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Full text of "Puvis de Chavannes, notices rédigées par J. Laran et précédées d'une étude biographique et critique par André Michel"

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L'ART DE NOTRE TEMPS 

COLLECTION D'ALBUMS D'AMATEURS IN-4o QUART GRAND JÉSUS 

COMPRENANT CHACUN 48 PLANCHES HORS-TEXTE 

ACCOMPAGNÉES DE NOTICES ET 

PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE 



PREMIÈRE SÉRIE 



CHASSÉRIAU 

PAR HENRY MARCEL 

ANCIEN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS 

ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL 

DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 



PUVIS DECHAVANNES 



PAR ANDRE MICHEL 

CONSERVATEUR AUX MUSÉES NATIONAUX 
PROFESSEUR A L'ÉCOLE DU LOUVRE 



DAUMIER 

PAR LÉON ROSENTHAL 

DOCTEUR ÈS-LETTRES 
PROFESSEUR AU LYCÉE L0UI8-LE-GRAND 



DAUBIGNY 



PAR JEAN LARAN 

BIBLIOTHÉCAIRE AU DÉPARTEMENT DES ESTAMPES 
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 



COURBET 

PAR LÉONCE BÉNÉDITE 

CONSERVATEUR DU MUSÉE 



PROFESSEUR 



XEMBOUaa 
L'ÉCOLE OU LOU 



MANET 



PAR LOUIS HOU RTICQ 

INSPECTEUR ADJOINT DES BEAUX-ART» 
DE LA VILLE DE PARIS 



CARREAUX 

PAR PAUL VITRY 

CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE 
PROF. A L'ÉCOLE NATIONALE DES ARTS DÉCORATIF» 



3C 



GUSTAVE MOREAU 

PAR LÉON DESHAIRS 

CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L'UNION 
CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS 



MILLET 



PAR PAUL LEPRIEUR 

CONSERVATEUR DES PEINTURES AU MUSÉE Dl 
LOUVRE, PROFESSEUR A L'ÉCOLE DU LOUVRE 



DEGAS 



PAR P. -A. LEMOISNE 

ILIOTHÉCAIRE AU DÉPARTEMENT DES ESTAMPES 
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 



LA FIN DU VOLUME LES CONDITIONS D'ABONNEMENT 



SÉRIE complète) 



L'ART DE NOTRE TEMPS 



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PUVIS DE CHAVANNES 



-^- 



48 PLANCHES HORS-TEXTE 

ACCOMPAGNÉES DE NOTICES RÉDIGÉES 
PAR J. LARAN ET PRÉCÉDÉES D'UNE 
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE PAR 

ANDRÉ MICHEL 

CONSERVATEUR AUX MUSÉES NATIONAUX 
PROFESSEUR A L'ÉCOLE DU LOUVRE 



^- 



LA RENAISSANCE DU LIVRE 

JEAN GILLEQUIN & C"=, ÉDITEURS 
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS 



M) 

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Pierre Puvis de Chavannes 

(1824-1898) 



Le portrait reproduit sur la première planche de 
ce petit livre en pourrait être le commentaire le 
plus direct; il en est l'introduction naturelle. Voilà 
bien, tel que nous l'avons connu et aimé, portraituré 
(( da medesimo » pour la galerie des Uffizi, le 
créateur de tant de grandes pages qui, réduites mais 
reconnaissables et toujours persuasives, vont être 
ici évoquées. C'est dans ces yeux au regard clair et 
ferme, que surgirent les belles visions apaisantes et 
lumineuses qui restaurèrent dans l'art français 
l'empire de l'idéalisme, compromis plus encore par 
la calligraphie de quelques-uns de ses défenseurs 
que par les attaques furieuses de ses bruyants 
négateurs ; c'est dans ce front, haut et pur, siège 
d'une volonté saine et intacte, d'une pensée maî- 
tresse d'elle-même et tranquillement créatrice, 
qu'elles s'organisèrent lentement. Rien d'ailleurs 
dans l'accoutrement, l'attitude et le décor qui 
trahisse « l'artiste » et le « peintre ». Sa tenue est 



a — — L'ART DE NOTRE TEMPS 

celle d'un gentleman correct et un peu « distant », 
droit, souple et svelte dans sa redingote serrée, 
avec cette significative raideur aux » entournures » 
qu'il a souvent donnée à ses figures idéales ; aucun 
attribut, aucun détail qui « localise » ce portrait où 
chaque trait physionomique est fortement accusé 
(le nez en particulier que Pu vis de Chavannes 
lui-même, en m'envoyant une de ses photographies 
destinée à une Revue d'art Viennoise, qualifiait de 
colossal) et pourtant, jusque dans cette précision 
attentive de la ressemblance individuelle, l'esprit 
général isateur du maître a mis sa marque reconnais- 
sable. Il est là tout entier. 



C'est en 1887 qu'il peignit ce portrait. 11 avait 
63 ans ; il travaillait au carton de la Sorbonne ; il 
était à l'apogée de sa carrière, en pleine possession 
de tout son génie ; il pouvait, avec une confiante 
sérénité, jeter un regard en arrière et considérer, 
du seuil de sa vieillesse, la suite imposante de son 
œuvre, si longtemps méconnue, désormais acclamée. 
Me sera-t-il permis d'évoquer ici d'anciens souve- 
nirs et de noter que je fis seulement alors, ou 
plus exactement au début de 1888, sa connaissance 
personnelle. Jusque-là, depuis le 8 mai 1881 où il 
m'avait remercié, par quelques lignes de son admi- 
rable écriture (aussi belle que celles de Racine et 
de José-Maria de Hérédia), d'un article publié dans 
Le Parlement sur le Pauvre Pêcheur, j'avais 
reçu beaucoup de précieux témoignages de sa gra- 
titude au lendemain des batailles livrées pour son 



PU VIS DE CHAVANNES 



art ; mais nous ne nous étions pas rencontrés. 
Il m'écrivait encore, après plusieurs années de 
correspondance : «... devant de pareils témoignages 
(( énergiquement renouvelés, il m'eût été très doux 
u de vous connaître personnellement et le désir 
« m'en est venu plus d'une fois ; mais, en dehors de 
<( la crainte de vous importuner, j'ai senti qu'il y 
(( avait quelque chose de particulièrement rare dans 
(( ces rapports lointains où l'art seul en cause suffit 
« à établir un courant que, pour ma part, je sens 
« toucher à l'affection... » 

U fallut que Cazin m'introduisit dans un dinei 
mensuel présidé par Pu vis de Chavannes (et 
baptisé, par Jean Béraud, je crois, d'un compro- 
mettant jeu de mots que ne justifiait en rien la 
sobriété des convives et des menus : les « pris 
de rhum », parce qu'aucun Prix de Rome n'en 
faisait partie I) pour que des rapports personnels 
s'établissent entre le maître dès lors glorieux et 
l'humble écrivain d'art qui lui avait voué, dès ses 
plus jeunes années, une admiration fervente. 
Autant qu'il peut être convenable et permis d'ap- 
pliquer ce mot à des relations où les deux inter- 
locuteurs étaient si inégaux d'âge et de niveau, 
nous étions déjà amis quand nous nous rencon- 
trâmes. 

U faut avoir participé à ces agapes cordiales où 
des peintres, des sculpteurs, des musiciens et des 
hommes de lettres se retrouvèrent pendant plu- 
sieurs années, tous les mois, sous sa présidence. — 
il faut l'avoir vu dans l'abandon de sa bonne 
humeur, de sa bonhomie et de son robuste bon 
sens, pour comprendre ce qu'avaient de caricatural 



10 L'ART DE NOTRE TEMPS 

certains portraits à la plume que les esthètes à 
longs cheveux et les néo-mystiques, gâte-sauces 
échappés des cuisines de Montsalvat, firent de lui 
durant cette dernière période de sa vie... Je vou- 
drais, sans entrer ici dans l'analyse de son œuvre 
dont les notices de M. Jean Laran feront revivre 
les circonstances et les grandes pages dans l'esprit 
du lecteur, montrer en quelques mots comment 
cette œuvre tient à la plus grande tradition fran- 
çaise, comment elle est venue, logiquement, à son 
heure, et comment nous y avons reconnu, défendu 
notre « Idéal», contre les formules de la calli- 
graphie académique qui l 'étouffaient, contre les 
(( naturalistes » qui le niaient, contre les détraqués 
et les charlatans qui le profanaient. 



Dès qu'on prononce le mot d'Idéal, il semble que 
les cervelles se troublent. On en a fait dans l'esthé- 
tique un si fâcheux abus, il s'est chargé dans les 
polémiques d'école de significations si vaguement 
diverses qu'on ne saurait plus l'employer qu'avec 
une extrême prudence. A vrai dire, tout art, par son 
essence même, est idéal, puisqu'il ne saurait exister 
que par l'intervention de l'homme et suivant une 
idée directrice et organisatrice. La plus simple 
nature morte, comme on dit d'un mot très-mal 
inventé, peut contenir autant et plus d'esprit que les 
allégories les plus compliquées ; les nuances les 
plus délicates de la sensibilité d'un peintre peuvent 
s'y manifester; et comme, d'homme à homme, 
l'équation personnelle, pour employer le langage 



PUVIS DE CHAVANNES 11 

des astronomes, se modifie sans cesse, chaque 
morceau de nature reflété dans un œil et un esprit 
différents, revêtira un aspect et révélera une 
intimité, un idéal renouvelés à chaque nouvelle 
épreuve. 

A mesure que la nature du modèle s'élève et se 
complique, les modes et les variétés possibles d'inter- 
prétation vont se multipliant, et l'on arrive progres- 
sivement, en passant par le portrait et la peinture 
d'histoire, à la grande peinture décorative où 
ie désir et la volonté deviennent plus conscients 
et plus impérieux d'exprimer par delà l'objet, la 
forme ou le thème représentés, quelque chose qui 
les dépasse, un « motif » intérieur, une idée, une 
harmonie supérieure — et ce sera là, si l'on veut, 
le domaine propre de l'idéalisme, entendu en un 
sens plus spécial, mais toujours conditionné par les 
exigences et la nature même de la langue pitto- 
resque, à quoi pourrait s'appliquer le mot de 
Newton : « Physique, garde-toi de la Métaphysique I » 



-=^ 



Quand Puvis de Chavannes parut, on se dispu- 
tait encore pour ou contre l'idéal et l'on entendait 
par là l'idéal scolaire, tel que l'avaient défini, à 
la suite de Quatremère de Quincy, les esthéticiens 
d'académie. Le Beau, avec un grand B, le « Beau 
absolu », (( souverain », c'était celui dont Eugène 
Delacroix, élève consciencieux, mais souvent étonné 
de Guérin, avait écrit sur un de ses carnets, un 
jour qu'on avait voulu l'obliger « à ramener une 
tète de nègre au profil d'AntinoUs » et le genou 



12 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

du même modèle «à la rotule des Atrides », comme 
disait Raffet : « Le laid, le Laid absolu, ce sont 
nos conventions..., ce sont nos têtes embellies, 
nos plis embellis...» Entre les classiques grou- 
pés autour du vieil Ingres, dont ils se réclamaient 
sans toujours le comprendre , et les derniers 
romantiques, vieillis, découragés, décimés, — dont 
Th. Couture, technicien habile mais lourd, plein 
de préceptes et de recettes pour bien peindre, en 
grande partie recueillis chez Decamps, essayait de 
codifier les expériences agitées et confuses, — une 
génération, une école (ou une émeute) nouvelle 
avait fait irruption, également violente contre les 
deux anciens adversaires. C'étaient les réalistes, 
qui disaient à leur manière, avec Courbet : « Si 
vous voulez que je peigne des déïesses, montrez moi 
z'en I » Mais surtout, — en dehors des doctrinaires 
de tous les partis, par une conséquence logique 
et bienfaisante de leur naïve intimité avec la 
simple nature, — les paysagistes commençaient 
d'exercer sur la peinture moderne une décisive 
influence. La vision faussée par tant de théories, 
de parti -pris et de formules allait s'éclaircir, se 
dépouiller, se clarifier; on commençait à compren- 
dre que les fonds de bitume des uns, et les tubes 
à empois des autres ne sont pas indispensables 
à l'art de peindre, à l'émotion, à l'idéal. « L'inno- 
cente clarté du jour », en entrant dans la peinture, 
dissipait beaucoup de fantômes... A voir certaines 
aquarelles comme la Naissance des Muses ou 
certaines esquisses pour l'Age d'or, on dirait 
que le vieil Ingres lui-même l'avait compris ou 
pressenti. 



PUVIS DE CHAVANNES ===^====^= 13 

Après avoir un peu hésité entre Delacroix et 
Courbet, Puvis, orienté sans doute par Chassériau, 
trouva de ce côté la voie royale où son génie allait 
s'épanouir. Déjà, chez Couture dont il suivit peu de 
temps l'atelier, il avait fait des expériences instruc- 
tives. Quoiqu'il ne parlât pas volontiers de ses années 
d'apprentissage et des tâtonnements de ses débuts, 
il racontait qu'un jour, par une grise matinée d'au- 
tomne, pendant qu'il travaillait devant le modèle, 
le maître, passant derrière son chevalet, lui reprocha 
sa peinture anémique et voulut lui donner la recette 
du « ton de chair » qu'il paraissait ignorer tout à fait. 
Sans s'être encore débrouillé ni trop savoir ce qu'il 
voulait faire, Puvis comprit pourtant que ce n'est 
pas de cette cuisine qu'il avait besoin. L'art de faire 
les sauces a sans doute son prix et il ne faut pas 
le mépriser; mais il avait au plus profond de son 
cœur autre chose à contenter, un plus intime idéal 
à nourrir. 

On verra comment il commença d'en prendre 
conscience, exactement vers 1859. Comme je lui par- 
lais, un soir, de son Retour de Chasse, que je 
venais de voir au Musée de Marseille, il me dit — 
je l'entends encore — .• « Ah f ce jour-là, je sentis 
que j'allais avoir, autour de moi, de l'eau pour 
nager l » Et c'est bien de ce jour-là en effet qu'est 
né le vrai Puvis de Chavannes. 

Je n'ai pas à suivre ici le développement de son 
œuvre, l'affranchissement progressif de sa pensée, 
la formation de son style, puisque l'objet même 
des images et des notices qui vont suivre est de les 
rendre sensibles à tous ceux qui feuilleteront ce 
recueil. Quand F. Brunetière, dans une conférence 



14 - L'ART DE NOTRE TEMPS 

célèbre, félicitait l'auteur du LUDUS pro Patria et 
d'iNTER Artes et Naturam d'avoiT « du jeu des 
couleurs » dégagé ((l'élément idéal de la peinture », 
je ne comprends pas très bien, et je ne suis pas 
sûr qu'il ait lui-même très bien su ce qu'il voulait 
dire — à moins d'entendre par là qu'à mesure qu'il 
avait pris plus nettement conscience de sa vraie 
vocation, plus efficacement lu dans sa pensée et 
dans son cœur, Puvis avait davantage simplifié, 
dépouillé, épuré et comme spiritualisé sa peinture. 
Or cette pensée était dans son essence la plus intime, 
dans son allure, dans ses aspirations, absolument 
(( classique », ordonnatrice de formes composées, 
d'ensembles harmonieux, réglés, rythmés, organisés 
pour la satisfaction des yeux et de l'esprit, — mais 
dans les limites et par les seuls moyens de la langue 
pittoresque et plastique. 

Brunetière avait donc raison de louer Puvis 
d'avoir eu recours, (( plus encore qu'au modèle, 
«à la méditation intérieure, à l'harmonie des détails 
avec l'idée qu'il s'était formée de l'ensemble et de 
la signification poétique de son sujet. » Mais peut- 
être introduisait-il dans son éloquent et noble éloge 
une intention déjà un peu dangereuse, (j'entends 
au simple point de vue du peintre), quand il 
ajoutait que Puvis devait être surtout loué pour 
avoir (( compris que l'imitation de la nature ne 
saurait être le terme de l'art de peindre et que, 
pour admirer, selon le mot de Pascal, ces imitations 
de choses dont nous n'admirons pas les originaux, 
il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en elles 
quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur 
que n'y discernait pas le regard du vulgaire ». 



PU VIS DE CHAVANNES = 15 

Les gâte-sauces auxquels j'ai déjà fait allusion au 
début de cette notice, reprirent à leur manière la 
pensée de Brunetière ; ils célébrèrent en Pu vis un 
grand initié, un révélateur du Sens du Mystère, 
ce fameux mystère dont ils prétendaient avoir la 
clef, mais que, l'on ne sait pour quelle cause, 
comme le dindon de la fable, ils ne distinguaient 
pas très bien. Non, Pu vis ne pensait pas à démêler 
dans la nature je ne sais quoi d' u ultérieur », 
de « caché » et d'ésotérique ; il n'y eut dans son 
art d'autre incantation et d'autre sortilège que la 
pénétration, la prise de possession de cette nature 
par un esprit haut et ferme, épris de rythme, de 
beauté, de force, de grandeur, d'éloquence, recréant 
à notre usage et selon notre cœur, parmi beau- 
coup d'incertitudes et de ruines, un monde har- 
monieux. N'est-ce pas ce qu'en son temps et à sa 
manière avait fait notre Nicolas Poussin ? N'est-ce 
pas l'ceuvre de tous nos grands classiques, depuis 
ceux des cathédrales jusqu'à J.-B. Corot ? « La 
nouveauté dans la peinture, écrivait Poussin, ne 
consiste pas dans un sujet qu'on n'a pas encore 
vu représenté, mais dans la bonne et nouvelle 
disposition de l'expression ; un sujet, de com- 
mun et rebattu qu'il était, devient nouveau et 
singulier. Inventer dans un art, c'est penser dans 
cet art; c'est découv rir des harmonies propres 
à cet art. » 

Venu à l'heure où le classicisme s'était com- 
promis pour avoir laissé prédominer la lettre sur 
l'esprit et oublié le chemin des Sources éternelles, 
Puvis de Chavannes. digne compatriote de Bossuet 
et de Buffon, mettant à profit ce que les paysagistes 



16 — - L'ART DE NOTRE TEMPS 

avaient apporté à la peinture française, reprenant 
contact avec la nature dont il mêle toujours les 
grâces familières et le rythme souverain à ses 
èglogues comme à ses épopées, a répondu, au 
moment où nous en avions le plus besoin, à l'attente 
inexprimée et vague de tous ceux qui, rêvant de 
grandes destinées pour l'art national, ne pouvaient 
pas plus prendre leur parti du formalisme superficiel 
des néo-classiques que du réalisme littéral et borné 
des (( copieurs » de « tranches de vie ». Il a remis 
l'imagination française dans le droit et large chemin. 
Que ceux qui s'y sont engagés après lui et sous son 
égide, ne s'y endorment pas en rêvasseries béates, 
ne s'y égarent pas en intentions trop subtiles ; mais, 
à l'exemple du Maître et sans le répéter, qu'après 
avoir regardé, contemplé et, si l'on peut dire, emma- 
gasiné dans leur pensée la Nature, ils cherchent la 
(( vertu » de leur art dans l'accord profond de leur 
instinct, de leur cceur et de leur volonté. 

ANDRÉ MICHEL. 



BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE 



Il n'existe pas encore d'ouvrage vraiment complet sur la 
vie et l'œuvre de l'artiste. En attendant la monographie, 
que nous espérons prochaine, de M. Léonce BÉNÉDITE, 
on consultera la très utile étude publiée par M. Marias 
VACHON (Paris, 1895, in- fol., illustrée; réédition, mise â 
jour, en 1900, in-16). Des documents et souvenirs qu'elle 
contient, nous avons rapproché une longue interviev/ rédigée 
par M. THIÉBAUT-SISSON (Le Temps, 16 janv. 1895), et 
surtout les admirables lettres récemment publiées et com- 
mentées par M. Conrad de MANDACH et M. L. WEHRLÉ 
(Revue de Paris, 15 déc. 1910 et 1" février 1911). Les 
quelques renseignements inédits qui ont pu prendre place 
aussi dans nos notices nous ont été aimablement commu- 
niqués par M. Paul BAUDOUIN et M. Victor KOOS. 

On n'attend pas de nous la liste des centaines d'articles 
écrits au jour le jour sur l'œuvre de Puvis. Renvoyons aux 
recueils et tables cités dans les premiers volumes de la pré- 
sente collection. Nous y ajouterons seulement, pour la période 
la plus récente (années 1910 et suivantes), le Répertoire 
d'Art et d'Archéologie, dépouillement des périodiques 
français et étrangers, rédigé par MM. Marcel AUBERT, 
A. BOINET, Em. D ACIER, etc. 

