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Full text of "Psychologie de deux messies positivistes: Saint-Simon et Auguste Comte"

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BIBLIOTHÈQUE 
DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE 



PSYCHOLOGIE 



DE 



DEUX MESSIES 

POSITIVISTES 
SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 



PAR 



GEORGES DUMAS 



Chargé du cours de psychologie expérimentale à la Faculté des Lettres 
de l'Université de Paris. 



PARIS 
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÉRE ET C" 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

490S 



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DEUX MESSIES POSITIVISTES 



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PSYCHOLOGIE 



DE 



DEUX MESSIES 

POSITIVISTES 

SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 



PAR 



GEORGES DUMAS 

Chargé da cours de psychologie expérimentale h la Faculté des Lettres 
de l'Université de Paris. 









PARIS 

FÉLIX ALGAN, ÉDITEUR 

l LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈR 
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

1905 

Tous droits réservés. 



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I 



A Monsieur Th. RIBOT 

Membre de l'Institut 

Professeur honoraire au Collège de France 

Directeur de la Revue Philosophique. 



Nommage cVun disciple respectueux et reconnaissant 
Georges DUMAS 



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PSYCHOLOGIE ' " 

DE 

DEUX MESSIES POSITIVISTES 



PREFACE 



Ce sont deux messies que j'étudie , deux fonda- 
teurs de religion qui furent en même temps des socio- 
logues et des philosophes, mais chez lesquels le carac- 
tère messianique prima certainement tous les autres. 

On pourrait trouver dans leurs prétentions messia- 
niques matière à s'égayer et dans leurs religions 
l'occasion d'une réfutation facile; si l'on préfère les 
compi^endre et les juger avec impartialité on ne devra 
jamais oublier que l'un et l'autre, malgré leurs diffé- 
rences d'âge, vécurent dans un temps particulièrement 
favorable à l'éclosion des prophètes et qu'ils furent loin 
d'être les seuls. 

Le xvin® siècle avait ruiné par la critique le catho- 
licisme et la royauté ; la Révolution avait marqué la fin 
d'un régime religieux et d'un régime politique. Pour 

1 . Une grande partie de cette étude a déjà paru sous forme d'articles. 

Cf. Revue Philosophique : L'état mental d'Auguste Comte, janvier, février, 
avril, 1898;, — L'état mental de Saint-Simon, janvier, mars, avril 1902. 

Revue de Paris : La Folie d'Auguste Comte, 15 septembre 1897. 

Renaissance latine: 15 janvier 1904 et Bulletin de l'Institut Psycholo- 
gique : janvier-février 1904 : Auguste Comte amoureux et mystique. 

Dumas. — Deux messies. ^ 1 



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2 ,:."; *: .DEUX AEKSSiESVOSIÏIVISTES 

beaucoup de contemporains, trop rapprochés de la 
débâcle pour voir ce qui restait debout, rien ne parais- 
sait plus subsister du passé, Tavenir était à faire, et 
nombre d'enthousiastes se croyaient appelés à prêcher 
révangile moral ou politique des temps nouveaux. 

A dire vrai, Saint-Simon qui écrivit en 1803 les 
Lettres d'un habitant de Genève fut le premier en date 
parmi ces prophètes, mais il fut bientôt suivi de Fou- 
rier, d'Auguste Comte, d'Enfantin, de Bazard et de 
toute la pléiade des saints-simoniens. 

Sous prétexte d'organiser la société future, tous ces 
déformateurs vaticinèrent ; ils se prirent sérieusement 
pour des hommes prédestinés, marqués au front d'un 
signe fatal. 

Saint-Simon s'intitule pape scientifique de l'humanité 
et vicaire de Dieu sur la terre ; il se donne pour l'héri- 
tier de Moïse, de Socrate, de Jésus-Christ; il dit aux 
puissants et aux rois ce Princes écoutez la voix de Dieu 
qui parle par ma bouche. » Il fait annoncer par Dieu 
lui-môme la mission scientifique et religieuse dont il 
s'investit. « Un homme revêtu d'un grand pouvoir, lui 
dit la voix divine, sera le fondateur de cette religion; 
pour récompense il aura le droit d'entrer dans tous les 
conseils et de les présider. Il gardera ce droit toute sa 
vie et, à sa mort, il sera enterré dans le tombeau de 
Newton ^ » 

Fourier qui suit de très près Saint-Simon affirme 
que l'humanité se trompe depuis trois mille ans^ dans 

i. Œuvres complètes ,1, 55. 

2. Cf. Emile Faguet, Politiques et moralistes, II» série, p. 56. 



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PRÉFACE 3 

ses philosophies et ses religions et que, le premier, 
il a découvert le secret de la rendre heureuse, en 
donnant la liberté aux passions. 

Auguste Comte pense, dès l'âge de vingt-cinq ans^ 
en homme-providence ; toute sa vie, il parle, sans fausse 
modestie, de son incomparable mission ; lorsqu'il veut 
honorer Glotide de Vaux, il lui fait espérer qu'elle 
vivra avec lui « dans les plus lointains souvenirs de 
l'humanité reconnaissante* ». Quelques années avant sa 
mort, il prend le titre de grand prêtre de l'humanité. 
« J'ai, dit-il, publiquement saisi le pontificat qui m'était 
normalement échu * », et de la rue Monsieur-lp-Prince, 
où il vit pauvre et ignoré, il exerce gravement ses 
fonctions sacerdotales. 

Enfantin, après avoir divinisé Saint-Simon, se pro- 
clame lui-même nouvel Isaac, nouveau Jésus et nouveau 
Grégoire VU. Il écrit à Duveyrier : a Lorsque vous 
saurez parler à Moïse, à Jésus et à Saint-Simon, Bazard et 
moi recevrons vos paroles. Avez-vous bien songé que 
nous n'avons, Bazard et moi, personne au-dessus de 
nous, personne que celui qui est toujours calme, parce 
qu'il est l'éternel amour ^ » 

Ses collaborateurs ou disciples parlent le même lan- 
gage; néophytes ou révélateurs ils portent le collier 
mystique et déclarent en le recevant : « Je crois que Dieu 
a suscité Saint-Simon pour enseigner le père (Enfantin) 
par Rodrigues. » 

Et ce n'est pas seulement dans la vie réelle que les 

1. Politique Positive, I, xx-xxi. 

2. Correspondance, II1« série, p. 320. 

3. Lettre à Duveyrier. Collectioû Enfantin, XXVII, 97. 



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4 ' DEUX MESSIES POSITIVISTES 

messies raisonnent, déraisonnent et déclament; on les 
retrouve bientôt au théâtre, dans le roman, dans la 
poésie; la plupart des héros du romantisme ont des mis- 
sions à remplir ; ils sont les agents de la Providence, de 
TEnfer ou de la Fatalité, et, à cette différence près qu'ils 
n'ont que des mots dans la tête, ils sont bien, par leurs 
gestes et leurs attitudes, de la même famille que nos 
messies. Si vous doutez de cette parenté, relisez Ruy 
Bios y Aniony, Hernani; écoutez surtout Textravagante 
profession de foi d'Edmond Dantès comte de Monte- 
Cristo^ : a Moi aussi, comme cela est arrivé à tout le 
monde au moins une fois dans sa vie, j'ai été enlevé par 
Satan sur la plus haute montagne de la terre ; arrivé là, 
il me montra le monde tout entier et, comme il avait dit 
autrefois au Christ, il me dit à moi: « Voyons, enfant dea 
hommes, pour m'adorer que veux-tu ? » Alors je réfléchie 
longtemps, car depuis longtemps une terrible ambition 
dévorait effectivement mon cœur, puis je lui répondis : 
Ecoute, j'ai toujours entendu parler delà Providence, et 
cependant je ne l'ai jamais vue ni rien qui lui ressemble,, 
ce qui me fait croire qu'elle n'existe pas. Je veux être la 
Providence, car ce que je sais de plus beau, de plus 
grand et de plus sublime au monde c'est de récompenser 
et de punir. Mais Satan baissa la tête et poussa un pro- 
fond soupir. Tu te trompes, dit-il, la Providence existe ; 
seulement tu ne la vois pas, car, fille de Dieu, elle est in- 
visible comme son père. Tout ce que je peux faire pour 
toi c'est de te rendre un des agents de cette providence. » 
Sans la pauvreté de l'idée, on croirait lire certaines 



d. Monte-Cristo, III« vol. p. 178, édition Caïman- Lévy. ' 



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♦ » • * 



PRÉFACE 5 

pages d'Enfantin, de Saint-Simon ou deRodrigues ; c'est 
le même ton oratoire, la même emphase, le môme rêve 
messianique. Monte-Cristo, possesseur de trésors iné- 
puisables, jouera, grâceà ses millions, le rôle deDieu dans 
le monde; c'est un messie vulgaire, mis à la portée des 
foules, mais il a encore Tallure extérieure des plus grands. 
J'ajoute que pour tous ces messies, qu'ils soient 
pris dans la réalité ou dans la fiction, un modèle vivant, 
comédien de race, avait donné la formule des gestes et 
phrases de théâtre tandis qu'il donnait l'exemple plus 
difficile du succès. L'influence de Bonaparte est visible 
sur la plupart des héros romantiques ; elle est manifeste 
chez Comte, malgré les exécrations dont il poursuit « le 
génie rétrograde » et peut-être même à cause de ces exé- 
crations. Sans doute, en restaurant le pouvoir militaire 
et le pouvoir catholique, ce génie a marché à rencontre du 
progrès humain, et c'est même la principale raison de sa 
défaite finale, mais il n'en est pas moins le seul messie 
qui ait connu le triomphe ; malgré les différences infinies 
qui la séparent du fondateur du positivisme, il reste la 
forme concrète d'un idéal, et Comte le tient pour un 
rival autant que pour un ennemi. Après Tavoir maintes 
fois flétri, après avoir voulu consacrer un jour du calen- 
drier positiviste à maudire sa mémoire, il a fini, en 1854, 
par demander que l'on démolit la colonne Vendôme 
pour substituer sa propre statue à celle de César. 
« Cette parodie du trophée romain, disait-il, doit être 
remplacée par la digne effigie de l'incomparable fon- 
dateur delà république occidentale*. » 



1 . Système de Politique Positive^ IV, 397. 



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6 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Saint-Simon et Auguste Comte, avec leurs prétentions 
messianiques et leurs allures de prophètes ne sont 
donc ni plus extravagants ni plus étranges que nombre 
de. leurs contemporains; ce sont deux échantillons, les 
plus curieux peut-être, d'une espèce qui fut très répan- 
due de 1800 à 1848 et dont on ne peut dire qu'elle dis- 
paraisse jamais, bien qu'elle trouve sans doute dans les 
grandes révolutions sociales l'occasion et les raisons 
particulières de son développement. 



Ils sont encore de leur temps par l'objet qu'ils 
assignent à leur mission : refaire l'unité des âmes brisée 
par la philosophie, édifier un pouvoir spirituel qui con- 
seille et dirige. 

Comme l'a très bien montré M. Faguet, tous les pen- 
seurs contemporains, à part Benjamin Constant et les 
purs libéraux, sont d'accord pour reconnaître la néces- 
sité d'une telle unité et d'un pareil pouvoir ^ 

De Bonald, en 1796, dans ses Théories du pouvoir 
social j Joseph de Maistre, en 1817, dans le MvveduPape^ 
prônent la restauration pleine et entière de la théologie 
catholique comme du pouvoir spirituel de Rome. 

Lamennais et Ballanche, qui les suivent de près, peu- 
vent apparaître comme des novateurs puisqu'ils rêvent 
d'infuser au catholicisme un esprit nouveau, mais ils 
n'en sont pas moins désireux que leurs prédécesseurs 
de restaurer l'unité spirituelle. 

1. Emile Faguet, Politiques et moralistes, II» série, préface, p. vu. 



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PRÉFACE î 

Cousin qui semble rompre avec la tradition religieuse 
n'en organise pas moins, sous le nom d'éclectisme, un 
spiritualisme autoritaire. 

Les saint-simoniens, fondateurs d'une religion nou- 
velle, ne parlent comme Saint-Simon et Comte que de 
faire régner F unité morale. 

Catholiques ou positivistes, chrétiens, philosophes ou 
savants, tous ces fils de la Révolution tiennent les yeux 
fixés sur un même idéal. Par delà le xvni® et le xvi® 
siècle, par delà les temps d'anarchie philosophique ou 
religieuse, ils regardent vers le passé pour y retrouver 
le secret de l'ordre social et tous sont également fas- 
cinés par cette unité romaine que Comte proclamera 
plus tard « le chef-d'œuvre de la sagesse humaine » * 

Ils ne conçoivent pas qu'une société puisse vivre hors 
des cadres sociaux du catholicisme et c'est à rebâtir 
l'ancienne Rome ou à bâtir une Rome moderne que 
tous consacrent leur pensée et leurs efforts. 

Saint-Simon est d'accord sur bien des points avec les 
plus unitaires d'entre eux, de Maistre et de Bonald, et 
Comte professera, toute sa vie, pour ces deux théologiens 
l'admiration la plus vive. 

A la vérité, ni lui ni Saint-Simon ne croient à la révé- 
lation ni à la théologie chrétienne et c'est en la science 
seule qu'ils espèrent pour refaire l'unité des âmes et 
restaurer le pouvoir spirituel ; mais s'ils se séparent du 
catholicisme par leur philosophie théorique, ils s'en 
rapprochent singulièrement dans leur politique, et, de 
fait, c'est en continuateurs du catholicisme qu'ils se sont 
toujours présentés. Lorsqu'en 1857 Auguste Comte, 



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s , DEUX MESSIES POSITIVISTES 

grand prêtre de rhumanité, envoyait un ambassadeur au 
général des jésuites pour lui proposer une alliance contre 
leurs ennemis communs, les protestants et les sceptiques, 
il restait fidèle aux tendances profondes de son système 
comme à la tradition de Saint-Simon. 



Mais si nos deux messies ressemblent à leurs contem- 
porains, ils se ressemblent bien plus encore et j'ai pris 
soin, dans la dernière partie de cette étude, de noter 
les traits communs de leurs doctrines et même de leurs 
caractères. 

Ce n'est pas seulement la même mission : « refaire 
par la science le pouvoir spirituel », c'est la même 
philosophie positive et c'est aussi le même orgueil, la 
même abnégation, les mêmes crises mystiques, le même 
tempérament psychopathique, les mêmes attitudes de 
fondateur, les mêmes phrases de prophète. 

Sans doute Auguste Comte savant a dépassé singu- 
lièrement Saint-Simon parla sûreté de sa méthode, la 
richesse de son érudition, ses prodigieuses facultés de 
travail et d'exécution, mais il lui doit cependant la meil- 
leure part de ses idées générales. 

De même Auguste Comte, grand prêtre de l'humanité , 
a organisé une religion véritable, avec des dogmes, des 
rites et un clergé, alors que Saint-Simon, vicaire de 
Dieu, s'était borné sur ce chapitre à des indications ; mais 
il lui doit encore ici ses idées directrices et la conscience 
plus claire de sa mission religieuse. 



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PREFACE 9 

Quand on lit les Opuscules de philosophie sociale, le 
Cours de philosophie positive ^ le Système de politique posi- 
tive et les autres œuvres de Comte, on ne peut s'empê- 
cher d'évoquer sans cesse le souvenir de Saint-Simon. 
A chaque instant, on sent qu'il a donné le plan du chef- 
d'œuvre qu'il n'eût pas été capable de bâtir et que sa 
pensée, malgré ses lacunes et ses erreurs, a été, par ses 
intuitions de génie, le levain de la grande pensée qui Ta 
suivie dans le temps. 

Dans l'histoire des idées, Saint-Simon, avec sa produc- 
tion désordonnée, ses livres inachevés, ses théories 
incomplètes, apparaîtra toujours comme une première 
ébauche de Comte, ébauche vague par endroits, hâti- 
vement dessinée par ailleurs, jamais bien arrêtée 
dans ses lignes, puissante et géniale pourtant. Sans 
lui Auguste Comte aurait sans doute écrit et pensé, mais 
il n'eût certainement fondé ni la philosophie positive 
ni la religion de l'humanité. 



Il y a cependant entre ces deux esprits une différence 
profonde qui s'est particulièrement marquée dans les 
dernières œuvres de Comte. 

Tous les deux croient, avec Condorcet et contre Jean- 
Jacques, à la bonté souveraine de la civilisation; ils 
espèrent, avant Renan, que l'humanité, éclairée par la 
science, pourra jouer un jour, vis-à-vis de l'indivitiu, le 
rôle d'un dieu puissant et bon ; ils envisagent avec 
confiance ce que Comte appelle l'avenir humain. 



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40 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Mais Saint-Simon, malgré l'admiration qu'il professe 
pour le catholicisme, n'a pas sur la nature humaine la 
philosophie pessimiste d'un chrétien. Avec ses maîtres 
les encyclopédistes il croit à la bonté native de l'homme ; 
il ne se défie ni de l'instinct ni de la passion, ni de la 
chair; il est persuadé que les hommes guidés par 
leur raison ou poussés par cette force sentiment « qui a 
déjà fait tant de miracles » vont sacrifier d'enthousiasme 
leur égoïsme aveugle et trompeur à la société , bienfai- 
sante; il les voit venant d'eux-mêmes à la morale de 
l'amour comme ils vont naturellemeut vers la lumière. 

Auguste Comte, bien qu'il ait la même confiance dans 
le triomphe du positivisme, ne croit pas que la raison 
et le sentiment suffisent pour éclairer ou vaincre 
l'égoïsme et conduire les hommes au culte dû dieu nou- 
veau ; pour les disciphner à l'altruisme, il veut les 
enserrer dans le réseau de ses rites et de ses formules, 
ordonner par avance tous les actes de leur vie comme 
tous les sentiments de leur cœur et toutes les pensées 
de leur cerveau. Il est persuadé que si quelque chose, 
dans le cours de l'existence humaine, est laissé à l'arbi- 
traire, l'égoïsme y trouvera l'occasion de nous séduire, 
et c'est la raison pourquoi il lutte sans relâche contre 
les instincts individuels qu'il croit pouvoir étouffer sous 
la réglementation. 

Assurément il a tracé les grandes lignes d'une morale 
sentimentale et rationnelle, naturelle par conséquent, 
où l'homme va vers le bien sous les inspirations de son 
cœur favorisées par les conseils de sa raison ; par là 
il est païen avec le siècle dont il hérite et qu'il continue. 



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PRÉFACE 11 

Mais à côté de celte morale qui n'a pas besoin de 
commander parce qu'elle raisonne, il admet implicite- 
ment la morale du Sinaï, celle qui exige et qui ordonne, 
celle qui mène les hommes au bien par les menaces ou 
les promesses. 

C'est qu'il se défie de la nature humaine, de ses 
instincts, de cet ensemble de tendances égoïstes encore 
vivaces au cœur des hommes les plus civilisés et qui 
représentent la vie animale toujours menaçante sous la 
vie sociale. 

On a souvent répété, après Huxley, que le positivisme 
de Comte c'était le catholicisme moins le christianisme ; 
peut-être conviendrait-il d'apporter quelques restrictions 
à cette définition célèbre, puisque Auguste Comte a prê- 
ché une morale de l'amour et que, malgré sa confiance 
dans la vertu sociale du positivisme et sa foi dans le 
progrès, il a gardé au sujet de la nature humaine 
quelque chose du pessimisme judéo-chrétien. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 



I 

LES LETTRES d'uN HABITANT DE GENÈVE, ET l'iNTRODUCTION AUX 
TRAVAUX SCIENTIFIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, descen- 
dait par son père et par sa mère de Mathieu de Rouvroy, 
dit le Borgne, qui vivait vers 1370 et qui fonda la maison 
de Saint-Simon. 

Celte maison s'était divisée en plusieurs branches, celle 
des Rasse, des Sandricourt, des Monbléru et des Grumesnii 
qui prétendaient toutes, et sans fondement sérieux, des- 
cendre de Charlemagne par les comtes de Vermandois. 

Le philosophe appartenait à la branche des Sandricourt, 
détachée du tronc original à la septième génération, tandis 
que le célèbre duc, auteur des Mémoires, appartenait à la 
branche des Rasse, détachée à la quatrième * ; il n'y a donc 
entre les deux Saint-Simon qu'une parenté très lointaine, et 
cette première constatation nous dispensera de signaler 
entre eux des ressemblances fortuites ou des dissemblances 
sans intérêt. 

Claude-Henri naquit le 17 octobre 1760 ; c'était laîné d'une 
famille de sept enfants, dont quatre fils et trois filles. Son 

i. Tous ces détails généalogiques sont empruntés à l'arbre généalogique 
des Saint-Simon, que M. de Boilisle a dressé dans son édition des Mémoires, 
t. I, appendice I. 



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14 . . ftEUXJ^eSSIE^ POSITIVISTES 

père, Batlaïard-Hénh S'fuC'Grand-Maître des cérémonies et 
chef d'une brigade des gardes du corps du roi de Pologne, 
brigadier des armées du roi, gouverneur et grand-bailli de 
Senlis. Son grand-père paternel, Lquis-François, marquis 
de Sandricourt, fut colonel de Berry-Cavalerie ; un peu plus 
jeune que Tauteur des Mémoires qui le protégeait, il se 
l'aliéna en épousant malgré lui une demoiselle de Gourgue ^ 
Sans cette brouille, les Sandricourt héritaient un jour des 
Rasse, et notre Saint-Simon y gagnait, dit-il % avec cinq 
cent mille livres de rente, le duché-pairie et la grandesse 
d'Espagne. 

Ce précurseur du socialisme, comme^r appelle M. Georges 
Weill *, était donc un noble de vieille race, et nous aurons 
l'occasion de voir qu'à travers les aventures de sa pensée 
et de sa vie, il se souvint longtemps de cette origine. 

Les détails nous manquent sur son enfance et sa jeu- 
nesse ; nous savons seulement, par quelques anecdotes, 
qu'il manifesta de bonne heure l'énergie de son caractère, 
son mépris des préjugés communs et sa confiance en lui- 
même. « A l'âge de treize ans, nous dit son biographe 
Hubbard% il refusa de faire sa première communion, affir- 
mant à son père que si, par obéissance, il se soumettait à 
ses ordres, il ne dépendait pas de lui d'apporter à cette céré- 
monie la moindre conviction. » Puni de sa résistance par 
un emprisonnement à Saint-Lazare, l'enfant se bat avec le 
gardien, le blesse, lui arrache les clefs et prend la fuite. 

,Une autre fois, mordu par un chien enragé, il cautérise 



1. C. f. pour tous ces détails biographiques Tétude de Georges Weill : 
Saint-Simon et son œuvre {un précurseur du socialisme), p. 1 s. q. q. — 
Perrin, 1894. 

2. Le duc de Saint-Simon raconte tout au long cette brouille dans ses Mé- 
moires, XII, 313, Édit. Chéruel. 

3. Œuvres complètes^ V^ vol., p. 74 (Il s'agit des œuvres de Saint-Simon 
intercalées, avec une numérotation spéciale dans les 47 volumes de la collec- 
tion Enfantin) . 

4. Op. cit. 

5. Saint-Simon, sa vie et ses travaux, p. 9-10, Guillaumin et C"'«, Paris, 1857. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON VS 

lui-même la plaie avec un charbon ardent,' et se munit d'un 
pistolet pour se faire sauter la cervelle, au cas où il viendrait 
à ressentir les premiers symptômes de la rage \ 

A quinze ans, le valet de chambre qui Téveille, a Tordre 
de lui répéter chaque matin. « Levez-vous, Monsieur le 
comte, vous avez de grandes choses à faire. » 

C'est déjà le sentiment d'un rôle à jouer dans le monde. 
— Quel sera ce rôle ? — L'adolescent n'en sait rien encore ; 
le temps seul lui apprendra dans quel ordre de recherches la 
nature veut « le pousser au grand », mais il croit à sa 
mission avant môme d'en avoir éclairci l'idée ; il y croit bien 
plus encore lorsqu'il en a conçu les grandes lignes ; il y 
croira toujours jusqu'à son lit de mort. 

Nous ignorons ce que fut son éducation et nous ne savons 
de son instruction première que ce qu'il en a conté. A 
l'en croire, elle aurait été conduite sans beaucoup de méthode 
par des parents plus pressés de charger sa mémoire que de 
développer son jugement : « On m'accablait de maîtres, dit-il, 
sans me laisser le temps de réfléchir sur ce qu'ils ensei- 
gnaient ; de telle sorte que les germes scientifiques que mon 
esprit avait reçus ne purent lever que de longues années 
après avoir été semés ^ » Il se félicitait toutefois d'avoir 
compté parmi ces maîtres d'Alembert, dont il croyait avoir 
reçu une bonne méthode philosophique ^ 

Enfin il dut avoir très jeune de grandes sympathies pour 
Rousseau qu'il alla visiter dans son Ermitage, avant d'avoir 
atteint ses dix-neuf ans *• 

Noble d'instincts comme d'origine, porté vers la philoso- 
phie du siècle, passionné de gloire, désireux de faire quel-, 
que chose de grand, tel nous apparaît donc vers l'adoles- 
cence Claude-Henri de Saint-Simon, et, comme pour un 

1. Hubbard, op. cit.^ p. 10. 

2. Hubbard, op. cit., p. 11. 

3. Œuvres complètes, I, 69, lettre au sénateur Boissy d'Auglas. 

4. Hubbard, op. cit., p. 15. 



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16 DECX MESSIES POSITIVISTES 

aîné de sa famille la carrière des armes s*impose, il prend 
du service à seize ans en qualité de sous-lieutenant. 

Mais déjà il pense, quoique confusément encore, à exé- 
cuter quelque grand travail théorique et pratique, et il 
s'ouvre de ce projet à son père. « Si j'étais, lui écrit-il, dans 
une position calme, j'éclaircirais mes idées ; elles sont encore 
très indigestes, mais j'ai conscience claire qu'après les avoir 
mûries, je me trouverais en état de faire un travail scienti- 
fique utile à l'humanité, ce qui est le principal but que je 
me propose dans la vie^ » 

Alors éclate la guerre d'Amérique, et Saint-Simon, nommé 
capitaine en 1779, s'embarque la môme année comme offi- 
cier d'état-major de son parent le marquis de Saint-Simon, 
pour aller soutenir les insurgents. 

Il se bat bien, contribue à la prise d'York, sert sous les 
ordres de Bouille et de Washington, et, comme récompense 
de son courage, reçoit du Congrès l'ordre de Cincinnatus. 

Mais ce qui l'intéresse, en Amérique, c'est « le but de k 
guerre - non la guerre elle-même ; il s'y occupe « beaucoup 
plus de science politique que de tactique militaire ». Il voit, 
dans la révolution américaine, « une leçon pour Tespèce 
humaine », il prévoit « qu'elle va causer de grands change- 
ments dans l'ordre social de l'Europe ^ ». 

Il constate que la nation américaine pratique la tolérance 
religieuse, qu'elle n'a ni castes, ni corps privilégiés, ni 
charges héréditaires, qu'elle est « essentiellement pacifique, 
industrieuse et économe* », et, bien qu'un état de chose 
aussi démocratique lui paraisse bien difficile à réaliser en 

t. Cette lettre est citée par Georges Weill {op. cit., p. o) d'après l'analyse 
qui se trouve dans le catalogue de la collection Dubrunfaut; elle n'est pas 
datée, mais lui paraît, par certains détails, antérieure à 1779. 

2. Œuvres complètes, II, 148. 

3. lbid.,\l^ 147-148. Ces citations sont tirées des Lettres à un Américain. 
Malgré le témoignage de Dunoyer, nous pensons avec Georges Weill, que ces 
lettres, publiées dans la collection Enfantin sons le nom de Saint-Simon, sont 
bien de lui par le fond et par la forme. 

4. Œuvres complètes, II, p. 15J. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 17 

Europe, il conçoit pour la première fois le désir <c de voir 
fleurir dans sa patrie la liberté industrielle, cette plante 
d'un nouveau monde* ». 

A la paix, le dégoût des armes le gagne tout à fait et il 
sent clairement que sa vocation n'est pas d'être soldat. 

« J'étais porté, dit-il, à un genre d'activité tout différent, 
et je puis dire contraire. Étudier la marche de l'esprit 
humain pour travailler ensuite au perfectionnement de la 
civilisation, ce fut le but que je me proposai. Je m'y vouai 
dès lors sans partage, j'y consacrai ma vie entière, et ce 
nouveau travail commença à occuper toutes mes forces'^ ». 

Saint-Simon écrivait ces lignes en 1817 alors qu'il avait 
pris une conscience très nette de sa mission, et peut-être 
a-t-il cédé, comme il a fait souvent, au désir de reconstruire 
son passé pour le rendre plus digne de lui. Ce qu'il y a de 
certain c'est que nous allons le trouver encore, et pendant 
longtemps, occupé de projets divers, pas toujours très cohé- 
rents ni très raisonnes, mais qui traduisent bien ce besoin 
d'activité théorique et pratique qui ne l'abandonna jamais. 

C'est ainsi qu'en 1783, avant de quitter l'Amérique, il 
propose au vice-roi du Mexique le projet « d'établir entre 
deux mers une communication qui est possible, dit-il, en 
rendant navigable la rivière in partido^ dont une bouche 
verse dans notre Océan tandis que l'autre se décharge dans 
la mer du Sud •S>. C'était Panama avant Suez, mais le vice- 
roi, dit Saint-Simon, accueillit froidement ces propositions *. 

Rentré en France, il est fait colonel à vingt-trois ans et 
nommé commandant de place à Metz. — Pour occuper les 
loisirs que lui laisse la vie de garnison, il revient un moment 
à ses études scientifiques, va suivre les cours de mathéma- 

1. Œuvres complètes^ II. p. 133. 

2. Œuvres complètes, II, p. 148. 

3. Œuvres complèles, I, p. 64. 

4. La rivière en question n'est d'ailleurs indiquée sur aucune carte du 
Mexique. 

Dumas. — Deux messies. 2 



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18 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

tiques de Monge à l'école du génie de Mézières et se lie 
avec son professeur d'une étroite amitié. Puis, ennuyé de son 
désœuvrement et repris du goût des aventures, il part pour 
la Hollande en 178S, avec Tespoir de participer, sous les 
ordres de Bouille, à une expédition franco-hollandaise contre 
les colonies anglaises de Tlnde. Il revient de Hollande en 
1786 et part pour l'Espagne en 1787, car un nouveau projet 
le préoccupe ; il veut, de concert avec le comte de Cabarrus, 
fondateur de la banque Saint-Charles, donner au gouver- 
nement espagnol le moyen d'exécuter un canal qui doit relier 
Madrid à la mer. Mais la Révolution éclate et Saint-Simon 
revient en France vers la fin de 1789. 

Que va-t-il faire? — Voici, semble-t-il, le moment de 
réaliser bien des programmes, de travailler pour le bien de 
tous et de passer de la rêverie philosophique à Taction. 11 
commence par applaudir à Tœuvre de la Constituante ; 
nommé président de l'assemblée électorale de sa commune, 
il adresse à ses électeurs une lettre de remerciements, où 
il exprime la crainte qu'ils n'aient voulu honorer en lui le 
seigneur du pays. « H n'y a plus de seigneur », leur écrit- 
iP, et il déclare renoncer à son titre de comte. Six mois plus 
tard, il fait voter une adresse à la Constituante pour lui 
demander l'abolition « des distinctions impies de la nais- 
sance ^ ». 

Mais là se borne son rôle politique et l'on conviendra qu'il 
se réduit à peu de chose. De bonne heure le ci-devant noble 
se retire de la mêlée et reste spectateur. Ce n'est assurément 
pas excès de prudence, mais il semble partagé entre ses 
traditions de famille et ses idées libérales et peu désireux 
d'autre part de participer à des actes qui n'ont que des 
caractères nçgatifs et destructifs. « Je ne voulais pas, dit-il, 
me mêler de la Révolution, parce que d'un côté j'avais de 
l'aversion pour la destruction et qu'il n'était possible de se 

i . Notice histoHque de Fournel, I«' vol. de la collection Enfantin, p. 15. 
2. Notice de Fournel, p. lo. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 19 

lancer dans la carrière polilique qu^en s'attachant au parti de 
la Cour qui voulait anéantir la représentation nationale, ou 
au parti révolutionnaire qui voulait anéantir le pouvoir 
royal ^ » Il se tient donc à l'écart du mouvement révolu- 
tionnaire, mais , en esprit pratique et avisé, il voit dans la 
Révolution une occasion de faire des affaires et il spécule 
sur les biens nationaux. 

Est-ce la cupidité qui le mène ? Nullement, mais deux 
sentiments d'ordre très différent dont il ne s'avouait que 
le second, la soif du plaisir par la richesse et le désir très 
sincère de réaliser quelque grande réforme scientifique et 
sociale. « Je désirais la fortune, dit-il, seulement comme 
moyen d'organiser un grand établissement d'industrie, fon- 
der une école scientifique de perfectionnement...; contribuer 
en un mot au progrès des lumières et à Tamélioration du 
sort de l'humanité, tels étaient les véritables objets de mon 
ambition ^ » 

Un comte de Redern, ancien ambassadeur de Prusse 
en Espagne, avait fourni la première mise de fonds 
(500000 francs) et, rappelé par ses fonctions en Angleterre 
puis éloigné de France par la Terreur, il laissait conduire toutes 
les opérations par soin associé dont il semblait partager les 
rêves philanthropiques ^. 

Et Saint-Simon spéculait sans scrupules pour le plus 
grand bien de Thumanité ; il achetait des biens nationaux 
dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Seine, TOrne ; il soumis- 



4. Œuvres complètes, I, p. 66, note. A rapprocher cette autre déclaration 
faite en 1811 : « Dès 1789, je vis qu'il se passerait de longues années avant 
qu'on pût s'occuper utilement d'organisations scientifiques ou politiques ; un 
travail de démolition ne me paraissait pas honorable; en conséquence, je 
pris la résolution de ne solliciter et de n'accepter aucune place... Je me suis 
uniquement occupé, pendant ces douze années, du soin de me mettre en 
mesure pécuniaire et scientifique pour créer un grand établissement d'utilité 
publique, quand les démolisseurs auraient désorganisé les préjugés théolo^ 
giques qui s'opposaient à l'établissement d'un bon cours d'étude... (Mémoire 
inédit communiqué par M. Eugène d'Ëichthal.) 

2. Œuvres complètes, I, 67. 

^. Œuvres complètes, I, 67. 



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20 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

sionnait pour la couverture en plomb de Notre-Dame que la 
Commune avait mise en adjudication; toutes ses opérations 
réussissaient, Targent affluait dans ses coffres et il le dé- 
pensait royalement pour la bonne chère et le^s femmçs*. 

Mais ce grand seigneur qui spéculait sur les biens de 
l'État devient suspect; enfermé à Sainte- Pélagie puis au 
Luxembourg, le citoyen Simon reste prisonnier pendant 
onze mois, jusqu'au 9 thermidor. 

Le voilà obligé dç rentrer en lui-même et de méditer ; il 
revient à ses idées favorites de réformes scientifiques et 
sociales et, dans ce perpétuel entretien avec sa propre pen- 
sée, il se surexcite, il s'exalte, et finit par se donner des 
hallucinations de mégalomane. « A Tépoque la plus cruelle 
de la Révolution, écrit-il, et pendant une nuit de ma déten- 
tion au Luxembourg, Charlemagne m'est apparu et m'a dit : 
depuis que le monde existe, aucune famille n'ajoui de l'hon- 
neur de produire un héros et un philosophe de première 
ligne ; cet honneur était réservé à ma maison. Mon fils, tes 
succès comme philosophe égaleront ceux que j'ai obtenus 
comme militaire et comme politique ; et il a disparue » 

A peine rendu à la liberté, il reprend ses opérations finan- 
cières et ses projets philanthropiques ; il établit un bazar dans 
l'hôtel des Fermes, lance un commerce de vin et une mai- 
son de commission, s'engage dans des entreprises humani- 
taires très coûteuses ; tout cela sans ordre ni prudence, à 
tel point que Redern, qui ne voulait pas s'enrichir pour le 
seul plaisir de se ruiner, finit par exiger un partage du 
capital amassé en commun. « Je m'étais trompé, dit Saint- 
Simon, sur le compte de cet associé; jele croyais lancé dans 
la même carrière que moi, et les routes que nous suivions 

1. Beaucoup des détails biographiques qui précèdent et qui suivent sont 
tirés de l'excellente étude de M. Georges Weill, que j'ai déjà citée. L'auteur 
ayant eu l'heureuse fortune de pouvoir travailler sur des documents dont un 
grand nombre sont inédits, son livre constitue de ce fait une source impor- 
tante pour la biographie du philosophe. 

2. Œuvres complètes, I, p. 101. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 24 

étaient très différentes, car il se dirigeait vers les marais 
fangeux au milieu desquels la fortune a élevé son temple, 
tandis que je gravissais la montagne escarpée qui porte à 
son sommet le temple de la gloire. Nous nous brouillâmes, 
M. deRédern et moi, en 1797*. » 

Cette brouille marque une date dans la vie de Saint-Simon. 
« Aussitôt après avoir rompu, écrit-il, je conçus le projet de 
frayer une nouvelle carrière à l'intelligence humaine, la 
carrière physico-politique ; je conçus le projet de faire faire' 
un pas général à la Science et de rendre l'initiative à TÉcole 
française ^ » 

Voilà donc la spéculation financière délaissée à tout jamais 
pour la philosophie. Saint-Simon est riche, il peut librement 
songer à cette mission scientifique et sociale dont Tidée ne 
Ta jamais quitté depuis Tâge de dix-sept ans. Mais que 
veut-il faire ? — Le sait-il enfin avec précision? — Dans ce 
cas, il serait temps de nous le dire. 

Il vient de parler de physico-politique, autrement dit de 
physique sociale, et sans doute entrevoit-il déjà la possibilité 
de fonder, sur les mêmes principes que l'astronomie et la 
physique, la science des sociétés humaines ; mais pour 
fonder cette physique sociale il faut connaître les sciences 
plus simples, la physique des corps bruts, la physique des 
corps organisés ; et Saint-Simon se remet à travailler, à la 
diable comme toujours, en comptant beaucoup plus sur des 
conversations avec les savants que sur des études person- 
nelles, et sans cesser de faire la fête. 

11 prend d'abord domicile en face l'École polytechnique, 
y suit les cours, se lie d'amitié avec les professeurs et con- 
sacre trois ans à apprendre la physique des corps bruts; puis, 
à partir de 1801, il s'établit près de l'École de médecine 
pour entrer en rapport avec les physiologistes qui lui ensei- 



1. Œuvres de Saint-Simon, éditées par Rodrigues. p. xix. 

2. Œuvres de Saint-Simon ^ éditées par Rodrigues, p. xx. 



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22 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

gneat la physique des corps organisés ^ En même temps il 
tient table ouverte pour les savants, leur offre bonne chère 
et bon vin, et les soutient, s'il le faut, de sa bourse. C'est 
ainsi qu'il a Monge et Lagrange parmi ses principaux con- 
vives, qu'il défraie Poisson^ pendant trois ans, loge le mé- 
decin Prunelle, aide Burdin à publier ses œuvres, etc., etc.^ 

Plusieurs fois ses maîtresses avaient présidé à ses récep- 
tions ; après son mariage, en 1801, c'est sa femme, M'^^ de 
Champgrand, qui attire chez lui nombre de littérateurs et 
d'artistes, parmi lesquels Grétry et Alexandre Duval. Tout 
paraissait alors à la jqie et rien ne faisait prévoir une rup- 
ture dans le nouveau ménage, lorsque Saint-Simon apprend 
la mort de M. de Staël. Or il venait de lire, dans un ouvrage 
récent de M"*" de Staël sur la littérature % les pages qui 
traitent de l'utilité des sciences, du progrès humain et 
de la philosophie générale. C'était évidemment la collabo- 
ratrice que le destin lui réservait. Il avait conçu, disait-il, 
« le plan le plus vaste et le plus utile qui fût entré dans la 
tête d'un homme, et M"® de Staël était faite pour le réaliser »*. 
Mais voudrait-elle l'épouser ? 

Avant de se renseigner sur ce point important il commence 
par divorcer avec sa jeune femme. 

Et qu'on ne croie pas qu'il vient de saisir. à la hâte un 
prétexte ridicule pour se débarrasser d'une femme dont il 
est las. Bien au contraire il la quitte avec regret, et devant 
le maire qui les sépare il verse d'abondantes larmes ^ Mais 
la mission est là qui commande ; il doit obéir. 

1. Œuvres compté ées, I, p. 69. 

2. Cf. sur ces détails biographiques, G. Weill, op. cit., p. 13 sqq. 

3. De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions 
sociales an VIII, 2 vol. 

4. Cette citation est extraite d'une note écrite par Gustave d'Eichthal après 
un entretien avec Rodrigues au sujet de ce projet de mariage. La note m'a 
été communiquée par M. Eugène d'Eichthal. 

5. Le biographe Hubbard s'émeut beaucoup de ces larmes. D'après lui : 

« elles expliquent toute la vie de Saint-Simon; immolation perpétuelle de * 
l'être affectueux et sensible à Té tre intelligent et pensant, u (Op. cit. y p. 37, 
note.) 



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PSYGHOLOGIK DE SAINT-SIMON 23 

Le voici donc à Coppet, sur les bords du lac, près de la 
fiancée de son rêve, à qui il expose ses projets de réorgani- 
sation sociale tout en lui faisant sa cour, — et le voici bientôt 
après à Genève, éconduit et peut-être déjà consolé, qui 
publie son premier ouvrage, les Lettres d'un habitant de 
Genève (1803). 



Va-t-il y fonder la physique sociale et résumer ses 
recherches scientifiques? — Pas encore. Ceci est une vue 
d'ensemble, un plan de réorganisation générale, un projet 
de religion. Les études plus spéciales ne Viendront qu'après, 
bien qu'elles soient déjà préparées en partie. 

L'objet principal que Saint-Simon se propose ici est le 
même qu'il se proposera désormais dans tout le cours de sa 
vie : « fonder un nouveau pouvoir spirituel ». H est persuadé 
que Tœuvre duxviii^ siècle a été purement négative et que 
l'humanité ne peut vivre sur des négations ; il croit, avec 
tous les grands catholiques, qu'une société ne saurait sub- 
sister sans une autorité morale reconnue de tous, qui fasse 
lunité des consciences, et, comme il juge l'Eglise romaine 
définitivement vaincue par la philosophie, il songe d'abord à 
la remplacer. 

« Qu'on ouvre, dit-il, une souscription en Europe; que 
chaque souscripteur nomme trois mathématiciens, trois physi- 
ciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, 
trois peintres, trois musiciens; que, chaque année, l'on renou- 
velle la souscription et l'élection avec la liberté de réélire les 
mêmes représentants ; vous avez ainsi un conseil européen 
d'hommes de génie, débarrassés de tout souci matériel, 
investis d'une immense considération, indépendants par rap- 
port à tous les pouvoirs politiques et libres de se consacrer 
uniquement au progrès des sciences, des arts et de la civili- 
sation. » 

Reste à convertir l'Europe à ce projet, et pour la mieux 



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24 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

persuader, Saint-Simon s'adresse successivement aux trois 
classes d'électeurs quil y distingue, les savants, les proprié- 
taires et les prolétaires. 

Aux savants il déclare que, « le sceptre de l'opinion 
publique est entré dans leurs mains » et il leur demande de 
le saisir vigoureusement. « Vous pouvez, leur dit-il, faire votre 
bonheur et celui de vos contemporains : souscrivez tous^ » 

Avec les propriétaires il est plus prolixe, car il s'agit 
d'obtenir qu'ils se soumettent aux savants ; c'est leur intérêt, 
dit-il, de mettre dans leur parti ceux qui dominent le peuple 
par la supériorité de leur intelligence. 

S'ils hésitent, qu'ils se souviennent de 1789 oîi ils ont tant 
pâti de la coalition des savants et des prolétaires, et qu'ils 
se disent bien que cette coalition est toujours prête à se 
reformer contre eux. D'ailleurs le nouveau régime ne les 
dépouille pas de leur autorité ; en instituant pour les savants 
un pouvoir spirituel, simple pouvoir de raison, il laisse aux 
propriétaires la puissance temporelle et les garantit, « ainsi 
que tout le reste de l'humanité, contre l'inconvénient qu'il y 
aurait à placer un pouvoir actif entre les mains des savants^ ». 
Les savants en effet, vivant dans la spéculation pure, intro- 
duisent souvent dans leurs conceptions les plus fortes des 
idées qui pratiquement sont vicieuses ou dangereuses ; c'est 
au pouvoir temporel de voir ces difficultés d'application et 
d'y parer. Les propriétaires peuvent être « les régulateurs de 
la marche de l'esprit humain ». 

Quant aux ouvriers, pour les conquérir au nouveau pouvoir, 
il suffit de leur montrer l'utilité pratique et sociale de la 
science, le rôle social de l'art, et Saint-Simon s'emploie 
longuement à développer ces deux thèmes. Il accumule les 
exemples, passe en revue les diverses sciences pour faire 
voir les services qu'elles rendent et montre que le progrès 
social marche toujours de pair avec le progrès des sciences. 

i . Œuvres complètes y I, 27. 
2. Œuvres complètes, I, 33-34. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 25 

Toutes les idées qui précèdent sont exposées sur un ton 
très simple, celui de la causerie, et rien ne fait prévoir que 
ce ton doive changer, lorsque tout à coup Saint-Simon enfle 
la voix et vaticine. « Est-ce une apparition, n'est-ce qu'un 
rêve? Je Tignore, mais je suis certain d'avoir éprouvé lès sen- 
sations dont je vais vous rendre compte. La nuit dernière, j'ai 
entendu ces paroles*. » Et il passe la parole à Dieu lui- 
même qui développe sous forme de commandements et de 
prédictions le même progamme. 

Y a-t-il eu réellement hallucination ou rêve, comme le dit 
Saint-Simon? On peut affirmer que non. Bien qu'avec ce tem- 
pérament d*exalté toutes les extravagances de l'imagination 
soient possibles, il s'agît très certainement ici d'un simple 
procédé de rhétorique, destiné à présenter des idées scien- 
tifiques avec l'appareil extérieur des idées religieuses ; Saint- 
Simon usera et abusera plus tard de ce procédé ; il est 
persuadé, en effet, qu'un novateur rénove d'autant plus 
facilement qu'il sait mieux profiter des formes anciennes 
pour y couler ses idées. Après avoir exposé clairement son 
projet, il a donc pensé qu'il lui donnerait plus de crédit, 
surtout près des simples, en le faisant réexposer par Dieu 
dans un langage solennel. Peut-être même, dans l'espèce, 
a-t-il pensé à Moïse et au Sinaï. 

« Rome, dit Dieu, renoncera à la prétention d'être le 
chef-lieu de mon Église; le pape, les cardinaux, les évêques 
et les prêtres cesseront de parler en mon nom ; l'homme 
rougira de l'impiété qu'il commet en chargeant de tels 
imprévoyants de mè représentera » 

Il continue par un blâme collectif qu'il adresse à tous les 
fondateurs de religion qui ont précédé Saint-Simon; sans 
doute ils avaient reçu de lui leur pouvoir, mais ils ont eu le 
tort de croire qu'il leur avait confié sa divine science ; ils 
ont pensé tenir la vérité absolue et ils ont négligé « de pré- 

1. Œuvres complètes^ I, 48. 

2. Œuvres complètes, I, 48. 



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«6 Di:iIX MESSIES POSITIVISTES 

venir les ministres de ses autels, que Dieu leur retirerait le 
pouvoir de parler en son nom quand ils cesseraient d'être 
plus savants que le troupeau qu'ils conduiraient^ ». 

Or voici que les temps sont venus d'apporter au monde 
une religion conforme aux données de la science humaine 
et de réaliser par cette science la sagesse divine. 

Dieu a donc placé Newton à ses côtés « pour lui confier la 
direction de la lumière et le commandement des habitants des 
planètes ». Le conseil européen s'appellera conseil de Newton 
et représentera Dieu sur la terre : ce conseil partagera Thu- 
raanité en quatre divisions qui s'appelleront anglaise, fran- 
çaise, allemande, italienne, et seront dirigées chacune par un 
conseil secondaire, formé sur le modèle du grand conseil. 

Dans chaque division se constitueront sur le même type 
des conseils de section. Et tous ces conseils feront bâtir des 
temples à la science et à l'humanité ; autour de ces temples 
ils établiront des ateliers, des collèges, des laboratoires, des 
bibliothèques; ils régleront le culte et les riles de la religion 
nouvelle. 

Sous leur direction morale, tous les hommes travailleront. 
La société nouvelle n'aura pas de place pour les oisifs ; tous 
ses membres devront s'occuper, et ils n'auront même pas 
le droit de gaspiller leur temps dans des œuvres vaines. 

« L'obligation sera imposée à chacun de donner constam- 
ment à ses forces personnelles une direction utile à l'huma- 
nité ^ » Tous les hommes devront se regarder comme les 
ouvriers d'un même atelier chargé de rapprocher l'intelli- 
gence humaine de la divine prévoyance. 

Le conseil supérieur de Newton dirigera tous les travaux 
et fera tous ses efforts pour bien comprendre la loi de la 
gravitation, cette formule mathématique par laquelle Dieu 
gouverne l'Univers et dont on peut déduire les phénomènes 
moraux comme les phénomènes physiques. 

i. Œuvres complètes, I, 49. 
2. Œuvres complètes^ I, 57. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 27 

Un seul homme ne sera pas encadré dans la hiérarchie 
générale : ce sera le Fondateur \ « Il aura, dit Dieu, le droit 
d'entrer dans tous les conseils et de les présider ; il gardera 
ce droit toute sa vie, et, à sa mort, il sera enterré dans le 
tombeau de Newton. » 

Malgré le caractère un peu étrange de cette première / 
publication, on y peut déjà démêler sans peine nombre des 
idées philosophiques ou sociales que Saint-Simon développera 
dans la suite. Sans parler de Torganisation du nouveau pou- 
voir qui est l'objet même du livre, on y voit déjà Thuma- 
nité traitée comme une unité collective, la question sociale 
présentée comme la véritable question politique par la divi- 
sion de la société en savants, propriétaires et prolétaires, et 
l'obligation du travail considérée comme le principe fonda- 
mental du nouvel ordre des choses. On y voit aussi devenir 
plus précise l'idée, ancienne déjà, de la mission : Saint- 
Simon organisateur du nouveau pouvoir présidera tous les 
conseils ; il se voit déjà pape scientifique de TEuf ope, suivant 
les expressions, qu'il emploiera plus tard. 

Cependant ce n'est là qu'un plan très général et même 
très vague qui a besoin d'être complété. Il ne suffit pas de 
placer les savants à la tête de la société, il faut encore, en 
synthétisant les connaissances scientifiques, leur donner les 
moyens de la gouverner par la science. 

Puisque le progrès scientifique doit constituer la future 
providence, puisque la science doit gouverner le monde, 
Saint-Simon va marquer la loi de ses progrès passés, pré- 
parer ses progrès futurs et en codifier les résultats les plus 
généraux. Tel sera l'objet du livre qu'il prépare et qu'il 
intitulera : Introduction aux travaux^ scientifiques du 
XIX^ siècle. 

Mais, avant de rien écrire sur ce sujet, Saint-Simon, qui 
n'a encore causé qu'avec des savants français, veut s'ins- 



1. Œuv^^s complètes, I, 55. 



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28 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Iruire par les voyages et surtout se renseigner sur Tétat de 
la science dans les pays voisins. 

Déjà, en 1802, aussitôt après la paix d'Amiens, il s'est 
rendu en Angleterre « pour s'informer si les anglais avaient 
découvert de nouvelles idées générales * ». 

« J'en revins, ajoute-t-il, avec la certitude qu'ils n'avaient 
sur le chantier aucune idée capitale neuve ^ » Et l'enquête 
a dû être prestement conduite puisque nous l'avons trouvé 
à Genève quelques mois plus tard. Il en repart pour l'Alle- 
magne en 1803 et rapporte de ce voyage une autre certitude, 
c'est « que la science est encore dans Tenfance dans ce pays, 
puisqu'elle y est encore fondée sur des principes mystiques '». 

Le voilà donc assuré, par ses comparaisons aussi bien que 
par ses propres recherches, que ses idées scientifiques sont 
originales et justes ; il va pouvoir écrire son Introduction. 
Mais, au milieu de ses préoccupations sociales, matrimoniales, 
commerciales et philosophiques, il a oublié de gérer sa for- 
tune ; il a vécu en grand seigneur et dépensé sans compter 
jusqu'au jour où il s'aperçoit qu'il est ruiné. 

En 1805, ses fonds sont épuisés et son existence matérielle 
devient très pénible. 

Pour sortir de la misère, il s'adresse au comte de Ségur, 
qui le fait nommer copiste au Mont-de-Piété. « Cet emploi, 
dit Saint-Simon, rapportait mille francs pour neuf heures de 
travail par jour*. » Il n'hésite pas cependant à l'accepter et 
Texerce six mois, en prenant sur ses nuits pour ses études 
personnelles. — Mais ce travail excessif l'épuisait; il crachait 
le sang, sa santé était compromise lorsque le hasard mit sur 
sur sa route un sauveur. 

Ce sauveur s'appelait Diard ; il avait été son domestique au 
temps de sa splendeur et dut être aussi révolté que stupéfait 

1. Œuvres complètes^ I, 69. 

2. Œuvres complèlest I, 70. 

3. Œuvres complètes, 1,70. 

4. Œuvres complètes, I, 73. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 29 

de voir son ancien maître si injustement traité par le sort. 
D'après Saint-Simon il lui aurait dit : « Monsieur, la place 
que vous occupez est indigne de votre nom comme de votre 
capacité ; je vous prie de venir chez moi; vous pouvez dis- 
poser de tout ce qui m'appartient ; vous travaillerez à votre 
aise et vous vous ferez rendre justice ^ » ^' 

Saint-Simon accepta et s'installa chez lui; défrayé de tout 
il put écrire son Introduction^ et c'est même avec l'argent de -. 
son bienfaiteur qu'il la fit imprimer. 

Dans ce livre Saint-Simon veut « organiser le système 
scientifique », mais, suivant ses procédés habituels de 
travail, il ne donne qu'une ébauche et déclare dans la pré- 
face : « J'ai le pressentiment que je ne serai pas mûr avant 
dix ans pour écrire l'ouvrage dont je présente l'esquisse ^ » 
— Pourquoi se hâte-t-il alors ? — Pour être utile à la science 
et à ses contemporains, pour provoquer des objections, 
susciter des collaborateurs et préparer peut-être les voies à 
de plus capables que lui... s'il y en a. 

D'ailleurs, s'il prétend à l'originalité, voire au génie, il 
ne prétend nullement aux qualités d'ordre et de logique des 
écrivains de métier ; ce sont là mérites de cuistre et non de 
grand seigneur. « J'écris, dit-il, parce que j'ai des choses 
neuves à dire ; je présenterai mes idées telles qu'elles ont 
été forgées par mon esprit; je laisse aux écrivains de pro- 
fession le soin de les limer; j'écris comme un gentilhomme, 
comme le descendant des comtes de Vermandois, comme 
un héritier de la plume de Saint-Simon \ » 

Puis, emporté par son orgueil de nom et de race, il ajoute ; 
« Ce qu'il y a eu de plus grand de fait, de plus grand de 
dit, a été fait, a été dit par des gentilshommes. Copernic, 
Galilée, Bacon, Descartes, Newton et Leibniz étaient gentils- 
hommes. » Quoi d'étonnant alors à ce qu'un gentilhomme 

1. Œuvres complètes, I, 74. 

2. Œuvres choisies (Bruxelles 1859), I. p. 66. 

3. Œuvres choisies, l, 60. 






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30 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

soit destiné encore une fois «parle Grand Ordre des choses » 
à opérer une révolution scientifique et philosophique, en fai- 
sant une encyclopédie et en organisant la science. 

Pour exécuter ce travail, Saint-Simon veut d'abord exa- 
miner la marche de Tesprit humain pendant les deux der- 
niers siècles, et, dans cet examen, il fait preuve d*une véri- 
table pénétration philosophique. 

Pour atteindre la vérité, pense-t-il, Tesprit humain est 
armé de deux méthodes, Tanalyse et la synthèse; Tune 
est a posteriori^ Tautre est a priori^ et c'est par leur emploi 
successif que s'opère le progrès philosophique. 

Au wii* siècle, Descartes a osé entreprendre, par la mé- 
thode a priori^ une explication mécaniste de TUnivers; il 
s'est placé au point de vue synthétique pour organiser la 
science des corps bruts et la science des corps organisés ; 
mais il a échoué dans son admirable tentative parce que les 
connaissances scientifiques de son temps n'étaient pas assez 
étendues. ^ 

Au xvm*' siècle. Newton et Locke ont continué Descartes 
en se partageant son empire. Newton a fait l'étude des 
corps bruts, Locke celle des corps organisés, mais, pour 
connaître la nature, ils ont dû renoncer à la méthode a 
priori et suivre la route plus longue et plus modeste de 
l'expérience. 

En même temps T.un et l'autre se sont bornés à recher- 
cher les lois générales des faits qu'ils observaient, sans 
tenter de hautes généralisations ni de synthèses unitaires 
du monde. 

Ce changement de méthode a provoqué, au début du 
xviii* siècle, entre les disciples de Descartes et les disciples 
de Locke et de Newton, une discussion très vive que Saint- 
Simon tient avec raison pour oiseuse. — En se demandant 
quelle était la meilleure méthode, les uns et les autres po- 
saient mal le problème et ne voyaient pas que la synthèse 
et l'analyse étaient deux procédés également légitimes et 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 31 

nécessairement successifs dans la recherche de la vérité. 

Quoi qu'il en soit, les cartésiens ont été battus, les newto- 
iockistes ont triomphé parce que leur triomphe était logi- 
quement nécessaire, et c'est ainsi que nous avons eu tout 
un siècle d'expérience et d'analyse après le siècle des 
déductions et des synthèses. 

Dans la physique des corps bruts, Lagrange par la Théo- 
rie des Fonctions et Laplace par sa Mécanique Céleste ont 
continué l'œuvre de Newton. Dans la science des corps 
organisés, Condillac par le Traité des Sensations et Con- 
dorcet par son Esquisse des progrès de l'esprit humain 
ont continué l'œuvre de Locke. 

Toutefois les travaux d'ordre théorique ne sont pas les 
seuls dont l'École s'occupe ; les savants, comme les autres 
hommes, subissent cette loi de nature qui pousse tout être 
humain, toute association, à accroître son pouvoir. — « Le 
militaire avec le sabre, dit Saint-Simon, le diplomate avec 
ses ruses, le géomètre avec le compas, le chimiste avec les 
cornues, le physiologiste avec le scapel, le héros par ses 
actions, le philosophe par ses combinaisons, tous s'efforcent 
de parvenir au commandement ; ils escaladent, par différents 
côtés, le plateau au sommet duquel se trouve l'être fantas- 
tique qui commande à toute la nature, et que chaque 
homme fortement organisé tend à remplacer ^ » 

En vertu de cette loi éternelle, les savants ont, de bonne 
heure, attaqué la puissance rivale des théologiens. Dès la 
fin du XVI® siècle, Bacon a provoqué une insurrection des 
lettrés laïcs contre le clergé de son temps ; quelques années 
plus tard, Descartes a « organisé insurrection scientifique » 
contre le principe d'autorité, et, depuis lors, on a toujours vu 
croître le crédit des savants et décroître celui des théolo- 
giens. 

Aujourd'hui la victoire des savants est complète ; l'armée 



1. Œuvres choisiest I, 142. 



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32 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

des physiciens, sous la conduite de Diderot, de d'Alembert 
et des encyclopédistes, a donné l'assaut et enlevé la place; 
les théologiens sont anéantis, le pouvoir de TÉglise est 
brisé. 

Mais les savants et les philosophes ont eu le tort de s'at- 
tarder dans la destruction ; ils n'ont pas encore édifié un sys- 
tème des connaissances humaines ; leur encyclopédie, malgré 
son nom, n'est guère qu'une œuvre de critique et de ba- 
taille. L'heure est venue de se replacer au point de vue 
synthétique, de coordonner les sciences et d'écrire la véri- 
table encyclopédie. 

Saint-Simon l'écrira; ill'annonce du moins à la fin de son 
premier volume, et il en présente une esquisse très obscure, 
au début du second, sous la forme d'un arbre encyclopé- 
dique. 

On pourrait s'attendre ensuite à ce qu'il explique longue- 
ment cet arbre et rédige la nouvelle encyclopédie, le code 
indispensable dunouvau pouvoir; c^est en effet l'objet même 
de son entreprise et Saint-Simon ne l'oublie pas, mais voilà 
qu'il s'aperçoit tout à coup qu'il n'est pas encore en mesure, 
de tenir ses engagements. « Le but que je me suis proposé, 
dit-il, en commençant cet ouvrage, est d'organiser un nou- 
veau travail encyclopédique. Je ne me sens pas encore en 
état de rédiger le discours préliminaire, mais j'ai des maté- 
riaux rassemblés pour ce travail"*. » 

Il va donc mettre sous nos yeux un certain nombre de 
pensées détachées, une collection de notes diverses qu'il 
appelle : « Mon Portefeuille » . 

Bien que ce portefeuille manque d'ordre (le contraire nous 
•eut surpris), on y peut démêler aisément la pensée mai- 
tresse de l'auteur : « Trouver une synthèse scientifique qui 
codifie les dogmes du nouveau pouvoir et serve de base à 
une réorganisation de l'Europe. » 

1. Œuvres choisies, I, 156. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 3g 

Celte synthèse, Saint-Simon ne la tiendra pour parfaite 
que si elle est complètement unitaire, car il est persuadé, 
comme de Bonald, comme de Maislre et comme les théo- 
logiens catholiques, non seulement que Tunité des opinions 
est une chose utile et favorable à leur durée, mais encore 
que l'unité est, par elle-même, une marque, de perfection. 

Or, il ne peut choisir, pour unifier toutes les lois natu- 
relles et morales, que la loi la plus générale qu'il connaisse, 
la loi de gravitation, qui unifie en fait, de son temps, l'astro- 
nomie, la mécanique céleste et une partie de la physique 
terrestre, et que déjà, dans les Lettres d'un habitant de 
Genève^ il nous a présentée comme la loi unique du monde 
physique et moral. 

Newton, analyste et empiriste, n'avait, paratt-il, pas com- 
pris toute la portée de cette loi, Iprsqu'il Tavait découverte 
et formulée. « Il n'a pas vu, écrit Saint-Simon, que les phé- 
nomènes de toutes les classes étaient les effets de cette 
cause ^ » ; il a manqué d'esprit synthétique et philosophique, 
il s'est montré timide dans la généralisation. Saint-Simon, 
beaucoup moins timide, nous affirme, sans preuve aucune, 
que tous les faits de l'Univers sont soumis à la loi de Newton. 

Et si vous lui objectez que cette loi n'est vérifiée que 
pour les phénomènes de la matière, il aura bientôt fait de 
lever l'objection par une théorie matérialiste de la vie et de 
la pensée. 

Qu'est-ce que la vie par exemple ? Tout simplement lé 
produit d'une fermentation. « 11 y a formation de corps 
organisés toutes les fois qu'il y a fermentation d'une cer- 
taine importance...; les plus gros animaux ont été produits 
par la plus grande fermentation ^ «Quant à la pensée, « c'est 
une attraction matérielle, un résultat du mouvement du 
fluide nerveux^ ». — Il y a dans le cerveau lui-même celte 

1. Œuvres choisies, I, 161. . 

2. Œuvres choisies, I, 169. 

3. Œuvres choisies, I, 170. 

Douas. — Deux messies. 3 



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34 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

opposîlion entre les solides et les fluides que Saint-Simon 
croit constater dans toutTUnivers. « Nous imaginons, quand 
l'action des fluides est prédominante, nous raisonnons quand 
l'action des solides est prépondérante. » 

Si vous admettez ces explications, il vous suffira de con- 
cevoir la matière fluide ou liquide, comme toujours soumise 
à la loi d'attraction ou de gravitation, pour entrevoir déjà 
la possibilité d'une synthèse scientifique du monde fondée 
sur cette loi. 

Ce n*est pas plus compliqué. 

Que tout cela soit à la fois ambitieux et puéril, on ne 
peut songer à le contester ; Saint-Simon, pour organiser les 
sciences, adopte, sans la rendre môme vraisemblable, une 
hypothèse matérialiste et moniste, et parle, avec une parfaite 
incompréhension, des deux problèmes capitaux que le maté- 
rialisme moniste n'est pas encore arrivé à résoudre, celui de 
la vie et de la pensée; 

Ici, comme partout ailleurs, il se contente facilement en 
fait d'arguments ou de preuves, et le voilà parti pour long- 
temps sur une idée fausse ou tout au moins très incertaine. 

Mais ce n'est pas tout que synthétiser les sciences; il faut 
encore nous montrer comment de cette synthèse les savants 
pourront tirer une religion et une morale. 

Or, sur ce point, Saint-Simon est beaucoup plus prudent. 

Il déclare d'abord qu'il tient le déisme pour usé et il se 
livre à une critique de cette doctrine bâtarde. Il montre, 
avec beaucoup de raison, combien Tidée de Dieu implique 
de contradictions théoriques ou pratiques, et pourquoi elle 
ne peut être logiquement qu'une transition du polythéisme 
au positivisme. Mais, toujours désireux de rénover sans 
détruire et d'utiliser dans son système toutes les forces du 
passé, il estime que la morale physiciste, si elle était 
jamais constituée, devrait être présentée au peuple sous une 
forme déiste. « Il faut, dit-il, tout examiner et combiner en 
se plaçant au point de vue du physicisme ; les opinions 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 35 

scientifiques arrêtées par rÉcole devront ensuite être revê- 
tues par des formes qui les rendent sacrées, pour être ensei- 
gnées aux enfants de toutes les classes et aux ignorants de 
tous les âges *. » 

D'autre part, il ne croit pas que la morale physicîsté, 
puisse être constituée de longtemps et il est persuadé qu'une 
religion est absolument nécessaire pour le maintien de l'or- 
dre social. 

Il respectera donc le déisme pour des raisons d'ordre pra- 
tique et reconnaîtra que cette doctrine doit être conservée 
longtemps encore pour la classe ignorante. Les savants 
pourront se contenter du physicisme même incomplet, quittes 
à le perfectionner de leur mieux dans le sens d'une morale 
ou d'une religion, mais le peuple, qui a besoin de solutions 
immédiates, doit rester déiste. Étrange conclusion quand on 
songe aux prémisses ! — On nous avait promis de réorga- ' 
niser par la science le pouvoir spirituel, et voici qu'on ter- 
mine par l'éloge du déisme et Taveu que le « physicisme ' 
n'est point assez solidement établi pour servir de base à une 
religion ». 

La foi de Saint-Simon dans l'avenir de la science et dans 
sa vertu serait-elle donc affaiblie ? — Nullement ; mais à 
mesure qu'il écrivait, il semble avoir pris une conscience 
plus nette des difficultés de sa tâche, et, sans rien rayer de 
son ambitieux programme, il juge, avec quelque bon sens, 
que l'exécution en doit être ajournée. 

En même temps, il semble avoir cédé au désir de se con- 
cilier l'Empereur par une adhésion à la philosophie officielle. 
11 va même jusqu'à présenter ses opinions sur le déisme 
comme des opinions tout à fait nouvelles chez lui, auxquelles 
il est arrivé en méditant sur les niesures prises par Napoléon 
à l'égard des diverses sectes déistes : « Mon opinion, dit-il, 
n'est pas autre chose que le résumé des réflexions que j'ai 

1. Œuvres choisies, I, 219. 



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36 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

faites sur les dispositions de l'Empereur »... « Je respecte 
ostensiblement le déisme, comme étant et devant être encore 
pendant longtemps la doctrine publique. Je dis que c'est la 
conduite que je tiens et je dis vrai, mais je ne dis pas que 
je Tai toujours tenue ; j'en ai suivi une tout à fait opposée, 
jusqu'au moment où les dispositions de l'Empereur ont fait 
tomber la cataracte qui m'aveuglait ^.» Ailleurs, il écrit 
encore sur le même sujet : « J'admire les dispositions du 
gouvernement relativement à la religion. Je suis pénétré du 
plus grand respect pour la profonde sagesse dont il a donné 
cette éclatante preuve. J'éprouve pour l'Empereur cette 
tendre affection et cette vive reconnaissance dont l'âme du 
bon écolier est voluptueusement agitée pour le professeur 
transcendant dont il a compris la leçon ^. » 

Quelques pages plus loin, l'éloge apparaît sous une forme 
plus directe et moins modérée encore :. « La capacité de 
l'Empereur ne pourra être jugée d'une manière exacte que 
par la postérité. L'homme le plus fort après l'Empereur est 
incontestablement celui qui Tadmire le plus profondément '. » 

Qu'espère Saint-Simon de ces flatteries et de bien d'autres 
que jepasse? — Il le laisse entendre assez clairement : il a 
rêvé une alliance de la philosophie avec le pouvoir, une 
association du plus grand génie scientifique du temps avec 
le plus grand génie militaire, pour le plus grand bonheur 
de l'Europe. Déjà, en 1803, en adressant les Lettres d'un 
habitant de Genève au citoyen premier consul, il lui disait : 
a Je souhaite que vous trouviez mon ouvrage bon et j'ose 
me permettre de vous dire que, dans mon opinion, vous 
êtes le seul de mes contemporains en état de le juger *. » 
Aujourd'hui, il écrit : « L'Empereur aurait besoin d'un lieu- 
tenant scientifique capable de comprendre ses projets ; il lui 

1. Œuvres choisies^ I, 215. 

2. Œuvres choisies^ 1, 224. 

3. Œuvres choisies, I, 231. 

4. Œuvres complètes, I, 9. / . ; 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 3Î 

faudrait un second Descartes. Sous de pareils chefs, les 
travaux de l'école seraient prodigieux ^ » 

Protégé par le pouvoir temporel, dirigé à la fois par 
Napoléon et par Saint-Simon, le pouvoir spirituel pourra 
s'organiser paisiblement, tandis que le déisme suffira encore 
à la masse. 

Les savants écriront V Encyclopédie ; ils réorganiseront le 
physicisme par la loi de gravitation et fonderont, sur l'obser- 
vation et les faits, les principes généraux qui, à tout jamais, 
devront servir de guides à l'humanité. Pour que le physi- 
cisme devienne peu à peu accessible à la foule, ils tireront 
de YEncyclopédie un catéchisme destiné à remplacer Tan- 
cien. Et de même qu'ils renouvelleront la science en la 
faisant servir au bonheur des hommes, ils renouvelleront 
la morale en imposant à chacun la loi du travail utile. — 
Dans là société nouvelle, tout le monde travaillera ; il y aura 
des savants, des artistes, des industriels, des agriculteurs ; 
il n'y aura pas d'oisifs, pas d'êtres inutiles à Thumanité : 
« Un rentier, dit Saint-Simon, un propriétaire qui n'a pas 
d'état et qui ne dirige pas personnellement les travaux 
nécessaires pour rendre sa propriété productive, est un être 
à charge à la société, même quand il est aumônier . » 

Tout cela pourra se réaliseruiu vivant même de l'Empereur 
et avec son aide ; après sa mort, le pouvoir temporel sera 
divisé entre les différents princes qui dirigeront les diverses 
fractions de l'humanité ; le pouvoir spirituel passera dans les 
mains d'un pape et d'un clergé physiciste, et c'est ainsi que 
la science aura dans l'ordre moral, sans révolution et sans 
secousse, refait par la raison et pour la raison l'unité romaine 
de la foi. 

Saint-Simon fondait de grandes espérances sur la publi- 
cation de son livre et des aperçus de toute nature qu'il 
contenait. Il avait espéré déterminer autour de lui un grand 

1. Œuvres choisieSy I, 236. 

2. GEuvi'es choisies, I, 211. 



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3.8 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

mouvement d*idées et, pour bien marquer le caractère élevé 
du succès qu'il recherchait, il n'avait pas mis son ouvrage 
en vente et s'était borné à l'adresser personnellement aux 
sommités du temps. — Il fut cruellement déçu ; les savants 
qui le lurent furent sans doute beaucoup plus choqués par ses 
erreurs ou ses fantaisies scientifiques qu'intéressés par ses 
idées générales, et beaucoup ne le lurent pas. — Lacépède 
lui écrivit qu'il se proposait de le lire, « avec tout Tempres- 
sement qu'inspirent la grandeur du sujet et le nom de l'au- 
teur; » mais il dut s'en tenir à cette phrase aimable, car on a 
retrouvé depuis lors son exemplaire non coupé. 

Quant à Napoléon, il ne prit pas de lieutenant scienti- 
fique. 



Saint-Simon, bien loin de perdre courage, redouble alors 
d'efforts pour attirer sur sa doctrine l'attention du monde 
savant. 

En juin 1808, il avait fait remettre au Bureau des Longi- 
tudes les deux volumes de V hitroduction et constaté 
l'accueil plus que froid que recevait cet ouvrage. Dès juillet, 
il ouvre avec ce corps savant une correspondance destinée, 
dans son esprit, à provoquer la discussion autour de ses 
idées. « J'invite, écrit-il dans la première livraison, non 
seulement le Bureau des Longitudes, mais encore tous les 
géomètres et tous les astronomes à dire leur opinion sur les 
idées que je présente. Ma seconde livraison sera composée 
des lettres que je recevrai et de mes réponses à ces 
lettres*. » 

Puis, afin de donner à sa doctrine plus de poids et plus 
de crédit, il ose la présenter comme une doctrine patriotique 
qui aura pour résultat de diminuer la puissance anglaise, 
conformément aux plans de Napoléon. 

1. Lettres de C-H. Saint-Simon. Bibliothèque Nationale, Inv. R. 8490, Pré- 
face. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 39 

Depuis un siècle, en effet, la France subit, dans les 
sciences, Tinfluence anglaise; Laplace relève de Newton, 
d^Alembert de Bacon, Condillac de Locke; il est grand 
temps que nos savants, reprenant la tête du mouvement 
scientifique, fassent voir à nos alliés, à l'Europe et à Thu- 
manité tout entière, que nous dépassons les Anglais autant 
par la capacité intellectuelle que par la capacité militaire. 
« La guerre, dit Saint-Simon, serait terminée depuis long- 
temps si nos docteurs eussent secondé les vues scientifiques 
de TEmpereur, avec autant d'intelligence et de courage que 
les généraux en ont 'développé pour l'exécution de ses plans 
de campagne*. » C'est toujours le même projet d'alliance 
avec Napoléon qui hante Tesprit du philosophe, mais tout à 
l'heure il sollicitait la protection du pouvoir pour ses 
réformes scientifiques, et maintenant il offre "sa propre col- 
laboration pour vaincre les Anglais. Il suffisait, pour fixer 
la victoire, de passer de l'analyse à la synthèse, de l'induc- 
tion à la déduction, de la méthode newto-lockiste à la 
méthode cartésienne. Mais Napoléon orienté vers d'autres 
solutions n'apercevait pas la plus simple ! 

Le contenu des lettres qu'il adresse alors au Bureau des 
Longitude ne nous apprend pas grand'chose de nouveau ; 
c'est la reproduction, sous forme de polémique, des idées 
exposées dans Y Introduction aux travaux scientifiques du 
XIX' siècle. 

Saint-Simon ne s'y montre ni mieux informé, ni plus 
précis, ni plus cohérent, ni plus modeste. 

Tout d'abord il est flatteur : « D'un seul coup, messieurs, 
dit-il, vous embrassez toutes les conséquences du principe 
le plus abstrait. Vous avez l'allure du génie, vous marchez 
sur les hauteurs, vous franchissez les vallons ^ » Puis il 
déclare sans phrases à ses correspondants qu'il croit avoir 
trouvé « une conception encyclopédique meilleure que celle 

1. Lettres de C-H. Saint-Simorif Bibliothèque nationaie. Préface. 

2. Lettres de C.-H. Saint-Simon, p. 4; Bibliothèque nationale. 



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40 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

de Bacon, une conception du monde meilleure que celle de 
Newton et une meilleure méthode que celle de Locke ». El, 
pendant les quatre premières lettres, il s'essaie de son 
mieux à justifier cette déclaration. 

Mais, comme il ne reçoit pas les réponses qu'il sollicite, 
il devient de plus en plus agressif, provoquant ou dédai- 
gheux, et finit par déclarer aux membres du Bureau des 
Longitudes « qu'aucun d'eux n'a travaillé utilement au per- 
fectionnement des principes généraux ». « M. le comte de 
Laplace, ajoute-t-il, est le seul qui ait traité cette question 
et ce qu'il a dit à ce sujet a constaté son incapacité dans ce 
genre. » 

Tout cela n'est déjà pas mal en fait "de présomption, et ce 
n'est rien cependant à côté du projet de mégalomane que 
la cinquième lettre expose. 

L'Empereur a dit à l'Institut : « Rendez-moi compte des 
progrès de la science depuis 1789, et dites-moi votre opi- 
nion sur les moyens à employer pour lui faire faire de 
nouveaux progrès. » Or, Tlnstitut a répondu médiocrement 
à la première question et pas du tout à la seconde. — Saint- 
Simon va répondre à la seconde; il a trouvé deux moyens 
infaillibles d'accélérer le progrès des sciences, et il demande 
au Bureau des Longitudes de porter sa lettre « aux pieds du 
trône », s'il la juge digne d'attirer l'attention de l'Empereur. 

Le principal moyen consiste à mettre au concours quatre 
questions scientifiques que Saint-Simon juge d'importance 
capitale. Le jury chargé de juger les concurrents et de dési- 
gner les lauréats sera composé des douze astronomes les 
plus illustres du globe, présidés par le grand Napoléon en 
personne. 

Et les lauréats quels seront-ils ? — Saint-Simon ne le dit 
pas, mais il les connaît d'avance, ou plutôt il le connaît, 
car il n'y aura qu'un seul vainqueur pour les quatre con- 
cours. Et ce vainqueur ce sera ? — Saint-Simon naturel- 
lement. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 41 

Si Vous en doutez, considérez les sujets qu'il a choisis : 
« Donner un cjaractère mathématique à Tidée de gravitation. 
— Prouver par des observations et le raisonnement que les 
solides et les fluides sont en quantité égale dans TUni- 
vers », etc. Pour ces deux questions, comme pour celles 
qui suivent, il tient des solutions toutes prêtes et c'est 
même pour les faire accepter qu'il importune en ce moment 
le Bureau des Longitudes. Vous voyez la simplicité et Tha- 
bileté de la combinaison ; le monde va être obligé, par la 
voix de douze savants illustres et de Napoléon, de rendre 
hommage h ce génie que les corps savants s'obstinent à 
méconnaître. — Et c'est le Bureau des Longitudes lui-même 
qui, en transmettant à l'Empereur la lettre de Saint-Simon, 
sera l'instrument de toute cette gloire ! 

Cette fois, Saint-Simon eut une réponse : le président du 
Bureau des Longitudes, Bouvard, le pria en termes assez 
secs de cesser sa correspondance, en alléguant que ses 
collègues et lui avaient à s'occuper seulement, de géogra- 
phie, de navigation et d'astronomie. 

Saint-Simon, qui nous a conservé cette réponse, n'en fut 
nullement troublé; il pardonna les impertinences de Bou- 
vard en disant que « l'homme qui a un grand but est inac- 
cessible aux petites passions », et il constata une fois de 
plus combien les savants français étaient newtoniens, rivés 
à l'empirisme, éloignés de la méthode cartésienne et des 
grandes synthèses : « Descartes, leur dit-il, avait monar- 
chisé la science; Newton Ta républicanisée, il Ta anar- 
chisée; vous n'êtes, messieurs, que des anarchistes; vous 
niez l'existence, la suprématie de la théorie générale ^ » 

11 n'en persiste pas moins dans son rêve de monarchiser la 
science et d'en être le monarque ; à peine est-il éconduitpar 
le Bureau des Longitudes qu'il en appelle à l'Institut dans 
une huitième lettre oîi il réexpose une fois de plus sa 

1. Lettres de C.-H. Saint-Simoriy p. 74. Bibliothèque nationale. 



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42 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

doctrine, et, pas plus par cette lettre que par les précédentes, 
il ne provoque la discussion générale quïl réclame et qu'il 
espère. 

