitude etc" ce qui ne nl'empêche
pas de suivre la servante d'un <pil inquiet. La voilà, en
eIfet, qui trébuche au senil même de Ia porte, la vais-
selle fragile tombe et fJe répand sur Ie parquet en mille
morceaux, avec un cliquetis épouvantable. l\Iais je
nl'aperçois bientÔt qu'il s'agit d'un bruit persistant qui
n 'est pas un cliquetis à proprernent parler, lllais bel et
bien Ie tintement d'une sonnette
Au réveiJ, je constate
que c'est Ie bruit du réveil-matin, ))
Ces rêves sont très beaux, pleins de sens et, contrai-
relnent à la plupart des rõves, très cohérents, Aussi n'e
leu\' adressons...nous aucun reproche. Leur trait commun
consiste en ce que 13 situation se résout toujours par un
bruit qn'on reconnaît ensuite conln1e etant produit p3f
la sonnerie du réveil-lnatin, NOllS voyons donc comment
un rève se produit, l\Iais no us apprenons encore quelque
chose de plus, Le rêveur ne recòn:naÎt pas la sonnerie dn
réveil-lnatin (celui-ci ne figure d'aillenrs pas dans Ie
ri've), Inais il en remplare Ie bruit par un autre et inter-
prète chaque fois d'une manière différente l'excitation
qui inter
ompt Ie sonllneil. Pourqlloi? A cela il n'y a
aucune réponse: on dirait qu'il s 'agit là de quelque
chose d'arbitraire. l\Iais, cOlnprendre Ie rêve, ce serait
précisénlent pouvoir expliquer pourqlloi Ie rêvenr choisit
précl
ément tel bruit, et non un autre, pour interpréte
l'excitation qui provoque Ie réveil. On peut de rnên1e
objecter aux rêV8S de
Iaury que, si ron voit l'excitation
se manifester dans Ie rêve, on ne yoit pas précisénH
nt
pourquoi cUe se manifeste sons telle forme donllée qui
ne découle nullement de la nature de l'excitation. En
outre, dans les rêves de
Iaury, on voit se rattacher à
l'elfet direct de l'excitation une foule d'effets secondaires
comme, par exen1ple, les extravagantes. aventures du
rêve ayant pour objet l' èan de Cologne, aventures qu'il
est in1possible d'expliquer. ..
Or, notez bien que c'est encore <lans les rí-ves aboutis-
sant au réveil que nous avons Ie. plus de chances d'établir
l'inflnence des excitations interruptrices du sommeil.
J}ans la plupart des antres cas, la chose sera beaucoup
plus. difficile. On Ile se réveille pas toujours à la suite
DIFFICULTÉS ET fRE!;J]ÈRES APVROCHES
10 7
(fun rêve et
]orsqu'on se souvient Ie lnatin du rêve de
la nuit; comment retrouverait-on l'excitation qui avait
peut-être agi pendant Ie sommeil? J'ai réussi une fois,
grace naturellement à des circonstances particulières, à
constater après coup une excitation sonare de ce genre.
..Ie me suis réveillé un matin dans une station d'altitude
dn Tyrol avec la conviction d'avoir rêvé que Ie pape était
mort, Je cherchais à m'expliquer ce rève, lorsque ma
femme me delnanda: (( As-tu entendu au petit jour la
formidable sonp.erie de cloches à laquelle se sont livrées
toutes les églises et chapelles?)) Non, je n'avais rien
entendu, car je dors d'un s-Olnmeil assez profond, mais
cetfe cOlnInunication m'a permis de conlprendre mon
rêye. QueUe est la fréquence de ces excitations qui
induisent Ie dormeur à rèver, sans qu'i! ohtienne plus
tard la moindre information à leur sujet? Elle est peut-
ê-tre grande, et peut-être non. Lorsque l'excitation ne
peut plus être prouvée, il est in1possible d'en avoir la
Jlloindre idée, Et, d'ailleurs, nous n'avons pas à nous
a ttarder à la discussion de la valeur des excitations exté-
rieures, au point de vue du trouble qu'elles apportent
au sommeil, puisque nous savons qu' elles sont suscep-
tibles de nous expliquer seulement une petite fraction
du rêve, et non toute la reaction qui constitue Ie rêve.
:\iais ce n'est pas 13 une raison d'abandonner toute cette
théorie, qui est d'ailleurs susceptible de développement.
Peu importe, au fond, la cause qui trouble Ie sommeil et
incite anx rêves, Lorsque cette cause ne réside pas dans
une excitation sensorielle venant dll dehors, il peut s'agir
d'une excitation cænesthésique, provenant des oFganes
internes, CeUe dernière supposition paraH très probable
et répond à la conception populaire concernant la pro-
duction des rèves. Les rêves proviennent de l'es
omac,
cntendrez-vous dire souvent,
Iais, ici encore, il pent
InalheureUSf'Inent arriver qu'une excitation c(enesthé-
tique qui avait agi penJant la nuit ne laisse aucune
trace Ie Inatin et devienne de ce fait indfmontrable. Nous
ne youlons cependant pas négliger les bonnes et nOffi-
brellses expériences qui plaident en faveur du rattache-
ment des rêves aux excitations internes. C'est en général
un fait incontes+able que l'état dfs organes internes est
susceptible d'influer sur les rêves. Les raFports qui
103
LE H
YE
existent entre Ie contenu de certains r(\y
g, d 'un cÔtó,
l'accunlulation d'urine dans la vessie ou l'exeitation des
organes génitaux, de l'autre, ne pÜllYCnt ètre D1éconnllS.
l)e ces cas 'évidents on passe à d1autrc
011 l'a('tÍon d 'une
excitation interne sur Ie contenl1 du rêve parait plus ou
Bloins vraisemblable, cc contenu renfern1ant des élé-
n1ents qui p'cnvent être considérés COJnJIlC une élal)ora-
tion, une représentation, une. interprét3tion d'une exci-
tation de ce genre,
Scherner, qui s'est beancoup occupé àes rêves (ISO.),
avait plus partieulièrenlent insisté sur ce rapport de
cau
e à l
fl>et qui existe entre les excitations ayant leur
source dans les organes internes et les rèves, et il a cité
quelques beaux exempJes à l'appui de sa thèse, Lorsqu'il
voit, par exen1ple, (( deux rangs de jolis gar\'ons aux
cheveux blonds et au teint délil'at se faire face dans une
attitude de lutte, se précipiter lcs l1ns sul.
les 3tltres,
s'attaquer mutneUen1ent, se séparcr ensuite de nouveau
pour revenir sur leurs positions prilnitives et reconl-
IHencer la luttc )), Ia pr(Jn1Ïère interprétation qui se pré-
sente est que les rang::; de garçons sont une représen-
tation sYlnbolique des deux rangées de dents, et ceUe
interprétation a été con1ìrl11é
par Ie fait que Ie r
veur
s'est trouvé, après cette scène, dans la nécessité (( de se
faire extraire de la n1âchoire une longue- dent )). l'\,on
llloins plausible parait l'explication qui attribue à une
irritation intestinalc un rève oÙ l'auteur voyait des
(( couloirs longs, étroits, sinueux )), et 1'on peut adnlettl'
avec Scherner que Ie rêve cherche 3yant tout à reprcS-
senter l'organe qui e
voie l'excitation par des objcts qui
lui ressen1blent..
ous ne deyons donc pas nons refuser à accorder que
les excitations internes sont susceptibles de jouer Ie
Dlêlne rôle que les excitations venant de l' extérieur.
l\lalheureusenlent leur interprétation est sujette aux
mêJnes objections. I)ans un grand nOlubre de cas, l'inter-
prétation par une excitation interne cst incertaine on
indénlontraLle; certains rêves seulcJnent perlnettent de
soupçonner la participation d 'excitations. ayant leur
point de départ dans un organe interne; enfin, tou t
comme l'exeitation scnsorielle extérieure, l'excitation
d'un organe interne ll'explique du rêve que ce qui cor-
DIFFICULTÉS ET PREMIÈRES APPROCHES log
respond à la réaction directe à l'excitation et no
s laisse
dans l'incertitude quant à la provenance des autres
parties du rêve.
N otons cependant une particularité des rêves que fait
ressortir l'étude des excitations internes, Le rêve ne
reproduit pas l'excitation telle queUe: ilIa transforme,
la désigne par une allusion, la range sous une rubrique,
la remplace par autre chose. Ce côté du travail qui
s'accomplit au cours du rêve doit nous intéresser,
,
parce que c est en en tenant compte que nous avons
des chances de nous rapprocher davantage de ce qui
constitue l'essence du rêve. Lorsque nous raisons quel-
que chose à l'occasion d'une certaine circonstance,
celle-ci n'épuise pas toujours l'acte accompli. Le lJlachetlt,
de Shakespeare, est une pièce de circonstance, écrite à
l'occasion de l'avènement d'un roi qui fut Ie premier à
réunir sur sa tête les couronnes des trois pays.l\Iais cette
circonstance historique épuise-t-elle Ie contenu de la
pièce, explique-t-elle sa grandeur et ses énigmes? II se
peut que les excitations extérieures et intérieures qui
agissent sur Ie dormeur ne servent qu'à déclencher Ie
rêve, sans rien nous révéler de son essence.
L'autre caractère commun à tous les rêves, leur singu-
larité psychique, est, d'une part, très difficile à com-
prendre et, d'autre part, n'offre aucun point d'appui pour
des recherches ultérieures. Le plus souvent, les événe-
ments dont se compose un rêve ont la forme visuelle.
Les excitations fournissent-elles une explication de ce
fait? S'agit-il vraiment dans Ie rêve de l'excitation que
nous avons subie? l\lais pourquoi Ie rêve est-il visuel,
alors que l'excitation oculaire ne déclenche un rêve
que dans des cas excessivenlent rares? Ou bien, lorsque
nous rêvons de conversation ou de discours, peut-on t
prouver qu'une conversation ou un autre bruit quel- \
conque ont, pendant le sommeil, frappé nos oreilles? ,
Je me permets de repousser énergiquement cette der-
nière hypothèse.
Puisque les caractères communs à tous les rêves ne
nous sont d'aucun secours pour l'explication de cenx-ci,
nous serons peut-être plus heureux en faisant appel allX
difl'érences qui les séparent. Les rêves sont sOllvent I
depourvus de sens, enlbrouillés, absurdes; mais il y a
FREUD, 7
110
LE RÊVE
aussi des rêves pleins de scns, nets, raisonnables.
V oyons un peu si ceux-ci permettent d'expliquer ceux-Ià.
Je vais vous faire part à cet eITet du dernier rêve raison-
nable qui m'ait été raconté et qui est celui d'un jeune
homme : (( En me promenant dans la l{ärntnerstrasse, je
rencontre )1. X", avec lequel je fais quelques pas, J erne
rends ensuite au restaurant. I)eux dames et un lnonsieur
viennent s'asseoir à n1a table, J'en suis d'abor1 contrarié
et ne veux pas les regarder. Finalement, je lève les yeux
et constate qu'ils sont très élégants. )) Le rêveur fait
observer à ce propos que, dans la soirée qui avait précédé
Ie rêve, il s'était réellement trouvé dans la l{ärntnerstrasse
où il passe hahitucllement et qu'il y avait effectiven1ent
rencontré:i\l. X... L'alltre partie du rêve ne constitue pas
une réminiscence directe, mais ressemble dans une
certaine mesure à un événement survenu à une époqne
antérieure. V oici encore un autre rêve de ce genre, fait
par une dan1e, Son mari lui delnande: (( ne faut-il pas
faire accorder Ie piano? )) A quoi eUe répond: (( c' est
inutile, ,car il faudra quand mème en changer Ie cuiI' )).
Ce rêve. reproduit une conversation qu'elle a eue à pen
près telle queUe avec son lnari Ie jour qui a précédé Ie
rêve. Que nous apprennent ces deux rêves sobres? Qu'on
peut trouver dans certains rêves des reproductions
cl'événements de l'état de veille ou d'épisodes se rattachant
à ces événements. Ce serait déjà un résnltat appréciable,
si 1'0n pouvait en dire autant de tons les rêves.
Iais tel
n'est pas Ie cas, et la conclusion que nous venons de
fOI'lnuler ne s'applique qu'à des rêves très peu nombreux.
J)ans la plupart des rêves, on ne trouve rien qui se rat-
tache à l'état de veilIe, et nous restons toujours dans
l'ignorance quant aux facteurs qui déterminent les rêves
absurdes et insensés. N ous savons seulelnent que nous
no us trOl1vons en présence d'UIl nouveau problèn1e,
Nous voulons savoir, non seulelnent ce qu'un rêve
signifìe, mais aussi, lorsque, comme dans les cas que
nons venons de eitel', sa signification est neUe, pourquoi
et dans quel bllt Ie rêve reproduit tel événelnent connu,
survenu tout récemment.
V ous êtes sans doute, comme je Ie suis moi-même,
las de poursuivre ce genre de recherches. Nons voyons
qu'on a beau s'intéresser à un problème: cela ne suffit
DJFFlcrLTÉS ET pnE
n1::nE
\fPROCHES 1 T I
pas, tant qu'on ignore dans queUe direction on doit
chercher sa solution. La psychologie expérimentale ne
nons apporte que quelques rares données, précieuses
il est vrai, sur Ie rôle des excitations dans Ie déclenche-
ment des rêves. De la part de Ia philosophie, no us pou-
vons seulement nous attendre à ce qu'elle nous oppose
dédaigneusement l'insignifiance intellectuelle de notre
objet. Enfin, nous ne voulons rien emprunter aux sciences
occultes. L 'histoire et la sagesse des peuples nous ensei-
gnent que Ie rêve a un sens et présente de l'importance,
qu'il anticipe l'avenir, ce qui est difficile à admettre et
ne se laisse pas dél1l0ntrer. Et c'est ainsi que notre pre-
Inier effort se révèIe totalelnent in1puissant.
Contre toute attente, un secours nous vient d'une
direction que nous n'avons pas encore envisagée, Le
langage, qui ne doit rien au hasard, mais constitue pour
ainsi dire la cristallisa tion des connaissances accu-
mulées, Ie langage, disons-nous, qu'on ne doit cependant
pas utiliser sans précautions, connaît des (( rêves
èveillés )): ce sont des produits de l'imagination, des
phénomènes très généraux qui s'observent aussi bien
chez les personnes saines que chez les D1alades et que
chacun pent facile]nent étudier sur lui-même. Ce qui
distingue plus particuIièrement ces productions imagi-
na 1 r-es, c'est qu'elles ont reçu Ie nom de (( rêves éveillés )),
et effectiven1ent eUes ne présentent aucun des deux
caractères cornmuns aux rêves proprement dits. Ainsi
que l'indique leur nom, eUes n'ont aucun rapport avec
l' état de sommeil, et en ce qui concerne Ie second carac-
tère conlmun, il ne s'agit dans ces productions ni d'évé-
nements, ni d'hallucinations, lnais bien plutôt de repré-
. .,.., .
sentahons: on salt qu on Imagine, qu on ne VOlt pas,
mais qu'on pense. Ces rêves s'observent à l'âge qui
précèdc la puberté, souvent dès la seconde enfance, et
disparaissent à l'âge mûr , 111ais ils persistent quelquefois
jusque dans la profonde vieillesse, Le contenu de ces
produits de l'imagination est dominé par une motivation
très transparente II s'agit de scènes et d'événements
dans lesquels I'égoïsme, l'ambition, Ie besoin de puis-
sance ou les désirs érotiques du rêveur trouvent leur
satisfaction, Chez les jeunes gens, ce sont les rêves
d'alubition qui donlinent ; I chez les femmes, qui n1ettent
112
LE RÊVE
toute leur ambition dans des succès amoureux, ce sont
les rêves érotiques qui occupent la première place, l\laÌs
souvent aussi on aperçoit Ie besoin érotique à l'arrière-
plan des rêves masculins: taus les succès et exploits
héroïques de ces rêveurs n' ont pour but que de leur
conquérir l'admiration et les faveurs des femmes. A part
cela, les rêves éveillés sont très variés et subissent des
sorts variables. Tels d'entre eux sont abandonnés, au
bout de peu de temps, pour être remplacés par d'autres ;
d'autres sont maintenus, développés au point de forIner
de longues histoires, et s'adaptent aux modifications des
conditions de la vie. lIs n1archent pour ainsi dire avec
Ie temps et en reçoivent la (( luarque )) qui atteste l'in-
fluence de la nouvelle situation. Ils sont la matière brute
de la production poétique, car c'est en faisant subir à
ses rêves éveillés certaines transfornlations, certains tra-
vestissements, certaines abréviations, que l'anteur d'æu-
vres d'imagination crée les situations qu'il place dans
ses romans, ses nouvelles on ses pièces de théâtre.
Iais
c'est toujours Ie rêveur en personne qui, directement ou
par identification luanifeste avec un autre, est Ie héros
de ses rêves éveillés.
Ceux-ci ont peut-être reru leur nom du fait, qu'en ce
qui concerne leurs rapports avec la réalité, ils ne ãoivent
pas être considérés conlme étant plus réels que les rêves
proprement dits. II se peut aussi que cette communauté
de nom repose sur un caractère psychique que no us ne
connaissons pas encore, que nons cherchons. II est
encore possible que nous ayons tort d'attacher de
l'importance à cette communauté de nom, Autant de
problèmes qui De pourront être élucidés que plus tarde
CllA-PITRE VI
CO
DITIONS ET TECIINIQUE DE L'INTERPRÉTATION
N ous avons done besoin, ponr f3ire avancer nos
recherches sur Ie rêve, d'une nouvelle voie, d'une
méthocle nouvelle, J e vais vous faire à ce propos une
proposition très simple : admettons, dans tout ce qui va
suivre, que Ie rêve cst un phénornène non somatique,
mais psychique. V ous savez ce que cela signifie; mais
qu'est-ce qui nous autorise à Ie faire? Rien, mais aussi
rien ne s'y oppose. Les choses se présentent ainsi : si Ie
rêve est un phénomène somatique, il ne nous intéresse
pas, II ne peut nous intéresser que si nous admettons
qu'il est un phénomène psychique.
ous travaillons done
en postulant qu'il l'est réellement, pour voir ce qui peut
résulter de notre travail fait dans ces conditions. Selon
Ie résultat que nous aurons obtenu, nous jugerons si
nous devons maintenir notre hypothèse et l'adopter, à
son tour, con1me un résultat. En efiet, à quoi aspirons-
nous, dans quel but travaillons-nous? Notre but est celui
de la science en général : nous youlons comprendre les
phénomènes, les rattacher les uns aux autres et, en
dernier lieu, élargir autant que pos5ible notre puissance
à leur égard.
Nous poursuivons done notre travail en admettant que
le rêve est un phénoluène psychique.
Iais,' dans cette
hypothèse, le rêve serait une manifestation du rêveur, et
une 111anifestation qui ne nOllS apprend rien, que nous ne
cOluprenons pas. Or, que feriez-vollS en présence d'une
nlanifestation de ma part qui VOllS serait incompréhen-
sible? Vous m'interrogeriez, n'est-ce pas? Pourqnoi n'en
ferions-nous pas autant à l'égard du rêveur? Pourquoi
ne Ini demanderions-nous pas ce que son rê-ve signiiìc?
Rappelez-vous que nous nous sommes déjà trouvés une
fois dans une situation pareille. C'était lors de l'analyse
I 14
LE Rl
YE
de certains actes manqués, d'un cas de lapsus. Quel-
qu'un a dit: {( Da sind I)inge zum Vorscllwein gekom-
men )). Là-dessus, nous lui demandons.., non, heureu-
sement ce n'est pas nous qui Ie lui demandons, mais
d'autres personnes, tout à fait étrangères à la psycha-
nalyse, lui demandent ce qu'il veut dire par cettre phrase
inintelligible. II répond qu'il avait l'intention de dire:
(( Das ,varen Scllweinereien (c' étalent des co c/z onneries ) )),
mais que cette intention a été refoulée par une autre,
plus modérée : (( Da sind Dinge zum Vorscl-tein gekom-
men (aes choses se sont a/ors produites) )); seulenlent, la
première intention, refoulée, lui a fait remplacer dans
sa phrase Ie mot Vorscl-tein par Ie mot J; orscllweiu,
depourvu de sens, mais marquant néanlnoins son appré-
ciation péjorative (( des choses qui se sont produites )).
Je vous ai expliqué alors que cette analyse constitue Ie
prototype de touie recherche psychanalytique, et vous
comprenez lnaintenant pourquoi la psychanalyse suit la
technique qui consiste, autant que possible, à fail'e
résoudre ses énigmes par Ie sujet analysé lui-lnême.
C'est ainsi qu'à son tour Ie rêveur doit nous dire lui-
même ce que signifie son rêve.
Cependant dans Ie rêve les choses ne sont pas tout à
fait anssi simples. Dans les actes manqués, nous avions
d'abord affaire à un certain nombre de cas simples;
après ceux-ci, nous nous étiòns trouvés en préscnce
d'autres où Ie sujet interrogé ne voulait rien dire et
repoussait même avec indignation la réponse que nous
Iui suggérions. Dans les rèves, les cas de la première
catégorie manquent totalclnent : Ie rèvcur dit toujOH ('S
qu'il ne sait rien, II nc peut pas récuser notre interpré-
tation, parce que nous n'en avons aucune à Iui proposer,
Devons-nous done renoncer de nouveau à notre tenta-
tive? Le rêveur ne sachant rien, n'ayant nous-mêmes
aucun éIément d'inforlnation et aucune ticrce personne
n'étant renseignée davantage, il ne nous reste aucnn
espoir d'apprendre quelque chose. Et bien, rcnoncez, si
vous Ie voulcz, à Ia tentative.
Iais si vons tenez à ne pas
l'abandonner, suivez-moi. Je YOUS dis notaInment qu'il
est fort possible, qu'il est-mènle vraisemblable que Ie
rèveur sache, malgré tout, ce que son rêve signifie, mais
que, ne sachant pas qu'ille sait, il croie l'ignorer.
COXDITIO
S ET TECnl\IQrE DE L TXTEHPRl
TA TION 115
Vous me ferez observer à ce propos que j'introdnis une
nouvelle supposition, la deuxiè1ne depuis Ie COIDlnence-
rnent de nos recherches sur les rêves, et que ce faisant
je din1Ínue considérablement la valeur de mon procédé.
Première supposition: Ie rêve est un phénomène psychi-
que. Deuxième supposition : il se passe dans l'homn1e
des faits psychiques qu'il connaìt, sans Ie savolr, etc, n
n'y a, me direz-vous, qu'à tenir compte de l'invraisem-
Llance de ces deux suppositions pour se désintéresser
complètement des conclusions qui pcuvent en être
déduites:
Qui, mais je ne vous ai pas fait venir ici ponr vons
révéler ou vons cacheI' quoi que ce soit. J'ai annoncé des
(( leçons élémentaires pour servir d'introduction à la
psychanalyse )), ce qui n'impliquait nllllen1ent de ma
part l'intention de vous donneI' un exposé ad USll1n
de
Jlu.ni, c'est-à-dire un exposé uni, dissimulant les
difficultés, comblant les lacunes, jetant un voile sur les
doutes, et tout cela pour vous faire croire en tOllte
conscience que vous avez appris quelque chose de nou-
veau. Non, précisément parce que vous êtes des débu-
tants, j'ai voulu vous présenter nolre science telJe qu'elle
est, avec ses inégalités et ses aspérités, ses prétenLÏons
et ses hésitations. Je sa is notamment qu'il en est de
mên1e dans toute science, et surtout qu'il ne peut en être
311trement dans une science à ses débuts. Je sais aussi
que l'enseignement s'applique Ie plus souvent à dissi-
muleI' tout d'abord aux étudiants les difficultés et les
imperfections de la science enseignée. J'ai donc formulé
deux suppositions, dont l'une englobe l'autre, et si Ie
fait vous paraît trop pénible et incertain et si vous êtes
habitués à des certitudes plus élevées et à des déductions
plus élégantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre
plus loin. J e crois même que vous feriez bien, dans ce
cas, de laisser tout à fait de côté les problèn1es psycholo-
giques, car il est à craindre que vous ne trouviez pas ici
ces voies exactes et sûres que vous êtes disposés à
suivre. II est d'ailleurs inutile qu'une science ayant
quelque chose à donner recherche auditeurs et partisans.
Ses résultats doivent parler pour eUe, et eUe peut
attendre que ces l'ésultats aient fini par force:r
l'attention.
JIG
LE RÊVÈ
Iais je tiens à avertir ceux d'entre vons qui entendent
persister avec moi dans ma tentative que roes deux
suppositions n'ont pas une valeur égale. En ce qui con-
cerne la première, celle d'après laquelle Ie rêve serait
un phénomène psychique, nous nous proposons de la
démontrer par Ie résultat de notre travail; quant à la
seconde, elle a déjà été démontrée dans un autre
don1aine, et je prends seulement la liberté de l'utiliser
pour la solution des problèmes qui nous intéressent ici.
Où et dans quel domaine Ia démonstration a-t-elle été
faite qu'il existe une connaissance dont nous ne savons
cependant rien, ainsi que nous l'admettons ici en ce qui
concerne Ie rêveur? Ce serait là un fait remarquable,
surprenant, susceptible de modifier totalement notre
manière de eoneevoir '!} vie psychique et qui n'aurait pas
besoin de demeurer caché. Ce serait en outre un fait qui,
tout en se eontredisant dans les termes - cont,'adictio
'in adjecto - n'en exprimerait pas moins quelque chose
de réel. Or, ce fait n'est pas eaché du tout. Ce n'est pas
sa faute si on ne Ie connaìt pas ou si l'on ne s'y intéresse
pas assez; de mênle que ce n'est pas notre faute à nous
si les jugements sur tous ees problèmes psyehologiques
sont formulés par des personnes étrangères aux obser-
vations et expériences décisives sur ce sujet.
C' est dans Ie domaine des phénomènes" h ypnotiques
que la démonstration dont nous parlons a été faite. En
assistant, en 1889, aux très impressionnantes démon-
strations de Liébault et Bernheinl, de N aney, je fus témoin
de l'expérienee suivante. On plongeait un homme dan3
l'état somnambulique pendant Jequel on lui faisait
éprouver toutes sortes d ' hallucinations : au réveil, il
seInblait ne rien savoir de ce qui s'était passé pendant
son son1meil hypnotique. A Ia demande directe de
Bernheim de lui faire part de ces évênements, Ie snjet
commençait par répondre qu'il ne se souvenait de rien.
l\Iais Bernheim d'insister, d'assurer Ie sujct qu'il Ie sait,
qu'il do it se souvenir: on voyait alors Ie
njet devenir hési-
tant, commencer à rasselubler ses idées, se souvenir
d'abord, eomme à travers un rêve, de 13 première sensa-
tion qui lui av
it été suggérée, puis d'une autre; les sou-
venirs devenaient de plus en plus nets et eomplets,jusqll'à
émerger sans aucune laeune. Or, puisque Ie sujet n'avait
COi\DJTIO:XS ET TECHNIQUE DE L'l1\TEHPn:ÊTATIO
I I j
été renseigné entre temps par personne, on est autorisé
à conclure, qu'avant même d'être poussé, incité à se
souvenir, il connaissait les événements qui se sont passés
pendant son son1meil hypnotique, Seulement, ces événe-
ments lui restaient inaccessibles, iJ ne savait pas qu'il
les connaissait, iì croyait ne pas les connaître, II s'agissait
done d'un cas tout à fait analogue à celui que no us
sou pçonnons chez Ie rêveur. ____
Le fait que je viens d'établir va sans doute vous sur-
prendre et vous allez me demander : mais pourquoi
n'avez-vous pas en recours à la même démonstration à
propos des actes manqués, alors que nous en étions
venus à attribuer au sujet ayant comn1is un lapsus des
intentions verbales dont il ne savait rien et qu'il niait?
Dès l'instant oÙ quelqu'un crait ne ,rien savoir d'évé-
nements dont il porte cependant en lui le souvenir, il
n'est pas du tout invraisemblable qu'il ignore bien
d'autres de ses processus psychiques, Cet argument,
ajouteriez-vous, nous aurait certainement fait impression
et nous eût
idé à comprendre les actes manq
és. II est
certain que j'aurais pu y avoir recours à ce moment-Ià,
si je n'avais voulu Ie réserver pour une autre occasion
oÙ il me paraissait plus nécessaire. Les actes manqués
yons ont en partie livré'leur explication eux-mêmes, et
pour une autre partie ils vous ont conduits à admettre,
au nom de l'unité des phénomènes, l'existence de pro-
cessus psychiques ignorés. Pour Ie rêve, nous sommes
obligés de chercher des explications ailleurs, etje compte
en outre qu'en ce qui le concerne, vous admettrez plus
facilement son assimilation à l'hypnose. L'état dans
lequel nous accomplissons un acte manqué doit vous
para1tre normal, sans aucune ressemblance avec l'état
hypnotique. II existe, au contraire, une ressemblance
très neUe entre l'état hypnotique et l'état de sommeil qui
est la condition du rêve, On appelle en eITet l'hypnose
somrneil a'p[ificiel. Nous disons à la personne que nous
hypnotisons : dormez I Et les suggestions que nous Ini
raisons peuvent être comparées aux rêves du sonln1eil
nature!. Les situations psychiques sont, dans les deux
cas, vrainlent analogues. Dans Ie sommeil naturel, nous
détournons notre attention de tout Ie monde cxtérieur :
dans le sommeil hypnotique, nous en faisons autant, à
l
I
-\
118
tÊ RÊVE
('eUe exception près que nous ccntinnons à nous inté-
resser à la personne, et à eUe seule, qui no us a hypnolisé
et avec laquelle nous restons en relations. D'ailleurs, ee
qu 'on appelle Ie 80mmeil de nourrice, c'est-à-dire Ie som-
meil pendant lequella nourrice reste en relations avec
l'enfant et ne peut être réveillée que par celui-ci, forme
un pendant normal au sommeil hypnotique. II n'ya done
rien d'osé dans l'extension au sommeil naturel d'nne
particularité caractéristique de l'hypnose. Et c'est ainsi
que la supposition d'après laquelle Ie rêveur posséderait
une connaissance de son rêve, mais une connaissance
qui lui est momentanément inaccessible, n'est pas tout
à fait dépourvue de base, Notons d'ailleurs qu'ici .s'ouvre
une troisième voie d'accès à l'étude du rêve : après les
excitations interruptrices du sommeil, après les rêves
é\-eillés, nous avons les rêves suggérés de l'état
hypnotique.
Et maintenant nous pouvons peut-être reprendre n
tre
tâche avec une confiance accrue. II est donc très vrai-
sen1blable que Ie rêveur a une connaissance de son rêve,
et iI ne s'agit plus que de Ie rendre capable de retrouver
('eUe connaissance et de nous la somnluniquer. N ous ne
lni demandons pas de nous livrer tout de suite Ie sens
de son rêve: nous voulons seul
ment lui perrnettre d' en
retrouver l'origine, de rernonter à l'ensen1ble des idées
et intérêts dont il découJ.e. I)_lns Ie cas des actes Inanqués
(VOHS en souvenez-vous ?), dans celui en particulier oÙ il
s'agissait du lapsus Vorschwein, nous avons demand
à
l'auteur de ce lapsus cornInent il en est venn à laisser
échapper ce mot, et la première idée qui lui était venue
à l'esprit à ce propos nous a aussitôt édifiés. Pour Ie
rêve, nous suivrons une technique très simple, calquée
sur cet exen1ple. lXous demanderons au rêveur comment
il a été amené à faire tel ou tel rêve et nous considé-
rerons sa première réponse comme une explication
Nous ne tiendrons donc aucun compt3 des différences
pouvant cxister entre les cas oÙ Ie rèveur croit savoir et
ceux où il ne Ie croit pas, et nous traiterons les nns et
les autres comme faisant partie d'une seule et rnême
catégorie.
Cette technique est certainement très sin1plc, mais je
crains fort qu'elle ne provoque une très forte opposition.
COXDITIOXS ET TECHXIQUE DE L'IXTEHPni
TA TION t I (j
VOUS allez dire: << Voilà une nouvelle supposition! C'est
la troisième, et la plus invraisen1blable de toutes [ Com-
n1ent? V ous demandez au rêveur ce qu'il se rappelle à
propos de son rêve, et vous considérez comlne une
explication Ie premier souvenir qui traverse sa mémoire?
lais il n'est pas nécessaire qu'il se 30uvienne de quoi
que ce soit, et il peut se souvenir Dieu sait de quoi I
Nous ne voyons pas sur quoi vous fondez yotre attente.
C'est faire preuve d'une confiance excessive là oÙ un
peu plus d'esprit critique serait davantage indiqué, En
outre, un rêve ne pent pas être con1paré à un lapsus
unique, puisqu'il se cOlnpose de nombreux éléments. A
quel souvenir doit-on alo1"s s'attacher? ))
V ous avez raison dans toutes YOS objections secon-
daires. Un rêve se distingue en effet d'un lapsus par la
multiplicité de ses éléments, et la technique doit tenir
compte de cette différence. Aussi vous proposerai-je de
décomposer Ie rêve en ses éléments et d'examiner chaque
élément à part: nons aurons ainsi rétahli l'analogie avec
Ie Iapsus. V ous avez égalernent raison lorsque VOHS
dites que, même questionné à propos de chaque élément
de son rêve, Ie sujet peut répondre qu'il ne se souvient
de rien. II y a des cas, et vous Ies connaîtrez plus tard,
oÙ nous pouvons utiliser cette réponse et, fait curieux, ce
sont précisérnent les cas à propos desquels nous pouvons
ayoir nous-rnêrnes des idées définies. :rvlais, en généraI,
IOI'sque Ie rêveur nous dira qu'il n'a aucune idée, nous
l
contredirons, nons insisterons auprè3 de lui, nous
l'assurerons qu'il doit avoir une idée, ct nous fìnirons
par avoir raison. II produira une idée, peu nous ilnporte
laquelle. II nous fera part Ie plus facilement de certains
renseignements que nous pouvons appeler historiques.
II dira : (( ceci est arrivé hier )) (comme dans les deux
rêves (r sobres )) que nous avons cités plus haut); ou
encore: (( ceci me rappelle quelque chose qui est arrivé
réCen1Jnent )). Et nous constaterons, en procédant ainsi,
que Ie rattachen1ent des rêves à des impressions re
'ucs \
pendant les dcrniers jours qui les .ont précédés est
beaucoup plus fréquent que no us ne raYOnS cru dès
l'ahord. Finalement, ayant toujours Ie rêve pour point
de départ, Ie sujet se souviendra d J événen1ents plus
éloignés, parfois nlênlC très éloignés.
120
LE RÊVE
v ous avez cependant tort quant à l' essentiel. V OU5
vous troInpez en pensantquej'agis arbitrairement, lorsque
j'admets que la première idée du rêveur do it m'apporter
ce que je cherche ou me mettre sur la trace de ce que je
cherche; vous avez tort en disant que l'idée en question
peut être quelconque et sans aueun rapport avec ee que
je cherçhe et que, si je D1'attends à autre chose, c'est par
excès de confiance, Je nl'étais déjà pernlis une fois de
vous reprocher votre croyance profondément enracinée à
la liberté et à la spontanéité psychologiques, et je vous
ai dit à ceUe occasion qu'une pareille croyance est tout
à fait antiscientifique et doit s'effacer devant la reven-
dication d'un déterminisme psychique. Lorsque Ie sujet
questionné exprime telle idée donnée, nous no us trouvons
en présence d'un fait devant lequel nous devons nous
incliner. En disant cela, je n'entends pas opposer une
croyanee à une autre. II est possible de prouver que
I'idée produite par Ie sujet questionné ne présente rien
d'arbitraire ni d'indc,terminé et qu'elle n'est pas sans
rapport avec ce que nous cherchons, J'ai mênle appris
récemment, sans d'ailleurs y attacher une iInportance
exagérée, que la psychologie expérimcntale a également
fourni des preuves de ce genre.
VU I'importance du sujet, je fais appel à toute votre
attention. Lorsque je prie queIqu'un de me dire ce qui
lui vient à l'esprit à I'occasion d'un él
ment déterminé
de son rève, je lui demande de s'abandonner à la Iibre
association, en partant d'une représentation initiale, Ceci
exige une orientation particulière de l'attention, orien-
tation différente et même exclusive de celIe qui a lieu
dans la réflexion. D'ancnns trouvent facilement cette
orientatio.n; d'autres font preuve, à ('eUe occasion, d'une
maladresse incroyable. Or, la liberté d'association pré-
sente encore un degré supérieur : c'est Iorsque j'aban-
donne nlênle cette représentation initiale et n'étaJ)lis qne
Ie genre et l'espèce de l'idée, en invitant par exemple Ie
sujet à penser lihrenlent à un nom propre ou à un nombre.
unc pareille idée devrait être encore plus arbitraire et
imprévisible que celIe utilisée dans notre technique. On
peut cependant Inontrer qu'elle est dans chaque cas
rigoureusement déterminée par d'Ìlnportants dispositifs
internes qui, au moment oÙ ils agissent, ne nous sont
CONDITIONS ET TECIIXIQUE DE L'INTERPRÉTATION 121
pas plus connus que les tendances perturbatrices des
actes manques et les tendances provocatrices des actes
accidentels.
