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ŒUVRES COMPLÈTES 



Dl 



GEORGE SAND 



SOUVENIRS DE 1848 



CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



ŒUVRES COMPLETES 
DE 

GEORGE SAND 



FORMAT GRAND lN-18 



Les Amours de l'âge d'or.. 1 

Adruni i 

André 1 

Antonia 1 

ACTOtR DE LA TABLE 1 

Le Beau Ladrence 1 

Les Beaux Messieurs de 

B0!S-D0RÉ 2 

Cadio 1 

Césauine Dietrich. 1 

Le Château des Désertes, i 

Le Château de Pictordu. . 1 

Le Chêne parlant 1 

Le Compagnon du tour de 

France 2 

La Comtesse DE Rudolstadt. 2 
La Confession d'une jeune 

FILLE 2 

Constance Verrier. ; 1 

consuelo 3 

Contes d'une grand'mère. . 

La Coupe 

Les Dames vertes 

La Daniella 

La Dernière Aldini 

Le Dernier Amour 

Dernières pages 

Les Deux Frères 

Le Diable aux champs.... 

Elle et Lui 

La Famille de Germandre. . 

La Filleule 

Flamarande 

Flavie 

Francia 

François le Champi 

Histoire de ma vie 

Un Hiver a Majorque — 

Spiridion 

L'Homme de neige 

Horace 

Lmpressions et Souvenir?.. 

iNDIANA 

ISIDORA 

Jacques , 

J EAN (lE LA Roche 

Jean Ziska — Gabriel 

Jeanne 



vol. 



Journal d'un voyageur pen- 
dant la guerre 

Laura 

Légendes rustiques 

Lélia — Métella — Cora. . . 

Lettres d'un Voyageur. . .. 

LucREziA-FLORiANi-Lavinia. 

Mademoiselle LaQuintinie. 

Mademoiselle Merquem. . . . 

Les Maîtres mosaïstes.... 

Les Maîtres sonneurs 

Malgrktout 

La Mare au Diable 

Le Marquis de Villemer. . . 

Ma Sœur Jeanne 

Maiiprat 

Le Meunier d'Angibault. . . 

Monsieur Sylvestre 

Mont-Revêche 

Nanon 

Narcisse 

Nouvelles 

Nouvelles lettres d'un 
Voyageur 

Pauline 

La Petite Fadette 

Le Péché de M. Antoine.. 

LePiccinino 

Pierre qui roule 

Promenades autour d'un 
village 

Questions d'art et de 
littérature 

qoestions politiques et 
sociales 

Le Secrétaire intime 

Les sept Cordes delaLyre. 

Simon 

Souvenirs de- 1848 

Tamaris 

Teverino — Leone Léoni... 

Théâtre complet 

Théâtre de Nohant 

La Tour de Percemont. — 
Marianne 

l'uscoque 

Valentine 

Valvèdre.. 

La V^ille NniRE 



Imprimerie de Poissy — S. Lkjay et Ci». 



/ 



SOUVENIRS 



DE 1848 



PAR 



GEORGE SAND 







C- L 



Al HEN/EUM 

LIP.RARY 
LIVLRPOOL. 



f 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 



4880 
Droits de reproduction et do traduction réservéi 



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SOUVENIRS DE 1848 



LES RUES DE PARIS EN 1848 



La rue, la place publique, voilà où circule la vie de 
la France en ce moment. Tout Français, empressé et 
heureux de saluer l'avènement de la République, ac- 
court et interroge avec curiosité l'aspect nouveau de 
cette ville qui ne ressemble plus à rien de ce qu'elle 
était naguère, à rien de ce qu'elle a jamais été. 

Étrange spectacle, en effet, et qui a changé de jour 
en jour, d'heure en heure, depuis un mois. Le lende- 
main des événements, Paris, pour notre compte, nous 
semblait trop calme. Les riches semblaient attendre 
des événements nouveaux et se cachaient. Le peuple, 
accablé de fatigue se montrait peu, si ce n'est aux 
portes de l'hôtel de ville et du Luxembourg. Les 
patriotes appelés aux affaires publiques étaient ab- 
sorbés par des travaux exorbitants. On. ne voyait 



2 SOUVENIRS DE 1848 

dehors que cette portion de la population paisible, 
par tempérament, qui laisse faire, accepte tout en 
doutant de tout, et regarde passer l'histoire sans y 
prendre part. Paris était dépavé dans tous les sens. 
On eût dit qu'un léger tremblement de terre avait on- 
dulé sa surface. Les voitures circulaient avec peine. 
Il y avait une grève générale de force majeure, oii 
personne ne protestait en particulier contre l'inaction 
apparente de tous. La circulation des passants et des 
véhicules de toutes les classes s'est rétablie avec une 
rapidité surprenante. Si beaucoup de grands person- 
nages ont pris la fuite ou supprimé leurs équipages 
de luxe, l'œil ne s'en aperçoit guère, et on a beau se 
dire que, pour le moment, cette panique est désas- 
treuse et coupable, il est difficile d'y songer, tant on 
a de choses intéressantes sous les yeux et d'émotions 
nouvelles dans le cœur. 

Pourtant la bourgeoisie, dite conservatrice, s'alarme 
ou s'indigne de ce qu'elle voit. « Que font tous ces 
paresseux sur le pavé de là ville ? dit-elle, à voix 
basse, en entr'ouvrant sa croisée avec précaution. Il 
leur sied bien de se promener nuit et jour en agitant 
des drapeaux et des torches, en chantant la Marseillaise 
et en faisant toutes ces manifestations puériles, au 
lieu de travailler pour avoir du pain 1 II n'y a plus 
moyen de faire la sieste et de digérer en paix. Les 
pétards et les coups de fusil nous éveillent en sursaut. 
A chaque instant, on croit que l'émeute envahit le 
quartier. C'est le tambour qui bat, ce sont les crieurs 
qui promènent les journaux,, ce sont les enfants qui 



LES RUES DE PARIS EN 1848 3 

demandent des lampions, c'est la mobile qui passe, 
c'est l'arbre de la liberté qu'on plante, on ne sait auquel 
entendre. Et puis ce sont des délégations, des céré- 
monies, des prêtres, des soldats, des Italiens et des 
Polonais qui se permettent de chanter dans nos rues 
la Marseillaise de leur pays. Que sais-je ! on n'y com- 
prend rien, et tout cela fait peur. Oui, osons le dire 
au gouvernement provisoire et au préfet de police, et 
que la France l'entende : nous avons peur I Disons 
notre mécontentement, protestons contre ce qui se 
passe, il est temps de se montrer, nous avons 
peur ! » 

— Vous avez peur? c'est bien beau d'avoir peur 
en France à l'heure qu'il est !• C'est bien touchant, 
c'est bien noble, c'est bien français, et il y a de quoi 
se vanter 1 La bourgeoisie conservatrice nous pénètre 
d'admiration ; elle a peur, et elle le dit ! elle cache son 
argent, elle a un sourire convulsif d'adhésion sur le 
visage, et les genoux lui tremblent. Elle paralyse le 
travail et elle reproche au peuple de ne pas travailler. 
Elle sème l'épouvante de proche en proche, elle fa- 
brique de fausses nouvelles^ elle a des visions, elle se 
plaint de la crise financière, et elle l'augmente tant 
qu'elle peut. Que voulez-vous ! elle a peur 1 Elle me- 
nace et nuit sourdement, et, quand on lui demande 
pourquoi elle compromet le sort de l'État, pourquoi 
elle regrette un pouvoir qui lui était devenu onéreux 
et dont elle murmurait à mesure qu'elle le voyait s'af- 
faiblir, elle répond qu'elle a peur, et s'étonne qu'un 
pareil mot n'éveille pas toutes les sympathies et n'at- 



4 SOUVENIRS DE 1848 

tire pas tous les respects, tous les hommages d'une 
nation qui s'appelle la France ! 

Honnêtes bourgeois que vous êtes I vous ne savez 
donc pas, vous, ce que signifie ce mot, la France? 
Vous avez donc oublié que depuis vingt siècles, le 
nom de cette nation a été dans le monde entier le sy- 
nonyme d'honneur et de courage ? Vous ignorez donc 
qu'on dit à l'étranger : Brave comme un Français ? 
Vous n'avez donc pas vu en juillet et en février des 
femmes et des enfants de Paris aller au-devant de la 
mitraille la poitrine nue et les mains vides? Non, sans 
doute, vous n'avez pas vu cela^ vous vous cachiez, 
vous aviez peur ! 

poltronnerie I fantôme honteux et ridicule, laideur 
grotesque et méprisée, que viens-tu faire parmi nous, 
au moment oii l'héroïsme des peuples proclame la li- 
berté du monde I La malice de notre nation croyait 
t'avoir reléguée sur les trétaux, et il n'était pas un 
enfant de nos faubourgs qui ne se crût en droit de 
rire de ton masque blême et contracté. Mais te voilà, 
tu existes, tu n'es pas une fiction, un type de la co- 
médie burlesque; tu t'approches en tremblant, tu 
regardes d'un œil effaré passer nos fêtes civiques, et, 
quand on te demande d'où tu sors et qui tu es, tu ré- 
ponds : « Je sors du régime auguste et salutaire de la 
paix à tout prix ; vous me connaissez bien : c'est moi 
qui craignais toujours la guerre, l'insurrection, le mou- 
vement, le progrès : c'est moi qui m'opposais à tout ce 
que voulait le pays • je suis celui qui proteste toujours, 
celui qui tremble toujours. Je suis celui qui a peur. » 



LES RUES DE PARIS EN 1848 5 

— Sans doute, nous vous connaissons bien et votre 
nom est Gassandre. Éternellement méfiant , vous 
n'êtes pas moins éternellement dupe. Toujours en 
colère, vous fuyez toujours. Vous avez dans la main 
une canne dont vous menacez tout le monde et que 
vous jetez bien vite pour mieux courir. Esclave et 
courtisan, vous êtes grondeur et despote. Vous oppri- 
mez quiconque ne peut se défendre, vous reculez 
devant quiconque vous regarde en face. Vous êtes 
infatué de votre édilité de comédie. Vous ne voulez 
pas qu'on chante sous vos fenêtres, qu'on respire dans 
votre air, qu'on marche dans votre rue. Hélas! nous 
vous plaignons ! votre règne est fini ; l'air et la rue 
sont à tout le monde aujourd'hui. Le peuple a tant 
d'insolence , qu'il ose passer , respirer , marcher , 
chanter à deux pas de vous, sans savoir si vous êtes 
encore là, sans demander à personne si c'est dans la 
cave ou dans le grenier que vous vous êtes réfugié. 
Qu'y faire? Il faudra pourtant voir si le préfet de 
police qu'on dit être un brave homme, ne pourrait pas 
prier le peuple de rester chez lui ou dans les ateliers, 
à moins pourtant que le peuple n'ait pas un domicile 
très confortable, ou qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans 
les ateliers, ce qui rendrait la chose difficile. Dans ce 
cas, vous pourriez demander au citoyen Gaussidière 
de faire répandre une épaisse couche de paille dans 
toutes les rues de Paris, comme l'on fait, dans les 
beaux quartiers, devant le domicile des riches malades, 
pour amortir le bruit des voitures. Il faudrait qu'il eût 
bien peu de savoir-vivre s'il vous refusait de faire 



6 SOUVENIRS DE 1848 

mettre un crêpe sur les tambours, pour rendre le son 
moins éclatant à vos oreilles chéries. Enfin on cher- 
chera des moyens et il faut qu'on en trouve, car vous 
avez un droit suprême et inaliénable, un droit ma- 
gnifique, le droit de la peur. Bonsoir, seigneur Cas- 
sandre , et que les dieux anéantissent le genre 
humain, plutôt que d'ôter une heure à votre sommeil 
angélique I 

Cette parade se joue à Paris, à toutes les portes 
cochères, à toutes les fenêtres, dans toutes les rues, à 
toutes les heures ; on peut la voir et l'entendre gratis. 

Mais quelle est l'épopée qui succède à cette farce ? 
Un cortège étrange s'avance du fond de la rue, non 
pas avec cette roideur de l'ordre militaire qui fait de 
l'homme une machine perfectionnée, mais avec cette 
aisance, ce laissef aller du soldat volontaire qui sent 
l'homme libre, satisfait, passionné pour l'action. 
L'ordre est pourtant dans les rangs de cette jeune mi- 
lice qui s'aligne d'elle-même, fière de s'imposer une 
discipline improvisée. Un Anglais, qui se trou- 
vait près de nous et qui regardait de tous ses yeux, 
nous demandaitun jour où éisiit la. mobile. «Elle est 
devant vous, elle passe, vous la voyez. >— Comment, 
ces petits enfants-là ? — Oui, monsieur, prêts à vous 
aider à planter l'arbre de la liberté à tous les carre- 
fours de l'univers, et même sur les quais de la Ta- 
mise si le cœur vous en dit. » 

Ce sont des enfants, en effet, pour la plupart, des 
enfants de petite taille et d'une apparence assez frêle ; 
ce sont les enfants de Paris, les enfants du miracle, 



LES RUES DE PARIS EN 1848 7 

ceux qui naissent dans la misère, qui s'élèvent dans la 
souffrance, qui vivent dans les privations. Tempéra- 
ments bilieux, nerveux, lymphatiques aussi, et pourtant 
excitables et sujets à de violentes réactions, organi- 
sations compliquées^, comme l'on voit, et par consé- 
quent très riches en émotions, en intelligence, en 
activité. Tout cela vit par la pensée ; le corps paraît 
faible, mais le cœur est si fort 1 II n'y a pas de géants 
qui résistent à Télan de cette milice adolescente. Faut- 
il renverser des omnibus, couper des arbres, déraci- 
ner une grille, élever une montagne de pavés sans 
levier, sans coignée , sans outils d'aucune espèce, 
avec ces bras maigres et ces mains assez menues qui 
caractérisent la race urbaine ? l'ouvrage est fait, la 
barricade est élevée avant qu'on ait eu le temps de 
comprendre et de voir le prodige. Et puis après, 
comme nous sommes artistes, comme nous aimons la 
couleur, l'élégance, la parure, nous mettons en orne- 
ment des branches vertes, des banderoles rouges, un 
drapeau, un trophée quelconque au sommet de l'édi- 
fice ; car il ne suffit pas que ce soit un rempart, il faut 
encore que ce soit un autel. Partout le spiritualisme 
vague mais exalté de l'enfant artiste, ouvrier et 
guerrier de Paris, met son cachet sur son œuvre. 

Pendant que nous examinons les futurs libérateurs 
de l'Europe, le cortège continue. Les prêtres mar- 
chent au son du tambour et emboîtent le pas sans y 
prendre garde; l'image du crucifix plane au-dessus 
de la foule à côlé du drapeau de la République, alliance 
nalurelle et parfaitement logique, quoi qu'en dise 



8 SOUVENIRS DE 1848 

Cassandre, qui traite d'hypocrites et d'apostats ces 
lévites attendris et entraînés. 

Si le tambour n'existait pas^ il faudrait l'inventer ; 
sa voix rauque et vibrante ressemble à celle du peu- 
ple ; elle frappe sur les nerfs, elle excite le sang, elle 
déchire l'oreille et remue la fibre belliqueuse sans 
qu'on sache comment et sans qu'il soit possible de 
s'en défendre, quelque habitué qu'on y soit. — Puis 
viennent des ouvriers pêle-mêle avec des étudiants, 
des délégués de toutes les écoles, des membres de 
toutes les corporations ; la blouse, l'habit militaire, 
l'habit bourgeois, la veste se confondent ; les bras 
enlacés proclament la fraternisation ^ c'est-à-dire la 
prise de possession de l'égalité fraternelle. 

Mais ce n'est encore là que l'avant-garde, immense 
serpent qui se déroule dans la rue étroite et profonde^ 
et qui pourtant ne gêne et ne froisse personne, et 
n'empêche pas la foule ordinaire de remplir les 
marges de la colonne et de circuler sans obstacle et 
sans retard. Quels sont ces robustes travailleurs qui 
s'avancent couronnés de feuillage, la pioche, la bêche 
ou la coignée au bras en guise de fusil? Ce sont 
des paveurs, des terrassiers ou des bûcherons au 
type accentué, à la barbe grisonnante de bonne heure, 
au teint solide, à la démarche grave et assurée. Der- 
rière eux, cinquante autres portent légèrement sur 
leur épaule un pin énorme, dont le branchag(î vert, 
soutenu par les enfants, est préservé de la souillure 
du pavé : c'est l'arbre de la liberté, c'est le symbole 
de la République qui passe. Otez votre chapeau, Cas- 



LES RUES DE PARIS EN 1848 9 

sandre, personne ne vous y contraint; mais des re- 
gards fiers et brûlants vous le conseillent, et d'ailleurs 
vous n'êtes pas homme à vous faire prier. 

Voilà les processions qu'à chaque instant, à cha- 
que pas, on rencontre dans Paris; d'autres fois, ce 
sont des corbeilles tricolores dont on se fait honneur 
de porter les longs rubans, et qui, au passage, se rem- 
plissent d'offrandes volontaires pour la République. 
Des ouvriers portant aussi sur leurs épaules de lourdes 
cassettes et vont en cérémonie offrir au gouverne- 
ment provisoire le prix d'une journée de travail des 
diverses corporations. Manifestations touchantes, su- 
bUmes deniers du pauvre I 

Artistes froissés dans votre orgueil ou dans votre 
intérêt personnel, ne voyez-vous pas ces mouvants 
tableaux, ces figures expressives, et le sentiment qui 
a présidé à ces compositions improvisées ne dira-t-il 
rien à votre cœur ou à votre talent? 

Et toi, Gassandre, rouvre ta fenêtre, et vois qu'il 
n'y a pas de têtes au bout des baïonnettes et pas de 
sang sur les pavés. L'ordre règne à Paris, mais ce 
n'est pas celui qui régnait à Varsovie il y a seize 
ans! 

8 avril 1848. 



1. 



II 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 



REACTION DE LA SECTE 
ET RÉACTION DE LA CASTE CONTRE l'ÉGALITÉ 



Qu'est-ce qu'une secte ? 

Si c'était seulement une réunion de croyances et de 
volontés ayant pour but la prédication ou la démons- 
tration de certains principes non encore acceptés par 
la eociété, mais vaguement répandus dans la con- 
science publique, une société, avide de s'éclairer, 
pourrait et devrait, au moment oii elle se transforme, 
chercher dans toutes les sectes les éléments de son 
progrès volontaire. Chaque chef de secte, ou chaque 
disciple éminent, devrait être appelé comme membre 
d'une haute commission chargée d'examiner les pro- 
blèmes que le temps a mûris, ou que l'avenir évoque. 



12 SOUVENIRS DE 1848 

Le pouvoir gouvernemental, le pouvoir vraiment poli- 
tique, aurait pour mission de faire au temps présent, 
dont il serait, par sa nature, à même de bien connaître 
la situation morale, intellectuelle et matérielle, l'ap- 
plication convenable de ces principes. Un troisième 
pouvoir serait chargé de l'exécution. Ainsi, quelque 
forme que prît la société, elle serait inspirée par la 
pensée libre et sans bornes, gouvernée par le sens 
pratique, agissante par ses propres forces vivement 
excitées d'une part, sagement employées de l'autre. 

Cet idéal est-il immédiatement réalisable dans la 
forme? 

Non : parce que les sectes actuellement existantes 
n'étant pas nées sous le régime de la liberté, mais, au 
contraire, sous celui de la compression, et réduites 
à l'impuissance d'agir dans leur sphère de haute in- 
spiration, sont devenues quelque chose de personnel 
qu'il importe de bien définir. 

La secte, qu'elle se constitue en société secrète 
sous le régime de la persécution, ou en petite église 
sous le régime de l'étouffement, perd son caractère 
d'enseignement général ; d'utile et de fraternelle 
qu'elle serait dans le grand air de la liberté, elle 
devient nécessairement amère, intolérante ou superbe 
sous le régime de l'intolérance qui la comprime. 

Alors la secte ne se renferme plus dans la prédica- 
tion des principes; elle veut pratiquer, réaliser son 
idéal dans son propre sein, pour montrer aux hommes 
qu'elle ne se repaissait point de chimères, et que ses 
membres sont, au milieu de la société qui les nie, les 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 13 

plus savants, les plus purs, les plus heureux des 
hommes. 

C'est un mal que les sociétés stationnaires engen- 
drent et qu'elles ne peuvent détruire, sous peine de 
devenir odieuses. C'est un mal qui survit à ces 
sociétés, et' qui les trouble au moment oii elles ren- 
versent l'obstacle qui les empêchait de vivre. 

En effet, toutes ces pensées ardentes ou roma- 
nesques, généreuses ou fanatiques, avaient une œuvre 
à tenter sous le régime de la compression ; une œuvre 
utile sans doute; car, de quelque manière que se ma- 
nifeste l'esprit, l'esprit est nécessaire, et souvent il 
arrive que les sectes, au milieu de mille erreurs et de 
mille égarements, conservent et entretiennent, le feu 
sacré dans le temple désert et fermé de l'intelligence. 
Mais, quand le temple s'ouvre et que la foule y revient, 
les sectes devraient se transformer, rompre leur pacte 
d'exclusion et se précipiter à bras ouverts dans cette 
foule qui est venue les délivrer, et leur apporter le 
bienfait de la pensée libre, de la pensée en commun. 
Elles devraient alors disparaître en quelque sorte et 
chercher dans ce monde des vivants, dont elles s'é- 
taient séparées, les formes nouvelles de la vérité vi- 
vante. Elles devraient comprendre que leur temps est 
fait en tant que sectes, se contenter d'avoir été les 
instruments courageux et persévérants d'une lutte 
épuisée, et bannir toute pensée de lutte matérielle 
désormais inutile. 

Pour mieux nous faire comprendre, nous dirons 
que, sous la tyrannie, la société secrète, la secte à 



14 SOUVENIRS DE 1848 

l'état de conspiration peut être un devoir, et que, dans 
une vraie république, une telle secte devient un 
crime ; de même que la secte, à l'état de pratique indi- 
viduelle, qui était un droit sous la tyrannie, devient, 
sous la république, un abus. 

Les sectes disent: 

« Nous avons la vérité. 

» Si nous n'en étions pas persuadés, nous n'existe- 
rions pas. C'est grâce à nous que la société, après 
s'être débattue dans les liens de l'erreur, commence 
enfin à ouvrir les yeux. Nous qui avons protesté contre 
la société aveuglée, nous sommes donc les initiateurs 
véritables, et, maintenant, si on nous conteste cette 
supériorité, on nous fait injure, on manque au respect 
et à la reconnaissance qu'on nous doit. 

» Nous voulons l'autorité ; nous y avons droit par nos 
travaux, nos lumières et le long martyre que nous 
avons subi: nous voulons prendre la direction de cette 
société nouvelle qui, sans nous, va marcher au hasard 
et se perdre dans les ténèbres. » 

Voici ce que nous^, peuple, nous avons le droit de 
répondre aux sectes qui raisonnent ainsi : 

Vous avez une portion de la vérité^ vous n'avez 
pas toute la vérité. Les hommes ne l'ont jamais tout 
entière; ce serait nier le progrès et proclamer l'infail- 
libilité d'une papauté nouvelle. Mais consentons, pour 
hâter la discussion, à nous servir de votre langage 
superbe et à vous reconnaître possesseurs de la plus 
grande somme de vérité possible. Le peuple n'est pas 
ergoteur, admettons que vous ayez la vérité. Mais 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 15 

nous, ne l'avons-nous pas aussi? nous qui, par notre 
sang versé, assurons toujours son triomphe, sommes- 
nous dans les ténèbres? 

Si vous avez plus de science, si vous connaissez 
mieux l'histoire, si vous avez lu et écrit plus de livres 
que nous, en résulte-t-il que nous n'ayons aucune 
lumière naturelle? Tenez, gens habiles que vous êtes, 
il y a deux manifestations de la vérité de Dieu dans 
l'homme, la vérité qui vient dans la méditation et celle 
qui vient dans l'action, la vérité de l'esprit et la vérité 
de l'instinct. Eh bien, nous avons lune et vous avez 
Tautre, et ces deux vérités ne peuvent rien de com- 
plet l'une sans l'autre. Il est bon que vous instruisiez, 
il est bon que nou^ agissions. Mais consultez nos 
instincts et ne les frappez pas d'anathème sans les 
connaître. Donnez-nous un idéal, nous le voulons 
bien, mais ne nous l'imposez pas. Si vous voulez 
l'autorité, n'y prétendez qu'autant que nous vous 
l'aurons concédée librement et après vous avoir con- 
nus et examinés avec attention. Gela est d'autant plus 
nécessaire que vous-mêmes vous ne nous connaissez 
pas. Vous avez vécu renfermés dans la secte et l'esprit 
de la secte vous a isolés de notre esprit. Vous n'avez 
pas vécu dans le peuple, en croyant y vivre ; une 
petite fraction du peuple, dogmatisée par vous avec 
soin, et dressée par vous au mécanisme d'une société 
de votre invention, modèle en petit de la grande 
société que vous faisiez à votre image, n'est pas le 
peuple. Vous n'avez eu là que des disciples, et les 
disciples sont des flatteurs sincères, dévoués, naïfs, 



16 SOUVENIRS DE 1848 

bien différents des courtisans qui trahissent, mais 
encore plus dangereux pour l'homme d'intelligence 
qui les consulte, car leur encens, moins grossier, 
monte plus haut et persuade à l'homme qu'il est plus 
que les autres hommes. 

Voilà votre mal, chefs de secte, vous méprisez 
l'ignorance et vous froissez sans charité, non seule- 
ment ceux qui vous contredisent, mais encore ceux qui 
ne vous comprennent pas. Vous avez eu des ennemis, il 
est vrai, des ennemis injustes, aveugles; mais, quand 
vous n'en avez plus, pourquoi combattez-vous encore ? 
Pourquoi vous êtes-vous drapés avant l'heure dans le 
manteau de la persécution? Si vous la provoquez^ elle 
vous atteindra, car la persécution est une force aveu- 
gle, poltronne par nature, et par cela même féroce. 
C'est un monstre qu'il faudrait laisser dormir. L'or- 
gueil l'irrite et la déchaîne, cachez donc votre orgueil. 
Sous la République rien ne doit conspirer, ni le 
progrès, ni la réaction. Le progrès est par lui-même 
la grande, la seule conspiration permise à la face du 
ciel. Que le peuple se rassemble par grandes masses, 
et qu'il émette ses vœux, sans autres armes que celles 
de la parole sincère et paternelle, il n'y a pas là de 
conspiration. Que des clubs, des associations se 
réunissent et s'entendent la veille pour exprimer en 
commun leurs désirs, il n'y a point là de conspiration. 
Que les sectes se joignent à ces manifestations avec 
la résolution de s'en remettre à la décision unanime, 
ou de se retirer calmes et silencieuses si le jour 
d'avènement de leur pensée n'est pas venu, tout cela 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 17 

est conforme à l'esprit de liberté, et c'est un grand 
progrès dans leurs mœurs, c'est une grande preuve 
que nous sommes mûrs pour la République. 

Mais que la secte veuille profiter d'un épouvantable 
malentendu pour s'emparer du pouvoir par surprise, 
voilà une résolution qui, sous la tyrannie, peut être 
un acte d'héroïsme, et qui, sous la république, à Tau- 
rore d'une république encore ébranlée par les irréso- 
lutions, devient un acte de personnalité coupable. 

Ceci n'a point encore eu lieu depuis l'avènement de 
notre jeune République. Nous ne pouvons croire aux 
accusations portées par la voix d'une panique trom- 
peuse contre quelques hommes. Mais quelques hom- 
mes, il faut bien le dire, ont donné lieu à cette panique 
par une attitude et un langage que l'esprit de secte 
peut seul inspirer. Voilà pourquoi nous déplorons que 
l'esprit de secte ait survécu parmi nous au régime 
d'oppression qui pouvait le faire excuser. Voilà pour- 
quoi nous disons au peuple : Si nous voulons pratiquer 
en commun quelques idées nouvelles, soyons avant 
tout dans la charité et dans la fraternité. Ne nous 
imposons point de papes, car tous les papes veulent 
être infailhbles, tous les papes disent : « Hors de mon 
église point de salut. » Et, quand un groupe d'hom- 
mes aura proclamé ce principe, il deviendra naturel- 
lement l'ennemi de tous les autres groupes, jaloux à 
leur tour d'avoir la vérité absolue. 

Qu'on veuille bien faire attention à la distinction que 
nous tâchons d'établir. Nous ne repoussons pas les 
essais de doctrine particulière, quand ces doctrines 



18 SOUVENIRS DE 1848 

sont pures et inoffensives. La société qui proclamera 
la liberté absolue des croyances n'aliénera point pour 
cela son droit, son devoir de haute tutelle et de saine 
police sur la pratique des croyances individuelles. Si 
Fourier revenait, sous la République, inaugurer son 
idéal des hacchants et des bacchantes^ nul doute que le 
citoyen Caussidière n'eût le droit et le devoir d'inter- 
venir pour modérer les orgies de la secte. Mais toutes 
les fois qu'une secte ne portera atteinte ni à la morale 
ni à la sécurité publique, elle aura le droit d'exister, 
et lui susciter une persécution de fait serait indigne 
du régime de tolérance véritable où nous devons 
entrer. 

Mais ce que nous combattons, c'est le démon de 
l'orgueil qui s'est jusqu'à présent glissé dans les 
sectes, et qui a rompu le pacte de famille entre elles et 
la société. Un catholique n'a jamais voulu qu'un pro- 
testant fût aussi avant que lui dans les bonnes grâces 
du ciel. Allons-nous donc recommencer ces vieilles, 
ces misérables querelles de religion ? Le conformiste 
va-t-il être un sujet de scandale pour le non-confor- 
miste? Allons-nous avoir des puritains et des presby- 
tériens ? Avec les noms qui changent, l'esprit des 
sectes ne va-t-il donc point changer? 

Tout cela nous paraît bien nécessaire à dire dans ce 
moment-ci, à propos d'un fait qui a mis Paris en émoi, 
dans un émoi presque ridicule le 16 avril dernier. 
A propos de quelques noms propres, on se fût égorgé 
entre frères, si nous eussions été au moyen âge. Une 
portion du peuple, armée et bouillante de courage, 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 19 

s'élançait vers l'hôtel de ville, croyant qu'on y égor- 
geait quelques membres du gouvernement provisoire. 
Une autre portion du peuple, désarmée, et par cela 
même aussi courageuse que la première, accourait 
aussi, avertie par je ne sais quelles criminelles rumeurs 
qu'on égorgeait une autre partie de la représentation 
nationale. Le peuple armé et le peuple désarmé se 
trouvèrent en présence, courant sur la même ligne, 
et là, se reconnaissant les uns les autres, ils se deman- 
dèrent la cause de leur concours et de leur effroi. 
L'alarme fut bien vite dissipée. Les deux portions du 
peuple marchèrent fraternellement au cri de Vive la 
République ! et le gouvernement provisoire tout entier 
rassura la foule tout entière. 

Pourtant deux idées distinctes conduisaient cette 
foule. Les ouvriers armés portaient sur leur bannière : 
Vive la République t et marchaient au secours de la 
République faussement menacée. Les ouvriers désar- 
més portaient sur la leur : Vive légalité ! avec une 
défmition formulée qui pouvait se prêter à diverses 
interprétations plus ou moins acceptées par l'unani- 
mité populaire. Cette devise n'avait rien d'hostile, rien 
de menaçant pour la masse des dissidents. Ce n'est 
pas la première fois qu'une notable portion du peuple 
demande l'association libre et l'encouragement de 
l'Etat pour son principe de fraternité, l'Etat n'a ni le 
droit ni l'envie de s'y opposer. La masse, étrangère à 
l'adoption de certaines définitions, n'avait pas encore 
eu la pensée de voir dans cette sorte de grande secte 
née sous le souffle de la République, une menace à sa 



20 SOUVENIRS DE 1848 

liberté de conscience et à ses habitudes d'organisation. 
Les deux opinions pouvaient donc marcher de front, 
sans se heurter, pour aller dire au gouvernement : « Pro- 
tégez nos libertés ; à nous qui avons reconnu le principe 
d'association, le droit de nous associer ; à nous autres 
la liberté de ne pas nous associer si nous n'avons pas 
encore compris le principe de l'association. » Y avait- 
il là prétexte à un désaccord, à de mutuelles méfian- 
ces ? Il n'y avait point de prétexte possible, puisque, 
malgré de mutuelles défiances, les deux manifestations 
simultanées ont marché fraternellement et se sont 
dispersées ensuite sans hostilité aucune. 

Mais pourquoi ces méfiances ont-ells existé pendant 
quelques instants? Pourquoi de fausses nouvelles ont- 
elles circulé pendant toute une matinée sur le pavé 
brûlant que foulait le peuple de Paris? Pourquoi le 
soir, une manifestation isolée, armée, enflammée 
d'une sorte de méfiance sombre, a-t-elle repris le 
chemin de l'hôtel de ville, comme pour renier toute 
solidarité avec la manifestation qui s'était jointe à elle 
quelques heures auparavant? On savait bien que cette 
soUdarité dans la nuance des opinions n'existait pas, 
et il était beau d'avoir prouvé qu'on pouvait marcher 
d'accord pour maintenir et consolider la République, 
tout en la servant sous des bannières différentes. On 
l'avait si bien senti, que la même alfluence, les mêmes 
cris avaient salué l'hôtel de ville, et qu'à des heures 
d'effroi avaient succédé pour tous des heures de 
calme. Pourquoi donc ce mouvement nocturne de 
quelques fragments de la garde nationale, mouvement 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 ' 21 

qui, dans la pensée de presque tous les témoins, était 
une sanction donnée au bon résultat de la journée, 
mais qui pouvait, aux yeux des absents, passer bientôt 
pour une provocation insensée? 

Nous le dirons franchement sans nous occuper des 
questions de personnes et sans entrer dans la confu- 
sion des détails. Là, nous ne trouverions pas la vérité, 
parce que, quand on entre dans ces faits secondaires, 
on ne saisit jamais d'une manière absolue la connais- 
sance du fait. On se trompe, on est injuste, on calom- 
nie sans le savoir, on noircit l'histoire du fatras des 
interprétations. Mais nous trouverons la vérité plus 
haut, nous la trouverons dans l'esprit même qui pré- 
side aux faits. 

Voici donc la cause première du grand malentendu 
du 16 avril : 

C'est que, dans les deux portions du peuple qui ont 
comparu, le 16 avril, sur la scène de l'histoire, il s'é- 
tait glissé des éléments de réaction contre la liberté. 
Nous ne savons pas, nous ne voulons pas savoir si 
ces éléments étaient représentés par des personnes. 
Ces éléments de discorde et de réaction., également 
empreints d'absolutisme de part et d'autre, se tra- 
duisaient par des clameurs, par des délations ou par 
des calomnies, par des noms propres jetés au vent, 
par de fausses nouvelles, par des alarmes puériles. Eh 
bien, d'une part, l'esprit de la contre-révolution s'ef- 
forçait de persuader au peuple armé en ce moment-là, 
que le peuple sans armes ce jour- là cachait des poi- 
gnards dans son sein. Quel était cet esprit de réac- 



22 SOUVENIRS DE 1848 

tion ? C'était le fantôme de la monarchie déchue, c'était 
l'esprit de caste et de privilège qui essayait d'armer 
le frère contre le frère, et d'amener le peuple républi- 
cain à s^égorger dans les ténèbres. 

De l'autre côté, l'esprit théocratique, l'esprit de 
secte avait essayé d'agir et de mettre en méfiance la 
portion du peuple désarmé qui demandait la liberté 
d'association. Ainsi les préjugés du passé aveugle et 
obstiné travaillaient dans la haine, comme l'orgueil du 
progrès aveugle et intolérant, à étouffer le présent, 
l'égalité naissante, dans un déplorable conflit. 

Heureusement le peuple est là, toujours sage, tou- 
jours généreux, et dégoûté, une fois pour toutes, 
de faire la guerre civile au profit des cupidités ou des 
ambitions d'autrui. Le peuple veut la liberté de con - 
science, et il l'aura en dépit du septicisme des uns, du 
fanatisme des autres. Il demande à être encouragé 
dans ses essais d'association, et il le sera sans nul 
doute. Il ne veut pas être forcé à s'associer malgré 
lui, et il ne saurait l'être. Laissez marcher les idées 
toutes seules, elles iront vite. Ne les faites pas accom- 
pagner inutilement de baïonnettes et de calomnies; 
elles n'en ont pas besoin. Prêchez sans anathème, 
préservez sans exagération 

Vous avez tous la liberté de la presse et de la 
parole. N'abusez pas de ce droit sacré pour vous éle- 
ver sur le piédestal de votre ambition personnelle. 
Vous avez tous la mission de défendre l'ordre. N'a- 
busez pas de la noble fonction du citoyen pour effrayer 
et menacer les ambitions personnelles qui se cachent. 



LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 23 

De part et d'autre, vous arriveriez à de déplorables 
méprises, ou vous y entraîneriez le peuple, ce qui 
serait le plus grand des crimes contre la liberté. Vous 
aurez beau faire, vous ne ressusciterez pas l'esprit 
d'intolérance du passé. La preuve que vous ne le 
pourriez pas au nom des idées, c'est que vous êtes 
forcés de calomnier les faits pour irriter le peuple ; et, 
si vous réussissiez dans vos affreux desseins, si le 
peuple commettait des actes d'imprudente persécu- 
tion, c'est vous qui seriez coupables, et non pas lui, 
qui aurait cru faire son devoir en comprimant, dans 
.quelques-uns de ses frères, les prétendus ennemis de 
la liberté. Le peuple est un noble enfant qui ne sait 
pas tout ce qui se cache derrière des mots. Ne versez 
pas le poison dans l'âme de l'enfant, il vous le repro- 
cherait un jour. 

18 avril 1848. 



III 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 



FETE DE LA FRATERNITE 



Les manifestations qui se pressent sous nos yeux 

et dont chaque aspect nouveau est un symptôme de 

l'état des esprits, semblent se succéder les unes aux 

autres pour donner leur sanction à nos espérances et 

à notre foi; notre révolution sera grande et belle, 

n'en déplaise aux alarmisteS;, aux mécontents, aux 

peureux, aux esprits chagrins de toute espèce, qui 

font bien tout leur possible pour lui faire perdre son 

caractère de grandeur et de beauté. Mais Dieu veille 

sur la France et notre confiance n'est pas romanesque. 

Non, la joie de saluer enfm cette république tant 

désirée ne nous a pas rendus fous. Nous connaissons 

bien les côtés faibles et mauvais de la situation, nous 

2 



26 SOUVENIRS DE 1848 

savons bien la mobilité et l'imperfection de la nature 
humaine. Nous savons que, pris un à un, tous les 
hommes, même les meilleurs, ont leurs taches et leurs 
misères. Nous sommes bien préparés, bien résignés 
d'avance à voir des erreurs prendre pour un moment 
l'apparence de la vérité, des préjugés remplacer des 
opinions, des pas risqués à côté du bon chemin, des 
heures de lassitude où nous semblerons avoir oublié 
qu'il faut marcher en avant, et marcher très vite." 
Tout cela c'est le détail, c'est la réalité de la vie dans 
ce qu'elle a d'hésitant et d'incomplet. Notre répu- 
blique n'est pas une utopie qui ne tiendra pas compte 
du temps, des hommes et des choses. Mais, grâce au 
ciel, on peut tenir compte de tout cela, on peut con- 
stater beaucoup de faits inquiétants ou affligeants, et 
on peut cependant conserver la foi au principe qui 
nous guide et nous éclaire, on peut surtout persévérer 
dans cette confiance qu'inspire un peuple magnanime, 
intelligent, et plein de grands instincts. Sans cette 
confiance serait-on logique, quand on porte dans son 
âme la passion de l'égalité ? Oserait-on dire qu'on 
aime le peuple, si on n'attendait pas de lui d'admira- 
bles dénoûments à toutes les complications du drame 
étonnant qui se déroule sous nos yeux ! 

Oui, il est bien certain que l'esprit de réaction 
existe, qu'il se révèle dans une multitude de faits, 
qu'il agit, qu'il agira encore par l'esprit de caste qui 
résiste au progrès, et par l'esprit de secte qui veut 
imposer sa forme au progrès, au risque de le compro- 
mettre et de le retarder. 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 27 

Mais il est certain aussi qu'une grande idée plane 
sur le peuple, non seulement ici, mais dans le monde 
entier, à l'heure qu'il est. Et cette idée dominera 
tout. Elle étouffera les réactions dans leur germe^, elle 
triomphera de toutes les intrigues, elle sortira entière 
de tous les pièges. Cette idée, c'est que tous les 
hommes ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, 
et que l'égalité est la loi suprême, le salut final. 

Voici comment, au moment où nous écrivons, l'idée 
s'incarne dans le fait. Il y a trois jours, tous les élé- 
ments de discorde avaient été provoqués, soit par la 
secte, soit au nom de la secte, soit sous le prétexte 
de la secte. La caste essayait de se reconstituer, ses 
baïonnettes tentaient de grouper autour d'elles les 
baïonnettes populaires. Elle jetait des mots d'ordre 
aux enfants du peuple, mots horribles, et que le peu- 
ple, depuis le 24 février, avait rayés, par un sublime 
élan, du vocabulaire répubhcain : A mort! à la lan- 
terne ! Telles étaient les douces paroles dont cette 
caste, si tremblante devant les souvenirs jacobins, 
faisait retentir les rues de Paris, les quais de la Seine 
et la sombre façade de l'hôtel de ville. Horrible édu- 
cation que cette caste voulait donner au peuple, au 
nom de sa prétendue supériorité de moeurs et de ce 
droit d'initiation tant défendu par ses coryphées de 
toute nuance sous la monarchie constitutionnelle. 
Hélas I oui, nous avons entendu les enfants de Paris 
bégayer ces appels sanguinaires, sans comprendre 
qu'un jour pouvait venir oii cette manière de siffler un 
auteur socialiste serait le signal d'une Saint-Barthélémy 



28 SOUVENIRS DE 1848 

d'enfants du peuple. Espérons que la caste n'a pas 
senti la portée d'une pareille provocation. Si elle en 
avait pesé les funestes conséquences, elle ne serait 
pas exposée à entendre crier aussi un jour contre elle : 
Mort aux riches t à la lanterne les aristocrates î Abo- 
minables retours vers le passé, dissipez-vous comme 
un mauvais rêve ! Que ce soit le premier et le dernier 
de notre jeune république ! Ils ne sont ni dans sa na- 
ture, ni dans ses besoins, ni dans son esprit. Pour les 
rappeler un instant, il faut inventer une petite terreur 
promener le spectre du communisme immédiat, sup- 
poser des dangers fantastiques, et surtout se persuader 
qu'on a sous la main une population de sauvages 
prêts à tout croire et à tout faire sous l'empire d'une 
frayeur puérile. 

Aujourd'hui, le fait mûri en trois jours, éclate 
comme l'évidence même. Le peuple, convoqué à une 
réunion de famille, apporte aux regards du monde une 
manifestation suprême, définitive. On l'appelle, on 
l'invite à se montrer. Tous les partis, tous les intérêts 
désirent le voir, l'entendre, le compter ! Voyons, se 
disait-on hier, combien sont-ils? Où sont leurs armes ? 
Quelles sont leurs idées , leurs intentions , leurs 
moyens? Sont-ce des ennemis qu'il faut craindre ou 
des instruments dont on peut se servir? Le peuple 
sera-t-il acteur ou spectateur dans le cortège? La 
troupe lui sera-t-elle sympathique ou hostile? Aura- 
t-il des préférences sourdes ou éclatantes pour telle ou 
telle nuance de l'idée complexe que personnifie le 
gouvernement provisoire? Demandera -t-il quelque 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 29 

chose, ou refusera-t-il tacitement_, en refusant de 
comparaître^ son adhésion à certains faits accomplis ? 
Voyons, voyons, allons-y tous et regardons-nous en 
face. 

Le peuple ne disait point tout cela. « C'est aujourd'hui 
fête, disait-il, allons-y tous, que pas un de nous n'y 
manque. Ce n'est pas une épreuve que nous allons 
tenter, c'est un acte que nous devons accomplir. Une 
partie de l'armée rentre dans nos murs ; eh bien, l'ar- 
mée, c est nous ; c'est elle qui a fait la révolution 
avec nous : elle a travaillé à nos barricades par son 
refus de les détruire à mesure que nous les construi- 
sions sous ses yeux : elle a consacré notre victoire en 
feignant généreusement d'être vaincue par nous. Eh ! 
nous savons bien qu'elle est républicaine, cette armée 
qui nous a aidé à proclamer la Répubhque ; elle n'a 
pas plus peur de nous que nous n'avons peur d'elle. 
Qu'elle vienne, et qu'elle soit la bienvenue. Il n'y faut 
pas tant de façons. » 

Quant aux prétendus communistes, nous ne les 
craignons pas davantage, et ils ont bien raison de ne 
pas prendre au sérieux notre prétendue terreur, notre 
prétendue colère. Eux aussi, ils sont le peuple, les 
cent mille ouvriers qui renient par de nobles procla- 
mations affichées sur tous nos murs les projets auda- 
cieux qu'on voulait leur prêter contre notre liberté de 
conscience. Qu'ils viennent avec nous saluer l'armée, 
saluer le gouvernement provisoire, saluer la bour- 
geoisie, saluer le présent, l'avenir, et même le passé, 

car il faut que tout cela vive en paix, bon gré, mal gré 

2. 



30 SOUVENIRS DE 1848 

sous la République. Nous le voulons, nous, les logi- 
ciens par excellence; nous, le libre et impartial sou- 
verain de la situation ; nous, le grand nombre qui a 
toujours plus raison que chacun, et qui sera toujours 
plus tranquille et plus fort que quelques-uns. 

Là-dessus, le peuple se leva de grand matin. Tous 
ceux qui avaient un habit et un fusil s'équipèrent à la 
hâte, en riant, en chantant, car jamais le peuple fran- 
çais n'est plus gai que quand il a raison. Tous ceux 
qui n'avaient qu'une blouse et un fusil, prirent leur 
fusil et leur blouse, et ceux qui n'avaient pas encore 
de fusil se rappelèrent ce vers si profondément philo- 
sophique de la complainte de Malhrouck : 

L'autre ne portait rien. 

Ce qui signifie que le Français marche quand même 
avec les mains vides et l'estomac creux. Partout où il 
veut aller, il porte ses bras prêts à tout, capables de 
renverser des trônes et des montagnes, son cœur ar- 
dent comme la flamme, sa voix qui retentit d'un pôle 
à l'autre, sa logique qui trouve toujours une solution 
imprévue à tous les problèmes de la politique. Et le 
voilà parti. 

Mais il n'est pas seul. Ses vieux parents attendris, 
ses petits enfants curieux, ses sœurs, sa femme cou- 
rageuse et enthousiaste, tous veulent voir aussi la 
fête et y porter leurs acclamations, leur adhésion, leur 
concours ; ils iront tous. Personne ne gardera la 
maison. Paris sera désert ce jour-là, à l'exception de 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 31 

ses grandes veines de circulation qui, de laBastille, de 
la cité, de l'Observatoire, de tous ses points extrêmes 
jusqu'à l'arc de triomphe des Champs-Elysées offriront 
à l'œil stupéfait une masse profonde, étincelante, 
bizarre, superbe, plaisante, inouïe de casquettes usées 
et de casques brillants, de baïonnettes et de bouquets, 
de bonnets de femme et de blondes têtes d'enfants, de 
crânes chauves et de schakos, de drapeaux et de para- 
pluies. Car il pleut, mais qu'importe ? on se mettra 
six, on se mettra douze si l'on peut sous chacun de 
ces frêles abris étendus charitablement sur toutes les 
têtes. On sera mal abrité, mais on en rira. La journée 
sera longue, le défilé durera douze heures. Aura-t-on 
de quoi manger? Bahl on n'y songera pas. Allons 
toujours. 

Quel spectacle! jamais dans les annales de la vie 
humaine il ne s'en est produit un semblable ; jamais 
tant d'êtres humains ne se sont trouvés rassemblés à 
la fois dans un si petit espace. Un million d'âmes ! car 
toute la banheue, toute la vaste ceinture de Paris 
accourait aussi, chaque citoyen avec sa famille. Du 
sommet de l'arc de triomphe c'était une vision, un 
rêve. Sous ce vaste ciel rayé de nuages, coupé de 
pluie et de rayons de soleil, la gigantesque enceinte 
d'une ville immense avec ses dômes puissants, ses 
monuments superbes, ses clochers aigus, ses flèches, 
sa rivière jaune, ses vastes prairies, ses maisons 
innombrables. Quel cadre pour une scène sans 
pareille ! La fédération du Ghamp-de-Mars n'était 
qu'un jeu d'enfant auprès de ce qui s'est produit 



32 SOUVENIRS DE 1848 

aujourd'hui devant le Dieu qui préside aux destins de 
la France. Quatre cent mille hommes armés, mar- 
chant sur une ligne immense et dont l'œil ne pouvait 
voir ni le commencement ni la fm; et, sur les flancs 
de cette colonne monstre, toute une population pour 
témoin de la manifestation de ses forces les plus vives. 
Douze heures pour épuiser le passage de ce flot, de 
ce fleuve, de cette mer humaine I 

Les grandes choses matérielles causent un certain 
effroi. Les hautes montagnes donnent le vertige, 
l'océan épouvante la pensée, l'orage ébranle l'imagi- 
nation. Toute admiration extraordinaire est mêlée de 
surprise et d'une sorte d'écrasement de notre être, 
qui se sent petit et faible devant les phénomènes de 
la création. Mais les grandes choses humaines causent 
une admiration tout opposée. Il s'y mêle une confiance 
sympathique, un élan de solidarité sans bornes, un 
attendrissement enthousiaste, un besoin d'aimer et 
d'embrasser l'humanité tout entière, qui font que 
notre être disparaît et que nous vivons par toutes les 
âmes, que nous respirons par toutes les poitrines, que 
nous voyons par tous les yeux, que nous crions par 
toutes les voix. La multitude ! qu'elle est puissante et 
qu'elle est douce ! Gomme la loi divine est écrite sur 
son front, comme la vérité la conduit et la fait vibrer I 
Quel magnifique et divin instrument de la puissance 
céleste I C'est le génie de la terre qui marche en roi 
sur son domaine et qui fait tressaillir l'univers sous 
ses pieds. Et, quand cette âme de la création est in- 
spirée d'une seule, d'une grande pensée, quand elle 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 83 

proclame la liberté et l'amour fraternel à la face de 
Dieu qui reçoit son serment, quand elle chante en 
chœur l'hymne de l'amitié sainte entre tous les hom- 
mes, oii sont donc ceux qui pourraient protester 
contre un pacte scellé avec Dieu même? Ceux-là 
mêmes n'existaient plus aujourd'hui. Ils étaient vain- 
cus. Ils criaient malgré eux avec le peuple et comme 
le peuple. Demain peut-être, ils essayeront de redevenir 
ennemis. Aujourd'hui, ils ne l'étaient pas, ils ne pou- 
vaient pas l'être. Il y a des jours comme cela dans 
l'histoire, où le mensonge dit la vérité, oii la haine se 
met à aimer, où celui qui voulait le mal est forcé de 
désirer le bien. 

Peuple, donne-nous souvent de pareilles fêtes. Elles 
sont une grande leçon pour l'humanité, une grande 
manifestation de la Providence. Ton instinct prodi- 
gieux du beau et du jusie sera toujours là pour tran- 
cher toutes les difficultés et aplanir tous les dangers. 
Ainsi dans la fête de la fraternité^ un fait s'est produit 
sur lequel personne n'avait compté et qui a donné un 
caractère sacré au pacte de la famille républicaine. 
Voici ce fait, dont le sens profond ne saurait être trop 
médité par les esprits sérieux. 

Les esprits sérieux occupés de rechercher la portée 
philosophique des grands faits humains, pouvaient, 
au début de cette journée, s'effrayer un peu de la 
tournure exclusivement militaire qu'elle allait prendre. 
On savait bien que le peuple et l'armée allaient se ré- 
conciUer franchement. Ils l'étaient d'avance. Il suffisait 
de comprendre le mouvement fraternel qui avait para- 



84 SOUVENIRS DE 1848 

lysé le bras du soldat au 24 février, pour se dire qu'un 
soldat de la ligne était un citoyen français tout pareil 
à un garde national de Paris ou de la banlieue. Mais on 
pouvait encore se dire : « Pourquoi cet appareil de 
guerre lorsque l'ennemi n'est point à nos portes, et 
que les nations étrangères ne songent pas à nous 
combattre, mais à nous imiter? Pourquoi habituer le 
peuple à ne marcher qu'avec un fusil au bras? Les 
manifestations sans armes ne seraient-elles pas plus 
belles, plus humaines, plus dignes, plus conformes à 
l'esprit d'une civihsation avancée ? Depuis le 24 fé- 
vrier, le peuple s'est montré par grandes masses, une 
première fois au 17 mars, et il est venu là sans armes, 
avec la seule force morale, expression plus puissante 
que celle de la force armée. Le 16 avril, un malentendu 
déplorable a failli gâter l'attitude de ce généreux peu- 
ple. Il s'est fractionné en apparence, et le fusil s'est 
montré sur la place publique, comme une idée aux 
prises avec une autre idée. Désormais le peuple pourra 
croire que, sans son fusil, il n'est rien, et que la force 
morale ne lui suffit pas. Au 20 avril, nous le voyons 
arriver pour la troisième fois, et il est armé comme 
pour la guerre civile. La ligne et la garde nationale, 
Paris et la banlieue, les différentes légions de la garde 
nationale elle-même, sont des éléments divers qui 
vont peut-être représenter des principes différents, 
et qui vont se toiser, fièrement en passant, l'arme au 
bras, à côté les unes des autres. » 

Voilà ce que pensaient les esprits philosophiques, 
qui sont toujours des esprits un peu inquiets. Ils crai- 



LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 35 

gnaient que la réconciliation ne fût qu'une cérémonie 
d'apparat, une formalité républicaine après laquelle le 
peuple rentrerait dans ses foyers en disant : « Nous 
nous sommes vus, nous nous sommes comptés. Nous 
étions tous là, nous avions des fusils. Nous sommes 
d'accord, parce que nous ne pouvons pas ne pas 
l'être. » La force paralyse la force. Le peuple est entré, 
dans le règne de la force, c'est le principe de la sou- 
veraineté. 11 est uni, comme les pierres d'une forte- 
resse, par un ciment indestructible, et ce ciment, c'est 
l'esprit militaire. 

Gela est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité. Le 
peuple a la force matérielle, le sentiment militaire, la 
conscience de son droit, et son fusil représente la 
ferme volonté de le conserver. Mais le peuple a une 
autre force plus grande et plus belle encore que celle 
du droit. Il a le sentiment profond du devoir, et le de- 
voir, pour lui, c'est la fraternité, c'est l'amour de son 
semblable. Le ciment de la grande forteresse humaine 
qui s'est déployée sous nos yeux, le 20 avril, c'est l'u- 
nion des âmes, c'est la solidarité des cœurs. 

Et, pour qu'on ne pût pas en douter, le peuple in- 
venta tout de suite les détails d'une manifestation 
qu'aucun ordonnateur de fêtes publiques n'eût songé 
à faire entrer dans son programme. Le peuple est le 
plus grand artiste du monde pour ces choses-là. Il ne 
les cherche pas, elles lui viennent. Or, voici ce qu'il 
fit. Il couvrit ses armes de rubans et de fleurs. Il ap- 
pela ainsi la poésie, qui n'est autre chose que l'ex- 
pression du sentiment, au secours de la force. Les 



36 SOUVENIRS DE 1848 

jeunes lilas àpeineéclos aux premières brises d'avril 
furent dépouillés et se répandirent au bout des fusils 
comme une forêt qui marche. La population séden- 
taire de Paris, qui s'était mise aux fenêtres pour les 
voir passer, sema de fleurs et de rubans les légions 
qui n'avaient pas eu le temps ou le moyen de s'en pro- 
curer. Les femmes arrachaient les ornements de leurs 
coiffures, et une pluie de rubans et de fleurs donna 
bientôt au redoutable appareil des baïonnettes un 
caractère de fête et de triomphe pacifique. Mais ce 
ne fut pas tout. Entre chaque bataillon armé, au défilé 
de chaque fragment de l'immense colonne qui se 
déroulait dans le cortège, des bataillons improvisés 
de femmes, de vieillards, d'enfants, de citoyens non 
encore incorporés dans les légions, s'élancèrent dans 
les intervalles,, et vinrent saluer l'arc de triomphe, où 
siégeait le Gouvernement provisoire ; protestation 
touchante contre toute idée de lutte possible au sein 
de la République, ces phalanges populaires, marchant 
entre les murailles étincelantes des baïonnettes pres- 
sées, vinrent apporter la sanction du concours una- 
nime à cette unanime acclamation. 

Le soir, lorsque l'artillerie défila aux flambeaux, il 
semblait que l'appareil miUtaire eût dû reprendre son 
aspect guerrier. L'artillerie est la plus belle arme pour 
compléter un tableau de ce genre. Le bruit des cha- 
riots sur le pavé arrive de loin comme celui du ton- 
nerre. Les attelages, en se pressant les uns contre les 
autres, exigent la force et l'adresse du cavalier qui les 
lance ou les contient. Les canons, dont le cuivre lance 



LA JUUIINÉE DU ^U AVUIL iHiH ïH 

ses éclairs rouges aux lumières, out ((uehjue chose 
de terrible pour l'imagination. Eh bien, les enfants du 
peuple grimpèrent sur les canons et les couvrirent de 
leurs corps entrelacés, comme les femmes avaient 
couvert de fleurs les fusils des ouvriers. Chaque cais- 
son défila ainsi, montrant au peuple ce gage de la paix 
et de l'amour, l'enfance, otage sacré du pacte fra- 
ternel. 

Qu'on essaye donc maintenant de le rompre ! qu'on 
rallume la discorde et qu'on répande la calomnie! Le 
criminel effort sera impuissant. Le grand pacificateur 
est debout. Il méprise les vaines rivalités. Il sait que 
sa puissance est dans l'indissoluble union de tous ses 
membres. Il appelle à son aide faide de Dieu, le mi- 
racle de l'amour. 

22 avril 1848. 



IV 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 

AUX BONS CITOYENS 



L I M P T 

Nous savons qu'il y a eu du chagrin dans les cam- 
pagnes à l'occasion de l'augmentation de l'impôt fon- 
cier, pour cette année. De bons citoyens se sont 
laissés aller à ce chagrin, faute d'avoir réfléchi à l'u- 
tilité du sacrifice que la nation leur demande. 

A la première nouvelle de révolution, au premier 
mot de république, le premier cri des gens de cam- 
pagne a été : « Plus d'impôt; à bas les impôts ! » La 
République aurait bien voulu être assez riche pour 
leur répondre : « Vous ne payerez plus l'impôt. » 

Mais la République recevait de la monarchie, pour 
tout héritage, une grosse dette, et elle trouvait l'État 
à la veille de faire banqueroute. 



•iU souvErs'iKS DE 18 ii^ 

Il est prouvé maintenant que la monarchie n'aurait 
pas pu marcher deux ans de plus sans arriver à la 
banqueroute. Et pourtant la République ne veut pas 
profiter, pour rendre son travail plus aisé et plus 
court, du droit qu'elle aurait de déclarer l'Etat insol- 
vable. La République tient à l'honneur de la France 
et veut payer les dettes de l'État. Elle fait un appel à 
tous les citoyens français. Elle leur dit : « Vous habi- 
tez le pays de l'honneur ; que chacun apporte son 
denier pour sauver l'honneur de la nation. » 

Les habitants des grandes villes, qui voient de plus 
près l'état des affaires et qui entendent beaucoup par- 
ler sur les grands intérêts de la nation, ont consenti 
tout de suite à faire un grand et honnête sacrifice. Si 
les hommes des campagnes n'ont pas pensé tout de 
suite de même, c'est parce qu'ils n'ont pas encore eu 
le temps de bien connaître la vérité et de faire sur 
cette vérité de bonnes réflexions. 

Les hommes des campagnes sont d'aussi bons ci- 
toyens, des Français aussi fiers de leur honneur que 
les hommes des villes. Ils sont fidèles à leurs engage- 
ments, ils respectent leur parole, ils ont la religion de 
la bonne foi. Quand l'État leur aura rendu ses comptes, 
comme la bonne foi est l'âme de la République, les 
hommes des campagnes diront à la République qu'elle 
a bien fait de compter sur eux. 

Ils comprendront aussi que l'augmentation de l'im- 
pôt n'est qu'un coup de collier donné de bon cœur par 
tout le monde à la fois, pour sauver la nation d'un 
grand accident. La République, qui veut sauver la 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 41 

France, ne peut pas vouloir ruiner l'agriculture, qui 
est la mère nourricière de la France. C'est à seules 
fins de pouvoir décharger le travail de la terre, do 
tous ses empêchements et de tous ses malheurs, 
qu'elle demande au travail de la terre un effort une 
fois fait. La terre est généreuse ; après les accidents 
des mauvaises années, elle n'est pas épuisée, et elle 
recommence à produire. Le cœur des hommes ne 
peut pas être moins généreux que le sein de la terre. 
C'est Dieu qui féconde l'un comme l'autre, et les 
hommes font par justice et par véritable religion ce 
que la terre fait par l'ordre de la nature. 

On se fait de l'impôt une mauvaise idée parce que, 
sous les monarchies, l'impôt a toujours eu un mau- 
vais emploi. L'impôt est destiné à prendre un peu du 
trop de chacun pour donner beaucoup à tous. Ainsi, 
c'est peu que de payer le huitième de son revenu, 
pour avoir les débouchés nécessaires au commerce, 
et la sûreté de la propriété. 

Si chacun était obligé de se garder soi-même, ou de 
s'ouvrir un chemin pour transporter ses récoltes et 
ses marchandises, les plus riches ne le pourraient 
pas, et, pour conserver le huitième de son revenu,, 
chacun perdrait la totalité de son revenu. Nous vi- 
vrions bientôt comme les sauvages qui renoncent à 
cultiver la terre et meurent de misère dans des pays 
fertiles. 

Ce qui rend l'impôt très dur, et ce qui arrive à le 
faire regarder comme une grande vexation, c'est le 
mauvais emploi qu'en a fait la monarchie. Quand on 



42 SOUVENIRS DE 1848 

s'épuise à donner sans recevoir des avantages, supé- 
rieurs pour chacun au sacrifice de chacun, on est 
blessé et on perd patience. Ainsi, jusqu'à présent, 
l'agriculture a été abandonnée, les accidents des mau- 
vaises années n'ont été ni prévus ni réparés, le com- 
merce des produits de la terre a enrichi des spécula- 
teurs étrangers au travail des champs, et, l'an dernier, 
nous avons vu celui qui avait fait pousser le blé et 
celui qui était forcé de l'acheter, aussi malheureux 
l'un que l'autre, parce que le blé passait par les mains 
de gens qui avaient intérêt à le faire renchérir. 

Sous la République, de pareils malheurs n'arrive- 
ront plus. L'État aura la prévoyance d'un bon père de 
famille, et les infidélités de la gestion générale ne 
seront plus possibles, chaque citoyen ayant part au 
gouvernement de la nation. 

Sous la monarchie, l'impôt nous donnait droit à 
tous les avantages de la civilisation. Nous payions 
pour avoir une marine, et nous n'en avions pas; pour 
avoir une armée, nous en avions une belle et brave : 
mais, excepté en Algérie, oii encore on faisait durer 
la guerre sans profit pour notre honneur véritable, 
nous n'avions que de la honte à souffrir de la part des 
autres nations. Nous payions pour avoir de l'instruc- 
tion, et nous n'en avions pas; pour avoir de bons 
administrateurs, et nous n'avions que les domestiques 
de la monarchie, oublieux de nos intérêts. Nous 
payions pour les travaux publics, et nous n'étions 
point défendus contre les inondations qui, à différentes 
fois^ ont ruiné dernièrement les plus beaux pays de 



PAROLES DE BLAISE DONNIN 43 

la France, Enfin nous payions pour tout avoir, et nous 
n'avions que la centième partie des améliorations qui 
nous étaient dues. Notre argent servait à enrichir des 
riches, à acheter des électeurs et à nous brider 
d'autant plus. 

La République veut réparer tous ces dommages. 
Elle veut que notre marine protège nos établissements 
et nous procure les denrées étrangères à bon marché. 
Elle veut que nos armées nous donnent de l'honneur 
en même temps que de la tranquillité. Elle veut que 
nous ayons de l'instruction^ sans avoir à payer en 
détailles instituteurs que l'impôt doit payer en masse; 
que nos administrateurs soient les serviteurs du bien 
public, et nous élèvent par la liberté, au lieu de nous 
avihr par la vente de nos consciences. Elle veut que 
l'agriculture soit aidée et encouragée, qu'elle soit pré- 
servée des vimaires et enseignée comme une science 
qui doublera les productions. La République veut 
tout cela et plus encore par la suite des temps. Mais 
elle commence, elle a de grands embarras, et elle 
nous appelle à son secours. Gourons-y tous, hommes 
des villes et des campagnes; c'est nous-mêmes qu'il 
s'agit de sauver. C'est notre propre intérêt que nous 
achetons avec l'argent de notre bourse. Quand nous 
sommes assurés que c'est de l'intérêt de tous nos 
frères et l'avenir de nos enfants, ne voudrions-nous 
pas acheter cela avec le saiïg de notre propre cœuri 



H SOUVENIRS DE 1848 



II 



ENCORE L IMPOT 



Je veux VOUS parler encore, mes bons concitoyens, 
de cet impôt qui vous chagrine. Il y en a qui disent : 
« C'est une faute du Gouvernement provisoire, c'est 
un mal qui vient de la République. » Faites attention, 
je vous prie, que. si c'est une faute du Gouvernement 
provisoire, ce n'est pas absolument pour cela une faute 
de la République. Certainement il eût mieux valu qu'on 
pût retrancher cet impôt au pauvre que de l'ajouter à ce 
qu'il payait déjà. Si j'excuse la mesure prise là-dessus 
par le Gouvernement, ce n'est pas qu'il m'en revienne 
profit ni plaisir, puisque je paye comme vous, et que 
je vois votre chagrin. Ce chagrin là corrompt beau- 
coup ma joie, qui est grande par l'idée que je me fais 
de la République; mais je me demande comment, 
dans le moment où nous sommes, nous aurions pu, 
si nous avions eu à faire le décret nous-mêmes, nous 
tirer du mauvais pas où la France s'est trouvée. Cher- 
chons ensemble comment nous nous y serions pris. 

D'abord, voyons la vérité des choses. Est-il juste 
que l'impôt soit réparti également, d'après le revenu 
de chacun? Au premier aperçu, on le croirait. Celui 
qui a beaucoup paye beaucoup, celui qui a moins paye 
moins, celui qui a peu paye peu, celui qui n'a rien ne 



PAROLES DE 13LAISE BONNIN -à) 

paye rien. On fait des chiffres là-dessus et l'on dit : 
« 8,000 francs de revenu donneront 1,000 francs 
d'impôt, 800 francs donneront 100 francs. » Le hui- 
tième est le plus bas oii l'impôt soit descendu dans 
nos pays depuis longtemps. La proportion y est sur le 
papier, l'œil en voit l'arrangement net, donc la chose 
paraît juste. 

Eh bien, elle ne l'est point; l'œil nous trompe et le 
chiffre ment sur le papier. Plus on est pauvre, plus 
l'impôt est lourd et nous appauvrit. La proportion 
dans les besoins et dans les dépenses n'existe pas 
dans le fait. Par exemple, pour 200 francs, nous avons 
à location une bonne maison, bien bâtie, avec un 
jardin. Pour 50 francs nous devrions avoir une maison 
et un jardin qui seraient juste le quart plus pauvres et 
plus petits que le jardin et la maison à 200 francs. 
Point. Le jardin et la maison à 50 francs sont justeà 
pour sept huitièmes plus laids , plus petits , plus 
incommodes et plus malsains que la maison qui ne 
coûte que trois quarts de plus de loyer. Dans les 
villes, c'est de même : un appartement qui coûte 
6,000 francs, vaut, pour sa grandeur et sa beauté, huit 
fois plus qu'un petit qui coûte le quart, c'est-à-dire 
1,500 francs, et celui qui coûte 1,500 francs est sou- 
vent vingt fois meilleur que la pauvre mansarde qui 
coûte 100 francs. Plus on descend, plus la proportion 
disparaît. 

Pour tous nos besoins, c'est la même chose; nous 

n'avons point d'avance et point de crédit. S'il nous 

faut emprunter, on nous prend des intérêts quatre fois 

3. 



46 SOUVENIRS DE 1848 

plus gros qu'on ne fait aux riches : nous payons à 
proporton du risque qu'on court à nous prêter. Ce 
n'est pas nous qui trouvons de l'argent à cinq. Quand 
nous le trouvons à dix, nous sommes contents; et, 
quand nous le payons quinze, nous ne nous plaignons 
pas encore beaucoup. C'est pour nous que l'usure a été 
inventée, et c'est à son moyen qu'on est sûr de nous 
ruiner par le menu. 

Pour les affaires déménage, c'est encore de même: 
celui qui a du bien fait sa provision dans le bon temps. 
Quand il a l'argent en main, il achètb le blé, le vin et 
tout ce qui peut se conserver, dans le moment oii le 
prix est abordable. Pour nous, c'est le contraire; nous 
achetons quand nous pouvons, et, si cela tombe dans 
le moment de la hausse, tant pis pour nous; ce 
moment là arrive toujours pour ceux qui se fournis- 
sent de tout en détail et au jour le jour. Nous avons 
bien vu ce qui en était l'an dernier! 

Ainsi, plus nous sommes pauvres, plus nous som- 
mes condamnés à le devenir, et l'impôt n'a pas de 
proportion vraie ; c'est une chose qu'il faudrait 
changer. 

Voilà pour nos droits, pour la vérité et pour la 
justice; mais, quand la maison brûle, s'amuse-t-on à 
faire le- compte de ses meubles? La monarchie nous a 
laissé une dette publique en aussi bel état qu'une 
maison où est l'incendie. Est-ce dans ce moment-là 
que nous aurions pu changer l'assiette de l'impôt, si 
nous avions pris la gérance de la République tout 
d'un coup dans nos mains ? 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 47 

Certains riches, ne comprenant pas nos besoins et 
nos malheurs, qui ne leur ont jamais été exposés 
comme il faut, auraient emporté ou caché leur argent, 
ce qui nous aurait mis, pour un temps assez long-, 
encore plus bas que nous ne sommes. 

On ne fait rien de bien par force ; il y a des cas oii 
il faut choisir entre la force et la mort d'une nation, 
mais ils sont bien rares, et nous n'y étions pas encore. 
Dieu merci ! nous avons vu cela dans notre ancienne 
révolution, et nous n'en avons pas tiré grand profit ; 
plus nous faisions menace de prendre, plus on cachait ; 
plus nous tentions de moyens pour retenir les biens 
en France, plus on en faisait passer à l'étranger, et 
cela nous a conduits à des colères et à des malheurs 
dont nous nous sommes ressentis longtemps. 

Souffrons beaucoup de choses avant d'en revenir là, 
et, en les souffrant, nous n'y viendrons pas. Ne bru- 
talisons pas les intérêts d'autrui, ne violentons pas 
les esprits, c'est notre devoir, et, en cela, c'est notre 
intérêt. 

Mais quand le devoir est rempli coûte que coûte, il 
faut songer à son droit, afin qu'il ne soit pas fait abus 
de notre patience et de notre respect envers la loi. 

L'établissement de la République nous a causé ce 
dommage. Gomme je vous l'ai déjà dit, la monarchie 
en continuant ses grands abus_, nous en aurait causé 
un pire. Mais ce qui doit nous consoler et nous recon- 
forter, c'est que la République porte le remède avec^ 
elle. Elle nous donne, pour commencer, une loi qui 
nous permet à tous de voter, pour choisir l'assemblée 



48 SOUVENIRS DE 1848 

qui va discuter et réformer la loi sur l'impôt : c'est à 
nous de bien savoir et de bien vouloir ce qui nous est 
dû de soulagement. Si nous prenons des députés 
ennemis de nos intérêts, ce sera notre faute si l'on 
ne nous fait pas justice. 

Une bonne assemblée sera bien forcée d'examiner 
nos plaintes, d'avoir égard à nos empêchements, de 
voir et de toucher du doigt l'inégalité de nos charges. 
Quand les riches do l'assemblée auront discuté cela 
avec les pauvres que nous leur enverrons pour leur 
dire oii nous en sommes, ils se rendront à la vérité, 
et ils feront d'eux-mêmes le sacrifice que la justice 
aura prouvé nécessaire. Patientons donc. Une assem- 
blée décidera toutjSi nous votons une bonne assemblée; 
elle le décidera sans colère, sans violence et sans que 
nous ayons rien à nous reprocher; alors les riches 
comprendront qu'ils n'ont plus sujet de cacher leur 
argent, vu que notre sagesse les met à l'abri des coups 
de mains dont ils avaient peur. La loi qui rendra notre 
sort possible, rendra le leur tranquille, et ils aimeront 
mieux une loi qui fixera le chiffre de leurs sacrifices, 
qu'un décret provisoire qui leur aurait laissé la crainte 
de sacrifices sans fin. 

Nous devons donc croire que tout a été fait pour le 
moment à bonne intention et avec le désir de nous 
conserver la circulation de l'argent, qui aurait peut- 
être disparu tout à fait si l'on avait marché trop vite. 

Avisons à nos élections, ce sera le baume sur la 
blessure. Ne donnons pas nos voix à un homme 
parce qu'il sera riche ; ue les lui refusons pas toujours 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 49 

non plus parce qu'il sera riche. Voyons quelle est 
son intention et s'il est homme, je ne dis pas à sacri- 
fier son intérêt au nôtre, nous ne lui demandons pas 
tant, mais à voter une loi qui rendrait véritablement, 
comme je vous l'ai montré, le sacrifice égal pour tout 
le monde. 



III 



L OUVRIER DES VILLES ET L OUVRIER 
DES CAMPAGNES 



Mes chers concitoyens, il est bon de vous dire que 
nous ne sommes point tous parfaits, et vous me don- 
nerez permission de vous dénoter les défauts que 
nous avons, afin que nous fassions en sorte de ne plus 
nous les faire reprocher. Nos défauts sont selon notre 
état, et notre état étant mauvais à tous pauvres gens 
que nous sommes, nous ne pouvons pas valoir mieux 
que le sort que nous endurons. C'est pourquoi, en même 
temps que nous nous accuserons, nous donnerons no- 
tre excuse, et nous dirons à la République. Faites- 
nous une vie qui nous rende meilleurs. 

Nous sommes, dans le peuple, gens de deux sortes: 
Ouvriers de la terre, ouvriers de l'industrie ; gens de 
ville ou de manufacture, gens de campagne. Notre 
manière de travailler et d'exister s'accorde si peu, 
que notre manière de parler et de penser nous rend 
comme étrangers les uns aux autres. 



50 SOUVENIRS DE 1848 

Pour mieux définir la chose, supposons deux frères. 
L'aîné est choisi par le père de famille pour faire 
valoir et cultiver son champ. C'est l'homme de cam- 
pagne. Dans les villes, on l'appelle paysan, ce qui ne 
veut pas dire, comme beaucoup de nous l'entendent, 
un homme qui parle mal et ne pense point, mais un 
homme attaché au pays comme le mot l'explique. Le 
cadet, voyant que le champ ne peut pas occuper deux 
personnes et nourrir toute la famille, s'en va appren- 
dre un métier à la ville; il s'y établit en apprentissage, 
ou il fait son tour de France, ou, d'une petite ville, il 
passe dans une grande. C'est l'industriel que nous 
nommons artisan. 

Voilà bien deux frères, deux hommes du même sang 
et du même cœur. Sortis du même nid, ils ne sont pas 
plus l'un que l'autre, et, en se quittant, ils s'embras- 
sent; ils pleurent parce qu'ils s'aiment; ils se donnent 
parole de rester amis, de ne jamais devenir étrangers 
l'un pour l'autre, et de se visiter le plus qu'ils pour- 
ront. 

L'artisan s'en va au loin, et bientôt il change toutes 
ses habitudes, toutes ses idées. L'esprit lui vient en 
voyant beaucoup de choses nouvelles. Il prend du 
goût pour une toilette qu'il n'avait pas encore portée, 
pour des sociétés qu'il n'avait point fréquentées, pour 
la politique dont il ne s'était jamais inquiété. Il sait 
lire et écrire, il regarde les journaux, ou il apprend 
par ses camarades les grandes affaires qui se passent 
dans le monde. Il se marie avec une femme qui res- 
semble à une demoiselle plus qu'à une femme de 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 51 

campagne, qui sait mieux parler, et qui lui tient son 
ménage, non pas plus propre, mais plus coquet. Les 
enfants viennent, et le père, qui sait quelque chose, 
veut qu'ils en sachent encore plus. Une fois qu'on a un 
peu de savoir, on ne veut point que cela sorte de la 
famille, et c'est comme un héritage qu'on prend soin 
d'entretenir. 

Tout cela demande beaucoup plus d'argent qu'il 
n'en faut au paysan pour vivre, pour s'établir et pour 
élever ses enfants. Mais les journées sont mieux 
payées, et on se dit que, la dépense et le profit étant 
doubles, la chose revient au même. De son côté, 
l'homme de campagne, qui ne dépense pas beaucoup 
et qui ne gagne guère, se tourmente l'esprit pour le 
temps 011 il sera vieux, ou pour les années où la grêle, 
la gelée, ou tout autre accident de saison, aura fait 
manquer sa récolte. Le paysan pense et prévoit beau- 
coup plus que l'artisan. Il ne change pas souvent 
d'idée comme lui; il n'a qu'un souci, celui de ne pas 
manquer. 

Aussi, dès qu'il a mis quelque chose de côté, il 
achète un peu de terre, et, si ce qu'il a mis de côté ne 
suffit pas, il s'endette, car il veut conserver. 

Supposons qu'un jour l'artisan vienne voir son 
frère. Voici ce qu'ils se disent : 

LE PAYSAN. — Te voilà bien brave, et tu gagnes 
plus dans une semaine que moi dans quatre. Tes 
enfants ont des souliers, les miens n'ont que des 
sabots. Tu n'as pas de bien sur terre, mais tu as un 
bon état qui ne craint pas les mauvaises années. Tu 



THENyÇUIVI 

IBRAP.Y 
•VERPOOL. 



52 SOUVENIRS DE 1848 

as de l'esprit, tu sais beaucoup de choses que je n'en- 
tends point et dont je ne me soucie pas. Tu es plus 
heureux que moi et c'est moi qui ai la plus mauvaise 
part. 

l'artisan. — Au moins, te voilà bien tranquille, et, 
si tu gagnes moins que moi à la fois, tu as sous tes 
pieds une terre qui assure ton pain, et, sur ta tête, le 
toit d'une maison qui ne te coûte pas de loyer, ou qui 
te coûte bien peu. Tes enfants ne savent pas ce que 
les miens savent ; mais ils sont plus forts, plus libres, 
mieux portants que les miens. Tu ne t'inquiètes pas 
de politique ; tu n'as pas le tourment de savoir ce qui 
se passe et ce qui peut arriver. Tu es plus heureux 
que moi et je voudrais être à ta place. 

LE PAYSAN. — Mais j'ai des dettes, je n'ai pas payé 
tout ce que j'ai acheté, et l'intérêt me ruine. Je suis 
propriétaire et j'en suis plus pauvre. 

l'artisan. — Et moi, j'ai des dettes aussi, et, comme 
je n'ai pas de propriété pour répondre, je suis menacé 
d'être jeté avec ma famille sur le pavé. Je suis pro- 
létaire, et l'inquiétude me consume. Quand l'ouvrage 
va bien, je reprends mon courage; quand l'ouvrage 
manque, je me sens perdu et j'en deviens fou. 

LE PAYSAN. — Aussi c'ost ta faute, et tout le mal 
qui nous arrive vient de toi. Tu fais de la politique, 
tu veux du changement, tu fais des révolutions et 
cela me dérange et me gêne. 

l'artisan. — Si je fais de la politique et des révo- 
lutions, c'est ta faute. Tu es trop patient ; tu souffres 
tout, et tu me forces à me battre pour réparer le mal 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 58 

que ton indifférence nous cause. Avec toi, les mauvais 
gouvernements dureraient toujours. 

LE PAYSAN. — Avec toi, aucun gouvernement ne 
dure, et on n'a pas le temps de faire ses affaires. Vous 
autres artisans, vous êtes des brouillons, vous dépen- 
sez trop, rien ne vous contente , vous ne pensez 
jamais au lendemain. 

l'artisan, — Vous autres paysans, vous êtes des 
égoïstes, rien ne vous offense, vous ne songez qu'à 
vous, et les villes peuvent périr; vous y consentiriez 
si vous pouviez vous passer d'elles. 

