(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Qeuvres de George Sand"






/V W V\A/ Ww \ 



,WW w ,y L U, /VW 



MK 



&W?®?»> 



K£®MMËiS£ 



'w^y" . 



VW, - -.W^^L-V 









v^v"-. 















^0(^9ty 









/ 



7. 3 j -: 

. FM 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/qeuvresdegeorges95sand 



llHUtt* #/[/■) 



OEUVRES 



DE 



GEORGE SAND 

V G5~ 



OEUVRES 



GEORGE SAND 

HOU mU ÉDITION 
Format g r a n d i n - 1 8 



André 

Antonia 

La Confession d'une jeune fille. 

Constance Verrier 

La dernière Aldini 

Elle et Lui 

La Famille de Germandre 

François le Champi 

Indiana 

Jean de la Roche 

Laira 

Lettres d'un Voyageur. ..*... 
Mademoiselle la Quintinie. . . . 

Les Maîtres mosaïstes 

Les Maîtres sonneurs 

La Mare au Diable 

Le Marquis de Villemer 

Mauprat 

Mont-Revêche 

Nouvelles 

La Petite Fadette 

Tamaris 

Théâtre de Nouant 

Valentine 

Valvédre 

La Ville noire 



vol. 



Clichy. — Imp. de Mairice L'IGNON et C' e , rue du Bac-d'Asnières , i2. 



• S 1 

THEATRE 



DE 



NOHANT 



GEORGE SAND 



Ipr 



- 



- 



PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 

RUE YIVIENXE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1865 

Tous droits réservés 






LE DRAG 



REVERIE FANTASTIQUE EN TROIS AC ES 



A M. ALEXANDRE DUMAS FILS 



L'élément fantastique est encore une des faces de l'esprit 
populaire, et il n'est pas besuin de remonter a\ec Charles 
Nodier au moyen âge pour saisir par ses beaux cheveux 
flottants le lutin de la prairie, de la montagne ou de la 
chaumière. On le rencontre encore à chaque pas chez toutes 
les nations de l'Europe, dans toutes les provinces de France 
et sur tous nos rivages de l'Océan et de la Méditerranée. 
Il se pteit surtout dans des sites étranges et terribles, chez 
des populations qui ne semblent pouvoir réagir quo par 
l'imagination contre la rude misère de leur vie matérielle; 
kobohl en Suède, horigan emBretagne, follet en Berry, orco 
à Venise, il s'appelle le drac en Provence. Il en est à peu 
près de même d'un autre esprit,, plus fâcheux et plus sinis- 
tre, qu'en tout pays on appelle le double. 

Un jour qu'un garde-côte m'avait parlé de ces lutins en 
esprit fort qu'il était, lui, et que sans s'en douter il m'avait 
rappelé la légende d'Argaïl, dont Trilhy est le poëme char- 
mant, je voulus voir le lieu hanté par les dracs, et, des hau- 
teurs du cap ***, je descendis dans une des nombreuses 
petites anses que formait la dentelure des falaises à pic. 
Le décor était splendide, et le sujet me fit penser à un opéra 
ou à un mélodrame à grand spectacle; mais, bientôt gagné 



4 THEATRE DE KOHANT 

par le spectacle; autrement grand de la mer agitée, j'oubliai 
tout ce qui n'était pas elle, et, dans un de ces rêves dont on 
n'a, Dieu merci, à rendre compte à personne, je me représen- 
tai le monde impalpable qui doit peupler l'immensité incon- 
nue. Vous avez bien quelquefois goûté, sous une forme quel- 
conque, ce plaisir de supposer qui arrive presque à être le 
plaisir de croire. 

Aucun sentier ne m'avait amené dans la cachette fermée par 
la mer, où le sable blanc et chaud, vierge de toute empreinte, 
m'invitait à divaguer. Il semblait, à voir le rocher autour de 
moi, qu'il fût impossible de le remonter et à coup sûr aucune 
barque ne se fût risquée à venir me chercher là. 

Figurez-vous une forêt à perte de vue de roches plantées 
dans la mer. Ces écueils innombrables et présentant les for- 
mes les plus inouïes n'étaient pas des fragments écroulés de 
la montagne, mais des blocs surmontés d'aiguilles formant le 
sommet d'autres montagnes submergées. L'eau brillante, d'un 
bleu presque noir, détachait vigoureusement en gris blafard 
cette foule, cette armée de spectres livides imprégnés de sel, 
et l'ardent soleil qui les blanchissait encore jetait sur ces ap- 
paritions je ne sais quelle effrayante gaieté. Nul être humain 
ne pouvait sans grand danger parcourir ce réseau d'écueils 
inextricables, et nul être terrestre ne pouvait y vivre. Pas 
un brin d'herbe, pas un lichen, pas même un débris de plante 
marine sur ces îlots, et pourtant cela était beau et rempli de 
l'attrait du vertige. L'esprit s'élançait irrésistiblement de ro- 
che en roche ; il s'enivrait de la profondeur de ces racines 
puissantes de la montagne sous-marine ; il s abondonnait aux 
curiosités de Yinaccessible ; il voulait planer sur tout, plonger 
dans tout ; il vivait d'une vie terrible et folle. 

L'esprit de l'homme a cet instinct de conquête irréalisable ; 
il peut rêver des délices dans la possession d'un monde qui 
refuse au corps les conditions de la vie, et ce monde merveil- 
leux des abîmes n'aurait pour hôtes que des muets et des 
aveugles, les poissons et les coquillages ! Je ne voulais pas, je 
ne pouvais pas le croire... Mais je vous fais grâce de cette 



LE DIîAC 5 

divagation, qui n'a de charme que quand on en perd soi-mè/ne 
le commencement et la fin. Je ^us raconte seulement où 
et comment m'est venue confusément l'idée de faire agir et 
parler un de ces esprits dont, j'enviais la vie mystérieuse et 
l'ineffable liberté. 

Et, en quittant ces menhirs naturels, ce Carnac maritime, 
je voyais les pécheurs amarrer leurs barques et réparer 
leurs agrès d'un air absorbé. Ils n'entendaient pas un mot do 
français, et ne se parlaient pas non plus entre eux dans leur 
dialecte. Sombres et rêveurs,, ils semblaient écouter les me- 
naces ou les promesses des esprits de la plage ; mais, quand ils 
remontèrent vers leurs cabanes, pittoresquemment semées le 
long de l'abîme, ils échangèrent avec animation des paroles 
limyantes, comme s'ils se félicitaient d'avoir échappé aux 
embûches des mauvais génies. Leurs voix se perdirent dans 
l'éloignement, la mer continua son éternel monologue, et je 
restai à l'écouter, en proie à cette fascination à la fois pé- 
nible et délicieuse qu'elle exerce et qu'elle n'explique pas. 

Je pensais bien ne jamais avoir à noter ces impressions fu- 
gitives, au milieu de tant d'autres plus faciles à définir ; mais 
le hasard m'en fit retrouver quelque chose, un des jours du 
mois dernier, en essayant d'écrire une légende dialoguée pour 
quatre personnages de notre connaissance. Le drac oublié 
m'apparut comme dans un rêve, et je ne voulus pas reculer 
devant le contraste d'un fantastique échevelé et d'une réalité 
un peu brutale. Ce n'était pas l'histoire qu'on m'avait racon- 
tée, mais c'était l'image flottante dont j'avais vu le cadre sai- 
sissant. J'entendais passer les voix rauques des bateliers au 
milieu du chant ininterrompu de la mer harmonieuse. Je re- 
voyais ces hommes rudes et incultes dont l'esprit conserve 
des poésies étranges., et j'écrivis sans crainte et sans scrupule 
une rêverie qui ne devait être soumise à aucune critique offi- 
cielle. 

Une mise en scène gracieuse, un joli décor et quatre inter- 
prètes intelligents et confiants ont donné un corps à celte 
fantaisie dépourvue de toute prétention à la couleur locale et 



6 THEATRE DE NQHANT 

à la forme dramatique. Vous êtes venu, et vous avez aimé 
cette manière de raconter et de figurer un rêve devant une 
réunion de famille, à peu près comme on le raconterait soi- 
même au coin du feu. J'ose donc la publier, et je la mets sous 
la sauvegarde de votre indulgence en vous la dédiant, non pas 
comme à fauteur de ces fortes et savantes études dramati- 
ques de la vie humaine qui parlent à la raison et à la logique 
autant qu'à l'esprit et au cœur, mais comme à un excellent 
ami dont le sens artiste admet et comprend sans -1 pédantisma 
toutes les libertés de l'art. 

George Sand. 

Nohant, septembre 1861. 



LE DRAC 



PERSONNAGES 



LE DRAC. ANDRE. 

BERNARD. . FRANC IN E, fille d'André. 

La scène se passe dans la maison d'André, qui est pêcheur à la côte. La mai- 
son est élevée sur une falaise. Une grande porte ouverte sur des rochers à 
pic; au fond, la mer et des rives escarpées. Fenèlre et cheminée à droite- ; 
à gauche, la porte de la chambre de Francine et un escalier intérieur qui 
mène à la montagne. Il fait encore jour. Il y a une image de la Vierge. Des 
fdets, un miroir, divers engins dépêche et des armes sont suspendu-; à la 
muraille. 



ACTE PREMIER 



SCENE PREMIÈRE 
ANDRÉ, FRANCINE. 

André regarde par la fenêtre avec une lunette d'approche. Francine 
épluche des noisettes qu'elle tire d'un pelit panier et place sur une 
assiette. 

FRANCINE. 

Penchez-vous donc pas tant que çà à la fenêtre, mon père! 
Si vous tombiez ! 



S THEATRE DE. NOUANT 

A N D R È . 

Ah, dame! si je tombais, j'irais tout droit à cinq cents 
pieds dans la mor! 

F R A N C I X E . 

Oh ! ça fait pour à penser (■!) ! 

AND Rli. 

Eh bien , quand je tomberais, qu'est-ce que ça te ferait, 
à toi? 

FRANGINE. 

Oh ! pouvez-vous dire ça ? 

ANDRÉ. 

Une fille qui s'ennuie à la maison ! 

FRANGINE. 

Ça n'est pas. 

ANDRÉ. 

Oui pleure toujours ! 

FRANGINE. 

Vous ne me voyez jamais pleurer. 

ANDRÉ. 

Qui regrette un pas grand'chose! 

FRANGINE. 

C'est vous qui m'en parlez. 

(1) Il eût fallu, pour arriver à la couleur locale, faire parler à mes per- 
sonnages ou leur dialecte ou leur accent méridional, dur comme le rocher 
et ronflant comme la bourrasque. Je suis loin île faire fi d'une harmonie si bien 
caractérisée; mais tous les lecteurs n'eussent peut-être pas été aussi dociles 
que moi à recevoir cette impression d'un milieu particulier. J'ai pu l'aire 
accepter quelquefois une imitation assez fidèle du langage vieux français des 
paysans du centre; mais le drac est une tradition provençale, et je n'avais 
autre ebose à faire que de m'en tenir a la manière de s'exprimer la plus fami- 
lière et la plus répandue en France dans toutes les classes du peuple On ne 
me fera donc pas, j'espère, de critique pédante si mes personnages populaires 
se permettent toutes les incorrections qui leur sont naturelles. J'ai cherché le 
contraste soutenu entre le lyrisme et la trivialité. Si on me le reproche, je 
rappellerai aux critiques qae les artistes ont quelquefois le droit de répondre : 
« Je l'ai fait exprès. > 



LE DRAC t 

ANDRÉ. 

Allons, tais-toi ! 

FRANCINE. 

Je ne dis rien de mal. 

ANDRÉ. 

Tais-toi, je te dis ! Quand je parle, je ne veux pas qu'on 
me réponde. Quelle heure qu'il est? 

FRANCINE. 

Cinq heures. 

ANDRÉ. 

Comme le temps est noir ! On dirait que le soleil est cou- 
ché, (a reprend sa lunette.) Sais-tu que je ne la vois pas du 
tout, la barque? 

FRANC1XE. 

Laissez-moi regarder. 

ANDRÉ. 

Bah ! les femmes, ça ne voit rien dans les lunettes de 
marin. Faut savoir regarder là dedans. 

FRANCINE. 

Eh bien, avec mes yeux, je vois encore mieux qu'avec 
vos lunettes ; je vois les barques qui sont en mer, et je vous 
dis que la nôtre ne s'y trouve point. 

ANDRÉ. 

Alors où est donc Nicolas ? La mer a été mauvaise aujour- 
d'hui. Il y a eu une damnée saute de vent! 

FRANCINE. 

D est peut-être là tout près, derrière les récifs. 

ANDRÉ. 

Pourquoi qu'il va par là? C'est dangereux. Ah ! ces jeu- 
nes apprentis, ça ne doute de rien ! 

FRANCINE. 

Bah! il ne peut pas se noyer par là... Il n'y a pas d'eau. 

ANDRÉ. 

Eh bien, et la barque? C'est ça qui m'inquiète, moi, ma 
barque! Voyons, faut allumer un cierge à la bonne Dame! 



10 THKATUK DE NOHANT 

FRANCINE. 

Vous me le faites allumer pour un oui, pour un non, et, 
après ça, vous me reprochez de brûler trop de cire. 

ANDRÉ. 

Et la cire coûte cher! D'ailleurs, la bonne Dame, on lui eu 
demande tant, qu'elle ne peut pas contenter tout le inonde ! 
Vaudrait mieux... Eh ! et ces noisettes? Vovons. 

F BAN CI NK. 

Les voilà ; qu'est-ce que vous voulez donc en faire ? 

ANDRÉ. 

Mets-les sur la fenêtre. Pourquoi est-ce que tu ris ? 

FRANCINE, portant les noisettes sur la fenêtre. 

Parce que vous priez tantôt le bon Dieu et tantôt le diable. 

ANDRÉ. 

Le diable ? Je le renie ! 

FRANCINE. 

Et pourtant vous mettez à la fenêtre des noisettes pour le 
drac? 

ANDRÉ. 

Puisqu'on dit qu'il aime ça ! 

FRANCINE. 

Si le drac est un esprit, un follet, il ne peut pas manger 
des noisettes ! 

ANDRÉ. 

Il ne les mange pas, il s'amuse avec. 

FRANCINE. 

Oui, c'est lui ou les rats ! 

ANDRÉ. 

Oh ! toi, tu ne crois à rien ! 

FRANCINE. 

Si fait. Je crois au bon Dieu et aux bons saints; mais les 
lutins, les dracs... 

ANDRÉ. 

Les lutins, les lutins, il y en a de bons, il y en a de mau- 
vais. Les dracs ne sont pas méchants quand on ne les fâche 
pas. 



LE DRAC it 

FRANCINE. 

Oui, vous croyez que, pour des noisettes, ils font tout ce 
qu'on veut, qu'ils apaisent le vent, qu'ils poussent le poisson 
dans vos filets, et qu'ils vous font trouver de bonnes épaves 
sur la grève? 

ANDRÉ. 

Ça, j'en suis sûr ! C'est le drac de notre endroit qui m'a 
fait trouver toutes les planches de navire avec quoi que j'ai 
bâti notre maison et fait le mobilier, et mêmement des cha- 
peaux neufs, des souliers encore bons et cinquante sortes de 
choses ! 

FRANCINE. 

Vous l'avez donc vu, le drac ? 

ANDRÉ. 

Si je l'ai vu? Plus de vingt fois! Il avait une queue de 
poisson et des ailes de goéland. Voilà que tu ris encore, grande 
niaise ! 

FRANCINE. 

Non; mais, moi, je me figurais le drac plus gentil que 
ça!... Dites donc, mon père, c'est-il vrai que, quand ils ne 
volent plus sur la mer, ils rie sont pas plus malins que nous, 
et que, quand ils vous taquinent trop,, on peut les mettre en 
cage ? 

ANDRÉ. 

Ça se dit. On dit même que le père Bosc en a pris un qui 
rodait dans son garde-manger, et qu'il lui a coupé la queue 
pour le reconnaître. Mais c'est ça des imprudences!... C'est 
depuis ce jour-là que le père Bosc n'a jamais pu digérer le 
poisson de mer ! C'est égal, tout ce que nous disons là ne fait 
pas revenir mon apprenti et ma barque ; je vas descendre au 
rivage. 

FRANCINE. 

Non, tenez, les voilà ! J'entends la voix de Nicolas. 

ANDRÉ, qui est retourné à la fenêtre. 

Eli bien, quand je te disais ! Tiens, regarde : plus de noiset- 
tes! Le drac est venu, le drac est content! C'est lui qui ra- 
mène Nicolas tout de suite. 



1? THÉÂTRE DE NOUANT 

FRANCINE. 

Ou bien c'est le vent qui a emporté les noisettes et poussé 
la barque. 

ANDRÉ, sortant. 

Oh! toi, grande sotte, tu ne veux rien croire, rien com- 
prendre ! (sortant.) C'est vrai, ça, elle est plus sotte !... 

SCÈNE II 

FRANCINE, seule. 

C'est drôle, ces histoires de drac! Ça n'est pas vrai, et j'en 
suis fâchée ! Je voudrais y croire 1 ce serait si gentil d'avoir 
comme ça un petit ami, pas plus gros qu'un oiseau, qui ferait 
tout ce qu'on souhaite... qui s'en irait au loin, aussi vite 
qu'une hirondelle, vous chercher des nouvelles de ceux qu'on 
aime!... J'y pense tout de même, au drac; mais c'est égal, je 
n'y crois pas. Il y en a qui disent — mon père croit ça aussi 
— que, quand on brûle une herbe, ça les fait venir. Quelle 
herbe ? Je ne la connais pas, moi! Ils appellent ça Yherbe aux 
dracs... C'est peut-être bien celle-là que mon père a rappor- 
tée hier du cap Mouret, et qu'il a attachée là, dans la chemi- 
née. Il n'a voulu me rien dire... Ça serait-il drôle, si ça le 
faisait entrer tout d'un coup par la fenêtre, ou bien descendre 
par le tuyau de la cheminée !... Ah! je sais bien ce que je lui 

commanderais ! (Elle a pris machinalement quelques brins d'herbe sè- 
che.) Quand on a du chagrin, on s'imagine toute sorte de folies ! 
(Elle les brûle.) 

SCÈNE III 

LE DRAC, FRANCINE. 
LE DRAC. 

Bonjour, Francine. 

FRANCINE, effrayée. 
Ah! mon Dieu! d'où sort-il, celui-là? Il m'a fait peur!... 
C'est toi, Nicolas? 



LE DKAC 13 

LE DRAC. 

Qu'est-ce que vous avez donc brûlé, que ça sent si bon ? 

FRANCINE. 

Rien, rien... Mais pourquoi donc viens-tu avant d'avoir 
aidé mon père ? 

LE DRAC. 

Oh! je l'ai aidé! Mais le père André a voulu courir lui- 
même au village pour vendre son poisson. 

FRANGINE. 

Tu en as pris beaucoup ? 

LE DRAC. 

Oui, et v'ià les coquillages pour votre souper. 
FRANCINE, qui lui mot sur la table une cruche et un morceau de 
pain. 

Bon! Donne-moi ça, et mange un morceau en attendant. 
Tu dois avoir faim. Moi, je vas éplucher ça dehors, pour ne 
pas salir la chambre, (a part.) Eh bien je n'y crois plus, au 
drac; il n'est pas venu ! (Elle sort.) 

SCÈNE IV 

LE DRAC, seul, regardait les aliments. 

Boire, manger, qu'est-ce que cela peut être?... Vivre avec 
un corps, marcher, autant vaut dire ramper!... Parler la 
langue des hommes, avoir un nom parmi eux, s'appeler... 
comment m'a-t-elle appelé?... Nicolas ! Oui, c'est mon nom. 

Voyons donc ma figure !... (il se regarde dans le miroir qui est à la 

muraille.) Ah! oui, c'est bien celle de ce petit pêcheur dont ce 
matin le vent a fait chavirer la barque!... Alors, commej'em- 
portais tristement le cadavre de l'enfant vers la grotte du 
roi des elfes, que s'est-il donc passé ? Comme depuis ce mo- 
ment ma mémoire s'est obscurcie!... Ah! oui, je me sou- 
viens... Le roi des elfes a dit : « Depuis longtemps, tu m'im- 
plores pour que, par un prodige, je te permette de revêtir la 
forme humaine. Qu'il en soit donc ainsi : prends la figure, 
prends le corps de cet enfant, prends la vie qui lui a été vio- 



14 THEATRE DE NuilAXT 

lemment retirée, et va-t'en converser avec les hommes! » 
Oui, oui, c'est cela... Voilà pourquoi je suis ici sous celte 
forme étrange, et pourquoi, comme une machine, j'obéis à 
des iusiincis. à tirs habitudes que j'ignore, Cruelle métamor- 
phose! Je souffre déjà d'être ainsi !... Mais qu'a-t-il dit encore^ 
le roi des elfes? 11 a dit quelque chose d'horrible. « Tu vas 
perdre uu partie de ta puissanee^ et j'ignore moi-même quel 
mélange de clairvoyance et d'aveuglement les deux natures 
réunies, l'ancienne et la nouvelle, vont, produire sur toi! » 
Énigme effrayante!..-. Serai-je donc le jouet des passions ou 
la dupe de l'astuce des hommes?... J'ai soif, (il boit.) Ah ! quelle 
angoisse ! Connaître la souffrance ! (il boit encore.) Franchie, 
voilà ce que j'ai fait pour toi !... Quel trouble dans ma pensée ! 
quelle pesanteur dans tout mon être ! Est-ce la fatigue, ou ce 
breuvage ?... Je n'en puis plus ! vais-je dormir?... frayeur ! 
Dormir, n'est-ce pas cesser d'être?... Et je ne puis résis- 
ter!... faiblesse, déchéance ! (lise couche par terre et s'endort.) 

SCÈNE V 

FRANC IKE, LE DRAC. 

FRANGINE, rentrant avec les coquillages dans une écuellc 
Eh bien, tu ne range.-, pas ton goûter? Ah ! le voiià qui 
dort par terre ! Il est donc bien las? (Elle range ce qui est sur la 
table.) Pauvre petit! il a trop de fatigue pour son âge! Mon 
père est un peu dur pour lui!... Heureusement, les enfants, 
ça oublie... Je ne suis pourtant pas bien vieille, moi, et je 
n'oublie pas!... Je ne fais (pie penser... 

LE DRAC, rivant. 

A Bernard ! 

CRAN ci. NE. 

Tiens ! il rêve de lui ! 

LE IiRAC. 

Heureux Bernard! elle t'aime, la belle Franchie I 



LE DRAC 16 

FRANGINE. 

Est-ce qu'il sait, cet enfant-là? Je n'ai jamais parlé de ça 
de\ant lui. 

LE DRAC, rêvant toujours. 

Et voilà le jour des noces qui arrive ! 
fraxcim;, à part. 
Oh ! non, il est passe, ce jour-là, pour ne jamais revenir! 
(Haut.) Mais, dis donc, Nicolas, réveille-toi! Tu parles loul; 
haut ! 

LÉ DRAC, saos l'entendre. 
Bernard, Bernard, tu as voulu consulter le sorcier pour sa- 
voir l'avenir ! 

FRANGINE. 

Qu'est-ce qu'il dit là? Il dort toujours! 

LE DRAC. 

Et le vieux bohémien t'a dit : « Si tu te maries, c'est la mi- 
sère et l'esclavage; si tu cherches les aventures, c'est la ri- 
chesse et la liberté ! » 

FRANC IN E. 

Ah!... serait-;' possible? Ah bah! il ne connaît pas Ber- 
nard, lui ! Une l'a jamais vu ! 

LE tiRAC 

Imprudent ! la prédiction t'a troublé la raison ! Tu as eu 
peur du mariage, tu as demandé iu\ délai. 

FRANGINE. 

C'est vrai, ça, pourtant ! 

LE DRAC. 

Francins a pleuré : tu l'aimais encore, tu as voulu t'étour- 
dir. Le vin a eu vite raison d'un garçon jusqu'alors si saae< 
De l'ivresse, tu es tombé dans la débauche, dans la honte, 
dans l'abrutissement, dans la fureur! 

FRANCINE. 

Hélas ! 

LE DRAC. 

Tu as abandonné Franchie, qui, de chagrin, est tombée 
malade; sa mère, qui l'était déjà... 



16 THEATRE DE NOUANT 

FRANCINE , cachant sa figure dans ses mains. 

Ma pauvre mère ! 

LE DRAC. 

Le vieux père a voulu te faire des reproches, tu l'as raillé., 
insulté... 

FRANCINE. 

Ah ! c'est bien mal ! 

LE DRAC. 

Le jeune frère t'a demandé raison, tu l'as frappé, blessé... 

FRANCINE. 

Laissé pour mort ! C'est affreux ! 

LE DRAC. 

Et puis tu es parti, perdu de dettes, perdu d'honneur ! Tu 
es parti sur le Cyclope, un beau navire ! 

FRANCINE. 

Oui. Après?... Il ne dit plus rien. Ah! s'il pouvait rêver 
encore ! 

LE DRAC, se levant, toujours comme en extase. 
Qu'est-ce donc ? Un naufrage ? 

FRANCINE. 

Ah!... 

LE DRAC. 

Le bâtiment échoue, le capitaine va périr... Bernard le 
sauve. Bernard est brave ! 

FRANCINE. 

C'est vrai ! 

LE DRAC. 

Mais... voilà l'ennemi ! Des bombes, des blessés, des morts... 
Bernard se bat comme un lion ! 

FRANCINE. 

J'en étais sûre. 

LE DRAC. 

Bernard est mis au tableau d'honneur ; il est décoré. On le 
fête, on l'aime, son capitaine l'embrasse ! 

FRANCINE. 

Ah ! quel bonheur ! 



LE DRAC 17 

LE DRAC. 

3Iais on se bat encore. Bernard tombe, Bernard est blessé 1 

FRANGINE. 

Ah ! mon pauvre cœur ! 

LE DRAC, agité. 

Il est bien mal, il prie, il va mourir... Il se repent! 

FRANCINE. 

Il pense à moi, dis, il a pensé à moi? 

LE DRAC, s'éveillant. 
Écoule ! (On entend le canon dans l'éloignement.) 
FRANCINE. 

Ce n'est rien, on entend ça tous les jours. Dis-moi... Mais 
je suis folle de vouloir que tu m'expliques un rêve !. 

LE DRAC. 

C'est un navire qui rentre au port. 

FRANCINE. 

Quel navire? Mon Dieu ! le Cyclope peut-être ! Tu l'as vu 
en mer aujourd'hui? tu l'as reconnu ? 

LE DRAC. 

Qui sait ? 

FRANCINE. 

Et Bernard? 

LE DRAC, comme étonné. 
Bernard ? 

FRANCINE. 

Ah ! tu ne dors plus, tu ne dors plus... ou tu ne veux plus 
me dire... Bernard est mort peut-être ? 

LE DRAC. 

Peut-être. 

FRANCINE. 

Mais peut-être aussi qu'il est vivant, qu'il revient, qu'il est 
Bur ce navire ? Ah ! comment savoir ?... D*ici, on ne voit pas 
la rade. — Vas-y, toi ! (Le Drac secoue la tète et s'assied.) Nicolas ! 
vas-y ! 

LE DRAC. 

Non. 



18 THEATRE DE NOHANT 

FRANCINE. 

Je te donnerai tout ce que tu voudras. Tiens ! ma chaine, 
ma croix d'or ! 

LE IVRAC. 

Non, non. 

FRANCINE. 

Tu ne veux pas, méchant garçon ? Eh bien, je trouverai 
quelqu'un; je saurai, je veux savoir... Oui... par le chemin 
de la Chapelle, c'est plus court. (Elle sort par l'escalier.) 

SCÈNE VI 

LE DRAC, seul. 

Qu'ai-je donc vu dans mon rêve ? Ah ! oui, j'ai vu Bernard ! 
Il revient, il est revenu ! Mais dois-je me fier à mes rêves à 
présent? Ceux des hommes sont trompeurs... Que se passe- 
t-il en moi ? L'arrivée de ce Bernardine fait souffrir. Ce Ber- 
nard que j'aimais... oui, je l'aimais, parce que Franchie 
l'aime ! — Est-ce que je hais Francine depuis que je suis son 
égal ? — Que de choses je ne sais plus ! que de sentiments je 
ne puis plus comprendre! — Oh ! oui, mais le peu que je 
sais, je pourrai le lui dire ! Elle était sourde à la voix mysté- 
rieuse du drac, elle entendra le pauvre petit pêcheur. — Et 
Bernard... à lui aussi je parlerai... Bernard ne me connaît 
pas! Je lui dirai... je lui ferai croire... Est-ce qu'il approche? 
Je le chasserai d'ici. Je ne l'aime plus, je le déteste ! 

SCÈNE VII 

BERNARD, LE DRAG. 

LE DRAC, à part. 
Oui, c'est lui ! (Haut, changeant de ton et d'altitude.) Entrez, mon 
sieur le marin. 

BERNARD, ému et embarrassé. 
Est-ce que... les gens du logis...? 



LE DRAC 19 

LE DRAC. 

Ils vont rentrer. 

BERNARD. 

Alors... (a part.) Qu'est-ce que c'est donc que ce petit— là ? Il 

est gentil ! (Haut.) Alors, il n'y a ici personne de malade? 

LE DRAC. 

Personne. 

BERNARD. 

Et comme ça tu gardes la maison, toi ? 

LE DRAC, fièrement. 
Vous voyez, mon camarade ! 

BERNARD. 

Ah ! je suis ton camarade ? C'est drôle ! Tu demeures donc 
ici? 

LE DRAC. 

Oui, par charité. Je ne suis pas du pays, je n'avais personne, 
ils m'ont pris chez eux. 

BERNARD. 

Us ont bien fait, les braves gens! Je les reconnais là! Et... 
alors, tu connais bien Francine ? 

LE DRAC. 

Oui. 

BERNARD. 

Sais-tu si ...? Tu sais bien si elle est mariée ? 

LE DRAC. 

Elle ne l'est pas encore. 

BERNARD, tressaillant. 
Pas encore?... U en est donc question? 

LE DRAC. 

Oui. 

BERNARD. 

Ah ! vingt dieux ! Avec qui ? 

LE DRAC. 

Je ne sais pas. 

BERNARD. 

Tu sais pas, tu sais pas... Tu dois savoir. 



20 THEATRE DE NOHANT 

LE DRAC. 

On dit tant de choses! 

BERNARD. 

Qu'est-ce qu'on dit ? 

LE DRAC. 

On dit que Francine avait un amoureux bien méchant, qui 
est parti. 

BERNARD , tristement. 
Je sais ça ! Après ? 

LE DRAC. 

Après, elle l'a oublié. 

BERNARD. 

Ali! malheur! elle en a pris un autre ? 

LE DRAC. 

Oui, un autre. 

BERNARD. 

Oui donc celui-là ? 

LE DRAC. 

Tu veux savoir ? 

BERNARD. 

Oui! 

LE DRAC. 

Eh bien , c'est moi ! 

BERNARD. 

Toi? (n éclate do rire.) Ah ! en v'ià une bonne, par exemple! 
Toi, un amoureux pour Francine!... 

LE DRAC, à part. 

Ah ! maudite soit cette figure d'enfant! 

BERNARD. 

Allons, allons! s'il n'y a pas ici d'autre épouseur que toi... 
Ah ! \oilà Francine, je veux lui parler. Va-t'en ! 

LE DRAC 

Et si je ne veux pas ? 

BERNARD. 

Comment que tu dis ça?... 



LE DRAC 21 

LE DRAC, effrayé, reculant. 

Vous voulez me faire du mal ! 

BERNARD. 

Non, crains rien, ça serait lâche, de batlre un enfant, et 
j'ai fini d'être mauvais; mais faut t'en aller, mon garçon, ou 
je te mettrai en douceur à la porte. 

LE DRAC, à part. 

Raillé, méprisé, faible et peureux ! Oh! qui m'eût dit cela? 
(il sort.) 

SCÈNE VIII 

BERNARD, puis LE DRAC, qui rentre sans bruit et se caobe sous 
l'escalier. 

Mon Dieu! comment que je \as faire pour que Franchie 
n'ait pas peur de moi ? Elle va croire... Ah ! je lui montrerai 
que je ne suis plus un mécréant, (il se met à genoux devant 
l'image.) 

SCÈNE IX 

FRANCINE, RERNARD, LE DRAC, caché. 
FRANCINE , sans voir Bernard. 
Oui, c'était bien le Cyclope, je l'ai reconnu de loin ; mais 
pas moyen de savoir... (voyant Bernard.) Ah ! Bernard! Qu'est- 
ce que vous faites ici ? 

BERNARD, se relevant à demi et lui parlant un genou encore en 
terre. 
Tu vois, Francine, je demande à la bonne Dame de me 
faire avoir ton pardon. 

FRANCINE, embarrassée et méfiante. 

Est-ce que?... J'espère que vous ne vous moquez point? 

BERNARD, se levant tout à fait. 
Me moquer? Ah ! peux tu croire... Mais oui, tu dois croire 
que je suis capable de ça! Pourtant, regarde-moi, Francine, 
il y a du changement en moi, puisque j'ai mérité... (il montre 
sa croix.) 



22 THÉÂTRE DE NOHANT 

FRANCINE. 

Tiens I oui, je savais! 

BERNARD, voulant montrer ses papiers. 

Et il y a encore autre chose... C'est pas le tout de se battre ; 
j'ai appris à me bien conduire. Tiens! regarde mes états de 
sen ice ! 

FRANCINE. 

Je sais, je sais ' 

BERNARD. 

Comment le savais-tu ? 

FRANCINE. 

J'avais vu tout ça... clans un rêve. 

BERNARD. 

Tu rêvais donc de moi? Ah ! Francine, si tu rêves de moi, 
c'est que tu m'aimes encore ! 

FRANCINE, sévère. 

Vous croyez, Bernard ? 

BERNARD. 

Je crois !... non, je ne crois plus, puisque tu me reçois si 
froidement. J'aurais voulu et je voudrais croire, mais je sais 
bien que j'ai tout fait pour que tu me méprises, pour que tu 
me détestes. Je le sais si bien, Francine, et j'en suis si hon- 
teux, j'en ai eu tant de chagrin et de colère contre moi, que 
tu ne devrais pas me faire des reproches. Ah ! les reproches. 

VOis-tll!... (frappant sur sa poitrine) ils sont là ; y Cil a lourd 

comme une montagne, et, si tu pouvais voir le fond de mon 
cœur, tu aurais plus de pitié que de rancune ! 

FRANCINE. 

Je n'ai pas de rancune. Je suis contente que vous soyez re- 
devenu honnête homme et bon sujet... J'en remercie le bon 
Dieu; mais... 

BERNARD. 

Mais ça n'est pas une raison pour m'aimer ! Oui, je sais ça! 
Pourtant!... 

FRANCINE. 

Pourquoi donc voulez-vous que je vous aime? 



LE DKAC 53 

BER.NAKl). 

Parce que je t'aime toujours, moi ! parce que je t'ai tou- 
jours aimée, même dans le temps où je te faisais souffrir. Ah! 
si tu savais... Mais tu ne comprends pas ça, toi qu'es si rai- 
sonnable ! tu diras que je suis fou. Eh bien, prends que je 
l'ai été... C'était ça! une idée, une histoire de sorcier, de 
bonne aventure... 

F RANCI NE. 

C'est donc vrai aussi, ça? On t'avait prédit... 

BERNARD. 

Tout ce qui m'est arrivé! Alors l'ambition m'a tourné la 
tète, je voulais voir du pays, faire la guerre, avoir ça ! (n 
montre sa croix.) Et comme ça m'enrageait de te quitter... eh 
bien , le diable s'est mis dans ma vie, et je suis devenu pire 
qu'un chien !... Mais à présent!... oh ! ça n'est plus ça, Fran- 
cine! mets-moi à quelle épreuve que tu voudras, et je réponds 
de moi ! 

FRANCINE, inquiète. 

Mon père va rentrer, Bernard ; vous ne pouvez pas rester 

ici ! 

BERNARD. 

Pourquoi ça? Tu crois qu'il ne voudra pas m'entendre? 
Oh ! que si! J'aurai pas honte de me confesser, j'endurerai 
les reproches, je me soumettrai à tout ! 

FRANCINE. 

Et ma mère! elle vous pardonnera? 

BERNARD. 

Oh ! celle-là, oui ! Une femme si bonne, si patiente ! un 
cœur si doux! Elle qui, avant mes sottises, m'aimait tant! 
elle que j'ai tant fait rire... et tant fait pleurer!... Où co 
qu'elle est ? Elle n'est donc pas à la maison ? 

FRANCINE. 

Ah ! malheureux ! tu demandes où elle est I 

BERNARD, 

Est-ce que...? 



24 THEATRE DE NOUANT 

FRANCINE. 

Et tu n'en sais pas la cause? 

BERNARD. 

Ne me la dis pas, ne me la dis pas; ce serait tropî (il fond 
en larmes.) 

FRANCINE. 

Pleure, va, t'as sujet de pleurer ! 

BERNARD, sanglotant. 

Oh!... la meilleure femme!... J'aura's dû m'attendre à 
ça!... Et moi que je complais sur elle pour être pardonné! 
Pauvre chère femme, va! Ah! me v'ià trop puni, et la justice 
du bon Dieu pouvait pas trouver mieux pour me percer le 
cœur! Ah ! pauvre femme! brave femme! c'était comme ma 
mère aussi, à moi! 

FRANCINE. adoacio. 

Tu vois bien, Bernard, que, quand même je t'aimerais en- 
core, je ne pourrais plus jamais en convenir. 
BERNARD, vivement. 

Eh bien, si fait! C'est justement pour ça! pense donc! 
Quelle chose est-ce que je peux faire pour consoler sa pauvre 
âme ? qu'est-ce qui lui ferait plaisir, si elle vivait ? qu'est-ce 
qu'elle me commanderait de faire ? Va, Francine, elle n'avait 
qu'une idée, qui était de nous marier, à la condition que je se- 
rais digne d'elle et digne de toi. Eh bien, ce jour-là est venu, 
vingt dieux! et c'est au nom de ta mère que je viens te de- 
mander en mariage. 