J'ai fait de nombreuses expériences de ce genre sur
les noms et les nonlbres pensés au hasard. I)'autres ont,
après moi, répété les mèmes expériences dont beaucoup
ont été publiées. On procède en éveillant, à propos
du nom pensé, des associations suivies, lesquelles ne
sont plus alors tout à fait libres, mais se trouvent ratta-
chées les unes aux autres commes les idées évoquées à
propos des éléments du rève. On continue jusqu'à ce que
la stimulation à former ces associations so it épuisée.
L'expérience terminée, on se trouve en présence de
l'explication donnant les raisons qui ont présidé à la
libre évocation d'un nom donné et faisant cOlllprendre
l'importance que ce nom peut avoir pour Ie sujet de
l'expérience. Les expériences donnent toujours les mêmes
résultats, portent sur des cas extrêmement nombreux
et nécessitent de nombreux développements. Les associa-
tions que font naître les nombres librement pensés sont
peut-être les plus probantes : eUes se déroulent avec une
rapidité teUe et tendent vers un but caché avec une cer-
titude tellement inconlpréhensible qu'on se trouve vrai-
ment désemparé lorsqu'on assiste à leur succession. Je
ne vous communiquerai qu'un seul exemple d'ana]yse
ayant porté sur un nom, exemple exceptionnellenlent
favorable, puisqu'il peut ètre exposé sans trop de déve-
loppements.
On jour, en parlant de cette question à un de mes
jeunes clients,j'ai forlllulé cette proposition que, malgré
toutes les apparences d'arbitraire, chaque nom librement
pensé est déterminé de près par les circonstances les
plus proches, par les particularités du sujet de l'expé-
rience et par sa situation momentanée. Comme il en
doutait, je lui proposai de faire séance tenante une expé-
rience de ce genre. Le sachant très assidu auprès de
fenlmes, je croyais, qu'invité à penser librement à un
nom de femme, il n'aurait que l'embarras du choix. II
en convient.
Iais à I110n étonnement, et surtout peut-être
au sien, au lieu de m'accabler d'une avalanche de noms
féminins, il reste liuet pendant un instant et In'avoue
ensuite qu'un seul nom, à l'exception de tout autre, lui
12
LE H.ÊYE
vient à l'esprit : A/bine, (( C'est étonnant, lui dis-je, mais
qu'est-ce qui se rattache dans votre esprit à ce nom?
Combien connaissez-vous de femmes portant ce nom?>>
Eh bien, il ne connaît ancune femme s'appelant Albine,
et il ne voit rien qui dans son esprit se rattache à ce
nOIll. On aurait pu croire que l'analyse avait échoué. En
réalité, elle était seulenlent achevée, et pour expliquer
son résultat, aucune nouvelle idée n'était nécessaire,
lon jeune homme était excessivement blond et, an
cours du traitemént, je l'ai à plusieurs reprises traité en
plaisantant d'albinos ; en ontre, nous étions occupés, à
l'époque oÙ a en lieu l'expérience, à établir ce qu'il y
avait de féminin dans sa constitution. II était done lui-
mème cette Albine, cette femme qui à ce mOlnent-là
l'intéressait Ie plus.
De nIênle des mélodies qui nous passent par la tête
sans raison apparente se révèlent à l'analyse con1me
étant déterminées par une certaine suite d'idées et
C0l11me faisant partie de cette suite qui a Ie droit de nons
préoccuper sans que nous sachious quoi qne ce soit de
son activité, II est alors facile de montrer que l'évoca-
tion en apparence involontaire de cette mélodie se ratta-
che soit à son texte, soit à son origine. Je ne parle pas
toutefois des vrais nlusiciens au sujet desquels je n'ai
aucune expérience et chez lesquels Ie contenu musical
d'une mélodie peut fournir une raison suffisante à son
évocation.
1ais les cas de la première catégorie sont
certainement les plus fréquents. Je connais un jeune
honlme qui a été pendant longtemps littéralement obsédé
par la mélodie, d'ailleurs charmante, de l'air de Pâris,
dans la (( Belle Hélène )), et cela jusqu'au jour où l'ana-
lyse lui eut révélé, dans son intérêt, la lutte qui se livrait
dans son âme entre une (( Ida )) et une (( Ilélène )).
Si des idées surgissant librement, sans aucune con-
trainte et sans aucun effort, sont ainsi déterminées, et
font partie d'un certain ensemble, nous somnIes en droit
de conclure que des idées n'ayant qu'une seule attache,
celle qui les lie à une représentation initiale, peuvcnt
n'être pas moins déterminées. L'analyse montre en effet,
qu'en plus de l'attaehe par laquelle nous les avons
liées à la représentation initiale, elles sont sous la
dépendance de certains intérèts et idées passionnels, de
COXDITIO
S ET TECnXIQCE DE L'IXTE1U)HÉTÂTION 123
cO'lnplexus dont l'intervention reste inconnue, c'est-à-dire
inconsciente, au moment OÙ elle se produit.
Les idées présentant ce mode de dépendance ont fait
l'objet de recherches expérimentales très instructives et
qui ont joué dans l'histoire de la psychanalyse un rôle
considérable. L'école de Wundt avait proposé l'expé-
rience dite de l'association, au cours de laquelle Ie sujet
de l'expérience est invité à répondre aussi rapidement
que possible par une réaction quelconque au mot qui lui
est adressé à titre d'excitation, On peut ainsi étudier
l'intervalle qui s'écoule entre l'excitation et la réaction,
la natnre de la réponse donnée à titre de réaction, les
erreurs pouvant se produire 10rs de la répétition ulté-
rieure de la même expérience, etc. So us la direction de
Bleuler et Jung, I'école de Zurich a obtenu l'explication
Jes réactions qui se produisent au cours de l'expérience
de l'association, en denlandant au sujet de l'expérience
de rendre ses réactions plus explicites, lorsqu'elles ne
l'étaient pas assez, à l'aide d'associations suppIémen-
taires, On trouva alors que ces réactions peu explicites,
bizarres, étaient déterminées de la Faron la plus rigou-
reuse par les cOlnplexus du sujet de l'expérience, Blenler
et J ung ont, grâce à cette constatation, jeté Ie prelnier
pont qui a permis Ie passage de la psychologie expéri-
mentale à la psychanalyse,
Ainsi édifiés, vous pourriez me dire: (( N ous recon-
naissons maintenant que les idées librement pensées
sont déterminées, et non arbitraires, ainsi que nons
ravions cru. Nous reconnaissons également la déterlni-
nation des idées surgissant en rapport avec les élén1cnts
des rêves. l\Iais ce n'est pas cela qui nous intéresse.
V ous prétendez que l'idée naissant à propos de l'élément
d'un rêve est déterminée par l'arrière-plan psychique, à
nous inconnu, de eet élément. Or, c'est ce qui ne nous
paraît pas démontré. Nous prévoyons bien que Pidée
naissant à propos de l'élén1ent d'un rêve se révélera
con1me étant déterlninée par un des cornplexus du rêveur.
l\Iais queUe est l'utilité de ceUe constatation ? Au lieu de
nous aider à comprendre Ie rêve, eUe nous fournit seule-
ment, tout comme l'expérience de l'association, la ('on-
naissance de ces soi-disant complexus. Et ces derniers t
qu'ont-ils à voir avec Ie rêve? })
124
LE RfvE
Vous avez raison, mais il y a une chose qui vous
échappe, et notamment la raison pour laquelle je n ai
pas pris l'expérience de l'association pour point de départ
de cet exposé. Dans cette expérience, c' est DOUS en effet
qui choisissons arbitrairement un d
s facteurs détermi-
nants de la I'éaction: Ie mot faisant office d'excitation.
La I'éaction apparaît alors comme un anneau inteI'mé-
diaire entre Ie mot-excitation et Ie complexus que ce nlot
éveille chez Ie sujet de I'expérience. Dans Ie rêve, Ie
mot-excitation est remplacé par quelque chose qui vient
de la vie psychique du rêveur, d'une source qui lui est
inconnue, et ce (( quelque chose )) pourrait bien être
lui nlênle Ie << produit >> d'un cOlnplexus. Aussi n'est-il
pas exagéré d'admettre que Ies idées ultérieures qui se
rattachent aux élénlents d'un rêve ne sont, elles aussi,
déterminées que par Ie complexus de cet élément et
peuvent par conséquent nous aider à découvrir celui-ci.
Permettez-moi de vous montrer sur un autre exemple
que les chases se passent réellelnent ainsi que nous
l'attendons dans Ie cas qui nous intéresse. L'oubli, de
noms propres implique des opérations qui constituent
une excellente illustration de celles qui ont lieu dans
l'analyse d'un rêve, avec cette réserve toutefois que dans
les cas d'oubli to utes les opérations se trouvent réunies
chez une seule et même personne, tandis que dans l'in-
terprétation d'un rève eUes sont partagées entre deux
personnes. Lorsque j'ai momentanément oublié un nom,
je n'en possède pas moins la certitude que je sais ce nonl,
eertitude que nous ne pouvons acquérir pour Ie rêveur
que par un moyen indirect, fourni par l'expérience de
Bernheim,l\lais Ie nonl oublié et pourtant connu ne nl'est
pas accessible. J'ai beau faire des efforts pour l'évoquer:
l'expérience ne tarde pas à m'en montrer l'inutilité. Je
puis cependant évoquer chaque fois, à la place du nom
oublié, un ou plusieurs noms de remplacement. LoI'squ'un
de ces noms de I'emplacement me vient spontanément
à l'espI'it, l'analogie de ma situation avec celle qui existe
10rs de l'analyse d'un rêve devient évidente. L'éIément
du rêve n'est pas non plus quelque chose d'authentique:
il vient seulement remplacer ce quelque chose que je ne
connais pas et que l'analyse du rêve doit me révéIer. La
seule différence qui existe entre les deux situations con-
COXDITIO:\S ET TECH:\IQLE DE L'IXTERPRÉTA TIO:-i 125
siste en ce que 10rs de 1'0uLIi d'un nom je reconnais
imnlédiatement et sans hésiter que tel nom évoqué n'est
qu'un nom de remplacement, tandis qu'en ce qui con-
cerne l'élément d'un rêve nous ne gagnons cette convic-
tion qu'à la suite de longues et penibies recherches, Or
même, dans les cas d'ol1blis de noms, nous avons un
moyen de retrouver Ie nom véritable, oublié et plongé
dans l'inconscient. Lorsque, concelltrant notre attention
sur les nonlS de remplacement, no us faisons surgir à leur
propos d'autres idées, nous parvcnons toujours, après
des détours plus ou moins longs, jnsqu'au nom oublié,
et nous constatons, qu'aussi bien les noms de relnplace-
Dlent surgis spontanéluent, que ceux que nous avons pro-
voqués, se rattachent étroitement au nonl oublié et sont
déterminés par lui.
V oici d'ailleurs une analyse de ce genre: j
constate
un jour que j'ai oublié Ie nonl de ce petit .paJs de la
Hiviera dont .:\Ionte-Carlo est la ville la plus connue. C'est
ennuyeux, mais c'est ainsi. Je passe en revue tout ce queje
ais de ce pays, je pense au prince Albert, de la maison
de
Iatignon-Grimaldi, à ses mariages, à sa passion pour
les explorations du fond des nlers, à beaucoup d'autres
("hoses encore se rapportant à ee pays, mais en vain, Je
('esse done mes recherches et laisse des noms de substi-
tution surgir à la place du nom oublié. Ces DonIS se
uccèdent rapidement: l\Ionte-Carlo d'abord, puis
Piémont, Albanie, 1\lontevideo, Colico. Dans cette série,
Ie mot Albanie s'impose Ie premier à mon attention, mais
il est aussitôt remplacé par jJlontenegro, à cause du con-
traste entre blanc et no'ir. J e m'aperçois alors que quatre
de ces mots de substitution contiennent la syllabe rnon ;
je retrouve aussitôt Ie mot oublié et m'écrie: jJ/onaco I
Les noms de substitution furent done réellement dérivés
du nom ouhlié, les quatre prclniers en reproduisant la
première syllabe, et Ie dernier la suite des syllabe
et
toute la dernière syJ1abe..Ie pus en même temps découvrir
la raison qui me fit oublier momentanément Ie nom de
l\Ionaco: e' est Ie mot ]Jfünclten, qui n 'est que la version alle-
mande de l1fonaco, qui avait excercé l'action inhihitrice.
L'exemple que je viens de citer est certainerrlent beau,
mals trop siôpIe. Dans d'autres cas on est obligé, pour
rendre apparente l' analogie avee ce qui se passe lors de
FH.EUD. 8
126
LE RÊVE
I 'interprétation de rêves, de grouper autour des premiers
non1S de substitution une série plus longue d'autres
noms. J'ai fait des expériences de ce genre. Un étranger
m'invite un jour à boire avec Iui du vin italiell. Une fois
au café, il est incapable de se rappeler Ie nom du vin
qu'i! avait I'intention de m'offrir, parce qu'il en avait
gardé Ie meilleur souvenir. A la suite d'une longue série
de noms de substitution surgis à la place du nom oublié,
j'ai crn pouvoir conclure que l'oubl.i était l'effet d'une
inhibition exercée par Ie souvenir d'une certaine Hed-
,vige. Je fais part de ma découverte à nlon cOlllpagnon
qui, non seulement confirme qu'il avait pour la première
fois bu de ce vin en compagnie d'une femme appelée
Hed\vige, mais réussit enore, grâce à cette découverte, à
retrouver Ie vrai nom du vin en question. A l'époque
dont je vous parle il était marié et heureux dans son
ménage, et ses relations avec Hed,vige remontaient à une
époque antérieure. dont il ne se souvenait pas volontiers.
Ce qui est possible, lorsqu'il s'agit de l'oubli d'un
nom, doit égalcment réussir lorsqu'il s'agit d'inter-
préter un rêve : on doit notamment pouvoir rendre ac-
cessibles les éIéments cachés et ignorés, à l'aide d'asso-
ciations se rattachant à la substitution prise comme point
de départ. D'après l'exemple fourni par l'oubli d'un
non1, nons devons admettre que les associations se rat-
tachant à l' élément d'un rêve sont déterminées aussi bien
par cet élément que par son arrière-fond inconscient. Si
notre supposition est exacte, notre technique y trouve-
rait une certaine justification.
eIlA PITRE VII
CO:'\TEl\'U l\IANIFESTE ET IDÉES LATENTES DU RÊVE
v OUS voyez que notre étude des actes manqués n'a
pas été tout à fait inutile. Grâce aux efforts que nous
avons consacrés à cette étude, nous avons, so us la
réserve des suppositions que vous connaissez, obtenu
deux résultats : une conception de l'élément du rêve et
une technique de l'interprétation du rêve. En ce qui
concerne l'élément du rêve, nous savons qu'il manque
d'authenticité, qu'il ne sert que de substitut à quelque
chose que Ie rêveur ignore, comme nous ignorons les
ten-dances de nos actes manqués, à quelque chose dont
Ie rêveur possède la connaissance, mais nne connais-
sance inaccessible. Nous espérons pouvoir étendre cette
conception au rêve dans sa totalité, c'est-à-dire considéré
con1me un ensemble d'élémenls. Notre technique con-
siste, en laissant jouer librernent l'association, à faire
surgir d'autres formations substitutives de ces élémcnts
et à nous servir de ces formations pour tirer à la surface
Ie contenu inconscient du rêve.
Je vous propose maintenant d'opérer une modification
de notre terminologie, dans Ie seul but de donner à nos
Inouvements un peu plus de liberté. Au lieu de dire :
caGhé, 'inaccessible, inautltentique, nous dirons désorn1ais,
pour donner la description exacte: inaccessible à la
conscience du rêveur ou 'inconscient. Comme dans Ie cas
d'un mot oublié ou de la tendance perturbatrice qui
provoqne un acte manqué, il ne s'agit là que de choses
momentanélnent inconscientes. II va de soi que les élé-
nlents mên1es du rêve et les représentations substitutives
obtenues par l'association seront, par contraste avec
eet inconscient momentané, appelés consc'ients. Cette
terminologie n'implique encore aucune construction
théorique. L'usage du mot inconscient, à titre de descrip-
I
8
LE RI
VE
tion exacte et faciJen1ent intelligible, est irrèprof'hahle.
Si nous étendons notre manière de voir de l'élément
séparé au rève total, nous trouvons que Ie rêve total
constitue une substitution déformée d'un événement
inconscient et que l'interprétation des rêves a pour tâche
de découvrir cet inconscienl. De cette constatation dé-
conlent aussitôt trois principes auxquels nous devons
nous conforn1er dans Ilotre travail d'interprétation :
1 0 La question de savoir ce que tel rêve donné signifie
ne présente pour nous aucun intérêt. Qu'il soit intelli-
gible ou absurde, clair ou embrouillé, peu nous ilnporte,
attendu qu'il ne représente en aucune façon l'inconscient
que nous cherchons (nous verrons plus tard que ceUe
règl"è cOll1porte une limitation); 2 0 notre travail doit se
borneI' à éveiller des représentations substitutives autour
de chaque élélnent, sans y réf1échir, sans chercher å
savoir si eUes contiennent quelque chose d'exact, sans
nous préoccuper de savoir si et dans queUe mesure cUes
nous éloignent de l'élément du rêve ; 3 0 on attend jusqu'å
ce que l'inconscient caché, ('herehé, surgisse tout seul,
con1n1e ce fut Ie cas du Inot lJfonaco dans l'expérience
citée plus haul.
Nous comprenons maintenant combien il importe peu
de savoir dans queUe mesure, gran de ou petite, avec
quel degré de fidélité ou d'incertitude on se souvient
d'un rêve. C'est que ]e rêve dont on se souvient ne con-
stitue pas ce que nous cherchons à proprenlent parler r
qu'il n'en est qu'une substitution déforluée qui doit nous
perlnettre, à l'aide d'autres forn1ations substitutives que
nous raisons surgir, de nous rapprocher de l'essence
même du rêve, de rendre I Ïnconscient consciellt. Si donc
notre souvenir a été infidèle, c'est qu'il a fait subir à
cette substitution une nouvelle déformation qui, à son
tour, peut être motivée.
Le travail d'interprétation peut être fait aussi bien sur
ses propres rêves que sur ceux des autres. On apprend
même davantage sur ses propres rêves, car ici Ie pro-
cessus d'interprétation apparaìt plus démonstratif, I)ès
qu'on essaie ce travail, on s'aperçoit qu'il se heurte à des
obstacles. On a bien des idées, mais on ne les laisse
pas s'affirmer tontes. On les soumet à des épreuves et à
nn choix. A propos de l'une on dit: non, eUe ne s'ac-
COXTENU MA
IFESTE ET IDÈES L:\.TEXTES DU Rl
YE 129
corde pas avec mon rêve, cUe n'y convient pas; à propos
d'une autre: eUe est trop absurde ; à propos d'une troi-
sième : celle-ci est trop secondaire. Et 1'0n peut observer
que grâce à ces objections, Ies idées sont étouffées et
élilninées avant qu'elles aient Ie tenlps de devenir
claires, C'est ainsi que, d'un côté, on s'attache trop å la
reDrésentation initiale, à I'élément dn rève et, de l'autre,
..L
on trouble Ie résnltat de l'association par un parti-pris
de choix, Lorsque, au lieu d'interpréter soi-mêrrle son
rève, on Ie Iaisse interpréter par un autre, un nouveau
mobile intervient pour favoriser ce choix illicite. On se
dit parfois : non, cette idée est trop désagréabIe, je ne
veux pas ou ne peux pas en faire part.
II est évident que ces objections sont une nlenace pour
la bonne réussite de notre travail. On doit se préserver
contre eUes
Iorsqu'il s'agit de sa propre personne, on
peut Ie faire en prenant la ferlne décision de ne pas leur
céder; lorsqn'il s'agit d'interpréter le r(
ve d'une autre
personne, en inlposant à celle-ci COlnme règle inviolable
de ne refuser la COlllmunication d'aucune idée, alors
lnème que ceUe personne trouvcrait nne idée donnée
trop dépourvue d'importance, trop absurde, sans rapport
avec Ie rêve on désagréable à cOffilnuniquer, La personne
dont on veut interpréter Ie rève pron1ettra d'obéir à'cette
r&gle, mais il ne faHdra pas se fàcher si I'on voit, Ie cas
(
chéant, qu'clle tient mal sa prolnesse. D'aucuns se di-
raient alors que, lllaIgré tontes les assnrances autori-
taires. on n'a pas pH convai ncre cette personne de la
l
gitinlÏté de Ia libre association, et penseraient qu'il fallt
COlnrnencer par gagner son adhésion théoriqne en lui
faisant lire des onvrages ou en l'engageant à assister à
des conférenees snsceptibles de faire d 'cUe un partisan
de nos idées sur Ia liLre association. Cc faisant, on COlll-
lnettrait au fail une errenr, et ponr s'en abstenir il suffira
de renser que bien qne nons soyons sÙrs de notre con-
.. , , ..
YlctIon a nous, nous n en yoyons pas 11l0ins surglr en
nous, contre certaines idées, Ies mêmes objections
eriti{fues, IesqneUcs ne se tronvent écartées qu'ultérieu-
relnent, autant dire en deuxièn1e instance.
Au lieu de s'ilnpatienter devant la di>sobéissancc dll
rl\venr, on peut utiliser ces expériences pour en tireI' de
nouveaux enseignelnents, d'autant plus iInportants qu'on
130
LE REVE
y était moins préparé. On comprend que Ie travail d'În-
.erprétation s'aecomplit à. l'encontre d'une certaine
réslStance qui s'y oppose et qui trouve son expression
dans les objections critiques dont no us parlons. Cette
résistance est indépendante de la conviction théorique
du rêveur. On apprend mêlne quelque chose de plus. On
constate que ces objections critiqu
s De sontjamais jus-
tifìées. Au contraire, les idées qu' on voudrait ainsi re-
fohler se révèlent louJours el sans exception comme étant
les plus in1portantes et les plus décisives au point de vue
de 13. découverte de l'inconscient. Une objection de ce
genre constitue pour ainsi dire la marque distinctive de
l'idée qu'elle accompagne.
Cette résistance est quelque chose de nouveau, un
phénomène que nous avons découvert grâce à nos hypo-
thèses, mais qui n'était nullen1ent impliqué dans celles-ci.
Ce nouveau facteur introdnit dans nos calculs une sur-
prise qu'on ne saurait qualifier d'agréable. Nous soup-
çonnons déjà qu'il n'est pas fait pour facilitcr notre
travail. II serait de nature à paralyser tous nos efforts en
vue de résoudre Ie pl'oblème du rève. Avoir à faire à une
chose aussi peu ilnportante que Ie rêve et se heurter à
des difficultés techniques aussi grandcs I l\Iais, d'auti'e
part, ces difficultés sont peut-être de nature à nous sti-
muleI' et à nous faire entrevoir que le travail vant lcs
en'orts qu'il exige de nous. Nous nous heurtons toujours
à des difficultés lorsque no us voplons pénétrer, de la sub-
stitution par laquelle se lnanifeste I' élément du rêve,
jusqu'à son inconscient caché, Nous sommes donc en
droit de penser que derrière la substitution se cache
quelque chose d'Ï1nportant. QueUe est donc l'utilité de
ces difficultés si cUes doivent contribuer à maintenir
dans sa cachette ce qnelque chose de caché? Lorsqu'ul1
(\nfant ne vent pas dcsserrer son poing pour montrer ce
qu
il cache dans sa main, c'est qu'il y cache quelque
chose qn'il ne df'vrai
pas cachero
Au monlent lnème oÙ nous introduisons dans notre
cxposé la conception dynan\Íque d'une résistancc, nous
devons avertir qu'il s'agit ] à d
un facteur quantitative-
Inent variable. La résistance pent être grande ou petite,
et nous devons nous attendre à voir ces difrérenccs se
manifester au courÐ de notre travail. Nous pouvons peut-
COXTEXU MA
IFESTE ET IDÉES LATENTES DU REVE 13 I
être rattacher à ce fait uue autre expérience que no us
faisons égalemellt au cours de notre travail d'interpréta-
tion des rêves. C'est ainsi que dans certains cas une
seule idée on un très petit nombre d'idées suffisent à
nous conduire de l'élén1ent du rêve à son substrat incon-
scient, tandis qne dans d'autres cas nous avons besoin,
ponr arriver à ce rl'sultat, d'aligner de longues chaîncs
d'associations et de réfuter de nombreuses objections
critiques. N ous nous dirons, et avec raison probable-
lnent, que ces difl'érences tiennent anx intensités va..
I'iables de la résistance. Lorsque la résistance est peu
considérable, la distance qui sépare la substitution du
substrat incoIì.scient est minime; mais une forte r
si-
stance s'accompagne de déformations considérables de
l'inconscient, ce qui ne peut qu'auglnenter la distance
qui sépare la substitution du substrat inconscient,
II scrait peut-être ten1ps d'épronver notre technique
sur un rève, afin de voir si ce que nous attendons d'clle
se vérifie.
ui, mais quel rève choisirions-nous pour
ceh
? Vous ne sauriez croire à quel point ce choix n1'est
diü;cile, et il m'est enCDre iInpossible de vous faire
cOlnprendre en quai ces difficuÌtés résident. II doit ccr-
tainCInent y avoil' des rêves qui, dans leur ensen1ble,
n'ollt pas subi une grande déforn1ation, et Ie mieux
serait de comnlencer par eux, l\Iais quels sont les rèves
les moins défl)rmés ? Seraient-ce les rêves raisonnables,
non confus, dont je vans ai déj à cité deux exenlples?
l"'en croyez rien, L'analyse montre que ces rêves avaient
subi une déformation extraordinairement grande. Si, ce-
pendant: renüllçant à toute condition particulière, je
choisissais Ie premier rêve venu, vous seriez probable-
Jnent dpçus II 5e pent que nous ayons à noteI' on à
observer, à propos de chaque élément d'un rève, une t(\lle
(planttté d ïdées que notre travail en prendrait une am-
pleur ÏInp0ssible à enlbrassel'. Si nous transcrivons Ie
rêve et que nous tenions registre de toutes les idées
surgissant à son propos, ces dernières sont susceptiblcs
de di
passcr plusieur!S fois la longueur du tcxte, II senl-
hlerait donc tout à fait indiqué .de reehercher aux fins
d'une analyse quelques rèves breI's, dont chacun du
ßloins puisse nous dire ou confirmcr quelque chose. C'est
à quoi no us nous résoudrons, à nloins que l'expériencé
t3
LE RÊ\'
nous apprenne où nOllS pouvons trouver les rêves pen
déformés.
Un autre moyen s'offre encore à nous, snsfeptible de
faciliter notre travail. .Au lieu de viser à l'interprétation
de rèv(\s entiers, nous nOlls contenterons de n'envisager
que des élémcnts isolés de rèves, afin de voir sur une
série d'exemples ainsi choisis conlment ils se lais;:5ent
expliquer, grâce à l'application de notre technique.
a) Vne dame raconte qu'étant enfant elle a souvent
rêvé que Ie hon Dieu avail sur sa tête un bonnet en popiel"
po intll , Comment comprendre ce rêve sans l'aide de la
rêveuse? Ne pa1'aît-il pas tout à fait absurde? l\Iais ille
devient moins, lorsque nous entendol1s la dan1e nous
raconter que lorsqu'elle était enfant, on ]a coifI'ait sou-
vent d'un bonnet de ce genre parce qu'elle avait l'habi-
tude, étant à table, de jeter de:5 coups d'æil furtifs dans
les assiettes de ses frères et sæurs, afin de s'assurer
s'ils n'étaient pas mieux servis qu'elle. Le bonnet était
done destiné à lui servir pour ainsi dire d'æillè1'e.Voilà
un renseignen:t-ent purement historique, fournl sans au-
cune difficulté. L'interprétation de cet élénlent et, par
conséquent, du rêve tout entier réussit sans peine, grâcc
à nne nouvelle trouvaiJIe de la rèveuse. (( Comme j'ai
entendu dire que Ie bon Dieu sait tout et voit tout, luon
rève ne peut signifier qu'une chose, à savoir que, comme
Ie bon Dieu, je sais et vois tout, alors même qu'on veut
m'en elnpêcher. )) l\Iais cet exeulple est peut-être trop
simplc.
ó) Une patiente sceptique fait un rêve un peu plus
long au cours duquel certaines personnes lui parlent,
en en faisant de grands élog
s, de mon livre sur les
(( Traits d'esprit )) ((( ,\ritz >>). Puis i1 est fait mention
d 'un (( Canal)), peut-être d'un autre livre OÙ il est ques-
tion d'un canal Oll ayant un rappol
t 'llieiconque avec un
('anal..... elle ne sait plus" ... c' est tout à fait trouhle.
,,.. ous se1'ez peut-être portés à croire que l'élément
(( canal)) étant si indéteI'miné échappera à tonte intf'r--
prétation. II est certain que celle-ci se heurte à des diffi-
eultés, mais ce
difficultés ne p1'oviennellt pas du n1anquc
de clarté de l'élénlcnt: au contraire, Ie nIanqne de clarté
de l'élément et la difficulté de son interprétation pro-
viennent d'une seule et mêlnc cause. Aucune idée ne
COXTEXU l\IAXIFESTE ET IDEES LATEXTES DU [U
rE 133
,.jent à l'esprit de la rêveuse à propos du canal; en ce
qui me concerne, je ne puis naturellement rien dire non
plus à son sl1jet. Un peu plus tard, à vrai dire Ie lende-
main, illui vient une idée qui a peut-être un rapport avec
cet élément de son rêve. IJ s'agit notanlment d'un trait
d'esprit qu'elle avait entendu raconter. Sur un bateau fai-
sant Ie service Douvres-Calais, un écrivain connn s'entre-
tient avec un Anglais qui cite, au cours de la conversa-
tion, cette phrase: (( Du sublime au ridicule il n'y a qu'nn
pas'. )) L'écrivain répond: (( Oui, Ie Pas de Calais >>, VOll-
Iant dire par là qu'il trouve la France sublime et l' Angle-
terre ridicule. :àIais Ie Pas de Calais est un canal, Ie
canal de la l\Ianche, V ous allez me den1ander si je vois
un rapport quelconque entre cette idée et Ie rêve. 1Iais
certainement, car l'idée en qnestIon donne réellement la
solution de eet énigmatique élément du rêve. Ou bien,
si vous doutez que ce trait d'esprit ait existé dès avant
Ie rêve comme Ie substrat jnconscient de l'élément
(( canal )), pouvez-vous adn1ettre qu'il ait été inventé
après coup et pour les besoins de la cause? Cette idée
témoigne notamn1ent du scepticisme qui chez eUe se
dissimule derrière un étonnement involontaire, d'oÙ une
résistance qui explique aussi bien la lentenI' avec laqueUc
l'idée avait surgi que le caractère indéterminé de l' élé-
ment du rêve correspondant. Considérez ici les rapports
qui existent entre l'élélnent du rêve et son substrat
inconscient: celui-là est COlnme nne petite fraction de
celui-ci, comme une allusion à ce dernier ; c'est par son
isolement du substrat inconscient que l'élément du rève
était devenu tout à fait incon1préhensible.
c) Un patient fait un rêve assez long: plusieurs mern-
hres de sa famille sont assis autour d'une taóle ayant une
forme parttculière, etc. A propos de cette table, il se
rappelle avoir vu un meuble tout pareillors d'une visite
qu'il fit à une famille. Puis ses idées se suivent: dans
ceUe famille, les rapports entre Ie père et Ie fils n'étaient
pas d'une extrême cordialité; et il ajoute aussitôt que
des rapports analogues exi
tent entre son père et lui.
C'est done pour désigner co parallèle que la table se
trouve introdllitc dans Ie rêve.
I. En fl'an
ais dans Ie texte.
134
LE RÊVE
Ce rêveur était depuis longtemps familiarisé avec les
exigences de l'interprétation des rêves. Un autre eût
trouvé étonnant qu'on fit d'un détail aussi insignifiant
que la forme d'une table robjet d'une investigation. Et,
en efIet, pour nous il n'y a rien dans Ie rêve qui soit,
accidentel ou indifI'érent, et c' est précisén1ent de ]' éluci-
dation de détails aussi insignifìants et non !Ilotivés que
nous attendons Ies renseignements qui nOllS intéressent.
Ce qui vous étonne peut-être encore, c'est que Ie travail
qui s'est accompli dans Ie rêve dont nons no us occupons
ai t exprimé l'idée : chez nous les cltases se passent camrne
dans cette (alnz.lle, par Ie choix de la table. l\Iais vous
aurez également l'explication de cette particularité,
quand je vous aurai dit que la famille dont il s'agit
s'appelait Tischler.. En rangeant les menlbres de sa
propre famille autour de cette table, Ie t'êveur agit
comme si eux aussi s'appelaient Tischler, Noter toutefois
combien on est parfois oLligé d'être incliscret Iorsqu'on
veut faire part de certaines interprétations de rêves.
V ous devez voir là une des difficultés auxquelles, ainsi
que je vous l'ai dit, se heurte Ie choix d )exclnples. II
m'eût été facile de remplaeer cet exemple par un autre,
mais il est probable que je n'aurais évité l'insdiscrétion
que je commets à propos de ce rêve qu'au prix d'une
autre indiscrétion, à propos d'un autre rêve.
lei il me semble, indiqué d'introduire deux termes
dont nous aurions pu nous servir depuis longtemps,
Xous appellerons contenu manzjèste du rêve ce que Ie rêve
nous raconte, et idées latentes du rêve ce qui est caehé
et que nous voulons rendre accessible par l'analyse des
idées vcnant à propos des rèves. Examinons donc les
rapports, tels qu'ils se présentent dans les cas cités,
entre Ie contenu n1anifeste et les idées la tentes des
rêves, Ces rapports peuvent d'ailleurs être très variés.
J)ans les exemples a et b l'élément manifeste fait éga-
lement partie, Dlais dans une IneSUre bien petite, de
idées latentes, Une partie du grand ensemble psychique
forIné par les idées inconscientes du rêve :1 pénétré
dans Ie rêve manifeste, soit à titre de fragment, soit,
dans d'autres cas, à titre d'allusion, d'expression symbo
I. Du mot Tisch. table,
COXTENU MANIFESTE ET IDÉES LA TEXTES DU Rl
YE 135
lique, d'abréviation télégraphique. Le travail d'interpré-
tation a pour tâche de compléter ce fraglnent ou celte
allusion, comnle cela no us a particulièrement bien réussi
dans le cas D. Le remplacement par un fragment ou une
allusion constitue donc une des formes de déforlnation
des rêves. II existe en outre dans l'exemple c une autre
circonstance que nous verrons ressortir avec plus de
pureté et de netteté dans les exemples qui suivent.
d) Le rêveur entraîne delvrière Ie lit une dalne qu'z"l
connaît. La première idée qui lui vient à l'esprit lui fournit
Ie sens de cet élément du rêve : il donne à cette dame la
préférence t .
e) Un autre rêve que son frère est enfernzé dans un
coff're. La première idée remplace cofli'le par ar>moire'
(SCHRAl'\K), et l'idée suivante donne aussitôt l'interpré-
tation du rêve: son frère se restreint (SCHRÄNKT siclt
EIN a ).
f) Le rêveu r faz.t t ascensz.on d'une nlonta,qne d"où it
découvre un panoranza extraordinairement vaste, Rien de
plus naturel, et il semble que cela ne nécessite aucune
interprétation, qu'il s'agirait seulement de savoir à queUe
réminiscence se rattache ce rêve et quelle raison fait
surgir cette réminiscence. Erreur I II se trouve que ce
rêve a tout autant besoin d'interprétation qu'un autre,
même confus et en1brouillé. Ce ne sont pas des ascen-
sions qu'il aurait faites qui lui viennent à la mén10ire
il pense seulement à un de ses amis, éditeur d'une
(( Revue 3)) qui .s' occupe de nos relations avec les régions
les plus éloignées de la terre, Ln penséc latente du rêve
consiste done dans ce cas dans I'identification du rèveur
avec (( celui qui passe en revue l'espace qui l'entoure ))
(RUíl dscltauer).