LE PAYSAN. — Sans doute, vous êtes des étrangers 
pour nous. 

l'artisan . — Et vous , vous êtes de mauvais 
citoyens, qui reniez votre propre sang. 

Voilà comment se disputent les deux frères et 
comme chacun attribue à l'autre le malheur qu'il 
endure. Eh bien, il n'y a pas de vérité, il n'y a pas 
de justice, il n'y a pas de fraternité dans ce différend, 
et c'est ce que je vous démontrerai, mes chers conci- 
toyens , la prochaine fois que je vous adresserai ma 
parole. 



54 SOUVENIRS DE 1848 



IV 



LE CULTIVATEUR ET L ARTISAN 



Nous avons raconté, la dernière fois, comment se 
querellaient deux frères, un homme des champs et un 
homme des villes. C'était une manière d'histoire sup- 
posée, pour montrer le mécontentement de ceux qui 
accusent les ouvriers de faire des révolutions, et le 
chagrin des ouvriers qui font des révolutions pour 
ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas en 
profiter. 

La vérité est que, de tous les pays de France, on 
entend des plaintes contre le peuple de Paris. Les 
gens de campagne disent qu'ils ne sont pas du même 
peuple, qu'ils ne veulent point recevoir la loi du 
peuple de Paris, et qu'ils demandent qu'on transporte 
l'Assemblée bien loin de Paris, afin qu'elle ne soit 
point gouvernée par la peurl 

Gens de bien de nos campagnes, il ne faut pas dire 
de ces choses-là. 

Si vous envoyez à Paris des députés capables 
d'avoir peur et de faire des lois contre leur conscience 
par crainte d'être violentés, vous aurez mal choisi vos 
députés, et il ne faudra en faire de reproche qu'à 
vous-mêmes. 

Quant à ce qui est du peuple des villes, ce serait 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 55 

mal à vous de croire qu'il est différent de vous, et 
qu'il y a deux nations en France : celle qui nourrit et 
celle qui consomme. Vous êtes les nourriciers des 
villes; mais, sans les villes, vous n'auriez rien à pro- 
duire, et vous péririez de misère au milieu de vos 
richesses et de vos campagnes. 

Et puis la différence que vous faites du peuple de 
Paris avec le peuple des provinces n'existe pas. 

Le peuple de Paris est formé d'un petit nombre de 
natifs de la ville et de gens domiciliés dans la ville. 
Le grand nombre est formé de gens de la province, 
venus à Paris pour employer leur tête, leur cœur 
ou leurs bras. 

Il est peu de vos familles qui n'aient pas un proche 
parent ou un ami, ou une connaissance établis à Paris 
pour un temps, ou pour le reste de leur vie. Et ce que 
je vous disais dans la comparaison des deux frères, 
est très vrai. Pour les trois quarts les gens de Paris 
sont de votre famille et de votre sang, et, si l'on vous 
disait que Paris est pris, brûlé, massacré, pillé par 
Tordre des rois, il n'y a guère de maisons en France, 
riche ou pauvre, oii l'on n'entendît pleurer pour la mort 
d'un absent. Vous voyez donc bien que Paris, c'est 
vous, c'estlaFrance;c'estlagrandecommune des com- 
munes, la paroisse des paroisses. Rien de ce qui se 
passe là ne vous est étranger. Paris est à vous comme 
votre place publique, comme votre église esta vous. 

Mais, direz-vous, nous ne refusons pas d'aimer nos 
frères les citoyens de Paris, de Lyon, de Rouen et de 
toutes les autres villes grandes ou petites ; seulement 



56 SOUVENIRS DE 1848 

nous blâmons Paris parce que c'est lui qui décide de 
tout sans consulter. Quand nos parents et nos amis 
font du bruit et de la dépense, nous ne' les maudis- 
sons pas, mais nous les blâmons, et nous ne voulons 
pas être obligés de faire comme eux, nous qui aimons 
la tranquillité et l'économie. 

Certainement il y a du vrai dans ce que vous dites ; 
Paris décide avant vous et vous êtes obligés de vou- 
loir ce qu'il veut^ parce que, quand la nouvelle vous 
en arrive, il est trop tard pour que vous l'empêchiez. 

Et puis Paris est si fort! il y a tant de monde! et 
tout le peuple s'y tient en si bon accord pour vouloir 
la même chose! Et vous, vous êtes tous semés sur la 
terre, chacun dans son droit, n'ayant occasion de vous 
voir qu'aux jours de fête et de marché. 

Dans les petites villes, on s'assemble plus aisément, 
mais on n'est pas assez en nombre pour résister, et la 
plus grande ville de France ne pourrait pas envoyer 
assez de monde pour inquiéter Paris et pour le faire 
changer d'avis. 

Voici ce qu'on peut vous répondre : votre résistance 
paraît impossible, elle ne le serait pourtant pas, si 
vous aviez le droit et la raison pour vous. Si un centre 
comme Paris où vont et où peuvent aller toutes les 
bonnes têtes, tous les bons cœurs, tous les bons bras 
de la France, pouvait se tromper sur ce qui convient 
à la France; ou bien^ chose impossible, ne pas vou- 
loir, ce qui est bon et juste pour toute la France, 
Paris ne pèserait pas plus qu'un grain de blé dans les 
balances du vrai Dieu. Vous sentiriez tous à la fois et 



l'Ali OLE s LIE iJLAlbE lJ(nNM.\ 57 

sans désaccord, que Paris vous trompe ou vous nuit, 
et, un beau matin, sans vous être donné rendez-vous, 
vous vous trouveriez tous arrivés aux portes de Paris, 
aussi bien ceux du Nord que ceux du Midi, de tous les 
coins, de tous les bouts, du milieu, des frontières, de 
toute la France enfin. Alors Paris céderait', parce que 
la France aurait la justice pour elle ; Paris céderait 
sans combat, comme la royauté a cédé devant la France, 
pendant que Paris tout seul se battait. 

Mais, si Paris a raison ,si Paris a obéi à Dieu et con- 
tenté les justes intérêts de tous les hommes en récla- 
mant la République, Paris ne craint pas dix armées; 
et les mécontentements mal fondés d'une partie des 
citoyens de la France céderont devant la justice, dont 
Paris a consenti à se faire le gardien. 

Les ennemis de la République prétendent, mes con- 
citoyens de la campagne, que vous voulez marcher 
sur Paris. Ils sont mécontents et tâchent de vous 
rendre mécontents. Et, comme ils sont pressés de 
faire du mal à la République, et de mettre la nation en 
danger, ils disent partout, dans les villes, que le 
peuple des campagnes va marcher sur Paris. 

A ces propos-là, le peuple de Paris ne répond 
qu'une chose : « Qu'ils viennent, nos frères, nos amis 
de la campagne; qu'ils accourent dans nos bras. Nous 
les recevrons au Champ de Mars, nous leur montre- 
rons la" vérité, nous leur expliquerons ce que c'est 
qu'une Révolution qui a proclamé la République ; et, 
au lieu de se quereller avec nous, ils fraterniseront 
avec nous sur l'autel de la patrie. » 



58 SOUVENIRS DE 1848 

Oui, mes concitoyens, voilà ce qui arriverait si 
vous pouviez tous venir à Paris. Paris le voudrait bien, 
si Paris pouvait vous nourrir et vous loger tousl La 
République serait bien forte^ si tous les citoyens que 
la monarchie a méprisés venaient s'expliquer avec la 
République, qui veut qu'on ne méprise personne. Le 
temps de la guerre civile est passé. C'est malheureux 
pour les mauvais riches; mais, enfin, c'est passé pour 
toujours. Voyez les malheurs de la Vendée et de la 
Bretagne dans les anciens temps! ces provinces-là 
croyaient mieux faire que la République, et leurs 
paysans se sont battus contre ^Ue. Ils étaient braves 
et beaucoup avaient de bonnes intentions ; mais ils ne 
comprenaient pas qu'il n'y a qu'une France, et que 
tuer un Français c'est faire couler son propre sang. 
Ils ont forcé la France à faire du mal à ses enfants; 
et, en croyant défendre leur droit, ils se sont élevés 
contre le droit de la nation. 

C'est que, voyez-vous, pour une nation, il n'y a 
qu'un droit, comme, devant Dieu, il n'y a qu'une 
vérité. 

Si vous êtes loin du champ de bataille où le droit 
du peuple gagne ses victoires, il n'y a que du regret 
à en avoir pour vous et pour vos frères les artisans; 
car, si vous les aviez vus se battre comme ils l'ont fait, 
si vous les voyiez à présent, comme ils défendent et 
conservent la justice, vous auriez été contents de les 
aider; et, si vous aviez été là pour les aider, vous vous 
seriez battus aussi bien qu'eux, et ils auraient été bien 
contents de votre aide. 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 59 

Ne dites donc jamais, et ne croyez jamais, que leurs 
sentiments sont contraires aux vôtres. La prochaine 
fois que je vous écrirai, je vous montrerai que vos 
intérêts ne sont pas différents des leurs. 



LES VILLES ET LES CAMPAGNES 

. Vos intérêts, mes chers concitoyens de la campagne 
sont les mêmes que ceux de nos concitoyens des 
villes. Vous n'avez pas une contrariété, vous ne sup- 
portez pas un dommage dont ils ne se ressentent. Si 
le blé manque dans vos sillons, le pain est cher sur 
la pauvre table de l'artisan. Si le vin manque, l'arti- 
san boit de l'eau, ou du vin de fabrique, qui est plus 
malfaisant que la privation de vin. Si vous vendez mal 
la laine de vos moutons, le drap n'en est que plus 
cher pour lui_, car le bas prix, qui fait la fortune du 
gros commerçant, ne profite pas plus aux petits ache- 
teurs qu'aux petits vendeurs ; si, dans l'intérêt de sa 
spéculation, le gros commerçant fait faire du drap à 
bon marché, c'est du drap si mauvais, qu'il ne fait 
point d'usage, et qu'il aurait mieux valu le payer deux 
fois plus cher. Il en est de même pour tous les pro- 
duits que le bon Dieu nous donne et que le travail 
de vos bras fait venir à bien. Vous ne vivez que par 
l'échange des denrées, et l'argent qui paye toutes 
choses n*est qu'un signe convenu pour faciliter cet 



00 . SOUVENIHS DE 181^ 

échange. Mais ce signe ne tombe dans vos mains 
qu'a petites doses, et vous êtes trompés sur tous les 
objets échangés. 

C'est qu'entre vous qui fournissez le blé, le vin_, la 
viande, la laine, le bois, le fer, etc., tous les objets de 
première main, et l'artisan qui vous rend le drap 
tissé, le fer et le bois, le verre, toutes les matières 
travaillées et changées en ustensiles ou en étoffes de 
grande nécessité, il y a une grande main qui prend 
tout au plus bas prix possible, pour vendre au prix le 
plus élevé possible. Cette grande main, où reste le 
meilleur de votre production et de votre profit, c'est 
la spéculation ; c'est le crédit du riche ou de l'habile 
commerçant, qui peut ruiner le cultivateur et l'artisan, 
le producteur et le consommateur, celui qui travaille 
pour se nourrir et celui qui est obligé d'acheter sa 
nourriture pour travailler. 

C'est ce beau crédit-là qui fait que le paysan sème 

du beau froment blanc, et qu'après l'avoir bien soigné 

moissonné, battu, engrangé et préservé, le paysan 

mange du pain d'orge, le pain que le riche donne à 

ses chiens ; c'est ce crédit qui fait que l'ouvrier des 

villes, qui vit de pain blanc, est obligé de payer son 

pain aussi cher que le riche, tandis que le riche n'est 

pas obligé d'augmenter le salaire de l'artisan, quand 

même ce salaire ne suffit pas à l'achat du pain; c'est 

|. ce crédit qui fait que le paysan élève, nourrit et 

|- soigne des bestiaux, et que jamais il ne mange de 

L viande, si ce n'est les jours de fêle, et encore y a-t-ii 

gdes endroits où la misère est si grande^ qu'il n'en 



l'AHULES DK BLAISK I30NM.\ ()l 

goûte jamais. Cela arrive tout justement dans les ]j;iys 
de bruyère, où le bétail fait tout le revenu de l'habi- 
tant; et, pendant que le paysan vit de racines, de 
châtaignes et de mauvais fruits sauvages, l'artisan qui 
mange de la viande la paye toujours trois fois, quatre 
fois plus cher que le paysan ne l'a vendue. C'est 
comme cela pour tout. Il n'y a pas une production qui 
échappe aux gros profits que les riches peuvent 
faire. 

Le paysan sait se priver plus que l'artisan, parce 
qu'il ne travaille pas si fort à la fois et qu'il travaille 
au grand air. L'artisan, surtout quand il est à ses 
pièces, travaille plus que l'homme ne le peut suppor- 
ter, et dans beaucoup d'industries, il travaille enfermé 
dans un mauvais air, o\x il périrait s'il se privait de 
viande et de vin. C'est ce qui vous fait croire que, s'il 
dépense davantage, il vit mieux. Eh bien, il vit encore 
plus mal. Il ne peut rien épargner, et, quand la misère 
tombe sur lui, il n'a pas la moindre ressource ni la 
moindre consolation; car il ne reste pas, comme vous, 
dans une pauvre maison, au milieu de braves gens 
qui le connaissent et qui tâchent de l'aider. Il quitte 
la ville oii l'ouvrage manque, il va dans une autre 
ville oii il n'est pas connu, où. personne ne Taide. 
L'artisan est forcé, à cause de cela, d'être plus fier 
que le paysan. Le paysan n'est pas humihé d'être 
secouru par ses voisins ; on sait qu'il n'est point mal- 
heureux par sa faute, et qu'il a vraiment besoin de ce 
qui lui manque. L'artisan qui arrive dans une ville est 
toujours dans un état de suspicion ; les maîtres n'ont 



62 SOUVENIRS LE 1848 

pas confiance dans l'ouvrier qui manque d'ouvrage et 
d'avances pour en attendre. On a inventé les livrets 
pour rendre l'ouvrier encore plus esclave, encore plus 
fier et plus honteux dans son malheur. Il y a d'hon- 
nêtes familles d'artisans qui souffrent tout ce qu'on 
peut souffrir plutôt que d'accepter l'assistance des 
voisins, par la crainte où ils sont qu'on ne les soup- 
çonne d'avoir eu une mauvaise conduite ou de vouloir 
tromper la charité d' autrui. 

Tous les malheurs de l'homme de campagne et de 
l'homme de ville viennent donc de ce que l'échange 
se fait mal, ou plutôt de ce que l'échange ne se fait 
pas. Car ce n'est pas l'échange qu'un commerce oii il 
faut toujours faire la plus grosse part à celui qui en a 
le moins besoin et à celui qui travaille le moins. Le 
spéculateur répond bien que c'est lui qui risque le 
plus, parce qu'il fait de grandes opérations, et qu'il 
risque à lui seul ce que beaucoup de consommateurs 
et beaucoup de producteurs rassemblés ne pourraient 
pas exposer. Mais qu'est-ce qui est donc si fort ex- 
posé ? C'est l'argent de ce riche qui regarde ses écus 
comme une chose plus précieuse que la vie, la santé, 
l'honneur et le repos des hommes. 

D'ailleurs ne le croyez pas, quand il vous dit qu'il 
risque fort de se ruiner. Il risque un jour ce que vous 
risquez tous les jours de votre vie. Il ne risque d'ail- 
leurs que ce qu'il lui plaît de risquer. Plus le temps 
est mauvais et la vie difficile, moins il risque, plus il 
est sûr de gagner. Si l'on était sûr d'ailleurs qu'il 
expose un premier capital avec l'espoir de faire des 



PAROLES DE BLAISE BONNIN 63 

profits qui lui permettront ensuite de faire honnête- 
ment et sagement son commerce? S'il y avait des lois 
pour l'empêcher de prendre la rage du jeu et de ris- 
quer, avec son argent, la vie de milliers d'hommes ? 
Car vous savez bien que l'amour du gain devient une 
maladie, et qu'on voit des joueurs qui joueraient leur 
tête contre celle de leur prochain, s'ils n'avaient pas 
d'autre enjeu ! Mais non ! plus l'homme gagne, plus 
il veut gagner. La misère du peuple ne le fait pas 
réfléchir, et il verrait une nation périr de famine plu- 
tôt que de renoncer à la folie d'amasser des miUions, 
et au plaisir de dire : « J'ai fait une bonne affaire. » 

Artisans et cultivateurs, vous avez donc un ennem.i 
commun, qui vous ruine et vous pressure tous autant 
les uns que les autres. Vous, gens de campagne, vous 
ne pensez pas autant à cet ennemi que les gens de 
la ville. Vous ne le voyez pas en face, c'est par toute 
sortes de manières détournées qu'il tire à lui la sub- 
sistance du pays. Vous accusez quelquefois votre 
voisin d'être la cause du mal, vous allez quelquefois 
voir dans son grenier s'il ne met pas du blé en ré- 
serve pour le moment de la cherté. Et souvent vous 
ne trouvez rien chez votre voisin ; car il est aussi 
innocent que vous-mêmes du malheur des temps. Il a 
peut-être vendu très honnêtement sa récolte avec peu 
de profit, et le blé est bien loin. Il a passé par des 
mains qui en ont pesé chaque grain., et qui vous le 
rendront au poids de l'or. 

L'artisan à qui vous reprochez de lire les journaux 
et de s'inquiéter de la politique, sait mieux que vous 



64 SOUVENIRS DE 1848 

où est le mal. Il connaît les abus dont vous souffrez. 
Si vous les connaissiez comme lui, vous ne les sup- 
porteriez pas plus patiemment. 

Ayez donc confiance au peuple des villes, et sachez 
bien que, quand il se révolte, quand il change les 
mauvais gouvernements,, quand il se bat et se fait 
tuer pour la cause de tous, c'est un frère qui combat 
pour son frère, et non pas un égoïste et un brouillon 
qui secoue la maison sans se soucier de savoir sur 
qui elle tombera. 

Le peuple des villes, c'est l'armée du peuple des 
campagnes, une brave armée qui fait la guerre à ses 
dépens et qui n'épargne pas son sang ; une armée qui 
ne reçoit pas de solde, qui va au feu sans armes, qui 
laisse des veuves et des orphelins. Paysans! paysans! 
ne reniez pas vos frères ; car, sans eux, vous seriez 
encore serfs sur la terre qui vous appartient au- 
jourd'hui. 

Avril 1848. 



DEVANT L'HOTEL DE VILLE 



28 avril 1848, dix heures du soir. 

La voix du tambour ébranle les murailles, les tor- 
ches rougissent de leurs reflets la façade de ce monu- 
ment historique, qui a vu déjà passer tant de révolu- 
tions. Un flot de baïonnettes étincelantes circule 
au-dessus de nos têtes. Les citoyens armés exécutent 
des évolutions rapides et régulières sur cette place, 
qui fut le théâtre de tant de dévouements décisifs. La 
porte du milieu est ouverte et laisse échapper un flot 
de lumière. On dépouille les scrutins. La garde na- 
tionale entoure d'une ceinture impénétrable le sanc- 
tuaire où s'agitent les destinées du peuple. Le peuple 
est là, derrière les armes. Il attend la proclamation 
des noms de ses représentants. Quelques-uns es- 
sayent de regarder par-dessus c@ flot de têtes^ de 

4. 



66 SOUVENIRS DE 1848 

saisir quelques sons distincts. Mais on n'entend que 
des chants patriotiques, des cris confus, le cliquetis 
des fusils, le bruit du tambour. Il y a tant de choses 
à voir et à entendre, que nul ne voit, nul n'entend. 

Et pourtant, ce n'est pas une scène de confusion : 
le peuple est grave ; il se fractionne par groupes, et, 
dans cette foule immense qu'on croirait pressée et 
agitée, chacun circule librement, chacun interroge 
son voisin ou lui répond avec douceur, chacun 
écoute sans passion et sans méfiance ce qui se dit 
autour de lui, sans méfiance et sans passion. Chose 
étrange, on attend le résultat d'une grande crise poli- 
tique à laquelle chacun a contribué par son vote, et, 
pourtant la masse ne semble ni impatiente ni inquiète 
du fait qui va se produire. On ne discute pas, on cause. 
Le fait préoccupe peu le peuple, l'idée l'absorbe. Le 
peuple a un problème devant les yeux, il voudrait le 
résoudre avant de s'affliger ou de se réjouir du résultat 
des élections. Il s'intéresse médiocrement aux noms 
propres. Beaucoup se demandent s'ils ont bien voté, 
et, pour le savoir, ils le demandent à tout ce qui s'ar- 
rête autour d'eux. Pour le demander, ils ne trahissent 
pas le secret de leur vote, ils cachent avec dignité 
l'angoisse de leur conscience sur ce point délicat ; 
mais ils demandent à chacun quelque lumière sur 
l'idée dominante, sur la question du travail. 

Entrez dans le premier groupe venu, il y en a bien 
quatre ou cinq mille, et, quand vous aurez entendu 
ce qui se discute dans le premier, passez aux au- 
tres, ce sera toujours la même chose. Point d'orateurs 



DEVANT l'hOTEL DE VILLE 67 

de carrefour, pas d'énergumènes montant sur la borne 
et faisant appel aux passions. Partout des hommes qui 
s'expriment simplement et clairement, et qui se con- 
sultent à deux, à trois, à quatre, sans chercher à s'in- 
terrompre, sons vouloir se contredire et briller aux 
dépens l'un de l'autre. Écoutez: je transcris l'entretien 
du premier groupe venu, et si, vous pensez que je l'ar- 
range, allez-y vous-même, ce soir ou demain ; seule- 
ment, demain, ils parleront mieux encore, car cette 
éducation libre do la place publique, cet enseignement 
admirable de fraternité fait faire à l'homme des pro- 
grès immenses. Ce n'est pas le résultat d'une instruc- 
tion. Ce que le Peuple trouve lui-même vaut mieux que 
tout ce qu'on invente pour lui. Il a découvert, depuis 
ces derniers jours, cette simple manière de s'éclairer, 
qui est de se consulter en consultant tout le monde, 
il a suffi qu'on lui dit : « Tu es libre ! » pour qu'aus- 
sitôt il trouvât, sous ce rapport, le meilleur usage 
possible de sa Uberté. Depuis le 17 avril jusqu'au 28, 
il a déjà fait plus de progrès que le serf en Russie 
n'en fait dans un siècle. 

DIALOGUE. Trois ouvriers : un en blouse, un autre 
en bourgeois, un troisième en veste. Ils parlent éga- 
lement bien tous les trois. Le plus ou moins d'aisance 
qu'indiquent leurs habits ne paraît avoir influé que 
d'une manière peu sensible sur leur langage et leur 
éducation. 

A* Ne nommez personne, et ne nous embarrassons 
pas de tel ou tel candidat. A présent, l'affaire est faite. 
Supposons que chacun a voté pour le mieux. Chacun 



68 SOUVENIRS DE 1848 

saura s'il a vu clair ou s'il a été trompé, dans quelque 
temps d'ici. 

B. Oui, c'est à l'œuvre que nous les connaîtrons. 
Il faudra bien qu'ils s'occupent de nous faire vivre. 

C. Sans aucun doute, ils veulent tous que nous vi- 
vions, et ils savent bien que nous ne voulons pas 
continuer à ne rien faire. 

B. Oh 1 cela, c'est vrai; car, pour moi, je m'ennuie 
beaucoup de n'avoir pas de travail, et, en supposant 
que je pourrais nourrir ma femme et mes petits en- 
fants en me croisant les bras, cette manière-là ne 
m'irait pas du tout. 

C, Ni moi non plus; car je ne suis pas encore dé- 
goûté de mon métier, je l'aime presque autant que 
ma femme, et ce n'est pas peu dire. 

.4. Oui, du travail, il en faut. Mais ce n'est pas facile 
d'en donner à tout le monde, et je ne sais pas s'ils en 
viendront à bout. 

B. Nous sommes tout prêts à rendre cela facile en 
nous associant. 

C. Boni oui, il faut s'associer, c'est cela. Mais com- 
ment s'associer ? Il faut que l'État nous en donne les 
moyens. 

A, Il ne peut pas faire autrement, l'État. Mais ce 
qu'il ne pourra pas faire, c'est de nous apprendre la 
manière de nous associer. 

C. Pourquoi donc ? C'est son devoir de nous l'en- 
seigner. 

B» Oui, s'il le sait. Mais il ne le sait peut-être 
pas. 



DEVANT l'hOTEL DE VILLE 69 

A. Allez, il y en a qui le savent et qui ne veulent pas 
le dire. 

C. Après cela, peut-être qu'il y en a aussi qui font 
semblant de le savoir et qui ne le savent pas. 

B. En ce cas-là, c'est à nous de le chercher. On 
ne pourra jamais nous ôter la liberté de chercher 
ce qui nous convient. 

A. Qui sait? le 17 au soir, on avait donné à la 
Mobile l'ordre de nous disperser. Ici même, à l'endroit 
où nous voilà, on ne pouvait pas s'arrêter pour cau- 
ser. Si on s'était obstiné, on aurait passé pour des 
communistes, et, comme je n'en étais pas, je n'ai rien 
dit. 

B. J'y étais aussi, et, si j'avais eu envie de causer, 
personne, je vous en réponds, ne m'en aurait em- 
pêché ; mais il se disait tant de bêtises ce soir-là, 
que je me suis retiré sur la prière des Mobiles. 

C. D'ailleurs, les groupes se reformaient aussitôt 
que la Mobile avait passé au milieu, et même, dans un 
groupe où j'étais, la Mobile s'est arrêtée et s'est mise 
à causer avec nous. Est-ce qu'il serait possible de 
nous mettre en désaccord avec la Mobile ? 

A. C'est nos enfants et nos amis qui sont là dedans. 
Ce serait drôle ! 
Un quatrième ouvrier, D. 

D. Avec tout cela, je ne vois pas clair dans la 
question des salaires. Il y en a qui me disent : tu n'es 
pas fort, et il faut que tes camarades travaillent pour 
toi. Ça m'irait bien si c'était juste, mais ce n'est pas 
juste. 



70 SOUVENIRS DE 1848 

B. Non, ce n'est pas juste, c'est contre l'égalité. 

C. Attendez pourtant, cela me paraît la loi de 
l'égalité. 

A. Non, ce n'est pas la loi de l'égalité, c'est la loi 
de la fraternité. 

B. Voilà qui est bien subtil. La fraternité se trou- 
verait donc contraire à l'égalité ? Je ne vous comprends 
pas. 

A. Mon Dieu, voilà comme je l'entends. Si je ne le 
dis pas aussi bien que je voudrais, ce n'est pas faute 
de le sentir. 

B. Dites toujours. 

A. Voilà. L'égalité voudrait que le dévouement de 
chacun établît le bonheur de tous. Mais l'égalité n'est , 
pas encore possible, parce qu'il y a encore des 
paresseux. 

C. C'est juste. S'il n'y avait que des hommes plus 
ou moins forts, plus ou moins intelligents, le dévoue- 
ment mettrait le niveau. Mais c'est qu'il y a des 
paresseux, et les bons ouvriers ne peuvent pas con- 
sentir à laisser leurs enfants mourir de faim au profit 
de ceux qui n'ont pas de famille et qui ne veulent 
rien faire. 

B. Ou alors il faudrait que l'État eût tant de travail 
à donner, et tant de richesses pour le rétribuer, que 
le bonheur de l'un ne ferait pas le malheur de l'autre. 

D. Attendez. Quand même nous aurions assez de 
richesses pour que personne ne souffrît de la misère, 
ce qui est juste sera toujours juste, et ce qui est 
injuste ne peut pas cesser d'être injuste. 



DEVANT l'HOTEL DE VILLE 71 

A, Vous trouvez donc le dévouement injuste ? 
Z). Je trouve injuste de détruire l'émulation. 
C, C'est vrai, cela. Et pourtant, citoyens, il y a la 
loi de la fraternité . 

A. Oui, qu'est-ce que nous ferons pour la fraternité 
avec la concurrence ? 

B. Dame, sans doute. La fraternité, pourtant, c'est 
la loi, nous la voulons, elle ne doit pas être impos- 
sible. 

Ç. Si elle était impossible, il faudrait nous en aller 
chacun chez nous et faire comme auparavant. 

A. C'est-à-dire renoncer à la République. 

B. Je ne me croirai pourtant pas en République si 
on me force à m'associer d'une manière qui ne me 
convient pas, ou que je ne comprends pas. 

C. Du moment où on serait forcé, je n'en serais 
plus ; au lieu que, si on me donne le temps de com- 
prendre ce qui est juste, je m'y rendrai peut-être. 

D. Eh bien^ il faut attendre l'Assemblée nationale, 
et la question s'éclaircira. 

A, Moi, je crois qu'en effet la discussion nous 
enseignera ce que nous devons vouloir. Alors^ nous 
verrons ce que nous avons à faire. 

D, Moi, je voudrais avoir le cœur net sur le point 
du salaire. L'égalité du salaire me blesse quant à 
présent. Pour celui qui est fort ouvrier, c'est une 
contrainte ; pour le faible ouvrier, c'est une aumône. 

A, Le progrès cependant doit amener cela. L'esprit 
de fraternité nous y pousse. Voulez-vous supprimer 
l'esprit de fraternité ? 



72 SOUVENIRS DE 1848 

Tous. Non^ non, certes; pour nous autres, c'est une 
loi sérieuse. 

D. Reste à savoir si c'est comme cela que la frater- 
nité doit absolument se manifester. 

B. Pas sûr ! Le plus ou moins de travail fait, donne 
droit à plus ou moins de repos et de bien-être, et il 
me semble qu'une loi qui blesse le droit de chacun 
blesse dans tous la loi de Tégalité. 

A. Il ne faudrait pas vous butter contre cette idée- 
là ; ce n'est pas une loi, c'est une proposition morale. 
A vous, à moi, à nous tous le droit de dire oui ou 
non. 

D. Je dis non. 

B. Je dis non aussi, je ne vois pas la chose possible. 
A. Moi, je dis non aussi, quoiqu'à regret^ car l'idée 

me paraît belle, et je voudrais que ce qu'il y a de plus 
beau fut ce qu'il y a de plus aisé à faire. 

C. Nous disons non, citoyens, et je dis comme 
vous, parce qu'une chose dont le plus grand nombre 
ne veut pas est une chose qui n'est pas encore 
possible. Pourtant nous retirerons-nous chacun dans 
son atelier ou dans sa chambre, sans avoir pensé à 
faire quelque chose pour la fraternité. 

jD. U n'est pas possible qu'il n'y ait pas un moyen 
pour en conserver le principe et pour commencer à 
rappliquer. 

C. En avez-vous un ? 

D. Non, pas moi; mais on en propose plusieurs, et 
U faudra que chacun examine ce qu'on propose. 

A» On propose de laisser, jusqu'à nouvel ordre, le 



DEVANT l'hOTEL-DE-VILLE 73 

salaire sur son ancienne base, mais de parlapjer 
également la part des bénéfices. 

D. D'autres parlent de renoncer à cette part des 
bénéfices. 

C. Au profit de tous, donc ? 

A. Oui, au profit de l'association. 

B. Gela, je le comprends, et je ne dis pas non ; j'y 
penserai. Et vous ? 

D. Moi, j'y réfléchirai, cela ne me paraît pas im- 
possible. 

A, Il faudrait savoir lequel nous sera le plus utile, 
ou de nous partager également cette part de bénéfices, 
ou de la mettre en commun pour l'association. 

C. Je voudrais savoir, non pas lequel nous sera le 
plus utile, nous pensons bien assez à nos intérêts 
quand nous consacrons l'inégalité des salaires ; mais 
lequel sera le plus fraternel, car c'est le principe de 
la fraternité qu'il faut sauver à travers les nécessités 
du présent. 

A. Vous dites bien, vous : voilà la vraie question. 

5. Oui, c'est la question, c'est à cela que je 
penserai. 

Tous. Oui, oui, c'est bien parlé. Il faut sauver le 
principe. Qu'on nous propose des lois qui tiennent 
compte du présent et de l'avenir, et personne ne se 
plaindra. 

La garde nationale fait un mouvement qui brise la 
conversation. Les groupes se séparent en reculant et 
vont se reformer un peu plus loin avec d'autres inter- 
locuteurs. Mais vous pouvez les suivre tous, et vous 

5 



74 SOUVENIRS DE 1848 

y retrouverez le même problème agitant l'esprit et le 
cœur d'une multitude calme dans son maintien et 
grave dans son langage. J 

Spectacle étrange, nouveau dans les annales du 1 
monde, et qui rassure beaucoup ceux qui pressentent 
trop de stupeur ou trop d'agitation dans la politique ,■ 

de l'avenir. 

I 
t 



VI 



LA QUESTION SOCIALE 



— Fuyez, fuyez, citoyen, la maison brûle! 

— Non, la maison ne brûle pas. Je ne vois ni feu 
ni fumée. Vous voulez entrer dans ma maison pour la 
piller quand j'en serai sorti. 

— Dieu me garde d'entrer dans votre maison 
quand vous en serez sorti! car, à ce moment, elle 
s*écroulera dans les flammes. Sortez, vous dis-je, car 
vous êtes perdu si vous tardez. - 

— En effet, je sens maintenant l'odeur de la fumée, 
et il me semble que la maison craque par la base. 
Aidez-moi à sortir. 

— Il est trop tard. Le premier étage est en feu. Il 
ne vous reste qu'à sauter par la fenêtre. 

— Gomment, sauter par la fenêtre? Je vais me tuer 
sur le pavé. 



76 SOUVENIRS DE 1848 

— Probablement, mais il n'y a pas d'autre moyen. 

— Hélas ! hélas ! une corde, une échelle, ou je suis 
perdu. 

L'homme qui veut rester dans sa maison et qui 
ne se décide à en sortir qu'en la sentant craquer sous 
ses pieds, c'est l'esprit du passé, qui ne voudrait rien* 
changer à ses habitudes et qui s'est trop endormi dans 
une confiance trompeuse. 

Le pavé qui s'offre à lui comme un abîme où la mort 
l'attend, c'est la conséquence funeste de l'aveugle- 
ment, c'est l'avenir inconnu que le passé n'a jamais 
voulu mesurer du regard. 

La voix qui crie au passé : « Sautez par la fenêtre, 
où vous allez brûler avec votre maison ! » c'est le 
présent, qui constate le danger sans s'occuper de le 
prévenir. La corde, l'échelle que l'on demande à 
grands cris pour descendre sans catastrophe dans la 
rue, c'est la solution de la question sociale. 

Oui, oui, hâtez-vous d'apporter l'échelle si vous 
ne voulez que les intérêts du passé succombent vio- 
lemment, sans profit pour l'avenir. Et vous, insensés, 
qui croyez votre maison incombustible, et qui ne 
voyez pas que vous y avez mis le feu vous-mêmes, 
vous qui avez méprisé l'échelle, unique moyen de 
salut, hâtez-vous de nous aider à la placer sous vos 
pieds; car, nous autres socialistes tant raillés et tant 
repoussés par vous, nous n'avions qu'une pensée, 
c'était de sauver cet édifice social que vous appelez 
votre maison et que vous avez laissé périr; et mainte- 
nant qu'il va crouler, par suite de votre imprévoyance, 



LA QUESTION SOCIALE 77 

nous voudrions vous sauver et vous recueillir avant 
que le désastre s'accomplisse. 

Vous avez eu beau faire, vous tenterez vainement 
encore tous les palliatifs ; vous avez miné vous-mêmes 
la question de votre propre existence, en vous imagi- 
nant que le capital pouvait exploiter le travail jusqu'à 
la fin des siècles. Le travail était la source du fleuve 
que sillonnait fièrement votre navire. La source 
menace de se dessécher. Que ferez-vous alors? Bien 
peu d'entre vous peuvent attendre, et, quand même ils 
attendraient, un fleuve disparaît vite quand la source 
est tarie. 

Ne dites pas que la nécessité forcera le travailleur 
à refaire le pacte du passé. Ce serait pour vous un 
sursis de quelques jours. Il est prouvé, par la science 
sociale, que ce pacte conduit le travailleur à sa perte, 
au work-housCy qui n'est lui-même qu'un dernier 
temps d'arrêt entre la vie et la mort. 

Il est bien possible que vous croyiez de bonne foi, 
pour la plupart, à l'efficacité des petits remèdes. Gela 
prouverait votre ignorance. Il est possible aussi que 
vous réussissiez à persuader au travailleur qu'un peu 
plus de générosité et de prudence de votre part suf- 
fira pour le rassurer. Gela prouvera aussi qu'une 
partie du peuple partage votre ignorance. Mais le mal 
fera des progrès sous votre emplâtre, et la solution, 
pour être retardée, n'en sera que plus difficile et plus 
périlleuse. 

Ouvrez donc les yeux. Qui vous demande de vous 
immoler? Quelques exaltés que le peuple vous aiderait, 



78 SOUVENIRS DE 1848 

au besoin, à contenir. Mais encore prenez garde à la 
manière dont vous contiendrez ces exaltés. Si c'était 
par la violence et l'injustice, ce peuple, qui est géné- 
reux, prendrait parti pour eux contre vous, le lende- 
main. 

Et, si ces exaltés vous servaient de prétexte pour 
étouffer toute discussion de principe, le peuple ne 
vous pardonnerait pas de l'avoir trompé, et l'influence 
purement politique de quelques noms estimés serait 
insuffisante pour vous conserver la vôtre. 

La sagesse et la générosité sont l'air que le peuple 
respire. Augmentez et renouvelez, et faites librement 
circuler cet air dans sa poitrine. Une atmosphère par- 
fumée de belles et menteuses paroles ne suffira pas 
longtemps à ses vastes aspirations. Il la rejetterait 
bientôt comme un poison. Il vous redemanderait l'air 
vital, la vérité, et, si vous ne faviez pas^il ouvrirait la 
voûte du temple pour y faire entrer le souffle de 
Dieu. 



4 mai 1848. 



VII 



A LAMENNAIS 



Ami de la vérité, vous la cherchez en conscience. 
Nul intérêt personnel, nulle mauvaise passion n'alté- 
reront jamais en vous l'amour du beau et du bien. 
Toujours courageux, toujours ardent, toujours prêt 
à monter le premier sur la brèche, toujours sincère, 
personne mieux que vous n'a le droit de prendre l'ini- 
tiative et de proposer au consentement populaire une 
constitution, fruit d'une vie de retraite austère et 
studieuse. 

Vous savez bien que ce que je vous dis là, je le 
pense, moi, humble champion qui, sans partag-er 
toutes vos croyances, suis entré en lice plus d'une fois 
pour combattre vos ennemis, lorsqu'ils attaquaient 
lâchement votre caractère et la loyauté inaltérable de 
vos intentions. J'ai donc le droit de combattre quel- 



80 SOUVENIRS DE 1848 

ques-unes de vos idées, aujourd'hui que l'opinion 
libre du peuple vous place au-dessus de toute per- 
sécution. Ce droit, vous me l'accordez d'avance, parce 
que vous savez que je vous respecte et que je vous 
aime. 

Je vous dirai donc toute ma pensée sur votre projet 
de constitution. Il porte le cachet d'un esprit ferme et 
vaste. Beaucoup d'articles expriment mes propres 
convictions. Plusieurs ne seraient de ma part que 
l'objet de certains amendements; mais il en est un 
contre lequel tout proteste en moi, esprit, cœur, con- 
science, instinct, et, plus que tout cela, la connais- 
sance que je crois avoir des véritables instincts et de 
la véritable conscience d'une grande partie du 
peuple. 

Gel article, peut-être n'y tenez- vous pas d'une ma- 
nière absolue, peut-être le regardez-vous comme une 
simple question de forme qui ne peut altérer sérieuse- 
ment le principe essentiel de l'institution républicaine. 
Je le vois autrement, et, sachez -le bien, ce n'est point 
par mes yeux seulement, c'est par les yeux d'un grand 
nombre d'hommes sans intérêt et sans passion que je 
le lis avec effroi et douleur dans un projet signé de 
votre nom illustre. 

Vous voyez déjà que je veux vous parler de ce prin- 
cipe dont l'institution d'un président plus ou moins 
révocable est la conséquence : l'autorité remise entre 
les mains d'un seul. 

C'est là un principe que je ne puis admettre, eussiez- 
vous à poser dans la balance, d'un côté, un peuple 



A LAMENNAIS 81 

incertain, mobile, inexpérimenté, et de l'autre un 
homme capable de résumer en lui tous les types de 
grandeur dont l'histoire de l'humanité s'honore. Or, 
cet homme, vous ne l'avez pas, car, s'il existait, la 
République serait impossible. Aux époques où le 
génie de l'humanité se résume dans un seul, l'huma- 
nité est à l'état d'enfance, et l'homme du prodige gou- 
verne par une sorte de magnétisme merveilleux que 
notre génération n'est plus capable de subir. Quant 
au peuple inexpérimenté placé dans mon hypothèse, 
sur l'autre plateau de la balance, il existe certaine- 
ment, à cette heure, mais pour combien de jours? 
Avant la fm des trois années auxquelles vous limitez 
l'expérience de la présidence, ce peuple sera telle- 
ment mur pour l'expérience de son droit, que son pré- 
sident, quel qu'il soit, deviendra l'objet de son antipa- 
thie ou de son dédain. Aht combien vous et moi 
aurions à plaindre, avant trois ans, l'homme assez 
naïf ou assez audacieux pour assumer aujour- 
d'hui sur lui seul la responsabilité du pouvoir exé- 
cutif I 

Le principe de l'autorité d'un seul, quelque limité, 
quelque responsable, quelque révocable que l'on 
puisse l'imaginer, blesse, dans mon esprit, le senti- 
ment d'égalité sur lequel repose la République. Je 
vous parle du sentiment plus que de l'idée, parce 
que, dans un temps où l'idée n'est encore que le do- 
maine de quelques-uns, l'autorité universelle est 
dans le sentiment, précurseur de l'idée. Les instincts 
populaires sont des révélations de la vérité, antérieures 

5, 



82 SOUVENIRS DE 1848 

à la révélation formulée, et celui qui n'en tient pas 
compte, risque beaucoup d'agir contrairement à l'in- 
spiration divine qui est déjà latente dans les masses, 
lorsqu'elle agite plus particulièrement les intelligences 
choisies. 

Il ne me siérait pas, d'ailleurs, de discuter obstiné- 
ment devant vous sur une pure question de principe. 
Le talent vous donnerait la victoire, et l'autorité de 
votre nom, en même temps que mon affection pour vous, 
me rendrait encore plus faible que je ne le suis natu- 
rellement, pour soutenir ma protestation. Mais oii je 
puis avoir confiance en moi-même, c'est quand je 
parle d'un sentiment général, et quand je soutiens 
une protestation collective. Je vous supplie donc 
d'écouter celte protestation. Elle prend pour organe, 
en cet instant, un cœur qui n'a jamais douté du 
vôtre. 

Une notable portion du peuple français repousse 
l'admission d'un seul homme au pouvoir exécutif, et 
il n'est pas un seul homme de bien, à l'heure qu'il est, 
en France, qui puisse vouloir prendre pour l'instru- 
ment de son succès une majorité oppressive. Cette 
majorité, admettons-le, n'est point disposée à tyran- 
niser la minorité. L'homme de bien qu'elle aurait 
choisi aurait horreur d'une goutte de sang répandu 
pour le triomphe de sa personnalité. Oui, oui, j'admets 
tout cela; eh bien^ mon respectable ami, l'établisse- 
ment d'une présidence unique est impossible aujour- 
d'hui en France sans la guerre civile. Veuillez y 
réfléchir, veuillez regarder par vos yeux, écouter par 



A LAMENNAIS 83 

VOS oreilles, vivre dans la rue, dans les champs, terre 
à terre avec le prolétaire de tous les métiers. L'auto- 
rité d'un seul est le signal d'une guerre sociale. Si 
vous ne le voyez pas, c'est que l'apparence vous 
trompe^ c'est que le succès du jour vous paraît un 
symptôme grave; c'est que la majorité vous semble 
l'élément où repose l'exercice de l'autorité. Moi, je 
crois que l'unanimité est le seul gouvernement pos- 
sible dans l'idéal, et la majorité le seul gouvernement 
possible dans la pratique très prochaine du temps 
présent. Mais il est des heures terribles dans la vie 
des peuples, où la vertu pratique consiste à transiger 
avec les minorités. La majorité de l'heure révolution- 
naire où nous sommes est tellement flottante, qu'un 
instant, un fait peuvent la déplacer brusquement. 
Nous ne vivons pas dans un temps ordinaire, et l'hu- 
manité n'est point dans des conditions normales. A la 
suite du règne de la corruption et de l'étouffement, 
nous sommes obligés de lutter souvent contre nous- 
mêmes. Aucun de nous n'a la mesure bien juste de 
ses propres forces, ni la conscience bien calme de ses 
propres besoins. L'exercice de la liberté nous enivre 
ou nous stupéfie. Le malheur nous exalte ou nous 
abrutit. Le soupçon est entré dans tous les cœurs, et, 
par cela même, des élans d'une confiance aveugle en 
certaines idées, en certains hommes, confiance qui 
devrait glacer d'épouvante ceux qui en sont l'objet; 
car elle leur impose une responsabilité à laquelle ne 
suffit aucune force humaine. Nous traversons une 
nuée d'orages; nous la traversons heureusement, et 



84 SOUVENIRS DE 1848 

nous reverrons bientôt la lumière si toutes les mains 
se tiennent et si la conscience du péril empêche quel- 
ques-uns de se frayer une route à part. 

Vous êtes sévère, vous êtes trop sévère parfois, 
permettez-moi de vous le dire, envers ceux qui 
tentent les voies nouvelles. Ceux mêmes qui se 
trompent, et qui, au lieu d'aller dans la rue par la 
porte de la maison, sortent par la fenêtre et marchent 
sur le toit, ne sont point des scélérats, ce sont des 
somnambules tout simplement, ne le savez-vous pas? 
Et ne savez-vous pas aussi que, lorsqu'on réveille 
brusquement les somnambules, ils tombent et se 
brisent, au lieu que, si on les guide avec douceur et 
prudence, ils reviennent achever leur rêve dans leur 
lit? La sagesse de la majorité, dans cette nuée mena- 
çante où le premier mois de la liberté nous a forcé de 
nous engager tous, consisterait donc, non à repousser 
hors de ses rangs et à abandonner la minorité à son 
propre désespoir, mais à l'entraîner doucement, fût- 
elle folle, fût-elle somnambule. Autrement la minorité 
deviendra d'autant plus redoutable qu'elle sera plus 
fractionnée et plus impuissante en apparence. Elle 
jettera la confusion dans l'ordre de la marche, elle 
excitera toutes les passions, elle forcera la majorité 
à être agressive, violente, impitoyable. Ce qui vient 
de se passer à Rouen se passera à Paris, et, dans ce 
conflit déplorable, d'une part la réaction bourgeoise, 
de l'autre la misère, qui va toujours augmentant et 
dont vous ne contenez le désespoir que par l'espé- 
rance même, tomberont l'une sur l'autre, et Dieu sait 



A LAMENNAIS 85 

quelle sera la fin de cette épouvantable étreinte des 
partis d'abord, des intérêts ensuite. 

Nous entrons, aujourd'hui 4 mai, en pleine révolu- 
tion. Cette parole est dans toutes les bouches, à 
l'heure qu'il est, sous le ciel de la France, et les légis- 
lateurs, enfermés dans l'enceinte de l'Assemblée, se 
tromperaient étrangement s'ils se croyaient destinés à 
la terminer dans cette première session. Quelle que soit 
son issue, cette révolution sera longue, puisse-t-elle 
être éternelle, si, comprenant dès le principe sa vé- 
ritable mission, la représentation nationale nous lance 
dans le mouvement régulier d'un progrès désormais 
sans entraves. Mais que de sagesse, que de grandeur 
et de bon sens à la fois, que de prudence et de dé- 
vouement il vous faudra mettre en usage, hommes 
de la crise, pour empêcher une déviation funeste, ou 
vers l'anarchie, ou vers la réaction I 

Que le ciel vous aide ou vous inspire! Posez des 
principes, il en faut, et le peuple demande la for- 
mule des instincts sacrés qu'il porte dans son cœur. 
C'est pour cela qu'il vous faudra mettre à toute heure 
votre main sur ce cœur brûlant mais encore troublé, 
qui ne se connaît pas toujours lui-même, et qui ne 
vivra de sa pleine vie que par la fraternité. Mais, si, à 
quelques-uns d'entre vous, les principes personnels 
paraissent ne devoir pas céder devant l'instinct des 
minorités, prenez garde, au nom du ciel! les minorités 
froissées sont implacables; et, qu'elles aient tort ou 
raison aujourd'hui, qu'elles soient demain pour ou 
contre le principe de la suprématie d'un seul, essayez 



86 SOUVENIRS DE 1848 

de faire vivre et agir ensemble tous les éléments 
divers de l'opinion républicaine; car la présidence, 
en ce moment, serait forcée de devenir la dictature et 
tout dictateur serait forcé de marcher dans le sang. Je 
ne puis confier cette appréhension trop fondée, cette 
douloureuse épouvante de mon âme, à une âme plus 
religieuse et plus scrupuleuse que la vôtre. 



4 mai 1848. 



VIII 
REVUE POLITIQUE ET MORALE 

DE LA SEMAINE 



Les deux événements qui, à part l'ouverture de 
l'Assemblée nationale, ont ému, durant cette semaine, 
l'âme généreuse du peuple de Paris, ce sont les évé- 
nements de Rouen et ceux de Limoges. A l'heure qu'il 
est, d'un bout de la France à l'autre, ces deux nou- 
velles se sont croisées, échangées, réunies, répan- 
dues, et, sur tous les points du territoire, la popula- 
tion les a pesées dans une balance équitable. A Rouen, 
un prétendu complot communiste que le parti bour- 
geois écrase dans le sang ; à Limoges, un prétendu 
complot communiste que le peuple des travailleurs 
étouffe dans un embrassement fraternel de toutes les 
classes, de tous les citoyens, de toutes les opinions. 

Tous ces jours derniers, on a comparé, en place pu- 
blique et en pleine rue, ces deux symptômes de la lutte 



88 SOUVENIRS DE 1848 

des idées contre les intérêts, et des intérêts contre les 
idées. Bien psu de personnes osaient approuver la 
Saint-Barthélémy rouennaise ; le peuple indigné eût 
rougi d'avoir dans ses rangs un seul avocat de cette 
épouvantable cause, et nous espérons fort que la ma- 
jorité de l'Assemblée nationale (osons compter sur 
l'unanimité) repoussera avec horreur loute solidarité 
avec ce fait monstrueux. 

Non, non ! il n'y aura pas à l'Assemblée un seul 
complice moral de l'assassinat. Si l'Assemblée croit 
devoir garder le silence jusqu'à la fin de l'instruction 
commencée à Rouen, du moins le jour oii l'arrêt sera 
rendu, s'il confirme la clameur publique, l'Assemblée 
votera d'emblée l'infamie des bourreaux du peuple, 
comme elle a voté d'enthousiasme la proclamation de 
la RépubUque. Par sa spontanéité et son énergie dans 
cette circonstance, l'Assemblée prouvera qu'elle veut 
justifier la confiance que le peuple lui a accordée dès 
son premier cri d'amour pour la République. 

Après la douloureuse émotion produite par les nou- 
velles de Rouen et de Limoges, après un silence de 
réprobation contre les violateurs de l'ordre républi- 
cain à Limoges, et un cri d'indignation contre le ré- 
tablissement de l'ordre moscovite à Rouen, le peuple 
de Paris, qui, dans ses entretiens, remonte toujours 
de l'effet à la cause, a encore agité, dans ces nom- 
breux clubs en plein air qu'il appelle modestement 
des groupes, les questions brûlantes qui se traduisent 
encore ici, cette semaine, par les mots de commu- 
nisme et de réaction. Nous dirons cette semaine^ 



REVUE POLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE 89 

parce que l'esprit public marche vite, et que la se- 
maine prochaine, peut-être, on comprendra le vrai 
sens de ces mots. 

Il serait déjà bien temps d'en finir avec ce ridicule 
malentendu qui dure depuis le 17 avril et qui risque 
de rendre les vrais communistes victimes, dans l'opi- 
nion des simples, d'une solidarité aussi injuste et aussi 
pénible pour eux que ce serait pour la classe bour- 
geoise prise en masse l'accusation de solidarité avec 
les égorgeurs de Rouen. Encore la partie ne serait- 
elle pas égale, car l'affaire de Rouen est un fait ac- 
compli, et on pourrait le citer comme un exemple de 
la rage aveugle qui s'attache à l'esprit de propriété 
mal entendu, tandis que l'esprit mal entendu de la 
communauté n'a encore montré par aucun symptôme 
qu'il fût capable de commettre un seul attentat contre 
la propriété et contre l'humanité. 

Le peuple a saisi la différence, encore une fois, et 
s'il s'applaudit d'avoir gardé le silence lorsqu'une 
fraction abusée de la garde nationale lui criait aux 
oreilles : Mort aux communistes ! c'est parce qu'il sait 
qu'en révolution, il est des erreurs d'un moment qu'il 
faut pardonner et laisser aboutir au néant, sous peine 
de les rendre plus graves en les combattant au milieu 
de l'émotion. 

Nous espérons que l'Assemblée nationale ne res- 
tera point en arrière du progrès rapide qui se fait 
autour d'elle dans les esprits, et qu'elle abandonnera 
dès son début, cette persécution contre le fantôme 
du communisme, qui n'est qu'un prétexte de mauvaise 



90 SOUVENIRS DE 1848 

foi de la part de quelques-uns pour étouffer l'avenir 
du peuple dans son germe ; une prévention de l'igno- 
rance et de la crédulité de la part de beaucoup d'au- 
tres pour s'épargner la peine de comprendre la situa- 
tion véritable des choses. 

Le peuple a compris aujourd'hui ce que c'est que 
le véritable communisme. Il sait que M. Gabet n'est 
pas l'inventeur de cette doctrine, car elle est aussi 
ancienne que le monde. Il sait que le roman intitulé 
Icarie n'est point le code du communisme, parce que 
le véritable code, c'est l'Évangile quant au passé et 
au présent, c'est l'Évangile introduit dans la vie réelle 
sous le nom de république quant au présent et à l'a- 
venir. Le peuple sait aussi que le communisme im- 
médiat dont on s'est tant effrayé et qui n'existe peut- 
être que dans l'imagination troublée de quelques 
hommes, est la négation même du communisme, puis- 
qu'il voudrait procéder par la violence et par la des- 
truction du principe évangélique et communiste de la 
fraternité. Le peuple sait que la secte de M. Cabet est 
essentiellement pacifique et inoffensive, qu'elle n'as- 
pire qu'à s'isoler et à se livrer à la pratique d'une 
utopie personnelle, rêve sans avenir d'un avenir fan- 
tastique, car l'avenir ne se prête point aux formes que 
le présent prétend lui imposer. Le peuple sait enfin 
que persécuter M. Gabet et le rendre responsable des 
passions violentes qui viendraient à s'agiter dans 
l'ombre serait une injustice et une lâcheté, car la 
secte de M. Gabet est faible et honnête et ne menace 
la tranquillité publique ni par son nombre , ni par 



REVUE rOLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE 91 

ses intentions, ni par la puissance ou l'attrait de ses 
formules. 

Le peuple sait enfin que ce malheureux mot de 
communisme, tant jeté à la face des républicains- 
socialistes depuis quelques années par les conserva- 
teurs de la monarchie, n'a point l'acception qu'on lui 
prête et ne se localise dans aucune secte. 

Quant à nous^ voici ce que nous répondrions à des 
questions faites de bonne foi, car nous ne saurions 
répondre à des questions de mauvaise foi. Si par le 
communisme vous entendez telle ou telle secte, nous 
ne sommes point communistes, parce que nous n'ap- 
partenons à aucune secte. Si, par le communisme, 
vous entendez la volonté aveugle et orgueilleuse de 
combattre toute forme de progrès qui ne serait pas 
l'application immédiate du communisme , nous ne 
sommes pas communistes, parce que le communisme 
est un contrat de fraternité idéale pour lequel nous 
savons bien que les hommes ne sont pas mûrs, et au- 
quel il ne sauraient consentir librement et sincère- 
ment du jour au lendemain. Si, par le communisme, 
vous entendez une conspiration disposée à tenter un 
coup de main, pour s'emparer de la dictature, comme 
on le disait au 16 avril, nous ne sommes point com- 
munistes, car une pensée d'avenir ne s'impose que 
par la conviction, et on ne se bat que pour faire 
triompher un principe immédiatement réalisable, 
l'institution républicaine, par exemple. 

Mais, si, par le communisme, vous entendez le désir 
et la volonté que, grâce à tous les moyens légitimes 



92 SOUVENIRS DE 1848 

et avoués par la conscience publique, Tinégalité ré- 
voltante de l'extrême richesse et de l'extrême pauvreté 
disparaisse dès aujourd'hui pour faire place à un 
commencement d'égalité véritable, oui, nous sommes 
communistes, et nous osons vous le dire, à-vous qui 
nous interrogez loyalement, parce que nous pensons 
que vous l'êtes autant que nous. Si, par le commu- 
nisme, vous entendez qu'à nos yeux le seul moyen 
d'arrêter l'élan désordonné de la richesse pour déve- 
lopper l'élan sacré du travail , c'est la protection 
accordée par l'État à l'association vaste et toujours 
progressive des travailleurs, oui, nous sommes com- 
munistes, et vous le serez aussi dès que vous aurez 
pris la peine d'examiner le problème qui menace 
l'existence de la société. Si, par le communisme, vous 
entendez une direction éclairée, consciencieuse, ar- 
dente et sincère, donnée par l'État au principe pro- 
tecteur de l'association, à l'examen de la form.e la 
plus applicable, la plus étendue, la plus préservatrice 
de toutes les libertés individuelles et de tous les inté- 
rêts légitimes, oui, nous sommes communistes, et 
chaque jour vous prouvera que vous êtes forcés de 
l'être vous-mêmes. 

Mais, à notre tour , nous vous interrogerons, et 
nous vous dirons: Voulez- vous, tout en nous concé- 
dant ces principes, n'accorder dans l'Assemblée 
qu'une attention légère à leur réalisation, en faire bon 
marché à la première difficulté qui se présentera, y 
substituer les intérêts de clocher relatifs à votre pro- 
pre intérêt, comme faisait l'ex- chambre, des questions 



REVUE POLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE 98 

d'engouement ou d'antipathie pour des noms propres, 
des travaux impies sur les institutions industrielles 
et commerciales qui recommenceraient le passé au 
profit du riche et aux dépens du pauvre ? Enfin, voulez- 
vous, tout en laissant sortir de vos lèvres le mot d'é- 
galité comme une formule banale, travailler dans un 
sens qui assurerait à l'inégalité un progrès contraire 
à la loi de Dieu et aux besoins de l'humanité? Alors, 
nous vous le disons avec assurance, non seulement 
vous avez le droit de ne pas vous dire communistes, 
mais encore vous avez celui de ne pas vous dire répu- 
blicains. Alors, nous acceptons le titre de commu- 
nistes comme une justice que vous nous rendez, qui 
nous est due et dont nous sommes fiers ; car, à ce 
titre, nous nous regardons comme républicains, et, si 
vous décidez vous-mêmes, par votre conduite poli- 
tique, qu'on ne peut pas être républicain sans être 
communiste, nous ne reculerons pas devant ce titre 
dangereux et cher qui désigne notre tête aux balles 
de vos bourgeois armés. 

Le National a publié hier un article fort remarqua- 
ble sur la question sociale. Nous sommes de ceux 
qui, depuis dix ans, ont protesté contre la pratique 
froide du National^ contre son refus d'examiner des 
idées que souvent il n'a pas combattues avec toute la 
bonne foi possible, contre son extrême prudence 
dans la politique même, contre son manque d'idéal et 
de foi à la marche rapide du progrès possible. Pour- 
tant, nous n'avons jamais combattu personnellement 
le National^ et, si nous nous sommes tenus toujours 



94 SOUVENIRS DE 1848 

éloignés de la discussion politique, c'est parce que 
nous ne voulions pas avoir à le combattre. Il nous 
répugnait de protester hautement contre un parti 
honnête, sincère, et qui devait, un jour ou l'autre, se 
battre avec nous pour la Répubhque contre l'ennemi 
commun. Nous sentions que la polémique quotidienne 
entraînait les idées sur le terrain des partis, et cette 
lutte, sous la monarchie, en présence de geôliers de 
la pensée, qui se réjouissaient de nos apparentes di- 
visions, nous faisait l'effet d'une bataille entre gladia- 
teurs pour l'amusement du sénat. 

Aujourd'hui, enfm, le National se réveille en pré- 
sence de l'ennemi. Il a marché lentement, mais enfin 
il est Français, c'est-à-dire loyal et brave, et, quand il 
se trouve sur le champ de bataille, il monte résolu- 
ment à cheval. Depuis deux mois, la République lui 
en a plus appris que dix ans sous la monarchie ; il a 
fait comme le peuple, il s'est instruit de la réalité; 
il a abandonné de vaines discussions sur l'obscurité 
métaphysique des théories, discussions qui eussent 
dû se tenir dans le domaine de la critique littéraire et 
qui ne sont bonnes qu'à amuser les oisifs en temps de 
paix. Nous n'avons plus de temps à perdre pour com- 
battre et railler tel ou tel livre. Nous n'avons plus 
celui de rire* aux dépens de telle ou telle utopie trop 
facile à réduire au néant. 

Il s'agit de savoir si nous allons céder le terrain 
aux catholiques, aux légitimistes, aux dynastiques ; 
car ce sont eux qui menacent le règne de la vérité, 
et non ces pauvres rêveurs qui, par nature, n'ont 



REVUE POLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE 95 

jamais été des foudres de guerre, on le sait bien. Il 
s'agit encore de résister à un corps d'armée plus puis- 
sant que le parti prêtre et le parti monarchique, c'est 
le corps d'armée des indifférents et des sceptiques, 
qui, nous le croyons, sont en grand nombre sur les 
bancs de l'Assemblée nationale. Ceux-là n'ont d'es- 
poir que dans la fatigue et le découragement du peu- 
ple, et leur avis est celui de Bertrand : Embrassons- 
nous, et que cela finisse. Ne leur demandez pas de 
conduite politique, ni de parti pris. Ils n'en ont d'autre 
que celui de retourner aux habitudes de toute leur 
vie, et, comme ces habitudes de bien-être entraînent 
l'habitude de la misère, de l'ignorance et de la dégra- 
dation du prolétaire, ils n'oseront jamais croire à la 
nécessité d'un changement dans cet ordre de choses. 
Ces gens-là ne sont ni bons ni méchants, ils ne veu- 
lent pas que le pauvre meure de faim à leur porte. Ils 
lui donnent un sou. S'ils ont des terres, ils font tra- 
vailler des ouvriers ; s'ils sont industriels, ils em- 
ploient des bras et consentent à augmenter le salaire 
quand ils se voient à la veille d'y être contraints. Ils 
traitent leurs domestiques avec douceur, ils sont bons 
maîtres, c'est-à-dire gouvernants naturels dans une 
société qui ne se composerait que de mendiants et de 
gagés. Au demeurant, les meilleurs républicains du 
monde, hommes sages, prudents, qui rassurent toutes 
les opinions et qui se trouvent, un beau matin, re- 
présentants du peuple, par la raison qu'ils n'ont ja- 
mais fait parler d'eux. 
Le iVa^iona/ a compris sans doute que la majorité de 



96 SOUVENIRS DE 1848 

l'Assemblée pourrait bien appartenir à ces hommes- 
là, et le National s'est ému, avec raison, parce qu'avec 
eux et quelques meneurs plus visiblement hostiles à 
la République, notre République pourrait bien fondre 
au soleil de mai comme une statue de cire, en dépit 
des efforts des socialistes. Le National tend donc la 
main aux socialistes. Faisons des vœux pour que les 
diverses nuances de l'opposition nouvelle ne fassent 
plus qu'un front de bataille bien serré et bien uni. 

La question des femmes est venue mêler, cette 
semaine, un peu de gaieté au sérieux des événements 
et des préoccupations. Certains clubs sont envahis ou 
menacent de l'être par les dames socialistes. Ces 
dames ont raison de s'occuper du progrès que la Ré- 
publique promet de faire entrer dans les mœurs, dans 
la législation, dans la condition morale et matérielle 
des femmes du peuple, dans l'éducation de l'un et de 
l'autre sexe. Mais ces dames ont tort de vouloir se 
jeter, de leurs personnes, dans le mouvement. On ne 
leur conteste point le droit de lire, de penser, de rai- 
sonner et d'écrire; mais, quel que soit l'avenir, nos 
mœurs et nos habitudes se prêtent peu à voir les 
femmes haranguant les hommes et quittant leurs en- 
fants pour s'absorber dans les clubs. 

Je ne vois point que, dans l'état actuel des choses, 
les femmes doivent être si pressées de prendre une 
part directe à la vie politique. Il n'est point prouvé 
qu'elles y apportent un élément de haute sagesse et 
de dignité bien entendue ; car, si une grande partie des 
hommes est inexpérimentée encore dans l'exercice de 



REVUE POLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE 07 

cette vie nouvelle où nous entrons, une plus grande 
partie des femmes est exposée à cette inexpérience, 
et l'essai compliquerait d'une manière fâcheuse les 
embarras de la situation. 

Il ne nous est point prouvé, d'ailleurs^ que l'avenir 
doive transformer la femme à ce point que son rôle 
dans la société soit identique à celui de l'homme. Il 
nous semble que les dames socialistes confondent 
l'égalité avec ridentité, erreur qu'il faut leur pardon- 
ner ; car, en ce qui les concerne eux-mêmes, les 
hommes tombent souvent dans cette confusion d'idées. 
L'homme et la femme peuvent remplir des fonctions 
différentes sans que la femme soit tenue, pour cela, 
dans un état d'infériorité. Nous n'avons point trouvé 
jusqu'ici la protestation de ces dames assez significa- 
tive pour qu'il soit nécessaire de les contrarier en la 
discutant. Si elle se formulait d'une manière plus sé- 
rieuse, nous consacrerions un travail particulier à 
l'examen de leurs droits et de leurs devoirs dans le 
présent et dans l'avenir. 



7 mai 1848. 



IX 



QUESTION DE DEMAIN 



LA RELIGION DE LA FRANGE 

Tandis que neuf cents législateurs s'agitent dans 
une grande boîte de papier peint pour savoir quelle 
forme de gouvernement va être improvisée, à la plus 
grande satisfaction des plus petites idées de trente- 
cinq millions de Français, sommes-nous deux, à 
l'heure qu'il est, en France, qui, retirés dans le si- 
lence d'une mansarde, nous préoccupions sérieuse- 
ment de la religion de la France? 

Du nom et de la forme de cette religion nouvelle 
qui se fait au milieu de nous, et pour ainsi dire mal- 
gré nous, certes nous risquons fort d'être le seul qui 
ait quelque souci distinct, en cet instant où la chose 
temporelle, comme disent les catholiques, absorbe 



100 SOUVENIRS DE 1848 

toutes les pensées humaines. Les vieilles religions 
ont leur forme toute faite, et cette forme, qui dispense 
d'en chercher une autre, paraît fort commode à l'As- 
semblée très chrétienne à\i palais Bourbon; car entre 
deux présidents très recommandables et très hono- 
rables, sans doute, les citoyens Trélat et Bûchez, elle 
a donné la préférence au plus catholique des deux. 
Ajoutons qu'un parfum de catholicisme s'est répandu 
aussi sur le choix des vice-présidents : à telles en- 
seignes que l'auteur de Diogène n'a pas voulu, dit-on, 
faire partie du banc de l'œuvre. Hélas! Diogène, il 
n'est pas encore temps de briser le tonneau, dernier 
refuge de la vérité crue, et de t'asseoir parmi les 
marguilliers de la République... 

Triste agonie officielle, et véritable embaumement 
final du catholicisme I Ah ! si j'étais M. Lacordaire, ou 
bien si j'avais la foi cathohque, je n'aurais pas voulu 
assister à cette sépulture bourgeoise ; je n'aurais pas 
voulu signer cet acte de décès qui va sq présenter 
sous la forme d'une sorte de mariage entre la bour- 
geoisie et l'autel, mariage de convenance s'il en fut, 
oii, la dot comptée, chacun s'en ira de son côté. Alors, 
le citoyen Pagnerre, éditeur du citoyen Lamennais, 
publiera, comme épithalame, une nouvelle édition de 
l'Indifférence en matière de religion^ ouvrage qui ne 
manque pas d'actualité. 

Nous ne verserons pas de larmes sur le cercueil de 
la défunte. Elle a vécu longtemps et sans se reposer. 
Nous rirons un peu des honneurs que lui rendra la 
bourgeoisie par peur du paysan, qui, en certains en- 



QUESTION DE DEMAIN 101 

droits, aime encore son curé el fait bien, puisque le 
curé, quand il est bon, est encore le seul ami du 
pauvre. Mais, tout en riant de l'hypocrisie sceptique 
que nous lègue l'ancienne Chambre, nous remercions 
Dieu, le vrai bon Dieu, de l'esprit de tolérance qui 
présidera aux fiançailles de la morte. L'Église protes- 
tante, encore plus morte, les deux Églises chrétiennes 
s'entendront pour donner la main à la synagogue ; 
tout culte sera protégé et salarié par l'État; tout 
homme sera libre de conserver à son idéal religieux 
la forme dont il a contracté l'habitude, et, en consa- 
crant ce principe essentiellement républicain de la 
liberté de conscience, la loi sera forcée d'étendre sa 
protection sur les petites Églises nouvelles, sur 
l'Eglise icarienne comme sur l'Eglise catholique, 
apostolique et romaine. Si M. Gabet veut organiser 
un clergé icarien, et demander à l'Etat un traitement 
pour ses prêtres, je ne vois pas trop de quel droit on 
le lui refusera, à moins que la loi ne consacre par un 
article spécial certaines exclusions, sous la pression 
des baïonnettes voltairiennes de la bourgeoisie. 

Mais, au milieu de cette grande tolérance oii triomphe 
la philosophie peu croyante du xvin* siècle, le peuple 
aura-t-il une religion ? Et, s'il doit en avoir une, qui la 
lui donnera? quelle sera-t-elle? 

Cette difficile question ne peut se résoudre que par 

la plus simple des réponses. Le peuple est chrétien; 

il restera chrétien. Il n'est plus cathohque ; il ne 

redeviendra jamais catholique. Toute forme passera 

devant lui désormais comme un spectacle, et la Con- 

6. 



102 SOUVENIRS DE 1848 

stitution fera bien d'instituer une police spéciale pour 
que les divers acteurs de ces spectacles ne se prennent 
pas trop aux cheveux dans certaines villes du Midi. 
Ce n'est qu'un point de détail facile à prévoir. L'État 
aussi aura à intervenir sagement dans la conduite 
privée des communautés catholiques; mais nous ne 
voyons pas que, pour être conséquent avec lui-même, 
il ait le droit de les dissoudre. Je crois que, l'esprit 
public aidant, il leur sera de moins en moins facile 
de se soustraire à l'atteinte des lois qui régissent la 
société civile. Sans doute ces antres de corruption 
que la croix du chaste Jésus protège contre le regard 
des hommes sont une plaie vive pour la morale pu- 
blique; mais, quand on ferme brusquement une plaie, 
elle se rouvre ailleurs plus pernicieuse et plus obsti- 
née. Laissons au temps et au progrès, laissons à l'in- 
fluence de l'atmosphère républicaine le soin de puri- 
fier tout. Laissons cela surtout au progrès du vrai 
christianisme dans les esprits. 

Le vrai christianisme, il faut le définir ; car, sur le 
terrain de la religion, les formules vagues prêtent 
beaucoup trop à l'hypocrisie, et finissent par se con- 
stituer à l'état de mystère ; le vrai christianisme, c'est 
à la fois une philosophie et une religion. Nous avons 
fait ce progrès de confondre ces deux termes, et de ne 
pas croire qu'un culte rétribué fût nécessaire pour 
faire passer une philosophie à l'état de religion. Cha- 
cun de nous aujourd'hui, à quelque nuance qu'il ap- 
partienne, se sert de cette expression, ma religion 
politique, pour donner toute sa valeur à l'opinion qu'il 



QUESTION DE DEMAIN 103 

professe. A cet état de croyance sincère et profonde, 
l'Évangile est la religion du peuple. C'est pourquoi 
vous l'avez vu porter en triomphe l'image du Christ 
dans la nouvelle République; c'est pourquoi il n'a 
point fait, comme en 1830, la guerre aux croix des 
églises de Paris; c'est pourquoi l'archevêque a pu 
venir bénir les morts de Février, sans exciter ni sur- 
prise ni murmure ; c'est pourquoi les arbres de la 
liberté ont reçu l'eau bénite, qui ne leur a point porté 
malheur dans l'esprit du peuple. 

Le peuple républicain et le prêtre catholique se sont 
donc réconciUés en 1848. Mais le prêtre catholique se 
tromperait bien s'il croyait que l'Eglise a fait ce mi- 
racle. C'est l'ami du peuple, c'est l'esprit de Jésus, qui 
a enseigné au peuple à traiter le prêtre comme son 
frère, c'est le Christ compris enfin, qui a cimenté 
cette alliance, rendue impossible en 93 par l'intolé- 
rante protestation du catholicisme. Le prêtre aura 
beau ruser et caresser : s'il inspire de la confiance 
à l'homme du peuple, ce ne sera qu'à la condition de 
lui parler d'égalité et de fraternité, au nom du Christ. 
Mais qu'il essaye de faire servir ce nom sacré à res- 
susciter la tyrannie des rois et des papes, et il verra 
combien, sans la vraie pensée du christianisme, 
l'Église catholique est impuissante. 

L'Église catholique peut-elle être sincèrement dans 
la voie de l'avenir, et, dépouillant toutes les impos- 
tures d'un long passé, retrouver dans son propre sein 
la pensée pure du Christ ! 

Il semble qu'ayant l'image du crucifié sur la tête et 



104 SOUVENIRS DE 1848 

le livre de la doctrine avec tous ses symboles sur l'au- 
tel, elle soit plus près que nous tous de se retremper 
à sa source. — Eh bien , non, c'est le contraire. Elle 
a perdu dans l'habitude du merveilleux, qui a été son 
instrument de pouvoir sur les masses ignorantes, la 
notion distincte du vrai et du faux. Il ne dépend pas 
du prêtre d'être orthodoxe et croyant sans être fou, ou 
faible d'esprit à ce point de fonctionner intellectuelle- 
ment sans le secours de la raison humaine. 

Par exemple, sur quoi repose le point de départ de 
la croyance catholique? Sur la divinité de Jésus. Jé- 
sus, pour le croyant apostolique et romain, ne peut 
pas être un saint homme, un philosophe sublime. Il 
faut qu'il soit le Verbe fait chair, une des personnes 
de la trinité divine. Il faut que le divin fils du char- 
pentier (car nous autres, chrétiens de 1848, nous lui 
laissons l'épithète de divin qui exprime notre enthou- 
siasme et qui ne nous rend pas suspects d'idolâtrie) ; 
il faut, pour le prêtre, que le divin fils du charpentier 
soit né du commerce d'une Vierge avec TEsprit- 
Saint. Il faut enfin que, sur ce point comme sur tous 
ceux qui en sont la conséquence dans le mythe catho- 
lique, les vieilles formes poétiques du paganisme in- 
terviennent, formes puériles et riantes qui portent une 
date précise et font de Jésus le dernier dieu de l'ère 
païenne, mais que la raison de l'ouvrier le plus simple 
et le moins ergoteur n'admet pas plus aujourd'hui que 
celle du prêtre lui-même. 

Or, si le prêtre jouit de sa raison, il ne croit pas à 
la divinité de Jésus ; donc, il ment aux hommes. Il en 



QUESTION DE DEMAIN 105 

souffre s'il est homme de bien et religieux. Il en rit 
comme Satan s'il est charlatan et athée. S'il y croit, 
c'est qu'il ne jouit pas sainement de l'exercice de 
toutes ses facultés mentales. C'est un homme d'un 
autre âge qui se trouve fourvoyé dans le monde ac- 
tuel, c'est un homme qui a oublié de mourir il y a 
quelques siècles et qui vit parmi nous sous le coup 
d'une perpétuelle hallucination. 

Le peuple a une vie trop réelle, trop libre morale- 
ment, trop en harmonie avec le cours des âges pour 
vivre de cette vapeur que l'encens du sanctuaire fait 
monter pleirne de fantômes et de prestiges à la tête du 
jeune lévite. Il est trop fin, trop mâle et trop franc, 
dès qu'il est sorti des rêves merveilleux de l'enfance, 
pour conserver, sur ses lèvres, la formule d'une 
prière qui n'est plus pour lui l'expression de la vérité, 
mais seulement un souvenir poétique. Le peuple ne 
croit plus et ne croira jamais plus à la divinité de 
Jésus, par conséquent à tout l'édifice symbolique du 
culte. Seulement il aime Jésus maintenant parce qu'il 
le comprend, parce que, ne voulant plus souffrir, 
entre son âme et l'Évangile, cette monstrueuse inter- 
prétation que le prêtre avait inventée au profit des 
tyrans et des traîtres, il a découvert que Jésus était le 
premier et l'immortel apôtre de l'égalité. Jésus, en- 
fant du peuple, martyr de la vérité, victime dévouée 
pour la cause du faible, du pauvre et de l'esclave, 
Jésus est sa lumière, son ami, son symbole, son es- 
poir. Mais le Jésus des prêtres, ce Dieu qui daigne 
naître dans une étable pour enseigner aux hommes à 



106 SOUVENIRS DE 1848 

se laisser conduire, atteler et battre comme le bœuf 
et l'âne, ce Jésus-là est un faux dieu, et s'il faut pour, 
être chrétien calomnier à ce point la justice et la 
bonté divines, le peuple n'est pas chrétien. Prêtres, 
choisissez, ou des chrétiens qui rejettent les mystères 
et adoptent l'Évangile, ou des fous, des niais, des 
hypocrites qui adoreront l'idole et ne comprendront 
que le règne du mal, l'antique fatalité païenne. 

Mais, si le peuple est chrétien dans ce sens que la 
philosophie chrétienne, dans toute sa pureté et avec 
toutes ses promesses, devient son idéal et sa foi, cela 
ne satisfera point les prêtres. Ils diront que le peuple 
est sans religion ; ils ne daigneront même pas le trai- 
ter d'hérétique; ils le condamneront comme athée, et, 
dès à présent, les anciens croyants pensent qu'une 
rehgion sans dogme inflexible et sans culte consacré 
n'est pas une rehgion. Nous allons examiner la valeur 
de cette assertion^ que l'usage et l'habitude font pa- 
raître assez plausible. 

10 mai 1848. 



II 



LE DOGME DE LA FRANCE 



On nous a toujours dit qu'une philosophie sans dogme 
et sans culte n'était pas une rehgion. C'est peut-être 
parce qu'on l'a toujours dit que cela n'est pas vrai. Il 



QUESTION DE DEMAIN 101 

y a tant de prétendues vérités qui finissent par être 
des mensonges! 

On pense que la morale évangélique ne peut pas 
exister privée du dogme catholique, et que ce dogme 
estsi parfait, si savant, si complet, qu'onn'enpeutretirer 
une pierre sans jeter à bas l'édifice. Il nous semble 
que rédifice est à bas en effet, car on lui a retiré une 
à une toutes ses pierres, et il y a déjà bien long- 
temps que la chose est ainsi. 

Gomment n'est-on pas frappé de ce fait : Jusqu'à 
notre première République, on démolit l'Église; Vol- 
taire lui porte les derniers coups; et alors, malgré 
Rousseau, qui proteste pour sauver l'Évangile, l'Évan- 
gile disparaît sous les ruines du temple catholique. 
Camille Desmoulins nous parle bien un peu du sans-cu- 
lotte Jésus; mais l'Église combat, boude, s'exile, et 
revient en triomphe dans les carrosses de l'Empire, 
pour rebénir les autels profanés et sacrer un nouveau 
Charlemagne. La foi ne revient point avec elle. La 
Restauration nous ramène le règne des cagots; et, 
sauf quelques vieilles bonnes gens, personne ne croit, 
Louis -Philippe, après quelques taquineries, finit par 
s'entendre avec l'Église, et le voltairianisme coudoie 
le jésuitisme , chacun cherchant à tromper l'autre. 
Durant ce combat qui n'aboutit à rien, le peuple reste 
indifférent; il se sépare de l'Église, sans bruit, sans 
colère, sans rancune : il oublie qu'elle existe; s'il y 
entre, c'est pour entendre de la musique et voir des 
cérémonies; mais sa lutte contre le clergé est finie ; 
le fantastique des mystères ne le touche plus : tout 



108 SOUVENIRS DE 1848 

cela meurt de sa belle mort sans qu'il y porte la 
main. 

