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INTRODUCTION 

A LA 

PSYCHANALYSE 



A LA MEME LIBRAIRIE 

OUVRAGES DU PROF. S. FREUD 



PSYCKOPATHOLOGIE OB LA VIE QtiOTiDiENNE, traduction franchise par le 
D S. Jankelevitch. Un volume in-8. Prix : 14 fr. 

Ginq lecons sur la PSYCHANALYSE donnees a la Clark University (U. S. A.) r 
traduction frangaise par Yves Le Lay. Introduction par Edouard 
Claparede. Une brochure in-8 de 7^ pages. Prix : 4 fr. 50 



Pour paraitre prochainement : 

TOTEM ET TABOU. De quelques analogies entre la vie psychique des 
sauvages et celle des nevrotiques. 

PSYCHOLOGIE DES MASSES ET ANALYSE DU MOI. 



D" SIGM. FREUD 

*>ROFE88EUR A LA FACULTE DE UEDECIHE DI TIBKMS 



INTRODUCTION 



A LA 



PSYCHANALYSE 



TRAD. DE L ALLEMAND AVEC L AUTORISATION DE L AUTEUR 

PAR 

LE D r S. JANKELEVITCH 





PAYOT, PARIS 

106, BOULEVARD S T - GERMAIN 

1923 

Tous droits reserves. 



Seule trtdnction /ranjaUa aulorisw, 
Toua droita reserves pour tous 



TABLE DES MATIERES 




* 9 

PREFACETT - n 



PREMIERE PART1E 
I. INTRODUCTION II-IV. LES AGTES MANQUES 

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION . 2 5 

CHAPITRE II. LES ACTES MANQUES 35 

CHAPITRE III, LES ACTES MANQUES (Suite). ...... 5o* 

CHAPITRE IV. LES ACTES MANQUES (Fin) . 7* 

DEUXlfiME PARTIE 
Y-XV. LE RfiVE 

CHAPITRE V, DIFFICULTES ET PREMIERES APPROCHES. . . g5 

GHAPITRE VI. CONDITIONS ET TECHNIQUE DE L lNTERPRE- 

TATION. . ; 112 

CHAPITRE VII. CONTENU MANIFESTE ET IDEES LATENTES DU 

REYE 127 

CHAPITRE VIII. REVES ENFANTINS i4o 

CHAPITRE IX. LA CENSURE DU RfcVE i5i 

CHAPITUB X. LE SYMBOLISME DANS LE REVE i65 

CHAPITRE XL L ELABORATION DU REVE 188 

CHAPITRE XII. ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REVE. 202 

CHAPITKE XIII. TRAITS ARCHAIQUES ET INFANTILISME DU 

REVE 218 

CHAPITRE XIV. REALISATIONS DE DESIRS a33 

CHAPITRE XV. INCERTITUDES ET CRITIQUES 



TABLE DES MATURES 

TR01SI&ME PARTIE 
XVI-XXVIIl THEOR1E GENERALE DES NtiVROSES 

CHAPITRE XVI. PSYCHANALYSE ET PSYCHIATR1E a65 

CHAPITRE XVII. LE SENS DES SYMPTOMES 279 

CHAPJTRK XVJIl. RATTACHEMENT A UN TRAUMAT1SME. L lN- 

CONSC1ENT 296 

CHAPITRE XIX. RESISTANCE ET REFOULEMENT 3io 

CHAPITRE XX. LA VIE SEXUELLE DE L HOMME 826 

CHAPITRE XXI. DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO ET ORGANI 
SATIONS SEXUELLES 344 

CHAPITRE XXII. POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE 

LA REGRESSION. ETIOLOGIE 356 

CHAPITRE XXIII. LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES. 385 

CHAPITRE XXIV. LA NERVOSITfi COMMUNE 4o5 

CHAPITRE XXV. L ANGOISSE 4*0 

CHAPITRE XXVI. LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARCIS 
SISMS 44i 

CHAPITRE XXVII. LE TRANSFERT 46i 

CHAPITRE XXVIII. LA THERAPEUTIQUE ANALYTIOUE. ... 48o 



AVERTISSEMENT 



Ce livre que je public aujourd hui sous le titre d Intro 
duction a la Psychoanalyse , riesl nullement destine dans 
ma pensee d faire concurrence aux exposes d ensemble dejd 
existanls de cette branche scientifique (Pfister, Die psycho- 
analytische Methode, 1913; Leo Kaplan, Grundziige der 
Psychoanalyse, 1914; Regis et Hesnard, La psychanalyse 
des nevroses et des psychoses, Paris 1914; Adolph 
F. Meijer, De Behandeling van Zenuwzieken door Psycho- 
Analyse, Amsterdam, 1915). II constitue la reproduction 
fidele des legons que favais faites pendant les semestres 
d hiver 1915-16 et 1916-17 devant un auditoire compose de 
medecins et de profanes des deux sexes. 

Cette genese demon livre explique toutes les particular ites 
qu il peut presenter et dont quelques-unes sont de nature d 
etonner le lecteur. II ne ma pas ete possible de donner d 
mon expose le calme froid d un traite scientifique ; lecteur, 
je me trouvais plutot dons I obligation de faire tout mon 
possible pour ne pas laisser faiblir I attention de mes audi- 
teurs pendant les deux heures environ que durait chacune 
de mes lecons. Visant d produire un effet immediat, j ai ete 
oblige de traiter souvent d plusieurs reprises le meme sujef, 
une fois, par exemple, d propos de I interpretation des 
reves, une autre fois d propos du probleme des nevroses. La 
distribution des matieres eut egalement pour consequence 
que certaines questions importantes, celle de I inconscient 
par exemple, au lieu d etre traitees d une fagon complete en 
une seule fois, ont du etre reprises et abandonnees plusieurs 
fois, jusqud ce quune nouvelle occasion nous eut pennis 
d ojouter quelque chose d nos connaissances y relatives. 

Ceux qui sont familiarises avec la litterature psychana- 
lytique trouveront dans cette Introduction pen de nou- 



AVERTTSSEMENT 



veau,peu demateriaux quiriaienl dcja r te publics ailteurs, 
dans des outrages plus etendus. Mais le besom d arrondir 
le sujet et de le rendre plus comprehensif a oblige I auteur 
cFutiliser dans certaines sections (celles relatives a I etiologie, 
a fangoisse, aux fantaisies hysteriques} des materiaucc restcs 
jusqu d present inedits. 



S. FHEUD. 



PREFACE 



La psychanalyse qui, depuis plus de vingt ans, a sus- 
cite dans les pays de langue allemande et anglo-saxons, 
des discussions passionnees et une litterature des plus 
abondantes, n etait encore connue en France, jusqu il y 
a quelques mois, que par ou i-dire, et la plupart de ceux 
qui se hasardaient a en parler croyaient de bon ton de la 
tourner en ridicule, en faisant ressortir principalement 
un element qui joue, il est vrai, un role central dans 
cette doctrine, mais dont la veritable signification, faute 
d informations de premiere main, leur echappait : nous 
voulons parler de la conception freudienne de 1 origine 
sexuelle de la plupart des psychonevroses. 

Ces informations, le public francais les possede aujour- 
d hui, grace a cette Introduction a la Psychanalyse qui 
constitue un resume complet de toutes les theories de 
Freud. Et la preuve que la publication de cet ouvrage 
repondait a un besoin nous est fournie par 1 accueil qui 
lui a te fait par la presse, accueil, sinon toujours en- 
thousiaste et empresse, *3ut au moins serieux et rai- 
sonne, parce que fonde sur des donnees concretes. 

On commence done a savoir en France ce qu est la 
psychanalyse^ et on le saura de plus en plus, puisque 
V Introduction a la Psychanalyse n est que le premier d une 
serie d ouvrages que nous nous proposons de publier 
svir les theories de 1 ecole psych an alytique et sur leurs 
Applications a differents domaines de la vie pratique. 

Le role d un traducteur ne consiste pas toujours a se 
faire le champion et le defenseur des doctrines et theories 
de 1 anteur qu il traduit. Le plus souvent, toute son am 
bition doit se borner a faire connaitre au public auquel 
il s adresse des courants d idees nees ailleurs et qui, 



x 
12 PREFACE 

bonnes ou mauvaises, ont exerce une certaine influence 
dans les pays ou elles ont vu le jour; et, ce faisant, ii 
invite implicitement ce public a prendre part a la discus 
sion qui se poursuit autour de ces idees et a contribuer 
ainsi a degager ce qu elles ont de vrai et de durable. 

Le traducteur a done avant tout pour mission de dissi- 
per les prejiiges et les partis-pris fondes sur 1 ignorance, 
et il s acquitte de cette mission en mettant sous les yeux 
des lecteurs les pieces du proc6s. Mais 1 ouvrage publie, 
les pieces du dossier etalees, un autre inconvenient peut 
surgir, celui de la fausse comprehension, de I embalie- 
ment irreflechi, de Fenthousiasme intempestif, du sno- 
bisme en quete de tout ce qui est nouveau et sensation- 
nel. Contre cet inconvenient, fait pour discrediter les 
meilleures idees et qui peut devenir un veritable danger, 
lorsqu il s agit de theories qui, comme la psychanalyse, 
yisent surtout aux applications pratiques, au soulagement 
et a la guerison d une certaine categorie de malades, 
contre cet inconvenient, disons-nous, le traducteur est a 
peu pres desarme. Toutau plus lui est-ilpermis d esperer 
qu une modeste mise au point contribuera, dans une 
certaine mesure, a attenuer cet inconvenient et ce dan 
ger, et c est ce que nous allons essayer de faire brieve- 
ment et rapidement dans les quelques pages de cette 
Preface . 



La psychanalyse est, selon la definition de Freud lui- 
meme, une methode de traitement de certaines mala 
dies nerveuses . Freud est done, avant tout, un neuro- 
therapeute, etcesont des preoccupations therapeutiques, 
c est-a-dire purement utilitaires et pratiques, qui ont 
servi de point de depart a ses theories. Lorsque, tout 
jeune etudiant, il avait aborde la psychanaiyse, il n avait 
encore aucune theorie psychologique preconcue. Ainsi 
qu il le raconte lui-meme quelque part, c est un simple 
hasard qui a decide de sa vocation ou, plutot, de sa 
methode, et ce hasard, il le doit a un de ses compatriotes, 
le D r % Joseph Breuer, de Yienne, qui avait imagine de 



trailer un cas d hysterie, en soumettant la malade a 
j hypnose et en la faisant remonter, dissociation en as 
sociation, jusqu a la source des paroles, absurdes et 
incoherentes en apparence, qu elle prononeait pendant 
ses etats d absence , de confusion et d alteration psy- 
chique. Et Breuer a eu 1 agreable surprise de constater 
chaque fois que ces paroles trahissaient, exprimaient en 
realite des etats psychiques dont la malade, dans sa vie 
ordinaire, n avait aucune conscience et que la methode 
employee lui rendait conscients, en lui procurant en 
meme temps un soulagement plus ou moins durable. 
Frappe par ces premiers resultats, Breuer etendit Femploi 
de sa methode, en 1 appliquant, non plus seulement aux 
paroles prononcees pendant les etats d obnubilation psy- 
chique, mais aux symptomes morbides proprement dits 
de sa malade hysterique. Le resultat ne fut pas moins 
frappant, puisqu il a pu constater que chaque symptome 
etait, lui aussi, 1 expression exterieure d un evenement 
survenu dans la vie de la malade a une epoque plus on 
moins reculee et dont le souvenir conscient avait ete 
perdu : il suffisait d evoquer ce souvenir, de ramener 
revencment a la conscience, pour obtenir la disparition 
du symptome correspondant. 

Ces resultats ne laisserent pas d impressionner forte- 
ment le jeune Freud qui cherchait encore sa voie. Avec 
une modestie qui 1 honore, il reconnait tout ce qu il doit 
a Breuer, dont il est devenu plus tard le collaborateur. 
Son premier ouvrage : Studien uber Hysteric, paru en 
i8g5, est issu de cette collaboration et constitue la pre 
miere ebauche de la theorie psychanalytique. 

Mais ce qui ne 1 honore pas moins, c est que, tout en 
ayantdeja trouvesa voie, ilne se crutpas en possession de 
la verite absolue, mais voulut confronter ses idees et sa 
methode avec les idees et la methode en vigueur ailleurs. 
C est dans cette intention qu il se rendit en France, alors 
centre de la neuro-pathologie dont les maitres incon- 
testes, mais rivaux, etaient Charcot et Bernheim (de 
Nancy). C est vers Bernheim qu allerent toutes les sym 
pathies de Freud. II a suivi Tenseignement de ce maitro 

FJR.EUD. 



i4 PREFACE 

pendant toute Tannee 1899 et traduisit en allemand son 
livre sur la suggestion. Mais plus il analysait le pheno- 
i cue de la suggestion, et plus il se rendait compte que 
telle qu elle etait employee par 1 ecole de Nancy, elle 
n etait pas de nature a donner des resultats certains et 
durables. II ne pouvait d ailleurs en etre autrement, 
puisque n ayant aucune base scientifique, ressemblant 
plutot a une sorte de magie, d exorcisme, de prestidigi 
tation, elle etait appliquee uniformement dans tous les 
cas, sans tenir compte des particularites de chacun, de 
la signification et de 1 importance des symptomes aux- 
quels on avait a faire. Le seul element qu il ait retenu de 
la suggestion et qui lui paraissait vraiment important, 
ce fut le rapport qu elle etablit entre le medecin et le 
malade et dont Freud a fait la base de ce qui, dans la 
psychanalyse, constitue le phenomene du transfert , 
phenomene dans lequel le malade se debarrasse cles sen 
timents ou complexes de sentiments qui forment la base 
inconsciente, reprimee, refoulee de ses symptomes, en 
les reportant d abord sur le medecin, au fur et a mesure 
qu ils sont atteints et touches par 1 analyse. 

Ce qui a frappe Freud dans les methodes neurothera- 
peutiques alors en vigueur, hypnotisme et suggestion, 
ce fut le fait que, sans peut-etre s en rendre compte, ceux 
qui en faisaient usage visaient, non a la cure radicale des 
nevroses, mais seulement a la suppression de leurs 
symptomes, qu au lieu de s attaquer a la racine du mal, 
ils cherchaient a combattre ses effets. Rien d etonnant si 
1 emploi de ces methodes ne donnait que des resultats 
precaires, si la maladie reprenait le dessus, apr^s une 
,periode d accalmie plus ou moins longue et si Ton pou 
vait voir des malades promener leur nevrose pendant 
cles annexes et des annees, d hopital en hopital et servir 
de sujets d experiences a des generations de mede- 
cins. Endormir un malade et lui dire pendant son som- 
meil hypnotique qu une fois reveille il ne devra plus 
eprouver tel ou tel malaise, tel ou tel symptome, ou bien 
lui suggerer a Tetat de veille que ses symptomes n ont 
rien d organique, qu il n a qu a nepasy penser, qu a se 



PREFACE 1 3 

comporter comme s ils n existaient pas, tout cela equi- 
valait a dresser entre le malade et la maladie un para- 
vent fait seulement pour procurer 1 illusion de la guerison. 

C est ainsi que 1 observation et la reflexion ramenaient 
Freud a sa premiere experience, au fameux ramonage 
psychique , a la talking cure (cure par la conversa 
tion) qui a donne des resultats si surprenants dans le cas 
de la malade de Breuer. Gette methode a revele precise- 
ment le fait dont la meconnaissance etait la cause de 
1 insucces ou, tout au moms, de I ineflicacite de toutes 
les autres methodes psychotherapeutiques : les symp- 
tomes physiques et psychiques que presentent les nevro- 
tiques ne sont pas des productions accidentelles, adven- 
tices, capricieuses ou arbitrages dont on puisse se 
debarrasser comme on se debarrasse d une aiguille 
entree sous la peau ou d une arete de poisson qui vierit 
se loger dans une amygdale : ils sont Fexpression, invo- 
lontaire et inconscierite, de certains complexes psychi 
ques, affectifs et mentaux qui, pour une raison ou pour 
une autre, se sont soustraits ou ont ete soustraits par le 
malade, a un moment donne de son existence, au con- 
trole de la conscience ou, pour nous servir de Texpres- 
sion de Freud lui-meme et de toute 1 ecole psychanaly- 
tique, ont subi un refoulement , une repression . 

Freud, avons-nous dit, a aborde la psychanalyse en 
savant, en medecin, en praticien, sans aucune theorie 
psychologique preconcue. Mais a mesure qu il approfon- 
dissait et developpait la methode psychanalytique, le 
besoin d une psychologie se faisait sentir avec une force 
croissante. Au lieu cependant de se lancer dans des spe 
culations abstraites, de s atteler a des constructions 
transcendantes, Freud, en homme pratique, a pris ce 
qu il avail sous la main, c est-a-dire la psychologie qui 
etait deja impliquee dans la psychanalyse et qui, une fois 
degagee de celle-ci, devait a son tour favoriser ses pro- 
gres. La psychologie de Freud est done une psychologie 
purement pragmatique que les psychologues profes- 
sionnels trouveront peut-etre trop simpliste et elemen- 
taire. Mais, toute simpliste et elementaire qu elle paraisse, 



1 6 

elle n en affirme pas moins quelques principes de la plus 
haute importance. 

En premier lieu, Freud a donne un contenu concret a 
cet inconscient qui a ete la notion dominante de la 
psychologic du xix e siecle et constitue encore le leit 
motiv de celle de nos jours. Depuis cinquante ans et plus, 
on parle volontiers de creation ineonsciente, d activite 
inconsciente, de vie psychique inconsciente en general. 
On a meme etabli une certaine gradation de 1 inconscient 
et, pour ne pas laisser un fosse trop profond entre 
celui-ci et le conscient, on a intercale entre les deux ce 
qu on a appele le sub-conscient , quelque chose qui, 
sans appartenir encore tout a fait au domaine de Fin- 
conscient, ne fait plus partie de celui du conscient pro- 
prement dit. Cette division est, a la rigueur, acceptable, 
et Freud la fait sienne, en remplacantseulement le sub- 
conscient parle preconscient . Mais si tons les psy- 
chologues et meme tous les profanes sont d accord quant 
a la facon de comprendre le conscient, on reste genera- 
lenient dans le vague des qu il s agit de definir 1 incon 
scient. Beaucoup de psychologues n entendent par incon 
scient que le fonctionnement purement physiologique, 
organique, du systeme neuro-cerebral, en dehors de 
toute stimulation exterieure. D accord, dit Freud, mais a 
defaut de stimulations exterieures, n y aurait-il pas de 
stimulations interieures ? La psychanalyse nous apprend, 
en effet, que F inconscient qui represente pour le 
psychologue une cave noire et sombre, tellement noire 
et sombre que, faute de pouvoir y decerner quoi que ce 
soit, on la declare vide de tout contenu, que cet in 
conscient, disons-nous, est plein a eclater, qu il presente 
un contenu tellement riche et abondant que le vase 
risque a chaque instant d etre deborde, et le serait, en 
effet, si son contenu n etait soumis a une censure 
severe et vigilante, prete a reprimer la moindre velleite 
d evasion de Fun quelconque de ses elements. 

Ce contenu est forme par toutes les experiences de la 
vie anterieure, par tous les souvenirs, toutes les traces 
des evenements vecus, des sentiments eprouves a la suite 



PREFACE 17 

ou a 1 occasion de ces evenements, par tous les desirs 
qui ri ont pu trouver satisfaction. Ges experiences, sou 
venirs, traces, sentiments et desirs sont elimines de la 
vie consciente, soit parce que, ayant rempli leur role 
dans la vie de 1 individu, ils ont perdu toute necessite 
ou utilite, soit parce que, incompatibles avec les conven 
tions de la vie sociale, ils exposeraient 1 individu qui les 
ferait valoir dans la vie reelle aux peines et chatiments 
que la societe reserve a ceux qui ne se conforment pas a 
ses prescriptions et exigences. Refoules, mais non sup- 
primes, ces sentiments et desirs acquierent dans certains 
cas tous les caracteres de germes morbides et creent les 
etats pathologiques connus sous le nom de nevroses. Ce 
qui caracterise en effet ces etats, c est que les sentiments 
et desirs en question, ne pouvant pas se manifester, a 
cause de la repression qu ils ne cessent de subir, sous 
leur jour veritable, authentique, se creent une issue par 
des voies detournees, sous des apparences faites pour 
dormer le change quanta leur veritable nature et connues 
sous le nom de symptomes . Demasquer ces symptomes, 
les depouiller de leurs apparences trompeuses, les rat- 
tacher a leur source, rendre leurs causes et origines 
conscientes au malade, tel est, nous Tavons vu, le 
but de la psychanalyse. 

Mais la vie inconsciente ne se manifesto pas seulement 
sous la forrne pathologique de symptomes nevrotiques. 
II existe aussi une psycho-pathologie de la vie quoti- 
dienne , qui avait jusqu ici peu attire Inattention des 
psychologues, mais dont Freud a fait 1 objet d une etude 
approfondie : nos actes manques, involontaires, dont 
nous nenous donnons meme la peine de chercher 1 expli- 
cation, nos lapsus de la parole, nos erreurs d ecriture 
et de lecture, nos oublis et distractions, tous ces mille 
accidents de notre vie quotidienne, tellement rapides, 
fugaces et insignifiants que la plupart d entre eux 
echappent totalement a notre attention, Freud les 
rattache a des sentiments, a des desirs, a des voeux et 
sonhaits reprimes, le plus souvent innocents, mais quel- 
quefois aussi inavouables, a cause de leur incompatibility 



1 8 PREFACE 

avec la morale convenlionnelle. Et ce qui est vrai des 
actes manques , des lapsus et erreurs accomplis a 
Fetat de veille. Test egalement des reves nocturnes qui 
representent, eux aussi, une satisfaction deformee, sym- 
bolique , de desirs reprimes. 

En remplissant ainsi F inconscient d un contenu 
concret, en depistant les manifestations de ce contenu aussi 
bien dans la vie pathologique que dans la vie normale, dans 
la vie detous les jours, Freud etablit un second principe 
psychologique, dont il est inutile de souligner Fimpor- 
tance, celui de la continuite de la vie psychique, du deter- 
minisme de tous les faits et phenomenes de la vie psy 
chique, et cela avec une force et une abondance de 
preuves, avec une perspicacite et une clairvoyance qu on 
ne retrouve chez nul autre psychologue. On peut, sans 
exageration, dire de Freud qu il a le genie de la 
psychologic. Ses explications detelreve, de tel symptome 
peuvent souvent paraitre embrouillees, compliquees, on 
peut trouver que dans certains cas il veut trop prouver 
et que dans d autres il frise Fabsurdite. Peuimporte: 
nous savons aujourd hui, grace a lui, que Finconscient 
n est pas un simple mot, qu il represente une realite 
concrete, une realite psychique aux elements innom- 
brables, qu il n existe, entre le conscient et Finconscient, 
aucune solution de continuite, qu en vertu d un deter- 
minisme rigoureux, de la continuite de la vie psychique 
et de son dynamisme fondamental, tout ce qui parait 
inexplicable, accidentel, capricieux, miraculeux dans 
celui-la ne peut avoir ses origines, sa source, sa cause 
et ses conditions que dans celui-ci. 

Nous abordons maintenant un troisieme principe 
psychologique introduit par Freud, celui qui a souleve 
contre la psychanalyse le plus de preventions et de 
resistances, mais dont notre auteur a fait, pour ainsi 
dire la clef de voute de son systeme : le role de la sexua- 
lite dans la vie humaine en general, dans Fetiologie des 
nevroses en particulier. L examen psychanalytique, 
dit-il, permet de ramener, avec une regularite surpre- 
nante, les symptomes morbides a des impressions de la 



PREFACE 19 

vie amoureuse ; il montre que les desirs palhogenes ne 
sont autres que des tendances erotiques ; et il nous force 
a admettre que les troubles erotiques occupent la pre 
miere place parmi les influences morbigenes, et cela 
chez les deux sexes 1 . Mais ce n est pas tout. II est 
des cas ou la psychanalyse permet de rattacher les symp 
tomes a de simples influences traumatiques, n ayant en 
apparence rien de sexuel. Mais en y regardant de pres, 
on s apercoit que cette distinction entre influences 
sexuelles et influences purement traumatiques ne corres 
pond pas a la realite. C est que la psychanalyse, au lieu 
de s arreter a un moment quelconque de la vie (adulte) 
du malade, au lieu de se contenter de la premiere expli 
cation plausible et probable qu elle rencontre au cours 
de ses investigations, poursuit son exploration, en 
descendant jusqu a la puberte, voire jusqu a la premiere 
enfance du malade. Ce sont, en effet, les impressions de 
1 enfance, de i age le plus tendre qui fournissent Fexpli- 
cationdelasusceptibilite ulterieure desrnalades a 1 egard 
de certaines actions traumatiques, et c est seulement apres 
avoir decouvert et rendu conscientes ces traces de souve 
nirs presque toujours oublies, que nous sommes en mesure 
de supprimer les symptomes morbides. Nous coristatons 
ici (comme dans les reves) que ce sont les desirs repri- 
rnes, mais persistants, de 1 enfance qui rendent possible 
la reaction aux traumatismes ulterieurs par la formation 
de symptomes. Et nous pouvons, d une facon generale, 
designer ces puissants desirs de 1 enfance sous le nom 
de sexuels 2 . 

G est cette conception d une sexualite infantile qui, 
plus encore quecelle del origine sexuelle des symptomes 
nevrotiques en general, parait deconcertante dans la 
theorie psychanalytique. 

Mais a ceux qui s etonnent de voir attribuer a la 
sexualite un sens aussi etendu, Freud repond que les mots 
du langage courant sont faits avant tout pour designer 

i. S. Freud. La Psychanalyse, p. 5a. Traduction francaise Y. Le Lay. 
Payot, Paris, 1921. 
a. Ibid., p. 53-54, 



20 PREFACE 

des notions qui repondent aux conventions et necessites 
sociales. Or, au point de vue social, la sexualite est envi- 
sagee uniquement dans ses rapports avec la reproduction 
de 1 espece. Le langage courant ne tient pas compte de 
toutes les phases que traverse la sexualite dans la vie 
individuelle, avant de devenir cette fonction utilitaire 
qu estla reproduction. Celle-ci n est, en effet, que 1 abou- 
tissant d un certain nombre de processus qui se mani- 
festent des 1 enfance, processus dont certains ont ete 
intensifies, apres avoir subi une selection, tandis que 
d autres ont ete supprimes. On observe chez 1 enfant un 
grand nombre de dispositions sexuelles, dont le fonction- 
nement differe notablement de celui des processus 
sexuels de 1 adulte et qui, dans leur developpement 
ulterieur, presentent la plus grande variabilite. Les per 
versions sexuelles de 1 adulte ne sont le plus souvent 
que le relour a ce que Freud appelle Yinfantilisme sexueL 
Toutes les formes de perversion, dit-il encore, existent 
deja a Fetat latent chez 1 enfant, qui est un pervers potij- 
morphe. Sous 1 influence de Teducation, sous la pression 
du milieu social, ces formes disparaissent chez les indi- 
vidus normaux, et 1 energie psychique qui accompagne 
}es impulsions perverses est sublimee et orientee 
dans des directions ayant une valeur sociale plus grande. 
Dans les cas anormaux, lorsque la tendance perverse est 
trop forte, elle aboutit, ainsi que nous 1 avonsvu, a une 
perversion manifeste. Dans d autres cas encore, 1 impul- 
sion, sans aboutir a une perversion proprement dite, se 
manifeste sous la forme d un symptome psycho-neuro- 
tique qui constitue ainsi une satisfaction deguisee 
d une tendance perverse. Chez le meme individu, une 
tendance perverse peut se manifester a la fois sous la 
forme d une perversion, d une psychoneurose et d une 
sublimation dans une creation artistique. Certains 
traits de caractere anormaux, de peu de valeur sociale, 
peuvent etre egalement consideres comme des effets de 
sublimation : telle la tendance morbide de certains 
puritains a etre cheques par la moindre allusion 
R la vie sexuelle, tendance qui ne serait au fond qu une 



PREFACE 21 

reaction de defense , inconsciente et excessive, 
centre les tentations sexuelles. 

Telles sont les grandes lignes des theories de Freud 
sur la sexualite et ses rapports avec les psychoneuroses 
et certaines deviations de la vie normale, et non seule- 
ment avec certaines deviations, mais aussi avec certaines 
manifestations superieures de cette vie. Freud a notam- 
ment consacre un article et deux ouvrages a la creation 
artistique danslaquelle il voitune elaboration consciente 
de desirs inconscients remontant a 1 enfance et cherchant 
a s exprimer et a se satisfaire. Etendant le champ d ap- 
plication de la psychanalyse, Freud et ses eleves, 
Abraham, Rank, Riklin, en ont fait une methode d expli- 
cation sociologique : ils voient dans les mythes, les 
legendes, les contes de fees, le folk-lore en general, 
Fexpression de desirs persistants, de la. meme nature que 
eeux qui se manifestent dans les reves et les psycho- 
neuroses ; ils y decouvrent les memes mecanismes de 
repression et de deformation que ceux qu on constate 
dans ces dernieres activites mentales, mecanismes qui 
se perfectionnent a mesure que la censure sociale gagne 
en force et que la civilisation devient plus compliquee. 
Dans un ouvrage plus recent, Freud a etudie, en se pla- 
cant au meme point de vue, le phenomene si complexe 
de la religion, et il a montre que les aspirations fonda- 
mentales de 1 humanite, qui trouvent leur satisfaction 
dans les differentes croyances religieuses et les divers 
elats emotionnels, ont leur source dans des conflits 
intra-psychiques qui, au point de vue ontogenique, 
remontent jusqu a notre premiere enfance et, au point 
de vue phylogenique, jusqu a nos premiers ancetres 
humains. 

On le voit, de simple methode de traitement des 
neuroses qu elle etait au debut, la psychanalyse aspire 
au role d une veritable philosophic de la vie psychique, 
dans toutes ses manifestations normales et anormales, 
sociales et individuelles. Dans quelle mesure cette ambi 
tion est-elle justifiee? II est difficile de le dire pour 
1 instant. II est certain toutefois que la psychologic et la 



22 PREFACE 

philosophic ireudiennes valent ce que vaut la psychana- 
lyse elle-meme dont elles sent deduites. Avant done de 
s emparer des conclusions, de les porter dans le roman 
ou sur la scene, il laut examiner, verifier les premisses. 
Et ceci ne peut etre fait que par des savants, par des 
neuropathologistes professionals, ayant 1 habitude de 
la clinique, rompus a 1 observation critique et an raison- 
uenient logique. C est a ceux-la que s adresse surtout 
iiotre traduction, et si celle-ci pouvait decider, ne serait- 
ce que quelques-uns d entre eux, a entreprenclre, dans 
un esprit d impartialite et avec le seul desir de decou- 
vrir la verite, la verification des assertions de Freud par 
1 appiication stride de ses propres methodes, notre but 
erait largement atteint. 

S. J. 



PREMIERE PARTIE 

I. INTRODUCTION 
1I-IV. LES ACTES MANQUfiS 



CHAPITRE PREMIER 
INTRODUCTION 



J ignore combien d entre vous connaissent la psyeha- 
nalyse par leurs lectures ou par ou i-dire. Mais le litre 
rneme de ces leeons: Introduction a la Psychanalyse, 
m impose 1 obligation de faire comme si vous ne saviez 
rien sur ce sujet et comme si vous aviez besoin d etre 
inities a ses premiers elements. 

Je dois toutefois supposer que vous savez que la psycha- 
nalyse est un precede de traitement medical de personnes 
atteintesde maladies nerveuses. Cecidit,jepuisvousmon- 
trer aussitot sur un exemple que les choses ne se passent 
pas ici comme dans les autres branches de la medecine, 
qu elles s y passent meme d une facon tout a fait contraire. 
Generalement, lorsque nous soumettons un malade a 
une technique medicale nouvelle pour lui, nous nous 
appliquons a en diminuer a ses yeux les inconvenients et 
a lui donner toutes les assurances possibles quant au 
succes du traitement. Je crois que nous avons raison de 
le faire, car en procedant ainsi nous augmentons effecti- 
vement les chances de succes. Mais on precede tout 
autrement, lorsqu on soumet un nevrotique au traite 
ment psychanalytique. Nous le mettons alors au courant 
des difficultes de la methode, de sa duree, des efforts et 
des sacrifices qu elle exige ; et quant au resultat, nous 
lui disons que nous ne pouvons rien promettre, qu il 
dependra de la maniere dont se comportera le malade 
lui-meme, de son intelligence, de son obeissarice, de sa 
patience. II va sans dire que de bonnes raisons, dont 
vous saisircz peut-etre 1 importance plus tard, nous die- 
tent cette conduite inaccouttimee. 

Je vous prie de ne pas m en vouloir^si je commence 
par vous traiter comme ces malades nevrotiques. Je vous 
deconseille tout s implement de venir m entendre une 



a6 INTRODUCTION 

autre fois. Dans cette intention, je vous ferai toucher du 
doigt toutes les imperfections qui sont necessairement 
attachees a Fenseignement de la psychanalyse et toutes 
les difficultes qui s opposent a Facquisition d un juge- 
ment personnel en cette matiere. Je vous montrerai que 
toute votre culture anterieure et toutes les habitudes de 
votre pensee ont du faire de vous inevitablement des 
adversaires de la psychanalyse, et je vous dirai ce que 
vous devez vaincre en vous-memes pour surmonter cette 
hostilite instinctive. Je ne puis naturellement pas vous 
predire ce que mes lecons vous feront gagner an point 
de vue de la comprehension de la psychanalyse, mais 
je puis certainement vous promettre que le fait d avoir 
assiste a ces lecons ne suffira pas a vous rendre capables 
d entreprendre une recherche ou de conduire un traite- 
ment psychanalytique. Mais s il en est parmi vous qui, 
ne se contentant pas d une connaissance superficielle de 
la psychanalyse, desireraient entrer en contact perma 
nent avec elle, non seulement jeles en dissuaderais, mais 
je les mettrais directement en garde contre une pareille 
tentative. Dans Fetat de choses actuel, celui qui choi- 
sirait cette carriere se priverait de toute possibilite de 
succes universitaire et se trouverait, en tant que praticien, 
en presence d une societe qui, ne comprenant pas ses 
aspirations, le considererait avec mefiance et hostilite et 
serait prete a Mcher contre lui tous les mauvais esprits 
qu elle abrite dans son sein. Et vous pouvez avoir un 
apercu approximatif du nombre de ces mauvais esprits 
rienqu en songeant auxfaits qui accompagnent la guerre 
sevissant actuellement en Europe. 

II y a toutefois des personnes pour lesquelles toute 
nouvelle connaissance presente un attrait, malgre les 
inconvenients auxquels je viens de faire allusion. Si cer 
tains d entre vous appartiennent a cette categoric et veu- 
lent bien, sans se laisser decourager par mes avertis- 
soments, revenir ici la prochaine fois, ils seront les 
bienvenus. Mais vous avez tous le droit de connaitre les 
difficultes de la psychanalyse que je vais vous exposer. 

La premiere difftculte est inherente a 1 enseignement 
meme de la psychanalyse. Dans 1 enseignement de la 
medecine, vous etes habitues a voir. Vous voyez la prepa 
ration anatomique, le precipite qui se forme a la suite 



INTRODUCTION 27 

d nne reaction chimique, le raccourcissement du muscle 
par 1 eflet de 1 excitation de ses nerfs. Plus tard, on pre- 
sente a vos sens le malade, les symptomes de son affec 
tion, les produits du processus morbide, etdans beaucoup 
de cas on met meme sous vos yeux, a 1 etat isole, le 
germe qui provoqua la maladie. Dans les specialites chi- 
rurgicales, vous assistez aux interventions par lesquelles 
on vient en aide au malade, et vous devez meme essayer 
de les executer vous-memes. Et jusque dans la psychia 
tric, la demonstration du malade, avec le jeu changeant 
de sa physionomie, avec sa maniere de parler et de se 
comporter, vous apporte une foule d observations qui vous 
laissent une impression profonde et durable. C est ainsi 
que le professeur en medecine remplit le role d un guide 
et d un interprete qui vous accompagne comme a travers 
un muse"e, pendant que vous vous mettez en relations 
directes avec les objets N et que vous croyez avoir acquis, 
par une perception personnelle, la conviction de Fexis- 
tence des nouveaux faits. 

Par malheur, les choses se passent tout difTeremment 
dans la psychanalyse. Le traitement psychanalytique ne 
comporte qu un echange de paroles entre 1 analyse et le 
medecin. Le patient parle, raconte les evenements de sa 
vie passee et ses impressions presentes, se plaint, con- 
fesse ses desirs et ses emotions. Le medecin s applique a 
diriger la marche des idees du patient, eveille ses sou 
venirs, oriente son attention dans certaines directions, 
lui donne des explications et observe les reactions de 
comprehension ou d incomprehension qu il provoque 
ainsi chez le malade. L entourage inculte denos patients, 
qui ne s en laisse imposer que par ce qui est visible et 
palpable, de preference par des actes tels qu on en 
voit se derouler sur 1 ecran du cinematographe, ne man 
que jamais de manifester son doute quant a Tefficacite 
que peuvent avoir de simples discours , en tant que 
moyen de traitement. Cette critique est peu judicieuse et 
illogique. Ne sont-ce pas les memes gens qui savent 
d une facon certaine que les malades s imaginent seu- 
lement eprouver tels ou tels symptomes? Les mots fai- 
saient primitivement partie de la magie, et de nos jours 
encore le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. 
Avec des mots un homme pent rendre son semblable 



a8 INTRODUCTION 

heureux ou le pousser au desespoir, et c est a Taide de 
mots que le mattre transmet son savoir a ses eleves, qu un 
orateur entraine ses auditeurs et determine leurs juge- 
ments et decisions. Les mots provoquent des emotions et 
constituent pour les hommes le mojen general de s in- 
fluencer reciproquement. Ne cherchons done pas a dimi- 
nuer la valeur que peut presenter Fapplication de mots a la 
psychotherapie et contentons-nous d assister en auditeurs 
a 1 echange de mots qui a lieu entre 1 analyste et le 
malade. 

Mais cela encore ne nous est pas possible. La conver 
sation qui constitue le traitement psychanalytique ne 
supporte pas d auditeurs ; elle ne se prete pas a la demon 
stration. On peut naturellement, au cours d une lecon 
de psychiatric, presenter aux eleves un neurasthenique 
ou un hysterique qui exprimera ses plaintes et racontera 
ses symptomes. Mais ce sera tout. Quant aux renseigne- 
ments dont 1 analyste a besoin, le malade ne les donnera 
que s il eprouve pour le medecin une affinite de senti 
ment particuliere ; il se taira, des qu il s apercevra de !a 
presence ne serait-ce que d un seul temoin indifferent. 
G est que ces renseignements se rapportent a ce qu il y a 
de plus intime dans la vie psychique du malade, a tout 
ce qu il doit, en tant que personne sociale autonome, 
cacher aux autres et, enfin, a tout ce qu il ne veut pas 
avouer a lui-meme, en tant que personne ayant conscience 
de son unite. 

Vous ne pouvez done pas assister en auditeurs a un 
traitement psychanalytique. Vous pouvez seulement en 
entendre parler et, ausens le plus rigoureux du mot, vous 
ne pourrez connaitre la psychanalyse que par oui -dire. 
Le fait de ne pouvoir obtenir que des renseignements, 
pour ainsi dire, de seconde main, vous cree des conditions 
inaccoutumees pour la formation d un jugement. Tout 
depend en grande partie du degre de confiance que vous 
inspire celui qui vous renseigne. 

Supposez un instant que vous assistiez, non a une lecon 
de psychiatric, mais a une lecon d histoire et que le con- 
ferencier vous parle de la vie et des exploits d Alexandre 
le Grand. Quelles raisons auriez-vous de croire a la 
veridicite de son recit? A premiere vue, la situation parait 
encore plus defavorable que dans la psychanalyse, car 



INTRODUCTION 29 

le professeur dTiistoire n a pas plus que vous pris part 
aux expeditions d Alexandre, tandis que le psychanalyste 
vous parle du moins de faits dans lesquels il a lui-meme 
joue un role. Mais alors intervient vine circonstance qui 
rend 1 historien digne de foi. II petit notamment vous 
renvoyer aux recits de vieux ecrivains, contemporains 
des evenements en question ou assez proches d eux, 
c est-a-dire aux livres de Plutarque, Diodore, Arrien, etc. ; 
il peutfaire passer sous vos yeux des reproductions des 
monnaies ou des statues du roi et une photographic de 
la mosa ique pompeienne representant la bataille d Issus. 
A vrai dire, tous ces documents prouvent seulement que 
des generations anterieures avaient deja cru a 1 existence 
d Alexandre et a la realite de ses exploits, et vous voyez 
dans cette consideration un nouveau point de depart 
pour votre critique. Gelle-ci sera tentee de conclure que 
tout ce qui a ete raconte au sujet d Alexandre n est pas 
digne de foi ou ne peut pas etre etabli avec certitude 
dans tous les details ; et cependantje me refuse a admet- 
tre que vous puissiez quitter la salle de conferences en 
doutant de la realite d Alexandre le Grand. Votre deci 
sion sera determinee par deux considerations principales : 
la premiere, c est que le conferencier n a aucune raison 
imaginable de vous faire admettre comme reel ce que lui- 
meme ne consid6re pas comme tel ; la seconde, c est que 
tous les livres d histoire dontnous disposons representent 
les evenements d une maniere a pen pres identique. Si 
vous abordez ensuite 1 examen des sources plus anciennes, 
vous tiendrez compte des memes facteurs, a savoir des 
mobiles qui ont pu guider les auteurs et de la concor 
dance de leurs temoignages. Dans le cas d Alexandre, le 
resultat de 1 examen sera certainement rassurant, mais il 
en sera autrementlorsqu il s agira de personnalites telles 
que Mo ise ou Nemrod. Quant aux doutes que vous pou- 
vez concevoir relativement au degre de confiance que 
merite le rapport d un psychanalyste, vous aurez encore 
dans la suite plus d une occasion d en apprecierla valeur. 
Et, maintenant, vous etes en droit de me demander : 
puisqu il n existe pas de critere objectif pour juger dela 
veridicite de la psychanalyse et que nous n avons aucune 
possibilite de faire de celle-ci un objet de demonstra 
tion, comment peut-on apprendre la psychanalyse et 

FREUD. a 



3o INTRODUCTION 

\ 

s assurer de la verite de ses affirmations? Get appren- 
tissage n est en effet pas facile, et pen riomhreux sorit 
ceux qui ont appris la psychanalyse d une i acon syste- 
matiqu e, mais il n en existe pas moins des voies d ac- 
ces vers cet apprentissage. On apprend d abord la 
psychanalyse sur son propre corps, par 1 etude de sa 
propre personnalite. Ce n est pas la tout a fait ce qu on 
appelle auto-observation, mais a la rigueur 1 etude dont 
nous parlons pent y etre ramenee. II existe toute une 
serie de phenomenes psychiques tres frequents et gene- 
ralement connus dont on peut, grace a quelques indica 
tions relatives a leur technique, faire sur soi-meme des 

ijots d analyse. Ce que faisant, on acquiert la convie- 
ion tant cherchee de la realite des processus decrits par 
la psychanalyse et de la justesse de ses conceptions. 
11 convient de dire toutefois qu on ne doit pas s attendre, 
en suivant cette voie, a realiser des progres indefmis. 
On avance beaucoup plus en se laissant analyser par 
un psychanalyste competent, en eprouvant sur son 
propre rnoi les effets de la psychanalyse et en profitant 
de cette occasion pour saisir la technique du precede 
dans toutes ses finesses. II va sans dire que cet excellent 
moyen ne peut toujours etre utilise que par une seule 
personne et ne s applique jamais a une reunion de plu- 
sieurs. 

A votre acces a la psychanalyse s oppose encore une 
autre difficult^ qui, elle, n est plus inherente a la psycha 
nalyse comme telle : c est vous-memes qui en etes 
responsables, du fait de vos etudes medicales ante- 
rieures. La preparation que vous avez recue jusqu a pre 
sent a imprime a votre pensee une certaine orientation 
qui vous ecarte beaucoup de la psychanalyse. On vous 
a habitues a assigner aux fonctions de 1 organisme et a 
leurs troubles des causes anatomiques, a les expliquer 
en vous placant au point de vue de la chimie et de la 
physique, a les concevoir du point de vue biologique , 
mais jamais votre interet n a ete oriente vers la vie 
psychique dans laquelle culmine cependant le fonction- 
nementde notre organisme si admirablement complique. 
C est pourquoi vous etes restes etrangers a la maiiiere 
de penser psychologique, et c est pourquoi aussi vous 
avez pris 1 habitude de considerer celle-ci avec mefiance, 



INTRODUCTION 3 1 

de lui refuser tout caractere scientifique et de Taban- 
donner aux profanes, poetes, philosophes de la nature et 
mystiques. Cette limitation est certainement prejudiciable 
a votre aetivite medicale, car, ainsi qu il est de regie 
dans toutes relations humaines, le malacle commence 
toujours par vous presenter sa facade psychique, et je 
crains fort que vous ne soyez obliges, pour votre chati- 
rnent, d abandonner aux profanes, aux rebouteux et aux 
mystiques que vous meprisez tant, Line bonne part de 
1 influence therapeutique que vous cherchez a exercer. 

Je ne meconnais pas les raisons qu on peut alleguer 
pour excuser cette lacune dans votre preparation. II 
nous manque encore cette science philosophique auxi- 
liaire que vous puissiez utiliser pour la realisation des 
fins posees par 1 activite medicale. Ni la philosophie 
speculative, ni la psychologic descriptive, ni la psycho 
logic dite experimental et se rattachanta la physiologie 
des sens, ne sont capables, telles qu on les enseigne 
danslesecoles, de vous fournir desdonnees utiles sur les 
rapports entre le corps etFarne etdevous offrirlemoyen 
cle comprendre un trouble psychique quelconque. Dans 
le cadre meme dela medecine,la psychiatric, il est vrai, 
s occupe a decrire les troubles psychiquesqu elle observe 
et a les reunir en tableaux cliniques, mais dans leurs 
bons moments les psychiatres se demandent eux-memes 
si leurs arrangements purement descriptifs meritent le 
nom de science. Nous ne connaissons ni 1 origine, ni le 
niecanisme, ni les liens reciproques des symptomes dont 
se composent ces tableaux nosologiques ; aucune modi 
fication demontrable del organe anatomique de Tame ne 
leur correspond ; et quant aux modifications qu on 
invoque, elles ne donnent des symptomes aucune expli 
cation. Ces troubles psychiquesne sont accessibles a une 
action therapeutique qu en tant qu ils constituent des 
eil ets secondaires d une affection organique quelconque. 

G est la une lacune que la psychanalyse s applique a 
combler. Elle veutdonner a la psychiatric la base psycho- 
logique qui lui manque : elle espere decouvrir le ter 
rain commun qui reridra intelligible la rencontre d un 
trouble somatique et d un trouble psychique. Pour par- 
venir a ce but, elle doit se tenir a distance de toute pre 
supposition d ordre anatomique, chimique ou physiolo- 



32 INTRODUCTION 

gique, ne travailler qu en s appuyant sur des notions 
purement psychologiques, ce qui, je le crams fort, sera 
precisement la raison pour laquelle elle vous paraitra de 
prime abord etrange. 

II est enfin une troisieme difficulte dont je ne rendrai 
d ailleurs responsables ni vous ni votre preparation 
anterieure. Parmi les premisses de la psychanalyse, il 
en est deux qui choquent tout le monde et lui attirent la 
disapprobation universelle : 1 une d elles se heurte a un 
prejuge intellectuel, 1 autre a un prejuge esthetico-moral. 
Ne dedaignons pas trop ces prejuges : ce sontdeschoses 
puissantes, des survivances de phases de developpement 
utiles, voire necessaires, de I humanite. Us sont main- 
tenus par des forces affectives, et la lutte contre eux est 
difficile. 

D apres la premiere de ces desagreables premisses de 
la psychanalyse, les processus psychiques seraient en 
eux-memes inconscients ; et quant aux conscients, ilsne 
seraient que des actes isoles, des fractions de la vie 
psychique totale. Rappelez-vous a ce propos que nous 
sommes, au contraire, habitues a identifier le psychique 
et le conscient, que nous considerons precisement la 
conscience comme une caracteristique, comme une defi 
nition du psychique et que la psychologic consiste pour 
nous dans 1 etude des contenus de la conscience. Cette 
identification nous parait meme tellement naturelle que 
nous voyons une absurdite manifeste dans la moindre 
objection qu on lui oppose. Et, pourtant, la psychana 
lyse ne peut pas ne pas soulever d objection contre 1 iden- 
tite du psychique et du conscient. Sa definition du 
psychique dit qu il se compose de processus faisant partie 
des domaines du sentiment, de la pensee etde la volonte ; 
et elle doit affirmer qu il y a une pensee inconsciente et 
une volonte inconsciente. Mais par cette definition et 
cette affirmation elle s aliene d avance la sympathie de 
tous les amis d une froide science et s attire le soupcon 
de n etre qu une science esoterique et fantastique qui 
voudrait batir dans les tenebres et pecher dans 1 eau 
trouble. Mais vous ne pouvez naturellement pas encore 
comprendre de quel droit je taxe de prejuge une propo 
sition aussi abstraite que celle qui affirme que le 
psychique est le conscient , de mme que vous ne pou- 



INTRODUCTION 

vez pas encore vous rendre compte du developpement 
qui a pu aboutir a la negation de 1 inconscient (a supposer 
que celui-ci existe) et des avantages d une pareille nega 
tion. Discuter la question de savoir si Ton doit faire coin- 
cider le psychique avec le conscient ou bien etendre celui- 
la au dela des limites de celui-ci, peut apparaitre comme 
une vaine logomachie, mais je puis vous assurer que 
[ admission de processus psychiques inconscients inau- 
gure dans la science une orientation nouvelle et decisive. 

Vous ne pouvez pas davantage soupconner le lien 
intime qui existe entre cette premiere audace de la 
psychanalyse et celle que je vais mentionner en 
deuxi6me lieu. La seconde proposition que la psycha 
nalyse proclame comme une de ses decouvertes con- 
tient notamment raffirmation que des impulsions qu on 
peut qualifier seulement de sexuelles, au sens restreint 
ou large du mot, jouent, en tant que causes determi- 
nantes des maladies nerveuses et psychiques, un role 
extraordinairement important et qui n a pas ete jusqu a 
present estime a sa valeur. Plus que cela : elle affirme 
que ces memes emotions sexuelles prennent une part qui 
est loin d etre negligeable aux creations de Fesprit 
humain dans les domaines de la culture, de 1 art et de la 
\ie sociale. 

D apres mon experience, 1 aversion suscitee par ce 
resultat de la recherche psychanalytique constitue la 
raison la plus importante des resistances auxquelles 
celle-ci se heurte. Voulez-vous savoir comment nous nous 
expliquons ce fait? Nous croyons que la culture a ete 
creee sous la poussee desnecessitesvitales etaux depcns 
de la satisfaction des instincts et qu elle est toujours 
recreee en grande partie de la meme facon, chaque nou- 
vel individu qui entre dans la societe humaine renouve- 
lant, au profit del ensemble, le sacrifice de ses instincts. 
Parmi les forces instinctives ainsi refoulees, les emotions 
sexuelles jouent un role considerable; elles subissent 
une sublimation, c est-a-dire qu elles sont detournees de 
leur but sexuel et orientees vers des buts socialement 
superieurs et qui n ont plus rien de sexuel. Mais il s agit 
la d une organisation instable ; les instincts sexuelss ont 
mal domptes, et chaque individu qui doit participer an 
travail culturel court le danger de voir ses instincts 



34 INTRODUCTION 

soxuels resister a ce refoulement. La societe ne voit pas 
de plus grave menace a sa culture que celle que pre- 
senteraient la liberation des instincts sexuels et leur 
retour a leurs buts primitifs. Aussi la societe n sime- 
t-elle pas qu on lui rappelle cette partie scabreuse des 
fondations snr lesquelles elle repose ; elle n a aucun 
interet a ce que la force des instincts sexuels soil recon- 
nue et 1 importance de la vie sexuelle revelee a chacun ; 
elie a plutot adopte une methode d education quiconsiste 
a detourner 1 attentio n de ce domaine. C est pourquoi 
elle ne supporte pas ce resultat de la psychanalyse 
clont nous nous occupons : elle le fletrirait volontiers 
comme repoussant au point de vue esthetique, comme 
condamnable au point de vue moral, comme dangereux 
sous tons les rapports. Mais ce n est pas avec des 
reproches de ce genre qu on peut supprimer un resultat 
objectif du travail scientifique. L opposition, si elle veut 
se faire entendre, doit etre transposes dans le domaine 
intellectual. Or, la nature humaine est faite de telle sorte 
qu on est porte a considerer comme injuste ce qui 
deplait ; ceci fait, il est facile de trouver des arguments 
pour justifler son aversion. Et c est ainsi que la societe 
transforme le desagreable en injuste, combat les verites 
de la psychanalyse, non avec des arguments logiques et 
concrets, mais a 1 aide de raisons tirees du sentiment, 
et maintient ces objections, sous forme de prejuges, 
centre toutes les tentatives de refutation. 

Mais i! eonvient d observer qu en formulant la propo 
sition en question nous n avons voulu manifester aucune 
tendance. Notre seul but etait d exposer un etatde fait que 
nous croyons avoir constate a la suite d un travail plein 
de difficultes. Et cette fois encore nous croyons devoir 
protester contre I mtervention de considerations pratiques 
dans le travail scientifique, et cela avant meme d exami- 
ner si les craintes au nom desquelles on voudrait nous 
imposer ces considerations sont justifiees ou non. 

Telles sont quelques-unes des difficultes auxquelles 
vous vous heurterez si vous voulez vous occuper de 
psychanalyse. C est peut-etre plus qu il n en faut pour 
commencer. Si leur perspective ne vous ellraie pas, nous 
pouvons conliriuer. 



CHAP1TRE II 

LES AGTES MANQUES 
(DiE FEHLLEISTUNGEN.) 



Ce n est pas par des suppositions que nous aliens 
commencer, mais par une recherche, a laquelle nous 
assignerons pour objet certains phenomenes, tres fre 
quents, tres connus et tres insuffisamment apprecies et 
n ayant rien a voir avec 1 etat morbide, puisqu on pent 
les observer chez tout homme bien.portant. Ce sont les 
phenomenes que nous designerons par le nom generique 
d actes manques et qui se produisent lorsqu une personne 
prononce ou ecrit, en s en apercevant on non, un mot 
autre que celui qu elle veut dire ou tracer (lapsus); lors- 
qu on lit, dans un texte imprime ou manuscrit, un mot 
autre que celui qui estreellement imprime ou emt(/ausse 
lecture), oulorsqu onenterid autre chose que ce qu on vous 
dit,sans que cetle fausse audition tienne a un trouble orga- 
nique de Forgane auditif. Une autre serie de phenome 
nes du meme genre a pour base Youbli, etant entendu 
toutefois qu il s agit d un oubli non durable, mais momen- 
tane, comme dans le cas, par exemple, ou Ton ne pent 
pas retrouver un nom qu on sait cependant et qu on finit 
regulierement par retrouver plus tard, ou dans le cas ou 
Ton oublie de mettre a execution un pro jet dont on se 
souvient cependant plus tard et qui, par consequent, n est 
oublie que momentanement. Dans une troisieme serie, 
c est la condition de momentaneite qui manque, coinme, 
par exemple, lorsqu on ne reussit pas a mettre la main 
sur un objet qu on avait cependant range quelque part; 
a la meme categorie se rattachent les cas de perte tout a 
fait analogues. II s agit la d oublis qu on traite diflerem- 
ment que les autres, d oublis dont on s etonne et an sujet 
desquels on estcontrarie, au lieu de les trouver compre- 



36 LES AGTES MANQUES 

hensibles. A ces cas se rattachent encore certa uies erreurs 
dans lesquelles la momentaneite apparait de nouveau, 
comme lorsqu on croit pendant quelque temps a des cho- 
ses dont on savait auparavant et dont on saura de nou 
veau plus tard qu elles ne sont pas telles qu on se les 
represente. A tous ces cas on pourrait encore ajouter 
une foule de phenomenes analogues, connus sous des 
noms divers. 

II s agit la d accidents dont la parente intime est mise 
en evidence par le fait que les mots servant a les desi 
gner ont tous en commun le prefixe VER (en allemand) 1 , 
d accidents qui sont tous d un caractere insignifiant, 
d une courte duree pour la plupart et sans grande impor 
tance dans la vie des hommes. Ce n est que rarement que 
tel ou tel d entre eux, comme la perte d objets, acquiert 
une certaine importance pratique. C est pourquoi ils 
n eveillent pas grande attention, ne donnentlieu qu a de 
faibles emotions, etc. 

C est de ces phenomenes que je veux vous entretenir. 
Mais jevousentends deja exhalervotre mauvaisehumeur: 
11 existe dans le vaste monde exterieur, ainsi que dans 
le monde plus restreint de la vie psychique, tant d enig- 
mes grandioses, il existe, dans le domaine des troubles 
psychiques, tant de choses etonnantes qui exigent et 
meritent une explication, qu il est vraiment frivole de 
gaspiller son temps a s occuper de bagatelles pareilles. 
Si vous pouviez nous expliquer pourquoi tel homme 
ayant la vue etl ouie saines en arrive a voir en plein jour 
des choses qui n existent pas, pourquoi tel autre se croit 
tout a coup persecute par ceux qui jusqu alors lui etaient 
le plus chers ou poursuit des chimeres qu un enfant 
trouverait absurdes, alors nous dirions que la psycha- 
nalyse merite d etre prise en consideration. Mais si la 
psychanalyse n est pas capable d autre chose que de 
rechercher pourquoi un orateur de banquet a prononce 
un jour un mot pour un autre ou pourquoi une maitresse 
de maison n arrive pas a retrouver ses clefs, ou d autres 
futilites du meme genre, alors vraiment il y a d autres 

I. Par exemple : Fersprechen (lapsus); V er-Iesen (fausse lecture), Ver- 
horen (fausse audition), Fer-legen (impossibility de retrouver un objet qu on 
a ran^e), etc. Ce mode d expression d actes manques, de faux pas, de faux 
gestes, de fausses impressions manque en franoais. N. d. T. 



LES AGTES MANQUES 

problemes qui sollicitent notre temps et notre atten 
tion. 

A quoi je vous repondrai : Patience 1 Votre critique 
porte a faux. Certes, la psychanalyse ne pent se vanter 
de ne s etre jamais occupee de bagatelles. Au contraire, 
les materiaux de ses observations sont constitues gene- 
ralement par ces fails peu apparents que les autres scien 
ces ecartent comme trop insignifiants, par le rebut du 
monde phenomenal. Mais ne confondez-vous pas dans 
votre critique Timportance des problemes avec 1 appa- 
rence des signes? N y-a-t il pas des choses importantes 
qui, dans certaines conditions et a de certains moments, 
ne se manifestent que par des signes tres faibles? II me 
serait facile de vous citerplus d une situation de ce genre. 
N est-ce pas sur des signes imperceptibles que, jeunes 
gens, vous devinez avoir gagne la sympathie de telle ou 
telle jeune fille? Attendez-vous, pourle savoir, une decla 
ration explicite de celle-ci, ou que la jeune fille se jette 
avec effusion a votre cou? Ne vous contentez-vous pas, 
au contraire, d un regard furtif, d un mouvement imper* 
ceptible, d un serrement de mains a peine prolonge? Et 
lorsque vous vous livrez, en qualite de magistrat, a une 
enquete surun meurtre, vous atteridez-vous a ce que le 
meurtrier ait laisse sur le lieu du crime sa photographic 
avec son adresse, ou ne vous contentez-vous pas neces- 
sairement, pour arriver a decouvrir Tidentite du crimi- 
nel, de traces souvent tres faibles et irisignifiantes? Ne 
meprisons done pas les petits signes: ils peuvent nous* 
mettre sur la trace de choses plus importantes. Je pense 
d ailleurs comme vous que ce sont les grands problemes 
du monde et de la science qui doivent surtout solliciter 
notre attention. Mais souvent il ne sert de rien de for- 
muler le simple projet de se consacrer a 1 investigation 
de tel ou tel grand probleme, car onnesait pas toujours 
ou Ton doit diriger ses pas. Dans le travail scientifique, 
il est plus rationnel de s attaquer a ce qu on a devant soi, 
a des objets qui s ofTrent d eux-memes a notre investiga 
tion. Si on le fait serieusement, sans idees preconcues, 
sans esperances exagerees et si Ton a de la chance, il pent 
arriver que, grace aux liens qui rattachent tout a tout, 
le petit au grand, ce travail entrepris sans aucune pre- 
tention ouvre un acces a Fetude de grands problemes 



38 LES ACTES MANQUES 

Voila ce que j avals a vous dire pour tenir en eveil 
votre attention, lorsque j aurai a trailer des actes man- 
ques, insignifianls en apparence, de 1 homme sain. Nous 
nous adressons maintenant a quelqu un qui soil tout a 
fail etranger a la psychanalyse et nous lui demanderons 
comment il s explique la production de ces fails. 

II est certain qu il cornmencera par nous repondre : 
Oh, ces fails ne meritenl aucune explication ; ce sonl 
de petits accidenls. Qu enlend-il dire par la? Preten- 
drail il qu il existe des evenemenls Ires pelits, se trou- 
vant. en dehors de 1 enchamemenl de la phenomenologie 
du monde el qui auraient pu toul aussi bien ne pas se 
produire? Mais en brisant le cleterminisme universel, 
meme en un seul point, on bouleverse toule la concep- 
lion scienlifique du monde. On devra montrer a notre 
homme combien la conception religieuse du monde est 
plus consequente avec elle-meme, lorsqu elle affirme 
expressement qu un moineau ne tombe pas du toil sans 
une inlervenlion particuliere de la volonle divine. Je 
suppose que noire ami, au lieu de lirer la consequence 
qui decoule de sa premiere reponse, se ravisera el dira 
qu il Irouve toujours 1 explicalion des choses qu il eludie. 
II s agirail de peliles deviations de la fonction, d inexac- 
titudes du fonclionnemenl psychique dontles conditions 
seraientfaciles a determiner. Un homme qui, d ordinaire, 
parle correclemenl peut se tromper en parlanl: i lors- 
qu il est legeremenl indispose ou faligue ; 2 lorsqu il esl 
surexcile ; 3lorsqu il esllrop absorbe par d aulres choses. 
Ces assertions peuvenl elre facilemenl confirmees. Les 
lapsus se produisenl parliculieremenl souvenl lorsqu on 
esl faligue, lorsqu on souffre d un mal de tete ou a Tap- 
proche d une migraine. G esl encore dans les memes 
circonslances que se produil facilement Foubli de noms 
propres. Beaucoup de personnes reconnaissent 1 immi- 
nence d une migraine rien que par eel oubli. De meme, 
dans la surexcilalion on confond souvenl aussi, bien les 
mots que les choses, on se meprend , et 1 oubli de 
projets, ainsi qu une foule d autres actions non intention- 
nelles deviennent parliculieremenl frequenls lorsqu on 
esl dislrail, c est-a-dire lorsque Tallention se Irouve con- 
centree sur autre chose. Un exemple connu d une par^ille 
dislraclion nous esl oflert par ce professeur des Flie- 



LES ACTES MANQUES 09 

gende Blatter qui oublie son parapluie et emporte un 
autre chapeau a la place du sien, parce qu il pense aux 
problemes qu il doit trailer dans son prochain livre. 
Quant aux exemples de projets concus et de promesses 
faites, les uns et les autres oublies, parce que des eve- 
nements se sont produits par la suite qui ont violemment 
oriente 1 attention ailleurs, chacun en trouvera dans 
sa propre experience. 

Cela semble tout a fait comprehensible et a 1 abri de 
toute objection. Ce n est peut-etre pas tres interessant, 
pas aussi interessant que nous raurionscru. Examinons 
de plus pres ces explications des actes manques. Les 
conditions qu on considere comme determinantes pour 
leur production ne sont pas toutes de meme nature. 
Malaise et trouble circulatoire interviennent dans la per 
turbation d une fonction normale a titre de causes phy- 
siologiques ; surexcitation, fatigue, distraction sont des 
facteurs d un ordre different: on pent les appeler psycho- 
physiologiques. Ces derniers facteurs se laissent facile- 
ment traduire en theorie. La fatigue, la distraction, peut- 
etre aussi 1 excitation generale produisent une dispersion 
de 1 attention, ce qui a pour efFet que la fonction consi- 
deree ne recevant plus la dose d attention suflisante, peut 
etrefacilement troublee on s accomplitavecune precision 
insuffisante. Une indisposition, des modifications circu- 
latoires survenant dans Forgane nerveux central peuvent 
avoir le meme effet, en influencant de la meme facon le 
facteur le plus important, c est-a-dire la repartition de 
Tattention. 11 s agirait done dans tons les cas de pheno- 
menes consecutifs a des troubles de 1 attention, que ces 
troubles soient produits par des causes organiques ou 
psychiques. 

Tout ceci n est pas fait pour stimuler notre interet 
pour la psychanalyse et nous pourrions etre tentes de 
nouveau de renoncer a notre sujet. En examinant tou- 
tefois les observations d une faron plus serree, nous nous 
aperrevrons qu en ce qui concerne les actes manques 
tout ne s accorde pas avec cette theorie de 1 attention on 
tout an moins ne s en laisse pas deduire naturellement. 
Nous constaterons notammeiit que des actes manques et 
des oublis se produisent aussi rhez des personnes, qui, 
loin -d etre fa tiguees, distraites ou surexcitees, setrouveiit 



4o LES AGTES MANQuiS 

dans un etat normal sous tous les rapports, et que c est 
seulement apres coup, a la suite precisement de 1 acte 
manque, qu on attribue a ces personnes une surexcita- 
tion qu elles se refusent a admettre. C est une affirmation 
un peu simpliste que celle qui pretend que Faugmentation 
de 1 attention assure 1 execution adequate d une fonction, 
tandis qu une diminution de 1 attention aurait un eflet 
contraire. II existe une foule d actions qu on execute 
automatiquement ou avec une attention insuffisante, ce 
qui ne nuit en rien a leur precision. Le promeneur, qui 
sail a peine ou il va, n en suit pas moins le bon chemin 
et arrive au but sans tatonnements. Le pianiste exerce 
laisse, sans y penser, retomber ses doigts sur les touches 
indiquees. II peut naturellement lui arriver de se trom- 
>er, mais silejeuautomatique etait de nature aaugmenter 
[es chances d erreur, c est le virtuose dont le jeu est 
devenu, a la suite d un long exercice, purement automa- 
tique, qui devrait etre le plus expose a se tromper. Nous 
voyons, au contraire, que beaucoup d actions reussissent 
particulierement bien lorsqu elles ne sont pas Fobjet 
d une attention speciale, et que 1 erreur peut se pro- 
duire precisement lorsqu on tient d une facon particu- 
liere a la parfaite execution, c e^ -,:-a-dire lorsque 1 atten 
tion se trouve plutot exaltee. On peut dire alors que 
1 erreur est 1 efTet de 1 excitation . Mais pourquoi 
Fexcitation n altererait-elle pas plutot 1 attention a 
1 egard d une action a laquelle on attache tant d interet? 
Lorsque, dans un discours important ou dans une nego- 
ciation verbale, quelqu un fait un lapsus et dit le con 
traire de ce qu il voulait dire, il commet une erreur qui 
se laisse difficilement expliquer par la theorie psycho- 
physiologique ou par la theorie de 1 attention. 

Les actes manques eux-memes sont accompagnes d une 
foule de petits phenomenes secondaires qu on ne com- 
prend pas et que les explications tentees jusqu a present 
n ont pas rendus plus intelligibles. Lorsqu on a, par 
exemple, momentanement oublie un mot, on s impa- 
tiente, on cherche a se le rappeler et on n a de repos qu on 
ne 1 ait retrouve. Pourquoi Thomme a ce point contrarie 
reussit-il si rarement, malgre le desir qu il en ait, a 
diriger son attention sur le mot qu il a, ainsi qu il le dit 
lui-meme, sur le bout de la langue et qu il reconnail 



LES AGTES MANQUES 4 1 

des qu on le prononce devant lui? Ou, encore, il y a des 
cas oii les actes manques se multiplient, s enchainent 
entre eux, se remplacent reciproquement. Une premiere 
fois, on oublie un rendez-vous ; la fois suivante, on est 
bien decide a ne pas 1 oublier, mais il se trouve qu on a 
note par erreur une autre heure. Pendant qu on cherche 
par toutes sortes de detours a se rappeler un mot oublie, 
on laisse echapper de sa memoire un deuxieme mot qui 
aurait pu aider a retrouver le premier ; et pendant qu on 
se met a la recherche de ce deuxieme mot, on en oublie 
un troisieme, et ainsi de suite. Ces complications peuvent, 
on le sail, se produire egalement dans les erreurs typo- 
graphiques qu on peut considerer comme des actes man 
ques du compositeur. Une erreur persistante de ce genre 
s etait glissee un jour dans une feuille social-democrate. 
On pouvait y lire, dans le compte rendu d une certaine 
solennite : On a remarque, parmi les assistants, Son 
Altesse, le Kornprinz (au lieu de Kronprinz, le prince 
heritier). Le lendemain, le journal avail tente une rectifi 
cation ; il s excusait de son erreur et ecrivait : nous 
voulions dire, naturellement, le Knorprinz (toujours 
au lieu de Kronprinz). On parle volontiers dans ces cas 
d un mauvais genie qui presiderait aux erreurs typpgra- 
phiques, du lutin de la casse typographique, toutes 
expressions quidepassent la portee d une simple theorie 
psycho-physiologique del erreur typographique. 

Vous savez peut-etre aussi qu on peut provoquer des 
lapsus de langage, par suggestion, pour ainsi dire. II 
existe a ce propos une anecdote : un acteur novice est 
charge un jour, dans la Pucelle d Orleans du role 
important qui consiste a annoncer au roi que le Conne- 
table renvoie son epee (Schwert). Or, pendant la repeti 
tion, un des figurants s est amuse a souffler a 1 acteur 
timide, a la place du vrai texte, celui-ci : le Confortabte 
renvoie son cheval [Pferd)*. Et il arriva que ce mauvais 
plaisant avait atteint son but : le malheureux acteur 
debuta reellement, au cours de la representation, par la 

i. Voici la juxtaposition de ces deux phrases en allemand: 
1 Der Gonn^table schickt sein Schwert zuriick; 
2 Der Comfortabel schickt sein Pferd zuriick. 

Il y a done confusion d une part, entre les mots Connetable et Comfortabel j 
d yutre part, entre les mots Schwert et Pferd,. 



42 LES AGTES MANQUES 

phrase ainsi modifiee, et cela malgre ies avertissements 
qu il avait recus a ce propos, ou peut-etre meme a cause 
de ces avertissements. 

Or, toutes ces petites particularites des actes manques 
ne s expliquent pas precisement par la theorie de 1 atten- 
tion detournee. Ce qui ne veut pas dire que cette theorie 
soit fausse. Pour etre tout a fait satisfaisante, elle aurait 
besoin d etre completee. Mais il est vrai, d autre part, 
que plus d un acte manque peut encore etre envisage a 
un autre point de vue. 

Considerons, parmi Ies actes manques, ceux qui se 
pretent le mieux a nos intentions : Ies erretirs de langage 
{lapsus). Nous pourrions d ailleurs tout aussi bien choisir 
Ies erreurs d ecriture ou de lecture. A ce propos, nous 
devons tenir compte du fait que la seule question que 
nous nous soyons posee jusqu a present etait de savoir 
quand et dans quelles conditions on commet des lapsus 
et que nous n avons obtenu de reponse qu a cette seule 
question. Mais on peut aussi considerer la forme que 
prend le lapsus, 1 efietqui en resulte. Vous devinez deja 
que tant qu on n a pas elucide cette derniere question, 
tant qu on n a pas explique 1 eflet produit par le lapsus, le 
phenomene reste, au point de vue psychologique, un acci 
dent, alors meme qu on a trouve son explication physio- 
logique. II est evident que, lorsque je commets un lapsus, 
celui-ci peut revetir mille formes differentes ; je puis 
prononcer, a la place du mot juste, mille mots inappro- 
pries, imprimer au mot juste mille deformations. Et 
lorsque, dans un cas particulier, je ne commets, de tons 
Ies lapsus possibles, que tel lapsus determine, y a-t-il a 
cela des raisons decisives, ou ne s agit-illa que d un fait 
accidentel, arbitraire, d une question qui ne comporte 
aucune reponse rationnelle ? 

Deux auteurs, M. Meringer etM. Mayer (celui-la philo- 
logue, celui-ci psychiatre) ont essaye en 1896 d aborder 
par de cote la question des erreurs de langage. Ils ont 
reuni des exemples qu ils ont d abord exposes en se pla- 
cant au point de vue purement descriptif. Ce faisant, 
ils n ont naturellemerit apporte aucune explication, mais 
ils ont indique le chemin susceptible d y conduire. Ils 
rangent Ies deformations que Ies lapsus impriment au 
discours intentionnel dans Ies categories suivantes. 



LES AGTES MANQUKS 43 

a) interversions ; 6) empietement d un mot ou partie 
dun mot sur le mot qui le precede (Vorklang) , c) pro 
longation superflue d un mot (Nachklang) ; d) confusions 
(contaminations); e) substitutions. Je vais vous citer des 
exemples appartenant a chacune de ces categories. II y 
a interversion, lorsque quelqu un dit : la Milo de Venus, 
an lieu de la Venus de Milo (interversion de 1 ordre des 
mots). II y a empietement sur le mot precedent, lorsqu on 

dit: Es war mir auf der Schwest auf der Brust so 

sthwer. (Le sujet voulait dire: j avais un tel poids 
sur la poilrine ; clans cette phrase, le mot schwer 
[lourd] avait empiete en partie sur le mot antecedent 
Brust [poitrine]). II y a prolongation ou repetition super- 
flue d un mot dans des phrases comme ce malheu- 
reux toast : Ich fordere sie auf, auf dais Wohl unseres 
Chefs aufzustossen ( Je vous invite a demolir la prospe- 
rite de notre chef : au lieu de boire - stossen - a la 
prosperite de notre chef .) Ces trois formes de lapsus 
ne sont pas tres frequentes. Vous trouverez beaucoup 
plus d observations dans lesquelles le lapsus resulte 
d une contraction ou d une association, comme lorsqu un 
monsieur aborde dans la rue une dame en lui disant: 
Wenn sie gestatten, Fruulein, mochte ich sie gerne 
b eg le it- dig en ( Si vous le permettez, Mademoiselle, je 
vous accompagnerais bien volontiers c est du moms 
ce que le jeune homme voulait dire, mais il a commis 
un lapsus par contraction, en combinantle mot begleiten, 
accompagner, avec celui beleidigen, offenser, manquer de 
respect). Je dirai en passant que le jeune homme n a 
pas du avoir beaucoup de succes aupres de la jeune fille. 
Je citerai, enfin, comme exemple de substitution^ cette 
phrase empruntee a une des observations de Meringeret 
Mayer : Je mets les preparations dans la boite aux 
lettres (Brief hasten) , alors qu on voulait dire : dans 
le four a incubation (Drutkasten) . 

L essai d explication que les deux auteursprecites cru- 
rent pouvoir deduire de leur collection d exemples me 
parait tout a fait insuffisant. Us pensent que les sons et 
les syllabes d un motpossedent des valeurs difTerentes et 
que Finnervation d un element ayant une valeur supe- 
rieure pent exercer une influence perturbatrice sur celle 
des elements d une valeur moindre. Ceci ne serait vrai, a 






44 LES AGTES MANQUES 

la rigueur, que pour les cas, d ailleurs pen frequents, de 
la deuxieme et de la troisieme categories ; dans les autres 
lapsus, cette predominance de certains sons sur d autres, 
a supposer qu elle existe, ne joue aucun role. Les lapsus 
les plus frequents sont cependant ceux ou Ton remplace 
un mot par un autre qui lui ressemble, et cette ressem- 
blance parait a beaucoup de personnes suffisante pour 
expliquer le lapsus. Un professeur dit, par exemple, 
dans sa lecon d ouverture : Je ne suis pas dispose 
(geneigf) a apprecier comme il convient les merites de mon 
predecesseur ; alors qu il voulait dire : Je ne me re- 
connais pas une autorite suffisante (geeignei) pour appre- 
cier, etc. Ou un autre : En ce qui concerne Fappareil 
genital de la femme, malgre les nombreuses tentations 
(Versuchungeri)... pardon, malgre les nombreuses tenta- 
tives ( Versuche) 

Mais le lapsus le plus frequent et le plus frappant est 
celui qui consiste a dire exactement le contraire de ce 
qu on voudrait dire. II est evident que dans ces cas les 
relations tonales et les effets de ressemblance ne jouent 
qu un role minime ; onpeut, pourremplacer cesfacteurs, 
invoquer le fait qu il existe entre les contraires une 
etroite affinite conceptuelle et qu ils se trouventparticu- 
lierement rapproches dans 1 association psychologique. 
Nous possedons des exemples historiques de ce genre : 
un president de notre Chambre des deputes ouvre un 
jour la seance par ces mots : Messieurs, je constate la 
presence de... membres et declare, par consequent, la 
seance close. 

N importe quelle autre facile association, susceptible, 
dans certaines circonstances, de surgir mal a propos, 
peut produire le meme efFet. On raconte, par exemple, 
qu au cours d un banquet donne a 1 occasion du mariage 
d un des enfants de Helmholtz avec un enfant du grand 
industriel bien connu, E. Siemens, le celebre physiolo- 
giste Dubois-Reymond prononca un speech et termina 
son toast, certainementbrillant, par les paroles suivantes : 
Vive done la nouvelle firme Siemens et Halske. En 
disant cela, il pensait naturellement a la vieille firme 
Siemens-Halske, 1 association de ces deux noms etant 
familiere a tout Berlinois. 

G est ainsi qu en plus des relations tonales et de la 



LES ACTES MANQUES 5 

similitude des mots, nous devons admettre egalement 
i influence de 1 association des mots. Mais cela encore ne 
suffit pas. II existe toute une .serie de cas ou 1 explication 
d un lapsus observe ne reussit que lorsqu on tient 
compte de la proposition qui a ete enoncee ou meme 
pensee anterieurement. Ce sont done encore des cas 
d action a distance, dans le genre de celui cite par 
Meringer, mais d une amplitude plus grande. Et ici je 
dois vous avouer, qu a tout bien considerer, il me semble 
que nous soyons maintenant moins que jamais a me me 
de comprendre la veritable nature des erreurs de Ian- 
gage. 

Je ne crois cependant pas me tromper en disant que 
les exemples de lapsus cites au cours de la recherche 
qui precede laissent une impression nouvelle qui vaut la 
peine qu on s y arrete. Nous avons examine d abord les 
conditions dans lesquelles un lapsus se produit d une 
facon generale, ensuite les influences qui determinent 
telle ou telle deformation du mot ; mais nous n avons 
pas encore envisage 1 efFet du lapsus en lui-meme, inde- 
pendamment de son mode de production. Si nous nous 
decidons a le faire, nous devons enfm avoir le courage 
de dire : dans quelques-uns des exemples cites, la defor 
mation qui constitue un lapsus a un sens. Qu entendons- 
nous par ces mots: a un sens! Que 1 effet du lapsus a 
peut-etre le droit d etre considere comme un acte psy- 
chique complet, ayant son but propre, comme une mani 
festation ayant son contenu et sa signification propres. 
Nous n avons parle jusqu a present que d actes manques, 
mais il semble maintenant que 1 acte manque puisse etre 
parfois une action tout a fait correcte, qui ne fait que se 
substituer a 1 action attendue ou voulue. 

Ce sens propre de 1 acte manque apparait dans cer 
tains cas d une facon frappante et irrecusable. Si, des 
les premiers mots qu il prononce, le president declare 
qu il clot la seance, alors qu il v^ulait la declarer ouverte, 
nous sommes enclins, nous qui connaissons les circon- 
stances dans lesquelles s est produit ce lapsus, a trouver 
un sens a cet acte manque. Le president n attend rien de 
bon de la seance et ne serait pas fache de pouvoir 1 in- 
terrompre. Nous pouvons sans aucune difliculte decou- 
vrir le sens, comprendre la signification du lapsus en 

FKEUD. 3 



46 LES ACTES MANQUES 

question. Lorsqu une dame connue pour son e"nergie 
raeonte : Mon mari a consulte un medecin au sujet du 
regime qu il avail a suivre ; le medecin lui a dit qu il 
n avait pas besoin de regime, qu il pouvait manger et 
boire ce que je voulais , il y a la un lapsus, certes, 
mais qui apparait comme 1 expression irrecusable d un) 
programme bien arrete. JL 

Si nous reussissons a constater que les lapsus ayant 
un sens, loin de constituer une exception, sont au con- 
traire tres frequents, ce sens, dont il n avait pas encore 
ete question a propos des actes manques, nous apparaitra 
necessairement comme la chose la plus importante, et 
nous aurons le droit de refouler a 1 arriere-plan tous les 
autres points de vue. Nous pourrons notamment laisser 
de cote tous les facteurs physiologiques et psycho- 
physiologiques et nous borner a des recherches pure- 
ment psychologiques sur le sens, sur la signification 
des actes manques, sur les intentions qu ils revelent. 
Aussi ne tarderons-nous pas a examiner a ce point de 
vue un nombre plus ou moins important d observations. 

Avant de realiser toutefois ce projet, je vous invite a 
suivre avec moi une autre trace. II est arrive a plus d un 
poete de se servir du lapsus ou d un autre acte manque 
quelconque comme d un moyen de representation poeti- 
que. A lui seul, ce fait suflit a nous prouver que le 
poete considere 1 acte manque, le lapsus, par exemple, 
comme n etant pas depourvu de sens, d autant plus qu il 
produit cet acte intentionnellement. Personne ne songe- 
rait a admettre que le poete se soit trompe en ecrivant et 
qu il ait laisse subsister son erreur, laquelle serait 
devenue de ce fait un lapsus dans la bouche du person- 
nage. Par le lapsus, le poete veut nous faire entendre 
quelque chose, et il nous est facile de voir ce que cela 
peut etre, de nous rendre compte s il entend nous avertir 
que la personne en question est distraite ou fatiguee ou 
menacee d un acces de migraine. Mais alors que le poete 
se sert du lapsus comme d un mot ayant un sens, nous 
ne devons naturellement pas en exagerer la portee. En 
realite, un lapsus peut etre entierement depourvu de 
sens, n etre qu un accident psychique ou n avoir unsens 
qu exceptionnellement, sans qu on puisse refuser au 
poete le droit de le spiritualiseren lui attachant un sens, 



LES AGTES MANQUES 

afin de le faire servir aux intentions qu il poursuit. 
Mais ne vous etonnez pas si je vous dis que vous pouvez 
mieux vous renseigner sur ce sujet en lisant les poetes 
qu en etudiant les travaux de philologues et de psy- 
chiatres. 

Nous trouvons un pareil exemple de lapsus dans 
Wallenstein (Piccolomini, i er acte, V e scene). Dans la 
scene precedente, Piccolomini avait passionnement pris 
parti pour le due en exaltant les bienfaits de la paix, 
bienfaits qui se sont reveles a lui au cours du voyage 
qu il a fait pour accompagner au camp la fille de Wallens 
tein. II laisse son pere et 1 envoye de la cour dans la plus 
profonde consternation. Et la scene se poursuit : 

QUESTENBERG. Malheur a nous! Ou en sommes-nous, amis? 
Et le laisserons-nous partir avec cette chimere, sans le rappeler 
et sans lui ouvrir immediatement les yeux? 

OCTAVIO (tire d une prof o tide reflexiori). Les miens sont ouverls 
et ce que je vois est loin de me rejouir. 

QUESTENBERG. De quoi s agit-il, ami ? 

OCTAVIO. Maudit soil ce voyage! 

QUESTENBERG. Pourquoi ? Qu y a-t-il ? 

OCTAVIO. Venez ! II faut que je suive sans tarder la malheu- 
reuse trace, que je voie de mes yeux... Venez ! 

(// veut remmener). 

QUESTENBERG. Qu avez-vous ? Ou voulez-vous aller? 

OCTAVIO (presse). Vers elle ! 

QUESTENBERG. Vers... 

OCTAVIO (se reprenanf). Vers le due! Aliens! etc... 

Octavio voulait dire : Vers lui, vers le due ! Mais il 
commet un lapsus et revele (a nous du moins) par les 
mots : vers etle, qu il a devine sous quelle influence le 
jeune guerrier reve aux bienfaits de la paix. 

O. Rank a decouvert chez Shakespeare un exemple plus 
frappant encore du meme genre. Get exemple se trouve 
dans le Marchand de Venise, et notamment dans la 
celebre scene ou Fheureux amant doit choisir entre trois 
coffrets, et je ne saurais mieux faire que de vous lire le 
bref passage de Rank se rapportant a ce detail. 

On trouve dans le Marchand de Venise, de Shakes 
peare (troisieme acte, scene II), un cas de lapsus tres 



48 LES AGTES MAXQUES 

finement motive au point de vue poetique et d une bril- 
lante mise en valeur au point de vue technique ; de meme 
que 1 exemple releve par Freud clans Wallenstein 
(Zur Psychologic des Alllagslebens, 2* edit., p. 48) prouve 
que les poetes connaissent bien le mecanisme et le sens 
de cet acte manque et supposent ehez 1 auditeur une 
comprehension de ce sens. Contrainte par son pere a 
choisir un epoux par le tirage au sort, Portia a reussi 
jusqu ici a echapper par un heureux hasard a tous les 
pretendants qui ne lui agreaient pas. Ayant enfin trouve 
en Bassanio celui qui lui plait, elle doit craindre qu il ne 
tire lui aussi le mauvais lot. Elle voudrait done lui dire 
que meme alors il pourrait etre sur de son amour, mais 
le voeu qu elle a fait I empeche de le lui faire savoir 
Pendant qu elle est en proie a cette lutte interieure, le 
poete lui fait dire au pretendant qui lui est cher : 

Je vous en prie : restez ; demeurez un jour ou deux, avant 
de vous en rapporter au hasard, car si votre choix est mauvais, 
je perdrai votre societe. Attendez done. Quelque chose me dil 
(mais ce n est pas 1 amour) que j aurais du regret a vous perdre... 
Je pourrais vous guider, de facon a vous apprendre a bien choisir, 
rnais je serais parjure, etje ne le voudrais pas. Et c est ainsi que 
vous pourriez rie pas m avoir ; et alors vous me feriez regretter de 
ne pas avoir commis le peche d etre parjure. Oh, ces yeux qui 
m ont troublee et partagee en deux moities : Vu.ne qai vous appar- 

tient, Vaatre qai est a vous qui est a moi, voulais-je dire. Mais si 

elle m appartient, elle est egalement a vous, et ainsi vous rn avez 
toute entiere. 

Cette chose, a laquelle elle aurait voulu seulement 
faire une legere allusion, parce qu au fond elle aurait du 
la taire, a savoir qu avant meme le choix elle etait a lui 
toute entiere et 1 aimait, 1 auteur, avec une admirable 
finesse psychologique, la laisse se reveler dans le lapsus 
et sait par cet artifice calmer 1 intolerable incertitude de 
1 amant, ainsi que 1 angoisse egalement intense des spec- 
tateurs quant a Tissue du choix. 

Observons encore avec quelle finesse Portia finit par 
concilier les deux aveux contenus dans son lapsus, par 
supprimer la contradiction qui existe eiitre eux, tout en 
donnant libre cours a 1 expression de sa promesse : 



LES AGTES MAXQUES 

mais si elle m appartient, elle est egalement a vous, et 
ainsi vous m avez toute entiere . 

Avec une seule remarque, un penseur etranger a la 
medecine a, par un heureux hasard, trouve le sens d un 
acte manque et nous a ainsi epargne la peine d en cher- 
cher .1 explication. Vous connaissez tons le genial sati- 
rique Lichtenberg (1742-1799) dont Goethe disait que 
chacun de ses traits d esprit cachait un probleme. Et 
c est a un trait d esprit que nous devons souvent la solu 
tion du probleme. Or, Lichtenberg note quelque part, 
qu a force d avoir lu Homere, ii avait fini par lire Aga 
memnon partout on etait ecrit le mot angenommen 
(accepte). La reside vraiment la theorie du lapsus. 

Nous examinerons dans la prochaine lecon la question 
de savoir si nous pouvons etre d accord avec les poetes 
quant a la conception des ac tes manques. J[ 



CHAPITRE III 

LES AGTES MANQUES 
(Suite.) 



La derniere fois, nous avions concu 1 idee d envisager 
1 acte manque, non dans ses rapports avec la fonction 
intentionnelle qu il trouble, mais en lui-meme. II nous 
avait paru que Facte manque trahissait dans certains 
cas un sens propre, et nous nous etions dit que s il etait 
possible de confirmer cette premiere impression sur une 
plus vaste echelle, le sens propre des actes manques 
serait de nature a nous interesser plus vivement que les 
circonstances dans lesquelles cet acte se produit. 

Mettons-nous une fois de plus d accord sur ce que 
nous entendons dire, lorsque nous parlons du sens 
d un processus psychique. Pour nous, ce sens n est 
autre chose que 1 intention a laquelle il sert et la place 
qu il occupe dans la serie psychique. Nous pourrions 
meme, dans la plupart de nos recherches, remplacer le 
mot sens par les mots intention ou tendance . 
Et bien, cette intention que nous croyons discerner dans 
1 acte manque, ne serait-elle qu une trompeuse apparence 
ou une poetique exageration? 

Tenons-nous-en toujours aux exemples de lapsus et 
passons en revue un nombre plus ou moins important 
d observations y relatives. Nous trouverons alors des 
categories entieres de cas ou le sens du lapsus ressort 
avec evidence. II s agit, en premier lieu, des cas ou Ton 
dit le contraire de ce qu on voudrait dire. Le president 
dit dans son discoursd ouverture : Je declare la seance 
close . Ici, pas d equivoque possible. Le sens et 1 intention 
trahis par son discours sont qu il vent clore la seance. 
II le dit d ailleurs lui-meme, pourrait-on ajouter a ce 
propos, et nous n avons qu a le prendre au mot. Ne me 



LES AGTES MANQU&S 5 1 

troublez pas pour le moment par vos objections, en 
m opposant, par exemple, q.ue la chose est impossible, 
attendu que nous savons qu il voulait, non clore la 
seance, mais 1 ouvrir, et que lui-meme, en qui nous avons 
reconnu la supreme instance, confirme qu il voulait 
1 ouvrir. N oubliez pas que nous avions convenu de 
n envisager d abord 1 acte manque qu en lui-meme; 
quant a ses rapports avec 1 intention qu il trouble, il en 
sera question plus tard. En procedant autrement, nous 
commettrions une erreur logique qui nous ferait tout 
simplement escamoter la question (begging the question, 
disent les Anglais) qu il s agit de traiter. 

Dans d autres cas, ou Ton n a pas precisement dit le 
contraire de ce qu on voulait, le lapsus n en reussit pas 
rnoins a exprimer un sens oppose. Lch bin nicht geneigt 
die Verdienste meines Vorgdngers zu wurdigen. Le mot 
geneigt (dispose) n est pas le contraire de geeignet (auto- 
rise); mais il s agit la d un aveu public, en opposition 
flagrante avec la situation de 1 orateur. 

Dans d autres cas encore, le lapsus ajoute tout simple 
ment un autre sens au sens voulu. La proposition apparait 
alors comme une sorte de contraction, d abreviation, de 
condensation de plusieurs propositions. Tel est le cas de 
la dame energique dont nous avons parle dans le 
chapitre precedent. II pent manger et Loire, disait-elle 
de son mari, ce que/e veux. C est comme si elle avait 
dit : II pent manger et Loire ce qu il veut. Mais qu a- 
t-il a vouloir? C est moi qui veux a sa place. Les lapsus 
laissent souvent 1 impression d etre des abreviations de 
ce genre. Exemple : un professeur d anatomie, apres 
avoir termine une lecon sur la cavite nasale, demande a 
ses auditeurs s ils Font compris. Ceux-ci ayant repondu 
affirmativement, le professeur continue : Je ne le pense 
pas, car les gens comprenant la structure anatomique de 
la cavite nasale peuvent, meme dans une ville d un million 
d habitants, etre comptes sur tin doigt... pardon, sur les 
doigts d une main. La phrase abregee avait aussi son 
sens : le professeur voulait dire qu il n y avait qu un seul 
homme comprenant la structure de la cavite nasale. 

A cote de ce groupe de cas, oil le sens de 1 acte man 
que apparait de lui-meme, il en est d autres ou le lapsus 
ne revele rien de significant et qui, par consequent, sont 



5a LES AGTES MANQUES 

contraires a tout ce que nous pouvions attendre. Lorsque 
quelqu un ecorche un nom propre ou juxtapose des suites 
de sons inusuelles, ce qui arrive encore assez souvent, 
la question du sens des actes manques ne comporte 
qu une reponse negative. Mais en examinant ces exemples 
de plus pros, on trouve que les deformations des mots 
on des phrases s expliquent facilement, voire que la 
difference entre ces cas plus obscurs et les cas plus clairs 
cites plus haut n est pas aussi grandc qu on 1 avait cru 
tout d abord. 

Un monsieur auquel on demande des nouvelles de 
son cheval, reporid : Ja, das draut... das dauert viel- 
leicht noch einen Monat . II voulait dire : cela va durer 
(das dauerf) peut-etre encore un mois. Mais, questionne 
sur le sens qu il attachait au mot draut (qu il a failli 
employer a la place de dauert), il repondit que, pensant 
que la maladie de son cheval etait pour lui un triste 
(traurig) evenement, il avait, malgre lui, opere la fusion 
des mots traurig et dauert, ce qui a produit le lapsus 
draut (Meringer et Mayer). 

Un autre, parlant de certains procedes qui le revoltent 
ajoute : Dann aber sind Tatsachen zum Vorschwein 
gekommen... Or, il voulait dire : Dann aber sind 
Tatsachen zum Vorschein gekommen. ( Des faits se 
sont alors reveles... ) Mais, comme il qualifiait menta- 
lement les procedes en question de cochonneries (Schwei- 
nereien), il avait opere involontairement 1 associatiori des 
mots Vorschein et Schweinereien, et il en est resulte le 
lapsus Vorschwein (Meringer et Mayer). 

Rappelez-vous le cas de ce jeune homme qui s est 
offert a accompagner une dame qu il ne connaissait pas, 
par le mot begleit-digen. Nous nous sommes permis de 
decomposer le mot en begleiten (accompagner) et belei- 
digen (manquer de respect), et nous etions tellement surs 
de cette interpretation que nous n avons meme pas juge 
utile d en chercher la confirmation. Vous voyez d apres 
ces exemples que meme ces cas de lapsus, plus obscurs, 
se laissent expliquer par la rencontre, V interference, des 
expressions verbales de deux intentions. La seule diffe 
rence qui existe entre les diverses categories de cas 
consiste en ce que dans certains d eritre eux, cornme 
dans les lapsus par opposition, une intention en remplaco 



LES AGTES MANQU&S 53 

entierement une a utre (substitution), tandis que dans 
d autres cas a lien unc deformation ou une modification 
d une intention par une autre, avec production de mots 
mixtes ayant plus ou moins de sens. 

Nous croyons ainsi avoir penetre le secret d un grand 
nombre de lapsus. En maintenant cette maniere de voir, 
nous serons a meme de comprendre d autres groupes 
qui paraissent encore enigmatiques. G est ainsi, qu en ce 
qui concerne la deformation de noms, nous ne pcuvons 
pas admettre qu il s agisse toujours d une concurrence 
entre deux noms, & la fois semblables et differents. 
Meme en 1 absence de cette concurrence, la deuxieme 
intention n est pas difficile a decouvrir. La deformation 
d un nom a souvent lieu en dehors de tout lapsus. Par 
elle, on cherche a rendre un nom rnalsonnant on a lui 
donner une assonance qui rappelle un objet vulgaire. 
C est un genre d insulte tres repandu, auquel 1 homme 
cultive finit par renoncer, souvent a contre-coeur. II lui 
donne souvent la forme d un trait d esprit , d une 
qualit6 tout a fait inferieure. II semble done indique 
d admettre que le lapsus resulte souvent d une intention 
injurieuse qui se manifeste par la deformation du nom. 
En etendant notre conception, nous trouvons que des 
explications analogues valent pour certains cas de lapsus 
a effet comique ou absurde : Je vous invite a dcmolir 
(aufstossen) la prosperite de notre chef (au lieu de : 
Loire a la sanle anstosseri). Ici une disposition solen- 
nelle est troublee, contre toute attente, par 1 irruption 
d un mot qui eveille une representation desagreable; et, 
nous rappelant certains propos et discours injurieux, 
nous sommes autorises a admettre que, dans le cas dont 
il s ngit, une tendance cherche a se manifester, en con 
tradiction flagrante avec 1 attitude apparemment respec- 
lueuse de Torateur. C est, au fond, comme si celui-ci 
avait voulu dire : ne croyez pas a ce que je dis, je ne 
parle pas serieusement, je me moque du bonhomme, 
etc. II en est sans doute de meme de lapsus ou des mots 
anodins se trouvent transformes en mots inconvenants J 
et obscenes. -* 4 

La tendance a cette transformation, ou plutot a cette 
deformation, s observe chez beaucoup de geris qui 
agissent ainsi par plaisir, pour faire de 1 esprlt . Et, 



LES ACTES MANQtffiS 

en effet, chaque fois que nous entendons une pareille 
deformation, nous devons nous renseigner a 1 effet de 
savoir si son auteur a voulu seulement se montrer 
spirituel on s il a laisse echapper un lapsus veritable. 

Nous avons ainsi resolu avec une facilite relative 
1 enigme des actes manques I Ce ne sont pas des accidents, 
mais des actes psychiques serieux, ayant un sens, pro- 
duits par le concours ou, plutot, par { opposition de 
deux intentions differentes. Mais je prevois toutes les 
questions et tous les doutes que vous pouvez soulever & 
ce propos, questions et doutes qui doivent recevoir des 
reponses et des solutions avant que nous soyons en drott 
de nous rejouir de ce premier resultat obtenu. II n entre 
nullement dans mes intentions de vous pousser a des 
decisions hatives. Discutons tous les points dans 1 ordre, 
avec calme, 1 un apr6s 1 autre. 

Que pourriez-vous me demander? Si je pense que 
1 explication que je propose est valable pour tous les 
cas ou seulement pour un certain nombre d entre eux 
Si la meme conception s etend atonies lesautres varietes 
d actes manques : erreurs de lecture, d ecriture, oubli, 
meprise, impossibility de retrouver un objet range, etc,? 
Quel role peuvent encore jouer la fatigue, 1 excitation, 
la distraction, les troubles de 1 attention, en presence de 
la nature psychique des actes manques? On constate, en 
outre, que, des deux tendances concurrentes d un acte 
manque, Tune est toujours patente, 1 autre non. Que 
fait-on pour mettre en evidence cette derniere et, lors- 
qu on croit y avoir reussi, comment prouve-t-on que cette 
tendance, loin d etre seulement vraisemblable, est la 
seule possible? Avez-vous d autres questions encore a 
me poser? Si vous n en avez pas, je continuerai a en 
poser moi-meme. Je vous rappellerai qu a vrai dire les 
actes manques, comme tels, nous interessent peu, que 
nous voulions seulement de leur etude tirer des resultats 
applicables a la psychanalyse. C est pourquoi je pose 
la question suivante : quelles sont ces intentions et ten 
dances, susceptibles de troubler ainsi d autres intentions 
et tendances, et quels sont les rapports existant entre 
les tendances troublees et les tendances perturbatrices? 
C est ainsi que notre travail ne fera que recommence! 
apres la solution du probleme. 



LES AGTES MANQU^S 5& 

Done : notre explication est-elle valable pour tous les 
cas de lapsus? Je suis tres porte & le croire, parce qu on 
retrouve cette explication toutes les fois qu on examine 
un lapsus. Mais rien ne prouve qu il n y ait pas de lapsus 
produits par d autres mecanismes. Soit. Mais au point 
de vue theorique cette possibilite nous importe peu, car 
les conclusions que nous entendons formuler concer- 
nant Fintroduction a la psychanalyse demeurent, alors 
meme que les lapsus cadrant avec notre conception ne 
const! tueraient que laminorite, ce qui n estcertainement 
pas le cas. Quant a la question suivante, a savoir si 
nous devons etendre aux autres varietes d actes man- 
ques les resultats que nous avons obtenus relativement 
aux lapsus, j y repondrai affirmativement par anticipa 
tion. Vous verrez d ailleurs que j ai raison de le faire, 
lorsque nous aurons aborde 1 examen des exemples rela- 
tifs aux erreurs d ecriture, aux meprises, etc. Je vous 
propose toutefois, pour desraisons techniques, d ajourner 
ce travail jusqu a ce que nous ayons approfondi davan- 
tage le probleme des lapsus. 

Et, maintenant, en presence du mecanisme psychique 
que nous venons de decrire, quel role revierit encore a 
ces facteurs auxquels les auteurs attachent une impor 
tance primordiale : troubles circulatoires, fatigue, excita 
tion, distraction, troubles de 1 attention? Cette question 
merite un examen attentif. Remarquez bien que nous ne 
contestons nullement Faction de ces facteurs. Et, d ail 
leurs, il n arrive pas souvent a la psychanalyse de con- 
tester ce qui est affirme par d autres ; generalement, elle 
ne fait qu y ajouter du nouveau et, a 1 occasion, il se 
trouve que ce qui avait ete omis par d autres et ajoute 
par elle constitue precisement Tessentiel. L influence 
des dispositions physiologiques, resultant de malaises, 
de troubles circulatoires, d etats d epuisement, sur la 
production de lapsus doit etre reconnue sans reserves. 
Votre experience personnelle et journaliere suffit a vous 
rendre evidente cette influence. Mais que cette explica 
tion explique peu I Et, tout d abord, les etats que nous 
venons d enumerer ne sont pas les conditions neces- 
saires de 1 acte manque. Le lapsus se produit tout aussi 
bien en pleine sante, en plein etat normal. Ces facteurs 
somatiques n ont de valeur qu en tant qu ils facilitent et 



56 LES AGTES MANQUES 

favorisentle mecanisme psychique particulier du lapsus. 
Je me suis servi un jour, pour illustrer ce rapport, d une 
comparaison que je vais reprendre aujourd hui, car je ne 
saurais la remplacer par une meilleure. Supposons, 
qti en traversant par une nuit obscure un lieu desert, je 
sois attaque par un rodeur qui me depouille de ma 
montre et de ma bourse et, qu apres avoir ete ainsi vole 
par ce malfaiteur, dont je n ai pu discerner le visage, 
j aille deposer une plainte au commissariat de police le 
plus proche, en disant : la solitude et 1 obscurite viennent 
de me depouiller de mes bijoux ; le commissaire pourra 
alors me repondre : il me semble que vous avez tort de 
vous en tenir a cette explication ultra-mecaniste. Si vous 
le voulez bien, nous nous representerons plutot la situa 
tion de la maniere suivante : protege par 1 obscurite, 
favorise par la solitude, un voleur inconnu vous a 
depouille de vos objets de valeur. Ge qui, a mon avis, 
importe le plus dans votre cas, c est de retrouver le 
voleur ; alors seulement nous aurons quelques chances 
de lui reprendre les objets qu il vous a voles . 

Les facteurs psycho-physiologiques tels que 1 excitation, 
la distraction, les troubles de 1 attention, ne nous sorit 
evidemment que de peu de secours pourl explication des 
actes mariques. Ce sont des manieres de parler, des 
paravents derriere lesquels nous ne pouvons nous empe- 
cher de regarder. On peut se demander plutot : quelle 
est, dans tel cas particulier, la cause de 1 excitation, de 
la derivation particuliere de 1 attention ? D autre part, les 
influences tonales, les ressemblances verbales, les asso 
ciations habituelles que presentent les mots ont egale- 
ment, il faut le reconnaitre, une certaine importance. 
Tous ces facteurs facilitent le lapsus en lui indiquant la 
voie qu il peut suivre. Mais suffit-il que j aie un chemin 
devant moi pour qu il soit entendu que je le suivrai? II 
faut encore un mobile pour m y decider, il faut une force 
pour m y pousser. Ces rapports tonaux et ces ressem- 
JDlances verbales ne font done, tout comme les disposi 
tions corporelles, que favoriser le lapsus, sans 1 expliquer 
a proprement parler. Songez done que, dans 1 enorme 
majorite des cas, mon discours n est nullement trouble 
par le fait que les mots que j emploie en rappellent 
d autres par leur assonance ou sont intimement lies a 



LES ACTES MANQUfeS 57 

leurs eontraires ou provoquent des associations usuelles. 
On pourrait encore dire, a la rigueur, avec le philosophe 
Wundt, que le lapsus se produit, lorsque, par suite d un 
epuisement corporel, la tendance a 1 association en vient 
a 1 emporter sur toutes les autres intentions du discours. 
Ce serait parfait si cette explication n etait pas contre- 
dite par 1 experience qui rnontre, dans certains cas, 
1 absence des facteurs corporels et, dans d autres, 1 ab- 
sence d associations susceptibles de iavoriser le lapsus. 

Mais je trouve particulierement interessante votre 
question relative a la maniere dont on constate les deux 
tendances interferentes. Vous ne vous doutez probable- 
mentpas des graves consequences qu elle peut presenter, 
selon la reponse qu elle recevra. En ce qui concerne 
1 une de ces tendances, la tendance troublee, aucun doute 
n est possible a son sujet : la personne qui accomplit un 
acte manque connait cette tendance et s en reclame. 
Des doutes et des hesitations ne peuvent naitre qu au 
sujet de 1 autre tendance, de la tendance perturbatrice. 
Or, je vous Fai deja dit, et vous ne 1 avez certainement 
pas oublie, il existe toute une serie de cas ou cette der- 
niere tendance est egalement manifeste. Elle nous est 
revelee par l efTet du lapsus, lorsque nous avons seute- 
ment le courage d envisaj>er cet eflet en lui-meme. Le 

o o 

president dit le contraire de ce qu il devrait dire : il est 
evident qu il veut ouvrir la seance, mais il n est pas 
moins evident qu il ne serait pas fache de la clore. C est 
tellernent clair que toute autre interpretation devient 
inutile. Mais dans les cas ou la tendance perturbatrice 
ne fait que deformer la tendance primitive, sans s ex- 
primer, comment pouvons-nous la degager de cette defor 
mation? 

Dans une premiere serie de cas, nous pouvons le faire 
tres simplement et tres surement, de la meme maniere 
dont nous etablissons la tendance troublee. Nous 1 ap- 
prenons. dans les cas dont il s agit, de la bouche meme 
de la personne interessee qui, apres avoir commis le 
lapsus, se reprend et retablit le mot juste, comme dans 
1 exemple cite plus haut : Das draut... nein, das dauerl 
vielleicht noch einen Monat. A la question : pourquoi 
avez-vous commence par employer le mot draut ^ la per 
sonne repond qu elle avait voulu dire : c est une triste 



58 LES AGTES MANQtlfiS 

(traurige) histoire , mais qu elle a, sansle vouloir, opere 
Tassociation des mots dauert et traurig, ce qui a produit 
le lapsus draut. Etvoila la tendance perturbatrice revelee 
par la personne interessee elle-meme. II en est de meme 
dans le cas du lapsus Vorschwein (voir. plus haut, 
lecon II) : la personne interrogee ayant repondu qu elle 
voulait dire Schweinereien (cochonneries), mais qu elle 
s etait retenue et s etait engagee dans une fausse direc 
tion. Ici encore, la determination de la tendance pertur 
batrice reussit aussi surement que celle de la tendance 
troublee. Ce n est pas sans intention que j ai cite ces 
cas dont la communication et 1 analyse ne viennent ni de 
moi ni d aucun de mes partisans. II n en reste pas moins 
que dans ces deux cas il a fallu une certaine intervention 
pour faciliter la solution. II a fallu demander aux per- 
sonnes pourquoi elles ont commis tel ou tel lapsus, ce 
qu elles ont a dire a ce sujet. Sans cela, elles auraient 
peut-etre passe a cote du lapsus sans se donner la peine 
de 1 expliquer. Interrogees, elles Font explique par la 
premiere idee qui leur etait venue a 1 esprit. Vous 
voyez: cette petite intervention et son resultat, c est 
deja de la psychanalyse, c est le modele en petit de la 
recherche psychanalytique que nous instituerons dans 
la suite. 

Suis-je trop mefiant, en soupconnant qu au moment 
meme ou la psychanalyse surgit devant vous votre 
resistance a son egard s afTermit egalement? N auriez- 
vous pas envie de m objecter que les renseignements 
fournis par les personnes ayant commis des lapsus ne 
sont pas tout a fait probants ? Les personnes, pensez-vous, 
sont naturellement portees a suivre 1 invitation qu on 
leur adresse d expliquer le lapsus et disent la premiere 
chose qui leur passe par la tete, si elle leur semble pro- 
pre & fournir 1 explication cherchee. Tout cela ne prouve 
pas, a votre avis, que le lapsus ait reellement le sens 
qu on lui attribue. II peut Favoir, mais il peut aussi en 
avoir un autre. Une autre idee, tout aussi apte, sinon 
plus apte, a servir d explication, aurait pu venir a 1 esprit 
de la personne interrogee. 

Je trouve vrairnent etonnant le peu de respect que 
vous avez au fond pour les faits psychiques. Imaginez- 
vous que quelqu un ayant entrepris 1 analyse chimique 



LES AGTES MANQU&S 5g 

d une certaine substance en ait retire un poids deter 
mine, tant de milligrammes par exemple, d un de ses 
elements constitutifs. De cette quantite de poids des 
conclusions defmies se laissent deduire. Croyez-vous 
qu il se trouvera un chimiste pour contester ces conclu 
sions, sous le pretexte que la substance isolee aurait pu 
avoir un autre poids? Chacun s incline devant le fait que 
c est le poids trouve qui constitue le poids reel et on 
base sur ce fait, sans hesiter, les conclusions ulterieures. 
Or, lorsqu on se trouve en presence du fait psychique 
constitue par une idee determinee venue a 1 esprit d une 
personne interrogee, on n applique plus la meme regie 
et on dit que la personne aurait pu avoir une autre idee ! 
Vous avez 1 illusion d une liberte psychique et vous ne 
voudriez pas y renoncer ! Je regrette de ne pas pouvoir 
partager votre opinion sur ce sujet. 

II se peut que vous cediez sur ce point, mais pour 
renouveler votre resistance sur un autre. Vous conti- 
nuerez en disant : nous comprenons que la technique 
speciale de la psychanalyse consiste a obtenir de la 
bouche meme du sujet analyse la solution des problemes 
dont elle s occupe. Or, reprenons cet autre exemple 
ou 1 orateur de banquet invite 1 assemblee a demolir 
(aufstossen) la prosperite du chef. Vous dites que dans 
ce cas 1 intention perturbatrice est une intention inju- 
rieuse qui vient s opposer a Tintention respectueuse. 
Mais ce n est la que votre interpretation personnelle, 
fondee sur des observations exterieures au lapsus. Inter- 
rogez done 1 auteur de celui-ci : jamais il n avouera une 
intention injurieuse ; il la niera plutot, et avec la der- 
niere energie. Pourquoi n abandonneriez-vous pas votre 
interpretation indemontrable, en presence de cette irre 
futable protestation ? 

Vous avez trouve cette fois un argument qui porte. 
Je me represente 1 orateur inconnu ; il est probablement 
assistant du chef honore, peut-etre deja privat-docent ; je 
le vois sous les traits d un jeune homme dont 1 avenir est 
plein de promesses. Je vais lui demander avec insistance 
s il n a pas eprouve quelque resistance a 1 expression de 
sentiments respectueux a 1 egard de son chef. Mais me 
voila bien recu. II devient impatient et s emporte violein- 
ment : Je vous prie de cesser vos interrogations ; 



6o LES AGTES MANQU&S 

sinon, je me f&che. Vous etes capable par vos soupcons 
de gater toute ma carriere. J ai dit tout simplement aufs* 
tossen (demolir), au lieu de anstossen (trinquer), parce 
quej avais deja, dans la nieme phrase, employe a deux 
reprises la preposition auf. C est ce que Meringer appelie 
Nach-Klang, et il n y a pas a chercher d autre interpre 
tation. M avez-vous compris ? Que cela vous suffise ! 
Hum I La reaction est bien violente, la deriegation par 
trop energique. Je vois qu il n y a rien a tirer du jeune 
homme, mais jepense aussi qu il est personnellement fort 
interesse a ce qu on ne trouve aucun sens a son acte 
manque. Vous penserez peut-etre qu il a tort de se mon- 
trer aussi grossier a propos d une recherche purernent 
theorique, mais enfin, ajouterez-vous, il doit bien savoir 
ce qu il voulait ou ne voulait pas dire 

Vraiment? C est ce qu il faudrait encore savoir. 

Mais cette fois vous croyez me tenir. Yoila done votre 
technique, vous entends-je dire. Lorsqu une personne 
ayant cpmmis un lapsus dit a ce propos quelque chose 
qui vous convient, vous declarez qu elle est la supreme 
et decisive autorite : il le dit bien lui-meme ! Mais si 
ce que dit la personne interrogee ne vous convient pas, 
vous pretendez aussitot que son explication n a aucune 
valeur, qu il n y a pas a y a j outer foi. 

Ceci est dans 1 ordre des choses. Mais je puis vous pre 
senter un cas analogue ou les choses se passent d une 
facon tout aussi extraordinaire. Lorsqu un prevenu avoue 
son delit, le juge croit a son aveu ; mais lorsqu il le nie, 
le juge ne le croit pas. S il en etait autrement, 1 admi- 
nistration de la justice ne serait pas possible et, malgre 
des erreurs eventuelles, on est bien oblige d accepter ce 
sy steme. 

Mais etes-vous juges, et celui qui a commis un lapsus 
apparaitrait-il devant vous en prevenu ?Le lapsus serait- 
"d LJII delit ? 

Peut-etrt3 ne devons-nous pas repousser meme cette 
jomparaison. Mais voyez les profondes differences qui se 
revelent des qu on approfondit tant soit peu les proble- 
mes en apparence si anodins que soulevent les actes 
manques. Differences que nous ne savons encore sup- 
primer. Je vous propose un compromis provisoire fonde 
precisement sur cette comparaison avec le juge et avec 



LES AGTES WANQU&S 61 

te prevenu. Vous devez m accorder que le sens d un acte 
manque n admet pas le moindre doute lorsqu il est 
donne par 1 analyse lui-meme. Je vous accorderai, en 
revanche, que la preuve directe du sens soupronne est 
impossible a obtenir lorsque 1 analyse refuse tout ren- 
seignement ou lorsqu il n est pas la pour nous rensei- 
gner. Nous en sornmes alors reduits, comme dans le cas 
d une enquete judiciaire, a nous contenter d indices qui 
rendront notre decision plus ou moins invraisemblable, 
selon les circonstances. Pour des raisons pratiques, le 
tribunal doit declarer un prevenu coupable, alors meme 
qu ilne possede que des preuves presumees. Cette neces- 
site n existe pas pour nous ; mais nous ne devons pas 
non plus renonccr a Futilisation de pareils indices. Co 
serait une erreur de croire qu une science ne se com 
pose que de theses rigoureusement demontrees, et on 
aurait tort de 1 exiger. Une pareille exigence est le fait 
de temperaments ayant besoin d autorite, cherchant a 
remplacer le catechisme religieux par un autre, fiit-il 
scientifique. Le catechisme de la science ne renferme 
que pen de propositions apodictiques ; la plupart de ses 
affirmations presentent seulement certains degres de 
probabilite. G est precisementle propre de 1 esprit scien 
tifique de savoir se contenter de ces approximations de 
la certitude et de pouvoir continuer le travail construc- 
tif, malgre le manque de preuves dernieres. 

Mais, dans les cas ou nous ne tenons pas de la bouche 
meme de Tanalyse des renseignements sur le sens de 
1 acte manque, ou trouvons-nous des points d appui pour 
nos interpretations et des indices pour notre demonstra 
tion? Ces points d appui et ces indices nous viennent de 
plusieurs sources. Us nous sont fourms d abord par la 
comparaison analogique avec des phenomenes ne se rat- 
tachant pas a des actes manques, comme lorsque nous 
constatons, par exemple, que la deformation d un nom, 
en tant qu acte manque, a le meme sens injurieux que 
celuiqu aurait une deformation intentionnelle. Mais point 
d appui et indices nous sont encore fournis par la situa 
tion psychique dans laquelle se produit 1 acte manque, 
par la connaissance que nous avons du caractere de la 
personne qui accomplit cet acte, par les impressions que 
cette personne pouvait avoir avant 1 acte et contre les- 

FKEUD. 4 



LES ACTES MAXQUES 

quelles elle reagit peut-etre par celui-ci. Les choses se 
passent generalement de telle sorte que nous formulons 
d abord une interpretation de 1 acte manque d apres des 
principes generaux. Ce que nous obtenons ainsi n est 
qu une presomption, un projet d interpretation dont nous 
cherchons la confirmation dans 1 examen de la situation 
psychique. Quelquefois nous sommes obliges, pour obte- 
nir la confirmation de notre presomption, d attendre cer 
tains evenements qui nous sont comme annonces par 
1 acte manque. 

II ne me sera pas facile de vous donner les preuves de 
ce que j avance tant que je resterai confine dans le do- 
maine des lapsus, bien qu on puisse egalement trouver 
ici quelques bons exemples. Le jeune homme qui, desi- 
rant accompagner une dame, s offre de la tiegleitdigsn 
(association des mots begleiten^ accompagner, et heleidi- 
yen, manquer de respect) est certainemerit un timide ; la 
dame dont le mari doit manger et boire ce qu elle vent 
est certainement une de ces lemmes energiques (et je la 
connais comme telle) qui savent commander dans leur 
inaison. Ou prenons encore le cas suivant : dans une 
reunion generale de 1 association Concordia , un 
jeune membre prononce un violent discours d opposition 
au cours duquel il interpelle la direction de 1 association, 
en s adressant aux membres du comite des prets (Vor- 
schuss), au lieu de dire membres du conseil de direction 
( Forstand) ou du comite (Misschuss). II a done forme son 
mot Vorschuss, en combinant, sans s en rendre compte, 
les mots VoR-stand StAus-sckuss. On pent presumer que 
son opposition s etait heurtee a une tendance perturba- 
trice, en rapport possible avec une affaire de pret. Et 
nous avons appris en efl et que notre orateur avait des 
besoins d argent constants et qu il venait de faire une 
nouvelle demande de pret. On pent done voir la cause 
cle 1 intention perlurbatrice dansl idee suivante : tu ferats 
bien d etre modere dans ton opposition, car tu t adresses 
a des gens pouvant t accorder ou te refuser le pret que 
tu demandes. 

Je pourrai vous produire un nombreux choix de ces 
pretives-indices lorsque j aurai aborde le vaste domaine 
des atitres actes manques. 

Lorsque quelqu un otiblie ou, malgre tous ses efforts, 






LES ACTES MAXQU-S 

ne retient que difficilement un nomqui lui est cependant 
familier, nous sommesen droit de supposer qu il eprouve 
quelque ressentiment a 1 egard du porteur de ce nom, 
ce qui fait qu il ne pense pas volontiers a lui. Reflechis- 
sez aux revelations qui suivent concernant la situation 
psychique dans laquelle s est produit un de ces actes 
manques. 

M. Y... aimaitsans reeiprociteune dame, laquelle avait 
fmi par epouserM. X... BienqueM. Y... connaisseM. X.. 
depuis longtemps et se trouve meme avec lui en relations 
d affaires, il oublie constamment son nom, en sorte qu il 
se trouve oblige de le demander a d autres personnes 
toutes les fois qu il doit lui ecrire 1 . 

II est evident que M. Y. . . ne veut rien savoir de son heu- 
reux rival : nicht gedacht soil seiner werden 2 ! 

Ou encore : une dame demande a son medecin des 
nouvelles d une autre dame qu ils connaissent tons deux, 
mais en la desigiiant de son nom de jeune fille. Quant 
au nom qu elle porte depuis son mariage, elle 1 a com- 
pletement oublie. Interrogee a ce sujet, elle declare 
qu elle est tres mecontente du mariage de son amie et ne 
pent pas souffrir le mari de celle-ci 3 . 

Nous aurons encore beaucoup d autres choses a dire 
sur 1 oubli de noms. Ce qui nous interesse principale- 
ment ici, c est la situation psychique dans laquelle cet 
oubli se produit. 

L oubli de projets peut etre rattache, d une facon gene- 
rale, a Faction d un courant contraire qui s oppose a 
leur realisation. Ge n est pas seulement la 1 opinion des 
psychanalystes ; c est aussi celle de tout le monde, c est 
1 opinion que chacun professe dans la vie courante, mais 
nie en theorie. Le tuteur, qui s excuse devant son pupille 
d avoir oublie sa demande, ne se trouve pas absous aux 
yeux de celui-ci, qui pense aussitot : il n y a rien de vrai 
dans ce que dit mon tuteur; il ne veut tout simplement 
pas tenir la promesse qu il m avait faite. C est pourquoi 
1 oubli est interdit dans certaines circonstances de la 
vie, et la difference entre la conception populaire et la 



1. D apres G.-G. Jung. 

2. \ 7 ers de H. Heine : eiTnt-ons-le de noire m^moirc . 

3. D apres A.-A. Brill. 



ME 

64 LES AGTES MANQUES 

conception psychanalytique des actes manques se trouve 
supprimee. Figurez-vous une maitresse de maison rece- 
vant son invite par ses mots : Comment I C est done 
aujourd hui que vous deviez venir ? J avais totalement 
oublie que je vous ai invite pour aujourd hui. Ou encore 
figurez-vous le cas du jeune homme oblig6 d avouer a la 
jeune iille qu il aimait qu il avait oublie de se trouver 
au dernier rendez-vous : plutot que de faire cet aveu, il 
inventera les obstacles les plus invraisemblables lesquels, 
apres 1 avoir empeche d etre exact au rendez-vous, I au- 
raient mis dans 1 impossibilite de donner de ses non- 
velles. Dans la vie militaire, 1 excuse d avoir oublie 
quelque chose n est pas prise en consideration et ne pre- 
inunit pas contre une punition : c est un iait que nous con- 
naissons tous et que nous trouvons pleinement justifie, 
parce que nous reconnaissons que dans les conditions 
de la vie militaire certains actes manques ont un sens et 
que dans la plupart des cas nous savonsquel est ce sens. 
Pourquoi n est-ori pas assez logique pour etendre la 
meme maniere de voir aux autres actes manques, pour 
s en reclamer franchement et sans restrictions ? II y a 
naturellement a cela aussi une reponse. 

Si le sens que presente 1 oubli de projets n est pas 
douteux, meme pour les profanes, vous serez d autant 
moins surpris de constater que les poetes utilisent cet 
acte manque dans la meme intention. Ceux d entre voua 
qui ont vu jouer ou ont lu Cesar et Cleopatre, de 
B. Shaw, se rappellent sans doute la derniere scene ou 
Cesar, sur le point de partir, est obsede par 1 idee d un 
projet qu il avait concu, mais dont il ne pouvait plus so 
souvenir. Nous apprenons finalement que ce projet con- 
sistait a faire ses adieux a Cleopatre. Par ce petit artifice, 
le poete veut attribuer au grand Cesar une superiorite 
qu il ne possedait pas et a laquelle il ne pretendait pas. 
Yous savez d apres les sources historiques que Cesar 
avait fait venir Cleopatre a Rome et qu elle y d emeu rait 
avec son petit Cesarion jusqu a 1 assassinat de Cesar, a 
la suite duquel elle avait fui la ville. 

Les cas d oublis de projets sont en general tellement 
clairs que nous ne pouvons guere les utiliser en vue du 
but que nous poursuivons et qui consiste a deduire de la 
situation psychique des indices relatifs au sens de 1 acte 



LES AGTES MANQUES 65 

manque. Aussi nous adresserons-nous a un acte qui 
manque particulierement de clarte et n est rien moins 
qu univoque : la perte d objets et rimpossibilite de 
retrouver des objets ranges. Que notre intention joue un 
certain role dans la perte d objets, accident que nous 
ressentons souventsi douloureusement, c est ce qui vous 
paraitra invraisemblable. Mais il existe de nombreuses 
observations dans le genre de celle-ci : un jeune homme 
perd un crayon auquel il tenait beaucoup ; or, il a vait 
recu la veille de son beau-frere une lettre qui se termi- 
nait par ces mots : Je n ai d ailleurs ni le temps ni 
1 envie d encourager ta legerete et ta paresse 4 . Le crayon 
etait precisement un cadeau de ce beau-frere. Sans cette 
coincidence, nous ne pourrions naturellement pas affir- 
mer que 1 intention de se debarrasser de 1 objet ait joue 
un role dans la perte de celui-ci. Les cas de ce genre 
sont tres frequents. On perd des objets lorsqu on s est 
brouille avec ceux qui les ont donnes et qu on ne veut 
plus penser a eux. Ou, encore, on perd des objets lors 
qu on n y tient plus et qu on veut les remplacer par 
d autres, meilleurs. A la meme attitude a 1 egard d un 
objet repond naturellement le fait de le laisser tomber, 
de le casser, de le briser. Est-ce un simple hasard lors- 
qu un ecolier perd, detruit, casse ses objets d usage cou- 
rant, tels que son sac et sa montre par exemple, juste la 
veille du jour anniversaire de sa naissance ? 

Gelui qui s est souvent trouve dans le cas penible de 
ne pas pouvoir retrouver un objet qu il avait lui-meme 
range ne voudra pas croire qu une intention quelconque 
preside a cet accident. Et, pourtant, les cas ne sont pas 
rares ou les circonstances accompagnant un oubli de ce 
genre revelent une tendance a ecarter provisoirement 
ou d une facon durable 1 objet dont il s agit. Je cite un 
de ces cas qui est peut-etre le plus beau de tous ceux 
connus ou publics jusqu a ce jour : 

Un homme encore jeune me raconte que des malen- 
tendus s etaient eleves il y a quelques annees dans son 
menage : Je trouvais, me disait-il, ma femme trop 
froide, et nous vivions cote a cote, sans tendresse, ce qui 
ne m empechait d ailleurs pas de reconnaitre ses excel- 

|. D apies B. Dattn^r, 



66 LES AGTES MANQU&S 

lentes qualites. Un jour, revenant d une promenade, elle 
m apporta un livre qu elle avail aehete, parce qu elle 
croyait qu il m interesserait. Je la remerciai de son 
attention et lui promis de lire le livre que je mis de 
cote. Mais il arriva que j oubliai aussitot Fendroit ou je 
1 avais range. Des mois se sont passes pendant lesquels, 
me souvenant a plusieurs reprises du livre disparu, 
j avais essaye de decouvrir sa place, sans jamais y par- 
venir. Six mois environ plus tard, rna mere que j aimais 
beaucoup tombe malade, et ma femme quitte aussitot la 
maison pour aller la soigner. L etat de la malade devient 
grave, ce qui fut pour ma femme 1 occasion de reveler 
ses meilleures qualites. Un soir, je rentre a la maison en- 
chante de ma femme et plein de reconnaissance a son 
egard pour tout ce qu elle a fait. Je m approche de mon 
bureau, j ouvre sans aucune intention definie, mais avec 
une assurance toute somnambulique, un certain tiroir, 
et la premiere chose qui me tombe sous les yeux est le 
jlivre egare, reste si longtemps introuvable. 

Le rnotif disparu, 1 objet cesse d etre introuvable. 

Je pourrais multiplier a 1 infini les exemples de ce 
genre, mais je ne le ferai pas. Dans ma Psychologic de 
hi vie quotidienne (en allemand, premiere edition, 1901), 
vous trouverez une abondante casuistique pour servir 
a l 6tude des actes manques 1 . De tons ces exemples, se 
degage une seule et meme conclusion : les actes man 
ques ont un sens et indiquent les moyens de degager ce* 
sens, d apres les circonstances qui accompagnent 1 acte. 
Je serai aujourd hui plus bref, car nous avons seulement 
1 intention de tirer de cette etude les elements d une pre 
paration a la psychanalyse. Aussi ne vous parlerai-je 
encore que de deux groupes d observations des obser 
vations relatives aux actes manques accumules et com 
bines, et de celles concernant la confirmation de nos 
interpretations par des evenements survenant ulterieu- 
rement. 

Les actes manques accumules et combines constituent 
certainement la plus belle floraison de leur espece. S il 
s etait seulement agi de montrer que les actes manques 

I. De meme dans les collections de A. Maeder (en franeais), A. -A. Brill 
(en anglais), E. Jones (en anglais), J. Starke (en bollandais), elc. 



LES ACTES iMAXQUfiS 67 

peuvent avoir un sens, nous nous serions bornes des 
le debut a ne nous occuper que de ceux-la, car leur 
sens est tellement evident qu il s impose a la fois a 1 in- 
telligence la plus obtuse et a 1 esprit le plus critique. 
L accumulation des manifestations revele une perseve 
rance qu il est difficile d attribuer au hasarcl, mais qui 
cadre bien avec I hypothese d un dessein. Enfin, le rem- 
placement de certains actes manques par d autres nous 
montre que 1 important et Tesseritiel dans ceux-ci ne doit 
etre cherche ni dans la forme, ni dans les moyens dont 
ils se servant, mais bien dans 1 intention a laquelle ils 
servent eux-memes et qui pent etre realisee par les 
moyens les plus varies. Je vais vous citer un cas d oubli 
a repetition : E. Jones raconte que, pour des raisons 
qu il ignore, il avait une fois laisse sur son bureau pen 
dant quelques jours une lettre qu il avait ecrite. Un jour 
il se decide a 1 expedier, mais elle lui est renvoyee par 
le dead letter office (service des lettres tombees au 
rebut), parce qu il avait oublie d ecrire 1 adresse. Ayant 
repare cet oubli, il remet la lettre a la poste, mais cette 
fois sans avoir mis un timbre. Et c est alors qu il est 
oblige de s avouer qu au fond il ne tenait pas du tout a 
expedier la lettre en question. 

Dans un autre cas, nous avons une combinaison d une 
appropriation erronee d un objet et de 1 impossibilite de 
le retrouver. Une dame fait un voyage a Rome avec son 
beau-frere, peintre celebre. Le visiteur est tres fete par 
les Allemands habitant Rome et recoit, entre autres ca- 
deaux, une medaille antique en or. La dame constate 
avec peine que son beau-frere ne sait pas apprecier cette 
belle piece a sa valeur. Sa soeur etant venue la rem- 
placer a Rome, elle rentre chez elle et constate, en defai- 
sant sa malle, qu elle avait emporte la medaille, sans 
savoir comment. Elle en informe aussitot son beau-frere 
et lui annonce qu elle renverrait la medaille a Rome le 
lendemain meme. Mais le lendemain la medaille etait si 
bien rangee qu elle etait devenue introuvable ; done 
impossible de 1 expedier. Et c est alors que la dame a eu 
1 intuition de ce que signifiait sa distraction : elle 
signifiait le desir de garder la belle piece pour elle. 