FRANCINE. 

Mon Dieu ! c'est pourtant vrai, ce qu'il dit là, et, si ma mère 
l'entend, elle se réjouit dans le ciel!... Eli bien, laisse-moi 
consulter mon père !... 

BERNARD. 

Oui, oui, nous allons lui parler tous les deux I 

FRANCINE, vivement.. 

Oh! non! c'est trop tôt! songe donc... 

BERNARD. 

Ah! oui, il m'en veut! Sa pauv' femme... c'est juste! Eh 



LE DEAC 25 

bien, je vas lui écrire et lui envoyer une lettre; mais, toi, 
Francine, tu parleras pour moi? 

FRANCINE. 

Si tu crois que ma mère le commande? 

BERNARD. 

Oui, oui ! et le bon Dieu aussi veut que le repentir serve à 
quelque chose ! Jure-moi de me pardonner si ton père con- 
sent! 

FRANCINE. 

Je le promets... 

BERNARD. 

Ah ! il faut jurer, Francine, je t'aime tant! 

FRANCINE. 

Allons, je le jure. 

BERNARD. 

Francine!... laisse-moi t' embrasser. 

FRANCINE. 

Non ! c'est trop tôt. 

BERNARD. 

Oui, c'est trop tôt... mais de loin... Tiens ! (Lui envoyant des 
baisers en s'en allant.) Rends-moi z'en un au moins. 
FRANCINE. 

Non! Quand reviendras-tu savoir...? 

BERNARD. 

Faut que je retourne à bord; mais, demain, j'aurai un 
congé de huit jours, et je reviendrai tout de suite... 

FRANCINE. 

Faut pas venir, si mon père est en colère ! Comment que 
tu le sauras? 

BERNARD. 

Mets un signal à la fenêtre, un mouchoir blanc si c'est oui. 

FRANCINE. 

Et rien si c'est non. Allons, adieu ! 

BERNARD. 

Non, non, pas adieu! c'est pas possible. A demain ! (il sort.) 



26 THÉÂTRE DE NOHANT 

SCÈNE X 

FRANCINE, LE DRAC. 

FRANGINE, à la porte du fond. 
Il se retourne! il me regarde!... Ah! Bernard!... Il m'en- 
voie des baisers, et je ne peux pas lui en rendre un seul !... 
Ah ! il ne me voit plus! (Ella lui envoie un baiser.) 

LE DRAC, éperdu, lui saisissant la main. 
Que fais-tu là, Francine? 

FRANCINE. 

Ah ! tu m'as encore fait peur, toi ! Tu étais donc là ? Qu'est- 
ce que tu veux? 

LE DRAC. 

Je veux que tu renonces à Bernard ! 

FRANCINE 

Eh ! de quoi te mêles-tu ? 

LE DRAC. 

Francine ! je t'aime ! 

FRANCINE. 

Toi ? Par exemple ! à ton âge ? 

LE DRAC. 

Je n'ai pas d'âge, Francine, je suis de ceux qui ne meurent 
point. 

FRANCINE. 

Qu'est-ce que tu chantes là? Tu deviens fou ! 

LE DRAC. 

Francine, tes yeux te trompent ! Je ne suis pas l'orphelin 
que ton père a recueilli. Nicolas est parti ce matin; il ne re- 
viendra plus ! 

FRANCINE. 

Mais qu'est-ce que tu me dis donc? Tu dis que Nicolas est 
parti, et c'est lui qui me parle? Tu ne te connais donc plus 
toi-même? Tu auras eu quelque grande peur qui t'a fait per- 
dre l'esprit. 



LE DRAC n 

LE DRAC. 

L'orpliolin n'est plus, et moi, Francine, moi qui l'aime, j'ai 
pris sa figure. 

FRANCINE. 

Tu as pris...? Mais qui est-ce que tu prétends être? 

LE DRAC. 

Je suis le dràc, Francine, le drac du cap Mouret. 

FRANCINE, effrayée. 
Toi '?... Tiens, j'ai peur de tes yeux !... Tu n'as pas tes yeux 
des autres fois... Tu as la lièvre! 

LE DRAC. 

Malheur! je n'avais pas prévu qu'elle ne voudrait pas, 
qu'elle ne pourrait pas me croire ! 

FRANCINE, à part. 

tHest qu'il ne parle plus comme il a coutume de parler! 
(Haut.) Où prends-tu tout ce que tu dis? 

LE DRAC. 

Dans un? nature supérieure à la tienne. Voyons, pour me 
croire, il le faut des preuves.? 

FRANCINE. 

Quelle preuve peux-tu me donner? 

LE DRAC. 

N'as-tu pas rêvé la nuit dernière d'un enfant blanc cou- 
ronné de fleurs, qui courait sur l'eau comme tu cours sur la 
terre? 

FRANCINE, se parlant à elle-même. 

Je n'ai dit ça à personne !... et c'est vrai, je l'ai rêvé ! 

LE DRAC. 

Ce médaillon que tu portes toujours... 

FRANCINE, vivement. 

C'est des cheveux de mon frère, qui s'est marié et qui est 
allé demeurer à Nice ! 

LE DRAC. 

Tu mens, Francine, ce sont des cheveux de Bernard. 

FRANCINE. 

Ah ! ne dis pas ça ! Si mon père l'avait su... 



2S THÉÂTRE DE NOHANT 

LE DRAC. 

Tu vois bien que je suis celui qui voit tout et qui sait 
toutes choses. Va ! tu me connaissais sous ma forme aérienne, 
je vivais dans ton imagination. Tu essayais en vain de nier; 
tu me voyais dans tes songes, et l'enfant que la nuit dernière 
tu regardais courir sur la crête des vagues, c'était moi, Fran- 
cine, c'était le drac, ton protecteur et ton ami ! 

FRANCINE. 

Mais alors... toi, comment me connais-tu? comment me 
voyais-tu ? 

LE DRAC. 

Oh ! moi, je te connais depuis longtemps, Francine ! Sou- 
viens-toi ! quand tu étais au lavoir et que tu te penchais sur 
l'eau transparente, moi, caché dans le feuillage des saules, je 
voyais ton front pur et ton pâle sourire. Tu chantais un air 
que Bernard t'avait appris, et tu croyais entendre une voix 
faible qui te souillait les paroles... 

FRANCINE, 

C'est vrai pourtant. 

LE DRAC. 

Quand tu errais sur les rochers déserts, pensant toujours à 
Bernard et regardant toutes les voiles dans la brume de l'ho- 
rizon, une voix amie que tu prenais d'abord pour le souffle 
du vent dans les broussailles te disait : « Il reviendra, espère I » 

FRANCINE. 

Ah! c'est encore vrai! 

LE DRAC. 

Un jour, tu as écrit son nom sur le sable pour en tirer un 
présage, comme font toutes les jeunes filles et tous les amou- 
reux. Comme eux, tu te disais : « Si la première lame emporte 
les caractères, c'est qu'il ne reviendra pas ; si à la troisième 
on peut les lire encore, c'est, qu'il pense à moi et veut revenir.» 
— La lame est revenue sept fois, et sept fois elle a respecté 
le nom chéri. 



LE DRAC 29 

FRANCINE, étonnée. 
Comment peux-tu savoir?... J'étais seule; c'est donc toi 
qui retenais la vague? 

LE DRAC. 

C'est moi qui, berçant toujours tes fantaisies et caressant 
ton espérance, t'ai empêchée de mourir de chagrin. 

FRANCINE. 

Eh bien, alors, oui ! tu dois être mon ami. On dit que les 
dracs sont bons pour ceux qu'ils aiment ! 

LE DRAC. 

Je t'aimais d'un pur amour, Francine. Ton âme était ma 
sœur, et je ne voulais que ta confiance. J'ai pris la forme 
humaine pour l'avoir tout à fait, pour t'annoncer le retour 
de Bernard, pour contempler ton sourire et baiser tes larmes 
de joie... Mais, sous cette forme, j'ai senti en moi un feu 
étrange, la jalousie, la colère, la haine, la passion ! Renonce 
à Bernard, Francine ; il le faut, je le veux ! 

FRANCINE. 

Tu demandes l'impossible ! Je ne veux pas oublier Ber- 
nard, et je ne peux pas t'aimer ! 

LE DRAC. 

Alors souviens-toi de ce que je te dis ! Si tu restes triste 
et seule, si tu chasses mon rival, tu verras tout réussir dans 
ta vie; sinon, malheur à lui, malheur à toi, malheur à ta mai- 
son, à tes parents, malheur à tous ceux que tu aimes ! (il sort. 
Francine, effrayée, tombe sur une chaise.) 



ACTE DEUXIÈME 



SCÈNE PREMIÈRE 

ANDRÉ, LE DRAC. 

àndré est absorbé. Le Drac entre et l'observe. La cuit est vécue; la lampe 
est allumée sur la table. André achève de souper. Une lettre est ouverte 
auprès de son assiette. 

LE DKAC, à part. 
J'ai su éloigner Francine... A présent, je saurai bien... 
(Haut.) Eh bien,, patron, l'avez-vous lue, c'te lettre qu'on \ ient 
de vous apporter ? 

ANDRÉ. 

Comment que tu sais ça, toi, que j'ai reçu une lettre? 

LE DRAC. 

J'ai vu le messager, un batelier du port. 

ANDRÉ. 

Et Francine, est-ce qu'elle l'a vu ? 

LE DRAC. 

Oh ! non, Francine est partie dans la montagne. 

ANDRÉ. 

Dans la montagne ? à la nuit tombée ? 

LE DRAC. 

Une de ses chèvres s'est échappée de l'étable ; elle court 
après. 

ANDRÉ. 

Alors elle n'est pas loin; dépêchons-nous. Viens là, toi. 
T'es un savant, toi, tu sais lire dans l'écriture; lis-moi çal 
moi, je ne peux pas, c'est trop mal écrit. 



LE DRXC 31 

LE DRAC, lisant. 

« Cher et honoré patron maître André, je mets la main à la 
plume pour \ous annoncer que je suis rentré, ce soir, en 
rade, à bord du navire le Ci/dope, d'où ce que je vous écris 
ces lignes à seules fins de vous demander pardon de ma mau- 
vaise conduite passée, que j'en suis très-mortifié de vous 
avoir déplu, que j'en demande pardon aussi à votre honoré 
fils, mon bon ami et ancien camarade, auquel que, malgré 
mes sottises, j'ai toujours porté estime et amitié, de même 
qu'à votre respectable épouse, que j'ai eu tant de chagrin 
d'apprendre sa mort, et ne m'en consolerai jamais... >: 
ANDRÉ , essuyant ses yeux. 

Ni moi ! vrai bon Dieu ! Allons! lis le tout ! 

LE DRAC, lisant. 

« Par ainsi, je vous demande permission de me présenter 
devant vous pour vous faire excuse et donner la preuve que 
j'ai réparé mon honneur, avec promesse de réparer me> torts 
que j'ai eus envers vous et votre respectable famille. 

» Signé? Jean-Louis Bernard, 

» Chevalier de la Légion d'honneur. » 

ANDRÉ , bondissaDt sur sa chaise. 
Il y a ça, chevalier de...? C'est pas une farce? de la Lé- 
gion d'honneur? 

LE DRAC. 

Y a ça. (a part.) C'est donc un talisman? 

ANDRÉ. 

Ah çà ! mais alors... 

LE DRAC. 

Alors vous lui' pardonnez? 

ANDRÉ. 

Ça t'étonpef Ahl oui, t'es étranger, toi. Et puis t'es un 
enfant! Tu ne sais pas ce que c'est pour un simple matelot 
parti il y a deux ans... Faut qu'il ait fait quelque chose de 
très-joli, pas moins 1 



32 THÉÂTRE DE NOHANT 

LE DRAC. 

Eh bien!... qu'est-ce que vous allez faire, vous 

ANDRÉ. 

Je vas... Quéque ça te fait, à toi? 

LE DRAC. 

Vous ne pouvez pas aller tout seul au port ! 

ANDRÉ. 

Tu me crois trop vieux pour mener ma barque ? Blanc-bec l 
t'étais pas né, que... 

LE DRAC. 

Envoyez-moi ! j'irai plus vite que vous ! 

ANDRÉ. 

Non ! Tu ne sais pas ce que je veux faire 

LE DRAC. 

Vous voulez ramener Bernard ici ! 

ANDRÉ. 

Oui, quand j'aurai vu le ruban rouge et parlé à son capi- 
taine ! On lui donnera bien une permission, si c'est vrai qu'il 
est décoré! 

LE DRAC. 

Le port sera fermé. 

ANDRÉ. 

Non, il y a le temps! Lèvent est bon, faut pas plus do 
vingt minutes! (a part.) J'enverrai mon neveu Antoine : c'est 
lui qu'ira vite, plus vite que moi. 

SCÈNE II 
LE DRAC, seul. 

Oh ! j'empêcherai bien... Comment empècherai-je? Le vent 
et la vague m'obéiront-ils? Les autres dracs ne me reconnais- 
sent plus... C'est en vain que tout à l'heure je les évoquais 
sur la grève ; mais j'invoquerai l'esprit de vengeance, celui 
que les hommes appellent Satan ! Quel est-il ? Je ne le con- 
nais pas; mais, s'il préside aux destinées humaines, il me re- 



LE DRAC 33 

connaîtra pour un des siens peut-être. Oui, je vais... Mais j'ai 
le temps. Je veux agir d'abord sur Franchie. La voilà! Que 
lui dirai— je ? J'ai perdu sa confiance. Je lui fais horreur! Si 
je pouvais encore lui parler dans ses rêves!... Voyons, il faut 
effacer de son esprit... J'ai été trop vite. 

SCÈNE III 

FRANGINE, LE DRAC, à l'écart, 
FRANCINE. 

Ah ! la maudite chèvre ! m'a-t-elle fait courir 1 C'est ce mé- 
chant drac qui l'aura détachée et rendue folle ! Où a-t-il 
passé, lui? S'il pouvait ne jamais revenir! Mais Nicolas, le 
vrai Nicolas, il serait donc mort, ce pauv' petit? 

LE DRAC. 

Non, mam'selle Franeine ! j' suis pas du tout mort! A cause 
que vous dites ça? 

FRANCI-NE. 

Ah! c'est toi? le vrai Nicolas? 

LE DRAC. 

L' vrai Nicolas, vot' serviteur ! Y en a donc un autre à 
c't'heure? 

FRAXCINE. 

Pourquoi est-ce que tu m'as dit tantôt...? 

LE DRAC 

Moi? J'ai dit... Ah! dame, ça se peut. Faut m'excuser, 
Franeine. J'ai quelquefois des idées dans la tête, que je n'y 
comprends rien moi-même. 

FRANCINE. 

C'est donc ça! Pourtant tu disais des choses... ^ 

LE DRAC. 

Quelles choses donc? Je ne m'en souviens pas, moi ! 

FRANCINE. 

Ça se peut, et il se peut aussi que tu sois pas bien bon 
chrétien, (a part.) S'il n'est pas le diable, il s'est toujours un 



H THEATRE DE NOUANT 

peu donné à lui, et je m'en méfie. (Haut.) Allons, tu as soupe? 
Va te coucher. 

LE «RAC. 

Toujours dans l'étable aux chèvres? 

FRANGINE. 

Dame, nous n'a\ons pas d'autre logement pour toi, et, 
puisque tu t'en es contenté... 

LE DRAC 

Il fait bien triste, bien noir et bien froid dans l'étable, 
Francine ! Laisse-moi un peu veiller là, près de toi ! 

FRANCINE. 

Non, non, il faut dormir. C'est l'heure pour toi ! Va-t'en, 
et tâche de ne plus faire peur à mes bêtes ! (Elle le met de- 
hors.) 

SCÈNE IV 

FRANGINE, seule. 

S'il n'était pas si malheureux, je le ferais renvoyer; mais, 
si j'en parle à mon père... Il vaudrait mieux lui parler de 
Bernard;... mais j'ai peur qu'il ne se fâche. Sans doute que 
demain il recevra la lettre. — Qu'est-ce qu'il a donc été faire 
ce soir chez notre cousin Antoine? (Elle a fini de racçef le soaper 

d'André. Regardant la bouteille.) Tiens, il n'a pas bll sa goutte! Il 

était donc bien pressé de sortir ? Je vas lui laisser sa bou- 
teille, il voudra boire en rentrant. (Le Drac revient sans bruit. 
Francine a repris son ouvrage, une petite voile qu'ello raccommode.) 

SCÈNE V 

LE DRAG, FRANCINE. 

FRANCINE, s'asseyant. 
Ah ! que je suis lasse ! J'ai eu tant de secousses aujour- 

d'hui ! (Elle appuio saiôlo dans ses mains; le Drac s'approche et lui casse 
• m 61. Revenant à elle et repreuaut son ouvrage.") Allons, il ne faut pas 



LE DRAC 

dormir I Tiens, j'ai cassé mon fil ! (Elle le raccommode.) Et d'ail- 
leurs je ne veux plus penser à tout ça, j'en deviendrais ma- 
lade!... (Elle s'assoupit; le Drac noue le fil deux ou trois fois. S'éveil- 
lant. ) Ah bien, j'en ai fait, des nœuds!... Où diantre j'avais- 
t-il la tète?... C'est comme si j'étais enchantée! Tout danse 

autour de moi ! (Elle s'endort.) 

LE DRAC. (Bruit de la mer très-doux.) 

« C'est l'heure charmante où mon esprit' domine et per- 
suade le tien, ô Francine, perle des rivages ! c'est l'heure où 
le soleil, plongé dans la mer, embrase encore le ciel rose où 
tremble l'étoile d'argent; c'est l'heure du doute et du rêve, 
c'est l'heure de la vision ailée ! 

» Écoute la brise marine qui te berce et le faible remous 
du flot sur le sable : c'est la plainte du sylphe qui approche, 
c'est le soupir de l'esprit qui te cherche. Écoute le cri sac- 
cadé de la cigale attardée dans les roseaux : c'est l'ardent 
appel de l'époux mystérieux qui t'attend ! 

» Quitte cette terre de faiblesse et de souffrance, viens sur 
les flots toujours émus, toujours vivants ! viens avec ceux qui 
sont toujours jeunes. Je te conduirai dans le royaume des 
merveilles, dans le palais transparent des elfes, sous le dais 
de corail des ondines! 

» Viens, et tu auras la science de toutes choses, tu liras 
dans la pensée de toutes les créatures, depuis la fantaisie de 
l'insecte qui vole de fleur en fleur jusqu'à la plus secrète 
pensée de l'homme ; tu entendras la respiration profonde de 
la pierre écrasée sous la pierre, tu comprendras le langage 
passionné du torrent qui se précipite et les suaves paroles 
qu'en son extase amoureuse l'alouette chante au soleil ma- 
tinal ! 

» Viens, Francine... » 

FRANCINE, rêvant. 

Rernard ! tu m'appelles ? 

LE DRAC. 

Xon, c'est moi! c'est moi, le roi des songes, le drac aux 
aifos rl'azur! 



'M THÉÂTRE DE NOUANT 

FRANCINE. 

Bernard ! 

LE DRAC. 

Oublie-le donc, n'écoute que moi ! 

FRANCINE. 

Bernard, je t'écoute! 

LE DRAC, s'éloignant un peu d'elle. 

Ah! toujours lui! Elle l'aime donc bien ! Eh bien, tant pis 
pour loi, Francine! Tu veux souffrir, tu souffriras! — A 
moi, \isions de la nuit! à moi, fantômes décevants!... Rival 
détesté, ne puis-je rien contre toi? ne puis-je évoquer un 
esprit plus puissant que ton amour?... Spectres, illusions, 
voix trompeuses, images effrayantes, reflets du passé, ter- 
reurs de l'avenir, obéissez-moi! Quoi! rien? ne suis-je plus 
rien moi-même? Par ce signe redouté (il trace dans l'air un signe 
magique), paraissez ! Paraissez donc, présages et frayeurs, 
tourments et misères de l'homme! 

SCÈNE VI 

FRANCINE, endormie; LE DRAC, LE SPECTRE de Bernard, 

sortant de terre derrière Francine. 

LE SPECTRE. 

Qui m'appelle ? 

LE DRAC, reculant. 
•Bernard! Est-ce lui? 

LE SPECTRE. 

Non ; je suis son image, son double, son spectre î 

LE DRAC. 

Ah ! je suis encore le drac, le roi des songes ! Tu as deviné 
ma pensée, tu as compris la langue que je suis forcé de par- 
ler : tu vas m' obéir ! 

LE SPECTRE. 

J'obéis à ma nature, qui est de fasciner et de tromper dans 
le sommeil ou dans la veille , dans le désespoir ou dans 



LE DRAC 37 

l'ivresse, dans la passion ou dans la folie. La langue des 
hommes que tu me parles, comment ne la connaitrais-jc pas. 
moi qui converse à toute heure avec eux ? Quant à deviner ta 
pensée... Non! tu es un esprit déchu ou enchaîné à quelque 
épreuve : j'obéis au chiffre sacré par lequel tu m'as évoqué. 

LE DRAC. 

Alors pourquoi viens-tu ici sous cette figure ? 

LE SPECTRE. 

Parce que je suis l'hôte assidu de cette chaumière, parce 
que ceux qui l'habitent m'appellent sans cesse sous la forme 
que voici, et que je me nourris des chimères de leur imagi- 
nation ou des tourments de leur pensée. 

LE DRAC. 

Ah! oui, l'amour de Francine, la haine de son père... Eh 
bien, fais maudire et détester celui que tu représentes. Obéis- 
moi, je le veux! 

LE SPECTRE. 

Quand j'obéis, c'est à ma guise; nul ne gouverne ma fan- 
taisie. Va-t'en! 

LE DRAC. 

Oui, car je veux agir de mon côté ! Il me faut ici plus d'une 
victime ! A nous deux, Bernard ! (il sort.) 

SCÈNE VII 

LE FAUX BERNARD, FRANGINE, endormie 

LE FAUX BERNARD, brusque et l'air dur. 
Allons, la belle, évéille-toi ! 

FRANCINE, s'éveillant. 

Bernard !... Ah ! comment es-tu ici? 

LE FAUX BERNARD. 

Ton père m'a envoyé chercher, ton père me pardonne. 

FRANCINE. 

Est-ce possible? Déjà! oui, voilà ce que je rêvais; mais je 
crois rêver encore. Est-ce bien toi qui es là? J'ai donc dormi 
longtemps? 

3 



W THÉÂTRE DE NOHAXT 

LE FAUX BERNARD. 

Je n'en sais rien, moi ! Pourquoi me regardes-tu d'un air 
effaré? On dirait que tu ne me connais pas ! 

FRANGINE. 

C'est que ta figure est changée depuis tantôt! Tu es pâle, 
et tu m'annonces d'un air triste et méchant la bonne nouvelle. 
Qu'est-ce qu'il y a donc ? 

LE FAUX BERNARD. 

Il y a... il y a, Franchie, que je ne sais pas si tu m'aimes ! 

FRANCINE. 

Oh! pourquoi donc cette question-là? 

LE FAUX BERNARD. 

Parce que j'ai réfléchi depuis tantôt. Je me suis dit comme 
ça : Peut-être bien que Francine t'avait oublié et qu'elle au- 
rait autant aimé que tu ne reviennes jamais! 

FRANCINE. 

J'aurais peut-être dû penser comme ça, Bernard, ne sachant 
point que vous aviez changé de conduite ; mais... 

LE FAUX BERNARD. 

Mais, malgré toi, tu m'aimes toujours?... Voyons, dis-le 
donc, car tu ne me l'as pas encore dit, et il faut que tu me le 
dises ! 

FRANCINE. 

Eh bien, puisque mes parents te pardonnent... je t'ai tou- 
jours aimé, je t'aime toujours! 

LE FAUX BERNARD, toujours plus rude. 

Allons, c'est dit, et tu ne peux plus t'en dédire. 

FRANCINE. 

Tu es content? 

LE FAUX BERNARD. 

Parbleu ! 

FRANCINE. 

Eh bien, pourquoi est-ce que tu as toujours la figure mé- 
chante? 

LE FAUX BERNARD. 

C'est que... c'est que je te trompais, Francine! ton cousin 



LE DRAC 39 

est venu me dire que ni lui ni ton père ne voulaient me souf- 
frir mettre les pieds ici. 

FRANCINE. 

Ah! mon Dieu! Et pourquoi y reviens-tu ? Mon père va 
rentrer, il faut que tu t'en ailles, Bernard, il le faut abso- 
lument ! 

LE FAUX BERNARD. 

Ainsi voilà tout? Tu as peur d'être grondée, tu me dis : 
« Va-t'en ! » c'est tout ton regret, tout ton adieu? Ah! je le 
aaraia bien, que tu ne m'aimais pas ! 

FRANCINE. 

C'est bien mal, de me dire ça quand j'ai tant de chagrin ! 

LE FAUX BERNARD. 

Oui, tu me fais la charité d'un peu de chagrin, à moi qui 
ai la rage dans le cœur ! 

FRANGINE. 

Ah! mon Dieu! mon Dieu! c'est trop de malheur pour 
nous! 

LE FAUX BERNARD. 

Francine, si tu souffrais autant que moi, il y aurait un 
moyen de décider ton père. 

FRANCINE. 

Je n'en vois pas, moi. Quel moyen? 

LE FAUX BERNARD. 

Sortons d'ici tous les deux ! 

FRANCINE. 

Pourquoi ? 

LE FAUX BERNARD 

Nous passerons la nuit dehors. 

FRANCINE. 

Oh ! non ! qu'est-ce qu'on dirait? 

LE FAUX BERNARD. 

On dirait ce qu'il faut qu'on dise, que je t'ai enlevée, que 
nous nous aimons, et le devoir de ton père serait de nous 
marier. 



40 THÉÂTRE DE NOHANT 

FRANCINE. 

Ça serait un vilain moyen! Comment oses-tu penser à ça? 

LE FAUX BERNARD, se versant à boire. 
Ah! que veux-tu! Faut pourtant trouver quelque chose! 
Nous ne pouvons nous quitter comme ça. (il boit.) Tu ne veux 
pas qu'on jase? Eh bien, laisse-moi passer la nuit ici. Quand 
ton père nous verra ensemble, il pensera que c'est trop tard 
pour refuser, (il boit encore.) 

FRANCINE. 

Allons ! tu dis de vilaines choses ! Ne bois donc pas comme 
ça. C'est du rhum, et le rhum ne donne jamais de bonnes 
idées. 

LE FAUX BERNARD, buvant toujours. 

Ah ! tant pis, faut que je m'étourdisse ! Au moment de te 
quitter, le cœur me manque. Non, ça n'est pas possible! 
Franchie, faisons mieux ; sauvons-nous ensemble ! Je déser- 
terai. Oui, -vingt dieux ! je déserte, la! Nous filons en Amé- 
rique. J'ai de l'argent. Tu passeras pour ma femme, et au 
diable les parents, au diable le pays et tout le tremblement ! 
FRANCINE, lui ôtant la bouteille. 

Ne buvez plus, Bernard; vous êtes déjà ivre ! 

LE FAUX BERNARD, se levant, brutal et menaçant. 

J'suis pas ivre du tout! 

FRANCINE. 

Alors vous êtes pire que vous n'étiez ; car, dans vos plus 
mauvais moments, vous n'auriez jamais osé me proposer ça. 
LE FAUX BERNARD, menaçant. 

C'est que j'étais une bête ! A c't' heure, faut faire comme 
je dis, et faut me suivre! Allons, prends ta cape et partons! 
Je le veux ! 

FRANCINE, à part. 

Ah ! mon Dieu ! il me fait peur ! 

LE FAUX BERNARD. 

A qui est-ce que je parle? Voyons, en route l 

FRANCINE. 

Taisez-vous ! J'entends venir mon père ! 



LE DR A C 41 

LE FAUX BERNARD. 

Oh ! il fera bien de me flanquer la paix, ton âne de père ! 
(Lui prenant le bras et l'entraînant do force.) Viens-tu ? Crie pas, OU 
j'éreinte le vieux ! 

SCÈNE VIII 

LE FAUX BERNARD, FRANGINE, ANDRÉ. 

ANDRÉ, par le fond. 
Qu'est-ce que c'est ? Voyons ! Tiens! c'est vous, Bernard! 
Comment donc que vous êtes là si vite ? 

FRANGINE. 

Mon père... 

ANDRÉ. 

Pourquoi que t'es pas couchée, toi? Vite à ta chambre, 
allons ! 

FRANCINE. 

Mais... 

ANDRÉ. 

Pas de mais ! Je ne veux pas qu'on me réponde. Sors d'ici 
et n'y reviens pas sans mon ordre. 

SCÈNE IX 

LE FAUX BERNARD, ANDRÉ. 
ANDRÉ. 

Et vous, je ne sais pas ce que vous lui disiez; mais c'était 
une dispute, et, si c'est comme ça que vous commencez... 
LE FAUX BERNARD, railleur et cessant de paraître ivre. 

Patron, je revenais bien gentil. C'est pas ma faute si vot'- 
fille a des lubies. 

ANDRÉ. 

Ma fille n'a pas de lubies, et vous êtes un mal-appris ! (a 
part.) Il a le ruban rouge tout de même. (Haut.) Voyons, expli- 
quez-vous honnêtement si vous pouvez. 



AZ THEATRE DE NOUANT 

LE I Al X BERNARD. 

M'expliquer?Ça ne tirera pas en longueur. Asscyers-noiu-, 
patron, et ouvrez le tiroir de votre table. 

ANDRÉ. m 

Pourquoi? 

LE FAUX BERNARD. 

Allez toujours. 
ANDRÉ, ouvrant le tiroir et en tirant des coquillages, qu'il pose sur la 
loble par poignées. 

Eh bien, je ne trouve là dedans que des coquilles que je 
voulais garder parce qu'elles sont jolies. Après? 

LE FAUX BERNARD. 

Vous appelez ça des coquilles ? Est-ce que vous avez perdu 
les yeux ? Mettez donc vos lunettes, père chose ! 

ANDRÉ, fasciné rapidement en touchant les coquillages, pendant que le 
faux Bernard, qui a allumé sa pipe, en fait jaillir une flamme 
verte. 

Père chose, père chose !... Ah ! tiens, je me trompais, c'est .. 
juste. C'est des sous... des sous d'argent! Suis-je bétel des 
sous d'argent ! Je crois bien que j'ai bu une goutte de trop, 
chez Antoine. C'est égal, je vois que c'est de l'or I... 

LE FAUX BERNARD. 

De l'or ! C'est-il du petit ou du gros? 

ANDRÉ. 

C'est des gros doubles louis, pardi ! Sainte Vierge ! il y en 
a là pour plus de dix mille francs. 

LE FAUX BERNARD. 

Cinquante mille, mon vieux ! Comptez, ils sont là de- 
dans par lots de mille rangés comme des sardines dans une 
boîte. 

ANDRÉ. 

Je ne dis pas; mais... c'est-il à toi, tout ça? 

LE FAUX BERNARD, 

Un peu, que c'est à moi ! 

ANDRÉ. 

Et... c'est acquis honnêtement? 



LE DRAC 43 

LE FAUX BERNARD. 

C'estril honnête, le droit de prise? 

ANDRÉ. 

En guerre... oui! 

LE FAUX BERNARD. 

Eh bien , voilà, écoute. 

ANDRÉ. 

Vous me tutoyez? 

LE FAUX BERNARD. 

C'est par amitié, beau-père. 

ANDRÉ, un pou hébété. 

Beau-père! décoré, cinquante mille francs!... Je ne sais pas 
si je dors ou si je veille. Tu disais?... 

LE FAUX BERNARD. 

Là-bas, à la guerre, un pirate est tombé entre nos mains. 
Il avait trois femmes, c'était un Turc. Le capitaine a pris 
la plus jeune, le lieutenant a pris la seconde... Restait la 
plus vieille, dont personne ne voulait, car elle n'avait plus 
que trois dents et un œil, ce qui ne l'empêchait pas d'être 
bossue des deux épaules et boiteuse des deux jambes. .. Mais 
moi qu'avais compris des mots de leur chienne de langue... 
(André reste eu extase devant les coquilles.) 

SCÈNE X 

LE FAUX BERNARD, ANDRÉ, LE DRAG. 

LE DRAC, au fonrl, derrière la porte vitrée. 
Que fais-tu là, esprit fantasque ? 

LE FAUX BERNARD. 

J'embrouille et j'amuse, je complique et j'éblouis. Je trace 
le rêve dans le cerveau de ma proie. C'est le livre où je peins 
ma fantaisie: c'est le miroir, je suis l'image 1 

LE DRAC. 

Dans quelle extase plonges-tu ce vieillard ? 

LE FAUX BKBNAItD. 

J'obéis à des lois que les hommes ne peuvent deviner. C'est 



44 THEATEE DE NOHANT 

à eux do trouver leur perte ou leur salut dans mon caprice; 
c'est à toi d'en tirer parti pour tes desseins. 

LE DRAC. 

C'est bien, mais hâte-toi. 

ANDRÉ, sortant de son extase, sans voir le Drac. 
Tu disais donc?... 

LE FAUX BERNARD. 

Que c'était sa mère. 

ANDRÉ. 

Au lieutenant? 

LE FAUX BERNARD. 

Au pirate ! Vous n'écoutez donc pas ? 

ANDRÉ. 

Si fait, va toujours ! (il retombe dens l'extase.) 
LE FAUX BERNARD. 

Pour lors... (au Drac.) Où est-il, celui dont j'ai pris la res- 
semblance? 

LE DRAC. 

Malgré moi, il vient. Abrège. 

LE FAUX BERNARD, très-haut. 

Et, comme je le menaçais de la pendre... 

ANDRÉ. 

Qui, ma fille? 

LE FAUX BERNARD. 

Non, la vieille. 

ANDRÉ. 

Ah ! oui; il a payé rançon? 

LE FAUX BERNARD. 

C'est ça, vous y êtes ! (au Drac.) A présent, quoi ? 

LE DRAC. 

Fais-toi promettre la fille, et va-t'en. 

LE FAUX BERNARD, haut, à André. 
Ainsi l'affaire est bâclée, et, si Francine veut de moi... 

ANDRÉ. 

Et pourquoi donc qu'elle n'en voudrait pas ? Attends ! je vas 
lui parler devant toi. 



LE DEAC 45 

LE FAUX BERNARD, appelé par les signes du Drac. 

Serrez ça d'abord... Ça me fatigue à porter et faut pas que 
ça traîne. (On frappe à. la porte d'en haut.) 
ANDRÉ. 

N'ouvre pasl c'est pas la peine qu'on sache... Et puis je 
ne prends rien en garde sans compter. 

LE FAUX BERNARD. 

Comptez, comptez ! (Au Drac.) Partons ! (il sort avec le Drac par 
le fond. Pendant qu'André compte l'argent, le vrai Bernard frappe encore 
h la porte d en haut. André, absorbé, compte les paquets entre ses dents. 
Bernard entre.) 

SCÈNE XI 

ANDRÉ, LE VRAI BERNARD. 
ANDRÉ, sans se retourner. 

Ouvre pas, je te dis ! 

BERNARD, ému. 

Mais c'est moi, patron ! 

ANDRÉ. 

Je le sais bien que c'est toi ; mais là-haut ? dehors ? 

BERNARD. 

Je n'ai vu personne ! 

ANDRÉ. 

Tiens, je croyais!... Trente... 

BERNARD. 

Ah! patron, quel bonheur que mon capitaine m'ait per- 
mis... 

ANDRÉ, brusquement. 
Ne me parle pas, tu me feras tromper! Je disais trente... 
Qu'est ce que je disais ? 

BERNARD, étonné. 
Vous disiez trente... Après? 

ANDRÉ. 

C'est ça, trente-deux... Je vas toujours ! trente-quatre. (11 
continue entre ses dents.) 

3, 



46 THEATRE DE NOHANT 

BERNARD, à part. 

Ali çà ! qu'est-ce qu'il a donc à compter comme ça des 
coquilles ? Drôle de manière de me recevoir 1 

ANDRÉ. 

Quarante ! Compte avec moi ! 

BERNARD. 
Comme VOUS voudrez ! (ils comptent ensemble jusqu'à 50 par 2 ou 
par 4.) 

ANDRE, prenant les j;ros coquillages pour des rouleaux d'or. 
C'est bien le compte ? 

BERNARD. 

Oui. (a part.) Est-ce que le pauvre vieux déménage déjà? 
Diable ! ça serait du chagrin, ça ! 

ANDRE, serrant le tiroir plein de coquillages dans son buffet • 

Tu vois, je les mets là. 

BERNARD. 

Je vois! et puis? 

ANDRÉ. 

Et puis, si tu veux emporter la clef ? 

BERNARD. 

Moi? Mais non, j'y tiens pas. (a part.) J'y comprends rien. 

AND HÉ. 

Alors t'as confiance en moi ? 

BERNARD. 

Comme au bon Dieu!... Mais, patron, je venais pour vous 
remercier, et... avant tout... est-ce que...? Si j'osais vous de- 
mander la permission de vous embrasser... ça me ferait tant 
de plaisir ! 

ANDRÉ. 

Embrasse-moi, mon garçon, embrassons-nous!... Je ne de- 
mande pas mieux. 

BERNARD, lui sautant au cou. 

Ah ! tenez, vous, VQi}S rtes le meilleur homme do la terre? 
Vous me pardonnez tout, si vite que ça? Vrai, vous me par- 
donnez '. 



LE DRAC tf 

ANDRÉ. 

Eh oui! c'est entendu, puisque tu aimes toujours ma fille ? 

BERNARD. 

Ah! si je l'aime! 

ANDRÉ. 

Eh bien , il faut s'entendre tous les trois. Allons. (Allant k 
la porte de Francine.) Franchie ! voyons, viens! 
BERNARD. 

Quel bonheur! 

SCÈNE XII 

ANDRÉ, BERNARD, FRANGINE. 

axdré , à Franchie. 
Eh bien, on est d'accord, lui et moi. Es-tu contente? 
Embrassez-vous, je permets à c't' heure que vous vous ai- 
miez ! 