Nous avons pu profiter en outre, grâce à l'obligeance de 
M. Maurice TOURNEUX, des précieuses notes bibliogra- 
phiques de Bernard PROST sur les critiques des Salons. 




I. — Portrait de l'Artiste par lui-même (maO 



FLORENCE, GHIEHIE DES OFFICES 



PHOT. BII«UN 



PUVIS DE CHAVANNES 19 



IL — PI ET A 



C'est par un début fort modeste que s'ouvre, au 
Salon de 1850, la carrière artistique de Pierre Puvis 
de Chavannes, — début en harmonie avec la vie la 
moins fertile en surprises merveilleuses et en anec- 
dotes dramatiques, u la plus simple du monde », 
ainsi que le peintre lui-même s'est plu à le répéter 
avec ce bon sens narquois qui le défendait contre 
des admirateurs trop zélés. 

Une certaine aisance, due à sa famille, lui avait 
permis d'obéir sans hâte à une vocation assez tar- 
dive. On sait qu'il passa vers 1847, à vingt-trois ans, 
par l'atelier d'Henri Scheffer, traversa ensuite 
celui de Delacroix et travailla trois mois chez 
Couture. Mais, sous aucun de ces maîtres, il ne fut 
tenté de devenir un de ces forts-en-thème qui, de 
médailles en prix et de prix en médailles, arrivent 
sans à-coups aux grades supérieurs de la profession. 
C'est un peu en amateur et en isolé qu'il se présen- 



20 - — L'ART DE NOTRE TEMPS 

tait pour la première fois, à vingt-six ans, au Salon 
de 1850. 

Dans la composition qui fut admise par le jury, la 
personnalité de Puvis de Chavannes est encore 
difficile à démêler. Son sens dramatique comme 
sa technique sont encore sous J'influence visible 
de Delacroix. Ce n'est point par hasard cependant 
que l'artiste s'était arrêté déjà à un sujet grave et 
touchant et qu'il se montrait moins soucieux de faire 
preuve d'habileté pittoresque que de provoquer une 
forte et noble émotion. 

Son ingénuité n'avait au reste rien d'affecté et il 
a raconté lui-même, avec sa bonhomie accoutumée, 
qu'il eut l'occasion, dès le jour du vernissage, de 
constater son inexpérience, u Tant bien que mal — 
rappelait-il à M. Vachon — j'étais venu à bout d'une 
PiETA. Sur les genoux de la Vierge, le Christ mort; 
la Madeleine agenouillée tout auprès. Ravi d'avoir 
été reçu, je pars dès le matin, le jour de l'ouverture, 
pour me contempler dans mon œuvre. Arrivé devant 
ma toile, que vois-je ? Deux figures seulement au 
lieu de trois I Je m'approche étonné et je constate, 
avec désolation, que ma vierge drapée de violet se 
confondait avec le fond, qu'ingénument j'avais fait 
violàtre... Je compris désormais le poids d'un ton. 
C'est de ce jour-là seulement que je fus peintre. » 



'=§<= 




II. — PlETA 



COLLECTION PABTIC ULIÈRE 



HOT. DURANO-RUEL 



PUVIS DE CHAVANNES - 21 



III. — LES POMPIERS DE VILLAGE 



Les années qui suivirent ce premier succès furent 
moins heureuses. 

Pour se consoler de ses échecs successifs à chacun 
des Salons annuels, il avait, il est vrai, l'exemple 
de presque tous les grands artistes de son temps, 
comme Delacroix, Rousseau, Millet, Corot, Dupré, 
Barye, Troyon, Courbet, que le jury avait refusés 
longtemps avec opiniâtreté et qu'il écartait encore 
parfois malgré les protestations grandissantes des 
connaisseurs. Mais il était décourageant, malgré 
ces précédents illustres, d'être exclus du Salon à 
une époque où un artiste n'avait guère d'occasion 
de se faire connaître en dehors des expositions 
officielles. Une initiative comme celle de Courbet, 
qui organisait en 1855 une exhibition privée de 
ses œuvres, semblait alors à beaucoup de gens 
une sorte de provocation ambitieuse et d'assez 
mauvais ton. Par nécessité , Puvis orit part vers 



22 L'ART DE NOTRE TEMPS 

cette époque à une exposition particulière, aux 
galeries Bonne-Nouvelle, mais il n'y recueillit, 
paraît-il, qu'un succès d'hilarité. 

Les titres des œuvres dédaignées à cette date par 
le jury ou par le public suffisent à nous faire 
connaître l'incertitude du jeune peintre, ballotté de 
l'art religieux au genre historique et des sujets 
classiques à la peinture réaliste. Citons : Mademoi- 
selle DE SOMBREUIL BUVANT UN VERRE DE SANG 
POUR SAUVER SON PÈRE (1850); JEAN CAVALIER, 
AU CHEVET DE SA MÈRE MOURANTE, jOUant SUT Une 

basse le choral de Luther, tandis que la moribonde, 
une Bible sur la poitrine, contemple le ciel par 
une baie grand ouverte (1851); un ECCE HOMO, que 
conserve l'église de Chainpagnat (Saône-et-Loire) 
(1852) ; un Martyre de S' Sébastien ; Julie, 
rentrant au matin chez son époux Agrippa ; une 
MÉDITATION; une HÉRODIADE; et enfin une curieuse 
composition, les Pompiers de Village, dont le 
beau croquis ci-contre évoque un des personnages 
principaux, le curé qui se hâte vers l'incendie, 
une échelle sur l'épaule (vers 1857). 

Installé depuis 1852 dans cet atelier de la place 
Pigalle qu'il ne devait jamais quitter, entouré de 
quelques amis sûrs, comme Bida, Ricard, le graveur 
Pollet, Puvis continuait avec courage ses essais 
invariablement mal accueillis, sans se douter peut- 
être qu'une heureuse occasion venait de lui ouvrir 
enfin son n Chemin de Damas ». 




III. — Les Pompiers de Village (dessin) 



PETIT-PALAIS DE LA VILLE DE PARIS 



PHOT BULL02 



PU VIS DE CHAVANNES 23 



IV. — LE RETOUR DE CHASSE 



En 1854, le frère de l'artiste ayant fait construire 
en Saône-et-Loire une maison des champs, Puvis 
s'offrit à revêtir de peintures les murs de la grande 
salle à manger. Il y représenta les Quatre Saisons, 
H légèrement modernisées », et exécuta, en guise 
de composition centrale, le Retour de l'Enfant 
Prodigue. « avec le veau de rigueur ». 

« C'était du toupet de ma part — écrit-il vingt ans 
plus tard à un ami — et la famille à dû avoir une 
fière peur. Songez donc, une belle salle à manger 
toute neuve l 

(( Evidemment — ajoute-t-il — s/ c'était à refaire 
ce serait mieux, je crois; inais cependant, pour 
mes débuts dans l'art décoratif, c'est supportable. 
Dans tous les cas, j'ai trouvé là mon Chemin de 
Damas. » 

C'est en effet cet événement, conté avec tant de 
simplicité et de bonne humeur, qui allait « désen- 
guignonner » Puvis. Une des quatre saisons, 
reprise et agrandie, fut envoyée par l'artiste au 
Salon de 1859, sous le titre : Un Retour de 
Chasse, fragment de peinture murale, et, 
cette fois, le jury se montra enfin moins récal- 
citrant. 



24 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

Ce n'est pas seulement ce retour en grâce qui 
fait de notre peinture un des jalons importants 
dans la carrière de l'artiste. Par sa noble élégance 
et son allégresse juvénile, l'œuvre est déjà digne 
du maître, sa main se devine déjà à ces silhouettes 
stylisées, à ces modelés simplifiés, jusqu'à ces 
arbres grêles et dénudés du second plan dont il 
aima toujours la grâce un peu chétive. Enfin et 
surtout, c'est dans le Retour de Chasse que 
Pu vis semble avoir pris pleinement conscience de 
sa mission de décorateur. 

(( M. Puvis de Chavannes — allait écrire Gautier 
deux ans plus tard — n'est pas un peintre de 
tableaux. Il lui faut non pas le chevalet, mais 
l'échafaudage et de larges murailles à couvrir... 
Le sens ornemental et décoratif perce jusque 
dans les moindres accessoires... Ce jeune artiste, 
dans un temps de prose et de réalisme, est 
naturellement épique et monumental. » 

Malheureusement les occasions étaient rares 
pour un inconnu de s'essayer sur de u larges 
murailles. » Il eut bien, vers cette époque, la 
chance de pouvoir exécuter quatre figures symbo- 
liques : LA F.ANTAISIE, LA VIGILANCE, LE RÊVE, LA 
Poésie, pour l'hôtel de M^^ Claude Vignon, mais, 
faute de commande officielle, il dût se com- 
mander lui-même les deux grandes compositions 
qui allaient attirer définitivement sur lui l'atten- 
tion du public. 



^- 




IV. — Le Retour de Chasse 



MUSÉE DE MARSEILLE 



PHOT. ROUX 



PU VIS DE CHA VANNES 25 



V. — CONCORDIA 



« Quoique M. Puvis de Chavannes ait déjà exposé 
un Retour de Chasse plein de belles promesses — 
écrivait Gautier à propos du Salon de 1861 — on 
peut dire qu'il débute véritablement cette année. 
D'un seul coup il est sorti de l'ombre; la lumière 
brille sur lui et ne le quittera plus. Son succès a été 
très grand et cela fait honneur au public. » 

Personne, en effet, quand parurent Concordia et 
Bellum, ne resta indifférent. La première composi- 
tion, surtout, avec son harmonie ample et sereine, 
avec son rideau de cyprès vers lequel volent des 
colombes, ses lauriers en fleurs, son ruisseau aux 
cascatelles murmurantes, tout ce beau décor élyséen 
que de hautes montagnes séparent du reste du 
monde par d'infranchissables remparts (Maxime du 
Camp), émut tous ceux qui n'étaient pas fermés à 
toute poésie. Gautier, Paul de Saint-Victor, Olivier 
Merson, Banville. Delécluze en ont laissé d'enthou- 
siastes commentaires, où apparaît cependant quelque 
hésitation. 

Non seulement ceux qui prirent nettement parti 
contre l'artiste, comme Charles Blanc, Castagnary, 

■1* 



26 L'ART DE NOTRE TEMPS 

Tiinbal, mais les admirateurs eux-mêmes se mon- 
trèrent désagréablement surpris par la couleur de 
ces toiles. Ce sont, disaient-ils, des cartons légère- 
ment teintés plutôt que des peintures, des fresques 
pâlies, des tentures fanées. 

u Les tons de la réalité — remarque Olivier Merson 
avec plus de bienveillance — sont adoucis ou plutôt 
éteints, baignés dans une atmosphère argentée et 
tendre, respirant une sérénité parfaite, donnant aux 
figures l'aspect d'immortels réunis pour symboliser 
le charme, la douceur et la quiétude d'un séjour 
élyséen. » Mais Olivier Merson lui-même s'inquiétait 
à l'idée que Puvis pût adopter autrement que par 
exception ces colorations atténuées. 

Avec plus de raison peut-être, on s'étonnait aussi 
d'une sorte de désaccord dans le modelé des diffé- 
rentes figures. A côté des deux femmes de dos — 
considérées en général comme des morceaux admi- 
rables — d'autres personnages semblèrent som- 
maires et incomplets. 

Gautier réduit ces réserves à leur juste valeur : 
« Et la critique f allez-vous dire, vous n'en indiquez 
aucune. M. Puvis de Chavannes est donc parfait ? 
Eh ! mon Dieu I non ; mais voilà un peintre qui naît; 
ne le tuons pas tout de suite ; laissons-le faire. Nous 
le critiquerons plus tard — quand il n'aura plus que 
des qualités ». 

La Paix valut à Puvis une deuxième médaille. 
Elle fut achetée 6,000 francs par l'État, pour prendre 
bientôt place au Musée de Picardie. 



^ 



PUVIS DE CHAVANNES ========^=== 27 



VI. — BELLUM 



Exposée dans une sorte de salon d'honneur au 
premier étage du Musée de Picardie, sur un 
panneau symétrique à celui de la Paix, cette 
compositon avait figuré d'abord en sa compagnie 
au Salon de 1861. L'artiste en fit don à la ville 
d'Amiens pour que les deux œuvres jumelles ne 
fussent pas séparées quand l'architecte Diet eut 
fait attribuer la première toile au monument 
récemment terminé. 

Si l'œuvre n'avait pas bénéficié d'un achat de 
l'État, c'est qu'on l'avait en général jugée infé- 
rieure à CONCORDIA. Et peut-être n'avait-on pas 
tort. Comme le remarquait justement Maxime du 
Camp, le sujet convenait moins au style de Puvis : 
« le calme est difficile à concilier avec la violence ». 
L'artiste avait tourné l'obstacle en choisissant le 
moment qui succède aux mêlées et aux combats, 
alors que les villes et les récoltes incendiées 
remplissent l'horizon d'une lourde et tragique 



28 L'ART DE NOTRE TEMPS 

fumée et qu'au milieu des blessés et des captives 
les vainqueurs font entendre leurs sonneries 
triomphales. 

Le peintre avait donné à ces derniers une 
tournure superbe, et on ne manqua pas de le cons- 
tater : (( Heureusement — écrivait Paul de Saint- 
Victor — un groupe admirable surgit dans le vide 
de cette toile déserte et lui communique sa gran- 
deur... Ce sont trois cavaliers accoutrés de peaux 
de bétes, qui, d'un même jet, dressent vers le 
ciel trois longues trompettes perpendiculaires et 
sonnent leur victoire. Rien de grandiose comme 
ce triple geste ». 

Mais tout n'était pas encore ((au point» dans la 
technique de Puvis. Les personnages se juxtaposent 
sans se lier nécessairement : trois par trois, ils 
font un peu bande à part, selon le mot d'Olivier 
Merson, et chacun des groupes vit dans une 
atmosphère un peu différente. Il y a encore 
plusieurs palettes, plusieurs systèmes de modelé 
et de dessin dans cette mosaïque décorative. L'on 
comprend l'inquiétude de l'honnête Thoré, se 
demandant si, malgré toutes les promesses de 
son talent, Puvis de Chavannes parviendrait à être 
lui-même, à se dégager des réminiscences qu'en- 
gendre nécessairement cette sorte de symbolisme 
conventionnel et s'il aurait le génie tout neuf, 
la puissante originalité nécessaire pour « renou- 
veler le personnel et le matériel du vieux théâtre 
allégorique ». 



PUVIS DE CHAVANNES 29 



VIL — LE TRAVAIL 



Le style de Puvis s'affirma davantage au Salon 
de 1863, dans deux compositions nouvelles , le 
Travail et le Repos, inséparables des précédentes 
et qui voisinent en effet aujourd'hui avec elles. Il 
semble bien que, par leurs masses plus amples et 
plus magistrales, par leur harmonie de couleurs 
plus simple et plus large — quelques notes claires 
et délicates sur une basse de bleu sombre — ces 
deux œuvres eussent dû être accueillies comme un 
progrès manifeste. Mais le goût général se trouva 
en retard sur celui de l'artiste et la critique qui lui 
avait voté le Capitole en 1861 le condamna en 1863 
à la Roche Tarpéienne (Hector de Cal lias). 

On avait dit déjà que Puvis était un penseur plus 
qu'un peintre (de la Fizelière}. Le malentendu 
s'accentua et on en tira prétexte pour discuter 
longuement la donnée même de ses tableaux. 
Castagnary lui reproche de ne point nous avoir 
représenté le travail « dans son unité rationnelle 
et absolue ». Dans la femme qui donne le sein à un 
nouveau-né, on ne voulut voir qu'une » femme en 



30 L'ART DE NOTRE TEMPS 

travail » introduite dans un coin de la composition 
par un mauvais calembour. Les beaux gestes tran- 
quilles des travailleurs parurent un simple contre- 
sens. Ces forgerons dorment debout autour de leur 
enclume, disait, entre autres, Saint-Victor : « De 
tels ouvriers mettraient des mois à tailler une 
poutre et une journée à forger un clou... » 

Abus de l'abstraction, manque de santé physique, 
de vie individuelle, abréviations exagérées dans le 
dessin, personnages réduits à des silhouettes, atmos- 
phère grise, paysages sans air et sans lumière, tels 
sont les faiblesses que crurent voir la plupart des 
écrivains. On alla même jusqu'à dénier au peintre 
une personnalité. « Il me semble — écrivait Arthur 
Stevens — qu'un artiste doué de la volonté, du 
jugement, de l'érudition et de l'intelligence qu'il 
possède, quoique sans grande nature, pourrait 
arriver à créer des œuvres identiques aux siennes 
en étudiant les peintres de la Renaissance et en 
feuilletant les gravures du Cabinet des Estampes. » 

Notons cependant que les plus méfiants laissent 
échapper, comme à leur insu, une déférence très 
significative. « Les toiles de M. Puvis — concluait 
par exemple le même Arthur Stevens — ont grand 
air et belle tournure, de crois qu'il travaille pour se 
contenter lui-même et je l'en loue, car l'homme qui 
n'est pas le serviteur de son œuvre, qui travaille 
pour la gloire, pour les récompenses , ou, chose 
plus triste, pour l'argent, s'éloigne du bien et 
s'affaiblit. » 



'^- 



PUVIS DE CHAVANNES 31 



VI IL — LE REPOS 



Les personnages du Travail ne travaillaient pas 
assez au gré du public. Pour la symétrie, sans 
doute, on trouva que ceux du Repos ne se repo- 
saient guère davantage. A-t-on idée de rester debout 
pour se reposer l 

Empruntons au consciencieux Paul Mantz quelques 
appréciations moins mesquines dans leur sévérité. 
« Le Repos — disait-il — réunit quelques bergers 
autour d'un vieux pâtre, qui, chargé d'années et de 
souvenirs, raconte à son jeune auditoire les légendes 
des temps anciens. Les sujets sont sitnples, mais ils 
sont beaux, et, sous le pinceau d'un autre peintre, 
ils pourraient suffire. 

« M. Puvis de Chavannes a malheureusement 
adopté un système d'exécution abrégée et de colo- 
ration arbitraire qui enlève toute réalité à ses 
figures. Ses paysages ont seuls de la vigueur : celui 
qui sert de fond au groupe... satisfait l'imagination, 
sinon le regard, par la grandeur de ses lignes 
noblement équilibrées. Mais le modelé intérieur 
des figures existe à peine... De cette insuffisance 



32 L'ART DE NOTRE TEMPS 

première résulte l'absence absolue de mouvement 
et de vie... Les corps des femmes sont de pures 
abstractions ; ils ne sont exprimés que par des 
masses incolores, ou plutôt d'un blanc plâtreux, qui 
font des trous dans la toile et contrarient au dernier 
point la perspective et la vraisemblance. Le regard 
se perd en présence des plans accumulés qui ne 
sont pas à leur place rationnelle ; car, en ce qui touche 
la lumière et l'effet, tout est absolument systéma- 
tique. Il ignore le soleil et l'ombre; il ne connaît 
ni le soir ni l'aurore: ses scènes se passent dans le 
jour voilé des limbes, et, sous ce rayon diffus, tout 
s'efface et s'éteint. Puisque M. Puvis manque à ce 
point de tout ce qui constitue la couleur, la réalité et 
la vie, il devrait, comme Cornélius ou Kaulbach, se 
bornera tracer avec du noir et du blanc de grands 
camaïeux ou des cartons monochromes... Mais 
M. Puvis de Chavannes a pour lui le sentiment des 
lignes heureuses, et nous aimons, alors même 
qu'elles s'égarent, les ambitions comme les 
siennes. » 

Il va sans dire que la sévérité générale fut partagée 
par la commission des achats. LE Repos et le 
Travail restèrent dans l'atelier de l'artiste jusqu'au 
jour où l'architecte Diet vint lui exprimer le désir 
d'avoir encore deux compositions de sa main pour 
décorer l'escalier du Musée de Picardie. La munici- 
palité manquait d'ailleurs d'argent pour les acquérir. 
Avec son désintéressement habituel, Puvis fit encore 
l'abandon de ces deux oeuvres. 