Je vous ai deja cite plus haul un exemple de combinai 
son d un oubli et d une erreur : il s agissait de quelqu uu 



68 LES AGTES MAXQUES 

qui, ayant oublie un rendez-vous une premiere fois, et 
bien decide a ne pas 1 oublier la fois suivante, se pre- 
sente cependant au deuxieme rendez-vous a une heure 
autre que 1 heure fixee. Un de mes amis, qui s occupe a 
la fois de sciences et de litterature, m a raconte un cas 
tout a fait analogue emprunte a sa vie personnelle. 
J avais accepte, il y a quelques annees, me disait-il, 
une fonction dans le comite d une certaine association 
litteraire, parce que je pensais que 1 association pourrait 
m aider un jour a faire jouer un de mes drames. Tous 
les vendredis j assistais, sans grand interet d ailleurs, 
aux seances du comite. II y a quelques mois, je recois 
Tassurance que je serais joue au theatre de F..., et a partir 
de ce moment ]* oublie regulierement de me rendre aux 
dites seances. Mais apres avoir lu ce que vous avez ecrit 
sur ces choses, j eus honte de mon precede et me dis 
avec reproche que ce n etait pas bien de ma part de 
manquer aux seances, des 1 instant ou je n avais plus 
besoin de 1 aide sur laquelle j avais compte. Je pris done la 
decision de ne pasy manquer levendredi suivant. J y pen 
sais tout le temps, jusqu au jour ou je me suis trouve 
devant la porte de la salle des seances. Quel ne fut pas 
mon etonnement de la trouver close, la seance ayant 
deja eu lieu la veille 1 Je m etais en effet trompe de jour 
et presente un samedi. 

II serait tres tentant de reunir d autres observations 
du meme genre, mais je passe. Je vais plutot vous pre 
senter quelques cas appartenant a un autre groupe, a 
celui notamment ou notre interpretation doit, pour trouver 
une confirmation, attendre les evenements ulterieurs. 

II va sans dire que la condition essentielle de ces cas 
consiste en ce que la situation psychique actuelle nous 
est inconntie ou est inaccessible a nos investigations. 
Notre interpretation possede alors la valeur d une simple 
presomption a laquelle nous n attachons pas grande 
importance. Mais un fait survient plus tard qui montre 
que notre premiere interpretation etait justiflee. Je fus 
un jour invite chez un jeune couple et, au cours de ma 
visite, la jeune femme m a raconte en riant que le lende- 
main de son retour du voyage de noces elle etait allee 
voir sa soeur qui n est pas mariee, pour 1 emmener, 
comme jadis, faire des achats, tandis aue le jeune mari 



LES ACTES MANQUES 69 

tait parti a ses affaires. Tout a coup, elle apercoit de 
1 ^autre cote de la rue un monsieur et dit, un peu inter- 
Ioqu6e, a sa soeur : Regarde, voici M. L... Elle ne 
s etait pas rendu compte que ce monsieur n etait autre 
que son mari depuis quelques semaines. Ge recit m avait 
laisse une impression penible, mais je ne voulais pas me 
fier a la conclusion qu il me semblait impliquer. Ge n est 
qu au bout de plusieurs annees que cette petite histoire 
m etait revenue a la memoire : j avais en effet appris 
alors que le mariage de mes jeunes gens avait eu une 
issue desastreuse. 

A. Maeder rapporte le cas d une dame qui, la veille de 
son mariage, avait oublie d aller essayer sa robe de 
mariee et ne s en est souvenue, au grand desespoir de 
sa couturiere, que tard dans la soiree. II voit un rapport 
entre cet oubli et le divorce qui avait suivi de pres le 
mariage. Je connais une dame, aujourd hui divorcee, 
a laquelle il etait souvent arrive, longtemps avant le 
divorce, de signer de son norn de jeune fille des docu 
ments se rapportant a 1 administration de ses biens. 
Je connais des cas d autres femmes qui, au cours de 
leur voyage de noces, avaient perdu leur alliance, acci 
dent auquel les evenements ulterieurs ont confer^ une 
signification non equivoque. On raconte le cas d un 
celebre chimiste allemand dont le mariage n a pu avoir 
lieu, parce qu il avait oublie 1 heure de la ceremonie et 
qu au lieu de se rendre a 1 eglise il s etait rendu au labo- 
ratoire. II a ete assez avise pour s en tenir a cette seule 
tentative et mourut tres vieux, en celibataire. 

Vous ^tes sans doute tentes de penser que, dans tous 
ces cas, les actes manques remplacent les omina ou pre 
monitions des anciens. Et, en effet, certains omina 
n etaient que des actes manques, comme lorsque quel- 
qu un trebuchait ou tombait. D autres avaient toutefois 
les caracteres d un evenement objectif, et non ceux d un 
acte subjectif. Mais vous ne vous figurez pas a quel point 
il est parfois difficile de discerner si un evenement 
donne appartient a 1 une ou a 1 autre de ces categories. 
L acte s entend souvent a revetir le masque d un evene 
ment passif. 

Tous ceux d entre vous qui ont derriere eux une expe 
rience suffisamment longue se diront peut-etre qu ils se 



70 LES AGTES 

seraient epargne beaucoup de deceptions et de doulou- 
reuses surprises s ils avaient eu le courage et la deci 
sion d interpreter les actes manques qui se produisent 
dans les relations inter-humaines comme des signes pre- 
monitoires, el de les utiliser comme indices d intentions 
encore secretes. Le plus souvent, on n ose pas le faire ; 
on craint d avoir Fair de retourner a la superstition, en 
passant par-dessus la science. Tons les presages ne se 
realisent d ailleurs pas et, quand vous connaitrez micux 
nos theories, vous comprendrez qu il n estpas necessaire 
qu ils se realisent tous. 



CT1APITRE TV 

LES ACTES MANQUES 
(Fin.) 



Les actes manques out un sens : telle est la conclusion 
que nous devons admettre comme se degageantde 1 ana- 
lyse qui precede et poser a la base de nos recherches 
ullerieures. Disons-le une fois de plus : nous n affirmons 
pas (etvu le but que nous poursuivons, pareille affirma 
tion n est pas necessaire) que tout acte manque soit 
significatif, bien que je considere la chose comme pro 
bable. II nous suffit de constater ce sens avec une fre 
quence relative, dans les differentes formes d actes 
inanques. II y a d ailleurs, sous ce rapport, des diffe 
rences d une forme a Fautre. Les lapsus, les erreurs 
d ecriture, etc., peuvent avoir une base purement phy- 
siologique, ce qui me parait peii probable dans les diffe 
rentes varietes de cas d oubli (oubli de noms et de 
projets, impossibility de retrouver les objets prealable- 
ment ranges, etc.), tandis qu il existe des cas de perie 
ou aucune intention n intervient probablement, et je crois 
devoir ajouterque les erreurs qui se commettent dans la 
vie ne peuvent etre jugees d apres nos points devueque 
dans une certaine mesure. Vous voudrez bien tenir ces 
limitations presentes a Fesprit, notre point de depart 
devant etre desormais que les actes manques sont des 
actes psychiques resultant de 1 interference de deux 
intentions. 

C est la le premier resultat de la psychanalyse. La 
psychologic n avait jarnais soupconne ces interferences 
ni les phenonienes qui en decoulent. Nous avons consi- 
derablemeiit agrandi reteiidue du monde psychique et 
nous avons conquis a la psychologie des phenomenes 
qui auparavant ri en faisaicnt pas partie. 






7^ LES ACTES MANQUES 

Arr6tons-nous un instant encore a Faffirmation que 
les actes manques sont des actes psychiques . Par 
cette affirmation postulons-nous seulement que les actes 
psychiques ont un sens, ou implique-t-elle quelque chose 
de plus? Jene pense pas qu il yait lieu d elargirsa portee. 
Tout ce qui peut 6tre observe dans la vie psychique sera 
eventuellement designe sous le nom de phenomene 
psychique. II s agira seulement de savoir si telle mani 
festation psychique donnee est 1 efFet direct d influences 
somatiques, organiques, corporelles, auquel cas elle 
echappe a la recherche psychologique, ou si elle a pour 
antecedents immediats d autres processus psychiques 
au dela desquels commence quelque part la serie des 
influences organiques. C est a cette derniere eventualite 
que nous pensons lorsque nous qualifions un pheno 
mene de processus psychique, et c est pourquoi il est 
plus rationnel de donner a notre proposition la forme 
suivante : le phenomene est significatif, il possede un 
sens, c est-a-dire qu il reveleune intention, une tendance 
et occupe une certaine place dans une serie de rapports 
psychiques. 

II y a beaucoup d autres phenomenes qui se rappro- 
chent des actes manques, mais auxquels ce nom ne 
convient pas. Nous les appelons actes accidentels ou 
symptomatiques. Us ont egalement tous les caracteres 
d un acte non motive, insigniflant, depourvu d impor- 
tance, et surtout superflu. Mais ce qui les distingue des 
actes manques proprement dits, c est 1 absence d une 
intention hostile et perturbatrice venant contrarier une 
intention primitive. Us se confondent, d autre part, aveq 
les gestes et mouvements servant a 1 expression des 
emotions. Font partie de cette categoric d actes man 
ques toutes les manipulations, en apparence sans but, 
que nous faisons subir, comme en nous jouant, a nos 
vetements, a telles ou telles parties de notre corps, a des 
objets a portee de notre main ; les melodies que nous 
chantonnons appartiennent a la meme categoric d actes, 
qui sont en general caracterises par le fait que nous les 
suspeiidons, comme nous les avons commences, sans 
motifs apparents. Or, je n hesite pas a affirmer que tous 
ces phenomenes sont significatifs et se laissent inter 
preter de la meme maniere que les actes manques, qu ils 



LES AGTES MANQUfo? 

constituent de petits sigries revelateurs d autres processus 
psychiques, plus importants, qu ils sont des actes 
psychiques au sens complet du mot. Mais je n ai pas 
1 intention de m attarder a cet agrandissement du 
domaine des phenomenes psychiques tjepref ere reprendre 
1 analyse des actes manques qui posent devant nous avec 
toute la nettete desirable les questions les plus impor- 
tantes de la psychanalyse. 

Les questions les plus interessantes que nous avons 
formulees a propos des actes manques, et auxquelles 
nous n avons pas encore fourni de reponse, sont les sui- 
vantes : nous avons dit que les actes manques resultent 
de Finterference de deux intentions differentes, dont 1 une 
peut etre qualifiee de troublee, 1 autre de perturbatrice ; 
or, si les intentions troublees ne soulevent aucune ques 
tion, il nous importe de savoir, en ce qui concerne les 
intentions perturbatrices, en premier lieu quelles sont 
ces intentions qui s affirment comme susceptibles d en 
troubler d autres et, en deuxieme lieu, quels sont les 
rapports existant entre les troublees et les perturba 
trices. 

Permettez-inoi de prendre de nouveau le lapsus pour 
le representant de I especeentiere etde repondred abord 
a la deuxieme de ces questions. 

II peut y avoir entre les deux intentions un rapport de 
contenu, auquel cas Tintention perturbatrice coritredit 
Tintention troublee, la rectifie ou la complete. Ou bien, 
et alors le cas devient plus obscur et plus interessant, il 
n y a aucun rapport entre les contenus des deux tendances. 

Les cas que nous connaissons deja et d autres ana 
logues nous permettent de comprendre sans peine le 
premier de ces rapports. Presque dans tous les cas ou 
Ton dit le contraire de ce qu on veut dire, 1 intention per 
turbatrice exprime une opposition a Fegard de 1 inten 
tion troublee, et Tacte manque represente le conflit entre 
ces deux tendances inconciliables. Je declare la seance 
ouverte, mais j aimerais mieux la clore , tel est le sens 
du lapsus commis parle president. Un journal politique, 
accuse de corruption, se defend dans un article qui 
devait se resumer dans ces mots : Nos lecteurs nous 
sont temoins que nous avons toujours defendu le bien 
general de la facon la plus desinteressee. Mais le redac- 



74 LES AGTES _MANQi:$ 

tear charge de rediger cette defense ecrit : delafacon 
la plus interessee Ceci revele, a mon avis, sa pensee : 
Je dois ecrire une chose, mais je sais pertinemment le 
contraire. Un depute qui se propose de declarer qu on 
doit dire a 1 Empereur la verite sans managements 
( riickhaltlos ), percoit tout a coup une voixinterieure 
qui le met en garde centre son audace et lui fait com- 
mettre un lapsus ou les mots sans managements 
(riickhaltlos) sont remplaces par les mots en courbant 
1 e c h i n e (riickgra llos) . - * 

Dans les cas que vous connaissez et qui laissent 1 im 
pression de contractions et d abreviations, il s agit de 
rectifications, d adjonctions et de continuations .par 
lesquelles une deuxieme tendance se fait jour a cote de 
la premiere. Des choses se sont produites (zum YORS- 
CIIEIN gekommeri) , je dirais volontiers que c etaient des 
cochonneries (SCHWEINEREIEN) ; resultat : sum VORS- 
CHWEIN gekommen . Les gens qui comprennent cela 
peuvent etre comptes6 wr les d o ig ts d une main ; maisnon, 
il ri existe, a vrai dire, c^iiune seule personne qui com- 
prenne ces choses ; done, les personnes qui les com 
prennent peuvent etre comptees sur un seul doigt. Ou 
encore : Mon mari peut manger et boire ce quY/veut; 
mais, vous le savez bien, jene supporte pas qu il veuille 
quelque chose ; done : il doit manger et boire ce que je 
veux. Dans tons ces cas, on le voit, le lapsus decoule 
du conteriu meme de rintention troublee ou s y rattache. 

L autre genre de rapports "entre les deux intentions 
interlerentes parait bizarre. S il n y a aucun lien entre 
leurs contenus, d ou vient 1 intention perturbatri ; ce et 
comment se fait-il qu elle manifesto son action troublante 
en tel point precis? L observation, seule susceptible de 
fournir une reponse a cette question, permet de consta- 
ter que le trouble provient d un courant d idees qui avait 
preoccupe la personne en question pen de temps aupara- 
varit et que, s il intervient dans le discours de cette 
maniere particuliere, il aurait pu aussi (ce qui n est pas 
necessaire), ytrouver une expression difierente. II s agit 
d un veritable echo, mais qui n est pas toujours et neces- 
saircment produit par des mots prononces. Ici encore il 

I. Stance du Reichilyy aHemaud, nov tcjoS. 



LES ACTES MAXQtlS 

existe un lien associatif entre 1 element trouble et 1 ele- 
ment perturbateur, mais ce lien, au lieu de resider dans 
le contenu, est purement artificiel etsa formation resulte 
d associations forcees. 

En voici un exemple tres simple, que j ai observe moi- 
meme. Je rencontre un jour dans nos belles Dolomites 
deux dames viennoises, vetues en touristes. Nous faisons 
pendant quelque temps route ensemble, et nous parlons 
des plaisirs et des inconvenients de la vie de touriste. 
Une des dames reconnait que la journee du touriste n est 
pas exempte de desagrements... Ilest vrai, dit elle, qu il 
n est pas du tout agreable, lorsqu on a marchetoute une 
journee au soleil et qu on a la blouse et la chemise 
trempees de sueur... A ces derniers mots, elle a une 
petite hesitation. Puis elle reprend : Mais lorsqu on 
rentre ensuite nach Hose* (au lieu de nackHause, chez 
soi) et qu on pent enfin se changer... Nous n avons 
pas encore analyse ce lapsus, mais je ne pense pas que 
cela soit necessaire. Dans sa premiere phrase, la dame 
avait 1 intention de faire une enumeration plus complete : 
blouse, chemise, pantalon (Hose). Pour des raisons de 
convenance, elle s abstient de mentionner ce dernier 
accessoire de toilette, mais dans la phrase suivante, tout 
a fait independante par son contenu de la premiere, le 
mot Hose, qui n a pas ete prononce au moment voulu, 
apparut a litre de deformation du mot Hause. 

Nous pouvons ma in ten ant aborder la principale ques 
tion dont nous avons longteinps ajourne 1 examen, a 
savoir : quelles sont ces intentions qui, se manifestant 
d une facon si extraordinaire, viennent en troubler 
d autres? II s agit evidemment d intentions tres difle- 
rentes, mais dont nous voulons degager les caracteres 
communs. Si nous examinons sous ce rapport une serie 
d exemples, ceux-ci se laissent aussitot ranger en trbis 
groupes. Font partie du premier groupe les cas ou la 
tendance perturbatrice est corinue de celui qui parle et 
s est en outre revelee a lui avant le lapsus. Le deuxieme 
groupe comprend les cas ou la personne qui parle, tout 
en reconnaissant dans la tendance perturbatrice une ten 
dance lui appartenant, ne sait pas que cette tendance 

I. Hose sini 



76 LES AGTES 

etait deja active en elle avant le lapsus. Elle accepte 
done notre interpretation de celui-ci, mais ne peut pas 
ne pass en montrer etonnee. Des exemples de cette atti 
tude nous sont peut-etre fournis plus facilement par des 
actes manquesautres que les lapsus. Le troisieme groupe 
comprend des cas oula personne interessee protesteavec 
energie centre rinterpretation qu on lui suggere : non 
contente de nier Fexistence de 1 intention perturbatrice 
avant le lapsus, elle affirme que cette intention lui est 
tout a fait etrangere. Rappelez-vous le toast dujeune 
assistant qui propose de demolir la prosperite du 
chef, ainsi que la reponse depourvue d amenite que je 
m etais attiree lorsquej ai mis sous les yeux de 1 auteur 
de ce toast I intention perturbatrice. Vous savez que 
nous n avons pas encore reussi a nous mettre d accord 
quant a la maniere de concevoir ces cas. En ce qui me 
concerne, la protestation de 1 assistant, auteur du toast, 
ne me trouble en aucune facon et ne m empeche pas de 
maintenir mon interpretation, ce qui n est peut-etre pas 
votre cas : impressionnes par sa denegation, vous vous 
demandez sans doute si nous ne ferions pas bien de 
renoncer a chercher Interpretation de cas de ce genre 
et de les considerer comme des actes purement physio- 
logiques, au sens pre-psychanalytique du mot. Je me 
doute un pen de la cause de votre attitude. Mon inter 
pretation implique que la personne qui parle peut mani- 
fester des intentions qu elle ignore elle-meme, mais que 
je suis a meme de degager d apres certains indices. Et 
vous hesitez a accepter cette supposition sisinguliere et 
gross-e de consequences. Et, pourtant, si vous voulez 
rester logiques dans votre conception des actes man- 
ques, fondee sur tant d exemples, vous ne devez pas 
hesiter a accepter cette derniere supposition, quelque 
deconcertante qu elle vous paraisse. Si cela vous est 
impossible, il ne vous reste qu a renoncer a la com 
prehension si peniblement acquise des actes manques. 

Arr^tons-nous un instant a ce qui unit les troisgroupes 
que nous venons d etablir, a ce qui est commun aux 
trois mecanismes de lapsus. A ce propos, nous nous 
trouvons heureusement en presence d un fait qui, lui, 
est au-dessus de toute contestation. Dans les deux pre 
miers groupes, la tendance perturbatrice est reconnue 



LES ACTES MANQUES 77 

par la personne meme qui parle ; en outre, dans le pre 
mier de ces groupes, la tendance perturbatrice se revele 
immediatement avant le lapsus. Mais, aussi bien dans le 
premier groupe que dans le second, la tendance en ques 
tion se trouve refoulee. Comme la personne qui parle s est 
decidee a ne pas la faire apparaitre dans le discours, elle 
commel un lapsus, c est-a-dire que la tendance refoulee se 
manifeste malgre la personne, soit en modifiant ^intention 
avouee, soit en se confondant avec elle, soit en fin, en pre- 
nant tout simplement sa place. Tel est done le mecanisme 
du lapsus. 

Mon point de vue me permet d expliquer par le meme 
mecanisme les cas du troisieme groupe. Je n ai qu a 
admettre que la seule difference qui existe entre mes 
trois groupes consiste dans le degre de refoulement 
de 1 interition perturbatrice. Dans le premier groupe, 
cette intention existe et est apercue de la personne qui 
parle, avant sa manifestation ; c est alors quese produit 
le refoulement dont 1 intention se venge par le lapsus. 
Dans le deuxieme groupe, le refoulement est plus accen- 
tue, et Fintention n est pas apercue avant le commence 
ment du discours. Ce qui est etonnant, c est que ce 
refoulement, assez profond, n empeche pas Tintention de 
prendre part a la production du lapsus. Cette situation 
nous facilite siriguiierement Fexplication de ce qui se 
passe dans le troisieme groupe. J irai meme jusqu a 
admettre qu on peut saisir dans 1 acte manque la mani 
festation d une tendance, refoulee depuis longtemps, 
depuis tres longtemps meme, de sorte que la personne 
qui parle ne s eri rend nullement comple et est bien sin 
cere lorsqu elle en nie 1 existence. IMais meme enlaissant 
de cote le probleme relatif au troisieme groupe, vous ne 
pouvez pas ne pas adherer a la conclusion qui decoule de 
1 observation d autres cas, a savoir que le refoulement 
d une intention de dire quelque chose constitue la condition 
indispensable d an lapsus. 

Nous pouvons dire maintenant que nous avons realise 
de nouveaux progres quanta la comprehension des actes 
manques. Nous savons non seulement que ces actes sont 
des actes psychiques ayant uri sens et marques d une 
intention, qu ils resultent deTinterferencede deux inten 
tions differentes, mais aussi qu une de ces intentions 

FREUD. 5 



LES ACTES MANQUfiS 

doit, avantle discours, avoir subi un certain refoulement, 
pour pouvoir se manifester par la perturbation de 
1 autre. Elle doit etre troublee elle-mme, avant de pou 
voir devenir perturbatrice. II va sans dire qu avec cela 
nous n acquerons pas encore une explication complete 
des phenomenes que nous appelons actes manques. 
Nous voyons aussitot surgir d autres questions, et nous 
pressentons en general que plus nous avancerons dans 
notre etude, plus les occasions de poser de nouvelles 
questions seront nombreuses. Nous pouvons demander, 
parexemple, pourquoi les choses nese passent pas beau- 
coup plus simplement. Lorsque quelqu un a 1 intention 
de refouler une certaine tendance, au lieu de la laisser 
s exprimer, on devrait se trouver en presence de Tun 
des deux cas suivants : ou le refoulement est obtenu, et 
alors rien ne doit apparaitre de la tendance perturba 
trice ; ou bien le refoulement n est pas obtenu, et alors 
la tendance en question doit s exprimer franchement et 
completement. Mais les actes manques resultentde com- 
promis ; ils signifient que le refoulement est a moitie 
manque et a moitie reussi, que 1 intention menacee, si 
elle n est pas completement supprimee, est suffisamment 
refoulee pour ne pas pouvoir se manifester, abstraction 
faite de certains cas isoles, telle quelle, sans modifications. 
Nous sornmes en droit de supposer que la production de 
ces eflets d interference ou de compromis exige certaines 
conditions particulieres, mais nous n avons pas la 
moindre idee de la nature de ces conditions. Je ne crois 
pas que meme une etude plus approfondie des actes 
manques nous aide a decouvrir ces conditions inconnues. 
Pour arriver a ce resultat, il nous faudra plutot explorer 
au prealable d autres regions obscures de la vie psy- 
chique ; seules les analogies que nous y trouverons nous 
donneront le courage de formuler les hypotheses suscep- 
tibles de nous conduire a une explication plus complete 
des actes manques. Mais il y a autre chose : alors meme 
qu on travaille sur de petits indices, comme nous le 
faisons ici, on s expose a certains dangers. II existe une 
maladie psychique, appelee Paranoia combinatoire, dans 
laquelle les petits indices sont utilises d une facon 
iHimitee, et je n affirmerais pas que toutes les conclu- 
qui en sont deduites soient exactes. Nous ne pou- 



LES ACTES MANQU&S 

vons nous preserver centre ces dangers qu en donnant 
a nos observations une base aussi large que possible, 
que grace a la repetition cles memes impressions, quelle 
que soit la sphere de la vie psychique que nous explo- 
rions. 

Nous allons done abandonner ici 1 analvse des actes 

%r 

manques. Je vais seulement vous recommander ceci : 
gardez dans votre memoire, a titre de modele, la maniere 
dont nous avons traite ces phenomenes. D apres cette 
maniere, vous pouvez juger d ores et deja quelles son* 
les intentions de notre psychologic. Nous nevoulonspa? 
seulement decrire et classer les phenomenes , nous vou- 
lons aussi les concevoir comme etant des indices d un 
jeu de forces s accomplissantdans Tame, comme la mani 
festation de tendances ayant un but defmi et travaillant 
soit dans la meme direction, soit dans des directions 
opposees. Nous cherchons a nous former une conception 
dynamique des phenomenes psychlques. Dans notre 
conception, les phenomenes percus doivent s effacer 
devant les tendances seulement admises. 

Nous n irons pas plus avant dans 1 etude des actes 
manques ; mais nous pouvons encore faire dans ce domaine 
une incursion au cours de laquelle nous retrouverons 
des choses connues et en decouvrirons quelques nou- 
velles. Pour ce faire, nous nous en tiendrons a la division 
en trois groupes que nous avons etablie au debut de nos 
recherches: a) le lapsus, avec ses subdivisions en erreurs 
d ecriture, de lecture, fausse audition; 6) I oubli, avec 
ses subdivisions correspondant a Fobjet oublie (noms 
propres, mots etrangers, projets, impressions); c) la 
meprise, la perte, 1 impossibilite de retrouver un objet 
range. Les erreurs ne nous interessent qu en tant qu elles 
se rattachent a 1 oubli, a la meprise, etc. 

Nous avons deja beaucoup parle du lapsus; et, pour- 
tant, nous avons encore quelque chose a ajouter a son 
sujet. Au lapsus se rattachent de petits phenomenes affec- 
tifs qui ne sont pas depourvus d interet. On ne reconnait 
pas volontiers qu on a cornmis un lapsus ; il arrive souvent 
qu on n entend pas son propre lapsus, alors qu on entend 
tou jours celui d autrui. Le lapsus est aussi, dans une cer- 
taine mesure, contagieux ; il n est pas facile de parler de 
lapsus, sans en commettre un soi-meme. Les lapsusles plus 



80 LES ACTES MANQU&S 

insignifiants, ceux qui ne nous apprennent rien de 
ticulier sur des processus psychiques caches, ont cepen- 
dant des raisons qu il n est pas difficile de saisir. Lors- 
que, par suite d un trouble quelconque, survenu au 
moment de la prononciation d un mot donne, quelqu un 
emet brievement une voyelle longue, il ne manque pas 
d allonger la voyelle breve qui vient immediatement apres, 
commettant ainsi un nouveau lapsus destine a compenser 
le premier. II en est de meme, lorsque quelqu un pro- 
nonce improprement ou negligemment une voyelle 
double ; il cherche a se corriger en prononcant la voyelle 
double suivante de facon rappeler la prononciation 
exacte de la premiere : on dirait que la personne qui 
parle tient a montrer a son auditeur qu elle connait sa 
langue maternelle et ne se desinteresse pas de la pronoii- 
ciation correcte. La deuxieme deformation, qu on pent 
appeler compensatrice, a precisement pour but d attirer 
1 attention de 1 auditeur sur la premiere etdelui montrer 
qu on s en est apercu soi-meme. Les lapsus les plus sim 
ples, les plus frequents et les plus insignifiants consis 
tent en contractions et anticipations qui se manifestent 
dans des parties peu apparentes du discours. Dans une 
phrase un peu longue, par exemple, on commet le lapsus 
consistant a prononcer par anticipation le dernier mot 
de ce qu on yeut dire. Ceci donne 1 impression d une 
certaine impatience d en finir avec la phrase, on atteste 
en general une certaine repugnance a communiquer eette 
phrase ou tout simplement a parler. Nous arrivons ainsi 
aux cas-limites ou les differences entre la conception 
psychanalytique du lapsus et sa conception physiologi- 
que ordinaire s efTacent. Nous pretendons qu il existe 
dans ces cas une tendance qui trouble 1 intention devant 
s exprimer dans le discours ; mais cette tendance nous 
annonce seulement son existence, et non le but qu elle 
poursuit elle-meme. Le trouble qu elle provoque suit 
certaines influences tonales ou aflinites associatives et 
pent etre concu comme servant a detourner 1 attention 
de ce qu on veut dire. Mais ni ce trouble de 1 attention, 
ni ces affinites associatives ne suflisent a caracteriser la 
nature meme du processus. L un et Tautre n en temoi- 
gnent pas moins de Texistence d une intention perturba- 
trice, sans que nous puissions nous former une idee de 



LES AGTES MANQUES 81 

sa nature d apres ses efFets, comme nous le pouvons dans 
les cas plus accentues. 

Les erreurs d ecriture que j aborde maintenant ressem- 
blent tellement aux lapsus de la parole qu elles ne pen- 
vent nous fournir aucun nouveau point devue. Essayons 
tout de meme de glaner un peu dans ce domaine. Les 
fautes, les contractions, le trace anticipe de motsdevant 
venir plus tard, et surtout de mots devant venir en der 
nier lieu, tous ces accidents attestent manifestement 
qu on n a pas grande envie d ecrire et qu on est impatient 
d en finir ; des elfets plus prononces des erreurs 
d ecriture laissent reconnaitre la nature et 1 intention de 
la tendance perturbatrice. On sail en general, lorsqu on 
trotive un lapsus calami dans une lettre, que la personne 
qui a ecrit n etait pas tout a fait dans son etat normal; 
mais onne peut pas toujours etablir ce qui lui est arrive. 
Les erreurs d ecriture sont aussi rarement apercues par 
leurs auteurs que les lapsus de la parole. Nous signalons 
1 interessante observation suivante : il y a des gens qui 
ontl habitude de relire, avant deles expedier, les lettres 
qu ils ontecrites. D autres n ont pas cette habitude, mais 
lorsqu ils le font une fois par hasard, ils ont toujours 
1 occasion de trouver etde corriger une erreur frappante. 
Comment expliquer ce fait? On dirait que ces gens 
savaient cependant qu ils ont commis un lapsus en ecri- 
vant. Devons-nous 1 admettre reellement? 

A 1 importance pratique des lapsus calami se rattache 
un interessant probleme. Vous vous rappelez sans doute 
le cas de 1 assassin H. . . qui, se faisant passer pour un bac- 
teriologiste, savait se procurer dans les instituts scien- 
tifiques des cultures de microbes pathogenes excessive- 
ment dangereux et utilisait ces cultures pour supprimer 
par cette methode ultra-moderne des personnes qui lui 
tenaient de pres. Un jour cet homme adressa a la direc 
tion d un de ces instituts une lettre dans laquelle il se 
plaignait de 1 inefficacite des cultures qui lui ont ete 
envoyees, maisil commit une erreur en ecrivant, de sorte 
qu a la place des mots dans mes essais sur des souris 
ou des cobayes , on pouvait lire distinctement : dans 
mes essais sur des hommes . Cette erreur frappa d ail- 
leurs les medecins de 1 Institut en question qui, autant 
que je sache, n en ont tire aucune conclusion. Croyez- 



82 LES AGTES MANQUES 

vous que les medecins n auraient pas etc bien inspires 
s ils avaient pris cette erreur pour un aveu et provoque 
une enquete qui aurait coupe court a temps aux exploits 
de cet assassin? Ne trouvez-vous pas que dans ce cas 
1 ignorance de notre conception des actes manques a ete 
la cause d un retard infiniment regrettable? En ce qui 
me concerne, cette erreur m aurait certainement paru 
tres suspecte ; mais a son utilisation a titre d aveu s op- 
posent des obstacles tres graves. La chose n est pas 
aussi simple qu elle le parait. Le lapsus d ecriture con- 
stitue un indice incontestable, mais a lui seul il ne suffit 
pas a justifier 1 ouverture d une instruction. Certes, le 
lapsus d ecriture atteste que rhomme est preoccupe par 
1 idee d infecter ses semblables, mais il ne nous permet 
pas de decider s il s agit la d un projet malfaisant bien 
arrete ou d une fantaisie sans aucune portee pratique. 
II est meme possible que l homme qui a comrnis ce lap 
sus d ecriture trouve les meilleurs arguments subjectii s 
pour nier cette fantaisie et pour 1 ecarter comme lid 
etanttouta faitetrangere. Vous comprendrez mieux plus 
tard les possibilites de ce genre, lorsque nous aurons a 
envisager la difference qui existe entre la realite psychi- 
que et la realite materielle. N empeche qu il s agit la d un 
cas ou un acte manque avait acquis ulterieurement une 
importance insoupconnee. 

Dans les erreurs de lecture, nous nous trouvons en 
presence d une situation psychique qui differe nettement 
de celle des lapsus de la parole et de Fecriture. L une 
des deux tendances concurrentes est ici remplacee par 
une excitation sensorielle, ce qui la rend peut-etre moins 
resistante. Ge que nous avons a lire n est pas une ema 
nation de notre vie psychique, comme les choses que nous 
nous proposons d ecrire. G est pourquoi les erreurs de 
lecture consistent dans la plupart des cas dans une sub 
stitution complete. Le mot a lire est remplace par un 
autre, sans qu il existe necessairement un rapport de 
contenu entre le texte et 1 effet de Ferreur, la substitution 
se faisant generalement en vertu d une simple ressem- 
blance entre les deux mots. L exemple de Lichtenberg : 
Agamemnon, au lieu de angenommen, est le meilleur 
de ce groupe. Si Ton veut decouvrir la tendance pertur- 
batrice, cause de 1 erreur, on doit laisser tout a fait de 



LES AGTES MANQUES 83 

cote le texte mal lu et commencer Texamen analytique 
en posant ces deux questions: quelle est la premiere 
idee qui vient a 1 esprit et qui se rapproche le plus de 
1 erreur commise, et dans quelle situation 1 erreur a-t-elle 
ete commise? Parfois la connaissance de la situation 
suffit a elle seule a expliquer 1 erreur. Exemple: quel- 
qu un eprouvant un certain besoinnaturel erre dans une 
ville etrangere et apercoit a la hauteur du premier etage 
d une maison une grande enseigne portant 1 inscription; 
CLosE rhaus (W.-C.). II a le temps de s etonner 
que 1 enseigne soit placee si haut, avant qu il s apercoive 
que c est GonsEThaus (Maison de Corsets) qu il Taut 
lire. Dans d autres cas, 1 erreur, precisement parce qu elle 
est independante du contenu du texte, exige une analyse 
approfondie qui ne reussit que si Ton est exerce dans la 
technique psychanalytique et si Ton a conflance en elle. 
Mais le plus souvent il est beaucoup plus facile d obtenir 
1 explication d une erreur de lecture. Comme dans 
1 exemple Lichtenberg (Agamemnon au lieu de anyenom- 
men), le mot substitue revele sans difliculte le courant 
d idees qui constitue la source du trouble. En temps de 
guerre, par exemple, il arrive souvent qu on lise les 
noms de villes, de chefs militaires et des expressions 
militaires, qu on entend de tous cotes, chaque fois qu on 
se trouve en presence de mots ayant une certaine ressem- 
blance avec ces mots et expressions. Ce qui nous inte- 
resse et nous preoccupe vient prendre la place de ce qui 
nous est etranger et ne nous interesse pas encore. Les 
reflets de nos idees troublent nos perceptions nouvelles. 

Les erreurs de lecture nous offrent aussi pas mal de 
cas ou c est le texte meme de ce qu on lit qui veille la 
tendance perturbatrice, laquelle le transforme alors le 
plus souvent en son contraire. On se trouve en presence 
d une lecture indesirable et, grace al analyse, on se rend 
compte que c est le desir intense d eviter une certaine 
lecture qui est responsable de sa deformation. 

Dans les erreurs de lecture les plus frequentes, que 
nous avons mentionnees en premier lieu, les deux fac- 
teurs auxquels nous avons attribue un role important 
dans les actes manques ne jouent qu un role tres subor- 
donn6: nous voulons parler du conflit de deux tendances 
et du refoulement de 1 une d elles, lequel refoulement 



84. LES ACTES MANQUtiS 

reagit precisement par 1 effet de 1 acte manque. Ce n est 
pas que les erreurs de lecture presentent des caracteres 
en opposition avec ces facteurs, mais 1 empietement du 
courant d idees qui aboutit a 1 erreur de lecture est beau- 
coup plus fort que le refoulement que ce courant avait 
subi precedemment. C est dans les diverses modalites de 
1 acte manque provoque par 1 oubli que ces deux facteurs 
ressortent avec le plus de nettete. 

L oubli de projets est un phenomene dont 1 interpre- 
tation ne souffre aucune difficulte et, ainsi que nous 
1 avons vu, n est pas contestee meme par les profanes. 
La tendance qui trouble un projet consiste toujours dans 
une intention contraire, dans un non-vouloir dont il nous 
reste seulement a savoir pourquoi il ne s exprime pas 
autrement et d une mariiere moins dissimulee. Mais 1 exis- 
tence de ce contre-vouloir est incontestable. On reussit 
bien quelquefois a apprendre quelque chose sur les rai- 
sons qui obligent a dissimuler ce contre-vouloir: c est 
qu en se dissimulant il atteint toujours son butqu il rea 
lise dans 1 acte manque, alors qu il serait sur d etre e carte 
s il se presentaitcomme une contradiction franche. Lors- 
qu il se produit, dans 1 intervalle qui separe la conception 
d un projet de son execution, un changement important 
de la situation psychique, changement incompatible avec 
1 execution de ce projet, Toubli de celui-ci ne peut plus 
etre taxe d acte manque. Get oubli n etonne plus, car on 
se rend bien compte que 1 execution du projet serait 
superfine dans la situation psychique nouvelle. L oubli 
d un projet ne peut etre considere comme un acte man 
que que dans les cas ou nous ne croyons pas a un chan 
gement de cette situation. 

Les cas d oubli de projets sont en general tellement 
uniformes et evidents qu ils ne presentent aucun interet 
pour notre recherche. Sur deux points cependantl etude 
de cet acte manque est susceptible de nous apprendre 
quelque chose de nouveau. Nous avons dit que Toubli, 
done la non execution d un projet, temoigne d un contre- 
vouloir hostile a celui-ci. Ceci reste vrai, mais, d apres 
nos recherches, le contre-vouloir peut etre direct ou indi 
rect. Pour montrer ce que nous entendons par contre- 
vouloir indirect, nous ne saurions mieux faire que de 
citer un exemple ou deux. Lorsque le tuteur oublie de 



LES AGTES MANQU&S 85 

recommander son pupille aupres d une tierce personne, 
son oubli peut tenir a ce que ne s interessant pas outre 
mesure a son pupille il n eprouve pas grande envie de 
fairela recommandation necessaire. C est du moins ainsi 
que le pupille interpretera 1 oubli du tuteur. Mais la 
situation peut etre plus compliquee. La repugnarice a 
realiser son dessein peut chez le tuteur provenir d ail- 
leurs et etre tournee d un autre cote. Le pupille peut 
notamment n etre pour rien dans 1 oubli, lequel serait 
determine par des causes se rattachant a la tierce per 
sonne. Vous voyez ainsi combienpeut etre difficultueuse 
Futilisation pratique de nos interpretations. Malgre la 
justesse de son interpretation, le pupille court le risque 
de devenir trop mefiantet injuste al egard de son tuteur. 
Ou, encore, lorsque quelqu un oublie un rendez-vous 
qu il avait accepte et atiquel il est lui-meme decide a 
assister, la raison la plus vraisemblable de Toubli devra 
etre cherchee le plus souvent dans le peu de sympathie 
qu on nourrit a 1 egard de la personne avec laquelle on 
devait se rencontrer. Mais, dans ce cas, 1 analyse pourrait 
montrer que la tendance perturbatrice se rapporte, non 
a la personne, mais a 1 endroit ou doit avoir lieu le ren 
dez-vous et qu on voudrait eviter a cause d un penible 
souvenir qui s y r attache. Autre exemple : lorsqu on oublie 
d expedier une lettre, la tendance perturbatrice peut 
bien tirer son origine du contenu dela lettre; mais ilse 
peut aussi que ce contenu soit tout a fait anodin et que 
1 oubli provienne de ce qu il rappelle par quelque cote 
le contenu d une autre lettre, ecrite jadis, et qui a fait 
naitre directement la tendance perturbatrice : on peut 
dire alors que le contre-vouloir s est etendu de la lettre 
precedente, ou il etait justifie, a la lettre actuelle qui ne 
le justifie en aucune facon. Vous voyez ainsi qu on doit 
proceder avec precaution et prudence, meme dans les 
interpretations les plus exactes en apparence ; ce qui a 
la meme valeur au point de vue psychologique peut se 
montrer susceptible de plusieurs interpretations au point 
de vue pratique. 

Des phenomenes comme ceux dont je viens de vous 
parler peuventvous paraitre extraordinaires. Yous pour- 
riez vous demander si le contre-vouloir indirect n im- 
prime pas au processes un caractere pathologique. Mais 



86 LES ACTES MANQUES 

je puis vous assurer que ce processus estegalernent tout 
a fait compatible avec Fetat normal, avecl etatde sante. 
Comprenez-moi bien toutefois. Je ne suis nullement 
porte a admettre Fincertitude de nos interpretations ana- 
lytiques. La possibilite de multiples interpretations de 
Foubli de projets subsiste seulement, tant que nous 
n avons pas entrepris Fanalyse du cas et tant que nos 
interpretations n ont pour base que nos suppositions 
d ordre general. Toutes les fois que nous nous livrons a 
1 analyse de la personne interessee, nous apprenons avec 
one certitude suffisante s il s agit d un contre-vouloir 
direct et quelle en est la source. 

Un autre point est le suivant : ayant constate que dans 
un grand nombre de cas Foubli d un projet se ramene 
a un contre-vouloir, nous nous sentons encourages a 
etendre la meme conclusion a une autre serie de cas ou 
la personne analysee, ne se contentant pas de ne pas 
confirmer le contre-vouloir que nous avons degage, le nie 
tout simplement. Songez aux nombreux cas ou Ton 
oublie de rendre les livres qu on avail empruntes, d ac- 
quitter des factures ou de payer des dettes. Nous devons 
avoir Faudace d affirmer a la personne interessee qu elle 
a Fintention de garder les livres, de ne pas payer les 
dettes, alors meme que cette personne riiera Fintention 
que nous lui preterons, sans etre a meme de nous expli- 
quer son attitude par d autres raisons. Nous lui dirons 
qu elle a cette intention, mais qu elle ne s en rend pas 
compte ; mais que, quant a nous, il nous suffit qu elle se 
trahisse par Feffet de Foubli. L autre nous repondra que 
c est precisement pourquoi il ne s en souvient pas. Vous 
voyez ainsi que nous aboutissons a une situation dans 
laquelle nous nous sommes deja trouves une fois. En 
voulant donner tout leur developpement logique a nos 
interpretations aussi variees quejustifiees des actes man- 
ques, nous sommes immanquablementamenes a admettre 
qu il existe chez Fhomrne des tendances susceptibles 
d agir sans qu il le sache. Mais en formulant cette pro 
position, nous nous mettons en opposition avec toutes les 
conceptions envigueur dans la vie etdans la psychologic. 

L oubli de noms propres, de noms et de mots etrangers 
se laisse de meme expliquer par une intention contraire 
se rattacbant directement ou indirectement au norn ou 



LES AGTES MANQUES 87 

au mot en question. Je vous ai deja cite anterieurement 
plusieurs exemples de repugnance directe a 1 egard de 
noms et de mots. Mais dans ce genre d oublis la deter 
mination indirecte est la plus frequente et ne peut le plus 
souvent etre etablie qu a la suite d une minutieuse ana 
lyse. G est ainsi que la derniere guerre, au cours de 
laquelle nous nous sommes vus obliges de renoncer a 
tant de nos affections de jadis, a cree les associations 
les plus bizarres qui ont eu pour effet d affaiblir notre 
memoire de noms propres. II m est arrive recemment de 
ne pas pouvoir reproduire le nom de 1 inoffensive ville 
morave Bisenz, et 1 analyse a montre qu il ne s agissait 
pas du tout d une liostilite de ma part a 1 egard de cette 
ville, mais que 1 oubli tenait plutota la ressemblance qui 
existe entre son nom et celuidu palais Bisensi, aOrvieto, 
danslequel j ai fait autrefois plusieurs sejours agreables. 
Ici nous nous trouvons pour la premiere fois en presence 
d uri priiicipe qui, au point de vue de la motivation de 
la tendance favorisant 1 oubli de rioms, se revelera plus 
lard comme jouant un role preponderant dans la determi 
nation de symptomes nevrotiques : il s agit notamment du 
refus de la memoire d evoquer des souvenirs associes a 
des sensations penibles des souvenirs dont 1 evocation 
serait de nature a reproduire ces sensations. Dans cette 
tendance a eviter le deplaisir que peuvent causer les 
souvenirs ou d a litre 8 actes psychiques, dans cette fuite 
psychique devant tout ce qui est penible, nous devons 
voir 1 ultime raison eflicace, non seulement de 1 oubli de 
noms, mais aussi de beaucoup d autres actes manques, 
tels que negligences, erreurs, etc. 

Mais il semble que 1 oubli de noms soit particuliere- 
ment facilite par des facteurs psycho-physiologiques ; 
aussi peut-on 1 observer, meme dans des cas ou n inter- 
vient aucun element en rapport avec une sensation 
de deplaisir. Lorsque vous vous trouvez en presence 
de quelqu un ayant tendance a oublier des noms, la 
recherche analytique vous permettra toujours de con- 
stater que, si certains noms lui echappent, ce n est pas 
parce qu ils lui deplaisent ou lui rappellent des sou 
venirs desagreables, mais parce qu ils appartiennent chez 
lui a d autres cycles d associations avec lesquels ils se 
trouventen rapports plus etroits. On dirait que ces noms 



88 LES AGTES iMANQUES 

sont attaches a ces cycles et sont refuses a d autres asso 
ciations qui peuvent se former selori les circonstances. 
Rappelez-vous les artifices de la mnemotechnique et 
vous constaterez non sans un certain etonnement que 
des noms sont oublies par suite des associations memes 
qu on etablitintentionnellement pour les preserver centre 
1 oubli. Nous en avons un exemple des plus typiques 
dans les noms propres de personnes qui, cela va sans 
dire, doivent avoir, pour des hommes differents, une 
valeur psychique diflerente. Prenez, par exemple, le pre- 
norn Theodore. II ne signifie rien pour certains d entre 
vous ; pour un autre, c est le prenom du pere, d unfrere, 
d un ami, ou mme le sien. L experience analytique vous 
montrera que les premiers ne courent pas le risque d ou- 
blier qu une certaine personne etrangere porte ce nom, 
tandfs que les autres auront to uj ours une tendance a 
refuser a un etranger un nom qui leur semble reserve a 
leurs relations intimes. Et, maintenant, qu a cet obstacle 
associatif viennent s ajouter Faction du principe de 
deplaisir et celle d un mecanisme indirect : alors seule- 
ment vous pourrez vous faire une idee adequate du degre 
de complication qui caracterise la determination de 1 ou- 
bli momentane d un nom. Mais une analyse serree est 
capable de debrouiller tous les fils de cet echeveau com- 

plique. f 

L oubli d impressions et d evenements vecus fait res- 
sortir, avec plus de nettete et d une facon plus exclusive 
que dans les cas d oubli de noms, 1 action de la tendance 
qui cherche a eloigner du souvenir tout ce qui est desa- 
greable. Cet oubli ne peutetre considere comme un acte 
manque que dans la mesure ou, envisage a la lumiere de 
notre experience de tous les jours, il nous apparait sur- 
prenant et injustifie, c est-a-dire lorsque 1 oubli porte, 
par exemple, sur des impressions trop recentes ou trop 
importantes ou sur des impressions dontl absence forme 
une lacune dans un ensemble dont on garde un souvenir 
parfait. Pourquoi et comment pouvons-nous oublier en 
general et, entre autres, des evenements qui, tels ceux 
de nos premieres annees d enfance, nous ont certaine- 
mentlaisse une impression des plus profondes? C est la 
un probleme d nnordre tout a fait different, dans la solu 
tion duquel nous pouvons bien assignor un certain role 



LES AGTES JV1ANQUS 89 

a la defense centre les sensations de peine, tout en preve- 
nant que ce facteur est loin d expliquer le phenomene 
dans sa totalite. C est un fait incontestable que des im 
pressions desagreables sont oubliees facilement. De norn- 
breux psychologues se sont apercus de ce fait qui fit sur 
le grand Darwin une impression tellement profonde qu il 
s est impose la regie d or de noter avec un soin par- 
ticulier les observations qui semblaient defavorables a sa 
theorie et qui, ainsi qu il a eu Foccasion de le constater, 
ne voulaientpas se fixer dans sa memoire. 

Ccux qui entendent parler pour la premiere fois de 
1 oubli comme moyen de defense contre les souvenirs 
penibles manquent rarement de formuler cette objection 
que, d apres leur propre experience, ce sont plutot les 
souvenirs penibles qui s effacent diflicilement, qui revien- 
nent sans cesse, quoi qu on fasse pour les etouffer, et 
vous torturent sans repit, comme c est le cas, par exeni- 
ple, des souvenirs d offenses et d humiliations. Le fait est 
exact, rnais 1 objection ne porte pas. II importe de com- 
mencer a compter a temps avec le fait que la vie psychi- 
que est un champ de bataille et une ar6ne ou luttent des 
tendances opposees ou, pour parler un langage moins 
dynamique, qu elle se compose de contradictions et de 
couples antinomiques. En prouvant 1 existence d une ten 
dance determinee, nous ne prouvons pas par la-meme 
1 absence d une autre tendance, agissant en sens con- 
traire. II y a place pour 1 une et pour Fautre. II s agit sett 
lement de connaitre les rapports qui s etablissent entre 
les oppositions, les actions qui emanent de 1 une et de 
I a utre. 

La perte et 1 impossibilite de retrouver des rbjets 
ranges nous interessent tout particulierement, a cause 
de la multiplicite d interpretations dont ces deux actes 
manques sont susceptibles et de la variete des tendances 
auxquelles ils obeissent. Ce qui est comrnun a tons les 
cas, c est la volonte de perdre ; ce qui difTere d un cas 
a 1 autre, c est la raison et c est le but de la perte. On 
perd un objet lorsqifil est use, lorsqu on a 1 intention 
de le remplacer par un meilleur, lorsqu il a cesse de 
plaire, lorsqu on le tient d une personneavec laquelle on 
a cesse d etre en bons termes ou lorsqu il a ete acquis 
dans descirconstances auxquelles on ne veutpluspenser. 



0)6 LES ACTES MANQUES 

Les fails de laisser tomber, de deteriorer, de casser un 
ob[et peuvent servir aux memes fins. L experience a ete 
faite dans la vie sociale que des enfants imposes et nes 
hors mariage sont beaucoup plus fragiles queles enfants 
reconnus comme legitimes. Ce resultat n est pas le fait 
de la grossiere technique de faiseuses d anges ; il s expli- 
que par une certaine negligence dans les soins donnes 
aux premiers. II se pourrait que la conservation des objets 
tombat sous la meme explication que la conservation 
des enfants. 

Mais dans d autres cas on perd des objets qui n ont 
rien perdu de leur valeur, avec la seule intention de sacri- 
fier quelque chose au sort et de s epargner ainsi une 
autre perte qu on redoute. L analyse montre que cette 
maniere de conjurer le sort est assez repandue chez nous 
et que pour cette raison nos pertes sontsouvent un sacri 
fice volontaire. La perte peut egalementetrel expression 
d un defi ou d une penitence. Bref, les motivations plus 
eloignees de la tendance a se debarrasser d un objet par 
la perte sont innombrables. 

Comme les autres erreurs, la meprise est souvent uti- 
lisee a realiser des desirs qu on devrait se refuser. L in- 
tention revet alors le masque d un heureux hasard. Un 
de nos amis, par exemple, qui prend le train pour aller 
faire, dans les environs de la ville, une visite a laquelle 
il ne tenait pas beaucoup, se trompe de train a la gare 
de correspondance et reprend celui qui retourne a la 
ville. Ou, encore, il arrive que, desirant, au cours d un 
voyage, faire dans une station intermediaire une halte 
incompatible avec certaines obligations, on manque 
comme par hasard une correspondance, ce qui permet en 
fin de compte de s offrir 1 arret voulu. Je puis encore 
vous citer le cas d un de mes malades auquel j avais 
defendu d appeler sa maitresse au telephone, mais qui, 
toutes les fois qu il voulait me telephoner, appelait par 
erreur , mentalement , un faux numero qui etait pre- 
cisement celui de sa maitresse. Yoici enfln 1 observation 
concernant une meprise que nous rapporte un ingenieur: 
observation elegante et d une importance pratique consi 
derable, en ce qu elle nous fait toucher du doigt les preli- 
minaires des dommages causes a un cbjet : 

Depuis quelque temps, j etais occupe, avec plusieurs 



IKS AGTES AUNQUES gt 

de mes collegues de 1 Ecole superieure, aune serie d ex- 
periences tres compliquees sur I elasticile : travail clont 
nous nous etions charges benevolement, mais qui com- 
mencait a nous prendre un temps exagere. Uri jour ou 
je me rendais au laboratoire avec mon collegue F..., 
celui-ci me dit qu il etait desole d avoir a perdre tant de 
temps aujourd hui, attendu qu il avait beaucoup a fa ire 
chez lui. Je ne pus que 1 approuver et j ajoutai en plai- 
santant et en faisant allusion a un incident qui avait eu 
lieu la semaine precedente : Esperons que la machine 
restera aujourd hui en panne cornme 1 autre fois, ce qui 
nous permettra d arreter le travail et de partir de bonne 
heure I 

Lorsde la distribution du travail, mon collegue F.,. se 
trouva charge de regler la soupape de la presse, c est-a- 
dire de laisser penetrer lentement le liquids de pression 
de 1 accumulateur dans le cylindre de la presse hydrau- 
lique, en ouvrant avec precaution la soupape; celui qui 
dirige 1 experience se tient pres du manometre et doit, 
lorsque la pression voulue est atteinte, s ecrier a haute 
voix: haltel Ayant entendu cet appel, F... saisit la sou 
pape et la tourne de toutes ses forces... a gauche (toutes 
les soupapes sans exception se ferment par rotation a 
droite !) II en resulte que toute la pression de 1 accumu 
lateur s exerce dans la presse, ce qui depasse la resis 
tance de la canalisation et a pour elfet la rupture d une 
soudure de tuyaux: accident sans gravite, mais qui nous 
oblige d interrompre le travail et de rentrer chez nous. 
Ce qui est curieux, c est que mon ami F..., auquel j ai eu 
1 occasion, quelque temps apres, deparler de cet accident, 
pretendait ne pas s en souvenir, alors que j en ai garde, 
en ce qui me concerne, un souvenir certain. 

Des cas comme celui-ci sont de nature a vous suggerer 
le soupcon que si les mains de vos serviteurs se trans- 
forment si souvent en ennemies des objets que vous 
possedez dans votre maison, cela peut ne pas etre du a 
un inofl ensif hasard. Mais vous pouvez egalement vous 
demander si c est toujours par hasard qu on se fait du 
mal a soi-meme et qu on met en danger sa propre inte- 
grite. Soupcon et question que 1 analyse des observations 
dont vous pourrez disposer eventuellement vous per 
mettra de verifier et de resoudre. 



LES AGTES 

Je suis loin d avoir epuise tout ce qui pent etre dit ati 
sujet des actes manques. II reste encore beaucoup de 
points a examiner et a discuter. Mais je serais tres satis- 
iait si je savais que j ai reussi, par le peu que je vous ai 
dit, a ebranler vos anciennes idees sur le sujet qui nous 
occupe et a vous rendre prets a en accepter de nouvelles. 
Pourle reste, je n eprouve aucun scrupule a laisser les 
choses au point ou je les ai amenees, sans pousser plus 
loin. Nos principes ne tirentpas touteleur demonstration 
des seuls actes manques, et rien ne nous oblige a borner 
nos recherches, en les faisant porter uniquement sur les 
materiaux que ces actes nous fournissent. Pour nous, la 
grande valeur des actes manques consiste dans leur fre 
quence, dans le fait que chacun pent les observer facile- 
ment sur soi-meme et que leur production n a pas pour 
condition necessaire un etat morbide quelconque. En 
terminant, je voudrais settlement vous rappeler une de 
vos questions que j ai jusqu a present laissee sans 
reponse : puisque, d apres les nombreux exemples que 
nous connaissons, les hommes sont souvent si proches 
de la comprehension des actes manques et se comportent 
souvent comme s ils en saisissaient le sens, comment se 
fait-il que,d une facon generale, ces memes phenomenes 
leur apparaissent souvent comme accidentels, comme 
depourvus de sens et d importance et qu ils se montrent 
si refractaires a leur explication psychanalytique ? 

Vous avez raison: il s agit la d un fait etonnant et qui 
demande une explication. Mais au lieu de vous donner 
cette explication toute faite, je prefere, par des enchaine- 
ments successifs, vous rendre a meme de la trouver, sans 
que j aie besoin de venir a votre secours. 



DEUXIEME PARTIE 



V-XV LE IlfiVE 



i 1 LUD. 



CHAPITRE V 
DIFFICULTES ET PREMIERES APPROCHES 



On deeouvrit un jour que les symptomes morbides de 
certains nerveux ont un sens 1 . Ge fut la le point de de 
part du traitement psychanalytique. Au cours de ce trv- 
tement, on constata que les malades alleguaient des reves 
<m guise de symptomes. On supposa alors que ces reves 
clevaient egalement avoir un sens. 

Au lieu cependant de suivre 1 ordre historique, nous 
aliens commencer notre expose par le bout oppose. Nous 
allons, a litre de preparation a Fetude des nevroses, 
dernontrer le sens des reves. Ce renversement de Fordre 
d exposition est justifie par le fait que non seulement 
F etude des reves constitue la meilleure preparation a 
celle des nevroses, mais que le reve lui-meme est un 
symptome nevrotique, etun symptome qui presente pour 
nous Favantage inappreciable de pouvoir etre observe 
chez tons les gens, meme ehez les bien portants. Et 
alors meme que tous les hommes seraierit bien portanta 
et se contenteraient de faire des reves, nous pourrions, 
par Fexamen de ceux-ci, arriver aux memes constatations 
que celles que nous obtenons par Fanalyse des nevroses. 

G est ainsi que le reve devient un objet de recherche 
psychanalytique. Phenomena ordinaire, phenomene au- 
quel on attache peu d importance, depourvu en appa- 
rence de toute valeur pratique, comme les actes manques 
avec lesquels il a ce trait commun qu il se produit chez 
les gens bien portants, le reve s offre a nos investiga 
tions dans des conditions plutot defavorables. Les actes 
manques etaient seulement negliges par la science et on 
etait peu soucie ; mais, a tout prendre, il n y avait 



i. Joseph Breuer, en 1880-1882. Voir i ce sujet les conferences que j ai 
fartes en Amerique en 1909 (Cinq conferences sur la Psychanalyse, trad. 
franj. par Yves Le Lay. Payot, Paris, 1921). 



96 LE R&VE 

aucunc honte a s en occuper, et Ton se disait que, s il y a 
des choses plus importantes, il se peut que les actes man- 
ques nous fournissent egalement des donnees iriteres- 
santes. Mais se livrer a des recherches surles reves etait 
considere comme une occupation non seulement sans 
valeur pratique et superfine, mais encore comme un 
passe-temps honteux : on y voyait une occupation anti- 
scientifique et denotant chez celui qui s y li vre un pen 
chant pour le mysticisme. Qu un medeciu se consacre a 
1 etude du reve, alors que la neuropathologie et la psy 
chiatric offrent tant de phenomenes infiniment plus se- 
rieux : tumeurs, parfois du volume d une pomme, qui 
compriment Torgane de la vie psychique, hemorragies, 
inflammations chroniques an cours desquelles on pent 
demontrer sous le microscope les alterations des tissus ! 
Non! Le reve est un objet trop insignifiant et qui ne nie- 
rite pas les honneurs d une investigation I 

II s agit en outre d un objet dont le caractere est en 
opposition avec toiites les exigences de la science exacte, 
d un objet sur lequel Finvestigateur ne possede aucune 
certitude. Une idee fixe, par exemple, se presente avec 
des contours nets et bien delimites. Je suis Tempereur 
de Chine , proclame a haute voix le malade. Mais le 
reve ? Le plus souvent, il ne se laisse meme pas raconter. 
Lorsque quelqu un expose son reve, qu est-ce qui nous 
garantit 1 exactitude de son recit, qu est-ce qui nous 
prouve qu il ne deforme pas son reve pendant qu il le 
raconte, qu il n y ajoute pas de details irnaginaires, du 
fait de Tinc-ertitude de son souvenir? Sans parler que la 
plupart des reves echappent au souvenir, qu il n en reste 
dans la memoire que des fragments insignifiants. Et c est 
sur 1 interpretation de ces materiaux qu on veut fonder 
une psychologic scientifique on une methode de traite- 
ment de malades ? 

Un certain exces dans un jugement doit toujours nous 
mettre en mefiance. II est evident que les objections con- 
tre le reve, en tant qu objet de recherches, vont trop 
loin. Les reves, dit-on, ont une importance insignifiante? 
Nous avons dej^ eu a repondre a une objection du meme 
genre a propos des actes manques. Nous nous sommes 
clit alors que de grandes choses peuvent se manifester 
par de petits signes. Quant a Tindetermination des 



DIFFICULTIES ET PttEMlfcRES APPROCHES 97 

reves, elle constitue precisement un caractere comme 
un autre ; nous ne pouvons prescrire aux ehoses le earae- 
tere qu elles doivent presenter. II y a cTailleurs aussi des 
reves clairs et defmis. Et, d autre part, la recherche psy- 
chiatrique porte souvent sur des objets qai souffrent de 
la meme indetermination, comme c est le cas de beau- 
coup de representations obsedantes dont s occupent 
cependant des psychiatres respectables et eminents. Je 
me rappelle le dernier cas qui s est presente dans ma 
pratique medicale. La malade commenca par me decla 
rer : J eprouve un sentiment comme si j avais fait ou 
vo.ulu laire du tort a un etre vivant... A un enfant? Mais 
non, plutot a un chien. J ai 1 impression de F avoir jete 
d un pont ou de lui avoir fait du mal autrement. Nous 
pouvons remedier au prejudice resultant de I incertitude 
des souvenirs qui se rapportent a un reve, en postulant 
que ne doit etre considere comme etant le reve que ce 
que le reveur raconte et qu on doit faire abstraction de 
toutce qu il a pu publier ou deformer dans ses souve 
nirs. Eniin, il n est pas permis de dire d une facon gene- 
rale que le reve est un phenomene sans importance. Cha- 
cun sait par sa propre experience que la disposition psy- 
chique dans laquelle on se reveille a la suite d un reve 
pent se maintenir pendant une journee entiere. Les me- 
decins connaissent des cas ou une maladie psychique a 
debute par un reve et ou le malade a garde une idee 
iixe ayant sa source dans ce reve. On raconte que des 
personnages historiques ont puise dans des reves la 
force d accomplir certaines grandes actions. On pent 
done se demander d ou vient le mepris que les milieux 
scientifiques professent a 1 egard du reve. 

Je vois dans ce mepris une reaction contre 1 importanre 
exageree qui lui avail ete attribuee jadis. On sait que la 
reconstitution du passe n est pas chose facile, mais nous 
pouvons admettre sans hesitation que nos ancetres d il 
y a trois mille ans et davantage ont reve de la memo 
inaniere que nous. Autant que nous le sachions, tons les 
peuples anciens ont attache aux reves une grande valeur 
et les ont considered comme pratiquement utilisables. 
11s y ont puise des indications relatives a Tavenir, ils y 
ont cherche des presages. Chez les Grecs et les peu 
ples orientaux, une campagne militaire sans interpretes 



9 8 LE 

de songes etait reputee aussi impossible qtie de 
vine campagiie sans les moyens de reconnaissance four- 
nis par 1 aviation. Lorsque Alexandre le Grand eul entre- 
pris son expedition de conqu6te, il avait dans sa suite 
les interpretes de songes les plus reputes. La ville de 
Tyr, qui etait encore situee a cette epoque sur une lie,, 
opposaii au roi une resistance telle qu il etait decide a 
en lever le si6ge, lorsqu il vit une nuit unsatyre se livrant 
a une danse triomphale. Ayant fait part de son reve a 
son devin, il recut 1 assurance qu il fallait voir la Tan- 
nonce d une victoire sur la ville. II ordonna en conse 
quence 1 assaut, et la ville fut prise. Les Etrusques et 
les Romains se servaient d autres moyens de deviner 
ravenir, mais Interpretation des songes a ete cultivee 
et avait joui d une grande faveur pendant toute 1 epoque 
greco-romaine. De la litterature qui s y rapporte, il ne 
nous reste que Touvrage capital d Artemidore d Ephese, 
qui dateraitde 1 epoque de Tempereur Adrien. Comment 
sefait-il que 1 art d interpreter les songes tombat en deca 
dence et le reve lui-meme en discredit? C est ce que jo 
ne saurais vous dire. On ne pent voir dans cette deca 
dence et dans ce discredit 1 effet de 1 instruction, ear le 
sombre moyen age avait fidelement conserve des ehoses 
beaucoup plus absurdes que 1 ancienne interpretation 
des songes. Mais le fait est que 1 inieret pour les reves 
degenera pen a peu en superstition et trouva son dernier 
refuge aupres de gens incultes. Le dernier abus de 1 in- 
terpretation, qui s est maintenu jusqu a nos jours, con 
siste a apprendre par les rves les numeros qui sortiront 
au tirage de la petite loterie. En revanche, la science 
exacte de nos jours s est occupee des reves k de nom- 
breuses reprises, mais toujours avec 1 intention de leur 
appliquer ses theories psychologiques. Les medecins 
voyaient naturellement dans le reve, non un acte psy- 
chique, mais tine manifestation psychique d excitations 
somatiques. Binz declare en 1879 que le reve est un 
processes corporel, toujours inutile, souvent meme 
morbide et qui est a Tame universelle et a rimmortaltto 
ce qu un terrain sablonneux, recouvert de inauvaises 
herbes et situe dans quelque bas-fond, est u Tether bleu 
qui le domine de si haut . Maury compare le reve aux 
contractions desordonnees de la danse Saint-Guy, en 



DIFFICULTIES ET PREMIERES APPROCHES 99 

opposition avec les mouvements coordonnes de Thomme 
normal ; ei une vieille cornparaison assimile les reves 
aux sons que produit un homme inexpert en musique, 
en faisant courir ses dix doigts sur les touches de 1 ins- 
trument . 

Interpreter signifie trouver un sens cache ; de cela, il 
ne peut naturellement pas etre question, larsqu on depre- 
cie a ce point la valeur du reve. Lisez la description du 
reve chez Wundt, chez Jodl et autres philosophes moder- 
ries : tous se contentent d enumerer les points sur les- 
quels le reve s ecarte de la pensee eveillee, de faire res- 
sortir la decomposition des associations, la suppression 
du sens critique, reiimination de toute connaissance et 
tous les autres signes tendant a moatrer le peu de valetir 
qu on doit attacher aux reves. La seule contribution pre- 
cieirse a la connaissance du reve, dont nous soyons rede- 
vables a la science exacte, se rapporte a Tinfluence 
qu exercent sur le contenu des reves les excitations cor- 
porelles se produisant pendant le sommeil. Un auteur 
norvegien recemment decede, J. Mourly-Void, nous a 
laisse deux gros volumes de recherches experimentales 
sur le sommeil (traduits en allemand en 1910 et 1912), 
ayant trait a peu pres uniquement aux eflets produits par 
les deplacements des membres. On vante ces recherches 
comme des modeles de recherches exactes sur le som 
meil. Mais que diraitla science exacte, si elie apprenait 
que nous voulons essayer de decouvrir le sens des reves ? 
Peut-6tre s est-elie deja prononct3e a ce sujet, mais nous 
nenous laisserons pas rebuter par son jugement. Puisque 
les actes manques peuvent avoir un s^ns, rien ne s op- 
pose a ce qu il en soit de meme des reves, et dans beau- 
coup de cas ceux-ci ont efTectivement un sens qui a 
echappe a la recherche exacte. Faisons done notre le pre- 
fuge des anciens et du peuple et engageons-nous sur ies 
traces des interpretes dcs songes de jadis. 

Mais nous devons tout d abord nous orienter dans 
notre tache, passer en revue le domaine du reve. Qu est- 
ce done qu un reve? II est difficile d y repondre par une 
definition. Aussi ne tenterons-nous pas une definition la 
oil il suflit d indiquer une matiere que tout le monde 
connait. Mais nous devrions faire ressortir les caracterea 
essentiels du rove. Ou les trouver? II y a taut de difte- 



JOO LE RE YE 

rences, et de toutes sortes, a Finterieiir du cadre qui 
delimite notre domaine ! Les caracteres essentiels seront 
ceux que nous pourrons iridiquer coin me etant com- 
mun s a tons les reves. 

Or, le premier des caracteres communs a tousles reves 
est que nous dormons lorsque nous revons. II est evi 
dent que les reves represented une manifestation de la 
vie psychique pendant le sommeil et que si cette vie offre 
certaines ressemblances avec celle de 1 etat de veille, 
elle en est aussi separee par des differences considera 
bles. Telle etait deja la definition d Aristote. II est pos 
sible q-u il existe entre le reve et le sommeil des rapports 
encore plus etroits. On est souvent reveille par un reve, 
on fait souvent un reve lorsqu on se reveille spontane- 
ment ou lorsqu on est tire du sommeil violemment. Le 
reve apparait ainsi comme un etat intermediaire entre le 
sommeil et la veille. Nous voila en consequence ramenes 
an sommeil. Qu est-ce que le sommeil? 

Ceci est un probleme physiologique ou biologique, 
encore tres discute et discutable. Nous ne pouvons rien 
decider a son sujet, mais j estime que nous devons es- 
sayer de caracteriser le sommeil au point de vue psycho- 
logique. Le sommeil est un etat dans lequel le dormeur 
ne veut rien savoir du monde exterieur, dans lequel son 
interet se trouve tout a fait detache de ce monde. G est 
en me retirant du monde exterieur et en me premunis- 
sant centre les excitations qui en viennent, que je me 
plonge dans le sommeil. Je m endors encore lorsque je 
suis fatigue par ce monde et ses excitations. En m endor- 
mant, je dis au monde exterieur : laisse-moi en repos, 
car je veux dormir. L enfant dit, au contraire : je ne veux 
pas encore m endormir, je ne suis pas fatigue, je veux en 
core veiller. La tendance biologique du repos semble done 
consister dans le delassement ; son caractere psycholo- 
gique, dans Textinction de Tinteret pour le monde exte 
rieur. Par rapport a ce monde dans lequel nous sommes 
venus sans le vouloir, nous nous trouvons dans unc 
situation telle que nous ne pouvons pas le supporter 
d une facon ininterrompue. Aussi nous replongeons-nous 
de temps a autre dans 1 etat ou nous nous trouvions avant 
de venir au monde, lors de notre existence intra-uterine. 
Nous nous creons du moins des conditions tout a fait 



DIFFICULTES ET PREMIERES APPROCHES 101 

analogues a celles tie cette existence : chaleur, obscu- 
rite, absence d excitations. Certains d enlre nous se roll- 
lent en outre en paqnet serre et donnent a leur corps, 
pendant lesommeil, vine attitude analogue a celle qu i.l 
nvait dans les flancs de la mere. On dirait que meme a 
1 etat adulte nous n appartenons au monde que pour les 
deux tiers de noire individualite et que pour un tiers nous 
ne sommes pas encore nes. Ghaque reveil matinal est 
pour nous, dans ces conditions, comme une nouvelle 
naissance. Ne disons-nous pas de Fetal dans lequel nous 
nous trouvons en sortant du sommeil : nous sommes 
comme des nouveau-nes ? Ce disant, nous nous fai- 
sons sans doute une idee tres fausse de la sensation 
generale du nouveau-ne. II est plutot a supposer que 
celui-ci se sent tres mal a son aise. Nous disons egale- 
ment de la naissance : apercevoir la lumiere du jour. 

Si le sommeil est ce que nous venons de dire, le rve, 
loin de devoir en f aire partie, apparait plutot comme un 
accessoire malencontreux. Nous croyons que le sommeil 
sans reves est le meilleur, ie seul vrai ; qu aucune acti- 
vite psychique ne devrait avoir lieu pendant le sommeil. 
Si une activite psychique se produit, c est que nous 
n avons pas reussi a realiser Tetat de repos foetal, a sup- 
primer jusqu aux derniers restes de toute activite psy 
chique. Les reves ne seraient autre chose que ces restes, 
et il semblerait en effet que le reve ne doit avoir aucun 
sens. II en etait autrement des actes manqlies qui sont 
des activites de Tetat de veille. Mais quand je dors, apres 
avoir reussi a arreter mon activite psychique, a quelques 
restes pres, il n est pas du tout necessaire que ces restes 
aient un sens. Ce sens, je ne saurais meme pas Tutiliser, 
la plus grande partie de ma vie psychique etant endor- 
mie. II ne pourrait en effet s agir que de reactions sous 
forme de contractions, que de phenomenes psychiques 
provoques directement par une excitation somatique. 
Les reves ne seraient ainsi que des restes de Factivitt3 
psychique de 1 etat de veille, restes susceptibles seule- 
ment de troubler le sommeil ; et nous n aurions plus qu a 
abandonner ce sujet comme ne rentrant pas dansle cadre 
de la psychanalyse. 

Mais a supposer m&me que le reve soil inutile, il n en 
existe pas moins, et nous pourrions essayer de nous 



102 LE REVE 

expliquer cette existence. Pourquoi la vie psychique ne 
s endort-elle pas ? Sans doute, parce que quelque chose 
s oppose a son repos. Des excitations agissent sur elle, 
auxquelles e!le doit reagir. Le reve exprimerait done le 
mode de reaction de Fame, pendant 1 etatde sommeil, aux 
excitations qu elle subit. Nous apercevons ici une voie 
d acces a la comprehension du reve. Nous pouvons re- 
chercher quelles sont, dans les differents reves, les exci 
tations qui tendent a troubler le sommeil et auxquelles 
le dormeur reagit par des reves. Nous aurons ainsi degage 
le premier caractere commun a tous les 1 reves. 

Existe-t-il un autre caractere commun? Certainement v 
mais il est beaucoup plus difficile a saisir et a d^crire. 
Les processus psychologiques du sommeil different tout 
a fait de ceux de 1 etat de veille. On assiste dans le som 
meil a beaucoup d evenements auxquels on croit, alors 
qu il ne s agit peut-^tre que d une excitation qui nous 
trouble. On voitsurtout des images visuelles qui peuverit 
parfois etre accompagnees de sentiments, d idees, d im- 
pressions fournis par des sens autres que la vue, mais 
toujours et partout ce sont les images qui dominent. 
Aussi la difficulte de raconter un reve vient-elle en par- 
tie de ce que nous avons a traduire des images en paro 
les. Je pourrais vous dessiner mon reve, dit souveiit le 
reveur, mais je ne saurais le raconter. II ne s agit pas la, 
a proprement parler, d une activite psychique reduite, 
comme Test celle du faible d esprit a cote de celle de 
1 homme de genie : il s agit de quelque chose de qualt- 
tativement different, sans qu on puisse dire en quoi la 
difference consiste. G.-Th. Fechner formule quelque 
part cette supposition que la scene sur laquelle se derou- 
lent les reves (dans Fame) n est pas celle des represen 
tations de la vie eveillee. G est une chose que nous ne 
comprenons pas, dontnous n^ savons que penser ; mais 
cela exprime bien cette impression d ^trangete que nous 
laissent la plupart des reves. La comparaison de 1 activite 
qui se nianifeste dans les r6ves, avec les effets obtenus 
par une main iiiexperte en musique, ne nous est plus ici 
d aucun secours, parce que le clavier touche par cette 
main rend toujours les memes sons, qui ri ont pas besoin 
d etre melodieux, toutes les fois que le hasard fera pro- 
mener la main sur ses touches. Ayons bien present a 



DIFFICULTES ET PREMIERES APPIIOOHES io3 

1 esprit le deuxieme caractere commun des reves, tout 
incompris qu il soit. 

Y a-t-il encore d a litres caracteres communs ? Je n en 
trouve plus et ne vois en general que des differences sur 
tous les points : aussi bien en ce qui concerne la duree 
apparente que la nettete, le role joue par les emotions, 
la persistance, etc. Tout se passe, k notre avis, autre- 
ment que s ii ne s agissait que d une defense forcee, 
momentanee, spasniodique contre une excitation. En ce 
qui concerne, pour ainsi dire, leurs dimensions, il y a 
des reves tres courts qui se composent d une image ou 
de quelques rares images et ne contiennent qu une idee, 
qu un mot , il en est d autres dont le contenu est tres 
riche, qui se deroulerit comme de veritables romans et 
semblent durer tres longtemps. 11 y a des reves aussi 
nets que les evenements de la vie reelle, tellement nets 
que, meme reveilles, nous avons besoin d un certain 
temps pour nous rendre compte qu il ne s agit que d un 
reve ; il en est d autres qui sont des3sperement faibles, 
effaces, fl ous, et meme, dans un seul et meme reve, on 
trouve parfois des parties d une grande nettete, a cote 
d autres qui sont insaisissablement vagues. II y a des 
reves pleins de sens ou tout au moins coherents, voire 
spirituels, d une beaute fantastique ; d autres sont em- 
brouilles, stupides, absurdes, voire extravagants. Cer 
tains reves nous laissent tout a fait froids, tandis que dans 
d autres toutes nos emotions sont eveillees, et nous eprou- 
vons de la douleur jusqu a en pleurer, de 1 angoisse qui 
nous reveille, de retorinement, du ravissement, etc. La 
plupart des reves sont vite oublies apres le reveil ou, s ils 
se maintiennent pendant la journee, ils palissent de plus 
en plus et presentent vers le soir de grandes iacunes ; 
certains reves, au contraire, ceux des enfants, par 
exemple, se conservent tellement bien qu on les retrouve 
parfois dans ses souvenirs, au bout de 3o ans, comme une 
impression toute recente. Certains reves peuvent, comme 
1 individu humairi, ne se produire qu une fois ; d autres se 
reproduisent plusieurs fois chez la meme personne, soit 
tels quels, soit avec de legeres variations. Bref, cette insi- 
gnifiante activite psychique nocturne dispose d un reper 
toire colossal, est capable de recreer tout ce que Tame cree 
pendant son activite diurne, mais elle n est jamais la meme 



i 04 LE REVE 

On pourrait essayer d expliquer toutes ces varietes da 
reve, en supposant qu elles correspondent aux divers 
flats intermediates entre le sommeil et la veille, aux 
diverses phases du sommeil incomplet. Mais, s il en etait 
ainsi, on devrait, a mesure que le reve acquiert plus 
de valeur, un contenu plus riche et une nettete plus 
grande, se rendre compte de plus en plus distinetement 
qu il s agit d un reve, car dans les reves de ce genre la 
vie psjchique se rapproche le plus de ce qu elle est a 
Fetat de veille. Et, surtout, il ne devrait pas y avoir 
alors, a cote de fragments de reves nets et raisonnables, 
d autres fragments depourvus de tonte nettete, absurdes 
t suivis de nouveaux fragments nets. Admettre Fexpli- 
cation que nous venons d enoncer, ce serait attribuer a 
la vie psychique la faculte de changer la profondeur de 
son sommeil avec une vitesse et une facilite qui.ne cor 
respondent pas a la realite. Nous pouvons done dire que 
eette explication ne tientpas. En general, les choses ne 
sont pas aussi simples. 

Nous renoncerons, jusqu a nouvel ordre, & rechercher 
le sens du reve, pour essayer, en partant des carac- 
teres communs a tons les reves, deles mieux comprendre. 
Des rapports qui existent entre les reves et 1 etat de som 
meil, nous avons conclu que le reve est une reaction a 
une excitation troublant le sommeil. G est, nous le 
savons, le seul et unique point sur lequel la psychologic 
experimentale puisse nous preter son concours, en nous 
lournissant la preuve que les excitations subies pendant 
le sommeil apparaissent dans le reve. Nous connaissons 
beaucoup de recherches se rapportant a cette question, 
jusques et y compris celles de Mourly-Vold dont nous 
avons parle plus haut, et chacun de nous a eu Toccasion 
de confirmer cette constatation par des observations per- 
sonnelles. Je citerai quelques experiences choisies parmi 
les plus anciennes. Maury en a fait quelques-unes sur sa 
propre personne. On lui fit sentir pendant son sommeil 
de 1 eau de Cologne : il reva qu il se trouvait au Caire, 
dans la boutique de Jean-Maria Farina, fait auquel se 
raltachait une foule d aventures extravagantea. Ou, 
encore, on le pincait legerement a la nuque : il reva 
aussitot d un emplatre et d un medecin qui 1 avait soigne 
dans son enfance. Ou, enfin, on lui versait une goutte 



DIFFICULTIES ET PREMfBRES APPROCHES io5 

d eau sur le front : il reva qu ii se trouvait en Italic, 
transpirait beaucotip et buvait du vin blanc d Orvielo. 

Ce qui frappe dans ces reves provoques experimen- 
talement nous apparaitra peut-etre avec plus de nettete 
encore dans une autre serie de reves par excitation. 11 
s agit de trois reves communiques par un observateur 
sagace, M. Hildebrandt, et qui constituent tous trois des 
reactions a un bruit produit par un reveil-matin. 

Je me promene par vine matinee de printemps etje 
flane a travers champs, jusqu au village voisin dont je 
vois les habitants en habits de fete se diriger nom- 
breux vers 1 eglise, le livre de prieres a la main. C est, 
en effet, dimanche, et le premier service divin doit 
bientot commencer. Je decide d y assister, mais, comrne 
il fa litres chaud, j entre, pour me reposer, dans le cime- 
tiere qui entoure 1 eglise. Tout enetant occupe a lire les 
diverses inscriptions mortuaires, j entends le sonnetir 
monter dans le clocher et j apercois tout en haut de 
celui-ci la petite cloche du village qui doit bientot 
annoncer le commencement de la priere. Elle reste 
encore immobile pendant quelques intants, puisellese 
met a remuer et soudain ses sons deviennent clairs et 
percants au point de mettre fin a mon soinmeil. C est le 
reveil-matin qui a fait retentir sa sonnerie. 

Autre combinaison. 11 fait une claire journee d hiver. 
Les ruessont recouvertes d une epaisse couche de neige. 
Je dois prendre part a une promenade en traineau, mais 
suis oblige d attendre longtemps avant qu on m annonce 
que le traineau est devant la porte. Avant d y nionter, 
je fais mes preparatifs : je mets la pelisse, j installe la 
chaufTerette. Enfin, me voila instalie dans le traineau. 
Nouveau retard, jusqu a ce que les renes donnent aux 
chevaux le signal de depart. Geux-ci finissent par 
s ebranler, les grelots violemment secoues cornmencerit 
a faire retentir leur musique de janissaires bien connue, 
avec une violence qui dechire instantanement la toile 
d araignee du reve. Cette fois encore, il s agissait tout 
simplement du tintement de la sonnerie du reveil-matin. 

Troisieme exemple. Je vois une fdle de cuisine se 
diriger le long du couloir vers la salie a manger, avec 
une pile de quelques douzaines d assiettes. La colonnf3 
de porcelaine qu elle porte me parait en danger de 



1 00 LE P. EVE 

perdre I equilibre. Prends garde, Favertis-je, tout ton 
chargement va tomber a terre. Je recois la reponse 
d usage qu on a bien Thabitude etc., ce qui ne m empeche 
pas de suivre la servante d un ceil inquiet. La voila, en 
efFet, qui trebuche au seuil meme de la porte, la vais- 
selle fragile tombe et se repand sur le parquet en mille 
morceaux, avec un cliquetis epouvantable. Mais je 
m apercois bientot qu il s agit d un bruit persistant qui 
n est pas un cliquetis a proprement parler, mais b.el et 
bieri le tintement d une sonnette. Au reveil, je constate 
que c est le bruit du reveil-matin. 

Ces reves sont tres beaux, pleins de sens et, eontrai- 
rement a la plupart des reves, tres coherents. Aussi n e 
leur adressons-nous aucun reproche. Leur trait commun 
consiste en ce que la situation se resout toujours par un 
bruit qu on reconnait ensuite comme etant produit par 
la sonnerie du reveil-matin. Nous voyons done comment 
un reve se produit. Mais nous apprenons encore quelque 
chose de plus. Le reveur ne reconnait pas la sonnerie du 
reveil-matin (celui-ci ne figure d ailleurs pas clans le 
reve), mais il en remplace le bruit par un autre et inter- 
prete chaque fois d une maniere differente 1 excitation 
qui interrompt le sommeil. Pourquoi? A cela il n y a 
aucune reponse: on dirait qu il s agit la de quelque 
chose d arbitraire. Mais, comprendre ie reve, ce serait 
precisement pouvoir expliquer pourquoi Ie reveur choisit 
preci^ement tel bruit, et non un autre, pour interpreter 
1 excitation qui provoque le reveil. On peut de meme 
objecter aux reves de Maury que, si Ton voit 1 excitation 
se manifester dans le reve, on ne voit pas precisement 
pourquoi elle se manifeste sous telle forme donnee qui 
ne decoule nullement de la nature de 1 excitation. En 
outre, dans les reves de Maury, on voit se rattacher a 
1 effet direct de 1 excitation une foule d effets secondaires 
comme, par exemple, les extravagantes aventures du 
reve ayant pour objet 1 eau de Cologne, aventures qu il 
est impossible d expliquer. 

Or, notez bien que c est encore dans les reves aboutis- 
sant au reveil que nous avonsle plus de chances d etablir 
1 influence des excitations interruptrices du sommeil. 
Dans la plupart des autres cas, la chose sera beaucoup 
plus difficile. On ne se reveille pas toujours a la suite 



DIFFICULTES ET PREMIERES APPROVES 107 

cTun reve et, lorsqu on se souvient le matin du reve de 
la riuit, comment retrouverait-on Fexcitation qui avail 
peut-etre agi pendant le sommeil ? J ai reussi une Ibis, 
grace naturellement a des circonstanees particulieres, a 
constater apres coup une excitation sonore de ce genre. 
Je me suis reveille un matin dans une station d altitude 
du Tyrol avec la conviction d avoir reve que le pape etait 
mort. Je cherchais a m expliquer ce reve, lorsque ma 
femme me demanda : As-tu entendu au petit jour la 
formidable sonnerie de cloches a laquelle se sont livrees 
toutes les eglises et chapelles? Non, je n avais rien 
entendu, car je dors d un sommeil assez proibnd, mais 
cette communication nra permis de comprendre mon 
reve. Quelle est la frequence de ces excitations qui 
induisent le dormeur a rever, sans qu il obtienne plus 
tard la moindre information a leur sujet? Elle est peut- 
etre grande, et peut-etre non. Lorsque Fexcitation ne 
peut plus etre prouvee, il est impossible d en avoir la 
moindre idee. Et, d ailleurs, nous n avons pas a nous 
attarder a la discussion de la valeur des excitations exte- 
rieures, au point de vue du trouble qu elles apportent 
au sommeil, puisque nous savons qu elles sont suscep- 
tibles de nous expliquer seulement une petite fraction 
du reve, et non toute la reaction qui constitue le reve. 

Mais ce n est pas la une raison d abandonner toute cette 
theorie, qui est d ailleurs susceptible de developpement. 
Peu importe, au fond, la cause qui trouble le sommeil et 
incite aux reves. Lorsque cette cause ne reside pas dans 
une excitation sensorielle venant du dehors, il pent s agir 
d une excitation coenesthesique, provenant des organes 
internes. Cette derniere supposition parait tres probable 
et repond a la conception populaire concernant la pro 
duction des reves. Les reves proviennent de 1 estomac, 
entendrez-vous dire souvent. Mais, ici encore, il peut 
malheureusement arriver qu une excitation coenesthe- 
tique qui avait agi pendant la nuit ne laisse aucune 
trace le matin et devienne de ce fait indemontrable. Nous 
ne voulons cependant pas negliger les bonnes et nom- 
breuses experiences qui plaident en faveur du rattache- 
ment des reves aux excitations internes. G est en general 
un fait incontestable que Tetat des organes internes est 
susceptible d influer sur les reves. Les rapports qui 



io3 LE ii 

existent entre le contenu de certains roves, d tin cote, 
1 accumulation d urine dans la vessie ou 1 excitation des 
organes genitaux, de 1 autre, ne pouvent 6tre meconnus. 
De ces cas evidents on passe a d aulres o-ii Faction d una 
excitation interne sur le contenu -du. reve parait phis ou 
moins vraisemblable, ce contenu renfcrniant des ele 
ments qui peuvent etre consideres comme une elabora 
tion, line representation, une interpretation d une exci 
tation de ce genre. 

Schemer, qui s est beaucoup occupe des reves (iSOi), 
avail plus partieuiierement insiste sur ce rapport de 
cause a efYet qui existe entre les excitations ayant leur 
source dans les organes internes et les reves, et il a cite 
quelques beaux exemples a 1 appui de sa these. Lorsqu il 
voit, par exemple, deux rangs de jolis garcons aux 
cheveux blonds et au teint delicat se fa ire face dans une 
attitude de lutte, se precipiter les uns sul^ les autres, 
s attaquer mutueliement, se separer ensuite de nouveau 
pour revenir sur leurs positions primitives et reconi- 
mencer la lutte , la premiere interpretation qui se pre- 
sente est que les rangs de garcons sont une represen 
tation symbolique des deux rangees de dents, et cette 
interpretation a ete confirmee par le fait que le reveur 
s est trouve, apres cette scene, dans la necessite de se 
faire extraire de la machoire une lon-gue" dent . Non 
moins plausible parait Texplication qui attribue a une 
irritation intestinale un reve ou rauteur voyait des 
couloirs longs, etroits, sinueux , etl on peut admetti-e 
avec Schemer que le reve cherche avant tout a reprt3- 
senter 1 organe qui envoie 1 excitation par des objets qai 
lui ressemblent/ 

Nous ne devons done pas nous refuser a accorder que 
les excitations internes sont susceptibles de jouer le 
meme role que les excitations venant de Texterieur. 
Malheureusement leur interpretation est sujette aux 
memes objections. Dans un grand nombre de cas, 1 inter- 
pretation par une excitation interne est incertaine ou 
indemontrable ; certains r6ves seulement permettent de 
soupconner la participation d excitations ayant leur 
point de depart dans un organe interne ; enOn, tout 
comme 1 excitation sensorielle exterieure, 1 excitation 
d un organe interne n explique du reve que ce qui cor- 



DIFFICULTES ET PREMIERES APPROGHES log 

respond a la reaction directe a 1 excitation et nous laisse 
dans 1 incertitude quant a la provenance des autres 
parties du reve. 

Notons cependant une particularite des reves que fait 
ressortir 1 etude des excitations internes. Le reve ne 
reproduit pas 1 excitation telle quelle : il la transforme, 
la designe par une allusion, la range sous une rubrique, 
la remplace par autre chose. Ce cote du travail qui 
s accomplit au cours du reve doit nous interesser, 
parce que c est en en tenant compte que nous avons 
des chances de nous rapprocher davantage de ce qui 
constitue 1 essence du reve. Lorsque nous faisons quel- 
que chose a 1 occasion d une certaine circonstance, 
celle-ci n epuisepas toujours 1 acte accompli. LeMacdeth, 
de Shakespeare, est une piece de circonstance, ecrite a 
1 occasion de I avenement d un roi qui fut le premier a 
reunir sur sa tete les couronnes des trois pays. Mais cette 
circonstance historique epuise-t-elle le contenu de la 
piece, explique-t-elle sa grandeur et ses enigmes? II se 
peut que les excitations exterieures et interieures qui 
agissent sur le dormeur ne servent qu a declencher le 
reve, sans rien nous reveler de son essence. 

L autre caractere commun a tous les reves, leur singu- 
larite psychique, est, d une part, tres difficile a com- 
prendre et, d autre part, n ofTre aucun point d appui pour 
des recherches ulterieures. Le plus souvent, les evene- 
ments dont se compose un reve ont la forme visuelle. 
Les excitations fournissent-elles une explication de ce 
fait? S agit-il vraiment dans le reve de 1 excitation que 
nous avons subie? Mais pourquoi le reve est-il visuel, 
alors que 1 excitation oculaire ne declenche un reve 
que dans des cas excessivement rares ? Ou bien, lorsque 
nous revons de conversation ou de discours, peut-on 
prouver qu une conversation ou un autre bruit quel- 
conque ont, pendant le sommeil, frappe nos oreilles? 
Je me permets de repousser energiquement cette der- 
niere hypothese. 

Puisque les caracteres communs a tous les reves ne 
nous sont d aucun secours pour 1 explication de ceux-ci, 
nous serons peut-etre plus heureux en faisant appel aux 
differences qui les separent. Les reves sont souvent 
depourvus de sens, embrouilles, absurdes ; mais il y a 

FREUD. 



HO LE REVE 

aussi des reves pleins de sens, nets, raisonnables. 
Voyons un pen si ceux-ci permettent d expliquer ceux-la. 
Je vais vous faire part a cet effet du dernier reve raison- 
nable qui m ait ete raconte et qui est celui d un jeune 
homme : En me promenant dans la Karntnerstrasse, je 
rencontre M. X... avec lequel je fais quelques pas. Je me 
rends ensuite au restaurant. Deux dames et un monsieur 
viennent s asseoir a ma table. J en suis d abord contrarie 
et ne veux pas les regarder. Finalement, je leve les yeux 
et constate qu ils sont tres elegants. Le reveur fait 
observer a ce propos que, dans la soiree qui avait precede 
le reve, il s etait reellement trouve dans la Kiirntnerstrasse 
ou il passe habituellement et qu il y avait effectivement 
rencontre M. X... L autre partie du rve ne constitue pas 
une reminiscence directe, mais ressemble dans une 
certaine mesure a un evenement survenu a une epoque 
anterieure. Voici encore un autre reve de ce genre, fait 
par une dame. Son mari lui demande : ne faut-il pas 
faire accorder le piano ? A quoi elle repond : c est 
inutile, car il faudra quand meme en changer le cuir . 
Ce reve reproduit une conversation qu elle a eue a pen 
pres telle quelle avec son mari le jour qui a precede le 
reve. Que nous apprennent ces deux reves sobres? Qu on 
peut trouver dans certains reves cles reproductions 
d evenements de 1 etat de veille ou d episodes se rattachant 
aces evenements. Ce serait deja un resultat appreciable, 
si Ton pouvait en dire autant de tons les reves. Mais tel 
n est pas le cas, et la conclusion que nous venons de 
formuler ne s applique qu a des reves trespeu nombreux. 
Dans la plupart des reves, on ne trouve rien qui se rat- 
tache a 1 etat de veille, et nous restons toujours dans 
1 ignorance quant aux facteurs qui determinent les reves 
absurdes et insenses. Nous savons seulement que nous 
nous trouvons en presence d un nouveau probleme. 
Nous voulons savoir, non seulement ce qu un reve 
signifie, mais aussi, lorsque, comme dans les cas que 
nous venons de citer, sa signification est nette, pourquoi 
et dans quel but le reve reproduit tel evenement connu, 
survenu tout recemment. 

Vous etes sans doute, comme je le suis moi-mme, 
las de poursuivre ce genre de recherches. Nous voyons 
qu on a beau s interesser a un probleme : cela ne suffit 



DIFF1CULTES ET PREMIERED AFPROGHES ill 

pas, tant qu on ignore dans quelle direction on doit 
chercher sa solution. La psychologic experimentale ne 
nous apporte que quelques rares donnees, precieuses 
il est vrai, sur le role des excitations dans le declenche- 
ment des reves. De la part de la philosophic, nous pou- 
vons seulement nous attendre a ce qu elle nous oppose 
dedaigneusement I insignifiance intellectuelle de notre 
objet. Enfin, nous ne voulons rien emprunter aux sciences 
occultes. L histoire etla sagesse des peuples nous ensei- 
gnent que le reve a un sens et presente de 1 importance, 
qu il anticipe 1 avenir, ce qui est difficile a admettre et 
ne se laisse pas demontrer. Et c est ainsi que notre pre 
mier effort se revele totalemerit impuissant. 

Contre toute attente, un secours nous vient d une 
direction que nous n avons pas encore envisagee. Le 
langage, qui ne doit rien au hasard, mais constitue pour 
ainsi dire la cristallisation des connaissances accu- 
mulees, le langage, disons-nous, qu on ne doit cependant 
pas utiliser sans precautions, connait des reves 
eveilles : ce sont des procluits de 1 imagination, des 
phenomenes tres generaux qui s observent aussi bien 
chez les personnes saines que chez les malades et que 
chacun pent facilement etudier sur lui-meme. Ce qui 
distingue plus particulierement ces productions imagi- 
na^res, c est qu elles ont recu le nom de reves eveilles , 
et effectivement elles ne presentent aucun des deux 
caracteres communs aux reves proprement dits. Ainsi 
que 1 indique leur nom, elles n ont aucun rapport avec 
1 etat de sommeil, et en ce qui concerne le second carac- 
tere commun, il ne s agit dans ces productions ni d eve- 
nements, ni d hallucinations, mais bien plutot de repre 
sentations : on sait qu on imagine, qu on ne voit pas, 
mais qu on pense. Ces reves s observent a 1 age qui 
precede la puberte, souvent des la seconde enfance, et 
disparaissental age mur , mais ils persistent quelquefois 
jusque dans la profonde vieillesse. Le contenu de ces 
produits de 1 imagination est domine par une motivation 
tres transparente II s agit de scenes et d evenements 
dans lesquels 1 egoisme, 1 ambition, le besoin de puis 
sance ou les desirs erotiques du reveur trouvent leur 
satisfaction. Chez les jeunes gens, ce sont les reves 
d ambition qui dominent ; chez les femmes, qui mettent 



112 LE REVE 

toute leur ambition dans des succes amoureux, ce sont 
les reves erotiques qui occupent la premiere place. Mais 
souvent aussi on apercoit le besoin erotique a 1 arriere- 
plan des reves masculins : tous les succes et exploits 
heroiques de ces reveurs n ont pour but que de leur 
conquerir 1 admiration et les faveurs des femmes. A part 
cela, les reves eveilles sont tres varies et subissent des 
sorts variables. Tels d entre eux sont abandonnes, au 
bout de peu de temps, pour etre remplaces par d autres ; 
d autres sont maintenus, developpes au point de former 
de longues histoires, et s adaptent aux modifications des 
conditions de la vie. Us marchent pour ainsi dire avec 
le temps et en recoivent la marque qui atteste 1 in- 
fluence de la nouvelle situation. Us sont la matiere brute 
de la production poetique, car c est en faisant subir a 
ses reves eveilles certaines transformations, certains tra- 
vestissements, certaines abreviations, que 1 auteur d oeu- 
vres d imagination cree les situations qu il place dans 
ses romans, ses nouvelles ou ses pieces de theatre. Mais 
c est toujours le reveur en personne qui, directement ou 
par identification manifeste avec un autre, est le heros 
de ses reves eveilles. 

Ceux-ci ont peut-etre recu leur nom du fait, qu en ce 
qui concerne leurs rapports avec la realite, ils ne dbivent 
pas etre consideres comme etant plus reels que les reves 
proprement dits. II se peut aussi que cette communaute 
de nom repose sur un caractere psychique que nous ne 
connaissons pas encore, que nous cherchons. II est 
encore possible que nous ayons tort d attacher de 
Fimportance a cette communaute de nom. Autant de 
problemes qui ne pourront etre elucides que plus tard. 



CHAPITRE VI 
CONDITIONS ET TECHNIQUE DE ^INTERPRETATION 



Nous avons done besoin, pour faire avancer nos 
recherehes sur le reve, d une nouvelle voie, d une 
methode nouvelle. Je vais vous faire a ce propos une 
proposition tres simple : admettons, dans tout ce qui va 
suivre, que le reve est un phenomene non somatique, 
mais psychique. Vous savez ce que cela signifie; mais 
qu est-ce qui nous autorise a le faire? Rien, mais aussi 
rien ne s y oppose. Les choses se presentent airisi : si le 
reve est un phenomene somatique, il ne nous interesse 
pas. II ne peut nous interesser que si nous admettons 
qu il est un phenomene psychique. Nous travaillons done 
en postulant qu il Test reellement, pour voir ce qui peut 
resulter de notre travail fait dans ces conditions. Selon 
le resultat que nous aurons obtenu, nous jugerons si 
nous devons maintenir notre hypothese et 1 adopter, a 
son tour, comme un resultat. En eflet, a quoi aspirons- 
nous, dans quel but travaillons-nous? Notre but est celui 
de la science en general : nous voulons comprendre les 
phenomenes, les rattacher les uns aux autres et, en 
dernier lieu, elargir autant que possible notre puissance 
a leur egard. 

Nous poursuivons done notre travail en admettant que 
le reve est un phenomene psychique. Mais, dans cette 
hypothese, le reve serait une manifestation du reveur, et 
une manifestation qui ne nous apprend rien, que nous ne 
comprenons pas. Or, que feriez-vous en presence d une 
manifestation de ma part qui vous serait incomprehen 
sible? Vous m interrogeriez, n est-ce pas?Pourquoi n en 
ferions-nous pas autant a regard du reveur? Pourquoi 
ne lui demanderions-nous pas ce que son re-ve signifie? 
Rappelez-vous que nous nous sommes deja trouves une 
fois dans une situation pareille. G etait lors de 1 analyse 



i i4 LE REVE 

de certains actes manques, d un cas de lapsus. Quel- 
qu un a dit : a Da sind Dinge zum Vorschwein gekom- 
men . La-dessus, nous lui demandons... non, heureu- 
sement ce n est pas nous qui le lui demandons, mais 
d autres personnes, tout a fait etrangeres a la psycha- 
nalyse, lui demandent ce qu il veut dire par cettre phrase 
inintelligible. II repond qu il avait 1 intention de dire : 
Das waren Schweinereien(c etatent des cochonneries) , 
mais que cette intention a ete refoulee par une autre, 
plus moderee : Da sind Dinge zum Vorschein gekom- 
men (des choses se sont alors produttes) ; seulement, la 
premiere intention, refoulee, lui a fait remplacer dans 
sa phrase le mot Vorschein par le mot Vorschwein, 
depourvu de sens, mais marquant neanmoins son appre 
ciation pejorative des choses qui se sont produites . 
Je vous ai explique alors que cette analyse constitue le 
prototype de toute recherche psychanalytique, et vous 
comprenez maintenant pourquoi la psychanalyse suit la 
technique qui consiste, autant que possible, a faire 
resoudre ses enigmes par le sujet analyse Iui-m6me. 
C est ainsi qu a son tour le reveur doit nous dire lui- 
meme ce que signifie son reve. 

Cependant dans le reve les choses ne sont pas tout a 
fait aussi simples. Dans les actes manques, nous avions 
d abord affaire a un certain nombre de cas simples; 
apres ceux-ci, nous nous etions trouves en presence 
d autres ou le sujet interroge ne voulait rien dire et 
repoussait meme avec indignation la reponse que nous 
lui suggerions. Dans les reves, les cas de la premiere 
categoric manquent totalement : le reveur dit toujours 
qu il ne sait rien. II ne peut pas recuser notre interpre 
tation, parce que nous n en avons aucune a lui proposer. 
Devons-nous done renoncer de nouveau a notre tenta 
tive? Le reveur ne sachant rien, n ayant nous-memes 
aucun element d information et aucune tierce personne 
n etant renseignee davantage, il ne nous reste aucun 
espoir d apprendre quelque chose. Et bien, renoncez, si 
vous le voulez, a la tentative. Mais si vous tenez a ne pas 
1 abandonner, suivez-moi. Je vous dis notamment qu il 
est fort possible, qu il est-meme vraisemblable que le 
reveur sache, malgre tout, ce que son reve signifie, mais 
que, ne sachant pas qu il le sait, il croie 1 ignorer. 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE [/INTERPRETATION Ti5 

Vous me ferez observer a ce propos que j introduis une 
nouvelle supposition, la deuxieme depuis le commence 
ment de nos recherches sur les reves, et que ce faisant 
je diminue considerablement la valeur de mon precede. 
Premiere supposition : le reve est un phenomene psychi- 
que. Deuxieme supposition : il se passe dans Thomme 
des faits psychiques qu il connait, sans le savoir, etc. II 
n y a, me direz-vous, qu a tenir compte de 1 invraisem- 
blance de ces deux suppositions pour se desinteresser 
completement des conclusions qui peuvent en etre 
deduites. 

Oui, mais je ne vous ai pas fait venir ici pour vous 
reveler ou vous cacher quoi que ce soit. J ai annonce des 
lecons elementaires pour servir d introduction a la 
psychanalyse , ce qui n impliquait nullement de ma 
part 1 intention de vous donner un expose ad usum 
delphini, c est-a-dire un expose uni, dissimulant les 
difficultes, comblant les lacunes, jetant un voile sur les 
doutes, et tout cela pour vous faire croire en toute 
conscience que vous avez appris quelque chose de nou- 
veau. Non, precisement parce que vous etes des debu 
tants, j ai voulu vous presenter notre science telle qu elle 
est, avec ses inegalites et ses asperites, ses preventions 
et ses hesitations. Je sais notamment qu il en est de 
meme dans toute science, et surtout qu il ne peut en etre 
autrement dans une science a ses debuts. Je sais aussi 
que 1 enseignement s applique le plus souvent a dissi- 
muler tout d abord aux etudiants les difficultes et les 
imperfections de la science enseignee. J ai done formule 
deux suppositions, dont 1 une englobe Fautre, et si le 
fait vous parait trop penible et incertain et si vous etes 
habitues a des certitudes plus elevees et a des deductions 
plus elegantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre 
plus loin. Je crois meme que vous feriez bien, dans ce 
cas, de laisser tout a fait de cote les problemes psycholo- 
giques, car il est a craindre que vous ne trouviez pas ici 
ces voies exactes et sures que vous etes disposes a 
suivre. 11 est d ailleurs inutile qu une science ayant 
quelque chose a donner recherche auditeurs et partisans. 
Ses resultats doivent parler pour elle, et elle peut 
attendre que ces resultats aient fmi par forcer 
1 attention. 



n6 LE 

Mais je tiens a avertir ceux d entre vous qui entendent 
persister avec moi dans ma tentative que mes deux 
suppositions n ont pas une valeur egale. En ce qui con- 
cerne la premiere, celle d apres laquelle le reve serait 
un phenomene psychique, nous nous proposons de la 
demontrer par le resultat de notre travail; quant a la 
seconde, elle a deja ete demontree dans un autre 
domaine, et je prends seulement la liberte de Futiliser 
pour la solution des problemes qui nous interessent ici. 

Ou et dans quel domaine la demonstration a-t-elle ete 
faite qu il existe une connaissance dont nous ne savons 
cependant rien, ainsi que nous I admettons ici en ce qui 
concerne le reveur? Ce serait la un fait remarquable, 
surprenant, susceptible de modifier totalement notre 
maniere de concevoir T a vie psychique et qui n aurait pas 
besoin de demeurer cache. Ce serait en outre uri fait qui, 
tout en se contredisant dans les termes contradictio 
in adjecto n en exprimerait pas moins quelque chose 
de reel. Or, ce fait n est pas cache du tout. Ce n est pas 
sa faute si on ne le connait pas ou si Ton ne s y interesse 
pas assez; de m&me que ce n est pas notre faute a nous 
si les jugements sur tous ces problemes psychologiques 
sont formules par des personnes etrangeres aux obser 
vations et experiences decisives sur ce sujet. 

C est dans le domaine des phenomenes hypnotiques 
que la demonstration dont nous parlons a ete faite. En 
assistant, en 1889, aux tres impressionnantes demon 
strations de Liebault et Bernheim, de Nancy, je fus temoin 
de Fexperience suivante. On plongeait un homme dans 
1 etat somnambulique pendant lequel on lui faisait 
eprouver toutes sortes d hallucinations : au reveil, il 
semblait ne rien savoir de ce qui s etait passe pendant 
son sommeil hypnotique. A la demande directe de 
Bernheim de lui faire part de ces evenements, le sujet 
commencait par repondre qu il ne se souvenait de rien. 
Mais Bernheim d insister, d assurer le sujet qu il le sait, 
qu il doit se souvenir : on voyait alors le sujet devenir hesi 
tant, commencer a rassembler ses idees, se souvenir 
d abord, comme a travers un reve, de la premiere sensa 
tion qui lui avait ete suggeree, puis d une autre; les sou 
venirs devenaient de plus en plus nets et complets, jusqu a 
emerger sans aucune lacune. Or, puisque le sujet n avait 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE ^INTERPRETATION 11^ 

etc renseigne entre temps par personne, on est autorise 
a conclure, qu avant meme d etre pousse, incite a se 
souvenir, il connaissaitles evenements qui se sont passes 
pendant son sommeil hypnotique. Seiilement, ces evene 
ments lui restaient inaccessibles, il ne savait pas qu il 
jes connaissait, il croyaitne pas les connaitre. II s agissait 
done d un cas tout a fait analogue a celui que nous 
soupconnons chez le reveur. 

Le fait que je viens d etablir va sans doute vous sur- 
prendre et vous allez me demander : mais pourquoi 
n avez-vous pas eu recours a la meme demonstration a 
propos des actes manques, alors que nous en etions 
venus a attribuer au sujet ayant commis un lapsus des 
intentions verbales dont il ne savait rien et qu il niait? 
Des 1 instant ou quelqu un croit ne rien savoir d eve- 
nements dont il porte cependant en lui le souvenir, il 
n est pas du tout invraisemblable qu il ignore bien 
d autres de ses processus psychiques. Get argument, 
ajouteriez-vous, nous aurait certainement fait impression 
et nous eut aide a comprendre les actes manques. II est 
certain que j aurais pu y avoir recours a ce moment-la, 
si je n avais voulu le reserver pour une autre occasion 
ou il me paraissait plus necessaire. Les actes manques 
vous ont en partie livre leur explication eux-memes, et 
pour une autre partie ils vous ont conduits a admettre, 
au nom de 1 unite des phenomenes, Fexistence de pro 
cessus psychiques ignores. Pour le reve, nous sommes 
obliges de chercher des explications ailleurs, etje compte 
en outre qu en ce qui ie concerne, vous admettrez plus 
facilement son assimilation a 1 hypnose. L etat dans 
lequel nous accomplissons un acte manque doit vous 
paraitre normal, sans aucune ressemblance avec 1 etat 
hypnotique. II existe, au contraire, une ressemblance 
tres nette entre 1 etat hypnotique et 1 etat de sommeil qui 
est la condition du reve. On appelle en effet Thypnose 
sommeil artificiel. Nous disons a la personne que nous 
hypnotisons : dormez 1 Et les suggestions que nous lui 
faisons peuvent etre comparees aux reves du sommeil 
naturel. Les situations psychiques sont, dans les deux 
cas, vraiment analogues. Dans le sommeil naturel, nous 
detournons notre attention de tout le monde exterieur ; 
dans le sommeil hypnotique, nous en faisons autant, a 






REVE 

cette exception pres que nous ccntinuons a nous inte- 
resser a la personne, et a elle seule, qui nous a hypnotise 
et avec laquelle nous restons en relations. D ailleurs, ce 
qu on appelle le sommeil de nourrice, c est-a-dire le som- 
meil pendant lequel la nourrice reste en relations avec 
1 enfant et ne peut etre reveillee que par celui-ci, forme 
un pendant normal an sommeil hypnotique. II n yadonc 
rien d ose dans Fextension au sommeil naturel d une 
particularity caracteristique de 1 hypnose. Et c est ainsi 
que la supposition d apres laquelle le reveur possederait 
une connaissance de son reve, mais une connaissance 
qui lui est momentanement inaccessible, n est pas tout 
a fait depourvue de base. Notons d ailleurs qu ici -s ouvre 
une troisieme voie d acces a Fetude du reve : apres les 
excitations interruptrices du sommeil, apres les reves 
eveilles, nous avons les reves suggeres de Fetat 
hypnotique. 

Et maintenant nous pouvons peut-tre reprendre notre 
tache avec une confiance accrue. II est done tres vrai- 
semblable que le reveur a une connaissance de son reve, 
et il ne s agit plus que de le rendre capable de retrouver 
cette connaissance et de nous la communiquer. Nous ne 
lui demandons pas de nous livrer tout de suite le sens 
de son reve : nous voulons seulement lui permettre d en 
retrouver 1 origine, de remonter a Fensemble des idees 
et interets dont il decouie. D:ms le cas des actes manques 
(vous en souvenez-vous?), dans celui en particulier ou il 
s agissait du lapsus Vorschwein, nous avons demand^ a 
Fauteur de ce lapsus comment il en est venu a laisser 
echapper ce mot, et la premiere idee qui lui etait venue 
a i esprit a ce propos nous a aussitot edifies. Pour le 
reve, nous suivrons une technique tres simple, calquee 
sur cet exemple. Nous demanderons au reveur comment 
il a ete amene a faire tel ou tel reve et nous conside- 
rerons sa premiere reponse comme une explication 
Nous ne tiendrons done aucun compte des differences 
pouvant exister entre les cas ou le reveur croit savoir et 
ceux ou il ne le croit pas, et nous traiterons les tins et 
les autres comme faisant partie d une seule et merne 
categoric. 

Cette technique est certainement tres simple, maisje 
crams iort qu elle ne provoque une tres forte opposition. 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE ^INTERPRETATION lift 

Vous allez dire : Voila une nouvelle supposition ! C est 
la troisieme, et la plus invraisemblable de toutes! Com 
ment? Vous demandez au reveur ce qu il se rappelie a 
propos de son reve, et vous considerez comme une 
explication le premier souvenir qui traverse sa memoire? 
Mais il n est pas necessaire qu il se souvienne de quoi 
que ce soit, et il pent se souvenir Dieu sait de quoil 
Nous ne voyons pas sur quoi vous fondez votre attente. 
C est faire preuve d une confiarice excessive la oii un 
peu plus d esprit critique serait davantage indique. En 
outre, un reve ne pent pas etre compare a un lapsus 
unique, puisqu il se compose de nombreux elements. A 
quel souvenir doit-on alors s attacher? 

Vous avez raison clans toutes vos objections secon- 
daires. Un reve se distingue en efTet d un lapsus par la 
multiplicity de ses elements, et la technique doit tenir 
compte de cette difference. Aussi vous proposerai-je de 
decomposer le reve en ses elements et d examiner chaque 
element a part : nous aurons ainsi retabli 1 analogie avec 
le lapsus. Vous avez egalement raison lorsque vous 
dites que, meme questionne a propos de chaque element 
de son reve, le sujet pent repondre qu il ne se souvient 
de rien. II y a des cas, et vous les connaitrez plus tard, 
ou nous pouvons utiliser cette reponse et, fait curieux, ce 
sont precisement les cas a propos desquels nous pouvons 
avoir nous-memes des idees definies. Mais, en general, 
lorsque le reveur nous dira qu il n a aucune idee, nous 
le contredirons, nous insisterons aupres de lui, nous 
1 assurerons qu il doit avoir une idee, et nous finirons 
par avoir raison. 11 produira une idee, peu nous importe 
laquelle. II nous fera part le plus facilement de certains 
renseignements que nous pouvons appeler historiques. 
II dira : ceci est arrive hier (comme dans les deux 
r6ves sobres que nous avons cites plus haut); ou 
encore : ceci me rappelie quelque chose qui est arrive 
recemrnent . Et nous constaterons, en procedant ainsi, 
que le rattachement des r6ves a des impressions recues 
pendant les derniers jours qui les "ont precedes est 
beaucoup plus frequent que nous ne Tavons cru des 
L abord. Finalement, ayant tou jours le reve pour poiril 
de depart, le sujet se souviendra d evenements plus 
eloignes, parfois meme tres eloignes. 



120 LE HEVE! 

Vous avez cependant tort quant a I essentiel. Vous 
voustrompezen pensant que j agisarbitrairement, lorsque 
j admets que la premiere idee du reveur doit m apporter 
ce que je cherche ou me mettre sur la trace de ce que je 
cherche; vous avez tort en disant que 1 idee en question 
peut etre quelconque et sans aucun rapport avec ce que 
je cherche et que, sije m attends a autre chose, c estpar 
exces de confiance. Je m etais deja permis une fois de 
vous reprocher votre croyance profondement enracinee a 
la liberte et a la spontaneite psychologiques, et je vous 
ai dit a cette occasion qu une pareille croyance est tout 
a fait antiscientifique et doit s efFacer devant la reven- 
dication d un determinisme psychique. Lorsque le sujet 
questionne exprime telle idee donnee, nous nous trouvons 
en presence d un fait devant lequel nous devons nous 
incliner. En disant cela, je n entends pas opposer une 
croyance a une autre. II est possible de prouver que 
1 idee produite par le sujet questionne ne presente rien 
d arbitraire ni d indetermine et qu elle n est pas sans 
rapport avec ce que nous cherchons. J ai meme appris 
recemment, sans d ailleurs y attacher une importance 
exageree, que la psychologic experimental a egalement 
fourni des preuves de ce genre. 

Vu Fimportance du sujet, je fais appel a toute votre 
attention. Lorsque je prie quelqu un de me dire ce qui 
lui vient a 1 esprit a Foccasion d un element determine 
de son reve, je lui demande de s abandonner a la libre 
association, en partant d une representation initiale. Ceci 
exige une orientation particuliere de Fattention, orien 
tation differente et meme exclusive de celle qui a lieu 
dans la reflexion. D aucuns trouvent facilement cette 
orientation; d autres font preuve, a cette occasion, d une 
maladresse incroyable. Or, la liberte d association pre 
sente encore un degre superieur : c est lorsque j aban- 
donne meme cette representation initiale et n etablis que 
le genre et 1 espece de 1 idee, en invitant par exemple le 
sujet a penser librement a un nom propre ou a un nombre. 
Une pareille idee devrait etre encore plus arbitraire et 
imprevisible que celle utilisee dans notre technique. On 
peut cependant montrer qu elle est dans chaque cas 
rigoureusement determinee par d importants dispositifs 
internes qui, au moment ou ils agissent, ne nous sont 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE INTERPRETATION 121 

pas plus connus que les tendances perturbatrices des 
actes manques et les tendances provocatrices des actes 
accidentels. 

J ai fait de nombreuses experiences de ce genre sur 
les noms et les nombres penses au hasard. D autres ont, 
apres moi, repete les memes experiences dont beaucoup 
ont ete publiees. On precede en eveillant, a propos 
du nom pense, des associations suivies, lesquelles ne 
sont plus alors tout a fait libres, mais se trouvent ratta- 
chees les unes aux autres commes les idees evoquees a 
propos des elements du reve. On continue jusqu a ce que 
la stimulation a former ces associations soit epuisee. 
L experience terminee, on se trouve en presence de 
1 explication donnant les raisons qui ont preside a la 
libre evocation d un nom donne et faisant comprendre 
1 importance que ce nom peut avoir pour le sujet de 
1 experience. Les experiences donnent toujours les memes 
resultats, portent sur des cas extremement nombreux 
et necessitent de nombreux developpements. Les associa 
tions que font naitre les nombres librement penses sont 
peut-etre les plus probantes : elles se deroulent avec une 
rapidite telle et tendent vers un but cache avec une cer 
titude tellement incomprehensible qu on se trouve vrai- 
ment desempare lorsqu on assiste a leur succession. Je 
ne vous communiquerai qu un seul exemple d analyse 
ayant porte sur un nom, exemple exceptionnellement 
favorable, puisqu il peut etre expose sans trop de deve 
loppements. 

Un jour, en parlant de cette question a un de mes 
jeunes clients, j ai formule cette proposition que, malgre 
toutesles apparences d arbitraire, chaque nom librement 
pense est determine de pres par les circonstances les 
plus proches, par les particularites du sujet de 1 expe 
rience et par sa situation momentanee. Comme il en 
doutait, je lui proposai de faire seance tenante une expe 
rience de ce genre. Le sachant tres assidu aupres de 
femmes, je croyais, qu invite a penser librement a un 
nom de femme, il n aurait que Fembarras du choix. II 
en convient. Mais a rnon etonnement, et surtout peut-etre 
au sien, au lieu de m accabler d une avalanche de noms 
feminins, il reste muet pendant un instant et m avoue 
ensuite qu un seul nom, a 1 exception de tout autre, lui 



123 LE REVE 

vient a 1 esprit : Albine. C est etonnant, lui dis-je, mais 
qu est-ce qui se rattache dans votre esprit a ce nom ? 
Combien connaissez-vous de femmes portant ce nom ? 
Eh bien, il ne connait aucune femme s appelant Albine, 
et il ne voit rien qui dans son esprit se rattache a ce 
nom. On aurait pu croire que Fanalyse avait echoue. En 
realite, elle etait seulement achevee, et pour expliquer 
son resultat, aucune nouvelle idee n etait necessaire. 
Mon jeune homme etait excessivement blond et, an 
cours du traitement, je 1 ai a plusieurs reprises traite en 
plaisantant d albinos ; en outre, nous etions occupes, a 
Tepoque ou a eu lieu Fexperience, a etablir ce qu il y 
avait de feminin dans sa constitution. II etait done lui- 
meme cette Albine, cette femme qui a ce moment-la 
Finteressait le plus. 

De meme des melodies qui nous passent par la tete 
sans raison apparente se revelent a Fanalyse comme 
etant determinees par une certaine suite d idees et 
comme faisant partie de cette suite qui a le droit de nous 
preoccuper sans que nous sachious quoi qne ce soit de 
son activite. II est alors facile de montrer que Fevoca- 
tion en apparence involontaire de cette melodie se ratta 
che soit a son texte, soit a son origine. Je ne parle pas 
toutefois des vrais musiciens au sujet desquels je n ai 
aucune experience et chez lesquels le contenu musical 
d une melodie peut fournir une raison suffisante a son 
evocation. Mais les cas de la premiere categoric sont 
certainement les plus frequents. Je connais un jeune 
homme qui a ete pendant longtemps litteralement obsede 
par la melodie, d ailleurs charmante, de Fair de Paris, 
dans la Belle Helene , et cela jusqu au jour ou 1 ana 
lyse lui eut revele, dans son interet, la lutte qui se livrait 
dans son ame entre une Ida et une Helene . 

Si des idees surgissant librement, sans aucune con- 
trainte et sans aucun effort, sont ainsi determinees, et 
font partie d un certain ensemble, nous sommes en droit 
de conclure que des idees n ayant qu une seule attache, 
celle qui les lie a une representation initiale, peuvent 
n etre pas moins determinees. L analyse montre en effet, 
qu en plus de 1 attache par laquelle nous les avons 
liees a la representation initiale, elles sont sous la 
depeiidance de certains interets et idees passionnels, de 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE ^INTERPRETATION 128 

complexus dont [ intervention reste inconnue, c est-a-dire 
inconsciente, au moment oil elle se produit. 

Les idees presentant ce mode de dependance ont fait 
1 objet de recherches experimentales tres instructives et 
qui ont joue dans 1 histoire de la psychanalyse un role 
considerable. L ecole de Wundt avait propose 1 expe- 
rience dite de 1 association, au cours de laquelle le sujet 
de 1 experience est invite a repondre aussi rapidement 
que possible par une reaction quelconque au mot qui lui 
est adresse a litre & excitation. On peut ainsi etudier 
1 intervalle qui s ecoule entre 1 excitation et la reaction, 
la nature de la reponse donnee a titre de reaction, les 
erreurs pouvant se produire lors de la repetition ulte- 
rieure de la meme experience, etc. Sous la direction de 
Bleuler et Jung, 1 ecole de Zurich a obtenu Fexplication 
des reactions qui se produisent au cours de 1 experience 
de 1 association, en demandant au sujet de 1 experience 
de rendre ses reactions plus explicites, lorsqu elles ne 
1 etaient pas assez, a Faide d associations supplemen- 
taires. On trouva alors que ces reactions peu explicites, 
bizarres, etaient determinees de la facon la plus rigou- 
reuse par les complexus du sujet de 1 experience. Bleuler 
et Jung ont, grace a cette constatation, jete le premier 
pont qui a permis le passage de la psychologie experi- 
mentale a la psychanalyse. 

Ainsi edifies, vous pourriez me dire : Nous recon- 
naissons maintenant que les idees librement pensees 
sont determinees, et non arbitraires, ainsi que nous 
1 avions cru. Nous reconnaissons egalement la determi 
nation des idees surgissant en rapport avec les elements 
des reves. Mais ce n est pas cela qui nous interesse. 
Vous pretendez que 1 idee naissant a propos de 1 element 
d un reve est determinee par 1 arriere plan psychique, a 
nous inconnu, de cet element. Or, c est ce qui ne nous 
parait pas demontre. Nous prevoyons bien que Fidee 
naissant a propos de I element d un reve se revelera 
comme etant determinee par un des complexus du reveur. 
Mais quelle est 1 utilite de cette constatation ? Au lieu de 
nous aider a comprendre le reve, elle nous fournit seule- 
ment, tout comme 1 experience de 1 association, la con- 
naissance de ces soi-disant complexus. Et ces derniers, 
qu ont-ils a voir avec le rve? 



i24 LE REVE 

Vous avez raison, mais il y a une chose qui vous 
echappe, et notamment la raison pour laquelle je n ai 
paspris 1 experience de 1 association pour point de depart 
de cet expose. Dans cette experience, c est nous en effet 
qui choisissons arbitrairement un d^s facteurs determi 
nants de la reaction : le mot faisant office d excitation. 
La reaction apparait alors comme un anneau interme- 
diaire entre le mot-excitation et le complexus que ce mot 
eveille chez le sujet de 1 experience. Dans le reve, le 
mot-excitation est remplace par quelque chose qui vient 
de la vie psychique du rveur, d une source qui lui est 
inconnue, et ce quelque chose pourrait bien etre 
lui meme le produit d un complexus. Aussi n est-il 
pas exagere d admettre que les idees ulterieures qui se 
rattachent aux elements d un reve ne sont, elles aussi, 
determinees que par le complexus de cet element et 
peuvent par consequent nous aider a decouvrir celui-ci. 

Permettez-moi de vous montrer sur un autre exemple 
que les choses se passent reellement ainsi que nous 
1 attendons dans le cas qui nous interesse. L oubli de 
noms propres implique des operations qui constituent 
une excellente illustration de celles qui ont lieu dans 
1 analyse d un reve, avec cette reserve toutefois que dans 
les cas d oubli toutes les operations se trouvent reunies 
chez une seule et meme personne, tandis que dans 1 in- 
terpretation d un reve elles sont partagees entre deux 
personnes. Lorsque j ai momentanement oublie un nom, 
je n en possede pas moins la certitude que je sais ce nom, 
certitude que nous ne pouvons acquerir pour le reveur 
que par un moyen indirect, fourni par 1 experience de 
Bernheim. Mais le nom oublie et pourtant connu ne m est 
pas accessible. J ai beau faire des efforts pour 1 evoquer : 
1 experience ne tarde pas a m en montrer 1 inutilite. Je 
puis cependant evoquer chaque fois, a la place du nom 
oublie, un ou plusieurs noms de remplacement. Lorsqu un 
de ces noms de remplacement me vient spontanement 
a 1 esprit, 1 analogie de ma situation avec celle qui existe 
lors de 1 analyse d un reve devient evidente. L element 
du reve n est pas non plus quelque chose d authentique : 
il vient seulement remplacer ce quelque chose que je ne 
connais pas et que 1 analyse du reve doit me reveler. La 
seule difference qui existe entre les deux situations con- 



CONDITIONS ET TECHNIQUE DE ^INTERPRETATION 

siste en ce que lors de 1 oubli d un nom je reconnais 
immediatement et sans hesiter que tel nom evoque n est 
qu un nom de remplacement, tandis qu en ce qui con- 
cerne 1 element d un reve nous ne gagnons cette convic 
tion qu a la suite de longties et penibles recherches. Or 
meme, dans les cas d oublis de noms, nous avons un 
moyen de retrouver le nom veritable, oublie et plonge 
dans 1 inconscient. Lorsque, concentrant notre attention 
sur les noms de remplacement, nous faisons surgir a leur 
propos d autres idees, nous parvenons toujours, apres 
des detours plus ou moins longs, jusqu au nom oublie, 
et nous constatons, qu aussi bien les noms de remplace 
ment surgis spontanement, que ceux que nous avons pro- 
voques, se rattachent etroitement au nom oublie et sont 
determines par lui. 

Voici d ailleurs une analyse de ce genre : je constate 
un jour que j ai oublie le nom de ce petit "pays de la 
Riviera dont Monte-Carlo est la ville la plus connue. C est 
ennuyeux, mais c est ainsi. Je passe en revue tout ce que je 
sais de ce pays, je pense au prince Albert, de la maison 
de Matignon-Grimaldi, a ses manages, a sa passion pour 
les explorations du fond des mers, a beaucoup d autres 
choses encore se rapportant a ce pays, mais en vain. Je 
resse done mes recherches et laisse des noms de substi 
tution surgir a la place du nom oublie. Ces noms se 
succedent rapidement : Monte-Carlo d abord, puis 
Piemont, Albanie, Montevideo, Colico. Dans cette serie, 
le mot Albanie s impose le premier a mon attention, mais 
il est aussitot remplace par Montenegro, a cause du con- 
traste entre blanc et noir. Je m apercois alors que quatre 
de ces mots de substitution contiennent la syllabe mon ; 
je retrouve aussitot le mot oublie et m ecrie : Monaco \ 
Les noms de substitution furent done reellement derives 
du nom oublie, les quatre premiers en reproduisant la 
premiere syllabe, et le dernier la suite des syllabes et 
toute la derniere syllabe. Je pus en meme temps decouvrir 
la raison qui me fit oublier momentanement le nom de 
Monaco : c est le mot Munchen, qui n est que la version alle- 
mande de Monaco, qui avait excerce Faction inhibitrice. 

L exemple que je viens de citer est certainement beau, 
mais trop simple. Dans d autres cas on est oblige, pour 
rendre apparente 1 analogie avec ce qui se passe lors da 

FKEUD. 