Il se persuade alors que ce qui nuit à sa réputation 
philosophique cf'est le débraillé de ses mœurs et Tincohé- 
rence de sa vie, tout son passé si peu édifiant pour un fonda- 
teur de religion; et il entreprend sa propre apologie. Ne 
croyons pas d'ailleurs qu'il se prépare à dissimuler ou à 
plaider les circonstances atténuantes; il aurait trop à excu- 
ser ou à cacher, et puis c'est là une défense vulgaire, 
indigne d'un génie qui se croit systématique, et qui, par 
définition, ne doit avoir eu aucun entraînement que sa philo- 
sophie ne puisse justifier. 

Il s'élève d abord dans celte apologie contre un préjugé 
très répandu qui fait des grands génies philosophiques des 
modèles de vertu privée. C'est là une erreur contre laquelle 
protestent les faits. 

Vous ne nierez pas par exemple l'importance philosophique 
d'hommes comme Luther, Bacon et Descartes. Eh! bien, 
Luther a trop aimé la table, Bacon l'argent. Descaries le 
jeu elles femmes. 

Ne vous étonnez pas d'ailleurs ; il y a là une nécessité 
logique et naturelle ; le génie philosophique et scientifique 
exige l'exaltation de l'âme, et l'âme est d'autant plus acces- 
sible aux passions qu'elle est plus exaltée. Saint-Simon, en 
menant la joyeuse vie que Ton sait, a jusqu'au bout rempli 
sa destinée ; s'il n'eût pas été passionné pour le plaisir et les 
femmes, il n'eût pas été un grand philosophe. 

D'ailleurs, il avait des raisons très philosophiques de suivre 
sur ce point sa nature, et il va nous les dire imperturba- 
blement. 

Le philosophe, vous ne l'ignorez pas, étudie deux mondes, 
un grand et un petit, l'univers et l'homme ; pour accélérer 
le progrès de sa science, il est obligé, comme tous les savants, 
d'expérimenter; or il ne peut pas expérimenter sur le grand 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 43 

monde, mais seulement sur le petit. — 11 devra donc faire 
de sa vie une série d'expériences, changer le plus souvent 
possible de position et de relations sociales, accomplir des 
actes nouveaux qui pourront parfois passer pour étranges. 

« L'homme, dit Saint-Simon, qui se livre à des recher- 
ches de haute philosophie, peut et doit même, pendant le 
cours de sa vie expérimentale, faire beaucoup d'actions 
marquées au coin delà folie*. » 

Saint-Simon a fait beaucoup d'actions de ce genre, que 
vous aviez peut-être jugées à la hâte. Vous les comprenez 
maintenant : c'étaient des expériences variées. Et gardez- 
vous surtout de taxer d'incohérence cette vie du philosophe ; 
elle n'est décousue qu'en apparence ; en fait elle est aussi 
systématique que la théorie de la gravitation ; tout y a été 
réglé par une volonté sûre d'elle-même, et la preuve c'est 
que pour nous faire le programme de l'existence la plus phi- 
losophique, Saint-Simon va se borner à systématiser sa vie 
en la résumant : 

11 faut, nous dira-t-il : 

1** Mener, dans la vigueur de 1 âge, la vie la plus origi- 
nale et la plus active. 

2* Prendre connaissance de toutes les théories scientifi- 
ques, particulièrement des théories astronomiques et physio- 
logiques. 

3** Parcourir toutes les classes de la société; se placer 
personnellement dans le plus grand nombre de positions 
sociales différentes et même créer, pour les autres et pour 
soi, des relations qui n'aient point existé. 

4** Employer sa vieillesse à résumer ses observations sur 
les effets qui sont résultés de ces expériences, tant pour les 
autres que pour soi, et lier ces observations de manière que 
cela forme une théorie philosophique neuve. 

« L'homme qui a tenu cette conduite, conclut-il, est celui 

4. Œuvres complètes^ 1,81. 



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44 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

auquel rhumanité doit accorder le plus d'estime; c'est celui 
qu'elle doit regarder comme le plus vertueux, puisque c'est 
celui qui a travaillé le plus méthodiquement et le plus direc- 
tement aux progrès de la science, véritable source de la 
sagesse ^ » 

On objectera peut-être à ce programme que Newton passe 
pour être mort vierge à l'âge de quatre-vingt-cinq ans et 
qu'il a mené une existence paisible et honnête. — Mais 
Newton n'a pas été un philosophe complet ; il n'a étudié que 
le grand univers; il a négligé le petit, l'homme, qu'il n'eût 
pu connaître que par la méthode exposée ci- dessus. 

Saint-Simon a appliqué cette méthode dans toute sa 
rigueur; non seulement il a fait de l'astronomie et de la 
physiologie, mais il a voulu connaître les mœurs des diffé- 
rentes classes delà société et se lier avec des gens de toute 
espèce. 

Ces recherches lui ont beaucoup nui dans l'opinion 
publique ; à le voir fréquenter les maisons de débauche et de 
jeu, à le rencontrer dans des sociétés plus qu'équivoques, 
les esprits superficiels ont pu croire qu'il s'y plaisait. Erreur ! 
il faisait simplement de la philosophie sociale, et, ce faisant, 
« il parcourait la carrière du vice dans une direclion qui le 
conduisait nécessairement à la plus haute vertu ». 

Aussi c'est avec la conscience d'une mission bien remplie 
qu'il peut aujourd'hui penser à sa vie passée et à l'opinion 
défavorable qu'il a souvent donnée de lui. « Mon estime 
pour moi, dit-il, a toujours cru dans la proportion du tort 
que j'ai fait à ma réputation ^ » 

Ainsi justifié, plus messie que jamais, il se remet à l'œuvre 
et reprend l'exposition de sa doctrine. 

On se rappelle que dans V Introduction aux Travaux 
scientifiques du XIX^ siècle, il se promettait tout d'abord de 
faire figurer une encyclopédie qu'il n'écrivit pas. Il s'excusa 

1. Œuvres complètes, I, 82. 

2. Œuvres complètes, I, 86. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 45 

en disant : « Faire une bonne encyclopédie est un travail 
qui exige le concours des premiers savants du globe, vingt 
ans de travaux et cent millions. » Mais son projet n'était 
qu'ajourné ; dès 1810, il le reprend et il réexpose encore 
ses idées dans une brochure-annonce qu'il intitule Esquisse 
d'une Nouvelle Encyclopédie, 

Il n'a pas trouvé les cent millions, mais il a devant lui tout 
le temps qu'il voudra prendre et, au nom de TEmpereur, il 
demande la collaboration de tous les savants de la terre. 
« Invincible Napoléon, dit-il en terminant, nous nous pla- 
çons derrière ton bouclier pour faire appel à tous les savants 
du globe ; nous les invitons à travailler en commun au per- 
fectionnement de ridée générale ^ » 

Il faut croire qu'une fois encore les savants du globe 
firent la sourde oreille, car la Nouvelle Encyclopédie ^ qui 
devait comprendre une série de volumes, cessa de paraître 
après la première livraison qui servait en môme temps de 
prospectus. 

Cette première livraison était précédée d'une épltre dédi- 
catoire adressée à Victor de Saint-Simon?, le propre neveu 
du philosophe, officier dans l'armée impériale. 

« Mon intention, mon cher Victor, lui disait son oncle, en 
vous dédiant mon ouvrage, est de vous pousser au grand ^ » ; 
et pour le pousser au grand, il lui faisait l'éloge des'deux 
sortes de grandeurs, qui les avaient séduits l'un et Tautre : 
la grandeur scientifique et la grandeur militaire. Elles sont, 
pensait-il, également honorables, et paraissent toutes les 
deux également réservées à des gentilshommes, « puisque 
Charlemagne, Pierre, le Grand, Frédéric, Napoléon étaient 
gentilshommes, comme Galilée, Bacon, Descartes et New- 
ton. » 



1. CEuvres complètes, 'p. 95. 

2. C'était le fils d'Adélaïde de Saint-Simon qui avait épousé un Saint- 
Simon Monbléru. Ce fut plus tard le général de Saint-Simon. 

3. Œuvres complètes^ 1,96. 



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46 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Puis son orgueil de race éclate tout à. coup en un tel cou- 
plet de bravade qu'il semble un moment atteindre son 
orgueil de philosophe et de réformateur. « Nous possédions 
autrefois, dit-il, l'Empire d'Occident; nous avons été réduits 
d'abord au royaume de France ; ensuite au comté de Ver- 
mandois; dépossédés de cette souveraineté, nous n'avions 
plus qu'une existence secondaire : mais nous étions encore 
en première ligne parmi les gouvernés ;... aujourd'hui nous 
n'avons plus aucun rapport avec le trône, nous sommes 
descendus du faite des grandeurs jusque dans les derniers 
rangs des gouvernés, et le souvenir de nos grandeurs pas- 
sées est devenu un obstacle à notre élévation. En pareille 
circonstance, mon neveu, il faut payer doublement, tri- 
plement, de sa personne; il faut être fier jusqu'à l'arro- 
gance \ » 

Il y aurait cependant quelque exagération à présenter ce 
passage comme l'expression tout à fait exacte de la pensée 
de Saint-Simon. N'oublions pas qu'il veut souffler l'enthou- 
siasme à Victor; il déclare lui-même, dans une lettre qui 
suit de près, qu'il a voulu l'exalter, le rendre fou, et il 
donne de sa conduite cette raison inspirée sans doute par la 
conscience claire de son propre tempérament. « La folie 
n'est autre chose qu'une exaltation extrême de l'âme, et 
cette exaltation extrême est nécessaire pour faire de grandes 
choses. Il n'entre dans le temple de la gloire que des 
échappés des petites maisons ^ » 

Quelques mois plus tard, il n'était plus question de la 
Nouvelle Encyclopédie^ et le philosophe, revenant à des 
œuvres plus personnelles, écrivait le premier brouillon de 
V Histoire de l'Homme. 

Sous ce titre nouveau, c'était encore le même objet qu'il 
poursuivait : faire, par la loi de Newton, la synthèse des 
phénomènes physiques et moraux. — Aussi son Histoire de 

1. CEuvres complètes, I, 98. 

2. Biographie de Fournel. Collection Enfantin, 1, p. 37. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 47 

l'Homme^ divisée en cinq parties, devait traiter successive- 
ment : 1** De rUnivers; 2^ Du système solaire; 3** De la 
Terre; 4** Des Animaux; 5** De THomme. 

Les deux premières parties seulement sont traitées, et, 
comme elles reproduisent une fois de plus des théories dix 
fois exposées, les saint-simoniens ont négligé de les faire 
figurer dans la collection Enfantin. 

Mais rintérêt de Touvrage est ailleurs, dans les rensei- 
gnements quil nous donne sur la psychologie.de l'auteur. 

Saint-Simon nous avertit tout d abord qu'on doit attendre 
de lui non du style mais des pensées fortes et vigoureuse- 
ment enchaînées. — On ne peut soigner le style qu'aux 
dépens de Tidée et Tidée qu'aux dépens du style. Lui soigne 
ridée comme Corneille, tandis que Racine soignait le style. 
Et voilà l'occasion d'une comparaison entre les deux tra- 
giques. ' 

Corneille, pense Saint-Simon, est le précepteur des 
peuples, des rois, des hommes de génie ; Racine écrit pour 
les courtisans, les dévotes et les sultanes. 

Quand le spectateur sort des représentations de Corneille, 
il a le regard fier et la tête haute ; quand il sort des repré- 
sentations de Racine, ses yeux expriment la sensibilité, la 
finesse et même la ruse. 

Aussi Saint-Simon estime-t-il que, suivant les tempéra- 
ments et les positions sociales, il convient de suivre les 
représentations de l'un ou l'autre ; aux faibles, aux doux, 
aux humbles convient Racine, aux forts, aux inventeurs, 
aux génies convient Corneille. 

« Par exemple, conclut-il, je me suis convaincu qu'il fallait 
envoyer ma femme et mes subordpnnés aux représentations 
de Racine; et que je devais aller seul aux représentations 
de Corneille*. » 

Et plus loin il ajoute : « Le but de mes travaux, l'objet 

4. Histoire de V Homme, premier brouillon, p. 7. Bibliothèque Nationale, 
Inv. Re»., R. 967. 



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4S DEUX MESSIES POSITIVISTES 

de mes espérances, c^esl d'obtenir les faveurs de la gloire 
vivante et parlante... je suis de la religion dont Corneille a 
été le grand prophète. » 

Avec de pareilles ambitions^ Saint-Simon devait fatalement 
arriver à se croire victime de préventions ou d'hostilités 
personnelles à mesure qu'il constatait Tindififérence du monde 
savant pour ses doctrines. 

C'est ce qui se produisît en effet; mais il jugeait les 
choses et les hommes de trop haut pour s'en tenir à des 
récriminations vulgaires, et, quand il crut connaître son 
ennemi, c'est par le mépris scientifique qu'il le traita. 

Déjà, lorsqu'il écrivait son apologie, il avait le sentiment 
que les esprits étaient prévenus contre lui. « Il existe dans 
la société, dit-il, il doit exister chez le lecteur une sorte de 
prévention contre moi, car l'entreprise à laquelle je me livre 
est la quatrième que j'ai faite, et les trois premières ne sont 
pas arrivées à bon port*. » 

Quelques mois plus tard, dans sa lettre à Victor, il est 
plus précis, bien qu'il ne nomme personne encore. « Les 
esprits superficiels et superstitieux, dit-il, ces hommes dont 
les mesquines idées religieuses sont en opposition avec leurs 
petites conceptions philosophiques, feront d'inutiles efTorts 
pour arrêter mon élan. » Et contre ces ennemis qui, pense- 
t-il, le représentent comme un athée dangereux, il invoque 
la protection de Napoléon, en protestant de son déisme. « C'est 
au tribunal de l'Empereur même que je les appellerai, c'est 
au pied du trône qu'on m'entendra faire profession de foi. 
Je crois en Dieu, je crois que Dieu a créé TUnivers; je crois 
que Dieu a soumis l'Univers à la loi dé la gravitation ^ » 

A qui en a-t-il? S'il s'ea était tenu à ces allusions et à ces 
protestations nous serions réduits à des coujectures'; mais 

1. Notice historique de Fournel, collection Enfantin, I, p. 41. 

2. Œuvres complètes, 1, 102. 

3. Notons en passant, que, deux ans plus tard, le comte de Redern devait 
reprendre cette accusation d'athéisme, ce qui permet de supposer qu'elle fut 
portée assez souvent contre Saint-Simon. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 49 

dans le premier brouillon de ÏHistoire de l'Homme il se 
décide à être plus précis, et c'est Laplace lui-même qu'il 
accuse d'être son persécuteur. « Depuis dix ans, dit-il, j'ai 
acquis, tous les jours, de nouveaux droits à la considération 
scientifique, et tous les jours ma position sociale s'est dété- 
riorée ; c'est M. de Laplace qui a empoisonné ces dix dernières 
années de ma vie et je fais en ce moment défi à M. de 
Laplace pour obtenir de lui réparation du tort qu'il m'a fait.» 

Il se garde bien d'ailleurs ^e demander merci et de se 
faire petit devant son ennemi. C'est de supérieur à inférieur 
qu'il prétend traiter. « Grand Corneille, s'écrie-t-il, avant 
d'engager la lutte, j'invoque à mon secours ton puissant 
génie; qu'il me serve de guide; qu'il assure mes pas pour 
descendre du sommet de |a pensée aux basses régions 
habitées par l'astronome Laplace ^ » 

Là-dessus commence une critique téméraire de la méca- 
nique céleste et des théories astronomiques de Laplace, aux- 
quelles Saint-Simon oppose bravement les siennes, puis il 
formule sans broncher les conclusions que voici : « C'est à 
M. de Laplace que nous sommes redevables des raisonne- 
ments les plus absurdes que l'esprit humain ait jamais pro- 
duits... ; que tous les sots du monde se mettent à genoux, 
qu'ils inclinent respectueusement la tête vis-à-vis de M. de 
Laplace et qu'ils le proclament leur général... Je demande 
qu'il soit attaché des oreilles d'âne au bonnet carré de M. de 
Laplace et que ledit Laplace soit exposé, ainsi coiffé, aux 
huées des élèves des lycées ^ » 

Laplace ne parait pas s'être ému de ces attaques et Saint- 
Simon en fut pour son défi comme pour ses critiques. 

11 avait seulement montré une fois de plus l'étendue 
démesurée de son orgueil, et l'ignorance complète oîiil était 
de la valeur astronomique de Laplace et de la sienne. 

D'ailleurs des soucis moins élevés mais plus pressants 

!.!•' brouillon de ÏHistoire de V Homme. Bibliothèque nationale. 

2. 1" brouillon de V Histoire de V Homme ^ Bibliothèque nationale. 

Dumas. — Deux messies. 4 



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50 DEUX MESSIES POSITIVISTES , 

allaient Tarracber bientôt à cette polémique extravagante. 
Diard, le sauveur, était mort en 1810 en laissant notre pbi- 
losopbe sans ressources et le malbeureux était réduit à se 
demander, avant de réorganiser le monde, d'où lui viendrait 
le pain du lendemain. 

II 

LE MÉMOIRE SUR LA SCIENAE DE l'hOMME ET LE TRAVAIL 
SUR LA GRAVITATION 

Pour sortir de sa détresse, la première idée qui vint à 
Saint-Simon fut de s'adresser à son ancien associé Redern, 
qui babitait alors dans TOrne le cbâteau de Fiers, près de 
Domfront. Dès 1807, il avait essayé de revenir sur le par- 
tage de Tan VII et présenté sans succès des réclamations; 
mais, Diard Tbébergeant alors et le défrayant dé tout, il 
n* avait pas insisté. Il s'était contenté, en racontant, dans 
Tbistoire de sa vie, le dévouement de son domestique, 
d'ajouter ces simples paroles : « Quelle bonté pour le comte 
de Redern M » En 1810, après la mort de Diard, il revient à 
la cbarge, et ses prétentions sont Torigine de nombreux et 
longs démêlés. 

Tout d'abord, avec cette belle confiance qu'il eut toujours 
dans les événements et dans les hommes, il a Tespoir de 
reconquérir Redern à ses projets humanitaires et il débute 
par des déclarations d'amitié. 

Mais ces déclarations sont d'un genre très spécial. Quand 
on est un bomme prédestiné, quand on a mené la vie la 
plus systématique et la plus philosophique qu'il soit possible, 
on ne peut pas se réconcilier simplement avec un ami ; on 
doit encore lui démontrer que la réconciliation d'aujourd'hui 
comme la rupture d'hier sont des faits nécessaires, philoso- 
phiques, conformes à la raison éternelle, et que si ces faits 

i. Œuvres complètes, I, p. 74. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 51 

ont été, c'est qu'ils devaient être. « Il y aura^ dit Saint- 
Simon, un beau travail philosophique à faire quand la 
réconciliation entre MM. de Redern et Saint-Simon sera 
opérée. Ce travail consistera à généraliser les rapports qui 
ont existé entre les deux philosophes, à convertir ces obser- 
vations en principes et à déduire de ces principes une 
théorie *. » Puis il s'essaie brièvement à cette généralisa- 
tion. Deux individus nés dans le même lustre, organisés l'un 
pour la pratique, l'autre pour la spéculation, sont, pense-t- 
11, destinés à se lier lorsqu'ils se rencontrent entre vingt et 
trente ans ; -ils doivent rester liés tandis qu'ils examinent 
les principes connus, puis se brouiller quand ils choisissent 
leur voie, pour se réconcilier enfin quand la maturité arrive, 
et mettre en commun le résultat de leur expérience. Saint- 
Simon et Redern vont logiquement se rapprocher. 

Or, par un concours de circonstances vraiment merveil- 
leux, il se trouve que l'œuvre qui s'impose aujourd'hui au 
génie philosophique, la coordination des sciences positives, 
exige une imagination ardente et un jugement sain, qua- 
lités d'esprit qu'un seul homme ne saurait réunir, mais que- 
possèdent isolément Saint-Simon et Redern. 

On voit combien, en pareille occurrence, leur réconcilia- 
tion va être féconde. A eux deux, ils vont enfin édifier un 
système philosophique et organiser le pouvoir spirituel. 

Sous cette forme systématique et naïvement déductive, 
c'était en réalité une part de mission et de gloire que Saint- 
Simon offrait contre une part de fonds ; il avait la certitude 
de ne pas léser son associé, de lui offrir même le plus avanta- 
geux des marchés, et cette certitude doublait son assurance. 

Aussi considère-t-il la réconciliation comme imminente, 
et, la passion aidant, s'exalte-t-il de plus en plus. 

Il se rend à Alençon d'oîi il écrit à Redern des lettres 
philosophiques et sentimentales ; il lui montre la grandeur, 

1. Œuvres complètesy I, 106. 



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52 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Tutilité, la beauté de Tœuvre qu'ils doivent écrire ensemble : 
Y Histoire du passé et de l'avenir de l'intelligence humaine ; 
il lui parle en termes mystiques de leur amitié future, de 
ce temps heureux où ils vivront confondus, dans la même 
mission et dans le même amour. « Je ne puis vous exprimer, 
lui dit-il, combien je me trouve heureux depuis que j'ai 
conçu la formation d'un être moral composé de votre âme 
et de la mienne, amalgamées de manière à former un tout 
homogène... » 

... « J'ai passé hier une journée délicieuse, j'étais dans 
une situation difficile à décrire, c'était une extase pendant 
laquelle je jouissais de la satisfaction pure de moi-même, de 
nous-mêmes ; il y avait dans mes sensations quelque chose 
de transcendant, quelque chose de divin... Prenez, mon 
ami, dans notre être commun votre part de jouissance... 
Lisez dans le grand livre de Tavenir, découvrez-y les remèdes 
aux maux qui affligent dans ce moment toute l'humanité \ ^) 

Cette lettre extravagante et qui semble tém'bigner d'une 
exaltation mystique assez marquée, est suivie, contre toute 
attente, d'une critique très pénétrante et très philosophique 
de Condorcet, par laquelle Saint-Simon comptait sans doute 
commencer Thistoire de Tintelligence humaine et qu'il 
adressait à Redern pour avoir son opinion. 

Mais Redern ne fut pas séduit, semble-t-il, par cette idée 
d'une coHaboration scientifique et philanthropique ; il dut 
même se montrer froid, comme on peut en juger par les 
lettres suivantes de Saint-Simon. « Je n'ai pas dormi cette 
nuit, écrit-il, je ne dors plus, mais le désespoir ne m'a pas 
gagné. Du pain, les livres indispensables, une chambre, 
voilà tout ce que je vous demande. Songez combien je serai 
malheureux à Alençon jusqu'à ce que j'aie reçu votre 
réponse^ ». Et plus loin : « Voilà trois nuits que je n'ai 

1. Œuvres complètes^ 1, 112-113. 

2. Œuwes complètes, I, 118. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON b3 

fermé l'œil et que j*ai passées à me répéter involontaire- 
ment : « Que deviendrai-je ! que deviendrai-je ! » 

Il se décide enfin à employer d'autres moyens, mais, le 
partage de Tan VII étant légal, il ne peut songer aux tribu- 
naux et il fait le public juge de la querelle dans un Mémoire 
introductif*. 

Redern et lui se sont rencontrés, dit-il, à Madrid, en 1788, 
et se sont liés d'amitié dans une pensée commune : « étendre 
les progrès de la philosophie, contribuer à Tamélioration de 
Tespèce humaine, perfectionner l'organisation des systèmes 
philosophiques et politiques ». 

Quelques années plus tard, après s'être enrichis ensemble, 
ils se sont séparés dans les conditions que Ton connaît, 
Saint-Simon épris de théories générales, Redern tourné vers 
la pratique. Puis viennent des attaques personnelles et 
directes. Saint-Simon raille Tavarice héréditaire de Redern, 
il Taccuse d'être mauvais parent, mauvais ami, mauvais 
citoyen, d'avoir épousé une femme qui ne pouvait lui donner 
des enfants, et d'être entêté dans ses résolutions, parce que, 
affilié à la secte des Illuminés, il se croyait toujours inspiré 
de Dieu. Aux actes de Redern, il oppose alors ses travaux 
philosophiques et c'est l'occasion pour lui d'écrire, au milieu 
de toute cette agitation, quelques pages très nettes sur la 
nécessité de joindre la physiologie désormais positive et la 
psychologie physiologique à la chimie, à la physique, aux 
mathématiques, dans le cours général des études. 

Redern répondit par des chiffres qui n'ont aucun intérêt 
pour nous et par des accusations diverses qui en ont un peu 
plus \ 

« Le coup d'essai de M. de Saint-Simon, dit-il, fut un 
nouveau système de morale. Il témoigna le désir d'en faire 

1 . Ce mémoire n*a été reproduit qu'en partie dans la collection Enfantin ; 
j'en parle d*après cette collection et d'après un exemplaire, peut-être unique 
aujourd'hui, que M. Eugène d'Eichthal a bien youIu me communiquer. 

2. Je parle de cette réponse d'après l'exemplaire inédit de M. Eugène 
d'EichUial. 



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51 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

rexposition à quelques personnes de sa connaissance et de la 
mienne. On convint d'un jour (21 messidor an VI) pour une 
séance en forme. Il fallut écouter pendant quatre ou cinq 
heures un mélange confus de trivialités vagues et décou- 
sues. Une chose à laquelle nous ne nous attendions guère 
se trouva à la fin. M. de Saint-Simon nous proposa un projet 
d'acquisition de maisons autour de Tbôtel des Fermes, qui 
demandait une mise de 120.000 francs et dont Texécution 
produirait une puissance absolue sur Topinion de la Bourse 
de Paris, et, de cascade en cascade, sur celle de la capitale 
, et de l'Europe entière, le tout pour le plus grand bonheur 
du genre humain ». « Depuis, ajoute Redern, il a voulu se 
faire capitaine des gardes du grand Newton, moyennant une 
souscription à son profit de tous les habitants de France, 'à 
trente sous par tête. Il a trouvé, quelque temps après, que 
Newton n'était plus que le second et lui, Saint-Simon, le 
premier; il a insulté Laplace »... « Enfin il a informé le 
genre humain que l'idée de Dieu était une invention de 
lancienne école, et qu'en raison du progrès des lumières, 
l'école moderne l'expulserait totalement avec toutes les 
vieilleries théologiques V». « Après avoir refait son éduca- 
tion, conclut Redern, il va réformer celle du genre humain. 
Il compte lancer tous les habitants de l'Orne dans Tétude de 
la physiologie et de la psychologie physiologique, science 
nouvelle par laquelle il expliquera mécaniquement les fonc- 
tions intellectuelles, en sorte que l'âme se trouvera mise de 
côté avec Dieu. » 

On voit par ces quelques citations l'effet que pouvaient 
produire sur un rentier paisible les Lettres d'un habitant de 
Genève ou le Premier brouillon de l'Histoire de l'Hom7ne^ 
et Ton comprend sans peine que le pratique Redern n'ait 
pas voulu entendre parler d'une nouvelle association. 

Donna-t-il de l'argent ? — Il raconte, dans son Mémoire, 

1. Redern renvoie sur ces derniers points aux propres ouvrages du phi- 
losophe. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 55 

qu'il offrit à Saint-Simon 500 francs payables à Paris, à con- 
dition qu'il quitterait Alençon, que Saint-Simon alla les tou- 
cher, et qu'il reparut aussitôt dans l'Orne. Cela aussi est 
bien possible. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1812, lorsque Saint- 
Simon se décida enfin à quitter Alençon, il y laissait des dettes 
et ses papiers en gage. . 

11 se rendit alors à Péronne, et, sans doute épuisé par les 
privations et les soucis, il y tomba gravement malade. 11 eut 
de la fièvre, du délire puis de la dépression mentale, comme 
en témoigne une lettre à sa sœur Adélaïde : « La fièvre que 
j'ai eue, lui dit-il, a été telle qu'il n'est pas possible d'en 
avoir de plus forte sans y succomber. C'est sans aucune 
interruption que j'ai battu la campagne pendant un mois. 
Quand la fièvre m'a abandonné, je me suis trouvé dans un 
affaissement moral tel que je ne pouvais pas lier deux idées. 
Ma tête se serait infailliblement détraquée si je n'avais pas 
été soigné par un médecin capable et prudent ^ » 

Un de ses anciens associés, le notaire Coutte, le soutint 
de son amitié pendant cette maladie et lui rendit l'espérance. 
Ce qui parait avoir le plus frappé Saint-Simon dans ses con- 
seils, c'est qu'il présentait celte crise physique comme la 
condition probable d'une révolution et d'un progrès moral. 
« Une grande révolution morale, lui aurait-il dit, ne peut 
pas s'opérer, se faire dans un individu, sans qu'il éprouve 
une grande crise physique. La maladie que vous venez 
d'essuyer sera votre sauveur, si vous savez tirer parti de la 
circonstance. Ce sera pour vous un nouveau point de dé- 
part, etc., etc. ». 

C'était une façon comme une autre de systématiser la 
fièvre qui rentrait du coup dans la logique de la vie de Saint- 
Simon. Le notaire Coutte avait su bien prendre son homme. 

Saint-Simon rentra donc à Paris avec une nouvelle pro- 

1. Œuvres comp/è/e», 1,130. 



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55 DEUX MESSIES POSITITIâTES 

visioo de conrage, et, pour se déCendre conire la misère, il 
parait avoir abandonné alors à sa £unille tons ses droits 
d'héritage contre une modeste pension ; c*est ainsi qu'il put 
achever, dans un hôtel garni Yoisin du Palais-Royal, son 
Mémoire sur la Science de t Homme et son Travail sur la 
Gracitalion universelle. 



On se souvient que, daqs le premier brouillon de Y His- 
toire de r Homme, il annonçait cinq parties dont il ne traita 
que les deux premières : 1* de l'Univers ; 2* du Système so- 
laire ; S"" de la Terre ; 4*" des Animaux ; 5* de l'Homme. 

Son objet était alors de replacer l'homme dans TUnivers 
et de donner une idée cidre et positive de la nature hu- 
maine avant de faire l'histoire de l'humanité. 

Cet objet a un peu changé, en ce sens qu'au lieu de con- 
sidérer rUnivers et le monde dont il a tant parlé, Saint- 
Simon va considérer maintenant l'homme et l'espèce 
humaine ; au lieu d'étudier la nature sur la grande échelle, 
il va l'étudier sur la petite, mais son plan philosophique 
reste le même ; il veut toujours faire la synthèse des con- 
naissances humaines par la loi de gravitation, et il va syn- 
thétiser la physiologie, c'est-à-dire la science de l'homme 
physique et moral, sans perdre de vue cette loi primordiale : 
« La série à établir doit remonter, dit-il, jusqu'à l'idée de 
gravitation universelle ; elle doit s'élever à cette idée par 
des moyens physiologiques, c'est-à-dire par des considéra- 
tions sur les corps organisés* ». 

Mais, avant de commencer sa synthèse de la science de 
l'homme, Saint-Simon nous expose de très remarquables 
idées, qu'il dit tenir de Burdîn, sur la possibilité de rendre 
la physiologie positive et de tout réorganiser ensuite par 

1. Œuvres choisies, II, 36. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 57 

Tesprit positif, depuis la philosophie la plus théorique jus- 
qu'aux institutions. 

Toutes les sciences, remarque-t-il, évoluent de la forme 
conjecturale à la forme positive ; c'est-à-dire qu'après beau- 
coup d'hypothèses et d'erreurs, elles en arrivent toutes à 
substituer l'observation raisohnée des faits aux conjectures 
et aux déductions. 

L'astronomie a pris, la première, le caractère positif, parce 
qu'elle étudie les faits sous leurs rapports les plus simples et 
les moins nombreux; la chimie a suivi l'astronomie et pré- 
cédé la physiologie, parce qu'elle étudie des faits plus com- 
plexes que les faits astronomiques et moins complexes que 
les faits physiologiques. . 

11 s'agirait aujourd'hui de faire faire le même progrès à 
la science de l'homme, en y introduisant la méthode des 
sciences précédentes. Pour cela il suffirait qu'un homme de 
génie, fondant cette science sur des faits observés, coor- 
donnât les travaux de Vicqd'Azyr, de Cabanis, de Bichat et 
de Condorcet. 

Cette constitution positive de la science humaine aura des 
conséquences théoriques et pratiques très importantes. L'en- 
seignement de la physiologie sera introduit dans l'instruc- 
tion publique, puisque la physique et la chimie y ont été 
introduites du jour oîi elles sont devenues positives. 

La morale deviendra une science positive, car le physio- 
logiste efit le seul savant en état de démontrer que, dans 
tous les cas, la route de la vertu est celle du bonheur : « Le 
moraliste qui n'est pas physiologiste, fait dire Saint-Simon à 
Burdin, est obligé de montrer la récompense de la vertu 
dans une autre vie, faute de pouvoir traiter avec assez de 
précision les questions de morale ^ » 

La politique deviendra positive, comme la morale. « Quand 
ceux qui cultivent cette branche importante de connaissances 



4. Œuvres choisies^ II, 23. 



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58 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

humaines auront appris la physiologie pendant le cours de 
leur éducation, ils ne considéreront plus alors les problèmes 
qu'ils auront à résoudre que comme des questions d'hy- 
giène». » 

La philosophie tout entière deviendra positive, puisqu'elle 
n'est que la généralisation des sciences, depuis lastronomie 
jusqu'à la physiologie. Elle a été conjecturale et métaphy- 
sique tant que les sciences ont été conjecturales ; elle n'est 
encore qu à moitié positive parce qu'une partie des connais- 
sances humaines, la psychologie et la physiologie, restent 
infectées d'esprit conjectural. Rendez la physiologie et la 
psychologie positives, unifiez le savoir humain, et toute la 
philosophie devient positive du même coup. 

La religion n'étant que la traduction pratique et morale 
des idées philosophiques, la réorganisation du système scien- 
tifique doit entraîner nécessairement une réorganisation du 
système religieux. 

Le personnel, le clergé catholique, devra être renouvelé 
pour les mêmes raisons et remplacé par un clergé de 
savants. 

Toutes ces réformes demanderont beaucoup de travail et 
de temps, mais Saint-Simon ne désespère pas d'en tracer le 
programme complet dans l'espace de douze ans ; aussi 
annonce-l-il déjà toute une série de mémoires, un sur la 
philosophie, un autre sur la réorganisation du clergé, un 
dernier sur la réorganisation nationale. Il ne les écrira 
d'ailleurs pas, mais on voit maintenant pourquoi le Mémoire 
sur la Science de rHomme devait être, dans sa pensée, la 
clef de voûte du système positif. 

Pour faire entrer la physiologie dans les programmes 
d'instruction publique, pour lui donner le rang qu'elle mérite 
parmi les sciences positives, il ne faut pas seulement la 
doter d'une méthode ; il faut encore déloger les mathénîati- 

1. Œuvres choisies, II, 23. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 59 

ciens de la place trop élevée qu'ils occupent dans rensei- 
gnement et dans l'opinion au grand détriment des physio- 
logistes et des psychologues capables d'idées plus générales 
et d'innovations sociales utiles à Thumanité. Et Saint-Simon, 
par la voix de Burdin, arrange les mathématiciens de belle 
manière : « Brutiers, leur crie-t-il, infinitésimaires, algé- 
bristes et arithméticiens, quels sont vos droits pour occuper 
le poste d'avant- garde scientifique? L'espèce humaine se 
trouve engagée dans une des plus fortes crises qu'elle ait 
traversées depuis l'origine de son existence; quels efforts 
faites- vous pour terminer cette crise, quels moyens avez- 
vous de rétablir Tordre dans la société humaine?... Quittez 
la direction de l'atelier scientifique ; laissez-nous réchauffer 
son cœur qui s'est glacé sous votre présidence et rappeler 
toute son attention vers les travaux qui peuvent ramener la 
paix générale en réorganisant la société ^ » 

Mais tout ceci n'est que l'introduction du Mémoire sur la 
Science de r Homme, Saint-Simon doit enfin aborder la syn- 
thèse physiologique qu'il a promise. 

Il parlait tout à l'heure de coordonner les travaux de Vicq 
d'Azyr, de Cabanis, de Bichat et de Condorcet ; or il ne paraît 
pas avoir connu ceux de Cabanis et de Bichat et, finalement, 
il se borne à un examen critique des ouvrages de Vicq 
d'Azyr. 

Cet examen est extravagant dans la forme ; la plupart du 
temps c'est Vicq d'Azyr qui parle, comme plus haut Bur- 
din, exposant les idées de Saint-Simon bien plus que les 
siennes et faisant allusion à des faits qu'il n'a certainement 
pas connus; il en résulte une grande confusion. Toute- 
fois on peut, conforml^ment à la pensée de Saint-Simon, 
distinguer ici un essai de synthèse biologique et un essai de 
synthèse sociale. 

Dans la synthèse biologique Saint-Simon est extrêmement 

1. Œuvres choisies, II, 31. 



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60 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

faible; mal informé, désireux d'appliquer sa vieille théorie 
des solides et des fluides, il aboutit, quoi qu'il en ait, à la 
plus fantaisiste et à la plus conjecturale des physiologies. 

Dans la synthèse sociale il est beaucoup plus intéressant. 

Il admet, après Condorcet, que, pour être complètement 
connu, Thomme ne doit pas être étudié seulement dans l'in- 
dividu mais dans l'espèce et que cette espèce est soumise 
à une loi de développement formant série naturelle. 

Puis, conformément à ces principes, il étudie la série natu- 
relle des progrès de l'esprit humain et il y distingue douze 
termes, depuis l'homme primitif jusqu'à nos jours. 

Cette série intellectuelle est symbolique de toutes les 
autres, puisque pour Saint-Simon, comme plus tard pour 
Comte, le progrès scientifique détermine toutes les autres 
formes du progrès. 

Quant à la loi générale qui gouverne toute la série, elle est 
encore comme une ébauche historique de la loi des trois 
états. 

Socrate, que Saint-Simon charge de nous l'exposer dans 
une sorte de discours prophétique, divise en trois périodes 
l'histoire de l'intelligence humaine : une période polythéiste 
ou préliminaire qui va des temps primitifs jusqu'à lui, une 
période déiste ou conjecturale qui va de lui jusqu'à nos 
jours et une période positive qui ne fait que de commencer. 

A son avis, c'est un seul philosophe qui doit être chargé 
d'organiser le système positif, de même que lui seul a 
organisé le système déiste, « -car, dit-il, la combinaison des 
pensées de plusieurs personnes ne pourrait pas former une 
conception dont le caractère fût unitaire K » 

Ce philosophe positiviste Socrate ne les nomme pas — à 
quoi bon? — mais il annonce à ses disciples qu'il reparaîtra 
sous ses traits. Ce n'est pas qu'il croie à la métempsycose, 
et qu'il pense ressusciter en personne ; mais il prévoit Tap- 

4. Œuvres choisies, II, 211. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 61 

parition d'un nouveau Socrale : « Quand je vous dis : je 
reparaîtrai dans deux mille ans, j'entends que les circons- 
tances morales devant se trouver, à celle époque, les mêmes 
qu'aujourd'hui, il se trouvera alors un homme dans lequel 
des sensations à peu près semblables à celles que j'éprouve 
convergeront, et duquel divergeront des idées de même 
nature que celles que j'émettrai dans la deuxième partie de 
ce discours*. » 

Voilà donc Saint-Simon annoncé par Socrate, le fondateur 
du positivisme présenté à l'humanité par le fondateur du 
déisme, et c'est une conclusion imprévue pour une histoire 
des progrès de l'esprit humain. 

Mais qu'il s'agisse de synthèse sociale ou de synthèse bio- 
logique, de progrès social ou de développement organique, 
c'est toujours à la loi suprême de la gravitation que Saint- 
Simon veut en revenir pour systématiser la science de 
l'homme. « Vicq d'Azyr a dit : c'est l'attraction qui règle la 
formation des nombreuses variétés de cristaux, et il n'a 
point parlé de l'influence qu'elle exerçait sur la formation 
des corps organisés. » Voilà l'erreur ou tout au moins l'igno- 
rance fondamentale de l'Ecole. « Si les choses étaient ainsi, 
dit Saint-Simon, la Nature serait en anarchie, l'Univers 
serait un chaos. Concevoir les phénomènes comme n'étant 
pas tous des effets d'une cause générale et unique, en clas- 
ser une partie, la partie la plus intéressante, comme ayant 
une cause distincte de la cause générale, indépendante d'elle 
et môme en opposition avec elle, c'est manquer entièrement 
de philosophie ^ » 

C'est manquer tout au moins, dirons-nous, de philosophie 
unitaire, mais comme, tout systématique qu'il fût, Saint-Simon 
était beaucoup plus ignorant que l'École, il n'a rien fait dans 
ce Mémoire pour réaliser la synthèse unitaire qu'il annonce 

1. Œuvres choisies, II, 212. 

2. Ibid., II, 159. 



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62 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

depuis treize ans, et, suivant son habitude, il s'en est tenu 
à des aperçus généraux ou à de simples affirmations. 

II semble que ces tentatives auraient dû le désillusionner 
ou tout au moins lui donner quelques doutes sur la possi- 
bilité de tout expliquer par la loi de Newton. 

Cependant, quelques mois plus tard, il consacre à cette 
même loi un mémoire spécial ; et, comme il veut forcer à 
tout prix Tattention de TEmpereur, il a l'idée de lui dédier 
son Mémoire et de Tallécher par un faux titre. 11 intitule 
donc son travail : « Moyen d'obliger les Anglais à recon- 
naître rindépendance des pavillons », et il s'essaie, de son 
mieux, dans la dédicace, à justifier cette extravagance. 

Pour forcer les Anglais à reconnaître Tindépendance des 
pavillons. Napoléon a, pense-t-il, un moyen infaillible. Qu'il 
ouvre un concours et décrète qu'une récompense de vingt- 
cinq millions sera accordée à l'auteur du meilleur projet de 
réorganisation de la société européenne. Tous les habitants 
du globe pourront concourir ; les Mémoires, remis avant le 
1" décembre 1814, seront .corrigés par le prince régent 
d'Angleterre, Tempereur d'Autriche et Napoléon ; le nom du 
lauréat sera proclamé le.!*' janvier 1815. 

Nous connaissons déjà ce projet de mégalomane ; nous 
avons vu Saint-Simon l'exposer avec quelques variantes au 
Bureau des Longitudes et, aujourd'hui comme alors, nous 
savons quel lauréat il voudrait faire couronner. Le doute est 
d'autant moins permis qu'il travaille depuis plus de vingt 
ans à la réorganisation de l'Europe et qu'il ne donne à ses 
concurrents que onze mois pour se préparer; mais quel rap- 
port ce concours a-t-il avec l'indépendance des pavillons? — 
C'est bien simple : « Sire, dit Saint-Simon, tous les Mémoires 
s'accorderont sur ce point : que tous les peuples du conti- 
nent doivent réunir leurs efforts pour forcer les Anglais h 
reconnaître l'indépendance des pavillons *. » Puis il donne 

1. Œuvres choisies^ II, 172. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 63 

à TEmpereur quelques sages conseils qui n'ont plus aucun 
rapport avec Tindépendance des pavillons et il aborde enfin 
son sujet. 

C*est toujours Je même d'ailleurs. Comme dans les 
Lettres d'un habitant de Genève^ comme dans Y Introduction^ 
comme dans le Mémoire sur la Science de rHomme^ Saint- 
Simon veut édifier un pouvoir spirituel capable de diriger 
l'Europe, et, pour édifier ce pouvoir, il veut d'abord syn- 
thétiser et coordonner toutes les lois scientifiques par la loi 
de gravitation : « J'ai donné, dit-il, à cette première ébauche 
démon projet de la réorganisation de la société européenne, 
le titre de Travail sur la Gravitation universelle^ parce que 
c'est l'idée de la Gravitation universelle qui doit servir de 
base à la nouvelle théorie philosophique, et que le nouveau 
système politique de l'Europe doit être une conséquence de 
la nouvelle théorie *. »* 

Cette fois, c'est Bacon qui va parler au nom de Saint- 
Simon. Sans doute il ne fut de son temps ni synthétiste ni 
aprioriste, mais qui nous empêche de supposer que, s'il 
ressuscitait, il passerait de l'analyse à la synthèse et des 
considérations particulières à des considérations générales? 
Saint-Simon le ressuscite pour le conduire à l'Institut, à 
l'Université, dans les cabinets politiques et partout Bacon 
constate combien les hommes sont négligeants de la philo- 
sophie, des idées générales et peu désireux de se lier poli- 
tiquement dans Tunité d un pouvoir spirituel. Alors Saint- 
Simon s'écrie : « Nous voici arrivés épisodiquement si loin, 
qu'il ne nous reste plus qu un pas à franchir pour nous 
trouver au point de vue général. Ce serait une espèce de 
lâcheté, dans cette houzarderie scientifique, de revenir au 
corps de nos pensées, après avoir été si près du pic de l'intel- 
ligence, sans y avoir monté. Exaltez-vous, Messieurs, nous 
nous sentons inspirés ; Bacon va parler par notre bouche \ » 

i. Œuvres choisies, II, 174. 
2. Œuvres choisies^ II, 191. 



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64 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Et Bacon s'adresse d'abord à Tlnstitut pour rengager à 
s'organiser. Que les académiciens acceptent tous l'idée 
directrice de la gravitation : leurs travaux prendront aussitôt 
un caractère systématique ; que chaque section rattache ses 
recherches à Tidée de gravitation ou les en déduise, et la 
puissance de la compagnie deviendra incalculable. Puis c'est 
le tour de TUniversité à laquelle Bacon conseille de se lier 
plus étroitement à Tlnstitut et d'enseigner un cours de 
philosophie fondé sur Fidée de gravitation. Enfin Bacon 
s'adresse à Napoléon pour l'engager à réorganiser, par la 
constitution d'un nouveau pouvoir spirituel, la société euro- 
péenne, et, bien que Bacon ne revienne pas sur l'idée de 
gravitation, nous savons depuis longtemps le rôle que cette 
idée doit jouer dans l'organisation du nouveau pouvoir. 

Mais tout ce discours ne nous apprend pas plus que les 
précédents comment se fera la syntfièse totale par la loi de 
Newton. Saint-Simon sent bien que là est le grand défaut de 
son œuvre et que son livre synthétique est encore à écrire. 

Il se tire de la difficulté non en l'écrivant mais en faisant 
des plans qu'il n'exécutera pas, et en nous présentant 
comme des vérités les conclusions anticipées de ces plans. 

Nous conclurons, dit-il : 

« 1** Qu'on peut déduire, d'une manière plus ou moins 
directe, l'explication de tous les phénomènes de l'idée de la 
gravitation universelle ; 2^ que le seul moyen pour réorga- 
niser le système de nos connaissances est de lui donner 
pour base l'idée de la gravitation, qu'on l'envisage sous le 
rapport scientifique, religieux ou politique*. » 

Ala vérité, il promet, en terminant, de développer bientôt 
ces conclusions dans un second et un troisième mémoire, 
qui, unifiant pnfin la science, constituera l'évangile scien- 
tifique et permettra aux savants d'appliquer la science à 
la politique ; mais il n'écrira ni ce second, ni ce troisième 

1 . Œuvres choisies ^ II, 226. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 65 

mémoire, et finalement ne nous donnera jamais la philoso- 
phie moniste de la gravitation dont il n'a que trop parlé. 

C'est donc à une espèce de faillite qu'il aboutit dans tous 
ses essais de synthèse moniste du monde par la loi de 
Newton; mais heureusement son œuvre philosophique con- 
tient deux parties indépendantes, et, du point où noU3 
sommes parvenus, nous pouvons très aisément les distinguer 
et les juger. 

Nous avons vu que Saint-Simon, au moment oîi il arrivait 
à Tâge d'homme constatait la ruine de l'ancien pouvoir 
spirituel et que, bien avant Comte et Içs réformateurs de 1830, 
il jugeait que tous les efforts des philosophes devaient tondre 
à constituer un nouveau pouvair. 

Or, après la débâcle de l'autorité théologique et papale, ' 
une seule autorité est possible, celle de la science, et c'est 
à l'édifier que Saint-Simon a jusqu'ici consacré sa vie. Cela 
c'est le but suprême, le seul qui mette de la cohérence dans 
cette existence si désordonnée. 

> Mais, pour édifier ce pouvoir nouveau, Saint-Simon entre- 
prend deux tâches assez différentes, bien que la seconde 
suppose la première ; il veut d'abord unifier le savoir positif 
«n généralisant la méthode positive et il veut ensuite syn- 
thétiser toutes les lois scientifiques. 

La science de son temps emploie en effet deux niéthodes 
contradictoires ; elle est métaphysique ou théologique quand 
il s'agit de la vie, de l'homme, de la sodété ; elle est. posi- 
tive quand il s'agit de la nature physique ; cette contradic- 
tion est la cause profonde de l'anarchie morale, et par con- 
séquent de la crise européenne. 

Pour la résoudre, Saint-Simon a voulu étendre à la science 
de l'homme la méthode positive ; il a pensé que, du jour où 
cette science emploierait la même méthode que, la physique 
et la chimie, un système homogène de philosophie positive 
se dégagerait nécessairement de la série des sciences par- 
ticulières et -'^régénérerait les institutions comme les 

Dumas. — Dcnx messies. • 5 



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66 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

croyances. — Ce qu'il a écrit dans ce sens est à la fois ori- 
ginal et profond; c'estla partie vraiment saine de son œuvre 
philosophique. 

La seconde Test beaucoup moins ; non content d -avoir 
voulu unifier les méthodes scientifiques et constituer ainsi 
une sorte de synthèse subjective du monde, Saint-Simon 
veut encore unifier Tobjefe de la science et ramener à la 
loi de Newton toutes les lois du monde physique, biolo- 
gique ou moral. Mais une synthèse de ce genre, une expli- 
cation moniste de TUnivers n'a jamais été possible encore, 
bien qu'elle ait tenté longtemps la science du siècle der- 
nier, et pour se risquer à celle-ci notre philosophe avait 
plus de courage et de foi que de connaissances précises. 
Tout ce qu'il a écrit dans ce sens est à la fois chimérique 
et vain. 



Saint-Simon escomptait beaucoup le succès de ses deux 
mémoires sur la Science de V Homme et sur la Gravitation ; 
il espérait non seulement attirer sur lui Tattention des 
savants mais trouver des protecteurs qui l'aidassent à sor- 
tir de Taffreuse misère oîi, de nouveau, il se débattait. 

Trop pauvre pour se faire imprimer, il recourut à un moyen 
dont il avait déjà usé sans succès et adressa des copies de 
ses mémoires à un certain nombre de savants, d'hommes 
riches et de gens en place, en leur demandant soit leur avis, 
soit de Targent. 

Ce fut surtout, semble-t-il, le Travail sur la Gravitation 
qu'il chercha à répandre ainsi, et il avait rédigé, des lettres 
différentes dont, suivant le caractère et la situation des des- 
tinataires j il accompagnait son envoi. 

A ceux qui étaient riches, il disait : « Monsieur, soyez 
mon sauveur, je meurs de faim ; ma position m'a ôtô les 
moyens de présenter mes idées avec la mesure convenable. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 67 

mais la valeur de ma découverte est indépendante du mode 
de présentation que les circonstances m'ont forcé d'adopter 
pour fixer le plus promptement l'attention '... Depuis quinze 
jours, je mange du pain et je bois de Teau, je travaille sans 
feu, et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir aux frais 
de copie de mon travail. C'est la passion de la science et du 
bonheur public, c'est le désir de trouver un moyen de ter- 
miner d'une manière douce Teffroyable crise dans laquelle 
toute la société européenne se trouve engagée, qui m*ont 
fait tomber dans cet état de détresse. Aussi c'est sans rougir 
que je puis faireTaveu de ma misère etdemander les secours 
nécessaires pour continuer mon œuvre. » 

Aux ministres, il écrivait : « Vous êtes, monseigneur, 
éclairé, riche; je suis penseur, uniquement occupé d'indi- 
quer les moyens de réorganiser la société européenne. 
Ainsi, la demande que je vous fais de secours pécuniaires 
n'a rien que d'honorable pour vous et pour moi. » 

Enfin, Cambacérès lui ayant conseillé d'écrire àNapoléon, il 
disait: « Sire, je suis le cousin du duc de Saint-Simon, auteur 
des Mémoires sur la Régence...; les événements politiques 
m'ont ruiné, la passion de la science m'a réduit à la misère. 
Je travaille à un ouvrage qui serait bientôt terminé si j'avais 
des moyens d'existence. Je supplie Votre Majesté de m'ac- 
corder des secours ^ ». 

On doit à ces différentes lettres cette justice que Saint- 
Simon y tend la main avec autant d'orgueil que de dignité. 
Il dit sa misère et sa faim, mais comme il parle au nom de 
sa mission et des services qu'il doit rendre à l'humanité, il 
peut mendier de très haut et sans perdre un pouce de sa 
taille. 

Il ne tira pas de tous ces envois la gloire philosophique 
qu'il désirait. Cuvier et Halle seuls témoignèrent quelque 
intérêt scientifique à son œuvre. 

4. Notice historique de Fournel, p. 51. 
2, Œuvres complètes, I, 143. 



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68 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Obtint-il au moins des secours? — On Tignore. Tout ce 
que nous savons, c'est que, trois mois plus tard, au moment 
de la première invasion, il se trouvait à Charonne, dans 
une maison d'aliénés dirigée par le docteur Belhomme. Quel 
trouble nerveux ou mental était-il venu y soigner ? — 
Hubbard est muet sur ce point et le docteur Mottel, direc- 
teur actuel de la maison, nous a déclaré n'avoir trouvé dans 
les archives aucune trace de la maladie et du séjour de Saint- 
Simon. Le seul renseignen^nt que nous ayons nous vient de 
Pierre Leroux ; encore est-il bien vague ^ Dans le prologue 
du Livre de Job^ après avoir parlé de ses propres insomnies, 
il ajoute : «Qui donc échappera? Les plus^ forts suc- 
combent. J'ai vu la maison de santé où Saint-Simon, à son 
tour, se plaignait de ne pouvoir dormir. » 

C'est vers cette époque que lui vient un jeune collabo- 
rateur de talent qui se prend pour lui d'admiratijon et d'ami- 
tié et qui s'intitule d'abord son élève puis son fils adoplif : 
Augustin Thierry. 

Professeur de cinquième au lycée de Compiègne, il avait 
été mis en rapport avec Saint-Simon par un ami commun 
et avait lu avec beaucoup d'intérêt une copie du Mémoire sur 
la Science de r Homme, Dans une lettre qu'il écrivait à Saint- 
Simon en janvier 1814, il paraissait hésiter à accepter près 
de lui les fonctions de secrétaire et à signer de son nom 
ses acticles de journaux. — 11 dut cependant s'enhardir, 
car, en octobre 1814, après le séjour de Saint-Simon à 
Charonne, il publiait avec lui une brochure sur la Réorgani- 
sation de la Société européenne. 

Nous connaissons déjà ce titre : c'est le sujet même de 
concours que Saint-Simon proposait à Napoléon pour Tannée 
1814, dans la dédicace du Traçait sur la Gravitation ; mois 
Napoléon, relégué à Tîle d'Elbe depuis le mois d'avril, ne 
pouvait plus présider le jury, et d'ailleurs ni lui, ni le prince 

4. Le livre de Job, Prologue, p. 4 (1866). 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 69 

régent d'Angleterre, ni Tempereur d'Autriche ne s'étaient 
jamais engagés à corriger les compositions. 

Saint-Simon s'était donné un an pour écrire ce nouveau 
Mémoire, mais la chute du régime impérial et la fin de la 
guerre lui parurent sans doute favorables à la publication, 
et, suivant son habitude, il se contenta d'une rédaction 
rapide. 

Comme on va le voir, son projet est, sous une forme dog- 
matique, une manière d'apologie de la constitution anglaise 
et du régime parlementaire. Par là Saint-Simon traduit la 
satisfaction qu'éprouvaient tous les libéraux de son temps 
à voir succéder un régime de paix à un régime militaire, et 
leurs sympathies pour le régime anglais; il est d'autant plus 
autorisé à ^manifester les siennes propres qu'il l'a fait en 
termes très nets bien avant la chute de l'Empereur. Les 
anglais, a-t-il écrit, méritent la première place parmi les 
modernes, « parce qu'ils ont trouvé le type de l'organisa- 
tion qui remplacera successivement chez tous les peuples 
européens le régime féodal et 'qu'ils se montrent fidèles 
observateurs de cette institution qui procure à chacun d'eux 
la plus grande liberté individuelle dont il soit possible de 
jouir dans un pays surchargé de population*. » 

11 ne lui reste plus, pour ne pas mentir à son système et 
garder cette cohérence de la pensée dont il est si fier, qu'à 
présenter le régime anglais comme la réalisation pratique 
de ses idées politiques et c'est à quoi s'occupent les deux 
collaborateurs. 

La philosophie du siècle passé, pensent-ils, n'a été que 
critique et révolutionnaire; celle du xix® siècle doit être 
organisatrice. Elle doit réorganiser l'Europe. 

Les politiques assemblés au congrès de Vienne voudraient 
bien réorganiser mais' ils n'y parviendront pas, car ils 
représentent chacun des intérêts particuliers et contradic- 

1. Œuvres choisies, II, 116. 



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70 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

toires. Pour rétablir en Europe la paix et y refaire la vie 
sociale, on doit voir les choses de haut, en esprit positif et 
en philosophe. 

Appliquons ici la méthode des sciences positives et cher- 
chons d'abord par le raisonnement, puis par l'observation, 
quelle est la meilleure constitution. 

Une constitution étant définie un système social qui tend 
au bien commun, la meilleure sera celle où les questions 
d'intérêt public seront traitées de la façon la plus précise et 
la plus complète; or, nous le savons depuis longtemps, 
pour résoudre une question la logique et la philosophie ne 
nous offrent que deux méthodes : la synthèse et l'analyse ; 
la synthèse juge a priori et dans Tensemble, l'analyse juge 
dans le détail et a posteriori. 

Instituez donc deux pouvoirs sociaux, un pouvoir synthé- 
tique et a priori qui jugera des intérêts généraux, un pou- 
voir analytique et a posteriori qui jugera des intérêts par- 
ticuliers, et, pour régler les conflits des deux pouvoirs, pour 
en faciliter le fonctionnement, ajoutez un troisième pouvoir, 
Réglant ou Modérant ; vous avez la meilleure des constitu- 
tions. Voilà pour le raisonnement. Et l'observation, que nous 
apprend-elle ? — Que cette constitution existe, et qu'elle fait 
depuis plus d'un siècle la gloire, la force et les victoires 
d'une nation, la nation anglaise. 

La Chambre des Communes, composée des députés de 
toutes les provinces, représente le pouvoir analytique ou des 
intérêts locaux; le roi et surtout le ministère représentent 
le pouvoir synthétique ou des intérêts généraux; la Chambre 
des pairs exerce le pouvoir réglant. 

C'est donc la constitution anglaise qui est la meilleure 
constitution; le raisonnement et les faits s'unissent pour le 
prouver; il ne reste plus qu'à généraliser et qu'à étendre à 
l'Europe entière ce système de gouvernement, pour avoir 
réorganisé la société européenne. 

Or le pouvoir analytique est déjà représenté en Europe 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 71 

par les divers parlements nationaux ; reste seulement à orga- 
niser le pouvoir synthétique et le pouvoir l'églant. 

Le pouvoir synthétique sera représenté par un parlement 
européen où siégeront, au nombre de 240, des savants, des 
négociants, des administrateurs et des magistrats qui auront 
fait preuve d'intelligence et de vues générales dans les 
sciences, les arts, la législation, le commerce, Tadministra- 
tion et Tindustrie. Pour ê^tré indépendants, ils devront 
avoir au moins 25000 francs de rentes en terre; mais cette 
condition n'éloignera pas du Parlement les non.propriétaires 
de talent : à chaque élection, vingt sièges et une dotation 
de 25 OÛO francs de renies en terre seront réservés aux plus 
distingués d'entre eux. Tous ces députés seront chargés de 
considérer non les intérêts de leur pays mais ceux de l'Eu- 
rope entière; ils prendront l'initiative des grands travaux 
internationaux, comme le canal du Danube au Rhin, favori- 
seront l'expansion de la race européenne sur les autres 
parties du globe , 'dirigeront l'instruction publique, établi- 
ront un code universel de morale générale, nationale, indi- 
viduelle, et c'est ainsi que se réalisera l'unité européenne 
des institutions, des intérêts et des mœurs. 

Enfin le pouvoir réglant ou mî)dérateur sera confié à une 
Chambre des pairs ; chacun devra posséder au moins 
500 000 francs de rentes en terre; toutefois vingt d'entre 
eux, dotés par le parlement européen, devront être choisis, 
non parmi les propriétaires, mais parmi les descendants des 
hommes qui auront le mieux servi ou le plus honoré leur 
pays. 

La pairie sera héréditaire, le nombre des pairs illimité, 
leur nomination sera faite par le roi de l'Europe, dont Saint- 
Simon et son collaborateur se réservent de parler plus tard. 

A la vérité, ce programme grandiose leur paraît difficile 
à réaliser tout de suite; il exigerait d'abord que toutes les 
nations de l'Europe fussent arrivées au régime parlemen-^ 
taire; mais deux d'entre elles, la France et l'Angleterre, 



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72 ' DEUX MESSIES POSITIVISTES 

ont déjà ce régime, et elles peuvent, en s'unissant, donner 
l'exemple; .quelles essaient pour leur compte d'un parle- 
ment franco-anglais; l'Allemagne et toutes les autres nations 
entreront ensuite dans leur confédération. 

Et c'est par une prophétie optimiste que les deux réfor- 
mateurs terminent leur œuvre : 

c( Il viendra sans doute un temps où tous les peuples de 
l'Europe sentiront qu'il faut régler les points d'intérêt général, 
avant de descendre aux intérêts nationaux; alors les maux 
commenceront à devenir moindres, les troubles à s'apaiser, 
les guerres à s'éteindre ; c'est là que nous tendons sans cesse, 
c'est là que le cours de l'esprit humain nous emporte 1* » 

On ne peut guère, en lisant cet opuscule, s'empêcher de 
penser au projet de réorganisation européenne que Saint- 
Simon exposait déjà, en 1803, dans les Lettres d'un habitant 
de Genève. Et, de fait, entre les deux programmes, les ana- 
logies sont frappantes. 

De part et d'autre, c'est le même besoin d'unité, le même 
désir d'établir un pouvoir spirituel unique confié à une élite 
et de le modérer par un pouvoir réglant confié à des pro- 
priétaires; mais, chose étrange, Saint-Simon ne parle plus 
de la loi de la gravitation. * 

Un an avant, il disait encore que la loi de Newton était 
seule capable de réorganiser les institutions et les moeurs^ 
et voici qu'il abandonne ce principo^. 11 s'était rendu compte, 
en effet, de la vanité de l'entreprise^ et quelque temps avant 
de mourir il parlait en ces termes de ce grand projet aban- 
donné : c( J'ai voulu essayer, comme tout le monde, de sys- 
tématiser la philosophie de Dieu; je voulais descendre suc- 
cessivement du phénomène univers au phénomène système 
solaire, de celui-ci au phénomène terrestre; et enfin à l'étude 
de l'espèce, considérée comme une dépendance du phéno- 
mène sublunaire, et déduire de cette étude les lois de l'orga- 

i. Œuvres choisies, II, 328. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 73 

nisation sociale, objet primitif et essentiel de mes recher- 
ches. Mais je m^e suis aperçu à temps de l'impossibilité 
d'établir jamais une loi positive et coordinatrice dans cette 
philosophie*. » 

Il a donc laissé de côté ici toutes les rêveries scientifiques 
qu'on voyait poindre déjà dans les Lettres d'un habitant de 
Genève; il n'a pas essayé de codifier toutes les lois naturelles 
en quelques pages de déduction, et, au lieu de s'adresser, 
pour le gouvernement des hommes, à cette chose abstraite 
et morte qu'est la science ou la philosophie, il s'est adressé 
aux savants et aux philosophes <c envisagés sous le rapport 
positif de leurs fonctions dans la société^ ». 

Il avait cru d'abord que, pour conduire les hommes, les 
savants avaient besoin d'un bréviaire scientifique, et il avait 
audacieusement tenté de l'écrire ; aujourd'hui, assagi par 
l'expérience, plus à même de juger la complexité du pro^ 
blême, il renonce à exprimer en quelques formules la vie 
sociale et cosmique, et il appelle simplement les savants à la 
direction des hommes. 

Bien mieux, il ne réserve pas aux seuls savants de cabinet 
le nouveau pouvoir spirituel ; il leur associe, dans le grand 
parlement, les meilleurs des négociants, des magistrats, 
des administrateurs, c'est-à-dire tous ceux qui ont prouvé 
leur supériorité non seulement dans la connaissance abs- 
traite mais dans la conduite de la vie. 

Enfin, au lieu de bâtir un système dans le vide, il regarde 
cette fois autour de lui; il cherche à s'instruire dans les 
faits et, bieji qu'il les tire encore à son système en les 
déformant quelque peu, c'est vers la constitution anglaise, 
source de gloire et de force, qu'il a sans cesse les yeux 
tournés. 

Augustin Thierry est-il pour quelque chose dans ces chan- 



1. Notice histonque de Fournely CollectionFinfdiniinf I, p. 49. 

2. Notice historique de Fouimel, Collection Enfantin, I, p. 49. 



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74 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

gemenls? — Nous Tignorons, et nous ne devons pas oublier 
quàgé alors de vingt et un ans il devait nécessairement 
subir plus d'influence qu'il n'en exerçait. — Si Saint-Simon a 
changé Torientation de sa pensée, c'est donc très vraisembla- 
blement en vertu d'expériences et de réflexions personnelles. 

Mais si ce changement constitue un progrès pour ce qui 
concerae Tintelligence des faits et des nécessités pratiques, 
on ne peut nier qu'il constitue dans Thistoire de la pensée 
de Saint-Simon une nouvelle forme de faillite. Évidemment 
le but reste le même ; Saint-Simon ne renonce pas à son 
idée fixe et veut toujours constituer un pouvoir spirituel; 
cependant négliger la science et s'adresser aux savants, 
associer à ces savants des négociants et des magistrats c'est 
reconnaître implicitement que la direction politique est chose 
d'intelligence et d'expérience personnelle, non de science 
certaine, et c'est en somme proclamer, après beaucoup 
d'erreurs et de fantaisies, une vérité banale et profonde. 

Malgré le caractère chimérique des projets qu'elle con- 
teiîaît, la brochure de 1814 eut un plein succès ; Saint-Simon 
dut en donner deux éditions en l'espace d'un mois ; il en 
adressa un exemplaire au tzar avec une lettre, écrivit, 
aussitôt après, deux articles dans le Censeur^ et il se croyait 
sans doute à la veille de réorganiser la France et l'Europe, 
lorsqu'il fut dérangé dans ses plans par la rentrée sensa- 
tionnelle de Bonaparte. 

Il redoute alors de voir ses réformes compromises et il 
écrit contre lui un manifeste des plus violents. « Un homme, 
dit-il, se présente à nos frontières qui, pendant dix années, 
a désolé la France par tous les excès du despotisme mili- 
taire * » ; le reste est à l'avenant, et ces violences pourraient 
paraître excessives et même pas très dignes, après les flat- 
teries que nous avons citées, si nous n'avions affaire à un 
réformateur, un homme fatal, qui n'a jamais songé à flatter 

i. Œuvres choisies, II, 33i. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 75 

les puissants par bassesse, mais simplement à se servir d'eux 
ou à les écarter, suivant qu'ils étaient utiles ou nuisibles à 
sa mission. 

Viennent les Cent Jours ; Saint-Simon est nommé biblio- 
thécaire à TArsenal par Carnot, ministre de Tlntérieur ; il 
ne se rallie pas cependant à la politique de Bonaparte et, le 
18 mai, toujours obsédé de son même rêve, il publie avec 
Augustin Thierry une nouvelle brochure, où il préconise 
encore une alliance anglaise comme le seul moyen pratique 
de triompher de la coalition^ 

On devine le succès que pouvaient avoir, près de TEmpe- 
reur, de pareilles propositions, un mois avant Waterloo. 

Après la rentrée des Bourbons, un nouveau progrès, sinon 
une orientation nouvelle, s'opère dans la pensée du réfor- 
mateur. 



III 

LES THÉORIES INDUSTRIELLES 

Ce qui, a caractérisé jusqu'ici Saint-Simon dans ses multi- 
ples essais de réformes, c'est qu'il n'a jamais prétendu être 
révolutionnaire ni même novateur au sens ordinaire des 
mots; il sait parfaitement qu'il ne suffit pas de raisonner 
juste pour trouver la formule des sociétés futures et qu'on 
n'organise pas par la seule logique un régime social. L'objet 
qu'il se propose est à la fois plus modeste et infiniment plus 
compliqué ; il a appris de Gondorcet qfl'on peut tirer de la 
connaissance historique du passé la prévision de l'avenir et 
il veut préparer cet avenir en l'organisant. L'évolution, pense- 
t-il, a sa marche propre que rien ne saurait arrêter oumodi- 
fier, mais que les philosophes peuvent hâter s'ils en ont, au 
préalable, pénétré les lois. 

L'histoire est donc, pour un réorganisateur, la science par 



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76 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

excellence, et Saint-Simon, très conscient du rôle qu'il lui 
fait jouer, la célèbre en maint endroit comme la source de 
toute réforme efficace et profonde. « Il n'y a, dit-il, de pos- 
sible, ou au moins de durable, que ce qui n'est ni au-des- 
sous ni au-dessus de Tétat actuel de la société, que ce qui 
n'est pas intempestif. C'est là ce qui fonde la principale 
utilité des considérations historiques, car ce n'est que par 
Tobservation philosophique du passé que Ton peut acquérir 
une connaissance exacte des éléments du présent*. » 

Ce qu'on appelle utopie c'est un système qui va contre 
l'histoire et par suite contre l'avenir ; ce qu'on appelle une 
réforme utile c'est une réforme qui va dans le sens de This- 
toire et par suite du progrès humain. — La politique, science 
du gouvernement, est à peine différente de la physiologie 
sociale ou science de Tespèce humaine et de ses progrès. 
La première ne consiste guère qu'à conduire l'humanité 
conformément aux lois de son développement normal que 
la seconde nous fait découvrir. Assurément on ne peut nier 
que, jusqu'à ce jour, l'humanité ait marché sans l'histoire ; 
elle ne pouvait faire autrement puisque le progrès est 
fatal, mais elle marchait ,dans la nuit et lentement et sans 
savoir où elle allait; elle avançait « à reculons dégis la voie 
de l'avenir ». Par l'histoire elle marchera désormais devant 
elle et dans la lumière. 

Aussi Saint-Simon n'a-t-il jamais rien voulu bâtir hors de 
l'histoire. Nous l'avons vu, dès sa jeunesse, « désireux d'étu- 
dier la marche de l'esprit humain, pour travailler ensuite au 
développement de la civilisation », et s'il s'est attaché sans 
répit à fonder l'autorité morale de la science c'est que, 
depuis la Réforme protestante et la Renaissance, l'histoire 
lui a montré la décadence progressive de l'Eglise romaine 
et le développement également progressif du nouveau pou- 
voir. 

1. Œuvres complètes, lll, 139-140. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 77 

Ce qui fait la puissance de cette philosophie positive qu^il 
défend et qu'il croit représenter aujourd'hui, ce n'est pas 
seulement sa logique intrinsèque; c'est surtout d'être histo- 
riquement nécessaire après la période théologique et la 
période métaphysique que Thumanité vient de traverser. 

Mais l'ancien régime comportait, avec le pouvoir spirituel de 
l'Église, le pouvoir temporel de la féodalité, et Saint-Simon 
est persuadé que l'existence et l'équilibre de ces deux espèces 
de pouvoirs est une condition de bonheur et de vie pour les 
sociétés humaines. Quel sera le nouveau pouvoir temporel 
qui gouvernera le monde de concert avec la science? 

A cette question l'histoire va lui permettre encore de 
faire une réponse précise. Elle lui fera voir un pouvoir nou- 
veau, le pouvoir industriel, vivant et croissant depuis plu- 
sieurs siècles à côté du pouvoir féodal, en attendant de le 
dominer. 

Née au moyen âge sous la protection de TÉglise et des 
seigneurs, l'industrie s'est développée bien avant la Révolu- 
tion; elle a créé, dès le xiu** siècle, des communes riches et 
libres, elle a fait au xviii® siècle cette bourgeoisie puissante 
qui a triomphé en 1789. Sous l'Empire, elle a eu ses hommes 
d'action comme Lenoir, Oberkampf et Jacquart, ses théori- 
ciens comrae Say. 

Depuis la chute de l'Empire elle a été un moment arrêtée 
par les quelques mois de trouble qui ont signalé la rentrée 
des Bourbons, mais, dès 1816, elle reprend de toute part, et 
la France, appauvrie par la guerre, cherche sa richesse dans 
le travail. 

Et, tandis que l'industrie progresse, des publicistes et des 
économistes défendent les droits de ce nouveau pouvoir ou 
le conseillent. 

Chaptal montre dans Ylndusùie Française que l'industrie 
manufacturière et l'industrie agricole doivent s'unir et s^en- 
Ir'aider ; Laborde, dans son livre sur l* Esprit d'association, 
cherche dans le travail agricole, manufacturier ou commer- 



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78 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

cial, le principe de Tordre social. « Le travail, dit-il, est 
Tart pratique du bonheur, comme la philosophie en est la 
science spéculative. » — L'un et Tautre réclament pour les 
industriels, non seulement la protection de l'autorité publi- 
que, mais les mêmes honneurs qui s'attachent à la noblesse. 
Say, enfin, professeur à l'Athénée, fait connaître aux Fran- 
çais la science fondée par Smith et, depuis longtemps déjà, 
dans son Traité d'économie politique^ il a demandé que le 
souverain gouvernât le moins possible, le moins cher possible 
et bornât son rôle à garantir la sécurité du travail'. 

Saint-Simon fut le disciple et Tami de ces économistes. 
Bien avant de les connaître, il avait proclamé, soit dans les 
Lettres d'un habitant de Genève^ soit dans V Introduction, 
que la société future devait reposer uniquement sur le travail 
scientifique, littéraire, commercial, manufacturier ou agricole, 
et c'est toujours d'ailleurs dans le sens très étendu de travail 
utile, de production matérielle et morale, qu'il emploie le 
terme industrie. 

A leur école, il vit plus clairement l'importance de la force 
sociale qu'ils défendaient ; il reconnut dans l'industrie le 
véritable pouvoir temporel de l'avenir, déjà victorieux des 
derniers vestiges du pouvoir féodal : « La société tout 
entière, écrivait-il en 1817, repose sur l'industrie. L'industrie 
est la seule garantie de son existence, la source unique de 
toutes les richesses et de toutes les prospérités. L'état des 
choses le plus favorable à l'industrie est donc, par cela seul, 
favorable à la société '^ » 

Voilà pourquoi, dans tous les projets sociaux qui suivent, 
il substituera désormais à la notion de société la notion d'in- 
dustrie ou de production. Pour régénérer la société et pour 
la conduire, il essaiera d'organiser et de conduire les forces 



- 4. J'emprunte ces détails sur le développement de l'industrie à l'étudô 
déjà citée de M. Georges Weiil, Saint-Simon et son œuvre. Cf. ch. t.^ 
p. 96, sqq. 
2. Œuvres complètes, II, 13. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 79 

industrielles; il ne parlera plus que de système industriel, 
de catéchisme industriel, et, par là, il entendra exprimer les 
mêmes idées que par les termes de système social et de 
catéchisme social. L'industrie, ce sera pour lui la nation en 
travail, la seule qui compte, et c'est dans ce sens qu'il faut 
prendre la devise qu'il inscrit sur le premier volume de son 
recueil : L'Industrie. « Tout par l'industrie et tout pour 
€Ile^ » 

Il confie la rédaction de ce premier volume à Saint-Aubin, 
un ancien tribun, qui traite des finances, et à Thierry qui 
traite de la politique. Lui môme n'y joint qu'un prospectus. 

Quelques mois plus tard, il se sépare de Thierry qui trouve 
sa tutelle trop lourde, et collabore, avec Chaptal, au second 
volume de l'industrie. 

Il y divise la société en trois groupes : les producteurs 
qui représentent des intérêts particuliers, les gouvernants 
qui veillent sur eux et les écrivains qui font profession de 
méditer sur les intérêts généraux ; mais les écrivains sont 
trop soumis aux volontés du gouvernement; bien souvent 
ils se font plus volontiers ses avocats que ses conseillers. 
Pour que cet état de choses prenne fin, il faut que les indus- 
triels soutiennent les penseurs de leurs ressources, leur 
assurent Tindépendance-et la liberté des conseils. — L'in- 
dustrie doit donc faire cause commune avec la littérature et 
la science; le nouveau pouvoir temporel doit soutenir le 
nouveau pouvoir spirituel* Et, comme la classe industrielle 
est destinée à devenir peu à peu la classe unique, c'est en 
réalité la nation elle-même qui, sous le nom de classe indus- 
trielle, entretiendra le nouveau pouvoir. 

Enfin, dans une lettre adressée un mois plus tard aux 
publicistes, il résume de nouveau les idées générales de 
toute sa philosophie et revient sur le rôle prépondérant que 

1. On consultera utilement sur les théories industrielles de Saint-Simon 
rétude de M. Emmanuel de Witt, Saint-Simon et le Système Industriel, 
Paris, Laroze, 1902. 



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80 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Tavenir réserve à rélément industriel ; pour que le régime 
industriel soit viable, il doit, pense-t-il, se créer une philo- 
sophie positive, une morale terrestre, tout un régime moral 
utilitaire et rationnel conforme aux exigences mêmes de la 
société industrielle. Il exhorte donc une fois de plus les 
industriels et surtout les premiers d'entre eux à venir vers 
les savants, à leur donner les moyens de penser librement 
et d'écrire l'encyclopédie des idées positives. 

C'était le môme rêve de pouvoir spirituel qui revenait 
depuis vingt ans, sans cesse amendé, corrigé, adapté aux 
nécessités pratiques. 

Mais, cette fois, Saint-Simon avait fait un progrès de plus ; 
il avait compris toute l'importance que l'industrie, la produc- 
tion, allait légitimement conquérir; et il essayait d'adapter 
à ce pouvoir temporel le pouvoir spirituel Se la science, de 
façon à lier les deux nouveaux pouvoirs de direction et d'ac- 
tion par les mêmes liens qui liaient autrefois le pouvoir théo- 
logique au pouvoir féodal. • * 

Et, de fait, il pouvait croire qu'après tant de traverses et 
de tâtonnements, il touchait enfin au terme de ses efforts : 
non seulement il était lu, discuté, attaqué ; mais il voyait un 
grand nombre d'industriels penser comme lui, s'intéresser 
à son œuvre et la soutenir de leurs fonds. Parmi les sous*- 
cripteurs des premiers tomes de Ylndustrie^ il comptait Per- 
regaux, les frères Périer, Vital Roux, Ternaux, Delessert et 
bien d'autres dont il avait reçu, en espèces, près de 
10 000 francs. N'était-ce pas un heureux commencement et, 
sôus forme réduite, le type même de l'organisation générale 
qu'il prônait? 

En même temps, il voyait venir à lui un jeune collabora- 
teur plein d'intelligence et d'activité, Auguste Comte, alors 
âgé de dix-neuf ans. 