^- 



FUVIS DE CHAVANNES ===z=^=^==:=;^^= 33 



IX. — DESSIN POUR LE REPOS 



« Connaissez-vous un seul artiste épris de son 
art — écrivait Pu vis en 1861 — qui ait en lui ce 
baume merveilleux qu'on appelle le calme?... Pour 
moi, le calme est voisin de l'outrecuidance... Venu 
avec le goût des belles choses dans un moment 
d'incrédulité, d'ignorance et de division ... , en 
dépit des tiraillements inévitables soit d'autrui 
soit de ma propre nature..., sans ombre d'encou- 
ragement matériel ou honorifique..., sans défense 
par mon acquis, qui est loin d'être arrivé à son 
apogée..., je me sens pris d'un amour ineffable pour 
l'étude, pour le perfectionnement du peu que je 
sais, dans le sens tiue je préfère. » 

Nous avons mieux encore que cette confession 
écrite pour faire revivre la lutte opiniâtre entre 
cette force intérieure qui pousse l'artiste vers 
son but et les doutes qui l'assaillent au moment 
de la réalisation. 

Grâce à certaines expositions de dessins, de- 
puis 1886, et surtout à un don de ses héritiers 
aux divers musées qui se partagent ses œuvres 
(au Luxembourg, au Petit-Palais, à Amiens, à Lyon, 

5 



34 - L'ART DE NOTRE TEMPS 

à Marseille, à Rouen), nous assistons à l'effort 
soutenu de ce merveilleux dessinateur si souvent 
et si imprudemment accusé de négligence et 
d'inexpérience. 

L'œuvre s'ébauche peu à peu dans une succes- 
sion de croquis sommaires. Puis de robustes 
études à la sanguine, comme les deux hommes, 
reproduits ci-contre, qui ont servi à la préparation 
du Repos d'Amiens, précisent avec autant de 
force que de sensibilité la structure de chaque 
personnage. Il reste alors à faire participer ces 
fragments à la vie générale du tableau. Chaque 
geste est revu vingt fois jusqu'à ce qu'il concoure 
à l'effet d'ensemble. Le batteur de faux de notre 
dessin sera employé à un travail de filet. Son 
compagnon, à la musculature et à la pose trop 
tourmentées sans doute, fera place à une belle 
jeune femme dont la longue taille légèrement 
ployée, la chair doucement nacrée resplendissent 
aujourd'hui au premier plan. 

Chaque personnage, chaque accent, doit justifier 
sa présence dans la pièce, et il n'est pas moins 
instructif de voir tout ce que Ruvis découvre au 
fur et à mesure des études que ce qu'il sacrifie 
ensuite sans pitié si l'intérêt supérieur de l'œuvre 
l'ordonne. « Le plus petit bouche-trou — disait-il 
à M. Vachon — suffit à faire crouler l'édifice 
tout entier en éveillant la méfiance du regard ; 
un détail insignifiant, étranger à l'idée mère, est 
capable d'en détruire toute la puissance d'émotion. » 



c^ 



PUVIS DE CHAVANNES ==^^=z===^== 35 



X. — L'AUTOMNE 



Au Salon de 1864, l'artiste regagna le terrain 
perdu et l'opinion se montra en général assez 
favorable. Dans ces temps déjà anciens, les cri- 
tiques regardaient longuement les tableaux qu'ils 
avaient charge de juger. Ils ne se croyaient pas 
quittes envers un peintre quand ils avaient plaqué 
sur son œuvre une des cinq ou six formules du 
vocabulaire des ateliers ou quand ils avaient 
choisi dans les manuels d'esthétique et d'histoire 
l'étiquette congruente. La mode permettait encore 
les longues descriptions et quand le critique est 
un poète comme Gautier, il semble que la méthode 
n'était pas si mauvaise. 

(( Au milieu d'un verger luxuriant de fruits — 
disait Théo — dont la verdure commence à se 
dorer, montrant entre ses feuilles les grappes 
mûries, une belle jeune fille blonde, grande et 
svelte, fait d'une main courber une branche de 
l'arbre où se suspend la vigne, et de l'autre cueille 
un raisin. Le mouvement de ses bras, levés au- 
dessus de sa tête, développe sur les contours 
du torse des lignes serpentines d'une admirable 
élégance. Un bout de draperie d'un rose pâle... 
couvre sa cuisse gauche et fait voir la pâleur 
ambrée du nu... 



36 L'ART DE NOTRE TEMPS 

« A la droite du tableau, une autre jeune fille, 
sans doute la sœur de la première, appuyée contre 
le tronc du figuier qui supporte la vigne, soulève 
de ses deux mains une corbeille où va tomber 
la grappe cueillie. Elle se présente de dos, mon- 
trant un gracieux emmanchement du col et une 
nuque charmante où s'enroule une épaisse torsade 
de cheveux roux, nuance chère aux peintres... 
Les attaches des épaules, les flexuosités de la 
ligne médiane, la saillie de la hanche, l'entre- 
croisement des jambes ... dessinent une de ces 
poses rythmées comme une belle strophe, où les 
formes se balancent et s'équilibrent avec une 
harmonie aussi douce à l'œil qu'à l'oreille une 
musique bien cadencée... 

« La tonalité générale du tableau est maintenue 
dans cette gamme de fresque qu'affectionne 
l'artiste et qui convient si bien à la peinture 
décorative. Elle est claire, blonde, sans les fortes 
ombres qui font des trous aux murailles ; mais 
cependant les localités sont elles-mêmes plus 
vigoureuses et d'une valeur plus riche que dans 
les précédents tableaux... L'exécution est aussi 
plus fine et plus serrée... On ne pouvait plus 
poétiquement exprimer... l'automne tiède, sain et 
fertile de quelque idéale Tempe. » 

Cette œuvre, qui remporta une médaille à l'issue 
du Salon, est aujourd'hui à Lyon. Une réduction, 
avec variantes, a été exposée au Salon de 1885. 




X. — L'Automne 



FHOT. BULI.1^; 



PU VIS DE CHAVANNES =^ 37 



XL — A LA FONTAINE 



Parmi les toiles de chevalet que l'artiste exposa 
vers la même époque, sans succès retentissant 
d'ailleurs, il en est une qui se rattache directement 
à l'œuvre d'Amiens, et qui vient ici à propos pour 
mettre en évidence un des éléments du style de 
Puvis. 

C'est bien un sujet intime et familier qu'il présente 
au Salon de 1868. sous le titre A LA FONTAINE. Mais 
ici encore, dans un beau vallon boisé, auprès de la 
source oii s'emplissent les cruches, « la scène se 
passe à l'âge d'or ». Les personnages de cette 
bucolique (ils ont figuré déjà dans LE Rehos 
d'Amiens) ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays 
déterminés. Ou plutôt ils appartiennent à cette race 
qu'ont constituée les débris de la statuaire grecque 
revus et corrigés par les peintres italiens. La jeune 
femme s'est coiffée du pétase et c'est la Vénus de 
Milo qui s'incline noblement en face d'elle. 

On nous a dit tant de mal — et tant de mal justifié 



38 L'ART DE NOTRE TEMPS 

— de l'art académique qu'il faut presque du courage 
pour ne pas désavouer la part considérable de la 
tradition académique dans l'ceuvre de Puvis. Mais 
les doctrines sont étroites et l'art les déborde toujours. 
Burger avait raison de réclamer le droit au style 
pour le réalisme moderne autant que pour l'allégorie 
traditionnelle habillée de formes gréco-italiennes. 
Il avait tort de vouloir que tout artiste fût voué à la 
stérilité dès qu'il ne faisait pas fi de cet h art inutile », 
et reprisait avec respect « la défroque académique ». 
Les réminiscences classiques ne sont pas déguisées 
dans l'œuvre de Puvis, Jusqu'à cette date surtout, 
car il va entrer graduellement en possession d'un 
vocabulaire propre de formes et de symboles. Au 
fond, cela est fort indifférent. Qu'il puise, comme 
il le fait alors, dans le lexique académique ou qu'il 
utilise comme il le fera plus tard quelquefois des 
mots du langage moderne, c'est avant tout la 
cadence, l'harmonie, l'équilibre de la phrase qui 
l'intéressent et c'est par là qu'il exprimera sa sen- 
sibilité personnelle. J'ai voulu être, disait-il à 
M. Thiébaut-Sisson, u de plus en plus sobre, de 
plus en plus simple... J'ai condensé, ramassé, 
tassé... J'ai tâché que chaque geste exprimât 
quelque chose et que la couleur, au lieu de 
contraster, comme jadis, avec la blancheur de son 
cadre, s'harmonisât doucement avec lui... Et dans 
tout cela, dites-le bien, pas de recherche du sym- 
bole. J'ai essayé de dire le plus possible en peu 
de mots ». 




XI. — A LA Fontaine 



COLLECTION PARTICULIÈRE 



PHOT. OURAND-nUEt. 



PU VIS DE CHAVANNES 39 



XII. — AVE PICARDIA NUTRIX 
(LA RIVIÈRE) 

Après la mise en place et le succès des quatre 
grandes compositions offertes par l'État et par 
l'artiste au Musée de Picardie, la ville d'Amiens 
se décida enfin à commander elle-même à Puvis 
une composition nouvelle , l'avant- dernière de cet 
ensemble. Ce fut l'AvE Picardia Nutrix , du 
Salon de 1865. 

Cette grande toile s'étend aujourd'hui en haut 
du palier du grand escalier inonumental, entre 
les murs que décorent LE Travail et le Repos. 
Une grande porte centrale en sépare presque 
complètement les deux moitiés, échancrées, aux 
extrémités, par deux petites portes latérales. A 
gauche est représentée la cueillette des pommes ; 
à droite, le raccommodage des filets et la cons- 
truction d'un pont sur un des innombrables bras 
de la Somme. 

« Tout cela n'est pas particulièrement picard — 
disait Paul Mantz — mais M. Puvis de Chavannes 
se plaît, non sans raison, dans les généralités 
épiques et il préfère ce qui agrandit à ce qui 
particularise. » 

Entendons par là que Puvis n'a point cherché à 
faire reconnaître telles scènes et tels décors déter- 
minés de la région d'Amiens. Fidèle à son procédé 



40 L'ART DE NOTRE TEMPS 

habituel, l'artiste n'emprunte à la réalité vivante 
que quelques notes justes, longuement méditées, 
qui suffisent à donner corps à une impression 
générale. Selon sa formule, il a cherché à « faire 
beaucoup avec peu ». Quelques massifs d'arbres, 
de l'eau, un grand ciel sur un terrain bas, 
suffisaient à localiser la scène et ne nécessitaient 
pas de longues études en plein air. Mais notons 
bien qu'un vif sentiment de la nature est au 
fond de tout cet art : « La nature m'émeut pro- 
fondément, je vous l'assure — écrivait-il en 1861 
— et c'est pour cela qu'il m'est impossible de la 
prendre à haute dose. Un quart d'heure de pro- 
menade dans le sentier qui me plaît meuble mon 
cerveau pour longtemps, //'en accusez que sa 
faiblesse ». 

Avec ces éléments essentiels, Pu vis a créé un 
paysage « vague et tendre de ton comme un 
Corot », ainsi que le remarquait déjà Gautier. 
Comme l'admirable paysagiste, il ne connaît rien 
de plus beau à peindre que la fraîcheur d'un coin 
de rivière, la noble mélancolie d'une ondulation 
de terrain. Il n'est pas nécessaire d'aller bien 
loin pour trouver tout cela, u Pour moi, — écrit- 
il à un voyageur — mon siège est désormais bien 
déterminé, bien limité et je ne me ravitaille plus 
qu'en France... Quelques buissons fleuris et des 
bois parfumés m'ont ravi. C'est de la musique de 
chambre, comparée aux puissantes harmonies qui 
vous ont frappé ; mais elle a sa grandeur et sa 
grâce calme et bien pénétrante. » 



PUVIS DE CHAVANNES 41 



XIII. — AVE PICARDIA NUTRIX 
(LA CUEILLETTE DES POMMES) 

Il s'en faut de beaucoup que toutes les oreilles 
aient été sensibles dès cette époque à cette « musique 
de chambre », et c'est sans doute l'opinion de la 
majorité que représentait Louis Auvray lorqu'il se 
déclarait glacé par le ton froid et monotone de 
l'AvE PICARDIA. Mais le nombre des partisans 
s'augmente peu à peu. Privât, par exemple, déclare 
à cette date la couleur de Puvis plus décorative, 
plus fine qu'elle n'a jamais été. Quand les toiles de 
l'artiste eurent pris place sur les murs auxquels 
elles étaient destinées, il fut difficile de ne pas 
constater que ces prétendues insuffisances de palette 
étaient en réalité une heureuse révolution de l'art 
décoratif. 

« Nous qui avons vu au Musée d'Amiens — écri- 
vait Gautier en 1865 — ces belles peintures à la 
place pour laquelle l'artiste les avait faites — nous 
sommes resté frappé de l'harmonie de l'ensemble, 
de la douceur puissante du ton et de la richesse 
tranquille de ces fresques sur toile, que seul le 
voisinage de tableaux plus ou moins tapageurs a 
pu faire paraître pâles et qui s'accordent si bien 
avec les teintes mates de la pierre. 

6* 



42 - L'ART DE NOTRE TEMPS 

tt ... Il ne faut demander à la peinture décorative 
ni illusion, ni trompe-l'œil, ni aucune espèce de 
vérité réelle. Elle doit s'étendre sur les parois 
comme un voile aux couleurs variées et non les 
pénétrer. » 

On aurait tort de croire d'ailleurs que l'artiste 
faisait violence à sa nature en renonçant aux fortes 
oppositions et aux contrastes bruyants, en restant 
dans cette gamme de gris fins dont il harmonise 
si doucement les nuances subtiles. 

« J'ai une infirmité que j'ose à peine avouer — 
écrivait-il à un ami en 1861 — (Elle) consiste à me 
faire préférer à tout les aspects un peu mornes, les 
ciels bas, les plaines bien solitaires, d'un ton discret, 
où chaque brin d'herbe fait sa petite musique au 
souffle mou du vent du midi... 

H J'attends impatiemment le mauvais temps et Je 
suis déjà en pourparlers avec un marchand de para- 
pluies. Je vous assure que le mauvais temps est 
plus vivant que le beau temps. La grande nappe 
bleue du ciel absorbe trop : plus il fait beau, plus 
elle est noire...; au lieu qu'un grand voile d'un gris 
fin, fin comme les ailes des oiseaux dont vous 
me parlez, un gris qui laisse à la moindre plante sa 
couleur, à tous les objets leur valeur, — un gris 
comme celui-là est l'accompagnement doux et 
soutenu qui laisse tout chanter; c'est la merveille 
par excellence; enfin, ce qu'il y a de plus clair, 
c'est que c'est là ce que j'aime le mieux. » 



«=§=► 



PUVIS DE CHAVANNES 43 



XIV. — AVE PICARDIA NUTRIX 
(DESSIN POUR LA FILEUSE) 

Le moment n'est pas encore venu où l'on se 
laissera prendre par la séduction de cet art sans 
cliicaner le peintre sur les moyens employés. A 
cette date, on croit encore que Puvis atteint son but 
« malgré » sa couleur et son dessin, et les critiques 
les mieux intentionnés continuent à lui conseiller 
de soigner son exécution. 

<( M. Puvis de Chavannes, à qui nous n'avons 
jamais accordé qu'un applaudissement incomplet 
— dit Paul Mantz — nous paraît cette année dans 
une voie plus heureuse... ; ses groupes sont noble- 
ment équilibrés ; quoique les figures soient peu 
nombreuses, sa toile est bien remplie, et l'œil s'ar- 
rête avec plaisir sur des tnouvements justes dans 
leur sévérité, et dans des attitudes heureuses. Il 
nous semble que le peintre, qui jusqu'à présent 
s'était contenté d'indiquer sommairement ses figures 
par un modelé vraiment trop abrogé, s'est préoccupé 



44 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

davantage d'un dessin intérieur. C'est là un progrès 
réel, et il est permis d'espérer que M. Puvis pourra 
un jour suppléer par un travail nouveau aux lacunes 
de son éducation première. Il a aujourd'liui l'instinct 
du dessin, il n'en possède pas la science. » 

(( L'exécution est bien insuffisante — disait aussi 
Félix Jahyer. Une épaisse ligne noire enveloppe 
chaque figure, de telle façon que les corps ne 
tournent pas et semblent d'autant plus plats que 
le modelé fait complètement défaut. Mais malgré 
ces défaillances matérielles ... aujourd'hui la fai- 
blesse d'exécution n'empêche plus de sentir la 
noblesse de l'idée, la distinction de l'esprit, la fer- 
meté des intentions. Chacun reconnaît en lui le 
sentiment précis de l'allégorie, à laquelle il sait 
donner une expression vague de grandeur. Le voilà 
classé définitivement parmi les représentants les 
plus distingués du grand art. » 

Que la « science du dessin » ne fît pas défaut à 
l'artiste, c'est ce qu'aurait pu démontrer surabon- 
damment aux donneurs de conseils l'admirable 
croquis de la Fileuse reproduit ci-contre. Et cepen- 
dant il y avait quelque chose de vrai dans ces 
réserves, puisque le dessin de Puvis devait se modi- 
fier encore profondément. Mais c'est précisément 
dans la voie des abréviations et des simplifications, 
dont on cherchait à le détourner, que l'artiste allait 
trouver bientôt la formule poursuivie sans relâche 
depuis tant d'années. 



*=§» 




XIV.— Ave PiCARDIA (oessi-. pou» ..a f.leosei 



USÉE DU LUXEMBOURG 



•MO'. LEM«RC 



PUVIS DE CHAVANNES 45 



XV. — LE SOMMEIL 



C'est en tournant le dos aux exercices d'anatomie 
que Puvis devait faire aboutir ses recherches. Il avait 
déjà subordonné à la silhouette le modelé intérieur, 
non sans Justifier parfois dans une certaine mesure 
le reproche de maigreur et de sécheresse. Il restait 
à entourer ses figures de cette enveloppe d'air qui 
réduit le relief à ses masses essentielles pour qu'elles 
gardassent leur volume sans rien perdre de leur 
simplicité. A cet égard, LE Sommeil du Musée de 
Lille, qui fut exposé au Salon de 1867, peut être 
considéré comme marquant une étape décisive dans 
la carrière de l'artiste. 

Paul de Saint-Victor se montre enfin presque 
entièrement conquis par cette « grande et noble 
esquisse..., peinture plus musicale que plastique et 
qui parle moins aux yeux qu'à l'esprit... ; l'indéci- 
sion du dessin, le vague de la couleur sont ici en 
harmonie avec le sujet. C'est un beau songe esquissé 



46 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

comme avec un crayon d'argent sur la toile grise de 
la nuit. On ne saurait trop louer la simplicité gran- 
diose du paysage. Il a quelque chose de vierge et 
d'auguste ». 

Mais Paul Mantz reste sévère : << Il n'y a rien, au 
point de vue du coloris — dit-il — qui puisse choquer 
le regard. Une large tonalité crépusculaire enveloppe 
le groupe de ses dormeurs du premier plan et 
s'étend au loin sur les campagnes silencieuses ; au 
fond, un astre ambigu descend à l'horizon ou monte 
dans le ciel, car on ne sait si M. Puvis de Chavannes 
a voulu représenter un soleil couchant ou un lever 
de lune. C'est un des défauts de son tableau ; mais 
l'artiste, qui a si longtemps ignoré la couleur et qui 
y renonce, n'a jamais beaucoup connu sa sœur, la 
lumière. Que n'a-t-il, à défaut de la nature, qu'il n'est 
pas habitué à étudier, regardé un paysage de Corot 
ou de Daubigny ?... Quant aux laboureurs et aux 
bergers qui, couchés sur les premiers plans, se 
reposent de leurs fatigues, ils dorment avec un peu 
d'emphase, comme on le doit attendre de braves gens 
qui ont feuilleté à la Biblothèque les ceuvres des 
maîtres italiens, et qui s'en souviennent. Le dessin 
n'est d'ailleurs indiqué que dans les silhouettes. 

« M. Puvis de Chavannes fait volontiers des projets 
de tableaux ; mais, comme les peintres allemands, 
il dédaigne l'exécution, et, par une conséquence 
fatale, il n'exprime jamais que la moitié de sa 
pensée. » 




i>^i ;Âi'.t.ij£ tiiL 



PUVIS DE CHAVANNES = ^7 



XV l. — MARSEILLE, PORTE DE L'ORIENT 

La renommée de Puvis avait suffisamment grandi 
depuis le Retour de Chasse pour que la ville de 
Marseille connût l'importance du don fait autrefois 
par l'artiste. Aussi lui commanda-t-elle, en 1867, 
pour dix mille francs, deux grandes toiles destinées 
à décorer le Musée des Beaux-Arts, au Palais de 
Longchamp. 