126 LE 

1 interpretation de reves, de grouper autour des premiers 
noms de substitution une serie plus longue d autres 
noms. J ai fait des experiences de ce genre. Un etranger 
m invite un jour a boire avec lui du vin italien. Une fois 
au cafe, il est incapable de se rappeler le nom du vin 
qu il avail 1 intention de m offrjr, parce qu il en avait 
garde le meilleur souvenir. A la suite d une longue serie 
de noms de substitution surgis a la place du nom oublie, 
j ai cm pouvoir conclure que 1 oubli etait 1 effet d une 
inhibition exercee par le souvenir d une certaine Hed~ 
wige. Je fais part de ma decouverte a mon cornpagnon 
qui, non seulement confirme qu il avait pour la premiere 
Ibis bu de ce vin en compagnie d une femme appelee 
Hedwige, mais reussit enore, grace a cette decouverte, a 
retrouver le vrai nom du vin en question. A 1 epoque 
dont je vous parle il etait marie et heureux dans son 
menage, et ses relations avec Hedwige remontaient a une 
epoque ariterieure dont il ne se souvenait pas volontiers. 
Ce qui est possible, lorsqu il s agit de 1 oubli d un 
nom, doit egalement reussir lorsqu il s agit d inter- 
preter un reve : on doit notamment pouvoir rendre ac- 
cessibles les elements caches et ignores, a 1 aide d asso- 
ciations se rattachant a la substitution prise comme point 
de depart. D apres 1 exemple fourni par 1 oubli d un 
nom, nous devons admettre que les associations se rat 
tachant a I element d un reve sont determinees aussi bien 
par cet element que par son arriere-fond inconscient. Si 
notre supposition est exacte, notre technique y trouve- 
rait une certaine justification. 



CIIAPITRE VII 

CONTEND MANIFESTS ET IDEES LATENTES DU REVE 



Vous voyez que notre etude des actes manques n a 
pas ete tout a fait inutile. Grace aux efforts que nous 
avons consacres a cette etude, nous avons, sous la 
reserve des suppositions que vous connaissez, obtenu 
deux resultats : une conception de 1 element du reve et 
une technique de Interpretation du reve. En ce qui 
concerne 1 element du reve, nous savons qu il manque 
d authenticite, qu il ne sert que de substitut a quelque 
chose que le reveur ignore, comme nous ignorons les 
tendances de nos actes manques, a quelque chose dont 
le reveur possede la connaissance, mais une connais- 
sance inaccessible. Nous esperons pouvoir etendre cette 
conception au reve dans sa totalite, c est-a-dire considere 
comme un ensemble d elements. Notre technique con- 
siste, en laissant jouer librernent 1 association, a faire 
surgir d autres formations substitutives de ces elements 
et a nous servir de ces formations pour tirer a la surface 
le contenu inconscient du reve. 

Je vous propose maintenant d operer une modification 
de notre terminologie, dans le seul but de donner a nos 
mouvements un peu plus de liberte. Au lieu de dire : 
cache, inaccessible, inauthentique, nous dirons desormais, 
pour donner la description exacte : inaccessible a la 
conscience du reveur ou inconscient. Comme dans le cas 
d un mot oublie ou de la tendance perturbatrice qui 
provoque un acte manque, il ne s agit la que de choses 
momentancment inconscientes . II va de soi que les ele 
ments monies du r6ve et les representations substitutives 
obtenues par 1 association seront, par contraste avec 
cet inconscient momentane, appeles conscients. Cette 
terminologie n implique encore aucune construction 
theorique. L usage du mot inconscient, a litre de descrip- 



128 LE REVE 

tion exacte et facilement intelligible, est irreproehable. 

Si nous etendons notre maniere de voir de 1 element 
separe au reve total, nous trouvons que le reve total 
constitue une substitution deformee d un evenement 
inconscient et que 1 interpretation des reves a pour tache 
de decouvrir cet inconscient. De cette constatation de- 
coulent aussitot trois principes auxquels nous devons 
nous conformer dans notre travail d interpretation : 

i La question de savoir ce que tel reve donne signifie 
ne presente pour nous aucun interet. Qu il soit. intelli 
gible ou absurde, clair ou embrouille, peu nous importe, 
attendu qu il ne represente en aucune facon 1 inconscient 
que nous cherchons (nous verrons plus tard que cette 
regie comporte une limitation) ; 2 notre travail doit se 
borner a eveiller des representations substitutives autour 
de chaque element, sans y reflechir, sans chercher a 
savoir si elles contiennent quelque chose d exact, sans 
nous preoccuper de savoir si et dans quelle mesure elles 
nous eloignent de I element du reve ; 3 on attend jusqu a 
ce que 1 inconscient cache, cherche, surgisse tout seul, 
comme ce fut le cas du mot Monaco dans 1 experience 
citee plus haut. 

Nous comprenons maintenant combien il importe peu 
de savoir dans quelle mesure, grande ou petite, avec 
quel degre de fidelite ou d incertitude on se souvient 
d un reve. G est que le reve dont on se souvient ne con 
stitue pas ce que nous cherchons a proprement parler, 
qu il n en est qu une substitution deformee qui doit nous 
permettre, a 1 aide d autres formations substitutives que 
nous faisons surgir, de nous rapprocher de 1 essence 
meme du reve, de rendre 1 inconscient conscient. Si done 
notre souvenir a ete infidele, c est qu il a fait subir a 
cette substitution une nouvelle deformation qui, a son 
tour, peut etre motivee. 

Le travail d interpretation peut etre fait aussi bien sur 
ses propres reves que sur ceux des autres. On apprend 
meme davantage sur ses propres reves, car ici le pro- 
cessus d interpretation apparait plus demonstratif. Des 
qu on essaie ce travail, on s apercoit qu il se heurte a des 
obstacles. On a bien des idees, mais on ne les laisse 
pas s afTirmer toutes. On les soumet a des epreuves et a 
un choix. A propos de i une on dit : non, elle ne s ac- 



CONTENU MANIFESTS ET IDEES LATENTES DU RKYE 129! 

coi*de pas avec mon reve, elle n y convient pas ; a propos 
(Tune autre : elle est trop absurde ; a propos d une troi- 
sieme : celle-ci est trop secondaire. Et Ton peut observer 
que grace a ces objections, les idees sont etoulTees et 
eliminees avant qu elles aient le temps de devenir 
claires. C est ainsi que, d un cote, on s attache trop a la 
representation initiale, a I element du reve et, de 1 autre, 
on trouble le resultat de 1 association par un parti-pris 
de choix. Lorsque, au lieu d interpreter soi-meme son 
reve, on le laisse interpreter par un autre, un nouveati 
mobile intervient pour favoriser ce choix illicite. On se 
dit parfois : non, cette idee est trop desagreable, je ne 
veux pas ou ne peux pas en faire part. 

II est evident que ces objections sont une menace pour 
la bonne reussite de notre travail. On doit se preserver 
centre elles : lorsqu il s agit de sa propre personne, on 
peut le faire en prenant la ferine decision de ne pas leur 
ceder ; lorsqu il s agit d interpreter le reve d une autre 
personne, en imposant a celle-ci comme regie inviolable 
de ne refuser la communication d aucune idee, alors 
meme que cette personne trouverait une idee donnee 
trop depourvue d importance, trop absurde, sans rapport 
avec lereveou desagreable a communiquer. La personne 
dont on veut interpreter le reve promettra d obeir a*cette 
regie, mais il ne faudra pas se faeher si 1 on voit, le cas 
echeant, qu elle tient mal sa promesse. D aucuns se di- 
raient alors que, malgre toutes les assurances autori- 
taires, on n a pas pu convaincre cette personne de la 
legitimite de la libre association, et penseraient qu il faut 
commencer par gagner son adhesion theorique en lui 
faisant lire des ouvrages ou en 1 engageant a assister a 
des conferences susceptibles de faire d elle un partisan 
de nos idees sur la libre association. Ge faisant, on com- 
mettrait au fait une erreur, et pour s en abstenir il suflira 
de penser que bien que nous soyons siirs de notre con 
viction a nous, nous n en voyons pas nioins surgir en 
nous, centre certaines idees, les memes objections 
critiques, lesquelles ne se trouvent ecartees qu ulterieu- 
rement, autant dire en deuxieme instance. 

Au lieu de s impatienter devant la desobeissance du 
reveur, on peut utiliser ces experiences pour en tirer de 
nouveaux enseignements, d autant plus importants qu on 



i3o LE 

y etait moins prepare. On comprend que le travail d in- 
.erpretation s accomplit a 1 encontre d une certaine 
resistance qui s y oppose et qui trouve son expression 
dans les objections critiques dont nous parlons. Gette 
resistance est independante de la conviction theorique 
du r6veur. On apprend meme quelque chose de plus. On 
constate que ces objections critiques ne sont jamais jus- 
tifiees. Au contraire, les idees qu on voudrait ainsi re- 
fouler se revelent toujours et sans exception comme etant 
les plus importantes et les plus decisives au point de vue 
de la decouverte de 1 inconscient. Une objection de ce 
genre constitue pour ainsi dire la marque distinctive de 
1 idee qu elle accompagne. 

Gette resistance est quelque chose de nouveau, un 
phenomene que nous avons decouvert grace a nos hypo 
theses, mais qui n etaitnullementimplique dans celles-ci. 
Ce nouveau facteur introduit dans nos calculs une sur 
prise qu on ne saurait qualifier d agreable. Nous soup- 
connons deja qu il n est pas fait pour faciliter notre 
travail. II serait de nature a paralyser tous nos efforts en 
vue de resoudre le probleme du reve. Avoir a faire a une 
chose aussi peu importante que le reve et se heurter a 
des difficultes techniques aussi grandes I Mais, d autre 
part, ces difficultes sont peut-etre de nature a nous sti- 
muler et a nous faire entrevoir que le travail vaut les 
efforts qu il exige de nous. Nous nous heurtons toujours 
a des difficultes lorsque nous voulons penetrer, de la sub 
stitution par laquelle se manifeste 1 element du reve, 
jusqu a son inconscient cache. Nous sommes done en 
droit de penser que derriere la substitution se cache 
quelque chose d important. Quelle est done 1 utilite de 
ces difficultes si elles doivent contribuer a maintenir 
dans sa cachette ce quelque chose de cache? Lorsqu un 
enfant ne vent pas desserrer son poing pour montrer ce 
qu ? il cache dans sa main, c est qu il y cache quelque 
chose qu il ne devrait pas cacher. 

Au moment meme ou nous introduisons dans notre 
expose la conception dyiiainique d une resistance, nous 
devons avertir qu il s agit la d un facteur quantitative- 
meiit variable. La resistance pent etre grande ou petite, 
et nous devons nous attendre a voir ces differences se 
manifester au couro de notre travail. Nous pouvons peut- 



CONTENU MANIFESTS ET IDEES LATENTES DU REVE i3i 

etre rattacher a ce fait urie autre experience que nous 
faisons egalement au cours de notre travail d interpreta- 
tion des reves. C est ainsi que dans certains cas une 
seuie idee ou un tres petit nombre d idees suffisent a 
nous conduire de I element du reve a son substrat incon- 
scient, tandis que dans d autres cas nous avons besoin, 
pour arriver a ce resultat, d aligner de longues chaines 
d associations et de refuter de nombreuses objections 
critiques. Nous nous dirons, et avec raison probable- 
rnent, que ces differences tiennent aux intensites va 
riables de la resistance. Lorsque la resistance est pen 
considerable, la distance qui separe la substitution du 
substrat inconscient est minime ; mais une forte resi 
stance s accompagne de deformations considerables de 
Tinconscient, ce qui ne pent qu augmenter la distance 
qui separe la substitution du substrat inconscient. 

II serait peut-etre temps d eprouver notre technique 
sur un reve, afin de voir si ce que nous attendons d elle 
se verifie. Oui, mais quel rdve choisirions-nous pour 
eels ? Vous ne sauriez croire a quel point ce choix m est 
difficile, et il m est encpre impossible de vous faire 
comprendre en quoi ces difficultes resident. II doit cer- 
tafnement y avoir des reves qui, dans leur ensemble, 
n ont pas subi une grande deformation, et le mieux 
serait de commencer par eux. Mais quels sont les reves 
les moins deformes ? Seraient-ce les reves raisonnables, 
non confus, dont je vous ai deja cite deux exemples? 
N en croyez rien. L analyse montre que ces reves avaient 
subi une deformation extraordinairement grande. Si, ce- 
pendant. renoncant a toute condition particuliere, je 
choisissais le premier reve venu, vous seriez probable- 
ment decus II se pent que nous ayons a noter ou a 
observer, a propos de chaque element d un reve, une telle 
quantite d idees que notre travail en prendrait une am- 
pleur impossible a embrasser. Si nous transcrivons le 
reve et que nous tenions registre de toutes les idees 
snrgissant a son propos, ces dernieres sont susceptibles 
de depasser plusieurs fois la longueur du texte. II sem- 
blerait done tout a fait indique de rechercher aux fins 
d une analyse quelques reves brefs, dont chacun du 
moins puisse nous dire ou confirmer quelque chose. G est 
a quoi nous nous resoudrons, a moins que Fexperienc^ 



1 3-2 LE REVE 

nous apprenne ou nous pouvons trouver les reves pen 
deformes. 

Un autre moyen s offre encore a nous, susceptible cle 
faciliter notre travail. Au lieu de viser a Interpretation 
de reves entiers, nous nous contenterons de n envisager 
que des elements isoles cle reves, afin de voir sur une 
serie d exemples ainsi choisis comment ils se laissent 
expliquer, grace a Fapplication de notre technique. 

a) Une dame raconte qu etant enfant elle a souvent 
reve que le ban Dieu avail sur sa tete un bonnet en papier 
pointu. Comment comprendre ce reve sans 1 aide de la 
reveuse ? Ne parait-il pas tout a fait absurde ? Mais il le 
devient moins, lorsque nous entendons la dame nous 
raconter que lorsqu elle etait enfant, on la coiftait sou- 
vent d un bonnet de ce genre parce qu elle avait 1 habi- 
tude, etant a table, de Jeter des coups d oeil furtifs dans 
les assiettes de ses freres et sceurs, afin de s assurer 
s ils n etaient pas mieux servis qu elle. Le bonnet etait 
done destine a lui servir pour ainsi dire d oeillere.Voila 
un renseignement purement historique, fourni sans au- 
cune difficulte. L interpretation de cet element et, par 
consequent, du reve tout entier reussit sans peine, grace 
a une nouvelle trouvaille de la reveuse. Comme j ai 
entendu dire que le bon Dieu sait tout et voit tout, mon 
reve ne peut signifier qu une chose, a savoir que, comme 
le bon Dieu, je sais et vois tout, alors meme qu on veut 
m en empecher. Mais cet exemple est peut-etre trop 
simple. 

b) Une patiente sceptique fait un reve un peu plus 
long au cours duquel certaines personnes lui parlent, 
en en faisant de grands eloges, de mon livre sur les 
Traits d esprit ( Witz ). Puis il est fait mention 
d un Canal , peut-ctre d un autre livre ou il est ques 
tion d un canal ou aijant un rapport quelconque avec un 
canal. elle ne sait plus c est tout a fait trouble. 

Vous serez peut-etre portes a croire que 1 element 
canal etant si indetermine echappera a toute inter 
pretation. II est certain que celle-ci se heurte a des diffi- 
cultes, mais ces difficuites neproviennentpas du manque 
de clarte de 1 element: au contraire, le manque de clarte 
de 1 element et la difficulte de son interpretation pro- 
viennent d une seule et meme cause. Aucune idee ne 



CONTENU MANIFESTS ET 1DEES LATENTES DU REVE 1 33 

vient a Fesprit de la reveuse a propos du canal ; en ce 
qui me concerne, je ne puis naturellement rien dire non 
plus & son sujet. Un peu plus tard, a vrai dire le lende- 
main, il lui vient une idee qui a peut-e(reun rapport avec 
cet element de son reve. II s agit notamment d un trait 
d esprit qu elle avait entendu raconter. Sur un bateau fai- 
sant le service Douvres-Calais, un ecrivain connu s entre- 
tient avec un Anglais qui cite, au cours de la conversa 
tion, cette phrase : Du sublime au ridicule il n y a qu un 
pas 1 . L ecrivain repond : Oui, le Pas de Calais , vou- 
lant dire par la qu il trouve la France sublime etl Angle- 
terre ridicule. Mais le Pas de Calais est un canal, le 
canal de la Manche. Vous allez me demander si je vois 
un rapport quelconque entre cette id6e et le reve. Mais 
certainement, car 1 idee en question donne reellement la 
solution de cet enigmatique element du r6ve. Ou bien, 
si vous doutez que ce trait d esprit ait existe des avant 
le reve comme le substrat inconscient de 1 element 
canal , pouvez-vous admettre qu il ait ete invente 
apres coup et pour les besoins de la cause ? Cette idee 
temoigne notamment du scepticisme qui chez elle se 
dissimule derri6re un etonnement involontaire, d ou une 
resistance qui explique aussibien la lenteur avec laquelle 
1 idee avait surgi que le caract6re indetermine de I ele- 
ment du reve correspondant. Considerez ici les rapports 
qui existent entre 1 element du reve et son substrat 
inconscient : celui-la est comme une petite fraction de 
celui-ci, comme une allusion a ce dernier ; c est par son 
isolement du substrat inconscient que 1 element du reve 
etait devenu tout a fait incomprehensible. 

c) Un patient fait un reve assez long : plusieurs mem- 
bres de sa famille sont assis autour d une table ayant une 
forme particuliere, etc. A propos de cette table, il se 
rappelle avoir vu un meuble tout pareil lors d une visile 
qu il fit a une famille. Puis ses idees se suivent : dans 
cette famille, les rapports entre le pere etle filsn etaient 
pas d une extreme cordialite ; et il ajoute aussitot que 
des rapports analogues existent entre son pere et lui. 
C est done pour designer ce parallele que la table se 
trouve introduite dans le reve. 

X. En francais dans le texte. 



i 34 LE RVE 

Ce reveur etait depuis longtemps familiarise avec les 
exigences de Interpretation des reves. Un autre eut 
trouve etonnant qu on fit d un detail aussi insignifiant 
que la forme d une table I objet d une investigation. Et, 
en effet, pour nous il n y a rien dans le reve qui soit 
accidentel ou indifferent, et c est precisement de 1 eluci- 
dation de details aussi insignifiants et non motives que 
nous attendons les renseignements qui nous interessent. 
Ce qui vous etonne peut-etre encore, c est que le travail 
qui s est accompli dans le reve dont nous nous occupons 
ait exprime 1 idee : chez nous les choses se passent comme 
dans cette famille, par le choix de la table. Mais vous 
aurez egalement 1 explication de cette particularity, 
quand je vous aurai dit que la famille dont il s agit 
s appelait Tischler*. En rangeant les membres de sa 
propre famille autour de cette table, le reveur agit 
comme si eux aussi s appelaient Tischler. Noter toutefois 
combien on est parfois oblige d etre indiscret lorsqu on 
veut faire part de certaines interpretations de reves. 
Vous devez voir la une des difficultes auxqueiles, ainsi 
que je vous 1 ai dit, se heurte le choix d exemples. II 
m eut ete facile de remplacer cet exemple par un autre, 
mais il est probable que je n aurais evite 1 insdiscretion 
que je commets a propos de ce reve qu au prix d une 
autre indiscretion, a propos d un autre reve. 

Ici il me semble- indique d introduire deux termes 
dont nous aurions pu nous servir depuis longtemps. 
Nous appellerons contenu manifeste du reve ce que le reve 
nous raconte, et idees lalentes du reve ce qui est cache 
et que nous voulons rendre accessible par 1 analyse des 
idees venant a propos des reves. Examinons done les 
rapports, tels qu ils se presentent dans les cas cites, 
entre le contenu manifeste et les idees latentes des 
reves. Ges rapports peuvent d ailleurs etre tres varies. 
Dans les exemples a et b Felement manifeste fait ega 
lement partie, mais dans une rnesure bien petite, des 
idees latentes. Une partie du grand ensemble psychique 
forme par les idees inconscientes du reve a penetre 
dans le rove manifeste, soit a litre de fragment, soit, 
dans d autres cas, a titre d allusion, d expression symbo 

I. Du mot Tisch, table. 



CONTENU MANIFESTS ET IDEES LATENTES DU REVE 1 35 

lique, d abreviation telegraphique. Le travail d interpre- 
tation a pour tache de completer ce fragment ou cette 
allusion, comme cela nous a particulierementbien reussi 
dans le cas b. Le remplacement par un fragment ouune 
allusion constitue done une des formes de deformation 
des reves. II existe en outre dans 1 exemple c une autre 
circonstance que nous verrons ressortir avec plus de 
purete et de nettete dans les exemples qui suivent. 

d) Le reveur entraine derriere le lit une dame qu il 
connait. La premiere idee qui lui vient a Fesprit lui fournit 
le sens de cet element du r6ve : il donne a cette dame la 
preference*. 

e) Un autre reve que son frere est enferme dans un 
coffre. La premiere idee remplace coffre par armoire 
(SCHRANK), et 1 idee suivante donne aussitot 1 interpre- 
tation du reve : son frere se restreint (SCHRANKT sich 

EIN 3 ). 

/) Le reveur fait ascension d une monlagne d ou il 
decouvre un panorama extraordinairement vaste. Rien de 
plus nature!, et il semble que cela ne necessite aucune 
interpretation, qu il s agirait seulementde savoir a quelle 
reminiscence se rattache ce reve et quelle raisori fait 
surgir cette reminiscence. Erreur ! II se trouve que ce 
reve a tout autant besoin d interpretation qu un autre, 
meme confus et embrouille. Ce ne sont pas des ascen 
sions qu il aurait faites qui lui viennent a la memoire 
il pense seulement a un de ses amis, editeur d une 
Revue 3 qui s occupe de nos relations avec les regions 
les plus eloignees de la terre. La pensee latente du reve 
consiste done dans ce cas dans Identification du reveur 
avec celui qui passe en revue 1 espace qui Tentoure 
(Rundschauer) . 

Nous trouvons ici un nouveau mode de relation entre 
1 element manifeste et relement latent du reve. Gelui-la 
est moins une deformation qu une representation de 
celui-ci, son image plastique et concrete ayant sa source 
dans le mode d expression verbale. A vrai dire, il s agit 
encore cette fois d une deformation, car lorsque nous 

i. Jeu de mots : entrainer, hervorziehen prf:rence, Vorzuy (la racine zug 
itant d^rivee de zieheri). 

i. Sich einschriinken : litt^ralement : s enfermer dans une armoire. 
3. En allemand Rundschau, coup d oeil circulaire. 



i 38 LE UEVE 

prononcons un mot, nous avons depaislon^-temps perdu 
le souvenir de 1 irnage concrete qui lui a donne nais- 
sance, de sorte que nous ne le reconnaissons plus, 
lorsqu il se trouve remplace par cette image. Si vous 
voulez bien tenir compte du fait que le reve manifeste se 
compose principalement d images visuelles, plus rare- 
ment d idees et de mots, vous comprendrez 1 importance 
particuliere qu il cohvient d attacher a ce mode de rela 
tion, au point de vue de Interpretation des reves. Vous 
voyez aussi qu il devient de ce fait possible de creer, 
dans le reve manifeste, pour tonte une serie de pen- 
sees abstraites, des images de substitution qui ne sont 
d ailleurs nullement incompatibles avec la latence des 
idees. Telle est la technique qui preside a la solution 
de notre enigme des images. Mais d oii vient cette appa- 
rence de jeux d esprit que presentent les representations 
de ce genre ? C est la une autre question dont nous 
n avons pas a nous occuper ici. 

Je passerai sous silence un quatrieme mode de rela 
tion entre 1 element latent etl element manifeste. Je vous 
en parlerai lorsqu il se sera revele de lui-meme dans la 
technique. Grace a cette omission, mon enumeration ne 
sera pas complete ; mais L elle qu elle est, elle sufiit a nos 
besoins. 

Avez-vous maintenantle courage d aborder 1 interpre- 
tation d un reve complet? Essayons-le, afin de voir si 
nous sommes bien armes pour cette tache. Ilva sans dire 
que le reve que je choisirai, sans etre parmi les plus 
obscurs, presentera toutes les proprietes, aussi bien 
prononcees que possible, d un reve. 

Done une dame encore jeune, marine depuis plusieurs 
annees, fait le reve suivant : elle se trouve avec son mart 
au theatre, une partie du parterre est completement vide. 
Son mart lui raconte qu Elise L... et son fiance auraient 
egalementvoulu venir au theatre, mais Us riontplus trouve 
que de mauvaises places (3 places pour 1 couronne 
50 kreuzer) quils ne pouvaient pas accepter. Elle pense 
d ailleurs que ce ne fut pas un grand malheur. 

La premiere chose dont la reveuse nous fait part a 
propos de son reve montre que le pretexte de ce reve 
se trouve deja dansle contenu manifeste. Son mari lui a 
bel et bien raconte qu Eiise L..., une arnie ayant le meme 



CONTENU MANIFESTE ET IDfeES LATENTES DU R&VE 

age qu elle, venait de se fiancer. Le reve constitue done 
une reaction a cette nouvelle. Nous savons deja qu il est 
facile dans beaucoup de cas de trouver le pretexte du reve 
dans les evenements de la journee qui le precede et que 
les reveurs indiquent sans difficulte cette filiation. Des 
renseignements du meme genre nous sont fournis par 
la reveuse pour d autres elements du reve manifeste. 
D ou vient le detail concernant 1 absence de spectateurs 
dans une partie du parterre ? Ce detail est une allusion 
a un evenement reel de la semaine precederite. S etant 
proposee d assister a une certaine representation, elle 
avail achete les billets a I avance, tellement a 1 avance 
qu elle a ete obligee de payer la location. Lorsqu elle 
arriva avec son niari au theatre, elle s est apercue qu elle 
s etait hatee a tort, car une partie du parterre etait a. pen 
pres vide. Elle n aurait rien perdu si elle avait achete 
ses billets le jour meme de la representation. Son mari 
nemanqvia d ailleurs pas de la plaisanter au sujet de cette 
hate. - Et d oii vient le detail concernant la somme de 
i fl. 5o kr. ? II a son origine dans un ensemble tout 
different, n ayant rien de commun avec le precedent, 
tout en constituant, lui aussi, une allusion a une nou 
velle qui date du jour ayant precede le reve. Sa belle- 
soeur ayant recu en cadeau de son rnari la somme de 
i5o florins, n a eu (quelle betise !) rien de plus presse 
que de courir chez le bijoutier et d echanger son argent 
centre un bijou. Et quelle est Forigine du detail 
relatif au chiffre 3 (3 places?). La-dessus notre reveuse 
ne sait rien nous dire, a moins que, pour Fexpliquer, on 
utilise le renseignement que la fiancee, EliseL..., est de 
3 mois plus jeune qu elle qui est mariee depuis dix ans 
deja. Et comment expliquer 1 absurdite qui consiste a 
prendre 3 billets pour deux personnes? La reveuse ne 
nous le dit pas et refuse d ailleurs tout nouvel effort de 
memoire, tout nouveau renseignement. 

Mais le pen qu elle nous a dit suffit largement a nous 
faire decouvrir les idees latentes de son reve. Ce qui 
doit attirer notre attention, c est que dans les commu 
nications qu elle nous a faites a propos de son reve, elle 
nous fournit a plusieurs reprises des details qui ekxbiis- 
sent un lien commun entre diiTerentes parties. Ces details 
sont tous d ordre lemporel. Elle avait pense aux billets 



i38 LE REVE 

trop tdt, elle les avail achetes trop a I avance, de sorte 
qu elle fut obligee de les payer plus cher ; la belle-soeur 
s etail egalement empresses de porter son argent au 
bijoutier, pour s acheter un bijou, comrne si elle avail 
crainl de le manquer. Si aux notions si accentuees trop 
tot , a 1 avance , nous ajoutons le fait qui a servi de 
pretexte au reve, ainsi que le renseignement que 1 amie, 
de 3 mois seulement moins dge qu elle, est fiancee a 
un brave homme, et la critique reprobatrice adressee a 
sa belle-soeur qu il etait absurde de tant s empresser, 
nous obtenons la construction suivante des ideeslatentes 
du reve dont le reve manifeste n est qu une mauvaise 
substitution deformee : 

Ce fut absurde de ma part de m etre tant hatee de me 
marier. Je vois par Fexemple d Elise queje n auraisrien 
perdu a attendre. (La hate est representee par son 
attitude lors de 1 achat de billets et par celle de sabelle- 
sceur quant a Fachal du bijou. Le mariage a sa substi 
tution dans le fait d etre allee avec son mari au theatre). 
Telle serait 1 idee principale ; nous pourrions continuer, 
mais ce serait avec moins de certitude, car 1 analyse ne 
pourrait plus s appuyer ici sur les indications de la 
reveuse : Et pour le meme argent j auraispu entrouver 
un 100 fois meilleur (i5o florins forrnent une somme 
100 fois superieure a i fr. 5o). Si nous remplacons le 
mot argent par le mot dot, le sens de la derniere phrase 
serait que c est avec la dot qu on s achete un mari : le 
biiou et les mauvais billets de theatre seraient alors des 

u 

notions venant se substituer a celle de mari. II serait 
encore plus desirable de savoir si 1 element 3 billets 
se rapporte egalement a un homme. Mais rien ne nous 
permet d aller aussi loin. Nous avons seulement trouve 
que le reve en question exprime la mesestime de la 
femme pour son mari et son regret de s etre mariee si 
tot. 

A mon avis, le resultal de cette premiere interpre- 
tation d un reve est fait pour nous surprendre et nous 
troubler, plutot que pour nous satisfaire. Trop de choses 
a la fois s ofFrent a nous, ce qui rend notre orientation 
extremernent difficile. Nous nous rendons d ores et deja 
compte que nous n epuiserons pas tous les enseigne- 
ments qui se degagent de cette interprelalion. Empres- 



CONTENU MANIFESTS ET ID&ES LATENTES DU REVE 189 

sons-nous de degager ce que nous considerons comme 
des donnees nouvelies et certaines. 

Premierement : II est 6tonnant que Felement de Fem- 
pressement se trouve accentue dans les idees latentes, 
tandis que nous n en trouvons pas trace dans le reve 
manifeste. Sans 1 analyse, nous n aurions jamais soup- 
conne que cet element joue un role quelconque. II semble 
done possible que la chose principale, le centre meme 
des idees incohscientes manque dans les reves mani- 
festes, ce qui est de nature a imprimer une modification 
profonde a Fimpression que laisse le reve dans son 
ensemble. Ueuxiemement : On trouve dans le reve un 
rapprochement absurde : 3 pour i fl. 5o ; dans les idees 
du reve nous decouvrons cette proposition : ce fut une 
absurdite (de se marier si tot). Peut-on nier absolument 
que Fidee ce fut une absurdite soit representee par 
Fintroduction d un element absurde dans le reve mani 
feste ? Troisiemement : Un coup d oeil compare nous 
revele que les rapports entre les elements manifestes et 
les elements latents sont loin d etre simples; en toutcas, 
iln arrivepas toujours qu un element manifeste remplace 
un element latent. II doit plutot exister entre les deux 
camps des rapports d ensemble, un element manifeste 
pouvant remplacer plusieurs elements latents, et un ele 
ment latent pouvant etre remplace par plusieurs elements 
manifestes. 

Sur le sens du reve et sur Fattitude de la reveuse a 
son egard il y aurait egalement des choses surprenantes 
a dire. Elle adhere bien a notre interpretation, maiss en 
montre etonnee. Elle ignorait qu elle eut si pen d estime 
pour son mari ; et elle ignore les raisons pour lesquelles 
elle doit le mesestimer a ce point. II y a la encore beau- 
coup de points incomprehensibles. Je crois decidement 
que nous ne sommes pas encore suffisamment armes 
pour pouvoir entreprendre Finterpretation des reves et 
que nous avons besoin d indications et d une preparation 
supplementaires. 



GHA.PITRE VIII 

RfiVE ENFANTINS 

t 

Nous avonsl impression d avoir avance trop vite. Reve- 
nons un peu en arriere. Avant de tenter le dernier essai 
de surmonter, grace a notre technique, les difficultes 
decoulant de la deformation des reves, nous nous etions 
dit que le mieux serait de tourner ces difficultes, en 
nous en tenant seulement aux reves dans lesquels (a sup- 
poser qu ils existent) la deformation ne s est pas produite 
ou n a ete qu insignifiante. Ce procede va d ailleurs a 1 en- 
contre de 1 histoire du developpement de notre connais- 
sance, car, en realite, c est seulement apres une appli 
cation rigoureuse de la technique d interpretation a des 
reves deformes et apres une analyse complete de ceux-ci 
que notre attention s est trouvee attiree sur Fexistence de 
reves non deformes. 

Les reves que nous cherchons s observent chez les 
enfants. Us sont brefs, clairs, coherents, facilement intel- 
ligibles, non equivoques, et pourtant ce sont incontesta- 
blement des reves. La deformation des reves s observe 
egalement chez les enfants, meme de tres bonne heure, 
et Ton connait des reves appartenant a des enfants de 5 
a 8 ans et presentant deja tous les caracteres des reves 
plus tardifs. Si Ton limite toutefois les observations a 
1 age compris entre les debuts discernables de 1 activite 
psychique etla quatrieme ou cinquieme annee, on trouve 
une serie de reves presentant un caractere qu on peut 
appeler enfantin et dont on peut a 1 occasion retrouver des 
echantillons chez des enfants plus ages. Dans certaines 
circonstances, on peut observer, meme chez des per- 
sonnes adultes, des reves ayant tout a faitle type infantile. 

Par 1 analyse de ces reves enfantins nous pouvons tres 
facilement et avec beaucoup de certitude obtenir, sur la 
nature du reve, des renseignements qui, il est permis 






JRltVES ENFANTINS lit 

cle I esperer, se montreront decisifs et universellement 
valables. 

i Pour comprendre ces reves, on n a besoin ni d ana- 
lyse, ni d application d une technique quelconque. On 
ne doit pasinterroger 1 enfant qui raconte sonreve. Mais 
il faut faire complete]? celui-ci par un recit se rapportant 
a la vie de 1 enfant. II y a toujours un evenement qui, 
ayant eu lieu pendant la journee qui precede le r6ve, nous 
explique celui-ci. Le reve est la reaction du sornmeil a 
cet evenement de 1 etat de veille. 

Citons quelques exemples qui serviront d appui a nos 
conclusions ulterieures. 

a) Ungarconde 22 mois est charge d offrir aquelqu un, 
a titre de congratulation, un panier de cerises. II le fait 
manifestement tres a contre-coeur, malgre la promesse 
de recevoir lui-meme quelques cerises en recompense. 
Le lendemain matin il raconte avoir reveque Ife(r)mann 
(a) mange toutcs les cerises . 

6) Une fillette agee de 3 ans et trois mois fait son pre 
mier voyage en mer. Au moment du debarquement, elle 
ne veut pas quitter le bateau et se met a pleurer amere- 
ment. La duree du voyage lui semble avoir ete trop 
courte. Le lendemain matin elle raconte: Celts nuit 
fat voyage en mer. Nous devons completer ce recit, en 
disant que ce voyage avait dure plus longtemps que 1 en 
fant ne le disait. 

c) Un garcon age de 5 ans et demi est emmene dans 
une excursion a Escherntal, ^YesHallstatt. II avait entendu 
dire que Halhtattsz trouvait an pied du Dachstein, mon- 
tagne a laquelleils interessait beaucoup. Desa residence 
a Aussee on voyait tres bien le Dachstein et Ton pouvait 
y distinguer, a 1 aide du telescope, Simonyhutte. L en- 
fant s etait applique a plusieurs reprises a Fapercevoir a tra- 
vers la longue-vue, mais on ne sait avec quel resultat. 
L excursion avait commence dans des dispositions gaies, 
la curiosite etant tr6s excitee. Toutes les fois qu on aper- 
cevait une montagne, 1 enfant demandait : Est-ce cela le 
Dachstein? II devenait de plus en plus taciturne a mesure 
qu il recevait des reponses negatives ; il a fini par ne plus 
prononcer un mot et refusa de prendre part a une petite 
ascension qu on voulait faire pour aller voir le torrent. 
On Tavaitcru fatigue, maisle lendemain matin il raconta 



REVFJ 

tout Joycux : a J ai reve cette nuit que nous avons ete a 
Simony hiitte. C est done dans 1 attente de cette visile 
qu il avait pris part a 1 excursion. En ce qui concerne les 
details, il ne donna que celui dont il avait entendti par- 
ler precedemment, a savoir que pour arriver a la cabane 
on monte des marches pendant six heures. 

Ces trois reves suffisent a tous les renseignements que 
nous pouvons desirer. 

2 On levoit, ces reves d enfants ne sont pas depour- 
vus de sens : ce sont des actes psychiques intelliyibles, 
complets. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit concer- 
nant le jugement que les medecins portent sur les reves, 
et notamment de la comparaison avec les doigts que 
1 habile musicien fait courir sur les touches du clavier. 
L opposition flagrante qui existe entre les reves d enfants 
et cette conception rie vous echappera certainement pas. 
Mais aiissi serait-il etonnant que 1 enfant fut capable 
d accomplir pendant le sommeil des actes psychiques 
complets, alors que, dans les memes conditions, 1 adulte 
se contenterait de reactions convulsiformes. Nous avons 
d ailleurs toutes les raisons d attribuer a 1 enfant un som 
meil meilleur et plus profond. 

3 Ges reves d enfants n ayant subi aucune deforma 
tion n exigent aucun travail d interpretation. Le reve 
manifesto et le reve latent se confondent et coincident ici. 
La deformation ne constitue done pas un caractere nature i 
du reve. J espere que cela vous otera un poids de la poi- 
trine. Je dois vous avertir toulefois, qu en y reflechissant 
de plus pres, nous serons obliges d accorder meme a ces 
reves une toute petite deformation, une certaine difference 
entre le contenu manifeste et les pensees latentes. 

d Le reve enfaiitin est une reaction a un evenement 
de la journee quilaisse apres lui un regret, une tristesse, 
un desir insatisfait. Le reve apporte la realisation directe, 
non voilee, de ce desir. Rappelez-vous maintenant ce que 
nous avons dit concernant le role des excitations corpo- 
relles exterienres et interieures, considerees comme per- 
turbatrices du sommeil et productrices de reves. Nous 
avons appris la-dessus des fails tout a fait certains, mais 
seul un petit nombre de faits se pretait a cette explica 
tion. Dans ces reves d enfants rien n indique Faction d ex- 
citations somatiques; sur ce point, aucune erreur n est 



REVES ENFANTINS 

possible, les reves etant tout a fait intelligibles et faciles 
a embrasser d un seul coup d ceil. Mais ce n est pas la 
une raison d abandonner 1 explication etiologique des 
reves par 1 excitation. Nous pouvons seulement demander 
comment il se fait que nous ayons oublie desle debut que 
le sommeil pent etre trouble par des excitations non seu 
lement corporelles, mais aussi psychiques? Nous savons 
cependant que c est p,ar les excitations psychiques que 
le sommeil de 1 adulte est le plus souvent trouble, car 
elles I empechent de rcaliser la condition psychique du 
sommeil, c est-a-dire 1 abstraction de toutinteret pour le 
monde exterieur. L adulte ne s endort pas, parce qu il 
hesite a interrompre sa vie active, son travail sur les 
choses qui I interessent. Chez 1 enfant, cette excitation 
psychique, perturbatiice du sommeil, est fournie par le 
desir insatisi ait auquel il reagit par le reve 

5 Partant de la, nous aboutissons, par le chemin le 
plus court, a des conclusions sur la fonction du reve. 
En tant que reaction a 1 excitation psychique, le reve doit 
avoir pour fonction d eearter cette excitation, afin quele 
sommeil puissese poursuivre.Par quel moyendynamique 
le reve s acquitte-t-il de cette fonction? C est ce que nous 
ignorons encore ; mais nous pouvons dire d ores et deja 
que, loin d etre ^ ainsi qu on le lui reproche, un trouble- 
sommeil, le reve est un yardien du sommeil qiCil defend 
contre ce qui est susceptible de le troubler. Lorsque nous 
croyons que sans le reve nous aurions mieux clormi, 
nous sommes dans 1 erreur; en realite, sans 1 aide du 
reve, nous n aurions pas dormi du tout. C est a lui que 
nous devons le peu de sommeil dont nous avons joui. 11 
n ; a pas pu eviter de nous occasionner certains troubles, 
de meme que le gardien de nuit est oblige de faire lui- 
meme un certain bruit, lorsqu il poursuit ceux qui par 
leur tapage nocturne nous auraient troubles dans une 
mesure intiniment plus grande. 

6 Le desir est 1 excitateur du reve ; la realisation de 
ce desir forme le contenu du reve : tel est un des carac- 
tores fondamentaux du reve. Un autre caractere, non 
moins constant, consiste en ce que le reve, non content 
d exprimer une pensee, represente ce desir comme rt3a- 
lise, sous la forme d un evenement psychique hallucina- 
toire. Je voudrais voyager en mer : tel est le desir excita- 



i 44 LE UEVE 

teur du reve. Je voyage sur mer: tel est le contenu du 
reve. II persiste done, jusque dans les si simples reves 
d enfants, une difference entre le reve latent et le reve 
manifeste, une deformation de la pensee latente du reve: 
c est la transformation de la pensee en evenement vecu. 
Dans Interpretation du reve il faut avant tout faire abs 
traction de cette petite transformation. S il etaitvrai qu il 
s agit la d un des caracteres les plus generaux du reve, 
le fragment de reve cite plus haul : je vois mon frere 
enferme dans un coffre, devrait etre traduit non par : mon 
frere se restreint, mais par : je voudrais que mon frere se 
restreigne, mon frere doit se restremdre 1 . 13 e 3 deux carac 
teres generaux du reve que nous venons defaireressortir, 
le second a le plus de chances d etre accepte sans oppo 
sition. G est seulement a la suite de recherches appro- 
fondies et portant sur des materiaux abondants que nous 
pourrons montrer que Fexcitateur du reve doit toujours 
etre un desir, et non une preoccupation, un projet on 
un reproche ; mais ceci laissera intact Fautre caractere 
du reve qui consiste en ce que celui-ci, au lieu de repro- 
duire 1 excitation purement et simplement, la supprime, 
1 ecarte, 1 epuise, par une sorte d assimilation vitale. 

7 Nous rattachant a ces deux caracteres du reve, nous 
pouvons reprendre la comparaison entre celui-ci et 1 acte 
manque. Dans ce dernier, nous distinguons une tendance 
perturbatrice et une tendance troublee, et dans 1 acte 
manque lui-merne nous voyons un compromis entre ces 
deux tendances. Le meme schema s applique au reve. 
Dans le reve, la tendance troublee ne pent etre autre que 
la tendance a dormir. Quant a la tendance perturbatrice, 
nous la remplaconsparTexcitation psychique, done par 
le desir qui exige sa satisfaction : effectivement, nous ne 
connaissons pas jusqu a present d autre excitation psy 
chique susceptible de troublerle sommeil. Le reve resul- 
terait done, lui aussi, d un compromis. Tout en dormant, 
on eprouve la satisfaction d un desir; tout en satisfaisant 
un desir, on continue a dormir. II y a satisfaction partielle 
et suppression partielle de Fun et de 1 autre. 

8 Rappelez-vous 1 espoir que nous avions concu pre- 
cedemment de pouvoir utiliser, comme voie d acces a 

I. Au sujet de ce reve, vair plus haut, p. 128. 



R^VES ENFANTINS 1 45 

Fintelligence du probleme du reve, le fait que certains 
produits, tres transparents, de Fimagination ont recu le 
nom de reves eveilles. En effet, ces reves eveilles ne 
sont autre chose que des accomplissements de desirs 
ambitieux et erotiques, qui nous sont bien connus ; mais 
quoique vivement representees, ces realisations de desirs, 
sont seulement pensees et ne prennent jamais la forme 
d evenements hallucinatoires de la vie psychique. G est 
ainsi que des deux principaux caracteres du reve, c est le 
moins certain qui est maintenu ici, tandis que Fautre 
disparait, parcequ il depend de Fetat de sornrneil et n est 
pas realisable dans la vie eveillee. Le langage courant 
lui-meme semble soupconnerle fait que le principal carae- 
tere des reves consiste dans la realisation de desirs. 
Bisons en passant que si les evenements vecus dans le 
reve ne sont que des representations transformees et 
rendues possibles par les conditions de Fetat de sommeil, 
done des reves eveilles nocturnes , nous comprenons 
que la formation d un reve ait pour effet de supprimer 
1 excitation nocturne et de satisfaire le desir, car Factivite 
des reves eveilles implique elle aussi la satisfaction de 
desirs etne s exerce qu en vue de cette satisfaction. 

D autres manieres de parler expriment encore le merne 
sens. Tout le monde connait les proverbes : Le pore reve 
de glands, 1 oie reve de mais ; ou la question : De quoi 
reve la poule ? et la reponse : De grains de millet. 
C est ainsi que descendant encore plus bas que nous ne 
1 avons fait, c est-a-dire de Fenfant a Fanimal, le pro- 
verbe voit lui aussi dans le contenu du reve la satisfac 
tion d un besoin. Nombreuses sont les expressions impli- 
quant le meme sens: beau comme dans un reve , je 
n aurais jamais reve d une chose pareille , c est une 
chose dont Fidee ne m etait pas venue, merne dans mes 
reves les plus hardis . II y a la, de la part du langage 
courant, un parti-pris evident. II y a aussi des reves qui 
s accornpagnent d angoisse, des reves ayant un contenu 
penible ou indifferent, mais ces reves-la n ont pas recu 
Fhospitalite du langage courant. Ce langage parle bien 
de reves mechants , mais le reve tout court n est pour 
lui que le reve qui procure la douce satisfaction d un 
desir. II n est pas de proverbe ou il soit question du pore 
ou de Foie revant qu ils sont saignes. 



1 46 LE 

II eut etc sans doute incomprehensible que les auteurs 
qui se sont occupes du reve ne se fussent pas apercus que 
sa principale foriction consiste dans la realisation de 
desirs. Us ont, au contraire, souvent note ce caractere, 
mais personne n a jamais eu 1 idee delui reconnaitre une 
portee generale et d enfaire le point de depart de 1 expli- 
cation du reve. Nous soupconnons bien(et nousy revien- 
drons plus loin) ce qui a pu les en empecher. 

Songez done a tous les precieux renseignements que 
nous avons pu obtenir, et cela presque sans peine, de 
1 examen des reves d enfants. Nous savons notamment 
que le reve a pour fonction d etre le gardien du sommeil, 
qu il resulte de la rencontre de deux tendances opposees, 
dont 1 une, le besoin de sommeil, reste constante, tandis 
que Fautre cherche a satisfaire une excitation psychique; 
nous possedoris, en outre, la preuve que le reve est un 
acte psychique, significatif, et nous connaissonsses deux 
principaux caracteres : satisfaction de desirs et vie psy 
chique hallucinatoire. En acquerant toutes ces notions, 
nous etions plus d une fois tentes d oublier que nous nous 
occupions de psychanalyse. En dehors de son rattache- 
ment aux actes manques, notre travail n avait rien de 
specifique. N importe quel psychologue, memetotalement 
ignorant des premisses de la psychanalyse, aurait pu 
donner cette explication des reves d enfants. Pourquoi 
aucun psychologue ne l a-t-il fait ? 

S il n y avait que des reves enfantins, le probleme 
serait resolu, notre tache terminee, sans que nous ayons 
besoin d interroger le reveur, de faire intervenir 1 in- 
conscient, d avoir recours a la libre association. Nous 
avons deja constate a plusieurs reprises que des carac 
teres, auxquels on avait commence par attribuer une 
portee generale, n appartenaient en realite qu a une cer- 
taine categoric et a un certain nombre de reves. II s agit 
done de savoirsiles caracteres generaux que nousoffrent 
les reves d enfants sont plus stables, s ils appartiennent 
egalement aux reves moins transparents et dont le con- 
tenu manifeste ne presente aucun rapport avec la survi- 
vance d un desir diurne. D apres notre maniere de voir, 
ces autres reves ont subi une deformation considerable, 
ce qui ne nous permet pas de nous prononcer sur leur 
compte seance tenante. Nous entrevoyons aussi que, pour 



RVES EXFANTINS 

expliquer cette deformation, nous aurons besoin de la 
technique psychanalytique dont nous avons pu nous 
passer lors de 1 acquisition de nos connaissances rela 
tives aux reves d eniants. 

II existe toutefois un groupe de reves non deformes 
qui, tels les reves d enfants, apparaissent comme des 
realisations de desirs. Ce sont les reves qui, pendant 
tout le cours de la vie, sont provoques par les imperieux 
besoins organiques : faim, soif, besoins sexuels. Us con 
stituent done des realisations de desirs s effectuant par 
reaction a des excitations internes. G est ainsi qu une 
lillette de 19 mois fait un reve compose d un menu 
auquel elle avait ajoute son nom (Anna F... fraises, 
framboises, omelette) bouillie) : ce reve est une reaction a la 
diete a laquelle elle avait ete soumise pendant une jour- 
nee a cause d une indigestion qu on avait attribute a 
1 absorption de fraises et de framboises. La grand mere 
de cette fillette, dont 1 age ajoute a 1 age de celle-ci don- 
nait un total de 70 ans, fut obligee, en raison de troubles 
que lui avait occasionnes son rein flottant, de s absteriir 
de nourriture pendant une journee entiere : la nuit sui- 
vante elle reve qu elle est invitee a diner chez des amis 
qui lui offrent les meilleurs morceaux. Les observations 
se rapportant a des prisonnicrs prives de nourriture ou a 
des persormes qui, au cours de voyages et d expeditions, 
se trouventsoumises a de dures privations, montrent que 
dans ces conditions tons les reves ont pour objetla satis 
faction des desirs qui ne peuvent etre satisfaits dans la 
realite. Dans son livre Antarctic (Vol. I, p. 336, igo4), 
Otto Nordenskjold parle ainsi de Tequipage qui avait 
hiverne avec lui : Nos reves, qui n avaient jamais ete 
plus vifs et nombreux qu alors, etaient tres significatifs, 
en ce qu ils indiquaient nettement la direction de nos 
iclees. Meme ceux de nos camarades qui, clans la vie nor- 
male, ne revaient qu exceptionnellement, avaient a nous 
raconter de longues histoires chaque matin, lorsque nous 
nous reunissions pour echanger nos dernieres experiences 
puisees dans le monde de rimagination. Tous ces reves 
se rapportaient au monde exterieur dons nous etions si 
eloignes, mais souvent aussi a notre situation actuelle... 
Manger et boire : tels etaient d ailleurs les centres autour 
desquels nos reves gravitaient le plus souvent. L un de 



1 48 LE 

nous, qui avail la specialite de rever de grands banquets, 
elail enchante lorsqu il pouvait nous annoncer le matin 
qu il avail prisun repas compose de trois plals ; tin aulre 
revail de tabac, de montagnes de labac ; un aulre encore 
voyail dans ses r6ves le baleau avancer a pleines voiles 
sur les eaux libres. Un aulre reve encore merile d elre 
menlionne : le facleur apporte le courrier el explique 
pourquoi il s esl fail allendre aussi longtemps ; il se serait 
trompe dans sa distribution et n a reussi qu avec beau- 
coup de peine a relrouver les lellres. On s occupail natu- 
rellemenl dans le sommeil de choses encore plus impos 
sibles, mais dans lous les reves que j ai fails moi-meme 
qu que j ai enlendu raconler par d aulres, la pauvrele 
d imaginalion elail loulafail elonnanle. Si lous ces rves 
avaienl pu elre noles, on aurail la des documenls d un 
grand interet psychologique. Mais on comprendra sans 
peine combien le sommeil elail le bienvenu pour nous 
lous, puisqu il pouvail nous offrir ce que nous desirions 
le plus ardemmenl. Je cite encore d apres Du Prel : 
Mungo Park, tombe, au cours d un voyage a Iravers 
1 Afrique, dans un elal proche de 1 inanilion, revail loul 
le lemps des vallees el des plaines verdoyanles de son 
pays nalal. C esl ainsi encore que Trenck, lourmente par 
lafaim, sevoyait assis dans une brasserie de Magdebourg 
devant une table ^hargee de repas copieux. Et George 
Back, qui avail pris parl a la premiere expedilion de 
Franklin, revail loujours el regulieremenl de repas 
copieux, alors qu a la suile de lerribles privalions il 
mourul lilleralement de faim. 

Celui qui, ayanl mange le soir des mels epices, eprouve 
pendanl la nuil une sensalion de soif, reve facilemenl 
qu il boil. II esl nalurellemenl impossible de supprimer 
par le reve une sensalion de faim ou de soif plus ou moins 
intense ; on se reveille de ces reves assoiffe el on esl 
oblige de boire de 1 eau reelle. Au poinl devue pratique, 
le service que rendenl les reves dans ces cas esl insigni- 
fianl, mais il n esl pas moins evidenl qu ils onl pour bul 
de mainlenir le sommeil a 1 enconlre de Fexcilalion qui 
pousse au reveil el a 1 aclion. Lorsqu il s agil de besoins 
d une inlensile moindre, les reves de satisfaction exercenl 
souvenl une aclion efFicace. 

De meme, sous 1 infiucnce des excilations sexuelles, le 



R&VES ENFANTINS 

reve procure des satisfactions qui presentent cependant 
des particularites dignes d etre notees. Le besoin sexuel 
dependant moins etroitement de son objet que lafaim et 
la soif des leurs, il pent recevoir, grace a 1 emission 
involontaire de liquide spermatique, une satisfaction 
reelle ; et par suite de certaines difficultes, dont il sera 
question plus tard, inherentes aux relations avec 1 objet, 
il arrive souvent que le reve accompagnant la satisfac 
tion reelle presente un contenu vague ou deforme. Cette 
particularity des emissions involontaires de sperme fait 
que celles-ci, selon la remarque d O. Rank, se pretent 
tres bien a 1 etude des deformations des reves. Tous les 
reves d adultes ayant pour objet des besoins renferment 
d ailleurs, outre la satisfaction, quelque chose de plus, 
quelque chose qui provient des sources d excitations 
psyehiques et a besoin, pour etre compris, d etre inter- 
prete. 

Nous n affirmons d ailieurs pas que les reves d adultes 
qui, formes sur le modele des reves enfantins, impliquent 
la satisfaction de desirs, ne se presentent qu a titre de 
reactions aux besoins imperieux que nous avons enumeres 
plus haut. Nous connaissons egalement des reves 
d adultes, brefs et clairs, qui, nes sous I influence de cer 
taines situations dominantes, proviennent de sources 
d excitations incontestablement psychiques. Tels sont, 
par exemple, les reves d impatience : apres avoir fait les 
preparatifs en vue d un voyage, ou pris toutes les disposi 
tions pour assister a un spectacle qui nousinteresse tout 
particulierement, ou a une conference, ou pour faire une 
visite, on reve la nuit que le but qu on se proposait est 
atteint, qu on assiste au theatre ouqu on est en conversa 
tion avec la personne qu on se disposait a voir. Tels sont 
encore les reves qu on appelle avec raison reves de 
paresse : des personnes, qui aiment prolongerleur som- 
meil, revent qu elles sont deja levees, qu elles font leur 
toilette ou qu elles sont deja a leurs occupations, alors 
qu en realite elles continuent de dormir, temoignant par 
la qu elles aiment mieux etre levees en reve que reelle- 
ment. Le desir de dormir qui, ainsi que nous 1 avons vu, 
prend normalement part a la formation de reves, se 
manifeste tres nettement dans les reves de ce genre dont 
il constitue meme le facteur essentiel. Le besoin de dor- 



100 LE HKVE 

mir se place a bon droit a cote des autres grands besoms 
organiques. 

Je vous montre ici sur une reproduction d un tableau 
de Schwind, qui se trouve dans la galerie Schack, a 
Munich, avec quelle puissance d intuition le peintre a 
ramene 1 origine d un reve a une situation dominante. 
C est le Reve du Prisonnier qui ne pent naturelle- 
ment pas avoir d autre contenu que 1 evasion. Ce qui est 
tres bien saisi, c est que 1 evasion doit s efTectuer par la 
fenetre, car c est par la fenetre qu a penetre Fexcitation 
iumineuse qui met fin an sornmeil du prisonnier. Les 
gnomes montes les uns sur les autres representent les 
poses successives que le prisonnier aurait a prendre pour 
se hausser jusqu a la fenetre, et a moins que je me 
trompe, et que j attribue an peintre des intentions qu il 
n avait pas, il me sembleque le gnome qui forme le som- 
met de la pyramide et qui scie les barreaux de la grille, 
faisant ainsi ce que le prisonnier lui-meme serait heureux 
de pouvoir faire, presente une ressemblance frappante 
avec ce dernier. 

Dans tous les autres reves, sauf les reves d enfants et 
ceux du type infantile, la deformation, avons-nous dit, 
constitue un obstacle sur notre chemin. Nous ne pou- 
vons pas dire de prime abord s ils representent, eux 
aussi, des realisations de desirs, comme nous sommes 
portes a le croire ; leurconterm manifesto ne nous revele 
rien sur 1 excitation psychique a laquelle ils doivent leur 
origine et il nous est impossible de prouver qu ils visent 
egalement a ecarter on a annuler cette excitation. Ces 
reves doivent etre interpretes, c est-a-dire trad u its, leur 
deformation doit etre redressee et leur contenu manifeste 
remplace par leur contenu latent : alors seulement nous 
pourrons juger si les donnees valables pour les reves 
infantiles le sont egalement pour tous le* reves sans 
exception 



CIIAPITRE IX 

LA CENSURE DU REVE 



L etude des reves d enfants nous a revele le mode d ori- 
gine, 1 essence et la fonction du reve. Le reve est un moyen 
de suppression d excitations (psijchiques) venant troubler le 
sommeil, cetle suppression s effectuant a I 1 aide de la satis 
faction hallucinatoire. En ce qui concerne les reves 
d adultes, nous n avons pu en expliquer qu un seul 
groupe, celui notamment que nous avons qualifies de 
reves du type infantile. Quant aux autres, nous ne savons 
encore rien les concernant ; je dirais meme que nous ne 
les eomprenons pas. Nous avons obtenu un resultat pro- 
visoire dont il ne faut pas soas-estimer la valeur : toutes 
les fois qu un reve nous est parfaitement intelligible, il se 
revele comme etant une satisfaction hallucinatoire d un 
desir. II s agit la d une coincidence qui ne pent etre ni 
accidentelle ni indifferente. 

Quand nous nous trouvons en presence d un reve d un 
autre genre, nous admettons, a la suite de diverses 
reflexions et par analogic avec la conception des actes 
manques, qu il constitue une substitution deformee d un 
contenu qui nous est inconnu et auquel il doit etre 
ramene. Analyser, comprendre cette deformation du reve, 
teile est done notre tache immediate. 

La deformation du reve est ce qui nous fait appa- 
raitre celui-ci comme etrange et incomprehensible. Nous 
voulons savoir beaucoup de choses a son sujet : d abord 
son origine, son dynamisme ; ensuite ce qu elle fait 
et, enfin, comment elle le fait. Nous pouvons dire aussi 
que la deformation du reve est le produit du travail 
qui s accomplit dans le reve. Nous allons decrire ce 
travail du reve et le ramener aux forces dont il subit 
1 action. 

Or, ecoutez le reve suivant. 11 a ete consigne par une 



I 52 LE RKVE 

dame de notre cercle * et appartient, d apres ce qu elle 
nous apprend, a une dame agee, tres estimee, tr6s cul- 
tivee. II n a pas ete fait d analyse de ce reve. Notre infor- 
matrice pretend que pour les persoimes s occupant de 
psychanalyse il n a besoin d aucune interpretation. La 
reveuse elle-meme ne 1 a pas interprete, mais elle Fa juge 
et condamne comme si elle avail su Finterpreter. Voici 
notamment comment elle s est prononcee a son sujet : 
et c est une femme de 5o ans qui fait un reve aussi hor 
rible et stupide, une femme qui nuit et jour n a pas d au- 
tre souci que celui de son enfant 1 

Et, maintenant, voici le reve concernant les services 
d amour. Elle se rend a 1 hopital militaire Ni et dit au 
planton qu elle a a parler au medecin en chef (elle doniie 
un nom qui lui est inconnu) auquel elle veut offrir ses 
services a I hojritaL Ce disant, elle accentue le mot ser 
vices de telle sorte que le sous-officier s apercoit aussitot 
qu il s agit de services d amour. Voyant qu il a affaire a 
une dame agee, il la laisse passer apres quelque hesita 
tion. Mais au lieu de parvenir jusqu au medecin en chef, 
elle echoue dans une grande et sombre piece ou de 
nombreux officiers et medecins militaires se tiennent 
assis ou debout autour d une longue table. Elle s adresse 
avec son offre a un medecin-major qui la comprend des 
les premiers mots. Voici le texte de son discours tel 
qu elle 1 a prononce dans son reve : Moi et beaucoup 
d autres femmes et jeunes filles de Vienne, nous sommes 
pretes, aux soldats, homines et officiers sa-ns distinc 
tion Aces mots, elle entend (toujours en reve) un 

murmure. 

Mais 1 expression, tantot genee, tantot malicieuse, qui 
se peint sur les visages des officiers, lui prouve que tons 
IRS assistants cornprennent bien ce qu elle veut dire. La 
dime continue : Je sais que notre decision peut paraitre 
bizarre, mais nous la prehons on ne peut plus au serieux. 
On ne demande pas au soldat en campagne s il veut 
mourir ou non. Ici une minute de silence penible. Le 
medecin-major la prend par la taille et lui dit : Chere 
madame, supposez que nous en venions reellement la... 
(Murmures.) Elle se degage de son bras, tout en pensant 

I. M me la doctoresse V. Hug-Hellmuth. 



LA CENSURE DU REVE 

que celui-ci en vaut bien un autre. et repond : Mon 
Dieu, je suis une vieille femme et il se peut que je ne 
me trouve jamais dans ce cas. Une condition doit toute- 
fois etre remplie : il faudra tenir compte de 1 age, il ne 
faudra pas qu une femme agee a un jeune garcon... 
(murmures); ce serait horrible. Le medecin-major : 
Je vous comprends parfaitement. Quelques officiers, 
parmi lesquels s en trouve un qui lui avait fait la cour 
dans sa jeunesse, eclatent de rire, et la dame desire 6tre 
conduite aupres du medecin en chef qu elle connait, afin 
de mettre les choses au clair. Mais elle constate, a son 
grand etonnement, qu elle ignore le nom de ce medecin. 
Neanmoins le medecin-major lui iridique poliment et 
respectueusement un escalier en fer, etroit et en spirale, 
qui conduit aux etages superieurs et lui recommande de 
monter jusqu au second. En montant, on entend un 
officier dire : G est une decision colossale, que la 
femme soit eune ou vieille. Tous mes respects! Avec 
la conscience d accomplir un devoir, elle monte un 
escalier interminable. 

Le meme reve se reproduit encore deux fois en 
Fespace de quelques semaines, avec des changements 
(selon Tappreciation de la dame) tout a fait insignifiants 
et parfaitement absurdes. 

Ce reve se deroule comme une fantaisie diurne; il ne 
presente que peu de discontinuity, et tels details de son 
contenu auraient pu etre eclaircis si 1 on avait pris soin 
de se renseigner, ce qui, vous le savez, n a pas ete fait. 
Mais ce qui est pour nous le plus important et le plus 
interessant, c est qu il presente certaines lacunes, non 
dans les souvenirs, mais dansle contenu. A trois reprises 
le contenu se trouve comme epuise, le discours de la 
dame etant chaque fois interrompu par un murmure. 
Aucune analyse de ce reve n ayant ete faite, nous n avons 
pas, a proprement parler, le droit de nous prononcer 
sur son sens. II y a toutefois des allusions, comme celle 
impliquee dans les mots services d amour, qui autori- 
sent certaines conclusions, et surtout les fragments de 
discours qui precedent immediatement le murmure ont 
besoin d etre completes, ce qui ne peut etre fait que dans 
un seul sens determine. En faisant les restitutions neces- 
saires, nous constatons que, pour rernplir un devoir 



l54 LE RKVE 

patriotique, la reveuse est prete a mettre sa personne a 
la disposition des soldats et des officiers pour la 
satisfaction de leurs besoins amoureux. Idee des plus 
scahreuses, modele d une invention audacieusement 
libidineuse; seulement cette idee, cette lantaisie ne 
s exprime pas dans le reve. La precisement ou le con- 
texte semble impliquer cette confession, celle-ci est 
remplacee dans le reve manifesto par un murmure indis 
tinct, se trouve eflacee ou supprimee. 

Vous soupconnez sans doute que c est precisement 
Findecence de ces passages qui est la cause de leur 
suppression. Mais ou trouvez-vous tine analogic avec 
cette maniere de proceder? De nos jours, vous n avez 
pas a la chercher bien loin 1 . Ouvrez n importe quel 
journal politique, et vous trouverez de-ci, de-la le texte 
interrompu et faisant apparaitre le blanc du papier. 
Yous savez que cela a ete fait en execution d un ordre de 
la censure. Sur ces espaces blancs devaient figurer des 
passages qui, n ayant pas agree auxautorites superieures 
de la censure, ont du etre supprimes Vous vous dites 
que c est dommage, que les passages supprimes pou- 
vaient bien etre les plus interessants, les meilleurs 
passages . 

D autres fois la censure ne s exerce pas sur des pas 
sages tout acheves. L auteur, ayant prevu que certains 
passages se heurteront a un veto de la censure, les a an 
prealable attenues, legeremeut modifies, ou s est contente 
d effleurer ou de designer par des allusions ce qu il avait 
pour ainsi dire au bout de sa plume. Le journal parait 
alors avec des blancs, mais certaines periphrases et 
obscurites vous reveleront facilement les efforts que 1 au- 
teur a faits pour echapper a la censure officielle, en 
s imposant sa propre censure prealable. 

Maintenons cette analogic. Nous disons que les pas 
sages du discours de notre dame qui se trouvent omis ou 
sont couverts par un murmure ont ete, eux aussi, victimes 
d une censure. Nous parlons directement d une censure 
du reve a laquelle on doit attribuer un certain role dans 
la deformation des reves. Toutes les fois que le reve 



I. Nous rappelons aux lecteurs fraurals que ces lecons ont 6l6 faites pendant 
la guerre. 



LA CENSURE DU REVE IOD 

manifesto presente des lacunes, il faut incriminer 1 inter- 
vention de la censure du re"ve. Nous pouvons meme aller 
plus loin et dire que, toutes les ibis que nous nous trou- 
vons en presence d un element de rve particulierement 
faible, indetermine et douteux, alors que d autres ont 
laisse des souvenirs nets et distincts, on doit admettre 
que celui-la a subi Faction de la censure. Mais la censure 
se manifeste rarement d une facon aussi ouverte, aussi 
naive, pourrait-on dire, que dans le reve dont nous nous 
occupons ici. Elle s exerce le plus souvent selon la 
deuxieme modalite en imposant des attenuations, des 
approximations, des allusions a la pensee veritable. 

La censure des reves s exerce encore selon nne troi- 
sieme modalite dont je ne trouve pas 1 analogie dans le 
domaine de la censure de la presse; mais je puis vous 
illustrer cette modalite sur un exemple, celui du seul 
reve que nous avons analyse. Yous vous souvenez sans 

1 / t/ 

doute du reve oil flguraient trois mauvaises places de 
theatre pour i n ,5o . Dans les idees latentes de ce reve 
I element a Favance, trop tot occupait le premier plan : 
ce fut une absurdite de se marier si tdt, il fut egalement 
absurde de se procurer des billets de theatre si long- 
temps a I avance, ce fut ridicule de la part de la belle- 
soeur de mettre une telle hate a depenser 1 argent pour 
s acheter un bijou. De cet element central des idees du 
r^ve rien n avait passe dansle reve manifeste, dans \equel 
tout gravitait autour du fait de se rendre au theatre et 
de se procurer des billets. Par ce deplacement du centre 
de. gravite, par ce regroupement des elements du con- 
tenu, le reve manifeste devient si dissemblable au reve 
latent qu il est impossible de soupconner celui-ci a tra- 
vers celui-la. Ce deplacement du centre de gravite est un 
des principaux moyens par lesquels s effectue la defer- 
mation des reves; c est lui qui imprime au reve ce 
caractere bizarre qui le fait apparaitre aux yeux du reveur 
lui-meme comme n etant pas sa propre production. 

Omission, modification, regroupement des materiaux: 
tels sont done les effets de la censure et les moyens de 
deformation des reves. La censure meme est la principale 
cause ou Tune des principalea causes de la deformation 
des reves dont 1 examen nous occupe maintenant. Quant 
a la modification et au regroupement, nous avons 



LE REVE 

1 habitude de les concevoir egalement comme deS 
moyens de deplacernent . 

Apres ces remarqnes sur les effets de la censure des 
reves, occupons-nous de son dynamisme. Ne prenez pas 
cette expression dans un sens trop anthropomorphique et 
ne vous representez pas le eenseur du reve sous les traits 
d un petit bonhomme severe ou d un esprit loge dans un 
compartiment du cerveau d ou ils exerceraient ses fonc- 
tions; ne donnez pas non plus au mot dynamisme un 
sens trop localisatoire , en pensant a un centre cere 
bral d ou emanerait 1 influence censurante qu une lesion 
ou une ablation de ce centre pourrait supprimer. Ne 
voyez dans ce mot qu un terme commode pour designer 
une relation dynamique. II ne nous empeche nullement 
de demander par quelles tendances et sur quelles ten 
dances s exerce cette influence; et nous ne serons pas 
surpris d apprendre qu il nous est deja arrive anterieu- 
rement de nous trouver en presence de la censure des 
reves, sans peut-etre nous reiidre compte de quoi il 



s agissait. 



C est en effet ce qui s est produit. Souvenez-vous de 
1 etonnante constatation quo nous avions faite lorsque 
nous avons commence a appliquer notre technique de la 
libre association. Nous avons senti alors une resistance 
s opposer a nos efforts de passer de 1 element du reve a 
Felement inconscient dont il est la substitution. Cette 
resistance, avons-nous dit, pent varier d intensite; elle 
peut etre notamment d une intensite tantot prodigieuse, 
tantot tout a fait insignifiante. Dans ce dernier cas, notre 
travail d interpretation n a que peu d etapes a franchir; 
mais lorsque 1 intensite est grande, nous devons suivre, a 
partir de 1 element, une longue chaine d associations qui 
nous en eloigne beaucoup et, chemin faisant, nous devons 
surmonter toutes les diflicultes qui se pr-esentent sous la 
forme d objections critiques centre les idees surgissant 
a propos du reve. Ce qui, dans notre travail d interpre 
tation, se presentait sous 1 aspect d ime resistance, doit 
etre integre dans le travail qui s accomplit dans le reve, 
la resistance en question n etant que 1 efFet de la censure 
qui s exerce sur le reve. Nous voyons ainsi que la censure 
ne borne pas sa fonction a determiner une deformation 
du reve, mais qu elle s exerce d une facon permanente et 



LA CENSURE DU REVE U7 

ininterrompue, afm de maintcnir et conserver la defor 
mation produite. D ailleurs, de meme que la resistance 
a laquelle nous nous heurtions lors de Tinterpretation 
variait d in ten site d un element k 1 autre, la deformation 
produite par la censure differe elle aussi, dans le meme 
reve, d un element a 1 autre. Si Ton compare le reve 
manifeste et le reve latent, on constate que certains 
elements latents ont ete completement elimines, que 
d autres ont subi des modifications plus ou rrioins impor- 
tantes, que d autres encore ont passe dans le contenu 
manifeste du reve sans avoir subi aucime modification, 
peut-etre meme renforces. 

Mais nous voulions savoir par quelles tendances et 
centre quelles tendances s exerce la censure. A cette 
question, qui est d une importance fondamentale pour 
Intelligence du reve, et peut-etre meme de la vie 
humaine en general, on obtient facilement la reponse si 
Ton parcourt la serie des reves qui ont pu etre soumis a 
1 interpretation. Les tendances exercant la censure sont 
celles que le reveur, dans son jugenient de Fetat de 
veille, reconnait conime etant siennes, avec lesquelles il 
se sent d accord. Soyez certains que lorsque vous refusez 
de donner votre acquiescement a une interpretation 
correcte d un de vos reves, tas raisons qui vous dictent 
votre reius sont ies memes que ceiles qui president a la 
censure et a la deformation et rendent I lnterpretation 
necessaire. Pensez seulement au reve de notre dame 
quinquagenaire. Sans avoir interprete son reve, elle le 
trouve horrible, mais elle aurait ete encore plus desolee 
si M me la doctoresse V. Hug lui avait fait tant soit peu 
part des donnees obtenues par ^interpretation qui dans 
ce cas s imposait. Ne doit-on pas voir precisement une 
sorte de condamnation de ces details dans le fait que ies 
parties Ies plus indecentes du reve se trouvent rem- 
placees par un murmure? 

Mais Ies tendances contre lesquelles est dirigee la 
censure des reves doivent etre decrites tout d abord en 
se placant au point de vue de 1 instance meme represented 
par la censure. On peut dire alors que ce sont la des 
tendances reprehensibles, indecentes au point de vue 
ethique, esthetique et social, que ce sont des choses 
auxquelles on n ose pas penser ou auxquelles on ne 

FREUD. lo 



I 58 LE 

pense qu avec horreur. Ces desirs censures et qui 
recoivent dans le reve une expression deformee sont 
avant lout let* manifestations d un egoisnie sans bornes 
et sans scrupules. II n est d ailleurs pas de reve dans 
lequel le mot dn reveur ne joue le principal role, bien 
qu il sache fort bien se dissimuler dans le conteriu 
rnanifeste. Ce sacro egoismo du reve n est certai- 
nement pas sans rapport avec notre disposition au 
sommeil qui consiste precisement dans le detachement 
de tout interet pour le monde exterieur. 

Le mot debarrasse de toute entrave morale cede a 
toutes les exigences de Finstinct sexuel, a celles que 
notre education esthetique a depuis longtemps con- 
damnees et a celles qui sont en opposition avec toutes 
les regies de restriction morale. La recherche du plaisir, 
ce que nous appelons la libido, choisit ses objets sans 
rencontrer aucune resistance, et elle choisit de prefe 
rence les objets defendus ; elle choisit non seulement la 
femme d autrui, mais aussi les objets auxquels 1 accord 
unanime de Fhumanite a confere un caractere sacre : 
Fhomme porte son choix sur sa mere et sa sceur, la 
femme sur son pere et son frere (le reve de notre dame 
quinquagenaire est egalement incestueux, sa libido etait 
incontestablement dirigee sur son fils). Des convoitises 
que nous croyons etrangeres a la nature humaine se 
montrent sumsamment fortes pour provoquer des reves. 
La haine se donne librement carriere. Les desirs de 
vengeance, les souhaits de mort a Fegard de personnes 
qu on aime le plus dans la vie, parents, freres, soeurs, 
epoux, enfants, sont loin d etre des manifestations 
exceptionnelles dans les reves. Ces desirs censures sem- 
blent remonter d un veritable enfer ; 1 interpretation faite 
a 1 etat de veille montre que les sujets ne s arretent 
devant aucune censure pour les reprimer. 

Mais ce mechant contenu ne doit pas etre impute au 
reve lui-meme. N oubliez pas que ce contenu remplit une 
fonction inoffensive, utile meme, qui consiste a defendre 
le sommeil centre toutes les causes de trouble. Cette me- 
chancete n est pas inherente a la nature meme du r6ve, 
car vous n ignorez pas qu il y a des reves dans lesquels 
on peut reconnaitre la satisfaction de desirs le"gitimes et 
et de besoins organiques imperieux. Ces derniers r^ves 



LA CENSURE DU REVE 

ne subissent d aillenrs aucune deformation; il n en ont 
pas besoin, tant a meme de remplir leur fonction sans 
porter la moindre atteinte aux tendances morales et 
esthetiques du moi. Sachez egalement qnela deformation 
du reve s accomplit en fonction de deux facteurs. Elle 
est d autant plus prononcee que le desir ayant a subir la 
censure est plus reprehensible et que les exigences de la 
censure a un moment donne sont plus severes. G est 
pourquoi une jeune fille bien elevee et d une pudeur 
farouche deformera, en leur imposant une censure 
impitoyable, des tentations eprouvees dans le reve, alors 
que ces tentations nous apparaissent a nous antres me- 
decins comme des desirs innocemment libidineux et 
apparaitront comme tels a la reveuse elle-meme quand 
elle sera de dix ans plus vieille. 

Du reste, nous n avons aucune raison suffisante de 
nous indigner a propos de ce resultat de notre travail 
d interpretatioiv Je crois que nous ne le comprenons pas 
encore bien; mais nous avons avant tout pour taehe de 
le preserver centre certaines attaques. 11 ri est pas 
difficile d y trouver des points faibles. Nos interpre 
tations de reves ont ete faites sous la reserve d un certain 
nombre de suppositions, a savoir que le reve en general 
a un sens, qn on doit attribuer au sommeil normal des 
processus psychiques inconscients analogues a ceux qui 
se manifestent dans le sommeil hypnotique et qne toutes 
les idees qui surgissent a propos des reves sont deter- 
minees. Si, partant de ces hypotheses, nous avions abouti, 
dans nos interpretations des reves, a des resultats plau- 
sibles, nous aurions le droit de conclure que les hypo 
theses en question repondent a la realite des faits. Mais, 
en presence des resultats que nous avons efFectivement 
obtenus, plus d un serait tente de dire : ces resultats 
etantimpossibles, absurdes ou, tout au moins, tres invrai- 
semblables, les hypotheses qui leur servent de base ne 
peuvent e"tre que fausses. Ou le reve n est pas un pheno- 
mene psychique, ou 1 etat normal ne comporte aucun 
processus inconscient, ou enfin votre technique est quel- 
que part en defaut. Ces conclusions nesont-elles pas plus 
simples et satisfaisantes que toutes les horreurs que 
vous avez soi-disant decouvertes en partant de vos 
hypotheses ? 



160 LE REVE 

Elles sont en eflet et plus simples et plus satisfaisantes, 
mais il ne s ensuit pas qu elles soient plus exactes. 

Patientons : la question n est pas encore mure pour la 
discussion. Avant d aborder celle-ci, nous ne pouvons 
que renforcer la critique dirigee contre nos interpre 
tations des reves. Que les resultats de ces interpretations 
soient peu rejouissants et appetissants, voila ce qui 
importe encore reiativement pen. Mais il y a un argument 
plus solide : c est que les reveurs que nous mettons au 
courant des desirs et tendances que nous degageons de 
1 interpretation de leurs reves repoussent ces desirs et 
tendances avec la plus grande energie et en s appuyanl 
sur de bonnes raisons. Comment? clit 1 un, vous voulez 
me demontrer, d apres mon reve, que je regrette les 
sommes que j ai depensees pour doter mes so3urs et 
elever mon frere? Mais c est la chose impossible, car je 
ne travaille que pour ma famille, je n ai pas d autre 
interet dans la vie que raccomplissement de mon devoir 
envers elle, ainsi que je Favais promis, en ma qualite 
d aine, a notre pauvre mere. Ou voici une reveuse qui 
nous dit : a Vous osez pretendre que je souhaite la mort 
de mon mari ! Mais c est la une absurdite revoltante 1 Je 
ne vous dirai pas seulement, et vous n y croirez proba- 
blement pas, que nous formons un menage des plus 
heureux; mais sa mort me priverait du coup de tout ce 
que je possede au monde. Un autre encore nous dirait : 
Vous avez 1 audace de m attribuer des convoitises 
sensuelles a i egard de ma soeur? Mais c est ridicule; elle 
ne m interesse en aucune facon, car nous sommes en 
rnauvais termes et il y a des annees que nous n avons 
pas echange une parole. Passe encore si ces reveurs 
se contentaient de ne pas confirmer ou de nier les ten 
dances que nous leur attribuons : nous pourrions dire 
alors qu il s agit la de choses qu ils ignorent. Mais ce 
qui devient a la fois deconcertant, c est qu ils pretendent 
eprouver des desirs diametralement opposes a ceux que 
nous leur attribuons d apres leurs reves et qu ils sont a 
meme de nous demontrer la predominance de ces desirs 
opposes dans toute la conduite de leur vie. Ne serait-il 
pas temps de renoncer une fois pour toutes a notre 
travail d interpretation dont les resultats nous ont amenea 
ad absurdum? 



LA CENSURE BIT REVE 161 

Non, pas encore. Pas plus que les a litres, cet argu 
ment, malgre sa force en apparence plus grande, ne 
resistera a notre critique. A supposer qu il existe dans 
la vie psychique des tendances inconscientes, quelle 
preuve peut-on tirer centre elles du fait de F existence 
de tendances diametralement opposees dans la vie con- 
sciente ? II y a peut-etre place dans la vie psychique pour 
des tendances contraires, pour des antinomies existant 
cote a cote ; et il est possible que la predominance d une 
tendance soit la condition du refoulement dans Fincon- 
scient de celle qui lui est contraire. Reste cependant 
Fobjection d apres laquelle les resultats de Finterpreta- 
tion des reves ne seraient ni simples, ni encourageants. 
En ce qui concerne la simplicite, je vous ferai remarquer 
que ce n est pas elle qui vous aidera a resoudre les pro- 
blemes relatii s aux reves, chacun de ces probleines nous 
rnettarit des le debut en presence de circonstances com- 
pliquees ; et quant au caractere pen encourageant de nos 
resultats, je dois vous dire que vous avez tort de vous 
laisser guider par la sympathie ou Fantipathie dans vos 
jugements scientifiques. Les resultats de Interpretation 
des reves vous apparaissent peu agreables, voire hon- 
teux et repoussants? Quelle importance cela a-t-il : Ca 
ne les empeche pas d exister 1 , ai-je entendu dire dans 
un cas analogue a mon maitre Charcot, alors que, jeune 
medecin, j assistais a ses demonstrations cliniques. II 
faut avoir Fhuniilite de refouler ses sympathies et anti 
pathies si Fon veut connaitre la realite des choses de 
ce monde. Si un physicien venait a vous demontrer que 
la vie organique doit s eteindre sur la terre dans un delai 
tres rapproche, vous aviseriez-vous de lui repondre : Non, 
ce n est pas possible ; cette perspective est trop decou- 
rageante ? Je crois plutot que vous observerez le silence, 
jusqti a ce qu un autre physicien ait reussi a demontrer 
que la conclusion du premier repose surdefausses sup 
positions ou do faux calculs. En repoussant ce qui vous 
est desagreable, vous reproduisez le mecanisme de la 
formation de reves, au lieu de chercher a le comprendre 
et a le doininer. 

Vous vous deciderez peut-etre a faire abstraction du 

I. En fr;;u::ais clans le texte. 



iGa LE REYK 

caractere repoussant des desirs censures des reves, mais 
pour vous rabattre sur I argumentd apres lequel il serait 
invraisemblable que le mal occupe une si large place 
dans la constitution de I liomme. Mais vos propres expe 
riences vous autorisent-elles a vous servir de cet argu 
ment ? Je ne parle pas de Topinion que vous pouvez avoir 
de vous-rnemes ; mais vos superieurs et vos concurrents 
ont-iis fait preuve a votre egard de tant de bienveillance, 
vos ennemis se sont-ils montres a votre egard assez che- 

o 
valeresques et avez-vous constate chez les gens qui vous 

entourent si peu de jalousie, pour que vous croyiez de 
votre devoir de protester contre la part que nous assi- 
gnons an mai egoiste dans la nature humaine ? Ne savez- 
vous done pas a quel point la moyenne de I humanite est 
incapable de dominer ses passions, des qu il s agit de la 
vie sexueile ? Ou ignorez-vous que tons les exces et tou- 
tes les debauches dont nous revons la nuit sont journel- 
lement commis (degenerant souvent en crimes) par de& 
hommes eveilles ? La psychanalyse fait-elle autre chose 
que confirmer la vieille maxime de Platon que les bons 
sont ceux qui se contentent de rever de ce que les autres, 
les mechants, font en realite ? 

Et, maintenant, vous detournant de 1 individuel, rap- 
pelez-vous la grande guerre qui vient de devaster 1 Eu- 
rope et songez a toute la brutalite, a toute la ferocite et 
a tous les mensonges qu elle a dechaines sur le monde 
civilise. Croyez-vous qu une poignee d ambitieux et de 
rneneurs sans scrupules aurait sufli a dechainer tous cea 
inauvais esprits sans la complicite des millions de me- 
nes ? Auriez-vous le courage, devant ces circonstances, 
de rompre quand meme une lance en faveur de 1 exclu- 
sion du mal de la constitution psychique de Thomme? 

Vous me direz que je porte sur la guerre un jugement 
unilateral ; que la guerre a fait ressortir ce qu il y a dana 
Ihomine de plus beau et de plus noble : son heroisme, 
son esprit de sacrifice, son sentiment social. Sans doute ; 
mais ne vous rendez pas coupables de Tinjustice qu on 
a souvent commise a Tegard de la psychanalyse, en lui 
reprochantde nier une chose, pour la seule raison qu elle 
en aflirmait une autre. Loin de nous 1 intention de nier 
les nobles tendances de la nature humaine, et noua 
n avons rien fait pour en rabaisser la valeur. Au con- 



LA CENSURE DU REVE 

traire : je vous parle non seulement des mauvais desirs 
censures dans le reve, mais aussi de la censure meme 
qui refoule ces desirs et les rend meconnaissables. Si 
nous insistons sur ce qu il y a de mauvais dans 1 homme, 
c est uniquement parce que d autres le nient, ce qui 
n ameliore pas la nature humaine, mais la rend seule 
ment inintelligible. C est en renoncant a 1 appreciation 
morale unilaterale que nous avons des chances de trou- 
ver la formule exprimant exactement les rapports qui 
existent entre ce qu il y a de bon et ce qu il y a de mau- 
vaio dans la nature humaine. 

Tenons-nous en done la. Alors meme que nous trou- 
verons etranges les resultats de notre travail d interpre- 
tation desreves,nousnedevronspaslesabandonner.Peut- 
etre nous sera-t-il possible plus tard de nous rapprocher 
de leur comprehension en suivant une autre voie. Pour 
le moment, nous maintenons ceci : la deformation du 
reve est une consequence de la censure que les tendances 
avouees du moi exercent contre des tendances et des 
desirs indecents qui surgissent en nous la nuit, pendant 
le somineil. Pourquoi ces desirs et tendances naissent-ils 
la nuit et d ou proviennent-ils ? Cette question reste 
ouverte et attend de nouvelles recherches. 

Mais il serait injuste de notre part de ne pas faire res- 
sortir sans retard un autre resultat de nos recherches. 
Les desirs qui, surgissant dans les reves, viennent troti- 
bler notre sommeil nous sont inconnus ; nous n appre- 
nons leur existence qu a la suite de Tinterpretation du 
reve. On pent done provisoirement les qualifier d incon- 
scients au sens courant du mot. Mais nous devons nous 
dire qu ils sont plus que provisoirement inconscients. 
Ainsi que nous 1 avons vu dans beaucoup de cas, le 
reveur les nie, apres mme que 1 interpretation les eut 
rendus manifestes. Nous avons ici la meme situation 
que lors de Interpretation du lapsus Aufstossen 1 ou 
1 orateur indigne nous affirmait qu il ne se connaissait 
et ne s etait jarnais connu aucun sentiment irrespectueux 
envers son chef. Nous avions deja a ce moment-la miy 
en doute la valeur de cette assurance, et nous avons seu 
lement admis que 1 orateur pouvait n avoir pas conscience 

I. Voir plus haul, p. 47~43. 



IE REVE 

de 1 existence en lui d un pareil sentiment. La meme 
situation se reproduit chaque fois que nous interpretons 
un reve fortement deforme, ce qui ne pent qu augmenter 
son importance pour notre conception. Aussi sommes- 
nous tout disposes a admettre qu il existe dans la vie 
psychique des processus, des tendances dont on ne sait 
generalement rien, dont on ne sait rien deptiis longtemps, 
dont on n a peut-etre jamais rien su. De ce fait, 1 incon- 
scient se presente a nous avec un autre sens ; le facteur 
d actualite ou de niomentaneite cesse d etre un 
cle ses caracteres fondamentaux ; Finconscient peut ctre 
inconscient d une facon permanente, et non seulement 
inomentanement latent . II va sans dire que nous 
aurons a revenir la-dessus plus tard et avec plus de 
details. 



CIIAPITRE X 

LE SYMBOLISME DANS LE REVE 



Nous avons trouve que la deformation qui nous emp6- 
che de comprendre le reve est 1 efFet d une censure exer- 
eant son activite contre les desirs inacceptables, incon- 
scients. Mais nous n avons naturellement pas affirme que 
ia censure soil le seul facteur produisant la deformation, 
et 1 etude plus approfondie du reve nous permet en effet 
tie constater que d autres facteurs prennent part, a cote 
de la censure, a la production de ce phenomene. Geci, 
elisions-nous, est tellement vrai qu alors merrie que la 
censure serait totalement eliminee, notre intelligence du 
reve ne s en trouverait nullement facilitee, et le reve 
manifeste ne coinciderait pas alors davantage avec les 
idees latentes du reve. 

G est en tenant coinpte d une lacune cle notre techni 
que que nous parvenons a decouvrir ces autres facteurs 
qui contribuent a obscurcir et a deformer les reves. Je 
vous ai deja accorde que chez les sujets analyses les ele 
ments particuliers d un reve n eveillent parfois aucune 
idee. Gertes, ce fait est moins frequent que les sujets ne 
1 amrment ;dans beaucoup de cas on fait surgir des idees 
a force de perseverance et d insistance. Mais il n en reste 
pas moins que dans certains cas 1 association se trouve 
en defaut ou, lorsqu on provoque son fcnctionnement, 
ne donne pas ce qu on en attendait. Lorsque ce fait se 
produit an eours d un traitement psychanalytique, il 
acquiert une importance particuliere dont nous n avons 
pas a nous occuper ici. Mais il se produit aussi lors de 
1 interpretatiou de reves de personnes norrnales ou de 
celle de nos propres reves. Dans les cas de ce &repre, 
lorsqu on a acquis 1 assurance que toute insistance est 
inutile, on finit par decouvrir que cet accident indesi- 
rable se produit regulierement a propos de certains ele- 



LE a 

ments determines du reve. On se rend compte alors qu il 
s agit, non d une insuffisance accidentelle ou exception- 
nelle de la technique, mais d un fait regi par certaines 
lois. 

En presence de ce fait, on eprouve la tentation d inter- 
preter soi-meme ces elements muets du reve, d T en 
effectuer la traduction par ses propres moyens. On a 
1 impression d obtenir un sens satisfaisant chaque ibis 
qu on se fie a pareille interpretation, alors que le reve 
reste depourvu de sens et de cohesion, tant qu on ne se 
decide pas k entreprendre ce travail. A mesure que 
celui-ci s applique a des cas de plus en plus nombreux, 
a la condition qu ils soient analogues, notre tentative, 
d abord timide, devient de plus en plus assuree. 

Je vous expose tout cela d une facon quelque peu sche- 
matique, mais Fenseignement admet les exposes cle ce 
genre lorsqu ils simplifient la question sans la defor- 
mer. 

En procedant comme nous venons de le dire, on 
obtient, pour une serie d elements de reves, des traduc- 
tions constantes, tout a fait semblables a celles que nos 
livres des songes populaires donnent pour toutes les 
choses qui se presentent dans les reves. J espere, soit 
dit en passant, que vous n avez pas oublie qu avec notre 
technique de 1 association on n obtientjainais des traduc- 
tions constantes des elements de reves. 

Vous allez me dire que ce mode d interpretation vous 
semble encore plus incertain et plus sujet a critique que 
celui a 1 aide d ideeslibrement pensees. Mais la intervient 
un autre detail. Lorsque, a la suite d experiences repe- 
tees, on a reussi a reunir un nombre assez considerable 
de ces traductions constantes, on s apercoit qu il s agit 
la d interpretations qu on aurait pu obtenir en se basant 
uniquement sur ce qu on sait soi-meme et que pour les 
comprendre on n avait pas besoin de recourir aux sou 
venirs du reveur. Nous vsrrons dans la suite de cet expose 
d ou nous vient la connaissance de leur signification. 

Nous donnons a ce rapport constant entre 1 element 
d un reve et sa traduction le nom de symbolique, 1 ele 
ment lui-rnemeetant unsymbolede la penseeinconsciento 
du reve. Vous vous souvenez sans doute qu en exami- 
nant precedemment les rapports existant entre les ele- 



LE SYMBOLISME DANS LE REVE 



u / 



ments des rves et leurs substrats, j avais etabli que 
. Telement d un reve pent etre a son substrat ce qu une 
partie est au tout, qu il pent etre aussi une allusion a 
ce substrat on sa representation figuree. En plus de ces 
trois genres de rapports, j en avais alors annonce un 
quatrieme que je n avais pas nomine. C etait justement 
le rapport symbolique, celui que nous introduisons ici. 
Des discussions tres interessantes s y rattachent dont 
nous allons nous occuper, avant d exposer nos observa 
tions specialement symboliques. Le symbolisme consti- 
tue peut-etre le chapitre le plus remarquable de la theo- 
rie des reves. 

Disons avant tout qu en tant que traductions perrna- 
nentes, les symboles realisent dans une certaine mesure 
1 ideal de I ancienne et populaire interpretation des 
reves, ideal dont notre technique nous a considerable- 
menteloignes. 

Jls nous permettent, dans certaines circonstances, 
d interpreter un reve sans interroger le reveur qui 
d ailleurs ne saurait rien ajouter au symbole. Lorsqu on 
connait les symboles usuels des reves, la personnalite 
du reveur, les circonstances dans lesquelles il vit et les 
impressions a la suite desquelles le reve est survenu, 
on est souvent en etat d interpreter un reve sans aucune 
difficulte, de le traduire, pour ainsi dire, a livre ouvert. 
Un pareil tour de force est fait pour flatter 1 interprete et 
en imposer au reveur ; il constitue un delassement bien- 
faisant du penible travail que comporte I interrogation 
du reveur. Mais ne vous laissez pas seduire par cetle 
facilite. Notre tache ne consiste pas a executer des tours 
de force. La technique qui repose sur la connaissance 
des symboles ne remplace pas celle qui repose sur 1 as- 
sociation et ne peut se mesurer avec elle. Elle ne fait 
que completer cette derniere et lui fournir des dorinees 
utilisables. Mais en ce qui concerne la connaissance ch 
la situation psychique du reveur, sachez que les reves 
que vous avez a interpreter ne sont pas toujours ceux 
de personnes que vous connaissez bien, que vous n etes 
generalement pas au courant des evenements du jour 
qui out pu provoquer le reve et que ce sont les idees et 
souvenirs du sujet analyse qui vous fournissent la con 
naissance de ce qu on appelle la situation psychique. 



I 68 LE RKVE 

II est en outre tout a fait singulier, meme au point de 
vue cles connexions dont il sera question plus tard, que 
la conception symbolique des rapports entre le reve et 
1 inconscient se soit hem-tee a vine resistance des plus 
acharnees. Meme des personnes reflechies et autorisees, 
qui n avaient a formuler centre la psych analyse aucune 
objection de principe, ont refuse de la suivre dans cette 
voie. Et cette attitude est d autant plus singuliere que le 
symbolisme n est pas une caracteristique propre au reve 
seulement et que sa decouverte n est pas 1 eeuvre de la 
psychanalyse qui a cependant fait par jailleurs beaucoup 
d autres decouvertes retentissantes. Si Ton vent a tout 
prix placer dans les temps modernes la decouverte du 
symbolisme dans les reves, on doit considerer comme 
son auteur le.philosophe K.-A. Schemer (i80i). La psy 
chanalyse a fourni une confirmation a la maniere de 
voir de Schemer, en lui faisant d ailleurs subir de pro- 
ibndes modifications. 

Et maintenant vous voudrez sans doute apprendre 
quelque chose sur la nature du symbolisme dans lesre ves 
et en avoir quelques exemples. Je vous ferai volontiers 
part de ce que je sais sur ce sujet, tout en vous pre>enant 
que ce phenomene ne nous est pas encore aussi com 
prehensible que nous le voudrions. 

L essence du rapport symbolique consiste dans une 
comparaison. Mais il ne suffit pas d une comparaison 
quelconque pour que ce rapport soit etabli. Nous soup- 
connons que la comparaison requiert certaines condi 
tions, sans pouvoir dire de quel genre sont ces conditions. 
Tout ce qui peut servir de comparaison avec un objet ou 
un processus n apparait pas dans le reve comme un 
symbole de cet objet ou processus. D autre part, le rve, 
loin de symboliser sans choix, ne choisit a cet effet que 
certains elements des idees latentes du reve. Le symbo 
lisme se trouve ainsi limite de chaque cote. On doit con- 
venir egalement que la notion de symbole ne se trouve 
pas encore nettement delimitee, qu elle se confond sou- 
vent avec celles de substitution, de representation, etc., 
qu elle se rapproche meme de celle d allusion. Dans cer 
tains symboles la comparaison qui leur sert de base est 
evidente. Mais il en est d autres a propos desquels nous 
sommes obliges de nous demander ou il faut chercher 



LE SYMBOLISMS DANS LE RVE l6> 

le facteur commun, le tertium comparationis de la compa- 
raison presumee. Une reflexion plus approfondie nous 
permeltra parfois de decouvrir ce facteur commun qui, 
dans d autres cas, restera reellement cache. En outre, si 
le symbole est urie comparaison, il est singulier que 
1 association ne nous fasse pas decouvrir cette compa 
raison, que le reveur lui-meme ne la connaisse pas et 
s en serve sans rien savoir a son sujet ; plus que cela : 
que le reveur ne se montre nullement dispose a recon- 
naitre cette comparaison, lorsqu elle est mise sous ses 
yeux. Yous voyez ainsi que le rapport symbolique est 
une comparaison d un genre tout particulier et dont les 
raisons nous echappent encore. Peut-etre trouverons- 
nous plus tard quelques indices relatils a cet inconnu. 

Les objets qui trouvent dans le reve une representa 
tion symbolique sont peu nombreux. Le corps humain, 
dans son ensemble, les parents, enfants, frcres, soeurs, 
la naissance, la mort, la nudite, et quelque chose de 
plus. C est la maison qui constitute la seule representation 
typique, c est-a-dire reguliere, de rensemble de la per- 
sonne humaine. Ce fait a ete reconnu deja par Schemer 
qui voulait lui attribuer une importance de premier 
ordre, a tort selon nous. On se voit souvent en reve 
glisser le long de facades de maisons, en eprouvant pen 
dant cette descente une sensation tantot de plaisir, tant( A )t 
d angoisse. Les maisons aux murs lisses sont des 
hommes ; celies qui presentent des saillies et des balcons, 
auxquels on pent s accrocher, sont des femmes. Les 
parents ont pour symboles 1 empereur et Timperatrice, 
le roi et la reine ou d autres personnages eminents : c est 
ainsi que les reves oii figurent les parents evoluent dans 
une atmosphere de piete. Moins lendres sont les reves 
ou figurent des enfants, des freres ou soeurs, lesquels 
ont pour symboles de petits animaux, la vennine. La 
naissane est presque toujours representee . par une 
action dont Mean est le principal facteur : on reve soit 
qu on sejette a 1 eau ou qu on en sort, soit qu on retire 
une personne de 1 eau ou qu on en est retire par elle, 
autrement dit qu il existe entre cette personne et le 
reveur une relation maternelle. La mort imminente est 
remplacee dans le reve par le depart, par un voyage en 
chemin de fer ; la mort realisee, par certains presages. 



1 7 LE RKVE 

obscurs, sinistres ; la nudite par des habits et unifonnes. 
Vous voyez que nous sommes pour ainsi dire a cheval 
sur les deux genres de representations : les symboles et 
les allusions. 

En sortant de cette enumeration plutot maigre, nous 
abordons un domaine dont les objets et contenns sont 
representes par un symbolisme extraordinairement riclie 
et varie. (Test le domaine de la vie sexuelle, des organes 
genitaux, des actes sexuels, des relations sexuelles. La 
majeure partie des symboles dans le reve sont des sym 
boles sexuels. Mais ici nous nous trouvons en presence 
d une disproportion remarquable. Alors que les contenus 
a designer sont pen nombreux, les symboles qni les 
designent le sont extraordinairement, de sorte que 
chaque objet pent etre exprime par des symboles nom 
breux, ayant tous a pen pres la meme valeur. Mais au 
cours de 1 interpretation on eprouve une surprise desa- 
greable. Contrairement aux representations des reves 
qui, elles, sont tres variees, les interpretations des sym 
boles sont on ne pent plus monotones. C est la un fait 
qui deplait a tous ceux qui ont 1 occasion de le constater. 
Mais qu y faire ? 

Comme c est la premiere fois qiril sera question, dans 
cet entretien, de contenus de la vie sexuelle, je dois vous 
dire comment j entends trailer ce sujet. La psycha- 
nalyse n a aucune raison de parler a mots converts ou 
de se contenter d allusions, elle n eprouve aucune honte 
a s occuper de cet important sujet, elle trouve correct et 
convenable d appeler les choses par leurs noms et cori- 
sidere que c est la le meilleur moyen de se preserver 
centre des arriere-pensees troublantes. Le fait qu on se 
trouve a parler devant un auditoire compose de repre- 
sentants des> deux sexes, ne change rien a 1 affaire. i)e 
meme qu il n y a pas de science ad usum delphini, il ne 
doit pas y en avoir une a 1 usage des jeunes filles na ives, 
et les dames que j apercois ici ont sans doute vonlu 
marquer par leur presence qu elles veulent etre traitees, 
sous le rapport de la science, a 1 egal des hommes. 

Le reve possede done, pour les organes sexuels de 
l homme,une foule de representations qu on peutappeler 
symboliques et dans lesquellee le facteur commun de la 
comparaison est le plus souvent evident. Pour 1 appareil 



LE SYMBOLISME DANS LE REVE 171 

genital de rhomme, dans son ensemble, c est surtout le 
nombre sacre 3 qui presente une importance symbolique. 
La partie principale, et pour les deux sexes la plus inte- 
ressante, de Fappareil genital de rhomme, la verge, 
trouve d abord ses substitutions symboliques dans des 
objets qui lui ressemblent par la forme, a savoir : cannes, 
parapluies, tiges, arbres, etc.; ensuite dans des objets 
qui ont en conimun avec la verge de pouvoir penetrer a 
Finterieur d un corps et causer des blessures : armes 
pointues de toutes sortes, telles que couteaux, poignards, 
lames, sabres, ou encore armes a feu, telles que fusils, 
pistolets et, plus particulierement, Farme qui par sa forme 
se prete tout specialement a cette cornparaison, c est-a- 
dire le revolver. Dans les cauchemars des jeunes filles la 
poursuite par un homme arme d un couteau ou d une 
arme a feu jbue un grand role. G est la peut-etre le cas 
le plus frequent du symbolisme des reves, et son inter 
pretation ne presente aucune difficulte. Non moins com 
prehensible est la representation du me/mbre masculin 
par des objets d ou s echappe un liquide : robinets a 
eau, aiguieres, sources jaillissantes, et par d autres qui 
sont susceptibles de s allonger tels que lampes d suspen 
sion, crayons a coulisse, etc. Le fait que les crayons, 
les porte-plumes, les limes d ongles, ies marteaux et 
autres instruments sont incontestablement des repre 
sentations symboliques de Forgane sexuel masculin tient 
a son tour a une conception facilement comprehensible 
de cet organe. 

La remarquable propriete que possede celui-ci de 
pouvoir se redresser contre la pesanteur, propriete qui 
forme une partie du phenomena de 1 erection, a cree la 
representation symbolique a 1 aide de ballons, d avtons 
et, tout recemment, de dirigeables Zeppelin. Mais le 
reve connait encore un autre moyen, beaucoup plus 
^xpressif, de symboliser Ferection. II fait de 1 organe 
sexuel Fessence meme de la personne et fait voler celle- 
ci tout entiere. Ne trouvez pas etonnant si je vous dis 
que les reves souvent si beaux que nous connaissons 
tons et dans lesquels le vol joue un role si important 
doivent etre interpretes comme ayant pour base une 
excitation sexuelle generale, le phenomene de Ferection. 
Parmi les psychanalystes, c est P. Feclcrn qui a etabli 



I 72 LE REVE 

cette interpretation a 1 aide de preuves irrefutables , 
mais meme un experimentateur aussi impartial, aussi 
etranger et peut-etre meme aussi ignorant de la psycha- 
nalyse que Hourly- Void est arrive aux memes conclu 
sions, a la suite de ses experiences qui consistaient a 
donner aux bras et auxjambes, pendant le sommeil, des 
positions artificielles. Ne m objectez pas le fait que des 
femmes peuvent egalement rever qu elles volent. Rap- 
pelez-vous plutot que nos reves veulent etre des realisa 
tions de desirs et que le desir, conscient ou inconscient, 
d etre un homme est tres frequent chez la femme, Et ceux 
d entre vous qui sont plus ou moins verses dans 1 ana- 
tomie ne trouveront rien d etonnant a ce que la femme 
soit a meme de realiser ce desir a 1 aide des memes 
sensations que celles eprouvees par Fhomme. La femme 
possede en effet dans son appareil genital un petit 
membre semblable a la verge de 1 homme, et ce petit 
membre, le clitoris, joue dans 1 enfance et dans 1 age 
qui precede les rapports sexuels le meme role que le 
penis masculin. 

Parmi les symboles sexuels masculins moins compre- 
hensibles nous citerons les reptiles et les poissons, mais 
surtout le fameux symbole du serpent. Pourquoi le cha- 
peau et le manteau ont-ils recu la meme application ? 
G est ce qu il n est pas facile de deviner, mais leur signi 
fication symbolique est incontestable. On peut enfin se 
demander si la substitution a 1 organe sexuel masculin 
d un autre membre tel que le pied ou la main, doit ega 
lement etre consideree comme symbolique. Je crois 
qu en considerant 1 ensemble du reve et en tenant compte 
des organes correspondants de la femme on sera le plus 
souvent oblige d admettre cette signification. 

L appareil genital de la femme est represente symbo- 
liquement par tous les objets dont la caracteristique 
consiste en ce qu ils circonscrivent une cavite dans 
laquelle quelque cbose peut etre loge : mines, fosses, 
cavernes, vases et bouleilles, boites de toutes formes, 
co/fres, caisses, poches, etc. Le bateau fait egalement 
partie de cette serie. Certains symboles tels (\\\ armoires , 
fours et surtout ckambres se rapportent a 1 uterus plutot 
qu a 1 appareil sexuel proprement dit. Le symbole chambre 
louche ici a celui de maison, po^te et portail devenant a 



LE SYMBOLISMS DANS LE REVE ryi 

leur tour des symboles designant 1 acces de 1 orifice 
sexuel. Ont encore une signification symbolique certains 
materiaux, tels que le bois et le papier, ainsi que les 
objets faits avec ces materiaux, tels que table et livre. 
Parmi les animaux, les escargots et les coquillages sont 
incontestablement des symboles feminins. Citons encore, 
parmi les organes du corps, la bouche comme symbole de 
1 orifice genital et, parmi les edifices, Yeglise et la cha- 
pelle. Ainsi que vous le voyez, tous ces symboles ne sont 
pas egalement intelligibles. 

On doit considerer comme faisant partie de 1 appareil 
genital les seins qui, de meme que les autres hemi 
spheres, plus grandes, du corps feminin, trouvent leur 
representation symbolique clans les pommes, les p&ckes, 
les fruits en general. Les poils qui garnissent Tappareil 
genital chez les deux sexes sont decrits par le reve sous 
1 aspect d une foret, d un bosquet. La topographic compli- 
<juee de 1 appareil genital de la femme fait qu on se 
le represente souvent comme un paysage, avec rocher, 
foret, eau, alors que 1 imposant mecanisme de 1 appareil 
genital derhomme est symbolise sous la forme de toutes 
sortes de machines compliquees, difficiles a decrire. 

Un autre interessant symbole de 1 appareil genital de 
la femme est represente par le coffret a bijoux ; bijou et 
Iresor sont les caresses qu on adresse, meme dans le 
reve, a la personne aimee ; les sucreries servent souvent 
a symboliser la jouissance sexuelle. La satisfaction 
sexuelle obtenue sans le concours d une personne du 
sexe oppose est symbolisee par toutes sortes de jeux, 
entre autres par le jeu de piano, l^eylissement, la descents 
brusque, Yarrachage d une branche sont des representa 
tions finement symboliques de Tonanisme. Nous avons 
encore une representation particulierement remarquable 
clans la chute d une dent, dans V extraction d une dent : ce 
symbole signifie certainement la castration, envisagee 
comme une punition pour les pratiques contre-nature. 
Les symboles destines a representer plus particuliere 
ment les rapports sexuels sont moins nombreux dans les 
reaves qu on ne 1 aurait cru d apres les communications 
que nous possedons. On peut citer, comme se rappor- 
tant a cette categoric, des activites rythmiques telles que 
la danse, Y equitation, Y ascension, ainsi que des accidents 

FRBUD. n 



1 74 LE REVE 

violents, comme par exemple le fait d etre ecrase par une 
voiture. Ajoutons encore certaines activites manuelles et, 
naturellement, la menace avec une arme. 

L application et la traduction de ces symholes sont 
moins simples que vous ne le croyez peut-etre. L une et 
1 autre comportent nombre de details inattendus. C est 
ainsi que nous constatons ce fait incroyable queles diffe 
rences sexuelles sont souvent a peine marquees dans ces 
representations symboliques. Nombre de symboles desi- 
gnent un organe genital en general masculin ou 
ieminin, peu importe : tel est le cas des symboles ou 
figurent un petit enfant, une petite fille, un petit ills. 
D autres fois, un symbole masculin sert a designer une 
partie de Fappareil genital feminin, et inversement. Tout 
cela reste incomprehensible, tantqu on n est pas au cou- 
rant du developpement des representations sexuelles des 
hommes. Dans certains cas cette ambiguite des symboles 
peut n etre qu apparente ; et les symboles les plus frap- 
pants, tels que poche, arme, boite, n ont pas cette appli 
cation bisexuelle. 

Commencant, non par ce que le symbole represente, 
mais par le symbole lui-meme, je vais passer en revue les 
domainesauxquels les symboles sexuels sont empruntes, 
en faisant suivre cette recherche de quelques conside 
rations relatives principalement aux symboles dont le 
facteur commun reste incompris. Nous avons un sym 
bole obscur de ce genre dans le chapeau, peut-etre dan 
tout couvre-chef en general, a signification generalement 
masculine, mais parfois aussi feminine. De merne man- 
teau sert a designer un homme, quoique souvent a un 
point de vue autre que le point de vue sexuel. Vous 
etes libre d en demander la raison. La cravate qui 
descend sur la poitrine et qui n est pas portee par 
la femme, est manifestement un symbole masculin. 
Linge blanc, toile sont en general des symboles femi- 
nins ; habits, uniformes sont, nous le savons deja, 
des symboles destines a exprimer la nudite, les for 
mes du corps ; soulier, pantoufle designent symbolique- 
ment les organes genitaux de la femme. Nous avons 
deja parle de ces symboles enigmatiques, maissurement 
feminins, que sont la table, le hois. Echclle, es^alizr, 
rampe, ainsi que 1 acte de monter sur une eclielle, etc,. 



LE SYMBOLISME DANS LE REVE 170 

sont certainement des symboles exprimant les rapport*, 
sexuels. Eny reflechissantde pres, nous trouvons conime 
facteur commun la rythmique de 1 ascension, peut-etre 
aussi le crescendo de { excitation : oppression, a mesure 
qu on monte. 

Nous avons deja mentionne le pay sage, en tant que 
representation de Fappareil genital de la femme. Mon- 
lagne et rocker sont des symboles du membre masculin, 
jardin est un symbole frequent des organes genitaux de 
la femme. Le fruit designe, non 1 enfant, mais le sein. 
Les animaux sauvages servent a representer d abord des 
hommes passionnes, ensuite les mauvais instincts, les 
passions. Boutons et fleurs designent les organes geni 
taux de la femme, et plus specialement la virginite. Rap- 
pelez-vous a ce propos que les boutons sont effective- 
mentles organes genitaux des plantes. Nous connaissons 
deja le symbole chambre. La representation se develop- 
pant, les fenetres, les entrees et sorties de la chambre 
acquierent la signification d ouvertures, d orifices du 
corps. Chambre ouverte, chambre close font partie du 
meme symbolisme, et la clef qui ouvre est incontestable- 
inent un symbole masculin. 

Tels sont les materiaux qui entrent dans la composi 
tion du symbolisme dans les reves. Us sont d ailleurs 
loin d etre complets, etnotre expose pourrait etre etendu 
aussi bien en largeur qu en profondeur. Mais je pense 
que mon enumeration vous paraitra plus que suffisante. 
II se peut m6me que vous me disiez, exasperes : a vous 
entendre, nous ne vivrions que dans un monde de sym 
boles sexuels. Tous les objets qui nous entourent, tous 
les habits que nous mettons, toutes les choses que nous 
prenons a la main, ne seraient done, a votre avis, que 
des symboles sexuels, rien de plus ? Je conviens qu il 
y a la des choses faites pour etonner, et la premiere ques 
tion qui se pose tout naturellement est celle-ci : com 
ment pouvons-nous connaitre la signification des sym 
boles des reves, alors que le reveur lui-meme ne nous 
fournit a leur sujet aucun renseignement ou que des 
renseignements tout a fait insuffisants? 

Je reponds : cette connaissance nous vient dediverses 
sources, des contes et des mythes, de farces et face ties, 
du folk-lore, c est-a-dire de 1 etude des moeurs, 



176 LE REVE 

proverbes et chants de differents peuples, du langage 
poetique etdu langage commun. Nousy retrouvons partout 
3e meme symbolisme que nous comprenons souvent sans 
la moindre difficulte. En examinant ces sources les unes 
apres les autres, nous y decouvrirons un tel parallelisme 
avec le symbolisme des reves que nos interpretations 
sortiront de cet examen avec une certitude accrue. 

Le corps humain, avons-nous dit, est souvent repre- 
sente, d apres Schemer, par le symbole de la maison ; 
or, font egalement partie de ce symbole les fenetres, 
portes, portes-cocheres qui symbolisent les acces dans 
les cavites du corps, les facades, lisses ou garnies de 
saillies et de balcons pouvant servir de points d appui. 
Ce symbolisme se retrouve dans notre langage courant : 
c est ainsi que nous saluons familierement un vieil ami 
en le traitant de vieille maison et que nous disons de 
quelqu un que tout n est pas en ordre a son etage 
superieur . 

II parait a premiere vue bizarre que les parents soient 
representes dans les reves sous 1 aspect d un couple 
royal ou imperial. Ne croyez-vous pas que dans beau- 
coup de contes qui commencent par la phrase : II etait 
one fois un roi et une reine , on se trouve en presence 
d une substitution symbolique de la phrase : II etait 
one fois un pere et une mere? Dans les families, on 
appelle souvent les enfants, en plaisantant,/>rmces, Faine 
recevant le litre de Kronprinz. Le roi lui-meme se fait 
appeler le pere du pays. C est encore en plaisantant que 
les petits enfants sont appeles vers et que nous disons 
d eux avec compassion : les pauvres petits vers (das arme 

Wurni), 

Mais revenons au symbole maison et a ses derives. 
Lorsqu en reve nous .utilisons les saillies des maisons 
comme points d appui, n y a-t-il pas la une reminiscence 
de la reflexion bien connue que les gens du peuple for- 
mulent lorsqu ils rencontrent une femme aux seins for- 
tement developpes : il y a la a quoi s accrocher? Dans la 
sneme occasion, les gens du peuple s expriment encore 
autrement, en disant: Voila une femme qui a beaucoup 
de bois devant sa maison , comme s ? ils voulaientconfir- 
mer notre interpretation qui voit dans le bois un sym- 
l>cle feminin, maternel 



LE SYMBOUSME DANS LE RfiVE 177 

A propos debois, nous ne reussironspas a comprendre 
la raison qui en a fait un symbole du maternel, dufemi- 
nin, si nous n invoquons pas 1 aide de la lingtiistique 
comparee. Notre mot allemand Hols (bois) aurait la 
meme racine que le mot grec uXyj, qui signifie matiere, 
matiere brute. Mais il arrive souvent qu un mot gene- 
rique finit par designer un objet particulier. Or, il existe 
dans rAtlantique une ile appelee Madere, noin qui lui a 
ete donne paries Portugais lors de sa decouverte,parce 
qu elle etait alors couverte de forets. Madeira signifie 
precisement en portugais bois. Vous reconnaissez sans 
doute dans ce mot madeira le mot latin materia legere- 
ment modifie et qui a son tour signifie matiere en gene 
ral. Or, le mot materia est un derive de mater, mere. La 
matiere dont une chose est faite est comme son apport 
maternel. C est done cette vieille conception qui se 
perpetue dans Fusage symbolique de bois pour femme, 
mere. 

La naissance se trouve regulierement exprimee dans 
le reve par 1 intervention de Feau : on se plonge dans 
1 eau ou on sort de 1 eau, ce qui veut dire qu on enfante 
ou qu on nait. Or, n oubliez pas que ce symbole pent 
etre considere comme se rattachant doublement a la 
verite transformiste : d une part (et c est la un fait tres 
recule dans le temps) tous les mammiferes terrestres, y 
compris les ancetres de rhomme, descendent d animaux 
aquatiques ; d autre part, chaque mammifere, chaque 
homme passe la premiere phase de son existence dans 
1 eau, c est-a-dire que son existence embryonnaire se 
passe dans le liquide placentaire de 1 uterus de sa mere, 
et naitre signifie pour lui sortir de 1 eau. Je n affirmepas 
que le reveur sache tout cela, mais j estime aussi qu il 
n a pas besoin de le savoir. Le reveur sait sans doute 
des choses qu on lui avait racontees dans son enfance ; 
mais meme au sujetdeces connaissances j affirme qu elle 
n ont contribue en rien a la formation du symbole. On 
lui a raconte jadis que c est la cigogne qui apporte les 
enfants. Mais ou les trouve-t-elle? Dans la riviere, dans 
le puits, done toujours dans 1 eau. Un de mes patients, 
alors tout jeune enfant, ayant entendu raconter cette 
histoire, avait disparu pour tout un apres-midi. On finit 
par le retrouver au bord de 1 etang du chateau qu il 



178 LE UEVE 

habitait, le visage penche sur 1 eau et cherchant a aper- 
cevoir an fond les petits enfants. 

Dans les mythes relatifs a la naissance de heros, que 
O Rank avail soumis a one analyse comparee (le plus 
ancien est celui concernant la naissance du roi Sargon, 
d Agade, en Tan 2800 av. J.-Ch.), rimmersion dans 1 eau 
et le sauvetage de 1 eau jouent un role predominant. 
Rank a trouve qu il s agit la de representations symbo- 
liques de la naissance, analogues a celles qui se mani- 
festent dans le reve. Lorsqu on reve qu on sauve une 
personne de 1 eau, on fait de cette personne sa mere ou 
une mere tout court ; dans le mythe, une personne qui 
a sauve un enfant de 1 eau, avoue etre la veritable mere 
de cet enfant. II existe une anecdote bien connue ou Ton 
demande a un petit juif intelligent : Qui fut la mere de 
Mo ise ? Sans hesiter, il repond : La princesse. -Mais 
non, lui objecte-t-on, celle-ci Fa seulement sauve des 
eaux. G est-elle qui le pretend , replique-t-il, mon- 
trarit ainsi qu il a trouve la signification exacte du mythe. 

Le depart symbolise dans le reve la mort. Et, d ailleurs, 
lorsqu un enfant demande des nouvelles d une personne 
qu il n a pas vue depuis longtemps, on a rhabitude de lui 
repondre, lorsqu il s agit d une personne decedee, qu elle 
est partie en voyage. Ici encore je pretends que le sym- 
bole ri a rien a voir avec cette explication a 1 usage des 
enfants. Le poete se sert du meme symbole lorsqu il 
parle de 1 au dela comme d un paysinexplore d ou aucun 
voyageur (no traveller) ne revient. Meme dans nos 
conversations journalieres, il nous arrive souvent de 
parler du dernier voyage. Tous les connaisseurs des 
anciens rites savent que la representation d un voyage 
au pays de la mort faisait partie dela religion del Egypte 
ancienne. II reste de nombreux exemplaires du livre des 
morts qui, tel un Baedeker, accompagnait lamomie dans 
ce voyage. Depuis que les lieux de sepulture ont ete 
separes des lieux d habitation, ce dernier voyage du mort 
etait devenu une realite. 

De meme le symbolisme genital n est pas propre au 
reve seulement. II est arrive a chacun de vous depousser, 
ne fut-ce qu une fois dans la vie, 1 impolitesse jusqu a 
trailer une femme de vieille boite , sans savoir peut- 
etre que ce disant vous vous serviez d un symbole geni- 



LE SYMBOLISME DANS LE REVE 

tal. II est dit dans le Nouveau Testament : la femme est 
un vase faible. Les livres sacres des Juifs sont, dans levir 
style si proche de la poesie, remplis d expressions em- 
pruntees au symbolisme sexuel, expressions qui n ont 
pas toujours ete exactement comprises et dont Finter- 
pretation, dans le Cantique des Cantiques par exemple, 
a donne lieu a beaucoup de malentendus. Dans la litte- 
rature hebra ique posterieure on trouve tresfrequemment 
le symbole qui represente la femme comme une maison 
dont la ,porte correspond a 1 orifice genital. Le mari se 
plaint par exemple, dans le cas de perte de virginite, 
d avoir trouve la porte ouverte. La representation de la 
femme par le symbole table se rencontre egalement dans 
cette litterature. La femme dit de son mari : je lui ai 
dresse la table, mais il la retourna. Les enfants estropies 
naissent pour la raison que le mari retourne la table. 
J emprunte ces renseignements a une monographie de 
M. L. Levy, de Brimn, sur Le symbolisme sexuel dans la 
Bible et le Talmud. 

Ce sont les etymologistes qui ont rendu vraisemblable 
la supposition que le bateau est une representation sym- 
bolique de la femme : le nom Schiff (bateau), qui servait 
primitivement a designer un vase en argile, ne serait en 
realite qu une modification du mot Schaff (ecuelle). Que 
four soit le symbole de 1& femme et de la matrice, c est 
ce qui nous est confirme par la legende grecque relative 
a PeriandredeCorinthe et a sa femme Melissa. Lorsque, 
d apres le recit d Herodote,, le tyran, apres avoir par 
jalousie tue sa femme bien-aimee, adjura son ombre de 
lui donner de ses nouvelles, la morte revela sa presence 
en rappelanta Periandre qu il avait mis son pain dans un 
four froid, expression voilee, destinee a designer un acte 
qu aucune autre personne ne pouvait connaitre. Dans 
YAnthropophyteia, publiee par F.-S. Kraus et qui constitue 
une mine de renseignements incomparable pour tout ce 
qui concerne la vie sexuelle des peuples, nous lisons que 
dans certaines regions de FAllemagne on dit d une 
femme qui vient d accoucher : son four sest effondre. La 
preparation du feu, avec tout ce qui s y rattache, est 
perietree profondement de symbolisme sexuel. La flamme 
symbolise toujours 1 organe genital de 1 homme, et le 
foyer le giron feminin. 



i So LE RVE 

Si vous trouvez etonnant que les paysages servent si 
frequemment dans les reves a representer symbolique- 
mentl appareil genital de la femme, laissez-vous instruire 
par les mythologistes qui vous diront quel grand role la 
terre nourriciere a toujours joue dans les representations 
et les cultes des peuples anciens et a quel point la con 
ception de 1 agriculture a ete determinee par ce symbo- 
lisme. Vous serez tentes de chercher dans le langage 
courant les raisons qui, dans les reves, font de chambre 
la representation symbolique de la femme : ne dit-on pas 
(en allemand) Frauenzimmer (chambre de la femme), au 
lieu de Frau (femme), remplacant ainsi la personne 
humaine par I emplacement qui lui est destine? Nous 
disons de memela Sublime Porte , designant par cette 
expression le sultan et son gouvernement ; de meme 
encore le mot Pharaon qui servait a designer les souve- 
rains de 1 ancienne Egypte signifiait grande cour > 
(dansl ancien Orient les cours disposees entreles doubles, 
portes de la ville etaient des lieux de reunion, tout 
comme les places de marche dans le monde classique). 
Je pense cependant que cette filiation est un peu trop 
superficielle. Je croirais plutot que c est en tant qu elle 
designe 1 espace dans lequel Thomme se trouve enferme 
que chambre est devenu symbole de femme. Le symbole 
maison nous est deja connu sous ce rapport ; la mytho- 
logie et le style poetique nous autorisent a admettre 
comme autres representations symboliquesde la femme : 
chateau-fort, forteresse, chateau, ville. Le doute, en ce 
qui concerne cette interpretation, n est permis que 
lorsqu on se trouve en presence de personnes ne parlant 
pas allemand et, par consequent, incapables de nous 
comprendre. Or, j ai eu, au cours de ces dernieres 
annees, Foccasion de trailer un grand nombrede patients 
etrangers et je crois me rappeler que dans leurs reves, 
malgre 1 absence de toute analogic entre ces deux mots 
dans leurs langues maternelles respectives, chambre 
signifiait toujours femme (Zimmer^ouv Frauenzimmer). II 
y a encore d autres raisons d admettre que le rapport 
symbolique pent depasser les limites linguistiques, fait 
qui a deja ete reconnu par Tinterpretedes reves Schubert 
(1862). Je dois dire toutefois qu aucun de mes reveurs. 
n igriorait totalement lalangue allemande, de sorte que 



LE SYMBOL1SME DANS LE REVE i&t 

je dois laisser le soin d etablir cette distinction aux 
psychanalystes a meme de reunir dans d autres pays des 
observations relatives a des personnes ne parlant qu une 
seule langue. 

En ce qui concerne les representations symboliques 
de 1 organe sexuel de I homme, il n en est pas une qui 
ne se trouve exprimee dans le langage courant sous une 
forme comique, vulgaire ou, comme parfois chez les 
poetes de 1 antiquite, sous une forme poetique. Parmi 
ces representations figurent non seulement les symboles 
qui se manifestent dans les reves, mais d autres encore, 
comme par exemple divers outils, et principalement la 
charrue. Du reste, la representation symbolique de 
1 organe sexuel masculin touche a un domaine tres 
etendu, tres controverse et dont, pour desraisons d eco- 
nomie, nous voulons nous tenir a distance. Nous ne 
ferons quelques remarques qu a propos d un seul de ces 
symboles hors serie : du symbole de la trinite (3). Lais- 
sons de cote la question de savoir si c est a ce rapport 
symbolique que le nombre 3 doit son caractere sacre. 
Mais ce qui est certain, c est que si des objets composes 
de trois parties (trefles a trois feuilles, par exemple) ont 
donne leur forme a certaines armes et a certains 
emblemes, ce fut uniquement en raison de leur signifi 
cation symbolique. 

La fleur de lys francaise a trois branches et le Triskeles 
(trois os demi-courbes partant d un centre commun), cea 
bizarres armoiries de deux iles aussi eloignees Tune de 
1 autre que la Sicile et Isle of Man ne seraient egalement, 
a mon avis, que des reproductions symboliques, stylisees, 
de 1 appareil genital de I homme. Les reproductions de 
1 organe sexuei masculin etaient considerees dans Tanti- 
quite comme de puissants moyens de defense (Apotro- 
paea) contre les mauvaises influences, et il faut peut-etre 
voir une survivance de cette croyance dans le fait que 
meme de nos jours toutes les amulettes porte-bonheur 
ne sont autre chose que des symboles genitaux ou sexuels. 
Examinez une collection de ces amulettes portees autour 
du cou en forme de collier : vous trouverez un trefle a 
quatre feuilles, un cochon, un champignon, un fer a 
cheval, un-e echelle, un ramoneur de cheminees. Le trefle 
a quatre feuilles remplace le trefle plus proprement sym~ 



I 82 LE REVE 

bolique a trois feuilles ; le cochon estun ancien symbole 
de la fecondite ; le champignon estim symbole incontes 
table du penis, et il est des champignons qui, tel le Phal 
lus impudicus,doivent leur nom a leur ressemblance frap- 
pante avec Forgane sexuel de 1 homme ; le fer a cheval 
reproduit les contours de 1 orifice genital de la femme, 
et le ramoneur qui porte Fechelle fait partie de la collec 
tion, parce qu il exerce une de ces professions auxquelles 
le vulgaire compare les rapports sexuels (voir YAnthropo- 
phyteia). Nous connaissons deja Fechelle comme faisant 
partie du symbolisme sexuel des reves ; la langue alle- 
mande nous vient ici en aide en nous montrant que le 
mot monter est employe dans un sens essentiel- 
lement sexuel. On dit en allemand : G monter apres les 
femmes et un vieux monteur . En francais, ou le 
mot allemand Stufe se traduit par le mot marche, on 
appelle un vieux noceur un vieux marcheur . Le fait 
que chez beaucoup d animaux I accouplement s accomplit, 
le male etant a califourchon sur la femelle, n est sans 
doute pas etranger a ce rapprochement. 

L arrachage d une branche, comme representation sym- 
bolique de 1 onanisme, ne correspond pas seulement aux 
designations vulgaires de 1 acte onaaique, mais possede 
aussi de nombreuses analogies mythologiques. Mais ce 
qui est particulierement remarquable, c est la represen 
tation de 1 onanisme ou, plutot de la castration envisa- 
gee comme un chatiment pour ce peche, par la chute on 
1 extractioii d une dent : Fanthropologie nous offre en effet 
un pendant a cette representation, pendant que peu de 
reveurs doivent connaitre. Je ne crois pas me tromper 
en voyant dans la circoncision pratiquee chez tant de peu- 
ples un equivalent ou un sraccedane de la castration. Nous 
savons en outre que certaines tribus primitives du con 
tinent africain pratiquent la circoncision a litre de rite 
de la puberte (pour celebrer 1 entree du jeune homme 
dans Fage viril), tandis que d autres tribus, voisines de 
celles-la, remplacent la circoncision par 1 arrachement 
d une dent. 

Je termine mon expose par ces exernples. Ce ne sont 
que des exemples ; nous savons davantage la-dessus, et 
vous vous imaginez sans peine combien plus variee et 
interessante serait une collection de ce genre faite, non 



LE SYMBOLISME DANS LE REVE i83 

par des dilettanti comme nous, mais par des specia- 
listes en anthropologie, mythologie, linguistique et folk 
lore. Mais le pen que nous avons dit comporte certaines 
conclusions qui, sans pretendre epuiser le sujet, sont de 
nature a faire refleehir. 

Et, tout d abord, nous sommes en presence de ce fait 
que le reveur a a sa disposition le mode d expression 
symbolique qu il ne connait ni ne reconnait a Tetat de 
veille. Ceci n est pas moins fait pour vous etonner que 
si vous appremez que votre femme de chambre comprend 
le Sanscrit, alors que vous savez pertinemment qu elle 
est nee dans un village cle Boheme et n a jamais etudle 
cette langue. II n est pas facile de nous rendre compte 
de ce fait a 1 aide de nos conceptions psychologiques. 
Nous pouvons dire seulement que chezle reveur la con- 
naissance du symbolisme est inconsciente, qu elle fait 
partie de sa vie psychique inconsciente. Mais cette expli 
cation ne nous mene pas bienloin. Jusqu a present nous 
n avions besoin d admettre que des tendances ineon- 
scientes, c est-a-dire des tendances qu on ignore momen- 
tanement ou pendant une duree plus on moins longue. 
Mais cette fois il s agit de quelque chose de plus : de con- 
riaissances inconscientes, de, rapports inconscients entre 
certaines idees, de comparaisons inconscientes entre 
divers objets, comparaisons a la suite desquelles un cle 
ces objets vient s installer d une facon permanemte a la 
place del autre. Ces comparaisons ne sont pas effectuees 
chaque iois pour les besoins de la cause elles sont faites 
une fois pour toutes et toujours pretes Nous en avons 
la preuve dans le fait qu elles sont identiques chez les 
personnes les plus differentes, malgre les differences de 
langue. 