Mais il pécha comme toujours par excès de confiance. 
Persuadé qu'il serait suivi, il chargea Comte d'affirmer dans 
le troisième cahier du tome III le caractère positif de la 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 81 

morale et d'attaquer la morale théologîque. « Sans discuter, 
disait Comte, les inconvénients qu'on trouve à fonder la 
morale sur la théologie, il suffit d'observer que, de fait, les 
idées surnaturelles sont détruites presque partout^ », et il 
demandait qu'on organisât une morale terrestre, positive, 
fondée sur la connaissance et la recherche d'intérêts palpa- 
bles et précis. 

Pour en préparer Tavènement, il suffisait, pensait-il, que 
le gouvernement exigeât des prêtres une culture scientifique 
et philosophique beaucoup plus étendue qui les familiarisât 
peu à peu avec les habitudes d'esprit positives et transfor- 
mât ces théologiens en philosophes ; or, cette réforme pou- 
vait s'opérer sans secousses et sans même rencontrer de 
Topposition dans l'Église : « Peut-on craindre, disait-il, que le 
clergé veuille s'obstiner à n'avoir pour membres que des 
idiots ^ » 

La publication de ce programme eut un effet désastreux. 
Saint-Simon y perdit presque tous ses souscripteurs qui, à 
l'exception de Laffitte et de Ternaux, adressèrent au ministre 
de la police une lettre publique de désaveu. 

Jl n'en fit pas moins paraître le tome IV de Vlndustrie^ 
mais beaucoup plus prudent cette fois, il ne traita que de 
questions pratiques et s'occupa d'organiser ce qu'il appelait 
l'industrie agricole. 

Les paysans, les fermiers, tous ceux qui font valoir la terre 
sont, remarqùe-t-il, les véritables industriels des champs, 
mais ils ne sont pas libres vis-à-vis des propriétaires; ils 
n'ont pas le droit d'engager, comme les industriels véri- 
tables, les richesses qu'ils font valoir; au lieu de diriger à 
leur guise leurs entreprises, d'en être la raison^ ils ne sont 
que des subalternes, presque des domestiques. C'est que les 
industriels véritables vivent sous le régime des contrats 
librement consentis, tandis que les industriels de la terre, 

\ . Œuvres complètes, III, 37. 
â. Œuvres complètesy III, 41. 

Oc MAS. — Deux messies. 6 



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tâ DEUX MESSIES POSITIVISTES 

encore soumis aux propriétaires du sol, vivent sous le 
régime de la conquête, sous le droit du plus fort. 

Pour que le système industriel s'étal^lisse dans sa totalité 
il faut que cette inégalité cesse, que les fermiers de la terre 
jouissent des mêmes droits que les fermiers des capitaux ; 
qu'ils remplacent leurs bailleurs de fonds, les propriétaires, 
et dans le paiement des impôts et dans l'élection des députés ; 
à ce prix seulement, on pourra considérer comme synonymes 
les termes d'industrie et de production et réaliser sans injus- 
tice la devise : « Tout par l'industrie et tout pour elle. » 

Quelques mois plus tard, en 1819, Saint-Simon reprend 
et précise ces mêmes idées dans un nouveau recueil : Le 
Politique^ dont il commence la publication avec le con- 
cours d'Auguste Comte et de quelques gens de lettres. 

A ses yeux, la société se divise non pas politiquement 
mais socialement en deux partis, le parti national ou indus- 
triel, composé de ceux qui produisent, et le parti antina- 
tional, composé de ceux qui consomment sans produire. 
Dans le premier se rangent les agriculteurs, les artisans, les 
négociants, les manufacturiers, les savants adonnés aux 
études positives, les artistes, les avocats, quelques prêtres 
et tous ceux qui sont utiles à leurs semblables. — Dans le 
second figurent les nobles, la plupart des prêtres, les pro- 
priétaires oisifs, les militaires, et tous ceux qui, dans notre 
société, sont nuisibles ou même inutiles. — La conduite des 
premiers est morale puisqu'elle sert les intérêts communs; 
la conduite des seconds est immorale parcequ'elle nuit à ces 
mêmes intérêts. — Les premiers, supérieurs aux seconds 
en puissance et en moralité, n'ont qu'à vouloir pour se 
débarrasser d'eux; il suffit qu'ils agissent de concert pour 
être les maîtres. 

En même temps, et toujours dans le même esprit, il 
publie une série de quatorze lettres, qu'il intitule L'Organi- 
sateur et où il expose le système politique auquel aboutis- 
sent toutes les théories précédentes. . 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 83 

En têle, vient la fameuse « parabole » où Saint-Simon 
veut démontrer que le corps politique est malade, et qui 
peut se résumer ainsi : « Supposons que la France perde les 
meilleurs de ses savants, de ses artistes, de ses industriels, 
en un mot de ses producteurs ; ce serait une perte immense 
qui ne pourrait se réparer avant une génération ; supposons, 
au contraire, que la France perde Monsieur, les principaux 
de ses nobles, de ses gouvernants, de ses prêtres, de ses 
militaires, et en général des non-producteurs, ce sera là 
une perte à peu près nulle, puisqu'un grand nombre de 
français sont capables d'occuper les places que cet accident 
rendrait vacantes. Or, il se trouve que tous ces inutiles, 
qu'pn peut si facilement remplacer, sont justement les 
supérieurs et les maîtres de ceux qu'on ne remplacerait 
pas. » — Notre société est donc « véritablement le monde 
renversé » ; ce sont les exploiteurs, les frelons, qui la gou- 
•vernent; ce sont les travailleurs, les abeilles, qui sont gou- 
vernés,, et c'est la maladie sociale dont nous souffrons. Y a- 
t-il un remède? — Oui, sans doute : il consiste à renverser 
Tordre établi pour lui substituer un ordre plus rationnel. 

Tout d'abord, donnez le pouvoir temporel ou politique à 
ceux qui le détiennent déjà dans Tordre social; confiez-le à 
une Chambre des Communes où siégeront tous les repré- 
sentants de Tindustrie commerciale, manufacturière et 
agricole. Cette Chambre sera chargée d'établir Timpôt, de le 
percevoir et d'exécuter les lois. 

Le pouvoir spirituel se subdivisera en pouvoir créateur et 
en pouvoir critique. Le premier sera exercé par une Chambre 
d'invention où siégeront des ingénieurs, des poètes, des 
peintres, des sculpteurs, c'est-à-dire tous ceux dont la fonc- 
tion est d'inventer. — Ils s'occuperont des intérêts géné- 
raux et élaboreront des projets de loi. 

Le second sera exercé par une Chambre d'examen qui se 
composera de cent physiologistes, cent mathématiciens et 
cent physiciens. 



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84 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Ces savants examineront et critiqueront les projets de la 
Chambre d'invention, avant de les transmettre à la Chambre 
d'exécution qui aura le droit de les adopter ou de les reje- 
ter, 

La seule force dont le pouvoir spirituel disposera vis-à- 
vis du pouvoir temporel, ce sera donc la force de la raison; 
Tauforité de fait restera tout entière aux mains des indus- 
triels. 

On reconnaît sans peine, dans ces trois pouvoirs distincts, 
les trois pouvoirs synthétique, réglant, et analytique ou 
temporel, auxquels Saint-Simon voulait, cinq ans plus tôt, 
soumettre toute l'Europe; seulement, les propriétaires non 
producteurs sont tout à fait exclus du gouvernement, oîi. ils 
détenaient alors le pouvoir réglant ; les industriels disposent 
du pouvoir tempojel tout entier et organisent pour l'indus- 
trie le nouvel ordre des choses; les représentants de Tintel- 
lîgence disposent du pouvoir synthétique et du pouvoir 
réglant, mais ne peuvent agir que par la persuasion sur le 
pouvoir effectif des industriels. 

Ce nouveau projet, déjà assez chimérique par lui -mémo,, 
est agrémenté de projets de détail plus chimériques encore, 
où la fantaisie philanthropique de lauteur s'est donné libre 
jeu. C'est ainsi que la Chambre d'invention est chargée 
d'organiser, pour le peuple, des fêtes d'espérance et des 
fêtes de souvenirs; que, sur le bord des canaux et des 
chemins, Tauteur veut qu'on choisisse des sites pittoresques 
pour y établir des lieux de repos et des jardins. —11 y aura, 
dit-il, dans ces Édens des maisons d'habitation pour les 
artistes, des musées pour les produits de la contrée, et des 
musiciens qui auront la noble et patriotique fonction « d'en- 
flammer les habitants du canton de la passion dont les 
circonstances exigeront le développement, pour le plus grand 
bien de la nation* ». 

i. Œuvres complètes ^ IV, 52. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 85 

Le projet ne fit pas grand bruit, maïs la parabole fit 
scandale. Le gouvernement en prit prétexte^pour poursuivre 
Saint-Simon et, en 1820, le procureur du roi l'envoyait en 
Cour d'assise, sous l'inculpation de complicité morale dans 
l'assassinat du duc de Berry et de manque de respect aux 
membres de la famille royale. Pour un réformateur en quête 
de succès, cette poursuite ridicule était une aubaine ines- 
pérée. Saint-Simon y voit une occasion de se faire mieux 
connaître du public, et, dans quatre lettres adressées aux 
jurés, il précise et développe le sens de sa parabole. — Il 
n'a pas voulu, dit-il, attaquer personnellement les membres 
de la famille royale mais simplement comparer les chefs du- 
régime actuel avec les chefs du régime qu'il conçoit. 
D ailleurs, il est plein de sympathie pour la dynastie des 
Bourbons et désire lui voir occuper le trône tant que la 
royauté subsistera. Il regrette seulement que cette dynastie 
lie sa cause avec celle des aristocrates et des non-produc- 
teurs, au lieu de s'allier contre eux avec les producteurs. 
Elle avait autrefois les communes pour alliées naturelles 
contre le pouvoir féodal et papal; qu^elle se tourne aujour- 
d'hui vers la nation qui travaille, les industriels de toute 
ordre, véritables successeurs des communes. 

Et Saint-Simon qui, en 1814, dans sa brochure sur la 
Réorganisation de la Société européenne^ avait eu la chance 
de prédire la première chute des Bourbons, s'autorise im- 
prudemment de ce succès pour prophétiser encore. Si les 
mesures qu'il propose ne sont pas prises, il ose prédire, 
dit-il, « que les Bourbons n'occuperont pas le trône de France 
pendant un an ». 

Acquitté parle jury," il se remet aussitôt à l'œuvre et, dans 
un nouveau recueil : Le Système industriel, il poursuit 
l'exposé de son plan de réformes. 

Avant tout, il importe de bien connaître le mal et, dans 
la première partie, par une lettre aux philanthropes, Saint- 
Simon le désigne et le définit. 



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86 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Il pose en principe que la société n'a pour objet que d'or- 
ganiser le bonheur du plus grand nombre, et qu'une société 
est mauvaise dans la mesure où elle perd de vue cet objet. 
— Or, que font aujourd'hui les pouvoirs constitués ? 

Le clergé, qui avait pour mission de plaider sans relâche 
la cause des pauvres, a oublié cette mission et se borne à 
prêcher au peuple l'obéissance passive. Il a déserté sa mis- 
sion. La noblesse, après avoir exercé autrefois des fonctions 
utiles de protection et de défense, n'est plus « qu'une véri- 
table sangsue à l'égard du peuple ». Le militarisme a déve- 
loppé le goût de la* guerre par spéculation ; entrés en cam- 
pagne pour se défendre, les Français se sont battus ensuite 
pour s'enrichir et ils ont ainsi provoqué la juste réaction 
des peuples. 

Les rois, en prenant le titre de chrétiens, semblaient avoir 
pris l'engagement de travailler au bien du peuple : or, la 
royauté se laisse dominer par les pires ennemis du peuple : 
la noblesse et le clergé. 

Enfin, dernière plaie, il y a les métaphysiciens de la poli- 
tique parmi lesquels Saint-Simon range les légistes. Leurs 
services passés ne sont pas contestables ; ils ont critiqué et 
sapé l'ancien régime ; ils ont préparé la crise, mais ils ont 
eu le tort de vouloir la diriger, et c'est pourquoi là Révo- 
lution s'est faite au nom de chimères et de principes vagues, 
au lieu de se faire au nom d'intérêts précis. 

Aujourd'hui, par 'leur métaphysique et par l'influence 
qu'ils exercent encore dans le gouvernement, tous ces rai- 
sonneurs critiques sont le plus grand obstacle à l'établisse- 
ment d'un régime industriel et positif. 

On a donc le droit de dire que ni les nobles, ni les mili- 
taires, ni le roi, ni les prêtres, ni les légistes ne remplissent 
leur devoir social; tous sont les ennemis du peuple, puis- 
qu'ils vivent à ses dépeïis sans le servir ; tous ont une con- 
duite contraire à l'objet suprême de toute société : « le bien 
du plus grand nombre ». 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 87 

En face d'eux ont grandi peu à peu deux puissances vrai- 
ment sociales, celles des savants et des industriels; les pre- 
miers ont acquis des connaissances plus positives que le 
clergé et une capacité plus grande pour servir les intérêts 
humains par leurs inventions ; les seconds représentent la 
nation en travail et les intérêts matériels de rhuipanité. 

Aux savants revient le pouvoir spirituel, la direction 
morale des sociétés, l'éducation des peuples ; aux industriels 
le pouvoir temporel et Tadministration des biens matériels 
des sociétés. 

11 appartient au roi de sanctionner le progrès dé ces deux 
pouvoirs, en s'alliant avec ceux qui travaillent et ceux qui 
pensent, contre tous ceux qui exploitent. Qu'il prenne donc 
l'initiative des réformes et qu'il décrète entre autres mesures 
immédiates : 

1° Que l'Institut est chargé de surveiller Tinstruction 
publique et de rédiger un catéchisme national ; 

2° Qu'un conseil d'industriel est institué avec mission dé 
préparer le budget ; 

3"* Que tous les titres de noblesse, féodale ou impériale, 
sont supprimés ; 

4° Que de nouvelles élections doivent envoyer à la 
Chambre des députés choisis parmi les partisans du régime 
industriel. 

Enfin, pour assurer l'exécution de ces décrets, que 
Louis XVIII n'hésile pas à faire un coup d'État et qu'il le 
justifie par des proclamations ôîi il dira par exemple : « Le 
plus grand service que la royauté puisse rendre à la nation 
dans les circonstances actuelles, est celui de se constituer 
elle-même en dictature chargée d'anéantir le régime féodal 
et théologique, et d'établir le régime scientifique et indus- 
triel* », ou bien encore : « La dictature dépouillera la royauté 
du caractère féodal et théologique dont elle est encore 

1. Œuvres choisies, 111, 



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88 DEUX xMESSIES POSITIVISTES 

revêtue, et le roi deviendra le premier des industriels, de 
même qu'il a été le premier des hommes d'armes de son 
royaume ^ » 

Quelques mois plus tard, Saint-Simon reprend les mêmes 
idées dans sa seconde brochure sur les Bourbons et les 
Stuarts, Qj, il est tellement certain d'avoir enfin trouvé la 
formule définitive de Tordre nouveau, qu'il débute par ces 
simples paroles: « Sire, une grande découverte dans la 
direction des sciences morales et politiques vient d'être 
faite. » 

Le mal, c'est, à son avis, que l'objet de l'association des 
citoyens français n'a jamais été défini. D'où les erreurs 
et les fantaisies de tous nos gouvernements. Stipulons d'abord 
par un contrat que l'objet de notre association est d'assurer 
à chacun de nous la plus grande somme possible de bien-être 
physique et moral. — Nous n'aurons ensuite qu'à choisir le 
moyen le plus propre à réaliser cet objet et ce moyen c'est 
l'organisation du système industriel. 



Cependant, malgré ses brochures, ses recueils, ses lettres 
aux grands, ses adresses au roi et sa débordante activité, 
Saint-Simon n'arrivait pas à faire connaître ses idées, 
encore moins à les faire adopter, et sa situation matérielle 
restait des plus misérables. 

A Paris, il avait lassé ses protecteurs et fatigué tout le 
monde de ses sollicitations. En province, il n'avait pu 
recruter de nouveaux souscripteurs, malgré les tentatives 
qu'il avait faites près de quelques négociants de Saint-Quen- 
tin et de Rouen. — A bout de ressources, il avait engagé, 
pour payer les frais de ses publications, jusqu'à la modeste 
pension qui le faisait vivre. Il mourait littéralement de faim, 

4. Œuvres choisies, III, 58. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 89 

et sa misère lui était d autant plus pénible qu'il voyait souf- 
frir avec lui sa maîtresse, Julie JuUiand, une très brave 
femme qui lui était profondément attachée. 

Dénué de tout, abandonné de tous, désespéré à Tidée qu'il 
ne verrait pas de longtemps triompher son système, réduit 
à l'impossibilité de le défendre par de nouveaux livres et 
de continuer sa mission, cet homme qui avait traversé taat 
de misères et subi tant de souffrances eut son premier 
moment de découragement et, décidé à mourir, il écrivit à 
Ternaux une lettre d'adieu. 

« Monsieur, lui disait-il, après y avoir bien réfléchi je 
suis resté convaincu que vous aviez raison en me disant 
qu'il faudra plus de temps que je n'avais pensé pour que 
rintérêt public se porte sur les travaux dont je fais depuis 
longtemps mon unique occupation. En conséquence, j'ai pris 
le parti de vous dire adieu. Mes derniers sentiments sont ceux 
d'une profonde estime pour vous et d'un attachement exalté 
pour votre caractère noble et philanthropique. Permettez- 
moi de vous offrir mon cœur pour la dernière fois. J'emporte 
un grand chagrin, c'est celui de laisser la femme qui était 
avec moi dans une position affreuse. Cette femme m'a donné 
les plus grandes preuves de dévouement et de désintéresse- 
ment. Je vous conjure de lui accorder votre protection... 
Je finis en souhaitant que vous viviez longtemps pour le 
bonheur de tous ceux qui ont des relations avec vous \ » 

Cette lettre écrite, il éloigne Julie sous un prétexte quel- 
conque ; il pose sa montre sur la table à côté d'un pistolet 
chargé de sept chevrotines, et, voulant mourir dans la pleine 
lumière de sa raison, il se met une dernière fois à repenser 
ce système qui avait été sa vie. Quand l'aiguille marqua 
l'heure qu'il s'était fixée, il lâcha la détente; le coup partit, 
l'arcade sourcillière futébréchée, mais le cerveau ne fut pas 
atteint. 



1. Notice historique de Fournel, Collection Enfantin,!, p. 103. 



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90 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Et Saint-Simon, blessé, sanglant, raisonnait toujours : 
« Expliquez-moi, mon cher Sarladière, disait-il au médecin, 
comment un homme qui a sept chevrotines dans la tête peut 
encore vivre et penser'? » 

Puis, informé, sur sa demande expresse, qu'on le croyait 
perdu, il se tournait vers Comte, qui venait d'entrer, et 
lui disait : « Employons bien les heures qui nous restent et 
causons de votre travail. » 

Quinze jours plus tard, il était debout et restait seulement 
privé d'un œil ^ 

•Comment se tira-t-il de la misère qui avait failli causer 
sa mort? — D'après son biographe Fournel, aussitôt rétabli 
il aurait obtenu, de quelques financiers et industriels, des 
souscriptions nouvelles. 

Ce qu'il y a de certain, c'est que, deux mois après sa ten- 
tative de suicide, il faisait chez le banquier Ardoin, la con- 
naissance d'Olînde Rodrigues, un financier riche, qui devint 
bientôt son ami et son disciple. Grâce à lui, Saint-Simon fut 
désormais à Tabri du besoin et put se consacrer paisible- 
ment à son œuvre jusqu'à la fin de sa vie. Il reprit donc ses 
publications et, dès le mois de décembre de la même année, 
il faisait paraître le premier cahier de son Catéchisme des 
industriels. 

Le fond des idées y est, à quelques variantes près, le 
même que dans le Système des industriels, — Il s'agit 
toujours d'enlever le pouvoir à la classe des non-producteurs, 
pour le donner à la classe active, la classe industrielle. 

Il y a aujourd'hui, pense Saint-Simon, deux classes rivales 

1. Hubbard, op. cit., p. 95. 

2. Ce dernier détail et cette tentative de suicide ont inspiré au poète 
Léon Halévy, disciple et ami du philosophe, quelques strophes de son Ode à 
Saint-Simon. Qu'on me permette d'en donner un échantillon qui jette un peu 
de gaieté sur cette aventure : 

• Mais son arme trompa sa main bien assurée, 
Un de ses yeux périt sous la balle égarée, 

L'autre accusa les cieux. 
Le plomb tomba meurtri loin de sa forte tête, 
L'homme resta debout, comme après la tempête 

Un pin noirci de feu. » 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 91 

dans la nation, les nobles, descendants des Francs, et les 
industriels, descendants des Gaulois; les fils des vainqueurs 
et les fils des vaincus ; les premiers, inutiles et oisifs, n'en 
ont pas moins conservé toute l'autorité de leurs ancêtres; 
les seconds riches, intelligents, capables de gouverner, n'ont 
pas encore conquis l'autorité à laquelle ils ont droit, « de 
manière, dit Saint-Simon, que la société présente aujour- 
d'hui ce phénomène extraordinaire : une nation qui est 
essentiellement industrielle et dont le gouvernement est 
essentiellement féodal * ». 

Il faut que cette contradiction prenne fin et que le parti 
industriel s'organise. 

Comment, se fera cette organisation ? On a cru longtemps 
en France — et Saint-Simon plus que personne, — que toute 
l'ambition^politique des Français devait consister à imiter 
l'Angleterre ; et l'on pourrait être tenté encore de chercher, 
dans la constitution anglaise, le type du régime industriel. 
Ce serait une erreur grave. Le gouvernement anglais, avec 
ses lords industriels que dominent le pouvoir royal et la 
Chambre des communes, n'est pas un gouvernement indus- 
triel; « c'est le gouvernement féodal modifié autant qu'il 
pouvait l'être dans la direction industrielle ^ » Il n'y a là 
qu'un régime de transition et, ce que nous cherchons pour 
la France, c'est un régime définitif. 

Les industriels l'établiront, sans révolution et sans 
secousse, en sollicitant l'appui de l'autorité royale. Qu'ils 
s'adressent directement au roi, qu'ils lui demandent de 
prendre en mains leur cause, de renouveler les vieilles tra- 
ditions de sa famille, en s'alliant aux nouvelles communes 
contre les féodaux, et de confier à une commission d'indus- 
triels le soin de préparer le budget. — Qui pourrait douter 
du succès d'une pétition rédigée dans ce sens, si elle était 
signée par tous les Français qui produisent, c'est-à-dire 

1. Œuvres choisies, III, 89. 

2. Œuvres choisies, III, 126. . 



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92 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

par les vingt-quatre vingt-cinquièmes de la population ? 

Pour qu'ils y consentent, il suffit de les éclairer par des 
brochures, par des livres, par une campagne de presse que 
dirigeront les principaux chefs de l'industrie ; mais, pour' 
préparer Topînion au nouveau régime et le nouveau régime 
lui-même, les industriels ont besoin du concours des savants 
et des artistes. « Il serait trop extraordinaire, dit Saint-Simon, 
que leurs efforts eussent été nécessaires pour désorganiser 
la société, et que la société pût être réorganisée sans qu'ils 
devinssent auxiliaires de cette entreprise*. » 

Voilà pourquoi Saint-Simon a confié à un savant, Auguste 
Comte, le soin d'exposer les généralités du système, en se 
réservant pour lui-même les questions spéciales. 

Auguste Comte a fait cet exposé dès 1822 et Saint-Simon, 
en le présentant au public, a déclaré que « ce travail cor- 
respondait au Discours préliminaire de r Encyclopédie , par 
d'Alembert ». Il le réédite en avril 1824, sous le titre de 
Système de Politique Positive et c'est le troisième cahier 
du Catéchisme des industriels. 

Comte y analyse, avec une grande vigueur de style, la 
crise sociale déterminée en Europe par la ruine des pouvoirs 
théologique et féodal ; il pense qu^on ne peut sortir de cette 
crise qu'en réorganisant le pouvoir spirituel au profit des 
savants et le pouvoir temporel au profit des industriels 
qu'il subordonne aux savants ; puis il s'essaye à préparer la 
réorganisation du pouvoir spirituel, en formulant les prin- 
cipes d'une politique positive qui devra être élaborée par 
« les savants positifs, suivant la méthode ordinaire des 
sciences de la nature ». 

Saint-Simon, dans une courte préface, faisait l'éloge de 
son disciple et de son livre. « Nous déclarons formellement, 
disait-il, que cet ouvrage nous paraît le meilleur écrit qui 
ait jamais été publié sur la Politique générale. » 

4. Œuvres complètes, IX, p. ii (préiace). 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 93 

Mais il apportait à ses éloges des restrictions importantes. 

Il reprochait d'abord à Auguste Comte de n'avoir pas mis 
à sa place, c'est-à-dire au premier rang, la capacité indus- 
trîelle, qui doit seule « juger de la valeur de toutes Tes autres 
capacités et les faire travailler toutes pour son plus grand 
avantage* ». 

De plus, il prévenait le lecteur que son élève n'avait 
exposé que la partie scientifique du système, qu'il avait 
négligé la partie sentimentale et religieuse, et il annonçait 
qu'il comblerait cette lacune dans le cahier suivant. 

La première critique est la conséquence des théories indus- 
trielles que nous connaissons déjà : la seconde traduit des 
idées morales et religieuses qui se sont toujours mêlées au 
saint-simonisme, mais qui, depuis quelques années, se font 
jour de plus en plus, et dont nous n'avions retardé l'exposé 
que pour la commodité de notre analyse. Le moment est 
venu d'en faire l'histoire et de les coordonner. 



IV 

LES THÉORIES MORALES ET RELIGIEUSES 

Au vrai dire, Saint-Simon a toujours considéré que l'édi- 
fication d'un nouveau pouvoir spirituel devait avoir pour 
résultat l'établissement d'un nouveau système de morale, 
et, toutes les fois qu'il a cru avoir constitué ce pouvoir, il 
a tenté de formuler une morale ou annoncé un catéchisme. 

Mais, dans l'élaboration de sa morale, il est partagé entre 
deux tendances opposées, dont les luttes font, pendant long- 
temps, l'hésitation de sa pensée. 

Tant qu'il croit pouvoir synthétiser les connaissances 
humaines par la loi de Newton et déduire de cette loi géné- 
rale les lois plus particulières de tous les phénomènes 

1. Œuvres complètes, IX, p. 4. 



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94 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

physiques et moraux, il rêve d'une morale et d'une religion 
objectives qui seraient Tapplication du physicisme à la 
conduite hmnaine. 

Sans doute il en voit les difficultés, et, dans Y Introduction 
aux travaux scientifiques duXIX^ siècle^ il déclare expressé- 
ment que le physicisme n*est pas encore en état de nous donner 
cette religion et cette morale. Il n'en répèle pas moins à plu- 
sieurs reprises que le nouveau pouvoir spirituel aura pour 
mission de rédiger un catéchisme physiciste, conformément 
aux principes de la nouvelle encyclopédie, et c'est bien là, en 
effet, l'aboutissant logique de toute sa philosophie cosmique. 

En même temps et en dehors de toute philosophie univer- 
selle, il conçoit do très bonne heure une morale pratique et 
subjective dont le principe serait le dévouement à Thumani té. 

C'est ainsi que dans les Lettres d'un habitant de Genève^ 

après avoir confié la direction de l'humanité aux savants, il 

ajoute que l'obligation sera imposée à chacun « de donner 

constamment à ses forces personnelles une direction utile à 

.l'humanité ». 

Dans Vlntroduction aux travaux scientifiques du 
XIX^ siècle^ il revient de nouveau sur ce principe du travail 
obligatoire et utile, et il reconnaît la même valeur morale 
à toutes les formes de l'activité humaine, pourvu que le 
résultat de cette activité soit heureux pour l'humanité. 

Mais c'est là une morale très incomplète, puisqu'elle se 
borne à demander le dévouement de Tindividu sans le 
justifier ni le sanctionner. Quelques années plus tard, lorsque 
Saint-Simon écrit la préface de son Mémoire sur la science 
de l'HommCy il a le sentiment plus net du problème, tel 
qu'une morale positive doit le poser. « Le physiologiste, 
fait-il dire à Burdin, est le seul savant en état de démontrer 
que, dans tous les cas, la route de la vertu est en même 
temps celle du bonheur ^ » 

1. Œuvres choisies, II, 23. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 95 

11 s'agit, comme on le voit, de toute autre chose que d'une 
morale cosmique fondée sur l'idée de gravitation; ce que 
Saint-Simon rêve d'établir ici, c'est une morale sociale ensei- 
gnant à Tindividu que le souci du bien commun est aussi le 
souci du bien particulier et c'est une façon moins ambitieuse 
mais beaucoup plus scientifique de présenter la question. 

Ces deux tendances objective et subjective se juxtaposent 
dans son esprit jusqu'au moment où il jette par-dessus bord 
la théorie de la gravitation et renonce, comme il dit, à 
systématiser la philosophie de Dieu. Une fois ce lest jeté, la 
tendance subjective ou sociale triomphe et s'organise. 

Saint-Simon conçoit alors le système industriel ; il s'aper- 
çoit que la nation française n'est pas constituée par les 
quelques milliers de nobles, de prêtres et d'oisifs qui vivent 
à ses dépens, mais par les vingt-cinq millions d'hommes qui 
poduisént dans l'agriculture, le commerce, l'industrie ou les 
travaux de la pensée; et la société telle qu'il la rêve doit 
être organisée pour le plus grand bien physique et moral 
de ces producteurs. 

Le but de l'association sociale lui apparaît comme nette- 
ment défini : c'est l'intérêt de la majorité, le bonheur du 
plus grand nombre possible. 

Mais à ce système industriel, il veut joindre une morale 
qui le légitime aux yeux de chacun et détermine la libre 
adhésion des volontés. 

La morale est en effet d'importance première pour les 
sociétés : 

« Il n'y a point de société possible sans idées morales 
communes* », fait-il écrire en 1817 par Comte, alors son 
secrétaire. 

On sait quelle était la morale du régime féodal ; la crainte 
de Tenfer et l'espoir du paradis y servaient de principes à 
la conduite des hommes. Mais le règne de la théologie est 

1. Œuvres complètes, III, 32. 



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96 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

bien fini, et ce serait folie de continuer à fonder la morale 
« sur des préjugés dont le ridicule fait tous les jours 
justice^ ». 

Il n'y a aujourd'hui qu'une solution possible, conforme à 
la logique du système industriel et aux exigences de la 
science positive, c'est de substituer aux intérêts d'oulre- 
tombe des intérêts terrestres et précis dans la détermination 
de la conduite humaine. Il faudra donc montrer à tous les 
membres de la société nouvelle, depuis le plus infime 
jusqu'au plus riche, que les intérêts de la société et ceux de 
l'individu coïncident toujours. 

C'est en vertu de ces prémisses que Saint-Simon préco- 
nise une morale utilitaire plutôt indiquée qu'exposée et très 
analogue, dans ses grandes lignes, à la morale de Ben- 
tham. 

Le principe est, dit-il, que « tout ce qui est utile à 
l'espèce est utile aux individus, et, réciproquement, que 
tout ce qui est utile à l'individu est utile à l'espèce »... « Le 
nouveau code de morale doit se composer des applications 
de ce principe à tous les cas particuliers ^ » 

Qu'on fonde donc, dans la société industrielle, des chaires 
de morale et de sciences positives -destinées à propager 
cette nouvelle philosophie de la vie sociale. 

On y développera cette maxime aussi certaine qu'un prin- 
cipe de mécanique : « On ne peut être vraiment heureux 
qu'en cherchant son bonheur dans le bonheur d'autrui: ^ » 

On y enseignera « que l'homme se soumet volontaire- 
ment au plus grand mal moral dont il puisse être affligé 
quand il cherche son bien-être personnel dans une direc- 
tion qu'il sait être nuisible à la société* », et on y montrera 
aussi « comment chaque individu peut combiner son inté- 

1 . OEuwes complètes, III, 37. 

2. IbicL, V, p. 177. 

3. Œuvres choisies, II, 320. 

4. Œuvres complètes, X, p. 14. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 97 

rôt particulier avec Tintérêt général, et le grand avantage 
qui résulte pour chacun de bien faire cette combinaison^ ». 

Évidemment, toute la difficulté sera de bien faire des 
démonstrations de ce genre; Bentham y a quelque peu 
échoué, et Ton peut douter que Saint-Simon y eût réussi ; 
mais il n'en aperçoit pas moins avec une grande netteté les 
conditions essentielles de la morale utilitaire et sociale à 
laquelle son système industriel et son positivisme le con- 
duisaient. 

Il aurait pu logiquement s'en tenir à cette morale, la seule 
assurément qui, si elle était établie, pourrait porter le nom 
de positive; mais il paraît avoir compris, vers 1821, la force- 
qu'elle gagnerait à faire appel au sentiment. 

Dès 1803, dans son premier ouvrage, les Lettres d'un 
habitant de Genève à ses concitoyens, il assimilait, sinon 
en eux-mêmes du moins dans leurs résultats, deux états 
fort différents, la soumission obligatoire de Tindividu à 
l'humanité et l'amour du prochain : « Dieu seul, disait- 
il, a pu donner à Thumanité le moyen de forcer chacun 
de ses membres à suivre le précepte de l'amour du proc- 
hain^. * 

Mais si sa morale subjective le rapproche de la morale de 
Jésus, la morale cosmique et scientifique dont il rêve alors 
Ten éloigne: « Jésus était bon, dit-il, il avait de Ténergie, 
de l'enthousiasme, mais il étuit ignorant... ni lui ni ses 
commentateurs n'avaient aucune idée claire du mécanisme 
de l'Univers^ »... Il napu comprendre le rôle que devaient 
jouer les lois astronomiques dans l'établissement du nou^ 
veau système scientifique et par suite du nouveau système 
religieux. 

Une'fois la morale objective et cosmique définitivement 
abandonnée pour la morale subjective et sociale, il se trouve 

1. Œuvres complètes, X, p. 15. 

2. Œuvres de Saint-Simoriy I, 58. 

3. Œuvres choisies, I, p. 207,209. 

Dumas. — Deux messies. ^ 



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98 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

plus à même de comprendre la morale de la charité et il 
se dispose à lui faire place. 

Ni la raison, ni l'intérêt, pense-t-il, ne suffisent pour dé- 
terminer les grands changements sociaux. — On aura beau 
faire appel à tous les égoïsmes, les éclairer et les conduire, 
on n'obtiendra pas d'eux cette adhésion enthousiaste et 
féconde dont on a besoin pour établir et faire prospérer le 
nouveau régime industriel et moral. 

Or, il se trouve qu'une force puissante existe à côté de 
l'égoîsme, une force qui a déjà fait des miracles et dont 
l'objet, profondément social et humain, est le même que 
l'objet de l'égoîsme bien entendu, l'amour des autres, la 
charité... Tandis que les philosophes exposent logiquement, 
pour les gens instruits, les principes utilitaires du dévoue- 
ment social, le christianisme obtient des dévouements spon- 
tanés en faisant appel au sentiment. Il suffira donc à Saint- 
Simon de traduire en langage chrétien sa philosophie 
morale et sociale, pour obtenir Tadhésion des foules à l'ordre 
nouveau; et il s'applique à cette traduction suivant un pro- 
cédé d'adaptation qu'il a toujours préconisé : subordonner les 
intérêts de chacun aux intérêts de la classe la plus nom- 
breuse, celle des producteurs et des travailleurs, n'est-ce 
pas rester fidèle au principe d'amour et de charité ? < Ces 
nouvelles bases d'organisation sociale, écrit-il, étant direc- 
tement conformes aux intérêts de l'immense majorité de la 
population, elles doivent être considérées comme une con- 
séquence politique générale déduite du principe de morale 
divine : « tous les hommes doivent se regarder comme des 
frères; ils doivent s'aimer et se secourir les uns les 
autres* ». 

Ainsi sera conquise au système industriel la force du sen- 
timent. 

Ceux qui dirigeront cette force ce seront les philanthropes; 

i. Œuvres choisies, III, p. 30. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 99 

ils seront les agents directs de l'Éternel, les représentants 
de Dieu sur la terre, et c'est à eux que Saint-Simon s adresse 
particulièrement lorsqu'il publie, en 1821, le premier volume 
de son Système industriel. 

Il était donc fondé, en avril 1824, à déclarer que l'exposé 
purement scientifique d'Auguste Comte laissait de côté une 
partie importante de sa doctrine et ne répondait qu'à la moi- 
tié de ses vues. 

Trois mois plus tard, il s'essayait à compléter lui-môme 
cet exposé dans le quatrième cahier de son catéchisme et 
à faire une place aux sentiments dans la direction sociale 
du pays. 

Les industriels disposent toujours du pouvoir temporel, 
et ont le droit d'exiger, en tant que « classe fondamentale 
et nourricière », que les savants, détenteurs du pouvoir 
spirituel, dirigent leurs travaux dans le sens le plus utile à 
la société industrielle. 

Mais le pouvoir spirituel, qui se subdivisait plus haut en 
pouvoir créateur et pouvoir critique, comporte des subdivi- 
sions nouvelles, conformes aux exigences morales du sys- 
tème. 

Les savants les plus capables forment deux académies 
séparées, celle des sciences et celle des sentiments. 

La première se proposera de faire le meilleur code des 
intérêts ; elle sera chargée d'édifier cette morale utilitaire 
dont nous avons indiqué les principes et qui est le complé- 
ment indispensable du système industriel. Cette académie 
existe déjà et pourra remplir facilement ses fonctions nou- 
velles, à condition qu'elle se complète par une section d'éco- 
nomistes et par une section de légistes. 

La seconde aura pour objet de perfectionner le code des 
sentiments moraux. 

Saint-Simon la compare tantôt à l'Académie des sciences 
morales, tantôt aux Sociétés de morale chrétienne, aux 
Sociétés- bibliques ou aux Sociétés philanthropiques, et il la 



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100 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

compose de moralistes, de théologiens, de légistes, de poètes, 
de peintres, de sculpteurs et de musiciens. 

Vraisemblablement il n'a pas eu d'idée très nette sur les 
fonctions qu'elle exercerait, etil a voulu seulement juxtaposer 
sous deux formes concrètes la raison et le sentiment, l'in- 
térêt et l'amour, dans la direction de la société. 

Enfin, comme ce^deux académies qui se partagent le pou- 
voir spirituel risquent d'entrer en conflit, Saint-Simon, tou- 
jours unitaire, les subordonne à un collège royal scientifique^ 
Ce collège, qui se recrutera parmi leurs membres, s'adjoindra 
des légistes, des politiques, des administrateurs ; il s'occu- 
pera de coordonnner les travaux et les principes des deux 
académies; il perfectionnera la doctrine générale qui servira 
de base à l'instruction publique ; il dirigera « d'une manière 
suprême » l'action générale de la société. — C'est lui qui 
représente ce pouvoir synthétique ou dirigeant que Saint- 
Simon a toujours voulu constituer, et, djams ce sens, le nou-^ 
veau programme diffère peu de tous ceux que nous connais- 
sons déjà ; mais cette fois .le réformateur a pensé qu'il ne 
suffisait pas de formuler des lois générales pour la société 
humaine, qu'il fallait encore obtenir l'adhésion des raisons 
et des cœurs, et c'est dans cet esprit qu'il a joint TAcadémie 
des intérêts et celle des sentiments au conseil de direction 
générale. 

Telle est la dernière formule pratique à laquelle aboutissent 
sa politique morale et sa religion. 



Cependant, malgré l'adresse aux philanthropes, le Caté- 
chistne des industriels et l'institution d'une académie des 
sentiments, la nouvelle religion reste vague. Saint-Simon 
veut l'exposer d'une façon dogmatique et c'est dans ce dessein 
qu'il écrit son dernier livre, le Nouveau Christianisme. 

Est-il besoin d'ajouter que, malgré ce titre, il n'y a pas 



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PSYCHOLOGIE OE'^ÀlNX-glMW "^.'X'', '; ;;• J04 

eu chez Saînt-Simon un retour quelconque à la théologie 
chrétienne ? 

Nous TavonsVu proscrire, dans tout le cours de son œuvre, 
les explications théologiques, laisser Auguste Comte traiter 
de préjugé ridicule la croyance au paradis et à l'enfer, 
parler de Jésus comme d'un homme bon, enthousiaste et igno- 
rant, et rien ne permet de croire, même dans le Nouveau 
Christianisme y qu'il ait changé d'opinion sur ces -divers 
points. 

Est-il au moins devenu déiste ? — Pas davantage. 

Sans doute on pourra trouver dans le Système industriel^ 
dans le Catéchisme et surtout dans le Nouveau Christian 
nisme, des textes très précis en faveur du déisme. « Je crois 
en Dieu, dira le novateur, je crois que la religion chrétienne 
est d'origine divine... je crois que Dieu a fondé lui-même 
rÉglise chrétienne... » Il ira même jusqu'à parler de l'in- 
faillibilité de l'Église. « Dans le cas, dira-t-il, où l'Église a 
pour chef des hommes capables de diriger les forces de la 
société vers le but divin, je crois que TÉglise peut, sans 
inconvénient, être réputée infaillible \ » 

Mais ces textes si affîrmatifs ne prouvent pas tout ce qu'ils 
semblent prouver ; si on les replace dans l'œuvre de Saint- 
Simon au lieu dé les en séparer, ils reprennent le sens sym- 
bolique qu'ont toujours eu dans sa bouche les affirmations 
de ce genre. Qu'on se rappelle que, dans les Lettres d'un 
habitant de Genève, Dieu se confondait avec la loi de Newton, 
la providence divine avec le progrès scientifique ; qu'on 
remarque ici même que l'infaillibilité de l'Église est présentée 
comme la conséquence de l'intelligence des prêtres et non 
comme un pouvoir venu d'en haut, et Ton restera persuadé 
que Saint-Simon n'est pas plus revenu au déisme qu'à la 
théofogie chrétienne. 

En fait, il a d'abord senti le besoin d'utiliser la fotce- 



1. Œuvres choisies, III, 320, 323, 324. 



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102.''..' ;'.'•:"'.' *i£i>x.wÊsstÊs positivistes 

sentiment, Tamour des autres, en même temps que Tégoïsme, 
pour édifier son système industriel, et il a tâché d'établir 
l'équivalence de ses principes moraux et du principe chré- 
tien. — Par un progrès de plus dans le même sens, et 
toujours dans la même intention, il coule maintenant sa reli- 
gion dans les moules chrétiens, emprunte au catholicisme 
ses formules et reproduit soùs forme symbolique quelques- 
uns de ses dogmes. 

Ce messie qui prétend ne rien créer de nouveau, au 
sens absolu du mot, mais seulement accélérer l'évolution 
conformément aux lois de l'histoire, croit être d'autant plus 
fort qu'il héritera plus complètement du passé. 

Il y a, dit-il, deux parts à distinguer dans la religion 
chrétienne, une part humaine et une part divine ; la partie 
humaine, c'est ce que le clergé y a ajouté; la partie divine 
tient tout entière dans un seul principe (car qui serait 
synthétique si Dieu ne Tétait pas !), et ce principe c'est 
celui de la fraternité humaine. 

Pour être fidèles à cette partie divine de la religion, les 
hommes n'ont qu'à suivre, dans leur vie sociale, ce sublime 
principe et à se diriger toujours, dans la conduite de leur 
vie, d'après l'amour du prochain. 

Sans doute Dieu leur a donné des guides, les Pères de 
TÉglise, pour qui Saint-Simon professe la plus grande admi- 
ration ; ces Pères ont enseigné et appliqué la vraie morale, 
ils ont vécu selon la loi de Dieu, composé le catéchisme, 
et, pour Tégoque où ils ont vécu, ils ont été infaillibles; 
mais le clergé d'aujourd'hui n'est pas leur héritier ; il vit 
contrairement à la morale divine ; il déserte sa mission de 
paix et de charité. — Saint-Simon va prendre la place de ce 
clergé infidèle et renouer la véritable tradition chrétienne; 
il sera le véritable pape, le vicaire de Dieu sur la terre, — 
et, avant de faire sa proclamation de pontife, il commence 
par condamner comme hérétiques les deux principales sectes 
du christianisme. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 103 

Le pape, les cardinaux, tous les prêtres catholiques sont 
hérétiques. Ils ne sont plus en effet ni assez cultivés ni assez 
instruits pour être les bergers de leur troupeau; ils igno- 
rent les beaux-arts, les sciences, l'industrie ; ils ne connais- 
sent pas les conditions nouvelles de celte vie sociale qu'ils 
prétendent diriger. 

Ils ne dirigent plus les fidèles dans la voie de l'amour et 
de la charité ; ils subissent et ils acceptent une organisation 
sociale fondée tout entière sur la force. 

Ils ont favorisé, depuis le xvi®,siècle,deux'institutions aussi 
contraires à l'esprit du christianisme que l'inquisition et les 
jésuites. 

D'autre part, Luther aussi est hérétique. 

Sous prétexte de revenir au christianisme primitif, il a 
replacé la religion en dehors de l'organisation sociale ; il a 
rendu ainsi à César l'empire du monde, au pouvoir temporel 
toute licence d'oppression ; il a ravi au christianisme ce rôle 
politique et civil qu'il avait lentement acquis; il l'a fait 
rétrograder de plusieurs siècles. 

11 n'a pas compris non plus ce que devait être le culte ; il 
l'a avili en bannissant l'art de TÉglise. 

Il a enfin stérilisé le christianisme, immobilisé tous les 
dogmes, en voulant rester strictement fidèle à ceux-là seuls 
qui sont exposés dans les saintes Écritures. 

Catholiques et protestants se trompent donc également ; 
les premiers parce qu'ils associent la morale chrétienne à 
une organisation sociale mauvaise, les seconds parce qu'ils 
la conçoivent en dehors de toute organisation sociale. Entre 
les deux, il y a place pour un nouveau christianisme, celui 
que Saint-Simon prêche depuis 1821. 

Mais en quoi ce christianisme est-il nouveau, puisqu'il 
nous reporte toujours à la vieille formule d'amour? 

Tout simplement parce que cette formule est rénovée, 
transfigurée par la signification sociale que Saint-Simon lui 
donne. 



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J04- DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Du temps de Jésus, la société était partagée en esclaves et 
en maîtres; les maîtres eux-mêmes étaient divisés en patri- 
ciens qui faisaient la loi, en plébéiens qui la subissaient, et 
nul ne pouvait prévoir que cette hiérarchie de fer serait 
jamais brisée ; au^si Jésus n'a-t-il pu rêver une réorganisa- 
tion des classes sociales d'après la parole d'amour ; il a dit 
que son royaume n'était pas de ce monde, et il n'a parlé de 
fraternité que pour les individus dans leurs relations indivi- 
duelles. 

Aujourd'hui, l'esclavage est aboli, les hommes ne sont 
plus divisés en castes; les classes elles-mêmes ne sont 
plus séparées par des barrières; le principe d'amour peut 
recevoir un sens social conforme aux principes An Système 
industriel, et comme la classe des travailleurs et des produc- 
teurs de tout ordre est non seulement la plus nombreuse 
mais la moins fortunée, Saint-Simon arrive à cette traduc- 
tion dernière de la maxime d'amour : « Toute la société 
doit travailler à Tamélioration physique et morale de la classe 
la plus nombreuse et la plus pauvre. » 

Ainsi, après avoir emprunté les formules et les cadres du 
christianisme, après avoir assimilé les' principes de sa morale 
aux principes chrétiens, il tire à lui le christianisme et pré- 
sente les applications sociales qu'il fait de la morale chré- 
tienne comme le résultat nécessaire du progrès humain. 

11 est plus chrétien que les catholiques, plus chrétien que 
les protestants, plus chrétien même que Jésus qui, s'il reve- 
nait au monde, serait obligé d'évoluer et de se faire saint- 
simonien. . 

Et, par cette rénovation du christianisme, Saint-Simon 
n'a rien renié de ses théories scientifiques et industrielles, il 
les a complétées et fortifiées au contraire, et il se fait dire 
par le conservateur qu'il catéchise : « La nouvelle formule 
sous laquelle vous représentez le principe du christianisme, 
embrasse tout votre système sur l'organisation sociale, 
système qui se trouve appuyé maintenant à la fois sur des 



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PSYCHOLOGIE DE SAlNT-SIMON 105 

considérations phiiosophiq^ues de Tordre des sciences, des 
beaux-arts et de Tindustrie, et sur le sentiment religieux le 
plus universellement répandu dans le monde civilisé, sur le 
sentiment chrétien *. » 

Il se préparait à développer par d'autres publications sa 
philosophie néo-chrétienne, lorsqu'il fut arrêté par la mort 
le 19 mai 1825. 

Jusqu'au dernier moment, il eut l'esprit occupé de son 
système, de ses travaux, et des grandes choses qu'il rêvait 
de faire pour le bonheur de l'humanité . 

Aux médecins qui le visitaient, il disait : « Messieurs je 
suis heureux de vous ofirir un sujet neuf d'observations : 
vous voyez un homme qui éprouve une crise terrible, à la- 
quelle aucun homme ne pourrait résister et qui a l'esprit 
tellement occupé des travaux de toute sa vie, qu'il ne peut 
s'entretenir avec vous de sa maladie ^ » Et, comme le doc- 
teur Bailly lui demandait s'il souffrait : « Il y aurait de l'exa- 
gération, répondit-il, à dire que je ne souffre pas, mais 
qu'importe? causons d'autre chose. » 

Puis, se tournant vers ses disciples, parmi lesquels Olinde 
Rodrigues et Léon Halévy, il essayait de fixer une dernière 
fois le sens et la portée de son christianisme : « La dernière 
partie de mes travaux, leur disait-il, sera peut-être mal 
comprise. En attaquant le système religieux du moyen âge, 
on n'a réellement prouvé qu'une chose : c'est qu'il n'était 
plus en harmonie avec le progrès des sciences positives, 
mais on a eu tort de conclure que le système religieux ten- 
dait à s'annuler : il doit seulement se mettre d'accord avec 
les progrès des sciences. Je vous le répète, la poire est 
mûre, vous devez la cueillir. » 

Quelques minutes avant, il avait dit à Olinde Rodrigues : 
« Souvenez-vous que, pour faire quelque chose de grand, il 
faut être passionné. » 

1. Œuvres choisies, III, 369. 

2. Hubbard, op. cit., p. 107... 109. 



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106 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Enfin sa voix s'éteignit, et comme le râle de l'agonie com- 
mençait, il eut encore la force de dire : « Nous tenons notre 
affaire ! » Trois heures après, il expirait. 

Il mourut ainsi, les yeux fixés sur son rêve, Tâme tendue 
jusqu'au dernier soupir vers cette mission qui avait été la 
foi de sa jeunesse et de sa vie. 

Sur lui-même, sur sa maladie, sur ses souffrances pas 
une plainte ; toutes ses pensées allaient à la doctrine,' à ce 
nouveau christianisme fait de science utile, de travail indus- 
triel et d'amour; Tessentiel c'était que l'idée fût immor- 
telle, et Saint-Simon, qui n'avait jamais connu le doute, 
emportait la certitude suprême de cette immortalité. 

V 

l'idée d'une mission 

Nous connaissons maintenant, sinon la philosophie de 
Saint-Simon tout entière, du moins l'histoire de sa pensée 
et de sa vie, dans la mesure où elles se mêlent et se condi- 
tionnent réciproquement ; nous sommes à même de déter- 
miner les tendances ' dominantes de son esprit S de les 
classer et de les juger. 

Avant tout Saint-Simon est un messie. 

Au moment où il commence à penser, la philosophie du 
xviii® siècle a presque terminé son œuvre de critique et de 
destruction. 

Le pouvoir spirituel de l'Église est ruiné, le pouvoir 
temporel des rois est ébranlé; un régime politique et reli- 
gieux disparaît et Saint-Simon sait aussi bien que personne 
pour quelles raisons profondes ce régime ne peut durer. 

Mais, à rencontre des révolutionnaires de son temps, il 

1. On pourra consulter avec fruit sur ce point la pénétrante analyse du 
caractère de Saint-Simon par laquelle M. Charléty a commencé son Essai 
sur V histoire du saint'Simonisme. — Hachette, 1896. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 107 

pense qu'on ne doit pas s'attarder à abattre ce qui est par 
terre, et à détruire ce qui est ruiné. L^état de révolution ne 
peut se perpétuer sans être funeste à là vie sociale; c'est 
une crise qu'il faut clore au plus tôt en organisant un nou- 
veau régime. 

Le siècle qui commence aura donc pour principale tâche 
de réorganiser, et, du premier coup, Saint-Simon se croit 
marqué par le destin pour être l'agent de la réorganisation 
morale, pour édifier un nouveau pouvoir spirituel sur les 
ruines de l'ancien. 

Tel sera l'objet de sa mission, la pensée souveraine qui 
mettra de l'unité dans son œuvre et se retrouvera, toujours 
la même, sous la variété infinie de ses brochures et de ses 
livres; qu'il prête la parole à Dieu le Père, à Bacon, à So- 
crate, à Luther, à Burdin ou à Vicq d'Azyr, qu'il parle des 
travaux du xix® siècle, de la nouvelle Encyclopédie, de ses 
démêlés avec Redern, de la gravitation universelle, qu'il 
encense Bonaparte ou qu'il le flétrisse, qu'il traite du sys- 
tème industriel ou du nouveau christianisme, c'est toujours 
au pouvoir spirituel qu'il pense et aux moyens de l'organiser. 

Sur les moyens sa pensée varie mais pas autant qu'on 
pourrait le croire, car s'il n'a plus de foi religieuse il est 
fanatique de la science et de la raison ; il croit aux progrès 
de la science, à son avenir, il la voit s'introduisant peu à 
peu, de Tordre physique où elle règne, dans Tordre physio- 
logique, politique et moral. Lui-même se prend pour un 
savant, et, toutes les fois qu'il le peut, avidement il observe : 
en Amérique, où il étudie les institutions et les mœurs, à 
Paris, où il suit des cours et vit avec des savants, c'est tou- 
jours la même curiosité scientifique qui le mène ; quand il 
essaie de se tuer, il veut se regarder mourir; quand il meurt 
il offre sa mort à l'observation des médecins. 

Aussi est-ce toujours sur la science ou, à défaut de la 
science, sur les savants et les philosophes qu'il a compté 
pour édifier le nouveau pouvoir, et le premier projet, qui se 



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108 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

transforme et se corrige sans cesse, se retrouve-t-il, recon- 
naissable encore, dans le dernier livre. 

Tout d'abord, c'est un comité de savants qu'il charge de 
gouverner l'Europe et de diriger, au profil de tous, le pouvoir 
temporel des propriétaires. Et, comme ces nouveaux prêtres 
ont besoin d'un nouvel évangile, Saint-Simon s'essaie, pen- 
dant dix ans, à le concevoir et à l'écrire. Il veut codifier la 
science et l'unifier, montrer que toutes les lois physiques et 
politiques se déduisent de la loi de Newton, et que, pour 
bien conduire les hommes, il suffit de les gouverner confor- 
mément à celte loi. 

Quel beau rêve il fait alors : une science de l'homme et 
du monde fondée tout entière sur une seule vérité et des 
savants dirigeant la vie sociale par l'application raisonnée de 
la formule unitaire ! La politique sera plus qu'humaine, elle 
sera naturelle, terrestre, cosmique, et la loi de la gravitation, 
cause originelle du mouvement, de la vie et de la pensée, 
apparaîtra comme la traduction physiciste de l'idée de Dieu. 

Mais de ce rêve il ne passe jamais à la réalité, et, vers 1814, 
il s'aperçoit un peu tard que les savants qui doivent con- 
duire le monde n'auront jamais Tévangile scientifique qu'il 
leur a promis. 

Que fera-t-il? Va-t-il désespérer de la science? Un peu 
sans doute, puisqu'il renonce à une synthèse unitaire des 
connaissances humaines, à la politique cosmique et à la loi 
de la gravitation, mais il croit toujours aux savants et c'est 
encore eux qu'il place à la tête du gouvernement avec les 
plus intelligents des négociants, des magistrats, des admi- 
nistrateurs. Si la société ne peut être dirigée par un bréviaire 
scientifique, elle le sera du moins par tous ceux qui ont 
prouvé la généralité de leurs vues dans la connaissance des 
hommes et des choses, comme dans la pratique de la vie. A 
défaut de la science et de la philosophie, ce sont encore des 
savants, des philosophes et des penseurs qui gouvernent le 
monde. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON ^ 109 

Trois ans après, Saint-Simon s*est fait économiste, il a 
découvert le pouvoir temporel de Tavenir, Tindustrie, et 
c'est au profit de la classe industrielle, la plus nombreuse et 
la plus active, qu'il veut réorganiser la société ; mais il confie 
toujours à des intelligences d'élite la direction des hommes 
et dans la Chambre d'invention, comme dans la Chambre 
d'examen, il n'admet que des représentants de l'esprit créa- 
teur ou critique. Enfin, alors même qu'il fait place à la force- 
sentiment dans le gouvernement du pays, il remet encore 
le plus haut pouvoir spirituel à un conseil suprême, com- 
posé de savants, d'artistes, de légistes, de politiques, c'est- 
à-dire à ceux-là mêmes qui le détenaient dans le projet 
de 1814. 

On n'a donc pas le droit de dire, comme le font quelques 
critiques, que Saint-Simon, très désireux d'organiser le pou- 
voir spirituel, n'a jamais su exactement à qui il le confierait. 
En fait, dans sa politique comme dans sa morale et dans 
toute sa philosophie, il a simplemeat suivi deux directions 
différentes et successives, une direction physiciste et une 
direction exclusivement sociale ; tant qu'il espère fonder, la 
politique sur la loi de Newton, c'est à la science qu'il croit 
plus encore qu'aux savants pour conduire le monde ; puis 
xî'est aux savants et à tous ceux qui ont acquis des idées 
générales dans la pratique des hommes ; mais, malgré cette 
différence essentielle, l'idée maîtresse ne varie pas, et c'est 
toujours aux savants que revient le pouvoir spirituel. 



A cette idée Saint-Simon consacre son argent, son intelli- 
gence, son travail, toutes les énergies de sa chair et de son 
âme ; et de même que le rêve d'un nouveau pouvoir spirituel 
donne l'unité à sa pensée, sa foi messianique donne l'unité 
à sa vie. 

Il a fait tous les métiers et connu toutes les situations 



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iiO DEUX MESSIES POSITIVISTES 

sociales : il a été officier, ingénieur, entrepreneur, spécu- 
lateur, marchand de vin, commissionnaire, commerçant, 
rentier jouisseur, quémandeur, presque mendiant, scribe 
au Mont-de-Piété, journaliste, prophète, philanthrope, phi- 
losophe, pape, fondateur de religion ; « à peu près dieu 
après sa mort », dit M. Faguet qui énumère quelques-uns 
de ses avatars ; et il n'eut pas été surpris s'il avait pu se voir 
en cette condition nouvelle. Mais qu'il soit pape ou mar- 
chand de vin, fondateur de religion ou commissionnaire, pas 
un seul instant il n'oublie qu'il est messie. 

C'est pour remplir sa mission qu'il spécule et s'enrichit 
tout d'abord, que plus tard il souffre de la misère et de la 
faim, qu'il vend jusqu'à ses habits pour se faire imprimer, 
qu'il accepte toutes les amertumes et subit toutes les infor- 
tunes. C'est parce qu'il désespère un moment de remplir 
cette mission qu'il veut se tuer. 

Dans les moments les plus heureux, comme dans les 
moments les plus tristes, il y pense tout entier. Dès qu'il a 
de l'argent, il songe « à contribuer au progrès des lumières 
et à améliorer le sort de l'humanité » ; quand il n*en a plus, 
ce qu'il demande à Redern ce n'est pas ja fortune, mais une 
chambre, du pain et les quelques livres qui lui sont indis- 
pensables pour continuer son œuvre; malade, épuisé de pri- 
vations et de fatigue, il se console en se disant que cette 
crise physique sera favorable au développement de sa doc- 
trine et à la continuation de sa tâche. Mourant de faim» 
décidé au suicide, sa dernière pensée va à son système et à 
sa mission ; couché sur son lit, blessé, sanglant, il parle 
encore de son œuvre, et nous venons de voir qu'il en parle » 
toujours et sans cesse, à son lit de mort. 

Et, comme malgré sa foi messianique, sa vie individuelle 
présente des incohérences et des trous, il dépense sincère- 
ment des trésors de logique et d'audace pour y mettre de 

!. Op. cit.. p. 2. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 111 

Tordre et de la suite, pour en faire la vie modèle d'un messie. 

De là cette apologie extravagante où il déforme et systé- 
matise toute sa vie passée pour nous la présenter comme 
une série d'expériences sociales conduites rigoureusement 
et (de sang-froid ; de là ces lettres à Redern, oii il prétend 
que leur amitié, leur rupture et leur réconciliation sont des 
faits nécessaires, conformes à Tordre éternel comme à la 
logique de leurs existences. — Non content d'être un messie, 
il voulait n'avoir jamais été que cela, et cette prétention, 
qui se retrouve chez d'autres fondateurs de religion, l'en- 
traîne le plus souvent dans des explications audacieuses et 
comiques. 

Cette foi messianique se traduit dans la vie sociale par un 
orgueil démesuré qu'on peut d'ailleurs constater chez tous 
les messies. 

Saint-Simon se prend pour l'héritier de Descartes, pour 
le génie le plus synthétique qui ait paru, il s'intitule un 
second Socrate, et s'il ne se dit pas fils de Dieu, il s'en 
proclame au moins le vicaire. 

Pendant la première partie de sa vie, l'orgueil du gen- 
tilhomme s'associe chez lui à celui du fondateur ; il parle 
de ses ancêtres, de Charlemagne, du duc son petit-cousin ; 
il proclame que rien de grand n'a été fait que par des gen- 
tilshommes. A partir de 1816, lorsqu'il conçoit son régime 
industriel et range décidément parmi les frelons les nobles 
les prêtres et les militaires, il ne prend plus son titre de comte 
et sa particule, oublie qu'il a été noble et veut le faire 
oublier. C'est à tel point que, dans ses lettres à Valat^ 
Auguste Comte le loue d'avoir renoncé aux manières 
comme aux préjugés de la noblesse, et que, le jour de ses 
funérailles, le Constitutioimel peut écrire : « 11 eut un 
mérite qui n'est pas commun dans notre vaniteuse France ; 
des gens qui le connaissaient depuis longtemps n'ont appris 

1. Lettres à Valut, p. 51. 



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112 DEUX MESSIES POSItIVISTES 

que par hasard qu'il s'appelait le comte de Saint-Simon, 
grand d'Espagne, descendant du fameux auteur des 
Mémoires^ et allié de Tillustre famille de Lorraine. » 

Mais si la vanité a disparu, Torgueil n'a fait que croître; 
Saint-Simon, qui ne parle plus de ses ancêtres et de' sa 
race, parle de plus en plus de sa mission sociale ; le g^en- 
tilhomme s'est effacé et le demi-dieu rayonne seul. 

Du haut de cette mission, il jugeait les hommes et les 
empires. 11 traitait d'égal à égal ou de supérieur à infé- 
rieur avec les rois ; il les apostrophait, il les conseillait ; il 
osait leur dire : « Princes, écoulez la voix de Dieu qui 
parle par ma bouche^ », il écrivait au tsar, à Neipoléon, à 
Louis XVI II, il se prenait sincèrement pour le seul repré- 
sentant^qualifié du nouveau pouvoir spirituel. 

Et quand il lâchait la bride à ses ambitions secrètes, il se 
perdait en des rêves magiques de gloire triomphante et d'a- 
pothéose. — Tantôt c'étaient les douze astronomes les plus 
illustres du globe, présidés par Napoléon, qui le sacraient 
grand homme ; tantôt c'étaient deux empereurs et un roi 
qui le couronnaient. — Mourant de faim et de froid, il rem- 
portait, en espérance, des prix de vingt-cinq millions ! 

Quelquefois, quand il comparait l'idée qu'il se faisait de 
lui-même à celle qu'il donnait autour de lui, il se prenait à 
récriminer et même a haïr; c'est ainsi qu'un moment il 
attaqua Laplace; mais il avait trop d'ardeur généreuse pour 
s'attarder dans les récriminations ou dans la haine, et^ après 
avoir défié son ennemi, il passait et n'y pensait plus. — ■ 
Comme rien de vil n'obscurcissait son rêve, aucune passion 
malsaine ne pouvait agiter longtemps son âme de réforma- 
teur. 



A ce caractère de messie qui en entraîne tant d'autres, il con- 
vient d'en ajouter un second qui le complète et Je précise : 

\. CEuvtes choisies,Ul,Z^'È, , 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON US 

Saint-Simon n'est pas un messie révolutionnaire, mais sim- 
plement progressiste et sur bien des points conservateur. 
Toujours il a voulu dans son œuvre prévoir l'avenir par This- 
toire des sociétés humaines et il estime que toute réforme 
est vaine ou stérile, si elle ne se fait pas dans le sens de 
rhistoire et du progrès fatal de l'humanité; quand il édifie 
deux nouveaux pouvoirs il ne prétend pas les inventer ni 
même leur créer des titres mais simplement hâter et para- 
chever l'œuvre nécessaire du temps. 

Malgré sa foi dans la science il est d'ailleurs resté très pro^ 
fondement catholique ; non pas qu'il croie encore au para- 
dis et à l'enfer, h l'eucharistie et à la divinité de Jésus : du 
côté des dogmes, il est affranchi pleinement ; mais il ne 
croit pas, nous l'avons vu, qu'une société puisse vivre sans 
une' autorité morale analogue à celle que TÉglise exerçait 
autrefois. Et cette autorité, il la rêve unique, non seulement 
pour la France mais pour l'Europe et la planète, car à 
l'exemple des grands docteurs catholiques, et en dehors 
même de toute considération pratique ou utilitaire, il estime 
que la diversité, par elle-même, c'est le mal. 

Il voudrait donc conserver l'esprit catholique, tout en 
supprimant la théologie chrétienne, et, tout en substituant 
l'autorité scientifique à l'autorité papale, sauver l'œuvre 
sociale de l'ancienne religion. 

Bien mieux, pour rendre son système plus acceptable, pour 
y amener progressivement les âmes, il essaie par mille moyens 
de le souder au passé et c*est dans ce but qu'il transpose 
en son langage de physiciste toutes les croyances d'autrefois. 

Dieu, c'est la loi de gravitation; la Providence, ce sont 
les savants gouvernant le monde ; l'infaillibilité de l'Eglise 
c'est l'infaillibilité de la science et de la raison, la subordi^ 
nation de tous les intérêts privés à la prospérité de l'indus- 
trie et de la classe industrielle, c'est l'amour du prochain; 
le système industriel c'est un nouveau christianisme ; lui- 
même n'est que l'héritier des papes. 

Dumas. — Deux messies. 8 



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m DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Il a en effet assez de sens historique pour ne pas rêver 
d'un changement brusque et total dans le régime social de 
l'Europe; c'est par des transitions et des degrés qu'il espère 
faire passer les fidèles du culte de la théologie à celui de la 
science. 

Môme tactique d'ailleurs dans Tordre purement scienti- 
fique; il n'a pas peur des idées nouvelles, bien au contraire ; 
mais il hésite toujours à les donner pour telles; il aime 
mieux montrer qu'elles sont dans la ligne des progrès de 
l'esprit humain, et, pour ajouter à l'illusion, il les fait sou- 
tenir par des philosophes ou des savants illustres, c^est-à- 
dire par les représentants les plus autorisés de cet esprit. 
Lui-même se dissimule derrière leurs grands noms; il n'a 
pas la prétention de diriger à son gré l'évolution, mais de 
la prévoir et de la hâter, après en avoir compris la marche 
nécessaire. 

C'est au nom de cette méthode historique et de cette phi- 
losophie qu'il reste, quoique rationaliste, Tennemi déclaré 
de la raison individuelle de la liberté, de l'égalité et de 
tous les principes révolutionnaires. 

Le dogme de la liberté illimitée de conscience n'est bon, 
à son avis, que comme un moyen de lutte contre le sys- 
tème théologique; en lui-même il est purement négatif et 
finirait par être nuisible, si chaque individu s'en autorisait 
pour se montrer impatient d'un pouvoir spirituel. « L'idée 
vague et métaphysique de liberté, écrit-il, telle qu'elle est 
en circulation aujourd'hui, si on continuait à la prendre 
pour base des doctrines politiques, tendrait évidemment à 
gêner l'action de la masse sur les individus. Sous ce point 
de vue, elle serait contraire au développement de la civili- 
sation et à l'organisation d'un système bien ordonné qui 
exige que les parties soient fortement liées à l'ensemble et 
dans sa dépendance*. » 

i. Œuvres complètes, V, p. 16, 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 115 

C'est par une application logique de cet absurde principe, 
que nous entendons proclamer aujourd'hui que tout citoyen 
peut, en vertu d'un droit naturel et sans condition déter- 
minée de capacité, s'occuper des affaires publiques et rai- 
sonner sur la politique. « Pourquoi, demande Saint-Simon, 
ne proclame-t-on pas que tous les Français qui paient mille 
francs de contribution directe sont aptes à faire des décou- 
vertes en chimie*? » 

Même attitude vis-à-vis de Tégalité, si Ton entend par ce 
mot « l'égale admissibilité de tous à Texercice du pouvoir ». 
Cette égalité métaphysique est antisociale, négative et dan- 
gereuse; Saint-Simon la combat comme la liberté; la Seule 
égalité qu'il admette c'est Tégalité positive, industrielle, 
« qui consiste, dit-il, en ce que chacun retire de la société 
des bénéfices exactement proportionnés à sa mise sociale, 
c'est-à-dire à sa capacité positive, à l'emploi utile qu'il peut 
faire de ses moyens^ ». 

Ainsi, pas de liberté ni d'égalité individuelle dans le sys- 
tème et, d'une façon générale, pas de droits individuels. Ce 
qui est respectable, sacré c'est l'association humaine qui 
peut seule assurer le bonheur des individus. Notre droit ne 
consiste pas, comme nous sommes tentés de le croire, à faire 
tout ce qui ne nuit pas à autrui; il consiste seulement « à 
développer sans entraves, et avec toute l'extension possible, 
une capacité temporelle et spirituelle utile à l'association^ ». 

C'est donc très exactement le contraire d'un libéral que le 
comte Henri de Saint-Simon, messie et vicaire de Dieu. 
Contre le principe du libre examen il veut restaurer le prin- 
cipe d'autorité ; contre les droits stériles de l'individu les 
droits féconds de Tassociation humaine. 

A la société il donne pour objet le bonheur de tous; aux 
savants il confie le soin de réaliser ce bonheur; aux indi- 

1. Œuvres complètes^ V, p. 17. 

2. Œuvres complètes^ VI, 17. 

3. Œuvres complètes, V, 16, 



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116 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

vidus il conseille, dans leur propre intérêt, de se soumettre 
à la science, ou ce qui revient au môme pour lui à la 
société. 

On pourrait accumuler les objections contre ce système, 
discuter la conception par trop théologique d une science 
quasi-infaillible, aussi bien que la conception toute sociale 
du droit et bien d'autres points encore ; mais ces objections 
et cette discussion n'ont pas leur place dans une étude de 
psychologie et nous nous contenterons d avoir marqué les 
tendances directrices et les idées générales de Saint-Simon. 



A-t-il été fou, comme on le croit d'ordinaire? Peut-on 
réellement, de Tincohérence apparente de sa pensée et de 
sa vie, de quelques accidents nerveux et de quelques actes 
étranges conclure à la folie ? Je crois avoir montré, dans les 
pages qui précèdent, que, bien loin d'être incohérente, sa 
pensée se développe suivant une courbe assez harmonieuse 
et se modifie toujours suivant un ordre logique. 

J'ai montré de même que, malgré ses à-coups et ses tra- 
verses multiples, sa vie est unifiée par Tidée d'une mission 
et qu'elle a, de ce chef, une cohérence cachée, celle-là 
même que Saint-Simon se plaisait à exagérer. 

Assurément elle fut plus heurtée qu'il n'était nécessaire 
pour la mission; elle aurait pu, semble-t-il, couler plus 
calme et plus monotone sans que la fondation du pouvoir 
spirituel en souffrit. 

Mais ce désordre incontestable, ces heurts si imprévus 
s'expliquent en grande partie et par le sentiment même de 
la mission et par les temps où Saint-Simon a vécu. 
" Comme messie, il a toujours tenu pour secondaire ce qui 
chez le commun des hommes constitue l'essentiel de la vie : 
la fortune, les honneurs, les places; non pas que, par 
nature, il en fût dédaigneux, mais il était persuadé qu'une 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON 417 

fois la mission remplie, tout cela viendrait par surcroît; 
aussi dépensait-il sans compter quand il possédait, persuadé 
que la réalisation prochaîne de son rêve lui rendrait au cen- 
tuple ce qu'il aurait perdu ^ A quoi bon faire des économies, 
s'assurer du lendemain, quand on ^oit être « lieutenant 
scientifique de Bonaparte », gagner des millions dans des 
concours, être défrayé de tout par le nouveau pouvoir tem- 
porel? — Et Saint-Simon s'enrichissait, se ruinait, se faisait 
entretenir par son domestique, quémandait ou mendiait, 
comme si tout cela eût été sans importance à côté de la 
grande œuvre pour laquelle il voulait vivre. 

En même temps, mêlé à la vie sociale comme il était, il 
ne pouvait pas échapper au contre-coup des événements poli- 
tiques et le désordre de sa vie traduit en partie celui du 
temps où il vivait. 

Si le duc de Saint-Simon, grand d'Espagne, possesseur 
de 500000 livres de rentes, bien en cour, encadré dans un 
régime politique et religieux encore solide, avait eu les 
mêmes aventures que son petit-cousin et fait autant de 
métiers que lui après avoir faitxraquer tous les cadres, cette 
incohérence dans la vie témoignerait assurément d'une 
grande incohérence de la pensée et du caractère, parce 
qu'elle ne serait guère imputable qu'à lui seul; mais que 
notre Saint-Simon intelligent et actif, ruiné par la Révolu- 
tion, affranchi par la philosophie de tout préjugé religieux 
ou politique, mêlé à la vie sociale de son temps, désireux de 
la comprendre et de la diriger, ait eu des revers multiples 
de fortune, de condition et de pensée, voilà qui n'est pas 
pour surprendre. Les hommes nés comme lui vers 1760 et 
morts vers 1825 ont vécu, de par les faits, un étrange 
roman d'aventures, et tel qui, sous Louis XIY, eût fait un 
excellent commis, s^est vu obligé par la vie de jouer les Don 
César de Bazan ou lesRuy Blas et a pris goût à son rôle. 

1. Cf. Œuvres complètes, 1, 73. 



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118 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

La RévolulioD avait créé des héros romantiques bien avant 
Victor Hugo. 

La vie sociale de Saint-Simon, si heurtée et si agitée qu'elle 
ait été, ne témoigne donc pas autant qu'on pourrait le 
croire de Tincohérence de son caractère et de ses sentiments. 

En revanche, sa vie privée, bien que moins connue, nous 
le montre très normal et très sain dans ses actes comme 
dans ses sentiments intimes. 

Pendant la guerre d'Amérique, il écrit à son père des 
lettres pleines d'affection et de respect, où il demande avec 
beaucoup de soumission, à « son cher papa et ami », le par- 
don de ses fautes de jeunesse: « Rien dans le monde, lui 
dit-il, ne m'est plus cher (que votre amitié) et vous pouvez 
être sûr que je ne négligerai rien dorénavant pour la conser- 
ver et môme pour l'augmenter ^ » — Il se plaint également 
d'être trop longtemps sans nouvelles des siens et surtout 
de sa mère, alors malade. 

Lorsqu'il s'est enrichi en trafiquant sur les biens natio- 
naux, il recueille chez lui ses trois sœurs, puis il reste lié 
avec l'aînée, Adélaïde, et s'intéresse à l'avenir de son neveu 
Victor à qui il adresse, sous une forme volontairement extra- 
vagante, des conseils affectueux. 

Nous ignorons d'où lui vint sa fille naturelle Caroline ; ce 
que nous savons, c'est qu'il l'a suivie dans la vie avec beau- 
coup de tendresse ; il l'avait donnée en mariage à un hon- 
nête commerçant, M. Bouraiche, et il entretenait avec elle 
une correspondance très amicale ; il lui écrit tantôt pour lui 
donner quelques conseils pratiques, tantôt pour lui parler de 
ses propres projets, et ce sont toujours, en terminant, les 
mêmes expressions tendres : « Je t'embrasse de tout cœur, 
ainsi que mes chers petits-enfants. Je ne t'en demande pas 
plus long parce que je suis bien occupé d'esprit; quant à 
mon cœur, il esta toi tout entier ^ » 

1. Biographie Fournel, Collection Enfantin^ I, p. 5. 

2. Biographie Fournel, Collection Enfantin, I, p. 98. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON H9 

Nous avons vu lors de sa tentative de suicide, dans quels 
termes il recommande Julie à Ternaux, Qt combien il paraît 
lui être attaché. Après sa mort, cette même Julie écrit à 
M""® Bouraiche devenue M""® Charon, des lettres très tou- 
chantes et qui témoignent de la grande affection que Saint- 
Simon lui inspirait. M""* Charon, elle-même, l'appelle « le 
meilleur des hommes et le plus aimé des pères ». 

Quand Saint-Simon ne réorganisait pas le monde, c'était 
donc un homme comme les autres, ouvert aux émotions les 
plus communes et les plus vraies, très simple, presque 
banal à force de simplicité. 

D'ailleurs, h défaut de documents directs, nous avons 
Timpression même des contemporains, et, si Ton écarte celle 
de Rodrigues, d'Halévy et des disciples directs, comme 
naturellement trop favorable, on peut bien retenir celle 
d'hommes comme Fourcy, Garnot, Stuart Mill et Comte. 

Or, c'est Fourcy qui a fourni à Michelet les éléments du 
beau portrait qu'il a tracé de Saint-Simon en 1795. « C'était 
un bel homme, très gai, de figure ouverte et riante, avec 
des yeux admirables, un beau nez long, donquichottique. 
11 vivait au Palais-Royal et autour dans une liberté cynique 
de grand seigneur sans-culotte... Il était étonnamment cu- 
rieux, cherchant toujours, apprenant, prodiguant ce qu'il 
apprenait et le transmettant aux autres*. » 

Plus tard, après les premières publications du philosophe, 

,1e grand Carnot, exilé, entendant parler de lui, disait à 

son fils: « J'ai connu M. de Saint-Simon, c'est un singulier 

homme, 11 a tort de se croire un savant, mais personne n'a 

des idées aussi neuves et aussi hardies-\ » 

Stuart Mill qui le rencontra chez Say après 1814, écrit 
dans ses Mémoires : « Je me rappelle avec plaisir Saint- 
Simon qui n'était pas encore devenu le fondateur d'une 

1. Histoire du XIX* siècle, p. 19-20. 

2. H. Carnot, Sur le Saint'Simonisme,'p^9, 



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120 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

religion et qu'on regardait seulement comme un original de 
moyens ^ » 

Enfin Comte a écrit de Saint-Simon un éloge enthousiaste, 
dans une lettré à Valat^, et bien qu'il soit revenu plus tard 
sur cet éloge et sur son admiration, il n'a jamais douté alor^s 
de la parfaite santé mentale du philosophe. 

Qu'importent, après de pareils témoignages, les opinions 
du public, toujours disposé à traiter de fou quiconque ne vit 
pas selon la coutume et ne pense pas suivant les préjugés 
communs ! 

Est-ce à dire que tous les traits de caractère notés chez 
Saint-Simon puissent être tenus pour normaux? — Assuré- 
ment non. 