N ous trouyons ici un noùveau mode de relation entre
l'élément nlanifeste et l'élément latent du rêve. Celui-là
est moins une déformation qu'une représentation de
celui-ci, son image plastique et concrète ayant sa source
dans Ie mode d'expression verbale. A vrai dire, il s'agit
encore celte fois d'une déformation, car ]orsque nous
I, Jeu de mots: entraîner, hervorziehen; préf{'rence, Vorzug (Ia racine zug
étant dérivée de ziehen).
2. Sich einschr{inken : littéralement : s'cnfermer dans une armoire.
3. En allemand Rund.schau, coup d'æil círculaire.
136
LE mh Y ß
prononçons un mot, nOlls avons depuis long-temps perdu
Ie souvenir de l'irnage eoncrète qui Iui a donné nais-
sanee, de sorte que nous ne Ie reeonnaissons plus,
lorsqu'il se trouve relnplacé par ('ctte iJnage, Si VOllS
voulez bien tenir conIpte du fait que Ie rêve Inallifeste se
compos
principalenlent d'ill1ages visuelles, pIns rarc-
Inent d'idées et de mots, YOllS comprendrez I'ÏInportance
particulière qu'il convient d'attacher à ce mode de rela-
tion, au point de vue de l'interprétation des rêves, \T OllS
voyez aussi qu'il devient de cc fait possible de créer,
dans Ie rêve Inanifeste, pour toute nne série de pen-
sées abstraites, des images de substitution qui ne sont
d'ailleurs null
ment incompatibles avec Ia latenre des
idées. Telle est la technique qui préside à la solution
de notre énigme des images.
Iais d'où vient cette appa-
rence de jeux d 'esprit que présentent les représentations
de ce genre? Cjest là une autre question dont nous
, , . .
n avons pas a nous occuper ICI.
Je passerai SOllS silence un quatrième mode de rela-
tion entre l'élément latent et l'élén1ent manifeste. Je vous
en parlerai lorsqu'il se sera rév
lé de lui-Inêlne dans la
tel'hnique, Grâce à ('ette omission, mon énlllllération ne
pra pas complète ; mai8 ..clIe q u'elle est, eUe suillt à nos
hesoins,
Avez-vous nlaintenant Ie courage d'aborder l'inferpré-
tation d'un rêve complet? Essayons-Ie, afin de voir si
nous somn1es bien armés pour cette tâche, II va sans dire
que Ie rêve que je choisirai, sans être parmi les plus
obscurs, présentera toutes les propriétés, aussi Lien
prononcées que possible, d'un I'ève.
})onc une dame encore jeune, mariée depuis plusieurs
années, fait Ie rêve suivant: elle 8e trouve avec son m,ar'z
au théâlre, une partie du pa'J"terre est complètement vide.
:)r on rrlari IIlZ. raconte qu"É/ise L... et son fiancé auraient
égalelnent voulu venir all tftéàtre, n
(:Ù; lIs n'ont plus tl'ouvé
que de lnauvaises places (3 ]Jlaces POUl" 1 COU'l'onne
50 l;reUEeJ") qu'ils ne pou1.'nient pas accepter. Elle pense
d'ailleuf's que ce l,1e (at pas un .'lrand lnalfleur,
La prcrnière chose clout la rèvcuse nous fait part à
propos de SOIl rève monlre que le pr
texte de ce rêve
se trouve dÚjà dans le ,contcnu manifeste, Son Inari lui a
bel ctbien raconté qu'Eli
c L,.., une alnie ayant Ie même
COXTE
U MAXIFESTE ET IDÉES LATE
TES DU Rf:YE 137
âge qu'elle, venait de se fiancer. Le rêve constitue donc
une réaction à cette nouvelle, N ous savons déjà qu'il est
facile dans beaacoup de cas de trouver Ie prétexte du rève
dans les événements de la journée qui Ie précède et que
les rèveurs indiquent sans difficulté cette filiation. Des
renseignements du même genre nous sont fournis par
la rèveuse pour J'autres éléments du rêve n1anifeste.
()'oÙ vient Ie détail concernant l'absence de spectateurs
dans nne partie du parterre? Ce détail est une allusion
à un événement réel de la semaine précédente, S'étant
proposée d'assister à une certaine représentation, elle
avait acheté les billets à l'avance, tel1e1nent à l'avance
qu\
lle a été ob1igée de payer 1a location. Lorsqu'elle
arriya avec son lllari au théâtre, cUe 8'e5t aperçne qu'elle
s'était hâtée à tort, car une partie du parterre était à peu
pr'ès vlde. Elle n'aurait rien perdu si cUe avait acheté
ses billets Ie jour n1ème de la représentation, Son marL
ne manqua d'ailleurs pas de 1a plai
anter au sujet de cette
hâte. - Et d'oÙ vient Ie détail concernant la 80nune de
I f1, 50 kr,? II a son origine dans un ensenlble tout
difl'érent, n'ayant rien de COlnmun avec Ie précédent,
tout en constituant, lui aussi, une allusion à tIne non-
velIe qui date du jour ayant précédé Ie rêve. Sa belle-
sæur ayant reçu en cadeau de son I.nari la somme de
150 florins, n'a eu (queUe bêtise I) ricn de plus pressé
que de courir chez Ie bijoutier et d'échanger son argent
contre un bijou. - Et queUe est l'origine du détail
relatif au chiffre 3 (3 places ?), Là-dessus notre rêvcuse
ne sait rien nous dire, à moins que, pou
" l'expliquer, on
utilise Ie renseignelnent que la fiancée, Elise L.,., est de
3 Inois plus jeune qu'elle qui est mariée depuis dix ans
déjà. Et comment expliquer l'absurdité qui consi
te à
prendre 3 billets pour deux personnes? La rèveuse ne
nous Ie dit pas et refuse d'ailleurs tout nouvel effort de
mémoire, tout nouveau renseignclncnt.
Iais Ie peu qu'eUe nons a dit sumt largement à nous
faire décoHvrir les idées latentes de son rêve, Ce qui
doit attireI' notre attention, c'e:5t que dans les COlnlnu-
nications qu'elle nous a faites à propos de SOIl rèvc, ('lIe
nous fournit à plusieurs reprises des détails qui ét'tblis-
sent un lien conlmun entre dil1'ért:'lltcs parties. Ces détail
sonL tous d' ordre telnporel. Elle avait pensé aux billets
138
LE Rf
VE
trop tðt, elle les avait achetés trop à tavance, de sorte
qu'elle fut obligée de les payer plus cher ; la belle-sæur
s'était également empressée de porter son argent au
bijoutier, pour s'acheter un bijou, comIne si elle avait
craint de Ie manquer. Si aux notions si accentuées (( trop
tôt >>, (( à I'avance >>, nous ajoutons le fait qui a servi de
prétexte au rêve, ainsi que Ie renscignement que l'amie,
de 3 mois seulement moins âgée qu'elle, est fiancée à
un brave homme, et la critique réprobatrice adressée à
sa belle-sæur qu'il était ahsurde de tant s'empresser, -
nous obtenons la construction suivante des idées latentes
du rêve dont Ie rêve manifeste n'est qu'une'mauvaise
substitution déformée : .
(( Ce fut ahsurde de ma part de m'être tant hâtée de me
marier, Je vois par l'exemple d'Élise que je n'aurais rien
perdu à attendre. )) (La hãte est représentée par son
attitude lors de l'achat de billets et par celle de sa belle-
sæur quant à l'achat du bijou. Le nlariage a sa substi-
tution dans Ie fait d'être allée avec son mari au théâtre).
Telle serait l'idée principale ; no us pourrions continuer,
nlais ce sera it avec moins de certitude, car l'analyse ne
pourrait plU5 s'appuyer ici sur les indications de la
rêveuse: (( Et pour Ie même argent j'aurais pu en trouver
un 100 fois meilleur )) (150 florins forment une somme
100 fois supérieure à I fl'. 50). Si nous remplaçons Ie
nlat argent par Ie mot dot, Ie sens de la dernière phrase
serait que c'est avec la dot qu'on s'achète un mari : Ie
bijou et les nlauvais billets de théâtre seraient alor5 des
notions venant se substituer à ceJle - de mari, II serait
encore plus désirable de savoir si l'élément (( 3 billets ))
se rapporte également à un homme. I\Iais rien ne nous
pernlet d'aller aussi loin. N ous avons seulelnent trouvé
que le rêve en question exprilne la mésestime de la
fenlme pour son mari et son regret de s' être mariée si
tôt.
A mon avis, 1e résultat de cette première interpré-
tation d'un rève est fait pour nous surprendre et nous
troubleI', plutôt que pour nous satisfaire. Trop de choses
à la fois s'ofl"'rent à nous, ce qui rend notre orientation \
extrêmement difficile. Nons nous rendons d'ores et déjà_
compte que nous n'épuiserons pas tous les enseigne-
ments qui se dégagent de cette interprétation. Empres-
CONTENU MANIFESTE ET IDtES LATENTES DU RÊVE 139
eons-nous de dégager ce que nous considérons comn1e
des données nouvelles et certaines.
Premièren1ent : II est étonnant que l'élérrlent de l'em-
pressement se trouve accentué dans les idées latentes,
tandis que nous n' en trouvons pas trace dans Ie rève
manifeste. Sans l'analyse, nous n'aurions jamais soup-
çonné que cet é]ément joue un rôle quelconque. II semble
done possible que la chose principale, Ie centre lnême
deg idéeg incohscientes manque dans les rêves mani-
festes, ce qui est de nature à imp rimer une modification
profonde à l'impression que laisse Ie rève dans son
ensemble. I)euxièmern.ent : On trouve dans Ie rêve un
rapprochement absurde : 3 pour I fl. 50 ; dans les idées
du rêve nous decouvrons cette proposition: ce fut une
absurdité (de se marier si tôt). Peut-on nier absolument
que l'idée ce rut une ahsurdité soit représentée par
l'introdllction d 'un élément absurde dans Ie rêve mani-
fcste? Troisièlnement: Un coup d'æil comparé nous
révèle que les rapports entre les éléments manifestes et
les éléments latents sont loin d'être simples; en tout cas,
il n'arrive pas toujours qu'un élément manifeste remplace
un élément lätent. II dait plutôt exister entre les deux
camps des rapports d'ensemble, un élélnent manifeste
pouvant remplacer plusieurs éléments latents, et un élé-
ment latent pouvant être remplacé par plusieurs éléments
manifestes.
Sur Ie sens du rêve et sur l'attitude de la rêveuse à
son égard il y aurait également des choses surprenantes
à dire. Elle adhère bien à notre interprétation, mais s'en
lllontre étonnée, Elle ignorait qu'elle eût si pen d'estilne
pour son mari ; et eUe ignore les raisons pour lesquelles
eUe doit Ie mése
timer'à ce point. II y a là encore beau-
coup de points incompréhensibles. J e crois décidément
que nous ne sommes pas encore suffisamment armés
pour pouvoir entreprendre l'interprétation des rèves et
que nons avons bcsoin d'indications et d'une préparation
supplémentaires.
CIL\ PITRE VIII
RÊVE ENFANTINS
L
N ous avons l'impression d'avoir avancé trop vite. Reve-
nons un peu en arrière, Avant de tenter Ie dernier essai
de surmonter, grâee à notre technique, les difficultés
découlant de la déformation des rêves, nous no us étions
dit que le Inieux serait de tourner ces difficultés, en
nous en tenant seulement aux rêves dans lesquels (à sup-
poseI' qu
ils existent) la déformation ne s'est pas produite
ou n'a été qu'insignilìante. Ce procédé va d'ailleurs å l'en-
contre de l'histoire du développement de notre eonnais-
sanee, car, en réalité, c'est seulement après une appli-
cation rigoureuse de la technique d'interprétation à des
rêves déformés et après nne analyse complète de eeux-ei
que notre attention s'est trouvée attirée sur l'existence de
rêves non déformés.
Les rêves que nous cherchons s'observent chez les
enfants. lIs sont brefs, elairs, eohérents, facilenlent intel-
ligibles, non équivoques, et pourtant ce sont incontesta-
blement des rêves. La déformation des rêves s'observe
égalelnent chez les enfants, même de très bonnc heure,
et l'on connaît des rêves appartenant à des enfants de 5
à 8 ans et présentant déj à tous les caractères des rêves
plus tardifs. Si l'on lin1Íte toutefois les observations à
l'âge compris entre les débuts discern abies de l'activité
psychilJue et la quatriènle ou cinquième année, on trouve
une série de rêves présentant un caractère qu'on peut
appeler enfantin et dont on peut à l'occasion retrouver des
échantillons chez des enfants plus âgés. Dans certaines
circonstances, on peut observer, même chez des per-
sonnes adulles, des rêves ayant tout. à fait Ie type infantile.
Par l'analyse de ces rÊvcs enfantins nous pouvons très
facilement et avec beaucoup de certitude obtenir, sur la
nature du rêve, des renseignements qui, il est perlnis
nÊVES EXFA?\TIXS
JAt
(Ie l' cspérer, so lnontreront décisifs ct universellement
valables.
1 0 Pour comprendl"e ces rêves, on n'a besoin ni d'ana-
lyse, ni d'application d'une technique quelconque. On
ne doit pas interroger l'enfant qui raconte son rêve. l\lais
il faut faire compléter celui-ci par un récit se rapportant
à la vie de l'enfant. II y a toujours un événement qui,
ayant en lieu pendant Iajournée qui précède Ie rêve, no us
explique celui-ci. Le rêve cst la réactiol\ du sornlneil à
eet événement de l'état de veille.
Citons quelques exemples qui serviront d'appui à nos
conclusions uitérieures.
a) Un garçon de 22 mois estchargé d'offril" à queiqu'un,
à titre de congratulation, un panier de cerises, II Ie fait
manifestement très à contre-cæur, malgré la promesse
de recevoil" lui-même quelques cerises en récon1pense.
Le lendemain matin il raconte avoil" rêvé que (( Ile(r)mann
( a) mangé toutes les cerÙ;es )).
h) Une fillette âgée de 3 ans et trois mois fait son pre-
mier voyage en mer. Au moment du débarquem
nt, eUe
ne veut pas quitter Ie bateau et se met à pleurer amère-
ment. La durée du voyage lui semble avoir été trap
courte. Le lendemain matin eUe raconte: (( Cette nuit
j'ai voya!Jé en mer. )) Nous devons compléter ce récit, en
disant que ce voyage avait duré plus longtemps que l' en-
fant ne Ie disait.
c) Un garçon âgé de 5 ans et demi est emmené dans
une excursion à Esclterntal, près Ilallstatt. II avait entendu
dire que Ilalljtattse trouvait au pied du Dachstein, lTIOn-
tagne à laquelle il s'intéressait beaucoup, De sa résidencc
à Anssee on voyait très bien Ie Dachstein et l'on pouvait
y distinguer, à l'aide du télescope, Simonyhütte. L'en-
fant s' était a ppliqné à plnsieurs reprises à I 'apercevoir à tra-
vers la longue-vue, mais on ne sait avec quel résultat.
L'excursion avait commencé dans des dispositions gaies,
Ia curiosité étant très excitée. Toutes les fois qu 'on aper-
cevait une montagne, l'enfant demandait: (( Est-ce cela Ie
Dachstein?)) II devenait de pIns en plus taciturne à lllesnrc
qu'il recevait des réponses négatives; il a fini par ne plus
prono
cer u
mot et r
fus
de prendre part à nne petite
ascenSion qu on voulalt falre pour aller voir Ie torrent.
On l'avait ern fatigué, mais Ie lendemain matin il raconta
Flow D
9
142
tlt RÊVF
tout joycnx: << J'ai rêvé cette nuit que nous avons tJté à
SÏ1nonylditte. )) C'est donc dans l'attente de ('eUe visite
qu'il avait pris part à l'excllrsion. En ce qui concerne les
détails, il ne donna qne celui dont il avait entenclu par-
ler précéden1ment, à savoir que pour arriver à 1a cabane
on monte des marches pendant six henres.
Ces trois rêves suffisent à tous les renseignements que
nous pouvons désirer.
2 0 On Ie voit, ces rêves d' enfants ne sont pas dépollr-
vus de sens: ce sont des actes psych'iques intelll:qióles,
comp lets , Souvenez-vous de ce que je vous ai dit concer-
nant Ie jugement que les médecins portent sur les rêves,
et notamment de la comparaison avec les doigts que
l'habile musicien fait courir sur les touches du clavier.
L'opposition flagrante qui existe entre les rêves d'enfants
et cette conception ne vous éehappera certainenlent pas.
1\lais aussi serait-il étonnant qne l'enfant fÙt capable
d'accoInplir pendant Ie somn1eil des actes psychiques
eOlnplets, alors que, dans les mêmes conditions, l'adulte
se contenterait de réactions convulsifornles.
ous ayons
d'ailleurs toutes les raisons d'attribuer à l'enfant un SOlll-
D1eil meilleur et plus profond.
3 0 Ces rèves d'enfants n'ayant subi aucune déforn1a-
tion n'exigent aucun travail d'interprétation. Le rêve
ruanifeste et Ie rêye latent se confondent et coïn'cident ici.
La déroJ
mation ne cOllstitue done pas un caral'tère nature!
dUl'ève. J'espère qne ceIa VOliS ôtera nn poids de la poi-
trine. Je dois YOIlS avertir toutefois, qu'en y réfléchissant
de plus près, nous serons obligés d'accorder mêUle à ces
rèves une toute petite déforlnation, nne certaine différence
entre Ie contenu Inanifeste et les pensées latcntes.
4 0 Le rêve enfantin est une réaction à un événement
de la journée qui laisse après Ini un regret, une tristesse,
un désir insatisfait. Le 'J"êve apporte la 'l'éalisation directe,
non t
oilée, de ce désÙ', Rappelez-vous maintenant ce que
nous aVOHS dit concernant le rôle des excitations corpo-
relies extériellres et intérieures, considérées COll1111e per-
tllrbatric('s du SOIDITIcil et productrices de rêvcs, N01lS
avons appris là-desstJs des faits tout à fait certains, Inais
seul un petit nombre de faits se prètait à cette explica-
tion, Dans ces rêves d'en1"allts rien n'indiqlle l'action d'ex-
... . ,
cltaLIon
somatlques; sur ce pOInt, aucune erreur nest
RÊVES ENFAXTINS
143
possible, les rèves étant tont à fait intelligibles et faciles
à embrasser d'un sCllI coup d 'æil. !\lais ce n'est pas là
une raison d'abandonner l'explication étiologiqne des
rêves par l'exci ta tion. .l';' ous pouvons seulemen t deluander
COIll1l1eI1Ì il se fait que nous ayons oublié dès Ie déhut que
Ie sOll1meil peut être troublé par des excitations non seu-
lement corporelles, mais aussi psychiques? Nous savons
cepenclant que ("est r
r les excitations psychiques que
Ie son1meil de l'adnlte est Ie plus souvent troublé, car
elles l'empêchent de réaliscr la condition psychiqne dn
, son1n1ciI, c'est-à -dire I'abstraction de tout intérêt pour Ie
n10nde extérieur. L'adulte ne s'endort pas, parce qu'il
hésite à interrompre sa vie active, son travail sur les
choscs qui l'intéresscnt. Chez l'enfant, cette e
citation
psychique, perturbatl ice du sOD'lmeiI, est fournie par Ie
désir insatisfait auquel il réagit par Ie rêve
50 Pal'tant de Ià, nous aboutissons, par Ie chen1Ïn Ie
plus court, à des conclusions sur Ia fonction du rêvc.
E!l tant que réaction à l'excitation psychique, Ie rêve doit
a voir pour fonction d' écarter ceUe excitation, afin que Ie
srnnn1cil puisse se poursuivre. Par quel moyen dynalnique
l.
rêve s'åcquitte-t-il de ceUe fonction? C'est ce que nous
ignorons encore; mais nous pouyons dire d'ores et déjà
que, loin d'êtpe, ainsi qu'on Ie Iui reproche, un troulJle-
SfJlnHlCil, Ie rêve est un rJaT'dien du sOllnneil qu'il déf'end
contre ce qui est susceptible de Ie trouble,-'. Lorsquc nous
crayons que sans le rêve nous aurions Inienx dormi,
nous sommes dans I'erreur; en réalité, sans l'aide dn
rêve, nous n'aurions pas dormi du tout. C'est à lui que
nons devons Ie peu de sOInlneil dont nous avons joui. II
n'a pas pn éviter de nous occasionner certains troubles,
de mème que Ie gard ien de nuit est oLligé de Caire lui-
IllêIl1C nn certain bruit, lorsqu'il poursnit ceux qui par
leur tapage nocturne nous auraient troublés dans LIne
mesure intiniment plus granùe.
6 0 Le dpsir est l'excitatenr du rève; la réalisation de
ce désir forIne Ie contenn d n rève: tel est un des carac-
t('res fondamentaux dn rêve, Un autre caractère, non
moins constant, consiste en ce qne Ie I'êve, non content
d'exprirner nne pens{>e, représcnte ce dC-sir comIn
r
a-
lisp, SOilS la fOrITIe d'un f-VènelIlcnt psychifluC hallueilla-
toire, Je voudrais coyage1
en lnel': tcl e
t Ie désir f'xcita-
14i
tE nÊVE
teur du rêve. Je 'voyage sur rner: tel est Ie contenu du
rêve. II persiste done, jusque dans les si simples rêves
d'enfants, une différence entre Ie rêve latent et Ie rêve
manifeste, une déformation de la pensée latente d u rève:
c'est la transformation de la pensée en ét,énernenf vécu.
T)ans lïnterprétation tiu rêve il faut avant tout faire abs-
traction de eette petite transformation. S'il était vrai qu'il
s'agît là d'un des earactères les plus généraux du rêve,
Ie fragment de rêve eité plus haut: J.e vois mon f,
ère
en,"er'1J1.é dans un cof!re, devrait être tr3duit non par: 1Jl0n
(rère se restreint, n1ais par: Je voudrais que mon frère se
'reslreigne, mon frè're do it se l'estreindre 1. J)Cd deux carac-
tères généraux du rêve que nous venous de faire ressortir,
Ie second a Ie plus de chances d'être accepté sans oppo-
sition. C'est seulement à la suite de recherches appro-
fondies et portant sur des matériaux abondants que nous
pourrons montrer que l'excitateur du rêve doit toujours
être un désir, et non une préoccupation, un projet on
un reproehe; mais eeci laissera intact l'autre earactèrc
du rève qui consiste en ce que celui-ci, au lieu de repro-
duire l'excitation purement et sin1plement, la supprÍIne,
l'écarte, l'épuise, par une sorte d'assilnilation vitale.
7 0 Nous rattachant à ces deux caractères du rêve, nous
pouvons reprendre la comparaison entre ce]ui-ci ct l'acte
manqué. Dans ee dernier, nous distinguons une tendance
perturbatrice et lIne tendance troublée, et dans l'acte
nlanqué lui-même nous voyons un compromis entre ces
deux tendances. Le mênle schéma s'applique au rève.
J)ans Ie rêve, la tendancc troublée ne pent ètre autre que
la tendanee à dorn1ir. Quant à la tendance pertnrbatricc,
nous la remplaçons par l'excitation psyehique, done par
le désir qui exige sa satisfaction: effectiveJnent, nous ne
connaissons pas jusqu'à présent d'autre excitation psy-
chique susceptible de troubler Ie sOlnn1eil. Le rêve résul-
terait done, lui aussi, d'un con1pron1is. Tout en dorn1ant,
on éprouve la satisfaction d'un désir; tout en satisfaisant
un désir, on continue à dormir, II ya satisfaction partielle
et suppression partielle de ì'un et de }'autre.
8 0 Rappelez-vous l'espoir que nous avions conçn pré-
cédemment de pouvoir utiliser, COlnme voie d'accès à
I. An sujet de ce rève, voir plus haut, p. 123.
R ftYES E
FAXTI
S
145
l'intelligence du problènle du rêve, Ie fait que certains
produits, très transparents, de l'imagination ont reçu Ie
nom de rêves éveillés, En eifet, ces réves éveillés ne
sont autre chose que des accomplissements de désirs
anlbitieux et érotiques, qui nous sont bien connus; mais
quoique vivement représentées, ces réalisations de désirs,
sont seulement pensées et ne prennent janlais la forme
d'événements hallucinatoires de la vie psychique. C'est
ainsi que des deux principaux caractères du rêve, c'est Ie
moins certain qui est ITlaintenu ici, tandis que l'autre
disparaît, parce qu'il dépend de l'état de sOlnmeil et n'est
pas réalisable dans la vie éveillée. Le langage courant
lui-mênle semble soupçonner Ie fait que Ie principal carac-
tère des rêves eonsiste dans la réaJisation de désirs.
1)is8ns en passant que si les événelnents vécus dans Ie
rève ne sont que des représentations transformées et
l'endues possibles par les conditions de l'état de sOlnlneil,
done des (( rêv
s éveillés nocturnes )), nous conl prenons
que la formation d'un rêve ait pour effet de supprinler
l'excitation nocturne et de satisfaire Ie désir, car l'activité
des rêves éveillé8' implique eUe aussi la satisfaction de
désirs et ne s'exerce qu'en vue de cette satisfaction.
l)'autres manières de parler expriment encore Ie mêrne
sens. 1'out Ie monde connaît les proverbes: (( Le porè rêve
de glands, l'oie rêve de maïs; )) ou la question: (( De quoi
rêve la poule? )) et la réponse : (( De grains de millet. ))
C' est ainsi que descendant encore plus bas q1le nous ne
l'avons fait, c'est-à-dire de renfant à l'anilnaI, Ie pro-
verbe voit Illi aussi dans Ie contenu du rêve la satisfac-
tion d'un besoin. N ombreuses sont les expressions ilnpli-
quant Ie même sens: (( beau comnle dans un rêve )), (( je
. n'aurais jamais rêvé d'nne chose pareille )), (( c'est une
chose dont l'idée ne m'était pas venue, mêrne dans mes
rêves les plus hardis )). II Y a là, de la part du Iangage
courant, un parti
pris évident. II y a aussi des rêves q ni
s'accornpagnent d'angoisse, des rêves ayant un contenu
pénible ou indifférent, mais ces rêves-Ià n'ont pas re
'n
l'hospitalité du langage courant. Ce langage parle bien
de rêves (( nléchants >>, mais Ie rêve tout court n'est pour
lui que Ie rêve qui procure la douce satisfaction d'un
désir, II n'est pas de proverbe oÙ il soit question du pore
ou de l'oie rêvant qu'ils sont saignés.
146
LE RÊVE
II eût été sans cloute ineompréhensible que les auteurs
qui se sont occupés du rêve ne se fussent pas aperçus que
sa principale fonction consiste dans la réalisation de
désirs. lIs ont, au contraire, SOllvent noté ce caractère,
nlais personne n'a jamais eu l'idée de lui reconnaître nne
portée générale et d'en faire Ie point de départ de l'expli-
cation du rêve. N ous sonpçonnons bien (et nous y revien-
drons plus loin) ce qui a pu les en en1 pêcher.
,Songez done à tous les précieux renseignen1ents que
no us avons' pu obtenir, et cela presque sans peine, de
l'examen des rêves d'enfants. Nous savons notamment
qne Ie rêve a pour fonction d'être Ie gardien du somlneil,
qu'il résulte de la rencontre de deux tendances opposées,
dont l'une, Ie besoin de sOlnmeil, reste constante, tandis
que l'autre cherche à satisfaire une excitation psychique;
nous possédons, en outre, la preuve que Ie rêve est un
acte psychique, signifiea tif, et nou's connaissons ses deux
principaux caractères: satisfaction de désirs et vie psy-
chique hallucinatoire. En acquérant toutes ces notions,
nous étions plus d 'une fois tentés d' oublier que nous nous
occupions de psychanalyse. En dehors de son rattache-
ment aux aetes manqués, notre travail n'avait rien de
spécifique. N'importe quel psyehologue, mêlne totalement
ignorant des prémisses de la psychanalyse, aurait pu
donneI' cette explication des rêves d'enfants, Pourquoi
aucun psyehologue ne l'a-t-il fait?
S'il n'y avait que des rêves enfantins, Ie problème
sera it résoIu, notre tâche tern1Ïnée, sans que nous ayons
besoin d'interroger Ie rèveur, de faire intervcnir l'in-
conscient, d'avoir recours à la libre association. Nous
avons déjà constaté à plusieurs reprises que des carac-
tères, auxquels on avait eonin1encé par attrihller uue
portée générale, n'appartenaient en réalité qu'à une cer-
taine catégorie et à un certain uornbre de rêves, II s'agit
done de savoir si les caractères généraux que nous offrent
les rêves d'enfants sont plus stables, s'ils appartiennent
également aux rêves Inoins transparents et dont Ie COJ1-
tenu mauifeste ne présente aucun rapport avec la survi-
vance d'un désir diurne. D'après notre Inanière de voir,
ces autres rêves ont subi une déformation considérable,
ce qui ne nous perlnet pas de nous prononcer sur leur
compte séance tenante. Nons entrevoyons aussi que, pour
't
RÊYES EXFAXTIXS 147
expliquer cette déformation, nous aurons besoin de la
technique psychanalytique dont nous avons pu nous
passer lors de l'acquisition de nos connaissrtnces rela-
tives aux rêves d'enfants.
II existe toutefois un groupe de rêves non déformés
qui, tels les rêves d'enfants, apparaissent comJne des
réalisations de désirs, Ce sont les rêves qui, pendant
tout Ie cours de la vie, sont provoqués par les ilnpérieux
besoins organiqnes : faiJn, soif, besoins sexuels. lIs COIl-
stituent done des réalisations de désirs s'effectuant par
l'éaction à des excitations internes, C'est ainsi qu'une
fillette de 19 Inois fait un rêve conlposé d'un lnenu
auquel eUe avait ajouté son nom (Anna F... (raises,
fJ'G}nhoises, ollleleite, houillie) : ce rêve est une réaction à la
diète à laquelle clle avait été soumise pendant une jour-
née à cause d'une indigestion qu'on avait attrihuée à
l'absorption de fraises et de fran1boises. La grand'n1ère
de ccUe fillette, dont l'àge ajouté à l'âge de celle-ci don-
nait un total de 70 ans, fut ohligée, en raison de troubles
que lui avait occasionnés son rein flottant, de s'abstenir
de nourriture pendant une journée entière: la nnit Sl1 i-
vante eUe rêve qu'elle est invitée à dîncr chez des alnis
qui lui offrent les Ineilleurs morccaux, Les observations
se rapportant à des prisonnicrs privés de nonrriturc ou à
des personnes qui, au cours de voyages et d'expéditions,
se trouvent soun1ises à de dnres privations, montrent qne
dans ces conditions tons les rêves ant pour objet la satis-
faction des désirs qui ne peuvent (\tre satisfaits dans la
réalité. Dans son livre .A.ntarctic (\Tol. I, p. 336,. Ig01),
OUo Nordcnskjùld parle ainsi de l'éqnipage qui avait
hiverné avec lui: (( Nos rêves, qui n'avaient jan1ais été
plus vifs et nOlnhrcux qu'alors, étaicl1t très significatifs,
en ce qu'ils indiquaient nettement la direction de nos
idées, JI{
nlC ceux de nos canlarades qui, dans la vie nor-
1l1ale, ne rèvaient qll'exceptionnellf'lnent, avaient à nous
raconter de longues histoirps chaque matin, lorsque nons
nous réunissions ponr échanger nos dernières expérieuces
puisées dans Ie monde de l'in13gination. Tous ces rêve
e rapportaient au nlonde extérieur dons nous étions si
i
loignés, mais sonvent aussi à notre situation actuelle,..
l\Ianger et hoire : leIs étaient d'ailleurs les centre
aulour
desquels nos rêvcs gravitai<'nt Ie plus souvent. L'un de
148
LE RI
VE
nous, qui avait la spécialité de rêver de grands banquets,
était enchanté Iorsqu'il pouvait nous annoncer Ie matin
qu'il avait pris un repas composé de trois plats; un autre
rêvait de tabac, de montagnes de tabac ; un autre encore
voyait dans ses rêves Ie bateau avancer
pleines voi]es
sur les eaux libres. Un autre rêve encore mérite d'être
111cntionné: Ie facteur apporte Ie courrier et explique
pourquoi il s'est fait attendre aussi longtemps ; il se serait
trompé dans sa distribution et n'a réussi qu'avec beau-
coup de peine à retrouver les lettres. On s'occupait natu-
rellement dans le sommeil de choses encore plus impos-
sibles, mais dans tous les rêves que j'ai faits inoi-lnênle
ou que j'ai entendn raconter par d'autres, la pauvrcté
d'imagination était tout à fait étonnante, Si tous ces rêves
avaient pu être notés, on aurait là des documents d'un
grand intérèt psychologique.
Iais on comprendra sans
peine conlbien Ie son
meil était Ie bienvenu pour nous
tous, puisqu'il pouvait HOllS offrir ce que nous désirions
Ie plus ardemlnenl. )) J e cite encore d'après Du Prel :
((
Iungo Park, tombë, au cours d'un voyage à travers
l' Afrique, dans un état proche de l'inanition, rêvait tOll t
Ie temps des val]ées et des plaines, verdoyantes de son
pays natal. C'est aillsi encore que Trenck, tourmentá par
la fain1, sevoyait assis dans une brasserie de Magdebourg
devant une table .
hargée de repas copieux. Et George
Bac.k, qui avait pris part à la prerfiière expédition de
Franklin, rêvait toujours et régulièren1ent de repas
copieux, alors qu'à la suite de terribles privations il
mQurut littéralement de faim, ))
Celui qui, ayant mangé Ie soil" des mets épicés, éprouve
pendant la nuit une sensation de soif, rêve facilement
qu'il boil. II est naturellement impossible de supprimel"
par Ie rêve une sensation de faim ou de soif plus ou moins
intense
on se réveille de ces rêves assoiffé et on cst
obligé de boire de l'eau réelle. Au point de vue pratique,
Ie service que rendent les rêves dans ces cas est insigni-
fiant, mais il n'est pas moins évident qu'ils ont pour but
de maintenir Ie sornmeil à l'encontre de l'excitation qui
pousse au réveil et à l'action. Lorsqu'il s'agit de besoins
d'une intensité Inoindre, les rêves de satisfaction exercent
SOllvent une action efficace.
l)c même, SOlIS l'inCuence des excitations sexuelles, Ie
nÊVES EXFAN'fINS
149
rêve procure des satisfactions qui présentent cependant
des particularités dignes d'être notées, Le besoin sexuel
dépendant moins étroitement de son objet que la fain1 et
la soif des leurs, il peut recevoir, grâce à l'émission
involontaire de liquide spermatique, nne satisfaction
réelle ; et par suite de certaines difficultés, dont il sera
question plus tard, inhérentes aux relations avec l'objet,
il arrive souvent que Ie rêve accoll1pagnallt Ia satisfac-
tion réelle présente un contenu vague ou déformé. Cette
particularité des émissions invoiontaires de sperme fait
que celles-ci, seion la remarque d'ü. Rank, se prêtent
très bien à l'étude des déformations des rêves. Tous les
rêves d'adultes ayant pour objet des besoins renferlllent
d'ailleurs, outre la satisfaction, quclque chose de plus,
quelqne chose qui provient des sources d'excitations
psychiques et a besoin, pour être compl'is, d'être inter-
prété.
N ous n'affirmons d'ailleurs pas que les rêves d'adultes
qui, forlnés sur Ie modèle des rêves cJ?fantins, impliquent
la satisfaction de désirs, ne se présentent qu'à titre de
réactions aux besoins impérieux que nous avons énulnérés
plus haut. Nous connaissons également des rèvcs
d'adultes, brefs et clairs, qui, nés sous l'influence de cer-
taines situations dOlllinantes, proviennent de sources
d'excitations incol1testablement psychiques, Tels sont,
par exemple, les rêves d'impatience: après avoil" fait les
pl'éparatifs en vue d'un voyage, ou pris toutes les disposi-
tions pour assister å un spectacle qui nous intéresse tout
particulièrement, ou à une conférence, ou pour faire une
visite, on rêve la nuit que le but qu'on se proposait est
aUeint, qu'on assiste au théàtre ou qu'on est en conversa-
tion avec la personne qu:on se disposait à voir. Tels sont
encore les rêves qu'on appelle avec raison (( rêves de
paresse )) : des personnes, qui aiment prolonger leur SOffi-
meil, rêvent qu'elles sont déjà levées, qu'elles font leur
toilette ou qu'elles sont déjà à leurs occupations, alor8
qu'en réalité eUes continuent de dormir, témoignant par
Ià qu' eUes aiment mieux être levées en rêve que réelle-
ment. Le désir de dormir qui, ainsi que nous l'avons vu,
prend normalement part à la forlnation de rêves, se
manifeste très netternent dans les rêves de ce genre dont
il constitue lnêlne Ie factcur essenticl. Le besoin de dor-
,50
LE nl
YE
mir s
place à bon droit à côté des autres grands besoins
organlques.