Pourtant, l'idée chrétienne subsiste, trop belle pour 
être souillée. Plus le peuple se détache du dogme, 
plus il se rallie à la doctrine. Sans aucun doute, depuis 
ces derniers temps d'officielle indifférence en matière 
de religion, le christianisme est entré dans une nou- 
velle phase de vie, et le clergé s'y est trompé. Il a cru 
ressaisir sa puissance, et il n'a pas vu qu'elle était fac- 
tice. Il n'a pas compris que l'image du crucifié le cou- 
vrait comme une égide, et que le temps était passé de prê- 
cher au nom du crucifié rabné2ration de rintellisrence 
humaine, la résignation stupide, l'ignorance etlamisère 
comme le devoir du pauvre devant l'omnipotence du 
riche. Donc, on se trompe en ne voyantpas que le dogme, 
qui, jadis, a servi à propager l'idée pour des générations 
ignorantes, étouffe depuis longtemps l'idée au sein de 
l'Eglise, à mesure que les générations s'éclairent. 

Ayons le courage de le reconnaître, il n'est plus 
besoin du dogme, du moins de ce qu'on appelait 
autrefois le dogme , c'est-à-dire de la mythologie 
merveilleuse nécessaire aux peuples naïfs. Nous avons 
moins d'imagination que nos ancêtres, cela est cer- 
tain ; mais nous avons plus de raison, et le sens moral de 
l'idée est une base beaucoup plus solide que le sym- 
bole merveilleux. Nous ne sommes plus dévots, mais 
nous sommes religieux plus que nous ne Tavons jamais 
été. Laissons donc végéter sur notre sol de la liberté 
cette vieille forme catholique, que l'esprit de Jésus a 
quittée depuis longtemps. Cet esprit vraiment divin est 



QUESTION DE DEMAIN 109 

entré en nous peu à peu, à mesure qu'il se retirait de 
l'Église. L'Église devenant la maison des riches, l'É- 
vangile se réfugiait dans le cœur du pauvre, et, à présent, 
il y règne, il y fonde un dogme et un culte nouveaux. 

Mais où est le Dieu? Il n'est plus enfermé dans un 
calice d'or ou d'argent. Son esprit plane librement 
dans le vaste univers, et toute âme républicaine est 
son sanctuaire. Gomment s'appelle la religion? Elle 
s'appelle République. Quelle est sa formule? Liberté, 
Égalitéf Fraternité. Quelle est sa doctrine? L'Évan- 
gilej dégagé des surcharges et des ratures du moyen 
âge; l'Évangile, librement compris et interprété par le 
bon sens et la charité du peuple. Quels sont ses prêtres ? 
Nous le sommes tous. Quels sont ses saints et ses 
martyrs? Jésus, et tous ceux qui, avant et après lui, 
depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, 
ont souffert et péri pour la vérité. 

Voilà pourtant tout le dogme dont la France éclai- 
rée et tout ce qui est éclairé dans l'univers se contente 
depuis longtemps. Pourquoi ne s'en contenterait-on 
pas toujours? Il est simple et court. Tout le monde 
peut le comprendre. Tout le monde peut le pratiquer, 
la République aidant! 

Mais l'Évangile, dira t-on, est lui-même un poème 
merveilleux, tout rempli de miracles, et, si vous niez 
les miracles, vous niez l'Evangile. 

Nous ne faisons pas trop la guerre aux miracles de 
Jésus. La science physiologique nous a appris que la 
foi, l'émotion, une forte commotion dans l'ordre mo- 
ral, guérissaient les maladies du corps; et, sous ce 

7 



110 SOUVENIRS DE 1848 

rapport, la nature a encore de merveilleux secrets à 
nous révéler. D'ailleurs, le poème de la vie de Jésus, 
tout empreint de l'esprit du temps, n'e^ pas ce qui 
constitue essentiellement la doctrine évangélique. 
L'Évangile, pour nous, c'est l'esprit de Jésus^ c'est 
sa parole, c'est sa révélation de l'éternelle vérité. C'est 
cette grande découverte de la loi d'égalité et de frater- 
nité qui s'est présentée à lui plus complète et mieux 
formulée qu'elle ne l'avait été pour ses devanciers. 
Gomme nous ne le croyons pas Dieu, nous ne préten- 
dons pas qu'il ait tout prévu, tout annoncé, tout 
enchaîné dans l'avenir. S'il avait posé la borne du 
progrès sur la terre, il ne serait point un génie supé- 
rieur. Mais il a laissé le ciel ouvert à toutes les aspi- 
rations, et lui-même a dit : L'esprit vivifie^ la lettre 
tue. Donc, tout ce qui a été beau, vrai et bon depuis 
Jésus, n'a été que le développement de sa pensée. 
Tout ce qui sera bon, vrai et beau dans l'avenir,, sui- 
vra la roule ouverte par lui; et, s'il faut absolument à 
une religion un fondateur, une tradition, un livre, 
je ne pense pas que Ihumanité puisse mieux choisir 
que le christianisme vrai, le vrai Jésus et le véritable 
Évangile. 

Quelques-uns disent que Jésus n'a jamais existé et 
que sa vie est un poème en quatre versions. Nous 
sommes persuadé, quant à nous, que Jésus a existé, 
que sa doctrine a été recueillie oralement et fidèle- 
ment transmise^ qu'il a vraiment guéri des malades 
en leur inspirant une confiance et un enthousiasme 
qui ont donné, au miracle très naturel de la foi, l'appa- 



QUESTION DE DEMAIN 111 

rence du miracle surnaturel. Nous sommes persuadé 
que cet homme admirable a souffert la persécution et 
subi les derniers outrages, le dernier supplice, pour 
avoir prêché au peuple une admirable doctrine. Quant 
à sa résurrection au bout de troisjours, nous en trouvons 
l'invention belle, poétique, et nous n'en voulons pas 
à ses disciples d'avoir rêvé ce magnifique dénoue- 
ment au drame le plus touchant et le plus instructif de 
l'histoire. 

Maintenant, si une partie du clergé, une partie de 
la noblesse, une partie même de la bourgeoisie, et 
une partie du peuple persistent à croire à la divinité, 
aux miracles, et à la résurrection de Jésus, la véri- 
table tolérance, le respect dû aux croyances naïves, 
l'amour qu'un passé poétique inspire encore à la raison 
du siècle, tout, dans cet ordre de concessions qui ne 
compromettent en rien les lois sociales, nous fait un 
devoir de laisser liberté entière à la croyance indivi- 
duelle. Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas 
nous dissimuler que la raison n'éclaire pas simultané- 
ment toutes les intelligences, et que l'imagination 
joue encore un grand rôle dans les croyances reli- 
gieuses. Nous laissons et nous devons laisser ces 
intelligences éprises du merveilleux chercher leur 
ivresse dans les mystères catholiques. 

Mais à quiconque n'a pas besoin de l'élément du 
merveilleux, à quiconque se contente pour religion 
d'une philosophie pleine d'idéal et de pureté, à qui- 
conque accepte pour dogme la tradition bien comprise 
de l'humanité et l'aspiration élevée du sentiment, nous 



112 SOUVENIRS DE 1848 

dirons : Soyons chrétiens dans l'Église de la fraternité, 
qui s'appelle République; soyons citoyens dans le 
monde de la liberté, qui s'appelle encore République; 
soyons philosophes dan& la société de l'égalité, qui 
s'appelle toujours République. 

Si l'Église catholique nous exclut de son paradis, il 
ne dépend pas d'elle de nous empêcher d'être 
chrétiens comme nous l'entendons. L'Église catholique 
n'est plus qu'une secte, et on sait que les sectes ont 
eu jusqu'ici la prétention d'avoir le monopole des for- 
mules. Le christianisme républicain ne s'absorbe 
dans aucune secte; il se constitue dans les idées, dans 
les sentiments et dans les actes, à l'état de religion 
universelle; il ne répudie aucune nuance et ne s'en 
laisse imposer aucune; il s'abandonne à toutes les 
interprétations généreuses, à tous les développements 
progressistes; il ferme l'oreille aux vieilles contro- 
verses et les laisse s'épuiser entre elles; il ne mé- 
prise point ceux qui conservent l'amour des formes 
symboliques, et il les protège contre l'intolérance 
de ceux qui voudraient despotiquement y substituer 
des formes nouvelles; il prend enfm un nouvel essor 
dans l'éternelle vie des idées vraies ; il s'ouvre , 
comme les bras du crucifié, pour appeler et bénir tous 
les hommes. 

Quant au culte de cette génération dont l'idéal reli- 
gieux est la fraternité, soyez tranquilles, il se fera 
tout seul, et sans qu'aucun inventeur puisse s'en 
attribuer la création. Nous dirons seulement par quelle 
déduction logique et toute naturelle des sentiments^ 



QUESTION DE DEMAIN 113 

des idées et des événements, il deviendra un véritable 
culte, le culte do l'humanité. 

il mai 1848. 



III 



LE CULTE DE LA FRANCE 



Le culte de la France, comme son dogme reli- 
gieux, comme son idéal politique., c'est le culte de 
l'idée républicaine. 

Qui donc peut s'imaginer raisonnablement, à l'heure 
qu'il est, que la France rendra un culte à des êtres 
quelconques ! Le temps de l'idolâtrie est passé, et 
jamais aucun homme sous le prétexte d'être un dieu^ 
jamais aucun symbole sous le prétexte d'être une 
idée, ne fera fléchir le genou d'un homme véritable. 
Toutes les prosternations, tous les baisers déposés 
sur les reliques, toutes les adorations devant les ima- 
ges sont des coutumes païennes ; et, bien que le 
catholicisme ait proscrit l'adoration de la Vierge et 
des saints, bien qu'il ait fait comprendre aux intelli- 
gences élevées que l'image n'était point l'objet maté- 
riel du culte, la foule ignorante, surtout au fond des 
campagnes, a gardé longtemps le fétichisme des âges 
primitifs. 

Il n'en pouvait être autrement, les idoles restant 
debout sur la terre des vieux Gaulois et n'ayant fait 



114 SOUVENIRS DE 1848 

que changer de nom à l'époque de l'établissement 
du christianisme. Sous ce rapport, le catholicisme 
chrétien des premiers temps ne pouvait pas s'affran- 
chir du passé. Les générations n'eussent pas compris 
une idée dont la forme sensible n'eût pas été mise 
sous leurs yeux. Aujourd'hui, quel est l'enfant qui 
confond l'arbre de la liberté avec l'idée d'être libre? 

Un culte quelconque, dans le sens qu'on a donné 
jusqu'ici aux formes extérieures, est donc non seu- 
lement inutile aux Français de la République, mais il 
leur serait encore impossible. L'abolition du serment 
politique est un fait très significatif qui entraîne l'abo- 
lition du culte, c'est-à-dire du serment religieux, pour 
tout homme libre comprenant son époque. 

Le culte est, dans le passé, un commandement, une 
obhgation imposée sous peine de perdre le titre de 
croyant. C'est un engagement pris parle fidèle; et, 
s'il y manque, il ne peut rentrer dans le giron de 
l'Église que repentant, confessé et absous après 
expiation. Quel nouveau culte s'imposera de la sorte 
à des hommes libres? Gomment pourrait-on rédiger 
la formule de ce serment : Je m'engage à être libre. 
On voit bien, par l'impossibilité même d'exprimerune 
pareille idée, que la liberté s'oppose à toute aliénation 
de la conscience et de la volonté humaines. 

Donc, il faut que le culte se transforme avec l'idée 
même qu'on s'est faite jusqu'à ce jour. Il ne faut plus 
jouer sur les mots, ni prétendre que là oii il n'y a pas 
de mystère impénétrable, il n'y a pas de dogme ; que 
là 011 il n'y a pas de pratique obligatoire et invariable, 



QUESTION DE DEMAIN H5 

il n'y a pas de culte ; enfin que là où il n*y a pas l'un 
et l'autre, il n'y a pas de religion. C'est comme si l'on 
nous disait que, sans rois et sans papes, il n'y a pas 
de République. La République prouvera, j'espère, 
qu'elle peut laisser à César ce qui est à César, c'est- 
à-dire le règne du passé, et rendre à Dieu ce qui est 
à Dieu, c'est-à-dire le règne de l'avenir. Jésus ne l'a 
pas entendu autrement, quoi qu'en disent les prêtres. 

Que sera donc le culte ? car il faut un culte à la re- 
ligion de la France. 

Ouij il faut un culte à la France républicaine ; il 
faut un culte à tous les hommes libres. A Dieu ne 
plaise que nous en méconnaissions la sublime néces- 
sité! Le culte, comme nous l'entendons, c'est l'ex- 
pression de l'idéal des masses ; c'est la proclamation 
de l'idée commune à tous ;etce n'est que dans les ma- 
nifestations publiques que cette idée prend une valeur 
religieuse. L'homme isolé aspire à Dieu et cherche 
la vérité comme il le peut, comme il le sent, comme 
il l'entend. Là, il est complètement libre et ne relève 
que de sa conscience. Il faut que le culte le laisse 
libre, mais il faut qu'il lui enseigne la fraternité, et 
qu'il lui en fasse subir le doux entraînement par l'en- 
thousiasme. Le culte ne s'empare pas de la raison, il 
lui parle et la passionne ; car la raison isolée est 
froide, elle tend à l'égoïsme et cesse d'être la raison 
vraie. Le culte ne violente pourtant pas l'égoïsme ; il 
ne lui dit pas : Viens à moi ou sois maudit. Il l'ap- 
pelle et l'attire ; il séduit l'imagination, il excite tous 
les besoins du cœur, et,- par l'attrait d'une joie sainte. 



116 SOUVENIRS DE 1848 

il entraîne dans ses fêtes fraternelles une foule d'amis 
improvisés qui ne s'aimaient pas, qui ne se connais- 
saient pas hier, mais qui, à l'appel du plus beau des 
sentiments, s'élancent, se joignent^ vivent ensemble 
tout un jour, et oublient, dans le transport commun, 
Tinévitable mais triste notion de l'individualisme. 

Oui^ certes, il nous faut un culte. C'est la seule 
expression possible de Tunanimité, cette grande loi 
sociale de l'avenir, que nous ne pouvons pas encore 
réaliser dans la société présente. Le consentement 
libre et spontané de tous, nous l'aurons un jour dans 
la politique ; mais des siècles peut-être nous séparent 
de cet idéal. Pourtant, c'est le but du progrès. 

Trouver une forme sociale qui ne fasse pas de vic- 
times, mais encore qui ne fasse pas de mécontents, 
c'est là le rêve, l'espoir et le travail de l'humanité 
depuis qu'elle existe. Seulement, le but est encore si 
loin, que nous serions fous de ne pas tenir compte de 
l'âge moral de l'humanité dans la pratique des choses. 
Mais aussi nous serions coupables de renoncer à notre 
foi, au progrès incessant de cette humanité, fille de 
Dieu^ qui ne veut pas que son âme immortelle périsse, 
et qui s'arrache aux lassitudes et aux découragements 
de la réalité par la contemplation de l'idéal. 

Que le culte soit donc un éclatant témoignage de 
notre aspiration. Qu'il vienne, de temps en temps, 
nous consoler et nous retremper, en nous faisant 
communier tous ensemble par la pensée. Qu'il dise 
au pauvre comme au riche : « Vous ne devez plus être 
ennemis aujourd'hui; car Dieu vous a faits égaux, 



QUESTION DE DEMAIN 117 

et plus tard vous serez frères. Qu'en ce jour consacré 
au Seigneur, comme disait l'ancienne loi, la pensée 
de l'impossible disparaisse. C'est un jour d'oubli, 
c'est un jour d'ivresse, c'est un jour où nos âmes sont 
déjà dans le ciel, car le ciel, ô hommes infortunés 
de ce siècle, c'est l'égalité réalisée sur la terre. » 
Quelles seront les formes du culte? Elles seront 
éternellement libres, éternellement modifiables, éter- 
nellement progressives comme le génie de l'huma- 
nité. Elles s'appelleront fêtes publiques, et déjà Pa- 
ris et la France en ont improvisé les ébauches. Le 
culte sera plus ou moins beau, plus ou moins sa- 
lutaire , selon que l'humanité sera plus ou moins 
inspirée par les événements et par les idées. Si 
nous retournons à la monarchie, nous retomberons 
en plein catholicisme; si nous marchons vers une 
vraie république, nous aurons un culte véritable, des 
artistes inspirés, des symboles magnifiques qui ne 
voileront plus les pensées, des merveilles d'invention 
et des chefs-d'œuvre d'art. Mais l'inspiration ne vien- 
dra aux ordonnateurs de fêtes qu'autant que l'inspira- 
tion viendra aux masses. A l'heure oii nous sommes, 
il nous faut des fêtes simples et dont le luxe ne soit 
pas une insulte à la misère du peuple. Dans l'avenir, 
les productions du génie reviendront de droit à la 
grande Église républicaine, comme elles revenaient 
de fait autrefois à la riche église catholique. Mais, 
dans tous les temps, la beauté des fêtes résidera dans 
le sentiment pubUc: et, pour nous servir d'une vieille 
fadeur provinciale, qui deviendra ici une vérité, le 

7. 



118 SOUVENIRS DE 1848 

peuple sera, par son concours enthousiaste^ le plus bel 
ornement de ses propres fêtes. 

Mais l'archevêque de Paris a, dit-on, défendu à ses 
curés de comparaître à notre prochaine fête républi- 
caine. Le prêtre veut garder au fond du sanctuaire, 
dont il a les clefs, l'image vénérée de Jésus, l'ami et 
le prophète du peuple. Les images païennes de la 
Liberté, de l'Égahté et de la Fraternité souilleraient de 
leur contact l'image du philosophe qui a sanctifié et prê- 
ché cette triple idée, mère de sa doctrine. Jésus, de- 
vez-vous donc supporter le martyre jusqu'à la fm des 
siècles? serez- vous toujours la proie des pharisiens, 
et votre effigie glorieuse n'échappera-t-elle jamais 
aux outrages que votre âme et votre corps ont subis? 

Mais quoi I l'image du Christ est-elle la propriété 
de l'Église ? Les prêtres ont-ils le monopole de la 
tenir dans leurs mains enchaînées? Le Christ d'ivoire 
des Tuileries fut-il souillé lorsque des mains noires 
de poudre le portèrent triomphalement en tète des 
héros en guenilles du 24 février? 

Il n'y a pourtant pas longtemps, prêtres, que vous 
avez béni nos morts, et déjà vous voulez ostensible- 
ment vous séparer des vivants 1 

Vous ne le ferez pas, vous êtes trop politiques pour 
cela : c'est une velléité de despotisme qui vous est re- 
venue. Mais venez ou ne venez pas aux fêtes de l'huma- 
nité, l'humanité vivra, et Jésus restera avec elle. 

12 mai 1848. 



X 



LE PÈRE COMMUNISME 



A THEOPHILE THORE 



Mon cher Thoré, 

Je ne suis qu'à dix heures de Paris, et je vous 
enverrai mes articles comme à l'ordinaire. Lorsque je 
vous ai rencontré le 15 au quai d'Orsay, ignorant 
comme vous ce qui se passait au même moment à 
l'hôtel de ville, je vous ai dit que je partais, que 
j'avais toujours dû partir le lendemain ; mais il se 
faisait tant de bruit autour de nous, que vous ne 
m'avez pas entendu apparemment. Je ne suis cepen- 
dant parti que le 17 au soir, parce qu'on me disait que 
je devais être arrêté; et, naturellement, je voulais 
donner à la justice le temps de me trouver sous sa 
main, si elle croyait avoir quelque chose à démêler 
avec moi. Celte crainte de mes amis n'était guère 
vraisemblable, et j'aurais pu faire l'important à bon 



120 SOUVENIRS DE 1848 

marché, en prenant un petit air de fuite, pendant que 
personne ne me faisait l'honneur de penser à moi, si 
ce n'est quelques messieurs de la garde nationale qui 
s'indignaient de voir oublier un conspirateur aussi 
dangereux. Ils n'ont pourtant pas été jusqu'à dire que 
j'avais un dépôt de fusils et de cartouches dans ma 
mansarde. 

Dans tous les cas, si j'avais eu l'espoir, en quittant 
le grand foyer des agitations politiques, de trouver la 
sécurité morale au fond de nos campagnes, j'aurais fait 
un mauvais calcul, et je serais venu me jeter dans la 
gueule du lion. Je ne me plains point d'être persécuté, 
parce que ce serait fort puéril, et que, dans un moment 
où l'on traque tous les socialistes comme des crimi- 
nels d'État (et de plus importants que moi), il me 
paraît assez logique que la réaction m'enveloppe dans 
son système de réprobation ; mais les moyens qu'on 
emploie sont si variés, si bizarres, si ingénieux, qu'il 
est bon de les constater comme couleur historique, et 
que je veux vous en faire part. 

Par exemple, ici, dans ce Berry si romantique, si 
doux, si bon, si calme, dans ce pays que j'aime si ten- 
drement, et où j'ai assez prouvé aux pauvres et aux 
simples que je connaissais mes devoirs envers eux, je 
suis, moi particulièrement, regardé comme l'ennemi 
du genre humain, et, si la République n'a pas tenu 
ses promesses, c'est évidemment moi qui en suis 
cause. 

J'ai eu un peu de peine à comprendre comment je 
pouvais avoir joué un si grand rôle sans m'en douter. 



hF. PÈRE COMMUNISME 121 

Mais enfin, on nrnî l'a si bien expliqué, que j'ai été forcé 
de me rendre à l'évidence. D'abord, je suis associé 
aux conspirations d'un abominable vieillard qu'on 
appelle, à Paris, le Père Communisme, et qui empêche 
la bourgeoisie de continuer à combler le peuple de 
tendresses et de bienfaits. Ce misérable, ayant décou- 
vert que le peuple était fort affamé, s'est avisé d'un 
moyen pour diminuer les charges publiques : c'est 
de faire tuer tous les enfants au-dessous de trois ans 
et tous les vieillards au-dessus de soixante ans ; puis 
il ne veut point qu'on se marie, mais qu'on vive à la 
manière des bêtes. Voilà pour commencer. 

Ensuite, comme je suis le disciple du Père Com- 
munisme, j'ai obtenu de M. le duc Bollin que toutes 
les vignes, toutes les terres, toutes les prairies de mon 
canton me seraient données, et je vais en être pro- 
priétaire au premier jour. J'y établirai le citoyen Com- 
munisme, et, quand nous aurons fait tuer les enfants 
et les vieillards, quand nous aurons établi dans toutes 
les familles le régime des bêtes, nous donnerons à 
chaque cultivateur six sous par jour, et peut-être 
moins; moyennant quoi, ils vivront comme ils pour- 
ront, pendant que nous ferons chère lie à leurs 
dépens. 

Ne croyez pas que j'exagère ni que je plaisante, 
ceci est textuel. Il y a mieux. Depuis l'affaire du 15 
mai, oii, comme chacun sait, la commission executive 
a proclamé M. Gabet roi de France, j'ai fait mettre au 
donjon de Vincennes les meilleurs députés, et même 
mes meilleurs amis ; si bien qu'un brave métayer de 



122 SOUVENIRS DE 1848 

l'un d'eux voulait hier m'enterrer vif dans un fossé, 
pas davantage, pour la première fois. 

Voilà pourtant ce qu'on enseigne en fait de politique 
à nos doux et bons paysans de la vallée Noire. On 
pourrait s'imaginer, si on ne les connaissait pas, que 
toutes ces folies prennent naissance dans leurs cer- 
velles superstitieuses. Mais personne mieux que moi 
ne connaît leur bon sens et leur intelligence. Seule- 
ment ils sont crédules comme tous ceux qui vivent 
loin des faits, et ils ajoutent foi à ce qu'on leur dit. 

Qui se charge de les renseigner si fidèlement et de 
leur donner toute cette instruction morale et philoso- 
phique ? Il me serait facile de nommer les professeurs 
de cette nouvelle science sociale; car, depuis trois jours 
que je suis revenu au pays, je connais ces pères du 
peuple et le but de leurs prédications civilisatrices. 
Mais il importe peu que ce soit celui-ci ou celui-là. Ce 
qui importe, c'est que le même fait s'est produit à la 
même heure dans toute la France, et que, par une 
admirable manœuvre de la bourgeoisie dynastique, la 
même explication du communisme s'est spontanément 
répandue au moment des élections, avec le même 
accompagnement de véracité, de délicatesse et de 
bienveillance. 

En 1789, il y eut une terreur fantastique qui se pro- 
pagea comme un courant d'électricité d'un bout de la 
France à l'autre. On annonça partout l'arrivée des 
brigands ; les villes se barricadèrent, les paysans se 
cachèrent dans leurs blés. Ils appellent encore cela 
ici : Vannée de la grand' peur. On attendit les bri- 



LE PÈRE COMMUNISME 123 

gands; ils ne vinrent pas. Eh bien, 1848 aura été une 
seconde année de la peur. On a rêvé de communistes 
anthropophages, et on a mieux fait, on les a vus. Tout 
candidat mis à l'index par les réactionnaires, à quel- 
que nuance républicaine qu'il appartînt, s'est trans- 
formé en communiste aux yeux des populations 
effarées. Nous connaissons des républicains anti- 
socialistes qui ont échoué comme communistes ; des 
rédacteurs de l' Atelier qui ont été atteints et convain- 
cus de communisme. Gomme les populations rurales, 
et même celles de certaines villes, n'avaient jamais en- 
tendu prononcer ce mot-là, il fallait bien l'expliquer 
par quelque fait sensible. 
Ainsi, le citoyen un tel bat sa femme. 

— Mais non ! il se couperait plutôt le bras. 

— Oh f n'en croyez rien^ il la flatte en public, mais 
il la martyrise en secret. 

— Et pourquoi cela, grand Dieu ? 

— C'est qu'il est communiste. 

Cet autre a mangé la dot de sa femme. 

— Mais il n'est point marié et ne l'a jamais été ! 

— Si fait : il était marié et il ne l'était pas ; il est 
communiste t 

Quant au troisième candidat, prenez garde ! c'est un 
homme de M. Ledru-Rollin, qui est communiste, — 
Mais le cinquième se recommande de M. Lamartine. 

— Raison de plus : M. Lamartine est communiste, 
tout le gouvernement provisoire est communiste; ne 
prenez que des hommes de la localité qui n'aient 
Jamais mis le pied à Paris, et encore consultez-nous ; 



124 SOUVENIRS DE 1848 

car il y a bien des communistes cachés qu'on décou- 
vrira avec le temps. 

Mais le sixième candidat, qui est un ouvrier; celui-là 
nous*plairait bien. 

— C'est le pire de tous, il s'enivre du matin au soir, 
il laisse sa famille mourir de faim, il a des dettes, il 
lit des livres, il sait écrire : il est trois fois com- 
muniste. 

— A qui donc se fier? 

— A nous seuls, car le communiste est partout. La 
patrie est en danger 1 Si vous n'y prenez garde, un de 
ces matins, on proclamera le partage des terres, les 
six sous par tête, on vous prendra vos femmes et vos 
enfants, et tout cela parce que vous aurez mal voté. 

L'histoire enregistrera un jour cette curieuse phase 
de notre révolution. La postérité aura peine à y 
croire. Dès aujourd'hui pourtant, on peut en appeler 
au témoignage ou à la conscience de tous les candi- 
dats élus ou non élus de la France. Les uns n'ont 
réussi qu'en inventant et en accréditant ces plates extra- 
vagances ; d'autres que parce qu'ils ont réussi à les 
déjouer. La majorité a été forcée de jurer respect à 
la propriété et à la famille, comme si la famille et la 
propriété avaient couru un danger véritable. Tous les 
républicains qui ont échoué ont échoué comme com- 
munistes. Beaucoup de ceux qui ont réussi peuvent 
dire si l'accusation de communisme n'a pas failli les 
faire échouer. 

Si cette imputation et les imbéciles calomnies qui 
s'y rattachent n'avaient servi qu'à fausser l'élection 



LE PÈRE COMMUNISME 125 

delà représentation nationale, le mal serait déjà assez 
grand. Mais elles en ont produit un autre qui n'est pas 
moindre. Elles ont égaré, abaissé, gâté, abruti en 
quelque sorte l'espèce humaine. Elles ont fait entrer 
la peur, la méfiance, la haine, l'insulte, la menace, 
dans les mœurs des populations les plus calmes par 
tempérament et les mieux disposées au début de la 
Révolution. 

Elles ont faussé l'esprit du peuple des provinces, au 
moment oii son intelligence naturelle allait se déve- 
lopper et s'ouvrir à la connaissance de son droit. Elles 
ont souillé et flétri ce que Dieu a fait de plus pur et de 
plus beau, la conscience de l'homme simple; elles ont 
troublé et halluciné ce qu'il a conservé de plus poéti- 
que et de plus impressionnable , l'imagination de 
l'homme simple; elles ont centriste et démoralisé ce 
que Dieu a béni parmi les choses les plus saintes et 
les plus respectables, la vie de l'homme simple. 

Étonnez-vous ensuite, éducateurs généreux et can- 
dides, si le peuple désabusé, après avoir bien insulté 
et bien menacé les républicains, se tourne contre 
vous pour vous demander compte de sa raison, de sa 
dignité, de son droit et de sa justice confisqués à 
votre profit ! Et s'il est rude, lui que la nature avait 
fait si patient; s'il est brutal, lui qui était si doux; 
s'il est furieux, lui qui était si bon, direz-vous que 
c'est l'effet des idées et des mœurs républicaines? 

Heureusement il est meilleur que vous, et il vous 
pardonnera; mais vous jouez gros jeu avec lui, et 
nous craignons bien d'avoir un jour à vous défendre, 



126 SOUVENIRS DE 1848 

vous qui essayez maintenant de le déchaîner contre 
nous. 

Voilà où nous en sommes, mon cher Thoré. A Paris, 
on est factieux dès qu'on est socialiste. En province, 
on est communiste dès qu'on est républicain ; et si, 
par hasard, on est républicain socialiste, oh ! alors, 
on boit du sang humain, on tue les petits enfants, on 
bat sa femme, on est banqueroutier, ivrogne, voleur, 
et on risque d'être assassiné au coin d'un bois par un 
paysan qui vous croit enragé, parce que son bourgeois 
ou son curé lui ont fait la leçon. 

Ceci se passe en France, l'an premier de la Répu- 
blique démocratique et sociale. 

Nous avons dévoué notre fortune, notre vie et notre 
âme, à ce peuple qu'on voudrait amener à nous traiter 
comme des loups. 

A lui quand même 1 

24 mai 1848. 



( 



XI 



PARIS ET LA PROVINCE 



LETTRE D ANTOINE G , OUVRIER CARROSSIER, 
A PARIS, A SA FEMME GABRIELLE G*** 

Paris, ce 27 mai 1848. 

J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère bonne amie, 
et je l'ai embrassée de plaisir, car je commençais à être 
inquiet. Je remercie le bon Dieu d'avoir donné un heu- 
reux voyage à ma chère famille, et je remercie ton 
brave homme de père de vous avoir fait une si belle 
réception. Je savais bien qu'il serait heureux de vous 
avoir auprès de lui, ce digne père, pour vous épar- 
gner les mauvais jours de ce temps de misère. Tu lui 
auras bien dit que, si je me suis vu forcé de vous en- 
voyer chez lui, qui n'est pas bien riche, et qui se res- 
sent aussi de la gêne, ce n'est pas que je sois un pares- 
seux ou un dépensier. Jusqu'ici, le travail avait 



128 SOUVENIRS DE 1848 

suffi à tout, et je ne me plaignais pas de ma peine. 
Mais ce n'est pas ce qu'on trouve à faire à présent qui 
peut suffire à une famille, et je ne pouvais pas vous 
voir souffrir plus longtemps, quand je savais que 
vous trouveriez dans ton pays un bon père, un asile, 
de la tranquillité et de quoi manger tous les jours. 

Tu as dû recevoir une lettre de moi du 15 au soir, 
qui n'était pas longue, et qui était seulement pour te 
dire de n'être pas inquiète, et de ne pas croire aux 
fausses nouvelles qui pourraient courir dans les cam- 
pagnes. Paris continue à être tranquille^ comme disent 
les riches, c'est-à-dire qu'on ne se bat pas. Mais, pour 
répondre maintenant à toutes tes questions et tenir 
ma promesse, je vais te raconter aujourd'hui en détail 
comment j'ai passé la journée du 15. 

D'abord je ne voulais pas aller à la manifestation, 
parce que je t'avais donné ma parole de ne pas cher- 
cher le danger, et même de l'éviter, tant qu'il n'y au- 
rait pas de lâcheté à le faire. D'ailleurs, j'avais entendu 
dire qu'il y avait des meneurs dans tout cela^ et tu sais 
que je ne m'occupe pas de la politique des bourgeois. 
J'étais donc décidé à rester tranquille, et même à ne 
pas aller voir ce qui se passait, quand tout à coup 
j'entendis battre le rappel, et je vis passer devant 
notre porte des gens tout effarés qui disaient : 

— On se bat, on tire sur le peuple du côté de l'As- 
semblée nationale. 

Tu comprends que je ne pouvais pas rester les bras 
croisés, et je me mis à courir pour savoir ce que 
c'était et ce que j'avais à faire. 



PARIS ET LA PROVINCE \2d 

Quand je rejoignis la queue du défilé, c'était au mi- 
lieu du pont de la Concorde, et je trouvai la garde 
mobile rangée sur les deux parapets, en bon ordre, 
mais laissant passer les curieux derrière elle sur le 
trottoir, et la manifestation devant elle sur le milieu 
du pont. On m'apprit qu'un coup de fusil était parti 
par accident, et que cela avait manqué amener du gra- 
buge, mais qu'on s'était expliqué et que personne ne 
s'opposait au passage du peuple. 

Gela me fit plaisir, je t'assure, et je m'imaginai que 
tout allait se passer comme au 17 mars. Cela s'annon- 
çait encore mieux, car il n'y avait personne de vexé. 
La mobile faisait plaisir à voir. Il paraît qu'on lui avait 
donné l'ordre de mettre les baïonnettes dans le four- 
reau, et ces pauvres enfants étaient si contents d'o- 
béir, qu'ils mettaient les baguettes dans le canon des 
fusils et les faisaient sonner bien fort pour nous prou- 
ver qu'ils n'étaient pas chargés. 11 y avait auprès de 
moi un monsieur qui disait à un autre : 

— Voilà des enfants qu'il faudra envoyer à la 
guerre et ne pas laisser dans Paris. 

— Je crois bien, que je lui dis, que vous voudriez 
les faire tuer pour leur apprendre à ne pas vouloir 
nous tuer. 

Et, là-dessus, je vis Coquelet qui était derrière ces 
bourgeois et qui les avait entendus aussi, et il était en 
colère, car tu le connais ; les yeux lui devenaient 
rouges, et il me dit : 

— Vois-tu ces messieurs, ils voudraient que nos en- 
fants tirent sur nous, et ils sont capables de les traiter 



130 SOUVENIRS DE 1848 

de lâches parce qu'ils ne veulent pas nous assassiner. 
Eh bien, qu'ils s'y frottent à ces enfants-là, ces mes- 
sieurs ! qu'ils nous ramènent les Cosaques, comme ils 
l'ont déjà fait, ces messieurs, et ils verront ce que 
c'est que les enfants de Paris! 

Là-dessus, il faisait sa grosse voix, et ces mes- 
sieurs s'en allèrent par prudence d'un autre côté. Moi, 
je pris le bras de Coquelet pour le faire tenir tran- 
quille, et nous marchions le long du défilé pour tâcher 
de rejoindre les camarades, si c'était possible. Mais 
il y avait tant de monde, qu'on ne pouvait guère se 
reconnaître et se retrouver. Nous vîmes les jeunes 
mobiles qui étaient debout sur le mur en terrasse] de 
la chambre des représentants, et qui coupaient les 
branches d'arbres pour les passer aux citoyens, et 
c'était un joli coup d'œil. J'en eus les yeux pleins de 
larmes pendant un moment, car ces enfants, si bons 
militaires déjà, et si enragés de se battre contre l'en- 
nemi, avaient du bonheur à fraterniser avec le peuple, 
dont on ne les séparera jamais, quoi qu'on fasse. Ils 
ne savaient pas plus que nous, les pauvres enfants, ce 
qui allait se passer. Us croyaient, comme nous, que 
les députés étaient bien aise de fraterniser aussi. Et 
on riait,, on se serrait la main, on criait : « Vive la 
Pologne ! Vive la République démocratique et so- 
ciale ! )) 
Tout allait bien. 

Coquelet m'amusa beaucoup en cet endroit, parce 
qu'il voulait me faire une citation. 
— Vois- tu, qu'il dit, c'est l'histoire de Guillaume 



PARIS ET LA PROVINCE 131 

Tell. Il y a des bourgeois qui voudraient que l'enfant 
tire des flèches à son père. 

C'est le contraire, mais c'est égal. L'idée n'était pas 
si mauvaise, et, quand on pense que, dans l'idée de 
certaines gens, il faut dresser la mobile à massacrer 
son père le peuple, cette manière-là de donner une 
éducation militaire à nos enfants fait dresser les che- 
veux sur la tête. 

Nous allions toujours devant nous, suivant la ma- 
nifestation, et la devançant quand elle s'arrêtait, parce 
que nous comptions toujours trouver une bannière qui 
nous aiderait à retrouver nos amis. Mais nous n'allions 
pas vite dans cette foule, et nous restâmes bien une 
heure à aller du milieu du pont jusqu'à la place de 
Bourgogne. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pen- 
dant tout ce temps-là, il ne vint à l'idée de Coquelet, 
ni à la mienne, que tout cela ne se faisait pas du meil- 
leur accord. Mais, quand nous fûmes arrivés à la porte 
de la cour, et que nous vîmes qu'un flot de monde se 
jetait là dedans, tandis que d'autres entraient en esca- 
ladant les murs, cela nous donna à penser. 

— Qu'est-ce qu'on fait? disait Coquelet à tous ceux 
qu'il pouvait accrocher. 

Mais on ne lui répondait point, ou bien on lui disait : 

— C'est par curiosité que les jeunes gens grimpent 
sur le mur ; mais les personnes raisonnables entrent 
dans l'Assemblée, et défilent d'une porte à l'autre 
pendant qu'on lit la pétition. 

— En ce cas, défilons aussi, me dit Coquelet. 
Mais on nous repoussa en nous disant : 



132 SOUVENIRS DE 1848 

— Vous n'êtes pas des nôtres. 

— Qu'est-ce que ça veut dire? pensions-nous ; est- 
ce qu'il y a peuple et peuple? est-ce que nous ne som- 
mes pas du vrai et du bon? 

Coquelet recommença à se fâcher. Je lui fis obser- 
vef que deux citoyens, portant chacun une bannière 
des clubs, avaient mis ces bannières en travers pour 
arrêter le flot de ceux qui voulaient entrer. Gela me 
parut dans Tordre, pour empêcher que trop de monde 
voulût entrer à la fois, et ces deux bannières croisées 
furent respectées. 

Nous attendions notre tour quand un citoyen, qui 
sortait à grand'peine avec plusieurs autres, nous dit : 

— Ça va bien I l'Assemblée ne voulait pas recevoir 
le peuple, mais Barbes est venu lui ouvrir les portes. 

— Quelle bêtise! me dit Coquelet avec son gros bon 
sens. Est-ce que Barbes est le portier de la maison ? 
Je parie que ça ne s'est pas passé comme ça. 

En effet, un autre citoyen nous dit avoir vu Barbes, 
Louis Blanc et d'autres patriotes venir supplier le 
peuple de ne pas entrer de force. Un garde national 
nous dit encore que le général Courtais, surpris par 
l'arrivée de la manifestation, avait été renversé du 
mur où il était monté pour parler au peuple et l'em- 
pêcher d'entrer. 

— Sans moi, qui étais derrière lui, nous dit-il, il se 
serait tué en tombant. Mes camarades et moi, nous l'a- 
vons reçu dans nos bras ; il était désespéré. 

— Je vois bien, me dit Coquelet, que ça se gâte, et 
que le peuple n'est pas raisonnable, ou que TAssem- 



PAUIS ET LA PROVINCE 133 

blée ne l'a pas été en se défiant de lui. Allons-nous- 
en, je ne veux pas entrer là dedans. 

Je fus étonné de voir Coquelet si sage, lui qui n'est 
certainement pas craintif. Je me dis : 

— Si Coquelet recule, c'est que le peuple doit se re- 
tirer; car, pour tout ce qui est du cœur et de la déli- 
catesse, Coquelet ne se trompe guère. 

Nous nous retirâmes de la porte et allâmes nous 
placer à l'angle de la rue de Bourgogne et de la place 
pour attendre les événements. Nous n'y étions pas 
depuis cinq minutes, qu'on vint nous dire : 

— L'Assemblée entend raison; elle accorde telle 
et telle chose; la guerre pour la Pologne, l'organisa- 
tion du travail, tels et tels à la tête du gouvernement. 

— Ça n'est pas tout ça, me dit Coquelet; allons 
chercher nos fusils. 

Pour quoi faire, puisque l'Assemblée et le peuple 
sont d'accord? 

— Tiens, tiens, voilà l'accord! me dit Coquelet en 
me montrant sur le quai une muraille de baïonnettes 
qui brillaient au soleil et arrivaient sur nous au pas 
de charge. On va massacrer le peuple, allons chercher 
nos fusils... 

— C'est juste, lui répondis-je. J'étais bien simple 
de m'imaginer qu'on pouvait s'entendre de cette ma- 
nière-là. Le fait est que je ne sais pas où j'avais la 
tête! Je crois que les cris, le soleil, l'étonnement et 
l'enthousiasme de la fraternisation m'avaient donné le 
vertige. 

Je suivis Coquelet comme un somnambule. 



134 SOUVENIRS DE 1848 

Nous fîmes le tour par la rue pour gagner le quai, 
et voir^ chemin faisant, ce qui s'y passait. Il était cou- 
vert de troupes. La mobile était immobile, attendant 
l'ordre de ses chefs, qui paraissaient en attendre aussi. 
Les dragons arrivaient en criant : Vive la Républiquef 
La garde nationale à cheval venait ensuite, le sabre 
au vent, et criait : Vive l' Assemblée nationale! Jusque- 
là, Coquelet avait été d'un calme étonnant; mais, 
quand il vit ces gros bourgeois avec leur coquetier 
sur la tête, trottant comme des sacs de blé sur leurs 
beaux chevaux, il perdit patience. 

— Voilà, dit-il, le plus vilain régiment qu'on ait 
jamais inventé. Ils sont gras comme des moines, et 
ils sont serrés dans leurs habits comme des demoi- 
selles; ils se tiennent à cheval comme des notaires, et 
ils chargent en lunettes. Qu'ils en mettent deux paires 
plutôt qu'une, s'ils ne voient pas aux pieds de leurs 
chevaux, car, s'ils ont le malheur d'écraser une femme 
ou un enfant, gare les barricades pour cette nuit! 

— Tais-toi, Coquelet, et attendons, lui-dis-je. Ils 
savent bien qu'on n'écrase plus personne impunément, 
et ils s'en garderont. Ils ne sont pas si furieux qu'ils 
en font semblant; ils croient nous faire peur; laissons- 
leur ce plaisir-là. Qu'est-ce que ça nous fait? Quand 
nous voudrons, on licenciera ce corps-là. 

— Tuas raison, dit Goqiielet; à nos fusils! Quand 
nous les tiendrons, nous verrons bien sur qui il fau- 
dra tirer. 

Là-dessus, nous fûmes rejoints par Vallier, Laurent 
et Bergerac, qui étaient entrés malgré eux à force 



PARIS ET LA PROVINCE 135 

d'être poussés dans la cour du palais de l'Assemblée 
nationale, et qui s'étaient retirés bien vite en voyant 
arriver la troupe. 

— C'est une journée malheureuse, nous dirent-ils. 
On ne s'était préparé à rien, on ne s'est pas entendu, 
on n'a fait que du bruit et des folies. 

Voilà du moins ce qu'ils avaient compris. 
Coquelet disait toujours : A nos fusils! 

— Oui, à nos fusils! dirent ses camarades; mais, 
un petit instant, avant de nous quitter, entrons dans 
la rue de Bellechasse, qui est tranquille, et causons. 

Vallier nous dit alors qu'on avait proclamé un nou- 
veau gouvernement, et il dit les noms. Chacun de nous 
disait : Bien! ou : Je n'en veux pas! selon son goût 
et son idée. Nous ne nous trouvions pas deux du même 
avis. 

— Que faire? dit Coquelet ; si tout le monde est 
comme nous, ce gouvernement n'est pas possible. 

— Non, il ne l'est pas, dit Bergerac, et je ne me 
bats pas pour tel et tel. D'ailleurs, on ne fait pas un 
gouvernement par surprise, et c'est déjà fini. On s'est 
dispersé; on ne fera rien à l'hôtel de ville. 

— Je n'y vais point, dit Laurent; je ne me fie pas à 
l'Assemblée nationale, mais je ne me suis pas dit ce 
malin, en me levant, que je lui ferais la guerre aujour- 
d'hui. Mon club était même décidé hier soir à ne pas 
s'en mêler, et il n'a pas paru. 

— Ni le mien, leur dis-je; et ce n'est pas là une 
révolution. Ce n'est pas non plus une émeute ; on ne 
sait pas ce que c'est. 



136 SOUVENIRS DE 1848 

. — Il faut pourtant faire quelque chose, dit Coque- 
let. Les bourgeois se sont réunis, armés ; ils vont 
tuer du monde, et nous savons bien quel monde. 
Quant à moi, je me moque du rappel. On m'a retiré 
mon fusil, sous prétexte que je loge en garni ; heu- 
reusement , j'en ai un autre dans ma paillasse, un 
que j'ai pris en février et que je ne rendrai pas. Je 
m'en vais voir ce qui se passe là-bas. Si on ne fait 
de mal à personne, je ne bougerai point ; mais, si on 
tue, je tue ! 

— Sans savoir pour qui ni pour quoi? demanda 
Vallier. 

— Quand on tire sur le peuple, j'en sais toujours 
assez, répondit Coquelet. Je me moque du prétexte; je 
n'attaque jamais, parce que je n'entends rien à la po- 
litique. Je ne connais ni Blanqui, ni Dieu, ni diable, 
dans ces affaires. Je ne sais qu'une chose : c'est que 
le peuple est malheureux et qu'on ne le nourrit pas 
avec des coups de fusil. Je viens de voir passer la garde 
nationale à cheval. Cela m'a réchauffé le sang. Ces 
messieurs faisaient siffler leurs sabres à mes oreilles et 
me regardaient, moi, qui ne leur disais rien, avec des 
yeux de chouette en colère. Tous les jours, dans toutes 
les affaires qui arrivent depuis deux mois, on est in- 
sulté du geste et du regard par des messieurs armés 
en guerre qui, en passant auprès de vous, crient 
n'importe quoi, avec l'intention de vous vexer. Je ne 
connais pas Cabet, mais je n'aime pas qu'en passant 
devant moi on me dise : A bas Cabet f comme si on vou- 
lait me forcer à en dire autant, ou comme si on voulait 



PARIS ET LA PROVINCE 137 

me défier de dire : Vive Cahet ! En vérité, cela m'en 
donnerait envie, et, si je n'avais pas ma vieille mère à 
nourrir, il y a longtemps que j'aurais dit deux mots 
à tous ces gens qui nous regardent de travers, et qui 
ont l'air de dire : Venez-y donc! Enfin, ça m'ennuie, je 
vous le déclare, et, si c'est la bataille qu'on veut, va 
pour la bataille ! 

Coquelet s'animait d'autant plus que des gardes 
nationaux bien équipés passaient à côté de nous de 
temps en temps, en criant : A bas Barbes ! et en nous 
toisant de la tête aux pieds. Mon Coquelet n'y tint 
pas plus longtemps, et il alla auprès d'un officier qui 
avait un fusil de chasse à deux coups, comme s'il 
allait tuer des moineaux, ou comme s'il craignait de 
manquer son homme. Coquelet allait crier : Vive 
Barbes! quand nous le prîmes au collet pour l'empê- 
cher de se faire arrêter ou écharper par les furieux 
de l'ordre. Pourtant Coquelet n'a jamais vu Barbes, 
et il s'occupe si peu de politique, comme tu sais, qu'il 
ne sait même pas si Barbes est un ami ou un ennemi : 
mais il est bien vrai que les bourgeois se conduisent 
dans toutes ces affaires-là de manière à provoquer la 
blouse. 

L'impatience de Coquelet nous avait gagnés, malgré 
le service que nous venions de lui rendre en l'empê- 
chant de se compromettre. Nous tombâmes tous d'ac- 
cord qu'il fallait aller chercher nos armes et obéir au 
rappel ; mais nous y avons tous été avec l'intention 
bien arrêtée de tirer sur le premier habit qui tirerait sur 
une blouse ; car, dans ce moment d'étonnement oi^i 

8. 



138 SOUVENIRS DE 1848 

nous ne comprenions rien du tout à ce qui se passait, 
nous sentions que Coquelet était mieux conseillé par 
son cœur que nous ne l'aurions été par la raison. 

— Oui, oui, criait Bergerac, qui se montait aussi à 
l'idée d'une collision, quand même ce serait Barbes 
qui tirerait sur la blouse, et quand même la blouse 
cacherait Guizot, malheur à qui touchera la blouse! 
Coquelet a raison; voilà toute notre politique, a 
nous autres ! Nous ne voulons pas qu'il arrive à Paris 
ce qui est arrivé à Rouen, et, si ces messieurs cher- 
chent des prétextes contre nous, nous n'en aurons 
pas besoin contre eux. 

Je te vois d'ici, ma pauvre petite femme, trembler et 
pâlir à l'idée de tout cela. Je t'avoue que tu aurais eu 
un peu sujet d'avoir peur, si tu avais pu mettre la main 
sur mon cœur dans un pareil moment; car il battait bien 
fort, et pourtant tu sais que je ne suis ni un rageur ni 
un raisonneur; mais c'est que, vois-tu, il est malheu- 
reux que, de part ou d'autre, on joue avecTémotion des 
gens comme nous. Il ne faudrait pas la provoquer 
pour rien, et nous faisons bien tout notre possible 
pour ne pas nous émouvoir pour ou contre les noms 
propres. On ne peut pas dire que, depuis le 24 février, 
nous ayons manqué de raison et de patience. Nous 
nous sommes tenus à quatre pour ne pas prendre part 
aux querelles des hommes politiques. Mais il ne faut 
pas que la bourgeoisie soit moins sage que nous ; car, 
si, pour nous imposer ses messieurs, elle nous fait 
trop battre le rappel aux oreilles, nous pourrions bien 
lui ôter le haut du pavé. 



PARIS ET LA PROVINCE 139 

Rassure-loi pourtant, ma bonne Gabrielle, tout 
s'est passé mieux qu'on ne s'y attendait. Les féroces 
de la bourgeoisie ont fait des arrestations, mais pas 
autant qu'ils l'auraient voulu. Ils se sont encore ser- 
vis, de leur mieux, de la crainte et de l'étonnement 
que les communistes inspirent à beaucoup d'entre 
nous, pour mettre en prison des hommes dont le 
peuple aime et respecte le nom. Le peuple a laissé 
faire, ne sachant pas ce qu'il peut y avoir au fond d'une 
affaire si peu prévue et si peu éclaircio ; mais le peu- 
ple ne laissera pas sacrifier les innocents, et il fera 
attention aux procès qu'on va instruire, je t'en ré- 
ponds. On ne s'est pas battu, et la bourgeoisie s'ima- 
gine qu'elle a sauvé la République, tandis qu'elle n'a 
sauvé qu'elle-même, en s'abstenant d'engager un 
combat. 

Adieu, ma femme chérie. Je suis content de te sa- 
voir dans la petite maison de ton père, au milieu des 
arbres et des fleurs, avec nos chers enfants, qui ont du 
moins là de l'air, du pain et de l'espace pour courir 1 
En voyant Paris, si morne sous son air d'agitation, 
si brûlé par le soleil, si triste dans son prétendu 
triomphe de la République, je me ferais un crime de 
regretter le courage que j'ai eu de renoncer pour 
quelques semaines à mon bonheur domestique. Re- 
nais et repose-toi à la campagne, ma chère famille ! 
et, au lieu de l'attrister et de l'inquiéter, ma Gabrielle, 
aie du courage pour m'en donner dans cette sépara- 
lion. Dieu veuille qu'elle ne dure pas trop longtemps. 
Jusqu'à présent, il n'y a pas à songer à trouver de 



140 SOUVENIRS DE 1848 

l'ouvrage dans ma partie : on vend tous les équipa- 
ges, on n'en commande plus. On va fermer, à ce qu'on 
dit, les ateliers nationaux. Songera-t-on à mettre 
quelque chose à la place ? Nous avons des fusils ; nous 
sommes cent cinquante mille au moins dans l'indi- 
gence ; nous attendons sans rien dire, et on prétend 
que nous sommes des factieux et des turbulents! 

Mille tendres baisers à ma Louise,, à mon petit Paul, 
à ton père, à ta mère, et à toi cent mille. 

Ton ami et mari fidèle, 

*** 

ANTOINE G . 



II 



REPONSE DE GABRIELLE G , A SON MARI, 

ANTOINE G*** 

OUVRIER CARROSSIER, A PARIS 



4 juin 1848. 

Tu as beau être exact à m'écrire, mon pauvre cher 
ami, je ne peux pas être tranquille : c'est plus fort 
que moi! et je ne jouis de rien, parce que tu n'es pas 
là. Quand je pense que tu pourrais y être, et que tu n'as 
pas osé, je me fais un reproche de n'avoir pas assez 
bien plaidé la cause de mon bonheur. J'ai fait comme 
toi, j'ai eu peur d'être égoïste et de gêner mes parents. 
Pourtant, j'ai bien vu tout de suite, en arrivant ici, 
que mes parents s'attendaient à te voir. Ils étaient 



PARIS ET LA PROVINCE 141 

venus au-devant de nous jusqu'à la grande route ; et, 
malgré que tu avais écrit à mon père que tu restais 
encore à Paris pour essayer de trouver de l'ouvrage, 
il regardait toujours dans la diligence, parce qu'il 
croyait te voir descendre. 

Je l'ai trouvé moins vieux que je ne craignais, mon 
pauvre père ; mais c'est ma mère qui est bien changée 
et bien fatiguée I Elle n'a plus un seul cheveu noir, et 
on ne dirait jamais d'une femme de cinquante ans. 
Quand ils ont vu que lu n'étais pas avec nous, ils ont 
dit que cela leur faisait de la peine, et que tu ne les 
aurais pas gênés. 

— Nous n'avons pas d'argent, mais la récolte est 
belle sur terre; et, d'ailleurs, on fait comme on peut. 

Voilà ce que disait mon père. Mais je lui ai fait 
observer que, dans sa lettre, il n'avait demandé que 
moi et nos enfants, et qu'il n'avait pas parlé de toi. El 
il m'a répondu : 

— C'est vrai que nous sommes bien gênés, et que 
la peur dç l'être bientôt davantage m'a empêché de 
demander ton mari; mais, s'il était venu, il m'aurait 
fait plaisir; et, à présent, j'ai du chagrin de ne pas le 
voir ici. 

Tu sais bien, mon ami, que mon père est un peu 
craintif et toujours tourmenté du lendemain, comme 
tous les gens de campagne. Mais il a le cœur bien 
placé, et, comme tous les gens de la campagne aussi, 
quand il se décide à rendre service, il ne le fait pas à 
regret. Il m'a déjà dit cent fois, en montrant son petit 
jardin : 



142 SOUVENIRS DE 1848 

— Je suis fâché que ton mari ne voie pas cela. Il 
serait content de voir courir ses enfants. Si les affaires 
ne s'arrangent pas à Paris, il faudra lui écrire de 
venir. Tant qu'il y aura du pain à la maison, il y en 
aura pour toute la famille. 

Je te parle bien longtemps de mon père, et je sais 
que ce qui t'intéresse le plus, c'est nos enfants. On a 
trouvé ta fille bien pâle et bien maigre à côté de toutes 
ces grosses filles qui sont ici et qui ont des couleurs 
rouges. Mais, moi, je trouve notre Louise plus jolie 
que toutes celles qu'on veut me faire admirer. Pourtant 
un peu de soleil, de bon air et de liberté ne la gâteront 
pas. La pauvre enfant en a grand besoin; mais elle 
n'y est pas habituée, et elle a souvent la migraine. 
Paul est comme un fou ; il n'a peur de rien, et il 
veut courir tout seul au bord de la rivière, ce qui me 
tourmente beaucoup. Mon père se moque de moi, 
parce qu'il dit que les enfants sont mieux gardés par 
le bon Dieu que par leurs mères, et que je suis deve- 
nue bête comme une dame de la ville. Emile a encore 
un peu de fièvre, mais c'est la fatigue du voyage, et 
j'espère que bientôt ce sera tout à fait passé. 

Quant à moi, mon ami chéri, je serais bien heureuse 
si je n'avais pas le cœur si tourmenté à cause de toi. 
Je me figurais pourtant que je serais comme folle de 
plaisir en revoyant, pour la première fois depuis six 
anSj la chère petite maison de paysans oii je suis née 
et le pays dont je n'étais jamais sortie avant de te con- 
naître et de t'épouser. Mais, au lieu de cela, du plus 
loin que j'ai aperçu le toit moitié tuile et moitié 



PARIS ET LA PROVINCE 143 

chaumo, nvec les pigeons dessus, il m'a pris une si 
belle envie de pleurer, que, sans la crainte de faire de 
la peine à mes parents, j'aurais pleuré de bon cœur. 
C'est que j'ai tant souffert depuis le jour où j'ai quitté 
ma famile et mon endroit! Nous étions partis tous les 
deux si confiants, si courageux, et l'amour nous mon- 
trait l'avenir si beaul Et, au lieu de cela, nous avons 
passé de si mauvais jours I Si c'était ta faute ou la 
mienne, j'accepterais nos peines comme une punition. 
Mais quand je pense comme tu as été toujours bon 
ouvrier et bon mari, sage, courageux, te privant de 
tout pour ne pas retirer la plus petite chose à ta 
famille 1 Et tout cela n'a servi à rien! Pour deux fois- 
que tu as été malade depuis notre mariage, il nous a 
été impossible de rien amasser, et la Révolution nous 
a surpris sans un sou d'économie. Je ne crois pas non 
plus avoir quelque chose à me reprocher, si ce n'est 
de t'avoir donné trois enfants... Tu me demanderas 
comment une pareille idée me passe par la tête. C'est 
qu'ici, tous les bourgeois que je rencontre qui me 
reconnaissent, me disent, en regardant nos pauvres 
petits anges : 

— Comment ! déjà trois? en cinq ans de mariage? 
C'est trop, Gabrielle, c'est trop ! C'est cela qui mène à 
l'hôpital. 

Voilà comment ils entendent la famille, ces gens 
riches! Ils ont un seul enfant, deux tout au plus, 
parce qu'ils disent qu'il ne faut pas diviser la pro- 
priété dans les familles ; et quand ils parlent de ceux 
qui n'ont pas de propriété, ils disent que nous n'avons 



144 SOUVENIRS DE 1848 

pas le droit de mettre des enfants au monde, parce 
que c'est autant de pauvres que nous faisons. Dans le 
fait, c'est bien la vérité ; mais comment arranger 
cette vérité-là avec la loi du bon Dieu et avec sa 
justice? 

Je vois bien, par ce qui se passe à Paris, que nous 
ne sommes pas au bout de nos peines. Je ne sais com- 
ment cela finira, mais nous passons un bien mauvais 
temps. Le peuple n'a encore rien gagné à avoir fait la 
Révolution. Jamais je n'ai entendu, dans les gens 
de campagne, tant de plaintes et tant d'histoires ridi- 
cules. On me demande partout si tu es communiste; 
on s'imagine que tous les ouvriers de Paris veulent le 
partage des terres, car on ne comprend pas autre 
chose au communisme ; et il y a des gens si sauvages 
de notre côté, que je ne serais pas toujours tranquille 
si tu étais ici. Si tu avais le malheur de te mêler de la 
moindre chose , de leur donner un bon conseil, 
d'avoir une opinion sur telle ou telle personne du 
pays, tu passerais pour communiste, bien sûr. Si 
tu parlais contre les légitimistes, ou contre les ré- 
publicains, ou contre les juste-milieu, tu serais ac- 
cusé par les uns comme par les autres. La couleur 
n'y fait rien. Vous êtes entre deux ennemis, et si^ par 
hasard, vous n'êtes ennemi ni de l'un ni de l'autre, 
le premier à qui vous dites bonjour a les yeux sur 
vous pour savoir si vous direz aussi bonjour à l'autre. 
Alors, quand vous avez eu le malheur d'être honnête 
envers tous les deux, tous les deux vous déclarent 
communiste, et recommandent à tous leurs amis et 



l'AllIS ET LA rUOVINCE 145 

connaisHunces de vous traiter comme un chien enragé. 
Mon père, qui est prudent et assez craintif, non pour 
sa personne, car il est brave comme un ancien soldat, 
mais pour ses petites propriétés et pour sa tranquil- 
lité, fait attention à toutes ses paroles, et, à force de 
ne pas -vouloir dire ce qu'il pense, il finit, je crois, par 
ne plus penser du tout. Voilà ce qui arrive à ceux 
qui ne veulent pas entrer dans les mauvaises que- 
relles, et cela rend égoïste et même un peu jésuite. 
Je ne dis pas cela pour blâmer mon père ; car, moi- 
même, je sens que je n'ai pas plus de courage que lui. 
Gomment pourrait-on être brave quand on se sent 
perdu au milieu de personnes qui sont toutes divisées 
entre elles, qui se méfient les unes des autres, qui 
ont toutes également peur, et qui, justement par la 
peur qu'elles ont d'être attaquées, sont toutes prêtes à 
tomber sur la première figure qui les inquiétera, ou 
que, de part et d'autre, on leur désignera comme un 
ennemi I On ne sait pas où Ton est, on ne comprend 
pas ce qui se passe ; nos gens de campagne ont la 
cervelle si troublée par tous les contes méchants et 
bêtes que leur font les bourgeois, et quelquefois les 
curés, qu'on dirait qu'ils sont tous devenus fous. On 
se trouve effrayé soi-même, sans savoir pourquoi, 
comme si on était véritablement dans un hôpital de 
fous, où il faudrait s'attendre à voir ces messieurs 
vous dire des sottises et vous faire des menaces sans 
aucun autre motif que leur maladie. 
Tu vois, mon ami, que la vie est devenue bien 

triste. Il n'est plus question de se réunir, de causer 

9 



146 SOUVENIRS DE 1848 

avec ses amis, de se réjouir honnêtement, d'oublier 
son malheur de temps en temps. On ne sait à qui s'en 
prendre ; on accuse la République, on dit du mal de 
tout le monde, et pourtant on ne regrette pas la mo- 
narchie et on ne voudrait pas la ravoir. On n'a que du 
malheur dans le passé, dans le présent, et de la 
crainte pour l'avenir. 

Pourtant la campagne est belle, cette année, comme 
je ne me souviens guère de l'avoir vue. J'ai trouvé ici 
un peu d'ouvrage, parce que beaucoup de bourgeoises 
des environs ont renvoyé leurs femmes de chambre, 
et, se souvenant que j'ai été ouvrière eu journée, elles 
m'envoient leur linge fin à blanchir et à raccommoder. 
Je vais donc le matin faire des reprises ou de petits 
savonnages au bord de la rivière, dans le pré du père 
Guillaume^ dont tu dois bien te souvenir, et qui me 
rappelle nos premiers temps d'amour timide, ce temps 
011 nous nous cherchions tous les deux, et où nous 
avions tant peur l'un de l'autre, que nous n'osions pas 
nous parler quand nous nous étions rencontrés. Tu te 
souviens de ce petit endroit oii l'eau est si claire et 
entre dans une échancrure plantée de grands arbres, 
011 elle s'arrête sur des cailloux. C'est là que je vais 
travailler, pendant que nos enfants jouent sur le 
sable et sur l'herbe, derrière moi. Le chien de mon 
père y vient avec nous, et cet animal a tant d'esprit, 
qu'il garde les enfants comme si c'étaient des petits 
moutons. Quand il en voit un qui s'approche un peu 
trop du bord de l'eau, ou qui se perd dans le foin, il 
se met à gronder pour m'avertir d'y avoir l'œil bien' 



PARIS ET LA PROVINCE 147 

vite. Ce matin, à force de jouer ensemble, les enfants 
et le chien s'étaient tous endormis au pied d'un saule, 
les uns roulés sur les autres. C'était trop joli à voir, 
et j'aurais voulu que tu sois là. Alors, comme j'étais 
fatiguée et qu'il commençait à faire bien chaud, j'ai 
tordu mon linge, et je me suis assise à côté d'eux, 
pour les empêcher d'être piqués par quelque bête et 
pour les regarder. 

Il y avait, dans la campagne, un silence comme si 
on avait été à cent mille lieues dans un désert. On 
n'entendait que les cricris dans le foin et la caille dans 
les jeunes blés, mais bien loin, bien loin. Le moulin 
était arrêté et le rossignol dormait aussi, je pense. 
Quelquefois un petit poisson sautait sur l'eau pour 
gober une mouche, et je crois que les mouches se 
retenaient de bourdonner pour n'être pas surprises 
par ces vilains goujons qui leur faisaient la chasse en 
traîtres. Alors je me suis mise à penser à cette tran- 
quiUité de la campagne qui a l'air de se moquer de 
tout, et de défier les humains de la troubler avec leurs 
sottes querelles. Cela m'a rendue bien triste. Je me 
rappelais le temps où, moi aussi, petite fille des 
champs, j'étais aussi indifférente, aussi tranquille que 
les petites fleurs qui regardent le soleil ; le temps oii 
je ne pensais à rien du tout, et où je n'avais besoin 
que d'un peu d'ombrage et de silence pour m'endor- 
mir en plein jour comme nos pauvres chers enfants 
dormaient maintenant sous mes yeux. Et, à présent, il 
me paraîtrait impossible d'en faire autant, et d'oublier 
pendant une minute les chagrins et les ennuis de la 



148 sou VE NI us DE 184 8 

vie. Je vois bien toujours que la nature est belle, que 
l'eau est pure, que l'herbe sent bon ; il me semble que 
je m'en aperçois, encore mieux que dans le passé, 
parce que tu m'as appris à me rendre compte de tout ce 
que je sentais d'une manière vague ; mais je n'en suis 
que plus triste, car je ne peux plus séparer l'idée des 
hommes de l'idée de la nature. Cette nature me parais- 
sait quelque chose de grand et de mystérieux qui 
appartenait à Dieu tout seul, et qui n'avait pas de 
comptes à nous rendre. Je dormais dans son sein 
comme l'abeille dort dans les prés, sans savoir à qui 
est le pré et pour qui on le fauchera. A présent, je 
me demande comment, avec une nature si belle, si 
riche, et qui ne s'épuise jamais ; avec le printemps 
qui revient toujours, les blés qui se forment en épis, 
les fleurs des arbres qui promettent des fruits, tant 
d'air qui peut bien suffire à la respiration de tous les 
hommes, un si beau soleil qui ne demande pas mieux 
que de réchauffer tout ce qui respire, avec tout cela 
que Dieu a fait pour nous, comment se fait-il que nous 
mourions par milliers, chaque jour, faute d'air, de 
soleil, de repos, de nourriture et de bonheur ? Pour- 
quoi enfin l'homme est si malheureux ; pourquoi l'ou- 
vrage te manque ; pourquoi nos enfants sont pâles et 
sujets à la fièvre ; pourquoi il a fallu nous séparer 
pour ne pas mourir de faim ensemble, et pourquoi 
enfin tu es seul et triste à Paris, où Ton se bat peut- 
être, et oii tu n'as pas d'autre devoir pour le moment, 
que celui d'aller te faire tuer, en protestant contre 
tant de misère et de chagrin I 



PARIS ET LA PROVINCE 149 

En pensant à tout cela, moi qui n'y peux rien, je 
me suis mise à pleurer bien amèrement^ et j'aurais 
pleuré toute la journée, si je n'avais pas été forcée de 
faire semblant de rire, en voyant nos enfants se ré- 
veiller. 

Adieu, mon cher et bien-aimé mari. Écris-moi sou- 
vent et ne pense pas aux ports de lettres. Les tiennes 
me pont plus nécessaires, crois-moi, que le pain que 
je mange. Tes enfants parlent de toi toute la journée, 
et mes parents t'envoient leurs honnêtetés et leur bé- 
nédiction. 

Ta femme qui t'aime, 

GABRIELLE G***. 



XII 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 



Comment l'Assemblée nationale va-t-elle résoudre 
le problème du prolétariat, de la misère, de l'escla- 
vage moral et physique du travailleur? Ce n'est pas 
seulement une question de paix, c'est une question 
de dignité, d'indépendance, de liberté en un mot. 

La composition de la commission chargée de ce tra- 
vail suprême n'annonce pas une volonté suffisante. 
Pourtant, comme le principe qui devait donner la vie à 
cette question n'a pas été violé au sein de l'Assemblée, 
nous ne sommes pas absolument avec ceux qui disent 
que la création d'un ministère du travail et du progrès 
était absolument indispensable en ce moment. Si les 
ministères de l'agriculture, des travaux publics, du 
commerce, de l'instruction publique, comprennent 
bien leur mission, les travaux de l'Assemblée im- 
primeront à ces diverses branches de l'administration 
la marche qu'elles doivent suivre pour le progrès et 



152 SOUVENIRS DE 1848 

raffranchissement du peuple. Un ministère spécial 
pour les travailleurs n'aurait pas eu plus d'initiative 
que TAssemblée nationale ne compte en laisser au 
pouvoir exécutif, et nous eussions vu avec chagrin, 
soit Louis Blanc, soit tout autre socialiste avancé, 
assumer sur lui la responsabilité d'une lutte oii l'hos- 
tilité des préventions personnelles Feût poursuivi, 
contrarié, trahi, empêché, compromis, accusé à chaque 
instant et à tout propos. . 

Nous aimons bien mieux que l'Assemblée nationale, 
qui n'est responsable que devant le peuple, prenne 
sur elle toute la peine et tout le danger de l'entreprise. 
Ce n'est pas à dire que nous désirions la voir encore 
aux prises avec une manifestation qui, cette fois, serait 
sérieuse, universelle; à Dieu ne plaise que nous re- 
gardions comme un bien ces ébranlements successifs 
qui ne réparent jamais le mal accompli ! C'est assez 
la mode, en politique, que chaque parti dise de ses 
adversaires : « Ils en feront tant, qu'ils attireront sur 
eux la foudre. » On a dit cela de Louis-Philippe pen- 
dant si longtemps ! La révolution de février est venue 
enfm pour sauver les prmcipes et poser les bases de 
l'avenir. Mais tout ce qui avait été souffert durant la 
monarchie, toutes les larmes, tous les désespoirs de 
la misère, les tortures des victimes, tous les malheu- 
reux qui ont succombé à la fatigue et aux privations, 
tous les enfants étiolés par le travail prématuré, ou 
avilis par l'absence d'éducation et de protection, tout 
cela, hélas! peut-il être compté pour rien? Le mal 
enduré par l'humanité d'hier est-il non avenu? L'Italie 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 153 

indignée va se lever contre l'égorgeur couronné de Na- 
pies; mais rendra-t-on les enfants massacrés à leurs 
mères, les maris à leurs femmes, les pères à leurs 
fils? Tout ce sang versé, tous ces cadavres qui crient 
vengeance ! Nous avons bien besoin de croire à la vie 
éternelle et à la solidarité des générations entre elles 
pour ne pas croire que de telles infortunes, de telles 
horreurs ne se réparent point I 

Faisons donc, dans une sphère plus tranquille, des 
vœux pour que l'Assemblée nationale sanctionne au 
plus vite, aux yeux du peuple, sa propre existence, 
par des actes heureux et significatifs. Car, pendant 
qu'elle perd un temps précieux et l'occasion d'obtenir 
la confiance générale, la misère augmente, le pauvre 
souffre, les esprits s'aigrissent, l'humanité languit au 
moral et au physique; et, pour qui aime l'humanité 
plus que la politique, ces malheurs-là sont sans com- 
pensation et brisent le cœur. 

Mais il est juste que les hommes qui ont voulu, les 
uns avec ardeur, les autres avec âpreté, arriver au 
gouvernement de la nation, soient seuls responsables 
des destinées de la nation. Attendons-les à l'œuvre ; 
et, si le ciel fait un miracle, si l'Esprit-Saint descend 
sur ces têtes froides qui repoussent l'espérance comme 
une utopie, et si, tout à coup, ces hommes, qui ont 
cru soupçonner et insulter, dans la personne de Louis 
Blanc, les idées de l'avenir, se reconnaissent forcés 
par la logique d'entrer dans ces mêmes idées, lais- 
sons-leur-en le prétendu mérite. Que nous importe, 

à nous, par qui le bien se fasse, pourvu qu'il se fasse ? 

9. 



154 SOUVENIRS DE' 1848 

C'est toujours Dieu qui agit par les hommes, et quel- 
quefois sa volonté mystérieuse est de rendre fécond 
ce qui paraissait stérile. 

Quant à Louis Blanc, c'est tirt devoir pour nous de 
prendre acte de son rôle datlë cette courte et mémo- 
rable phase révolulionnau'g qilO nous veilons de tra- 
verser. L'histoire né s'di^rêtè jamais, ot dhaque note 
fournie par les contemporaliiâ lui servira dans l'avenir. 
Il n'est rien d'insignifiant pOtir elie, et, lorsqu'un 
grand trouble, line grande confusion emportent les 
événements dans un tourbillon d'appréciations con- 
tradictoires, il est bon qu'une parole calme résume 
les émotions de la veille et les soumette à la discussion 
du lendemain. 

Sans daigner faire aucune attention à la valeur des 
travaux de la commission du Luxembourg ; sans tenir 
compte de la grandeur de l'intention première, du 
dévouement des hommes qui ont consenti à risquer 
leur popularité dans un essai terrible; sans respect 
pour le nom, le caractère, l'intelligence, le courage et 
la foi de ceux qui, de part et d'autre, travailleurs 
de la pensée et travailleurs de l'industrie, se sont 
associés pour une recherche à la fois ardente et 
sérieuse des moyens de salut public, l'esprit con- 
servateur s'est élevé contre un seul point de détail, 
dont il s'est fait, contre Louis Blanc personnellement, 
une arme toute personnelle. On n'était pas d'abord 
courageux au point d'insulter les délégués du Luxem- 
bourg, dépositaires présumés de la pensée, ou tout au 
moins de l'aspiration des masses. On a même, dans 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 155 

les premiers jours, admiré et béni prudemment le 
jeune révolutionnaire socialiste qui assumait sur lui 
et sur quelques amis dévoués tous les dangers de la 
première rencontre avec la souffrance et la colère de 
ces masses lasses de souffrir, exigeantes, impérieuses^ 
presque égarées par la croyance que l'application 
immédiate de la vérité sociale était dans le creux de 
la main du gouvernement provisoire. 

Puis on s'est aperçu d'un fait auquel on n'avait 
jamais voulu croire avant février : c'est qu'il n'y avait 
rien de bon, do généreux, de confiant, de sympathi- 
que et de disciplinable comme ces barbares dont on 
avait tant prédit l'invasion désastreuse. F^eu à peu on 
s*est rassuré en voyant qu'à la parole de Louis Blanc, 
en face du travail sincère et consciencieux de la com- 
mission, ces sans -culotte s effrénés ouvraient leur 
esprit et leur cœur à une explication fraternelle. Alors 
on s'est inquiété dans un autre sens. On s'est dit que 
les barbares pourraient bien être plus civilisés qu'on 
ne l'était soi-même, et que leurs idées menaçaient les 
privilèges et les abus du passé plus que toutes les 
barricades de février. On s'est évertué à les paralyser, 
à les concentrer, à les isoler dans l'enceinte de la 
Chambre des pairs, et un réseau d'insinuations per- 
fides, de lâches et stupides calomnies s'est étendu au- 
tour du prétendu sanctuaire où trônait, disait-on, la 
personnalité d'une secte dangereuse, affiliée à des 
sectes exterminatrices . 

11 faut dire par quelles énormes fautes, par quelles 
menaçantes utopies, par quels principes incendiaires 



156 SOUVENIRS DE 1848 

le Luxembourg avait donné prise à cette rage de 
peur. D'abord, dans la pressante nécessité d'organiser 
la délégation, pour ainsi dire séance tenante, on s'en 
était remis à l'arbitrage du sort. Il en résulta qu'en 
effet les corporations ne se trouvèrent pas représen- 
tées d'une manière assez régulière, et que le mandat 
des délégués ne fut ni assez significatif, ni assez 
appuyé par la majorité des ouvriers de Paris. Ce fut 
un inconvénient grave sans doute, car on l'exploita 
bientôt auprès d'un grand nombre d'ouvriers de 
Paris, pour les détacher de toute solidarité de vœux 
et d'intérêts avec les délégués du Luxembourg. 

Cette faute, qui paraît avoir été inévitable sous la 
pression des circonstances, nous la regardâmes 
comme un malheur ; la bourgeoisie conservatrice la 
regarda comme un bienfait du sort, car elle en fit 
aussitôt un crime, et, en peu de jours, on murmura de 
tous côtés à l'oreille des travailleurs dépendants , 
comme à celle des travailleurs fiers et jaloux de 
leur liberté d'opinion : « Vous voyez qu'on se passe 
fort bien de vous au Luxembourg, et qu'on va décider 
là de votre sort sans vous consulter. On enrégimente, 
sous le titre de délégués, une bande de pédants en 
blouse dont on va faire des fanatiques. On leur prêche 
des doctrines auxquelles vous ne comprenez rien, et 
dont le résultat sera, un beau matin, de vous faire 
tous passer, bon gré, mal gré, sous le niveau du com- 
munisme immédiat. Veillez et priez, car le cataclysme 
est imminent. On vous dépouillera de vos biens et 
on brisera vos affections. Nul de vous n'aura le droit 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 157 

de posséder son bourgeron et sa casquette; et, quant 
à vos femmes et à vos filles... nous ne vous en disons 
pas davantage. » 

C'était bien assez, en effet, pour jeter le trouble 
dans beaucoup d'esprits naïfs, tout nouveaux dans 
l'examen des idées, et incapables de se défendre des 
terreurs morales qu'un ébranlement soudain de la so- 
ciété produit toujours dans les masses. Qu'on ne nous 
dise pas que nous prêtons à la caste conservatrice des 
insinuations dont le peuple n'avait pas besoin pour 
trembler devant un fantôme. Le peuple est crédule, à 
Paris surtout, oià il a l'imagination vive et impression- 
nable; mais il faut que l'on invente quelque gros men- 
songe pour que la crainte lui vienne au cœur, car il a, 
au plus haut point, le courage physique et moral quand 
on le laisse à ses propres instincts. D'ailleurs, nous 
avons vu et entendu plus de cent fois ces missionnaires 
de l'épouvante, bien et dûment vêtus en bourgeois 
sous un petit essai de déguisement prolétaire, s'in- 
stallant au miheu des groupes, et prêchant, en de cer- 
tains jours, l'extermination des socialistes. La plupart 
du temps, craignant de passer auprès du peuple pour 
des agents provocateurs, ou de trouver par hasard de- 
vant eux quelque socialiste véritable qui les fit rougir 
de leurs calomnies, ils procédaient par le sarcasme, et 
Dieu sait qu'ils avaient peu d'esprit et de gaieté; à cela 
seul, on voyait qu'ils n'étaient pas du peuple, car le 
sel conservateur est essentiellement lourd, et ne peut 
jamais arriver à l'atticisme parisien du véritable pro- 
létaire. 



158 SOUVENIRS DE 1848 

L'inconvénient du tirage au sort des délégués suf- 
fisamment exploité, on passa à la menaçante uto- 
pie du Luxembourg : l'égalité des salaires. Gomme 
nous ne pensons pas que Louis Blanc ait besoin d'un 
afocaf posant sa défense d'une manière systématique, 
et que nous le savons homme à défendre lui-même 
ses idées et ses tentatives sans le secours de personne, 
nous dirons franchement que, après examen, l'égalité 
des salaires nous paraît un essai nuisible au succès de 
l'organisation égalitaire du travail. Séduits d'abord 
par l'enthousiasme qui fit accepter dans plusieurs ate- 
liers cette inspiration hardie du dévouement fraternel, 
c'est dans le peuple même que nous avons trouvé des 
objections désintéressées qui nous ont frappé parleur 
justesse. Le salaire nous paraissant, dans l'avenir, 
devoir être remplacé par la fonction, nous ne voyons 
pas que ce mal transitoire et inévitable du salaire 
puisse être transformé en instrument de progrès. C'est 
chercher le moyen dans l'obstacle le plus formidable, 
c'est attaquer l'édifice par sa base, au -risque de le 
faire crouler sur tous ceux qu'il protège encore, bien 
qu'il les protège mal et qu'il soit nécessaire de les 
attirer prudemment vers un autre abri. C'est enfin 
rendre, quant à présent, le dévouement si absolu, si 
sublime, si impraticable à tout homme qui n'est 
pas un saint et un martyr volontaire, que le grand 
nombre risquerait de regarder^, pour longtemps en- 
core, le dévouement comme une chimère dans le pré- 
sent, comme une menace dans l'avenir. C'est pour 
cela que nous avons entendu des ouvriers d'un 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 159 

grand cœur déplorer cette trop généreuse tentative. 