D ou peut venir la connaissance de ces rapports symbo- 
liques? Le langage courant n en fournit qu une petite 
partie. Les nombreuses analogies que peuvent offrir 
d autres domaines sont le plus souvent ignorees du reveur ; 
et ce n est que peniblement que nous avons pu nous- 
memes en reunir un certain nombre. 

En deuxieme lieu, ces rapports symboliques n appar- 
tiennent pas en propre au reveur et ne caracterisent pas 
uniquement le travail qui s accomplit au cours des reves. 
Nous savons deja que les mythes et les contes, le peuple 



l84 LE REVE 

dans ses proverbes et ses chants, le langage courant et 
I imagination poetique utilisent le meme symbolisme. 
Le domaine du symbolisme est extraordinairement grand, 
et le symbolisme des reves n en est qu une petite province ; 
et rien n est moins indique que des attaquer auprobleme 
entier en partant du reve . Beaucoup des symboles employes 
ailleurs ne se manifestent pas dans les reves on ne s y 
manifestent que rarement ; et quant aux symboles des 
reves, il en est beaucoup qu on ne retrouve pas ailleurs 
ou qu on ne retrouve, ainsi que vous 1 avez vu, que ca et 
la. On a 1 impression d etre en presence d un mode d ex- 
pression ancien, mais disparu, sauf quelques restes dis- 
semines dans differents domaines, les uns ici, les autres 
ailleurs, d autres encore conserves, sous des formes lege- 
rement modiflees, dans plusieurs domaines. Je me sou- 
viens a ce propos de la fantaisie d un interessant aliene 
qui avait imagine Fexistence d une langue fondamen- 
tale dont tons ces rapports symboliques etaient, a son 
avis, les survivances. 

En troisieme lieu, vous devez trouver surprenant que 
le symbolisme dans tous les autres domaines ne soit pas 
necessairement et uniquement sexuel, alors que dans les 
reves les symboles servent presque exclusivement a 1 ex- 
pression d objets et de rapports sexueis. Ceci n est pas 
facile a expliquer non plus. Des symboles primitivement 
sexueis auraient-ils recu dans la suite une autre applica 
tion, et ce changement d application aurait-il entraine 
pen a peu leur degradation, jusqu a la disparition de leur 
caractere symbolique? II est evident qu on ne peut 
repondre a ces questions tant qu on ne s occupe que du 
symbolisme des reves. On doit seulement maintenir le 
principe qu il existe des rapports particulierement etroits 
entre les symboles veritables et la vie sexuelle. 

Nous avons recu dernierement, concernant ces 
rapports, une importante contribution. Un linguiste, 
M. H. Sperber (d Upsala), qui travailta independamment 
de la psychanalyse, a pretendu que les besoins sexueis 
ont joue un role des plus importants dans la naissance 
et le developpementde la langue. Les premiers sons arti- 
cules avaient servi a communiquer des idees et a appeler 
le partenaire sexuel ; le developpement ulterieur des 
racines de la langue avait accompagne rorgani$ation du 



LE SYMBOLISME DANS LE REYE i85 

travail dans 1 humanite primitive. Les travaux etaierit 
effectues en commun et sous 1 accompagnement de mots 
et d expressions rythmiquement repetes. L interetsexuel 
s etait ainsi deplace pour se porter sur le travail. On 
dirait que I homme primitif ne s est resigne au travail 
qu en en faisant I equivalent et la substitution de 1 activite 
sexuelle. C est ainsi que le mot lance aueours du travail 
en commun avait deux sens, 1 un exprimantl acte sexuel, 
Fautre le travail actif qui etait assimile a cet acte. Peu a 
peu le mot s est detache de sa signification sexuelle pour 
s attacher definitivement au travail. II en fut de meme 
chez des generations ulterieuresqui, apres avoir invente 
un mot nouveau ayant une signification sexuelle, 1 ont 
applique a un nouveau genre de travail. De nombreuses 
racines se seraient ainsi formees, ayant toutes une ori- 
gine sexuelle et ayant fini par abandonner leur significa 
tion sexuelle. Si ce schema que nous venons d esquisser 
est exact, il nous ouvre une possibilite de comprendre 
le symbolisme des reves, de comprendre pourquoi le 
reve, qui garde quelque chose de ces anciennes condi 
tions, presente tant de symboles se rapportant a la vie 
sexuelle, pourquoi, d une facon generale, les armes et 
les outils serventde symboles masculins, tandis que les 
etoffes et les objets travailles sont des symboles femi- 
nins. Le rapport symbolique serait une survivance de 
1 ancienne identite de mots ; des objets qui avaient porte 
autrefois les memes noms que les objets se rattachant a 
la sphere et a la vie genitales apparaitraient maintenant 
dans les reves a titre de symboles de cette sphere et de 
cette vie. 

Toutes ces analogies evoquees a propos du symbolisme 
des reves vous permettront de vous faire une idee de la 
psychanalyse qui apparait ainsi comme une discipline 
d un interet general, ce qui n est le cas ni cle la psycho 
logic ni de la psychiatric. Le travail psychanalytique 
nous met en rapport avec une foule d autres sciences 
morales, telle que la mythologie, la linguistique, le folk 
lore, la psychologic des peuples, la science des religions, 
dont les recherches sont susceptibles de nous fournir 
les donnees les plus precieuses. Aussi ne trouverez-vous 
pas etonnant que le mouvement psychanalytique ait 
abouti a la creation d un periodique consacre unique- 



LE REVE 

ment a 1 e tu.de de ces rapports : je veux parler dela revue 
Imago, fondee en 1912 par Hans Sachs et Otto Rank. 
Dans tons ses rapports avec les autres sciences, la psy- 
chanalyse donne plus qu elle ne recoil. Certes, les 
resultats souvent bizarres annonces par la psychanalyse 
deviennent plus acceptables du fait de leur confirmation 
par les recherches effectuees dans d autres domaines ; 
mais c est la psychanalyse q-ui fournit les methodes 
techniques et etablit les points de vue dont I application 
doit se montrer feconde dans les autres sciences. La 
recherche psychanalytique decouvre clans la vie psychi- 
que de Tindividu humain des faits qui nous permettent 
de resoudre ou de mettre sous leur vrai jour plus d une 
enigme de la vie collective des homines. 

Maisje ne vous ai pas encore dit dans quelles circon- 
stances nous pouvons obtenir la vision la plus profonde 
de cette presumee langue fondamentale , quel est le 
domaine qui en a conserve les restes les plus nombreux. 
Tant que vous ne le saurez pas, il vous sera impossible 
de vous rendre compte de toute Fimportance du sujet 
Or, ce domaine est celui des nevroses ; ses materiaux sont 
constitues par les symptomes et autres manifestations 
des sujets nerveux, symptomes et manifestations dont 
Fexplication et le traitement torment precisement Fob jet 
de la psychanalyse. 

Mon quatrieme point de vue nous ram<bne done a notre 
point de depart et nous oriente dans la direction qui nous 
est tracee. Nous avons dit qu alors meme que la censure 
des reves n existerait pas, le reve ne nous serait pas plus 
intelligible, car nous aurionsalors a resoudre le probleme 
qui consiste a traduire le langage symbolique du reve 
clans la langue de notre pensee eveillee. Le symbolisme 
est done un autre facteur de deformation des reves, inde- 
pendant de la censure. Mais nous pouvons supposer qu il 
est commode pour la censure de se servir du symbolisme 
qui concourt au meme but: rendre le reve bizarre et 
incomprehensible. 

L etude ulterieure du reve peut nous faire decouvrir 
encore un autre facteur de deformation. Mais je ne veux 
pas quitter la question du symbolisme sans vous rappeler 
une fois de plusl attitude enigmatique que les personnes 
cultivees out cru devoir adopter a son egard : attitude 



LE SYMBOLISMS DANS LE REVE 187 

toute de resistance, alors que Fexistence du symbolisme 
est demontree avec certitude dans le mythe, la religion, 
Tart et la langue qui sont d un bout, a 1 autre penetres 
de symboles. Faut-il voir la raisoii de cette attitude dans 
les rapports que nous avons etablis entre le symbolisme 
des reves et la sexualile? 



CHAPITR^ XI 
L ELABORATION DU 



Si vous avez reussi a vous faire une idee du meca- 
nisme de la censure et de la representation symbolique, 
vous serez a meme de comprendre la plupart des reves, 
sans toutefois connaitre a fond le mecanisme de la de 
formation des reves. Pour comprendre les rves, vous 
vous servirez en effet des deux techniques qui se com- 
pletent mutuellement : vous ferez surgir chez le rveur 
des souvenirs, jusqu a ce que vous soyez amene de la 
substitution an substrat meme du reve, et vous rempla- 
cerez, d apres vos connaissances personnelles, les sym- 
boles par leur signification. Vous vous trouverez, au 
cours de ce travail, en presence de certaines incerti 
tudes. Mais il en sera question plus tard. 

Nous pouvons maintenant reprendre un travail que 
nous avons essaye d aborder anterieurement avec des 
moyens insuffisants. Nous voulions notamment etablir 
les rapports existant entre les elements des reves et leurs 
substrats et nous avons trouve que ces rapports etaient 
au nombre de quatre : rapport d une partie au tout, 
approximation ou allusion, rapport symbolique et repre 
sentation verbale plastique. Nous allons entreprendre le 
rneme travail sur une echelle plus vaste, en comparant 
le contenu manifeste du reve dans son ensemble au reve 
latent tel que nous le revele 1 interpretation. 

J espere qu il ne vous arrivera plus de confondre le 
reve manifeste et le reve latent. En rnaintenant cette 
distinction toujours presente a 1 esprit, vous aurez ga- 
gne, au point de vue de la comprehension des reves, 
plus que la plupart des lecteurs de ma Traumdeutuny . 
Laissez-moi vous rappeler que le travail qui transforme 
le reve latent en reve manifeste s appelle elaboration du 
rve. Le travail oppose^, celui qui veut du r6ve manifeste 



L ixABQRATION DU REVE 189 

arriver au reve latent, s appelle travail d interpretation. 
Le travail d interpretation cherche a supprimer le travail 
d elaboration. Les reves du type infantile, dans lesquels 
nous avons reconnu sans peine des realisations de de- # 
sirs, n en ont pas moins subi une certaine elaboration, 
et notamment la transformation du desir en une realite, 
et le plus souvent aussi celle des idees en images vi- 
suelles. Ici nous avons besoin, non d une interpretation, 
mais d un simple coup d oeil derriere ces deux transforma 
tions. Ce qui, dans les autres reves, vient s ajouter au 
travail d elaboration, constitue ce que nous appelons la 
deformation du reve, et celle-ci ne peut etre supprimee 
que par notre travail d interpretation. 

Ayant eu 1 occasion de comparer tin grand nombre 
d interpretations de reves, je suis a meme de vous 
exposer d une facon synthetique ce que le travail d ela 
boration fait avec les materiaux des idees latentes des 
reves. Je vous prie cependant de ne pas tirer de conclu 
sions trop rapides de ce que je vais vous dire. Je vais 
seulement vous presenter une description qui demande 
a etre ecoutee avec una-calme attention. 

Le premier effet du travail d elaboration d un reve 
consiste dans la condensation de ce dernier. Nous vou- 
lons dire par la que le contenu du reve manifeste est 
plus petit que celui du reve latent, qu il represente par 
consequent une sorte de traduction abregee de celui-ci. 
La condensation peut parfois faire defaut, mais elle 
existe d une facon grenerale et est souvent considerable. 

o 

On n observe jamais le contraire, c est-a-dire qu il n ar- 
rive jamais que le reve manifeste soit plus etendu que le 
reve latent et ait un contenu plus riche. La condensa 
tion s effectue par un des trois procedes suivants : i cer 
tains elements latents sont tout simplement elimines ; 
2 le reve manifeste ne recoit que des fragments de cer 
tains ensembles du reve latent; 3 des elements latents 
ayant des traits communs se trouvent fondus ensemble 
dansle reve manifeste. 

Si vous le voulez, vous pouvez reserver le terme 
condensation a ce dernier precede setil. Ses effets 
sont particulierement faciles a demontrer. En vous re- 
memorant vos propres reves, vous trouverez facilement 
des cas de condensation de plusieurs personnes en une 
FFEUD. i a 



LE REVE 

seule. Une personne composee de ce genre a f aspect de 
A, est mise comme B, fait quelque chose qui rappelle C, 
et avec tout cela nous savons qu il s agit de D. Dans ce 
melange, se trouve naturellement mis en relief un carac- 
tere ou attribut commun aux quatre personnes. On pent 
de meme former un compose de plusieurs objets ou loca- 
lites, a la condition que les objets ou les localites en 
question possedent un trait ou des traits communs que 
le reve latent accent ae d une facon particuliere. II se 
forme la comme une notion nouvelle et ephemere ayant 
pour noyau Telement commun. De la superposition des 
unites fondues en un tout composite resulte en general 
une image aux contours vagues, analogue a celle qu on 
obtient en tirant plusieurs photographies sur la meme 
plaque. Le travail d elaboration doit etre fortement inte- 
resse a la production de ces formations composites, car 
il est facile de trouver que les traits communs qui en 
sont la condition sont crees intentionnellement la ou ils 
font defaut, et cela, par exemple, par le choix de 1 expres- 
sion verbale pour une idee. Nous connaissons deja des 
condensations et des formations composites de ce 
genre ; nous les avons vus notamment jouer un certain 
role dans certains cas de lapsus. Rappelez-vous le jeune 
homme qui voulait begleit-digen (mot compose de 
begleiten, accompagner, et beleidigen, manquer de 
respect) une dame. II existe en outre des traits d esprit 
dont la technique se reduit a une condensation de ce 
genre. Mais, abstraction faite de ces cas, le procede en 
question apparait comme tout a fait extraordinaire et 
bizarre. La formation de personnes composites dans les 
reves a, il est vrai, son pendant dans certaines creations 
de notre fantaisie qui fond souvent ensemble des ele 
ments qui ne se trotivent pas reunis dans 1 experience : 
tels les centaures et les animaux legendaires de la mytho- 
logie ancienne ou des tableaux de Bocklin. D ailleurs, 
1 imagination creatrice est incapable d inventer quoi 
que ce soit : elle se contente de reunir des elements 
separes les uns des autres. Mais le procede mis en oeuvre 
par le travail d elaboration presente ceci de particulier 
que les materiaux dont il dispose consistent en idees, 
dont certaines peuvent etre indecentes et inacceptables, 
mais qui sont toutes formees et exprimees correctement 



L ELABORATION DU REVE tgt 

Le travail d elaboration donne a ces idees une autre 
forme, et il est remarquable et incomprehensible que 
dans cette transcription ou traduction comme en une 
autre langue il se serve du procede de la fusion ou de la 
combinaison. Une traduction s applique generalement 
a tenir compte des particularites du texte et a ne pas 
confondre les similitudes. Le travail d elaboration, au 
contraire, s efforce a condenser deux idees differentes, 
en cherchant, comme dans un calembour, un mot a plu- 
sieurs sens dans lequel puissent se rencontrer les deux 
idees. II ne faut pas se hater de tirer des conclusions de 
cette particularity qui peut d ailleurs devenir importante 
pour la conception du travail d elaboration. 

Bien que la condensation rende le reve obscur, on n a 
cependant pas 1 inipression qu elle soit un effet de la 
censure. On pourrait plutot lui assigner des causes me- 
caniques et economiques ; mais la censure y trouve son 
compte quand meme. 

Les effets de la condensation peuvent etre tout a fait 
extraordinaires. Elle rend a 1 occasion possible de reunir 
dans un reve manifeste deux series d idees latentes tout 
a fait difierentes, de sorte qu on peut obtenir une inter 
pretation apparemment satisfaisante d un reve, sans 
s apercevoir de la possibilite d une interpretation au 
deuxieme degre. 

La condensation a encore pour effet de troubler, de 
compliquer les rapports entre les elements du reve 
latent et ceux du reve manifeste. C est ainsi qu un ele 
ment manifeste peut correspondre simultanement a plu- 
sieurs latents, de meme qu un element latent peut parti- 
ciper a plusieurs manifestes : il s agiraitdonc d une sorte 
de croisement. On constate egalement, au cours de 1 in- 
terpretation d un reve, que les idees surgissant a propos 
d un element manifeste ne doivent pas etre utilisees au 
fur et a mesure, dans 1 ordre de leur succession. II faut 
souvent attendre j.usqu a ce que tout le reve ait recti son 
interpretation. 

Le travail d elaboration opere done une transcription 
peu commune des idees des reves ; une transcription 
qui n est ni une traduction mot a mot ou signe par signe, 
ni un choix guide par une certaine regie, comme lors- 
qu on ne reproduit que les consonantes d un mot, en 



tg2 LE REVE 

omettant les voyelles, ni ce qu on pourrait appeler un 
remplacement, comme lorsqu on fait toujours ressortir 
un element aux depens de plusieurs autres : nous nous 
trouvons en presence de quelque chose de tout a fait 
different et beaucoup plus complique. 

Un autre effet du travail d elaboration consiste dans le 
displacement. Celui-ci nous estheureusement deja connu ; 
nous savons notamment qu il est entierement 1 oeuvre de 
la censure des reves. Le deplacement s exprime de deux 
manieres : en premier lieu, un element latent est rem 
place, non par un de ses propres elements constitutifs, 
mais par quelque chose de plus eloigne, done par une 
allusion ; et, en deuxieme lieu, 1 accent psychique est 
transfere d un element important sur un autre, pen 
important, de sorte que le reve recoit un autre centre et 
apparait etrange. 

Le remplacement par une allusion existe egalement 
dans notre pensee eveillee, mais avec une certaine diffe 
rence. Dans la pensee eveillee, I allusion doit etre facile- 
ment intelligible, et il doit y avoir entre I allusion et la 
pensee veritable un rapport de contenu. Le trait d esprit 
se sert souvent de I allusion, sans observer la condition 
de 1 association entre les contenus ; il remplace cette 
association par une association exterieure peu usitee, 
fondee sur la similitude tonale, sur la multiplicite des 
sens que possede un mot, etc. II observe cependant ri- 
goureusement la condition de I intelligibilite ; le trait 
d esprit manquerait totalement son effet si Ton ne pou- 
vait remonter sans difficulte de I allusion a son objet. 
Mais le deplacement par allusion qui s effectue dans le 
reve se soustrait a ces deux limitations. Ici I allusion ne 
presente que des rapports tout exterieurs et tres eloignes 
avec 1 element qu elle remplace ; aussi est-elle inintelli- 
gible, et lorsqu on veut remonter a Felement, 1 interpre- 
tation de I allusion fait 1 impression d un trait d esprit 
rate ou d une explication forcee, tiree par les cheveux. La 
censure des reves n atteint son but que lorsqu elle reussit 
a rendre introuvable le chemin qui conduit de I allusion 
a son substrat. 

Le deplacement de 1 accent constitue le moyen par 
excellence de 1 expression des pensees. Nous nous en 
servons parfois dans la pensee eveillee, pour produire 



ELABORATION DU REVE 198 

un effet comique. Pour vous donner une idee de cet effet, 
je vous rappellerai 1 anecdote suivante : il y avail dans un 
village un marechal-ferrant qui s etait rendu coupable 
d un crime grave. Le tribunal decida que ce crime de- 
vait &tre expie ; mais comme le marechal-ferrant 6tait le 
seul dans le village et, par consequent, indispensable, et 
que, par contre, il y avait dans le mme village trois 
tailleurs, ce fut un de ceux-ci qui fut pendu a la place du 
marechal. 

Le troisieme effet du travail d elaboration est, au point 
de vue psychologique, le plus interessant. II consiste en 
une transformation d idees en images visuelles. Cela ne 
veut pas dire que tous les elements constitutifs des idees 
des reves subissent cette transformation ; beaucoup 
d idees conservent leur forme et apparaissent comme 
telles ou a titre de connaissances dans le reve manifeste ; 
d un autre cote, les images visuelles ne sont pas la seule 
forme que revetent les idees. II n en reste pas moins que 
les images visuelles jouent unroleessentiel dans la forma 
tion des reves. Cette partie du travail d elaboration est 
la plus constante ; nous le savons deja, de meme que 
nous connaissons deja la representation verbale plas- 
tique )> des elements individuels d un reve. 

II est evident que cet effet n est pas facile a obtenir. 
Pour vous faire une idee des difficultes qu il presente, 
imaginez-vous que vous ayez entrepris de remplacer un 
leader- article politique par une serie d illustrations, 
c est-a-dire de remplacer les caracteres d imprimerie par 
des signes figures. En ce qui concerne les personnes et 
les objets concrets dont il est question dans cet article, 
il vous sera facile et, peut-etre, meme commode de les 
remplacer par des images, mais vous vous heurterez aux 
plus grandes difficultes des que vous aborderez la repre 
sentation concrete des mots abstraits et des parties du 
discours qui expriment les relations entre les idees : 
particules, conjonctions, etc. Pour les mots abstraits, 
vous pourrez vous servir de toutes sortes d artifices.Vous 
chercherez, par exemple, a transcrire le texte de Farticle 
sous une autre forme verbale peu usitee peut-etre, mais 
contenant plus d elements concrets et susceptibles de 
representation. Vous vous rappellerez alors que la plu- 
part des mots abstraits sont des mots qui furent autre- 



ig4 LE REVE 

fois concrets et vous chercherez, pour autant que vous le 
pourrez, a rernonter a leur sens primitivement concret. 
Vous serez, par exemple, enchantes de pouvoir repre- 
senter la possession (Besitzen) d un objet par sa signi 
fication concrete qui est celle d etre ass-is sur (darauf- 
sitzeri) cet objet. Le travail d elaboration ne precede pas 
autrement. A une representation faite dans ces condi 
tions il ne faut pas demander une trop grande precision. 
Aussi ne tiendrez-vous pas rigueur au travail d elabora- 
tion s il remplace un element aussi difficile a exprimer a 
1 aide d images concretes que 1 adultere (Ehebrucli) 1 par 
une fracture du bras (ArmbrucJi)^ . Connaissant ces de 
tails, vous pourrez dans une certaine mesure corriger 



\. Ehebruch, litte>alement : rupture de mariage. 

2. Pendant que je corrigeai s les 6preuves de ces feuilles, il m est tomb6 
par hasard sous les yeux un fait divers que je transcris ici, parce qu il apporte 
une confirmation inattendue aux considerations qui precedent : 

Le Chdtiment de Diea. 

Fracture de bras (Arm6ruc/i) comme expiation pour un adultere (Ehebrucfi). 

La femme Anna M..., epouse d un r^serviste, depose centre la femrne Cle" 
mentine K... une plainte en adultere. Elle dit dans sa plainte que la femme 
K... avail entretenu avec M... des relations coupables, alors q ue son prop re 
marl etait sur le front d ou il lui envoyait meme 70 couronnes par mois. La 
feirime K... avail d6ja recu du rnari <le la plaignante beaucoup d argent, alors 
que la plaignaule elle-meme et son enfant souffrent de la faim et de la misere. 
Les camarades de M... ont rapport^ a la plaignante que son mari a fr^quent6 
avec la femme K... des debits de vin ou il restait jusqu a une heure tardive de 
la nuit. One fois meme la femme K... a demand^ au mari de la plaignante, 
en presence de plusieurs fantassins, s il ne se deciderait pas bientot h quitter 
sa vieille , pour venir vivre avec elle. La logeuse de K... a souvent vu 
le mari de la phsijjmmte dans le logement de sa maitresse, en tenue plus 
que negligee. Devant un juge de Leopoldstadt, la femme K... a pretendu 
hier e pas connaitre M... et ni6 par consequent et i plus forte raison toutes 
relations intimes avec lui. 

Mais le tmoin Albertiue M... dposa qu elle aA ait surpris la femme K... 
en train d embrasser le mari de la plaignante. 

Deja cntendu au cours d une stance anterieure a titre de temoin, M... 
avail a son tour, ni toutes relations avec la femme K... Mais hier le juge 
recoil une lettre dans laquelle M... retire son temoignage fait prec^demment 
et*avoue avoir eu la femme K... pour maitresse jusqu au mois de juin der 
nier. S il a ni6 toutes relations avec cette femme, lors du precedent interroga- 
toire ce fut paroe qu elle etait venue le trouver et 1 avait suppli6 k genoux de 
la sauver en n avouant rien. v Auiourd hui, ^crivait le temoin, je me sens 
forc a dire au tribunal toute la veritS car, m tkant fractur^ le bras gauche, 
\e considere cet accident comme un chatiment que Dieu m inflige pour moa 

peche. 

Le juge ayant constate que 1 action pumssable remontait a plus d une 
annee, la plaignante a retir6 sa plainte et 1 inculpee a beneficie d un nori- 
lieu. 



^ELABORATION DU REVE 196 

les maladresses de Fecriture figur6e lorsqu elle est ap- 
pelee a remplacer 1 ecriture verbale. 

Mais ces moyens auxiliaires manquent lorsqu il s agit 
de representer des parties du discours qui expriment des 
relations entre des idees : parce que, pour la raison 
que, etc. Ces elements du texte ne pourront done pas 
etre transiormes en images. De meme le travail d elabo- 
ration des reves reduit le contenu des idees des reves a 
leur matiere brute faite d objets et d aetivites.Vous devez 
etre contents si vous avez la possibilite de traduire par 
une plus grande finesse des images les relations qui ne 
sont pas susceptibles de representation concrete. G est 
ainsi en effet que le travail d elaboration reussit a expri- 
mer certaines parties du contenu des idees latentes du 
rve par les proprietes formelles du reve manifeste, par 
le degre plus ou moins grand de clarte ou d obscurite 
qu il lui imprime, par sa division en plusieurs frag 
ments, etc. Le nombre des reves partiels en lesquels se 
decompose un reve latent correspond generalement au 
nombre des themes principaux, des series d idees dont 
se compose ce dernier ; un bref reve preliminaire joue 
par rapport au reve principal subsequent le role d une 
introduction ou d une motivation ; une idee secondaire 
venant s ajouter aux idees principales est remplacee dans 
le reve manifeste par un changement de scene intercale 
dans le decor principal dans lequel evoluent les evene- 
ments du reve latent. Et ainsi de suite. La forme meme 
des reves n est pas denuee d importance et exige, elle 
aussi, une interpretation. Plusieurs reves se produisant 
au cours de la meme nuit presentent souvent la meme 
importance et temoignent d un effort de maitriser de plus 
en plus une excitation d une intensite croissante. Dans 
un seul et meme reve, un element particulierement difli- 
cile peut etre represente par plusieurs symboles, par des 
doublets . 

En poursuivant notre confrontation entre les idees des 
reves et les reves manifestes qui les remplacent, nous 
apprenons une foule de choses auxquelles nous ne nous 
attendions pas; c est ainsi que nous apprenons, par 
exemple, que 1 absurdite meme des reves a sa significa 
tion particuliere. On peut dire que sur ce point 1 opposi 
tion entre la conception medicale et la conception psycha- 



196 LE REVE 

nalytique du reve atteint un degre d acuite tel qu elle 
devient a peu pres absolue. D apres la premiere, le reve 
serait absurde, parce que 1 activite psychique dont il est 
1 efTet a perdu toute faculte de formuler un jugernent 
critique; d apres notre conception, au contraire, le reve 
devient absurde des que se trouve exprimee la critique 
contenue dans les idees du reve, des que se trouve for- 
mule le jugement : c est absurde. Vous en avez un bon 
exemple dans le reve, que vous connaissez deja, relatif a 
1 intention d assister a une representation theatrale (trois 
billets pour i florin 5o). Le jugement formule a cette 
occasion etait : ce fut une absurdite de se marier si tot. 

Nous apprenons de meme, au cours du travail d inter- 
pretation, ce qui correspond auxdoutes et incertitudes si 
souvent exprimes par le reveur, a savoir si un certain 
element donne s est reellement manifeste dans le reve, si 
c etait bien I eleinentallegue ou suppose, et non un autre. 
Rien dans les idees latentes du reve ne correspond gene- 
ralement a ces doutes et incertitudes ; ils sont unique- 
ment 1 effet de la censure et doivent etre consideres 
comme correspondant a une tentative, partiellement 
reussie, de suppression, de refoulement. 

Une des constatations les plus etonnantes est celle 
relative a la maniere dont le travail d elaboration traite 
les oppositions existant au sein du reve latent. Nous 
savons deja que les elements analogues des materiaux 
latents sont remplaces dans le reve manifeste par des 
condensations. Or, les contraires sont traites de la meme 
maniere que les analogies et sont exprimes de preference 
par le meme element manifeste. C est ainsi qu un element 
du reve manifeste qui a son contraire pent aussi bien 
signifier lui-meme que ce contraire, ou 1 un etl autre a la 
fois ; ce n est que d apres le sens general que nous pouvons 
decider notre choix quant a 1 interpretation. C est ce qui 
explique qu on ne trouve pas dans le reve de representa 
tion, univoque tout au moins, du non . 

Cette etrange maniere d operer qui caracterise le tra 
vail d elaboration trouve une heureuse analogic dans le 
developpement de la langue. Beaucoup de linguistes out 
constate que dans les langues les plus anciennes les 
oppositions : fort-faible, clair-obscur, grand-petit sont 
exprimees par le meme radical ( Opposition de sens 



L LABORATION DU RfiVE 19-7 

dans les mots primitifs ). C est ainsi que dans le vieil 
egyptien ken signifiait primitivement fort et faible. Pour 
eviter des malentendus pouvant resulter de 1 emploi de 
mots aussi ambivalents, on avail recours, dans le langage 
parle,aune intonation et a un geste quivariaient avec le 
sens qu on voulait donner au mot ; et dans 1 ecriture on 
faisait suivre le mot d un determinatif , c est-a-dire 
d une image qui, elle, n etait pas destinee a etre pronon- 
cee. On ecrivait done ken-fort, en faisant suivre le mot 
d une image representant la figurine d un homme 
redresse ; et on ecrivait ken-foible, en faisant suivre le 
mot de la figurine d un homme nonchalamment accroupi. 
G est seulement plus tard qu on a obtenu, a la suite de 
legeres modifications imprimees au mot primitif, une 
designation speciale pour chacun des contraires qu il 
englobait. On arriva ainsi a dedoubler ken (fort-faible), 
en Aen-fort et Aen-faible. Quelques langues plus jeunes et 
certaines langues vivantes de nos jours ont conserve de 
nombreuses traces de cette primitive opposition de sens. 
Je vous en citerai quelques exemples, d apres G. Abel 

(i884). 

Le latin presente toujours les mots ambivalents sui- 

vants : 

altus (haut, profond) et sacer (sacre, damne). 

Voici quelques exemples de modifications du meme 
radical : 

clamare (crier) ; clam (silencieux, doux, secret) ; 

siccus (sec) ; succus (sue). 

Et en allemand : 

stimme (voix) ; stumm (muet). 

Le rapprochement de langues parentes fournit de nom- 
breux exemples du meme genre : 

Anglais ; lock (fermer) ; allemand : Loch (trpu), Liicke 
(lacune) ; 

Anglais : cleave (fendre) ; allemand : kleben (coller). 

Le mot anglais without, dont le sens litteral est avec- 
sans, n est employe aujourd hui qu au sens sans ; que le 
mot with fut employe pour designer non seulement 
une adjonction, mais aussi une soustraction, c est ce que 
prouvent les mots composes withdraw, withhold. II en 
est de meme du mot allemand wieder 

Une autre particularity encore du travail d elaboration 



LE REVE 

trouve son pendant dans le developpement de la langue. 
Dans 1 ancien egyptien, comme dans d autres langues 
plus recentes, il arrive souvent que, d une langue a 1 au- 
tre, le meme mot presente, pour le rneme sens, les sons 
ranges dans des ordres opposes. Voici quelques exemples 
tires de la comparaison entre 1 anglais et 1 allemand : 

Topf(poi) pot; boat (bateau) - tub ; hurry (se pres- 
ser) - - Ruhe (repos) ; Balken (poutre) Kloben (buche), 
dab ; wait (attendre) tauwen. 

Et la comparaison entre le latin et Fallemand donne : 

caper e (saisir) paeken ; ren (rein) Niere. 

Les inversions dans le genre de celles-ci se produisent 
dans le reve de plusieurs manieres differentes. Nous 
connaissons deja I inversion du sens, le remplacement 
d un sens par son contraire. II se produit, en outre, dans 
les reves, des inversions de situations, de rapports entre 
deux personnes, comme si tout se passait dans un 
monde renverse . Dans le reve, c est le lievre qui fait 
souvent la chasse au chasseur. La succession des evene- 
ments subit egalement une inversion, de sorte que la 
serie antecedente ou causale vient prendre place apres 
celle qui normalement devrait la suivre. C est comme 
dans les pieces qui se jouerit dans des theatres de foire 
et ou le heros tombe raide mort, avant qu ait retenti dans 
la coulisse le coup de feu qui doit le tuer. II y a encore 
des reves ou Fordre des elements est totalement inter- 
verti, de sorte que si Ton veut trouver leur sens, on doit 
les interpreter en commencant par le dernier element, 
pourfinir par le premier. Vous vous rappelez sans doute 
nos etudes sur le symbolisme des reves ou nous avons 
montre que se plonger ou tomber dans 1 eau signiiie la 
meme chose que sortir de I e&u, c est-a-dire accoucher 
bu.naitre, et que grimper sur une echelle ou monter un 
escalier a le meme sens que descendre Fun ou 1 autre. 
On apercoit facilement les avantages que la deformation 
des reves peut tirer de cette liberty de representation. 

Ges particularites du travail d elaboration doivent etre 
considerees comme des traits archa iques. Elles sont ega 
lement inherentes aux anciens systemes d expression, 
aux anciennes langues et ecritures ou elles presentent 
les memes difficultes dont il sera encore question plus 
tard, en rapport avec quelques remarques critiques. 



L LABORATION DU RVE 199 

Et, pour terminer, formulons quelques considerations 
supplementaires. Dans le travail d elaboration, il s agit 
evidemment de transformer en images concretes, de pre 
ference de nature visuelle, les idees latentes concues 
verbalement. Or, toutes nos idees ont pour point de 
depart des images concretes ; leurs premiers materiaux, 
leurs phases preliminaires sont constitues par des im 
pressions sensorielles ou, plus exactement, par les 
images-souvenirs de ces impressions. C est seulement 
plus tard que des mots ont ete attaches a ces images et 
relies en idees. Le travail d elaboration fait done subir 
aux idees une marche regressive, undeveloppement retro 
grade et, au cours de cette regression, doit disparaitre 
tout ce que le developpement des images-souvenirs et 
leur transformation en idees ont pu apporter a litre de 
nouvelles acquisitions. 

Tel serait done le travail d elaboration des reves. En 
presence des processus qu il nous a reveles, notre interet 
pour le reve manifeste a forcement recule a 1 arriere- 
plan. Mais comme le reve manifeste est la seule chose 
que nous connaissions d une facon directe, je vais lui 
consacrer encore quelques remarques. 

Que le reve manifeste perde d importance a nos yeux, 
rien de plus nature!.- Peu nous importe qu il soit bien 
compose ou qu il se laisse dissocier en une suite d images 
isolees, sans lien entre elles. Alors meme qu il a une 
apparence significative, nous savons que celle-ci doit son 
origine a la deformation du reve et ne presente pas, 
avec le contenu interne du reve, plus de rapport brga- 
nique qu il n en existe entre la facade d une eglise ita- 
lienne et sa structure et son plan. Dans certains cas, cette 
facade du reve presente, elle aussi, une signification 
qu elle emprunte a ce qu elle reproduit sans deformation 
ou a peine deforme un element constitutif important des 
idees latentes du reve. Ge fait nous echappe cependanl 
tant que nous n avons pas effectue 1 mterpretation du 
r6ve qui nous permette d apprecier le degre de deforma 
tion. Un doute analogue s applique au cas ou deux ele 
ments du reve semblentrapproches au point de se trouver 
en contact intime. On pent tirer de ce fait la conclusion 
que les elements correspondants du reve latent doivent 
egalement etre rapproches, mais dans d autres cas il est 



200 LE 

possible de constater que les elements unis dans les idees 
latentes sont dissocies dans le reve manifeste. 

On doit se garder, d une facon generale, de vouloir 
expliquer une partie du reve manifeste par une autre, 
comme si le reve etait concu comme un tout coherent et 
formait une representation pragmatique. Le reve res- 
semble ptutot, dans la majority des cas, a une mosaique 
faite avec des fragments de differentes pierres reunis par 
un ciment, de sorte que les dessins qui en resultent ne 
correspondent pas du tout aux contours des mineraux 
auxquels ces fragments ont ete empruntes. II existe en 
effet une elaboration secondaire des reves qui se charge 
de transformer en un tout a peu pres coherent les don- 
nees les plus immediates du reve, mais en rangeant les 
materiaux dans un ordre souvent absolument incompre 
hensible eten les completant la ou cela parait riecessaire. 

D autre part, il ne faut pas exagerer { importance du 
travail d elaboration ni lui accorder une confiance sans 
reserves. Son activite s epuise dans les effets que nous 
avons enumeres ; condenser, deplacer, effectuer une 
representation plastique, soumettre ensuite le tout a une 
elaboration secondaire, c est tout ce qu il pent faire, et 
rien de plus. Les jugements, les appreciations critiques, 
1 etonnement, les conclusions qui se produisent dans les 
reves, ne sont jamais les effets du travail d elaboration, 
ne sont que rarement les effets d une reflexion sur le 
reve : ce sont le plus souvent des fragments d idees 
latentes qui sont passes dans le reve manifeste, apres 
avoir subi certaines modifications et une certaine adap 
tation reciproque. Le travail d elaboration ne pent pas 
davantage composer des discours. A part quelques rares 
exceptions, les discours entendus ou prononces dans les 
reves sont des echos ou des juxtapositions de discours 
entendus ou prononces le jour qui a precede le reve, ces 
discours ayant ete introduits dans les idees latentes en 
qualite de materiaux ou a titre d excitateurs du reve. Les 
calculs echappent egalement a la competence du travail 
d elaboration ; ceux qu on retrouve dans le reve manifeste 
sont le plus souvent des juxtapositions de nombres, des 
apparences de calculs, totalement depourvues desens ou, 
encore, de simples copies de calculs effectues dans les 
idees latentes du reve. Dans ces conditions, on ne doit 



N DU R&VE 



pas s etonner de voir 1 interet qu on avail poite au travail 
d elaboration s en detourner pour se diriger vers les 
idees latentes que le reve manifeste revile dans un etat 
plus ou moins deforme. Mais on a tort de pousser ce 
changement d orientation jusqu a ne parler, dans les con 
siderations theoriques, que des idees latentes du reve, en 
les mettant a la place du r6ve tout court et a formuler, 
a propos de ce dernier, des propositions qui ne s appli- 
quent qu aux premieres. II est bizarre qu on aitpu abuser 
des donnees de la psychanalyse pour operer cette con 
fusion. Le reve n est pas autre chose que 1 effet du 
travail d elaboration ; il est done la forme que ce travail 
imprime aux idees latentes. 

Le travail d elaboration est un processus d un ordre 
tout a fait particulier et dont on ne connait pas encore 
d analogue dans la vie psychique. Ges condensations, 
deplacements, transformations regressives d idees en 
images sont des nouveautes dont la connaissance consti- 
tue la principale recompense des efforts psychanaly- 
tiques. Et, d autre part, nous pouvons, par analogic avec 
le travail d elaboration, constater les liens qui rattachent 
les etudes psychanalytiques a d autres domaines tels 
que 1 evolution de la langue et de la pensee. Vous ne 
serez a meme d apprecier toute 1 importance de ces 
notions que lorsque vous saurez que les mecanismes qui 
president an travail d elaboration sont les prototypes de 
ceux qui reglent la production des symptomes nevro- 
tiques. 

Je sais egalement que nous ne pouvons pas encore 
embrasser d un coup d oeil d ensemble toutes les nouvelles 
acquisitions que la psychologie peut retirer de ces tra- 
vaux. J attire seulement votre attention sur les nouvelles 
preuves que nous avons pu obtenir en faveur de Fexis- 
tence d actes psychiques inconscients (et les idees latentes 
des reves ne sont que cela) et sur 1 acces insoupconne 
que 1 interpretation des reves ouvre a ceux qui veulent 
acquerir la connaissance de la vie psychique inconsciente. 

Et, maintenant, je vais analyser devant vous quelques 
petits exemples de reves, afin de vous montrer en detail 
ce que je ne vous ai present jusqu a present, a titre de 
preparation, que d une facon synthetique et generale. 



GIUPITRE XII 
ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE RfiVES 



Ne soyez pas decus si, au lieu de vous inviter a assis - 
ter a 1 interpretation d un grand et beau reve, je ne vous 
presente encore cette fois que des fragments d interpre- 
tations. Vous pensez sans doute qu apres tant de prepa 
ration vous avez le droit d etre traites avec plus de con- 
fiance et qu apres 1 heureuse interpretation de tant de 
milliers de reves on aurait du pouvoir, depuislongtemps, 
reunir une collection d excellents exemples de reves of- 
frant toutes les preuves voulues en faveur de tout ce que 
nous avons dit concernant le travail d elaboration et les 
idees des reves. Vous avez peut-etre raison, maisje dois 
vous avertir que de nombreuses difficultes s opposent a 
la realisation de votre desir. 

Et, avant tout, je tiens a vous dire qu il n y a pas de 
personnes faisant de 1 interpretation des reves leur occu 
pation principale. Quand a-t-on Foccasion d interpreter 
un reve ? On s occupe parfois, sans aucune intention 
speciale, des reves d une personne amie, ou bien on tra- 
vaille pendant quelque temps sur ses propres reves, afin 
de s entrainer a la technique psychanalytique ; mais le 
plus souvent on a affaire aux reves de personnes ner- 
veuses, soumises autraitement psychanalytique. Ges der- 
niers reves constituent des materiaux excellents et ne le 
cedent en rien aux reves de personnes saines, mais la 
technique du traitement nous oblige a subordonner 1 in 
terpretation des reves aux exigences therapeutiques et 
a abandonner en cours de route un grand nombre de 
reves, des qu on reussi a en extraire des donnees suscep- 
tibles de recevoir une utilisation therapeutique. Certains 
reves, ceux notammentqui se produisent pendant la cure, 
echappent tout simplement a une interpretation com 
plete. Gomme ils surgissent de 1 ensemble total des ma- 



ANALYSE DE QtELQUES EXE3MPLES DE R^VES 

teriaux psychiques que nous ignorons encore, nous ne 
pouvons les comprendre qu une fois la cure terminee. 
La communication de ces reaves necessiterait la mise 
sous vos yeux de tous les mysteres d une nevrose ; ceci ne 
cadre pas avec nos intentions, puisque nous voyons dans 
1 etude du reve une preparation a celle des nevroses. 

Cela etant, vous renoncerez peut-etre volontiers a ces 
reves, pour entendre Fexplication de reves d hommes 
sains ou de vos propres reves. Mais cela n est guere fai- 
sable, vu le contenu des uns-et des autres. II n est guere 
possible de se confesser soi-meme ou de confesser ceux 
qui ont mis en vous leur confiance, avec cette franchise 
et sincerite qu exigerait une interpretation complete de 
reves, lesquels, ainsi que vous le savez, relevent de ce 
qu il y a de plus intime dans notre personnalite. En 
dehors de cette diffieulte de se procurer des materiaux, 
il y a encore une autre raison qui s oppose a la commu 
nication des reves. Le reve, vous le savez, apparait au 
reveur comme quelque chose d etrange ; a plus forte 
raison doit-il apparaitre comme tel a ceux qui ne connais- 
sent pas la personne du reveur. Notre litterature ne 
manque pas de bonnes et completes analyses de reves ; 
j en ai publie moi-meme quelques-unes a propos d ob- 
servations de malades ; le plus bel exemple d interpre- 
tation est peut-etre celui publie par M. O. Rank. II s agit 
de deux reves d une jeune fille, se rattachant Fun a Fau- 
tre. Leur expose n occupe que deux pages imprimees, 
alors que leur analyse en comprend soixante-seize. II me 
faudrait presque un semestre pour efTectuer avec vous 
un travail de ce genre. Lorsqu on aborde 1 interpretation 
d un reve un peu long et plus ou nioins considerablement 
deforme, on a besoin de tant d eclaircissements, il faut 
tenir compte de tant d idees et de souvenirs surgissant 
chez le reveur, s engager dans tant de digressions qu un 
compte rendu d un travail de ce genre prendrait une 
extension considerable et ne vous donnerait aucune satis 
faction. Je dois done vous prier de vous contenter de ce 
qui est plus facile a obtenir, a savoir de la communica 
tions de petits fragments de reves appartenant a des per- 
sonnes nevrotiques et dont on peut etudier isolement 
tel ou tel element. Ce sont les symboles des reves et cer- 
taines particularites de la representation regressive des 



LE REVtf 

rves qui se pretent le plus facilement & la demonstra 
tion. Je vous dirai, a propos de chacun des reves qui 
suivent, les raisons pour lesquelles il me semble meriter 
une communication. 

,i. Voici un reve qui se compose de deux breves ima 
ges : Son oncle fume une cigarette, bien gu on soit un 
samedi. Une femme lembrasse et le caresse comme son 
enfant. 

A propos de la premiere image, le reveur, qui est Juif, 
nous dit que son oncle, homme pieux, n a jamais corn- 
mis et n aurait jamais ete capable de commettre un peche 
pareil 1 . A propos de la femme qui figure dans la seconde 
image, il ne pense qu a sa mere. II existe certainement 
un rapport entre ces deux images ou idees. Mais lequel? 
Comme il exclut lormellement la realite de 1 acte de. 
son oncle, on est tente de reunir les deux images par la 
relation de dependance temporelle. Au cas oil mon 
oncle, le saint homme, se deciderait a fumer une ciga 
rette un samedi, je devrais me laisser caresser par ma 
mere. Gela signifie que les caresses echangees avec 
la mere constituent une chose aussi peu permise que le 
fait pour un Juif pieux de fumer un samedi. Je vous ai 
dejadit, etvous vousen souvenez sans doute, qu au cours 
du travail d elaboration toutes les relations entre les 
idees des reves se trouvent supprimees, que ces idees 
memes sont reduites k Tetat de materiaux bruts et que 
c est la tache de 1 interpretation de reconstituer ces rela 
tions disparues. 

2. A la suite de mes publications sur le reve, je suis 
devenu, dans une certaine mesure, un consultant ofliciel 
pour les affaires se rapportant aux r6ves, et je recois 
depuis des annees des epitres d un peu partout, dans 
lesquelles on me communique des rves ou demande 
mon avis sur des reves. Je suis naturellement reconnais- 
sant a tous ceux qui m envoient des materiaux suffisants 
pour rendre Finterpretation possible ou qui proposent 
eux-memes une interpretation. De cette categorie fait 
partie le reve suivant qui m a ete communique en 1910 
par un etudiant en medecine de Munich. Je le cite pour 



I. Fumer et, en g*ne>al, manner le feu un samedi est conaidt^r^ par les 
Jujfs comme un peche. 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REYES 2o5 

vous montrer combien un reve est en general difficile a 
comprendre, tant que le reveur n a pas fourni tons les 
renseignements necessaires. Je vais egalement vous 
epargnerune grave erreur, car je vous soupconne enclins 
a considerer 1 interpretation des reves qui appuie sur 
Timportance des symboles comme Interpretation ideale 
et a refouler an second plan la technique fonclee sur les 
associations surgissant a propos des reves. 

i3 juillet 1910 : Vers le matin je fais le reve suivant : 
Je descends a bicyclette une rue de Tubingue, lorsquim 
basset noir se precipite demure moi el me saisit cm talon. 
Je descends un peu plus loin, m assieds sur une mar die et 
commence a me defendre contre I animal qui aboyait avec 
rage (Ni la morsure ni la scene qui la suit ne me font 
eprouver de sensation desagreable). Vis-a-vis de moi sqnt 
assizes deux dames dgees qui me regardent d un air mo- 
queur. Je me reveille alors et, chose qui m est deja arrivee 
plus d une fois, au moment meme du passage du sommeil 
a I etat de veille, tout mon reve mapparait clair. 

Les symboles nous seraient ici de pen de secours. Mais 
le reveur nous apprend ceci : a J etais, depuis quelque 
temps, amouretix d une jeune fille que je ne connaissais 
que pour 1 avoir rencontree souvent dans la rue et sans 
jamais avoir eu roccasiondel approcher. J aurais ete tres 
heureux que cette occasion me fut fournie par le basset, 
car j aimebeaucoup les betes et croyais avec plaisir avoir 
surpris le meme sentiment chez la jeune fille. II ajoute 
qu il lui est souvent arrive d intervenir, avec beaucoup 
d adresse et au grand etonnement des spectateurs, pour 
separer des chiens qui se battaient. Nous apprenons 
encore que la jeune fille qui lui plaisait etait toujoura 
vue en compagnie de ce chien particulier. Seulement, dans 
le reve manifeste cette jeune fille etait ecartee et seul y 
etait maintenu le chien qui lui etait associe. II se pent 
que les dames qui se moquaient de lui aient ete evoquees 
a la place de la jeune fille. Ses renseignements ulterieurs 
ne suffisent pas a eclaircir ce point. Le fait qu il se voit 
dans le reve voyager a bicyclette constitue la reproduc 
tion directe de la situation dont il se souvient : il ne reri- 
contrait la jeune fille avec son chien que lorsqu il etait 
a bicyclette. 

3. Lorsque quelqu un perd un parent qui lui est cher, 

FREUD. i3 



LE RVE 

il fait pendant longtemps des reves singuliers dans les- 
quels ont trouve les compromis les plus etonnants entre 
la certitude de la mort et le besoin de faire revivre le 
mort. Tantot le disparu, tout en etant mort, continue de 
vivre, car il ne sait pas qu il est mort, alors qu il mour- 
rait tout a fait s il le savait ; tantot il est a moitie mort, a 
moitie vivant, et chacun de ces etats se distingue par des 
signes particuliers. On aurait tort de trailer ces reves 
d absurdes, car la resurrection n est pas plus inadmissi 
ble dans le reve quo dans le conte, par exemple, ou elle 
constitue un ev^nenionl: ordinaire. Pour autant que j ai 
pu analyser ces reves, j ai trouve qu ils se pretaient a une 
explication rationnelle, mais que le pieux desir de rap- 
peler le mort a la vie sait se satisfaire par les moyens les 
plus extraordinaires. Je vais vous citer un reve de ce 
genre, qui parait bizarre et absurde et dont 1 analyse 
vous revelera certains details que nos considerations 
theoriques etaient de nature a vous faire prevoir. C est 
le reve d un homme qui a perdu son pere depuis plu- 
sieurs annees. 

Le pere est mort, mais il a etc exhume et a mauvaise 
mine. II reste en vie depuis son exhumation) et le reveur 
fait tout son possible pour quit ne s en apergoive pas. (Ici 
le reve passe a d autres choses, tres eloignees en appa- 
rence.) 

Le pere est mort : nous le savons. Son exhumation ne 
correspond pas plus a la realite que les details ulterieurs 
du reve. Mais le reveur raconte : lorsqu il fut revenu des 
obseques de son pere, il eprouva un mal de dents. II 
voulait trailer la dent malade selon la prescription de la 
religion juive : Lorsqu une dent te fait souftVir, arrache- 
la , et se rendit chez le dentiste. Mais celui-ci lui dit : 
On ne fait pas arracher une dent ; il faut avoir patience. 
Je vais vous mettre dans la dent quelque chose qui la 
tuera. Revenez dans trois jours : j extrairai cela. 

C est cette extraction , dit tout a coup le reveur, qui 
correspond a rex humation. 

Le reveur aurait-il raison ? Pas tout a fait, car ce n est 
pas la dent qui devait etre extraite, mais sa partie morte. 
Mais c est la une des nombreuses imprecisions que, 
d apres nos experiences, on constate souvent dans les 
reves. Le reveur aurait alors opere une condensation, en 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REVES 67 

fondant en un seal le pere mart et la dent tuee et cepen- 
dant conservee. Rien d etonnant s il en est resulte dans 
le reve manifeste quelque chose d absurde, car tout ce 
qui est dit de la dent ne peut pas s appliquer au pere. 
Ou se trouverait en general entre le pere et la dent, ce ter- 
tium comparationis qui a rendu possible la condensation 
que nous trouvons dans le reve manifeste ? 

II doit pourtant y avoir un rapport entre le pere et la 
dent, car le reveur nous dit qu il sail que lorsqu on reve 
d une dent tombee, cela signifie qu on perdra un membre 
de sa famille. 

Nous savons que cette interpretation populaire est 
inexacte ou n est exacte que dans un sens special, c est- 
a-dire en tant que boutade. Aussi serons-nous d autant 
plus etonnes de retrouver ce theme derriere tons les au- 
tres fragments du contenu du reve. 

Sans y tre sollicite, notre reveur se met maintenant 
nous parler de la maladie et de la mort de son pere, 
ainsi que de son attitude a regard de celui-ci. La maladie 
du pere avait dure longtemps, les soins et le traitement 
ont coute au fils beaucoup d argent. Et, pourtant, lui, le 
fils, ne s en etait jamais plaint, n avait jamais manifeste 
la moindre impatience, n avait jamais exprime le desir 
de voir la fin de tout cela. II se vante d avoir toujours 
eprouve a 1 egard de son pere un sentiment de piete vrai- 
ment juive, de s etre toujours rigoureusement conforme 
a la loi juive. N etes-vous pas frappesde la contradiction 
qui existe dans les idees se rapportant aux r^ves ? II a 
identifie dent et pere. A 1 egard de la dent il voulait agir 
selon la loi juive qui ordonnait de Tarracher des 1 ins- 
tant ou elle etait une cause de douleur et contrariete. A 
Fegard du pere, il voulait egalement agir selon la loi 
qui, cette fois, ordonne cependant de ne pas se plain- 
dre de la depense et de la contrariete, de supporter pa- 
tiemment 1 epreuve et de s interdire tout intention hos 
tile envers 1 objet qui est cause de la douleur. L analogie 
entre les deux situations aurait cependant ete plus 
complete si le fils avait eprouve a 1 egard du pere lea 
memes sentiments qu a 1 egard de la dent, c est-a-dire 
s il avait souhaite que la mort vint mettre fin a 1 existence 
inutile, douloureuse et couteuse de celui-ci. 

Je suis persuade que tels furent effectivement les sen- 



ao8 LE REVE 

timents de notre reveur a 1 egard de son pere pendant 
la penible maladie de celui-ci, et que ses bruyantes pro 
testations de piete filiale n etaient destinees qu a le de- 
tournerde ces souvenirs. Dans des situations de ce genre, 
on eprouve generalement le souhait de voir venir la 
mort, mais ce souhait se couvre du masque de la pitie : 
la mort, se dit-on, serait une delivrance pour le malade 
qui souffre. Remarquez bien cependant qu ici nous fran- 
ehissons la limite des idees latentes elles-memes. La pre- 
oiiere intervention de celles-ci ne fut certainement in- 
consciente que pendant peu de temps, c est-a-dire pendant 
la duree de la formation du reve ; mais les sentiments 
hostiles a 1 egard du pere ont du exister a 1 etat incon- 
scient depuis un temps assez long, peut-etrememe depuis 
1 enfance, et ce n est qu occasionnellement, pendant la 
maladie, qu ils se sont, timides et marques, insinues dans 
la conscience. Avec plus de certitude encore nous pou- 
vons affirmer la meme chose concernant d autres idees 
latentes qui ont contribue a constituer le contenu du 
reve. On ne decouvre dans le reve nulle trace de senti 
ments hostiles a 1 egard du pere. Mais si nous cherchons la 
racine d une pareille hostilite a 1 egard du pere, en remon 
tant jnsqu a 1 enfance, nous nous souvenons qu elle 
reside dans la crainte que nous inspire le pere, lequel 
commence de tres bonne heure a refrenerractivite sexuelle 
du garcon et continue a lui opposer des obstacles, pour 
des raisons sociales, meme a 1 age qui suit la puberte. 
Ceci est egalement vrai de 1 attitude de notre reveur a 
1 egard de son pere : son amour etait mitige de beaucoup 
de respect et de crainte qui avaient leur source dans le 
controle exerce par le pere sur 1 activite sexuelle du fils. 
Les autres details du reve manifeste s expliquent par 
ronanie-complexe. II a mauvaise mine : cela pent bien 
tre une allusion aux paroles du dentiste que c est une 
mauvaise perspective que de perdre une dent en c.et en- 
droit. Mais cette phrase se rapporte peut-etre egalement 
a la mauvaise mine par laquelle le jeune homme ayant 
atteint 1 age de la puberte trahit ou craint de trahir son 
activite sexuelle exageree. Ce n est pas sans un certain 
soulagement pour lui-meme que le reveur a, dans le 
contenu du reve manifeste, transfere la mauvaise mine 
au pere, et cela en vertu d une inversion du travail d ela- 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REVES 209 

boration que vous connaissez deja. II continue a vivre 
depuis : cette idee correspond aussi bien au souhait de 
resurrection qu a la promesse du dentiste que la dent 
pourra etre conservee. Mais la proposition : le reveur 
fait tout son possible, pour qu il (le pere) ne s en apergoive 
pas , est tout a fait raffinee, car elle a pour but de nous 
suggerer la conclusion qu il est mort. La seule conclu 
sion significative decoule cependant de 1* onanie-com- 
plexe , puisqu il est tout a fait comprehensible que le 
jeune homme fasse tout son possible pour dissimuler au 
pere sa vie sexuelle. Rappelez-vous a ce propos que nous 
avons toujours ete amenes a recourir a 1 onanisme et a la 
craintede chatiment pour les pratiques qu elle comporte, 
pour interpreter les reves ayant pour objet le mal de 
dent. 

Vous voyez maintenant comment a pu se former ce 
reve incomprehensible. Plusieurs precedes ont ete mis 
en oeuvre a cet effet : condensation singuliere et trom- 
peuse, deplacement de toutes les idees hors de la serie 
latente, creation de plusieurs formations substitutives 
pour les plus profondes et les plus reculees dans le temps 
d entre ces idees. 

4. Nous avons deja essaye a plusieurs reprises d abor- 
der ces reves sobres et banals qui ne contiennent rien 
d absurde ou d etrange, mais a propos desquels la ques 
tion se pose : pourquoi reve-t-on de choses aussi indiffe- 
rentes ? Je vais, en consequence, vous citer un nouvel 
exemple de ce genre . trois reves assortis Tun a 1 autre 
et faits par une jeune femme au cours de la meme 
nuit. 

a) Elle traverse le salon de son appartement et se coc/ne 
la tete contre le lustre suspendu au plafond. II en results 
une plaie saignante. 

Nulle reminiscence ; aucun souvenir d un evenement 
reellement arrive. Les renseignements qu elle fournit 
indiquent une tout autre direction. Vous savez a quel 
point mes cheveuxtombent. Mon enfant, m a dithier ma 
mere, si cela continue, ta tete sera bientot nue comme 
un derriere. La tete apparait ici comme le symbole de 
la parlie opposee au corps. La signification symbolique 
du lustre est evidente : tons les objets allonges sont des 
syinboles de 1 organe sexuel masculin. II s agirait done 



210 LE REVE 

d une hemorragie de la partie inferieure du tronc, a la 
suite de la blessure occasionnee par le penis. Ceci pour- 
rait encore avoir plusieurs sens ; les autres renseigne- 
ments fournis par la reveuse montrent qu il s agit de la 
croyance d apres laquelle les regies seraient provoquees 
par les rapports sexuels avec Fhomme, theorie sexuelle 
qui compte beaucoup de fideles parmi les jeunes filles 
n ayant pas encore atteint la maturite. 

b) Elle voit dans la vigne une fosse profonde qui, elle 
le sait, provient de I arrachement d un arbre. Elle remar- 
que a ce propos que 1 arbre lui-meme manque. Elle croit 
n avoir pas vu 1 arbre dans son reve, mais toute sa phrase 
sert a 1 expression d une autre idee qui en revele la signi 
fication symbolique. Ce reve se rapporte notamment a 
une autre theorie sexuelle d apres laquelle les petites 
filles auraient au debut les memes organes sexuels que 
les garcons et que c est a la suite de la castration 
(arrachement d un arbre) que les organes sexuels de la 
femme prendraient la forme que Ton sait. 

c) Elle se tient devant le tiroir de son bureau dont le 
contenu lui est tellement families qu elle s aperqoit aussitot 
de la moindre intervention d une main etrangere. Le tiroir 
du bureau est, comme tout tiroir, boite ou caisse, la 
representation symbolique de 1 organe sexuel de la femme. 
Elle sait que les traces de rapports sexuels (et, comme 
elle le croit, de 1 attouchement) sont faciles a reconnaitre 
et elle avait longtemps redoute cette epreuve. Je crois 
que 1 interet de ces trois reves reside principalement 
dans les connaissances dont la reveuse fait preuve : elle 
se rappelle 1 epoque de ses reflexions enfantines sur les 
mysteres de la vie sexuelle, ainsi que les resultats aux- 
quels elle etait arrivee et dont elle etait alors tres fiere. 

5. Encore un peu de symbolisme. Mais cette fois je 
dois au prealable exposer brievement la situation psy- 
chique. Un monsieur, qui a passe une nuit dans I lntimitc 
d une dame, parle de cette derniere comme d une de ces 
natures maternelles chez lesquelles le sentiment amou- 
reux est fonde uniquement sur le desir d avoir un enfant. 
Mais les circonstances dans lesquelles a eu lieu la ren 
contre dont il s agit etaient telles que des precautions 
contre Feventuelle maternite durent etre prises, et Ton 
sait que la principale de ces precautions consiste a em- 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REVES 21 1 

pecher le liquide seminal de penetrer dans les organes 
genitaux de la femme. Au reveil qui suit la rencontre en 
question, la dame raconte le reve suivant : 

Un of/icier veta dun manteau rouge la poursuit dans la 
rue. Elle se met a courir, monte I esc a Her de sa maison; il 
la suit toujours. Essoufflee, elle arrive devant son appar- 
tement, s y glisse et referme derriere elle la porte a clef. 
11 reste dehors et, en regardant par la fenetrc, elle le voit 
assis sur un bane et pleurant. 

Vous reconnaissez sans difficulte dans la poursuite par 
l ofTicier au manteau rouge et dans Fascension precipitee 
de 1 escalier la representation de Facte sexuel. Le fait 
que la reveuse s enferme a clef pour se mettre a 1 abri 
de la poursuite represente un exemple de ces inversions 
qui se produisent si frequemment dans les reves : il est 
une allusion au non-achevement de 1 acte sexuel par 
Fhomme. De meme elle a deplace sa tristesse, en 1 attri- 
huant a son partenaire : c est lui qu elle voit pleurer 
dans le reve, ce qui constitue egalement une allusion a 
remission du sperme. 

Vous avez sans doute entendu dire que d apres la 
psychanalyse tous les reves auraient une signification 
sexuelle. Maintenant vous etes a meme de vous rendre 
compte a quel point ce jugement est incorrect. Vous 
connaissez des reves qui sont des realisations de desirs, 
des reves dans lesquels il s agit de la satisfaction des 
besoins les plus fondamentaux, tels que la faim, la soif, 
le besoin de liberte, vous connaissez aussi des reves que 
j ai appeles reves de commodite et d impatience, des 
reves de cupidite, des reves ego istes. Mais vous devez 
considerer comme un autre resultat de la recherche psy- 
chanalytique le fait que les reves tres deformes (pas 
tons d ailleurs) servent principalement a 1 expression de 
desirs sexuels. 

6. J ai d ailleurs une raison speciale d accumuler les 
exemples d application de symboles dans les reves. Des 
notre premiere rencontre je vous ai dit combien il etait 
difficile, dans 1 enseignement de la psychanalyse, de 
fournir les preuves de ce qu on avance et de gagner ainsi 
la conviction des auditeurs. Vous avez en depuis plus 
d une occasion de vous assurer que j avais raison. Or, il 
existe entre les diverses propositions et affirmations de 



212 LE REVE 

la psych analyse tin lien lellement intime que la con 
viction acquise sur un point peut s etendre a une partie 
plus ou moins grande du tout. On peut dire de la psy 
ch analyse qu il suffit de lui tendre le petit doigt pour 
qu elle saisisse la main entiere. Celui qui a compris et 
adopte 1 explication des actes manques doit, pour etre 
logique, adopter tout le reste. Or, le symbolisme des 
reves nous offre unautre point aussi facilement accessible. 
Je vais vous exposer le reve, deja publie, d une femme 
du peuple, dont le mari est agent de police et qui n a 
certainement jamais entendu parler de symbolisme des 
reves et de psychanalyse. Jugez vous-memes si 1 inter 
pretation de ce reve a 1 aide de symboles sexuels doit ou 
non etre consideree comme arbitraire et forcee. 

... Quelqu un s est alors introduit dans le logement 
et, pleine d angoisse, elle appelle un agent de police. 
Mais celui-ci, d accord avec deux larrons , est entre 
dans une eglise a laquelleconduisaientplusieurs marches. 
Derriere 1 eglise il y avait une montagne couverte d une 
epaisse foret. L agent de police etait coiffe-d un casque 
et portait un hausse-col et tin manteau. II portait toute 
sa barbe qui etait noire. Les deux vagabonds, qui accom- 
pagnaient paisiblement 1 agent, portaient autour des 
reins des tabliers ouverts en forme de sacs. Un chemin 
conduisait de 1 eglise a la montagne. Ge chemin etait 
couvert des deux cotes d herbe et de broussailles qui 
deveriaient de plus en plus epaisses pour devenir une 
veritable foret au sommet de la montagne. 

Vous reconnaissez sans peine les symboles employes. 
Les organes genitaux masculins sont representes par 
une trinite de personnes, les organes feminins par un 
paysage, avec chapelle, montagne et foret. Vous trouvez 
ici les marches comme symbole de 1 acte sexuel. Ce qui 
est appele montagne dans le reve porte le meme nom 
en anatomie : mont de Venus. 

7. Encore un reve devant etre interprete & Taide de 
symboles, remarquable et probant par le fait que c est le 
reveur lui-meme qui a traduit tons les symboles, sans 
posseder la moindre connaissance theorique relative k 
{ interpretation des reves. Girconstance tout ^ fait extra 
ordinaire et dont les conditions ne sont pas connues 
exactement. 



ANALYSE DE QUELQUES EXEMPLES DE REYES 2i3 

// se promene avec son pere dans un cndroit qui est 
certainement le Prater*, car on voit la rolonde et devant 
celle-ci une petite saillie a laquelle est attache un ballon 
captif qui semble assez degonfle. Son pere lui demande a 
quoi tout cela sert; la question I etonne, mais il n en donne 
pas moms I explication qu on lui demande. Us arrivent 
ensuite dans une cour dans laquelle est etendue une grande 
plaque de fer-blanc. Le pere voudrait en detacher un 
grand morceau, mais regarde autour de lui pour savoir 
si personne ne le remarque. II lui dit quit lui suffit de 
prevenir le surveillant : il pourra alors en emporter tant 
quil voudra. De cette cour un escalier conduit dans une 
fosse dont les parois sont capitonnees comme, par exemple, 
un fauteuil en cuir. Au bout de cette fosse se trouve une 
longue plate-forme apres laquelle commence une autre 
fosse. 

Le reveur interprete lui-meme : La rotonde, ce sont 
mes organes genitaux, le ballon captif qui se trouve 
devant n est autre chose que ma verge dont la faculte 
d erection se trouve diminuee depuis quelque temps. 
Pour traduireplus exactement: la rotonde, c est la region 
fessiere que 1 enfant considere generalement coHime fai- 
sant partie de Fappareil genital; la petite saillie devant 
cette rotonde, ce sont les bourses. Dansle reve, le pere lui 
demande ce que tout cela signifie, c est-a-dire quelssont 
le but etla fonction des organes genitaux. Nouspouvons, 
sans risque de nous tromper, intervertir les situations et 
admettre que c est le fils qui interroge. Le pere n ayant 
jamais, dans la vie reelle, pose de question pareille, on 
doit considerer cette idee du reve comme un desir ou ne 
Faccepter que conditionnellement : Si j avais demande 
a mon pere des renseignements relatifs aux organes 
sexuels. Nous retrouverons bientot la suite et le deve- 
loppement de cette idee. 

La cour dans laquelle est etendue la plaque de fer- 
blanc ne doit pas etre consideree comme etant essen- 
tiellement un symbole : elle fait partie du local ou le pere 
exerce son commerce. Par discretion, j ai remplace par 
le fer-blanc 1 article dont il fait commerce, sans rien 
changer au texte du reve. Le reveur, qui assiste son. 

I. Le Buij de Boulogne de Vienna. 



21 4 LE REVE 

pere dans ses allaires, a ete des le premier jour cheque 
par 1 incorrection des precedes sur lesquels repose en 
grande partie le gain. G est pourquoi on doit donner a 
1 idee dont nous avons parle plus haul la suite suivante : 
(Si j avais demande a mon pere), il m aurait trompe, 
comme il trompe ses clients. Le pere voulait detacher 
un morceau de la plaque de fer-blanc : on pent bien voir 
dans ce desir la representation de la malhonnetete 
commerciale, mais le reveur lui-meme en donne une 
autre explication : il signifie I onanisme. Gela, nous le 
savons depuis longtemps, mais, en outre, cette interpre 
tation s accorde avec le fait que le secret de 1 onanisme est 
exprime par son contraire (le fils disant au pere que s il 
veut emporter un morceau de fer-blanc, il doit le fa ire 
ouvertement, en demandant la permission au surveillant). 
Aussi ne sommes-nous pas etonnes de voir le fils attri- 
buer au pere les pratiques onaniques, comme il lui a 
attribue 1 interrogation dans la premiere scene du reve. 
Quant a la fosse, le reveur 1 interprete en evoquant le 
mou capitonnage des parois vaginales. Et j ajoute de 
ma part que la descente, comme dans d autres cas la 
montee, signifie 1 acte du co it. 

La premiere fosse, nous disait le reveur, etait suivie 
d une longue plate-forme au bout de laquelle commencait 
une autre fosse : il s agit la de details biographiques. 
Apres avoir eu des rapports sexuels frequents le reveur 
se trouve actuellement gene dans Faccomplissement de 
1 acte sexuel et espere, grace au traitement, recouvrer sa 
vigueur d autrefois. 

81 Les deux reves qui suivent appartiennent a un 
Stranger aux dispositions polygamiques tres prononcees. 
Je les cite pour vous montrer que c est toujours le mot du 
reveur qui apparait dans le reve, alors meme qu il se 
trouve clissimule dans le reve manifeste. Les malles qui 
figurent dans ces reves sont des symboles de femmes. 

a) II part en voyage, ses bag ages sont apportes a la gare 
par une voilure. Us se composent d un grand nombre de 
malles, parmi lesguelles se trouvent deux grandes malles 
noires, dans le genre de malles a echanlillons . II dit a 
quelqu un sur un air de consolation : celles-ci ne vont que 
jusqu a la gare. 

11 voyage en efFet avec beaucoup de bagages, mais fait 



ANALYSE CE QUELQUES EXEMPLES I)E REVES 210 

aussi intervenir dans le traitement beaucoup d histoires 
cle femmes. Les deux malles noires correspondent a deux 
femmes brunes, qui jouent actuellement dans sa vie un 
role de premiere importance. L une d elles voulait le 
suivre a Vienne ; sur mon conseil, il lui a telegraphic de 
n en rien faire. 

b) Une scene a la douane : un de ses compagnons de 
voyage ouvre sa malle et dit en fumant negligemment sa 
cigarette : il ny a rien la-dedans. Le douanier semble le 
croire, mois recommence a fouiller et trouve quelque chose 
de tout a fait defendu. Le voyageur dit alors avec resi 
gnation : rien a faire. G est lui-meme qui est le voya 
geur ; inoi, je suis le douanier. Generalement tres sincere 
dans ses confessions, il a voulu me dissimuler les rela 
tions qu il venait de nouer avec une dame, car il pouvait 
supposer avec raison que cette dame ne m etait pas 
inconnue. II a transfere sur une autre personne la penible 
situation de quelqu un qui recoit un dementi, et c est 
ainsi qu il semble ne pas figurer dans ce reve. 

9. Voici 1 exemple d un symbole que je n ai pas encore 
mentionne : 

II rencontre sa sceur en compagnie de deux amies, sceurs 
elles-memes. II tend la main a celles-ci, mais pas a sa sceur 
a lui. 

Ce reve ne se rattache a aucun evenement connu. Ses 
souvenirs le reportent plutot a une epoque ou il avail 
observe pour la premiere fois, en recherchant la cause 
de ce fait, que la poitrine se developpe tard chez les 
jeunes filles. Les deux soeurs representent done deux 
seins qu il saisirait volontiers de sa main, pourvu que ce 
ne soient pas les seins de sa soeur. 

10. Et voici un exemple de symbolisme de la mort dans 
le rve : 

// marche sur un pont de fer eleve et raide avec deux 
personnes qu il connait, mais dont il a oublie les noms au 
revcil. Tout d un coup ces deux personnes disparaissent, 
et il voit un homme spectral portant un bonnet et un costume 
de toile. 11 lui demands s il est le telegraphiste... Non. S il 
est le voiturier. Non. II continue son chemin, eprouve encore 
pendant le reve une grande angoisse et, meme une fois 
reveille, il prolonge son reve en imaginant que le pont de 
fer s ecroule et qu il est precipite dans Tabirne. 



2l6 LE REVE 

Les personnes dont on dit qu on ne les connait pas ou 
qu on a oublie leurs noms sont le plus souvent des 
personnes tres proches. Le reveur a unfrere et une soeur; 
s il avail souhaite leur mort, il n eut etc que juste qu il 
en eprouvat lui-meme une angoisse mortelle. Au sujet 
du telegraphiste, il fait observer que ce sont toujours 
des porteurs de mauvaises nouvelles. D apres I umforme, 
ce pouvait etre aussi bien un allumeur de reverberes, 
rnais les allumeurs de reverberes sont aussi charges de 
les eteindre, comme le genie de la mort eteint le flam 
beau de la vie. A Fidee du voiturier il associe le poeme 
d Uhland sur le voyage en mer du roi Charles et se sou- 
vient a ce propos d un dangereux voyage en mer avec 
deux carnarades, voyage au cours duquel il avait joue le 
role du roi dans le poeme. A propos du pont de fer il se 
rappelle un grave accident survenu dernierement et 
1 absurde aphorisme : la vie est un pont suspendu. 

11. Autre exemple de representation symboliqtie de 
la mort : un monsieur inconnu depose a son intention une 
carte de visile bordee de noir. 

12. Le reve suivant qui a, d ailleurs, parmi ses antece 
dents, un etat rievrotique, vous interessera sous plusieurs 
rapports. 

// voyage en chemin de fer. Le train s arrete en pleine 
campagne. II pense qu il s agit d un accident, qu il faut 
songer a se sauver, traverse tous les compartiments du 
train et tue tous ceux qu il rencontre : conducteur, meca- 
nicien, etc. 

A cela se rattache le souvenir d un recit fait par un 
ami. Sur un chemin de fer italien on transportait un fou 
dans un compartiment reserve, rnais par megarde on avait 
laisse entrer un voyageur dans le meme compartiment. 
Le fou tua le voyageur. Le reveur s identifie done avec 
le fou et justifieson acte par la representation obsedante, 
qui le tourmente de temps a autre, qu il doit supprimer 
tousles temoins . Mais il trouve ensuite une meilleure 
motivation qui forme le point de depart du reve. II a 
revulaveille au theatre la jeune fille qu il devaitepouser, 
mais dont il s etait detache parce qu elle le rendait 
jaloux. Vu 1 intensite que peut atteindre chez lui la 
jalousie, il serait reellement deve,nu fou s il avait epouse 
cette jeune fille. Cela signifie : il la considere comme si 



ANALYSE BE QUELQUES EXEMPLES DE REVES 217 

pen sure, qu il aurait ete oblige de tuer tous ceux qu il 
aurait trouves sur son chemin, car il eut ete jaloux de 
tout le monde. Nous savons deja que le fait de traverser 
une serie de pieces (ici de compartiments) est le sym- 
bole dii manage. 

A propos de 1 arret du train en pleine campagne et de 
la peur d un accident, il nous raconte, qu unjour ou il 
voyageait reellement en chemin de fer, le train s etait 
subitement arrete entre deux stations. Une jeune dame 
qui se trouvait a cote de lui declare qu il va probable- 
ment se produire une collision avec un autre train et que 
dans ce cas la premiere precaution a prendre est de 
lever les jambes en 1 air. Ces jambes en Fair ont 
aussi joue un role dans les nombreuses promenades et 
excursions a la campagne qu il fit avec la jeune fille au 
temps heureiix de leurs premieres amours. Nouvelle 
preuve qu il faudrait qu il fut fou pour 1 epouser a pre 
sent. Et pourtant la r connaissance que j avais de la 
situation me permet d aflirmer que le desir de commettre 
cette lolie n en persislait pas moins chez lui. 



CHAPITRE XIII 

TRAITS ARCHAl QUES ET INFANTILISME DU RfiVE 



Revenons a notre resultat, d apres lequel, sous 1 in- 
fluence de la censure, le travail d elaboration communi 
que aux idees latentes du reve un a Litre mode d expres- 
sion. Les idees latentes ne sontqueles idees conscientes 
de notre vie eveillee, idees que nous connaissons. Le 
nouveau mode d expression presente de nombreux traits 
qui nous sont inintelligibles. Nous avons dit qu il remonte 
a des etats, depuis longtemps depasses, de notre deve- 
loppement intellectual, aii langage figure, aux relations 
symboliques, peut-etre a des conditions qui avaient existe 
avant le developpement de notre langage abstrait. G est 
pourquoi nous avons qualifie ftarchaique ou regressif le 
mode d expression du travail d elaboration. 

Vouspourriez en conclure que 1 etude plus approfondie 
du travail d elaboration nous permettra de recueillirdes 
donnees precieuses sur les debLits peu connus de notre 
developpement intellectuel. J espere qu il en sera ainsi, 
mais ce travail n a pas encore ete entrepris. La prehis- 
toire a laquelle nous ramene le travail d elaboration est 
double: il y a d abord la prehistoire individuelle, 1 en- 
fance ; il y a ensuite, dans la mesure ou chaque individu 
reproduit en abrege, au cours de son enfance, tout le 
developpement de 1 espece humaine, la prehistoire phy- 
logenique. Qu on reussisse un jour aetablir la part qui, 
dans les processus psychiques latents, revient a la pre 
histoire individuelle et les elements qui, dans cette vie, 
proviennent de la prehistoire phylogenique, la chose ne 
me semble pas impossible. G est ainsi, par exemple, 
qu on est autorise, a nion avis, a considerer comme un 
legs phylogenique la symbolisation que 1 individu comme 
tel n a jamais apprise. 

Mais ce n est pas la le seul caractere archaique du 



TRAITS AUCIIAIQUES ET INFANTILISME DU REVE 219 

reve. Vous connaissez tons par experience la remarquable 
amnesie de 1 enfance. Je parle du fait que les cinq, six 
ou huit premieres annees de la viene laissent pas,comme 
les evenements de la vie ulterieure, de traces dans la 
memoire. On rencontre bien des individus croyant pou- 
voir se vanter d une continuite mnemonique s etendant 
surtoutela duree de leur vie, depuis ses premiers com 
mencements, mais le cas contraire, celui cle lacunes dans 
la memoire, est de beaucoup le plus frequent. Je crois 
que ce fait n a pas suscite 1 etonnement qu il merite. A 
1 age dedeuxans, 1 enfant saitdejabien parler; il montre 
bientot apres qu il sait s orienter dans des situations 
psychiques compliquees et il manifeste ses idees et sen 
timents par des propos et des actes qu on lui rappelle 
plus tard, mais qu il a lui-meme oublies. Et, pourtant, la 
memoire de 1 eni ant etant moins surehargee pendant les 
premieres annees que pendant les annees qui suivent, 
par exemple la huitieme, devrait etre plus sensible et plus 
souple, done plus apte a retenir les faitset les impressions. 
D autre part, rien ne nous autorise a considerer la fonc- 
tion de la memoire comme unefonctionpsychique elevee 
et difficile: on trouve, au contraire, une bonne memoire, 
meme chez des personnes dont le niveau intellectuel est 
tres bas. 

A cette particularity s en superpose une autre, a savoir 
que le vide mnemonique qui s etend sur les premieres 
annees de I enfancen estpas complet: certains souvenirs 
bien conserves emergent, souvenirs correspondant le 
plus souvent a des impressions plastiques et dont rien 
d aillcurs ne justifie la conservation. Les souvenirs se 
rapportant a des evenements ulterieurs subissent dans 
la memoire une selection : ce qui est important est con 
serve, et le reste est rejete. II n en est pas de meme des 
souvenirs conserves qui remontenta la premiere enfance. 
Us ne correspondent pas necessairement a des evene 
ments importants de cette periode de la vie, pas meme a . 
des evenements qui pourraient paraitre importants au 
point de vue de 1 enfant. Ces souvenirs sont souvent tello- 
mentbanalsetinsignifiants que nous nous demandonsavec 
etonnement pourquoi ces details ont echappe a Foubli. 
J avais essaye jadis de resoudre a 1 aide de 1 analyse 
Tenigme de 1 amnesie infantile et des restes de souvenirs 



220 LE REVE 

conserves malgre cette amnesie, et je suis arrive a la con 
clusion qne meme chez 1 enfant les souvenirs importants 
sont les seuls qui aient echappe a la disparition. Seule- 
ment, grace auxprocessusque vous ccnnaissezdeja et qui 
sont celui de condensation et surtout celui de emplacement, 
[ important se trouve remplace dans la memoire par des 
elements qui paraissent moins importants. En raisonde ce 
fait, j ai donne aux souvenirs de Fenfance lenomde sou 
venirs de couverture ; une analyse approfondie permet 
d en degager tout ce qui a ete oublie. 

Dans les traitements psychanalytiques on se trouve 
toujours dans la necessite de combler les lacunes que 
presentent les souvenirs infantiles ; et, dans la mesure 
ou le traitement donne des resultats a peu pres satisfai- 
sants, c 7 est-a-dire dans un tres grand nombre de cas, 
on reussit a evoquer le contenu des annees d enfance 
couvert par 1 oubli. Les impressions reconstitutes n ont 
en realite jamais ete oubliees : elles sont seulement res- 
tees inaccessibles, latentes, refoulees dans la region de 
1 inconscient. Mais il arrive aussi qu elles emergent spon- 
tanement de 1 inconscient, et cela souvent a Foccasion 
de reves. II apparait alors que la vie de reve sait trouver 
Faeces a ces evenements infantiles latents. On en trouve 
de beaux exemples dans la litterature etj ai pu moi-m^me 
apporter a Fappui de ce fait un exemple personnel. Je 
revais une nuit, entre autres, d une certaine personne qui 
in avait rendu un service et que je voyais nettemerit 
devant mes yeux. C etait un petit homme borgne, gros, 
ayant la tete enfoncee dans les epaules. J avais conclu, 
d apres le contexte du reve, que cet homme etait un 
medecin. Heureusement j ai pu demander a ma mere, 
qui vivait encore, quel etait Faspect exterieur du medecin 
de ma ville natale que j avais quittee a Fage de 3 ans, et 
j ai appris qu il etait en effet borgne, petit, gros, qu il 
avait la tete enfoncee dans les epaules; j ai appris en 
outre par ma mere dans quelle occasion, oubliee par 
moi, il m avait soigne. Get acces aux materiaux oublies 
des premieres annees de Fenfance constitue doncun autre 
trait archaique du reve. 

La meme explication vaut pour une autre des enigmes 
auxquelles nous nous etions heurtes jusqu a present. 
Vous vous rappelez Fetonnement que vous avezeprouve, 



TRAITS ARGHAIQUES ET INFANTILISME DU REVE 32 I 

lorsque je vous ai produit la preuve que les reves sonl 
excites par des desirs sexuels foncierement mauvais 
et d une licence souvent effrenee au point qu ils ont 
rendu necessaire 1 institution d une censure des reves 
et d une deformation des reves. Lorsque nous avons 
interprete au reveur un reve de ce genre, il ne manque 
presque jamais d elever une protestation centre notre 
interpretation , mais meme dans le cas le plus favorable, 
c est-a-dire alors meme qu il s incline devant cette inter 
pretation, il se demande toujours d ou a pu lui venir un 
desir pareil qu il sent incompatible avec son caractere, 
contraire meme a 1 ensemble de ses tendances et senti 
ments. Nous ne devons pas tarder a montrer 1 origine de 
ces desirs. Ges mauvais desirs ont leurs racines dans le 
passe, et souvent dans un passe qui n est pas tres eloi- 
gne. II est possible de prouver qu ils furentjadis connus 
et conscients. La femme dont le reve signifie qu elle 
desire la mort de sa fille agee de 17 ans trouve, sous 
notre direction, qu elle avait reellement eu ce desir a 
une certaine epoque. L enfant etait nee d un manage 
malheureux et qui avait fmi par une rupture. Alors qu elle 
etait encore enceinte de sa fille, elle eut, a la suite d une 
scene avec son mari, un acces de rage tel qu ayant perdu 
toute retenue elle se mil a se frapper le ventre a coups de 
poings, dansl espoird occasionner ainsi la mort de 1 en- 
fant qu elle portait. Que de meres qui aiment aujourd hui 
leurs enfants avec tendresse, peut-etre meme avec une 
tendresse exageree, ne les ont cependant concus qu a 
contre-cceur et ont souhaite qu ils fussent morts avant 
de naitre; combien d entre elles n ont-elles pas donne a 
leur desir un commencement, par bonheur inoffensif, de 
realisation ! Et c est ainsi que le desir enigmatique de 
voir mourir une personne aimee remonte aux debuts 
rnemes des relations avec cette personne. 

Le pere, dont le reve nous autorise a admettre qu il 
souhaite la mort de son enfant aine et prefere, finit ega- 
lement par se souvenir que ce souhait ne lui a pas tou 
jours ete etranger. Alors que 1 enfant etait encore au 
sein, le pere qui n etait pas content de son mariage se 
disait souvent que si ce petit etre, qui n etait rien pour 
lui, mourait, il redeviendrait libre et ferait de sa liberte 
un meilleur usage. On peut demontrer la meme origine 

FREUD. 



222 LE RKVE 

pour un grand nombre de cas de haine ; il s agit dans 
ces cas de souvenirs se rapportant a des faits qui appar- 
tiennent au passe, qui furent jadis conscients etontjoue 
leur role dans la vie psychique. Vous me direz que lors- 
qu il n yapas eude modifications dans 1 attitude & 1 egard 
d une personne, lorsque cette attitude a toujours ete bien- 
veillante, les desirs et les reves en question ne devraient 
pas exister. Je suis tout dispose a vous accorder cette 
conclusion, tout en vous rappelant que vous devez tenir 
compte, non de 1 expression verbale du reve, inais du 
sens qu il aequiert a la suite de 1 interp rotation. II peut 
arriver que le reve manifeste ayant pour objet la mort 
d une personne aimee ait seulement revetu un masque 
effrayant, mais signifie en realite tout autre chose ou ne se 
soit servi de la personne aimee qu a litre de substitution 
trompeuse pour une autre personne. 

Mais cette meme situation souleve encore une autre 
question beaucoup plus serieuse. En admetlant meme, 
me diriez-vous, que ce souhait de mort ait existe et se 
trouve confirme par le souvenir evoque, en quoi cela con- 
stitue-t-il une explication? Ce souhait, depuis longtemps 
vaincu, ne peut plus exister actuellement dans 1 incon- 
scient qu a titre de souvenir indifferent, depourvu detout 
pouvoir de stimulation. Rien ne prouve en effet ce pou- 
voir. Pourquoi ce souhait est-il alors evoque dans le 
reve? Question tout a fait justifiee ; la tentative d yrepon- 
dre nous menerait loin et nous obligerait a adopter une 
attitude determinee sur un des points les plus importants 
de la theorie des reves. Mais je suis force de rester dans 
le cadre de mon expose et de pratiquer 1 abstention 
momentanee. Contentons-nous done d avoir demontre le 
fait que ce souhait etouffe joue le role d excitateur du 
reve et poursuivons nos recherches dans le but-de nous 
rendre compte si d autres mauvais desirs ont egalement 
leurs origines dans le passe de I individu. 

Tenons-nous en aux desirs de suppression que nous 
devons ramener le plus souvent a Tego isme illimite du 
reveur. II est tres facile de montrer que ce desir est le 
plus frequent createurde reves. Toutes les fois que quel- 
qu un nous barre le chemin dans la vie (et qui ne sail 
combien ce cas est frequent dans les conditions si com- 
pliquees de notre vie actuelle?), le reve se montre pret 



TRAITS ARCHA1QUES ET INFANT1L1SME DU REVE 223 

a le supprimer, ce quelqu un fut-il le pere, la mere, un 
frere ou une soeur, un epoux ou une epouse, etc. Cette 
mechancete de la nature humaine nous avail etonnes et 
nous n etions certes pas disposes a admettre sans reserves 
la justesse de ce resultat de Interpretation des reves. 
Mais des 1 instant ou nous devons chercher Forigine de 
ces desirs dans le passe, nous decouvrons aussitot la 
periode du passe individual dans laquelle cet egoisme et 
ces desirs, meme a regard des plus proches, ne pre- 
sentent plus rien de deroncertant. G est 1 enfant dans ses 
premieres annees, qui se trouvent plus tard voilees par 
Famnesie, c est Fenfant, disons nous, qui fait souvent 
preuve au plus haul degre de cet egoisme, mais qui en 
tout temps en presente des signes ou, plutot, des restes 
tres marques. C est lui-meme que Fenfant aime tout 
d abord ; il n apprend que plus tard a aimer les autres, 
a sacrifier a d autres une partie de son mot. Meme les 
personnes que Feniant semble aimer des le debut, il ne 
les aime tout d abord que parce qu il a besoin d elles, ne 
peut se passer d elles, done pour des raisons egoj stes. 
G est seulement plus tard qne 1 amour chez lui se detache 
de Fegoisme. En fait, c est I eyoisme qui lui enseiyne 
Tamour. 

11 est tres instructif sous ce rapport d etablir une com- 
paraison entre Fattitude de Feniant a Fegard de ses fre 
re s et soeurs et celle a Fegard de ses parents. Le jeune 
enfant n aime pas necessairernent ses freres et soeurs, et 
generalementil ne les aime pas du tout. II est incontes 
table qu il voit en eux des concurrents, et Fon sait que 
cette attitude se maintient sans interruption pendant de 
longues annees, jusqu a la puberte, et meme au dela. Elle 
est souvent remplacee ou, plutot, recouverte par une atti 
tude plus tend re, mais, d unefacon generale, c est 1 atli- 
tude hostile qui est la plus ancienne. On Fobserve le 
plus facilement chez des enfants de 2 ans et demi a 5 ans, 
lorsqu un nouveau frere ou une nouvelle soeur vient au 
monde. L un ou Fautre recoit le plus souvent un 
accueil peu amical. Des protestations, comme : Je n en 
veux pas, que la cigogne le remporte , sont tout a fait fre- 
quentes. Dans la suite, Fenfant profile de toutes les occa 
sions pour disqualifier Fintrus, et ies tentatives de nuire, 
les attentats directs ne sont pas rares dans ces cas. Si la 






324 LE KEVE 

difference d age n est pas tres grande, ] enfant, lorsque 
son activite psychique atteint plus d intensite, se trouve 
en presence d une concurrence tout histallee et s en 
accommode. Si la difference d ageestsuffisammentgrande, 
le nouveau venu peutdes le debut eveiller certaines sym 
pathies: il apparait alors comme un objet interessant, 
comme une sorte de poupee vivante ; et lorsque la diffe 
rence comporte huit annees ou davantage, on peut voir 
se manifester, surtout chez les petites filles, une sollici- 
tucle quasi-maternelle. Mais a parler franchement: lors- 
qu on decouvre, derriere un reve, le souhait de voir 
mourir un frere ou une soeur, il s agit rarement d un sou 
hait enigmatique et on en trouve sans peine la source 
dans la premiere enfance, souvent meme a une epoque 
plus tardive de la vie en commun. 

On trouverait difficilement une nursery sans confHts 
violents entre ses habitants. Les raisons de ces confiits 
sont : le desir de chacun de monopoliser a son profit 
1 amour des parents, la possession des objets et de res- 
pace disponible. Les sentiments hostiles se portent 
aussi bien sur les plus ages que sur les plus jeunes des 
freres et des soeurs. C est, je crois, Bernard Shaw qui 
1 a dit: s il estunetrequ unejeunefemme anglaise haisse 
plus que sa mere, c est certainementsasoeur ainee. Dans 
cette remarque il y a quelque chose qui nous deconcerte. 
Nous pouvons, a la rigueur, encore concevoirl existence 
d une haine et d une concurrence entre freres et soeurs. 
Mais comment les sentiments de haine peuvent-ils se 
glisser dans les relations entre fille et mere, entre 
parents et enfants? 

Sans doute, les enfants eux-memesmanifestent plus de 
bienveillance a 1 egard de leurs parents qu a 1 egard de 
leurs freres et soeurs. Ceci est d ailleurs tout a fait con- 
forme a notre attente : nous trouvons 1 absence d amour 
entre parents et enfants comme un phenomenebeaucoup 
plus contraire a la nature que l inimitie entre freres et 
soeurs. Nous avons, pour ainsi dire, consacre dans le 
premier cas ce que nous avons laisse a Tetat profane 
dans Fautre. Et cependant 1 observation journaliere nous 
niontre combiensouventles relations sentimentales entre 
parents et enfants restent en deca de 1 ideal pose par la 
societe, combien elles recelent d inimitie qui ne manque- 



TRAITS ARGHAIQUES ET INFANT1LISME DU RtiVE 225 

rait pas de se manifester sans Fintervention inhibitrice 
de la piete et decertaines tendances affectives. Les raisons 
de ce fait sont generalement connues: il s agitavant tout 
d une force qui tend a separer les memhres d une faniille 
appartenant au meme sexe, la fille de la mere, le fils da 
pere. La fille trouve dans la mere une auto rite qui res- 
treint sa volonte et est chargee de la mission de lui 
imposer le renoncement, exigeparla societe, a la liberte 
sexuelle ; sans parler que dans certains cas il s agitentre 
la mere et la fille d une sorte de rivalite, d une veritable 
concurrence parfois. Nous retrouvons les memes rela 
tions, avec plus d acuite encore, entre peres et fils. Pour 
le fils, le pere apparait commelapersonnification de toute 
contrainte sociale impatiemment supportee ; le pere s op- 
pose a Fepanouissement de la volonte du fils, il lui ferme 
Faeces aux jouissances sexuelles et, dans les cas de com- 
munaute des biens, a Fentree en jouissance de ceux-ci. 
L attente de la mort du pere s eleve, dans le cas du suc- 
cesseur au trone, a une veritable hauteur tragique. En 
revanche, les relations entre peres et filles, entre meres 
et fils semblent plus franchement amicales. G est surtout 
dans les relations de mere a filset inversement que nous 
trouvons les plus purs exemples d une tendresse inva 
riable, exemptede toute consideration egoiste. 

Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous parle 
deces choses qui sont cependantbanales elgeneraiement 
connues? Parce qu il existe une forte tendance a nier 
leur importance dans la vie et a considerer que Fideal 
social est toujours et dans tous les cas suivi et obei. II 
est preferable que ce soit le psychologue qui dise la 
verite, au lieu de s en remettre de ce soin au cynique. 
11 est bon de dire toutefois que la negation dont nous 
venons de parler ne se rapporte qu a la vie reelle, mais 
on laisse a Fart de la poesie narrative et drarnatique toute 
liberte de seservir des situations qui resultent des attein- 
tes portees a cet ideal. 

Aussi ne devons-nous pas nous etonner si, chez beau- 
coup de personnes, le reve revele le desirde suppression 
des parents, surtout de parents du meme sexe. Nous 
devons admettre que ce desir existe egalement dans la 
vie eveillee et devient meme parfois conscient, lorsqu il 
peat prendre le masque d un autre mobile, comme dans 



226 LE RE YE 

le cas de notre reveur de 1 exeinple N 3, ou le souhait 
de voir mourir le pere etait masque par la pitie eveillee 
soi-disant par ies soufFrances inutiles de celui-ci. 

II est rare que 1 hostilite domine seule la situation : le 
plus souvent elle se cache derriere des sentiments plus 
tendres qui la refoulent. et elle doit attendre que le reve 
vienne pour ainsi dire Fisoler. Ge qui, a la suite de cet 
isolement, prend dansle reve des proportions exagerees, 
se retrecit de nouveau apres que Interpretation 1 a fait 
entrer dans 1 ensemble de la vie (H. Sachs). Mais nous 
retrouvons ce souhait de mort merne dans Ies cas ou la 
vie ne lui offre aucun point d appui et ou 1 homme 
eveille ne consent jamais a 1 avouer. Ceci s explique par 
le fait que la raison la plus profonde et la plus habituelle 
de Thostilite, surtout eritre personnes de meme sexe, 
s est affirmee des la premiere enfance. 

Cette raison n est autre que la concurrence amou- 
reuse dont il convient de faire ressortir plus particulie- 
rement le caractere sexuel. Alors qu il est encore tout 
enfant, le fils commence a eprouver pour la mere une 
tendresse particuliere : il la considere comme son bien 
a lui, voit dans le pere une sorte de concurrent qui lui 
dispute la possession de ce bien ; de meme que la petite 
iille voit dans la mere une personne qui trouble ses rela 
tions affectueuses avec le pere et occupe une place dont 
elle, la fille, voudrait avoir le monopole. C est par Ies 
observations qu r on apprend a quel age on doit faire 
remonter cette attitude a laquelle nous dcnnons le nom 
ftCEdipe-complea e, parce que la legendequi a pourheros 
CEdipe realise, en ne leur imprimant qu une tr6s legere 
attenuation, Ies deux desirs extremes decoulant de la 
situation du fils : ledesirde tuer le pere et celui d epou- 
ser la mere. Je n affirme pas que YCEdipe-complexe epuise 
tout ce qui se rapporte a 1 attitude reciproque de 
parents et d enfants, cette attitude pouvant etre beau- 
coup plus compliquee. D autre part, VCEdipe-complexe 
lui-rneme est plus ou rrioins accentue,,il peut meme subir 
des modifications ; mais il n en reste pas moins un facteur 
regulier et tres important de la vie psychique de 1 enfant 
et on court le risque d estimer au-dessous de sa valeur 
plutot que d exagerer son influence et Ies effets qui en 
decoulent. D ailleurs si Ies enfants reagissent par Tatti- 



TRAITS ARGHAIQUES ET INFANTIUSME DU REVE 227 

tude correspondant a YCEdipe-complexe, c est souvent 
sur la provocation des parents eux-memes qui, dans 
leurs preferences, se laissent frequemment guider par 
la difference sexuelle qui fait que le pere prefere la 
fille et que la mere prefere le fils ou que le pere reporte 
sur la fille et la mere sur le fils 1 affection que Fun ou 
Fautre cesse de trouver dans le foyer conjugal. 

On ne saurait dire que le monde fiit reconnaissant a 
la recherche psychanaiytique pour sa decouverte de 
YCEdipe-complexe. Cette decouverte avait, au contraire, 
provoque la resistance la plus acharnee, et ceux qui 
avaient un peu tarde a se joindre au choeur des nega- 
teurs de ce sentiment defendu et tabou ont rachete leur 
faute en donnant de ce complexe des interpretations 
qui lui enlevaient toute valeur. Je reste inebranlable- 
ment convaincu qu il n y a rien a y nier, rien a y atte- 
nuer. II faut se familiariser avec ce fait, que la legende 
grecque elle-m^me reconnait comme une fatalite ineluc 
table. II est interessant, d autre part, que cet CEdipe- 
complexe, qu on voudrait eliminer de la vie, est aban- 
donne a la poesie, laisse a sa libre disposition. O. Rank 
a montre, dans une etude consciencieuse, que VGEdipe- 
complexe a fourni a la litterature dramatique de beaux 
sujets qu elle a traites, en leur imprimant toutes sortes 
de modifications, d attenuations, de travestissements, 
c est-a-dire des deformations analogues a celles que 
produit la censure des reves. Nous devons done attri- 
l)vier YCEdipe-complexe, meme aux reveurs qui ont eu le 
bonheur d eviter plus tard des conflits avec leurs parents, 
et a ce complexe s en rattache etroitement un autre que 
nous appelons castration- complexe et qui est une reaction 
aux entraves et aux limitations que le pere imposerait a 
1 activite sexuelle precoce du fils. 

Ayant ete amenes, par les recherches qui precedent, a 
1 etude de la vie psychique infantile, nous pouvons nous 
attendre a trouver urie explication analogue en ce qui 
concerne 1 origine de 1 autre groupe dc desirs defendus 
qui se manifestent dans les reves : nous voulons parler 
des tendances sexuelles excessives. Encourages ainsi a 
etudier egalement la vie sexuelle del enfant, nous appre- 
nons de plusieurs sources les fails suivants : on corn- 
met avant tout une grande erreur en niant la realit6 



LE REVE 

d une vie sexuelle chez 1 enfant et en admettant qtie la 
sexualite n apparait qu au moment de la puberte, lorsque 
les organes genitaux ont atteint leur plein developpe- 
ment. Au contraire, 1 enfant a des le debut une vie 
sexuelle tres riche, qui differe sous plusieurs rapports de 
la vie sexuelle ulterieure, consideree comme normale. 
Ce que nous qualifions de pervers dans la vie de 1 adulte 
s ecarte de 1 etat normal par les particularites suivantes : 
meconnaissance de barriere specifique (de 1 abime qui 
separe 1 homme de la bete), de la barriere opposee par 
le sentiment de degout, de la barriere formee par 1 in- 
ceste (c est-a-dire par la defense de chercher a satisfaire 
les besoins sexuels sur des personnes auxquelles on est 
lie par des liens consanguins), homosexualite et enfin 
trarisfert du role genital a d autres organes et parties du 
corps. Toutes ces barrieres, loin d exister des le debut, 
sont edifices peu a peu aucours du developpement et de 
1 education progressive de 1 humanite. Le petit enfant ne 
les connait pas. 11 ignore qu il existe entre I homme et 
la bete un abime infranchissable ; la fierte avec laquelle 
1 homme s oppose a la bete ne lui vient que plus tard. 
II ne manifesto au debut aucun degout de ce qui est 
excrementiel : ce degout ne lui vient que peu a peu, sous 
1 influence de 1 education. Loin de soupconner les diffe 
rences sexuelles, ilcroit au debut a 1 identite des organes 
sexuels ; ses premiers desirs sexuels et sa premiere 
curiosite se portent sur les personnes qui lui sont les 
plus proches ou sur celles qui, sans lui etre proches, lui 
sont le plus cheres : parents, freres, soeurs, personnse 
chargees de lui donner des soins ; en dernier lieu, se 
manifesto chez lui un fait qu on retrouve au paroxysme 
des relations amoureuses, a savoir que ce n est pas seu- 
lement dans les organes genitaux qu il place la source 
du plaisir qu il attend, mais que d autres parties du 
corps pretendent chez lui a la meme sensibilite, four- 
nissent des sensations de plaisir analogues et peuvent 
ainsi jouer le role d organes genitaux. L enfant peut 
done presenter ce que nous appellerions une perversite 
polymorphe , et si toutes ces tendances ne se mani- 
festent chez lui qu a 1 etat de traces, cela tient, d une 
part, a leur intensite moindre en comparaison de ce 
qu elle est a un age plus avance et, d autre part, a ce 



TRAITS ARC11A1QUES ET INFANTILISME DU REVE 229 

que 1 education supprime avec energie, au fur et a me- 
sure deleur manifestation, toutes les tendances sexuelles 
de 1 enfant. Cette suppression passe, pour ainsi dire, de 
la pratique dans la theorie, les adnltes s efforcant de 
fermer les yeux sur une partie des manifestations 
sexuelles de 1 enfant et de depouiller, a 1 aide d une 
certaine interpretation, 1 autre partie de ces manifesta 
tions de leur nature sexuelle : ceci fait, rien n est plus 
facile que de nier le tout. Et ces negateurs sont souvent 
les memes gens qui, dans la nursery, svissent contre 
tous les debordements sexuels des enfants; ce qui ne 
les empeche pas, une fois devant leur table de travail, de 
defendre la purete sexuelle des enfants. Toutes les fois 
que les enfants sont abandonnes a eux-memes ou subis- 
sent des influences demoralisantes, on observe des ma 
nifestations souvent tres prononcees de perversite 
sexuelte. Sans doute, les grandes personnes ont raison 
de ne pas prendre trop au serieux ces enfantillages 
et ces amusements, 1 enfant ne devant compte de ses 
actes ni au tribunal des mceurs nf a celuideslois ; il n en 
reste pas moins que ces choses existent, qu elles ont 
leur importance, autant comme symptomes d une consti 
tution congenitale que comme antecedents et facteurs 
d orientation de revolution ulterieure et, qu enfin, elles 
nous renseignent sur la vie sexuelle de 1 enfant et, avec 
elle, sur la vie sexuelle humaine en general. Et c est 
ainsi que si nous retrouvons tous ces desirs pervers der- 
riere nos reves deformes, cela signifie seulement que 
dans ce domaine encore le reve a accompli une regres 
sion vers Fetat infantile. 

Parmi ces desirs defendus, on doit accorder une 
mention particuliere aux desirs incestueux, c est-a-dire 
aux desirs sexuels diriges sur les parents, sur les freres 
et soeurs. Vous savez 1 aversion que les societes humaines 
eprouvent ou, tout au moins, affichent a 1 egard de 1 in- 
ceste et quelle force de contrainte presentent les defenses 
y relatives. On a fait des efforts inou is pour expliquer 
cette phobic de 1 inceste. Les uns ont vu dans la defense 
de 1 inceste une representation psychique de la selection 
naturelle, les relations sexuelles entre proches parents 
devant avoir pour effet une degenerescence des carac- 
teres sociaux, d autres ont pretendu que la vie en com- 



a3o LE REVE 

mun pratiquee des la plus tendre enfance detourne les 
desirs sexuels des personnes avec lesquelles on se trouve 
en contact permanent. Mais dans un cas comme dans 
1 autre, 1 inceste se trouverait elimine automatiquement, 
sans qu on ait besoin de recourir a de severes prohibi 
tions, lesquelles temoigneraierit plutot de 1 existence d un 
fort penchant pour Finceste. Les recherches psychanaly- 
tiques ont etabli d une maniere incontestable que Famour 
incestueux est le premier en date et existe d une facon 
reguliere et que c est seulemerit plus tard qu il se heurte 
a une opposition dont les raisons sont fournies par la psy 
chologic individuelle. 

Recapitulons maintenant les donnees qui, fournies par 
Fetude approfondie de la psychologic infantile, sont de 
nature a nous faciliter la comprehension du reve. Non 
seulement nous avons trouve que les materiaux dont se 
composent les evenements oublies de la vie infantile sont 
accessibles au reve, rnais nous avons vu en outre que la 
vie psychique des enfants, avec toutes ses particularites, 
avec son egoisme, avec ses tendances incestueuses, etc., 
survit dans Finconscient, pour se reveler dans le reve et 
que celui-ci nous ramene chaque nuit a la vie infantile. 
Ceci nous est une confirmation que Yinconscient de la vie 
psychique nest autre chose que la phase infantile ch cette 
vie. La penible impression que nous laisse la constata- 
tion de Fexistence de tant de mauvais traits dans la 
nature humaine commence a s attenuer. Ces traits si 
terriblement mauvais sont tout simplement les premiers 
elements, les elements primitifs, infantiles de la vie psy 
chique, elements que nous pouvons trouver chez Fenfant 
en etat d activite, mais qui nous echappent a cause de 
leurs petites dimensions, sans parler que dans beaucoup 
de cas nous ne les prenons pas au serieux, le niveau 
moral que nous exigeoiis de Fenfant n etant pas tres 
eleve. En retrogradant jusqu a cette phase, le reve 
semble mettre au jour ce qu il y a de plus mauvais dans 
notre nature. Mais ce n estla qu une trompeuse apparence 
qui ne doit pas nous eftrayer. Nous sommes moins mau 
vais que nous ne serions tentes de le croire d apres 
Finterpretation de nos reves 

Puisque les tendances qui se manifestent dans les 
reves ne sont que des survivances inlantiles, qu ur 



TRAITS ARCHA1QUES ET INFANTIL1SME DU REVE 

retour aux debuts de notre developpement moral, le reve 
nous transformant pour ainsi dire en enfants an point 
de vue de la pensee et du sentiment, nous n avons 
aucune raison plausible d avoir honte de ces reves. Mais 
comme le rationnel rie forme qu un comparliment de la 
vie ps) 7 chique, laquelle renferme beaucoup d autres ele 
ments qui ne sont rien moins que rationnels, il en resulte 
que nous eprouvons quand meme une honte irralion- 
nelle de nos reves. Aussi les soumettons-nous a la cen 
sure et sommes-notis honteux et contraries lorsqu un de 
ces desirs prohibes dont les reves sont remplis a reussi 
a penetrer jtisqu a la conscience sous une forme assez 
inalteree pour pouvoir etre reeonnu ; et dans certains cas 
nous avons honte merne de nos reves deformes, comme 
si nous les comprenions. Souvenez-vous seulement du 
jugemerit plein de deception que la brave vieille dame 
avait formule au sujet de son reve non interprete, relatif 
aux services d amour . Le probleme ne pent done pas 
etre considere comme resolu, et il est possible qu en 
poursuivant notre etude sur les mauvais elements qui 
se manifestent dans les reves nous soyons amenes a for- 
muler un autre jugement et une autre appreciation con- 
cernant la nature humaine. 

Au terme de toute cette recherche nous nous trouvons 
en presence de deux donnees qui constituent cependant 
le point de depart de nouvelles enigmes, de nouveaux 
doutes. Premierement : la regression qui caracterise le 
travail d elaboration est non seulement formelle, mais 
a\issi materielle. Elle ne se contente pas de dormer a nos 
idees un mode d expression primitif : elle reveille encore 
les proprietes de notre vie psychique primitive, Fan- 
cienne preponderance du mot, les tendances primitives 
de notre vie sexuelle, voire notre ancien bagage intellec- 
tuel, si nous voulons bien considerer comme tel les 
symboles. Deuxiemement : tout cet ancien infaritilisme, 
qui fut jadis dominant et predominant, doit etre aujour- 
d hui situe dans 1 inconscient, ce qui modifie et elargit 
les notions que nous en avons. N est plus seulement 
inconscient ce qui est momentanement latent : 1 incon 
scient forme un domaine psychique particulier, ayant 
ses tendances propres, son mode d expression special et 
des mecanismes psychiques qui ne manifestent leur acti- 



33a LE REVE 

vite que dans ce domaine. Mais les idees latentes du 
reve que nous a revelees Interpretation des reves ne 
font pas partie de ce domaine : nous pourrions aussi bien 
avoir les memes idees dans la vie eveillee. Et, pourtant, 
elles sont inconscientes. Comment resoudre cette con 
tradiction? Nous commencons a soupconner qu il y a la 
une separation a faire : quelque chose qui provient de 
notre vie consciente appelons-le les traces des eve- 
nements du jour et partage ses caracteres, s associe 
a quelque chose qui provient du domaine de I mconscient, 
et c est de cette association que resulte le reve. Le tra 
vail d elaboration s efFectue entre ces deux groupes 
d elements. L influence exercee par I mconscient sur les 
traces des evenements du jour fournit la condition de la 
regression. Telle est, concernant la nature du reve, 
1 idee la plus adequate que nous puissions nous former, 
en attendant que nous ayons explore d autres domaines 
psychiques. Mais il sera bientot temps d appliquer au 
caractere inconscient des idees latentes du reve une 
autre qualification qui permette de la differencier des 
elements inconscients provenant du domaine de 1 in- 
fantilisme. 

Nous pouvons naturellement poser encore la question 
suivante : qu est-ce qui impose a 1 activite psychique 
cette regression pendant le somrneil? Pourquoi ne sup- 
prime-t-ellepasles excitations perturbatrices du sommeil, 
sans 1 aide de cette regression ? Et si, pour exercer la 
censure, elle est obligee de travestir les manifestations 
du reve en leur donnant une expression ancienne, aujour- 
d hui incomprehensible, a quoi lui sert de faire revivre 
les tendances psychiques, les desirs et les traits de 
caractere depuis longtemps depasses, autrement dit 
d ajouter la regression materielle a la regression for- 
melle? La seule reponse susceptible de nous satisfaire 
serait que c est la le seul moyen de former un reve, 
qu au point de vue dynamique il est impossible de con- 
cevoir autrement la suppression de 1 excitation qui 
trouble le sommeil. Mais, dans Petat actuel de nos 
connaissances, nous n avons pas encore le droitde donrier 
cette reponse. 



CHAPITRE XIV 
REALISATIONS DES DESIRS 



Dois-je vous rappeler une fois de plus le chemin que 
nous avons deja parcouru ? Dois-je vous rappeler com 
ment, 1 application de notre technique nous ayant mis en 
presence de la deformation des reves, nous avons eul idee 
de la laisser momentanement de cote et de demander 
aux reves infantiles des doinees decisives sur la nature 
du reve? Dois-je vous rappeler enfin comment, une ibis 
en possession des resultats de cesrecherches, nous avons 
attaque directement la deformation des reves dont nous 
avons vaincu les difficultes une a une ? Et, maintenant, 
nous sommes obliges de nous dire que ce que nous 
avons obtenu en suivant la premiere de ces voies necon- 
corde pas tout a fait avec les resultats fournis par les 
recherches faites dans la seconde direction. Aussi avons- 
nous pour tache de confronter ces deux groupes de 
resultats et de les ajuster Tun a 1 autre. 

Des deux cotes nous avons appris que le travail d ela- 
boration des reves consiste essentiellement en une 
transformation d idees en evenements hallucinatoires. 
Cette transformation constitue un fait enigmatique ; mais 
il s agit la d un probleme de psychologic generale dont 
nous n avons pas a nous occuper ici. Les reves infan 
tiles nous ont montre que le travail d elaboration vise a 
supprimer par la realisation d un desir une excitation qui 
trouble le sommeil. Nous ne pouvions pas en dire autant 
des deformations des reves, avant que nous ayons appris 
a les interpreter. Mais nous nous attendions des le debut 
a pouvoir rarnener les reves deformes au meme point de 
vue que les reves infantiles. La premiere realisation de 
cette attente nous a ete fournie par le resultat qu a vrai 
dire tous les reves sont des reves infantiles, travaillant 
avec des materiaux infantiles, des tendances et des meca- 



c34 LE REVE 

nismes infantiles. Et puisque nous considerons comme 
resolue la question de la deformation des reves, il nous 
reste a rechercher si la conception de la realisation de 
desirs s applique egalement aux reves deformes. 

Nous avons plus haut sowmis a Tinterpretation urie 
serie de reves, sans tenir compte de la realisation de 
desirs. Je suis convaincu que vous vous etes demande 
plus d une fois : Mais que devient done la realisation 
de desirs dont vous pretendezqaelle est le but du travail 
d elaboration? Gette question est significative : elle est 
devenuenotammentla question de nos critiques profanes. 
Ainsi que vous le savez, rhumanite eprouve une aversion 
instinctive pour les nouveautes intellectuelles. Cette 
aversion se manifeste, entre autres, par le fait que 
chaque nouveaute se trouve aussitot reduite a ses phis 
petites dimensions, condensee en un cliche. Pour lanou- 
velle theorie des reves, c est la realisation de desirs qui 
est devenue ce cliche. Ayant entendu dire que le reve est 
une realisation de desirs on demande aussitot : mais ou 
est-elle, cette realisation ? Et, dans le temps meme ou on 
pose cette question, on la resout dans le sens negatif. 
Se rappelant aussitot d innombrables experiences per- 
sonnelles ou le deplaisir allant jusqu a la plus profonde 
angoisse etait rattache aux reves, on declare que 1 aifir- 
mation de la theorie psychanalytique des reves est tout 
a fait invraisemblable. II nous est facile de repondreque 
clans les reves deformes la realisation de debirs peut 
n etre pas evideiite, qu elle doitd abord etre reeherehee, 
de sorte qu il est impossible de la demontreravanti inter- 
pretation du reve. Nous savons egalement que les desirs 
de ces roves deformes sont des desirs defendus, refoules 
par la censure, des desirs dont 1 existence constitue pre- 
cisement la cause de la deformation du reve, la raison 
del intervention de la censure. Mais il est difficile de fa ire 
entrer dans la tete du critique profane cette verite qu il 
n y a pas lieu de rechercher la realisation de desirs 
avant qu on n ait interprete le reve. Ilnese lassera pasde 
Toublier. Son attitude negative a Tegard de la theorie 
de la realisation de desirs n est au fond qu une conse 
quence de la censure cles reves ; elle vient se substituer 
chez lui aux desirs censures des reves et est un elfet de 
la negation de ces desirs. 



REALISATIONS DE DfeSIRS 2 35 

Nousauronsnaturellement a nousexpliquer 1 existence 
de tant de reves a contenu penible, et plus particuliere- 
ment de reves angoissants, de cauchemars. A ce propos, 
nous nous trouvons pour la premiere fois en presence 
du probleme des sentiments dans le reve, probleme qui 
meriterait d etre etudie pour lui-meme, ce que nous 
ne pouvons malheureusement pas faire ici. Si le reve 
est une realisation de desirs, il ne devrait pas y avoir 
dans le reve de sensations penibles : la-dessus les cri 
tiques profanes semblent avoir raison. Mais il est trois 
complications auxquelles ceux-ci n ont pas pense. 

Premierement : il peut arriver que le travail d elabo- 
ration n ayant pas pleinement reussi a creer une realisa 
tion de desir, un residu de sentiments penibles passe des 
idees latentes dans le reve manifesto. L analyse devrait 
montrer alors que ces idees latentes etaient beaucoup 
plus penibles que celles dont se compose le reve mani 
feste. Nous admettons alors que le travail d elaboration 
n a pas plus atteint son butqu on n eteintla soif lorsqu on 
reve qu on boit. On a beau rever de boissons, mais, 
quand on a reellement soif, il faut s eveiller pour boire. 
On a cependant fait un reve veritable, un reve qui n a 
rien perdu de son earactere de reve, du fait de la non- 
realisation du desir. Nous devons dire : Ut desint vires, 
tamen est laudanda voluntas. Si le desir n a pas ete 
satisfait, 1 intention n en reste pas moins louable. Ces 
cas de non-reussite sont loin d etre rares. Ce qui y con- 
tribue, c est que les sentiments etant parfois tres 
resistants, le travail d elaboration reussit d autant plus 
difficilement a en changer le sens. Et il arrive ainsi, 
qu alors que le travail d elaboration a reussi a transformer 
en realisation de desir le contenu penible des idees 
latentes, le sentiment penible qui accompngne ces idees 
passe tel quel dans le reve manifeste. Dans les reves 
manifestes de ce genre, il y a done disaccord entre le 
sentiment et le contenu, et nos critiques sont en droit 
de dire que le reve est si peu une realisation d un desir 
que meme un contenu inofi ensif y est accompagne d un 
sentiment penible. Nous objecterons a cette absurde 
observation que c est precisement dans les reves en 
question que la tendance a la realisation de desirs se 
manifeste avec le plus de nettete, parce qu elle s y trouve 



236 LE REVE 

a 1 etat isol6. L erreur provient de ee que ceux qui ne 
connaissent pas les nevroses s imaginent qu il existe 
entre le contenu et le sentiment un lien indissoluble et 
ne comprennent pas qu un contenu puisse etre modifie, 
sans quele sentiment qui yest attache le soil. 

Une autre complication, beaucoup plus importante et 
profonde, dont le profane ne tient pas compte, est lasui- 
vante. Une realisation du desir devrait certainement 
etre une cause de plaisir. Mais pour qui ? Pour celui 
naturellement qui a ce desir. Or, nous savons que 1 atti- 
tucle du reveur a 1 egard de ses desirs est une attitude 
tout a fait particuliere. II les repousse, les censure, bref 
n en veut rien savoir. Leur realisation ne peut done lui 
procurer de plaisir : bien au contraire. Et 1 experience 
inontre que ce contraire, qui reste encore a expliquer, 
se manifeste sous la forme de 1 angoisse. Dans son atti 
tude a 1 egard des desirs de ses reves, le reveur apparait 
ainsi comme compose de deux personnes, reuniescepen- 
dant par une iritime communaute. Au lieu de me livrer 
a ce sujet a de nouveaux developpements, je vous 
rappellerai un conte connu ou se retrouve exactement la 
rneme situation. Une bonne fee promet a un pauvre 
couple humain, homme et femme, la realisation deleurs 
trois premiers desirs. Heureux, ils se mettent en devoir 
de choisir ces trois desirs. Seduite par 1 odeur de sau- 
cisse qui se degage de la chaumiere voisine, la femme 
est prise d erivie d avoir une paire de saucisses. Un 
instant, etles saucisses sontla: c estla realisation du pre 
mier desir. Furieux, Thomme souhaite de voir ces sau 
cisses suspendues au nez de sa femme. Aussitot dit, 
aussitot fait, et les saucisses ne peuvent plus tre deta- 
chees du nez de la femme : realisation du deuxieme 
desir qui est celui du mari. Inutile de vous dire qu il n y 
a la pour la femme rien d agreable. Vous connaissez la 
suite. Comme, au fond, Fhomme et la femme ne font 
qu un, le troisieme desir doit etre que les saucisses se 
detachent du nez de la femme. Nous pourrions encore 
utiliser ce conte dans beaucoup d autres occasions , 
nous nous en servons ici pour montrer que la realisation 
du desir de 1 un peut etre une source de desagrements 
pour 1 autre, lorsqu il n y a pas d entente entre les deux. 

II ne vous sera pas difficile maintenant d arriver a une 



REALISATIONS DE D^SIRS 287 

comprehension meilleure des cauchemars. Nous utili- 
serons encore une observation, apres quoi nous nous 
deciderons en faveur d une hypothese I appui cle 
laquelle on pent citer plus d un argument. L observation 
a laquelle je fais allusion se rapporte au fait queles cau 
chemars ont souvent un contenu exempt de toute defor 
mation, un contenu ayant pour ainsi dire echappe a la 
censure. Le cauchemar est souvent une realisation non 
voilee d un desir, mais d un desir qui, loin d etre le bien- 
venu, est un desir refoule, repousse. L angoisse, qui 
accompagne cette realisation, prend la place de la cen 
sure. Alors qu on peut dire du reve infantile qu il est la 
realisation franche d un desir admis et avance, etdu reve 
deforme ordinaire, qu il est la realisation voilee d un 
desir refoule, le cauchemar, lui, ne r;:nit-etre defini que 
comme la realisation franche d un de^ir repousse. L an 
goisse est une indication que le desir repousse s est 
montre plus fort que la censure, qu il s est realise ou 
etait en train de se realiser malgre la censure. On com- 
prend que pour nous, qui nous placons au point de vue 
de la censure, cette realisation n apparait que comme 
une source de sensations penibles et une occasion de se 
inettre en etat de defense. Le sentiment d angoisse qu on 
eprouve ainsi dans le reve est, si Ton veut, 1 angoisse 
devant la force de ces desirs qu on avaitreussi a reprimer 
jusqu alors. 

Ce qui est vrai des cauchemars non deformes doit 
Fetre egalement de ceux qui ont subi une deformation 
partielle, ainsi que des autres reves desagreables dont 
les sensations penibles serapprochentprobablement plus 
ou moins de 1 angoisse. Le cauchemar est generalement 
suivi du reveil ; notre sommeil se trouve le plus souvent 
interrompu avant que le desir reprime du reve aitatteint, 
a 1 encontre de la censure, sa complete realisation, Dans 
ce cas le reve a manque a sa fonction, sans que sa nature 
s en trouve modifiee. Nous avons compare le reve au 
veilleur de nuit, a celui qui est charge de proteger notre 
sommeil contre les causes de trouble. II arrive au veilleur 
de reveiller le dormeur lorsqu il se sent trop faible pour 
ecarter tout seul le trouble ou le danger. 11 nous arrive 
cependant de maintenir le sommeil, alors meme que le 
reve commence a devenir suspect et atourner aFangoisse. 

FREUD. 



238 LE REVE 

Nous nous disons, tout en dormant : Ce n est qu un 
reve , et nous continuons de dormir. 

Comment se fait-il que le desir soit assez puissant 
pour echapper a la censure? Cela peut tenir aussi bien 
au desir qu a la censure. Pour des raisons inconnues, le 
desir peut, a un moment donne, acquerir une intensite 
excessive ; mais on a 1 impression que c est le plus sou- 
v vent a la censure qu est du ce changement dans les rap 
ports reciproques des forces en presence. Nous savons 
deja que 1 intensite avec laquelle la censure se manifesto 
varie d un cas a Fautre, chaque element etanttraite avec 
une severite dont le degre est egalement variable. Nous 
pouvons ajouter maintenant que cette variability va beau- 
coup plus loin et que la censure ne s applique pas tou- 
jours avec la meme vigueur au meme element repres- 
sible. S il lui est arrive, dans un cas donne, de se trouver 
impuissante a Fegard d un desir qui cherche a la sur- 
prendre, elle se sert du dernier moyen qui lui reste, a 
defaut de la deformation, et fait intervenir le sentiment 
d angoisse. 

Nous nous apercevons, a ce propos, que nousignorons 
pourquoi ces desirs reprimes se manifestent precisement 
pendant la nuit, pour troubler notre sommeil. On ne 
peut repondre a cette question qu en tenant compte de 
la nature de Fetat de sommeil. Pendantle jour ces desirs 
sont soumis a une rigoureuse censure qui leur interdit 
en general toute manifestation exterieure. Mais pendant 
la nuit cette censure, comme beaucoup d autres interets 
de la vie psychique, se trouvesupprimeeou tout aumoins 
considerablement diminuee, au profit du seui desir du 
reve. G est a cette diminution de la censure pendant la 
nuit que les desirs defendus doivent la possibilite de se 
manifester. II est des nerveux souffrant d insomnie qui 
nous ont avoue que leur insomnie etait voulue au debut. 
La peur des reves et la crainte des consequences de cet 
afl aiblissement de la censure les empechent de s endor- 
mir. Que cette suppression de la censure ne constitue 
pas un grossier manque de prevoyance, c est ce qu il est 
facile de voir. L etatde sommeil paralyse notre motilite ; 
nos mauvaises intentions, alors meme qu elles entrent 
en action, ne peuvent precisement produire rien d autre 
que le reve, qui est pratiquement inoffensif, et cette 



REALISATIONS DE DESIRS 

situation rassurante trouve son expression dans 1 obser- 
vation tout a fait raisonnable du dormeur, observation 
faisantpartiede la vie nocturne, maisnonde la vie dereve: 
Ge n est qu tin reve . Et puisque ce n est qu un reve, 
laissons-le faire, et continuons de dormir. 

Si vous vousrappelez, en troisieme lieu, 1 analogie que 
nous avons etablie entre le reveur luttant contre ses 
desirs et le personnage fictif compose de deux individua- 
lites distinctes, mais etroitement rattachees Tune a 
1 autre, vous verrez facilement qu il existe une autre 
raison pour que la realisation d un desir ait tin efTet 
extremement desagreable, a savoir celui d une punition. 
Reprenons notre conte des trois desirs : les saucisses sur 
1 assiette constituent la realisation directe du desir de la 
premiere personne, c est-a-dire de la femme ; les sau 
cisses sur le nez de celle-ci sont la realisation du desir 
de la deuxieme personne, c est-a-dire du mari, mais 
constituent aussi la punition infligee a la femme pour 
son absurde desir. Dans les nevroses nous retrouvons 
la motivation du troisieme des desirs dont parle le conte. 
Or, nombreuses sont ces tendances penales dans la vie 
psychique de rhomme ; elles sont tres fortes et respon- 
sables d une bonne partie des reves penibles. Vous me 
diriez maintenant que tout ceci admis, il ne reste plus 
grand chose de la fameuse realisation de desirs. Mais 
en y regardant de plus pres, vous constaterez que vous 
avez tort. Si 1 on songe a la variete (dont il sera question 
plusbas)de ce que le reve pourrait etre et, d apres cer 
tains auteurs, de ce qu il est reellement, notre definition : 
realisation dun desir, d une crainte, d une punition , est 
vraiment une definition bien delimitee. A cela s ajoute 
encore le fait que la crainte, 1 angoisse est tout a fait 
1 oppose du desir, que dans 1 association les contraires 
se trouvent tres rapproches 1 un de 1 autre et se confon- 
dent meme, ainsi que nous le savons, dans I inconscient. 
Sans dire que la punition est, elle aussi, la realisation 
d un desir, du desir d une autre personne, de celle qui 
exerce la censure. 

G est ainsi qu a tout prendre je n ai fait aucune con 
cession a votre parti pris contre la theorie de la realisa 
tion de desirs. Maisj ai le devoir, auquel je n entends pas 
me soustraire, de vous montrer que n importe quel reve 



LE RKVE 

deforme n est autre chose que la realisation d un desir. 
Rappelez-vous le reve que nous avons deja interprete et 
a propos duquel nous avons appris tant de choses inte- 
ressantes : le reve tournant autour de 3 mauvaises 
places de theatre pour i fl. 5o. Une dame, a laquelle 
son mari annonce dans la journee que son amie Elise, 
de 3 mois seulement plus jeune qu elle, s est fiancee, 
reve qu elle se trouve avec son mari an theatre. Une 
partie du parterre est a pen pres vide. Le mari lui dit 
qu Elise et son fiance auraient voulu egalement venir an 
theatre, mais qu ils ne purent le faire, n ayant trouve 
que trois mauvaises places pour i fl. 5o. Elle pense que 
le malheur n a pas ete grand. Nous avons appris que les 
idees du reve se rapportaient a son regret de s etre mariee 
trop tot et au mecontentement que lui causait son mari. 
Nous devons avoir la curiosite de rechercher comment 
ces tristes idees ont ete elaborees et transformees en 
realisation d un desir et ou se trouvent leurs traces dans 
le contenu manifeste. Or, nous savons deja que 1 element 
trop tot , hativement , a ete elimine du reve par la 
censure. Le parterre vide y est une allusion. Le myste- 
rieux trois pour i fl. 5o nous devient maintenant plus 
comprehensible, grace au symbolisme que nous avons 
depuis appris a eonnaitre 1 . Le 3 signifie reellement un 
homme et Telement manifeste se laisse traduire facile- 
ment : s acheter un mari avec la dot ( Avec ma dot, 
j aurais pu m acheter un mari dix fois meilleur. ) Le 
mariage est manifestement remplace par le fait de se 
rendre au theatre. Les billets ont ete achetes trop tot 
est un deguisement de 1 idee : Je me suis mariee trop 
tot. Mais cette substitution est 1 efTet de la realisation 
du desir. Notre reveuse n a jamais ete aussi mecontente 
de son mariage precoce que le jour ou elle a appris la 
nouvelle des fiancailles de son amie. II fut un temps ou 
elle etait fiere d etre mariee et se considerait comme 
superieure a Elise. Les jeunes filles na ives sont souveiit 
fieres, une fois fiancees, de manifester leur joie a propos 
du fait que tout leur devient permis, qu elles peuvent 
voirtoutes les pieces de theatre, assister a tous les spec- 



i. Je ne mentiorme pas ici, faute de mat^riaux qu aurait pu fournir Tana- 
lyse, une aulre interpretation possible de ce 3 chez une ferame sterile. 