On ne peut en effet considérer comme tels, cette passion 
humanitaire qui, dès quinze ans, Tenflammait, le brûlait 
encore à son lit de mort, et à laquelle il sacrifia tant de 
choses ; ou bien cet immense orgueil qu'il nous découvre si 
naïvement. 

Mais si ces traits de caractère sont anormaux, en* ce sens 
qu'ils s'écartent de la psychologie commune, ils rentrent bien 
cependant dans la psychologie un peu spéciale des fondateurs 
de religion. Un messie, de par sa nature même, ne peut pas 
avoir un scepticisme de dilettante ou une modestie de désa- 
busé; il doit croire en son œuvre, croire en lui-même, avoir 
la foi brûlante qui crée et Torgueil que rien n'abat. 

Ainsi le caractère messianique de Saint-Simon, qui déjà 
nous explique toute sa pensée et toute sa vie,- s'accorde 
parfaitement avec ce qu'il y a d'étrange et d'anormal dans 
les tendances les plus profondes et les plus constantes de 
son âme. 

Restent cependant des crises aiguës qui sont très nettement 
morbides, et des actes qu'il est bien difficile de ne pas qua- 

\. Mes mémoires, trad. Gazelles, 8« éd., p. 58 (Paris, F. Alcan). — J'emprunte 
cette citation et les deux citations qui précèdent au livre de Georges Weill. 
2. Lettres à M. Valat, p. 51-53. 



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PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON J21 

lifier d'étranges. Rappelons-nous par exemple son hallucina- 
tion du Luxembourg, le mysticisme qui Tenivre au moment 
de ses démêlés avec Redern,. la maladie compliquée d'in- 
somnies qu'il va soigner chez Belhomme, le divorce qu'il 
s'impose et les démarches qu'il entreprend ensuite pour 
obtenir la main de M™® de Staël. 

Ne faut-il pas voir ici, à défaut de folie chronique, les 
indices d'un tempéramentpsychopathique et d'une mentalité 
d'agité ? Soit : mais ce serait une question de savoir si le 
tempérament psychopathique, avec les accidents nerveux et 
mentaux qui le traduisent, n'est pas une des conditions bio- 
logiques, la plus importante peut-être, de la passion mes- 
sianique ; et d'autre part il faudrait aussi se demander si cette 
passion elle-même n'explique pas, chez Saint-Simon, la plu- 
part des actes que nous qualifions quelquefois d'étranges. 

C'est elle assurément qui le jette, éperdu d*amour et d'en- 
thousiasme mystique, vers Redern ; qui lui inspire ses rêves 
extravagants de triomphe et de gloire ; c*est elle qui le pousse 
au divorce et l'entraîne à Coppet. 

De quelque côté qu'on le prenne, Saint-Simon nous appa- 
raît donc toujours comme un messie ; il en a l'exaltation, la 
foi, l'orgueil, la ténacité, le caractère psychopathique. De 
plus, il a été un messie très intelligent, très original, véri- 
table précurseur du dernier siècle, en ce sens qu'il a pres- 
senti ou formulé les grandes idées dont Auguste Comte et 
Renan lui-même ont vécu. 

Et je veux bien que sa psychologie, ainsi présentée, ne 
soit pas celle de tout le monde, mais c'est justement pour 
cette raison que je m'y suis intéressé. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 



Le Testament d'Auguste Comte, 

Le 5 septembre 1857, à six heures et demie du soir, 
Auguste Comte s'éteignait dans sa soixantième année. 

Par son testament, il léguait à la Société positiviste son 
appartement, son mobilier, la propriété littéraire de ses 
œuvres et ses manuscrits, à charge de les publier. En retour, 
les treize exécuteurs testamentaires qu'il avait choisis de- 
vaient accepter certaines clauses, parmi lesquelles celles de 
payer quelques dettes et de servir à sa femme la pension 
annuelle de 2 000 francs qu'il lui faisait depuis 1842, date 
de leur séparation ^ 

Pour que ces dispositions fussent légales, Comte, marié 
sous le régime de la communauté, avait besoin du consen- 
tement de sa femme : il espérait l'obtenir par la pension 
qu'il lui léguait ; mais pour triompher plus sûrement d'une 
résistance possible, il déclara posséder contre elle un secret 
tellement grave que, s'il le divulguait, « son indigne épouse 
serait même abandonnée de son principal défenseur ^ 
(M. Littré).» 

Ce secret, qui n'en est plus un aujourd'hui. Comte le 
consigna par écrit dans un Pli cacheté^ avec la suscription : 
Addition secrète au testament d'Auguste Comte '^. 11 y rêvé- 

1. Cette pension, d'abord fixée à 3 000 francs par Auguste Comte, avait 
été réduite à 2 000 francs à la suite d'embarras d'argent. 

2. Testament, p. 31. 

3. Testament, p. 36«, sqq. 



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124 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

lait que M""^ Auguste Comte, de son nom Caroline Massin, 
avait été fille publique avant son mariage. Les exécuteurs 
devaient rompre les cachets, et faire usage de cette révéla- 
tion contre M°*^ Comte, si elle refusait d'accéder aux der- 
nières volontés de son mari. 

]yp^ Comte, dit Littré, aurait peut-être donné son consen- 
tement, « si son mari le lui eût convenablement demandé ; 
mais, loin de le demander, il s'y prit d'une manière qui, 
l'assurant suivant lui, devait Tempêcher, et le fit manquer 
effectivement, car le testament, en ce qui concerne sa 
femme, est injurieux d'un bout à l'autre* ». 

Elle refusa donc le consentement qu'on lui demandait et 
se porta héritière; les exécuteurs testamentaires qui con- 
naissaient le contenu du Pli cacheté eurent le bon goût et la 
discrétion de ne pas en user ; ils agirent légalement, et 
comme exécuteurs testamentaires et comme créanciers, car 
deux d'entre eux, MM. Loncham'pt et Audiffrent, avaient 
fait des avances à leur maître pour la publication du Système 
de Politique positive ; M. Thunot, imprimeur, se porta éga- 
lement créancier, et c'est ainsi que la vente des meubles et 
des livres devint inévitable. 

Les positivistes durent les racheter et louer à leurs frais, 
pour le terme suivant, l'appartement d'Auguste Comte. 

Tout ce qu'ils obtinrent, par une ordonnance de référé, 
c'est que : « M« Aubry, notaire, resterait dépositaire des 
papiers d'Auguste Comte, jusqu'à ce qu'il eût été statué au 
fond sur la propriété ^ ». 

Le procès qui concernait cet héritage littéraire traîna 
douze ans, pendant lesquels M™® Comte, appuyée par Littré, 
ne négligea rien pour préparer l'opinion en sa faveur; je 
n'en veux pour preuve que le livre de Littré, Auguste 
Comte et la Philosophie positive^ véritable réquisitoire écrit 
contre le maître sous l'inspiration de sa femme. 

1. Littré, Auguste Comte et la Philosophie positive^ III« édit., p. 629. 

2. P. Laffitte, 10^ circulaire annuelle. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 125 

L'affaire, inscrite au rôle de la première chambre du tri- 
bunal civil de la Seine, ne fut appelée pour la première fois 
que le vendredi 31 décembre 1869 ; encore fut-elle renvoyée 
de semaine en semaine, et les plaidoiries ne commencèrent- 
elles que le 4 février 1870. 

M™® Comte réclamait Tànnulation intégrale du testament, 
sous prétexte que le testateur était foii^ et la propriété des 
papiers et manuscrits ; elle choisirait, disait-elle, avec le 
concours de Littré, ceux qui méritaient d'être publiés; en 
réalité, elle voulait surtout empêcher la publication du tes- 
tament injurieux pour elle et de la correspondance amou- 
reuse de son mari avec Clotilde de Vaux^ 

Son avocat, W Griolet, plaida la folie avec des arguments 
empruntés pour la plupart au livre de Littré et sur lesquels 
je reviendrai dans le courant de cette étude; M" AUou dé- 
fendit les exécuteurs testamentaires choisis par Auguste 
Comte, et la Société positiviste. 

Le substitut du procureur impérial, M.' d'Herbelot, prit la 
parole au nom du ministère public. 

L'un et l'autre démontrèrent sans peine que le testament 
incriminé ne témoignait d'aucune tare mentale. 

Le tribunal, statuant dans ce sens, rejeta l'accusation de 
folie, déclara le testament valide en tant qu'il ne lésait pas 
les droits de M""® Comte et fit restituer aux exécuteurs tes- 
tamentaires les manuscrits de leur maître. 11 décida seule- 
ment que le Pli cacheté serait détruit ^ et certains passages, 
injurieux pour M™® Comte, supprimés dansje testament. 

1. Plaidoirie de M« Griolet. Rev. Occid., sept. 1895, p. 196. 

2. Le Pli cacheté a été publié récemment dans la dernière édition du 
testament. — Je n'ai pas hésité à me servir d'un document qui n'avait plus 
rien de secret : je ferai toutefois remarquer que cette publication allait non 
seulement contre une décision judiciaire mais contre la volonté expresse 
d'Auguste Comte qui avait mis sur le. fameux pli la suscription suivante : 
• Cette enveloppe scellée de mes trois cachets usuels ne devra jamais être 
ouverte que par mes exécuteurs testamentaires. Elle renferme l'exposé du 
mystère domestique annoncé dans la deuxième addition à mon testament. 
— Je maudis quiconque, sans mission de moi, tenterait de pénétrer un' 
secret de famille qui, selon toute vraisemblance, restera toujours ignoré. » 



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126 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Malgré ce jugement, la croyance s'est répandue depuis 
lors, que, dans la dernière période de sa vie, Auguste Comte 
avait été atteint d'aliénation mentale. 

Bien avant que la question se posât devant les tribunaux, 
Littré avait assez clairement parlé de folie dans la seconde 
partie de son livre ; Stuart Mill avait déploré « la triste déca- 
dence d'un grand esprit* », et Littré, en lui répondant dans 
la Revue des Deux Mondes^ avait qualifié de pathologiques 
les absurdités reprochées à l'auteur du Système de Poli- 
tique positive 2. 

Quand M"*" Comte engagea l'affaire, dès 18S7, elle affirma 
publiquement la folie ^; quand TM® Griolet plaida, il scruta les 
points les plus délicats de la vie d'Auguste Comte, il discuta 
les parties les plus étranges de sa doctrine, et sa plaidoirie 
eut un grand retentissement. 

Aujourd'hui c'est une opinion courante qu'Auguste Comte 
est mort fou ; Joseph Bertrand l'a exprimée sans réserves 
dans IdL Revue des Deux Mondes *, et M. Fouillée lui-môme, 
dans son ouvrage sur le Mouvement Positiviste, tendrait à' 
expliquer par l'état mental du grand prêtre certaines étran- 
getés de la religion positive. « L'auteur du mémoire numéro 3, 
« dit-il, dans son rapport sur le concours pour le prix 
« Bordin, expose dans tous ses détails, avec une louable 
« exactitude, la religion positive, le culte, les rites, le 
« régime. Il n'a pas de peine à faire voir les extravagances 
(( dont cette religion est remplie et qui peuvent s'expliquer 
« par Tétat mental d^Auguste Comte ^ » 

J'ai l'intention de discuter ici cette opinion, en étudiant, 
d'après les textes, ce curieux état mental. 

4. Auguste Comte et le Positivisme, p. 211. (Paris, F. Alcan). 

2. Revue des Deux Mondes, 1866, IV, 833. 

3. iO<^ circulaire annuelle de Pierre Laffitte. 

4. Revue des Deux Mondes, i" décembre 1896 {A. Comte et l'école Poly- 
technique). 

5. Le mouvement positiviste et la conception sociologique du Monde (1896), 
p. 370. (Paris, F. Alcan), 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 127 

I 
LA FOLIE DE 1826 

On doit d'abord distinguer de l'état mental de Comte la 
folie bien caractérisée dont il fut atteint en 1826, au début 
de sa carrière philosophique et qui, par la façon dont elle 
éclaire son tempérament, mérite^e nous arrêter tout d'abord. 

11 avait alors vingt-huit ans et il avait déjà publié cinq 
opuscules où sa philosophie était exposée. A la philosophie 
négative, et révolutionnaire du xviii'' siècle il voulait substi- 
tuer une philosophie positive et organisatrice, au régime de la 
libre discussion et de TanaVchie mentale un régime politique 
fondé sur la science nouvelle qu'il appelait la physique 
sociale et il avait le plaisir de constater le succès de ses idées. 

En 1824, après la seconde édition du Système de Politique 
positive, il. écrivait à son ami Vâlat : « Je suis extrêmement 
satisfait de l'accueil fait à mon ouvrage par les personnes 
auxquelles je l'ai adressé; il est généralement approuvé de 
la manière la plus flatteuse ^ » Puis il citait Tapprobation 
de l'Académie des sciences, de Humboldt, de Poinsot, de 
Guîzot, de Delessert, de Laborde et de Broglie. A l'étranger, 
Buchholz, professeur d'histoire à Berlin, déclarait avoir 
retrouvé dans cet ouvrage des idées qui l'occupaient depuis 
vingt-quatre ans, et Hegel en faisait l'éloge à Gustave 
d'Eichthal. 

Mais Içs plus grandes sympathies lui venaient de deux 
hommes alors célèbres, Lamennais et Blainville. L'abbé de 
Lamennais avait compris toute la portée sociale du positi- 
visme ; il avait été frappé de cette idée de Comte que la 
constitution d'un pouvoir spirituel distinct du pouvoir civil 
était nécessaire à la vie d'une société. Il espérait convertir 

1. Lettres à Valat, p. 121-122. 



t/ 



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128 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

à la cause du catholicisme l'auteur du Système de Politique 
positive ^ et disait de lui : « C'est une belle âme qui ne sait 
où se prendre. » Au mois de janvier 1826, dans le Mémorial 
catholique^ il proclamait Comte « un esprit bien supérieur 
aux préjugés qui dominent le vulgaire des philosophes ». 
— Blainville, professeur au Muséum, avait connu Auguste 
Comte chez leur ami commun Saint-Simon. En 1822, quand 
Saint-Simon réduit à la misère essaya de se tuer, Comte 
avertit Blainville par un billet très respectueux qui semble 
indiquer que leurs relations commençaient à peine-. Depuis 
lors, les deux hommes s'étaient liés, et c'est à la protection 
de Blainville que Comte devait une partie de sa notoriété. 

Dèâ 1826 il était donc connu, estimé, admiré. -^ Il était 
malheureux cependant : il avait épousé en 1825 sa mal tresse 
Caroline Massin, fille naturelle d'un acteur, alors inscrite 
sur les registres de la Préfecture, et déjà il avait sujet de 
regretter son étrange union. 

(( Ma première rencontre avec cette jeune personne, 
écrit-il dans le Pli cacheté^ se fit d'une manière trop carac- 
téristique le 3 mai 1821, jour de fête officielle pour le bap- 
tême du duc de Bordeaux; c'était au Palais Royal dans les 
fameuses galeries de bois... Après l'avoir suivie cette fois, 
j'allai souvent passer la nuit chez elle rue Saint Honoré, vis- 
à-vis le Cloître, quand mes finances me le permettaient ; 
quoique n'ayant pas encore accompli sa dix-neuvième année 
elle était alors inscrite, depuis deux ans, à la police, parce 
qu'elle fut bientôt abandonnée du jeune avocat à qui sa 
mère la vendit, M. Cerclet mort en 1847. » 

Comte l'épousa civilement le 19 février 182S à la mairie 
du IV® arrondissement. Dans l'acte de mariage dont une 

1. Il s'agit du troisième opuscule de Comte, qui avait paru, sous ce titre 
en 1824 dans le troisième cahier du Catéchisme des Industriels, et qui avait 
déjà été tiré en 1822 à 50 exemplaires sous le titre de Prospectus des tra- 
vaux nécessaires pour réorganiser la Société. Auguste Comte le réédita en 
1854 dans l'appendice du quatrième volume de son second Système de Poli*^ 
tique Positive. 

2. Coi*respondance !• série, p. 29. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 129 

copie est conservée aux Archives elle est qualifiée ainsi : 
« Anne Caroline Massin ouvrière en linge, âgée de 22 ans 
passés, fille majeure naturelle de Louis Hilaire Massin-Cham- 
breuil, comédien, absent sans nouvelles, et de Anne Baudelot 
ouvrière en linge* », mais le détail le plus piquant de cet 
acte de mariage c'est que Cerclet y est mentionné comme 
témoin des jeunes époux avec Olinde Rodrigues et deux 
autres amis. 

Non seulement Comte épousait une fille publique mais il 
gardait avec son premier amant des relations amicales et 
ces deux traits peuvent nous donner une idée de la vie de 
bohème que menait alors le futur grand prêtre de l'huma- 
nité. 

11 a prétendu plus tard n'avoir jamais aimé cette femme, 
mais quelques lettres à M"*® Comte, reproduites par 
Littré, prouvent le contraire*, et voici d'ailleurs en quels 
termes il annonçait à Valat son prochain mariage : 

« J'épouse une femme de vingt-deux ans qui n'a d'autre 
dot que celle qui inspire à Harpagon de si comiques remon- 
trances : son bon cœiir, ses grâces, son esprit d'une trempe 
peu commune, son amabilité, son heureux caractère et ses 
bonnes habitudes '. » 

Comme il la garda dix-sept ans malgré ses fugues et ses 
infidélités sans nombre, nous avons le droit de penser, en 
dépit de ses dénégations, qu'il en était alors vivement et 
sans doute sensuellement épris. Il essaya cependant d'expli- 
quer son mariage par des raisons plus abstraites : à Valat il 
parlait déjà en 1825 de sa générosité ; à Littré il déclarait 
en 1851 qu'en épousant Caroline Massin il avait voulu se 
l'attacher par la reconnaissance : « Ne me jugeant ni beau, 
ni même aimable, lui disait-il, et pourtant tourmenté d'un 
vif besoin d'affection, je choisis une épouse qui dût m'aimer 

1. Archives de la Ville de Paris. N° 2 734. 

2. Littré, op. cit., p. 33-453 sqq. 

3. Lettres à Valat, p. 162. 

Dumas. — Deux messies. 9 



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130 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

par une intime reconnaissance fondée sur ce mariage excep- 
tionnel. » 

Dans le Pli cacheté il répète presque dans les mêmes ter- 
mes les mêmes raisons et il ajoute : « ce généreux calcul 
aurait probablement réussi sur toute autre âme que mon 
dévouement aurait tirée d'une telle carrière. » 

Mais s'il fut sincère en faisant ce rêve, il dut y renoncer 
bientôt ; sa femme reprit très vite ses habitudes de galan- 
terie ; elle renoua avec Cerclet sî tant est qu'elle eût jamais 
rompu, et, dans les moments de gêne que traversait le ménage, 
fut toujours tentée par la prostitution. « Pendant les pre- 
mières années de notre union, écrit Comte dans le Pli cacheté^ 
cette femme habituée à Taisance facilement obtenue, se 
montrait sans scrupule disposée à reprendre son métier pri- 
mitif aussilôt que nous éprouvions dès embarras pécuniaires. 
Quoique mes anciennes habitudes ne fussent pas assez sur- 
montées alors par les principes que j'avais déjà construits, 
mes sentiments formaient une invincible barrière contre ces 
honteux expédients qu'elle a peut-être pratiqués secrètement. 
Elle osa cependant me proposer, pour la dernière fois, d'ac- 
cueillir un riche galant vers la fin de 1829. » 

Neuf mois après son mariage, le 16 novembre 1825, il 
avouait à Valat que, pour son plus mortel ennemi, il ne 
souhaiterait pas un bonheur pareil au sien*. 

Dans ces mêmes lettres à Valat, il se plaint de sa pau- 
vreté, de ses luttes quotidiennes contre la misère. Obligé 
de vivre en donnant des leçons de mathématiques, il ne 
trouve presque plus d'élèves, et n'a pour toute ressource que 
sa collaboration au Producteur, « Je me vois forcé, écrit-il 
le 18 janvier 1826, à renoncer à peu près à ce moyen d'exis- 
tence et je t'avoue que, si ce journal n'était pas venu à 
propos m'offrir une ressource, je n'aurais su oîi donner de 
la tête. » 

1. Lettres à Valat, p. 171. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 13l 

Ajoutons que le directeur du Producteur était alors Taini 
Cerclet. 

C'est pour sortir de cette gêne, autant que pour faire une 
exposition dogmatique de son système, que Comte conçut 
alors le projet du fameux cours privé que la folie devait 
interrompre. 

La préparation de ce cours paraît Tavoir violemment 
surexcité. Il voulut un auditoire de choix, composé surtout 
d^hommes illustres ou célèbres, espérant ainsi s'imposer 
d'un seul coup à leur admiration. Dans la quinzaine qui 
précéda l'ouverture, il écrivit à Poinsot, à Humboldt, à 
Lamennais, fit prier Fourier et Ampère, et ne négligea rien 
pour donner le plus de retentissement et de solennité pos- 
sibles h sa première leçon. C'est à Blàinville qu'il confiait 
ses espérances ou ses craintes : 

« Mon cher monsieur de Blàinville, — écrivait-il le ven- 
dredi 31 mars, — je tâcherai de me rendre digne de la res- 
ponsabilité que vous n'avez pas hésité à engager pour moi. 
Je crains beaucoup de ne pas être suffisamment préparé, 
car j'ai éprouvé et j'éprouve encore de violents décourage- 
ments, mais je suis sûr de l'être convenablement, et le 
symptôme le plus clair que je puisse vous en indiquer, c'est 
que d'une part j'ai fortement médité, et que d'une autre part 
je n'ai pas écrit une ligne.. 

« Dans une occasion si décisive pour moi à tant d'égards, 
j'ai eu besoin de concentrer toutes mes forces ; les mêmes 
causes qui m'en ont empêché les ont d'un autre côté exal- 
tées. Vous jugerez s'il y a eu compensation. Adieu ; laissez- 
moi le plaisir de vous rappeler à cette occasion que si jamais 
j'arrive à un développement remarquable, les hommes qui 
m'auront pressenti dans l'état de fœtus pourront compter 
sur mon éternelle reconnaissance... 

« Votre tout dévoué, 

Auguste Comte ». 



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132 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

« Le cours aura lieu chez moi, n** 13, rue du Faubourg- 
Montmartre. 

« Une conférence avec M. de la Mennais a eu lieu, il y a 
environ un mois, j'en ai été très satisfait et lui aussi, à ce 
qu'il m'a paru; vous en jugerez. J'ai lieu d'espérer qu'il 
viendra dimanche, à moins que son procès ne le dérange*. 
« J'ai été parfaitement content de Humboldt que vous 
avez exactement jugé sous tous les rapports ; il vient de 
m'écrire que je pouvais compter sûrement sur lui pour l'ou- 
verture. 

« Peut-être aussi aurai-je Poinsot, mais je l'espère et le 
désire moins. Je l'^i prié d'engager, de ma part, Fourier* 
qui serait pour moi d'un tout autre prix, mais son reste de 
mœurs préfectorales l'en empêchera probablement ^ » 

On sent bien dans cette lettre une anxiété fiévreuse et 
l'excitation cérébrale provoquée par le travail. Comte s'était 
décidé très vite à faire ce cours; le 18 janvier, il en parlait 
à Valat comme d'un simple projet, et, le 31 mars, il annon- 
çait Touverture pour le surlendemain. En deux mois, il 
s'était donc préparé à l'exposé dogmatique du positivisme, 
et il comptait faire du T' avril 1826 au 1"' avril 1827, 
soixante-douze leçons. 11 continuait en même temps sa colla- 
boration au Producteur^ auquel il donnait ses articles sur le 
Pouvoir spirituel^ et, dans une lettre adressée à Blainville, 
le 27 février 1826, il lui révélait, avec les idées générales 
de son système, ses prodigieux excès de travail : 

« Un travail continu de quatre-vingts heures, dans leque 
le cerveau n'a pas cessé d'être dans le plus haut degré 
d'excitation normale, sauf quelques intervalles de sommeil 
extrêmement court, a été occasionné en moi (il y a huit jours) 
par le troisième article de cet examen du pouvoir spirituel 

1 . Lamennais était alors poursuivi par le ministère Villèle à cause de ses 
opinions ultramontaines ; il passa en jugement le 21 et fut condamné le 22. 

2. n s'agit du mathématicien ^ 

3. Correspondance, I" série, I, 27-28. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE ' 133 

que je vous apporte. Il en est résulté une véritable crise 
nerveuse (qui dure encore, quoique affaiblie) qui m'a fait 
voir sous un jour beaucoup plus complet, et beaucoup plus 
net qu'il ne m'était arrivé, l'ensemble de ma vie^ » 

Comte avait conçu ce jour-là le plan de la Philosophie 
positive. 

Le cours s'ouvrit, le dimanche 2 avril 1S26, à midi, dans 
l'appartement de Comte. Parmi les auditeurs avaient pris 
place Blainville, Poinsot, Alexandre de Humboldt^; puis 
venaient des médecins, d'anciens élèves de l'École poly- 
technique et quelques curieux'*. Lamennais, poursuivi par le 
ministère Villèle, préparait sa défense et s'était excusé par 
un billet affectueux. 

Auguste Comte, ému d'abord à la vue de son auditoire, 
n'en dit pas moins avec assurance la leçon qui fait aujour- 
d'hui le premier chapitre du Cou7's de Philosophie positive. 
Il expliqua le but de son enseignement, l'esprit du Positi- 
visme et l'importance de la nouvelle philosophie. Le lende- 
maiii matin, il écrivait encore à Blainville pour liii demander 
de nouveaux auditeurs : 

« Pensant que vous serez peut-être dans le cas de voir 
des personnes pour mon cours, je me hâte de vous rappeler 
que vous pouvez m'amener qui vous voudrez, et même me 
les eifvoyer, si je devais être privé de la satisfaction de vous 
avoir, ce que je crains malheureusement, pour quelquefois 
au moins. Je présume que M. Ampère, par exemple, s'arran- 
gerait assez bien de ce cours, et surtout de la partie mathé- 
matique qui commencera dimanche ; voyez, mon cher mon- 
sieur Blainville, si vous jugez à propos de lui en parler*. 

« Votre tout dévoué, 

Auguste Comte. » 

Ce lundi matin, 3, huit heures 

4. Correspondance, !'• série, p. 18. 

2. Cours de Philosophie positive, 2« éd., I, p. 3. 

3. Lonchampt, Revue occidentale, mai 1889, p. 305. 

4. Correspondance, !'• série, p. 29. . . 



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134 DEUX MESSIES POSISIVISTES 

Ladeuxième leçon traitade lahiérarchîe des sciences; lalroî- 
sîème, celle du dimanche 9 avril, de l'ensemble des mathé- 
matiques. Mais quand les auditeurs se présentèrent le mer- 
credi 12 avril pour entendre la quatrième leçon, ils trou- 
vèrent la porte et les volets clos. A leurs questions, on 
répondit qu'Auguste Comte était malade. En réalité, il était 
fou. 

Cet accès de folie avait des causes immédiates dont la 
principale n'est pas douteuse. Auguste Comte est devenu 
fou par suite d'excès intellectuels; sa raison a été emportée 
dans une crise que le travail des deux derniers mois avait 
préparée. Mais il y avait certainement d'autres causes aux- 
quelles Littré, pourtant informé, n'a pas voulu ajouter foi 
ou qu'il a peut-être préféré ne pas dire, par amitié pour 
M"^^ Comte. 

La vérité c'est qu'elle avait abandonné son mari pour 
vivre avec Cerclet, et que Comte avait été atteint profon- 
dément par cette trahison. Dans la préface du sixième 
volume de son cours de Philosophie positive il explique en 
effet sa folie « par un fatal concours de peines morales avec 
de grands excès de travail », et dans une lettre à Littré il 
revient en termes plus clairs sur ce sujet délicat. 

« Il faut, dit-il, passer sous silence les escapades secon- 
daires, bornées à demeurer quelques semaines en hôtel 
garni sous le moindre prétexte. Ces cas sont innombrables 
dès le début de notre ménage. Quant aux séparations prin- 
cipales et suscitant des arrangements pécuniaires, une lettre 
du 10 janvier 1847 vous apprit déjà qu'il y en eut trois, 
avant celle qui fut irrévocable. La première s'accomplit en 
mars 1826, après un an de mariage; sa réaction morale 
concourut, avec un excès intellectuel, à déterminer ma 
grande maladie cérébrale. ^» 

A défaut d'autres témoignages, cette lettre suffirait à mon- 

1. Testament j p. 50. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 135 

trer à quel point Auguste Comte devait être épris de sa 
femme; s'il ne Tavàit pas aimée dans sa chair, on *se 
demande pourquoi il aurait montré tant d'indulgence pour 
ses écarts de conduite et tant souffert d'une séparation qui 
le délivrait. 

C'est donc au départ de M"*^ Comte et au chagrin 
qu'il en éprouva, aussi bien qu'à ses excès intellectuels, 
qu'il attribua sa folie. Littré a mieux aimé parler de 
mauvaises digestions du philosophe, d'un duel qu'il redou- 
tait avec le saint-simonien Bazard; il a même cru pouvoir, 
malgré les affirmations de Comte, réfuter l'hypothèse des 
chagrins domestiques* ; le fait n'en reste pas moins établi. 

L'accès éclata vers le milieu d'avril, peut-être après un 
effort suprême, une de ces méditations prolongées dont 
Comte parlait tout à l'heure : « Le samedi 15 avril, dit 
Littré, ou peut-être, mais moins probablement, le ven- 
dredi 14, M. Comte ne rentra pas. » Il était sorti de chez 
lui dans un état de surexcitation extrême et s'était d'abord 
rendu chez Lamennais pour lui confier le secret de son 
mariage qui, plus que jamais, devait lui peser : « J^en fis, 
dit-il, en 1826, sous le sceau de la confession, mon unique 
confidence au célèbre Lamennais, devant son meilleur dis- 
ciple, M. l'abbé Gerbet, au début de ma crise cérébrale '\ » 
Le samedi 15 avril, nous le retrouvons à Saint-Denis, à 
l'hôtel du Grand-Cerf, d'oîi il écrit à sa femme, à Blainville 
et à Lamennais. Si ce dernier avait eu quelque doute sur 
l'état d esprit de Comte après sa confession de la veille, il 
dut être fixé par la lettre qu'il reçut ; Blainville, qui la lut, 
dit que « l'incohérence des idées indiquait une sorte d'aliéna- 
tion mentale ». La lettre à Blainville, avec ses mots souli- 



1. « Telles furent les impressions et les émotions au milieu desquelles sa 
raison se dérangea. On y a ajouté les chagrins domestiques ; mais, tout à 
l'heure, la lettre de M. de Blainville rapportée ci-dessous et l'enchaînement 
des faits prouveront que ce fut une allégation inventée par ceux qui vou- 
lurent l'interdiction d'Auguste Comte sans l'obtenir ». Op. cit., p. 109. 

2. Testament, p. 31. 



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136 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

gnés, son incohérence et ses renvois, était d'ailleurs très 
significative, bien qu'il ne Tait jugée que singulière. La 
voici : 

Saint-Denis, hôtel du Grand-Cerf, Samedi 15 avril, midi et demi. 

Mon cher monsieur de Blainville, 

Voici l'effet : 

« Hier matin (de 10 h. à 11 h.) j'ai cru mourir, et de 
fait^ il a tenu à rien? que je devinsse subitement bien pis 
qu'un mort. 

« Je me suis traité moi-même vu que j'étais absolument 
isolée c'est à cette heureuse et inflexible nécessité que j'at- 
tribue ma guérison. 

« Quant à la cause, je n'avais pas le temps de vous la dire. 
Si vous ne la devinez pas et que vous teniez à la savoir de 
suite, M. de la Mennais, mon confesseur et mon ami, vous 
la fera connaître, aussitôt que vous lui en aurez manifesté 
le désir, quoique je ne l'en aie pas préveîiu. 

« Vous saurez, si vous voulez quelque détail immédiat, 
qne je sei^ai demain dimanche * à Montmorency {au Cheval 
Blanc) et probablement aussi lundi et même mardi ; en tout 
cas, je vous donne la trace. 

« Aujourd'hui, je viens de faire mon plan de convales- 
cence ; demain ou ce soir (ou même à présent) l'exécution 
commencera. 

« Mercredi, à trois Jieures, wous jugerez ma capacité médi- 
cale, si vous avez le temps d'assister à la démonstration *. 
Adieu, mon cher monsieur de Blaînville, à Montmorency ou 
ailleurs, demain ou tous les jours croyez-moi bien sincère- 
ment votre affectueux et dévoué, 

Auguste Comte. » 



1. En marge : « Toute la journée, car je pense y coucher ce soir. » 

2. En marge : « Qui se fera chez moi. » 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 137 

P.-S. — M'étaat trouvé OBLIGÉ ici d'être et même de 
paraître un vébitarle méûfecm malgré lui, cela m'a fait naître 
ce matin une lubie fort originale que je ne puis m'empêcher 
de vous laisser voir^ au risque de vous entendre rire comme 
un dieu d'Homère. 

Auguste Comte. D. M. 

« Mon sobriquet^ à TÉcole polytechnique, était Sçana- 
relie ^ Mes camarades auraient- ils étiè alors prophètes comme 
j'étais hier médecin. 

a Si ma lubie vous fait simplement sourire (après cotre 
dîner) cous fixerez arbitrairement l'époque et le mode de la 
cérémonie. Je ne Vespérerais pas avant deux ans et je ne le 
désire pas avant la prochaine rentrée. 

« J'ai un petit voyage à faire cet été chez mon père et j'en 
profiterai pour voir ma mère qui demeure aussi dans le même 
endroit. 

« Prenez toujours cm comme un symptôme, et me Fad- 
ministrez comme calmant. En ce sens il n'y a pas de rire. 
Merci ^ » 

Auguste Comte porta ses lettres lui-même chez Blain- 
ville et chez Lamennais; il ne rencontra pas Blainville, mais 
il put revoir Lamennais « qu'il convainquit de la réalité de 
son état », puis il gagna Montmorency \ 

Sa femme, qui n'habitait plus rue du Faubourg-Mont- 
martre, ne reçut sa lettre que le surlendemain lundi ; elle 
courut à Saint-Denis, mais Comte n'y était plus; « elle se 
ressouvint, dit Littré, qu'il aimait Montmorency..., à tout 
hasard elle s'y rendit. Là, en effet, elle le trouva, mais dans 
un bien triste état mental*. » 

Ce retour de M™* Comte dans des conditions pareilles 

1. En marge : « Historique, comme dit madame de Genlis. » 

2. Correspondance y I« série, p. 30-31-32. 

3. Lettre de Blainyille à M»* Comte. (Littré, Auguste Comte et la 
Philosophie positive, 3« éd., p. 118.) 

4. Littré, op. cit. p. 110. 



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138 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

a de quoi surprendre après sa fuite et sa trahison. Cédait- 
elle à ses remords, comme le pensa plus tard Auguste Comte? 
Craignit-elle de perdre l'homme qui la faisait vivre et 
qu'elle comptait bien reprendre tôt ou tard? Obéit-elle à ces 
deux sentiments à la fois? Nous l'ignorons; mais il est certain 
quelle ne ménagea pas son dévouement jusqu'à la fin delà 
maladie. 

Comte, à l'arrivée de sa femme, se calma un peu. Il 
désira sortir et fit avec elle une promenade; arrivé sur le 
bord du lac d'Enghîen, il se surexcita de nouveau : « Le 
malade, dont l'exaltation augmentait l'orgueil, dit que, bien 
qu'il ne sût pas nager, il ne se noierait pas, et là-dessus il 
voulut entraîner sa femme dans les eaux*. » A grand peine, 
M"® Comte put le ramener à l'auberge. Mais là, son 
excitation redoubla, et quand M. de Blainville, prévenu le 
lundi soir par M°*® Comte accompagnée du fidèle Cer- 
clet, arriva le mardi matin à Montmorency, il trouva, raconte- 
t-il, le malade « gardé par un ou deux gendarmes, dans une 
chambre d'un petit bâtiment, au fond du jardin de Thôtel 
Belle vue ». Comte le reconnut, le reçut fort bien, et lui 
raconta ce qui s'était passé, « en entremêlant dans son 
exposition plusieurs idées incohérentes ». Mais l'excitation 
le reprit quand Blainville lui proposa de le mettre dans une 
maison de santé. « Il entra dans une colère presque 
furieuse, me dit qu'on le voulait séparer de sa femme, qu'il 
le savait bien, que c'était le projet du prince de Carignan, 
etc., mais qu'on n'y réussirait pas ^. » 

La séquestration s'imposait, mais, pour conduire Comte 
chez Esquirol, on dut lui faire croire qu'on le ramenait chez 
lui; on dut même employer la force quand il s aperçut qu'on 
arrivait à la maison de santé de la rue de Buffon. 

Esquirol ne pouvait pas hésiter sur la nature de la folie 



1. Littré, ojD. ci/., p. 110. 

2. Ibid., p. 120. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 139 

de Comte; il reconnut un de ces accès de manie qu'il avait 
si bien étudiés et décrits dans son fameux mémoire de 

« Dans la manie, avait-il dit, les phénomènes sont le résul- 
tat du bouleversement de Tintelligence. Le désordre de Tin- 
telligence provoque les excès du maniaque comme la consé- 
quence de ce désordre... Emporté par Texaltation des idées 
qui naissent de ses souvenirs, le maniaque confond les temps 
et les espaces; il rapproche les lieux les plus éloignés, les per- 
sonnes les plus étrangères, il associe les idées les plus dis- 
parates, crée les images les plus bizarres, lient les discours 
les plus étranges, se livre aux actions les plus ridicules... 
Presque toiis les maniaques qui se portent à des actes de 
fureur y sont excités par de faux jugements qu'ils fout sur 
les personnes et les choses. » 

Ce passage d'Esquirol est précieux pour nous faire com^ 
prendre tous les faits que nous connaissons déjà. 

Le désordre de Tintelligence de Comte, on pouvait le pres- 
sentir, sinon le constater, dans la lettre qu'il écrivait à Blain- 
ville, le 27 février, après quatre-vingts heures de travail continu 
et la crise nerveuse qui en était résultée. Malgré Tenchaîne- 
ment logique de ses pensées, il souligne déjà trop de mots, il 
met inutilement en relief des idées banales. Mais sa lettre 
du 15 avril ne peut plus laisser aucun doute : ici, tous les 
mots sont soulignés à faux; les idées ont perdu leur valeur 
normale pour prendre dans son esprit une valeur artificielle. 
En même temps, la suite en est étrange : Auguste Comte, 

"S 

qui a conscience du dérangement cérébral qui le menace, a 
voulu se soigner lui-même, et, pour cette raison, il se dit 
Inédecin, il se rappelle son sobriquet de Sganarelle, parle 
d une cérémonie qui ne peut être que celle de sa réception 
au grade de docteur et tout cela sur le ton à moitié sérieux 
d'un homme qui n'est pas tout à fait dupe. A la fin le fil se 

1. Mémoiie sur la Manie (1818), reproduit avec additions dans le Traité 
des Maladies mentales de 1838. 



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!40 • DEUX MESSIES POSITIVISTES 

casse, au moins pour le lecteur, et la dernière phrase est 
h peu près incompréhensible. Elle correspond très proba- 
blement à des^ associations d'idées très rapides dont le 
maniaque ne formule qu'une partie. 

Comme toujours, l'incohérence des actes est liée h celle 
des jugements : Comté veut se jeter à Teau sans savoir 
nager, il signe Doctor Medicus (D. M.) parce qu'il se voit 
déjà médecin, il charge Blainville de fixer la date de sa 
réception, etc. Il rentre bien par ces traits dans la descrip- 
tion d'Esquirol. Ce qui n'est pas constant dans la manie et 
ce qui caractérise \d^ sienne, ce sont les idées de grandeur 
qui paraissent le dominer. Depuis le titre de docteur dont il 
se pare, jusqu'à ses plaintes contre le prince de Carignan 
et aux -excentricités qu'il commet sur le bord du lac, tout 
dénote l'exagération de son orgueil et de sa confiance en 
lui. 

C'était donc un maniaque mégalomane qu'Esquirol admit, 
le mardi 18 avril 1826, dans sa maison de santé de la rue 
de Buffon, et ce fut le traitement de là manie qu'il lui appli- 
qua. Il distinguait dans le cours de la maladie trois périodes 
suivant lesquelles il réglait sa médication. La période d'm- 
vasion s'était écoulée pour Comte dans sa maison du Fau- 
bourg-Montmartre. « Durant le temps qui précéda l'accès 
caractérisé, dit Littré, et qu'aujourd'hui M"*® Comte fait 
remonter à un mois environ sans pouvoir rien préciser, il 
se livra dans son intérieur à des violences inaccoutumées, 
tellement que sa femme fut plusieurs fois obligée de se 
sauvera » Quand il entra dans la maison de santé, la 
période d'état commençait; la folie était déclarée. Esquirol 
prescrivait les saignées, les bains et les douches pour cette 
période de la maladie. Il soumit Comte à ce régime, comme 
M"'' Comte l'écrit à Blainville, le 25 avril, huit jours 
après l'internement. 

1. Littré, op. cit., p. 110. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE ^ 141 

Ce mardi 25. 

« Monsieur, 

« Pour l'espoir d un heureux changement j'ai toujours 
remis au lendemain de vous écrire. 

« Depuis son entrée dans la maison, il a eu une saignée, 
des sangsues et tous les jours deux bains et de Veau froide 
sur la tète, et tout cela, monsieur, n'a pas produit de bien 
grands résultats, si ce n'est un peu moins de violence pour 
ceux qui l'approchent, car du reste c'est toujours la même 
divagation, la même volubilité, la même pétulance ; il y a 
même moins de présence d'esprit. Connaissant toute la valeur 
de votre temps, j'aurai soin de vous donner des nouvelles, 
mais quand vous n'en recevrez pas, soyez certain que c'est 
qu'il n'y a aucun changement, ni en bien ni en mal, et je 
désire que vous croyiez à mon exactitude parce qu'alors vous 
aurez moins d'inquiétude. Agréez, monsieur, l'assurance de 
ma considération distinguée ^ 

G. Comte. » 

A ce régime physique Esquirol demandait toujours qu'on 
joignît un traitement moral. Il voulait que le médecin, sans 
essayer de raisonner avec le maniaque, fît ses efforts « pour 
gagner sa confiance et dominer son intelligence ». 11 dut 
écouter avec beaucoup d'intérêt tous les détails que 
M""* Comte lui donna sur le caractère de son mari et 
s'il n'en tira aucun parti pour le traitement, comme le 
prétend Littré, c'est probablement que la surexcitation 
extrême d'Auguste Comte ne permettait qu'une médication 
physique. 

Cette surexcitation rassurait d'ailleurs Esquirol. Il disait 
avec raison que l'excès même de la violence était un symp- 
tôme favorable, qu'une exaltation pareille devait [être vite 

1. Archives de la Société positiviste. 



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142 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

abattue, et que les malades plus calmes étaient dans des 
conditions plus mauvaises^ Il ne doutait pas de la guérison; 
il en avait répondu k M°*° Comte*. 

La maladie en était là quand, vers la fin du mois de 
mai, un personnage inattendu entra en scène. M™' Auguste 
Comte, sur le conseil d*Esquirol et de Blainvîlle, n'avait 
révélé à personne la maladie de son mari. Elle avait même 
différé de prévenir la famille de Comte qui habitait Montpel- 
lier; or, le i7 mai, la famille du philosophe fut informée 
par un tiers ^, et sa mère, M"*® Louis Comte, âgée de soixante- 
deux ans, partit le 18 pour Paris. 

Elle et son mari n'avaient consenti qu'à regret à l'étrange 
mariage de leur fils bien qu'ils n'en connussent sans doute 
pas tous les- dessous ; ils n'avaient cédé que pour éviter le 
scandale des sommations juridiques auxquelles il était prêt, 
et ç avait été pour eux un chagrin plus grand encore que ce 
mariage ne fût pas béni par TÉglise. 

Aussi quand ils apprirent la maladie, y virent-ils un 
châtiment du ciel et ne songèrent-ils qu'à obtenir le pardon 
de leur fils. 

En 1825, après le mariage, ils avaient accueilli leur belle- 
fille à Montpellier, exigé le tutoiement, correspondu ensuite 
avec elle et pris leur .parti de- la situation qui leur était 



4. Littré, op. cit., p. 113. 

2. « Monsieur, écrivait M"® Comte à BlainYille, M. Comte avait été 
un peu mieux la semaine dernière, mais malheureusement cela ne s'est pas 
soutenu, et, depuis lundi, il n'est pas bien. Quand j'ai eu l'honneur de voir 
•M. Esquirol, il m'a dit ne pouvoir préciser l'époque de la guérison, mais 
qu'il la garantissait sans crainte de se compromettre. » Et, déjà inquiète, 
elle ajoute : « Je serais bien charmée d'apprendre qu'il vous a donné la 
même assurance quand vous l'avez vu. » — (Archives de là Société positi- 
viste.) — Cette lettre, datée par erreur du 1" mai, est timbrée par la poste 
à la date du i*^ juin. 

3. D'après une hypothèse de Lonchampt, biographe de Comte {Rev. Occi- 
dentale de juillet 1889, p. 1-2) ce tiers ne serait autre que Massin-Cham- 
breuil, le comédien, père de Caroline. Cet homme, vivant d'expédients, arra- 
chait quand il le pouvait de l'argent à sa fille et se serait, par cette lettre, 
vengé d'un refus. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 143 

faite; mais, dès son arrivée à Paris, M"** Louis Comte dut être 
renseignée sur la profession antérieure de Caroline Massin, 
car elle fit à la préfecture de police une démarche expresse et 
d'ailleurs infructueuse pour retrouver son nom sur la liste 
des prostituées inscrites. « Un officier de paix, nous dit 
Comte dans le Pli cacheté^ co-témoin pour l'indigne épouse 
avecM. Cerclet, obtint sa radiation totale de TinfAme registre 
où ma mère ne put retrouver sa trace en 1826, pendant ma 
crise cérébrale, malgré les informations qu'elle avait spécia- 
lement reçues à cet égard. » 

Elle évita de rencontrer sa belle-fille, et, persuadée que 
des prières feraient plus pour le mala'de que la médecine, 
elle tenta de le faire placer dans une maison religieuse. 
Esquirol refusa de le rendre, en objectant que ce n'était pas 
elle qui le lui avait confié. M™^ Louis Comte, qui voulait à 
tout prix le reconquérir, n'hésita plus alors à demander son 
interdiction pour faire donner la tutelle à son mari. Mais 
Esquirol fit échouer ce plan en prévenant la belle-fille, et 
force fut à M™® Louis Comte de faire taire, pour le moment, 
ses exigences de chrétienne. 

Cependant, malgré les sangsues et les douches, Auguste 
Comte restait surexcité. Son aversion pour ses gardiens 
était telle qu'il avait un jour plongé sa fourchette dans la 
joue de l'un d'eux. Quant au traitement, il le subissait 
malgré lui. M. Comte père, informé de ces faits par sa 
femme, répondit qu'il fallait amener le malade à Montpellier, 
et le voyage fut décidé, malgré les avis d'Esquirol qui 
redoutait un déplacement dans des conditions pareilles. 
j|me ^ugQste Comte, émue de cette crainte, demanda 
qu'avant de partir son mari passât chez elle une quinzaine 
de jours. Esquirol s'opposa encore à ce projet. Ce fut pour- 
tant ces quinze jours qui sauvèrent Auguste Comte. Le trai- 
tement moral dont parle Esquirol dans son mémoire et qu'il 
n'avait pu tenter rue de Buffon, M""® x^uguste Comte allait 
l'entreprendre et le mener à bonne fin. 



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144 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Auguste Comte sortit de la maison de santé le 2 décem- 
bre 1826*. 

11 fut conduit directement de la rue Buffon à la rue du 
Faubourg-Saint-Denis, où sa femme avait loué un apparte- 
ment ; mais, avant d y être traité, il dut subir une cérémonie 
que sa mère, toujours à son idée fixe, avait préparée. M"*® Louis 
Comte, accompagnée de sa belle-fille, avec laquelle elle 
avait fini par se réconcilier, était allée demander.au curé de 
Saint-Laurent de marier son fils chez lui, malgré Tétat de 
folie où il était. Le curé, un très honnête homme, refusa. 
Mais, depuis son arrivée à Paris, M™* Louis Comte était 
entrée en relations avec Lamennais ; celui-ci insista auprès 
de l'archevêché pour obtenir une dispense et le curé de 
Saint-Laurent reçut Tordre de célébrer le mariage^; il ne put 
s'y décider et envoya à sa place un vicaire du nom de Salles. 

Le mariage se fit dans une chambre du nouveau domicile, 
le 2 décembre 1826, le jour même où Comte était sorti de 
la maison Esquirol. 

Ses témoins furent Mellet, ancien élève de l'Ecole poly- 
technique, et un employé de l'église du nom de Brard; 
Caroline Massin fut assistée d'issalène, négociant à Montpel- 
lier, et d'un domestique de la maison Esquirol, qui se 
trouvait ainsi gardien du mari et témoin de la femme. 

Le vicaire manqua de tact; il allongea une cérémonie 
odieuse et ridicule qu'il aurait dû abréger;^ il fit un discours 
prolixe. Pendant ce temps Auguste Comte, excité par les 
prières liturgiques et par le sermon, tenait des propos anti- 

1. Cette date, comme celle de son entrée, nous sont attestées par la note 
suiyante, extraite du registre de la maison Esquirol, à Ivry, et communiquée 
par le directeur actuel, M. Moreau de Tours. 

« 1826. — Comte, Auguste, 28 ans. — Homme de lettres. — Montpellier 
(Hérault). Paris : Rue du Faubourg-Montmartre, n» 13. — Rue du Fau- 
bourg-Saint-Denis, n» 36. — Manie.— 18 avril 1826, 2 décembre 1826. — N. G.» 

La note, m'a dit M. Moreau de Tours, est de la main même d'Esquirol. 
On y peut lire le diagnostic, et les deux lettres N. G. témoignent bien que, 
pour son médecin, Comte n'était pas guéri quand il le quitta. 

2. Littré. op. ci/., p. 125. 

3. Littré. op. cit., p. 126. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 145 

religieux. Sa mère agenouillée pleurait, appelait la béné- 
diction de Dieu, s'offrait en victime expiatoire à sa colère*. 
Caroline Comte, qui n'avait pas de religion, trouvait cette 
célébration lugubre et, quarante ans plus tard, en la 
racontant à Litlré, elle en ressentait encore le poids et le 
frisson. 

Quant tout fut fini, Salles dressa l'acte de mariage 
qu'Auguste Comte signa ainsi : Brutus-Bonaparte Comte. 
Celte signature, témoignage inopportun de sa folie, a été 
raturée, mais pas assez cependant pour n'être pas encore 
lisible sur le registre de la sacristie de l'église Saint-Laurent. 

Le jour même, le nouveau traitement commença. Esquirol 
avait engagé M""® Comte à faire griller ses croisées, et il 
avait prêté un gardien. Mais le malade ne voulut pas sup- 
porter le gardien. Comme régime, « il devait avoir une 
alimentation peu nourrissante mais à discrétion, prendre 
des bains tous les deux jours, être purgé une fois par 
semaine^ »; M"® Auguste Comte appliqua ce traitement avec 
beaucoup de dévouement et d'adresse ; mais c'est surtout 
par son influence morale qu'elle agit sur son mari. Tout 
d'abord, l'excitation parut se maintenir ; Auguste Comte, au 
moment des repas, essayait de planter son couteau dans la 
table, « comme le montagnard écossais de Walter Scott », 
disait-il; puis il demandait le dos succulent d'un porc et réci- 
tait des morceaux d'Homère. Souvent aussi, il saisit son 
couteau et le lança contre sa femme, sans l'atteindre toute- 
fois. M™® Comte parvint peu à peu à fixer son attention 
égarée, à chasser les idées incohérentes qui s'agitaient 
encore dans son cerveau malade, à conduire sa volonté 
tout en paraissant la subir. Le 18, le mieux était si marqué 
que M"*° Louis Comte crut pouvoir regagner Montpellier. 
Le 22, M"® Auguste Comte écrivait à d'Eichthal : « Je ne 
doute pas, monsieur, que vous n'appreniez avec plaisir que 

1. Lonciiampt {Rev, Occidentale, iuïïlQi 1889, p. 3). 

2. Littré, op, cit., p. 128. 

Dumas. — Deux messies. 1 



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146 . DEUX MESSIES POSITIVISTES 

le changement qui s'est opéré depuis que mon mari est 
revenu au milieu de ses habitudes est presque miraculeux ; 
il sort et voit quelques amis ^ » Six semaines s'écoulèrent 
ainsi, où Comte fut sauvé par Tintelligence et le dévouement 
de cette même femme qui avait contribué à le rendre fou 
par son abandon et son inconduite. 

Plus tard, en décembre 1839, comme elle le croyait 
menacé d'une rechute, elle écrivit à Blainville pour le pré- 
venir; elle lui rappela les événements de 1826, et nous 
devons à cette circonstance le récit de quelques-uns des 
faits qui précèdent. 

« Lorsqu'on 1826, écrit-elle, M. Comte tomba malade, 
depuis environ deux mois tout Tannonçait, mais je ne com- 
pris rien; j'étais bien jeune et je n'avais aucune idée de ce 
genre de maladies. 

« A votre arrivée à Montmorency et avant d'avoir été 
témoin d'aucune violence, votre opinion fut qu'on le ramenât 
chez lui ; la nuit horrible qui avait précédé votre visite, mon 
peu d'expérience et mon isolement complet, — M. Comte 
n'ayant pas de famille ici et aucun ami à qui je pusse 
demander de se consacrer entièrement, du moins quelque 
temps, à partager avec moi et le soin et la responsabilité 
qu'entraînait son retour à la maison, — tout cela fit que je 
me montrai bien craintive, et vous m'offrîtes alors, monsieur, 
de le conduire chez M. Esquirol. 

« Pendant les six premiers mois% le médecin me répondit 
de son retour à la santé, puis cela devint douteux, et enfin, 
au onzième mois, M. Esquirol sur ma pressante demande, 
me dit qu'il ne pouvait plus répondre de rien; alors je ne 
craignis plus aucune responsabilité, et je me décidai à le 
reprendre. M. Esquirol m'effraya beaucoup ; sa longue expé- 
rience lui fournit un grand nombre de cas semblables où la 
rentrée dans la famille avait été suivie de grands malheurs; 

1. Littré, op. cit. y p. 127-128. 

2. De l'année 1826. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 147 

mais, puisqu'il était regardé xonime perdu, je n'exposais 
plus que moi; ma conscience étant à Tabri, mon parti était 
bien pris. 

« L'état de M. Comte, quand il rentra chez lui, prouvait 
évidemment que ce n'était pas par crainte personnelle que 
j'avais désiré qu'il entrât chez M. Esquirol. Je dois à ce der- 
nier cette justice que, malgré que j'emmenasse mon mari 
malgré lui, il m'offrit de m'aider, et comme il craignait pour 
moi la violence de M. Comte, il me donna un homme de sa 
maison. Arrivé chez lui, M. Comte ne fut pas sauvé certai- 
nement, mais il éprouva un mieux sensible. Pourtant la vue 
du domestique l'irritait, je fus obligée de le renvoyer au bout 
de huit jours. Ce ne fut pas sans grandes craintes que j'allai 
ainsi jusqu'au bout; ce ne fut pas non plus sans risquer 
beaucoup. L'état dé mon mari était tel que sa mère ne trou- 
vait pas la force de rester plus d'un quart d'heure. Au bout 
de six semaines, le rétablissement était complet; vous devez 
vous le rappeler, monsieur. 

« Je crois ce succès dû d'abord à sa forte organisation, 
puis à sa jeunesse, — il avait vingt-sept ans, — et enfin à 
sa confiance en moi; dans son affection seule, je trouvai le 
moyen d'agir sur lui. Mon attachement pour lui, mon dévoue- 
ment pouvaient bien me faire tout entreprendre, mais cela 
n'eût abouti qu'à un sacrifice inutile et ne l'eût pas sauvé. Je 
le répète, sa confiance entière, voilà le moyen et la cause 
du succès presque miraculeux que j'obtins *... » 

Malgré le ton apologétique de cette lettre. M""® Comte ne 
paraît pas avoir exagéré l'importance de son rôle. Nous avons 
sur ce point un témoignage qui n'est pas suspect, celui 
d'Auguste Comte lui-même. 

« Après que la médecine, écrit-il, m'eut heureusement 
déclaré incurable, la puissance intrinsèque de mon organi- 
sation, assistée d'affectueux soins domestiques, triompha en 

1. Archives de la Société positiviste. Cette lettre, tout entière de l'écriture 
de M"»« Comte, n'est pas signée; peut-être manque-t-il la dernière feuille. 



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148 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, 
de la maladie et surtout des remèdes ^ » 

Dans la lettre à Littré où il fait allusion à Tinconduite de 
sa femme, il ajoute plus clairement : 

« Quoique cette femme incorrigible n'ait jamais su avouer 
sincèrement un tort grave, j'attribue à ses remords sa belle 
conduite d'alors au milieu d'une situation très difficile. C'est 
la seule époque vraiment honorable de la vie de M"*® Comte. 
Sa première séparation fut ainsi terminée dignement quand 
je recouvrai la santé. » 

La crise de manie était donc finie vers le milieu de jan- 
vier 1827, mais Comte ne se rétablit que lentement. 

« Certains convalescents, dit Esquirol, conservent une 
grande sensibilité qui les rend impressionnables, très sus- 
ceptibles et très accessibles au chagrin ; quelques-uns sont 
honteux de Tétat d'oîi ils sortent, redoutent la première 
entrevue de leurs parents ou de leurs amis, surtout lorsque 
dans leur délire ils ont fait des actions bizarres, blâmables, 
dont le souvenir blesse leur amour-propre bu afflige leur 
cœur... Je conseille les voyages, le séjour à la campagne aux 
convalescents. » 

Comte se trouvait justement, au sortir de sa grande crise, 
dans cette sorte de dépression mélancolique. 

« A mesure qu'il recouvrait la santé, dit Littré % il sentait 
d'autant plus vivement l'impuissance, où il était encore de 
vivre, comme jadis, par l'intelligence; sa mélancolie était 
profonde d'avoir l'importune conscience de n'être plus ce 
qu'il avait été et la crainte de ne pas le redevenir. C'en fut 
assez pour le jeter dans le désespoir de lui-même et le faire 
obéir, en cette condition passive et végétative, à une impul- 
sion de suicide. » 

Il profila en effet d'une absence de M""® Comte pour aller 

1. Comte, Cours de Philosophie positive, deuxième édition, VI, p. iO. 

2. Op. cil., 130-131. 



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PSYCHOLOGIE D AUGUSTE COMTE 449 

se jeter dans la Seine du haut du pont des Arts, dans le cou- 
rant du mois d'avril. Ramené au bord par un garde royal, 
il témoigna beaucoup de regret pour une tentative qu'il ne 
renouvela pas, et, la convalescence continuant, il fut assez 
bien, vers le mois dé juillet, pour entreprendre le voyage à 
Montpellier que sa famille demandait depuis très longtemps. 
Sur le point d'arriver, il s'arrêta à Nîmes et rebroussa che- 
min, pendant un jour, pour aller retrouver sa femme. Cette 
indécision, véritable maladie de la volonté, est une preuve 
de la dépression mentale où il se trouvait et qu'il a caracté- 
risée plus tard en termes précis : 

« Depuis dix ans que je n'avais vu le Midi, — écrit-il à sa 
femme en 1837 S — et je puis même dire depuis douze ans, 
car mon triste voyage de 1827 ne peut guère compter, dans 
Tétat de quasi végétation oîi j'étais, à la suite de ma grande 
maladie.., » 

Il dut rentrer à Paris vers le commencement de septembre 
et se remit aux travaux intellectuels avant la fin de 1827. En 
août 1828, il était tout à fait guéri ; appréciant alors dans le 
Journal de Paris le livre de Broussais sur l' Irritation et la 
Folie y il utilisait les connaissances personnelles qu'il devait 
à sa récente expérience. Enfin, le 4 janvier 1829, trois ans 
après la grande crise, il reprenait l'exposition de la philosophie 
positive, rue Saint- Jacques 159, devant un auditoire aussi 
choisi que le premier. Il cite lui-même, parmi ses auditeurs, 
Fourier, Blainville, Poinsot, Navier, membres de l'Académie 
des sciences ; les professeurs Broussais, Binet et Esquirol 
qui écouta sans doute avec quelque curiosité la leçon de son 
ancien pensionnaire. 

Comte s'était retrouvé ; il reprenait sa pensée au point ou 
l'avait rompue la crise de 1826. 

Il garda le plus triste souvenir du traitement qu'il avait 
subi et la plus médiocre opinion d'Esquirol. Jamais il n'a 

1. Op. cit., p. 461. 



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150 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

parlé depuis qu'en termes sévères el même injustes de la 
médecine mentale ou des aliénistes. 

Déjà, dans Texamen du traité de Broussais, en 1828, il 
écrivait, à propos des maisons de santé : 

« Sans doute, M. Broussais n'a pu observer avec assez 
de soin la manière dont sont tenus la plupart de ces établis- 
sements; il les a crus constitués et administrés comme ils 
devraient et pourraient Têtre. S'il les eût étudiés par lui- 
même, il serait convaincu que, malgré les promesses de 
leurs directeurs, toute la partie intellectuelle et affective du 
traitement s'y trouve de fait abandonnée par eux à l'action 
arbitraire d'agents subalternes et grossiers dont la conduite 
aggrave presque toujours la maladie qu'ils devraient con- 
tribuer à guérir S » 

En 4837, dans le troisième volume du Cotais de Philo- 
sophie positive^ il déclare que les aliénistes ne sont pas au 
niveau de leur tâche a sous le rapport intellectuel ou 
même sous le rapport moral ». 

Après la mort d'Esquîrol, en 1842, dans la préface du 
sixième volume, il parle longuement de sa folie et donne 
encore son opinion sur le traitement : 

« Une sollicitude trop timide et trop irréfléchie, d'ailleurs 
si naturelle en de tels cas, détermina malheureusement la 
désastreuse intervention d'une médication empirique dans 
rétablissement particulier du fameux Esquirol, oîi le plus 
absurde traitement me conduisit à une aliénation mentale 
très caractérisée. » 

En plusieurs autres endroits, il insiste sur l'insuffisance 
intellectuelle des aliénistes, et Robin nous apprend, dans 
une lettre à Littré, que c'était pour lui un thème assez fré- 
quent de conversation -. 

. Esquirol n'était pourtant pas le médecin empirique et 

1. Système de politique positive, t. IV, Appendice, p. 227. 

2. Littré, opS. ci7.,p. 138. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE loi 

inintelligent que Comte a toujours vu à travers ses huit mois 
de séquestration. C'est lui qui reconnut Faccès de manie, et. 
son opinion était juste. Il aurait pu se tromper, car il faisait 
alors rentrer dans la manie tous les phénomènes d'excita- 
tion qu'on a rattachés depuis à la paralysie générale, à la 
folie circulaire, à l'alcoolisme et à Tépilepsie. Mais Auguste 
Comte était bien atteint de manie véritable ; un aliéniste 
contemporain ne trouverait pas, pour son accès, d'autre 
nom. 11 discuterait peut-être sur le caractère intellectuel ou 
affectif de la maladie. Esquirol croyait à un désordre primitif 
de rintelligence ; on admet plutôt aujourd'hui un désordre 
antérieur et profond des sentiments. Mais la question 
n'est pas résolue, et ce que nous savons de la manie de 
Comte, des causes et de la marche de la maladie s'ac- 
corde avec l'une et l'autre interprétation. 



II 

lies CRISES DE 1838 ET DE 1845, LEUR INFLUENCE 

SUR L'oRlENTATtON DU SYSTÈME 

Nous avons dit les causes immédiates de cet accès de 
manie. Y en eut-il de plus profondes dans le tempérament 
psychopathique de Comte ou bien ce tempérament lui-même 
fut-il en partie déterminé par cette première crise? Autant 
de questions auxquelles on ne peut faire de réponse précise. 

D'après ce que nous savons, son hérédité pathologique était 
bien peu chargée : un frère cadet de Comte, Adolphe, mou- 
rut jeune d'une maladie que nous n'avons pu déterminer; 
sa sœur Alis lui survécut sans jamais donner aucun signe de 
dérangement cérébral ; la fille naturelle qu'ileut, avant son 
mariage, "de sa maîtresse Pauline, mourut à neuf ans de la 
diphtérie. Son père, qu'il jugeait médiocre d'esprit, vivait 
encore quand lui-même mourut en 1857 et parait avoir joui 



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152 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

d'une bonne santé mentale; seule la mère, Félicité-Rosalie 
Boyer, joignait, paralt-il, à une piété exaltée certaines bizar- 
reries de caractère. 

Le tempérament psychopathique n'est pourtant pas dou- 
teux ; après son accès de folie. Comte vécut sous la menace 
continuelle d'une crise cérébrale et le travail intellectuel, 
dès qu'il devenait excessif, provoquait toujours des accidents 
nerveux. 

« En revenant de Beguey (Gironde), vers la fin d'oc- 
tobre 1844, écrit Pierre Laffitte, je trouvai Auguste Comte 
non encore complètement guéri d'un érysipèle à la face. 
« Cette maladie, me dit-il, est une conséquence des médi- 
tations intenses par lequelles je prépare ma nouvelle œuvre 
philosophique*, car ajouta-t-il, l'accouchement mental est 
laborieux comme l'accouchement physique, et a comme lui 
des conséquences matérielles. Tous les nouveaux pas déci- 
sifs que j'ai accomplis dans mes travaux philosophiques ont 
donné lieu à une crise pathologique correspondante; mon 
nouveau travail ne fait pas exception ^ » 

Ce qui garantit la certitude des souvenirs de Pierre Laffitte, 
c'est qu'au même moment, et à propos de la même indispo- 
sition, Comte faisait à Stuart Mill des confidences analogues. 
« C'est une nécessité à laquelle je me suis reconnu assujetti 
depuis longtemps et que vérifia spécialement chaque grande 
phase de mon élaboration fondamentale ; quand une forte 
innervation prolongée commence à s'établir en moi, elle 
détermine préalablement une certaine indisposition phy- 
sique plus ou moins durable et qu'un observateur mal pré- 
paré attribuerait à toute autre influence » ' ; puis il parle de 
phénomènes éruptifs et rhumatismaux. 

Si l'on écarte l'étiologie, plutôt malheureuse, de l'érysi- 
pèle, le renseignement est des plus précieux; il nous per- 

1. Le système de Politique positive. 

2. Rev, occid., sept. ^886, p. 192-193. 

3. Lettre à Stuart Mill., 21 octobre 1844, p. 268-269. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 153 

met de voir dans les accidents que signale Comte la ma- 
nifestation passagère d'un état nerveux durable et profond. 

Les menaces de rechutes furent d'ailleurs assez fréquentes 
et assez précises pour qu'on ne puisse avoir aucun doute sur 
leur significaliojQ. Nous en connaissons un certain nombre. 

En 1838, au moment où Comte se préparait à écrire sa 
philosophie sociale, c'est-à-dire le IV® volume du Cours de 
Philosophie positive, il eut, d'après son témoignage, une 
crise mentale, beaucoup moins prononcée que celle de 1826, 
mais de même nature. — Il en parle clairement à Clotilde 
de Vaux, dans sa lettre du 5 août 1845 ^ Il avait parlé, au 
moment même, à son ami Valat, quoique en termes plus 
couverts, d'une « indisposition plus intense et plus prolon- 
gée que d'ordinaire à l'ouverture du printemps^ ». 

En décembre 1839, M"® Comte, craignant une rechute, 
écrivit à Blainville la lettre alarmée dont nous avons déjà 
parlé, et elle signala certains changements de caractère oii 
elle voyait les présages d'une crise prochaine. « Des reproches 
grossiers, lui disait-elle, des mots durs, des violences hors 
de proportion avec ce qui les détermine, une puérile et minu- 
tieuse attention à prouver et à faire sentir le pouvoir de 
celui qui gagne, tout cela plus ou moins fort depuis plus 
d'un an, et augmentant depuis deux mois ; voilà, monsieur, 
le sujet de mes craintes ^ » 

Comme Auguste Comte n'a jamais fait allusion, ni dans sa 
correspondance ni ailleurs, à un Irouble mental de ce genre, 
nous avons le droit de penser que tout se borna, cette fois, 
à des menaces, et que M""® Comte s'exagéra peut-être la gra- 
vité des symptômes qu'elle décrivait. 

En juin 1842, lorsqu'elle quitta pour la quatrième et der- 
nière fois le domicile conjugal, son mari qui composait 
alors le VP volume du Cours de Philosophie positive et 

4. 32« lettre à Clotilde {Testament, p. 294). 

2. Lettres à Valat, p. 202. 

3. Archives de la Société positiviste. 



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154 



DEUX MESSIES POSITIVISTES 



c[ui se surmenait à la tâche^ se sentit, un moment, près de 
retomber, dit-il, dans la folie de 1826, « par un concours 
analogue d'influences perturbatrices* ». 

Enfin^ dans la seconde quinzaine de* mai 4845, Auguste 
Comte eut une nouvelle crise plus importante que les précé- 
dentes, mais qui n'aboutit pas cependant à un accès de 
manie, « Lètrouble, écrit-il à Stuart Mill, a consisté en insom- 
nies opiniâtres, avec une mélancolie douce mais intense, 
et oppression profonde, longtemps mêlée à une certaine 
faiblesse. J'ai dû suspendre quinze jours tous mes devoirs 
journaliers et rester mêmehuitjoursaulit^ » Le 6 mai 1846, 
il ajoute, après avoir donné quelques détails de plus : « Vous 
concevez ainsi la vraie gravité d'une crise nerveuse qui jus- 
qu'ici vous était imparfaitement connue et dans laquelle j'ai 
couru un véritable danger cérébral ^. » 

Cette crise avait, comme il le dit lui-même, deux causes 
prochaînes : « l'élaboration initiale » de la Politique posi- 
tive et sa grande passion pour Clotilde de Vaux qui com- 
mençait; mais elle se rattache, comme les précédentes, âla 
diathèse générale, dont elle fut sans doute la dernière mani- 
festation. 

Après 1845, Comte paraît en effet en avoir fini avec les 
crises; dans ses préfaces et dans ses lettres, il ne fait plus 
aucune allusion à des faits de ce genre, et rien dans ses 
œuvres ni dans ses actes ne permet de croire à un retour de 
la manie, j'entends de l'excitation incohérente de jadis ; 
d'ailleurs l'âge était venu, et les accès de manie sont bien 
rares après cinquante ans. 

M* Allou, qui dut particulièrement défendre la dernière 
partie de sa vie, produisit à ce sujet un certificat signé par 
des médecins très compétents et qui conclut à la pleine 
santé mentale. En voici la teneur : « Les médecins soussi- 

1. Lettre à Littré. Testament, "p. 51. 

2. Lettres à Stuart Mill, p. 340. 

3. Lettres à Stuart Mill, p. 414. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 155 

gnés : Richard Congreve à Londres, Audiffrent à Marseille, 
Bazalgette à Paris ; Segond, agrégé de la Faculté de méde- 
cine, Sémerie, ex-interne de l'asile impérial d'aliénés de 
Gharenton; Carré àTriel (Seine-et-Oise), Delbet, à la Ferté- 
Gaucher (Seine-et-Marne), Sauria à Saint-Lothain (Jura), 
Robinet à Paris, tous ayant connu Auguste Comte pendant 
les dernières années de sa vie, de 1850 h 1857, et Tayant 
vu pendant ce temps, les uns journellement et les autres par 
intervalles, certifient qu'ils n'ont jamais aperçu chez lui, dans 
ses conversations, dans ses actes ni dans ses écrits quelcon- 
ques, la moindre trace de dérangement intellectuel et moral, 
d'aliénation mentale ou de monomanie de quelque nature 
que ce soit, que jamais ils n'ont constaté dans son entourage 
aucune notoriété ni le moindre soupçon à cet égard et que, 
au contraire, Auguste Comte leur a toujours apparu comme 
jouissant et ayant joui, jusqu'au dernier moment de sa vie 
(sans parler de son génie incontestable), de la lucidité la 
plus. complète, de la mémoire la plus étendue et la mieux 
ordonnée, du jugement le plus sain, de la raison la plus 
droite, du calme le plus constant, de la persévérance la plus 
ferme et du désintéressement le plus généreux, qui sont les 
caractères intellectuels et moraux les plus opposés à ceux de 
la folie *. » 

Sans doute, ce certificat enthousiaste, produit pour les 
besoins de la défense par Tavocat des exécuteurs testamen- 
taires et signé par des médecins qui furent en même temps 
des admirateurs et des disciples, prêle à bien des réserves. 

Ce témoignage de haute raison, de jugement droit a 
le défaut d'être rendu par des positivistes orthodoxes, par 
des fidèles de la dernière heure, et bien que ce ne soit 
pas une raison pour le rejeter sans examen, je n'en veux 
rien induire touchant les écrits et le système de Comte 
que nous pouvons étudier directement; tout ce que. je 

1. Reviie occid., I»' septembre 1895, p, 226. 



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156 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

conclurai d*une attestation de ce genre, c'est que, dans 
sa vie pratique et dans ses conversations, Comte ne donna 
jamais aucun signe d'aliénation mentale après 1845 ; Tin- 
dulgence que ses disciples ont pu avoir pour des étrangetés 
systématiques, ils ne l'auraient pas eue en effet pour des 
actes incohérents. La crise que Comte décrivait àStuart Mill 
ne fut très probablement suivie d'aucune autre. 

En quoi consistèrent ces crises, comme nous les avons 
nommées d'après l'expression un peu vague du philosophe 
lui-même? Les détails nous manquent sur la crise de 1838 et 
sur les menaces de rechute de 1842; nous pouvons cepen- 
dant penser, d'après la comparaison que fait Comte de cette 
crise et de ces menaces avec les crises de 1826 et de 1843 S 
qu'il remarquait alors en lui soit une excitation, soit une 
dépression générale des sentiments et des idées et qu'il voyait 
avec raison dans ces symptômes différents les prodromes 
possibles d'un accès de manie. 

Ce qu'il faut d'abord remarquer c'est la date de ceS crises 
qui apparaissent toutes au printemps, saison très favorable 
pour Téclosion de la manie : la première est d'avril 1826, 
la seconde du printemps de 1838, la troisième du mois de 
juin 1842, la quatrième de la seconde quinzaine de mai 1845. 

On doit noter encore et surtout qu'elles furent toutes déter- 
minées par des causes analogues, à la fois affectives et intel- 
lectuelles. 

C'est le départ de M""*" Comte, joint à des excès de travail, 
qui provoque la première ; c'est la préparation du IV® volume 
de Philosophie positive qui amène celle de 1838; c'est un 
nouveau départ de M°*® Comte et de nouveaux excès de 
travail qui en font craindre une en 1842; c'est la passion 
pour Clotilde et <c l'élaboration initiale » du Système de 
Politique positive qui déterminent celle de 1843. 

Nous ignorons, il est vrai, les causes des variations de 

1. 32» Lettre à Clotilde. Testament, p. 294. Lettre à Litlré, p. 51, 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 157 

caractère qui inquiétaient M"® Comte en 1839, mais nous ne 
devons pas oublier que, cette fois, ses craintes ne se justi- 
fièrent pas. 

Comte resta donc jusqu'à quarante-sept ans sous la 
menace d'une rechute ; ce maniaque guéri ne pouvait pas 
donner un travail de pensée intense, éprouver des émotions 
violentes, sans être guetté par la manie. Comme il travailla 
et produisit sans cesse, comme il passa la première partie 
de son existence au milieu de scènes de ménage ou de 
chagrins conjugaux et la seconde partie dans Tamour ou le 
regret de Clotilde, on voit qu'il côtoya longtemps la folie 
après en être sorti. 

Lui-même avait le sentiment très net du danger et ne se 
trompa jamais sur le sens de ses crises. Toutes les fois qu'il 
se croyait menacé, il pensait au terrible épisode de 1826, 
et il cherchait des motifs de se rassurer dans la pleine 
conscience où il était de sa situation. « La sollicitude continue 
qu'a dû m'inspirer un tel souvenir, disait-il à Clotilde, 
constitue d'ailleurs une garantie suffisante contre un retour 
incompatible avec cette prévision \ quand même ma matu- 
rité actuelle en permettrait la possibilité. » 

De bonne heure, il se prépara à lutter contre Tennemie, à 
organiser sa vie contre la folie, et c'est là tout le secret du 
régime alimentaire si souvent et si injustement critiqué qu'il 
adopta de bonne heure. Comme il redoutait la congestion 
cérébrale, il supprima peu à peu tous les excitants de la cir- 
culation et tous les toniques du cœur. Après avoir parlé à 
Clotilde de ses trois principales crises, il ajoute : « J'y ai été 
respectivement conduit à Tabstinence définive, d'abord du 
café, puis du tabac, et aujourd'hui du vin'\ » 

A la même époque, après la crise de 184S, il écrivait dans 
]e même sens à Stuart Mill : « D'énergiques souvenirs per- 
sonnels m'ont heureusement préservé par la seule assistance 

1. 17» Lettre à Clotilde. Testament^ p. 265. 
2. 32» Lettre à Clotilde. Testament, p. 295. 



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158 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

du sévère régime que j'ai introduit, à cette occasion, pour 
tout le reste de ma vîe^ » 

En même temps, il s'astreignait , dans le même dessein, 
à un véritable régime moral. Comme il avait plusieurs fois 
remarqué le triste résultat du concours des émotions vives 
et du travail intellectuel excessif, il eut soin d'éviter autant 
que possible ce dangereux concours. Lorsqu'il perdit, en 1844, 
sa place d'examinateur à l'École polytechnique à la suite 
d'un vote du conseil de l'École, il écrivit à Sttiart Mill : 
« Je me félicite d'avoir ajourné après cette décision, que je 
savais devoir être très prochaine, le début de ma seconde 
grande élaboration philosophique, afin d'éviter la funeste 
coïncidence d'une forte excitation dans la partie affective et 
dans la partie intellectuelle du cerveau . Mes misérables 
ennemis, outre l'espoir de me réduire à l'indigence, ont 
aussi, je le sais, confusément tendu toujours à déterminer, 
par le concours de leurs attaques avec mes propres travaux, 
quelque terrible et irréparable retour du fatal épisode de 1826, 
raconté dans ma préface ; mais leur abominable espoir sera, 
j'ose l'affirmer, toujours complètement illusoire, grâce à la 
constante discipline que j'exerce sûr mes émotions et sur 
ma conduite ^ » Nous pouvons faire des réserves sur les pro- 
jets perfides que Comte prête à ses ennemis, mais peu 
importe, pour son régime mental, que ces projets soient 
exacts ou non. Ce qui est remarquable c'est que Comte se 
connaisse assez pour redouter une crise si la rencontre 
d'une émotion vive et d'un travail de pensée intense se pro- 
duisait, et qu'il soit en même temps assez maître de lui 
pour éviter cette rencontre. 

On ne peut pas faire preuve de plus de conscience et de 
raison dans une lutte contre la folie ; le régime physique et 
le régime moral de Comte sont d'irrécusables témoignages 
de sa santé morale. 

1. Lettres à Stuart Mill, p. 414. 

2. Lettres à Stuart Mill, p. 287-288. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 159 

C*est pourtant dans son régime physique que l'avocat ^e 
M"*® Comte est allé chercher des preuves de la folie. Littré 
lui avait déjà reproché d'avoir supprimé les excitants et les 
toniques, sans comprendre les motifs bien légitimes de cette 
suppression, et M® Griolet dit dans le même sens : « Il se 
privait de vin, de café, de tous les excitants... il pesait sa 
nourriture*. » 

Je crois avoir montré par ce qui précède combien est 
puéril un pareil reproche. Sans aucun doute, Auguste Comte 
a été fou, et il s'est cru avec raison exposé à des rechutes; 
mais une fois échappé à la manie, il Ta évitée par tous les 
moyens, il a rusé avec elle, et, somme toute, il Ta vaincue. 