-^ Je suis faible, disait l'un d'eux: un plus fort que 
moi travaillerait donc le double à ma place? Eh bien, 
dans l'état de misère oii se trouve encore le travail- 
leur^ il se tuerait pour moi, et mon propre besoin de 
dévouement me défend d'accepter l'excès d'un dé- 
vouement qui tuerait mon semblable. 

Voilà, selon nous, la seule critique sérieuse et con- 
sciencieuse qui ait été faite de l'essai d'égalité dans les 
salaires; car elle était faite au nom de la fraternité ; et 
ce n'est pas au principe de l'égoïsme qu'il nous serait 
possible de donner raison contre la théorie de Louis 
Blanc. 

Mais Louis Blanc n'a jamais fait appel à l'égalité des 
salaires que comme à une ressource extrême pour 
trancher des rivalités passionnées, et les maîtres eux- 
mêmes reconnaissent que l'adoption de cette mesure 
transitoire les a sauvés d'une catastrophe imminente. 
Il y aurait donc aujourd'hui, de la part des intéressés, 
une noire ingratitude à persister à se plaindre des 
idées romanesques du Luxembourg. Pour peu qu'ils 
eussent étudié l'histoire, ils sauraient que, dans les 
grandes crises sociales, les idées ne suffisent pas, et 
doivent absolument se traduire en raisons de senti- 
ment. On ne gouverne les nations que par l'émotion, 
et Louis Blanc l'a dit lui-même, il a dû chercher dans 
son cœur plus que dans son cerveau la parole 
d'enthousiasme qui pouvait seule gouverner la pas- 
sion. 

Rien de tout ce qu'on a imputé au fanatisme de 



160 SOUVENIRS DE 1848 

Louis Blanc n'est vrai, et ne s'est traduit par des faits 
absolus. Il n'a jamais dit, il n'a jamais voulu que l'É- 
tat se fît socialiste, à ce point de détruire, même dans 
un avenir éloigné, la liberté individuelle, l'initiative 
du génie ou de la force. Il n'a jamais rêvé une société 
011 l'homme, cessant d'être exploité par l'homme, la 
conséquence inévitable de cette réparation due à la 
dignité humaine serait l'exploitation aveugle de tous 
les hommes par un principe sans intelligence et sans 
entrailles. On s'est servi, pour pousser son système, 
de conséquence en conséquence, jusqu'à l'absurde, 
d'un système de sophisme bien connu, et contre lequel 
le peuple devrait enfm être en garde aujourd'hui. Les 
uns l'ont fait par mauvaise foi, d'autres par ignorance, 
d'autres encore par suite de cette légèreté française 
qui aime mieux condamner en riant que d'examiner, 
au risque de subir la fatigue d'une heure d'attention. 
Hélas ! il faut bien avouer que nous en sommes 
encore là en France ! Nous étions menacés d'être 
envahis et divisés par les sectes. Nous avons tous crié, 
au lendemain de la révolution : Point de sectes f et nous ^ 
avons eu raison de vouloir chercher l'unité partout, 
sans exclusion d'aucun élément sérieux. Mais nous 
sommes un peuple mobile et poussant vite à l'extrême 
les conquêtes de sa raison impétueuse. A force de 
chercher la vérité partout, il nous arrive bientôt de ne 
plus vouloir la chercher nulle part, et, pendant que 
nous perdons notre temps à critiquer les points con- 
testables d'un ensemble d'idées, nous oublions de sai- 
sir les choses excellentes qui se trouvent à côté et que 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 161 

nos ennemis se hâtent d'empoisonner et de détruire. 
Oui, peuple, l'ennemi vient, et, sons tes yeux, il en- 
chaîne et refoule les forces vives de ta cause. Et pour- 
tant, tu ris comme un enfant que tues, charmé d'avoir 
échappé à un danger imaginaire , sans voir qu'un 
abîme s'ouvrait sous tes pieds, et que tes prétendus 
sauveurs essayaient de t'y faire tomber tout douce- 
ment. Ah ! que de grandeur, que de courage, que de 
bonté, d'honneur et d'intelligence gaspillés sur la route 
du progrès, par ce grand prodig\ie, par ce héros des 
nations qui s'appelle la France ! 

Mais voici le moment d'être calme et d'examiner la 
justice de la cause. Tous les socialistes factieux sont en. 
prison. La garde nationale bourgeoise veille, personne 
n'a plus peur, j'espère. Il serait possible de jeter un 
coup d'œil sur l'ensemble des travaux du Luxembourg 
sans craindre d'évoquer le spectre effrayant du com- 
munisme. Le rapport de ces projets de législation 
pour les travailleurs a élé publié par plusieurs jour- 
naux dans les premiers jours de ce mois. 

A cette époque, nous avions commencé un examen 
des idées émises jusque-là par Louis Blanc. En lisant 
ce rapport, nous crûmes devoir nous abstenir ; car le 
rapport lui-même répondait à toutes les objections, 
et les esprits les plus prévenus n'avaient qu'à en pren- 
dre connaissance pour abjurer toute hostilité et cesser 
toute interprétation infidèle. Mais la mauvaise foi ou 
rentôlement ne tiennent compte de rien. Le rapport 
passa, sinon inaperçu, du moins sans discussion 
sérieuse. Le peuple n'eut pas le loisir de le lire, appa- 



162 SOUVENIRS DE 1848 

remment, et d'ailleurs le peuple n'est pas ergoteur. Il 
profite et se tait en attendant qu'il agisse. 

Un simple aperçu des projets de la commission du 
Luxembourg suffirait pourtant pour démontrer aux 
esprits sincères que les idées de Louis Blanc, sur la 
situation, sont immédiatement praticables, et qu'elles 
offrent la solution la plus simple, la plus facile et la 
plus équitable du terrible problème de la misère. 

Il ne s'agit ici ni de l'égalité des salaires (question 
purement accidentelle), ni de l'absorption de la pro- 
priété individuelle au profit de l'État. La commission 
développe simplement un projet de colonies agricoles 
et industrielles et propose la création d'entrepôts pu- 
blics de marchandises. 

Il ne manque en France ni de landes à défricher, ni 
d'étangs à dessécher, ni de terrains marécageux à 
assainir. La population est mat répartie sur le terri 
toire. Les campagnes manquent de bras, les villes en 
ont trop. Là est la principale cause du désordre dans 
la production et dans la consommation. Personne n'en 
doute aujourd'hui. 
■ Or, voici Vutopia de Louis Blanc : 

Il demande que, dans chaque département, l'État 
fonde une colonie instituée sous le régime de l'asso- 
ciation, oii l'on obtiendra non seulement des produits 
agricoles, mais aussi des objets de première nécessité ; 
oij il y aura des forgerons, des tailleurs, des cordon- 
niers, des bourreliers, etc. , en même temps que des 
cultivateurs. 

L'État pourra alors remplir sa fonction sociale, 



LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 163 

c'est-à-dire intervenir en protecteur pacifique partout 
011 il y aura des droits à équilibrer, des intérêts à 
garantir, et placer tous les citoyens, membres de l'as- 
sociation, dans des conditions égales de développe- 
ment moral, intellectuel et physique. 

Dans ces colonies, les ouvriers sans ouvrage trou- 
veraient un travail titile à la société et une existence 
assurée. Les orphelins, les vieillards et les infirmes y 
auraient de droit leur asile. 

La commission ne s'est pas arrêtée seulement aux 
producteurs. Elle s'est aussi occupée des intérêts des 
consommateurs. 

C'est le commerce qui se charge de distribuer les 
produits aux consommateurs, au moyen d'un tribut, 
souvent exorbitant, prélevé sur le producteur comme 
sur le consommateur. Livré au laissez faire, le com- 
merce est une source d'abus sans nombre, de fraudes, 
de falsifications, de spéctilations éhontées. 

La commission proposait à l'État de réaliser, dans 
un but d'intérêt public, ce que l'association des capi- 
talistes fait dans un but d'intérêt individuel, c'est-à- 
dire de créer de vastes entrepôts, d'immenses bazars, 
oia, moyennant une légère remise, les fabricants dé- 
poseraient leurs marchandises, après qu'elles auraient 
été examinées quant à la qualité, expertisées quant au 
prix de revient. Les consommateurs viendraient s'ap- 
provisionner dans ces magasins à prix fixe, oii l'on 
serait sûr de n'être point trompé. 

Ajoutez à cet ensemble de mesures, la création d'une 
banque nationale industrielle et hypothécaire, qui émet- 



164 SOUVENIRS DE 1848 

trait des billets garantis par la valeur des marchandises 
déposées dans les magasins de l'État, et par la valeur 
des immeubles sur lesquels ils auraient un droit hy- 
pothécaire ; et vous aurez une idée sommaire des théo- 
ries anarchiques ou romanesques de Louis Blanc et 
de la commission du Luxembourg. 

Développer l'agriculture et la production des objets 
de première nécessité, en recevant, dans de vastes 
colonies agricoles, les ouvriers sans travail et leur 
famille ; 

Rétablir la loyauté commerciale, diminuer le prix 
des objets de consommation en modifiant les rela- 
tions commerciales, sans violenter aucune existence ; 
Former, parle moyen des entrepôts (ce qui est déjà 
pratiqué dans plusieurs villes industrielles), une source 
de crédit aux industriels; 

Donner un instrument de travail à tous les travail- 
leurs, procurer le signe du crédit à tous ceux qui pos- 
sèdent un gage, immeuble ou marchandise; 

Voilà l'ensemble d'idées pratiques qui a soulevé 
tant d'orages, tant de méfiances et tant d'ingratitudes. 
Gomme si toutes ces propositions étaient la fantaisie 
personnelle d'un seul homme; comme si elles n'é- 
taient pas toutes dans l'air que nous respirons depuis 
dix ans; comme si, enfin, en les résumant et en les 
coordonnant, Louis Blanc les avait entachées de l'es- 
prit de secte et rendues exorbitantes. 

Eh bien, la commission de l'Assemblée nationale 
sera forcée de chercher dans ces mêmes mesures la 
solution du problème de la misère qui menace, àl'heure 



LOUIS ijla:,c au lux^mbouhg 105 

qu'il est, le producteur, le consommateur^ le spécula- 
teur lui-même. Elle y arrivera, ou elle périra morale- 
ment. A quoi bon, alors, avoir inauguré ses premières 
décisions par une attitude hostile envers le socialisme 
pratique du Luxembourg? Pourquoi, d'avance, avoir 
semé dans la population tant de calomnies mons- 
trueuses et ridicules? — Mais Louis Blanc a sur l'a- 
venir, dites-vous, des idées plus hardies, et, si on le 
laissait faire, il ferait table rase. — Oii prenez-vous 
cela? qu'en savez-vous ? Et que vous importe l'idéal 
philosophique de chacun de nous? De quel droit fouil- 
lez-vous maladroitement, et sans aucune intelligence, 
dans l'intelligence d'autrui? Depuis quand, dans une 
époque de scepticisme comme celle-ci, et vis-à-vis 
d'une classe particulièrement sceptique comme la vô- 
tre, faut-il faire, quant à la religion de l'âme, une pro- 
fession de foi qui soit identique à la vôtre, c'est-à-dire 
à une négation de toute croyance? L'incrédulité into- 
lérante ! Voilà une singulière conséquence donnée à 
l'esprit du xvm® siècle. Vous ne jugez pas les hommes 
par leurs actes, par leurs travaux; vous n'en trouvez 
pas le tempsjvousne sauriez vous en donner la peine. 
Il est bien plus tôt fait de les mettre au ban de votre 
propre opinion, en les taxant de cacher au fond de 
leur pensée telle ou telle fantastique conséquence 
d'une prétendue doctrine dont vous êtes les auteurs, 
vous seuls. 

ier juin 1848. 



XIII 



BARBES 



Je suppose un parti contraire à la République, le 
parti du duc de Joinville, ou celui du duc .de Bor- 
deaux ; — supposons ces deux partis réunis par le 
fait, à un jour donné, jour de tumulte et de malen- 
tendu, comme nous en avons déjà vu plusieurs depuis 
que nous sommes en République ; et qu'aux manifes- 
tations produites par ces deux partis viennent s'en 
adjoindre d'autres ; car il existe d'autres partis : il y a 
le parti du prince Louis, et, dans la famille même de 
Louis-Philippe, plusieurs prétendants pourraient se 
produire et ne pas se trouver d'accord. D'abord, 
Louis-Philippe en personne est vivant , et pourrait dire 
que son acte d'abdication n'est pas plus sérieux que 
tous les actes politiques de sa vie ; ensuite, la duchesse 
d'Orléans et monsieur son fils ont toujours représenté 
des intérêts contraires à la régence de M. de Nemours. 



108 souvL:i\iiis DE 1818 

Enfin, je ne vois pas pourquoi M. de Montpensier et 
M. d'Aumale n'auraient pas aussi leurs petites préten- 
tions et leur petit parti. Puisque nous sommes en train 
de supposer, rien ne nous coûte. 

Supposons donc qu'au milieu de l'anarchie morale 
qui marche, tous ces messieurs aient assez d'audace, 
assez d'argent, assez de meneurs et assez d'habileté 
pour chauffer la population de Paris, pour lui pro- 
mettre ce qu'on lui promet toujours, ce qu'on ne lui 
tient jamais, et ce qu'elle ne se lasse pas d'attendre ; 
et qu'enfin, par une brûlante journée de soleil, de 
malaise, de misère et de mauvaise humeur, une 
émeute, composée de ces éléments divers et hétéro- 
gènes, vienne envahir l'Assemblée nationale, la vio- 
lenter et la déclarer dissoute. 

Pour que cela arrive, il ne faut qu'un peu plus 
d'horreur du travail et d'amour du temps perdu de la 
part de l'Assemblée nationale ; un peu plus de ten- 
dance à la réaction de la part des républicains modé- 
rés ; un peu plus de misère, d'inquiétude et de décou- 
ragement de la part du peuple, qui ne tremperait point 
en masse dans cette abdication honteuse de son avenir, 
mais qui pourrait laisser détacher de son sein quelques 
groupes égarés. Et, pour que l'orage amassé ainsi de 
tous les coins de l'horizon vienne s'abattre sur l'As- 
semblée sans défense, il ne faut que quelques ordres 
mal donnés ou mal transmis, ou mal compris. Il n'est 
besoin ni de conspirations ni de trahisons : il ne faut 
que ce que nous avons vu, du désordre, du hasard et 
de la fatalité de part et d'autre. 



ijAuiJLs l(yj 

Le sanctuaire de la représenlaliori nationale ne sera 
jamais à l'abri d'un coup de main tant qu'on n'aura 
pas pris une mesure qui serait simple, économique, po- 
pulaire etsouveraine. Culte mesuie que nous proposons 
aujourd'hui, avecl'espérance qu'elle seraprise en consi- 
dération dans une cinquantaine d'années, consisterait à 
écrire sur la porte du palais de la nation : « L'Assemblée 
nationale n'est gardée que par la loyauté de la nation. 
Elle n'a pas une seule baïonnette entre elle et le peu- 
ple. Le peuple a le droit de protester et de pétitionner. 
Mais la nation déclare infâme tout citoyen qui franchi- 
rait le seuil de cette enceinte sans son autorisation. » 
Avec cela, mettez, si vous voulez, un bout de ficelle 
en travers de la porte pour avertir les myopes, et pour 
donner à ceux qui ne savent pas lire, le temps d'être 
renseignés par le citoyen concierge ; et, alors^ si quel- 
que français est assez insensé ou assez coupable pour 
abuser d'une confiance illimitée, envoyez-le aux peti- 
tes-maisons ou au pénitencier. 

Sans être trop optimiste et trop romanesque, je me 
persuade que si, le lendemain de cette triste journée 
du 15 mai, on eût mis, en guise de troupes, l'écriteau 
que je propose devant la porte de l'Assemblée, jamais 
assemblée n'aurait été plus tranquille et plus respec- 
tée. C'eût été là le vrai châtiment des désordres de la 
veille. 

Au lieu de cela, un appareil militaire comme si les 
cosaques étaient aux portes de Paris. Quelle mala- 
dresse I L'Assemblée ne veut pas qu'on dise que le 
peuple est le coupable, et sans doute elle a raison : 

10 



170 SOUVENIRS DE 1848 

mais alors pourquoi donc toute la garde nationale sur 
pied et armée jusqu'aux dents? C'est dire à une partie 
du peuple qu'on se méfie d'elle, qu'on en a peur, et 
qu'on la rend tout au moins solidaire des méfaits 
auxquels elle n'a pas voulu prendre part. Quand donc 
s'avisera-t-on d'un moyen de gouvernement qui n'exige 
pas toutes ces précautions terribles, et qui serait de 
témoigner de la confiance afm d'être en droit d'en in- 
spirer ? 

Mais je reviens à ma supposition, c'est que tout ce 
drame recommence avec de nouveaux acteurs, et qu'au 
lieu d'une combinaison socialiste très aventureuse, 
ces acteurs nous apportent pour dénouement une 
combinaison monarchique encore plus effrayante. Je 
suppose qu'au milieu de la tempête, les plus intelli- 
gents des agitateurs prennent dans leurs bras M. Mar- 
rast, M. Bûchez, ou tout autre républicain modéré, 
comme un gage à donner à l'opinion du moment; et 
qu'ils l'emportent ainsi, bon gré mal gré, à l'hôtel de 
ville ; et que, là, ils proclament leur nouveau gouver- 
nement en y admettant certains républicains sans les- 
quels le succès de leur usurpation monarchique leur 
paraîtrait impossible. M. Marrast (ou M. Bûchez) se 
refuserait-il à être membre d'un gouvernement soi- 
disant républicain où siégeraient à la dictature 
M. Odilon Barrot et autres transitions provisoires 
entre la République du National et la République de 
la régence ? 

Si M. Marrast ou M. Bûchez avait la seconde vue 
qui lui permît de distinguer ce qui se passe à travers 



BARBES 171 

les murailles de l'hôtel de ville et les groupes tumul- 
tueux qui le pressent, et qu'il se rendît bien compte de 
l'impuissance du mouvement qui l'a emporté jusque- 
là, il protesterait sans aucun doute, contre une vaine 
tentative, et dirait aux factieux : a Vous avez eu tort 
de compter sur moi. J'étais modéré, il est vrai; je 
voulais une république non sociale, maisje ne vou- 
lais pas une république monarchique. Laissez-moi, 
je ne suis pas des vôtres ; je ne signerai rien. » 

Mais si, par hasard, pendant une heure ou deux, 
l'hôtel de ville se trouve au pouvoir des insurgés; 
que la garde nationale ne paraisse point, et que, selon 
toutes les apparences saisissables à M. Marrast (ou à 
M, Bûchez), le peuple, égaré, démoralisé, trompé, 
donne les mains au triomphe de la monarchie républi- 
caine, il est fort possible, fort probable que M. Bûchez 
(ou M. Marrast) saisira résolument, en désespoir de 
cause, la part de pouvoir qui lui est échue dans la 
tempête. 

Il n'y a aucune espèce de malveillance, aucune 
nuance d'ironie dans ce que j'avance. Je crois même 
que, dans ces premiers moments d'une révolution 
confuse, incompréhensible, le devoir d'un républicain 
du National serait de ne pas abandonner les rênes, 
ot de se maintenir à la tête du mouvement, pour l'em- 
pêcher d'être absorbé d'emblée au profit des rois ; 
sauf à se retirer le soir ou le lendemain, si l'impossibi- 
lité de sauver la République par cet essai venait à 
être démontrée. 

N'est-ce point un peu ainsi que les choses pou- 



172 SOUVENIRS DE 1848 

vaient se passer le 24 février? Nous ne savons pas si 
le National tenait peu ou point à s'associer M. Odilon 
Barrot. Mais, quand cela serait, qu'y aurait-il d'illo- 
gique et de monstrueux? Le National ne croyait point 
alors à une révolution sociale. Pour notre part, tout 
en la désirant peut-être davantage, nous étions un 
bon nombre qui n'y comptions pas non plus. Qui s'est 
trompé, de ceux qui y comptaient ou de ceux qui n'y 
comptaient pas? Gela est encore à savoir. Le crime 
n'est donc pas, et ne peut jamais être en politique, 
dans l'appréciation du fait. Le mal est ailleurs, et il y 
a un bonhomme de proverbe qui dit qu'on croit facile- 
ment à ce qu'on désire. Eh bien, ce proverbe-là n'est 
pas plus vrai que sa contre-partie : On croit voir 
arriver ce qu'on craint. Il faudrait dire ce que je ne 
saurais pas citer en latin : « Les destins mènent ceux 
qui veulent^ et traînent ceux qui résistent, » 

Eh bien, avec d'autres acteurs, avec un autre sujet, 
avec un autre dénouement, quelque chose d'analogue 
au 24 février s'est passé le 15 mai. Je ne dirai rien des 
principaux acteurs, à l'exception d'un seul. Les autres, 
je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus; je n'ai 
point de notions certaines sur leur caractère, sur 
leurs intentions, sur leur plan. Seulement, il est 
à présumer, d'après la composition même de leurs 
diverses listes, qu'il n'y avait pas de plan, pas de 
parti pris, pas même de projet formulé entre eux 
une heure auparavant. Voilà ce que l'un de ces 
personnages ne savait pas ; car il ne savait rien de 
ce qui arriverait, et il avait juré la veille que rien 



BARDÎ-IS 173 

n'arriverait par lui ni par ses arais. Il avait une vio- 
lente prévention , chacun le sait , contre un des 
hommes dont le nom a élé mis en avant pendant 
l'orage. Peut-être n'avait-il pas confiance dans les 
lumières ou dans la sincérité de tous les autres. Le 
fait est qu'il s'est trouvé avec eux comme une feuille 
emportée par la tempête se trouve avec d'autres 
feuilles, sur une cime ou dans un précipice. Il s'y est 
trouvé comme Arago, ou Lamartine auraient pu 
se trouver à l'hôtel de ville avec M. Gabet ou avec 
M. Thiers, si M. Gabet ou M. Thiers avaient eu l'inspi- 
ration d'y aller le 24 février. 

Get homme dont je parle voulait-il étouffer la Répu- 
blique sous une faction? Non, personne ne soutiendra 
cela sérieusement. Voulait-il attenter à la souve- 
raineté du suffrage universel? Il suffira pour savoir le 
contraire de se rappeler qu'il a passé huit ans d'ago- 
nie dans les prisons de la monarchie, et qu'il a été 
condamné à mort pour avoir professé la croyance au 
suffrage universel. Voulait-il remettre les destinées 
de la France entre les mains de ceux que l'on pro- 
clama dictateurs à l'hôtel de ville? Non, il n'était à 
l'hôtel de ville que pour protester contre certains 
d'entre eux. Voulait-il mettre Paris à feu et à sang? 
Il ne cédait à la nécessité de proclamer un nouveau 
gouvernement que parce qu'il ne pouvait apprécier, 
là cil il se trouvait entraîné, l'état de Paris pendant 
cette heure confuse et ténébreuse. Il faisait ce que fait 
tout homme d'abnégation et de dévouement dans la 
crise d'une révolution. Il allait sacrifier sa vie, au 

10. 



17 î SOUVENIHS DE iSiR 

besoin, pour cnijxH'hor \c pouplo ilVMre ég-arù par i 
do ces inoinonlï^ (rinoxpriin;il)le anarcliio où lo sar 
coule sur lo pavé do Paris avant (pio ridée soit fo 
muléc. Voulail-il donc ravir lo ])Ouvoir à (cl ou I 
homme i)0ur s'en emparer? 

Voilà ce qu'on croit (oujours et ce (pii paraît lo pi 
croyable dans les crises révohitionnaires, t)nrce qli'i 
efi'el la plu[)arl des bonunes de mouvement les ft 
volontiers naître à leur prollf^ Mais, j)armi les liomm. 
d'exception (pii donutMd tout sans vouloir jamais n 
recevoir, l'homme dont je parle est un des plus pu , 
des plus i^rands, des plus fanalicpies, si ce uiot jx 
s'appliquer au dévouement et nu renoncement. ( l. 
homme est né pour le sacrifice, pour le martyre, , 
parmi ceux qui le blâment, il n*cn est j)as un seul ' i 
ne l'aimerait et ne Tadmirerait, s'il le connaissait \ • 
ticuliérement. 

Mais (jul ne le connaît? (pii ii'a (li''jà rf^connu l3ai' s 
à ce que je viens d'en dire? Darbùs, (pii, au fonde 
sa prison, n'a point encore eu d'autre préoccupali i, 
d'autre souci (pie la crainl(î de voir des innocc s 
compromis dans sa cause? Qui n'a senti, en liMt 
les lettres de Ijarbès au colonel Itey et à L( is 
Blanc, qu'une ^^rande àme était là aux prises îmc 
une terrible destinée? Un mot bien simple tu 
colonel Rey a frappé tous les c(Ours en Frn^e 
d'un choc électrique! Merci, hoiiwHc homme! U\, 
liomu'tc Jiom me f Cg titre-là estf^rand comme le mole, 
aujourd'hui, aussi grand, aussi rare que le géni le 
Napoléon dans le passé. La gloire maintenant c rt 



BARBES 17 



les rues, la vanité a fait un tel abus du mot de gloire ! 
Mais l'antique honneur, l'honnùleté politique, nous en 
avons si peu, que nous serons bien forcés de nous 
prosterner devant elle quand elle deviendra l'expres- 
sion du caractère français ! L'avenir n'est plus au 
génie individuel, à l'éclat du talent, à la force des 
armes : il est à l'honneur, et le Napoléon des temps 
nouveaux, ce sera l'honnête homme par excellence. 

Quant à toi, Barbés, rappelle-toi le mot de l'enfer 
dans Faust : Pour avoir aimé, tu mourras! Oui, 
pour avoir aimé ton semblable, pour t'être dévoué 
sans réserve, sans arrière-pensée, sans espoir de 
compensation à l'humanité, tu seras brisé, calomnié, 
insulté, déchiré par elle. J'ignore si le fer de la guil- 
lotine est à jamais brisé pour les dissidences politi- 
ques. Tu l'as déjà vu de près, et son éclair ne te fe- 
rait point cligner les yeux. Mais, déjà à demi mort 
dans les cachots de la monarchie, tu recommences ton 
agonie dans les cachots de la République. Je crois 
fermement que la justice du pays t'absoudra; j'espère 
encore dans l'idée qui préside aux destinées de la Ré- 
publique. Mais tu n'en seras pas moins persécuté, du- 
rant les jours qui te restent à vivre, par l'idée con- 
traire, toute-puissante encore chez la plupart des 
hommes. Tu mourras à la peine d'un éternel combat; 
car les forces humaines ne suffisent pas à la lutte que 
ces temps-ci ont vu naître, et que ni toi ni moi ne 
verrons finir. Reste donc calme ! Tu as choisi la souf- 
france, la prison, l'exil, la persécution et la mort. Tu 
seras exaucé, toi dont l'ambition était de mourir pour 



176 SOUVENIRS DE 184B 

la cause du peuple. Peut-être même connaîtras-tu 
cette suprême douleur, peut-être boiras-tu ce dernier 
calice, d'être maudit par des insensés, à l'heure oii tu 
rendras à Dieu ton âme sans souillure. Mais tu crois 
à la vie éternelle; et, d'ailleurs, tandis que les ennemis 
du peuple te jetteront une dernière pierre, le peuple 
te criera par la bouche de ceux qui t'aiment : Merci, 
honnête homme 1 

Nohant, 7 juin 1848. 



XIV 
A THÉOPHILE THORÉ 

SUR LA MISE EN ACCUSATION DE LOUIS BLANC 



Mon cher collaborateur, 

Je suis à une journée de Paris, et depuis deux 
jours, je n'ai pas reçu la Vraie République. C'est vous 
dire que je suis bien arriéré en fait de nouvelles, 
quant à ce qui vous concerne. Je vis dans une si 
grande retraite, que je n'entends parler que des blés 
qui poussent et des foins qui mûrissent. Il m'est donc 
impossible, là oii je suis, de savoir le jugement émis 
par votre journal sur les dernières agitations de 
l'Assemblée et de l'opinion. 

Mais, comme nous nous piquons de vivre entre nous 
sur le pied d'une république véritable, et que nous 
le pouvons dans les rapports intellectuels, en dépit du 
démenti que le monde matériel donne à notre idéal; 
comme nous pouvons fort bien ne pas apprécier de 



178 SOUVENIRS DE 1848 

même les personnes et les faits, sans cesser d'être 
d'accord sur les principes ; comme enfin nous sommes 
parfaitement libres, vis-à-vis les uns des autres, de 
conserver et d'exprimer notre sentiment personnel, je 
vous demande de pouvoir exprimer ici le mien tout 
entier. Le moment est venu pour moi de le faire, puis- 
que, malgré une appréciation différente, sur certains 
points, de la vôtre, je suis resté avec la Vraie Répu- 
blique, à l'heure du danger, tout prêt à subir ma part 
des persécutions dont ce journal pouvait être l'objet. 

Ce préambule était nécessaire, parce que, depuis 
deux jours, la Vraie République peut et doit même s'ê- 
tre prononcée sur l'attitude du gouvernement dans 
l'affaire Louis Blanc. Je ne sais pas comment elle s'est 
prononcée, je ne, viens donc pas faire un acte systé- 
matique de contradiction ; mais, de quelque façon 
qu'elle se soit prononcée, mon opinion reste la même. 

Vous savez l'affection que je porte à Louis Blanc, 
l'estime que j'ai pour son caractère et pour son talent_, 
la sympathie que m'inspirent ses idées, qui sont les 
miennes à beaucoup d'égards; je n'ai pas vu Louis 
Blanc depuis Un mois, peut-être plus. Je n'ai pas reçu 
de lettres de lui. Je n'ai su, ni directement ni indirec- 
tement, ce qu'il pensait de la manifestation du 15 mai; 
mais je le sais d'une manière tout aussi certaine que 
si je l'avais vu tous les jours, et que si je ne l'avais 
pas quitté d'un instant. Je lé sais, parce que l'honneur 
d'un homme comme lui est la plus sûre de toutes les 
garanties. Louis Blanc a toujours été contraire, éner- 
giquemefit, absolument contraire à l'idée de la viola- 



A THÉOPHILE THORÉ 179 

lion de l'Assemblée nalionalc, et le mot par lequel 
il a exprimé cet acte : La violation par le peuple du 
principe de sa propre souveraineté, est chez lui un 
principe d'une sévérité inflexible. 

Je ne puis donc pas être suspect de partialité pour 
ceux que l'on supposerait hostiles à Louis Blanc dans 
une tentative de mise en prévention. Et c'est pour 
cela que je défendrai, avec la plus complète impartia- 
lité, l'impartialité complète du gouvernement dans 
cette affaire délicate. 

En ce qui concerne la Commission executive, je ne 
puis pas dire que j'aie des données personnelles sur 
ses sentiments dans cette affaire. Je n'en ai pas et je 
n'en ai aucun besoin. Il me paraît impossible que les 
hommes qui la composent descendent à des senti- 
ments indignes de leur caractère, et il me paraîtrait 
inconvenant de les disculper à cet égard. Mais je juge 
le fait par lui-même, et, si je tiens à dire mon opinion, 
contrairement à mon habitude, quand il s'agit d'un 
fait purement politique^ c'est que, dans aucun des 
journaux que j'ai eus entre les mains depuis trois 
jours, je n'ai trouvé une appréciation sage, calme et 
môme vraisemblable de ce fait. Les journaux de la 
réaction ont pris occasion d'un désaccord apparent, 
entre le pouvoir et la justice, pour jeter les hauts cris, 
et pour accabler d'injures cette Commission executive, 
objet de tant de convoitises ambitieuses de la part de 
la réaction. Les journaux de notre opinion n'ont pas 
fait beaucoup mieux. Ils ont uni leur blâme, sans ré- 
flexion, aux amertumes violentes de la réaction. Per- 



180 s u \' E .\ I n s DE 18 1 8 

mellez-inoi de vous le dire, hommes politiques, ceci 
est une grande faute politique. Et pourtant je ne m'y 
connais pas; mais cela sauterait aux yeux d'un en- 
fant. 

La Commission executive se disculpe par un seul 
mot, clair comme le jour, et simple comme la vérité : 
Elle a cru ne pas devoir entraver Vaction de la justice. 

Elle a bien fait de le croire. Elle ne pouvait pas, 
elle ne devait pas croire le contraire. Quand même 
l'action de la justice lui eût semblé irréfléchie, elle 
n'avait pas le droit de la paralyser. L'Assemblée 
nationale a seule ce droit suprême de juger com- 
me elle l'a fait. Évidemment il y a, de la part de 
la réaction, une grande mauvaise foi à exiger que la 
Commission executive eût une opinion faite d'avance 
sur la valeur des soupçons de la justice. Les magis- 
trats eux-mêmes, qui obéissent à ces soupçons sur 
l'ordre de leur conscience, ont-ils un jugement porté 
d'avance d'une manière absolue? Ils demandent à 
l'Assemblée l'autorisation de s'éclairer davantage, et 
croient ne pouvoir le faire sans une mise en préven- 
tion. L'Assemblée fait deux choses à la fois : elle pro- 
nonce sur l'inviolabilité de ses membres, et, en même 
temps elle s'éclaire, durant le débat, sur la gravité des 
charges de l'accusation. Quel est le fait le plus impor- 
tant dans cet examen rapide, mais sûr, que la discus- 
sion soulève? C'est évidemment la déclaration du 
maire de Paris. Jusque-là, le maire de Paris ayant 
laissé planer un soupçon grave sur la présence de 
Louis Blanc à l'hôtel de ville, depuis le ministre de la 



A TIIÉUIMIILL TllOUh: l8i 

justice jusqu'au procureur de la République, cle{)uis 
l'Assemblée nationale jusqu'à la Gomnaission execu- 
tive, et depuis la commission de l'Assemblée jusqu'à 
son rapporteur, tout le monde pouvait croire que Louis 
Blanc était sérieusement compromis. Mais M. Marrast 
déclare que ce soupçon n'a pour fondement que la 
parole d'un homme qu'il ne connaît pas. Il affirme 
qu'il est impossible que Louis Blanc soit sorti de 
l'hôtel de ville par l'issue qu'on prétendait l'avoir vu 
franchir. L'accusation tombe d'elle-même, et l'Assem* 
blée se trouve suffisamment éclairée. C'est donc 
M. Marrast qui met, en fm de compte, l'affaire à néant. 
Le ministre de la justice avait-il le droit, comme 
représentant, de voter sous l'impression de cette sou- 
daine lumière? Avait-il le droit de s'apercevoir que la 
religion du procureur général avait été surprise par 
des bruits sans fondement, répétés peut-être, et grossis 
sans la participation de M. Marrast, par de faux témoi- 
gnages ? (Puisqu'il s'était trouvé des misérables assez 
lâches pour tromper le maire de Paris, il pouvait bien 
s'en trouver pour tromper le procureur général et le 
procureur de la République !) Il y aurait folie à nier 
que le ministre n'eût pas ce droit, puisqu'il en avait le 
devoir. La susceptibilité des deux magistrats et celle 
du rapporteur a donc été, selon moi, irréfléchie et 
excessive. Il importe peu que M. Grémieux ait dit ou 
non aux magistrats de la République qu'il marchait 
d'accord avec eux. Était-ce donc à dire qu'il devait 
soutenir leur conviction quand la sienne ne persistait 

pas? Gela serait bien étrange I 

11 



1^2 SOUVENIRS DE 1848 

Quant à la Commission executive, il aurait fait beau 
voir qu'elle s'opposât à l'action de la justice, et que 
MM. Portalis et Landrin, persistant dans leur- con- 
viction, eussent donné leur démission avant d'agir t 
Quels cris n'eussent pas jetés les journaux ennemis, 
et même les noires 1 Louis Blanc eût été condamné 
sans être entendu par toutes les opinions peut-être, 
et l'Assemblée nationale elle-même n'eût-elle pas été 
indionée de voir l'autorité du pouvoir exécutif se 
substituer à la sienne pour trancher a priori, et à 
l'insu de l'Assemblée, une question de cette nature et 
de cette importance? C'est pour le coup qu'on lui eût 
reproché, d'une part, sa faiblesse coupable envers un 
ancien collègue, de l'autre, la prétention d'usurper 
des pouvoirs illimités, une initiative politique coU'^ 
Iraire au droit suprême de l'Assemblée ! On eût été 
probablement jusqu'à dire que la Commission execu- 
tive faisait partie du grand complot ! car rien ne coûte 
à une opposition systématique, toujours décidée à 
blàmev, quelque parti que prenne le pouvoir. J'ai la 
certitude que MM. Portalis et Landrin ont porté dans 
leur conduite une parfaite intégrité, et j'ai beau cher* 
cher un coupable dans cette fâcheuse affaire : j© n'en 
vf)is point par le fait, à moins que le maire de Paris 
n'ait encouragé trop longtemps et démenti trop tard 
une insigne calomnie. Mais cela est impossible à 
supposer, et ce qui est coupable, c'est racharnement 
avec lequel la réaction veut découvrir un mystère 
d'iniquité dans une suite de malentendus et d'incer- 
titudes que la situation rendait inévitables. Ce qui est 



A THÉOPHILE THORE 183 

regrettable, c'est la précipitation avec laquelle nous 
accusons des républicains qui seraient immédiatement 
remplacés, au grand désavantige de notre cause, en 
ce moment, s'ils se décourageaient de la rude tâche 
que leur font, depuis quelque temps, leurs ennemis 
et même leurs amis. 

Pardonnez-moi, mon cher confrère, de n'être peut- 
être pas de votre avis sur ce point. Laissez -moi tou- 
jours la liberté d'exprimer toute ma pensée à côté de 
la vôtre. Ce vous sera une garantie de plus de mon 
concours assidu, s'il vous paraît désirable. Je sais que 
vous me trouvez trop de candeur en politique. Mais 
ceci est un sentiment personnel sur un fait que je n'ai 
pas sous les yeux, et que je juge à distance en lisant 
les comptes rendus des journaux. C'est peut-être une 
condition favorable pour le juger sainement. Vous 
savez que, si je ne croyais pas à la sincérité de ceux 
que je défends, ma pensée se séparerait absolument 
de la leur, et sans autre regret que celui de m'être 
trompé. 

Fraternité 1 

Nohanl, 8 juin 1848. 



1 



XV 



PRÉFACE 

AUX TRAVAILLEURS ET PROPRIÉTAIRES 

DE 

^' I C T O R B R I E 



Il y a des formules qu'on cherche longtemps et qu'on 
tarde à trouver, parce qu'elles sont d'une simplicité 
élémentaire, et que l'esprit humain est ainsi fait, qu'il 
procède par le compliqué avant d'arriver au simple. 
Dans les choses d'application immédiate, les détails 
frappent tout le monde, et l'analyse est déjà l'œuvre 
de tous, que la synthèse est encore vague et flottante 
dans l'esprit de ceux qui s'en inquiètent. 

Une constitution est une œuvre essentiellement 
synthétique, dont les lois organiques sont l'analyse. 
La Constitution de 18i8 fera-t-elle honneur au génie 
synthétique de la France? D'amendements en sous- 
amendements, sous l'inspiration do la peur et de la 



186 SOUVENIRS DE 1848 

violence (deux émotions solidaires l'une de l'autre en 
politique), l'Assemblée nationale aura-t-elle trouvé la 
formule de vérité relative au temps où elle prend 
place dans l'histoire ? 

Nous en doutons un peu. La fatalité a voulu que le 
plus grand problème de l'humanité fût débattu dans 
un moment de trouble et de malaise indicible. Les 
esprits se sont buttés de part et d'autre, et les deux 
faces de la question sont devenues chacune la formule 
de deux écoles opposées, lesquelles se subdivisent 
elles-mêmes en partis de diverses nuances. 

Or, il ne faut point deux formules à une synthèse, il 
n'en faut qu'une, et on ne fait point une constitution 
durable avec le mariage monstrueux de deux formules 
qui se contredisent. 

Depuis cinquante ans, nous tournons autour de cette 
contradiction, et nous venons de la consacrer de la 
manière la plus flagrante. Depuis cinquante ans les 
constitutions et les chartes nous disent : « Fran- 
çais , vous êtes égaux devant la loi. » Chaque loi 
ajoute: «Vous êtes présumés tous égaux.» Mais 
l'ensemble des lois conclut que nous ne pouvons pas 
être égaux, et la société que ces lois régissent nous 
montre chaque jour que l'égalité, même devant la 
loi, est encore un privilège auquel ne doivent pré- 
tendre que ceux qui sont riches. 

Cependant le bon sens public nous crie à cette heure : 
« Il est facile de critiquer. Socialistes, qui voyez si 
bien la cause du mal, pourquoi n'en apportez -vous 
pas le remède ? » 



Tli A VAII.LEURS ET PROPhl ÉTAIHES 187 

Alors chaque socialiste se croit obli^^é d'apporter 
son remiMc, c'est-à-dire son système. Il y a de gran- 
des vérités et de grands efforts d'intelligence dans 
leurs théories; mais laquelle choisir? Car elles se 
contredisent toutes essentiellement, et il n'y a rien de 
plus intolérant et de plus personnel qu'une théorie 
signée d'un nom propre. Et puis ces théories sont 
longues et difficiles à exposer ; et, en somme, fussent- 
elles parfaites, elles n'en sont que plus inapplicables 
a une société corrompue et troublée. 

Le bon sens public a raison d'être fatigué d'enten- 
dre parler de l'idéal dans un moment où les maux sont 
a leur comble, et oi^i le moindre adoucissement prati- 
que nous vaudrait mieux que toutes les promesses et 
tous les rêves de l'avenir. Ce n'est donc pas le moment 
de rôver, on le sent, et on se plaint de l'impuissance 
des théories. 

Et pourtant les théoriciens auraient tort de se croire 
forcés de répondre à des exigences désespérées. Le 
plus grand théoricien du monde ne peut donner que 
ce qu'il a, et, s'il n'a point la panacée universelle, il 
n*én a pas moins le droit de critiquer, au point de vue 
de sa croyance, ce qui se fait de mauvais et d'erroné 
sous ses yeux. Le xvni" siècle n'a fait que de la 
critique, et le xix*" siècle s'en est ])ien trouvé ; 
c'est que la critique, c'est l'analyse, par laquelle 
l'esprit humain procède toujours dans les masses 
dVant d'arriver à la synthèse. 

C'est là le malheur de l'humanité, la cause de ses 
temps d'arrêt et de ses déviations dans la route du 



188 SOUVENIRS DE 1848 

progrès; et ce n'est point un malheur incurable ni 
éternel, autrement il n'y aurait point de progrès véri- 
table. Le progrès lui-même (une éducation publique 
meilleure) produira peu à peu des hommes à la fois 
plus pratiques et plus théoriciens. Il établira dans nos 
facultés un équiUbre qui n'a peut-être jamais bien 
existé, ou qui, du moins^ est violemment ébranlé 
aujourd'hui par les orages et les malheurs publics. 
On s'étonne de voir tant d'intelligences produire si 
peu par leur réunion, ce qu'isolément on avait attendu 
d'elles ; cela était fatal. Nous avons trop de théoriciens 
et trop d'applicateurs. Nous n'avons pas assez de 
théoriciens pratiques, pas assez d'applicateurs théo- 
riciens. 

Est- il donc cependant absolument impossible de 
faire la synthèse du présent, et de trouver la formule 
de la vérité applicable aujourd'hui? Nous sommes 
persuadés qu'avant peu d'années, ce problème qui 
nous agite et nous torture sera éclairci. Ce ne sera ni 
par un théoricien, ni par un homme pratique, ni par 
un savant, ni par un esprit inculte, ni par une secte, 
ni par une assemblée législative; ce ne sera pas l'œu- 
vre d'un homme ni d'un concile : ce sera l'œuvre de 
tout le monde, car les vérités ne se découvrent pas 
autrement. 

Chacun cherche à sa manière la formule de la vie, 
depuis le laboureur à sa charrue, l'ouvrier à son chan- 
tier et le marchand dans sa boutique, jusqu'au philo- 
sophe dans sa cellule, au légiste dans ses livres et à 
l'artiste dans ses contemplations. Chacun se trompe 



1 



TRAVAILLEURS ET PROPRIETAIRES 1^9 

dix fois par jour dans ses diverses appréciations ; et 
pourtant un jour vient où personne ne se trompe plus 
sur un certain point donné, qui est devenu évident 
pour tous, et que chacun s'imagine aussitôt avoir 
connu et admis de tout temps. Comment cela se fait-il ? 
Par' le miracle du progrès, providence qui combat 
sans cesse la fatalité, et qui, au milieu de mille défai- 
tes, remporte à chaque phase du temps quelque vic- 
toire signalée, et inscrit dans ses archives quelque 
formule impérissable. 

Quand la formule est trouvée, la vérité se démontre 
d'elle-même, et l'application n'est plus rien, parce 
qu'au moment où cette formule devient claire et accep- 
table pour tous, les expériences sont déjà faites. On a 
souffert longtemps et beaucoup avant d'en venir là. 
On peut apprécier les causes du mal et les détruire 
sans combat. Ceux qui sont restés par trop en arrière 
n'ont plus la force morale. On n'a qu'à secouer l'ar- 
bre ; la question est mûre, le fruit tombe. 

Nous disions tout à l'heure que, du mariage impos- 
sible de deux formules contradictoires, la vérité ne 
pouvait naître. Ces deux formules, qui luttent dans 
l'humanité depuis tant de siècles, sont celle du pauvre 
et celle du riche. De tout temps, les riches ont dit : 
Nous voulons tout avoir. Les pauvres ont dit : Nous 
voulons avoir autant que vous. 

Les tyrannies, les révolutions, les religions les 

sophismes, la foi et l'impiété, l'oppression et la révolte, 

tout y a passé^ et la guerre dure encore. Le riche veut 

rester riche ; le pauvre ne veut pas rester pauvre. 

11. 



190 SOUVENIRS DE 1848 

L'égalité est son vœu éternel, comme l'inégalité est 
l'éternel rêve du riche. 

Heureusement nos mœurs sont plus avancées que 
nos idées. Tel homme, qui combat officiellement l'a- 
bolition de l'esclavage et de la peine de mort, est doux 
et humain dans la vie privée. Tel autre, qui porterait 
volontiers le bonnet sanglant de 93, ne saurait guillo- 
tiner qu'en effigie ses adversaires politiques. On se 
fusille dans de certains jours, et, le lendemain, on s'em- 
brasse dans la rue. Aux deux côtés d'une barricade, il 
y a de la rage et de la générosité, de la haine et de la 
pitié, de la grandeur et de l'aveuglement, du courage, 
et, ce qui est éminemment français, de la lâcheté nulle 
part. 

Il n'y a donc point à désespérer d'une nation où le 
sentiment du beau et du bien atténue et répare sans 
cesse les égarements et les désastres de ses convul- 
sions politiques. Il y a erreur, ignorance ou prévention 
dans tous les partis. Il y a peut être dans tous bravoure, 
bonté, désir du vrai. Il y a des individus méchants, 
traîtres et cupides : les masses valent mieux que les 
individus, ei rien ne prouve mieux que nous sommes 
faits pour la république. 

La lumière est donc proche, car les sentiments sont 
généralement supérieurs aux idées, et l'humanité 
mérite que Dieu se révèle et la guérisse de ses erreurs. 
Mais l'erreur est grande^ il ne faut pas se le dissimuler. 

L'erreur consiste généralement à traiter les ques- 
tions comme si elles n'avaient qu'une face, tandis 
qu'elles en ont deux. Tout le monde le sait, pourtant, 



TKAN'AILLEUHS KT l'H 1' I', lÉT AI II E ?i lUl 

depuis quo le soleil et l'ombre existent, depuis que 
l'homme est esprit et matière, depuis qu'il faut chaud 
et froid sur la terre où nous vivons. 

Et pourtant toutes les divisions, toutes les guerres, 
toutes les controverses sont nées de cette fatale opé- 
ration do noire esprit, qui procède toujours par la 
nég-ation d'une vérité aussi banale. On nous présente 
un objet ; nous le voyons du côté qui nous fait face, 
et nous le décrivons aussitôt tel ({u'il nous apparaît ; 
ceux qui sont vis-à-vis de nous le voient sous un 
autre aspect, qui est tout^aussi réel, mais qui nous 
échappe ; et nous voilà à disputer les uns contre 
les autres, aucun ne voulant faire le tour de cet objet 
pour en prendre une notion exacte et comj)lète. « Il 
est blanc », disent ceux qui voient le côté lumineux. 
(( Il est noir I » disent ceux qui voient le côté sombre. 
Et la controverse dure des siècles, à travers des flots 
d'encre, de sang et de larmes. 

A l'heure qu'il est, nous sommes absolument ainsi 
autour de la question de la propriété, a Elle est sa- 
crée ! » disent les uns. « Elle est un vol ^ ! » disent les 
autres. « Donc, consacrons le droit de propriété dans 
son acception la plus absolue, dit la Constitution, sauf 
à la défendre comme nous pourrons contre ceux qui 
disent qu'elle est un vol. — Détruisons le principe de 
la propriété, disent ceux que froisse le principe ainsi 
entendu, sauf à respecter le fait tant i[ue nous ne 

1. Ceci n'est point une allusion au mol de M. Proudhon qui a 
soulevé taîit de colères. M. PrDudhon n'est pàS communiste et 
h'A pas donné à ce mol le sens qu'on lui ])rète. 



192 SOUVENIRS DE 1848 

pourrons le combattre et le détruire. D'un côté, des 
propriétaires furieux qui défendent leur droit avec 
passion et arrogance, ne sachant comment le concilier 
avec le droit de vivre accordé au prolétaire ; de l'autre, 
des prolétaires indignés qui commencent à se repentir 
d'avoir trop respecté le fait de la propriété, et à per- 
dre la conscience des droits respectifs méconnus par 
la société officielle. 

Qu'y a-t-il pourtant au fond de cette question inso- 
luble au premier abord? Il y a une vérité qui a deux 
faces, et qui ne serait ,pas une vérité si elle ne les 
avait pas. 



II 



J'ai dit que toute vérité abstraite, comme tout objet 
sensible, avait deux faces, et je me suis exprimé ainsi 
pour simplifier la démonstration ; car toute idée comme 
tout objet a autant de faces et d'apparences diverses 
qu'il y a d'individus placés pour l'observer et le com- 
prendre, à des points de vue différents. Mais ne 
prenons que les deux points de vue extrêmes, et dia- 
métralement opposés. Tous ceux qui seront intermé- 
diaires pèseront d'autant plus dans la balance d'un 
côté ou de l'autre. 

A un de ces points de vue, nous trouvons la formule 
de la richesse : « La propriété est une chose impres- 
criptible, personnelle, dont celui qui possède a le droit 



TRAVAILLEURS ET PROPRIÉTAIRES 193 

d'user et d'abuser. » De l'autre, nous trouvons la for- 
mule du communisme : a La propriété est une chose 
essentiellement modifiable et impersonnelle, dont tous 
les hommes ont le droit d'user, dont nul n'a le droit 
d'abuser. » 

La question ainsi posée est fausse de part et d'autre ; 
elle est insoluble parce qu'elle n'est point posée sur 
sa véritable base. 

Je crois que la véritable définition de la propriété 
serait celle-ci : « La propriété est sacrée parce qu'elle 
est toujours le fruit d'un travail, d'une conquête ou 
d'un contrat auxquels l'humanité antérieure ou con- 
temporaine ont adhéré. Le consentement est une 
sanction imprescriptible, même pour les richesses 
dont la source ne serait point pure. Xul ne peut dire : 
« J'ai fait un mauvais marché avec vous : je reprends 
» ce que je vous avais cédé, vendu ou donné. » 

Mais il faudrait ajouter aussitôt : « La propriété est 
de deux natures. Il y a une propriété personnelle et 
imprescriptible. Il y a une propriété modifiable et 
commune. La définition générale donnée plus haut à 
la propriété est également applicable aux deux natu- 
res de propriété qu'il faut reconnaître. » 

Le travail auquel ces réflexions sont annexées trai- 
tera et développera cette proposition à un point de 
vue qui n'est pas le point de départ de mes opinions. 
Parti du principe de la propriété, comme j'étais parti 
du principe du communisme, l'auteur de ce travail 
rejette absolument le mot que je tiens à maintenir, 
et s'attache à prouver que l'admission du principe de 



Wl souvenirs de 1848 

dei(œ natures de propriété éloigne à jamais le com- 
munisme de nos institutions. Sans doute, si le com- 
munisme est ce que ses adeptes veulent qu'il soit. 
Mais, s'il est autre chose, s'il est ce que je crois, le mot 
oublié ou transformé, la chose doit rester, et l'idée 
doit faire son temps et son œuvre dans le monde. 

Au reste, peu importe que l'auteur de ce travail 
voie l'avenir avec d'autres yeux que les miens. Quand 
on en est à prophétiser, les discussions sont oiseuses 
et insolubles. Ce que je regarde comme important 
pour le principe que j'ai posé tout à l'heure, c'est 
qu'un autre que moi y soit arrivé en voulant com- 
battre le communisme, comme j'y étais arrivé de mon 
côté en voulant le défendre. C'est que, apparemment, 
fatigués de contempler l'idée sous la face qui nous 
était toujours apparue, il nous est arrivé à l'un et à 
l'autre d'en faire le tour, et d'en voir les deux faces 
opposées. Je souhaiterais que tout le monde pût en 
faire autant ; et, comme il y a partout des yeux au 
moins aussi bons que les miens, la vérité, l'esprit de 
justice, et la possibilité de s'entendre, y gagneraient 
certainement. 

Je n'entreprendrai donc pas de définir ce qui est 
essentiellement personnel et absolu dans le domaine 
de la propriété privée; ce qui est essentiellement 
impersonnel et modifiable dans le domaine de la pro- 
priété publique. C'est l'objet du travail qu'on va lire : 
mais je placerai ici, pour ma satisfaction particulière, 
quelques réflexions sur le communisme et sur le rôle 
que je le crois appelé à jouer dans l'avenir. 



TRAVAILLErnS ET P lU) P lU K TA 1 RE S i9fj 



TII 



Le communisme est une doctrine qui n'a pas encore 
trouvé sa formule : par conséquent ce n'est encore ni 
une religion praticable ni une société possible ; c'est, 
jusqu'à présent, une idée vague et incomplète. C'est 
pour cela qu'à l'état d'aspiration elle est très répandue, 
et qu'à l'état d'église elle est fort restreinte. L'idée est 
puissante à l'état d'aspiration, et l'avenir est à elle; à 
l'état d'église, elle ne peut rien, et disparaîtra peut- 
être sans avoir rien trouvé d'applicable hors de son 
sein. 

. Le communisme, lorsqu'il aura trouvé sa formule, 
deviendra donc une religion. La question est de savoir 
si, étant une religion, il pourra être une forme de 
société. 

L'humanité peut admettre et professer un idéal, 
bien des siècles avant que sa constitution sociale soit 
l'expression de cette doctrine, et même sans qu'elle le 
soit jamais d'une manière absolue. La logique absolue 
voudrait pourtant que ce divorce entre la foi et les 
actes n'existât plus, et l'idéal d'une société parfaite 
serait un état social dont les institutions seraient en 
harmonie parfaite avec la religion professée par tous 
ses membres. 

Mais le règne de la logique absolue n'est point en- 
core de ce monde, et nul n'a le droit de nier ni d'af- 



196 SOUVENIRS DE 1848 

firmer qu'il en sera jamais. Il ne faut prendre l'hoçime 
ni absolument tel qu'il est aujourd'hui, car ce serait 
nier le progrès, ni absolument tel qu'il devrait être, 
car ce serait trop présumer d'un avenir voilé pour 
nous. Il faut le prendre tel que nous pouvons raison- 
nablement le concevoir, même en nous laissant aller 
à un peu d'optimisme ; c'est la tendance des âmes ai- 
mantes : il ne faut point que cette tendance dégénère 
en folie. 

Nous ne pouvons donc affirmer dogmatiquement 
que les hommes arriveront un jour à une telle unité 
de vues, à un tel accord de raison et de sentiment;, 
qu'une religion puisse s'établir parmi eux sans ren- 
contrer de dissentiments et de résistances. Aussi loin 
que nos regards peuvent porter, nous voyons le prin- 
cipe de la liberté humaine indissolublement basé sur 
le principe de la liberté de conscience. Toute religion 
étant une idée plus ou moins absolue, nous ne voyons 
donc pas qu'il soit possible d'identifier la loi sociale à 
la loi religieuse, la politique à la philosophie, car ce 
serait la destruction de la liberté humainCv Que la re- 
ligion, l'idéal servent de base et même de but au lé- 
gislateur, il le faut ; autrement, la loi est athée, et la 
société le deviendra; mais il y aura toujours (les con- 
servateurs l'ont dit eux-mêmes et avec raison) une 
distinction essentielle à maintenir entre la loi divine 
et la loi humaine. 

La religion est, de sa nature, une libre inspiration 
de la conscience individuelle, et, s'il plaît à la con- 
science individuelle de s'imposer une croyance abso- 



V 



TRAVAILLEURS ET PROr RIÉT AIRES 197 

lue, erronée même, elle le peut. Il ne tiendra qu'à elle 
de reprendre ses droits à l'examen, et de modilier sa 
doctrine. Mais la loi sociale, qui ne peut point se sou- 
mettre aux opérations journalières de la conscience 
de l'individu, doit être à la fois plus tolérante pour le 
principe, plus absolue dans le fait que la loi religieuse. 
La loi, dans son application, est donc quelque chose 
d'arrêté et d'absolu qu'il n'est permis à personne d'in- 
terpréter à sa guise dans les actes de la vie civile. 
C'est pour cela qu'une religion qui serait imposée par 
les lois civiles ou politiques serait une tyrannie à la- 
quelle, grâce à Dieu, nous avons juré d'échapper, et 
ce n'est pas pour retomber sous le joug d'une théo- 
cratie que l'humanité a tant souffert et tant combattu. 
L'idéal religieux nous enseigne la fraternité ; la loi 
humaine ne peut nous prescrire l'exercice de cette 
vertu que jusqu'à un certain point. Elle peut sévir 
contre nous quand nous tuons notre frère par le 
meurtre, la calomnie ou la diffamation. Elle doit ré- 
primer tous les actes extérieurs qui violent le contrat 
de la fraternité humaine; mais elle ne peut atteindre 
nos sentiments et nos instincts dans les actes qui ne 
portent point directement atteinte à la vie et à l'hon- 
neur de notre semblable. Moïse a dit : Tu ne tueras 
points et il a pu faire de cette prescription une loi ci- 
vile. Jésus a dit : Tic ne haïras point, et il n'a pu faire 
de ce précepte qu'une loi religieuse. Respecte ton sem- 
blable, disait le premier. Aime-le, a dit le second. On 
voit la différence. Au nom de la divinité, on peut 
commander au sentiment; mais c'est de Dieu seul que 



198 SOUVENIRS DE 1848 

nous pouvons recevoir un ordre qui n'a son critérium 
que dans le sanctuaire même de notre âme. Au nom 
de la loi humaine, qui est notre propre ouvrage, nul 
ne peut dire à son semblable, qui est désormais son 
égal : (( Je commande à ta conscience, et je te veux 
forcer d'être bon. » 

Ce raisonnement, les conservateurs l'ont fait, je le 
répèle; mais toute vérité devient un sophisme dans 
les esprits prévenus. Ils ont conclu de cette distinc- 
tion, irréfutable en elle-même, que l'État ne pouvait 
pas prescrire la charité, c'est-à-dire l'exercice de la 
fraternité sous forme d'impôt. Non certes, l'Etat n'en 
aura jamais le droit, si ce droit n'existe pas dans l'hu- 
manité à l'état de droit du pauvre. Mais ce droit existe, 
et il n'est pas question ici de charité. La charité indi- 
viduelle pourra toujours s'exercer sans que la loi s'en 
môle ; la loi ne pourra jamais ni l'augmenter ni la res- 
treindre. Mais la charité n'a rien à faire dans la con- 
sécration d'un droit, et le riche ne peut pas dire au 
pauvre : « Tu n'as pas le droit de vivre. C'est ma cha- 
nté seule qui te le permettra. » 

Honte à l'humanité et malheur à la richesse si c'est 
là sa formule ! 

Mais non, ce ne l'est point. Les hommes ne sont 
pas si méchants qu'ils sont aveugles. Pardonnez-leur, 
mon Dieu, ils ne savent ce quils disent! 

L'auteur du livre auquel ces réflexions servent de 
préface s'est chargé de démontrer le droit de celui qui 
ne possède pas, corrélatif au droit de celui qui pos- 
sède. Nous examinons ici le communisme à l'état do 



TRAVAILLEURS ET PROPRIETAIRES 199 

doctrine religieuse; voyons s'il peut et s'il doit passer 
un jour à l'état de doctrine politique et sociale. 

Non, le communisme ne peut pas devenir une loi 
politique et sociale comme la plupart des communistes 
l'ont cru jusqu'à ce jour. L'auteur du Voyage en Icarie 
pourra faii e un roman et réaliser le rêve d'une colonie 
où régnera la iralernité modèle. Moi aussi, j'ai fait des 
romans. Il est permis à tout le monde d'en faire, et de 
lancer son âme à travers tous les rêves de l'idéal. Il est 
bon même que ces sortes de fantaisies généreuses et 
naïves, plus ou moins bonnes, plus ou moins folles, 
viennent de temps en temps chanter un cantique de 
fraternité évangélique à l'oreille de l'homme qui rôve 
loin du tumulte des passions égoïstes. Il est permis 
aussi à tout le monde de fonder une communauté où 
les âmes fraternelles viendront mettre en commun 
leurs croyances, leurs pensées, leurs sentiments et 
les fruits de leur travail. Honte à l'intolérance brutale 
qui menace et persécute les adeptes inoflensifs d'une 
croyance individuelle ! Mais honte et blâme aussi à 
ces adeptes, s'ils croyaient jamais avoir le droit d'im- 
poser, par surprise ou par violence, à la société, une 
loi morale et religieuse que la société n'aurait point 
consentie! Ils recommenceraient donc l'œuvre de l'in- 
quisition, car le temps est passé où l'homme osait dire 
à l'homme : « Je t'ordonne de croire. » 

Mais ne craignons rien de semblable : les romans 
sont des romans, et non pas des constitutions. Les 
associations ne sont pas des sociétés, et une commu- 
nauté n'est pas une nation. Le communisme serait 



200 SOUVENIRS DE 1848 

bien peu de chose s'il n'avait pour organes que des 
romans et des essais de ce genre. Le communisme 
est une idée aussi ancienne que le monde. C'est une 
des deux faces de la vérité. Il est le côté d'une idée 
dont une moitié du monde n'a jamais voulu regarder 
que l'autre côté. Voilà pourquoi il n'a point encore 
trouvé sa formule. Voilà pourquoi, tant qu'il ne l'aura 
pas trouvée, il pourra faire des adeptes à l'état d'idée 
religieuse, et ne pourra constituer une société. 

S'il est une religion, j'y adhère de toute mon âme. 
Si je suis riche, tout ce dont je puis disposer est à 
tous ceux que je puis aider. Si j'ai peu, ce peu, j'en 
ferai le même usage relativement. Ma conscience et 
l'Évangile, qui est pour moi le plus beau des enseigne- 
ments divins, me le commandent; et c'est précisément 
parce que je possède quelque chose que j'ai le devoir 
d'être communiste. Mais, si le communisme est une 
soci'élé, je m'en retire, parce que je me vois aussitôt 
forcé d'être en guerre et en lutte incessante avec tous 
ceux de mes semblables qui ne reconnaissent pas 
l'Évangile, et me voilà obligé d'être leur persécuteur 
et leur oppresseur au nom de l'Évangile, c'est-à-dire 
de recommencer l'œuvre de Dominique, le brtàleur 
d'hommes et de livres. Or, je ne conçois pas l'éta- 
blissement d'une société pareille, et c'est pour le coup 
que je demande à me réfugier en Icarie, ou. du moins, 
quelques hommes sont probablement d'accord sur 
quelques points ^. 

1 . Et pourtant, comme, dans le moment où nous vivons, on parle 
encore, dans les provinces, de pendre et de brûler les comnui- 



TRAVAILLEURS ET I' l;U IMU ET A 1 RE S 20i 

Mais le communisme, lorsqu'il aura trouvé sa Ibr- 
mule, c'est-à-dire lorsqu'il ne sera plus la moitié 
d'une vérité, lorsqu'il aura fait le tour de l'idée dont 
il n'a encore contemplé qu'une face, sera-t-il forcé- 
ment exclu de la forme sociale et de l'action politique? 
Non; tant au contraire, il y apportera l'équilibre qui 
manque à la société, et faute duquel, trop chargée 
d'un côté, elle s'écroule fatalement. Il est un des pi- 
liers nécessaires sur lesquels reposera l'édifice futur, 
et cela sera beaucoup plus tôt qu'on ne pense, si l'on 
ne continue pas à se battre sans savoir pourquoi, et à 
faire de part et d'autre d'inutiles et funestes prodiges 
d'héroïsme et d'aveuglement. 

Il deviendra alors un élément régulier de reconstruc- 
tion sociale, comme le christianisme, comme toutes les 
rehgions importantes le sont devenues en leur temps. 
Mais peut être, à l'heure qu'il est, serait-il difficile de 
faire admettre à ceux de ses adeptes qui se sont con- 
stitués en petite église qu'ils n'ont que deux partis à 
prendre : ou protester, comme religionnaires, contre 
tout ce que l'humanité professe et pratique, et se reti- 
rer au désert en communauté pour montrer qu'ils sont 
vraiment les disciples d'une religion de fraternité qui 

nistes, moi, personnellement, je ne répudierai point ce titre dan- 
gereux. Je ne le ferais que le jour où le communisme triompherait 
en politique, et m'adresserait les mêmes menaces que les conser- 
vateurs m'adressent aujourd'hui. Jean-Jacques Rousseau disait : 
« Je suis philosophe avec les superstitieux, religieux avec les 
athées. » Il est des temps d'anarchie morale où cette parole de 
Jean-Jacques est nécessairement la devise de tout esprit sincère 
et courageux. 



202 SOUVENIRS DE 1848 

proscrit la guerre, les conspirations et les ambitions 
politiques ^ ; ou rester dans la société, en accepter le fait 
et garder leur idéal en silence. Il y en aurait un troi- 
sième qui serait d'examiner sincèrement si leur théorie 
est applicable, même dans l'avenir, et de reconnaître 
qu'elle ne l'est point, à moins qu'ils ne la modifient à 
mesure que la théorie contraire se modifiera par la 
force des choses ; car chaque école a la moitié du 
chemin à faire avant d'en venir à fonder une société 
durable. Mais il n'en sera point ainsi de part ni d'autre. 
Le temps seul fera ce miracle, et nous y aurons fort 
peu contribué. Mais nous; aurons fait notre devoir en 
déclarant et en répétant qu'il y a deux natures de 
propriété : la part individuelle^ qui est largement faite 
à quelques-uns, et qu'il faudra respecter quand même ; 
la part commune^ qui a été envahie , dérobée à tous 
par quelques-uns et qu'il faudra restituer. 

15 décembre 1848. 



1. Je suis loin de les en accuser ; mais on les en accusera tou- 
jours ; puisqu'ils représentent et personnifient ce qu'il y a de plus 
absolu dans l'idée communiste, ils serviront toujours de prétextes 
aux terreurs des propriétaires et aux intrigues de la réaction. 



MÉLANGES 



PRIÈRE 



Grand Dieu! protège ceux qui veulent le bien, ré- 
prime ceux qui veulent le mal ! Marque tes enfants au 
front, afin que les impies les respectent ! Détruis le 
règne obstiné des Scribes et des Pharisiens ! Ouvre 
un chemin au voyageur qui cherche tes sanctuaires ! . . . 
Prends soin des enfants de la veuve I Ouvre Toreille 
du sourd et l'œil de l'aveugle ! Ton cahce n'est plus 
amer depuis que tes lèvres y ont trempé I Dans nos 
nuits d'agonie, nous cherchons la trace de tes pas au 
jardin des Olives, et nous espérons, parce que tu as 
ennobli nos souffrances, et parce que tu as fait de 
Dieu un refupre contre les hommes ! 



'D' 



Bourges, 24 juillet 183G. 



1-2 



II 



AD JEUX 



POKSIKS P. VU 11. DK I.ATOUCHK 



Sous le titre &' Adieux^ un volume devers, imprimé 
avec une sorte de mystère, et envoyé à quelques amis, 
vient d'être, nous ne pouvons pas dire publié, mais 
livré à la sympathie de lecteurs choisis. Cette avarice 
d'un goût, trop exquis, et d'une modestie dont le pu- 
blic aurait fort le droit de se plaindre, est le fait d'un 
homme célèbre dans la littérature par ses productions 
originales, et dans le monde artiste par son esprit bril- 
lant et délicat. Nous disons célèbre en tremblant, car 
nous savons que tous les soins et toute .la volonté que 
les autres hommes emploient à se faire connaître, M. 
de Latouche les a mis à demeurer inconnu autant que 
possible, par haine de la camaraderie^ et par dégoût 
du charlatanisme, ces maladies de notre éj.oque, qu'il a 
si vertement flagellées dans des pages élincelantes. 



208 MÉLANGES 

Mais, en dépit de ses efforts, l'auteur de Fragoletta, de 
Grangeneuve^ de Clément XIV et Carlo Bertinazzi, 
l'homme de goût et de courage qui publia, aux jours 
les plus ombrageux de la Restauration, les vers iné- 
dits d'André Ghénier, ne put éviter les émotions fata- 
lement placées sur la route du talent énergique et sin- 
cère. Recherché avec zèlejpar des intelligences amies, 
combattu avec amertume par des rivaux blessés, M. de 
Latouchea traversé, comme malgré lui, ces agitations, 
qu'une excessive sensibilité d'esprit et de caractère 
lui avaient appris en vain à redouter. Ses vers sont 
l'expression de ces intimes souffrances, de ces mys- 
térieux bonheurs, de ces joies tremblantes, de ces 
nobles dépits qu'une âme fière et une imagination im- 
pressionnable, une véritable organisation de poète, 
c'est-à-dire la force unie à la faiblesse, devaient lui 
faire rencontrer à chaque pas. Sous ce rapport princi- 
palement, son livre est une étude intéressante, quoi- 
que douloureuse. Trop de chagrin profond et de plainte 
chaleureuse y débordent, pour que le poète ne se soit 
pas injustement trompé quelquefois sur le compte de 
l'amour et de l'amitié. Il faudrait trop haïr, trop mé- 
priser les êtres qui ont brisé ainsi, de propos déli- 
béré, un cœur aimant et noble, s'ils sont aussi cou- 
pables que son désenchantement les en accuse. Mais 
n'y a-t-il pas plutôt à déplorer ici, quoique avec res- 
pect, la mobilité d'une âme de poète qui, rêvant par- 
tout l'idéal, se désillusionne en amitié comme en 
amour, comme en toutes choses, presque aussitôt 
qu'elle s'est éprise? Quoi qu'il en soit, il y a dans les 



ADIEUX 200 

regrets et dans les adieux de celle-ci, une générosité 
de cœur, un fond de tendresse et de bonté qui, plus 
que ses reproches, accusent et condamnent les ingrats 
qu'il a pu faire. Nous sommes enchanté, quant à nous, 
de ne pas les connaître : car, après certaines pièces 
vraiment bien belles et bien touchantes, après des 
vers comme ceux-ci, nous serions tente de leur faire 
un mauvais parti : 

« Frères! il faut mourir! » répète le trappiste. 
Un mot que, chaque jour, dit le monde, est plus triste : 
« Il faut vivre ! » Il le dit; et ce monde inclément 
N'ajoute pas « mon frère » au dur commandement. 

Ces quatre vers sont beaucoup meilleurs que le qua- 
train célèbre de Jean-Jacques Rausseau : Malheureux 
humains que nous sommes, etc. » pourtant ce rap- 
prochement nous est venu à l'esprit en les lisant. Est- 
ce que le poète des Adieux n'aurait pas à se défendre 
aussi d'une de ces funestes maladies morales, qui 
s'attaquent de préférence aux grandes âmes et aux 
grandes intelligences, mais qui les rendent parfois 
soupçonneuses et cruelles? 

Ce n'est pas nous, élève indigne, mais toujours 
reconnaissant et respectueux de M. deLatouche, nous 
dont il a encouragé les premiers essais, et qui aurions 
eu plus longtemps besoin de ses conseils éclairés et 
affectueux, qui oserons porter un jugement sur le 
mérite littéraire de son œuvre. Fussions-nous devenu 
compétent à cet égard, nous ne nous sentons point 
l'impartialité, c'est-à-dire la froideur nécessaire pour 

12. 



210 MÉLANGES 

juger le talent de celui qui fut notre guide et notre 
premier appui. Cependant, nous croyons fermement 
que notre sympathie ne nous a pas trompé, et que nous 
ne serons pas le seul à admirer tant de grâce exquise, 
tant de recherche et de goût, tant de poésie descriptive 
tinement et poéliquemenl sentie. Sous ce dernier. rap- 
port,, nous croyons avoir pleinement le droit d'esliiner 
le pinceau qui a tracé, avec tant, de cliarme et de vé- 
rité, les i)aysages aimés de notre enfance. Le Vcdlon 
oii nous avons gardé les clièvres touche à la colline 
011 le poète des Adieux a rêvé le long de l'écluse, et 
dans 

Nos indigents sillons de seigle et de blé noir, 

Ces brandes sans rivages, 

Océans de verdure et de parfums sauvages. 

Là, quand la perdrix rouge, à ses douces clameurs. 

Aura su rallier tous ses enfants dormeurs. 

Sur vos fronts, dans la nue, encore au-dessus d'elle, 

Il passera, le soir, un frémissement d'aile [ 

Ce sont les bataillons des oiseaux pèlerins, 

Voyageurs, comme nous, dans des airs plus sereins. 

Quand les ombres déjà pèsent sur la chaumière, 

Eux, du soleil encore poursuivent la lumière. 

Enfant, je les croyais l'essaim d'anges heureux 

Qui de la terre au ciel allaient porter les vœux. 

Ces vers nous charment, et nous ne ferons pas une 
promenade au pays, le long des traînes de l'Indre, ou 
au fond des gorges de la Creuse, sans y relire avec 
amour tous les vers suaves et vrais que M. de Latouche 
a consacrés à nos douces contrées de la Marche et du 
Berry. Quant aux nobles sentiments de patriotisme et 



ADIEUX 211 

de flore probité, généreuses aspirations politiques et 
morales qui dominent, comme une austère consolation 
et un appel à Dieu, ses plaintes éloqu^*nles et ses mé- 
lancoliques rêveries, ils trouveront un écho dans les 
âmes d (-lite, et le Ben-y particulièrement s'honorera 
(lu p()è'(3 ([ui n'a ni oublié ni dédaigné son berceau 
rustique. 

Janvier 1844. 



III 



PRÉFACE DE 

LA BOTANIQUE DE L'ENFANCE 

PAU 

JULES NÉRAUD 



Un de nos plus anciens et de nos plus chers amis, 
Jules Néraud, a rassemblé les matériaux de ce petit 
livre, en se jouant, en causant avec nous, en donnant 
leçon à ses enfants au coin du feu. Adonné à la bota- 
nique par vocation dès ses plus jeunes années, il aima 
trop la science en poète et en artiste pour songer à 
s'en faire un instrument de gloire ou de fortune. Gomme 
Jean- Jacques 5 il contempla l'or des genêts et la pour- 
pre des bruyères^ sans songer à un plus grand bien 
que celui qu'il retirait de ses rêveries solitaires; peul- 
ôtre s'est-il trop souvent égaré dans les prairies à 
poursuivre les brillants insectes parmi les fleurs. Il no 



214 M-ÉLANGES 

s'est pas assez dit que la toute-puissance, soit de 
création, soit d'investigation, impose des devoirs à 
celui qui l'a reçue d'en haut, et qu'il n'est pas permis 
d'être savant pour soi seul. Les connaissances qu'il 
avait acquises, les observations ingénieuses qu'il avait 
rencontrées, il en devait compte sans doute; il s'est tu, 
craignant les peines infinies qu'il faut prendre pour 
sortir de l'obscurité, et qui ne sont pas moindres, 
avouons-le, pour l'homme de dévouement que pour 
l'ambitieux. 

Malgré tous nos reproches, j'ignore s'il secouera 
quelque jour la poussière de ses vieux cahiers, et s'il 
consentira à mettre en œuvre les richesses insoucieu- 
sement amassées dans tout le cours de sa vie; pour 
aujourd'hui, nous l'avons décidé seulement à publier 
la plus modeste de ses productions; mais, dans ce ca- 
dre naïf d'un livre élémentaire pour l'enfance, il nous 
a semblé que tant de grâce était jointe à tant de clarté, 
tant de savoir à tant d'humeur poétique, que ce livre 
devait se recommander de lui-même dès les premières 
pages à l'attention des lecteurs. 

Ce ne sont peut-être pas les enfants seulement 
qui l'étudieront avec fiuit; ce sont les esprits litté- 
raires et les gens de goût même les moins versés dans 
la botanique qui le parcourront avec plaisir. Il m'a 
semblé, quant à moi, toute prévention d'amitié à part, 
que ce petit ouvrage me promenait tantôt dans de 
beaux jardins, tantôt dans le désert des forêts, et que 
je faisais ce voyage imaginaire sous la conduite d'un 
causeur savant et amusant (ce qui ne se rencontre pas 



LA BOTANIQUE DE l'eNFANCE 215 

toujours), naïf comme un enfant, malin comme un 
campagnard du temps de Montaigne, aimant le mer- 
veilleux poétique, et portant bien en lui, dans son es- 
prit enjoué, dans son cœur tranquille et doux, la 
bonhomie sérieuse avec laquelle Rousseau et la Fon- 
taine examinaient la grâce d'un brin d'herbe ou le 
naturel d'un insecte. 

Je ne sais si c'est le souvenir de ma jeunesse et de 
mes joies les plus pures qui se rattachent à la botani- 
que qui m'a fait trouver tant d'attraits à cette lecture. 
Sil en est ainsi, je ne dois pas craindre d'être le seul, 
car quel est celai de nous qui n'a pas g.irdé la mé- 
moire des riantes promenades de son enfance, et à 
qui le nom d'une fleur ne rappelle pas, avec le parfum 
qu'elle exhalait, le site oii elle croissait et mille douces 
pensées qui se lient à ce souvenir? 

La méthode de ce traité élémentaire ne m'a pas 
moins frappé que la rédaction. Pltit à Dieu qu'on pût 
appliquer à toutes les études ce procédé si simple 
et si attrayant! Mais la botanique est peut-être, de 
toutes les sciences, celle où l'analyse offre le plus de 
charme, oii la synthèse s'en dégage le plus nettement 
avec une bonne direction. Cette méthode doit néces- 
sairement créer une occupation pleine d'attraits aux 
enfants les moins studieux et à beaucoup d'entre nous, 
grands enfants, qui fuyons la peine et reculons d'effroi 
devant le technique des définitions générales; elle 
doit prendre comme par surprise les esprits pares- 
seux et ranimer les mémoires engourdies. Elle est, 
comme toutes les choses excellentes, si simple et si 



216 MÉLANGES 

logique que chacun, en se l'appliquant, s'étonnera de 
ne pas l'avoir trouvée de lui-même. Enfin, le style 
aura comme la forme cet inimitable et irrésistible at- 
trait des œuvres faites avec amour et abandon. 

14 mars 1845. 



IV 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 



T n A u u rr de 



J. MAZZINI 



AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR 

Avec la brochure publiée récemment sous ce titre : 
Le Pape au XIX" siècle, le rapide résumé dont nous 
donnons ici la traduction pose les bases d'un des pro- 
cès les plus éclatants, les plus scandaleux, les plus 
douloureux dont l'histoire des hommes puisse offrir 
l'exemple. Dans le premier ouvrage, la question reli- 
gieuse et philosophique est esquissée à larges traits, 
mais avec la sûreté et la puissance que possède seule 
la main d'un maître. Dans le second, la question poli- 
tique, l'histoire du fait est tracée avec la même maes- 
triaj la même grandeur, la même vérité. Mazzini n'est 
pas seulement un grand caractère et une grande intel- 
ligence, c'est par-dessus le marché, pour ainsi dire, 

un grand écrivain. Sous sa plume éloquente, les points 

13 



218 MELANGES 

les plus arides se colorent et s'enflamment au feu 
intérieur d'une âme enthousiaste et sainte. Un des 
hommes les plus méconnus, les plus calomniés, les 
plus lâchement insultés par l'esprit réactionnaire, est 
un des plus grands hommes de ce temps-ci ; c'est 
dans l'ordre. L'Itahe et la France révolutionnaires le 
savent. L'Italie et la France réactionnaires le savent 
aussi. De là cette haine, cette calomnie, cette persé- 
cution. 