REALISATIONS DE D&SIRS 

tacles. La curiosite de tout voir, qui se manifeste ici, a 
ete tres certainement au debut une curiosite sexuelle, tour- 
nee vers la vie sexuelle, surtout vers celle des parents, 
et devint plus tard un puissant motif qui decida la jeune 
fille a se marier de bonne heure. 

G est ainsi que le fait d assister au spectacle devient 
une substitution dans laquelle on devine une allusion au 
fait d etre mariee. En regrettant actuellementson precoce 
mariage, elle se trouve ramenee a 1 epoque ou ce 
mariage etait pour eile la realisation d un desir, parce 
qu il devait lui procurer la possibilite de satisfaire son 
amour des spectacles et, guidee par ce desir de jadis, 
elle remplace le fait d etre mariee par celui d aller au 
theatre. 

Nous pouvons dire que voulant demontrer 1 existence 
d une realisation de desir dissimulee, nous n avons pas 
precisement choisi 1 exemple le plus commode. Nous 
aurions a proceder d une maniere analogue dans tous les 
autres reves deformes. Je ne puis le faire devant vous, et 
me contenterai de vous assurer que la recherche sera 
toujotirs couronnee de succes. Je tiens cependant a m at- 
tarder un peu a ce detail de la theorie. L experience m a 
montre qu il est un des plus exposes aux attaques et que 
c est a lui que se rattachent la plupart des contradictions 
et des malentendus. En outre, vous pourriez avoir 1 im- 
pression que j ai retire une partie de mes affirmations, en 
disant que le reve est un desir realise ou son contraire, 
c est-a-dire une angoisse ou une punition realisee, et 
vous pourriez juger 1 occasion favorable pourm arracher 
d autres concessions. On m avaitaussi adressele reproche 
d exposer trop succinctement et, par consequent, d une 
facon trop peu persuasive, des choses qui me paraissent 
a moi-meme evidentes. 

Beaucoup de ceux qui m ontsuivi dans 1 interpretation 
des reves et ont accepte les resultats qu elle a donnes 
s arretent souvent au point ou finit ma demonstration que 
le reve est un desir realise, et demandent : Etant admis 
que le reve a toujotirs un sens et que ce sens pent etre 
revele par la technique psychanalytique, pourquoi doit- 
il, centre toute evidence, etre toujours moule dans la 
formule de la realisation d un desir? Pourquoi la pensee 
nocturne n aurait-elie pas des sens aussi varies et mul- 



2/ 4 3 LE RE YE 

tiples que la pensee diurne? Autrement dit, pourquoi le 
reve ne correspondrait-il pas une fois a un desir realise, 
une autre fois, comme vous en convenez vous-memes, a 
son contraire, c est-a dire a une apprehension realisee, 
pourquoi n exprimerait-il pas un projet, un avertissement, 
une reflexion avec ses pour et contre, ou encore un 
reproche, un remorcls, une tentative de se preparer a un 
travail imminent, etc. ? Pourquoi exprimerait-il toil jours 
et uniquement un desir ou, tout au plus, son contraire? 

Vous pourriez penser qu une divergence sur ce point 
est sans importance, des Finstant ou Ton est d accord 
sur les autres ; qu il suffit que nous ayons decouvert le 
sens du reve et le moyen de le decouvrir et qu il importe 
peu, apres cela, que nous ayons trop etroiteinent delimite 
oe sens. Mais il n en est pas ainsi. Un malentendu sur ce 
point est de nature a porter atteinte a toutes nos connais- 
sances acquises sur le reve et a diminuer la valeur 
qu elles pourraient avoir pour nous lorsqu il s agira de 
comprendre les nevroses. II est permis d etre coulant 
dans les affaires commercials ; mais lorsqu il s agit de 
questions scientifiques, pareille attitude n est pas demise 
et pourrait rneme etre nuisible. 

Done, pourquoi un reve ne correspondrait-il pas a 
autre chose qu a la realisation d un desir? Ma premiere 
reponse a cette question sera, comme to uj ours dans les 
cas analogues: je n en sais rien. Je ne verraisnul incon 
venient a ce qu il en fut ainsi. Mais en realite il n en est 
pas ainsi, et c est le seul detail qui s oppose a cette con 
ception plus large et plus commode du reve. Ma deuxieme 
reponse sera que je ne suis pas moi-meme loin d aclmet- 
tre que le reve correspond a des formes de pensee et a 
des operations intellectuelles multiples. J ai relate unjour 
1 observation d un reve qui s etait reproduit pendant trois 
nuits consecutives, ce que j ai explique par le fait que 
ce reve correspondait a un projet ^i que, celui-ci execute, 
le reve n avait plus aucune raison de se reproduire. Plus 
tard j avais public un reve qui correspondait a une con 
fession. Comment puis-je done me contredire et affirmer 
que le reve n est qu un desir realise? 

Je le fais pour ecarter un naif malentendu qui pourrait 
rendre vains tous les efforts que nous a coute le reve, 
un malentendu qui confond le reve avec les idees latentes 



REALISATIONS DE D&SIRS 

du reve et applique a celui-la ce qui appartient unique- 
ment a celles-ci. II est parfaitement exact que le reve pent 
representer tout ce que nous avons enumere plus haut 
etyservirde substitution: projet, avertissement, reflexion, 
preparatifs, essai de resoudre un probleme, etc. Mais, en 
y regardant de pres, vous ne manquerez pas de vous 
rendre compte que cela n est exact qu en ce qui concerne 
les idees latentes du reve qui se sont transformers pour 
devenir le reve. Vous apprenez par Interpretation des 
reves que la pensee inconsciente de 1 homme est preoc- 
cupee par ces projets, preparatifs, reflexions que le travail 
d elaboration transforme en reves. Si vous ne vous inte- 
ressez pas, aun moment donne, au travail d elaboration, 
et que vous portiez tout votre interetsur 1 ideation incon 
sciente de rhomme, vous eliminez celui-la et vous dites 
avec raison que le reve correspond a un projet, a un 
avertissement, etc. Ce cas est frequent dans 1 activite 
psychanalytique : on cherche a detruire la forme qu a 
revetue le reve et, a sa place, introduire dansl ensemble 
les idees latentes qui ont donne naissance au reve. 

Et c est ainsi qu en ne tenant compte que des idees 
latentes, nous apprenons en passant que tons ces actes 
psychiques si compliques, que nous venons de nommer, 
s aecomplissent en dehors de la conscience : resultat 
aussi magnifique que troublant I 

Mais, pour en revenir a la multiplicite des sens que 
peuvent avoir les reves, vous n avez le droit d en parler 
que dans la mesure oti vous savez pertinemment que 
vous vous servez d une expression abregee et ou vous ne 
croyez pas devoir etenclre cette multiplicite a la nature 
meme du reve. Lorsque vous parlez du reve , vous 
devez penser soit au reve manifesto, c est-a-dire au pro- 
duitdu travail d elaboration, soit, ettoutau plus, a ce tra 
vail lui-meme, c est-a-dire au processus psychique qui 
forme le reve manifeste avec les idees latentes du reve. 
Tout autre emploi de cemot ne peut creer que confusion 
et malentendus. Si vos affirmations se rapportent, au 
dela du reve, aux idees latentes, dites-le directement, 
sans masquer le probleme du reve derriere le mode d ex- 
pression vague dont vous vous servez. Les idees latentes 
sont la matiere que le travail d elaboration transforme 
n reve manifeste. Pourquoi voudriez-vous confondre In 



LE RtiVE 



matiere avec le travail qui lui donne une forme ? En quoi 
vous distinguez-vous alors de ceux qui ne connaissaient 
que le produitde ce travail, sans pouvoir s expliquer d ou 
ce produit vient et comment il estfait? 

Le seul element essentiel du reve est constitue par le 
travail d elaboration qui agit sur la matiere formee par 
les idees. Nous n avons pas le droit de 1 ignorer en theo- 
rie, bien que nous soyons obliges de le negliger dana 
certaines situations pratiques. L observation analytique 
montre egalement que le travail d elaboration ne se 
borne pas a dormer a ces idees Texpression archai que on 
regressive que vous connaissez : il y ajoute reguliere- 
ment quelque chose qui ne fait pas partie des idees 
latentes de la journee, mais constitue pour ainsi dire la 
force motrice de la formation du reve. Cette indispensable 
addition n est autre que le desir, egalement inconscient, 
et le contenu du reve subit une transformation ayant pour 
but la realisation de ce desir. Dans la mesure ou vous 
envisagez le reve en vous placant au point de vue des 
idees qu il represente, il peut done signifier tout ce que 
Ton voudra : avertissement, projet, preparatifs, etc. ; 
mais il est to uj ours en meme temps la realisation d un 
desir inconscient, et il n est que cela, si vous le considerez 
comme 1 effet du travail d elaboration. Un reve n est done 
jamais un projet tout court, un avertissement tout 
court, etc., mais toujours un puojet on nn avertissement 
ayant recu grace a un desir inconscient, un mode d ex- 
pression archai que et ayant ete transforme en vue de la 
realisation de ce desir. Un des caracteres, la realisation 
de desir, est un caractere constant ; 1 autre peut varier ; 
il peut etre egalement un desir, auquelcasle reve repre 
sente un desir latent de la journee realise a 1 aide d un 
desir inconscient. 

Je comprends tout cela tres bien, mais je ne sais si j ai 
reussi a vous le rendre egalement intelligible. C est qu il 
m est difficile de vous le demontrer. Gette demonstration 
exige, d une part, une analyse minutieuse d un grand 
nombre de re" ves et, d autre part, ce point le plus epineux 
et le plus significatif de notre conception du reve ne peut 
pas etre expose d une maniere persuasive sans etre 
rattache & ce quiva suivre. Groyez-vous vraimentqu etant 
donnes les liens etroits qui rattachentles chosesles unes 



REALISATIONS DE DES1HS 2^5 

aux autres, on puisse approfondir la nature de 1 une, 
sans se soucier des autres ayant une nature analogue ? 
Comnie nous ne savons encore rien des phenomenes qui 
se rapprochent le plus du reve, a savoir des symptomes 
nevrotiques, nous devons nous contenter des points 
momentanement acquis. Je vais seulement elucider 
devant vous encore un exemple et vous soumettre une 
nouvelle consideration. 

Reprenons une fois de plus le reve dont nous nous 
sommes dej;k occupes a plusieurs reprises, du reve ayant 
pour objet 3 places de theatre pour i fl. 5o. Je puis vous 
assurer que lorsque je 1 ai choisi comme exemple pour la 
premiere fois, ce fut sans aucune intention. Vous con- 
naissez les idees latentes de ce reve : regret de s etre 
mariee trop tot, regret eprouve a la nouvelle des fian- 
cailles de ramie ; sentiment de mepris a 1 egard du mari ; 
idee qu elle aurait pu avoir un meilleur mari si elle 
avait voulu attendre. Vous connaissez egalement le desir 
qui a fait de toutes ces idees un reve : c est 1 amour des 
spectacles, le desir de frequenter les theatres, ramifica 
tion probablement de Tancienne curiosite d apprendre 
enfm ce qui se passe lorsqu on est mariee. On sait que 
chez les enfants cette curiosite est en general dirigee 
vers la vie sexuelle des parents ; c est done une curiosite 
infantile et, dans la mesure ou elle persiste plus tard, 
elle est une tendance dont les racines plongent dans la 
phase infantile de la vie. Mais la nouvelle apprise pen 
dant la journee ne fournissait aucun pretexte a cet 
amour des spectacles : elle etait seulement de nature a 
eveiller le regret et le remords. Ge desir ne faisait pas 
tout d abord partie des idees latentes du reve et nous 
pumes, sans en tenir compte, ranger dans 1 analyse le 
resultat de 1 interpretation du reve. Mais la contrariete 
en elle-mme n etait pas non plus capable de produire le 
reve. Les idees : ce fut une absurdite de ma part de me 
marier si tot ne purent donner lieu a un reve qu apres 
avoir reveille 1 ancien desir de voir enfm ce qui se passe 
lorsqu on est mariee. Ce desir forma alors le contenu du 
reve, en remplacantle mariage par une visite au theatre, 
et lui donna la forme d une realisation d un r&ve ante- 
rieur : oui, moi je puis aller au theatre et voir tout ce qui 
est defendu, tandis que toi, tu ne le peux pas. Je suis 



246 LE REVE 

mariee, et loi, tu dois encore attendre. G est ainsi que la 
situation actuelle a ete transformed en son contraire et 
qu un ancien triomphe a pris la place d une deception 
recente. Melange d une satisfaction de 1 amourdes spec 
tacles et d une satisfaction egoi ste procures par le 
triomphe sur une concurrente. C est cette satisfaction qui 
determine le contenu manifeste du reve, ce content! etant 
qu elle se trouve au theatre, alors que son amie ne pent 
y avoir acces. Sur cette situation de satisfaction sont 
greffees, a litre de modifications, sans rapport avec elle 
et incomprehensibles, les parties du contenu du reve 
derriere lesquelles se dissimulent encore les idees 
latentes. L interpretation du reve doit faire abstraction 
de tout ce qui sert a representer la satisfaction du desir 
et reconstituer d apres les seules allusions dont nous 
venons de parler les penibles idees latentes du reve. 

La consideration que je me propose de vous soumettre 
est destinee a attirer votre attention sur les idees latentes 
qui se trouvent maintenant occuper le premier plan. Je 
vous prie de ne pas oublier : en premier lieu, que le 
reveur n a aucune conscience de ces idees ; en deuxieme 
lieu, qu elles sont parfaitement intelligibles et cohe- 
rentes, de sorte qu elles peuvent etre concues commedes 
reactions tout a fait naturelles a 1 evenement qui a servi 
de pretexte au reve ; et enfin, en troisieme lieu, qu elles 
peuvent avoir la meme valeur que n importe quelle ten 
dance psychique ou operation intellectueile. J appellerai 
maintenant ces idees restes diurnes , en donnant a ces 
mots un sens plus rigoureux qne precedeminent. Pen 
1 importe d ailleurs que le reveur convienne ou non de ces 
restes. Ceci fait, j etablis une distinction entre restes 
diurnes et idees latentes ; et, conformement a 1 usage que 
nous avons fait precedemment de ce dernier terme, je 
designerai par idees latentes tout ce que nous apprenons 
par Interpretation des reves, les restes diurnes n etant 
qu une partie des idees latentes. Nous disons alors que 
quelque chose appartenant egalement a la region de 
Tinconscient est venu s ajouter aux restes diurnes, que 
ce quelque chose est un desir intense, mais reprime, et 
que c est ce desir seul qui a rendu possible la formation 
du reve. L action exercee par ce desir sur les restes 
diurnes fait surgir d autres idees latentes qui^ elles, ne 



REALISATIONS DE BESIRS 247 

peuvent plus etre consiclerees comme rationnelles et 
explicables par la vie eveillee. 

Pour illustrer les rapports existant entre les restes 
diurnes et le desir inconscient, je m etais servi d une 
comparaison que je ne puis que reproduire ici. Chaque 
enlreprise a besoin d un capitaliste subvenant aux 
depenses et d un entrepreneur ayant une idee et sachant 
la realiser. C est le desir inconscient qui, dans la forma 
tion d un reve, joue toujours le role du capitaliste; c est 
lui qui fournit 1 energie. psychique necessaire a cette 
formation. L entrepreneur est represente ici par le reste 
diurne qui decide de Femploi de ces fonds, de cette ener- 
gie. Or, dans certains cas, c est le capitaliste lui-meme 
qui pent avoir 1 idee et posseder les connaissances spe- 
ciales qu exige sa realisation, dememe que dans d autres 
cas, c est 1 entrepreneur lui-meme qui pent posseder les 
capitaux necessaires pour mener a bien 1 entreprise. 
Ceci simplifie la situation pratique, tout en rendant plus 
difficile sa comprehension theorique. Dans 1 economie 
politique, on decompose toujours cette personne unique, 
pour 1 envisager separement sous Faspect du capitaliste 
et sous celui de 1 entrepreneur; ce que faisant on reta- 
blitla situation fondamentale qui a servi de point de depart 
a notre comparaison. Les memes variations, dont je vous 
laisse libres de suivre les modalites, se produisent lors 
de la formation de reves. 

Nous ne pouvons pas, pour le moment, aller plus loin, 
car vous etes sans doute depuis longtemps tourmentes 
par une question qui merite d etre enfin prise en consi 
deration. Les restes diurnes, demandez-vous, sont-ilsvrai- 
ment inconscients dans le meme sens que le desir incon 
scient, dontl intervention est necessaire pour les rendre 
aptes a provoquer un reve ? Rien de plus fonde que cette 
question. En la posant, vous prouvez que vous voyez 
juste, car la estle point saillant de toute 1 affaire. Eh bien, 
les restes diurnes ne sont pas inconscients dans le meme 
sens que le desir inconscient. Le desir fait partie d un 
autre inconscient, de celui que nous avons reconnu 
comme etant d origine infantile et pourvu de mecanismes 
speciaux. II serait d ailleurs indique de distinguer ces 
deux varietes d inconscient en donnant a chacune une 
designation speciale. Mais nous attendrons pour le faire, 



248 LE R&VE 

jusqu k ce que nous nous soyons familiarises avec la pheno > 
menologie des nevroses. On reproche deja a notre theo- 
rie son caractere fantaisiste, parce que nous admettons 
un seul inconscient ; que dira-t-on quand nous aurons 
avoue que pour nous satisfaire il nous en faut au moins 
deux? 

Arretons-nous la. Vous n avez encore entendu que des 
choses incompletes ; mais n est-il pas rassurant de pen- 
ser que ces connaissances sont susceptibles d un deve- 
loppement qui sera effectue un jour soil par nos propres 
travaux, soit par les travaux de ceux qui viendront apres 
nous? Et ce que nous avons deja appris n est-il pas suf- 
fisamnient nouveau et surprenant? 



CHAPITRE XV 

INCERTITUDES ET CRITIQUES 



Je ne veux pas abandonner le domaine du reve sans 
m occuper des principaux doutes et des principales incer 
titudes auxquels les nouvelles conceptions exposees dans 
les pages qui precedent peuvent dormer lieu. Ceux 
d entre mes auditeurs qui m ont suivi avec quelque 
attention ont deja sans doute d eux-memes reuni certains 
materiaux se rapportant a cette question. 

i. Vous avez pu avoir 1 impression que, malgre 1 ap- 
plication correcte de notre technique, les resultatsfournis 
par notre travail d interpretation des reves sont entaches 
de tant d incertitudes qu une reduction certaine du reve 
rnanifeste aux idees latentes en devient impossible. Vous 
direz, a 1 appui de votre opinion, qu en premier lieu on 
ne sait jamais si tel element donne du reve doit etre 
compris au sens propre ou au sens symbolique, car les 
objets employes a litre de symboles ne cessent pas pour 
cela d etre ce qu ils sont. Et puisque, sur ce point, nous 
ne possedons aucun critere de decision objectif, 1 inter- 
pretation se trouve abandonnee a 1 arbitraire de 1 inter- 
prete. En outre, par suite de la juxtaposition de contraires 
effectuee par le travail d elaboration, on ne sait jamais 
d une facon certaine si tel element donne du reve doit 
etre compris au sens negatifou au sens positif, s il doit 
etre considere comme etant lui-meme ou comme etant 
son contraire : nouvelle occasion pour 1 interprete d exer- 
cer son arbitraire. En troisieme lieu, vu la frequence 
des inversions dans le reve, il est loisible a 1 interprete 
de considerer comme une inversion n importe quel pas 
sage du reve. Enfin, vous invoquerez le fait d avoir en- 
tendu dire qu on peut rarement affirmer avec certitude 
que Interpretation trouvee soit la seule possible : on 
court ainsi le risque de passer a cote de Interpretation. 



250 LE RKVE 

la plus vraisemblable. Et votre conclusion sera que, dans 
ces conditions, 1 arbitraire de 1 interprete pent s exercer 
dans un champ excessivement vaste, dont 1 extension 
semble incompatible avec la certitude objective des re- 
sultats, Ou encore vous pouvez supposer que 1 erreur ne 
tient pas au reve, mais que les insuflisances de notre 
interpretation decoulent des inexactitudes de nos concep 
tions etde nos presuppositions. 

Ces objections sont irreprochables, mais je ne pense 
pas qu elles justifient vos conclusions, d apres lesquelles 
^interpretation, telle que nous la pratiquons, serait aban- 
donnee a 1 arbitraire, tandis que les defauts que pre- 
sentent nos resultats mettraient en question la l&gitimite 
de notre methode. Si, au lieu de parler de 1 arbitraire de 
1 interprete, vous disiez que 1 interpreiation depend de 
1 habilete, de 1 experience, de Intelligence de celui-ci,, 
je ne pourrais que me ranger a votre avis. Le facteur 
personnel ne peut etre elimine, du moins lorsqu on se 
trouve en presence de faits d une interpretation quelque 
peu difficile. Qu un tel nianie mieux ou moins bienqu un 
autre une certaine technique, c est la une chose qu il est 
impossible d empecher, 11 en est d ailleurs ainsi dans 
toutes les manipulations techniques. Ce qui, dans 
1 interpretation des reves, apparait comme arbitraire, se 
trouve neutralise par le fait qu en regie generate le lien 
qui existe entre les idees du reve, celui qui existe entre 
le reve lui-meme et la vie du reveur et, enfin, toute la 
situation psychique au milieu de laquelle le reve se de- 
rouie permettent, de toutes les interpretations possibles, 
de n en choisir qu une et de rejeter toutes les autres 
comme etant sans rapport avec le cas dont il s agit. Mais 
le raisonnement qui conclut des imperfections de rinter 
pretation a 1 inexactitude de nos deductions trouve sa 
refutation dans une remarque qui fait precisement res- 
sortir comme une propriete necessaire du reve son inde- 
termination meme et la multiplicity des sens qu on peut 
lui attribuer. 

J ai dit plus haut, et vous vous en souvenez sans doute> 
que le travail d elaboration donne aux idees latentes un 
mode d expression primitif, analogue a 1 ecriture figuree. 
Or, tons les systemes d expression primitifs presentent 
de ces indeterniinations et doubles sens, sans que nous 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 261 

ayons pour cela le droit de mettre en doute la possibility 
de leur utilisation. Vous savez que la rencontre des con- 
traires dans le travail d elaboration est analogue a ce 
qu on appelle 1 opposition de sens des radicaux dans 
les langues les plus anciennes. Le ILiguiste R. Abel 
(i884) auquel nous devons d avoir signale ce point de 
vue nous previent qu il ne faut pas croire que la commu 
nication qu une personne fait a tine airtre a 1 aide de mot& 
aussi ambivalents possede de ce fait un double sens. Le 
ton et le geste sontla pour indiquer, dans 1 ensemble du 
discours, d une facon indiscutable, celle des deux oppo 
sitions que la personne qui parle vent communiquer a 
celle qui ecoute. Dans 1 ecriture ou le geste manque, le 
sens est designe par un signe figure qui n est pas destine 
a etre prononce, par exemple par 1 image d un homme 
paresseusement accroupi ou vigoureusement redresse, 
selon que le mot Ken, a double sens, de 1 ecriture hiero- 
glyphique doit designer faible ou fort. C est ainsi 
qu cn evitait les malentendus, malgre la multiplicite de- 
sens des syllabes et des signes. 

Les anciens systemes d expression, par exemple les 
ecritures de ces langues les plus anciennes, presentent 
de nombreuses indeterminations que nous ne tolererions 
pas dans nos langues actuelles. G est ainsi que dans cer- 
taines langues semitiques les consonnes des mots sont 
seules designees. Quant aux voyelles omises, c est au 
lecteur de les placer, selon ses connaissances et d apres 
1 ensemble de la phrase. L ecriture hieroglyphique pro- 
cedant, sinon tout a i ait de meme, d une facon tres ana 
logue, la prononciation de 1 ancien egyptien nous est 
inconiiue. L ecriture sacree des Egyptiens connait encore 
d autres indeterminations. C est ainsi qu il est laisse a 
1 arbitraire de 1 ecrivain de ranger les images de droite 
a gauche ou de gauche a droite. Pour pouvoir lire, on 
doit s en tenir au precepte que la lecture doit etre faite 
en suivant les visages des figures, des oiseaux, etc. Mais 
1 ecrivain pouvait encore ranger les signes figures dans 
le sens vertical, et lorsqu il s agissait de faire des inscrip 
tions sur de petits objets, des considerations d esthetique 
ou de symetrie pouvaient lui faire adopter une autre 
succession des signes. Le facteur le plus troublant dans 
1 ecriture hieroglyphique, c est qu elle ignore la separa- 



3 52 LE REVE 

tion des mots. Les signes se succedent sur la feuille a 
egale distance les uns des autres etl on ne salt a pen pres 
jamais si tel signe fait encore partie de celui qui le pre 
cede ou constitue le commencement d un mot nouveau. 
Dans 1 ecriture cuneiforme persane, au contraire, les mots 
sont separes par un coin oblique. 

La langue et 1 ecriture chinoises, tres anciennes, sont 
aujourd hui encore employees par 4oo millions d hommes. 
Ne croyez pas que j y comprenne quoi que ce soit. Je me 
suis seulement documente, dans Fespoir d y trouver des 
analogies avec les indeterminations des reves, et mon 
attente n a pas ete decue. La langue chinoise est pleine 
de ces indeterminations, propres a nous faire fremir. On 
sait qu elle se compose d un grand nombre de syllabes 
qui peuvent etre prononcees soit isolement, soit combi- 
nees en couples. Un des principaux dialectes possede 
environ /loo de ces syllabes. Le vocabulaire de ce dia- 
lecte disposant de [\ ooo mots environ, il en resulte que 
chaque syllabe a en moyenne dix significations, done cer- 
taines en ont moms et d autres davantage. Comme Fen- 
semble ne permet pas toujours de deviner celle des dix 
significations que la personne qui prononce une syllabe 
donnee veut eveiller chez celle qui 1 ecoute, on a invente 
une foule de moyens destines a parer aux malentendus. 
Parmi ces moyens, il faut citer Tassociation de deux 
syllabes en un senl mot et la prononciation de la meme 
syllabe sur quatre tons differents. Une circonstance 
encore plus interessante pour notre comparaison, c est 
que cette langue ne possede pas de grammaire, ou a pen 
pres. II n est pas un seul mot monosyllabique dont on 
puisse dire s il est substantif, adjectif ou verbe et aucun 
mot ne presente les modifications destinees a designer le 
genre, le nombre, le temps, le mode. La langue ne se 
compose ainsi que de materiaux bruts, de meme que 
notre langue abstraite est decomposee par le travail 
d elaboration en ses materiaux bruts, par 1 elimination 
de 1 expression des relations. Dans la langue chinoise, la 
decision, dans tons les cas d indetermination, depend de 
1 intelligence de Fauditeur qui se laisse guider par 1 en- 
semble. J ai note 1 exemple d un proverbe chinois dont 
voici la traduction litterale : 

peu (que) voir, beaucoup (qui) merveilleux. 



INCERTITUDES Et CRITIQUES 253 

Ce proverbe n est pas difficile a comprendre. II pent 
signifier : moins on a vu de choses, et plus on est porte a 
admirer. Ou : il y a beaucoup a admirer pour celui qui a 
peu vu. II ne peut naturellement pas etre question d une 
decision entre ces deux traductions qui ne different que 
grammaticalement. On nous assure cependant que, mal- 
gre ces indeterminations, la langue chinoise constitue 
un excellent moyen d echange d idees. L indetermination 
n a done pas pour consequence necessaire la multipli- 
cite de sens. 

Nous devons cependant reconnaitre qu en ce qui con- 
cerne le systeme d expression du reve, la situation est 
beaucoup moins favorable que dans le cas des langueset 
ecritures anciennes. C est que ces dernieres sont, apres 
tout, destinees a servir de moyen de communication, 
done a etre comprises par un moyen ou par un autre. 
Or, c est precisement ce caractere qui manque au reve. 
Le reve ne se propose de rien dire a personne et, loin 
d etre un moyen de communication, il est destine a rester 
incompris. Aussi ne devons-nous ni nous etonner ni nous 
laisser induire en erreur par le fait qu un grand nombre 
de polyvalences et d indeterminations du reve echappent 
a notre decision. Le seul resultat certain de notre com- 
paraison est que les indeterminations, qu on avail voulu 
utiliser comme un argument contre le caractere con- 
cluant de nos interpretations de rves, sont normalement 
inherentes a tous les systemes d expression primitifs. 

Le degre de comprehensibilite reel du reve ne peut 
etre determine que par 1 exercice et 1 experience. A mon 
avis, cette determination peut etre poussee assez loin, et 
les resultats obtenus par des analystes ayant recu une 
bonne discipline, ne peuvent que me confirmer dans mon 
opinion. Le public profane, meme a tendances scienti- 
fiques, se complait a opposer un scepticisme dedaigneux 
aux difficultes et incertitudes d une contribution scienti- 
fique. Bien injustement, a mon avis. Beaucoup d entre 
vous ignorent peut-etre qu une situation analogue s etait 
produite lors du dechiffrement des inscriptions babylo- 
niennes. II fut m&me un temps ou 1 opinion publique 
alia jusqu a taxer de fumistes les dechiffreurs d in- 
scriptions cuneiformes et a trailer toute cette recherche 
de charlatanisme . Mais en 1867 ^ a Royal Asiatic So- 

FREVD. 16 



a54 LE REVE 

ciety fit ime epreuve decisive. Elle invita quatre des plus 
eminents specialistes, Rawlinson, Hincks, Fox Talbot et 
Oppert a lui adresser, sous enveloppe cachetee, quatre 
traductions independantes d une inscription cuneiforme 
qui venait d etre decouverte et, apres avoir compare les 
quatre lectures, elle put annoncer qu elles s accordaient 
suffisamment pour justifier la confiance dans les resultats 
deja obtenus et la certitude de nouveaux prqgres. Les 
railleries des profanes cultives se sont alors peu a pen 
eteintes et le dechiffrage des documents cuneiformes 
s est poiirsuivi avec une certitude croissante. 

2. Une autre serie d objections se rattache etroitement 
a rimpression a laquelle vous n avez pas echappe vous- 
memes, a savoir que beaucoup de solutions que nous 
sommes obliges d accepter a la suite de nos interpreta 
tions paraissent forcees, artificielles, tirees par ies che- 
veux, done deplacees et souvent meme comiques. Les 
objections de ce genre sont tellement frequentes que je 
n aurais que 1 embarras du choix si je voulais vous en 
citer quelques-unes : je prends au hasard la derni6re qui 
soit venue a ma connaissance. Ecoutez done : dans la 
Libre Suisse un directeur de seminaire a ete receniment 
releve de son poste pour s etre occupe de psychanalyse. 
II a naturellement proteste contre cette mesure, et un 
journal bernois a rendu public le jugement formule stir 
son compte par les autorites scolaires. Je n extrais de ce 
jugement que quelques propositions se rapportant a la 
psychanalyse : En outre, beaucoup des exemples qui 
se trouvent dans le Irvre cite du D r Pfister frappent par 
leur caract6re recherche et artificieux... II est vraiment 
etonnant qu un directeur de seminaire accepte sans cri 
tique toutes ces affirmations et tons ces semblants de 
preuves. On veut nous faire accepter ces propositions 
comme la decision d un juge impartial . Je crois 
plutot que c est cette irnpartialite qui est artifi- 
cieuse . Examinons d un peu plus pres ces jugements, 
dans 1 espoir qu un peu de reflexion et de competence 
ne peuvent pas faire de mal, meme a un esprit impartial. 

II est vraiment amusant de voir la rapidite et Fassu- 
rance avec lesquelles les gens se prononcent sur une 
quest! o-n epineuse de la psychologic de 1 inconscient, en 
n ecoutant que leur premiere impression. Les interpreta- 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 2 55 

tions leur paraissent recherchees et forcees, elles leur 
deplaisent; done elles sont fausses, et tout ce travail ne 
vaut rien. Pas une minute 1 idee ne leur vient a 1 esprit 
qu il puisse y avoir de bonnes raisons pour que les in 
terpretations aient eette apparence et qu il vaille la peine 
de chercher ces raisons. 

La situation dontnous nous occupons caracterise prin- 

cipalement les resultats du deplacement qui, ainsi que 

vous le savez, cpnstitue le moyen le plus puissant dont 

dispose la censure des reves. C est a Taide de ce moyen 

que la censure cree des formations substitutives que nous 

avons designees comme etant des allusions. Mais ce sont 

la des allusions difficiles a reconnaitre comme telles, des 

allusions dont il est difficile de trouver le substrat et qui 

se rattachent a ce substrat par des associations exte- 

rieures tres singulieres et souvent tout a fait inaccoutu- 

mees. Mais il s agit dans tous ces cas de choses destinees 

a rester cachees, et c est ce que la censure veut obtenir. 

Or, lorsqu une chose a ete cachee, on ne doit pas s at- 

tendre a la trouver a 1 endroit ou elle devrait se trouver 

normalement. Les commissions de surveillance des fron- 

tieres qui fonctionnent aujourd hui sont sous ce rapport 

beaucoup plus rusees que les autorites scolaires suisses. 

Elles ne se contentent pas de 1 examen de portefeuilles 

et de poches pour chercher des documents et des des- 

sins : elles supposent que les espions et les contreban- 

diers, pour mieux dejouer la surveillance, peuvent cacher 

ces objets defendus dans des endroits ou on s attendait 

le moins a les trouver, comme, par exemple, entre les 

doubles semelies de leurs chaussures. Si les objets 

caches y sont retrouves, on peut dire qu on s est donne 

beaucoup de mal pour les chercher, mais aussi que les 

recherches n ont pas ete vaines. 

En admettant qu il puisse y avoir entre un element 
latent du rve et sa substitution manifeste les liens les 
plus eloignes, les plus singuliers, tantot comiques, tantot 
ingenieux en apparence, nous ne faisons que nous con- 
former aux nombreuses experiences fournies par des 
exemples dont nous n avons generalement pas trouve la 
solution nous-memes. II est rarement possible de trouver 
par soi-meme des interpretations de ce genre ; ntil 
homme sense ne serait capable de decouvrir le lien qui 



256 LE I{YE 

rattache tel element latent a sa substitution manifesto. 
Tantot le reveur nous fournit la traduction d emblee, 
grace a une idee qui lui vient directement a propos du 
reve (et cela, il le peut, car c est chez lui que s est pro- 
duite cette formation substitutive), tantot il nous fournit 
assez de materiaux, grace auxquels la solution, loin 
d exiger une penetration particuliere, s impose d elle- 
meme avec une sorte de necessite. Si le reveur ne nous 
vient pas en aide par 1 un ou par Fautre de ces deux 
moyens, Felement manifeste donne nous reste a jamais 
incomprehensible. Permettez-moi de vous citer a ce pro 
pos encore un cas que j ai eu 1 occasion d observer re- 
cemment. Une de mes patientes, pendant qu elle est en 
traitement, perd son pere. Tout pretexte lui est bon de- 
puis, pour le faire revivre en reve. Dans un de ces reves, 
dont les autres conditions ne se pretent d ailleurs a au- 
cune utilisation, son pere lui apparait et lui dit : II est 
onze heures un quart, onze heures et demie, midi moins 
le quart. Elle put interpreter cette particularity du reve, 
en se souvenant que son pere aimait bien voir ses enfants 
etre exacts pour Fheure du dejeuner. II y avail certaine- 
ment un rapport entre ce souvenir et relement du reve, 
sans que celui-la permit de formuler une conclusion 
quelconque quant a 1 origine de celui-ci. Mais la marche 
du traitement autorisait le soupcon qu une certaine atti 
tude critique, mais refoulee, a Fegard du pere aime et 
venere, n etait pas etrangere a la production de ce reve. 
En continuant a evoquer ses souvenirs, en apparence de 
plus en plus eloignes du reve, la reveuse raconte qu elle 
avait assiste la veille a une conversation sur la psycho 
logic, conversational! cours delaquelle un de ses parents 
avait dit : L hornme primitif (der Urmensch) survit en 
nous tous. Et, maintenant,nous croyons la comprendre. 
11 y eut la pour elle une excellente occasion de faire 
revivre de nouveau son pere. Elle le transforma dans son 
reve en homme de Fheure (Uhrmenschy et lui fit annoncer 
les quarts de 1 heure meridienne. 

11 y a la evidemment quelque chose qui fait penser a 
un jeu de mots, et il est arrive souvent qu on a attribue 

i. Jeu de roots ; Urmensch (bomrae priinitiF) et Uhrmensch (homme de 
hen re). 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 267 

a 1 interprete des jeux de mots qui avaient pour auteur 
le reveur. II existe encore d autres exemples ou il n est 
pas du tout facile de decider si Ton se trouve en presence 
d un jeu de mots ou d un r6ve. Mais nous avons deja 
connu les memes doutes a propos de certains lapsus de 
la parole. Un homme raconte avoir reve que son oncle 
lui avail donne un baiser pendant qu ils etaient assis en 
semble dans Vauto (mobile) de celui-ci. II ne tarde d ail- 
leurs pas a donner 1 interpretation de ce reve. II signifie 
autoerotisme (terme emprunte a la theorie de la libido et 
signifiant la satisfaction erotique sans participation d un 
objet etranger). Get homme se serait-il permis de plai- 
santer et nous aurait-il donne pour un reve ce qui n etait 
de sa part qu un jeu de mots ? Je n en crois rien. A mon 
avis, il a reellement eu ce reve. Mais d ou vient cette 
frappante ressemblance ? Cette question m a fait faire 
autrefois une longue digression, en m obligeant a sou- 
mettre a une etude approfondie le jeu de mots lui-meme. 
J ai abouti & .ce resultat qu une serie d idees conscientes 
est abandonnee momentanement a 1 elaboration incon- 
sciente d ou elle ressort ensuite a 1 etat de jeu de mots. 
Sous I influence de 1 inconscient, ces idees conscientes 
subissent 1 action des mecanismes qui y dominent, a 
savoir de la condensation et du deplacement, c est-a-dire 
des processus memes que nous avons trouves a 1 oeuvre 
dans le travail d elaboration : c est uniquement a ce fait 
qu on doit attribuer la ressemblance (lorsqu elle existe) 
entre le jeu de mots et le reve. Mais le reve-jeu de 
mots , phenomene non-intentionnel, ne procure rien de 
ce plaisir qu on eprouve lorsqu on a reussi un jeu de 
mots pur et simple. Pourquoi? G est ce que vous ap- 
prendrez si vous avez 1 occasion de faire une etude ap 
profondie du jeu de mots. Le rve-calembour man 
que d esprit ; loin de nous faire rire, il nous laisse 
froids. 

Nous nous rapprochons, sur ce point, de 1 ancienne 
interpretation des songes qui, a cote de beaucoup de 
materiaux inutilisables, nous a laisse pas mal d excellents 
exemples que nous ne saurions nous-memes depasser. 
Je ne vous citerai qu un seul reve de ce genre, ^ cause 
de sa signification historique. Ge reve, qui appartient a 
Alexandre le Grand, est raconte, avec certaines varian- 



258 LE REVE 

tes, par Plutarque et par Artemidore d Ephese. Alors 
que le roi assiegeait la ville de Tyr qui se defendait avec 
acharnement (522 av. J.-C.), il vit en reve un satyre dan- 
sant. Le devin Aristandre, qui suivaitrarmee, interpreta 
ce reve, en decomposant le mot satyros en aa Tupo? 
(Tyr est a toi) ; il crtit ainsi promettre au roi la prise de 
la ville. A la suite de cette interpretation, Alexandre se 
decida a continuer le siege et finit par conquerir Tyr. 
L interpretation, qui parait assez artificieuse, etait incon- 
testablement exacte. 

3. Vous serez sans doutesingulierement impressionnes 
d apprendre que des objections ont ete soulevees contre 
notre conception du reve, meme par des personnes qui 
se sont, en qualite de psychanalystes, occupees pendant 
longtemps de l interpretation des reves. 11 eut ete eton- 
nant qu une source aussi abondante de nouvelles erreurs 
fut restee inutilisee, et c est ainsi que la confusion de 
notions et les generalisations injustifiees auxquelles on 
s etait livre a ce propos ont engendre des propositions 
qui, par leur inexactitude, se rapprochent beaucoup de 
la conception medicale du reve. Vous connaissez deja 
vine de ces propositions. Elle pretend que le reve con- 
siste en tentatives d adaptation au present et de solution 
de taches futures, qu il poursuit, par consequent, une 
tendance prospective (A. Maeder). Nous avons deja 
montre que cette proposition repose sur la confusion en- 
tre le reve et les idees latentes du reve r qu elle ne tient 
par consequent pas compte du travail d elaboration. En 
tant qu elle se propose de caracteriser la vie psychique 
inconsciente dont font partie les idees latentes du reve, 
elle n est ni nouvelle, ni complete, car 1 activite psychi 
que inconsciente s occupe, outre la preparation de 1 ave- 
nir, de beaucoup d a itres choses encore. Sur une confu 
sion bien plus faeheuse repose Tauirination qu on trouve 
derriere chaque reve la clause de la mort . Je ne sais 
exactement ce que cette formule signifie, mais je sup 
pose qu elle decoule de la confusion entre le reve et toute 
la personnalite du reveur. 

Comme echantillon d une generalisation injustifiee. 
tiree de quelques bons exemples, je citerai la proposi 
tion d apres laquelle chaque reve serait susceptible de 
deux interpretations : l interpretation dite psychanaly- 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 

tlque, telle que nous 1 avons exposee, et [ interpretation 
dite anagogique qui fait abstraction des desirs etvise a 
la representation des fonctions psychiques superieures 
(V, Silb.erer). Les reves de ce genre existent, mais vous 
tenteriez en vain d etendre cette conception, ne fut-ce 
qu a la majorite des reves. Et apres tout ce que vous avez 
entendu, vous trouverez tout a fait inconcevable I affir 
mation d apres laquelle tous les reves seraient bisexueis 
et devraient etre interpretes dans le sens d une rencon 
tre entre les tendances qu on pent appeler males et feme] - 
les (A, Adler). II existe naturellement quelques reves 
isoles de ce genre et vous pourriez apprendre plus tard 
qu ils presentent la meme structure que certains symp- 
tomes hysteriques. Je mentionne toutes ces decouvertes 
de nouveaux caracteres generaux des reves, afin de vous 
mettre en garde centre elles ou tout an moins de ne pas 
vous laisser le moindre doute quant a mon opinion a 
ieur sujet. 

!\. On avait essaye de compromettre la valeur objective 
des recherches sur le rve en alleguant que les sujets 
soumis au traitement psychanalytique arrangent leurs 
reves conformernent aux theories preferees de leurs me- 
decins, les uns pretendant avoir surtout des reves sexuels, 
d autres des reves de puissance et d autres encore des 
reves de palingenesie (W. Stekel). Mais cette observa 
tion perd, a son tour, de la valeur, lorsqu on songe que les 
hommes avaient reve avant que fut invente le traitement 
psychanalytique susceptible de guider, de diriger leurs 
reves et que les sujets aujourd hui en traitement avaient 
I habitude de rever avant qu ils fussent soumis a u traite 
ment. Les fails sur lesquels se fonde cette objection sont 
tout a fait comprehensibles et nullement prejudiciables 
& la theorie du reve. Les restes diurRes qui suscitent le 
reve sont fournis par les interets intenses de la vie eveil- 
lee. Si les paroles et les suggestions du medecin on-t 
acquis pour 1 analyse une certaine importance, elles s in- 
tercalent dans 1 ensemble des restes diurnes et peuvenl, 
tout comme les autres interets affectifs, non encore satis- 
faits, du jour, fournir au reve des excitations psychiques 
et agir a 1 egal des excitations somatiques qui influen- 
centle dormeur pendant le sommeil. De meme que les 
autres agents excitateurs de reves, les idees eveillees par 



260 LE 

le medecin peuvent apparaitre dans le reve manifesto ou 
etre decouvertes dans le contenu latent du reve. Nous 
savons qu il est possible de provoquer experimentale- 
ment des reves ou, plus exactement, d introduire dans 
le reve une partie des materiaux du reve. Dans ces in 
fluences exercees sur les patients, 1 analyste joue un role 
identique a celu i de i experimentateur qui, comme Mourly- 
Vold, fait adopter aux membres des sujets de ses expe 
riences certaines attitudes determinees. 

On peut suggerer au reveur 1 objet de son reve, maia 
il est impossible d agir sur ce qu il va rever. Le meca- 
nisme du travail d elaboration et le desir inconscient du 
r6ve echappent a toute influence etrangere. En exami- 
nant les excitations somatiques des reves, nous avons 
reconnu que la particularity et i autonomie de la vie de 
reve se revelent dans la reaction par laquelle le reve 
repond aux excitations corporelles et psychiques qu il 
recoit. G est ainsi que Tobjection dont nous nous occu- 
pons ici et qui voudrait mettre en doute 1 objectivite des 
recherches sur le reve est fondee a son tour sur une 
confusion, qui est celle du reve avec les materiaux du 
reve. 

C est la tout ce que je voulais vous dire concernant 
les problemes qui se rattachent au reve. Vous devinez 
sans doute que j ai omis pas mal de choses et vous vous 
etes apercu quej ai ete oblige d etre incomplet sur beau- 
coup de points. Mais ces defauts de mon expose tien- 
nent aux rapports qui existent entre les phenomenes du 
reve et les nevroses. Nous avons etudie le reve a titre 
d introduction a 1 etude des nevroses, ce qui etait beau- 
coup plus correct que si nous avions fait le contraire. 
Mais de meme que le r6ve prepare a la comprehension 
des nevroses, il ne peut, a son tour, etre compris dans 
tous ses details, qu apres qu on a acquis une.connais- 
sance exacte des phenomenes nevrotiques. 

J ignore ce que vous en pensez, mais je puis vous assu 
rer que je ne regrette nullement de vous avoir tant in- 
teresse aux problemes du r6ve et d avoir consacre a 
1 etude de ces problemes une si grande partie du temps 
dont nous disposons. II n est pas d autre question dont 
1 etude puisse fotirnir aussi rapidement la conviction de 
1 exactitude des propositions de la psychanalyse. II faut 



INCERTITUDES ET CRITIQUES 261 

plusieurs mois, voire plusieurs annees de travail assidu 
pour montrer que les symptomes d un cas de mala- 
die nevrotique possedent tin sens, servent a une inten 
tion et s expliquent par 1 histoire de la personne souf- 
frante. Au contraire, il faut seulement un effort de 
plusieurs heures pour obtenir le meme resultat, en pre 
sence d un reve qui se presente tout d abord comme con- 
fus et incomprehensible, et pour obtenir ainsi une 
confirmation de toutes les presuppositions de la psycha- 
nalyse concernant 1 inconscience des processus psychi- 
ques, les mecanismes auxquels ils obeissent et les ten 
dances qui se manifestent a travers ces processus. Et si, 
a la parfaite analogic qui existe entre la formation d un 
reve et celle d un symptome nevrotique, nous ajoutons 
la rapidite de la transformation qui fait du reveur un 
homme eveille et raisonnable, nous acquerrons la certi 
tude que la nevrose repose, elle aussi, sur une alteration 
des rapports existant normalement entre les differentes 
forces de la vie psychique. 



TROISlfiME PARTIE 

XVI-XXVIII 
THEORIE GENERALE DES NEVROSES 



CHAPITRE XVI 
PSYCHANALYSE ET PSYGHIATRIE 



Je me rejouis de pouvoir reprendre cette annee avec 
vous le fil de nos causeries. Je vous ai parle Tannee 
derniere de la conception psychanalytique des actes 
manques et des reves ; je voudrais vous familiariser cette 
annee avec les phenomenes nevrotiques qui, ainsi que 
vous le verrez par la suite, ont plus d un trait comniun 
avec les uns et avec les autres. Mais je vous previens, 
qu en ce qui concerne ces derniers phenomenes, je ne 
puis vous suggerer a mon egard la meme attitude que 
celle de 1 annee derniere. Alors je m etais impose 1 obli- 
gation de ne point faire un pas sans m etre mis au 
prealable d accord avec vous; j ai beaucoup discute avec 
vous et j ai tenu compte de vos objections ; je suis meme 
alle jusqu a voir en vous et dans votre saine raison 
humaine 1 instance decisive. II ne pent plus en etre de 
meme aujourd hui. et cela pour une raison bien simple. 
Et tant que phenomenes, actes manques et reves ne vous 
etaient pas tout a fait inconnus, on pouvait dire que vous 
possediez ou pouviez posseder a leur sujet la meme expe 
rience que moi. Mais le domaine des phenomenes nevro 
tiques vous est etranger ; si vous n etes pas medecins, 
vous n y avez pas d autre acces que celui que peuvent 
vous ouvrir mes renseignements, et le jugement le meil- 
leur en apparence est sans valeur lorsque celui qui le 
formule n est pas familiarise avec les materiaux a 
juger. 

Ne croyez cependant pas que je me propose de vous 
faire des conferences dogmatiques ni que j exige de vous 
une adhesion sans conditions. Si vous le croyiez, il en 
resulterait un malentendu qui me ferait le plus grand 
tort. 11 n entre pas dans mes intentions d imposer des 
convictions: il me suflit d exercer une action stimulante 



266 THEORIE GENE1ULE DES NEVROSES 

etd ebranler des prejuges. Lorsque, par suite d une igno 
rance materielle, vous n etes pas a meme de juger, vous 
ne devez ni croire ni rejeter. Vous n avez qu a ecouter 
et a laisser agir sur vous ce qu on vous dit. II n est pas 
facile d acquerir des convictions, et celles auxquelles on 
arrive sans peine se montrent le plus souvent sans va- 
leur et sans resistance. Celui-la seul a le droit d avoir des 
convictions qui a, pendant des annees, travaille sur les 
monies materiaux et assiste personnellement a la repeti 
tion de ces experiences nouvelles et surprenantes dont 
j aurai a vous parler. A quoi servent, dans le domaine 
intellectuel, ces convictions rapides, ces conversions 
s accomplissant aved instantaneite d un eclair, ces repul 
sions violentes? Ne voyez-vous done pas que le coup de 
foudre , 1 amour instantane font partie d une region 
tout a fait differente, du domaine aflectif notamment ? 
Nous ne demandons pas a nos patients d etre convaincus 
de refficacite de la psychanalyse ou de donner leur 
adhesion a celle-ci. S ils le faisaient, cela nous les ren- 
drait suspects. L attitude que nous apprecions le plu& 
chez eux est celle d un scepticisme bienveillant. Essayez 
done, vous aussi, de laisser lentement nrurir en vous la 
conception psyehanalytique, a cote de la conception po- 
pulaire ou psychologique, jusqu a ce que 1 occasion se 
presente ou Tune et 1 autre puissent entrer dans une 
relation reciproque, se mesurer et en s associant faire 
naitre finalement une conception decisive. 

D autre part, vous auriez tort de croire que ce que je 
vous expose comnie etant la conception psyehanalytique 
soit un systeme speculatif. II s agitplutotd un fait d expe- 
rience, d une expression directe de 1 observation ou du 
resultat de Felaboration de celle-ci. C est par les progres 
de la science que nous pourrons juger si cette elabora 
tion a ete suffisante et justifiee, et, sans vouloir me van- 
ter, je puis dire, ayant derriere moi une vie deja assez 
longue et une carriere s etendant sur 26 annees environ, 
qu il m a fallu, pour reunir les experiences sur lesquelles 
repose ma conception, un travail intensif et approfondi. 
J ai souvent eu 1 impression que nos adversaires ne 
voulaient tenir aucun compte de cette source de nos affir 
mations, comme s il s agissait d idees purement subjec- 
tives auxquelles on pourrait, a volonte, en opposer d au- 



PSYCHANALYSE ET PSYCHIATRIE 267 

tres. Je n arrive pas a bien comprendre cette attitude de 
nos adversaires. Elle tient peut-etre au fait que les mede- 
cins repugnent a entrer en relations trop etroites avec 
leurs patients atteints de nevroses et que, ne-pretant pas 
une attention suffisante a ce que eeux-ci leur disent, ils 
se mettent dans 1 impossibilite de tirer de leurs commu 
nications des renseignements precieux et de faire sur 
leurs malades des observations susceptibles de servlr 
de point de depart a des deductions d ordre general. Je 
vous promets, a cette occasion, de me livrer, au cours 
des lecons qui vont suivre, aussi peu que possible a des 
discussions polemiques, surtout avec tel ou tel auteur en 
particulier. Je ne crois pas a la verite de la maxime qui 
proclame que la guerre est mere de toutes choses. Cette 
maxime me parait etre tin produit de la sophistique grec- 
que et peclier, comme celle-ci, par 1 attribution d une 
valeur exageree a la dialectique. J estime, quant a moi, 
que ce qu on appelle la polemique scientifique est une 
oeuvre tout a fait sterile, sans parler qu elle a toujours 
une tendance a revetir un caractere personnel. Je pou- 
vais me vanter, jusqu a il y a quelques annees, de n avoir 
use des armes de la polemique que contre un seul savant 
(Lowenfeld, de Munich), avec ce resultat que nous som- 
mes devenus, d adversaires, amis et que notre amitie se 
maintient toujours. Et coinme je n etais pas sur d arriver 
toujours au meme resultat, je m etais longtemps garde 
de recommencer 1 experience. 

Vous pourriez croire qu une pareille repugnance pour 
toute discussion litteraire atteste soit une impuissance 
devant les objections, soit un extreme entetement ou, 
pour me servir d une expression de I aiinable langage 
scientifique courant, un fourvoiement . A quoi je 
vous repondrais que lorsqu on a, au prix de penibles 
efforts, acquis une conviction, on a aussi, jusqu a un 
certain point, le droit de vouloir la maintenir envers et 
contre tous. Je tiens d ailleurs a ajouter que surplus d un 
point important j ai, au cours de mes travaux, change, 
modifle ou remplace par d autres certaines de mes 
opinions et que je n ai jamais manque de faire de ces 
variations une declaration publique. Et quel fut le 
resultat de ma franchise? Les uns n ont eu aucune 
connaissance des corrections que j ai introduces et me 



268 THEORIE GENEBALE DES NtVROSES 

critiquent encore aujourd hui pour des propositions 
auxquelles je n attache plus le meme sens que jadis. 
D autres me reprochent precisement ces variations et 
declarent qu on ne peut pas me prendre au serieux. On 
dirait que celui qui modifie de temps a autre ses idees ne 
merite aucune confianee, car il laisse supposer que ses 
dernieres propositions sont aussi erronees queles prece- 
dentes. Et, d autre part, celui qui maintient ses idees 
premieres et ne s en laisse pas detourner facilement 
passe pour un entete et un fourvoye. Devant ces deux 
jugements opposes de la critique, il n y a qu un parti a 
prendre : rester ce qu on est et ne suivre que son propre 
jugement. C est bien a quoi je suis decide, et rien ne 
m empechera de modifier et de corriger mes theories 
avec le progres de mon experience. Quant a mes idees 
fondamentales, je n ai encore rien trouve a y changer, et 
j espere qu il en sera de meme a 1 avenir. 

Je dois done vous exposer la conception psychanaly- 
tique des phenomenes nevrotiques. II m est facile de 
rattacher cet expose a celui des phenomenes dont je vous 
ai deja parle, a cause aussi bien des analogies que des 
contrastes qui existent entre les uns et les autres. Je 
prends une action symptomatique que j ai vu beaucoup 
de personnes accomplir au cours dema consultation. Les 
gens qui viennent exposer en un quart d heure totites les 
miseres de leur vie plus ou moins longue n interessent 
pas le psychanalyste. Ses connaissances plus appro- 
fondies ne lui permettent pas de se debarrasser du 
malade en lui disant qu il n a pas grand chose et en lui 
ordonnant une legere cure hydrotherapique. Un de nos 
eollegues, a qui Ton avait demande comment il se com- 
portait a Fegard des patients venant a sa consultation, a 
repondu en haussant les epaules : je le frappe d une 
contribution de tant de couronnes. Aussi ne vous eton- 
nerai-je pas en vous disant que la consultation du psy 
chanalyste, meme le plus occupe, n est generalement 
pas tres nombreuse. J ai fait doubler et capitonner la 
porte qui separe ma salle d attente de mon cabinet. II 
s agit la d une precaution dont le sens n est pas difficile 
a saisir. Or, il arrive toujours que les personnes que je 
fais passer de la salle d attente dans mon cabinet oublient 
de fermer derriere elles les deux portes. Des que je m en 



PSYGIIANALYSE ET PSYCH1ATRIE 269 

apercois, et quelle que soit la qualite sociale de la per- 
sonne, je ne manque pas, sur un ton d irritation, de lui 
en faire la remarque et de la prier de reparer sa negli 
gence. Yous direz que c est la du pedantisme pousse a 
1 exces. Je me suis parfois reproche moi-meme celte 
exigence, car il s agissait souvent de personnes inca- 
pables de toucher a un bouton de porte et contentes de 
se decharger de cette besogne sur d autres. Mais j avais 
raison dans la majorite des cas, car ceux qui se condui- 
sent de la sorte et laissent ouvertes derriere eux les 
portes qui separent la salle d attente du medecin de son 
cabinet de consultations sont des gens mal eleves et ne 
meritent pas un accueil amical. Ne vous prononcez 
cependant pas avant de connaitre le reste. Cette negli 
gence du patient ne se produit que lorsqu il se trouve 
seul dans la salle d attente et qu en la quittant il ne laisse 
personne derriere lui. Mais le patient a, au contraire, 
bien soin de fermer les portes lorsqu il laisse dans la 
salle d attente d autres personnes qui ont attendu en 
meme temps que lui. Dans ce dernier cas, il comprend 
fort bien qu il n est pas dans son interet de permettre a 
d autres d ecouter sa conversation avec le medecin. 

Ainsi determinee, la negligence du patient n est ni 
accidentelle, ni depourvuedesenset meme d importance, 
car, ainsi que nous le verrons, elle illustre son attitude 
a l egard du medecin. Le patient appartient a la norn- 
breuse categorie de ceux qui ne revent que celebrites 
medicales, qui veulent etre eblouis, secoues. II a peut-etre 
deja telephone pour savoir a quelle heure il sera le plus 
facilement recu et il s imagine trouver devant la maison 
du medecin une queue de clients aussi longue que devant 
une succursale d une grande maison d epicerie. Or, le 
voila qui entre dans une salle d attente vide et, par-des- 
sus le marche, tres modestement meublee. II est decu et, 

* 

voulant se venger sur le medecin du respect exagere 
qu il se proposait de lui temoigner, il exprime son etat 
d ame en negligeant de fermer les portes qui separent 
la salle d attente du cabinet de consultations. Ce faisant, 
il semble vouloir dire au medecin : A quoi bon fermer les 
portes, puisqu il n y a personne dans la salle d attente et 
que personne probablementn y entrera, tant que je serai 
dans votre cabinet? II arrive meme qu il fait preuve, 

FREUD. j- 



270 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

pendant la consultation, d un grand sans gene et de man 
que de respect, si Ton ne prend garde de le remettre 
incontinent a sa place. 

L analyse de cette petite action symptomatique ne nous 
apprend rien que vous ne sachiez deja, a savoir qu elle 
n est pas accidentelle, qu elle a son mobile, un sens et 
vine intention, qu elle fait partie d un ensemble psychique 
defini, qu elle est une petite indication d un etat psy 
chique important. Mais cette action symptomatique nous 
apprend surtoutque le processus dontelleestl expression 
se deroule en dehors de la connaissance de celui qui 
raccomplit, car pas un des patients qui laissent lesdeux 
portes ouvertes n avouerait qu il veut par cette negli 
gence me temoigner son mepris. II est probable que plus 
d un convieridra avoir eprouve un sentiment de deception 
en entrant dans la salle d attente, mais il est certain que 
le lien entre cette impression et 1 action sympto 
matique qui la suit echappe a la conscience. 

Je vais mettre en parallele avec cette petite action 
symptomatique une observation faite sur une malade. 
L observation que je choisis est encore fraiche dans rna 
mernoire et se prete a une description breve. Je vous 
previens d ailleurs que dans toute communication de ce 
genre certaines longueurs sont inevitables. 

Un jeune officier en permission me prie de me charger 
du traitement de sa belle-mere qui, quoique vivant dans 
des conditions on ne peut plus heureuses, empoisonne son 
existence et 1 existence de tous les siens par une idee 
absurde. Je me trouve en presence d une dame agee de 
53 ans, bien conservee, d un abord aimable et simple. 
Elle me raconte volontiers 1 histoire suivante. Elle vit 
tres heureuse a la campagne avec son mari qui dirige 
une grande usine. Elle n a qu a se louer des egards et 
prevenances que son mari a pour elle. Us ont fait un 
mariage d amour il y a 3o ans et, depuis le jour du 
manage, nullediscorde, aucun motif de jalousie n etaient 
venus troubler la paix du menage. Ses deux enfants sont 
bien maries, et son mari voulant remplir ses devoirs de 
chef de famille jusqu au bout ne consent pas encore a se 
retirerdes affaires. Un fait incroyable, a elle-meme incom 
prehensible, s est produit il y a un an: elle n hesita pas 
a ajouter foi aunelettre anonyme qui accusaitson excel- 



PSYGIIANALYSE ET PSYCIIIATRIE 271 

lent man de relations amoureuses avec une jeune fille. 
Depuis qu elle a recu cette lettre, son bonheur est brise. 
Une enquete un pen serree revela qu une femme de 
chambre que cette dame admettait peut-etre trop dans 
son intimite, poursuivait d une haine feroce une autre 
jeune fille qui, etant de meme extraction qu elle, 
avait infiniment mieux reussi dans sa vie : au lieu de se 
faire domestique, elle avait fait des etudes qui lui avaient 
permis d entrer a 1 usine en qualite d employee. La mobi 
lisation ayant rarefie le personnel de 1 usine, cette jeune 
fille avait fini par occuper une belle situation: elle etait 
logee a 1 usine meme, ne frequentait que des messieurs , 
et tout le-monde Fappelait mademoiselle . Jalouse de 
cette superiority, la femme de chambre etait prete a dire 
tout le mal possible de son ancienne compagne d ecole. 
Un jour sa maitresse lui parle d un vieux monsieur qui 
etait venu en visite et qu on savait separe de sa femme 
et vivant avec une maitresse. Notre malade ignore ce qui 
la poussa, a ce propos, a dire a sa cameriere qu il n y 
aurait pour elle rien de plus terrible que d apprendre 
que son bon mari a une liaison. Le lendemain elle recoit 
par la poste la lettre anonyme dans laquelle lui etait 
annoncee, d une ecriture deformee, la iatale nouvelle. 
Elle soupconna aussitot que cette lettre etait 1 ceuvre de 
sa mechante femme de chambre, car c etait precisement 
la jeune fille que celle-ci poursuivait de sa haine qui 
y etait accusee d etre la maitresse du mari. Mais bienque 
la patiente ne tardat pas a deviner 1 intrigue et qu elle 
eut assez d experience pour savoir combien peu de con- 
fiance meritent ces laches denonciations, cette lettre ne 
Ten a pas moins profondement bouleversee. Elle eut une 
crise d excitation terrible et envoya chercher son mari 
auquel elle adressa, des son apparition, les plus amers 
reproches. Le mari accueillit Faccusation en riant et 
fit tout ce qu il put pour calmer sa femme. II fit venir 
le medecin de la famille et de 1 usine qui joignit ses 
efforts aux siens. L attitude ulterieure du mari et de la 
femme fut des plus naturelles: la femme de chambre fut 
renvoyee, mais la pretendue maitresse resta en place. 
Depuis ce jour, la malade pretendait souvent qu elle 
etait calmee et ne croyait plus au contenu de la lettre 
anonyme. Mais son calme n etait jarnais profond ni 



272 THEORIE GENERALS DES NEVROSES 

durable. II lui suffisait d entendre prononcer le nom de 
lajeune (ille ou de rencontrer celle-ci dans la rue pour 
entrer dans une nouvelle crise de mefiance, de douleurs 
et de reproches. 

Telle est 1 histoire de cette brave dame. II ne faut pas 
possederune grande experience psychiatrique pour com- 
prendre que, contrairement a d autres malades nerveux, 
elle etait plutot encline a attenuer son cas ou, comme 
nous le disons, a dissimuler, et qu elle n a jamais reussi 
a vaincre sa foi dans 1 accusation formulee dans la lettre 
anonyme. 

Quelle attitude peut adopter le psychiatre en presence 
d un cas pareil? Nous savons deja comment ilse compor- 
terait a Fegard de Faction symptomatique du patient qui 
ne ferme pas les portes de la salle d attente. II voit dans 
cette action un accident depourvu de tout interet psycho- 
logique. Mais il ne peut maintenir la meme attitude en 
presence de la femme morbidement jalouse. L action 
symptomatique apparait comme une chose indifferente, 
mais le symptome s impose a nous comme un phenomene 
important. Au point de vue subjectif, ce symptome est 
accompagne d une douleur intense ; au point de vue 
objectif, il menace le bonheur d une famille. Aussi pre- 
sente-t-il un interet psychiatrique indeniable. Le psychia 
tre essaie d abord de caracteriser le symptome par une 
de ses proprietes essentielles. On ne peut pas dire que 
1 idee qui tourmente cette femme soit absurde en elle- 
meme, car il arrive que des hommes maries, meme 
ages, ont pour maitresses des jeunes filles. Mais il y a 
autre chose, qui est absurde et inconcevable. En dehors 
des affirmations contenues dans la lettre anonyme, la 
patiente n a aucune raison de croire que son tendre et 
fidele mari fasse partie de cette rare categorie des epoux 
iniideles. Elle sait aussi que la lettre ne merite aucune 
confiance et elle en connait la provenance. Elle devrait 
done se dire que sa jalousie n est justifiee par rien ; et 
elle se le dit, en effet, mais elle n en souffre pas moins, 
comme si elle possedait des preuves irrefutablesde Finfi- 
delite de son mari. On est convenu d appeler obsessions 
les idees de ce genre, c est-a-dire les idees refractaires 
aux arguments logiques et aux arguments tires de la 
realite. La brave dame souflre done de Y obsession de la 



PSYGHANALYSE ET PSYGHIATRIE 273 

jalousie. Telle est en effet la caracteristique essentielle 
de notre cas niorbicle. 

A la suite de cette premiere constatation, notre interet 
psychiatrique se trouve encore plus eveille. Si une obses 
sion resiste aux epreuves de la realite, c est qu elle n a 
pas sa source dans la realite. D ou vient-elle done? Le 
contenu des obsessions varie a 1 infini ; pourquoi dans 
notre cas Fobsession a-t-elle precisement pour contenu 
la jalousie? Ici nous ecouterions volontiers le psychiatre, 
mais celui-ci n a rien a nous dire. De toutes nos ques 
tions, une seule 1 interesse. II recherchera les antecedents 
hereditaires de cette femme et nous donnera peut-etre la 
reponse suivante : les obsessions se produiserit chez des 
personnes qui accusent dans leurs antecedents heredi 
taires des troubles analogues ou d autres troubles psy- 
chiques. Autrement dit, si une obsession s est developpee 
chez cette femme, c est qu elle y etait predisposee here- 
ditairement. Ce renseignement est sans doute interessant, 
mais est-ce tout ee que nous voulons savoir? N y a-t-il 
pas d autres causes ayant determine la production de notre 
casmorbide? Nous constatons qu une obsession de la 
jalousie s est developpee de preference a toute autre : 
serait-ce la un fait indifferent, arbitraire ou inexplicable? 
Et la proposition qui proclamela toute-puissance de 1 he- 
redite doit-elle egalement &tre comprise au sens negatif, 
autrement dit devons-nous admettre que des 1 instant ou 
une ame est predisposee a devenir la proie d une obses 
sion, pen importent les evenements susceptibles d agir 
sur elle? Vous seriez sans doute desireux de savoir pour 
quoi la psychiatric scientifique se refuse a nous rensei- 
gner davantage. A cela je vous repondrai : celui qui 
donne plus qu il n a est un malhonnete. Le psychiatre ne 
possede pas de moyen de penetrer plus avant dans 1 in- 
terpretation d un cas de ce genre. II est oblige de se bor- 
ner a formuler le diagnostic et, malgre sa riche expe 
rience, un pronostic incertain quant a la marche ulterieure 
dela maladie. 

Pouvons-nous attendre davantage de la psychanalyse? 
Gertainement, et j espere pouvoir vous montrer que 
meme dansun cas aussi difficilement accessible que celui 
qui nous occupe, elle est capable de meltre au jour des 
faits propres a nous lerendre intelligible. Veuillezd abord 



274 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

vous souvenir de ce detail insignifiant en apparence qu a 
vrai dire la patiente a provoque la lettre anonyme, point 
de depart de son obsession : n a-t-elle pas notaminent dit 
la veille a la jeune intrigante que son plus grand mal- 
heur serait d apprendre que son mari a une maitresse? 
En disant cela, elle avait suggere a la femme de chambre 
1 idee d envoyer la lettre anonyme. L obsession devient 
ainsi, dans une certaine mesure, independante de la 
lettre; elle a du exister anterieurement chez la malade, 
a Fetat d apprehension (ou de desir?). Ajoutez a cela les 
quelques petits fails que j ai pu degager a la suite de 
deux heures d analyse. La malade se montrait tres pen 
disposee a obeir lorsque, son histoire racontee, je 
1 avais priee de me faire part d autres idees et souvenirs 
pouvant s y rattacher. Elle pretendait qu elle n avaitplus 
rien a dire, et au bout de deux heures il a fallu cesser 
1 experience, la malade ayant declare qu elle se sentait 
tout a fait bien et qu elle etait certaine d etre debarras- 
se de son idee morbide. II va sans dire que cette decla 
ration lui a ete dictee par la crainte de me voir poursui- 
vre Fanalyse. Mais, au cours de ces deux heures, elle 
n en a pas moins laisse echapper quelques remarques qui 
autoriserent, qui imposerent meme une certaine interpre 
tation projetant une vive lumiere sur la genese de son 
obsession. Elle eprouvait elle-meme un profond sentiment 
pour un jeune homme, pour ce gendre sur les instan 
ces duquel je m etais rendu aupres d elle. De ce senti 
ment elle ne se rendait pas compte; elle en etait a peine 
consciente : vu les liens de parente qui 1 unissaient a ce 
jeune homme, son affection amoureusen eut pas de peine 
a revetir le masque d une tendresse inoffensive. Or, nous 
possedons une experience suffisante de ces situations 
pour pouvoir penetrer sans difficulte dans la vie psy- 
chique de cette honnete femme et excellente mere de 53 
ans. L affection qu elle eprouvait etait trop monstrueuse 
et impossible pour etre consciente ; elle n en persistait 
pas moins a 1 etat inconscient et exercait ainsi une forte 
pression. II lui fallait quelque chose pour la delivrer de 
cette pression, etelle dutson soulagement au mecanisme 
dn deplacement qui joue si souvent un role dans la pro 
duction cle la jalousie obsedante. Une fois convaincue 
que si elle, vieille femme, etait amoureuse d un jeune 



PSYCHANALYSE ET PSYCIITATRIE 276 

homme, son mari, en revanche, avait pour maitresse une 
jeune fille, elle se sentit delivree du remords que pouvait 
lui causer son infidelite. L idee fixe de 1 infidelite du 
mari devait agir comme un baume calmant applique sur 
une plaie brulante. Inconsciente de son propre amour, 
elle avait une conscience obsedante, allant jusqu a la 
manie, du reflet de cet amour, reflet dont elle retirait un 
si grand avantage. Tous les arguments qu on pouvait 
opposer a son idee devaient rester sans effet, car ils 
etaient diriges non contre le modele, mais contre son 
image reflechie, celui-la communiquant sa force a celle- 
ci et restant cache, inattaquable, dansl inconscient. 

Recapitulons les donnees que nous avons pu obtenir 
par ce bref et difficile effort psychanalytique. Elles nous 
permettront peut-etre de comprendre ce cas morbide, a 
supposer naturellement que nous ayons procede correc- 
tement, ce dont vous ne pouvez pas etre juges ici. Pre 
miere donnee: 1 idee fixe n est plus quelque chose d ab- 
surde ni d incomprehensible ; elle a un sens, elle est bien 
motivee, fait partie d un evenement affectif survenu dans 
la vie de la malade. Deuxieme donnee : cette idee fixe 
est un fait necessaire, en tant que reaction contre un 
processus psychique inconscient que nous avons pu 
degager d apres d autres signes; et c est precisement au 
lien qui la rattache a ce processus psychique inconscient 
qu elle doit son caractere obsedant, sa resistance a tous 
les arguments fournis par la logique etla realite. Cette 
idee fixe est meme quelque chose de bienvenu, une sorte 
de consolation. Troisieme donnee : si la malade a fait la 
veille a la jeune intrigante la confidence que vous savez, 
il est incontestable qu elle y a etc poussee par le senti 
ment secret qu elle eprouvait a 1 egard de son gendre et 
qui forme comme 1 arriere-fond de sa maladie. Ce cas 
presente ainsi, avec Faction symptomatique que nous 
avons analysee plus haut, des analogies importantes, car, 
ici comme la, nous avons reussi a degager le sens ou 
1 intention de la manifestation psychique, ainsi que ses 
rapports avec un element inconscient faisant partie de la 
situation. 

II va sans dire que nous n avons pas resolu toutes les 
questions se rattachant a notre cas. Celui-ci est plutot 
herisse de problemes dont quelques-uns ne sont pas 



276 THEORIE GNRALE DES N&VROSES 

encore susceptibles de solution, tandis que d autresn ont 
pu etre resolus, a cause des circonstances defavorables 
particulieres a ce cas. Pourquoi, par exemple, cette 
iemme, si heureuse en menage, devient-elle amoureuse 
de son gendre et pourquoi la delivrance, qui auraitbien 
pu revetir une autre forme quelconque, se produit-elle 
sous la forme d un reflet, d une projection sur son mari 
de son etat a elle? Ne croyez pas que ce soient-la des 
questions oiseuses et malicieuses. Elles comportent des 
reponses en vue desquelles nous disposons deja denom- 
breux elements. Notre malade se trouve a Fage critique 
qui comporteune exaltation subite et indesireedu besoin 
sexuel : ce fait pourrait, a la rigueur, suffire a lui seul 
a expliquer tout le reste. Mais il se peut encore que le 
bon et fidele mari ne soit plus, depuis quelques annees, 
en possession d une puissance sexuelle en rapport avec 
le besoin de sa femme mieux conservee. Nous savons 
par experience que ces maris, dont la fidelite n a d ailleurs 
pas besoin d autre explication, temoignent precisement 
& leurs femmes une tendresseparticuliere et se montrent 
d une grande indulgence pour leurs troubles nerveux. 
De plus, il n est pas du tout indifferent que 1 amour 
morbide de cette dame se soit precisement porte sur le 
jeune mari de sa fille. Un fort attachement erotique a la 
fille, attachement qui peut etre rarnene, en derniere ana 
lyse, a la constitution sexuelle de la mere, trouve souvent le 
moyen de se maintenir a la faveur d une pareille transfor 
mation. Dois~je vous rappeler, a ce propos, que les rela 
tions sexuelles entre belle-mere et gendre ont toujours 
ete considerees comme particulierement abjectes et 
etaient frappees chez les peuples primitifs d interdictions 
tabou et de fletrissures rigoureuses 1 ? Aussi bien dans 
le sens positif que dans le sens negatif, ces relations 
depassent souvent la mesure socialement desirable. 
Comme il ne m a pas ete possible de poursuivrel analyse 
de ce cas pendant plus de deux heures, je ne saurais 
vous dire lequel de ces trois facteurs doit etre incrimine 
chez la malade qui nous occupe ; sa nevrose a pu etre 
produite par Faction de Fun ou de deux d entre eux, 
comme par celle de tous les trois reunis. 

I. Cfr. Totem und Tabu, 1918. 



PSYCHANALYSE ET PSYCHIATRIE 277 

Je m apercois maintenant que je viens de vous parler de 
choses que vous n etes pas encore prepares a comprendre. 
Je 1 ai fait pour etablir un parallele entre la psychiatrie 
et la psychanalyse. Eh bien, vous etes-vous apercus 
quelque part d une opposition entre 1 une et Fautre ? La 
psychiatrie n applique pas les methodes techniques de la 
psychanalyse, elle ne se soucie pas de rattacher quoi 
que ce soit a 1 idee fixe et se contente denous montrer 
dans I heredite unfacteur etiologique general eteloigne, 
au lieu de se livrer a la recherche de causes plus spe- 
ciales et plus proches. Mais y a-t-il la une contradiction, 
une opposition? Ne voyez-vous pas que, loin de se con- 
tredire, la psychiatrie et la psychanalyse se completent 
1 une 1 autre en meme temps que le facteur hereditaire 
et 1 evenement psychique, loin de se combattre et de 
s exclure, collaborent de la maniere la plus efficace en 
vue du meme resultat? Vous m accorderez qu il n y a 
rien dans la nature du travail psychiatrique qui puisse 
servir d argument contre la recherche psychanalytique. 
C est le psychiatre, et non la psychiatrie qui s oppose a 
la psychanalyse. Celle-ci est a la psychiatrie a pen pres 
ce que 1 histologie est a 1 anatomie : 1 une etudie les for 
mes exterieures des organes, 1 autre les tissus et les 
cellules dont ces organes sont faits. Une contradiction 
entre ces deux ordres d etudes, dont Tune continue 
1 autre, est inconcevable. L anatomie constitue aujour- 
d hui la base de la medecine scientifique, mais il fut un 
temps ou la dissection de cadavres humains, en vue de 
connaitre la structure intime du corps, etait defendue, 
de meme qu on trouve de nos jours presque condamnable 
de se livrer a la psychanalyse, en vue de connaitre le 
fonctionnement intime de la vie psychique. Tout porte 
cependant a croire que le temps n est pas loin ou Ton se 
rendra compte que la psychiatrie vraiment scientifique 
suppose une bonne connaissance des processus profonds 
et inconscients de la vie psychique. 

Cette psychanalyse tant combattue a peut-etre parmi 
vous quelques amis qui la verraient avec plaisir s affir- 
mer aussi comme un precede therapeutique. Vous savez 
que les moyens psychiatriques dont nous disposons 
n ont aucune action sur les idees fixes. La psychanalyse, 
qui connait le mecanisme de ces symptomes, serait-elle 



278 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

plus heureuse sous ce rapport ? Non ; elle n a pas plus 
de prise sur ces affections que n importe quel autre 
moyen therapeutique. Actuellement, du moins. Nous 
pouvons, grace a la psychanalyse, comprendre ce qui se 
passe chez le malade, mais nous n avons aucun moyen 
de le faire comprendre au malade lui-meme. Je vous ai 
deja dit que, dans le cas dont je vous ai entretenus dans 
cette lecon, je n ai pas pu pousser 1 analyse au dela des 
premieres couches. Doit-on en conclureque 1 analyse de 
cas de ce genre soit a abandonner, parce que sterile ? 
Je ne le pense pas. Nous avo.ns le droit et m&m e le 
devoir de poursuivre nos recherches, sans nous preoccu- 
per de leur utilite immediate. A la fin, nous ne savons 
ni ou ni quand le peu de savoir que nous aurons acquis 
se trouvera transformed en pouvoir therapeutique. Alors 
meme qu a Tegard des autres affections nerveuses et 
psychiques la psychanalyse se serait montree ausei 
impuissante qu a 1 egard des idees fixes, elle n en 
resterait pas moins parfaitement justifiee cornme moyen 
irremplacable de recherche scientifique. II est vrai que 
nous ne serions pas alors en mesure de 1 exercer ; les 
hommes sur lesquels nous voulons apprendre, les 
hommes qui vivent, qui sont doues. de volonte propre et 
ont besoin de motifs personnels pour nous aider, nous 
refuseraient leur collaboration. Aussi ne veux-je pas 
terminer cette lecon sans vous dire qu il existe de vastes 
groupes de troubles nerveux ou une meilleure com 
prehension se laisse facilement transformer en pouvoir 
therapeutique et que, sous certaines conditions, la 
psychanalyse nous permet d obtenir dans ces affections 
difficilement accessibles des resultats qui ne le cedent 
en rien a ceux qu on obtient dans n importe quelle autre 
branche de la therapeutique interne. 



CHAPITRE XVII 

LE SENS DES SYMPTOMES 



Je vons ai montre dans la lecon precedente qu alors 
que la psychiatric ne se preoccupe pas du mode de mani 
festation etdu contenu de chaque symptome, la psycha- 
rialyse porte sa principale attention sur Tun et sur 1 autre 
et a reussi a etablir que chaque symptome a un sens et se 
rattache etroitement a la vie psychique du malade. G est 
J. Breuerqui, grace al etudeetarheureuse reconstitutioii 
d uncasd hysteriedevenu depuis lors celebre (1880-1882), 
a le premier decouvert des symptomes nevrotiques. II est 
vrai que P. Janet a fait la meme decouverte, et indepen- 
damment de Breuer ; au savant francais appartient meme 
la priorite de la publication, Bretier n ayant publie son 
observation que dix ans plus tard (1898-95), a 1 epoque de 
sa collaboration avec moi. II importe d ailleurs peu de 
savoir a qui appartient la decouverte, car une decouverte 
est toujours faite plusieurs fois ; aucune n est faite en 
une fois et le succes n est pas toujours attache au merite. 
L Amerique n a pas recu son nom de Golomb. Avant 
Breuer et Janet, le grand psychiatre Leuret a emis 1 opi- 
nion qu on trouverait un sens meme aux delires des 
alienes si Ton savait les traduire. J avoue que j ai ete 
longtemps dispose a attribuer a P. Janet un merite tout 
particulier pour son explication des symptomes nevro 
tiques qu il concevait comme des expressions des idees 
inconscientes qui dominentles malades. Mais plus tard, 
faisant preuve d une reserve exageree, Janet s est exprime 
comme s il avait voulu faire comprendre que 1 inconscient 
n etait pour lui qu une facon de parler et que dans 
son idee ce terme ne correspondait a rien de reel. Depuis 
lors, je ne comprends plus les deductions de Janet, mais 
je pense qu il s est fait beaucoup de tort, alors qu il aurait 
pu avoir beaucoup de merite. 



ao THEOR1E GENERALE DES NEVROSES 

Les symptomes nevrotiques ont done leur sens, tout 
comme les actes manques et les reveset, comme ceux-ci, 
ils sont en rapport avec la vie des personnes quiles pre- 
sentent. Je voudrais vous rendre familiere cette impor- 
tante maniere de voir a Faicle de quelques exemples. 
Qu il en soit ainsi toujours et dans tous les cas, c est ce 
que je puis seulement affirmer, sans etre a meme de le 
prouver. Ceux qui cherchent eux-memes des experiences 
finiront par etre convaincus de ce que je dis. Mais, pour 
certaines raisons, j emprunterai mes exemples non a 
1 hysterie, mais a une autre nevrose, tout a fait remar- 
quable, au fond tres voisine de 1 hysterie, etdont je dois 
vous dire quelques mots a titre d introduction. Cette 
nevrose, qu on appelle nevrose obsessionnelle, n est pas 
aussi populaire que 1 hysterie que tout le monde connait. 
Elle est, si je puis m exprimer ainsi, moins importune- 
ment bruyante, se comporte plutot comme une affaire 
privee du malade, renonce presque completement aux 
manifestations somatiques et concentre tous ses symp 
tomes dans le domaine psychique. La nevrose obses 
sionnelle et 1 hysterie sont les formes de nevrose qui ont 
fourni la premiere base a 1 etude de la psychanalyse, et 
c est dans le traitement de ces nevroses que notre thera- 
peutique a remporte ses plus beaux succes. Mais la 
nevrose obsessionnelle, a laquelle manque cette myste- 
rieuse extension du psychique au corporel, nous est 
rendue par la psychanalyse plus claire et plus familiere 
que 1 hysterie, etnous avonspuconstater qu ellemanifeste 
avec beaucoup plus de nettete certains caracteres extremes 
des affections nevrotiques. 

La nevrose obsessionnelle se manifeste en ce que les 
malades sont preoccupes par des idees auxquelles ils ne 
s interessent pas, eprouvent des impulsions qui leur 
paraissent tout a fait bizarres et sont pousses a des actions 
dont 1 execution ne leur procure aucun plaisir, mais 
auxquelles ils ne peuventpas echapper. Les idees (repre 
sentations obsedantes) peuvent etre en elles-memes 
depourvues de sens ou seulement indifferentes pour 
1 individu, elles sont souvent tout a fait absurdes et 
declenchent dans tous les cas une activite intellectuelle 
intense qui epuise le malade et a laquelle il se livre a 
son corps defendant. II est oblige, centre sa volonte, de 



LE SENS DES SYMPTOMES 281 

scruter et de speculer, comme s il s agissaitde ses affaires 
vitales les plus importantes. Les impulsions que le 
malade eprouve peuvent egalement paraitre enfantines 
et absurdes, mais elles ont le plus souvent un contenu 
terrifiant, le malade se sentant incite a commettre des 
crimes graves, de sorte qu il ne les repousse pas seule- 
ment comme lui etant etrangeres, mais les fuit effraye\et 
se defend contre la tentation par toutes sortes d inter- 
dictions, de renoncements etde limitations de sa liberte. 
II est bonde dire que ces crimes et mauvaises actions ne 
r^coivent jamais meme un commencement d execution : 
la fuite et la prudence finissent toujours par en avoir 
raison. Les actions que le malade accomplit reellement, 
les actes dits obsedants, ne sont que des actions 
inoffensives, vraiment insignifiantes, le plus souvent des 
repetitions, des enjolivements ceremonieux des actes 
ordinaires de la vie courante, avec ce resultat que les 
demarches les plus necessaires, telles que le fait de se 
coucher, de se laver, de faire sa toilette, d aller se pro- 
mener deviennent des problemes penibles, a peine solu 
bles. Les representations, impulsions et actions morbides 
ne sont pas, dans chaque forme et cas de nevrose obses- 
sionnelle, melangees dans des proportions egales : le 
plus souvent, c est Fun ou 1 autre de ces facteurs qui 
domine le tableau et donne son nom a la maladie, mais 
toutes les formes et tous les cas ont des traits cornmuns 
qu il est impossible de meconnaitre. 

II s agit la certainement d une maladie bizarre. Je 
pense que la fantaisie la plus extravagante d un psychiatre 
en delire n aurait jamais reussi a construire quelque 
chose de seinblable et si Ton n avait pas Foccasion de 
voir tous les jours des cas de ce genre, on ne croirait 
pas a leur existence. Ne croyez cependant pas que vous 
rendez service au malade en lui conseillant de se 
distraire, de ne pas se livrer a ses idees absurdes et de 
mettre a leur place quelque chose de raisonnable. II 
voudrait lui-meme faire ce que vous lui conseillez, il est 
parfaitement lucide, partage votre opinion surses symp- 
tomes obsedants, il vous Fexprimememe avant que vous 
Fayez formulee. Seulement, il ne peut rien contre son 
etat : ce qui, dans la nevrose obsessionnelle, s impose a 
Faction, est supporte par une energie pour laquelle nous 



282 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

manquons probablementde comparaison dans la vie nor- 
male. II ne pent qu une chose : deplacer, echanger, 
mettre a la place d une idee absurde une autre, peut- 
etre attenuee, remplacer une precaution ou une inter 
diction par une autre, accomplir un ceremonial a la 
place d un autre. II peut deplacer la contrainte, mais il 
est impuissant a la supprimer. Le deplacement des symp 
tomes, grace a quoi ils s eloigrient souvent beaucoup 
de leur forme primitive, constitue un des principaux 
caracteres de sa maladie ; on est frappe, en outre, par ce 
fait que les oppositions (polarites) qui caracterisent la vie 
psychique sont particulierement prononcees dans son 
cas. A cote de la contrainte ou obsession a contenu 
negatif ou positif, on voit apparaitre, dans le domaine 
intellectual, le doute qui s attache aux choses genera- 
lement les plus certaines. Et, cependant, notre malade 
fut jadis un homme tres energique, excessivementperse- 
verant, d une intelligence au-dessus de la moyenne. II 
presente le plus souvent un niveau moral tres eleve, se 
inontre tres scrupuleux, d une rare correction. Vousvous 
doutez bien du travail qu il faut accomplir pour arriver 
a s orienter dans cet ensemble contradictoire de traits de 
caractere et de symptomes morbides. Aussi n ambi- 
tionnons-nous pour le moment que pen de chose : pou- 
voir comprendre et interpreter quelques-uns de ces symp 
tomes. 

Vous seriez peut-etre desireux de savoir, en vue de la 
discussion qui va suivre, comment la psychiatric actuelle 
se comporte a 1 egard des problemes de la nevrose 
obsessionnelle. Le chapitre qui se rapporte a ce sujet 
est bien maigre. La psychiatric distribue des noms aux 
differentes obsessions, et rien de plus. Elle insiste, en 
revanche, sur le fait que les porteurs de ces symptomes 
sont des degeneres . Affirmation peu satisfaisante : 
elle constitue, non une explication, mais un jugement 
de valeur, une condamnation. Sans doute, les gens qui 
sortent de Fordinaire peuvent presenter toutes les sin- 
gularites possibles, et nous concevons fort bien que des 
personnes chez lesquelles se developpentdes symptomes 
comme ceux de la nevrose obsessionnelle doivent avoir 
recu de la nature une constitution differente de celle 

* 

des autres hommes. Mais, demanderons-nous, sont-ils 



LE SENS DES SYMPTOMES 288 



plus degeneres que les autres nerveux, par exemple 
les hysteriques et les malades atteints de psychoses? La 
caracteristique est evidemmerit trop generate. On pent 
meme se demander si elle estjustifiee, lorsqu on apprend 
que des hommes excellents, d une tr6s haute valenr 
sociale, peuvent presenter les memes symptomes. Gene- 
ralement, nous savons peu de chose stir la vie intime de 
nos grands hommes : cela est du aussibien aleurpropre 
discretion qu au manque de sincerite de leurs biogra- 
phes. II arrive cependant qu un fanatique de la verite, 
comme Emile Zola, mette a nu devant nous sa vie, et 
alorsnous apprenonsde combien d habitudes obsedantes 
il avail ete tourmente 1 . 

Pour ces nevrotiques superieurs, la psychiatrie a cree 
la categorie des degeneres superieurs . Rien de mieux. 
Mais la psychanalyse nous a appris qu il est possible 
de faire disparaitre definitivement ces symptomes obse- 
darits singuliers, comme on fait disparaitre beaucoup 
d autres affections, et cela aussi bien que chez des 
hommes non degeneres. J y ai moi-meme reussi plus 
d une fois. 

Je vais vous citer deux exemples d analyse d un sym- 
tome obsedant. Un de ces exemples est emprunte a une 
observation deja ancienne et je ne saurais lui en substi- 
tuer de plus beau ; 1 autre est plus recent. Je me con- 
tente de ces deux exemples, car les cas de ce genre 
demandent a etre exposes tout au long, sans negliger 
aucun detail. 

Une dame agee de 3o ans environ, qui souffrait de 
phenomenes d obsession tres graves et que j aurais peut- 
etre reussi a soulager, sans un perfide accident qui a 
rendu vain tout mon travail (je vous en parlerai peut-etre 
un jour) executait plusieurs fois par jour, entre beau- 
coup d autres, Faction obsedante suivante, tout a fait 
remarquable. Elle se precipitait de sa chambre dans une 
autre piece contigue, s y placait dans un endroit deter 
mine devant la table occupant le milieu de la piece, 
sonnait sa femme de chambre, lui donnait un ordre 
quelconque ou la renvoyait purement et simplement et 



i. E. Toulouse. Emile Zola, Enquete medico-psychologique. Paris, 
1896. 



2<8/i TiioRiE GENERALS DES NEVROSES 



s enfuyail de nouveau precipitamrnent dans sa chambre. 
Cerles, ce symplome morbide n elail pas grave, mais il 
elail de nature a exciter la curiosite. L explicalion a ele 
obtenue de la facon la plus certaine et irrefutable, sans 
la moindre intervention du medecin. Je ne vois meme 
pas comment j aurais pu meme soupconner le sens de 
cette action obsedante, entrevoir la moindre possibilite 
de son interpretation. Toutes les fois queje demandais 
a la malade : pourquoi le faites-vous? elle me repon- 
dait: je n en sais rien . Mais UP jour, apres que j eus 
reussi a vaincre chez elle un grave scrupule de conscience, 
elle trouva subitement Fexplication et me raconta des 
faits se ratlachanl a cette action obsedante. II y a plus 
de dix ans, elle avail epouse un homme beaucoup plus 
age qu elle et qui, la nuit de noces, se montra impuis- 
sant. II avait passe la nuit a courir de sa chambre dans 
celle de sa femme, pour renouveler la tentative, mais 
chaque fois sans succes. Le matin il dit, contrarie : j ai 
honte devant la femme de chambre qui va faire le lit . 
Ceci dit, il saisit un flacon d encre rouge, qui se trou- 
vait par hasard dans la chambre, et en versa le contenu 
sur le drap de lit, mais pas a 1 endroit precis ou auraient 
du se trouver les laches de sang. Je n avais pas compris 
tout d abord quel rapport il y avail entre ce souvenir, et 
Faction obsedante de ma malade ; le passage repele d une 
piece dans une aulre et Fapparition de la femme de 
chambre etaient les seuls faits qu elle avait en commun 
avec Fevenement reel. Alors la malade, m amenant dans 
la deuxieme chambre et me placant devanl la lable, me 
fil decouvrir sur le lapis de celle-ci une grande lache 
rouge. El elle m expliqua qu elle se mellail devanl la 
lable dans une posilion lelle que la femme de chambre 
qu elle appelait ne put pas ne pas apercevoir la tache. Je 
n eus plus alors de doule quanl aux rapports etroits 
existant entre la scene de la nuit de noces et Faction 
obsedante actuelle. Mais ce cas comporlail encore beau- 
coup d aulres enseignemenls. 

II esl avanl loul evidenl que la malade s idenlifie avec 
son mari ; elle joue son role en imilanl sa course d une 
piece a Faulre. Mais pour que Fidenlification soil com- 
plele, nous devons admellre qu elle remplace le lit et le 
drap de lit par la table et le tapis de table. Ceci peul parailre 



LE SENS DES SYMPTOMES 285 

arbitraire, mais ce irest pas pour rien que nous avons 
etudie le symbolisme des reves. Dans le reve aussi on voit 
souvent une table qui doit etre interpretee comme figu 
rant un lit. Table et lit reuriis figurent le mariage. Aussi 
Fun remplace-t-il facilement 1 autre. 

La preuve serait ainsi faite que Faction obsedante a 
un sens ; elle parait etre une representation, une repeti 
tion de la scene significative que nous avons decrite plus 
haut. Mais rien ne nous oblige a nous en tenir a cette 
apparence ; en soumettant a un examen plus approfondi 
les rapports entre la scene et Faction obsedante, nous 
obtiendrons peut-etre des renseignements sur des faits 
plus eloignes, sur Fintention de Faction. Le noyau de 
celle-ci consiste manifestement dans Fappel adresse a la 
fern me de chambre dont le regard est attire sur la tache, 
contrairement a Fobservation du mari : nous devrions 
avoir honte devant la femme de chambre . Jouant le 
role du mari, elle le represente done comme n ayant pas 
honte devant la femme de chambre, la tache se trouvant 
a la bonne place. Nous voyons done que notre malade 
ne s est pas contentee de reproduire la scene : elle Fa 
continuee et corrigee, elle Fa rendue reussie. Mais, ce 
faisant, elle corrige egalement un autre accident penible 
de la fameuse nuit, accident qui avait rendu necessaire 
le recours a Fencre rouge : Fimpuissance du rnari. L ac- 
tion obsedante signifie done : Non, ce n est pas vrai ; il 
n avait pas a avoir honte ; il ne fut pas impuissant. Tout 
comme dans un reve, elle represente ce desir comme 
realise dans une action actuelle, elle obeit a la ten 
dance consistant a clever son mari au-dessus de son 
echec de jadis. 

A Fappui de ce que je viens de dire, je pourrais vous 
citertoutce queje sais encore sur cette femme. Autrement 
dit: tout ce que nous savons encore sur son compte nous 
impose cette interpretation de son action obseclanle, en 
elle-meme inintelligible. Cette femme vit depuis des 
annees separee de son mari et lutte centre Fintention de 
dernander une rupture legale du mariage. Mais il ne 
peut etre question pour elle de se liberer de son mari ; 
elle se sent contrainte de lui rester fidele, elle vit dans 
la retraite, afin de ne pas succomber a une tentation, elle 
excuse son mari et le grandit dans son imagination. 

FttEUD. l8 



286 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

Mieux que cela, le mystere le plus profond de sa maladie 
corisiste en ce que par celle-ci elle protege son mari contre 
de mediants propos, justifie leur separation dansl espace 
et lui rend possible une existence separee agreable. 
C est ainsi que Fanalyse d une anodine action obsedante 
nous conduit directement jusqu au noyau le plus cache 
d un cas morbide et nous revele en meme temps une 
partie non negligeable du mystere de la nevrose 
obsessionnelle. Je me suis volontiers attarde a cet 
exemple parce qu il reunit des conditions auxquelles on 
ne pent pas raisonnablement s attendre dans tous les 
cas. L interpretation des symptomes a ete trouvee ici 
d emblee par la malade, en dehors de toute direction 
ou intervention de Fanalyse, et cela en correlation avec 
tin evenement qui s etait produit, non a une periode 
reculee de 1 enfance, mais alors que la malade etait deja 
en pleine maturite, cet evenement ayant persiste intact 
dans sa memoire. Toutes les objections que la critique 
adresse generalement a nos interpretations de symp 
tomes, se brisent contre ce seul cas. II va sans dire 
qu on n a pas toujours la chance de rencontrer des cas 
pareils. 

Quelques mots encore, avant de passer au cas suivant. 
N avez-vous pas ete frappes par le fait que cette action 
obsedante peu apparente nous a introduits dans la vie la 
plus intime de la malade? Quoi de plus intime dans la 
vie d une femme que Fhistoire de sa nuit de noces? Et 
serait-ce un fait accidentel et sans importance que notre 
analyse nous ait introduits ds^ns I intimite de la vie 
sexuelle de la malade? II sepeut, sans doute, quej ai eue 
dans mon choix la main heureuse. Mais ne concluons 
pas trop vite et abordons notre deuxieme exemple, d un 
genre tout a fait different, un echantillon d une espece 
tres commune : un ceremonial accompagnant le coucher. 

II s agit d une belle jeune fille de 19 ans, bien douee, 
enfant unique de ses parents, auxquelselle estsuperieure 
par son instruction et sa vivacite intellectuelle. Enfant, 
elle etait d un caractere sauvage et orgueilleux et etait 
devenue, au cours des dernieres annees et sans aucune 
cause exterieure apparente, morbidement nerveuse. Elle 
se montre particulierement irritee contre sa mere ; elle 
est mecontente, deprimee, portee a 1 indecision et au doute 



LE SENS DES SYMPTOMES 287 

et fiiiit par avouer qu elle ne peut plus traverser seule 
des places et des rues un peu- larges. II y a la un etat 
morbide complique, qui comporte an moins deux dia 
gnostics : celui d agoraphobie et celui de nevrose obses- 
sionnelle. Nous ne nous y arreterons pas longteinps: la 
seule chose qui nous interesse dans le cas de cette ma- 
lade, c est son ceremonial du coucher qui est une source 
de souffrances pour ses parents. On peut dire que, dans 
un certain sens, tout sujet normal a son ceremonial du 
coucher ou tient a la realisation de certaines conditions 
dont la non-execution I ernpeche de s endormir; il a 
entoure le passage de 1 etat de veille a Fetat de sommei} 
de certaines formes qu il reproduit exactement tous les 
soirs. Mais toutes les conditions dont 1 homme sain 
entoure le sommeil sont rationnelles et, comme telles, 
se laissent facilement comprendre ; et, lorsque les cir- 
constances exterieures lui imposent un changement, il 
s y adapte facilement et sans perte de temps. Mais le cere 
monial pathologique manque de souplesse, il sait s im- 
poserau prix des plus grands sacrifices, s abriterderriere 
des raisons en apparence rationnelles et, a 1 examen 
superficiel, il ne semble se distinguer du ceremonial 
normal que par une minutie exageree. Mais a un examen 
plus attentif on constate que le ceremonial morbide 
comporte des conditions que nulle raison ne justifie, et 
d autres qui sont nettement anti-rationnelles. Notre 
malade justifieles precautions qu elle prend pour la nuit 
par cette raison que pour dormir elle a besoin de 
calme ; elle doit done elirniner toutes les sources de 
bruit. Pour realiser ce but, elle prend tous les soirs, 
avant le sommeil, les deux precautions suivantes : en 
premier lieu, elle arrete la g?ande pendule qui se trouve 
dans sa chambre et fait emporter toutes les autres pen- 
dules, sans meme faire une exceptioji pour sa petite 
montre-bracelet dans son ecrin ; en deuxieme lieu, elje 
reunit sur son bureau tous les pots a fleurs et vases, de 
telle sorte qu aucun d entre eux ne puissse, pendant la 
nuit, se casser en tombant et ainsi troubler son sommeil. 
Elle sait parfaitenient bien que le besoin de repos ne 
justifie ces mesures qu en apparence ; elle se rend 
compte que la petite montre-bracelet, laissee dans son 
ecrin, ne saurait troubler son sommeil par son tic-tac, 



a88 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

et nous savons tous par experience que le tic-tac regulier 
et monotone d une pendule, loin de troubler le sommeil, 
ne fait que le favoriser. Elle convient, en outre, que la 
crainte pour les pots a fleurs et les vases ne repose sur 
aucune vraisemblance. Les autres conditions du cere 
monial n ont rien a voir avec le besoin de repos. An 
contraire : la malade exige, par exemple, que la porte qui 
separe sa chambre de celle de ses parents reste entr ou- 
verte et, pour obtenir ce resultat, elle immobilise la porte 
ouverte a Taide de divers objets, precaution susceptible 
d engendrer des bruits qui, sans elle, pourraient etre 
evites. Mais les precautions les plus importantes portent 
sur le lit meme. L oreiller qui se trouve a la tete du 
lit ne doit pas toucher au bois du lit. Le petit coussin 
de tete doit etre dispose en losange sur le grand, et la 
malade place sa tete dans la direction du diametre lon 
gitudinal de ce losange. L edredon de plumes doit au 
prealable etre secoue, de faoon a ce que le cote corres- 
pondant aux pieds devienrie plus epais que le cote 
oppose ; mais, cela fait, la malade ne tarde pas a defaire 
son travail et a aplatir cet epaississement. 

Je vous fais grace des autres details, souvent tres 
minutieux, de ce ceremonial ; ils ne nous apprendraient 
d ailleurs rien de nouveau et nous entraineraient trop 
loin du but que nous nous proposons. Mais sachez bien 
que tout cela ne s accomplit pas aussi facilement et aussi 
simplement qu on pourrait le croire. II y a toujours la 
crainte que tout ne soil pas fait avec les soins necessaires : 
chaque acte doit etre controle, repete, le doute s attaque 
tantot a 1 une, tantot a vine autre precaution, et tout ce 
travail dure une heure ou deux pendant lesquelles ni 
la jeune fille ni ses parents terrifies ne peuvent s en- 
dormir. 

L analyse de ces tracasseries n a pas ete aussi facile 
que celle de Faction obsedante de notre precedente 
malade. J ai ete oblige de g-uider la jeune fille et de lui 
proposer des projets d interpretation qu elle repoussait 
invariablement par un non categorique ou qu elle n ac- 
cueillait qu avec un doute meprisant. Mais cette premiere 
reaction de negation fut suivie d une periode pendant 
laquelle elle etait preoccupee elle-meme par les possibi- 
lites qui lui etaient proposees, cherchant a faire surgir 



LE SENS DES SYMPTOM E$ 289 

des idees se rapportant a ces possibility s, evoquant des 
souvenirs, reconstituant des ensembles, et elle a fmi par., 
accepter toutes nos interpretations, mais a la suite d une 
elaboration personnelle. A mesure que ce travail s ac- 
complissait en elle, elle devenait de moins en moins 
meticuleuse dans 1 execution de ses actions obsedantes, 
et avant meme la fin du traitement tout son ceremonial 
etait abandonne. Vous devez savoir aussi que le travail 
analytique, tel que nous le pratiquons aujourd hui, ne 
s attache pas a chaque symptome en particulier jusqu a 
sa complete elucidation. On est oblige a chaque instant 
d abandonner tel theme donne, car on est sur d y etre 
ramene en v abordant d autres ensembles d idees. Aussi 

ti 

1 interpretation des symptomes que je vais vous sou- 
mettre aujourd hui, constitue-t-elie une synthese de 
resultats qu il a fallu, en raison d autces travaux entrepris 
entre temps, des semaines et des mois pour obtenir. 

Notre malade commence peu a peu a comprendre que 
c est a titre de symbole genital feminin qu elle ne sup- 
portait pas, pendant la nuit, la presence de la pendule 
dans sa chambre. La pendule, dont nous connaissons 
encore d autres interpretations symboliques, assume ce 
role de symbole genital feminin a cause de la periodicite 
de son fonctionnement qui s accomplit a des intervalles 
egaux. Une femme peut souvent se vanter en disant que 
ses menstrues s accomplissent avec la regular! te d une 
pendule. Mais ce que notre malade craignait surtout, 
c etait d etre troublee dans son sornmeil par le tic-tac de 
la pendule. Ce tic-tac peut etre considere comme une 
representation symbolique des batternents du clitoris lors 
de 1 excitation sexuelle. Elle etait en effet souvent 
reveillee par cette sensation penible, et c est la crainte 
de 1 erection qui lui avait fait ecarter de son voisinage, 
pendant la nuit, toutes les pendules et montres en 
marche. Pots a fleurs et vases sont, comme tous les reci 
pients, egalement des symboles feminins. Aussi la 
crainte de les exposer pendant la nuit a tomber et a se 
briser n est-elle pas tout a fait depourvue de sens. Vous 
conriaissez tous cette coutume tres repawdue qui consiste 
a briser, pendant les fiancailles, un vase ou une assiette. 
Chacun des assistants s en approprie un fragment, ce 
que nous devons considerer, en nous placant au point 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

de vue d une organisation matrimoniale pre-monoga- 
mique, comme un renoncement aux droits que chacun 
pouvait^ou croyait avoir sur la fiancee. A cette partie de 
son ceremonial se rattachaient chez notre jeune fille un 
souvenir et plusieurs idees. Etant enfant, elle tomba, 
pendant qu elle avait a la main un vase en verre ou en 
terre, et se fit au doigt une blessure qui saigna abon- 
damment. Devenue jeune fille et ayant eu connaissance 
des faits se rattachant aux relations sexuelles, elle fut 
obsedee par la crainte angoissante qu elle pourrait ne 
pas saigner pendant sa nuit de noces, cequiferait naitre 
dans Fesprit de son mari des doutes quant a sa virginite. 
Ses precautions contre le bris des vases constituent done 
une sorte de protestation contre tout le complexus en 
rapport avec la virginite et Fhemorragie consecutive aux 
premiers rapports sexuels, une protestation aussi bien 
contre la crainte de saigner que contre la crainte opposee, 
celle de ne pas saigner. Quant aux precautions contre le 
bruit, auxquelles elle subordonnait ces mesures, elles 
n avaient rien, ou a peu pres rien, a voir avec celles-ci. 
Elle revela le sens central de son ceremonial un jour 
ou elle eut la comprehension subite de la raison pour 
laquelle elle ne voulait pas que Foreiller touchat au bois 
de lit : Foreiller, disait-elle, est toujours femme, et la 
paroi verticale du lit est hornme. Elle voulait ainsi, par 
une sorte d action magique, pourrions-nous dire, separer 
1 homme et la femme, c est-a-dire empecher ses parents 
d avoir des rapports sexuels. Longtemps avant d avoir 
etabli son ceremonial, elle avait cherche a atteindre le 
meme but d une maniere plus directe. Elle avait simule 
la peur ou utilise une peur reelle pour obtenir que la 
porte qui separait la chambre a coucher des parents de 
la sienne fut laissee ouverte pendant la nuit. Et elle avait 
conserve cette mesure dans son ceremonial actuel. Elle 
s offrait ainsi 1 occasion d epier les parents et, a force de 
vouloir profiter de cette occasion, elle s etait attire une 
insomnie qui avait dure plusieurs mois. Non contente de 
troubler ainsi ses parents , elle venait de temps a autre 
s installer dans leur lit, entre le pere et la mere. 
Et c est alors que F oreiller et le bois de lit 
se trouvaient reellement separes. Lorsqu elle eut enfin 
grandi, au point de ne plus pouvoir coucher avec ses 



LE SENS DES SYMPT6ME3 29! 

parents sans les gener et sans 6tre geriee elle-me me, elle 
s ingeniait encore a simuler la peur, afln d obtenir que 
la mere lui cedat sa place auprs du pere et vint elle- 
meme coucher dans le lit de sa fille. Cette situation 
fut certainement le point de depart de quelques inven 
tions dont nous retrouvons la trace dans son ceremonial. 

Si un oreiller est un symbole feminin, Facte consistant 
a secouer Fedredon jusqu a ce que toutes les plumes 
s etant amassees dans sa partie inferieure y forment une 
boursouflure, avait egalement un sens : il signifiait 
rendre la femme enceinte ; mais notre malade ne tardait 
pas a dissiper cette grossesse, car elle avait vecu pendant 
des annees dans la crainte que des rapports de ses 
parents ne naquit un nouvel enfant qui lui aurait fait 
concurrence. D autre part, si le grand oreiller, symbole 
feminin, representait la mere, le petit oreiller de tete ne 
pouvait representer que la fille. Pourquoi ce dernier 
oreiller devait-il 6tre dispose en losange, et pourquoi la 
tete de notre malade devait-elle etre placce dans le sens 
de la ligne mediane de ce losange? Parce que le losange 
represente la forme de Fappareil genital de la fern me, 
lorsqu il est ouveft. C est done elle-meme qui jouait le 
role du male, sa tete remplacant Tappareil sexviel mas- 
culin (Cfr. : La decapitation comme representation 
symbolique de la castration. ) 

Ce sont la de tristes choses, diriez-vous, que celles qui 
ont germe" dans la tete de cette jeune fille vierge. J en 
conviens, mais n oubliez pas que, ces choses-la, je ne les 
ai pas inventees : je les ai seulement interpreters. Le 
ceremonial que je viens de vous decrire est egalement 
une chose singuliere et il existe une correspondance que 
vous ne devez pas meconnaitre entre ce ceremonial et 
les idees fantaisistes que nous revele 1 interpretation. Mais 
ce qui m importe davantage, c est que vous ayez cornpris 
que le ceremonial en question etait inspire, non par une 
seule et unique idee fantaisiste, mais par un grand 
nombre de ces idees qui convergeaient toutes en un point 
situe quelque part. Et vous vous etes sans doute apercus 
6galemerit que les prescriptions de ce ceremonial tra- 
duisaient les desirs sexuels dans un sens tantot positif, 
a litre de substitutions, tantot negatif, a titre de moyens 
de defense. 



THEORIE GENERALS DES NEVROSES 

I/analyse de ce ceremonial aurait pu nous fournir 
d autres resultats encore si nous avions tenu exacte- 
ment compte de tons les autres symptomes presentes 
par la malade. Mais ceci ne se rattachait pas au but que 
nous nous etions propose. Contentez-vous de savoir que 
cette jeune fille eprouvait pour son pere une attirance 
erotique dont les debuts remontaient a son enfance, et il 
faut peut-etre voir dans ce fait la raison de son attitude 
peu amicale envers sa mere. C estainsi que 1 analyse de 
ce symptome nous a encore introduits dans la vie sexuelle 
de la malade, et nous trouverons ce fait de moins en 
moins etonnant, a mesure que nous apprendrons a mieux 
connaitre le sens et 1 intention des symptomes nevro- 
tiques. 

Je vous ai done montre sur deux exemples choisis que, 
tout comme les actes manques et les reves, les symp 
tomes nevrotiques ont un sens et se rattachent etroite- 
ment a la vie intime des malades. Je ne puis certes pas 
vous demander d adherer a ma proposition sur la foi de 
ces deux exemples. Mais, de votre cote, vous ne pouvez 
pas exiger de moi devous produire des exemples en nom- 
bre illimite, jusqu a ce que votre conviction soit faite. Vu 
en efTetles details avec lesquels je suis oblige de trailer 
chaque cas, il me faudrait un cours semestriel de cinq 
heures par semaine pour elucider ce seul point de la 
theorie des nevroses. Je me contente done de ces deux 
preuves en faveur de ma proposition et vous renvoie pour 
le reste aux communications qui ontete publiees dans la 
litterature sur ce sujet, et notamment aux classiques 
interpretations de symptomes par J. Breuer (Hysteric), 
aux frappantes explications de tres obscurs symptomes 
observes dans la demence precoce, explications publiees 
par C.-G. Jung a Fcpoque ou cet auteur n 6tait encore 
que psychanalyste et ne pretendait pas au role de pro- 
phete ; je vous renvoie en outre a tons les autres travaux 
qui ont depuis rempli nos periodiques. Les reeherches 
de ce genre ne mariquent precisement pas. L analyse, 
^ interpretation et la traduction des symptomes nevro 
tiques ont accapare Inattention des psychanalystes au 
point de leur faire negliger tous les autres problemes se 
rattachant aux nevroses. 

Ceux d entre vous qui voudront bien s imposer ce tra- 



LE SENS DES SYMPTOMES 

vail clc documentation, seront certainement impression- 
nes par la quantite et la force cles materiaux reunis sur 
cette question. Mais ils se heurteront aussi a une diffi- 
culte. Nous savons que le sens d un symptome reside 
dans les rapports qu il presente avec la vie intime cles 
malades. Plus un symptome est individualise, et plus 
nous devons nous attacher a definir ces rapports. La 
tache qui nous incombe, lorsque nous nous trouvons en 
presence d une idee depourvue de sens et d une action sans 
but, consiste a retrouver la situation passee dans laquelle 
Fidee en question etait justifiee et Faction conforme a un 
but. L actiori obsessionnelle de notre malade, qui courait 
a la table et sonnait la femme de chambre, constitue le 
prototype direct de ce genre de symptomes. Mais on 
observe aussi, et tres frequemment, des symptomes ayant 
un tout autre caractere. On doit les designer comme les 
symptomes typiques de la maladie, car ils sont a peu 
pres les memes dans tous les cas, les differences indivi- 
duelles ayant disparu ou s etant effacees au point qu il 
devient difficile de rattacher ces symptomes a la vie indi- 
viduelle des malades ou de les mettre en relation avec 
des situations vecues. Deja le ceremonial de notre 
deuxieme malade presente beaucoup de ces traits typi 
ques ; mais il presente aussi pas mal de traits individuels 
qui rendent possible Interpretation pour ainsi dire his- 
torique de ce cas. Mais tous ces malades obsedes ont une 
tendance a repeter les memes actions, a les rythmer, a les 
isoler des autres. La plupart d entre eux ont la manie de 
laver. Les malades atteints d agoraphobie (topophobie, 
peur de Fespace), affection qui ne rentre plus dans le cadre 
de la nevrose obsessionnelle, mais que nous designons 
sous lenom d hysterie d angoisse, reproduisentdans leurs 
tableaux nosologiques, avec une monotonie souvent fati- 
gante, les memes traits : peur des espaces confines, de 
grandes places decouvertes, de rueset allees s allongeant 
a perte de vue. Ils se croient proteges lorsqu ils sont 
accompagnes par une personne de leur connaissance ou 
lorsqu ils entendent une voiture derriere eux. Mais sur 
ce fond uniforme chaque malade presente ses conditions 
individuelles, des lantaisies, pourrait-on dire, qui sont 
souvent diametralement opposees d un cas a Fautre.Tel 
redoute les rues etroites, tel autre les rues larges ; Fun 



TH&OR1E GNRALE DES N&VROSES 

ne peut marcher dans la rue que lorsqu il y a peu de 
monde, tel autre ne se sent a Taise que lorsqu il y a 
foule dans les rues. De meme 1 hysterie, malgre toute sa 
richesse en traits individuels, presente de tres nombreux 
caracteres generaiix et typiques qui semblent f endre dif 
ficile la retrospection historique. N oublioris cependant 
pas que c est sur ces symptomes typiques que nous nous 
guidons pour I etablissement de notre diagnostic. Si, dans 
un cas donne d hysterie, nous avons reellement reussi & 
ramener un syrtiptome typique a un evenement personnel 
oil a une serie d evenements personnels analogues, par 
exemple un voniissement hysterique a une serie d im- 
pressions de nausees, nous somrnes tout & fait desorientes 
lorsque 1 analyse nous revele dans un autre cas de vomis- 
sements Faction presumee d evenements personnels d une 
nature toute differente. On est alors porte a admettre 
que les vomissements des hysteriques tiennent a des 
causes que nous ignorons, les donnees historiques reve- 
lees par Tanalyse n etant pour airtsi dire que des pre- 
textes qui, lofsqu ils se presentent, sont utilisees par 
cette necessite interne. 

C est ainsi que nous arrivons a cette conclusion decou- 
rageante qiie s il nous est possible d obtenir une expli 
cation satisfaisante du sens des symptomes nevrotiques 
individuels a la lumiefe des fails et evenements vecus 
par le malade, notre art ne suffit pas a trouver le sens 
des symptomes typiques, beaucoup plus frequents. En 
outre, je suis loin de vous avoir fait connaitre toutes les 
difficultes auxquelles on se heurte lorsqu on veut pour- 
suivre rigoureusement rinterpretatidn historique des 
symptomes. Je m abstiendrai d ailleurs de cette enume 
ration, non que je veuille enjoliver les choses ou vous 
dissimulerles choses desagreables, mais parce que je ne 
me soucie pas de vous decourager ou de vous embroiiil- 
ler des le debut de nos etudes communes. II estvrai que 
nous n avons encore fait que les premiers pas dans la 
voie de la comprehension de ce que les symptomes signi- 
fient, mais nous devdns nous eh tenir provisoirement 
aux resultats acquis et n avancer que progressivement 
dans la direction de 1 inconnu. Je vais done essayer de 
vous consoler erivous disantqu une difference fondamen- 
tale entre les deux categories de symptomes est difficile- 



LE SENS DES SYMPT6MES 

ment admissible. Si les symptomes individuels dependent 
incontestablement des evenements vecus par le malade, 
il est permis d admettre que les symptomes typiques 
peuvent etre ramenes a des evenements egalement typi 
ques, c est-a-dire communs a tousles hommes. Les autres 
traits qu on observe regulierement dans les nevroses 
peuvent etre des reactions generales que la nature meme 
des alterations morbides impose au malade, comme par 
exemple la repetition et le doute dans la nevrose obses- 
sionnelle. Bref, nous n avons aucune raison de nous 
laisser aller au decouragement, avant de connaitre les 
resultats que nous pourrons obtenir ulterieurement. 

Dans la theorie des reves^ nous nous trouvons en pre 
sence d une difliculte toute pareille, que je n ai pas pu 
faire ressortir dans nos precedents entretiens sur le reve. 
Le contenu manifeste des reves presente des variations 
et differences individuelles considerables^ et nous avons 
montre tout au long ce qu on peut, grace a 1 analyse, tirer 
de ce contenu. Mais, a cote de ces reves, il en existe 
d autres qu on peut egalement appeler typiques et qui 
se produisent d une maniere identique chez tous les 
hommes Ge sont des reves a contenu uniforme qui 
opposent a 1 interpretation les m^mes difficultes : rdves 
dans lesquels on se sent tomber, voler, planer, nager, 
dans lesquels on se sent entrave ou dans lesquels on se 
voit toutnu, et autres reves angoissantsse pretant, selon 
les personnes, a diverses interpretations, sans qu on 
trouve en meme temps 1 explication de leur monotonie et 
de leur production typiqtie. Mais dans ces reves nous 
constatons, comme dans les nevroses typiques^ que le 
fond commun est anime par des details individuels et 
variables, et il est probable qu en elargissant notre con 
ception nous reussirons a les faire entrei% sans leur 
infliger la moindre violence, dans le cadre que nous 
avons obtenu a la suite de 1 etude des autres reves. 



CHAP1TRE XVIII 

RATTAGHEMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE, 

L INGONSGIENT 



Je vous ai dit la derniere fois que, pour poursuivre 
notre travail, je voulais prendre pour point de depart, 
non nos doutes, mais nos donnees acquises. Les deux 
analyses que je vous ai donnees dans le chapitre prece 
dent comportent deux consequences tres interessantes 
dont je ne vous ai pas encore parle. 

Premierement : les deux malades nous laissent 1 im- 
pression d etre pour ainsi dire fixees a un certain frag 
ment de leur passe, de ne pas pouvoir s en degager et 
d etre par consequent etrangeres au present et au futur. 
Elles sont enfoncees dans leur maladie, comme on avait 
jadis 1 h- r itude de se retirer dans des convents pour fuir 
un mauvais destin. Chez notre premiere malade, c est 
1 union non consommee avec son mari qui fi.it la cause de 
tout le maiheuv. C est dans ses symptomes que s exprime 
le proces qu eile engage centre son mari ; nous avons 
appris a connaitre les voix qui plaident pour lui, qui 
1 excusent, le relevent, regrettent sa perte. Bieri que 
jeune et desirable, elle a recours a toutes les precautions 
reeiles et imaginaires (magiques) pour lui conserver sa 
fidelite. Elle ne se montre pas devant des etrangers, 
neglige son exterieur, eprouve de la dilliculte a se relever 
du f auteuil dans lequel elle est assise, hesite lorsqu il 
s agit de signer son nom, est incapable de faire un cadeau 
a quelqu un, sous pretexte que personne ne doit rien 
avoir d elle. 

Chez notre deuxieme malade, c est un attachement 
erotique asonpere qui, s etant dec-l-are pendant les annees 
de puberte, exerce la meme influence decisive sur sa vie 
ulterieure. Elle a tire de son etatla conclusion qu eile ne 
peut pas se marier tant qu eile restera malade. Mais 



RATTAGHEMENT A UNE ACTION TRAUMAT1QUE 297 

nous avons tout lieu de soupconner que c est pour ne 
pas se marier et pour rester aupr6s du pere qu elle est 
devenue malade. 

Nous ne devons pas negliger la question de savoir 
comment, par quelles voies et pour quels motifs on 
assume une attitude aussi etrange et aussi desavanta- 
geuse a 1 egard de la vie ; a supposer toutefois que cette 
attitude constitue un caractere general de la nevrose, et 
non un caractere particulier a nos deux malades. Or, 
nous savons qu il s agit la d un trait commun a toutes les 
nevroses et dont 1 importance pratique est considerable. 
La premiere malade hysterique de Breuer etait egale- 
ment fixee a 1 epoque ou elle avait perdu son pere grave- 
ment malade. Malgre sa guerison, elle avait depuis, dans 
une certaine mesure, renonce a la vie ; tout en ayant 
recouvre la sante et raccomplissement normal de toutes 
ses fonctions, elle s est soustraite au sort normal de la 
femme. En analysant chacune de nos malades, nous pour- 
rons constater que, par ses symptomes morbides et les 
consequences qui en decoulent, elle se trouve replacee dans 
une certaine periode de son passe. Dans la majorite des 
cas, le malade choisit meme a cet effet une phase tres 
precoce de sa vie, sa premiere enfance, et meme, tout 
ridicule que cela puisse paraitre, la periode ou il etait 
encore nourrisson. 

Les nevroses traumatiques dont on a observe tant de 
cas au cours de la derniere guerre presentent, sous ce 
rapport, une grande analogic avec les nevroses dont 
nous nous occupons. Avant la guerre, on a naturellement 
vu se produire des cas du meme genre a la suite de 
catastrophes de chemin de fer et d autres desastres terri- 
fiants. Au fond, les nevroses traumatiques ne peuvent 
etre entierement assimilees aux nevroses spontanees que 
nous soumettons generalement a 1 examen et au traite- 
ment analytique ; il ne nous a pas encore ete possible de 
les ranger sous nos criteres et j espere pouvoir vous en 
donner un jour la raison. Mais I assimilation des unes 
aux autres est complete sur un point : les nevroses trau 
matiques sont, tout comme les nevroses spontanees, 
fixees au moment de 1 accident traumatique. Dans leurs 
reves, les malades reproduisent regulierement la situa 
tion traumatique ; et dans les cas accompagnes d acces 



298 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

hysteriformes accessibles a 1 analyse on constate que 
chaque acces correspond a un replacement complet dans 
cette situation. On dirait que les malades n en ont pas 
encore fini avec la situation traumatique, que celle-ci se 
dresse encore devant eux conime une t&che actuelle, 
urgente, et nous prenons cette conception tout a fait au 
serieux : elle nous montre le chemin d une conception 
pour ainsi dire economique des processus psychiques. Et, 
meme, le terme traumatique n a pas d autre sens qu un 
sens economique, Nous appelons ainsi un evenejnentvecu 
qui, en 1 espace de peu de temps, apporte dans la vie 
psychique un tel surcroit d excitation que sa suppression 
ou son assimilation par les voies normales devient une 
t&che impossible, ce qui a pour effet des troubles durables 
dans 1 utilisation de 1 energie. 

Cette analogic nous encourage a designer egalement 
comme traumatiques les evenements vecus auxquels nos 
nerveux paraissent fixes. Nous obtenons ainsi pour 1 af- 
fection neyrotique une condition tres simple : la nevrose 
pourrait etre assimilee a une affection traumatique et 
s expliquerait par 1 incapaciie ou se trouve le malade de 
reagir normalement a un evenement psychique d un 
caractere affectif tres prononce, G est ce qui etait en 
efFet enonce dans la premiere formule dans laquejle nous 
avons, Breuer et moi, resume en iSgS-iSgS les resultats 
de nos nouvelles observations Un cas comme celtii de 
notre premiere malade, de la jeune femme separee de 
son mari, cadre tres bien avec cette maniere de voir. Elle 
n a pas obtenu la cicatrisation de la plaie morale occa- 
sionnee par la non-consommation de son mariage et est 
restee comme suspendue a ce traumatisme. Mais deja 
notre deuxieme cas, celui de la jeune fille erotiquement 
attachee a son pere, montre que notre formule n est pas 
assez comprehensive. D une part, Tamour d une petite 
fille pour son pere est un fait tellement courant et un 
sentiment si facile a vaincre que la designation trauma 
tique , appliquee a ce cas, risque de perdre toute signi 
fication; d autre part, jl resuHe de 1 histoire de la malade 
que cette premiere fixation erotique semblait avoir au 
debut un caractere tout a fait inoffcnsif et ne s exprima 
que beaucoup plus tard par les symptomes de la nevrose 
obsessionnelle. Nous prevoyons done ici des complica- 



RATTAGHEMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE 299 

tions, les conditions de 1 etat morbide devant etre plus 
nomjjreuses et variees que nous ne 1 avions suppose ; 
mais nous avons aussi la conviction que le point de vue 
traumatique ne doit pas etre abandonne comme etant 
errone : il occupera settlement une autre place et sera 
soumis a d autres conditions. 

Nous abandonnons done de nouveau la voie dans 
laquelle nous nous etions engages. D abord, elle ne 
conduit pas plus loin ; et, ensuite, nous aurons encore 
beaucoup de choses a apprendre avant de pouvoir 
retrouver sa suite exacte. A propos de la fixation a vine 
phase determinee du passe, faisons encore remarquer 
que ce fait deborde les limites de la nevrose. Chaque 
nevrose comporte une fixation de ce genre, mais toute 
fixation ne conduit pas necessairement a la nevrose, ne 
se confond pas avec la nevrose, ne s introduit pas furti- 
vement au cours de la nevrose. Un exemple frappant 
d une fixation affective au passe nous est donne dans la 
tristesse qui comporte meme un detachement complet du 
passe et du futur. Mais, memeau jugement du profane, la 
tristesse se distingue nettement de la nevrose. II y a en 
revanche des nevroses qui peuvent etre considerees 
comme une forme pathologique de la tristesse. 

II arrive encore qu a la suite d un evenement trauma 
tique ayant secoue la base meme de leur vie, les hommes 
se trouvent abattus au point de renoncer a tout interet 
pour le present et pour le futur, toutes les facultes de 
leur ame etant fixees sur le passe. Mais ces malheureux 
ne sont pas nevrotiques pour cela. Nous n allons done 
pas, en caracterisant la nevrose, exagererla valeur de ce 
trait, quelles que soient et son importance et la regu- 
larite avec laquelle il se manifesto. 

Nous arrivons maintenant au second resultat de nos 
analyses pour lequel nous n avons pas a prevoir une 
limitation ulterieure. Nous avons dit, a propos de notre 
premiere malade, combien etait depourvue de sens Fac 
tion obsessionnelle qti elle accomplissait et quels sou 
venirs iritimes de sa vie elle y rattachait ; nous avons 
ensuite examine les rapports pouvant exister entre cette 
action et ces souvenirs et decouvert 1 intention de celle-la 
d apres la nature de ceux-ci. Mais nous avons alors com- 
pletement laisse de cote un detail qui merite toute notre 



3oo THEOUIE GENERALE DES NEVROSES 

attention. Tant que la malade accomplissait Faction 
obsessionnelle, elle ignorait que ce faisant elle se repor- 
tait a Fevenement en question. Le lien existant entre 
Faction et Fevenement lui echappait ; elle disaitla verite, 
lorsqu elle affifmait qu elle ignorait les mobiles qui la 
font agir. Et voila que, sous Finfluence du traitement, 
elle eut un jour la revelation de ce lien dont elle devient 
capable de nous faire part. Mais elle ignorait tou jours 
Fintention au service de laquelle elle accomplissait son 
action obsessionnelle : il s agissait notamment pour elle 
de corriger un penible evenement du passe et d elever le 
mari qu elle aimait a un niveau superieur. Ce n est 
qu apres un travail long et penible qu elle a fini parcom- 
prendre et convenir que ce motif-la pouvait bien etre la 
seule cause determinante de son action obsessionnelle. 
C est du rapport avec la scene qui a suivi Finfortunee 
nuit de noces et des mobiles de la malade inspires par la 
tendresse, que nous deduisons ce que nous avons appele 
le sens de Faction obsessionnelle. Mais pendant 
qu elle executait celle-ci, ce sens lui etait inconnu aussi 
bien en ce qui concerne Forigine de Faction que son but. 
Des processus psychiques agissaient done en elle, pro- 
cessus dont Faction obsessionnelle etait le produit. Elle 
percevait bien ce produit par son organisation psychique 
normale, mais aucune de seg conditions psychiques 
n etait parvenue a sa connaissance consciente. Elle se 
comportait exactement comme cet hypnotise auquel Bern- 
heim avait ordonne d ouvrir un parapluie dans la salle 
de demonstrations cinq minutes apres son reveil et qui, 
une fois reveille, executa cet ordre sans pouvoir motiver 
son acte. C est a des situations de ce genre que nous 
pensons lorsque nous parlons de processus psychiques 
inconscients. Nous defions n importe qui de rendre compte 
de cette situation d une maniere scientifique plus cor- 
recte et, quand ce sera fait, nous renoncerons volontiers 
a Fhypothese des processus psychiques inconscients. 
D icila, nous la maintiendrons et nous accueillerons avec 
un haussement d epaules resigne Fobjection d apres la 
quelle Finconscient n aurait aucune realite au sens scien- 
tifique du mot, qu il ne serait qu un pis aller, une facon 
de parler. Objection inconcevable dans le cas qui nous 
occupe, puisque cet inconscient auquel on vent contester 



kATTACHEiMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE 3oi 

toute realite produit des effets d une realite aussi pal 
pable et saisissable que 1 action obsessionnelle. 