Elles parurent au Salon de 1869. Leurs dimensions 
exceptionnelles leur y firent attribuer une place que 
l'artiste occupa plus d'une fois, le palier d'honneur, 
à l'entrée des salles de peinture. 

Dans Massalia, Colonie grecque, quelques petits 
groupes de pécheurs et de commerçants sont épars 
au bord du rivage où, ça et là, commencent à s'éle- 
ver de blanches constructions. 

L'arrangement décoratif de Marseille, Porte de 
l'Orient, fut plus long à trouver. Voulant repré- 
senter le large accueil d'une ville maritime aux 
vaisseaux des pays lointains, Puvis avait songé 



48 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

d'abord à peindre la mer, chargée de navires, vue 
des quais de la ville mêine. Il fut conduit dans la 
suite à renverser les données du problème. Un 
bateau, dont les passagers appartiennent aux diverses 
races du Levant, occupe le premier plan. Il arrive 
en vue de la ville, qui déploie, à l'horizon, au-dessus 
de la mer bleue, ses môles et ses constructions res- 
plendissantes de lumière. 

D'année en année, le métier de l'artiste se faisait 
plus simple et plus humble, les sacrifices plus auda- 
cieux. Aussi les critiques prirent-elles cette fois un 
ton particulièrement irrité. 

Celles de Castagnary se distinguent par leur vio- 
lence : « Coloriages fantastiques... peints d'une main 
si novice et si pauvre que leur modelé n'atteint pas 
le relief d'un devant de cheminée... » Tant pis pour 
Marseille, que l'on condamne a à devenir le déver- 
soir de la mauvaise peinture 1... En plaçant à l'entrée 
d'une galerie ces piteuses décorations, en obligeant 
le public à en affronter la vue décourageante, on 
risque fort de refroidir le zèle et de faire reculer les 
visiteurs... 

« M. Puvis de Chavannes ne dessine ni ne peint; 
il compose, c'est là sa spécialité. Compose-t-il au 
moins comme le fait la nature, avec des êtres 
vivants... ? Non, il lui faut, pour exprimer ce qu'il 
appelle son idée, des corps imaginaires se mouvant 
dans un milieu imaginaire... Tout cela est lâche, 
mou, incertain, sale de ton et triste d'aspect... » 



*=§<= 



PUVIS DE CHAVANNES =^^======^== 49 



XVII — SAINT JEAN-BAPTISTE 



La DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-B ARTISTE, que 

l'on a revue notamment avec tant de plaisir à 
l'Exposition universelle de 1889, fut un des scan- 
dales du Salon de 1870. 

« En ce moment — écrivait alors J. Goujon — 
parmi les gens du métier on dit qu'il se fait 
du bruit autour de ce genre excentrique. Le public 
rit. » 

u Jamais l'imagerie d'Épinal — dit Marius Chau- 
melin — n'a rien produit de plus grotesque comme 
types, de plus faux comme couleurs. » 

« Quelle grotesque vignette! — s'écrie Castagnary. 
— Les trois figures sont disposées sur le même 
plan avec des attitudes d'une naïveté qui touche 
à l'enfance. Le Saint ne ressemble pas à un cul- 
de-jatte, comme on l'a dit. Il a plutôt l'air de 
s'enfoncer dans le sol; il s'enlise et descend à 
vue d'œil. Le voilà déjà enterré jusqu'aux genoux. 
Gageons que quand le coup arrivera, le person- 
nage tout entier aura disparu : ce sabre ne 
tranchera que le vide. » 

7 



50 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

Ne considérons cette ceuvre que comme un 
(( accident passager », accorde Elie Saurin, admi- 
rateur des précédentes compositions de Puvis. 

Parmi les écrivains qui voulurent bien voir 
dans le Saint Jean-Baptiste autre chose qu'une 
H amusante caricature », citons René Ménard et 
aussi Georges Lafenestre, dont le plaidoyer doit 
être reproduit ici : 

Puvis de Chavannes, dit-il, a traité son sujet 
« avec une profondeur et une naïveté supé- 
rieures... Ce tableau, d'un art très savant, d'une 
élévation très réelle, a naturellement excité 
l'hilarité des gens d'esprit. Rien n'y vise, en effet, 
à l'amusement ni à la suprise. M. Puvis de 
Chavannes est un des rares peintres qui ont 
le courage de comprendre l'art autrement que 
comme un trompe-l'œil inutile et mesquin ; il 
croit, avec tous les siècles passés, que la peinture 
est un moyen d'expression, que la main exécute 
mais que la tète dirige. La lutte qu'il soutient 
n'est pas inutile. Son ceuvre vivra plus longtemps 
que celle des railleurs parce qu'elle repose sur 
des principes d'art plus généraux et plus durables. 
Comme aspect général, par le charme calme et 
puissant des colorations, comme aspect poétique, 
par la justesse des attitudes et l'expression des 
physionomies, comme exécution technique, par la 
force du style et la largeur du dessin, la Décol- 
lation DE Saint Jean est un des ouvrages les 
plus importants du Salon ». 



<=§<= 



PUVIS DE CHAVANNES 51 



XVIII — LES JEUNES FILLES 

ET LA MORT 

Dans le Saint Jean -Baptiste, deux torses au 
dessin serré, valurent à l'auteur quelque indul- 
gence. Mais à ce même Salon de 1870, figurait une 
autre toile, LA Madeleine au Désert, d'où tout 
étalage de métier avait été sévèrement exclu. La 
sainte, toute droite, tenant dans sa main un crâne 
assez semblable ù un œuf d'autruche, dresse sa 
pauvre et longue silhouette devant une roche mono- 
tone. Quelques pierres parcimonieusement distri- 
buées, hantées par un malheureux petit lézard, 
meublent — aussi peu que possible — le premier 
plan. Une plaine aride s'étend jusqu'à l'horizon. Et 
c'est tout. On se doute si les plus bienveillants 
eux-mêmes furent décontenancés par cette compo- 
sition humble jusqu'à l'indigence. 

Deux autres longues figures en pied furent 
inspirées à l'artiste, la même année, par les 
angoisses et les espérances du Siège : Ce sont 
LE Ballon et le Pigeon Voyageur, qui furent 
offerts en 1874 à une loterie de Chicago, curieuses 



62 - L'ART DE NOTRE TEMPS 

compositions dans lesquelles Puvis, aux prises avec 
des sujets modernes, ne renonce cependant à aucun 
de ses procédés habituels. 

Au Salon de 1872, Puvis de Chavannes faisait 
partie du fameux jury qui refusa — entre autres 
toiles — LA FEMME COUCHÉE du malheureux 
Courbet. Notre artiste ne prit aucune part d'ailleurs 
à cette vengeance mesquine. Dès le début des opé- 
rations, il avait démissionné, pour ne pas s'associer 
à son tour à un système d'intolérance dont il avait 
eu si longtemps à souffrir. 

Cette indépendance n'était pas sans courage et 
Puvis en supporta les conséquences dans le plus 
bref délai. Après douze ans de succès, il vit un de 
ses deux envois, les Jeunes Filles et la Mort, 
refusé par ce même jury auquel il venait de 
fausser compagnie. 

C'est une œuvre fort singulière dans sa concep- 
tion assez littéraire, une de celles qui nous troublent 
un peu quand l'artiste se défend de toutes ses forces 
d'être le penseur et le mystique que certains voient 
en lui. 

(( Qu'ils me connaissent peu — écrit-il en 1888, — 
les affreux connaisseurs qui, oubliant ce que j'ai 
donné d'amour profond et fidèle aux choses de la 
nature, me confinent hypocritement dans quelques 
rares incursions forcées dans le domaine philoso- 
phique, objet d'horreur pour moi l » 



^- 




XVIII.— Les Jeunes Filles et la Mort 



COLIECTION P»HIICULl£HE 



PMOT. DU*ANO-RUe 



PUVIS DE CHAVANNES = 53 



XIX. — L'ESPÉRANCE 



Il nous plaît beaucoup que Puvis de Chavannes ait 
mis une sorte de point d'iionneur à être un homme 
de volonté, d'équilibre et de santé, un homme « qui 
aime la bonne vie et exècre les songe-creux ». 
Lorsque la dernière lueur du jour s'est éteinte, 
quand il a travaillé avec acharnement depuis le 
matin, dans le grand atelier de Neuilly où il s'est 
rendu, à pied, dès la première heure, avec une 
régularité de soldat, où il a impitoyablement obtenu 
de lui-même et de ses aides le maximum d'efforts 
que peuvent donner de vaillants ouvriers, il y a 
plaisir à le voir chercher son repos dans une 
causerie pleine d'abandon et de franche bonne 
humeur, à la table où son formidable appétit de 
tâcheron fait l'admiration des convives et l'effroi 
de la maîtresse de maison. Mais s'il n'a jamais été 
de ces esthètes qui ne déposent jamais leur auréole 
et vaticinent d'autant plus qu'ils travaillent moins, 
s'il aime la vie de toute l'ardeur d'un homme dont 
les sens parlent parfois impérieusement, il n'en 
reste pas moins que, lorsqu'il est seul devant sa 
toile, le bon vivant s'efface et se fait le serviteur du 
poète. 

Dans sa vie privée, Puvis a souvent montré qu'il 
avait le cœur bien placé, mais le meilleur de sa 
sensibilité, il le réserve pour son œuvre. « Le public 



54 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

se trompe... — écrira-t-îl — lorsqu'il se figure l'artiste 
comme un être passionnel, vibrant à en mourir. 
Tandis que, s'il est équilibré, il est simplement une 
créature de divination ; s'il comprend et rend les 
passions, en revanche il tient en réserve la santé et 
le sang-froid. Hugo, Lamartine, Delacroix seraient 
morts dans leur fleur si, dès leurs jeunes années, 
ils avaient versé toutes les larmes qu'ils ont fait 
répandre. » 

Quand la fleur de sentiments délicats que Puvis 
avait gardée jalousement en lui-même s'épanouis- 
sait enfin dans son œuvre, c'était encore un assez 
cruel supplice pour l'artiste, un supplice dont il 
n'a jamais pu prendre l'habitude, que de la voir 
manier par des mains maladroites. 

Il n'était pas de réserves et de concessions qui 
pussent adoucir pour lui la blessure causée par des 
appréciations comme celle de Castagnary sur cette 
délicieuse Espérance, conçue au lendemain de nos 
revers, exposée au Salon de 1872, d'une naïveté 
voulue certes, mais d'une fraîcheur et d' une gracilité 
exquises ; h Cette chétive petite fille, qui tient à la 
main un brin d'herbe en face d'enfantins tumulus, 
quel rehaut de cœur peut-elle inspirer? Quel 
réconfort peut nous apporter la vue de sa triste et 
maigrelette personne?... Et ce ciel, et ces pierres? 
Et toute cette nature frappée de mort et de stérilité ? 
Mais je m'arrête ; car je sais que j'ai devant moi, 
sinon un talent supérieur, du moins une conviction 
peu commune, et ce qu'il faut craindre le plus de 
blesser, c'est la bonne foi désintéressée ». 

«S» 



PU VIS DE CHAVANNES 55 



XX. — CHARLES MARTEL 



Après avoir terminé la Moisson (dite auss 
L'ÉTÉ), exposée en 1873, acquise par l'État et 
envoyée au Musée de Ctiartres, Puvis se consacra 
à la décoration de l'escalier de l'Hôtel de Ville de 
Poitiers, dont il avait reçu la commande en 1872. 
Voici les dates du travail, telles que nous les trou- 
vons inscrites au crayon, de la inain de l'artiste, à 
même un petit meuble d'atelier conservé pieuse- 
ment par M. Paul Baudouin : 

Mardi, 5 août (1873), MARTEL, 1" séance de mise en place 
sur la grande toile; — mercredi, 10 septembre, midi, commencé 
à peindre; — vendredi, 21 novembre, fini; — recommencé et 
fini pour la 2' fois... le 13 janvier 74; — signé le 1" février; 
— signé le carton (de RADECONDE) le 7 mars; — signé, fini... 
le 27 septembre... 

Si le peintre eût tenu aussi fidèlement la compta- 
bilité de toutes ses journées de travail, c'est tout le 
calendrier qui eût passé sur la petite armoire, car le 
vaillant ouvrier n'a jamais chômé. Ces graffiti en 
sont un des nombreux témoignages et c'est pourquoi 
nous avons cru devoir leur faire place ici, au détri- 
ment de quelques belles descriptions enthousiastes. 



56 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

comme celles de M. Louis Conse, qui saluèrent, au 
Salon de 1874, la peinture de Charles Martel et 
le carton de Sainte Radeconde, écoutant, dans le 
cloître Sainte-Croix de Poitiers, une lecture du poète 
Fortunat. En dépit des mauvais plaisants, qui bap- 
tisèrent cette dernière œuvre : Apothéose de 
Théophile Gautier, les deux toiles de Poitiers 
reçurent aux Salons de 1874 et 1875 un accueil assez 
sympathique. 

Demandons, comme d'habitude, à Paul Mantz 
l'opinion des modérés. « M. Puvis de Chavannes est 
systématique — nous répond-il — ,• il est incomplet; 
il élimine ce qui le gène; il commence des phrases 
qu'il n'achève pas. Qui osera dire cependant qu'il 
n'intéresse point le regard dans ses vastes machines 
silencieuses qui sont à peine de la peinture ? Le 
Charles martel sauvant la Chrétienté par sa 
victoire sur les Sarrazins est un type tout à fait 
significatif des défauts et des qualités de ce bizarre 
inventeur... La scène se passe dans un brouillard 
gris où tout s'éteint et se décolore. Les formes sont 
plus rêvées qu'elles ne sont écrites... tout cela est 
étrange et discutable, de ne me déclare pas enthou- 
siasmé... » Le critique accorde cependant que Puvis 
parvient à réaliser une harmonie très décorative. 
« Plus de tons violents cette fois; tout rentre dans 
l'ordre; il y a des gris partout. L'effet est un peu 
arbitraire, mais la peinture calmée ne crie plus et 
le silence des couleurs permet de percevoir plus 
aisément le murmure de la pensée ». 



«§» 




XX. — Charles Martel 



HOTEL DE VILLE DE POITIER 



mji. HOUX 



PUVIS DE CHAVANNES =-= =^^ 57 



XXI. — RENCONTRE DE SAINTE 
GENEVIÈVE ET DE SAINT GERMAIN 

Nous arrivons devant l'osuvre la plus populaire 
de l'auteur, celle aussi qui permet le mieux par 
comparaison avec ses voisines de mettre en 
évidence la valeur propre de son art. 

On sait que le Panthéon, le plus pesant et le 
plus rassis des monuments parisiens, a changé de 
destination aussi souvent que le pays de politique. 
Primitivement destiné à remplacer la vieille 
église abbatiale de Sainte Geneviève, consacré 
ensuite par la Constituante au culte des grands 
hommes , l'édifice était redevenu religieux sous 
la Restauration, laïque en 1830, religieux en 1851, 
pour redevenir plus tard laique en 1885, à l'occa- 
sion des funérailles de Victor Hugo. 

Une première fois, en 1848, la décoration murale 
en avait été confiée à Chenavard. Le compatriote 
de Puvis avait conçu et en partie exécuté une 
formidable histoire philosophique de l'humanité, 
qu'interrompirent pour toujours les événements 
de 1851. On n'eut fait aucun plaisir à son succes- 
seur en instituant une parenté entre leurs oeuvres. 
Et pourtant, dans certains des cartons de Chenavard 
(comme le Déluge, les Enfants de la Louve, 
LES Catacombes, les Poètes de l'Italie) il y a 
bien déjà un certain symbolisme dans la concep- 



58 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

tion, une certaine façon aussi de simplifier les 
formes qui rendent le rapprochement inévitable. 

Le projet de décorer Je Panthéon, rendu au 
culte, fut repris en 1874 par le directeur des 
Beaux -Arts, Philippe de Chennevières. « Je vou- 
drais — déclarait-il dans son rapport du 6 mars — 
utiliser au décor d'un monument vraiment digne 
de ce nom, d'un monument vraiment national, 
le groupe qui nous reste de cette superbe armée 
(d'artistes). — La décoration du Panthéon doit 
former un vaste poème de peinture et de sculpture 
à la gloire de Sainte Geneviève, qui restera la 
figure la plus idéale des premiers temps de notre 
race, poème où la légende de la patronne de Paris 
se combinerait avec l'histoire généreuse des ori- 
gines chrétiennes de la France, n 

Baudry, Joseph Blanc, Bonnat, Cabanel , J.-P. 
Laurens, Henri Lévy, Meissonier furent désignés 
pour ce travail. Puvis de Chavannes, que Chenne- 
vières conservera la gloire d'avoir pressenti un 
des premiers, accepta avec joie, en mai 1874, 
r « offre du magnifique travail. » 

L'exécution dura près de quatre ans, troublés 
par les justes inquiétudes de l'artiste. La situation 
politique était instable, la position du directeur 
très ébranlée. Le projet était attaqué à la fois 
par les radicaux, qui le trouvaient trop clérical, 
et par les cléricaux, comme insuffisamment reli- 
gieux... « A chaque jour suffit sa peine — disait 
Puvis en poursuivant sa tâche — ; mettons des 
œillères et en avant I » 

<4> 



^-k^. ^ 




PU VIS DE CHAVANNES 



XXII. — SAINTE GENEVIEVE 

ET SAINT GERMAIN 
(PANNEAU CENTRAL} 

La part confiée alors à Puvis (elle devait être 
accrue beaucoup plus tard, à la fin de la vie de 
l'artiste) comprend d'abord une longue frise où 
défilent de hauts personnages, dont Saint Paterne 
de Vannes (sous les traits d'Elie Delaunay), Saint 
Victor de Beauvais (le graveur Pollet), Saint Tro- 
phime d'Arles (Philippe de Chennevières) et Saint 
Paul de Narbonne (Chavannes lui-même). 

Au-dessous de la frise, quatre panneaux en 
hauteur, séparés par des pilastres, représentent des 
scènes de l'enfance de Sainte Geneviève. 

La plus importante , qui occupe trois de ces 
panneaux, représente la rencontre mentionnée par 
l'inscription suivante : « L'an 429, Saint Germain 
d'Auxerre et Saint Loup, se rendant en Angleterre 
pour combattre l'hérésie des Pélagiens, arrivent aux 
environs de Nanterre. Dans la foule accourue à leur 
rencontre. Saint Germain distingue une enfant 
marquée par lui du sceau divin. Il l'interroge et 



60 -. L'ART DE NOTRE TEMPS 

prédit à ses parents les hautes destinées auxquelles 
elle est appelée. Cette enfant fut Sainte Geneviève, 
patronne de Paris ». 

L'esquisse que reproduit notre planche précédente 
donne l'ensemble de la scène, qui figura, en trois 
cartons, au Salon de 1876. A côté de ces cartons était 
exposé le quatrième panneau, entièrement terminé, 
que nous retrouverons bientôt. 

C'est à peine si la voix des mécontents, dont 
Charles Blanc, que chagrinait le caractère religieux 
de cette série de peintures, parvint cette fois à se 
faire entendre. La presque unanimité des journaux 
et des brochures enregistre enfin un véritable 
triomphe. 

« Après avoir beaucoup peiné — écrit Ch. Yriarte, — 
beaucoup cherché, je dirai aussi beaucoup souffert, 
car, dès le premier jour, nous avons été témoins 
des èhahissements naïfs de la foule, des timides 
interrogations des hommes de bonne volonté et des 
rires grossiers des ignorants..., l'artiste est désor- 
mais en pleine possession de l'opinion... M. de 
Chavannes avait son public restreint ; il s'isolait 
dans son aristocratie intellectuelle et on se sou- 
viendra de cette inauguration curieuse des fresques 
du musée d'Amiens, présidée par Théophile Gau- 
tier, oii quelques initiés seulement avaient pris 
place. Aujourd'hui, après avoir été longtemps à la 
peine, il est à l'honneur et son heure est décidé- 
ment arrivée. » 



-§'= 




XXII. S" Geneviève et S' Germain ir.«NCAu cintral) 



PU VIS DE CHAVANNES 61 



XXIII. — SAINTE GENEVIÈVE 

ET SAINT GERMAIN 
(PANNEAU DE GAUCHE) 

Ceux même qui parlent encore à cette date de la 
t( main rebelle » de Puvis, comme Ceoi^ges Dufour, 
le déclarent seul à connaître le secret de la grande 
peinture. Voici que le dessin est devenu à la fois 
« ferme et correct »; la couleur « ne laisse plus à 
désirer » (Max Radiguet). Ce que l'on appelait 
naguère gaucherie et inexpérience se nomme main- 
tenant « simplicité, vérité délicieuse, exquise naï- 
veté » (Victor de Swarte). 