Je VOllS IJlOntre ici sur une reproduction d'un tableau
de Seh"Tind, qui se trOllYe Jans la galerie Schack, à
l\I unich, avec quelle puissance d'intuition Ie peintre a
ran1enc l'origine d'un rêve à une situation dOIl1inante,
C'est Ie (( Rêve du Prisonnier )) qui ne pent naturelle-
lllent pas avoir d'autre contenu que l'évasion. Ce qui est
très bien saisi, c'est que l'évasion doit s'effectncr par la
fenêtrc, car c'est par Ia fenêtre qu'a pénétré l'excitation
huuincuse qui lnet fin au son1IneiI du prisonnier, Les
gn0111CS 1110ntés les nns sur les autres rcprésentent les
poses snccessives que Ie prisonnier aurait à prendre ponr
se haussel" jusqu'à la fenêtre, et à moins que je lne
troll1pC, et que j'attrihue au peintre des intentions qu'il
n'avaiL pas, illne sen1Lle q lie Ie gnome qui forlnc Ie sOln-
n1et de la p)"rarnide et qui scie If's barreaux de ]a grille,
faisant ainsi ce que Ie prisonnier lui-n1ême serait heureux
de pouvoir faire, présente une ressen1blance frappante
avec ce dernier.
Dans tous les autrcs rêves, sanf les rêves d'enfants et
cenx du tyiH
infantile, ]a d&foflnation, avons-nous dit,
constitue un obstacle Sllr notre chcn1Ïn. N OUS ne pon-
vons pas dire de prÏIue ahord s'ils représentent, eux
aussi, des réalisations de désirs, con1me nons son1mes
portés à Ie croire ; leur contenu lnanifeste ne nous révèle
rien sur l'excitation psychique à laquelle iIs doivent leur
origine et il no us est inlpossible de prouver qu'ils visent
éga1en1cnt à
carter ou à annuler cette excitation. Ces
rêves doivf'nt être interprétés, c'est-à-dire traduits, leur
déforn1ation doit être redressée et leur contcnu n1anifeste
remplacé par leur eontenu latent: alors seulen1ent no us
pourrons juger si les données valables pour les rêves
illfantiles Ie sont également pour tous lea rêves sans
exception
CIL\. PITnE IX
LA CE
SURE IJU RE\TE
L'étude des rêves d'enfants nons a révélé Ie lllode d'ori-
gine, I'essence et la fonction du rêve. Le rêve est un rrtoyen
de sllPpr'ession d'excitations (psychiques) venant tl'ouble/
Ie
sonl1neil, cette suppression s'elfectuant à l'aide de la .s'atis-
(action halluc'Ùzatoire. En ce qui concer-ne les rêves
d'adultes, nous n'avons pu en expliquer qu 'un seul
groupe, celui notamn1ent que nous avons qualifiés de
rêves du type infantile. Quant aux autres, nous ne savons
encore rien les concernant; je dirais Inêlne que nous ne
les C0l11pren0l1s pas, Nous avons obtenu un résultat pro-
visoire dont il ne faut pas sOlls-estin1er la valeur: toutes
les fois qu'un rêve nous est parfaitement intelligible, il se
révèle COD1n1e étant nne satisfaction hallucinatoire d'un
désir. II s'agit là d'une coïncidence qui ne pent être ni
accidentelle ni indifférente.
Quand nous nous trouvons en préscnce d'un rêve d'un
autre genre, 110US adn1cttons, à la suite de diver
es
réflexions et par analogie avec la conception des actes
n1anqués, qu'il constitue une substitution déforlnée d'un
contenu qui nous est inconnu et auqnel il do it être
ran1ené, AnalyseI', cOlnprendre cette dé/'orllzation du l"êve,
telle est done notre tâche inln1édiate. '
La déforlnation du rêve est ce qui nous fait appa-
raitre celui-ci COlnlne étrange et incompréhensible.
OllS
voulons savoir beaucoup ùe choses à son sujet : d'abord
son origine, son dynan1Ïsme; ensuite ce qu'elle fait
et, entin, COJlllllent cUe Ie fait. Nons pouvons dire aussi
que la déforlnation du rêyc est Ie produit du travail
qui s'accomplit dans Ie rêve. Nous allons décrire ce
travail du rêve et Ie ran1ener aux forces dont il subit
l' action.
Or, écontez Ie rêve suivant. II a été consigné par Hne
152
LE R}
YE
dame de notre cercle t et appartient, d'après ce qu'elle
DOUS apprend, à nne dan1e âgée, très estÍlnée, très cul-
tivéc. II n'a pas été fait d'analyse de ce rève. Notre infor-
matrice prétend que ponr les personnes s'occupant de
psychanalyse il n'a besoin d'aucllne interprétation. La
rêveuse elle-même ne I'a pas interprété, n1ais elle l'ajugé
et condamné comme si elle avait su l'interpréter. ,r oici
notamment comment elle s'est prononcée à son sujet :
(( et c'est une femme de 50 ans qui fait un rêve aussi hor-
rible et stupide, une femme qui nuit etjour n'a pas d'au-
tre souci que celui de son enfant I ))
Et, Olnaintenant, voici Ie rêve concernant les services
d'alnour t . (( Elle se rend à l'hôpital Inilitaire N I et dit au
planton qu'elle a à parler au médeein en chef (elle donne
un .nom qui lui est inconnu) auquel eUe veut offrir ses
services à l'hôpital. Ce disant, elle accentue Ie mot ser-
"ices de telle sorte que Ie sous-officier s'aperçoit aussitôt
qu'il s'agit de serlJices d'anlour. V oyant qu'il a affaire à
nne dame âgée, ilIa laisse passer après quelque hésita-
tion,
Iais au lieu de parvenir jusqu'au n1édecin en chef,
eUe échoue dans une grande et sombre pièce où de
nOlnbreux officiers et médecins n1Ílitaires se tiennent
assis ou debout autonr d'une longue table. Elle s'adresse
avec son offre à un médecin-major qui la cOD1prend dès
les premiers mots. V oici Ie texte de son discours tel
qu'elle I'a prJl10ncé dans son rêve: (( rvIoi et beaucoup
d'autres felnmes et jeunes filles de Vienne, nous sommes
prêtes, aux soldats, hOlI11l1es et offieiers sa-ns distinc-
tion,.... )) A ces mots, eUe entend (toujoufs en rêve) un
murmure.
Iais l'expression, tantôt gênée, tantôt lllalicieuse, qni
se peint sur les visages des officiers, lui prouve que tous
I c3s assistants corhþrennent bien cè qu'elle veut dire, La
d,1me continue: (( J e sais que notre décision peut paraìtre
bizarre, mais nous la prehons on ne peut plus au sérieux.
On ne demande pas au sold at en campagne s'il veut
mourir on non. )) lci une minute de silence pénible, Le
médecin-major la prend par la taille et lui dit : (( Chère
llladanle, supposez que nous en venions réellement là.,. ))
(
IurmuI'es.) Elle se dégage de son bras, tout en pensant
J, Mme la doctoresse v. HUß'-IIcllmlltb.
LA CENSCRE DU nÊVE
153
que celui-ci en vaut bien un autre, et répond: (( l\Ion
IJieu, je suis une vieille femnle et il se peut que je ne
me trouve jamais dans ce cas. IJne condition doit toute-
fois être remplie : il faudra tenir compte de l'âge, il ne
fandra pas qu'l1ne femn1e âgée à un jeune garçon...
(nlurmures); ce serait horrible. )) - Le médecin-major :
(( Je vous comprends parfaitement. )) Quelques officiers,
parmi lesquels s 'en trouve un qui IUl avait fait la cour
dans sa jeunesse, éclatent de rire, et la danle désire être
conduite auprès du lnédecin en chef qu'elle connaìt, afiu
de mettre les choses au clair. l\Iais elle constate, à son
grand étonnement, qu'elle ignore Ie nom de ce n1édecin.
Néanmoins Ie médecin-major lui in'dique polinlent et
respectueusement un escalier en fer, étroit et en spirale,
qui conduit aux étages supérieurs et lui recommande de
lllonter jl1squ'au second. En montant, on entend un
officier dire : (( C est nne décision colossale, que la
femn1e soit eune ou vieilJc. Tous mes respects I )) Avec
1a conscience d'accomplir un devoìr, elle n10nte un
escalier interminable.
(( Le même rêve se rcproduit encore deux fois en
l'espace de quelques semaines, avec des changements
(selon l'appréciation de la dame) tout à fait insignifiants
et parfaitement absurdes, ))
Ce rêve se déroule conlme une fantaisie diurne; il ne
présente que peu de discontinuité, et tels détails de son
contenu auraient pu être éclaircis si I on avait pris soin
de se renseigner, ce qui, vous Ie savez, n'a pas été fait.
I\Iais ce qui est pour nons Ie plus important et Ie plus
intéressant, c 'est qu'il présente certaines lacunes, non
dans Ies souvenirs, mais dans Ie contenu. A trois reprises
Ie contenu se trouve comme épuisé, Ie discours de la
dan1e étant chaque fois interrOn1pu par un mUr111Urc.
,Aueune analyse de ce rêve n'ayant été faite, nous n'avons
pas, à proprel11ent parler, Ie droit de nous prononcer
sur son sense II y a toutefois des allusions, COllllne celle
impliquée dans les nlots services d' amour, qui autori-
sent certaines conclusions, et surtout les fragments de
discours qui précèdent imn1édiaternent Ie JUIU'lllure ont
hesoin d'être complétés, ce qui ne peut être fait que dans
un seul sens déterminé. En faisant les restitutions néces-
saires, nous constatons que, pour remplir un devoir
15!t
LE RÊVE
patriotique, Ia rêveuse est prête à Inettre sa personne à
la disposition .des soldats et des ofiìciers pour la
satisfaction de leurs besoins amoureux. Idée des plus
scahreuses, modèle d'une invention audacÎeuscnlent
lihidineuse; seulelnent cette idée, cette lantaisie ne
s 'exprime pas dans Ie rêve. Là précisément oÙ Ie con-
texte semble impliquer cette confession, celle-ci est
ren1placée dans Ie rêve n1anifeste par nn murmure indis-
tinct, se trouve effacée ou supprimée.
\T ous soupçonnez s
ns doute que c'est précisément
l'indécence de ces passages qui est la cause de leur
suppression.
Iais oÙ trouvez-yous nne analogie avec
celte mani
re de procéder? J)e nos jours, vous n'avcz
pas à la chercher bien loin 1. Ouvrez Il'importe quel
journal politiquc, et VOllS trouverez de-ci, de-là Ie texte
interron1pu et faisant apparaître le blanc du papier.
\T ous savez que cela a été fait en exécution d'un ordre de
la censure. Sur ces espaces blancs devaient figurer des
passages qui, n'ayant pas agréé aux autorités supérieures
de la censure, ont dû être supprilnés V OllS vous' dites
que c'est dOll1mage, que les passages supprin1és pou-
vaient bien être les plus intéressants, les (( meilleurs
passages )).
D'autres fois la censure ne s'exercc pas sur des pas-
sages tout achevés. L'autellr, ayant prévu que certains
passages se heurteront à un veto de la censure, les a an
préalable atténués, légèremcì1t modifiés, ou s'est contenté
d'effieurer ou de désigner par des allusions ce qu'il avait
pour ainsi dire an bout de sa plun1e. Le journal paraìt
alors avec des blancs, mais certaines périphrases et
obscurités vous révèleront facilement les effo.rts qne l'au-
teur a faits pour échappcr à la ccnsure officiellc, en
s'imposant sa propre censure préalable.
l\laintenons cette analogie, N ous disons que les pas-
sages dn discours de notre dan1e qui se trouyent on1is ou
sont couverts par un murU1ure ont été, eux aussi, victimes
d'unc censure. NOlls parlons directen1ent d'une censure
du rêve à laquelle on doit attribuer un certain rôle dans
la défofluation des rêves. Toutes les fois que Ie rêve
I,
on
rappelons aux Iectel1rs fran
ais qne ces Je
olls ont élé faites pClulant
la t;'lIcl'l'e.
tA CEXSURE DU RÊVE
155
manifest
préseD.te des lacunes, il faut incrinliner l'inter-
vention de la censure dn rêve.
ous pouvons lnêlne aller
plus loin et dire que, toutes les fois que nous nous trou-
vons en présence d'un élénlent de rêve particulièrement
faihll', indéterminé et douteux, alors que d'autres ont
laissé des souvenirs nets et distincts, on doit admettre
que celui-là a subi l'action de la censure.
Iais la censure
se I11anifeste rarelnent d'une façon aussi ouverte, aussi
naïve, pourrait-on dire, que dans Ie rêve dont nous nous
occupons ici. Elle s 'exerce Ie pIns souvent scIon la
deuxième modalité en inlposant des atténnations, des
approxiluations, des allusions à la pensée véritable.
La censure des rêves s'exerce encore selon nne troi-
sième modalité dont je ne trouve pas l'analogie dans Ie
domaine de la censure de la presse; nlais je puis vous
illustrer cette modalité sur un exenlple, celui du senl
rêve que nous ayons analysé. v'" ous 'vous souvenez sans
doute du rêve oÙ figuraient (( trois D1auvaises places de
théåtre pour I fI ,5o >>. Dans les idées latentes de ce rève
l'élément ({ à l'avance, trop tôt )) occupait Ie premier plan:
ce rut une absurdité de se marier si tôt, il fut également
absurde de se proeurer des billets de théâtre si long-
tenlps à tavance. ce fut ridicule de la part de la bellc-
sæur de mettre une telle hâte à dépenser l'argent ponr
s'acheter un bijou. De cel élément central des idées du
rêve rien n'avait passé dans Ie rêve manifeste, dans
equel
tout gravitait autour du fait de se rendre au théâtre et
de se procurer des billets
Par cc d(
placenlent dn c
ntl'
de. gravité, par ce regroupement des éléments du con-
tenu, Ie rèvc Inanifeste devient si disselnblable au rÔYc
latent qu'il est inlpos8iLIe de soup<:onner cclui-ci à tra-
'Tel'S celui-Id. Ce déplacement du centre de gravité est un
des principaux moyens par lesquels s'effectue la défcr-
Ination des rêves; c'est lui qui ÌInprime au rêve ce
caractère bizarre qui Ie fait apparaitre aux yeux du r
venr
lui-lnême comme n'étant pas sa propre production.
Omission, ßlo,dification, regronpelnent des matél'iaux:
tf'ls sont done les efrets de la censure ct les 1110Yf\nS de
di-fornlation des rêves. La censure mêlne est la principalc
cause on l'une des principales causE'S de la déformation
des rêves dont I'cx3lnen nons occupc maintenant. Quant
à la modification et au regroupClnent, nous avons
Jbß
LE R
VE
l'habitude de les concevoir égalenlcnt commf' des
D10yens de (( déplaceJnent )).
Après ces remarques sur les effets de la censure rlcs
rêves, o
cupons-nous de son dynamisme. Ne prenez pas
cette expression dans un sens trop anthropomorphique et
ne vous représentez pas Ie censeur du rêve sous les traits
d'un petit bonhomme sévère ou d'un esprit logé dans un
compartiment du cerveau d'oÙ iis exerceraient ses fonc-
tions; ne donnez pas non plus au nlot dynalnisD1e un
sens trop (( localisatoire )), en pensant à un centre céré-
bral d' oÙ émanerait l'influence censurante qu'une lésion
ou une ablation de ce centre pourrait supprimer. Ne
voyez dans ce mot qu'un terme commode pour désigner
une relation dynamique. II ne nous ell!pêche l1ullement
de demander par queUes tendances et sur queUes ten-
dances s'exerce cette influence; et nous ne serons pas
surpris d'apprendre qu'il nous est déjà arrivé antérien-
rement de nous tronver en présence de la censure des
rêves, sans peut-être nous rendre compte de quoi il
, . .
s aglssalt.
C'est en effet ce qui s'est produit. Souvcnez-vous de
l'étonnante constatation quo nous avions faite lorsque
nous avons con1mencé à appliquer notre technique de la
libre association, Nous avons senti alors une rés'ista71ce
s 'opposer à nos efforts de passer de l' éléu\cnt du rêve à
I'élément inconscient dont il cst la substitution. Cette
résistance, avons-nous dit, pent varier d'intensité; clIe
peut être notamment d'une intensité tantôt prodigieuse,
tantôt tont à fait insignifiante, Dans ce derllier cas, notre
travail d'interprétation n'a que peu d'étapes à franchir;
n1ais lorsque l'intensité est grande, nous devons suivre, à
partir de l'élément, une longue chaine d'associations qui
nous en éloigne beaucoup et, chemin faisant, no us devons
surmonter tontes les difIicultés qui 5e présentent sous 1a
forme d'objections critiques contre les idées surgissant
à propos du rêve. Co qui, 'dans notre travail d'interpr{.-
tation, se présentait SOI1S l'aspect d 'une résistance, doit
être intégré dans Ie travail qui s'accomplit dans Ie rêve,
la résistance en question n'étant que reffet de la censure
qui s'exerce sur Ie rêve, Nous voyons ainsi que la censure
ne horne pas sa fanction à déterminer une déformation
du rêve, mais qu'elle s'exerce d'une façon permanente et
LA CEXSURE DU RÊVE
l,''ì
ininterrompue, afin de maintcnir et conserver la défor-
mation prQduite, J)'ailleurs, de Inême que la résistance
à laquelle nous nons heurtions 101"5 de l'interprétation
variait d'int-ensité d'un élélnent à l'autre, la déformation
produite par la censure- difI'ère eUe anssi, dans Ie mêrrH
rêve, d'un élélnent à l'autre. Si ron cOl11pare Ie rêve
Inanifeste et Ie rêve latent, on constate que certains
élénlents latents ont été cOD1plètelnent élilninés, que
d'autres ont subi des modifications plus ou llloins in1por-
tantes; que d'autres encore ont passé dans Ie contenu
manifeste du rêve sans avail" subi au cline Inodifieation,
peut-être mème renforcés.
Iai
nous voulions savoir par queUes tendances ct
contre queUe.s tendances s.exerce la censure, A ceUe
question, qui est d'une importance fondamentale pour
l'inteUigence du rêve, et peut-être même de la vie
humaine en général, on obtient facilem<ent la réponse si
l' on parcourt la série des rêves qui O^nt pu être soumis à
l'interprétation, Les tendances exerçant la censure sont
celles que le rêveur, dans son jugen1<ent de rétat de
veille, reconnait comme étant siennes, avec lesquelles it
se sent d'aceord. Soyez certains que IOI-sque vous refusez
de donner votre acquiescem-ent à une interprétation
correcte d'un de vos rêves, l-es raisons qui vous di(':t
nt
votre refus sont les mêmes que celles qui président à la
censure et à la déformation et rendent l'interprétatioll
nécessaire. Pensez seulement au rêve de notre dame
quinquagénaire, Sans avoir interprété son rêve, elle le
trouve horrible, mais eUe aurait été encore plus désolée
si
IJ11e la doctoresse V. lIug lui .avait fait tant so it peu
part des données obtenues par !'interprétatÍon qui dans
ce cas s'imposait. Ne doit-on pas voir précisélucnt une
sorte de condamnation de ces détails dans Ie fait que les
parties les plus indécentes du rêve se trouvent rem...
placées par un murlnure?
T\lais les tendances contre lesqueUes est dirigée la
censure des rêves doivent être décri.tes tout d'abord en
se pl3çant au point de vue de l'instance même représenté
par la censure, On peut dire alors que ce sont là des
tendances répréhensibles, indécentes au point de vue
éthique, esthétique et social, que ce sont dps chases
auxquelles on ll'ose pas penser ou auxquelIe':) on ne
l?REUD.
10
]58
LE R[YE
pense qu'avec horreur, Ces désirs censurés et qui
reçoivent dans Ie rêve une expression déformée sont
avant tout le
manifestations d'un égoïsnle sans bornes
et sans scrupules, II n'est d'ailleurs pas de rêve dans
lequel Ie 1noi dll rêveur ne joue Ie principal rôle, bien
qu'il sache fort bien se dissiml1ler dans Ie contenu
rnanifeste. Ce (( sacro egoismo )) du rève n'est certai-
nenlent pas sans rapport avec notre disposition au
sonlmeil qui consiste précisément dans Ie détachenlent
de tout intérêt pour Ie monde extérieur.
Le 'Inoi débarrassé de toute entrave DloraJe cède à
toutes les exigences de l'instinct sexuel, à celles que
notre éducation esthétique a depuis longtelnps COl1-
damnées et à celles qui sont en opposition avec tontes
les règles de restriction morale. La recherche du plaisir,
ce que nous appelons la libido, choisit ses objets sans
rencontrer aucune résistance, et eUe choisit de préfé-
rence les objets défendus; eUe choisit non seulenlent la
femme d'autrui, mais atlssi les objets auxquels l'accord
unanime de I'hunlanité a conféré un caractère sacré :
l'homlne porte son choix sur sa mèI'e et sa sæuI', la
fenlme sur son père et son frère (Ie rêve de notre dan1e
quinquagénaire est également incestueux, sa lihido était
inèontestablement dirigée sur son fils), Des convoitises
que no us croyons :étrangères à la nature humaine se
nlontrent suffisamnlent fortes pour provoquer des rêves,
La haine se donne librelnent carrière. Les désirs de
vengeance, les 30uhaits de nlort à l'égard de personnes
qu' on ainle Ie plus dans la vie, parents, frères, sæurs,
éponx, enfants, sont loin d'être des manifestations
exceptionnelles dans les rêves, Ces désirs censurés senl-
blent remonter d'un véritable enfer; l'interprétation faite
à l'état de veille montre que les sujets ne s'al'rêtent
dcvant aucune censure pour les réprinler,
J\fais ce méchant contenu ne doit pas être imputé au
rt-'ve lui-même. N'oubliez pas que ce contenu renlplit une
fonction inoffensive, utile mênle, qui consiste à défendre
Ie sommeil contre toutes les causes de trouble, Cette mé-
chanceté n'est pas inhérente à la nature même du rêve,
car vous n'ignorez pas qu'il y a des rêves dans lesquels
on peut reconnaître ]a satisfaction de désirs légitimes et
et de besoins organiq ues impérieux, Ces derniers rêves
LA CEX
rnE DU RÊYE
r59
ne suhJssent d'ailleurs aucline déformation; i1 n'en ont
pas besoin, étant à nlênle de reInplir leur fonction sans
porter ]a nloindre atteinte aux tendances morales et
esthétiques du 'Inoi, Sachez également qne la déformation
dl1 rêve s'accompJit en fonction de deux facteurs. EIle
est d'autant plus prononcée que Ie di-sir ayant à suhir la
censure est plus répréhensible et que les exigences de la
censure à un nlonlent donné sont plus sévères, C'est
r0urquoi nne jenne fille bien élevée et d'llne pndeur
farouche déformera, en leur inlposant nne censure
impitoyable, des tentations éprouvées dans Ie rt've, alors
qn
ces tentations nous apparaissent à no us au tres mé-
decins comme des désirs innocemment libidineux et
apparaìtront comme tels à la rèveuse elle-nlênle quand
elle sera de dix ans plus vieille,
Du reste, nous n'avons aucune raison sufHsante de
nous indigner à propos de ce résllI.tat de notre trayail
d'interprétatio
Je crois que nons ne Ie C0111prenOns pas
encore bien; mais nous avong avant tout pour tàche de
Ie préserver contre certaines attaques. II n'est pas
difficile d'y trouver des points faibles, Nos interpré-
tations de rêves ont été faites sons la réserve d'un certain
nombre de suppositions, à savoir que Ie rêve en général
a un sens, qn'on doit attribuer au sODlmeil l10rInal des
processus psychiques inconscients analogues à ceux qui
se Inanifestent dans Ie somIncil hypnotique et que toutes
les idées qui surgissent à propos des rêves sont déter-
I11inécs. Si, partant de ces hypothèses, nons avions ahouti,
dans nos interprétations des rêves, à des résultats p]au-
sibles, DOUS aurions Ie droit de conclure qne ]es hypo-
thèses en question répondent à la réalité des faits, 'l\lais,
en présence des résultats que nons avons eITectiveluent
obtenus, plus d'un serait tenté de dire : ces résultats
étantimpossibles, absurdes ou, tout au moins, tr(
s invrai-
semblables, les hypothèses qui leur servent de base nc
penvent ètre que fausses. Ou Ie r?ve n'est pas un phéno-
mène psychique, Oll l'état normal ne comporte ancun
processus inconscient, 01.1 enfin votre technique est qllel-
que part en défaut. Ces conclusions ne sont-eUes pas plus
simples et satisfaisantes que toutes les horreurs que
vons avez soi-disant découvertes en parlant de vos
hypothèses?
160
LE RÊVE
Ellcs sont 0n efret et plus simples et plus satisfaisantes.,
l1lais il ne s'ensnit pas qti'elles soient plus exactcs,
Patientons : la question n'est pas encore mûre pour la
discn
sion, AV3nt d'aborder celle-ci, nous ne pouyons
que renforcer la critique dirigée coutre nos interpré-
tations des rêves, Que les résultats de ces interprétations
soient pen réjouissants et appétissants, voilà ce qui
Ílnporte encore relativelnent pen,
Iais il y a un argulnent
pIlls soli de : c'est que les rêveurs que nous mcHons au
eourant des désirs et tendances que nous dégageons de
1 'interprétation de I
Ul'S rêves repoussent ces désirs et
tendances avec la plus grande énergie et en s'appuyanl
sur de bonncs raison
. << Comment? dit l'un, VOl1S voulez
me démontrer, d'après luon rêve, que je regrette les
sommes que j'ai dépensées pour doter mes sæurs et
élever mon frère? l\Iais c'est là chose irnpossible, car jt
ne trû.yaille que pour fila famine, je n'ai pas d'autre
intérêt dans la vie que l'accomplisseluent de lllon devoir
envers elle, ain,si que je l'avais prornis, en ma qualité
d'aîné, à notre pauvre lnère. )) Ou voici une rêveuse qui
nous dit: (( \T ous osez prétendre que je souhaite la mort
de mon mari I l\'lais c'est là une absurdité révoltante I Je
ne vans dirai pas seulement, et vous n'y croirez proba-
blement pas, que DOUS forlnons un ménage des plus
heureux; mais sa mort me priverait du coup de tout ce
qne je possède au moude, )) Un autre encore nons dirait :
(( Vous avez l'audace de m'attribuer des convoitises
sensuelles à l'égard de ma sæur? I\Iais ("est ridicule; elle
ne m'intéresse en aucune fa<:on, car nous somnles en
luauvais termes et il y a des années que nous n'aVOllS
pas échangé une parole, )) Passe encore si ces rèveurs
se contentaient de ne pas confirmer ou de nier les ten-
ùances que nous leur attribuons: nous ponrl'ions dire
alors qu'il s'agit là de choses qu'ils ignorent. l\Iais ce
qui devient à la fois déconcertant, c'est qu'ils prétendcnt
éprouver des désirs diaulétralemel1t opposés à ceux que
nous leur attribuons d'après leurs rêves et qu'ils sont à
même de nous démontrer la prédon1Ïnance de ces désirs
opposés dans toute la conduite de leur vie, Ne serait-il
pas tenlps de renoncer une fois pour tontes à notre
travail d'interprétation clont les résultats noùs ont amenés.
ad absur'dum 'ì
LA CE
SURE DU R
\E
161
Non, pas encore, Pas plus qne les antres, cet ar&u-
Jnf'nt, n1albT(
sa force en apparence. plus grande, ne
rt'sistera à notre critique, 1\ snpposer qn'il existe dang
la -vie psychique des tendances inconscientes, queUe
preuve pent-on tirer contre eUes du fait de l' existence
de tendances diamétralement opposées dans la vie COD-
sciente? n y a peut-être place dans la vic psychique pour
des tendances contra ires, pour des antinon1ies exiHtant
côle à côt
; et iI est possible que la prédorrtinance d'une
tendance soit la condition du refoulement dans l'incon-
scient de celle qui lui est contraire. Reste cependant
l'objection d'après laquelle les résultats de l'interprt'ta-
tion des rêves ne seraient ni simples, ni enconrageants.
En ce qui concerne la simplicité, je vans fcrai remarquer
que ce n 'est pas eIle qui vous aidera à résoudre les pro-
Llèlnes relatifs aux rêves, chacun de ces problèlnes nons
rneUant dès Ie début en présence de circonstances C01U-
pliquées ; et quant au caractère peu cncourageant ùe nos
résllltats, je dois VOllS dire que VOllS avez tort de VOllS
laisser guider par la sympathie Oll l'antipathie dans vas
jugements scientifiques, Les résultats de l'interprétation
des rêves -vous apparaissent peu agréables, voire hon-
teux et reponssants? QueUe importance ('ela a-t-il: rs. Ça
ne les empèche pas d'exister t )), ai-je entendu dire dans
un cas analogue à mOD maître Charcot, alo1"5 que, jeune
médecin, j'assistais à ses dénlonstrations cliniqnes. U
rant avoir l'humilité de refouler ses syrnpalhics et anti-
pathies si l'on veut connaître la réalité des cho8es do
ce monde, Si un physicien venait à VOliS dénlontrer que
la vie organique doit s'éteindre sur Ia terre dans un délai
très rapproché, VOllS avise1"Ìez-vous de lui répondre: (( Non,
('e n'est pas possible; cette perspective est trop décoa-
rag-cante? )) Je crois plutôt que vous observerez Ie silence,
jusqu'à ce qu'un autre physicieu ail réussi à dénlontl'úr
que la conclusion du prenlÏer repose sur de fausses SHp-
pOðitions ou de faux calculs, Fn repoussant ce qui VOtlS
est désagréabIe, vous reproduisez Ie mét'anisUle de Ja
forlnation de rêves, au lieu de chercher à Ie cOD1prendre
el à 10 dOlnin
r,
Vons VOHS dé
iderez peut-être à faÌre abstraction elu
I. En fri:lWais d
tnS Ie lexte.
.
lÛJ
LE IU
YF.:
caractère repoussant des désirs censurés des rêves, Inais
pour vous rabattre sur l'argurnent d'après lequel il serait
invraisemblable que Ie nlal occupe une si large place
dans la constitution de l'homme, l\fais vos propres exp
-
riences vous autorisent-elles à vous servir de cet argu-
ment? Je ne parle pas de l'opinion que vous pouvez avoir
de vous-mên1es ; mais vos supérieurs et vos concurrent::i
ont-ils fait preuve à votre égard de tant de bienveillance,
vas ennernis se sont-ils montrés à votre égard assez che-
valeresques et avez-vous constaté chez les gens qui vong
entourent si peu de j alousi
, pour que YOUS croyiez de
votre devoir de protester contre la part que no us assi-
gnons au mal égoÏate dans la nature hunlaine? Ne savez-
vous done pas à quel point la nloyenne de l'humanité est.
incapable de dominer ses passions, dès qu'il s'agit de la
vie sexuelle ? Ou ignorez-vous que tOllS les excès et tou-
tes les débauches dont no us rêvons la nuit sont journel-
lement conlnlÌs (dégénérant souvent en crimes) par des
hommes éveillés? La psychanalyse fait-eUe autre chose
que confirrner la vieille nlaxime de Platon que les bong
sont ceux qui se contentent de rêver de ce que les autres,
les méchants, font en réalité ?
Et, maintenant, YOUS détournant de l'individuel, rap-
pelez-vous la grande guerre qui vient de dévaster l'Eu-
rope et songez à toute la brutalité, à tonte la férocité et
à tous les Inensonges qu'elle a déchaînés sur Ie monde
civilisé. Croyez-vous qu'une poignée d'alubitieux et de
rneneurs sans scrupules aurait suffi à déchaîner tous ces
Inauvais esprits sans la complicité des millions de nl
-
nés? Auriez-vous Ie courage, devant ces circonstances,
de rompre quand même une lance en faveur de l'exelu-
sion du mal de la cOLstitlltion psychique de l'homme?
\TOUS me direz que je porte sur la guerre un jugement
unilatéraì ; que la gucrré a fait ressortir ce qu'il y a dan3.
l"holnlne de plus beau et de plus noble: son héroïsme,
son esprit de sacrifice, son sentiment social. Sans doutc ;
rnais ne vons rendeL; pas cou pables de 1 ïnjustice qu' on
a souvent commise à l'égard de la psychanalyse, en lui
reprochant de nier une chose, pour la seule raison qu'elle
en affirrnait une autre. Loin de nous l'intention de nier
les nobles tendances de la nature hurnaine, et nOU3
n'avons rien fait pour en rabai::;ser la valeur. Au con-
LÁ CE
GRE DU RÊVE
163
traire: je vallS parle non seulement des mauvais désirs
censurés dans Ie rêve, Inais aussi de la censure lnême
qui refoule ces désirs et les rend méconnaissables. Si
nous insistons sur ce qu'il y a de mauvais dans l'honln1e,
c'est uniquement parce que d'autres Ie nient, ce qui
n'améliore pas la nature humaine, mais la rend seule-
I1fent inintelligible. C'est en renonçant à l'appréciation
morale unilatérale que nous avons des chances de trou-
verla formule exprimant exactement les rapports qui
existent entre ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de man-
vai3 dans la nature humaine.
Tenons-nous en donc lå. Alors même que DOUS trou-
verons étranges les résultats de notre travail d'interpré-
tation des rêves, nous ne devrons pas les abandonner, Peu t-
être no us sera-t-il possible plus tard de nous rapprocher
de leur compréhension en suivant une autre voie, Pour
Ie moment, no us maintenons ceci: la déformation du
rêve est une conséquence de la censure que les tendances
avouées du 'lnoi exercent contre des tendances et des
désirs indécents qui surgissent en nous la nuit, pendant
Ie somlneiJ. Pourquoi ces désirs et tendances naissent-iIs
la nuit et d. où proviennent-ils? CeUe question reste
ouverte et attend de nouveHes recherches.
Iais il serait injuste de notre part de ne pas faire r
g-
sortir sans retard un autre résultat de nos recherch
s,
Les désirs qui, surgissant dans les rêves, viennent tr0u-
bIer notre somnleil nous sont inconnus; 1l0US n'apP
"e-
nons leur existence qu'å la suite de l'interprétation du
rève. On pent donc provisoirement les qualifier d'incon-
scients au sens courant du mot, 1\Iais nous devons no us
dire qu'ils sont plus que provisoirement inconscients,
Ainsi que nous raYOnS vu dans beaucoup de cas, Ie
rêveur les nie, après même que l'interprétation les eÙt
rend us lnanifestes, N ous avons ici la même situation
que lors de l'interprétation du lapsus ({ Aufstossen t )) oÙ
l'orateur indigné nous affirmait qu'il ne se connaissait
), .. . ..
et ne s etalt Jarnals connu aucun sentiment lrrespectueux
envers son chef, Xous avions déjà à ce moment-Iä mi&'"
en doute la valeur de cette assurance, et nous avon3 seu.
lement admis que l'orateur pouvait n'avoir pas conscience
I. Voir plus haut, p. 47-48.
I GIJ
I E RÊ\ E
de ]'existence en lui d'un pareil sentiment. La même
situation se reproduit chaque fois que nous interprétons
un l'êve fortement déformé, ce qui ne peut qu'augmenier
son importance pour notre conception. Aussi sommes-
nons tout disposés à admettre qu'il existe dans la vie
psychique des pro
essus, des tendances dont on ne sait
généraleTflent rien, dont on ne sait rien depnis Jongten1pS,
dont on n'a peut-ètre jamais rien su. I)e ce fait, l'incon-
scient se présente à DO us avec un autre sens; Ie facteur
d' (( actualité )) on de ft mon1entanéité )) cesse d'être un
de ses caractères fondamentaux ; l'inconscient pent ttre
inconscient d'une façon pernzanente, et non seulement
<< niomentanément }atent )). II va sans dire que nons
aurons à revenir là-dessus plus tard et avec plus de
détails.
CIl.\PITRE X
LE SY?\II30LIS
lE DANS LE RÊVE
Nous avons trouvé que la déformation qui DOUS empê-
che de comprendre Ie rève est l'effet d'une censure excr-
rant son activité contre les désirs inacceptables, incon-
scients,
Iais nons n'avons naturellement pas affirn1é qUA
ìa censure soit Ie seul facteur produisant la déformation,
et l'étude plus approfondie du r(\ve no us permet cn effet
de constater que d'autres facteurs prennent part, à cê.té
de la censure, à la production de c
phénomène. Ceci,
disions-nous, est tenement vrai qu'alors mêrne qlle 1a
censure serait totalen1ent éliminée, notre intelligen(
e du
rêve De s'en trouverait nullement facilitée, et Ie rêve
manifeste ne coïnciderait pas alor8 davantage avec les
idées Iatentes dn rève.