La situation est au fond identique dans le cas de notre 
deuxieme patiente. Elle a cree un principe d apres lequel 
1 oreiller ne doit pas toucher a la paroi du lit, et elle 
doit obeir a ce principe, sans connaitre son origiiie, 
sans savoir ce qu il signifie ni a quels motifs il est rede- 
vable de sa force. Qu elle le eonsidere elle-meme comme 
indifferent, qu elle s indigne on se revolte contre lui ou 
qu elle se propose enfin de lui desobeir, tout cela n a 
aucune importance au point de vue de 1 execution de 
1 acte. Elle se sent poussee a obeir et se demande en 
vain pourquoi. Eh bien, dans ces symptomes de la ne- 
vrose obsessionnelle, dans ces representations et impul 
sions qui surgissent on ne sait d ou, qui se montrent si 
refractaires a toutes les infhiences de la vie normale et 
qui apparaissent au malade lui-mem^ comme des hotes 
tout-puissants venant d un monde etranger, comme des 
immortels venant se meler au tumulte de la vie des mor- 
tels, comment ne pas reconnaitre Findice d une region 
psychique particuliere, isolee de tout le reste, de toutes 
les autres activites et manifestations de la vie interieure ? 
Ges symptomes, representations et impulsions nous 
amenent infailliblement a la conviction de 1 existence de 
1 inconscient psychique, et c est pourquoi la psychiatrie 
clinique qui ne connait qu une psychologic du conscient, 
ne sait se tirer d affaire autrement qu en declarant que 
toutes ces manifestations ne sont que des produits de 
degenerescence. II va sans dire qu en elles-rnemes les 
representations et les impulsions obsessionnelles ne sont 
pas inconscientes, de meme que 1 execution d actions 
obsessionnelles n echappe pas a la perception consciente. 
Ces representations et impulsions ne seraient pas deve- 
nues des symptomes si elles n avaient pas penetre jus- 
qu a la conscience. Mais les conditions psychiques aux- 
quelles, d apres 1 analyse que nous en avons faite, elles 
sont soumises, ainsi que les ensembles dans lesquels 
notre interpretation permet de les ranger, sont incon- 
scients, du moins jusqu au moment ou nous les rendons 
conscients au malade par notre travail d analyse. 

Si vous ajoutez a cela que cet etat de choses que nous 
avons constate chez nos deux malades se retrouve dans 

FREUD. n 






TiiEORiE GENERALE DES 

tous les symptomes de toutes les affections nevrotiques, 
que partout et toujours le sens des symptomes est inconnu 
au malade, que 1 analyse revele toujours que ces symp 
tomes sont des produits de processus inconscients qui 
peuvent cependant, dans certaines conditions variees et 
favorables, &tre rendus conscients, vous comprendrez 
sans peine que la psychanalyse ne puisse se passer de 
1 hypothese de 1 inconscient et que nous ayons pris 1 ha- 
bitude de manier 1 inconscient comme quelque, chose de 
palpable. Et vous comprendrez petit-etre aussi combien 
peu competents dans cette question sont tous ceux qui 
ne Connaissent 1 inconscient qu a titre de notion, qui 
n ont jamais pratique d analyse, jamais interprete un 
rve, jamais cherche le sens et 1 intention de symptomes 
nevrotiques. Disons-le done urie fois de plus : le fait seul 
qu il est possible, grace a une interpretation analytique, 
d attribuerun sens aux symptomes nevrotiques constitue 
une preuve irrefutable de 1 existence de processus psy- 
chiques inconscients ou, si vous aimez mieux, de la ne- 
cessite d admettre 1 existence de ces processus. 

Mais ce n est pas tout. Une autre decouverte de 
Breuer, decouverte que je trouve encore plus impor- 
tante que la premiere et qu il a faite sans collaboration 
aucune, nous apprend encore davantage sur les rapports 
entre 1 inconscient et les symptomes nevrotiques. Non 
seulement le sens des symptomes est generalement in- 
conscient ; mais il existe, entre cette inconscience et la 
possibilite d existence des symptomes, une relation de 
remplacement reciproque. Vous allez bientot me com- 
prendre. J afTirme avec Breuer ceci : toutes les fois que 
nous nous trouvons en presence d un symptome, nous 
devons conclure a 1 existence chez le malade de certains 
processus inconscients qui contiennent precisement le 
sens de ce symptome. Mais il faut aussi que ce sens soit 
inconscient pour que le symptome se produise. Les pro- 
cessus conscients n engendrent pas de symptomes ne 
vrotiques ; et, d autre part, des que les processus incon 
scients deviennent conscients, les symptomes dispa- 
raisseiit. Vous avez la un acces a la therapeutique, un 
moyen de faire disparaitre les symptomes. G est en efTet 
par ce moyen que Breuer avait obtenu la guerison de 
sa malade hysterique, autrement dit la disparition de ses 



ftATTACHEMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE 3o3 

symptomes ; il avail trouve une technique qui lui a per- 
mis d amener & la conscience les processus inconscients 
qui cachaient le sens des symptomes et, cela fait, d ob- 
tenir la disparition de ceux-ci. 

Cette decouverte de Breuer fut le resultat, non d une 
speculation logique, mais d une heureuse observation 
due a la collaboration de la malade. Ne cherchez pas a 
comprendre cette decouverte en la ramenant a un autre 
fait deja connu : acceptez-la plutot comme un fait fonda- 
mental qui permet d en expliquer beaucoup d autres. 
Aussi vous demanderai-je la permission de vous Fexpri- 
mer sous d autres formes. 

Un symptome se forme a litre de substitution, a la 
place de quelque chose qui n a pas reussi a se manifester 
an dehors. Certains processus psychiques n ayant pas pa 
se developper normalement, de facon a arriver jusqu a 
la conscience, ont donne lieu a un symptome nevrotique. 
Celui-ci est done le produit d un processus dont le deve- 
loppement a ete interrompu, trouble par une cause quel- 
conque. II y a eu la une sorte de permutation ; et la the- 
rapeutique des symptomes nevrotiques a rempli sa tache 
lorsqu elle a reussi a supprimer ce rapport. 

La decouverte de Breuer forme encore de nos jours la 
base du traitement psychanalytique. La proposition que 
les symptomes disparaissent lorsque leurs conditions 
inconscientes ont ete rendues conscientes a ete con 
firmee par toutes les recherches ulterieures, malgre les 
complications les plus bizarres et les plus inattendues 
auxquelles on se heurte dans son application pratique 
Notre therapeutique agit en transformant 1 inconscienl 
en conscient, et elle n agit que dans la mesure ou elle 
est a m6me d operer cette transformation. 

Ici permettez-rnoi une breve digression destinee a vous 
mettre en garde contre 1 apparente facility de ce travail 
therapeutique. D apres ce que nous avons dit jusqu a 
present, la nevrose serait la consequence d une sorte 
d ignorance, de non-connaissance de processus psy 
chiques dont on devrait avoir connaissance. Cette pro- 
position rappelle beaucoup la theorie socratique d apres 
laquelle le vice lui-meme serait un eflet de Fignorance. 
Or, un medecin ayant 1 habitude de 1 analyse n eprou- 
vera generalement aucune difliculte a decouvrirles mou- 



THEORIE GENERA LE DES NEVROSES 

vements psychiques dont tel malade particulier n a pas 
conscience. Aussi devrait-il pouvoir facilement retablir 
son malade, en le clelivrant de son ignorance par la com 
munication de ce qu il sait. II devrait du moins pouvoir 
supprimer de la sorte une partie du sens inconscient des 
symptomes ; quant aux rapports existant entre les symp 
tomes et les evenements vecus, le medecin, qui rie con- 
nait pas ces derniers, ne pent naturellement pas les de- 
viner et doit attendre que le malade se souvienne et 
parle. Mais sur ce point encore on pent, dans certains 
cas, obtenir des renseignements par tine voie detournee, 
en s adressant notamment a 1 entourage du malade qui, 
etant au courant de la vie de ce dernier, pourra souvent 
reconnaitre, parmi les evenements de cette vie, ceux qui 
presentent un caractere traumatique, et meme nous ren- 
seigner sur des evenements que le maiade ignore, parce 
qu ils se sont produits a une epoqne tres reculee de sa 
vie. En combinant ces deux precedes, on pourrait espe- 
rer aboutir, en peu de temps et avec un minimum d eilort, 
au resultat voulu qui consiste a amener a la conscience 
du malade ses processus psychiques mconscients 

Ce serait en eflet parlait 1 Nous avons acquis la des 
experiences auxquelles nous h etions pas prepares des 
1 abord. De meme que, d apres Moliere, il y a fagots et 
fagots, il y a savoir et savoir, ily a differentes sortes de 
savoir qui n ont pas toutes la meme valeur psycholo- 
gique. Le savoir du medecin n est pas celui du malade et 
ne peut pas manifester les memes effets. Lorsque le me 
decin communique au malade le savoir qu il a acquis, il 
n obtient aucun succes. Oil, plutot, le succes qu il obtient 
consiste, non a supprimer les symptomes, mai s & mettre 
en marche 1 analyse dont les premiers indices sont sou- 
vent fournis par les contradictions exprimees par le ma 
lade. Le malade sait alors quelque chose qu il ignorait 
auparavant, a savoir le sens de son symptome, et pour- 
tant il ne le sait pas plus qu auparavant. Nous apprehons 
ainsi qu il y a plus (Tune sorte de non-savoir II faut des 
connaissances psychologiques profondes pour se rendre 
compte en quoi consistent les differences. Mais notre pro 
position que les symptomes disparaissent des qlie leur 
sens devient conscient n en reste pas moins vrai 3. Seu- 
lement, le savoir doit avoir pour base un changement 



RATTACIIEMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE 3o5 

interieur du malade, changement qui ne pent etre pro- 
voque que par un travail psychique poursuivi en vue d un 
but determine. Nous som,mes ici en presence de pro- 
blemes dont la synthese nous apparaitra bientot comme 
une dynamique de la formation de symptomes. 

Et, maintenant, je vous demande : ce que je vpus dis 
la, ne le trouvez-vous pas trop obscur et complique? 
N etes-vous pas desorientes de me voir si souvent retirer 
ce que je viens d avancer, entourer mes propositions de 
toutes sortes de limitations, m engager dans des direc 
tions pour aussitot les abandonner? Je regretterais qu il 
en fut ainsi. Mais je n/ai aucun gout pour les simplifica 
tions aux depens de la verite, ne vois aucun inconvenient 
a ce que vous sachiez que le sujet que nous traitons pre- 
sente des cotes multiples et une complication extraordi 
naire, et je pense en outre qu il n y a pas de mal a ce que 
je vous dise sur chaque point plus de choses que vous 
n en pourriez utiliser momentanement. Je sais parfaite- 
ment bien que chaque auditeur on lecteur arrange en 
idees le sujet qu on lui expose, abrege 1 expose, le sim- 
plifie et en extrait ce qu il desire en conserver. II est vrai, 
dans une certaine mesure, que plus il y a de choses, plus 
il en reste. Laissez-moi done esperer que, malgre tous les 
accessoires dontj ai cm devoir la surcharger, vous avez 
reussi a vous faire une idee claire de la partie essentielle 
de mon expose, c est-a-dire de celle relative au sens des 
symptomes, a Finconscient et aux rapports existant entre 
ceux-la et celui-ci. Sans doute avez-vous egalement com- 
pris que nos efforts ulterieurs tendront dans deux direc 
tions : apprendre, d une part, comment les hommes 
deviennent malades, tombent victimes d une nevrose qui 
dure parfois toute la vie, ce qui est un probleme cli- 
nique ; rechercher, d autre part, comment les symptomes 
morbides se developpent a partir des conditions de la 
nevrose, ce qui reste un probleme de dynamique psy 
chique. II doit d ailleurs y avoir quelque part un point oii 
ces deux problemes se rencontrent. 

Je ne voudrais pas aller plus loin aujourd hui, mais, 
comme il nous reste encore un peu de temps, j en profite 
pour attirer votre attention sur un autre caractere de 
nos deux analyses, caractere dont vous ne saisirez toute 
la portee que plus tard : il s agit des lacunes de la me- 



3o6 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

moire ou amnesics. Je vous ai dit que toute la tache du 
traitement psychanalytique pouvatt etre resumee dans 
la formule : transformer tout Finconscient pathogenique 
en conscient. Or, vous serez peut-etre etonnes d ap- 
prendre que cette formule peut 6tre remplacee par cette 
autre : combler toutes les lacunes de la memoire des 
malades, supprimer leurs amnesies. Cela reviendrait an 
mme. Les amnesies des nevrotiques auraient done une 
grande part dans la production de leurs symptomes. En 
reflechissant cependant au cas qui a fait 1 objet de notre 
premiere analyse, vous trouverez que ce role attribue a 
Famnesie n est pasjustifie. La malade, loin d avoiroublie 
la scene a laquelle se rattache son action obsessionnelle, 
en garde le souvenir le plus vif, et il ne s agit d aucun 
autre oubli dans la production de son symptoms. Moins 
nette, mais tout a fait analogue est la situation dans le 
cas de notre deuxieme malade. de la jeune fille au cere 
monial obsessionnel. Elle aussi se souvient nettement, 
bien qu avec hesitation et peu volontiers, de sa conduite 
d autrefois, alors qu elle iiisistait pour que la porte qui 
separait la chambre a coucher de ses parents de la sienne 
restat ouverte la nuit et pour que sa mere lui cedat sa 
place dans le lit conjugal. La seule chose qui puisse nous 
paraitre etonnante, c est que la premiere malade, qui a 
pourtant accompli son action obsessionnelle un nombre 
incalculable de fois, n ait jamais eu la moindre idee de 
ses rapports avec Fevenement survenu la nuit de noces, 
et que le souvenir de cet evenement ne lui soit pas venu, 
alors meme qu elle a ete amenee, par un interrogatoire 
direct, a rechercher les motifs de son action. On peut en 
dire autant de la jeune fille qui rapporte d ailleurs son 
ceremonial et les occasions qui le provoquaient a la 
situation qui se reproduisait identique tous les soirs. 
Dans aucun de ces cas il ne s agit d amnesie propre- 
ment dite, de perte de souvenirs : il y a seulement rup 
ture d un lien qui devrait amener la reproduction, la 
reapparition de Fevenement dans la memoire. Mais si ce 
trouble de la memoire suffit a expliquer la nevrose ob 
sessionnelle, il n en est pas de meme de Fhysterie. Cette 
derniere nevrose se caracterise le plus souvent par des 
amnesies de tres grande envergure. En analysant chaque 
symptome hysterique, on decouvre generalement toute 



RATTAGHEMENT A UNE ACTION TRAUMATIQUE 3c>7 

une serie d impressions de la vie passee que le malade 
affirme expressement avoir oubliees. D une part, cette 
serie s etend jusqu aux premieres annees de la vie, de 
sorte que 1 amnesie hysterique peut etre consideree 
comme une suite directe de 1 amnesie infantile qui cache 
les premieres phases de la vie psychique, meme aux 
sujets normaux. D autre part, nous apprenons avec eton- 
nement que les evenements les plus recents de la vie des 
rnalades peuvent egalement succomber a 1 oubli et qu en 
particulier les occasions qui ont favorise Fexplosion de 
la maladie ou renforce celle-ci sont entamees, sinon com- 
pletement absorbees, par 1 amnesie. Le plus souvent, ce 
sont des details importants qui ont disparu de 1 ensemble 
d un souvenir recent de ce genre ou y ont ete remplaces 
par des souvenirs faux. II arrive meme, et presque regu- 
lierement, que c est peu de temps avant la fin d une ana 
lyse qu on voit surgir certains souvenirs d evenements 
recents, souvenirs qui ont pu rester si longteinps refoules 
en laissant dans 1 ensemble des lacunes considerables. 

Ces troubles de la memoire sont, nous 1 avons dit, 
caracteristiques de 1 hysterie qui presente aussi, a titre de 
symptomes, des etats (crises d hysterie) ne laissant gene- 
ralement aucune trace dans la memoire. Et, puisqu il en 
est autrernent dans la nevrose obsessionnelle, vous etes 
autorises a en conclure que ces amnesies constituent un 
caractere psychologique de 1 alteration hysterique, et 
non un trait commun a toutes les nevroses. L importance 
de cette difference se trouve diminuee par la considera 
tion suivante. Le sens d un symptome peut etre concu 
et envisage de deux manieres : an point de vue de ses 
origines et au point de vue de son but, autrement dit, 
en considerant, d une part, les impressions et les evene 
ments qui lui ont donne naissance et, d autre part, 1 in- 
tention a laquelle il sert. L origine d un symptome se 
ramene done a des impressions venues de 1 exterieur, 
qui ont ete necessairement conscientes a un moment 
donne, mais sont devenues ensuite inconscientes par 
suite de 1 oubli dans lequel elles sont tombees. Le but 
du symptome, sa tendance est, au contraire, dans tons 
les cas, un processus endopsychique qui a pu devenir 
conscient a un moment donne, mais qui peut tout aussi 
bien. rester toujours enfoui dans 1 inconscient, Peu im- 



3o8 THtORIE GNKALE DES NfcVROSES 

porte done que 1 amnesie ait porte surles origines, c est- 
a-dire sur les evenements sur lesquels le symptome 
s appuie, comrne c est le cas dans 1 hysterie ; c est le but, 
c est la tendance du symptome, but et tendance qui ont 
pu etre inconscients des le debut, ce sont eux, disons- 
nous, qui determinent la dependance du symptome a 
1 egard de 1 inconscient, et cela dans la nevrose obses- 
sionnelle non moins que dans 1 hysterie. 

C est en attribuant une importance pareille a 1 incon 
scient dans la vie psychique que nous avons dresse con- 
tre la psychanalyse les plus mechants esprits de la cri 
tique. Ne vous en etonnez pas et ne croyez pas que la 
resistance qu on nous oppose tienne a la difllculte de 
concevoir 1 inconscient ou a Finaccessibilite des expe 
riences qui s y rapportent. Dans le cours des siecles, la 
science a inflige a Fegoisme naif de 1 humanite deux 
graves dementis. La premiere fois, ce fut lorsqu elle a 
montre que la terre, loin d etre le centre de 1 univers, 
ne forme qu une parcelle insignifiante du systeme cos- 
mique dont nous pouvons a peine nous representer la 
grandeur. Cette premiere demonstration se rattache pour 
nous au nom de Copernic, bien que la science alexan 
drine ait deja annonce quelque chose de semblable. Le 
second dementi fut inflige a I humamte par la recherche 
biologique, lorsqu elle a reduit a rien les pretentions de 
1 homme a une place privilegiee dans Fordre de la crea 
tion, en etablissant sa descendance du regne animal et 
en montrant Findestructibilite de sa nature animale. 
Gette derniere revolution s est accomplie de nos jours, 
a la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de 
leurs predecesseurs, travaux qui ont provoque la resis 
tance la plus acharnee des contemporains. Un troisierne 
dementi sera inflige a la megalomanie humaine par la 
recherche psychologique de nos jours qui se propose de 
montrer au moi qu il n est seulement pas maitre dans sa 
propre maison, qu il en est reduit a se contenter de ren- 
seignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, 
en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les 
psych analystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui 
aient lance cet appel a la modestie et au recueillement, 
rnais c est a eux que semble echoir la mission de deten- 
dre cette maniere de voir avec le plus d ardeur, et de pro- 



RATTAGHEMENT A UNE ACTION TRAUMAT1QUE 3og 

duire a son appui des materiaux empruntes a 1 experience 
et accessibles a tous. D oa la levee generale de bou- 
cliers centre notre science, 1 oubli de toutes les regies de 
politesse academique, le dechainement d une opposition 
qui secoue toutes les entraves d une logique impartiale. 
Ajoutez a tout cela que nos theories menacent de trou- 
bler la paix du monde d une autre maniere encore, ainsi 
que vous le verrez tout a 1 heure. 



CIIAPITRE XIX 

RESISTANCE ET REFOULEMENT 



Pour nous faire des nevroses une idee plus adequate, 
nous avons besoin de nouvelles experiences, et nous en 
possedons deux, tres remarquables, et qui ont fait beau- 
coup de bruit a 1 epoque ou elles ont ete connues. 

Premiere experience : lorsque nous nous chargeons de 
guerir un malade, de le debarrasser de ses symptomes 
inorbides, il nous oppose une resistance violente, opi- 
niatre et qui se maintient pendant toute la duree du trai- 
tement. Le fait est tellement singulier que nous ne pou- 
vons nous attendre a ce qu il trouve creance. Nous nous 
gardens bien d en parler a Fentourage du malade, car 
on pourrait voir la de notre part un pretexte destine a 
justifier la longue duree ou Finsucces de notre traite- 
inent. Le malade lui-meme manifesto tous les phenome- 
nes de la resistance, sans s en rendre compte, et Ton 
obtient deja un gros succes lorsqu on reussit a Famener 
a reconnaitre sa resistance et a compter avec elle. Pen- 
sez-donc : ce malade qui souftre tant de ses symptomes, 
qui fait souffrir son entourage, qui s impose tant de sacri 
fices de temps, d argent, de peine et d efforts sur soi- 
meme pour se debarrasser de ses symptomes, comment 
pouvez-vous 1 accuser de favoriser sa maladie en resis 
tant a celui qui est la pour Ten guerir ? Combien invrai- 
semblable doit paraitre a lui et a ses proches votre affir 
mation 1 Et, pourtant, rien de plus exact, et quand on 
nous oppose cette invraisemblance, nous n avons qu a 
repondre que le fait que nous affirmons n est pas sans 
avoir des analogies, nombreux etant ceux, par exemple, 
qui, tout en soufFrant d une rage de dents, opposent la 
plus vive resistance au dentiste lorsqu il veut appliquer 
sur la dent malade le davier liberateur. 

La resistance du malade se rnanifeste sous des formes 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 3il 

tres variees, raffinees, souvent dilliciles a recoimaitre. 
Cela s appelle se ineiier du me decin et se mettre en garde 
centre lui. Nous appliquons, dans la therapeutique psy- 
chanalytique, la technique que vous connaissez deja 
pour m avoir vu Fappliquer a 1 interpretation des reves. 
Nous invitons le malade a se mettre dans un etat d auto- 
observation, sans arriere-pensee, et a nous faire part de 
toutes les perceptions internes qu il fera ainsi, et dans 
1 ordre meme ou il les fera : sentiments, idees, souvenirs. 
Nous lui enjoignons expressement de ne ceder a aucun 
motif qui pourrait lui dieter un choix ou une exclusion 
de certainss perceptions, soit parce qu elles sont trop 
desagreables ou trop indiscretes, ou trop peu importan- 
tes ou trop absurdes pour qu on en parle. Nous lui disons 
bien de ne s en tenir qu a la surface de sa conscience, 
d ecarter toute critique, quelle qu elle soit, dirigee centre 
ce qu il trouve, et nous 1 assurons que le succes et, sur- 
tout, la duree du traitement dependent de la fidelite avec 
laquelle il se conformera a cette regie fondamentale de 
1 analyse. Nous savoris deja, par les resultats obterius 
grace a cette technique dans 1 interpretation des reves, 
que ce sont precisement les idees et souvenirs qui soule- 
vent le plus de doutes et d objections qui renferment 
generalement les materiaux le plus susceptibles de nous 
aider a decouvrir 1 inconscient. 

Le premier resultat que nous obtenons en formulant 
cette regie fondamentale de notre technique consiste a 
dresser contre elle la resistance du malade. Celui-ci 
cherche a se soustraire a ses commandements par tons 
les moyens possibles. II pretend tantot ne percevoir au- 
cune idee, aucun sentiment ou souvenir, tantot en perce 
voir tant qu il lui est impossible de les saisir etde s orien- 
ter. Nous constatons alors, avec un etonnement qui n a 
rien d agreable, qu il cede a telle ou telle autre objection 
critique ; il se trahit notamment par les pauses prolon- 
gees dont il coupe ses discours. II finit par convenir 
qu il sait des choses qu il ne peut pas dire, qu il a honte 
d avouer, et il obeit a ce motif, contrairement a sa pro- 
messe. Ou bien il avoue avoir trouve quelque chose, 
mais que cela regarde une tierce personne et ne peut 
pour cette raison etre divulgue. Ou, encore, ce qu il a 
trouve est vraiment trop insignifiant, stupide ou absurde 



3ia THEOWE GENERALS DES NEVRQSES 

et qu on ne pent vraiment pas lui demander de doniier 
suite a des idees pareilles. Et il continue, variant ses 
objections a 1 infini, et il ne reste qu a lui faire compren- 
dre que tout dire signifie reellement tout dire. 

On trouverait difficilement un malade qui n ait pas 
essaye de se reserver un compartiment psychique, afin 
de le rendre inaccessible au traitement. Un de mes ma- 
lades, que je considere comme un des hommes les plus 
intelligents que j aie jamais rencontres, m avait ainsi 
cache pendant des semaines une liaison amoureuse et, 
lorsque je lui reprochai d enfreindre la regie sacree, il se 
defendit en disant qu il croyait que c etait la son affaire 
privee. II va sans dire que le traitement psychanalytique 
n admet pas ce droit d asile. Qu on essaie, par exemple, 
de decreter, dans une ville comme Vienne, qu aucune 
arrestation ne sera operee dans des endroits tels que le 
Grand-Marche ou la cathedrale Saint-Etienne et qu on 
se donne ensuite la peine de capturer un malfaiteur 
determine. On peut etre certain qu il ne se trouvera pas 
ailleurs que dans Fun de ces deux asiles. J avais cru 
pouvoir accorder ce droit d exception a un malade qui 
me semblait capable de tenir ses promesses et qui, etant 
lie par le secret professionnel, ne pouvait pas commu- 
niquer certaines choses a des tiers. II fut d ailleurs satis- 
faitdu succesdu traitement ; maisjelefusbeaucoupmoins 
et je m etais promis de ne jamais recommencer un essai 
de ce genre dans les memes conditions. 

Les nevrotiques obsessionnels s entendent fort bien a 
rendre a peu pres inapplicable la regie de la technique 
en exagerant leurs scrupules de conscience et leurs dou- 
tes. Les hysteriques angoisses reussissent meme a 1 oc- 
casion a la reduire a Fabsurde en n avouant qu idees, 
sentiments et souvenirs tellernent eloignes de ce qu on 
cherche que Fanalyse porte pour ainsi dire a faux. Mais 
il n entre pas dans mes intentions de vous initier a 
tous les details de ces difticultes techniques. Qu il me 
suffise de vous dire que Jorsqu on a enfin reussi, a force 
d energie et de perseverance, a imposer au malade une 
certaine obeissance a la regie technique fondamentale, 
la resistance, vaincue d un cote, se transporte aussitot 
dans un autre domaine. On voit en effet se produire une 
resistance intellectuelle qui combat a 1 aide d arguments, 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 

s empare des difficultes et invraisemblances que la pen- 
see normale, mais mal informee, decouvre dans les theo 
ries analytiques. Nous entendons alors de la bouche de 
ce seul malade toutes les critiques et objections dont 
le chceur nous assaille dans la litterature seientifique, 
comme, d autre part, les voix qui nous vienheiit du 
dehors ne nous apportent rieri que nous n ayons deja 
entendu de la bouche de nos malades. Une vraie tem- 
pete dans un verre d eau. Mais le patient souffre bien 
qu on lui parle ; il veutbienqu onle renseigne, 1 instruise, 
le refute, qu on lui indique la litterature ou il puisse s in- 
foriner. II est tout dispose a devenir partisan de la psy- 
chanalyse, mais & condition que 1 analyse Fepargne, lui, 
personhellement. Mais nous flairons dans cette curiosite 
une resistance, le desir de nous detourner de notre tache 
speciale. Aussi la repoussons-nous. Chez les nevrotiques 
obsessionnels la resistance se sert d une tactique spe 
ciale. Le malade nous laisse sans opposition poursuivre 
notre analyse qui petit ainsi se flatter de repandre une 
lumiere de plus^en plus vive sur les mysteres du cas mor- 
bide dont on s occupe ; mais finalenient on est tout etonne 
de constater qu aucun progres pratique, aucune attenua 
tion des symptomes ne correspondent a cette elucidation. 
Nous pouvons alors decouvrir que la resistance s est 
refugiee dans le doute qui fait partie de la nevrose ob- 
sessionnelle et que c est de cette position retiree qu elle 
dirige contre nous sa pointe. Le malade s est dit a peu 
pres ceci : Tout cela est tres beau et fort interessant. Je 
ne demande pas mieux que de continuer. Cela change- 
rait bien ma maladie, si c etait vrai. Maisje ne crois pas 
du tout que ce soil vrai et, tant que je n y crois pas, cela 
ne touche en rien a ma maladie Cette situation pent 
durer longtemps, jvisqu a ce qu on vienne attaquer la 
resistance dans son refuge m6me, et alors commence la 
lutte decisive. 

Les resistances intellectuelles ne sont pas les plus gra 
ves ; on en vient toujours h bout. Mais, tout en restant 
dans le cadre de 1 analyse, le malade s entend aussi a 
susciter des resistances contre lesquelles la lutte est 
excessivement difficile. Au lieu de se souvenir, il repro- 
duit des attitudes et des sentiments de sa vie qui, moyen- 
nant le -transfert , se laissent utiliser comme moyens 



3i4 THEOR1E GENERALE DES NEVROSES 

de resistance centre le medecin et le traitemerit. Quand 
c est un homme, il emprunte generalement ces materiaux 
a ses rapports avec son pere dont la place est prise par 
le medecin : il transforme en resistances a Faction de 
celui-ci ses aspirations a Findependance de sa personne 
et de son jugement, son amour-propre qui 1 avait pousse 
jadis a egaler ou meme a depasser son pere, la repu 
gnance a se charger une fois de plus dans sa vie du far- 
deau de la reconnaissance. On a par moments Fimpres- 
sion que 1 intention de confondre le medecin, de lui faire 
sentir son impuissance, de triompher de lui, Femporte 
chez le malade sur cette autre et meilleure intention de 
voir mettre fin a sa maladie. Les femmes s entendent a 
merveille a utiliser en vue de la resistance un trans- 
fert ou il entre, a Fegard du medecin, beaucoup de 
tendresse, un sentiment fortement teinte d erotisme. 
Lorsque cette tendance a atteint un certain degre, tout 
interet pour la situation actuelle disparait, la malade ne 
pense plus a sa maladie, elle oublie toutes les obligations 
qu elle avait acceptees en commencant le traitement ; 
cFautre part, la jalousie qui ne manque jamais, ainsi 
que la deception causee a la malade par la froideur que 
lui manifeste sous ce rapport le medecin, ne peuvent que 
contribuer a nuire aux relations personnelles devant exis- 
ter entre Ftme et Fautre et a eliminer ainsi un des plus 
puissants facteurs de Fanaljse. 

Les resistances de cette sorte ne doivent pas etre con- 
damnees sans reserve. Telles quelles, elles contiennent 
de nombreux materiaux tres importants se rapportant a 
la vie du malade et exprimes avec une conviction telle 
qu ils sont susceptibles de fournir a Fanalyse un excel 
lent appui, si Fon sait, par une habile technique, leur 
donner une orientation appropriee. II est seulement a 
noter que ces materiaux commencent toujours par se 
mettre au service de la resistance et par ne laisser appa- 
raitre que leur facade, hostile au traitement. On peut dire 
aussi que ce sont la des traits de caractere, des atti 
tudes du mot que le malade a mobilises pour combattre 
les modifications qu on cherche a obtenir par le traite 
ment. En etudiant ces traits de caractere, on se rend 
compte qu ils ont apparu sous Finfluence des condition? 
de la nevrose et par reaction centre ses exigences ; on 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 3i5 

pent done les designer comme latents, en ce sens qu ils 
ne se seraient jamais presentes on ne se seraient pas 
presentes au meme degre ou avec la meme intensite en 
dehors de la nevrose. Ne croyons cependant pas que 1 ap- 
parition de ces resistances soit de nature a porter atteinte 
a 1 efficacite du traitement analytique. Ces resistances ne 
constituent pour 1 analyste rien d imprevu. Nous savons 
qu elles doivent. se manifester ; et nous sommes seule- 
ment mecontents lorsque nous n avons pas reussi a les 
provoquer avec une nettete suffisante et a faire com- 
prendre leur nature an malade. Nous comprenons enfin 
que la suppression de ces resistances forme la tache 
essentielle de 1 analyse, la seule partie de notre travail 
qui, si nous avons reussi a la mener a bien, soit suscep 
tible de nous donner la certitude que nous avons rendu 
quelque service au malade. 

Ajoutez a cela que le malade profite de la moindre 
occasion pour relacher son effort, qu il s agisse d un ac 
cident quelconque survenu pendant le traitement, d un 
evenement exterieur susceptible de distraire son atten 
tion, d une marque d hostilite a 1 egard de la nevrose de 
la part d une personne de son entourage, d une maladie 
organique accidentelle ou survenant a titre de complica 
tion de la nevrose, qu il s agisse meme d une ameliora 
tion de son etat, ajoutez tout cela, dis-je, et vous aurez 
un tableau, je ne dirai pas complet, mais approximatif, 
des formes et des moyens de resistance au milieu cles- 
quels s accomplit 1 analyse. Si j ai traite ce point avec 
tant de details, c etait pour dire que c est 1 experience 
que nous avons acquise relativement a la resistance op- 
posee par le malade a la suppression de ses symptomes 
qui a servi de base a notre conception dynamique des 
nevroses. Nous avons commence, Breuer et moi, par 
pratiquer la psychotherapie a 1 aide de 1 hypnose ; la 
premiere malade de Breuer n a d ailleurs ete trait^e que 
dans 1 e.tat de suggestion hypnotique, et je n ai pas tarde 
a suivre cet exemple. Je conviens que le travail fut alors 
plus facile, plus agreable et durait moins longtemps. 
Mais les resultats obtenus etaient capricieux et non dura 
bles. Aussi ai-je bientot abandonne 1 hypnose. Et c est 
alors seulement que j ai compris que, tant que je m etaia 
$ervi de 1 hypnose, j etais dans Fimpossibilite de com- 



Si6 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

prendre la dynamique de ces affections. Grace a 1 hyp- 
nose, en effet, Fexistence de la resistance echappait a 
la perception du medecin. En refoulant la resistance, 
1 hypnose laissait un certain espace libre on pouvait 
s exercer 1 analyse, et derriere cet espace la resistance 
etait si bien dissimulee qu elle en etait rendue impene 
trable, tout comme le doute dans la nevrose obsession- 
nelle. Je suis done en droit de dire que la psychanalyse 
proprement dite ne date que du jour ou on a rerionce a 
avoir recours a 1 hypnose. 

Mais, bien que la constatation de la resistance ait 
atteint une telle importance, nous n en devons pas moins, 
parmesure de precaution, laisser place au doute etnous 
demander si nous ne sommes pas trop prompts a admettre 
des resistances, si, en le faisant, nous ne procedons pas 
parfois avec une certaine legerete. II pent y avoir des 
cas de nevrose ou les associations ne reussissent pas 
pourd autres raisons ; il sepeut que les arguments qu on 
nous oppose sur ce point meritent d etre pris en consi 
deration et que nous ayons tort d ecarter la critique 
intellectuelle de nos analyses, en lui appliquant la quali 
fication commode de resistance. Je dois cependant vous 
dire que ce n est pas sans peine que nous avons abouti 
a ce jugement. Nous, avons eu 1 occasion .d observer 
chacun de ces patients critiques au moment de 1 appari- 
tion et apres la disparition de la resistance. C est que la 
resistance varie sans cesse d intensite au cours du trai- 
tement ; cette intensite augmente toujours lorsqu on 
aborde un theme nouveau, atteint son point maximum 
au plus fort de 1 elaboration de ce theme, et baisse de 
nouveau lorsque celui-ci est epuise. En outre, eta moins 
de maladresses techniques particulieres, nous n avons 
jamais pu provoquer le maximum de resistance dont le 
malade fut capable. Nous avons pu constater de la sorte 
que le m6me malade abandx^nne et reprend son attitude 
critique un nombre incalculable de fois au cours de 
1 analyse. Lorsque nous sommes sur le point d amener a 
sa conscience une fraction nouvelle et particulierement 
penible des materiaux inconscients, il devient critique 
au plus haut degre ; s il a reussi prec^demment a com- 
prendre et a accepter beaucoup de choses, toutes ses 
acquisitions se trouvent du coup perdues ; dans son atti- 



fcESISTANCE ET REFOULEMENT $17 

tude d opposition a tout prix, il peut presenter le tableau 
complet de Fimbecillite affective. Mais si Ton a pu 1 aider 
a vaincre cette resistance, il retrouveses ideesetrecouvre 
sa faculte de comprendre. Sa critique n est done pas une 
fonction independante et, comme telle, digne de respect: 
elie est un expedient au service de ses attitudes affec- 
tives, un expedient guide et dirige par sa resistance. Si 
quelque chose ne lui convient pas, il est capable de se 
defendre avec beaucoup d ingeniosite et beaucoup 
d esprit critique ; lorsqu au contraire quelque chose lui 
convient, il 1 accepte avec une grande credulite. Nous 
en faisons peut-etre tous autant ; mais chez Fanalyse 
cette subordination de Fintellect a la vie affective 
n apparait avec tant de nettete que parce que nous le 
repoussons par notre analyse dans ses derniers retran- 
chements. 

Le malade se defendant avec tant d energie contre la 
suppression de ses symptomes et le retablissement du 
cours normal de ses processus psychiques, comment 
expliquons-nous ce fait? Nous nous disons que ces forces 
qui s opposent au changement de Fetat morbide doivent 
etre les memes que celles qui, a un moment donne, ont 
provoque cet etat. Les symptomes ont du se former a la 
suite d un processus que Fexperience que nous avons 
acquise lors de la dissociation des symptomes nous per- 
met de reconstituer. Nous savons deja, depuis Fobser- 
vation de Breuer, que 1 existence du symptome a pour 
condition le fait qu un processus psychique n apuaboutir 
a sa fin normale, de facon a pouvoir devenir conscient. 
Le symptome vient se substituer a ce qui n a pas ete 
acheve. Nous savons ainsi ou nous devons situer Faction 
de la force presumee. II a du se manifester une violente 
opposition contre la penetration du processus psychique 
jusqu a la conscience; aussi ce processus est-il reste 
inconscient, et en tant qu inconscient il avait la force de 
former un symptome. La meme opposition se manifesto, 
au cours du traitement contre, les efforts de transformer 
Finconscient en conscient. G est ce que nous percevons 
comme une resistance. Nous donnerons le nom de 
refoulement au processus pathogene qui se manifesto a 
nous par Fintermediaire d une resistance. 

Nous devons maintenant chercher a nous representer 

FREUD. 20 



5i8 THEORIES GENERALE DES NEVROSES 

d une facon plus definie ce processus de refoulement. II 
est la condition preliminaire de la formation d un symp- 
tome, mais il est aussi quelque chose dont nous ne con- 
naissons rien d analogue. Prenons une impulsion, un 
processus psychique done d une tendance a se transfor 
mer en acte : nous savons que cette impulsion peut etre 
ecartee, rejetee, condamnee. De ce fait, Fenergie dont 
elle dispose lui est retiree, elledevient impuissante, mais 
peut persister en qualite de souvenir. Toutes les deci 
sions dont Timpulsion est 1 objet se font sousle controle 
conscient du moi. Les choses devraient se passer autre- 
ment lorsque la meme impulsion subit un refoulement. 
Elle conserverait son energie, mais ne laisserait apres 
elle aucun souvenir ; le processus meme du refoulement 
s accomplirait en dehors de la conscience du moi. On 
voit que cette comparaison ne nous rapproche nulie- 
ment de la comprehension de la nature du refoulement. 
Je vais vous exposerles representations theoriquesqui 
se sont montrees le plus utiles sous ce rapport, c est-a- 
dire le plus aptes a rattacher la notion du refoulement a 
nne image definie. Mais, pour que cet expose soit clair, 
il faut avant tout que nous substituions au sens descriptif 
du mot inconscient son sens systematique ; autrement 
dit nous devons nous decider a reconnaitre que la 
conscience ou 1 inconscience d un processus psychique 
n est qu une des proprietes, et qui n est pas necessaire- 
ment univoque, de celui-ci. Quand un processus reste 
inconscient, sa separation de la conscience constitue 
peut-etre un indice du sort qu il a subi, et non ce sort 
lui-meme. Pour nous faire une idee exacte de ce sort, 
nous admettons que chaque processus psychique, a une 
exception pres dont nous parlerons tout a 1 heure, existe 
d ? abord a une phase ou a un stade inconscient pour passer 
ensuite a la phase consciente, a pen pres comme une 
image photographique commence par etre negative et 
ne devient 1 image definitive qu apres avoir passe a la 
phase positive. Or, de meme que toute image negative 
ne devient pas necessairement une image positive, tout 
processus psychique inconscient ne se transforme pas 
necessairement en processus conscient. Nous avons tout 
avantage a dire que chaque processus fait d abord partie 
du systeme . psychique de 1 inconscient et peut, dans 



RESISTANCE ET REFOULEMENf 3rg 

certaines circonstances, passer dans le systeme du 
conscient. 

La representation la plus simple de ce systeme est 
pour nous la plus commode : c est la representation 
spatiale. Nous assimilons done le sySteme de Fincon- 
scient a une grande antichambre, dans laquelle les ten 
dances psychiques se pressent, telles des etres vivants. 
A cette antichambre est attenante une autre piece, plus 
etroite, une sorte de salon, dans lequel sejourne egale- 
ment la conscience. Mais a Fentree de Fanticharnbre 
dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque ten 
dance psychique, lui impose la censure et Fempeche 
d entrer au salon si elle lui deplait. Que le gardien 
renvoie une tendance donnee d&s le seuil on qu il lui 
fasse repasser le seuil apres qu elle eut p6netre dans lo 
salon : la difference n est pas bien grande et le resultat 
est a peu pres le meme. Tout depend da degre de sa 
vigilance et de sa perspicacite. Gette image a pour nous 
cet avantage qu elle nous permet de developper notre 
nomenclature. Les tendances qui se trouvent dansl anti- 
chambre reservee a Finconscient echappent au regard 
du conscient qui sejourne dans la piece voisine. Ellessont 
done tout d abord inconscientes. Lorsque, apres avoir 
penetre jusqu au seuil, elles sont renvoyees par le gar 
dien, c est qu elles sont incapables de devenir con- 
scientes : nous disons alors qu elles sont refoulees. Mais 
les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir 
le seuil ne sont pas devenues pour cela necessairement 
conscientes ; elles peuvent le devenir si elles reussissent 
a attirer snr elles le regard de la conscience. Nous 
appellerons done cette deuxieme pi6ce : systeme de la 
pre-conscience . Le fait pour un processus de devenir 
conscient garde ainsi son sens purement descriptif. 
L essence du refoulementconsiste en ce qu une tendance 
donnee est empechee par le gardien de penetrer de 
Finconscient dans le pre-conscient. Et c est ce gardien 
qui nous apparait sous la forme d une resistance, 
lorsque nous essayons, par le traitement analytique, de 
mettre fin au refoulement. 

Vous me direz, sans doute, que ces representations, a 
la fois simple et un pen fantaisistes, ne peuvent trouver 
place dans un expose scientifique. Vous ;avez raison, et 



320 THEORIE GENERALE DBS NEVROSES 

je sais fort bien mo ; meme qu elles sont, de plus, incor- 
rectes et, si jene me trompe pas trop, nous aurons bientot 
quelque chose de plus interessant a mettre a leur place. 
J ignore si, corrigees et completees, elles vous sem- 
bleront moins fantastiques. Sachez, en attendant, que 
ces representations auxiliaires, dont nous avons un 
exemple dans le bonhomme d Ampere nageant dans le 
circuit electrique, ne sont pas a dedaigner, car elles 
aident, malgre tout, a comprendre certaines observa 
tions. Je puis vous assurer que cette hypothese brute de 
deux locaux, avec le gardien se tenant sur le seuil entre 
les deux pieces et avec la conscience jouant le role de 
spectatrice au bout de la seconde piece, fournit une 
idee tres approchee de Fetat de chose reel. Je voudrais 
aussi vous entendre convenir que nos designations : 
inconscient, conscient, conscient, prejugent beaucoup 
moins et se justifient davantage que tant d autres, pro- 
posees ou en usage: sw-conscient, jar<2-conscient, inter- 
conscient, etc. 

Une remarque a laquelle j attacherais beaucoup plus 
d importance serait celle que vous feriez en disant que 
1 organisation de 1 appareil psychique, telle que je la 
postule ici pour les besoins de ma cause, qui est celle 
de Fexplication des symptomes nevrotiques, doit, pour 
etre valable, avoir une portee gen6rale et nous rendre 
compte egalement de la fonction normale. Rien de plus 
exact. Je ne puis pour le moment dorner a cette remar 
que la suite qu elle comporte, mais notre interet pour la 
psychologic de la formation de symptomes ne pent 
qu augmenter dans des proportions extraordinaires, si 
nous pouvons vraiment esperer obtenir, grace a Fetude de 
ces conditions pathologiques, des informations sur le 
devenir psychique normal qui nous reste encore si cache. 

Get expose que je viens de vous faire concernant les 
deux systemes, leurs rapports reciproques et les liens 
qui les rattachent a la conscience, ne vous rappelle-t-il 
done rien ? Reflechissez-y bien, et vous vous apercevrez 
que le gardien qui est en faction entre Finconscient et le 
preconscient n est que la personnification de la censure 
qui, nous Favons vu, donne au reve manifeste sa forme 
definitive. Les restes diurnes, dans lesquels nous avions 
reconuu les excitateurs du reve, etaient, dans notre con- 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 

ception, des materiaux preconscients qui, ayant subi 
pendant la nuit 1 influence de desirs inconscients et 
refoules, s associent a ces desirs et forment, avec leur 
collaboration et grace a 1 energie dont ils etaient doues, 
le reve latent. Sous la domination du systeme inconscient, 
les materiaux preconscients, avons-nous dit encore, 
subissaient une elaboration consistant en une condensa 
tion et un deplacement qu on n observe qu exceptionnelle- 
ment dans la vie psychique normale, c est-a-dire dans le 
systeme preconscient. Et nous avons caracterise chacun 
des deux systemes par le mode de travail qui s y accom- 
plit ; selon le rapport qu il presentait avec la conscience, 
elle-meme prolongement de la preconscience, on pouvait 
dire si tel phenomene donne faisait partie de Fun ou de 
1 autre de ces deux systemes. Or, le reve, d apres cette 
maniere de voir, ne presente rien d un phenomene 
pathologique : il peut survenir chez n importe quel 
homme sain, dans les conditions qui caracterisent 1 etat 
de sommeil. Et cette hypothese sur la structure de 
1 appareil psychique, hypothese qui englobe dans la 
meme explication la formation du reve et celle des 
symptomes nevrotiques, a toutes les chances d etre 
egalement valable pour la vie psychique normale 

Voici, jusqu a nouvel ordre, comment il faut com- 
prendre le refoulement. Gelui-ci n est qu une condition 
prealable de la formation de symptomes. Nous savons 
que le symptome vient se substituer a quelque chose 
que le refoulement empeche de s exterioriser. Mais 
quand on sait ce qu est le refoulement, on est encore 
loin decomprendre cette formation substitutive. A 1 autre 
bout du probleme, la constatation du refoulement sou- 
ieve les questions suivantes : Quelles sont les tendances 
psychiques qui subissent le refoulement? Quelles sont 
les forces qui imposent le refoulement ? A quels mobiles 
obeit-il ? Pour repondre a ces questions, nous ne dispo- 
sons pour le moment que d un seul element. En exami- 
nant la resistance, nous avons appris qu elle est un pro- 
duit des forces du moi, de proprietes connues et latentes 
de son caractere. Ge sont done aussi ces forces et ces 
proprietes qui doivent avoir determine le refoulement 
ou, tout au moins, avoir contribue a le produire. Tout le 
reste nous est encore inconnu. 



"*- 

TIJEORIE GENERALE DES NEVROSES 

Mais ici vierit a notre secours 1 autre des experiences 
que j avais annoncees plus haul. L analyse nous permet 
de definir d une facon tout a fait generale Fintention a 
laquelle servent les symptomes nevrotiques. II n y a la 
d ailleurs pour vous rien de nouveau. Ne vous l ai-je pas 
montre sur deux cas de nevrose ? Oui, mais que signifient 
deux cas ? Vous avez le droit d exigerque je vousprouve 
mon affirmation sur des centaines de cas, sur des cas 
innombrables. Je regrette de ne pouvoir le faire.Jedois 
vous renvoyer de nouveau a votre propre experience 
ou invoquer la conviction qui, en ce qui concerne ce 
point, s appuie sur Faffirmation unanime de tous les 
psychanalystes. 

Vous vous rappelez sans doute que, dans ces deux cas, 
dont nous avions soumis les symptomes a un examen 
detaille, Fanalyse nous a fait penetrer dans la vie 
sexuelle intime des malades. Dans le premier cas, en 
outre, nousavons reconnu d une facon particulierement 
nette Fintention ou la tendance des symptomes exami 
nes ; il se peut que dans le deuxieme cas cette intention 
ou tendance ait ete masquee par quelque chose dont 
nous aurons Foccasion de parler plus loin. Or, tous les 
autres cas que nous soumettrions a Fanalyse nous reve- 
leraient exactement les memes details que ceux constates 
dans les deux cas en question. Dans tous les cas Fana 
lyse nous introduirait dans les evenements sexuels et 
nous revelerait lesdesirs sexuels des malades, et chaque 
fois nous aurions a constater queleurs symptomes sont 
au service de la meme intention. Cette intention n est 
autre que la satisfaction des desirs sexuels ; les symp 
tomes servent a la satisfaction sexuelle du malade, ils se 
substituent a cette satisfaction lorsque le malade en est 
prive dans la vie normale. 

Souvenez-vous de Faction obsessionnelle de notre 
Dremiere malade. La femme est privee de son mari 
qu elle aime profondement et dont elle ne peut partager 
la vie a cause de ses defauts et de ses faiblesses. Elle 
doit lui rester fidele, ne chercher a le remplacer par per- 
sonne. Son symptome obsessionnel lui procure ce a quoi 
elle aspire, releve son mari, nie, corrige ses faiblesses, 
en premier lieu son impuissance. Ce symptome n est au 
fond, tout comme un reve, qu une satisfaction d un 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 828 

desir et, ce que le reve n est pas toujours, qu une satis 
faction d un desir erotique. Apropos de notre deuxieme 
malade, vous avez pu au moins apprendre que son cere- 
monial avait pour but de s opposer aux relations sexuelles 
des parents, afin de rendre impossible la naissance d un 
nouvel enfant. Vous avez appris egalement que par ce 
ceremonial notre malade tendait au fond a se substituer 
a sa mere. II s agit done ici, comme dans le premier 
cas, de suppression d obstacles s opposant a la satisfac 
tion sexuelle et de realisation de desirs erotiques. Quant 
a la complication a laquelle nous avons fait allusion, il 
en sera question dans un instant. 

Afin de justifier les restrictions que j aurai a apporter 
dans la suite a la generalite de mes propositions, j attire 
votre attention sur le fait que tout ce que je dis ici con- 
cernant le refoulement, la formation et la signification 
des symptomes a ete deduit de 1 analyse de trois formes 
de nevrose, 1 hysterie d angoisse, 1 hysterie de conversion 
et la nevrose obsessionnelle, et nes applique en premier 
lieu qu a ces trois formes. Ces trois affections, que nous 
avons 1 habitude de reunir dans le meme groupe sous le 
nom generiquede nevrosesde transfert , circonscrivent 
egalement le domaine sur lequel peut s exercerl activite 
psychanalytique. Les autres nevroses ont fait, de la part 
de la psychanalyse, Fobjet d etudes moins approfondies. 
En ce qui concerne un de leurs groupes, 1 impossibilite 
de toute intervention therapeutique a ete la raison de sa 
mise de cote. N oubliez pas que la psychanalyse est 
encore une science tres jeune, que pour s y preparer il 
faut beaucoup de travail et de temps et qu il n y a pas 
encore bien longtemps elle ne comptait qu un seul par 
tisan. Partout cependant se rnanifeste un effort de pene- 
trer et de comprendre la nature de ces autres affections 
qui ne sontpasdes nevrosesde transfert. J espere encore 
pouvoir vous montrer quels developpements nos hypo 
theses et resultats subissent du fait de leur application 
a ces nouveaux materiaux, ces nouvelles etudes ayant 
abouti, non a la refutation de nos premieres acquisitions, 
mais a 1 etablissement d ensembles superieurs. Et puisque 
tout ce qui a ete dit ici s applique aux trois nevroses de 
transfert, je me permets de rehausser la valeur des symp 
tomes en vous faisant part d un detail nouveau. Un 



3a 4 TIIEORIE GENERALE DES NEVROSES 

examen compare des causes occasionnelles de ces trois 
affections donne un resultat qui peut se resumer dans la 
formule suivante : les malades en question souffrent 
d une privation, la realite leur refusant la satisfaction de 
leurs desirs sexuels. Vous le voyez : Faccord est parfait 
entre ces deux resultats. La seule maniere adequate de 
comprendre les symptomes consiste a les considerer 
comme une satisfaction substitutive, destinee a remplacer 
celle qu on se voit refuser dans la vie normale. 

Certes, on peut encore opposer de nombreuses objec 
tions a la proposition que les symptomes nevrotiques 
sont des symptomes substitutifs. Je vais m occuper 
aujourd hui de deux de ces objections- Si vous avez vous- 
memes soumis a 1 examen psychanalytique un certain 
nombre de malades, vous me direz peut-etre sur un ton 
de reproche : il y a toute une serie de cas ou votre pro 
position ne se verifie pas ; dans ces cas, les symptomes 
semblent avoir une destination contraire, qui ronsiste a 
exclure ou a supprimer la satisfaction sexu< lie. Je ne 
vais pas contester Fexactitude de votre interpretation. 
Dans la psychanalyse, les choses se revelent souvent 
beaucoup plus compliquees que nous le voudrions. Si 
elles etaient simples, on n aurait peut-etre pas besoin 
de la psychanalyse pour les elucider. Certaines parties 
du ceremonial de notre deuxieme malade laissent en effet 
apparaitre ce caract6re ascetique, hostile a la satisfaction 
sexuelle, par exemple, lorsqu elle ecarte pendules et 
montres, acte magique par lequel elle pense s epargner 
des erections nocturnes, ou lorsqu elle veut empecher la 
chute et le bris de vases, esperant par la preserver sa 
virginite. Dans d autres cas de ceremonial precedant le 
coucher, que j ai eu Foccasion d analyser, ce caractere 
negatif etait beaucoup plus prononce ; dans certains 
d entre eux, tout le ceremonial se comp-osait de mesures 
de preservation contre les souvenirs et les tentations 
sexuels. La psychanalyse nous a cependant dejamontre 
plus d une fois qu opposition n est pas toujours contra 
diction. Nous pourrions elargir notre proposition, en 
disant que les symptomes ont pour but soit de procurer 
une satisfaction sexuelle, soit de preserver contre elle ; 
le caractere positif, au sensde la satisfaction, etant pre 
dominant dans Fhysterie, le caractere negatif, ascetique 



RESISTANCE ET REFOULEMENT 826 

dominant dans la nevrose obsessionnelle. Si les symp 
tomes peuvent servir aussi bien a la satisfaction sexuelle 
qu a son contraire, cette double destination ou cette bipo- 
larite des symptomes s explique parfaitement bien par 
un des rouages de leur rnecanisme dont nous n avons 
pas encore eu Foccasion de parler. Us sont notamment, 
ainsi que nousle verrons, des effets de compromis, resul 
tant de Finterference de deux tendances opposees, et ils 
expriment aussi bien ce qui a ete refoule que ce qui a 
ete la cause du refoulement et a ainsi contribue a leur 
production. La substitution peut se faire plus au profit de 
1 une de ces tendances que de Fautre ; elle se fait rarement 
au profit exclusif d une seule. Dans Fhysterie, les deux 
intentions s expriment le plus souvent par un seul et 
merne symptome ; dans la nevrose obsessionnelle il y a 
separation entre les deux intentions : le symptome, qui est 
a deux temps, se compose de deux actions s accomplis- 
sant Tune apres Fautre et s annulant reciproquement. 

II nous sera moms facile de dissiper un autre doute. 
En passant en revue un certain nombre d interpretations 
de symptomes, vous serez probablement tentes de dire 
que c est abuser quelque peu que de vouloir les expliquer 
tous par la satisfaction substitutive des desirs sexuels. 
Vous ne tarderez pas a faire ressortir que ces symptomes 
n offrent a la satisfaction aucun element reel, qu ils se 
bornent le plus souvent a ranimer une sensation^ou a 
representer une image fantaisiste appartenant a un corn- 
plexus sexuel. Vous trouverez, en outre, que la pretendue 
satisfaction sexuelle presente souvent un caractere pueril 
et indigne, se rapproche d un acte masturbatoire ou rap- 
pelle ces pratiques malpropres qu on defend deja aux 
enfants et dont on cherche a les deshabituer. Et, par- 
dessus tout, vous manifesterez votre etonnement devoir 
qu on considere comme une satisfaction sexuelle ce qui 
ne devrait etre decrit que comme une satisfaction de 
desirs cruels ou affreux, voire de desirs contre nature. 
Sur ces derniers points, il nous sera impossible de nous 
mettre d accord tant que nous n aurons pas soumis a un 
examen approfondi la vie sexuelle de Fhomme et tant 
que nous n aurons pas defini ce qu il est permis, sans 
risque d erreur, de considerer comme sexuel. 



CHAPITRE XX 

LA VIE SEXUELLE DE L HOMME 



On pourrait croire que tout le monde s accorde sur le 
sens qu il faut attacher au mot sexuel . Avant tout, 
le sexuel n est-il pas 1 indecent, ce dont il ne faut pas 
parler? Je me suis laisse raconter que les eleves d un 
celebre psychiatre, voulant convaincre leur maitre que 
les symptomes des hysteriques ont le plus souvent un 
caractere sexuel, Font amene devant le lit d une hyste- 
rique dont les crises simulaient incontestableinent le 
travail de Faccouchement. Ce que voyant, le professeur 
dit avec dedain: L accouchement n a rien d un acte 
sexueh). Sans doute, un accouchement n est pas toujours 
et necessairement un acte indecent. 

Vous me blamez sans doute de plaisanter a propos de 
closes aussi serieuses. Mais ce que je vous dis la estloin 
a etre une plaisanterie. G est que le contenu de la notion 
du sexuel ne se laisse pas definir facilement. On pour- 
rait dire que tout ce qui se rattache aux differences sepa- 
rant les sexes est sexuel, mais ce serait la une definition 
aussi vague que vaste. En tenant principalement compte 
de 1 acte sexuel lui-meme, vous pourriez dire qu est 
sexuel tout ce qui se rapporte a Fintention de se procu 
rer une jouissance a Faide du corps, et plus particuliere- 
ment des or.ganes genitaux, du sexe oppose, bref tout ce 
qui se rapporte au desir de Faccouplement etde Faccom- 
plissement de 1 acte sexuel. Par cette definition, vous 
vous rapprocheriez de ceux qui identifientle sexuel avec 
1 indecent et vous auriez raison de dire que Faccouche- 
ment n a rien de sexuel. Mais en faisant de la procreation 
le noyau de la sexualite, vous courez le risque d exclure 
de votre definition une foule d actes qui, tels que la 
masturbation on rneme le baiser, sans avoir la procrea 
tion pour but, n en sont pas moins de nature sexuelle 



LA VIE SEXUELLE DE L HOMME 32 7 

Mais nous savons deja, que tons les essais de definition 
font naitre des difficultes ; n esperons done pas qu il eri 
sera autrement dans le cas qui nous occupe. Nous pou- 
vons soupconner qu au cours du developpement de la 
notion du sexuel , il s est produit quelque chose qui, 
selon 1 excellente expression de H. Silberer, a eu pour 
consequence une erreur par dissimulation . Tout bien 
considere, nous ne sommes cependant pas prives de 
toute orientation quant a ce que les hommes appellent 
sexuel . 

Une definition tenant compte a la fois de Topposition 
des sexes, de la jouissance sexuelle, de la fonction de la 
procreation et du caractere indecent d une serie d actes 
et d objets qui doivent rester caches, une telle defini 
tion disons-nous, peut suffire a tous les besoins pra 
tiques de la vie. Mais la science nesauraits en contenter. 
Grace a des recherches minutieuses et qui ont exige de 
la part des sujets examines beaucoup de desinteresse- 
ment et une grande maitrise sur eux-memes, nous avons 
pu constater Fexistence de groupes entiers d individus 
dont la vie sexuelle differe d une facon frappante de 
la representation moyenn ? etcourante. Quelques-uns de 
ces pervers ont, pour ainsi dire, raye de leur pro 
gramme la difference sexuelle. Seuls des individus du 
ineme sexe qu eux sont susceptibles d exciter leurs desirs 
sexuels ; le sexe oppose, parfois les organes sexuels du 
sexe oppose, ne presentent a leurs yeux rien de sexuel 
et constituent, dans des cas extremes, un objet d aver- 
sion. II va sans dire que ces pervers ont renonce a pren- 
dre la moindre part a la procreation. Nous appelons ces 
personnes homosexuelles ou inverties. Ge sont des hom 
ines et des femmes ayant souvent, pas toujours, recu 
une instruction et une education irreprochables, d un 
niveau moral et intellectuel tres eleve, affectes de cette 
seule triste anomalie. Par 1 organe de leurs representants 
scientifiques, ils se donnent pour une variete humaine 
particuliere, pour un wtroisieme sexe pouvant pretendre 
aux memes droits que les deux autres. Nous aurons peut- 
etre 1 occasion de faire un examen critique de leurs 
pretentions. Ils ne formentnaturellementpas, ainsi qu ils 
seraient tentes de nous le faire croire, une elite de 
1 humanite ; on trouve dans Jeurs rangs tout autant d iu- 



328 THEORIE GENERALS DES NEVROSES 

dividus sans valeur et inutiles que dans les rangs de 
ceux qui ont une sexualite normale. 

Ces pervers se comportent envers leur objet sexuel a 
peu pres de la meme maniere dont les normauxse com 
portent envers le leur. Mais ensuite vienttoute une serie 
d anormaux dont Factivite sexuelle s ecarte de plus en 
plus de ce qu un homme raisonnable estime desirable. 
Par leur variete et leur singularite on ne pourrait les 
comparer qu aux monstres difformes et grotesques qui, 
dans le tableau de P. Breughel, viennent tenter saint An- 
toine, ou aux dieux et aux croyants depuis longtemps 
oublies que G. Flaubert fait defiler dans une longue pro 
cession sous les yeux de son pieux penitent. Leur foule 
bigarree appelleune classification, sans laquelleon serait 
dans Fimpossibilite de s orienter. Nous les divisons en 
deux groupes: ceux qui, commeles homosexuels, se dis- 
tinguent des normaux par leur objet sexuel, et ceux qui, 
avant tout, poursuivent un autre but sexuel que les nor 
maux. Font partie du premier groupe ceux qui ont 
renonc6 a 1 accouplement des organes genitaux opposes 
et qui, dans leur acte sexuel, remplacent chez leur par- 
tenaire 1 organe sexuel par une autre partie ou region du 
corps. Peu importe que cette partie ou region se prete 
mal, par sa structure, a 1 acte en question: les individus 
de ce groupe font abstraction de cette consideration, ainsi 
que del obstacle que pent opposer la sensation de degout 
(ils remplacent le vagin par la bouche, par 1 anus). Font 
encore partie du meme groupe ceux qui demandent leur 
satisfaction aux organes genitaux, non a cause de leurs 
fonctions sexuelles, mais a cause d autres fonctions aux- 
quelles ces organes prennent part pour des raisons ana- 
tomiques ou de voisinage. Chez ces individus les fonc 
tions d excretion que Feducation s applique a faire 
considerer comme indecentes monopolisent a leur pro 
fit tout Finteret sexuel. Viennent ensuite d autres indivi 
dus qui ont totalement renonce aux organes genitaux 
comme objets de satisfaction sexuelle et ont eleve a 
cette dignite des parties du corps tout a fait differentes: 
le sein ou le pied de la femme, sa natte. D autres indi 
vidus encore ne cherchent meme pas a satisfaire leur 
desir sexuel a Faide d une partie quelconque du corps ; 
un objet de toilette leursuffit: unsoulier, unlinge blanc. 



LA VIE SEXUELLE DE L HOMME Sag 

Ce sont les fetichistes. Gitons enfm la categorie de ceux 
qui desirent bien 1 objet sexuel complet et normal, mais 
lui demandent des choses determinees, singulieres on 
horribles, jusqu a vouloir transformer le porteur de Fob- 
jet sexuel desire en un cadavre inanime, et ne sont pas 
capables d en jouir tant qu ils n ont pas obei a leur cri- 
minelle impulsion. Mais assez de ces horreurs 1 

L autre grand groupe de pervers se compose d indivi- 
dus qui assignent pour but a leurs desirs sexuels ce qui, 
chez les normaux, ne constitue qu un acte de prepara 
tion ou d introduction. Us inspectent, palpentet tatentla 
personne du sexe oppose, cherchent a entrevoir les par 
ties cachees et intimes de son corps, ou decouvrent leurs 
propres parties cachees, dans Fespoir secret d etre recom 
penses par la reciprocite. Viennent ensuite les enigma- 
tiques sadistes qui ne connaissent d autre plaisir que 
celui d infliger a leur objet des douleurs et des souffran- 
ces, depuis la simple humiliation jusqu a de graves lesions 
corporelles; et ils ont leur pendant dans les masochistes 
dont Funique plaisir consiste a recevoir de 1 objet aime 
toutes les humiliations et toutes les souffrances, sous 
une forme symbolique ou reelle. D autres encore pre- 
sentent une association et entre-croisement de plusieurs 
de ces tendances anormales, mais nous devons ajouter, 
pour finir, que chacim des deux grands groupes dont 
nous venons de nous occuper presente deux granges 
subdivisions: 1 une de celles-ci comprend les in ! ; v 4us 
qui cherchent leur satisfaction sexuelle dnns la realite, 
tandis que les individus composant Fautre subdivision 
se contentent de la simple representation de cette satis 
faction, et, au lieu de rechercher un objet reel, concen- 
trent tout leur interet sur un produit de leur imagina 
tion. 

Que ces folies, singularites et horreurs representent 
reellement Factivite sexuelle des individus en question, 
c est la un point qui n admet pas le moindre doute. 
C est ainsi d ailleurs que ces individus concoivent eux- 
memes leurs sympathies et leurs gouts. Ils se rendent 
parfois compte qu il s agitla de substitutions, mais nous 
devons ajouter, pour notre part, que leurs folies, singu 
larites et horreurs jouent dans leur vie exactement le 
meme role que la satisfaction sexuelle normals dans la 



330 THEORIE G&N&RALE DES NEVROSES 

notre ; qu ils font, pour obtenir leur satisfactfon, lea 
memes sacrifices, souventtres grands, que nous, et qu en 
poursuivant les gros et les petits details on peut decou- 
vrir les points sur lesquels ces anomalies se rapprochent 
de l 6tat normal et ceux sur lesquels elles s en ecartent. 
Vous constaterez que dans ces anomalies le caractere 
d indecence, inherent a 1 activite sexuelle, est pousse a 
1 extreme degre, a im point ou Findecence devient de la 
turpitude. 

Et, maintenant, quelle attitude devons-nous adopter a 
i egard de ces modes extraordinaires de satisfaction 
sexuelle? Declarer que nous sommes indignes, manifes- 
ter notre aversion personnelle, assurer que nous ne par- 
tagerons pas ces vices, tout cela ne signifie rien et, 
d ailleurs, ce sont des choses qu on ne nous demande 
pas. II s agit, apr6s tout, d un ordre de phenomcnes qui 
sollicite notre attention au m^metitre quen importe quel 
autre ordre. Se refugier derriere 1 affirmation que ce 
sont la des fails rares, de simples curiosites, c est s ex- 
poser a recevoir un rapide dementi. Les phe"nomenes 
dont nous nous occupons sont, an contraire, tres fre 
quents, tr&s repandus. Mais si Ton venait nous dire que 
ces deviations et perversions de 1 instinct sexuel ne doi- 
vent pas nous induire en erreur quant a notre maniere 
de concevoir la vie sexuelle en general, notre reponse 
serait toute prete : tant que nous n aurons pas compris 
ces formes morbides de la sexualite, tant que nous n au 
rons pas etabli leurs rapports avec la vie sexuelle nor- 
male, il nous sera egalement impossible de comprendre 
cette derniere. Bref, nous nous trouvons devant une tache 
theorique urgente, qui consiste a rendre compte des per 
versions dont nous avons parle et de leurs rapports avec 
la sexualite dite normale. 

Nous serons aide s dans cette tache par une remarque 
et deux nouvelles experiences. La premiere est d lwan 
Bloch qui, a la conception qui voit dans toutes ces per 
versions des signes de degeiierescence , ajoute ce 
correctif que ces hearts du but sexuel, que ces attitudes 
perverses a 1 egard de Tobjet sexuel ont existe a toutes 
les epoques connues, chez tous les peuples, aussi bien 
chez les plus primitifs que chez les plus civilises, et qu ils 
pnt parfois joui de la tolerance et de la reconnaissance 



LA VIE SEXUELLE DE L HOiMME 33 1 

generates. Quant aux deux experiences, elles ont ete fai- 
es au cours de recherches psychanalytiques sur des 
nevrotiques ; elles sont de nature a orienter d une facon 
decisive notre conception des perversions sexuelles. 

Les symptomes nevrotiques, avons-nous dit, sont des 
satisfactions substitutives, etje vous ai fait entrevoir que 
la confirmation de cette proposition par 1 analyse des 
symptomes se heurterait a beaucoup de dilficultes. Elle 
ne sejustifie que si, en parlantde satisfaction sexuelle, 
nous sous-entendons egalement les besoms sexuels dits 
pervers, car une pareille interpretation des symptomes 
s impose a nous avec une frequence etonnante. La pre- 
tention par laquelle les homosexuels et les invertis affir- 
rnent qu ils sont des etres exceptionnels disparait devant 
la constatation qu il n est pas un seul nevrotique chez 
lequel on ne puisse prouver 1 existence de tendances 
homosexuelles et que bon nombre de symptomes nevro 
tiques ne sont que 1 expression de cette inversion latente. 
Ceux qui se nomment eux-m&mes homosexuels ne sont 
que les invertis conscients et manifestes, et leur nombre 
est minime a cote de celui des homosexuels latents. 
Nous sommes obliges de voir dans 1 homosexualite une 
excroissance & peu pr6s reguliere de la vie arnoureuse, 
et son importance grandit a nos yeux a mesure que 
nous approfondissons celle-ci. Sans doute, les differences 
qui existent entre 1 homosexualite manifeste et la vie 
sexuelle normale ne se trouvent pas supprimees de ce 
fait; si la valeur theorique de celle-la s en trouve consi- 
derablement reduite, sa valeur pratique demeure intacte. 
Nous apprenons meme que la paranoia, que nous ne 
pouvons pas ranger dans la categoric des nevroses par 
transfert, resulte rigoureusement de la tentative de 
defense contre des impulsions homosexuelles trop vio- 
lentes. Vous vous rappelez peut-etre encore qu une de 
nos malades, au cours de son acte obsessionnel, simu- 
lait son propre mari dont elle vivait separee ; pareille pro 
duction de symptomes simulant un homme est frequente 
chez les femmes nevrotiques. Bien qu il ne s agisse pas 
la d homosexualite proprement dite, ces cas n en reali- 
sent pas moins certaines de ses conditions. 

Ainsi que vous le savez probablement, la nevrose hys- 
terique peut manifester ses symptomes dans tous 



332 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

systemes d organes et ainsi troubler toutes les fonctions. 
L analyse nous revele dans ces cas tme manifestation de 
toutes les tendances dites perverses, lesquelles cherchent 
a substituer aux organes genitaux d autres organes qtii 
se comportent alors comme des organes genitaux de 
substitution. G est precisement grace a la symptomato- 
logie de 1 hysterie que nous somrnes arrives a la con 
ception d apres laquelle tous les organes du corps, en 
plus de leur fonction normale, joueraient aussi un role 
sexuel, erogene, qui devient parfois dominant au point 
de troubler le fonctionnement normal. D innombrables 
sensations et innervations qui, a litre de symptomes de 
1 hysterie, se localisent sur des organes n ayant en appa- 
rence aucun rapport avec la sexualite, nous revelent 
ainsi leur nature veritable : elles constituent autant de 
satisfactions de desirs sexuels pervers en vue desquelles 
d autres organes ont assume le role d organes sexuels. 
Nous avons alors 1 occasion de constater la frequence 
avec laquelle les organes d absorption d aliments et les 
organes d excretion deviennent les porteurs des excita 
tions sexuelles. II s agit ainsi de la meme constata- 
tion que celle que nous avons faite a propos des perver 
sions, avec cette difference que dans ces dernieres le fait 
qui nous occupe peut etre constate sans ditTiculte et 
sans erreur possible, tandis que dans 1 hysterie nous 
devons commencer par 1 interpretation des symptomes 
et releguer ensuite les tendances sexuelles perverses dans 
1 inconscient, au lieu.de les attribuer a la conscience de 
Findividu. 

Des nombreux tableaux symptomatiques que revet la 
nevrose obsessionnelle, les plus importants sont ceux 
provoques par la pression des tendances sexuelles forte- 
ment sadiques, done perverses quant a leur but ; et, en 
conformite avec la structure d une nevrose obsession 
nelle, ces symptomes servent de moyen de defense contre 
ces desirs ou bien expriment la lutte entre la volonte de 
satisfaction et la volonte de defense. Mais la satisfaction 
elle-meme, au lieu de se produire en empruntant le che- 
min le plus court, sait se manifester dans Fattitude des 
malades par les voies les plus detournees et se tourne de 
preference contre la personne meme du malade qui s in- 
flige ainsi toutes sortes de tortures. D autres formes de 



LA VIE SEXUELLE DE L lIOMME 333 

cette nevrose, celles qu on peut appeler scrutatrices, cor 
respondent a une sexualisation excessive d actes qui, 
dans les cas normaux, ne sont que les actes preparatoires 
de la satisfaction sexuelle : les malades veulent voir, 
toucher, fouiller. Nous avons la 1 explication deTenorme 
importance que revetent parfois chez ces inalades la 
craintede tout attouchement et 1 obsession ablntionniste. 
On ne soupconne pas combien nombreux sont les actes 
obsessionnels qui representent une repetition ou vine 
modification masquee de la masturbation laquelle, on 
le sait, accompagne, en tant qu acte unique et uniform e, 
les formes les plus variees de la deviation sexuelle. 

II me serait facile de multiplier les liens qui rattachent 
la perversion a la nevrose, mais ce que je vous ai dit suffit 
a notre intention. Mais nous devons nous garder d exa- 
gerer 1 importance symptomatique, la presence et 1 inten- 
site des tendances perverses chez 1 homme. Vous avez 
entendu dire qu on peut contracter une nevrose lors- 
qu on est prive de satisfaction sexuelle normale. Le 
besoin emprunte alors les voies de satisfaction anor- 
males. Vous verrez plus tard comment les choses se 
passent dans ces cas. Mais vous comprenez d ores et 
deja que devenues perverses, par suite de ce refoulement 
collateral , les tendances doivent apparaitre plus 
violentes qu elles ne le seraient si aucim obstacle reel ne 
s etait oppose a la satisfaction sexuelle normale. On 
constate d ailleurs une influence analogue, en ce qui 
concerne les perversions manifestes. Elles sont provo- 
quees ou favorisees dans certains cas par le fait que, par 
suite de circonstances passageres ou de conditions 
sociales durables, la satisfaction sexuelle normale se 
heurte a des diflicultes insurmontables. II va sans dire 
que dansd autres cas les tendances perverses sont inde- 
pendantes des circonstances ou conditions susceptibles 
de les favoriser et constituent pour les individus qui en 
sont porteurs la forme normale de leur vie sexuelle. 

Vous venez peut-etre d eprouver Timpression que, loin 
d elucider les rapports existant entre la sexualite normale 
et la sexualite perverse, nous n avons fait que les em- 
brouiller. Pieflechissez cependant a ceci : s il est exact 
que chez les personnes privees de la possibilite d obtenir 
une satisfaction sexuelle normale on voit apparaitre des 

FREUD. 21 



334 TfflfcORIE GftNfeRALE DES N&VROSES 

tendances perverses qui, sans cela, ne se seraient jamais 
manifestoes, on doit admettre qu il existait tout de meme 
chez ces personnes quelque chose qui les predisposait a 
ces perversions ; ou, si vous aimez mieux, que ces per 
versions existaient chez elles a 1 etat latent. Cela admis, 
nous arrivons a 1 autre des faits nouveaux queje vous 
avais annonces. La recherche psychanalytique s est 
notamment vue obligee de porter aussi son attention sur 
la vie sexuelle de 1 enfant, et elle y a ete amenee par le 
fait que les souvenirs et les idees qui surgissent chez les 
sujets au cours de 1 analyse de leurs symptomes rame- 
nent regulierement 1 analyse aux premieres annees de 
1 enfance de ces sujets. Toutes les conclusions que nous 
avions formulees a propos de cefait ont ete verifiees point 
par point a la suite d observations directes sur des 
enfants. Etnous avons constate que toutes les tendances 
perverses plongent par leurs racines dans 1 enfance, que 
les enfants portent en eux toutes les predispositions a 
ces tendances qu ils manifestent dans la mesure compa 
tible avec leur imrnaturite, href que la sexualite perverse 
n est pas autre chose que la sexualite infantile grossie et 
decomposer en ses tendances particulieres. 

Cette fois vous apercevez les perversions sous un tout 
autre jour, et vous ne pourrez plus meconnaitre leurs 
rapports avec la vie sexuelle de l homme. Mais au prix de 
combien de surprises et de penibles deceptions ! Vous 
serez tout d abord tentes de nier tout: et le fait que les 
enfants possedent quelque chose qui merite le nom de 
vie sexuelle, et 1 exactitude de nos observations, et mon 
droit de trouver dans 1 attitude des enfants une affinite 
avec ce que nous condamnons chez des personnes plus 
agees comme etant une perversion. Permettez-moi done 
tout d abord de vous expliquer les raisons de votre 
resistance ; je vous exposerai ensuite 1 ensemble de mes 
observations. Pretendre que les enfants n ont pas de vie 
sexuelle, excitations sexuelles, besoins sexuels, une 
sorte de satisfaction sexuelle, mais que cette vie 
s eveille chez eux brusquement a Fage de 12 a i4 ans, 
c est, abstraction faite de toutes les observations, avancer 
une affirmation qui, au point de vne biologique, est aussi 
invraisemblable, voire aussi absurde que le serait celle 
d apr^slaquelleles enfants naitraient sans organes geni- 



LA VIE SEXUELLE DE L HOMiME 335 

taux, lesquels ne feraient leurapparition qu al age de la pu- 
berte. Ge qui s eveille chez les enfants a cet age, c est la 
fonction de la reproduction qui se sert, pour realiser ses 
buts, d un appareil corporel et psychique deja existant. 
Yous tombez dans 1 erreur qui consiste a confondre sexua- 
lite et reproduction, et par cette erreur vous vous fermez 
1 acces a la comprehension de la sexualite, des perversions 
et des nevroses. G est la cependant une erreur tendan- 
cieuse.Et, chose etonnante, elle a sa source dans le fait que 
vous avez ete enfants vous-memes et avez, comme tels, 
subi 1 influence de 1 education. Au point de vtie de 1 edu- 
cation, la societe considere comme une de ses taches 
essentielles de refrener Firistinct sexuel lorsqu il se ma- 
nifeste comme besom de procreation, de le limiter, de le 
soumettre a une volonte individuelle se pliant a la con- 
trainte sociale. La societe est egalement interessee a ce 
que le developpement complet du besoin sexuel soit 
retarde jusqu a ce que 1 enfant ait atteint un certain 
degre de maturite sociale, car des que ce developpement 
est atteint, 1 ^ducation n a plus de prise sur 1 enfant. La 
sexualite, si elle se manifestait d une facon trop precoce, 
romprait toutes les barrieres et emporterait tous les 
resultats si peniblement acquis par la culture. La tache 
de refrener le besoin sexuel n estd ailleurs jamais facile; 
on reussit a la realiser tantot trop, tantot trop peu. La 
base sur laquelle repose la societe humaine est, en der- 
niere analyse, de nature economique : ne possedant pas 
assez de moyens de subsistance pour permettre a ses 
membres de vivre sans travailler, la societe est obligee 

7 o . 

de limiter le nombre de ses membres et de detourner 
leur energie de 1 activite sexuelle vers le travail. Nous 
sommes la en presence de Teternel besoin vital qui, ne 
en meme temps que 1 homme, persiste jusqu a nos jours. 
L experience a bien du montrer aux educateurs que la 
tache d assouplir la volonte sexuelle de la nouvelle gene 
ration n est realisable que si, sans attendre 1 explosion 
tumultueuse de la puberte, on commence a influence! 4 les 
enfants de tr&s bonne heure, a soumettre a une disci 
pline, des les premieres annees, leur vie sexuelle qui 
n est qu une preparation a celle de 1 age mur. Dans ce 
but, on interdit aux enfants toutes les activites sexuelles 
infantiles ; on les en detourne, dans 1 espoir ideal de 



336 TH&ORIE GfeNftRALE DES NEVROSES 



rendre leur vie asexuelle, et on en est arrive peu a pen 
a la considerer reellement comme telle, croyance a 
laquelle la science a apporte sa confirmation. Afin de ne 
pas se mettre en contradiction avec les croyances qu on 
professe et les intentions qu on poursuit, on neglige 
1 activite sexuelle de 1 enfant, ce qui est loin d etre une 
attitude facile, ou bien on se contente, dans la science, 
de la concevoir differemment. L/enfant est considere 
comme pur, commeinnocent, et quiconque le decrit autre- 
ment est accuse de commettre un sacrilege, de se livrer 
& un attentat impre centre les sentiments les plus tendres 
et les plus sacres de 1 humanite. 

Les enfants sont les seuls a ne pas etre dupes 
de ces conventions, ; its font valoir en toute naivete 
leurs droits anormaux et montrent a chaque instant que, 
pour eux, le chemin de la purete est encore a parcourir 
tout entier. II est assez singulier que ceux qui nient la 
sexualite infantile ne renoncent pas pour cela a 1 educa- 
tion et condamnent le plus severement, a litre de mau- 
vaises habitudes , les manifestations de ce qu ils nient. 
II est en outre extremement interessant, au point de vue 
theorique, que les cinq ou six premieres annees de la 
vie, c est-a-dire 1 age auquel le prejuge d une enfance 
asexuelle s applique le moins, est envelopp6 chez la pin- 
part des personnes d un brouillard d amnesie que seule 
la recherche analytique reussit a dissiper, mais qui aupa- 
ravant s etait deja montre permeable pour certaines for 
mations de reves. 

Et, maintenant, je vais vous exposer ce qui apparait 
avec le plus de nettete lorsqu on etudie la vie sexuelle 
de 1 enfant. Pour plus de clarte, je vous demanderai la 
permission d introduire a cet effet la notion de la libido 
Analogue a la faim en general, la libido designe la force 
avec laquelle se manifeste 1 instinct sexuel, comme la 
faim designe la force avec laquelle se manifeste 
1 instinct d absorption de nourriture. D autres notions, 
telles qu excitation et satisfaction sexuelles, n ont pas 
besoin d explication. Vous allez voir, et vous en 
tirerez peut-etre un argument contre moi, que les 
activites sexuelles du nourrisson ouvrent a 1 inter- 
pretation un champ infini. On obtient ces interpreta 
tions, en soumettant les symptomes a une analyse 



LA VIE SEXUELLE DE L HOMME 337 

regressive. Les premieres manifestations de la sexualite, 
qui se montrent chez le nourrisson, se rattachent a d au- 
tres fonctions vitales. Ainsi que vous le savez, son prin 
cipal interet porte sur Fabsorption de nourriture ; lors- 
qu il s endort rassasie devant le sein de sa mere, il presente 
une expression d heureuse satisfaction qu on retrouve 
plus tard a la suite de la satisfaction sexuelle. Ceci ne 
suffirait pas a justifier une conclusion. Mais nous obser- 
vons que le nourrisson est toujours dispose a recom- 
mencer 1 absorption de nourriture, non parce qu il a 
encore besoin de celle-ci, mais pour la seule action que 
cette absorption comporte. Nousdisons alors qu il suce ; 
etle fait que, ce faisant, il s endort de nouveau avec une 
expression beate, nous montre que Faction de sucer lui 
a, comme telle, procure une satisfaction. II flnit genera- 
lenient par ne plus pouvoir s endormir sans sucer. C est 
un pediatre de Budapest, le D r Lindner, qui a le premier 
affirme la nature sexuelle de cet acte. Les personnes qui 
soignent 1 enfant et qui ne cherchent nullement a adopter 
une attitude theorique, semblent porter sur cet acte un 
jugement analogue. Ellesse rendent parfaitementcompte 
qu il ne sert qu a procurer un plaisir, y voient une 
mauvaise habitude , et lorsque 1 enfant ne veut pas 
renoncer spontanement a cette habitude, elles cherchent 
a Ten debarrasser en y associant des impressions desa- 
greables. Nous apprenons ainsi que le nourrisson 
accomplit des actes qui ne servent qu a lui procurer un 
plaisir. Nous croyons qu il a commence a eprouver ce 
plaisir a 1 occasion de 1 absorption de nourriture, mais 
qu il n a pas tarde a apprendre a le separer de cette con 
dition. Nous rapportons cette sensation de plaisir a la 
zone bucco-labiale, designons cette zone sous le nom de 
zone &rogene et considerons le plaisir procure par 1 acte 
de sucer comme un plaisir sexuel. Nous aurons certaine- 
ment encore a discuter la legitimite de ces designations. 
Si le nourrisson etait capable de faire part de ce qu il 
eprouve, il declarerait certainement que sucer le sein 
maternel constitue 1 acte le plus important de la vie. Ge 
disant, il n aurait pas tout a fait tort, car il satisfait par 
ce seul acte deux grands besoins de la vie. Et ce n est 
pas sans surprise que nous apprenons par la psychana- 
lyse combien profonde est Timportance psychique de cet 



338 THKORIE GENERALE DES NEVROSES 

acte dont les traces persistent ensuite toute la vie 
darant. L acte qui consiste a sucer le sein maternel 
devient le point de depart de toute la vie sexuelle, 1 ideal 
jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ulterieure, 
ideal auquel 1 imagination aspire dans des moments de 
grand besoin et de grande privation. C est ainsi que le 
sein maternel forme le premier objet de 1 instinct sexuel; 
et je ne saurais vous donner une idee assez exacte de 
1 importance de ce premier objet pour toute recherche 
ulterieure d objets sexuels, de 1 influence profonde qu il 
exerce, dans toutes ses transformations et substitu 
tions, jusque sur les domaines les plus eloignes de 
notre vie psychique. Mais bientot 1 enfant cesse de sucer 
le sein qu il remplace par une partie de son propre corps. 
L enfant se met a sucer son pouce, sa langue. II se pro 
cure ainsi du plaisir, sans avoir pour cela besoin du con- 
sentement du monde exterieur, et Fappel a une deuxieme 
zone du corps renforce en outre le stimulant de 1 exci- 
tation. Toutes les zones erogenes ne sont pas egalement 
eflicaces ; aussi est-ce un evenement important dans la 
vie de 1 enfant, lorsque, a force d explorer son corps, il 
decouvre les parties particulierement excitables de ses 
organes genitaux et trouve ainsi le chemin qui finira par 
le conduire a 1 onanisme. 

En faisant ressortir 1 importance de 1 acte de sucer, 
nous avons degage deux caracteres essentiels de la 
sexualite infantile. Celle-ci se rattache notamment a la 
satisfaction des grands besoins organiques etelle se com- 
porte, en outre, d une facon auto-erotique, c est-a-dire 
qu elle trouve ses objets sur son propre corps. Ce qui est 
apparu avec la plus grande nettete a propos de 1 ab- 
sorption d aliments, se renouvelle en partie a propos des 
excretions. Nous en concluons que 1 elimination de 
Turine et du contenu intestinal est pour le nourrisson 
une source de jouissance et qu il s eftorce bientot a orga 
niser ces actions de facon a ce qu elles lui procurent le 
maximum de plaisir, gr^ce a des excitations correspon- 
dantes des zones erogenes des muqueuses. Lorsqu il est 
arrive a ce point, le monde exterieur lui apparait, selon 
la fine remarque de Lou Andreas, comme un obstacle, 
comme une force hostile a sa recherche de jouissance et 
lui laisse entrevoir, a 1 avenir, des luttes exterieures et 



LA VIE SEXUELLE DE L BOMME 33;) 

interieures. On lui defend de se debarrasser de ses excre 
tions quand et comment il veut ; on le force a se confor- 
mer aux indications d autres personnes. Pour obtenir sa 
renonciation a ces sources de jouissance, on lui incujque 
la conviction que tout ce qui se rapporte a ces fonctions 
est indecent, doit rester cache. II est oblige de renoncer 
an plaisir, au riom de la dignite sociale. 11 n eprouve au 
debut aucun degout devant ses excrements qu il consi- 
dere comme faisant partie de son corps ; il s en separe a 
contre-coaur et s en sert comme premier cadeau pour 
distinguer les personnes qu il apprecie pariiculierement. 
Et apres meme que reducation a reussi a le debarras 
ser de ces penchants, il transporte sur le cadeau et 
F argent la valeur qu j il avait accordee aux excre 
ments. 11 semble en revanche etre particulierement Her 
des exploits qu ii rattache a 1 acte d uriner. 

Je sens que vous faites un effort sur vous-memes pour 
ne pas m interrompre et me crier: assez de ces hor- 
reurs ! Pretendre que la defecation est une source de 
satisfaction sexuelle, deja utilisee par le nourrisson ! 
Que les excrements sont une substance precieuse, Fanus 
une sorte d organe sexuel ! Nous n y croirons jamais ; 
mais nous comprenons fort bien pourquoi pediatres et 
pedagogues ne veulent rien savoir de la psychanalyse et 
de ses resultats . Galmez-vous, Vous avez tout simple- 
ment oublie que si je vous ai parle des faits que com- 
porte la vie sexuelle infantile, ce fut a 1 occasion des faits 
se rattachant aux perversions sexuelles. Pourquoi ne 
sauriez-vous pas que chez de nombreux adultes, tant 
hornosexuels qu heterosexuels, 1 anus remplace reelle- 
ment le vagin dans les rapports sexuels? Et pourquoi ne 
sauriez-vous pas qu il y a des individus pour lesquels la 
defecation reste, toute leur vie durant, une source de 
volupte qu ils sont loin de dedaigner? Quant a Tmteret 
que suscite 1 acte de defecation et au plaisir qu on peut 
eprouver en assistant a cet acte, lorsqu il est accompli 
par un autre, vous n avez, pour vous renseigner, qu a 
vous adresser aux enfants memes, lorsque, devenus plus 
ages, il sont a meme d en paiier. II va sans dire que 
vous ne devez pas commencer par intimider ces enfants, 
car vous comprenez fort bien que, si vous le faites, vous 
n obtiendrez rien d eux. Quant aux autres choses aux- 



34o THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

quelles vous ne voulez pas croire, je vous renvoie aux 
resultats de 1 analyse et de 1 observation directe des 
enfants, et je vous dis qu il faut de la mauvaise volonte 
pour ne pas voir ces choses ou pour les voir autrement. 
Je ne vois aucun inconvenient a ce que vous trouviez 
etonnante I aflinite que je postule entre 1 activite sexuelle 
infantile et les perversions sexuelles. II s agit pourtant 
la d une relation tout a fait naturelle, car si 1 enfant pos- 
sede une vie sexuelle, celle-ci ne peut etre que de nature 
perverse, attendu que, sauf quelques vagues indications, 
il lui manque tout ce qui fait de la sexualite une fonction 
de procreation. Ce qui caracterise, d autre part, toutes 
les perversions, c est qu elles meconnaissent le but 
essentiel de la sexualite, c est-a-dire la procreation. Nous 
qualifions en effet de perverse toute activite sexuelle qui, 
ayant renonce a la procreation, recherche le plaisir 
comme un but independant de celle-ci. Vous comprenez 
ainsi que la ligne de rupture et le tournant du develop- 
pement de la vie sexuelle doivent etre cherches dans sa 
subordination aux fins de la procreation. Tout ce qui se 
produit avant ce tournant, tout ce qui s y soustrait, tout 
ce qui sert uniquement a procurer de la jouissance, 
recoit la denomination peu recommandable de per- 
vers et est, comme tel, voue au mepris. 

Laissez-moi, en consequence, poursuivre mon rapide 
expose de la sexualite infantile. Tout ce que j ai dit con- 
cernantdeux systemes d organes pourrait etre complete 
en tenant compte des autres. La vie sexuelle de Fenfant 
comporte une serie de tendances partielles s exerrant 
independamment les unes des autres et utilisant, en vue 
de la jouissance, soit le corps meme de 1 enfant, soit des 
objets exterieurs. Parmi lesorganessur lesquels s exerce 
1 activite sexuelle de 1 enfant, les organes sexuels ne 
tardent pas a prendre la premiere place ; il est des 
hommes qui, depuis 1 onanisme inconscient de leur pre 
miere enfance jusqu a 1 onanisme force de leur puberte, 
n ont jamais connu d autre source de jouissance que 
leurs propres organes genitaux, et chez quelques-uns 
meme cette situation persiste bien an dela de la puberte. 
L onanisme n est d ailleurs pas un de ces sujets dont on 
vienne facilement a bout ; il y a la matiere a de multiples 
considerations 



LA VIE SEXUELLE LE L HOMME 3/i I 

Malgre mon desir d abreger le plus possible mon 
expose, je suis oblige de vous dire encore quelques mots 
sur la curiosite sexuelle des enfants. Elle est trop carac- 
teristique de la sexualite infantile et presente une tres 
grande importance au point de vue de la symptomato- 
logie des nevroses. La curiosite sexuelle de 1 enfant 
commence de bonne heure, parfois avant la troisieme 
annee. Elle n a pas pour point de depart les differences 
qui separent les sexes, ces differences n existant pas pour 
les enfants, lesquels (les garcons notamment) attribuent 
aux deux sexes les memes organes genitaux, ceux du 
sexe masculin. Lorsqu un garcon decouvre chez sa soeur 
ou chez une camarade de jeux 1 existence du vagin, il 
commence par nier le temoignage de ses sens, car il ne 
peut pas se figurer qu un etre humain soit depourvu 
d un organe auquel il attribue une si grande valetir. 
Plus tard, il recule effraye devant la possibilite qui se 
revele a lui et il commence a eprouver Faction de cer- 
taines menaces qui lui ont etc adressees anterieurement 
a 1 occasion de 1 excessive attention qu il accordait a son 
petit membre. II tombe sous la domination de ce qtie 
nous appelons le complexe de la castration , dont la 
forme influe sur son caractere, lorsqu il reste bien por- 
tant, sur sa nevrose, lorsqu il tombe malade, sur ses 
resistances, lorsqu il subit un traitement analytique. En 
ce qui concerne la petite fille, nous savons qu elle con- 
sidere comme un signe de son inferiorite 1 absence d un 
penis long et visible, qu elle envie le garcon, parce qu il 
possede cet organe, que de cette envie nait chez elle le 
clesir d etre un homme et que ce desir se trouve plus 
tard implique dans la nevrose provoquee par les echecs 
qu elle a eprouves dans 1 accomplissement de sa mission 
de femme. Le clitoris joue d ailleurs chez la toute petite 
lille le role du penis, il estle siege d une excitabilite parti- 
culiere, 1 organe qui procure la satisfaction auto-eroti- 
que. La transformation de la petite fille en femme est 
caracterisee principalement par le fait que cette sensibilite 
se deplace en temps voulu et totalement du clitoris a 
1 entree du vagin. Dans les cas d anesthesie dite sexuelle 
des femmes le clitoris conserve intacte sa sensibilite. 

L interet sexuel de 1 enfant se porte plutot en premier 
lieu sur le probleme de savoird ou viennent les enfants, 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

c est-a-dire sur le probleme qui forme le fond de la ques 
tion posee par le sphinx thebain, et cet interet est le plus 
souvent eveille par la crainte ego iste que suscite la venue 
d un nouvel enfant. La reponse a Fusage de la nursery, 
c est-a-dire que c est la cigogne qui apporte les enfants, 
est accueillie, plus souvent qu on ne le pense, avec 
mefiance, meme par les petits enfants. L impression 
d etre trompe par les grandes personnes contribue 
beaucoup a Fisolement de Fenfant et au developpement 
de son independance. Mais Fenfant n est pas a meme de 
resoudre ce probleme par ses propres moyens. Sa consti 
tution sexuelle encore insuffisarnment developpee oppose 
des limites a sa faculte de connaitre. II admet d abord 
que les enfants viennent a la suite de 1 absorption avec 
la nourriture de certaines substances speciales, et il 
ignore encore que seules les femmes sont susceptibles 
d avoir des enfants. II apprend ce fait plus tard et relegue 
dans le domaine des contes 1 explication qui fait depen- 
dre la venue d enfants de 1 absorption d une certaine 
nourriture. Devenu un peu plu& grand, Fenfant se rend 
compte que le perejoue un certain role dans Fapparition 
de nouveaux enfants, rnais il est encore incapable de 
dellnir ce role. S il lui arrive de surprendre par hasard 
un acte &exuel, il y voit une tentative de violence, un 
corps a corps brutal : fausse conception sadique du co it. 
Toutefois, il n etablit pas immediatement un rapport 
entre cet acte et la venue de nouveaux enfants. Et alors 
meme qu il apercoit des traces de sang dans le lit et sur 
le linge de sa mere, il y voit seulement une preuve des 
violences auxquelles se serait livre son pere. Plus tard 
encore, il commence bien a soupconner que Forgane 
genital de Fhomme joue un role essentiel dans Fappari 
tion de nouveaux enfants, mais il persiste a ne pas pou- 
voir assigner a cet organe d autre fonction que celle 
d evacuation d urine. 

Les enfants sont des le debut unanimes a croire que la 
naissance de Fenfant se fait par Fanus. C est seulement 
lorsque leur interet se detourne de cet organe qu ils 
abandonnent cette theorie et la remplacent par celle 
d apres laquelle Fenfant naitrait par le nombril qui 
s ouvrirait a cet effet. Ou encore ils situentdans la region 
sternale, entre les deux seins, Fendroit ou Fenfant nou- 



LA VIE SEXUELLE DE L HOMME 343 

veau-ne ferait son apparition. C est ainsi que 1 enfant, 
dans ses explorations, se rapproche des faits sexuels ou, 
egare par son ignorance, passe a cote d eux, jusqu au 
moment ou 1 explication qu il en recoit dans les annees 
precedant immediatement la puberte, explication depri- 
mante, souvent incomplete, agissant souvent a la maniere 
d un traumatisme, vienne le tirer de sa naivete premiere. 
Vous avez sans doute entendu dire que, pour main- 
tenir ses propositions concernant la causalite sexuelle 
des nevroses et 1 importance sexuelle des symptomes, la 
psychanalyse imprime a la notion du sexuel une extension 
exageree. Vousetes maintenant a meme de juger si cette 
extension est vraiment injustifiee. Nous n avons etendu 
la notion de sexualite que juste assez pour y faire entrer 
aussi la vie sexuelle des pervers et celle des enfants. 
Autrement dit, nous n avons fait que lui restituer 1 am- 
pleur qui lui appartient. Ce qu on entend par sexualite 
en dehors de la psychanalyse, est une sexualite .tout a 
fait restreinte, une sexualite mise au service de la seule 
procreation, bref ce qu on appelle la vie sexuelle normale. 



CHAPITRE XXI 

DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO ET ORGANISATIONS 

SEXUELLES 



J ai Fimpression de n avoir pas r^ussi a vous con- 
vaincre comme je 1 aurais voulu de 1 importance des per 
versions pour notre conception de la sexualite. Je vais 
done amelioreretcompleter, dans la mesure du possible, 
ce que j ai dit a ce sujet. 

II ne faut pas croire que ce soil par les seules perver 
sions que nous avons ete conduits a cette modification 
de la notion de la sexualite qui nous a valu une si vio- 
lente opposition. L etude de la sexualite infantile y a 
contribue dans une mesure encore plus grande, et les 
r^sultats concordants fournis par Tetude des perversions 
et par celle de la sexualite infantile ont ete pour nous 
decisifs. Mais les manifestations de la sexualite infantile, 
quelque evidentes qu elles soient chez les enfants deja 
un peu ages, semblent cependant an debut se perdre 
dans le vague et l indetermine. Geux qui ne tiennent pas 
compte du developpement et des relations analytiques 
leur refuseront tout caractere sexuel et leur attribueront 
plutot un caractere indifferencie. N oubliez pas que nous 
ne sommes pas encore en possession d un signe univer- 
sellement reconnu etpermettant d affirmer avec certitude 
la nature sexuelle d un processus ; nous ne connaissons 
sous ce rapport que la fonction de reproduction dont 
nous avons deja dit qu elle offrait une definition trop 
etroite. Les criteres biologiques, dans le genre des 
periodicites de 28 et de 28 jours etablies par W. Fliess, 
sont encore tres discutables ; les particularites chimiques 
des processus sexuels, particularites que nous soup- 
connons, attendent encore qu on les decouvre. Au con- 
traire, les perversions sexuelles des adultes sont quel 
que chose de palpable et ne pretent a aucune equivoque. 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 3/ 4 5 

Ainsi que le prouve leur denomination generalement 
admise, elles font incontestablement partie de la s exua- 
lite. Qu on les appelle signes de degenerescence on 
autrement, personne n a encore eu le courage de les 
ranger ailleurs que parmi les phenomenes de la vie 
sexuelle. N yaurait-il que les perversions seules, que nous 
serions deja largement autorises a affirmer que la sexua- 
lite et la procreation ne coincident pas, car il est connu 
que toute perversion constitue une negation des fins 
assignees a la procreation. 

Je vois a ce propos un parallele qui n est pas clepourvu 
d interet. Alors que la plupart confondent le con- 
scient avec le psychique , nous avons ete obliges 
d elargir la notion de psychique et de reconnaitre 
1 existence d un psychique qui n est pas conscient. II en 
est de meme de 1 identite que certains etablissent entre 
le sexuel et ce qui se rapporte a la procreation on, 
pour abreger, le genital , alors que nous ne pouvons 
faire autrement que d admettre 1 existence d un sexuel 
qui n est pas genital , qui n a rien a voir avec la pro 
creation. L identite dont on nous parle n est que formelle 
et manque de raisons profondes. 

Mais si 1 existence des perversions sexuelles apporte a 
cette question un argument decisif, comment se fait-il 
que cet argument n ait pas encore fait sentir sa force et 
que la question ne soit pas depuis longtemps resolue ? 
Je ne saurais vous le dire, mais il me semble qu il faut 
en voir la cause dans le fait que les perversions sexuelles 
sont frappees d une proscription particuliere qui se 
repercute sur la theorie et s oppose a leur etude scienti- 
fique. On dirait que les gens voient dans les perversions 
une chose non seulement repugnante, mais aussi inon- 
strueuse et dangereuse, qu ils craignent d etre induits 
par elles en tentation et qu au fond ils sont obliges de 
reprimer en eux-memes, a 1 egard de ceux qui en sont 
porteurs, une jalousie secrete dans le genre de celle 
qu avoue, dans la celebre parodie de Tannhauser, le 
landgrave justicier : 

A Yenusberg, il a oublie honneur et devoir ! 

Helas ! ce n est pas a nous que cette chose-la arriverait! 

En realite, les pervers sont plutot des pauvres diables 



346 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

qui expient tres durement la satisfaction qu ils ont tant 
de peine a se procurer 

Ce qui, malgre toute Fetrangete de son objet et de son 
but, fait de Factivite perverse une activite incontesta- 
blement sexuelle, c est que 1 acte de la satisfaction 
sexuelle comporte le plus souvent un orgasme coniplet 
et une emission de sperme. Ceci n est naturellement que 
le cas de personnes adultes ; chez 1 enfant 1 orgasme et 
1 emission de sperme ne sont pas toujours possibles ; ils 
sont remplaces par des phenomenes auxquels on ne peut 
pas toujours attribuer avec certitude un caractere sexuel. 

Pour completer ce que j ai dit concernant Fimportance 
des perversions sexuelles,je tiens encore a ajouter ceci. 
Malgre tout le discredit dont elles jouissent, malgre 
Fabime par lequel on veut les separer de Factivite 
sexuelle normale, on n en est pas moins oblige de s in- 
cliner devant Fobservation qui nous montre la vie 
sexuelle normale entachee de tel on tel autre trait per- 
vers. Deja le baiserpeut etre qualifie d acte pervers, car 
ilconsiste dans Funion de deux zones buccales erogenes, 
a la place de deux organes sexuels opposes. Et, cepen- 
dant, personne ne le repousse comme pervers ; on le 
tolere, au contraire, sur la scene comme une expression 
voilee de Facte sexuel. Le baiser notamment, lorsqu il 
est tellement intense qu ii est accompagne, ce qui arrive 
encore assez frequemment, d orgasme et d emission de 
sperme, se transforme facilement et totalement en un 
acte pervers. II est d ailleurs facile de constater que 
fouiller des yeux et palper Fobjet constituepour certains 
une condition indispensable de la jouissance sexuelle, 
tandis que d autres, lorsqu ils sont a Fapogee de Fexci- 
tation sexuelle, vont jusqu a pincer et a mordre leurpar- 
tenaire et que chez Famoureux en general Fexcitation la 
plus forte n est pas toujours provoquee par les organes 
genitaux, mais par une autre region quelconque du corps 
de Fobjet. Et nous pourrions multiplier ces constatations 
a Finfini. II serait absurde d exclure de la categoric des 
normauxet de considerer comme perverses les personnes 
presentant ces penchants isoles. On reconnait plutot 
avec une nettete de plus en plus grande que le caractere 
essentiel des perversions consiste, non en ce qu elles 
depassent le but sexuel ou qu elles remplacent les 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 

organes genitaux par d autres ou qu elles comportent une 
variation de 1 objet, mais plutot dans le caractere exclu- 
sif et invariable de ces deviations, caractere qui les rend 
incompatibles avec Facte sexuel en tant que condition de 
la procreation. Dans la mesure on les actions perverses 
n interviennent dans 1 accomplissement de Facte sexuel 
normal qu a titre de preparation ou de renforcement, il 
serait injuste de les qualifier de perversions. II va sans 
dire que le fosse qui separe la sexualite normale de la 
sexualite perverse se trouve en partie comble par des 
faits de ce genre. De ces faits, il resulte avec une evidence 
incontestable que la sexualite normale est le produit de 
quelque chose qui avait existe avant elle, et qu elle n a 
pu se former qu apres avoir elimine comme inutilisables 
certains de ces materiaux preexistants et conserve les 
autres pour les subordonner au but de la procreation. 

Avant d utiliser les connaissances que nous venons 
d acquerir concernant les perversions, pour entreprendre, 
a leur lumiere, une nouvelle etude, plus approfondie, de 
la sexualite infantile, je tiens a attirer votre attention sur 
une importante difference qui existe entre celles-la et 
celle-ci. La sexualite perverse est generalement centra- 
lisee d une facon parfaite, toutes les manifestations de 
son activite tendent vers le meme but, qui est souvent 
unique ; une de ses tendances partielles ayant generale 
ment pris le dessus se manifesto soit seule, a Texclusion 
des autres, soit apres avoir subordonne les autres a ses 
propres intentions. Sous ce rapport, il n existe, entre la 
sexualite normale et la sexualite perverse, pas d autre 
difference que celle qui correspond a la difference exis- 
tant entre leurs tendances partielles dominantes et, par 
consequent, entre leurs buts sexuels. On peut dire qu il 
existe aussi bien dans 1 une que dans 1 autre une tyran- 
nie bien organisee, la seule difference portant sur le 
parti qui a reussi a s emparer du pouvoir. Au contraire, 
la sexualite infantile, envisagee dans son ensemble, ne 
preserite ni centralisation, rii organisation, toutes les ten 
dances partielles jouissant des memes droits, chacune 
cherchant la jouissance pour son propre compte. L ab- 
sence et 1 existence de la centralisation s accordent natu- 
rellement avec le fait que les deux sexualites, la perverse 
et la normale, sont derivees de 1 infantile. II existe d ail- 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

leurs des cas de sexualite perverse qui presentent une 
ressemblance beaucoup plus grande avec la sexualite 
infantile, en ce sens que de nombreuses tendances par- 
tielles y poursuivent leurs buts, chacune independam- 
ment et sans se soucier de toutes les autres. Ce serait des 
cas d infantilisme sexuel, plutot que de perversions. 

Ainsi prepares, nous pouvons aborder la discussion 
d une proposition qu on ne manquera pas de nous faire. 
On nous dira : pourquoi vous entetez-vous a denommer 
sexualite ces manifestations de Fenfance que vous con- 
siderez vous-meme comme indefinissables et qui ne 
deviennent sexuelles que plus tard? Pourquoi, vous con- 
tentant de la seule description physiologique, ne diriez- 
vous pas tout simplement qu on observe chez le nourris- 
son des activites qui, telles que Facte de sucer et la 
retention des excrements, montrent seulement que 
Fenfant recherche le plaisir qu il peut eprouver par 
Fintermediaire de certains organes? Ce disant, vous 
eviteriez de froisser les sentiments de vos auditeurs et 
lecteurs par Fattribution d une vie sexuelle aux enfants 
a peine nes a la vie . Certes, je n ai aucune objection a 
elever centre la possibilite de la recherche de plaisirs 
par Fintermediaire de tel ou tel organe ; je sais que le 
plaisir le plus intense, celui que procure Faccouplement, 
n est qu un plaisir qui accompagnel activite des organes 
sexuels. Mais sauriez-vous me dire comment et pourquoi 
ce plaisir local, indifferent au debut, revet ce caractere 
sexuel qu il presente incontestablement aux phases de 
developpement ulterieures ? Sommes-nous plus et mieux 
renseignes sur le plaisir local des organes que sur la 
sexualite? Vous me repondriez que le caractere sexuel 
apparait precisement lorsque les organes genitaux com- 
mencent a jouer leur role, lorsque, le sexuel coincide et 
se contend avec le genital. Et vous refuteriez Fobjection 
que je pourrais tirer de Fexistence des perversions, en 
me disant qu apres tout le but de la plupart des perver 
sions consiste a obtenir Forgasme genital, bien que par 
un moyen autre que Faccouplement des organes genitaux. 
Yous ameliorez en effet sensiblement votre position par 
le fait que vous eliminez de la caracteristique du sexuel 
les rapports que celui-ci presente avec la procreation et 
qui sont incompatibles avec les perversions. Vous 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 

refoulez ainsi la procreation a Farriere-plan, pour accor- 
der la premiere place a Factivite genitale pure et simple. 
Mais alors les divergences qui nous separent sont moins 
grandes que vous ne le pensez : nous placons tout sim- 
plement les organes genitaux a cote d autres organes. 
Que faites-vous cependant des nombreuses observa 
tions qui montrent que les organes genitaux, comme 
source de plaisir, peuvent etre remplaces par d autres 
organes, comme dans le baiser normal, comme dans 
les pratiques perverses des debauches, comme dans 
la symptomatologie des hysteriques ? Dans Fhysterie. 
notamment, il arrive souvent que des phenomenes d exci- 
tation, des sensations et des innervations, voire les pro- 
cessus de 1 erection, se trouvent deplaces des organes 
genitaux sur d autres regions du corps, souvent 
eloignees de ceux-ci (la tete et le visage, par exemple). 
Ainsi convaincus qu il ne vous reste rien que vous puis- 
eiez conserver pour la caracteristique de ce que vous 
appelez sexuel, vous serez bien obliges de suivre mon 
exemple et d etendre la denomination sexuel aux 
activites de la premiere enfance en quete de jouissances 
locales que tel ou tel organe est susceptible de procurer. 
Et vous trouverez que j ai tout a fait raison si vous 
tenez encore compte des deux consideration suivantes. 
Ainsi que vous le savez, nous qualifions de sexuelles les 
activites douteuses et indefinissables de la premiere 
enfance ayant le plaisir pour objectif, parce que nous 
avons ete conduits a cette maniere de voirpar des mate- 
riaux de nature incontestablement sexuelle que nous a 
fournis 1 analyse des symptomes. Mais si ces materiaux 
sont de nature incontestablement sexuelle, me diriez- 
vous, il n en resulte pas que les activites infantiles 
orientees vers la recherche du plaisir soient egalement 
sexuelles. D accord. Prenez cependant un cas analogue. 
Imaginez-vous que nous n ayons aucunmoyen d observer 
le developpement de deux plantes dicotyledones, telles 
que le poirier et la feve, a partir de leurs graines respec- 
tives, mais que nous puissions dans les deux cas suivre 
leur developpement par la voie inverse, c est-a-dire en 
commencant par 1 individu vegetal completement forme 
pour finir par le premier embryon n ayant que deux 
cotyledons. Ces derniers paraissent indifierents et sont 

FRBCP, aia 



35o THEORIE GENERALE DES NEVROSES . 

identiques dans les deux cas. Devons-nous en conciure 
qu il s agit la d une identite reelle et que la difference 
specifiqueexistantentrelepoirieretla feve n apparaitque 
plus tard au cours de la croissance? N est-il pas plus 
correct, au point de vue biologique, d admettre que cette 
difference existe deja chez les embryons, malgre Fiden- 
tite apparente des cotyledons? C est ce que nous faisons, 
en denommant sexuel le plaisir procure par les activites 
du nourrisson. Quant a savoir si tousles plaisirs procures 
par les organes doivent etre qualifies de sexuels ou s il y 
a, a cote du plaisir sexuel, un plaisir d une nature diffe- 
rente , c est la une question que je ne puis discuter ici. 
Je sais peu de chose sur le plaisir procure par les organes 
et sur ses conditions, et il n y a rien d etonnant si notre 
analyse regressive aboutit en dernier lieu a des facteurs 
encore indefmissables 

Encore une remarque I Tout bien considere, vous ne 
gagneriez pas grand chose en faveur de votre affirmation 
de la purete sexuelle de Fenfant, alors meme que vous 
reussiriez a me convaincre qu il y a de bonnes raisons 
de ne pas considerer comme sexuelles les activites du 
nourrisson. G est que, des la troisieme annee, la vie 
sexuelle de Fenfant ne presente plusle moindre doute. 
Des cet age, les organes genitaux deviennent susceptibles 
d erection et on observe alors souvent une periode de 
masturbation infantile, done de satisfaction sexuelle. Les 
manifestations psychiques et sociales de la vie sexuelle 
ne pretent a aucune equivoque : choix de Fobjet, prefe 
rence affective accordee a telle ou telle personne, deci 
sion meme en faveur d un sexe, a Fexclusion de Fautre, 
jalousie, tels sont les faits qui ont ete constates par des 
observateurs impartiaux, en dehors de la psychanalyse 
et avant elle, et qui peuvent etre verifies par tous ceux 
qui ont la bonne volonte devoir. Vous me direz que vous 
n avez jamais mis en doute Feveil precoce de la ten- 
dresse, mais que vous doutez seulement de son carac- 
tere sexuel . Gertes, a Fage de 3 a 8 ans les enfants 
ont deja appris a dissimuler ce caractere, mais, en 
observant attentivement, vous decouvrirez de nombreux 
indices des intentions sensuelles de cette tendresse, 
et ce qui vous echappera au cours de vos observations 
directes ressortira facilement a la suite d une enquete 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 35 1 

analytique. Les buts sexuels de cette periode de la vie 
se rattachent etroitement a 1 exploration sexuelle qui 
preoccupe les enfants a la meme epoque et dont je vous 
ai cite quelques exemples. Le caractere pervers de 
quelques-uns de ces buts s explique naturellement par 
rimmaturite constitutionnelle de Fenfant qui n a pas 
encore decouvert la fin a laquelle sert 1 acte d accou- 
plement. 

Entre la sixieme et la huitieme annee environ, ledeve- 
loppement sexuel subit un temps d arret ou de regres 
sion qui, dans les cas socialement les plus favorables, 
merite le nom de periode de latence. Cette latencepeut 
aussi manquer ; en tout cas, elle n entraine pas fatale- 
ment une interruption complete de 1 aetivite et des inte- 
rets sexuels. La plupart des evenements et tendances 
psychiques, anterieurs a la periode de latence, sont 
alors frappes d amnesie infantile, tombent danscetoubli 
dont nous avons deja parle et qui nous cache et nous 
rend etrangere notre premiere jeunesse. La tache de 
toute psychanalyse consiste a faire revivrele souvenir de 
cette periode oubliee de la vie, et on ne peut s empecher 
de soupconner que la raison de cet oubli reside dans 
les debuts de la vie sexuelle qui coincident avec cette 
periode, que 1 oubli est, par consequent, Feffet du refou- 
lement. 

A partir de la troisieme annee, la vie sexuelle de 1 en- 
fant presente beaucoup d analogies avec celle de Fadulte , 
elle ne se distingue de cette derniere que par 1 absence 
d une solide organisation sous le primal des organes 
genitaux, par son caractere incontestablement perverli 
et, naturellement, par la moindre intensite de 1 instinct 
dans son ensemble. Mais les phases les plus interes- 
santes, au point de vue theorique, du developpement 
sexuel ou, dirions-nous, du developpement de la libido, 
sont celles qui precedent cette periode. Ce developpe 
ment s accomplit avec une rapidite telle que ^observation 
directe n aurait probablement jamais reussi a fixer ses 
images fuyantes. C est seulement grace al etude psycha- 
nalytique des nevroses qu on se trouva a meme de 
decouvrir des phases encore plus reculees du develop 
pement de la libido. Sans doute, ce ne sont la que des 
constructions, mais 1 exercice pratique de la psychana- 



352 THEOIUE GENERALE DES NEVROSES 

lyse vous montrera que ces constructions sont neces- 
saires et utiles. Et vous comprendrez bientot pourquoi 
la pathologic est a meme de decouvrir ici des faits qui 
nous echappent necessairement dans les conditions nor- 
males. 

Nous pouvons maintenant nous rendre compte de 
1 aspect que revet la vie sexuelle de Tenfant avant que 
s affirme le primal des organes genitaux, primat qui se 
prepare pendant la premiere epoque infantile precedant la 
periode de latence et commence a s organiser solidement 
a partir de la puberte. II existe, pendant toute cette pre 
miere periode, une sorte d organisation plus lache que 
nous appelleronsjRre^em ta/e.Mais dans cette phase ce ne 
sont pas les tendances genitales partielles, mais les ten 
dances sadiques et anales qui occupent le premier plan. 
L opposition entre masculin et fcminin ne joue encore 
aucun role ; a sa place, nous trouvons 1 opposition entre 
actif et passif, opposition qu on peut considerer comme 
annonciatrice de la polarite sexuelle avec laquelle elle se 
confond d ailleurs plus tard. Ce qui, dans les activites 
de cette phase, nous apparait comme masculin, puisque 
nous nous placons au point de vue de la phase genitale, 
se revele comme 1 expression d une tendance a la domi 
nation qui degenere vite en cruaute. Des tendances a 
but passif se rattachent a la zone erogene de 1 anusqui, 
dans cette phase, joue un role important. Le desir de 
voir et de savoir s affirme imperieusement ; le facteur 
genital ne participe a la vie sexuelle qu en tantqu organe 
d excretion de 1 urine. Ce ne sont pas les objets qui font 
defaut aux tendances partielles de cette phase, mais ces 
objets ne se reunissent pas necessairement de facon a 
n en former qu un seul. L organisation sadiqtie-anale 
constitue la derniere phase preliminaire qui precede 
celle ou s affirme le primat des organes genitaux. Une 
etude un peu approfondie. montre combien d elements 
de cette phase preliminaire entrent dans la constitution 
de 1 aspect definitif ulterieur et par quels moyens les 
tendances partielles sont amenees a se ranger dans la 
nouvelle organisation genitale. Au dela de la phase 
sadique-anale du developpement de la libido, nous aper- 
cevons un stade d organisation encore plus primitif ou 
c est la zone erogene buccale qui joue le principal role. 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 353 

Vous pouvez constater que ce qui caracterise encore ce 
stade, c est Factivite sexuelle qui s exprime par Faction 
de sucer, et vous admirerez la profondeur et Fesprit 
d observation des anciens Egyptiens dont 1 art repre- 
sente 1 enfaiit, entre autres le divin Horus, tenant le doigt 
dans la bouche. M. Abraham nous a dit recemment 
combien profondes sont les traces de cette phase primi 
tive orale qu on retrouve dans toute la vie sexuelle ulte- 
rieure. 

Je crains fort que tout ce que je viens de vous dire sur 
les organisations sexuelles ne vous ait fatigues, au lieu 
de vous instruire. II est possible que je me sois trop 
enfonce dans les details. Mais ayez patience ; vous aurez 
1 occasion de vous rendre compte de I importance de ce 
que vous venez d entendre par les applications que nous 
en ferons ulterieurement. En attendant, tenez pour acquis 
que la vie sexuelle ou, comme nous le disons, la fonc- 
tion de la libido, loin de surgir toute faite, loin meme de 
se developper, en restantsemblable a elle-meme, traverse 
une serie de phases successives entre lesquelles il 
n existe aucune ressernblance, qu elle presente par con 
sequent un developpement qui se repete plusieurs fois, a 
1 instar de celui qui s etend de la chrysalide au papillon. 
Le tournant du developpement est constitue par la 
subordination de toutes les tendances sexuelles partielles 
au primal des organes genitaux, done par la soumission 
de la sexualite a la fonction de la procreation. Nous 
avons au debut une vie sexuelle incoherente, composee 
d un grand nombre de tendances partielles exercantleur 
activite independamment les unes des autres, en vue du 
plaisir local procure par les organes. Cette anarchic se 
trouve temperee par les predispositions aux organisa 
tions pregenitales quiaboutissent a la phase sadique- 
anale, a travers la phase orale, qui est peut-etre la plus 
primitive. Ajoutez a cela les divers processus, encore 
insuffisamment connus, qui assurent le passage d une 
phase d organisation a la phase suivante et superieure 
Nous verrons prochainernent 1 importance que pent 
avoir, au point de vue de la conception des nevroses, ce 
developpement long et graduel de la libido. 

Aujourd hui nous allons envisager encore un autre 
cote de ce developpement, a savoir les rapports existant 



354 TfliORIE Gfe&ULE I)ES NEVUOSES 



entre les tendances partielles etl objet. Ou, plutot, nous 
jetterons sur ce developpement un rapide coup d oeil, 
pour nous arreter plus longuement a un de ses resultats 
assez tardifs. Done quelques-uns des elements constitutifs 
de 1 instinct sexuel ont des le debut un objet qu ils main- 
tiennent avec force ; tel est le cas de la tendance a 
dominer (sadisme), du desir de voir et de savoir. 
D autres, qui se rattachent plusmanifestement a certaines 
zones erogenes du corps, n ont un objet qu au debut, 
tant qu ils s appuient encore sur les fonctions non 
sexuelles, et y renoncent lorsqu ils se detachent de ces 
fonctions. C est ainsi que le premier objet de 1 element 
buccal de 1 instinct sexuel est constitue par le sein 
maternel quisatisfait le besoin de nourriture de 1 enfant. 
L element erotique, qui tirait sa satisfaction du sein 
maternel, en meme temps que 1 enfant satisfaisait sa 
faim, conquiert son independance dans 1 acte de sucer 
qui lui permet de se detacher d un objet etranger et de 
le remplacer par un organe ou une region du corps 
meme de 1 enfant. La tendance buccale devient auto- 
drotique, comme le sont des le debut les tendance anales 
et autres tendances erogenes. Le developpement ulte- 
rieur poursuit, pour nous exprimer aussi brievernent 
que possible, deux buts : i renoncer a Tauto-erotisme, 
remplacer 1 objet faisant partie du corps meme de 1 indi- 
vidu par un autre qui lui soit etranger et exterieur ; 
2 unifier les differents objets des diverses tendances et 
les remplacer par un seul et unique objet. Ce resultat ne 
peut etre obtenu que si cet objet unique est a son tour 
un corps complet, semblable a celui de son propre corps. 
II ne peut egalement etre obtenu qu a la condition qu un 
certain nombre de tendances soient eliminees comme 
inutilisables. 

Les processus qui aboutissent au choix de tel ou tel 
objet sont assez compliques et n ont pas encore ete decrits 
d une facon satisfaisante. II nous suffira de faire ressortir 
le fait que lorsque le cycle infantile, qui precede la 
periode de latence, est dans une certainemesure acheve, 
Fobjet choisi se trouve a peu pres identique a celui du 
plaisir buccal de la periode precedente. Cet objet, s il 
n est plus le sein maternel, est cependant toujours la 
mere. Nous disons done de celle-ci qu elle est le premier 



UEVELOPPE-MENT DE LA LIBIDO 35l> 

objet d amour. Nous parlons notamment d amour, 
lorsque les tendances psychiques de 1 instinct sexuel 
viennent occuper le premier plan, alorsque les exigences 
corporelles ou sensuelles , qui forment la base de cet 
instinct, sont refoulees ou momentanement oubliees. A 
1 epoque ou la mere devient un objet d amour, le travail 
psychique ,du refoulement est deja commence chez Ten- 
fant, travail a la suite duquel une partie de ses buts 
sexuels se trouve soustraite a sa conscience. A ce choix, 
qui fait de la mere un objet d amour, se rattache tout 
ce qui, sous le nom d &dipe-complexe, a acquis une 
si grande importance dans 1 explication psychanalytique 
des nevroses et a peut-etre ete une des causes cletermi- 
nantes de la resistance qui s est manifestee contre la 
psychanalyse. 

Ecoutez ce petit fait divers qui s est produit au cours 
de la derniere guerre. Un des vaillants partisans de la 
psychanalyse est mobilise comme medecin quelque part 
en Pologrie et attire sur lui 1 attention de ses collegues 
par les resultats inattendus qu il obtient sur un malade. 
Questionne, il avoue qu il se sert des methodes dela 
psychanalyse et se declare tout dispose a y initier ses 
collegues. Tons les soirs, les medecins du corps, colle 
gues et superieurs, se reunissent pour s instruire dans 
les mysterieuses theories de 1 analyse. Tout se passe bien 
pendant un certain temps, jusqu au jour ou notre 
psychanalyste en arrive a parler a ses auditeurs de 
V CEdipe-complexe : un superieur se leve alors et dit qu il 
n en croit rien, qu il est inadmissible qu on raconte de 
ces choses a des braves gens, peres de famille, qui com- 
battent pour leur patrie. Et il ajoute qu il interdit desor- 
mais toute conference sur la psychanalyse. Ce fut tout, 
et notre analyste a ete oblige de demander son deplace- 
ment dans un autre secteur. Je crois, quant a moi, que 
ceserait un grand malheur si, pour vaincre, les Allemands 
avaient besoin d une pareille organisation de la 
science, et je suis persuade que la science allemande ne 
la supporterait pas longtemps. 

Vous etes sans doute impatients d apprendre en quoi 
consiste ce terrible CEdipe-complexe. Son nom seul 
vous permet deja de le deviner. Vous connaissez tous la 
legende grecque du roi CEdipe qui a ete voue par le 



356 TIIEORIE GENERALE DES NEVROSES 

destin a tuer son pere et a epouser sa mere, qui fait tout 
ce qu il peut pour echapper a la prediction de 1 oraele et 
qui, n y ayant pas reussi, se punit ense crevant les yeux, 
des qu il a appris qu il a, sans le savoir, commis les deux 
crimes qui lui ont ete predits. Je suppose que beaucoup 
d entre vous ont ete secoues par une violente emotion a 
la lecture de la tragedie dans laquelle Sophocle a traite 
ce sujet. L ouvrage du poete attique nous expose com 
ment le crime commis par GEdipe a ete peu a peu devoile, 
a la suite d une enquete artificiellement retardee et sans 
cesse ranimee a la faveur de nouveaux indices : sous ce 
rapport, son expose presente une certaine ressemblance 
avec les demarches d une psychanalyse. II arrive au cours 
du dialogue que Jocaste, la mere-epouse aveuglee par 
1 amour, s oppose a la poursuite de 1 enquete. Elle 
invoque, pour justifier son opposition, le fait que beau- 
coup d hommes ont reve qu ils vivaient avec leur mere, 
mais que les reves ne meritent aucune consideration. 
Nous ne meprisons pas les reves, surtout les reves 
typiques, ceux qui arrivent a beaucoup d hommes, et 
noussornmes persuades que le reve mentionnepar Jocaste 
se rattache intimement au contenu etrange et effrayant 
de la legende. 