Paul de Saint-Victor, dans la Presse, témoigne 
enfin pour la première fois d'une admiration sans 
réserve, et Paul Mantz lui-même se défend à peine : 
« Il y a sans doute, çà et là, — dit-il — quelques 
singularités de détail, mais l'ensemble est sérieux 
et promet à l'église qui l'attend une décoration 
sereine et d'un grand aspect ». 

M. Jules Claretie, qui avait déjà pris parti pour 
l'artiste en 1874, est définitivement conquis cette 



62 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

fois et déclare que l'œuvre méritait la médaille 
d'honneur, u II y a là — dit-il excellemment — un 
sentiment de l'ordonnance, une poésie dans les 
lignes, une séduction dans la sévérité même de ces 
silhouettes se détachant sur des horizons attirants, 
sur des lointains pleins d'air ; il y a une telle 
lumière, un tel charme dans les vides mêmes de 
ces vastes compositions l On songe aussitôt à quelque 
symphonie admirable et complète. » 

(( Vérité, simplicité, noblesse — conclut Georges 
Lafenestre — tout le grand art est là, et il faudrait 
être bien entêté ou bien aveugle pour ne pas admirer 
ces trois qualités maîtresses dans le talent rare de 
M. Puvis de Chavannes , arrivé aujourd'hui à son 
entier développement. » 

Nous pourrions multiplier ces citations à l'infini 
et nous voudrions en avoir la place, car il n'est pas 
de succès plus durement et plus loyalement acquis 
que celui-ci. Puvis avait alors dépassé la cinquan- 
taine et nous l'avons vu depuis plus de quinze ans 
poursuivre sa voie sans dévier d'une ligne, malgré 
les conseils ou les sarcasmes. Encore ne pouvait-il 
se vanter d'avoir écarté de sa route tous les specta- 
teurs malveillants, attentifs à guetter ses moindres 
faux-pas. 



^ 




xxiii. — S'' Geneviève et S' Germain (panneau oe gauche» 



PHOT. BULLOZ 



PU VIS DE CHAVANNES ■ 63 



XXIV. — LA GRANDE SŒUR 



Ce qui triomphait à ce Salon de 1876, ce n'est 
pas seulement une certaine conception élevée du 
sujet et de la nature, c'est surtout une formule 
décorative. 

Si l'habitude avait fait peu à peu l'éducation du 
public, il faut bien dire aussi que cette formule 
s'était progressivement perfectionnée et épurée. 
Paul Mantz, qui goûte pleinement à cette date ces 
formes simplifiées, cette harmonie de tons propor- 
tionnellement abaissés, n'a pas tort de dire que 
l'artiste est en progrès sur ses premières œuvres 
et qu'il arrive enfin à la réalisation complète de 
ses efforts. 

Au Panthéon, ainsi que la remarquait Bonnin, 
tout imposait ce parti-pris. Pas de dorures écla- 
tantes et de marbres précieux , comme dans 
l'Opéra récemment décoré par Baudry. C'est la 
pierre froide et nue qu'il s'agit d'animer et l'un 
des grands mérites de Pu vis est d'avoir su compter 
avec son cadre. 

« Le souci de l'harmonie parfaite de sa peinture 
avec la pierre — raconte Chennevières — l'horreur 
de défoncer la muraille par quelque trou noir de 
son pinceau n'ont cessé de préoccuper Pu vis de 
Chavannes pendant tout le cours de son travail. 
Jamais je ne l'ai vu entrer dans le Panthéon, 
pendant qu'il exécutait ses toiles dans son grand 
atelier de Neuilly, sans qu'il s'assurât du ton de 



64 - - = L'ART DE NOTRE TEMPS 

la pierre par la comparaison avec un petit carnet 
qu'il portait dans sa poche. J'ai ouï dire qu'un jour, 
comme on lui racontait qu'un de ses collègues 
avait déclaré que quant à lui il ne s'occuperait 
que de peindre à sa manière et qu'il se /... de 
la muraille, — S'il se f... de la muraille, repartit 
énergiquement Puvis de Chavannes, la muraille 
le vomira î » 

Peut-être ne verra-t-on pas tout d'abord ce que 
la Grande Sceur, de notre planche ci-contre, vient 
faire au Panthéon. Ce petit groupe, bien plus 
ancien en effet, a pourtant été introduit par l'artiste 
dans sa Rencontre de Sainte Geneviève. Rien 
ne serait plus instructif que de pouvoir en rappro- 
cher aussi toute la série d'études et de croquis 
(voir notamment au Musée d'Amiens) qui relient 
notre petite toile à la composition définitive. Ce ne 
sont pas seulement le costume et la couleur qui se 
modifient graduellement pour prendre leur place 
dans l'ensemble de l'œuvre. Au fur et à mesure 
des recherches, c'est le poids du marmot qui se 
fait plus lourd; sa tête retombe dans un geste 
plus confiant; il se pelotonne davantage dans les 
bras de la petite mère qui serre le précieux 
fardeau avec plus de tendresse discrète. Puvis, 
certes, est aux antipodes des naturalistes qui 
introduisent toutes vives dans leurs tableaux 
leurs études d'après nature, mais on voit qu'il ne 
se vante pas quand il dit avoir pris à la nature 
le meilleur de son inspiration. 




XKiv. — La Grande Sœur 



COLLECTION P«RTICUI.lCRE 



PMOT. DURAHO-RUei 



PUVIS DE CHA VANNES - 65 



XXV. — L'ENFANCE DE 

SAINTE GENEVIÈVE 

Un quatrième panneau, qui se juxtapose aux 
précédents, forme une composition indépendante : 
« Dès son âge le plus tendre — dit l'inscription — 
Sainte Geneviève donna les marques d'une piété 
ardente. Sans cesse en prière, elle était un sujet de 
surprise et d'admiration pour tous ceux qui la 
voyaient. » 

Ce panneau figurait — entièrement terminé — au 
Salon de 1876. 

(( Rien de plus simple — constatait Paul Mantz, — 
une prairie fraîche comme les premières verdures 
d'avril; plus loin, quelques arbres au pied desquels 
Geneviève, encore enfant, s'agenouille dans les 
ferveurs de sa foi instinctive ; sur le devant, deux 
figures, un laboureur et sa femme, robustes paysans, 
qui admirent les effusions de ce petit cœur tout 
plein de Dieu. Cette scène naïve dans ce paysage 
clair, c'est comme une idylle antique, avec la prière 
en plus, ou, pour mieux dire, c'est le printemps de la 
dévotion. » 

« La conception de l'ceuvre — accorde Bonnin — 

9 



66 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

est en accord parfait avec le sentiment qui l'a 
inspirée et qu'elle devait produire... Mais si l'on va 
plus avant dans l'examen de son tableau, si l'on 
veut en aborder l'analyse, on peut relever, à côté de 
ces qualités évidentes, des défauts moins frappants. 
Tout d'abord, la perspective du paysage semble un 
peu trop montante et cet effet est produit par la 
disproportion du berger placé au troisième plan. Cette 
figure est gigantesque, et sa grande taille, qui 
contredit l'idée de l'éloignement, rapproche le plan 
sur lequel elle est posée et le fait subitement 
remonter vers le haut du cadre. La figure agenouillée 
de la Sainte offre un mouvement de ferveur plein 
d'élan, mais qui est indiqué avec une simplicité 
de lignes excessive. Il faut également reprocher au 
peintre de l'avoir revêtue d'un costume un peu trop 
sommaire. Cette robe de lin blanc, qui l'enveloppe 
du cou au talon, est absolument rudimentaire et fait 
songer à la draperie de la triste Espérance dont 
M. Puvis de Chavannes exposait la inaigre image au 
Salon de 1872. Le groupe du premier plan est la 
meilleure partie du tableau. Dessiné avec la simplicité 
habituelle à l'auteur, il présente une certaine largeur 
de contours, empreinte de naïveté et de force, et un 
caractère rustique très heureusement accentué... 
Le sentiment de la vérité, de la nature, est très 
frappant et il concourt à créer un style qui n'a rien 
de convenu ni de banal, en un mot rien d'appris par 
cœur, et qui résulte d'une interprétation bien 
personnelle du modèle. » 



^ 




XXV. — L'Enfance de S" Geneviève 



PNor. auiioi 



9* 



PUVIS DE CHAVANNES 



XXVI. — JEUNES FILLES 

AU BORD DE LA MER 

Le souvenir de ce succès presque unanime ne 
suffit pas à faire taire les discussions quand Puvis 
reparut, au Salon de 1879. avec L'Enfant Prodigue 

et les JEUNES FILLES AU BORD DE LA MER. 

Dans ces deux toiles, écrivit Edmond About, „ on 
ne retrouve aucune des qualités magistrales qui ont 
fait a Puvis de Chavannes une place honorable 
parmi les décorateurs français; on n'y remarque 
plus que ses défauts poussés à l'extrême „. 

« On admire ses efforts. - dit Huysmans. qui fut 
souvent mieux inspiré - on voudrait l'applaudir 
PUIS on se révolte; on se demande dans quel pays se 
trouvent ces chlorotiques personnes qui se peignent 
devant une mer taillée dans du silex. Où. dans 
quel faubourg, dans quelle campagne, existent ces 
pâlottes figures qui n'ont même pas les points rouges 
des phtisiques aux joues ? On s'étonne enfin, devant 
ce smgulier assemblage de têtes de jeunes filles et 
de corps qui devraient être emprisonnés dans des 
robes noires de vieilles dévotes, au fond d'une pro- 
vmce comme en peint Balzac. » 



68 L'ART DE NOTRE TEMPS 

« Je ne fais aucune difficulté — écrit Bergerat — 
d'avouer que le peintre a produit beaucoup d'ou- 
vrages égaux à celui-là et quelques-uns même de 
supérieurs. Mais quelle étonnante poésie chante 
et murmure dans cette conception hors du temps, 
hors de la vie, et imaginée en pleine chimère. » 

Paul Mantz reste sensible à ce « charme maladif » 
qui a peu à peu conquis sa sympathie. Victor de 
Swarte témoigne une fois de plus de son « admira- 
tion passionnée » pour l'artiste et Arthur Baigniéres 
chante « l'insaisissable grandeur qu'il prête à tout 
ce qu'il compose ». 

« Cette toile, on peut l'affirmer — écrit Véron — 
résume toute la poétique et le style de M. Puvis de 
Chavannes... Il s'applique à trouver d'abord le style 
dans le galbe des lignes et des poses et se borne 
ensuite à chercher une gamine monochrome et 
neutre pour donner plus d'idéalisme à sa pensée. 
Quant à l'animation de ses êtres par le système 
sanguin, c'est lettre morte pour cet artiste, qui a 
pour plus grande qualité son originalité incontes- 
table, base de son succès et de l'avenir de son nom, 
car il n'est pas donné à tout le monde d'être soi- 
même. » 

Les Jeunes Filles ont reparu dans diverses expo- 
sitions rétrospectives. Une belle réduction vient 
d'entrer au Louvre avec la collection de Camondo. 
Plus de vingt-cinq esquisses que distinguent d'in- 
sensibles variantes pourraient témoigner du souci 
que Puvis apportait à la recherche de sa silhouette. 



-§- 




XXVI.— Jeunes Filles au bord de la Mer 



COLLECTION PARTICULIÈRE 



rHOT. DUN«NDIIU(L 



PUVIS DE CHAVANNES = 69 



XXVII. — L'ENFANT PRODIGUE 



(( Je signalais un jour à Puvis de Chavannes — 
raconte Marius Vachon — l'ingénieuse hypothèse 
d'une trilogie de la Misère, qui avait été émise à 
propos des trois tableaux : le Pauvre Pêcheur, 
l'Enfant Prodigue et le Rêve. Il se mit à rire et 
me répondit que, dans le deuxième tableau, il avait 
surtout voulu peindre des cochons : En 1878, 
(expliqua le peintre), j'étais à la campagne, dans ma 
famille ; le fermier avait, cette année-là, merveil- 
leusement réussi l'élevage de ses cochons ; ils étaient 
nombreux et superbes ; je passais une partie de mes 
journées à leur courir après pour les dessiner. Quand 
il s'agit de les caser, pouvais-je mieux trouver que 
la scène de la parabole de l'Enfant prodigue? » 

Peut-être serait-il imprudent de prendre au pied 
de la lettre cette boutade. Puvis de Chavannes avait 
trop la pudeur de ses sentiments pour être désireux 
de les voir traduire en langage d'esthètes. Il préférait 



70 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

encore laisser supposer que le désir d'utiliser un de 
ses croquis était son seul guide dans la conception 
d'une œuvre qui remue si délicatement nos 
sentiments intimes. Peut-être le croyait- il lui- 
même. Comment admettre cependant qu'il ait 
évoqué comme il l'a fait la détresse de l'Enfant 
prodigue avec la seule ambition de « peindre des 
cochons ». 

Il y a plaisir à les voir, drus et râblés, fouiller le 
sol de leur groin vorace, mais ils n'ont que la place 
qui leur revient dans ce poème souffreteux de la 
déchéance, de l'isolement et du repentir. 

Au Salon de 1879, l'Enfant Prodigue fut accueilli 
avec un certain malaise, u On admire les efforts 
(de l'artiste) — écrit Huysmans — on voudrait 
l'applaudir, puis on se révolte... c'est toujours le 
même coloris pâle, le même air de fresque ; c'est 
toujours anguleux et dur, ça agace, comme 
d'habitude, avec ses prétentions à la naïveté et son 
affectation du simple, et cependant, si incomplet 
qu'il puisse être, ce peintre-là a du talent... Enfoncé 
jusqu'au cou dans un genre faux, il y barbote coura- 
geusement, et il atteint même, dans cette lutte sans 
issue, une certaine grandeur. » 




XXVII. L'Enfant Prodigue 



COLLECTION PARTICULIERE 



NOT. DURANO nuCL 



PUVIS DE CHAVANNES — 71 



XXVIII. — LE PAUVRE PÊCHEUR 

Un paysage désolé entrevu près d'Honfleur — 
une immense nappe d'eau sous un grand ciel 
morne — suggéra à Puvis l'idée de son Pauvre 
PÉCHEUR, exposé au Salon de 1881. Le peintre, 
qui était fort sensible aux critiques, fut servi à 
souhait. Le souvenir de cette épreuve resta si vif 
en lui qu'il eut presque du regret plus tard 
à voir acheter sa toile pour le Luxembourg. 

« Le Pauvre Pêcheur — déclara Auguste 
Balluffe — est une véritable déclaration de prin- 
cipe... Ce pécheur qui n'est ni chair ni poisson, 
occupe le centre d'un simulacre de tableau, dans 
une insinuation de barque, qui va à la dérive 
sur un fleuve absent. A vouloir nommer les 
choses par leur nom, cette toile n'est que le 
résumé sténographique d'une esquisse. » 

Edmond About, après force témoignages de défé- 
rence, déclare l'artiste qualifié pour exécuter 
cette donnée classique dans les ateliers : Inter- 
préter le vers de Racine qui représente Hippolyte 
sans forme et sans couleur. « Le pauvre pécheur, 
sa pauvre femme et son pauvre enfant remplissent 
à qui mieux mieux les conditions imposées. Je 
m'incline et je passe, et du diable si j'y repasse. » 

« C'est une peinture crépusculaire — dit Huys- 
mans — une peinture de vieille fresque, mangée 
par des lueurs de lune, noyée par des masses 
de pluie. C'est peint avec du lilas tourné au 
blanc, du vert laitue trempé de lait, du gris très 



72 L'ART DE NOTRE TEMPS 

pâle. C'est sec, dur, affectant comme d'habitude 
une raideur naïve. Devant cette toile, je liausse 
les épaules, agacé par cette singerie de grandeur 
biblique... ; puis je me sens quand même pris de 
pitié et d'indulgence , car c'est l'œuvre d'un 
dévoyé, mais c'est l'œuvre aussi d'un artiste 
convaincu qui méprise les engouements du public... 
En dépit des révoltes que soulève en moi cette 
peinture quand je suis devant, je ne puis me 
défendre d'une certaine attirance quand je suis 
loin d'elle. » 

Paul Mantz consent à étudier le tableau, « à la 
condition que l'Ecole française y regardera à deux 
fois avant d'adopter la formule nouvelle... C'est 
une peinture de Vendredi Saint. Toutes les bou- 
tiques de marchands de couleurs sont fermées; il 
n'y a plus de bleu dans le ciel, plus de verdure 
dans les champs; le carême devient cruel, les 
yeux sont condamnés à faire maigre... Le rivage 
est un terrain sans sève, oii poussent çà et là 
quelques fleurettes jaunes. Une jeune fille très 
maigre essaie d'y cueillir un bouquet qui sera 
sans parfum... Le ciel est pâle, l'eau incolore et 
l'horizon sur lequel le pécheur profile sa silhouette 
mélancolique semble se conformer à sa triste 
pensée... Et voyez combien les choses d'art sont 
compliquées et parfois contradictoires : ce tableau 
qui existe à peine est singulièrement expressif : 
il y a un accent douloureux dans cette brume ; 
dans ce néant, il y a une émotion. Au milieu du 
paysage désolé qui l'entoure, le pêcheur est une 
poignante image du dénûment, de l'abandon, de 
la misère irrémédiable I » 




f3 





v^ 



PU VIS DE CHAVANNES 73 



XXIX. — JEUNES PICARDS 

S'EXERÇANT A LA LANCE 

La partie principale de la décoration de l'escalier, 
au Musée d'Amiens, restait encore à exécuter. Un 
grand mur nu, le plus accessible au regard, s'éten- 
dait en face de l'AvE Picardia Nutrix, entre le 
Repos et le Travail. La municipalité était bien 
désireuse de voir Puvis terminer son œuvre, mais 
l'État lui refusa son concours. 

L'artiste dut entreprendre alors à ses risques et 
périls le carton de sa future composition. Il l'exposa 
en 1880. 

Le Salon qui comprend une œuvre aussi admi- 
rable, s'écria Chennevières , « ne sera jamais le 
premier Salon venu. L'artiste qui a conçu, dans le 
déroulement de cette composition immense , le 
poème entier de la Picardie primitive, avec ses bos- 
quets espacés et les vastes solitudes de ses tour- 
bières, avec ses groupes superbes de jeunes lanceurs 
de piques, aussi élégants dans leurs nobles attitudes 
que des athlètes de la Grèce antique, avec ses vieux 



74 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

chasseurs de cygnes et de hérons à la mine sauvage 
comme leur gibier, avec ses autres groupes de belles 
filles et d'enfants se délassant des soins rustiques 
près des huttes de la tribu, l'artiste qui exprime les 
choses de la vie idéale avec cette simplicité grandiose 
et cette observation instinctive et profondément juste 
de la nature en ce qu'elle a d'essentiel dans les 
gestes et dans les habitudes humaines, est vraiment 
un homme des grandes époques, et de ce qu'on dit 
qui lui manque je me moque, car s'il me montrait 
les roueries vulgaires que les pédants regrettent, il 
ne serait pas l'abstracteur de poésie suprême, l'éton- 
nant géorgique, si harmonieux en sa mâle sobriété, 
qui me charme jusqu'au fond du cœur. Et dire 
qu'un tel homme, de valeur si extraordinaire, parce 
qu'il est lui-même et vit sur les hauteurs, en est 
réduit, pour occuper dans sa pleine maturité les 
loisirs qui lui sont faits, après ses vastes et admi- 
rables compositions du Musée d'Amiens, après 
celles de l'escalier du Musée de Marseille, après 
la muraille de la basilique Sainte - Geneviève , 
acclamée par tous les artistes, en est réduit à se 
commander à lui-même ces Lanceurs de Piques, 
destinés dans sa pensée à compléter sa décoration 
de l'escalier d'Amiens I La France compte-t-elle 
donc tant de Puvis de Chavannes I Et le Louvre 
n'a-t-il donc plus d'escaliers monumentaux, et 
l'Hôtel de Ville n'en a-t-il donc pas prévus, pour 
lesquels ce serait une fortune rare de se prêter 
aux combinaisons de cet incomparable décorateur? » 



^^ 



PU VIS DE CHAVANNES — 75 



XXX. — LUDUS PRO PATRIA 



Cet appel fut entendu. Devant le succès obtenu 
parle carton, l'État se décida à commander l'œuvre 
pour compléter la décoration du Musée d'Amiens. 
Elle reparut, après son exécution définitive, au 
Salon de 1882, sous le titre LUDUS PRO Patria. 