Que personne ne s'en plaigne. Que les amis de 
Mazzini, c'est-à-dire les amis de la véritable Italie, 
subissent ces outrages avec l'auguste sérénité dont 
Mazzini lui-même et les autres principaux martyrs de 
la cause ont fait preuve. La loi des temps, la fatalité 
providentielle qui plane sur l'histoire du monde, 
depuis que le premier souffle de la liberté et de la 
vérité a passé sur lui, la volonté divine qui promet à 
l'humanité de grandes victoires pour prix d'atroces 
souffrances, l'avait ainsi ordonné. Ce n'est pas le fer 
et la mort, ce n'est pas la prison et l'exil contre les- 
quels les croyants de l'avenir doivent s'armer de plus 
de courage et de stoïcisme; c'est l'injustice des con- 
temporains, c'est le mensonge des adversaires, c'est 
l'erreur de la foule qui sont les véritables tourments 
des âmes dévouées. Qui ne le sait en entrant dans la 
carrière? Il faut aujourd'hui, comme aux premiers 
temps de la mission chrétienne, le bouclier de la foi. 

Mais, hélas ! la main qui trace ces lignes est frémis- 
sante encore de douleur et d'indignation. Elle pourrait 
signer ces vers de Racine : 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 219 

Je vous (J(jnnc un conseil qu'à peine je reçoi : 

Du coup qui vous atteint vous mourez moins que moi. 

Oui, le pale traducteur des brûlantes paroles de 
Mazzini a souvent manqué de courage, non devant ses 
propres chagrins (ils n'ont rien qui mérite une plainte 
personnelle), mais devant les épreuves qu'il a vu 
subir, aux peuples d'abord, ensuite aux apôtres de la 
cause des peuples, aux meilleurs hommes de ce 
temps-ci. Tous dans la servitude, dans les fers ou dans 
l'exil, ce n'est rien; c'est le sort de la guerre, et ils 
savaient bien, au moment où ils se sont levés pour la 
guerre, qu'ils étaient un contre dix ; mais tous calom- 
niés, tous méconnus! Hélas 1 mon Dieu, pardonnez- 
moi ce reproche, c'est affreux, c'est infâme ! Si je ne 
craignais de blasphémer, je dirais c'est trop I 

Si, depuis deux ans, je n'ai point élevé la voix, moi 
qui avais encore du loisir et de la liberté, pour défen- 
dre une à une toutes ces victimes du mensonge, ce 
n'est point le sentiment d'une fausse modestie qui m'a 
retenu. Je savais fort bien qu'une voix sincère, si peu 
harmonieuse et si peu retentissante qu'elle soit, a sa 
valeur comme son droit, dans la foule ; mais, je 
l'avoue, le dégoût m'a fermé la bouche. Ce n'est pas 
le nombre des adversaires qui impose, c'est la valeur 
morale de leur opposition; mais, moi, j'ai senti ma 
parole étouffée, non par la crainte, mais par le dégoût 
de cette opposition jésuitique et systématique aux 
vérités les plus simples, aux notions les plus élémen- 
taires de justice. Que peut-on répondre à ceux qui 



220 MÉLANGES 

mentent sciemment et qui se font un honneur et un 
devoir de mentir à Dieu et aux hommes ? Si l'on jette 
à la face d'un jésuite ce mot insupportable à la dignité 
d'un homme: Vous mentez! le jésuite ne se fâche 
point, il ne tend pas l'autre joue à l'exemple du Christ. 
Il sourit, il sourit d'orgueil et de satisfaction intérieure, 
il s'applaudit d'avoir su mentir, et, s'il pouvait rougir, 
ce serait d'avoir fait, par malheur, un mensonge 
maladroit et inutile. Si j'écris ces quelques lignes 
aujourd'hui, en tête de l'ouvrage d'un frère respecta- 
ble et d'un illustre ami, ce n'est pas avec l'espoir 
de faire tomber les calomnies qu'en haine de sa 
croyance, on a essayé de déverser sur ses inten- 
tions. A Dieu, à l'avenir, à la raison des peuples 
détrompés et éclairés appartient seul l'arrêt suprême 
qui fera éclater le crime et la vertu. Je le fais unique- 
ment parce que c'est un devoir de prendre note, en 
temps et lieu, d'une grande protestation, qui sera 
étouffée encore aujourd'hui par le mensonge, mais qui 
demain peut-être sera enregistrée au tribunal de l'Eu- 
rope. Il faut que cette pièce soit publiée, avec ou sans 
retentissement, peu importe; il faut que la presse 
française en soit saisie en même temps que celle des 
autres nations. Je n'y ajoute rien en y ajoutant mon 
nom; mais, à un jour donné, la plume du premier 
secrétaire venu doit être au service de la cause, comme 
le fusil du premier combattant venu dans une bataille. 
Et après ce devoir accompli, tâchons de reprendre 
courage, malgré ie spectacle navrant de l'Italie livrée 
aux vautours, et des autres peuples frémissants dans 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 221 

leurs chaînes. L'écrit de Mazzini démontre jusqu'à- 
l'évidence deux grandes vérités que les nations en 
travail de liberté n'ont pas assez comprises : la pre- 
mière, propre à l'Italie, c'est qu'elle ne pourra jamais 
conquérir son émancipation par les princes, et qu'elle 
doit se rallier autour du principe républicain, qui est 
l'ancre de son salut; car, indépendamment des pro- 
diges de courage et d'enthousiasme qu'une foi nou- 
velle peut seule enfanter, cette nation ne peut pas 
rester en arrière du mouvement européen qui entraîne 
fatalement la démocratie vers la république. C'est en 
reconnaissant cette forme logique de toute organisa- 
tion démocratique qu'elle sera au niveau des grandes 
tendances de l'avenir. 

La seconde vérité démontrée par Mazzini, et qui est 
universelle, c'est que les nations ne peuvent rien iso- 
lément, et que la politique étroite et impassible du 
chacun pour soi mène droit à la tombe. La ligue des 
rois n'est pas dissoute, elle sera toujours puissante 
contre la désunion des peuples. Que le peuple français, 
celui qui semblait marqué par les destins pour être 
l'initiateur de tous les autres, ouvre son cœur et son 
esprit à de nouvelles notions sur ce qu'on appelle la 
politique étrangère. Il est temps, car la coalition des 
princes travaille toujours, elle se resserre et s'appro- 
che. La France croit qu'il lui est impossible de donner 
jamais au monde le déplorable spectacle que l'Italie 
vient de fournir. Nous aussi, nous le croyons; mais, si 
nous le croyons, c'est parce que l'idée dont nous par- 
lons se répand en France ; car cette idée seule peut 



222 MÉLANGES 

nous sauver des intrigues et des lâchetés qui nous 
menacent, ici comme ailleurs, pour le jour, peut-être 
prochain, d'une lutte formidable, décisive, entre le 
principe de la monarchie et celui de la république. — 
Nous le croyons, parce qu'il n'est pas probable que 
l'exemple de la pauvre Italie soit perdu pour nous, ni 
son expérience pour elle-même. — Nous le croyons, 
parce que l'affaire de Rome a porté ses fruits, fruits 
amers dans le présent ; malheur pour l'Italie, honte, 
faiblesse et danger pour nous : mais fruits d'expérience 
qui profitent à l'avenir, comme ces poisons dont la 
science tire de puissants remèdes. 

Nous le croyons, enfin, parce que la France est dans 
des conditions d'unité que l'Italie avait à conquérir. 
Mais ce n'est pas une raison pour s'aveugler sur des 
dangers immenses. Ce danger n'est point en haut ; ou 
plutôt, il est plus haut encore que dans le sein des 
camarillas politiques et des diplomaties perfides, il est 
dans le sein du véritable souverain, le peuple. Si le 
peuple abusé remettait encore une fois ses destinées 
aux mains de la réaction, qui sait à quel degré de 
misère et d*abaissement la France pourrait descendre ? 

1850, 



TENDANCES NATIONALES 



Le mouvement italien prenait chaque jour davantage 
le caractère national qui constitue sa nature intime. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 223 

Le cri\ive ritah'e! retentissait, {}u fonrl de la Sicile, 
grondait dans chaque mnniCostalion (lo inùcontentement 
local, et terminait, comme le Dcicnda Carthago de 
Gaton, chaque discours polifiriue. Ailleurs, les popu- 
lations, lasses de misère et d'inégalité, s'agitaient 
dans le rêve d'un nouvel ordre de choses, social ou 
politique : en Italie, pour la seule gloire et par la puis- 
sante espérance des grandes choses de l'avenir, elles 
s'insurgeaient ou aspiraient à s'insurger pour une idée. 
Elles cherchaient la patrie; elles regardaient vers les 
Alpes. La liberté, but des autres nations, était pour 
nous le moyen. 

Ce n'est pas que les Italiens, comme d'autres l'ont 
cru ou ont fait semblant de le croire, fussent insou- 
ciants de leur droit ou imbus de préjugés monarchi- 
ques. — Excepté dans quelques coins de Naples et de 
Turin, je ne crois pas qu'il existe un peuple plus 
démocrate et par conséquent plus répubUcain par ses 
traditions, par la conscience de son égalité civile, par 
les fautes de ses princes et par l'instinct de sa mission 
future, que le nôtre. — Mais ils avaient un sentiment 
trop élevé de leur dignité pour ne pas savoir que l'I- 
talie, devenue nation, serait libre, et ils auraient sacri- 
fié la liberté, pour quelque temps, à quiconque (soit 
pape, soit prince, soit pire) aurait voulu les guider et 
faire d'eux une nation. L'obstacle, non pas le plus 
réel, mais le plus apparent, à la fraternisation de tous 
ceux qui peuplent celte terre sacrée de l'Italie, c'était 
l'Autriche. Ils invoquaient donc, avant tout, la guerre 
contre l'Autriche, et le peu do liberté qu'ils réussis- 



224 MÉLANGES 

saient à arracher à leurs maîtres servait presque 
exclusivement à rendre ce cri plus fort, plus unanime 
et plus solennel. 

Déjà, en avril 1846, la pétition adressée aux légats 
pontificaux assemblés à Forli se terminait, après avoir 
constaté les doléances des provinces, par la déclaration 
que les questions de mauvaise administration locale 
n'étaient pour les hommes de la Romagne que des 
questions secondaires : que la question italienne était 
la principale, et que le péché le plus grave de la cour 
papale était celui d'être le vassal de l'Autriche. 

A Ancône, en août 1846, la nouvelle de l'amnistie 
pontificale rassemblait la foule sous les fenêtres de 
l'agent autrichien, et la joie s'exhalait naturellement 
dans ce cri : Chassons les étrangers t 

A Gênes, lorsqu'en novembre 1847, le roi allait 
visiter cette ville, et que quarante mille personnes, 
applaudissant à une espérance, passaient devant lui, 
le drapeau arraché aux Autrichiens, en 1746, par les 
Génois, flottait au-dessus de ces masses, comme le 
programme éloquent de leurs vœux. Il en fut ainsi 
partout et chez tous. 

Metternich comprenait les tendances nationales du 
mouvement. « Sous le drapeau des réformes admi- 
nistratives, disait-il au comte Dietrichstein, dans une 
dépêche du 2 août 1847, les factieux tâchent d'accom- 
plir une œuvre qui ne pourrait rester circonscrite 
dans les Etats de l'Église, ni dans les limites d'aucun 
des États dont l'ensemble forme la péninsule italienne. 
Les factions cherchent à réunir ces États dans un seul 



• RÉPUBLIQUE ET IlOYAUTÉ EN ITALIE 225 

corps politique, ou, au moins, dans une confédération 
d'États soumise à la direction d'un pouvoir contrai 
suprême. » Metternich disait vrai, seulement toute 
l'Italie était faction. 

Ce fut un moment sublime que le frémissement 
d'une nation et le tintement de l'heure qui devait ap- 
porter dans le monde de Dieu une nouvelle vie col- 
lective, l'apostolat de vingt-six millions d'hommes, 
aujourd'hui muets, qui auraient annoncé aux nations, 
leurs soeurs, la parole de paix, de fraternité et de 
vérité. Si dans l'àme de ceux qui régnaient eût couvé 
une seule étincelle de la vie italienne, ils auraient été 
émus, ils auraient oublié dynastie, couronne et pou- 
voir, pour se faire les premiers soldats de la sainte 
croisade, et ils se seraient dit : «Mieux vaut une heure 
de communion dans une grande pensée avec un 
peuple qui ressuscite, que toute une existence dans 
la solitude d'un trône menacé par les uns et méprisé 
par les autres. » Mais, par un décret de la Providence, 
qui veut substituer l'ère des peuples à celle des rois, 
les princes ne peuvent désormais s'élever jusqu'à cette 
idée : ils se jouèrent de la généreuse mais imprudente 
tendance qui poussait les peuples à oublier et à sa- 
crifier la liberté civile à l'espoir de l'indépendance 
nationale. Ils trahirent l'une et l'autre ; et, trompant 
le plus beau mouvement populaire qui fut jamais, 
ils nous repoussèrent dans l'abîme oii nous sommes 
aujourd'hui. 

Entre le supplice des frères Bandiera et la morl de 
Grégoire XVI, une race d'esprits avait surgi, qui, 



226 MÉLANGES 

élevée à moitié dans le matérialisme sceptique du 
xvm^ siècle, à moitié dans l'éclectisme français, 
radotait néanmoins de christianisme et de religion, 
et se parait du nom de modérés : comme si, entre 
l'être et le néant, entre la société future et les gou- 
vernements qui en combattent le développement, il 
pouvait jamais exister un chemin de milieu I Ces gens- 
là s'étaient posé, pour problème à résoudre, la conci- 
liation des inconciliables : la liberté avec la royauté, 
la nationalité avec le démembrement, la force avec 
une direction incertaine. Aucune classe d'hommes 
n'eût pu opérer cet étrange prodige, celle-là moins 
que tout autre. C'étaient des écrivains doués de talent, 
mais sans l'étincelle du génie ; suffisamment pourvus 
de cette sorte d'érudition italienne qui s'acquiert dans 
les livres avec les morts, mais que ne féconde point 
l'impulsion vivifiante des synthèses. Ils ne compre- 
naient pas le travail de fusion qui s'était accompli 
mystérieusement dans les trois derniers siècles. Ils 
n'avaient pas conscience de la mission italienne , 
encore moins la faculté de communier avec le peuple 
qu'ils croyaient corrompu, qui, pourtant, valait mieux 
qu'eux, et dont les éloignaient les habitudes de leur 
vie, certaines dissidences traditionnelles et des in- 
stincts non cachés d'aristocratie nobiliaire ou littéraire. 
Par cet isolement moral et intellectuel, par cette sépa- 
ration d'avec le peuple, qui est désormais l'unique 
élément progressif et l'arbitre de la vie des nations, 
ils étaient déshérités de toute vraie science et de toute 
foi dans l'avenir. Leur conception historique flottait, 



REPUBLIQUE ET ROYAUTE E\ ITALIE 227 

avec de légères modiiicalions, entre le guelfismc et le 
ghibellinisme. Leur conception politique, quoi quMIs 
fissent pour la rcvôtir d'une forme italienne, n'allait 
pas au delà des termes posés par la doctrine que 
Montesquieu avait enseignée en France, et qui , 
recueillie par les Meunier, lesMalouet, les Lally- 
ToUendal et autres modérés de l'Assemblée nationale, 
fut réduite en système par les hommes qui dirigèrent 
l'opinion publique en France, durant quinze années, 
après le retour de Louis XVIIL C'étaient des monar- 
chistes avec une nuance de liberté, juste ce qu'il en 
fallait pour rendre tolérable la monarchie, pour s'at- 
tribuer à eux-mêmes la faculté de publier leurs opi- 
nions, et de siéger dans une consulte quelconque, 
sans étendre pourtant cette liberté jusqu'aux masses, 
de peur de susciter en elles l'idée de droits qu'ils 
détestaient et de devoirs qu'ils ne soupçonnaient même 
pas. En somme, ils n'avaient aucune croyance ; leur 
foi dans le principe monarchique ne relevait pas du 
dogme du droit divin incarné dans quelques familles, 
ni de cette affection chevaleresque pour certaines per- 
sonnes, qui plaçait autrefois le monarque entre Dieu 
et une femme aimée : Mon Dieu^ mon Roi et ma Dame. 
C'était un acquiescement passif, inerte, sans vénéra- 
tion ni amour pour un fait qu'ils avaient devant les 
yeux et qu'ils n'essayaient même pas d'examiner ; 
c'était une couardise morale ; c'était la peur du peuple, 
dont ils voulaient arrêter le mouvement ascensionnel, 
par la monarchie : la peur d'un choc inévitable entre 
les deux éléments qu'ils ne se sentaient pas capables 



228 MÉLANGES 

de maîtriser. C'était la peur que l'Italie ne fût pas 
assez puissante pour reconquérir par ses propres 
forces populaires, même cette petite part d'indépen- 
dance vis-à-vis de l'étranger, qu'eux aussi, tendres 
qu'ils étaient pour l'honneur italien, auraient seule 
voulu revendiquer. Dans leurs écrits ils donnaient, 
avec une affectation de gravité, avec des allures d'hom- 
mes profonds et clairvoyants, des conseils empruntés 
d'une époque de développement normal et d'hommes 
habitués aux luttes parlementaires, déjà citoyens 
de nations plus avancées, à un peuple qui, d'un côté, 
n'avait rien, et qui, de l'autre, avait tout à conquérir, 
existence, unité, indépendance, liberté. Le peuple 
répondait à leurs voix d'eunuques par le rugissement 
et le bond du lion, chassant les jésuites, exigeant 
l'institution des gardes civiques et la pubhcité des 
débats, arrachant des constitutions aux princes, tandis 
qu'eux recommandaient le silence, les voix légales, et 
suppliaient de s'abstenir de toute manifestation pour 
ne pas affliger le cœur paternel des maîtres. Ils s'inti- 
tulaient hommes pratiques, positifs... On aurait dûtes 
nommer les arcadiens de la politique. 

Voilà quels étaient les chefs de la faction, et je n'ai 
pas besoin de les nommer. Et aujourd'hui, quelques- 
uns, soit ambition du pouvoir, soit vanité blessée par 
la solitude qui s'est faite autour d'eux, se trouvent à 
la tète de la réaction monarchique en Italie. 

Mais, dès l'avènement à la papauté de Pie IX, on 
vit se grouper autoar d'eux plusieurs jeunes gens qui 
valaient beaucoup- mieux que de tels chefs, attirés 



.RéPUBLIQIIE ET ROYAT'TK E\ ITALIE 22^ 

soit par l'influence de leurs discours et le prestige des 
premiers actes du pape, soit par l'espoir de frayer à 
l'Italie un chemin plus facile vers un meilleur avenir, 
après le brusque découragement des nombreuses ten- 
tatives avortées dans le passé. Ames candides et sain- 
tement dévouées à la patrie, trop flexibles néanmoins 
et pas assez fortement trempées, par leur nature et par 
la souffrance, dans la sévère et énergique foi du vrai 
immuable, elles avaient été formées parmi nous au 
culte de l'idée nationale, mais elles s'étaient fatiguées 
trop tôt des inévitables douleurs de la lutte; et se 
méprenant sur le besoin d'autorité qui nous domine 
tous, elles se prosternaient devant celle qui existait 
alors et qui avait l'air de se régénérer. 

Au-dessous de ceux-ci, se pressait, toute joyeuse 
de voir que les sacrifices et les obstacles allaient dimi- 
nuer, la foule des hommes de calcul, des esprits et 
des cœurs médiocres, des tièdes repoussés par l'Évan- 
gile, de ceux dont notre cri de guerre troublait le 
sommeil et à qui le programme des modérés promettait, 
au contraire, les honneurs faciles du patriotisme, à la 
seule condition d'écrire des articles pacifiques dans 
les journaux, ou de soulever d'inoffensives polémiques 
avec le Lloyd sur le chemin de fer, ou encore de sup- 
plier le prince de vouloir bien se montrer un peu 
moins tyran. 

Et, plus bas encore, lèpre de tous les partis, on 
voyait grouiller la race affairée des jongleurs politi- 
ques, hommes de tous les métiers, véritables harpies 
qui souillent tout ce qu'elles touchent, prêts dans tous 



230 MÉLANGES 

les pays à jurer et à se parjurer, à exalter ou à calom- 
nier, à oser ou à ramper selon le vent qui souffle, 
pourvu que dans une agitation sans danger, ils puis- 
sent acquérir une importance microscopique quel- 
conque ou un tout petit emploi public ou secret. Race, 
Dieu merci, plus rare en Italie qu'ailleurs, mais plus 
nombreuse cependant, par suite d'une éducation jésui- 
tique, matérialiste et tyrannique, qu'on ne voudrait la 
voir au milieu d'un peuple grand dans son passé et 
appelé à être grand dans l'avenir. 

Des premiers (les chefs modérés) s'élevait une voix 
qui disait : « Notre première question est l'indépen- 
dance ; notre premier conflit est avec l'Autriche, puis- 
sance gigantesque, tant par les éléments qui lui sont 
propres que par ses liens avec les gouvernements de 
l'Europe. Or, si vous menacez vos princes, non seule- 
ment vous n'aurez pas d'armées, mais vous les aurez 
hostiles : notre peuple est corrompu, ignorant, désac- 
coutumé des armes, indifférent, sans volonté ; et avec 
un peuple semblable, on ne fait ni une guerre natio- 
nale, ni une république fondée sur la vertu. Il faut 
auparavant l'instruire, l'habituer aux fortes actions, à 
la morale du citoyen. Le progrès est lent et marche 
par degrés. Avant tout, l'indépendance, puis la liberté 
éducatrice, constitutionnelle-monarchique ; puis enfin, 
la république. Les affaires des peuples ne se régissent 
que par l'opportunité, et qui veut tout n'a rien. Ne 
persistez pas à recopier le passé, le passé de la France 
surtout. L'Italie doit avoir son propre mouvement et 
des règles propres à ce même mouvement. Vos princes 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 231 

ne vous sont contraires que parce que vous les avez 
attaqués : unissez-vous à eux; excitez-les à s'allier 
entre eux par des ligues commerciales, douanières, 
industrielles; ensuite viendront les ligues militaires, 
et vous aurez alors des armées toujours prèles et 
sûres. Les gouvernements étrangers commenceront à 
vous connaître, et l'Autriche apprendra à vous crain- 
dre. Peut-être réussirons- nous à reconquérir notre 
indépendance pacifiquement et par des sacrifices pécu- 
niaires; sinon nos princes, réconciliés avec nous, 
nous la donneront par les armes. Alors nous pense- 
rons à la liberté. » 

Les seconds (les bons cœurs à illusions) chantaient 
des hymnes à Pie IX, âme d'honnête curé et de mau- 
vais prince, en l'appelant le régénérateur de l'Italie, 
de l'Europe et du monde ; ils prêchaient la concorde, 
l'oubli du passé, la fraternité universelle entre les 
princes et les peuples, entre le loup et l'agneau ; ils 
entonnaient d'une voix émue un cantique d'amour sur 
une terre vendue, trahie pendant cinq siècles par les 
princes et les papes, et qui buvait encore le sang des 
martyrs fraîchement égorgés. 

Les derniers (les intrigants) allaient, venaient, s'agi- 
taient, s'entremettaient, débitaient les plus étranges 
nouvelles d'intentions roijales, de "promesses, de trans- 
actions avec l'étranger ; ils répétaient des paroles qui 
n'avaient jamais été dites, répandaient des médailles. 
Au peuple, ils racontaient des choses folles sur le 
compte des princes; à nous, ils tendaient la main avec 
mystère, en murmurant, à demi-voix : « Laissez faire 



232 MÉLANGES 

chaque chose a son temps ; pour le moment, il nous 
faut profiter des hommes qui ont du canon et des 
armées ; après, nous les renverserons. » Je ne me 
rappelle pas un seul d'entre eux qui ne m'ait dit ou 
écrit : « Je suis en théorie aussi républicain que vous 
l'êtes vous-même, » et qui, en même temps, ne calom- 
niât de son mieux notre parti et nos intentions. 

Nous, nous étions républicains de foi ancienne, 
fondée sur ce que nous avons dit plusieurs fois et 
redirons encore ; mais, avant tout, pour ce qui touche 
à ritalie, nous étions républicains parce que nous 
étions unitaires, parce que nous voulions que notre 
patrie fût une nation. La foi nous faisait patients. Le 
triomphe au principe qui formait et qui forme notre 
croyance est tellement certain, qu'il ne sert à rien de 
se hâter. Par décret de la Providence, décret lumi- 
neux qui rayonne au loin dans le progrès de l'huma- 
nité, l'Europe court vers la démocratie. La forme 
logique delà démocratie, c'est la république; la répu- 
blique est donc dans les faits de l'avenir. Mais la 
question de l'indépendance et de l'unification natio- 
nale exigeait une solution immédiate et pratique. 
Comment l'atteindre ? Les princes ne voulaient pas ; 
le pape ne voulait ni ne pouvait. Restait le peuple. Et 
nous décrier comme nos pères : Popolot pojjolof 
acceptant toutes les conséquences, toutes les formes 
logiques du principe contenu dans ce cri. 

Il est faux de dire que le progrès se manifeste par 
degrés : il s'opère par degrés ; et, en Italie, la pensée 
nationale s'est élaborée dans le silence de trois siècles 



I 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 233 

de servage commun à tous, et pendant près de trente 
années d'apostolat assidu, bien souvent couronné par 
le martyre des meilleurs d'entre nous. Une fois le 
terrain préparé par un travail latent, le principe se 
révèle, d'ordinaire, par l'insurrection, en un mouve- 
ment collectif, spontané, anormal des multitudes, en 
une subite transformation de l'autorité. Une fois le 
principe conquis, la série de ses déductions et appli- 
cations se déroule par un mouvement normal, lent, 
progressif, continu. 

Il est faux que la liberté et l'indépendance puissent 
être disjointes et revendiquées l'une après l'autre. 
L'indépendance, qui n'est que la liberté conquise sur 
l'étranger, exige, pour qu'elle ne soit pas un men- 
songe, l'œuvre collective d'hommes ayant la con- 
science de leur propre dignité , la puissance du 
sacrifice, et la vertu de l'enthousiasme, qui n'appar- 
tiennent qu'aux hommes libres. Gela est si vrai, que, 
dans les conflits bien rares qui ont été soutenus par 
l'indépendance, sans l'intervention apparente de la 
politique, les peuples ont puisé leur force dans 
l'unité nationale déjà conquise. 

Il n'est pas vrai que l'on ne puisse pas fonder de 
république sans le concours de toutes les vertus répu- 
blicaines les plus sévères. Une pareille idée n'est 
qu'une vieille erreur qui a servi à fausser la théorie 
gouvernementale dans presque tous les esprits. Les 
institutions politiques doivent représenter l'élément 
éducateur de l'État, et Ton fonde précisément les 
républiques pour que les vertus républicaines, que 



234 MÉLANGES 

l'éducation monarchique ne saurait produire, puissent 
germer et s'enraciner dans le sein des citoyens. 

Il n'est pas vrai que la force aveugle des canons et 
des armées suffise pour reconquérir l'indépendance. 
Dans les combats de la liberté nationale, il faut, avec 
les forces matérielles, une idée qui préside à leur 
ordonnance et qui dirige leurs mouvements ; la ban- 
nière qui s'élève du milieu des armées doit être le 
symbole de cette idée ; et — les faits l'ont irrévocable- 
ment prouvé — cette bannière vaut la moitié du suc- 
cès. Du reste, l'accord franc, hardi, durable, entre six 
princes, plusieurs de race autrichienne, presque tous 
de race étrangère, jaloux et méfiants les uns des 
autres, tremblants devant le peuple par la conscience 
de leurs méfaits, n'ayant contre lui d'autre secours à 
espérer que celui de l'Autriche, voilà, pour soutenir la 
guerre d'indépendance, une utopie bien autrement 
extravagante que la nôtre. 

Vous ne pouvez donc espérer fonder une nation 
qu'avec un homme ou avec xm principe. Avez- vous 
l'homme? Avez-vous parmi vos princes le Napoléon 
de la liberté, le héros qui sache à la fois penser et 
agir, aimer plus qu'aucun autre, et combattre? Avez- 
vous l'héritier de la pensée de Dante, le précurseur 
de la pensée du peuple? Faites qu'il surgisse et qu'il 
se révèle; sinon, laissez-nous invoquer le principe; 
n'entraînez point l'Italie à la remorque d'illusions 
pleines de larmes et de sang. 

Nous disions ces choses non publiquement, mais 
dans nos entretiens particuliers et dans notre corres- 



RéPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 235 

pondance, à des hommes placés très avant dans la 
confiance des premiers^ des chefs du parti modéré. 
Les seconds^ les amis qui nous abandonnaient, nous 
les regardions tristement, en nous disant : « L'épreuve 
faite, vous nous reviendrez; mais Dieu veuille que 
cette épreuve ne déflore pas votre âme et ne vous ôlo 
pas la foi dans les destinées de l'Italie. » Des derniers^ 
les intrigants, nous nous éloignions pour ne pas nous 
salir. Amis ou ennemis, nons étions et nous voulions 
nous conserver noblement loyaux. « Les nations, di- 
sions-nous souvent, ne se régénèrent point par le 
mensonge. » 

A notre dernière interrogation, les modérés répli- 
quaient en nous montrant du doigt Charles-Albert. 



II 



MOTIFS DE LA GUERRE ROYALE 



Je ne parle pas du roi. Quelque effort que tentent 
les adulateurs et les politiques hypocrites qui font 
aujourd'hui de leur enthousiasme posthume pour 
Charles-Albert une arme d'opposition à son succes- 
seur régnant, — quelque sentiment qu'éprouve au- 
jourd'hui le peuple, saintement illusionné, et qui sym- 
bolise en ce nom la pensée de la guerre d'indépendance, 
— le jugement de la postérité n'en pèsera pas moins 



236 MÉLANGES 

avec sévérité sur la mémoire derhommedel821_, de 1833 
et de la capitulation deJMilan. Mais la nature, la trempe 
de l'individu suftisait à elle seule pour exclure tout 
espoir d'une entreprise de sa part en faveur de l'unité 
italienne. Le génie, l'amour, la foi manquaient à 
Charles-Albert. Du génie qui se révèle par une exis- 
tence tout entière, dévouée logiquement, résolument, 
efficacement aune grande idée, la carrière de Charles- 
Albert n'offre pas le moindre vestige. L'amour était 
étouffé par la méfiance continuelle envers les hommes 
et les choses qu'entretenaient en lui les souvenirs d'un 
triste passé. La foi lui était interdite par son naturel 
incertain, hésitant, sans cesse oscillant entre le bien 
et le mal, entre faire et ne pas faire, entre oser et recu- 
ler. Dans sa jeunesse, une pensée, non de vertu, mais 
d'ambition italienne, de cette ambition pourtant qui 
peut profiter aux peuples, lui avait traversé l'àme 
comme un éclair. 11 avait reculé devant elle tout 
effrayé ; cependant, le souvenir de cet éclair de ses jeu- 
nes ans se réveillait en lui parfois et le poursuivait avec 
insistance, plutôt comme le picotement d'une ancienne 
blessure que comme une excitation à la vie. — Entre 
le risque de perdre, s'il échouait, la couronne de sa 
petite monarchie, et la frayeur de cette liberté que le 
peuple, après avoir combattu pour lui, viendrait à 
revendiquer, il marchait, ce spectre devant les yeux, 
presque chancelant^ sans énergie pour affronter les 
périls qu'il redoutait, sans pouvoir et sans vouloir 
même comprendre que, pour devenir roi d'Italie, il 
fallait d'abord oublier qu'il était roi de Piémont. Des- 



liÉPLllLIQLE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 237 

pote par instinct enraciné, libéral par amour-propre 
et par pressentiment de l'avenir, il subissait alterna- 
tivement l'influence des jésuites et celle des hommes 
du progrès. Un désaccord funeste entre la pensée et 
l'action, entre la conception et la faculté de l'exécuter, 
perçait dans tous ses actes. La plupart de ceux-là 
mêmes qui travaillaient à le placer à la tête de l'entre- 
prise étaient forcés d'en convenir; quelques-uns de 
ses familiers allaient jusqu'à chuchoter aux oreilles 
qu'il était menacé de fohe. C'était le Hamlel de la mo- 
narchie. 

Avec un pareil homme, l'entreprise italienne ne 
pouvait certainement pas réussir. Metternich, esprit 
non puissant, mais logique, l'avait jugé depuis long- 
temps, lui et les autres. Dans la dépêche déjà citée, il 
disait : « La monarchie italienne n'entre pas dans les 
desseins des factieux. Un fait positif doit les détourner 
de l'idée d'une Italie monarchique; le roi possible de 
cette monarchie n'existe ni au delà ni en deçà des 
Alpes. Ils marchent à la république. » 

Les modérés, dont l'esprit n'était ni puissant ni 
logique, comprenaient pourtant bien, eux aussi, que, 
quand même Charles-Albert l'aurait voulu, il ne l'au- 
rait pas pu, et, sous cette impression, ils transigeaient 
en substituant à Vltalie invoquée la puérile concep- 
tion d'une Italie du nord^ de toutes les conceptions la 
plus mauvaise qu'un cerveau humain pût enfanter. 

Le royaume de l'Italie septentrionale sous le roi de 
Piémont aurait pu être un simple fait créé par la vic- 
toire, accepté par la reconnaissance, subi par les 



238 MÉLANGES '■ 

autres princes par impossibilité de le détruire ; mais, 
lancé en guise de programme antérieur aux premiers 
éléments du fait, il devenait une pomme de discorde, 
là précisément oii la plus parfaite concorde était néces- 
saire. C'était, parla négation de l'unité, jeter le gant 
aux unitaires ; — c'était une supercherie pour les 
républicains, car il substituait à la volonté nationale, 
la volonté des partisans de la monarchie; — c'était 
faire une blessure à la Lombardie, qui voulait bien se 
confondre avec l'Italie, et non pas sacrifier son indivi- 
d ualité à une autre province italienne ; — c'était une me- 
nace adressée à l'aristocratie de Turin, que le contact 
absorbant de la démocratie milanaise épouvantait déjà; 
— c'était un agrandissement suspect à la France, 
attendu qu'il se faisait en faveur d'une monarchie con- 
traire depuis longues années aux tendances et aux 
révolutions de ce pays ; — c'était un prétexte fourni 
aux princes d'Italie pour se détacher de la croisade à 
laquelle les peuples les poussaient, — une semence 
de jalousie plantée au cœur du pape, — un refroidis- 
sement à l'enthousiasme de tous ceux qui étaient dis- 
posés à prêter leur concours et même à donner leur 
vie pour une entreprise nationale, mais non pour une 
spéculation d'égoïsme dynastique; — c'était créer une 
série de nouveaux obstacles sans en écarter un seul ; 
c'était créer, en outre, une série de nécessités logiques 
de nature à dominer la guerre. Et, en effet, elles la 
dominèrent et l'étouffèrent dans le malheur et dans 
la honte. 
Néanmoins telle était la soif de guerre contre TAu- 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 239 

triche, que le malencontreux programme, prêché de 
toute sorte de manières, tant licites qu'illicites, fut 
accueilli sans examen par le plus grand nombre. Tous 
mettaient leurs espérances dans l'initiative royale, 
tous poussaient Charles-Albert et lui criaient : Faites 
à tout. prix, 

Charles-Albert n'eût jamais rien fait si l'insurrec- 
tion du peuple milanais ne fût venue le mettre dans 
l'alternative de perdre sa couronne, de se voir une 
république aux flancs, ou de combattre. 

Le livre de Charles Gattaneo *, homme qui honore 
éminemment notre parti, me dispense d'indiquer les 
causes immédiates de la glorieuse insurrection lom- 
barde, causes étrangères, en tout, aux manœuvres et 
aux fausses promesses des modérés qui s'agitaient 
entre Turin et Milan. C'est un livre qui, pour l'impor- 
tance des faits et des considérations qu'il énonce, 
demande à être lu de tous, que personne n'a réfuté, 
que personne ne réfutera. Mais, dans ce livre, faute de 
documents, l'opinion que je viens d'exprimer n'est 
qu'indiquée rapidement. 

(( 11 paraît, dit-il (p. 96), que, dans un manifeste 
adressé à toutes les cours de l'Europe, le roi aurait 
attesté qu'en envahissant le Lombard- Vénitien il n'a- 
vait d'autre but que d'y empêcher la proclamation de 
la République. » 

A l'heure qu'il est, les documents 2 sur les affaires 

1. De V insurrection de Milan en 1848, et de la gueire qui s'en- 
suivit (Mémoires de Charles Gattaneo, Lugan, 1849). 

2. Correspondance respecting the a/fairs of Italyt Part i2 from 



^iO MÉLANGES 

d'ltali(3 qui viennent d'être communiqués par le mi- 
nistère de Palmerston au Parlement anglais, consta- 
tent ce fait de la manière la plus péremptoire, et ré- 
vèlent comment, au mépris du bavardage modéré^ le 
gouvernement piémontais, avant même de rien enten- 
dre, visait bien plus à la question politique qu'à la 
question italienne. La guerre contre l'Autriche n'était 
au fond et ne sera jamais, tant qu'elle sera commandée 
par des chefs monarchiques, qu'une guerre contre la 
démocratie italienne. 

L'insurrection de Milan et de Venise, invoquée par 
tous les vrais Italiens, surgit du frémissement d'un 
peuple irrité par trente-quatre ans d'une servitude 
imposée à la Lombardie Vénitienne par un gouverne- 
ment étranger, abhorré et méprisé. Elle fut détermi- 
née, quant à l'époque, par les féroces provocations 
des Autrichiens, qui cherchaient à étouffer une émeute 
dans le sang et qui ne croyaient pas à une révolution. 
Elle fut activée par l'apostolat et par l'influence que 
s'était acquise à bon droit, parmi le peuple, un noyau 
déjeunes gens appartenant presque tous aux classes 
moyennes, et tous républicains, à l'exception d'un seul 
qui alors néanmoins se donnait pour tel. Elle fut réso- 
lue, et ce fait, bien que trop peu connu, n'en retentit pas 
moins à lalouange éternelle de la jeunesse lombarde, elle 
fut résolue lorsque déjà l'on venait de publier à Milan 
l'abolition de la censure avec d'autres concessions : 



January to June 1848, présentée par ordre de Sa Majesté aux 
deux Gliam])rGs, le 31 juillet 1840. 



RÉPUBLIQUE ET UOYAUTÉ EN ITALIE 2il 

c'est que la Lombardie Vénitienne voulait non pas des 
améliorations, mais l'indépendance. Elle commença 
sans avoir été ni prévue ni voulue par les hommes de 
la municipalité ou par les autres qui parlementaient 
avec Charles-Albert. La jeunesse de Milan se battait 
depuis troisjours, que ceux-ci, en étaient encore à dés- 
espérer de la victoire, à regretter qu'on eût abandonné 
les voies légales, à parler dans une proclamation de 
l absence imprévue de V autorité politique y et à propo- 
ser des armistices de quinze jours. Elle fut soutenue 
par la bravoure d'hommes du peuple pour la plupart, 
qui combattaient au cri de Vive la République^ \ et 
dirigés par quatre hommes du parti républicain, réu- 
nis en conseil de guerre. Elle triompha toute seule en 
coûtant à l'ennemi quatre mille morts parmi lesquels 
trois cent quatre-vingt-quinze canonniers. Ce sont là 
des faits incontestables, et à jamais acquis à l'his- 
toire. 

Le combat du peuple commença le 18 mars. Le 
gouvernement de Turin était fort inquiet des nouvelles 
venues de France et de la fermentation extraordinaire 
qui croissait chaque jour dans le peuple piémontais. 



1. " Des bandes de citoyens parcourent la ville armés de fusils 
de chasse, de carabines, de pistolets, de hallebardes, portant 
des drapeaux tricolores , leurs chapeaux ornés de cocardes 
pareilles, et criant : Vive Pie IX l vive Vltaliel vive la répu- 
blique t » Dépêche du 18 au 22 mars, envoyée de Milan à lord 
Palmerston par Robert Campbell. 

Pour ce qui regarde la condition des combattants, voir le 
registre mortuaire des barricades, et Catlaneo, pag. 309. 

ii 



242 MÉLANGES 

Deux dépêches témoignent de la frayeur produite par 
les affaires de France : la première, expédiée le 2 mars 
de Turin par lord Abercromby à lord Palmerston; la 
seconde, signée par Saint-Marsan, également le 2 mars, 
et communiquée à lord Palmerston par le comte Revel, 
le 11. La fermentation intérieure força le roi de pu- 
blier, le 4 mars, les bases de la Constitution {Statuto), 
et, le 7, à Gênes, elle éclata en une émeute, pendant 
laquelle le peuple menaça de suivre l'exemple de la 
France. 

La nouvelle de l'insurrection lombarde parvint à 
Turin le 19. L'enthousiasme fut indescriptible. Les 
ministres, réunis en conseil, ordonnèrent la formation 
d'un corps d'observation sur la frontière, avecNovare, 
Mortara, Voghera pour points centraux. Les bruits 
répandus étaient d'un mouvement ouvertement répu- 
blicain, et une dépêche du 20, expédiée de Turin par 
Abercromby à lord Palmerston, en faisant mention de 
ces bruits, les désigne comme une des causes qui 
agissaient le plus sur les décisions ministérielles. 

En attendant, on expédia l'ordre de barrer le chemin 
aux volontaires qui, de Gênes et du Piémont, s'em- 
pressaient d'accourir à Milan. Quatre-vingts Lombards 
furent désarmés sur le lac Majeur i. 

Le 20, les nouvelles qui couraient à Turin étaient 
incertaines et légèrement défavorables à l'insurrec- 
tion. Les portes de la ville, disait-on, étaient toujours 
aux mains des Autrichiens, et le peuple perdait du 

Il Voir un document dans le livre de Gattaneo, pag. 99. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 243 

terrain, faute d'armes et de munitions. La fermenta- 
tion continuait toujours à Turin. Un rassemblement de 
peuple demandait des armes au ministère de l'inté- 
rieur; il était repoussé. Le comte Arese, arrivé de 
Milan pour demander qu'on vînt en aide à l'insurrec- 
tion, ne réussit pas même à voir le roi, fut froidement 
accueilli par les ministres, et repartit le même jour, 
découragé, désillusionné. 

Le 21, les nouvelles étaient meilleures. Ce fut le 
comte Henri Martini, agent voyageur des modérés^ 
qui fit aux hommes de la municipalité milanaise et du 
conseil de guerre la première proposition de secours 
royal, à condition di^MHQ reddition absolue et de la for- 
mation d'un gouvernement provisoire qui en ferait 
l'offre. Honte éternelle aux courtisans qui, nés Ita- 
liens, trafiquaient^ pour une couronne, du sang des 
braves jaloux de mourir pour la patrie, au moment 
même oi^i Martini disait à Gattaneo : <( Savez-vous 
qu'il n'arrive pas tous les jours de pouvoir rendre 
pareil service à un roi ^ ? » — A un roi f — Le dernier 
des ouvriers qui se battaient gaiement sur les barri- 
cades pour la bannière de l'Italie, sans se demander 
à quels hommes profiterait la victoire, valait devant 
Dieu et vaudra un jour devant fltalie plus que dix rois 
ensemble. - 

Le 22, la victoire couronna cette lutte héroïque. 
Porta Tosa, reprise par Lucien Manara (plus tard mar- 
tyr de la cause républicaine à Rome) ; Porta Ticinese, 

1. Gattaneo, pag. G8. 



244 MÉLANGES 

occupée par les insurgés ; Porta Comasina, délivrée 
par ceux qui arrivaient de la campagne, la soldatesque 
ennemie séparée et menacée d'une destruction im- 
médiate; le soir, Radetsky ne se retirait pas; il 
fuyait. 

Et alors, dans la soirée du 23, quand la victoire 
était assurée et que l'isolement aurait inévitablement 
arraché Milan à la monarchie sarde pour la donner à 
l'Italie, — tandis que les volontaires de Gênes et du 
Piémont faisaient irruption sur les terres lombardes, 
et que les populations, indignées de l'inertie royale, 
menaçaient de faire pis à l'intérieur, — le roi qui, le 
22, avait fait donner par son ministre, au comte de 
Buol, ambassadeur d'Autriche à Turin, l'assurance 
qu il désirait le seconder en tout ce qui pouvait confir- 
mer les rapports d'amitié et de bon voisinage existants 
entre les deux États *, signa la proclamation de 
guerre. 

Les premières troupes piémontaises entrèrent à 
Milan le 26 mars. 

Le 23 mars, à onze heures du soir, Abercromby 
recevait à Turin une dépêche signée L.-N. Pareto ; on 
y lisait : « M. Abercromby connaît aussi bien que le 
soussigné, les graves événements qui viennent d'avoir 
lieu en Lombardie: Milan en pleine révolution, et 
bientôt au pouvoir des habitants, qui, parleur courage 
et leur fermeté, ont su résister aux troupes discipli- 
nées de Sa Majesté Impériale, l'insurrection dans les 

1. Fiqnelmont à Dietrichstein ; dépêche du 5 avril. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 245 

campagnes et villes voisines, enfin tout le pays qr/i 
borde les froîitières de Sa Majesté Sarcle en feu. » — 
Cette situation, comme M. Abercromby peut bien le 
comprendre, réagit sur l'état des esprits dans les 
provinces qui appartiennent à Sa Majesté le roi de 
Sardaigne. La sympathie qu'excite la défense de 
Milan^ l'esprit de nationalité qui, malgré les dé- 
limitations artificielles des différents États, se fait 
néanmoins très puissamment sentir, tout concourt 
à entretenir dans les provinces et dans la capitale 
une telle agitation, (\\xil est à craindre qu'il rien 
puisse résulter d\in moment à Vautre une de ces 
révolutions qui mettraient le trône en grave danger; 
car on ne peut se dissimuler qu'après les événements 
de France, le danger de la proclamation d'une ré- 
publique en Lombardie ne puisse être prochain. En 
effet, d'après des renseignements positifs, il paraît 
qu'un certain nombre de Suisses ont grandement con- 
tribué, par leur intervention, à la réussite du soulève- 
ment de Milan; si l'on ajoute à cela les mouvements 
de Parme et de Modène, ainsi que ceux du duché de 
Plaisance, sur lequel on ne peut refuser à Sa Majesté 
le roi de Sardaigne le droit de veiller comme sur un 
territoire qui doit lui revenir par droit de réversibi- 
lité; si l'on ajoute qu'une grande et sérieuse exaspé- 
ration a été excitée en Piémont et dans la Ligurie par 
la conclusion d'un traité entre Sa Majesté Impériale et 
les ducs de Parme et de Modène, traité qui, sous l'ap- 
parence de secours à fournir à ces petits États, les a 
réellement englobés dans la monarchie autrichienne, 

14. 



246 MÉLANGES 

en portant les frontières militaires, du Pô, où elles 
devraient finir, jusqu'à la Méditerranée, et en rompant 
ainsi l'équilibre qui existait entre les diverses puis- 
sances de l'Italie, il est naturel de penser que la situa- 
Uon du Piémont est telle que, d'un moment à l'autre^ 
à l'annonce que la république a été proclamée en Lom- 
bardiCy un mouvement semblable éclaterait aussi dans 
les États de Sa Majesté le roi de Sardaigne, ou que, du 
nioins, il y aurait quelque grave commotion qui met- 
trait en danger le trône de Sa Majesté. C'est dans cet 
état de choses que le roi... se croit obligé de prendre 
des mesures qui, en empêchant que le mouvement 
actuel de la Lombardie ne devienne un mouvement ré- 
puWicam, épargneront au Piémont et au reste de l'Italie 
les catastrophes qui pourraient avoir lieu, si une telle 
forme de gouvernement venait à être proclamée^. 

Abercromby se rendit vers minuit chez le comte 
Balbo_, et en obtint des renseignements plus détaillés. 
.« Lui et ses collègues, d'après les divers rapports 
officiels qui leur avaient été transmis par le directeur 
de la police, sur le danger imminent d'une révolution 
républicaine dans le paySj en cas que le gouvernement 
différât encore à porter secours aux Lombards, et 
voyant l'impossibilité de mettre un frein à la grande 
excitation qui s'étendait dans lous les Étals de Sa Ma- 
jesté Sarde avaient décidé, etc. ^. » 

Le marquis de Normamby écrivait de Paris, le 28, 

1. Dépêche du marqnis Pareto a l'honorable Ralph Aber- 
cromby. 

2. Abercromby à lord Palmerston. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 247 

à lord Palmerston, le récit d'une conversation qu'il 
venait d'avoir avec le marquis de Brignole, ambassa- 
deur sarde en France. Celui-ci lui avait répété, d'après 
une dépêche de Turin, les raisons déjà énoncées; et 
il insista, en outre, sur le fait que « Charles Albert 
avait repoussé par un refus la première députation de 
Milan, lorsque la ville était encore aux mains des 
Autrichiens, ajoutant que la seconde députation avait 
déclaré au roi ({ue, s'il ne se hâtait pas de leur porter 
secours, on entendrait le cri de république, et que le 
roi n'avait commencé les hostilités que pour mainte- 
nir l'ordre sur un territoire laissé, par la force des 
choses, sa7is r)iaûre *. » 

Dans une autre dépêche du 25 mars, Abercromby 
exposait à lord Palmerston avec de plus amples dé- 
tails l'état des affaires du Piémont à l'époque de la 
décision royale, — les intentions toutes pacifiques du 
cabinet Balbo-Pareto ; l'insurrection lombarde ; — 
l'immense action exercée par le peuple, qui menaçait 
de se révolter en Piémont, et d'attaquer les Autri- 
chiens en dépit de l'autorité du gouvernement; — et le 
danger imminent de la monarchie de Savoie, qui avait 
foixé les ministres aux hostilités ^. 

Mais ce n'est pas tout. Dans les instructions que le 
ministre des affaires étrangères expédiait de Turin au 
marquis Ricci, envoyé sarde à Vienne, il était dit : 
« ... Il y avait lieu de craindre que les nombreuses 



1. Normanby à Palmerston. 

2. Dépêche du 25, d' Abercromby à Palmerston. 



248 MÉLANGES 

associations politiques existant en Lonnbardie et la 
proximité de la Suisse, ne fissent proclamer un gou- 
vernement républicain. Cette forme aurait été fatale à 
la nation italienne, à notre gouvernement, à l'auguste 
dynastie de Savoie. Il fallait prendre un parti prompt 
et décisif. Le gouvernement et le roi n'ont pas hésité, 
et ils sont profondément convaincus d'avoir agi, au 
risque des dangers auxquels ils s'exposent, pour le 
salut des autres États monarchiques'^. » 

Cette idée était tellement enracinée dans les esprits, 
que, le 80 avril, quand déjà la guerre était commen- 
cée, et qu'il n'était plus nécessaire de dissimuler, 
mais seulement de vaincre, Pareto déclarait de nou- 
veau à Abercromby que^ si V armée piémontaise avait 
tardé à franchir le Tessin, il eût été impossible d'em- 
pêcher Gênes de se révolter et de se séparer des États de 
Sa Majesté Sarde 2. 

C'était sous de pareils auspices et avec de pareilles 
intentions que la monarchie piémontaise et les modé- 
rés marchaient à la conquête de l'indépendance. La 
nation, trompée, les applaudissait, eux, Charles-Al- 
bert, le grand duc de Toscane, le roi de Naples, le 
pape. Tant d'amour inondait l'àme des Italiens, en ces 
rapides et bienheureux jours, qu'ils auraient embrassé 
leurs plus mortels ennemis,, pourvu que ceux-ci eus- 
sent porté sur la poitrine une cocarde tricolore ! 



1. Pareto à Ricci. 

2. Abercromby à Palm ers ton. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 249 



III 



EXIGENCES ET CONSEQUENCES FUNESTES 
DE LA GUERRE ROYALE 



Dans la genèse des faits, la logique est inexorable. 
Il n'est ni utopies de modérés^ ni calculs de politiques 
obliques qui puissent la fausser. En politique^ comme 
en tout autre chose, un principe entraîne inévitable • 
ment avec lui un système, une série de conséquences, 
une progression d'applications faciles à prévoir pour 
quiconque a du bon sens. A toute théorie correspond 
une pratique. Et réciproquement, si le principe gêné- 
rateurd'un fait est faussé, trahi dans ses applications, 
ce fait est irrévocablement condamné à disparaître, à 
périr sans développement, programme inaccompli, 
page isolée dans la tradition d'un peuple, prophé- 
tique pour l'avenir, mais stérile en ses conséquences 
immédiates. Pour avoir oublié cette vérité, le mouve- 
ment italien de 1848 devait périr, et il périt. 

Le mouvement italien était un mouvement national 
avant tout, mouvement de peuple qui tend à définir, à 
représenter, à constituer sa propre vie collective; il 
devait se soutenir et vaincre par une guerre de peuple, 
par une guerre à laquelle concourraient toutes les 
forces nationales d'un bout de l'Italie à l'autre. 



250 MÉLANGES 

Tout ce qui tendait à faire converger vers ce but la 
plus grande somme de forces, favorisait le mouve- 
ment ; tout ce qui tendait à les amoindir devait lui être 
fatal. 

La mesquine idée dynastique contredisait la pen- 
sée mère du mouvement. La guerre royale avait un 
but tout différent, et par conséquent des règles éga- 
lement toutes différentes, et qui ne correspondaient 
pas au but que l'insurrection s'était proposé. Elle 
devait donc étouffer la guerre nationale, la guerre de 
peuple, et avec celle-ci le triomphe de l'insurrection. 

Les pauvres esprits qui, contraires à notre parti, 
reconnaissent néanmoins leur impuissance à nous ré- 
futer sur notre propre terrain, se sont systématique- 
ment appliqués, à travestir sans cesse nos idées. — 
Confondant république et anarchie, pensée sociale et 
communisme, le besoin d'une foi conforme, active, et 
la négation de toute croyance, ils ont souvent affecté 
de voir dans la guerre de peuple une guerre désor- 
donnée, mêlée d'éléments confus, sans idée régula- 
trice, sans uniformité d'ordres et de matériel, au point 
qu'ils en sont venus jusqu'à affirmer que nous vou- 
lions faire la guerre sans canons et sans fusils, choses 
ridicules qui ne nous appartiennent pas, car le peu 
de faits émanés du principe républicain, et qui servi- 
ront de prologue au drame de l'avenir, l'ont assez 
démontré. Le petit nombre d'hommes réunis dans 
deux villes d'Italie autour du drapeau répubhcain*, 

1. Rome et Venise. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 251 

ont fait une guerre plus opiniâtre et plus savante 
que toute cette foule attachée à la bannière de la mo- 
narchie. 

Par guerre de peuple, nous entendons une guerre 
sanctifiée par un but national, dans laquelle l'on met 
en mouvement le plus grand nombre de forces pos- 
sible appartenant au pays, en se servant d'elles selon 
leur nature et leurs moyens ; — dans laquelle les élé- 
ments réguliers et irréguliers, distribués sur un ter- 
rain adapté à leurs aptitudes diverses, alternent leur 
action ; — dans laquelle on dit au peuple : « La cause 
pour laquelle on combat ici est la tienne ; le prix de 
!a victoire sera à toi; les efforts pour l'obtenir doivent 
ô'ii'e faits par toi;» — dans laquelle un princijjej une 
grande idée hautement proclamée, loyalement appli- 
quée par des hommes purs, intelligents, aimés, vigi- 
lants, consciencieux, excite à une vie extraordinaire, 
exalte jusqu'à la fureur toutes les facultés de lutte et de 
sacrifice qui se réveillent et s'endorment si facilement 
dans le cœur des multitudes ; — une guerre dans la- 
quelle aucun privilège de naissance, de faveur ou d'an- 
cienneté sans mérite ne peut présider à la formation 
de l'armée, mais où le droit d'élection aussi large- 
ment appliqué que possible, l'enseignement moral 
alterné avec l'enseignement militaire, et les récom- 
penses proposées par les compagnies approuvées par 
les chefs et données par la nation, font sentir au sol- 
dat qu'il n'est point une machine, mais bien une par- 
tie du peuple, un apôtre armé dans une cause sainte ; 
— une guerre dans laquelle les esprits ne s'habituent 



252 MÉLANGES 

pas à reporter exclusivement leur salut sur une armée, 
sur un homme ou sur une capitale, mais oii ils ap- 
prennent à créer des centres de résistance partout, à 
voir la cause de la patrie tout entière là oii une poi- 
gnée de braves élève une bannière de victoire ou de 
mort ; — ^ans laquelle un plan prudent et bien com- 
biné étant tenu en réserve pour le cas de revers sé- 
rieux, les actions procèdent audacieuses, rapides, 
imprévues, calculées plus qu'on ne l'a fait jusqu'à ce 
jour sur les éléments et sur les effets moraux, sans 
être entravées par les considérations diplomatiques, 
ni par les vieilles traditions qui régissent les circon- 
stances normales; — une guerre, enfin, dans laquelle 
on doit avoir en vue les peuples plus que les gou- 
vernements, où l'on cherche plutôt à élargir le cercle 
de l'insurrection qu'à redouter les mouvements de 
l'ennemi, et plutôt à blesser l'ennemi au cœur qu'à 
épargner un sacrifice au pays. 

Et à cette guerre — la seule capable de sauver l'in- 
dépendance et de fonder une nation — la guerre 
royale devait, par nécessité inévitable de tradition et 
d'intention, opposer les habitudes froidement hiérar- 
chiques des soldats du privilège ; — l'aride calcul des 
éléments matériels et l'absence de tout élément moral, 
de tout enthousiasme, de toute foi capable de trans- 
former le militaire en héros de la victoire ou en 
martyr ; — le mépris et le soupçon envers les volon- 
taires; — l'importance exclusive de la capitale; — l'ar- 
mée telle qu'elle était formée par le despotisme, avec 
ses nombreux et mauvais officiers, avec ses chefs 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 253 

presque tous ineptes ou contraire à la guerre ou... pis 
encore ! — la défiance de toute action, de tout contact 
avec le peuple, qui aurait pu développer de plus en 
plus les tendances démocratiques et la conscience des 
droits fatals à la royauté; — l'aversion pour tout con- 
seiller qui, par son influence populaire, aurait pu dic- 
ter des conditions ou des devoirs ; — le respect de la 
diplomatie étrangère, le respect des pactes, des trai- 
tés, des prétentions gouvernementales qui remontent 
à l'époque de 1815, lors môme que ces traités eussent 
entravé des opérations décisives; — la répugnance à 
secourir Venise républicaine; — le refus de tout secours 
du dehors qui eût pu augmenter la sympathie pour le 
parti contraire à la monarchie; — la vieille tactique et 
la peur de toute opération hardie, inusitée ; — l'idée 
persistante, dominante, de sauver à. son profit, en cas 
de revers, le Piémont et le trône; — enfin, et plus par- 
ticulièrement, un germe de division, mortel à l'en- 
thousiasme, entre les combattants de la même cause, 
un mesquin projet d'égoïsme politique substitué à la 
grande idée nationale *. Je ne parle pas, comme on 
voit, de trahison; car, quand même j'y croirais, il ne 



1. Les tristes effets de l'idée dynastique se trouvent indiqués 
avec la perspicacité ordinaire des observations anglaises, dès le 
30 mars, dans une dépêche expédiée à lord Palmerston par 
Robert Campbell, vice-consul à Milan. « Jusqu'à ce jour, 
milord, dit-il, la plus grande union a prévalu entre toutes les 
classes; mais, depuis que le roi de Sardaigne est entré en Lom- 
bardie, on reconnaît deux partis: l'un, celui de la haute aristo- 
cratie, voudrait que la Lombardie et le Piémont s'unissent 

J5 



254 MÉLANGES 

convient guère à mon caractère d'en jeter l'accusation 
sur une tombe. Je signale des causes plus que suffi- 
santes à la ruine d'une insurrection dépeuple, et je 
rappelle aux Italiens le mal qu'elles ont produit deux 
fois en un court espace de temps, qu'elles produiront 
fatalement une troisième fois, — et toutes les fois qu'il 
surgira une race assez entêtée pour vouloir recom- 
mencer l'épreuve. 

Dès les premiers jours de la guerre, ces causes 
agirent si puissamment, qu'il fallait être aveugle pour 
ne pas les apercevoir et insensé pour ne pas en gé- 
mir. Aveuglés et insensés par égoïsmO;, par esprit de 
parti, par servilité courtisanesque, par tradition aris- 
tocratique et par peur de la république^ étaient, hélas! 
les hommes du gouvernement provisoire de Milan et 
les modérés du Piémont et de la Lombardiel Les ré- 
publicains s'en aperçurent bien; et, de ce qu'ils le 
dirent tout bas, on leur fit un crime impardonnable. 
De là les basses accusations, et les folles menaces, et 
les calomnies qu'alors ils méprisèrent. Aujourd'hui 
que la preuve est faite pour tous, et que, grâce aux 
calomniateurs, l'Italie est gisante, réfuter ces calom- 
nies est un devoir pour nous. 

J'écris des notes et non pas l'histoire; ainsi je n'en* 
tends pas, dans ces pages, suivre à travers les fautes 



ensemble sous le roi Charles-Albert; l'autre, la classe moyenne 
dans laquelle un doit comprendre les négociants et les hommes de 
lettres, ainsi que toute la jeunesse ^m peu distinguée, sont partisans 
de la république. » 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 255 

du gouvernement et les opérations delà guerre royale, 
l'influence dissolvante et ruineuse des causes que j'ai 
signalées. Le livre de Cattaneo, les documents 
contenus dans une brochure publiée en 1848, à Venise, 
par Mathias Montecchi, secrétaire du général Ferrari, 
et un écrit récent du général AUemandi ; le récit des 
derniers événements de Milan fait par deux membres 
du comité de défense, les actes officiels contenus dans 
le journal le 22 mars, et les rapports mêmes dictés 
pour leur défense par les adversaires confrontés avec 
l'irrécusable raison des faits, renferment la doulou- 
reuse histoire tout entière. — Il importait de mettre 
au jour les intentions et les nécessités^ qui poussè- 
rent Charles-Albert sur la terre lombarde, et il im- 
porte maintenant de mettre au jour la ligne que suivi- 
rent les républicains au milieu de ces événements : ce 

1. Aux extraits de documents déjà insérés, il est bon d'en 
ajouter d'autres : « Le gouvernement était à bout de moyens 
pour contenir le frénétique enthousiasme du peuple, et il fallait 
obtenir promptement une solution à la lutte lombarde. 

» Les rapports reçus de Gênes ce matin sont, qu'une manifes- 
tation populaire dans le but de contraindre le gouvernement de 
la ville à envoyer des secours à la Lombardie, avait été apaisée 
par la promesse de détacher une partie de la garnison à cette 
fin. » (Abercromby à lord Palmerston; Turin, 24 mars.) 

« La prolongation de la lutte de Milan raffermissait la déter- 
mination du peuple et atfaiblissait les moyens de résistance du 
gouvernement, si bien que le danger de la monarchie sarde 
devint tellement évident aux ministres, qu'ils furent contraints 
d'accéder... 

» Le cabinet sarde actuel a dû ainsi adopter une ligne de poli- 
tique bien éloignée de ses désirs. » (Abercromby à lord Palmerston; 
25 mars.j 



256 MÉLANGES 

sont des points qui, jusqu'ici, n'ont pas été traités, ou 
qui pour le moins ont été à peine effleurés. 



IV 



LES REPUBLICAINS 



L'insurrection lombarde était victorieuse sur tous 
les points, lorsque les troupes royales s'avancèrent 
sur le territoire lombard. Elle s'étendait jusqu'au Ty- 
roi. Les volontaires s'y acheminèrent en chassant de- 
vant eux l'ennemi. Les passages qui, de là, condui- 
sent aux vallées de l'Adda et de TOglio étaient occu- 
pés par les nôtres. L'insurrection de la Vénétie s'était 
faite avec une merveilleuse rapidité, et mettait aux 
mains des montagnards de la Garnie et du Gadore les 
défilés qui mènent d'Autriche en Italie. Palma et Asopo 
étaient à nous. La mer et les Alpes, comme l'écrit 
Cattaneo, étaient fermés à l'ennemi, et ils l'auraient 
été pour toujours, si la guerre royale avait su ou 
voulu considérer comme des points stratégiques, non 
les forteresses et le Piémont, mais les Alpes et la mer, 
mais le Tyrol et Venise. 

L'enthousiasme des populations était aussi grand 
que le découragement de l'ennemi. Une souscription 
ouverte à Milan, le 1" avril, pour subvenir aux frais 
courants du gouvernement, avait déjà produit, le 3, 
la somme de 749,686 livres autrichiennes. Un em- 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 257 

prunt de 2-4 millions de francs, proposé par le gouver- 
nement provisoire, trouvait alors des capitaux prêts à 
s'offrir sans intérêts*. Les hommes couraient s'in- 
scrire dans les cor2')S francs et dans la garde nationale ; 
les femmes rivalisaient d'enthousiasme, et y surpas- 
saient.presque les jeunes gens. Elles préparaient des 
carlouches, allaient quêtant de porte en porte des sub- 
ventions pour le gouvernement ; elles secouraient les 
blessés dans les hôpitaux^. Les Aufrichiens se reti- 
raient de toutes parts, effrayés, en désordre, harcelés 
par les volontaires, manquant de vivres. Les soldats 
italiens désertaient leurs rangs : à Crémone, le régi- 
ment Albert, le troisième bataillon Ceccopieri, et trois 
escadrons de lanciers ; à Brescia, une partie de l'Haug- 
\vi(z3, et d'autres encore ailleurs. Une frégate autri- 
chienne en rade devant Naples^ et deux bricks de 
guerre qui croisaient dans l'Adriatique ^ arboraient le 
drapeau italien, et se donnaient à la république véni- 
tienne. En Italie, il ne restait plus à l'Autriche — et 
c'est le chiffre qui résulte des rapports officiels — 
que 50,000 hommes 6, défaits, découragés, épuisés. 

Et, au dehors de la Lombardie, partout oii résonne 
la langue du si^ il y avait une fermentation, un fré- 



1. Campbell. à Palmerston, de Milan, 3 avril. 

2. Id.,icl. 

3. Dépêches de Radetzky au gouvernement impérial. 

4. Lord Napier à lord Palmerston; Naples, 27 mars. 

5. Le consul général Dacoking à Palmerston ; Venise le 28 
mars. 

G. Ponsombv à Palmerston; 10 avril. Vienne. 



258 MÉLANGES 

missement de croisade. L'insurrection de Milan avait 
sonné le tocsin de l'insurrection italienne. Aux pre- 
mières nouvelles du mouvement de Modène, on vit 
accourir 2,000 gardes civiques de Bologne, 1,200 
hommes et 300 de la ligne de Livourne, des gardes 
civiques et des étudiants armés de Pise, des gardes 
civiques et des volontaires de Florence*. Peu dejours 
après, pour éviter la ruine qui le menaçait 2^ le grand 
duc, lui aussi, dut déclarer la guerre à rAutriche. A 
Rome, le peuple, la garde civique, les carabiniers, 
tous mêlés ensemble, livrèrent aux flammes les armes 
d'Autriche, et substituèrent sur Thôtel de l'ambassade 
cette inscription : Palais de la diète italienne^. Les 
volontaires se présentaient en masse, bénis par les 
prêtres; on ouvrait des souscriptions pour les armer 
et les envoyer au camp. Déjà, le 24 mars, plusieurs 
avaient quitté la ville*, et, à la fin du mois, 10,000 Ro- 
mains et 9,000 Toscans étaient rassemblés sur les 
rives du Pô, prêts à le passer du côté du Lago-Scuro s. 
A Naples, on brûla également les insignes abhorrés 
de l'Autriche, et, le 26 mars,, déjà la liste des volon- 



1. Hamilton à Palmerston ; 24 mars, de Florence. 

2. « Toutes ces choses maintiennent dans la capitale et dans 
les provinces du grand-duché une telle agitation, qu'on peut 
craindre d'un moment à l'autre les plus graves commotions, si 
le gouvernement ne se hâte pas de suivre le vœu général pour 
que nos troupes et notre milice participent à la lutte. » (Neri 
Gorsini au baron Schnitzer Meeran; Florence, 29 mars.) 

3. W. Petre à sir G. Hamilton; 22 mars, de Rome. 

4. Petre à Hamilton; 24 mars. 

5. Campbell à Palmerston; Milan, 31 mars. 



RÉPUBLIQUE ET UOYAUTÉ EN ITALIE 259 

taires était ouverte, et devant l'excitation générale, le 
roi était forcé de céder*. Je ne parle pas de Gûnes et 
du Piémont. Les volontaires de Gènes — je le rap- 
pelle avec orgueil, non l'orgueil de la municipalité, 
mais celui de l'affection pour la terre oii dort mon 
père et où naquit ma mère — les volontaires de Gênes 
signèrent les premiers, en face de l'ennemi, le pacte 
commun de fraternité italienne avec les hommes de 
la Lombardie. 

Et, au dehors de l'Italie, la bonne nouvelle, répan- 
due avec la rapidité de la pensée, venait rajeunir les 
têtes blanchies dans l'exil et bénir d'une nouvelle vie 
les âmes qui s'éteignaient dans le doute; elle venait 
effacer les longues douleurs, et anéantir le souvenir 
des nombreuses déceptions du passé et des prévisions 
importunes qui ne devaient que trop tôt se vérifier. — 
Une seule pensée, une pensée commune à nous tous, 
brillait dans notre regard et à travers nos accents 
émus : e Nous avons une patrie ! nous avons une pa- 
trie 1 nous pourrons travailler pour elle! » Et nous 
franchissions en courant, le front haut, l'âme épa- 
nouie d'orgueil italien, ces terres que nous avions 
traversées errants et méprisés, et où résonnait alors 
un cri de surprise et d'applaudissement pour notre 
Italie. Ah I que Dieu pardonne à ceux qui ont calom- 
nié nos âmes en ces moments d'amour et de religion 
nationale! Eux, les modérés, recevaient à Gênes, 
baïonnettes en avant, et faisaient escorter désarmés, 

1. Napier à Palmerston ; Naples 21 et 28 mars. 



2G0 MÉLANGES 

jusqu'au camp, comme des malfaiteurs, les ouvriers 
italiens qui accouraient de Paris et de Londres, con- 
duits par le général Antonini, pour combattre dans les 
batailles de l'indépendance! Ils nous accusaient de 
conspirations! Nous ne conspirions que pour oublier. 
Je me souviens de ces paroles : « Les malheureux, 
ils ne peuvent aimer ! » que sainte Thérèse proférait 
en pensant aux damnés. 

Mais tout ce frémissement, tout cet enthousiasme 
qui poussait l'Ilalie aux grandes choses parlait de 
peuple et non de prince^ de nationalité et non de misé- 
rables spéculations dynastiques. Le heurter de front 
était chose impossible. Et, bien que Martini d'abord, 
puis Passalacqua n'eussent offert le secours royal 
qu'à la condition que la Lombardie passerait sous la 
domination du roi ; bien que la plupart des hommes 
composant le gouvernement provisoire de Milan 
fussent enclins, et quelques-uns même liés à ce 
pacte, personne n'osa alors stipuler d'une manière 
patente le prix d'une victoire incertaine. Le lion ru- 
gissait encore ; il fallait auparavant l'apprivoiser. 

Dès le 23 mars, dans une adresse à Charles- Albert, 
le gouvernement provisoire, en invoquant son se- 
cours, avait laissé entrevoir au roi et à la diplomatie 
quelles étaient ses intentions^. Toutefois, ses décla- 

1. « Votre Majesté... recevra certainement les applaudis- 
sements et la reconnaissance de ce peuple. Nous voudrions ajouter 
davantage, mais notre position de gouvernement provisoire ne 
nous permet pas de devancer les votes de la nation, qui, certes, 
sont en faveur d'un plus grand rapprochement à la cause de 



RÉPUIiLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 261 

rations publiques contenaient un programme qui re- 
mettait la décision de la question politique au jour de 
la victoire, et la confiait, le jour venu, au bon sens du 
peuple. Quand tous seront libres, tous parleront. — 
A causa vinta, la nazione décidera (après le triomphe, 
la nation décidera). 

Telles étaient les proclamations du 29 mars et du 
8 avril, etc. Et ces déclarations faites aux Lombards^ 
aux Vénitiens, à Gênes^ au pape, furent également 
faites le 27 mars à la France. « Dans un pareil état de 
choses, était-il dit, nous nous abstenons de toute 
question politique, nous avons solennellement et plu- 
sieurs fois déclaré que, après la lutte, il appartien- 
drait à la nation de décider sur ses propres desti- 
nées. » 

Et Charles-Albert annonçait, dans sa proclamation 
du 23 mars, que «les armes piémontaises viendaient 
donner, dans les faits ultérieurs, aux peuples de la 
Lombardie et de la Vénétie le secours que le frère 
attend du frère, l'ami de l'ami. » Peu après, il annon- 
çait à Lodi, que ses armes^ en abrégeant la lutte, 
« ramèneraient parmi les Lombards la sécurité qui 
leur permettrait de s'appliquer, avec l'esprit serein et 
tranquille, au règlement de leur vie politique ». 

C'était une résolution honnête ; aussi les républi- 
cains l'acceptèrent-ils, et s'y tinrent-ils loyalement; 
comme à l'ordinaire, ils furent trahis, puis calomniés. 



runité italienne. » (Adresse du 23 mars, communiquée le 3 avril 
à lord Palmerston par le comte Revel.) 

15. 



262 MÉLANGES 

Si du milieu des barricades de mars se fût élevée 
la bannière républicaine, plantée par la main du 
peuple ; si les hommes qui dirigèrent l'insurrection, 
assumant une grande initiative révolutionnaire, se 
fussent rendus les interprètes de la pensée qui frémis- 
sait dans le cœur des multitudes^ l'indépendance de 
l'Italie était sauvée. 

Tous savent — et nous mieux que d'autres — com- 
ment les secours des Suisses refusés par le gouver- 
nement fédéral au roi, eussent été offerts par les 
cantons à l'insurrection républicaine. Le gouverne- 
ment français, fort méfiant alors des intentions de 
Charles-Albert, et peu certain de la voie qu'il suivrait, 
n'aurait pu se soustraire à l'enthousiasme populaire 
et aux nécessités de la politique républicaine. Et, en 
Italie, sans même se préoccuper des secours étran- 
gers, telle était alors l'unanimité des forces et de la 
haine contre l'Autriche, que, sous la conduite d'hommes 
capables et énergiques, il nous eût été facile d'obtenir 
une victoire décisive. Peut-être bien que la terreur de 
ce nom fatal et l'impossibilité de combattre l'impul- 
sion irrésistible de la croisade italienne, auraient re- 
jeté quelques-uns de nos princes dans l'opposition, et 
provoqué alors les défections qui eurent lieu plus 
tard. Nouveau gage de salut pour nous, attendu que 
nous n'aurions plus eu de traîtres dans notre camp. 
Mais peut-être aussi les temps n'étaient-ils pas encore 
mûrs pour l'unité républicaine, condition d'être, aussi 
importante que celle de l'indépendance. L'indépen- 
dance sans unité ne saurait exister ; car les artifices 



. RÉPUBLIQUE ET UOYAUTÉ EN ITALIE 263 

et les diverses influences étrangères feraient en peu 
d'années, de l'Ilalie divisée, le Ihéâlre des guerres ci- 
viles les plus mortelles. Pour que V Italie du peuple 
eût une probabilité fondée d'existence, il fallait que 
Rome se montrât digne d'en être la capitale. 

Cependant, la bannière républicaine ne s'était point 
déployée ; le peuple et la monarchie restaient unis en 
face de l'ennemi sur les terres lombardes. Le peuple 
avait accepté le programme de neutralité politique, 
émané du gouvernement provisoire, et les républi- 
cains résolurent de renoncer à toute initiative poli- 
tique, d'attendre patiemment que la volonté du peuple 
se manifestât à la fm de la guerre, et de consacrer 
tous leurs efforts à la conquête de l'indépendance. 

Et cela même nous fut lâchement contesté par les 
hommes du gouvernement provisoire et par les mo- 
dérés meneurs de la cause dynastique. 

La vie errante et agitée que les croyants de la foi 
républicaine subissent depuis nombre d'années, nous 
empêche d'appuyer les faits que nous signalons par 
des lettres, des dates et des journaux. Néanmoins 
j'affirme sur l'honneur la vérité de chaque syllabe que 
j'écris. Les accusateurs vivent : qu'ils nient, s'ils le 
peuvent et s'ils l'osent. Je regrette de devoir mêler 
mon nom à ces récits; mais, puisque je fus choisi — 
avec ou sans mérite, peu importe, — par les amis et 
par les ennemis, pour représenter, en partie, la pen- 
sée républicaine, je dois à l'honneur du drapeau ce 
que je ne ferais pas pour moi-même. Je répondis par 
un silence dédaigneux, qui n'était que du mépris^ à 



[)4 



MELANGES 



la fausse accusation d'avoir nui, par entêtement pour 
mes idées politiques, au résultat de la guerre, accusa- 
tion qu'on nous lançait de toutes parts, du temps de 
mon séjour à Milan. On aurait dit alors que je consen- 
tais à me disculper par peur, ou par désir d'éloigner 
la tempête qui grondait. Mais il importe aujourd'hui 
que les Italiens sachent la vérité sur les hommes qui 
les appellent à l'œuvre. 
Voici les faits. 



QUELQUES FAITS EN REPONSE A d'oDIEUSES 
IMPUTATIONS 



Nous ne pouvions croire que le gouvernement pro- 
visoire, jugé collectivement, fût jamais à la hauteur 
de l'entreprise. Mais, puisque, par amour de la con- 
corde, nous avions accepté son programme de neutra- 
lité entre les deux principes politiques, nous ne pou- 
vions porter au pouvoir des hommes ouvertement 
républicains et jeter le gant aux soupçons et aux irri- 
tations du parti contraire au nôtre. Aussi les plus 
influents d'entre nous se serrèrent-ils autour des 
membres de ce gouvernement, espérant, d'un côté, 
que leurs conseils porteraient fruit, et, de l'autre, que 
le pays, en nous voyant unis, ne laisserait point faiblir 



REPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 265 

son enthousiasme ; espérant enfin que notre contact 
fréquent maintiendrait ces hommes, ne fût-ce que par 
pudeur, dans lahgne par eux si solennellement adop- 
tée. Les premières paroles que je fis entendre à Milan 
furent des paroles d'encouragement pour le gouver- 
nement; les secondes, proférées sur la demande d'un 
des fauteurs de la monarchie, furent une prière à 
Brescia pour qu'elle eût à sacrifier, dans ses discus- 
sions avec Milan, tout droit local à l'union et à la cen- 
tralisation, alors indispensables au succès de la 
guerre. 

Nous n'avions confiance ni en Charles-Albert ni en 
ses conseillers. Mais Charles-Albert était en Lombar- 
die et commandait l'entreprise qui, avant toutes 
choses, nous tenait au cœur. Nous ne pouvions faire 
que le fait ne fût pas ; il fallait donc venir en aide à ce 
fait pour qu'il aboutît à un résultat. Derrière le roi 
était une armée italienne et brave ; et derrière cette 
armée, un peuple, le peuple piémontais, peuple d'un 
naturel lent peut-être, mais viril et tenace, peuple 
effacé dans la capitale par une aristocratie corrompue, 
mais vivace et vierge dans les provinces, et déposi- 
taire d'une grande part des destinées de l'Italie. L'ar- 
mée et le peuple étaient nos frères; et nous accuser, 
comme le firent plusieurs, de propagande antipié- 
montaise, était une calomnie aussi folle que ridicule. 

Cependant, pour que les diverses familles italiennes 
apprissent à s'estimer, à s'aimer, à se confondre fra- 
ternellement ensemble sur le même champ de bataille, 
pour qu'au peuple restât, avec la conscience des sa- 



266 MÉLANGES 

crificeSj la conscience aussi de ses propres droits ; 
et enfin parce que nous nous défiions des chefs, et 
que, lorsque d'autres chantaient victoire avant le com- 
bat, nous, nous prévoyions la possibilité et même la 
probabilité d'une défaite, — nous voulions que le 
pays s'armât pour pouvoir, en tout cas, se défendre ; 
nous voulions que, à côté des troupes régulières al- 
liées, se maintinssent, en force toujours croissante, 
les représentants armés de ce peuple, c'est-à-dire 
l'élément volontaire j nous voulions la prompte forma- 
tion de l'armée lombarde avec de bons règlements et 
de bons officiers. Le gouvernement provisoire voulait 
précisément le contraire. 