Non seulement, après 1826, il n'a plus été maniaque, il 
n'est plus retombé dans ce désordre de sentiments et d'idées 
où il avait failli se perdre à jamais, mais dans le traitement 
physique et moral qu'il a suivi jusqu'à sa mort, il a toujours 
donné des signes de haute raison. 

Ce sera notre première conclusion. 

Nous ajouterons que cette lutte contre la folie fait encore 
plus d'honneur à sa volonté qu'à son intelligence. Elle nous 
fait comprendre tout ce qu'il y eut de courage simple et 
de vraie grandeur dans l'existence intellectuelle de cet homme 
qui se sentait menacé, vingt ans après, par la folie de jadis, 
et qui n'hésita jamais cependant à risquer dans le travail de 
la pensée son merveilleux génie, pour accomplir ce qu'il ^ 
appelait sa mission. 



Les crises dont nous venons de parler eurent-elles au 
moins sur la pensée de Comte une influence quelconque? 
S'il ne retomba jamais dans la manie, ne fut-il pas au 
moins atteint par ses crises dans la logique de sa méthode ? 

4. Revue occid., !•' septembre 189o, p. 174. 



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160 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Ne garda-t-il, dans les constructions de son système, aucune 
trace de ses ébranlements nerveux? 

Si noiis écartons la crise de 1842 qui se borna à des 
menaces, nous nous trouvons en présence de trois crises 
bien caractérisées, celle de 1826, celle de 1838 et celle 
de 1845. 

Non seulement la première n'altéra pas les facultés men- 
tales de Comte, mais elle ne modifia en aucune façon ses 
idées générales et le plan de son système; il put reprendre 
la préparation de son Cours de Philosophie positive au point 
même où il l'avait interrompue, et exécuter, après sa folie, 
dans tous ses détails, le plan qu'il exposait à Blainville deux 
mois avant. A la vérité. M™® Auguste Comte eut Taudace 
de soutenir que la folie n'avait jamais quitté son mari 
depuis 1826, lorsqu'elle attaqua pour la première fois le tes- 
tament, en 18S7; mais le Cours de Philosophie positive écrit 
de 1830 à 1842 et toute la vie de Comte pendant cette pé- 
riode sont des réponses suffisantes à cette accusation, et 
M™® Comte n'osa pas la reproduire lorsque l'affaire vint en 
appel, en 1870. 

La crise de 1838 n'eut pas plus de retentissement que la 
précédente sur la pensée abstraite de Comte et le dévelop- 
pement de son système. Il préparait, quand elle se produisit, 
le quatrième volume de son cours, c'est-à-dire qu'il abordait 
la philosophie sociale, et nul ne peut contester la netteté, la 
profondeur de cette philosophie, ni la logique étroite et 
serrée qui la relie à la première partie de l'œuvre. 

Comte veut que cette crise ait exercé sur ces. sentiments 
esthétiques une influence heureuse : « Son principal résultat 
caractéristique, écrit-il à Clotilde, a consisté en une vive exci- 
tation permanente de mon goût naturel des divers beaux- 
arts, surtout de la poésie et de la musique, qui reçut alors 
un notable accroissement habituel ^ » 

1. Testament, p. £94. 



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PSYCHOLOGIE D AUGUSTE COMTE 461 

Rien ne prouve qu'il ait raison dans cette appréciation 
optimiste de sa crise ; tout ce que nous pouvons affirmer, 
d'après ses lettres à Valat, c'est que le développement de 
ses sentiments esthétiques paraît bien dater d'alors \ 

Littré attache Une importance extrême à la crise nerveuse 
de 1845 et lui attribue sur la pensée logique comme sur les 
sentiments de Comte une influence aussi considérable que 
funeste. 

Suivant son biographe. Comte aurait subitement changé 
de méthode après la crise ; à la suite du trouble cérébral 
dont il a parlé à Stuart Mill, il aurait substitué les construc- 
tions subjectives de son imagination à Tobservation objec- 
tive des faits. 

La première partie de son œuvre, celle qui est exposée 
dans le Cours de Philosophie positive^ serait gouvernée tout 
entière par la méthode objective : observation, expérimen- 
tation, comparaison, subordination des sciences complexes 
aux sciences simples ; au contraire, à partir de 1845, Comte, 
prenant pour point de départ les lois sociales établies par 
lui, se serait aventuré dans la déduction sociale sans se 
garantir contre les erreurs par une vérification constante; 
il aurait oublié que la déduction, facile dans les sciences 
simples, devient difficile ou impraticable à mesure qu'on 
s'élève vers les sciences complexes ; il aurait ainsi formulé 
des conséquences non que l'expérience vérifie mais que son 
imagination, ou, si Ton veut, une logique subjective lui 
fournit, « car, ici, dit Littré, entre l'imagination et la logi- 
que je ne fais aucune distinction * ». « De pareils phéno* 
mènes nerveux, ajoute-t-il, ne sont pas rares ; plusieurs 
hommes célèbres ont reçu des sëcouses mentales qui ont 
grandement modifié leurs dispositions intérieures. 

« Saint Paul, sur le chemin de Damas, en est un des plus 
mémorables exemples. 

1. Letti^es à Valat, p. 230. 

2. Littré, opcil., p. 519. 

Dumas. — Deux messies. H 



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m DEUX MESSIES POSITIVISTES 

« Ces secousses mentales ne sont pas nécessairement salu- 
taires. Aveugles de leur nature, elles peuvent conduire au 
droit chemin ou conduire au mauvais. Si M. Comte eût 
appartenu à la théologie ou à la métaphysique, une crise le 
jetant dans la voie positive, il eût bénéficié de la bonté de 
la voie par le hasard de la crise.. Mais inversement, un 
hasard de même nature Timpliqua dans les déceptions de 
la voie subjective. » 

En même temps, Littré, frappé du caractère sentimental 
des dernières œuvres, signale Tinfluence exercée sur cette 
crise par le grand amour de Comte pour Clotilde. « L'in- 
fluence en fut mystique, surtout quand la mort, qui tarda 
peu, en eut consacré le souvenir; et le mysticisme fut une 
aggravation de la méthode subjective ^ » 

En d'autres termes, une crise nerveuse ayant jeté Auguste 
Comte dans la méthode subjective, sa passion, qui com- 
mençait, donna un caractère déterminé à cette crise, et 
(c imprima le sceau du sentiment sur la conception qu'il 
élaborait». 

Le trouble nerveux avait désorganisé sa pensée, Tamour 
l'orienta vers le mysticisme. 

M® Griolet s'inspirait directement de l'interprétation pré- 
cédente, lorsqu'il disait dans sa plaidoirie : « Affaibli, troublé, 
en proie aux angoisses d'une situation précaire, Auguste 
Comte faisait alors les plus grands efforts pour créer le sys- 
tème politique qu'il avait annoncé. Il éprouva une nouvelle 
crise mentale. Il compare lui-même son état, dans une lettre 
que j'ai lue, à la commotion cérébrale qu'il avait éprouvée 
en 1826. M. Comte était sous le coup de cette surexcitation, 

lorsqu'il rencontra M™® Clotilde de Vaux Cette passion 

extravagante était un effet de la maladie mentale dont 
Auguste Comte était atteint. Elle réagit sur sa propre cause 
et l'aggrava ^ » 

1. Littré, op. cit.j 570. 

2. Rev. occirf., septembre 1895, p. 181. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 163 

Telle est la thèse que Littré, W Griolet et M"'^ Comte sont 
arrivés à faire accepter par Topinion, sinon par le tribunal. 
Oue vaut-elle ? 

On peut d'abord faire à Littré cette première critique qu'il 
ne paraît pas très bien comprendre la méthode subjective 
qu'il dépêche si rapidement en la chargeant de toutes les 
erreurs de son maître. 

La logique subjective ne consiste pas, comme il le croit, 
•dans l'usage arbitraire de la construction imaginaire ; ce 
n'est pas une logique d'illuminé ou^de visionnaire. Telle 
■que Comte la définit maintes fois, même dans les citations 
faites par Littré, elle se borne simplement à faire toujours 
prédominer dans la recherche scientifique le point de vue 
social et humain • 

Dans le Système de politique positive. Comte déclare 
expressément que la culture scientifique est oiseuse, que la 
connaissance des lois est vaine, si elle ne tend à Tamélio- 
ration de la condition humaine» « L'univers, dit-il, doit être 
étudié non pour lui-même mais pour l'homme,^ ou plutôt 
pour l'humanité ^ » C'est la condamnation de la spéculation 
désintéressée, de la science inutile, qu'il appelait « acadé- 
mique » ; la logique subjective n'est que Torganisation du 
savoir dans un sens humanitaire ou, si Ton aime mieux, la 
subordination de toutes les sciences à la sociologie. 

Sous le régime positiviste, on devra s'abstenir de tout 
exercice de la pensée qui n'aura pas quelque utilité réelle, 
soit matérielle, soit morale ; « la science pour la science » 
est un principe non seulement méprisable mais criminel. 

Ce n'est pas le lieu de discuter cette conception utilitaire 
de la science, qui tout aussi bien que la conception pure- 
ment spéculative a sa grandeur; je veux seulement insister 
sur ce fait que la logique subjective, si étrangement calom- 
niée par Littré, n'a d'autre but que d'en formuler les lois. 

i. Politique positive, lyZù. 



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164 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Auguste Comte ne laisse dans Tesprit du lecteur aucun doute 
sur ce point; il explique que cette logique est caractérisée 
« par la prépondérance du véritable point de vue humain^ ». 
La méthode objective n'a d'autre rôle que de préparer des 
matériaux à la méthode subjective, et les deux méthodes 
réunies constituent la véritable logique, la logique humaine, 
la logique religieuse. 

Cette réorganisation sociale de la science permettra d'ail-/ 
leurs la seule synthèse scientifique que Thomme puisse tenter, 
la synthèse subjective. 

C'a toujours été pour la science un beau rêve que de faire 
la synthèse objective des connaissances, c'est-à-dire d'ex- 
pliquer par un même principe tous les phénomènes de l'Uni- 
vers; mais cet effort rationnel, outre qu'il dépasse de beau- 
coup, suivant Comte, notre capacité intellectuelle, n'est pas 
compatible avec ce que nous savons de la réalité objective 
qui nous apparaît toujours comme discontinue, depuis le 
monde inorganique jusqu'au monde biologique et sociaL 
Comte a insisté sur cette discontinuité dans tout son Coîir& 
de Philosophie positive, et dès sa première leçon, rédigée 
en 1830, il s'attachait à dissiper tout malentendu sur ce 
point : « Dans ma profonde conviction personnelle, je con- 
sidère, disait-il, ces entreprises d'explication universelle de 
tous les phénomènes par une loi unique comme éminem- 
ment chimériques, même quand elles sont tentées par les 
intelligences les plus compétentes. Je crois que les moyens 
de l'esprit humain sont trop faibles et TUnivers trop compli- 
qué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à 
notre portée, et je pense d'ailleurs qu'on se forme générale- 
ment une idée très exagérée des avantages qui en résulte- 
raient nécessairement si elle était possible ^ » Alors même 
que le mécanisme serait applicable au monde physico-chi- 
mique, nous resterions sans données essentielles sur lacons- 

1. Politique posUive, I, 582. 

2. Philosophie positive^ ly p. 4i. 



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PSYCHOLOGIE D'A[TGUSTE COMTK 165 

titution intime des corps, et « même en supposant vaincue 
€ette insurmontable difficulté, on n'aurait pas encore atteint 
à l'unité scientifique, puisqu'il faudrait ensuite tenter de rat- 
tacher à la même loi Tensemble des phénomènes physiolo- 
giques* ». 

Le monisme ne peut donc pas être une doctrine scienti- 
fique ; les doctrines exposées dans la seconde partie du der- 
nier siècle par Spencer ou par Haeckel n'auraient eu aucune 
chance de satisfaire les exigences scientifiques et rationnelles 
du fondateur du positivisme ; la seule synthèse possible c'est 
la synthèse toute relative, toute humaine de nos connais- 
sances dans le sens social, c'est la régentation de toutes les 
sciences par la sociologie qui leur indiquera les problèmes 
à résoudre, les orientera dans la même direction et mettra 
fin au régime dispersif et oiseux sous lequel nous vivons 
depuis que la théologie a été dépossédée du gouvernement 
de ce monde. 

Elle seule peut faire prévaloir dans la science la considé- 
ration de l'ensemble humain sur la considération anarchique 
des détails et nous placer ainsi à un point de vue vraiment 
universel ^. 

Ajoutons que jamais la méthode subjective. ne devra,plus 
que la méthode objective, tendre à la connaissance métaphy- 
sique d'un principe ou d'une cause absolue; elle ne recherche 
pas les causes mais les lois'; plus relative encore que la 
méthode objective, elle introduit, dans Tordre déjà relatif 
des phénomènes universels, la relativité humaine. « L'in- 
telligence^ dit Comte, tend à suivre librement sa pente 
naturelle vers les divagations spéculatives, tant fortifiées 
aujourd'hui par les habitudes empiriques propres à l'essor 
préliminaire des spécialités positives. Il faut donc que l'ins- 
piration subjective la ramène sans cesse à sa vraie vocation. 

1. Philosophie positive, l, p. 45. 

2. Politique positive, I, 446. 

3. Politique positive, I, 446. 



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166 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

en empêchant ses contemplations de prendre un caractère 
absolu et une extension illimitée, qui reproduiraient, sous 
la forme scientifique, les principaux inconvénients du régime 
théologico-métaphysique ^ » 

Enfin, pour se mettre en garde contre les erreurs, contre 
la confusion possible des vérités utiles et des véritées 
démontrées. Comte demande expressément et en plusieurs 
endroits que la méthode subjective soit toujours employée 
de concert avec la méthode objective. « Notre constitution 
logique ne saurait, dit-il, être complète et durable que par une 
intime combinaison des deux méthodes^. » « Aucun dogme 
de la religion finale ne saurait être assez établi qu'après avoir 
été démontré par les deux méthodes, quelle que soit celle 
d'oîi il émane d'abord ^ » Est-il nécessaire de dire, après ces 
explications, qu'irn'y a rien de morbide dans l'institution 
de cette méthode subjective qui a tant ému Littré : après avoir 
fait la philosophie objective des sciences. Comte voulait que 
la science, au lieu de rechercher la connaissance pure, 
recherchât le bonheur humain. 

Non seulement cette orientation du système ne témoigne 
d'aucun trouble intellectuel, mais elle est profondément phi- 
losophique. Comte est ici dans la vieille tradition de Des- 
cartes et des encyclopédistes. 

Faut-il, au moins, admettre avec Littré que cette orienta- 
tion fut subite, qu'elle suivit de près la crise de 1845 et 
qu'elle fut en contradiction avec les idées générales qui 
avaient jusque-là dirigé le Comtisme ? On ne peut, quand on 
a lu le Cours de philosophie positice et les opuscules anté- 
rieurs, avoir d'hésitations sur la réponse. 

Nous avons pris l'habitude de juger Auguste Comte par 
son Cours de philosophie positive ; nous ne connaissons d'or- 
dinaire que sa loi des trois états et sa classification des 

\ . Politique positive, I, 35-36. 

2. Politique positive, I, 445. 

3. Politique positive, I, 449. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 167 

sciences ; nous le voyons à travers Littré*, qui ne Ta pas 
compris. II se jugeait lui-même bien différemment; il con- 
sidérait son cours de philosophie positive comme un simple 
préambule et déclarait n'avoir jamais fait la philosophie des 
sciences que dans un dessein de rénovation sociale^ ; il voyait 
dans sa vie intellectuelle une parfaite unité. Cette unité, on 
peut facilement l'apercevoir, si, au lieu d'isoler le cours de 
philosophie positive et de l'étudier à part, comme Ta fait 
Littré, on le replace dans la série de& œuvres du maître, et 
surtout si on se reporte au point de départ de la philosophie 
de Comte. 

Au moment oîi il arrivait à Tâge d'homme, c'est-à-dire 
vers 1821, deux partis politiques, qu'il appelle les rétro- 
grades et les révolutionnaires, se disputaient l'opinion. Les 
premiers, représentés par de Maistre, de Bonald, Lamennais, 
voulaient demander à l'Église de refaire l'unité sociale, de 
donner aux pensées, aux mœurs, à l'esprit public la direc- 
tion synthétique qu'elle leur imposait autrefoisi. Les révolu- 
tionnaireS) héritiers de la métaphysique de 1789, défendaient 
l'égalité des hommes, la liberté de conscience, la souverai- 
neté du peuple, la valeur absolue de la raison individuelle, 
c'est-à-dire un ensemble de principes négatifs, incapables, 
suivant Comte, de subordonner les individus à aucune orga- 
nisation sociale. Il était d'instinct avec les premiers ; épris 
d'unité sociale, comme de Maistre, il avait une admiration 
profonde pour cette période du moyen âge, où le régime 
monothéiste représenté par l'Église avait pendant plu- 
sieurs siècles maintenu l'unité. « Reporte-toi par la pensée, 
disait-il à Valat, à quatre ou cinq cents ans d'aujourd'hui et 
dis-moi si alors il n'y avait pas dans toutes les classes d'Eu- 
ropéens des principes fixes et partout admis sans contesta- 
tion^ en un mot un ordre spirituel régulier ^ » 

i . Lorsque j'écrivais cette page, en 1898, M. Lévy Bruhl n'avait pas encore 
publié sa forte étude sur La Philosophie d'Auguste Comte. ^ 

2. Politique positive, IV, appendice, 1» 
S. Lettres à Valut, ip.ibi. 



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168 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Mais les théologiens de son temps ont le tort de ne pas 
comprendre que Tâge théologique est irrémédiablement 
clos ; ils oublient ou ils négligent les raisons profondes qui 
ont miné puis détruit Tunité monothéiste depuis l'avène- 
ment de Tesprit scientifique et l'émancipation de la raison, 
c'est-à-dire pendant la période qui va de la Renaissance et 
là Réforme jusqu*à la Révolution. 

D'autre part, les rérvolutionnaires se refusent à comprendre 
que leurs principes, très utiles pour ruiner Tordre social 
établi par l'Église, sont caducs et vains aujourd'hui qu'il 
faut construire. Leur principe spirituel de la liberté de cons- 
cience « est dans la ligne de Tesprit humain, tant qu'on se 
borne à l'envisager comme un moyen de lutte contre le sys- 
tème théologique ; il en sort, et il perd toute sa valeur aussitôt 
qu'on veut y voir une des bases de la grande réorganisation 
sociale réservée à. l'époque actuelle ; il devient même alors 
aussi nuisible qu'il a été utile, car il devient un obstacle à 
cette réorganisation. Son essence est en effet d'empêcher 
l'établissement uniforme d'un système quelconque d'idées 
générales, sans lequel néanmoins il n'y a pas de société, en 
proclamant la souveraineté de la raison individuelle *. » 

Le dogme temporel de la souveraineté du peuple, consé- 
quence logique du précédent, est aussi absurde et prête aux 
mêmes critiques ; à l'arbitraire des rois, il substitue l'arbi- 
traire des individus ; comme le principe de la liberté de 
conscience, c'est un principe d'anarchie et de négation. 

C'est par opposition avec ce négativisme que Comte 
appellera positive sa doctrine sociale ; il veut en effet cons- 
truire et non détruire, fermer à jamais la période de crise 
officiellement ouverte depuis 1789. Pour y parvenir, il s'ins- 
pirera, comme les rétrogrades, des principes synthétiques 
d'ordre et d^unité sociale, mais au lieu de demander à 
l'Église catholique, à l'ancien pouvoir spirituel aujourd'hui 

1. prospectus des travaux nécessaires pour réorganiser la Société^ 1822. 
Politique positive, IV« vol., appendice, p. 52. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 169 

ruiné, de refaire Tunité, il s'adressera au nouveau pouvoir 
spirituel, à la science ; il fera une politique scientifique, il 
en formulera le premier les lois, et il obtiendra pour ces lois 
la même adhésion confiante que le commun des hommes 
accorde aux lois de la physique ou de Tastronomie qu'il ne 
comprend pas. « A quelque degré d'instruction que parvienne 
jamais la masse des hommes, il est évident, dit-il, que la plu- 
part des idées générales destinées à devenir usuelles ne pour- 
ront être admises par eux que de confiance et non d'après des 
démonstrations... Il n'y a point de liberté de conscience en 
astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce 
sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de con- 
fiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes 
compétents \ » Il n'y en aura pas davantage dans la politique 
lorsqu'elle sera devenue une science. Telle est la thèse du 
premier Système de Politique positive (1822), thèse de 
réforme et d'action dont Auguste Comte parlait déjà avec une 
ardeur d'apôtre. « Ceci, disait-il à Valat, est une doctrine à 
prêcher et . à répandre partout, comme Ta été dans son 
temps l'évangile, à cela près qu'elle s'adresse uniquement 
aujourd'hui aux hommes éclairés, la masse ne devant y par- 
ticiper que plus tard^. » 

C'est donc une rénovation de la société par la science que 
Comte rêvait déjà en 1822; quelques années plustard,en 1826, 
il réclamait la fondation du nouveau pouvoir spirituel qu'il 
institua sur la fin de sa vie, et il lui attribuait déjà le même 
rôle social : créer un esprit public, lutter contre l'anarchie 
des intelligences, refaire l'unité par l'éducation des citoyens \ 

S'il écrivit, entre son premier et son second Système de 
Politique positive, sa philosophie des sciences, c'est unique- 
ment pour des raisons d'utilité sociale et pour préparer 

1. Prospectus des travaux nécessaires pour réorganiser la Société, 1822. 
Vol. Pos., IV, appendice, p. 58. 

2. Lettres à Valat, ^. 121. 

3. Considérations sur le pouvoir spirituel^ m^rs 1826. 



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170 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

ravènement du nouveau pouvoir spirituel. « L*enserable de 
mes premiers essais me conduisit, dit-il, à reconnaître que 
cette opération sociale exigeait d'abord un travail intellec- 
tuel sans lequel on ne pourrait solidement établir la doctrine 
destinée à terminer la. révolution occidentale. Voilà pour- 
quoi je consacrai la première partie de ma carrière à cons- 
truire, d'après les résultats scientifiques, une philosophie 
vraiment positive, seule base de la religion universelle *. » 
A la vérité, on peut se demander pourquoi il ne se borna 
pas à formuler les lois abstraites de la vie sociale, à écrire 
ses trois volumes de sociologie, s'il ne tendait qu'à préparer 
sa politique, c'est-à-dire Torganisalion pratique d'un gou- 
vernement conforme à ces lois. Pourquoi voulut-il d'abord 
systématiser les mathématiques, la physique, la chimie et la 
biologie? pourquoi conçut-il cet immense système cosmique 
et social, s'il ne visait qu'à la politique? — Simplement 
parce qu'il ne pouvait fonder la sociologie, la plus complexe 
des sciences, qu'en la faisant reposer par ses méthodes et 
ses principes sur les sciences plus simples déjà arrivées à 
la période positive. « Ma propre loi hiérarchique me démontra, 
dit-il,, que la philosophie sociale ne pouvait prendre son 
vrai caractère et comporter une irrésistible autorité qu'en 
reposant explicitement sur l'ensemble de la philosophie 
naturelle, partiellement élaborée pendant les trois derniers 
siècles ^ » 

La philosophie des sciences naturelles devait dont logi- 
quement 'préparer la philosophie sociale qui pouvait seule 
rendre possible la politique, et toute la philosophie positive 
des sciences cosmiques et humaines n'était qu'un préambule. 
Comte écrivait les deux passages qui précèdent en 1854 et 
en 1851 > et on pourrait croire qu'il cédait au désir qu'il eut 
toujours de rendre l'histoire de sa pensée plus cohérente et 
plus systématique qu'elle n'était ; mais la preuve qu'il ne 

1. Politique positive, IV, appendice, p. 1. 

2. Politique positive^ I, p. 2. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 171 

reconstruisait pas son passe suivant les exigences du jour, 
c*est qu'il tient un langage analogue dans la première leçon 
de philosophie positive, prononcée le dimanche 2 avril 1826, 
quinze jours avant la première crise : 

« Enfin, dit-il, une quatrième et dernière propriété fonda- 
mentale queje dois faire remarquer, dès ce moment, dans ce 
que j'ai appelé la philosophie positive, et qui doit sans doute 
lui mériter plus que toute autre l'attention générale puis- 
qu'elle est aujourd'hui la plus importante pour la pratique, 
c'est qu'elle peut être considérée comme la seule base 
solide de la réorganisation sociale qui doit terminer l'état 
de crise dans lequel se trouvent depuis si longtemps les 
nations civilisées ^ » 

Quelques lignes plus bas il ajoute : Les lecteurs de cet 
ouvrage savent « que la grande crise politique et morale des 
sociétés actuelles tient en dernière analyse à l'anarchie 
intellectuelle. Notre mal le plus grave consiste en effet dans 
cette divergence qui existé maintenant entre tous les esprits 
relativement à toutes les maximes fondamentales dont la 
fixité est la première condition d'un véritable ordre social. 
Tant que les intelligences individuelles n'auront pas adhéré, 
par un sentiment unanime, à un certain nombre d'idées 
générales capables de former une doctrine sociale commune, 
on ne peut se dissimuler que l'état des nations restera 
essentiellement révolutionnaire malgré tous les palliatifs qui 
pourront être adoptés et ne comportera réellement que des 
institutions provisoires. » La philosophie positive a donc 
pour première mission de refaire l'esprit public, de donner 
aux croyances et aux opinions l'unité qui leur manque, et si ce 
n'est pas là de l'utilité pratique, c'est déjà de l'utilité sociale. 

Sans doute Comte ne formule pas encore dogmatiquement 
sa conception étroite, utilitaire de la recherche scientifique ; 
il soutient même les droits de la spéculation pure, de la 

1. Philosophie positive, I, 40. 



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172 DKUX MESSIES POSITIVISTES 

recherche désintéressée, qui n'a d autre but que de satis- 
faire notre besoin fondamental de connaître*. Il écrit cepen- 
dant à Valat dès 1819 : « Je ferais très peu de cas des tra- 
vaux scientifiques, si je ne pensais perpétuellement à leur 
utilité pour Tespèce ; j'aimerais autant alors m'amuser à 
déchiffrer des logogriphes bien compliqués. J'ai une souve- 
raine aversion pour les travaux scientifiques dont je n'aper- 
eois pas clairement l'utilité ^ » Et cette opinion, comme la 
conception précédente, rentre directement dans la théorie 
de la méthode subjective. 

Enfin, dans le dernier chapitre du sixième volume du 
Cours de Philosophie positive. Comte reprend en les déve- 
loppant les idées qu'il exprimait dans sa première leçon ; il 
apprécie Faction sociale propre à la philosophie positive, et il 
parle déjà de l'étude utilitaire et pratique des lois naturelles, 
de la combinaison des deux méthodes éminemment relatives 
qui vont constituer désormais la véritable logique humaine. 
« Alors, dit-il, notro, intelligence, faisant à jamais prévaloir 
envers les plus hautes recherches cette même sagesse uni- 
verselle que les exigences de la vie active nous rendent 
spontanément familière à l'égard des plus simples sujets, 
aura systématiquement renoncé partout à la détermination 
chimérique des causes essentielles et de la nature intime des 
phénomènes, pour se livrer à l'étude progressive de leurs 
lois effectives, dans l'intention permanente, d'ailleurs spé- 
ciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le plus 
possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, 
soit publique ^ » 

La sociologie est à peine fondée dans ses lois abstraites et 
sa méthode que l'auteur annonce déjà la réorganisation 
sociale et pratique de toutes les sciences. 

On n'a donc pas le droit de parler de contradiction quand 

1. Philosophie positive t I, p. 50. 

2. Lettre à Valat, p. 99. 

3. Philosophie positive, VI, 726. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 173 

on suit le développement logique de la pensée de Comte; il ^- 
n'a jamais tendu qu à la synthèse subjective, c'est-à-dire 
sociale, de nos connaissances; il n'a écrit sa philosophie des 
sciences que pour préparer sa politique et rétablissement 
du nouveau pouvoir spirituel ; dans tous ses écrits, de 1822 
à 1856, on trouve la preuve irréfutable d'une complète unité 
de plan. 

Qu'il soit devenu, à mesure qu'il se développait, plus systé- 
matique, plus étroit, plus utilitaire, ce n'est certainement pas 
contestable, mais il y a là le progrès logique et régulier 
d'une même conception philosophique dont il formula de 
bonne heure les principes et qu'il n'abandonna jamais. 

Il avait raison d'appliquer à sa vie la définition célèbre de 
Vigny : « Une belle vie est une pensée de jeunesse réalisée 
dans l'âge mûr. » 

Que reste-t-il après cela de la contradiction de Comte, du 
chemin de Damas, de saint Paul, et autres comparaisons 
malveillantes? Non seulement la méthode subjective n'est 
pas le rêve d'un illuminé, mais elle était conçue par Comte, 
bien avant 184S, comme l'aboutissant de son systènfe, ' 

Ce n'est pas qu'il n'ait jamais abusé de la méthode et de 
la synthèse subjectives, malgré les préceptes de prudence 
qu'il avait pris soin de formuler : je dirai plus tard dans 
quelles conditions et pourquoi ; ce qu'il importait de mon- 
trer ici, c'est qu'il est venu rationnellement à la méthode 
subjective, en vertu de la logique intime et vivante de son 
système, et non à la suite d'une crise nerveuse qui aurait 
faussé son intelligence ou désorganisé sa pensée. On peut, 
dit à ce sujet Lewes, rejeter le Système de Politique posi- 
tive ; mais y voir la preuve d'un cerveau troublé par la 
maladie, c'est une erreur bien autrement grossière que toutes 
celles qui se rencontrent dans cet ouvrage * . 

D'ailleurs, quand on replace la crise de 1845 dans la série 

1 . Bistory of Philosoph, t. Il, p. 727 de la traduction allemande. 



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474 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

des crises que nous connaissons, au lieu de Tisoier comme le 
fait Littré, elle perd singulièrement de son importance ; elle 
cesse d'être une maladie subite, imprévue, à conséquences 
lointaines et profondes, pour redevenir la manifestation pas- 
sagère de la diathèse qu'Auguste Comte connaissait bien et 
contre laquelle il luttait de son mieux* 

De plus, Tamour de Comte pour Clotilde, dont Littré parle 
aussi, ne se rencontra pas, comme il dit, avec la crise. ner- 
veuse ; il en fut, avec le travail intellectuel, la véritable 
cause, et c'est peut-être pour avoir mal connu Tordre des 
faits que Littré a été conduit à l'interprétation erronée que je 
viens de réfuter. 

Comte avait fait sa première déclaration d'amour dans 
une lettre datée du 17 mai 1845 ; il fut très nettement écon- 
duit cette fois, et c'est le 22 qu'il dut s'aliter « après dix jours 
d'insomnie presque continue ». Il put se lever huit jours 
après, et reprendre ses travaux, mais la crise d'amour dura 
plus longtemps; si longtemps qu'elle n'était pas encore finie 
le 22 novembre et qu'elle retentit sur toute la dernière partie 
de sa vie. Ce fut cette passion qui donna aux ouvrages pos- 
térieurs du philosophe ce caractère sentimental que Littré 
appelle mystique. A dire vrai, la crise nerveuse ne fut 
qu'un accident passager de la crise d'amour ; elle n'eut 
aucune conséquence sur l'état mental de Comte; la véri- 
table crise fut la crise de sentiment dont le retentissement 
fut infini. Je l'étudierai en détail quand je ferai la psycholo- 
gie propre d'Auguste Comte, et montrerai l'influence qu'elle 
exerça sur le système. Je n'ai voulu, pour le moment, que 
détruire la légende, si légèrement forgée par Littré, d'une 
crise nerveuse apportant soudain Tincohérence et L'erreur 
dans cette admirable pensée. 

Les diverses crises nerveuses qui se succédèrent chez 
Auguste Comte n'eurent donc pas sur sa pensée abstraite 
d'influence perturbatrice ; le système positiviste ne fut 
jamais ni faussé ni modifié par ces causes morbides. Si. en 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE GOxMTE 175 

veut comprendre Tétat mental très particulier du philosophe, 
on doit renoncer résolument à cette psychologie facile qui 
fait appel à des crises mentales, à des révolutions soudaines > 
quand il conviendrait, au contraire, d'analyser lés raisons, 
profondes d'un développement continu. 



III 

l'idée d'une mission ET l'eSPRIT DE SYSTÈME 

On peut voir d'après ce qui précède que, de sa jeunesse à 
sa mort, Comte ne rêva rien de moins que de réformer le 
monde, et ce rêve il le conçut et l'aima de toute la force 
de son âme, avec la foi ardente d'un messie. Mais cette foi 
messianique a son histoire, et, comme elle s'est accrue de 
tous les progrès de la doctrine et développée avec elle, 
comme elle a retenti d'autre part sur toute la pensée théo- 
rique et pratique de Comte, c'est pénétrer d'emblée dans la 
partie la plus profonde de son caractère que d'en consi- 
dérer le développement. 

C'est en 1817, à côté de Saint-Simon, que Comte prend 
pour la première fois une conscience encore assez vague 
de sa mission; jusque-là le messie qui dormait en lui ne 
s'est pas éveillé ; il a été libre penseur, révolutionnaire, il 
s'est épris de la philosophie négative du xviii® siècle, il a cru 
au rationalisme absolu de Rousseau, à la valeur de la déduc- 
tion et. de la raison individuelle; il a vécu dans un état 
d'esprit qu'il qualifiera plus tard d'anarchique ; mais le voici 
secrétaire de Saint-Simon, occupé à ïa rédaction de V Indus- 
trie, obligé par ses fonctions de s'instruire des choses sociales, 
et il s'aperçoit qu'il est particulièrement doué pour ce genre 
d'études. « Ce travail, écrit-il àValat, m'arévélé une capacité 
politique dont je ne me serais jamais cru doué ^ » 

1. Lettres à Vatat, p. 37. 



^ 



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476 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Deux ans après, dans uiie lettre au même Valat, il déclare 
qu'il travaille avec Tespoir de contribuer un peu quelque jour 
au bonheur « du pauvre genre humain* ». Puis, à mesure 
que ses idées philosophiques s'ordonnent et s'organisent, 
sa foi se manifeste et s'affirme. Dès qu'il a donné plu3 que 
des promesses, dès qu'il a conçu et publié, en 1822, son 
Prospectus des travaux nécessaires pour réorganiser la 
Société^ il parle de son rôle social, il voit déjà la société réor- 
ganisée, grâce à lui, par la science. Entre les philosophes 
négatifs de la Révolution et les théologiens rétrogrades, il 
voit place pour une politique organique fondée sur l'obser- 
vation des faits, et cette politique il la fera. « Je travaillerai 
toute ma vie, et de toutes mes forces, a rétablissement de 
la philosophie positive, mais je le ferai parce que telle est 
ma vocation irrésistible, parce que là est la source de mon 
principal bonheur, et sans prétendre jamais à aucune autre 
récompense qu'à l'estime des têtes pensantes de l'Europe'-. » 

De ce jour, il croit à sa mission, et il ne cessera jamais 
d'y' croire malgré tous les malheurs et tous les déboires que 
lui réserve la vie. 

Rien ne pourra désormais l'empêcher de produire « la 
part d'utilité générale qui lui est dévolue^ ». \\ sera l'orga- 
nisateur du nouveau pouvoir spirituel capable de remplacer 
l'Église et de réformer l'Europe par l'éducation ; il mettra 
fin à l'anarchie moderne, il fermera la période de crise ou- 
verte par la Révolution ; au dogme négatif de la liberté de 
conscience il substituera l'autorité de la politique scienti- 
fique. Ce qu'il a publié jusqu'alors, son Prospectus^ ses 
Considérations sur les sciences et les savants^ ses Considé- 
rations sur le pouvoir spirituel^ tout cela n'est qu'un plan 
qu'il va développer en l'exécutant; il a pris une conscience 
claire de lui-même : il sait qu'il sera Auguste Comte. 

i. LeUresà Valat, p. 100. 

2. Lettres à Valat, p. 126. 

3. Lettres à Valat, p. 193. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 477 

Sa confiance et sa foi ont donc leurs sources dans la con*^ 
naissance très nette qu'il avait de son intelligence, dans 
l'espoir de jouer un rôle social, d'être le prêtre et Tapôtre de 
la philosophie nouvelle, dans le désir d'organiser, par la 
science, la vie politique et le bonheur humain; et sans doute 
de pareils desseins supposent une étrange volonté d'être et 
d'agir, une certitude infinie de soi-même, mais la foi de 
Comte n'avait rien d'égoïste ni de bas; c'était la foi des ré- 
formateurs, où il entre autant d'abnégation que d'orgueil. 

La première partie de son œuvre comportait l'organisa- 
tion de la philosophie des sciences et l'établissement d'un 
système d'idées positives qui refit dans l'Occident Tunité des 
esprits. Il y travailla seize ans, de 1826 à 1842, sans avoir 
jamais un moment de découragement et de doute. Pendant 
ces seize années, il eut à vaincre des difficultés sans nombre, 
à lutter contre les hommes et contre les choses, et ce qui 
le soutint, ce fut le sentiment très haut de son devoir social 
et l'orgueil de sa destinée. 

Il devint fou, et, une fois guéri, il se sentit longtemps 
menacé par le mal qui l'avait quitté. Nous savons comment 
il l'évita. 

11 fut pauvre, il donna des leçons de mathématiques pour 
trois francs. Professeur à l'institution Laville, répétiteur et 
examinateur à l'École polytechnique, il dut s'acquitter en 
même temps de ces trois fonctions pour s'assurer l'existence, 
et il fut tellement absorbé par cette triple tâche qu'il ne 
trouva pas en six ans vingt jours consécutifs qu'il put con- 
sacrer à un repos complet « ou à la poursuite exclusive de 
ses travaux philosophiques*. » 

Candidat à la chaire d'analyse à l'École polytechnique, il 
échoua en 1831, en 1836 et en 1840, malgré les services 
rendus et des titres incontestables. 

Sa femme, qui le trompa sans vergogne et le quitta quatre 



1. P/i. /)ô5., VI» vol., p. 14. 

DcMAs. -^ Deux messies. 12 

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17» DEUX MESSIES POSITIVISTES 

fois, lui rendit la vie du foyer difficile et dure. « Pendant 
« dix-sept ans de cohabitation, écrivait-il à Littré, j'ai sou- 
« vent conçu ainsi des pensées de suicide, auxquelles j'au- 
« rais probablement succombé si la profonde amertume de 
a ma situation domestique n'eût été surmontée par le sen- 
(( timent croissant de ma mission sociale \ » 

Il termina en 1842 la première partie de sa tâche, cette 
philosophie positive qui devait préparer la politique, et c'est 
ici que se place un des incidents les plus importants de sa 
vie, un des plus propres, en tout cas, à nous révéler tout ce 
qu'il y avait en lui d'orgueil et de foi. 

Comte avait souffert de ses échecs successifs à l'École 
• polytechnique; or, il se sentait déjà fort de l'approbation de 
Mill qui lui avait adressé dès la fin de 1837 une lettre flat- 
teuse, des éloges du physicien anglais Brewster qui, en 
juillet 1838, avait consacré dans Ibl Revue d Edimbourg un 
article au Cours de Philosophie positive, et de l'adhésion de 
Littré qui le connaissait depuis 1840. Il était encore plus 
fort par le sentiment de Tœuvre accomplie, et c'est avec 
confiance qu'il crut pouvoir en appeler au public contre ce 
conseil de l'École qui par trois fois l'avait repoussé.. 

Par la publication du sixième et dernier volume de son 
cours, il ne doutait pas de conquérir Topinion de la France 
et de l'Europe ; par sa c préface personnelle » il voulait 
l'intéresser à son existence privée, en appeler au public des 
injustices commises, exercer par là une pression morale 
sur le conseil hostile et s'affermir à jamais dans ses fonctions 
de répétiteur et d'examinateur qui se trouvaient jusque-là 
soumises à une réélection annuelle. Il ne demandait pas 
davantage pour le moment; son modeste traitement lui 
suffisait pour vivre; plus tard, devenu vieux, il s'en remet- 
trait à la France reconnaissante du soin d'assurer sa vie. 
« Quant aux prévoyances de la vieillesse, disait-il, si jamais 

1. Testament, p. 51-52. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 479 

il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir 
«pontanément*. » 

Celle admirable confiance fut déçue ; ni la France ni TEu^ 
ropè ne s'émurent ; le sixième volume du cours ne fut pas 
plus lu que les précédents et le conseil de TÉcole, après 
avoir réélu Comte Tannée suivante, refusa de le réélire en 
1844. 

Il souffrit cruellement de cette disgrâce, mais son orgueil 
n'en fut pas abattu ni sa foi ébranlée. 

Dans rinlervalle, Stuart Mill avait publié son système de 
logique ; il y déclarait que le cours de philosophie positive 
plaçait « Tauteur dans la plus haute classe des penseurs 
européens^ »» il y parlait des « spéculations admirables » de 
Comte, de ses connaissances encyclopédiques, de son ou- 
vrage « de beaucoup le plus grand de ceux qui ont été 
produits par la philosophie des sciences ». 

Comte reçut sans protestations hypocrites ces éloges qu'il 
savait lui être dus, et se félicita simplement d'avoir obtenu 
du philosophe anglais « une aussi noble justice », Il était 
plus que jamais convaincu de l'importance de son rôle phi- 
losophique et social, et quand il se vit suspendu de ses 
fonctions, il n'hésita pas accepter, à solliciter même de ses 
adhérents anglais les cinq mille francs qu'il venait de 
perdre. « Il n'est d'ailleurs pas inutile, disait-il, d'essayer 
aujourd'hui si la philosophie positive a acquis assez de 
crédit en Angleterre pour y pouvoir réaliser un emprunt 
de six mille francs ; car je suis bien disposé à n'avoir cette 
obligation qu'à de véritables adhérents, dont l'estime et 
la sympathie me soient déjà acquises^ » Il ne voulait pas 
être aidé en tant que personne, mais comme fondateur du 
positivisme, et ce sentiment Tautorisait, croyait-il, à tendre 
aussi royalement la main. 

1. PA.po*., VIovol., p. 32-33. 

2. T.I, p.346sqq. 

-3. Lettres à Stuart Mill, p. 251. 



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180 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Stuart Mill, qui avait fait un an auparavant des offres per- 
sonnelles, trouva très vite six mille francs, et annonça à 
Auguste Comte que la perte de son traitement serait cou- 
verte par MM. Grote, Molesworth et Raikes Currie. Comte 
accepta sans étonnement et avec une parfaite simplicité ce 
secours philosophique, et lorsque, en 1845, les trois An- 
glais refusèrent de le renouveler, il écrivit à Stuart . Mil! 
une très longue lettre pour lui prouver que le subside au- 
rait dû être perpétuel et que les trois Anglais qui lavaient 
obligé, manquaient à un devoir social. « Chacun, disait-il, 
devant subir la responsabilité de ses actes volontaires, j*ai 
donc acquis le droit de blâmer moralement tous ceux qui,, 
refusant de diverses manières leur juste intervention, ont 
sciemment concouru à laisser un consciencieux philosophe 
lutter seul contre la détresse et Toppression, de manière a 
consumer par des fonctions subalternes tant de précieuses^ 
journées de sa pleine maturité, qui devrait rester consa- 
crée tout entière à une libre élaboration dont l'importance 
n'est plus contestée^ » Plus loin, il prend soin de distinguer- 
la reconnaissance personnelle qu'il doit aux Anglais qui 
Tout secouru, et au ministère français qui la vainement 
protégé contre TÉcole, des exigences légitimes qu'il peut 
faire valoir au nom de samission, etil ajoute : « M. Auguste 
Comte, ancien examinateur pour l'École polytechnique, 
doit à cette double influence une intime gratitude person- 
nelle qu'il lui sera toujours doux de proclamer; mais l'au- 
teur du Système de Philosophie positive ne pourra se dis- 
penser' de signaler convenablement au public impartial un 
double abandon qui devient aujourd'hui le complice dune 
iniquité notoire ^ » 

Pendant les trois années qui suivirent, le déficit fut com- 
blé tant bien que mal par des emprunts que Comte fit à ses 
amis, mais ces ressources ne pouvaient durer et c'est alors 

d. LeUres à Stuart Mill, p. 390-391. 
2. LeUres à Stuart Mill, p. 391. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 181 

qu'il adressa à l'Occident^ un naïf el suprême appel. 11 
demandait, disait-il, qu'on lui procurât des leçons de mathé- 
matiques, mais, en réalité, ce qu'il voulait c'était un subside. 
« Tous ceux, concluaiL-il, qui s'intéressent au positivisme 
comme unique base de la régénération occidentale sont mo- 
ralement obligés d'empêcher que son principal organe ne 
s'éteigne dans une injuste détresse au temps de sa plus par- 
faite maturité. Tant que la nouvelle philosophie n'aura 
point librement obtenu l'ascendant public, c'est sûr ces 
adhérents privés que devra retomber l'indispensable entre- 
tien de la classe contemplative par la classe active ^ » 

L'Occident fut sourd mais Littré entendit, et, sur son ini- 
tiative, fut institué le subside annuel dont Auguste Comte 
vécut jusqu'à sa mort. Il l'accepta comme il avait fait pour 
le subside anglais, et sans témoigner une reconnaissance 
excessive. « Je suis convaincu, écrivait-il à Littré, que 
l'ensemble de mes services mérite déjà que le public me 
défraye, même quand ma détresse actuelle ne proviendrait 
pas d'une injuste spoliation ^ » 

Ce subside d'abord temporaire devint perpétuel lorsque 
Comte eut perdu en 1851 la modeste place de répétiteur 
qu'il occupait encore à l'École polytechnique, et, à mesure 
qu'il développait dans sa Politique la religion de l'huma- 
nité, il attribua de plus en plus une signification sacerdotale 
à l'institution qui faisait vivre le grand prêtre. 

Non seulement il recevait sans hésitations ni scrupules les 
revenus que Littré concentrait avant de les lui remettre, 
mais, à partir de 1852, il les administra lui-même et comme 
ils étaient encore notablement insuffisants, il n'hésita pas 
à faire les démarches nécessaires pour les augmenter : il 

1. Comte comprenait sous ce nom la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Alle- 
magne, TEspagne, c'est-à-dire les grandes puissances occidentales, par qui 
la régénération positive devait commencer avant de s'étendre à la Terre. 

2. Appel au public occidental. Robinet, Notice sur l'œuvre et la vie 
d'Auguste Comte, II» édit., p. 429. 

3. Littré, op. ct7.,596. 



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482 *IJELX MESSIES POSITIVISTES 

demanda de Targent à des Américains, il pria M. Vieillard, 
sénateur, d*en demander pour lui aux conservateurs qull 
croyait pouvoir rallier à la politique du positivisme, bien 
convaincu que Timportance de son rôle social légitimait ces 
demandes. — a Les grands travaux, disait-il, qui m'ont 
attiré ce sort exceptionnel m'assurent aussi le concours 
croissant des actives sympathies intellectuelles et sociales 
qu'exige une telle destinée ^ » 

Tel est Tétat d'esprit dans lequel il aborda et termina la 
seconde partie de son œuvre, la réorganisation politique du 
monde par le positivisme; à l'autorité religieuse des papes 
il voulait substituer celle des sociologues et se considérait 
comme le grand prêtre de la religion nouvelle dont il réglait 
le dogme et le culte jusque dans les moindres détails ; à la 
place de la puissance déchue des féodaux et des rois il pro- 
clamait le règne temporel des industriels et des banquiers ; 
il réalisait dans sa pensée et dans son œuvre ce régime 
nouveau dont il avait fait la foi de sa vie et il légiférait 
encore lorsque la mort le surprit en 1857. 

C^est le moment du plein épanouissement de son orgueil 
et de sa toi. 

Dans Tordre théorique il se croyait depuis Kant le plus 
grand penseur que l'Occident eût produit; il disait qu'il 
avait uni la science d^Aristote au génie politique de saint 
Paul, il parlait, sans Tombre d'un doute, de Tincomparable 
mission que lui avait assignée Tensemble de l'évolution 
humaine. Il était sûr de son immortalité ; il savait que la 
postérité le mettrait au rang de Descartes et d'Aristote, il 
faisait espérer à son amie Clotilde qu'il la rendrait immor- 
telle. « Comme principale récompense personnelle des 
nobles travaux qui me restent à accomplir sous ta puissante 
invocation, j'obtiendrai peut-être, lui disait-il dans la dédi- 
cace de son Système de Politique positive^ que ton nom 

1. Pol. positive, II, XX. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 183 

devienne enfin inséparable du mien, dans les plus lointains 
souvenirs de Thumanité reconnaissante *. » 

Dans Tordre pratique il se considérait comme le chef 
religieux de l'Occident régénéré, il réclamait le Panthéon 
« usurpé par le catholicisme » pour la célébration du culte 
positiviste, pour l'exercice de cette religion nouvelle dont 
il avait formulé les rites, et, comme représentant du nou- 
veau pouvoir spirituel, comme pape scientifique, il con- 
seillait les hommes politiques, il écrivait à M. Vieillard séna- 
teur, à Tancien vizir Reschid-pacha, au tsar lui-même, pour 
défendre ou pour exposer la politique conservatrice du 
positivisme. 11 alla jusqu'à concevoir la possibilité d'un 
rapprochement entre les positivistes et les jésuites, et il 
adressa au général de la compagnie un ambassadeur 
extraordinaire pour lui proposer une alliance contre' les 
protestants et les sceptiques ^ 

Ce n'est pas tout : il tenait toute prête une constitution 
nouvelle de la Société humaine, une organisation précise du 
nouveau pouvoir spirituel et du nouveau pouvoir temporel 
qui devaient régir à l'avenir toutes les nations occidentales ; 
il instituait le gouvernement politique des banquiers dans 
chaque pays, l'autorité spirituelle d'un seul pontife pour 
toute la race humaine, et il fixait à trente-trois ans le temps 
nécessaire pour le complet établissement du positivisme sur 
la Terre. 

Je n'ai pas à insister, pour le moment, sur ces construc- 
tions sociales; si j'en parle, c'est pour montrer à quelle 
hauteur l'orgueil de Comte était monté, quelle confiance il 
avait alors dans le succès du positivisme et quels progrès il 
avait fait 'dans sa foi à mesure que le système s'éclaircissait 
et se formulait. 

Tous ceux qui l'ont approché dans ses dernières années 
ont pu éprouver les effets de cette confiance et de cet orgueil. 

1. Pol Pas., I p. XX-XXI. 

2. J'ai raconté cette ambassade dans la Revue de Paris du 1" octobre 1898. 



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184 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Le grand prêtre n'admettait plus ni discussion ni critique ; 
il excommuniait les rebelles, les expulsait de la société positi- 
viste qu'il avait fondée et ne leur pardonnait pas de mécon- 
naître le caractère religieux et quasi sacré dont il s'était 
investi. N'osait-il pas en effet écrire à de Blignières. « J'ai 
publiquement saisi le pontificat qui m'était normalement 
échu; loin d'exciter la moindre réclamation, cet événement 
fit bientôt surgir chez plusieurs de mes correspondants occi- 
dentaux la suscription extérieure : Au vénéré grand prê ire 
de rhumanité ; manifestation surtout décisive sous les 
armoieries papales, dans les lettres mensuelles que m'adresse 
de Rome votre ancien camarade de polytechnique, Alfred Sa- 
batier, que vous n'oseriez aucunement taxer de servilité, 
quoique vons ne puissiez jamais sentir combien il vous sur- 
passe de cœur, d'esprit et même de caractère ^ » 

Quand la réalité ne se pliait pas à son rêve il l'interprétait à 
sa manière et rien n'est plus curieux que les conclusions que 
tirait toujours son orgueil des événements qui auraient dû 
l'humilier ou le froisser. 

Il avait voulu fonder à plusieurs reprises la Reçue occi- 
dentale qui échoua, et c'est en ces termes flatteurs qu'il 
apprécie son échec : « Le public d'élite auquel je m'adresse 
a mieux senti que moi l'incompatibilité d'une telle tentative 
avec la tendance générale d'une doctrine qui vient spontané- 
ment éteindre le journalisme ^ » ; le journalisme était en 
€ffet pour lui Torgane naturel des idées révolutionnaires. 

Quand le gouvernement du coup d'État fit fermer son 
cours du Palais-Royal, il se flatta d'abord de le forcer à 
revenir sur sa décision, puis il se consola en disant « que 
le gouvernement, plus clairvoyant que lui, avait compris 
qu'il ne convenait plus au grand prêtre de l'Humanité 
de paraître dans une chaire et devant un auditoire ^ ». 

1. Correspondance, Troisième partie, p. 320-21. 

2. Pol. pos., IV, p. XI. 

3. Littré, op. cit., p. 616-617. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE , 185 

En revanche il avait le talent de grossir démesurément 
tout ce qu'il pouvait interpréter en faveur de son système et 
de sa doctrine. 

Une Anglaise lui écrit qu'elle approuve ses idées sur les 
femmes. « Sur ce sujet, lui dit- elle, il n'y a que vous ». et 
Comte cite avec orgueil cette phrase banale, il la met en 
relief dans la préface de sa Politique^ 

Un disciple espagnol, don José Segundo Florez, fait un 
recueil choisi du théâtre espagnol et en donne un exemplaire 
au maître en le qualifiant dans la suscription de « Simpatico 
filosofo ». Comte voit dans ces deux mots l'altruisme, le 
positivisme humanitaire, toule sa philosophie, et, dans son 
testament, il laisse à don José son édition de Cervantes en 
ajoutant^ : « Je regrette de ne pouvoir mieux témoigner ma 
'gratitude à Téminent disciple qui seul a pleinement carac- 
térisé l'ensemble de ma nature, en me qualifiant de simpatico 
filosofo ». Tout cela pour « simpatico filosofo » ; et don José 
était espagnol! 

Comte était arrivé, par le développement régulier de sa 
confiance, à systématiser toujours dans un sens favorable les 
mécomptes comme les succès, les blâmes comme les .éloges. 
Il était enivré de sa doctrine et de lui-même ; jamais philo- 
sophe ou poète, jamais créateur n'avait exprimé plus naïve- 
ment son orgueil. 

Avec une pareille idée de son rôle social et de sa valeur 
personnelle, il devait fatalement se croire plus d'ennemis 
qu'il ne s'en était fait, et leur attribuer plus d'acharnement 
qu'ils n'en avaient mis dans leurs rancunes ; il ne manqua 
pas en effet de s'exagérer l'importance des animosités qu'il 
soulevait, il crut trop facilement à des conspirations du 
silence contre son nom et ses œuvres, il prêta même à ses 
adversaires l'étrange projet de le faire retomber, par leurs 
persécutions, dans une crise mentale analogue à celle de 1826 

1. Pol. pos., I, p. 21. 
â. Testament, p. 32. 



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i86 . DEUX MESSIES POSITIVISTES 

et, quand il fut exclu de l'École polytechnique, il parla trop 
souvent et trop de cette spoliation. Ici encore son orgueil 
s'abusait; il se croyait toujours le centre des choses; il ne 
pouvait pas juger plus impartialement ses ennemis que ses 
admirateurs. 

Mais le caractère propre de cet orgueil, c'est qu'il reste 
toujours social et comme imposé au philosophe par son 
système et sa mission; sans doute Comte a la plus haute 
idée de son intelligence ; la « confiance radicale^ » qu'il se 
reconnaissait à dix-sept ans ne Ta jamais quitté; mais c'est 
toujours au nom de son œuvre sociale, de son rôle de Provi- 
dence, qu'il réclame l'adhésion ou la protection des hommes ; 
ce n'est pas pour lui, c'est pour le positivisme qu'il -accepte 
ou sollicite le tribut de l'Occident. 

C'est encore au nom de sa doctrine, bien plus qu'en son 
nom, qu'il parle aux hommes d'État et aux rois, qu'il inter- 
prète comme des adhésions profondes pour le système les 
éloges banals qui ne vont qu'à sa personne. A travers toutes 
les formules naïves par lesquelles il se traduit, son orgueil 
garde un caractère impersonnel qui l'ennoblit. 

Comte avait en effet sacrifié à l'Œuvre tout ce quil y 
avait en lui d'égoïste, de vain, de passager; il avait supporté 
pour rOEiivre la misère et le malheur, il avait vécu dans 
l'incertitude du lendemain, oublié jusqu'à cet amour-propre 
que tout autre que lui eût appelé sa dignité ; il avait fini par 
ne faire plus qu'un avec le système, et cette soumission 
volontaire de la pensée individuelle à la pensée réformatrice 
va nous expliquer ce qu'il y eut parfois d'étrange dans les 
jugements trop systématiques qu'il porta toujours sur les 
hommes, sur les choses et sur la vie. 



1. Littrc, op. cit., p. 479. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE €OMTE 187 

A mesure que le système théorique et pratique se déve- 
loppait, il déborda en effet sur la pensée personnelle de 
Comte et finit par Tabsorber. Comte ne pensa plus que par 
idées générales, par théories complètes, et c'est au nom de 
son système quil jugea les faits les plus particuliers ou les 
plus insignifiants, comme les individus. 

On n a pas oublié la préface du VP volume de sa Philoso- 
phie positive et l'orgueil qu'il y manifesta; ce n'en est pas 
le seul trait curieux. 

Dès les premières lignes, Comte nous annonce qu'il va 
nous entretenir de lui-même, et il donne en effet, quelques 
détails sur son existence privée ; mais aussitôt, emporté par 
le système, il ajoute « qu'il s'efforcera d'ailleurs autant que 
possible de caractériser Tintime connexité de celte existence 
avec l'état général de la raison humaine au xix° siècle^ ». 
Il veut dire qu'il va montrer le rapport de sa pensée et de 
son œuvre avec les principaux systèmes qui se partagent 
Topinion; il tient parole, et nous explique pourquoi les 
théologiens et les métaphysiciens doivent logiquement tenir 
à l'écart des fonctions publiques le chef d'une école philoso- 
phique qui vient définitivement clore la période métaphy- 
sique et la période théologique delà raison. Il ajoute que, 
parmi les savants, il s'est aliéné les géomètres en défen- 
dant contre les mécanistes, héritiers de Descaries, l'indé- 
pendance des sciences organiques et que, pour la môme 
raison, il s'est acquis la sympathie des zoologistes. 

Tout cela, n'est pas invraisemblable, et Comte cite quel- 
ques noms à l'appui de ses affirmations : Guizot, « l'éminent 
organe » de l'école métaphysique, a refusé de fonder la 
chaire de philosophie des sciences qu'Auguste Comte <t lui 
avait fait l'honneur» de lui demander; Blainville, le natu- 
raliste, l'a toujours, au contraire, aimé et protégé; mais il 
y a ici un désir trop évident de construire, une tendance 



i.Phil. pos., VI, p. 6. 



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188 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

manifeste à ne juger les autres et soi-même que d'un point 
de vue logique, à expliquer une situation personnelle par 
ses rapports avec la loi des trois états. 

Ce fut toujours la tendance de Comte, qui eut la prétention 
d'expliquer par des raisons systématiques ou sociales ses 
actes ou ses désirs particuliers comme sa situation indivi- 
duelle, dès que son système se fut formulé. 

Nous l'avons vu justifier le subside occidental par des 
raisons générales qui flattaient singulièrement son orgueil ; 
quand il veut le faire augmenter, il ajoute : « L'obligation 
de concourir au subside est tellement irrécusable pour qui- 
conque se reconnaît positiviste, que je l'érigerai prochaine- 
ment en condition préliminaire d'une telle qualification. 
Quelque peu répandue que soit jusqu'ici ma doctrine, le 
moment me semble déjà venu de distinguer formellement 
ses vrais adhérents d'avec ceux qui prennent indûment un 
titre destiné bientôt à procurer l'estime publique*. » 

C'est toujours la même substitution de raisons imperson- 
nelles aux raisons particulières, le même désir de se con- 
fondre, entant que personne, avec le système qu'il a fondé. 
-" Il eût souffert d'avouer une divergence de sa pensée indi- 
viduelle et de sa pensée, philosophique ; il prétendait vivre 
systématiquement, et quand les désirs personnels devenaient 
ou trop profonds ou trop intenses pour qu'il pût les réfréner, 
il leur imposait toujours, avant de les accepter, une sorte de 
systématisation logique; il arrivait ainsi à leur donner une 
forme impersonnelle et comme sociale qui les légitimait à 
ses yeux. 

Il tenait beaucoup à l'apppartement de la rue Monsieur- 
le-Prince qui lui rappelait les visites de Clotilde et l'année 
de bonheur qu'il avait vécue dans son amour ; mais, le loyer 
étant assez élevé pour ses ressources (1600 fr.), il se dit qu'il 
devait quelques explications à ceux qui payaient le 'subside. 

1. Pol. pos., III, XXV-XXVI. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 180 

/ 

— Et voici ce qu'il trouva : <c Quoique rappartement que 
j'habite depuis onze ans excède réellement mes besoins maté- 
riels, je regarderais comme un profond malheur l'obligation 
de le quitter, d après l'ensemble des souvenirs irico/npa- 
rables qui m'y lient le cœur et Tesprit. Je ne pourrai jamais 
oublier que là fut écrit, en 1842, le volume décisif qui termina 
mon ouvrage fondamental par la systématisation directe de 
la' nouvelle philosophie. — Vu les fruits décisifs que TOc- 
cident en a déjà retirés, j'oserais taxer d'ingratitude tous 
ceux qui, participant aux bienfaits publics ou privés de la 
religion nouvelle, me laisseraient matériellement ravir le 
siège de sa fondation. Les positivistes trop abstraits, que 
toucherait peu l'importance évidente d'un tel domicile envers 
mon bonheur personnel, devraient au moins se reconnaître 
obligés à me le conserver comme précieux instrument de 
travail '. » 

C'est donc pour l'humanité plus encore que pour lui qu'il 
demande à garder le domicile sacré ; il parle comme grand 
prêtre et fondateur. Avant d'avouer un désir personnel qui 
lui est cher, il a fait ce qu'il a pu pour montrer qu'il était 
conforme aux exigences de la doctrine. 

Ce procédé d'organisation logique est bien plus visible 
encore quand il s'agit de souvenirs indi^viduels ; Comte 
repense, sa vie passée et souvent il la tire au système dans 
ce qu'elle semblait avoir de moins systématique. 

On se rappelle comment il devint fou en 1826 et comment 
il entra en convalescence en 1827, après un an d'incohérence 
et d'agitation mentales. 

Plus tard, quand il essaya de s'expliquer à lui-même cet 
accès de folie, il tenta de ramener aux lois générales de sa 
philosophie l'évolution de son délire, et voici comment il 
l'interpréta : « Le trimestre où l'influence médicale développa 
la maladie me fit graduellement descendre du positivisme 

1. Pol. pos.y m, XXVII. 



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490 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

jusqu'au fétichisme, en m'arrêtant d'abord au monothéisme, 
puis davantage au polythéisme. Dans les cinq mois suivants, 
à mesure que, malgré les remèdes, ma spontanéité rame- 
nait l'existence normale, je remontai nettement du fétichisme 
au polythéisme et de celui-ci au monothéisme d'oîi je revins 
promptement à ma positivi té préalable*. » Cette confirma- 
tion personnelle de la loi des trois états paraîtra des plus 
contestables à tout aliéniste : les maniaques ne sont pas plus 
fétichistes que polythéistes ; ils sont incohérents, et le 
désordre de leur pensée ne m'a jamais paru réductible à 
des règles aussi philosophiques. Comte s'est évidemment 
livré à une organisation artificielle de ses souvenirs dans le 
sens du système ; il a refait sa maladie. 

Cette façon de juger, il l'applique aux autres comme à lui- 
même, et il arrive à formuler ainsi, sur de simples individus, 
des opinions dont la généralité fait sourire. Sa femme lui 
avait rendu là vie dure par son caractère désagréable et des- 
potique ; il déclare, après s'en être séparé, qu elle a été 
élevée « dans de vicieux principes et .suivant une fausse 
appréciation de la condition nécessaire de son sexe dans 
l'économie humaine^ ». <c Son défaut total d'inclination pour 
moi n'a jamais permis, ajoute-t-il, que sa tendance indiscipli- 
nable et despotique pût être, à mon égard, suffisamment 
compensée par ces affectueuses dispositions, seul privilège 
oii les femmes ne puissent être suppléées, et dont l'anarchie 
actuelle les empêche de sentir convenablement l'heureuse 
puissance. » 

Quelques années après, Liltré ayant essayé de le réconci- 
lier avec sa femme qui désirait réintégrer, pour la quatrième 
fois, le domicile conjugal, Comte refusa très nettement, en 
formulant un jugement plus systématique et plus étrange 
encore que le premier : « Depuis notre fatal mariage du 
i9 février 1825, sa conduite, quoique très licencieuse, n'in- 

1. Pol. jyos.y III, 75. 

2. Lettres à Mill, p. 75. 



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PSYCHOLOGIE D AUGUSTE COMTE 191 

diqua jamais envers personne un véritable attachement ; les 
deux autres instincts altruistes, soit vénération, soit bonté, 
lui sont encore plus étrangers. Malgré ses airs positivistes, 
sa nature restera purement révolutionnaire \ » C'est encore 
la loi des trois états qui sert de point de comparaison ; 
M"* Comte, caractère insoumis, s'est arrêtée à la période 
critique et révolutionnaire, sans pouvoir arriver à la période 
d'organisation et de soumission positive. Comte mobilise ainsi 
toute une théorie pour expliquer des querelles de ménage ; 
il éprouve le besoin de rendre philosophique Taversion qu'il 
a pour sa femme, comme si d'être trompé ne suffisait pas. 

On retrouve toujours cette même tendance dans les juge- 
ments qu'il porte sur les hommes, amis ou ennemis. Quand 
son viel ami Blainville meurt en 1850, il a le mauvais goût 
de prononcer sur sa tombe un long discours où, comme 
représentant de la religion de l'humanité, il apprécie sévè- 
rement l'homme qui lui fit tant de bien. « La destinée 
théorique de Blainville présente,. dit-il, une insuffisante har- 
monie entre l'aptitude intellectuelle et la disposition .sociale. 
L'ayant essentiellement jugé d'après ce qu'il pouvait faire, 
je me suis toujours expliqué ainsi l'irrécusable imperfection 
de son développement effectif ^ » 

Dès les premiers mots, les prêtres et les collègues de 
Blainville, professeurs et membres de l'Institut, justement 
froissés de ce manque de tact, s'étaient silencieusement 
retirés ; Comte, bien loin de s'émouvoir de cette désappro- 
bation, en tira au contraire des conclusions générales favo- 
rables à son système ; « Pour mieux comprendre ce dis- 
cours, dit-il en le publiant, il faut noter que son début avait 
déterminé, le brusque départ de tous les représentants offi- 
ciels.des diverses classes en décadence, théologiques et aca- 
démiques \ » 

1. Testament, p. 48-49. 

2. Pol.pos., I, p. 738. 
^. Pol.pos.y 746. 



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192 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Voilà comment les leif ons lui profitaient ! 

Plus que personne, ses disciples étaient exposés à ces 
jugements d'ensemble qui noyaient un individu dans une 
doctrine ; quand il lut son testament à ses exécuteurs testa- 
mentaires, l'un deux, M. Lonchampt, le satisfit pleine- 
ment, <( en faisant ressortir l'immortalité que cette mis- 
sion devait leur procurer nécessairement » ; trois autres 
se permirent de critiquer la façon dont il parlait de sa 
femme et s'attirèrent cette réponse : « En voyant d'émi- 
nents disciples méconnaître des convenances aussi claires^ 
j'ai bientôt constaté qu'ils subissaient un nouvel accès de la 
maladie révolutionnaire dont les positivistes actuels sont 
atteints d'après leur origine ordinaire... Ces conflits tou- 
jours imminents résultent du scepticisme d'où partirent 
presque tous mes disciples actuels et constituent la plus 
douloureuse fatalité de la situation sans exemple où je suis 
placé comme régénérateur ^ » 

Il finit, pour systématiser plus librement, par supposer, 
en 18S6, que la relîgon positive était normalement établie 
depuis soixante et onze ans, et qu'il écrivait en 1927 : 
« Alors, disait-il, la réorganisation occidentale est assez 
accomplie pour avoir partout régénéré les âmes d'élite, de 
manière à nécessiter les livres qu'exige l'installation uni- 
verselle de réducation encyclopédique ^ ». C'est grâce à cette 
fiction qu'il trace dans la Synthèse subjective les principes 
de la pédagogie positive ; le réel ne se prêtant pas au sys- 
tèmeavecune docilité suffisante. Comte n'avait pas hésité 
à devancer les temps et il systématisait l'éducation du 
XX® siècle, en supposant tout d'abord le triomphe complet du 
positivisme. C'est toujours la même confiance et le même 
besoin de synthèse; il ne vivait plus que par et pour sa doc- 
trine; son orgueil, sa pensée abstraite, ses jugements, 
tout se résumait pour lui dans l'œuvre de régénération 

d . Testament, p. 26 et 27. 
2. Synthèse subjective, viii. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE GCl^ITE 193 

sociale qu'il poursuivait depuis trente ans et dont il avait 
fait la loi de sa vie. 

C'était encore un homme mais c'était surtout un système, 
et vers 1845 ce système fut amoureux- 



IV 

AMOUR ET MYSTICISME 

Auguste Comte n'était pas un vieillard quand il connut 
Clotilde de Vaux, et son amour n'avait rien de sénile, 
comme l'ont trop souvent répété ses ennemis * ; il avait 
quarante-six ans, il était en pleine maturité mentale et en 
pleine verdeur physique lorsqu'il rencontra pour la première 
fois, et par une circonstance fortuite, Clotilde de Vaux, 
alors âgée de trente ans ; elle vivait chez ses parents, loin de 
son mari qu'une peine infamante avait frappé, et s'occupait 
de littérature avec plus de bonne volonté que de succès. 

Pendant un an les relations furent simplement mondaines, 
puis Auguste Comte s'éprit de la jeune femme ; il lui prêta 
des livres et une correspondance s'établit, qui a été publiée 
en 1884, conformément à la demande expresse de Comte, 
dans le même volume que le Testament. 

La femme qui allait exercer une si grand influence sur la 
seconde vie du philosophe était aimable et jolie; ses cheveux 
blonds et soyeux descendaient en bandeaux plats de chaque 
côté du front; les yeux bleus, noyés de langueur, étaient extrê- 
mement doux, et tout le visage avait cette expression déli- 
cate, cette beauté fine que donne la phtisie à ceux qu'elle tue. 

Ses lettres sont en général insignifiantes ; elle se refuse 
sans trop de phrases et semble éprouver pour Comte une 

1. M. Guardia dans une étude pourtant bienveillante {Rev. Philos., 1887, 
p. 67), cite à propos de Comte le vers célèbre 
Turpe senex miles, turpe seuilis amor, 

dont rapplication a de quoi surprendre ici. 

Dumas. — Deux messies. 13 



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194 DKIX MESSIES POSITIVISTES 

SUiiMô'rçconnaissanle qui ne va pas jusqu'à l'amour. Le seui 
tort qu'elle dut fut de se croire du talent et d'écrire pour le 
public* 

Elle publia dans le National^ en 184S, une nouvelle inti- 
tulée Lucie, qui manque complètement de valeur et d'inté- 
rêt. Elle y mettait en scène sa propre situation conjugale. 

Là, dans un style convenu, avec une sensiblerie de com- 
mande, des prétentions infinies de sentiment et de pensée,, 
elle finissait par demander une loi sur le divorce, qui per- 
mît à la femme trahie comme elle de se refaire une vie 
honorable et la sauvât de Tamour libre. 

Une autre nouvelle qui ne fut jamais terminée, Wilhêl- 
mine, devait défendre la vertu, la pureté, et glorifier la féli- 
cité domestique contre Tamour libre ; Comte y avait colla- 
boré, sur la demande de Clotilde, en écrivant pour l'un des 
personnages une lettre « à la fois philosophique et senti- 
mentale sur les avantages et l'importarice de l'institution de 
la famille et du mariage * ». 

Enfin Clotilde de Vaux écrivit aussi quelques vers que 
Comte a pris soin de nous conserver et qui sont d'une déso- 
lante niaiserie. Elle disait par exemple dans les Pensées^ 
d'une fleur \ 

Quand le rossignol s'inspire 
Sur ma tige, en se jouant, 
Pour laisser résonner son chant 
La nature entière expire. 

Elle était assez contente d'une pièce sur Élîsa Mercœur,. 
oîi il y avait, disait-elle, « d'assez jolies pensées », et dont 
elle donnait l'échantillon suivant, sans plus de souci du bon. 
sens que de la mesure : 

Quoi, l'avoir au jeune âge ! le sentir dans son cœur 
Le fardeau du génie qui vous mène au malheur! 
Pourquoi ces tristes dons? — Ce sont crimes des dieux ; 
Mais j'adore et m'incline, Mercœur est dans les cieux. 

4. hellve de Clotilde à Comte {Testament, p. 478). 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 19^ 

Comte vivait seul depuis deux ans quand il la rencontra, et 
bien que le départ de M™** Comte eût été pour lui une déli- 
vrance, on peut supposer que le changement d'existence 
l'avait surpris et que la solitude lui pesait après dix-sept ans 
de mariage. 

De plus, il avait fini depuis trois ans le grand ouvrage de 
philosophie positive auquel il avait consacré la première 
partie de sa vie, et quoiqu'il préparât déjà sa politique, il 
n'était plus (dans cette tension presque continue de la volonté 
oij Tavait tenu seize ans la première composition; ces cir- 
constances extérieures durent favoriser Téclosion de son 
amour. 

Ce qui le séduisit chez Clotilde ce fut sans doute la 
beauté, comme les sentiments sincères et simples que la litté- 
rature n'avait pas encore tués; il Taima profondément et sa 
passion débuta par cette fameuse crise de 1845 que Littré 
n'a pas comprise. 

Il n'y eut pas là, comme je l'ai montré, im retour de la 
folie de 1826; il y eut une crise nerveuse provoquée e 
prolongée par une crise d'amour infiniment plus grave qui 
coïncida avec « l'élaboration initiale » du Système de Poli-' 
tique positive^ et cette coïncidence en fut une aggravation. 

Comte écrivait, en ^ffet, dans sa lettre d'aveu du 17 mai 
184S : « Ces précieuses émotions, ces effusions intimes, ces 
larpies délicieuses, tout cet ensemble d'affections plus fait 
pour être senti que décrit, contribuent aujourd'hui, dans le 
silence de mes longues nuits, à prolonger momentanément 
mon trouble physique passager, déjà provoqué par la reprise 
de mes travaux essentiels ^ » 

Clotilde répondit le 21 mai une lettre triste, découra- 
geante et découragée. 

« Il y a un an, disait-elle, que je me demande chaque 
soir si j'aurai la force de vivre le lendemain. Ce n'est pas 



1. Testament, p. ;2k9. 



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i9« DEUX MESSIES POSITIVISTES 

avec de telles pensées qu'on peut faire des coups de tête*. » 
La déception fut pénible, pour Comte ; il soufTrit, et le 22 mai 
il se trouva tellement abattu qu il fut contraint dé garder le 
lit. « Comme la source du mal vous est bien connue, écri- 
vait-il à.Clotilde, vous ne me taxerez pas d'imprudence pour 
n avoir pas encore mandé mon médecin ^ » 

11 put se relever et reprendre ses fonctions journalières le 
vendredi 30 mai, après huit jours de cette mélancolie douce 
mais intense dont il parlait à Stuart Mill dans sa lettre du 
27 juin 1845; mais la crise n'était pas terminée pour cela; 
Comte avait promis de vaincre sa passion, de la transfor- 
mer en respectueuse amitié : il y réussit si mal que deux 
mois après il n'avait pas repris la pleine possession de lui- 
même et que sa santé physique était encore troublée. « Quant 
h ma santé, disait-il, dont vous voulez bien me parler expres- 
sément, quoique beaucoup meilleure qu'il y a deux mois, 
elle n'a pas suffisamment recouvré jusqu'ici son véritable 
état normal, dont je m'étais trop ,hâté de vous annoncer le 
plein retour; depuis une dizaine de jours, mon sommeil a 
même diminué notablement, surtout de deux nuits l'une, et 
entre autres, celle-ci ; mon estomac, malgré le régime aqua- 
tique, ne peut encore supporter impunément le moindre 
surcroît ou changement de nourriture \ » 

Peut-être serait-il revenu plus vite à la paix du cœur ou 
tout au moins à la résignation, si Clotilde, touchée enfin par 
son amour, assaillie par des ennuis domestiques, et peut 
être aussi emportée par un de ces sentiments littéraires 
qui ne lui réussissaient pas, ne lui avait un moment pro- 
posé la vie en commun, en lui avouant un grand désir de 
maternité : « Depuis mes malheurs, mon. seul rêve a été la 
maternité, disait-elle, mais je me suis toujours promis de 
n'associer à ce rôle qu'un homme distingué et digne de le 

1. Testament, p. 253. 

2. Testament, p. 255. 

3. Testament, p. 287-238. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 197 

com^ndre. Si vous croyez pouvoir accepter toutes les res* 
ponsabilités qui s'attachent à la vie de famille, dites-le moi, 
et je déciderai de mon sort *. » 

On juge de la joie de Comte, il touche enfin au bonheur, 
il tient sa Clotilde ! et c'est sur un ton lyrique qui lui répond : 
« J'ai dû hier, ma Clotilde, exercer hier sur moi-même un 
véritable effort pour ne pas répondre à votre divine lettre 
aussitôt après l'avoir relue devant votre autel. » Le malheur 
est que Clotilde, après ce premier pas, se refuse de nouveau 
et que son malheureux amant, plus passionné que jamais, 
reste un mois de plus dans le trouble physique et moral dont 
il se plaignait tout à Theure. Il écrit en effet le 20 octobre : 
« Quoique l'agitation convulsive ait presque disparu, le 
sommeil reste insuffisant, sinon quant à sa durée totale 
déjà quasi normale, du moins pour la continuité et même 
pour le calme... Je m'étais vraiment remis à l'ouvrage 
beaucoup -trop tôt, après notre crise de septembre qui m'a 
ébranlé bien plus profondément que je ne le croyais 
d'abord ^ » 

Un mois et demi plus tard, le 22 novembre, il n'était pas 
encore bien remis et faisait cet aveu intéressant : « Depuis 
six mois une extrême susceptibilité nerveuse, dont la 
source vous est bien connue, me laisse d'abord à la 
merci de chaque forte impression morale, bonne ou mau- 
vaise ^. » 

Les variations de Clotilde, sa froideur du début, sa ten- 
dresse et sa pitié de jour en jour croissantes, sa proposition 
étrange du 5 septembre, son refus plus étrange du 7, tout 
cela avait mieux réussi à énerver Tàmede Comte que le jeu 
savant d'une coquette ; il n'était plus le maître de sa volonté ; 
il se sentait, comme il dit, à la merci de ses émotions ; et 
les événements qui se succédèrent pendant les quatre mois 

1. Testament, p. 311-312. 

2. Testament, p. 347. 

3. Testament, p. 417. 



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198 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

s.uivants n'étaient pas faits pour relever son courage et rendre 
le calme à son cœur. 

Clotilde dépérissait,- rainée par une maladie de poitrine, 
et Comte, qui Taimait plus que jamais, la voyait mourir 
kntement, au moment même où Tintimité tous les jours 
plus étroite de leurs relations pouvait lui faire considérer 
comme prochain le bonheur qu'il lui demandait. 

Elle mourut dans ses bras le 5 avril 1846, au commen- 
cement de sa trente-deuxième année. 