« C'est une plaine de la Picardie — écrit Henry 
Houssaye — étendant au loin ses vastes et plats 
horizons que ferme d'un côté la lisière bleuâtre 
d'une forêt... Au centre, de jeunes hommes nus 
s'exercent à lancer le javelot contre le tronc d'un 
arbre mort... A droite, debout devant les huttes 
gauloises, des vieillards et des enfants regardent 
ces jeux d'adresse et de force, tandis que les femmes 
s'occupent du repas du soir. Celles-ci puisent de 
l'eau; celles-là enfournent le pain; de moins labo- 
rieuses causent entre elles. La partie gauche de la 
composition est remplie par un tertre herbeux où 
sont assises de jeunes femmes, l'une jouant avec 
son enfant, l'autre donnant le sein à son nouveau-né. 
Un homme se penche vers son fils pour l'embrasser 
et l'enfant répond à ses caresses en lui tirant la 
barbe... Devant une telle œuvre... il serait de mau- 
vais goût de s'arrêter à des critiques de détail. Il 
n'y a qu'à se laisser aller à une admiratioti franche 
et saine. » 



76 = = L'ART DE NOTRE TEMPS 

En cherchant bien, on voit reparaître encore à 
cette date quelques détracteurs irréductibles. 

Mais, d'une façon générale, l'œuvre fut accueillie 
avec le respect qui lui était dû. M. André Michel, 
qui avait déjà longuement parlé de l'esquisse, 
l'année précédente, consacrait cette fois à l'artiste 
tout son premier article. 

(( Un seul — disait-il — a «rempli tout son mérite» 
et s'est affirmé dans une ceuvre que notre temps 
pourra léguer, non sans quelque orgueil, à la 
postérité. Nous avons écrit son nom en tête du 
<( Salon; nous voudrions avoir le droit de le lui 
dédier. Il le domine de très haut. » 

La conclusion générale était que le nom de 
Pu vis de Chavannes s'imposait pour la médaille 
d'honneur. Et telle fut en effet l'opinion des Juges 
les plus difficiles à convaincre : les confrères du 
peintre. 



Notons à propos du LUDUS un souvenir bien 
caractéristique des procédés de Puvis. Comme 
M. Vachon lui demandait s'il avait vu et étudié 
le beau paysage de sa toile : « Ce paysage, 
répondit le peintre en souriant, je l'ai vu par la 
portière d'un wagon pendant un de mes voyages 
à Amiens... La vision avait été pour moi si intense 
qu'il me semblait qu'une observation sur place en 
eût affaibli la sensation et n'aurait exposé à n'en 
retrouver, plus tard, qu'une image réduite, confuse 
et sans vie. » 



c^ 



PUVIS DE CHAVANNES : 77 



XXXI. — DOUX PAYS 

Au Salon de 1882 figurait aussi une œuvre de 
moindres dimensions mais qui nous semble 
aujourd'hui belle entre toutes. C'est le Doux PAYS 
destiné par le peintre à décorer l'hôtel de son 
confrère et ami Léon Bonnat. 

Le journal Le Parlement en a publié, il y a 
trente ans, une description que son auteur a oubliée 
peut-être, mais que le lecteur aura certainement 
le même plaisir que nous à retrouver. 

(( Sur une plage. — disait M. André Michel — un 
groupe de trois femmes — deux assises, la troisième 
debout, le bras appuyé sur une branche de figuier: 
— plus loin, et dans l'enfoncement, un bois d'oran- 
gers dont le feuillage moutonnant apparaît piqué de 
fruits; puis, la mer bleue; à l'horizon, une ligne 
de collines enveloppées de vapeurs violettes. Des 
enfants jouent sur le rivage; une femme vêtue de 
blanc, debout, au premier plan, regarde au hasard. 
Dans le lointain, des pêcheurs embarquent leurs 
filets; des voiles blanches passent, doucement 
gonflées, sur la mer immobile. Une sérénité divine 
descend du ciel, où, dans la blancheur dorée, 
planent des nuages teintés de lilas. Le paysage 
est grandiose et doux. On y sent flotter comme une 
rêverie heureuse ; on ne peut s'en arracher. Le 
souvenir des heures enchantées où, dans une 
volupté calme et noble, on a goûté la douceur de 
vivre, où l'on a cru à des bonheurs sans lendemain. 



78 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

à des joies sans amertume, et refait le beau rêve 
païen, remonte doucement au cœur. C'est un 
enchantement; on ne pense plus à analyser, à 
expliquer, à critiquer; on savoure ce bonheur 
suprême de se laisser aller à l'impression qui vous 
envahit, d'admirer u comme une bête ». 

« Voyons pourtant avec quels moyens le peintre 
nous a ainsi ravis. Des lignes très simples, tran- 
quilles, à peine ondulées ; des attitudes toutes 
simples aussi; les deux femmes couchées, vêtues 
de tuniques bleu pâle et havane; celles debout, de 
robes blanches; les draperies très sobres et large- 
ment traitées ; le dessin volontairement simplifié, 
synthétisé ; le inodelé très sommaire. Dans un coin 
du rivage, une branche de laurier-rose en fleur; 
près des femmes, une corbeille d'oranges ; une fleur 
rouge, délicieusement piquée dans une chevelure 
brune; voilà tout. Rien ne trouble l'harmonie souve- 
raine de l'ensemble; aucun détail ne détonne; une 
atmosphère d'argent fondu enveloppe d'une brume 
claire et comme d'une caresse la mer, le rivage et 
le ciel. C'est un andante universel, d'une gravité 
naïve et d'une douceur profonde. Il est impossible 
d'allier dans une mesure plus heureuse la fraîcheur, 
la sincérité de l'inspiration à la puissance de la 
volonté, d'arriver plus sûrement au grand art, non 
par de vaines formules d'école, mais par la libre 
interprétation de la nature, dont l'artiste a systéma- 
tiquement modifié les rapports et les formes pour 
traduire, dans une langue dont il est l'inventeur et 
le maître, les ravissements du rêve intérieur. » 



PUVIS DE CHAVANNES ==^^==^=^=== 79 



XXXII. — LE RÊVE 



Au Salon de 1883 parurent le Portrait de 
TVfme M. C..., que nous retrouverons plus loin et 
LE RÊVE, ainsi commenté par le livret : « Il voit 
dans son sommeil l'Amour, la Gloire et la Richesse 
lui apparaître. » 

C'est à ce propos qu'About, passant de l'ironie à 
la colère, écrivit un furieux article, souvent cité : 

« Lorsque l'Enfer voudra se faire paver à neuf, 
comme les Champs-Elysées, il ne manquera pas 
de confier l'entreprise à M. Puvis de Chavannes. 
Cet artiste est par excellence l'homme des bonnes 
intentions, je dirai même des grandes intentions, 
et des vastes pensées. Depuis plus de vingt ans 
il se promet et nous promet un chef-d'œuvre 
qu'il n'exécutera jamais, car il ne sait ni peindre 
ni dessiner, et il promène fièrement dans tous 
les coins du domaine de l'art son ignorance 
encyclopédique. Le défaut d'instruction prctiiière 
est malheureusement sans remède: ni le courage, 
ni la persévérance, ni même une certaine éléva- 
tion d'esprit ne feront produire un poème épique 
en douze chants au rêveur qui n'a pas fréquenté 
l'école primaire, et qui manque non seulement de 
prosodie, mais encore de la plus vulgaire ortho- 
graphe. » 



80 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

Et, dans un dernier effort pour arrêter la 
gloire grandissante de son ancien ami, le fidèle 
de Baudry continuait en ces termes : 

« Les deux toiles que M. Puvis de Chavannes 
expose cette année avec un succès tout négatif 
ne sont pas inférieures, comme exécution, à ces 
grandes machines qu'une critique bienveillante a 
qualifiées de chefs-d'œuvre et que la haute incom- 
pétence du gouvernement a récompensées au delà 
de toute mesure. Le Rêve et le Portrait 
procèdent d'un art tellement enfantin que, sans 
la signature de l'artiste, le jury le moins rigou- 
reux les eût certainement refusés. Un jeune 
homme qui dessinerait ce fantoche lugubre entouré 
de trois poupées grotesques; un enfant qui modè- 
lerait une tête et deux mains comme celle de 
M^e M. C... et cette draperie noire enlevée d'un 
seul coup par une brosse à cirage, n'entrerait 
certes pas à l'École des Beaux-Arts, ni même 
probablement à l'École de l'avenue Trudaine. Mais 
vous verrez que les preneurs de M. Puvis de 
Chavannes ne se tiendront pas pour battus, qu'ils 
maintiendront obstinément ce grand intentionniste 
au rang des maîtres ; qu'ils lui recruteront des 
élèves et des imitateurs et qu'ils le mèneront 
en triomphe jusqu'aux portes de l'Institut. Ce jour- 
là, pour que la fête soit complète, il restera quelque 
chose à faire : il faudra laver à la potasse d'Amé- 
rique tous les tableaux du Louvre et les convertir 
en toile à torchons. » 



-5- 



PUVIS DE CHAVANNES 81 



XXXIII. — ORPHÉE 



Cette même date 1883 est inscrite au bas d'une 
œuvre que nous nous dispenserions bien volontiers 
de commenter : elle n'a pas d'histoire et son thème 
est de ceux que l'auteur n'aimait guère voir enguir- 
lander de phrases. Il faut bien s'y arrêter pourtant, 
puisqu'à la physionomie légendaire d'un artiste 
anémique et nuageux on a tendance à substituer 
aujourd'hui — avec la complicité de Puvis lui- 
même — ce77e du bon vivant et du « bourguignon 
salé », presque aussi fausse, tant elle est incomplète. 

L'œuvre et la vie de notre peintre, c'est entendu, 
ne sont rien moins que celles d'un débile. On ne 
le trahit pas cependant quand on constate que 
malgré sa vaillance et son énergie il n'a point 
échappé au mal du siècle, quand on relève, aux 
dates extrêmes de sa carrière, l'aveu que la mélan- 
colie dont sont doucement teintées ses œuvres les 
plus sereines a dans son âme de profondes racines. 

<( La contagion Musset et Sènancour n'est pour 
rien dans mon affaire — écrit-il en 1861 à 
Mme Micolas Belly — ; je suis ainsi, et si misé- 
rable que le soleil me fatigue la vue et me trouble 
l'âme, surtout ce soleil d'automne , qui brille 
comme un insensé et ne chauffe pas... 



83 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

(( Et puis, qui, dans ce pauvre monde, n'a pas un 
petit passé. Et n'est-il pas toujours triste, puisqu'il 
est passé ? 

« Voici trois beaux vers : 

Nature bu front serein, comme vous oubliez! 
Et comme vous brisez, dans vos métamorphoses. 
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liésl 

« C'est Hugo qui a dit cela, et j'en ai quelquefois 
envie de pleurer. Les choses implacablement belles 
sont pour des êtres mieux trempés que je ne le 
suis, n 

Et voici, trente ans plus. tard (1894), une nouvelle 
confidence : « Ce brusque avertissement de l'au- 
tomne me donne une tristesse infinie. Jamais 
autant qu'aujourd'hui la vie ne m'a paru un songe. 
Voilà cette année qui agonise déjà, et il me semble 
qu'elle n'a existé que par quelques jours espacés. 
Si, par mes travaux, je n'avais la preuve matérielle 
qu'elle a eu son compte de jours et d'heures, je me 
demanderais si je l'ai vécue. Une pareille sensation 
est incompréhensible aux jeunes; à mon âge, elle 
est brutale et sans pitié ». 

Tant mieux que Puvis n'ait pas souvent et volon- 
tiers laissé échapper, même devant ses intimes, le 
cri d'accablement et de désespoir qu'exhale ici son 
Orphée. Mais quelques propos de table d'une 
rondeur un peu gauloise ne résument guère plus 
l'homme que ses albums de caricatures — souvent 
amusantes d'ailleurs — ne font connaître l'œuvre. 



PUVIS DE CHAVANNES = = 83 



XXXIV. — MARIE CANTACUZÈNE 



Puvis était encore un inconnu quand il rencontra 
chez Théodore Chassériau celle qui devait être 
l'amie de toute sa vie. 

Il suffit d'avoir vu le rayonnement d'émotion que 
provoque chez ceux qui l'ont connue le seul nom 
de la princesse Cantacuzène, pour renoncer à tenter 
un portrait digne d'elle. Un crayon exquis de Chas- 
sériau (daté de 1855) et l'admirable chef-d'œuvre de 
Puvis (peint et exposé en 1883, exposé de nouveau 
en 1889, conservé aujourd'hui au Musée de Lyon) 
rendent d'ailleurs bien superflu tout ce que l'on 
pourrait dire de sa noble simplicité, de sa haute 
intelligence et de son grand cœur. Toute sa vie est 
d'effacement et d'abnégation. << On vient la voir pour 
la consoler — disait Cazin — et c'est elle qui vous 
console. » 

Un peu plus âgée que Puvis, elle lui voua une 
affection passionnée et inaltérable, capable de tous 
les sacrifices, que commandait parfois le tempéra- 
ment fougueux de son ami. 11 n'y avait qu'une 



84 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

femme au monde capable de s'associer avec ce 
renoncement de tous les instants à une vie d'artiste 
impitoyablement subordonnée elle-même au travail. 

Lorsqu'elle avait assisté, en confidente discrète 
et cependant active, à la conception d'une œuvre 
nouvelle, lorsque quelques-unes de ses attitudes 
expressives, quelques-uns de ses beaux gestes 
graves s'étaient fixés sur la toile, elle était touchée 
jusqu'aux larmes si Puvis reportait sur elle une 
partie des éloges exprimés par leurs intimes. 

Assez tardivement, les circonstances permirent à 
l'artiste de donner son nom à la princesse. Il eut 
l'immense chagrin de la voir partir la première. 
« Que vous dire de ma pauvre malade ? — écrit-il 
en août 1898. — C'est de jour en jour, d'heure en 
heure, goutte à goutte, que la vie s'écoule. Je ne 
quitte plus la maison : je sais qu'il faut que je sois 
vu, — car la faiblesse est telle que tout entretien 
est impossible. » 

Et quelques jours plus tard : « Aux nuits lugubres 
succèdent les jours lugubres où, l'âme tendue, on 
guette un reste de vie. Il faut et j'aime mieux souf- 
frir seul ». 

Puvis ne lui survécut que deux mois. Le pinceau 
tomba de ses mains dès que fut entièrement ter- 
minée pour le Panthéon la toile où revivent dans 
une juste glorification les traits de M^e Puvis de 
Chavannes , l'œuvre qui incarne de façon si poi- 
gnante son dévouement et sa «pieuse sollicitude » : 
Sainte Geneviève veillant sur la Ville endormie. 




XXXIV. — Marie Cantacuzene 



PUVIS DE CHAVANNES ^====^ 85 



XXXV. — LE BOIS SACRÉ 

Sur l'initiative de la Commission administrative 
des Musées, on commanda en 1883 à Puvis de 
Chavannes une série de peintures pour l'escalier 
du Palais des Arts de Lyon. 

La première composition de cet ensemble, le plus 
vaste et le plus fortement conçu peut-être que 
Puvis ait entrepris, parut au Salon de 1884 sous le 
titre : Le Bois Sacré cher aux Arts et aux Muses. 

Les extrémités en sont aujourd'hui fâcheusement 
repliées. C'est peut-être la seule ceuvre de l'artiste 
qui ait perdu à la mise en place, et c'est d'autant 
plus regrettable que les contemporains ont gardé de 
leur impression première un souvenir inoubliable. 

« Un grand lac — décrivait M. André Michel — y 
reflète un ciel d'or dont une mince bande parait 
seule au-dessus d'une ligne de montagnes, d'un 
bleu violacé, qui ferme l'horizon. Entre ces deux 
notes, largement vibrantes, du bleu des montagnes 
et des eaux dorées du lac, des prairies s'étendent 
en pentes douces constellées de fleurs rares, nar- 
cisses jaunes et blancs, d'arbres aux troncs droits 
et grêles, pins, chênes et lauriers-roses. Au fond de 
la vallée s'enfoncent et moutonnent les frondaisons 
plus sombres d'un bois épais... Une harmonie douce, 
enveloppante, vous pénètre lentement et les figures 
qui peuplent ces régions de rêve apparaissent alors 
comme des hôtes attendus... Elles sont nées pour la 
contemplation et pour le rêve... Rien de vulgaire 
ou de bas ne saurait approcher de cette retraite 



86 z======== L'ART DE NOTRE TEMPS 

heureuse où les pensées nobles, viriles et sereines 
semblent flotter dans l'air. Une impression indicible 
se dégage ; un mystérieux apaisement remplit ce 
paysage d'une solennité douce. Un poète seul a pu 
le rêver et le peindre. » Après avoir relevé quelques 
détails suspects, l'auteur ajoute : << Mais l'impression 
totale est si forte et si doucement persuasive que 
l'envie de critiquer diminue à mesure qu'on regarde 
davantage et qu'on en vient à se demander si l'on 
ne romprait pas le charme en changeant un seul 
détail de cet ensemble, systématiquement ordonné 
et dont toutes les parties se commandent, dont 
toutes les notes s'appellent et se répondent dans une 
pénétrante harmonie... » 

On voudrait pouvoir citer aussi de belles pages 
comme celles de MM. Ceffroy, Roger Marx, Marius 
Vachon, Henry Houssaye, Aynard, pour montrer, 
après les malentendus des premières années, tous 
les connaisseurs vibrant enfin des mêmes émotions 
que l'artiste. Ceux même qui, comme M. de Four- 
caud, eussent préféré à ce thème classique un sujet 
plus national, plus imprégné d'humanité et de réel, 
comme l'était la Sainte Geneviève, étaient gagnés 
par l'harmonie éclatante des tons, par le « sentiment 
indéfinissable de repos et de fraîcheur ». 

A ceux-ci, M. Péladan riposte que Puvis, en trai- 
tant un sujet poncif et rebattu, sans user d'une seule 
réminiscence ni de l'antique ni des primitifs, a 
précisément donné la mesure de son originalité. 
« Quand on compare — conclut-il — ce BOIS Sacré à 
tous les autres envois, on est bien forcé de procla- 
mer, et sans réticences, que Puvis de Chavannes est 
le plus grand maître de ce temps ». 



PUVIS DE CHAVANNES ■ 87 



XXXVL — VISION ANTIQUE 



« Le Bois Sacré cher aux Arts et aux muses 
— expliquait Puvis dans le livret de 1886 — était 
la composition génératrice de deux autres sujets : 
VISION Antique et Inspiration Chrétienne, l'art 
étant compris entre ces deux termes, dont l'un 
évoque l'idée de la Forme et l'autre l'idée du 
Sentiment. Un quatrième panneau représente LE 
Rhône et la Saône symbolisant la Force et la 
Grâce. » 

Dans son ensemble du Musée de Lyon, l'artiste 
résumait donc toute sa conception de l'art. Si la 
critique n'avait usé du mot, depuis vingt ans, ù 
tort et à travers, on pourrait dire que ces quatre 
compositions sont éminemment synthétiques. Par 
les quelques lignes précieuses qui expriment ses 
intentions, Puvis nous livre sa pensée, aussi 
sobre qu'élevée et générale, aussi éloignée des 
complications littéraires que du naturalisme litté- 
ral. C'est la pensée d'un artiste et non d'un 
philosophe dévoyé. 