Ignorants en fait de guerre comme en toute chose ; 
fermement convaincus que l'armée royale suffirait à 
tout; liés, pour la plupart, au pacte de la fusion mo- 
narchique, et pensant stupidement que le seul moyen 
de conduire l'entreprise à bon port, était de faire que 
le roi, ayant vaincu seul, le peuple fût réduit à choisir 
entre les Autrichiens et lui ; peu loyaux, et par consé- 
quent peu disposés à croire à la loyauté d'autrui ; 
toujours enclins aux intrigues politiques par pau- 
vreté d'idées, de cœur et d'esprit ; — les plus in- 
fluents d'entre ses membres s'ingénièrent de toutes 
leurs forces à préparer l'opinion à la monarchie pié- 
montaise, et à susciter des ennemis à notre parti. Des 
choses de la guerre, de l'armement du peuple, de la 
conduite des affaires, du soin d'entretenir l'ardeur mi- 
litante dans le pays^ nul ne s'occupait. Les meilleurs 
d'entre eux ne participaient pas au projet, mais ils 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 267 

s'associaient à l'action et à l'inaction de leurs col- 
Icg-ues, par faiblesse de caractère ou par liens d'ami- 
tié individuelle. 

La conduite des républicains fut simple et franche. 

Avant mon arrivée à Milan, pendant les jours qui 
suivirent la victoire du peuple, les jeunes gens des 
barricades formèrent une association démocratique 
publique, dont les statuts furent communiqués au 
gouvernement. Gomme il avait été annoncé de par 
l'autorité ^ que, dans le plus bref délai possible, on 
convoquerait une représentation nationale, afin qu'un 
vote librement émis y et qui fût la vraie expression du 
pouvoir populaire, pût décider sur les futures desti - 
nées delà patrie, il était naturel et utile que l'élément 
républicain manifestât son existence par un acte légal. 
Mais, une fois ce devoir accompli, et la ligne de con- 
duite signalée plus haut, adoptée, l'association mit de 
côté toute question politique et ne s'occupa plus, dans 
les rares et publiques réunions, que de mesures de 
guerre. Pour ma part, je n'y intervins, avant le 12 
mai, qu'une seule fois. Ce fut pour faire acte d'adhé- 
sion à mes frères en croyance, et j'y proposai de sti- 
muler le gouvernement et de l'appuyer. 

La Voce ciel Pojjolo, « la Voix du Peuple », journal di- 
rigé par les plus influents d'entre les républicains, se 
conformait à cette pensée. Il publiait d'excellents con- 
seils sur la guerre et sur les finances,, il s'efforçait de 
faire pénétrer la vie du peuple dans le sein du gouver- 

1. Proclamation du 8 avril. 



268 MÉLANGES 

nement. La question politique y était touchée rarement 
et comme en passant; le mot rej9i^6/igi^e soigneuse- 
ment évité *. 

Mais le gouvernement à peine né était déjà devenu 
un cadavre; et tout le galvanisme des conseils répu- 
blicains n'aurait pu lui infuser la vie. 

Attaché, même avant de naître^ à un pacte de servi- 
tude, le gouvernement se défiait de nous, du peuple, 
des volontaires, de soi-même, de toute chose, hormis 
du prince onagnanime . Dans ses proclamations , 
ses discours, ses bulletins emphatiques, il paradait 
de façon à ce que chacun s'accoutumât à ne voir 
que dans le roi et dans l'armée qui le suivait, 
l'ancre de salut de la patrie. Dans ces premiers 
temps, il enflait chaque escarmouche qui avait lieu 
près du fatal Mincio, au point d'en faire presque une 
bataille napoléonienne ; et, d'après ses calculs, les 
Autrichiens, vers la moitié de la campagne, précisé- 
ment lorsqu'ils commençaient à être vraiment mena- 
çants, auraient dû être presque tous exterminés. 

Le mouvement de toute l'Italie, vers les plaines 
lombardes et les lagunes de la Vénétie, était, selon 
les politiques de la fusion, tardif et inutile. La vic- 
toire était certaine, infaillible. Oa écoutait nos con- 
seils avec courtoisie; on les provoquait même par- 



1. Le journal le Lombard, rédigé par un certain Romani, 
étranger et même, je ne sais si c'est à tort ou à raison, suspect 
aux républicains, fit, dans un de ses articles, une guerre violente 
au gouvernement et fut brutalement supprimé. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 269 

fois: on ne les suivait jamais. Le peuple s'endormait 
dans la confiance. 

Maison faisait pis encore. Tandis que nous disions: 
Secourez les volontaires ! animez-les ! poussez-les aux 
Alpes! la perte des volontaires républicains était jurée ; 
jurée dès les derniers jours de mars, alors que Théo- 
dore Lecchi fut nommé au commandement de la future 
armée. Laissés sans armes, sans vêtements, sans ar- 
gent, violemment accusés chaque fois que la nécessité 
les forçait de se pourvoir par eux-mêmes; repoussés 
jusqu'au Tyrol et dans les passages des Alpes, puis 
empêchés de combattre, ils se virent obligés de quit-' 
ter ces lieux, et d'abandonner à leur sort les insurrec- 
tions naissantes. Rappelés enfin, blessés, eux, les 
vainqueurs des cinq journées, jusqu'au fond de l'âme 
ils furent dissous*. Tandis que nous insistions sans 
cesse sur la prompte formation d'une armée lombarde 
et que nous en indiquions les règlements, on traînait en 
longueur, on entravait l'armement, on disséminait les 
milliers de soldats italiens qui désertaient les drapeaux 
de l'Autriche, et on confiait l'instruction de ceux qui 
se présentaient pour servir à des officiers piémontais 
hors de service, dontplusieurs même avaient été chas- 
sés des rangs pour mauvaise conduite. 

Je me souviens qu'en réponse à mes instances réi- 
térées de rendre la guerre de plus en plus nationale, et 

1. Voirie livre de Cattaneo, notamment les chap. 7 et 8, Rela- 
tion de l'expédition militaire en Tyrol. Italie, mai 1848; — les Volon- 
taires en Lomhardie et dans le Tyrol, par le général AUemandi. 
Berne, 1849. 



270 MÉLANGES 

de mettre à la tête de la jeune armée des hommes déjà 
formés à la guerre d'insurrection, et, pour cela^ d'ap- 
peler nos exilés devenus officiers en Grèce, en 
Espagne et ailleurs, il me fut répondu qic'on ne savait 
pas où ils étaient. Je ne me rebutai pas pourtant, et 
j'obtins, puisque, moi, je le savais, la faculté de les 
appeler, et, pour valider mon appel, la signature du 
secrétaire Gorrenti. Mais, quand ils furent arrivés, le 
ministre Gollegno, alléguant que les circonstances' 
étaient changées, les refusa*. Et, tandis que, de notre 
côté, pour rallier à notre guerre la libre pensée de 
l'Europe et créer un sentiment d'émulation parmi 
notre jeunesse, nous offrions des légions de volon- 
taires français et suisses, du camp arrivaient des dé- 
fenses au gouvernement, et celui-ci, pour obéir à ces 
défenses, rompait les traités déjà conclus avec Berne 
et avec le canton de Vaud. — Mais Garibaldi, arrivant 
de Montevideo, ne fut-il pas accueilli froidement et 
avec des airs de moquerie au camp royal, puis ren- 
voyé à Turin pour voir si et comment il pourrait êiro 
employé par le ministre de la guerre ? 

Cependant, tandis que ces choses se passaient à 
Milan, la guerre royale, ayant évité les Alpes, restait 
confinée dans foisiveté des forteresses. L'armée autri- 
chienne, remontée, refaite, ravitaillée, attendait et rece- 
vait des renforts. Le Tyrol était fermé à Gharles-Albert 

1. Le major Henri Cialdini dit à Gollegno « qu'il ne voulait 
pas avoir fait un voyage pour rien, et qu'avant de repartir pour 
l'Espagne, il irait chercher comme milicien une blessure ita- 
lienne ». Il y alla et fut blessé. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 271 

par la diplomatie de 1815: et la défense de la Vénélie 
était en partie empêchée par les menées secrètes des 
gouvernements étrangers et par des espérances loin- 
taines d'accord avec l'Autriche, en partie, et même en 
grande partie, en haine avouée sans vergogne du dra- 
peau de la république *. Les princes italiens, pour se re- 
tirer de l'entreprise et refroidir les esprits, saisissaient 
le prétexte que leur fournissaient les vues ambitieuses 
des fauteurs de l'Italie du Nordj manifestées sans pru- 
dence, sans honte et partout. Pie IX s'opposait à ce 
que les Romains passassent le Pô. Le cardinal Soglia 
correspondait en chiffres avec Inspruck. Gorboli-Bussi 
se rendait au camp du roi pour l'exhorter à la défection 
et pour conspirer 2. L'arrêt de l'Italie était signé. 



1. Je n'entre pas dans les détails, ils se trouvent dans le livre 
de Galtaneo, dans les documents recueillis par Montecclii, et 
dans l'histoire de la campagne; mais je ne puis m'empêcher de 
citer un document ignoré jusqu'ici. 

« Le soussigné... s'empresse d'informer M. Abercromby que 
l'ordre est donné aux commandants des navires de l'Etat de 
laisser librement naviguer les bâtiments niarchands naviguant 
sous le drapeait de l'Autriche, qu'ils viendraient à rencontrer... 

» Les commandants des navires de la marine royale ont éga- 
lement reçu l'ordre de ne faire aucun acte d'hostilité contre les 
navires de guerre autrichiens, sauf le cas de provocation. • 
Turin, 29 mars 1848. — Signé : « L.-N. Pareto. » 

2. « Je tiens d'une source en laquelle je puis mettre une foi 
entière, que le pape a donné à ses troupes l'ordre positif de ne 
pas traverser le Pô. 

» Monseigneur Gorboli-Bussi est passé par Florence venant de 
Rome, et je suis informé qu'il a reçu du pape la mission de 
recommander au roi de Sardaigne de se retirer avec ses troupes 
derrière ses propres frontières. » 



272 MÉLANGES 

Parfois le gouvernement semblait ouvrir les yeux 
sur la vraie situation des choses et sur ses propres 
devoirs ; alors — comme un homme qui devine, par 
instinct, oii est l'énergie — il se tournait vers les 
républicains ; mais il trahissait ses promesses et se 
rendormait le lendemain. Un message secret du camp, 
un mot d'un courtisan intrigant, suffisaient à changer 
ses intentions. Le pauvre peuple, étourdi déjà de 
mille manières par les charlatans politiques, puisait 
peut-être dans ce contact inefficace, entre nous et le 
gouvernement, de nouvelles illusions pour sa sécurité. 
J'en citerai un exemple. 

La nouvelle de la chute d'LMine avait frappé les 
esprits de terreur. Je fus appelé à minuit au gouver- 
nement, où je trouvai réunis plusieurs autres républi- 
cains influents. Il fallait, disaient les membres du 
gouvernement, exciter le pays, le pousser à des efforts 
suprêmes, l'appeler à se sauver par ses propres forces, 
— et ils nous demandaient de leur en indiquer les 
moyens. J'écrivis sur un bout de papier quelques- 
unes des résolutions qui, selon moi, devaient conduire 
au but que l'on voulait atteindre ; mais je déclarai en 
même temps qu'aucune d'elles ne réussirait si le gou- 
vernement se chargeait de l'exécution, a Dieu seul, 
continuai-je, donne la mort et la vie. Votre gouver- 
nement est discrédité et il le mérite. Il a tout fait 
jusqu'ici pour endormir l'enthousiasme et pour créer 
par le mensonge une confiance fatale : et vous ne 
pouvez tout à coup venir prêcher la croisade et la 
guerre du peuple, sans faire éclater dans les masses 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 273 

lo cri funeste de trahison. Aux choses nouvelles, des 
hommes nouveaux. Je ne vous demande pas de 
démissions qui aujourd'hui sembleraient une déser- 
tion. Choisissez trois hommes, monarchistes ou répu- 
blicains, peu importe, qui sachent et veuillrnt^ et qui, 
s'ils ne. sont pas aimés, du moins no soient pas mépri- 
sés du peuple. Sous prétexte de l'abondance de vos 
travaux, ou sous tel autre prétexte que vous voudrez, 
chargez-les de tous les soins et de toute l'autorité 
peur les choses de la guerre. Que d'eux émanent 
demain tous les actes que je vous propose, nous nous 
serrerons tous autour d'eux, et nous resterons leurs 
garants auprès du peuple. » Un des moyens proposés, 
était la levée en masse de la totalité des cinq classes, 
tandis que le gouvernement croyait trop faire en appe- 
lant seulement les trois premières, et qu'il en remet- 
tait la convocation au mois d'août, sous le prétexte que 
les paijsans auraient ainsi le loisir de faire leur 
récolte. Ils ajoutaient ce blasphème, que les paysans 
étaient autrichiens de cœur et de tendance ; et, dans 
le même temps, les pauvres paysans des deux pre- 
mières classes se mutinaient contre les chirurgiens, 
lorsque ceux-ci rejetaient quelques-uns d'entre eux 
comme impropres au service I J'insistais pour que, du 
moins, on fit un appel aux volontaires, et je me por- 
tais garant, sûr que l'exemple serait suivi dans toutes 
les villes, de la formation d'une légion de mille volon- 
taires à Milan, pourvu qu'il me fût permis d'afficher 
cet appel et d'inscrire mon nom le premier. Je me 
retirai applaudi, avec promesse d'assentiment. 



274 MÉLANGES 

Deux jours après, le consentement donné à l'enrô- 
lement des volontaires élait révoqué, et, quant au 
comité de guerre, il fut transformé en comité de 
défense pour la Vénétie, et, aussitôt après, en une 
commission de secours pour la Vénétie^ composée de 
membres du gouvernement; puis enfm il disparut. 
Le secrétaire, factotum de Charles- Albert, Gasta- 
gneto, avait dit « qu'il ne plaisait point au roi d'avoir 
une armée d'ennemis sur les épaules » I Si l'espace 
le permettait, je pourrais citer plusieurs exemples 
pareils. 



VI 



LA FUSION 

Ainsi s'écoula la première période de la guerre. 
Dans la seconde, le gouvernement changea de tacti- 
que. Les modérés commençaient, je crois, à prévoir 
une ruine prochaine, et, pour établir un j^^^écédent, en 
vue peut-être d'un avenir très incertain, ils devenaient 
frénétiques de /imori monarchique. Ils se répandaient 
sur les places publiques, promettant que Milan serait 
la capitale du nouveau royaume ; ils fanatisaient, par 
toute sorte de mensonges, les masses ignorantes 
contre les républicains, ligués, disaient-ils, avec 
l'Autriche et provocateurs de la levée en masse*; ils 

1. Henri Gernuschi fut menacé, emprisonné, ainsi qu'Agnelli, 
Terziaghi, Perego efc bien d'autres. Un nommé Fava exerçait 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 275 

harcelaient le gouvernement provisoire qui ne se 
hâtait pas assez. Et les membres du gouvernement, 
croyant ou ne croyant pas à leurs folles promesses, 
répétaient par leurs agents au peuple — à ce peuple 
qu'ils avaient jusqu'alors refroidi et endormi dans la 
confiance, — que les dangers devenaient graves, que 
les hommes, l'argent, tout enfin, manquait à la défense 
du pays; mais que, pour prix d'une grande confiance 
dans le roi, pour prix de la fusion^ il arriverait de 
Gênes des millions d'écus, du Piémont des millions 
de soldats, du ciel des bénédictions.^ et que, sans levées, 
sans grands sacrifices, la Lombardie verrait son œu- 
vre accomplie. Avec les républicains qu'ils avaient 
déjà fermement résolu de trahir, leur amitié feinte se 
changeait en froideur; ils affectaient vis-à-vis d'eux 
des soupçons de conspiration qu'ils n'avaient pas. 
Quelles conspirations? Si la chute de ce pitoyable 
fantôme qui s'intitulait gouvernement, avait pu chan- 
ger les chances de la guerre, les républicains l'auraient 
renversé en deux heures. 



autour de Gattaneo et des hommes qui avaient dirigé le mouve- 
ment de mars, un espionnage digne de l'Autriche. Des inscrip- 
tions sur les murs et des lettres anonymes me menaçaient de 
mort. Un nommé Gerioli, j'ai oublié si c'est avant ou après le 
12 mai, afficha sur tous les coins des rues une longue pancarte 
dont la conclusion était « que j'avais refusé de voir ma mère à 
cause de la diversité de nos opinions politiques ». Ma pauvre 
mère, à ce moment même, faisait route vers Milan pour m'em- 
brasser et bénir mes croyances. Je ne sache pas qu'un républi- 
cain soit jamais descendu si bas que de calomnier ainsi la vie 
privée de ses adversaires politiques. 



276 MÉLANGES 

Au commencement de cette seconde période, lors- 
que le gouvernement était déjà décidé à violer son 
programme, lorsque j'étais attaqué de toutes parts, 
à cause de mon silence, par les calomnies et les 
menaces, je vis arriver chez moi, dépêché du camp, 
et porteur de bien étranges propositions, un ancien 
ami, patriote chaud et loyal. II venait au nom de 
GastagnetOj secrétaire du roi, dont j'ai déjà parlé; il 
m'engageait à « patronner la fusion monarchique et à 
gagner les républicains au parti royaliste; moyennant 
quoi, il aurait été fait, dans la rédaction de la Consti- 
tution^ telle part que j'aurais voulu à l'influence dé- 
mocratique )) ; il me proposait aussi un entretien avec 
le roi, et je ne sais quoi encore. 

Notre premier but et l'éternel soupir de nos âmes 
fut, autrefois comme aujourd'hui, V indépendance vis- 
à-vis de l'étranger : le second, Viinité de la patrie, 
sans laquelle l'indépendance est un mensonge: le 
troisième, la république. Sur ce dernier point, indiffé- 
rents à ce qui nous concerne individuellement, sûrs 
de l'avenir de notre pays, nous n'avions pas besoin de 
nous montrer intolérants. A qui m'aurait donc assuré 
Vindépendance et la prompte unité de l'Italie, j'aurais 
sacrifié, non pas ma foi, cela était impossible, mais 
j'aurais renoncé à toute propagande active pour le 
prochain triomphe de cette foi; pour moi, il me suffi- 
sait de la solitude et du droit que nul n'eût pu m'ôler, 
de consigner dans un livre qui se serait publié tôt ou 
tard, les idées que j'aurais crues utiles à mon pays; et 
d'ailleurs, dans leur amour pour l'indépendance natio- 



IlÉPUIiLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 277 

nale, les républicains n'avaient [tas allcndu, pour 
ajourner la république, la prière d'un roi. Mais alors 
la question était tout entière dans la guerre. 

Nous regardions comme fatale au résultat de la 
guerre, comme trop ambitieuse pour nos princes et 
pour la diplomatie, comme insuffisante pour les popu- 
lations de l'Italie, la conception qui se résumait dans 
le fédéralisme de l'Italie du Nord. Grâce à cette con- 
ception, l'enthousiasme populaire était déjà éteint, 
déjà les gouvernements se montraient hostiles, les 
ressources du pays étaient frappées d'inertie, et les 
chances de la guerre n'étaient devenues que trop me- 
naçantes. Pour nous les rendre favorables, pour rani-- 
mcr l'ardeur qui brise tous les obstacles, il n'y 
avait, qu'un seul moyen: la guerre, non pas des 
princes, mais de la nation. Et, pour cela, il fallait un 
homme qui osât tout et qui s'engageât à ne pas reculer 
dans l'entreprise par égoïsme ou par faiblesse. Char- 
les-Albert voulait-il être cet homme ?l\ devait oublier 
sa pauvre couronne savoyarde, et se faire véritable- 
ment ïépée de Vltalie. Il devait, puisque tous les gou- 
vernements lui étaient hostiles, rompre ouvertement, 
irrévocablement avec eux, et rassembler autour de lui, 
unis et exaltés par une grande pensée, tous les patrio- 
tes que comptait l'Italie, depuis les Alpes jusqu'aux 
extrêmes confins de la Sicile. Nous aurions su alors 
qu'il parlait et voulait agir sérieusement, et nous au- 
rions pu tenter tous les efforts pour soulever, au profit 
de sa gloire, tous les éléments révolutionnaires de 

l'Italie. Puisqu'il ne le voulait pas, mieux valait nous 

16 



278 MÉLANGES 

laisser à nous-mêmes. Nous pouvions bien, nous 
devions même sacrifier pour un temps, au salut de 
l'Italie, la bannière que nous avions déployée ; mais 
nous ne pouvions pas et nous ne devions pas la sacri- 
fier, et sacrifier avec elle ce que nous avions gagné 
d'influence sur les destinées de notre pays, par la 
constance de notre foi, à un roi qui, ne voulant rien 
risquer pour son compte, ni entrer en communion 
avec la pensée italienne, ni améliorer les conditions 
de la guerre, aurait pu, à son gré, se retirer de 
l'arène et nous dire : « Vous aussi, croyants, vqus 
avez transigé. » 

Telle fut à peu près ma réponse au messager. Inter- 
rogé ensuite sur les garanties que le roi pourrait nous 
donner de son concours à l'œuvre de l'unité: « Qu'il 
signe, répondis-je, quelques lignes oii ses intentions 
soient déclarées. » Et, mis on demeure de rédiger 
ces lignes, je pris la plume et je les écrivis. C'était, 
sauf quelques variantes dans la forme, que j'ai ou- 
bliées, les mêmes que je fis insérer à dessein, peu de 
temps après, dans le programme de l'Italie du peuple, 
publié à Milan ; je les transcris ici : 

« Je sens que les temps sont mûrs pour Tunité de 
la patrie ; j'entends, ô Italiens, le frémissement qui 
oppresse vos âmes. Levez-vous, je vous précède. 
Voyez! je vous donne pour gage de ma foi, le specta- 
cle inconnu au monde d'un roi acceptant le sacerdoce 
de l'époque nouvelle, apôtre armé de l'idée-peuple, 
architecte du temple de la Nation. Je déchire, au nom 
de Dieu et de l'Italie, les vieux traités qui vous tien- 



• RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 279 

nent divisés et qui sont écrits avec votre sang: je 
vous convie à renverser les barrières qui, aujourd'hui 
encore, vous sé])arent, et à vous grouper, formés en 
légions de frères libres et émancipés, autour de moi, 
votre guide, prêt à tomber ou à vaincre avec vous ! » 

L'ami partit. Peu de jours après, on me fit lire un 
billet de Castagneto qui disait : « Je vois bien que, de 
ce côté, il n'y a rien à faire. » Une idée généreuse, 
puissante d'amour, et portant dans ses flancs l'avenir 
d'une nation, vibra-t-elle jamais dans le cœur d'un 
roi ? 

Nous continuâmes à nous taire sur la politique % et 
à seconder du mieux que nous pouvions, de notrje 
concours et de nos conseils^ l'action de la guerre. 
Mais la guerre n'était plus italienne, elle n'était plus 
même lombarde. C'était la guerre du Piémont, la 
guerre d'une faction. Ministère, organisation, admi- 
nistration, tout était dans les mains des hommes dé- 
voués à cette faction. Le gouvernement n'avait d'autre 
mission que de recevoir les bulletins du camp, de les 
exalter et de préparer le décret funeste du 12 mai. 

Et eux, que firent-ils? Le programme de neutralité 
fut violé alors môme que de sinistres événements 
faisant prévoir une prochaine catastrophe^ imposaient 
plus que jamais le devoir do s'y tenir pour ne pas 
jeter de nouveaux germes de discorde dans le camp, 



1. Dans toute la série des Documents cités, pas un des rap- 
ports envoyés si fréquemment de Milan h lord Palmerston ne 
parle d'agitation républicaine. 



280 MÉLANGES 

pour ne pas enlever à la guerre son caractère de 
neutralité, et pour léguer au moins un principe à la 
future insurrection. Nos discours, nos prières au 
gouvernement, tout fut inutile. Ils voulaient la ser- 
vitude. 

Alors, — alors seulement. — nous sentîmes la né- 
cessité de protester en face de l'Italie. Ceux qui se 
trouvaient dans ce moment à Milan savent que cette 
protestation n'était pas sans péril. Et ce devrait être 
pour tous, amis ou ennemis, une preuve nouvelle 
que nous n'avions gardé si longtemps le silence que 
par amour de la patrie, et pour ne pas briser un 
accord qui, bien que n'existant qu'en apparence, pou- 
vait être utile, en définitive, au résultat de la guerre. 



VJI 



PROTESTATION 



Le lendemain du décret, nous publiâmes le docu- 
ment suivant : 

Au Gouvernement provisoire central de la Lombardie. 

« Messieurs, 

» Lorsque, les prodiges des cinq journées ac- 
complis, vainqueur sublime et confiant dans les ré- 
sultats de sa victoire^ le peuple, seul souverain de 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 281 

celte terre rachetée de son sang, voue accepta pour 
chefs, il vous confia un double mandat: pourvoira 
l'entière délivrance du pays, et déblayer le terrain sur 
lequel l'expression de ses vœux sur les futures desti- 
nées du pays j)ût se manifester spontanément, 
s'éclairer par une discussion fraternelle, se faire 
accepter par tous les partis, et qui, revotant à la face 
de l'Europe un caractère de légalité solennelle, 
aurait été pure de basses espérances et de lâches 
craintes, digne de l'Italie et de nous. 

» Et les peuples d'Italie qui, sachant bien qu'ils 
étaient nos frères, nous envoyaient tous, autant que 
le permettaient les distances et les circonstances par- 
ticulières, des soldats pour la sainte guerre, confir- 
maient facilement le même mandat. Ils comprenaient 
bien qu'ici, sur cette terre lombarde^ où la révolution 
et le triomphe avaient été l'œuvre du peuple, allaient 
s'agiter les destins de toute l'Italie ; qu'ici, dans cette 
partie si importante de la terre italienne, le vote libre 
et réfléchi de quelques millions d'hommes généreux 
était appelé à résoudre la grande et décisive question 
des véritables tendances, des instincts, des désirs qui 
fermentent dans le cœur des masses, et qui déci- 
deront de leur nouvelle vie. 

» Vous comprîtes alors ce mandat, messieurs, ou 
vous parûtes le comprendre. Et parce que vous ne 
trouviez en vous-mêmes ni la puissance ni le droit 
d'initiative, vous déclarâtes solennellement à plu- 
sieurs reprises, que l'initiative appartenait tout entière 

au peuple, et que le peuple seul, une fois le territoire 

16. 



282 MÉLANGES 

délivré et la guerre finie, aurait à discuter et à dé- 
cider, dans une assemblée constituante, quelles formes 
devraient régir sa vie politique. 

» Et, en formulant cette déclaration, vous n'enten- 
diez certainement pas, ce qui était impossible, injuste^, 
que tout un peuple restât indéfmiment muet sur les 
questions les plus graves, les plus vitales pour lui : 
vous ne pouviez raisonnablement prétendre qu'il com- 
battît sans savoir pourquoi ; qu'il vainquît, sans se de- 
mander quels seraient les fruits de la victoire ; qu'il 
se fît soldat de la liberté en commençant par la renier 
et par se refuser tout droit de discussion pacifique et fra- 
ternelle. 

» Les opinions se révélèrent peu à peu. C'était une 
bonne chose, c'était l'éducation préparatoire que vous 
ne donniez pas au peuple, mais qui lui était offerte par 
les meilleurs d'entre ses frères, pour qu'au jour de la 
réunion de l'assemblée il pût émettre un vote éclairé 
et réfléchi : c'était une preuve donnée à l'Europe at- 
tentive que les populations lombardes ne s'étaient 
point soulevées par un aveugle esprit de révolte, mais 
parce qu'elles sentaient que les temps sont mûrs pour 
entrer, avec la conscience de leurs droits et de leurs 
devoirs, dans la grande communauté des nations, 
Vous ne deviez pas en être consternés, mais réjouis; 
vous deviez seulement user de toute votre influence 
pour que la lice fût ouverte à tous également, et pour 
que la discussion eût son cours à l'abri des intrigues et 
des violences, dans les termes d'une polémique paci- 
fique et fraternelle. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 283 

» Vous savez, messieurs, quelle fut, entre les di- 
verses opinions émises, la première à sortir des bor- 
nes acceptées de la discussion. Vous savez que, tan- 
dis que l'opinion à laquelle s'honorent d'appartenir 
les soussignés, se retranchait tranquille et calme sur 
le terrain de la persuasion, — tandis qu'elle seule se 
maintenait dans les limites légales que vous aviez dé- 
terminées, tout en vous appuyant en toute occasion 
et de tout son pouvoir, — tandis qu'elle exagérait à 
son détriment, la vertu de la modération, — d'autres, 
plus impatients, parce qu'ils étaient moins sûrs d'a- 
voir raison, s'échauffèrent jusqu'au point de changer 
la discussion en querelle, et les paroles amies en me- 
naces. C'était à vous, populaires comme vous l'étiez, 
à intervenir comme conciliateurs, et vous ne le fîtes 
pas. Peu de temps après, des hommes de quelques 
provinces, entraînés à des résolutions illégales, dan- 
gereuses, soutinrent ouvertement le démembrement 
de l'unité collective de l'Etat, parlèrent de reddition 
immédiate, sans le consentement de leurs frères, ou- 
vrirent la voie, en violant l'obéissance due à votre 
gouvernement central, à l'anarchie du pays; formèrent 
des listes, les présentèrent, revêtues du prestige de 
quelques autorités secondaires, aux hommes du peu- 
ple trompés, aux habitants ignorants des campagnes ; 
recueillirent à la hâte des signatures, et en plusieurs 
lieux ils le firent frauduleusement et en abusant des 
noms. Ces abus, ces fraudes vous ont été signalés, 
messieurs; vous avez reçu les plaintes et les preuves; 
quelques-uns de nous se souviennent de vos paroles à 



284 MÉLANGES 

ce sujet, et sauront bien, au besoin, les révéler à 
l'histoire. C'était pour vous un devoir sacré de punir 
ces attentats, d'éclairer, par votre parole officielle, 
les populations trompées; de leur rappeler, de rappe- 
ler à tous votre programme, et les raisons qui exi- 
geaient son maintien; de le répandre partout, avec 
tous les moyens que vous aviez sous la main, de faire 
appel à l'amour du pays et au sens droit de vos con- 
citoyens. Vous ne l'avez pas fait, et, tandis que l'agi- 
tation que de pareilles manœuvres avaient produite 
dans le peuple, demandait à être calmée par une pa- 
role de vous, tandis que les plus honnêtes gens de 
tous les partis vous traduisaient cette demande, vous 
l'avez refusée : vous vous êtes retranchés dans un 
silence fatal, inexplicable; immobiles, vous avez laissé 
s'aggraver cet état de choses ; et, aujourd'hui que, 
grâce à l'amour du pays et au sens droit des Lombards, 
les dangers s'affaiblissent, vous le faites valoir, en 
l'exagérant, pour vous disculper de la violation du 
programme que la Nation avait accepté. — Aujour- 
d'hui, que de quelques-unes des villes égarées com- 
mencent à vous arriver, sans que vous les ayez pro- 
voquées, des preuves de retour à un sentiment plus 
juste, et des protestations d'adhésion à l'ancien pro- 
gramme, — votre décret du 12 mai vient le déchirer; 
il vient sanctionner ces funestes précédents, et appe- 
ler les citoyens non préparés, à décider tout à coup du 
sort du pays,, en recourant à un système illégal, illi- 
béral^ sans dignité, et inventé pour le triomphe ex- 
clusif d'une opinion sur l'autre. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 285 

» Le système des registres est illégal, parce qu'il 
viole, de votre propre autorité, le programme qui 
était la condition de votre existence politique vis-à- 
vis du pays; parce qu'il enlève à V Assemblée consti- 
tuante la plus vitale, la plus décisive de toutes les 
questions. 

» 11 est illibéral, parce qu'il supprime la discussion, 
base indispensable du vote; parce qu'il supprime un 
des droits inaliénables du citoyen, et substitue à l'ex- 
pression publique et motivée de la conscience du 
pays^ le mutisme et la servilité de commandement. Il 
est honteux, parce qu'il est précipité ; parce qu'il tend 
à changer ce qui devrait être une preuve d'amour et 
de conviction réfléchie^ en une capitulation dictée par 
la peur; parce que l'état de guerre oii nous sommes 
et la présence d'une armée qui représente une opi- 
nion, enlèvent à ce vote toute dignité; parce qu'aux 
yeux de l'Italie et de l'Europe nous paraîtrons, à tort, 
guidés par des intérêts immédiats et par la crainte ; 
parce que les hommes généreux qui sont nos frères et 
qui nous ont, en combattant, salués du nom de frères, 
pourront être pris, à tort, pour nos conquérants. Ce 
système est fabriqué pour le triomphe exclusif d'une 
opinion sur l'autre, parce qu'il choisit, pour s'imposer, 
le moment oii cette opinion a déjà préparé son terrain 
par tous les moyens et par toutes les manœuvres ; 
et parce que vous ne vous bornez point à deman- 
der au peuple s'il entend ou non prendre immé- 
diatement une décision, mais que vous excluez de vos 
registres une des solutions possibles du problème, 



286 MÉLANGES 

en supprimant tout vœu qui en serait l'expression. 

» Messieurs, vous avez violé votre mandat. 

» Quelque douloureux qu'il soit, nous croyons que 
c'est pour nous un devoir de vous le dire. Devoir 
bien douloureux, en effet, non pas en ce que les fu- 
tures destinées de l'Italie y sont intéressées; les des- 
tinées de l'Italie planent dans une région bien plus 
élevée que celle oii s'agitent les gouvernements pro- 
visoires, mais parce que nous vous avons longtemps 
défendus et aimés, et parce que -~ nous le croyons — 
le décret du 12 mai troublera longtemps la paix de 
votre conscience. 

)) Messieurs^ les conséquences immédiates de ce 
décret pourraient susciter de grands dangers à la tran- 
quillité intérieure et à la liberté du pays. Vous fournis- 
sez ainsi un prétexte à l'intervention, étrangère, que 
nous déplorerions tous. En sortant de votre neutralité 
pour vous ranger tout à coup à une opinion exclusive, 
vous jetez un imprudent déii aux opinions sacrifiées. 

» Que Dieu vienne en aide à l'Italie, et qu'il en 
éloigne le péril de l'étranger que vous appelez sur sa 
tête ! Quant à nous, nous aimons la commune patrie 
plus que nous-mêmes. Nous ne ramasserons pas le 
gant. Nous ne résisterons pas pour défendre nos 
droits, car la résistance serait le commencement de la 
guerre civile, et la guerre civile, toujours coupable^ le 
serait doublement aujourd'hui que l'étranger envahit 
encore nos contrées ; mais nos concitoyens nous tien- 
dront compte, nous en sommes sûrs, de notre abné- 
gation. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 287 

)) Il noussuiiU maintenant, messieurs, de protester 
solennellement en face de l'Italie et de l'Europe et 
pour la paix de notre conscience. Le bon sens de la 
nation et l'avenir feront le reste. -> 

Ainsi, le parti républicain trompé par de fausses 
promesses, abusé longtemps par les protestations, 
jésuiliquement bienveillantes, du gouvernement pro- 
visoire, poursuivi ensuite d'accusations honteuses, 
de sottes menaces et de perfides insinuations répandues 
dans le peuple, le parti républicain, trahi tout à coup 
dans ses plus chères espérances, par un décret qui, à 
la libre, solennelle et pacifique discussion d'une Con- 
stituante après la victoire, substituait le vote muet des 
registres, avec l'épée de Damoclès suspendue sur la 
tôte des votants, le parti républicain répondait par 
des paroles de digne et sévère tristesse aux violateurs 
de la foi publique. Il déclarait qu'en vue de l'accord 
que lui seul avait observé par son silence jusqu'au 
12 mai, il ne voulait pas ramasser le gant, A Gênes, 
la foule des modérés irritée brûla cette protestation. 
Nous aurions pu répondre comme Gremutius Gordus : 
« Brûlez aussi tous les bons citoyens de l'Italie sur 
ce même bûcher, car ils savent par cœur les vérités 
que nous venons de proclamer^ » 

Peu de jours après, nous publiâmes le programme 
de ritalie du peuple. Notre langage était encore un 
langage de conciliation. « Notre mission, disions- 
nous, est une mission de paix. Frères parmi des frè- 
res, nous reconnaissons et nous revendiquons le droit 
de libre parole, sans laquelle il n'y a point de fra- 



288 MÉLANGES 

teniité possible. Qui voudrait ou pourrait nous con- 
tester ce droit? La pensée n'est-elle pas sainte en 
Italie? La vérité ne jaillit-elle pas du conflit des 
opinions ? Où est celui qui la possède infaillible, 
entière? Ah 1 si des frères pouvaient jamais imposer 
silence à des frères ; si la différence des convictions 
sur les moyens à employer pour faire notre patrie 
une, libre et grande, pouvait jamais nous rendre 
ennemis les uns des autres, ce pressentiment d'une 
Italie à venir ne serait que mensonge et ironie ! Cour- 
bons tous avec respect le front devant le jugement 
souverain et légalement manifesté du peuple. Accep- 
tons les faits qui, acceptés par le peuple, serviront de 
lien entre le présent et cet idéal qui brille devant 
nous, comme une étoile de notre âme. Mais qui donc 
parmi nous oserait dire : Reniez cet idéal? Au nom de 
Dieu, au nom de l'inviolabilité de la pensée, faites que 
notre drapeau, le drapeau que vous-mêmes appelez le 
drapeau de l'avenir, flotte porté par des mains pures 
dans la sphère de l'idée, comme un présage planant 
sur le berceau d'un peuple qui aspire à être une 
nation! Nous savons bien que, quand même aujour- 
d'hui vous prendriez un autre chemin, vous viendrez 
un jour ramasser ce drapeau sur nos tombes. Mais 
vous le relèverez, éclairés, grâce à nous, sur sa vraie 
signification, sur la valeur des paroles sacrées. Dieu 
et le peuple, qui flamboient sur son écusson... Et, en 
attendant, nous nous embrasserons sur le terrain 
commun que les circonstances nous assignent : Déli- 
vrance de la patrie, expulsion de V étranger qui la 



UÉl'L'liLlQLE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 289 

menace. Nous cludierons ensemble quels sont les 
moyens les plus actifs, les plus efficaces de guerre 
contre l'Autrichien ; nous exciterons ensemble notre 
peuple à l'œuvre commune ; nous signalerons aux 
gouvernements la voie qu'il faut prendre pour vain- 
cre, et. nous y marcherons avec eux. Notre première 
pensée, c'est la guerre; la seconde^ l'unité de la patrie; 
la troisième, la forme, l'institution qui doit assurer sa 
liberté et faciliter sa mission. » 

Telles étaient nos paroles. Et cependant nous fûmes 
partout accusés d'avoir, en substituant une idée poli- 
tique à la question d'indépendance, entravé la guerre 
et désuni des forces qui devaient se serrer pour com- 
battre. Celte fausse accusation fut si bien propagée et 
répétée, que, aujourd'hui encore, elle circule à l'étran- 
ger et en Italie, colportée par des hommes trompés 
ou pervers. Les républicains devaient combattre et ils 
discutèrent. Cependant l'histoire,, instruite des faits, 
dit et dira que « les républicains furent les premiers 
à combattre, les derniers à discuter ». Elle dira que les 
républicains combattaient sur les barricades pendant 
que les modérés conspiraient avec Turin : que les répu- 
blicains étaient presque tous ceux qui, lancés à la 
poursuite des Autrichiens en dehors de Milan, ou 
sortis de Côme, ne s'arrêtèrent qu'au Tyrol, pendant 
que le gouvernement provisoire faisait les premiers 
pas pour se ménager la possibilité de capituler. Elle 
dira qu'ils étaient républicains, les volontaires qui, le 
11 avril, s'emparaient de la poudrière dePeschiera; — 

républicains, la plupart de ceux qui combattirent pour 

17 



290 MÉLANGES 

le salut de Trévise et soutinrent pendant dix-huit 
heures, le 23 mai, dans Vicence, le choc de dix-huit 
mille Autrichiens et de quarante canons ; — républi- 
cains^ les étudiants qui, réunis en corps, demandaient, 
suppliaient qu'on les menât à l'ennemi ; — républi- 
cains, les hommes qui, à la fm de mai, formèrent le 
corps appelé le hataillon lombard et marchèrent pour 
défendre la Vénétie abandonnée et trahie par la guerre 
royale. Elle dira qu'il était républicain et fondateur de 
la Société démocratique^ ce Joseph Sirtori qui conquit 
plus tard une si juste renommée militaire dans la 
guerre de Venise. Elle le dira aussi de Maestri, mem- 
bre du comité de défense dans les derniers jours de la 
guerre républicaine, et de tous ceux qui le suivaient ; 
de Garibaldi et de Medici enfin, qui abandonnèrent les 
derniers le sol de la Lombardie sans se soucier des 
traités ou des armistices. Et l'histoire dira aussi que 
toutes les propositions émanées du parti républicain 
n'eurent d'autre but que la guerre ; que toutes les 
agitations qui, après le 12 mai^ éclatèrent sur la place 
San-Fedele ^ n'eurent d'autre but que d'exciter à la 
guerre et de secouer l'inertie du gouvernement pro- 
visoire. Urbino, le promoteur de la seule démonstra^ 
tion qui ait eu un caractère politique, — celle du 
29 mai, — était arrivé depuis peu de France : il était 
inconnu aux républicains et je ne l'ai vu qu'une seule 
fois. 

1, Où était le siège du gouvernement provisoire. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 291 



VIII 



INTRIGUES DIPLOMATIQUES 



Le vote exprimé, les registres furent clos le 29 mai. 
Gomme si à chaque triomphe des modelées devait cor- 
respondre un malheur national, ce jour-là même, sur 
les redoutes de Montanara et de Gurtatone, la fleur de 
la jeunesse toscane périssait, victime de l'incapacité 
militaire ou de la trahison de ses chefs *. 

Le 8 juin, on publia le chiffre des votes. Le 13, deux 
jours après la chute de Vicence^ une députation, 
ayant à sa tête Gasati, président du gouvernement 
provisoire de Milan, se rendit au camp du roi pour y 
apporter l'acte solennel de fusion. La faction triom- 
phait; le but de la guerre était atteint; toute possibi- 
lité de république venait pour l'instant de s'évanouir^ 
et un PRÉCÉDENT, comme l'appellent les diplomates, 
était acquis à la dynastie de Savoie. Les royalistes, à 

1. Les Toscans et les Napolitains réunis comptaient en tout 
cinq mille hommes, qui, par des prodiges de valeur, tinrent tête 
à seize raille Autrichiens pendant une journée entière. Le général 
Bava, informé du mouvement de Tennemi, prévint Laugier, qui 
commandait les nôtres, lui promit des secours, et se tint même à 
peu de milles du champ de bataille. Puis, lorsqu'un officier 
toscan, accouru tout exprès, vint faire conaitre la dangereuse 
position de nos troupes, le roi jugea prudent de rester immobile 
à Volta. (Voir le mémoire du général Bava.) 



292 MÉLANGES 

cette époque, n'osaient encore compter sur une vic- 
toire complète, et un précédent, un titre à tenir en ré- 
serve, et à faire valoir dans les revirements politiques 
et les congrès futurs, était, pour la plupart d'entre 
eux, le comble de l'espérance. De là, cette fusion pré- 
cipitée en dépit des promesses et au détriment de la 
cause lombarde. A Venise, dans la sainte, dans l'hé- 
roïque Venise, ce fut pis encore. Déjà les hases de 
radieuse cession ci V Autriche étaient signées, quand, 
le 6 août, arrivaient dans cette ville les deux commis- 
saires GoUi et Gibrario, pour en prendre possession 
au nom de Gharles-Albert. — Ah! que notre exil dure 
longtemps encore, que l'oppression pèse encore 
longtemps sur nos frères, plutôt que de voir profaner 
une seconde fois la grande cause italienne par de 
telles infamies, plutôt que de voir livrer au trafic 
d'une ambition dynastique l'enthousiasme et le sang 
de nos braves ! — Gar ainsi que la vertu se sanc- 
tifie par les larmes, de m.ême les nations se purifient 
par les souffrances de la servitude. Les artifices du 
mensonge et les calculs de l'égoïsme n'apprennent 
point aux peuples à devenir libres : ils s'énervent 
dans l'inertie que produit la défiance, et condamnent 
leurs nobles facultés, leurs sentiments généreux, à 
une agonie qui fait pleurer longtemps les mères sur 
la terre, et les anges dans le ciel. 

Et c'était bien une agonie I — Nous qui, plus mal- 
heureux que tous les autres, interrogions sans illu- 
sions les symptômes croissants du mal, nous qui 
comptions les battements du pouls de la grande 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 293 

mourante, nous ne pouvions nous écrier : « La liberté 
de l'Italie se meurt ! o sans que d'autres criassent à 
leur tour : « Vous r3tes des terroristes, des alliés de 
l'Autriche ! » 

Dès le mois d'avril, en haine des volontaires, et 
pour obéir à la diplomatie, l'entreprise du Tyrol avait 
été abandonnée. Le Frioul était perdu et restait ou- 
vert à l'ennemi. Perdue aussi la Vénétie, oii Padoue, 
Vicence, Trévise et Rovigo étaient tombées l'une 
après l'autre sans qu'un soldat du roi bougeât pour 
leur venir en aide. C'est qu'il importait aux royalistes, 
non de sauver la Vénétie, mais d'arracher à Venise, 
par la crainte d'une ruine prochaine et par de fausses 
espérances de délivrance, le vote du 5 juillet. Des 
promesses données aux gouvernements étrangers pa- 
ralysaient toute opération ; et cependant, celle contre 
Trieste pouvait être couronnée d'un plein succès. La 
flotte sarde, en vertu d'ordres réitérés, inexplicables, 
demeurait inactive. Le 11 juin, pour soutenir à Venise 
les partisans de la fusion, on avait annoncé que, de 
concert avec les Vénitiens, quelques navires sardes 
tenteraient une entreprise; mais, le but atteint, l'ordre 
fut révoqué. Les Autrichiens, qui avaient eu le loisir 
de réunir de nouvelles forces, mûrissaient leurs plans 
définitifs. Peu après le décret du 12 mai, le roi de Na- 
ples avait rappelé ses troupes. Les déclarations du 
pape et du général Durando avaient déjà rendu pres- 
que inutiles les secours venus des Etats romains. 
L'acte de fusion, en révélant de nouveaux périls aux 
gouvernements d'Italie, porte fait de l'ambition de la 



294 MÉLANGES 

maison de Savoie, avait anéanti tout espoir de coopé- 
ration de leur part; en même temps, le fantôme d'une 
constituante sardo-lombarde avait soulevé plus que 
jamais les terreurs, les haines et les intrigues secrètes 
de l'aristocratie de Turin. Les tristes nécessités d'une 
guerre dynastique que nous avions signalées plus 
haut, avaient fait le vide et l'isolement autour du 
camp de Charles-Albert. 

Ainsi, à s'isoler en Europe, à se priver de tout es- 
poir de secours de la part de ses voisins^ aboutissaient 
les conséquences forcées de la diplomatie royale ; di- 
plomatie tortueuse, du reste, comme le fut toujours 
la politique de la maison de Savoie, incertaine et lou- 
voyante comme la pensée du roi. 

L'histoire diplomatique de cette époque est donc 
très mystérieuse, et restera telle pendant longtemps. 
Ceux qui la dirigèrent vivent encore et sont presque 
tous au pouvoir; il leur importe d'en soustraire les 
documents aux malheureuses populations qu'ils ont 
fascinées. Il est à remarquer que même la collection 
anglaise citée plusieurs fois est visiblement défec- 
tueuse dans la partie la plus essentielle ; mais les traits 
principaux percent malgré cela, à travers le voile qui 
les couvre, et l'un des buts de cet ouvrage est de les 
signaler. 

La guerre entre les deux principes était générale 
en Europe: l'enthousiasme excité par les mouvements 
de l'Italie, notamment par l'insurrection lombarde et 
les prodiges des cinq journées, était immense, et l'Italie 
pouvait, si elle avait su et voulu, en retirer toute la 



RÉPUnLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 295 

force nécessaire pour annuler tous les efforts de la 
réaction ennemie. Mais il fallait pour cela, quoi qu'en 
pût craindre la politique mesquine des modéréSj don- 
ner à ces mouvements un caractère si ouvertement et 
si audacieusement national, qu'il dût épouvanter les 
ennemis, et offrir aux amis un puissant appui. Les 
uns et les autres sentaient que les temps étaient mûrs, 
et commençaient à croire qu'enfin Tltalie aWaii être; 
mais V Italie j et non le royaume du Nord. Je me sou- 
viens de ces consolantes paroles que Lamartine m'a- 
dressa un jour chez lui; c'était la veille de mon départ 
pour l'Italie, et en présence de quelques, témoins, 
notamment d'Alfred de Vigny, et de ceForbin de Jan- 
son que je devais plus tard retrouver prêchant la res- 
tauration papale, et menant à Rome de petites con- 
spirations ourdies de soties intrigues : 

a Votre heure a sonné, me dit le ministre, et j'en 
suis si fermement convaincu, que les premières 
paroles dont j'ai chargé M. d'Harcourt pour le pape, 
vers lequel je l'ai dépêché, sont celles-ci : « Saint- 
» Père vous savez que vous devez être président de 
» la république italienne. » M. d'Harcourt avait bien 
autre chose à dire au pape pour le compte de la fac- 
tion que Lamartine s'imaginait gouverner, tandis 
qu'elle l'enveloppait dans ses filets. — Quant à moi, 
je n'attachais d'importance que comme symptôme aux 
paroles de Lamartine, homme d'impulsion et de nobles 
instincts, mais relâché dans ses croyances, sans éner- 
gie pour un but déterminé, et sans connaissance réelle 
des hommes et des choses. En lui se personnifiait, 



296 MÉLANGES 

néanmoins, dans ces moments d'exaltation, une ten- 
dance alors toute-puissante sur les esprits français; 
et toute nation renaissante qui eût déployé son dra- 
peau, tout programme qui, sans être décidément 
républicain, l'aurait été seulement comme celui de la 
Constituante italienne, aurait forcé la main, en France, 
au gouvernement le plus indécis. 

Des grandes choses naissent les grandes choses. 
La conception naine des modérés glaça partout les 
âmes et commanda à la France un changement de poli- 
tique. Le peuple italien était un allié plus que suffi- 
sant pour préserver la République de tous les dangers 
d'une guerre étrangère; mais un royaume du Nord, 
aux mains de princes peu sûrs, et hostiles, par aver- 
sion traditionnelle, aux républicains de France, ajou- 
tait un élément dangereux à la ligue des rois. A partir 
de ce jour, la nation française se tut, et laissa son 
gouvernement libre de n'avoir aucune politique étran- 
gère et de livrer les destins de la République aux 
décrets de l'impénétrable avenir. 

L'Angleterre, bien que l'idée d'une Italie pût causer 
quelque jalousie à son gouvernement, n'était pas dis- 
posée à contrarier une manifestation solennelle et na- 
tionale. De tout temps la politique anglaise a été de 
créer des obstacles à l'avènement d'un fait quelconque 
pouvant introduire un élément nouveau dans l'assiette 
européenne, puis d'accepter ce fait aussitôt qu'il est 
solennellement accompli. 

Deux motifs rendaient l'Angleterre moins hostile à 
la formation du nouvel État: l'espoir qu'une barrière 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 297 

serait élevée contre les conquêtes de la France, et la 
nécessité qui en résulterait pour l'Autriche de cher- 
cher une compensation dans les provinces turques, et 
faire obstacle de ce côté aux projets de la Russie : ces 
motifs militaient puissamment en faveur de la natio- 
nalité italienne. L'Autriche, quant à elle, sentait le 
danger, et n'entrevoyait même pas la possibilité de se 
défendre. 

a Si demain, écrivait de Londres à lord Palmerston ^ 
le baron Hummelauer, si demain les Français traver- 
saient les Alpes et descendaient en Lombardie, nous 
ne bougerions pas pour aller à leur rencontre; nous 
resterions d'abord dans notre position de Vérone et 
sur l'Adige ; et, si les Français venaient nous y cher- 
cher, nous reculerions vers les Alpes et vers l'Isonzo ; 
mais nous n'accepterions pas la bataille. Nous ne nous 
opposerions ni à l'entrée ni à la marche des Français 
en Italie. Ceux qui les auront appelés n'auront qu'à 
faire encore une fois, à leur aise, l'expérience de la 
domination française. Personne ne viendra nous cher- 
cher derrière les Alpes, et nous pourrons y rester 
spectateurs des luttes qu'ils auront suscitées à l'Italie. » 

Je ne dis pas que l'on eût bien ou mal fait d'appeler 
les armées françaises en Italie. Je croyais alors^ et je 
l'ai plusieurs fois écrit dans Vltalie du 'peuple, — 
quoique la môme engeance qui nous appelait, nous, 
républicains, les alliés de l'Autriche, nous jetât aussi 
sans cesse au visage l'accusation de vouloir faire déci- 



1, Documents, etc. Lettre du 23 mai. 

17. 



298 MÉLANGES 

dcr de nos querelles par l'étranger, — que nous lta~ 
liens, pourvu que nous fussions unis et résolus, nous 
avions plus de force qu'il ne nous en fallait pour nous 
émanciper. Je le crois encore aujourd'hui. Mais je dis 
que, pour trancher le nœud, il fallait ou profiter des 
secours étrangers, ou bien appeler sur-le-champ 
toutes les forces vives de la nation. J'ajoute qu'à 
cette époque le secours de la France, si nous l'avions 
invoqué, était pour nous certain, immanquable. 

Les modérés repoussèrent les secours de la France; 
ils endormirent et étouffèrent l'élan de l'Italie. C'était 
à la fois sottise et trahison. 

A nous, dont les sentiments n'étaient pas sans doute 
moins italiens que ceux des modérés^ à nous qui vou- 
lions affranchir notre pays par nos armes en l'appelant 
à la croisade, il paraissait cependant utile et juste que 
la fraternité des peuples reçût sa consécration sur les 
champs de nos premières batailles, et que l'on accep- 
tât avec reconnaissance l'offre d'une nombreuse lé- 
gion de volontaires français. C'était assez pour ci- 
menter, dès le début, l'alliance morale des deux 
peuples et pour laisser entrevoir dans le lointain la 
probabilité d'un secours offert par le gouvernement. 
Mais qu'espérer d'hommes qui, dans la crainte d'un 
blâme de Saint-Pétersbourg, ne rougissaient pas de 
condamner à l'oisiveté d'une caserne de Milan, Miskie- 
wicz et ses Polonais, jusqu'au jour oii, avec l'inten- 
tion d'empêcher leur départ pour Venise^ qui, sur 
mon conseil, les avait appelés dans ses murs, ils fu- 
rent enfin appelés au camp? 



IIÉI'UULIQUE ET UOYAUTÉ EN ITALIE 299 

Si Charles-Albert et les siens repoussaient le se- 
cours des Français, ce n'était point par orgueil natio- 
nal, ni parce qu'ils avaient la conscience d'une vic- 
toire certaine, c'était par le môme motif qui leur faisait 
refuser les Suisses et les volontaires, par peur de 
l'idée et du drapeau républicain. Une adresse bien 
timide et qui ne formulait aucune demande de secours, 
fut faite au commencement de la guerre par le gou- 
vernement provisoire de Lombardie au gouvernement 
français, et lui attira une sévère réprimande. Les 
instructions données aux agents sardes enjoignaient 
expressément de fermer la voie à une intervention 
française. 

c( L'armée française, disait orgueilleusement Pareto 
le 12 mai, à la Chambre de Turin, n'entrera que si elle 
est appelée par nous ; et, comme nous ne rappellerons 
pas, elle n'entrera pas. » — Et, vers la fin de juillet, on 
menaçait d'opposer une résistance ouverte à toute 
tentative d'intervention de la part de la France. Toute- 
fois, afin de maintenir de bons rapports diplomatiques 
avec le gouvernement français, et d'arracher des pro- 
messes d'assentiment au royaume du Nord, quand 
serait venu le moment de le faire accepter par les 
puissances européennes, les modérés s'engageaient 
secrètement à céder la Savoie. J'ai la certitude de ce 
que j'avance, à tel point que la Savoie ne figurait point 
sur la carte du royaume futur, carte que l'on fit dres- 
ser à cette époque, à Turin, pour l'usage secret de 
quelques-uns des agents sardes, et dont un exem- 
plaire est entre mes mains. Grâce à ce honteux mar- 



300 MÉLANGES 

ché, Lamartine oubliait entièrement ses premières 
aspirations républicaines, et, tandis que le secrétaire 
des affaires étrangères. Bastide, me déclarait, à moi et 
à qui voulait l'entendre, que la France était inexora- 
blement hostile aux projets ambitieux de Charles- 
Albert, l'envoyé français à Turin, M. Bixio, pérorait 
sans relâche en faveur delà fusion, et m'expédiait son 
secrétaire à Milan pour essayer de me convaincre. La 
France subit aujourd'hui le châtiment de toutes ces 
turpitudes diplomatiques, de cet oubli constant du 
principe inscrit sur son drapeau^ par l'abaissement de 
son nom à l'étranger et par l'anarchie qui la ronge à 
l'intérieur. La Correspondance ne fait nulle mention des 
intrigues politiques que les émissaires du roi ourdis- 
saient avec l'Angleterre. Mais l'Autriche, peut-être 
sincèrement dans le principe, — épouvantée qu'elle 
était de sa propre situation extérieure et intérieure, 
— plus tard avec l'intention manifeste de gagner du 
temps, sollicita plus d'une fois le cabinet anglais d'in- 
tervenir comme médiateur et pacificateur entre l'in- 
surrection et l'empire. Dès le 5 avril, Fiquelmont, en 
écrivant de Vienne au comte Dietrichstein, ambassa- 
deur autrichien à Londres, annonçait l'envoi en Italie 
d'un commissaire impérial chargé de négocier une ré- 
conciliation sur les plus larges bases possibles, et priait 
lord Palmerstom d'appuyer ses propositions. Je ne 
sais si le commissaire arriva en Italie, ni avec qui il 
s'aboucha; mais les /ar^e.9 bases ne dépassaient pas 
alors les limites de l'indépendance administrative. 
Pourtant, dans une autre dépêche expédiée le même 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 301 

jour à Fiquelmont par le baron Brcnner, chargé d'af- 
faires (l'Autriche à Munich, perce un premier indice, 
tentative ou désir de rétablir un échange de courtoi- 
sies entre les deux ennemis, et c'est la cour de Turin 
qui prend l'initiative de cette démarche : cette pièce 
mérite d'être remarquée. C'était une communication 
écrite, des intentions de Sa Majesté Sarde, touchant 
les relations pacifiques à maintenir sur la mer ; mais la 
forme de la communication elle-même^ certains acces- 
soires, et l'interprétation donnée aux bons offices de 
l'Autriche, pourraient laisser soupçonner autre chose. 
Le marquis Pallavicini^, chargé de la communication, 
s'adressait à Séverine, ministre de Russie à Munich, 
pour qu'il voulût bien, comme intermédiaire, mani- 
fester à l'Autriche le désir de la cour de Turin, et lui 
obtenir, à lui, une entrevue avec Brenner. 

L'entrevue eut lieu le 5, non pas, comme cela parais- 
sait naturel, dans la demeure de Sèyévlne,pa7xe qu'il ne 
fallait pas éveiller ï attention des désœuvrés curieux de la 
ville de Munich, mais dans la maison d'un certain Voil- 
lier^conseilierdela légation russe. Choix motivé surla 
convenance des lieux, et parce que la maison de Voiliier 
était située dans un ciuartier éloigné et peu fréquenté. 
Pallavicini insistait pour que l'on ne retardât pas d'une 
heure. La note fut transmise par lui à Brenner, avec 
cette annexe qu'on peut lire dans la dépêche, à savoir: 



1. On ne doit pas le confondre avec le marquis George Pal- 
lavicini qui a été au Spielberg, un des hommes le plus hono- 
rables de l'Italie. 



302 MÉLANGES 

« que, par cette communication, le gouvernement sarde 
désirait écarter autant que possible les conséquences 
funestes que ce conflit, dans lequel le Piémont se trou- 
vait ma//?(?ifrci/5emen^ engagé avec l'Autriche, pourrait 
avoir pour les intérêts du commerce maritime des deux 
pays ». Peut-être y avait-il d'autres annexes qui ne se 
lisent pas dans la dépêche. — La même note remise 
par Pallavicini, adressée à Fiquelmont, et dont celui- 
ci expédia copie àDietrichsteinàLondres,ne se trouve 
pas parmi les documents.— Quoi qu'il en soit, la con- 
versation qui s'était engagée entre les deux diplo- 
mates sur les affaires du jour inspire à Brenner cette 
remarque, « que le marquis ne semblait pas très ras- 
suré sur les dernières conséquences de l'entreprise 
dans laquelle le roi Charles-Albert s'était laissé en- 
traîner », mais que, croyant « qu'en cas de collision 
entre les deux armées, l'avantage resterait au maré- 
chal Radetzky, il paraissait fonder toutes ses espé- 
rances sur les difficultés intérieures de l'Empire. » — 
(( Je n'ai point cru, écrit Brenner à son chef, je n'ai 
point cru devoir repousser une ouverture qui pourrait 
peut-être, dans les intentions du gouvernement sarde, 
équivaloir à une première tentative pour amener un 
accord avec le cabinet impérial. » 

Pallavicini, à ce qu'il paraît, fut ensuite désavoué 
par son gouvernement, comme ayant outrepassé les 
limites de son mandat. Sous tous les rapports, ce ma- 
nège a plutôt l'air d'un complot que d'une communi- 
cation franche et loyale de gouvernement à gouverne- 
ment. Le soupçon s'accroît, si on la confronte avec la 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 303 

déclaration non provoquée, faite par Fiquclmont à 
lord Palmerston, (( que, si l'Autriche réussit à repous- 
ser les Piomontais sur leur propre territoire... nous 
pouvons offrir à l'Angleterre l'assurance anticipée que 
nous ne poursuivrons pas nos succès ^ au delà des 
proviriccs qui nous appartiennent ». Pareille assu- 
rance donnée d'avance à un ennemi inactif, pouvait 
devenir fatale — et le devint peut-être. 

A dater de cette époque, les demandes de bons of- 
fices, les projets de paix, les communications de la 
part de l'Autriche au cabinet britannique se rencon- 
trent fréquemment parmi les documents. Un premier 
projet rédigé par quelqu'un qui n'est point nommé 
dans la collection (je crois que c'est GoUeredo), fut 
discuté le 11 mai dans le conseil des ministres à 
Vienne^ et expédié le 12 par Ponsomby à Palmerston. 
C'est le seul projet raisonnable qui eût pu provenir de 
Vienne. Il débute par l'aveu de la toute-puissance de 
l'idée nationale en Italie ^ et propose que, sitôt la mé- 
diation de l'Angleterre et du pape acceptée, et un ar- 
mistice convenu, en vertu duquel les Autrichiens tien- 



1. Documents. Fiquelmont à Dietrichstein, le 5 avril, com- 
muniquée à Palmerston le 13. 

2. « Il est certain que le germe de la nationalité italienne 
longtemps enterré, ressuscité par les efforts de la Jeune Italie, 
aidé des écrits de Gioberli, Balbo et autres, secondé par le mou- 
vement du siècle, aurait fini par rompre toutes les entraves, et 
aurait également amené les événements dont nous sommes 
aujourd'hui témoins, parce que le cri universel de mort aux 
Autrichiens 1 ne sortit pas d'abord de la Lombardie ni de la 
Vénétie, mais du fond de la Sicile, où l'Autriche n'exerça jamais 



304 MÉLANGES 

draient la lig^ne de l'Adige, on fasse convoquer les 
conseils communaux de l'Etat lombard-vénitien pour 
leur demander s'ils veulent entrer dans la confédéra- 
tion italienne, dont l'Autriche se constituerait la pro- 
motrice, sous sa souveraineté propre, avec un archi- 
duc pour vice- roi, une représentation nationale, une 
constitution et un code particulier, ou bien s'ils pré- 
fèrent l'indépendance absolue, moyennant une indem- 
nité financière et commerciale. En commençant par 
annoncer hautement le grand principe de la natio- 
nalité italienne, et en se posant du même coup presque 
en fondatrice d'une confédération italique, à condition 
que- celle-ci s'engageât à maintenir la neutralité eu- 
ropéenne permanente et absolue, et que l'Europe, de 
son côté, s'en constituât protectrice comme elle l'est 
déjà de la Suisse, l'Autriche conservait, selon le ré~ 
dacteur du projet, une forte chance de réussite par le 
vote, et de toute manière, établissait son influence sur 
Il confédération, détachait l'Ilalie de l'influence fran- 
çaise toujours si redoutable, et la condamnait à la fai- 
blesse inhérente à tout pays que la volonté des puis- 
sances astreint à la neutralité. C'était là, en effet, la 
seule voie de salut ouverte à l'Autriche, le seul moyen 
qu'elle eût de prendre une position nouvelle en Eu- 
rope. Et l'auteur du projet lui démontrait si claire- 
ment l'impuissance de la victoire, que ses paroles 

une influence oppressive, et traversa toute la Péninsule pour 
arriver jusqu'au Tyrol italien, qui avait paru sincèrement attaché 
à la monarchie. » Voir Documents, Plan pour la pacification de 
l'Italie. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 305 

méritent d'ôtre enregistrées comme une confession 
précieuse arrachée à l'esprit pénétrant d'un homme 
qui n'est point des nôtres, a Quand même la victoire 
serait à nous, dit-il, qu'en résulterait-il pour l'Au- 
triche? — La possession de quelques provinces ap- 
pauvries, incapables, pendant de longues années, de 
rembourser les frais de l'occupation militaire indis- 
pensable pour les contenir ; l'affaiblissement de la mo- 
narchie autrichienne (dans toutes les questions qui se 
rapportent à la France et à la Russie), à cause de la né- 
cessité de tenir sur pied une armée de 100,000 hommes 
dans le royaume Lombard-Vénitien, et de garder con- 
tre les attaques des ennemis, tant de l'intérieur que de 
l'extérieur, les provinces du Tyrol^ du littoral et de la 
Carniole. De là, politiquement, financièrement, militai- 
rement et surtout moralement, diminution des forces 
réelles, complication d'intérêts et lutte, tantôt cachée, 
tantôt ouverte, mais incessante, contre une nation de 
plus de 20 millions d'hommes unis par la même langue, 
par la même religion, par les mêmes espérances. » 

Le projet, par cela même qu'il était le seul raisonna- 
ble, n'alla pas au delà de la discussion. D'autres, 
moins plausibles, furent successivement communiqués 
par l'Autriche au cabinet britannique le 12 mai, le 
23 mai, et le 9 juin * : tous basés sur la séparation 
de laLombardie et de la Vénélie. La Lombardie devait 
être émancipée, tantôt avec un vice-roi héréditaire, — 



1. Documents. Ponsomby à Palmerston. — Hummelauer à 
Palmerston. — Ponsomby à Palmerston, d'Inspruck. 



306 MÉLANGES 

l'on proposait le second frère du duc de Modène, — 
indépendant du gouvernement de Vienne^ quoique 
soumis à la haute suzeraineté de l'empereur; tantôt 
avec un lieutenant de l'empereur et un ministère ita- 
lien, résidant toutefois à Vienne. La seconde (la Véné- 
lie) devait être dotée, plus ou moins, de lois libérales, 
sans cesser pour cela d'être une province autrichienne ; 
car la défense du Tyrol, la surveillance des communi- 
cations entre Vienne et Trieste exigeaient l'asservis- 
sement de Venise. L'émancipation de la Lombardie 
devait, en attendant, être achetée au prix d'un tribut 
annuel de quatre raillions de florins à l'Empire : du 
payement annuel d'une rente d'environ dix millions de 
florins, transférée sur le mont Lombard-Vénitien, 
comme notre portion de la dette publique de l'Empire, 
et de l'obligation de prêter nos troupes à l'Autriche 
pour faire ses guerres. Sans la Vénétie et avec l'en- 
nemi à Vérone et sur les lignes de l'Adige^ au pre- 
mier moment favorable pour les rois, la Lombardie se 
serait aperçue que toutes ces conditions étaient illu- 
soires. — Je ne vois cependant pas qu'elles aient 
jamais été sérieusement proposées, et l'on dirait que 
tant d'expansion dans les intentions pacifiques de 
l'Autriche envers le ministère anglais, n'avait d'autre 
but, une fois les premières craintes évanouies, que de 
leurrer le Piémont, sans se compromettre par des 
communications directes. Seulement le 13 juin, un 
armistice fut proposé par Wessemberg au comte Ga- 
sati, lequel stipulait certaines bases pour la paix, 
relatives à la seule Lombardie, mais ne visait réelle- 



R.ÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 307 

ment qu'à donner aux renforts le temps d'arriver; si 
bien que, le 18, une dépêche de Ponsomby avertissait 
Palmerston que Radelzky, qui, d'après les instructions 
de Wesscmberg, devait proposer un armistice mais 
non le conclure^ venait effectivement d'y refuser son 
adhésion, se flattant sans doute d'obtenir davantage 
par les armes. 

Et voilà à quoi se réduit l'histoire de la diplomatie 
de ce temps-là, telle du moins qu'elle nous est connue 
jusqu'ici. Cauteleuse comme d'habitude, de la part de 
l'Autriche, nulle de la part du Piémont, mais laissant 
paraître çà et là des indices que le temps dévoilera 
peut-être un jour. Le seul incident qui vienne conso- 
1er l'âme, et briller comme un diamant dans la fange, 
au milieu de cette abjecte prose de chancellerie, c'est 
le transport généreux et soudain qui émouvait la popu- 
lation lombarde, chaque fois qu'il était question de 
l'abandon de Venise et de la paix sur l'Adige. Elle 
bondissait, elle rugissait alors comme le lion endormi 
qui sentirait un fer rouge se poser sur son front. 
Guerre pour tous, lihcrtê pour tous ou pour pas un ! 
tel était, dans ces moments, le cri universel proféré 
avec une énergie à faire reculer tout gouvernement 
provisoire ou royal, qui aurait songé à pactiser avec 
l'ennemi. L'idée nationale se réveillait puissante 
comme aux premiers jours de l'insurrection. — Les 
journalistes français qui firent naguère tant de bruit 
à propos de quelques-unes des dépèches citées plus 
haut, et qui reprochèrent aux Lombards de n'avoir 
pas saisi l'offre de la paix sur l'Adige comme une ancre 



308 MÉLANGES 

de salut, prouvèrent et leur profonde ignorance de la 
politique autrichienne, et l'absence de tout sentiment 
généreux dans leur âme. Pour l'avenir de notre peu- 
ple, ce refus vaut, à lui seul, plus de dix royaumes 
constitutionnels fondés d'après le bon plaisir de l'Au- 
triche entre l'Adige et le Pô f 

Je ne sais pas si la paix sur l'Adige est jamais 
positivement entrée dans les desseins du roi ou des 
siens, attendu que de même qu'il y a aujourd'hui 
deux gouvernements à Turin, il y en avait alors ausâi 
deux dans le camp royal. Mais je crois certain que ce 
fantôme, astucieusement évoqué par l'Autriche dès le 
commencement, fascina son esprit, et contribua aux 
lenteurs et au mauvais résultat de la guerre. — A voir 
de l'œil même le plus indulgent l'ensemble et les mou- 
vements de cette malencontreuse campagne, — l'aban- 
don calculé de toute entreprise dans le Tyrol et vers 
les débouchés des Alpes, — le sacrifice de laVénétie, 
— la résolution de ne point faire la guerre à Trieste,ni 
sur la terre ni sur la mer, — la négligence apportée à 
toute tentative pour soulever l'IUyrie, et unir la cause 
de l'Italie à celle des autres nationalités qui s'agitaient 
au sein de l'Empire, — l'inaction systématique de 
l'armée avant la reddition dePeschiera (seul triomphe 
des royalistes), et ensuite jusqu'à la fm de juillet, — 
enfin les façons d'agir chevaleresques et courtoises en 
toute occasion vis-à-vis de l'Autriche, — il semble au 
moins bien probable que Charles-Albert tendait, sans 
peut-être en avoir conscience, à se réserver, comme 
refuge en cas d'échec, un traité qui, sans lui infliger 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 309 

la honle (rahandonncr une terre déjà conquise, lui 
aurait pourtant procuré un agrandissement de terri- 
toire dans la Lombardie. — Conséquence triste et 
inévitable d'une guerre d'indépendance confiée aux 
mains d'un roil — De telles guerres, lorsque, pour les 
conduire, elles ne trouvent pas des hommes ayant la 
foi et la ferveur des apôtres, veulent au moins des 
chefs qui aient tout à gagner par la victoire, tout à 
perdre par la défaite. 

Charles- Albert ne pouvait obtenir une victoire abso- 
lue qu'en se servant d'un élément — l'élément popu- 
laire — élément qui de loin menaçait son trône, tandis 
que lui. en tombant, il s'était assuré, comme je viens 
de le prouver, la conservation de sa couronne. Cepen- 
dant il n'y avait pour contraindre le peuple à accepter 
une paix sur l'Adige, qu'un seul moyen peut-être : 
lui mettre le poignard de l'ennemi sur la gorge, c'est- 
à-dire conclure la paix avec l'Autriche aux portes de 
Milan. Mais, une fois aux portes de Milan, l'Autriche 
aurait déchiré, en ricanant, le pacte secret à la face 
même du négociateur. 



IX 



DESASTRES MILITAIRES 



En attendant, la guerre était perdue sans remède ; 
et le décret de la fusion ne fit que hâter la catastro- 



310 MÉLANGES 

phe. Bientôt le peuple commença à se réveiller du 
sommeil des illusions et à sentir la trahison. 

On lui avait dit que le contrat signé, Gênes aurait 
donné de l'argent et le Piémont des soldats, — et 
pourtant le gouvernement stimulait plus que jamais 
aux sacrifices, en prenant pour la première fois le 
langage de l'inquiétude. On lui avait parlé de capitale 
et d'autres choses encore, que le Piémont, ému par 
son acte fraternel de fusion, lui aurait accordé avec 
enthousiasme — et en place de tout cela il entendait 
des discussions pleines d'hostilité et de défiance mal 
déguisée, dans la Chambre de Turin. On lui avait 
promis que, une fois certains de l'acte de fusion, Char- 
les-Albert et son armée auraient fait des prodiges ; 
— et Charles-Albert et son armée, après la reddition 
de Peschiera, restèrent inertes, immobiles, jusqu'au 
13 juillet. Alors la multitude, comme un homme malade 
qui se réveille au milieu d'un accès de fièvre, com- 
mença à s'agiter, à ouvrir une oreille soupçonneuse 
aux bruits qui venaient du camp, aux accusations que 
des personnes clairvoyantes adressaient depuis quel- 
que temps au gouvernement, aux gémissements de la 
Vénétie trahie et au hurrah du Croate, qui, sans ren- 
contrer d'obstacles, poussait sa course jusqu'à Azola 
et Castel-Goffredo. Presque tous les soirs la place 
San-Fedele, oh. était le palais du gouvernement, s'em- 
plissait de peuple qui venait demander des nouvelles 
du camp, et presque tous les soirs, Gasati répétait de 
ses fenêtres les mêmes phrases : « que l'on ne craignît 
rien, que la victoire était assurée, que la prochaine 



iiÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE oll 

reddition cle Vérone rendrait toutes les villes de la 
Vénétic qui étaient tombées dans les mains de l'en- 
nemi, que le drapeau tricolore flotterait bientôt sur 
les murs de Mantoue, grâce aux efforts du roi magna- 
nime et à la valeur de sa brave armée». Puis on 
s'escrimait contre l'agitation croissante par des décrets 
pour opérer de nouvelles levées, des armements, des 
emprunts, et par de honteuses vexations de police ; 
celles-ci étaient d'un effet très nuisible et semèrent 
beaucoup d'irritation. Quant aux autres mesures, elles 
eussent été bonnes si elles n'avaient pas été prises si 
tard et si elles n'avaient pas été rendues inefficaces 
parla mauvaise organisation du ministère de la guerre. 
Les armes, les officiers, les uniformes, tout manquait, 
et les premiers bataillons qui coururent au camp, sem- 
blaient, par le manque de tout ce matériel qui consti- 
tue le soldat à ses propres yeux et à ceux des autres, 
une véritable cohue de gens que l'on envoyait à la 
guerre, afin d'empêcher le peuple de s'ameuter. Mais, 
dans cette absence de tout appareil militaire, dans ces 
vestes et dans ces gibernes de toile, dont étaient à peine 
couverts ceux-là mêmes qui étaient destinés aux neiges 
du Tonale et du Stelvio, le peuple qui voyait une 
preuve irrécusable de la coupable inertie des trois 
derniers mois, ne s'ameutait que plus fort. Alors aux 
cent causes qui avaient contribué à éteindre l'enthou- 
•siasme et à anéantir les forces populaires de l'insur- 
rection, vint s'ajouter la défiance. Le soupçon plana 
sur tout et sur tous, et le mot trahison , mot funeste à 
toute entreprise, circula parmi la multitude. A moi- 



312 MÉLANGES 

même, il me fut plus d'une fois proposé, «et cela par 
des forces bien ordonnées, de renverser le gouverne- 
ment et de tenter avec d'autres hommes quelque voie 
de salut. L'entreprise eût été facile ; mais à quelle fin ? 
Un changement subit de gouvernement à Milan aurait 
allumé la guerre civile, et, aux yeux de cette infinité de 
gens aveuglés appartenant au reste de l'Italie, aurait 
souillé d'une tache la bannière républicaine, sans pour 
cela sauver le pays. — La fusion, une fois prononcée, 
donnait au roi le droit d'expédier des troupes pour 
protéger l'ordre et son gouvernement. Nous nous 
serions trouvés en face des baïonnettes de nos frères ; 
l'Autrichien, devenu plus fort et plus vigilant, aurait 
profité du démembrement des forces et de nos dis- 
cordes. Et, par l'effet de l'oscillation inévitable des 
provinces, au moment où le gouvernement qui se 
serait constitué en aurait eu le plus grand besoin^ il 
aurait vu disparaître argent, crédit, armes et tout le 
matériel d'action. — Je refusai donc toujours; de plus, 
j'empêchai. 

Pour nous, les destinées de la guerre étaient fixées 
depuis longtemps. Nous savions que l'armée royale 
serait mise en déroute et le pays laissé sans défense. 
Dans ritalie du Peuple se trouvent des articles qui, 
sans qu'il fût besoin d'un grand effort de génie, signa- 
lent les choses ainsi qu'elles arrivèrent, ainsi qu'elles 
devaient fatalement arriver. 

Cependant une vague espérance nous soutenait 
encore : de Milan, assaillie par les armes autrichien- 
nes, l'élan d'un peuple enflammé pouvait faire surgir 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 313 

lOLil à coup une guerre lombarde ; Milan était, et est 

encore, la ville des prodiges! — Le danger suprême, 

le désespoir de tout secours, par la probabilité de la 

retraite des forces royales au delà de leurs propres 

frontières, le bruit du canon autrichien qui tonnait aux 

portes/tout cela aurait peut-être fait redevenir géant 

le peuple des barricades de mars. Alors, délivrés de 

toute entrave de la part (V\\n gouvernement inepte, 

qui, à l'exception de quelques-uns de ses membres, 

aurait été le premier à prendre la fuite, délivrés de 

toute crainte de trahison, déhvrés surtout du reproche 

abhorré d'exciter avec notre action la guerre civile, 

les républicains qui, dans les derniers temps, avaient 

reconquis leur influence sur la multitude, auraient 

organisé et dirigé un terrible combatpopulaire dans 

la ville. Pour un tel combat,, les armes, les munitions, 

les vivres abondaient. L'armée autrichienne avait à 

dos des populations ennemies ; nos forces tenaient 

encore toute la haute Lombardie : l'héroïque Brescia, 

Bergame, la Valteline, Venise, résistaient encore, et, 

sur l'autre rive du Pô, délivrées de toutes les illusions 

princières, les Bomagnes frémissaient. Une résistance 

opiniâtre dans Milan pouvait rallumer l'incendie. 