BERNARD, voulant l'embrasser. 

Ah ! ma chère... 

FRANCINE, le repoussant. 

Otez-vous de là! 3Ioi, je ne vous aime plus 1 

BERNARD. 

Mon Dieu ! Déjà? Pourquoi donc? 

ANDRÉ. 

Oui, voyons, pourquoi ça ? 

FRANCINE. 

Parce que je ne l'estime plus, parce que je n'ai pas con- 
fiance en lui. 

ANDRÉ. 

Mais, pendant que j'étais sorti, que s'est-il donc passé? 

BERNARD. 

Ce tantôt?,.. Mais rien! Elle m'avait pardonné, elle aussi, 

FRANCINE. 

La première fois, oui; mais la seconde! 

BERNARD, 

La seconde?... 



48 THEATRE DE NCHANT 

ANDRÉ, à Bernard. 
T'es donc venu deux fois aujourd'hui? 

FRANCINE, à Bernard, avant qu'il puisse répondre. 

Épargnez-vous la peine de mentir, je ne veux rien cacher 
à mon père. 

ANDRÉ. 

Tu ne dois rien me cacher. Qu'il soit venu deux ou trois 
fois, ça ne me fait rien, si son intention est bonne. Sinon... 

FRANCINE. 

Sinon,, faut pas vous fâcher, mon père, faut mépriser ça, 
et le prier de nous laisser tranquilles. 

RERNARD. 

Francine, c'est comme ça que tu me parles 1... Mais qu'est- 
ce qu'il y a donc, mon Dieu ? 

ANDRÉ. 

Oui, qu'est-ce qu'il y a? T'a-t-il fait quelque insulte? 
Allons, faut le dire ! J'suis pas encore assez vieux pour l'en- 
durer sans me regimber, moi!... 

FRANCINE, effrayée. 

Non, non, mon père, c'est pas ça! 

ANDRÉ. 

Alors... qu'est-ce que c'est? C'est un caprice que t'as? 

FRANCINE. 

Eh bien, oui, mon père ! c'est un caprice que j'ai! (a part.) 
Au moins, comme ça, ils ne se battront pas. 

ANDRÉ, s'approchant de Bernard, qui s'est assis consterné. 
Comprends-tu ça, toi ? 

RERNARD. 

Oui, patron ? Je comprends qu'elle ne m'aime pas, qu'elle 
ne m'a jamais aimé ! 

ANDRÉ, à Francine en colère. 
Dites donc, demoiselle ! c'est pas tout ça. J'entends pas, 
moi, que vous refusiez. 

RERNARD, se levant et lui saisissant le bras. 
Oh I patron i 



LE DRAC 49 

ANDRÉ, en colère. 
Laisse-moi! J'entends qu'elle m'obéisse! 

BERNARD. 

Vous voulez qu'elle m'épouse malgré elle, et vous croyez 
que j'accepterais la fille sans le cœur? 

ANDRÉ. 

A qui qu'elle l'a donné, son cœur? (a Francine.) Réponds! 
A qui ? 

FRANCINE. 

Mon père, je vas tout vous dire, là, dans votre chambre; 

venez ! 

ANDRÉ. 

Eh bien, c'est ça. Confesse-toi, malheureuse, ou je t'as- 
somme! Attends-moi là, Bernard! (il sort par la chambre de 
Francine.) 

FRANCINE, le suivant, parlant vite. 

Non, Bernard ; allez-vous-en ! Quand mon père saura com- 
ment \ous vous êtes conduit avec moi. il vous cherchera 
querelle. Vous paraissez dégrisé... Allez-vous-en! vous ne 
voudriez pas... 

ANDRÉ, de l'intérieur. 
Ah çà ! viens-tu ? (Francine enlro dans sa chambre. 

SCÈNE XIII 

BERNARD, seul. 

J'y comprends rien! J'en deviendrai fou!... M'en aller? 
reculer devant une accusation que je ne mérite pas? Oh! 
non ! j'en ai trop mérité dont je ne me souciais pas assez ! A 
présent, je tiens à mon honneur. Il y a ici quelque men- 
Eonge...Faut savoir... Qu'est-ce que ça peut donc être? 



50 THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE XIV 

LE DRAG, BERNARD. 

LE DUAc, sans être vu de Bernard. 

Ainsi, jC n'ai pu empêcher son retour ! La vague a refusé 
d'engloutir la barque qui le ramenait, le vent n'a pas voulu 
déchirer la voile ! Les éléments ne ni'entenflent plus. Rien ne 
m'obéit, et Satan, le mystérieux problème, n'a pas daigné 
me répondre. (Regardant Bernard.) Mais la vision a su troubler 
son bonheur. Accablé, désolé., il m'appartient peut-être ! Es- 
sayons, (il reste au fond, près de la fenêire. Le vent chante au dehors 
d'une manière lugubre.) 

BERNARD, debout près de la table, absorbé. 

Dire que je l'ai insultée, moi!... Mais, pour croire à ça, faut 
donc...? Ah! ma pauvre tète! quel mauvais rêve! 

LE DRAC. 

Malheur, malheur, trois fois malheur à celui qui a blessé 
l'orgueil de la femme ! La femme se souvient et se venge ; 
elle se venge en feignant de caresser. Tu reviens à elle, tu 
te crois absous parce qu'elle sourit et promet! C'est alors 
que, sûre de te faire souffrir, elle te foule aux pieds et te 
brise. Tant pis pour toi, Bernard, il ne fallait pas abandonner 
Francine ! — Malheur, malheur, trois fois malheur à celui 
qui croit pouvoir racheter un passé coupable ! Il invoque en 
vain la justice des hommes et la bonté du ciel. Chimère! le 
ciel est sourd, les hommes sont aveugles! L'éternelle damna- 
tion ou l'éternel néant, voilà ton avenir, à toi, créature in- 
sensée qui croit pouvoi; aspirera l'infini du bonheur! — 
Malheur, malheur, trois fois malheur à qui veut lutter contre 
une destinée fatale ! Ses vains efforts ne servent qu'à pro- 
longer son supplice. Vertu, dévouement, expiation, trois mots 
menteurs qui aigrissent la souffrance PBernard, Bernard, il 
n'y a pas loin d'ici au bord de la mer profonde ! Là est l'ou- 
bli, là est le repos, là est la fin des misères humaines ! 



LE DRAC 51 

BERNARD, égaré. 
La mer!... l'oubli, le repos!... Le vent est bien triste cette 
nuit ! Il chante des airs à rendre fou!... 11 dit des paroles à 
se donner au diable! Le diable! Lui seul, on dirait, se mule 
île nos allaires ! 

LE DRAC, ne pouvant contenir sa joie. 

Oui, le diable, le diable! le parrain de ceux qui croient au 
mal! 

BERNARD. 

Ah! mais c'est de vraies paroles que j'entends, je no rêve 

pas. (il se retourne et voit le Drac, qui change aussitôt d'attitude et d'ex- 
pression.) Tiens, c'est toi qui es là, petit? Qu'est-ce que tu 
disais donc ? 

LE DRAC. 

Moi? Rien; qu'est-ce que vous voulez que je dise? 

BERNARD. 

Je veux... oui, je veux que tu me dises la vérité, car tu la 
sais. 

LE DRAC. 

Quelle vérité? 

BERNARD. 

Oh! tu me l'as donnée à entendre tantôt ! 

LE DRAC. 

A entendre? Non, je vous ai dit clairement que Francine 
ne vous aimait plus. 

BERNARD. 

Et t'as eu peur d'en trop dire. T'as fini par te moquer de 
moi en te donnant pour l'amoureux... 

LE DRAC 

Oh! ça, c'était une plaisanterie. 

BERNARD. 

T'as pas besoin de le dire ; mais, à c't' heure, je ne ris plus, 
et je te défends de plaisanter. Comment s'appelle-t-il, l'amou» 
reux de Francine ? Allons, vite, dis ! 

LE DRAC. 

Comment il s'appelle? J'sais pas, 



/: 



ATHEN/EUM 

LIF 



52 THEATRE DE NOUANT 

BERNARD. 

Tu mens ! 

LE DRAC, effrayé. 

Si vous vous fâchez... 

BERNARD. 

Oui, tu te sauveras? Voyons, aie pas peur. 

LE DRAC, insinuant. 

Tu veux le tuer, pas vrai ? 

BERNARD. 

Le tuer? Non certes; tuer un pays, un camarade peut 
être, parce que Francine...? Ah ! j'avais mérité ça, moi, et je 
dois me soumettre. 

LE DRAC. 

Tu ne veux pas te venger ? Alors pourquoi \ eux-tu sa- 
voir?... 

BERNARD. 

Pour savoir, v'ià tout; mais, toi, d'où sais-tu? 

LE DRAC. 

Francine me l'a dit. 

BERNARD, se parlant à lui-même, haut. 

Alors qu'elle me le dise donc, à moi aussi ! Au lieu de m'ac- 
cuser injustement, qu'elle me rende au moins son estime, 
qu'elle ait confiance en moi ! Oui, je vas l'attendre ; oui, je 
vas lui parler, tant pis ! Faut être honnête homme et vrai ami 
avant tout ; faut lui rendre sa parole, faut pas l'empêcher 
d'être heureuse... heureuse avec un autre !... (il cache sa ûgure 
dans son mouchoir.) 

LE DRAC, à part. 

Quoi ! je ne puis le pousser ni au désespoir, ni à la ven- 
geance ! Quelle puissance l'arme ainsi contre moi? Qu'y a-t-il 
donc de si fort dans le cœur de l'homme ? 

BERNARD, essuyant ses yeux. 

Allons, c'est dit, c'est décidé, je ferai mon devoir. Je vas 
lui parler devant son père, lui faire mes adieux... Ote-toi de 



LE DRAC 53 

là, petit ! (Le Drac est allé se placer contre la porte par où sont sortis 
André et Francine.) 

LE DRAC. 

Non, écoute ! Francine t'accuse, mais son père résiste. II 
dit que tu es riche. 

BERNARD. 

Moi ? Mais non ! 

LE DRAC, écoutant toujours. 
Il le croit ! D'ailleurs, tu es décoré. Sa vanité en est flattée. 
Il forcera Francine à t'épouser. 

BERNARD. 

La forcer? Non, non! je suis là; ôte-toi donc que j'aille 
leur dire... 

LE DRAC, le ramenant sur le miliea de la scène. 

Qu'est-ce que tu leur diras ? Que tu te soumets, que tu re- 
nonces...? 

BERNARD. 

Oui. 

LE DRAC. 

Eh bien, le vieux battra sa fille ; il la tuera peut-être! 

BERNARD. 

Qu'est-ce que tu dis ? Il n'est pas capable de ça ! 

LE DRAC. 

Il y a longtemps que tu ne l'avais vu ? Il est devenu pres- 
que fou. 

BERNARD. 

Ah! c'est donc ça que tout à l'heure...? 

LE DRAC. 

D'ailleurs, Francine est craintive ; elle cédera, elle t'épou- 
sera... et elle te trompera! 

BERNARD. 

Non, Francine n'a qu'une parole. 

LE DRAC. 

Alors elle mourra de chagrin. 

BERNARD. 

Ah! voilà le pire! Comment donc faire? 



5'i THEATRE DE NOHANT 

LE DRAC. 

Il no faut pas la revoir, il faut t'en aller, et lui écrire que 
c'est toi qui neveux pas d'elle. Comme ça, son père la laissera 
tranquille. 

BERNARD. 

C'est vrai. T'es pas bête, toi ! Mais, moi, je suis trop mal- 
heureux! Allons, je m'en vas, j'écrirai demain, (n veut s'en 
aller.) 

LE DRAC. 

Non pas, tout de suite. 

BERNARD. 

Avec quoi? J'ai rien. 

LE DRAC , courant à la cheminée. 
Tiens! un charbon... sur le mur. 

BERNARD. 

Allons ! (il écrit.) « Francine, adieu ! » 

LE DRAC. 

C'est pas assez. 

BERNARD. 

Comment, c'est pas assez ? 

LE DRAC. 

Non, faut que son père croie que ça vient de toi. 

BERNARD. 
Quoi mettre? (Écrivant.) « Je...» 
LE DRAC. 

Je t'oublie ! 

BERNARD. 

C'est pas vrai. 

LE DRAC. 

C'est pour ça ! 

BERNARD, écrivant. 
« Je t'oublie !» Ça y est. Malheur! 

LE DRAC. 

A présent, signe et va-t'en. 

BERNARD. 

C'est fait; mais jamais de ma vie je n'ai écrit de mensonge 



LE DRAC 55 

pareil ! Ah ! Francine, j'en mourrai, c'esl sûr. Malheur ! ah ! 
malheur ! (n sort.) 

SCÈNE XV 
LE DRAC, seul. 

Oui, trois fois malheur, comme dans ton rêve. Mais ce que 
tu as eu la faiblesse d'écrire ne suffit pas à ma vengeance ! 
(Il fait apparaître sur l'inscription, au lieu des mots Je t'oublie, les mots 
Je te méprise.) 



ACTE TROISIEME 



SCÈNE PREMIÈRE 

LE DRAC, seul. 
Il fait nuit. Bruit du vent et de la mer. Pas de lampe allumée. 

Lugubre nuit, tu faisais les délices du drac aux ailes puis- 
santes ! Il aimait à se laisser bercer par l'orage, à jouer avec 
les formes capricieuses que l'écume dessine au front des va- 
gues. Son regard était un météore, sa voix une harmonie, son 
haleine un parfum, sa pensée une extase ! Et voilà que, faible 
et petit, abandonné de ses frères, haï des hommes, il subit 
une passion fatale ! roi des elfes, souverain des grottes 
profondes, père des libres esprits de la mer, aie pitié du mal- 
heureux qui t'implore ! Rends-lui sa forme éthérée, rends-lui 
son vol infatigable, rends-lui la sérénité de son âme immor- 
telle ! Délivre-le de ce corps chétif où son essence divine est 
enfermée dans une prison !... Mais il ne m'écoute pas, il ne 
peut plus m'entendre ! Je ne sais plus la langue mystérieuse 
qui plane sur les flots d'un horizon à l'autre. Ma voix ne dé- 
passe plus les murs de cette cabane, et, quand je crie sur le ri- 
vage, la plus petite vague parle plus haut et mieux que moi. 
tourment de l'impuissance ! horreur des ténèbres ! ma vue ne 
perce plus le voile des nuits brumeuses, l'étoile ne me sourit 
plus derrière le nuage, et, si j'aperçois encore quelques es- 
prits emportés dans la rafale, leur gaieté me consterne et leur 
face pâle me fait peur !... Ah ! de la lumière !... 



LE DRAC 57 

SCÈNE II 

ANDRÉ, LE DRAC. 

ANDRÉ, sortant de sa chambre avec une lumière. 
Tiens, Ces là, toi ? Tu t'es donc pas couché, ou t'es déjà 
levé? 

LE DRAC. 

Vous ne savez donc pas l'heure, patron ? 
ANDRÉ, regardant le coucou. 
Cinq heures du matin ! 

LE DRAC. 

Et vous n'avez pas dormi, vous 1 Toute la nuit vous avez 
tourmenté, grondé, questionné, menacé Francine ! 

ANDRÉ. 

Quéque ça te fait, à toi ? T'écoutes donc aux portes ? 

LE DRAC 

Non ; mais vous parliez si haut et les murs sont si minces, 
que, de mon lit de paille, j'entendais malgré moi. 

ANDRÉ. 

Fallait pas entendre. Sais-tu ? y a longtemps que je me 
doute de quéque chose qui ne me convient pas !... 

LE DRAC 

Quoi donc, patron? 

ANDRÉ. 

Tu te permets "de penser à Francine, et ça ne vaut rien à 
ton âge ! C'est trop tôt... D'ailleurs, t'es rien qu'un petit va- 
gabond, et j'entends pas... Suffit! tu m'entends. 

LE DRAC, à part. 

Ah! Nicolas aimait Francine... d'un autre amour que 
moi !... Et à présent,, moi, je l'aime donc comme il l'aimait ! 

ANDRÉ. 

A quoi que tu penses? Voyons, faut t'en aller à la mer. 

LE DRAC, tressaillant. 
A la mer ?... Ah ! oui, pêcher encore ! 



53 THÉÂTRE DE KOHANT 

ANDRÉ , rudement. 
Tous les jours ! 
LE DRAC , préparant une lanterne et des cannes pour la pêche- ans 
coquillages. 
On y va, patron ! 

ANDRE, s'asseyant, à part. 
C'est trop tard pour se coucher ; mais une nuit blanche, 
comme ça, à mon âge... (il s'accoude sur la table. Haut.) Dis donc, 
toi, tu l'as pas vu partir, Bernard ? 

LE DRAC. 

Si, je l'ai vu 1 

ANDRÉ. 

Qu'est-ce qu'il t'a dit? 

LE DRAC. 

Qu'il ne reviendrait jamais ! 

ANDRÉ, frappant du poing sur la table. 

Malheur! c'est la faute à Franchie! (a part.) Quand je 
pense qu'il a cinquante mille francs en beaux louis d'or, 
qu'il me les a confiés, qu'il sont là, et que ça pourrait être à 
nous, si Francine avait voulu ! Ah !... (il s'endort.) 

LE DRAC, qui l'a écouté et qui s'est approché furtivement. 

De l'or, beaucoup d'or ! c'est le rêve du pauvre ! Vieillard 
courbé sous la fatigue, tu vas mourir sous ton toit de roseaux, 
bien heureux encore d'avoir pu recueillir quelques débris 
pour construire ta demeure au bord de l'abîme. Le vent d'hi- 
ver secouera ta porte mal jointe, la pluie ruissellera contre 
tes vitres enfumées... et tu pourrais acheter une villa dans la 
plaine, loin de ces noirs écueils, rêver sous les arbres de ton 
jardin... 

ANDRÉ, rêvant. 

Des tilleuls, des pommiers... 

LE DRAC. 

Oui, c'est le rêve de celui qui n'a pour horizon que des buis- 
sons épineux, des roches décharnées, des sapins au noir 
feuillage ! Avec de l'or, on a tout, des fleurs, des gazons, les 
murailles blanches d'un joli domaine, avec un banc vert sous 



LE DRAC 59 

le berceau de jasmin jaune, et au loin, bien loin, l'horizon 
bleu de la mer, l'ancienne maîtresse fantasque et farouche 
devenue l'amie des souvenirs de vieillesse ! 
André , rêvant. 
Et, dans la salle à manger, des images en couleur qui vous 
font voir au naturel... 

LE DRAC. 

Les naufrages dont on est sorti, les désastres qu'on ne 
craint plus. 

ANDRÉ. 

Ah! oui, oui!... riche ! 

LE DRAC. 

Eh bien, tu peux l'être. Bernard t'a confie" un trésor, nul ne 
le sait !... Bernard est parti furieux, la tête perdue... Quand 
il reviendra, lu peux lui dire : « Quel argent m'as-tu confié? 
où sont les témoins? où est la preuve ? » 

ANDRÉ, se secouant et se» levant. 

Non ! oh! non, par exemple ! Pouah ! v'ià un vilain rêve ! 
C'est pas joli, tout ça. Est-ce que je dormais ? (Voyant le Drac.) 
Ah ! t'es encore là, faignant ? 

LE DRAC. 

Vous rêviez tout haut, patron ; vous disiez... 

ANDRÉ. 

Ce qu'on dit en dormant, c'est rien, c'est des bêtises, ça 
compte pas!... Allons, es-tu prêt? J'vas t'aider à descendre 
tout ça. (il se charge d'engins de pêche.) 

LE DRAC , à part. 

Ah ! toujours échouer quand je parle à leur âme ! Je ne peux 
rien que par le mensonge ! (Haut.) Dites donc patron., pour- 
quoi que vous le regrettez tant que ça, ce méchant Bernard ? 

ANDRÉ. 

Il n'est pas méchant. 

LE DRAC. 

Ah ! par exemple, si ! Voyez donc ce' qu'il a écrit là, sur le 
mur, en partant ? 



CO THEATRE DE NOHANT 

ANDRÉ. 

Y a quéque chose d'écrit? J'avais pas fait attention. Qu'est- 
ce qu'il y a? Dis!... Je sais pas lire, moi ! 

LE DRAC. 

Si je vous le dis, vous ne voudrez pas me croire ; mais de- 
mandez à Francine, la v'ià. 

SCÈNE III 

ANDRÉ, LE DRAC, FRANCINE. 
FRANCINE. 

Mon père, faut vous reposer. A la fin, vous serez malade ! 

ANDRÉ. 

C'est pas tout ça ! Qu'est-ce qu'il y a d'écrit là? 

FRANCINE. 

Là? Francine, adieu! Je... je te méprise ! (Tombant sur une 
chaise.) Ah ! vous voyez comme il est corrigé ! vous voyez 
comme il m'aime ! 

ANDRÉ. 

Et c'est signé ? 

FRANCINE. 

Oui, c'est signé. 

ANDRÉ, jetant le panier qu'il tenait. 
Mais... c'est une insulte, ça ! 

LE DRAC, bas. 

Et, si vous supportez ça, votre fille elle-même va vous 
mépriser 1 

ANDRÉ, haut. 

Je ne veux pas le supporter; je m'en vas le trouver à son 
bord, et, devant tout l'équipage, je lui dirai qu'il est un lâche ! 
FRANCINE, se levant. 
Mon père, il vous tuera ! il m'en a menacée ! 

LE DRAC, bas, à André. 
Dites rien devant elle, et venez. J'ai vu Bernard descendre 



LE DRAC Gl 

au rivage et entrer chez Antoine. Il y aura sûrement couché, 
vous le prendrez au lit. Autoine vous soutiendra. 
ANDRÉ, bas. 
Oui, t'as raison, viens avec moi. 

FRANCINE. 

Qu'est-ce que vous avez dit tout bas ? Où est-ce que vous 
allez, mon père ? 

ANDRÉ. 

Je vais embarquer Nicolas pour la pêche. 

FRANCINE. 

Et vous n'irez pas... 

LE DRAC, bas, à FrançmPt 
Non, non, je vous réponds de lui. 

SCÈNE IV 

FRANCINE, seule. 

Oh ! celui-là, je ne me fie point à sa parole. Mon père a 
une mauvaise idée! J'ai eu tort de lui dire... Et Bernard 
aussi a une idée de nous faire du mal, car je l'ai vu de ma 
fenêtre. Il n'était point parti... Il marchait du côté du grand 
rocher. (Elle va au fond.) Ah ! je le vois, c'est lui, j'en suis sûr. 
Eh bien, faut que je lui parle, faut le prendre par la bonté 
si je peux, ou faut le gronder sans le craindre ; enfin faut em- 
pêcher un malheur. Il ne me voit pas ou il ne veut pas me 
voir... Bernard !... Mon Dieu ! pourvu que mon père ne m'en- 
tende pas!... Non, il est déjà loin. Bernard !... Il m'a vue, il 
vient, il court. Mon Dieu! mon Dieu ! qu'est-ce que je vas 
lui dire ? 



G2 THÉÂTRE DE NOUANT 

SCÈNE V 

BERNARD, FRANCINE. 

BERNARD. 

J'ai pas rêvé, Francine ? Tu m'as appelé ? 

FRANGINE. 

Oui. Écoutez-moi. Vous ne m'aimez point, ou vous m'ai- 
mez très-mal, comme un homme sans bonté et sans religion 
peut aimer. Vous m'avez trompée la première fois. Je vous 
croyais de bonne parole. Vous êtes revenu au bout d'une 
heure, et ce que vous m'avez proposé, c'est infâme, entendez- 
vous? 

BERNARD. 

Doucement; laissez-moi dire aussi, Francine. Je suis re- 
venu parce que votre père me demandait, et je ne vous ai 
vue alors que devant lui, après lui avoir parlé; ainsi, je n'ai 
pu vous offenser en aucune manière. 

FRANCINE. 

Si vous ne vous souvenez pas de ce que vous dites et des 
personnes à qui vous parlez, comment donc faire pour s'en- 
tendre avec vous? 

BERNARD. 

Si je vous respectais pas comme je respecte ma sœur, je 
vous dirais que cest vous, Francine, qui rêvez des choses qui 
ne sont pas. 

FRANCINE. 

Allons, c'est inutile de vous parler. Sans doute que le vin 
vous enlève toute idée d'un moment à l'autre. 

BERNARD. 

Le vin ? J'ai fait serment, il y a un an, de n'en plus goûter, 
non plus qu'aux autres choses qui font perdre la raison, et 
j'ai tenu parole, je le jure ! 

FRANCINE. 

Vous n'étiez pas ivre quand mon père est rentre : 



LE DKAC 63 

BERNARD. 

Devant Dieu, non ! 

FRANGINE. 

Et vous n'avez pas voulu m'emmener de force? Et vous 
n'avez pas menacé de tuer mon père, si je l'appelais? 

BERNARD. 

Par mon honneur et par le tien, Franchie, non ! Par l'âme 

de ta mère, non ! Parla justice de Dieu, qui viendra peut-être 
à mon secours, non ! 

FRANGINE. 

Et vous n'avez pas écrit que vous me méprisiez. 

BERNARD. 

Jamais ! 

FRANCINE, montrant la muraille. 
Mais regardez donc ! 

BERNARD. 

Ah ! j'ai jamais écrit ce mot-là!... On m'a dit que t'en ai- 
mais un autre, que ton père voulait te forcer à m' épouser ; 
je me suis soumis, je me soumets. J'en deviendrai fou ou j'en 
mourrai, ça me regarde; mais, depuis le jour où j'ai quitté le 
pays jusqu'au moment ou nous voilà, j'ai rien fait de mal, 
Francine, et je t'ai aimée comme un homme d'honneur doit 
aimer une fille de bien. J'ai été un fou, dans le temps, et 
mêmement, par des fois, dans le vin, un fou furieux ; mais je 
n'ai jamais été un lâche! Non, souviens-toi ! Quand ton frère 
est venu me reprocher ma conduite, c'était au cabaret. Il avait 
bu aussi, et nous ne nous reconnaissions pas l'un l'autre. 
Quand j'ai manqué à ton père, c'est qu'il m'avait poussé à 
bout dans un moment où je me défendais de mon chagrin, car 
j'avais du chagrin, fu le sais bien, de te quitter. J'ai toujours 
dit que je t'aimais, c'était la vérité. J'ai toujours juré que je 
reviendrais, et me voilà revenu, — que je voulais te tenir pa- 
role, et je l'aurais tenue ! De loin comme de près, dans le vin 
comme dans la raison, j'ai parlé et pensé de toi et de ta mère 
comme de deux anges du bon Dieu! Non, non, jamais j'ai eu 
seulement l'idée de te trahir! Je voulais servir mon pays.., 



61 THEATRE DE NOHANT 

Dame, en temps de guerre... Si t'étais un homme, tu com- 
prendrais ça!... J'ai jamais été un mauvais sujet auparavant, 
tu le sais bien. Je le suis devenu pour t'étourdir sur ton re- 
gret et sur le mien, et ça n'a duré que trois mois dans toute 
ma vie! Pas plus tôt à bord, j'étais guéri, j'étais sage, et 
j'étais amoureux de toi comme par le passé. Je ne pensais 
plus qu'à revenir avec beaucoup d'honneur pour te faire plai- 
sir, et j'aurais été chercher ma croix au fin fond de la mer, 
si j'avais pas pu l'attrapper au milieu du feu où ce que je l'ai 
trouvée ! Tout ça, c'était pour toi, Francine ; mais à quoi sert 
tout ce que je dis là ? Tu ne me crois plus, c'est-à-dire que 
tu ne veux plus me croire. Tu m'inventes des torts que je n'ai 
pas. Tout ça, vois-tu, je ne veux pas te dire que c'est mal; 
mais c'est inutile. T'étais dans ton droit de m'oublier et mê- 
mement de te venger de moi. J'ai rien à dire. La punition est 
grande, faut savoir l'endurer. Je ne voulais plus te voir, 
Francine, tu m'as appelé... Eh bien, reçois mes adieux; je 
m'en vas pour toujours ! Seulement, laisse-moi effacer ça : 
c'est quelque méchant cœur qui a inventé ça pour que tu me 
méprises, toi ! (il efface les paroles du mur.) H y a ici quelqu'un de 
bien lâche! Oh! oui, c'est lâche, d'achever comme ça un mal- 
heureux ! 

FRANCINE. 

Voyons, écoute. Qu'est-ce qui t'a dit que j'en aimais un 
autre ? 

BERNARD. 

Ah! qu'est-ce que ça fait, à présent, celui qui me Ta dit? 

FRANCINE, vivement. 
C'est le drac ? 

BERNARD, abattu. 
Le drac? quel drac? où prends-tu l'idée du drac? 

FRANCINE. 

Tu ne crois pas à ça ? 

BERNARD. 

J'y croyais quand j'étais enfant. C'est des histoires que les 
gens de la côte font comme ça ! 



LE DBAC 65 

FRANCINE. 

Et sur la mer on ne fait pas d'autres histoires !... Écoule- 
moi bien : mon père prétend que, sur les navires, dans les 
gros temps, lorsqu'on est douze, on en voit tout d'un coup" un 
treizième qui ne s'était point embarqué ? 

BERNARD. 

Le treizième ? C'est vrai! Je l'ai vu, moi, je l'ai va une 
fois! 

FRANCINE. 

Eh bien, comment est-ce qu'il était fait, le treizième? 

BERNARD. 

Comme Michel le timonier. Pauvre Michel ! Nous étions 
partis douze, nous nous sommes trouvés treize en mer!... En 
rentrant, nous n'étions plus que onze, Michel avait suivi son 
double au fond de l'eau. 

FRANCINE. 

Tu dis bien que c'était son double ? 

BERNARD. 

Oui, celui qu'on voit comme ça, c'est toujours le double 
d'un de ceux qui sont là à bord... Mai s qu'est-ce que ça te fait, 
tout ça, Franchie? 

FRANCINE, vivement. 

Dis toujours, dis! 

BERNARD. 

Franeine, est-ce que tu aurais vu mon double aujourd'hui? 

FRANCINE. 

Oui, je l'ai vu ! 

BERNARD. 

Où ça? 

FRANCINE. 

Ici, et c'est lui qui est cause de tout, j'en suis sûre; car, 
vois-tu, je ne peux pas douter de toi après les serments que 
tu viens de me faire, et j'aime mieux croire des choses que 
je n'avais jamais voulu croire ! Ah ! Bernard, toi aussi, tu as 
vu un mauvais esprit qui t'a trompé, car je n'ai jamais aimé et 
je n'aimerai jamais que toi ! 

L 



C(J THÉATEE DE NOHANT 

BERNARD. 

Francine, ma chère Franchie !... Ah ! tu dis la vérité, oui, 
je te crois, et, à cette heure, je veux bien mourir! 

FRANCINE, 

Mourir ? Pourquoi donc, mon Dieu? 

BERNARD. 

Tu ne sais donc pas que, lorsqu'on voit son double, c'est 
signe de mort dans les vingt-quatre heures. 

FRANCINE. 

Mais faut qu'on le voie soi-même, et tu ne l'as pas vu! Dis, 
Bernard, tu ne l'as jamais vu? 

BERNARD. 

Non ; mais si j'allais le voir ! 

FRANCINE, vivement. 
Reste pas ici. S'il revenait ! 

BERNARD. 

Oh ! quand ces choses-là paraissent, il n'y a ni terre ni mer 
pour les empêcher ! 

FRANCINE. 

Si fait ! y a la maison du bon Dieu. Va, Bernard! va vite! 

BERNARD. 

Où donc? A la petite chapelle? Je voulais y aller tout à 
l'heure, mais j'avais pas le cœur à prier. 

FRANCINE. 

Faut y retourner. C'est la bonne Dame de la mer, c'est la 
patronne chérie aux marins de l'endroit. Tu lui feras un vœu. 

BERNARD. 

Quel vœu ? 

FRANCINE. 

Le vœu de pardonner au premier méchant qui te fera 

offense et. dommage. 

BERNARD. 

Ça y est, Mais toi ? 

FRANCINE. 

Moi, je vas expliquer tout ça à mon pèro et le faire reve- 
nir do sa colère. Et puis j'irai chercher le capelan. Je lui le- 



LE DRAC 67 

rai bénir la maison et le sentier; car, pour sûr, elle est han- 
tée, notre pauv' maison ! Et, quand tout ça sera fait, quand 
je n'aurai plus peur de rien^ je mettrai le mouchoir blanc 
où tu m'as dit de le mettre. Va vite ! J'entends mon père 
qui remonte du rivage. 

BERNARD. 

Dis-moi encore que tu n'aimes que moi 1 

FRANGINE. 

Je n'aime que toi ! (il sort.) 

SCÈNE VI 

FR AN CINE, seule, au fond, regardant du côté du rivage. 

C'est pas mon père... c'est ce méchant drac! C'est lurqui 
veut amener le malheur chez nous! Quoi faire contre lui? 
Prier le bon Dieu; oui, il n'y a que ça. (Elle s'agenouille.) 

SCÈNE VII. 
FRANGINE, LE DRAC. 
LE DRAC, agité. 
Que fais-tu là, Francine ? Ote-toi de là! 

FRANCINE. 

Non ; je demande du secours contre toi, et j'en aurai ! 

LE DRAC. 

A qui demandes-tu secours? 

FRANCINE. 

A celui que tu ne connais pas. 

LE DKAC 

Si, je le connais... Je le connaissais du moins avant d'être 
homme ; car, dans la nature, il n'y a que l'homme qui ose et 
qui sache nier Dieu! 

FRANGINE, se levant. 

Tu dis son nom, et il ne te brùlo pas la langue? Tu n'es 
donc pas...? 



08 THEATRE DÉ NOHANT 

LE DRAC. 

Non, je ne suis pas l'esprit du mal. Cet esprit-là, Francine, 
n'existe que dans l'imagination de tes semblables. 

FRANCINE. 

Et pourquoi est-il dans ton cœur ? 

LE DRAC. 

Ah ! que me dis-tu là 1 II n'est donc pas dans le tien?... 
Oui. je me souviens, quand j'étais saintement épris de toi, 
c'est la pureté de ton âme qui me charmait. Ah! Francine, 
j'étais alors le frère de ton bon ange! 

FRANCINE. 

Et tu es devenu le frère du mauvais? 

LE DRAC 

Non, je suis devenu homme ! 

FRANCINE. 

Eh bien , si tu es devenu ce que tu dis, tu peux encore être 
sauvé. Je vas prier pour toi. 

LE DRAC. 

Où donc vas-tu prier ? 

FRANCINE. 

Dans la chambre où ma pauvre mère est morte, à côté de 
son lit. Quand je suis là, je m'imagine que je la vois et que 
nous prions toutes les deux; ça fait que je prie mieux là 
qu'ailleurs. 

LE DRAC. 

Et que vas-tu demander pour moi ? 

FRANCINE. 

Que le bon Dieu t'ôte l'envie et le pouvoir de faire du mal. 

LE DRAC, ému. 

Eh bien , va, Francine, et prie de tout ton cœur. (Elle entre 
dans sa chambre.) 



LE DRAC GO 

SCÈNE VIII 
LE DRAC, puis LE FAUX BERNARD, invisible. 

LE DRAC, regardant Francine. 
Elle prie pour moi!... Elle m'aime donc?... Non, c'est pour 
Bernard qu'elle prie en demandant au ciel de me guérir. Ah ! 
perfidie de la femme ! je ne serai pas ta dupe ! (il ferme la porto 
de Francine.) Je ne peux plus connaître qu'un plaisir, la ven- 
geance : soit! — Fantôme, à moi 1 

voix du fantôme, sous terre. 
Je suis là ! 

LE DRAC 

Où est Bernard ? 

LA VOIX. 

Près d'ici. 

LE DRAC. 

Quand les marins voient leur double, la peur les fait mou- 
rir? 

LA VOIX. 

Oui. 

LE DRAC. 

Va trouver Bernard ! 

LA VOIX. 

Non ! 

LE DRAC. 

Montre-toi à lui, je le veux. 

LA VOIX. 

Je ne peux pas. 

LE DRAC 

Pourquoi donc ? 

LA VOIX. 

Il est gardé ! 

LE DRAC. 

Par qui ? 



70 THEATHE DE NOUANT 

LA VOIX. 



LE DRAC. 

LA VOIX. 

LE DRAC. 

LA VOIX. 



Par la prière. 
Quelle prière ? 
Celle de l'amour. 
Celle de Francine ? 
Tu l'as dit! 

LE DRAC. 

Va-t'en et ne reparais plus. 

LA VOIX. 

Peut-être. 

SCÈNE IX 

LE DRAC, seul. 

Peut-être ? Qu'est-ce à dire ? Les visions elles-mêmes me 
résistent, et je ne suis plus le roi des mirages ? Oui, je le vois, 
l'homme n'a qu'une force, la haine ou l'amour ; mais ces for- 
ces sont grandes, et je les sens se développer en moi. Oh! 
chaque instant qui s'écoule m'enlève une faculté divine et 
m'apporte un instinct funeste ! Allons, il faut que tu périsses, 
Bernard, et même, sans le secours de cette faible main, c'est 
ma volonté qui te tuera. 

SCÈNE X 

LE DRAC, ANDRÉ. 

ANDRÉ. 

Eh bien, es-tu prêt? Nous partons. 

LE DRAC. 

Vous voulez toujours aller à bord du Cyclopp. f 

ANDRÉ. 

Oui. 



LE DRAC 71 

LE DRAC. 

Eh bien, vous vous trompez, patron, il est tout près d'ici. 

ANDRÉ. 

Ah! où donc? 

LE DRAC. 

Quand vous serez prêt à le recevoir, je le ferai venir, 

ANDRÉ. 

Fais vite ; je suis prêt. 

LE DRAC. 

Non, vous n'êtes pas le plus fort. 

ANDRÉ. 

Tu m'aideras. 

LE DRAC. 

Vous êtes donc bien décidé à le tuer? 

ANDRÉ. 