Elle n'est point dissociée d'ailleurs autant que 
semble l'annoncer le livret dans cette antithèse de 



88 L'ART DE NOTRE TEMPS 

la Forme et du Sentiment. Tout comme ses 
voisines, la Vision Antique participe de la cou- 
leur habituelle du rêve de Puvis, ainsi qu'on l'a 
déjà fort justement remarqué : 

(( La Vision Antique — écrit M. G. Geffroy — 
c'est l'apparition, dans un paysage très délimité, 
un peu voilé par la brume d'un Jour de chaleur, 
de la poésie rythmée et des allures héroïques de 
la Grèce ancienne. La terre est partout percée 
par le roc; des fleurs et des arbrisseaux croissent 
entre les pierres; un temple, de courtes et justes 
proportions, est bâti sur un sommet ; une mer 
bleue baigne les grèves et les caps ensoleillés. 
Avec une sûreté de brosse extraordinaire, par une 
étonnante juxtaposition de tons simples, les fonds, 
les plans , les reliefs , la matière même des 
pierres, sont montrés dans un air profond où le 
regard circule librement, va, vient, s'arrête et se 
perd. Au bord de la mer ionienne, passe un galop 
de cavaliers armés, un galop qui obéit à une 
cadence, comme les chevaux et les hommes de 
marbre de la frise du Parthénon... Les femmes 
du premier plan ne présentent pas des preuves 
aussi évidentes de la compréhension de l'anti- 
quité; elles ont de la Grèce les attitudes et les 
gestes figés des statues, mais elles semblent 
mener sur cette terre joyeuse des existences isolées 
et inquiètes. Elles s'accoudent, elles se couchent 
sur le sol; une lassitude les envahit; leurs 
tristes regards errent dans le songe. » 



^ 



PUVIS DE CHAVANNES 89 



XXXVII. — INSPIRATION CHRÉTIENNE 

« Sous les arceaux d'un cloître roman — explique 
M. Ponsonailhe en 1886 — M. Puvis de Chavannes 
a tracé l'antithèse de la Vision Antique : 1' Inspi- 
ration Chrétienne, cette autre source de l'art 
moderne, de l'art de tous les temps au point de 
vue du sentiment. Les derniers feux du jour 
rosissent les portiques dont un moine peintre 
décore les murs. Nous apercevons déjà certains 
fragments achevés de son œuvre pieuse. Voici un 
Christ au Jardin des Olives... repoussant d'une 
main soumise le calice de fiel apporté par trois 
chérubins ; à côté, le commencement d'une pro- 
cession lente de bienheureux et de saintes nimbées 
d'or... Au pied de l'échelle qui conduit aux écha- 
faudages, le peintre religieux s'avance, le pinceau 
en main, l'œil perdu dans son rêve... Quelques 
clercs, quelques laïcs ont obtenu d'être ses élèves... 
Au premier plan, un gracieux êphèbe cherche 
quelques dessins au fond d'un carton. Il est auprès 
d'un banc sur lequel fleurit un lis, la fleur emblé- 
matique des jardins de Sâron, dont Dieu lui-même 
tisse les blancs pétales... Du côté opposé du tableau 
sont trois religieux en robe blanche et capuchon 
de laine noire... Le fond de la toile se compose 
d'une cour dont le portail s'est entr'ouvert devant 
quelques malheureux : Un vieillard voit ses plaies 
pansées par un religieux... ; une femme reçoit une 

13* 



90 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

aumône et un enfant repose dans les bras d'un 
m oin e . . . 

(( Le mur du cloître n'est pas si haut qu'on 
n 'aperçoive un coin de la nature extérieure. Mais 
cette échappée sur le monde n'est pas faite pour 
arrêter sur les lèvres la psalmodie des prières. 
Un champ des morts, triste et austère, gravit 
le flanc d'une colline. Quelques cyprès y dressent 
leur quenouille d'un vert immuable. Au delà 
des monts arides et tout en haut..., un ciel 
d'une verdeur maladive qu'argenté le pâle croissant 
de la lune. Ainsi rien ne viendra troubler dans 
le pieux monastère cette paix de l'âme qu'ont 
recherchée ses hôtes, cet oubli du passé, cette 
contemplation de l'avenir, qui est le but de la vie 
monacale. Que le regard du peintre se détache 
de sa vision intérieure. .. , qu'il considère la 
campagne, et ses cyprès droits comme les 
chandeliers mystiques de l'autel le feront songer 
à la tombe qui est à leurs pieds... » 

Parmi les personnages principaux, dont nous 
avons dû abréger beaucoup la description, 
signalons l'élève appuyé au mur, à qui Puvis 
a donné les traits de son compatriote Flandrin . 

La réplique réduite, reproduite ici, a été exécutée 
comme beaucoup d'œuvres analogues, à la demande 
de M. Durand-Ruel. Une petite esquisse antérieure, 
conservée aujourd'hui par M. Paul Baudouin, 
mériterait d'être connue autant que l'œuvre 
définitive, dont elle contient par avance toute la 
délicate sensibilité de vision et de sentiment. 



PUVIS DE CHAVANNES 91 



XXXVIII. — LE RHONE ET LA SAONE 



Exposée avec les deux panneaux précédents au 
Salon de 1886, cette composition encadre aujour- 
d'hui la porte d'entrée des galeries des Beaux- 
Arts, au Musée de Lyon. 

« Elle représente — nous dit Alfred de Lostalot — 
le confluent du Rhône et de la Saône dans un 
paysage idéal, d'un caractère français très marqué 
et d'un charme auquel personne ne résiste. Deux 
figures nues, aux formes substantielles cette fois 
et approchant la vérité naturelle, occupent les 
premiers plans : ce sont les figures allégoriques 
du Rhône et de la Saône, mais le livret nous 
apprend qu'il faut y voir aussi le symbole de la 
Force prête à s'unir à la Grâce. Nous n'y contre- 
disons pas. » 

Ainsi que le remarquait A. de Lostalot, l'œuvre 
a un parfum de nature plus accentué que de 
coutume. Le paysage, en particulier, est un des 
premiers qui puisse être situé avec quelque 
précision. C'est que Pu vis a aimé avec passioti 
ce Rhône, « qui se teinte des brumes argentées du 
ciel lyonnais, gaze légère, transparente, voilant, 
sans la cacher, la froide beauté de la mystique 
et industrieuse cité h. 



92 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

M. Vachon, à qui nous empruntons cette phrase, 
cite quelques lignes de l'artiste pleines de cet 
amour du pays natal : » Je pense souvent à notre 
grand Rhône — écrivait le maître à un ami, — 
que de fois j'aurais pris le train pour aller 
me retremper un peu dans ses grands horizons ; 
mais c'est un rêve, comme tant d'autres! » 

Quand il allait à Lyon, Puvis ne manquait pas 
de diriger sa promenade vers les rives du 
fleuve. Un jour qu'il avait entraîné avec lui deux 
de ses élèves, raconte Arsène Alexandre, « voilà 
pourtant, dit-il, après un silence et une contem- 
plation qui auraient pu faire croire qu'il suivait 
quelque vision épique, voilà pourtant l'endroit 
où j'ai fait, étant collégien, de bien beaux ricochets 
dans l'eau I Ah I mes pauvres enfants, je ne 
sais pas si maintenant je réussirais aussi bien... 
Là-dessus il se baisse, ramasse des cailloux plats, 
et du bras le plus vigoureux il commence une 
série de ricochets magnifiques. On regarde ce 
monsieur, avec sa rosette de la Légion d'honneur, 
qui jette des pierres dans l'eau. Des passants 
s'ébahissent. Des gamins s'attroupent, qui jugent 
les coups en connaisseurs. Chavannes était content 
comme un Dieu ». 

L'anecdote ne se prétend pas indispensable à la 
compréhension des peintures de Lyon , mais 
quelques ricochets sont bien permis — c'est Puvis 
qui nous l'apprend — même dans les parages du 
Bois Sacré. 



-§'= 



PU VIS DE CHAVANNES 93 



XXXIX. — LA SORBONNE 



Le peintre est loin désormais de la période où 
il était contraint à se commander lui-même ses 
peintures. L'ceuvre de Lyon à peine terminée, on 
le pressentit pour l'exécution de l'immense frise 
qui décore la paroi du fond dans le grand amphi- 
théâtre de la nouvelle Sorhonne construite par 
M. Nénot. Et cette fois c'est l'artiste qui faillit 
refuser la commande. 

Le prix offert pour ce travail colossal, trente- 
cinq mille francs, était peu engageant. De plus le 
thème ne séduisait qu'à demi le peintre, fort 
intransigeant en ces matières , et qui s'était déjà 
refusé en d'autres circonstances à accepter un 
programme qui ne lui laissât pas toute liberté. 
Puvis avait déjà écrit, dit-on, une lettre de refus 
dont l'heureuse intervention d'un ami retarda 
seule l'envoi. Il promit de réfléchir pendant trois 
jours, et la réflexion fut salutaire, puisqu'elle lui 
permit de voir le beau parti qu'il pouvait tirer de 
son sujet. 

En voici tracées de sa main, les lignes essentielles : 
« Dans la clairière d'un bois sacré, assise sur un 
bloc de marbre, la Sorbonne : à ses côtés, deux 
génies porteurs de palmes ; à ses pieds une source 



94 , = L'ART DE NOTRE TEMPS 

jaillissante. A droite, les Lettres : l'Éloquence 
debout ; la Poésie représentée par les Muses 
éparses , en diverses attitudes, sur le gazon ; 
l'Histoire et l'Archéologie fouillant les entrailles 
du passé ; la Philosophie discutant le mystère de 
la vie et de la mort. A gauche, les Sciences: 
la Géologie, la Physiologie, la Botanique, la 
Chimie symbolisées par leurs attributs; la Physique 
entr'ouvrant ses voiles devant un essaim de jeunes 
gens 'qui lui offrent comme prémisses de leurs 
travaux une flamme d'électricité ; à l'ombre d'un 
bosquet, la Géométrie méditant sur un problème ». 
Un des éléments principaux de la composition est 
l'admirable paysage, dont nous sommes malheu- 
reusement obligés de fragmenter ici la majestueuse 
ordonnance. Comme d'habitude, il avait été fait 
avec rien. « J'ai cueilli une branchette de chêne — 
écrivait Puvis en 1888 — il vient d'en pousser 
un massif dans mon tableau. » Et, un autre jour, 
montrant à M. Durand-Tahier un rameau de sapin 
accroché au mur de son atelier, le peintre lui 
disait: « Voici la forêt de la Sorbonne. » M. Paul 
Baudouin enfin, maniant naguère avec précaution, 
au fond du tiroir oii il conserve quelques souvenirs 
de son maître et ami, quelques menus coquillages, 
quelques débris de cristaux, un bout de corail, qui 
ont passé, grandis, sur la toile, caractérisait en 
une formule pittoresque ce rare pouvoir d'ennoblis- 
sement : « Ses scènes épiques et ses paysages 
virgiliens, Chavannes les a vus dans son trajet 
quotidien de la place Pigalle au boulevard Bineau ». 



PUVIS DE CHAVANNES 95 



XL. — LA SORBONNE 
(LES SCIENCES) 

Pour connaître les intentions de l'auteur, il 
faudrait ajouter à l'inscription déjà citée le com- 
mentaire publié dans le livret du Salon de 1887 
— où figura le carton — et aussi une longue 
conversation que M. Vachon a rapportée. 

Tout s'accorde à montrer l'importance que Puvis 
attachait à la structure allégorique de ses œuvres. 
Ce n'est pas le lieu de se demander, après 
Bûrger et Castagnary, si là est leur mérite et 
leur force. Mais ceux même pour qui toute allé- 
gorie, si débarrassée soit-elle de son relent scolaire, 
retarde et refroidit toujours un peu le plaisir des 
yeux et du cœur, constateront l'esprit de réflexion 
qui règle ces constructions intellectuelles. 

Le groupe des Sciences , de notre planche 
suivante, est expliqué en ces termes à M. Vachon : 
«... Pouvais-je mieux faire que de figurer ensemble 
la Géologie et la Mer, sous les espèces de deux 
femmes, le corps simplement voilé d'une gaze 
transparente qui permet d'admirer leur beauté. 
L'une, au front couronné d'un diadème de corail, 
porte dans sa main une conque; l'autre, parée de 
pierres précieuses, montre un morceau de cristal 
naturel. La Minéralogie, une femme vieille comme 
le monde, mais solide, bâtie à chaux et à sable, 
assise par terre, s'appuie sur un fragment de 
roche, qui renferme un coquillage fossile. La 



96 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

Botanique a sur ses genoux une gerbe de fleurs. 
Un enfant, le scalpel à la main, va saisir un 
lézard pour l'étudier, pendant qu'un autre examine 
avec curiosité un flacon de culture microbienne. 
La Physique est une sorte d'Isis mystérieuse, qui 
ne se dévoile qu'aux initiés, ardents, enthousiastes, 
convaincus : je l'ai placée sur un haut piédestal, 
comme une déesse; des jeunes gens, d'un 
commun élan, jurent de se consacrer à elle. Les 
Sciences mathématiques seront trois hommes 
absorbés dans l'étude d'un problème de géométrie ». 

Mais si de ces préoccupations intellectuelles on 
était tenté de déduire un Puvis posant en «pontife » 
devant ses contemporains, il faudrait relire, dans 
une lettre intime, la relation pleine d'enjouement 
de l'inauguration solennelle de la Sorbonne (1889), 
à l'issue de laquelle lui fut remise la croix de 
Commandeur. 

...(( La cérémonie faite, comme dit la chanson, 
j'étais assez embarrassé, car un mot du ministre, 
reçu dans la matinée, me prévenait que le Prési- 
dent de la République désirait me remettre les 
insignes. Or, la Marseillaise finissait, la foule 
s'écoulait, mon Président disparaissait : il fallait 
bien faire comme tout le monde, et je gagnais 
la porte, quand M. Gréard, un peu à ma recherche, 
met la main sur moi, — parfait hasard I — et 
nous voilà dans le salon réservé. M. Fallières 
prend l'écrin, le remet à M. Carnot qui me le 
donne, avec des paroles trop bienveillantes pour 
être répétées ici. M. Lozé me met la corde au 
cou, et voilà un commandeur de plus. Mais pas 
une glace pour me voir : c'était du guignon J » 



PU VIS DE CHA VANNES =======^== 97 



XLI. — INTER ARTES ET NATURAM 



« Après toutes ces douceurs, ajoutait Puvis, il va 
falloir réorganiser sa vie, ce n'est pas chose 
facile. » 

Le sentiment de la fuite du temps avait été 
particulièrement pénible pour l'artiste en cette 
année 1889 où il avait dû participer aux opéra- 
tions du jury de l'Exposition universelle. Rien 
ne l'irritait autant que ces séances de commis- 
sions où se gaspillaient des heures qu'il avait le 
continuel tourment de voler à sa peinture. 

« Quant à ma santé — écrivait-il à cette date — 
je crois que le grand remède sera encore une 
toile blanche qu'il s'agira de couvrir honorablement. 
On ne change pas impunément une vie de travail 
contre l'inaction forcée où je me trouve depuis 
quelque temps. » 

La toile blanche fut couverte pour le Salon de 
1890. Elle s'étend aujourd'hui au-dessus de 
l'escalier du musée de Rouen, et, quoiqu'il soit 
permis de lui préférer d'autres œuvres du peintre, 
on échappe difficilement, quand on visite le musée, 
au désir d'abandonner de temps en temps les 
galeries riches de quelques chefs-d'œuvre et de tant 
de studieux tours de force pour aller respirer 

i3 



98 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

devant cette fenêtre ouverte sur l'air pur et sur 
la poésie. 

Nous sommes devant l'admirable panorama de 
Rouen, vu des hauteurs qui surplombent la Seine 
et s'élèvent jusqu'à Bon-Secours. Mais sur les 
lamentables buttes crayeuses du premier plan, 
le peintre a fait surgir une terrasse — construite 
depuis lors, sur le même point, par la municipalité 
— ombragée de pommiers en fleurs, meublée 
de nobles fragments d'architecture nouvellement 
arrachés à la terre, rafraîchie par un bassin où 
s'épanouissent les plantes aquatiques. 

« A droite — décrit M. J. Pêladan en 1890 — 
une femme tient une faïence et une jeune fille 
en violet lui présente une fleur à copier; là-bas 
des hommes nus fouillent le sol; à gauche, un 
groupe d'artistes songeurs d'idéal, et, presque 
au milieu, un petit chef-d'œuvre dans un grand, 
cet enfant qui traîne un faisceau de feuillage... 

((Je ne pense pas qu'on résiste au charme de 
cette fresque ni qu'on discute sa préséance sur 
tous les autres envois... Attitudes de bas-reliefs, 
tons éteints sous une dominante lumière : la parfaite 
concordance des moyens au but atteint un tel 
degré que nous voilà conquis à une proposition 
énorme. M. de Chavannes a groupé des hommes 
nus, des hommes en vestons, des femm.es drapées 
et des femmes en fourreau moderne dans le 
même paysage, et il a pu faire cela par un seul 
élément : le style. » 



-^ 



PUVIS DE CHAVANNES ■ 99 



XLII. — LA NORMANDIE 



La décoration de l'escalier du Musée de Rouen 
comprend, outre la grande toile Inter Artes et 
Naturam, dont nous avons reproduit la partie 
principale, deux panneaux en hauteur, LA Poterie 
et LA CÉRAMIQUE (1891) que commandait la gloire 
des vieux ateliers rouennais autant que l'impor- 
tance des collections de faïences du Musée. 

Dans ces trois compositions ce fut une surprise 
de voir Puvis hardiment introduire le costume 
moderne. On se fût volontiers appuyé jusque là 
sur son exemple pour le proscrire de la peinture 
décorative. Et cependant rien chez Puvis ne 
Justifiait cette intransigeance. 

Comme beaucoup d'artistes, Delacroix entre 
autres, il n'avait il est vrai pour son temps qu'une 
sympathie restreinte et il n'était pas porté à 
glorifier le présent dans ses œuvres. Mais cette 
indifférence un peu dédaigneuse tient à des causes 
plus profondes qu'à un respect superstitieux du 
passé. Fixer, telle quelle, une scène vue ne l'a 
jamais tenté. Il n'emprunte à la réalité que les 
éléments strictement indispensables pour donner 
du corps à son rêve. Guère plus que de «paysages u 
proprements dits, on ne trouve de portraits peints 
de sa main. (A peine en cite-t-on deux ou trois 
en dehors de ceux que nous avons reproduits.) 



100 L'ART DE NOTRE TEMPS 

Une fois, vers 1880, il fut séduit par l'idée de 
représenter ses amis et ses élèves réunis dans 
l'atelier de Neuilly. Mais le projet n'aboutit qu'à 
quelques études partielles au fusain, fort belles 
d'ailleurs; la composition elle-même est restée à 
l'état d'ébauche, lisible seulement pour les initiés. 

Ce n'est pas pour avoir trop feuilleté, comme 
on le lui a reproché, les gravures du Cabinet 
des Estampes, que Puvis a usé le plus souvent 
du nu et de la draperie. C'est, selon son système 
immuable, pour éviter tout ce qui particularise, 
tout ce qui retient l'attention au détriment du 
sentiment principal, tout ce qui obscurcit la lisi- 
bilité du geste humain. En y regardant de plus 
près, on verrait peu à peu apparaître dans son 
œuvre au milieu des étoffes drapées à l'antique 
des vêtements aux plis plus humbles, plus mou- 
vants. Qu'y a-t-il de moins antique que le vague 
« peignoir » de l'Espérance ou les haillons de 
l'Enfant Prodigue et du Pauvre Pêcheur ? 
Dès lors qu'il avait trouvé le moyen d'habiller à 
sa mode Sainte Geneviève ou Fra Angelico, rien ne 
s'opposait à ce que le costume moderne ne fût 
aussi simplifié et généralisé par lui pour prendre 
place dans son oeuvre. 

C'est ce qui était arrivé d'ailleurs de bonne 
heure, peu après 1870, dans le Ballon et le 
Pigeon Voyageur. C'est ce qu'il a fait plus 
souvent encore, à la date de l'œuvre de Rouen, 
dans quelques petites toiles assez peu connues, 
comme la Normandie reproduite ci-contre. 



J 




JJL. 



i r^w. *it*. 



XLii. ~ La Normandie 



LLECTION PARTICULltBE 



PHOt. OURANO-RUCt 



PUVIS DE CHA VANNES 101 



XLIIL — LA CARDEUSE DE CHÈVRES 



A la même série appartient aussi ce groupe si 
gracieux et si tendre, oij l'on reconnaît, légèrement 
modifiés, deux personnages de la composition de 
Rouen. La jeune mère qui abaissait vers son 
enfant une branche de pommier chargée de fruits, 
est devenue ici une Gardeuse de Chèvres, à la 
silhouette élégante et pure malgré le vêtement 
plus que misérable ; elle tourne le dos cette fois 
et approche la main du petit vers le fruit désiré. 

C'était un repos pour Puvis, entre deux œuvres 
de longue haleine, que l'exécution de ces petites 
toiles où son style nous apparaît comme détendu. 
Toujours des « grandes opéras » — disait-il parfois 
plaisamment — quand donc me laissera-t-on 
chanter une petite chanson l » Mais il était le 
dernier à se permettre ces repos laborieux et il 
fallait pour l'y décider toute l'amicale insistance 
de M. Durand-Ruel. 