Comte avait eu dans sa jeunesse des passions très sen- 
suelles ; il avait aimé ardemment une Italienne du nom de 
Pauline et surtout sa femme, qu'il avait épousée pour Tavoir 
à lui seul ; il aima de même Clotilde dans son âme et dans 
sa chair, avec toute lardeur d'un homme qui se retrouve 
jeune et vivant après dix-huit ans d'un labeur opiniâtre et 
de spéculations abstraites. Comme il ne lui laissait aucun 
doute sur la nature de ses désirs et sur la peine « physique 
et morale » qu'il éprouvait à ne les pas satisfaire, elle lui 
conseillait de chercher ailleurs des soulagements à sa peine 
et Comte répondait gravement en termes précis : « Vous 
exagérez, Clotilde, la grossièreté masculine, au moins chez 
les nobles types. Elle nous permet en .effet le plaisir sans 
amour, du moins quand notre cœur est libre ; lorsqu'il se 
sent vraiment pris, cette brutalité nous devient impossible. 
J'ai dû longtemps recourir, comme tant d'autres, à ces 
ignobles satisfactions, puisque toutes relations sexuelles 
avaient déjà cessé dans mon triste ménage un an avant 
votre propre mariage. Mais, depuis que je suis à vous, ma 
continence, quoique parfois douloureuse, est toujours peu 
méritoire parce que je ne pourrais pas vivre autrement *. » 

Un autre caractère de cet amour, c'est la forme violente, 
dominatrice et bientôt religieuse qu'il prit, dès sa naissance. 

Du moment où il aima Clotilde, Comte n'eut de pensées 

1. Testament, p. 433-431. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 199 

que pour elle. 11 la voyait deux fois par semaine, il Itfi 
écrivait sans cesse, quelquefois deux fois par jour, et, pour 
un léger retard des réponses, se forgeait des inquiétudes; 
il les numérotait, les gardait comme des reliques, les relisait 
matin et soir. Pendant un an ou bien près, il fut atteint de 
«ette maladie de la volonté que déterminent toujours les 
grandes passions et qui en favorise d'ailleurs merveilleu- 
sement la croissance. Il ajourna ses travaux, il s'accorda 
un repos qu'il n'aurait jamais osé prendre autrefois, il se 
complut dans la rêverie et l'inaction . Tout ce qu'il écrivit 
en fait de philosophie, ce fut la « Lettre philosophique -sur 
la commémoration sociale composée pour Ai"*° Clotilde de 
Vaux au sujet de sa fête^ y^. Il ne pouvait aimer autre 
chose que Clotilde, et toute son âme brûlait dans une conti- 
nuelle adoration. 

Du vivant même de son amie, il lui avait voué un culte 
comme à un dieu ; il faisait du fauteuil où elle s'asseyait 
pendant ses visites un autel devant lequel il lui adressait des 
invocations et des prières. Ce fauteuil, dit-il dans son testa- 
ment, <( ayant toujours été le siège de M"* de Vaux, dans ses 
saintes visites du mercredi, je l'érigeais, même pendant sa 
vie, et surtout après sa mort, en autel domestique... 11 
pourra remplir cet office tant que le permettra sa conservation , 
avec les fleurs que me fit ma sainte collègue et que j'ai con- 
stamment appliquées dans leur vase, à nos rites publics, 
quoique flétries depuis longtemps ^.. » Les lettres de Clo- 
tilde, ses fleurs, les vers ridicules qu'elle composait, tout deve- 
nait aussitôt l'objet d'adoration religieuse : « Vous lire, vous 
écrire, disait Comte dans ses lettres, m'attendrir presque 
jusqu'au fétichisme devant les précieux talismans que je vous 
dois et désormais répéter en pleurant votre suave canzone 
[Quand le rossignol s^'inspire sur ma tige en se Jouant,.. )i 
voilà, ma Clotilde, ce qui calme toujours mon agitation con- 

1. Pol. pos.,l, p. XXIV. 

2. Testament, \i. 19. 



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200 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

vulsive, qui n'existerait peut-^tre jamais si je pouvais vivre 
ainsi sans interruption \ » 

L'histoire des passions est remplie de ces amours humains, 
malheureux ou trahis, qui se transforment en amours mysti- 
ques, et cette transformation s'explique sans trop de peine 
par l'analogie profonde de ces deux sortes d'amour. 

Chez le mystique et chez l'amoureux, le sentiment qui 
domine l'âme c'est celui de la dépendance; ni l'un ni l'autre 
ne se seintent les maîtres de leur destin ; ils appartiennent à 
des dieux qu'ils doivent toucher par leur soumission, se ren- 
dre favorables par des prières ou des promesses, honorer 
d'un même culte. L'un et l'autre attendent de ce dieu une 
félicité qu'ils se représentent sans bornes ; tous les deux 
enfin ont le désir d'être élus entre les hommes, choisis au 
mépris de toute justice par une faveur spéciale du dieu et 
pour ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Ils se 
font la même idée du salut et de la grâce. ^ 

C'est sans doute à cause de ces ressemblances que tant 
d'amoureux de la beauté charnelle, surtout lorsqu'ils sont 
d'une imagination exaltée et d'un tempérament psychopathi- 
que, finissent dans l'amour divin, les femmes dans l'amour 
de Jésus, les hommes dans celui de Marie. 

Comte, par la façon dont il aima Clotilde vivante, semblait 
devoir apporter une confirmation de plus à cette loi : et, de 
fait, depuis la mort de Clotilde jusqu'à la sienne, toute sa rie 
sentimentale va tenir dans l'adoration mystique et contem- 
plative de son amie. 

Chez certaines âmes la transformation de l'amour humain 
en amour divin s'opère sans secousses et les sens, trompés et 
satisfaits à la fois par l'imagination, s'accommodent facile- 
ment de la vie nouvelle qui leur est faite ; chez la plupart, au 
contraire, ils se révoltent, ils crient, et les mémoires des 
grands mystiques nous racontent, souvent avec un véritable 

1, Testament, p. 433. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 201 

luxe de détails, les luttes qu'ils ont dû soutenir contre la chair 
et le diable avant de s'anéantir dans la paix de Dieu, 

Chez Auguste Comte les «ens protestèrent contre la dupe- 
rie dont ils étaient victimes, et ce ne fut pas trop de toute 
sa raison et de toute sa philosophie pour les dominer. Alors 
môme que la mort eut tué tout espoir d'union véritable, 
Comte, qui désirait encore celle qu'il venait de perdre, essaya 
de réaliser en songe le bonheur qui iui échappait ; nous 
savons en effet, de son propre aveu, qu'il souhaita des rêves 
impurs et qu'il ne put pas, dit-il, dans son langage, « malgré 
sa vaine attente scientifique, en réaliser la systématisation * » ; 
mais le véritable intérêt de son évolution mystique n'est pas 
dans cette protestation ni dans cette perfidie banale des 
sens; il est dans l'opposition qui ne pouvait manquer d'é- 
clater entre son amour contemplatif et les tendances si 
actives et si sociales de sa philosophie. 

11 sembla d'abord qu'une conciliation n'était pas imposa 
sible ; Comte s'efforça de faire entrer son amour dans son 
système, d'associer sa passion à sa mission sociale, et de 
faire bénéficier la cause sacrée de l'humanité de tous les 
sentiments profonds et tendres qu'il avait sentis naître dans 
son cœur. 

A peine s'est-il épris de Clotilde qu'il fait un retour sur sa 
philosophie et se montre aussi préoccupé de l'influence de 
son amour sur sa mission que de son amour lui-même. 

« Cette môme connexité, dit-il à Clotilde, entre l'essor 
mental, et l'essor affectif, s'applique en général à tous les 
grands travaux quelconques, quoi qu'en puisse dire la froide 
austérité de nos froids pédants. Mais elle convient assuré- 
ment encore davantage aux travaux qui, comme les miens, 
directement relatifs à la philosophie sociale, se proposent 
continuellement de développer autant que possible la gran- 
deur de la nature humaine, laquelle doit surtout dépendre 

1. Testament, p. 12B. 



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Î02 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

de la générosité des sentiraenls plutôt que l'étendue des 
conceptions. C'est donc, ma charmante amie (puisque vous 
plaignez tolérer ce titre), sans aucune vainc affectation sen- 
timentale peu convenable à mon caractère, mais d après 
une conviction aussi raisonnée qu intiraie, que je me félicite 
de la coïncidence de la douce résurrection morale que je 
vous dois avec Télaboration naissante de mon second grand 
ouvrage, qui, loin de souffrir d'un tel concours, en vaudra 
certainement beaucoup mieux, comme une agréable expé- 
rience me l'indique déjà directement ^ » 

Le système ne veut pas céder ; comme toujours il inter- 
prète ; et Comte, bien loin de s'abandonner sans arrière- 
pensée à un sentiment personnel, parle de la conviction 
<in88i raisonnée qu'intime qui lui fait voir dans son amour 
Tauxiliaire de sa mission. 

Il revient souvent, dans ses lettres, sur cette idée. Son 
«mour, dit-il, a renouvelé son âme, l'a rendue plus apte à 
son rôle de régénération sociale, Ta faite meilleure et plus 
généreuse, et c'est par là que cet amour s'ennoblit et se 
justice à ses yeux. « Chaque jour, je me sens, grâce à vous, 
devenu à la fois meilleur et plus heureux. Même en ce qui 
concerne mon action philosophique sur l'humanité, la seconde 
moitié de ma noble carrière surpassera aussi la première ^ » 

Non seulement il se réjouit de cette passion qui le régénère, 
mais il songe déjà à la glorifier devant Thumanité. « Je ne 
serai vraiment satisfait à cet égard que lorsque je pourrai 
noblement exprimer à mon auguste public cette inappré- 
ciable efficacité d'une passion bien dirigée dont la grande 
élaboration humaine recueillera ainsi les principaux résultats 
indirects ^ » 

Un mois après la mort de Clotilde, il écrit à Stuart Mill 
qu'il va désormais tourner vers l'accomplissement de sa 

1. Testament, p. 248. 

2. Testament, p. 402. 
^., Testament, p. 408. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 208 

mission sociale le trésor d^affection que Clotilde a fait naître 
en lai, et c'est dans cette pensée qu'il trouve le soulagement 
et comme Tapaisement de sa douleur. \/ 

Enfin six mois plus tard, il rassemble toutes les idées pré- 
cédentes dans la dédicace an Système de Politique positive et 
remercie solennellement Clotilde de tout ce qu'elle a fait pour 
lui et par suite pour l'humanité. C'e^t elle qui lui a fait 
comprendre le rôle du cœur et du sentiment dans la philo- 
sophie sociale, et qui a été ainsi Tintime collaboratrice de 
la seconde partie de son œuvre, la Politique positive. 

Au moment même où il passait de la philosophie abstraite 
à la synthèse sociale et à la politique, il a eu le bonheur, 
pense-t-il, d'être régénéré par l'amour de Clotilde, de sentir 
se réveiller en lui tous ses sentiments généreux de protec- 
tion et de dévouement. « Par une heureuse coïncidence, 
dit-il, cette inclination décisive surgit aussitôt que ma nou- 
velle élaboration exigea vivement un digne essor personnel 
des affections tendres. Dès notre première expansion, je te 
signalai naïvement la solidarité que déjà je sentais s'établir 
entre le cours de mes plus hautes pensées et celui de mes 
plus chers sentiments*. » 

Dans la première partie de sa vie il avait éclairé le cœur 
par l'esprit, mais dans la secondp partie il allait éclairer l'es- 
prit par le cœur, c'est-à-dire l'organisation humanitaire, la 
rénovation sociale, par l'amour; bien loin d'entrer en con- 
flit avec sa mission sociale, sa tendresse personnelle la 
favorisait; sa vie privée si longtemps opposée à sa vie 
publique allait enfin la seconder. « Jusqu'alors, en effet, dit-il 
ma mission sociale m'avait seule fait supporter la profonde 
amertume de ma situation domestique. Sous ton impulsion 
spontanée, j'ai au contraire senti avec délices que, par une 
tardive réciprocité, ma vie privée tendrait désormais à mieux 
développer ma vie publique ^ » 

1. Pol. pos., I, p. vu. 

2. Pol. pos., P, p. V. 



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âOi DEUX MESSIES POSITIVISTES 

On pourra sans doute trouver étrange et peut-être inop- 
portune cette préoccupation dé Comte, ce souci de son sys- 
tème qui Tempèche d'aimer librement, simplement, comme 
tout le monde, et de s'abandonner sans philosopher k un 
sentiment personnel ; mais ce souci a pourtant sa grandeur 
qu'il serait injuste de méconnaître. Du jour où il a été 
amoureux, la première pensée de Comte a été pour sa mis- 
sion, pour ce rôle social dont il avait fait sa vie, et il a fait 
effort de logique et de système pour se persuader que, loin 
de nuire à sa philosophie et d'en modifier la direction géné- 
rale, l'amour devait en être l'auxiliaire le plus puissant. 
C'est la seule raison pour laquelle il systématise en termes 
pédants les sentiments profonds et très personnels qu'il 
éprouve. 

Il systématise tout autant quand il s^agit d'interpréter 
Tâme de Clotilde ; il la refait à plaisir, il l'organise, et par 
ce don étrange de grossissement que nous lui connaissons, 
il lui découvre des mérites philosophiques, des qualités posi- 
tivistes qui font sourire. 

jjme ^Q Vaux était restée longtemps croyante; cela suffit 
pour qu'il lui attribue le sentiment de la vie sociale au 
moyen âge, et qu'il l'oppose aux âmes révolutionnaires dont 
sa femme était un exemple. « La profonde impression, dit- 
il, qu'une âme comme la tienne dut recevoir d'abord du 
catholicisme, avait heureusement préservé ton émancipation 
finale de toute halte sérieuse dans le vain déisme du siècle 
dernier ; d'ailleurs ton esprit, malgré sa douce gaieté, ne 
pouvait se contenter d'une attitude essentiellement critique, 
qui ne convient plus qu'aux écrivains subalternes. Tout ce 
que l'admirable régime du moyen âge offrit de noble ou de 
tendre, tu comprenais que la vraie sociabilité moderne peut 
et doit se l'approprier pleinement ^ )> 

Il fait mieux encore ; il admire les pauvretés que Clotilde 

1. Fol. pos., I, p. X. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 205 

écrit, il leur donne bien gratuitement une portée sociale et 
une valeur philosophique. 

Quand Tinepte Lucie paraît dans le National^ en juin 1845, 
Comte Taccueille en termes élogieux, parle des douces larmes 
qu'il a versées à cette lecture et du plaisir qu'il éprouve à 
voir Clotilde défendre les vrais principes sociaux. Pour 
Wilhelmine c'est de l'enthousiasme; il voit dans cette 
œuvre un nouveau plaidoyer en faveur « des lois invio- 
lables de la sociabilité élémentaire » ; il Toppose aux para- 
doxes antisociaux de George Sand et déclare que le talent 
de Clotilde n'eût pas redouté avec le sien « une équitable 
comparaison* ». ■ 

Voilà Clotilde dotée à la fois du génie de Sand, d'une phi- 
losophie sociale conservatrice, et capable de collaborer 
dignement par ses ouvrages aux progrès du positivisme ; 
elle eût été, si elle eût vécu, non seulement « une noble 
compagne » et « une précieuse conseillère », mais aussi 
« une éminente collègue dans Timmense régénération » 
réservée au xix® siècle* ». Comte ne doute pas que l'huma- 
nité ait perdu dans Clotilde une bienfaitrice, et comme lui- 
même a été régénéré par son influence et vivifié par son 
amour, il associe son nom au sien dans la reconnaissance 
humaine. 

Il a donc prêté du talent, de Tintelligence et de la philo* 
Sophie à une jolie femme qui n'avait pas de talçnt, peu d'in- 
telligence et qui paraît avoir été fermée à toute espèce 
d'idées générales. Son excuse c'est évidemment son amour, 
mais cette systématisation reste cependant la plus étrange 
qu'il ait encore faite, car jamais la matière ne fut pjus 
rebelle : il a refait et repensé Clotilde pour l'aimer systéma- 
tiquement et la canoniser ensuite. 

Après ce que j'ai dit de son orgueil, du sentiment qu'il 
avait de sa mission et du rôle social qu'il attribuait à Clo- 

1. POI. pOS.y I, XII. 

2. Pol. pos.^ I, p. IX. 



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206 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

tilde, on ne s'étonnera pas qu'il ail cherché dans Thistoire 
les comparaisons les plus flatteuses pour cet amour ; Dante 
et Béatrice, d'Alembert cl M"* de Lespinasse, tels sont les 
noms qu'il cite lui-même et nous pouvons être assurés qu'il 
croyait honorer d'Alembcrt et même Dante. 



Mais tandis que cet amoureux faisait effort de système 
pour mettre son amour au service de sa mission, un autre 
travail moins conscient s'accomplissait ; Tamour réagissait 
profondément sur le système; il inspirait au philosophe 
quelques-unes de ses théories sociales ; enfin il retentissait 
sur ses habitudes mentales et sur l'ensemble de sa vie 
personnelle. 

Plusieurs causes favorisèrent cette influence. 

La première, nous la connaissons déjà : ce fut le caractère 
platonique imposé par M™° de Vaux k un amour qui fut tou- 
jours très sensuel pour Auguste Comte ; la seconde c'est la 
chasteté volontaire à laquelle il se soumit, non seulement 
du vivant de Clolilde mais encore après sa mort. 

Tous ses désirs d'amant et d'homme, à la fois surexcités 
et refrénés, devaient fatalement refluer sur sa pensée et sur 
ses sentiments. 

Entendons-nous bien cependant sur cette influence sen- 
timentale ; elle fut très grande, mais on l'exagérerait en 
disant qu'elle a modifié complètement l'orientation du sys- 
tème. 

Auguste Comte avait depuis longtemps conçu les idées 
originales de sa doctrine quand il rencontra Clolilde, et sa 
philosophie reste la même, avant comme après son amour. 

Le positivisme a toujours tendu, en vertu de sa propre 
logique, à rorganisation du bonheur humain, et ce n'est pas 
l'influence d'une femme qui en a fait une philosophie 
humanitaire. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 207 

La morale sociale de Fallruisme étant déjà formulée dans 
le Cours de Philosophie positive^ six ans avant que Comte 
fût amoureux, et ce n'est pas l'amour humain qui Ty a con- 
duit. 

Bien plus, la religion de l'humanité, qu'on a trop facii c^- 
lement ridiculisée, est dans la ligné du système et ne relève 
pas plus que les spéculations précédentes de la crise senti- 
mentale que Comte a traversée. Après avoir fait la philoso-: 
phie des sciences, et organisé toutes les sciences dans un 
sens social et humanitaire, après avoir proclamé que la 
morale sociale consistait dans le développement de l'ai- 
truisme. Comte avait lé droit de rendre plus concrète 
sa . doctrine en faisant de l'intérêt général de l'espèce 
humaine et du culte de l'humanité le principe de sa 
religion. Il y avait là un objet de dévouement et d'amour, 
une source d'émotions communes, un motif général de con^ 
duite ; et si l'on peut contester l'efficacité de ce motif on ne 
peut nier que le positivisme tout entier conduisait Comte à 
la proclamer. L'altruisme, la reconnaissance pour l'humanité 
morte ou vivante, la seule providence que nous connaissions 
et dont nous puissions chaque jour augmenter le pouvoir et 
l'intelligence, ce sont là des sentiments que Comte ne pou- 
vait recevoir de personne, car ils sont à l'origine comme à 
la fin de son système et de sa vie. 

Mais si l'influence de Clotilde ne fit pas naître ces senti- 
ments, elle les développa singulièrement et finit par les 
transformer quelque peu. Comte, après avoir goûté pendant 
près d^un an le plaisir de subordonner tous ses rêves, toutes 
ses pensées quotidiennes à un sentiment unique, se trouva 
porté par cette expérience personnelle à s'exagérer dans la 
vie sociale le rôle du cœur. « Après avoir, dit-il, noblement 
consacré la première partie de ma vie publique à développer 
le cœur par l'esprit, je voyais sa seconde partie vouée sur- 
tout à éclairer l'esprit par le cœur, sans les inspirations 
duquel les grandes notions sociales ne peuvent acquérir 



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208 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

leur vrai caractère. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles 
lumières si je n'eusse dignement subi Ténergique ascendant 
du sentiment le mieux propre à dégager Ilionune de sa per- 
sonnalité fondamentale, en faisant dépendre d'autrui sa 
propre satisfaction ^ ? » 

Il avait savouré la joie « de subordonner au cœur Ten- 
semble de la vie humaine » ; il avait répété souvent, les 
yeu\ fixés sur Clotilde : « On se lasse de penser et même 
d agir ; jamais on ne se lasse d'aimer. » Le résultat fut que» 
dans la suite, il conçut la vie idéale sur le type de celle 
qu il avait un moment vécue : « 11 est encore meilleur d'ai- 
mer que d'être aimé, proclame-t-il dans le Discours préli- 
minaire sur r ensemble du positivisme ; des cœurs étrangers 
aux terreurs et aux espérances théologiques peuvent seuls 
goûter pleinement le vrai bonheur, l'amour pur et désinté- 
ressé dans lequel consiste réellement le souverain bien que 
cherchèrent si vainement les diverses philosophies anté- 



rieures* ». 



C'était le cœur, l'amour, qui devait préserver Tintelligence 
des spéculations oiseuses, des recherches inutiles, et orga- 
niser la science par le sentiment ; par Tamour seulement 
la connaissance devenait vraiment religieuse, elle partici- 
pait, en se soumettant au cœur, à cette religion dernière 
que Comte venait de créer avec rhumanité pour dieu et 
l'altruisme pour morale. 

Par ce sentiment si puissant et si simple, le peuple et 
les humbles pourront, pensait-il, venir sans effort au posi- 
tivisme; tout le monde n'est, pas capable de comprendre 
la savante construction qui nous a fait passer de la philo- 
sophie des sciences à la philosophie sociale, et de venir à 
l'altruisme, en vertu des raisonnements abstraits qui discipli- 
nent Tesprit avant de le soumettre rationnellement au cœur; 
l'amour sera le grand initiateur, c'est lui qui fera la cohé- 



1. Pol. pOS., I, p. VII. 

2. Pol. POS,, I, 221. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 209 

sien des âmes ; il sera le lien organique et vivant des so- 
ciétés. X 

Dans la société idéale où chacun doit être enivré d'al- 
truisme, les femmes auront certainement le rôle le plus déli- 
-cat et le plus utile, car elles n'auront qu'une seule et unique 
fonction, celle d'aimer : « à ce titre, elles sont chargées 
-d'abord comme mères, puis comme épouses, de l'éducation 
de rhumanité * » . 

Elles sont la « providence morale » des hommes ; par 
leur influence affective elles doivent diriger les savants et 
les philosophes vers l'altruisme, l'utilité pratique, et les 
«auver des divagations théoriques : « J'ai assez indiqué, 
dit Comte, comment elles réagiront ainsi envers les philo- 
sophes qui, à moins d'être indignes de leur propre mission, 
sentiront le besoin personnel d'aller souvent retremper leur 
âme à cette source spontanée de la vraie sociabilité afin de 
mieux combattre la sécheresse et la divagation qui tendent 
à résulter de leurs habitudes. Le sentiment, quand il est 
profond, rectifie de lui-même ces abus naturels^. » 

Vis-à-vis de la classe active, et en particulier des prolé- 
taires, dont les revendications sont une perpétuelle menace 
de trouble en même temps qu'une cause de progrès, Tin- 
fluence de la femme consistera encore à faire prédominer 
Tamour sur la violence ; elle sera surtout destinée « à com- 
battre leur tendance spontanée à abuser de leur énergie 
caractéristique afin d'obtenir par la violence ce qu'ils 
devraient attendre d'un libre assentiment^. » 

Les femmes représentent le sentiment, le cœur ; elles 
sont les éléments essentiels du nouvel ordre social fait de 
solidarité réciproque et d'amour ; nous devons restaurer pour 
elles le culte que le moyen âge leur avait voué « en systé- 
matisant la reconnaissance continue qu'inspirera de plus en 

4. Pol.pos., I, 254. 
Ji. PoLpos.yî, 228. 
3. Pol. pos„ I, 228. 

Dumas.— Deux messies. 14 



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2m DEUX MESSIES POSITIVISTES 

plus leur salutaire ascendant moral* ». Ce sera le premier 
degré du culte de Thumanité. La femme sera seule capable, 
par ses titres moraux^ de symboliser pour les fidèles Tobjet 
du culte, car « c'est le type le plus direct et le plus pur de 
Thumanité qu'aucun emblème ne représentera dignement 
sous une forme masculine ^ ». 

L'influence de Clotilde est évidente ici ; le bonheur suprême 
est conçu sous la forme du bonheur que Comte a goûté 
près d'elle ; c'est encore Clotilde qui lui a fait comprendre 
la possibilité d'une adhésion directe des cœurs au positivisme, 
c'est elle qu'il eût chargée, sans la mort, de la conversion 
affective des âmes: « Moi-même sgins doute, je dois finale- 
ment viser au cœur, mais je ne puis y atteindre qu'indi- 
rectement, par l'esprit, en faisant prévaloir les idées qui 
correspondent aux nobles sentiments ; à toi je réservais l'of- 
fice inverse plus puissant et non moins efficace qui, par l'ex- 
citation directe des émotions sympathiques, dispose l'intelli- 
gence à l'admission presque irrésistible des doctrines vrai- 
ment générales'. » 

Enfin, la glorification des femmes, c'est la glorification de 
Clotilde et le rôle social qu'il leur attribue c'est le rôle 
qu'elle a joué dans sa propre vie *• 

Art-on le droit de parler ici de mysticisme ? Littré pose 
la question et la résout par l'affirmative dans le chapitre de 
son livre oîi il discute l'opinion de Comte que l'esprit doit 
être subordonné au cœur, 

« Avant toul^ dit-il, posons la question comme M. Comte 
l'a posée. Voici donc ses expressions : la longue insurrec- 
tion moderne de l'esprit contre le cœur » [Pol. pos., I, 405). 
« L'affection seule source normale de l'activité humaine » 
{làid.y p. 402). « Le sentiment doit toujours dominer l'in- 

i. Pot. pos., I, 255. 

2. Pol. pos., I, 210. 

3. Pol. pos., I, p. xiv-xv. 

4. Testament, p. 131. ^ 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE Ui 

telligence » {Ibid:, p. 435). « Les passages abondent où 
M. Comte établît cette doctrine ^ » 

Après quelques pages de discussion, il arrive à la conclu- 
sion suivante : 

c< Le mot cœur est pris ici en deux sens non distingués, 
Tun qui est celui que nous connaissons tous, l'autre est le 
sens que les mystiques donnent à leur sentiments intime. 
Dans le premier sens, le cœur n'a de conjflit ni historique 
ni psychologique avec Tesprit, et tous les deux se coordon- 
nent pour former révolution progressive. Dans le second, 
le cœur devient, par la transformation mystique, un centre 
enflammé dont Tardeur est supérieure à toute clairvoyance ; 
mais alors l'histoire et la psychologie, sans ignorer la mysti- 
cité, viennent déclarer qu'il n y a jamais eu, qu'il ne peut 
rien y avoir de pareil à ce rôle du cœur^ » 

Telle est Imterprétation de Littré. Nous savons déjà que 
son interprétation de la méthode subjective ne vaut rien; 
celle-ci vaut-elle mieux ? 

Je n'ai pas besoin d'insister longuement, après tout ce, 
qui précède, pour montrer tout d'abord qu'il a mal compris 
l'opposition de l'esprit et du cœur: l'esprit, c'est la spécu- 
lation rationnelle; le cœur, c'est le sentiment social, l'amour 
des autres, et la subordination de Tesprit au cœur c'est 1^ 
subordination des recherches scientifiques à l'utilité sociale, 
sous rinfluence du sentiment. L'insurrection de l'esprit 
contre le cœur, qui s'étend du xvi® siècle à nos jours, c'est 
l'insurrection de la critique contre Tordre social établi par 
le moyen âge, et de la raison individuelle contre le sen- 
timent social. Le contexte ne laisse aucun doute sur cette 
signification des mots cœur et esprit, et si Littré avait fait 
des citations plus complètes au lieu de citer des membres dç, 
phrases, il n'aurait pu lui-même hésiter. 

Est-il vrai maintenant que par ce mot cœur Auguste Comte 

1. Littré, Op. cit., p. 540. 

2. Littre, Op. czï.,p. 546. . . 



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SIS DEUX MESSIES POSITIVISTES 

ait parfois entendu la connaissance sentimentale des mys- 
tiques, rintuition immédiate de Tamour qui nous place en 
dehors de toute logique intellectuelle, au centre de la vérité? 

Si Auguste Comte a donné ce sens au mot cœur, on peut 
le ranger sans réserves parmi les mystiques, car le mys- 
ticisme est surtout dans cette conception du sentiment et du 
cœur ; mais Littré ne cite aucun texte à l'appui de cette 
interprétation ; il la propose sans la justifier, et la justifi- 
cation eût été de fait impossible. 

Ce n'est pas qu'Auguste Comte ne donne pas à Tamour 
un rôle d'initiation dans la conversion des âmes au positi- 
visme, et j'ai cité à dessein quelques phrases où il parle de 
ce rôle de Tamour; mais on ne peut sans erreur voir là une 
méthode nouvelle, opposée à la méthode rationnelle ou 
même indépendante de cette méthode. Sans doute l'amour 
peut nous placer d'emblée au véritable point de vue social 
oîi la voie scientifique ne peut nous conduire qu'après une 
longue élaboration ; mais il est impuissant de lui-même à 
nous diriger sans se soumettre aux doctrines vraiment géné- 
rales; s'il s'exerçait indépendamment de la raison et de toute 
notion systématique, une agitation mystique entraînerait 
Vhomme et f humanité û d'étemelles fluctuations ou à des 
divagations indéfinies^. 

En d'autres termes, on peut déterminer l'adhésion des 
cœurs et la prédominance des sentiments sociaux par des 
raisons abstraites et systématiques et l'on peut aussi, par 
l'excitation directe de la sympathie et de l'amour, amener 
les âmes à admettre les doctrines générales qui fondent les 
sentiments sociaux, mais dans aucun cas l'amour n'est illu- 
miné comme l'a cru Littré : jamais il ne peut se substituer 
à l'esprit dans la connaissance du vrai. 

Il n'y a pas de connaissance mystique chez Comte, et 
Littré s'est trompé sur ce point comme sur bienr d'autres ; 

1. Pol.pOS., I, XV. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 213 

mais, si le système reste rationnel dans sa source, ne con- 
duit-il pas au moins à une espèce particulière de mysti- 
cisme, à ce repos de Tâme dans Tamour que les quiétistes 
ont célébré? 

Sur ce point la discussion est beaucoup plus délicate. 
Comte a glorifié Tamour pur, Tamour désintéressé et même 
l'amour contemplatif; nous Tavons vu déclarer tout à Theure 
qu'on se lasse d'agir et de penser mais qu on ne se lasse 
pas d'aimer. Il a écrit que la vie devait être une longue 
prière ; il a demandé le sacrifice complet de l'individu à l'hu- 
manité ; il a voulu qu'on adressât à l'humanité le même 
hommage que Thomas A' Kempis offre à son Dieu : Amem te 
plus quant me, nec me nisi pr opter te. Sur la fin de sa vie, 
il recommandait à ses disciples la lecture de V Imitation que 
lui-même lisait tous les jours et dont il disait : « Jusqu'à ce 
que le positivisme accomplisse, en invoquant l'humanité, la 
synthèse morale et poétique ébauchée par le catholicisme 
au nom de Dieu, le mystique résumé du moyen âge nous 
servira de guide journalier pour étudier et perfectionner 
notre naturel » 

On ne peut contester qu'il y ait là des tendances quiétistes 
très nettes, et pourtant, lorsque Comte se demande quelle 
est la meilleure façon d'aimer les autres, de leur témoigner 
sa sympathie, il met l'action au-dessus de la contemplation, 
l'amour actif et concret des hommes au-dessus de l'amour 
vague et inactif de l'humanité ; il se défend énergiquement 
« contre tout reproche de mysticisme et de quiétisme^». Il 
déclare que la philosophie positive condamne « la dégéné- 
ration affective qui dispose à négliger les œuvres pour ne 
cultiver que les inspirations ». 

« Un tel culte, disait-il, en parlant de la religion de l'hu- 
manité, ne peut jamais conduire à dédaigner l'activité qu'il 
doit discipliner, car il développe les affections qui nous 

1. Pol.pos., iv! 406. 

2. Pol. pos., IV, 93. 



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214 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

poussent immédiatement au bien. Si la pratique semblait 
disposer à l'inertie, cette dégénération indiquerait nécessai- 
rement un défaut de sincérité *. » 

Ailleurs il dit dans des termes plus précis encore : « L'amour 
ne saurait être passif ; il ne stimule la raison et surtout l'ima- 
gination que pour mieux diriger lactivité d'où émana la 
positivité, étendue ensuite au domaine contemplatif et enfin 
à la vie affective ^ » 

Comment expliquer ces affirmations contradictoires, cette 
condamnation du mysticisme et ces mystiques professions 
de foi, si Ton n'admet pas qu'après avoir tenté de se con- 
fondre, les tendances affectives et les tendances philoso- 
phiques de Comte finissaient par diverger? - — Sans doute 
l'amour de Comte pour Clotilde s'était efforcé de devenir 
systématique en se reportant sur l'humanité, et l'austère 
positivisme, fait jusqu'ici de science abstraite et dogmatique, 
s'était ouvert à l'amour, mais la fusion complète n'était pas 
possible entre un système de politique et le plus antisocial 
des sentiments humains ; et de fait, tandis que la philosophie 
positive s'organisait toujours pour la conquête sociale du 
monde, la vie personnelle du philosophe allait s'immobiliser 
dans la prière et la contemplation. 

Nous connaissons la forme religieuse que sa passion ten- 
dait à prendre du vivant même de Clotilde. Ce fut bien pis 
après sa mort. Dès le cinquième jour il réglait minutieuse- 
ment les excercices du culte qu'il allait lui rendre et qu'il 
devait pratiquer trois fois par jour, pendant treize ans et 
demi. 

Aussitôt levé, à cinq heures et demie, il faisait une prière 
d'une heure qui se composait d'une commémoration et 
d'une effusion. 

La commémoratioil durait quarante minutes. Comte, age- 
nouillé devant le fauteuil-autel, évoquait l'image de Clotilde, 

1. Pol. pos., IV, 94. . ' 

2. Pol.pos., I, 394. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 215 

récitait des vers en son honneur et revivait par la pensée, 
et suivant un ordre chronologique, toute Tannée de bonheur 
qu'il avait vécue près d'elle. A chaque étape de ce chemin 
de l'amour correspondait un titre différent. 

De juin à septembre, c'était l'initiation fondamentale-, 
de septembre à octobre, la crise décisive ; d'octobre à. jan* 
vier, la transition finale; de janvier jusqu'à la fin, l'état 
normal. 

Chaque étape était elle-même subdivisée ; dans la transi- 
tion finale, Comte distinguait Vépanchement total, l'ahan- 
don sans réserve, la familiarité continue; dans Tétat nor- 
mal, Vintimité complète^ la parfaite identité, l'union défi- 
nitive, etc., et, à mesure qu'il avançait dans cette revue de 
ses souvenirs, il se récitait des fragments des lettres de Clo- 
tilde, il évoquait d'elle des images différentes. 

L'effusion durait vingt minutes. Comte, agenouillé devant 
les fleurs de Clotilde, évoquait d'abord son image et lui 
récitait des vers italiens, puis il se levait pour se rapprocher 
de l'autel et debout adressait à son amie des invocations oîi 
il mêlait le langage des mystiques à l'expression de son 
amour. Il lui disait: « Un, union, continuité; rfewx, arrange- 
ment, combinaison; trois ^ évolution, succession... Thomme 
devient de plus en plus religieux — la soumission est la 
base du commandement. — Adieu, ma chaste compagne éter- 
nelle. — Adieu, mon élève chérie et ma digne collègue. 
Addio sorella. Addio cara figlia. Addio casta sposa ! Addio, 
sancta madré ! Virgine madré, figlia del tuo figlio, addio. » 
Puis il s'agenouillait encore et reprenait les yeux ouverts 
quelques phrases du début dé la commémoration. Enfin, à 
genoux devant le fauteuil-autel recouvert de sa housse, il 
invoquait encore Clotilde, lui parlait et lui répétait trois 
fois : « Amem te plus quam me, nec me nisi propter te ! » 
A dix heures et demie, la même cérémonie recommençait et 
durait vingt minutes; c'était la prière du milieu du jour; 
elle était composée comme la précédente d'une commémo- 



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216 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

ration où Comte rappelait encore les principaux souvenirs 
de son amour et d'une effusion oîi il reprenait ses invoca- 
tions, récitait des vers et terminait encore par les paroles 
de Thomas A'Kempis : 

« Puissé-je t'aimer plus que moi-même, et ne m'aimer 
moi-même qu'à cause de toi ! w 

Enfin le soir, nouvelle commémoration qu'il faisait au lit, 
sur son séant, nouvelle effusion qu'il faisait une fois couché 
et toujours les mêmes actions de grâce, les mêmes vers, la 
même phrase mystique de Tlmitation de Jésus-Christ. 

Non content de ce culte quotidien. Comte visitait toutes 
les semaines la tombe de son amie et chaque année, pour 
le jour de la Sain te-Clo tilde, il composait des confessions 
qu'il allait lui lire au cimetière et où il lui exprimait tous 
les sentiments qu'il avait éprouvés depuis douze mois. — 
Enfin, tous les samedis, il faisait dans l'église Saint-Paul 
une méditation d'une demi-heure. « Mon cœur, dit-il dans 
son testament, institua cette pratique en commémoration 
de l'incomparable cérémonie accomplie en ce lieu le jeudi 
28 août 1845, d'où j'ai toujours daté mon mariage spirituel 
avec mon angélique compagne, quand nous y fûmes par- 
rain et marraine de son neveu \ » Il ne vivait plus et ne 
pensait plus que pour Clotilde. 

C'est un fait bien connu que les seilliments ont besoin 
d'images concrètes pour se développer, pour durer et même 
pour se produire ; l'amour ne va guère, par exemple, sans 
la représentation de la femme aimée ; de même, le mysti- 
cisme a besoin d'images, quelquefois d'images très vives et 
ces images peuvent se transformer en véritables hallucina- 
tions. Comte fut halluciné; il revit son amie, il lui parla. 
Son biographe Lonchampt nous raconte^ qu'un jour où il 
avait les yeux fixés sur les reliques de Clotilde, il l'aperçut 
couchée, très pâle, telle qu'il l'avait vue pour la dernière 

1 , Testament, p. 10. 

2. Rev. occid., 1" septembre 1889, p. Ii4-î). 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 217 

fois au moment de sa mort. « Comte^ dit-il, tombe à genoux, 
rappelle et la bénit: il lui parle de sa douleur, de son 
désespoir ; il la supplie de le secourir, car elle seule peut 
lui faire supporter la vie et seule peut lui rendre le cou- 
rage ; il se relève enfin plus calme et plus résigné. » 

Il se relève aussi avec Tespoir de reproduire son halluci- 
nation dans ses prières, dans ses commémorations et dans 
ses effusions, et il y parvient par des moyens très simples 
que son biographe nous indique également. Il procédait 
progressivement ; il évoquait d'abord, les yeux fermés, la 
chambre mortuaire ; il se rappelait l'ensemble, puis les 
moindres détails, et, seulement lorsque la vision était deve- 
nue assez claire, il ajoutait au tableau Timage de Glotilde, 
dont il déterminait avec soin la pose et le costume. Comte 
a été sur ce chapitre beaucoup plus réservé que Lonchampt ; 
il parle seulement « d'images normales » et « d'images 
exceptionnelles », et sans doute les gouvernait-il à son gré, 
car il indique devant quelle image particulière chaque effu- 
sion devait être faite. 

La plupart des mystiques sont aussi des ascètes ; dans 
leur désir d'atteindre la paix du cœur et l'extase par l'unité 
de leurs sentiments, ils tendent à se dépouiller de tous les 
penchants qui ne sont pas Tamour, à vider leur cœur de 
tout ce qu'il peut contenir de bas, de charnel et de terrestre, 
pour laisser triompher et régner seule la passion de Dieu. 
Comte supprima ainsi de son âme tous les sentiments qui 
lui paraissaient l'éloigner de Clotilde en l'éloignant de la 
perfection morale et de l'amour mystique dont il était 
inondé. 

Ce qu'il cherchait dans son culte quotidien c'était, disait- 
il, le perfectionuement de son âme*; il voulait se rappro- 
cher de Clotilde en devenant meilleur, en développant sous 
son influence de mère, d'épouse et de fille ses sentiments 

i, Pol. pOS., I. p. XVII. 



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.218 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

de respect pour les supérieurs, d'attachement pour les 
égaux, d'affection pour les faibles ; pour être plus près de 
celle qu'il regardait comme le type de la perfection humaine 
il désira être bon, et nous savons qu'il y parvint. Il se ré- 
concilia avec Arago qu'il haïssait, avec sa famille de Mont- 
pellier qu il n'aimait guère \ il inspira une telle affection à 
Sophie Bliot et à son mari que, dans un moment de gêne, 
ces deux domestiques vinrent d'eux-mêmes lui offrir ce qu'ils 
possédaient. Il fut chaste, il fut sobre et finit par se refuser 
les moindres plaisirs de la table; il supprima son dessert 
pour se mortifier, et, tous les soirs, il termina son repas 
par un morceau de pain sec afin de penser aux malheureux 
qui meurent de faim ^ ; il vivait le matin d'un peu de lait, le 
soir d'un peu de viande et de légumes. 

Toute sa personne physique reflétait alors l'état de son 
âme ; un Anglais qui en avait autrefois reçu des leçons et 
qui le revit en 1851 fut frappé du changement profond qui 
s'était opéré dans sa physionomie. « Il me rappelait, dit-il, 
une de ces peintures du moyen âge qui représentent saint 
François uni à la Pauvreté. Il y avait dans ses traits une 
tendresse qu'on aurait pu appeler idéale plutôt qu'humaine. 
A travers ses yeux à demi fermés éclatait une telle bonté 
d'âme qu on était tenté de se demander si elle ne surpas- 
sait pas encore son intelligence ^ » 

Il vivait ainsi lès yeux fixés sur Clotilde, Tâme tendue 
vers elle, communiant avec elle dans ses prières quoti- 
diennes, dans ses confessions, goûtant la joie de sentir son 
image familière l'accompagner partout et s'applaudissant 
d'avoir transformé ses instincts sexuels en « stimulants né- 
cessaires des plus éminentes affections ». 
' Il était mystique etatscète, il vivait dans la mortification, 



1. Tèstamenl, i29, . - 

2. Lonchampt, Reu. occident. y 1®' septembre 1889, p. 145. 

3. Robinet, Notice su7^ V œuvré et sur la vie d'Auguste Comte, 2« édit., 
p. 447. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE €OMTE 219 

il avait des visions et presque des extases; il s'était fait une 
âme de saint. , 

Que ce ne soit pas là un état commun, je le veux bien ; 
c'est pourtant Tétat normal du mystique, et quand le mys- 
tique se rend compte du caractère illusoire de ses visions^ 
quand il les gouverne et les manie à son gré, on a moins 
que jamais le droit de confondre le mysticisme et l'aliéna- 
tion mentale. 

Mais de quelque façon qu'on retourne Bt présente ce mys- 
ticisme, on ne peut accepter la prétention qu'a toujours eue 
Auguste Comte de le faire converger comme le positivisme 
vers la religion de l'humanité ; partout où il apparaît dans 
le système, il en est la négation, et comme il domine la vie 
personnelle du fondateur, il l'oppose de plus en plus à sa 
philosophie malgré les efforts étranges et touchants que fait 
Comte pour rester cohérent avec lui-même. 

Il ne renonça jamais en effet à fondre son mysticisme et 
son système. 

Pour leur donner une unité factice qu'ils ne comportaient 
plus, il tenta des efforts suprêmes; il flétrit, toutes les fois 
qu'il en trouva l'occasion, l'amour mystique inerte et passif, 
il fit l'éloge de l'amour social, il essaya de se persuader que 
l'amour de Clolilde et le culte qu'il lui vouait étaient un 
acheminement vers l'altruisme le plus pur, l'amour désin- 
téressé des hommes; il la remercia, dans ses prières, d'avoir 
mis de l'unité dans sa vie en faisant converger vers un même 
objet ses sentiments privés et sa philosophie ; mais sous 
le nom de l'humanité c'est Clotilde qu'il aima, et, s'il aima 
l'humanité dans ses effusions et ses prières, ce fut d'un 
amour inerte et mystique qui se superposait sans se confondre 
avec elle h la foi vaillante et féconde qui l'avait fait grand. 

Il finit par vouloir imposer à l'Occident et à la Terre le 
culte intime qu'il rendait à Clotilde, comme si ses pratiques 
devaient cesser d'être mystiques et contemplatives en se 
généralisant. Il ordonna comme des rites systématiques ses 



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220 DKUX MESSIES POSITIVISTES 

prières, ses effusions, ses commémorations ; il voulut que 
chaque positiviste honorât Thumanité comme il honorait 
Clotilde*. 

Quand il supposait achevée et triomphante cette religion 
qui fut sa vie, il mêlait toujours dans ce triomphe Clotilde, 
l'humanité, lui-même, et se berçait d'une vision étrange 
qui flattait son orgueil, sa passion, sa foi dans sa mission. 
« Souvent, dit Lonchampt, il transformait le Panthéon 
parisien en premier temple de l'humanité ; il y plaçait les 
statues, les portraits et les inscriptions de tous ceux dont la 
postérité bénira la mémoire. Sur Tautel central resplendis- 
sait rimage suprême, une femme de trente ans tenant son 
fils dans ses bras ; devant l'autel la chaise sacrée ; tout autour 
les saintes veuves. Alors les fidèles affluaient, l'orgue gémis- 
sait, succédant à un orchestre harmonieux; puis s'élevait la 
voix grave de l'officiant à genoux : Amen te plus qtiam me, 
psalmodiait-il trois fois, et à chaque fois le chœur, soutenu 
parles intruments, répondait : nec me nisi propter te, » 

Après l'office le Panthéon se vidait, mais une femme restait 
seule, agenouillée près d'un pilier, pour adresser au grand 
prêtre une invocation de reconnaissance et d'amour : 
« Maître adoré, je m'efforcerai d'imiter ton courage, et je 
réussirai en me nourrissant de tes exemples. Toi aussi tu as 
vu méconnaître ta générosité et tes sacrifices, mais tu n'en 
es pas moins resté fidèle au devoir. Auguste Comte, notre 
père, fondateur de notre sainte église, que ta mémoire me^ 
guide et me soutienne, et me conserve la digne fille de Thu- 
manité, de ce jour jusqu'à l'heure de ma mort. Ainsi soil-il ^ » 

On retrouve presque tout entier dans ce rêve l'époux 
mystique de Clotilde et le fondateur de la religion positive ; 
mais ce qu'une vision unissait ainsi dans un temple la 
réalité ne pouvait pas l'unir ; le mysticisme est le contraire 
de l'amour social ; et si ces deux sentiments peuvent coexister 

\, Testament, p. 19. 

2. Rev. occident., septembre 1889, p. 160. 



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1»SYGH0L0GIE DAUGUSTK COMTK 221 

OU se succéder dans une àme ils ne s'y confondent pas. 

Dans son œuvre sociale Comte nous est donc apparu 
comme un unitaire, et, par ce trait, il se rapproche non 
seulement des théologiens catholiques, mais de tous ceux qui 
ont voulu plier la réalité sociale à leurs systèmes et régner 
sur les âmes. 

Mais à côté de cette unité qu'on pourrait appeler Funité 
des forts, la vie religieuse nous offre maints exemples d'une 
unité différente, celle des contemplatifs et des faibles qui, 
ne pouvant se mettre d accord avec le monde, se mettent 
d'accord avec eux-mêmes en supprimant tous les désirs et 
toutes les tendances qui vont à rencontre de Tamour de 
Dieu; épris de paix et de certitude, incapables de sup- 
porter Findécision, le papillotement perpétuel de leur pensée, 
ils s'en guérissent en faisant le vide dans leur âme oîi le 
mysticisme règne seul. 

Auguste Comte, après la mort de Clotilde, a voulu lui aussi 
vivre dans l'amour de cette femme comme les mystiques 
vivent dans l'amour de Jésus ou de Marie ; il s'est épris, 
comme eux, de cette unité factice et pourtant profonde que 
l'âme atteint en s'absorbant dans iin sentiment unique; il a 
tendu comme eux h s'immobiliser dans sa passion en lui 
soumettant les instincts et les désirs moins élevés de son 
cœur. Il a ainsi vécu deux vies différentes qui, après avoir 
paru un moment se confondre, se sont nettement distin- 
guées : une vie philosophique homogène, qui va de 1822 à 
sa mort; une vie mystique, qui ne commence qu'en 1846; 
et tandis que dans son système il réalisait l'unité des forts, 
celle d'un Bossuet ou d'un Grégoire Vil, dans son cœur il 
réalisait celle des faibles. 

Cette opposition des deux espèces d'unité dans une âme 
s'est rencontrée chez d'autres mystiques qui vécurent avec 
la môme ardeur ces deux formes si différentes de la vie ; 
jamais peut-être elle ne fut plus manifeste que chez Comte ; 
mais cet esprit systématique ne consentit pas à prendre son 



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222 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

parti de cette opposition ; il eut la prétention de la résoudre 
dans une uiiité plus haute, et c'est pourquoi la contradic- 
tion de sa philosophie sociale et de son mysticisme cons- 
titue le fait le plus original de sa psychologie personnelle 
pourtant si riche et si compliquée. 



V 

l'esprit catholique ET l'esprit d'unité 

Mais s*il échoua lorsqu'il voulut fondre dans une même 
synthèse sa philosophie sociale et l'étrange roman de son 
cœur, il réussit pleinement à réaliser Tunité dans son vaste 
système où se projetèrent toutes les tendances profondes de 
son esprit. 

La plus générale, celle qui domine et unifie toutes les 
autres c'est son admiration pour le catholicisme qui meurt 
et le désir sincère d'en conserver tout ce qui peut encore 
vivre. Nous avons déjà dit la position originale qu'il prit, 
dès le début de sa carrière philosophique, entre les repré- 
sentants du passé qui voulaient prolonger une autorité reli- 
gieuse condamnée par la raison et les révolutionnaires qui 
s'élevaient, au nom de leurs principes de libre examen, 
contre toute doctrine générale et toute espèce 'de pouvoir 
spirituel ; il était cependant beaucoup plus rapproché des 
premiers que des seconds. 

Ce n'est pas qu'à partir du jour oîi il commença de penser 
il ait jamais cru à la théologie chrétienne ; il nous apprend, 
dans son Testament * que, dès l'âge de treize ans, il était 
dégagé de toute croyance et s'il reprit plus tard, sous une 
forme symbolique, quelques-uns des dogmes chrétiens, il 
n'en resta pas moins, jusqu'à sa mort, l'adversaire déclaré 

1. Testahient>, p. 9. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 223 

de toutes les religions révélées dont il était venu, pensait- 
il, clore pour toujours le règne. 

Ce n'est pas non plus qu'il ait professé pour Jésus et 
pour la morale de la charité une sympathie sans réserves. . 

Jésus, qu'il n'a pas mis dans son calendrier, lui paraissait 
petit à côté de Saint-Paul, le véritable organisateur du chris- 
tianisme. 

Quant à la charité, ce n'a jamais été dans sa pensée l'équi- 
valent absolu de l'altruisme. 

Sans doute, à mesure qu'il organisait son système, il lui 
fit une place de plus en plus grande, mais il ne voulait 
confondre l'amour du prochain ni avec l'altruisme systéma- 
tique qui nous intéresse aux progrès et à Thistoire de l'es- 
pèce humaine ni avec l'altruisme spontané, l'amour de l'hu- 
manité, qui comprend en lui et dépasse l'amour de l'homme 
pour l'homme. 

La charité des chrétiens n'était pour lui que « l'ébauche 
théologique » de « Tamour universel ». Ce qui lui plut, ce 
qui le remplit d'un enthousiasme qui ne s'éteignit qu'avec 
sa vie, ce fut la philosophie sociale du catholicisme ; il l'a 
comprise comme personne, il en a célébré les mérites dans 
tous ses ouvrages, il a écrit dans son Cours de Philosophie 
Positive que l'organisation sociale du catholicisme au moyen 
âge forme jusqu'ici « le chef-d'œuvre politique de la sagesse 
humaine ' » ; il a parlé maintes fois de l'admiration profonde 
dont il était pénétré pour cette économie générale. Il y 
retrouvait sa conception de l'unité sociale, le respect de 
Tordre, de la hiérarchie, tous les principes d'organisation 
et de conservation politique qu'il défendait ; un pape qui 
représentait, comme lui, l'autorité spirituelle, des conciles, 
qui condamnaient, comme lui, le principe anarchique de la 
liberté de conscience et niaient la valeur des raisons indi- 
viduelles, 

i. Phil. pos., V, 231. 



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224 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Je sais bien qu'on pourrait parler ici d'éducation et d'hé- 
rédité, rappeler le souvenir de sa mère et de toute sa famille 
de Montpellier composée de catholiques fervents ; mais 
pourquoi expliquer par une influence aussi peu philoso- 
phique une admiration qu il sut légitimer par tant de claires 
raisons ? Comte a lui-même défendu la liberté de son intel- 
ligence contre l'esclavage de l'éducation. « Je suis né dans 
le catholicisme, a-t-il écrit en 1840, mais ma philosophie 
est certes assez caractérisée désormais pour que personne 
ne puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systé- 
matique pour le perfectionnement général que l'organisme 
social a reçu au moyen âge, sous l'ascendant politique de la 
philosophie catholique *. » 

Déjà il concevait clairement une idée qu'il devait déve- 
lopper plus tard, c'est que l'esprit catholique et l'esprit 
positif, les seuls capables à son avis d'établir une véritable 
organisation sociale, devaient s'allier et s'unir contre la 
métaphysique facile des révolutionnaires et des protestants. 
La seule difTérence capitale qui le séparait des catholiques 
était plutôt théorique que pratique; elle résidait dans sa 
conception du pouvoir spirituel, le pouvoir de la science, 
qu'il voulait substituer au pouvoir théologique et papal dont 
il comprenait l'insuffisance et dont il prévoyait la ruine défi- 
nitive. 

Encore restait-il catholique même quand il voulait élever 
contre le catholicisme ce pouvoir nouveau des savants ; 
la science telle qu'il la conçut et l'aima, ressembla trop 
à la théologie et, pour des raisons très analogues, se ferma 
de bonne heure à l'esprit de libre discussion. Sans cesse il 
se plaint de cette manie de vérifier les vérités acquises qui 
caractérise les savants de son temps; il estime qu'on fait 
acte d'insubordination à l'égard du pouvoir spirituel et 
preuve d'une indifférence coupable vis-à-vis de l'humanité, 

l.P/n7./)(?5.,V,231. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 2^5 

lorsqu'on soumet à de nouveaux contrôles les vérités garan- 
ties par leur cohérence logique ou consacrées par leurs 
applications pratiques. On peut .voir par là, suivant les 
expressions de St. Mill, combien « le nouveau grand prêtre 
avait été prompt à adopter les sentiments et à recueillir la 
succession de l'ancien* ». 

Dans cet état d'esprit il se trouvait beaucoup plus porté 
à restaurer les formes et les institutions sociales du catho- 
licisme qu'à les écarter et il ne s'en fit jamais faute. 

Quand il voulut organiser le nouveau pouvoir, ce fut dans 
l'organisation du catholicisme qu'il en chercha très consciem- 
ment le modèle; dans sa pensée, deux mille temples posi- 
tivistes devaient s'élever dans l'Occident régénéré ; à chacun 
de ces temples devaient être attachés des aspirants qui 
s'occuperaient de science pure, des vicaires chargés du 
professorat et de la prédication morale, et des prêtres qui 
auraient pour fonction de baptiser, de marier, d'enterrer lefe 
fidèles et surtout de les conseiller au nom de la science 
sociale. ' 

En même temps, tout un <;ulte précis était institué où è^ 
retrouvaient les formules, les gestes du culte catholique, 
depuis les prières positivistes jusqu'au signe de la croix 
et, pour offrir un objet précis à l'adoration des fidèles, les 
dieux mêmes du christianisme ressuscitaient sous une 
forme symbolique ou figurée qui devait satisfaire le cœur 
sans choquer la raison. 

Les premiers qui réapparurent furent les anges gardiens et 
le souvenir de Clotilde ne fut pas étranger tout d'abord à 
cette résurrection. 

Comte, après la mort de son amie, put l'idéaliser d'autant 
plus facilement qu'il ne l'avait jamais possédée et que la fin 
prématurée de la jeune femme avait comme sanctifié son 
amour. Il la vit meilleure qu'elle n'avait été, il la dota de 



d. Stuart Mill, op. cit., p. 188. 

Dumas. — Deux messies. 15 

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J 



22d OEt'X MESSIES POSITIVISTES 

toutes les qualités d'esprit qui lui manquaient, il lui attribua 
une influence toute morale sur sa vie, il ne parla plus que 
du « saint amour » qui le régénérait dans sa vie privée 
et publique ^ Cette affection ayant réveillé dans son âme 
une autre affection plus lointaine, le souvenir de sa mère se 
mêla de plus en plus au souvenir de Glotilde c Le culte de 
ma sainte compagne a, dit-il, ranimé celui de ma digne 
mère. La vénérable image de Rosalie Boyer s'est de plus 
en plus combinée avec l'aimable présence de Clotilde de 
Vaux, d'abord dans ma visite hebdomadaire à la tombe 
chérie, et ensuite pendant mes prières quolidiennes^ » Ces 
souvenirs ne lui suffirent pas; dans ce besoin d'afleclion et 
d amour que Clotilde avait créé, il reporta sur la simple 
femme qui le servait une partie de sa sympathie, et il 
appela Sophie Bliot sa fille : « Une telle providence, disait-il, 
ranime à son insu Timpulsion morale de mes deux autres 
anges^. » Ce fut Torigine personnelle et affective de sa 
théorie des anges gardiens qu'il exposa dogmatiquement 
dans la suite, en mêlant, suivant son habitude, son système 
et sa vie. 

Pour se rattacher plus étroitement par la pensée à Thu-i- 
manilé, chacun de nous doit, pense-l-il, se donner des 
anges gardiens*, qui sont la mère, l'épouse et la fille, c'est- 
à-dire trois femmes chargées de représenter l'humanité près 
de nous, et de développer en nous les trois instincts sym- 
palhi()ues : « l'atlachement entre les égaux, la vénération 
pour les supérieurs et la bonté envers les inlérieurs* ». Ces 
anges peuvent être morts ou vivants, et si Tun d'eux 
manque dans notre parenté ou s'il est indigne, nous pou- 
vons le remplacer, comme Comte l'a fait lui-même pour 

1. Testament, p. 135. 

2, Pol. pos . I, 12. 
'è.PoL pos. A, ii. 

4, Pol pos., II, «4. 

5. Pol. pos.. I, 13. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 227 

« la fille » et pour « Tépouse », par une femrae de notre 
choix. 

Le culte de la Vierge que Comte associa dans la suite à 
celui des anges gardiens se rattache vraisemblablement à la 
même origine et glorifie Clotilde tout en continuant le 
catholicisme. 

Auguste Comte aima chastement Clotilde morte, après 
l'avoir aimée sensuel lement, et de son amour purifié il 
voulut exclure à jamais toute pensée charnelle. 

L'amour charnel Ini apparut désormais comme une sorte 
d'instinct égoïste et perturbateur « dont la répression nor- 
male constitue jusqu'ici le principal écueil de la discipline 
humaine^ ». C'était l'instinct du mal. 

D'autre part, l'office de la femme, s'il pouvait s'accomplir 
sans la participation de l'homme, deviendrait, pensait-il, 
plus noble, plus altruiste, et se transformerait en fonction 
collective,. « tant dans son origine et son exercice que 
d'après son résultat^ ». 

La-femme, libre de créer, d'élever ses enfants pour l'hu- 
manité, et affranchie en même temps des brutalités de 
l'instinct, Tamour égoïste de la chair refréné et anéanti, tel 
est le rêve que Comte osa faire, et c'est pourquoi il crut 
pouvoir proposer, à titre d'hypothèse il est vrai et de simple 
vœu, la théorie de la Vierge-Mère : « Si l'appareil masculin 
ne contribue, dit-il, à notre génération que d'après une simple 
excitation, dérivée de sa destination organique, on conçoit 
la possibilité de remplacer ce stimulant par un ou plusieurs 
autres dont la femme disposerait librement*. » 

L'avocat de M"*® Comte, M® Griolet, ne manqua pas de 
rappeler cette hypothèse devant le tribunal, et Littré 
s'était déjà offert un triomphe facile en la réfutant, dans son 
livre, par des arguments de fait. « M. Comte, disait-il, a 

1. PoLpos., IV, 69. 
± PoL pos., IV, 68. 
3. Pol. pos., IV. 68. 



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228 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

oublié l'exemple du mulâtre, né d'un blanc et d'une noire 
ou d'un noir et d'une blanche, qui prouve suffisamment que 
l'action du père ne peut être remplacée ^ » 

J'aime mieux croire qu'Auguste Comte n'avait pas oublié 
un fait aussi connu. 

La vérité, comme l'a très bien montré M. André Poëy*, 
c'est que l'hypothèse de la Vierge-Mère n'est qu'une limite 
imaginaire proposée par Auguste Comte « en vue de régler 
rinstinct sexuel et de systématiser la procréation »; c'est, 
d'après l'expression même de Comte, . une simple utopie 
capable de relier nos conceptions de l'instinct sexuel et de 
transformer en un sentiment social ce qui n'est d'ordinaire 
pour nous qu'un sentiment égoïste. « Cette théorie, dit 
Comte, devient ici le complément de celle de la religion, en 
résumant l'unité réelle par une limite idéale, oîi viennent 
spécialement converger les vœux, les projets et les tenta- 
tives propres au perfectionnement continu de notre triple 
nature (physique, intellectuelle et morale)^ » 

C'est à ce titre seulement que Comte présente son utopie 
comme le résumé de sa religion. 

Ainsi présentée, on voudra bien reconnaître que cette 
fameuse hypothèse, pour irréalisable qu'elle soit, n'est pas 
aussi extravagante qu'on a toujours pris soin de le dire; on 
peut en discuter et critiquer à loisir les conséquences ; mais, 
si on veut bien en considérer l'origine et le sens exact que 
Comte lui donne, je doute qu'on puisse y voir autre chose 
qu'une utopie de spéculation inspirée à la fois par l'amour 
platonique d'une femme et le désir de présenter à la foule 
l'équivalent d'un culte déjà consacré. 

Les saints trouvèrent place comme la Vierge et les anges 
dans la religion nouvelle ; Descartes, Bîchal, Aristo te, Shakes- 
peare, Jules César, Moïse donnèrent leur nom à des mois de 

1. Littré, op. cit., p. 571. 

2. Jtf. Littré et Auguste Comte, p. 99. Paris, F. Alcan. 

3. Pal. pos., IV. 275. — Cf. 241. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 229 

l'année, et à côté de Linné, de Sophocle, de Phidias et de 
Racine, saint Augustin, Bossuet et sainte Geneviève eurent 
leur jour de fête. Quiconque avait dans Tordre religieux, 
artistique, militaire, scientifique ou industriel, servi la cause 
de Thumanilé était canonisé par Comte et devenait sacré 
pour elle. 

Enfin la Trinité chrétienne fut remplacée par une Trinité 
positive par laquelle Comte prétendit donner un aliment 
non seulement aux instincts théistes mais aux instincts 
fétichistes de la foule. 

L'idée centrale du système avait toujours été Tidée de 
Thumanité; c'est par elle que Comte avait transposé et 
résolu d'une façon positive la plupart des problèmes insolu- 
bles posés parla métaphysique*. 

Dans ce monde oîi tout est relatif, il existe cependant, 
pensait Comte, une réalité suprême dont l'idée est le prin- 
cipe d'une conception philosophique du monde ; cette réalité 
c'est l'humanité. Dans l'ordre théorique et objectif l'huma- 
nité est plus réelle que l'homme puisque Tindividu, consi- 
déré isolément, indépendamment de la société qui réalise 
ses aptitudes et développe toutes les fonctions de son esprit, 
n'est qu'une abstraction vide, une virtualité sans contenu. 

Dans l'ordre pratique et social, elle est un idéal auquel 
nous devons subordonner la vie végétalive et la vie animale, 
de sorte que nous ne sommes vraiment hommes que dans 
la mesure où nous participons à l'humanité ^ Cette réalité 
idéale se réalise en fait par la solidarité et la continuité de 
ses éléments; non seulement les individus et les peuples 
d'un même temps sont solidaires, mais les générations 
successives concourent à une même œuvre; chacune a son 
rôle déterminé dans la vie et le progrès de l'espèce humaine; 

4. Ce rôle constant de l'idée d'humanité dans. la plupart des théories de 
Comte a été bien mis en lumière par M. Levy-Bruhl dans son livre sur La 
Philosophie (V Auguste Comte (Paris, F. Alcan, 1900). 

2. C. f. pour plus de détails, Levy-Bruhl à qui j'emprunte les éléments 
principaux du cette définition [Op. cit. p. 284). 



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230 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

naturelleraent nous vivons tous en elle, par elle, et notre 
culture morale doit nous amener à vivre pour elle. 

Comte finit par ériger en Dieu sous le nom de Grand- 
Être cette humanité quasi-éternelle gue le progrès faisait 
chaque jour meilleure, plus savanle et plus puissante pour 
le plus grand bien de chacun de ses fils. « A ce seul véri- 
table Grand-Être, écrit-il, dont nous sommes sciemment les 
membres nécessaires, se rapporteront désormais tous les 
aspects de notre existence, individuelle ou collective, nos 
contemplations pour le connaître, nos affections pour Taimer 
et nos actions pour le servir*. » 

Plus tard à ce Grand-Être, premier objet du culte, Comte 
adjoignit la Terre qu'il appela le Grand Fétiche et l'Espace 
qu'il appela le Grand Milieu. 

Il avait toujours eu beaucoup de sympathie pour le féti- 
chisme, cette conception primitive de la théologie qui 
regarde tous les corps, soit naturels, soit artificiels, comme 
animés; il y voyait des analogies très grandes avec sa con- 
ception de la synthèse subjective; c'était en effet une syn- 
thèse subjective dont l'individu était le centre, et où la 
conception de volontés naturelles répandues dans les choses 
tenait lieu de la conception des lois. « On peut, disait-il, 
regarder le fétichisme comme ayant spontanément introduit 
la subjectivité que le positivisme doit faire systématique- 
ment prévaloir dans la synthèse universelle. Respectivement 
appréciés les deux modes synthétiques ne diffèrent qu'en 
ce que le premier reste absolu parce que son type est per- 
sonnel, tandis que le second devient relatif en adoptant le 
type sociale » Puis il'ajoute pour compléter la comparaison : 
« Rien ne saurait mieux caractériser les deux régimes 
extrêmes que leur tendance spontanée à faire prévaloir Tun 
les volontés, l'autre les lois. » 

A ce régime, dont la synthèse positive se rapproche 

1. Pol.pos., I, 330. 

2. Synthèse subjective, p. 6. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 231 

déjà par son caractère subjectif. Comte veut encore que 
Ton emprunte la conception de volontés agissantes et bien- 
faisantes et qu'on les introduise à titre d'hypothèses ou de 
fictions dans la religion finale. 

Théoriquement, ces hypothèses sont indispensables pour 
mettre sous nos conceptions une réalité concrète que la 
notion de loi ne comporte pas ; pratiquement elles nous per- 
mettent dé faire rentrer Tunivers dans la synthèse subjec- 
tive, elles fortifient la synergie sociale en développant nos 
sentiments de reconnaissance et de sympathie. « Relative- 
ment aux corps extérieurs, écrit Comte, une telle doctrine 
perfectionne la synthèse en développant la sympathie, de 
manière à réagir sur notre principale amélioration. Elle 
peut seule satisfaire au besoin à la fois théorique et pratique 
que j*ai caractérisé par ce vers systématique : Pour complé- 
ter les lois, il faut des volontés* ». 

C'est dans cet esprit que Comte suppose que la Terre, le 
Grand Fétiche, est aujourd'hui une volonté aveugle et bien- 
veillante, après avoir autrefois cherché, préparé avec intel- 
ligence, les conditions du développement social ; il étend 
aux autres planètes les mêmes fictions, il peuple de volontés 
bonnes l'Univers régi par des lois, et pour notre humanité 
il institue le culte de la Terre. « Nos hommages glorifient 
ensuite le siège actif et bienveillant dont le concours, volon- 
taire quoique aveugle, est toujours indispensable à la suprême 
existence ^ » 

Enfin au culte du Grand Fétiche s'associe le culte « du 
théâtre passif autant qu'aveugle, mais toujours bienveillant, 
où nous rapportons tous les attributs matériels dont la sou- 
plesse sympathique facilite l'appréciation abstraite à nos 
cœurs comme à nos esprits ». Le culte du Grand Milieu, de 
l'Espace, s'ajoute ainsi au culte du Grand Fétiche et du Grand 
Être, et la Trinité positive est constituée. 

1 . Synthèse subjective, 25. 

2. Synthèse subjective, 24. 



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232 DEUX MKSSIKS POSITIVISTES 

Littré n'est pas embarrassé pour expliquer ces conceptions 
religieuses ; il suppose qu'Auguste Comte devenu vieux est 
retombé dans la religion de son enfance. « A ce besoin de 
trouver coûte que coûte le nombre trois et une trinité, on peut, 
dit-il, soupçonner des influences de son enfance catholique, 
car on sait que ces influences, tout endormies qu'elles parais- 
sent, se réveillent parfois, non sans force, au déclin de la 
vie^ » 

Cela fait, il démontre facilement l'absurdité logique de 
pareilles conceptions, l'incompatibilité rationnelle des idées 
de loi et de volonté, et il finit comme toujours par incriminer 
la méthode subjective dont il a fait gratuitement une 
méthode d'illuminé. 

La vérité est peut-être un peu plus compliquée, et certai- 
nement plus intéressante. 

Si Auguste Comte crée une trinité, c'est tout simplement 
pour donner aux fidèles du nouveau culte un équivalent de 
la trinité catholique ; c'est toujours le même désir d'imiter le 
catholicisme, le même espoir naïf de* conduire la foule d'une 
religion à Tautre, en accusant toutes les analogies de forme 
et de fond. 11 n'y a pas ici « retour à Tétat théologique » 
mais application consciente d'un procédé connu. 

Comte caressait la chimère non seulement de convertir le 
monde à la religion positive, mais d'éviter aux humbles d'es- 
prit la période critique et métaphysique, en les faisant passer 
directement du régime théologique au régime positif, et, pour 
faciliter la transition, il ajoutait des analogies de formes à 
toutes les analogies de fond qu'il connaissait bien. 



A cet esprit catholique, qui fait de Comte, malgré toutes 
les différences, l'héritier des grands docteurs de l'Eglise, se 

1. Littré, op. cit., p. 362. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 233 

rattache la tendance unitaire qui se retrouve dans toutes ses 
conceptions sociales ou morales. 

Nous l'avons vu rejeter pour des raisons de prudence 
scientifique les théories cosmiques qui prétendent expliquer 
rCInivers par une seule loi; il n'en fut pas moins un fervent 
de rUnité dans Tordre humain qu'il appelait subjectif. La 
synthèse subjective des connaissances ce fut Tunification 
des sciences physiques et biologiques par la sociologie qui 
les faisait converger vers une même fin, le bonheur de 
Thumanité, et Tidéal qu'il rêva de réaliser par sa politique 
ce fut cette unité sociale des âmes qui s'exprime en chacun 
de nous par l'altruisme et le respect de l'autorité spirituelle. 

C'est pour obtenir cette unité qu'il multiplia les rites, les 
règlements, les pratiques de tout genre avec l'espoir d'as- 
souplir ainsi toutes les volontés et .dq discipliner tous les 
cœurs. Il ne croyait pas plus que le christianisme à la bonté 
native et spontanée des hommes ; il partait de ce principe 
que si, dans la vie privée, quelque chose est livré à l'arbi- 
traire c'est toujours Tégoïsme qui inspirera nos décisions 
et il concluait, sans hésiter, qu'il ne faut rien laisser d'indé- 
terminé dans l'existence, tout prévoir et tout ordonner. 

Mais, dans» son amour de Tunité, Comte ne s'est pas tenu 
à cette conception sociale et relative ; comme beaucoup de 
grands catholiques, comme de Maistre, il a vu dans l'unité 
une sorte de type abstrait et absolu de la perfection. 

Dans le catéchisme positiviste, il définit la religion « l'état 
de complète unité, qui distingue notre existence à la fois per- 
sonnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que 
physiques, convergent habituellement vers une destination 
commune ^ ». Rajoute, quelques lignes plus bas, « que notre 
bonheur et notre mérite consistent surtout à nous rapprocher 
autant que possible de cette uni té don t l'essor graduel constitue 
la mesure du vrai perfectionnement personnel ou sociaP ». 

i. Catéchisme posiliviste^ 3« édition, p. 44. 
2. Catéchisme positiviste, 3« édition, p. 45. 



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234 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Mais s'il prône ici cette unité idéale de perfection, ce n'est 
pas uniquement parce qu'il y voit la condition de l'unité 
sociale. L'unilé, en dehors des avantages incontestables 
qu'elle présente pour la prospérité d'une société, doit nous 
plaire par elle-même, simplement parce qu'elle est l'unité. 
La preuve, c'est que, dans ce même catéchisme, le prêtre 
consentira à discuter la question de savoir si nous ne pour- 
rions pas constituer dans notre vie une unité égoïste, indé- 
pendante de l'unité sociale. Il compare impartialement « les 
deux modes opposés que semble naturellement comporter 
l'unité morale, suivant que sa base intérieure serait égoïste 
ou altruiste » et il montre que l'unité égoïste est impossible, 
même dans l'existence solitaire, parce que les différents ins- 
tincts égoïstes se combattent toujours chez un même indi- 
vidu ; l'altruisme e^t seul capable de faire l'unité person- 
nelle comme il fait l'unité sociale, en subordonnant tous nos 
penchants à l'altruisme et l'individu à l'humanité. 

11 y a ainsi chez Auguste Comte un double besoin théori- 
que et pratique d'unité ; alors mên>e que ses théories sociales 
n'eussent pas comporté la systématisation complète des 
égoïsmes, il aurait toujours considéré la synthèse parfaite 
comme la perfection, et l'unité comme un idéal. 

On a peine à se figurer jusqu'à quel point il pousse, dans 
sa conception du régime positiviste, le souci de la réglemen- 
tation et l'amour de cette unité; mais si Ton en veut un 
exemple type, décisif par son absurdité même, on n'a qu'à se 
reporter à sa théorie des nombres que Stuart Mill traitait 
sans façon, et avec combien de jutesse, de « pitoyable niai- 
serie ^ ». 

Dans le dessein, toujours le même, de mater les caprices 
et les instincts individuels, Comte imagina d'introduire dans 
tous les actes de la vie, les plus futiles comme les plus graves, 
des règles numériques qui exerceraient sur notre âme une 

1. stuart Mill, oj). cit., 206.. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 235 

discipline constante : « Une impulsion religieuse, disait-il, 
doit sagement employer les nombres, pour éviter dans tous 
les modes de notre existence, un arbitraire constamment 
favorable à Tégoïsme*. » 11 se mit donc à tout nombrer avec 
une minutie puérile, depuis la durée des prières et les prières 
elles-mêmes jusqu'aux chants qu'il permettait aux poèmes 
futurs. 

Mais dans cette organisation aussi étroite qu'artificielle, 
qu'est-ce qui doit guider notre choix des nombres? Pour- 
quoi trois prières plutôt que deux, pourquoi treize chants 
plutôt que douze? — Comte répond à ces questions par sa 
théorie des propriétés religieuses et philosophiques des 
nombres, exposée dans le cours de Politique positive et 
reprise longuement dans la Synthèse subjective. 

Il admet d'abord trois nombres sacrés, les trois premiers, 
« parmi lesquels un représente toute systématisation, deux 
distingue toujours la combinaison, et trois définit partout la 
progression^ ». Il y ajoute ensuite les nombres premiers 
parce qu'ils sont des « racines universelles », des quantités 
irréductibles, et ce caractère lui paraît suffisant pour expli- 
quer « la prédilection spontanée qu'ils inspirent partout ». 
Ce sont les plus comparables aux nombres sacrés, dont ils 
dérivent par addition, et « qui constituent les meilleurs types 
de l'irréductibilité^ ». 

Si les nombres premiers sont particulièrement précieux, . 
à plus forte raison le seront ceux d'entre eux dont le rang 
est premier dans la série des nombres premiers : Comte les 
appelle doublement premiers ; il donne le nom de triplement 
premiers et une dignité supérieure encore à ceux dont le 
rang est doublement premier. 

Sept et treize lui paraissent prépondérants, « comme étant 
les plus petits des nombres doublement et triplement pre- 

\. Synthèse subjective^ 107. 

2. PoZ./?05., III, 130. 

3; Synthèse subjective, 410. 



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236 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

miers, sauf les nombres sacrés où cet attribut n'a pas de 
bornes* ». 

Ces caractères une fois établis, nous devons introduire 
dans tous les actes de la vie autant de nombres sacrés ou 
premiers que les circonstances le permettent; Comte demande 
trois prières par jour, il fixe le nombre des sacrements à 
sept ; il choisit, quand il écrit son testament, treize exécu- 
teurs testamentaire^ : il pensa, et il agit autant qu'il le put 
par un, deux, trois, sept et treize. Dans la préface du dernier 
volume de sa Politique^ il nous annonce que pour éviter 
les phrases trop longues dont quelques lecteurs se sont 
plaints, il n^a jamais permis qu'aucune excédât deiix lignes 
de manuscrit et cinq d'imprimé ^ ; les alinéas eux-mêmes 
ont été restreints à sept phrases. Il finit par exiger pour 
toutes les compositions importantes le plan même qu'il 
avait suivi dans la synthèse subjective, et qu'il explique en 
ces termes : « Examinée envers chaque tiers d'un chapitre 
quelconque, la règle consiste à le partager en sept sections, 
composées chacune de sept groupes de phrases, séparés par 
les alinéas usités. Normalement formée, la section offre un 
groupe cenfral de sept phrases, que précèdent et suivent 
trois groupes de cinq; la section initiale de partie réduit à 
trois phrases trois de ces groupes symétriquement placés ; 
la section finale donne sept phrases à chacun des groupes 
extrêmes ^. » Les poèmes conçus sur ce type doivent com- 
prendre trois chants d'introduction, sept chants pour le corps 
du sujet, trois chants pour la conclusion, ce qui fait en tout 
treize chants*, et rien que des nombres premiers. 

Que cette théorie soit conforme, dans son application 
sociale, aux tendances unitaires du système, c'est ce que 
Comte lui-même a pris soin de nous dire, et ce que j'ai déjà 

1. Synthèse subjective, 111, 

2. Polpos., IV, 9. 

3. Synthèse subjective^ 7o5. 

4. Synthèse subjective, 756. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 237 

raonlré ; mais pourquoi ce respect absolu du nombre premier, 
de la racine universelle, de Tirréductible? 

Il faut, pour le comprendre, en revenir à la conception 
positive de la science. 

Déjà, dans le Cours de philosophie positive^ Comte avait 
tenté de constituer chaque science sur un certain nombre de 
faits primordiaux, la biologie sur la sensibilité et la motricité, 
la sociologie sur « laclion des individus les uns sur les 
autres », et condamné, comme chimérique et funeste, toute 
tentative de réduction de la sociologie à la biologie ou de la 
biologie à la chimie. 