Toutes nos pensées se concentrèrent donc sur les 

moyens de préparer cette résistance. A cette fin, nous 

cherchâmes à étendre dans les provinces les liens qui 

rattachaient à nous les corps lombards, sujet d'effroi 

et de calomnies de la part de ceux qui s'obstinaient à 

nous méconnaître. Mais ce plan ne pouvait réussir 

qu'à une condition, c'est que Milan fut abandonnée à 

18 



314 MÉLANGES 

elle-même, et cette condition nous fut encore ravie : 
le roi qui avait perdu la Lombardie vénitienne, fit la 
fatale promesse de défendre Milan ! • 

Le même jour où l'armée piémontaise, victime de 
l'incapacité de ses chefs (sinon de pis encore), après 
avoir fait, sous le commandement de Sonnaz, au poste 
de Volta, des prodiges de valeur inutile, commençait 
une déroute qui, à partir du Mincio, ne s'arrêta plus 
qu'au Tessin; ce Fava, demi-lettré, demi-espion, que 
nous avons cité plus haut en note, s'en allait criant 
intrépidement, parles rues de Milan, la nouvelle de la 
victoire du roi magnanime, des milliers de prisonniers 
et des drapeaux à foison. Moi qui étais informé de la 
vérité, je dus dépêcher un ami vers les hommes du 
gouvernement,* que je n'avais pas revus depuis 
le 12 mai, pour les supplier de ne pas provoquer le 
peuple à une terrible réaction, en le trompant jusqu'à 
la fin ; mais ils étaient trompés eux-mêmes, la plupart 
du moins, par l'ambassade de Sardaigne. Les fatales 
nouvelles se répandirent pendant la journée; alors le 
gouvernement, atterré, s'aperçut, pour la première 
fois, de son impuissance, et se rappela tout à coup 
qu'il existait à Milan des hommes qui aimaient le pays, 
quoiqu'ils fussent républicains et soupçonnés, deux 
mois avant, d'être les alliés de l'Autriche. 

La concentration du pouvoir pour la défense était 
une nécessité généralement reconnue. Requis de don- 
ner des noms de citoyens, nous indiquâmes Maestri, 
Restelli et Fanti. Le premier était républicain d'an- 
cienne date ; le second ne l'avait pas été jusqu'alors, 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 315 

et nous savions même que, trompé de bonne foi, il 
avait travaillé à la fusion de Venise : le troisième était 
plutôt un soldat qu'un homme politique; tant il est 
vrai que ce qui nous stimulait exclusivement, c'était 
la défense de la ville, et non le triomphe de notre 
parti. — Ils étaient honnêtes, désireux du bien et 
capables. Aussitôt qu'on eut surmonté, à force d'in- 
sistance, l'opposition que le gouvernement faisait à 
Fanti, auquel le général Zucchi refusait d'obéir parce 
qu'il était moins ancien de grade que lui, les trois se 
constituèrent, le 28 juillet, en comité de défense. Quant 
au gouvernement, il resta oisif et nul, renfermé dans 
son palais. 

Au milieu des fautes, presque toutes inévitables, 
qu'entraînait la position fausse créée par la fusion, — 
et la première était celle de n'être jamais seul à la 
besogne, mais d'avoir des ministres et des généraux 
du roi toujours mêlés aux discussions, — le Comité 
agit avec une activité surprenante, et fit en trois jours 
beaucoup plus que n'avait fait le gouvernement en 
trois mois. — Toutes ses mesures sont consignées 
dans le livre de Gattaneo et dans un écrit assez connu, 
publié par Maestri et Restelli *; je ne les rapporterai 
donc pas dans ce court récit. 

Cependant le peuple venait de renaître à une vie 
subUme ; il courait menaçant par les rues, exigeant 
qu'on fît reparaître partout les drapeaux tricolores en 



1. Gli ultimi tristissimi fatti di Milano (les derniers déplora- 
bles événements de Milan). 



316 MÉLANGES 

signe de défi à l'ennemi qui approchait ; il préparait 
les armes et la défense; il aspirait l'odeur de sa 
bataille, à lui, et il en saluait l'approche avec une 
joie saintement terrible. En ces jours-là, Milan était 
la plus éloquente réponse que l'on pût faire à toutes 
les accusations insensées, la plus irrésistible condam- 
nation de la guerre royale et du système des modérés. 
Nous, le cœur nous palpitait d'une joie inaccoutumée 
et d'une renaissante espérance. Avec le peuple revivait 
la puissance d'amour et d'oubli qui avait sanctifié les 
premiers jours de l'insurrection. 

Aveugles que nous étions, et juvénilement impré- 
voyants après vingt ans de désenchantements et 
d'exil ! — Les Italiens avaient péché contre l'éternelle 
vérité et contre l'Unité nationale ; et nous avions 
oublié que chaque forfait porte avec lui son expiation 
inévitable ! 



CAPITULATION DE MILAN 



Dans la nuit du 3 au 4 août, Fanti et Restelli se ren- 
dirent àLodi,pour demander à Charles-Albert quelles 
étaient ses intentions. Ils ne purent le voir, mais ils 
obtinrent du général Bava la déclaration que « le roi 
marcherait à la défense de Milan j). -— Je vis Fanti à 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 817 

son retour, et je pressentis la ruine. Il doit aujour- 
d'hui se rappeler que je le conjurais de préparer les 
plans de défense, « comme si l'armée piémontaise 
allait arriver pour s'en retourner » ; mais lui, mili- 
taire avant tout, les faits ultérieurs ne l'ont que trop 
prouvé, fasciné par les quarante mille soldats qui 
allaient arriver, souriait de mon scepticisme. 

Le 3, parut, muni d'un décret royal qui le nommait 
commissaire militaire, un général Olivieri, lequel avec 
deux autres, le marquis Montezemolo et le marquis 
Slrigelli, venait, au nom de la fusion, s'emparer do 
toute la puissance executive. Je les vis tous trois, 
j'écoutai, j'entendis leurs paroles à la multitude ras- 
semblée sous les fenêtres du palais; je revis Fanti, je 
courus les rues de Milan, j'étudiai les physionomies 
et les discours, et je désespérai. Le peuple se croyait 
sauvé, il était donc irrévocablement perdu. Je quittai 
la ville. Dieu seul sait avec quelle douleur, et j'allai à 
Bergame rejoindre la colonne de Garibaldi. 

Le lendemain_, Charles-Albert entrait à Milan. 

Gomment, tenant la capitulation d'une main, il ju- 
rait de l'autre la défense de la ville, et ordonnait 
l'incendie des édifices qui pouvaient servir à l'ennemi ; 
— comment, ayant prêté serment le 4 pour lui, pour 
ses fils, pour ses soldats, devant une députation de la 
garde nationale, il déclara le 5, lui et les siens, au 
moment où Milan frémissante s'apprêtait au combat, 
que la capitulation était wn fait accompli; — comment 
à cette nouvelle, un transport de fureur s'empara de 

la population ; les menaces adressées au roi, les scè- 

18. 



318 MÉLANGES 

nés du palais Greppi, et les nouvelles promesses ver- 
bales et écrites de Charles-Albert, ému de l'attitude 
du peuple et jurant de combattre jusqu'à la mort; et 
presque au même instant, sa fuite secrète, accompa- 
gnée de détails qui rendent la monarchie infâme à 
tout jamais, — on trouvera fout cela consigné dans 
la relation du comité de défense, et dans ce terrible 
chapitre du livre de Gattaueo, qu'il appelle la Consi- 
gne. Peu importe d'éclaircir si le roi fut traître ou 
non, et depuis quand, soit lui, soit d'autres, avaient 
adhéré à l'acte de trahison ; peu importe de savoir au 
front de quel individu l'histoire gravera l'inscription 
d'infamie. Il ressort bien autre chose de ces tristes 
souvenirs; et qui ne lit dans ces pages de la pas- 
sion d'un peuple qui fut grand, qui était grand, et 
qui veut être grand , Vimpuissance absolue de la 
monarchie, la mort de toutes les illusions dynasti- 
ques, aristocratiques et modérées^ n'a ni intelli- 
gence, ni cœur, ni amour vrai pour l'Italie, ni espoir 
d'avenir. 

Quelques heures après, à Monza, en face de cet 
immense spectacle d'une monarchie en fuite et 
d'un peuple abandonné, du miheu des braves de la 
légion Garibaldi qui suivaient Giacomo Medici, l'on 
vit s'élever une petite enseigne de compagnie, portant 
ces paroles: Bio e il Popolo (Dieu et le Peuple), et 
choisi par l'affection de ces jeunes gens, ce fut moi 
qui la portai. C'était le drapeau de la vie nouvelle 
surgissant des ruines d'une période historique ; 
et, six mois plus tard, devenu le symbole de l'avenir 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 319 

italien, il resplendissait d'une vive lumière au sommet 
du Gapitole*. 

1. Je crois devoir placer ici le court récit que M. Médici a 
écrit lui-même de cette affaire de Monza. Ce récit fait aussi con- 
naître Mazzini sous un autre point do vue : à ce titre, il a un 
double -intérêt. 

Le nom de M. Médici est un des plus brillants et des plus purs 
qui soit sorti en Italie de ces deux ans d'épreuves. On trouvera, 
à la lin de l'ouvrage, le résumé d'un article sur son compte qui 
a paru dans lllalie du Peuple, et qui est signé Saffi, le triumvir 
de la République romaine, un des esprits les plus distingués de 
l'Italie. {Note du Tradacleur.) 

« Après le combat de Custoza, à la suite duquel Charles- 
Albert dut se replier sur Milan, le général Garibaldi, alors à 
Bergame avec une petite division d'à peu près 4,000 Lombards 
républicains, tous volontaires, croyant que le roi de Piémont, 
qui était encore à la tète d'une armée de 40,000 hommes, aurait 
défendu à outrance, ainsi qu'il l'avait prorais, la capitale de la 
Lombardie, conçut l'audacieux projet de pousser en avant et de 
marcher vers Milan. Son but était d'inquiéter le flanc gauche 
de l'armée autrichienne dans sa poursuite de l'armée piémon- 
taise, et de venir ainsi en aide aux futures opérations que la 
résistance du roi dans Milan aurait pu amener. 

» En effet, le matin du 3 août 1848, Garibaldi, avec sa division, 
allait quitter Bergame pour se rendre à marche forcée à Monza, 
lorsque nous vîmes paraître au milieu de nous, la carabine sur 
l'épaule, Mazzini, qui nous demanda de faire partie, comme sim- 
ple soldat, de la légion que je commandais, et qui devait former 
l'avant-garde de la division de Garibaldi. Une acclamation 
générale salua le grand Italien, et la légion, à l'unanimité, lui 
confia son drapeau, qui portait écrit dessus ces mots : Dieu et le 
peuple. 

» A peine connut-on à Bergame l'arrivée de Mazzini, que la 
population accourut pour le voir. On se pressa autour de lui, on 
le pi'ia de parler. Son discours doit être resté dans la mémoire 
de tous ceux qui l'entendirent. Il recommanda d'élever des bar- 
ricades, de défendre, en cas d'attaque, la ville pendant que nous 



320 ' MÉLANGES 

Milan tombé, tombait aussi la Lombardie. Le pré- 
jugé que dans les événements de la capitale se con- 
centrent les événements du pays tout entier, était 
encore bien enraciné dans les esprits ; résultat des 

marcherions sur Milan, et, quoi qu'il arrivât, d'aimer toujours 
l'Italie et de ne jamais désespérer de son salut. Ses paroles 
furent accueillies avec enthousiasme, et la colonne partit au 
milieu des marques de la plus vive sympathie. 

» La marche fut très fatigante. La pluie tombait par torrents ; 
nous étions trempés jusqu'aux os. Quoique habitué à une vie 
d'étude et peu fait à l'exercice violent des marches forcées, 
surtout par un temps aussi mauvais, sa sérénité et sa confiance 
ne faiblirent pas un instant, et, malgré nos conseils, car nous 
craignions pour sa santé, il ne voulut jamais s'arrêter ou aban- 
donner la colonne. Il arriva même que, voyant un de nos plus 
jeunes volontaires habillé de toile, et qui par conséquent n'avait 
aucune défense contre la pluie et le refroidissement subit de la 
température, il le força d'accepter son manteau et de s'en cou- 
vrir. 

» Arrivés à Monza, nous apprîmes la fatale nouvelle de la capi- 
tulation de Milan, et qu'un corps très nombreux de cavalerie 
autrichienne avait été lancé contre nous et était déjà de l'autre 
côté, aux portes de Monza. 

» Garibaldi, de beaucoup inférieur en forces, ne voulant pas 
exposer son petit corps à une destruction complète et inutile, 
donna ordre de se replier sur Como, et me plaça avec m.a 
colonne à l'arrière-garde, afin de couvrir la retraite. 

» Pour de jeunes volontaires qui ne demandaient qu'à se 
battre, l'ordre de retraite fut un signal de découragement; 
aussi se fit-elle, au commencement, avec quelque désordre. Heu- 
reusement qu'il n'en arriva pas de même à ma colonne d'arrière- 
garde. Depuis Monza jusqu'à Como, cette colonne, poursuivie 
toujours par l'ennemi, menacée à chaque instant d'être écrasée 
par des forces très supérieures, ne broncha pas, resta unie et 
compacte, se montrant toujours prête à repousser toute attaque, 
et, par sa fière contenance et son bon ordre, elle sut tenir en 
respect l'ennemi pendant tout le trajet. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN 'iTALIE 321 

habitudes traditionnelles do la monarchie et des 
théories de la guerre royale. On en avait eu une 
preuve toute récente et bien dure. La capitale est par- 
tout oii des citoyens, dévoués à une vie libre ou à une 
belle mort^ sont décidés à défendre énergiquement le 
drapeau de la nation. Mais alors cette vérité n'était 
pas sentie ; et, d'un autre côté, les provinces étaient 
affaiblies par les récentes scissions de la fusion; les 
hommes qui auraient pu perpétuer la guerre dans la 
partie montagneuse de la Lombardiu, et regarder 
Venise comme la capitale du pays Lombard- Vénitien, 
Durando, Griffini et autres, étaient des généraux du 
roi, liés tous à un pacte ignominieux de capitulation; 
et, lorsqu'ils eurent livré les places fortes à Tennemi, 

» Dans cette marche pleine de dangers et de difficultés, au 
milieu d'une alerte continuelle, la force d'àme, l'intrépidité, la 
décision que Mazzini possède à un si haut degré, et dont plus 
tard il donna tant de preuves à Rome, ne se ilémentirent jamais 
et firent l'admiration des plus braves. Sa présence, ses paroles, 
l'exemple de son courage animaient d'un tel enthousiasme ces 
jeunes soldats, qui d'ailleurs étaient fiers de partager avec lui 
tant de dangers, qu'on était décidé, Mazzini le premier, dans le 
cas de combat, à périr tous pour la défense d'une foi dont il 
avait été l'apôtre et dont il était prêt à devenir le martyr, et 
contribuèrent pour beaucoup à maintenir cet ordre et cette 
attitude résolue qui sauvèrent le reste de la division. 

» Ces quelques détails honorent trop le caractère de Mazzini 
pour qu'ils doivent rester inconnus. Sa conduite a été pour nous, 
qui en avons été témoins, une preuve qu'aux grandes qualités 
du citoyen, Mazzini joint le courage et l'intrépidité du soldat. 

» Londres. 

J. MÉDICI ». 
1. Yo't sur M. Médici page 331. 



822 



MELANGES 



ils s'arrangèrent de manière à empêcher toute possi- 
bilité de résistance, et à mener souvent, au moyen de 
feuilles déroute signées par des plumes autrichiennes, 
les volontaires de mars en Piémont. Garibaldi et Medici 
seuls tinrent la campagne aussi longtemps que cela 
leur fut humainement possible ; puis ils cédèrent au 
débordement, les derniers de tous, mais sans tran- 
saction. 



XI 



LES MODERES 



La misérable histoire des modelées sardo- lombards 
ne finit pas avec la reddition. — Semblables à la cou- 
leuvre coupée en deux, ils continuèrent à s'agiter, 
impuissants et sans espérance de vie. La queue du 
serpent fut le gouvernement provisoire transformé en 
Consulte lombarde qui serra l'État Lombard-Vénitien^ 
la tête — qui fut le cabinet de Turin et les hommes de 
la confédération princière — mordit le centre de l'I- 
talie^ oi^i la pensée nationale, chassée du nord, s'était 
réfugiée et reprenait vigueur. — Ne pouvant se rendre 
utiles, ils se mirent résolument à nuire ; ne pouvant 
faire, ils s'ingénièrent à défaire. Ils travaillèrent et 
travaillent toujours à dissoudre. — Mais il n'entre 
nullement dans mon plan d'en suivre ici les mouve- 
ments tortueux. L'action funeste que certains d'entre 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 323 

eux, réconciliés en apparence et repentants, tentèrent 
d'exercer à Venise, — les intrig-ues qui, en fascinant 
plusieurs des nôtres, contribuèrent puissamment à la 
mauvaise issue de la tentative, qui du val d'Intelvi, 
devait rallumer l'insurrection dans toute la haute Lom- 
bardie, — les espérances mensongères qui introdui- 
sirent un élément de dissolution au sein de l'émigration 
lombarde, — les projets d'invasion en Toscane, — 
l'opposition à Vunification du centre, couronnée, 
hélas ! de trop de succès,— et, en dernier lieu, l'infâme 
déroute de Novarre, — pourraient former et formeront 
peut-être un jour une page additionnelle à cette 
esquisse. Les documents qui seront bientôt publiés 
dans la Suisse italienne seront le commentaire des 
faits que je signale ici en courant. C'en est assez pour 
aujourd'hui ; l'âme, fatiguée de se retourner sur 
elle-même au milieu de celte fange, a besoin de se 
reposer en s'élevant à la contemplation de l'avenir. 

Aujourd'hui encore, les débris du parti des mode- 
rés^ partagés en autant de fractions qu'il existe de 
petites idées personnelles et de petites ambitions 
locales, travaillent dans les ténèbres, les uns à séduire, 
s'ils le peuvent, la pauvre Lombardiepar de nouvelles 
illusions, en l'engageant par de nouvelles trames 
monarchico-piémontaises ; les autres à susciter en 
Toscane d'innocentes conspirations en faveur d'hom- 
mes qui combattent en Piémont les libres tendances 
des populations ; d'autres encore à profiter de la haine 
générale contre le gouvernement sacerdotal pour 
proposer — véritable profanation de la grande idée 



824 MÉLANGES 

sortie de Rome ! — un démembrement des provinces 
romaines, et servant, peut être à leur insu, les vues 
de l'Autriche, une fusion avec l'Etat du duc de Mo- 
dène I — Mais il suffit de dévoiler de pareilles intri- 
gues pour qu'elles avortent ; -r- et si, après la guerre 
royale de 1848, après la déroute de Novare, les Ita- 
liens, voyant d'un côté l'incapacité (pour ne rien dire 
de pis) des chefs de la faction ; — de l'autre les pro- 
diges de valeur et de constance populaire accomplis à 
Rome et à Venise, — si les Italiens, dis-je, hésitaient 
encore dans le choix entre les deux drapeaux, ils 
seraient vraiment indignes de la liberté. 

Non, les enseignements écrits pendant ces deux 
dernières années avec les larmes des mères et le sang 
des braves ne peuvent pas être perdus. L'épreuve est 
complète. Les hommes d'un esprit faux ou pervers 
qui ont voulu appliquer â l'Italie naissante une doctrine 
expérimentée depuis vingt ou trente ans et reconnue 
inefficace, même en France, peuvent encore, pour un 
peu de temps, créer des modifications ministérielles, 
ourdir des intrigues, séduire, en les trompant, quelques 
hommes peureux ou sans expérience politique ; mais 
ils ne tiendront plus, de quelque nom qu'ils s'affublent, 
les rênes du mouvement italien. — Il leur manquait, 
dès le jour oii ils usurpèrent la direction du mouve- 
ment, les droits que donnent à la confiance d'autrui 
les croyances fortement enracinées : ils se déclarèrent 
des hommes à' opportunité ^ de transaction provisoire, 
de mensonge utile. Aujourd'hui, il leur manque même 
les prétextes qu'ils pouvaient invoquer, il y a quel- 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 325 

ques années, au nom de la situation oii se trouvait 
l'Europe. 

La situation européenne est, depuis deux ans, visi- 
blement, irrécusablement changée. Autrefois, la ques- 
tion fermentait entre le despotisme et la monarchie 
tempérée; aujourd'hui, elle frémit entre la république 
et la royauté. Qu'il s'élève de n'importe où, le cri 
républicain sera le premier cri révolutionnaire. Si la 
révolution italienne entend se rendre forte en s'alliant 
au mouvement européen, il lui faut être républicaine. 
Toutes les utopies modérées ne donneront pas un seul 
ami, n'ôterontpas un seul ennemi à la cause italienne. 



XII 



LE PARTI NATIONAL 



En Italie, après la chute de Pie IX, après la chute 
de Charles- Albert, après la parole sortie de Rome, il 
n'existe plus, il ne peut exister, je me plais à le répé- 
ter, qu'un seul parti : le parti national. 

Et la foi politique de ce parti national est contenue 
dans les principes suivants : 

L'Italie veut être une nation, pour elle et pour les 

autres, par droit et par devoir ; droit dévie collective, 

d'éducation collective ; — devoir envers l'humanité, 

au sein de laquelle elle a une mission à remplir, une 

vérité à promulguer, une idée à répandre. 

19 



326 MÉLANGES 

L'Italie veut être Nation^ et nation Une, non de 
l'unité napoléonienne, non de la centralisation admi- 
nistrative exagérée, qui annule au bénéfice d'une ca- 
pitale et d'un gouvernement la liberté des membres ; 
mais de l'unité de pacte, de l'unité d'Assemblée, 
interprète du pacte ; de l'unité de relations interna- 
tionales, d'armées, de codes, d'éducation, de l'unité 
en harmonie avec l'existence de régions circonscrites 
par des caractères locaux et traditionnels, et avec la 
vie des grandes et fortes communes^ participant le plus 
possible au pouvoir par l'élection et dotées de toutes 
les forces nécessaires pour remplir le but de l'asso- 
ciation, forces dont l'absence les rend aujourd'hui 
impuissantes et nécessairement asservies au gouver- 
nement central 

L'autonomie des Etats actuels est une erreur histo- 
rique. Ce n'a point été par leur vitalité propre et 
spontanée que les États se sont formés, mais par 
l'arbitrage d'une domination étrangère ou locale. La 
confédération entre des Etats ainsi constitués étouffe- 
rait toute la puissance de la mission italienne en 
Europe, habituerait les esprits à de funestes rivalités, 
fortifierait les ambitions, et entre celles-ci et les 
influences inévitables des divers gouvernements 
étrangers, détruirait tôt ou tard la concorde et la 
liberté. 

L'Italie veut être une nation d'hommes égaux et 
libres, une nation de frères associés à l'œuvre du 
progrès commun. Pour elle la pensée, le travail, la 
propriété créée pa le travail sont choses sacrées, 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTE EN ITALIE 327 

sacré aussi, selon la mesure des devoirs accomplis, 
le droit au libre développement des facultés et des 
forces, de l'esprit et du cœur. 

Le problème italien, comme celui de riiumanité, 
est un problème d'éducation morale. L'Italie veut 
que tous ses enfants deviennent progressivement 
meilleurs. Elle vénère la vertu et le génie, non la 
richesse ou la force^ elle veut des instituteurs et non 
des maîtres, le culte du vrai, non du mensonge ou du 
hasard. Elle croit en Dieu et au peuple ; non au pape 
et aux rois. 

Et, pour que le peuple soit, il faut qu'il conquière 
par l'action et le sacrifice la conscience de ses devoirs 
et de ses droits. L'indépendance, c'est-à-dire la des- 
truction des obstacles intérieurs et extérieurs qui 
s'opposent à la constitution de la vie nationale, doit 
donc s'obtenir non seulement pour le peuple, mais par 
le peuple. La guerre par tous, la victoire pour tous. 

L'insurrection est la bataille livrée pour conquérir 
la révolution : c'est-à-dire la nation. L'insurrection 
doit donc être nationale ; elle doit surgir de partout 
avec le même drapeau, la même foi, le même but. De 
quelque lieu qu'elle surgisse, elle doit éclater au nom 
de toute l'Italie, et ne pas s'arrêter avant que l'éman- 
cipation de toute l'Italie ne soit accomplie. 

L'insurrection finit là où la révolution commence. 
La première est la guerre, la seconde une manifes- 
tation pacifique. L'insurrection et la révolution doi- 
vent donc se gouverner par des lois et des règles dif- 
férentes. 



328 MÉLANGES 

C'est à un pouvoir concentré dans les mains de 
quelques hommes choisis par le peuple insurgé, à 
cause de leur bonne renommée de vertu, d'énergie 
éprouvée, qu'il appartient d'exécuter le mandat de l'in- 
surrection et de terminer la lutte ; c'est au peuple seul, 
à ses élus, qu'appartient le gouvernement de la révo- 
lution. 

Tout est provisoire dans la première période; mais 
le pays, affranchi depuis la mer jusqu'aux Alpes, la 
Constituante nationale rassemblée à Rome, capitale 
et cité sacrée de la nation, dira à lltalie et à l'Europe 
la pensée du peuple. Et Dieu bénira son œuvre. 

Tous ceux qui acceptent ces bases appartiennent au 
parti national. En dehors de là, il n'y a, il ne peut y 
avoir que des factions: elles s'agitent sans vivre réelle- 
ment; elles peuvent gâter et corrompre; créer jamais. 
Créer : créer un Peuple I II est temps, ô jeunes 
gens, de comprendre combien est grande, religieuse 
et sainte l'œuvre que Dieu vous confie. Elle ne saurait 
s'accomplir par les voies tortueuses des intrigues de 
cour, ni par les mensonges de doctrines arrangées 
pour les besoins du moment; ni par des pactes des- 
tinés à être rompus par les contractants aussitôt l'oc- 
casion propice, mais seulement par la longue pra- 
tique, et par l'exemple vivant donné aux multitudes, 
d'une vertu austère, par les sueurs de l'âme et les sa- 
crifices du sang, par l'insistante prédication de la vé- 
rité, par l'audace de la foi, par cet enthousiasme so- 
lennel, indomptable, inaltérable, qui remplit le cœur 
de l'homme lorsqu'il ne reconnaît pour maître que 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE 829 

Dieu, pour moyen que le peuple, pour unique voie la 
ligne droite, pour unique but l'avenir de l'Italie. Soyez 
tels et ne craignez pas d'obstacles. Mais chassez du 
Temple les trafiquants de conférences et de porte- 
feuilles. Repoussez sans pitié les petits Machiavels 
d'antichambre, les diplomates en expectative qui s'in- 
sinuent dans vos rangs pour vous murmurer aux 
oreilles des projets de cours amies, de princes éman- 
cipateurs ; que peuvent-ils désormais vous donner, 
sinon de ridicules illusions, propres à briser Tunilo 
du parti national et à faire germer la corruption ? — 
Il y a deux ans, ils tenaient entre leurs mains toutes 
les forces, toute l'àme de la nation, un roi en qui la 
multitude saluait le conquérant de l'indépendance, 
un pape en qui la multitude vénérait l'initiateur de 
la liberté — et ils vous ont donné l'armistice Salasco 
et la défaite de Novare : ruine et honte I Aujourd'hui, 
marionnettes aux mains d'autres courtisans et d'autres 
diplomates plus roués qu'eux par une longue pratique 
des ruses et des bassesses, ils ne peuvent même 
plus évoquer ces fantômes, et sont réduits à se dé- 
battre entre un duc de Modène et le prince qui signa 
la paix avec l'Autriche. — Et bientôt s'élèvera un tel 
conflit entre les deux principes qui luttent en Europe, 
qu'il fera des petits princes, et des conspirateurs 
monarchiques, et des petits projets de fusion, ce que 
l'ouragan fait des petites fleurs de la prairie. 

La guerre royale a donné un grand enseignement 
aux Lombards, et imposé au Piémont une sévère obli- 
gation. 



330 MÉLANGES 

Les Lombards savent aujourd'hui que le secret de 
rémancipation est pour eux un problème de direction. 

S'ils n'avaient pas, par aveugle vénération pour 
une apparence de force, mis les traîtres dans leur 
propre cause; — s'ils s'étaient fiés plus à l'Italie qu'au 
roi du Piémont; — si, au lieu de conférer le mandat de 
la guerre à une coterie de courtisans, ils l'avaient 
conféré à des hommes comme ceux qui avaient dirigé 
l'insurrection ; — ils auraient triomphé. Tôt ou tard, 
les journées de mars peuvent et doivent se renou- 
veler. Qu'ils se souviennent alors de l'enseignement. 

Les Piémontais ont l'obligation de prouver à l'Italie 
et à l'Europe qu'ils sont des Italiens et non les ser- 
viteurs d'une famille de rois. Qu'ils ont marché pour 
combattre dans les plaines de la Lombardie, non 
comme les instruments aveugles des volontés ambi- 
tieuses d'un homme ou de quelques intrigants, mais 
comme les apôtres armés de la plus belle cause que 
Dieu puisse féconder dans le cœur de l'homme : la 
création d'un peuple, la liberté de la patrie. Ils ont 
l'obligation de prouver qu'ils ne furent ni lâches ni 
trompeurs, mais bien trompés eux-mêmes et vaincus 
par les fautes d'autrui. Ils ont l'obligation de dé- 
chirer ce traité qui les accuse d'impuissance, de ren- 
dre à l'armée son ancienne renommée, injustement 
ravie, de laver dans le sang ennemi la honte de la dé- 
faite, et de dire à leurs frères hésitants : C'est nous qui 
sommes Vépée de V Italie î Que leur drapeau soit celui 
de vingt-six millions d'hommes libres ; que leur cri à 
la rescousse soit Rome etMiLA.N, Unité et Indépendance; 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ E .\ ITALIE 331 

que leur armée soit la première légion de l'armée na- 
tionale. Bien grande sera cette gloire, comparée à 
celle d'être un fragment royal sans base et sans avenir, 
sans cesse oscillant, grâce à de faibles ou à de pervers 
gouvernants, entre les menaces de l'Autriche et le 
joug des jésuites! 

Que la Lombardie et le Piémont payent leur dette. 
Rome et l'Italie ne failliront pas à l'entreprise. 

1850. 



RÉSUMÉ d'un article DE M. SAFFI SUR M. MÉDICI 
Publié dans Vltatie du Peuple, et intitulé il Vascello 



Jacques Médici, de Milan, fit ses premières armes en Espagne, 
où il versa son sang. pour la liberté. Plus tard, la renommée de 
la valeur des Italiens à Montevideo l'attira au delà de l'Océan; 
là, il combattit à côté de Garibaldi jusqu'au jour où la nouvelle 
du mouvement de lltalie le fit accourir impatient en Lombardie 
pour se dévouer à la sainte cause de son pays. 

Après la honteuse capitulation de Charles-Albert et l'armistice 
Salasco, il fut du petit nombre des braves répuljlicains qui pro- 
longèrent encore un mois, avec Garibaldi, dans le Gomasco et 
dans le val d'Intelvi, une lutte inégale contre l'armée autri- 
chienne, lutte signalée par les combats de Luino, où une forte 
colonne d'Autrichiens fut entièrement détruite ; et par ceux de 
Morosone et de Rodero, sur la frontière du canton du Tessin; 
où M. Médici, à la tête de cent cinquante hommes, soutint pen- 
dant quatre heures le choc de cinq mille Autrichiens, et réussit 



332 MÉLANGES 

à sauver sa petite légion. D'autres causes rendirent ces combats 
stériles, mais ils n'en furent pas moins glorieux pour le drapeau 
qui portait les mots : Dieu et le peuple. 

A Rome, le général Garibaldi lui confia la défense de la ligne 
du Vascello, palais situé entre la villa Pamphili et Rome, la plus 
importante pour les opérations du siège. 

Par quels prodiges de valeur, de constance et d'habiles ma- 
nœuvres, foudroyés par l'artillerie qui faisait crouler sur eux les 
murs du Vascello^ sans cependant pouvoir les déloger; se battant 
corps à corps avec les troupes françaises; suppléant par l'audace 
au vide fait chaque jour par la mort dans les rangs de leurs 
compagnons, M. Médici et sa légion purent-ils défendre pen- 
dant tout le siège cette ligne confiée à leur courage, c'est là 
le sujet d'une page admirable, insérée récemment par un des 
triumvirs, M. A. Saffi, dans l'Italiadel Popolo, — page détachée 
de VHistoire de la République romaine, à laquelle il consacre les 
tristes loisirs de l'exil, et dont ces quelques lignes sont le résumé. 
Trois cents de ces braves tombèrent morts sur le champ d'hon- 
neur, un plus grand nombre fut blessé; M. Médici reçut deux 
légères blessures qui ne l'empêchèrent pas de rester ferme à son 
poste. 

Les soldats français eux-mêmes furent saisis d'admiration, et, 
après leur entrée dans Rome, ils témoignèrent à l'envi une sorte 
de vénération militaire pour ces braves légionnaires et surtout 
pour leur jeune et illustre commandant. 

Les ruines encore sanglantes du Voscello, où il ne reste plus 
pierre sur pierre, font l'étonnement des curieux et attestent la 
valeur héroique de ses nobles défenseurs. 

.Nous ne pouvons résister à transcrire ici le portrait de M. Mé- 
dici tracé par M. Saffi. « Celui qui, ayant entendu parler des 
gestes de ce jeune héros, se rencontrerait avec lui, ne pourrait 
se défendre d'un sentiment d'admiration mêlé à un vif sentiment 
d'amour. Sa figure séduisante, que relève encore la distinction 
des manières, est empreinte de la rare modestie qu'il garde dans 
ses discours. A l'abri de toute présomption, ne tirant aucune 
vanité de sa valeur, il ne parle jamais de lui ni de ce qu'il a 
fait pour sa patrie. Sa croyance au progrès de l'humanité fait 
pour lui de cette patri-j une seconde religion. Son affection pour 
sa famille est celle d'une jeune fille qui ne l'aurait jamais 
quittée. 



RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE fî33 

C'est ce concours des sentiments les plus délicats du cœur 
avec la fermeté et l'énergie d'une volonté et d'un caractère qui 
s'est toujours inspiré du patriotisme et jamais d'un calcul per- 
sonnel, qui font de Jacques Médici un type, que nous proposons 
à l'imitation de nos jeunes frères pour le jour de notre 
rédemption. » 



19. 



PRÉFACE DES 

CONTES POUR LES JOURS DE PLUIE 



PAR 



EDOUARD PLOUVIER 



Voici une série de Contes charmants qui amusent 
et qui attendrissent. Ils sont d'un talent jeune par le 
cœur, mûr par la réflexion. Ils sont d'un goût roman- 
tique, ils ne sont point d'un esprit satanique. 

C'est quelque chose, c'est même beaucoup que do 
n'être pas satanique. La jeune école moderne, formée 
à celle qui fit une révolution dans les lettres, il y a 
déjà vingt-cinq à trente ans, a pris volontiers les 
défauts plus que les qualités des chefs de cette école. 
C'était dans l'ordre éternel des choses et des choses 
d'art en particulier. Le côté désolé du romantisme 
s'était montré excessif, et c'est même par là que le 



336 



MELANGES 



romantisme a péri, non pas comme richesse acquise, 
mais comme nouveauté sympathique. 

C'est qu'il y a eu un moment où l'on eût pu l'ap- 
peler l'école du désespoir. Nous étions tous plus ou 
moins alors les fils de René : nous nous sentions 
atteints de cet amer désenchantement dont M. de Cha- 
teaubriand avait signalé l'invasion à son début. H 
avait, le premier, ressenti et chanté avec éclat cette 
maladie do l'âme ; il nous l'avait inoculée dès nos 
jeunes ans. Le vent du siècle nous l'apportait fatale- 
ment ; le poème de Bcnc nous apprit à lui donner un 
nom, et à lui trouver des formes descriptives. 

Plusieurs furent atteints bien réellement et ils en 
sont peut-être toujours très malades sans vouloir en 
parler davantage. Comme ce furent ceux-là qui surent 
rendre compte de leurs souffrances et y intéresser les 
autres, ce fut vite la mode d'être non seulement 
malade moralement, mais encore physiquement. De 
splénétique on devint poitrinaire, et l'école menaçait 
de devenir un hôpital, lorsque le public, voyant qu'on 
ne mourait pas plus dans celui-là qu'ailleurs, se lassa 
d'attendre des tombeaux et demanda autre chose. 

Alors, aux poitrinaires, on vit succéder les furieux. 
Il y eut beaucoup plus de Lara que de René, et puis 
des don Juan à foison. Il y eut même des lycanthropes. 
On vit éclore une foule de productions véritablement 
enragées, où le délire, l'orgie, la fureur, la haine du 
genre humain, le mépris des femmes, le genre pacha^ 
en un mot, étaient préconisés de la façon la plus 
bizarre. On m'a envoyé des manuscrits qui me sont 



CONTES POUR LES JOURS DE PLUIE 337 

tombés des mains au bout de quelques pages, comme 
des cauchemars écœurants, et j'ai été longtemps sans 
pouvoir me décider à lire la dixième partie des œuvres 
inédites ou publiées auxquelles on me priait de m'in- 
téresser. Il y a eu pourtant énormément d'esprit et de 
talent dépensés dans cette mauvaise voie, pour satis- 
faire les goûts terribles du moment ; il faut bien se dire 
que, de tout temps, la mode a fait le plus grand tort 
possible à la naïveté ou à la sincérité individuelles, par- 
tant à la vérité qui est la mère des talents de bon aloi. 
Ce qui nous a plu dans les Contes qu'on va lire, 
c'est l'absence d'affectation, c'est la bonne foi, et cette 
douceur de l'âme qui est une qualité bien appréciable 
après tant de féroces tentatives faites par des esprits 
peut-être excellents, pour paraître détestables. Celui 
qui a écrit ce recueil a cependant souffert, on le voit 
bien ; beaucoup souffert peut-être : mais il n'a renié 
ni le ciel ni les hommes. Son talent a conservé de la 
grâce, et c'est un signe certain que son cœur a gardé 
de la jeunesse. Grande rareté par le temps qui court ; 
grand mérite aussi, car il faut avouer que l'époque oii 
nous vivons est de celles qui ébranlent violemment 
toutes les notions acquises à l'humanité, et qui amè- 
nent le doute et l'aigreur dans les têtes vives. Sachons 
donc beaucoup de gré aux hommes d'imagination, 
aux jeunes artistes, êtres impressionnables par excel- 
lence, qui croient et nous font croire encore à l'amitié, 
à l'honneur, au dévouement, à l'amour et à Dieu ! 

Nohant, 16 décembre i8ô2. 



VI 



PRÉFACE D'ANDORRE ET SAINT-MARIN 



PAR 



ALFRED DE BOUGY 



Tout le monde sait qu'il existe aux limites de la 
France, et sur une montagne d'Italie, deux petites 
républiques, les plus anciennes de l'Europe. Il y a eu 
un temps oii leurs noms, devenus proverbiaux dans 
la polémique, servaient le plus souvent de terme 
dédaigneux aux adversaires de l'idée républicaine, 
inspirant à beaucoup de lecteurs un moment de curio- 
sité vite oublié au milieu de préoccupations plus per- 
sonnellement politiques. 

Depuis que nous avons fait en France un second 
essai de cette forme de gouvernement, — je devrais 
dire un troisième, car Vannée de Bordeaux, au temps 
des guerres de la Fronde, a été positivement une 
république dans le genre de celles de Gênes ou de 
Venise, — on a un peu oublié de citer Andorre et 



340 MÉLANGES 

Saint-Marin dans les premiers Paris de certains jour- 
naux ; mais il ne faut pas désespérer pour l'ouvrage 
dont nous écrivons la préface, qu'avant peu cette 
comparaison ne redevienne de mode, et qu'à côlé de 
ces locutions si neuves et si heureuses : le vaisseau de 
V Etat, 1ère des révolutions, le volcan des passions y etc.^ 
nous ne lisions bientôt cette phrase consacrée sous 
Louis-Philippe : « La République est une forme gou- 
vernementale bonne tout au plus à être expérimentée 
dans des États comme Andorre et Saint-Marin. » 

Pour nous qui ne pensons pas que les destinées 
très exceptionnelles d'Andorre et de Saint-Marin ser- 
vent jamais de conclusion pour ou contre l'idée répu- 
blicaine, nous avons toujours été curieux de connaître 
l'histoire de ces localités, et, paresseux comme tout 
le monde, nous demandions à tout le monde un de 
ces résumés d'une heure de conversation qui dis- 
pensent de lire un ouvrage ; mais il paraît que tout le 
monde ne sait pas ce que nous ignorions ; car, à 
l'exception de M. Xavier Durrieu, natif et citoyen 
d'Andorre, s'il m'en souvient bien, et qui m'avait 
raconté sur ce pays des choses curieuses et intéres- 
santes, personne ne savait expliquer la durée phéno- 
ménale de ces petites démocraties au sein des États 
despotiques. 

Voici un livre de peu d'étendue, fruit de pliis de dix 
ans de recherches et de deux voyages d'exploration, 
écrit sans prétention et avec clarté, qui nous fait enfin 
comprendre ce problème. Andorre et Saint-Marin sont 
deux démocraties aristocratiques, définition que je 



PRÉFACE d'aNDORRE ET SAINT-MARIN 341 

risque sans crainte de paradoxe et qu'on ne contes- 
tera probablement pas, après avoir lu cette simple et 
intéressante histoire. 

On se tromperait pourtant, si, à priori, on croyait 
trouver entre ces deux petits États une similitude qui 
établît la confirmation de l'existence de l'une par celle 
de l'autre. Andorre et Saint-Marin diffèrent autant que 
les types qui les constituent. L'histoire d'Andorre est 
patriarcale , celle de Saint-Marin est héroïque : 
Andorre est une paisible municipalité solidement 
constituée; Saint-Marin, une forteresse et une sorte 
d'église. Je n'hésite pas pour mon compte, à donner 
toute ma préférence à Saint-Marin par ce seul fait que, 
dans toutes les époques de péril et de lutte, son 
rocher a servi d'asile aux proscrits et aux persécutés, 
tandis que les bons bergers d'Andorre n'ont été hos- 
pitaliers qu'à ceux dont la présence ne leur apportait 
ni trouble ni danger. 

Ceux-ci me paraissent avoir les antiques vertus qui 
caractérisent le paysan, vertus négatives en bien des 
cas, et qui seraient vices à la limite de leurs étroits 
domaines : la justice en famille, l'égoïsme à plusieurs; 
une fraternité touchante quand on la voit pratiquée 
dans le petit troupeau, mais qui disparaît dès qu'une 
pauvre brebis errante vient y chercher protection ; 
avant tout, la prudence, cette grande qualité de la vie 
rustique qui ne se laisse jamais entamer par le 
dévouement, et qui ferme obstinément sa porte à tous 
les genres de progrès. 

Ceux-là (Saint-Marin) sont de vieux chrétiens du 



342 MÉLANGES 

moyen âge. Ils luttent au besoin contre le pape lui- 
même. Ils ont un saint dont la légende est fort belle, 
et pour lequel ils se feraient volontiers hérétiques, si 
l'Église s'avisait de lui contester son orthodoxie. 
Leur liberté n'est pas seulement un droit et un avan- 
tage précieux, c'est une religion, un article de foi. A 
travers les âges, la corruption du dehors vient là 
pourtant modifier les formes austères et les mœurs 
stoïques. Elle s'est introduite dans ce sanctuaire; elle 
savait y trouver des principes à combattre, quelque 
chose de grand et de fort à détruire ; qu'eût- elle été 
chercher à Andorre? Andorre a conservé sa simpli- 
cité. Les gens vertueux par calcul sont incorruptibles. 
Que l'auteur du livre nous pardonne de traiter plus 
durement que lui ces bons Andorrans, dont la vie 
heureuse et les douces manières ont apaisé en lui, on 
le sent, des velléités d'impatience bien légitime. 
L'indulgence est naturelle aussi quand on sent cer- 
taines bonnes fibres répondre à celles qu'on a dans 
le cœur ; mais on voit que notre voyageur n'a pas 
senti le sien tout à fait à l'aise dans celte répu- 
bhque de sénateurs à houlette. Nous lui en savons 
gré, ainsi que de toutes les recherches conscien- 
cieuses qu'il n'a pas dédaigné de faire pour constater 
historiquement l'existence volontairement mystérieuse 
de cette république méfiante, qui renferme ses chartes 
dans une armoire de fer, et qui en défend l'approche 
aux profanes étrangers. 

Nohant, 26 novembre 1K)4. 



VII 



LA MAISON DESERTE 

NOUVELLE D'HOFFMANN i 



Que fait là ce jeune homme? Pourquoi regarde-t-il 
ainsi dans un miroir au milieu d'une promenade publi- 
que? Il faut qu'il ait Tesprit un peu égaré. — N'en 
doutez pas ; il est à demi fou : c'est un personnage 
des contes d'Hoffmann. Un de ces jours, il a remar- 
qué, parmi les somptueux hôtels qui bordent le côté 
droit du boulevard, une petite maison à un seul étage, 
mal entretenue, triste, silencieuse, et, suivant toute 
apparence, inhabitée. Sa première pensée a été que le 
propriétaire de cette maison avait bien tort de laisser 
à l'abandon un immeuble qui, dans un pareil quartier, 
pourrait rapporter un revenu considérable. Il était 
naturel d'avoir celte id'ée ; elle doit traverser la tête 



1. A propos d'un dessin de M. Maurice Sand. 



344 MÉLANGES 

de tous les passants. Mais un personnage d'Hoffmann 
ne saurait s'arrêter à une impression si simple. Notre 
jeune homme s'est dit que l'on avait peut-être quelque 
grave motif pour ne pas réparer ou reconstruire cette 
maison; qu'il se pourrait bien qu'elle ne fût pas aussi 
inhabitée qu'elle semble l'être; que sans doute, si l'on 
cherchait, on arriverait à découvrir un étrange mys- 
tère... Une fois son esprit engagé dans ce courant 
de conjectures, il n'a plus été libre de penser à autre 
chose. Il a pris des informations, on lui a répondu 
que la maison servait d'officine à un confiseur qui 
habite le rez-de-chaussée de l'hôtel voisin. Quelle 
déception ! quelle chute 1 Mais le renseignement 
méritait-il bien toute confiance? Le jeune homme est 
entré chez le confiseur et l'a fait causer. Or le bon- 
homme a répondu qu'en effet il avait désiré louer la 
maison pour y faire sa cuisine sucrée, mais qu'on 
avait repoussé ses propositions; il a ajouté que, de 
temps à autre, l'on entendait de singuliers bruits 
sortir de ce logis mystérieux, qu'il s'en exhalait aussi 
d'étranges odeurs, et que certainement il s'y trouvait 
au moins deux personnes, bien qu'on n'eût jamais vu 
que l'une d'elles, un très vieux domestique, rude, 
vigoureux, ne répondant que par des monosyllabes 
ou des rires sardoniques aux questions qu'on lui 
adressait. Notre héros de roman avait donc raison. 
Mystère I mystère ! Dès ce moment, le voilà cloué sur 
le boulevard, devant la maison, regardant inces- 
samment la porte et les fenêtres. Il est enfin parvenu, 
dans un instant rapide, à entrevoir un joli bras blanc 



LA MAISON DESERTE 



îM5 



qui soulevait la draperie des fenêtres et posait un 
vase en cristal sur un appui. De là, redoublement de 
trouble, d'émotion, de curiosité, et une invincible 
volonté de savoir quelle est la jeune beauté enfermée 
dans cette prison enchantée. 

Cependant il craint que les voisins ne remarquent 
son assiduité à épier les fenêtres ; il imagine d'acheter 
à un marchand colporteur, qui vient à passer, un 
petit miroir à l'aide duquel il peut voir ce qui se passe 
aux fenêtres de la maison, tout en leur tournant le 
dos. Bientôt il voit reparaître non seulement le bras, 
mais encore une charmante figure, pâle et triste, qui 
semble l'apercevoir et même implorer son secours. 
Pour le coup, il est pétrifié, et il ne serait pas plus 
facile de l'arracher de ce banc que s'il eût été trans- 
formé en une statue d'airain scellée sur un piédestal 
de marbre. En ce moment, un honnête conseiller qui 
le surprend dans cette situation et qui devine très 
bien son stratagème, lui dit : <( Prenez garde, jeune 
homme, aux miroirs enchantés ! » — Paroles ter- 
ribles! Ce bras, ce visage, ne serait-ce point, par 
hasard, de pures visions? Le miroir serait-il vraiment 
l'œuvre de quelque alchimiste? Mais il se rappelle 
qu'il avait déjà de ses propres yeux vu le bras avant 
d'acheter le miroir. Il ne se laissera donc pas décou- 
rager par l'avis railleur du conseiller. Il va persévérer 
dans son entreprise. Que découvrira-t-il à la fin ? Nos 
lecteurs peuvent le chercher dans le conte intitulé : 
la Maison déserte. Nous les avertissons seulement 
qu'ils ne seront pas récompensés de leur peine. Hoff- 



346 MÉLANGES 

mann imagine, pour terminer son récit, que la maison 
sert à garder une vieille femme devenue folle par 
suite d'une affection trahie. Le vieux domestique est 
quelquefois obligé de la frapper de verges pour 
l'empêcher de se livrer à des transports furieux et à 
des excès contre elle-même. Le bras blanc et le joli 
visage appartiennent à une jeune parente de la folle, 
qui était venue la visiter. Un romancier ordinaire 
serait parti de là pour commencer une histoire d'a- 
mour entre le jeune curieux et cette belle. Mais Hoff- 
mann ne se plaît pas aux lieux communs du roman : 
dès que son héros est arrivé à la certitude qu'il cher- 
chait, il l'envoie guérir sa raison, fort compromise, au 
milieu de la nature, dans un petit village éloigné ; 
après quoi, il n'est plus question de rien : le conte est 
fini. Quelle serait la morale à tirer de cette bizarre 
conception? Dirons-nous que, si ce jeune homme 
avait appliqué sa force de persévérance et sa fine 
sagacité à l'étude d'un problème scientifique, il serait 
peut être parvenu à quelque découverte vraiment 
utile ? C'est un fait trop évident. On pourrait com- 
menter autrement ces efforts de l'esprit d'Hoffmann 
pour faire des trouées à travers les apparences ordi- 
naires, et pour pénétrer aussi loin que possible dans 
l'inconnu. Certainement, l'infini s'étend partout autour 
de nous et dans tous les sens. Croire que l'on connaît 
tous les caractères et tous les jeux des passions 
iiumaines, c'est une illusion. S'il y a des démons de 
toute espèce sur la terre, il y a aussi des anges. Il doit 
se nouer et se dénouer à tout instant des combinaisons 



LA MAISON DÉSERTE 347 

de pensées et d'actions que Timagination la plus puis- 
sante des poètes ou des romanciers ne saurait 
même entrevoir dans ses rêves les plus hardis. Mais 
il n'est point sain de s'abandonner à ces entraîne- 
ments de notre curiosité ; au delà d'une certaine limite, 
en forçant les inventions du possible, on s'expose à 
perdre le sentiment de la réalité ; contentons-nous de 
n'être jamais ni trop affirmatifs ni intolérants. 

Mars 1856. 



VIII 



LÉGENDES FANTASTIQUES 



Dans plusieurs tableaux et dessins admis cette an- 
née à l'Exposition de peinture, un artiste de beaucoup 
d'imagination et d'esprit, aimé du public, M. Maurice 
Sand, s'est attaché à reproduire les légendes fantas- 
tiques de cette partie de la France que l'on appelait 
autrefois le bas Berry, et qui a conservé dans ses 
croyances populaires, comme dans son aspect pitto- 
resque, un cachet, pour ne pas dire un parfum d'an- 
cienneté très caractéristique. Grâce au ciel, les mau- 
vaises superstitions ont diminué, les maladies épidé- 
miques que Ton appelait la grand'mort ont disparu 
avec les eaux stagnantes et les terres incultes. Le 
pays est généralement bien cultivé et les mœurs sont 
devenues fort douces; mais la poésie à la fois sombre 
et burlesque des antiques légendes vit encore dans 
les imaginations et défraye les veillées d'hiver, tandis 



350 MÉLANGES 

que la campagne conserve en mille endroits, grâce à 
certaines habitudes agricoles traditionnelles, une phy- 
sionomie qui est encore celle du moyen âge. Ainsi, 
au milieu de terres fertiles en plein rapport, on trouve 
encore, dans cette région, le pâturai, vaste espace 
d'herbes folles, de buissons épineux et d'antiques 
souches d'arbres trapus, littéralement émaillé de 
fleurs sauvages au printemps, mais sec et morne quand 
les troupeaux de bœufs qui y ont pris leurs quartiers 
d'été le laissent tondu et foulé pour tout le reste 
de l'année. Une autre coutume barbare est d'ébran- 
cher les arbres pour donner la feuille sèche aux mou- 
tons durant l'hiver^ après quoi on brûle le fagot. 
C'est l'orme abondant et vigoureux dans ce terrain, 
qui est soumis à cette mutilation périodique, et qui se 
couvre de bosses et de rugosités affectant les formes 
les plus bizarres, parfois les plus effrayantes. Dans le 
brouillard du crépuscule, ou quand la lune, à son 
lever, argenté de lueurs obliques les fonds humides, 
ces monstres, plantés au bord des chemins, semblent 
étendre sur le passant des bras désespérés ou pen- 
cher vers lui des têtes menaçantes. 

La largeur démesurée des chemins de pâture com- 
munale est encore un caractère particulier au bas 
Berry. Leurs vastes sinuosités, rayées d'herbe courte 
et de déchirures rougeâtres, donnent à certains points 
de vue un air d'abandon capricieux qui rappelle l'a- 
bandon primitif oii se trouvait la terre, lorsqu'elle 
n'était pour l'homme nomade qu'un lieu de passage 
et de campement. 



LÉGENDES FANTASTIQUES 351 

En d'autres endroits de cette province, le sol a pu 
trouver dans la petite culture ou dans la gestion de la 
grande propriété, les ressources nécessaires ou l'ac- 
tivité suffisante pour sortir de sa primitive pauvreté. 
Là s'étendent des steppes inféconds, semés de grosses 
roches que la tradition attribue à un travail d'esprits 
pervers ou fantastiques, et autour desquelles se pas- 
sent encore, dit-on, des choses étranges, des scènes 
incompréhensibles. 

Ces croyances passeront, ces lieux seront trans- 
formés. Chaque jour, le progrès, quelque lent qu'il 
soit dans les campagnes, travaille à son œuvre per- 
sévérante et emporte, ici une superstition locale, là 
un coin obstiné du désert. Il arrache les ronces, ni- 
velle les passages, soumet la nature rebelle, et dé- 
friche les esprits en même temps que le sol. Dans 
cinquante ans, on cherchera ces tradilions rustiques, 
ces roches éparses, ces arbres mutilés, cette poésie du 
passé rude et coloré qui s'en va en bien-être et en 
raison. 

Hélas 1 disent les artistes, la terre sera bien en- 
nuyeuse quand la charrue aura passé partout, et quand 
le paysan sera un bourgeois voltairien. Je l'avoue 
aussi, moi, je sens la nécessité des grandes réformes 
agricoles, et pourtant je m'étonne encore quand un 
villageois me dit qu'il passe désormais sans terreur 
aux lieux oii, dans sa jeunesse, le fadct^ sous la forme 
d'un loup noir ou d'une chienne blanche, lui sautait 
sur les épaules et se faisait porter, lourd comme trente 
boisseaux de blé^ juscju'à la porte de la métairie, ou 



352 MÉLANGES 

jusqu'au porche de l'église paroissiale. Mon cœur se 
serre quand j'entends le conseiller municipal du ha- 
meau menacer les vieux arbres hantés, les petits étangs 
habités par de gigantesques personnages baignant 
leurs grand' jambes dans l'eau rougie des feux du cou- 
chant ; je suis presque en colère quand on parle d'en- 
lever les grosses pierres parlantes et grimaçantes pour 
en faire des auges de granit, et les vieux téteaux pour 
faire du feu. « Quand tout ça n'y sera plus, disent quel- 
ques esprits forts, le monde ne sera plus si bête. On ne 
croira plus que le diable fait son sabbat à la croix des 
Bossons, et que le follet jette les cavaliers par terre 
aux pierres d'Epnell pour bourdir leurs montures en 
les fouaillant d3 sa grand'queue de dix aunes. » 

Il est vrai, et tant mieux si l'on s'éclaire sans de- 
venir sot, de simple qu'on était. Mais, quoi qu'il en ar- 
rive, le passé perdra bientôt son prestige, il ne faut 
pas en douter, et il est bon qu'un artiste ait consacré 
son talent à reproduire ces lieux agrestes qui vont 
disparaître et ces scènes fantastiques qui, après lui et 
nous, ne laisseront plus de traces dans la mémoire des 
bonnes gens. 

L'hallucination est, d'ailleurs, un fait psychologique 
et physiologique qui trouve à chaque instant sa place 
nécessaire dans l'histoire des masses. Tout est pro- 
dige dans les récits et dans les souvenirs de la race 
humaine. Les ouvrages de M. Maurice Sand ne sont 
donc pas de pures fantaisies d'artiste : ce sont des 
traits de mœurs et, dans leur genre, des documents 
pour l'histoire d'une province. Si l'on songe qu'avec 



LÉGENDES FANTASTIQUES 353 

quelques modifications, ces traditions se retrouvent, 
non seulement dans toute la France, mais encore 
dans presque toute l'Europe, on ne niera pas l'utilité 
et l'intérêt de cette recherche. Et d'ailleurs, avons- 
nous bien envie dérailler les visions et les crédulités 
des gens de campagne, nous qui voyons la croyance 
passionnée aux tables parlantes et aux jongleries à la 
mode des médiums défrayer les loisirs et enflammer 
les imaginations du plus beau monde? Je n'y vois 
qu'une différence, c'est que la vieille légende populaire 
est plus intéressante et plus originale que toutes ces 
inventions modernes, et que ces symboles ont un 
sens logique et moral très préférable aux balour- 
dises ou aux caprices absurdes des esprits frap- 
peurs. Cet animal qui se fait porter, n'est-ce pas le 
sensualisme, qui, laid comme une bête et lourd 
comme un remords, pèse sur l'ivrogne attardé ? Ce 
follet railleur qui le jette par terre et lui emmène son 
cheval, n'est ce pas la personnification de sa propre ma- 
lice ou de sa propre ambition, qui, folle et quinteuse, 
emporte sa force, et le laisse, étourdi et brisé, dans la 
nuit et dans la solitude, auprès de ces pierres druidi • 
ques où le diable cache des trésors? Tous ces fantômes 
qui poursuivent les méfaits nocturnes, sont des es- 
prits bien avisés, qui avertissent, répriment ou châ- 
tient. C'est une histoire naïve, poétique ou divertis- 
sante, des tourments, et, par conséquent, des progrès 
de la conscience populaire. 

14 juillet 1857. 



1 



IX 



MADAME HORTENSE ALLART 



Sous le titre un peu effrayant de Novura organum, 
ou Sainteté philosophique, madame Hortense Allart 
de Méritons vient de publier un de ces livres clairs et 
brillants qui méritent la popularité, et qui devraient 
être dans toutes les mains. Nous ne lui reprocherons 
donc que ce titre, qui peut éloigner les gens du monde 
et les femmes, parce qu'il fait pressentir aux unes un 
ouvrage écrit en latin, aux autres un traité trop dog- 
matique pour leur usage. Aussi nous nous hâtons 
d'annoncer que ce n'est point là un de ces gros et ter- 
ribles in-folios destinés à moisir sur les rayons de 
chêne noir d'une austère bibliothèque. C'est un léger 
format Charpentier qui peut se lire aussi facilement 
qu'un ouvrage frivole, avec cette différence que, après 
l'avoir lu, on se sent plus fort, plus instruit, plus 
gage, plus honnête, plus heureux. Poui'tant c'est un 



356 MÉLANGES 

livre très sérieux par le fond : c'est le résumé concis 
des études et des réflexions de toute une vie savante 
et lettrée. L'auteur est une femme charmante qui a 
étudié les langues mortes et les philosophies abs- 
traites, sans que sa figure blanche et rose trahît par 
un pli les veilles et les méditations. Il est vrai qu'elle 
n'a probablement ni veillé ni souffert pour apprendre, 
mais qu'une organisation supérieure lui a permis de 
tout comprendre et de tout retenir sans le moindre 
effort. A la voir si animée, si active, si dévouée aux 
nobles fardeaux de la famille et avec cela si brillante 
causeuse, nous avons eu besoin de la connaître long- 
temps pour croire qu'il y eût tant de sagesse, d'érudi- 
tion et de tranquillité dans cette jolie tête blonde qu'elle 
portait comme si elle ne l'eût pas soupçonnée sur ses 
épaules. Elle écrivait quelquefois des romans, des 
romans agités de passion et traversés de grandes 
plaintes éloquentes. Et puis elle a écrit de forts bons 
livres d'histoire, elle en écrit encore. Nous en parle- 
rons une autre fois, quand elle publiera V Histoire de 
la République d'Athènes qu'elle achève en ce moment. 
Nous voulons nous occuper aujourd'hui de son Novum 
organum, mais non sans dire encore quelques mots 
sur l'auteur, dont le génie modeste, bien qu'apprécié 
dans un milieu digne de lui, n'a peut-être pas reçu de 
la renommée tout l'accueil qu'il mérite. , 

Il est peu de caractères littéraires aussi fortement 
trempés et aussi nobles que celui d'Hortense AUart. 
Elle a caché ses vertus privés dans un intérieur sobre, 
libre et fier. Elle a vécu simplement et par un grand 



MADAME HORTENSE ALLART 357 

esprit d'ordre, de prudence ou de stoïcisme, elle a pu 
vivre en apparence, à l'abri des préoccupations de la 
réalité. Elle a écrit pour écrire ne demandant appui et 
courage qu'à elle-même, ne reprochant à personne de 
paraître l'oublier, ne sachant pas si elle avait des amis 
tièdes ou préoccupés, un public ingrat ou trop 
exigeant. Elle ne s'est peut-être pas assez soucié 
des choses littéraires qu'on appelle actualité; des 
fautes d'inexpérience dans ses romans en ont peut- 
être fait méconnaître la valeur très réelle, et cela 
parce qu'elle n'a pas suivi attentivement le goût du 
public. Elle s'est peut-être un peu trop arrêtée sur 
l'époque où les moyens étaient plus simples. Si on 
l'eût mieux connue, elle, on l'eût applaudie davan- 
tage. Il y a des personnalités qui ne savent pas se 
communiquer, qui tout à la fois se révèlent trop et 
pas assez . 

C'était selon nous le défaut de madame AUart. La 
muse montait sur le piédestal, couverte d'un voile em- 
prunté. On ne voit pas assez dans son œuvre la femme 
excellente que $es amis adoraient en dépit de son 
mâle génie. 

Cette fois, Hortense AUart a élevé son vol plus haut 
que le roman et l'histoire, c'est-à-dire plus haut que 
le récit et l'appréciation des faits humains; elle a em- 
brassé et concentré, en trois cents pages excellentes et 
vraiment belles, l'histoire du sentiment le plus élevé 
de l'humanité, la religion des belles âmes, ce qu'elle 
appelle avec raison la sainteté. 

C'est un cours rapide sur le sentiment religieux, sur 



358 MÉLANGES 

l'enthousiasme de la vertu et la puissance de la foi 
chez les hommes, depuis le sauvage qui bégaye l'idée 
divine jusqu'au méthaphysicien profond qui l'em- 
brasse, depuis l'aurore de la philosophie jusqu'à ses 
moindres rayonnements, depuis l'Inde jusqu'à nos 
jours. 

Son travail est donc une esquisse libre des princi- 
paux élans du génie religieux dans l'histoire des idées 
et des sentiments. Elle raconte, elle cite, elle choisit, 
elle critique et elle admire. Sans s'astreindre à un 
plan méthodique, et, tout en gardant les formes d'une 
causerie émue et brillante, qui conviennent merveil- 
leusement à son esprit affirmatif et convaincu, elle va 
à son but, tout en allant comme il lui plaît. Il arrive 
donc que_, entraîné par son mouvement et par son in- 
tention nette de vous faire courir à travers les chefs- 
d'œuvre de l'art et de la science, on se plaît à la suivre 
et à s'arrêter devant ce qu'elle saisit comme type et 
comme preuve. Mais que veut-elle prouver? Une chose 
bien simple et qu'elle dit, elle-même, avec une grande 
et belle candeur : 

a Nous aurions voulu faire de cet ouvrage un ou- 
vrage utile adressé aux personnes de toutes les 
croyances et de tous les pays qui, emportés par le cou- 
rant du siècle, cherchent Dieu sans savoir le trouver 
ni comment s'adresser à lui. Nous leur faisons part 
de nos recherches. 

» Cette théologie universelle qu'entrevoyait ma- 
dame de Staël pourra-t -elle s'atteindre enfin? Cette 
vraie, cette sublime voix de la charité, de la philoso- 



MADAME HORTENSE ALLART 359 

phie, ne doit-elle pas amener l'homme à un port as- 
suré qui devienne celui de tous les mortels? Des véri- 
tés s'étendent, s'épurent et s'affermissent. . . Si l'homme 
a étudié Dieu comme il a étudié la sagesse, la poli- 
tique, les beaux-arts, il a trouvé les fondements d'une 
science qui sera la science religieuse. C'est une science 
sortie du sein de l'homme, sortie de ses entrailles, 
celle que rien ne peut lui arracher, car il tient Dieu en 
lui-même comme il tient la vie, et il ne peut pas plus 
éviter d'être pieux que d'être mortel!... 

» Arriverons-nous à ce moment favorable oii l'exalta- 
tion et la critique à la fois sauront élever l'âme sans l'é- 
garer? Dieu, qui faites l'objet de ce livre, nous avons 
notre récompense dans notre travail même, consacré 
à vous. Si nous avons souvent apporté devant vous 
nos larmes secrètes et nos chagrins particuliers, vous 
les avez toujours dissipés à l'instant; mais prier pour 
le monde appartiendrait-il à une créature? Cependant 
accueillez avec bonté les efforts de ceux qui, depuis 
la réformation et le xvm® siècle, cherchent à rendre 
à vos autels la pureté et la vérité. Faites-leur trou- 
ver dans leur sincérité, dans leur pieuse intention, 
un éclair de l'antique sagesse ! Faites-leur distinguer 
les nouveaux prophètes, non pas encore assez respec- 
tés, assez reconnus, qui ont depuis cinq siècles relevé 
la conscience et la liberté en Europe. Les armes de la 
satire, vous les avez aussi sanctifiées, quand elles 
avaient la charité pour but, et vous avez béni les tra- 
vaux de divers genres où l'on peut vous servir. » Ici, 
l'auteur revient, dans sa pensée, sur les beaux côtés 



360 MÉLANGES 

de l'œuvre de Voltaire. Hautement impartiale, elle 
discute peu et tranche hardiment, mais c'est avec une 
droiture qui se fait aimer. Elle sait par oii pèchent ces 
philosophes qu'elle estime, ces enthousiastes qu'elle 
chérit, et ces penseurs qu'elle admire. Elle fait très 
justement la part du scepticisme de Voltaire, des dé- 
lires de Pascal, de tous les nuages qui, à un moment 
donné, obscurcissent la santé et la lucidité des plus 
grands esprits. Mais elle les suit fidèlement dans toute 
leur existence dramatique ou rêveuse, et elle les 
retrouve, comme elle dit, dans les parages de la sain- 
teté : l'un quand la fièvre le quitte, l'autre quand l'é- 
motion l'a saisi, tous quand les fruits de l'expérience 
et du travail ont donné le développement nécessaire à 
la nature et à la tendance de leur force. 

Elle s'empare donc avec une grande habileté et un 
grand goût de tous ces cris éloquents poussés vers le 
ciel par les hommes supérieurs dont l'autorité établit 
les vraies lois de la vérité et de la conscience dans les 
annales de la pensée. Ses récits et ses citations sont 
faits de manière à procurer une lecture agréable et 
attachante, même à ceux qui, ayant une conviction 
arrêtée ou une complète indifférence, ne songeraient, 
en lisant ce livre, qu'à s'instruire ou à se remémorer. 
Notre siècle aime ces claires analyses et ces ingénieux 
extraits oii la vraie critique sérieuse excelle aujour- 
d'hui et qui, véritablement, nous apportent la nourri- 
ture de l'esprit. On a beau dire que ce siècle meurt 
d'une disette d'idéal, nous ne croyons pas à cette 
mort, nous n*y croyons pas, parce que nous voyons. 



MADAME HUHTENSE ALLAHT 361 

au-dessus d'une foule qui se rue sur les dangers et 
les émotions des affaires dites positives, une quantité 
de beaux et bons esprits poursuivre tranquillement 
l'œuvre de critique lumineuse et de sublime bon sens 
qui ramènera l'homme à Dieu, en conciliant toutes les 
apparentes contradictions de la révélation continue. 
L'homme ne vit pas seulement de pain. Quand il 
s'enfièvre pour le bien-être avant tout, c'est que le 
milieu social est agité de convulsions qui le poussent 
dans cette voie, c'est parce que l'homme a le droit de 
fuir la souffrance et le besoin de poursuivre le bon- 
heur ; c'est aussi parce que la vertu austère est une 
exception, et qu'aucun gouvernement n'aura le droit 
de dire à un peuple : « Soyez tous des saints ! » Il ne 
faut donc pas s'habituer à mépriser ce qu'on appelle 
le vulgaire ; car le vulgaire, c'est nous tous. Nous 
sommes tous sur terre comme de simples voyageurs 
qui, avant d'admirer les beautés d'un site, se voient 
forcés de s*inquiéter d'un souper et d'un abri quelcon- 
que, après une marche plus ou moins pénible. Mais, 
que le bien-être mieux réparti nous arrive, cette agi- 
tation cessera, et nous aurons les mœurs douces et 
les aspirations élevées qui sont notre tendance inévi- 
table. Alors tous ces excellents travaux de l'esprit 
qui n'ont pas, à cette heure, la vertu de faire oublier 
les crises financières, le mal passager et les grands 
abus qu'il traîne à sa suite, redescendront sur nous 
comme une pluie bienfaisante après une tempête, et 
rien de ce que le bon génie du siècle aura inspiré 

aux âmes libres et calmes dans la tourmente ne 

21 



362 MÉLANGES 

sera perdu pour leurs contemporains remis à flot. 

L'auteur du Novum Organum va plus loin que nous 
dans cette voie d'espérance. Elle ose dire du fond de 
sa retraite, où les vains bruits du monde n'arrivent 
pas jusqu'à elle, et ne soulèvent pas de nuages sur 
son esprit droit et confiant, que les facultés humaines 
acquerront peut-être dans l'avenir une puissance in- 
connue aux siècles qui nous ont précédés, une clarté 
pour ainsi dire évangélique, la certitude de l'immor- 
talité. IL faudrait citer et il faudrait lire tout le chapi- 
tre intitulé Confiance en Dieu, qui est très beau 
dans son effort pour concilier la raison avec l'émotion. 
Ému, et presque persuadé nous-même après l'avoir 
lu, nous pouvons du moins affirmer que la foi fera ce 
miracle, puisque, sans jouer sur les mots, on peut 
dire que croire, c'est déjà être. 

Nous conseillons aux femmes intelligentes la lec- 
ture de ce livre, et particulièrement de la partie inti- 
tulée Résumé^ qui semble s'adresser à elles de préfé- 
rence, avec une grande délicatesse de sentiment. La 
manière de l'auteur est originale. Ses défauts sont 
presque toujours des qualités. Son style court toujours 
et vole souvent. Beaucoup de facultés semblent par- 
fois gêner la direction de ce vol. Elle est savante, elle 
est poète et elle est femme. Elle semble parfois aller 
au hasard de l'inspiration et quitter son idée pour une 
autre idée qui l'emporte ailleurs. Mais ce désordre 
apparent n'amène jamais la contradiction. C'est une 
abeille qUi puise partout son miel, et non un papillon 
qui s'enivre pour s'enivrer. Un soleil calme éclaire 



MADAME HORTENSE ALLART 363 

son œuvre, et l'on sent bien que, si elle s'est arrêtée 
quelquelbis devant l'antre des pythonisses pour sur- 
prendre le secret de leurs tourments, elle n'a jamais 
perdu le chemin du sanctuaire où la vérité se révèle 
sans trépied, et où la sainte dignité de la raison est 
encouragée par Dieu-même. 

En somme, madame Hortense AUart est, par ses 
travaux sérieux, ses vertus privées, la noblesse de 
son caractère, l'élévation de son talent, et la haute 
direction de son esprit, une des gloires de son sexe. 
Plus ou moins répandus, ses livres resteront comme 
des matériaux de l'édifice du progrès. Nous n'avons 
pas toujours adhéré à toutes ses idées sur les choses 
de fait, et nous trouverions bien encore à faire nos 
réserves à quelques égards, dans son livre. Mais à 
quoi bon ? Chacun peut en dire autant à propos de 
tous les livres. Ce qui importe, c'est l'ensemble, c'est 
le but cherché et le résultat obtenu. Rendons-lui cet 
hommage de la juger par ses côtés essentiels et vic- 
torieux, comme elle juge ceux qu'elle cite. Il est 
impossible de mieux comprendre qu'elle ne l'a fait 
Platon et Pascal, Pythagore et Rousseau, les pères 
de l'Église et les encyclopédistes. C'est véritablement, 
à cette heure surtout, un très grand esprit que le 
sien, un esprit arrivé à une telle hauteur, que l'on 
sent pour lui un respect ennemi de la discussion. 

Nohant, 30 septembre 1857. 



X 



LA BIBLIOTHÈQUE UTILE 



Nos lecteurs apprendront certainement avec une 
vive satisfaction que, sous le nom de Bibliothèque 
utile, les hommes les plus honorables de la démo- 
cratie vont publier une collection de livres à très bas 
prix, destinés à l'instruction nationale. 

Il est utile, assurément, d'assainir les cités et de 
distribuer partout l'air et la lumière. Mais il est non 
moins utile et plus glorieux de distribuer à tous le 
pain de l'intelligence. Si la monarchie a bâti Versailles, 
et si l'Empire veut faire de Paris une des merveilles 
du monde architectural, d'autres doivent, de leur côté, 
préparer la nation à ses futures destinées, et élever 
son intelligence au niveau des devoirs qui lui sont 
imposés, dès à présent, par l'égalité politique que nos 
pères ont conquise au prix de tant d'efforts. 



366 MÉLANGES 

Nous avons l'habitude de déclarera tout propos que 
la France est la première des nations par la science, 
la littérature et les arts, comme elle est la première 
par le dévouement et le courage. Il serait plus modeste 
et plus vrai de dire que nous possédons une sorte 
d'aristocratie de l'intelligence, laquelle donne souvent 
le ton à l'Europe, brille au premier rang par le génie 
des découvertes, et cherche, avec une infatigable acti- 
vité, à faire progresser toutes les branches du savoir 
humain. Mais ici, comme aux bords du fleuve Jaune, 
nous avons nos mandarins : la science est le monopole 
d'une classe peu nombreuse, et ses docteurs n'ont 
pas tous, il s'en faut, le désir et la faculté de répan- 
dre sur la foule, comme le pratiquait si bien notre 
regrettable François Arago. les bienfaits de leur 
enseignement. Ceux qui le pourraient ne le veulent 
peut-être pas ; ceux qui le voudraient ne le peuvent 
pas toujours. Aussi la diffusion et la vulgarisation des 
sciences sont-elles beaucoup plus en arrière chez 
nous que dans certaines contrées, et la moyenne in- 
tellectuelle du peuple français très inférieure à celle 
des cantons suisses, des États-Unis d'Amérique, et 
même d'une partie de l'Allemagne. 

Or il est impossible de diriger une société vers cet 
état de perfection qu'on nomme la démocratie, sans 
l'y préparer en répandant partout l'instruction, cette 
puissante armure au moyen de laquelle le faible et le 
pauvre peuvent, sans trop de désavantages, lutter 
pour conquérir leur place au soleil. Les hommes ne 
pourront devenir à peu près égaux, libres et frères, 



LA BIBLIOTHÈQUE UTILE ^07 

que lorsque leur développement intellectuel leur don- 
nera la force et le pouvoir d'y arriver, avec la sagesse 
et la volonté de s'y maintenir. Une nation instruite et 
policée à tous les degrés de l'échelle sociale n'est plus 
un rêve impossible : les ouvriers de nos grandes cités 
ont donné, en ces dernières années, la preuve (sur- 
abondante pour tout homme de cœur et de raison), 
que le savoir n'est pas et ne peut pas être le privilège 
d'une caste, et que la naissance, pas plus que la for- 
tune, n'élargit le cerveau humain. Notre nation est 
comme une terre féconde : il ne s'agit que de la la- 
bourer, et c'est l'œuvre de nos instituteurs primai- 
res, puis d'y jeter de bonnes semences, et c'est ce 
que se proposent de faire les auteurs de la Bibliothè- 
que utile^ 

Rendons en passant justice à la monarchie consti- 
tutionnelle : c'est elle qui a le plus fait pour cette 
préparation intellectuelle du peuple. Elle a exécuté, 
sans le vouloir peut-être, ou du moins sans en prévoir 
toutes les conséquences sociales, le grand programme 
élaboré par la Révolution. Les lois d'instruction pri- 
maire ont hâté et facilité le travail d'enfantement de 
la démocratie. Mais ce n'était pas tout que d'ouvrir 
des écoles : c'était le début. Ce qu'on y enseigne, c'est 
le moyen d'apprendre ; ce qu'on y donne, c'est l'in- 
strument du savoir, et non la science elle-même. 
C'est donc à compléter l'œuvre qu'il faut s'attacher. 

Cette foule immense qui maintenant sait lire n'a 
rien ou presque rien à lire de sérieux et de profita- 
ble. Les livres de science ne sont pas à sa portée : à 



368 MÉLAN&ES 

peine les tire-t-on à quelques centaines d'exemplai- 
res. Les livres d'histoire, un peu plus répandus, sont 
très chers. Il ne reste donc pour le public des indus- 
triels, des commerçants, des employés, des ouvriers, 
c'est-à-dire pour le gros de la nation, que les 
journaux politiques et les publications de romans 
illustrés, aliment intellectuel des oisifs et des grands 
enfants. Les exceptions sont rares, et, quand on a 
nommé le Magasin pittoresque et deux ou trois autres 
feuilles qui rendent de véritables services, on est con- 
duit à reconnaître que la lecture, ce puissant moyen 
de civilisation, reste aux mains du grand nombre un 
simple instrument de distraction. Le lecteur d'au- 
jourd'hui s'amuse, il ne s'instruit pas. Quelquefois 
il se corrompt, et alors on pourrait dire, avec Jean- 
Jacques Rousseau, qu'il aurait mieux valu ne pas 
apprendre à lire. 

Des ouvrages compréhensibles pour tous, et à bas 
prix, tel est donc le besoin impérieux du moment, et 
il nous a semblé tout naturel qu'il y fût répondu par 
d'anciens représentants du peuple. En fondant la Bi- 
bliothèque utiky ils n'ont pas voulu faire une étroite 
manifestation de parti : la politique du moment n'a 
rien à voir dans cette œuvre, dont le but et la portée 
ont un bien plus haut caractère. Ces hommes ont 
servi la France au moment de la tourmente : ils veu- 
lent la servir encore, et ils ne peuvent mieux choisir 
le temps et saisir l'occasion, dussent-ils, comme 
Moïse, ne jamais voir la terre promise vers laquelle 
ils ont à diriger les générations actuelles. 



LA BIBLIOTHEQUE UTILE 869 

Il nous reste à dire quelques mots du plan et des 
moyens d'exécution de cette excellente pensée. La 
Bibliothèque utile résumera ce que chacun doit savoir 
sur les principales branches des connaissances hu- 
maines, et, dans son développement, elle suivra Tordre 
naturel qu'indique la raison. Elle mettra ses lecteurs 
au courant de ce que la science la plus avancée a dé- 
couvert jusqu'ici touchant le monde extérieur; elle 
leur fera connaître les lois magnifiques qui président 
aux grands mouvements de l'univers, les mondes qui 
le peuplent, les éléments qui le constituent. Puis, re- 
venant à ce grain de sable qui nous porte, elle le dé- 
crira sous tous les aspects, dira quelles formes mul- 
tipliées y revêt la vie, depuis le plus humble végétal 
jusqu'à l'animal le plus savamment perfectionné. 
Après les sciences physiques et naturelles viendront 
les sciences morales, et notamment l'histoire des so- 
ciétés humaines. Notre France sera surtout l'objet 
d'une prédilection facile à comprendre, et son his- 
toire prendra, sous la plume des plus éminents de nos 
historiens et hommes politiques, une forme neuve et 
saisissante. 

Tous les grands faits de notre passé : la formation 
laborieuse de notre nationalité, la féodalité, les com- 
munes, le tiers état et ses luttes, les états généraux, 
les croisades, les guerres des Anglais, les guerres de 
religion, la monarchie despotique, la philosophie 
du xvm® siècle, la Révolution, seront l'objet de 
travaux distincts, reliés entre eux par une bonne 

chronologie de notre histoire. Chacun des écrivains 

21. 