Le tuer... moi? C'est sérieux de tuer un homme et un ma- 
rin de l'État ! Je veux lui flanquer une paire de soufflets, v'ià 
tout. 

LE DRAC. 

Il vous écrasera comme une mouche ! 

ANDRÉ. 

Ça m'est égal ! 

LE DRAC. 

11 vous a déjà battu dans le temps, et il a manqué tuer vo- 
tre garçon, qui était deux fois fort comme vous. 

! ANDRÉ. 

C'est pour ça ! J'ai ça su' le cœur, y a trop longtemps! 

LE DRAC , insinuant. 
Et puis il est riche, et l'argent est là... 

ANDRÉ. 

Ah ! tu m'y fais penser, à son magot. (Allant h. l'armoire.) Je 
veux d'abord lui rendre ça; je ne veux pas qu'il croie... Je 
veux lui jeter le tout à la figure ! Qu'est-ce que c'est que ça ? 
Des coquilles ? (il renverse le contenu du tiroir et reste stupéfait.) 
LE DRAC, riant. 

11 vous a joué là un bon tour, patron. 



72 THEATRE DE NOHANT 

ANDRÉ. 

Il s'est moqué de moi ! 

LE DRAC. 

Il s'est donné pour riche, et il n'avait rien! 

ANDRÉ. 

Si fait, j'ai vu les doubles louis. 

LE DRAC. 

Vous étiez à jeun ? 

ANDRÉ. 

Non, j'avais bu un peu de rhum chez Antoine ; mais... 

LE DRAC. 

Alors tout à l'heure il va vous réclamer son argent ! 

ANDRÉ. 

C'est pas malaisé à lui rendre. 

LE DRAC. 

Il dira que c'était de l'or, et que vous l'avez volé. 

ANDRÉ. 

Il dira ça? il me traitera de voleur, moi? 

LE DRAC. 

Il ne l'a pas fait pour autre chose que pour vous insulter 
et vous déshonorer. 

ANDRÉ. 

Cré vingt dieux ! si c'est ça son idée, faut que je le tue I 

LE DRAC, à part. 

Allons donc ! (Haut.) Comment ? avec quoi? 

ANDRÉ. 

J'en sais rien, ça m'est égal !... 

LE DRAC. 

S'il vous tue, lui ? 

ANDRÉ. 

S'il me tue, la loi le tuera. 

le DRAC, bondissant de joie» 
Ah bien , attendez ! 

ANDRÉ. 

Qu'est-ce que c'est que ça? 



LE DRAC \J 

LE DRAC, au fond, plaçant le signal. 

C'est le signal convenu entre Franc i ne et lui. 

ANDRÉ, allant au fond. 

Comment que tu sais ça? 

LE DRAC 

Quand il est venu ici la première fois, j'étais caché !à, et 
j'ai entendu. 

ANDRÉ. 

Je comprends, oui. Eh bien, vient-il? 

LE DRAC. 

Le vlà, courage! 

ANDRÉ. 

J'ai pas besoin de courage, j'en ai. 

LE DRAC. 

Jetez-vous sur lui, vite, avant qu'il ait eu le temps de se re- 
connaître. 

ANDRÉ. 

Oui, oui ! tu vas voir ! 

SCÈNE XI 
Lbs Mêmes, LE FAUX BERNARD. 
ANDRÉ, voulant lui arracher sa croix. 

Malheureux, t'es pas digne de la porter! (n recule comme re- 
poussé par une force magique.) 

LE DRAC, au Spectre. 

Allons, c'est un outrage ! frappe ! (a André.) A toi donc ! 

ANDRÉ, au Spectre. 
Lâche ! t'es un lâche ! (il veut encore se jeter sur le Spectre et va 
tomber comme foudroyé à quelques pas de lui.) Ah ! il a un charme, 

le lâche ! 

LE DRAC, au Spectre. 
Quel pouvoir magique as-tu donc invoqué, toi? Réponds! 
as-tu fait vœu de silence ? as-tu fait un pacte avec...? 

LE FAUX BERNARD. 

N'est-il pas de puissance supérieure à celle du mal ? 

'6 



74 THEATRE DE NOHANT 

LE DRAC. 

Ah! tu prétends... Et tu veux lutter contre moi! Suit ; 
l'énergie m'est venue... la haine m'a retrempé... Ose te me- 
surer avec le drac... 

LE FAUX BERNARD, reculant. 
Non . 

LE PRAC. 

Ah! tu me reconnais enfin? Qui, tu fuis mon regard, . u 
trembles! (A André.) A toi maintenant! 

ANDRÉ , se relevant. 

Ah! mon Dieu! ah! il m'a comme tué! (Le jour commence, (a 
Spectre disparaît par la fenêtre.) 

scène \i; 

ANDRÉ, LE DRAG. 

ANDRÉ, criant. 
Lh!... 

LE DRAC. 

Le précipita ! 11 est perdu ! 

ANDRÉ, courant à La fenèUv. 
Il est donc fou ? 

LE DRAC. 

Non, l'enfer le protège; il se retient, il rampe... il se re- 
lève! Prodige! il a franchi l'abîme, il fuit; il nous raille, il 
nous menace ! 

A N u r 1; 

Ah ! démon ! si j'a\ais... 

LE DRAC. 
Quoi? une arme?... Tiens! (U prend un pistolet à U mu- 
raille.) 






LE DRAC 75 

SCÈNE XIII 

Les Mêmes, BERNARD, FRANCINE. 

Bernard parait en haut de l'escalier en même temps qu'André fait ieu sur 

le Spectre par la fenêtre. Il fait jour. 

LE DRAC, sans voir Bernard. 
TomV'? 

ANDRÉ. 

Oui, 

LE DRAC, regardant avec jn>'% 
Sanglant, meurtri, défigurai 

BERNARD. 

Oui donc? 

ANDRÉ et LE DRAC, ensemble. 

Bernard ! lui ! 

BERNARD. 

.Mais oui, moi ! Ne m'avez-vous pas mis le signal ? 

andrE. 
Non, ce n'est pas lui, c'est un fantôme! 

LE DRAC. 

Oui, oui, le fantôme! Bernard n'est plus, voyez! Vois, 
Francine, il est là, brisé... Celui dont tu tiens la main est un 
spectre! 

FRANCINE, avec enthousiasme. 

Non ! je la tiens 'bien, sa main fidèle et honnête ! Ma mère 
a prié pour lui, et pour toi aussi, pauvre drac; tu vas être dé- 
livré, j'ensuis sûre I 

LE DRAC. 

Non. 

ANDRÉ. 

Le drac ! Bernard ! un double ! 

FRANCINE, empêchant Bernard d'aller à la fenêtre. 

Ne regarde pas, Bernard ! 

LE DRAC, a la fenêtre. 

Il d y est plus, le rêve s'est évanoui au premier rayon du 



76 THÉÂTRE DE NOUANT 

soleil. Le soleil! il vient, il monte, il dissipe les terreurs do 

la nuit, et, jusqu'à ce soir, je ne peux plus les évoquer I... 

ANDRÉ. 

Sors d'ici, maudit I 

LE DRAC. 

Laissez, laissez-moi! Pour aujourd'hui, je suis assez châtié : 
mon pouvoir s'est tourné contre moi-même, et j'ai été le jouet 
du spectre qui devait m' obéir; mais vous ne pouvez rien contre 
moi, vous autres, et, chaque nuit, je viendrai troubler vos fêtes 
et empoisonner vos joies. Le premier-né de votre amour m'ap- 
partient. Je troublerai sa raison, je lui prendrai son âme! 
Francine, tu pleureras sur un berceau, tu pleureras des larmes 
de sang ! 

BERNARD, menaçant. 
Malheureux !... Tiens, va-t'en ! 

FRANCINE, le retenant. 
Ton vœu, Bernard ! (Le Drac tombe à demi, comme épuisé.) 
BERNARD. 

C'est vrai, oui; mais voyez donc comme il devient pâle! 
Ses yeux se. perdent... 

FRANCINE. 

Est-ce qu'il va, est-ce qu'il peut mourir? 

LE DRAC, luttant contre une force invisible. 

Non, c'est cette âme embrasée qui s'échappe... Le corps 
veut lutter, il luttera... Qu'est-ce donc? La mer m'appelle!... 
Non, je ne veux pas! Je resterai ici... Je... terre, retiens- 
moi! Je ne suis pas vengé! Ah! le soleil! Rayon terrible!.., 
Pitié!... La merl... Dieu! (il fuit.) 

SCÈNE XIV 

ANDRÉ, BERNARD, FRANCINE. 

BERNARD, le suivant au fond. 
Il s'enfuit, il nous quitte... il s'envole, on dirait... oui. 
Mon Dieu, comme il change de figure ! 



LE DRAC 77 

FRANCINE. 

Je ne le reconnais plus : c'est comme un ange I 

BERNARD. 

Non, c'est un nuage. 

ANDRÉ. 

Non, c'est une vapeur. 

BERNARD. 

Et ce n'est plus rien ! 

FRANCINE. 

Rien? Si fait, c'est une âme qui a péché et qui souffre! 
Prions pour elle. (Elle s'agenouille. André aussi.) 
BERNARD, debout. 

Dieu du ciel, toi qu'es si grand et si fort, des pauvres gens 
comme nous autres, ça ne sait rien de rien ! mais ça te connaît 
par ta bonté. J'ai fait un vœu tout à l'heure, qui était de par- 
donner, même au diable; mais peut-être bien que, le diable, 
c'est une idée que nous avons, et peut-être que, l'enfer, c'est 
notre mauvaise tète et notre mauvais cœur ! Que ça soit ça 
ou autre chose, t'es là pour nous guérir, et tant qu'à par- 
donner, ce que j'ai fait, t'es pas embarrassé pour le faire!... 
Grâce, mon bon Dieu, grâce pour l'esprit de la plage ! 

FRANCINE. 

Oui, c'était un bon esprit qui voulait faire le mal et qui ne 
le pouvait pas ! Grâce pour lui, mon Dieu, et pour cette pauvre 
maison où l'on t'aime ! 

VOIX DU DRAC, au loin derrière les rochers. 

Bonté, lumière... ô mes ailes d'or, ô mon âme pure, je 
vous retrouve ! 

FRANCINE. 

Ah ! écoutez donc comme la brise de mer chante doux ! on 
dirait des paroles 1 

voix DU DRAC 

Vague charmante, récifs superbes! bons pêcheurs... amis, 
frères! fraîcheur du matin, doux réveil ! travail, amour, inno- 
cence ! ô liberté ineffable 1... 



78 THEATRE DE NOUANT 

BERNARD. 

Est-ce lui qui chante comme ça? 

VOIX DU DRAC. 

Bonheur à toutes les créatures! Francine, b<;i iieur à loi ! 
Tu m'as rendu mes ailes... 

FRANCINE. 

Ecoutez. 

VOIX DU DRAC. 

Francine, sois à jamais bénie ! 

BERNARD. 

Ah ! ne craignez plus rien. Mon père, ma femme, nous nous 
aimerons tant, que tous les esprits du ciel et de la terre seront 
pour nousl 



PLUTUS 



ETUDE D'APRES LE THEATRE ANTIQUE 



PLUTUS 



A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU 



PROLOGUE 



ARISTOPHANE, MERCURE. 
ARISTOPHANE. 

Mais où donc me conduis-tu, Mercure? 

MERCURE. 

Dans l'avenir, mon cher Aristophane ! 

ARISTOPHANE. 

Les dieux le connaissent et lé révèlent quelquefois; mais... 

MERCURE. 

Mais, au lieu d'un oracle embrouillé, je t'accorde la vision 
des choses futures, et t'y voilà transporté, comme tu le se- 
rais si. du passé, je te jetais dans le présent. 

ARISTOPHANE. 

C'est fort aimable à toi, Mercure; mais où sommes-nous 
ici ? Dieux immortels ! quel changement dans Athènes ! 

MERCURE. 

Nous ne sommes point chez les Athéniens; nous sommes 
chez un peuple qui passe pour l'héritier de leur gaieté. 

5. 



82 THEATRE DE NOUANT 

ARISTOPHANE. 

Oh! alors, je vais bien les faire rire, ces nouveaux Athé- 
niens! 

MERCURE. 

Détrompe-toi, ils t'ont dépassé de beaucoup, et ne te de- 
manderont que ta sagesse, qui est de tous les temps. 

ARISTOPHANE. 

En quel temps sommes-nous donc, selon toi? 

MERCURE. 

A plus de vingt-deux siècles du jour où tu crois vivre. 

ARISTOPHANE. 

Est-ce à dire que la postérité conserve la fraîcheur de ma 
gloire ? 

MERCURE. 

Non pas sans restriction, mais autant que tu le mérites. 

ARISTOPHANE. 

Et que venons-nous faire en ce lieu, qui a quelque res- 
semblance avec un théâtre ? 

MERCURE. 

Tu vas assister à la représentation de quelques parties de 
ta dernière pièce. 

ARISTOPHANE. 

De mon Plutus? Toutes mes pièces ne sont-elles pas excel- 
lentes d'un bout à l'autre? 

MERCURE. 

Je suis trop poli pour te contredire; mais la liberté de Ion 
langage et de tes tableaux ne serait pas soufferte ici. 

ARISTOPHANE. 

Les hommes sont donc devenus vertueux ? 

MERCURE. 

Oui, relativement aux mœurs antiques. 

ARISTOPHANE. 

Grâce à mes satires, je le parie ! 

MERCURE. 

Tes satires y ont contribué. 



LE DIEU PLUTUS 8S 

ARISTOPHANE. 

Mai:?;, si l'on a fait des changements dans nia pièce, on a 
donc mis quelque autre fiction à la place? 

MERCURE. 

Une courte fiction amoureuse des plus simples. 

ARISTOPHANE. 

Je m'oppose à cela. L'amour n'est pas du ressort de la co- 
médie ! 

MERCURE. 

• La comédie ne peut plus s'en passer. 

ARISTOPHANE. 

Allons! rien ne doit étonner le sage; mais quel audacieux 
s'est permis...? 

MERCURE. 

Un grand poète tragique s'était permis, deux cents ans 
avant ce jour, de transporter, sous le titre des Plaideurs, 
quelques passages de tes Guêpes sur la scène. Pour conserver 
le comique de ta pièce, il dut l'adapter à des personnages 
do son temps, car les hommes n'ont jamais cessé de plaider. 
Ce qu'on va tenter ici, c'est de montrer les hommes cl les 
dieux tels que tu les as dépeints toi-même, avec leurs ttoœs, 
leurs idées, leur costume et leur manière de s'exprimer. Au- 
tant que possible, on a dégagé ta pensée de ce que le temps a 
rendu obscur, et on l'a exprimée ou complétée en compulsant 
tes autres pièces. Je dois t'avertir aussi qu'on s'est aidé de la 
pensée de Lucien", un beau génie, venu quatre aiôelfia iijjjùs 
toi. et qui, lui aussi, a traité le sujet de Plutus sans en altérer 
la philosophie. 

ARISTOPHANE. 

AJors, j'espère qu'on a conservé ma scène de la Paimeté ? 
M n n c u R e . 

Oui. quelque longue qu'elle soit; on a iemi à te montrer 
sous l'aspect sérieux, qui est le inoins populaire de ton génie. 
Tout le monde sait que ton ironie était amère, que ni les 
grands, ni les petits, ni les savants, ni les poètes, ni les phi- 



84 THEATRE DE NOUANT 

losophes, n'étaient à l'abri de tes coups : la sagesse qui brille 
dans ton Plutus rachètera les excès de ta muse emportée. 

ARISTOPHANE, avec humeur. 

Vas-tu me reprocher Périclès, Euripide, Socrate? 

MERCURE. 

Tu ne leur as pas fait de mal dans la postérité, qui les con- 
naît mieux que toi. 

ARISTOPHANE. 

Oses-tu dire que ma raillerie se soit attachée à leur char de 
triomphe comme une vile dépouille ? 

MERCURE. 

Non, Aristophane ! Être combattu par un esprit tel que le 
tien, c'est encore une gloire, et, qu'ils soient amis ou rivaux, 
les grands hommes sont toujours illustrés par les grands cri- 
tiques. 

ARISTOPHANE. 

A la bonne heure ! et, puisqu'on va commencer, — je pense 
que tu vas remplir ton rôle dans ma pièce, — laisse-moi par- 
ler un peu aux spectateurs, comme le chœur parle pour moi 
aux Athéniens. 

MERCURE. 

Va, et songe que la mode est passée de se vanter soi- 
même. 

ARISTOPHANE, au public. 

Si quelque poëte est assez hardi pour se louer lui-même 
devant vous, ô Athéniens! qu'il soit fustigé par vos lic- 
teurs i 

MERCURE, riant. 

fustigé?... 

ARISTOPHANE. 

Mais, si quelqu'un a droit à des honneurs, je soutiens que 
c'est moi, moi, le plus grand des poètes et le plus célèbre 
dans l'art de la comédie ! » 

MERCURE. 

Fi 1 que dis-tu là maintenant ? 



LE DIEU PL UTUS 63 

ARISTOPHANE. 

Je parle en poëte ! N'est-ce pas ainsi que les poètes prou- 
vent leur modestie '? (a part.) Mais cette raillerie m'aidera à 
rappeler un peu mes services ! (Haut.) Voyons, néo-Athéniens, 
n'est-ce pas moi qui, le premier, ai chassé de la scène ces 
esclaves battus et torturés, qui réjouissaient de leurs cris la 
sauvage multitude? N'ai-je pas ennobli la comédie par un 
style pur, par des images poétiques, et par des caractères 
bien tracés ? 

MERCURE. 

On ne peut te refuser cela. 

ARISTOPHANE, s'animant. 

N'ai-je pa>. nouvel Alcide. combattu les monstres les plus 
venimeux, les délateurs, les dilapidaleurs. les faussaires, tous 
les ennemis du bien public ? Lorsqu'aucun acteur ne voulait, 
à quelque prix que ce fut, braver le terrible Cléon en repré- 
sentant son personnage, et qu'aucun sculpteur sur bois ne 
voulait faire un masque de théâtre à sa ressemblance, ne suis- 
je pas monté sur la scène, et n'ai-je pas joué son rôle à visage 
découvert? H y allait pourtant de la liberté, de la vie, ou de 
quelque chose de plus précieux, les droits du citoyen ! Enfin 
n'ai-je pas refusé les présents de ceux qui voulaient m'impo- 
ser un lâche silence, affronté les menaces et bravé le pouvoir 
de ceux qui voulaient punir ma franchise ? 

MERCURE. 

On le sait, et on t'en tient compte. Sois plus calme. 

ARISTOPHANE, souriant. 

Eh bien, rappelez-vous que j'ai fait beaucoup rire, et, si 
vous trouvez ma gaieté surannée, riez un peu par complai- 
sance, comme au temps où, déjà vieux, j'invoquais l'appui des 
gens de bien et les applaudissements de l'aimable jeunesse. 
Et vous, mes recommandables pareils, hommes sincères, qui 
ne portez point de perruques, prononcez-vous pour moi ! Que 
tous les chauves de l'auditoire se lèvent et m'accablent ! Qu'ils 
disent d'une seule voix : « Honneur au poëte chauve ! Des 



86 THEATRE DE NOHANT 

couronnes pour l'homme au beau front ! » Alors, je me croirai 
dans Athènes, et je pardonnerai aux arrangeurs de pièces ! 

MERCURE, au public. 

Quant à moi, vous allez me voir reparaître sous les traits 
d'un fourbe ; mais rappelez-vous, je vous prie, que l'antiquité 
fit de moi le guide de l'aveugle Plutus, le dieu des gens de 
mauvaise vie et de mauvaise foi. Vous avez abattu mes tem- 
ples; mais le commerce des nations a conservé mes emblèmes, 
et je vous pardonne une déchéance qui m'ennoblit. Chez 
vous, peuple nouveau, mon nom est Industrie, et vous m'avez 
donné pour mission véritable d'appliquer la probité au génie 
de la vie pratique. C'est donc à présent que je suis réelle- 
ment le maître et non plus l'esclave des richesses, c'est au- 
jourd'hui qu'au lieu de me maudire, la pauvreté intelligente 
me seconde et me bénit 



PERSONNAGES 



PLUTUS. 

CHRÉMYLE, paysan pro- 
priétaire. 
MERCURE. 



LA PAUVRETE. 
BACTIS, l esclaves de 
CAR ION, \ Chrémyle. 
M Y R T O , fille de Chrémyle. 



Un bosquet à l'entrée d'un petit bois sacré. — C'est un carrefour de verdure 
avec un Hennés ou un dieu Pan sur une fontaine, à volonté. — L'entrée du 
bois sacré est marquée par un petit portique de pierre ou de feuillage. 



ACTE PREMIER 



SCÈNE PREMIÈRE 

CARI ON, seul, tenant une couronne de feuillage. 

C'est vraiment une belle invention que la coutume de sa- 
crifier aux dieux ! Dans leurs temples, tous les hommes sont 
égaux. L'esclave aussi bien que le maître a le droit de porter 
la couronne, et cette verdure le rend sacré tant qu'elle est 
sur son front. Chère petite couronne! je te veux garder tout 
le jour et toute la nuit pour me préserver des coups de bâton. 
Puisse mon maître avoir eneoro demain la fantaisie de sacri- 
fier dans sa maison ou de m'envoyer au temple ! cela est infi- 
niment plus agréable que de briser les mottes de terre ou de 
lier les gerbes en plein soleil. 

SCÈNE II 

CARION, BACTIS, en sayon et portant une faucille. 
CARIOX. 

Comment, camarade Bactis, tu travailles au lieu de t em- 
ployer au sacrifice ? 



88 THEATRE DE NOHANT 

BACTIS. 

0»i,Carion, je travaille, parce que je ne suis pas né esclave. . 

CARION. 

Je ne t'entends pas ! Que tu sois .né esclave de père et de 
mère, ou que, d'homme libre, tu sois devenu captif, le travail 
eg£ oujours aussi fâcheux à l'homme que la paille au poisson. 

BACTIS. 

L'esclave issu de l'esclave n'a guère l'espérance de se ra- 
cheter; il est habitué aux coups, aux menaces, aux injures. 
Celui qui fut libre aspire toujours à revoir sa patrie, et sa 
fierté le soutient dans les épreuves. 

CARION. 

C'est-à-dire, pour te soustraire à l'outrage du fouet, tu 
fais bravement ta corvée? Chacun son goût! Les maîtres se 
lassent quelquefois de battre, ils ne se lassent jamais de faire 
travailler. D'ailleurs, nous autres, n'avons-nous pas un patron 
fort doux ? 

BACTIS. 

Chrémyle est un homme juste ; raison de plus pour le bien 
servir. 

CARION. 

Moi, je dis que c'est un fou, et qu'il faut profiter de sa cré- 
dulité. H s'épuise en sacrifices, espérant que les dieux lui en- 
verront la richesse. Et cependant ses champs, au lieu de blé, 
se couvrent de chardons, de smilax et de lentisques. 

BACTIS. 

La terre est bonne et la moison est pauvre ! — Les labou- 
reurs sont découragés, parce qu'ils ne cherchent pas la ri- 
chesse où elle est. 

CARION. 

Saurais-tu donc la trouver, toi ? As-tu découvert, ici près, 
quelque nouvelle mine d'argent ? 

BACTIS. 

Non; mais les vrais biens que les dieux aimeraient à donner, 
c'est la sagesse et la vertu, et ceux-là, les hommes ne les 
demandent point. 



LE DIEU PLUTUS «9 

CARION. 

Quant à moi, mon idée est que les dieux sont pauvres comme 
des sauterelles surprises par le froid, à commencer par le ton- 
nant Jupiter, qui ne décerne aux vainqueurs des jeux olympi- 
ques qu'une simple couronne de feuillage comme celle-ci ! 
Aussi je me suis toujours émerveillé de voir les gens faire 
tant de dépense, se donner tant de mal et risquer de se casser 
les côtes pour recevoir de la main des dieux un méchant ra- 
meau d'olivier tout pareil à ceux qui poussent là dans la haie 
de notre jardin ! Si j'étais maître de mon corps comme je le 
suis de mon esprit, je ne voudrais courir et lutter que pour 
une couronne d'or, et je la voudrais si lourde, qu'il me fau- 
drait trente bœufs pour la traîner... Alors... avec les trente 
bœufs, le char, la couronne, une centaine d'outrés de vin de 
Chios et un bon plat de tripes par-dessus le marché, je serais 
assez content des immortels !... Mais il faut (Myrto paraît) qu'ils 
soient chiches ou affamés, puisque leurs prêtres demandent 
toujours et ne donnent jamais 

SCÈNE III 

CARION, BACTIS, MYRTO. 

Pendant cette scène, Bactis, absorbé, regarde Myrto avec tristesse. 

MYRTO. 

Que faites-vous là, vils esclaves? Vous blasphémez au seuil 
du bois de lauriers que mon père a consacré au grand Apollon ! 
CARION, montrant sa couronne. 

Voyez, jeune maîtresse, je suis purifié aujourd'hui, et ma 
présence ne souille pas les approches du bois sacré. 

MYRTO. 

Ote cette couronne; c'est l'heure du travail. Mon père to 
demande à la maison, va vite ! obéis ! 

CARIOX, à part, ôtant sa couronne. 

Cette jeune fille manque de piété ! Je m'en plaindrai aux 
dieux ! (n sort.) 



90 THEATRE 1> E NOHAX1 



SCÈNE IV 



MYRTO, BACTIS. 
MYRTO. 

Et toi, misérable ! n'as-tu pas entendu mon reproche f Pré- 
tënds-tu braver la divinité? 

BACTIS. 

La divinité ne repousse pas les malheureux. 

MYRTO. 

Es-tu de ceux qui se plaignent toujours, et qui, dans la 
servitude, voudraient se faire estimer à l'égal des hommes 
libres? 

BACTIS. 

Myrto, quand m'as-tu entendu me plaindre? 

MYRTO. 

Alors, tu es de ces orgueilleux qui croiraient s'abaisser en 
implorant la pitié de leurs maîtres ? Tes yeux et ton cœur res- 
pirent la vengeance et l'aversion ! 

BACTIS. 

Pourquoi haïrais-je ceux que le hasard m'a donnés pour 
maîtres? Ils sont les aveugles instruments de ma destinée ! 
MYRTO, blessée. 

C'est trop de fierté pour un esclave ! Cette audace ne sied 
pas aux vaincus ; elle leur retire l'intérêt qu'on pourrait leur 
porter. 

BACTIS. 

Myrto, ton cœur ne connaît pas la pitié! Tu es de celles qui 
se consolent de la domination des hommes par le plaisir de 
dominer les pauvres, les esclaves et les captifs. Rien n'égale 
la violence et la dureté des faibles envers les faibles ; ils se 
plaisent à rendre à ceux que leurs chaînes écrasent le mal 
qu'ils ont souffert eux-mêmes. Ainsi l'on voit les mouches al- . 
térées de sang s'acharner sur le lion blessé. 

MYRTO. 

Esclave insolent ! tu outrages la fille de ton maître et ton 



LL DIEU PLUTUS 91 

maître lui-même en supposant qu'il l'opprime ! Te crois-tu 
à Sparte où les femmes ne sont rien, tandis qu'ici, dans l'At- 
tique, elles sont tout ? Mets-toi à mes genoux et demande- 
moi pardon de ton langage. 

BACTIS, ému. 

L'amour seul fait plier les genoux d'un homme devant une 
mère, une sœur... ou une amante. Veux-tu donc?... 
MYBTO, troublée. 

Une amante?... Pour ce mot-là, tu dois être châtié!... Oui, 
le fouet me fera raison de ton audace! couche-toi!... (Elle 
cueille une branche.) Je veux te frapper jusqu'à ce que tu roules 
dans le sable... Eh bien, tu restes debout; attendras-tu que 
je te fasse lier à un arbre ? 

BACTIS. 

Enfant, épargne-toi tant de colère ! Tiens, je vais dormir 
là; chasse-moi les mouches avec ta houssine : je te défie de 
me faire seulement ouvrir les yeux, (il se couche.) 

MYRTO. 
C'est ce que nous verrons ! (Elle passe derrière lui et le regarde, 
plie le genou et se penche snr lui.) Bactis, je t'aime ! 

BACTIS se soulève avec un cri de surprise. 
Dieux ! 

MYRTO. 

Ah ! je t'ai fait ouvrir les yeux ! 

BACTIS, se relevant, irrité. 
Cruelle, tu mentais ! Eh bien , pour ce jeu-là, tu mériterais 
la mort... 

MYRTO recule effrayée. 
Tu me menaces? 

BACTIS. 

Va-t'en ! tu as le droit de m'ôter la vie, mais non celui de 
vouloir égarer mon àme. Va-t'en! 

MYRTO. 

Insensé, tu parles en maître ! 

BACTIS. 

Oui, car je suis en ce moment plus que toi, qui sacrifies à 



92 THEATRE DE NOHANT 

la ruse et à la haine la fierté de ton état et celle de ton sexe. 
MYRTO émue. 
Quel serait donc le crime ? où donc serait le mensonge ? Ne 
pourrais-je t'aimer sans honte? n'étais-tu pas un chef et un 
guerrier dans ta patrie ? n'as-tu pas reçu les leçons des sages 
de ta religion? 

BACTIS, troublé. 

Ne me parle plus ! 

MYRTO. 

Alors, parle-moi, il le faut! On raconte sur toi des choses- 
étranges ; on dit qu'une divinité mystérieuse te protège, 
qu'elle a guéri les blessures dont tu étais couvert quand tu fus 
amené ici; enfin, les autres esclaves prétendent qu'elle te 
donne des forces qui sont au-dessus de ton âge ; que, malgré 
la délicatesse de tes bras, tu portes les plus lourds fardeaux, 
et que, durant la moisson, aucun d'eux ne peut suivre le 
rhythme agile de ta faucille. 

BACTIS. 

La divinité qui me protège n'est pas d'une religion diffé- 
rente de la tienne. Elle s'appelle volonté ou courage, et son 
temple est partout sous le ciel. 

MYRTO, avec tendresse. 

Parle-moi encore ! N'es-tu pas né au delà de l'Hémus, dans 
les déserts de la Scythie ? 

BACTIS. 

Le nom de ma patrie ne t'apprendrait rien. Pour vous au- 
tres Hellènes, tous les peuples étrangers à vos lois et à vos 
mœurs sont des barbares ; mais sache que nous avons nos cou- 
tumes, aussi belles que les vôtres; nos familles, nos préceptes 
et nos sages, plus respectés que les vôtres. Mais que t'importe 
ce que nous sommes? 

MYRTO. 

Je veux savoir qui tu es! Si tu n'étais d'un sang illustre, tu 
n'aurais pas osé me parler comme tu viens de le faire. 
BACTIS, entraîné. 

Eh bien !... j'étais le fils d'un des principaux chefs de nos 



LE DIEU PLUTUS 93 

tribus. Le frère de ma mère, versé dans les sciences, initié 
dans ses voyages aux grands mystères des diverses nations, 
se plaisait à former mon esprit, et voulait m'emmener en 
Grèce pour me faire connaître les arts de votre civilisation. 
Béni par mes parens, je quittai nos steppes fleuris. Ma mère 
ne pleura point devant moi ; mais son dernier regard déchira 
mon àme comme un dernier adieu. Hélas ! la reverrai-je ? En 
traversant les monts de la Thrace, nous fûmes assaillis par 
des brigands. Je défendis les jours de mon oncle jusqu'à ce 
que, sanglant et brisé, je fusse couché sur son cadavre. Les 
ravisseurs infâmes m'ont amené à Athènes, où ton père m'a 
acheté. Voilà toute mon histoire : y trouves-tu des prodiges, 
et mérite-t-elle ta curiosité? 

MYRTO. 

Bactis. tu es grand, et l'infortune te grandit encore ! Déli- 
vre-toi, et emmène-moi dans ton pays; fuyons ensemble... 

BACTIS, éperdu. 

Tu dis...? jeune fille, si c'est un piège, tu es la plus fu- 
neste des créatures! J'ai ouï raconter la fable des sirènes, et 
l'on m'a appris à me méfier des grâces décevantes des femmes 
de la Grèce... 

MYRTO. 

chaste Diane, tu l'entends! J'ai avoué ma défaite! j'ai 
dit des mots qu'une jeune fille ne dit pas sans rougir, et il ne 
me croit pas ! 

BACTIS. 

Non ! Tu sais bien que je ne puis enlever la fille d'un homme 
qui m'a traité avec douceur et bonté. Tu ne peux pas, toi, vou- 
loir l'abandonner au désespoir... Tu as une tendre mère... 

MYRTO. 

Tu me reproches ma passion ! C'est toi qui me fais rou- 
gir !... Eh bien !... malheur à toi ! Tu peux te vouer aux dieux 
infernaux, car ma vengeance te fera une vie pire que la mort ! 
Hors d'ici, profane! Dès ce soir, tu tourneras la roue du mou- 
lin, attelé avec l'âne et le mulet, tu ne mangeras que des 



94 THEATRE DE NOHANT 

lèves gAtées. et tu seras vendu aux gens do la montagne, qu 
te condamneront au dur travail des mines! 

BACTIS, la regardant avec douleur. 
Je le savais bien, que tu ne m'aimais pas !... (a sort). 

SCÈNEV 

MYRTO, seule. 
Bactis^mon cherBactis ! Ah ! qu'elle est ardente, cette haino 
qui fait que je t'adore ! Moi, te faire souffrir !... moi, te faira 
vendre!... Jupiter libérateur, aide-moi à rompre ses chaî- 
nes et à guérir son âme... Je vais pétrir pour lui les gâteau* 
de miel avec le plus pur froment, et répandre sur son humbh; 
couche la menthe et le romarin, qui procurent les doux songes 
(Elle sort.) 

SCÈNE VI 

CHRÉMYLE, seul, sortant du bois sacré. 

Quel oracle ! Lumière du soleil, quel oracle ! Je ne le com- 
prends en aucune façon ; mais ce doit être le plus beau des 
oracles, puisqu'au dire des hommes les plus savants, les meil- 
leures prédictions sont celles que l'on ne peut deviner sans 
l'aide du destin ! Ah ! Carion, te voilà; écoute. 

SCÈNE VII 

CHRÉMYLE, CARION. 
CARION. 

Eh bien , mon maître, vous semblez fier et content comme un 
homme qui aurait mangé des anguilles de Copaïs ! 

CHRÉMYLE. 

Tais-toi, insensé ! Je ne suis repu que de la faveur céleste. 
Le dieu m'est enfin propice ! 

CARION- 

Voilà une chose que vous dites tous les malins... 



LE DIEU FLUTU8 95 

CHRÉMYLE. 

Tais-toi, imbécile! 

CARION. 

Laissez-moi parler, mon maître! On simple peul quelque- 
fois enseigner ceux qui se croient sages. 

CHRÉMYLE. 

Les sages disent qu'il ne faut pas couper la langue aux es- 
claves, parce que ceux qui parlent avec le plus de liberté sont 
les meilleurs serviteurs. Allons, dis ! 

CARION. 

Voilà parler enfin en homme raisonnable, et je suis assez 
content de vous, bien que vous agissiez généralement comme 
une bête ! 

CHRÉMYLE. 

Tu prends trop de liberté. 

CARION. 

Non, si c'est dans votre intérêt que je raisonne. Dites-moi 
un peu ce que vous retirez de tous les sacrifices que vous fai- 
tes aux dieux? Le meilleur de vos fruits et de vos troupeaux 
v passe, et autant vaudrait, comme on dit en Béotie, sauf 
respect, jouer un air de flûte dans la derrière d'un chien. 

CHRÉMYLE. 

Tu voudrais me voir agir comme ces avares qui n'offrent 
que des bètes malades ou des fruits gâtés ? 

CARION. 

Non, les sacrifices sont bons; mais il faut qu'ils nous pro- 
fitent, et, quand une divinité est sourde comme une pierre, il 
faut la planter là et s'adresser à une autre. 

CHRÉMYLE. 

A qui t'adresserais-tu donc, si tu étais à ma place ? 

CARION. 

Je ne m'adresserai pas à votre beau musicien, père des Mu- 
ses. Celui-là n'est bon qu'à jouer de la musette pour faire 
danser les cigales dans les blés. Je ne ferais pas plus de cas 
de la sage Minerve, qui promet toujours la paix et donne tou- 
jours la guerre. Je tournerais le dos à la blonde Céiès, qui a 



9G THÉÂTRE DE XOHANT 

inventé la fatigue et la sueur. Et, quant au vieux Saturne, qui 
mange ses enfants sans sel et sans ail, ce n'est qu'un barbare à 
qui je ne voudrais pas sacrifier mes vieux souliers. Le seul ■ 
dieu que je tiendrais pour bon et honnête serait le dieux Tré- 
sor, et je lui demanderais, non la musique, ni la sagesse, ni 
la science, mais bien l'or et l'argent, sans lesquels l'homme 
n'est rien de plus que la bête. 

CHRÉMYLE. 

As-tu fini? 

CARION. 

J'ai dit. 

CHRÉMYLE. 

Il y a du bon clans ton raisonnement. Jusqu'à ce jour, j'ai 
été un homme pieux et modéré. J'ai demandé aux dieux la 
paix et la concorde, qui font fleurir la terre et marcher le com- 
merce. Les dieux n'en ont pas moins fait à leur tête. Nous 
voilà depuis plus de vingt ans en guerre avec le Péloponèse 
et accablés de tous les fléaux. Voilà nos campagnes ruinées, 
nos plants de vignes, dix fois arrachés, qui commencent à 
peine à donner du fruit, nos figues et nos olives qui pourris- 
sent sur l'arbre parce qu'on ne fait plus d'échanges, l'argent 
qui ne circule plus, l'or dont bientôt nous aurons oublié la cou- 
leur, les ouvriers qui manquent à la terre parce qu'on en fait 
des soldats, la peur et le découragement qui nous ôtent le 
pain de la bouche et la charrue des mains... Eh bien, j'ai 
confié mes peines au grand Apollon, protecteur delà Grèce;... 
je lui ai même fait, entre nous soit dit, d'assez vifs reproches, 
je l'ai menacé d'arracher les lauriers du petit bois planté par 
moi en son honneur. Alors une voix mélodieuse est sortie du 
plus épais des branches, et j'ai recueilli les paroles que voici : 
Ne t'èloigne jms de ta demeure, celui que tu attends viendra. 