L'esprit humain lui paraissait trop faible et l'univers trop 
compliqué pour que les explications monistes pussent abou- 
tir; il les jugeait inutiles et même dangereuses pour Tindé- 
pendance intime des sciences complexes subordonnées, mais 
non réductibles, aux sciences simples. 

A ce besoin logique d'irréductible vint se joindre un besoin 
social lorsque le système utilitaire fut définitivement cons- 
titué. Comte se fit un devoir social de prévenir les spécula- 
tions inutiles, de fixer des limites précises à Tesprit d^ 
recherche pure, source d'orgueil et de révolte ; il le parqua, 
il le comprima, en indiquant, dans les ordres les plus difTé- 
rents de connaissance, le but social à viser et la direction à 
suivre. 

Les nombres premiers, racines universelles, lui inspirèrent 
la prédilection étrange que nous connaissons, parce qu'ils 
sont premiers et que chacun d'eux constitue un fait arithmé- 
tique primitif. « L'esprit fétichîque, dit-il, avait déjà senti le 
privilège normal des nombres premiers pour circonscrire 
mieux que les autres nos divagations spéculatives, en posant 
des limites naturelles à la décomposition. Celte ébauche die 
la discipline mentale fut de plus en plus négligée pendant 
tout le cours de la préparation accomplie sous le théolo- 
gisme et l'ontologisme, quoique les principaux penseurs, et 
surtout les poètes, Talent toujours respectée et même appli- 



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238 DEUX MESSIES POSIÏIVISÏKS 

quée, mais confusément. Il appartenait au positivisme de la 
compléler et de la systématiser, afln de mieux régler le plus 
perturbateur des éléments humains, en lui posant un frein 
émané de ses aspirations harmoniques ^ » 

C*est donc pour des raisons sociales de soumission volon- 
taire, d'uniGcation, que Coniie nombre tous les actes de la 
vie et tous les modes de lexislence, et c'est encore pour des 
raisons sociales qu'il choisit, parmi tous les nombres, les 
nombres premiers, véritables limites de la spéculation oiseuse 
et révoltée. 



Il n'est pas jusqu à la science elle-même à qui Comte 
n'ait voulu imposer une unification arbitraire par la théorie 
si peu scientifique de l'hypothèse à laquelle il a fini logique- 
ment par arriver. 

C'est un fait général que les hommes épris d'organisation 
sociale et de politique n'ont pas pour la vérité le culte 
absolu et simple que pratiquent spontanément les hommes 
de science pure. La vérité scientifique est en effet anarchique 
par essence ; elle se soucie peu des constructions sociales 
pour lesquelles on l'exploite; elle est contre elles ou pour 
elles en vertu d'un logique propre où la politique humaine 
n'a rien à voir. 

Bien mieux, elle n'est pas stable ; elle peut changer demain, 
elle n'offre qu'une assise incertaine aux systèmes sociaux; 
elle risque de trahir ceux-là mômes des politiques qui vou- 
draient être avec elle. 

Comte a senti de bonne heure ce danger de la vérité et, 
plus politique que savant, il a fini par prendre avec elle 
toutes les libertés qu'exigeait la cohérence de son système 
social. 

Tout d'abord il l'a fixée, avec une admirable méthode, 

1. Synthèse subjeclive^ 111. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 239 

mais artificiellement cependant puisqu'il a voulu souslraire 
à Tesprit de discussion les connaissances que, pour des 
raisons théoriques et pratiques, il jugeait acquises à Thuma- 
nité. 

Puis, quand il ne Ta pu connaître, il s'est largement donné 
le droit de l'inventer sans s'imposer ces règles d'étroite 
logique qui auraient pu le limiter ou le diriger dans ses 
hypothèses. 

Déjà dans le Cours de Philosophie positive^ il réclamait la 
liberté d'adopter « sans aucun vain scrupule » les concep- 
tions hypothétiques, « afin de satisfaire entre les limites 
convenables nos justes inclinations mentales toujours diri- 
gées avec une prédilection instinctive vers la simplicité, la 
continuité et la généralité des conceptions, tout en respec- 
tant constamment la réalité des lois extérieures en tant qu'elle 
nous est accessible^ ». C'est la défense de l'hypothèse pure- 
ment symbolique qui tend à représenter commodément la 
réalité plutôt qii'à l'expliquer, hypothèse dont la légitimité 
n'est pas contestée par les savants à condition qu'on s'en- 
tende bien sur sa valeur ; mais Comte va plus loin : aux 
inclinations mentales, aux exigences logiques de la pensée, 
il ajoute nos instincts purement personnels de sentiment et 
de goût. Alors même que notre intelligence est satisfaite, 
il y a partout encore « une notable indétermination dont il 
conviendra de gratifier directement nos besoins d'idéalité, 
en embellissant nos pensées scientifiques sans nuire aucu- 
nement à leur réalité essentielle ^ ». 

Voilà donc l'esprit humain libre de parachever, non'seule- 
ment pour les besoins de la logique mais pour les besoins 
de l'esthétique, ce que les théories strictement scientifiques 
ont d'incomplet, et c'est en 1842, au moment où. il écrit la 
partie scientifique de son œuvre, qu'Auguste Comte s'accord-e 
cette liberté. Ce fut bien mieux ou bien pis, comme on vou- 

1. Phil.pos., VI, 639-640. 

2. Phil. pos., VI, p. 647. 



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240 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

dra, quand il composa sa Politique positive ; il admit que 
les hypothèses peuvent être légitimées par leur utilité 
logique, esthétique et même morale. « Enfin, dit-il, nous 
devons aussi perfectionner leur caractère moral comme pou- 
vant influer beaucoup sur les réactions affectives qui se lient 
à tout exercice intellectuel. Tel est le triple complément 
scientifique, esthétique et sympathique qu'exige le principe 
fondamental de la saine logique sur la construction des 
hypothèses quelconques, conçues d'abord objectivement puis 
subjectivement ^ » De pareilles dispositions s'expliquent 
d'elles-mêmes chez un homme qui ne chercha jamais le cri- 
térium logique de la preuve et qui ne fut jamais tenté de 
poser à la raison humaine la question préalable. Comte 
^accepta toujours telle que, en acte, dans les sciences créées 
par elle ; il 1 étudia dans ces projections sociales et humaines 
qui sont la physique, la chimie, la biologie, mais pas en 
elle-même ; il ne se demanda pas à quel signe elle se sait 
vraie. 

Comte fut ainsi porté à prendre des libertés de plus en 
plus grandes envers les hypothèses; il crut pouvoir, sui- 
vant les exigences du système, les subordonner à Testhé- 
tique et finalement à la sociologie ; il arriva ainsi, pour des 
raisons d unité doctrinale, à la conception d'une vérité plus 
utile que vraie dont il abusa. 

Nous l'avons vu, sous une forme symbolique il est vrai 
et pour des considérations d'utilité sociale, créer des anges 
et des dieux; il n'hésita pas davantage à forger, dans l'ordre 
scientifique, les hypothèses dont il eut besoin et il finit par 
les présenter sans réserves comme des vérités. 

Dès qu'il avait conçu sa sociologie, il avait senti le besoin 
d'avoir une théorie cérébrale qui lui permît d'unir la science 
des individus à celle des sociétés et de présenter le déve- 
loppement social de Tespèce humaine comme corrélatif du 

1. Pol.pos., III, 97. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 241 

développement des facultés supérieures du cerveau humain. 
La théorie de Gall ne lui suffisant pas, il la refit a priori en 
vertu de principes très contestables qu'il considéra comme 
des axiomes; «j'y subordonne logiquement, disait-il, Tana- 
tomie à la physiologie, en concevant toujours la détermina- 
tion des organes cérébraux comme le complément et même 
le résultat de Tétude des fonctions mentales et morales*. » 
Or Télude des fonctions mentales ne pouvant mieux se faire, 
d'après Comte, que dans l'ordre social où ces fonctions se 
projettent, c'est la sociologie qu'il chargea de les dénombrer. 
Pour les localiser il dut encore admettre le principe ^qu'à 
chacune de ces fonctions correspondait un organe et que les 
fonctions qui réagissent. les unes sur les autres doivent avoir 
leurs organes adjacents. C'était déjà bien contestable, et 
comme dans l'énumération des dix-huit fonctions qu il trouve, 
il s'inspire de ses idées préconçues sur la subordination de 
la pensée à l'action, et de l'action à l'afiTection, on peut se 
faire une idée du caractère systématique et arbitraire de son 
tableau cérébral. 

Tout cela ne serait rien cependant, si après avoir formulé 
à titre de simple hypothèse une théorie de ce genre. Comte 
la considérait toujours comme telle ; mais il passe avec une 
facilité extrême de la supposition à l'affirmation et conclut en 
ces termes : « Il appartient maintenant aux anatomistes qui 
sauront renoncer systématiquement à leurs dissections arbi- 
traires, de compléter a posteriori mes solutions et mes 
preuves, en réalisant la séparation des dix-huit éléments que 
je viens d'établir a priori dans l'appareil cérébral. L'exis- 
tence de ces organes me paraît aussi démontrée déjà que le 
comporte la seule méthode propre à constituer une nou- 
velle doctrine. Je ne crains pas que les travaux ultérieurs 
changent gravement aucune de ces déterminations des sites 
cérébraux ^.. » 

i.PoL. pos.y I, 671. 
2. Pol. pos,,l, 730. 

Dumas. — Deux messies. 16 



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242 . DEUX MESSIES POSITIVISTES 

A la vérité, il déclare encore que « la plénitude de la 
démonstration ne peut jamais résulter que d'un suffisant 
concours entre la méthode objective (rexpérimentation) et 
la méthode subjective », mais après ce qui précède, celte 
déclaration reste purement platonique, et c'est en réalité une 
vérification servile bien plus qu'un concours qu il attend de 
l'expérience. 

Il ajoute d'ailleurs quelques lignes plus bas, comme pour 
atténuer l'effet de sa déclaration. « Il ne faut pas attacher 
une importance exagérée à ce complément anatomique : 
quoique la structure du foie soit maintenant connue avec 
une minutieuse exactitude, sa fonction végétative n'est guère 
moins obscure qu'auparavant. L'étude totale du cerveau est 
au fond plus avancée déjà, malgré l'extrême imperfection de 
son anatomie spéciale \ » 

Ce n'est pas tout ; dans ses ouvrages postérieurs il oublia 
complètement que la méthode objective n'avait pas encore 
vérifié sa thèse; il en parla comme d'une théorie établie; il 
bâtit dessus, sans même penser aux vagues réserves qu'il 
avait faites. 

Nous nous sommes éloignés de la méthode positive sous 
l'influence des tendances que nous connaissons : pour obte- 
nir la cohérence systématique, Comte, fidèle à sa conception 
de Thypothèse, n'a pas hésité à construire a priori une 
théorie cérébrale conforme aux exigences ou aux principes 
de sa sociologie, et il a schématisé à loisir, fait la géogra- 
phie du cerveau qu'il ignorait, en dédaignant « les dissec- 
tions arbitraires ». Il a ainsi uni la biologie individuelle à 
la biologie sociale, comblé le vide que son Cou7's de Philoso- 
phie positive avait laissé ouvert entre les deux sciences et 
donné comme une base objective à ses théories sur la subor- 
dination de la pensée et de l'activité au cœur ; sa logique, 
comme sa philosophie sociale y trouvant leur compte, il n'a 
pas hésité à construire à côté du réel, 

1. Pol. pos., I, 730. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 243 

Puis, la confiance en soi s'unissant à Tesprit de système, 
il n'a pas douté de la certitude de ses hypothèses, il en a 
parlé comme de vérités incontestables, il s'en est servi 
comme de vérités démontrées, et c'est avec une suffisance 
étrange qu'il a laissé aux anatomistes le soin « de compléter 
ses solutions ». 

D'une part, dit à ce propos Stuart Mill, il était « devenu 
presque indifférent à la preuve pourvu qu'il obtint la cohé- 
rence théorique, et d'autre part il avait fini par croire, avec 
une assurance pleine de sérénité, que les conjectures mêmes 
qu'il enfantait ne pouvaient manquer de se trouver vraies 
finalement ^ » 



Ajoutons qu'une cause moins philosophique que les pré- 
cédentes, mais tout aussi puissante, favorisa de bonne heure 
les tendances déjà trop systématiques de cette pensée, la 
manie de tout régler et l'orgueil de tout prévoir; je veux 
parler de l'hygiène cérébrale que Comte s'imposa, à partir 
de 1838. 

Stuart Mill attache, avec raison, beaucoup d'importance 
à ce régime qui lui paraît expliquer bien des erreurs et des 
bizarreries : « Par .goût et par raison, lui écrivait Comte, je 
vis extrêmement isolé du monde vulgaire, même intellec- 
tuel... Depuis plus de trois ans, j'ai augmenté systématique- 
ment cet isolement en m'abstenant scrupuleusement de 
toute lecture de journaux quelconques, même mensuels ou 
trimestriels, et je me trouve trop bien d une telle hygiène 
cérébrale pour la changer maintenant, vu la facilité que 
j'en retire de m'élever et de me maintenir sans effort à des 
vues habituellement plus générales aussi bien qu'à des sen- 
timents plus purs et plus impartiaux ^ » 

1. Stuart Mill, op ci7., 196. 

2. Lettres d'Auguste Comte à J. Stuart Mill, p. 4. Auguste Comte et le 
Positivisme^ p. 137 (Paris, F. Alcan). 



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244 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Comte fut fidèle à cette hygiène pendant près de vingt ans, 
de 1838 à 1857 ; il ne s'en écarta que rarement, par exemple 
pour lire la Logique de Stuart Mill ; il s'abstint non seule- 
ment de journaux mais de toute espèce de revues et même 
de toute lecture, à l'exception de quelques auteurs de choix 
anciens ou modernes. 

Ce régime qui lui permettait de ne rien considérer que 
d'éternel ou d'universel flattait singulièrement les tendances 
profondes de son caractère et de son esprit ; il le maintenait 
parmi les conceptions générales qu'il aimait tant, et favori- 
sait la systématisation une fois que l'assimilation des con- 
naissances était terminée; mais, à côté d'avantages con- 
sidérables pour un esprit de la puissance de Comte, il 
présentait des dangers très graves que le philosophe n'évita 
pas. S'isoler volontairement du monde, ne connaître ni les 
objections ni les protestations que l'on soulève, ne vivre 
qu'avec ses propres pensées et ne juger ses propres conclu- * 
sions qu'en les confrontant avec ses propres principes c'est 
se condamner fatalement à construire à côté des faits, à 
systématiser de force comme de gré le monde et les choses. 
— Nous avons déjà vu quels jugements étranges Auguste 
Comte portait au nom du positivisme sur sa femme et sur 
Clotilde, et la tendance qu'il avait à tout ramener à son sys- 
tème ; Thygiène cérébrale dont il était si fier développa 
certainement celte tendance et favorisa la construction arbi- 
traire, en affranchissant le philosophe d'une confrontation 
constante et salutaire de sa doctrine avec le réel. Rien ne put 
l'avertir quand il s'éloigna du sens commun, quand il prit 
les exigences de sa philosophie pour des vérités démontrées. 

Le système livré à lui-même, privé de tout contrôle, tour- 
billonna ainsi dans le vide, enfantant des dieux ridicules, des 
règles puériles, tout en restant fidèle dans sa logique propre 
aux larges et puissantes idées qui avaient inspiré Comte 
dès 1826. 

Et ce n'est pas la moindre surprise de son lecteur que de 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 245 

s'apercevoir sans cesse que derrière Tamant mystique de 
Clotilde, derrière lutopiste qui régente une humanité qu'il 
ignore, vit toujours et pense encore le grand philosophe 
d'autrefois. 

Ne soyons pas d'ailleurs trop sévère pour les nombreuses 
absurdités aux quelles il a été conduit par la logique interne 
de son système ; la plupart des grands philosophes en ont 
écrit de pareilles pour les mômes raisons, et Comte ne les 
surpasse guère en ce sens que par sa prodigieuse fécondité.. 

En quoi par exemple l'utopie de la Vierge-Mère est-elle 
plus extravagante que la théorie des animaux-machines ou que 
celle de Tharmonie préétablie ? Elle choque peut-être plus 
parce qu'elle prétend régler l'action; mais, au moins, ration- 
nellement ne veut-elle être qu'une utopie. 

« M. Comte, écrit Stuart Mill à ce sujet, était dans l'habi- 
tude de considérer Descartes et Leibniz comme ses princi- 
paux précurseurs et comme étant (parmi de nombreux pen- 
seurs d'une vaste capacité philosophique) les seuls grands 
philosophes des temps modernes. Il estimait que c'était 
avec leur esprit que le sien avait le plus de ressemblance. 
Quoique nous n'ayons d'aucun des trois une opinion aussi 
haute que M. Comte, nous pensons que l'assimilation est 
juste; ce sont les deux penseurs qui de tous ceux dont il est 
fait mention eurent le plus d'analogie avec M. Comte. Ils 
lui ressemblaient par l'ardeur; ils lui ressemblaient, bien 
qu'ils l'égalassent à peine, par la confiance en soi-même; ils 
avaient la même puissance extraordinaire d'enchaînement 
et de coordination ; ils enrichirent le savoir humain de 
hautes vérités et d'importantes conceptions de méthode; ils 
furent, de tous les grands esprits scientifiques, les plus con- 
séquents et, pour cette raison, souvent les plus absurdes, 
parce que, si contraires au sens commun que furent les 
conséquences de leurs principes, ils ne reculèrent devant 
aucune. C'est pourquoi leurs noms nous sont arrivés, asso- 
ciés à de grandes pensées, à des découvertes très impor- 



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246 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

tantes et en même temps à quelques-unes des conceptions 
et des théories les plus follement extravagantes et les plus 
ridiculement absurdes qui aient été solennellement avancées 
par des esprits méditatifs*. » 



VI 

CONCLUSION 

Tel fut dans sa vie privée et sociale, dans sa mission, 
dans son amour, dans sa religion, Auguste Comte, fondateur 
du positivisme qui, de 1824 à 1857, s'efforça de donner à la 
Terre un régime spirituel et mourut à soixante ans, grand 
prêtre, de l'humanité. 

Je voudrais maintenant, après cette analyse un peu lon- 
gue, marquer, sous forme de conclusion, les caractères 
essentiels de cet étrange esprit, un des plus curieux assuré- 
ment que le dernier siècle ait produits, et qui a pu se faire 
taxer de folie par les profanes, tandis qu'il inspirait à des 
disciples qui ne furent pas médiocres une foi ardente que 
ni la mort ni cinquante ans écoulés n'ont pu éteindre. 

Pour comprendre en son entier le positivisme souvent 
interprété à contre-sens, il faut, dit très justement M. Fouil- 
lée, « se souvenir que, pour le fondateur, le point de vue 
philosophique par excellence fut toujours et dès le début le 
point de vue sociologique^ ». C'est également ce qu'il faut 
se rappeler sans cesse si l'on veut apprécier impartialement 
tout ce qu'il y eut d'original et parfois d'étrange dans la 
pensée d'Auguste Comte. 
V II n'a jamais voulu être qu'un fondateur de religion, un 
messie chargé d'apporter aux hommes les principes d'un 
ordre social nouveau. 

1. Auguste Comte et le Positivisme, trad. Clemenceau, p. 211-212. 

2. Fouillée. Le mouvement positiviste et la conception sociologique du 
Monde, p. 356 (Paris, F. Alcan, 1896). 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 247 

Dès Tâge de vingt-d&ux ans, il croit à son rôle de réfor- 
mateur, et, dans la suite, il parle sans cesse, au cours de ses 
œuvres, de l'incomparable mission qui lui est dévolue dans 
l'histoire de Thumanîté. 

Et sans doute, il ne se prend pas pour un homme provi- 
dentiel, un homme de Dieu; mais il croit que l'heure étant 
venue pour la science de succéder à la théologie, lui seul 
pourra, par son "génie, être le Moïse ou le saint Paul de ce 
nouveau régime spirituel. 

Aussi, dès qu'il a conçu le système social qui doit sauver 
les hommes de l'anarchie et terminer la grande- crise occi- 
dentale, ne vit-il plus que pour ce système ; il le porte sans 
cesse avec lui; il s'en sert pour juger non seulement les 
idées générales quHl organise mais les individus, les choses, 
les événements les plus futiles de la vie de chaque jour. 

Sa femme, avec ses sens avides et son caractère indocile, 
est classée parmi les esprits métaphysiques et révolution- 
naires; Clotilde, restée longtemps^ croyante, a le sens théo- 
logique du moyen âge ; les disciples qui ne veulent pas se 
plier à toutes ses fantaisies personnifient à ses yeux la 
révolte de l'individualisme contre Tautorité établie.. 

Lorsqu'il est amoureux, il se flatte que son amour, en 
développant ses affections sympathiques, va fondre sa vie 
privée dans sa vie sociale, et dans lès niaiseries qu'écrit 
M"** de Vaux, il cherche, il trouve un sens social. 

C'est là ce qui rend mortellement froide la correspon- 
dance de Comte, qu'il écrive à Stuart-Mill ou à sa Clotilde; 
on cherche un homme dans ses lettres, mais la plupart du 
temps Thomme se cache; il se dissimule derrière le monu- 
ment systématique qu'il éleva, et malgré la passion chaude 
des lettres à M"**" de Vaux, passion qui finit par déborder 
sur le système, on retrouve trop souvent dans la forme et 
dans ridée le fondateur de la sociologie positive. Son style, 
surtout dans les derniers ouvrages, se ressent de cet état 
d'esprit; c'est le style d'un homme qui pense par masses. 



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248 , DKL'X MESSIES POSITIVISTES 

par ensembles et qui, sur les poir>ls les plus particuliers, 
veut toujours être systématique; c'est, assez dire quil est 
rarement vivant. 

Je n'irai pas jusqu'à prétendre que Comte avait supprimé 
en lui toute pensée individuelle, mais c'est bien là pourtant 
ce qu'il aurait voulu ; il a tenté jusqu'à sa mort de donner 
une valeur sociale et philosophique à tous ses sentiments 
et à tous ses actes, il a cru aimer l'humanité dans Clotilde, 
il a cru rendre hommage au Grand Être dans ses com- 
mémorations et dans ses effusions quotidiennes; il a voulu 
réaliser l'unité de sa vie privée et de sa vie sociale, et 
Ton peut dire qu'il s'est attaché à aimer, à penser sociale- 
ment. 

Quand il faisait un retour sur lui-même, ce qui lui arri- 
vait souvent, c'était sa vie sociale, son œuvre de réforma- 
teur et de fondateur, sa <( mission incomparable » qu'il 
jugeait; jamais il n'est descendu dans son moi intime pour 
s'analyser et se discuter; il s'est accepté comme il a accepté 
la science, sans se poser des questions complexes sur 
l'origine et la valeur de ses tendances profondes; l'examen 
de conscience lui a été étranger; il ne paraît pas avoir 
jamais eu l'ombre d'un remords ou d'un doute. C'est en 
projection sociale qu'il se voyait, sous forme de providence 
nouvelle; c'était lui, pensait-il, qui devait clore à jamais, 
par la philosophie positive, la période de crise ouverte par 
la philosophie négative de la Révolution. Il serait non pas 
le dieu nouveau, mais le grand prêtre du nouveau pouvoir, 
le père spirituel des hommes, le chef incontesté de la répu- 
blique occidentale, et plus tard, quand « sa vie objective » 
serait depuis longtemps achevée, il se promettait « une vie 
subjective » sans fin dans les plus lointains souvenirs de 
l'humanité. De grandes visions peuplaient ces rêves de 
gloire sociale; c'était la bannière de l'humanité s'inclinant 
sur sa tombe, Clotilde représentant l'humanité sur le pavillon 
de l'Occident, le Panthéon retentissant du son des orgues 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 249 

et du chant des fidèles, et les femmes, dignes filles de 
Thumanité, glorifiant le Fondateur. 

Mais ce désir de tout réorganiser, de tout restaurer, de 
tout reconstruire, suppose un orgueil infini que Comte ne 
dissimula jamais, et qui est cerlainement un des traits les 
plus saillants de son caractère. Que faut-il en penser? et 
comment juger une pareille foi dans son intelligence et 
dans son œuvre ? 

On pourrait être tenté, en rapprochant l'orgueil de Comte 
de ses crises mentales et de son tempérament çsychopa- 
thique, d'y voir une manifestation morbide de la diathèse 
que nous avons étudiée plus haut, et, de fait, tous les alié- 
nistes connaissent bien cet orgueil démesuré qui, chez cer- 
tains sujets prédisposés, accompagne et confirme d'autres 
symptômes psychopathiques; mais cette façon biologique 
de poser et de résoudre la question est manifestement trop 
simpHste dans le cas particulier de Comte comme elle l'eût 
été d'ailleurs dans le cas très analogue de Saint-Simon. 

Ce qui distingue tout d'abord l'orgueil de Comte de 
Torgueil^d'un mégalomane, c'est que son orgueil est justifié 
dans une assez large mesure l'homme qui a systématisé 
toutes les sciences de son temps, fondé la sociologie, formulé 
les principes de la synthèse subjective, exposé le rôle 
organisateur que pouvait.jouer la science entre l'absolutisme 
ruiné de l'Église et l'anarchie des raisons individuelles, 
celui-là reste grand parmi les grands, quelques erreurs de 
système qu'il ait pu commettre, quelque conception fantai- 
siste qu'il ait pu élaborer. 

Stuart-Mill le met sur le rang de Descartes et de Leibniz 
et Stuart-Mill n'est pas un positiviste orthodoxe. 

Dès lors on ne saurait abuser contre lui des phrases oii il 
parle de son incomparable mission et de la reconnaissance 
de la postérité. Il a dit tout haut et très simplement, avec 
une naïveté parfois extrême, cet orgueil qui n'avait été que 
la conscience de son génie et du rôle qu'il voulait remplir. 



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250 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Comment s'étonner après cela qu il ait trop parlé de ses 
ennemis, qu'il se soit pris pour l'objet de trop de conspi- 
rations et de trop de rancunes? — c'était la conséquence 
inévitable de cet orgueil et de Topiniôn qu'il avait de lui. 

D'ailleurs, si au lieu d'isoler Comte on le remet à sa 
place, parmi les hommes de sa génération, on s'aperçoit 
qu'il n'y détone nullement par sa foi ; on le comprend et 
on l'excuse dans les exagérations de son orgueil. 

Au moment où il commençait de penser, l'œuvre de la 
Révolution était beaucoup trop récente pour qu'on pût y 
démêler ce qu'elle avait apporté de positif; en revanche, 
'es meilleurs esprits, Lamennais, de Maistre et Bonald, 
voyaient très bien, ce qu'elle avait détruit; révolutionnaire 
était synonyme de négatif. Ainsi qu'il arrive toujours, d'après 
une loi formulée dans la suite par Comte lui-même, le 
mouvement de réorganisation, toujours plus lent que le mou- 
vement de décomposition sociale, ne s'apercevait pas encore. 

Aussi chacun se croyait-il appelé à donner la formule de la 
société future : de Maistre proposait un retour à l'unité 
théologique du passé, Comte voulait substituer au pouvoir 
de l'Église le nouveau pouvoir spirituel de la science, et les 
saint-simoniens prétendaient eux aussi organiser ce nouveau 
pouvoir. Tous éprouvaient le même besoin de dogmatisme 
et d'unité, mais ceux qui parlaient au nom de la science et 
et d'un pouvoir spirituel non encore éprouvé, avaient une 
foi sans borne dans la religion nouvelle qu'ils annonçaient. 

Saint-Simon s'était proclamé vicaire de Dieu et pape 
scientifique avant qu'Auguste Comte s'intitulât grand prêtre 
de l'humanité. Quelques années plus tard Enfantin, disciple 
de Saint-Simon, devait se prendre pour l'homme-Dieu, 
Rodrigues et Bazard pour des prophètes. 

A côté de ces prétentions celles de Comte ne choquent 
plus; il était de cette grande famille de croyants, il subit les 
même influences, il eut la même foi sociale dans son 
œuvre et dans sa mission. 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 251 

Si Ton fait la part du milieu dans les extravagances que 
j'ai citées, je doute que l'orgueil d'Auguste Comte paraisse 
supérieur à celui de tous les grands réformateurs. 

Je n'hésite donc pas à dire qu'il ne donna de signe de 
folie ni dans sa foi messianique, ni dans son orgueil, ni 
dans les conceptions religieuses auxquelles il aboutit. 

Il restait, dans ses créations comme dans sa mission, d'ac- 
cord avec lui-même ou avec son temps 

Il se distingua d'ailleurs comme Saint-Simon par le souci 
très philosophique qu'il eut d'hériter du passé, de le continuer 
dans son œuvre, et de ne rien bâtir dans l'ordre social qui ne 
fut profondément conforme aux lois de Thistoire; il n'eut 
jamais la prétention folle de diriger, au sens strict du mot, 
Thumanité, ni de l'orienter dans des voies mystérieuses où 
elle ne se fût pas engagée sans lui ; il était trop convaincu que 
les lois du progrès sont nécessaires et il voulait seulement 
en hâter le cours en organisant à l'avance ce qu'il appelait 
« Ta venir humain ». C'est un messie qu'on peut appeler 
scientifique, dans la mesure où les deux mots ne jurent pas 
d'être accouplés. 

Il avait été fou, cependant, maniaque d'après le diagnos- 
tic d'Esquirol, et, trois fois" au moins, il fut menacé de rechute, 
mais j'ai montré comment il évita tout retour offensif de la 
maladie et quelles preuves de raison il donna dans la façon 
dont il lutta contre elle. Tout ce qu'on peut conclure de sa 
maladie mentale et de ces menaces, c'est qu'il avait un tem- 
pérament psychopathique et qu'il fut pendant longtemps 
exposé aux accidents cérébraux. Cela non plus ne suffit pas 
pour faire un fou. 

Sur la question du mysticisme, des hallucinations et des 
extases, la discussion est plus délicate. Le mystique croit 
d'ordinaire à la possibilité de connaître directement le vrai 
par Tamour, il admet la clairvoyance du cœur, et quand le 
quiétisme s'ajoute au mysticisme, il se complaît dans la paix 
de l'amour divin, forme suprême du bonheur ; mais jusque- 



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252 DECX MESSIES POSITIVISTES 

là le mystique n'est pas fou ; il ne le devient que s'il est 
dupe des hallucinations qui soutiennent ses extases et son 
amour. 

Or, Auguste Comte ne crut jamais à la signification objec- 
tive de ses hallucinations; bien mieux, il les gouverna, il 
les produisit à volonté, il choisit Celles qui lui plaisaient le 
plus pour les évoquer suivant les moments et les jours, il 
les « systématisa », comme il dit. Sans doute le fait d'être 
halluciné n'est pas lui-même normal, mais nous ne devons 
pas oublier que Comte voulut l'être, et qu'il employa pour 
le devenir des moyens très conscients, des procédés très 
rationnels. L'hallucination ne lui vint pas du dehors à la suite 
d'une lésion cérébrale ; elle obéit à ses désirs, à sa volonté, 
aux procédés très logiques qu'il employa. S'isoler, fermer 
les yeux, penser longuement à tous les détails du cos- 
tume et de la physionomie d'une personne aimée, ce sont là 
des moyens qui réussiraient souvent, même chez des esprits 
très sains, pour transformer une image intense en hallucina- 
tion véritable. 

Je ne crois donc pas qu'on puisse tirer parti contre Comte 
de ses hallucinations et dire que dans son mysticisme il a 
donné des preuves de folie. 

Le mysticisme tel qu'il l'a pratiqué n'est pas lui-même 
le vrai mysticisme ou le mysticisme complet. 

Comte n'a jamais prétendu substituer à la connaissance 
logique les intuitions du sentiment, il n'a vu dans Tamour 
qu'un état d'âme favorable à la compréhension logique de sa 
doctrine. Si le mysticisme n'était qu^une théorie de la con- 
naissance, on pourrait dire, avec des textes à l'appui, que 
Comte fut toujours l'ennemi du mysticisme. 

Il fut plutôt quiétiste, c'est-à-dire qu'il se complut dans la 
paix de l'amour pur et crut y trouver le souverain bonheur : 
il conçut la vie comme une longue prière, il déclara qu'on 
se lasse d'agir et non d'aimer, il s'astreignit à certaines pra- 
tiques de chasteté, d^austérité, d'ascétisme pour se rappro- 



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PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 253 

cher de Tidéal de vie surhumaine qu'il avait conçu ; c'est 
à cette conception du bonheur que se réduit son mysti- 
cisrae. 

Encore convient-il de remarquer qu'il ne s'abandonna 
jamais librement à l'amour pur et qu'il mit en œuvre tous 
les artifices de raisonnement pour se persuader qu'il restait 
toujours d'accord avec sa doctrine de vie et d'action. Il 
commença par confondre l'amour stérile des eiïusions avec 
l'amour fécond de l'humanité ; il donna à l'humanité la forme 
symbolique de Clotilde, il osa dire que la prière à haute voix 
était plus morale que la prière muette parce qu'elle était 
une des formes de l'action ; il se paya de mots, d'analogies 
lointaines, plutôt que de s'avouer qu'il ne pouvait unir deux 
tendances aussi opposées que le quiétisme et l'esprit social. 

J'ai dit ce qu'il y avait de chimérique dans la tentative et 
ce qu'il y eut de puéril dans les compromis ; mais encore 
faut-il tenir compte au philosophe de ces efforts très sin- 
cères, sinon heureux, qu'il fit pour maintenir jusqu'au bout 
l'unité logique de sa pensée et de sa vie. 

Ce qui est probable c'est que son mysticisme fut favorisé 
dans son éclosion et son développement par le tempérament 
psychopathique de Comte, .et qu'il poussa dans son âme des 
racines d'autant plus profondes qu'il y rencontra un terrain 
propice pour l'exaltation des sentiments et l'exagération des 
images. — Mais c'est sans doute là une des conditions très 
générales du mysticisme dont on ne peut rien conclure ici de 
particulier. 

On ne peut donc pas dire qu'Auguste Comte ait été fou 
après 1826; la folie qui dura dix mois ne réapparut plus; 
tout ce qu'on peut signaler chez lui c'est une diathèse ma- 
niaque, des menaces de rechute, et le mysticisme particu- 
lier dont nous avons faitThistoire ; mais tout cela n'est pas 
la folie. 

Ce qui est admirable chez ce psychopathe et ce mystique, 
c'est le développement de la pensée abstraite, en dépit des' 



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254 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

menaces continues qui venaient du tempérament nerveux et 
maladif. 

Pendant vingt ans, de 1826 à 1845, Comte sentit toute la 
cohérence logique de son système exposée à la plus irré- 
médiable des ruines nar un retour possible de la folie; il 
triompha du danger par des prodiges de raison ^t de volonté, 
par un régime mental et physique qu'il suivit religieuse- 
ment, et il arriva à écrire, malgré la folie toujours mena- 
çante, le chef-d'œuvre de logique et de clarté qu'est le 
Cours de Philosophie positive. 

Après 1845 un autre danger le menace : la passion la 
moins sociale, la plus stérile, s'est fait jour dans Tâme de 
ce conquérant, de cet héritier de Descaries et des encyclo- 
pédistes, et cette passion il ne la vaincra pas, mais il n'en 
continue pas moins à édifier le système social qu'il a conçu ; 
il le pousse jusqu'à ses dernières conséquences d'organisa- 
tion ou d'unification, et quand l'amour mystique se fait 
envahissant, il se persuade, par de puérils sophismes, que 
cet amour n'est qu'une forme supérieure de l'altruisme. 

Sa raison s'était défendue contre les atteintes brutales de 
la folie; elle lutta avec moins de succès contre les atteintes 
plus perfides du sentiment, mais.elle resta logique, synthé- 
tique jusqu'au bout, et comme elle ne pouvait triompher 
du mysticisme, elle se donna l'illusion qu'elle le systéma- 
t isait 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE GOMTE^ 



Les saints-sîmoniens et surtout les positivistes ont beau- 
coup écrit sur les rapports de Saint-Simorl et de Comte, soit 
pour aiQrmer, soit pour nier la parenté de leurs doctrines. 

Suivant le père Enfantin, Comte ne serait qu'un disciple 
à la fois plagiaire et renégat. Dans sa Science de f Homme, 
publiée un an après la mort de Comte, en 1858, il parle 
« d'un nouveau Judas, reniant son maître, lui crachant à la 
face, couvrant celte belle tête d'un éteignoir, et cachant sa 
vive lumière sous un boisseau, afin que ses propres élèves 
ne puissent voir et admirer son auteur, son père; leur 
déclarant que Saint-Simon lui avait volé et gâté ses idées, 
lui qui n'avait pour toute doctrine que des idées de Saint- 
Simon publiées avant sa naissance ^ ^). 

Suivant la plupart des positivistes, au contraire, Saint- 
Simon n'a été pour rien dans le développement philoso- 
phique de Comte. 

Pierre Laffitte, le successeur de Comte dans la direction 
du Collège positiviste, revendique hautement contre Saint- 
Simon l'entière originalité de son maître^; les disciples 

1. Je reproduis presqu'intégralement sôus ce titre deux articles qui ont 
paru ea tévrier et mars 1904 dans la Revue Philosophique, sous un titre 
diticrent : Saint-Simon père du Positivisme. 

J*ai. dans la seconde partie, rapproché pour les comparer les principales 
idées exposées dans les chapitres précédents sous les noms de Saint-Simon 
et de Comte, et j'ai dû nécessairement, au cours de ce rapprochement, faire 
quelques répétitions. 

2. Science de V homme, p. 73-74. 

3. Revue occidentale, !«' janvier 1884, p. 120. 



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2j6 deux messies POSITIVISTES 

orthodoxes tels que Robinet * et Sémerie ^ professent des 
opinions analogues, et Liltré ' lui-même, dissident sur tant 
de points, s'accorde avec eux pour déclarer qu'à aucun 
moment « Saint-Simon n'a été le maître de Comte ». 

Les quelques pages qu'on va lire ont pour objet de mon- 
trer, contre les positivistes et avec les saint-simoniens, que 
Saint-Simon conçut bien avant Comte, et dans ses grandes 
lignes, l'ensemble du positivisme, mais comme on ne pour- 
rait s'expliquer le rapport des deux systèmes sans connaître 
les rapports personnels des deux philosophes et l'influence 
directe exercée par le premier sur le second, nous étudie- 
rons d'abord cette influence. 



.1 

RELATIONS PERSONNELLES DES DEUX PHILOSOPHES 

C'est vers le milieu de l'année 1817 que Saint-Simon et 
Auguste Comte se rencontrèrent. 

Auguste Comte avait dix-neuf ans; renvoyé en 1816 de 
l'École Polytechnique avec toute sa promotion, à la suite 
d'une ré voHe qu'il avait menée , il avait d'abord passé quelques 
mois à Montpellier, dans sa famille, sous la surveillance 
de la police, puis était rentré à Paris pour y chercher une 
situation. 

Il tenait déjà cette forte instruction scientifique que Saint- 
Simon ne posséda jamais et qui lui assurait de ce chef sur 
son futur maître une supériorité incontestable. A l'Ecole il 
avait fait de la chimie, de la physique, et beaucoup de ma- 
thématiques ; à Montpellier, après son renvoi, il avait suivi 
les cours de la Faculté de médecine; à Paris, depuis son 

1. Notice sur l'œuvre et la vie cV Auguste Comte, 2" édit., p. iii sqq. 

2. La loi des trois Étals, p. 51 (Paris, i875). 

3. Auguste Comte et la Philosophie positive y 3» édit., p. 87-89. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 257 

retour il lisait Monge et Laplace, il méditait Condorcet et 
Montesquieu. 

Ses.idées politiques étaient encore celles de l'Ecole. Éga- 
litaire, rationaliste, il croyait à la philosophie des droits de 
Thomme et à la métaphysique de Rousseau. Pendant les 
Cent-Jours il avait crié : « Vive l'Empereur ! » parce qu'il 
croyait Napoléon devenu libéral et républicain à la suite de 
ce qu'il appelait « son séjour philosophique à l'île d'Elbe* ». 
Après son expulsion de l'École, en juin 1816, il avait com- 
posé sous ce titre: Mes réflexions ^^ une sorte de déclama- 
tion républicaine où la Restauration est comparée à la Ter- 
reur et Louis XVllI à Marat. 

11 vivait au quartier latin, incertain de son avenir, pestant 
çiprès le gouvernement qui ne le nommait pas dans les ser- 
vices publics, faisant des projets tçès divers pour se tirer 
d'embarras et finalement ne sachant trop où se prendre. 
C'est alors, probablement vers le mois d'août 1817, qu'il 
fut présenté à Saint-Simon. 

Ce philosophe, âgé de cinquante-sept ans, avait mené la 
plus étrange et la plus romanesque des existences. 

Né dans la noblesse, petit-cousin du fameux duc, il avait 
d'abord fait, en qualité d*officier, la guerre d'Amérique j 
puis, ruiné par la Révolution, il avait été tour à tour spécu- 
lateur, entrepreneur, millionnaire oisif et débauché, scribe au 
Mont-de-Piété, journaliste, philanthrope et il devait finir, après 
quelques autres avatars, par se proclamer vicaire de Dieu. 

En politique il avait traversé, sans s'y arrêter plus qu'il 
ne convenait, tous les partis et toutes les opinions. Succes- 
sivement républicain, bonapartiste, royaliste, il avait 
applaudi la Constituante, Napoléon et Louis XVIII, et il se 
préparait maintenant à se faire poursuivre devant les tribu- 
naux^pour ses attaques contre les Bourbons. Mais, à travers 
toutes les vicissitudes de sa pensée et de sa vie, il avait 

1. Lettres à Valat, p. 10. 

2. Revue occidentale, 1" septembrs 1882, p. 192 sqq. 

Dumas, — Deux messies. 17 



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258 DEUX ME8SIKS POSITIVISTES 

toujours été hanté d*un même rêve : clore la période révolu- 
tionnaire, mettre fin à la crise, en instituant le pouvoir 
moral de la Science à la place de TEglise déchue. Sans 
doute Tœuvre Critique des philosophes avait été bonne à 
son heure, alors qu'il fallait détruire, mais elle risquait de 
devenir funeste en se perpétuant. « L'humanité, disait-il, 
n'est pas faite pour habiter des ruines »; elle a besoin 
d'une autorité morale qui la conseille et la dirige. 

Pour organiser cette autorité il avait sacrifié le meilleur 
de son intelligence, de son temps et toute sa fortune 
avec l'abnégation d'un apôtre; cet apostolat faisait Tunité 
profonde de sa philosophie et de sa vie et lui permettait de 
tenir, avec raison, pour un accident sans conséquences un 
cèangement de position sociale ou de* conviction politique. 

Depuis quelques mois, sans renoncer à son grand rêve, il 
était entré dans une voie nouvelle; il avait compris Timpor- 
tance du pouvoir temporel qui, depuis la fin de la guerre, se 
développait librement, le pouvoir industriel, et il essayait 
par tous les moyens de l'opposer à Tancien pouvoir de la 
noblesse et de la féodalité. Lié avec Chaptal et Say, protégé 
par Laffitte et Ternaux, il vivait dans la société des écono- 
mistes, des industriels et des banquiers, et dans son recueil, 
l'Industrie^ il exposait la philosophie théorique et pratique 
d'une société qui aurait eu pour unique objet la produc- 
tion de la richesse. « Tout par l'industrie et tout pour elle », 
avait-il pris pour devise. 

Prodigieusement intelligent, versé dans la philosophie 
du siècle précédent, curieux de toutes les idées neuves, 
plein de feu, de jeunesse morale et de bonté, il eut vite fait 
de fasciner le jeune Comte qui, dès le début de leur liaison, 
se prit pour lui d'une admiration et d'une amitié également 
profondes. C'est sur un ton lyrique qu'en mai 1818, Comte 
en parle à son ami Valat : « Tu désires, lui écrit-il*, que je te 

1. Lettres à Valat, p. 51-52. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 259 

fasse connaître M. ' de Saint-Simon ? — Très volontiers. 
C'est le plus excellent homme que je connaisse, celui de 
tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le 
plus d'accord et les plus inébranlables... Du reste, les plus 
grandes qualités sociales il les possède à un haut degré; il 
est franc, généreux autant qu'on peut l'être. Il est chéri de 
toutes les personnes qui le connaissent particulièrement... » 
«^Si plusieurs personnes, conclut-il, ne rendent pas la môme 
justice à ses i^ées, c'est que sa manière de voir s'élève trop 
au-dessus des idées ordinaires pour qu'elle puisse être 
encore appréciée, mais cela viendra tôt ou tard et voilà 
l'avantage des gens qui sont plutôt au-dessus qu'au-dessous 
de leur siècle. » * 

Un peu plus loin il ajoute: « Je lui ai voué une amitié 
éternelle et, en revanche, il m'aime comme si j'étais son 
fils. » 

D'abord secrétaire, puis collaborateur du philosophe, il 
vécut de 1817 à 1824 dans son intimité, et, comme on 
pouvait le prévoir d'après sa jeunesse et ses dispositions 
d'esprit, il subit très vite et très profondément son 
influence. 

Tout d'abord, il rédige pour Saint-Simon, avec un traite- 
ment de 300 francs par mois, le troisième volume de /'/n- 
dustrie et le premier cahier du quatrième volume. Initié 
depuis peu aux choses de la politique, dépourvu encore 
d'idées personnelles, il se borne, la plupart du temps, à 
développer avec clarté, et sans doute sous la direction de 
son maître, le plan que Saint-Simon avait tracé quelques 
mois avant dans le second volume. 

Il parle de ranarchie où l'Europe est plongée depuis la 
disparition des croyances théologiques et de la nécessité 
d'y porter remède par l'organisation d'une philosophie 
scientifique: il prêche l'union du nouveau pouvoir temporel, 
l'industrie, avec le nouveau pouvoir spirituel; il veut que 
l'économie politique soit la base même de toute politique 



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260 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

positive ; il rêve comme J.-B. Say d'un gouvernement qui 
aurait pour unique fonction de garantir la sécurité des tra- 
vailleurs. Enfin, comme une société ne saurait vivre « sans 
idées morales communes » et que la morale théologique 
lui semble ruinée, il pose les principes d'une morale ter- 
restre qu'il fonde non sur des espérances d'outre-tombe, 
mais sur des intérêts immédiats. « Il suffit d'observer, écrit- 
il, que les idées surnaturelles sont détruites presque par- 
tout, et que Tespoir du paradis et de l'enfer ne peuvent 
plus servir de base à la conduite des hommes... L'ère des 
idées positives commence; on ne peut plus donner à la 
morale d'autres motifs que des intérêts palpables, certains 
et précis*. » 

Tout cela c'est du pur Saint-Simon et Comte le savait si 
bien qu'il rangeait ce troisième volume l'Industrie parmi 
« ses productions artificielles » et, tout soucieux qu'il fût de 
ne rien soustraire de son œuvre à la postérité, il ne Ta pas 
fait réimprimer plus tard sous son nom. Il n'a voulu en 
conserver qu une pensée exprimée dans le second cahier 
comme dans ses lettres à Valat : « Tout est relatif, voilà le 
seul principe absolu. » Quand il l'a formulée pour la pre- 
mière fois, il commençait à se détacher du rationalisme méta- 
physique et lorsqu'il l'a reprise en 1854 il y voyait avec 
raison une première indication de l'évolution qu'il avait 
accomplie vers les idées positives ^ Encpre s'abusait-il beau- 
.coup sur la part d'invention qui lui revenait dans cette 
maxime. Sans avoir à faire un grand effort de réflexion il 
aurait pu se dire que, depuis plus de vingt ans, Saint-Simon 
essayait d'établir, par tous ses écrits, le caractère relatif des 
religions et des philosophies humaines et la nécessité de 
mettre d'accord les croyances religieuses avec l'esprit scien- 
tifique et les résultats de la recherche expérimentale. 

L'effet produit sur le public et les abonnés de rindtislrie 

1. Œuvres de Saint-Simon^ III, p. 37-38. 

2. Polit.posit.y IV, Appendice général, p II. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 261 

par ce premier travail de Comte fut d'ailleurs désastreux. 
^ Quelques jours à peine après la publication, un très grand 
nombre de souscripteurs effrayés adressaient au ministre de 
la police une lettre publique pour désavouer cette philosophie 
subversive, et Saint-Simon, dans la préface du quatrième 
volume, croyait devoir prévenir le lecteur qu'il quittait la 
politique philosophique pour revenir à la politique appliquée. 
De fait, il laissait de côté, cette fois, toutes les spéculations 
dangereuses pour proposer un programme de réformes 
pratiques qui tendaient à transformer le fermier en industriel 
des champs, libre d'engager dans des entreprises la terre 
qu'il afferme, comme le banquier engage la totalité des 
fonds qu'il emprunte. 

Comte avait encore collaboré en ce nouvel ouvrage* 
et présageait un gros succès; il était surtout enthousiaste de 
ce principe posé par Saint-Simon « que la propriété, la plus 
importante des institutions sociales, doit être constituée de 
la manière la plus favorable à la production », mais il trou- 
vait son maître beaucoup trop pressé de réaliser ses concep- 
tions dans l'ordre pratique ; il eût bien mieux aimé le voir 
« suivre ses idées dans leurs conséquences politiques » et 
renouveler d'abord l'économie politique tout entière, avec le 
principe qu'il venait de formuler. Pour le conseiller dans ce 
sens, il lui adressait en vain, vers le mois de juin, deux 
lettres anonymes % et cette divergence d'opinions devait 
être l'origine de leurs premiers dissentiments ^. 

A cette divergence près, l'admiration de Comte restait la 
même, et sous l'influence de Saint-Simon il se transformait 
et se développait rapidement. A côté de cet ennemi de la 
métaphysique et de la Révolution qui voulait substituer 
l'étude concrète des intérêts à l'analyse abstraite des droits, 
il comprenait de plus en plus le vice de la politique a priori. 

1. Lettres à Valut, p. 36 et 50. 

2. Revue occidentalcy !•' mai 4882, p. 328 et 344. 

3. Lettres à Valat, p. S3. 



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26i DEIX MESSIES POSITIVISTES 

« Tu es encore, écrivait-il à Valat, dans une mauvaise 
direction politique, dans laquelle au reste j'ai été tout comme 
toi puisqu'il n'y a guère qu'un an que je Tai quittée. Ta 
politique, autant que j'en puis juger, est encore fondée sur 
la théorie des droits de l'homme et sur les idées du Contrat 
social, enfin sur les systèmes des philosophes du siècle 
dernier. Or je te dirai que cette théorie, ces idées, ces 
systèmes sont mal conçus et portent à faux. » 

Ce qu'il reprochait aux philosophes du siècle dernier 
c'était d'avoir raisonné et construit leur politique d'après un 
type absolu de l'homme et une conception invariable de ses 
droits. Condorcet lui-même, malgré ses connaissances histo- 
riques, était tombé dans ce travers, et du haut de son 
rationalisme il avait condamné, en les méconnaissant, la 
plupart des institutions et des croyances humaines*. 

Si nous voulons faire de la politique scientifique, nous 
devons d'abord, pense Comte, nous débarrasser de ce 
dogmatisme et de ce rationalisme absolu. — Puis nous 
nous tournerons comme Saint-Simon vers l'économie poli- 
tique, cette science de la richesse inaugurée par Smith et 
continuée par Say, qui réduit le gouvernement à des fonc- 
tions de simple police et veut organiser le bonheur par la 
production. — C'est la véritable politique positive; elle ne 
se fonde ni sur des croyances théologiques, ni sur des défini- 
tions absolues de l'homme ; elle ne considère que des faits 
observables et n'a pas d'autre objet que l'intérêt de tous. 

Voilà ce qu'ont fait de Comte quelques mois de collabora- 
tion et de causeries ; il connaît maintenant et la voie qu'il 
ne doit pas suivre et celle où il doit s'engager ; il a quitté 
la politique métaphysique pour la politique positive. 

Lui-même d'ailleurs, à cette époque, se rendait très exac- 
tement compte du service immense que venait de lui rendre 
Saint-Simon. « En premier lieu, disait-iP, j'ai appris par 

1. Revue occidentale. !•' mai 1882, p. 407. 

2. Lettres à Valat, p. 37. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 263 

cette liaison de travail et d'amitié avec un des hommes qui 
voient le plus loin en politique philosophique, j ai appris 
une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans des 
livres, et mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois 
que dure notre liaison qu'il n'en aurait fait en trois ans si 
j'avais été seul... » 

L'Industrie cesse de paraître en 1818 et fait place à un 
nouveau recueil : le Politique, rédigé par une société de 
gens de lettres et dirigé par Tinfatigable Saint-Simon. 

Auguste Comte, toujours docile, donne au Politique deux 
très beaux articles où il développe encore les idées écono- 
miques et politiques de son maître. Saint-Simon a déjà dit* 
que pour établir le régime industriel on devait ouvrir à 
tous les représentants de l'industrie, manufacturière ou 
agricole, la Chambre des communes et les mettre ainsi en 
mesure d'exercer le plus grand pouvoir politique en votant la 
loi des finances ; — Auguste Comte montre que le budget 
voté jusqu'à ce jour a été établi par les gouvernants et subi 
passivement par la Chambre des communes ; il veut que la 
Chambre l'établisse elle-même non pour les gouvernants 
mais pour les gouvernés, et, par le refus ou le vote de tels 
et tels crédits, exerce finalement toute l'autorité politique. 

Bientôt Saint-Simon greffe sur ses théories économiques 
des théories socialistes ; et dans les articles qu*il donne au 
Politique quelques mois après Comte, il divise la société 
en deux classes : les producteurs et les parasites, les abeilles 
et les frelons, et il demande que les travailleurs, jusque-là 
exploités par les oisifs, organisent à leur compte et dans leur 
intérêt le gouvernement du pays. 

Que fait Auguste Comte? 11 suit aussitôt son maître dans 
cette direction nouvelle, il s'enthousiasme pour les abeilles, 
il s'indigne contre les frelons, et trois mois après il écrit au 
fidèle Valat : « Je suis profondément révolté de Tinsolence, 

1. V Industrie fk^ vol., IIÏ, p. 100 sqq. Collection Enfantin. 



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264 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

de la dureté, de la platitude, de la fatuité, de Tégoïsme de 
ce qu'on appelle les gens comme il faut ; ce sont, pour le 
cœur, la canaille du genre humain... Mon ami, cette classe, 
d'hommes laborieux, francs, estimables, que nous aimons 
tous deux, elle est oppressée, elle est indignement pillée 
par ses supérieurs. Que le fruit de son travail lui profite 
désormais tout entier... que Tordre social jusqu'à présent 
organisé pour le compte des gens inutiles, le soit entière- 
ment pour les gens utiles ^ » Puis, comme Saint-Simon 
prépare sa conversion néo-chrétienne, comme il déclare 
déjà qu'organiser la société pour les travailleurs c'est être 
utile aux plus pauvres et servir son prochain. Comte termine 
sa profession de foi saint-simonienne par un éloge tout 
aussi saint-sîmonien de la morale chrétienne. « En exami- 
nant, dit-iP, sans aucun préjugé, soit religieux soitantire^ 
ligieux, rhistoire de ces premiers temps de TÉglise, ou, pour 
mieux dire, du christianisme, il faut convenir que Jésus- 
Christ et les apôtres étaient les libéraux de ce temps-là, de 
véritables philosophes prêchant l'égalité et la philanthropie 
et se faisant pendre par les prêtres et les procureurs généraux 
de cette époque. » 

Après la disparition du Politique^ Saint-Simon continue, 
dans un nouveau recueil, V Organisateur^ l'exposé de la 
doctrine et, dans une parabole retentissante qui le conduit 
en cour d'assises, il oppose les services rendus à la France 
par tous les travailleurs-abeilles au rôle inutile et funeste 
des frelons, parmi lesquels il range les militaires, les nobles, 
la plupart des prêtres, et les membres de la famille royale. 

Auguste Comte, qui collabore toujours avec lui, l'aide à 
préparer sa défense, puis, dans les lettres VIII et IX du recueil , 
rattache la querelle des abeilles et des frelons, des produc- 
teurs et des oisifs à la philosophie de l'histoire moderne. 

Avec une vigueur de style et de pensée toute nouvelle 

1. Lettres à Valat,Tp. 78-79. 
2. /e/.,p. 81. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE âfe 

chez lui, il nous montre Taclion utile et bienfaisante exercée 
autrefois par TÉglise et la Féodalité dans la société du 
moyen âge ; il nous fait assister à la décadence graduelle de 
ces deux pouvoirs, à la naissance et aux progrès des deux 
pouvoirs nouveaux qui doivent les détrôner un jour, la 
science et l'industrie; il demande enfin que la société, 
parachevant l'œuvre du temps, enlève aux prêtres et aux 
nobles désormais inutiles Tautorité qui revient de droit à 
tous les travailleurs de la matière et de la pensée^ 

Suivant son habitude, par simple mesure de prudence et 
pour ne pas inquiéter sa famille de Montpellier, Comte 
n'avait pas signé ces deux lettres dont il laissait à Saint-Simon 
toute la responsabilité ; mais il avait cette fois conscience 
d'avoir fait une œuvre plus personnelle que les précédentes, 
et quelques mois plus tard il annonçait en ces ternies à 
Valat l'envoi de rOrganisateur : « J'aurai soin de t'indiquer 
ce qui est de ma façon et ce qui est de celle de Saint-Simon *. » 
Trentre-quatre ans après, alors qu'il avait écrit la plus grande 
partie de son œuvre, il revendiquait encore la paternité de 
ces lettres et il les publiait sous un titre nouveau, à la suite 
du système de Politique positive ^ 

11 aurait pu tout aussi bien revendiquer les lettres VII 
et XI où il a utilisé des premiers essais restés jusque-là 
manuscrits, mais sans doute les jugeait-il, et avec raison, 
inférieures aux précédentes, car il n'en a jamais parlé. 

Qu'il soit de bonne foi dans ses revendications, on n'en 
saurait douter pour peu qu'on ait pratiqué son caractère ; il 
a d'ailleurs montré lui-même jusqu'à quel point il se croyait 
le légitime propriétaire des lettres VU! et IX en y puisant à 
pleines mains lorsqu'il a éorit sa philosophie de l'histoire 
dans le cinquième volume du Cours de Philosophie positive. 
Mais il parait s'être fait dès lors, et jusqu'à la fin de sa vie, 

1. Lettres à Valat, ^t. dOG. 

2. Sommaire appréciation île l'ensemble du passé moderne, Pal. pos., 
IV« vol., appendice gène' rai, p. 4. 



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266 DEUX MESSIES POSITIVISTES . 

d'étranges illusions sur son originalité. Qu'on parcoure en 
effet les œuvres du maître publiées ou écrites avant 1817, on 
y trouvera très nettement exprimées les idées générales que 
le disciple vient de développer magistralement. 

Dès 1803 Saint-Simon a écrit que la science devait rem- 
placer rÉglise et organiser un nouveau pouvoir spirituel ; 
et, dans ses premières œuvres, il a tenté d'organiser ce 
pouvoir; depuis 1815 il répète que l'industrie a remplacé la 
féodalité et qu'elle représente le nouveau pouvoir temporel. 

Que Comte ait fait ces idées siennes par sa langue, son 
éJrudition, ses aperçus de détail, c'est certain ; mais pour 
admettre un seul instant qu'il en soit le créateur il faudrait 
n'avoir ni lu ni les Lettres dun habitant de Genève, ni 
V Introdnctio7i aux travaux scientifiques du XIX^ siècle, ni 
le Mémoire sur la Science de l'Hofnme, ni Vhidnstrie, ni 
aucun ouvrage de Saint-Simon \ En réalité Comte n'avait 
innové en rien et s'était borné à justifier par l'histoire les 
idées les plus profondes de Saint-Simon. 

Dans l'ordre économique et politique ce n'était donc qu'un 
élève vers 1821, élève fort intelligent sans doute, destiné à 
surpasser singulièrement son maître, mais enfin un élève, 
si Ton entend par ce mot qu'il avait tout reçu et n'avait 
encore rien donné. 



En même temps qu'il s'essayait à la Politique dans les 
revues, Comte se livrait à des études scientifiques et philo- 
sophiques pour lesquelles l'École polytechnique l'avait plus 
spécialement préparé. 

Dès 1819, au moment où il traitait dans le Politique du 

1. Nous ne nous arrêterons pas à discuter l'objection que le Mémoire de 
la science de V homme y comme d'ailleurs le Mémoire de la gravitation uni- 
verselUy n'ont été publiés qu'en 1858. Saint-Simon en avait fait faire des 
copies et, n'en eût-il conservé aucune, il avait eu maintes fois l'occasion 
d'exposer au jeune Comte des idées qui lui étaient chères. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTK 2Ô7 

budget et de la liberté de la presse, il concevait le premier 
projet d'un grand ouvrage sur la philosophie des sciences. 
Jusqu'à ce jour, pensait-il, les logiciens et les psychologues 
avaient étudié l'esprit humain en lui-même, dans sa nature, 
par la méthode de l'observation interne, et, ce faisant, ils 
n'avaient abouti qu'à la plus vaine des métaphysiques. Pour 
bien connaître l'esprit on devait l'observer non pas dans son 
essence inaccessible mais dans ses manifestations positives, 
dans les sciences et leurs méthodes. 

Étudier ainsi chaque science dans ses principes, ses 
règles, ses artifices propres, c'était faire sa philosophie; 
systématiser ce qu'il y avait de commun dans les méthodes 
et les principes de chacune d'elles, c'était faire la philosophie 
des sciences et celle de l'esprit humain tout entier*.. 

Pour réaliser une partie de ce programme Comte s'es- 
sayait d'abord dans une philosophie des mathématiques^ 
dont il nous a laissé de nombreux fragments, et il écrivait 
le plan général d'une philosophie des sciences positives 
parmi lesquelles il rangeait les mathématiques, l'astronomie, 
la physique, la chimie et la physiologie. 

Enfin il tentait déjà de fondre ses deux ordres d'étude, 
la politique et la science, en soumettant à la méthode posi- 
tive, c'est-à-dire à l'observation et au raisonnement, cette 
politique qu'il avait d'abord traitée en simple journaliste et 
qui devait déjà, dans son esprit, couronner la série des 
sciences positives\ 

Suivant un principe dont il ne s'est jamais écarté, il 
montrait déjà, avec une grande netteté, qu'une science ne 
peut se constituer qu'à la condition d'étudier un ordre 
distinct de phénomènes et que c'est par conséquent com- 
promettre ou nier la politique positive que d'en faire un 
appendice de la physiologie avec Cabanis ou de l'idéologie 

4. Lettres à Valat,^. 90-91. 

2. Revue Occidentale, 4881, \'' mars, p. 267 et 4" novembre, p. 355.. 

3. Revue Occidentale, 1" mai 1882, p. 379 sqq. 



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26S DEUX MESSIES POSITIVISTES 

avec Dèstutt de Tracy. Pour exister logiquement, cette 
science devait appliquer les méthodes positives à des faits 
spéciaux bien déterminés, et nous savons qu'aux yeux de 
Comte ces faits étaient alors ceux de la vie économique. 

Jusqu'à quel point subit*i], dans cette évolution de sa 
pensée scientifique, l'influence de Saint-Simon ? — Il est 
beaucoup plus difficile de répondre que pour son évolution 
politique. 

Nous ne devons pas oublier en effet que Saint-Simon, 
malgré ses prétentions au titre de pape scientifique, était 
très ignorant des sciences spéciales. Il ne connaissait ni les 
mathématiques, ni l'astronomie, ni la physique, ni la 
chimie, et quand il a voulu fonder la physiologie, il a écrit, 
sur l'origine de la pensée et de la vie, beaucoup de pau- 
vretés. Dans ces conditions, nous pouvons être certains 
qu'il n'a inspiré à son disciple ni sa philosophie des mathé- 
matiques, ni les idées de détail de sa philosophie des 
sciences; bien mieux, il a dû, sur bien des points spéciaux, 
s'instruire près de lui^ comme il avait fait quelque temps 
auparavant près d'un autre secrétaire, le jeune Augustin 
Thierry. 

Mais quelle que soit dans l'ordre purement scientifique 
la faiblesse de Saint-Simon et la supériorité de Comte, il 
n'en reste pas moins vrai que Saint-Simon avait eu, dès 
1808, cette idée d'une synthèse des sciences humaines 
qu'Auguste Comte reprenait aujourd'hui. — Pour ce fonda- 
teur d'une religion scientifique, édifier une encyclopédie 
des connaissances humaines qui servit de nouvel évangile 
était une œuvre indispensable et il y avait consacré la pre- 
mière partie de sa vie. Il avait, sur ce chapitre, écrit peu de 
choses précises, mais il avait vu du premier coup que, pour 

1. C'est en ce sens que M»» Comte a pu dire à Littré que, dans les dis- 
cussions, Comte paraissait le maître de Saint-Simon. (Littré, op. cit., p. 14.) 
— D'ailleurs Caroline Massin ne connut Comte qu'en mai 1821 et ne se lia 
ayec lui qu'en juillet 4822, c'est-à-dire lorsque les relations de Saint-Simon 
et de Comte duraient depuis cinq ans déjà. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 269 

clore définitivement la période métaphysico-théologique de 
rhumanité, il importait d organiser la science et d'en codifier 
les résultats. N'est-il pas légitime de penser que, sans ins- 
pirer à Comte telle ou telle conception particulière, il lui 
avait au moins, par ses causeries autant que par ses écrits, 
indiqué un programme d'ensemble ? — Auguste Comte lui- 
même ne témoigne-t-il pas en faveur d'une influence de ce 
genre lorsqu'il écrit à Valat à propos de sa collaboration : 
(( Cette besogne m'a formé le jugement sur les sciences 
politiques et, par contre-coup, elle a agrandi mes idées sur 
toutes les autres sciences, de sorte que je me trouve avoir 
acquis plus de philosophie dans la tête, un coup d'œil plus 
juste et plus élevée » 

D'ailleurs, si Saint-Simon ignore les mathématiques, l'as- 
tronomie, la physique et la chimie, sciences de l'univers, il 
connaît assez bien les sciences de l'homme et, dans cet 
ordre d'idées, il exerce sur les premiers essais scientifiques 
de son élève une influence qu'on ne saurait exagérer. Bien 
avant Comte il a voulu fonder la science sociale; dans la 
physiologie ou science de l'homme il a distingué, dès i813, 
une science de l'individu qui n'est autre que la biologie, 
et une science de l'espèce qu'il appelle physiologie sociale 
ou science politique. — A cette science il assigne un objet 
précis, l'étude des hommes réunis en société, et une méthode 
positive, l'observation historique. Comte, en essayant de 
fonder une politique positive, ne fait donc que reprendre 
encore une des idées les plus originales de Saint-Simon; à 
la. vérité il ne voit pas encore cette science dans toute son 
ampleur; sous l'influence de Saint-Simon lui-même et de 
ses théories économiques, il tend, pour le moment, à la 
confondre avec l'économie politique, mais il reviendra plus 
tard à une conception plus large et non moins saînt-simo- 
nienne de la science des sociétés. 

1. Lettres à Valat, p. 37. 



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270 DEUX MESSIES IH)SITIVI8TES 

La même influence se constate dans la philosophie huma- 
hitaire qui inspire déjà les travaux scientifiques de Gomte, 
même les plus spéculatifs. Saint-Simon est imbu de la 
philanthropie sentimentale du xviii^ siècle; toute sa vie 
il a voulu faire le bonheur des hommes. Gomte a cette 
ambition alors même qu'il disserte sur les vérités les plus 
abstraites. Sans doute il éprouve du plaisir à exercer sa 
pensée, mais il veut que ses recherches soient uliles à ceux 
qu'il appelle « ses pauvres semblables ». « Je ferais très 
peu de cas, écrit-il à Valat, des travaux scientifiques si je 
ne pensais perpétuellement à leur utilité pour l'espèce; 
j aimerais autant alors m'exercera déchiffrer des logogriphes 
compliqués. J'ai une souveraine aversion pour les travaux 
scientifiques dont je n'aperçois pas clairement l'utilité, soit 
directe, soit éloignée*. » 

Ainsi, dans l'ordre économique et politique, Comte n'est 
guère, vers 1820, que le disciple de Saint-Simon dont il 
reflète la pensée sans la transformer ; dans Tordre scientifique 
il échappe certainement à son influence lorsqu'il se livre à 
des recherches spéciales, mais il la subit pleinement dans 
ses idées générales et dans l'objet qu'il se propose. C'est un 
Saint-Simon qui aurait passé par l'école Polytechnique. 



Jusqu'ici nous avons distingué nettement les travaux poli- 
tiques de Gomte de ses travaux scientifiques, et lui-même 
nous autorisait à faire cette distinction : « Mes travaux, 
disait-il à Valat, sont et seront de deux ordres, politiques et 
scientifiques ^ » Quelques pages plus loin, il les distingue 
encore : « Tu sens qu'avec ces travaux (scientifiques) et 
ceux politiques, ma tête doit être occupée ; et, en effet, je te 
réponds que je ne m'ennuie pas^ » 

1. Lettres à Valat, ^, 99. 

2. /</., p. 99. 

3. Id., p. 109. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 271 

A la vérité, nous pouvons prévoir par quel côté ces deux 
genres d'étude arriveront à se joindre. Ne Tavons-nous pas^ 
vu, dans ses opuscules de 1819, tenter d'imposer à la 
politique la méthode scientifique et de créer la science 
sociale? mais il y a là simple tentative et non exécution 
véritable. Pour voir s'opérer la synthèse des recherches 
politiques et des études scientifiques, nous avons dû attendre 
en 1822 et nous y sommes. 

Saint-Simon, qui continue la publication du Systètne 
industriel, s'est aperçu que la science et Tindustrie ne suf- 
fisaient pas à diriger et à gouverner le monde nouveau et 
quil devait faire appel à la force-sentiment, Tamour. Il 
s'efforce donc d'établir qu'organiser la société pour ceux 
qui travaillent c'est obéir à la loi d'amour, et il laisse 
Auguste Comte exposer les généralités scientifiques du 
système. 

Comte fait cet exposé dans un opuscule qu'il signe cette 
fois de son nom et qu'il intitule : Prospectus des travaux 
nécessaires pour réorganiser la société \ En tête vient une 
préface de Saint-Simon adressée aux industriels et le tout 
est publié sous ce titre imprévu : Du contrat social ^ par 
Henri de Saint-Simon, 

Comme Saint-Simon, Comte se propose ici de guérir la 
société de l'anarchie morale où elle se débat. A l'heure 
actuelle elle est tiraillée sans cesse entre le parti des rois 
et le parti des peuples et ces tiraillements se traduisent par 
d'incessantes révolutions. 

Les rois représentent un système de gouvernement qui a 
rendu d'immenses services, le système théologico-féodal, 
mais qui a été d'abord miné, puis définitivement ruiné par 
les progrès de la science et de l'industrie. 

1. C'est ce Prospectus qui parut en 1824 sous le titre de Système de Poli- 
tique positive dans le 3« cahier du Catéchisme des Industriels (Œuvres de 
Saint-Simon, IX) et que Comte publia de nouveau en 1854, sous le titre de 
Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la Société (Pol. 
Pos., appendice général, p. 47). 



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272 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Les peuples qui, par l'intermédiaire des savants et des 
philosophes, ont détruit l'ancien système ne représentent, à 
vrai dire, aucune espèce de gouvernement; habitués depuis 
longtemps à détruire, ils s'obstinent à ériger en principes 
de conduite des principes purement négatifs et qui n'étaient 
bons que pour démolir^ tels lé principe de l'égalité ou de la 
liberté de conscience. La société parait donc avoir le choix 
entre une réaction impossible et un désordre éternel. Com- 
ment la tirer de cette alternative? — En la réorganisant. 

« La destination de la société, parvenue à sa maturité, 
écrit Comte, n'est point d'habiter à tout jamais la vieille et 
chétive masure qu'elle bâtit dans son enfance, comme le 
pensent les rois, ni de vivre éternellement sans abri après 
ravoir quittée, comme le pensent les peuples; mais à l'aide 
de l'expérience qu'elle a acquise, de se construire, avec 
tous les matériaux qu'elle a amassés, l'édiOce le mieux ap- 
proprié à ses besoins et à ses jouissances \ » 

Comment réorganiser? Il faudra d'abord se garder de 
courir au plus pressé par des réformes politiques aussi 
inutiles que hâtives. Peuples et rois sont dupes sur ce point 
de la même illusion; ils regardent « comme purement pra- 
tique une entreprise essentiellement théorique^ ». Ils ne 
voient pas qu'avant de tenter la moindre réforme tempo- 
relle, on doit d'abord reconstituer l'ordre spirituel en 
établissant un certain nombre de vérités sociales que nul 
ne discutera plus et qui seront les principes spirituels de 
la société régénérée. 

Et qui chargera-t-on d'établir ces principes? — les savants. 
Non pas les spécialistes « trop absorbés par leurs ocupations 
particulières et même trop affectés encore de certaines 
habitudes intellectuelles vicieuses qui résultent aujourd'hui 
de cette spécialité ^ » , mais les esprits scientifiques qui 

1. Œuvres de Saint-Simon, IX, p. 36. 

2. Œuvrea de Saint-Simon, IX, p. 43. 

3. Œuvres de Saint-Simon, IX, 63, 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 273 

joignent à une culture générale le sens de la méthode 
positive. Leur fonction consistera à établir, par Tobservalion 
et le raisonnement, les principes théoriques du nouveau 
régime, ou, si l'on préfère, « à élever la politique au rjing i 
des sciences positives ». Créer la science politique, voilà 
donc le moyen de terminer la crise européenne et nous 
savons que, depuis 1819, Auguste Comte s'y essaie.' 

Cette création est-elle possible ? — Pour répondre à cette 
question considérons que les sciences aujourd'hui consti- 
tuées, depuis l'astronomie jusqu'à la biologie, ne sont arri- 
vées à la forme positive qu'après avoir traversé une période 
théologique et une période métaphysique. Chacune d'elles, 
avant d'expliquer un fait par un fait antérieur, a fait succes- 
sivement appel à des volontés diverses et à de vagues puis- 
sances, comme le phlogistique et les différents fluides. Eh 
bien! la science sociale vient justement de traverser les 
deux premières phases. La doctrine des rois, avec le principe 
du droit divin, correspondait à l'état théologique, la doctrine 
des peuples, avec le principe de l'égalité des raisons 
humaines, a correspondu à l'état métaphysique. L'heure est 
venue d'inaugurer la politique positive, celle qui observe 
les conditions stables ou changeantes de la vie sociale et en 
formule les lois. 

Pour que cette science se constituât, il fallait que les 
sciences plus simples dont elle dépend, l'astronomie, la 
physique, la biologie, fussent devenues positives, et que le 
système théologique fût à jamais ruiné ; or ces deux condi- 
tions sont remplies depuis 1§ fin du siècle précédent et rien 
ne s'oppose plus à la révolution morale que les savants 
européens sont chargés d'opérer. 

S'ils veulent y réussir, ils devront se débarrasser d'abord 
d'un préjugé très répandu en politique et qui n'est qu'un 
héritage de la théologie et de la métaphysique, c'est qu'on 
peut découvrir un type éternel et parfait de la vie sociale, 
abstraction faite des temps et des lieux. 

Dumas. — Deux messies. 18 



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274 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

En réalité, la vie sociale dépend toujours de Tétat de la 
civilisation, c'est-à-dire des sciences, des beaux-arts et de 
l'industrie ; elle en est l'expression actuelle, et se modifie 
dans la même mesure que ces forces sociales. 

Le moyen âge a été dirigé par des théologiens, le 
xviu® siècle par des métaphysiciens, le xix** le sera par des 
savants, et tout cela est dans Tordre. 

En même temps, les savants doivent se persuader que la 
civilisation se développe suivant une loi nécessaire; le 
hasard est un mot vide de sens, et l'homme de génie peut 
bien accélérer ou ralentir la vitesse du progrès humain, il 
ne peut en modifier la direction. Par exemple, les trois 
étapes de la connaissance scientifique sont fatales pour 
chaque science ; Tordre en est déterminé par la nature de 
Tesprit humain et nul homme de génie n'a jamais pu en 
supprimer une ou la franchir. 

Il résulte de cette nécessité que la politique ou science de 
Torganisatîonpeut, sans inconvénient, se confondre avec la 
science sociale proprement dite, car organiser ce n'est pas 
transformer ou réformer la société, mais plus simplement se 
conformer aux lois profondes de son développement. 11 en 
résulte aussi que l'histoire, et en particulier l'histoire de la 
civilisation, sera la méthode essentielle , de la science 
sociale ; elle seule peut nous permettre de comprendre 
Tavenir par le passé et d y adapter le présent. 

Fidèle à ces principes, Comte, en préconisant le système 
scientifique et industriel, ne soutient pas qu'il est le meil- 
leur, mais qu'il est nécessaire ; il n'a pas la prétention, en 
le proposant, de violenter Tordre politique au nom d'idées 
préconçues, mais seulement de hâter un progrès fatal; c'est 
par Thistoire qu'il a tenté de connaître la marche de la civi- 
lisation et son seul dessein est d'y conformer Tordre social- 

Saint-Simon, dans la préface, présentait au public Tou- 
vrage « de son collaborateur et ami » comme une étude qui 
n'avait d'autre objet que d'exposer son propre système sous 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 275 

sa forme scientifique, et de servir d'introduction à ses 
propres œuvres. « Voici son ouvrage, disait-il, qui corres- 
pond au discours préliminaire de Y Encyclopédie par d'Alèm- 
bert. » 

De son côté, Auguste Comte avait accepté ce patronage et 
n'avait même pas exigé que son non\ figurât sur la couver- 
ture'à côté de celui du maure. 

Rien ne faisait donc présager la rupture qui se préparait 
entre les deux philosophes, et qui devait être définitive deux 
ans plus tard. 

Auguste Comte en a laissé un récit assez détaillé dans 
deux lettres écrites Tune à ValatS l'autre à d'EichthaP en 
mai 1824. 

Jusque-là, nous le savons, il n'avait pas signé* ses articles, 
mais en écrivant son étude capitale sur la réorganisation de 
la société, il sentit, dit-il, que le moment était venu de 
secouer toute tutelle et d'apprendre son nom à ses lecteurs. 
Il signifie donc sa décision à Saint-Simon qui ne s'y soumet 
qu'à regret et finit par suspendre le tirage après quelques 
épreuves. Dès lors Saint-Simon emploie tous les moyens 
pour ajourner la publication, le leurre deux ans par des 
prétextes vains et ne se décide à publier le fameux Prospec- 
tus qu'en avril 1824 dans le troisième cahier du Catéchisme 
des Industriels^ recueil nouveau où il réexpose une fois de 
plus son système. 

Encore trouve-Ml le moyen de joueir une seconde fois 
Auguste Comte et, au lieu de l'éditer à part, comme il 
l'avait promis, lui donne-t-il place dans son Catéchisme, 
où il le présente « comme un homme ayant mission de lui 
rédiger un de ses cahiers' ». Voilà pourquoi, un mois après 
cette seconde édition, en mai 1824, Auguste Comte dit qu'il 
considère la rupture comme décisive, et elle le fut en effet. 

1. Op. cit., p. 114 sqq. 

2. Littré, op. cit., p. 23. 
3^ Littré, op. cit., p. 26. 



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276 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Aussitôt il change de ton : celui qui était quelques années 
plus tôt un modèle de vertu, un homme estimé de tous, 
devient un exploiteur sans scrupules, un extravagant, un 
intrigant qui n'a pas d'autre but « que de faire sensation 
dans le monde »*, etc., etc. 

Nous pouvons difficilement faire la part du vrai dans ces 
affirmations de Comte et dans des faits racontés avec autant 
de passion. Il existe cependant un curieux document retrouvé 
dans les papiers de Comte ^ qui permet d'en contrôler au 
moins une partie. C'est un contrat signé du maître et de 
rélève par lequel Saint-Simon achète de 1822 à 1825 la 
propriété exclusive du Prospectus de Comte et l'autorisa- 
tion de le publier. Aucun article ne Tobligeant à Téditer à 
part, il a pu, sans perfidie, le faire figurer dans un de ses 
recueils, comme il avait fait pour les productions antérieures 
de Comte qui parait mal venu sur ce point de crier à la 
trahison. 