C'est en tenant COlnpte d'une lacune de notre techni-
'1ue que nous parvenons à découvrir ces autres facteurs
qui contribuent à obscurcir et à déformer les rêves. Je
vons ai déjà accordé que chez les sujets analysés les élé-
Inents particuliers d'un rêve n'éveillent parfois aucune
idi'e, Certes, ce fait est moins fréquent que les sujets ne
l' affirment ; dans beaucoup de cas on fait surgir des idées
à 10rce de persévérance et dÏnsistance, l\Iais il n'en rest
pas moins que dans certains cas l'association se trouve
en défaut Oll, lorsqu'on provoque son fonctionnement,
ne donne pas ce qu'on en attendait. Lorsque cc fait se
produit au cours d'un traitement psychanalytique, ìl
acquiert une in1port3.nce particulière dont nons n'avons
pas à nous o'-'cupel
ici. ßlais il se proòuit anssi 101"s de
l'interprétatioll d
rêves de personnes norlnales ou de
celIe de nos propres rêves, Dans les cas de ce e-er.re,
lorsqu'on a acquis l'a5surance qne toute insistant't: .c:st
inutile, on finit par décollvrir que eel accident ind{'si..
rable se produit régulièrement à propos de certains élé-
dj6
LE
ÈVE
I1tents détern1inés du rêve, On se rend compte alors qu'il
s'agit, non d'une insllfIìsance 3ecidentellc ou exception-
nelle de la technique, Inais d'un fait régi par certaines
lois,
En présence de ce fait, on éprouve la tcntation d 'int\
r-
préter soi-même ces éléments (( muets )) du rève, dTen
effectuer la traduction par ses propres moyens. On a
l'inlpression d'obtenir un sens satisfaisant chaque foi3
qu'on 3e fie à pareille interprétation, alors que Ie rêve
reste dépourvu de sens et de cohésion, tant qu'on ne se
décide pas à entreprendre ce travail. A mesure que
celui-ci s'applique à des cas de plus en plus nombreux,
à la condition qu'ils soient analogues, notre tentative,
d'abord timide, devient de plus en plus assurée,
J e vons expose tout cela d'une faç-on quelque peu sché-
matique, mais l'enseignement adn1et les exposés de ('e
genre lorsqu'ils simplifient la question sans la défar-
mer,
En procédant comme nous venons de Ie dire, on
obtient, pour une série d'éléments de rêves, des traduc-
tions constantes, tout à fait semblables à celles que nos
(( livres des songes )) poplllaires donnent pour toutes les
choses qui 5e présentent dans les rêves, J'espère, soit
dit en passant, que vous n'avez pas onbIié qu 'avec notre
technique de l'association on n'obtientjamais des traduc.
tions cOIlslantes des élémellts de rêves,
Vous allez me dire que ce mode d'interprétation vons
semble encore plus incertain et plus slljet à critique que
celni à I'aide d'idées librenlent pensées, l\lais là intervient
un autre détail. Lorsque, à la suite d'expériences répé-
tées, on a réllssi à réunir un nombre assez considérable
de ces traductions constantes, on s'aper
'oit qu'il s'agit
là d'interprétations qu'on aurait pu obtenir en se basant
uniquement sur ce qu'on sait soi-même et que pour les
comprendre on n'avait pas besoin de recourir aux sou-
venirs du rêveur. N ous v&rrons dans la suite de cet exposé
d'où nOllS vient la connaissance de leur signification,
NOllS donnons à ce rapport constant entre l'élérn.ent
d'un rêve et sa traduction Ie nom de syrnholique, l'élé-
nlent lui- rnême étant un symhole de la pensée inconsciento
du rêve, ,rOllS vous souvenez sana doute qu'en exami-
nant précédemment les rapports existant entre les élé-
LE SYJIBOLlS\lE DAXS LE HÊVE
I,) ;
ments des r
ves et leurs sllbstrats, j'avais établi f[Ue
l'éléJnent d'un rève pent être à son subslrat ce qu'une
partie est an tout, qu'il pent être aussi une allusion à
ce substrat ou sa représentation figurée. En plus de ces.
trois genres de rapports, j'en avais alors annoncé un
quatrième que je n'avais pas nommé. C'était justcmenl
Ie rapport symbolique, celui que nous introduisons ici.
!)es discussions très intéressantes s'y rattachent dont
no us allons nous occuper, avant d'exposer nos observa-
tions spécialement sYInboliques. Le symbolisme consti-
tue peut-être Ie chapitre Ie plus re!narquable de la théo-
rie des rêves,
])isons avant tout qu'en tant que traductions perrna-
nentes, les symboles réalisent dans une certaine nlesure
l'idéal de rancienne et populaire interprétation des
rêves, idéal dont notre technique nous a considéraLle-
ment éloignés,
lIs nous pern1ettent, dans certaines circonstanccs,
d'interpréter un rêve sans interroger Ie rêyeur qui
d'ailleurs ne saurait rien ajouter au sYlnbole, Lorsqu'on
connait les symboles usuels des rêves, la personnal!té
du rêveur, les circonstances dans lesquelles il vit et les
ÌJnpressions à la suite desquelles le rêve est survenu,
on est souvent en état d'interpréter un rêve sans aUCllne
difficulté, de Ie traduire, pour ainsi dire, à livre ouvert.
Un parcil tour de force est fait pour flatter l'interprète et
en imposer au rêveur; il constitue un délassement bien-
faisant dn pénible travail que comporte l'interrogation
du rèveur. i\Iais ne vous laissez pas séduire par cette
facilité. Notre tâche ne consiste pas à exécuter des tours
de force, La technique qui repose sur la connaissance
des symboles ne remplace pas celle qui repose sur I'as-
sociation et ne peut se mesurer avec eUe. Elle ne fait
que compléter cette dernière et lui fournir des donn
es
utilisables, l\Iais en ce qui concerne la connaissance d f
la situation psychique du rèveur, sachez que les rève
;
que VOllS avez à interpréter ne sont pas toujours ceux
de personnes que vous connaissez bien, que vous n'êtes
généralement pas au conrant des événements du jour
(Iui out pu provoquer Ie rève et que ce sont les idées et
souvenirs dl! sujet analysé qui VOllS fournissent la con-
naissance de ce qu'on appelle la situ:1tion psychique.
IG8
LE RÊVE
II est en outre tout à fait singulier, fit-me au point de
"He des connexions dont il sera question pIns tard, que
la conception syn1bolique des rapports entre Ie rêve et
l'inconscient se soit heul'tée à nne résistance des plus
acharnées,
Iême des pel'::;onnes réfléchies et autorisées,
qui n
avaient à formuler contre la psychanalyse aucune
objection de principe, ont refusé de la suivre dans cette
voie: Et cette attitude est d'autant plus singulière- que Ie
sY:c1boIisn1e n'est pas une caractéristique propre au rêvo
seulement et que sa découverte n'est pas l'æuvre de la
psychanalyse qui a cependant fait par pilleurs beaucoup
d'autres découvertes retentissantes, Si ron vellt à tout
[rix placer dans les ten1ps moderne
la dècouv
rte dn
symboIislne dans les rèves, on doit considérer comlne
son aut.eur Ie philosophe K,-..
. Scherner (I 8fi I). La psy-
chanalyse a fourni une confirlnation à la Inanière de
voir de Scherner, en lui faisant d'ailleurs subir de pro-
fondes modifications,
Et rnaintenant vous voudrez sans dOl1te apprendre
quelque chose sur la nature du symliolisme dans les rêves
et en avoil' quelques exemples. J e VOtiS ferai volontiers
part de ce que je sais sur ce sujet, tout en vous prévenant
que ce phénomène ne nous est pas encore aussi con1-
pl'éhensible que nons Ie vondriqns.
L'essence du rapport symbolique consiste dans une
comparaison.
Iais il ne sufIìt pas d'nne cornparaison
quclconque pour que ce rapport soit établi, Nous soup-
çonnons que la cOlnparaison requiert certaines condi-
tions, sans pouvoir dire de quel genre sont ces conditions.
Tout ce qui pent servir de comparaison avec un objet ou
un processus n'apparaît pas dans le rêve comme un
sYlnboIe de eet objet on processus. D'autre part, Ie r
ve,
loin de sYJnboliser sans choix, ne choisit à eet eITet que
certains élén1ents des idées latentes du rève. Le symbo-
lislne se trouve ainsi limité de chaque côté, On doit con-
vcnir également que la notion de synlbole ne se trouve
pas encore netten1ent délimitée, qu'elle se confond ßOU-
vent avec celles de substitution, de représentation, etc"
qu'elle se rapproche même de celIe d'allusion, I)ans cer-
tains sYlnboles la comparaison qui leur sert de base est
évidcnte. l\Iais il en est d'al1tres à propos desl[uels nous
SOlnmes obligés de nous demander oÙ il f8.U t chercher
LE Sï!l
ßOLlSME DAXS LE UQVE
IO'J
Ie facteur eo nUll un, Ie tertltlln con1parationis de Ia cOlnpa-
raison présuHlée. Dne réf1exion plus approIonùie nous
pernleltra parfois de découvrir ce facteur COlllmun qui,
dans J'autres cas, restera réellelnent caché. En outre, si
Ie syn1bole est une comparaison, il est singlllier que
l'association ne nous fasse pas découvrir cette compa-
ra,ison, que Ie rèveur lui-nlêJne ne la connaisse pas et
s'en serve sans rien savoir à son sujet; .plus que cela :
que Ie rêveur ne se montre nullement dispos-é à recon-
naître cette cOlnparaisou, Iorsqu'elle est n1Îse so us scs
yeux, ,r ous voye'L. ainsi que Ie. rapport symbolique est
une cOInparaison d'un genre tout particnlier et dont les
raisons nous échappent encore. Pcut-être trouverons-
nons plus tard quelques indices relatif's à cet inconnu.
Les objets qui trouvent dans Ie rêve une représenta-
tion synlbolique sont peu no::nbreux. Le corps humain,
dans son ensenlble, les parents, enfants, frères, sæurs,
la naissance, la mort, la nudité, - et quelque chose de
plus, C'est la maison qui constitue la seuIe représentation
typique, c'est-à-dire régulière, de l'ensemble de la per-
sonne humaine. Ce fait a été reconnu déjà par Scherner
qui voulait lui attribuer une importance de prelnier
ordre, à tort selon nous, On se voit scuvent en rêve
glisser Ie long de façades de maisons, en éprouv'ant pen-
dant cette descente une' sensation tantôt de plaisir, tantÔt
d'angoisse. Les maisons aux murs lisses sont des
hommes; celles qui présentent des saillies et des balcons,
auxquels on peut s'accrocher, sont des femlues. Les
parents ont pour sYlnboles l'en1pereur et l'intpératrice,
Ie roi et la reine ou d'autres personnages éIninents: e'est
ainsi que les rêves où figurent les parents évoluent .d\lIlS
une atn10sphère de piété. :Nloins tendrcs sont les rêves
oÙ figurent des enfants, des frères ou sæuI'S, lesquels
ont pour symboles de petits ani'rnaux, Ia veruzine, La
nais:::;ance est presque tonjours l'eprésentée, par une
action dont real! est Ie principal facteu1': on l't
ve soit
qu'on se jette à l'eau ou f(u'on en sort, soit qu'on retire
une personne de l'eau ou qu'on en est retiré pal' eUe,
autren1ent dit qu'il existe entre cette personlle et Ie
rêveur une relation n1aternelle, La mort imminente est
remplacée dans Ie rêve par Ie dépaf't, par un voyage en
che1JtÙz áe fer; la mort r.J:::.lis
e, par certains présages.
li O
LE Hi
YE
obscnrs, sinistres
la nudité par des halits et llJufoPJJzes.
V 01.18 voyez que nous SOlllmes pour ainsi dire à cheyal
sur les deux genres de représentations: les symboles et
les allusions,
En sortant de celte énumération plutôt rnaigre, nous
abordons un donlaine dont les objcts et eontcnns sont
représentés par un sYlnbolisIne extraordinail'ement riche
êt varié. C'est Ie dODlaine de la vie sexueJle, des organes
génitaux, des actes sexuels, des relations sexuelles, La
In3jeure partie des syulboles dans le rève sont des synl-
boles sexuels,
Iais ici nous nons trouyons en présenee
d'une disproportion renlarquaLle,
"--lors qne les contenus
à désigner sont pen nombreux, les syulholes cJui les
<1
signent Ie sont extraordinairement, de sorte clue
LÌlaque ohjet pent être exprimé par des symboles nOlll-
breux, ayant tous à peu près la mêlne valeur, ::\Iais au
conI'S de l'interprétation on éprol1ve une surprise désa-
,gréable, Contrairement aux représentations des rt'vcs
qui, elles, sont très variées, les interprétations des SYlll-
holes sont on ne pent plus monotones. C'est là un fait
qui dé})Iaît à tOllS cenx qui ont l'occasion de Ie constater.
!\Iais qu'y faire ?
Conlnle c'est la pre111ière fois qu'il sera question, dans
("('t entretien, de contenus de 13 vie sexllelle, je dois vons
dire COlument j'entends traiter ce sujet, La psycha-
nalyse n'a 3ucune rai80n de parler à mots converts ou
de se contenter d'allusions, eUe n'éprouve allcune honte
à s'occuper de cet important sl1jet, elle trouve correct et
convenahle d'appeler le5 choses par leurs nonlS et COIl-
sidère que c'est là Ie meilleur lnoyen de se pré::;erycr
contre des arrière-pensées tl'oublantes, Le fait qu'on se
troHve à parler devan! un auditoire composé de repré-
sentants des deux sexes, ne change rien à l'affaire, De
In{>Jne qu'il n'y a pas de science ad usurn delpllllll
il ne
doit pas y en avoir une à l'usage des jeunes fiUes naïves,
et les dames que j'aperçois ici ont sans doute voulu
D1arquer par leur présence qu'elles veulent être traitées,
sons Ie rapport de la science, à }'égal des hOlllll1es.
Le rève possède done, poqr les organes sexuels de
I'h0111111e, une foule de représcntatiol1s qu'on peutappeler
synlboliques et dans Iesquellet; Ie facteur commnn de la
c0111paraison est Ie p]ns souvent évident. Pour l'apparcil
LE
YMlJ,OLJSME DANS LE RÊYE
IiI
génital de rholnme, dans son ensembJe, c'est surtout Ie
nombre sacré 3 qui présente une importance symbolique.
La partie principaIe, et pour les deux sexes la plus inté-
ressante, de l'appareil génital de l'homme, la verge,
trouve d'abord ses substitutions sYlnboliques dans des
objets qui Iui resseJl1blent par ]a fornle, à savoir: canrtes,
parapluies, tiges, arbl'>es, etc,; ensuite dans des objets
qui ont en COlnmun avec la verge de pouvoir pénétrer à
l'intérieur d'un corps et causer des blessures: al"nzes
pointu.es de toutC:5 sortes, teIles que couteau.x, poignards,
lames, sahres, ou encore arnzes à feu, telles que fusils,
pi'sfolels et, plus particulièrement, l'arlne qui par sa forme
se prête tout spécialement à cette conlparaison, c'est-à-
dire Ie r"evolver. I)ans les cauchemars des jeunes fiUes la
poursuite par un homn1e arnlé d'un couteau ou d'une
arll1e à feu joue un grand rôle, C'est là peut-être Ie cas
Ie plus fréquent du symbolislne des rêves, et son inter-
prétation ne présente aucune difficulté, Non nloins corn-
préhensible est la représentation du meJubre masculin
par des objets d'où s'échappe un liquide: roóinels à
eau, aiguièl'>es, sources J.aillissantes, et par d'autres qui
sont susceptibles de s'allonger teis que lampes à sllspen-
slon, crayons à couiisse, etc,' Le fait que les crayons,
les porle-pluHtes, les IÙnes à ongles, les 'IlZal'"teauæ et
autres instrulllents sont incontestablement des repré-
sentations symboliques de l'organe sexuel masculiniÏ ent
3 son tour à une conception facilement compréhensible
de eet organe,
La reinarquable propriété que possède celui-ci de
pouvoir se redresser contre Ia pesanteur, propriété qui
forlne une partie du phénonlène de l'érection, a créé la
représentation synlbolique à l'aide de hallon,s, d'avions
et, tout récemlnent, de dÙ'igeahles Zeppelin. l\lais Ie
rève connaît encore un autre nloyen, beaucoup plus
expressif, de symboliser l' érection, II fait de l' organe
sexuell'essence mênle de la personne et fait voler celle-
ci tQut entière, Ne trouvez pas étonnant si je vous dis
que les rêves souvent si beaux que nous connaissons
tous et dans lesquels Ie vol joue un rôle si important
doivent être interprétés CODln1e ayant pour base une
.excitation sexuelle généraIe, Ie phénolnène de l'érection.
Parlni les psychanalystes, c 'e
t P. Fcclern qui a étarli
17
LE RÊYE
cette interprétation å l'aide de preuyes irl'éfulables,
mais même un expérimentateur aussi in1partial, aussi
étranger et peut-être même aussi ignorant de la pSJcha-
nalyse que ßlourly- VoId est arrivé aux Inênles conclu-
sions, à la suite de ses e:xpériences qui consistaient à
donner aux bras et auxjanlbes, pendant Ie sOlnnleil, des
positions artificielles, Ne m'objectez pas Ie fait que des
fenlmeg peuvent également rêver qu'elles volent. Rap-
pelez-vous plutôt que nos rêves venlent être des réalisa-
tions de désirs et que Ie désir, conscient ou inconscient,
d'être un homnle est trèß fréquent chez la felllìne. Et c
ux
d'entre vous qui sont plus au moins versés dans l'ana-
tonlie ne trouveront rien d'étonnant à ce que Ia femme
soit à même de réaliser ce désir à l'aide des mêmes
sensations que celles éprouvées par l'holnme. La femme
possède en effet dans
on appareil génital un petit
melnbre semblable à la verge de l'homlne, et ce petit
membre, le clitoris, joue dans l'pnfance et dans l'äge
qui précèdc les rapports sexuels Ie même rôle que Ie
pénis n1 a sculi n,
Parmi les syn1boles sexuels masculins moins compré-
hensibles nous citerons les reptlïes et les poissons, Inais
surtout le fameux sYlnbole du serpent, Pourquoi Ie cha-
peau et Ie 1nanteau ont-iIs reru la même application?
C'est ce qu'il n'est pas facile de deviner, mais leur signi-
fication synlbolique est ii1contestahle, On peut enfin se
demanàer si la suhstitution à l'organe sexuel masculin
d'un autre menlbre tel que Ie pied ou la nlain, doit éga-
lement être considérée COJnn1e synlbolique. Je erois
qu'en considérant l'ensenlble du rêve et en tenant cOlnpte
des organes correspondants de la felnnle on sera le plus
souvent obligé d'admettre cette signification.
L'appareil génital de la femme est représcnté symbo-
liquelnent par tous les objets dont la caractéristique
consiste en ce qu'ils circonscrivent une cavité dans
laquelle quelque chose peut être logé: lnines, fosses,
ca'ì'ernes, vases et óouteilles, boîtes de toutes forlnes,
co/floes, caisses, poches, etc. Le hateau fait égalenlen1
partie de cette série, Certains symboles tels qu 'atoJnoir.es,
foul"s et surtout cllarnhres se rapportent à l'utérus plutôt
qu'à l'appareil sexllel proprement dit. Le symbole cna1Jzbre
touche ici à celui de rnaison, po!'te et portail devcnant à
LE SY
IEOLI
!\JE DA
S LE ßJ
YE ' 7 J
Jeur tour des symboles désignant l'accès de l'orifice
sexuel. Ont encore une signification sYlnbolique certains
matériaux, tels que Ie hois et Ie papier, ainsi que les
()bjets faits avec ces Inatériaux, tels que tahle et lit"re.
Parmi les animaux, les escar.9ots et les coquillages sont
incontestablement des synlboles féminins, Citons"encore,
parmi les organes du corps, la houche com me symbole de
l'orifice génital et, par
i les édifices, l'église et la cha-
pelle. Ainsi que VOliS Ie voyez, tous ces symboles ne sont
pas également intelligibles.
On doit considérer comme faisant partie de l'appareil
génital les seins qui, de même qUß les autres hémi-
-sphères, plus grandes, du corps féluinin, trouvent leur
représentation syn1bolique (lans les pOJnmes, les pêc}tes,
les t,
uits en général. Les poils qui garnissent l'appareil
génital chez les deux sexes sont décrits par Ie rêve sous
raspect d'une {orêt, d'un hosquet, La topographie compli-
quée de l'appareil génital de la femn1e fait qu'on se
Ie représente souvent comme un paysage, avec rocheI',
forèt, eau, alors que l'in1posant mécanisme de l'appareil
génital de l'homme est symbolisé sous la forme de toutes
sorles de machines compliquées, diffieiles à décrire,
Un autre intéressant syn1bole de l'appareil génital de
la femme est représenté par Ie colfret à 6
jo1læ ; hiJou et
trésor sont les caresses qu'on adresse, même dans Ie
rêve, à la pcrsonne aimée; les sucreries servent souvent
à symboliser la jouissanee sexuelle. La satisfaction
sexuelle obtenue sans Ie eoncours d'une personne du
sexe opposé est symbolisée par toutes sortes de Jeux,
entre autres par Ie jeu de piano. Le glisselnent, la descente
hrusque, l' aFt"ac/lage d'une hranche sont des représenta-
tions finement synlboliques de l'onanisme. Nous avons
encore une représentation particulièrement remarquable
dans Ia chute d'une dent, dans l'extraction d'une dent: ce
sYlnbole signifie certainen1ent la castration, envisagée
comme une punition ponr lcs pratiques contre-natúre.
Les symboJes destinés à représenter plus parliculièrc-
JHent les rapports sexuels sont Inoins nombreux dans les
r(\ves qu'on ne l'aurait cru d'après les communications
fIne nous possédons. On peut eitel', comme se rappor-
tant à cette catégorie, des activités rythmiques telles que
1a darLSe, l'équ'Üation, l'ascensl..on, ainsi que des accidents
F
EVD, 11
17q
LE RÊVE
violents, comme par exelnple Ie fait d 'êl1"e éct.asé par une
voiture. Ajoutons encore certaines activités manuelles. et,
naturellement, la 1Jzenace avec une arme,
L'application et la traduction de ces sYlnboles sont
moins silnples que vous ne Ie croyez peut-être. L'une et
l'autre comportent nombre de détails inattendus. C'est
ainsi que nons constatons ce fait incroyable que les diffé-
rences sexuelles sont souvent à peine marquées dans ces
représentations synlboliqués, N ombre de synlboles dési-
gnent un organe génital en général -- masculin ou
féminin, peu importe : tel est Ie cas. des sJmboles oÙ
figurent un petit enfant, une petite fiIle, un petit fils,
])'alltres fOls, un symbole masculin sert à désigner une
partie de l'appareil génital fénlinin, et inversement. Tout
cela reste incompréhensible, tant qu'on n'est pas au cou-
rant du développement des représentations sexuelles des
homInes. Dans certains cas cette an1Liguïté des synlboles
peut n'être qu'apparente ; et les sYlnboles les plus frap-
pants, teis que poche, arrne, óoite, n'ont pas cette appli-
ration bisexuelle.
Commençant, non par ce que Ie .sYlnbole représente,
nlais par le sYlnbole lui-Inême, je vais passer en revne les
domaines auxquels les symboles sexuels sout enlpruntés,
en faisan.t sllivre cette recherche de quelques considé-
rations relatives principalement aux sYInboles dont Ie
facteur comn1un reste incompris, N ous avons un sYln-
bole obscur de ce genre dans Ie chapeau, peut-être dan
tout couvre-chef en général, à signification généraleUlent
nlasculine, mais parfois aussi féminine. J)e Inên1e rnan-
teau sert à désigner un honlme, quoique souvent à un
point de vue autre que Ie point de vue sexuel. V ous
êtes libre d'en demander la raison, La Cl'avate qui
descend sur la poitrine et qui ri'est pas portée par
la femn1e, est manifestement un syn1bole masculin.
L'inge blanc, toile sont en général des sYlnboies fénli-
nins ; hahits, unzformes sont, nous Ie savons dêjà,
des syn1boles destinés à exprimer la nudité, les for-
llles dn corps; soulier, pantoufle désignent symbolique-
lllent.les organes génitaux de la femn1e, NOllS avans
déj à parlé de ces symboles éniglna tiques! ma is sÙ relnent
fén1Ïnins, que sont la faóle, Ie llJis. Echclle, esvalil:!l",
f'alnpe, ainsi que l'aLte de ffi8nter sur une échelle, etc,.
LE SYMFOLIS:,iE D..\XS LE RÊVE
[7 J
sont certainelnent des s)'lnboles eXprill1ant les rappor(.",
sexuels. En y réfléchissant de près, nous trouvon::; COlnrr't:e
facteur comlllnn la rythmique de l'ascension, peut-t>tre
aussi Ie crescendo de l'excitation : oppression, à lllesure
qu'on monte.
Nous avons déjà lllentionné Ie paysa.qe, en tant que
représentation de l'appareil génital de la fcnlme, IJfon-
ta[Jne et roclzer sont des symboles du filenlbre n1asculin)
jardin est un symbole fréquent des organes génitaux de
la femn1e, Le fl'uit désigne, non l'enfant, mais Ie sein,
Les animaux sauvages servent à représenter d'abord des
hOlnmes passionnés, ensnite les mauvais instincts, les
passions. Boutons et fleul
s désignent les organes géni-
taux de la femme, et plus spécialement la virginité, Rap-
pelez-vous à ce propos que les bontons sont efl'ective-
n1ent les organes gênitaux des plantes. Nous connaissons
déj à Ie symbole cllalnh,
e. La représentation se dévelop-
pant, les fenêtres, les entrées et sorties de la chalnbre
acquièrent la signification' d'ouvertures, d'orifices du
corps. Chamhre ouverte, Clla1Jlbre close font partie du
même symbolisme, et la clef qui ouvre est incontestable-
Inent un symbole masculin.
Tels sont les matériallx qui cntrent dans la composi-
tion du symholisme dans les rêves, lIs sont d'ailleurs
loin d'être c0l11plets, et notre exposé pourrait être étendu
aussi bien en largeur qu'en profondeur.
iais je pense
que filon énumération vous paraîtra plus que sufIisante.
II se peut même que vous me disiez, exaspérés : (( à vaus
entendre, nous ne vivrions que dans un monde de sYln-
boles sexuels. Tous les objets qui nons entourent, tOllS
les habits que nous lllettons, toutes les choses que nous
prenons à la main, ne seraient done" à votre avis, que
des symboles sexuels, rien de plus? )) J e conviens qu'il
y a là des choscs faites pour étonner, et la prelnière ques-
tion qui se pose tout naturellement est celle-ci : COln-
ment pouvons-nous connaître la signifìcation des syn1-
boles des rêves, alors que Ie rèveur lui-rnême ne nous
fournit à leur sujet aucun renseignement ou que des
renseignements tout à fait insuffisants? .
Je réponds : cette connaissance nOllS vient de diverses
sources, des conte.s et des mythes, de farces et facéties,
du folk-lore, c' est-à-dire de l' étude des mæurs, usages,,.
176 LE RÊ'
proverbes et chants de différents pel1ples, du Iangage
poétique et du langage commun, N ous y retrouvons partont
1e n1è
e symbolisme que nous comprenons souvent sans
1a moindre difficulté. En examinant
es sources les unes
après les autres, nous y découvrirons un tel parallélisll1e
øvec Ie symbolisnle des rêves que nos interprétations
Fortiront de eel examen avec une certitude accrue.
Le corps humain, avons-nous c.lit, est souvent repré-
5enté, d'aprè8 Scherner, par Ie sylllbole de la maison;
or, fODt égalelnent partie de ce symbole les fenêtres,
portes, portes-cochères qui symbolisent les accès dans'
les cavités du corps, les façades, lisses on garnies de
saillies et de balcons pouvant servir de points d'appui,
Ce symbolisme se retronve dans notre langage courant:
c'est ainsi que nous saluons famiIièrelnent un vieil an1Ï
en Ie traitant de (( vieille maison \) et que nous disons de
queIqu 'un que tont n'est pas en ordre à son (( étage
su périeur )).
II paraìt à première vue bizarre que les parents soient
représentés dans les rêves sons l'aspect d'un couple
royal ou impérial. Ne croyez-vous pas que dans beau-
coup de contes qui comnlencent par la phrase: (( II était
nne fois un roi et nne reine )}, on se trouve en présence
d 'une substitution symbolique de la phrase : (( II était
Hne fois un père et une mère? )) Dans les familIes, on
appelle souvent les enfants, en plaisantant,princes, l'ainé
recevant Ie titre de Kronprinz. Le roi lui-même se fait
appeler Ie père du pays, C'est encore en plaisantant que
les petits enfants sont appelés vel'S et que nOllS disOllS
d'eux avec cornpassion : les pauvl'es petits vers (das arIne
Jl l urm ).
l\lais re\?enons au symbole n1-ai'son et à ses dérivés.
Lorsqu'en rève nous .utilisons les saillies des maisons
{'omme points d'appui, n'y a-t-il pas là une réminiscence
de la réf1exion bien connne que les gens du peuple for-
mulent lorsqu'ils rencontrent une felnme aux seins for-
tement développés : il y a là à quoi s'accrocher? Dans la
même occasion, les gens du peuple s'expriment encore
autrement, en disant : (( Voilà une femme qui a beaucoup
de bois devant sa maison )), con1ll1C s'ils voulaient confir-
mer notre inte
prétation qui vait dans Ie bois un syn1-
Dúle féminin, ffi3ternel
LE SYMBOLISME DAXS LE UÈ\'I
177
A propos de bois, nOlls ne réussirons pas à comprendre
la raison qui en a fait nn symbole du nlaternel, du fémi-
nin, si nous n'invoquons pas l'aide de la linguistique
eomparéeo Notre mot allemand Holz (bois) aurait la
mênle racine que Ie mot grec ü).:Ij, qui signifie Dlatière,
Inatière brute. Mais il arrive souvent qu'un mot géné-
rique finit par désigner un objet particulier. Or, il existe
dans r Atlantique une He appeIée l\Iadère, nom qui Iui a
été donné par les Portugais 10rs de sa découverte, parce
qu'elle était alors couverte de forêts. j}/adeÙ'a signifie
précisément en portugais hois. V ous reeonnaissez sans
doute dans ce mot 'Jnadeira Ie mot latin materia légère-
ment mod ifié et qui à son tour signifie matière en géné-
ra!. Or, Ie mot materzoa est un dérivé de mater, mère. La
matière dont une chose est faite est com me son apport
Jnaternel. C'est done ceUe vieille conception qui se
pcrpétue dans l'usage symbolique de hois pour femme,
mère 0
La naissance se trouve régulièreInent exprimée dans.
Ie rêve par l'intervention de l'eau : on se plonge dans
l'eau ou on sort de reau, ce qui veut dire qu'on enfante
ou qu'on nait. Or, n'oubliez pas que ce symbole pent
être considéré comme se rattachant doublement à Ia
vérité transforn1Ïste : d'une part (et c'est là un fait très,
reculé dans Ie temps) tous les mammifères terrestres, y
compris les ancêtres de l'homme, descendent d'animaux
aquatiques; d'autre part, chaque mamn1ifère, ehaque
homme passe la première phase de son existence dans
l'eau, c'est-à-dire que son existence .embryonnaire se
passe dans Ie liquide placentaire de I 'utérus de sa mère,
et naître signifie pour lui sortir de l'eauo Je n'affirme pas
que Ie rêveur sache tout cela, mais j'estime aussi ql1'il
n'a pas besoin de Ie savoir 0 Le rêveur sait sans doute
. des choses qu'on lui avait racontées dans son enfance ;
Inais lnênle au sujet de ces connaissances j'affirme qu'elle
n'ont contribué en rien à la forlnation du symbole, On
lui a raconté jadis que c'est la cigogne qui apporte les
enfantso l\lais oÙ les trouve-t-elle? Dans la rivière, dans
Ie puits, done toujours dans reau, Un de mes patients,
alors tout jeune enfant, ayant entendu raconter ceUe
histoire, avait disparu pour tout nn après-midi. On finit
par Ie rctrouver au bord de l' étang du château qu'il
lIb
LE HLVE
habitait, Ie visage penché sur l'eau et cherchant à aper-
cevoir au fond les petits enfants,
Dans les mythes relatifs à la naissance de héros, que
o Rank avait soumis à une analyse comparée (Ie plus
ancien est celui concernant la naissance du roi Sargon,
d'...\gade, en l'an 2800 av, J.-Ch,), l'immersion dans l'eau
ct Ie sauvetage de l' ean jouent nn rôle prédon1Ïnant.
Rank a trouvé qn ïl s'agit là de représentations symbo-
hques de la naissance, analogues à celles qui se mani-
festent dans Ie rêve, Lorsqu'on rêve qu'on sauve une
personne de l'eau, on fait de cette personne sa mère ou
une mère tout court; dans Ie my the, une personne qui
a sauvé un enfant de l'ean, avone être la véritable mère
de cet enfant, II existe Hne anecdote bien connue oÙ l'on
demande à un petit juif intelligent: (( Qui fut la Inère de
lVloïse? )) Sans hésiter, il répond : (( La princesse. -
lais
non, lui objecte-t-on, celle-ci l'a seuleInent sauvé des
eaux, - C'est-elle qui Ie prétend >>, répliqne-t-iI, mon-
trant ainsi qu'il a trouvé la signification exacte du my the.
Lc départsymbolisedans Ie rève la mort. Et, d'ailleurs,
lorsqn'un enfant demande des nouvelles d'une personne
qn ïl n'a pas vue depuis longtelnps, on a l'habitude de lui
rëpondre, lorsqu'il s'agit d'une personne décédée, qu'elle
est partie en voyage, Ici encore je prétends que Ie sJ1n-
hole It'a rien à voir avec cette explication à l'usage des
rnfants, Le poète se sert du mème symbole lorsqu'il
parle <.Ie I'au delà comme d'un pays inexploré d'oÙ aucun
t'oYflgeur (no traveller) ne revient. NIême dans nos
conversations journalières, il nous arrive souvent de
parler du dernier- voyage, Tous les connaissenrs des
anciens rites savent que la représenta
on d'Ull ,:oyage
au pays de la mort faisait partie de la religion de l'Egypte
aneienne, II rèste de nOlnbrenx exen1plaires du livre des
Inorts qui, tcl un Baedeker, accompagn!1it la momie dans
ce voyage, })epuis qne les lieux de sépulture ont été
séparés des lieux d'habitation, ce dernier yoyage du mort
était devenu une réalité,
De même ]e syn1bolisme génital n'est pas propre au
rêve seulcnlent. II est arrivé à chacun de vans de poussel',
ne fÙt-ce qu'nne fois dans la yie, l'in1politesse jusqu'à
traiter unc femme de (( vieille boìte )>, sans savoir peut.
être (pIe ce disant VOllS vous serviez d 'un syrnbole géni-
LE SIMfOLISliE DXXS LE RÊYE
Ij<)
tal. nest dit dans Ie Nouveau Testament: la femme est
un vase faible, Les livres sacrés des Juifs sont, dans leur
style si proche de la poésie, remplis d'expressions em-
pruntées au synlbolisme sexnel, expressions qui n'ont
pas tonjonrs été exactement comprises et dont l'inter-
prétation, dans Ie Cantique des Cantiques par exemple,
a donné lieu à beaucoup de malentendus. I)ans la litté-
ratnre hébraïque postérieure on trouve très fréquemment
]e syn1bole qui représente la fenlme COlnm
one maison
dont la porte correspond à l' orifìce génital. Le mari se
plaint par exenlple, d:;tns Ie cas de perte de virginité,
d'avoir trouvé la porte ouver/e. La représentation de la
fell1me par Ie synlbole table se rencontre égalelnent dans
cette littérature. La fenune dit de son mari : je lui ai
.d ressé la table, 'Jnais ilIa 'j"'etollrna. Les enfants estropiés
naissent pour la raison que Ie mari retollrne la table.
J'emprunte ces renseignements à nne monographie de
1:, L, Levy, de Brünn, sur Le sY1Jzbolis1ìze sexuel dans la
llihle et Ie Talmud.