CARIOX. 

Vous attendiez donc quelqu'un ? 

CHRÉMYLE. 

Personne. 



LE DIEU PLUTUS 97 

CARION. 

Alors, ce bel oracle ne sait ce qu'il dit? 

CHRÉMYLE. 

Patience ! Celui que je n'attends pas viendra et m'expliquera 
que je l'attendais sans le savoir. 

CARION. 

Admirable explication, mon maître ! et, comme les oracles 
sont toujours accomplis par ceux qui y croient, vous voilà at- 
tendant ce quelqu'un que vous n'attendiez pas du tout ! 

CHREMYLE. 

Te permettrais-tu de plaisanter ton maître? Tu mériterais 
des coups, sais-tu ? 

CARION. 

Non ! je ne plaisante que les dieux. 

CHRÉMYLE. 

A la bonne heure ! Cela n'est pas contraire aux lois. Pourvu 
qu'on n'attaque pas sérieusement la religion, on peut tout 
dire. 

CARION. 

D'où l'on pourrait conclure que le dieu du rire est réputé 
chez les Athéniens le premier de? dieux? Mais pensez à ce 
que je vous ai dit, mon maître. Faites vos prières au dieu 
Trésor. 

CHRÉMYLE. 

Je t'écouterais bien volontiers ; mais je ne le connais pas. 
Est-ce quelque nouveau dieu ? 

CARION. 

C'est un dieu de la Perse. 

CHRÉMYLE. 

Les rêves ne mentent pas. Comment était-il fait, ce dieu 
étranger ? 

CARION. 

Il était tout or des pieds à la tête, et il avait la forme d'une 
belle cruche. 

CHRÉMYLE. 

C'est ainsi, m'a-t-ondit, qu'on représente la déesse Isis ? 

G 



8S THEATRE DE NOHANT 

CARION. 

Isis? Je ne connais pas bien celle-là ; mais mon dieu, à moi, 
n'était pas une cruche vide. Une source intarissable de vin 
délicieux bouillonnait dans son large ventre, et s'épanchait 
par sa gueule, qui riait comme une bouche de Silène, et dans 
ce vin nageaient des perles, des boudins, des rubis, des gril- 
lades et de l'or liquide qui coulait comme un fleuve, sans ja- 
mais s'épuiser ni se ralentir. 

CHRÉMYLE. 

Carion, tu as fait là un beau rêve ! Allons un peu sur le che- 
min qui mène à la mer. Celui qu'Apollon m'annonce arrivera 
peut-être par là, et qui sait si ce n'est pas le dieu Trésor en 
personne ? (il sort.) 

CARION. 

.Mon maître devient chaque jour plus crédule. J'arriverais 
peut-être, si je le voulais, à lui persuader que je suis un dieu 
moi-même ! (il sort.) 



ACTE DEUXIÈME 



SCÈNE PREMIÈRE 

MERCURE, tirant Plutus par une corde; PLUTî.S 
Plutus est aveugle, boSsu, boiteux et couvert de haillons. 

MERCURE. 

Allons, marche donc ! N'es-tu pas honteux de te faire tirer 
comme un chien en laisse ? 

PLUTUS. 

Patience, Mercure! patience, donc! 

MERCURE. 

le plus engourdi des êtres ! Je ne connais pas de plus 
rude corvée que celle de te mener chez les honnêtes gens ! 

PLUTUS. 

Je le crois bien ! tu crains d'être mis à la porte ! 

MERCURE. 

Le fait est que je ne me sens pas très-en sûreté chez ces 
gens de la campagne. Ils n'ont rien à gagner à la guerre, et 
ils s'en prennent à moi de leurs pertes. Le commerce ne mar- 
che pas, disent-ils. 

PLUTUS. 

Réponds-leur qu'il vole. 

MERCURE. 

Ah! tu fais de l'esprit, toi? Voyons, il faut que, par l'ordre 
de Jupiter, et pour ne point fâcher Apollon, qui protège les 
Athéniens, je te conduise aujourd'hui chez les paysans. Hâ- 
tons-nous, je n'ai pas de temps à perdre, moi ! 



100 THEATRE DE NOUANT 

PLUTUS. 

Je n'irai pas plus loin, Mercure ; je suis trop fatigué quand 
il me faut aller chez ceux qui travaillent. Ton père me fait 
une vexation et une injustice. Je n'aime à enrichir que les ri- 
ches. Cela donne moins de peine, (n s'assied.) 

MERCURE. 

Couche-toi donc comme un chien, stupide paresseux ! Vrai- 
ment, si les hommes te connaissaient, ils ne t'auraient pas 
même rangé parmi les dieux subalternes. 

PLUTUS. 

Qu'est-ce que tu dis, Mercure ? Je suis un dieu ? 

MERCURE. 

Te voilà sourd à présent ? Il ne te manquait que cela ! 

PLUTUS. 

Je ne suis pas sourd. Si les hommes me prennent pour un 
dieu, j'en suis un, et j'entends que tu me traites comme ton 
égal. 

MERCURE. 

Mon égal ! toi, mon esclave ? Prends garde que je ne t'ap- 
plique mon caducée sur les oreilles ! 

PLUTUS. 

Oui-da! je ne te crains guère, l'homme au petit chapeau ! 
L'esclave, c'est toi, mon bon ami; car tu ne peux te passer de 
moi ; sans moi, tu n'es rien; c'est ce qui fait que tu n'es pas 
plus dieu que moi-même. 

MERCURE. 

Tais-toi, brute ! Je suis le fils de Jupiter I 

PLUTUS. 

La preuve ? 

MERCURE. 

Les ailes de mon cerveau. Je suis l'intelligence, l'invention, 
le calcul, l'activité... Si les hommes abusent de mes conseils, 
ce n'est pas ma faute. 

PLUTUS. 

En attendant, tu te conduis comme un fripon, et je me dé- 
clare innocent de tout le mal auquel tu m'emploies. Tu reçois 



LE DIEU FLUTUR 101 

l'hommage des courtisanes, des calomniateurs et de toutes 
les sangsues qui se collent aux deniers publics. Tiens, laisse- 
moi tranquille. Je veux faire ici un bon somme, et tes subtili- 
tés me fatiguent, (h se couche.) 

MERCURE. 

Dors donc, associé de malheur ! Maudit soit le jour où le 
destin lia mes pas agiles à ton pas inégal et fantasque, tantôt 
lourd comme le plomb, tantôt rapide comme la foudre ! 

SCÈNE II 

MERCURE, PLUTUS, endormi; MYRTO. 
MYRTO, surprise. 

D'où viens-tu, bel étranger? Es-tu quelque prêtre de Mer- 
cure, que tu te pares de ses attributs ? 

MERCURE. 

As-tu quelque requête à soumettre au dieu que tu viens de 
nommer ? Parle, fille charmante. Tu ne saurais éprouver de 
refus. 

MYRTO. 

voyageur mystérieux, dis-moi... 

MERCURE. 

Appelle-moi Mercure, comme si tu lui parlais à lui même. 

MYRTO. 

Soit ! tu me comprendras mieux, et peut-être que le dieu 
m'entendra... Mercure, protecteur des amants que le destin 
sépare ! toi qui sers, dit-on, de messager aux dieux, instruis- 
moi dans l'art de surmonter les obstacles ! Je ne suis qu'une 
fille des champs, j'ignore l'art de me rendre aimable, et je ne 
suis pas encore dans l'âge où l'on ose demander à Cypris et 
aux Grâces le secret de triompher d'un cœur rebelle. 

MERCURE. 

Quel est donc ce rebelle ? Est-il né sous les glaces de l'Ourse 
ou dans l'antre de Polyphème, pour méconnaître tant de 
charmes ? 



102 THEATRE DE NOUANT 

MYRTO. 

Mercure est le dieu de l'éloquence trompeuse ; ne parle pas 
comme lui ! Donne-moi seulement le moyen de désarmer la 
destinée ! Celui que j'aime... tiens, le voilà ! (Bactis passe au fond 
portant une gerbe.) 

MERCURE. 

Qu'ai-je vu ! un esclave ? 
(Bactis s'arrête au moment de disparaître : masqué par quelques arbustes, 
il écoute.) 
MYRTO. 

Le captif que j'ai cru détester d'abord, parce qu'il évitait 
mon regard et semblait rougir de colère quand j'avais surpris 
le sien ; oui ! un esclave que j'aurais voulu soumettre et qui 
bravait mes menaces, un jeune sage qui me dédaigne ou se 
méfie... ou plutôt... Non! c'est un dieu condamné comme 
Apollon à garder les troupeaux, c'est quelque jeune et bril- 
lant immortel plié sous la chaîne do la servitude ? 

MERCURE. 

Jeune fille, crois à l'amour et ne perds pas l'espérance. Re- 
garde ce vieillard endormi ! 

MYRTO, apercevant Plutus. 
Ah ! cet homme si laid ? 

MERCURE. 

Ce jeune captif que tu aimes est un simple mortel, et ce 
triste vieillard est un dieu. 

MYRTO. 

Je ne te comprends pas. 

MERCURE. 

Tu me comprendras plus tard, quand tu verras que ce dieu- 
là peut tout. Prends soin de te le rendre favorable. Je le laisse 
à ta garde, car il est aveugle. Dès qu'il sera éveillé, conduis- 
le dans la maison d'un certain Chrémyle. 

MYRTO. 

Chrémyle ? C'est mon père, et sa maison est là tout près. 

MERCURE. 

Alors, ma commission est faite, et je peux m'en aller à me- 



LE 1)1 ET PLUTUS 109 

affaires. Dis à ton père que ce vieillard est l'hôte annoncé par 
Apollon et que Jupiter lui envoie. Hàtez-vous tous de mettre 
ses dons à profit, car je reviendrai bientôt le chercher. 

MYRTO. 

Mais quel dieu est-ce donc ? 

MERCURE. 

Son nom est Plutus. Adieu ! (n sort. 
SCÈNE III 

MYRTO, PLUTUS, endormi; BAC TI S, qui a posé sa gerbe au fond, et 
qui s'approche doucement. 

MYRTO, sans voir Radis. 
Un dieu? Le dieu des richesses, ce vieillard sordide?... Cet 
étranger s'est moqué de moi. Mercure aime à railler, et j'ai eu 
tort de lui dire mon secret. 

BACTIS, ému. 

Ah'.Myrtof... 

MYRTO. (remaillant. 

Que fais-tu là? D'où viens-tu ? 

BACTIS. 

.Myrto!... 

MYRTO, intimidée. 

Qu'as-tu à me dire ? 

BACTIS, éperdu. 
Myrto !... 

MYRTO. 

Tais-toi! on vient! 

SCÈNE IV 

MYRTO, BACTIS, CHRÉMYLE, CARION, PLUTUS, endormi. 

MYRTO. 

Ah ' venez ici, mon père ; venez et voyez le bel hôte que 
les dieux vous envoient. 



101 THEATRE DE NOHANT 

CHRÉMYLE. 

Est-ce lui enfin ? Ce doit-être lui ! (Voyant Plutus de près.) 
Apollon ! quel est ce monstre ? 

MYRTO. 

Quelqu'un l'a conduit ici en me chargeant de vous dire que 
son nom est Plutus. 

CHRÉMYLE. 

Plutus, lui ? (Naïvement.) Dieu, qu'il est beau ! 

CARION. 

Oui, barbu comme un bouc et chauve comme une citrouille ! 

CHRÉMYLE. 

Tais-toi, rebut des humains, c'est Plutus ! 

CARION. 

Si c'était Plutus en personne, je ne dis pas. Ses traits sont 
mal ébauchés; mais sa physionomie ne manque pas de charme. . . 
Pourtant je ne reconnais pas en lui la cruche d'or de mon 
rêve. 

CHRÉMYLE, à Myrto, 

De quelle part l'a-t-on amené chez nous ? Dis ! 

MYRTO. 

On a dit qu'Apollon vous avait annoncé sa visite. 

CHRÉMYLE. 

Plus de doute, c'est lui, lui-même ! jour trois fois for- 
tuné ! (a Carion.) Nieras-tu encore la clarté de l'oracle ? (a 
Myrto.) Cours avertir nos parents, nos amis, nos voisins, et 
même nos ouvriers ! Je veux leur montrer Plutus ; je veux 
leur dire : « Voilà Plutus qui est chez moi ! Un dieu est mon 
hôte et mon compère ! » 

MYRTO, à Bactis. 

Viens, tu m'aideras à les rassembler, (ils sortent.) 



LE DIEU PLUTUS 105 

SCÈNE V 

CARION, CHRÉMYLE, PLUTUS, endormi. 

CHREMYLE, agité et charmé, couvant Piutus des yeux. 

Cette fois, tu ne diras pas que je suis dupe ! N'ai-je pas com- 
pris tout de suite qu'il s'agissait de Piutus en personne ? 

CARION. 

Il me semblait, mon maître, que j'y avais songé avant vous? 

CHRÉMYLE. 

Tu déraisonnes. J'y ai pensé le premier, j'y ai pensé tout 
seul ! 

CARION. 

Pourtant... 

CHRÉMYLE. 

Silence ! Le voilà, je crois, qui s'éveille ! (piutus bâille et se 
soulève un pou.) 

CARION. 

Attendez ! Je veux lui demander s'il est tout de bon celui 
que vous croyez ; car, entre nous soit dit, il n'en a pas la 
mine. 

CHRÉMYLE. 

Ne vois-tu pas les rayons d'or qui sortent de sa tète ? 

CARION. 

Je ne vois pas plus de rayons à sa tête qu'à la vôtre. 

CHRÉMYLE. 

Gouverne ta langue, sot que tu es, et parle lui honnête- 
ment. 

CARION. 

Soyez tranquille, vous allez voir ! (a piutus.) Or çà, vieux 
chassieux, comment vous appelle-t-on ? 
PLUTUS, lourdement. 
Hein? 

CARION. 

Bon ! il est sourd ! (Lui criant dans l'oreille.) Comment vous 
appelle-t-on ? 



10C THEATRE DE NOUANT 

PLUTUS. 

Imbécile ! 

CARION. 

Vous vous appelez imbécile ? 

PLUTUS. 

Non,, c'est toi. 

CARION. 

Merci ! Et vous ? 

PLUTUS. 

P'hitus. 

CHRÉMYLE, à Carion. 

Ah ! tu vois bien ! (a Plutus, criant.) Et c'est le divin Apollon 
qui vous a enseigné le chemin de ma demeure ? Répondez, je 
vous prie ! 

PLUTUS, se bouchant les oreilles. 

Vous m'ennuyez. 

CARION. 

Il a le réveil maussade. 

PLUTUS. 

Où est Mercure ? Appelez Mercure pour qu'il me remmène. 

CHRÉMYLE, effrayé. 
Vous voulez nous quitter ? 

PLUTUS. 

Tout de suite. 

CHRÉMYLE. 

Vous ne vous plaisez pas ici ? 

PLUTUS. 

Où suis-je ? à la campagne ? Je n'aime pas la campagne. Je 
veux m'en aller ! (Criant.) Mercure !... 

CHRÉMYLE. 

Mais n'êtes- vous pas ici par 1 ordre de Jupiter? 

PLUTUS. 

Je me moque bien de Jupiter ! 

CHRÉMYLE, 

Mais Apollon... 






LE DIEU PLUTUS 10Î 

PLUTUS. 

Votre Apollon radote ! 

CHRÉMYLE. 

Vous blasphémez? 

PLUTUS. 

Cela ne vous regarde pas. 

CHRÉMYLE. 

Fi ! voilà un dieu impie et bien mal-appris ! 

CARION. 

C'est le dieu Trésor, je le reconnais à cette heure ! 

CHRÉMYLE. 

A quoi le reconnais-tu ? 

CARION. 

A sa stupidité. Qu'y a-t-il, je vous le demande, de plus 
lourd, de plus sourd, déplus grossier, de plus ingrat, de plus 
insensible que l'or et largent? Cela vient-il au-devant de 
nos désirs? Cela court-il après les malheureux? Cela a moins 
de raisonnement que le bœuf qui laboure! Croyez-moi, mon 
maître, attachez-moi ce dieu-ci avec de bonnes cordes et 
frappez-le de verges jusqu'à ce qu'il vous obéisse; après quoi, 
vous le laisserez aller et devenir ce qu'il pourra. 

CHRÉMYLE. 

Non ; je crains la colère des dieux qui me l'ont donné pour 
hôte. 

CARION. 

Alors confiez-le-moi, et je vous réponds de lui ! Vous voyez 
bien qu'il est aveugle. Je le mènerai au bord du précipice, et 
je le laisserai là, sans bâton, jusqu'à ce qu'il demande grâce. 

CHRÉMYLE. 

C'est une idée, cela ! Va, et ne le maltraite pas trop. 

CARION, clignant de l'œil. 
Si fait, je veux le battre un peu ! 

PLUTUS. 

Voyons, voyons ! ne me tourmentez pas. Je cède 

CHRÉMYLE. 

Vcus i estez avec nous? 



108 THEATRE DE NOHANT 

PLUTUS. 

Puisqu'il le faut ! 

CHRÉMYLE. 

Alors, vive la joie ! 

SCÈNE VI 

CHRÉMYLE, CARION, PLUTUS, MYRTO. 
CHRÉMYLE. 

Eh bien, nos amis?... 

MYRTO. 

Bactis s'occupe de les avertir. Plusieurs sont déjà chez 
nous. 

CHRÉMYLE. 

Courons célébrer la venue d*un hôte si précieux et si rare ! 

CARION. 

Permettez, mon maître. C'est agir comme des fous que d'éta- 
ler la richesse devant tant de monde ! Prenez garde qu'à la 
fin du repas, quand vous aurez bu plus que de raison avec vos 
amis, ceux-ci ne vous enlèvent le dieu Trésor. 

CHRÉMYLE, à Plutus. 

Quoi ! lu te laisserais enlever? 

PLUTUS. 

Que veux-tu! je ne suis pas le dieu Mars; je crains les 
coups, et j'appartiens à qui me fait violence. 

CHRÉMYLE. 

Alors, je vais te lier bras et jambes ? 

CARION. 

Quand vous serez ivre, vous le délierez vous-même 

CHRÉMYLE. 

Alors... écoutez. Je ne suis ni jaloux ni avare, et je con- 
sens à voir devenir riches les gens de bien qui le méritent. Si 
Plutus n'était pas aveugle, il ne ferait pas tant d'injustices, et 
il connaîtrait ses vrais amis. Conduisons-le au temple d'Escu- 
lape, et demandons à ce dieu de rendre la vue à un confrère. 
Nous laisserons Plutus toute la nuit dans le tempie avec les 



LE DIEU PLUTUS 109 

cérémonies d'usage, et nous Tirons chercher au point du jour. 
S'il \oit clair, il connaîtra bien que nous sommes des gens sa- 
ges, économes et justes. Il ne voudra plus retourner dans les 
villes, et le bonheur habitera chez nous comme au temps où 
nos pères relevaient leurs cheveux avec la cigale d'or. J'ai 
dit. (Bactis entre.) 

MYRTO. 

Et vous avez bien dit, mon père. Il est peut-être autour de 
nous des gens vertueux (regardant Bactis), dans la peine, dans 
l'esclavage même... 

CARION. 

Moi, par exemple ! 

MYRTO. 

Plutus, clairvoyant, reconnaîtra les bons. 

CHRÉMYLE. 

Oui, oui, Plutus, debout ! Marchons au temple ! 

PLUTUS. 

Mais je ne veux pas, moi ! 

CHRÉMYLE. 

Vous ne voulez pas recouvrer la vue? 

PLUTUS. 

J'aime autant rester comme je suis. 

CARION. 

Pourquoi, vieux fou? 

PLUTUS. 

Parce que, depuis tant de siècles que je suis aveugle, je n'ai 
jamais rencontré d'honnêtes gens. 

CARION. 

■ Cela n'est pas étonnant. Nous autres, qui voyons clair, nous 
n'en rencontrons pas davantage ! 

CHRÉMYLE. 

C'est assez discourir. Je ne veux pas renoncer à mon destin 
Marchez, Plutus, ou nous vous porterons. 



110 THEATRE DE NOUAI.';? 

scène vu 

Les Mkmf.s, LA PAUVRETÉ. 

La Pauvreté apparaît ail souil du bois sacré: elle est vêtue proprement, à 
la manière des sibylles, bien drapée, couleurs sombres. C'est une tri-an, lr 
femme, encore belle. 

LA PAUVRETÉ. 

Où courez-vous, ô insensés? Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je ! 

CARION. 

Qui est celle-ci, et d'où sort-elle ? 

LA PAUVRETÉ. 

Je suis votre meilleure amie, votre divinité protectrice. 

CHRÉMYLE. 

Encore une divinité ? Ma maison va devenir un nouvel 
Olympe ! Viens-tu aussi de la part d'Apollon, vénérable fléèSée ? 

LA PAUVRETÉ. 

Oui ! (Montrant Plutus.) Je suis mieux connue que celui-ci 
d'Apollon et des Muses. 

CHRÉMYLE. 

Alors, sois la bienvenue ! (aux autres.) C'est une belle jeune 
femme ! (a la Pauvreté.) Dis-nous un peu ton nom ! 

LA PAUVRETÉ. 

La Pauvreté. 

CHRÉMYLE, reculant. 
Oh ! l'horrible vieille ! 

CARION. 

Sauvons-nous ! C'est la quatrième parque ! 

CHRÉMYLE. 

Et la plus laide, la plus méchante des furies ! Plutus chasse- 
la, protége-nous 1 

LA PAUVRETÉ. 

Quoi ! j'ai demeuré tant d'ànflées avec Vous, et vous avez 
peur de moi, lâches ingrats? 

CHRÉMYLE. 

Nous ne te connaissons plus ! 9 



LE DIEU PLUTUS 111 

e A n 1 o n . 
Et nous ne voulons plus te connaître. Va-t'en ! Cabaretière 
à fausses mesures, hôtesse des ruines, compagne des loups et 
des chiens errants, veux-tu nous faire manger des vipères? 
Nous ayons assez de toi, va-t'en ! 

CHRÉMYLÉ. 

Va-t'en et ne souille pas l'entrée de ce bois sacré, où tu as 
la malice de le tenir pour échapper à notre colère! Va-t'en, 
et sois trois ibis maudite ! 

LA PAUVRETÉ. 

A\ez-vous fini de m'injurier, e\tra\ ayants que vous-ètes ? 
Ne m'écouterez-vous pas? 

CIIRÉMYLE. 

Non. 

l.ARION. 

Tu es condamnée d'a\anee, toi et les lien.'. 

BACTIS. 

Cht ( ; m\le, tuas toujours été dou\ et hospitalier. Ecoute 
cette femme, et tu verras bien, à ses discours, si elle vient de 
la lumière ou des ténèbres. 

CHRÉMYLÉ. 

Mais si elle nous persuade de renvoyer Plutus ? 

HACTIS. 

Elle ne te persuadera pas, si tu as de meilleures raisons «pie 
les siennes. 

CIIRÉMYLE. 

Et, si je n'en trouve pas, il me faudra donc la croire ? C'est 
ce que je ne veux pas. 

MYRTO. 

Mais vous en aurez, mon père ; vous êtes un homme sage. 

CIIRÉMYLE. 

Certainement, je suis un homme sage, et aussi capable de 
bien raisonner que tous ceux de la ville; mais... 

MYRTO, bas. ;i son pi 

Ne l'offensez pas, laissez-la parler. N'est-elle pas à craindre? 



112 THEATRE DE NOHANT 

CHRÉMYLE. 

Eh bien!... je veux parler le premier, et je lui dirai de 
telles vérités, qu'elle n'osera pas répliquer un seul mot ! 

LA PAUVRETÉ. 

Va, je t'écoute. 

CHRÉMYLE, important et naif. 

Faites bien attention à ce que je vais lui dire ! — A voir 
la manière dont les choses sont arrangées en ce monde, ne 
reconnaîtras-tu pas que la vie est une fureur ou plutôt une 
rage? La plupart des scélérats sont dans l'opulence, et la plu- 
part des honnêtes gens sont à plaindre, manquent de pain, 
et. passent leurs jours en ta compagnie ! Si Plutus que voici 
(il le salue), au lieu de marcher à tâtons et de s'arrêter où le 
hasard le pousse, devient capable de se bien conduire, il fuira 
les méchants, et, de cette façon, les hommes ayant intérêt à lui 
plaire, il fera que tout le monde aura de la piété, de la vertu 
et des richesses. Peut-on rien voir de plus avantageux, et ne 
trouves-tu pas que personne ne pouvait imaginer rien de plus 
beau que mon idée ? 

MYRTO. 

Mon père a raison. 

CARION. 

Mon maître parle d'or. 

LA PAUVRETÉ. 

Te voilà bien fier d'avoir trouvé cela, bonChrémyle ! Mais tu 
n'as pas songé à ceci, que les hommes, devenant pieux par inté- 
rêt, ne seront plus que des hypocrites 1 En quoi la vertu a-t-elle 
besoin de tant, de richesse, et où as-tu pris que la richesse donne 
le bonheur ? Que deviendrez-vous quand personne n'aura plu^ 
de désirs ? Qui se souciera d'apprendre les sciences, les arts 
et les métiers ? Qui voudra être forgeron, constructeur de navi- 
res, charron, tailleur, faire de la brique, blanchir la laine, pré- 
parer les cuirs ou fendre la terre avec la charrue pour obtenir les 
dons de Cérès, si chacun peut vivre dans une molle paresse? 



LE DIEU PLUTUS H3 

CHRÉMYLE. 

Tout ce que tu dis là, nous le ferons faire par nos es- 
claves. 

LA PAUVRETÉ. 

Et où en trouverez-vous ? 

CHRÉMYLE. 

Vraiment ! nous en achèterons. 

LA PAUVRETÉ. 

Et qui voudra vous en vendre ? 

CHRÉMYLE. 

Bah I ces marchands de Thessalie, qui vivent, comme on 
dit, du produit de la chair humaine. 

BACTIS, tressaillant. 
dieux! 

LA PAUVRETÉ, lui mettant la main sur l'épaule. 
Oui, ces gens qui vont à la chasse aux hommes au péril de 
leur vie ! Voilà, Chrémyle, comment tu entends la justice? 

CARION. 

Quand nos maîtres seront riches, les esclaves seront bien 
nourris, bien vêtus... 

LA PAUVRETÉ. 

Tu parles comme un homme dégradé par la servitude; 
mais, toi, Chrémyle, tu confonds toutes choses, et tu n'en- 
tends même pas tes intérêts. Ne vois-tu pas que Plutus n'est 
qu'une force inerte, un leurre, et que, pour t'instruire, les 
dieux te l'envoient couvert de haillons, infirme et repous- 
sant ? Va, ne demande pas qu'il recouvre la vue, car il no 
saurait pas s'en servir. Il ne peut rien par lui-même, et, s'il 
visite un jour également tous les hommes, c'est moi et mon 
frère le Travail qui l'aurons forcé d'ouvrir ses mains avares! 
En attendant, ne te fie pas aux promesses que tu lui arrache- 
rais et ne persuade pas aux autres de me chasser, ou bien 
compte que tu ne trouveras plus personne pour porter avec 
toi le fardeau de la vie. Tu seras forcé de bêcher ton champ 
tout seul et de mener une existence beaucoup plus dure que 
tu ne penses. Tu n'auras ni lits ni tapis pour te coucher : 



114 THEATRE DE NOUANT 

quel ouvrier voudra ' en faire, s'il compte que le salaire lui 
viendra endormant? Lorsque tu célébreras des noces dans 
ta maison, tu n'auras point d'essences pour parfumer tes 
convives, plus de ces étoffes artistement brochées et magni- 
fiquement teintes dans la pourpre, dont se paient les jeunes 
époux, plus de vases précieux, honneur des familles, plus de 
uns généreux, plus d'autels de marbre, plus de temples, plus 
de jeux, plus de bains, plus rien de ce que vous estimez utile 
ou nécessaire. Allez, pauvres aveugles, ne vous mettez pas 
sous la conduite de ce malheureux qui est la proie des mau- 
vaises passions et la cause de tous les crimes. Vous ne voyez 
pas ses hideux satellites rangés autour de lui! Non, vos 
yeux abusés n'aperçoivent pas ce cortège sinistre : l'orgueil, 
l'envie, la sottise, la fureur, la mollesse, l'insolence, la folie,, 
le mensonge et la lâcheté 1 Ces furies bercent son sommeil 
funeste, tandis qu'autour de mes veilles fécondes veillent 
avec moi trois compagnes fidèles : la probité, la sagesse et la 
persévérance. 

CHRÉMYLE. 

Il y a du vrai dans tout cela. 

CARION. 

Quoi 1 mon maître, vous voilà déjà ébranlé et prêt à tom- 
ber dans ses pièges? verges et carcans! tu as menti, dé- 
testable Pauvreté 1 Ton cortège, à toi, ce sont les tiraillements 
de la faim, les cris, les plaies et la vermine ! Tes présenls, 
les haillons, une natte pourrie pour tapis, une pierre pour 
oreiller, de la mauve au lieu de pain et de méchantes feuilles 
de rave accommodées en bouillie ! En fait de siège, tu donnes 
à tes convives le couvercle d'une amphore brisée, et, en 
guise de mortier pour broyer leur grain, un vieux fond dp 
tonneau pleins de fentes. Pour la nuit, tu leur procures une 
litière de joncs pleine de cousins, insectes maudits, qui, de 
leur voix aiguë et implacable, chantent aux oreilles du pau- 
vre longtemps avant l'aurore : « Allons, debout ! le sommeil 
est inutile à qui doit mourir de faim ! » Qu'as-tu à répondre? 
Ne sont-ce pas là tes bienfaits? 



LE DIEU PLUTUS 11". 

CHRÉMYLE. 

Tu as dit la vérité. Oui, voilà le sort qu'elle m'offre l 

LA PAUVRETÉ. 

Esclave, ce n'est pas la vie des pauvres que tu viens de 
dépeindre, c'est celle des gueux et des mendiants. 

CHRÉMYLE. 

C'est la vérité du proverbe : « Pauvreté, sœur de gueu- 
serie ! » 

LA PAUVRETÉ. 

C'est un proverbe menteur ! Ma vie, à moi, n'a rien de 
commun avec la misère. Le gueux n'a jamais rien, il aime à 
croupir dans l'inaction. Le pauvre a toujours quelque chose. 
Il est sobre, il ne se laisse pas dégrader par le vice ; il s'estime 
et se respecte. 

CHRÉMYLE. 

Oh! par Cérès! tu nous promets là une belle vie, où, en 
épargnant et travaillant toujours, on ne peut pas laisser seu- 
lement de quoi se faire enterrer avec honneur ! 

LA PAUVRETÉ. 

Qu'importe la pompe des funérailles, si la vie a été saine 
et heureuse? Ignores-tu que je suis bonne au corps autant 
qu'à l'esprit? C'est de Plutus que vous viennent la goutte, 
le gros ventre et les jambes enflées. C'est par moi que vous 
restez sveltes, légers, robustes et redoutables à vos ennemis! 
Avec moi, on est modeste... 

CARION. 

Avec toi, on est voleur, et, comme il y a du danger à l'être, 
on a la modestie de ne s'en point vanter. 

LA PAUVRETÉ. 

Arrière, bouffon! Les voleurs sont les ennemis de la Pau- 
vreté et les premiers serviteurs de Plutus. (a Chrémyle.) Vois 
les orateurs, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le 
bonheur du peuple et la gloire de la patrie;... dès qu'ils se 
sont enrichis, la patrie et le peuple n'ont pas d'ennemis plus 
cruels. 



116 THEATRE DE NOHANT 

CIIRÉMYLE. 

Par Minerve ! toute méchante que tu es, tu dis des choses 
vraies. Il n'en est pas moins certain que tous les hommes te 
fuient. 

LA PAUVRETÉ. 

Parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne 
fuient pas les salutaires leçons de leurs parents ? est-ce que 
les humains connaissent aisément ce qui leur conviendrait 
le mieux? 

CIIRÉMYLE. 

Que Jupiter et tous les dieux réunis confondent ton bavar- 
dage incommode ! Tiens, en voilà assez! va te faire pendre 
et ne me dis plus rien ; car tu auras beau chercher à me per- 
suader, tu n'y réussiras jamais ! Tais-toi et va-t'en ! 

LA PAUVRETÉ. 

Un temps viendra où vous me rappellerez \ 

CIIRÉMYLE. 

Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, je veux être 
riche et faire bonne chère avec ma famille. Je veux me bai- 
gner, me parfumer, oublier mes peines et me moquer de toi ! 
(La Pauvreté disparaît. — A Canon.) Allons vite trouver Escu- 
Iape! Entrons à la maison pour prendre des couvertures, des 
offrandes, et tout ce qu'il faut. Nous remettrons à demain 
nos convives, et chacun passera la nuit dans l'attente du 
bonheur. 

CARIOX. 

Allons, Plutus, en route ! Par Mercure, il dort tout de- 
bout ! 

CHRÉMVLE. 

Fais-le marcher; tire, pousse, allons! (ils sortent.) 



LE DIEU PLUTUR 117 

SCÈNE VIII 

BACTIS, MYRTO. 
MYRTO. 

N'allons-nous pas avec eux ? 

BACTIS. 

Ne nous inquiéterons-nous pas plutôt d'apaiser et d'hono- 
rer la Pauvreté, qui vient d'être si mal reçue ? 

MYRTO. 

Oui, la prudence le conseille; mais... où aura-t-elle passé? 

BACTIS, montrant le bois sacré. 

Elle est rentrée là, elle va en sortir, et nous la recondui- 
rons avec respect jusqu'à la dernière borne de vos champs. 

MYRTO. 

Mais... si elle est sortie par l'autre porte du bois sacré? 

BACTIS. 

Non ; le chemin est coupé par une saignée qu'on y a faite 
hier, et qui n'est pas encore recouverte. 

MYRTO. 

Elle aura pu prendre sur la gauche, dans les vignes? 

BACTIS. 

Non, il y a là des arbres abattus qui empêchent de passer. 

MYRTO. 

Mais... le long du ruisseau? 

BACTIS. 

Les bœufs, en allant boire, ont piétiné tout le rivage, il 
n'y a plus trace de sentier. 

MYRTO. 

Il faut donc l'attendre ici ? Je l'attendrai. Ne portes-tu pas 
cette gerbe à la maison? 

BACTIS. 

La nuit descend. N'auras-tu pas quelque frayeur de rester 
seule ? 

Y. 



11R TU EATRE DE NOUANT 

MYRTO. 

Si j'ai peur, j'invoquerai cette déesse. 

BACTIS. 

Mais... si elle est déjà partie ? 

MYRTO. 

Tu disais qu'elle ne pouvait sortir que par celle porto ? 

RACTIS. 

Myrto!... laisse-moi rester près de toi... 

MYRTO. 

Tu aimes donc la société de l'ennemi ? Ignores-tu que je te 
hais? 

BACTIS, cueillant une branche. 
Tiens, frappe-moi si c'est ton plaisir; mais ne me dis pas 
de te quitter. 

MYRTO. 

Bactis, mon cher Bactis!... Mais, non ! je suis menteuse, 
je suis cruelle ! j'aime à faire souffrir, j'ai la perfidie de Çircé 
et la flatterie des sirènes. Fuis-moi, je suis la plus funeste 
des créatures ! 

BACTIS, a genoux. 

Myrto!... rêve de mes nuits, aiguillon de ma douleur, par- 
donne ! 

MYRTp. 

Tu m'aimais donc, ô le plus fourbe des étrangers? 

BACTIS. 

Et tu ne le voyais pas ! 

MYRTO. 

Lequel de nous était le plus aveugle? 

BACTIS. 

Chère Myrto !... 

MYRTO, le relevant. 
Hélas! le sort nous sépare. Quelle secourable déesse allons- 
nous invoquer? 



LE DIEU FLUTTJ 
BACTIS. 

Aime-moi beaucoup pour attendrir les dieux ! 

M VRTO. 

Reprends ta gerbe, ma mère doit m'attendre. 

BACTIS. 

Ta mère me plaint et m'estime. Allons lui demax 
seil. .Ils sortent. 



ACTE TROISIÈME 



SCÈNE PREMIÈRE 
MYRTO, CARION 

MYRTO. 

Est-il vrai qu'il ait recouvré la vue ? 

CAIUON. 

Le plus grand bonheur du monde est arrivé à mon maître, 
à son fils, à vous, à moi, — car j'espère en avoir ma part, — 
enfin à Plutus lui-même, dont les yeux éteints sont devenus 
plus brillants que deux étoiles. Laissez-moi courir pour que 
le premier j'annonce la nouvelle à votre mère; car toute 
bonne nouvelle a droit à un présent, et je lui veux demander 
un de ces gâteaux qu'elle fait si bien. 

MYRTO. 

Je t'en donnerai tout un collier, situ me racontes l'aven- 
ture sans y mêler tes paroles de fou. 

CARION. 

Laissez-moi devenir riche ! Je ne dirai alors que des choses 
sages, et qui paraîtront admirables à tout le monde ! Écoutez 
bien : sitôt que nous sommes sortis d'ici hier soir, nous avong 
conduit Plutus à la mer, et nous l'y avons bien lavé. 

MYRTO. 

Un bain froid à un vieillard ! 

CARION. 