370 MÉLANGES 

y mettra sa pensée propre avec la plus entière 
berté. D'autres raconteront aussi l'histoire de notre 
pays sous d'autres aspects : finances, commerce, in- 
dustrie, corporations ouvrières, littérature, poésie, 
beaux-arts. 

Puis viendra l'histoire générale, les modifications 
successives des sociétés humaines se dérouleront 
dans le récit des faits du passé : les conquêtes paci- 
fiques de la science ; la civilisation et ses divers in- 
struments, depuis le sabre jusqu'à la presse et au 
crayon ; les diverses lois religieuses, sociales, poli- 
tiques; les brillantes individualités qui se sont éle- 
vées de temps à autre au sein de l'humanité pour lui 
tracer sa route, tout cela sera embrassé dans sa géné- 
ralité et développé dans ses détails, avec simplicité 
et concision. 

Quelques chiffres diront éloquemment à quelle 
pensée élevée est due la création de la Bibliothèque 
utile. Les volumes dont elle se composera, élégants, 
portatifs, contenant plus de sept mille lignes et près de 
trois cent mille lettres, coûteront cinquante centimes. 

Février 1859. 



X 



PREFACE 



AUX 



QUATORZE STATIONS DU SALON DE 1859 



PAR 



ZAGHARIE ASTRUG 

Ce résumé rapide, original et hardi du Salon de 1859 
a été publié dans le Quart d'heure , Gazette des gens à 
demi sérieux^ une jeune revue courageuse et fraîche 
d'idées, forte de sentiments. C'est l'œuvre de trois 
jeunes gens dont l'union consolide l'énergie. Des 
motifs de reconnaissance personnelle que nous ne 
voulons pas nier et d'autant plus vifs que ces jeunes 
gens nous sont inconnus, ne nous aveuglent cepen- 
dant pas, et c'est avec impartialité et liberté entière de 
la conscience que nous applaudissons des tendances 
généreuses, soutenues par le travail, le cœur et le 
talent : trois belles choses qui font grandir vite et que 
l'on ne rencontre pas souvent d'accord. 



372 MÉLANGES 

L'un de ces jeunes gens a entrepris de parler pein- 
ture. Sous une forme neuve, pleine d'allure et d'en- 
train, il a jeté là sa sève, comme il l'eût jetée ailleurs. 
Nous partageons beaucoup de ses idées sur l'art. 
Comme lui, nous avons chéri et admiré, au Salon de 
cette année, les œuvres de Delacroix, de Corot, d'Hé- 
bert, de Fromentin, de Pasini et de plusieurs autres 
maîtres déjà consacrés ou nouvellement acclamés : 
mais^ comme, sauf les œuvres capitales, nous n'avons 
pas eu le loisir de voir attentivement cette exposition, 
nous n'avons pas le droit d'endosser la responsa- 
bilité de tous les jugements de M. Zacharie Astruc. 
Notre mission n'est d'ailleurs pas de parler peinture 
ici et de discuter quoi que ce soit. Appelé à apprécier 
le mérite littéraire de cette critique, nous avons à dire 
qu'elle nous paraît surtout une œuvre de sentiment. 
Nous l'avons lue avec un très grand intérêt, parce que 
nous y avons trouvé de l'esprit, de la grâce, de la 
gaieté, du sang, des nerfs, de la poésie, de la vie 
eniin. Et que veut-on de plus et de mieux ? Il y a là 
l'exubérance du bel âge ef du tempérament méri- 
dional, un peu d'enivrement de soi-même qui ne 
déplaît pas, et beaucoup de zigzags pleins d'humour 
qui réjouissent et reposent. 

L'écrivain est artiste de la tête aux pieds. Il juge 
avec son émotion propre, avec son imagination chaude, 
avec son appréciation personnelle qui ne redoute rien 
et personne, avec son ardeur et sa franchise d'inten- 
tions. C'est un littérateur qui se passionne et qui n'af- 
fecte pas les connaissances techniques. Il compare 



QUATORZE STATIONS DU SALON DE 1859 373 

surtout ce que la réalité des êtres et des objets lui fait 
éprouver avec l'interprétation que l'art met sous ses 
yeux. Ne faisons-nous pas tous comme lui quand nous 
ne sommes pas praticiens dans l'art qui nous charme? 
et où trouverons-nous de plus aimables ciceroni que 
ceux qui voient et sentent vivement. Quand même 
nous ne serions pas toujours de leur avis sur la chose 
jugée, n'aurions-nous pas, en revanche, un plaisir 
extrême à nous promener en rêve dans ces tableaux 
que leur fantaisie nous trace? 

C'est un des mérites frappants du livre de M. Zacha- 
rie Astruc. Un monde de couleurs, de formes, d'idées, 
de compositions, tourbillonne dans son style et déborde 
ses discussions. Que le peintre dont il nous parle le 
ravisse ou le fâche, il lui arrache sans façon sa palette, 
et le voilà de peindre à sa place. C'est-à-dire qu'à 
l'aide d'un autre art, la parole, il explique ou refait à 
sa guise le sujet traité par le pinceau. Ses tableaux 
sont charmants, donc on les accepte ; charmants aussi 
les dialogues qu'il établit entre les personnages, et 
même entre les objets représentés sur la toile. On 
sent là une heureuse prodigalité de talent et l'amour 
du beau poussé jusqu'à l'enthousiasme. 

Nohant, 19 août 1859. 



XII 
PRÉFACE 

DE 

GRENOBLO MALHÉliOU 

PAR 

BLANC, DIT LA GOUTTE i 

Notre époque voit peu à peu disparaître de beau- 
coup de localités les derniers vestiges archéologiques. 
Le pittoresque n'a pas de plus grands ennemis que 
les ouvriers maçons. On assainit les villes, on fait 
circuler l'air et la lumière, la santé par conséquent, 
dans les rues étroites et sombres du moyen âge, et on 
fait bien. La prospérité publique y gagne, mais l'art 
y perd. 

Un monument curieux, un souvenir historique se 
rencontrent sous le marteau du démolisseur : le 
démolisseur ne peut s'arrêter dans son œuvre pro- 
videntielle. Il faut que le souvenir et le monument 
disparaissent. Pleurez, poètes ; pleurez, artistes; mais 

1. Chez Rahoult et Dardelet à Grenoble. 



876 MÉLANGES 

que vos regrets ne soient points stériles. Aidés de la 
science et poussés par l'enthousiasme, qu'ils sauvent 
et fassent revivre les saintes choses du passé. Grâce 
au ciel, le temps n'est plus oii ce qui était détruit était 
anéanti pour jamais. A Paris et dans plus d'une ville 
de France, la peinture et la poésie sont venues res- 
tituer à l'histoire les conquêtes des anciennes civilisa- 
tions, près de disparaître sous la pioche de la 
civilisation nouvelle. 

Honneur donc, gratitude et sympathie à ces nobles 
et généreux esprits qui ne se bornent pas à chérir les 
souvenirs précieux de leur pays natal, mais qui con- 
çoivent le dessein de les populariser et de les conser- 
ver à jamais. Nous devons tous nous associer à l'œuvre 
pieuse de ces patriotiques éditeurs de nos richesses 
nationales, et employer tous nos efforts à la faire 
réussir. 

Grenoble est certainement une des plus curieuses 
villes de notre France ; elle offre une foule de monu- 
ments intéressants au point de vue artiste et pittores- 
que. Un peintre du pays, M. D. Rahoult, secondé par 
un habile graveur,M.E.Dardelet, a entrepris d'exhu- 
mer et de conserver l'antique aspect de la cité dauphi- 
noise. Pendant vingt ans de travaux persévérants, il a 
réuni environ deux cents dessins, destinés à compléter 
l'album de l'Isère; car il ne s'est pas borné à l'étude 
savante et à la reproduction des monuments : il a pro- 
fondément compris les monuments naturels, les sites 
étranges, les accidents grandioses dont le Dauphiné 
est si riche. 



GRENOBLO MALHÉROU 377 

Il fallait un texte à ces excellents et charmants des- 
sins. Les éditeurs-artistes ont eu l'heureuse idée de 
choisir un naïf et gracieux poème, écrit au siècle der- 
nier en patois du pays. 

Grossie! me diri-vo, faudrit parla françois? 
Y ne me revint pas si ben que lo patois. 

Blanc, dit la Goutte, auteur de ce poème original, 
était un simple épicier de la place Glaveyson, à Gre- 
noble. Épiciers tant raillés par les romantiques d'il y 
a trente ans, vous ne saviez donc pas que vous aviez 
au Parnasse un aimable patron à invoquer ? Martyr 
enjoué et résigné au milieu des douleurs atroces d'une 
goutte continuelle, il conservait, comme Scarron, le 
sel de l'esprit gaulois; mais, plus chaste et plus sen- 
sible que l'auteur du Roman comique^ il a chanté sur- 
tout les désastres de son pays. 

N'attendant de celey ni profit ni renom, 

Passant mou tristou-z-an j'mstruirai mou nevon. » 

En effet, Blanc la Goutte était, lui aussi, un histo- 
rien et un archéologue en même temps qu'un poète. 
Son œuvre, intitulé Grenoblo malhérou^ est le récit de 
la désastreuse inondation de 1733, avec toutes les infor- 
tunes et souffrances publiques et privées qui en 
furent la conséquence. M. Rahoult n'a eu qu'à suivre 
les scènes énergiquement tracées par cette main 
fébrile et souffrante : 

A pena din le man poei-je teni mon livro ; 

Je n'ai plus que lou z-yeux et quatro deigts de libro. 



378 MÉLANGES 

pour classer de la façon la plus heureuse et la plus 
variée les très remarquables dessins qu'il avait amas- 
sés. Le poème est charmant, l'édition est superbe, le 
sujet plein d'intérêt et de curiosité, les gravures sont 
d'un travail admirable et les compositions du peintre 
sont d'un maître. Il y en a une qu'on pourrait appeler 
un véritable chef-d'œuvre; c'est celle qui sert d'il- 
lustration aux vers suivants : 



Le fenet, le fillet, lou z-efan se désolont ; 

Lou z-homme consterna faiblament lou consolon. » 



Ce bel ouvrage s'adresse aux gens de goût de tous 
les pays, et quiconque sait le français peut comprendre 
le limpide et gracieux dialecte de Blanc la Goutte. 
Une telle publication est une gloire pour le Dauphiné, 
non seulement en ce qu'elle lui restitue son passé ar- 
chéologique (tout en lui conservant les restes encore de- 
bout de ses vieilles richesses), mais aussi en ce qu'elle 
ressuscite un de ses morts illustres, ignoré pourtant 
au delà de ses horizons, et digne d'être entendu et 
goûté de toute la France. Le talent si sûr, si élevé, si 
consciencieux et si ferme de MM. Rahoult et Dardelét 
est de même un titre et une richesse pour le Dauphiné. 
Nous pensons bien que le Dauphiné le sait et qu'il en 
est fier. Faisons-lui donc notre compliment et deman- 
dons au ciel de nous donner, dans chaque province de 
France, des artistes de cette valeur, dévoués corps et 
âme à l'illustration de nos souvenirs historiques et à 
l'étude de nos types et de nos sites. 



GRENOBLO MALHÉROU 879 

Nous trouvons dans un très intéressant recueil, 
publié aussi à Grenoble par M. Pilot, en 1859, les 
détails suivants sur Blanc la Goutte. 

François Blanc était né en 1662, puisque l'on con- 
state qu'il est mort en 1742, âgé de quatre-vingts ans. 
Il fut marié à mademoiselle Dimanche Pélissier en 
1689, et eut d'elle quatre filles et deux fils. Les quatre 
filles furent toutes mariées à des marchands. Les deux 
fils du poète moururent avant lui, dans les années 
1733 et 1740, années néfastes, marquées par les ter- 
ribles inondations qu'il a si bien chantées. Sa femme 
était morte en 1737. « Ce poète patois, dit la notice, 
qui a eu pour devanciers, dans son genre, Laurent de 
Briançon et Millet, composa différentes pièces de vers 
qui n'ont pas toutes été publiées. Deux principalement 
l'ont popularisé dans notre ville : Grenoblo malhérou 
et le Jacquety de le Quatro Comare. Il y a moins d'un 
demi-siècle que des personnes bien élevées, et pour 
qui la langue patoise était facile, se plaisaient à faire 
journellement des citations de Blanc la Goutte. » Ces 
ouvrages ont été édités à Grenoble une douzaine de 
fois. Ils sont donc encore grandement appréciés 
dans le pays, et ils vont devoir à la superbe édition 
illustrée de MM. Rahoult et Dardelet une popularité 
plus étendue. Tout le midi de la France voudra faire 
connaissance avec le poète dont l'idiome se rapproche 
de tous ceux des pays de langue-d'oc. Tous les ama- 
teurs de beaux dessins et de belles gravures pren- 
dront là occasion de déchiffrer sans effort un des plus 
faciles de ces idiomes, et de goûter un des plus gra- 



380 MÉLANGES 

cieux rimeurs de cette littérature méridionale, si riche 
et si intéressante. 

L'auteur de la notice que nous avons consultée se 
plaint avec raison du dédain de Ghampollion, qui, dans 
son ouvrage a sur les patois ou idiomes vulgaires de 
la France et en particulier sur ceux de l'Isère », s'est 
borné à nommer Blanc la Goutte. M. Pilot le venge de 
ce dédain en donnant une nouvelle édition du Jacquely 
de le Quatro Comare, qui est une satire charmante et 
que tous les Grenoblois doivent désirer de voir illus- 
trer par MM. Rahoult et Dardelet à la suite de Grenoblo 
malhérou ; car M. Rahoult n'est pas seulement paysa- 
giste : il groupe avec goût des figures excellentes, et, 
sous son crayon, les plaisantes matrones Pissisen, 
Jappeta, Faliben et Franqueta, débris archéologiques 
de la race humaine non moins intéressants que les 
vieilles tours et les antiques rochers de l'Isère, repren- 
draient vie, ainsi que la belle Fleuria, la cousine 
Beneyta, l'épouseur Patagoulliat et les petits ferlu- 
quetSy contou de novelles ; enfin tout ce petit monde de 
province du siècle dernier,. grouillant de couleur sous 
la plume rieuse et légère de Blanc la Goutte. Il y a du 
Balzac danc ce bonhomme. Espérons que le succès de 
Grenoblo malhérou engagera MM. Rahoult et Dardelet 
à compléter la publication de ce modeste et agréable 
chroniqueur des douleurs et des gaietés dauphinoises. 

Nohant 23 octobre 1860. 



GKEWUiiLU AIALllÉHUU 381 



POST-SCRIPTUM 

Mais, complétée ou non, l'œuvre de Blanc la 
Goutte vient de recevoir l'hommage d'une illustra- 
tion splendide. Tant que Grenoblo malhérou a été 
en cours de publication, il était difficile, même à la 
plus bienveillante appréciation, de ne pas craindre 
quelque défaillance des artistes-éditeurs avant la fin 
d'un travail si considérable. Eh bien, il s'est complété 
avec un progrès sensible, de livraison en livraison. 
Ce beau livre est donc un des plus sérieusement illus- 
trés qui aient jamais paru. Et pourtant, l'époque est 
aux merveilles en ce genre. Le crayon de Jacques et 
celui de Gustave Doré nous ont révélé une nouvelle 
application de l'art et prouvé, contre toute vraisem- 
blance, contre toute prévision, que les œuvres du 
génie littéraire pouvaient être rehaussées par l'image 
et parler encore à la pensée par les yeux. Mais, à côté 
de ces grands imagiers modernes, on doit maintenant 
placer M. D. Rahoult et son graveur, M. E. Dardelet. Il 
faut même leur faire une place à part, et jusqu'à pré- 
sent unique, puisqu'il n'y a pas de comparaison à 
établir entre la fougue exubérante, la poésie fantai- 
siste des compositions en vogue, et la tranquille 
richesse de nos artistes grenoblois. Ici, aucune inter- 
prétation libre, aucune concession à l'entraînement, 
aucun empiétement de l'esprit sur le cœur, aucun 
emportement et aucune intervention de l'artiste entre 



382 MÉLANGES 

le public et le sujet. Il ne semble pas qu'il vous le 
fasse voir par ses propres yeux, on dirait qu'il a voulu 
prendre l'œil réaliste de tout le monde pour le voir 
lui-même. Partout un dessin ferme, pur, conscien- 
cieux et fidèle ; partout un drame poignant de vérité 
naïve, une réalité grouillante dans les moindres détails. 
Rien pour l'effet, et partout un effet sûr et profond. 
L'illustration est bien comme le poème, la peinture 
exacte d'un désastre relaté dans une forme nette, 
humoristique, comique et déchirante en même temps. 
C'est le fait authentique avec ses incidents burlesques 
et ses épisodes navrants. En regardant avec attention 
ces innombrables dessins, depuis le sujet principal du 
chapitre jusqu'aux microscopiques vignettes où s'agite 
toute une population en désarroi au milieu d'un petit 
monde qui s'écroule, on se surprend à rire et à pleu- 
rer; car on croit assister à l'événement. On oublie 
qu'ils ne sont plus, ces beaux seigneurs, ces bons 
bourgeois, ces pauvres ouvriers, ces dames charita- 
bles, ces paysans éperdus, ces moines effarés, ces 
miliciens intrépides, ces femmes qui emportent leurs 
enfants, ces enfants qui emportent les vieillards. On 
les plaint, on les aime, on les connaît, on voudrait 
courir à leur aide. On se persuade que l'on est leur 
contemporain, leur voisin, leur ami, leur compère. 
Merveilleuse puissance du vrai et du boni Qui se 
souciait à Paris de l'inondation de 1733 à Grenoble? 
Tant d'autres sinistres ont passé depuis sur tous les 
points de la France ! Et voilà que ce désastre, con- 
fondu, sinon oublié, dans le nombre, revit comme un 



GHENOBLU MALHÉHOU 383 

fait immense, et grave dans la pensée une date inef- 
façable! C'est qu'il est excellent aussi, ce texte attendri 
et enjoué, solennel et bonhomme, de Blanc la Goutte. 
C'est un petit chef-d'œuvre. Mais aussi, comme il a 
été senti et traduit par l'artiste ! quelle intimité de 
sentiment s'est établie entre le poète et l'imagier! 
Comme ils sont bien les enfants du même pays et 
comme ils parlent bien la même langue, ingénue, 
touchante et maligne ! 

Espérons que ce monument, édifié avec des ruines, 
véritable musée archéologique portatif, ne sera pas ap- 
précié et encouragé par les seuls Dauphinois recon- 
naissants, et que toutes les bibliothèques de la France 
et de l'étranger voudront s'enrichir d'un ouvrage 
unique en son genre et si parfait comme exécution, 
gravure et typographie, que Paris et Londres n'ont 
encore produit rien de mieux. 

Janvier 1865. 



XIII 
EXPEDITION DES DEUX-SICILES 

SOUVENIRS PERSONNELS 
Par maxime DU CAMP 



Les lecteurs de la Revue des Deux Mondes ont déjà 
goûté cet excellent travail, que la publication en vo- 
lume va répandre avec avantage pour Tauteur et pour 
l'œuvre, pour l'homme et pour l'idée. 

L'homme est connu. Il est jeune, indépendant, aisé; 
il s'appartient; une conviction pure et forte s'est em- 
parée de sa vie sans incertitude, sans discussion. Ill'a 
servie, il s'est donné au vrai, au juste; pas de nuage, 
pas de déviation dans cette très noble existence. 

Il est poète, réellement poète et artiste, roman- 
cier original, rêveur fantaisiste ; il a beaucoup voyagé ; 
il aime et comprend la nature, l'art, le mouvement et 
le repos, la rêverie et l'action. 

Mais, avant d*être un poète, c'est un homme, chose 



386 MÉLANGES 

plus rare I II a écrit, il a mis sa croyance dans ses 
écrits. Il a trouvé que ce n'était pas assez, il a voulu 
donner plus que son talent, il a donné sa volonté et sa 
vie à la plus belle des causes, au salut de l'Italie. Il 
s'est enrôlé sous le drapeau de Garibaldi. 

Était-ce un coup de tête ? On pourrait le penser d'a- 
près le malaise de certaines existences morales au 
temps où nous vivons, d'après le goût des aventures 
qui caractérise les âmes poétiques, d'après la curio- 
sité qui est l'heureux lot de la jeunesse. Eti bien, 
quand on a lu la relation que nous avons sous les 
yeux, on est frappé du sérieux de l'acte et de l'écrit. 
C'est une belle action et c'est un beau livre, n'hésitons 
pas à le dire; mais c'est aussi un bon livre et une 
bonne action. 

La France militaire avait fait son œuvre sur les 
champs de bataille du nord de l'Italie ; la science avait 
donné ses ressources, la bravoure éprouvée et la jeu- 
nesse ardente avaient donné leur sang et leur élan. 
L'Autriche était chassée du Milanais ; mais, au midi, la 
liberté n'était pas conquise, l'unité n'était pas faite. 
Nous n'avons pas à juger ici le trop d'incertitude des 
uns, le trop d'impatience des autres; nous croyons 
qu'en dehors de la logique des faits historiques, il y a 
une intervention mystérieuse, une logique de l'en- 
thousiasme, une sagesse téméraire où la main de Dieu 
se charge de tracer le poème divin des rédemptions. 
Maxime Du Camp compare Garibaldi à Jeanne d'Arc. 
Jamais Garibaldi n'a été mieux compris, jamais il ne 
sera mieux défini. 



EXPÉDITION DES DEUX-SICILES 387 

La France devait être représentée aussi dans cette 
campagne irrégulière, merveilleuse, inspirée. Elle ne 
pouvait l'être que par un très petit nombre de ses 
enfants; elle en avait tant donné à Solferino et à 
Magenta! Elle avait largement ouvert ses entrailles 
généreuses: il semblait qu'elle eût épuisé le plus pur 
de son sang. Pourtant, quelques-uns s'étaient réser- 
vés pour la dernière lutte, et, parmi ceux-ci, Maxime 
du Camp s'est chargé de représenter la classe des écri- 
vains penseurs et artistes. Sachons-lui-en beaucoup 
de gré; son dévouement nous honore tous. 

Il est impossible de se jeter dans les périls d*une 
aventure épique et de faire bon marché de sa vie avec 
plus de modestie et de simplicité. L'auteur de cette 
relation touchante et forte nous parle à peine de lui, 
ne se cite que comme témoin oculaire, et ne se donne 
même pas la satisfaction philosophique de nous initier 
aux motifs de sa résolution. Le moi est pour ainsi 
dire absent, et pourtant, à travers cette réserve pleine 
d'un goût bien rare chez les gens de lettres, sa per- 
sonnalité d'artiste se révèle heureusement à chaque 
page. Il voit la nature et les pittoresques scènes de 
mouvement qu'il traverse sur terre et sur mer ; il les 
voit en peintre fidèle, concis, ému, trois qualités dif- 
ficiles à réunir dans un rêve si agité. Un beau et 
brave sang-froid lui a permis de tout regarder, de 
tout sentir, de tout comprendre, depuis le langage 
mystérieux du flot mourant sur le sable jusqu'à la 
parole inspirée des héros qu'il coudoie. Il examine ces 
hommes, il les raconte et les traduit en historien et 



888 MÉLANGES 

en peintre, et pourtant toutes ses facultés sont lucides; 
car, à travers l'enthousiasme du fait et les poignantes 
émotions du drame dont il est un des acteurs les plus 
occupés, il voit la grâce des courbes du rivage, la ma- 
jesté des grands reliefs des montagnes; il savoure le 
silence des forêts, la rêverie des bivacs, la beauté 
des couleurs du matin, la placidité des nuits étoilées ; 
il est impossible de mieux voyager ^ dans le sens des- 
criptif du mot. Il est presque naturaliste, du moins il 
l'est suffisamment pour nous faire connaître, au moyen 
de larges esquisses, la nature des contrées qu'il par- 
court et lessence des choses qui le frappent. Tout 
cela dans une mesure parfaite, sans chercher l'effet, et 
avec un évident désir d'encadrer fidèlement l'épopée 
qu'il retrace. Sachons-lui gré de ce soin charmant qui 
ne corrige pas ici l'aridité de l'histoire — car rien 
n'est aride dans ce brillant épisode, — mais qui en fait 
ressortir toute la poésie. 

Il serait, du reste, impossible de séparer Garibaldi 
et ses hardis compagnons de cette poésie; mais, avec 
lui et avec eux, le danger contraire était à éviter. Rien 
d'emphatique heureusement dans ce récit, où, la part 
faite à l'inspiration secrète et au rôle inspiré, nous 
voyons la vraie figure du héros de l'Italie et celle de 
ses plus éminents associés à la clarté vraie d'un juge- 
ment sain et solide. Les événements généraux de cette 
phase historique, le rôle de la France, celui de Cavour, 
celui des diverses castes et des principales figures qui 
les représentent, sont appréciés avec une sagesse 
pleine de dignité, de mesure et de sincérité. Nul em- 



EXPÉDITION DES DEUX -S ICI LES 389 

portement, nulle aigreur au sein de celte tourmente, 
une grande foi et une grande bonne foi, antithèse dé- 
licate pour la conscience et vaillamment résolue par 
un esprit juste et bien trempé. 

Ce livre, plein d'intérêt d'un bout à l'autre, nous 
l'avons lu deux fois avec la même sympathie et la 
même satisfaction. Il nous a expliqué plus d'une 
énigme de détail, et nous a confirmé dans une appré- 
ciation générale instinctive. Nous nous étions dit : 
« Gela devait être ainsi » ; et c'est un plaisir sérieux 
pour nous de voir qu'il en a été ainsi, car nul doute 
ne peut s'élever contre la franchise et le bon sens du 
narrateur. 

Ajoutons que des épisodes saisissants sont , au 
point de vue de l'art, écrits de main de maître : la 
mort du petit trompette sicilien, les imprécations de 
la vieille dame de Maïda, la mort de Lupatelli et de 
ses compagnons, celle de Paul de Flotte, et toutes les 
tragédies de la bataille au bord du Vulturne. 

En dépit des déchirements de cœur qui se font en 
lui chaque jour dans cette campagne, le narrateur est 
Français; c'est vous dire qu'il a de l'esprit et que 
son ironie achève souvent avec une amère gaieté 
l'œuvre de son indignation ; mais le respect des sen- 
timents nobles domine cette fièvre généreuse, et nous 
ne pouvons mieux terminer notre appréciation que 
par celle de M. Maxime Du Camp sur M. de Flotte et 
M. de Pimodan: « Chacun d'eux, dit-il, représentait 
bien une des vertus de cette France contradictoire, 

vertus qu'on a appelées l'esprit de routine et l'esprit 

22. 



890 MÉLANGES 

d'aventure, mais que je nommerai avec plus de jus- 
tesse la fidélité et la recherche du mieux. Pour ma 
part, je ne plains pas ces deux hommes, si différents 
l'un de l'autre à la surface et si semblables au fond 
par l'abnégation, le courage et le dévouement ; car ils 
sont tombés pour la même cause qu'ils avaient libre- 
ment choisie, et je pense que, lorsqu'un sacrifice 
sérieux et désintéressé s'accomplit quelque part, il 
est bon que la France y soit représentée par un de 
ses enfants. » 

On ne peut ni mieux penser ni mieux dire. 

Nohaut, 30 août 1864, 



XIV 



PREFACE 



DES 



REVOLUTIONS DU MEXIQUE 



PAR 

GABRIEL FERRY 



Gabriel Ferry de Bellemare ne doit pas être consi- 
déré seulement comme un artiste : il eut le double 
mérite d'être un conteur attachant, et un voyageur 
véridique. Ses récits ont donc une sérieuse valeur, 
sa fiction sert de piédestal à des observations dont 
l'histoire des mœurs peut largement faire son profit, 
et, aujourd'hui surtout, ils donnent la mesure de ce 
que la France retirera de son intervention dans les 
affaires du Mexique. 

Gabriel Ferry naquit à Grenoble en 1809 ; son père 
était engagé dans des affaires commerciales avec le 
Nouveau-Monde; après avoir achevé d'excellentes 



392 MÉLANGES 

études au collège de Versailles, Gabriel fut envoyé à 
Mexico*, dans la maison de commerce de son père. 
Mais Gabriel Ferry fut bientôt emporté par l'ardeur 
de connaître et de posséder en artiste ce monde 
si bizarre, si pittoresque et si révoltant ; cette civili- 
sation qu'il a lui-même qualifiée de douteuse^ et dont 
il a décrit les drames terribles ou burlesques avec 
tant de verve et d'exactitude! 

Il voulut bientôt parcourir le Mexique tout entier et 
même pénétrer dans l'immense désert qui le sépare, 
au nord, des États-Unis, oii Gooper, dont il devait un 
jour devenir l'émule, a placé tant de scènes de ses 
admirables romans. 

Une affaire importante, que son père avait nouée 
avec la Californie, alors presque entièrement sauvage, 
lui permit de traverser la Sonora, de voir ensuite les 
quelques huttes qui devaient être, vingt ans plus 
tard, la ville de San-Francisco, de pénétrer dans le 
désert, après avoir navigué quelque temps dans le 
golfe de Californie, de revenir sur ses pas à travers 
les dangers de ces routes mal hantéeSy d'explorer une 
partie du littoral, enfin de consacrer quatorze mois à 
une promenade de quatorze cents lieues à cheval . 

Acteur ou témoin oculaire de toutes ces aventures 
qu'il a racontées plus tard, il se piquait de n'avoir 
presque rien inventé, et de devoir autant à la fidélité 
de sa mémoire, qu'à la fécondité de son imagination. 
Cette double faculté était en lui pourtant, et ses 

1. A la fin de 1830, 



RÉVOLUTIONS DU MEXIQUE 393 

riches observations se rattachent généralement au fil 
conducteur d'une fiction ingénieuse et toujours ori- 
ginale. Il écrit bien, il est sobre et rapide, il a de 
l'humour, il voit vite et comprend tout. Il est obser- 
vateur exact et peintre suffisamment coloré ; aussi la 
popularité ne lui a pas fait défaut, et c'est justice. 

Plus tard, en 1840, Ferry vit et parcourut l'Espa- 
gne, au plus fort de la guerre civile qui désolait alors 
ce beau pays; les carlistes et les christinos lui rap- 
pelèrent souvent à la mémoire des exploits dont il 
avait été témoin, quelques années auparavant, sur les 
routes de la Sonora. 

Il n'écrivit que durant les cinq dernières années de 
sa vie, et son début dans la Revue des Deux Mondes^, 
fut très apprécié. Il ne songeait pas encore à faire des 
romans; il esquissa, d'une main ferme, les événements 
et les personnalités historiques qui l'avaient frappé, 
et qu'il avait été à même de bien étudier. 

Il écrivit ensuite les Scènes de la vie sauvage au 
Mexique^ celles de la Vie mexicaine proprement dite, 
et celles de la Vie militaire. 

Ses souvenirs prirent alors la forme du roman : le 
Coureur des Bois, Costal r Indien, les Squatters, Tan- 
crède de Chateaubrun, la Chasse aux Cosaques, la 
Clairière du Bois des Hogues, eurent un grand reten- 
tissement et captèrent toutes les classes de lecteurs. 
Il n'écrivait pourtant qu'à ses moments perdus; car il 



1. En 1850-51, il a écrit, pour VOrdre, un compte rendu du 
Salon de cette année. — Cet essai a été remarqué. 



394 MÉLANGES 

était homme d'action avant tout, et il rêvait toujours 
les expéditions lointaines. 

Il avait acheté une charge de courtier d'assurances 
maritimes, dont il se démit pour devenir directeur 
d'une compagnie créée dans le même but. 

A la fin de 1851, le gouvernement français lui 
confia la mission d'aller recevoir à San-Francisco les 
nombreux émigrants que la fièvre de l'or entassait 
sans prévoyance et sans ressource sur les rivages 
californiens. 

C'était une mission honorable, délicate, presque 
héroïque. Les difficultés et les périls qu'elle compor- 
tait tentèrent le généreux explorateur. Il partit, hélas 1 
pour ne plus jamais aborder ! 

Le 2 janvier 1852, il s*embarquait à Southampton 
à bord de VAmazone, magnifique paquebot de la 
Compagnie anglaise. Quarante-huit heures après, on 
venait à peine de perdre de vue les côtes d'Angleterre, 
que l'incendie envahissait l'Amazone^. 

Deux chaloupes où l'on se précipita pêle-mêle fu- 
rent submergées ; une troisième, ne contint plus que 
vingt passagers ; mais Gabriel Ferry n'y était pas ! 
Il avait prévu et constaté le sort des deux premières 
embarcations; il ne s'était point hâté de profiter de la 
dernière planche de salut, et, quand cette barque fut 
pleine, il répondit à ceux qui le pressaient d'y prendre 
place : 

(( Mourir pour mourir, j'aime autant rester ici ! » 

1. Voir sur cet horrible désastre toutes les feuilles du com- 
mencement de janvier 1852. 



RÉVOLUTIONS DU MEXIQUE 395 

Il prit ce parti avec une tranquillité extraordinaire, 
peut-être avec le sentiment secret d'un dévouement 
héroïque : on le lui a attribué ; sa fermeté d'aine du- 
rant les angoisses du drame de l'incendie a autorisé 
ses compagnons à le penser et à le dire ; car cette ter- 
rible et noble mort est déjà passée à l'état de 
légende. 

La chaloupe qui portait les derniers débris de 
l'équipage, et qui errait au hasard -dans les ténèbres 
sur une mer houleuse, entendit, vers cinq heures du 
matin, une explosion terrible. 

C'était rAmazoîie qui sautait avec le reste de ses 
passagers. 

Ferry, plus égoïste ou moins stoïque, eût pu être 
sauvé, car la barque fut rencontrée, et les passagers 
recueillis, au bout de quelques heures, par une galiote 
hollandaise. 

Les études contenues dans ce volume posthume 
ont été conservées manuscrites jusqu'à ce jour, parce 
que la famille de Ferry n'avait pas trouvé encore à 
leur publication une opportunité sufhsante. 

Quelques fragments seulement de ces travaux his- 
toriques ont été imprimés dans divers recueils du 
vivant de l'auteur *. 

Aujourd'hui, réunies en faisceau et complétées par 
les notes menuscrites de Gabriel Ferry, ces biogra- 
phies à la Plutarque, étudiées sur nature, écrites d'un 
style nerveux et coloré, forment une véritable his- 

1. Notamment dans le Courrier français» 



396 MÉLANGES 

toire des révolutions du Mexique, une histoire que ne 
peuvent se dispenser de consulter tous les hommes 
qui voudront comprendre l'état présent de ce beau 
pays, et juger sainement de son avenir. 

Avec quel intérêt ne lira-t-onpas les vicissitudes 
étranges de l'expédition de Xavier Mina ; les manœu- 
vres politiques et militaires de cet égoïste Padre 
Torrès, qui compromit la révolution mexicaine pour 
avoir voulu la confisquer à son profit en laissant en 
péril son principal auxiliaire, l'héroïque Mina ! 

L'histoire de l'empereur Iturbide n'est pas moins 
accidentée, moins dramatique ni moins féconde en 
enseignements pour les hommes de tous les partis. 

Mais le récit dans lequel l'écrivain s'élève à la plus 
grande hauteur comme historien, c'est celui de la vie 
de Santa-Anna, c'est l'étude de ce caractère si singu- 
lièrement formé des éléments les plus opposés, de 
cette âme romaine si fortement trempée, qui animait, 
par un singulier jeu de la nature, un corps sujet à des 
accès de sybaritisme chronique. 

Les luttes de ce héros étrange, tour à tour fanatique 
de la légalité et vainqueur implacable, contre le gé- 
néreux et magnanime Bustamente, qui eut la gloire 
de conclure avec l'Espagne le traité de paix dans 
lequel findépendance du Mexique fut proclamée et 
reconnue, ces luttes dramatiques et fécondes en inci- 
dents bizarres,, sont racontées avec cette verve entraî- 
nante qui sait prêter aux événements historiques tout 
l'intérêt du roman le plus mouvementé. On sent 
que l'auteur n'apprécie pas moins les vertus et les 



TIKVOLUTIONS DU MEXIQUE Î3U7 

tentatives pacifiques du président ami des Arago, et 
les talents d'un homme d'État de la taille de don Luca 
Alaman, que le courage entreprenant et la bravoure 
téméraire des célèbres guérilleros qui les ont précé- 
dés. 

Avec quelle vérité et quel éclat de couleur Gabriel 
Ferry sait peindre le théâtre si mobile et la mise en 
scène si brillante de ces drames révolutionnaires du 
Mexique, on le devine aisément quand on a lu les 
beaux livres auxquels il a dû sa légitime célébrité. 

Dans ses autres ouvrages pourtant, on ne l'a connu 
que voyageur et romancier ; celui-ci nous fait appré- 
cier et regretter en lui un remarquable talent d'histo- 
rien. 

Nohant, 14 août 1863. 



2a 



XV 



LES VAGABONDS 

PAR 

MARtIO PROTH 



Il y a du talent dans ce livre, une forme élégante, du 
feu, de l'esprit, de la couleur et une certaine person- 
nalité ardente qui ne déplaît pas. 

Il paraît même écrit au point de vue d'une déclara- 
tion de caractère personnel^ si l'on peut ainsi parler, 
plutôt qu'à celui d'une déclaration de doctrines litté- 
raires. Mais la solidité du talent de l'auteur est-elle de 
niveau avec la solidité de son courage? Voulant à tout 
prix être lui-même^ sans aucun égard pour personne, 
est-il partout bien d'accord avec lui-même? ne subit- 
il aucune fascination, aucune prévention ? C'est là re- 
cueil de tout parti pris. Aussi cette ardeur de person- 
nalité n'est-elle peut-être pas encore arrivée chez lui 



iOO MÉLANGES 

à la force véritable, et le parti pris annoncé contre 
toute espèce de doctrine ne se soutient-il pas d'un 
bout à l'autre avec une logique bien serrée. Ceci rend 
sa critique, aussi obscure par endroits, qu'elle est 
lumineuse et brillante en d'autres endroits. 

Il me répondra, et je le cite avec plaisir lui-même : 
a A cette œuvre, humble et pure fantaisie littéraire, 
nous n'avons jamais attaché la moindre prétention 
philosophique. Les prétentions de ce genre sont tout 
à fait en dehors de notre tempérament comme au-des- 
sus de nos moyens. On n'y entreverra donc pas l'om- 
bre d'un système préconçu, et c'est à peine si l'on y 
saisira un plan. — Notre parti le plus simple était de 
n'en pas prendre du tout. Abandonnée à elle-même, 
et libre de toute préméditation personnelle, notre 
pensée, qui n'avait rien de plus logique à faire, vaga- 
bonda sur la grand'route des siècles. » 

M. Mario Proth était parfaitement libre de former et 
de suivre ce projet. Tout artiste a le droit d'aller au 
gré de son imagination. Mais s'est-il tenu parole à 
lui-même ? s'est-il abstenu de philosopher? Non, et 
sa liberté d'esprit a donné un continuel démenti à son 
système d'abstention, d'est que son esprit est plus 
sérieux que fantaisiste, et qu'en dépit de lui-même^ il 
éprouve et manifeste l'impérieux besoin de juger. Or, 
qui juge, discute et disserte, et dès lors il n'est guère 
permis de trancher sans dire pourquoi et sans le bien 
savoir soi-même. 

Je ne suppose nullement que M. Mario Proth ne le 
sache pas; je crois, au contraire, qu'il a des idées 



LES VAGABONDS 401 

très arrêtées sur le détail et l'analyse ; mais ou il 
manque de synthèse, ou il ne se donne pas la peine 
d'enchaîner ses idées de manière à la faire ressortir. 
Il est difficile, après l'avoir lu, de saisir la morale de 
son livre et d'en faire son profit. Que l'on ne se ré- 
crie pas contre ce mot de morale, que je n'entends 
pas ici dans un sens étroit et pédantesque. Mais tout 
livre veut prouver quelque chose, et ce que le livre des 
Vagabonds prouve est difficile à dégager. C'est un feu 
d'artifice ingénieux, original, parfois gracieux, par- 
fois brutal, !et oii tant d'aperçus profonds et passionnés 
vous frappent, qu'on enrage un peu de ne pas bien 
savoir où l'on va. 

Je crois que l'auteur a voulu se résumer ainsi : 
L'intelligence est une noble vagabonde qui ne souffre 
aucune entrave. L'individu ne relève que de lui-même, 
et plus il se fait libre, plus il développe sa force. Il la 
perd dès qu'il l'enchaîne au char du convenu. 

Voilà du moins ce qui ressort pour moi de ce pas- 
sage sur la jeunesse actuelle: 

« Nous appartenons à une génération tout aussi 
capable d'élans généreux et de passion ardente que 
telle ou telle de ses devancières, mais qui cherche 
anxieusement sa voie à travers des ruines, vers des 
horizons nouveaux. Cette génération, dont les pensées 
s'éveillèrent gazouillantes et confuses vers l'aube de 
1848, ne se laisse prendre aux négations désolantes 
non plus qu'aux adorations étourdies. Sévère et impi- 
toyable, ainsi qu'on le verra bien^ comme ne le fut 
oncques génération, les vains jeux de la forme 



402 MÉLANGES 

l'ennuient au suprême degré , mais le rire imbé- 
cile de Pasquin l'agace. Elle a travaillé, puisqu'on lui 
a fait des loisirs ; elle cherche, et peut-être est-elle 
en train de trouver. Étrangère aux trépidations pro- 
phétiques, armée contre la désespérance et dédai- 
gneuse par-dessus tout de la puérile métaphysique, 
elle marche résolument vers son idéal : une fusion 
sereine et puissante de la science qui va grandissant, 
et de la poésie qui ne saurait mourir; ou, en d'au- 
tres termes, à sa poétique nouvelle^ elle donnera pour 
base inébranlable la science. » 

Ce passage est excellent, et je voudrais que le livre 
entier en fût le développement net et clair. Eh bien, il 
ne me le semble pas, ou l'auteur ne sait pas encore 
bien s'assimiler les facultés et le vouloir de cette jeu- 
nesse impartialement logique, ou elle ne l'est pas au- 
tant qu'il le croit. J'aime mieux lui donner tort et croire 
à son idéal, en l'accusant de ne pas avoir poursuivi cet 
idéal sans défaillance, dans l'exécution de son ou- 
vrage. 

M. Mario Proth dit de cette jeune génération: 

a Elle a sacrifié volontairement les grosses réalités 
du présent aux lointaines intuitions de l'avenir. Mais 
aussi, comme elle le surveillera jalousement, cet avenir 
âprement voulu, et comme elle saura s'y faire la part 
unique et indivisible du lion ! » 

Dieu entende M. Mario Proth ! Veuille la Provi- 
dence, qui se hâte lentement vers son but depuis tant 
de siècles, se hâter un peu plus, sauter par-dessus 
beaucoup de siècles jugés nécessaires par les vieux 



LES VAGABONDS 408 

esprits, et s'incarner, sous forme de progrès réel et 
prompt, dans l'âme de la jeunesse actuelle! Qu'elle 
brûle ce que le passé adorait, soit ! pourvu qu'elle 
fasse vraiment du feu, de la flamme, de la chaleur et 
de la lumière pour le siècle futur. Qu'elle soit jalouse 
de son œuvre, qu'elle le défende, qu'elle s'y fasse la 
part du lion, et surtout qu'elle ne vieillisse pas ! car 
vieillir, s'est donner sa démission. L'homme ne doit 
pas vieillir, il n'en a pas le droit. Qu'il perde ses che- 
veux, ses jambes, son appétit, peu importe, c'est la 
loi de la nature ; mais qu'il perde son cœur et sa con- 
science, cela n'est nullement fatal et nécessaire, et je 
doute beaucoup que ceux dont l'âme vieillit aient 
jamais été jeunes. Donc, que la jeunesse d'aujourd'hui 
soit vraiment jeune, et elle nous fera l'avenir. 

Mais alors, pourquoi l'auteur des Vagabonds nous 
dit-il ailleurs , vers la fin du livre, « qu'il n'y a plus 
de jeunes que les vieux »? Il y a bien d'autres bou- 
tades 011, dans une heure de tristesse et d'ennui, il 
passe d'une contradiction à une autre sans l'avouer, 
c'est-à-dire sans y prendre garde , car il est un écri- 
vain sincère; mais est-il permis d'être un écrivain 
étourdi? 

Allons, oui : encore cette année, si vous voulez. 
Mais soyez plus maître de votre fougue dans le prochain 
ouvrage, et ne dites pas dans une nouvelle boutade, 
que vous vous souciez fort peyi de cette litanie du 
progrès ! Vous ne vous souciez pas d'autre chose, et 
si l'on vous disait que vous ne croyez à rien et ne 
prouvez rien, vous vous fâcheriez contre vous-même. 



404 MÉLANGES 

Je crois voir que M. Mario Prolh a la généreuse 
prétention d'incarner en lui la jeunesse littéraire, car 
il réclame ardemment toutes les franchises qui lui 
sont dues. Il dit qu'elle brisera tous les obstacles et 
fera sa place au soleil. Qui l'en empêche? qui n'a be- 
soin de cet élément nouveau qu'elle doit apporter dans 
le monde? où sont les obstacles réels au talent véri- 
table? Mais le véritable talent doit être logique avant 
tout^ puisque — c'est M. Mario Proth qui le dit — la 
force de la jeunesse est dans un certain positivisme 
élevé, également ennemi de la désespérance et de l'il- 
lusion. Il s'agit pour elle, avant d'affirmer qu'elle est 
ainsi, de bien définir ce qu'elle entend par illusion et 
désespérance. Je ne crois pas qu'elle accepterait l'au- 
teur du présent livre pour son représentant, s'il appe- 
lait illusion toute pensée socialiste, et désespérance 
tout blâme d'un individualisme absolu. 

La jeunesse est et sera toujours généreuse. L'indi- 
vidualisme est son droit. Mais tout droit correspond 
à un devoir, et sa mission est de trouver l'accord de 
ce que M. Proth appelle la grande amitié^ c'est-à-dire 
l'amour de l'humanité avec l'amour de soi, c'est-à-dire 
la légitime aspiration à la liberté. 

Je ne crois pas la jeunesse aussi superbe et aussi 
acerbe que lui à l'endroit du peuple et des utopies 
démocratiques. Le peuple n'est-il pas, lui aussi, une 
jeunesse qui aspire à connaître, à sentir et à ^manifes- 
ter ? Je n'aime pas qu'on raille sa souveraineté d'un 
jour: elle fut assez douce et assez généreuse tant 
qu'on le laissa à ses propres inspirations. En eût-il 



LES VAGABONDS 405 

abusé réellement autant que le prétendent ceux-là 
mêmes qui l'ont enivré et démoralisé à un moment 
donné, sa future souveraineté serait encore tout aussi 
légitime que celle à laquelle M. Mario Proth aspire ; 
car l'auteur des Vagabonds a été un enfant lui-même, 
c'est-à-dire un naïf et un ignorant, avant d'être un 
homme de savoir et d'intelligence, et aucun tuteur 
n'eut le droit de déclarer qu'il resterait enfant. 

Après toute cette discussion, je me sens à l'aise 
pour lui dire encore qu'il a beaucoup de talent et qu'il 
en aura énormément s'il le veut. 

Courage donc, et qu'il me laisse finir par le mot qui 
finit son livre : «. Le doute n'abat que les faibles, il 
arme les forts. — Ainsi soit-il ! 

Février 1865. 



23. 



XV 
LE DROIT AU VOL 

PAP. 

NADAR 



La vérité a deux modes d'existence marqués par 
deux phases distinctes : celle où elle n'est pas démon- 
trée, et celle où elle peut être prouvée. 

Dans la première, elle s'appuie, d'abord sur la foi, 
qui est l'instinct du bon et du beau, et puis sur le 
raisonnement, et enfin sur la certitude intellectuelle. 

Dans la seconde, elle repose sur l'expérience, sur 
le fait accompli. — Honneur aux hommes d'initiative 
qui dégagent l'hypothèse première , la souveraine 
induction, du chaos des rêves, des mille tâtonnements 
de la pensée aux prises avec l'inconnu! Quand ces 
grands et généreux esprits ont réussi à bien poser 
la question à résoudre, ils ont déjà fait un grand pas. 
Ils ont ouvert la voie. 



408 



MELANGES 



Arrivent alors les hommes d'application, non moins 
utiles, non moins admirables, qui, par d'habiles et 
patients essais, font que l'hypothèse devient décou- 
verte. Le génie est devenu dès lors une force maté- 
rielle, l'idée qui n'était encore que promesse est 
devenue le grand bienfait dont s'enrichit l'espèce 
humaine. 

Ainsi de toutes nos conquêtes dans le domaine de la 
science et de l'industrie. Toute lumière a son cré- 
puscule précurseur, et qui aperçoit l'un peut prédire 
l'autre. Mais tous ne voient pas poindre la première 
aube d'une vérité, et c'est à ce premier état de lueur 
indécise qu'elle est contestée, parfois repoussée avec 
passion, tant est formidable l'apparition de ces grands 
astres de progrès qui bouleversent les notions de 
l'habitude, détruisent en quelque sorte le monde du 
passé, et font, le jour où leur rayonnement éclate au- 
dessus de l'horizon, entrer l'homme dans de nouvelles 
conditions d'existence. 

Ainsi de la vapeur, de l'électricité, et de tout ce qui, 
depuis moins d'un siècle, a modifié si essentiellement 
la vie générale et particulière en nous et autour de 
nous. 

Lisez, dans le travail qui suit nos courtes réflexions 
et dans les Mémoires du Géantf ce livre si naïvement 
dramatique, les protestations, les persécutions même 
que soulève toute vérité à l'état de recherche et de 
démonstration. C'est quand elle a besoin de recueil- 
lement, d'étude et d'encouragement, que l'ironie et 
l'impatience de tuer se dressent autour d'elle. 



LE DROIT AU VOL 409 

« Fais-toi preuve! lui crie t-on de toutes parts, et 
nous croirons en toi. » 

La vérité répond : 

« Aidez-moi à mûrir, à me manifester. Donnez-moi 
les moyens d'être un fait, et, pour cela, connaissez- 
moi, He me niez pas. Je ne suis qu'une idée, une âme, 
pour ainsi dire, et vous voulez me toucher avant de 
m'avoir permis de prendre un corps I J'existe, pour- 
tant; j'existe dans une sphère aussi réelle pour les 
yeux de l'entendement que si j'étais déjà le fait pal- 
pable. Respectez-moi, hélas! car me nier, c'est vous 
nier vous-même. Je suis vôtre, puisque je vous apporte 
l'avenir, et dire que je ne serai jamais, c'est dire que 
vous ne voulez jamais être. » 

Parmi les adeptes, vulgarisateurs ardents et servi- 
teurs dévoués de la vérité à l'état de démonstration, 
Nadar, ni savant ni spéculateur, mais grand logicien, 
selon moi, et homme de solide vouloir, apporte ici sa 
parole à la fois émue et réfléchie. Cette parole, résu- 
mée dans le Droit au vol, a une valeur, une force 
véritables. Qu'on la pèse sans prévention, et tout 
esprit sérieux sentira qu'il y a là une de ces questions 
magnifiques qui ne peuvent pas être insolubles, du 
moment qu'elles sont bien posées. 

Paris, 2 novembre 1865. 



XV 



RIMES NEUVES ET VIEILLES 



PAR 



ARMAND SILVESTRK 



Voici de très beaux vers. Passant, arrête-toi et 
cueille ces fruits brillants, parfois étranges, toujours 
savoureux et d'une senteur énergique. Faut-il cher- 
cher dans l'expansion lyrique la manifestation d'une 
personnalité? Oui et non. D'abord, non. Le vers est 
une musique qui vous élève dans une sphère supé- 
rieure, et, dans cette sphère-là, les idées et les senti- 
ments se sentent délivrés du contrôle de la froide 
raison et des entraves de la vraisemblance. C'est un 
monde entre ciel et terre, oii l'on dit précisément ce 
qui ne peut pas se dire en prose. Un tel privilège est 
dû à la beauté d'une forme qui n'est pas accessible au 



412 MÉLANGES 

vulgaire, ou du moins à l'état de vulgarité douce qui 
est le fond des trois quarts de la vie pratique. 

Permettons donc aux poètes de dépasser la limite 
du convenable et du convenu, ou plutôt exigeons cela 
de quiconque ose toucher à la lyre sacrée. Qu'ils ne 
parlent pas, qu'ils chantent, et que les plus grandes 
hardiesses soient purifiées par le chant inspiré. Qu'il 
en soit de la poésie comme de la statuaire, où le nu 
est souvent plus chaste que la draperie. 

Ainsi donc, ne cherchons pas dans le lyrisme plus 
de réalité que le lyrisme n'en peut donner sans deve- 
nir prose, et ne prenons pas pour un vrai païen le 
poète qui fait des sonnets païens. Ces sonnets sont-ils 
l'expression virile ou délirante du culte de la beauté? 
Oui, puisqu'ils sont très réussis et très beaux. C'est 
l'hymme antique dans la bouche d'un moderne, c'est- 
à-dire l'enivrement de la matière chez un spiritualiste 
quand même, qu'on pourrait appeler le spiritualiste 
malgré lui; car, en étreignant cette beauté physique 
qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il l'injurie pres- 
que et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc? 
De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et conti- 
nue sans la faire déchoir la thèse cachée sous le pré- 
tendu scepticisme de Byron. de Musset et des grands 
romantiques de notre siècle. Ceci est aussi une fatalité 
de l'homme moderne. C'est en vain qu'il invoque ou 
proclame Vénus Aphrodite. Ce rêve de poète, qui 
embrasse ardemment le règne de la chair ne pénètre 
pas dans la vie réelle de l'homme qui vit dans le poète. 
Pluton et le christianisme ont mis dans son âme vingt 



RIMES NEUVES ET VIEILLES 418 

siècles de spiritualisme qu'il ne lui est pas possible 
de dépouiller, et, quand il a épuisé toutes les formes 
descriptives pour montrer la beauté reine du monde, 
et toutes les couleurs de la passion pour peindre le 
désir inassouvi, il retombe épuisé pour crier à l'idéal 
terrestre : « Tu n'aimes pas ! » 

Voilà pourquoi, après avoir dit : « Non, le lyrisme 
n'exprime pas l'homme réel, » on peut dire aussi : 
« Oui, le lyrisme révèle le fond de l'âme du poète, et 
moins il a la prétention de se montrer en personne 
dans ses vers, plus il traduit les tendances supérieures 
de son être. » 

Ici vit le grand combat qui, depuis deux mille ans et 
plus (beaucoup plus !), tourmente et stupéfie l'âme 
humaine. C'est l'éternel « pourquoi » des générations 
avides d'un idéal mal cherché et qui semble insoluble 
encore à la plupart des hommes. Ce n'est pas ici le 
lieu pour philosopher et pour insinuer une vague 
intuition, une tremblante espérance de cette solution 
tant rêvée. C'est, d'ailleurs, aux poètes eux-mêmes 
qu'il faut la demander. Ils sont les précurseurs des 
métaphysiciens, s'ils ne sont pas les vrais métaphysi- 
ciens; qui sait? Pour moi, je n'affirmerais pas bien 
résolument le contraire, et je dis que la lumière naîtra 
d'une sensation traduite par l'élan poétique. Une 
impression spontanée, chez un esprit supérieur, carac- 
térisera tout à coup l'homme nouveau. Sera-ce l'amour 
ou la mort qui parlera? peut-être l'un et l'autre, peut- 
être que, dans l'extase du plaisir, excès de vitalité, ou 
dans la volupté du dernier assoupissement, paroxysme 



414 MÉLANGES 

de lucidité, l'âme se sentira complète. 'Alors, la vraie 
poésie chantera son hymne de triomphe. Les mots 
esprit ei matière feront place à un mot nouveau expri- 
mant une vérité sentie et non plus cherchée, et ce 
qu'un révélateur aura éprouvé passera à Tétat de 
vérité, en dépit de toutes les discussions métaphy- 
siques et de toutes les analyses anatomiques. 

Nous n'en sommes pas là. Jamais la scission entre 
le rôle de l'esprit et celui de la matière n'a semblé plus 
prononcée en philosophie et en littérature. Donc, 
l'homme est encore trop jeune pour se comprendre et 
se connaître lui-même. Tant mieux! c'est un grand 
avenir ouvert pour les poètes et les artistes. 

Les chants que voici sont des cris d'appel jetés sur 
la route. Ils sont remarquablement harmonieux et 
saisissants. Ils ont l'accent ému des impressions fortes, 
et le chantre qui les dit est un artiste éminent, on le 
voit et on le sait du reste. Souhaitons-lui longue 
haleine et bon courage ; nous avons lu ses vers en 
épreuves : nous ne savions pas encore son nom ; notre 
admiration n'est donc pas un acte de complaisance. 

Paris, 10 mars 1866. 



POST-SGRIPTUM *. 

Je n'ai rien à changer dans l'appréciation que je 
faisais^ il y a huit ans, des premières poésies d'Ar- 

1. Ecrit pour l'édition des Poésies réunies, publiée en mai 1875. 



RIMES NEUVES ET VIEILLES 415 

mand Silveslre ; le poète a tenu ses promesses. Il 
n'avait jamais eu besoin de patronage et le lecteur ne 
doit voir dans le mien qu'une maternelle sollicitude. 
C'est une modestie de sa part de vouloir qu'elle lui 
soit continuée; mais, comme il y a dans cette modestie 
un sentiment filial, je ne veux pas m'y soustraire. 

En publiant aujourd'hui des poésies anciennes et 
nouvelles, Armand Silvestre a éprouvé le besoin 
d'un classement logique. Il a divisé les divers ordres 
de sentiments et d'idées qui l'ont inspiré, et il est 
retombé, après des années d'intervalle, sous les mêmes 
impressions avec des pensées presque identiques. Il 
a désiré que cette continuité de sa vie apparût dans 
son livre. 

La division qu'il a adoptée me paraît traduire très 
bien les ordres de choses qui ont absorbé son exis- 
tence. 

Il y a eu progrès pourtant. En elle-même la forme 
lyrique n'est point une chose qui se gâte ou s'amé- 
liore. La pensée est le chant d'oiseau qui, après les 
premiers tâtonnements, s'élance à son développement 
pour ne plus s'altérer; mais, si le poète, à son début, 
est déjà le virtuose qu'il sera toujours, l'homme 
marche, s'éclaire, se complète et aborde les sujets de 
son émotion avec des forces nouvelles. On ne saurait 
dire pourquoi son vers a plus d'attrait ou de puis- 
sance, si l'on ne s'attache qu'à la forme, mais on s'en 
rend compte quand on songe à l'aspect que prennent 
les choses en raison du vol plus élevé de l'âme et de 
l'ampleur de ses voyages dans le monde de la pensée. 



416 



MELANGES 



Nous souhaitons et nous croyons pouvoir annoncer 
bonne chance à cette manifestation, aujourd'hui com- 
plète, d'un talent exquis où la force et la grâce sont 
toujours au service d'une émotion ardente et profonde. 



Nohant, décembre 1874. 



XVIII 
JEANNE PIC AU T 

DRAME EN TROIS ACTES 
PAR MAXIME PLAN ET 



Le public de la Châtre a accueilli avec bienveillance 
un essai dramatique, intitulé Jeaniie Picaut^ de 
M. Maxime Planet, tiré d'un roman célèbre d'Alexandre 
Dumas. D'abord^ l'auteur de la pièce porte un nom 
aimé au pays et presque partout en France. Ensuite il 
est jeune et sans prétentions. Enfin il donne un bon 
exemple que devraient suivre ses contemporains de la 
province; il essaye. Essayer leur intelligence, n'im- 
porte dans quel genre, et livrer avec confiance ces 
essais naïfs au jugement de leurs amis et de leurs 
compatriotes, c'est ce que devraient faire tous les 
jeunes gens aux heures de loisir si nombreuses qu'ils 
perdent souvent en promenades sans but et en Hâne- 



418 MÉLANGES 

ries sans résultat. Les parents auraient tort de croire 
que le travail du loisir porte préjudice au travail delà 
profession. Tout travail exerce au travail, et plus on 
s'habitue à ne pas perdre une heure de sa vie, mieux 
on vaut, plus on est capable et actif. Si vous recher- 
chez la vie des hommes de talent et de mérite, vous y 
verrez dès le jeune âge une surabondance d'occupa- 
tions et mille essais dans tous les sens. L'eprit cher- 
che sa voie, et un peu d'inconstance au commence- 
ment est chez eux l'indice d'une forte persévérance 
dans l'âge mûr. Le temps n'est plus où la jeunesse, 
docile à la coutume et à la loi de famille, acceptait sans 
raisonner l'état que ses parents lui choisissaient. 
Certes cela était bon, alors qu'il n'y avait pas encom- 
brement et que la profession était une sorte d'héritage 
respecté de tous. Il n'en est plus ainsi; la route est 
couverte d'aspirants à toutes les carrières, et, pour s'y 
faire jour, il faut j)lus de facultés, de volonté et de 
luttes qu'autrefois. De là le découragement de beau-, 
coup d'enfants excellents et bien doués, que la famille 
presse et gourmande, mais ne peut plus aider bien 
efficacement à percer la foule. On les voit alors s'é- 
teindre dans l'ennui ou s'étourdir dans le désordre. 

Le remède serait peut-être de leur donner le temps 
de se former et de se connaître. Aux sacrifices que l'on 
fait — et que l'on doit faire — pour leur éducation 
première^il faudrait joindre la patience d'attendre que 
l'arbre puisse porter ses fruits. Ce n'est pas au lende- 
main du baccalauréat qu'un garçon est capable de 
savoir à quoi il est propre. Et, d'ailleurs, si la vie de 



JEANNE PICAUT 419 

Paris leur est dang-ereuse, la vie de province ne l'est 
pas moins dans un autre sens. Elle engourdit parce 
qu'elle est triste, parce qu'on ne sait plus s'amuser, 
parce qu'on ne s'entend plus^ parce qu'enfin, la vie 
étant devenue très positive et très âpre, on a oublié 
quelajeunesseadroit au plaisir et qu'elle en a besoin. 
Faites-lui des plaisirs honnêtes et intelligents ; ayez 
un théâtre, et, quand vous en aurez un, allez-y; encou- 
ragez les artistes, et vous en aurez de bons, qui feront 
de vrais efforts pour répondre à vos sympathies. 
Ouvrez des conférences, organisez des lectures. Ayez 
des collections d'histoire naturelle et des ouvrages qui 
permettent aux vocations de prendre tous ces chemins- 
là. En vous obstinant à faire de vos fils des gens d'af- 
faires, des médecins ou des fonctionnaires, vous étouf- 
fez toutes les autres vocations qui sont pourtant tout 
aussi méritoires et tout aussi honorables. Si vous 
poussiez les jeunes gens à se faire connaître, à s'in- 
struire les uns les autres et à instruire le peuple par 
des cours gratuits, par de la musique enseignée mé- 
thodiquement, par des représentations de théâtre, par 
une revue littéraire locale, que sais-je ? par tous les 
moyens qui n'ont d'essor qu'à Paris, vous verriez se 
révéler des aptitudes que vous ne soupçonnez pas, et, 
si ces aptitudes manquaient, vous auriez du moins des 
enfants capables de se mesurer avec le public et ha- 
bitués à manifester simplement et librement la ten- 
dance de leur esprit. 

La ville de la Châtre semble avoir fait d'elle-même 
les réflexions que je lui suggère, en se portant en 



420 



MELANGES 



foule au sepctacle de dimanche dernier et en applau- 
dissant avec une sympathie marquée l'essai drama- 
tique d'un de ses. enfants. Les acteurs ont joué avec 
zèle, conscience et ensemble cet essai inspiré par 
de bons sentiments et l'amour du vrai. 



17 juin 1868. 



XIX 



AU PAYS DE VASTRÉE 

PAR 

MARIO PROTH 



Voici, d'une personne que nous aimons, un très 
bon livre qui nous fait grand plaisir. Jusqu'ici, l'auteur 
avait montré plus de talent dans le détail que dans 
l'ensemble; à présent tout y est. Nous n'avons plus 
qu'un reproche à lui faire, et encore n'est-ce point 
une critique à l'écrivain, c'est une remontrance ami- 
cale adressée à l'homme: nous trouvons dans sa plai- 
santerie contre les noms et les choses d'hier et d'au- 
jourd'hui une certaine âcreté qui ne nous semble pas 
assez philosophique pour un esprit de cette portée. 
Quand on voit les grandes choses de haut, il n'est pas 
permis de se battre avec les petites, c'est trop des- 
cendre à leur niveau. On risque, d'ailleurs, à ce tra- 

24 



422 MÉLANGES 

vail d'aversion contre la médiocrité, de se tromper 
systématiquement et d'écraser de beaux papillons que 
l'on prend pour de vulgaires chenilles. 

Ceci posé, prenons et louons de bon cœur, car ce tort 
est l'excès d'une qualité précieuse. M. Mario Proth aime 
le grand et le fort dans toutes leurs manifestations 
naturelles ou artistiques. La nature particulière de son 
talent est la vigueur. Il a le style alerte, coloré, bril- 
lant, tout rempli d'érudition universelle, sans être 
chargé de fatigant archaïsme. Le tour est vif, l'expres- 
sion heureuse, le trait incisif, cruel même; mais, quand 
c'est réellement le méchant et le mauvais qu'il vise 
dans l'histoire et dans l'art, cette cruauté indignée est 
une équité et une puissance. 

Bien peu de nous ont lu à fond et bien compris 
VAstrée, M. Mario Proth, soit hasard, soit vouloir, a 
découvert et véritablement prouvé que ce fameux 
livre, oublié et démodé, valait la peine qu'on ne se 
donne plus de l'étudier et de l'interpréter. 

Nous-même, qui, par un hasard particulier, l'avions 
étudié quelque peu, nous voyons bien à présent, qu'il 
a plus de mérite et de valeur que nous ne pensions ; 
nous avions été charmé de la partie descriptive et des 
vers; nous avions passé légèrement sur la pensée 
toute gauloise et sur l'érudition extraordinaire pour 
le temps oii il fut écrit. Le travail consciencieux et 
amusant (notez ces deux points-ci) de M, Mario Proth 
restitue au sire d'Urfé la part de gloire qui lui appar- 
tient, et nous fait comprendre pourquoi et comment 
ce créateur du roman français moderne fut si apprécié 



AU PAYS DE l'aSTRÉE 423 

de ses contemporains, et encore plus tard, jusqu'à 
Jean-Jacques Rousseau, qui le goûta si fort dans sa 
première jeunesse. 

Jean- Jacques... écrivons vite ici ce nom vénéré, 
pour ne pas chercher une nouvelle querelle à M. Mario 
Prothj qui le hait d'une haine impie, sans se douter, 
sans s'apercevoir qu'il lui doit une forte part de cet 
individualisme qu'il est si jaloux de proclamer. 

Il y a encore ici^ dans ce cerveau très puissant, une 
lacune que le temps et la réflexion combleront à coup 
sûr. L'individualisme (le mot est bien barbare sous la 
plume d'un écrivain aussi élégant et aussi indépen- 
dant que lui) — l'individualisme n'est qu'un aperçu 
de la vérité ; c'est un droit sacré de penser et d'agir à 
sa guise tant que cette part de vérité n'écrase pas sa 
sœur jumelle, qui pourrait s'appeler le socialisme et 
qui a droit de vie à tout aussi juste titre. Aucune vé- 
rité n'a droit de mort sur les autres vérités, car il y en 
aura en apparence plusieurs jusqu'à ce que le cou- 
ronnement de cet édifice-là soit trouvé. 

Toutes nos réserves faites, suivons M. Mario Proth 
comme un guide vraiment intéressant et sûr à la re- 
cherche du monde enchanté de rAstrée; il a toutes 
les aptitudes et toutes les facultés d'un heureux explo- 
rateur; il sera, nous osons le prédire, un éminent cri- 
tique quand le bouillonnement de sa jeunesse se dé- 
gagera de l'excès de sève qui, sous prétexte de per- 
sonnalité, tombe à V exclusivisme. Il est bien permis, 
il est même bien nécessaire qu'un artiste et un cri- 
tique aient une croyance; sans cela, point de méthode 



424 MÉLANGES 

dans le travail ; mais, si cette croyance se fait trop ab- 
solue, elle frise bientôt ce que l'on pourrait appeler 
un mysticisme réaliste, et, en devenant intolérante et 
hargneuse, elle rétrécit son horizon et use rapidement 
son énergie. L'énergie véritable, vitale de la critique 
est de voir chaque chose au point de vue de la concep- 
tioiv qui l'a produite. M. Mario Proth l'a très bien 
senti, du reste, en se plaisant avec tant de laisser 
aller à l'érudit et charmant travail que nous venons de 
hre. D'abord l'histoire de d'Urfé et de sa famille, qui 
est, en même temps, une très remarquable page de 
l'histoire du moyen âge et de la renaissance ; et puis 
l'analyse excellente du livre de fAstrée, ses tendances 
ses intentions, sa cause et son but, ses défauts trop 
faciles à railler aujourd'hui, ses qualités difficiles à 
surpasser, ses résultats, son influence sur la littéra- 
ture et sur les mœurs. Tout ami des lettres, tout es- 
prit préoccupé des enseignements de l'histoire voudra, 
sinon relire VAstrée, du moins lire avec attention l'a- 
nalyse de Mario Proth, et, pour ceux qui ne demandent 
qu'une teinture strictement nécessaire de ces choses, 
il est indispensable qu'ils se munissent d'un rensei- 
gnement si rapide, bien que très complet, et si amu- 
sant, bien que très sérieux. 

Autre mérite de ce travail. La nature y est bien 
vue, bien comprise et bien exprimée : certains paysa- 
ges sont dessinés de main de maître, et le savant y 
trouve, aussi bien que le peintre, la notion nécessaire à 
sa satisfaction intuitive. M. Mario Proth est très instruit 
en toute chose, ce qui donne une grande lucidité à 



AU PAYS DE l'aSTRÉE 425 

son coup (l'œil et la netteté nécessaire à son expres- 
sion. La grande instruction littéraire que chaque page, 
chaque phrase de sa façon révèlent, est aidée par le 
mot propre à chaque aspect des choses. Il décrit un 
château comme un poète, d'autant mieux qu'il sait 
bâtir dans sa pensée comme un architecte, peindre et 
sculpter en imagination comme un artiste. Il voit d'au- 
tant mieux un paysage qu'il est assez naturaliste pour 
distinguer la réalité sous l'idéal; et, en ceci, il est 
digne d'apprécier les descriptions d'Honoré d'Urfé, 
qui ont ce double mérite dans la forme appropriée à 
la mode du temps. Si d'Urfé voit partout des nymphes 
et des divinités, il voit aussi les formes et les couleurs 
dont les causes premières ne lui échappent point, et 
l'exactitude de sa peinture est telle, que l'auteur de 
l'excursion au pays dn VAstrée a pu se servir du livre 
comme d'un guide parfait pour retrouver le cadre des 
principales scènes. 

En outre, l'auteur de cette recherche nous a décou- 
vert un pays enchanteur tellement oublié, tellement 
inconnu aujourd'hui, que plusieurs Lignons et plu- 
sieurs localités se disputaient l'honneur, réputé vain, 
d'avoir inspiré la muse de M. d'Urfé. Son château, 
son vrai château existe pourtant encore en partie, et 
ce qui en reste est, paraît-il, une merveille. Nous 
irons, les touristes y courront, et un homme de goût 
un peu riche achètera et restaurera ce chef-d'œuvre. 
Il est impossible que la révélation qui nous en est 
faite dans un si remarquable ouvrage ne porte pas 

ses fruits. De même que la renommée d'Honoré d'Urfé 

24. 



426 MÉLANGES 

va recevoir la dorure que le temps lui avait enlevée. 
Il suffirait de lire les citations que M. Mario Proth en 
donne pour être touché de ce mélange de sagesse et 
de fraîcheur qui caractérise sa forme ; et, quant au 
fond, lisez ce que son commentateur dit de la galan- 
terie entendue dans le sens sérieux de la civilisation 
et du progrès des idées, vous serez convaincu avec 
moi que rAstrée, ce rêve souvent indigeste, mais tou- 
jours sincère de l'âge d'or, a été une belle et forte 
expression de l'idéal français de la renaissance. 

Nohant, 18 juin 1868. 



XX 



GUSTAVE TOURANGIN 



Le 29 janvier 1872 a marqué la fin d'une des plus 
recommandables existences qu'il nous ait été donné 
de connaître et d'apprécier. 

Gustave Tourangin, né à Bourges le 7 février 1815, 
consacra toute sa vie exclusivement aux sciences na- 
turelles. Il les possédait toutes à un degré éminent et 
avait sur leurs corrélations des idées aussi ingé- 
nieuses que vraies. Il était le vrai naturaliste qui, en 
poursuivant le détail des choses avec une clairvoyance 
et une patience infinies, n'oublie jamais leur ensemble, 
et remonte de cause en cause à l'immense et sublime 
logique de l'univers. On a beaucoup regretté qu'une 
débile santé et une modestie excessive l'aient em- 
pêché de publier ses innombrables observations. Il 
avait pourtant le don de bien dire ; ses lettres parti- 



428 MÉLANGES 

culières étaient admirables ; et il avait la clarté et le 
charme d'une élocution heureuse. 

Il possédait l'ornithologie, l'entomologie et la bo- 
tanique d'une manière toute spéciale, et chaque jour 
il enrichissait le catalogue de sa mémoire des plus 
intéressantes découvertes. Combien ceux qui l'ont 
connu regrettent qu'il n'ait pas laissé des notes à 
défaut de manuscrits ! Il était de ceux qui croient ne 
savoir jamais assez pour établir un travail utile. 

Et quel autre pourtant eût pu faire faire de nou- 
veaux progrès à des sciences si nouvelles encore ! 

Il donnait ses observations et ses précieuses ré- 
coltes à qui les lui demandait. M. Boreau lui a dû 
pour une bonne part le complément considérable et 
indispensable de son excellente Flore du Centre. 
Dans un milieu nioins indifférent que la France aux 
études naturelles, Gustave Tourangin, forcé et sti- 
mulé, eût mis de l'ordre dans les sciences et eût 
rendu de grands services. 

Il s'est contenté de jouir de la nature pour lui- 
même et d'en faire profiter quelques-uns. Peut-être 
se réservait-il d'occuper sa vieillesse à un travail plus 
durable et plus général. La mort l'a surpris peut- 
être au moment de la réalisation à laquelle nous cher- 
chions toujours à l'amener ; c'est une perte réelle et 
sérieuse pour les scienceS;, et, pour ses amis, c'en est 
une irréparable et cruelle. Il avait le charme péné- 
trant d'une bonté à toute épreuve, d'une patience sans 
borne, d'un désintéressement absolu, trop absolu, de 
toute personnalité. 



GUSTAVE TOURANGIN 429 

Nulle existence n'a été plus pure, plus studieuse et 
plus noble ; il ne lui a manqué, pour être une des 
gloires du Berry, que de Tavoir voulu. Quoi de plus 
touchant et de plus respectable qu'une telle modestie î 

Décembre 1872. 



XXI 

LE BLEUET 

PAR 

GUSTAVE HALLER 



Je crois, malgré le pseudonyme, que ce charmant 
livre est l'œuvre d'une femme. 

Il y a de ces délicatesses de sentiment, de ces re- 
cherches d'analyse qui me semblent appartenir à un 
esprit plus pénétrant et plus contenu que celui de 
l'homme. 

L'homme qui joue le principal rôle dans cette sim- 
ple et touchante histoire, a, dans tous les cas, un cœur 
de femme; mais il a aussi le caractère d'un homme 
bien trempé, et ce mélange de tendresse et de fermeté 
fait de lui un type assez neuf. Est-il vrai? Je veux 
l'admettre; on ne discute pas ce qui plaît et intéresse. 
Dans tous les cas, l'auteur, en voulant ôt»'e romanes- 



■432 MÉLANGES 

que, ce que je crois très nécessaire à un romancier, 
nous montre qu'il sait fort bien étudier les caractères 
les plus opposés, et tous les types qu'il nous montre 
ont un grand relief. 

La forme nous paraît très bonne, correcte et sobre. 
Nous croyons que le public encouragera ce remarqua- 
ble essai d'un homme excessivement délicat ou d'une 
femme très fortement douée. 

Nohant, 1er juillet 1875. 



XXII 



JACQUES DUMONT 

PAR 

MÉDÉRIC CHAROT 



M. Médéric Gharot n'appartient à aucune école. Il 
cherche le vrai, et il le trouve, parce qu'il le sent pro- 
fondément, parce qu'il est vrai lui-même. C'est un 
jeune homme sincère qui n'essaye pas de se vieillir par 
des théories de désenchantement ou de fausse expé- 
rience de la vie. Il dit ce qu'il voit et ce qu'il éprouve; 
aussi ses écrits ont-ils une fraîcheur de jeunesse et 
des senteurs de printemps. Il décrit la nature en poète, 
sa prose a la concision du vers et la sobriété du pein- 
tre qui résume en traits précis. Rien d'affecté dans sa 
manière, il ne cherche pas l'effet. Il semble qu'il con- 
naisse le secret des vrais maîtres, et qu'il sache par 

quels moyens simples on rend la logique de ses im- 

25 



434 MÉLANGES 

pressions. Est-ce par de grandes études littéraires 
qu'il est arrivé à la science de la bonne peinture? 
Nous croyons savoir qu'il n'a point eu tant de beaux 
loisirs, et qu'il a cédé sans résistance à une droiture 
naturelle de l'esprit. Ses récits sont si vrais, qu'on les 
croirait faits de mémoire. Il a vu les personnages qu'il 
met en scène, et les choses auxquelles il touche lui 
sont familières. Il connaît son sujet tout comme un 
vieux praticien, mais il ne l'épuisé pas par la recher- 
che exagérée du détail. En un mot, il ne décrit pas 
pour montrer ce qu'il sait, mais pour faire voir ce qu'il 
a vu avec de bons yeux, sains et jeunes. 

Mai 1876. 



FIN 



AT 
L 



TABLE 



I. — LES RUES DE PARIS EN 1848 1 

II. — LA JOURNÉE DU 16 AVRIL 1848 11 

III. — LA JOURNÉE DU 20 AVRIL 1848 '^5 

IV. — PAROLES DE BLAISE BONNIN AUX BONS CITOYENS. 39 
V, — DEVANT l'hôtel DE VILLE 65 

VI. — LA QUESTION SOCIALE 75 

VII. — A LAMENNAIS 79 

VIII. — REVUE POLITIQUE ET MORALE DE LA SEMAINE. . . 87 

IX. — QUESTION DE DEMAIN 99 

X. — LE PÈRE COMMUNISME 119 

XI. — PARIS ET LA PROVINCE 127 

XII. — LOUIS BLANC AU LUXEMBOURG 151 

XIII. — BARBÉS 167 

XIV, — A THÉOPHILE THORÉ, suF la mise en accusation 

de Louis Blanc 177 

XV. — TRAVAILLEURS ET PROPRIETAIRES, par VictOl" 

Borie 185 



MELANGES 

I, — PRIÈRE , 205 

II. — ADIEUX, poésies par Henri de Latouche. . . . 207 

III. — LA BOTANIQUE DE l'enfance, par Julôs Néraud. 213 



436 TABLE 

IV. — RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ EN ITALIE, traduit de 

J. Mazzini 217 

V. — CONTES POUR LES JOURS DE PLUIE, par Edouard 

Plouvier 335 

VI. — ANDORRE ET SAINT-MARIN, par Alfred de Bougy. 339 

VII. — LA MAISON DÉSERTE, Douvelle d'Hoffmanu. . . . 343 

VIII. — LÉGENDES FANTASTIQUES 349 

IX. — MADAME HORTENSE ALLART 355 

X. — LA BIBLIOTHÈQUE UTILE 365 

XI. — QUATORZE STATIONS DU SALON DE 1859, par Z. 

Astruc 371 

XII, — GRENOBLO MALHÉROU 375 

XIII. — EXPÉDITION DES DEUX siciLES, par Maxime Du 

Camp 385 

XIV. — RÉVOLUTIONS DU MEXIQUE, par Gabriel Ferry. . 391 
XV. — LES VAGABONDS, par Mario Proth 399 

XVI. — LE DROIT AU VOL, par Nadar 407 

XVII. — RIMES NEUVES ET VIEILLES, par A. Silvestre . . 411 

XVIII. — JEANNE PiCAUT, drame, par Maxime Planet. . 417 
XIX. — AU PAYS DE l'astrée, par Mario Proth, . . . 421 

XX. — GUSTAVE TOURANGIN 427 

XXI. — LE BLEUET, par Gustave Haller 431 

XXII. — JACQUES DUMONT, par Médéric Charot 433 



FIN DE LA TABLE 



Imprimerie de Poissy — S. Lejay et G'«. 



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