Ce sont les étymologistes qui ont rendu vraiselnblable
la supposition que Ie bateau est une représentation sym-
bolique de la femlne : le nom Sclul!Cbatean), qui servait
prin1itivement à désigner un vase en argile, ne serait en
réaIité qu'une modification dn lnot Schall (écuelle). Que
four so it Ie symboIe de là femme et de In matrice, c'cst
ce qui nons est confirmé par la légende grecque relative
à Périandre de Corinthe et à sa femme
lelissa, Lorsque,
d'après Ie récit d'Héroclote,.le tyran, aprè5 avoir par
jalousie tué sa fen1me hien-ailnée, adjura son ombre de
lui donner de ses nouvelles, la morte révéla sa présence
en rappelant à Périandre qu'il avail 1llis son pain dans un
(our (roid, expression voilée, destinée à désigner un acte
qu'aucune autre personne ne pouvait connaìtre, Dans
I'AlItll'ropophytela, publiée par F ,-5, Kraus ct qui constitne
nne Inine de renseignelnents incon1paraLle pour tout co
qui concerne la vie sexuelle des pellples, nous lisons que
dans certaines régions de l' Allen1agne on dit d'nne
fen1me qui vient d'accoucher : son four s' est effondré. La
préparation du feu, avec tout ce qui s'y rattache, cst
pénétrée profondément de sYlnbolisme sexuel. La flamme
symbolise toujours I' organe g
'ni tal de l'holnmc, et Ie
foyer Ie giron férninin.
180
LE Uf.VE
Si vous trouvez étonnant que les paysages servent si
fréquemnlent dans les rêves à représenter symbolique-
lnent l'appareil génital de la femnle, laissez-vous instruire
par les mythologistes qui vous diront quel grand rôle la
terre nourricière a toujours joué dans les représentations
et les cultes des peuples anciens et à quel point la con-
ception de l'agriculture a été déterminée par ce symbo-
lisme. Vous serez tentés de chercher dans Ie langage
courant les raisons qui, dans les rêves, font de charnhre
la représentation symbolique de la femme: ne dit-on pas
(en allemand) FJ'auenzinzrner (chambre de la femme), au
lieu de Frau (femme), remplaçant ainsi la personne
humaine par l'emplacement qui lui est destiné? Noris
disons de même]a (( Sublime Porte)), désignant par cette
expression Ie sultan et son gouvernenlent; de mênle
encore Ie mot Pharaolf qui servait à désigner les souve-
rains de l'ancienne Egypte signifiait (( grande cour }
(dans l'ancien Orient les cours disposées entre les doubles
portes de la ville étaient des lieux de réunion, tout
comIne les places de marché dans l
monde classiqne).
Je pense cependant que cette filiation est un peu trop
superficielle, J e croirais plutôt que c'est en tant qu'elle
désigne l'espace dans lequell'homme se trouve enfermé
que charnbre est devenu synlbole de fern me . Le sYInbole
maÙ
on nous est déjà connu sous ce rapport; la my tho-
logie
t Ie style poétique nous autorisent à admettre
comme autres représentations symboliques de la femme:
château-fort, (orteresse, château, ville. Le doute, en ce
. .,.,.
qUI concerne cette Interpretation, nest permls que
lorsqu'on se trouve en présence de personnes ne parlant
pas allenland et, par conséquent, incapables de nous
comprendre. Or, j'ai eu, au cours de ces dernières
années, l' occasion de traiter un grand nombre de patients
étrangers et je crois me rappeler que dans leurs rêves,
malgré l'absence de toute analogie entre ces deux mots
dans leurs langues maternelles respectives, cllanzbre
signifiait toujours (ernnze (Zirnmer pour Frauenzimmer'). II
y a encore d'autres raisons d'admettre que Ie rapport
sYlnbolique peut dépasser les limites linguistiques, fait
qui a déjà été reconnu par l'interprète des rêves Schubert
(1862). Je dois dire toutefois qu'aucun de Illes rêveur
11 'ignorait totaleInent la langue allelnande, de sorte que
LE SY:\IBOL1S
IE DANS 14E R
VE
181
je dois laisser Ie soin d' établir cctte distinction aux
psychanalystes à mêlne de réunir dans d'autres pays des
observations relatives à des personnes ne parlant qu'une
senle langue.
En ce qui concerne les représentations synlboliques
de l'organe sexuel de l'holnme, il n'en est pas une qui
ne se trouve exprimée dans Ie langage courant sons une
forme comique, vulgaire ou, comme parfois chez les
poètes de l'antiquité, sous une forme poétique. Parmi
ces représentations figurent non seulement les symboles
qui se manifestent dans les rêves, mais d'autres encore,
comnle par exemple divers outils, et principalenlent la
charrue. })u reste, la représentation symbolique de
l' organe sexuel masculin touche à un domaine très
étendu, très controversé et dont, pour des raisons d'éco-
nomie, nous voulons nous tenir à distance. N ous ne
ferons quelques remarques qu'à propos d'un seul de ces
symboles hot's série : du symbole de la trinité (3). Lais-
sons de côté la question de savoir si c'est à ce rapport
symbolique que Ie nOlnbre 3 doit son caract.ère sacré,
l\Iais ce qui est certain, c'est que si des objets composés
de trois parties (trèfles à trois feuilles, par exemple) ont
donné leur forme à certaines armes et à certains
emblèmes, ce fut uniquement en raison de l
ur signifi-
cation symbolique.
La fleur de -lys française à trois branches et Ie Tri8kélè
(trois os demi-courbes partant d'un centre comnlun), ces
bizarres arnloiries de deux Hes aussi éloignées l'une de
l'autre que la Sicile et Isle of
Ian ne seraient égalenlent,
à mon avis, que des reproductions symboliques, stylisées,
de l'appareil génital de l'homme, Les reproductions de
l'organe sexuel nlasculin étaient considérées dans l'anti-
quité comme de puissants moyens de défense (Apotro-
paea) contre les ßlauvaises influences, et il faut peut-être
voir une survivance de cette croyance dans Ie fait que
Inême de nos jours toutes les alnnlettes porte-bonheur
ne sont autre chose que des sYlnboles génitaux ou sexuels.
Exan1inez une collection de ces alnuleUes portées autour
du cou en forme de collier: vous tronverez un trèfle à
quatre feuilles, un cochon, un champignon, un fer à
cheval, un.e échelle, un ramoneur de cheminées. Le trèf1
à quatre feuilIes rernplace Ie trèfle plus proprement sym-
182
LE RÊYE
bolique à. trois fcuilIes ; Ie cochon est un ancien symhole
de la fécondité; Ie chan1pignon est un symbole incontes-
table du pénis, et il est des chan1pignons qui, tel Ie Plzal-
Ius inlPudicus,doivent leur nom à leur ressemblance frap-
pante avec l'organe sexuel de l'homme
Ie fer à cheval
reproduit les contours de l'orifice génital de la femme,
et Ie ramoneur qui porte l'échelle fait partie de la collec-
tion, parce qu'il exerce une de ces professions auxquelles
Ie vnIgaire compare les rapports sexnels (voir I'Anthropo-
phyteia) , NODS connaissons déjà l'échel1e comme faisant
partie du sYlnboIisme sexuel des rêves
la langue alle-
mande nons vient ici en aide en nous Jnontrant que Ie
Iliot (( Inonter )) est employé dans un sens essentiel-
lement sexuel. On dit en allemand: (I Inonter après les
femmes)) et (( un vieux nlonteur )), .En français, oÙ le
mot allemand Sture se traduit par Ie mot lna'l'che. on
appelle un vieux noceur un (( vieux marcheur )}, Le fait
que chez beaucoup d'aninlaux l'acconplement s'accomplit,
Ie mâle étant à califourchon sur la femelIe, n'est sans
doute pas étranger à ce rapprochement.
L'arrachage d'une branche, comme représentation sym-
bolique de l' onanisme, ne correspond pas seulelnent aux
désignations vulgaires de l'acte onanique, mais possède
aussi de nombreuses analogies mythologiques. Mais ce
qui est particulièrement remarquable, c'est la représen-
tation de l'onanisme ou, plutôt de la castration envisa-
gée comnle un châtiment pour ce péché, par la chute ou
l'extraction d 'une dent: l'anthropologie nons offre en eIfet
nn pendant à cette représentation, pendant que peu de
rêveurs doivent connaitre, J e ne crois pas me tramper
en voyant dans la circoncision pratiquée chez tant de peu-
pIes un équivalent ou un
uccédané de la castration, 1\ ous
S3vons en outre que certaines tribus primitives du con-
tinent africain pratiquent la circoncision à titre de rite
de la puberté (pour céléhrer l'entrée dn jeune homme
dans l'àge viril), tandis que d'autres tribus, voisines de
celles-Ià, remplacent la circoncision par I'arrachenlent
d'une dent,
J e tern1Ïne mon exposé par ces exelnples, Ce ne sont
que des exemples; nous savons davantage là-dessus, et
vons vous imaginez sans peine combien plus variée et
intéressante serait une collection de ce genre faite, non
LE SYMBOLIS}IE DANS LE RÊVE
183
par des dilettanti C0111n1e nous, n1ais par des spécia-
Iistes en anthropologie, mythologie, Iinguistique et folk-
lore,
Iais Ie pen que nons avons dit comporte certaines
conclusions qui, sans prétendre épuiser Ie sujet, sont de
nature à faire réfléchir,
Et, tout d'abord, nons sommes en présence de ce fait
que Ie rèveur a à sa disposition Ie Inode d'expression
symbolique qu'il ne connait ni ne reconnaît à l'état de
veilIe, Ceci n'est pas moins fait pour VOllS étonner que
si vans apprerriez que volre femlne de chambre cOl11prend
Ie sanscrit, alors que vous savez pertinen1ment qn'elle
est née dans un village de Bohême et n'a jamais étudié
ceUe langne, II n'est pas facile de DOUS rcndre eOD1pte
de ce fait à l'aide de nos conceptions psyehologiques.
N ous pouvons dire seulen1ent que chez Ie rêveur la con-
naissance du symbolisme est inconsciente, qu'elle fait
partie de sa vie psychique inconsciente, Mais ceUe expli-
cation ne nons n1ène pas bien loin, Jusqu'à présent nons
n 'aviolls besoin d'admettre que des tendances incor..-
scientes, c'est-à-dire des tendances qu'on ignore momen-
tanÉ'ment ou pendant une durée plus on moins longue.
Iais cette fois il s'agít de quelque chose de plus: de con-
naissances inconscientes, de. rapports inconscients entre
certaines idées, de comparaisons inconscientes entre
divers objets, cOlnparaisons à la suite desquelles un de
ces objcts vient s'installer d'une façon permanente à la
place de l'autre, Ces comparaisons ne sont pas effectnées
chaque fois pour les besoins de la cause eUes sont faites
une fois pour toutes et toujours prètes NOlls en avons
la preuve dans Ie fait qu'elles sont identiques chez les
personnes les plus différentes, malgré les différences de
langue,
D'oÙ pent venir la connaissance de ces rapports symbp-
liques? Le langage courant n'en fournit ql1'une petite
partie, Les nombreuses analogies que peuvent offrir
d'autres domaines sont Ie pius souvent ignorées du rêvE'ur;
et ce n'est que péniblelnent que nons avons pu nous-
mêmes en réunir un certain nombre.
En denxième lieu, ces rapports symboliques n'appar-
tiennent pas en propre au rêveur ct ne caraetérisent pas
uniquement Ie travail qui s 'accolnplit au cours des rêves.
Nous savons di
jà (lue les mythes et les contes, Ie peuple
184
LE R I
VE
dans ses proverbes et ses chants, Ie langage conrant et
l'ilnagination poétique utilisellt Ie mème symbolisla
,
Le domaine du symbolisnle est extraordinairement grand
et Ie symbolisme des rêves n' en est qu 'une petite province;
et rien n'est moins indiqué que de s'attaquer au problènlo
entieren partantdu rêve,Beauconp des Rymboles employés
ailleurs ne se manifestent pas dans les rêves ou ne s'y
manifestent que raren1ent; et quant aux symboles des
rêves, il en est beau coup qu'on ne retrouve pas aillellrs
ou qu 'on ne retrouve
ainsi que vons l'avez vu, que çà et
là. On a I Ïmpression d'être en présence d'un mode d'ex-
pression ancien, mais disparn, sauf quelques restes dis-
sélninés dans différents dOluaines, les nns ici, les autr
3
ailleurs, d'autres encore conservés, sons des formes légè-
rement modifiées, dans pinsieurs domaines, Je lne SOH-
viens à ce propos de la fantaisie d'un intéressant aliénè
qui avait imaginé l'existence d'une (( langue fondamen-
tale)) dont tons ces rapports synlboliques étaient, à son
avis, les survivances.
En troisiènle lieu, vous devez trouver surprenant que
Ie synlbolisme dans tous les autres domaines ne soit pas
nécessairelnent et uniquement sexuel, alors que dans leg
rêves les symboles servent presque exclusivement à l'ex-
pression d'objets et de rapports sexuels, Ceci ntest pas,
facile à expliquer non plus. Des symboles primitivenlent
sexuels auraient-ils reçu dans la suite une autre applica-
tion, et ce changement d'application aurait-il entraîné
peu à peu lenr dégradation, jusqu'à la disparition de leur
caractère symbolique? nest évident qu'on ne peut
répondre à ces questions tant qu'on ne s'occupe que du
synlbolisme des rêves. On doit seulement maintenir Ie
principe qu'il existe des rapports particulièrem
nt étroits
entre les symboles véritables et la vie sexuelle,
Nous avons reçu dernièrement, concernant ces
rapports, une importante contribution, Un linguiste,
L H, Sperber (d'Upsala), qui travaill
indépendamment
de la psychanalyse, a prétendu que les besoins sexuels
ont joué un rôle des plus importants dans la naissanc(
et Ie développenlent de la langue, Les premiers sons arti-
culés avaient servi à comnluniquer des idées et à appeler
Ie partenaire sexuel
le développemf'!nt u]térieur des
racines de la langue avait accolnpagné I/organißation du
LE SYMEOLISME UAXS LE RI1YE
185
travail dans l'humanité pdmitive. Les travaux étaient
-efrectués en comnlun et sons l'accompagnelnent de mots
et d'expressions rythn1Îquelnent répétés. L'intérêt sexuel
s'était ainsi déplacé pour se porter sur Ie travail. On
(lirait que l'holnme primitif ne s'est résigné au travail
(Iu'en en faisant l'équivalent et la substitution de l'activité
Bexuelle. C'est ainsi qne Ie mot lancé au cours du travail
en comnlun avait deux sens, l'un exprimant l'acte sexuel,
l'autre Ie travail actif qui était assimilé à cet acte. Peu à
pen Ie mot s'est détaché de sa signification sexuelle pour
'aUacher définitiveluent an travail. II en fut de Dlême
chez des générations ultérieures qui, après avoir inventé
un mot nouveau ayant une signification sexuelIe, l'ont
appliqné à un nouveau genre de travail. De nombreuses
racines se seraient ainsi formées, ayant toutes une ori-
gine sexuelle et ayant fini par abandonner leur significa-
tion sexuelle. Si ce schéma que nous venons d'esquisser
est exact, il nous ouvre une possibilité de comprendre
Ie symbolisme des rêves, de conlprendre pourquoi Ie
rêve, qui garde quelque chose de ces anciennes cøndi-
tions, présente tant de sYlnboleß se rapportant à la vie
sexuelle, pourquoi, d'une faron générale, les armes et
les ontiIs servent de symboles masculins, tandis que les
ètoffes et les objets travaillés sont des symboles fémi-
nins. Le rapport synlbolique serait une survivance de
l'ancienne identité de mots; des objets qui avaient porté
autrefois les mêmes noms que les objets se rattachant à
la sphère et à la vie génitales apparaîtraient maintenant
dans les rêves à titre de synlboles de ceUe sphère et de
cette vie.
Toutes ces analogies évoquées à propos du symbolisme
des rêves vous permettront de vous faire une idée de la
psychanalyse qui apparait ainsi comme une discipline
d'un intérêt général, ce qui n'est Ie cas ni de Ia ps)
cho-
logie ni de la psychiatrie. Le travail psychanalytique
nous met en rapport avec une foule d'autres sciences
moraJes, telle que la mythologie, la linguistique, Ie folk-
lore, la psychologie des peuples, la science des religions,
dont les recherches sont susceptibles de nous fournir
Jes données les plus préciellses. Aussi ne trouverez-vous
pas étonnant que Ie mouvement psychanalytique ait
ahouti à la création d'un périodique consacré unique-
186
LE RÊYE
Dlent à l'étude de ces rapports: je veux parler de la revue
Irna!Jo, fondée en 19 [2 par Hans Sachs et Otto Rank.
Dans tous ses rapports avec les autres sciences, la psy-
chanalyse donne plus qu'elle ne reçoit. Certes, les
résultats souvent bizarres annoncés par la psychanalyse
deviennent plus acceptables du fait de leur confirluation
par les recherches effectuées dan5 d'autres dOJnaines;
mais c'est la psychanalyse qui fournit les lnéthodes
techniques et établit les points de vue dont l'applieation
doit se Jllontrer féconde dans les autres sciences, La
recherche psychanalytique d_écouvre dans la vie psychi-
que de l'individu humain des faits qui nous permettent
de résoudre ou de mettre S011S leur vrai jour plus d'une
énigme de la vie collective des homInes,
l\Iais je ne vous ai pas encore dit dans queUes circon-
stances nous pouvons obtenir la vision la plus profonde
de cette présun1ée (( langue fondan1entale >>, quel est Ie
domaine qui en a eonservé les restes les plus nombreux,
Tant que VOllS ne Ie saurez pas, il vous sera impossible
de vous rendre compte de tonte l'importance du sujet
Or, ee domaine est eelui des névroses ; ses matériaux sont
eonstitués par les symptôlnes et autres manifestations
des sujets nerveux, symptômes et Inanifestations dont
l'e,xplication et Ie traitelnent fOfinent précisément l'ohjet
de la psychanalyse,
1on quatrième point de vue no us ran1ène done à notre
point de départ et nous oriente dans la direction qui nous
est tracée. Nons avons dit qu'alors même que la censure
des rêves n'existerait pas, Ie rêve ne no us seraÏt! pas plus
intelligible, car nous aurions alors à résoudre Ie problèrne
qui eonsiste à traduire Ie langage symbolique du rêve
dans la langue de notre pensée éveiIlée. Le syrnbolisrrlc
est done un autre facteur de déformation des rêves, indé-
pendant de la censure.
lais nous pOllvons supposer qu'il
est COlllffiode pour la censure de se servir du syn1holisnle
qui eoncourt au même but: rendre Ie rêve bizarre et
ineon1 préhensible.
L'étude ultérieure du rêve peut nous faire déeouvrir
encore un autre faeleur de défornlation, l\1ais je ne venx
pas quitter la question du sYInbolisine sans VOllS rappeler
une fois de plus l'-attitude énigu1atique quc les personnes:
cultivées ont eru devoir adopter à son égard: attitud
LE SY
IBOLISl\IE DAXS LE R.ÈVE
18 7
toute de résistance, alors que l'existence du symbolisnle
est démontrée avec certitude dans Ie lnythe, la religion,
l'art et la langue qui sont d'un bout à l'autre pén
trés
de symboles. Faut-il voir la raison de cette attitude dans
les rapports que nous avons établis entre Ie symbolisrne
des rêves et la sexualilé?
CHA PITR S XI
L'ÉLABORATION DU nÊVE
Si vous avez rénssi à vous faire une idèe du méca-
nisme de la censure et de la représentation synlholique,
vous serez à même de cOlnprendre Ia plupart des rêves,
sans toutefois connaître it fond Ie Jnécanisrne de la dé-
forJnation des rêves, Pour comprendre Ies rêves, vous
vous servirez en eIfet des deux techniques qui se COln-
pIètent mutuellement : vous ferez surgir chez Ie rêveur
des souvenirs, jusqu 'à ce que vous soyez amené de la
substitution an substrat même du rêve, et vons rempIa-
cerez, d'aprè_s vos connaissances person nelles, les sym-
boles par leur signification, Vous vons trouverez, au
.cours de ee travail, en présence de certaines incerti-
tudes',l\fais il en sera question plus tard.
ous pouvons maintenant reprendre un travail que
nous avons essayé d'aborder antérieuren1ent avec des
moyens insuffisants, Nous voniions notamment établir
les rapports existant entre les éléments des rêves et leurs
substrats et nous avons trouvé que ces rapports étaient
au nombre de quatre : rapport d'une partie au tout,
approximation ou allusion, rapport symbolique et repré-
sentation verbale plastique, NOlls allons entreprendre Ie
Jnême travail sur une échelle plus vaste, en comparant
Ie contenu manifeste du rève dans son ensemble au rêve
latent tel que nous Ie révèIe l'interprétation,
J'espère . qu'il ne vous arrivera plus de confondre Ie
rève manifeste et Ie rêve latent. En maintenant cette
distinction toujours présente à l'esprit, vous aurez ga-
gné, au point de vue de la cOJupréhension des rèves,
plus que la plupart des lecteurs de ma Traumdeutun.?
Laissez-moi vons rappeler que Ie travail qui transforme
]e rêve latent en rêve manifeste s'appelle élaboration du
r
ve. Le travail opposé, celui qui veut du rève manifeste
l'ÈLABORATIOX DU Rf
YE
18g
arriveI' au rêve latent, s'appelle travail d'inte1'prétation.
Le travail d'interprétation cherche à supprimer Ie travail
d'élaboration, Les rêves du type infantile, dans lesquels
nous avons reconnu sans peine des réalisa tions de dé-.
sirs, n'en ont pas moins subi une certaine élaboration,
et notamment la transformation du désir en une réalité,
et Ie plus souvent aussi ceUe des idées en images vi-
suelles, Ici nous avons besoin, non d'nne intcrprétation,
mais d'un simple coup d'æil derrière ces deux transforma-
tions. Ce qui, dans les autres rêves, vient s'ajouter an
travail d'élaboration, constitue ce que nous appelons la
déformation du rêve, et celle-ci ne pent èt:.'e supprimée
que par notre travail d'interprétation.
...-\yant eu l'occasion de cOll1parer un grand nombre
d'interprétations de rêves, je Sl1is à nlême de vans
exposer d 'une fa<:on synthétique ce que Ie travail d' éla-
boration fait avec les matériaux des idées latentes des
rêves. J e vous prie cependant de ne pas tireI' de conclu-
sions trop rapides de ce que je vais vons dire. J e vais
seulement vous présenter une description qui demande
à être écoutée avec une,.. calme attention.
Le premier effet du travail d'élaboration d'nn rêve
consiste dans la condensation de ce dernier, N ous vou-
Ions dire par là que Ie contenu du rêve manifeste est
plus petit que celui dn rêve latent, qu'il représente par
conséquent une sorte de traduction abrégée de celui-ci.
La condensation peut parfois faire défaut, mais eUe
existe d'nne façon générale et est souvent considérable.
On n'observe jalnais Ie contraire, c'est-à-dire qu'il n'ar-
rive jamais que Ie rève n1anifeste soit plus étendu que Ie
rêve latent et ait un contenu plus riche. La condensa-
tion s'effectue par un des trois procédés snivants : 1 0 cer-
tains éléments latents sont tout simplement éliminés;
2 0 !e rêve manifeste ne re<:oit que des fragments de cer-
tains ensembles du rêve latent; 3 0 des éléments latents
ayant des traits con1lnuns se trouvent fonaus ensemble
dans le rêve manifeste.
Si vons Ie voulez, vous pouvez réservcr Ie tcrInc
<< condensation )) à ce dernier procédé sell!. Ses effets
sont particulièren1ent faciJes à dén10ntrer. En vons re-
n1émorant vos propres rêves, vons trouverez facilen1ent
des cas de condensation de plusieurs personnes en una
".fE'VD.
I'
19 0 LE RÊVE
seule. Dne personne COIllposée de ce genre a l'aspect de
A
est mise comme B, fait quelque chose qui rappelle C,
ct avec tout cela nous savons qu'il s'agit de D. Dans ce
Inélange, se trouve naturellement Illis en relief un carac-
tère on attribut commun a
x quatre personnes. On peut
de même former un composé de plusieurs objets ou loca-
lité
, à la condition que les objets ou les Iocalités en
question possèdent un trait ou des traits communs que
Ie rêve late!!t accentùe d'une façon particulière. II se
forme là comme une notion nouvelle et éphémère ayant
pour noyau l'élément comIllnn. De la superposition des
unités fondues en un tout composite résulte en général
une image aux contours vagues, analogue à celle qu 'on
obtient en tirant plusieurs photographies sur la même
plaque. Le travail d' élaboration do it ètre fortement inté-
re::;sé à la production de ces formations composites, car
il est facile de trouver que les traits communs qui en
sont la condition sont créés intentionnellement là OLl ils
font défaut, et cela, par exemple, par Ie choix de I'expres-
sion verbale pour une idée, Nous connaissons déjà des
condensations et des formations conlposites de ce
genre; nous les avons vus notamment joner un certain
rôle dans certains cas de lapsus. Rappelez-vous Ie jeune
homme qui voulait hegleit-di!Jen (mot composé de
beglel'ten, accompagner, et heleidigen, manquer de
respect) une daille. 11 existe en outre des traits d'esprit
dont la technique se réduit à une condensation de ce
genre. !\lais, abstraction faite de ces cas, Ie procédé en
question apparaît comme tout à fait extraordinaire et
bizarre. La formation de personnes composites dans les
rêves a, il est vrai, son pendant dans certaines créations
de notre fantaisie qui fpnd souvent ensemble des élé-
ments qui ne se trouvent pas réunis dans l'expél'ience:
tels les centaures et les animaux légendaires de la 111ytho-
logie ancienne ou des tableaux de Böcklin. D'ailleurs,
l'imagination (( créatrice )) est incapable d'Ìnven1er quoi
que ce soit : eUe se contente de réunir des éléments
séparés les uns des autres. Mais Ie procédé mis en æuvre
par Ie travail d'élaboration présente ceci de particulier
que ]es lllatériaux dont il dispose consistent en idées,
dont certaines peuvent être indécentes et inacceptables,
mais qui sont to utes formées et exprimées correctement
L ;ELABORATION DU RÊYE
Igl
Le travail d'élaboration donne à ces idées une autre
forme, et il est remarquable et inconlpréhensible que
dans cette transcription ou traduction comme en une
autre langue il se serve dn procédé de la fusion ou de la
combinaison, Vne traduction s'applique généralement
à tenir compte des particularités du texte et à ne pas
confondre les similitudes. Le travail d'élaboration, au
contraire, s'efI'orce à condenser deux idécs différentes,
en cherchant, comme dans un calembour, un nlot à plu-
sieul's sens dans lequel puissent se rencontrer les deux
idées, II ne faut pas se hâter de tirer des conclusions de
cette particularité qui peut d'ailleurs devenir importante
pour la conception du travail d' élaboration.
Bien que la condensation rende Ie rêve obscur, on n'a
cependant pas I'inlpression qu'elle soit un eIfet de la
censure. On pourrait plutõt lui assigner des causes mé-
caniques et économiques; mais la censure y trouve son
compte quand même.
Les effets de la condensation peuvent {
tre tout à. fait
extraordinaires. Elle rend à l' occasion possible de réunir
dans un rêve manifeste deux séries d'idées latentes tout
à fait difl'érentes, de sorte qu'on peut obtenir une inter-
prétation apparemment satisfaisante d'un rêve, sans
s'apercevoir de la possibilité d'une interprétation au
deuxième degré.
La condensation a encore pour eITet de troubler, de
compliquer les rapports entre les éléments du rêve
latent et ceux du rêve manifeste. C'est ainsi qu'un élé-
Inent manifeste peut correspondre simultanément à plu-
sieurs latents, de nlême qu'un élémcnt latent peut parti-
cipel" à plusieurs manifestcs : il s'agirait done d'une sorle
de croiselnent. On constate égalelnent, au cours de l'in-
terprétation d'un rêve, qne les jdées snrgissant it propos
d'nn élément manifeste ne doivent pas être utilisécs au
fur et à mesure, dans l'ordre de leur succession. II fant
souvent attendre jllsqu'à ce que tout Ie rêve ait reru son
interprétation.
Le travail d'élaboration opère donc une transcription
pen commune des idées des rêves; une transcription
qui n'est ni une traduction mot à mot on signe par signe,
ni un choix gu
dé par une certaine règle, comme 10rs-
qu'on ne reproduit que les consonantes d'un mot, en
tg2 tE RÊV
omettant les voyelles, ni ce qu'on pourrait appeler un
relnplacement, comme lorsqu'on fait tonjours ressortir
un élément aux dépens de plusieurs autres: nous nous
trouvons en présence de quelque chose de tout à fait
différcnt et beaucoup plus compliqué.
Un autre effet du travail d'élaboration consiste dans Ie
d/>placement, Celui-ci nous est heureusement déjà connu ;
nous savons notamment qu'il est entièrement l'æuvre de
la censure des rêves, Le déplacement s'exprime de deux
manières : en premier lieu, un élément latent est renl-
pIacé, non par un de ses propres éléments constitutifs,
n1ais par quelque chose de plus éloigné, donc par une
allusion; et, en deuxième lieu, l'accent psyehique est
transféré d'un élément important sur un autre, pen
ÏJnportant, de sorte que Ie rêve reçoit un autre centre et
apparaît étÍ'ange.
Le remplacement par une allusion e?,iste également
dans notre pensée éveillée, mais avec une certaine diffé-
rence. Dans la pensée éveillée, l'allusion doit être facile-
ment intelligible, et il do it y avoir entre l'allusion et la
pensée véritable un rapport de contenu. Le trait d'esprit
se sert souvent de l'allusion, sans observer Ia condition
de l'association entre les contenus; il rcmplace cette
association par une association extérieure peu usitée,
fondée sur la similitude tonale, sur la multiplicité des
sens que possède un mot, ëtc. II observe cependant ri-
goureusement Ia condition de l'intelligibilité; Ie trait
d'esprit manquerait totalement son eITet si l'on ne pou-
yait ren10nter sans difficulté de l'allusion à son objet.
Iais Ie déplacelnent par allusion qui s'effectue dans Ie
rêve se soustrait å ces deux liInitations. Ici l'allusion ne
présente que des rapports tout extérieurs et très éloignés
avec l'élélnent qu'elle remplace; aussi est-eUe inintelli-
gible, et lorsqu'on veut remonter à l'élément, l'interpré-
tation de l'allusion fait l'impression d'un trait d'esprit
raté ou d'une explication forcée, tirée par Ies cheveux. La
censure des rêves n'atteint son but que Iorsqu 'cUe réussit
à rendre introuvable Ie chen1in qui conduit de l'allusion
à son substrate
Le déplacement de I'accent constitue le nloyen par
excellence de l'expression des pensées. N"ous nous en
servons parfois dans la pensée éveillée, pour produire
L'ÉLABORATIOX DU nJ
YE
19 3
un eifet conlique. Pour vous donneI' une idée de cet eifet,
je vOUS rappellerai l'anecdote suivante : il y avait dans un
village un maréchal-ferrant qui s'était rendu coupable
d'un crime grave. Le tribunal décida que ce crime de-
vait être expié ; Dlais conIIne Ie maréchal-ferrant était Ie
seul dans Ie village et, par conséquent, indispensable, et
que, par contre, il y avait dans Ie même village trois
taiIlpl1rs. ce fut un de ceux-ci qui fut pendu å la place du
maréchal.
Le troisième eifet du travail d'élaboration est, au point
de vue psychologique, Ie plus intéressant. II consiste en
une transformation d'idées en ilnages visuelles, Cela ne
veut pas dire que tous les éléInents constitutifs des idées
des rêves subissent cette transformation; beaucoup
d'idées conservent leur forme et apparaissent comnle
telles ou à titre de connaissances dans Ie rève manifeste ;
d'un autre côté, les images visuelles ne sont pas la senle
fornle que revêtent les idées. II n'en reste pas moins que
les j lnages visuelles j ouent un rôle essentiel dans la forma-
tion des rêves. Cette partie du travail d'élaboration est
la plus constante; nous Ie savons déjà, de lnênle que
nous connaissons déj à la (( représentation verbale plas-
tique )) des éléments individuels d'un rêve.
II est évident que cet eIfet n'est pas facile à obtenir.
Pour vous faire une idée des difficultés qu'il présente,
imaginez-vous que vous ayez entrepris de rell1placer un
leader- article politique par une série d'illustrations,
c'est-à-dire de remplacer les caractères d'imprimerie par
des signes figurés. En ce qui concerne les personnes et
les objets concrets dont il est question dans cet article,
il vous sera facile et, peut-êtl
e, Jnêlne cOinmode de les
remplacer par des images, mais vous vous heurterez aux
plus grandes difficultés dès que vous aborderez la repré-
sentation concrète des mots abstraits et des parties du
discours qui exprinlent les relations entre les idées :
particules, conjonctions, etc. Pour les 1110tS abstraits,
VOllS pourrez vous servir de toutes sortes d'artifices.V ous
chercherez, par exemple, à transcrire Ie texte de l'article
sous une autre forme verbale peu usitée peut-être, mais
contenant plus d'éléInents concrets et susceptibles de
représentation. V ous vons rappellerez alors que la plu-
part dC8 luotS abstraits sont des Inots qui furent autl'C-
'94 LE RÊV
fois concrets et VOllS chercherez, pour autant que VOliS le
pourrez, à reInonter à leur sens prinlitivelnent concret.
V ous serez, par exenlple, enchantés de pouvoir repré-
senter la (( possession )) (Besilzen) d'un objet par sa signi-
fication concrète qui est celle d'être ass-is sur (darauf-
sÙzen) cet objet. Le travail d'élabora-tion ne procède pas
autrenlent. A une représentation faite dans ces condi-
tions il ne faut pas deluander nne trop grande précision.
Aussi ne tiendrez-vous pas rig.ueur au travail dl'élabora-
tion s'il remplace un élément aussi difficile à exprimer à
l'aide d'images concrètes que l'adultère (Eheb'puch) 1 par
nne fracture du bras (A'J'''lnbruch) 't. Connaissant ces dé-
tails, VOliS pourrez dans nne certaine mesure corriger
I, Ehebruch, littéralement : rupture de mariage.
2. Pendant que je corrigeais les épreuves de ces feuilles, il m'est tombé
par hasard sons les yeux un fait divers que je transcris ici, parce qu'il apporte
une con6.rmation inattendue aux considérations qui précèùent :
Le Châtiment de Dieu.
Fracture de bras (Armbruch) comme expiation pour un adultère (Ehebruch),
La femme Anua 1'1.." épouse d'un réserviste, dépose contre la femme Clé
mcntine K. '. une plainte en adultère, Elle dit d'ans sa plainte que la femme
K... av.,it entretenu avec 1\1... des relations coupabJes, alors que son propl'e
mari était sur Ie front d'où it lui cnvoyait même 70 couronnes par mois, La
femme K... avait déjà reç'l du mari de la plaignante beaucoup d'argent, alors
que la plaig.nanle elle-mème et son enfant souffrent de la faim et de la misère.
Les cílmal'ades de M.., ont rapporl{- à la plaignante que sou maTi a fréqnenté
avec la femme K.., des débits de vin où ilt'estait jusqu'à une heure tardive de
la nuit. Une fois mème la femme K,.. a demandé au mari de la plaignante,
en présen('e de plusieurs fantassins, s'il ne se déciderait pas bientôt à quitter
sa (( vieille )), pour venir vivre avec' elle. La logeuse de K... a souvent vu
Ie mari de la plai
mmte dans Ie logement de sa mílÎtresse, en tenue plus
que négligée. - Devant un juge de Leopoldstadt, la femme K.., a prétendu
hier !'Ie pas connaître M... et nié par conséquent et à plus forte raison to utes
relations intimes avec lui,
Mais Ie témoin Albel,tin
M.,. déposa qu'elle avait surpris la femme K...
en train d'embrasser Ie mari de la plaignante.
Déjà cntendu au cour& d'une séance antérieure à titre de témoin, 1\1".
avait à son tour, nié toutes relations avec la femme K.., l\Iais hier Ie juge
recoi
une leUre dans laqnelle M,.. retire son témoignage fait précédemment
et ðavoue avoir eu la femme K,.. pour maîtresse jusqu'au mois de juin del'-
nier, 8'il û nié toutes rclations ayec ceLte femme, lors du précédent interroga-
lOire, ce fut p"r('e qu'elle était venue Ie trouver et l'avait supplié à genoux de
la sauveI' en n'avouílnt rien. (( Auiourd'hui, écrivait Ie témoin, je me sens
forcé à dire au tribunal toute la vérité car, m'étant frílcturé Ie bras gauche,
je considèt>e cet accident comme un chàtiment qne Dteu m'inflige pour mon
péché. )) , ,
Le juge ayant constílté que PactIon pumssahle remont;:l1t a plus d'nne
année, la plaignante a retiré sa plainte et l'inculpée a bénHìcié d'UD non.
lieu.