Il n'était pas trop content; mais nous l'avons bien vite con- 
duit au temple d'Esculape. Nous y avons consacré les gâteaux 
et la farine avec la flamme de Vulcain, suivant l'usage; après 
quoi, nous avons couché Plutus sur un petit lit. et chacun 



LE DIEU PLUTUS 1<M 

s'en est accommodé un tout semblable pour faire la veillée 
avec J ni. Il y avait là bon nombre de malades, entre autres 
ce Néoclidès, qui se dit aveugle aussi, et qui vole la républi- 
que aussi proprement que s'il avait les yeux de Lyneée. Or, 
quand nous avons tous été couchés dans le temple, le sacri- 
ficateur est venu nous commander de dormir et de ne pas 
bouger, quelque chose que nous puissions voir et entendre. 
Moi, dans l'attente de quelque prodige, je me tenais bien 
éveillé, quand je vis mon homme qui prenait sur la table 
sacrée les figues, les gâteaux, toutes les offrandes, et qui les 
mettait dans un grand sac pour les emporter. 

MVRTO. 

Est-ce là tout le miracle que tu as vu? 

CARION. 

Non ; car j'ai vu Esculape comme je vous vois ! Le sacrifi- 
cateur venait d'éteindre toutes les lampes, lorsque le dieu de 
la santé, le gère de tant de beaux enfants, le mien par con- 
séquent, est arrivé du fond du sanctuaire, accompagné de 
ses deux prêtresses Jaso et Panacée. 

MYRTO. 

Comment les as-tu vu sans lumière? 

CARION. 

Je n'en sais rien ; mais j'ai remarqué qu'en passant près de 
moi, l'une de ces dames rougissait et que l'autre baissait les 
yeux. Esculape s'e§t approché de Plutus et lui a essuyé le 
visage avec un linge fin. Puis il a sifflé, pendant que Panacée 
couvrait d'un voile de pourpre la tête de Plutus. Alors, deux 
serpents énormes sont accourus, ils se sont glissés sous le 
voile, ils ont léché délicatement les yeux du malade... 

MYRTO. 

Tu as vu cela malgré le voile ? 

CARION. 

Parfaitement. Et tout aussitôt Plutus s'est levé, voyant et 
saluant tout le monde. Nous avons couru tous l'embrasser, 
et le voici qui arrive avec votre père. Ils ne viennent pas 
vite, au milieu de la foule qui se presse autour d'eux ! Cha- 



1-22 THEATRE DE NOUANT 

cun veut toucher et caresser Philus, les pauvres se réjouis- 
sent, les riches tremblent de perdre ses faveurs. Écoutez. 
\iiici les cris et les acclamations de triomphe, et, comme nous, 
mampions de musiciens et de joueurs de flûte, vous allez 
entendre un vieillard que personne, pg connaii, une espèce 
de rapsode qui passait et qui s'est joint à nous, lequel célèbre 
en très-joli [gngage les louanges de Plutus et la jgjg des as- 
sistants. 

m vnro. 
C'est donc comme sur le théâtre d'Athènes, où la mode est 
venue de ne plus faire chanter le chœur, mais de taire par- 
ler un acteur qui se mêle à la pièce? 

CAUION. 

Absolument. Écoutez, écoutez ! Le voilà ! les voilà tous ! 

Évaî ! Évaï ! (On crie derrière le théâtre : « Évaï ! Évaï ! ») 

SCÈNE II 

CARION.MYRTO.CHRÉMY LE, PLUTUS, porté par les Paysans 
sur un brancard île feuillage. Amis et Voisins de Ghrcjny le avec leiirs 

f les cl leurs enfaus. MERCURE, déguise" en rapsode, avec iiiié fyre, 

une barbe et un vieux sagum. — JJAOTIS entre <t'tin autre rote el m* 
tient à l'écart. 

MERCURE. 

Honneur au plus beau des immortels! honneur à l'iultis, 
le plus chéri des dieux! Nous brûlions de te posséder dans 
nos campagnes, nous étions desséchés de soupirer après loi. 
Délions les bœufs, et (pic le soc de la charrue se convie de 
rouille! Ta présence va nous dispenser des soucis et de la 
fatigue! Tout va germer et mûrir sans que nous en prenions 
aucun soin. Nos raisins de Lemnos vont écraser sous leur 
poids les supports et les treilles; nos jeunes plants d'oliviers 
vont se couvrir, avant la saison, de fruits abondants et 
pains! mes amis, ne songeons plus qu'à couper du lierre 
pour couronner nos coupes! Nous allons, mollement couchés 



LE DIEU PLUTUS ! 12 

sur des tapis de violettes, au bord des sources toujours plei- 
nes, boire le vin doux parfumé de graines de myrte ! 

CARION. 

Que ce coryphée est agréable ! Jamais personne ne parla si 
bien. Par ma foi, je veux aussi louer Plutus pour qu'il fasse 
attention à moi! dieu ami de la danse!... 

PLUTUS, qui est descendu de son brancard et qui se traù_j en boitant. 

En voici un qui me prend pour Bacchus ! 

CARION. 

Excuse-moi, Plutus ! N'es-tu pas le dieu des fêtes et de la 
bombance?... divin Plutus, aimable adolescent, fais que 
nos marchés regorgent de richesses, do bonnes tête d'ail, de 
concombres précoces, de pommes, de grenades et de bons 
petits vêtements de laine pour les esclaves! qu'on y voie 
accourir ces braves marchands de Béotie chargés d'oies, de 
canards, de tourterelles, de bisets, de lièvres, de roitelets et 
de sauterelles bien grasses ! qu'on nous apporte des paniers 
pleins de poissons et de coquillages, et que, pressés à table, 
nous y mangions jusqu'à tomber dessous ; après quoi, nous 
traînant avec délices à la manière des quadrupèdes, nous 
lutterons à nous pousser et à nous amonceler sous tes pieds 
comme un grand tas de pots cassés et de coquilles d'huîtres ! 

(il s'agenouille et baise le vêtement de Plutus, qui le repousse, et va 
de l'un à l'autre sans pouvoir se soustraire aux hommages et aux em- 
brassades.) 

CHRÉMYLE, embarrassé, à Mercnie. 

Pour dire la vérité, à moins que Plutus ne fasse sortir de 
terre des mets délicieux, j'ignore où nous les prendrons ! Mon 
plus grand régal est de faire griller des pois et de les manger 
avec une grive et deux pinsons, en arrosant le tout d'une 
boisson de thym broyé, favorable à la digestion ; mais, si Plutus 
dédaigne nos repas champêtres, il ne tiendra qu'à lui, je 
pense, de nous faire faire meilleure chère ! 

MERCURE. 

Or donc, Plutus, écoute ce que l'on ta dit, et réponds à ton 
hôte, au lieu de branler la tête ! 



12* THEATRE DE NOUANT 

PLUTUS. 

Eh! eh! je ne suis point fâché de revoir la lumière du so-. 
leil ! et ces bonnes gens me font un accueil agréable. Je con- 
sens donc, pourvu qu'ils cessent de m'étouffer de leurs em- 
brassements, à demeurer parmi eux. 

CHRÉMYLE. 

Oui, oui, Plutus ! à cette heure, tu reconnais les hommes 
de bien, et tu vois que j'en suis ! 

CARION. 

Le plus homme de bien, c'est moi. 

MERCURE. 

Tous disent la même chose ; mais allez donc dresser la ta- 
ble, et que chacun apporte ses provisions ! 

LES PAYSANS. 
Oui, oui! allons! (ils sortent.) 

MERCURE, à Chrémyle, qui se tient toujours près de Plutus. 

Va donc préparer ta maison ! 

CHRÉMYLE, inquiet. 

Oui, mais... qui êtes-vous?... 

MERCURE. 

Je suis son valet, et il veut me parler. Éloigne-toi, et ne te 
rends pas importun par trop de zèle. 

CHRÉMYLE, à Carion et à Bactis. 

Tenez-vous là, tout près, et faites bonne garde; ne le per- 
dez pas de vue ! (a Myrto.) Viens aider ta mère, (ils sortent.) 

SCÈNE III 

MERCURE, PLUTUS. 
MERCURE. 

Ah r;à ! vieux fou, est-ce une plaisanterie ? Prétends-tu de- 
meurer ici, déserter ton poste, m'abandonner aux embarras 
des affaires et passer tes jours dans la fainéantise ? 

PLUTUS. 

Écoute donc, Mercure, je me trouve très-bien ici... Ces 



LE DIEU PLUTUS 125 

paysans font des vœux si modestes, que j'aurai peu de peine à 
les contenter. 

MERCURE. 

Oui, le premier jour, parce qu'ils ne connaissent pas l'em- 
ploi des richesses; mais ils seront, bientôt dévorés d'une soif 
ardente, et ils te feront travailler comme un esclave ! 

PLUTUS. 

S'ils ont soif, que Bacchus les désaltère ! Ils me demandent 
ce que je ne puis leur donner; je ne suis pas chargé de la 
fécondité du sol. Je leur promettrai tout ce qu'ils voudront; 
ils me nourriront, ils m'engraisseront, et je vivrai dans un 
doux repos. 

MERCURE. 

Biais songe donc que je ne puis souffrir cela ! Depuis hier 
que tu es absent de la cité, tout dépérit déjà. Les marchands 
voient leurs boutiques désertes. Les gros commerçants trem- 
blent devant le spectre de la banqueroute assis à leurs comp- 
toirs. Les avocats ne veulent plus défendre leurs clients, ni 
les médecins assister leurs malades ; les juges menacent de 
rendre des arrêts équitables, les courtisanes parlent de de- 
venir vestales. On ne peut plus corrompre la jeunesse ; les 
espions et les dénonciateurs veulent se pendre ! Que veux-tu 
que je devienne sans toi, moi le nerf des échanges et l'agent 
des transactions? Yeux-tu donc déplacer le foyer de l'activité 
humaine 'et donner la suprématie à ces grossiers paysans, 
ennemis des arts, du luxe, de l'élégance et du beau langage ? 

PLUTUS. 

Tout ce que tu dis là ne me touche pas. Je suis ici par l'or- 
dre de Jupiter, et j'y reste. 

MERCURE. 



Jusqu'à ce soir. 
Toujours. 



PLUTUS. 



MERCURE. 

.Mais songe à l'avarice des paysans ! Ils te lieront à un joug, 
ils t'enfouiront dans les cavernes! 



126 THEATRE DE NOUANT 

PLUTUS. 

N'ai-je pas été enterré vivant dans les murailles des tem- 
ples et dans les caves des usuriers ? J'aime encore mieux cela 
que les voyages auxquels tu me condamnes. J'en ai assez, je 
suis trop vieux. 

MERCURE 

C'est ton dernier mot ? 

PLUTUS. 

Le dernier. Laisse-moi. Va-t'en. 

MERCURE, à part. 

Eh bien, c'est ce que nous verrons! 

SCÈNE IV 

MERCURE, PLUTUS, CHRÉMYLE, MYRTO, avec une corbeille, 
BACTIS et CARION, au fond. 

MERCURE, à Chrémyle. 
Allons, mon ami, emmène Plutus et fête sa guérison. Il te 
doit la lumière, demande-lui l'opulence. 

MVRTO, à Chrémyle. 

Attendez, mon père. Je dois, suivant l'usage, honorer la 

tète de votre hôte. (Elle répand sur la tête de Plutus les fleurs de sa 
corbeille, et lui dit à voix basse en se courbant devant lui.) Dieu des 

richesses, donne-moi, en retour de cet hommage, une grosse 
bourse' pleine d'or ! (Chrémyle, un peu au fond, donne des ordres à ses 
esclaves.) 

PLUTUS. 

Oui, oui, plus tard. 

MERCURE, à Myrto. 

Sache qu'il promet toujours, et qu'il tient le moins pos- 
sible. 

MYRTO. 

Plutus, au nom de ma mère, qui m'a dit de t'implorer, et 
qui se donne beaucoup de mal pour te bien recevoir, accorde- 
moi ce que je te demande, 



LE DIEU PLUTUs 117 

PLU TUS, montrant Mercure. 
Demande à celui-ci, qui est porteur de ma bourse. 

MERCURE, montrant une grande bourse de enir toute plate. 

Ne vois-tu pas que tu l'as laissée vide ? 

PLUTUS, prenant la bourse. 
Eh bien, attends, (il souffle dans la bourse, qui se gonfle, et la 

donne à Myrto.) Laisse-moi tranquille, à présenti (Haut.) Allons 
dîner. 

CHRÉMVLE. 

Oui, oui, Plutus, je brûle de te posséder dans ma maison 
et de te présenter ce que j'ai de plus cher au monde, ma 
femme, mes enfants,... après toi pourtant! 

PLUTUS. 

Après moi ? 

CHRÉMYLE. 

Que veux-tu ! on te doit la vérité ! 

CARION. 

Et moi, je te chéris... presque autant que moi-même. Ohé! 
ohé! évohé! (ils sortent.) 

SCÈNE V 

JERCURE, MYRTO, BACTIS. 
MYRTO, à Mercure. 

Ton maître nous raille et nous méprise. On lui demande de 
l'or, et il ne donne que du vent ! 

MERCURE. 

Patience et conGance, Myrto ! 

MYRTO. 

Qu'est-ce donc ? Cette bourse devient si lourde, que je ne 

puis la porter. (Elle laisse tomber la bourse, qui s'ouvre et répand l'or 
dont elle est pleine.) 

MERCURE. 

A présent, tu appartiens à Plutus ! N'oublie pas de sacri- 
fier à Mercure, qui protège l'ambition, (u sort.) 



128 THEATRE Di: QUANT 

SCÈNE I 

BACTTS, MRTO. 

MYRTO, qui s'e agenouillée. 

Mets-toi là, Bactis ; aide-moi compter cet or et h l'em- 
porter. 

BAC 

Et toi aussi, Myrto, te voilà ivre! N'étais-tu donc pas 
assez riche ? 

MYIU. 

Oh! non! j'étais pauvre ! 

BAC 

Pauvre ! avec la jeunesse, la beauté! 

MYRTO. (liactis I e l'or dans la bourse.) 

Je n'avais pas tu liber! ' C'est ta rançon ! 

BAC 

Que dis-tu ? 

.M VRT. 

Que ma mère m'a bien i i que je ronds grâce 

au dieu Plut us. 

SCÈNE 11 

MYRTO et BACTIS, peu que Bactis lie; LA 

PAUVRTÉ 

LA PAU\ BTÉ. 

enfant trop crédule! Plutu Test pas un dieu; il n'a de 
valeur que par In volonté de I mine. Produit de la terre, 
fils de Rhée, qui l'a porté san amour dans son sein, il fait 
ici-bas le bien ou le mal, selon le la main qui l'emploie est 
pure ou souillée; mais il tromp souvent l'intention la plu- 
droite. Il t'apporte aujourd'hui joie ; crains que, demain, il 
ne t'apporte la douleur ! 



LE DIEU PLUTUS 129 

MÏRTO. 

Es-tu une déesse pour m'avertir ainsi, ou une sibylle pour 
rendre dos oracles"? 

LA PAUVRETÉ. 

Je suis une des filles du Destin, et j'ai l'expérience qui sait 

prévoir. 

BACTIS. 

Vertu secotfrable, j'accepte, moi, tes saintes leçons! J'ai 
connu les l'a\ ours de Plutus ; mais Plutus n'a pas su préser- 
ver ma liberté. Toi qui m'as visité dans l'esclavage, tu ne m'as 
pas trompé par de vaines promesses, car tu m'as appris à 
compter sur moi-même. Tu m'as souvent consolé dans l'in- 
somnie des nuits brillantes d'étoiles, au bruit des vagues mu- 
gissantes. Tu m'as parlé dans les songes du sillon et de la 
i, à l'heure accablante de midi. Pauvreté laborieuse, je 
te connais ! Soutiens mes forces, et compte que, si je revois 
le ciel pâle et les sombres bruyères de ma patrie, je t' élève- 
rai un autel chaque jour paré des fruits arrachés parle travail 
au sein de la terre aujourd'hui inculte. Nul esclave ne labou- 
rera mon patrimoine. Je te ^ure que tous mes captifs seront 
affranchis en mémoire des fers que j'aurai portés ! 

MÏRTO. 

puissance que je redoute, mais que je veux adorer, si 
tu aimes Bactis, fais qu'aux yeux de mon père, il redevienne 
mon égal, comme, aux tiens, il est déjà mon supérieur par la 
science et la vertu". Fais que nous soyons unis, et je te jure 
de ne jamais adorer ce Plutus que tu dédaignes. 

LA PAUVRETÉ. 

Enfants, le divin Jupiter, le dieu seul omnipotent que les 
hommes connaissent si mal et dénaturent dans leurs vœux 
impies, le véritable maître des destinées, veille sur vous et 
ne restera pas sourd à vos prières ; mais n'espérez rien de 
cet or dont vous allez bientôt voir l'impuissance... C'est la 
gloire des combats qui seule peut racheter Bactis. Jeune 
homme, prépare ton cœur aux grandes luttes et aux grands 
périls : c'est là que tu trouveras ta délivrance. (Elle disparaît.) 



130 THEATRE DE NOUANT 

SCÈNE VIII 

BACTIS, MYKTO. 
MYRTO. 

Cette cruelle veut donc nous séparer? Non, je ne le veux 
pas, moi ! 

BACTIS. 

Tu pleures, Myrto? Tu veux arracher tes beaux cheveux? 
Chère âme de ma vie, aie confiance ; je t'aime, et je revien- 
drai. 

MYRTO. 

Que sais-je? Cette austère déesse ne connaît pas la pitié! 
La délivrance qu'elle t'annonce,... c'est peut-être la mort! 
O mon cher Bactis, si tu pars, je me laisserai mourir de 
faim. 

BACTIS. 

Je partirai, si c'est l'ordre du Destin, Myrto, et, si je ne 
reviens pas, il ne faudra pas me pleurer; car, n'eussé-je que 
cet instant de bonheur, il vaut toutes les années d'une lon- 
gue \ ie ! 

MYRTO, se baissant jiour ramasser la bourse. 

N'importe !... je veux... je veux combattre le Destin jus- 
qu'à ce qu'il me brise ! 



ACTE QUATRIÈME 



SCÈNE PREMIÈRE 

BACTIS, CARION. 
CAR ION, un peu aviné. 

Comment! tu restes dehors quand tout est liesse et ripaille 
dans la maison ? 

B.YCTIS. 

Tu -ais bien que je n'entends rien au service de la table. 

CARION. 

Oui, tu casses trop d'amphores, tu as la main barbare,... à 
moins que tu ne le fasses exprès pour te dispenser... 

BACTIS. 

Je l'avoue que, lorsqu'on m'a essayé pour'cct office, j'ai fait 
exprès d'y déployer ma maladresse. 

CARION. 

Je ne te trahirai pas; mais je veux te réprimander. 

BACTIS. 

Toi ? 

CARION. 

Oui, moi. Il faut que tu sois bien grossier et d'une nature 
bien sauvage pour préférer le son ire des animaux à celui 
des hommes ! Eh quoi ! tu prépares la nourriture des bœufs, 
tu nettoies la crinière du cheval et la crèche de l'âne! Tu 
enlèves le fumier des étables. et tu vas le répandre sur la 
terre, qui ne t'en sait pas le moindre gré, mi qu'elle a tout 
autant de plaisir à faire pousser l'acanthe et l'ortie que les 
plus nobles présents de Cérès et de Pomone ! Enfin tu re- 
cueilles précisément le gland des chênes pour satisfaire l'ap- 



132 THEATRE DE NOHANT 

petit vorace des pourceaux, et tu dédaignes de préparer les 
lits de maîtres pour les festins, de laver les écuelles et de 
rincer les coupes ! Va, tu n'es qu'un Scythe, un Sarmate et 
un centaure ! 

BACTIS. 

Les animaux ne commandent pas, Carion; ils lèchent la 
main qui les nourrit : l'esclave est forcé de lécher celle du 
maître. 

CARION. 

Je t'accorde qu'ils récoltent souvent plus de coups de pied 
chez certaines gens que le chien de la maison ; mais il mange 
avant le chien, et c'est quelque chose. D'ailleurs, aujourd'hui, 
tout est délices dans la maison de Chrémyle. Oh! la belle 
chose que de devenir riche en un instant sans rien tirer de 
soi-même ! Tu ne le croirais jamais, nous voilà comblés de 
biens sans avoir fait aucun mal ! 

BACTIS. 

Que s'est-il donc passé depuis ce matin? 

CARION. 

Des choses étonnantes, mon garçon, d.e "véritables prodi- 
ges! Tout d'abord, Plutus, qui était à jeun, n'a songé qu'à se 
remplir le ventre ni plus ni moins qu'un simple mortel; mais 
à peine a-t-il commencé à boire., qu'il est devenu aimable et 
généreux. Alors, tous les coffres de la maison se sont mis à re- 
gorger d'or et d'argent : notre puits, qui était à sec, s'est 
rempli d'huile excellente ; le toit de la maison s'est couvert 
de belles figues séchant au soleil; nos cruche? ont été pleines 
d'essences; toutes nos fioles à vinaigre, nos petits plats et nos 
marmites de terre ont été changés en beau cuivre brillant ; 
nos écuelles à poisson, qui étaient toutes pourries, se sont 
trouvées faites d'argent pur, et jusqu'à la ratière qui est de- 
venue tout à coup d'ivoire ! Mes camarades et moi, nous allons 
bientôt jouer à pair ou non avec des statères d'or, et porter 
des manteaux, de pourpre, si cela nous convient ! 



LE DIEU PLUTUS 133 

SCÈNE II 

CARION, BACTIS, CHRÉMYLE. 
CHREMYLE, do mauvaise humeur, à Carion. 

Pendant que tu t'amuses à babiller ici, on est mal servi 
chez moi, et les coupes restent vides. Allons, à l'ouvrage, 
drôle ! 

CARION. 

A vous dire vrai, mon maître, j'ai tant travaillé des mains 
et de la mâchoire, que j'éprouvais le besoin de prendre l'air. 
CHRÉMYLE, le menaçant. 
Ne réplique pas et obéis, double brute ! 

CARION, à part. 

Oh ! oh ! voilà mon maître de bien mauvaise humeur ! Plu- 
tus l'aurait-il battu ? (il sort.) 

SCÈNE III 

CHRÉMYLE, BACTIS 
CHRÉMYLE, inquiet. 

Eh bien, où est-il, cet étranger qui rôdait autour du logis 
et demandait à me parler? 

BACTIS. 

Je n'ai vu personne. 

CHRÉMYLE. 

Cherche-le, et sache un peu ce qu'il veut. S'il te demande 
où est Plutus, dis-lui que tu ne le connais pas. (Bactis sort.) 

SCÈNE IV 

CHRÉMYLE, seul. 

Pour les gens de chez nous, je veux bien qu'ils retirent 
quelque chose des faveurs de mon hôte ; mais, si ceux de la 



134 THEATRE DE NOHANT 

ville espèrent que je les admettrai au partage!... D'abord, 
ce sont tous fripons ou prodigues qui me le raviraient ou me 
l'épuiseraient en un tour de main; et puis quelque calomnia- 
teur pourrait bien me traduire devant les juges comme ayant 
commis un crime, assassiné quelque voyageur ou percé le mur 
d'une maison! Quand on voit un homme devenir riche tout 
d'un coup, on le soupçonne. J'ai eu tort de ne pas cacher, 
même à mes plus proches, la présence de Plutus. Je me sens 
triste et comme menacé des plus grands malheurs. 

SCÈNE V 

CHRÉMYLE, BACTIS, MERCURE, au fond. 
BACTIS, a Chrémyle. 

Cet étranger semble ignorer ce que tu veux cacher. Il in- 
siste pour que tu récoules. 

CHRÉMYLE. 

Allons, qu'il vienne! (a pan.) Je me méfierai; oui, oui, à 
présent, il faut se méfier de tout le monde. (.Mercure approche, 

Bactis sort.) 

SCÈNE VI 

CHRÉMYLE, MERCURE, sous le déguisement d'un hôrant. 
MERCURE. 

Riche et vénérable cultivateur,.. 

CHRÉMYLE. 

Vénérable, je ne dis pas non ; mais riche, vous vous trom- 
pez l'ami : je ne suis pas riche. 

MERCURE, familier. 
Alors, mon pauvre homme... 

CHRÉMYLE, piqué. 

Par la sibylle, je ne suis pas non plus pauvre ! ne me parlez 
pas sur ce ton-là. 

MERCURE. 

Comment donc te parlerai-je, ô Chrémyle ? 



LE DIEU PLUTTJS 135 

CURÉ H Y L B . 

Parlez-moi honnêtement, et dépêchez-vous. 

MERCURE. 

Je viens ici par l'ordre du sénat... 

CHRÉMYLE, vivement. 
Je n'ai rien fait de mal; je n'ai rien à démêler avec les 
magistrats de la ville. 

MERCURE. 

Qui t'accuse d'aucun mal? Tu es bien craintif! 

CHRÉMYLE. 

Je ne suis pas craintif; je ne crains personne, entendez- 
vous ! 

MERCURE. 

C'est à toi d'entendre ce qui m'amène. Je suis le héraut 
chargé de publier la guerre dans les campagnes. 

CHRÉMYLE. 

Par tous les dieux.! c'est là quelque chose de neuf! Voilà 
plus de cinq ou six olympiades que nous avons la guerre avec 
tous les voisins, et tu penses que nous l'ignorons, nous qui 
nous en sommes tant ressentis ! 

MERCURE. g 

La république veut vous en dédommager en forçant par de 
nouveaux combats les ennemis à demander la paiv. Elle, vient 
d'équiper une nouvelle flotte et réclame le concours de tous 
ses citoyens. 

CHRÉMYLE. 

On veut que je fasse la guerre ? Je refuse; je ne suis pas 
citoyen, moi ! Je ne suis pas même chevalier ! J'appartiens à 
la classe des habitants libres, je suis d'origine béotienne. Je 
n'ai jamais été molesté par ces gens de Lacédémone, je ne 
leur veux aucun mal, et enfin je n'aime pas à me battre. 
Retire-toi et me laisse achever mon repas. 

MERCURE. 

Attends-un peu, ô sage et prudent vieillard : tu n'es plus 
d'âge à porter l'aigrette et la gorgone; mais n'as-tu pas des 
fils? 



136 THEATRE DE NOHANT 

CHRÉMYLE. 

Je n'en ai qu'un, un tout petit; c'est toute ma joie, et je ne 
veux pas qu'il soit tué ou blessé ! 

MERCURE. 

Tu as des neveux au moins ? 

CHRÉMYLE. 

Mes neveux m'aident à travailler ma terre : je ne puis m'en 
passer. 

MERCURE. 

Des serviteurs, alors? 

CHRÉMYLE. 

Merci! Je les ai payés à beaux deniers comptants, et 
j'irais vous les donner pour rien ? 

MERCURE. 

Écoute-moi, Chrémyle. Tout homme aspire à monter. L'es- 
clave voudrait être affranchi, l'homme libre voudrait avoir le 
droit de cité. La république décerne de flatteuses récompenses 
à ceux qui lui fout de généreux sacrifices. 

CHRÉMYLE. 

Je n'ai nulle envie d'être citoyen : ce sont des tracas, des 
impôts et des charges. 

MERCURE. 

Si tu ne veux pas d'honneurs, on te payera autrement. On 
te portera au rôle de ceux que la république promet de nour- 
rir à ses frais. 

CHRÉMYLE. 

Je no suis pas un indigent ! Je n'ai que faire de vos pro- 
messes, j'ai ce qu'il me faut pour mes vieux jours. 

MERCURE. 

Alors, tu es riche, et tu l'avoues. Eh bien, Chrémyle, tu 
vas être sommé de fournir une somme d'argent ou un homme 
pour le service de la patrie. 

CHRÉMYLE. 

Puisses-tu servir toi-même de pâture aux corbeaux ! Je 
vois qui tu es ; tu es un de ces sycophantes qui dénoncent les 



LE DIEU PLUTUS 137 

gens pour les ruiner, ou qui leur font des menaces pour se 
faire payer quelque chose ! 

MERCURE. 

Tu insultes un serviteur de la république? Je m'en vais; 
mais tu te repentiras de m' avoir si mal reçu. 

CHRÉMYLE, effrayé. 

Non, attends ! donne-moi le temps de réfléchir. 

MERCURE. 

Hàte-toi ! Je reviens dans un instant, (a part.) Il se décidera 
à payer, et les autres feront comme lui. Allons trouver ces 
nouveaux riches, et secouons un peu leur numéraire, (n sort 
du côté de la maison.) 

SCÈNE VII 

CHRÉMYLE, absorbé; MYRTO, apportant la bourse. 
MYRTO. 

Comme vous êtes soucieux, mon père ! Puis-je vous de- 
mander une grâce? 

CHRÉMYLE. 

Que veux-tu? Dis en peu de mots. Je suis occupé. 

MYRTO. 

Je vous apporte la rançon d'un de vos esclaves. Accep- 
tez-la. 

CHRÉMYLE. 

Quoi! Plutus a donné cela à un de mes esclaves? Il est 
donc fou ? 

MYRTO. 

C'est à moi que Plutus a fait ce présent; c'est moi qui veux 
vous racheter l'esclave scythe. 

CHRÉMYLE. 

Et que veux-tu faire d'un esclave scythe ? Es-tu une élé- 
gante de la ville, pour te faire porter au bain ? 

MYRTO. 

Consentez, mon père! Ce jeune homme est un guerrier 
vaincu. 

8. 



138 THEATRE DE NOUANT 

CHRÉMYLE. 

Oui, au fait, c'est un homme rie guerre, lui; mais il est de-, 
venu bon laboureur, et je tiens à le garder. 

MYRTO. 

Voyez comme cette bourse est lourde ! Avec une pareille 
rançon, vous aurez deux autres serviteurs, et vous y gagne- 
rez encore. 

CHREMYLE, prenant la bourse et regardant le contenu. 

Eh bien, autant vaut que je te débarrasse de cela ! Ce n'est 
pas que j'en manque, à présent ; mais tu pourrais te le laisser 
dérober ou le dépenser en vaines parures... Va, délivre ce 
Bactis, j'y consens. 

MYRTO, l'embrassant. 

Merci, mon père ! (a part.) Grâces te soient rendues, ô 
Amour ! le sinistre oracle de la Pauvreté est conjuré, j'espère. 
(Elle sort.) 

SCÈNE VIII 

CHRÉMYLE, seul. 

Par Esculape! non, par Mercure! j'ai trouvé là une belle 
idée. Je vais donner la moitié de cette bourse à la république 
pour ma contribution de guerre, et, avec l'autre moitié, j'a- 
chèterai un autre esclave. De cette façon-là, il ne m'en coû- 
tera rien du tout. 

SCÈNE IX 

CHRÉMYLE, MERCURE, 
MERCURE. 

Eh bien, as-tu réfléchi ? 

CHRÉMYLE, enjoué. 

Oui, pourvoyeur de Mars ! j'aime mieux donner de l'argent. 
Comptons cette somme. Reçois-en la moitié et laisse-moi 
tranquille. 



LE DIEU PLUTUS 1M 

MEROURE. 

Par Hermès Trismégiste, je le savais bien, que tu étais dans 

l'opulence ! 

CHRÉMYLE. 

Cela h'fcst pas; j'ai été forcé d'emprunter ceci. 

MERCURE. 

Tu mens. Chrémyle ! Je viens d'entrer dans ta maison, j'y 
ai \u Plutus attablé ; d'où je conclus que tu es son ami, puis- 
que tu le régales, et puisqu'il ne te refuse rien; tu dois donc 
contribuer selon tes moyens à l'équipement de la flotte et à 
la défense du territoire dont ton domaine est l'ornement. 
C'est pourquoi je garde la bourse entière, et, en outre, je te 
prends un esclave. En voici deux de bonne mine, et je pré- 
tends choisir. 

SCÈNE X 

MERCURE, CHRÉMYLE, BACTIS et CARION. 
CHRÉMYLE. 

Que les foudres du grand Jupiter te réduisent en cendres 
jusqu'aux moelles, damné sycophante ! Tu veux me laisser 
sans argent et sans domestiques ? 

MERCURE. 

Tu te plains, ami de Plutus? Remercie plutôt les dieux de 
voir que je me contente à si peu de frais 1 Avancez ici, vous 
autres ! Lequel de vous veut servir sur les trirèmes de l'État ? 

CARION. 

Pas moi, seigneur sycophante ! je crains horriblement la 
mer. 

MERCURE. 

Tu me parais cependant le plus robuste des deux. 

c A R i o x . 
Comme les apparences sont trompeuses! Je n'ai jamais eu 
la force de lever une demi-mesure de blé. 

C H R É M V L E . 

C'est la vérité; il n'est bon qu'à la cuisine. 



Un THÉÂTRE DE NOHANT 

MERCURE. 

S'il n'est pas capable de ramer, on le fera grimper aux 
cordages. 

CARION. 

Pour être le premier percé de flèches? Merci ! je suis su- 
jet au vertige. Je peux à peine monter sur un pommier pour 
manger un fruit. Je me laisserais tomber, et ce serait fait de 
moi ! 

MERCURE. 

N'as-tu pas de honte d'être si lâche ? 

CARION. 

Reprochez à ma mère de m' avoir fait comme cela. 
BACTIS, impatient. 

Ma mère m'a fait autrement. Elle était debout quand elle 
me mit au monde, et elle chantait l'hymne des guerriers. Em- 
menez-moi, et n'en cherchez pas d'autre ici. 

MERCURE. 

Tu es bien jeune et bien mince ! N'importe, tu as la vo- 
lonté qui fait qu'un homme en vaut deux. 

CHRÉMYLE. 

Vous dites qu'il en vaut deux ? Alors, prenez-le et rendez- 
moi l'argent. 

MERCURE. 

Tais-toi, ou je te fais intenter un procès qui te coûtera deux 
bourses et quatre hommes ! 

CHRÉMYLE. 

Ole plus détestable des espions! fais-moi savoir le jour où tu 
seras mangé par les chiens, afin que, ce jour-là, je donne une 
fête ! (Bas, à Carion.) Viens ! il nous faut vite cacher Plutus 
dans la cave ; autrement, nous serons la proie des harpies ! 
(il sort.) 

CARION. 

Adieu, Bactis! je te souhaite bien du plaisir, (il sort.) 



LE DIEU PLUTUS 141 

SCÈNE XI 

MERCURE, BACTIS. 
MERCURE. 

Maintenant, suis-moi et réjouis-toi de ton sort. Tu es trop 
beau pour faire la guerre; je vais te vendre à mon profit à 
quelque vieillard qui te fera son héritier, ou à quelque satrape 
d'Asie qui te comblera de richesses. 

BACTIS. 

Tu prétends tromper ainsi Chrémyle et frauder l'État? 
Prends garde, misérable ! je vais te prouver que j'ai la force 
de combattre! 

.MERCURE. 

Frappe un dieu, si tu l'oses ! je suis Mercure ! 

BACTIS. 

Tu n'es pas Mercure, ou Mercure n'est pas un dieu. 
MERCURE, détachant de longues chaînes d'or qui lui servent de ceinture. 

Reconnais-moi à ces attributs, qui, pour tous les hommes, 
sont des arguments de persuasion sans réplique. Je vais te lier 
et te conduire à l'ennemi. 

BACTIS, brisant la chaîne dont Mercure l'a enlacé. 

Ces liens sont faibles, Mercure; ils ne retiennent dans la 
honte que les pervers et les lâches. 

MERCURE. 

Quelle divinité te protège donc, ô toi que ces chaînes d'or 
ne peuvent soumettre ? 

SCÈNE XII 

MERCURE, BACTIS, LA PAUVRETÉ. 

LA PAUVRETÉ. 

Moi ! 

MERCURE. 

Toi, ô laide et trois fois maudite! Oses-tu bien paraître de- 
vant mes veux? 



-.-• , : ;;; ■ - ; : - - : - i." ' •--•-:--:"-" "O- ; 

I 

I ;'•-- • - :' . ;: - ïz-<z rui. . a ----- , . I -- ' _•• 

: 

i 

L ' :^ : -~~-:~ 3Zu srcn [an* a um i.r- i'-t-: li».:-,. 

- 

Par les sargegfe de nif.c. eaiieêfr. ses «dans t : ag fort 

I £»£ afesafe- 

- - _ 

E 



r: it'.cLi.- : 



LE DIEU PLUTUS 143 

que tout ce que vous avez reçu, tes camarades et loi. doit 
m'être restitué. 

CARION. 

Est-il possible, maître, que si vite vous soyez devenu si 
avare? Vous ne savez déjà plus où serrer l'or et l'argent que 
Plutus fait sortir comme une sueur des murs de \otre maison, 
et vous reprochée à de pauvres esclaves quelques triobolcs 
que le dieu leur a permis de ramasser dans les ordures ! 

CHRÉMYLE. 

Je ne suis point avare, et je ne vous reproche pas de fouil- 
ler dans les balayures; mais vous prétendez tous vous rache- 
ter et ne plus travailler pour moi. Ceux que je mettrais à 
votre place feraient la même chose, je refuse de vous affran- 
chir. 

CARION. 

Par mon ventre, cher maître, la loi nous protège, et tu no 
peux aller contre ; mais je ne désire point te quitter, et je 
n'ai pas la vanité de me dire homme libre, pourvu que je le 
sois. Laisse-moi me coucher avec le soleil et dormir la grasse 
matinée, contenter tous mes appétits et folâtrer avec les ser- 
vantes, au lieu de nettoyer ta chaussure et de fourbir ta bat- 
terie de cuisine. Traite-moi en bon camarade, fais-moi as- 
seoir à tes côtés, et je ne demande pas mieux que de rester 
avec toi. 

CHRÉMYLE. 

Insolent ! Gare le fouet ! 

CARION. 

Oh ! si vous parlez d'étrivières, je prends la fuite. J'ai de 
quoi me cacher et me nourrir en lieu sûr, et môme de quoi 
payer le silence des espions. 

CHRÉMYLE. 

Mais voyez si cette richesse prodiguée à tout venant n'est 
pas une malédiction 1 

MERCURE. 

De quoi te chagrines-tu, Chrémyle"? Ne dépend-il pas de 



THEATRE DE NOHANT 

toi de rendre Plutus plus sage et d'avoir seul part à ses bien- 
faits? 

CHRÉMYLE, flatteur et tremblant. 
Qui es-tu, agréable personnage ? On dirait le dieu Mer- 
cure en personne. 