Il se contentait le plus souvent de chasser la 
fatigue, vers la fin des journées trop chargées, 
à l'aide de quelqu'une de ces boutades que se 
rappellent encore ses élèves : « J'en ai assez, 
s'écriait-il, des femmes qui portent des lyres. 
Qu'on me donne à peindre un vidangeur l » 

Qu'eussent dit de ces exclamations irrespecteuses 
les esthètes qui accablaient maintenant le maître 
de leurs louanges einbrumées ? Eut-il été inscrit 
parmi les patrons spirituels des diverses h gestes 



102 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

esthétiques » destinées à « échauffer le Craal du 
battement fidèle de nos cœurs », à réaliser 
r « Arcane du Visionnaire ; les attractions sont 
proportionnelles aux destinées » à parfaire la 
« Subtilité, Orthodoxie troisième » et à réaliser 
enfin les autres tâches non moins urgentes 
auxquelles nous conviait à cette époque M. Joséphin 
Péladan, écrivain érudit et connaisseur délicat mais 
aussi a par la miséricorde divine et l'assentiment 
de ses frères, grand maître de la Rose i Croix 
du Temple et de Craal, en communion catholique 
romaine avec Joseph d'Arimathie, Hugues des 
Païens et Dante » ? 

Eut-il inspiré des vers, comme ceux dont on 
allait composer un volume entier, et dont les plus 
inquiétants ne sont peut-être pas ce sonnet de 
Mallarmé : 

Toute aurore même gourde 
A crisper un poing obscur 
Contre des clairons d'azur 
Embouchés par cette sourde 

A le pâtre avec la gourde 
Jointe au bâton frappant dur 
Le long de son pas futur 
Tant que la source ample sourde 

Par avance ainsi tu vis 
O solitaire Puvis 
De Chavannes 

Jamais seul 

De conduire le temps boire 
A la nymphe sans linceul 
Que lui découvre ta gloire. 

« fl ne se publie pas une insanité qu'on ne 
me l'envoie, comme à un patron naturel » — 
constatait avec résignation l'artiste en 1896. 




;liii. La Gardeuse de Chèvres 



LECriON PARTICULitHE 



PMOT. OUN^NOnUCi. 



PUVIS DE CHAVANNES ■ 103 



XLIV. — LE MODELE 
(PASTEL) 

« Je vous écris de Neuilly, en attendant un modèle 
qui n'arrive pas, ce qui me partage entre le désir 
d'en être débarrassé pour la journée et le regret de 
ne pas le mettre à profit. 

(( Depuis que je fais de la peinture, et il y a 
longtemps, j'ai toujours ce premier moment très 
pénible en face de la nature, et ensuite je voudrais 
ne plus m'en séparer. » 

Cette appréhension, ce malaise passager devant 
le modèle, que l'artiste confesse dans une lettre 
de 1895, doit être retenue parce qu'elle nous fait 
toucher peut-être un des points les plus délicats 
de la question Puvis. S'il redoute l'étude d'après 
nature, ce n 'est pas — est-il besoin de le répéter — 
qu'il ne soit aussi capable que quiconque de copier 
ce qu'il a devant les yeux. Mais il n'est pas 
soutenu par cette certitude — la grande force des 
réalistes — qu'il est suffisant de copier et que 
la nature est toujours belle telle qu'elle est. Comme 
son grand aîné Delacroix, chez qui le même senti- 
ment s'exprime en vingt passages de son Journal, 
il craint d'être détourné de son but par la poursuite 
des mille accidents inutiles que fournit le réel, n Le 



104 =rz L'ART DE NOTRE TEMPS 

modèle — écrivait Delacroix — tire tout à lui et 
il ne reste rien du peintre. » 

Or, d'un bout à l'autre de cet œuvre qui remplit 
plus de quarante ans de travail ininterrompu, à 
travers les différences de sujet et de facture, sous 
l'échafaudage parfois compliqué des allégories, ce 
qui se matérialise toujours sous des formes sans 
cesse renouvelées c'est la vision d'un monde où 
tout serait noble, calme, radieux comme l'atmos- 
phère la plus sereine, pur comme l'eau la plus 
limpide, réconfortant comme la plus douce lumière. 
Et qu'il aborde en tremblant le modèle dont le 
premier contact semble brutal à des yeux moins 
prévenus que les siens, cela se conçoit puisqu'il 
ne s'agit pas seulement de prendre ce que donne 
la réalité, mais de lui arracher de vive force tout 
ce qui peut fournir un aliment nouveau à cette 
éternelle obsession. 

Ce qui place Puvis bien haut au-dessus des 
mystiques, symbolistes ou préraphaélites avec qui 
on l'a souvent confondu, c'est qu'il n'a pas reculé 
ou biaisé dans cette lutte avec la nature. La 
solution qu'il a trouvée est une solution de peintre. 
Ce n'est pas par un parti -pris arbitraire qu'il 
réduit à leur plus simple expression les silhouettes 
et le modelé, ou qu'il orchestre ses couleurs claires 
en larges taches vibrantes. Cela, l'air et la lumière 
qui baignent les corps et en estompent les détails 
accessoires en ont livré progressivement le secret 
à un œil qui savait voir. 



«=§- 







4 



xLiv. Le Modèle (pastil) 



COLLECTION PARTICULIÈRE 



fHJT. DUHtND-nutL 



PUVIS DE CHAVANNES 105 



XLV. — L'ÉTÉ 



Puvis de Chavannes est maintenant à la tête 
du groupe d'artistes qui sert de transition, en 
quelque sorte, entre les « officiels », logés aux 
Champs-Elysées, et les peintres « d'avant-garde » 
qui fonderont bientôt le Salon des Indépendants 
et le Salon d'Automne. La Société Nationale des 
Beaux-Arts, qui tint ses assises au Champ de Mars 
entre les deux Expositions universelles de 1889 
et 1900, l'a élu président sans contestations à In 
mort de Meissonier (1891). Bientôt, en 1895, tout 
ce que Paris compte d'artistes et d'écrivains se 
réunira en un banquet triomphal pour fêter le 
70^ anniversaire du maître. C'est de cette période 
que date un nouveau cycle décoratif, entrepris 
pour l'Hôtel de Ville de Paris. 

Pour le premier salon des appartements de 
réception, Puvis a peint deux grandes toiles, l'Eté 
(exposé en 1891) et l'Hiver (exposé en 1892), que 
nous reproduisons ici; puis, sur quatre écoinçons, 
des figures qui se rapportent à ces deux scènes : un 

M* 



106 L'ART DE NOTRE TEMPS 

faucheur, une lieuse de gerbes, un bûcheron , un 
chasseur de corbeaux. 

« Voici — disait Edouard Rod devant L'ÉTÉ — le 
maître de la génération précédente dont l'influence 
a été le plus considérable sur la génération 
actuelle... Le poète qu'il est dans l'âme n'a jamais 
trouvé d'expression plus complète, plus absolue 
de sa pensée que dans ce grand panneau... Sa 
main créatrice y a semé à profusion une lumière 
implacable et brûlante dans son unité, sous laquelle 
s'étendent l'eau bleue, à reflets violacés, d'une 
mare et des prairies dont le vert tendre est coupé 
par le vert plus foncé de bouquets d'arbres, 
fermés à l'horizon par une ligne ondulée de 
douces collines. Aux divers plans de ce vaste 
paysage, des groupes de personnages représentent 
les divers travaux de la saison : Ce sont d'abord 
des baigneuses, puis plus loin un pêcheur jetant 
ses filets, puis une mère qui, à l'ombre d'un 
buisson, allaite son enfant, puis des faucheurs 
chargeant l'herbe coupée sur un grand chariot. 
Certes on peut préférer à cette page ensoleillée 
et presque accablante dans sa majesté telle autre 
composition du maître, le Bois sacré par exemple, 
comme on est en droit de préférer les fraîches 
caresses de l'ombre aux éblouissantes ardeurs de 
la lumière ; mais on ne saurait imaginer une 
composition plus robuste, plus unie, plus commu- 
nicative, qui soit davantage un poème harmonieux. » 



^- 




1^" 



PUVIS DE CHAVANNES 107 



XLVI. — L'HIVER 

On a expliqué par de bien ingénieux développe- 
ments le choix des deux sujets adoptés par l'artiste 
pour décorer un salon municipal. Mais il n'est pas 
interdit de croire qu'il a tout simplement eu plaisir, 
après avoir si souvent exprimé la douceur du prin- 
temps et de l'automne, à chercher dans les saisons 
extrêmes le prétexte à des poèmes nouveaux. Ceux 
qu'il a écrits eussent été partout à leur place. 

L'ÉTÉ et L'Hiver furent accueillis, aux Salons 
de 1892 et 1893, avec l'admiration due à un maître 
qui n'avait point décliné. Mais précisément parce 
qu'il n'était pas homme à s'enfermer, comme on 
l'a cru, dans une formule, il allait lui arriver une 
fois encore de surprendre la critique et de dépasser 
une partie de son public. 

Dans les Salons de 1893 et 1894 parurent les 
toiles qui devaient compléter ses décorations de 
l'Hôtel de Ville et occuper, en haut de l'escalier 
d'honneur, l'emplacement resté vide après la mort 
de Baudry et de Delaunay. 11 y a là, encliàssés dans 
des moulures d'un luxe vraiment municipal, une 
douzaine de tympans, écoinçons et voussures dont 
l'agencement compliqué défie tout essai de descrip- 
tion intelligible. Puvis y a personnifié les vertus 
de Paris : LE Patriotisme, la Charité, l'Ardeur 
artistique, l'étude, l'esprit. la fantaisie, la 
Beauté, l'Intrépidité, le Culte du Souvenir, 
L'Industrie, l'Urbanité et la Poésie. Tout en 



108 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

haut s'étend un grand plafond : Victor Hugo 

OFFRANT SA LYRE A LA VILLE DE PARIS. 

Puvis avait horreur des plafonds et les surfaces 
fragmentaires qu'on lui offrait en outre n'étaient 
pas pour le séduire davantage. Aussi écrivait-il, 
au début de son travail : « de continue à me 
débattre avec mon escalier, que le diable emporte 1 
Cela va cahin-caha, jusqu'au jour oii, enfin rompu 
à ce genre de travail, je pourrai parler sans trop 
ânonner. » 

La nécessité de prendre le dessus sur un entou- 
rage aussi bruyant a sans doute hâté une évolution 
qui se laissait déjà prévoir et que favorisait d'ail- 
leurs l'évolution parallèle de la peinture française. 
Si, par exemple, à ces tentures presque mono- 
chromes que sont l'AvE Picardia ou le LUDUS 
d'Amiens , l'on compare la grande fresque de la 
Sorbonne , oii les taches lumineuses chantent une 
des symphonies de couleurs les plus pénétrantes et 
les plus richement ordonnées qui puissent ravir un 
œil un peu sensible, on constatera que le gris joue 
un rôle de moins en moins nécessaire dans la 
gamme de l'artiste. Ce beau voile de brume s'est 
soudainement déchiré à l'Hôtel de Ville, où les 
violets, les ocres, les bleus surtout, ces bleus de 
vitrail que Puvis seniblait préparer et tenir en 
réserve depuis trente ans, ont surgi dans la pure 
lumière. Ce serait trahir l'œuvre et donner raison 
à ses critiques que d'en confier la traduction à la 
photographie et à l'encre d'imprimerie. L'allégorie 
n'en est pas des plus engageantes, mais il faut voir 
ces toiles en place si l'on veut avoir une idée un 
peu complète du coloriste et du décorateur. 



PUVIS DE CHAVANNES - 109 



XLVII. — LES MUSES INSPIRATRICES 

En 1891, le Conseil des Trustées de la Biblio- 
thèque publique de Boston avait demandé à 
Puvis de décorer l'entrée du monument. L'artiste 
hésita longtemps à entreprendre un travail consi- 
dérable pour un monument qu'il n'avait jamais 
vu et qu'il ne verrait probablement jamais. 

« L'affaire ne me tente nullement — écrivait-il 

— et j'ai soif de repos, j'entends d'un certain 
repos fort agrémenté de nombreux tableaux où 
je pourrais donner cours à ma fantaisie. » 

L'aimable ténacité des américains eut raison 
de ces hésitations : « L'architecte de Boston — 
écrivait-il l'année suivante — m'a envoyé un 
ambassadeur avec de telles instructions ; une 
soumission si absolue, une telle liberté pour moi, 

— répondant à toutes les objections et les plus 
inattaquables par le désir dominant de me con- 
quérir, qu'un refus net devenait une brutalité. 

« Que voulez-vous qu'on réponde à un homme 
qui vous dit : On vous attendra dix ans et plus, 
s'il le faut, tant que vous voudrez l... J'avais beau 
lui montrer ma barbe blanche, rien n'y a fait. Je 
dois vendredi matin aller voir une réduction en 
plâtre du monument — réduction faite à mon 
intention. 11 va donc falloir y penser. » 

Le travail fut entrepris en 1894 : « Boston avance 
doucement dans l'épaisse chaleur de Neuilly — 
écrivait l'artiste — Septembre en verra probable- 



110 = L'ART DE NOTRE TEMPS 

ment la fin; ainsi disparaîtront, de l'autre côté de 
l'océan, trois années de ma vie. Plus jamais je 
n'accepterai pareille besogne. Je suis comme un 
père dont les filles entreraient au couvent ». 

La composition principale : Les Muses Inspira- 
trices ACCLAMENT LE GÉNIE MESSAGER DE LUMIÈRE, 
dont nous reproduisons une des deux moitiés, 
parut au Champ -de- Mars en 1895. Huit autres 
panneaux, dont les cinq premiers furent exposés 
en 1896, personnifiaient l'Astronomie (des bergers 
chaldéens interrogent les étoiles), la Poésie buco- 
lique (Virgile rêve devant des ruches auprès d'un 
lac bleu), la Poésie épique (Homère entouré de 
l'Iliade et de l'Odyssée), la Poésie dramatique 
(Eschyle voit surgir la vision de Prométhée 
enchaîné) , l'Histoire (Melpomène interroge les 
ruines), la Chimie (la terre découvre ses mystères), 
LA Physique (sur les fils du télégraphe, glissent 
la bonne et la mauvaise nouvelle)... 

Mais l'ingéniosité du thème est le moindre 
mérite de cette œuvre que l'artiste avait conçue 
comme une symphonie éclatante, en accord avec 
le riche encadrement de marbres colorés dont il 
avait eu sans cesse les échantillons sous les yeux 
pendant son travail. C'est paraît-il, une révélation, 
pour ceux même qui ont vu les toiles au Salon, 
et qui connaissent les autres décorations de Puvis, 
de voir celles-là en place à Boston. Comme il le 
prévoyait, l'artiste n'eut pas lui-même cette joie. 
C'est un de ses élèves, M. Victor Koos, qui fut 
chargé de veiller à l'installation de l'œuvre de 
son maître. 



PUVIS DE CHAVANNES m 

XLVIII. — LA VEILLÉE 

DE SAINTE GENEVIÈVE 

En 1896, Meissonier étant mort sans avoir exécuté 
la part qui lui avait été attribuée dans la décoration 
du Panthéon, l'administration offrit à Puvis l'em- 
placement resté vacant. Il acepta avec j'ois de conti- 
nuer l'histoire de la sainte, inaugurée par lui, vingt 
ans auparavant, à l'autre extrémité de l'édifice : 
« Je vais choyer le Panthéon quand j'en aurai fini 
avec l'Hôtel de Ville — écrivait-il à un ami. Je 
veux en faire mon testament. » 

Comme le premier ensemble , celui-ci occupe 
quatre entrecolonnements. Dans les trois premiers, 
formant triptyque, un cortège, sorti des murs de la 
ville, s'avance vers la flottille du Ravitaillement : 
« Ardente dans sa foi et sa charité, Geneviève, que 
les plus grands périls n'ont pu détourner de sa tâche, 
ravitaille Paris assiégé et menacé de la famine ». 
Le quatrième panneau, celui qui vient clore comme 
une nuit sereine une œuvre toute de douceur et 
d'apaisement, n'a besoin d'autre commentaire que 
sa belle légende : « Geneviève , soutenue par sa 
pieuse sollicitude, veille sur Paris endormi ». 

Cette œuvre, qu'ont reproduite par milliers d'exem- 
plaires la gravure et la photographie, il a fallu à 
Puvis toute son indomptable énergie pour la mener 
à bonne fin. Encore laissait-il à l'état d'esquisse 
au fusain la frise qui devait la couronner. Pour 
l'exécution des toiles ménics qui ont pris place au 
Panthéon, il avait dû avoir recours ù l'aide d'un 



112 — L'ART DE NOTRE TEMPS 

de ses é7èves, M. Victor Koos . Depuis quelques 
années, Puvis qui, dans son âge mûr, souffrait de 
voir un autre que lui couvrir la toile ou mettre au 
carreau, laissait maintenant à ses collaborateurs 
une part de plus en plus importante dans son 
travail. Aucun d'eux ne me pardonnerait d'ailleurs 
de grandir leur rôle. Tous mettent leur gloire à 
n'avoir été que l'instrument aussi docile que pos- 
sible entre les mains de leur maître et protestent 
que leur principal mérite est de lui avoir épargné 
quelque peine physique. 

Après la mort de M"^e Puvis de Chavannes, l'ar- 
tiste ne fut rattaché à la vie que par l'œuvre où 
vivait un peu de la disparue : » J'ai un peu repris 
mon travail — écrivait-il le 10 septembre — et je 
rêve au jour oii j'en aurai fini avec mon Panthéon. 
11 me semble qu'après je n'aurai plus qu'à me 
coucher. C'est une sensation qui me poursuit. Rien 
n'est plus naturel et plus logique : ayant beaucoup 
travaillé, j'ai bien droit au repos sans en déterminer 
d'avance la durée ». 

La lutte devenait plus pénible chaque jour contre 
un état croissant de fatigue sur lequel il ne se 
faisait aucune illusion. « Heureusement — ajoute- 
t-il le 22 septembre — mon travail n'en est que 
très peu atteint, tout marche régulièrement. Je ne 
laisserai pas de traînards ; c'est ce qui me soutient. » 

Ses dernières réserves de force épuisées, Puvis 
de Chavannes ne quitta l'atelier de Neuilly que 
pour s'aliter définitivement. Quand il mourut, âgé 
de 74 ans, le 24 octobre 1898, il ne laissait pas de 
((traînards» et son ((testament» était écrit jusqu'au 
bout, comme il l'avait voulu. 




XLViii. — La Veillée de S" Geneviève 



rHor. BuiLO; 



TABLE 
<^ 

Puvls de Chavannes. Introduction par André MICHEL. .. 7 

Bibliographie sommaire 17 

Pieta 10 

Les Pompiers de Village SI 

Le Retour de Chasse QS 

Concordia 36 

Bellum S7 

Le Travail 2» 

Le Repos 31 

Dessin pour le Repos 33 

L'Automne 36 

A la Fontaine 37 

Ave Picardie Nutrix (la Rivière) 30 

Ave Picardia Nutrix (la Cueillette des Pommes) 4 1 

Ave Picardia Nutrix (dessin pour la Pileuse) 43 

Le Sommeil 45 

Marseille, porte de l'Orient 47 

Saint Jean-Baptiste 40 

Les Jeunes Filles et la Mort 61 

L'Espérance 53 

Charles Martel 55 

Rencontre de Sainte Geneviève et de Saint Germain .. . 57 

Sainte Geneviève et Saint Germain (panneau central) .. .. 50 

i5 



114 TABLE DES MATIÈRES 

Sainte Geneviève et Saint Germain (panneau de gauche).. 61 

La Grande Sœur 63 

L'Enfance de Sainte Geneviève 65 

Jeunes Eilles au bord de la Mer 67 

L'Enfant Prodigue 69 

Le Pauvre Pêcheur 71 

Jeunes Picards s'exerçant à la lance 73 

Ludus pro Patria 75 

Doux Pays 77 

Le Rêve 79 

Orphée 81 

Marie Cantacuzène 83 

Le Bois Sacré 85 

Vision antique 87 

Inspiration Chrétienne 89 

Le Rhône et la Saône 91 

La Sorbonne 93 

La Sorbonne (les Sciences) 95 

Inter Artes et Naturam 97 

La Normandie 99 

La Gardeuse de Chèvres 101 

Le Modèle (pastel) .. 103 

L'Été 105 

L'Hiver 107 

Les Muses Inspiratrices 109 

La Veillée de Sainte Geneviève 111 



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