L'tLABORATIO
nu RÊVE
19 5
........
les maladresses de l'écriture figurée lorsqu'elle est ap-
pelée à remplacer l'écriture verbale.
l\Iais ces moyens auxiliaires manquent lorsqu'il s'agit
de représenter des parties du discours qui expriment des
relations entre des idées : parce que, pour' la raison
que, etc. Ces éléments du texte ne pourront donc pas
être transformés en images. De même Ie travail d' élabo-
ration des rêves réduit le contenu des idées des rêves à
leur Dlatière brute faite d'objets et d'activités.V ous devez
être contents si vous avez Ia possibilité de traduire par
une plus grande finesse des iJnages les relations qui ne
sont pas susceptibles de représentation concrète. C'est
ainsi en effet que Ie travail d'élaboration réussit à expri-
Iller certaines parties du contenu des idées latentes du
rêve par les propriétés formelles du rêve manifeste, par
Ie degré plus ou moins grand de clarté ou d'obscurité
qu'il lui imprime, par sa division en plusieurs frag-
ments, etc. Le nOlnbre des rêves partiels en lesquels se
décompose un rêve latent correspond généraielnent au
norùbre des thèmes principaux, des séries d'idées dont
se compose ce dernier; un bref rêve préliIninaire joue
par rapport au rêve principal subséquent Ie rôle d'une
introduction ou d'une motivation; une idée secondaire
venant s'ajouter aux idées principales est reInplacée dans
Ie rêve manifeste par un chang-elnent de scène intercalé
dans Ie décor principal dans lequel évoluent Ieß événe-
lnents du rêve latent. Et ainsi de suite. La fornle même
des rêves n'est pas dénuée d'ilnportance et exige, eUe
aussi, une interprétation. Plusieurs rêves se produisant
au cours de la même nuit présentent souvent la même
importance et témoignent d'un effort de maîtriser de plus
en plus une excitation d'une intensité croissante. !)ans
un seul et mênle rêve, un élément particulièrement difIì-
cile peut être représenté par plusieurs syulboles, par des
(( doublets )).
En poursuivant notre confrontation entre les idées des
rêves et les rêve;; manifestes qui Ies renlplacent, nons
apprenons une foule de choses auxquelles no us ne nous
attendions pas; c'est ainsi que nous apprenons, par
exemple, que l'absurdité même des rêves a sa significa-
tion particulière. On peut dire que sur ce point l'opposi
tion entre la conception médicale et la conception psycha-
Ig6 LE RÈVE
nalytique du rêve atteint un degré d'acuIté tel qu'elle
devient à peu près absolue. D'après la première, Ie rêve
serait absurde, parce que l'acti,'ité psychique dont il est
l'effet a perdu toute faculté de fOI'IllUler un jugernent
critique; d'après notre conception, au contraire, Ie rêve
1cvient aLsurde dès que se trouve exprilnée la critique
contenue dans les idées du rêve, dès que se trouve for-
IllUlé Ie j ugement : c' est absurde. \r ous en avez un bon
exelnple dans Ie rêve, que vous connaissez déjà, relatif à
l'intention d'assister à une représentation théâtrale (trois
hilJets pour I florin 50), Le jugeillent formulé à cette
occasion était : ce fut 'line absurdité de se marier si tôt.
N ous apprenons de mên1e, au cours du travail d'inter-
prétation, ce qui correspond aux doutes et incertitudes si
souvent exprimés par Ie rêvenr, à savoir si un certain
élément donné s'est réellen1ent manifesté dans Ie rêve, si
c'était bien l'élélnent allégué ou snpposé, et non un autre.
Rien dans les idées latentes du rêve ne correspond géné-
ralen1
nt à ces doutes et incertitudes; ils sont llnique-
ment l'effet de la censure et doivent être considérés
comIne correspondant à une tentative, partielleu1ent
réussie, de suppression, de refonlement.
Une des constatations les plus étonnantes est celle
relative à la manière dont Ie travail d'élaboration traite
les oppositions existant au sein du rêve latent. Nous
savons déjà que les éléments analogues des Illatérianx
latents sont reluplacés dans Ie rêve manifcste par des
condensations. Or, les contraires sont traités de la même
manière que les analogies et sont exprin1és de préfércnce
par Ie même élén1cnt manifeste, C'est ainsi qn'un élélnent
du rêve manifeste qui a son contraire pent anssi bien
signifier lui-lnêlne que ce contraire, on l'un et l'autre à la
fois ; ce n'est que d'après Ie sens général que nous pOllvons
décider notre choix quant à l'interprétation, C'est ce qui
explique qu'on ne trouve pas dans Ie rêve de représenta-
tion, univoque tout au llloins, du (( non )).
Cette étrange manièl
e d'opérer qui caractérise Ie tra-
vail d'élaboration trouve une heureu=:;e analogie dans Ie
développement de la langue, Beaucoup de linguistes ont
constaté que dans les Iangues les plus anciennes les
oppositions: fort-faible, clair-obscur, grand-petit sont
exprilnées par Ie lnêlne radical (({ Opposition de sens
L':f
L_\nORATION DU R
VE
191
dans les mots prin1Ítifs ))), C'est ainsi que dans Ie vicil
égyptien ken signifiait primitiven1cnt (ort et faible. Pour
éviter des malentendus pouvant résulter de l'emploi de
mots a ussi alnbivalents, on avait recours, dans le langage
parlé, à une intonation et à un geste qui variaient avec Ie
sens qu'on youlait donneI' au mot; et dans l'éeriture on
faisait suhTe Ie mot d'llll (( déterminatif )), c'est-à-dire
d 'une in1age qui, elle, n'était pas destinée à être pronoIl-
cée. On écrivait done A'>en-fort, en faisant suivre Ie 1110t
d'une inlage représentant la figurine d'un hOlnnle
redressé; et on écrivait ken-faible, en faisant suivre Ie
mot de la figurine d'nn homlne nonehalamment aecroupi.
C'est seulement plus tard qu'on a obtenu, à la suite de
légères modifications imprimées au mot primitif, une
désignation spéciale pour chacun des contraires qu'il
englobait, On arriva ainsi à dédoubler ken (fort-faible),
en I
..en-fort et lien-faible. Quelques langues plus jeunes et
certaines langues vivantes de nos jours ont conservé de
nOluureuses traces de cette primitive opposition de sens.
Je vous en citerai quelques exemples, d'après C. Abel
( 1884).
Le latin présente toujours les mots ambivalents SUl-
vants :
allus (haut, profond) et sacep (saeré, dalnné).
Voici quelques exemples de modification8 du même
radical:
clamare (crier) ; claln (silencieux, doux, secret);
siccus (see); succus (suc).
Et en allemand:
stimme (voix); sturnm (muet).
Le rapprochement de langues parentes fournit de nom-
breux exemples du même genre:
Anglais; lock (fermer); allemand: Loch (trou), Lücke
(lacllne) ;
Anglais : cleave (fendre) ; allemand: klehen (coller).
Le mot anglais without, dont Ie sens littéral est al
ec-
sans, n'est employé aujourd'hui qu'au sens sans; que Ie
mot with fût employé pour désigner non seulement
une adjonction, mais aussi une sonstraction, c'est ce que
prouvent les mots composés wit
ldJ"aw, witlllloid. II en
est de rnême du mot allemand wiedel
Une au.tre particularité encore du travail d'élaboralion
Ig8
LE RÊVE
trouve son pendant dans Ie développement de la langue. i
Dans l'ancien égyptien, comme dans d'autres langues
plus récentes, il arrive souvent quc, d'une langue à l'au-
tre, Ie mêlne mot présente, pour Ie rnême sens, les sons
rangés dans des ordres opposés. V oici quelques exenlples
tirés de la comparaison entre l'anglais et l'allemand :
Topf(pot) - pot; hoat (bateau) - tuh; flu'pry (se pres-
ser) - Ruhe (repos); Balken (poutre) - Klohen (bûche),
cluh; wait (attendre) - tiiuwen.
Et la comparaison entre Ie latin et l'allemand donne:
capere (saisir) - packen ; ren (rein) - Niere.
Les inversions dans Ie genre de celles-ei se produisent
dans Ie rêve de plusieurs maniòres différentes. Nous
connaissons déjà l'inversion du sens, Ie rc"nlplacement
d'un sens par son contraire. II se produit, en outre, dans
les rêves, des inversions de situations, de rapports entre
deux personnes, comme si tout se passait dans un
(( n10nde renversé )). Dans Ie rêve, c'est Ie lièvre qui fait
souvent la chasse au chasseur, La succession des événe-
Dlents subit également une inversion, de sorte que la
série antécédente ou causale vient prendre place après
celle qui normalement devrait Ia suivre, C'est comme
dans les pièces qui se jouent dans des théâtres de faire
et où Ie héros tombe raide mort, avant qu'ait retenti dans
la coulisse Ie coup de feu qui do it Ie tuer. II y a encore
des rêves où l'ordre des élélnents est totalement inter-
verti, de sorte que si l'an veut trouver leur sens, on doit
les interpréter en cOIIunençant par Ie dernier élément,
pour finir par Ie premier, \T ous vous rappelez sans doute
nos étude
sur Ie synlbolisme des rèves où nous avons
montré que se plonger ou tom,ber dans l'eau signitìe la
même chose que sortir de l'e&u, c'est-à-dire accoucher
ou naître, et que grimper sur une échelle ou monter un
escalier a Ie même sens que descendre l'un ou l'autre.
On aperçoit facilement les avantages que la déformation
des rêves peut tireI' de cette liberté de représentation.
Ces particularités du travail d'élaboration doivent être
considérées comme des traits archa'iques. Elles sont éga-
lement inhérentes aux anciens systènles d'expression,
aux anciennes langues et écritures oÙ elles présentent
les mêmes difficultés dont il set"a encore question plus
tard, en rapport avec quelclues renlarques critiques.
L'ÉL\BORAT10X DU nÊVE
199
Et, pour ternliner, formulons quelq'-les considérations
sl.Ipplémentaires, Dans Ie travail d'élaboration, il s'agit
évidenunent de tran:::;former en images concrètes, de pré-
férence de nature visuelle, les idées latentes conçues
verbalement. Or, toutes noa idées ont pour point de
départ des images concrètes ; leurs premiers matériau:\.,
leurs phases prélin1inaires sont constitués par des inl-
pressions sensorielles ou, plus exactement, par les
images-souvenirs de ces impressions. C'est seulement
plus tard que des nlots ont été attachés à ces irnages et
reliés en idées. Le travail d'élaboration fait done subir
aux idées une marche régressive, un développement rétro-
grade et, au cours de cette régression, doit disparaître
tout ce que Ie développement des images-souvenirs et
leur transformation en idées ont pu apporter à titre de
nouvelles acquisitions.
Tel serait donc Ie travail d'élaboration des rêves. En
présence des processus qu'il nous a révélés, notre intérêt
pou::.' Ie rêve manifeste a forcélnent reculé à l'arrière-
plan. Mais comme Ie rève lnanifeste est la seule chose
que nous connaissions d'une faron directe, je vais lui
consacrer encore quelques remarques.
Que le rêve manifeste perde d'importance à nos yeux,
rien de plus nature!. Peu nous importe qu'il soit bien
composé ou qu'il se laisse dissocier en une suite d'images
isolées, sans lien entre elles. Alors mèlne qu'il a une
apparence significative, nous savons que celle-ci doit son
origine à la déformation du rêve et ne présente pas,
avec Ie contenu interne d u rêve, pIlls de rapport .orga-
nique qu'il n'en existe entre la façade d'une église ita-
lienne et sa structure et son plan, Dans certains cas, cette
façade du rêve présente, elle aussi, une signification
qu'elle emprunte à ce qu'elle reproduit sans déformation
ou à peine déforlné un élément constitutif important des
idées latentes du rêve. Ce fait nous échappe cependant
tant que nous n'avons pas effectué l'interprétation du
rêve qui nous permette d'apprécier Ie degré de déforrna-
tion, Un doute analogue s'applique au cas où deux élé-
ments du rêve semhlent rapprochés au point de se trouver
en contact intime. On peut tirer de ce fait la conclusion
.que les éléments correspondants du rêve latent doivent
égalelnent être rapprochés, mais dans d'autres cas il est
900
LE RÊYE
possible de constater que les éléluents unis dans les idées
latentes sont dissociés dans Ie rêve manifeste.
On doit se garder, d'une façon générale, de youloir
expliquer une partie du rêve Inanifeste par una autre,
comme si Ie rêve était conçu comme un tout cohérent et
formait une représentation pragmatique, Le rêve res-
semble plutôt, dans la majorité des cas, à une Inosaïque
faite avec des fragments de difl'érentes pierres réunis par
un ciment, de sorte que les dessins qui en résultent ne
correspondent pas du tout aux contours des min
raux
auxquels ces fraglnents ont été empruntés, II existe en
effet une élahoration secondaÙ.e des rèves qui se charg
de transformer en un tont à pen près cohérent les don-
nées les plus inlmédiates du rêve, ßlais en rangeant les
rnatériaux dans un ordre souvent absolunlent inconlpré-
hensible et en les complétant là où eela paraìt nécessaire.
D'autre part, il ne faut pas exagérer l'inlportance du
travail d'élaboration ni lui accorder line confiance sans
réserves. Son activité s'épuise dans les effets que nous
avons énumérés; condenser, déplacer, elfectuer une
représentation plastique, soumettre ensuite Ie tout à une
èlaboration secondair
, c'est tout ce qu'il pent faire, et
rien de plus, Les jugements, les appréciations critiques,
l'étonnement, les conclusions qui se produisent dans les
rêves, ne 50nt jalnais les effets du travail d'élaboration,
ne sont que rarement les effets d'une réflexion sur Ie
rêve: ce sont Ie plus souvent des fragments d'idées
latentes qui sont passés dans Ie rève manifeste, après
avoir subi certaines modifications et une certaine adap-
tation réciproque, ùe travail d'élaboration ne pent pas
davantage composer des disconrs, A part quelques rares
exeeptions, les discours entendus ou prononcés dans les
rêves sont des échos ou des juxtapositions de discours
entendus ou prononcés le jour qui a précédé Ie rêve, ces
discours ayant été introduits dans les idées latentes en
qualité de matériaux ou à titre d'excitateurs du rêve. Les
calculs échappent égalenlent à la compétence dll travail
d'élaboration; ceux qu'on retrouve dans Ie rêve manifeste
80nt Ie plus souvent des juxtapositions de nombres, des
apparences de calculs, totalement dépourvues de sens ou,
encore, de silnples copies de càlculs effectués dans les
idées latentes du rêve. Dans ces conditions, on ne doit
L'ÉL
\BOR \TION DU RÊVE
201
pas s'étonner de voir l'intérêt qu'on avait porté au travail
d'élaboration s'en détourner pour se diriger vel'S les
idées latentes que Ie rêve manifeste révèle dans un état
pIns ou moins déformé.
lais on a tort de pousser ee
changement d'orientationjusqu'à ne parler, dangles con-
sidérations théoriques, que des idées latentes du rêve, en
les mettant à la place du rêve tout court et à formuler,
à propos de ce dernier, des propositions qui ne s'appli-
quent qu'aux pren1ières. II est bizarre qu'on ait pu abuser
des données de la psychanalyse pour opérer celte con-
fusion. Le (( rêve )) n'est pas autre cho5e que l'effet du
travail d'élaboration ; il est done la forrne que ce travail
imprime anx idées latentes.
Le travail d'élaboration est un processus d'un ordre
tout à fait partieulier et dont on ne connait pas encore
rl'analogue dans la vie psychique, Ces condensations,
déplacenlents, transformations régressives d'idées en
in1ages sont des nouveautés dont la connaissance consti-
t1.1e la principale récompense des efforts psychanaly-
tiques. Et, d'autre part, nous pouvons, par analogie avec
Ie travail d'élaboration, eonstater les liens qui rattachent
les études psychanalytiques à d'antres domaines tels
que l'évolntion de la langue et de la pensée. V ous ne
serez à même d'apprécier toute l'importance de ces
notions que lorsque vous saurez que les mécanismes qui
président au travail d'élaboration sont les prototypes de
ceux qui règlent la production des symptômes névro-
tiques.
J c sais également que nous ne pouvons pas encore
enlbrasser d'un coup d'æil d'ensemble toutes les nouvelles
acquisitions que la psychologie peut retirer de ces tra-
vaux, J
attire seulement votre attention sur les nouvelles
preuves que no us avons pu obtenir en faveur de l' exis-
tence d'actes psychiques inconscients (et les idées latentes
des rêves ne sont que cela) et sur l'accès insoupçonné
que l'interprétation des rêves ouvre à ceux qui veulent
aequérir la connaissance de la vie psychique inconscicnte.
Et, maintenant, je vais analyser dcvant VOllS quelques
petits exeu1ples de r(.ves, atìn de yons montrer en détail
ce queje ne YOUS ai présenté jusqn'à présent, à titre de
prépa!ation, que d'une faron sYllthétique et générale.
CHAPITRE XII
ANALYSE DE QUELQUES EXElVIPLES DE RÊVES
N e soyez pas déçus si, au lieu de vous inviter à assis.
ter à l'interprétation d 'un grand et beau rêve, je ne YOUR
présente encore cette fois que des fragments d'interpré-
tations. \r ous pensez sans cloute qu'après tant de prépa-
ration vous avez Ie droit d'être traités avec plus de con-
fiance et qu'après l'heureuse interprétation de tant de
milliers de rêves on aurait dÚ pouvoir, de puis longtenlps,
réunir une collection d'excellellts exenlples de rêves of-
frant toutes les preuves voulues en faveur de tout ce que
nous avons dit concernant Ie travail d'élaboration et les
idées dès rêves. V ous avez peut-être raison, mais je dois
vous avertir que de nombreuses difficultés s'opposent à
la réalisation de votre désir.
Et, avant tout, je tiens à vous dire qu'il n'ya pas de
personnes faisant de l'interprétation des rêves leur occu-
pation principale. Quand a-t-on l'occasion d'interpréter
un rêve ? On s'occupe parfois, sans aucune intention
spéciale, des rêves d'une personne arnie, ou bien on tra-
vaille pendant quelque temps sur ses propres rêves, afin
de s'entraîner à la technique psychanalytique ; mais Ie
plus souvent on a affaire aux rêves de personnes ner-
veuses, soumises au traitement psychanalytique. Ces der-
niers rêves constituent des matériaux excellents et ne Ie
cèdent en rien aux rêves de personnes saines, mais la
technique du traitement nous oblige à subordonner l'in-
terprétation des rêves aux exigences thérapeutiques et
à abandonner en cours de route un grand nombre de
rêves, dès qu'on réussi à en extra ire des données suscep-
tibles de recevoir une utilisation thérapeutique. Certains
rêves, ceux notamment qui se produisent pendant la cure,
échappent tout simplement à une interprétation com-
plète. Comme ils surgissent de l' ensemble total des ma-
AXALYSE DE Q(ELQ'CES EXEr.:PLES DE RÊYES 203
tériaux psychiques que DOUS ignorons encore, DOUS De
pouvons les comprendre qu'une fois la cure terminée.
La communication de ces rêves nécessiterait la mise
sous vos yeux de tous les mystères d'une névrose; ceci ne
cadre pas avec nos intentions, puisque nous voyons dans
l'étude du rêve une préparation à celle des névroses.
Cela étant, vous renoncerez peut-être volontiers à ces
rêves, pour entendre l'explication de rêves d'hommes
sa ins ou de vos propres rêves. l\lais cela n'est guère fai-
sable, vu Ie contenu des uns et des autres. II n' est guère
possible de se confesser soi-même ou de confesser ceux
qui ont mis en vons leur confiance, avec cette franchise
et sincérité qu'exigerait une interprétation cornplète de
rêves, lesquels, ainsi que vous le savez, relèvent de ce
qu'il y a de plus intime dans notre personnalité. En
dehors de cette .difficulté de se procurer des matériaux,
il y a encore une autre raison qui s' oppose à la commu-
nication des rêves. Le rêve, vous Ie savez, apparaît au
rêveur comme quelque chose d'étrange; à plus forte
raison doit-il apparaître comme tel à ceux qui ne connais-
sent pas la personne du rêveur. Notre littérature ne
manque pas de bonnes et complètes analyses de rêves ;
j'en ai publié moi-même quelques-unes à propos d'ob-
ßervations de malades; Ie plus bel exemple d'interpré-
tation est peut-être celui publié par 11. O. Rank. II s'agit
de deux rêves d'une jeune fiUe, se rattachant l'un à rau-
tree Leur exposé n'occupe que deux pages imprimées,
alors que leur analyse en comprend soixante-seize. II me
faudrait presque un -semestre pour effectuer avec vous
un travail de ce genre. Lorsqu'on aborde l'interprétation
d'un rêve un peu long et plus ou moins considérablement
déformé, on a besoin de tant d'éclaircissements, il faut
tenir compte de tant d'idées et de souvenirs surgissant
chez Ie rêveur, s'engager dans tant de digressions qu'un
compte rendu d'un travail de ce genre prendrait une
extension considérable et ne vous donnerait aucune satis-
faction, .Je dois done YOUs prier de vous contenter de ce
qui est plus facile à obtenir, à savoir de la communica-
tions de petits fragments de rêves appartenant à des per-
sonnes névrotiques et dont on peut étudier isolément
tel ou tel élément. Ce sont les symboles des rêves et cer-
taines particularités de la représentation regressive des
o4
LE RÊV
rêves qui se prêtent Ie plus facilement à Ia dénlonstra.
tion. J e vous dirai, à propos de chacun des rêves qui
suivent, les raisons pour lesquelles il me semble mériter
une communication.
II. V oici un rêve qui se compose de deux brèves ilna-
ges : Son oncle fume une cigarette, hien qu'on soit un
samedi. - lIne femme temhrasse et Ie caresse comme son
enfant.
A propos de la première image, Ie rêveur, qui est Juif,
nous dit que son oncle, homme pieux, n'a jamais eom-
mis et n'aurait janlais été capable de commettre un péché
pareil t. A propos de la felnme qui figure dans la seeonde
ilnage, il ne pense qu'à sa mère. II existe certainement
un rapport entre ces deux images ou idées. l\Iais leqnel?
Conlme il exclut tOflnellelnent la réalité de l'acte de
son onele, on est tenté de réunir les deux images par la
relation de dépendance tenlporelle. (( Au cas oÙ mon
onele, Ie saint homme, se déciderait à fumer une ciga-
rette un samedi, je devrais me laisser caresser par ma
mère. )) Cela signifie que les caresses échangées avec
la mère constituent une chose aussi peu permise que Ie
fai t pour un J uif pieux de fumeI' un samedi. J e vous ai
déjà dit, etvous vous en souvenez sans doute, qu'au cours
du travail d'élaboration tontes les relations entre les
idées des rêves se trouvent supprimées, que ces idées
Dlèlnes sont réduites à l'état de Inatériaux bruts et que
c'est la tâche de l'interprétation de reconstituer ccs rela-
tions disparues.
2. A la suite de Ines publications sur Ie rêve, je snis
devenu, dans une certaine mesure, un consultant officicl
pour les affaires se rapportant aux rêves, et je reçois
depuis des années des épitres d'un peu partout, dans
lesquelles on me communique des rêves ou denlande
man avis sur des rêves. Je suis naturellement reconnais-
sant à tous ceux qui m'envoient des matériaux suffisants
pour rendre l'interprétation possible ou qui proposent
cHx-mêmes une interprétation. I)e cette eatégorie fait
partie Ie rêve suivant qui m'a été communiql1é en 19 10
par un étudiant en médecine de :\Innich, Je Ie cite pour
I, Furner et, en gl-néral, mani..er Ie feu un samedi est con5iùéré par les
JlUfs comme Ull péché.
ANALYSE DE QUELQUE') EXKMPLES DE RÊVES 205
vous montrer con1bien un rêve est en général difficile à
compl'endre, tant que Ie rêveur n'a pas fonrni tous les
renseignements nécessaires. Je vais également vous
épargner une grave erreur, car je vous soupçonne enclins
à considérer l'interprétation'des rêves qui appuie sur
l'importance des syn1boles comn1e l'interprétation idéalc
et à refouler au second plan la technique fond
e sur les
associations surgissant à propos des rêves,
13 juillet 1910: Vers Ie matin je fais Ie rêve snivant :
Je descends à óicyclette une rue de Tuln:ngue, lOl'squ"lln
,hasset noir se précipite derrière moi et me saisit au trllon,
Je descends un peu plus loin, m' ass ie ds sur une nlaJ'C!le et
comlnence à nle défendre contre tanÙnal quz' abo!Jait at'ec
rage (Ni la morsure ni Ia scène qui la suit ne n1e font
.éprouver de sensation désagréabIe). Vis-à-Vl8 de moi sQrtt
assises deux dalnes âgées qui 'nle regardent d'un aÙ
Jno-
queur. Je tne réveille alors
t, chose qui m' est (lpJ'à ar'rivée
plus d'une (ois, au mOlnent mêlne du passage du s01Jl/neit
à tétat de veille, tout 'n1on rêve m'apparaît clair.
Les symboles nous seraient ici de pen de secours.
Iais
Ie rêveur nOllS arprend ceci: << J'étais, depuis queIque
temps, amoureux d'une jeune fiUe que je ne connais
ais
que pour l'avoir rencontrée souvent dans la rue et sans
jamais avoir en l'occasion de l'approcher, J'aurais été très
heureux que cette occasion me fût fournie par le basset,
car j'aime beaucoup les bêtes et croyais avec plaisir avoir
surpris Ie même sentiment chez la jeune fiUe. )) II ajoute
qu'il lui est souvent arrivé d'intervenir, avec beaucoup
d'adresse et au grand étonnement des spectatenrs, pour
ßéparer des chiens qui se battaient. N ous apprenons
encore que la jeune fiUe qui lui plaisait était toujours
vue en conlpagnie de ce chien pal'ticulier. Seulement, dans
le rêve manifeste cette jeune fille était écartée et seni y
était maintenu Ie chien qui Iui était associé, II se pent
que les dames qui se moquaient de lui aient été évoquées
à la place de la jeune fiUe. Ses renseignements uItérieur8
ne suffisent pas à éclaircir ce point, Le fait qu'il se voit
!lans Ie rêve voyager à bicyclette constitue la reproduc-
tion directe de la situation dont il se souvient : il ne ren-
contrait Ia jeune fiUe avec son chien que lorsqu'il était
it bicycleUe.
3. Lorsque quelqu'un perd un parent qui lui est cher,
FRECD. 13
o6
LE RÊVE
il fait pendant longtelnps des rêves singuliers dans les-
quels ont trouve les conlprolnis les plus étonnants entre
la certitude de la nlort et Ie besoin de faire revivre Ie
mort. Tanlõt le disparu, tout en étant mort, continue de
vivre, car il ne sait pas qu'il est mort, alors qu'il mour-
rait tout à fait s'il Ie savait ; tantôt il est à Inoitié nlort, à
11loitié vivant, et chacun de ces états se distingue par des
signcs particuliers, On aurait tort de traiter ces rêves-
d'aLsurdes, car la résurrection n'est pas plus inadmissi-
ble ùans Ie rêve que dans Ie conte, par exelnple, oÙ eUe
constitue un événcnj
jlt ordinaire, Pour autant que j'ai
pu analyser ces rêves, j'ai trouvé qu'ils se prêtaient à une
e},.plication rationnelle, mais que Ie pieux désir de rap-
pclpr Ie l1101't à la vie sait se satisfaire par les nloyens les
plus extraordinaires, J e vais vous citeI' un rêve de ce
genre, qui paraH bizarre et aLsurde et dont l'analyse
VOllS révélera certains détails que nos considération:-;
théoriques étaient de natur.e à vous faire prévoir. C'est
Ie rêve d'nn homme qui a perdu son père depuis plu-
sieurs années.
Le père est 1nor.t, 'lnais it a été exllll1né et a mauvaise
rnine. It reste en vie depuis son ,e:rlul1nation, et Ie l"êveur
fait tout son possible pOU1
qu'il ne s'en apeJ'foive pas, (lei
Ie rêve passe à d'autres choses, très éIoignées en appa-
rence,)
Le père est mort: nous Ie savons, Son exhUlnation ne
correspond pas plus à la réalité que les détails nltérieurs
dn rêve,
Iais Ie rêveur raconte : lorsqu'il fut revenu de
obsèques de son père, il éprouva nn 111 a I de dents, II
youlait traiter la dent malade seion la prescription de Ia
religion juive : (( Lorsqu'une dent te fait souffrir, arrache-
la )), et se rendit chez Ie dentiste,
Iais celui-ci lui dit :
(( On ne fait pas arracher une dent; il faut avoir patience.
Je vais vous mettre dans la dent quelque chose qui Ia
tuera. nevenez dans trois jours : j'extrairai cela. ))
C'est cette (( extraction )), dit tout à eoup Ie rêveur, qui
correspond à l'exhumation,
Le rêveur aurait-il raison? Pas tout à fait, car ce n'est
pas la dent qui devait être extraite, nlais sa partie 1l1orte.
l\Iais c'est là une des nonlbreuses ilnprécisions que,
d'après nos expériences, on constate SOl1vent dans leg
rêves. Le rêveur aurait alors opéré nne condensation, en
ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊVES 07
fondant en un senl Ie père mort et la dent tuée et cepen-
dant conservée, Rien d'étonnant s'il en est résulté dans
Ie rêve Inanifeste queIque chose d'absurde, car tout ce
qui est dit de la dent ne peut pas s'appliqner au père.
OÙ se trouverait en général entre Ie père et la dent, ce ter-
tium comparationis qui a rendu possible la condensation
que nous trouvons dans Ie rêve Inanifeste ?
II doit pourtant y avoir un rapport entre Ie père et la
dent, car Ie rêveur nous dit qu'il sait qne Iorsqu'on rêve
d'une dent tonlbée, cela signifie qu'on perdra un membre
de sa famille.
N ous savons que cette interprétation populaire est
inexacte ou n'est exacte que dans un sens spécial. c'est-
à-dire en tant que boutade, Aussi serons-nous d'autant
plus étonnés de retrouver ce thèrne derrière tous les au-
tres fragu1ents du contenu du rêve.
Sans y être sollicité, notre rêveur se met maintenant
å nous parler de la maladie et de la mort de son père,
ainsi que de son attitude à l'égard de celui-ci. La maladie
du père avait duré longten1ps, les soins et Ie traitement
ont coûté au fils beaucoup d'argent. Et, pourtant, Iui, Ie
fils, ne s'en était jamais plaint, n'avait jamais manifesté
la D10indl'e impatience, n'avait jamais exprÍIné Ie désir
de voir la fin de tout cela. II se vante d'avoir toujours
éprouvé à l'égard de son père un sentin1cnt de piété vrai-
D1ent juive, de s'être toujours rigoureuseInent conformé
à la loi juive, N'êtes-vous pas frappés de la contradiction
qui existe dans les idées se rapportant aux rêves ? II a
identifié dent et père. A l'égard de la dent il voulait agir
selon la Ioi juive qui ordonnait de l'arracher dès I'ins-
tant où eUe était une cause de douleur et contrariété, A
l'égard du père, il voulait égalen1ent agir seion la Ioi
qui, ceUe fois, ordonne cependant de ne pas se plain-
dre de la dépense et de la contrariété, de supporter pa-
tien1ment l'épreuve et de s'interdire tout intention hos-
tile envers l'objet qui est cause de la douleur. L'analogi
entre les deux situations aurait cependant été plus
cOlnplète si Ie fils avait éprouvé à l'égard dn père les
luêlnes sentiments qu'à l'égard de la dent, c'est-à-dire
s'il avait souhaité que la mort vint mettre fin à l'existence
inutile, douloureuse et coÚteuse de celui-ci.
Je suis persuadé que tels furent efrectivement les sen-
208
LE RÊVE
tilnents de notre rêveur à l' égard de son père pendant
la pénible maladie de celui-ci, et que ses bruyantes pro-
testations de piété filiale n'étaient destinées qu'à Ie dé-
tourner de ces souvenirs. Dans des situations de ce genre,
on éprouve gén
ralement Ie souhait de voir venir la
mort, mais ce souhait se couvre du masque de la pitié :
la mort, se dit-on, serait une délivrance pour Ie malade
qui souffre. Ren1arquez bien cependant qu'ici nous fran-
ehissons la lin1ite des idées latentes elles-mêmes, La pre-
'iJ1ière intervention de celles-ci ne fut certainement in-
consciente que pendant peu de temps, c'est-à-dire pendant
la dnrée de Ia forn1ation du rêve; mais les sentiments
hostiles à l'égard du père ont dû exister à l'état incon-
scient depuis un temps assez long, peut-être même depuis
l'enfance, et ce n'est qu'occasionnellement, pendant la
maladie, qu'ils se sont, timides et n1arqués, insinués dans
la conscience , Avec plus de certitude encore no us pou-
yons affirmer la n1ême chose concernant d'autres idées
latentes qui ont contribué à constituer Ie contenu du
rêve, On ne découvre dans Ie rêve nulle trace de senti-
ments hostiles à l'égard du père, )Iais si nous cherchons la
)'acine d'une pareille hostilité à l'égard du père, en ren1on-
tant jusqu'à l'enfance, nous no us souvenons qu'elle
réside dans la c,rainte que nous inspire Ie père, lequel
commence d'e très bonne heure à réfréner l'activité sexuelle
du garçon et continue à lui opposer des obstacles, pour
des raisons sociales, même à l'âge qui suit la puberté.
Ccci est égaIen1ent vrai de l'attitude de notre rêveur à
l'égard de son père : son amour était mitigé de beaucoup
de respect et de crainte qui avaient leur source dans le
contrôle exercé par Ie père sur l'activité sexueHe du fils.
Les autres détails du rêve manifeste s'expliquent par
l'onanie-con1plexê. (< II a mauvaise mine )) : cela peut bien
être une allusion aux paroles du dentiste que c'est une
mauvais
perspective que de perdre une dent en cet en-
droit. l'lais cette phrase se rapporte peut-être égalelnent
à la lnauvaise lnine par laquelle Ie jeune homme ayant
atteint l'âge de la puberté trahit ou craint de trahir son
activité sexuelle exagérée, Ce n'est pas sans un certain
soulagclnent pour lui-mên1e que Ie rêveur a, dans Ie
contenu du rêve manifeste, transféré la Inauvaise Jnine
au père, et cela en vertu d'une inversion du travail d'éla-
A
ALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊYES 209
boration que VOllS connaissez déj à. (( II continue à vivre
depuis )) : cettè idée correspond aussi bien au souhait de
résurrection qu'à la promesse du dentiste que la dent
pourra être conservée, l\Iais la proposition: (( Ie rêveu(1
fait tout son possible, pOU1
qu'il (Ie père) ne s'en ajJerçoÙJe
pas )), est tout à fait raffinée, car elle a pour but de nous
suggérer ìa conclusion qu'il est mort. La seule conclu-
sion significative découle cependant de I' (( onanie-coln-
plexe )), puisqu'il est tout à fait cOlnpréhensible que Ie
jeulle hOmllle fasse tout son possible pour dissimuler au
père sa vie sexuelle. Rappelez-vous à ce propos que nous
aVOIlS toujours été amenés à recourir à l'onanislne et à la
crainte de chãtiment pour les pratiques qu'elle con1porte,
pour interpréter les rêves ayant pour objet Ie n1al de
dent.
Vous voyez n1aintenant comment a pu se former ce
rêve incompréhensible, Plusieurs procédés ont été mis
en æuvre à cet effet: condensation singulière et trom-
peuse, déplacement de toutes Ies idées hors de la série
latente, création de plusieurs formations substitutives
ponr les plus profondes et les plus recuIées dans Ie temps
d'entre ces idées. .
4. NOllS avons déjà essayé à plusieurs reprises d'ahor-
del' ces rêves sobres et banals qui ne contiennent rien
d'absurde ou d'étrange, mais à propos desquels la ques-
tion se pose: pourquoi rêve-t-on de choses aussi indiffé-
rentes? Je vai
, en conséquence, VOllS citer un nouvel
exel11ple de ce genre. trois rêves assortis l'un à l'antre
et faits par une jeune fenllne au cours de la Inêule
nuit.
a) Elle t,.averse Ie salon de son appal"telnenl et se coyne
la fête contre Ie lustre suspendu all }Jla(ond. II en l'esu{te
une plaie sai'gnante.