II est etonnant que la tragedie de Sophocle ne pro- 
voque pas chez.l auditeur le moindre mouvementd indi- 
gnation, alors que les inoflensives theories de notre 
brave medecin militaire ont souleve une reprobation qui 
etait beaucoup moins justifiee. Cette tragedie est au fond 
vine piece immorale, parce qu elle supprime la responsa- 
bilite de I homme, attribue aux puissances divines 1 ini- 
tiative du crime et revele rimpuissance des tendances 
morales de 1 homme a resister aux penchants criminels. 
Entre les mains d un poete comme Euripide, qui etait 
brouille avec les dieux, la tragedie d CEdipe serait 
devenue facilement un pretexte a recriminations contre 
les dieux et contre le destin. Mais chez le croyant 
Sophocle il ne pouvait etre question de recriminations ; 
il se tire de la difficulte par une pieuse subtilite, en pro- 
clamant que la supreme moralite exige Tobeissance a la 
volonte des dieux, alors meme qu ils ordonnent le crime. 
Je ne trouve pas que cette morale constitue une des 
forces de la tragedie, mais elle n influe en rien surFeffet 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 

de celle-ci. Ce n est pas a cette morale que 1 auditeur 
reagit, mais au sens et au contenu mysterieux de la 
legende. II reagit comme s il retrouvait en lui-meme, par 
I auto- analyse, Y CEdipe-complexe ; comme s il apercevait, 
dans la volontedes dieux et dans 1 oracle, destravestisse- 
ments idealises de son propre inconscient ; comme s i Ise 
souvenait avec horreur devoir eprouve lui-meme le desir 
d ecarter son pere etd epouser sa mere. La voixdu poete 
semble lui dire : Tu te raidis en vain centre ta responsa- 
bilite, et c est en vain que tu invoques tout ce que tu as 
fait pour reprimer ces intentions criminelles. Ta faute 
n en persiste pas moins puisque, ces intentions, tu n as 
pas su les supprimer : elles restent intactes dans ton 
inconscient. Et il y a la une verite psychologique. Alors 
meme qu ayant refoule ses mauvaises tendances dans 
1 inconscient, 1 homme croit pouvoir dire qu il n en est 
pas responsable, il n en eprouve pas moins cette respon- 
sabilite comme un sentiment de peche dont il ignore les 
motifs. 

II est tout a fait certain qu on doit voir dans VCEdipe- 
complexe une des principales sources de ce sentiment 
de remords qui tourmente si souvent les nevrotiques. 
Mieux que cela : dans une etude surles commencements 
de la religion et de la morale humaines que j ai publiee 
en 1918 sous le titre : Totem et Tabou, j avais emis 
I hypothese que c est V CEdipe-complexe qui a suggere 
a rhumanite dans son ensemble, au debut de son 
histoire, la conscience de sa culpabilite, cette source der- 
niere de la religion et de la moralite. Je pourrais vous 
dire beaucoup de chose-s la-dessus, mais je prefere lais- 
ser ce sujet. II est difficile de s en detacher lorsqu on a 
commence a s en occuper, et j ai hate de retourner a la 
psychologic individuelle. 

Que nous revele done de V CEdipe-complexe 1 observa- 
tion directe de 1 enfant a 1 epoque du choix de 1 ob- 
jet, avant la periode de latence? On voit facilement que 
le petit bonhomme veut avoir la mere pour lui tout seul, 
que la presence du pere le contrarie, qu il boude lorsque 
celui-ci manifesto a la mere des marques de tendresse, 
qu il ne cache pas sa satisfaction, lorsque le pere est ab 
sent ou parti en voyage. II exprime souvent de vive voix 
ses sentiments, promet a la mere de 1 epouser. On dira 



358 TH&ORIE GNRALE DES NVROSES 

que ce sorit des enfantillages en comparaison des ex 
ploits d QEdipe, mais cela suffit en tant que faits et cela 
represente ces exploits en germe. On se trouve souvent 
deroute par la circonstance que le meme enfant fait 
preuve, dans d autres occasions, d une grande tendresse 
a Fegard du pere ; mais ces attitudes sentimentales op- 
posees on plutot ambivalentes qui, chez 1 adulte, entre- 
raient fatalement en conflit, se concilient fort bien, et 
pendant longtemps, chez Fenfant, comme elles vivent 
ensuite cote a cote, et d une facon durable, dans Fincon- 
scient. On dirait peut-etre que 1 attitude du petit garcon 
s explique par des motifs egpistes et n autorise nullement 
Fhypothese d un complexe erotique. C est la mere qui 
veille a tons les besoins de 1 enfant, lequel a d ailleurs 
tout intere t a ce que nulie autre personne ne s en occupe. 
Ceci est certainement vrai, mais on s apercoit aussitot 
que dans cette situation, comme dans beaucoup d autres 
analogues, Finteret ego iste ne constitue que le point 
d attache de la tendance erotique. Lorsque Fenfant mani- 
feste a Fegard de la mere une curiosite sexuelle peu dis- 
simulee, lorsqu il insiste pour dormir la nuit a ses cotes, 
lorsqu il veut a tout prix assister a sa toilette et use meme 
de moyens de seduction qui n echappent pas a la mere, 
laquelle en parle en riant, la nature erotique de Fatta- 
chement a la mere parait hors de doute. II ne faut pas 
oublier que la mere entoure des memes soins sa petite 
fille sans provoquer le meme effet, et que le pere riva- 
lise souvent avec elle d attentions pour le petit garcon, 
sans reussir a acquerir aux yeux de celui-ci la meme 
importance. Bref, il n est pas d argument critique a Faide 
duquel on puisse eliminer de la situation la preference 
sexuelle. Au point de vue del interet ego iste, il ne serait 
meme pas intelligent de la part du petit garcon de ne 
s attacher qu a une seule personne, c est-a-dire a la mere, 
alors qu il pourrait facilement en avoir deux a sa devo 
tion : la mere et le pere. 

Vous remarquerez que je n ai expose que Fattitude du 
petit garcon a Fegard du pere et de la mere. Celle de la 
petite fille est, sauf certaines modifications necessaires, 
tout a fait identique. La tendre affection pour le pere, 
le besoin d ecarter la mere dont la presence est consi- 
deree comme genante, une coquetterie qui met deja en 



DEVELOPPEMfiNT DE LA LIBIDO S5g 

oeuvre les moyens dont dispose la femme, forment chez 
la petite fille un charmant tableau qui nous fait oublier 
le serieux et les graves consequences possibles de cette 
situation infantile. Ajoutons sans tarder que les parents 
eux-memes exercent souvent une influence decisive sur 
1 acquisition par leurs enfants de YCEdipe-complexe, 
en cedant de leur cote a 1 attraction sexuelle, ce qui fait 
que, dans les families ou il y a plusieurs enfants, le pere 
prefere manifestement la petite fille, tandis que toute la 
tendresse de la mere se porte sur le petit garcon. Mal- 
gre son importance, ce facteur ne constitue cependant 
pas un argument contre la nature spontanee de YCEdipe- 
complexe chez 1 enfant. Ce complexe en s elargissant 
devient le complexe familial lorsque la famille s ac- 
croit par la naissance d autres enfants. Les premiers ve- 
nus y voient une menace a leurs situations acquises : 
aussi les nouveaux freres ou soeurs sont-ils accueillis 
avec pen d empressement et avec le desir formel de les 
voir disparaitre. Ces sentiments de haine sont meme 
exprimes verbalernent par les enfants beaucoup plus sou- 
vent que ceux inspires par le complexe parental . 
Lorsque le mauvais desir de 1 enfant se realise et que la 
mort emporte rapidement celui ou celle qu on avait con- 
sideres comme des intrus, on peut constater, a 1 aide d une 
analyse ulterieure, quel important evenement cette mort 
a ete pour 1 enfant qui peut cependant fort bien n en 
avoir garde aucun souvenir. Repousse au second plan 
par la naissance d une soeur ou d un frere, presque de- 
laisse au debut, 1 enfant oublie difficilement cet aban 
don ; celui-ci fait naitre en lui des sentiments qui, lors- 
qu ils existent chez 1 adulte, le font qualifier d aigri, et 
ces sentiments peuvent devenir le point de depart d un 
refroidissement durable a 1 egard de la mere. Nous avoiis 
deja dit que les recherches sur la sexualite, avec toutes 
leurs consequences, se rattachent precisement a cette 
experience de la vie infantile. A mesure que les freres 
et les soeurs grandissent, 1 attitude de 1 enfant envers eux 
subit les changements les plus signiflcatifs. Le garcon 
peut reporter sur la soeur Famour qu il avait eprouve au- 
paravant pour la mere dont 1 infidelite 1 a si profonde- 
ment froisse ; des la nursery, on voit naitre entre plu 
sieurs freres s empressant autour de la jeune soeur ces 



36o THORIE GNRALE DES NEVROSES 

situations d une hostile rivalite qui jouent un si grand role 
dans la. vie ulterieure. La petite fille substitue son frere 
plus age a son pere qui ne lui temoigne plus la meme 
tendresse que jadis, ou bien elle substitue sa plus 
jeune soeur a Tenfant qu elle avait en vain souhaite du 
pere. 

Tels sont les fails, et je pourrais en citer beaucoup 
d autres analogues, que revelentl observation directe des 
enfants et Interpretation impartiale de leurs souvenirs 
qui ressortent avec une grande nettete, sans avoir ete 
en quoi que ce soit influences par 1 analyse. De ces faits, 
vous tirerez, entre autres, la conclusion que la place 
occupee par un enfant dans une famille cornposee de 
plusieurs a une grande importance pour la conformation 
de sa vie ulterieure, et il devrait en etre tenu compte 
dans toute biographic. Mais, et ceci est beaucoup plus 
important, en presence de ces explications qu on obtient 
sans peine et sans effort, vous ne pourrez pas vous rap- 
peler sans en rire tous les efforts que la science a faits 
pour rendre compte de la prohibition de 1 inceste. Ne nous 
a-t-on pas dit que la vie en commun remontant a Ten- 
fance est de nature a detourner 1 attraction sexuelle de 
Fenfant des membres de sa famille du sexe oppose ; ou 
que la tendance biologique a eviter les croisements con- 
sanguins trouve son complement psychique dans 1 hor- 
reur innee de 1 inceste ? En disant cela, on oubliait seu- 
iement que si la tentation incestueuse trouvait vraiment 
dans la nature des barrieres sures et infranchissables, il 
n y aurait eu nul besoin de la prohiber par des lois im~ 
placables et par les moeurs. C est le contraire qui ett 
vrai. Le premier objet sur lequel se concentre le desir 
sexuel de l homme est de nature incestueuse la mere 
ou la soeur , et c est seulement a force de prohibitions 
de la plus grande severite qu on reussit a reprimer ce 
penchant infantile. Chez les primitifs encore existants, 
chez les peuples sauvages, les prohibitions d inceste 
sont encore plus severes que chez nous, et Th. Reik a 
montre recemment, dans un travail brillant, que les rites 
de la puberte, qui existent chez les sauvages et qui re- 
presentent une resurrection, ont pour but de rompre le 
lien incestueux qui rattache le garcon a la mere et d ope- 
rer sa conciliation avec le pere 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 36 1 

La mythologie nous montre que les hommes n hesi- 
tent pas a attribuer aux dieux 1 inceste qu ils ont eux- 
memes en horreur, et 1 histoire ancienne vous enseigne 
que le mariage incestueux avec la soeur etait (chez les 
anciens pharaons, chez les Incas du Perou) un comman- 
dement sacre. II s agissait done d un privilege interdit 
au commun des mortels. 

L inceste maternel est un des crimes d CEdipe, le meur- 
tre du pere est son autre crime. Disons en passant que 
ce sont la les deux grands crimes qui etaient deja con- 
damnes par la premiere institution religieuse et sociale 
des hommes, le totemisme. Passons maintenant de 1 ob- 
servation directe de 1 enfant a 1 examen analytique de 
1 adulte nevrotique. Quelles sont les contributions de cet 
examen a une analyse plus approfondie de VCEdipe- 
complexe*! Elles peuvent etre definies tres facilement. 
II nous presente ce complexe tel que nous 1 expose la 
legende ; il nous montre que chaque nevrotique a ete 
lui-meme une sorte d GEdipe ou, cequi revient au meme, 
est devenu un Hamlet en reagissant contre ce complexe. 
II va sans dire que la representation analytique de 
V (Edipe-complexe n est qu un agrandissement et un 
grossissement de Febauche infantile. La haine pour le 
pere, le souhait de le voir mourir ne sont plus marques 
par de timides allusions, la tendresse pour la mere a 
pour but avoue de la posseder comme epouse. Avons- 
nous le droit d attribuer a la tendre enfance ces senti 
ments crus et extremes, ou bien 1 analyse nous induit- 
elle en erreur, par suite de 1 intervention d un nouveau 
facteur ? II n est d ailleurs pas difficile de decouvrir ce 
nouveau facteur. Toutes les fois qu un homme parle du 
passe, cet homme fut-il un historien, nous devons tenir 
compte de tout ce qu il introduit, sans intention, du pre 
sent ou de 1 intervalle qui separe le passe du present, 
dans la periode dont il s occupe et dont il fausse ainsi 
le tableau. Dans le cas du nevrotique il est meme per- 
mis de se demander si cette confusion entre le passe et 
le present est tout a fait involontaire ; nous apprendrons 
plus tard les motifs de cette confusion, et nous aurons 
en general a rendre compte de ce jeu de 1 imagination 
s exercant sur les evenements et les faits d un passe 
recule. Nous trouvons aussi sans peineque la haine pour 



3t>2 THEOR1E GENERALE DES NEVROSfiS 

le pere est renforcee par de nombreux motifs fournis par 
des epoques et des circonstances posterieures, que les 
desirs sexuels ayant pour objet la mere revetent des for 
mes qui devaient encore etre inconnues et etrangeres a 
1 enfant. Mais ce serait un vain effort que de vouloir 
expliquer \CEdipe-complexe dans son ensemble par le 
jeu d une imagination retrospective, introduisant clans 
le passe des elements empruntes au present. Le nevro- 
tique adulte garde le noyau infantile avec quelques-uns 
de ses accessoires, tels que nous les revele 1 observation 
directe de 1 enfant. 

Le fait clinique, qui s offre a nous derriere la forme 
analytiquernent etablie de YCEdipe-complexe, presente 
une tres grande importance pratique. Nous appre- 
nons qu a 1 epoque de la puberte, lorsque 1 instinct 
sexuel s affirme dans toute sa force, les anciens objets 
familiaux et incestueux sont repris et pourvus d un ca- 
ractere libidineux. Le choix de 1 objet par 1 enfant n etait 
qu un prelude timide, mais decisif, a rorientation du 
choix pendant la puberte. A ce moment s accomplissent 
des processus affectifs tres intenses, orientes soit vers 
YGEdipe-complexe, soit vers une reaction contre ce 
complexe, mais les premisses de ces processus n etant 
pas avouables doivent pour la plupart etre soustraites 
a la conscience. A partir de cette epoque, 1 individii hu- 
main se trouve devant une grande tache qui consiste a 
se detacher des parents ; et c est seulement apres avoir 
rempli cette tache qu il pourra cesser d etre un enfant, 
pour devenir membre de la collectivite sociale. La tache 
du fils consiste a detacher de sa mere ses desirs libidi 
neux, pour les reporter sur un objet reel etranger, a se 
reconcilier avec le pere, s il lui a garde une certaine 
hostilite, ou a s emanciper de sa tyrannic lorsque, par 
reaction contre sa revolte enfantine, il est devenu spn 
esclave soumis. Ces taches s imposent a tous et a cha- 
cun ; et il est a remarquer que leur accomplissement 
reussit rarement d une facon ideale, c est-a-dire avec une 
correction psychologique et sociale parfaite. Les nevro- 
tiques, eux, echouent totalement dans ces taches, le fils 
restant toute sa vie courbe sous 1 autorite du pere et 
incapable de reporter sa libido sur un objet sexuel etran 
ger. Tel peut etre egalement, mutatis mutandis, le sort de 



DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO 363 

la fille. G est en ce sens que V (Edipe-complexe peutetre 
considere comme le noyau des nevroses. 

Vous devinez sans doute que j ecarte rapidement un 
grand nombre de details importants, aussi bien pra 
tiques que theoriques, se rattachant a \ CEdipe-com 
plexe. Je n insisterai pas davantage sur ses variations 
et sur son inversion possible. En ce qui concerne ses 
rapports plus eloignes, je vous dirai settlement qu il a 
ete une source abondante de production poetique. Otto 
Rank a montre, dans un livre meritoire, que les drama 
turges de tous les temps ont puise leurs materiaux prin- 
cipalement dans V CEdipe-complexe et dans le complexe 
de Finceste, ainsi que dans leurs variations plus on 
moins voilees. Mentionnons encore que les deux desirs 
criminels qui font partie de ce complexe ont ete recon- 
nus, longtemps avant la psychanalyse, comme etant les 
desirs representatifs de la vie instinctive sans frein. Dans 
le dialogue du celebre ericyclopediste Diderot, intitule : 
Le neveu de Rameau et dont Goethe lui-meme a donne 
une version allemande, vous trouverez le remarquable 
passage que voici : Si le petit sauvage etait abandonne 
a lui-meme, qu il conservat toute son imbecillite et qu il 
reunit an peu de raison de 1 enfant au berceau la violence 
des passions de I homme de trente ans, il tordrait le cou 
a son pere et coucherait avec sa mere. 

Mais il est un detail que je ne dois pas omettre. Ce 
n est pas en vain que repouse-mere d CEdipe nous a fait 
penser au rve. Vous souvenez-vous encore du resultat 
de nos analyses de reves, a savoir que les desirs forma- 
teurs de reves sont souvent de nature perverse, inces- 
tueuse ou revelent une hostilite insoupconnee a 1 egard 
de personnes tres proches et aimees ? Nous n avons pas 
alors explique 1 origine de ces majuvaises tendances A 
present, cette explication s impose a nous, sans que nous 
nous donnions la peine de la chercher. II s agit ni plus 
ni moins de produits de la libido et de certaines defor 
mations d objets qui, datant des premieres annees de 
1 enfance et disparus depuis longtemps de la conscience, 
revelent encore leur existence pendant la nuit et se mon- 
trent dans une certaine mesure susceptibles d exercer 
une action. Or, comme tous les hommes font de ces 
reves pervers, incestueux, cruels, que ces reves ne con- 



364 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

stituent par consequent pas le monopole des nevrotiques, 
nous sommes autorises a conclure que le developpement 
des normaux s est egalement accompli a travers les per 
versions et les deformations d objets caracteristiques de 
YGEdipe-complexe, qu il faut voir la le mode de develop 
pement normal et que les nevrotiques ne presentent 
qu agrandi et grossi ce que 1 analyse de reves nous re- 
vele egalement chez les hommes bien portants. C est la 
une des raisons pour lesquelles nous avonc fait preceder 
1 etude des symptomes nevrotiques de celle des reves. 



CHAP1TRE XXII 

POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT 
ET DE LA REGRESSION. ETIOLOGIE 



Nous venons d apprendre que la fonction de la libido 
subit un long developpement jusqu a ce qu elle ait 
atteint la phase dite normale, qui est celle ou elle se 
trouve mise au service de la procreation. Je voudrais 
vous dire aujourd hui le role que ce fait joue dans la de 
termination des nevroses. 

Je crois etre d accord avec ce qu enseigne la patho 
logic generale, en admettant que ce developpement com- 
porte deux dangers : celui de Varret et celui de la re 
gression. Gela signifie que vu la tendance a varier que 
presentent les processus biologiques en general, il peut 
arriver que toutes les phases preparatoires ne soient 
pas correctement parcourues et entierement depassees ; 
certaines parties de la fonction peuvent s attarder d une 
facon durable a 1 une ou a 1 autre de ces premieres 
phases, et Fensemble du developpement presentera de 
ce fait un certain degre d arret. 

Cherchons un peu dans d autres domaines des ana 
logies a ce fait. Lorsque tout un peuple abandonne son 
habitat, pour en chercher un nouveau, ce qui se produi- 
sait frequemment aux epoques primitives de 1 histoire 
htimaine, il n atteint certairiement pas dans sa totalite le 
nouveau pays. Abstraction faite d autres causes de de- 
chet, il a du arriver frequemment que de petits groupes 
ou associations d emigrants, arrives a un endroit, s y 
fixaierit, alors que le gros du peuple potirsuivait son 
chemin. Or, pour prendre tine comparaison plus proche, 
vous savez que chez les mammiferes superieurs les 
glandes germinales qui, a Forigine, sont situees dans la 
profbndeur de la cavite abdominale subiasent, a un mo 
ment donne de la vie intra-uterine, un deplacement qui 
FREUD. a3 



366 THEORIE GENERALS DES NEVROSEIS 

les transporte presque immediatement sous la peau de la 
partie terminale du bassin. Comme suite de cette migra 
tion, on trouve un grand nombre d individus chez les- 
quels un de ces deux organes est reste dans la cavite 
abdominale ou s est localise definitivement dans le canal 
dit inguinal que les deux glandes doivent franchir nor- 
malement, ou qu unde ces canaux est reste ouvert, alors 
que dans les cas normaux ils doivent tous deux devenir 
impermeables apres le passage des glandes. Lorsque, 
jeune etudiant encore, j executais mon premier travail 
scientifique sous la direction de von Briicke, j ai eu a m oc- 
cuper de 1 origine des racines nerveuses posterieures de la 
moelle d un poisson d une forme encore tres archaique. 
J ai trouve que les fibres nerveuses de ces racines emer- 
geaient de grosses cellules situees dans la come poste- 
rieure, ce qui ne s observe plus chez d autres vertebres. 
Mais je n ai pas tarde a decouvrir egalement que ees 
cellules nerveuses se trouvent egalement en dehors de 
la substance grise et occupent tout le trajet qui s etend 
jusqu au ganglion dit spinal de la racine posterieure ; 
d ou je conclus que les cellules de ces amas ganglion- 
naires ont emigre de la moelle epiniere pour venir se 
placer le long du trajet radiculaire des nerfs. G est ce qui 
est confirme par 1 histoire du developpement ; mais chez 
le petit poisson sur lequel avaient porte mes recherches, 
le trajet de la migration etait marque par des cellules 
restees en chemin. A un examen approfondi, vous troti- 
verez facilement les points faibles de ces comparaisons. 
Aussi vous dirai-je directement qu en ce qui concerne 
chaque tendance sexuelle, il est, a mon avis, possible 
que certains de ses elements se soient attardes a des 
phases de developpement anterieures, alors que d autres 
ont atteint le but final. II reste bien entendu que 
nous concevons chacune de ces tendances comme un 
courant qui avance sans interruption depuis le commen 
cement de la vie et que nous usons d un procede dans 
une certaine mesure artificiel, lorsque nous le decom- 
posons en plusieurs poussees successives. Vous avez 
raison de penser que ces representations ont besoin 
d etre eclaircies, mais c est la un travail qui nous entrai- 
nerait trop loin. Je me borne a vous prevenir que 
j appelle fixation (de la tendance, bien entendu) le fait 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION 067 

pour une tendance partielle de s etre attardee a tme 
phase anterieure. 

Le second danger de ce developpement par degres 
fonsiste en ce que les elements plus avances peuvent, 
par un mouvement retrograde, retourner a leur tour a 
une de ces phases anterieures : nous appelons cela re 
gression. La regression a lieu lorsque, dans sa forme 
plus avancee, une tendance se heurte dans 1 exercice de 
sa fonction, c est-a-dire dans la realisation de sa satisfac 
tion, a de grands obstacles exterieurs. Tout porte a 
croire que fixation et regression ne sont pas indepen- 
dantes Tune de 1 autre, Plus la fixation est forte au cours 
du developpement, plus il sera facile a la fonction 
d echapper aux difficultes exterieures par la regression 
jusqu aux elements fixes et moins la fonction formee 
sera en etat de resister aux obstacles exterieurs qu elle 
rencontrera sur son chemin. Lorsqu un peuple en mou 
vement a laisse en cours de route de forts detachements, 
les fractions plus avancees auront une grande tendance, 
lorsqu elles seront battues ou qu elles se seront heurtees 
a un ennemi trop fort, a revenir sur leurs pas pour se 
refugier aupres de ces detachements. Mais ces fractions 
avancees auront aussi d autant plus de chances d etre 
battues que les elements restes en arriere seront plus 
nombreux. 

Pour bien comprendre les nevroses, il importe beau- 
coup de ne pas perdre de vue ce rapport entre la fixa 
tion et la regression. On acquiert ainsi un point d appui 
sur pour aborder 1 examen, que nous aliens entre- 
prendre, de la question relative a la determination des 
nevroses, h Tetiologie des nevroses. 

Occupons nous encore un moment de la regression. 
D apres ce que vous avez appris connsrnant le develop 
pement de la fonction de la libido, vous devez vous 
attendre a deux sortes de regression : retour aux pre 
miers objets marques par la libido et qui sont, nous le 
savons, de nature incestueuse ; retour de toute rorgani- 
sation sexuelle a des phases anterieares. On observe 
Tun et 1 autre genres de regression dans les nevroses de 
transfert, dans le mecanisme desqu.illes ils jouent un 
role important. G est surtout le retcur aux premiers 
objets de la libido qu on observe chez les nevrotiques 



368 TiTKOiiiE GENERALE DES NEVROSES 

avec une regularite lassante. II y aurait beaucoup plus 
a dire sur les regressions de la libido, si Ton tenait 
compte d un autre groupe de nevroses, et notamment des 
nevroses dites narcissiques. Mais il n entre pas dans nos 
intentions de nous en occuper ici. Ces affections nous 
mettent encore en presence d autres modes de develop- 
pement, non encore mentionnes, et nous montrent aussi 
de nouvelles formes de regression. Je crois cependant 
devoir maintenant vous mettre en garde contre une con 
fusion possible entre regression et refoulement et vous 
aider a vous faire une idee nette des rapports existant 
entre ces deux processus. Le refoulement est, si vous 
vous en souvenez bien, le processus grace auquel un 
acte susceptible de devenir conscient, c est-a-dire faisant 
partie de la preconscience, devient inconscient. Et il y a 
encore refoulement, lorsque 1 acte psychique inconscient 
n est meme pas admis dans le systeme preconscient voi- 
sin, la censure 1 arretant au passage et lui faisant re- 
brousser chemin. II n existe aucun rapport entre la 
notion de refoulement et celle de sexualite. J attire tout 
particulierement votre attention sur ce fait. Le refoule 
ment est un processus purement psychologique que nous 
caracteriserons encore mieux en le qualifiant de topique. 
Nous voulons dire par la que la notion de refoulement 
est une notion spatiale, en rapport avec notre hypothese 
des compartiments psychiques ou, si nous voulons re- 
noncer a cette grossiere representation auxiliaire, nous 
dirons qu elle decoule du fait que Fappareil psychique 
se compose de plusieurs systemes distincts. 

De la comparaison que nous venons de faire il ressort 
que nous avons employe jusqu ici le mot regression , 
non dans sa signification generalement admise, mais 
dans un sens tout a fait special. Si vous lui donnez son 
sens general, celui du retour d une phase developpement 
superieure a une phase inferieure, le refoulement pent, 
lui aussi, etre concu comme une regression, comrne un 
retour a une phase anterieure et plus reculee du deve 
loppement psychique. Seulement, quand nous parlons de 
refoulement, nous autres, nous ne pensons pas a cette 
direction retrograde, car nous voyons encore un refou 
lement, au sens dynamique du mot, alors qu un acte 
psychique est maintenu a la phase inferieure de Tin- 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION 36g 

conscient. Le refoulement est une notion topique et dy- 
namique ; la regression est une notion purement descrip 
tive. Par la regression, telle que nous 1 avons decrite 
jusqu ici en la mettant en rapport avec la fixation, nous 
entendions uniquementle retour de la libido a des phases 
anterieures de son developpement, c est-a-dire quelque 
chose qui differe totalement du refoulement et en est 
totalement independant. Nous ne pouvons meme pas 
affirm er que la regression de la libido soit un processus 
purement psychologique et nous ne saurions lui assigner 
une localisation dans 1 appareil psychique. Bien qu elle 
exerce sur la vie psychique une influence tres profonde, 
il n en reste pas moins vrai que c est le facteur organique 
qui domine chez elle. 

Ges discussions vous paraitront sans doute arides. La 
clinique nous en fournira des applications qui nous les 
rendront plus claires. Yous savez que 1 hysterie et la Qe- 
vrose obsessionnelle sont les deux principaux represen- 
tants du groupe des nevroses de transfert. II existe bien 
dans 1 hysterie une regression de la libido aux premiers 
objets sexuels, de nature incestueuse, et Ton pent dire 
qu elle existe dans tons les cas, alors qu on ri y observe 
pas la moindre tendance a la regression vers une phase 
anterieure de 1 organisation sexuelle. En revanche, le 
refoulement joue dans le mecanisme de 1 hysterie le prin 
cipal role. S il m etait permis de completer par une con 
struction toutes les connaissances certaines que nous 
avons acquises jusqu ici concernant 1 hysterie, je decri- 
rais la situation de la facon suivante : la reunion des 
tendances partielles sous le primat des organes genitaux 
est accomplie, mais les consequences qui en decoulent 
se heurtent a la resistance du systeme preconscient lie a 
la conscience. L organisation genitale se rattache done 
a 1 inconscient, mais n est pas admise par le precon 
scient, d ou resulte un tableau qui presente certaines 
ressemblances avecl etat anterieurau primat des organes 
genitaux, mais qui est en realite tout autre chose. Des 
deux regressions de la libido, celle qui s effectue vers 
une phase anterieure de Torganisation sexuelle est de 
beaucoup la plus remarquable. Gomme cette derniere 
regression manque dans 1 hysterie et que toute notre 
conception des nevroses se resscnt encore de 1 influence 



3yO THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

de Fetude de Fhysterie, qui Favait preeedee dans le 
temps, Fimportance de la regression de la libido ne nous 
est apparue que beaucoup plus tard que celle du refou- 
lement. Attendez-vous a ce que nos points de vtie su- 
bissent de nouvelles extensions et modifications lorsque 
nous aurons a tenir compte, en plus de Fhysterie et de 
la nevrose obsessionnelle, des nevroses narcissiques. 

Dans la nevrose obsessionnelle, au contraire, la re 
gression de la libido vers la phase preliminaire de For- 
ganisation sadique-anale constitue le fait le plus frappant 
et celui qui marque de son empreinte toutes les mani 
festations symptomatiques. L impulsion amoureuse se 
presente alors sous le masque de Fimpulsion sadique. 
La representation obsedante :je voudrais te tuer, lorsqu on 
la debarrasse d excroissances non accidentelles, mais 
indispensables, signifle au fond ceci : je voudrais jouir 
de toi en amour. Supposez encore une regression simul- 
tanee interessant Fobjet, c est-a-dire une regression telle 
que les impulsions en question ne s appliquent qu aux 
personnes les plus proches et les plus aimees, et vous 
aurez une idee de Fhorreur que peuvent eveiller chez le 
malade ces representations obsedantes qui apparaissent 
a sa conscience comme lui etant tout a fait etrangeres. 
Mais le refoulement joue egalement dans ces nevroses 
un role important qu il est difficile de definir dans une 
rapide introduction comme celle-ci. La regression de la 
libido, lorsqu elle n est pas accompagnee de refoulement, 
aboutirait a une perversion, mais ne donnerait jamais 
une nevrose. Vous voyez ainsi que le refoulement est le 
processus le plus propre a la nevrose, celui qui la carac- 
terise le mieux. J aurai peut-etre encore Foccasion de 
vous dire ce que nous savons du mecanisme des perver 
sions, et vous verrez alors que tout s y passe d une facon 
infiniment moins simple qu on se Fimagine. 

J espere que vous ne m en voudrez pas de m tre livre 
a ces developpemerits sur la fixation et la regression de 
la libido, si je vous dis que je vous les ai presenters a 
titre de preparation a Fexamen de Fetiologie des nevroses. 
Concernant cette derniere, je ne vous ai encore fait part 
que d une seule donnee, a savoir que les hommes de- 
viennent nevrotiques lorsqu ils sont prives de la possi- 
bilite de satisfaire leur libido, done par privation , 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION 37! 

pour employer le terme dont je m etats servi .alors, et 
que leurs symptomes viennent remplacer chez eux la 
satisfaction qui leur est refusee. II ne faut naturellement 
pas en conclure que toute privation de satisfaction libi- 
dineuse rende nevrotique celui qui en est victime ; ma 
proposition signifie seulement que le facteur privation 
existait dans tons les cas de nevrose examines. Elle n est 
done pas reversible. Et, sans doute, vous vous rendez 
egalement compte que cette proposition revele, non tout 
le mystere de 1 etiologie des nevroses, mais seulement 
une de ses conditions importantes et essentielles. 

Nous ignorons encore si, pour la discussion ulterieure 
de cette proposition, on doit insister principalement sur 
la nature de la privation ou sur les pardcularites de celui 
qui en est frappe. C est que la privation est rarement 
complete et absolue ; pour devenir pathogenique, elle 
doit porter sur la seule satisfaction que la personne 
exige, sur la seule dont elle soit capable. II y a en ge 
neral nombre de moyens permettant de supporter, sans 
en tomber malade, la privation de satisfaction libidi- 
neuse. Nous connaissons des homines capables de s in- 
fliger cette privation sans dommage ; ils ne sont pas heu- 
reux, ils souffrent de langueur, mais ils ne tombent pas 
malades. Nous devons en outre tenir compte du fait que 
les tendances sexuelles sont, si je puis m exprimer ainsi, 
extraordmairementplastiques. Elles peuvent se remplacer 
reciproquement, Tune peut assumer 1 intensite des 
autres ; lorsque la realite refuse la satisfaction de 1 une, 
on peut trouver une compensation dans la satisfaction 
d une autre. Elles representent comme un reseau de 
canaux remplis de liquide et communicants, et cela 
malgre leur subordination au prirnat genital : deux ca- 
racteristiques difliciles a concilier. De plus, les tendances 
partielles de la sexualite, ainsi que Finstinct sexuel qui 
resulte de leur synthese, presentent une grande facilite 
de varier leur objet, d echanger chacun de leurs objets 
contre un autre, plus facilement accessible, propriete 
qui doit opposer une forte resistance a Faction pathogene 
d une privation. Parmi ces facteurs qui opposent une 
action pour ainsi dire prophylactique a 1 action nocive 
des privations, il en est un qui a acquis une importance 
sociale particuliere. II consiste en ce que la tendance 



372 TIIEORIE GENERALE DES NEVROSES 

sexuelle, ayant renonce au plaisir partiel on a celui que 
procure 1 acte de la procreation, 1 a remplace par un 
autre but presentant avec le premier des rapports gene- 
tiques, mais qui a cesse d etre sexuel pour devenir social. 
Nous donnons a ce processus le mot de sublimation , 
et ce faisant nous nous rangeons a 1 opinion generale 
qui accorde une valeur plus grande aux buts sociaux 
qu aux buts sexuels, lesquels sont, au fond, des buts 
ego istes. La sublimation n est d ailleurs qu un cas spe 
cial du rattachement de tendances sexuelles a d autres, 
non sexuelles. Nous aurons encore a en parler dans une 
autre occasion. 

Vous etes sans doute tentes de croire que, grace a 
tons ces moyens permettant de supporter la privation, 
celle-ci perd toute son importance. II n en est pas ainsi, 
et la privation garde toute sa force pathogene. Les 
moyens qu on lui oppose sont generalement insuffisants. 
Le degre d insatisfaction de la libido, que I homme 
moyen peut supporter, est limite. La plasticite et la mo- 
bilite de la libido sont loin d etre completes chez tous les 
hoinmes, et la sublimation ne peut supprimer qu une 
partie de la libido, sans parler du fait que beaucoup 
d hommes ne possedent la faculte de sublimer que 
dans une mesure tres restreinte. La principale des 
restrictions est celle qui porte sur la mobilite de la libido, 
ce qui a pour efl et de ne faire dependre la satisfaction 
de 1 individu que d un tres petit nombre d objets a at- 
teindre et de buts a realiser. Souvenez-vous seulement 
qu un developpement incomplet de la libido comporte 
des fixations nombreuses et variees de la libido a des 
phases anterieures de 1 organisation et a des objets ante- 
rieurs, phases et objets qui le plus souvent ne sont plus 
capables de procurer une satisfaction reelle. Vous recon- 
naitrez alors que la fixation de la libido constitue, apres 
la privation, le plus puissant facteur etiologique des ne- 
vroses. Nous pouvons exprimer ce fait par une abrevia- 
tion schematique, en disant que la fixation de la libido 
constitue, dans Tetiologie des nevroses, le facteur pre 
disposant, interne, et la privation le facteur accidentel, 
exterieur. 

Je saisis ici Foccasion pour vous engager avous abste- 
nir de prendre parti dans une discussion tout a fait su- 



OINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION 878 

perflue, On aime beaucoup, dans l.e monde scieritifique, 
s emparer d une partie de la verite, proclamer cette 
partie comme etant toute la verite et contester ensuite, 
en sa faveur, tout le reste qui n est cependant pas moins 
vrai. C est a la faveur de ce precede que pltisieurs cou- 
rants se sont detaches du mouvement psychanalytique, 
les uns ne reconnaissant que les tendances ego istes et 
niant les tendances sexuelles, les autres ne tenant compte 
que de Finfluence exercee par les laches qu impose la 
vie reelle et negligeant completement celle qu exerce le 
passe individuel, etc. On peut de meme opposer 1 une a 
1 autre la fixation et la privation et soulever une contro- 
verse en demandant : les nevroses sont-elles des maladies 
exogenes ou endogenes, sont-elles la consequence ne- 
cessaire d une certaine constitution ou le produit de cer- 
taines actions nocives (trauma tiques)? Et, plus speciale- 
ment, sont-elles provoquees par la fixation de la libido 
(et autres particularites de la constitution sexuelle) ou 
par la pression qu exerce la privation? A tout prendre, 
ce dilemme ne me parait pas moins deplace que cet autre 
que je pourrais vous poser : Fenfant nait-il, parce qu il 
a ete procree par le pere ou parce" qu il a ete concu par 
la mere? Les deux conditions sont egalement indispen- 
sables, me diriez-vous, et avec raison. Les choses se 
presentent, sinon tout a fait de meme, d une facon ana 
logue dans Fetiologie des nevroses. Au point de vue de 
1 etiologie, les affections nevrotiques peuvent etre ran- 
gees dans une serie dans laquelle les deux facteurs : 
constitution sexuelle et influences exterieures ou, si Ton 
prefere, fixation de la libido et privation, sont repre- 
sentes de telle sorte que la part de Fun de ces facteurs 
croit, lorsque celie de Tautre diminue. A Fun des bouts 
de cette serie se trouvent les cas extremes dont vous 
pouvez dire avec certitude : etant donne le developpe- 
ment anormal de leur libido, ces hommes seraient tom- 
bes malades, quels que fussentles evenements exterieurs 
de leur vie, celle-ci fut-elle aussi exempte d accidents 
que possible. A Fautre bout se trouvent les cas dont 
vous pouvez dire au contraire que ces malades auraient 
certainement echappe a la nevrose s ils ne s etaient pas 
trouves dans telle ou telle situation. Dans les cas inter- 
mediaires on se trouve en presence de combinaisons 



374 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

telles, qu a une part de plus en plus grande de la consti 
tution sexuelle predisposante, correspond une part de 
moins en moins grande des influences nocives subies au 
cours de la vie, et inversement. Dans ces cas, la consti 
tution sexuelle n aurait pas produit la nevrose sans Tin- 
tervention d influences nocives, etcesinfluencesn auraient 
pas ete suivies d un efFet traumatique si les conditions 
de la libido avaient ete differentes. Dans cette serie je 
puis, a la rigueur, reconnaitre une certaine predominance 
au role joue par les facteurs prdisposants, mais ma con 
cession depend des limites que vous voulez assigner a 
la nervosite. 

Je vous propose d appeler ces series series de comple 
ment, en vous prevenant que nous aurons encore 1 occa- 
sion d 6tablir d autres series pareilles. 

La tenacite avec laquelle la libido adhere a certaines 
directions et a certains objets, la viscosite pour ainsidire 
de la libido, nous apparait comme un facteur independant, 
variant d un individu a un autre et dont les causes nous 
sont totalement inconnues. Si nous ne devons pas sous- 
estimer son role dans Fetiologie des nevroses, nous ne 
devons pas davantage exagerer 1 intimite de ses rapports 
avec cette etiologie. On observe une pareille viscosite , 
de cause egalement inconnue, de la libido, dans de nom- 
breuses circonstances, chez I homme normal et, a titre de 
facteur determinant, chez les personnes qui, dans un cer 
tain sens, forment une categoric opposee a celle des ner- 
veux: chez les pervers. On savait deja avantla psychanalyse 
(Binet) qu il est souvent possible de decouvrir dans 1 ana- 
mnese des pervers une impression tres ancienne, laissee 
par une orientation anormale de Finstinct ou un choix 
anormal de 1 objet et a laquelle la libido du pervers reste 
attachee toute la vie durant. II est souvent impossible de 
dire ce qui rend cette impression capable d exercer sur 
la libido une attraction aussi irresistible. Je vais vous 
raconter un cas que j ai observe moi-meme. Un homme, 
que les organes g^nitaux et tous les autres charmes de la 
femme laissent aujourd hui indifferent et qui eprouve 
cependant une excitation sexuelle irresistible a la vue 
d un pied chaussed une certaine forme, se souvient d un 
evenement qui lui etait survenu lorsqu il etait age de 
six ans, et qui a joue un role decisif dans la fixation de sa 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT T DE LA REGRESSION 876 

libido. II etait assis sur un tabouret aupres de sa gou- 
vernante qui devait lui donner une lecon d anglais. La 
gouvernante, une vieille lille seche, laide, aux yeuxbleus 
d eau et avec un nez retrousse, avait ce jour-la mal a un 
pied qu elle avait pour cette raison chausse d une pan- 
toufle en velours et qu elle tenait etendu sur un coussin. 
Sa jambe etait cependant cachee de la facon la plus 
decente. C est un pied maigre, tendineux, comme celui 
de la gouvernante, qui etait devenu, apres un timide 
essai d activite sexuelle normale, son unique objet sexuel, 
et notre homrne y etait attire irresistiblement, lorsqu a 
ce pied venaient s ajouter encore d autres traits qui rap- 
pelaient le type de la gouvernante anglaise. Cette fixation 
de la libido a fait de notre homme, non un nevrotique, 
mais un pervers, ce que nous appelons un fetichiste du 
pied. Vous le voyez: bien que la fixation excessive et, 
de plus, precoce, de la libido constitue un facteur etio- 
logique indispensable de la nevrose, son action s etend 
bien au dela du cadre des nevroses. La fixation consti 
tue ainsi une condition aussi peu decisive que la priva 
tion dont nous avons parle plus haut. 

Le probleme de la determination des nevroses parait 
done se compliquer. En fait, la recherche psychanalyti- 
que nous revele un nouveau facteur qui ne figure pas 
dans notre serie etiologique et qui apparait avec le plus 
d evidence chez des personnes qui sont frappees d une 
affection nevrotique en pleine sante. On trouve regulie- 
rement chez ces personnes les indices d une opposition 
de desirs ou, comme nous avons 1 habitude de nous expri- 
mer, d un conflit psychique. Une partie dela personna- 
lite manifesto certains desirs, une autre partie s y oppose 
et les repousse. Sans un conflit de ce genre, il n y a pas 
de nevrose. II n y aurait d ailleurs la rien de singulier. 
Vous savez que notre vie psychique est constamment 
remuee par des conflits dont il nous incombe de trouver 
la solution. Pour qu un pareil conflit devienne pathogene, 
il faut done des conditions particulieres. Aussi avons- 
nous a nous demander quelles sont ces conditions, entre 
quelles forces psychiques se deroulent ces conflits patho- 
genes, quels sont les rapports existant entre le conflit 
et les autres facteurs determinants. 

JTespere pouvoir donner a ces questions des reponses 



876 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

satisfaisantes, bien qu abregees et schematiques. Le 
conflit est provoque par la privation, la libido a laquelle 
est refusee la satisfaction normale etant obligee de cher- 
cher d autres objets et voies. II a pour condition la disap 
probation qae ces autres voies et objets provoquent de 
de la part d une certaine fraction de la personnalite : il 
en resulte un veto qui rend d abord le nouveau mode de 
satisfaction impossible. A partir de ce moment, la for 
mation de symptomes suit une voie que nous parcourrons 
plus tard. Les tendances libidineuses repoussees cher- 
chent alors a se manifester en empruntant des voies 
detournees, non sans toutefois s efforcer de justifierleurs 
exigences a Faide de certaines deformations et attenua 
tions. Ces voies detournees sont celles de la formation 
de symptomes : ceux-ci constituent la satisfaction nou- 
velle ou substitutive que la privation a rendue neces- 
saire. 

On pent encore faire ressortir I importance du conflit 
psychique en disant: Pour qu une privation exterieure 
devienne pathogene, il faut qu il s y ajoute une privation 
interieure. II va sans dire que privation exterieure et pri 
vation interieure se rapportent a des objets differents et 
suivent des voies differentes. La privation exterieure 
ecarte telle possibilite de satisfaction, la privation inte 
rieure voudrait ecarter une autre possibilite, et c est a 
propos de ces possibilites qu eclate le conflit. Je prefere 
cettemethoded exposition, a cause de son contenu impli- 
cite. Elle implique notamment la probabilite qu aux 
epoques primitives du developpement humain les absten 
tions interieures ont ete determinees par des obstacles 
reels exterieurs. 

Mais quelles sont les forces d ou emane 1 objection 
contre la tendance libidineuse, quelle est Fautre partie 
du conflit pathogene ?Ce sont, pour nous exprirner d une 
facon tres generale, les tendances non sexuelles. Nous 
les designons sous le nom gcnerique de tendances du 
moi ; la psychanalyse des nevroses de transfert ne nous 
offre aucun moyen utilisable de poursuivre leur decom 
position ulterieure, nous n arrivons a les connaitre dans 
une certaine mesure que par les resistances qui s oppo- 
sent al analyse. Le conflit pathogene estun conflit entre 
les tendances du moi et les tendances sexuelles. Dans 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET BE LA REGRESSION 877 

certains cas, on a 1 impression qu il s agit d un conflit 
entre diffe rentes tendances purement sexuelles ; cette 
apparence n infirme en rien notre proposition, car des 
deux tendances sexuelles en conflit, Tune est toujours 
celle qui cherche, pour ainsi dire, a satisfaire le moi, 
tandis que 1 autre se pose en defenseur pretendant pre 
server le moi. Nous revenons done au conflit entre le moi 
et la sexualite, 

Toutes les fois que la psychanalyse envisageait tel ou 
tel evenement psychiqtie comme un produit des tendan 
ces sexuelles, on lui objectait avec colere que 1 homme 
ne se compose pas seulement de sexualite, qu il existe 
dans la vie psychique d autres tendances et interets que 
les tendances et interets de nature sexuelle, qu on ne doit 
pas faire tout deriver de la sexualite, etc. Eh bien, je 
ne connais rien de plus reconfortant que le fait de se 
trouver pour une fois d accord avec ses adversaires. La 
psychanalyse n a jamais oublie qu il existe des tendances 
non sexuelles, elle a eleve tout son edifice sur le principe 
de la separation nette et tranchee entre tendances sexuel 
les et tendances se rapportant an moi et elle a aflirme, 
sans attendre les objections, que les nevroses sont des 
produits, non de la sexualite, mais du conflit entre le 
moi et la sexualite. Elle n a aucune raison plausible de 
contester 1 existence ou 1 importance des tendances du 
moi lorsqu elle cherche a degager et a definir le role 
des tendances sexuelles dans la maladie et dans la vie. 
Si elle a ete amenee a s occuper en premiere ligne des 
tendances sexuelles, ce fut parce que les nevroses de 
transfert ont fait ressortir ces tendances avec une evi 
dence particuliere et ont ainsi oflert a son etude un 
domaine que d autres avaient neglige. 

De mdme, il n est pas exact de pretendre que la psy 
chanalyse ne s interesse pas au cote non sexuel de la 
personnalite. G estla separation entre le moi et la sexua 
lite qui a precisement montre avec une clarte particuliere 
que les tendances du moi subissent, ellesaussi, un deve- 
loppement significatif qui n est ni totalement indepen- 
dant de la libido ni tout a fait exempt de reaction contre 
elle. On doit a la verite de dire que nous connaissons le 
developpement du moi beaucoup moins bien que celui 
de la libido, et la raison en est dans le fait que c est seu- 



78 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

lement a la suite de 1 etude des nevroses narcissiques 
que nous pouvons esperer penetrer la structure du moi. 
Nous connaissons cependant deja une tentative tres inte- 
ressante se rapportant a cette question. C est celle de 
M. Ferenczi qui avait essaye d etablir theoriquement les 
phases de developpement du moi, et nous possedons du 
rnoins deux points d appui solides pour un jugement 
relatif a ce developpement. Ce n est pas que les inlerets 
libidineux d une personne soient des le debut et neces- 
sairement en opposition avec ses interets d auto-conser- 
vation ; on peut dire plutot que le moi cherche, a chaque 
etape de son developpement, a se mettre en harmonie 
avec son organisation sexuelle, a se 1 adapter. La suc 
cession des differentes phases de developpement de la 
libido s aceomplitvraisemblablementselonun programme 
preetabli ; il n est cependant pas douteux que cette suc 
cession peut etre influencee par le moi] qu il doit exister 
un certain parallelisme, une certaine concordance entre 
les phases de developpement du motet cellesde la libido 
et que du trouble de cette concordance peut naitre un 
facteur pathogene. Un point qui nous importe beaucoup, 
c est celui de savoir comment le moi se comporte dans 
les cas ou la libido a laisse une fixation a une phase don- 
nee de son developpement. Le^zo^peut s accommoder de 
cette fixation, auquel cas il devient, dans une mesure 
correspondante a celle-ci, pervers ou, ce qui revient au 
meme, infantile. Mais il peut aussi se dresser contre 
cette fixation de la libido, auquel cas le moi eprouve un 
refoulement la ou la libido a subi une fixation. 

En suivant cette voie, nous apprenons que le troisieme 
facteur de 1 etiologie des nevroses, la tendance aux con- 
flits, depend aussi bien du developpement du moi que de 
celui de la libido. Nos idees sur la determination des 
nevroses se trouvent ainsi completees. En premier lieu, 
nous avons la condition la plus generale, representee par 
la privation, puis vient la fixation de la libido qui la 
pousse dans certaines directions, et en troisieme lieu 
intervient la tendance au conflit decoulant du develop 
pement du. moi qui s est detourne de ces tendances de la 
libido. La situation n est done ni aussi compliquee ni 
aussi difficile a saisir qu elle vous avait probablement 
paru pendant que je developpais mes deductions. II n en 



POINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION $79 

est pas moins vrai que tout n a pas ete ditsur cette ques 
tion. A ce que nous avons dit, nous aurons encore a 
ajouter quelque chose de nouveau et nous aurons aussi 
a soumettre a une analyse plus approfondie des choses 
deja connues. 

Pourvous montrer Finfluence qu exerce le developpe- 
ment du mot sur la naissance du conflit, et par conse 
quent sur la determination des nevroses, je vous citerai 
un exemple qui, bien qu imaginaire, n a absolument rien 
d invraisemblable. Get exemple m est inspire par le titre 
d un vaudeville de Nestroy : Au rez-de-chaussee et au 
premier. Au rez-de-chaussee habile le portier ; au pre 
mier, le proprietaire de la maison, un homme riche et 
estime. L un et Tautre ont des enfants, et nous suppose- 
rons que la fillette du proprietaire a toutes les facilites 
de jouer, en dehors de toute surveillance, avec 1 enfant 
du proletaire. II pent arriver alors que les jeux des 
enfants prennent un caractere indecent, c est-a-dire 
sexuel, qu ils jouent au papa et a la maman , qu ils 
cherchent chacun a voir les parties intimes du corps et 
a irriter les organes genitaux de 1 autre. La fillette du 
proprietaire qui, malgre ses cinq ou six ans, a pu avoir 
1 occasion de faire certaines observations concernant la 
sexualite des adultes, peut bien jouer en cette occasion 
le role de seductrice. Alors meme qu ils ne durent pas 
longtemps, ces jeux suffisent a activer chez les deux 
enfants certaines tendances sexuelles qui, apres la ces 
sation de ces jeux, se manifestent pendant quelques 
annees par la masturbation. Voila ce qu il y aura de cem- 
mun aux deux enfants ; mais le resultat final diflerera de 
Tun a 1 autre. La fillette du portier se livrera a la mas 
turbation a peu pres jusqu a 1 apparition des menstrues, 
Y renoncera ensuite sans difficult^, prendra quelques 
annees plus tard un amant, aura peut-etre un enfant, 
embrassera telle ou telle carriere, deviendra peut-etre 
une artiste en vogue et finira en aristocrate. II se peut 
qu elle ait une destinee moins brillante, mais to u jours 
est-il qu elle vivra le reste de sa vie sans se ressentir de 
I exercice precoce de sa sexualite, exempte de nevrose. 
II en sera autrement de la fillette du proprietaire. De 
bonne heure, encore enfant, elle eprouvera le sentiment 
d avoir fait quelque chose de mauvais renoncera sans 



38o THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

tarder, mais a la suite d une lutte terrible, a la satisfac 
tion masturbatrice, mais n en gardera pas moinsun sou 
venir et une impression deprimants. Lorsque, devenue 
jeune fille, elle se trouvera dans le cas d apprendre des 
faits relatifs aux rapports sexuels, elle s en detournera 
avec une aversion inexpliquee et preferera rester igno- 
rante. II est possible qu elle subisse alors de nouveau la 
pression irresistible de la tendance a la masturbation, 
sans avoir le courage de s en plaindre. Lorsqu elle aura 
atteint Fage ou les jeunes filles comrnencent a songer 
au manage, elle deviendra la proie de la nevrose, a 
la suite de laquelle elle eprouvera une profonde decep 
tion relativement au mariage et envisagera la vie sous 
les couleurs les plus sombres. Si Ton reussit par Fana- 
lyse a decomposer cette nevrose, on constatera que cette 
jeune fille bien elevee. intelligente, idealiste, a comple- 
tement refoule ses tendances sexuelles, mais que celles- 
ci, dont elle n a aucune conscience, se rattachent aux 
miserables jeux auxquels elle s etait livree avec son amie 
d enfance. 

La difference qui existe entre ces deux destinees, mal- 
gre Fidentite des evenements initiaux, tient a ce que le 
mot de Tune de nos protagonistes a subi un developpe- 
ment que Fautre n a pas connu. A la fille du portier Fac- 
tivite sexuelle s etait presentee plus tard sous un aspect 
aussi naturel, aussi exempt de toute arriere-pensee que 
dans son enfance. La fille du proprietaire avait subi Fin- 
fluence de Feducation et de ses exigences. Avec les sug 
gestions qu elle a recues de son education, elle s etait 
forme de la purete et de la chastete de lafemme un ideal 
incompatible avec Factivite sexuelle ; sa formation intel- 
lectuelle avait affaibli son interet pour le role qu elle 
etait appelee a jouer en tant que femme. C est a la suite 
de ce developpement moral et intellectual superieur a celui 
de son amie qu elle s etait trouvee en conflit avec les exi 
gences de sa sexualite. 

Jeveux encore insister aujourd hui sur un autre point 
concernant le develo.ppement du moi, et cela a cause de 
certaines perspectives, assez vastes, qu il nous ouvre, et 
aussi parce que les conclusions que nous allons tirer a 
cette occasion seront de nature a justifier la separation 
tranchee, mais dontl evidence ne saute pas auxyeux, que 



JOINTS DE VUE DU DEVELOPPEiMENT ET DE LA REGRESSION 38 1 

nous postulons entre les tendances du mot et les tendan 
ces sexuelles. Pour formuler un jugement sur ces deux 
developpements, nous devons admettre une premisse 
dont il n a pas ete suffisamment tenu compte jusqu a 
present. Les deux developpements, celui de la libido et 
celui du moi, ne sont au fond que des legs, des repetitions 
abregees du developpement que I humanite entiere a 
parcouru a partir de ses origines et qui s etend sur une 
longue duree. En ce qui concerne le developpement de 
la libido, onlui reconnait volontiers cette OYigmephyloge- 
nique. Rappelez-vous seulement que chez certains ani- 
maux 1 appareil genital presente des rapports intimes 
avec la bouche, que chez d autres il est inseparable de 
1 appareil d excretion et que chez d autres encore il se 
rattache aux organes servant au mouvement, toutes cho- 
ses dont vous trouverez un interessant expose dans le 
precieux livre de W. Bolsche. On observe, pour ainsi 
dire, chez les animaux toutes les varietes de perversion 
et d organisation sexuelle al etatfige. Or, chez 1 homme 
le point de vue phylogenique se trouve en partie masque 
par cette circonstance queles particularities qui, au fond, 
sont heritees, n en sont pas moins acquises a nouveau 
au cours du developpement in dividual, pour la raison 
probablement que les conditions, qui ont impose jadis 
1 acquisition d une particularite donnee, persistent tou- 
jours et continuent d exercer leur action sur tons les 
individus qui se succedent. Je pourrais dire que ces con 
ditions, de creatrices qu ellesfurent jadis, sont devenues 
provocatrices. II est en outre incontestable que la mar- 
che du developpement predetermine peut etre troublee 
et modifiee chez chaque individu par des influences exte- 
rieures recentes. Quant a la force qui a impose a Thu- 
manite ce developpement et dont 1 action continue a 
s exercer dans la meme direction, nous la connaissons: 
c est encore la privation imposee par la realite ou, pour 
1 appeler de son vrai grand nom, la nevessite qui decoule 
de la vie, l"Avyxtj. Les nevrotiques sont ceux chez les- 
quels cette rigueur a provoque des effets desastreux, mais 
quelle que soit 1 education qu on a recue, on est expose 
au meme risque. En proclamant que la necessite vitalo 
constitue le moteur du developpement, nous ne dimi- 
nuons d ailleurs en rien 1 importance des tendances 
FKEUD. a 



382 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

evolutives internes , lorsque 1 existence cle celles-ci se 
laisse demontrer. 

Or, il convient de noter que les tendances sexuelles et 
1 instinct de conservation ne se comportent pas de la 
meme maniere a 1 egard de la necessite reelle. Les 
instincts ayant pour but la conservation et tout ce qni 
s yrattache sontplusaccessibles a 1 education; ils appren- 
nent de bonne heure a se plier a la necessite et a con- 
former leur developpement aux indications de la realite. 
Ceci se coneoit, attendu qu ils ne peuvent pas se procu 
rer autrement les objets dont ils ont besoin et sans les- 
quels Findividu risque de perir. Les tendances sexuelles, 
qui n ont pas besoin d objet au debut et ignorent ce 
besoin, sont plus difficiles a eduquer. Menant une exis 
tence pour ainsi dire parasitaire associee a celle des 
autres organes du corps, susceptibles de trouver une 
satisfaction auto-erotique, sans depasser le corps meme 
de Findividu, elles echappent a 1 influence educatrice de 
la necessite reelle et, chez la plupart des hommes, elles 
gardent, sous certains rapports, toute la vie durant, ce 
caractere arbitraire, capricieux, refractaire, enigma- 
tique . Ajoutez a cela qu une jeune personne cesse d etre 
accessible a 1 education au moment memeouses besoins 
sexuels atteignent leur intensite definitive. Les educateurs 
le savent et agissent en consequence ; mais peut-6tre se 
laisseront-ils encore convaincre par les resultats de la 
psychanalyse et reconnaitre que c est 1 education recue 
dans la premiere enfance qui laisse la plus profonde 
empreinte. Le petit bonhomme est deja entierement forme 
des la quatrieme ou la cinquieme annee et se contente 
de manifester plus tard ce qui etait depose en lui des cet 



Pour faire ressortir toute la signification de la diffe 
rence que nous avons etablie entre ces deux groupes 
d instincts, nous sommes obliges de faire une longue 
digression et d introduire une de ces considerations 
auxquelles convient la qualification ftcconomiques. Ce 
faisant, nous aborderons un des domaines les plus impor- 
tants mais, malheureusement aussi, les plus obscurs de 
la psychanalyse. Nous posons la question de savoir si 
une intention fondamentale quelconque est inherente au 
travail de notre appareil psychique, et cette question 



JOINTS DE VUE DU DEVELOPPEMENT ET DE LA REGRESSION 

nous repondons par une premiere approximation, en 
disant que selon toute apparence 1 ensemble de notre 
activite psychique a pour but de nous procurer du plai- 
sir et de nous faire eviter le deplaisir, qu elle est regie 
automatiquement par le principe de plaisir. Or, nous 
donnerions tout pour savoir quelles sont les conditions 
du plaisir et du deplaisir, mais les elements de cette 
connaissance nous manquent precisement. La seule 
chose que nous soyons autorises a affirmer, c est que le 
plaisir est en rapport avec la diminution, Fattenuation 
ou Fextinction des masses d excitations accumulees 
dans 1 appareil psychique, tandis que la peine va depair 
avec Faugmentation, Fexacerbation de ces excitations. 
L examen du plaisir le plus intense qui soit accessible a 
1 homme, c est-a-dire du plaisir eprouve au cours de 
1 accomplissement de Facte sexuel, nelaisse aucun doute 
sur ce point. Comme il s agit, dans ces actes accompa- 
gnes de plaisir, du sort de grandes quantites d excita- 
tion ou d energie psychique, nous donnons aux consi 
derations qui s y rapportent le nom d economiques. 
Nous notons que la tache incombant a 1 appareil psy 
chique et Faction qu il exerce peuvent encore etre 
decrites autrement et d une maniere plus generale qu en 
insistant sur Facquisition du plaisir. On peut dire que 
1 appareil psychique sert a maitriser et a supprimer les 
excitations et irritations d origine exterieure et interne. 
En ce qui concerne les tendances sexuelles, il est evi 
dent que du commencement a la fin de leur developpe- 
ment elles sontunmoyen d acquisition de plaisir, etelles 
remplissent cette fonction sans faiblir. Tel est egalement, 
au debut, Fobjectif des tendances du moi. Mais sous la 
pression de la grande educatrice qu est la necessite, les 
tendances du moi ne tardent pas a remplacer le principe 
de plaisir par une modification. La tache d ecarter la 
peine s impose a elles avec la meme urgence que celle 
d acquerir du plaisir ; le moi apprend qu il est indispen 
sable de renoncer a la satisfaction immediate, de difterer 
Facquisition de plaisir, de supporter certaines peines et 
de renoncer en general a certaines sources de plaisir. 
Le moi ainsi eduque est devenu raisonnable , il ne so 
laisse plus dominer par le principe de plaisir, mais se 
conforme au principe de realite qui, aufond, a egalement 



384 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

pour but le plaisir, mais un plaisir qui, s il est diflere 
et attenue, a 1 avantage d oflYir la certitude que pro- 
curent le contact avec la realite et la conformite a ses 



exigences. 



Le passage du principe de plaisir au principe de 
realite constitue un des progres les plus importants dans 
le developpement du moi. Nous savons deja que les ten 
dances sexuelles ne franchissent que tardivement et 
comme forcees et contraintes cette phase de developpe 
ment du moi, et nous verrons plus tard quelles conse 
quences peuvent decouler pour I homme de ces rapports 
plus laches qui existent entre sa sexualite et la realite 
exterieure. Si le moi de Thomme subit un developpe 
ment et a son histoire, tout comme la libido, vous ne 
serez pas etonnes d apprendre qu il puisse y avoir ega- 
lementune regression du moi , et vous serez peut-etre 
curieux de connaitre le role que pent jouer dans les mala 
dies nevrotiques ce retour du moi a des phases de deve 
loppement anterieures. 



CHAPITRE XXIII 

LES MODES DE FORMATION DE SYMPTCMFS 



Aux yeux du profane, ce seraient les symptomes qui 
constituent 1 essence de la maladie et la guerison con- 
sisterait pour lui dans la disparition des symptomes. Le 
medecin s attache, au contraire, a distinguer entre symp 
tomes et maladie et pretend que la disparition des 
symptomes estloin de signifier la guerison de la maladie. 
Mais ce qui reste de la maladie apres la disparition des 
symptomes. c est la faculte de former de nouveaux 
symptomes. Aussi allons-nous provisoirement adopter le 
point de vue du profane et admettre qu analyser les 
symptomes equivaut a comprendre la maladie. 

Les symptomes, et nous ne parlons naturellement ici 
que des symptomes psychiques (ou psychogenes) et de 
maladie psychique, sont, pour la vie consideree dans son 
ensemble, des actes nuisibles ou tout au moins inutiles, 
cles actes qu on accomplit avec aversion et qui sont 
accompagnes d un sentiment penible ou de souffrance. 
Leur principal dommage consiste dans Feffort psychique 
qu exige leur execution et dans celui dont on a besoin 
pour les combattre. Ces deux efforts, lorsqu il s agit d une 
formation exageree de symptomes, peuvent entrainer une 
diminution telle de Fenergie psychique disponible que la 
personneinteresseedevient incapable de suffire auxtaches 
importantes de la vie. Comme cet effet constitue surtout 
une expression de la quantite d energie depensee, vous 
concevez sans peine qu etre malade est une notion 
essentiellement pratique. Si, toutefois, vous placant a un 
point de vue theorique, vous faites abstraction de ces 
quantites, vous pouvez dire, sans crainte de dementi, 
que nous sommes tous malades, c est-a-dire nevrotiques, 
attendu que les conditions qui president a la formation 
de symptomes existent egalement chez Thomn:^ normal. 



386 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

Pour ce qui est des symptomes nevrotiques, nous 
savons deja qu ils sont 1 effet d un conflit qui s eleve au 
sujet d un nouveau mode de satisfaction de la libido. 
Les deux forces qui s etaient separees se reunissent de 
nouveau dans le symptome, se reconcilient pour ainsi 
dire a la faveur d un compromis qui n est autre que la 
formation de symptomes. C est ce qui explique la capa- 
cite de resistance du symptome : il est maintenu de 
deux cotes. Nous savons aussi que 1 un des deux parte- 
naires du conflit represente la libido insatisfaite, ecartee 
de la realite et obligee de chercher de iiouveaux modes 
de satisfaction. Si la realite se montre impitoyable, alors 
meme que la libido est disposee a adopter un autre objet 
a la place de celui qui est refuse, celle-ci sera finale- 
ment obligee de s engager dans la voie de la regression 
et de chercher sa satisfaction soit dans 1 une des organi 
sations deja depassees, soit dans Fun des objetsanterieu- 
rement abandonnes. Ge qui attire la libido sur la voie de 
la regression, ce sont les fixations qu elle avait laisseesa 
cesstades de son developpement. 

Or, la voiede la regression se separenettementde celle 
de la nevrose. Lorsque les regressions ne soulevent 
aucune opposition du moi, tout se passe sans nevrose, et 
la libido obtient une satisfaction reelle, sinon to uj ours 
normale. Mais lorsque le moi, qui a le controle non seu- 
lenient de la conscience, mais encore des acces a Tinner- 
vation motrice et, par consequent, de la possibilite de 
realisation des tendances psychiques ; lorsque le moi, 
disons-nous, n accepte pas ces regressions, on se trouve 
en presence d un conflit. La libido trouve la voie, pour 
ainsi dire, bloquee et doit essayer de s echapper dans 
une direction ou elle puisse depenser sa reserve d ener- 
gie d apres les exigences duprincipede plaisir. Elle doit 
se separer du mot. Ce qui lui facilite sa besogne, ce s.ont 
les fixations qu elle avait laissees le long du chemin de 
son developpement et contre lesquelles le mot s etait 
chaque fois defendu a 1 aide de refoulements. En occu 
pant dans sa marche regressive ces positions refoulees, 
la libido se soustrait au moi et a ses lois et renonce en 
meme temps a toute 1 education qu elle avait recue sous 
son influence. Elle se laissait guider, tant qu elle pouvait 
esperer une satisfaction ; mais sous la double pression 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES 

de la privation exterieure et interieure, elle devient insu- 
bordonnee et pense avec regret au bonheur du temps 
passe. Tel est son caractere, au fond invariable. Les 
representations auxquelles la libido applique desormais 
son energie font partie du systeme de 1 inconscient et 
sont soumises aux processus qui s accomplissent dans ce 
systeme, en premier lieu a la condensation et au depla- 
cement. Nous nous trouvons ici en presence de la meme 
situation que celle qui caracterise la formation de reves. 
Nous savons que le reve proprement dit, qui s est forme 
dans 1 inconscient a titre de realisation d un desir ima- 
ginaire inconscient, se heurte a une certaine activite 
(pre)consciente. Celle-ci impose au reve inconscient sa 
censure a la suite de laquelle survient un compromis 
caracterise par la formation d un reve manifeste. Or, il 
en est de meme de la libido, dont 1 objet, relegue dans 
1 inconscient, doit compter avec la force du mot pre- 
conscient. L opposition qui s est elevee centre cet objet 
au sein du moi constitue pour la libido une sorte de 
contre-attaque dirigee contre sa nouvelle position et 
1 oblige de choisir un mode d expression qui puisse 
devenir aussi celui du moi. Ainsi nait le symptome, qui 
est un produit considerablement deforme de la satisfac 
tion inconsciente d un desir libidineux, un produit equi 
voque, habilement choisi et possedant deux significa 
tions diametralement opposees. Sur ce dernier point, il 
y a toutefois entre le reve et le symptome cette diffe 
rence que, dans le premier, 1 intention preconsciente 
vise seulement a preserver le sommeil, a ne rienadmettre 
dans la conscience de ce qui soit susceptible de le trou- 
bler ; elle n oppose pas au desir inconscient un veto 
tranche, elle ne lui crie pas : non ! au contraire ! Lorsqu elle 
a a faire au reve, 1 intention preconsciente doit etre plus 
tolerante, car la situation de 1 homme qui dortestmoins 
menacee, 1 etat de sommeil formant une barriere qui 
supprime toute communication avec la realite. 

Vous voyez ainsi que, si la libido pent echapper aux 
conditions creees par le conflit, elle le doit a 1 existence 
de fixations. Par son retour aux fixations, la libido sup- 
prime 1 effet des refoulements et obtient une derivation 
ou une satisfaction, a la condition d observer les clauses 
du compromis. Par ses detours a travers 1 inconscient 



388 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

et les anciennes fixations, elle reussit enfln a se procurer 
une satisfaction reelle, bien qu excessivement limitee et 
a peine reconnaissable. A propos de ce resultat final, je 
ferai deux remarques : en premier lieu, j attire votre 
attention sur les liens etroits qui existent ici entre la 
libido et I inconscient, d une part, la conscience et la 
realite, d autre part, bien qu au debut ces deux couples 
ne soient rattaches entre eux par aucun lien ; en deuxieme 
lieu, je tiens a vous prevenir, en vous priant de ne pas 
1 oublier, que tout ce que je viens de dire et tout ce que 
je dirai clans la suite se rapporte uniquementa la forma 
tion de symptomes dans la nevrose hysterique. 

Ou la libido trouve-t-ells les fixations dont elle a 
besoin pour se frayerune voie a travers les refoulements? 
Dans les activites et les evenements de la sexualite infan 
tile, dans les tendances partielles et les objets aban- 
donnes et delaisses de 1 enfance. C est a tout cela que 
revient la libido. L importance de 1 enfance est double : 
d une part, 1 enfant manifeste pour la premiere fois des 
instincts et tendances qu il apporte an monde a titre de 
dispositions innees et, d autre part, il subit des influen 
ces exterieures, des evenements accidentels qui eveillent 
a 1 activite d autres de ses instincts. Je crois que nous 
avons un droit incontestable a adopter cette division. La 
manifestation de dispositions innees ne souleve aucune 
objection critique, mais 1 experience analytique nous 
oblige precisement d admettre que des 6venementspure- 
ments accidentels survenus dans 1 enfance sont capables 
de laisser des points d appui pour les fixations de la 
libido. Je ne voisd ailleurs la aucune difficulte theorique. 
Les dispositions constitutionnelles sont incontestable- 
ment des traces que nous ont laissees des ancetres 
eloignes ; mais il s agit la de caracteres qui, eux aussi, 
ont ete acquis un jour, car sans acquisition il n y aurait 
pas d heredite. Est-il admissible que la faculte d acquerir 
de nouveaux caracteres susceptibles d etre transmis 
hereditairement soit precisement refusee a la generation 
que nous considerons ? La valeur des evenements de la vie 
infantile ne doit pas, ainsi qu on le fait volontiers, etre 
diminuee au profit des evenements de la vie ancestrale et 
de la maturite de 1 individu considere ; les faits qui rem- 
plissent la vie de 1 ejifance meritent, bien au contraire, 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPT6MES 38g 

une consideration toute particuliere. Us entrainent des 
consequences d autant plus graves qu ils se produisent 
a une epoque ou le developpement est encore inacheve, 
circonstance qui favorise precisement leur action trau- 
matique. Les travaux de Roux et d autres sur la meca- 
nique du developpement nous ont montre que la moin- 
dre lesion, une piqure d aiguille par exemple, infligee a 
1 embryon pendant la division cellulaire, peut entrainer 
des troubles de developpement tres graves. La meme 
lesion infligee a la larve ou a 1 animal acheve ne produit 
aucun effet nuisible. 

La fixation de la libido de Fadulte, que nous avons 
introduite dans 1 equation etiologique des nevroses a 
titre de representant du facteur constitutionnel, se laisse 
maintenant decomposer en deux nouveaux facteurs : la 
disposition hereditaire et la disposition acquise dans la 
premiere enfance. Je sais qu un schema a toujours la 
syrnpathie de ceux qui veulent apprendre. Resumons 
done les rapports entre les divers facteurs dans le schema 
suivant : 

fitiologie Disposition Ev^nement accidentei 

des nevroses. par fixation de la libido. (traumatiqne.) 



Constitution sexuelle. Ev^uements de la vie infantile. 

Ev^nements de la vie pr^hislorique. 

La constitution sexuelle hereditaire presente une 
grande variete de dispositions, selon que la disposition 
porte plus particulierement sur telle ou telle tendance 
partielle, seule ou combinee avec d autres. En associa 
tion avec les evenements de la vie infantile, la constitu 
tion forme une nouvelle serie complementaire , tout 
a fait analogue a celle dont nous avons constate 
1 existence comme resultatde 1 association entre la dispo 
sition et les evenements accidentels de la viedel adulte. 
Ici et la nous retrouvons les memes cas extremes et les 
memes relations de substitution. On peut a ce propos se 
demander si la plus remarquable des regressions de la 
libido, a savoir sa regression a 1 une quelconque des 
phases anterieures de 1 organisation sexuelle, n est pas 
determinee principalement par les conditions constitu- 



3 9 TIIEORIE GENERALE DES NEVROSES 

tionnelles hereditaires. Mais nous ferons blende differer 
la reponse a cette question jusqu au moment ou nous 
disposerons d une plus grande serie de formes d affec- 
tions nevrotiques. 

Arretons-nous maintenant a ce resultat de la recherche 
analytique qui nous montre la libido des nevrotiques 
liee aux evenements de leur vie sexuelle infantile. De ce 
fait, ces evenements semblent acquerir une importance 
vitale pour Fhomme et jouer un tres grand role dans 
1 eclosion de maladies nerveuses. Cette importance etce 
role sont incontestablement tres grands, tant qu on ne 
tient compte que du travail therapeutique. Mais si Ton 
fait abstraction de ce travail, on s apercoit facilement 
qu on risque d etre victime d un malentendu et de se 
faire de la vie une conception unilaterale, fondee trop 
exclusivement sur la situation nevrotique. L importance 
des evenements infantiles se trouve diminuee par le fait 
que la libido, dans son mouvementregressif, ne vient s y 
fixer qu apres avoir ete chassee de ses positions plus 
avancees. La conclusion qui semble s imposer dans ces 
conditions est que les evenements infantiles dont il 
s agit n ont eu, a 1 epoque ou ils se sont produits, aucune 
importance et qu ils ne sont devenus importants que 
regressivement. Rappelez-vous que nous avons deja 
adopte une attitude analogue lors de la discussion de 
YOSdipe-complexe. 

II ne nous sera pas difficile de prendre parti dans le 
cas particulier dont nous nous occupons. La remarque 
d apres laquelle la transformation libidineuse et, par 
consequent, le role pathogene des evenements de la vie 
infantile sont dans une grande mesure renforces par la 
regression de la libido, est certainement justifiee, mais 
serait susceptible de nous induire en erreur si nous 
Facceptions sans reserves. D autres considerations 
doiverit encore entrer en ligne de compte. En premier 
lieu, 1 observation montre d une maniere indiscutable 
que les evenements de la vie infantile possedent leur 
importance propre, laquelle apparait d ailleurs des Fen- 
fance. II y a des nevroses infantiles dans lesquelles la 
regression dans le temps ne joue qu un role insignifiant 
ou ne se produit pas du tout, Faffection eclatant imme- 
diaternent a la suite d un evenement traumatique. 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPT6MES 891 

L etude de ces nevroses infantiles est faite pour nous 
preserver de plus d un malentendu dangereux concer- 
nant les nevroses des adultes, de meme que 1 etude des 
reves infantiles nous avail mis sur la voie qui nous a 
conduits a la comprehension des reves d adultes. Or, 
les nevroses infantiles sont tresfrequentes, beaucoup plus 
frequentes qu on ne le croit. Elles passent souvent ina- 
percues, sont considerees comme des signes de mechan- 
cete ou de mauvaise education, sont souvent reprimees 
par les autorites qui regnent sur la nursery, mais sont 
faciles a reconnaitre apres coup, par un examen retros- 
pectif. Elles se manifestent le plus souvent sous la forme 
d une hysterie d angoisse, et vous apprendrez dans une 
autre occasion ce que cela signifie. Lorsqu une nevrose 
eclate a 1 une des phases ulterieures de la vie, 1 analyse 
revele regulierement qu elle n est que la suite directe 
d une nevrose infantile qui, a 1 epoque, ne s est peut-etre 
manifestee que sous un aspect voile, a 1 etat d ebauche. 
Mais il est des cas, avons-nous dit, ou cette nervosite 
infantile se poursuit sans interruption, au point de 
devenir une maladie qui dure autant que la vie. Nous 
avons pu examiner sur 1 enfant meme, dans son etat 
actuel, quelques exemples de nevrose infantile ; mais le 
plus souvent il nous a fallu nous contenter de conclure 
a Fexistence d une nevrose infantile d apres une nevrose 
de 1 age mur, ce qui a exige de notre part certaines 
corrections et precautions. 

En deuxieme lieu, on est oblige de reconnaitre que 
cette regression reguliere de la libido vers la periode 
infantile aurait de quoi nous etonner, s il n y avait dans 
cette periode quelque chose qui exerce sur la libido une 
attraction particuliere. La fixation, dont nous admettons 
1 existence sur certains points du trajet suivi par le deve- 
loppement, serait sans contenu, si nous ne la concevions 
pas comme la cristallisation d une certaine quantite 
d energie libidineuse. Je dois enfin vous rappeler, qu en 
ce qui concerne 1 intensite et le role pathogene, il existe, 
entre les evenements de la vie infantile et ceux de la vie 
ulterieure, le meme rapport de complement reciproque 
que celui que nous avons constate dans les series pre- 
cedemment etudiees. 11 est des cas dans lesquels le seul 
facteur etiologique est constitue par les evenements 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

sexuels de Tenfance, d origine surement traumatique et 
dont les effets, poursemanifester, n exigent pas d autres 
conditions que celles offertes par la constitution sexuelle 
moyenne et par son immaturite. Mais il est, en revanche 
des cas ou Fetiologie de la nevrose doit etre cherchee 
uniquement dans des conflits ulterieurs et ou le role des 
impressions infantiles, revele par Fanalyse, apparait 
comme un effet de la regression. Nous avons ainsi les 
extremes de 1 arret de de>eloppement et de la re 
gression et, entre ces deux extremes, tous les degres 
de combinaison de ces deux facteurs. 

Tous ces faits presentent un certain interet pour la 
pedagogic qui se propose de prevenir les nevroses en 
instituant de bonne heure un controle sur la vie sexuelle 
de 1 enfant. Tant qu on concentre toute 1 attention sur 
les evenements sexuels de Fenfance, on pent croire qu on 
a tout fait pour prevenir les maladies* nerveuses lorsqu on 
a pris soin de retarder le developpement sexuel et 
d epargner a 1 enfant des impressions d ordre sexuel. 
Mais nous savons deja que les conditions determinates 
des nevroses sont beaucoup plus compliquees et ne se 
trouvent pas sous 1 influence d un seul facteur. La sur 
veillance rigoureuse de 1 enfant est sans aucune valeur, 
parce qu elle ne peut rien contre le facteur constitu- 
tionnel ; elle est en outre plus difficile a exercer que ne 
le croient les educateurs et comporte deux nouveaux 
dangers qui sont loin d etre negligeables : d une part, 
elle depasse le but, en favorisant un refoulement sexuel 
exagere, susceptible d avoir des consequences nuisibles ; 
d autre part, elle lance 1 enfant dans la vie sans aucun 
moyen de defense contre 1 afflux de tendances sexuellcs 
que doit amener la puberte. Les avantages de la pro- 
phylaxie sexuelle de Fenfance sont done plus que dou- 
teux, et 1 on peut se demander si ce n est pas dans une 
autre attitude a 1 egard de 1 actualite qu il convient de 
chercher un meilleur point d appui pour la prophylaxie 
des nevroses. 

Mais revenons aux symptomes. A la satisfaction dont 
on est prive, ils creent une substitution en faisant retro- 
grader la libido a des phases anterieures, ce qui com 
porte le retour aux objets ou a 1 organisation qui ont 
caracterise ces phases. Nous savions deja que le nevro- 



LES MOBS DE FORMATION DE SYMPT6MES 

tique est attache k un certain moment determine de son 
passe ; il s agit d une periode dans laquelle sa libido 
n etait pas privee de satisfaction, d une periode ou il 
etait heureux. II cherche dans son passe, jusqu a ce qu il 
trouve une pareille periode, dut-il pour cela remonter 
jusqu a sa toute premiere enfance, telle qu il s en sou- 
vient ou se la represente d apres des indices ulterieurs. 
Le symptome reproduit d une maniere ou d une autre 
cette satisfaction de la premiere enfance, satisfaction 
deformee par la censure qui nait du conflit, accompa- 
gnee generalement d une sensation de souflrance et 
associee a des facteurs faisant partie de la predisposition 
morbide. La satisfaction qui nait du symptome est de 
nature bizarre. Nous faisons abstraction du fait que la 
personne interessee eprouve cette satisfaction comme 
une souffrance et s en plaint : cette transformation est 
Feffet du conflit psychique sous la pression duquel le 
symptome a du se former. Cequi fut jadis pour 1 individu 
une satisfaction, doit precisement aujourd hui provoquer 
sa resistance ou son aversion. Nous connaissons un 
exemple peu apparent, mais tres instructif de cette trans 
formation de sensations. Le meme enfant qui absorbait 
autrefois avec avidite le lait du sein maternel manifesto 
quelques annees plus tard une forte aversion pour le 
lait, aversion que 1 education a beaucoup de difliculte a 
vaincre. Cette aversion s aggrave parfois et vajusqu au 
degout, lorsque le lait ou la boisson melangee avec du 
lait sont reconverts d une mince membrane. II est permis 
de supposer que cette membrane reveille le souvenir du 
sein maternel jadis si ardemment desire. On doit ajouter 
d ailleurs que dans 1 intervalle se place le sevrage avec 
son action traumatique. 

Mais il est encore une autre raison pour laquelle les 
symptomes nous paraissent singuliers et, en tant que 
moyen de satisfaction libidirieuse, incomprehensibles. Us 
ne nous rappellentque ce dont nous attendons generale 
ment et normalement une satisfaction. Us font le plus 
souvent abstraction de I objet et renoncent ainsi a tout 
rapport avec la realite exterieure. Nous disons que c est 
la une consequence du renoncement an principe de rea 
lite et du retour au principe de plaisir. Mais il y a la 
aussi un retour a une sorte d auto-erotisme elargi, a 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

celui qui avait procure a la tendance sexuelle ses pre 
mieres satisfactions. Les symptomes remplacent une 
modification du monde exterieur par une modification du 
corps, done une action exterieure par une action inte- 
rieure, un acte par une adaptation, ce qui, au point de 
vue phylogenique, correspond encore a une regression 
tout a fait significative. Nous ne comprendrons bien tout 
cela qu a 1 occasion d une nouvelle donnee que nous 
reveleront plus tard nos recherches analytiques sur la 
formation des symptomes. Rappelons-nous en outre qu a 
la formation de symptomes cooperent les memes pro- 
cessus de 1 inconscient que ceux que nous avons vus a 
1 oeuvre lors de la formation de reves, a savoir la con 
densation et le deplacement. Comme le reve, le symp- 
tome represente quelque chose comme etant realise, une 
satisfaction a la maniere infantile, mais par une conden 
sation poussee a 1 extreme degre cette satisfaction peut 
etre enfermee en une seule sensation ou innervation, et 
par un deplacement extreme elle peut etre limitee a un 
seul petit detail de tout le complexe libidineux. Rien 
d etonnant si nous eprouvons, nous aussi, une cer- 
taine difficulte a reconnaitre dans le symptome la satis 
faction libidineuse soupconnee et toujours confirmee. 

Jeviens de vous annoncer que vous alliez apprendre 
encore quelque chose de nouveau. II s agiten effet d une 
chose non seulement nouvelle, mais encore etonnante 
et troublante. Vous savez que par 1 analyse ayant pour 
point de depart les symptomes nous arrivons a la con- 
naissance des evenements de la vie infantile auxquelsest 
fixee la libido et dont sont faits les symptomes. Or, 
1 etonnant, c est que ces scenes infantiles ne sont pas 
toujours vraies. Oui, le plus souvent elle ne sont pas 
vraies, et dans quelques cas elles sont meme directement 
contraires a la verite historique. Plus que tout autre 
argument, cette decouverte est de nature a discrediter ou 
1 analyse qui a abouti a un resultat pareil ou le malade 
sur les dires duquel reposent tout 1 edifice de 1 analyse 
et la comprehension des nevroses. Gette decouverte est, 
en outre, extremement troublante. Si les evenements 
infantiles degages par 1 analyse etaient toujours reels, 
nous aurions le sentiment de nous mouvoir sur un ter 
rain solide ; s ils etaient toujours faux, s ils se revelaient 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES 

dans tous les cas comme des inventions, des fantaisies 
des malades, il ne nous resterait qu a abandonner ce 
terrain mouvant et nous refugier sur un autre. Mais nous 
ne nous trouvons devant aucune de ces deux alterna 
tives: les evenement infantiles, reconstitues ou evoques 
par Fanalyse, sont tantot incontestablement faux, tantot 
non moins incontestablement reels, et dans la plupart 
des cas, ils sont un melange de vrai et de faux. Les 
symptomes representent done tantot des evenements 
ayant reellement eu lieu et auxquels on doit reconnaitre 
une influence sur la fixation de la libido, tantot des fan 
taisies des malades auxquelles on ne peut reconnaitre 
aucun role etiologique. Gette situation est de nature a 
nous mettre dans un tres grand embarras. Je vous rap- 
pellerai cependant que certains souvenirs d enfance que 
les hommes gardent toujours dans leur conscience, en 
dehors et independamment de toute analyse, peuvent 
egalement etre faux ou du moins presenter un melange 
de vrai ou de faux. Or, dans ces cas, la preuve de 
1 inexactitude est rarement difficile a faire, ce qui nous 
procure tout au moins la consolation de penser que 1 em- 
barras dont jeviens deparler est le fait non de 1 analyse, 
mais du malade. 

II suffit de reflechir un peu pour comprendre ce qui 
nous trouble dans cette situation: c est le mepris de la 
realite, c est le fait de ne tenir aucun compte de la diffe 
rence qui existe entre la realite et 1 imagination. Nous 
sommes tentes d en vouloir au malade, parce qu il nous 
ennuie avec ses histoires imaginaires. La realite nous 
parait separee de 1 imagination par un abime infranchis- 
sable, et nous 1 apprecions tout autrement. Tel est d ail- 
leurs aussi le point de vue du malade lorsqu il pense 
normalement. Lorsqu il nous produit les materiaux qui, 
dissimules derriere les symptomes, revelent des situa 
tions modelees sur les evenements de la vie infantile et 
dont le noyau est forme par un desir qui cherche a se 
satisfaire, nous commencons toujours par nous demander 
s il s agit de choses reelles ou imaginaires. Plus tard, 
certains signes apparaissent qui nous permettent de 
resoudre cette question dans un sens ou dans un autre, 
et nous nous empressons de mettre le malade au cou- 
rant de notre solution. Mais cette initiation du malade 



THEORIE GENERALE t)ES NEVROSES 

rie va pas sans difficultes. Si nous lui disons des le debut 
qu ilest entrain de raeonter des evenements imaginaires 
avec lesquels il voile 1 histoire de son enfance, comme 
les peuples substituent les legendes a 1 histoire de leur 
passe oublie, nous constatons que son interet a pour- 
suivre le recit baisse subitement, resultat que nous 
etions loin de desirer. II veut, lui aussi, avoir 1 experience 
de choses reelles et se declare plein de mepris pour les 
choses imaginaires. Mais si, pour mener notre travail a 
bonne fin, nous maintenons le malade dans la convic 
tion que ce qu il nous raconte represente les evenemenls 
reels de son enfance, nous nous exposons a ce qu il nous 
reproche plus tard notre erreur et se moque de notre 
pretendue credulite. II a de la peine a nous comprendre 
lorsque nous Fengageons a mettre sur le meme plan la 
realite et la fantaisie et a ne pas se preoccuper de savoir 
si les evenements de sa vie infantile, que nous voulons 
elucider et tels qu il nous les raconte, sont vrais ou faux. 
II est pourtant evident que c est la la seule attitude a 
recommander a 1 egard de ces productions psychiques. 
C est que ces productions sont, elles aussi, reelles dans 
un certain sens: il reste notamment le fait que c est le 
malade qui a cree les evenements imaginaires ; et, au 
point de vue de la nevrose, ce fait n est pas moms impor 
tant que si le malade avait reellement vecu les evene 
ments dont il parle. Les fantaisies possedent une realite 
psychique, opposee a la realite materielle, et nous nous 
penetrons peu a peu de cette verite que dans le monde 
des nevroses c est la realite psychique qui joue le role 
dominant. 

Parmi les evenements qui figurent dans toutes, ou 
presque toutes, les histoires d enfance des nevrotiques, 
il en est quelques-uns qui meritent d etre releves tout 
particulierement a cause de leur grande importance. Ce 
sont: des observations relatives aux rapports sexuelsdes 
parents, le detournement par une personne adulte, la 
menace de castration. Ce serait une erreur de croire 
qu il ne s agit la que de choses imaginaires, sans aucune 
base reelle. II est, au contraire, possible d etablir indis- 
cutablement la materialite de ces faits en interrogeant les 
parents plus ages des malades. II n est pas rare d ap- 
prendre, par exemple, que tel petit garcon qui a com- 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES 897 

mence a jouer indecemment avec son organe genital et 
qui ne sait pas encore que c est la un amusement qu on 
doit cacher, soit menace par les parents et les personnes 
preposees a ses soins, d une amputation de la verge ou 
de la main pecheresse. Les parents, interroges, n hesitent 
pas a en convenir, car ils estiment avoir eu raison eFinti- 
mider Fenfant ; certains malades gardent un souvenir 
correct et conscient de cette menace, surtout lorsque 
celle-ci s est produite quand ils avaient deja un certain 
age. Lorsque c est la mere ou une autre personne du sexe 
feminin qui profere cette menace, elle en fait entrevoir 
Fexecution par le pere ou par le medecin. Dans le celebre 
Struwwelpeter du pediatre francfortois Hoffmann, 
qui doit son charme a la profonde intelligence des com 
plexes sexuels et autres de Fenfance, la castration se 
trouve remplacee par 1 amputation du pouce, dont Fen 
fant est menace pour son obstination a le sucer. II est 
cependant tout a fait invraisemblable que les enfanta 
soient aussi souvent menaces de castration qu on pour- 
rait le croire d apres les analyses des nevrotiques. II 
y a tout lieu de supposer que 1 enfant imagine cette me 
nace, d abbrd en sebasantsur certaines allusions, ensuite 
parce qu il sait que la satisfaction auto-erotique est 
defendue et enfin sous Fimpression que lui a laissee la 
decouverte de Forgane genital feminin. De m6me il n est 
pas du tout invraisemblable que, meme dans les families 
non proletariennes, Fenfant, qu on croit incapable de 
comprendre et de se souvenir, ait pu etre t^moin des 
rapports sexuels entre ses parents ou d autres personnes 
adultes et qu ayant compris plus tard ce qu il avait vu il 
ait reagi a Fimpression recue. Mais lorsqu il decrit les 
rapports sexuels, dont il a pu etre temoin, avec des 
details trop minutieux pour avoir pu etre observes, ou 
lorsqu il les decrit, ce qui est le cas de beaucoup le plus 
frequent, comme des rapports more ferarwn, il apparait 
hors de doute que cette fantaisie se rattache a Fobserva- 
tion d actes d accouplement chez les betes (les chiens) et 
s explique par Fetat d insatisfaction que Fenfant, qui n a 
subi que Fimpression visuelle, eprouve au moment de la 
puberte. Mais le cas le plus extreme de ce genre est 
celui ou Fenfant pretend avoir -observe le coi t des 
parents, alors qu il se trouvait encore dans le sein de sa 



THEORIE GENERALE DES NEVRCHES 

mere. La fantaisie relativement an detournement pro 
sente un interet particulier, parce que le plus souvent il 
s agit, non d un fait imaginaire, mais du souvenir d un 
evenement reel. Mais, tout en etant frequent, cet evene- 
ment reel Test beaucoup moins que ne pourraient le faire 
croire les resultats des analyses. Le detournement par 
des enfants plus ages ou du meme age est plus frequent 
que le detournement par des adultes, et lorsque dans les 
recits de petites filles c est le pere qui apparait (et c est 
presque la regie) comme le seducteur, le caractere ima 
ginaire de cette accusation apparait hors de doute, de 
meme que nul doute n est possible quant an motif qui la 
determine. C est par 1 invention du detournement, alors 
que rien de ce qui. peut ressembler a un detournement 
n a eulieu, que 1 enfant justifie generalement la periode 
auto-erotique de son activite sexuelle. En situant par 
1 imagination 1 objet de son desir sexuel dans cette periode 
reculee de son enfance, il se dispense d av.oir honte du 
fait qu ii se livre a la masturbation. Ne croyez d ailleurs 
pas que Tabus sexuel commis sur des enfants par les 
parents masculins les plus proches soit un fait apparte- 
nant entierement au domaine de la fantaisie. La plupart 
des analystes auront eu a trailer des cas ou cet abus a 
reellement existe eta pu etre etabli d une maniere indis- 
cutable ; seulement cet abus avait eu lieu a une epoque 
beaucoup plus tardive que celle a laquelle 1 enfant le situe. 
On a 1 impression que tous ces evenements de la vie 
infantile constituent 1 element necessaire, indispensable 
de la nevrose. Si ces evenements correspondent a la rea 
lite, tant mieux ; si la realite les recuse, ils sont formes 
d apres tels ou tels indices et completes par 1 imagina- 
tion. Le resultat est le meme, et il ne nous a pas encore 
ete donne de constater une difference quant aux effets, 
selon que les evenements de la vie infantile sont un pro- 
duit de la fantaisie ou de la realite. Ici encore nous avons 
un de ces rapports de complement dont il a deja ete 
question si souvent, mais ce dernier rapport est le plus 
etrange de tous ceux que nous connaissions. D ou vient 
le besoin de ces inventions et ou Tenfant puise-t-il leurs 
materiaux? En ce qui concerne les mobiles, aucun doute 
n est possible ; mais il reste a expliquer pourquoi les 
memes inventions se reproduisent toujours, et avec le 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES 899 

meme contenu. Je sais que la reponse que je suis a meme 
de clonner a cette question vous paraitra trop osee. Je 
pense notamment que ces fantaisies primitives, car tel 
est le nom qui leur convient, ainsi d ailleurs qu a quei- 
ques autres, constituent un patrimoine phylogeniqtiti. 
Par ces fantaisies, Findividu se replonge dans la vie pri 
mitive, lorsque sa propre vie est devenue trop rudimeri- 
taire. II est, a mon avis, possible que tout ce qui nous 
est raconte an cours de Fanalyse a litre de fantaisies, a 
savoir le detournement d enfants, 1 excitation sexuelle a 
la vue des rapports sexuels des parents, la menace de 
castration ou, plutot, la castration, il est possible que 
toutes ces inventions aient ete jadis, aux phases primi 
lives de la famille humaine, des realites, et qu en don- 
nanl libre cours a son imagination 1 enfant comble seu- 
lement, a Taide de la verile prehistorique, les lacunes de 
la verite individuelle. J ai sotivent eu I impression que la 
psychologic des nevroses est susceptible de nous ren- 
seigner plus et mieux que toutes les autres sources sur 
les phases primitives du developpement humain. 

Les questions que nous venons de trailer nous obli- 
gerit d examiner de plus pres le probleme de 1 origine et 
du role de cette activite spirituelle qui a nom fantai- 
sie . Celle-ci, vous le savez, jouit d une grande consi 
deration, sans qu on ail une idee exactedela place qu elle 
occupe dans la vie psychique. Yoici ce que je puis vous 
dire sur ce sujet. Sous 1 influence de la necessite exte- 
rieure Thomme est amene peu a peu a une appreciation 
exacte de la realite, ce qui lui apprend a conformer sa 
conduite a ce que nous avons appele le principe de 
realite eta renoncer, d une maniere provisoire ou dura 
ble, a difi erents objets et buts de ses tendances hedoni- 
ques, y compris la tendance sexuelle. Ce renoncement au 
plaisir a loujours ete penible pour 1 homme ; et il ne le 
realise pas sans une certaine sorte de compensation. 
Aussi s est-il reserve une activite psychique, grace a 
laquelle loutes les sources de plaisirs et tons les moyens 
d acquerir du plaisir auxquels il a renonce continuent 
d exister sous une forme qui les met a 1 abri des exigen 
ces de la realite et de ce que nous appelons 1 epreuve de 
la realite. Toute tendance revet aussitot la forme qui la 
represente comme satisfaite, et il n est pas douteux qu en 



400 THEOR1E GENERALE DES NEVROSES 

^e complaisant aux satisfactions imaginaires de desirs, 
on eprouve une satisfaction que ne trouble d ailleurs en 
rien la conscience de son irrealite. Dans Factivite de sa 
fantaisie, Fhomme continue done a jouir, par rapport a la 
contrainte exterieure, de cette liberte a laquelle il a ete 
oblige depuis longtemps de renoncer dans la vie reelle 
II a accompli un tour de force qui lui permet d etre al- 
ternativement un animal de joie et un etre raisonnable. 
La maigre satisfaction qu il peut arracher a la realite ne 
fait pas son compte. II est impossible de se passer de 
constructions auxiliaires , dit quelque part Th. Fontane. 
La creation du royaume psychique de la fantaisie trouve 
sa complete analogic dans Finstitution de reserves 
naturelles la ou les exigences de ^ agriculture, des com 
munications, de Findustrie menacent de transformer, 
jusqu a le rendre meconnaissable, Faspect primitif de la 
terre. La reserve naturelle perpetue cet etat primitif 
qu on a ete oblige, souvent a regret, de sacrifier partout 
ailleurs a la necessite. Dans ces reserves, tout doit pous- 
ser et s epanouir sans contrainte, tout, meme ce qui est 
inutile et nuisible. Le royaume psychique de la fantaisie 
constitue une reserve de ce genre, soustraite au principe 
de realite. 

Les productions les plus connues de la fanlaisie sont 
les reves eveilles dont nous avons deja parle, satis 
factions imaginees de desirs ambitieux, grandioses, ero- 
tiques, satisfactions d autant plus completes, d autant 
plus luxurieuses que la realite commande davantage la 
modestie et la patience. On reconnait avec une ncttcte 
frappante, dans ces reves eveilles, Fessence meme du 
bonheur imaginaire qui consiste a rendre Facquisition 
de plaisir independante de Fassentiment de la realite. 
Nous savons que ces reves eveilles forment le noyau et 
le prototype des reves nocturnes. Un reve nocturne n est, 
au fond, pas autre chose que le reve eveille, rendu plus 
souple grace a la liberte nocturne des tendances, deforme 
par Faspect nocturne de Factivite psychique. Nous som- 
mes deja familiarises avec Fidee que le reve eveille n est 
pas necessairemerit conscient, qu il y a des reves eveilles 
inconscients. Ces reves eveilles inconscients peuvent 
done etre la source aussi bien des reves nocturnes que 
des symptomes nevrotiques. 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPTOMES 

Et voici ce qui sera de nature a vous faire comprendre 
le role de la fantaisie dans la formation de symptomes. 
Je vous avals dit que dans les cas de privation la libido, 
accomplissant une marche regressive, vient reoccuper 
les positions qu elle avait depassees, non sans toutefois 
y avoir laisse une certaine partie d elle-m^me. Sans vou- 
loir retrancher quoi que ce soit a cette affirmation, sans 
vouloir y apporter une correction quelconque, je tiens 
cependant a introduire un anneau intermediaire. Com 
ment la libido trouve-t-ellele chemin qui doit la conduire 
a ces points de fixation ? Eh bien, les objets et directions 
abandonnes par la libido ne le sont pas d une facon 
complete et absolue. Ces objets et directions, ou leurs 
derives, persistent encore avec une cerlaine intensite 
dans les representations de la fantaisie. Aussi suffit-il 
a la libido de se reporter a ces representations pour re- 
trouver le chemin qui doit la conduire a toutes ces fixa 
tions refoulees, Ces representations imaginaires avaient 
joui d une certaine tolerance, il ne s est pas produit de 
conflit entre elle et le moi, quelque forte que put etre 
leur opposition avec celui-ci, mais cela tant qu une cer 
taine condition etait observee, condition de nature quan 
titative et qui ne se trouve troublee que du fait du reflux 
de la libido vers les objets imaginaires. Par suite de ce 
reflux, la quantite d energie inherente a ces objets se 
trouve augmentee au point qu ils deviennent exigeants 
et manifestent une poussee vers la realisation. 11 en re- 
suite un conflit entre eux et le moi. Qu ils fussent autre- 
fois conscients ou preconscients, ils subissent a present 
un refoulement de la part du moi et sont livres a 1 attrac- 
tion de 1 inconscient. Des fantaisies maintenant incon- 
scientes, la libido remonte jusqu a leurs origines dans 
1 inconscient, jusqu a ses propres points de fixation. 

La regression de la libido vers les objets imaginaires, 
ou fantaisies, constitue une etape intermediaire sur le 
chemin qui conduit a la formation de symptomes. Cette 
etape merite, d ailleurs, une designation speciale. C.-G. 
Jung avait propose a cet effet 1 exceliente denomina 
tion d introversion, a laquelle il a d ailleurs fort mal a 
propos fait designer aussi autre chose. Quant a nous, 
nous designons pSLrintroversionYeloignement de la libido 
des possibilites de satisfaction reelle et son deplacement 



4oa TiifcOKIE CiNKALE DES NfeVROSES 

sur des fantaisies considerees jusqu alors comme inof- 
iensives. Un introverti, sans etre encore un nevrotique, 
se trouve dans une situation instable ; au premier depla- 
cement des forces, il presentera des symptomes nevro- 
tiques s il ne trouve pas d autre issue pour sa libido 
refoulee. En revanche, le caractere irreel de la satis 
faction nevrotique et reffacement de la difference entre 
la fantaisie et 1 irrealite existent des la phase de 1 intro- 
Tersion. 

Vous avez sans doute remarque que, dans mes der- 
nieres explications, j ai introduit dans 1 enchainement 
etiologique un nouveau facteur : la quantite, la grandeur 
des energies considerees. G est la un facteur dont nous 
devons partout tenir compte. L analyse purement quali 
tative des conditions etiologiques n est pas exhaustive. 
Ou, pour nous exprimer autrement, une conception pu 
rement dynamique des processus psychiques qui nous 
interessent est insuflisante : nous avons encore besoin 
de les envisager au point de vue economique. Nous de 
vons nous dire que le conflit entre deux tendances 
n eelate qu a partir du moment ou certaines intensites 
se trouvent atteintes, alors meme que les conditions de- 
coulant des contenus de ces tendances existent depuis 
longtemps. De meme, 1 importance pathogenique des 
facteurs constitutionnels depend de la predominance 
quantitative de 1 une ou de 1 autre des tendances par- 
tielles en rapport avec la disposition constitutionnelle. 
On pent meme dire que toutes les predispositions hu- 
maines sont qualitativement identiques et ne different 
entre elles que par leurs proportions quantitatives. Non 
moins decisif est le facteur quantitatif au point de vue 
de la resistance a de nouvelles affections nevrotiques. 
Tout depend de la quantite de la libido inemployee qu une 
personne est capable de contenir a 1 etat de suspension, 
et de la fraction plus ou moins grande de cette libido 
qu elle est capable de detourner de la voie sexuelle pour 
1 orienter vers la sublimation. Le but final de Tactivite 
psychique qui, au point de vue qualitatif, pent etre decrit 
comme une tendance a acquerir du plaisir et a eviterla 
peine, apparait, si on 1 envisage au point de vue econo 
mique, comme un effort pour maitriser les masses (gran 
deurs) d excitations ayant leur siege dans 1 appareil psy- 



LES MODES DE FORMATION DE SYMPT6MES 4o3 

chique et d empecher la peine pouvant resulter de leur 
stagnation. 

Voila tout ce que je m etais propose de vous dire con- 
cernant la formation de symptomes dans les nevroses. 
Mais je tiens a repeter une fois de plus et de la facon la 
plus explicite que tout ce que j ai dit ne se rapporte qu a 
la formation de symptomes dans rhysterie. Deja dans la 
nevrose obsessionnelle la situation est dilTerente, les 
faits fondamentaux restant, d ailleurs, les memes. Les 
resistances aux impulsions decoulant des tendances, 
resistances dont nous avons egalement parle a propos 
de Fhysterie, viennent, dans la nevrose obsessionnelle, 
occuper le premier plan et dominent le tableau clinique 
en tant que formations dites reactionnelles . Nous re- 
trouvons les memes differences et d autres, plus profon- 
des encore, dans les autres nevroses qui attendent encore 
que les recherches relatives a leurs mecanismes de for 
mation de symptomes soient terminees. 

Avant de terminer cette lecon, je voudrais encore atti- 
rer votre attention sur un cote des plus interessants de 
la vie imaginative. II existe notamment un chemin de 
retour qui conduit de la fantaisie a la realite : c est Fart. 
L artiste est en meme temps un introverti qui frise la 
nevrose. Anime d impulsions et de tendances extreme- 
ment fortes, il voudrait conquerir honneurs, puissance, 
richesses, gloire et amour des femmes. Mais les moyens 
lui manquent de se procurer ces satisfactions. G est pour- 
quoi, comme tout homme insatisfait, il se detourne de 
la realite et concentre tout son interet, et aussi sa libido, 
sur les desirs crees par sa vie imaginative, ce qui pent 
le conduire facilement a la nevrose. II faut beaucoup de 
circonstances favorables pour que son developpement 
n aboutisse pas a ce resultat ; et Ton sail combien sont 
nombreux les artistes qui souffrent d un arret partiel de 
leur activite par suite de nevroses. II est possible que 
leur constitution comporte une grande aptitude a la su 
blimation et une certaine faiblesse a effectuer des refoti- 
lements susceptibles de decider du conflit. Et voici com 
ment Tartiste retrouve le chemin de la realite. Je n ai 
pas besoin de vous dire qu il n est pas le seul a vivre d une 
vie imaginative. Le domaine intermediaire de la fantaisie 
jouit de la faveur generate de riiumanite, et tous ceux 



THEORIE GfeSfeRALfi DES NEVROSES 

qui sont prives de quelque chose y viennent chercher 
compensation et consolation. Mais les profanes ne reti- 
rent des sources de la fantaisie qirun plaisir limite. Le 
caractere implacable de leurs refoulements les oblige a 
se contenter des rares reves eveilles dont il faut encore 
qu ils se rendent conscients. Maisle veritable artiste peut 
davantage. 11 sait d abord donner a ses reves eveilles une 
forme telle qu ils perdent tout caractere personnel sus 
ceptible de rebuter les etrangers, et deviennent une 
source de jouissance pour les autres. II sait egalement 
les embellir de far on k dissimuler completement leur 
origine suspecte. II possede en outre le pouvoir myste- 
rieux de modeler des materiaux donnes jusqu a en faire 
1 image fklele de la representation existant dans sa fan 
taisie, et de rattacher a cette representation de sa fantai 
sie inconsciente une somme de plaisir suffisante pour 
masquer ou supprimer, provisoirement du moins, les 
refoulements. Lorsqu il a reussi a realiser tout cela, il 
procure & d autres le moyen de puiser de nouveau sou- 
lagement et consolation dans les sources de jouissances, 
devenues inaccessibles, de leur propre inconscient ; il 
s attire leur reconnaissance et leur admiration et a fma- 
lement conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n avak 
existe que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et 
amour des femmes. 



CHAPITRE XXIV 

LA NERVOSITE COMMUNE 



Apres avoir abattu, dans nos derniers entretiens, une 
besogne assez .difficile, j abandonne momentanement le 
sujet et m adresse a vous. 

Je sais notamment que vous etes mecontents. Vous 
vous etiez fait une autre idee de ce que devait etre une 
Introduction a la psychanalyse Vous vous attendiez a des 
exemples tires de la vie, et non a 1 expose d une 
theorie. Vous me dites que lorsque je vous ai raconte la 
parabole intitulee : Au rez-de-chaussee et au premier 
etage, vous avez saisi quelque chose de 1 etiologie des 
nevroses, mais que vous regrettez que je vous aie raconte 
des histoires imaginaires, au lieu de citer des observa 
tions prises sur le vif. Ou, encore, lorsque je vous ai 
parle au debut de deux symptomes, qui, eux, ne sont 
pas inventes, en vous faisant assister a leur disparition 
et en mettant sous vos yeux leurs rapports avec la vie du 
malade, vous avez entrevu le sens des symptomes et 
espere me voir persister dans cette maniere de faire. Et 
voila que je m etais mis a derouler devant vous de lon- 
gues theories qui n etaient jamais completes, auxquelles 
j avais toujours quelque chose a ajouter, travaillant avec 
des notions que je ne vous avais pas fait connaitre au 
prealable, passant de 1 expose descriptif a la conception 
dynamique, de celle-ci a la conception que j ai appelee 
economique . Vous etiez en droit de vous demander 
si, parmi les mots que j employais, il n y en avait pas 
un certain nombre ayant la meme signification et qui 
n etaient employes alternativement que pour des raisons 
d euphonie. Je n ai rien fait pour vous renseigner la-des- 
sus ; au lieu de cela, j ai fait surgir devant vous des points 
de vue aussi vastes que ceux du principe de plaisir, du 
principe de realite et du patrimoine hereditaire phylo- 



4o6 THEORIE GEN ER ALE DBS NEVROSES 

genique ; et, an lieu de vous introduire dans quelque 
chose, j ai fait defiler devant vos yeux quelque chose 
qui, a mesure queje 1 evoquais, s eloignait de vous. 

Pourquoi n ai-je pas commence 1 introduction dans la 
theorie des nevroses par 1 expose de ce que vous savez 
vous-memes concernant les nevroses, de ce qui a depuis 
longtemps suscite votre interet ? Pourquoi n ai-je pas 
commence par vous parler de la nature particuliere des 
nerveux, de leurs reactions incomprehensibles aux rap 
ports avec les autres hommes et aux influences exterieu- 
res, de leur irritabilite, de leur manque de prevoyance et 
d adaptation? Pourquoi ne vous ai-je pas conduits pen a 
pen de Tintelligence des formes simples, qu on observe 
tous les jours, a celle des problemes se rapportant 
aux manifestations extremes et enigmatiques de la ner- 
vosite ? 

Je ne conteste pas le bien fonde de vos doleances. Je 
ne me fais pas illusion sur mon art d exposition, au point 
d attribuer un charme particuiier a chacun de ses defauts. 
J accorde qu il eut ete plus profitable pour vous de pro- 
reder autrement que je ne 1 ai fait , et j ? en avais d ail- 
leurs 1 intention. Mais il n est pas toujours facile de 
realiser ses intentions, meme les plus raisonnables II y 
a dans la matiere meme qu on traite quelque chose qui 
vous commande et vous detourne de vos intentions pre 
mieres. Meme un travail aussi insignifiant que la dispo 
sition des materiaux ne depend pas toujours et entiere- 
ment de la volonte de 1 auteur : elle s opere toute seule, 
et c est seulement apres coup qu on pent se demander 
pourquoi les materiaux se trouvent disposes dans tel 
ordre plutot que dans un autre. 

II se pent que le litre Introduction a la psychanalyse 
ne convienne pas a cette partie qui traite des nevroses. 
L introduction a la psychanalyse est fournie par 1 etude 
des actes manques et des reves ; mais la theorie des no- 
vroses est la psychanalyse meme, Je ne crois pas avoir 
pu vous donner en si pen de temps et sous une forme 
aussi condensee une connaissance suflisante de la theorie 
des nevroses. Je tenais avant tout a vous donner une 
idee d ensemble du sens et de 1 importances des sympto- 
mes, des conditions exterieures et interieures, ainsi que 
du mecanisme de la formation de symptomes. C est dn 

/ 1 



LA NEHVOSITE COMMUNE 07 

moins ce que j avais essaye de faire, et c est la a peu pres 
le noyau de ce que la psychanalyse pent aujourd hui nous 
enseigner. II y avait pas mal de choses a dire concernant 
la libido et son developpement, et il y avait aussi quel- 
que chose a dire concernant le developpement du moi. 
Quant aux premisses de notre technique et aux grandes 
notions de 1 inconscient et du refoulement (de la resis 
tance), vous y avez ete prepares des 1 introduction. Vous 
verrez dans une des prochaines lecons sur quels points 
le travail psychanalytique reprend son avance organique. 
Je ne vous ai pas dissimule an prealable que toutes nos 
deductions n ont ete tirees que d un seul groupe d afTec- 
tions nerveuses des nevroses dites de transfert Et 
meine, en analysant le mecanisme de la formation de 
symptomes je n avais en vue que la setile nevrose hyste- 
rique. A supposer meme que vous n ayez ainsi acquis 
aucune connaissance solide ni retenu tous les details, 
vous n en avez pas moins, je Tespere, acquis une idee 
des moyens avec lesquels la psychanalyse travaille, des 
questions auxquelles elle s attaque et des resultats qu elle 
a obtenus 

Je suppose done que vous auriez desire me voir com- 
mencer 1 expose des nevroses par la description de 
1 attitude des nerveux, de la maniere dont ils soufl rent 
de la nevrose, dont ils s en defendent et s en accom- 
modent. C est la certainement un sujet interessant et 
instructif, peu difficile a traiter mais par lequel il est un 
pen dangereux de commencer On s expose notamment, 
en prenant pour point de depart les nevroses communes, 
ordinaires, a ne pas decouvrir I incoimu, a ne pas saisir 
la grande importance de la libido et a se laisser influen- 
cer dans Fappreciation des faits par la maniere dont elles 
se presentent au moi du nerveux. Or, il va sans dire que 
ce moi est loin d etre un juge sur et impartial. "Le^moi 
possedant le pouvoir de nier 1 inconscient et de le 
refouler, comment pouvons-nous attendre de lui un juge- 
ment equitable concernant cet inconscient ? Parmi les 
objets refoules, les exigences desapprouvees dela sexua- 
lite figurent en premiere ligne ; ce qui signifie que nous 
ne saurons jamais nous faire une idee de leur grandeur 
et de rimportance d apres la maniere dont les concoit le 
mot. A partir du moment ou nous voyons surgir le point 



4o8 THEORTE GENEKALE DES NEVROSES 

de vue du refoulement, nous scmmes prevenus de 
n avoir pas a prendre pour juge Tun des deux adver- 
sairesen conflit, surtout pas 1 adversaire victorieux. Nous 
savons desormais que tout ce que le mot pourrait nous dire 
serait de nature a nous induire en erreur. On pourrait 
encore accorder confiance au mot si onlesavait actif dans 
toutes ses manifestations, si on savait qu il a lui-meme 
voulu et produit ses symptomes. Mais clans un grand 
nombre de ses manifestations, le moi reste passif, et 
c est cette passivite qu il cherche a cacheret a presenter 
sous un aspect qui ne lui appartient pas. D ailleurs, le 
mo/n ose pas toujours se soumettre a cet essai, et il est 
oblige de convenirque, dans les symptomes de la nevrose 
obsessionnelle, il sent se dresser contre lui des forces 
etrangeres dont il ne pent se defendre que peniblement. 

Geux qui, sans se laisser decourager par ces avertisse- 
ments, prennent les fausses indications du moi pour des 
especes sonnantes, auront certainement beau jeu et 
echapperont a tous les obstacles qui s opposent al (nter- 
pretation psychanalytique del inconscient, de la sexualite 
et de la passivite du moi. Ceux-la pourront affirmer, 
comme le fait Alfred Adler, que c est le caractere ner- 
veux qui est la cause de la nevrose, au lieu d en etre 
reflet , mais ils seront aussi incapables d expliquer le 
moindre detail de la formation de symptome^ ou le reve 
le plus insignifiant. 

Vous allez me demander- Ne serait-il done pas pos 
sible de tenir compte de la part qui revient au mot* dans 
la nervosite et la formation de symptomes, sans negliger 
d une facon trop flagrante les facteurs decouverts par la 
psychanalyse ? A quoi je reponds La chose doit certai 
nement etre possible, et cela se fera bien unjour , mais 
vu 1 orientation suivie par la psychanalyse, ce n est pas 
par ce travail qu elle doit commencer On peut predire 
le moment ou celte tache viendra s imposer & la psycha 
nalyse. II y a des nevroses dans lesquelles la part du mot 
se manifeste d une facon beaucoup plus intensive que 
dans celles que nous avons etudiees jusqu & present : 
nous appelons ces nevroses narcissiques . L examen 
analytique de ces affections nous permettra de determi 
ner avec certitude et impartiality la participation du moi 
aux aifections nevrotiques 



LA NERVOSITE COMMUNE 4og 

Mais il est une attitude du moi a Fegard de sa nevrose 
qui est tellement frappante qu elle aurait pu etre prise 
en consideration des le commencement. Elle ne semble 
manquer dans aucun cas, mais elle ressort avec une evi 
dence particuliere dans une affection que nous ne con- 
naissons pas encore : dans la nevrose traumatique. II faut 
que vous sachiez que, . dans la determination et le 
inecanisme de toutes les formes de nevroses possibles, 
on retrouve a 1 oeuvre toujours les memes facteurs, a 
cette difference pres que le role principal, au point de 
vue de la formation de symptomes, revient, selon .les 
affections, tantot a Fun, tantot a un autre d entre eux. 
On dirait le personnel d une troupe de theatre . chaque 
acteur, bien qu ayant son emploi special heros, confi 
dent, intrigant, etc n en choisit pas moins pour sa 
representation de benefice un role autre que celui qu il a 
I habitude de jouer. Nulle part les fantaisies, qui se 
transforment en symptomes, n apparaissent avec plus de 
nettete que dans Thysterie ; en revanche, les resistances 
ou formations reactionnelles dominent le tableau de la 
nevrose obsessionnelle ; et, d autre part encore, ce que 
nous avons appele elaboration secondaire, en parlant du 
reve, occupe dans la paranoia la premiere place, a titre 
de fausse perception, etc. 

G est ainsi que dans les nevroses traumatiques, surtout 
dans celles provoquees par les horreurs de la guerre, 
nous decouvrons un mobile personnel, egoiste, utilitaire, 
clefensif, mobile qui, s il est incapable de creer a lui 
seul la maladie, contribue a 1 explosion de celle-ci et la 
maintient lorsqu elle s est formee. Ce motif cherche a 
proteger le moi centre les dangers dont la menace a ete 
la cause occasionnelle de la maladie, et il rendra la 
guerison impossible, tant que le malade ne sera pas 
garanti centre le retour des memes dangers ou tant qu il 
n aura pas recu de compensation poury avoir ete expose. 

Mais, dans tous les autres cas analogues, le moi pr end 
le meme interet a la naissance et a la persistance des 
nevroses. Nous avons deja dit que le moi contribue, pour 
une certaine part, au symptome, parce que celui-ci a un 
cote par lequel il offre une satisfaction a la tendance du moi 
cherchant a operer un refoulement. En outre, la solution 
Uu conflit par la formation d un symptome est la solution 



4 to THORIE GNRALE DES NVROSES 

la plus commode et cclle qui cadre le mieux avec le 
principe de plaisir ; il est en effet incontestable qu elle 
epargne an moiun travail interieur dur et penible. II y a 
des cas ou le medecin lui-meme est oblige de convenir 
que la nevrose constitue la solution la plus inoffensive 
et, au point de vue social, la plus avantageuse, d un 
conflit. Ne soyez pas etonnes si 1 on vous dit que le 
medecin lui-meme prend parfois parti pour la maladie 
qu il combat. II ne lui convient pas de restreindre dans 
toutes les situations son role a celui d un fanatique de la 
sante, il sait qu il y a au monde d autres miseres que la 
mis6re nevrotique, qu il y a d autres souifrances, peut- 
etre plus reelles encore etplus rebelles; que la necessite 
pent obliger un homme de sacrifier sa sante, parce que 
ce sacrifice d un seul peut prevenir un immense malheur 
dont souffriraient beaucoup d autres. Si done on a pu 
dire que le nevrotique, pour se soustraire a un conflit, se 
refugie dans la maladie, il faut convenir que dans cer 
tains cas cette fuite est justifiee, et le medecin, qui s est 
rendu coinpte de la situation, doit alors se retirer, sana 
rien dire et avec tous les managements possibles. 

Mais faisons abstraction de ces cas exceptionnels, 
Dans les cas ordinaires, le fait de se refugier dans la 
nevrose procure au moi un certain avantage d ordre 
interne et de nature morbide, auquel vient s ajouter, 
dans certaines situations, un avantage exterieur, evident, 
mais dont la valeur reelle pent varier d un cas aTautre. 
Prenons 1 exemple le plus freqvient de ce genre. Une 
femme, brutalement traitee et exploitee sans menage 
ments parsonmari, trouve a pen pres regulierement un 
refuge dans la nevrose lorsqu elle y est aidee par ses 
dispositions, lorsqu elle est trop lache ou trop honnete 
pour entretenir un commerce secret avec un autre 
homme, lorsqu elle n est pas assez forte pour braver 
toutes les conventions exterieures et se separer de son 
mari, lorsqu elle n a pas 1 intention de se menager et de 
chercher un meilleur mari et lorsque, par-dessus tout 
cela, son instinct sexuel la pousse, malgre tout, vers cet 
homme brutal. Sa maladie devient pour elle me arme 
dans la lutte centre cet homme dont la fore 1 ecrase, une 
arme dont elle peut se servir pour sa defense et dont elle 
peut abuser en vue de la vengeance. II lui est permis de se 



LA NEUVOSlTfe COMMUNE 4 1 L 

plaindre de sa maladie, alors qu elle ne ~pouvait pas se 
plaindre de son manage. Trouvant dans le medecin un 
auxiliaire, elle oblige son mari qui, dans les circonstances 
normales, n avait pour elle aucun egard, a la menager, 
a faire pour elle des depenses, lui permettre de s absen- 
ter dela maisonet d echapper ainsi pour quelquesheures 
a Foppression que le mari fait peser sur elle. Dans les 
cas oii Favantage exterieur on accidentel que la maladie 
procure ainsi au moi est considerable et ne pent etre 
remplace par aucun autre avantage plus reel, le traite- 
ment de la nevrose risque fort de rester ineflicace. 

Vous allez m objecter que ce que je vous raconte la des 
avantages procures par la maladie est plutot un argu 
ment en faveur de la conception quej avais repoussee et 
d apres laquelle ce serait le moi qui veut et qui cree la 
nevrose. Tranquillisez-vous cependant : les faits queje 
viens de vous relater signifient peut-etre tout simplement 
que le mot se complait dans la nevrose, que, ne pouvant 
pas Fempecher, il en fait le meilleur usage possible, si 
toutefois elle se prete a ses usages. Dans la mesure ou la 
nevrose presente des avantages, le moi s en accommode 
fort bien, mais elle ne presente pas to uj ours des avan 
tages. On constate generalement, qu en se laissantglisser 
dans la nevrose, le moi a fait une mauvaise affaire. II a 
paye trop cher Fattenuation du conflit, et les sensations 
de souffrance, inherentes aux symptomes, si elles sont 
peut-etre equivalentes aux tourments du conflit qu elles 
remplacent, n en determinent pas moins, selon toute 
probability, une aggravation de Fetat penible. Le moi 
voudrait bien se debarrasser de ce que les symptomes 
ont de penible, sans renoncer aux avantages qu il retire 
de la maladie, mais il est impuissant a obtenir ce resul- 
tat. On constate a cette occasion, et c est la un point a 
retenir, que le moi est loin d etre aussi.actif qu il le 
crovait. 

v 

Lorsqtie vous aurez, en tant que medecins, a soigner 
des nevrotiques, vous ne tarderez pas a constater que ce 
ne sont pas ceux qui se plaignent et se lamentent le plus 
a proposdeleur maladie qui selaissentle plus volontiers 
secourir et opposent au traitement le moins de resistance. 
Bien au contraire. Mais vous comprendrez sans peine 
que tout ce qui contribue a augmenter les avantages que 



4i2 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

procure Fetat morbide, renforcera en meme temps la 
resistance par le refoulement et aggravera les diflicultes 
therapeutiques. A Favantage que procure Fetat morbide 
et qui nait pour ainsi dire avec le symptome, il faut en 
ajouterun autre qui se manifeste plus tard. Lorsqu une 
organisation psychique telle que la maladie a dure depuis 
un certain temps, elle finit par se comporter comme une 
entite independante ; elle manifeste une sorte d instinct 
de la conservation, il se forme un modus Vivendi entre 
elle et les autres sections de la vie psychique, meme 
celles qui, au fond, lui sont hostiles, et il estrare qu elle 
ne trouve pas 1 occasion de se rendre de nouveau utile, 
acquerant ainsi une sorte de fonction secondaire faite 
pour prolonger et consolider son existence. Prenons, au 
lieu d un exemple tire de la pathologie, un cas emprunte 
a la vie de tous les jours. Un brave ouvrier, qui gagne 
sa vie par son travail, devient infirme a la suite d un 
accident professionnel. Incapable desormaisde travailler, 
il se voit allouer dans la suite une petite rente et apprend 
en outre a utiliser son infirmite pour se livrer a la men- 
dicite. Son existence actuelle, aggravee, a pour base le 
fait meme qui a brise sa premiere existence. En le 
debarrassant de son infirmite, vous lui oteriez tout 
d abord ses moyens de subsistance, car il y aurait alors 
a se demander s il est encore capable de reprendre son 
ancien travail. Ce qui, dans la nevrose, correspond a 
cette utilisation secondaire de la maladie, peut etre con- 
sidere comme un avantage secondaire venant se sura- 
jouter au primaire. 

Je dois vous dire d une facon generale que, sans sous- 
estimer 1 importance pratique de 1 avantage procure par 
1 etat morbide, on ne doit pas s en laisser imposer au 
point de vue theorique. Abstraction faite des exceptions 
reconnues plus haut, cet avantage fait penser aux 
exemples d intelligence des animaux qu Oberlander 
avail illustres dans les Fliegende Blatter. Un Arabe 
monte a dos de chameau un sentier etroittailledans une 
montagne abrupte. A un detour du sentier, il se trouve 
tout a coup en presence d un lion pret a sauter sur lui. 
Pas d issue : d un cote la montagne presque verticale, de 
I* autre un abime ; impossible de rebrousser chemin etde 
fuir ; FArabe se voit perdu. Tel n est pas Favis du cha- 



LA NERVOSITE COMMUNE 4l3 

mean. II fait avec son cavalier un saut dans l ; abime... et 
le lion en reste pour ses frais. L aide apportee au malade 
par la nevrose ressemble a ce saut dans 1 abime. Aussi 
peut-il arriver que la solution du conflit par la formation 
de symptomes ne constitue qu un processus automati- 
que, rhomme se montrant ainsi incapable de repondre 
aux exigences de la vie et renoncant a utiliser ses forces 
les meilleures et les plus elevees. S il y avait possibilite 
de choisir, on devrait preferer la defaite heroique, c est- 
a-dire consecutive a un noble corps-a-corps avec le destin. 
Je dois toutefois vous donner encore les autres raisons 
pour lesquelles je n ai pas commence 1 expose de la 
theorie des nevroses par celui de la nervosite commune. 
Vous croyez peut-etre que, si j ai procede ainsi, ce fut 
parce que, en suivant un ordre oppose, j aurais rencon 
tre plus de difficultes a etablir 1 etiologie sexuelle des 
nevroses. Vous vous trompez. Dans les nevroses de 
transfert, on doit, pour arriver a cette conception, com- 
mencer par mener a bien le travail d interpretation des 
symptomes. Dans les formes ordinaires des nevroses 
dites actuelles, le role etiologique de la vie sexuelle con 
stitue un fait brut, qui s offre de lui-meme a Fobserva- 
tion. Je me suis heurte a ce fait il y a plus de vingt ans, 
lorsque je m etais un jour demande pourquoi on s ob- 
stine a ne tenir aucun compte, au cours de Texamen des 
nerveux, de leur activite sexuelle. J ai alors sacrifie aces 
recherches la sympathie dont je jouissais aupres des 
malades, mais il ne m a pas fallu beaucoup d efforts pour 
arriver a cette constatation que la vie sexuelle normale 
ne comporte pas de nevrose (de nevrose actuelle, veux-je 
dire). Certes, cette proposition fait trop bon marche des 
differences individuelles des hommes et elle souflVe 
aussi de cette incertitude qui est inseparable du mot 
normal , mais, au point de vue del orientation engros, 
elle garde encore aujourd hui toute sa valeur. J ai pu 
alors etablir des rapports specifiques entre certaines 
formes de nervosite et certains troubles sexuels particu- 
liers, et je suis convaincu que, si je disposais des memes 
materiaux, du meme ensemble de malades, je ferais 
encore aujourd hui des observations identiques. II m a 
souvent etc donne de constater qu un homme, qui se 
contentait d une certaine satisfaction sexuelle incomplete^ 

FREUD. a6 



4i4 THEORIE GENEKALE DES NEVROSES 

par example de 1 onanie manuelle, etait atteint d une 
forme determiriee de nevrose actuelle, laquelle cedait 
promptement sa place a une autre forme, lorsque le 
sujet adoptait un autre regime sexuel, mais tout aussi 
peu recommanclable. II me fut ainsi possible de deviner 
un changement dans le mode de satisfaction sexueile 
d apres le changement de Fetat du malade. J avais pris 
Fhabitude de ne pas renoncer a mes suppositions et a mes 
soupcons tant que je n avais pas reussi & vaincre 1 insin- 
cerite du malade et a lui arracher des aveux. II est vrai 
que les malades preferaient alors s adresser a d autres 
medecins qui mettaient moins d insistance a se renseigner 
sur leur vie sexueile. 