CARION, bas. 

C'est lui-même; je le reconnais à sa ressemblance avec ie 
sycophante de tantôt. 

MERCURE. 

Eh bien, Chrémyle, pourquoi gouvernes-tu • si mal tes 
affaires ? 

CHRÉMYLE. 

Mercure, car je vois bien que tu es le dieu de Gyllénie, je 
t'avoue que je suis un homme de bien, ennemi de la ruse et 
de la violence. Que puis-je faire pour que Plutus me serve à 
mon gré, sans que je perde la qualité de juste à laquelle je 
dois sa visite ? 

MERCURE. 

Tu veux que je te conseille ? 

CHRÉMYLE. 

Oui, je t'en prie, mon cher petit Mercure. 

MERCURE. 

Et tu feras ce que je te dirai de faire ? 

CHRÉMYLE. 

Oui, oui, mon grand Mercure ; car, bien que je ne manque 
pas d'esprit, je reconnais que tu en as encore plus que moi. 

MERCURE, railleur. 

Tu me flattes ! Eh bien, écoute ; tu es estimé de tous tes 
voisins? 

CHRÉMYLE. 

Oui, je suis grandement estimé. 

MERCURE. 

Ils sont rassemblés dans ta maison ? 

CHRÉMYLE. 

Oui, dedans et dehors. 



LE DIEU PLUTUS 145 

MERCURE. 

Et tu n'as pas détourné Plutus de leur faire quelques pré- 
sents ? 

CHRÉMYLE. 

Bien au contraire. 

MERCURE. 

Ils sont contents de lui et de toi. et. si tu leur proposes une 
chose utile à leurs intérêts et aux tiens, ils le croiront ? 

CHRÉMYLE. 

Je réponds de cela, d'autant plus que je suis le plus intel- 
ligent de tous. 

MERCURE. 

Je le Yois bien ! Alors, suis-moi. Je ne puis leur dire en mon 
nom ce qu'il s'agit de faire dans la circonstance; mais je te 
soufflerai le plus beau discours que tu leur feras de ta vie. 

CHRÉMYLE. 

11 sera donc bien beau, car je suis connu pour parler mieux 
que les autres. 

MERCURE. 

Allons, dépèchons-nous, et n'aie plus de souci. Tout ira 
mieux pour toi désormais, (ils sortent.) 

SCÈNE XV 

CARION puis MYRTO. 
CARION. 

Ce dieu-là n'est pas sot; pourvu qu'il prenne aussi mes 
intérêts I 

MYRTO. 

Dis-moi donc où a passé Bactis. Je ne puis le trouver ni 
aux champs, ni dans les jardins. 

CARION. 

Bactis? Il est parti pour la guerre t 

MYRTO. 

Que dis-tu là? 

9 



T H H A TIv !, h F NOUANT 
CARION. 

Un syeophante est venu qui l'a eijleve à voire père avec 
une grosse bourse d'or pour les besoins de l'armée. 

MYRTO. 

Ah! malheureuse que je suis! je n'ai pu le sauver! Voilà 
donc le néant des dons de Plutus ! On me l'avait prédit ! 
Plutus ! ô menteur ! que les dieux te confondent ! Bactis, cher 
Bactis, c'en est donc fait ? Tu cours à la mort, et je ne te 

verrai plus ! (Elle tombe sur ses genoux et sanglote.) 
CARION. 

Vous pleurez ainsi, Bactis, un enfant sauvage, un rustre 
qui ne savait rien, pas même percer une outre pour boire le 
vin en cachette, ou enlever une coupe encore pleine pendant 
que le maître pérore à table et fait l'homme instruit avec ses 
convives! un Sarmate... 

MYRTO, se relevant. 

Va chercher le plus noir et le plus gras de mes chevreaux. 
Je veux l'immoler moi-même aux Euménides, pour qu'elles 
détournent sur les compagnons de Bactis toutes les flèches de 
l'ennemi ! Bactis, Bactis !... si tu ne m'es bientôt rendu, je 
déchirerai mes vêtemens, je couvrirai mes cheveux de pous- 
sière, je prendrai une faucille acérée, et, comme une Ménade 
furieuse, j'irai arracher les yeux de ton perfide ravisseur ! 

(Elle sort en courant.) 

SCÈNE XVI 

CARION, seul. 

Je crois que le vent de Thrace a soufflé sur la jeune fdle, 
et qu'il nous faudra aller cueillir l'ellébore jusqu'à Anticyre. 
Voilà une bien sotte enfant qui s'est éprise de ce Bacis, et 
qui n'a pas vu la différence entre lui et moi! 



ACTE CINQUIÈME 



SCENE r REM 1ÈRE 

MERCURE. CHRÉMYLE. 
MERCl'RK. 

Ëh bien', les voilà tous persuadés ! Ne t'ai-je pas fait parler 
mieux qu'un oracle? N'as-tu pas été applaudi comme un nou- 
veau Pliryniehus ? 

Cil HÉ M Y LE, soucieux. 

Je ne connais pas Pliryniehus, niais je ne puis m'empêcher 
de trouver bien osée la chose que tu me fais faire! Détrôner 
tous les dieux, et Jupiter lui-même, pour inaugurer dans nos 
campagnes le culte unique de Plutus ! c'est un peu fort, vois- 
tu. et je ne sais comment ma bouche a pu se prêter à ton 
conseil. Il faut que tu m'aies ensorcelé ! 

MERCURE, riant. 

Allons, allons, tranquillise-toi. Le monarque des dieux 
n'e~t-il pas celui-là seul qui nous fait du bien? Jupiter lui- 
même n'a-l-il pas détrôné son père au temps jadis, et les 
choses en ont-elles marché plus mal? Les nouveaux dieux 
sont toujours généreux et accessibles, et il est bon de ne pas 
-er durer trop longtemps. 

C.IIRÉMYLE. 

C'est vrai ; mais j'avais l'habitude d'invoquer Jupiter le 
premier, et la langue me tournera plus d'une fois quand il 
me faudra nommer l'autre à sa place. 

MERCURE. 

Belle raison à donner que l'habitude! C'est une raison de 
paysan. Vois quelle économie de temps et d'argent ce nou- 
veau culte va vous procurer I Au lieu d'une armée de divi- 



148 THÉÂTRE DE NOHANI 

nités, vous n'en aurez plus qu'une à réjouir par vos sacrifi- 
ces. 

CHRÉMYLE. 

Et cependant, toi, Mercure, ne seras-tu pas fâché contre 
nous, si nous cessons de l'offrir le pain trempé dans le vin, 
le miel, les confitures et les autres choses dont tu es friand ? 

MERCURE. 

Moi, c'est différent. Je suis le bras droit et le guide de Plu- 
tus; vous me sacrifierez en même temps qu'à lui. 

CHRÉMYLE. 

Mais Apollon, qui me l'avait annoncé et promis... Je ne vou- 
drais pas montrer de l'ingratitude à ce dieu-là ! 

MERCURE. 

Ce dieu-là ne se nourrit que par les oreilles. Vous lui offri- 
rez une chanson de temps en temps. 

CHRÉMYLE. 

Mais nos divinités champêtres, les nymphes aux jolis pieds, 
le bon vieux Pan avec sa flûte... 

MERCURE. 

Vous pouvez les garder. L'important, c'est d'abolir le culte 
de Jupiter. Alors, Plutus, flatté de lui succéder, ne fera plus 
rien que pour vous, et comme vous l'entendrez. 

CHRÉMYLE. 

J'entends bien cela; mais, si les villes suivent notre exem- 
ple? 

MERCURE. 

Plutus saura bien distinguer ceux qu'entraînera l'exemple de 
ceux qui les premiers auront eu l'idée de lui rendre les plus 
grands honneurs. 

CHRÉMYLE. 

Il est certain que la première idée vient de moi. 

MERCURE, railleur. 
J'en rendrai témoignage? 

CHRÉMYLE. 

11 est vrai que tu me l'as suggérée; mais.., 



LE DIEU PLUTUS 149 

MERCURE. 

Mais tu l'avais déjà, conviens-en. 

CHRÉMYLE. 

C'est comme tu le dis, Mercure. 

MERCURE. 

Tu vois bien! Allons, rendons-nous au temple pour ne pas 
arriver les derniers. Clameurs et tumulte.) Écoute ! 

CHRÉMYLE. 

Que signifient ces clameurs? Est-ce que les autres vont 
déjà au temple de Jupiter ? 

MERCURE. 

Ils n'y vont pas, ils y courent ! 

CHRÉMYLE, effrayé. 
Déjà, au temple de Jupiter ? Tu veux que j'aille profaner 
le temple de Jupiter ? 

MERCURE. 

Ton intérêt l'exige, et voici Plutus qui s'apprête à être 
déifié sur son autel. 

SCÈNE II 

MERCURE, CURÉMYLE, PLUTUS, CARION. 

PLUTUS, ivre, à Carion. 

Oui, oui, la chose-me plait ! Me voilà Jupiter ! Jupiter, c'est 
moi ! Où est mon foudre ? Qu'on me donne mon foudre ! 

CARION, lui donnant une béquille. 

Le voilà ! 

PLUTUS. 

Et mon aigle ? 

CARION. 

C'est moi ! 

PLUTUS. 

Hébé?Ganymède? 

MERCURE, lui présentant Chrémyle. 
Les voici I 



150 THEATRE DE NOHANT 

PLUTUS. 

Ils sont bien laids ! 

CARION, à part. 

Il voit double, et pourtant il voit clair. 

MERCURE. 

Allons, en route ! 

CHRÉMYLE, à Plutus- 

Si je te fais roi des dieux, tu m'en récompenseras ? 

PLUTUS. 

Oui, je changerai en or tes blés, tes arbres, ta femnae, tes 
enfants, tes esclaves, ton chien et toi-même ! 

CHRÉMYLE. 

Eh! non pas! Dégrise-toi! Je veux que nous vivions et 
que nous puissions viv e ! 

PLUTUS. 

Dépêchons-nous f 

MERCURE. 

Allez prendre des masses, des pics, des leviers, des cordes, 
pour renverser et briser la statue de Jupiter. 

CARION. 

Oui, allons! partons! (ils sortent.) 

CHRÉMYLE, à pa-t. 

Jupiter protecteur, pardonne-moi coque je vais faire 
contre toi ! (il sort. — On entend les cris et les clameurs Je l'émeute 
contre Jupiter. Le temps devient sombre tout à coup.) 

SCÈNE III 
MYRTO, seul. 

Jamais,... jamais,... jamais ! Je ne le reverrai jamais ! Cette 
parole-là fait mourir, je veux la dire sans cesse ! (Elle s'appuie 

contre la fontaine et cache son visage. — Un coup de tonnerre. — Elle 
regarde avec surprise autour d'elle. — L'obscurité est augmentée.) Quel 

orage soudain ! Rien ne l'annonçait dans le ciel ni sur la terre. 
Les pleurs ont donc brûlé mes yeux, que je ne vois plus la 






LE DIEU PLUTITS 151 

clarté du soleil ? (Un second coup de tonnerre et bruit du vent qui 
se déchaîne.) Euménides que je viens d'implorer, est-ce là 
votre réponse ? Elle est sinistre et de mauvais présage ! (Tem- 
pête.) Étrange tempête qui semble bouleverser la terre et qui 
ne trouble pas la paix de ce lieu-ci ! Hélas ! la mer doit être 
furieuse, et il est là, lui!... Peut-être en ce moment, pen- 
dant que les cruelles divinités protègent ici mes jours, il se 
débat dans les angoisses de la mort contre l'horreur des va- 
gue-;! [La foudre éclate au dehors avec le bruit de la grêle et de la 
bourrasque.) Dieux ! ce fracas m'épouvante ! (Elle veut fuir et ien- 
conlre les bras de Bactis.) Bactis !... 

SCÈNE IV 

MYRTO, BACTIS. 

MYRTO. 
Dieux propices ! tu m'es rendu ! (ils se tiennent embrassés.) 
Oh ! dis-moi d'où tu viens ! Non, ne dis rien 1 ne me quitte 
plus ! Je vais te cacher, 'car ils te cherchent, n'est-ce pas?... 
Mais tu as pu fuir ? 

BACTIS. 

Non, ma bien-aimée, je n'ai pas fui, je reviens! 

MYRTO. 

Tu es donc libre? 

BACTIS. 

Non ; mais je souhaitais tant de te revoir, ne fût-ce qu'un 
instant! Une main toute-puissante m'a ramené près de toi. 

MYRTO. 

Quelle main? Dis! Explique-moi tout. 

BACTIS. 

Cette austère el magnanime fdle du Destin qui nous avait 
promis sa protection m'est encore apparue ici peu d'instants 
après, au moment où un lâche voulait s'emparer de moi. Elle 
m'a dit de la suivre; mais à peine étions-nous entrés dans le 
bois, que, d'un vol aussi rapide que le désir et ia pensée, 



152 THEATRE DE NOHANT 

elle m'a fait franchir les abîmes de l'espace. Heureux et con- 
fiant comme dans un rêve, je me suis trouvé tout à coup sur 
un navire, au milieu du tumulte d'un combat, non loin des 
îles Arginuses, dont les pâles récifs percent les eaux bleues de 
la mer Egée. J'ai combattu avec transport; je songeais à toi, 
Myrto! Nous avons vaincu et repoussé l'ennemi, quelques- 
unes de nos trirèmes ont même réussi à lui arracher nos bles- 
sés et nos morts. Comme nous achevions de rendre à ceux-ci 
les honneurs funèbres, j'ai vu qu'avec une flèche trempée 
dans leur noble sang, on écrivait mon nom sur une voile, parmi 
ceux des plus braves Athéniens. Alors, cédant à la fatigue, 
je m'appuyai contre un mât, je fermai les yeux, je prononçai 
ton nom chéri... Il me semble qu'il n'y a qu'un instant, car 
mes yeux à peine clos se sont rouverts près d'ici, et j'ai vu 
à mes côtés celle qui protège et bénit nos amours. 

MYRTO. 

N'as-tu pas rêvé tout cela, Bactis? Je ne puis croire... 
dieu ! qu'as-tu donc là? Du sang, une blessure? 

BACTIS, souriant. 

C'est la preuve que je n'ai pas rêvé, Myrto. 

MYRTO. 

le plus vaillant et le plus aimé des mortels, reste avec moi 
toujours! Situ dois être encore notre esclave, ne me préfère 
ni la douceur d'être libre, ni la gloire des combats. Ne permets 
plus que les déesses t'enlèvent d'auprès de moi ! Ai-je besoin 
que ton nom soit inscrit sur un drapeau, ou qu'il soit gravé 
sur le bronze, pour savoir que ton cœur est fier et ton bras 
invincible ? Bactis, ne t'en va plus, car un jour de plus j'étais 
morte, et tu aurais vu mon ombre désolée marcher à tes 
côtés dans la nuit, ou gémir à ton chevet jusqu'au retour du 
matin. 

BACTIS. 

Fille adorée, espère encore. A qui fait son devoir, le Destin 
daigne sourire. Mais voici ton père... tout éperdu ! Que lui est- 
il donc arrivé ? 



LE DIEU PLUTUS 153 

SCÈNE V 

BACTIS, MYRTO, CHRÉMYLE, CARION, tous deux en désordre, 
effarés et terrifiés. 

CHRÉMYLE, embrassant Myrto, qui court au-devant de lui. 

Ma fille ! Je craignais de te trouver morte ! Ta mère, où est-- 
elle? Ton frère...? 

MYRTO. 

Us n'ont pas quitté la maison, et aucun de nous n'était en 
danger; mais vous?... 

CHRÉMYLE, troublé. 

Oh ! oui, moi ! La tempête !... 

CARION. 



Les éclairs I... 
Le vent I... 
La grêle!... 
Et la foudre!. 



CHREMYLE. 

CARION. 
CHRÉMYLE. 



CARION. 

Une bourrasque à décorner des minautores ! 

CHRÉMYLE. 

Des serpents de feu qui semblaient les flèches d'Apollon en 
courroux I 

CARION. 

Les murs du temple ébranlés par les hoquets du Tartare ! 

CHRÉMYLE. 

Et la propre foudre de Jupiter éclatant sur nos têtes ! 

CARION. 

Brisant sur l'autel l'image de Plutus aussi menu qu'une tète 
d'échalote dans un mortier à saucisses! 

CHRÉMYLE. 

Et au retour quel désastre ! Ma récolte de l'année perdue, 
mes champs ravagés, mes plantations hachées ! . . . 

9. 



154 THEATRE DE NOHANT 

CARION. 

Par des grêlons plus gros que des citrouilles ! 

CHRÉMYLE. 

Mes meules entraînées par les eaux gonflées de I'Ilyssus !... 

CARION. 

Et servant de refuge à nos pauvres poules effaroucher:- ! 

MYRTO. 

La peur n'a-t-elle pas troublé vos esprits, mon père? J'ai 
entendu un grand bruit ; mais voyez : il n'est tombé ici ni 
grêle, ni pluie, ni foudre. 

CHRÉMYLE. 

Ah! que n'y suis-jé re!>té sous la protection d'Apollon! que 
n'enai-je chassé Plutus, au lieu d'offenser Jupiter! Cette mé- 
chante nuée eût été crever plus loin, chez les autres. Hélas ! 
je n'ai que ce que je mérite, et mon impiété est punie. 

MÏRTO. 

Et Plutus, ne le ramenez-vous pas ? 

CHRÉMYLE, soupirant. 

Plutus? Hélas! 

CARION. 

Plutus a disparu, voilà le pire ! Un éclat de la foudre ayant 
de nouveau brûlé ses yeux, le perfide Mercure a profité du 
désordre et de la terreur où nous étions pour Péfriêve? on se 
moquant de nous. 

CHRÉMYLE. 

Ah ! c'est un grand malheur ; mais tout n'est pas perdu, puis- 
qu'il me laisse beaucoup d'or et d'argent... 



SCENE VI 

Les Mêmes, LA PAUVRETÉ. 
LA PAUVRETÉ. 

Tout cela est perdu, Chrémyle. Pendant que vous couriez 
tous au temple, ta femme, effrayée de l'orage et craignant 



LE DIEU PLUTUS 155 

courroux des dieux, s'est hâtée de jeter tous tes trésors dans 
le fleuve. Les ilôts emportent maintenante la mer tes riches- 
ses d'un jour. 

CHRÉMYLE. 

imbécile de femme ! 

MYRTO. 

Mon père, elle a bien agi ; elle a désarmé Jupiter et préservé 
votre tète de la foudre. 

BACTIS. 

Chrémyle, il te faut prendre courage; nous recommence- 
rons tous à travailler. 

CHRÉMYLE. 

Il le faut bien ; allons, enfants, à l'ouvrage ! Tâchons de cou- 
rir après nos gerbes et de sauver ce qui nous reste. 

BACTIS. 

Allons ! 

LA PAUVRETÉ, l'arrêtant. 

Non, pas toi, si le cœur ne t'en dit pas, car tu es libre. 

CHRÉMYLE. 

Libre ? 

LA PAUVRETÉ. 

Plus que libre ! Il est citoyen de l'Attique ! 

MYRTO. 

Odieux immortels ! Comment le sais-tu? 

LA PAUVRETÉ. 

En ce moment, le sénat prend une décision dont l'histoire 
gardera le souvenir. Voulant, à ce qu'il semble, humilier l'or- 
gueil de certains riches, qui n'ont envoyé à la flotte que leurs 
esclaves, et désirant encourager les braves quels qu'ils soient, 
les magistrats d'Athènes m'ont interrogée, et, sur ma réponse, 
ils ont rendu un décret qui élève à la dignité de citoyens tous 
ceux dont les noms sont inscrits sur la voile triomphale du 
combat des Arginuses. 

MYRTO, àBactis. 

Hélas ! tu vas nous quitter ? 



156 THEATRE DE NOHANT 

BACTIS. 

Non, je reste avec vous pour vous aider, jusqu'à ce que, 
relevé de ce désastre, ton père te donne à moi pour récom- 
pense. 

CHRÉMYLE, joignant leurs mains. 

Bactis. tu vaux mieux que moi ! Aide-moi, par ta piété, à dés- 
armer la vengeance du ciel ! (a la Pauvreté.) Et toi ! toi dont 
j'ai trop méprisé les conseils, inspire-moi la patience, rends- 
moi le courage et l'espoir. 

LA PAUVRETÉ, le bénissant. 

Je te l'avais bien dit. que tu me rappellerais ! 



LE PAVE 



NOUVELLE DIALOGUES 



LE PAVE 



NOUVELLE DIALOGUEE 



AVANT-PROPOS 



Certaines situations de la vie intime ou certaines émotions 
individuelles sont plus aisément retracées par le dialogue 
que par le récit, et. sans songer à sortir du cadre du roman, 
nous avons quelquefois senti le besoin de leur donner la forme 
d'une conversation entre un petit nombre de personnages. 
Ces essais ne méritent ni le titre de proverbes, qui semble in- 
diquer la mise en action d'une idée générale, ni celui de 
saynètes, qui promet une action particulière assez \ive et 
spécialement dramatique. Nous nous contenterons donc de. 
celui de nouvelles dialoguêes, qui doit bien faire comprendre 
que ceci n'a jamais été destiné au théâtre. 

Pourtant ces dialogues ont été récités sur la scène, mais 
cure amis, et devant un public d'amis intimes, fort restreint 
par conséquent, et il s'est produit là quelque chose d'intéres- 
sant. Convaincu que tout sujet est bon quand il est honnête 
et bien compris, nous nous plaisions à demander d'avance 
aux acteurs la donnée du dialogue qu'ils voulaient dire, et, 
sur cette donnée, la plus simple étant toujours, selon nous, 
la meilleure, nous leur indiquions dans un canevas détaillé 
les raisonnements et les contradictions, les volontés et les im- 



THÉÂTRE DE NOUANT 

prévus, les efforts et les spontanéités que leurs sentiment^ et 
leurs caractères nous semblaient devoir comporter. C'était 
un travail d'analyse qui leur plaisait, et, comme ils étaient 
libres de développer nos indications, nous les avons vus sou- 
vent composer leur rôle avec une rare intelligence, et trou- 
ver dans la liberté de leur- étude, et même dans la chaleur 
de l'improvisation, les accents d'une vérité très-frappante, ou 
les aperçus d'une appréciation très-ingénieuse. 

Nous avons pensé souvent à récrire ces dialogues, non pas 
tels que nous les avons entendus sur le théâtre de Nohant 
(verba volant), mais sous l'impression qui nous en est restée, 
et de les publier en recueil pour les loisirs des réunions 
d'amateurs à la campagne. 

Nous disons campagne avec intention. Ces petits essais 
conviendraient moins aux salons de Paris, où il faut de l'es- 
prit et point du tout de naïveté, de l'art un peu factice 
comme les rapports superficiels que le monde exige et très- 
peu d'étude des passions. A la campagne, on devient tôt ou 
tard plus sérieux et plus simple. Ce n'est pas mal, comme 
disent les bonnes gens. 

Nohant, 26 juillet 1861. 



PERSONNAGES 

M. DURAND. I JEAN COQUERET, son valet. 

LOUISE, sa servante. I UN VOISIN de campagne. 

La scène est dans une maison de campagne. Intérieur d'un cabinet de travail. 
Rayons chargés de minéraux, de fioles, de livres et de divers instruments à 
l'usage d'un amateur naturaliste. Bureau encombré, fauteuil de cuir; 
porte au fond donnant de plain-pied sur un jardin ; porte à droite conduisant 
à une chambre ^i coucher; fenêtre à gauche. Un fusil de chasse et un car- 
nier à la muraille. 



SCÈNE PREMIÈRE 

LE VOISIN, parlant à la cantonade. Au fond. 

Bien, bien, Rosalie ! Je me reposerai, j'attendrai un peu, 
et, s'il ne revient pas, ma foi, je m'en irai, (n entre.) Ce diable 
d'homme! il me tarde de savoir s'il a fait la démarche. Ma 
sœur m'écrit qu'elle ne l'a pas vu ; mais la lettre est du 25, 
nous voici au 30,... et, puisqu'il a dit ici qu'il reviendrait au 
bout de huit jours... Yoilàles huit jours écoulés. Sans doute 
il s'est décidé à se présenter à sa future. Dès lors, il a quel- 
que affaire à régler chez lui, sa maison à mettre en ordre... 
Pourvu que les fantaisies, les manies de la science ne l'y re- 
tiennent pas trop longtemps!... Mais je suis là pour le ré- 
veiller, moi ! Ah ! c'est lui. 

SCÈNE II 

DURAND, LE VOISIN. 
LE VOISIN. 

Que diantre apportez-vous là? Un pavé? Ah ! oui, la mi- 
néralogie, la géologie... Allons, bonjour, ami Durand ! 



162 THEATRE DE NOHANT 

DURAND, posant son pavé sur la table. Il est en costume de voya- 
geur à pied. 

Ah ! voisin, je suis content de vous voir ! Ouf! bon?! quelle 
charge ! Ça va bien chez vous?... Et Ici? avez vous vu mon 
monde ici ? Moi, je n'ai encore vu que ma cuisinière,... et je 
ne sais pas... 

LE VOISIN. 

Je peux vous en dire autant. Je n'ai vu qu'elle ; mais je 
sais que vos autres serviteurs se portent bien. 

DURANDj à part. 

Pourquoi donc Louise n'est-elle pas ici quand j'arrive? 

LE VOISIN. 

Vous paraissez tout préoccupé : que cherchez-vous ? 

DURAND. 

Rien. Si fait!... mon manteau de voyage. Je le tenais tout 
à l'heure. 

LE VOISIN. 

Vous l'avez sur les épaules ; ce qui est fort étrange par la 
chaleur qu'il fait. 

DURAND. 

Ah ! tiens ! c'est singulier ! 

LE VOISIN. 

Vous êtes toujours distrait? Fi! c'est devenu vulgaire. Si 
j'étais savant, moi, je voudrais me distinguer par une tenue 
excellente et une continuelle présence d'esprit, afin de mon- 
trer aux gens que j'ai la tête assez forte pour porter mon sa- 
voir. 

DURAND. 

C'est ce que Louise me dit. Grâce à ses remontrances, je 
me tiens fort propre, comme vous voyez; mais il m'est im- 
possible de ne pas égarer ou perdre mes effets. Voyons, cette 
fois, je suis bien sûr de n'avoir rien oublié en route ; tout 
était dans mon sac. Permettez que je m'en débarrasse. Ils 
m'ont mis des courroies neuves qui me coupent les épaules. 
J'ai été obligé deux ou trois fois de l'ôter pour le porter à la 
main, (il cherche à se débarrasser du sac qu'il n'a pas.) 



LE PAVÉ 163 

LE VOISIN, riant. 
Qu'est-ce que vous croyez donc avoir sur le dos? 

DURAND, se lâtant. 

Je n'ai rien, c'est vrai ! Je vous jure que je croyais sentir 
les courroies. Il faut qu'elles m'aient blessé aux entournures. 

LE VOISIN. 

Mais le sac, où est-il ? 

DURAND. 

Je viens de l'ôter apparemment dans le vestibule. Oui, oui, 
je me souviens : j'ai dû le mettre au portemanteau. (îi va 
pour sortir et s'arrête devant une étagère.) Bon ! qu'est-ce que c'est 
que ça? La grauwacke schisteuse dans les roches primiti- 
ves!... Cet imbécile de Coqueret ! Jamais il ne saura remet- 
tre en place un échantillon que son stupide plumeau fait tom- 
ber ! Ah ! quelle rage d'épousseter ! Il est vrai que Louise 
veut cela, et qu'il faut bien s'y soumettre. Pourvu que tout 
ne SOit pas bouleversé ! (il examine et range.) 
LE VOISIN. 

Ah çà ! dites donc, ami Durand, pensez un peu moins à vos 
pierres et faites-moi la grâce de m'écouter. Je suis venu pour 
vous parier d'autre chose, moi. 

DURAND. 

Parlez, parlez, mon cher ami, je suis tout à vous... Seule- 
ment, attendez... mon marteau! Ah! il est resté dans mon 

sac; mais je trouverai bien ici... (il ouvre un tiroir et prend un 

marteau.) Ah ! ah! maître Jean Coqueret se sera exercé en mon 
absence. Voilà un outil ébréché, hors de service!... L'ani- 
mal !... (il en prend un autre.) 

LE VOISIN. 

C'est votre faute, vous voulez faire de vos valets des mi- 
néralogistes... 

DURAND. 

Mon cher, celui-là, j'aurais juré qu'il avait des dispositions 
étonnantes : il a ce que nous appelons familièrement de l'œil, 
c'est-à-dire qu'il a le sens oculaire admirablement développé ; 



lfi't THÉÂTRE DE NOUANT 

mais, dès qu'on veut lui mettre un nom exact ou une saine 
notion dans la cervalle, c'est un idiot ! 

LE VOISIN. 

Eh bien, cela devrait vous faire rire ! 

DURAND. 

Ça me fait rire quand je suis en train de rire! Croiriez- 
vous qu'il appelle le mica du nouhat et les encrinites des en- 
critoires? 

LE VOISIN. 

El Louise, est-ce qu'elle y mord, à tous vos noms barbares? 

DURAND, avec feu. 

Louise ! c'est un phénix d'intelligence, mon cher. Ah ! si je 
m'étais occupé plus tôt de l'instruire ! Je n'y songeais pas : 
pourvu qu'elle fût ma ménagère, je croyais qu'elle en saurait 
toujours assez ; mais ne voilà-t-il pas que tout dernièrement 
je m'avise de lui dire : « Que ne sais-tu pas un peu de miné- 
ralogie ! tu ferais de l'ordre dans mes matériaux, que je n'ai 
pas trop la patience de ranger, et que ce petit laquais me place 
de manière a représenter l'image du chaos primitif. » Eh 
bien, mon cher ami, vous me croirez si vous voulez, en trois 
mois, Louise, cette petite paysanne qui sait tout au plus lire et 
écrire proprement, s'est mise à étudier mon Index methodi- 
cus, vous savez, l'ouvrage élémentaire que j'ai publié l'année 
passée, et la voilà qui connaît les roches principales et une 
bonne partie de leurs modifications aussi bien que vous et 
moi. 

LE VOISIN. 

Aussi bien que moi ! merci. Je n'en sais et n'en veux pas 
savoir le premier mot. Pauvre fille ! cela doit bien l'ennuyer. 

DURAND. 

L'ennuyer, elle?... Vous ne savez pas ce que c'est que 
Louise ! Quel trésor de dévouement, d'abnégation ! Pourvu 
qu'elle se rende utile, elle est heureuse, n'ayant pas d'autre 
idée, pas d'autre instinct que le désir de servir et de conten- 
ter ceux qu'elle aime. 



LE PAVE 165 

LE VOISIN. 

Vous en parlez avec feu. 

DURAND. 

Eh bien, pourquoi donc pas ? Y entendez-vous malice ? 

LE VOISIN. 

Non. Je vous connais pour le plus rigide des hommes dans 
vos principes et dans vos mœurs ; mais je me demande si, 
l'aimant à ce point, vous ne songez pas à l'épouser» 

DURAND, riant. 

L'épouser, moi? Ah ! la bonne idée ! Il n'y a que vous pour 
avoir des idées pareilles. 

LE VOISIN. 

A mon tour, je vous dirai : Pourquoi donc pas? Vous êtes 
sans préjugés, vous l 

DURAND. 

Je ne sais pas ce que vous appelez des préjugés ; mais je 
sais que j'aille cette enfant d'un sentiment trop pur, trop pa- 
ternel pour jamais songer à imposer mes quarante-cinq ans à 
sa verte jeunesse. Non, non, diable! à moi une jeune femme? 
El le ridicule, et l'avenir, et le catarrhe, et le clabaudage, et 
la corruption inévitable autour des ménages mal assortis ! 
Est-ce qu'une fille d'Eve, dans une pareille situation,, peut 
sans désespoir rester fidèle à un vieillard ? Non, vous dis-je i 
Laissons Thérèse à Jean-Jacques Rousseau. Ces escapades ne 
sont permises qu'aux hommes de génie, lesquels eux-mêmes 
ne s'en trouvent pas toujours fort bien. 

LE VOISIN. 

Puisque vous êtes dans de si sages idées, je vois que je 
peux vous parler raison. Une femme de trente-deux ans est 
ce qu'il vous faut. Avez-vous vu ma nièce à la ville ? 

DURAND, qui travaille soa pavé. 

Gryphée arquée ! trigonie gibbeuse... 

LE VOISIN. 

Qui? ma nièce? une griffée, une bossue! Qu'entendez- 
vous par là, je vous prie ? Il n'y a ni griffes ni gibbosités dans 
ma famille! 



166 THÉÂTRE DE NOHANT 

DURAND. 

Eh ! je ne vous parle pas de votre nièce, mon cher ! J'exa- 
mine ce que contient ce magnifique bloc d'oolithe; c'est une 
vraie trov. faille que j'ai ramassée sur la grande route au mo- 
ment où le cantonnier allait l'employer. Ce sont des pavés 
de rebut qu'ils brisent pour ferrer la voie. En détruisent-ils, 
ces malheureux, des échantillons précieux et rares ! Et pour- 
quoi, je vous le demande ? Si tout le monde avait le bon sens 
de voyager à pied, comme je fais en tout pays et en toute sai- 
son... 

LE VOISIN. 

Vous êtes allé à la ville à pied et vous êtes revenu de même? 

DURAND, examinant son pavé. 

Parbleu! — Dix-sept espèces de débris dans une seule 
pierre ! Et quand je dis débris, beaucoup de sujets sont dans 
un état de conservation parfaite! Voici la térébratule épi- 
neuse, la pholadomya fidicula, nerinea hieroglyphica, cidaris 
coronata... 

LE VOISIN. 

Et patati, et patata!... Mon ami, vous devenez insupporta- 
ble, et, puisqu'il n'y a pas moyen de vous arracher une pa- 
role qui ait le sens commun,... je suis votre serviteur! (il 

prend son chapeau.) 

DURAND. 

Non, voisin ! Allons donc, pardonnez-moi ! Un moment de 
patience... Il y a là quelque chose qui m'intrigue... Est-ce la 
dent palatale d'un poisson,, ou bien... ? 

LE VOISIN. 

Tenez, vous n'êtes peut-être pas si distrait que vous en avez 
l'air! Vous faites la sourde oreille pour ne pas nie répondre: 
mais je vous dis, moi, qu'il est temps de vous décider. Vous 
avez laissé faire des démarches, et j'apprends de ma sœur 
qu'étant allé à la ville pour voir sa fille, vous avez tout sim- 
plement oublié de leur rendre visite. 

DURAND. 

Eh bien, je n'ai rien oublié du tout. Je n'ai pu me résou- 



LE PAVE 167 

dre, il est vrai, à faire cette visite embarrassante; mais j'ai vu 
votre nièce à la promenade. Je l'ai trouvée fort bien, et, 
comme le mariage est une chose grave qui demande réflexion, 
je suis revenu chez moi pour réfléchir un peu. 

LE VOISIN. 

A quoi diable voulez-vous réfléchir ? Vous savez tout ce 
qui concerne cette jeune veuve. Elle est de bonne famille, 
elle n'a pas d"enfants, son âge est assorti au vôtre; elle est 
sage, belle, instruite, aimable. Il n'y a qu'une voix sur son 
compte; elle est au moins aussi aisée que vous... 

DURAND. 

Tout cela est vrai, mon voisin. Pourquoi vous enflammez- 
vous ? Est-ce que je vous contredis? Je vous dis que je l'ai 
\ aè ! C'est une grande blonde, mince, élégante, un peu mai- 
gre, par exemple! 

LE VOISIN. 

Que diable me dites-vous là? 

DURAND. 

Oui, oui, elle est un peu maigre... C'est dommage!... Et 
très-blonde... Je l'eusse préférée brune! 

LE VOISIN. 

Ah çà ! voisin, vous qui parlez du sens oculaire, je vous 
déclare que vous en êtes tout à fait dépourvu. Élise est petite, 
brune et d'un aimable embonpoint, comme on disait de mon 
temps. C'est une autre que vous avez' regardée; c'est son 
amie, madame de Saintos, que vous avez prise pour elle ! 

DURAND. 

Ah!... Alors, votre nièce est cette brunette qui lui donnait 
le bras ? Oui, oui, j'ai fait attention aussi à celle-là... Diantre! 
elle est jolie!... Un peu trop brune et un peu trop petite... 
Pourtant j'y penserai, elle le mérite... J'y pense ! Donnez-moi 
le temps de m'habituer à l'idée d'une petite brune, moi qui, 
depuis trois jours, ne cessais de méditer sur les particularités 
physiologiques d'une grande blonde. 

LE VOISIN. 

Durand, voulez-vous que je vous dise ma faconde penser? 



168 THÉÂTRE DE NOHANT 

Vous ne vous souciez ni des brunes ni des blondes. Vous 
n'avez pas la moindre envie de vous marier, et vous vous 
êtes dépêché de revenir pour n'avoir plus à y songer. 

DURAND. 

Non; je suis un homme sincère, et je n'ai fait aucun rai- 
sonnement pour me dispenser de prendre un parti. Je suis re- 
venu,... ma foi, parce que mes jambes m'ont ramené ici. Que 
voulez-vous! l'habitude, le besoin de travailler, l'impossibi- 
lité de rester oisif, d'aller dîner en ville, de faire ma cour... 
Je n'entends rien à tout cela, moi, que diable ! Je n'ai jamais 
tenu de propos galants à une femme, je crains d'être l'âne qui 
contrefait le petit chien; j'ai senti qu'on allait me trouver par- 
faitement ridicule, et je me suis dit... Non, je ne me suis 
rien dit. J'ai pris mon sac de voyage, je me suis mis à mar- 
cher, et me voilà arrivé sans trop savoir pourquoi ni com- 
ment. 

LE VOISIN. 

Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, moi ! Vous avez 
le mariage en horreur, et vous préférez rester vieux garçon. 
Je devais m'attendre à cela de la part d'un original de votre 
étoffe. Vous m'avez fait faire un pas de clerc en me priant 
d'écrire à ma sœur... 