N' nIle rélniniscence; aucun souvenir d'un événcment
réellenlei1t arrivé, Les renseignements qu'elle fournit
indiquent uue tout autre direction, (( ,r ous savez à quel
point llles cheyeux ton1bent. (<
Ion enfant, m'a dit hier ma
mère, si cela continue, ta tête sera bientôt nue cOlnnle
un derrière, )) La tête apparait ici comnle Ie sYlnbole de
la partie opposée au corps, La signification sYlnbolique
du lustre est évidente : tOllS les objets allongés sont des
symboles de l'organe sexuel masculin, II s.agirait done
2JO
LE nÊVE
d 'une hémorragie de la partie inférieure d u trone, à la
suite de la blessure occasionnée par Ie pénis. Ceci pour-
rait encore avoir plusieurs sens; les autres renseigne-
Inents fournis par la rêveuse montrent qu'il s'agit de la
croyance d'après laquelle les règles seraient provoquées
par les rapports sexuels avec l'homme, théorie sexuelle
qui compte beaucoup de fidèles parmi les jeùnes fiUes
n'ayant pas encore atteint la n1aturité.
b) Elle voit dans la vigne une (osse pro(onde qu'i, elle
Ie sait, provient de r a,..,.'ac/zement d'un arbre. EIle remar-
que à ce propos que l'arbre lui-même manque, Elle croit
n'nvoir pas vu l'arbre dans son rêve, mais toute sa phrase
sert à l' expression d'une autre idée qui en révèle la signi-
fication symbolique. Ce rêve se rapporte notamment à
une autre théorie sexuelle d'après laquelle les petites
fiUes auraient au début les ll1ên1es organes sexueIs que
les garçons et que c'est à la suite de la castration
(arrachement d'un arbre) que les organes sexuels de la
femn1e prendraient Ia forIne que l'on sait.
c) Elle se tient devant Ie tiroir de son bureau dont Ie
contenu lui est tellelnent (alnilier qu' elle s' aperçoit aussitãl
de la moindre intervention d'une rnain étr'angère. Le tiroir
du bureau est, comn1e tout tiroir, boîte on caisse, la
représentation symbolique de l'organe sexuel de la femme.
EUe sait que les traces de rapports sexuels (et, carnIne
elle Ie croit, de l'attouchement) sont faciles à reconnaître
et eUe avait longtemps redouté cette épreuve. Je crois
qne l'intérêt de ces trois rêves réside principalement
dans les connaissances dont la rêveuse fait preuve : elle
se rappelle l'époque de ses réflexions enfantines sur les
mystères de la vie sexuelle, ainsi qne les résultats aux-
qnels eUe était arrivée et dont elle était alors très fière.
5, Encore un peu de symbolisme.
Iais cette fois je
dois au préalable exposer brièven1ent la situation psy-
chique. Un monsieur, qui a passé une nuit dans l'intimitÓ
d'une dame, parle de cette dernière comme d 'une de ccs
natures maternelles chez lesquelles Ie sentiment amou-
reux est fondé uniquement sur Ie désir d'avoir un enfant.
Mais les circonstances dans lesquelles a eu ] ieu la ren-
contre dont il s'agit étaient telles que des précautiontS
contre l'éventueIle Inaternité durent être prises, et l'on
sait que la principale de ces précautions consiste à eln-
ANALYSE DE QL'ELQUES EXEMPLES DE RÊVES 2 I I
pi-cher Ie liquide sén1Ïnal de pénétrer dans les organes
génitaux de la fcn1mc, .l\U réveil qui suit la rencontre en
question, la dame raconte Ie rêve suivant :
IJn officier vêtu d'un 1nanteau rouge la poursuit dans la
rue, Elle se 171et à courir, rl10nte tescolier de sa maison; il
la suit tou,jours. Essouf!lée, elte arriz-e devant son appal"-
lelnent, s'y glisse et re{erme deJ"rière clle la pOl'1te à clef.
II reste de/lor's et, en rega1"dant pal" ta {enêtre, elle Ie voit
o'ssis sur un vane et pleurant.
"ous reconnaissez S3ns difficulté dans la poursuite par
l'officier au manteau rouge et dans l'ascension précipitée
de l'esealier la représentation de l'acte sexuel. Le fait
que la rêvcuse s'enferme à clef pour se n1ettre à l'abri
de la poursuite représente un exemple de ces inversions
(jui se produisent si fréquemment dans les rt'ves : il est
une allusion au non-achèvement de l'acte sexuel par
rhomn1e. De mêlne cUe a déplacé sa tristesse, en l'attri-
huant à son partenaire : c'est lui ql1'elle voit plellrer
dans Ie rêve, ce qui constitue égalen1ent tine allusion à
rén1ission du sperme.
Vous avez sans doute entcndu dire que d'après la
psychanalyse tous les rêves auraient nne signification
sexuelle. Maintenant vous êtes à nlème de vous rendre
con1pte à quel point ce jugelnent est incorrect. \: ous
connaissez des rêves qui sont des réalisations de désirs,
(les rêvcs dans lesquels il s'agit de la sat\sfaction des
hesoins les plus fondamentaux, tels que la faim, la soif,
Ie hesoin de liberté, vous connaissez aussi des rêves flue
j'ai appelés rêves de con1modité et d'impatience, des
rêvcs de cupidité, des rêves égoïstes, Mais vons devcz
considérer comnle nn autre résultat de la recherche psy-
chanaIytique Ie fait que les rèves très déformés (pas
tons d'aillel1rs) servent principalement à l'
xpres8ion de
désirs sexueIs.
6. J'ai d'aillenrs une raison spéciale d'accumul
r les
exemples d'application de syn1boles dans les r{\Ycs. J)ès
notre première rencontre je vons ai dit combien il était
difficile, dans l'enseignen1ent de la psy(;hanalyse, de
fournir les preuves de ce qu'on avancc et de gagner ainsi
la conviction des auditeurs, Vous avez eu depuis pins
{l'une occasion de vallS assurer que j'avais raison. Or, il
existe entre les diverses propositions et affirlnations de
:;))2
LE RÊVE
!a psychanalyse un lien tellelnent intin1e que la con-
viction acqllisc sur un point peut s'étendre à nne partie
plus ou luoins grande du tout, On peut dire de la psy-
chanalyse qu'il suffit de lui tendre Ie petit doigt pour
qu'elle saisisse la main entière. Celui qui a compris et
adopté l' explication des actes manqués doit, pour être
logique, adopter tout Ie reste. Or, Ie symbolisllle des
rêyes nous offre un autre point aussi facilen1ent accessible.
.Te va is yons exposer Ie rêve, déjà publié, d'une femme-
du peuple, dont Ie mari est agent de police et qui n'a
certainelnent jamais entendu parler de symbolislnc des.
rêves et de psychanalyse, J ugez vous-mêUles si rinter-
prétation de ce rêve à l'aide de symboles sexuels doit ou
non être considérée comme arhitraire et forcée.
(( .,. Quelqu'un s'est alors introduit dans Ie Iogelnent
et, pleine d'angoisse, elle appelle un agent de police.
?\lais celui-ci, d'accord avec deux (( larrons )), est entré
dans une église à laquelle conduisaient plusieurs Dlarches.
Derrière l'église il y avait une montagne couverte d'une
épaisse forêt. L'agent de police était coiffé d'un casque
et portait un hausse-col et un nlanteau, II portait toute
sa barbe qui était noire. Les deux vagabonds, qui aCCOID-
pagnaient paisiblement l'agent, portaient autour d
s.
reins des tabliers ouverts en forme de sacs. Un chen1Ïn
conduisait de l'église à Ia montagne. Ce chemin était
couyert des deux çôtés d'herbe et de broussailles qui
devenaiellt de plus en plus épaisscs pour devenir Hne.
véritable forêt au sommet de la n1ontagne, ))
,r ous reconnaissez sans peine les symboles employés.
Les organes génitaux masculins sont représentés par
une trinité de personnes, les organes féminins par un
pàysage, avec chapelle, montagne et forêt. Vous trouvez
ici les marches conlme symbole de l'acte sexuel. Ce qni
est appelé lnontagne dans Ie rêve porte le mêlne nom
en anaton1ie : mont de V énus,
7, Encore U!l rêve devant être interprété à l'aide de
sYlnboles, remarquable et probant par Ie fait que c'est Ie
rêveur lui-même qui a traduit tous les symboles, sans
posséder la llloindre connaissance théorique relative à
l'interprétation des rêves, Circonstance tout à fait Ctxtra-
ordinaire et dont les conditions ne sont pas connnes
exa ctelnen t.
ANALYSE DE QUELQLES EXEl\IPLES DE HÊVES 213
<< II se pl' J onzène avec son père dans un endroit qui est
cel'tainernent Ie Prater t, car on voit la rotonde et devant
celle-ci une petite saillie à laquelle est attaché un hal/on
captzf qui sellzble assez dégonflé, Son pèl
e lui de'lnande à
quoi tout cela sel
t; la question l'étonne, 'lnai's 1:1 n'en donne
pas 'Ilzoins ['explication qu'on lui delnande. lIs arrivent
ensuitc dans une COllr dans laquelle est etendue une gl J unde
plaque de fer-blanc. Le pèl
e voudrait en détacher un
grand rnorceall, lnais l'egarde autour de lui pour savoÙ-'
si pel
solme ne Ie 1"enzarque. II lzn. dit qu'illui suflit de
prévenir Ie surveillant : il pOllrra alors en enlporter tant
qu'il voudra. De cette COllr un escalier conduit dans une
fosse don! les parois sont ca}JÍfonnées cornlne, par exel1lple,
un {auteuil en cuÙ
. A u bout de cette (osse se trouvé une
longue plate-torrne après laquelle cO'lnmence une autre
(osse. ))
Le rêveur interprète Iui-n1ême : << La rotonde, ce sont
mes organes génitaux, Ie ballon captif qui se trouve
devant n'est autre chose que ma verge dont la faculté
d'érection se trouve diminuée depnis quelque tenlps, ))
Pour traduire plus exactement: la rotonde, c'est la région
fessière que l'enfant considère généralelnent CORlme fai-
sant partie de l'appareil génital; la petite saillie devant
cette rotonde, ce sont les bourses, Dans Ie rêve, Ie père lui
demande ce que tout cela signifie, c'est-à-dire quels sont
Ie but et la fonction des organes génitaux, Nous pouvons,
sans risque de nous tromper, intervertir les situations et
admettre que c'est Ie fils qui interrogee Le père n'ayant
jamais, dans la vie réelle, posé de question pareille, on
doit considérer cette idée du rêve comme un désir ou ne
l'accepter que conditionnellenlent : (( Si j'avais demandé
à Jll0n père des renseignements relatifs aux organes
sexuels, )) N ous retrouverons bientôt la suite et ìe déve-
, loppelnent de ceUe idée,
La cour dans laquelle est étendue Ia plaque de fer-
blanc ne doit pas être considérée comme étant essen-
tiellelucnt un sYlnbole : elle fait partie du local oÚ Ie père
ex<,rce son COlnnlerce, Par discrétion, fai reJuplacé par
Ie fer-blanc l'article dont il fait comlnerce, sans rien
changer au texte du rêve, Le rêveur, qui assiste son
I. Le (( ßU:J de Buulogna )t de Vienna.
It,
I.E IU:VE
père dans ses anaires, a été dès Ie prelnicr jour choqué
par l'incorrection des procédés sur lesquels repose en
grande partie Ie gain. C'cst pourquoi on doit donneI' à
l'idée dont nous avons parlé plus haut la suite suivante :
<< (Si j'avais demandé à mon père), il m'aurait troll1pé,
comme il trompe ses clients. )) Le père voulait détacher
un morceau de la plaque de fer-blanc: on peut bien voir
dans ce désir la représentation de la malhonnêteté
commerciale, mais Ie rèveur lui-même en donne une
autre explication: il signifie l'onanisme, Cela, nous Ie
savons depuis Iongtemps, mais, en outre, cette interpré-
tation s'accorde avec Ie fait qne Ie secret de l'onanisme est
exprimé par son contraire (Ie fils disant au père que s'il
veut emporter un morceau rle fer-blanc, il doit Ie faire
ouvertement, en delnandant la permission au surveillant).
Aussi ne SOD1n1es-nons pas étonnés de voir Ie fils attri-
buer au père les pratiques onaniques, COD1me il lui a
.attribué l'interrogation dans 1a prcluière scène du rêve.
Quant à Ia fosse, Ie rêveur l'interprète en évoquant Ie
J110U capitonnage des parois vaginales. Et j'ajoute de
Jna part que la descente, con1me dans d'autres cas la
montée, signifie l'acte du coÏt.
La première fosse, nous disait Ie rêveur, était suivie
cl'une longue plate-forme au bout de laquelle commençait
une autre fosse : il s'agit là de détails biographiques,
Après avail' en des rapports sexuels fréquents Ie rêveur
se trouve actuellement gêné dans l'accomplissement de
l'acle sexuel et espère, grâce au traitement, recouvrer sa
vigueur d'autrefois,
, Les deux rêves qui suivent 3ppartiennent à un
étranger aux dispositions polygamiques très prononcées.
Je les cite pour vous montrer que c'est toujours Ie moi du
I'{.veur qui apparaìt dans Ie rêve, alaI's même qu'il se
trouve dissimulé dans Ie rêve manifesle, Les malles qui
figurent dans ces rêves sont des syn1boIcs de femmes.
a) I I port en voyage, ses bagages sont apportés à la .qal"e
par une voiture. lIs se COllzposent d''lln g'rand nOJrlór'c de
malles, par'mi lesquelles se trouvcnt deux grandes maltes
noir'es, dans Ie genre de rnalles à écltantillol1S. II dit à
quelq1/un SUI" un aÙ" de consolation : celles-ci ne vont que
jusqu' à la gore.
II voyage en effet avec beau coup de bagages, mais fait
AXALISE LE QUELO[ES EXEMPLES PE R
VES 21
ussi intervenir dans Ie traitement beaucoup d'histoires
de femmes, Les deux lnalles noires correspondent à deux
femlnes brunes, qui jouent actnellement dans sa vie un
rôle de première in1portance. L'une d'elles v0l11ait Ie
suivre à Vienne; sur mon conseil, il lui a télégraphié de
n'en rien faire,
b) Dne scène à la douane : un de ses cOlnpa.qnons de
voyage ouvre sa lnalle et dit en fumant négligelllment sa
cigarette: II n'y a rien là-dedans, Le douanier selnhle Ie
cl'oire, rnois reCOlnnzence à (ouiller et trouve quelque chose
de tout à (ait défendu. Le voyageur dit alors al'ec rési-
.'Jnation : 'rien à faire. - C'est lui-ll1ên1e qui est Ie voya-
geur; lnoi, je suis le douanier. Généralement très sincère
dans ses confessions, il a voulu me dissimuler les rela-
tions qu'iI venait de nouer avec une dame, car il pouvait
snpposer avec raison que cette dan1e ne m'était pas
inconnue. II a transféré sur une autre personne la pénible
situation de quelqu'un qui reçoit un démenti, et c'est
øinsi qu'il semble ne pas figurer dans ce rêve.
g, V oici l'exemple d'un symbole que je n'ai pas encore
mcntionné:
11 rencontre sa sæur en compagnie de deux oJnies, sæUl
S
elles-mêmes. II tend la lnain à celles-c'i, mais pas à sa sæup
à lui.
Ce rêve ne se rattache à aucun événen1ent connn, Ses
souvenirs Ie reportent pIutôt à une époque oÙ il avait
observé pour la pren1ière fois, en recherchant la cause
de ce fait, que la poitrine se développe tard chez les
jeunes HIles. Les deux sæurs représentent done deux
seins qu'il saisirait volontiers de sa main, pourvu que ce
ne soient pas les'seins de sa sæur.
10. Et voici un exelnple de symbolisn1e de la mort dans
Ie rêve :
11 '1narche Sllr un pont de fer élevé et raide avec deux
personnes qu'il connail, '1nais dont il a oublié les noms au
rércil. Tout d'un coup ces deux personnes disparaissent,
et il t.oit un h01nnze spectral portant un bonnet et un costunze
de toile. II lui demande s'il est Ie télé[Jrapluste.., l\T on . S'il
est Ie
.oitul"ier.lron. II continue son ch.enzin, éprouve encore
pendant Ie rêve une grande angoisse et, mêlne une fois
réveillé, il prolonge son rêve en imaginant que Ie pont de
fer s'écroule et qu ïl est précipité dans }'abirne.
2Iß
LE RÊVE
Les personnes dont on dit qu'on ne les connaît pas ou
qu' on a oublié leurs noms sont Ie plus souvent des
per30nnes très proches, Le rêveur a un frère et une sæur;
s'il avait souhaité leur mort, il n'eût été que juste qu'il
en éprouvât lui-n1ême une angoisse mortelle. Au sujet
du télégraphiste, il fait observer que ce sont toujours
des porteurs de mauvaises nouvelles, D'après l'uniforme,
ce pouvait être aussi bien un allumeur de réverbères,
Inais les allulueurs de réverbères sont aussi chargés de
les éteindre, comme Ie génie de la mort é-teint Ie flanl-
beau de la vie, A l'idée du voiturier il associe Ie poème
d'Uhland sur Ie voyage en lner du roi Charles et se sou-
vient à ce propos d'un dangereux voyage en mer avec
deux camarades, voyage au cours cIuquel il avait joué le
rôle du roi dans Ie poème, A propos du pont de fer il se-
rappelle un grave accident survenu dernièrement et
l'absurde aphorisme : la vie est un pont suspendu,
I I. Autre exemple de représentation symboliqne de
la mort: un llionsieur inconnu dé}Jose à son intention une
carte de visite hordée de noir.
12, Le rêve suivant qui a, d'ailleurs, parmi ses antécé-
dents, un élat névrotique, vous intére"ssera sous plusieurs
rapports.
11 voya.qe en chenun de fer. Le train s'arrête en plelne-
campagne, II pense ql/il s'agit d'un accident, qu'il (aut
songer à se sauver, traverse tous les conlpaf'tinzents du
tl
ain et tue tous ceux fju'il rencontre : conducteur, rnéca-
nicien, etc,
A cela se rattache Ie souvenir d'un récit fait par un
ami. Sur un chemin de fer ita lien on transportait un fou
dans un compartilnent réservé, rnais par nlégarde on avait
laissé entreI' un voyageur dans Ie nlême eompartiment.
Le fou tua Ie voyageur, Le rêveur s'identifie done avec
le fOll et justifie son acte par la représentation ohsédante,
qui le tourlllente de temps à autre, qu'il doit ({ supprimer
tous les témoins )). l\fais il trouve ensuite nne meilleure
motivation qui forme Ie point de départ du rêve, II a
revu la veille au théåtre la jeune fiUe qu'il devait épouser,
IDais dont il s'était détaehé parce qu'elle Ie rendait
jaloux, Vu l'intensité que peut atteindre chez lui la
jalousie, il serait réellement deve.nu fou s'il avait épousé
cette jeune fiUe. Cela signifie : il la considère COlnlne si
ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RÊVES
1 7
pen sûre, qu'il aurait été obligé de tuer tous ceux qu'il
aurait trouvés sur son chemin, car il eÙt été jaloux de
tout Ie monde, N ous savons déj à que Ie fait de traverser
une série de pièces (ici de con1partiments) est Ie sym-
bole dü mariage.
A propos de l'arrêt du train en pleinc campagne et de
la penr d'un accident, il nous raconte, qu'un jour oÙ il
voyageait réellement en chemin de fer, Ie train s'était
subitell1ent arrêté entre deux stations. Une jCl1ne danle
qui se trouvait à côté de lui déclare qu'il va probabIe-
ment se procluire une collision avec un autre train et que
dans ce cas la première précaution à prendre est de
lever les jambes en l'air, Ces (( jambeg en l'air )) ont
aussi joué un rôle dans les nombreuses pron1enades et
excursions à ]a campagne qu'il fit avec la jeune fille au
ten1pS heureux de leurs premières amours, Nouvelle
preuve qu'il faudrait qu'il fÚt fou pour l'épol1scr à pré-
sent. Et pourtant Ia
connaissance que j'avais de la
situation me permet d 'affirmer que Ie désir de commettre
cette folie n'en persistait pas moins chez lui.
CHAPITRE XIII
TRAITS ARCHAÏQUES ET INFANTILISì\tJE DU RÊVE
Revenons à notre résultat, d'après lequel, sous l'in-
fluence de la censure, Ie travail d'élaboration COlnnluni-
que aux idées latentes du rêve un autre mode d'expres-
sion. Les idées latentes ne sont que les idées conscient
8
de notre vie éveillée, idées que nOlls eonnaissons, Le
nouveau Inode d'expression présente de nombreux traits
qui nous sont inintelligibles. Nous avons dit qu'il remonte
à des états, depuis longtemps dépassés, de notre déve-
loppement intellectuel, au langage figuré, aux relations
symboliques, peut-être à des conditions qui avaient existé
avant Ie développement de notre langage abstrait. C'est
pourquoi nous avons qualifié d' arcltaïque ou régl
essll'le
nlode d'expression du travai] d'élaboration,
V ous pourriez en conclure que l'étude plus approfondie
du travail d'élaboration nous permettra de reclleillir dèS
données précieuses sur les débuts peu connus de notL'C
développement intellectuel. J'espère qu'il en sera ainsi,
Inais ce travail n'a pas encore été entrepris, La préhis-
toire à laquelle nous ran1ène Ie travail d'élaboration est
double: il y a d'abord la préhistoire individuelle, l'en-
fanee; il y a ensuite, dans la mesure oÙ chaque individu
reproduit en abrégé, au cours de son enfanee, tout Ie
développenlent de l'espèce humaine, la préhistoire phy-
logéniqu0. Qu'on réussisse un jour à étaLlir la part qui,
dans les processus psyehiques latents, revient à la pré-
histoire individl1elle et les éléments qui, dans cette vie,
proviennent de la préhist.oire phylogénique, la chose ne
me semble pas inlpossible, C'est ainsi, par exen1ple,
qu'on est autorisé, à nlon avis, à considérer comme un
legs phylogéniqlle la symbolisation que l'individu comn1e I
tel n'a janlais apprise,
l\Iais ce n'est pas là Ie seul caractère archaïque du
THAn's ABCtL\.IQUES ET IXFAXTIL!SME DU RÊVE 21 9
rêve, V ous connaissez tOllS par expérience la renlarquabl
amnésie de l'enfance, Je parle du fait que les cinq, six
ou huit preIllières années de la vie ne laisscnt pas, CODlnle
les événClnents de la vie ultérieure, de traces dans Ia
mélnoire. On rencontre bien des individus croyant POli-
voir se vanter d'une continuité nlnémonique s'étcndant
sur toute la durée de leur vie, depuis ses pre!niers ('0111-
mencelnents, Dlais Ie cas ('ontraire, celui de lacunes dan
la nlénloire, est de beaucoup Ie plus fréquent. Je crois
que ce fait n'a pas suscité rétonnenlent qu'il Inérite. A
l'âge de deux ans, renfant sait déjà bien parler; il n10ntre
bientôt après qll'il sait s'orienter dans des situations-
psychiques cOlllpliquées et il manifeste ses idées et sen-
timents par des propos et des actes qu'on lui rappelle
plus tard, 111ais qu'il a Iui-lnèlue oubliés. Et, pourtant. Ia
lllénloire de l'enfant étant 1110ins surchargée pendant les
prenlières années que pendant les années qui suivent,
par exellll'le la hnitièllle, devrait être plus sensible et plus
souple, done plus apte à retenir les faits et les ÏIl1pressions.
Ð'autre part, rien ne nous autorise à considérer la fonc-
tion de la lllémoire conlnle une fouction psychique élevée
et difficile: on trouve, au contraire, une bonne nlélnoil'e,
mêlne chez des personnes dont Ie niveau intelle('tuel est
très bas,
A cette parti('ularité s'en superpose nne autre, à savoir
que Ie vide lnnélnonique qui s'étend sur les premières
années de l'enfance n'est pas compIet: certains souvenirs
bien conservés énlergent, souvenirs correspondant Ie
plus souvent à des impressions plastiques et dont riea
d'aillcurs ne jugtifie la conservation, Les souvenir
se
rapportant à des événelnents ultérieurs subissent dan
Ia Inéuloire une sélection: ce qui est inlportant est COIl-
servé, et Ie reste est rejeté, II n'en est pas de Dlème des
souvenirs conservés qui relnontent à la prcInière enfance.
lis ne correspondent pas nécessairenlent à des événc-
ments iluportants de cette période de la vie, pas Dlèllle à
des événenlents qui pourraient paraître importants au
point de vue de l'enfant. Ces souvenirs sont souvent tell
-
ment banals et insignifiants que no us nous delnandons ayec
étonnement pourquoi ces détails ont échappé à l'ouhli.
J'avais essayé jadis de résoudre à l'aide de l'analyse
l'énignle de l'amnésie infantile et des restes de souvenir
220
LE nÊVE
conservés malgré cette amnésie, et je suis arrivé à la con-
clusion que même chez l' enfant les souvenirs in1portants
sont les seuls qui aient échappé à la disparition, Senle-
ment, grâce aux processus que vous cGnnaissez déj à et qui
sont eelui de condensation et surtout celui de déplacelnent,
l'important se trouve remplacé dans la mémoire par des
éléments qui paraissent moins iInportants, En raison de ce
fait, j'ai donné aux souvenirs de l'enfance Ie nOlll de sou-
venirs de couvel'ture; une analyse approfondie perrnet
d'en dégager tout ce qui a été oublié.
Dans les traitements psychanalytiquès on se trouve
toujours dans la néeessité de combler les laeunes que
présentent les souvenirs infantiles; et, dans Ia lllesure
où Ie traitement donne des résultats à pen près satisfai-
sants, c'est-à-dire dans un très grand nombre de cas,
on réu5sit à évoquer Ie contenu des années d'enfance
couvert par l'oubli. Les impressions reeonstituées n'ont
en réalité jamais été oubliées: eUes sont seulement res-
tées inaccessibles, latentes, refouIées dans la région de
l'inconscient. :\Iais il arrive aussi qu'elles émergent spon-
tanément de I'inconseient, et cela souvent à l'occasion
de rêves, II apparait alors que la vie de rêve sait trouver
l'accès à ces événements infantiles latents, On en trouve
de beaux exemples dans la Iittérature etj'ai pu moi-même
pporter à l'appui de ee fait un exemple personnel. Je
rêvais une nnit, entre autres, d'une certaine personne qui
In'avait rendu un service et que je voyais nettement
devant nles yeux, C'était un petit homn1e borgne, gros,
ayant la tête enfoncée dans les épaules. J'avais concln,
d' près Ie contexte du rêve, que eet homIne était un
médecin. Heureusement j'ai pu deInander à ma mère,
qui vivait encore, quel était l'aspect extérieur du Inédecin
de ma ville natale que j'avais quittée à l'âge de 3 ans, et
j'ai appi'is qu'il était en eIfet borgne, petit, gros, qu'il
avait la tête enfoncée dans les épaul
s; j'ai appris en
. outre par ma mère dans queUe occasion, oubliée par
moi, il m'avait soigné. Cet accès aux matérial..Ã oubliés
des premières années de l'enfance constitue done un autre
trait archaïque du rêve.
La même explication vaut pour une autre des énigmes
auxquelles nous nons étions heurtés jusqu'à présent.
VOllS vous rappelez l'étonnement que vous avez éprouvé 9
TRAITS ARCHAIQUES ET INFANTILISME DU RtVE
I
lorsque je vnus ai produit la preuve que les rèves sont
excités par des désirs sexuels foncièrement mauvais
et d'une licence souvent effrénée au point qu'ils ont
rend u nécessaire l'institution d'une censure des rêves
et d'une déformation des rêves. Lorsque fiOUS avons
intcrprété au rêveur un rêve de ce genre, il ne manque
presque jamais d'élever une protestation contre notre
interprétation, mais Inême dans Ie cas Ie plus favorable,
c'est-à,-dire alors mèn1e qu'il s'incline devant ceUe inter-
prétation, il se delnande toujours d'où a pu lui venir un
désir parcil qu'il sent incon1patible avec son caractère.
con
raire Inême à l'ensemble de sps tendances et senti-
ments, Nons ne devons pas tarder à montrer l'origine de
ces désirs. Ces mauvais désirs ont leurs racines dans Ie
passé, et souvent dans un passé qui n'est pas très éloi-
gné. II est possible de prouver qu'ils furent jadis connus
et conscients. La femme dont Ie rêve signifie qu'elle
désirc la mort de sa fiUe ägée de 17 ans trouve, sous
notre direction, qu'elle avait réellement eu ce désir à
une certaine époque. L'enfant était née d'un mariage
malheureux et qui avaitfini parune rupture. Alors qu'elle
était encore enceinte de sa fille, elle eut, à la suite d'une
scène avec son mari, un accès de rage tel qu'ayant perdu
toute retenue eUe se mit à se frappeI' Ie ventre à coups de
poings, dans l' espoir d' occasionner ainsi la mort de I' en-
fant qu'elle portait. Que de mères qui aiment aujourd'hui
leurs enfants avec tendresse, peut-être Inême avec nne
tendresse exagérée, ne les ont cependant conçus qu'à
contre-cæur et ont souhaité qu'ils fussent morts avant
de naitre; combien d'entre elles n'ont-elles pas donné à
leur désir un commencement, par bonheur inoffensif, de
réalisation I Et c'est aiusi que Ie désir énigmatique de
voir mauriI' une personne aimée remonte aux débuts
rnêmes des relations avec ceUe persanne,.
Le père, dont le rêve nous autorise à admettre qu'il
souhaite la mort de son enfant aìné et préféré, finit fga-
IClnent par se souvenir que ce souhait ne lui a pas tou-
jours été étranger. Alors que l'enfant était encore au
scin, le père qui n'était pas content de son Inariage se
disait souvent que si ce petit être, qui n'était rien pour
lui, mourait, il redeviendrait libre et ferait de sa liberté
un meilleur usage. On peut démontrer la mèJnc origine
FREUD. 14
222
LE R J1:VE
pour un grand nombre de cas de haine; il s'agit d
ns
ces cas de souvenirs se rapportant à de8 faits qui appar-
tiennent au passé, qui furent jadis eonscients et ont joué
leur rôle dans la vie psychique, V ous me direz que lors-
qu'il n'ya pas eu de modifications dans l'attitude à l'égard
d'une personne, lorsque cette attitude a toujours été bien-
veillant.e, les désirs et les rêves en question ne devraient
pas exister. Je suis tout disposé à vous accorder cette
conclusion, tout en vous rappelant que vous devez tenir
compte, non de l'expression verbale du rêve, Inais du
sens qu'il acquiert à la suite de l'interp1
étation, II peut
arriveI' que Ie rêve manifeste ayant pour objet la mort
d'l1ne personne ainlf-e ait seulement revêtu un masque
effrayant, mais signifie en réalité tout autre chose Oil np se
soit servi de la personne aimée qu'à titre de substitution
trompeuse pour une autre personne,
Iais cette n1ême situation soulève encore une autre
question beaucoup plus sérieuse. En admettant n1ên1e,
me diriez-vous, que ce souhait de mort ait existé et se
trouve confirmé par Ie souvenir évoqué, en quoi cela eOJl-
stitue-t-il une explication? Ce souhait, depuis longtemps
vaincu, ne peut plus exister actuellement dans l'incon-
scient qu'à titre de souvenir indifférent, dépourvu de tout
pouvoir de stimulation. Rien ne prouve en eIfet ce pon-
voir. Pourquoi ce souhait est-il alors évoqué dans Ie
rêve? Question tout à faitjustifiée; la tent6tive d'y répon-
dre nous mènerait loin et nous obligerait à adopter nne
attitude déterminée sur un des points les plus Ï1nportants
de la théorie des rêves,
Iais je suis forcé de l
('ster dans
Ie cadre de mon exposp et de pratiqueI' l'abstention
momentanée, Contentons-nons done d'avoir démontré Ie
fait que ce souhait étouffé joue Ie rÔle d'excitateur du
rêve et poursuivons nos recherches dans Ie but de nous
rendre con1pte si d'autres Inauvais désirs ont égaIen1ent
leurs origines dans Ie passé de l'individu.
Tenons-nous en aux désirs de suppression que nons
devons ramener Ie plus souvent à l'égoïsme iHimité du
rêveur. II est très facile de montrer que ce désir est le
pIlls fréquent créateur de rêves, Toutes les fois que que 1-
qu'un nous barre Ie chemin dans la vie (et qui ne sait
combien ce cas est fréquent dans les conditions si com-
pliquées de notre vie actuelle ?), le rêve se nlontre prêt
TRAITS _\RCHAIQUES ET INFANTILISME DU RI
VE
23
à 18 supprimer, ce quelqu'un fÙt-il Ie père, la mère, un
frèl'c ou Hue S(l'Ur, un époux ou une épouse, etc, Cette
méchanceté de la nature humaine nous avait étonnés et
nOll:; n'étions certes pas disposés à admettre sans réserves
la juste
se de ce résultat de rinterprétation des rêves,
la is dès l'instant oÙ nous devons chercher r ori gine de
ces désirs dans Ie passé, nous découvrons aussitôt Ia
période du pass
individuel dans laquelle cet égoïsnle et
ces désirs, même à l' égal'd des pIns proches, ne pré-
sentent plus rien de dé('oncertant. C'est l'enfant dans ses
pren1ières années, qui 8e trouvent plus tard voilées par
J'amnésie, - c'est renfant, disons-nous, qui fait souvent
preuve au plus haut degré de eet égoïsme, mais qui en
tout temps en présente des signes ou
plutÒt, des restes
tl'ès n1arqués. C'est lui-Int'Hle que l'
nfant ain1e tont
d'ahord; il n'a pprend que plus tard à aiIller les autrt
s,
à sacrifier à d'autres une partie de son lnoi,
Iême les
per60nnes que l'enfant semble aillJer dès Ie début, il ne
les aime tout d'abord que parce qu'il a besoin d'elles, ne
peut se passer d'elles, done pour des raisons égoïstes.
C'est seulclnent plus tard qne l'anlonr chez lui se détache
de l'égoïsme, En fait, c'est l'é!Jo'islne qui lui ensei!Jne
l' (i/llfJUr.
11 est très Instructif sellS ee rapport d'établir lIne COffi-
parJ.ison entre l'attitude de l'enfant à l'égard de ses frè-
res et sæurs et celIe à r égard de ses parents, Le jeune
enfant n'aime pas néc.essairelnent ses frères et
æl1rs, et
généralemcnt il ne les aime pas du tout. II e3t incontes-
i:lble qu'il voil en eux des concurrents, et l'OD sait que
cctte attihide se maintient sans interruption pendant de
longues années, jusqu'à la puberté, et mèlne au delà, Ene
est souvent ren1placée ou, plutôt, recouverte par une atti-
tude plus tendre, mais, d'une façon générale, c'e
t l'aui-
tude hostile qui est la plus ancienne, On l'ohserve Ie
plus facilement chez des enfants de 2 ans et demi à 5 ans,
10rsf{1l'nn nouveau frère ou llIle nouvplle sæur vient au
Illonde, L'un ou l'autre reçoit le plus souvent un
accueil peu alnical. Des protestations, com me : (( .Ie n'(ln
vell.T' pas, que la clf/oyne Ie 'l'erllporte )), sont tout à fait fré-
quentes. Dans la suite,l'enfant profite de toutps les occa-
sions pour disqualifier l'intrus, et ies tentatives de nuire,
les atLentats directs ne bont pas rares dans ces cas, Si la
24
LE HEVE
différence d'âge n'est pas très grande, ]'enfant, lorsque
son activité psychique atteint pIns d'intensité, se trouve
en présence d'une concurrence tout installée et s'en
accommode, Si la différenced'âgeestsuffisamn1entgrande,
Ie nouveau venu peut dès Ie début éveiller certaines sym-
pathies: il apparaìt alors comme un objet intéressant,
comme une sorte de pou pée vivante; et lorsque la diffé-
rence con1porte huit années ou davantage, on pent voir
se manifester, surtout chez les petites fiUes, une sollici-
tude quasi-maternelle.
Iais à parler franchen1ent: lors-
<1 u 'on découvI'e, derrière un rêve, Ie souhait de voir
Inourir un frère ou une sreuI', il s'agit raren1ent d'un sou-
hait énign1atique et on en trouve sans peine la source
dans la prernière enfance, souvent mèn1e à une époque
plus tardive de la vie en commun.
On trouverait difficilement une nursery sans con flits
vioh'nts entre ses habitants. Les raisons de ces confiits
50nt: Ie désir de chacun de monopoliser