II ne nra pas non plus echappe alors que Fetiologie de 
1 etat morbide ne pouvait pas toujours etre ramenee a la 
vie sexueile. Si tel malade a ete directement affecte 
d un trouble sexuel, chez tel autre ce trouble n est sur- 
venu qu a la suite de pertes pecuniaires importantes ou 
d une grave maladie organique. L explication de cette 
variete ne nous est apparue que plus tard, lorsque nous 
avons commence a entrevoir les rapports reciproques, 
jusqu alors seulement soupconnes, du motet de la libido, 
et notre explication devenait de plus en plus satisfai- 
sante, a mesure que les preuves de ces rapports 
devenaient plus nombreuses. Une personne ne devient 
nevrotique que lorsque son mot a perdu 1 aptitude a 
reprimer sa libido d une facon ou d une autre. Plus le 
moi est fort, et plus il lui est facile de s acquitter de cette 
tache ; tout affaiblissement du mot, quelle qu en soit la 
cause, estsuivi du meme eflet que 1 exageration des exi 
gences de la libido et fraie par consequent la voie a 
Taffection nevrotique. II existe encore d autres rapports, 
plus intimes, entre le moi et la libido ; mais comme ces 
rapports ne nous interessent pas ici, nous nous en 
occuperons plus tard. Ce qui reste pour nous essentiel 
et instructif, c est que dans tous les cas, et quel que soit 
le mode de production de la maladie, les symptomes de 
la nevrose sont fournis par la libido, cequi suppose une 
enorme depense de celle-ci. 

Et, maintenant, je dois attirer votre attention sur la 
difference fondamentale qui existe entre les nevroses 
actuelles et les psychonevroses dont le premier 



LA NERVOSIT& COMMUNE 4i5 

les nevroses de transfert, nous a tant occupes jusqu a 
present. Dans les deux cas, les symptomes decoulent de 
la libido ; ils impliquent dans les deux cas une depense 
anormale de celle-ci, sont dans les deux cas des satis 
factions substitutives. Mais les symptomes des nevroses 
actuelles, lourdeur de tete, sensation de douleur, irrita 
tion d unorgane, affaiblissementou arret d une fonction, 
n ont aucun sens , aucune signification psychique. 
Ces symptomes sont corporels, non settlement dans leurs 
manifestations (tel est egalement le cas des symptomes 
hysteriques, par exemple), mais aussi quant aux proces- 
sus qui les produisent etqui se deroulent sans la moindre 
participation de 1 un quelconque de ces mecanismes 
psychiques compliques que nous connaissons. Comment 
peuvent-ils, dans ces conditions, correspondre a des uti 
lisations de la libido qui, nous 1 avons vu, est une force 
psychique? La reponse a cette question est on ne pent 
plus simple, Permettez-moi d evoquer une des premieres 
objections qui a ete adressee a la psychanalyse. On 
disait alors que la psychanalyse perd son temps a vou- 
loir etablir une theorie purement psychologique des 
phenomenes nevrotiques, ce qui est un travail sterile, 
les theories psychologiques etant incapables de rend re 
compte d une maladie. Mais en produisant cet argument, 
on oubliait volontiers que la fonction sexuelle n est ni 
purement psychique ni purement somatique. Elle exerce 
son influence a la fois sur la vie psychique et sur la vie 
corporelle. Si nous avons reconnu dans les symptomes 
des psychonevroses les manifestations psychiques des 
troubles sexuels, nous ne serons pas etonnes de trouver 
dans les nevroses actuelles leurs eflets somatiques directs. 
La clinique medicale nous fournit une indication pre- 
cieuse, a laquelle adherent d ailleurs beaucoup d auteurs, 
quant a la maniere de concevoir les nevroses actuelles. 
Celles-ci nianifestent notamment, dans les details de leur 
symptomatologie, ainsi que par leur pouvoir d agir sur 
tons les systemes d organes et sur toutes les fonctions, 
une analogic incontestable avec des etats morbides 
occcasionnes par Faction chronique de substances toxi- 
ques exterieures ou par la suppression brusque de cette 
action, c est-a-dire avec les intoxications et les absti 
nences. La parente entre ces deux-groupes d aifections 



4i6 TliEORIE GENERALE DES NEVROSES 

devient encore plus intime a la faveur d etats morbides 
que nous attribuons, comme c est le cas de la malatlie 
de Basedow, a Faction de substances toxiques qui, au 
lieu d etre introduites dans le corps du dehors, se sont 
formees dans 1 organisme lui-meme. Ces analogies nous 
imposent, a mon avis, la conclusion que les nevroscs 
actuelles resultent de troubles du metabolisme des sul.- 
stances sexuelles, soit qu il se produise plus de toxines 
que la personne n en peut supporter, soit que certaines 
conditions internes on meme psychiques troublent 1 iUi- 
lisation adequate de ces substances. La sagesse populaire 
a toujours professe ces idees sur la nature du besoin 
sexuel, en disant de 1 amour qu il est une ivresse , 
produite par certaines boissons, ou filtres, auxquelles 
elle attribue d ailleurs une origine exogene. Au derneu- 
rant, le terme metabolisme sexuel ou chimisme de 
la sexualite , est pour nous un moule sans contenu ; 
nous ne savons rien sur ce sujet et ne pouvons meme 
pas dire s il existe deux substances dont 1 une serait 
male , 1 autre femelle ., ou si nous devons nous 
contenter d admettre une seule toxine sexuelle qui serait 
alors la cause de toutes les excitations de la libido. 
L edifice theorique de la psychanalyse, que nous avons 
cree, n est en realite qu une superstructure que nous 
devons asseoir sur sa base organique. Mais celanenous 
est pas encore possible. 

Ce qui caracterise la psychanalyse, en tant que science, 
c est moins la matiere sur laquelte elle travaille, que la 
technique dont elle se sert. On peut, sans faire violence 
a sa nature, i appliquer aussi bien a 1 histoire de la civi 
lisation, a la science des religions et a la mythologie 
qu a la theorie des nevroses. Son seul but et sa seule 
contribution consistent a decouvrir 1 inconscient dans la 
vie psychique. Les problemesse rattachant aux nevroses 
actuelles, dont les symptomes resultent probablement 
de lesions toxiques directes,ne se pretentguere a 1 etude 
psychanalytique: celle-ci nepouvant fourniraucun eclair- 
cissement a leur sujet doit s en remettre de cette tache 
a la recherche medico-bioiogique. Si je vous avais pro- 
mis une Introduction a la theorie des nevroses , j au- 
rais du commencer par les formes les plus simples des 
nevroses actuelles, pourarriver aux affections psychiques 



LA NERVOSlTfe COMMUNE 4 17 

plus compliquees, consecutives aux troubles de la libido : 
c eut ete incontestablement 1 ordre le plus natural. A 
propos des premieres, j aurais du vous presenter tout 
ce que nous avons appris de divers cotes ou tout ce que 
nous croyons savoir et, une fois arrive aux psychone- 
vroses, j aurais du vous parler de la psychanalyse comme 
du moyen technique auxiliaire le plus important de tons 
ceux dont nous disposons pour eclaircir ces etats. Mais 
mon intention etait de vous donner une Introduction a 
la psychanalyse , et c est ce que je vousavais annonce; 
il m importait beaucoup plus de vous donner une idee 
de la psychanalyse que de vous faire acquerir certaines 
connaissances concernant les nevroses, et cela me dis- 
pensait de mettre au premier plan les nevroses actuelles, 
sujet parfaitement sterile au point de vue de la psycha 
nalyse. Je crois que le choix que j ai fait est tout a votre 
avantage, la psychanalyse meritant d interesser toute 
personne cultivee, a cause de ses premisses profondes 
etde ses multiples rapports. Quanta la theorie des nevro 
ses. elle est un chapitre de la medecine, semblable a 
beaucoup d autres. 

Et, pourtant, vous etes en droit de vous attendre a ce 
que nous portions aussi un certain interet aux nevroses 
actuelles. Nous sommes d ailleurs obliges de le faire, ne 
serait-ce qu a cause des rapports cliniques etroits qu elles 
presentent avec les psychonevroses. Aussi vous dirai-je 
que* nous distinguons trois formes pures de nevroses 
actuelles : la neurasthenic, la nevrose d angoisse et Ihypo- 
chondrie. Gette division n a pas ete sans soulever des 
objections. Les noms sont bien d un usage courant, mais 
les choses qu ils designent sont indeterminees et incer- 
taines. II est meme des medecins qui s opposent a toute 
classification dans le monde chaotique des phenomenes 
nevrotiques, a tout etablissement d unites cliniques, d in- 
dividualites morbides, et qui nereconnaissent meme pas 
la division en nevroses actuelles et en psychonevroses. 
A mon avis, ces medecins vont trop loin et ne suivent 
pas le chemin qui mene au progres. Parfois ces formes 
de nevrose se presentent pures ; mais on les trouve plus 
souvent combinees entre elles ou avec une affection psy- 
chonevrotique. Mais cette derniere circonstance ne nous 
autorisepas a renoncer aleur division. Pensez seulecieat 



4i8 TIIEORIE GENERALE DES NEVROSES 

a la difference que la mineralogie etablit entre mineraux 
et roches. Les mineraux sont decrits comme des indivi- 
dus, en raison sans doute de cette circonstanee qu ils se 
presentent souvent comme cristaux, nettement circon- 
scrits et separes de leur entourage. Les roches se com- 
posent d amas de mineraux dont 1 association, loin d etre 
accidentelle, est sans nul doute determinee par les con 
ditions de leur formation. En ce qui concerne la theorie 
des nevroses, nous savons encore trop peu de chose rela- 
tivement au point de depart du developpement pour edi- 
fier sur ce sujet une theorie analogue a celle des roches. 
Mais nous sommes incontestablement clans le vrai lors- 
que nous commencons par isoler de la masse les entiles 
cliniques que nous connaissons et qui, elles, peuvent 
etre comparees aux mineraux. 

II existe, entre les symptomes des nevroses actuelles 
et ceux des psychonevroses, une relation interessante 
et qui fournit une contribution importante a la connais- 
sance de la formation de symptomes dans ces dernieres: 
le symptome de la nevrose actuelle constitue souvent le 
noyau et la phase. preliminaire du symptome psychone- 
vrotique. On observe plus particulierement cette relation 
entre la neurasthenic et la nevrose de transfert appelee 
hysteric de conversion, entre la nevrose d angoisse et 
1 hysterie d angoisse, mais aussi entre Fhypochondrie et 
les formes dont nous parlerons plus loin en les designant 
sous le nom de paraphrenie (demence precoce et para 
noia). Prenons comme exemple le mal de tete ou les 
douleurs lombaires hysteriqties. L analyse nous montre 
que, par la condensation et le deplacement, ces douleurs 
sont devenues une satisfaction substitutive pour totite 
une serie de fantaisies ou de souvenirs libidineux. Mais 
il fut un temps ou ces douleurs etaient reelles, ou elles 
etaientun symptome direct d une intoxication sexuelle, 
Fexpression corporelle d une excitation libidineuse. Nous 
ne pretendons pas que tons les symptomes hysterique^ 
contiennent un noyau de ce genre ; il n en reste pas 
moins que ce cas est particulierement frequent et que 
1 hysterie utilise de preference, pour la formation de ses 
symptomes, toutes les influences, normales et patholo- 
giques, que 1 excitation libidineuse exerce sur le corps. 
Us jouent alors le role de ces grains de sable qui ont 



LA NERVOSITfi COMMUNE /Ug 

reconvert de couches de nacre la coquille abritant 1 ani- 
mal. Les signes passagers de Fexcitation sexuelle, ceux 
qui accompagnent 1 acte sexuel, sont de meme utilises 
par la psychonevrose, comme les materiaux lesplus com 
modes etles plus appropries pour la formation de symp- 
tomes. 

Un autre processus du meme genre presente un inte- 
ret particulier au point de vue du diagnostic et du traite-- 
ment. Chez des personnes qui, bien que predisposees a 
la nevrose, ne souffrent d aucime nevrose declaree, il 
arrive souvent qu une alteration corporelle morbide, par 
inflammation ou lesion, eveilie le travail de formation 
de symptomes, de telle sorte que le symptome fournipar 
la realite devient immediatement le representant de tou<- 
tes les fantaisies inconscientes qui epiaient la premiere 
occasion de se manifester. Dans les cas de ce genre, le 
medecin instituera tantot un traitement, tantot un autre: 
il cherchera soit .a sup primer la base organique, sans se 
soucier du bruyant edifice nevrotique qu elle supporte, 
soit a combattre la nevrose qui s est produite occasion- 
nellement, sans faire attention a la cause organique qui 
lui avait servi de pretexte. C est par les effets obtenus 
qu on pourra juger de Fefficacite de Fun on de Tautre 
de ces precedes, mais il est difficile d etablir des regies 
generales pour ces cas mixtes. 



GHAPITRE XXV 

L ANGOISSE 



Ce que je vous ai dit dans ma derniere lecon an sujet 
de la nervosite commune est de nature a vous paraitre 
comme un expose aussi incomplet et insuffisant que pos 
sible. Je le sais etje pense quece qui a du vous etonner 
le plus, c etait de lie pas y trouver un mot surl angoisse, 
qui est pourtant un symptome dont se plaignent la plu- 
part des nerveux lesquels en parlent comme de leur 
souffrance la plus terrible ; de 1 angoisse qui pent en effet 
revetir chez eux une intensite extraordinaire etles pous- 
ser aux actes les plus insenses. Loin cependant de vou- 
loir eluder cette question, j ai, an contraire, 1 intention 
de poser nettement le prohleme ds 1 angoisse et de le 
trailer devant vous en detail. 

Je n ai sans doute pas besoin de vous presenter Fan- 
goisse ; chacun de vous a eprouve lui-meme, ne fut-ce 
qu une seule fois dans sa vie, cette sensation on, plus 
exactement, cet etat affectif. 11 me sernble cependant 
qu on ne s est jamais demande assez serieusement pour- 
quoi ce sont precisement les nerveux qui souffrent de 
1 angoisse plussouventet plus intcnsementquelesautres. 
Ontrouvait peut-etre la chose toute naturelle: n emploie 
t-on pas indifleremment, et Fun pour 1 autre, les mots ner 
veux et anxieux , comme s ils signifiaient la meme 
chose? On a tort de proceder ainsi, car il est des hom 
ines anxieux qui ne sont pas autrement nerveux, et il y a 
des nerveux qui presentent beaucoup de symptomes, 
sauf la tendance a 1 angoisse. 

Quoi qu il en soit, il est certain que le probleme de 
Tangoisse forme un point vers lequel convergent les 
questions les plus diverses et les plus irnportantes, une 
enigme dont la solution devrait projeter des flots de 
lumiere sur toute notre vie psychic^ue. Je ne dis pas que 



L ANGOISSE 

je vous en donnerai la solution complete, mais vous pr.e 
voyez sans doute que la psychanalyse s attaquera a ce 
probleme, comme a tant d autres, par des moyens diffe- 
rents de ceux dont se sert la medecine de 1 ecole. Celle- 
ci porte son principal interet sur le point de savoir quel 
est le determinisme anatomique de 1 angoisse. EUe 
declare qu il s agitd une irritation du bulbe, et le malade 
apprend qu il souffre d une nevrose du vague. Le bulbe, 
ou moelle allongee, est un objet tres serieux et tres beau. 
Je me rappelle fort bien ce que son etude m avait coute 
jadis de temps et de peine. Mais je dois avouer aujour- 
d hui qu au point de vtie de la comprehension psycholo- 
gique de 1 angoisse rien ne peut m etre plus indifferent 
que la connaissance du trajet nerveux suivi par les exci 
tations qui emanent du bulbe. 

Et, tout d abord, on peut parler longtemps de 1 an 
goisse, sans songer a la nervosite en general. Vous me 
comprendrez sans autre explication si je designe cette 
angoisse sous le nom d arigoisse reelle, par opposition a 
1 angoisse nevrotique. Or, 1 angoisse reelle nous apparait 
comme quelque chose de tres rationnel et comprehensible. 
Nous dirons qu elle est une reaction a la perception 
d un danger exterietir, c est-a-dire d une lesion attendue, 
prevue, qu elle est associeeau reflexe dela fuite 0t qu on 
doit par consequent la considerer comme une manifes 
tation de 1 instinct de conservation. Devant quels objets 
et dans quelle situation 1 angoisse se produit-elle? Cela 
depend naturellement en grande partie du degre de notre 
savoir et de notre sentiment de puissance en face du 
monde exterieur. Nous trouvonsnaturellesla peurqu ins- 
pire au sauvage la vue d un canon et 1 angoissc qu il 
eprouve lors d une eclipse du soleii, alors que le blanc 
qui sait manier le canon et predire 1 eclipse n eprouve 
devant 1 un et 1 autre aucune angoisse. Parfois c est le 
fait de trop savoir qui est cause de 1 angoisse, parce 
qu on prevoit alors le danger de tres bonne heure. C est 
ainsi que le sauvage sera pris de peur en apercevant dans 
la foret une piste qui laissera indifferent un etranger, 
parce que cette piste lui revelera le voisinage d une bete 
fauve, et c est ainsi encore que le marin experiment^ 
regardera avec effroi un petit nuage qui s est forme dans 
le ciel, nuage qui ne signifie rien pour le voyageur. 



422 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

tandis qu il Ivii annonce a lui Fapproche d un cyclone. 

En y reflechissant cle plus pres, on est oblige de se 
dire que lejugement d apres lequel Fangoisse actuelle 
serait rationnelle et adaptee a un but appelle une revi 
sion. La seule attitude rationnelle. en presence d une 
menace de danger, consisterait a comparer ses propres 
forces a la gravite de la menace et a decider ensuite si 
c est la fuite on la defense ou, meme, eventuellement 
1 attaque qui est le moyen le plus efficace d echapper an 
danger. Mais dans cette attitude il n y a pas place pour 
1 angoisse; tout ce qui arrive arriverait tout aussi bien, 
et probablement meme mieux, si 1 angoisse ne s en melait 
pas. Vous voyez aussi que, lorsque 1 angoisse devient 
par trop intense, elle constitue un obstacle qui paralyse 
Faction et meme la fuite. Le plus generalement, la reaction 
a un danger est une combinaison dans laquelle entrent 
le sentiment d angoisse et Faction de defense. L animal 
effraye eprouve de 1 angoisse et fuit, mais seule la fuite 
est rationnelle, tandis que 1 angoisse ne repond a aucun 
but. 

On est done tente d aflirmer que 1 angoisse n esljaiuais 
rationnelle. Mais nous nous ferons peut-etre une idee 
plus exacte de Fangoisse, en analysant de plus pres la 
situation qu elle cree. Nous trouvons tout d abordque le 
sujet est prepare au clanger, ce qui se manifesto par une 
exaltation de 1 attention sensorielle et de la tension 
motrice. Get etat d attente ei de preparation est incon- 
testablement un etat favorable, sans lequel le sujet se 
trouverait expose a des consequences graves. De cet etat 
decoulent, d une part, 1 action motrice: fuite d abord, et, 
a un degre superieur, defense active; d autre part, ce 
que nous eprouvons comme un etat d angoisse. Plus le 
dcveloppement de Fangoisse est restreint, plus celle-ci 
n apparait que comme un appendice, un signal, et plus 
tout le processus, qui consiste dans la transformation de 
Fetal de preparation anxieuse en action, s accomplit 
rapidement et rationnellement. C est ainsi que, dans ce 
que nous appelons angoisse, Fetat de preparation m ap- 
parait comme Felement utile, tandis que le developpe- 
ment de Fangoisse me semble contraire au but. 

Je laisse de cote la question de savoir si le langage 
courant designe par les mots angoisse, peur, terreur la 



L ANGOISSE 

meme chose ou des choses differentes. II me semble que 
Fangoisse .se rapportea Fetal et fait abstraction deFobjet, 
tandis que dans la peur Fattention se trouve precisement 
concentree sur Fobjet. Le mot terreur me semble, en 
revanche, avoir une signification toute speciale, en desi- 
gnant notamment Faction d un danger auqiiel on n etait 
pas prepare par un etat d angoisse prealable. On pent 
dire que Fhomme se defend contre la terreur par Fan 
goisse. 

Quoi qu il en soit, il ne vous echappe pas que le mot 
angoisse est employe dans des sens multiples, ce qui lui 
donne un caractere vague et indetermine. Leplus souvent 
on entend par angoisse Fetat subjectif provoque par la 
perception du developpement de Fangoisse , et on 
appelle cet etat subjectif etat affectif . Or, qu ? est-ce 
qu un etat affectif au point de vue dynamique? Quelque 
chose de tres complique. Un etat affectif comprend d abord 
certaines innervations ou decharges, et ensuite certaines 
sensations. Gelies-ci sont de deux sortes : perceptions 
des actions motrices aecomplies et sensations directes de 
plaisir et de deplaisir qui impriment a Fetat affectif ce 
qu on appelle le ton fondamental. Je ne crois cependant 
pas qu avec cette enumeration on ait epuise tout ce qui 
pent etre dit sur la nature de Fetat affectif. Dans certains 
etats affectifs on croit pouvoir remonter au dela de ces 
elements et reconnaitre que le noyau autour duquel se 
cristallise tout Fensemble est constitue par la repetition 
d un certain evenement important et significatif, vecu par 
le sujet. Cet evenement pent n etre qu une impression 
tres reculee, d un caractere tres general, impression fai- 
sant partie de la prehistoire non de Findividu, mais de 
Fespece. Pour me faire mieux comprendre, jevous dirai 
que Fetat affectif presente la meme structure que la crise 
d hysterie, qu il est, comme celle-ci, constitue par une 
reminiscence deposee. La crise d hysterie peut done etre 
comparee a un etat affectif individuel nouvellement 
forme, et Fetat affectif normal peut etre considere 
comme Fexpression d une hysterie generique, devenue 
hereditaire. 

Ne croyez pas que ce que je vous dis la au sujet des 
etats affectifs forme un patrimoine reconnude la psycho- 
logie normale. II s agit, au contraire, de conceptions neea 



4 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

sur le sol de la psychanalyse etquine sont chez elles que 
la. Ce que la psychologic vous dit des etats affectifs, la 
theorie de James-Lange, par exemple, est pour nous 
autres psychanalystes incomprehensible et impossible a 
discuter. Mais ne nous considerons pas non plus comme 
Ires certains de ce que nous savons nous-memes concernant 
les etats affectifs ; ne voyez dans ce que je vais vous dire 
sur ce sujet qu un premier essai de nous orienter dans 
cet obscur domaine. Je continue done. En ce qui concerns 
Fetat afTectif caracterise par Fangoisse, nous croyons 
savoir quelle est Fimpression reculee qu il reproduit en 
la repetant. Nous nous disons que ce ne pent etre que 
la naissance, c est-a-dire Facte dans lequel se trouvent 
reunies toutes les sensations de peine, toutes les tendan 
ces de decharge et toutes les sensations corporelles dont 
1 ensemble est devenu comme le prototype de 1 effet pro- 
duit par un danger grave et que nous avons depuis 
eprouvees a de multiples reprises en tant qu etat d an- 
goisse. C est Faugmentation enorme de F irritation con 
secutive a Finterruption du renouvellement du sang (de 
la respiration interne), qui fut alors la cause de la sen 
sation d angoisse : la premiere angoisse fut done de nature 
toxique. Le mot angoisse (du latin angustiae, etroitesse ; 
Angst en allemand) fait precisement ressortir la gene, 
Fetroitesse de la respiration qui existait alors comme 
effet de la situation reelle et qui se reproduit aujourd hui 
regulierement dans Fetat affectif. Nous trouverons egale- 
ment significatif le fait que ce premier etat d angoisse 
est provoque par la separation qui s opere entre la mere 
et Fenfant. Nous pensons naturellement que la predispo 
sition a la repetition de ce premier etat d angoisse a ete, 
a travers un nombre incalculable de generations, a ce 
point incorporee a Forganisme que nul individu ne pent 
echapper a cet etat affectif, fut-il, comme le legendaire 
Macduff, arrache des entrailles de sa mere , c est-a- 
dire fut-il venu au monde autrement que par la naissance 
naturelle. Nous ignorons quel a pu etre le prototype de 
Fetat d angoisse chez des animaux autres que les mam- 
rniferes. G est pourquoi nous ignorons egalement Fen- 
semble des sensations qui, chez ces etres, correspond a 



notre angoisse. 



Vous serez peut-tre curieux d apprendre comment on 



L ANCO.SSE 4^ 

a pu arriver a 1 idee que c est Tacte de la nalssance qui 
constitue la source et le prototype de 1 etat affectif carac- 
terise par 1 angoisse. L idee est aussi pen speculative que 
possible ; j y suis plutot arrive en puisant dans la naive 
pensee du peuple. Un jour, il y a longtemps de cela ! 
que nous etions reunis, plusieurs jeunes medecins 
deshopitaux, au restaurant autour d une table, 1 assistant 
de la clinique obstetricale nous raconta un fait amusant 
qui s etait produit au cours du dernier examen de sages- 
iemmes. Une candidate, a laquelle on avait demande ce 
que signifie la presence de meconium dans les eaux pen 
dant le travail d accouchement, repondit sans hesiter : 
que 1 enfant eprouve de 1 angoisse . Gette reponse a fait 
rire les examinateurs qui ont refuse la candidate. Quant 
a moi, j avais, dans mon for interieur, pris parti pour 
celle-ci et commence a soupconner que la pauvre femme 
du peuple avait eu la juste intuition d une relation impor- 
tante. 

Pour passer a 1 angoisse des nerveux, quelles sont les 
nouvelles manifestations et les nouveaux rapports qu elle 
presente? II y a beaucoup a dire a ce sujet. Nous trou- 
vons, en premier lieu, un etat d angoisse general, une 
angoisse pour ainsi dire flottante, prete a s attacher au 
coritenu de la premiere representation susceptible de lui 
fournir un pretexte, influant sur les jugements, choisis- 
sant les attentes, epiant toutes les occasions pour se 
trouver une justification. Nous appelons cet etat an 
goisse d attente ou attente anxieuse . Les personnes 
tourmentees par cette angoisse prevoient toujours les 
plus terribles de toutes les eventualites, voient dans 
chaque evenement accidentel le presage d un malheur, 
penchent toujours pour le pire, lorsqu il s agit d un fait 
ou evenement incertain. La tendance a cette attente de 
malheur est un trait de caractere propre a beaucoup de 
personnes qui, a part cela, ne paraissent nullement ma- 
lades ; on leur reproche leur humeur sombre, leur pes- 
simisme ; mais 1 angoisse d attente existe regulierement 
et a un degre bien prononce dans une affection nerveuse 
a laquelle j ai donne le nom de nevrose d angoisse et que 
je range parmi les nevroses actuelles. 

Une autre forme de 1 angoisse presente, au contraire 
de celle que je viens de decrire, des attaches plutot psy- 



4 26 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

chiques et est associee a certains objets ou situations. 
G est 1 angoisse qui caracterise les si nombreuses et sou- 
vent si singulieres phobies . L eminent psychologue 
americain Stanley Hall s est tout recemment donne la 
peine de nous presenter toute une serie de ces phobies 
sous de pimpants noms grecs. Cela ressemble a 1 enu- 
meration des dix plaies d Egypte, avec cette difference 
que les phobies sont beaucoup plus nombreuses. Ecoutez 
tout ce qui peut devenir objet ou contenu d une phobie : 
obscurite, airlibre, espaces decouverts, chats, araignees, 
chenilles, serpents, souris, orage, pointes aigues, sang, 
espaces clos, foules humaines, solitude, traversee de 
ponts, voyage sur mer ou en chemin de fer, etc., etc. Le 
premier essai d orientation dans ce chaos laisse entre- 
voir la possibilite de distinguer trois groupes. Quelques- 
uns de ces objets ou situations redoutes ont quelque 
chose de sinistre, meme pour nous autres normaux aux- 
quels ils rappellent un danger ; c est pourquoi ces pho 
bies ne nous paraissent pas incomprehensibles, bien que 
nous leur trouvions une intensite exageree. C est ainsi 
que la plupart d entre nous eprouvent un sentiment de 
repulsion a la vue d un serpent. On peut meme dire que 
la phobie des serpents est une phobie repandue dans 
I humanite entiere, et Ch. Darwin a decrit d une facon 
impressionnante 1 angoisse qu il avait eprouvee a la vue 
d un serpent qui se dirigeait sur lui, bien qu il en fut 
protege par un epais disque de verre. Dans un deuxieme 
groupe nous rangeons les cas ou il existe bien un rapport 
avec un danger, rnais un danger que nous avons Thabi- 
tude de negliger et de ne pas faire entrer dans nos cal- 
culs. Nous savons que le voyage en chemin de fer com- 
porte un risque d accident de plus que si nous restons 
chez nous, a savoir le danger d une collision, nous sa 
vons egalement qu un bateau peut couler et que nous 
pouvons ainsi mourir noyes, etcependantnous voyageons 
en chemin de fer et en bateau sans angoisse, sans penser 
a ces dangers. II est egalement certain qu on serait pre- 
cipite a 1 eau si le pont s ecroulait au moment ou on le 
franchit, mais cela arrive si rarement qu on ne tient 
aucun compte de ce danger possible. La solitude, a son 
tour, presente certains dangers et nous 1 evitons dans 
certaines circonstances ; mais il ne s ensuit pas que nous 



L ANGOISSE 427 

ne puissions sous aucun pretexte et dans quelque con 
dition que ce soil supporter un moment de solitude. 
Tout cela s applique egalement aux foules, aux espaces 
clos, a Forage, etc... Ge qui nous parait etrange dans 
ces phobies des nevrotiques, c est moins leur contenu 
que leur intensite, L angoisse causee par les phobies est 
tout simplement sans appel ! Et nous avons parfois I im- 
pression que les nevrotiques n 6prouvent pas leur ari- 
goisse devant les memes objets et situations qui, dans 
certaines circonstances, peuvent egalement provoquer 
notre angoisse a nous, et auxquels ils donnent les memes 
noms. 

II reste encore un troisieme groupe de phobies, mais 
ils agitde phobies qui echappent a notre comprehension. 
Quand nous voyons un homme mur, robuste, eprouver de 
1 angoisse, lorsqu il doit traverser une rue ou une place 
de sa ville natale dont il connait tous les recoins, ou une 
femme en apparence bien portante eprouver une terreur 
insensee parce qu un chat a frole le rebord de sa jupe ou 
qu une souris s est glissee a travers la piece, comment 
pouvons-nous etablir un rapport entre 1 angoisse de 1 un 
et de 1 autre, d une part, et le danger qui evidemment 
n existe que pour le phobique, d autre part? Pour ce qui 
est des phobies ayant pour objets les animaux, ilnepeut 
evidemment pas s agir d une exaggeration d antipathies 
humaines generales, car nous avons la preuve dii con- 
traire dans le fait que de nombreuses personnes ne 
peuvent passer a cote d un chat sans 1 appeler et le ca- 
resser. La souris si redoutee des femmes a prete son 
nom a une expression de tendresse de premier ordre : 
telle jeune fille, qui est charmee de s entendre appeler 
ma petite souris par son fiance, pousse un cri d horreur 
lorsqu elle apercoit le gracieux petit animal de ce nom. 
Eri ce qui concerne les homines ayant 1 angoisse des 
rues et des places, nous ne trouvons pas d autre moyen 
d expliquer leur etat qu en disant qu ils se conduisent 
comme des enfants. L education inculque directement a 
1 eniant qu il doit eviter comme dangereuses des situa 
tions de ce genre, et notre agoraphobe cesse en effet 
d eprouver de 1 angoisse lorsqu il traverse la place, ac 
compagne de quelqu un. 

Les deux, formes d angoisse que nous venons de 



TIIEORIE G&N&RALE DES NEVI.O^ES 

decrire, 1 angoisse d attente, libre de toute attache, et 
Fangoisse associee aux phobies, sont independantes 1 une 
de 1 autre. On ne pent pas dire que 1 une represente une 
phase plus avancee que 1 autre, et elles n existent simulta- 
nement que d une facon exceptionnelle et comme acci- 
dentelle. L etat d angoisse generale le plus prononce ne 
se manifeste pas fatalement par des phobies ; des per- 
sonnes dont la vie est empoisonnee par de 1 agoraphobie 
peuvent etre totalement exemptes de 1 angoisse d attente, 
source de pessimisme. II est prouve que certaines pho 
bies, phobie de 1 espace, phobie du chemin de fer, etc., 
ne sont acquises qu a Fage mur, tandis que d autres, 
phobie de Fobscurite, phobie de Forage, phobie des ani- 
maux, semblent avoir existe des les premieres annees de 
la vie. Celles-la ont toute la signification de maladies 
graves ; celles-ci apparaissent comrne des singularites, 
des lubies. Lorsqu un sujet presente une phobie de ce 
dernier groupe, on est autorise a soupconner qu il en a 
encore d autres du meme genre. Je dois ajouter que 
nous rangeons toutes ces phobies dans le cadre de 
Yhysterie d angoisse, c est-a-dire que nous les conside- 
rons comme une affection tres proche de Fhysterie de 
conversion. 

La troisieme forme d angoisse nevrotique nous met en 
presence d une enigme qui consiste en ce que nous per- 
dons entierement de vue les rapports existant entre 1 an 
goisse et le danger menacant. Dans Thysterie, par 
exemple, cette angoisse accompagne les autres symp- 
tomes hysteriques, ou encore elle pent se produire dans 
n importe quelles conditions d excitation ; de sorte que 
nous attendant a une manifestation affective nous sommes 
tout etonnes d observer 1 angoisse qui, elle, est la mani 
festation alaquelle nous nous attentions le moins. Enfin, 
Tangoisse peut encore se produire sans rapport avec des 
conditions quelconques, d une facon aussi incomprehen 
sible pour nous que pour le malade, comme un acces 
spontane et libre, sans qu il puisse etre question d un 
danger ou d un pretexte dont 1 exageration aurait eu 
pour effet cet acces. Nous constatons, au cours de ces 
acces spontanes, que Fensemble auquel nous donnons 
le nom d etat d angoisse est susceptible de dissociation. 
L ensemble de Faeces peut etre remplace par un symp- 



L ANGOISSE 429 

tome unique, d une grande intensite, tel que tremble- 
ment, vertige, palpitations, oppression, le sentiment 
general d apres lequel nous reconnaissons 1 angoisse 
faisant defaut ou etant a peine marque. Et cependant 
ces etats que nous decrivons sous le nom d equivalents 
de 1 angoisse doivent etre sou^ tous les rapports, cli- 
niques et etiologiques, assimiles a 1 angoisse. 

Ici surgissent deux questions. Existe-t-il un lien quel- 
conque entre 1 angoisse nevrotique, dans laquelle le 
danger ne joue aucun role ou ne joue qu un role minime, 
et 1 angoisse reelle q li est toujours et essentiellement 
une reaction a un danger ? Comment faut-il comprendre 
cette angoisse nevrotique ? C est que nous voudrions 
avant tout sauvegarder le principe : cliaque fois qu il y 
a angoisse, il doit y avoir qiielque chose qui provoque 
cette angoisse. 

L observation clinique nous fournit un certain nombre 
d elements susceptibles de nous aider a comprendre 1 an- 
goisse nevrotique. Je vais en discuter la signification 
devant vous. 

a) II n est pas difficile d etablir que 1 angoisse d attente 
ou 1 etat d angoisse generale depend dans une tres grande 
mesure de certains processus de la vie sexuelle ou, plus 
exactement, de certaines applications de la libido. Le cas 
le plus simple et le plus instructif de ce genre nous est 
fourni par les personnes qui s exposent a 1 excitation dite 
fruste, c est-a-dire chez lesquelles de violentes excita 
tions sexuelles ne trouvent pas une derivation suffisante, 
n aboutissent pas a une fin satisfaisante. Tel est, par 
exemple, le cas des hommes pendant la duree des fian- 
cailles, et des femmes dont les maris ne possedent pas 
une puissance sexuelle normale ou abregent ou font 
avorter par precaution 1 acte sexuel. Dans ces circon- 
stances, 1 excitation libidineuse disparait, pour ceder 
la place a 1 angoisse, sous la forme soit de 1 angoisse 
d attente, soit d un acces ou d un equivalent d acces. 
L interruption de 1 acte sexuel par mesure de precaution, 
lorsqu elle devient le regime sexuel normal, constitue 
chez les hommes, et surtout chez les femmes, une cause 
tellement frequente de nevrose d angoisse que la pra 
tique medicale nous ordonne, toutes les fois que nous 
nous trouvons en presence de cas de ce genre, de penser 

FREUD. 2 



43o THEORIE GENERALS DES NEVROSES 

avant tout a cette etiologie. En procedant ainsi, on aura 
plus (Tune fois Foccasion de constater que la nevrose 
d angoisse disparait des que le sujet renonce a la restric 
tion sexuelle. 

Autant que je sache, le rapport entre la restriction 
sexuelle et les etats d angoisse est reconnu meme par 
des medecins etrangers* a la psychanalyse. Mais je sup 
pose qu on essaiera d intervertir le rapport, en admet- 
tant notamment qu il s agit de personnes qui pratiquent 
la restriction sexuelle parce qu elles etaient d avance pre- 
disposees a 1 angoisse. Cette maniere de voir est de- 
mentie categoriquement par 1 attitude de la femme dont 
1 activite sexuelle est essentiellement de nature passive, 
c est-a-dire subissant la direction de 1 homme. Plus une 
femme a de temperament, plus elle est portee aux rap 
ports sexuels, plus elle est capable d en retirer une satis 
faction, et plus elle reagira a 1 impuissance de Fhomme 
et an coitus interruplus par des phenomenes d angoisse, 
alors que ces phenomenes seront a peine apparents chez 
une femme atteinte d anesthesie sexuelle ou peu libidi- 
neuse. 

L abstinence sexuelle, si chaudement preconisee de 
nos jours par les medecins, ne favorise naturellement la 
production d etats d angoisse que dans les cas ou la 
libido qui ne trouve pas de derivation satisfaisante pre- 
sente un certain degre d intensite et n a pas ete pour la 
plus grande partie supprimee par la sublimation. La pro 
duction de 1 etat morbide depend toujours de facteurs 
quantitatifs. Mais alors meme qu on envisage non plus 
la maladie, mais le simple caractere de la personne, on 
reconnait facilement que la restriction sexuelle est le fait 
de personnes ayant un caractere indecis, enclines au 
doute et a 1 angoisse, alors que le caractere intrepide, 
courageux estle plus souvent incompatible avec la restric 
tion sexuelle. Quelles que soient les modifications et les 
complications que les nombreuses influences de la vie 
civilisee puissent imprimer a ces rapports entre le carac 
tere et la vie sexuelle il existe entre 1 un et 1 autre une 
relation des plus etroites. 

Je suis loin de vous avoir fait part de toutes les obser 
vations qui confirment cette relation genetique entre la 
libido et 1 angoisse. II y aurait encore a parler, a ce pro- 



L ANGOISSE 43 1 

pos, du role que jouent, dans la production de maladies 
caracterisees par Tangoisse, certaines phases de la vie 
qui, teiles que la puberte et la menopause, favorisent 
incontestablement 1 exaltation de la libido. Dans certains 
cas d excitation on peut encore observer directement une 
combinaison d angoisse et de libido et la substitution 
finale de celle-la a celle-ci De ces faits se degage une 
conclusion double : on a notamment 1 impression qu il 
s agit d une accumulation de libido dont le cours normal 
est entrave et que les processus auxquels OTI assiste sont 
tous et uniquement de nature somatique. On ne voit pas 
tout d abord comment 1 angoisse nait de la libido ; on 
constate seulement que la libido est absente et que sa 
place est prise par 1 angoisse. 

6") Une autre indication nous est fournie par Tanalyse 
des psychonevroses, et plus specialement de 1 hysterie. 
Nous savons deja que dans cette affection 1 angoisse ap- 
parait souvent a titre d accompagnement des symptomes, 
mais on y observe aussi une angoisse independante des 
symptomes et se manifestant soit par crises, soit comme 
etat permanent. Les malades ne savent pas dire pour- 
quoi ils eprouvent de 1 angoisse et ils rattachent leur 
etat. a la suite d une elaboration secondaire facile a re- 
connaitre, aux phobies les plus courantes : phobie de la 
mort, de la folie, d une attaque d apoplexie. Lorsqu on 
analyse la situation qui a engendre soit 1 angoisse soit les 
symptomes accompagnes d angoisse, il est generalement 
possible de decouvrir le courant psychique normal qui 
n a pas abouti et a ete remplace par le phenomene d an 
goisse. Ou, pour nous exprimer autrement, nous repre- 
nons le processus inconscient comme s il n avait pas 
subi de refoulement et comme s il avail poursuivi son 
developpement sans obstacles, jusqu a parvenir a la 
conscience. Ce processus aurait ete accompagne d un 
certain etat affectif, et nous sommes tout surpris de con- 
stater que cet etat affectif qui accompagne 1 evolution 
aormale du processus se trouve dans tous les cas refoule 
M remplace par de 1 angoisse, quelle que soit sa qualite 
propre. Aussi bien, lorsque nous nous trouvons en pre 
sence d un etat d angoisse hysterique, nous sommes en 
droit de supposer que son complement inconscient est 
c^nstitue soit par un sentiment de meme nature - an- 



432 THEORIE GENRALE DES NEVROSES 

goisse, honte, confusion, soil par une excitation posi- 
tivement libidineuse, soil enfin par un sentiment hostile 
et agressif, tel que la fureur ou la colere. L angoisse 
constitue done la monnaie courante contre laquelle sont 
echangees ou peuvent etre echangees toutes les excita 
tions affectives, lorsque leur contenu a ete elimine de la 
representation et a subi un refoulement. 

c) Une troisieme experience nous est offerte par les 
malades aux actes obsedants, malades qui semblent d une 
facon assez remarquable etre epargnes par 1 angoisse, 
Lorsque nous essayons d empecher ces malades d exe- 
cuter leurs actes obsedants, ablutions, ceremonial, etc., 
ou lorsqu ils osent eux-m6mes renoncer a 1 une quelcon- 
que de leurs obsessions, ils eprouvent une angoisse ter 
rible qui les oblige a ceder a 1 obsession. Nous compre- 
nons alors que 1 angoisse n etait qae dissimulee derriere 
1 acte obsedant et que celui-ci n etait accompli que comme 
un moyen de se soustraire a 1 angoisse. C est ainsi que 
dans la nevrose obsessionnelle 1 angoisse n apparait pas 
au dehors, parce qu elle est remplacee par les symptomes ; 
et si nous nous tournons vers 1 hysterie, nous y retrouvons 
la meme situation comme resultat du refoulement : soil 
une angoisse pure, soit une angoisse accompagnant les 
symptomes, soit enfin un ensemble de symptomes plus 
complet, sans angoisse. II semble done permis de dire 
d une maniere abstraite que les symptomes ne se forment 
que pour empecher le developpement de 1 angoisse qui, 
sans cela, survienclrait inevitablement. Gette conception 
place 1 angoisse au centre meme de l intert que nous 
portons aux problemes se rattachant aux nevroses. 

Nos observations relatives a la nevrose d angoisse nous 
ont fourni cette conclusion que la deviation de la libido 
de son application normale, deviation qui engendre 1 an 
goisse, consitue 1 aboutissement de processus purement 
somatiques. L analyse de 1 hysterie et des nevroses obses- 
sionnelles nous a permis de completer cette conclusion, 
car elle nous a montre que deviation et angoisse peuvent 
egalement resulter du refus d intervention de facteurs 
psychiques. C est tout ce que nous savons sur le mode 
de production de 1 angoisse nevrotique ; si cela semble 
encore assez vague, je ne vois pas pour le moment de 
chemin susceptible de nous conduire plus loin. 



L ANGOISSE 433 

D une solution encore plus difficile semble 1 autre 
probleme que nous nous etions propose de resoudre, 
celui d etablir les liens existant entre 1 angoisse nevro- 
tique, qui resulte d une application anormale de la 
libido, et 1 angoisse reelle qui correspond a une reaction 
a un danger. On pourrait croire qu il s agit la de choses 
tout a fait disparates, et pourtant nous n avons aucun 
moyen permettant de distinguer dans notre sensation 
1 une de ces angoisses de 1 autre. 

* Mais le lien cherche apparait aussitot, si nous pre- 
nons en consideration 1 opposition que nous avons tant 
de fois affirmee entre le moi et la libido. Ainsi que nous 
le savons, 1 angoisse survient par reaction du moi a un 
danger et constitue le signal qui annonce et precede la 
fuite ; et rien ne nous empeche d admettre par analogic 
que dans 1 angoisse nevrotique le moi cherche egalement 
a echapper par la fuite aux exigences de la libido, qu il 
se compjorte a 1 egard de ce danger interieur tout comme 
s il s agissait d un danger exterieur. Cette maniere de 
voir autoriserait la conclusion que, toutes les fois qu il y 
a de Fangoisse, il y a aussi quelque chose qui est cause 
de 1 angoisse. Mais F analogic pent etre poussee encore 
plus loin. De meme que la tentative de fuir devant 
un danger exterieur aboutit a 1 arret et a la prise de 
mesures de defense necessaires, de meme le develop- 
peinent de 1 angoisse est interrompu par la formation des 
syrnptomes auxquels elle finit par ceder la place. 

La difficulte de comprendre ces rapports reciproques 
entre 1 angoisse et les symptomes se trouve maintenant 
ailleurs. L angoisse qui signifie une fuite du moi devant 
la libido est cependant engendree par celle-ci. Ce fait, 
qui ne saute pas aux yeux, est cependant reel ; aussi ne 
devons-nous pas oublier que la libido d une personne 
fait partie de celle-ci et ne peut pas s opposer a elle 
comrne quelque chose d exterieur. Ce qui reste encore 
obscur pour nous, c estla dynamique topique du develop- 
pement de 1 angoisse, c est la question de savoir quelles 
sont les energies psychiques qui sont dcpensees dans 
ces occasions et de quels systemes psychiques ces ener 
gies proviennent. Je ne puis vous promettre de re- 
ponses a ces questions, mais nous ne negligerons pas de 
suivre deux autres traces et, ce faisant, de demander de 



THEORIE GENEKALE DES NEVROSES 

nouveau a 1 observation directe et a la recherche ana- 
lytique une confirmation de nos deductions speculatives. 
Nous allons done nous occuper de la production de 1 an- 
goisse chez 1 enfant et de la provenance de 1 angoisse 
nevrotique, associee aux phobies. 

L etat d angoisse chez 1 enfant est chose tres fre- 
quente, et il est souvent tres difficile de dire s il s agit 
d angoisse nevrotique ou reelle. La valeur de la distinc 
tion que nous pourrions etablir le cas echeant se trou- 
verait infirmee par 1 attitude meme de 1 enfant. D un 
cote, en effet, nous ne trouvons nullement etonnant que 
1 enfant eprouve de Fangoisse en presence de nouvelles 
personnes, de nouvelles situations et de nouveaux objets, 
et nous expliquons sans peine cette reaction par sa fai- 
blesse et son ignorance. Nous attribuons done a 1 enfant 
un fort penchant pour 1 angoisse reelle et trouverions 
tout a fait naturel si 1 on venait nous dire que 1 enfant a 
apporte cet etat d angoisse en venant au monde, a titre 
de predisposition hereditaire. L enfant ne ferait ainsi 
que reproduire 1 attitude de 1 homme primitif et du sau- 
vage de nos jours qui, en raison de leur ignorance et du 
manque de moyens de defense, eprouvent de 1 angoisse 
devant tout ce qui est nouveau, devant des choses qui 
nous sont aujourd hui familieres et ne nous inspirent 
plus la moindre angoisse. Et il serait tout a fait con- 
forme a notre attente, si les phobies de 1 enfant etaient 
egalement, en partie du moins, les memes que celles que 
nous attribuons a ces phases primitives du developpe- 
ment humain 

II ne doit pas nous echapper, d autre part, que tons 
les enfants ne sont pas sujets a 1 angoisse dans la meme 
mesure, et que ceux d entre eux qui manifestent une an 
goisse particuliere en presence de toutes sortes d objets 
et de situations sont precisement de futurs nevroses. La 
disposition nevrotique se traduit done aussi par un pen 
chant accentue a 1 angoisse reelle, 1 etat d angoisse 
apparait comme 1 etat primaire, et Ton arrive a la con 
clusion que 1 enfant, et plus tard 1 adulte, eprouvent de 
1 angoisse devant la hauteur de leur libido, et cela 
precisement parce qu ils eprouvent de 1 angoisse a 
propos de tout. Cette maniere de voir equivaut a nier 
que 1 angoisse naisse de la libido et, en examinant 



L ANGOISSE 435 

toutes les conditions de 1 angoisse reelle, on arri 
verait logiquement a la conception d apres laquelle 
c est la conscience de sa propre faiblesse etimpuissance, 
de sa moindre valeur, selon la terminologie de A. Adler, 
qui serait la cause premiere de la nevrose, lorsque cette 
conscience, loin de finir avec 1 enfance, persiste jusque 
dans Fage mur. 

Ce raisonnement semble tellement simple et seduisant 
^u ilmerite de retenirnotre attention. Iln aurait toutefois 
pour consequence que de deplacer Fenigme de la nervo- 
site. La persistance du sentiment de moindre valeur et, 
par consequent, de la condition de 1 angoisse et des 
symptomes apparait dans cette conception comme une 
chose tellement certaine que c est plutot Fetat que nous 
appelons sante qui, lorsqu il setrouve realise parhasard, 
aurait besoin d explication. Mais que nous revele Fob- 
servation attentive de Fetat anxieux des enfants? Le 
petit enfant eprouve tout d abord de Fangoisse en pre 
sence de personnes etrangeres ; les situations ne jouent 
sous ce rapport un role que par les personnes qu elles 
impliquent et, quant aux objets, ils ne viennent, en tant 
quegenerateurs d angoisse, qu en dernier lieu. Mais Fen- 
fant n eprouve de Fangoisse devant des personnes etran 
geres qu a cause des mauvaises intentions qu il leur 
attribue et parce qu il compare sa faiblesse avec leur 
force, dans laquelle il voitun danger pour son existence, 
sa securite, son euphorie. Eh bien, cet enfant mefiant, 
vivant dans la peur d une menace degression repandue 
dans tout Funivers, constitue une construction tlveorique 
peu heureuse. II est plus exact de dire que Fenlant s ef- 
fraie a la vue d un nouveau visage parce qu il est habitue 
a la vue de cette personne familiere et aimee qu est la 
mere. II eprouve une deception et une tristesse qui se. 
transforment en angoisse ; il s agit done d une libido 
devenue inutilisable et qui, ne pouvant pas alors etre 
maintenue en suspension, trouve sa derivation dans Fan- 
goisse. Et ce n est certainement pas par hasard que dans 
cette situation caracteristique de 1 angoisse infantile se 
trouve reproduite la condition qui est celle du premier 
etat d angoisse accompagnant Facte de la naissance, a 
savoir la separation de la mere. 

Les premieres phobies de situations qu on observe 



436 THKORIE GENERALE DES NEVROSES 

chez Fenfant sont celles qui se rapportent a Fobscurite 
et a la solitude ; la premiere persiste souvent toute la vie 
durant et les deux ont en commun F absence de la per- 
sonne aimee, dispensatrice de soins, c est-a-dire de la 
mere. Un enfant, anxieux de se trouver dans Fobscurite, 
s adresse a sa tante qui se trouve dans une piece voi- 
sine : Tante, parle-moi ; j ai peur. - A quoi cela te 
servirait-il, puisque tu ne me vois pas? A quoi Fenfant 
repond : II fait plus clair lorsque quelqu un parle. La 
tristesse qu on eprouve dans Fobscurite se transforme 
ainsi en angoisse devant 1 obscurite. II n est done pas 
seulement inexact de dire que Fangoisse nevrotique est 
un phenomene secondaire et un cas special de Fangoisse 
reelle : nous voyons, en outre, chez le jeune enfant, se 
comporter comme angoisse quelque chose qui a en com 
mun avec Fangoisse nevrotique un trait essentiel : la pro 
venance d une libido inemployee. Quant a la veritable* 
angoisse reelle, Fenfant semble ne la posseder qu a un 
degre peu prononce. Dans toutes les situations qui peu- 
vent devenir plus tard des conditions de phobies, qu il 
se trouve sur des hauteurs, sur des passages etroits au- 
dessus de Feau, en chemin de fer ou en bateau, Fenfant 
ne manifeste aucune angoisse, et il en manifeste d autant 
moins qu il est plus ignorant. II eut ete desirable qu il 
eut recu en heritage un plus grand nombre d instincts 
tendant a la preservation de la vie ; la tache des surveil- 
lants charges de Fempecher de s exposer a des dan 
gers successifs en serait grandement facilitee. Mais, en 
realite, Fenfant commence par s exagerer ses forces et se 
comporte sans eprouver d angoisse, parce qu il ignore 
le danger. II court au bord de Feau, il monte sur Fappui 
d une fenetre, il joue avec des objets tranchants et avec 
du feu, bref il fait tout ce qui peut etre nuisible et 
causer des soucis a son entourage. Ce n est qu a force 
d education qu on fmit par faire naitre en lui Fangoisse 
reelle, car on ne peut vraiment pas lui permettre de 
s instruire par Fexperience personnelle. 

S il y a des enfants qui ont subi Finfluence de cette 
education par Fangoisse dans une mesure telle qu ils 
finissent par trouver d eux memes des dangers dont on 
ne leur a pas parle et contre lesquels on ne les avait pas 
mis en garde, cela tient a ce que leur constitution com- 



L ANGOISSE 437 

porte un hesoin libidineux plus prononce, ou qu ils ont de 
bonne heure contracte de mauvaises habitudes en ce qui 
concerne la satisfaction libidineuse. Rien d etonnant si 
beaucoup de ces enfants deviennent plus tard des ner- 
veux, car, ainsi que nous le savons, ce qui facilite le 
plus la naissance d une nevrose, c est 1 incapacite de sup 
porter pendant un temps plus ou moins long un refoule- 
ment un pen considerable de la libido. Remarquez bien 
que nous tenons ici compte du facteur constitutionnel 
dont nous n avons d ailleurs jamais conteste 1 impor- 
tance. Nous nous elevons seulementcontre la conception 
qui neglige tous les autres facteurs au profit du seul 
facteur constitutionnel et accorde a celui-ci la premiere 
place, meme dans les cas ou, d apres les donnees de 1 ob- 
servation et de 1 analyse, il n a rien a voir ou ne joue 
qu un role plus que secondaire. 

Permettez-moi done de resumer ainsi les resultats que 
nous ont fotirnis les observations sur 1 etal d angoisse 
chez les enfants : 1 angoisse infantile, qui n a presque 
rien de commun avec 1 angoisse reelle, s approche, au 
contraire, beaucoup de 1 angoisse nevrotique des adultes ; 
elle nait, comme celle-ci, d une libido inemployee et, 
n ayant pas d objet sur lequel elle puisse concentrer son 
amour, elle le remplace par un objet exterieur ou parune 
situation. 

Et, maintenant, vous ne serez sans doute pas faches 
de m entendre dire que 1 analyse n a plus beaucoup de 
nouyeau a nous apprendre concernant [es phobies. Dans 
celles-ci en eflet les choses se passent exactement comme 
dans 1 angoisse infantile : une libido inemployee subit 
sans cesse une transformation en une apparente angoisse 
reelle et, de ce fait, le moindre danger exterieur devient 
une substitution pour les exigences de la libido Cette 
concordance entre les phobies et Tangoisse infantile n a 
rien qui doive nous surprendre, car les phobies infan- 
tiles sont non seulement le prototype des phobies plus 
tardives que nous faisons rentrer dans le cadre de 1 hys- 
terie d angoisse , mais encore la condition directe prea- 
lable et le prelude de celles-ci Toute phobie hysterique 
remonte a une angoisse infantile et la continue, alors 
meme qu elle a un autre contenu et doit recevoir une 
autre denomination. Les deux affections ne different 



438 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

entre elles qu au point de vue du mecanisme. Chez 
Tadulte ilnesuffit pas, pourque Fangoisse se transforme 
en libido, que celle-ci, en tant que desir ardent, reste 
momentanement inemployee. C est que 1 adulte a appris 
depuis longtemps a tenir sa libido en suspension ou a 
Femployer autrement. Mais lorsque la libido fait partie 
d un mouvement psychique ayant subi le refoulement, 
on retrouve la meme situation que chez Fenfant qui ne 
sait pas encore faire une distinction entre le conscient 
et 1 inconscient, et cette regression vers la phobie infan 
tile fournit a la libido un moyen commode de se trans 
former en angoisse. Nous avons, vous vous en souvenez, 
beaucoup parle du refoulement, mais en ayant toujours 
en vue le sort de la representation qui devait subir le 
reloulement, et cela naturellement parce qu il se laisse 
plus facilement constater et exposer. Quant au sort de 
1 etat affectil associe a la representation refoulee, nous 
Tavions toujours laisse de cote, et c est seulement main- 
tenant que nous apprenons que le premier sort de cet 
etat affectifconsiste a subir la transformation en angoisse, 
quelle qu aurait pu etre sa qualite dans des conditions 
normales. Cette transformation de Tetat affectif constitue 
la partie de beaucoup la plus importante du processus 
de refoulement. II n est pas tres facile d en parler, 
attendu que nous ne pouvons pas affirmer 1 existence 
d etats affectifs inconscients de la meme maniere dont 
nous affirmons 1 existence de representations incon- 
scientes. Qu elle soit consciente ou inconsciente, une 
representation reste toujours la meme, a une seule dif 
ference pres, et nous pouvons tres bien dire ce qui cor 
respond a une representation inconsciente. Mais un etat 
aflectif est un processus de decharge et doit etre juge 
tout autrement qu une representation ; sans avoir analyse 
et elucide a fond nos premisses relatives aux processus 
psychiques, nous sommes dans 1 impossibilite de dire 
ce qui dans 1 inconscient correspond a 1 etat affectif. 
Aussi bien est-ce un travail que nous ne pouvons pas 
entreprendre ici. Mais nous voulons rester sous 1 im- 
pression que nous avons acquise, a savoir que le deve- 
loppernent de 1 angoisse se rattache etroitement au 
systeme de 1 inconscient. 

J ai dit que la transformation en angoisse ou, plus 



L ANGOISSE 43g 

exactement, la decharge sous la forme d angoisse, 
constitue le premier sort reserve a la libido qui subit le 
refoulernent. Je dois ajouter que ce n est ni son seul 
sort, rii son sort defmitif. Au cours des nevroses se 
deroulent des processus qui tendent a entraver ce deve- 
loppement de 1 angoisse et qui y reussissent de differentes 
manieres. Dans les phobies, par exemple, on distingue 
nettement deux phases du processus nevrotique. La pre 
miere est celle du refoulement de la libido et de sa 
transformation en angoisse, laquelle est rattachee a un 
danger exterieur. Pendant la deuxieme phase, sont eta- 
blies toutes les precautions et assurances destinees a 
empecher le contact avec ce danger qui est traite comme 
un fait exterieur. Le refoulement correspond a une ten 
tative de fuite du moi devant la libido, eprouvee comme 
un danger. La phobie peut etre consideree comme un 
retranchement contre le danger exterieur qui remplace 
maintenant la libido redoutee. La faiblesse du systeme 
de defense employe dans les phobies reside naturelle- 
ment dans ce fait que la forteresse, inattaquable du 
dehors, nel est pas du dedans. La projection a 1 exterieur 
du danger represente par la libido ne peut jamais 
reussir d une facon parfaite. C est pourquoi il existe dans 
les autres nevroses d autres systemes de defense contre 
le developpement possible de 1 angoisse. II s agit la d un 
chapitre tres interessant de la psychologic des nevroses ; 
nous ne pouvons malheureusement pas 1 aborder ici, 
car cela nous conduirait trop loin, sans parler que pour 
le comprendre il taut posseder des connaissances spe- 
ciales tres approfondies. Je n ai que quelques mots a 
ajouter a ce que je viens de dire. Je vous ai deja parle 
du contre-armement auquel le moi a recours lors d un 
refoulement et qu il est oblige d entretenir d une maniere 
permanente afm de faire durer le refoulement. Get arme- 
ment sert a realiser les difTerents moyens de defense contre 
le developpement de Tangoisse qui suit le refoulement. 
Mais revenons aux phobies. Je crois vous avoir montre 
combien il est insufllsant de ne chercher a expliquer que 
leur contenu, de s interesser uniquement a la question 
de savoir pourquoi tel ou tel autre objet, telle ou telle 
situation devient 1 objet de la phobie. Le contenu d une 
phobie est a celle-ci ce que la facade visible d un reve 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

manifeste est au reve proprement dit. On peut accorder, 
en faisantles restrictions necessaires, que parmi les con- 
tenus des phobies il en est quelques-uns qui, ainsi que 
Fa montre Stanley Hall, sont propres a devenir objets 
d angoisse en vertu d une transmission phylogenique. 
Et cette hypothese trouve sa confirmation dans le fait 
que beaucoup de ces objets d angoisse ne presentent avec 
le danger que des rapports purement symboliques. 

Nous avons ainsi pu nous rendre compte de la place 
vraiment centrale que le probleme de 1 angoisse occupe 
dans la psychologic des nevroses. Nous connaissons 
aussi les liens etroits qui rattachentle developpementde 
1 angoisse aux vicissitudes de la libido et au systeme de 
Finconscient. Notre conception presente cependant encore 
une lacune qui vient de ce que nous ne savons a quoi 
rattacher ce fait, pourtant difTicilement contestable, que 
1 angoisse reelle doit etre consideree comme une mani 
festation des instincts de conservation du moi. 



CHAPITRE XXVI 

LA THEORIE DE LA LIBIDO 
ET LE NARCISSISMS 



A plusieurs reprises, et tout recemment encore, nous 
avons eu a distinguer entre les tendances du moi et les ten 
dances sexuelles. Le refoulement nous avait tout d abord 
montre qu une opposition peut s elever entre les unes 
et les autres, opposition a la suite de laquelle les ten 
dances sexuelles subissent une defaite formelle et sont 
obligees de se procurer satisfaction par des detours 
regressifs: indomptables, au fond, elles trouvent dans 
leur indomptabilite meme une compensation a leur 
defaite. Nous avons Vu ensuite que les deux groupes de 
tendances se comportent differemment vis-a-vis de cette 
grande educatrice qu est la necessite, de sorte qu ils 
suivent des voies de developpement differentes et affectent 
avec le principe de realite des rapports differents. Nous 
avons enfin cru constater que les tendances sexuelles se 
rattachent plus etroitement que les tendances du moi a 
1 etat affectif du moi, resultat qui sur un seul point im 
portant apparait encore comme incomplet. Anssi cite- 
rons-nous a Fappui de ce resultat le fait digne d etre 
note que la non satisfaction de la faim et de la soif, ces 
deux instincts de conservation les plus elementaires, n est 
jamais suivie de la transformation de ces instincts en 
angoisse, alors que nous savons que la transformation en 
angoisse de la libido insatisfaite est un des phenomenes 
les plus connus et les plus frequemment observes. 

Notre droit de faire une distinction entre les tendances 
du moi et les tendances sexuelles est done incontestable. 
Nous tirons ce droit de Fexistence meme de Finstinct 
sexuel comme activite particuliere de Tindividu. On 
peut seulement demander quelle importance et quelle 
profoncleur nous attribuons a cette distinction. Mais 



THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

nous ne pourrons repondre a cette question que lorsque 
nous aurons etabli les differences de comportement qui 
existent entre les tendances sexuelles, dans leurs mani 
festations corporelles et psychiques, et les autres ten 
dances que nous leur opposons, et lorsque nous nous 
serons rendu compte de 1 importance des consequences 
qui decoulent de ces differences. Nous n avons naturelle- 
ment aucune raison d affirmer une difference de nature, 
d ailleurs peu concevable, entre ces deux groupes de 
tendances. L un et 1 autre designent des sources d energis 
de 1 individu, etla question de savoir si ces deux groupee 
n en forment au fond qu un ou s il existe entre eux une 
difference de nature et, s ils n en forment au fond qu un, 
a quel moment ils se sontsepares Tun de 1 autre, - - cette 
question, disons-nous, peut et doit etre discutee, non 
d apres des notions abstraites, mais sur la base des faits 
fournis par la biologic. Sur ce point nos connaissances 
sont encore insuffisantes, et seraient-elles plus suffisantes 
nous n aurions pas a nous occuper de cette question qui 
n interesse pas nos recherches analytiques. 

Nous ne gagnons evidemment rien a insister, avec 
Jung, sur 1 unite primordiale de tous les instincts et a 
donner le nom de libido a 1 energie se manifestant 
dans chacun d eux. Comme il est impossible, a quelque 
artifice qu on ait recours, d eliminer de la vie psychique 
la fonction sexuelle, nous nous verrions obliges de parler 
d une libido sexuelle et d une libido asexuelle. G est 
cependant avec raison que le nom de libido reste reserve 
aux tendances de la vie sexuelle, et c est uniquement 
dans ce sens que nous 1 avons toujours employe. 

Je pense done que la question de savoir jusqu a quel 
point il convient de pousserla separation entre tendances 
sexuelles et tendances decoulant de 1 instinctde conser 
vation est sans grande importance pour la psychanalyse. 
Celle-ci n a d ailleurs aucune competence pour resoudre 
cette question. Toutefois la biologie nous fournit cer 
tains indices permettant de supposer que cette separa 
tion a une signification profonde. La sexualite est en 
effet la seule fonction de Forganisme vivant qui depasse 
1 individu et assure son rattachement a 1 espece. II est facile 
dese rendre compte que 1 exercice de cette fonction, loin 
d etre toujours aussi u tile a 1 individu que 1 exercice de ses 



LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARGISS1SME 443 

autres fonctions, lui erne, au prix d un plaisir excessive- 
ment intense, des dangers qui menacent sa vie et la sup- 
priment meme assez souvent. II est en outre probable 
que c est a la favour de processus metaboliques parti- 
culiers, distincts de tons les autres, qu une partie de 
la vie individuelle peut etre transmise a la posterite 
a titre de disposition. Enfln, 1 etre individuel, qui se 
considere Iui-m6me comme 1 essentiel et ne voit dans 
sa sexualite qu un moyen de satisfaction parmi tant 
d autres, ne forme, au point de vue biologique, qu un 
episode dans une serie de generations, qu une excrois- 
sance caduque d un protoplasma virtuellement immortal, 
qu une sorte de possesseur temporaire d un fidei-commis 
destine a lui survivre. 

L explication psychanalytique des nevroses n a cepen- 
dant que faire de considerations d une aussi vaste portee. 
L examen separe des tendances sexuelles et des tendances 
du moi nous a fourni le moyen de comprendre les nevroses 
de transfer! que nous avons pu ramener au conflit entre les 
tendances sexuelles et les tendances decoulant de 1 instinct 
de conservation ou, pour nous exprimer en termes biolo- 
giques, bien que plus imprecis, au conflit entre le mot, 
en tant qu etre individuel et independant, et le mot consi 
dere comme membre d une serie de generations. II y a 
tout lieu de croire que ce dedoublement n existe que chez 
rhomme ; aussi est-il de tous les animaux celui qui 
possede le privilege d ofFrir un terrain favorable aux 
nevroses. Le developpement excessif de sa libido, la 
richesse et la variete de sa vie psychique qui en sont la 
consequence, semblent avoir cree les conditions du 
conflit dons nous parlons. Et il est evident que ces con 
ditions sont egalement celles des grands progres realises 
par 1 homine, progres qui lui ont permis de laisser loin 
derriere lui ce qu il avail de commun avec les autres 
animaux, de sorte que sa predisposition a la nevrose ne 
constitue que le revers de ses dons purement humains. 
Mais laissons-la ces speculations qui ne peuvent que 
nous eloigner de notre tache immediate. 

Nous avons conduit jusqu a present notre travail en 
postulant la possibilite de distinguer les tendances du 
moi des tendances aexuelles d apres les manifestations des 
unes et des autres. Pour ce qui est des nevroses de trans- 



444 THfeORiE GNRALE DBS N&VROSES 

fert, nous avons pu faire cette distinction sans difficulte. 
Nous avons appele libido les depenses d energie que 
le moi affecte aux objets de ses tendances sexuelles, et 
interet , toutes les autres depenses d energie ayant 
leur source dans les instincts de conservation; et en 
suivant toutes ces fixations de la libido, leurs transfor 
mations et leur sort final, nous avons pu acquerir une 
premiere notion du mecanisme qui preside aux forces 
psychiques. Les nevroses de transfert nous avaient 
fourni sous ce rapport la matiere la plus favorable. Mais 
le moi lui-meme, les differentes organisations dont il se 
compose, leur structure etleur mode de fonctionnement, 
tout cela nous restait encore cache et nous pouvions 
settlement supposer que Tanalyse d autres troubles 
nevrotiques nous apporterait quelques lumieres sur ces 
questions 

Nous avons commence de bonne heure a etendre les 
conceptions psychanalytiques a ces autres affections. 
G est ainsi que, des 1908, K. Abraham, a la suite d un 
echange d idees entre lui et moi, avail emis la proposi 
tion que le principal cafactere de la demence precoce 
(rangee parmi les nevroses) consiste en ce que la fixation 
de la libido aux objets fait defaut dans cette affection. 
(Les differences psycho-sexueiles cxistant entre I hystt- 
rie et la demence precoce.) Mais que devient la libido 
des dements, du moment qu elle se detourne des objets? 
A cette question, Abraham n hesita pas a repondre que 
la libido se retourne vefs le moi et que c est ce retour 
reflechi, ce rebondissement de la libido vers le MOI qui 
conslitue la source de lamanie des grandeurs dela demence 
precoce. La manie des grandeurs peut d ailleurs etre 
comparee a Fexageration de la valeur sexuelle de Tobjet 
qu on observe dans la vie amoureuse. C est ainsi que 
pour la premiere Ibis un trait d une affection psychotique 
nous est revele par sa confrontation avec la vie amou 
reuse norm ale. 

Je vous le dis sans plus tarder : les premieres con 
ceptions d Abraham se sont maintenues dans la psycha- 
nalyse et sont devenuesla base de notre attitude a 1 egard 
des psychoses. On s est ainsi peu a peu familiarise avec 
1 idee que la libido que nous trouvons fixee aux objets, 
la libido qui est 1 expression d une tendance a obtenir 



LA TIlORIE BE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 445 

une satisfaction par le moyen de ces objets, pent aussi se 
detourner de ceux-ci et les remplacer par le moi. On 
s est alors attache a donner a cette representation une 
forme de plus en plus achevee, en etablissant des liens 
logiques entre ses elements constitutifs. Le mot narcis- 
sisme que nous employons pour designer ce deplacement 
de la libido, est emprunte a une perversion decrite par 
P. Nacke et dans laquelle 1 individu adulte a pour son 
propre corps la tendresse dont on entoure generalement 
un objet sexuel exterieur. 

On s etait dit alors que du moment que la libido est 
ainsi capable de se fixer au propre corps et a la propre 
personne du sujet, au lieu de s attacher a un objet, il ne 
peut certainement pas s agir la d un evenement excep- 
tionnel et insignifiant ; qu il est plutot probable que le 
narcissisme constitue Fetat general et primitif d ou 
1 amour des objets n est sorti qu ulterieurement, sans 
amener par son apparition la disparition du narcissisme. 
Et d apres ce qu on savait du developpement de lajibido 
objective, on s est rappele que beaucoup de tendances 
sexuelles recoivent au debut une satisfaction que nous 
appelons auto-rotique, c est-a-dire une satisfaction ayant 
pour source le corps meme du sujet, et que c est 1 apti- 
tude a I auto-erbtisme qui explique le retard que met la 
sexualite a s adapter au principe de realite inculque par 
1 education. C est ainsi que 1 auto-erotisme fut 1 activite 
sexuelle de la phase narcissique de la fixation de la libido. 

Pour resumer, nous nous sommes fait des rapports 
entre la libido du moi et la libido objective une repre 
sentation que je puis vous rendre concrete a 1 aide d une 
.comparaison empruntee a la zoologie. Vous connaissez 
ces etres vivants elementaires, composes d une boule de 
substance protopiasmique a peine differenciee. Ces etres 
emettent des prolongements, appeles pseudopodes, dans 
lesquels ils font ecouler leur substance vitale. Mais ils 
peuvent egalement retirer ces prolongements et se rouler 
de nouveau en boule. Or, nous assimilons 1 emission des 
prolongements a 1 emariation de la libido vers les objets, 
sa principale masse pouvant rester dans le mot, et nous 
admettons que dans des circonstances normales la libido 
du mot se translorme facilement en libido objective, 
celle-ci pouvant. d ailleurs retourner au moi. 

FR UD. 28 



THEORIE GENERALE DKS NEVROSES 

A Faidede ces representations, nous sommes a meme 
d expliquer ou, pour nous exprimer d une maniere plus 
modeste, de decrire dans le langage de la theorie de la 
libido, un grand nombre d etats psychiques qui doivent 
etre consideres comme faisant partie de la vie normale 
attitude psychique dans Famour, au cours de maladies 
organiques, dans le sommeil. En ce qui concerne 1 etat 
de sommeil, nous avions admis qu il repose sur un iso- 
lement par rapport au monde exterieur et sur la subordi 
nation au desir qu implique le sommeil. Et nous disions 
que toutes les activites psychiques nocturnes qui se 
manifestent dans le reve se trouvent au service de ce 
desir et sont determinees et dominees par des mobiles 
egoi stes. Nous placant cette fois au point de vue de la 
theorie de la libido, nous deduisons que le sommeil est 
un etat dans lequel toutes les energies, libidineuses aussi 
bien qu egoistes, attachees aux objets, se retirent de 
ceux-ci et rentrent dans le mot. Ne voyez-vous pas que 
cette maniere de voir eclaire d un jour nouveau le fait du 
delassement procure par le sommeil et la nature de la 
fatigue? Le tableau du bienheureux isolement au cours 
de la vie intra-uterine, tableau que le dormeur evoque 
devant nos yeux chaque nuit, se trouve ainsi complete 
au point de vue psychique. Chez le dormeur se trouve 
reproduit 1 etat de repartition primitif de la libido : il 
presente notamment le narcissisme absolu, etat dans 
lequel la libido et 1 interet du mot vivent unis et insepa 
rables dans le moi se suffisant a lui-meme. 

Ici il y a lieu de faire deux remarques. En premier 
lieu, comment distinguerait-on theoriquement le narcis 
sisme de 1 egoisme ? Or, a mon avis, celui-la est le 
complement libidineux de celui-ci. En parlantd egoisme, 
on ne pense qu a ce qui est utile pour Findividu ; mais 
en parlant de narcissisme, on tient compte de sa satis 
faction libidineuse. Au point de vue pratique, cette dis 
tinction entre le narcissisme et 1 egoisme peut tre 
poussee assez loin. On peut etre absolument ego iste 
sans cesser pour cela d attacher de grandes quantites 
d energie libidineuse a certains objets, dans la mesure ou 
la satisfaction libidineuse procuree par ces objets corres 
pond auxbesoins du moi. L ego isme veillera alors ace que 
la poursuite de ces objets ne nuise pas au moi. On peut 



LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 44? 

tre egoiste et presenter en meme temps un degre tres 
prononce de narcissisme, c est-a-dire pouvoir se passer 
facilement d objets sexuels, soit au point de vue de la 
satisfaction sexuelle directe, soit en ce qui concerne ces 
tendances derivees du besoin sexuel que nous avons 
1 -habitude d opposer, en tant qu amour , a la sen- 
sualite pure. Dans toutes ces conjunctures, Fego isme 
apparait comme Felement place au-dessus de toute con 
testation, comme relement constant, le narcissisme 
etant, au contraire, Felement variable. Le contraire de 
regoisme, V altruisms, loin de coi ncider avec la subordi 
nation des objets a la libido, s en distingjue par 1 absence 
de la poursuite de satisfactions sexuelles. G est seulement 
dans Fetat amoureux absolu que Faltruisme coincide 
avec la concentration de la libido sur Fobjet. L objet 
sexuel altire generalement vers lui une partie du narcis 
sisme, d ou resulte ce qu on peut appelerF exageration 
de la valeur sexuelle de Fobjet . Qu a cela s ajoute 
encore la transfusion altruiste de Fegoi sme a Fobjet 
sexuel, celui-ci devient tout puissant : on peut dire alors 
qu il a absorbe le moi. 

Ce sera, j espere, un delassement pour vous d en- 
tendre, apres Fexpose sec et aride des decouvertes de la 
science, une description poetique de Fopposition econo- 
mique qui existe entre le narcissisme et Fetat amoureux. 
Je Femprunte au Westostlicher Divan, de Goethe : 

SULEIKA. 

Volk und Knecht und Ueberwinder, 
Sie gestehn zu jeder Zeit : 
Hochstes Gliick der Erdenkinder 
Sei nur die Personlichkeit. 

Jedes Leben sei zu fiihren, 

Wenn man sich nicht selbst vermisst; 

Alles konne man verlieren, 

Wenn man bliebe, was man ist. 



H 



ATEM. 



Kann Avohl sein! So \vird gemeinet, 
Doch ich bin auf andrer Spur; 
Alles Erdengliick vereinet 
Find ich in Suleikanur. 



448 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

Wie sie sich an mich verschwendet, 
Bin ich mir ein wertes Ich ; 
Hatte sie sich weggewendet, 
Augeriblicks verlor ich mich. 

Nun* mil Hatem war s zu Ende ; 
Doch schon hab ich umgelost; 
Ich verkorpre mich behende 
In den Holden, den sie kost 1 . 

Ma deuxieme remarque vient completer la theorie du 
reve. Nous ne pouvons pas nous expliquer la production 
du reve, si nous n admettons pas, a litre additionnel, 
que 1 inconscient refoule est devenu dans une certaine 
mesure independant du moi, de sorte qu il ne se plie pas 
au desir contenu dans le sommeil et maintient ses 
attaches, alors meme que toutes les autres energies qui 
dependent du moi sont accaparees au profit du sommeil, 
dans la mesure ou elles sont attachees a des objets. 
Alors seulement on parvient a comprendre comment cet 
inconscient pent profiler de la suppression ou de la 
diminution nocturne de la censure et s emparer des 
restes diurnes pour former, avec les materiaux qu ils 
fournissent, un desir de reve defendu. D autre part, il se 
peut que les restes diurnes tirent, en partie du moins, 
leur pouvoir de resistance a la libido accaparee par le 
sommeil, du fait qu ils se trouvent deja d avanee en rap 
ports avec 1 inconscient refoule. II y a la un important 
caractere dynamique que nous devons introduire apres 
coup dans notre conception relative a la formation de 
reves. 

Une affection organique, une irritation douloureuse, 
une inflammation d un organe creent un etat qui a net- 
tement pour consequence un detachement de la libido 
de ses objets. La libido retiree des objets rentre dans le 

i. Suleika. Peuples, esclaves et vainqueurs se sont toujours accorded 
(en ceci) : le bonheur supreme des enfants de la terre ne consiste que 
dans la personnalil6. Quelle que soil la vie, on peut la vivre, tant qu on 
se connait bien soi-meme ; rien n est perdu, tant qu on reste ce qu on est. 
Hatem. G est possible ! Telle est 1 opinion courante ; mas je suis sur une 
autre trace: tout le bonheur de la terre je le trouve r^uni dans la senle 
Suleika. Dans la mesure seulement ou elle me prodigue ses faveurs, 
je m estime ; si elle se d^tournait de moi, - je serais perdu pour moi-meme. 
Q en serait fini d Hatem. Mais je sais ce que je ferais : - - Je me fondrais 
aussitot avec 1 heureux - - auquel elle accorderait ses baisers. 



LA THEOR1E DE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 

moi pour s attacher avec force a la partie du corps 
malade. On peut meme oser raffirmation que, dans ces 
conditions, le detachement de la libido de ses objets est 
encore plus frappant que le detachement dont 1 interet 
egoiste fait preuve par rapport au monde exterieur. 
Ceci semble nous ouvrir la voie a 1 intelligence de 1 hypo- 
ehondrie, dans laquelle un organe preoccupe de meme 
le moi, sans que nous le percevions comme malade. Mais 
je resiste a la tentation de m engager plus avant dans 
cette voie ou d analyser d autres situations que 1 hypo- 
these de la rentree de la libido objective dans le mot 
nous rendrait intelligibles ou concretes : c est que j ai 
hate de repondre a deux objections qui, je le sais, se 
presentent a votre esprit. Vous voulez savoir, en premier 
lieu, pourquoi en parlant de sommeil, de maladie et 
d autres situations analogues, je fais une distinction 
entre libido et interet, entre tendances sexuelles et ten 
dances du mot, alors que les observations peuvent gene- 
ralementetre interpretees, en admettantl existence d une 
seule et unique energie qui, libre dans ses deplacements, 
s attache tantot a 1 objet, tantot au moi, se met au service 
tantotd une tendance, tantotd une autre. Et, en deuxieme 
lieu, vous etes sans doute etonnes de me voir trailer 
comme source d un etat pathologique le detachement de 
la libido de 1 objet, alors que ces transformations de la 
libido objective en libido du moi ou, plus generalement, 
en energie du moi font partie des processus normaux de 
la dynamique psychique qui se reproduisent tous les 
jours et toutes les nuits. 

Ma reponse sera la suivante. Votre premiere objection 
sonne bien. L examen de 1 etat de sommeil, de maladie, 
de 1 etat amoureux ne nous aurait probablement jamais 
conduits, comme tel, a la distinction entre une libido du 
moi et une libido objective, entre la libido et 1 interet. 
Mais vous oubliez les recherches qui nous avaient servi 
de point de depart et a la lumiere desquelles nous envi- 
sageons maintenant les situations psychiques dont il 
s agit. C est en assistant au conflit d ou naissent les 
nevroses de transfert que nous avons appris a distinguer 
entre la libido et rinteret, par consequent entre les 
instincts sexuels et les instincts de conservation. A cette 
distinction il ne nous est plus possible de renoncer. La 



THEORIE GENERALS DES NEVROSES 

possibilite de transformation de la libido des objets en 
libido du moi, done la necessite de compter avec une 
libido du moi, nous est apparue comme la seule explica 
tion vraisemblable de 1 enigme des nevroses dites nar- 
cissiques, comme, par exemple, la demence precoce, 
ainsi que des ressemblances et des differences qui 
existent entrecelle-ci, d un cote, 1 hysterie et Fobsession, 
de 1 autre. Nous appliquons maintenant a la maladie, au 
sommeil et a Fetat amoureux ce dont nous ayons trouve 
ailleurs une confirmation irrefutable. Nous devons pour- 
suivre ces applications, afin de voir jusqu ou elles nous 
meneront. La seule proposition qui ne decoule pas 
directement de notre experience analytique, est que la 
libido reste la libido, qu elle s applique a des objets 
ou au propre moi du sujet, et qu elle ne se trans- 
forme jamais en interet egoiste ; on peut en dire autant 
de ce dernier. Mais cette proposition equivaut a la dis 
tinction, deja sournise par nous a une appreciation cri 
tique, entre les tendances sexuelles et les tendances du 
moi, distinction que, pour des raisons heuristiques, nous 
sommes decides a maintenir, jusqu a sa refutation 
possible 

Votre deuxieme objection est egalement justifiee, 
mais elle est engagee dans une fausse direction. Sans 
doute, le retour vers le moi de la libido detachee des 
objets n est pas directement pathogene ; ne voyons-nous 
pas ce phenomene se produire chaque fois avant le som 
meil, et suivre une marche inverse apres le reveil ? 
L animalcule protoplasmique rentre ses prolongements, 
pour les emettre de nouveau a la premiere occasion. 
Mais c est tout autre chose, lorsqu un processus deter 
mine, tres energique, force la libido a se detacher des 
objets. La libido devenue narcissique ne peut plus alors 
retrouver le chemin qui conduit aux objets,* et c est cette 
diminution de la mobilite de la libido qui devient patho 
gene. On dirait qu au dela d une certaine mesure 1 ac- 
cumulation de la libido ne peut plus etre supportee. II 
est permis de supposer que si la libido vient s attacher 
a des objets, c est parce que le moi y voit un moyen 
d eviter les effets morbides que produirait une libido 
accumulee chez lui a Fexces. S il entrait dans nos inten- 

i 

/ tions de nous occuper plus en detail de la demence pre- 



LA TIIEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 45 1 

coce, je vous montrerais que le processus a la suite 
duquel la libido, une fois detachee des objets, trouve la 
route barree lorsqu elle veut y retourner, que ce pro 
cessus, dis-je, se rapproche de celui du refoulement et 
doit etre considere comme son pendant. Mais vous auriez 
su-rtout la sensation que vos pieds foulent un sol familier, 
si je vous disais que les conditions de ce processus 
sont presque identiques, d apres ce que nous en savons 
actuellement, a celles du refoulement. Le conflit semble 
tre le meme et se derouler entre les memes forces. Si 
Tissue en est differente de celle que nous observons 
dans 1 hysterie, par exemple, cela ne peut tenir qu a une 
difference de disposition. Chez les malades dont nous 
nous occupons ici, la partie faible du developpement de 
la libido correspond a une autre phase ; la fixation deci 
sive qui, si vous vous en souvenez, rend possible la for 
mation de symptomes, se trouve ailleurs, correspond 
probablement a la phase du narcissisme primitif auquel 
la demence precoce retourne dans sa phase finale. II est 
tout a fait remarquable que nous soyons obliges d ad- 
mettre, pour la libido de toutes les nevroses narcissi- 
ques, des points de fixation correspondant a des phases 
de developpement beaucoup plus precoces que dans 
Thysterie ou la nevrose obsessionnelle. Mais vous savez 
deja que les notions que nous avons acquises a la suite, 
de 1 etude des nevroses de transfer! permettent egale- 
ment de s orienter dans les nevroses narcissiques, beau- 
coup plus difficiles au point de vue pratique. Les traits 
communs sont tres nombreux, et il s agit au fond d une 
seule et meme phenomenologie. Aussi vous renclrez- 
vous facilement compte des difficultes, sinon des impos- 
sibilites, auxquelles doivent se heurter ceux qui entre- 
prennent Fexplication de ces affections deja ressortissant 
de la psychiatric, sans apporter dans ce travail une con- 
naissance analytique des nevroses de transfert. 

Le tableau symptomatique, d ailleurs tres variable, de 
la demence precoce ne se compose pas uniquement des 
symptomes decoulant du detachement de la libido des 
objets et de son accumulation dans le moi, en qualite de 
libido narcissique. Une grande place revient plutot a 
d autres phenomenes se rattachant aux efforts de la libido 
de retourner aux objets, done correspondant a une ten- 



452 THEORlfi GENERALE DES NEVROSES 

tative de restitution ou de guerison. Ces derniers symp- 
tomes sont meme les plus frappants, les plus bruyants. 
Us presentent une ressemblance incontestable avec ceux 
de 1 hysterie, plus rarement avec ceux de la nevrose 
obsessionnelle, et cependant different des uns et des 
autres sur tous les points. II semble que dans ses efforts 
de retourner aux objets, c est-a-dire aux representations 
des objets, la libido reussisse vraiment, dans la demence 
precoce, a s y accrocher, mais ce qu elle saisit des objets 
ne sont que leurs ombres, je veux dire les representations 
verbales qui leur correspondent. Je ne puis en dire davan- 
tage ici, mais j estime que ce comportement de la libido, 
dans ses aspirations de retour vers 1 objet, nous a per- 
mis de nous rendre compte de la veritable difference qui 
existe entre une representation consciente et une repre 
sentation inconsciente. 

Je vous ai ainsi introduits dans le domaine ou le tra 
vail analytique est appele a realiser ses prochains progres. 
Depuis que nous nous sommes familiarises avec le manie- 
ment de la notion libido du moi , les nevroses narcis- 
siques nous sont devenus accessibles ; la tache qui en 
decoule pour nous consiste a trouver une explication 
clynamique de ces affections et, en meme temps, a com- 
pleter notre connaissance de la vie psychique par un 
approfondissement de ce que nous savons du moi. La 
psychologie du moi, que nous cherchons a edifier, doit 
etre fondee, non sur les donnees de notre introspection, 
mais, comme dans la libido, sur Fanalyse des troubles 
et dissociations du moi. II est possible que lorsque nous 
aurons acheve ce travail, la valeur des connaissances 
que nous a fournies 1 etude des nevroses de transfert et 
relatives au sort de la libido, se trouvera diminuee a 
nos yeux. Mais ce travail est encore tres peu avance. Les 
nevroses narcissiques se pretent a peine a la technique 
dont nous nous etions servis dans les nevroses de trans- 
i ert, et je vais vous en dire la raison dans un instant. 
Chaque fois que nous faisoris un pas en avant dans 
1 etude de celles-la, nous voyons se dresser devant nous 
comme un mur qui nous commande un temps d arret. 
Dans les nevroses de transfert, vous vous en souvenez, 
nous nous etions egalement heurtes a des bornes de 
resistance, mais la nous avons pu abattre les obstacles 



LA TIIEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARClSSISiME 453 

morceau par morceau. Dans les nevroses narcissiques, 
la resistance est insurmontable ; nous pouvons tout au 
plus jeter un coup d oeil de curiosite par-dessus le mur, 
pour epier ce qui se passe de 1 autre cote. Nosmethodes 
techniques usuelles doivent done etre remplacees par 
d autres, et nous ignorons encore si nous reussirons a 
operer cette substitution. Certes, meme en ce qui con- 
cerne ces malades, les materiauxne nous font pas defaut. 
Us manifestent leur etat de nombreuses manieres, bien 
que ce ne soit pas toujours sous la forme de reponses a 
nos questions, et nous en sommes momentanement 
reduits a interpreter leurs manifestations, en nous aidant 
des notions que nous avons acquises grace a 1 etude des 
symptomes des nevroses de transfert. L analogie est assez 
grande pour nous garantir au debut un resultat positif, 
sans que nous puissions dire toutefois si cette technique 
est susceptible de nous conduire tres loin. 

D autres difficultes surgissent encore, quis opposent a 
notre avance. Les affections narcissiques et les psycho 
ses qui s y rattachent ne livreront leur secret qu aux 
observateurs formes a 1 ecole de Fetude analytique des 
nevroses de transfert. Or, nos psychiatres ignorent la 
psychanalyse et nous autres psychanalystes ne voyons 
que peu de cas psyehiatriques. Nous avons besoin d une 
generation de psychiatres ayant passe par 1 ecole de la 
psychanalyse, a litre de science preparatoire. Nous voyons 
actuellementse produire des efforts dans ce sens en Ame- 
rique, ou d eminents psychiatres initient leurs eleves aux 
theories psychanalytiques et ou directeurs d asiles 
d alienes, prives et publics, s efforcent a observer leurs 
malades a la lumiere de ces theories. Nous avons toute 
fois reussi, nous aussi, a jeter un coup d oeil par-dessus 
le mur narcissique et dans ce qui suit je vais vous racon- 
ter le peu que nous avons pu apercevoir. 

La forme morbide de la paranoia, de 1 alienation sys- 
tematique chronique occupe, dans les essais de classi 
fication de la psychiatric moderne, une place incertaine. 
Et, pourtant, sa parente avec la demence precoce con- 
stitue un fait incontestable. Je me suis permis unefois de 
reunir la paranoia et la demence precoce sous la desi 
gnation commune de paraphrenie. D apres leur contenu, 
les formes de la paranoia sont decrites comme manie 



454 THEORIE GENEHALE DES NEVROSES 

des grandeurs, manie des persecutions, erotomanie, 
manie de la jalousie, etc. Nous ne nous attendrons pas 
a des essais d explication de la part de la psychiatrie. Je 
mentionnerai sous ce rapport, a titre d exemple (il est 
vraiqu il s agit d un exemple qui remonte a une epoque 
deja lointaine et qui a perdu beaucoup de sa valeur), 
1 essai de deduire un symptome d un autre, en attribuant 
au malade un raisonnement intellectuel : le malade qui, 
en vertu d une disposition primaire, se croit persecute, 
tirerait de cette persecution la conclusion qu il est un 
personnage important, ce qui donnerait naissance a sa 
manie des grandeurs. Pour notre conception analytique, 
la manie des grandeurs est la consequence immediate 
de Fagrandissement du moi par toute la quantite d ener- 
gie libidineuse retiree desobjets; elleest unnarcissisme 
secondaire, survenu comme a la suite du reveil du nar- 
cissisme primitif, qui est celui de la premiere enfance. 
Mais une observation que j ai faitedansles cas de manie 
de persecution m avait engage a suivre une certaine 
trace. J avais remarque tout d abord que dans la grande 
majorite des cas le persecuteur appartenait au memo 
sexe que le persecute. Ge fait pouvait bien s expliquer 
d une maniere quelconque, mais dans quelques cas bien 
etudies on a pu constater que c etait la personne du 
meme sexe la plus aimee avant la maladie qui s etait trans- 
formee en persecutrice pendant celle-ci. La situation 
pouvait se developper par le remplarement, d apres cer- 
taines affinites connues, de la personne aimee par une 
autre, par exemple du pere par le precepteur, par le 
superieur. De ces experiences, dont le nombre allait en 
augmentant, j avais tire la conclusion que la paranoia 
persecutoria est une forme morbide dans laquelle 1 indi- 
vidu se defend contre une tendance homosexuelle deve- 
nue trop forte La transformation de la tendresse en 
haine, transformation qui, on le sait, peut devenir une 
grave menace pour la vie de 1 objet a la Ibis aime et ha i, 
correspond dans ces cas a la transformation des tendan 
ces libidineuses en angoisse, cette derniere transforma 
tion etant une consequence reguliere du processus de 
refoulement. Ecoutez encore, par exemple, la derniere 
de mes observations se rapportant a ce sujet. Un jeune 
medecin a ete oblige de quitter sa ville natale, pour avoir 



LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 455 

adresse des menaces de mort au fils d un professeur de 
FUniversite de cetle ville qui jusqu alors avail ete son 
meilleur ami. II attribuait a cet ancien ami des intentions 
vraiment diaboliques et une puissance demoniaque. II 
1 accusait de tous les malheurs qui, au cours des der- 
nieres annees, avaient frapp sa famille, de toutes les 
infortunes familiales et sociales. Mais non content de 
cela, le mechant ami et son pere le professeur se seraient 
encore rendu responsables de la guerre el auraientappele 
Jes Russes dans le pays. Notre malade aurait mille fois 
risque sa vie, et il est persuade que la mort du malfaiteur 
mettrait fin a tous les malheurs. Et, pourtant, son 
ancienne tendresse pour ce malfaiteur est encore telle- 
n\ent forte que sa main se trouva comme paralysee le 
jour ou il a eu 1 occasion d abattre son ennemi d un coup 
de revolver. Au cours des brefs entretiens que j ai eus 
avec le malade, j avais appris que les relations amicales 
entre les deux hommes dataient de leurs premieres 
annees de college. Une fois au moins ces relations 
avaient depasse les bornes del amitie: une nuit passee 
ensemble avail abouti a un rapporl sexuelcomplel. Notre 
malade n a jamais eprouve a 1 egard des femmes un sen- 
limenl en rapporl avec son age el avec le charme de sa 
personnalite. II avail ete fiance a une jeune fille jolie et 
distinguee, mais celle-ci, ayanl conslate que son fiance 
n eprouvail pour elle aucune lendresse, rompit les fian- 
cailles. Plusieurs annees plus tard, sa maladie s etait 
declaree au moment meme ou il avail reussi pour la 
premiere fois a satisfairecompletement une femme. Celle- 
ci 1 ayant embrasse avec reconnaissance el abandon, il 
eprouva subilemenl une douleur bizarre, on aurait dit 
un coup de couleau lui sectionnant le crane. II expliqua 
plus tard cette sensation, en disant qu il ne pouvail la 
comparer qu a la sensation qu on eprouverail si on vous 
faisail sauler la boile cranienne, pour mettre a nu le 
cerveau, ainsi qu on le fait dans les autopsies, ou les vas- 
les trepanations; et comme son ami s etait specialise 
dans I analomie pathologique, ildecouvrit peu a peu que 
celui-la a bien pu lui envoyer cette femme pour le tenter. 
A partir de ce moment-la, ses yeux s etaient ouverls, et 
il compril que loules les autres persecutions atixquelles 
il etait en butte etaient lefail de son ancien ami. 







456 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

Mais comment les choses se passent-elles dans les cas 
ou le persecuteur n appartient pas au meme sexe que le 
persecute et qui semblent aller a 1 encontre de notre 
explication par la defense contre une libido homo- 
sexuelle? J ai eu recemmenl 1 occasion d examiner un 
cas de ce genre et de tirer de la contradiction apparente 
une confirmation de ma maniere de voir. La jeune fille, 
qui se croyait perseculee par l homme auquel elle avail 
accorde deux tendres rendez-vous, avail en realite com 
mence par diriger sa manie contre une femme qu on peut 
considerer comme s elanl substitute dans ses idees a sa 
mere. C esl seulemenl apresle second rendez-vous qu elle 
a reussi a detacher sa manie de la femme pour la repor 
ter sur 1 hornme. La condition du sexe egal se trc-uvait 
done primitivement realisee dans ce cas, comme dans le 
premier donl je vous ai parle. Dans la plainle qu elle 
avail formulee devanl son avocal el son medecin, la 
malade n a pas menlionne celle phase preliminaire de 
sa folie, ce qui a pu fournir une apparence de demenli a 
noire conceplion de la paranoia. 

Primilivemenl, 1 homosexualile dans le choixde 1 objel 
presenle avec le narcissisme plus de poinls de conlacl 
que I helerosexualile. Aussi lorsqu il s agil d ecarler une 
tendance homosexuelle Irop violenle, le relour au nar 
cissisme se Irouve parliculieremenl facilile. Je n ai pas 
eu Foccasion jusqu a presenl de vous enlrelenir longue- 
menl des fondemenls de la vie amoureuse, lels que je 
les concois, et il m esl impossible de combler ici cette 
lacune. Tout ce que je puis vous dire, c est que le choix 
de 1 objel, le progres dans le developpemenl de la libido 
apres la phase narcissique, peuvenl s effecluer selon 
deux lypes differenls : selon le type narcissique, le moi 
du sujel elanl remplace par un aulre moi qui lui res- 
semble aulanl que possible, el selon le type extensif, des 
personnes qui sonl devenues indispensables, parce 
qu elles procurenl ou assurenl la salisfaclion d aulres 
besoins vilaux, elanl egalemenl choisies comme objels 
de la libido. Une forle affinile de la libido pour le choix 
de 1 objel selon le lype narcissique doil elre consideree, 
selon nous, comme faisanl parlie de la predisposilion a 
rhomosexualile manifesle. 

Je vous ai parle, dans une de rnes precedenles lecons, 



LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARGISSISME 407 

d un cas de manie de la jalousie chez une femme. A pre 
sent que mon expose louche a la fin, vous seriez sans 
doute curieux de savoir comment j explique une manie 
au point de vue psychanalytique. Je regrette d avoir a 
vous dire sur ce sujet moins que ce que vous attendez. 
L inaccessibilite de la manie a Faction d arguments logi- 
ques et d experiences reelles s explique, aussi bien que 
Finaccessibilite de 1 obsession aux memes influences, 
par ses rapports avec Finconscient qui est represente et 
reprime par la manie ou par Fidee obsessionnelle. Les 
deux affections ne different entre elles qu au point de 
vue topique et dynamique. 

Gomme dans la paranoia, nous avons trouve dans la me- 
lancolie, dont on a d ailleurs decrit des formes cliniques 
tres diverses, une fissure qui nous permetd en apercevoir 
la structure interne. Nous avons constate que les repro- 
ches impitoyables dont les melancoliques s accablent 
eux-memes, s appliquent enrealitea une autre personne, 
a Fobjet sexuel qu ils ont perdu ou qui, par sa propre 
faute, est tombe dans leur estime. Nous avons pu en con- 
clure que si le melancolique a retire de Fobjet sa libido, 
cet objet se trouve reporte dans le moi, comme projete 
sur lui, a la suite d un processus auquel on pent donner 
le nom ^identification narcissique. Je ne puis vous don 
ner ici qu une image figuree, et non une description 
topico-dynamique en regie. Le moi est alors traite comme 
Fobjet abandonne, et il supporte toutes les agressions et 
manifestations de vengeance qu il attribue a Fobjet. La 
tendance au suicide qu on observe chez le melancolique 
s explique, elle aussi, plus facilement a la lumiere de cette 
conception, le malade s acharnant a supprimer du meme 
coup et lui-meme et Fobjet a la fois aime et ha i. Dans la 
melancolie, comme dans les autres affections narcissi- 
ques, se manifeste d une maniere tres prononcee un trait 
de la vie affective auquel nous donnons generalement, 
depuis Bleuler, le nom & ambivalence. C est Fexistence, 
chez une meme personne, de sentiments opposes, ami- 
caux et hostiles, a Fegard d une autre personne. Je n ai 
malheureusement pas eu Foccasion, au cours de ces 
entretiens, de vous parler plus longuement de cette am 
bivalence des sentiments. 

A cote de Identification narcissique, il existe une 



458 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

identification hyst6rique que nous connaissons depuis 
bien plus longtemps. Je voudrais deja 6tre a meme de 
vous montrer les differences qui existent entre Tune et 
1 autre, a Faide de quelques exemples bien choisis. En 
ce qui concerne les formes periodiques et cycliques de 
la melancolie, je puis vous dire une chose qui vous 
interessera surement. II est notamment possible, dans 
des conditions favorables (et j en ai fait 1 experience a 
deux reprises), d empecher, grace au traitement analy- 
tique applique dans les intervalles libres de toute erise, 
le retour de 1 etat melancclique, soit de la meme tonalite 
affective, soit d une tonalite opposee. On constate alors 
qu il s agit, dans la melancolie et dans la manie, de la 
solution d un conflit d un genre particulier, conflit dont 
les elements sont exactement les memes que ceux des 
autres nevroses. Vous vous rendez facilement compte 
de la foule de donnees que la psychanalyse est encore 
appelee a recueillir dans ce domaine. 

Je vous ai dit egalement que nous pouvions, grace a 
la psychanalyse, acquerir des connaissances relatives a 
la composition du mot, aux elements qui entrent dans 
sa structure. Nous avions mme dejk commence a entre- 
voir cette composition, ces elements. De 1 analyse de la 
manie d observation nous avons cru pouvoir conclure 
qu il existe reellement dans le ^o/uneinstance qui observe, 
critique et compare inlassablement et s oppose ainsi a 
1 autre partie du moi. G est pourquoi j estime que le malade 
nous revele une verite dont onne tient generalement pas 
compte commeelle le merite, lorsqu il se plaint que cha- 
cun de ses pas est epie et observe, chacune de ses pensees 
devoilee et critiquee. Sa seule erreur consiste a situer au 
dehors, comme lui etant exterieure, cette force si incom- 
modante. II sent en lui le pouvoir d une instance qui 
mesure son moi actuel et chacune de ses manifestations 
d apres un moi ideal qu il s est cree lui-meme au cours 
de son developpement. Je pense meme que cette creation 
a ete effectuee dans 1 intention de retablir ce contente- 
ment de soi-meme qui etait inherent au narcissisme pri- 
maire infantile et qui a depuis eprouve tant de troubles 
et de mortifications. Cette instance qui surveille, nous la 
connaissons : c est le censeur du moi, c est la conscience ; 
c est la meme qui exerce la nuit la censure de reves, 



LA THEORIE DE LA LIBIDO ET LE NARCISSISMS 

c est d elle que partent les refoulements de desirs inad- 
missibles. En se desagregeant sous 1 influence de la 
manie d observation, elle nous revele ses origines: 
influences exercees par les parents, les educateurs, 1 am- 
biance sociale ; identification avec quelques-unes des 
personnes dont on a subi le plus Tinfluence. 

Tels seraient quelques-uns des resultats obtenus grace 
a 1 application de la psychanalyse aux affections narcis- 
siques. Je reconnaisqu ilsne sont pas nombreux etqu ils 
manquent souvent de cette nettete qui ne s obtient que 
lorsqu on est bien Familiarise avec un nouveau domaine. 
Nous sommes redevables de ces resultats a 1 utilisation 
de la notion de libido du moi ou libido narcissique, qui 
nous a permis d etendre aux nevroses narcissiques les 
donnees que nous avait fournies 1 etude des nevroses de 
transfert. Et, maintenant, vous vous demandez sans 
doute s il ne serait pas possible d arriver a un resultat 
qui consisterait a subordonner a la theorie de la libido 
tous les troubles des affections narcissiques et des psy 
choses, si ce n est pas en fin de compte le facteur libi- 
dineux de la vie psychique qui serait responsable de la 
maladie, sans que nous puissions invoquer une altera 
tion dans le fonctionnement des instincts de conservation. 
Or, la reponse a cette question ne me parait pas urgente 
et, surtout, elle n est pas assez mure pour qu on se 
hasarde a la formuler. Laissons se poursuivre le progres 
du travail scientifique et attendons patiemrnent. Je ne 
serais pas etonne d apprendre un jour que le pouvoir 
pathogene constitue effectivement un privilege des ten 
dances libidineuses et que la theorie de la libido triom- 
phe sur toute la ligne, depuis les nevroses actuelles les 
plus simples jusqu a 1 alienation psychotiquela plus grave 
de Findividu. Ne savons-nous pas que ce qui caracterise 
la libido, c est son refusdese soumettre a la realite cos- 
mique, a Vanankel Mais il me parait tout a fait vraisem- 
blable que les tendances du moi, entrainees par les 
impulsions pathogenes de la libido, eprouvent elles 
aussi des troubles fonctionnels. Et si j apprends unjour 
que dans les psychoses graves les tendances du moi 
elles-memes peuvent presenter des troubles primaires, 
je ne verrais nullement dansce faitunecart de la direc 
tion generale de nos recherches. Mais c est la une ques- 



THEORIE GENERALE DES XEVROSES 

tion d avenir, pour vous du moins. Permettez-moi seule- 
menl de revenir un moment a 1 angoisse, pour dissiper 
une derniere obscurite que nous avons laissee la concer- 
nant. Nous avons dit qu etant donnes les rapports bien 
connus qui existent entre 1 angoisse et la libido, il ne 
nous paraissait pas admissible, et la chose est pourtant 
incontestable, que 1 angoisse reelle en presence d un 
danger soit la manifestation des instincts de conserva 
tion. Ne se pourrait-il pas que Fetat affectif caracterise 
par 1 angoisse puisat ses elements, non dans les instincts 
egoistes du moi, mais dans la libido du moi^ G est que 
Fetat d angoisse est au fond irrationnel, et son irration- 
nalite devient surtout frappante, lorsqu il atteintun degre 
un pen eleve. II trouble alors Faction, celle de la fuite 
ou celle de la defense, qui est seule rationnelle et sus 
ceptible d assurerla conservation. C estainsi qu en attri- 
buant la partie affective de 1 angoisse reelle a la libido 
du moi, et Faction qui se manifeste a cette occasion a 
Finstinct de conservation du moi, nous ecartons toutes 
les difficultes theoriques. Vous ne croyez pas serieuse- 
ment, je Fespere, qu on fuit, parce qa on eprouve de 
1 angoisse? Non, on eprouve de 1 angoisse et on fuit pour 
le meme motif, qui est fourni par la perception du dan 
ger. Des hommes ayant courude grands dangers racon- 
tent qu ils n ont pas eprouve la moindre angoisse, mais 
ont tout simplement agi, en dirigeant, par exemple, leurs 
armes contre la bete de proie. Voila certainement une 
reaction on ne pent plus rationnelle. 



CHAPITRE XXVII 
LE TRANSFER! 



Cornme nous approchons de la fin de nos entretiens, 
vous sentez, j en suis certain, s eveiller en vous une 
attente qui ne doit pas devenir pour vous une source de 
deceptions. Vous vous dites que si je vous ai guides a 
travers les grands et petits details de la matiere psycha- 
nalytique, ce n etait certainement pas pour prendre conge 
de vous, sans vous dire un mot de la therapeutique sur 
laquelle repose cependant la possibilite de pratiquer la 
psychanalyse. II est en effet impossible que j elude ce 
sujet, car ce serait vous laisser dans 1 ignorance d un 
nouveau fait sans lequel votre comprehension des ma 
ladies que nous avons examinees resterait tout a fait 
incomplete. 

Vous n attendez pas de moi, je le sais, une initiation 
a la technique, a la maniere de pratiquer 1 analyse dans 
un but therapeutique. Vous voulez seulement savoir 
d une facon generale quel est le mode d action de la 
psychotherapie analytique et quels sont a peu pres ses 
effets. Vous avez un droit incontestable de le savoir, et 
pourtant je ne vous en dirai rien, preferant vous laisser 
trouver ce mode d action et ces effets par vos propres 
moyens. 

Songez seulement I Vous connaissez maintenant toutes 
les conditions essentielles de la maladie, tons lesfacteurs 
dont Faction intervient chez la personne malade. II 
semblerait qu il ne reste plus place pour une. action 
therapeutique. Voici d abord la predisposition here- 
ditaire : nous n en parlons pas souvent, car d autres y 
insistent d une facon tres energique, et nous n avons 
rien de nouveau a ajouter a ce qu ils disent, Ne croyez 
cependant pas que j en meconnaisse 1 importance; c est 
precisement en tant que therapeutes que nous sommes 

FKEUD. 2 



TREORIE GENERALE DES NEVROSES 

a meme de nous rendre compte de sa force. Nous ne 
pouvons d ailleurs rien y changer; pour nous aussi elle 
reste comme quelque chose de donne, comme une force 
qui oppose des limites a nos efforts. Vient ensuite 
1 influence des evenements de la premiere enfance aux- 
quels nous avons 1 habitude d accorder la premiere place 
dans Fanalyse; ils appartiennent au passe et nous ne 
sommes pas a meme de ROUS comporter comme s ils 
n avaient pas existe. Nous avons enfin tout ce que nous 
avons reuni sous la denomination generique de renon- 
cement reel , tous ces malheurs de la vie qui imposeat 
le renoncement a Famour, qui engendrent la misere, les 
discordes familiales, les mariages mal assortis, sans 
parler des conditions sociales defavorables et de la 
rigueur des exigences morales dont nous subissons la 
pression. Sans doute, ce sont la autant de voies ouvertes 
a 1 intervention therapeutique efficace, mais dans le 
genre de celle que, d apres une legende viennoise, 
aurait exerce 1 empereur Joseph : intervention bienfai- 
sante d un puissant, dont la volonte fait plier tous les 
homines et fait disparaitre toutes les diflicultes. Mais qui 
sornmes-nous, pour introduire une pareille bienfaisance 
dans notre arsenal therapeutique? Nous-memes pauvres 
etsocialement impuissants, obliges de tirer notre subsis- 
tance de Fexercice de notre profession, nous ne pouvons 
meme pas donner gratuitement nos soins aux malades 
pen fortunes, alors que d autres medecins employant 
d autres methodes de traitement sont a meme de leur 
accorder cette faveur. G est que notre therapeutique est 
une therapeutique de longue haleine, une therapeutique 
dont les elfets sont excessivement lents a se produire. !1 
se peut qu en passant en revue tous les facteurs que j ai 
enumeres, votre attention soit plus particulierement attire 
par 1 un d eux et que vous le jugiez susceptible de servir 
de point d application a notre influence therapeutique. 
Si la limitation morale imposee par la societe est respon- 
sable de la privation dont souffre le malade, le traite 
ment, penserez-vous, pourra 1 encourager on Finciter 
directement a s elever au-dessus de cette limitation, a se 
procurer satisfaction et sante moyennant le refus de se 
conformer a un ideal auquel la societe accorde une 
grande valeur, mais dont on s inspire si rarement. Cela 



LE TRANSFER! 463 

reviendrait a dire qu on pent guerir en vivant jusqu au 
bout sa vie sexuelle. Et si le traitement analytique im- 
pliquait un encouragement de ce genre, il meriterait 
certainement le reproche d aller a 1 encontre de la morale 
generale, car il retirerait alors a la collectivite ce qu il 
accorderait a 1 individu. 

Mais que vous voila mal renseignes ! Le conseil de 
vivre jusqu au bout sa vie sexuelle n a rien a voir avec la 
therapeutique psychanalytique, ne serait-ce que pour la 
raison qu il existe chez le malade, ainsi que je vous Fai 
annonce moi-meme, un conflit opiniatre entre la tendance 
libidineuse et le refoulement sexuel, entre son cote 
sensuel et son cote ascetique. Ce n est pas resoudre ce 
conflit que d aider Fun des adversaires a vaincre Fautre. 
Nous voyons que chez le nerveux c est Fascese qui 
1 einporte, avec cette consequence que la tendance 
sexuelle se dedommage a Faide de symptomes. Si, au 
contraire, nous procurions la victoire au cote sensuel 
de Findividu, c est son cote ascetique qui, ainsi refoule, 
chercherait a se dedommager a Faide de symptomes. 
Aacune des deux solutions n est capable de mettre un 
terme au conflit interieur; il y aura toujours un cote qui 
ne sera pas satisfait. Rares sont les cas ou le conflit soit 
tellement faible que Fintervention du medecin suffise a 
apporter une decision, et a vrai dire ces cas ne reclarnent 
pas un traitement analytique. Les personnes surlesquelles 
un medecin pourrait exercer une influence de ce genre, 
obtiendraient facilement le meme resultat sans Finter 
vention du medecin. Vous savez fort bien que lorsqu un 
jeune homme abstinent se decide a avoir des rapports 
sexuels illegitimes et lorsqu une femme insatisfaite 
cherche a se dedommager aupres d un autre homme, ils 
n ont generalement pas attendu, pour le faire, Fautori- 
sationdu medecin ou meme du psychanalyste. 

On ne prete pas attention dans cette affaire a un point 
essenliel, a savoir que le conflit pathogene des nevroti- 
ques n est pas comparable a une lutte normale que des 
tendances psychiques se livrent sur le meme terrain 
psychologique. Chez les nevrotiques il y a lutte entre des 
forces dont quelques-unes ont atteint la phase du pro- 
cqnscient et du conscient, tandis que d autres n ont pas 
clepasse la limite de Finconscient. C est pourquoi le 



464 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

conflit ne peut aboutir a une solution. Les adversaires 
ne se trouvent pas plus face a face que Tours blanc et la 
baleine dans 1 exemple que vous connaissez tous. Une 
vraie solution ne peut intervenir que lorsque les deux se 
retrouvent sur le meme terrain. Et je crois que la seule 
tache de la therapeutique consiste a rendre cette 
rencontre possible. 

Je puis vous assurer en outre que vous etes mal iiifor- 
mes, si vous croyez que conseiller et guidef dans les 
circonstances de la vie fait partie de 1 infl uence psycha- 
nalytique. Au contraire, nous repoussons autant que 
possible ce role de mentor et n avons qu un desir, celui 
de voir le malade prendre lui-meme ses decisions. G est 
pourquoi nous exigeons qu il differe jusqu a la fin du 
traitement toute decision importante concernant le choix 
d une carriere, une entreprise commerciale, la conclu 
sion d un mariage ou le divorce. Convenez que ce n est 
pas du tout ce que vous aviez pense! G est seulement 
lorsque nous nous trouvons en presence de personnes 
tres jeunes, sans defense et sans consistance que, loin 
d imposer cette limitation, nous associons au role du 
medecin celui de 1 educateur. Mais alors, conscients de 
notre responsabilite, nous agissons avec toutes les 
precautions necessaires. 

Mais de 1 energie que je mets a me defendre contre le 
reproche de vouloir, par le traitement psychanalytique, 
pousser le nerveux a vivre jusqu au bout sa vie sexuelle, 
vous auriez tort de conclure que notre influence s exerce 
au profit de la morale sociale. Cette intention ne nous 
est pas moins etrangere que la premiere. II est vrai que 
nous sommes, non des reformateurs, mais des observa- 
teurs; nous ne pouvons cependant nous empecher 
d observer d un ceil critique : aussi avons-nous trouve 
impossible de prendre la defense de la morale sexuelle 
conventionnelle, d approuver la inaniere dont la societe 
cherche a resoudre en pratique le probleme de la vie 
sexuelle. Nous pouvons dire sans facon a la societe que 
ce qu elle appelle sa morale coute plus de sacrifices 
qu elle n en vaut et que ses procedes manquent aussi 
bien de sincerite que de sagesse. Nous ne nous faisons 
pas faute de formuler nos critiques devant les patients, 
nous les habituons a reflechir sans prejuges aux faits 



LE TRANSFER! 465 

sexuels comme tous les autres fails et lorsque, le trai- 
tement termine, ils deviennent independants et se deci- 
dent de leur propre plein gre en faveur d une solution 
intermediaire entre la vie sexuelle sans restrictions et 
1 asoese absolue, notre conscience n a rien ase reprocher. 
Nous nous disons que celui qui a su, apres avoir lutte 
centre lui-meme, s elever vers la verite, se trouve a 
I abri de tout danger d immoralite et peut se permettre 
d avoir une echelle de valeurs morales quelque pen diffe- 
rente de celle en usage dans la societe. Gardons-nous 
d ailleurs de surestimer le role de 1 abstinence dans la 
production des nevroses. C est seulement dans un tres 
petit nombre de cas qu on peut mettre fin a la situation 
pathogene decoulant de la privation et de 1 accumulation 
de la libido par des rapports sexuels obtenus sans effort. 

Vous n expliquerez done pas Faction therapeutique de 
la psychanalyse en disant qu elle permet de vivre 
jusqu au bout la vie sexuelle. Cherehez une autre expli 
cation. En dissipant votre erreur sur ce point, j ai fait 
une remarque qui vous a peut-etre mis sur la bonne 
trace. L utilite de la psychanalyse, aurez-vous pense, 
consiste sans doute a remplacer 1 inconscient par le 
conscient a traduire 1 inconscient dans le conscient. G est 
exact. En amenant 1 inconscient dans la conscience, 
nous supprimons les refoulements, nous ecartons les 
conditions qui president a la formation de symptomes, 
nous transformons le conflit pathogene en un conflit 
normal qui, d une maniere ou d une autre, finira par 
etre solutionne. Nous ne provoquons pas chez le ma- 
lade autre chose que cette seule modification psychique, 
et, dans la mesure ou nous la provoquons, nous obte- 
nons la guerison. Dans les cas ou on ne peut suppriiner 
un refoulement ou un autre processus psychique du 
meme genre, notre therapeutique perd ses droits. 

Nous pouvons exprimer le but de nos efforts a Faide 
de plusieurs formules : nous pouvons dire notamment 
que nous cherchons a rendre conscient 1 inconscient ou 
a supprimer les refoulements ou a combler les lacunes 
amnesiques; tout cela revient au meme. Mais cet aveu 
vous laissera peut-etre insatisfaits. Vous vous etiez fait 
de la guerison d un nerveux une autre idee, vous vous 
etiez figure qu apres s etre soumis au travail penible 



466 THEORIE GENERALE DES NEVROSES 

d une psychanalyse, il devenait un autre homme; et 
voila que je viens vous dire que sa guerison consiste en 
ce qu il a un peu plus de conscient et moins d incon- 
scient qu auparavant! Or, vous sous-estimez tres proba- 
blement 1 importance d un changement interieur de ce 
genre. Le nerveux gueri est en effet devenu un autre 
homme, mais au fond, et cela va sans dire, il est reste 
le meme, c est-a-dire qu il est devenu ce qu il aurait pu 
etre, independamment du traitement, dans les conditions 
les plus favorables. Et c est beaucoup. Etsi, sachant cela, 
vous entendez parler de tout ce qu il faut faire, de tons 
les eflorts qu il faut mettre en oeuvre pour obtenir cette 
modification insignifiante en apparence dans la vie psy- 
chique du malade, vous ne douterez plus de 1 impor 
tance de cette difference de niveau psychique qu on 
reussit a produire. 

Je fais une petite digression pour vous demander si 
vous savez ce qu on appelle une therapeutique causale. 
On appelle ainsi une methode therapeutique qui, au lieu 
de s attaquer aux manifestations d une maladie, cherche 
a en supprimer les causes. Or, la therapeutique psycha- 
nalytique est-elle une therapeutique causale ou non? 
La reponse a cette question n est pas simple, mais nous 
offre peut-etre 1 occasion de nous rendre compte de 
I lmportunite de la question elle-meme. Dans la mesure 
ou la therapeutique analytique n a pas pour but imme- 
diat la suppression des symptomes, elle se comporte 
comme une therapeutique causale. Mais, envisagee a un 
autre point de vue, elle apparait comme n etant pas 
causale. Nous avons depuis longtemps suivi 1 enchaine- 
ment des causes, a travers les refoulements, jusqu aux 
predispositions instinctives, avec leurs intensites relatives 
dans la constitution de Findividu et les deviations 
qu elles presentent par rapport a leur developpement 
normal. Supposez maintenant que nous soyons a meme 
d intervenir par des procedes chimiques dans cette 
structure, d augmenter ou de diminuer la quantite de 
libido existant a un moment donne, de renforcer un 
instinct aux depens d un autre . ce serait-la une thera 
peutique causale au sens propre du mot, une therapeu 
tique au profit de laquelle notre analyse a accompli le 
travail de reconnaissance preliminaire et indispensable. 



LE TRANSFER! 467 

Or, vous le savez, actuellement il n y a pas a songer a 
exercer une influence de ce genre sur les processus de 
la libido ; notre traitement psychique s attaque a un autre 
anneau de la chaine, a un anneau qui, s il ne fait pas 
partie des racines des phenomenes visibles pour nous, 
n en est pas moins tres eloigne des symptomes et nous 
a ete rendu accessible par suite de circonstances tres 
remarquables. 

Que devons-nous done faire, pour remplacer chez nos 
malades 1 inconscient par le conscient? Nous avions cru 
un moment que la chose etait tres simple, qu il nous 
suffisait de decouvrir 1 inconscient et de le mettre pour 
ainsi dire sous les yeux du inalade. Mais aujourd hui 
nous savons que nous etions dans Ferreur. Ce que nous 
savons de 1 inconscient ne coincide nullement avec ce 
qu en sait le malade ; lorsque nous lui faisons part de ce 
que nous savons, il ne remplace pas son inconscient par la 
connaissance ainsi acquise, mais place celle-ci a c6te de 
celui-ia qui reste a peu pres inchange. Nous devons 
plutot nous former de cet inconscient une representation 
topique, le rechercher dans ses souvenirs la meme oii il 
a pu se former a la suite d un refoulement. C est ce 
refoulement qu il faut supprimer pour que la substitution 
du conscient a 1 inconscient s opere toute seule. Mais 
comment supprimer le refoulement? Ici commence la 
deuxieme phase de notre travail. En premier lieu, 
recherche du refoulement, en deuxieme lieu suppression 
de la resistance qui maintient ce refoulement. 

Et comment supprime-t-on la resistance? De la meme 
maniere : en la decouvrant et en la mettant sous les 
yeux du malade. C est que la resistance provient, elle 
aussi, d un refoulement, soil de celui-la meme que nous 
cherchons a resoudre, soit d un refoulement survenu 
anterieurement. Elle est produite par une contre-ma- 
noeuvre dressee en vue du refoulement de la tendance 
indecente. Nous faisons done a present ce que nous 
voulions deja faire au debut : nous interpretons, nous 
clecouvrons et nous faisons part au malade de ce que nous 
obtenons; mais cette fois nous le faisons a 1 endroit qui 
convient. La contre-manoeuvre oula resistance fait partie, 
non de 1 inconscient, mais du moi qui est notre collabo- 
rateur, et cela alors mcrne que la resistance n est pas 



468 THEOR1E GENERALE DES NEVROSES 

consciente. Nous savons qu il s agit ici du double sens 
du mot inconscient : 1 inconscient comme pheno- 
mene, 1 inconscient comme systeme. Geci parait tres 
difficile et obscur, mais, au fond, n est-ce pas la meme 
chose? Nous y sommes depuis longtemps prepares. 
Nous nous attendons a ce que la resistance disparaisse, 
a ce que la contre-manoeuvre soit abandonnee, des que 
notre interpretation aura mis sous les yeux du moi Tune 
et 1 autre. Avec quelles forces travaillons-nous done dans 
des cas de ce genre? Nous comptons d abord sur le desir 
du malade de recouvrer la sante, desir qui 1 a decide a 
entrer en collaboration avec nous; nous comptons 
ensuite sur son intelligence a laquelle nous fournissons 
Tappui de notre intervention. II est certain que 1 intelli- 
gence pourra plus facilement reconnaitre la resistance 
et trouver la traduction correspondant a ce qui a ete 
refoule, si nous lui fournissons la representation de ce 
qu elle a a reconnaitre et a trouver. Si je vous dis : 
regardez le ciel, vous y verrez un aerostat , vous 
trouverez celui-ci plus facilement que si je vous dis tout 
^implement de lever les yeux vers le ciel, sans vous 
preciser ce que vous y trouverez. De mme 1 etudiant 
qui regarde pour la premiere fois dans un microscope 
n y voit rien, si son maitre ne lui dit pas ce qu il doit y 
voir. 

Et puis nous avons les faits. Dans un grand nombre 
d affections nerveuses, dans les hysterics, les nevroses 
d angoisse-, les nevroses obsessionnelles, nos premisses 
se montrent justes. Par la recherche du refoulement, 
par la decouverte de la resistance, par la mise au jour 
de ce qui est refoule, on reussit reellement a resoudre 
le probleme, a vaincre les resistances, a supprimer le 
refoulement, a transformer 1 inconscient en conscient. 
A cette occasion nous avons Fimpression nette qu a 
propos de chaque resistance qu il s agit de vaincre, une 
lutte violente se deroule dans Fame du malade, une 
lutte psychique normale, sur le meme terrain psycholo- 
gique, entre des mobiles contraires, entre des forces qui 
tendent a maintenir la contre-manoeuvre et d autres qui 
poussent a y renoncer. Les premiers mobiles sont les 
mobiles anciens, ceux qui ont provoque le refoulement ; 
et parmi les derniers s en trouvent (juelques-uns recem- 



LE TRANSFER! 

ment surgis et qui semblent devoir resoudre le conflit 
dans le sens que nous desirons. Nous avons ainsi reussi 
a ranimer Fancien conflit qui avail abouti au refoule 
ment, a soumettre a une revision le proces qui semblait 
termine. Les fails nouveaux que nous apportons en 
faveur de celle revision consistent dans le rappel que 
nous faisons au malade que la decision anterieure avail 
abouli a la malaclie, dans la promesse qu une aulre 
decision ouvrira les voies & la guerison el nous lui 
monlrons que depuis le momenl de la premiere solution 
loules les condilions ont subi des modifications consi 
derables. A Fepoque ou la maladie s etail formee, le 
mot lail chelif, infantile, et avail peul-elre des raisons 
de proscrire les exigences de la libido comme une 
source de dangers. Aujourd hui il esl plus forl, plus 
experimenle el possede en oulre dans le medecin un 
collaboraleur fidele el devoue. Aussi sommes-nous en 
droil de nous allendre a ce que le conflil ravive ail une 
solution plus favorable qu a 1 epoque ou il s etail 
Iermin6 par le refoulemenl el, ainsi que nous 1 avons 
dil, le succes que nous oblenons dans les hysleries, les 
nevroses d angoisse el les nevroses obsessionnelles 
juslifie en principe noire allenle. 

II esl cependant des maladies ou les conditions etanl 
les memes nos precedes iherapeutiques ne sont jamais 
couronnes de succes. Et cependant il s agissaitegalemenl 
ici d un conflil primitif entre le moi et la libido, conflit 
qui avail, lui aussi, abouli a un refoulemenl, quelqu en 
soil d ailleurs la caraclerislique lopique ; dans ces mala 
dies, comme dans les aulres, nous pouvons decouvrir, 
dans la vie des malades, les poinls exacts ou se sont pro- 
duils les refoulemenls ; nous appliquons a ces maladies 
les memes procedes, nous faisons aux malades les memes 
promesses, nous leur venons en aide de la meme ma- 
niere, c esl-a-dire en les guidanl a Faide de represen 
tations d atlenle , el 1 inlervalle qui s esl coule entre 
le moment ou se sonl produils les refoulements el le 
momenl acluel est toul en faveur d une issue salisfai- 
sanle du conflil. Malgre loul cela, nous ne reussissons 
ni a ecarleruneresislanceni a supprimer un refoulemenl. 
Ces malades, paranoiques, melancoliques, demenls pre- 
coces, reslent refraclaires au Irailemenlpsychanalytique 



47 THfeORIE GfcNfcRALE DES NEVROSES 

Quelle en est la raison ? Cela ne pent venir d un manque 
d intelligence ; nous supposons sans doute chez nos ma- 
lades un certain niveau intellectuel, mais ce niveau 
existe certainement chez les paranoiques, si habiles a 
edifier des combinaisons ingenieuses. Nous ne pouvons 
pas davantage incriminer 1 absence d un autre facteur 
quelconque. A 1 encontre des parano iques, les melanco- 
liques ont la conscience d etre malades et de souffrif 
gravement, mais cela ne les rend pas plus accessiblcs 
au traitement psychanalytique. Nous sommes la en pre 
sence d un fait que nous ne comprenons pas, de sorte 
que nous sommes tentes de nous demander si nousavons 
bien compris toutes les conditions du succes que nous 
avons obtenu dans les autres nevroses. 

Si nous nous en tenons a nos hysteriques et a nos ma- 
lades atteints de nevrose d angoisse, nous ne tardons pas 
a voir se presenter un autre fait auquel nous n etions 
nullement prepares. Nous nous apercevons notamment, 
au bout de tres peu de temps, que ces malades se corn- 
portent envers nous d une facon tout a fait singuliere. 
Nous croyions avoir passe en revue touslesfacteurs dont 
il convient de tenir compte au cours du traitement, avoir 
rendunotre situation par rapport au patient aussi claire 
et 6vidente qu un exemple de calcul ; et voila que nous 
constatons qu il s est glisse dans le calcul un element 
dont il n a pas ete tenu compte. Get element inattendu 
etarit susceptible de se presenter sous des formes multi 
ples, je commencerai par vous en decrire les aspects les 
plus frequents et le plus facilement intelligibles. 

Nous constatons notamment que le malade, qui ne 
devrait pas chercher autre chose qu une issue a ses con- 
flits douloureux, manifeste un interet particulier pour la 
personne de son medecin. Tout ce qui concerne celui-ci, 
lui semble avoir plus d importance que ses propres af 
faires et d6tourne son attention de sa maladie. Aussi 
les rapports qui s etablissent entre le medecin et le ma- 
lade sont-ils pendant quelque temps tres agreables ; le 
malade se montre particulierement prevenant, s applique 
a temoigner sa reconnaissance toutes les fois qu il le 
pent et revele des finesses et des qualites de son carac- 
tere que nous n aurions peut-etre pas cherchees. II finit 
par inspirer une opinion favorable au medecin, et celui- 



LE TRANSFER! 71 

ci benit le hasard qui lui a fourni 1 occasion de venir en 
aide a une personnalite particulierement remarquable. 
Si le medecin a Foccasion de parler a Fentourage du 
malade, il a le plaisir d apprendre que la sympathie qu il 
eprouve pour ce dernier est reciproque. Chez lui, le pa 
tient ne se lasse pas de faire Feloge du medecin auquet 
il decouvre tons les jours de nouvelles qualites. II ne 
reve que de vous, il a en vous une confiarice aveugle ; 
tout ce que vous dites est pour lui parole d evangile , 
vous racontent les personnes de son entourage. De 
temps a autre, on entend une voix qui depassant les 
autres declare : il devient ennuyeux, a force de ne 
"parler que de vous, de n avoir que votre nom a la 
bouche . 

Je suppose que le