De plus, Saint-Simon, fort de son traité, avait pris soin, en 
décembre 1823, dans le second cahier de son Catéchisme y 
d'annoncer le Prospectus en des termes oîi il affirmait bien 
nettement son patronage et ses intentions. « Nous join- 
drons, disait-il, au troisième cahier du Catéchisme^ un 
volume sur le système scientifique et le système d'éduca- 
tion. Ce travail, dont nous avons jeté les bases et dont fioMs 
avons confié f exécution à notre élève Auguste Comte^ 
exposera le système industriel a priori^, » Si Auguste 
Comte ne voulait ni passer pour un élève chargé de rédiger 
un cahier, ni être imprimé dans le Catéchisme, c'est alors 
qu'il devait protester et non pas six mois plus tard. 

Gageons que si Saint-Simon avait laissé, lui aussi, une 
version de la rupture, Auguste Comte n'apparaîtrait peut- 
être pas comme une victime. 

4. Voir, pour plus de détails sur cette rupture, l'étude très documentée de 
G. Weill, Saint-Simon et son œuvrer que j'ai plusieurs fois citée. 

2. La loi des trois États, par Sémerie, p. 19. 

3. Œuvres de Sai7it-Simony VIIÏ, 49-50. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 277 

Quoi qu'il en soit de cette querelle et des détails que nous 
ignorons, on a pu voir qu'Auguste Comte tenait son œuvre 
pour originale ; du moins il la déclare telle à Valat et à 
d'Eichthal, et c'est en définitive pour affirmer son originalité 
qu'il a rompu avec Saint-Simon. A-t-il raison et dans 
quelle mesura, sur ce point autrement important que ses 
froissements de vanité ? 

Ses affirmations sont très nettes. 

En 1824 il écrit à Valat « que son ouvrage est entière- 
ment pur de rinfluence exercée sur lui par Saint-Simon * » ; 
à d'Eichthal il déclare que depuis quatre ou cinq ans, c'est- 
à-dire depuis 1819 ou 1820, il n'a « plus rien à apprendre 
de M. Saint-Simon^ ». En 1854, lorsqu'il réimprime le 
Prospectus avec ses opuscules, il fait, dans la Préface, la 
déclaration suivante ' : « Ma direction à la fois philoso- 
phique et sociale fut irrévocablement déterminée en mai 1822 
par le troisième opuscule où surgit ma découverte fonda- 
mentale des lois sociologiques. Son propre titre '*, qui doit 
seul figurer ici, suffirait pQur indiquer une intime combi- 
naison entre les deux points de vue scientifiques qui 
m'avaient jusqu'alors préoccupé parallèlement ou séparé- 
ment. » 

Il ne paraît donc pas douter de ses droits et pas plus que 
précédemment nous ne douterons npus-même de sa sincérité ; 
mais ici, pour contrôler ses dires, nous avons l'œuvre entière 
de Saint-Simon et, pas plus que pour les ouvrages antérieurs 
de Comte, ce contrôle n'est favorable à son originalité. 

Bien avant lui, en 1813, dans son Mémoire sur la Science 
de l'Homme^ Saint-Simon avait parlé de la crise où la dispa- 
rition du système théologico-féodal jetait les sociétés euro- 
péennes et de la nécessité d^y remédier par une refonte des 

1. Lettres à Valat y p. 404. 

2. Littré, op. cit., p. 24. 

3. Syst, de Pol. pos.^ append. p. III. 

4. Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. 



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2T» DEUX MESSCES POSITIVISTES 

idées générales. Comme lui, c'est par la science des sociétés, 
par la physiologie sociale, qu'il voulait établir ce corps de 
vérités qu'il jugeait indispensables à la vie du monde 
moderne ; il comptait sur cette science pour régénérer la 
morale, la philosophie, la politique, la religion, le clergé ; 
il attendait d'elle tout ce que son disciple devait en attendre 
plus tard. Comme lui, il parlait alors de la fameuse loi du 
progrès scientifique qui afaitpasser les sciences delà forme 
conjecturale et religieuse à la forme positive et qui imposait 
à la physiologie sociale les mêmes étapes et la même évo- 
lution. Comme lui enfin il s'adressait à l'histoire pour con- 
naître la direction du progrès humain et y conformer sa 
théorie ; il ne cherchait pas à établir l'ordre politique le 
meilleur mais à hâter l'ordre nécessaire, il croyait que la 
politique pratique se confondait presque avec la physiologie 
sociale. 

Qu'il y ait chez Auguste Comte plus de précision, plus de 
vigueur et plus de connaissances, on ne peut le contester, 
mai$ tout cela n'est pas cette originalité véritable à laquelle 
il prétend dans ses lettres comme dans la préface de 1854, 
et qu'une fois de plus nous lui refusons. 

Il n'est pas jusqu'à cette fameuse synthèse de ses travaux 
scientifiques et de ses travaux politiques dont il puisse reven- 
diquer l'initiative. Toute l'œuvre antérieure de Saint-Simon 
n'ayant pas d'autre objet que d'appliquer la méthode scienti- 
fique aux choses de la vie sociale et d'organiser une politique 
scientifique, Comte ne pouvait pas rester son disciple sans 
en arriver là, et de fait il travaillait depuis 1819 à fonder 
une politique scientifique. 

D'ailleurs nous avons sur cette filiation d'idées un témoi- 
gnage qui en vaut un autre, celui d'Auguste Comte lui- 
même qui, dans cette même édition de 1824 dont il s'est 
tellement plaint, s'intitule modestement élève de Saint- 
Simon, et fait précéder le Prospectus d'un avertissement 
t)îi il écrit : « Ayant médité depuis longtemps les idées mères 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 279 

de M. de Saint-Simon, je me suis exclusivement attaché 
à systématiser, à développer et à perfectionner la partie des 
aperçus de ce philosophe qui se rapporte à la direction 
scientifique. Ce travail a eu pour résultat la formation du 
système de politique positive que je commence aujourd'hui 
à soumettre au jugement des penseurs. 

« J'ai cru devoir rendre publique la déclaration précé- 
dente, afin que si mes travaux paraissent mériter quelque 
approbation, elle remonte au fondateur de Técole positive 
dont je m'honore de faire partie*. » 

Voilà qui s'appelle parler! mais alors il ne faut pas, un 
mois plus tard, écrire à Valat et à d!Eichthal qu^on ne doit 
rien à Saint-Simon; il ne faut pas surtout criera la perfidie 
et à la trahison parce que Thomme dont on se proclame 
l'élève vous traite en disciple. 

A la vérité Comte, gêné par cette déclaration, s'est em- 
pressé d'en diminuer la portée près de ses deux anais : c'est 
un acte de complaisance, écrit-il à Valat; il répète la même 
chose à d'Eichthal et il ajoute même qu'il espérait, par cet 
avertissement, modifier les dispositions de Saint-Simon à 
son égards Ainsi, après avoir été dupé. Comte aurait songé 
à reconquérir par cet hommage les bonnes grâces d'un 
homme qu'il n'estimait plus ! Nous ne nous arrêterons pas à 
cette explication, et nous nous en tiendrons à la déclara- 
tion officielle de Comte, confirmée d'ailleurs par ce que 
nous savons de Saint-Simon et de son œuvre. 



Est-ce à dire que, toute question d'amour-propre mise à 
part, la conformité de vues fut parfaite en 1824 entre le maître 
et l'élève? — Nullement, et ce serait faire tort à Comte que 
de le présenter comme ayant subi passivement jusque-là l'in- 
fluence de Saint-Simon. 

1. Œuvres de Saint-Simon, IX, p. 9. 

2. Littré, op. cit., p. 29. 



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280 I>El X MESSIES POSITIVISTES 

Il y avait d'abord entre les deux esprits, et pour le bon- 
heur de Comte, une différence fondamentale de méthode. 

Saint-Simon, peu instruit, très imaginatif, travaillait sans 
aucune règle, changeait le plan de ses ouvrages au milieu 
même de la rédactidn et répandait ses idées sans prendre 
la peine de les mûrir ; c'était un publiciste de génie ^ plus 
qu'un philosophe véritable. Comte, beaucoup moins riche 
d'idées, mais infiniment plus méthodique, ne cédait rien à 
l'imagination, soumettait ses conceptions à une logique in- 
flexible, les poussait jusqu'à leurs conséquences et devait être 
souvent choqué par les procédés aventureux de son maître. 

11 s'écartait aussi de lui sur quelques points de doctrine et 
leurs divergences d'idées étaient l'origine de nombreuses 
discussions. 

Dès 1818, dans les lettres anonymes qu'il adresse à Saint- 
Simon, il lui reproche de suivre sa théorie dans ses consé- 
quences politiques au lieu de la suivre dans ses conséquences 
scientifiques. Saint-Simon lui paraissait en effet faire fausse 
route en voulant toucher à la pratique avant qu'un nouvel 
ordre spirituel fût établi ; quelques années plus tard, dans 
le Prospectus^ il reprochait aux peuples et aux rois de com- 
mettre la même erreur, et, six mois après la rupture, il 
écrivait à Valat : « Je regarde toutes les discussions sur les 
institutions politiques comme de pures niaiseries fort oiseuses 
et qui ne sont fondées sur rien jusqu'à ce que la réorgani- 
sation spirituelle de la société soit effectuée ou du moins très 
avancée ; et c'est un des points capitaux sur lesquels je suis 
absolument opposé à Saint-Simon par exemple qui voudrait 
commencer par la réorganisation temporelle (entendue à 
sa manière), ce qui est le monde renversé et littéralement 
la charrue avant les bœufs ^. » 

A la vérité, Saint-Simon aurait pu répondre qu'il avait 
déjà consacré quinze ans de sa vie à réorganiser le pouvoir 

1 . Le mot est de M. Lévy-Bpuhl. 

2. Lettres à Valat, p. io6, 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 281 

spirituel, mais robjection de Comte n'en porte pas moins 
contre la philosophie industrielle et la politique pratique qui 
le préoccupait alors. Lui-même a pris soin de signaler sur 
ce point la même divergence d'idées, lorsqu'il a écrit dans 
la préface du Prospectus^ en 1824 : Ce travail « n'expose 
pas les généralités de notre système, c'est-à-dire qu'il n'en 
expose qu'une partie et qu'il fait jouer le rôle prépondérant 
à des généralités que nous considérons comme secondaires. 

Dans le système que nous avons conçu, la capacité indus- 
trielle est celle qui doit se trouver en première ligne, elle 
est celle qui doit juger de la valeur de toutes les autres 
capacités et les faire travailler pour son plus grand avan- 
tage ^ » 

Enfin, depuis quelque temps Comte voyait Saint-Simon 
tendre vers une vague religiosité, essayer de confondre la 
philosophie du travail industriel avec la morale de la cha- 
rité, et il s'éloignait tout autant de cette philosophie sentimen- 
tale que de l'industrialisme. « Notre rupture, écrivait-il plus 
tard à Michel Chevalier *, doit être attribuée en partie à ce 
que je commençais à apercevoir en lui une tendance reli- 
gieuse profondément incompatible avec la direction philo- 
sophique qui m'est propre. » Et Saint-Simon, très conscient 
sans doute de cette opposition, écrivait déjà dans la préface 
du Prospectus : « Notre élève n'a traité que la partie scien- 
tifique du système, mais il n'a point exposé la partie senti- 
mentale et religieuse ; voilà ce dont nous^avons dû prévenir 
nos lecteurs \ » 

Rien à discuter ici puisque les adversaires sont d'accord 
pour reconnaître les points en litige; mais Comte eut plus 
tard un tort grave, ce fut d'expliquer l'évolution sentimen- 
tale de Saint-Simon par un ébranlement moral qui aurait 
suivi sa tentative de suicide. « J'ai pu observer en lui, disait- 

1. Œuvres de Saint-Simon, IX, i. 

2. Littré, op, cit., p. 488. 

3. Œuvres de Saint-Simon, Collection Enfantin^ IX, p. 4-5, 



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282 DEL'X MESSIES POSITIVISTES 

il, après laffaiblissement résulté d'une fatale impression 
physique, cette tendance banale vers une vague religiosité 
qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret 
de rimpuissance philosophique ' . » Familier et collaborateur 
de Saint-Simon, il ne pouvait pas ignorer que son maître 
avait des tendances néo-chrétiennes bien avant sa tenta- 
tive de suicide, et qull les avait très nettement manifestées 
en 1821, dans la préface du Système industriel. 

Mais, sur ce point, Tironie du sort a bien vengé Saint- 
Simon ; et lorsque, trente ans plus tard, Auguste Comte a 
été porté lui aussi vers la religiosité sentimentale, il s'est 
trouvé un disciple inintelligent doublé d'un faux ami pour 
expliquer par un accident cérébral l'évolution qu'il ne com- 
prenait pas, et pour faire accepter cette inepte légende. 

Comte, en se séparant de Saint-Simon, s'affirmait donc 
comme un savant décidé à réformer les idées avant de réfor- 
mer les institutions et peu désireux, pour le moment, de 
suivre son maître dans ses rêves néo-chrétiens ; cependant 
malgré ces différences de pensée, malgré son orgueil froissé, 
malgré ses plaintes, il avouait encore à Valat « que Tinfluence 
de Saint-Simon avait puissamment servi à son éducation 
philosophique ^ ». Ce n'est pas nous qui sur ce point lui 
opposerons de démenti. 

Plus tard il changera de ton, et, lorsqu'il aura terminé son 
Cours de philosophie positive, il sera gêné par le souvenir 
de ce maître que les saint-simoniens lui reprocheront de 
démarquer^, et il osera écrire : « Mon évolution spontanée 
fut profondément troublée pendant quelques années, sans 
être ni déviée ni suspendue, par une liaison funeste avec 
un écrivain fort ingénieux mais superficiel dont la nature 
propre, beaucoup plus active que spéculative, était assu- 
rément peu philosophique et ne comportait d'autres mobiles 

1 . Cours de Philosophie positive, VI, «9. 

2. Lettres à Valat, p. 115. 

3. Voyez sur les Invectives d'Enfantin, p. 255. 



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SAfNT-SIMON ET AUGUSTE COMTE * 283 

essentiels qu'une immense ambition personnelle (le célèbre 
M. de Saint-Simon *). » 

Les pages qui précèdent nous dispenseront de discuter le 
jugement qu'Auguste Comte, jaloux de son originalité et de 
sa gloire, portait avec une aussi belle inconscience sur 
riiomme qui avait été son initiateur. 

Ce n*est pas tout : lorsque lui-même eut fondé une reli- 
gion, lorsqu'il fut devenu mystique et quiétiste, il revint 
une dernière fois sur ce premier maître dont le souvenir le 
hantait et que les saint-simonienslui opposaient saqs cesse ; 
et cette fois il ne craignit pas de s'abaisser jusqu'à l'injure. 
Il rappelle « jongleur dépravé » et, après avoir proclamé 
qu'il ne lui doit rien, il conclut: « Son éclat passager cons- 
tituera pour la postérité l'un des symptômes caractéris- 
tiques de notre anarchie mentale, puisqu'il résulte seule- 
ment d'un charlatanisme effréné dépourvu de tout vrai 
mérite. Le cœur et l'esprit de ce personnage se retracent 
exactement dans le cynique résumé qu'il se plaisait à faire 
de sa propre vie, dont il représentait les deux moitiés comme 
respectivement consacrées à Tachât et à la vente des idées ^ » 
Voilà comment jugeait Saint-Simon en 1853 le philosophe 
qui en 1825 lui devait tant. 

Mais, dira-t-on, entre 1824 et 1853 se place toute l'œuvre 
de Comte ; s'il a nié de plus en plus l'influence de Saint- 
Simon sur sa propre pensée, c'est qu'il devenait de plus en 
plus personnel et ne se reconnaissait plus en lui. A cet égard 
il serait dans son droit et — les injures à part — n'aurait 
dit que la vérité. 

On voudrait pour la mémoire d'Auguste Comte que cette 
explication fût possible. Par malheur elle ne Test pas et 
Texamen impartial des deux systèmes va nous montrer que 
s'il a été sincère en défendant contre Saint-Simon et les 
saint-simoniens l'originalité de sa pensée, ce' n'a pu être 

1. Cou7's de Vhil. />os., VI, 8. Note. 

2. Système de Politique Positive, III, p. XVI, XVII. 



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284 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

qu'en méconnaissant, contre toute évidence, l'identité pro- 
fonde du comtisme et du saint-simonisme, comme l'em- 
preinte indélébile dont il avait été marqué à jamais. 



II 

RAPPORTS DES DEUX PHILOSOPHIES 

Nous connaissons Tinfluence personnelle exercée par Saint- 
Simon sur Comte de 1817 à 1824. Nous savons que pendant 
sept années, de dix-neuf à vingt-six ans, à l'âgç où l'esprit se 
forme, secrétaire, disciple ou collaborateur, Auguste Comte se 
borna à recevoir, organiser et développer ce qu'il appelait lui- 
même « les idées mères » de son maitre. Mais le voici enfin 
par la rupture, bientôt suivie par la mort de Saint-Simon, 
émancipé de toute tutelle morale, libre de penser par lui- 
même et d'écrire selon sa pensée. Va-t-il enfin créer une doc- 
trine personnelle, bien distincte du saint-simonisme et qui 
justifie, dans une large mesure, ses prétentions à l'originalité? 

La comparaison des deux systèmes va nous apprendre que 
non. 

Bien entendu nous ne pouvons songer, pour cette com- 
paraison, à faire du comtisme et du saint-simonisme une 
exposition complète qui dépasserait singulièrement le cadre 
et l'objet de notre étude. Nous nous bornerons à résumer 
les idées générales du positivisme de Comte et nous verrons 
ensuite qu'elles se retrouvent toutes dans le positivisme de 
Saint-Simon \ 

L'objet que s'est proposé Auguste Comte dans toute son 
œuvre est de mettre fin à la crise sociale que le xviu" siècle 

1. On pourra consulter sur la parente du saint-simonisme et du comtisme 
la thèse très documentée de M. Alengry, La sociologie chez Auguste Comte^ 
Paris, F. Alcan, 1899. — L'auteur est arrivé à des conclusions très analogues 
à celles que je vais défendre ici et j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'utiliser 
ses recherches. 

C. f. également G. Weill, op. cit., ch. xi et, par le même, V École Saint- 
SimonniennCf p. 291. Paris, F. Alcan, 1896. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 285 

a préparée et que la Révolation a ouverte officiellement par 
la destruction du système théologique et féodal. Par ce dessein 
il se rapproche de tous les penseurs de son temps, depuis 
Chateaubriand et de Bonald jusqu'à Cousin et de Maistre ; 
mais il en diffère profondément par le plan qu'il adopte et 
qu il exécute *. Au lieu de courir à la solution du problème 
politique par des mesures hâtives, il regarde plus haut et 
plus loin. Il est persuadé en effet que les idées mènent le 
monde et que toute la réorganisation politique sera vaine 
tant que la réorganisation des croyances ne sera pas opérée : 
« Tant que les intelligences individuelles n'auront pas 
adhéré, dit-il, par un assentiment unanime à un certain 
nombre d'idées générales capables de former une doctrine 
sociale commune, on ne peut se dissimuler que Tétat des 
nations restera, de toute nécessité, essentiellement révolu- 
tionnaire, malgré tous les palliatifs politiques qui pourront 
être adoptés, et ne comportera réellement que des institu- 
tions provisoires ^ » 

11 faut mettre un terme, au plus vite, à l'anarchie morale, 
refaire Tunité des intelligences par une doctrine générale 
qui s'impose à toutes les consciences individuelles comme 
s'imposait autrefois le catholicisme aujourd'hui ruiné par 
les progrès de la raison. En d'autres termes, il faut à la 
société humaine un nouveau pouvoir spirituel et c'est à édi- 
fier ce pouvoir que Comte consacrera sa vie. 

Et d'abord d'où vient le mal dont nous souffrons, l'anar- 
chie intellectuelle ? De l'emploi simultané de trois méthodes 
ou plutôt de trois philosophies opposées dans l'étude de 
l'homme et de la vie sociale. 

Quand le savant étudie la nature, il ex*plique les faits par 
des faits antérieurs et constate leur liaison nécessaire ; le 
physicien qui explique le son par des vibrations de l'air, le 

1. Voir pour plus de détails sur ce point et sur toute la philosophie théori- 
que de Comte le livre de M. Lévy-Bruhl, La philosophie (V Auguste Comte, 

2. Cours de philos, pos., I, p. 4i. 



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286 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

physiologiste qui explique la circulalion du sang par les con- 
tractions du cœur, emploient Tua et l'autre cette méthode 
que Comte nomme positive. Au contraire, dès que les phi- 
losophes étudient les choses de la vie sociale le* désordre 
commence. S'il s'agit de politique, les uns, comme de Bonald 
et de Maistre, parlent du rôle de la providence dans l'histoire 
et du droit divin des rois ; ce sont des théologiens. D*aulres 
spéculent sur le type du parfait gouvernement, sur le con- 
trat social, sur les droits absolus de la personne humaine ; 
ce sont des métaphysiciens dans le genre de Rousseau. 
D'autres enfin font de timides tentatives pour soumettre 
l'étude des sociétés et de leur développement à la méthode 
positive de l'observation et du raisonnement ; ils s'appellent 
Montesquieu et Condorcet. On pourrait facilement signaler 
les mômes divergences de méthode dans la morale, le droit 
et dans toutes les sciences qui, de près ou de loin, touchent 
à la vie sociale. Le résultat c'est l'anarchie qui dure depuis 
plusieurs siècles dans l'Europe occidentale et qui durera 
nécessairement tant que des philosophies aussi différentes 
viendront s'affronter sur des questions aussi capitales. 

Cette durée pourrait même nous faire craindre que la crise 
fût sans issue, si une loi sociale dont Auguste Comte s'at- 
tribue la découverte, la célèbre loi des ti^ois étatSy ne nous 
faisait connaître à la fois la cause et le remède du mal. 

« L'esprit humain, par sa nature, dit Comte, emploie suc- 
sessivement, dans chacune de ses recherches, trois méthodes 
de philosopher dont le caractère est essentiellement différent, 
et môme opposé ; d'abord la méthode théologique, ensuite la 
méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là 
trois sortes de philosophies sur l'ensemble des phénomènes, 
qui s'excluent mutuellement. La première est le point de 
départ nécessaire de l'intelligence humaine, la troisième son 
état fixe et définitif, la seconde est uniquement destinée à 
servir de transition ^ » 

4. Cours de phil. pos., I, 8*9 . 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE â87 

Toutes les sciences ont traversé ces trois phases néces- 
saires ; la physique a été théologique lors du poly- 
théisme grec ; elle a été métaphysique avec les hypothèses 
des fluides et des affinités naturelles ; elle n'est positive que 
depuis Descartes. La physiologie, encore embarrassée des 
hyppthèses vitalistes et animiste se dégage à peine de la 
période métaphysique, et la philosophie sociale ne nous 
parait anarchique et confuse que parce qu'elle s embarrasse 
encore de théologie et de métaphysique. 

Que faut-il donc pour fermer à jamais la crise ? 11 suffit 
d'accélérer la marche nécessaire du progrès humain en fon- 
dant la science positive des sociétés que Comte appelle la 
sociologie. Alors les principes de Tordre politique pourront 
être discutés de tous sans être ébranlés par personne ; il n'y 
aura pas plus d'anarchie sociale qu'il n'y a d'anarchie phy- 
sique ou mathématique. 

Cette unification du savoir social permettra d'unifier pour 
la première fois le savoir humain tout entier. Jusqu'ici la 
science de l'homme et les sciences du monde semblaient 
relever de deux méthodes opposées parce qu'elles en étaient 
à des périodes différentes de leur progrès naturel. Désor- 
mais toutes les connaissances humaines seront positives 
c'est-à-dire également fondées sur le raisonnement et l'ob- 
servation de^ faits. 

Enfin la philosophie, qui n'est que la généralisation des 
sciences, sera positive comme elles ; si l'on peut distinguer 
encore la philosophie des sciences de la métaphysique, c'est 
que les sciences sociales et morales, réfractaires à la niéthode 
positive, paraissent justifier et même exiger des généralisa- 
tions métaphysiques. Du jour où ces sciences seront deve- 
nues positives, la métaphysique n'aura plus d'objet. 

La création de la sociologie est donc la création fonda- 
mentale du système, et c'est, dès 1822, vers cette création^ 
que Comte fait converger tous ses efforts. Mais il se rend 
compte de très bonne heure que pour fonder la sociologie on 



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288 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

doit la faire reposer, par sa mélhodeelses principes, sur les 
sciences plus simples déjà parvenues à la période positive : 
« Ma propre loi hiérarchique me démontra, dit-il, que la phi- 
losophie sociale ne pouvait prendre son vrai caractère et 
comporter une irrésistible autorité qu'en reposant implicite- 
ment sur l'ensemble de la philosophie naturelle partielle- 
mentélaborée pendant les trois derniers siècles \ » 

De plus, il pensa que si Ton veut refaire l'esprit public et 
donner de l'unité aux opinions humaines, on ne doit pas se 
borner à bâtir une science sociale, même positive ; on doit 
encore achever le triomphe de la méthode positive dans les 
sciences moins complexes oîi elle a déjà pénétré, indiquer, 
pour chaque science, les méthodes les plus appropriées, 
systématiser les principaux résultats, faire la philosophie de 
la connaissance humaine tout entière. En d'autres termes 
ce n'est pas seulement la sociologie qui est à créer c'est 
tout le système de réducation intellectuelle qui est à 
refondre % tout le savoir humain qui est à coordonner. 

Voilà pourquoi Auguste Comte fait précéder sa philoso- 
phie sociale d'une philosophie des sciences positives qui 
«ont, dans Tordre même de sa classification, les mathéma- 
tiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie. 

Tout le monde connaît aujo;ird'hui le principe de cette 
classification célèbre qui hiérarchise les sciences d'après la 
simplicité croissante et la généralité décroissante de leur 
objet et qui marque à la fois la dépendance et l'originalité 
de chacune d'elles par rapport à la science plus simple qui 
la précède. 

C'est donc à codifier les méthodes positives et leurs résul- 
tats dans les différentes sciences qu'Auguste Comte s'attache, 
aussitôt sa hiérarchie établie, et il consacre aux mathéma- 
tiques, à la mécanique, à la physique, à la chimie, à la 
biologie, les trois premiers volumes de son cours. 

1. Syst. de poL, pos., I, 2, 
â. Coui's de phil. pos., I, 25. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 289 

Ce serait une erreur de penser, que, pour chacune de ces 
sciences, il n'ait eu qu'à enregistrer en les ordonnant des 
idées admises par tous; pour assurer le triomphe de Tesprit 
positif il a dû, au contraire, surtout en chimie et en biolo- 
gie, lutter Sptns cesse contre Tesprit théologique ou méta- 
physique, et, n'eût-il écrit que ces trois volumes, il aurait 
encore le rare mérite d'avoir conçu ef achevé une philoso- 
phie positive de la nature; son œuvre capitale n'en reste <^ 
pas moins la fondation de la sixième science, la sociologie, 
à laquelle il consacre les trois derniers volumes du cours. 

Cette science ne peut pas se déduire de la biologie, comme 
Cabanis, Gall et bien d'autres Tout pensé ; celte déduction 
serait peut-être possible si la vie sociale se bornait à la satis- 
faction de nos principaux instincts, comme Tinslinct de la 
famille, de la conservation, de la propriété, mais elle les 
développe et les transforme en même temps qu'elle les satis- 
fait, et c'est pourquoi la biologie, Télude de l'individu humain 
ne suffit pas pour les connaître. Il doit y avoir une sociologie 
comme il y a une astronomie, une physique et une chimie. 

Comme les sciences plus simples, la sociologie emploiera 
les méthodes de l'observation, du raisonnement, de l'induc- 
tion, mais elle aura sa méthode propre, la méthode histo- 
rique, etc'est par l'histoire qu'elle constituera la statique et 
la dynamique sociale. 

On comprend mal d'ordinaire ces deux termes parce 
qu'on perd de vue l'idée d'une humanité unique et qu'on 
veut les appliquer à telles ou telles sociétés particulières*. En 
réalité c'est de l'humanité tout entière qu'il s'agit, et la sta- 
tique sociale étudie les conditions d'existence, les éléments 
nécessaires de l'organisme humain, tandis que la dynamique 
étudie les lois de son évolution à travers les âges. 

C'est ainsi que, sous le nom de statique. Comte étudiera 
la famille, élément social ultime, le mariage, la coopération 

1. C. f. sur toute cette philosophie sociale, Lévy-Bruhl, op. cit., liv. I et 
Uv. II. 

Dumas. — Deux messies. 19 

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290 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

sociale, le rôle da gouvernement et c'est ainsi encore que, 
sous le nom de dynamique, il étudiera le mouvement néces- 
saire et continu de*l'humanité ou, si l'on préfère, le progrès. 

La loi des trois états étant la loi fondamentale de la dyna- 
mique sociale est, par là môme, la loi du progrès; c'est elle 
qui introduit quelque unité dans Tincohérence de l'histoire 
par la distinction d'une période tliéologique, d'une période 
métaphysique et d'une périonde positive; elle exprime elle- 
même non une transformation de Tintelligence humaine, qui 
ne change pas plus dans sa nature que nos instincts, mais 
les différentes étapes par lesquelles cette intelligence est 
passée dans l'interprétation du monde ; et comme, d'après 
Comte, révolution des idées conditionne toutes les autres, on 
comprend très bien qu'il ait pris l'évolution de riotelligence, 
c'est-à-dire des sciences et de la philosophie, comme « fil 
conducteur » de sa philosophie de l'histoire. 

Ainsi conçue la sociologie unifie par sa seule existence le 
savoir humain; toutes nos connaissances sont désormais 
positives ; une môme philosophie va s'imposer à l'Occident 
et clore l'anarchie morale ; mais il ne suffit pas d'unifier les 
idées et les croyances, il faut encore organiser l'autorité 
spirituelle; il faut édifier le nouveau pouvoir spirituel et 
c'est à quoi Comte va s'appliquer plus spécialement après 
avoir fondé la sociologie. 

Pour bien comprendre cette partie de l'œuvre de Comte, 
on doit se rappeler sans cesse que cet ennemi déclaré de la 
métaphysique et de la théologie est toujours resté l'admira- 
teur passionné de la politique et de la philosophie du catho- 
licisme. Tout ce qu'il reproche à cette religion, c*est d'être 
irrévocablement ruinée par les progrès de la raison, mais 
à cela près, il proclame qu'elle fut parfaite et qu'elle com- 
prit à merveille le rôle social qu'elle devait remplir. Dans 
un temps où la seule science possible était la théologie, 
le catholicisme a organisé et exercé, pour le plus grand 
bien de l'Europe, le pouvoir spirituel ; il a abandonné l'ac- 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 294 

lion au pouvoir féodal en se réservant Téducalion des âmes ; 
il a élevé les enfants, dirigé les hommes, réglé les relations 
des peuples, fait régner une morale commune ; il a réalisé 
pendant trois siècles l'unité morale de TOccident. 

Pous instituer le pouvoir de la science, Comte n'auradonc 
qu'à s'inspirer de la philosophie sociale du catholicisme. 

Comme le pouvoir catholique, le nouveau pouvoir spiri- 
tuel sera exclu de la direction immédiate des affaires 
humaines ; il ne disposera d'aucune force effective et çbu- 
vernera les hommes par son influence morale. Tandis que 
le rôle du pouvoir temporel est Taction, celui du pouvoir 
spirituel se résumera en un seul mot : l'éducation, et cette 
éducation aura pour évangile le Cours de philosophie posi- 
tive. Enfin, comme le pouvoir de TÉglise, le nouveau pou- 
voir aura pour caractère Tunité. Fondé sur l'ensemble des 
science positives, issu d'un savoir homogène, il opposera à 
toutes les tentatives d'anarchie morale les résultats incon- 
testables d'une même expérience et d'une même raison. H 
fera la cohésions des âmes, imposera les mêmes opinions à 
rOccident et rendra possible un ordre politique nouveau. 

Mais, pour que le nouveau pouvoir possède une autorité 
véritable, il doit avoir des représentants attitrés et ces repré- 
sentants ne peuvent être ni les mathématiciens, ni les phy- 
siciens, ni les biologistes, ni aucun des savants qui, par la 
nature même de leurs études, sont habitués à ne considérer 
que des questions spéciales. 

Ceux-là seuls d'entre les savants seront appelés à diriger 
les hommes qui s'élèvent par la généralité de leurs spécu- 
lations au-dessus des sciences spéciales et qui ont conscience 
d'un but social*. 

Or les sociologues sont de par leurs études mêmes, habitués 
à organiser les sciences, aies diriger dans le sens utilitaire, 
et par suite ils sont tout désignés pour prendre en mains le 

4. Çottrs dephil. pos,, VI, 484. 



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292 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

gouvernement scienlifique de ce monde. C'est à eux que 
Comte le confie en effet dans le sixième volume du Cours 
et déjà il aperçoit les philosophes positivistes soutenus par 
l'opinion et formant une véritable corporation européenne 
pour combattre Tanarchie et gouverner les âmes. 

Dans le Système de politique positive, l'organisation du 
nouveau pouvoir est plus audacieuse encore, et c'est, nous 
Tavons vu, à une véritable religion que le positivisme 
scienlifique aboutit. 

Nous avons déjà parlé du dieu nouveau, THumanité, dont 
nous tenons d après Com te non seulement notre existence mais 
notre culture sociale et morale et qui grandit chaque jour 
de notre dévouement et de motre labeur ; nous avons indi- 
qué comment Comte en règle le culte et, sous le nom de 
clergé positiviste, institue un sacerdoce de savants chargés 
de prêcher dans les temples, d'enseigner dans les écoles, de 
baptiser, de marier ou d enterrer comme les anciens prêtres ; 
nous avons dit son espoir chimérique de hâter la réforme 
positiviste en imilant toutes les formes extérieures du 
catholicisme dont sa science autoritaire continuait Tesprit. 
Dans cette création religieuse, comme dans tout le reste, 
Auguste Comle restait fidèle aux grands principes qui inspi- 
raient toute sa réforme : utiliser les forces existantes, facili- 
ter les transitions, avoir le progrès pour objet tout en gar- 
dant l'ordre pour base. 

Le pouvoir spirituel ainsi réorganisé, il s'occupe du pou- 
voir temporel. 

De bonne heure, dès 1822, il a proclamé que dans toute 
société ces deux formes du pouvoir devaient être absolument 
distincles. « On a perdu de vue, écrivait-il, la grande division 
en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, le principal per- 
fectionnement que Tancien système ait introduit dans la 
politique générale. L'attention s'étant dirigée tout entière 
vers la partie pratique de la réorganisation sociale, on a été 
conduit à cette monstruosité d'une constitution sans pou- 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 2W 

voir spirituel, qui, si elle pouvait être durable, serait une 
véritable et immense rétrogradation vers la barbarie \ » 

D'ailleurs, le régime même qui vient de finir ne nous a-t-il 
pas montré, au temps de sa prospérité, tous les services que 
peut rendre à la société humaine l'existence simultanée et 
distincte de ces deux pouvoirs. N'est-ce pas à Theureux 
équilibre d'un pouvoir théologique qui disciplinait les sujets 
en conseillant les rois et d'un pouvoir qui gouvernait Tordre 
pratique et politique que l'humanité doit les siècles de paix et 
d'harmonie sociale du moyen âge? L'histoire s'accorde une 
fois de plus avec la raison pourrons montrer la nécessité 
de deux pouvoirs différents, Tun qui dirige, l'autre qui 
agisse, et c'est pourquoi, suivant le plan qu'il s'était tracé 
tout d'abord, Auguste Comte, après avoir relevé le premier, 
passe au second. 

Pas plus que tout à l'heure il ne s'agit d'ailleurs d'in- 
nover et de créer un sens véritable du mol: il suffit de 
regarder autour de soi, de consulter l'histoire, et d'accélérer 
la marche naturelle du progrès humain; or, depuis cinq 
siècles, un nouveau pouvoir, l'Industrie, s'est constitua 
au-dessous, à côté et finalement au-dessus du pouvoir féodal 
et royal. Tandis que l'humanité évoluait, dans l'ordre intel- 
lectuel, de l'esprit théologique vers l'esprit positif, elle 
passait lentement, dans Tordre social, de la vie guerrière 
à la vie industrielle. Sous la protection morale de TÉglise 
et sous la protection effeclive du régime féodal devenu 
défensif après la conquête, les classes ouvrières se sont peu 
à peu affranchies, d'abord dans les villes par l'établissement 
des communes, et plus tard dans les campagnes. Grâce à 
leurs lents progrès, Tesprit militaire et prédateur a disparu, 
la vie domestique s'est affermie et Tantique ascendant de la 
naissance a été ébranlé par la rivalité croissante de la 
richesse acquise par le travail. 

4. Œuvres de Saint-Siinony IX, p. 47. 



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194 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Comte a pris soin de poursuivre dans tous ses détails le 
parallélisme de révolution industrielle et de l'évolution 
intellectuelle ; il y a distingué des phases analogues ; il a 
montré des légistes défenseurs de l'industrie jouant le même 
rôle de désorganisation vis-à-vis du pouvoir féodal que les 
métaphysiciens critiques vis-à-vis de la théologie ; il a con- 
sidéré que la Révolution avait marqué, pour chaque évolu- 
tion, sinon un terme du moins un même triomphe politique. 

Reste donc à organiser le nouveau pouvoir temporel comme 
il vient de faire pour le pouvoir spirituel ; mais sur ce cha- 
pitre il est infiniment plus concis. 11 est persuadé en effet 
que l'organisation temporelle ne pourra s'eflectuer avec fruit 
que lorsque la transformation spirituelle sera achevée et il se 
contente d*une ébauche. Il hiérarchise d'abord les différentes 
classes actives, comme il a déjà hiérarchisé les sciences, 
d'après la généralité et l'abstraction de leurs fonctions, et 
c'est ainsi que les banquiers se trouvent en tête puisqu'ils 
manient une richesse symbolique dont la nature se prête aux 
plus hautes combinaisons. C'est à eux que devra revenir le 
gouvernement temporel des hommes. L'Occident, avec ses 
cent vingt millions d'habitants et ses deux mille temples, 
comptera deux mille banquiers, un pour chaque temple, et 
ce banquier dirigera toute la vie économique du district. 
Dans chacune des républiques occidentales, la France, l'Italie, 
l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne, les trois premiers 
banquiers exerceront le pouvoir spirituel, et l'équilibre détruit 
par la Révotion se rétablira pour toujours grâce au concours 
harmonique des deux pouvoirs nouveaux. 

Puis le monde entier, instruit par l'exemple de l'Occident 
régénéré, se convertira au positivisme ; les monothéistes y 
viendront les premiers, les polythéistes et les fétichistes les 
suivront, et, lorsque la Terre sera tout entière positiviste, 
on pourra donner du positivisme cette formule que c'est le 
gouvernement des intérêts humains par l'industrie et le 
gouvernement des âmes par la science. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE â9S 

Tel est, dans ses grandes lignes, avec ses utopies, ses 
ambitions folles et ses vues de génie, le système grandiose 
que Comte a rais trente ans à bâtir et qu41 n'a d'ailleurs pas 
•achevé. C'était un grand système de conquête, tout entier 
tendu vers la politique et Faction . — Bien que la science y 
occupât la première place, elle n'y était admise que parce 
qu'elle permettait soit des applications pratiques, soit une 
direction rationnelle des sociétés ; régner, administrer, gou- 
verner restait toujours l'objet suprême ; Auguste Comte, 
suivant ses propres paroles, n'avait été un Aristote que pour 
pouvoir être un saint Paul. 

Mais l'esquisse du comtisme ne serait pa^ complète si on 
négligeait une dernière tendance qui se fit jour, vers la fin, 
dans l'âme du philosophe et modifia quelque peu sa philoso- 
phie. 

Nous savons que, vers Tâge de quarante-sept ans, il s'éprit 
d'une femme de trente ans, Clotilde de Vaux, qu'il ne pos- 
séda jamais et qui mourut dans ses bras après un an de 
liaison sentimentale. 

Je n'ai pas à refaire ici l'histoire de cette passion : j'y 
signalerai seulement deux caractères qui, dans l'espèce, ont 
une importance capitale. 

Le premier c'est qu'elle prit toute de suite chez Comte un 
caractère très matériel et très sensuel ; le second c'est que, 
du vivant même de Clotilde, elle tendit à l'adoration mystique 
et contemplative. 

Après la mort de Clotilde Tamour charnel disparut tout à 
fait, et le sentiment, qui s'épura, déborda non seulement sur 
l'âme de Comte mais sur toute sa philosophie qu'il orienta 
dans un sens nouveau. 

Sans doute le positivisme tendait déjà, en vertu de sa 
propre logique, à l'organisation du bonheur humain ; mais 
si l'influence de Clotilde n'inspira pas cette philosophie 
humanitaire elle la développa beaucoup et finit par lui 
donner une orientation très particulière. 



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296 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

Comte avait savouré la joie c< de subordonner au cœur 
Tcnsemble de la vie humaine », il avait répété souvent, les 
yeux fixés sur Clotilde : « on se lasse de penser, et même 
d'agir ; jamais on ne se lasse d*aimer ». Le résultat fut que, 
par la suite, il conçut la vie idéale sur le type de celle qu*il 
avait un moment vécue; « il est encore meilleur d'aimer 
que d'être aimé, proclame-t-il ; des cœurs étrangers aux 
espérances et aux terreurs théologiques peuvent seuls goûter 
pleinement le vrai bonheur, l'amour pur et désintéressé 
dans lequel consîsie réellement le souverain bien* ». 

L'amour devint ainsi dans sa pensée le moteur exclusif 
de toute activité humaine, aussi bien dans l'ordre intellec- 
tuel que dans l'ordre pratique. 

Bien plus, Comte finit par voir dans cet amour un moyen 
sûr et rapide de se placer toute de suite au véritable point 
de vue social, de faire sans cesse prédominer la considération 
de l'ensemble sur la considération des individus. « Pour 
devenir un parfait philosophe il me manquait surtout, dit- 
il, une passion à la fois profonde et pure qui me fit assez 
apprécier le côté affectif de l'humanité. De telles émotions 
exercent une admirable réaction philosophique en plaçant 
aussitôt l'esprit en vrai point de vue universel où la voie 
scientifique ne peut l'élever que par une longue et difficile 
élaboration *. » C'est par ce sentiment si puissant et si simple 
que le peuple et que les humbles pourront venir sans effort 
au positivisme; tout le monde n'est pas capable de com- 
prendre la savante construction qui nous a fait passer de la 
philosophie des sciences à la politique positive et de venir à 
l'altruisme, à Tamour de l'humanité en vertu de raisonne- 
ments abstraits qui disciplinent l'esprit avant de le soumettre 
rationnellement au cœur; l'amour sera le grand, le véritable 
initiateur; c'est lui qui fera la cohésion des âmes, il sera le 
lien organique et vivant de la société future. 

1. Système de pol. pos., l, 221. 

2. Pol. pos., I, p. 218. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 297 

Nous avons déjà vu que le positivisme &e présentait 
comme un héritier de Tesprit et de la politique catholique 
et que Comte désirait bénéficier de la discipline et de l'orga- 
nisation romaine bien plus qu'il ne voulait les ruiner. Voici 
maintenant que sur le point de terminer son œuvre il fait un 
pas de plus vers le christianisme et donne une place plus 
grande à la morale du sentiment. En fût-il venu là sans 
son amour pour Clotilde ? Nous ne le pensons pas et lui- 
même affirme que non; mais ce qui] y a de certain, et 
Comte le comprit bien, c'est qu'en s'ouvrant ainsi à la 
morale de Tamour, en devenant accessible aux humbles 
d'esprit, le positivisnie héritait une fois de plus du catho- 
licisme et augmentait d'autant ses chances de vie. Cette 
philosophie, dit-il, ne « pourrait jamais devenir populaire 
si son intime adoption devait exiger la savante instruction 
qui prépara sa formation originale* ». 

Et maintenant la courbe est finie ; nous connaissons les 
idées générales et l'évolution du positivisme comtien. 



La principate ambition de Saint-Simon, celle qui donne 
de l'unité à sa vie si incohérente par ailleurs, c'est de mettre 
fin à la crise morale où l'humanité se débat depuis la dispa- 
rition des croyances théologiques, en organisant un pouvoir 
spirituel nouveau. Depuis l'année 1803, oîi il commence 
d'écrire, jusqu'en 1825, date de sa mort, il poursuit ce même 
objet avec une abnégation d'apôtre. 

JLn fait, le catholicisme est définitivement vaincu par la 
Révolution après une lutte de trois siècles. qui a commencé 
avec la Réforme et la Renaissance ; pour le remplacer Saint- 
Simon demande, dès son premier livre S qu'on s'adresse à 
un comité de savants européens. Ce comité, qui s'appellera 

1. SysL de pol. pos.» I, 218. 

2. Les lettres d'un habitant de Genève, 1803. 



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298 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

conseil de Newton, aura pour mission de représenter Ûieu 
sur la terre ; il partagera l'Europe en quatre divisions qui 
s'appelleront anglaise, française, allemande, italienne, et 
seront dirigées chacune par un conseil secondaire, formé 
sur le modèle du grand conseil. Dans chaque division se 
constitueront, sur le même type, des conseils de section. Et 
tous ces conseils feront bâtir des temples à la science et à 
l'humanité ; auprès de ces temples ils établiront des ateliers, 
des collèges, des laboratoires, des bibliothèques ; ils régle- 
ront le culte et les rites de la religion nouvelle. 

Voilà donc les savants placés, comme chez Comte, à la 
tète de la société et chargés de constituer un nouveau sacer- 
doce, mais il ne suffit pas de les sacrer, il faut encore leur 
donner les moyens de gouverner par la science en synthé- 
tisant l'ensemble des connaissances. C'est à quoi Saint-Simon 
va maintenant s'occuper. 

A vrai dire les savants ont bien compris la nécessité de cette 
synthèse puisque, sous la conduite de Diderot etd'Alembert, 
ils ont écrit Y Encyclopédie^ mais ils ont eu le tort de s'at- 
tarder dans la critique et la destruction ; ils n'onfécrit qu'une 
œuvre de bataille ; ils n'ont pas encore édifié le système des 
connaissances humaines. L'heure est venue de coordonner 
les sciences et d'écrire la véritable encyclopédie. 

Saint-Simon s'essaie à cette œuvre dans son second 
ouvrage, V Introduction aux travaux scientifiques du XIX^ 
siècle^ et, bien qu'il y manque d'ordre, il laisse voir claire- 
ment sa pensée maîtresse : « Trouver une synthèse scien- 
tifique qui codifie les dogmes du nouveau pouvoir et serve 
de base à une réorganisation de l'Europe. » 

Cette synthèse, il ne la tiendra pour parfaite que si elle 
est complètement unitaire, car il est persuadé, comme les 
théologiens catholiques et comme plus tard Comte, non 
seulement que l'unité des opinions est chose utile et favo- 
rable à leur durée, mais encore que l'unité est, par elle- 
même, une marque de perfection. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 299 

Or il ne peut choisir, pour unifier toutes les lois naturelles 
et morales, que la loi la plus générale qu'il connaisse, la 
loi de gravitation, qui unifie en fait, de son temps, Tastro- 
nomie, la mécanique céleste et une partie de la physique 
terrestre. Sans doute cette loi n'est vérifiée que pour les 
phénomènes de la matière, mais il se tire de la difficulté par 
une théorie matérialiste de la vie et de la pensée et le voilà 
parti très longtemps sur Tidée très contestable d'une expli- 
cation unitaire du monde par la loi de gravitation. Quel sys- 
tème il conçoit alors ! la science systématisée par la formule 
magique d'où se déduisent toutes les lois physiques et poli- 
tiques, les savants conduisant les hommes par Tapplicalion 
réfléchie de la grande loi, la politique humaine devenue 
naturelle, terrestre, cosmique et la loi de Newton appa- 
raissant comme la traduction physiciste de Tidée de Dieu. 

Il faut rendre à Comte cette justice qu'il n'a jamais donné 
dans de pareilles chimères et qu'il a, dès la première leçon 
de son cours, condamné ces essais de synthèse objective oîi 
Saint-Simon venait d'échouer et où Ton ne peut dire que 
Spencer etHœckel aient depuis lors réussi. 

Mais on ne doit pas oublier que, lorsque Saint-Simon 
connut Comte, il avait depuis trois ans abandonné sa grande 
synthèse objective, renoncé, comme il disait, « à systéma- 
tiser la philosophie de Dieu », et que le disciple a pu sur ce 
point profiter des erreurs du maître pour ne pas les com- 
mettre après lui. 

D'ailleurs, si l'idée générale est fausse, Texécution n'en 
est pas moins intéressante par endroits, et lorsque Saint- 
Simon, poursuivant son œuvre, abordé l'histoire de l'espèce 
humaine S peu s'en faut qu'il n'écrive un ouvrage de pre- 
mier ordre. 

Tout d'abord avant de commencer sa synthèse des sciences 
de l'homme, Saint-Simon expose de très remarquables idées, 

1. Mémoire sur la Science de l'homme, 1813. 



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300 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

qu'il dit tenir de Burdîn, sur la possibilité de rendre la psy- 
chologie positive et de tout réorganiser ensuite par l'esprit 
positif, depuis la philosophie théorique jusqu^aux institutions. 
C'est donc à Burdin qu'il emprunte une des idées capitales 
de son système, et il fait de cet emprunt une déclaration 
précise. On doit toutefois signaler ce fait que Burdin, auteur 
d'un Cours (Ténides médicales en cinq volumes, publié en 
1803, n'y fait aucune allusion à ces idées philosophiques et 
qu'il ne les a jamais exprimées par écrit. Sans doute ne leur 
altribuait-il pas la môme importance que Saint-Simon à qui 
l'honneur de les avoir mises en œuvre reste tout entier. 

Toutes les sciences, remarque-t-il, évoluent de la forme 
conjecturale à la forme positive; c'est-à-dire qu'après beau- 
coup d'hypothèses et d'erreurs, elles en arrivent toutes à 
substituer l'observation raisonnée aux conjectures et aux 
déductions. L'astronomie a pris, la première, le caractère 
positif, parce qu'elle étudie les faits sous leurs rapports les 
plus simples et les moins nombreux ; la chimie a suivi 
l'astronomie et précédé la physiologie, parce qu'elle étudie 
des faits plus complexes que les faits astronomiques et moins 
complexes que les faits physiologiques. 

11 s'agirait aujourd'hui de faire faire le même progrès à 
la science de l'homme, en y introduisant la méthode des 
sciences précédentes. Pour cela il suffirait qu'un homme de 
génie, fondant cette science sur des faits observés, coor- 
donnât les travaux de Vicq d'Azyr, de Cabanis, de Bichat et 
de Condorcet. 

Celte constitution positive de la science humaine aura des 
conséquences théoriques et pratiques très importantes. La 
morale deviendra positive, car le physiologiste est le seul 
savant en état de démontrer que, dans tous les cas, la route 
de la vertu est celle du bonheur. 

La philosophie tout entière deviendra positive puisqu'elle 
n'est que la généralisation des sciences depuis l'astronomie 
jusqu'à la physiologie. Elle a été conjecturale et métaphy- 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 301 

sique lanl que les sciences ont été conjecturales ; elle n'est 
encore qu'à moitié positive parce qu'une partie des connais- 
sances humaines, la psychologie et la physiologie, restent 
infectées d'esprit conjectural. Rendez la physiologie et la 
psychologie positives, unifiez le savoir humain et toute la 
[ihilosophie devient positive du même coup. 

La religion n'étant que la traduction pratique et morale 
(les idées philosophiques, la réorganisation du système scien- 
tifique doit entraîner nécessairement celle du système reli- 
gieux. Le personnel, le clergé catholique, devra être renouvelé 
pour les mêmes raisons et remplacé par un clergé de sa- 
vants. 

Ne croirait-on pas, en lisant ce résumé, lire un résumé de 
Comte lui-même? Et c'est bien en effet de la célèbre loi des 
trois états et de tçut le positivisme comticn que Saint-Simon 
vient de tracer les linéaments dans cette préface magistrale. 
L'analogie serait bien plus frappante encore, si Saint-Simon, 
ù l'exemple de Cabanis, n'avait confondu, sous le même nom 
de science de Thomme, la physiologie individuelle et la 
physiologie sociale. En fait, c'est de la' même science que 
Comte et Saint-Simon attendent la rénovation générale des 
idées et des institutions, mais cette science Comte la dis- 
tingue profondément de la biologie et Saint-Simon ne la 
distingue pas assez. 

Remplacez science de rhomme par sociologie^ et vous 
pouvez retrouver chez Comte tous les détails du programme 
scientifique et politique que Saint-Simon vient de tracer. 

Mais tout ceci n'est que l'introduction du mémoire sur la 
science de Thomme ; lorsque Saint-Simon veut constituer 
cette science, les analogies sont tout aussi frappantes, car 
il pose et applique avec sûreté la plupart des principes dont 
le disciple slnspirera pour constituer la dynamique sociale. 
Comme Condorcet, et avant Comte, il admet que, pour être 
complètement connu Thomme ne doit pas être étudié dans 
l'individu mais dans l'espèce, et que cette espèce est sou- 



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302 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

mise à une loi de développement formant série natnmlie. 

Puis, conformément à ce principe, il étudie la série des 
progrès de l'esprit humain, et cette série il la tient pour 
symbolique de toutes les autres, car pour lui, comme plus 
tard pour Comte, le progrès scientifique conditionne toutes 
les autres formes du progrès. 

Quant à la loi générale qui gouverne toute la série, elle 
est encore comme une ébauche historique de la loi des trois 
étals. Socrale, que Saint-Simon charge de Texposer dans 
une sorte de discours prophétique, divise en trois périodes 
r histoire de Tintelligence humaine, une période polythéiste 
ou préliminaire, qui va des temps primitifs jusqu'à lui, une 
période déiste ou conjecturale, qui va de lui jusqu'à nos 
jours, et une période positive qui ne fait que de commen- 
cer ^. 

Enfin si Ton veut bien considérer que la méthode histo- 
rique est, pour Saint-Simon comme pour Comte, la véritable 
méthode sociale on reconnaîtra sans peine combien peu 
Comte a innové, sinon dans Texécution du moins dans 
la conception de son œuvre maîtresse. 

Mais il ne suffit pas de spéculer dans l'abstrait sur la créa- 
tion d'un nouveau pouvoir spirituel ou sur l'unification du 
savoir positif; il serait nécessaire d'organiser la religion 
nouvelle. Bien convaincu de cfitte nécessité, Saint-Simon a 
déjà, dans son premier livre, esquissé vaguement le pro- 
gramme que devrait remplir un clergé positiviste ; il revient 
sur ce sujet en 1813 et, dans l'introduction de la Science 
de l'homme^ il annonce un mémoire sur la réorganisation 
de l'Église conformément aux exigences de la philosophie 
positive. 

Ce mémoire, il ne l'écrivit jamais, et il s'en tint, somme 
toute, pour l'organisation de son Église, à des indications 
multiples et succinctes comme celles des Lettres dun habi- 

1. Mémoire sur la Gravilalion universelle^ 1813. 

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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 303 

tant de Genève ou de son Adresse aux Philanthropes *. Tout 
ce qu'on peut dire, c'est que le clergé sainl-simonîen aurail, 
comme celui de Comte, représenté et exercé le pouvoir spiri- 
tuel et que lui-même eût été le pape de la religion nouvelle ; 
mais s'il ne s'aventure pas dans la réglementation minutieuse, 
il a maintes fois Toccasion d'exposer la philosophie et les 
tendances de la religion positive, et ici encore il montre la 
voie à son disciple. 

Avant lui il se dit que pour hériter réellement du catho- 
licisme et faciliter l'adhésion des foules, le positivisme doit 
imiter autant que possible la religion qu'il veut supplanter, 
lui emprunter ses formules et reproduire sous une forme 
symbolique quelques-uns de ses dogmes. 

Déjà dans les Lettres (tiin habitant de Genève^ il trans- 
pose manifestement dans un langage déiste ses utopies 
scientifiques, nous présente un Dieu qui gouverne le monde 
par la loi de Newton et assimile le progrès scientifique à la 
divine providence. Quelques années plus tard, dans son 
Introduction aux travaux scientifiques du X/X® siècle^ il 
demande que les savants traduisent leurs idées physicistes 
dans les termes de la philosophie déiste chère à Napoléon. 
« Il faut, dit-il, tout examiner et combiner en se plaçant 
au point de vue du physicisme; les opinions scientifi- 
ques arrêtées par TÉcole devront ensuite être revêtue des 
formes qui les rendent sacrées, pour être enseignées aux 
enfants de toutes les classes et aux ignorants de tous les 
âges*. )) 

Sur la fin de sa vie, dans son nouveau christianisme, il 
use et abuse encore du même procédé de transposition. Il 
, parle de sa croyance en Dieu, mais il tire manifestement le 
catholicisme à sa religion scientifique ; c'est ainsi qu'il juge 
rÉglise infaillible dans la mesure où elle est dirigée par 
des. hommes compétents, qu'il fait l'éloge des pères de 

1. !'• partie du Système industriel ^ 1821. 

2. CEuvî^es choisies, I, 219. 



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304 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

rÉglise « comme ayanl été infaillibles pour Tépoque où ils 
ont vécu ^ x>, et que lui-même se pose en nouveau pro- 
phète, en continuateur de Jésus. 

Enfin est-il besoin d'ajouter» après tout ce qui précède, 
qu'il transporte dans la religion positive toute la philosophie 
morale et sociale du catholicisme. 

Le pouvoir spirituel qu'il rêve d'établir est un pouvoir 
moral distinct du pouvoir temporel; les représentants attitrés 
de ce pouvoir ont pour principale tâche de faire l'éducation 
des générations nouvelles conformément aux principes du 
Catéchisme scientifique^ et de faire régner parmi elles Tunité. 
Ils doivent par leur enseignement les prémunir contre tout 
retour de l'anarchie morale et refaire, pour le plus grand 
bonheur de tous, un esprit public homogène. — C'est la 
même conception politique que chez Comte, avec la même 
origine, et Ton pourrait monter sans peine que chez les 
deux philosophes elle a entraîné le même dédain des droits 
individuels. 

Mais il ne suffit pas pour Saint-Simon de réorganiser le 
pouvoir spirituel ; il a fait dire à Burdin en 1813 : « Les 
moments lés plus heureux pour l'espèce humaine ont été 
ceux où les pouvoirs spirituel et temporel se sont le mieux 
équilibrés * ». 

Or le pouvoir féodal est ruiné comme l'Église catholique : 
à quel pouvoir nouveau va-t-il céder la place? A Tlnduslrie, 
répond Saint-Simon en 1817, quelques mois avant de con- 
naître Auguste Comte. A l'École des économistes, comme 
Chaptal et Say, dont il est le disciple èl Tami, il a compris 
rimportance de la force sociale qu'ils défendent; il a reconnu 
dans l'industrie la véritable puissance matérielle del'avenir.* 
« La société tout entière, écrit-il, repose sur l'industrie. 
L'industrie est la seule garantie de son existence, la source 
unique de toutes les richesses et de toutes les prospérités. 

1. Œuvres choisies, III, p. 324. 

2. Œuvres choisies, II, 27. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 305 

L'état de choses le plus favorable à Tindustrie est donc, par 
cela seul, favorable à la société *. » 

Désormais donc c'est à Tindustrie, à la nation en travail 
qu'il voudra confier le gouvernement de ce monde, et il va 
faire tous ses efforts pour faciliter Talliance de ce nouveau 
pouvoir temporel avec le pouvoir des savants. La forme et 
les détails de ses programmes sociaux changent sans cesse, 
mais le fond reste le même : il veut que Tindustrie et la 
science soient liés par les mêmes liens qui liaient autrefois 
le pouvoir théologique au pouvoir féodal. 

Dans le Système industriel^ qu'il publie en 1821 et où il 
expose Tensemble de sa philosophie, il pose en principe que 
la société n'a pour objet que d'organiser le bonheur du plus 
grand nombre et qu'une société est mauvaise dans la mesure ' 
où elle perd cet objet de vue. Or, que font aujourd'hui 
les pouvoirs constitués, derniers vestiges des anciens pou- 
voirs? 

Le clergé, fermé à toute culture scientifique, ne défend 
même plus la cause des pauvres et prêche Tobéissance pas- 
sive; la noblesse, après avoir exercé autrefois des fonctions 
utiles de protection et de défense, n'est plus qu'une sangsue 
à l'égard du peuple et voit la richesse passer aux mains des 
industriels. Enfin, dernière plaie, il y a les métaphysiciens 
parmi lesquels Saint-Simon range les légistes. Leurs services 
ne sont pas contestables : ils ont critiqué et sapé l'ancien 
régime; ils ont préparé la crise, mais ils ont eu le tort de 
vouloir la diriger, et c'est pourquoi la révolution s'est faite 
au nom de chimères et de principes vagues, au lieu de se 
faire au nom d'intérêts précis. Aujourd'hui, par leur méta- 
physique et par l'influence qu'ils exercent, tous ces raison- 
neurs critiques sont le plus grand obstacle à l'établissement 
d'un régime industriel et positif. 

On a donc le droit de dire que ni le clergé, ni les nobles, 

1. Œuvres de Saint-Simon^ II, p. 13. 

Dumas. — Deux messies. âO 



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306 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

ni les métaphysiciens ne remplissent une fonction sociale ; 
tous sont les ennemis du peuple, puisqu'ils vivent à ses 
dépens sans le servir; tous ont une conduite contraire à 
l'objet suprême de toute société : « le bien du plus grand 
nombre ». 

En face d'eux,ontgrandipeuàpeu deux puissances sociales, 
celle des savants et des industriels; les premiers ont acquis 
des connaissances plus positives que le clergé et une capa- 
cité plus grande pour servir les intérêts humains par leurs 
inventions ; les seconds représentent la nation en travail et 
les intérêts matériels de l'humanité. Aux savants revient la 
direction morale des sociétés et l'éducation des peuples ; aux 
industriels le pouvoir temporel et l'administration des biens 
matériels. Il dépend de la royauté de mettre par un coup 
d'État chaque chose en sa place. « Le plus grand service, 
écrit Saint-Simon, qu'elle puisse rendre à la nation dans les 
circonstances actuelles, est celui de se constituer elle-même 
en dictature chargée d'anéantir le régime féodal et théolo- 
gique et d'établir le régime scientifique et industriel^ » 

Sur Torganisation du pouvoir temporel Saint-Simon est 
beaucoup plus prolixe que Comte, et, de 1817 à sa mort, il 
ne cesse de publier des projets, d'ailleurs très analogues, de 
gouvernement industriel, qu'il est inutile d'analyser ici. 
L'essentiel était de montrer que dans l'ordre pratique et 
temporel, comme dans Tordre spirituel, il a été le véritable 
initiateur de Comte. 

Nous avons vu le positivisme de Comte s'ouvrir sur le 
tard à la morale deTamour; il en a été de même du positi- 
visme de Saint-Simon, et cette conformité dans le dévelop- 
pement des deux systèmes n'est pas la moins curieuse des 
analogies que nous avons signalées. 11 convient d'ajouter, 
cependant que si Auguste Comte dut pour une large part 
l'orientation nouvelle de sa pensée à Tinfluence de Ciotilde, 

1. Œuvres choisies, III, 57. 



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SAÏNT-SIMON'ET AUGUSTE COMTE 307 

Saint-Simon semble devoir la sienne à des raisons d'ordre 
philosophique qui depuis longtemps la faisaient prévoir. 

Tant qu'il croit pouvoir synthétiser les connaissances 
humaines par la loi de Newton, il rêve d'une morale objec- 
tive et cosmique fondée sur la gravitation, et ce rêve le 
hante jusqu'en 1814. En même temps, et en dehors de toute 
philosophie universelle, il conçoit de bonne heure une 
morale dont le principe serait le dévouement à Thumanité. 

C'est ainsi que dans les Lettres d un habitant de Genève^ 
après avoir confié la direction de l'humanité aux savants, 
il ajoute que « l'obligation sera imposée à chacun de donner 
constamment à ses forces personnelles une direction utile à 
l'humanité* ». Dans Y Introduction aux travaux scientifiques 
du X/X* siècle y il revient de nouveau sur ce principe et 
reconnaît à toutes les formes de l'activité humaine la môme 
valeur morale « pourvu que le résultat de cette activité soit 
heureux pour l'humanité ». 

Mais ce dévouement, il faut le provoquer par des motifs 
d'ordre rationnel et positif, et Saint-Simon préconise, dans 
le Système industrie l^ une morale utilitaire très analogue 
dans ses grandes lignes à celle de Bentham. Le principe en 
est « que tout ce qui est utile à l'espèce est utile aux indivi- 
dus, réciproquement que tout ce qui est utile à l'individu est 
utile à l'espèce^ ». 

Qu'on fonde, dans la société industrielle, des chaires de 
morale et de science positives, destinées à propager cette 
nouvelle philosophie de la vie sociale. On y développera, dit 
Saint-Simon, cette maxime aussi certaine qu'un principe de 
mécanique : « L'homme ne peut être vraiment heureux qu'en 
cherchant son bonheur dans le bonheur d'autrui^ » 

Enfin cet utilitarisme s'associe, comme l'altruisme ration- 
nel de Comte, à une véritable morale du sentiment. Ni 

1. Œuvres de Saint-Simon, I, 57. 

2. Œuvres de Saint-Simony V,177. 

3. Œuvres choisies^ II, 320. 



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308 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

la raison, ni rinlérêt, pense Saint-Simon, ne déterminent 
les grands mouvements de Tùme ; on aura beau faire appel 
à Tintelligence, Téclairer et la conduire, on n'obtiendra pas 
cette adhésion enthousiaste et féconde dont on a besoin 
pour faire triompher le nouveau régime industriel et moral. 
Or il se trouve qu'une force puissante existe à côté de 
Tégoïsme, une force qui a déjà fait des miracles et qui, 
d'accord sur ce point avec Tégoïsme bien entendu, pousse 
à l'amour des autres, à la charité. Tandis que les philo- 
sophes exposent logiquement pour les gens instruits les 
principes utilitaires de dévouement social, le christianisme 
obtient des dévouements spontanés en faisant appel au sen- 
timent. Il suffira donc à Saint-Simon de traduire en langage 
chrétien sa philosophie morale et sociale pour obtenir l'adhé"- 
sion des foules à Tordre nouveau. Mais en quoi ce chris- 
tianisme est-il nouveau, puisqu'il nous reporte à la vieille 
formule d'amour? Tout simplement parce que cette formule 
est renouvelée, transfigurée par la signification sociale que 
Saint-Simon lui donne. . 

Du temps de Jésus, la^ société était partagée en esclaves et 
en maîtres ; les maîtres eux-mêmes étaient divisés en patri- 
ciens qui faisaient la loi et en plébéiens qui la subissaient, 
aussi Jésus n'a-t-il pu rêver une réorganisation des classes 
d'après la parole d'amour ; il a dit que son royaume n'est 
pas de ce monde, et il n'a parlé de fraternité que pour les 
individus, dans leurs relations personnelles. 

Aujourd'hui l'esclavage est aboli; les hommes ne sont 
plus divisés par des castes; les classes elles-mêmes ne sont 
plus séparées par des barrières, le principe d'amour peut 
recevoir un sens pleinement social, et, comme la classe des 
travailleurs et des producteurs de tout ordre est non seule- 
ment la plus nombreuse mais la moins fortunée, Saint-Simon 
arrive à celle traduction dernière de la maxime d'amour : 
« Toute la société doit travailller à l'amélioration physique 
et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 309 

Par cette rénovatioQ du christianisme, Saint-Simon n'a 
rien renié de ses théories positivistes et industrielles; il les 
a complétées au contraire, et il se fait dire finalement par un 
interlocuteur : « La nouvelle formule sous laquelle vous 
présentez le principe du christianisme embrasse tout votre 
système sur l'organisation sociale ; système qui se trouve 
appuyé maintenant à la fois sur des considérations philoso- 
phiques de Tordre des sciences, des beaux-arts et de l'indus- 
trie et sur le sentiment religieux le plus universellement 
répandu dans le monde civilisé; sur le sentiment chrétien * ». 

Est-il besoin d'insister longuement pour montrer que la 
courbe de la pensée philosophique est la même que chez 
Comte, et que le comtisme a reproduit le saint-simonisme, 
non seulement dans ses principes et ses idées générales, 
mais dans son évolution. 



A côté de ces analogies philosophiques, il en est d'autres 
plus personnelles dans les tendances dominantes de l'esprit 
et du caractère, et qui témoignent plus encore peut-être que 
les précédentes combien fut profonde sur Comte l'influence 
de Saint-Simon. 

L'un et l'autre sont des messies; ils ne se proclament 
pas des hommes providentiels parce qu'ils ne croient pas k 
la providence, mais ils transposent l'idée' messianique'dans 
leur langage positif et sont persuadés tous les deux qu'ils 
ont été désignés par la suite des destinées humaines, pour 
édifier un nouveau pouvoir sur les ruines de l'ancien. Saint- 
Simon croit à cette mission dès qu'il commence à penser, et 
il en parle à son lit de mort. — Comte y fait allusion sans 
cesse et il déclare expressément à Littré que si, dans ses 
malheurs domestiques, il n'a jamais succombé à la tenta- 

1. Œuvres choisies, III, 369. 



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31t DEVX MESSIES POSITIVISTES 

don do soidde, c*est qoll était soutenu « par le sentiment 
croissant de sa mission sociale ' ». 

A cette idée d'une mission maître et disciple sacrifieront 
tout, la paix de leur existence prirée, leur temps, leur 
intelligence, toute leur énergie physique et morale. 

Sans doute Saint-Simon donne une impression générale 
d'incohérence ; il traverse beaucoup d'opinions politiques ; 
il est successivement républicain, bonapartiste et royaliste; 
il fait tous les métiers, depuis celui de marchand de vin 
jusqu a celui de pape scientifique, mais il est bien facile de 
voir que sous tous ses avatars politiques et dans toutes les 
conditions sociales il reste féru de la même idée et enivré 
du même rêve. 

C'est pour s'aider, dans sa mission, de la puissance de 
l'argent qu'il spécule et s'enrichit sous la Révolution ; que 
plus tard il souffre de la misère et de la faim, qu'il vend jus- 
qu'à ses habits pour se faire imprimer, qu'il accepte toutes 
les amertumes et subit toutes les infortunes ; c^est parce 
qu'il désespère un moment de remplir cette mission qu'il 
veut se tuer. 

Auguste Comte a moins de heurts dans sa vie théorique, 
moins d'aventures dans sa vie pratique, mais dans les diffé- 
rentes traverses de sa vie, il montre le même entêtement 
et la même ténacité pour son idée fixe. Atteint de folie en 
1826 à la suite d'excès de travail et de malheurs conjugaux, 
menacé pendant vingt ans d'une rechute, il n'hésite jamais 
cependant à risquer son génie dans le travail de la pensée 
pour accomplir sa mission. — Asorbé par les soucis de la 
vie matérielle, obligé de songer sans cesse au lendemain 
il n'en consacre pas moins à son œuvre le meilleur de son 
intelligence et de sa volonté. Rien n'existe pour lui en dehors 
de la conquête morale et de la réorganisation du monde. 

Chez les deux messies la foi messianique se traduit dans 

1. Lettre à Littré^ Testament, p. 51. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 311 

la vie sociale par un orgueil extrême et qui trouve parfois 
des expressions analogues. 

Saint-Simon se prend pour l'héritier de Descartes, pour 
le génie le plus synthétique qui ait paru; il s'intitule un 
second Socrate et se proclame vicaire de Dieu. Du haut de sa 
mission il juge les hommes et les empires, il traite d'égal 
à égal avec les rois ; il les apostrophe et les conseille : 
« Princes, leur dit-il, écoutez la voix de Dieu qui parle par 
ma bouche ». Il écrit au Tsar, à Bonaparte, à Louis XVIII, 
il se prend très sincèreroentpour le seul représentant quali- 
fié du nouveau pouvoir spirituel. 

Comte se juge^le plus grand penseur que l'Occident ait 
produit depuis des siècles, il dit sans fausse modestie qu'il a 
uni la science d'Aristote au génie politique de saint Paul. Il 
écrit au Tzar et àReschid-Pacha, il propose une alliance aux 
Jésuites contre les libres penseurs; il agit lui aussi en chef 
du régime scientifique. 

C'est encore au nom de leur mission et sans perdre un 
pouce de leur taille que tous les deux ont tendu la main et 
dematidé des secours soit aux riches du jour soit à TOcci- 
dent tout entier. 

. Réduit à la misère Saint-Simon écrivait à ceux dont il 
espérait quelque argent : « Monsieur, soyez mon sauveur, je 
meurs de faim... C'est la passion de la science et du bon- 
heur public ; c'est le désir de terminer d'une manière douce 
l'effroyable crise dans laquelle la société européenne se 
trouve engagée qui m'ont fait tomber dans cet état de 
détresse. Aussi c'est sans rougir que je puis faire Taveu de 
ma misère et demander les secours nécessaires pour conti- 
nuer mon œuvre ^ ». 

Auguste Comte, secouru un an par des Anglais, regrette 
que le secours ne soit pas perpétuel et écrit dans le même 
sens : « Chacun devant subir la responsabilité de ses actes 

1. Notice historique de Fournel, p. 51. 



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3li DEUX MESSIES POSITIVISTES 

volontaires, j ai acquis le droit de blâmer moralement tous 
ceux qui, refusant de diverses manières leur juste interven- 
tion, ont sciemment concouru à laisser un consciencieux phi- 
losophe lutter seul contre la détresse et l'oppression, de 
manière à consumer par des fonctions subalternes tant de 
précieuses journées de sa pleine maturité qui devrait rester 
consacrée tout entière à une libre élaboration dont Timpor- 
tance n'est plus contestée*. » 

. N'est-ce pas une justice à rendre aux deux réformateurs 
que, retranchés dans leur orgueil, fiers de leur mission et 
des services rendus, ils ont su Tun et l'autre mendier de 
très haut? 

Enfin quand ils lâchaient la bride à leurs ambitions 
secrètes, tous les deux se perdaient en des rêves romantiques 
de gloire triomphante et d'apothéose. 

Saint-Simon voit tantôt les douze astronomes les plus 
illustres du globe qui le sacrent grand homme, tantôt deux 
empereurs et un roi qui le couronnent. Comte fait espérer à 
Clotilde qu'il unira son nom au sien, « dans les plus lointains 
souvenirs de l'humanité reconnaissanle », et quand il ima- 
gine sa réforme achevée et son règne venu, il se berce de 
visions étranges oîi le Panthéon, premier temple de Thuma- 
nité, est aussi le sanctuaire où les fidèles viennent vénérer 
le fondateur. 

Je pourrais suivre dans le détail cette comparaison des 
deux messies et signaler encore bien des traits communs; 
j'estime que ceux-ci suffisent pour montrer à quel point 
Comte subit, dans les tendances profondes de son âme 
aussi bien que dans sa pensée abstraite, Tinfluence de 
l'homme étrange vers qui son destin le porta, à Tâge de 
dix-neuf ans. Je n'insisterai pas non plus sur le caractère 
psychopathique des deux personnages, les accès de folie, les 
crises mystiques, les tentatives de suicide qu'on retrouve 

1. Lettres à Stiiart Mill, p. 39i. 



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SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 313 

cjiez tous les dçux ; ce sont là des ressemblances biologiques 
où ni la suggestion ni Timitation ûe paraissent avoir eu de 
part et qui sont, par cela même, hors de notre .étude. Tout 
au plus ferai-je remarquer que cette parenté des deux tem- 
péraments à dû favoriser l'influence de SaintrSimon sur 
Comte et qu'elle explique en partie la facilité avec laquelle 
le vieillard fascina le jeune homme par la magie de son 
rêve. 

ni 

CONCLUSIONS 

Les conclusions qui se dégagent de cette comparaison sont 
tellement claires qu'on pourrait se dispenser de les formuler. 
Comte, avec son merveilleux génie, n'est pas un esprit pro- 
fondément original, Comte n'est pas un grand inventeur de 
système comme Descartes ou Platon. Disciple ou secrétaire 
de Saint-Simon de 1817 à 1824, il a reflété la pensée du 
maître ; philosophe, sociologue, réformateur, il a mis en 
œuvre de 1825 à 1857 les idées générales du maître ; messie 
et fondateur de religion, il a présenté les même traits de 
caractère, les mêmes tendances que lui. 

De plus, ivre d'orgueil, il n*a jamais pu s'avouer des 
identités de doctrine et de pensée manifestes, et, lorsque ses 
ennemis les lui ont reprochées, il a cru creuser le fossé en 
injuriant Saint-Simon. On a eu ainsi le spectacle curieux, et 
d'ailleurs très humain, d'un philosophe qui affectait toujours 
de rendre justice aux précurseurs dont il ne relevait que de 
loin, comme Concordet, Montesquieu ou Aristote, et qui 
n'avait que des injures pour le seul précurseur dont il rele- 
vât de très près. 

Mais s'il manqua d'invention au sens exact du mot on ne 
saurait trop répéter qu'il fut admirable d'intelligence et de 
génie dans l'exécution. Saint-Simon n'avait fait qu'esquisser 

Dumas. — Deux messies. 21 



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314 DEUX MESSIES POSITIVISTES 

un programme, Comte eat Timmense mérite de le déve- 
lopper et de le remplir * ; il ouvrit toutes grandes les portes 
du système aux idées de Bichat, de Gall, de Blain ville et à 
la science de son ^ temps qu'il connaissait bien; il fonda la 
liociologie. Saint-Simon n'aurait jamais pu écrire ni le Cours 
de Philosophie positive, ni le Système de Politique positive^ 
ni aucune des œuvres de Comte. Cet esprit si original et si 
curieux était trop dispersé dans sa pensée et trop ignorant 
des sciences pour créer par lui-même quelque chose de 
définitif et de durable, et, si Ton peut dire qu'il a inspiré à 
son disciple la philosophie positive, on ne peut prétendre 
qu'il l'ait réellement fondée. 

L'honneur de cette fondation revient donc à Comte ; ori- 
ginalité à part, il dépasse infiniment son maître par toutes 
les qualités de méthode, d'érudition solide, de mise en 
œuvre savante, de vigueur et de cohérence. —La conscience 
qu'il avait de cette supériorité justifie en partie son orgueil 
et, partiellement aussi, explique son ingratitude. 

I, M. Alengry {op. cit. ^ p. 473) est arrivé à. cette conclusion, mais en 
faisant une plus large part à l'originalité de Comte. 



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TABLE DES MATIERES 



Préfac:î 1 

PSYCHOLOGIE DE SAINT-SlMOiN 

I. Les Lettres d'un habitant de Genève et V Introduction aux Tra- 

vaux scientifiques du xix« siècle 13 

H. Le Mémoire sur la science de V Homme et le Travail sur la 

Gravitation^ 50 

ÏIl. Les Théories industrielles 73 

IV. Les Théories morales et religieuses. , é 93 

V. L'Idée d'une Mission 106 

PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 

Le Testament d'Auguste Comte. 123 

r. La Folie de 1826 127 

II. Los crises de 183S et <lo 1845. Leur influence sur l'orientation 

«lu système 151 

III. L'fdée d'une Mission et l'Esprit de système 175 

IV. Amour et mysticisme 193 

V. I/Esprit catholique et l'Esprit d'unité 222 

VI. Conclusion 246 

SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE 

I. Relations personnelles des deux philosophes 256 

IL Rapports de deux philosophies 28 i 

III. Conclusions 313 



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