DURAND. 

Ah ! permettez, je ne vous en ai pas prié du tout ; c'est 
vous qui me l'avez offert en me persuadant que je devais ac- 
cepter. 

LE VOISIN. 

Vous n'avez pas dit non! 

DURAND. 

Je n'ai pas dit oui ! 

LE VOISIN. 

Et, à présent, vous ne dites ni oui ni non ? Eh bien, ma nièce 
n'est pas faite pour attendre votre bon plaisir, entendez- 
vous!... Elle ne manque pas de prétendants, elle ne vous con- 
naît pas, et elle ne vous eût donné la préférence que pour 
me faire plaisir. 



LE PAVE, ICO 

DURAND. 

Ohl en ce cas, voisin, c'est pour le mieux! Je n'ai pas de 
scrupule à hésiter. 

LE VOISIN. 

Dispensez-vous d'hésiter davantage; ma nièce n'est pas 
pour vous. Je vais lui écrire sur l'heure de se décider pour un 
autre, en lui demandant pardon de la sotte démarche que mon 
amitié pour vous m'avait suggérée. 

DURAND. 

Oh ! si vous vous fâchez... 

LE VOISIN. 

Eh ! pardieu, oui, je me fâche ! J'en ai le droit. 

DURAND. 

Non. 

LE VOISIN. 

Si fait, et je suis bien aise de vous dire, en vous quittant, 
que vous gâtez à plaisir votre existence avec des billevesées ! 
Voilà un homme bien heureux et un citoyen bien utile, qui 
ne se plait qu'à remplir sa maison de pavés de rebut et de 
coquilles cassées ! Je vous avertis, moi, que vous ferez une 
sotte fin, que vous deviendrez un pédant ridicule, un cœur 
sec et frivole, un cerveau romanesque, un fantasque et un 
Cassandre !... 

DURAND, riant. 

Diable ! voilà bien des maux à la fois. 

LE VOISIN. 

Oui, oui, et que vous tomberez dans quelque déplorable folie, 
car l'homme est fait pour Ta famille, pour la société, et celui 
qui ne veut pas vivre comme les autres, celui qui n'a pas le 
goût des choses raisonnables... Je ne vous disque cela, mon- 
sieur Durand, je ne vous dis que cela, et souvenez-vous de ce 
que je vous dis! (n sort.) 



40 



170 THEATRE DE NOH'ANfT 

SCÈNE III 

DURAND, seul. 

En voilà, une kyrielle ! Faut-il que j'aie de la patience! 
Mais il faut bien endurer quelque chose avec un homme en 
cheveux blancs, quand on est plus jeune d'une dizaine d'an- 
nées et qu'on n'en a pas, de cheveux blancs. Ne dirait-on pas 
que c'est demain matin que je vais devenir cacochyme, que je 
dois me presser de chercher un bâton de vieillesse ? Eh ! allez 
vous promener avec vos sermons ! Avant do prendre un parti, 
il faut bien au moins que je consulte mon monde, mes parents, 
mon entourage, Louise même, Louise surtout, qui est néces- 
saire au repos et au bien-être de ma vie. Si elle craignait 
d'être rudoyée par une maîtresse acariâtre ! Louise s'est dé- 
vouée à moi, toujours, en toute chose, jusqu'à mordre à la 
science pour m' être utile. Quelle autre eût eu ce bon sens et 
cette générosité ? (Regardant sa collection.) Quand je pense qu'une 
femme ignorante et taquine pourrait jeter tout cela par la fe- 
nêtre et me forcer à m'occuper de ses chiffons, vouloir me me- 
ner au bal !... Mais où donc est Louise? Elle est peut-être 
malade!... Et ce drôle de Jean Coqueret, pourquoi n'est-il pas 
là ? (Appelant.) Coqueret!... Coq... 

SCÈNE IV 

DURAND, COQUERET. 

COQUERET, portant sur ses épaules le sac de M. Durand. 
Voilà, monsieur ! Bonjour donc, monsieur ! Monsieur est 
revenu ? 

DURAND. 

Apparemment... Bonjour, mon garçon. Où est Louise ? 

COQUERET. 

Très-bien, monsieur. Et vous-même ? 



LE PAVE 171 

DU RAM). 

Je te parle de Louise ! 

COQUERET. 

En vous remerciant, monsieur! Et vous pareillement? 

DURAND. 

Quand tu auras fini tes salamalecs, tu me répondras peut- 
être. Je te demande où est Louise. 

COQUERET, a'gitd. 

Monsieur est bien bon. Louise est... Je ne sais pas, mon- 
sieur, où elle est, la Louise; mais je peux bien dire à mon- 
sieur qu'elle et moi, on est comme frère et sœur, ni plus ni 
moins ! 

DURAND. 

Tiens, je l'espère bien ! (a pari.) Est-ce qu'il y entendrait 
malice ? Non, il est trop simple. (Haut.) Ah eà ! trouve-moi mon 
sac, qui doit être quelque part par là. 

COQUERET, qui a posé le sac sur la table. 

Le v'ià, monsieur, je l'ai trouvé ! . 

DURAND. 

Je l'avais donc perdu ? 

COQUERET. 

Oh ! monsieur ne l'avait pas perdu ; il l'avait laissé au bord 
de la route, sur un tas de pierres. Je m'en revenais du pré, 
où j'avais été conduire la vache avec Louise. 

DURAND. 

Alors, Louise est restée dans le pré? Pourquoi disais-tu que 
tu ne savais pas où elle était ? 

COQUERET. 

Moi, j'ai dit ça? " 

DURAND. 

Oui, tu l'as dit. 

COQUERET. 

C'est étonnant, cela, monsieur. Je croyais bien avoir dit : 
« Elle est avec sa vache. » 



172 THÉÂTRE DE NOHANT 

DURAND. 

Et pourquoi s'occupe-t-elle encore des vaches ? Je l'en avais 
dispensée. 

COQUERET. 

Oh! monsieur, elle ne veut pas faire la demoiselle ! Elle 
aime tant les bêtes ! 

DURAND. 

Enfin pourquoi m'as-tu dit : Je ne sais pas? 

COQUERET. 

J'ai cru que monsieur me demandait où était la cuisinière. 

DURAND. 

Allons, tu seras toujours aussi fou, aussi distrait ! Une vraie 
tête de linotte ! 

COQUERET. 

Oh ! non, monsieur ! Depuis huit jours que monsieur s'est 
absenté, je ne suis plus de moitié si bête! 

DURAND. 

C'est-à-dire que c'est moi qui te rendais bête? 

COQUERET. 

Oh! non, monsieur, toute la fente était à moi ! Mais, depuis 
que Louise a entrepris mon éducation... 

DURAND. 

Ah ! Louise a entrepris...? 

COQUERET. 

Oui, monsieur. Elle m'a dit comme ça : « Vois-tu Jean, tu 
impatientes notre maître avec ta bêtise ; faut te forcer l'esprit 
pour lui complaire, faut apprendre ! Moi, j'ai appris à seule 
fin de t'enseigner, et je vais t'enseigner bien vite, du temps 
que monsieur n'y est pas. » 

DURAND. 

Alors,... selon toi, elle ne s'est donné la peine d'apprendre 
qu'à ton intention ? 

COQUERET. 

Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis. 

DURAND, avec dépit. 
Elle est, ma foi, bien bonne ! 



LE PAVE 173 

COQUERET. 

Oh! oui, monsieur, elle est diantrement bonne, c'est la \ é- 
rité ! 
DURAND, à part, (il prend son marteau et travaille sa pierre avec 
humeur.) 

Et moi qui attribuais ce beau zèle à son dévouement pour 
moi !... Mais c'est pour l'encourager, ce qu'elle lui a dit là... 
Au fond, elle ne songeait qu'à le rendre moins impatientant 
pour moi; cotait encore une manière de me servir. Excel- 
lente fille ! (Haut.) Voyons, que t'a-t-elle appris, mademoiselle 
Louise '? 

COQUERET. 

La Louise? Elle m'a commencé par le commencement, par 
les... 

DURAND. 



Par les granités? 
Oui, monsieur. 



COQUERET. 



DURAND. 

Eh bien, qu'est-ce que le granit? 

COQUERET. 

Ce que c'est? ce que c'est? C'est ce qu on p.ace au commen- 
cement des livres et au numéro 4 sur les rayons. C'est les 
montagnes du côté de Saint-Pierre. 

DURAND. 

Bien ! Après ? Cela se compose de... ? 

COQUERET. 

Ça se compose de,... ça se compose de... trois choses, 
qui sont le... trois choses qui sont le... le... (n prend divers 

échantillons et les montre à Durand.) 

DURAND. 

Allons ! tu ne sais pas les noms, tu ne les apprendras ja- 
mais; mais l'œil et la mémoire du fait y sont toujours. Il 
faillirait au moins avoir une idée de l'histoire du globe... D'où 
est sorti le granit, au commencement des choses ? 

10. 



17* THEATRE DE NQHANT 

<:o<> L'ERIC T. 
Oh! je sais, monsieur. Ça est sorti de l'eau, ou du l'eu, ou 
de l'air, c'est comme vous voudrez. 

DURAND. 

Gomment ! c'est comme je voudrai ? 

COQUERET. 

La Louise m'a dit : « Monsieur n'est pas sûr, mais il aime 
mieux que ça soit sorti du feu, et ce sera ce que monsieui dé- 
ciiiera. » 

DURAND, à part. 

On dirait qu'à eux deux, ils se sont moqués rie moi ! Au fait, 
je n'ai là-dessus que des hypothèses ! (Rêvant eu regardant le 
granit que Coqucret lui a apporté.) Qui résoudra à coup sur le pre- 
mier des problèmes? Qui a présidé au spectacle de ces éton- 
nantes formations? granit ! la plus vulgaire et la plus mys- 
térieuse des pierres! tu es la clef qui ouvre tout, sauf le point 
de départ! Derrière toi, il n'y a de prouvé que la fantaisie 
de nos systèmes! Tues le poëme fabuleux (Louise entre 
nos rêveries, le témoin impénétrable des jours qui ne sont 
plus, le... 

SCÈNE V 

Les Mêmes, LOUISE. 

LOUISE, qui a interrogé Coqueret du regard en entrant, et à qui celui- 
ci a fait signe que leur maitre était dans les espaces. De la pari de 
Coqueret, cet avertissement n'a rien d'ironique, il est, au contraire, 
respectueux et admiratif. 

Bonjour, monsieur... 

DURAND, tressaillant et quittant son pavé. 
Ah! bonjour, ma Louise! bonjour, ma bonne fille! (il l'em- 
brasse au front, presque respectueusement.) Es-tu un peu contente 

de me revoir ? 

LOUISE. 

Ohl oui, monsieur, bien contente. 



LE PA VK tT.'i 

COQ LE n ET, bas. à Louise. 

Pourquoi est-ce que tu ne l'embrasses pas, toi? Embrasse- 
le donc ! 

loiise, bas. 
Non! 

DURAND, à floqueret. 
Pourquoi lui parles-tu tout bas? (A Louise.) Qu'est-ce qu'il 
te disait? 

LOUISE. 

Rien, monsieur, des bêtises ! 

COQUE RET. 

Ah! non, monsieur, c'était pas des bêtises! Je lui disais 
d'embrasser monsieur. C'était pour faire plaisir à monsieur ! 
Vrai ! 

DURAND, nu peu ému. 

n ! elle a raison d'être plus réservée, plus sérieuse dans 
ses manières, à présent qu'elle est grande. 

COQUERET. 

C'est donc ça qu'elle ne veuf plus que je l'embrasse, moi? 
Mais, avec monsieur, qui est âgé, c'est pas la même chose. 

DURAND. 

Agé... âgé!... 

LOUISE. 

Voyons, monsieur, mettez-vous donc à votre aise ! (a Coque- 
let. Va lui chercher sa veste et ses pantoufles. (Coquerct sort en 
courant par la porte de droite, qui conduit a la chambre de M- Durand-) 

SCÈNE VI 

DURAND, LOUISE. 

LOUISE. 
Si vous êtes venu de la ville à pied, vous devez être las! 

DURAND. 

Las, moi ? Ah çà! M. Coqueret. ton élève, t'a donc persuadé 
que je suis bien vieux ? 



LOrisE. 

Tobv rïoia riaaae qae Toas ae voulez pas soègaer ! Toas avez 

Or. i : ----- ' -:;.-- ;-■ - . h 
mmuamm, 
B*\! «pest-ce qae ça fait? Avec aa petit atal chronique^ 
«a vêt àmifmmât aas de pias ! Toyoas. qa'a=-ta fat de boa eo 
au» absob» * Ta t es fête lasttitatriee de Goqaeret. à ce 
qall ara dit? 

ik'lwBaél 

acmâan. 
V- - : : : i -:-■•-: - - - - ;-:.r_: -l_« •---•:-.-->--- 
dae : ta a~ea feras jaantbrieaqa'aaàae. 

e^doax.caang!eax s delMaaae vaaoaté. K3 voasaaac. (Test 

: ? 1 1. y : 

SiZi t :■>".-. __ : \^ : .;-- -4 - ; - - ; ; -,; „- - •: 

■-:i - ir .1 "t : .-.f -..-:-. 

U>n;t. 

E.: qael fc e o a ia ara» «vas cTaa savaai paar tua* servir* 



0&" «ai, Lu- - i-^re etase! Ta as aae belle aaé- 

z : :•-. :i- :••: - i"_r.. "l: y 7-^r .-:.------.-_-,- 

- : ; ..- - - st T. h .-:-::: :or* - ■ :v £ : -•-•- 1 . -- 
Taie de saâas. •£ acasEas» ! Être senî cerna» aa prïace, 
dsrtatë csmane aa eafaa\ enaarâ par qaeBqa"aa qaï siaié- 

----- \ - "- : -T. : - — . "t ; i - . " " <■ ' - r- .■;-- "- 

I. . -- ■ . - - - : :*. - . ■■ '■ 7. ■-• ■--■■- '■ :, ... ;.--• -- 

• : 

- - 



LE PAVE 177 

DURAND, vivement. 

[N'est-ce pas? Figure-toi qu'il y a là une dent fossile... Je. 
m'imagine qu'il y aura une mâchoire entière, et que ce pour- 
rait bien être le... Mais tu ne m'écoutes pas, tu parais souf- 
frante ! 

LOUISE. 

Non, monsieur. 

DURAND, regardant le pavé. 

Si c'était ce que je pense,... ce serait une rareté... Mais 
tu es triste, et cela m'ôte la joie du cœur. Tu travailles trop, 
je parie! 

LOUISE. 

Moi? I! me semble, au contraire, que je ne fais rien pour 
vous payer de vos bontés. Après ce que vous avez fait pour 
moi, m'élever, m'instruire, me traiter toujours si doucement, 
avoir recueilli et soigné ma pauvre mère jusqu'à son dernier 
jour... Ça, voyez-vous, une pauvre femme que tout le monde 
repoussait et que vous m'avez appris à aimer et à respecter 
malgré tout le monde... Après une chose comme ça, si je 
n'avais pas bonne en\ ie de vous servir et de vous soigner 
quand vous serez comme elle vieux et infirme... 

DURAND. 

Moi? Je ne serai jamais infirme. Avec la vie active et sage 
que je mène... 

LOUISE. 

Tant mieux ! Mais je voudrais que vous eussiez besoin de 
moi : vous verriez si je me souviens ! 

DURAND. 

Toi ! tu es un ange, et je suis loin d'avoir fait pour toi ce 
que j'aurais dû faire. Je t'ai vraiment négligée jusqu'à pré- 
sent. Je ne voyais pas combien tu es intelligente. Je te trai- 
tais comme une paysanne ordinaire. Je te tenais à distance, 
derrière la porte pour ainsi dire, me persuadant que c'était 
assez de t'assurer le bien-être matériel, ne devinant pas que 
ton esprit avait besoin de culture et qu'un jour je pourrais 
causer avec toi comme avec une amie. Oui, oui, je mérite des 



178 THEATRK PB NOUANT 

reproches. J'ai été absorbé par mes livres, et il n'y a pas plus 
de deux ou trois mois que j'ai commencé à t'apprécier, à 
l'écouter, à te regarder ! 

LOUISE, à part. 

Ah ! comme j'ai eu tort de ne pas rester derrière la porte ! 

DURAND. 

Pourquoi rêves-tu quand je te parle? Ne vois-tu pas que 
j'ai à cœur de réparer ma négligence ? Ne te dois-je pas cela? 
Ne m'as-tu pas fait un bien immense? Tu m'as ouvert le cœur 
à l'amitié, à un sentiment plus doux encore, que sans toi je 
n'aurais jamais connu, le sentiment paternel! C'est vrai, cela. 
Vieux piocheur, je me serais desséché, pétrifié avec mes 
cailloux, n'est-ce pas? Je serais devenu sombre, hypocon- 
driaque, insupportable ! Ça commençait. J'avais des moments 
d'humeur, même avec toi. Tu dis que j'ai toujours été bon ! 
Tu oublies que bien souvent je t'ai traitée de niaise et 
d'étourdie; mais ça ne m'arrivera plus, va, je t'en réponds! 
LOUISE, à part. 

Hélas 1 tant pis. 

DURAND. 

Non non !...je n'aurai plus la folie,... je n'aurai même plus 
la pensée de te faire pleurer, pauvre enfant ! J'ai ouvert les 
yeux. J'ai reconnu... Oui, je pensais à cela tantôt en reve- 
nant ici. 

LOUISE. 

Vous pensiez trop. Vous avez laissé votre sac de voyage au 
beau milieu de la route ! 

DURAND. 

Méchante, tu me grondes. Que veux-tu ! je pensais à toi. 
Je me disais : « Une femme douce, instruite et charmante est 
un trésor dans une maison, un rayon de soleil dans la vie d un 
pauvre ermite!... Qu'ai-je besoin d'aller chercher une com- 
pagne à la ville, quand tout près de moi... ? » 

LOUISE. 

Ah ! vous aviez l'idée de vous marier ? Votre voisin me 
l'avait dit. Eh bien, est-ce que vous y renoncez? 



LE PAVE 179 

DURAND. 

Oui, oui, sois tranquille ! Personne autre que toi ne com- 
mandera ici ! 

LOUISE. 

Mais, monsieur, au contraire, je... 

DURAND. 

Sois tranquille, je te dis ÎMais je crois que j'ai faim, Louise; 
je ne sais pas si j'ai déjeuné ce matin. Je me sens la poitrine 
tout en feu... 

LOUISE. 

Je parie que vous n'y avez pas songé ! Votre repas vous at- 
tend. Allez donc, monsieur, allez donc vite. 

DURAND. 

Mais... tu vas venir, n'est-ce pas? Je n'entends plus que 
tu me passes mon assiette, c'est l'affaire de M. Coqueret. Tu 
causeras avec moi, tu me parleras de tes poules, de ton che- 
vreau. Il va bien, ton petit chevreau? 

LOUISE. 

Oui, oui, monsieur, allez ! 

DURAND. 

Ah ! ma foi, j'ai le cœur content d'être revenu, de revoir 
ma maison, mon jardin, et toi surtout ! Au revoir, Louisette ! 

(il sort par le fond.) 

SCÈNE VII 

LOUISE, seule. 

Y a-t-il sur la terre un meilleur homme, un plus doux 
maître que celui-là? Non, il n'y en a pas, et plus il me 
gâte, plus j'ai de crainte et de souci ! Le bon Dieu sait pour- 
tant que ça n'est pas de ma faute, ce qui arrive ! Jamais je 
n'aurais pensé... 



THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE VIII 

LOUISE, COQUERET. 
LOUISE. 

Il est tomps d'arriver ! 

COQUERET, qui apporte [la veste et les pantoufles. 

Ne me gronde pas, Louise ! Ce n'est pas ma faute. Je ne 
pouvais pas trouver les pantoufles, je n'en trouvais qu'une. 
C'est les rats qui avaient promené l'autre jusque sous le lit. 
Dame, c'est la faute à monsieur! Il ne veut pas souffrir de 
chats dans la maison depuis ce gros matou qui t'avait mis le 
bras tout en sang, mèmement que monsieur en était sens des- 
sus dessous, et que... 

LOUISE. 

Cours donc le servir, bavard ! Il est en train de déjeuner ! 
M'entends-tu ? A qui est-ce que je parle? 

COQUERET. 

Eh bien, qu'est-ce que je fais? J'y cours ! Mais écoute un 
mot, Louise ! T'as pas voulu écouter dans le pré ce que je 
voulais e dire. Tu m'as renvoyé très-durement, faut m enten- 
dre ici 

LOUISE. 

Non nous n'avons pas le temps. 

COQUERET. 

C'est le temps qu'il faut prendre; monsieur vient d'arriver, 
il est de bonne humeur, je vais lui dire ça tout chaud. 

LOUISE. 

Comment? Quoi? Qu'est-ce que tu veux lui dire? 

COQUERET. 

Je lui dirai que je t'aime, que je suis affolé de toi, que j'en 
deviens imbécile!... 

LOUISE 

Oui! essaye de lui dire ça, si tu veux qu'il t'envoie prome- 
ner ! 



LE PAVÉ 181 

COQUERET. 

Ça ne fait rien, ça sera dit, et, si tu veux dire comme moi... 

LOUISE. 

En voilà assez. Je t'ai dit que ça ne se pouvait pas, que je 
ne me voulais point marier de si tôt, et qu'il n'y fallait point 
du tout penser. Ne me parle donc plus de ça, je te le défends! 

(Ccqucrct, qui a mis la veste et les pantoufles sur une chaise, s'assied 
dessus avec désespoir et se met à pleurer, la tête clans ses mains. Louise le 
regarde un instant, se détourne et se caclio pour pleurer aussi. Louise es- 
suie ses yeux.) Monsieur sonne ; allons ! va ! 

COQUERET. 

Non, je ne veus plus servir, je me veux faire mourir 1 

LOUISE. 

Allons ! es-tu fou ? Veux-tu faire attendre monsieur? 

COQUERET. 

Il y a dix ans que jo l'attends tous les jours, il peut bien 
m'attendre une fois! 

LOUISE. 

Tu veux me faire de la peine ? 

COQUERET. 

Je peux bien t'en faire, je ne t'en ferai jamais autant comme 
tu m'en fais ! , 

LOUISE, sévère. 

Alors, tu n'as plus d'amitié pour moi? c'est fini? 

COQUERET. 

Pourquoi est-ce que j'aurais de l'amitié pour quelqu'un qui 
me déteste? 

LOUISE. 

Tu ne dis pas ce que tu penses. Nous avons été élevés en- 
semble, et tu sais que je t'aime beaucoup; niais je ne peux 
pas t'épouser. Ça ne dépend pas de ma volonté... Allons!... 

COQUERET. 

Tu mens! lu n'as plus ni mère, ni parents, ni rien ! tu ne 
dépends que de la volonté de monsieur, qui fait tout ce que tu 
souhaites, et si... (Ob sonne encore.) 

44 



182 THEATRE DE NOHANT 

LOUISE. 

Allons, tu ne veux pas obéir ? J'y vais, moi ! (Elle sort.) 

SCÈNE IX 

COQUERET, seul. 

C'est comme ça ? Elle ne m'aime point ? C'est donc qu'elle 
en aime mieux un autre ? Quel autre ? Elle n'en connaît guère 
d'autres que moi ; elle ne sort point, je ne la quitte point, je 
suis bien sûr que personne ne lui en conte ! Alors, c'est que je 
lui déplais, je suis trcp sot pour elle ! Ah ! si je m'écoutais... 

(il prend le marteau de M. Durand.) Je me casserais... (menaçant 

les collections) tout ce qu'il y a ici ! Oh ! oui-da ! non ! ça ferait 
trop de chagrin à monsieur ! et, si je me fendais la tète, ça le 
contrarierait ; un si brave homme ! En voilà un homme ! C'est 
bien fait. Il serait dans le cas de me pleurer, et, s'il savait la 
peine que j'ai, il commanderait à Louise de m'aimer. Eh 
bien !... ma foi, c'est ça! Je vais lui dire la chose comme elle 
est. Boni le v'ià ! je vais lui dire,... et tout de suite... Ah bien, 
oui, mais... j'ose pas! 

SCÈNE X 

DURAND, COQUERET. 

DURAND, à la cantonade. 
Non, non, ma fille, je ne veux pas manger davantage, ce 
n'est pas mon heure... Envoie- moi le café ici. (Haut, àCoqueret.) 
Ah ! tu -es la, toi ? Pourquoi ne viens-tu pas quand je sonne, 
au lieu d'envoyer Louise à ta place ? C'est elle qui prend toute 
la peine 1 

COQUERET. 

Oh ! nton Dieu ! Louise et moi, c'est bien la même chose, 
monsieur; là peine de l'un, c'est la peine de l'autre, et... 

DURAND. 

Hein ? Comment l'entends-tu ? 



LE PAVE 183 

COQu'ERET. 

Je l'entends,... je l'entends que monsieur m'excusera: 
j'étais indisposé. 

DURAND, qui dte ses guêtres et met ses pantoufles. 

Ah ! monsieur était indisposé? Louise ne m'a pas dit cela. 

COQUERET. 

C est pour ne pas faire de peine à monsieur. 

DURAND, souriant. 

Tu crois donc que je t'aime bien tendrement ? 

COQUERET. 

Je sais que monsieur m'aime beaucoup, parce qu'il sait que 
je l'aime encore plus que beaucoup, et, comme monsieur a un 
bon cœur... 

DURAND, qui a endossé sa veste. 
Allons! si tu le prends comme ça, tu n'as pas tort de comp- 
ter là-dessus. Tu es insupportable, et pourtant tu es un bon 
garçon ! Qu'est-ce que tu as? Voyons, la migraine? 

COQUERET. 

Non. monsieur. 

DURAND. 

Une courbature? un refroidissement ? 

COQUERET. 

Non, monsieur. 

DURAND. 

Eh bien, quoi, alors? 

COQUERET. 

Je ne sais pas. 

DURAND, impatienté. 

Où as-tu mal ? 

coqueret, intimidé' 
Nulle part, monsieur. Ça \a mieux, ça se passe. 

D L Et A N » . 

Enfin que sentais-tu tout à l'heure ? Pàrlerte-tu? Te mo- 
ques-tu de moi ? 

COQUERET. 

Oh ! monsieur, par exemple ! 



184 THÉÂTRE DE NOHANT 

DURAND. 

Tiens, sais-tu? tu as le cerveau fêlé, voilà ta maladie. 

COQUERET. 

Oui, monsieur, justement ; c'est ça. 

DURAND. 

Tâche de guérir, ou tu ne seras plus bon à rien. Allons, va 
me chercher mon café... et mon journal ; dépêche-toi! 

COQUERET, à part. 

Je n'oserai jamais!... Faut que je trouve une idée! (il sort.) 

SCÈNE XI 

DURAND, seul. 

On se donne bien de la peine pour trouver le bonheur, on 
le cherche toujours où il n'est pas. Ah! les philosophes ont 
très-bien qualîfié nos vaines convoitises en les appelant 
l'amour des faux biens ! C'est très-profond, ce mot si vul- 
gaire ! Certes, il y a quelque chose de menteur et de factice 
dans les satisfactions que donnent la fortune, l'ambition, la 
vanité. Quel besoin l'homme sage et bien portant a-t-il de ce 
luxe énervant des villes, de ces spectacles frivoles, de ces 
amours où le cœur n'est pour rien ? La plus simple fleur des 
champs... 

SCÈNE XII 

DURAND, COQUERET. 

COQUERET. 

Monsieur, voilà votre café avec une lettre pour vous. (Pen- 
dant que Durand ouvre la lettre, à part.) J'ai trouvé mon idée, et 

elle est fameuse, celle-là ! Si ça ne réussit pas, ma foi ! j'aurai 
du malheur ! (Il s'éloigne un peu.) 

DURAND, à part, ouvrant la lettre. 

Ah ! c'est de mon voisin ! Est-ce un cartel qu'il m'envoie, 
ce vieillard terrible ? (Lisant.) « Je devrais n'avoir jamais au- 



LE PAVE 185 

run rapport avec vous ; mais, en ce moment, j'ai la main 
forcée. Des personnes qui désirent vous connaître et qui 
\iennent de descendre chez moi veulent absolument que je 
vous invite à diner. Comme c'est la seule occasion qui vous 
reste de réparer vos torts, je compte que vous ne me refu- 
serez pas. Je vous attends à six heures. » Ah ! que le diable 
les emporte, ces personnes-là! Que faire? Je ne peux pour- 
tant pas me brouiller avec ce brave voisin... 

COQUERET. 

Monsieur, on attend la réponse. 

DURAND, avec dépit. 
Dis que j'irai. 

COQUERET, à la fenêtre, criant. 
Monsieur ira. (Revenant, à part.) Il faut que je me dépèche 
de lui parler, puisqu'il va sortir. (Haut.) Monsieur... (a part.) Il 
ne m'écoute pas, il lit dans son journal. (Haut.) Monsieur, vous 
êtes un bon maître... un homme d'esprit... un grand savant... 
(A part.) Il ne m'entend pas du tout! Je vais me plaindre un 

peu. (il fait de grands soupirs.) 

DURAND. 

Eh bien, qu'est-ce? Tu as mal aux dents? 

COQUERET. 

Non, monsieur, c'est dans le cœur. 

DURAND. 

Bah ! c'est la croissance. 

COQUERET. 

Non, monsieur. Monsieur me prend toujours pour un en- 
fant; j'ai vingt-deux ans et demi passés. 

DURAND. 

Tiens ! c'est possible au fait. Eh bien , qu'est-ce que tu sens 
au cœur ? des élancements ? 

COQUERET. 

Oui, monsieur, ça me pique, ça me brûle et ça me poi- 
gnarde ! 

DURAND. 

Il y a quelque temps que tu éprouves cela? 



186 THÉÂTRE DE NOUANT 

COQUERET. 

Il y a déjà quelque temps, oui, monsieur* 

DURAND. 

C'est quand tu te fatigues? 

COQUERET. 

Non, monsieur, c'est quand je pense à la Louise. 

DURAND, tressaillant. 

Ah ! oui-da! vous vous permettez d'aimer Louise, monsieur 
le drôle? 

COQUERET. 

Bon! il a deviné ça tout de suite, ça va bien ! 

DURAXD, tremblant de colère. 
Répondez, faquin ! Vous... 

COQUERET, effrayé. 
C'est pas moi, monsieur, c'est elle. 

DURAXD. 

Comment, c'est-elle? Qu'osez-vous dire là! 
COQUERET, se tenant la tête. 

Oui, monsieur, c'est elle qui a idée de m'épouser. Moi, je 
ne m'en souciais déjà pas tant. Je lui disais : « Nous sommes 
trop jeunes ; » mais elle a dit comme ça : « Nous sommes en 
bon âge, moi dix-sept ans, toi vingt-trois; c'est ce qu'il 
faut. » Mais, moi, j'allais toujours disant : « C'est trop tôt, 
Louise, c'est trop tôt! «Pour lors, monsieur, elle est tombée 
dans un chagrin que, tout le temps que vous avez été absent, 
elle n'a fait que geindre et pleurer, si bien que je me suis 
laissé attendrir et que la pitié m'a rendu triste et malade, 
et que j'ai consenti à vous en parler, monsieur, pour lui 
faire plaisir, à cette pauvre fille ; car, pour elle, jamais elle 
n'oserait vous dire combien elle m'aime, mômement que, si 
t, ous la questionnez, elle est dans le cas de vous répondre 
que j'ai pris ça sous mon bonnet ; mais faut croire ce que je 
vous dis et pas ce qu'elle vous dira, et, comme je vois bien 
qu'elle en mourra, me voilà dans l'idée de l'épouser, et je 
viens vous le dire comme au meilleur de mes amis, à seule 
fin que vous lui commandiez le mariage, et, comme elle vous 



LE PAVÉ 1" 

est obéissante, aussitôt que vous aurez dit : Il faut! elle sera 
décidée, et vous aurez fait son bonheur. Voilà ce que c'est, 
monsieur : pardonnez-moi si j'ai dit quelque bêtise. 

DURAND, après un moment de silence, d'une voix altérée. 
Sortez ! (Coqueret, stupéfait, hésite. Durand, hors de lui.) Sortez 
donc ' (Coqueret sort tout penaud.) 



SCENE XIII 

DURAND, seul. 

C'est impossible ! Louise !... oh ! Louise!... aimer ce gar- 
çon-là? Non, il est fou ! Je le chasserai, je chasserai Louise 
s'il est M'ai que... je la tuerai ! (silence.) Mais qu'est-ce que j'ai 
donc, moi'? qu'est-ce que cela me fait?... Cela me fait... cela 
me fait qu'elle est en quelque sorte ma fille adoptive, et que 
la fille de mon cœur et de mon intelligence ne peut pas se 
mésallier de la sorte! Quoi! descendre des hauteurs où ma 
tendresse et mon admiration l'avaient placée pour tomber dans 
les bras d'un rustre !... Ah ! les femmes ! On me l'avait bien 
dit que c'étaient les derniers êtres de la création! Et moi qui 
fanais d'elle un ange, une sainte! Voilà comme les savants 
n'entendent rien, mais rien, à la vie réelle... Mais non, non ! 
cent fois non ! Cela n'est pas, cela ne peut pas être. Il faut 
que je lui parle, là, tout de suite, que je l'interroge jusqu'au 
fond de l'âme, et que je la foule aux pieds si elle avoue... Mais 
qu'est-ce (pie j'ai donc? Je n'ai jamais ressenti une pareille, 
colère! C'est une colère fondée, oui, très-fondée, très-raison- 
nable. Une colère raisonnable?... Non, la colère ne Pesl 
jamais. Je veux me calmer, je veux prendre l'air, marcher, 
respirer; oui, je veux chasser un peu, pour me remettre. 
(n prend son fusil.) Après quoi.., de sang-froid, avec calme... 

Sortons ! je me sens très-mal ! (Il croit sortir, fait le tour de la 
chambre et tombe accablé devant son bureau, la tête dans ses mains, son 
fusil près de lui.) 



4S3 THEATRE DE NOUANT 

SCÈNE XIV 

LOUISE, DURAND. 

LOUISE. 
Monsieur... puisque vous dinez dehors, je crois qu'il serait 
temps de VOUS habiller. (Durand lui fait signe de ne pas le déranger.) 

Ah ! il travaille, il travaille à réfléchir. Pauvre maître ! il 
souffre peut-être... Non, il ne se rend pas compte ;... mais je 
vois le danger, moi, et je ne sais plus comment me con- 
duire... S'il m'aime, c'est qu'il est décidé à m'épouser. Quel 
malheur pour moi! J'en mourrai de chagrin!... Car de 
lui dire non après tout ce qu'il a fait pour moi, ça n'est 
pas possible. Je serais une ingrate, une lâche, un mauvais 
cœur! Si je m'en allais!... Ça serait pire, il aurait trop de 
chagrin; mais si je reste... ce pauvre Jean!... Mon Dieu! 
mon Dieu!... Pourquoi faut-il que monsieur ait pris tant 
d'amitié pour une pauvre fille qui aurait pu être si heureuse 
à son service avec...? Ah! le voilà qui se réveille de ses 
pensées... Comme il est pâle! Est-ce qu'il serait malade?... 
Il ne manquerait plus que ça ! 

DURAND, brusquement. 
Qu'est-ce que tu fais là? 

LOUISE. 

J'attendais pour vous dire l'heure; mais... est-ce que mon- 
sieur n'est pas bien ? 

DURAND, de même. 
Moi?... Tu es folle! 

LOUISE. 

Pourtant... 

DURAND. 

Ne me parle pas. Je suis préoccupé... Je travaille !... Va, 
laisse-moi ! (Louise veut sorlir.) Où vas-tu ? 
LOUISE. 

Vous me dites de m'en aller. 



LE PAVE ÎS9 

DURAND. 

Ce n'est pas une raison pour ne pas te demander où tu 
vas. 

LOUISE. 

J'irai où vous voudrez. 

DURAND. 

Ce n'est pas là une réponse... Où allais-tu? 

LOUISE. 

Mais vraiment je ne sais pas, moi ! Je n'avais pas d'idée : 
je me retirais d'auprès de vous pour vous obéir, voilà tout. 
DURAND, désarmé. 

Écoute, Louise, (il la regarde.) Non, rien, une autre fois... 
Je ne me sens pas disposé... (a pari.) C'est incroyable, c'est 
absurde comme je souffre ! (il se rassied accablé.) 

LOUISE. 

Si vous avez quelque reproche à me faire.... le plus tôt 
serait le mieux, monsieur; je me dépêcherais bien vile de ne 
jamais recommencer. 

DURAND, irrilô. 

Ah ! tu plaisantes! Tu répètes les paroles de M. Jean Co- 
queret ! 

LOUISE. 

Je voudrais vous faire rire. Quand vous riez, ça vous fait 
du bien ! 

DURAND. 

Je n'ai aucune envie de rire. Assieds-toi, et réponds... 
Allons, réponds sérieusement. 

LOUISE. 

A quoi, monsieur? 

DURAND. 

A quoi! à quoi!... N'as-tu rien à me dire, aucune confi- 
dence à me faire? 

LOUISE. 

Mais... non. 

DURAND. 

Tu hésites ! Tu mens 1 



190 THEATRE DE NO H A NT 

LOUISE. 

Vous me faites peur aujourd'hui. Je ne sais que vous dire, 
ne sachant pas ce que vous me demandez. 

DURAND. 

Tranchons le mot. Veux-tu te marier, oui ou non? 

LOUISE. 

Moi? Est-ce que j'ai jamais parlé de ça? 

DURAND. 

Je t'en parle, moi ; il faut répondre. 

LOUISE. 

Eh bien !... non ! Je ne souhaite pas me marier. 

DURAND. 

Pourquoi cela ? Réponds donc ! 

LOUISE. 

Je ne sais pas... Est-ce que vous voulez que je me marie? 

DURAND. 

Il ne s'agit pas de moi. 

LOUISE. 

Si fait, monsieur. Il ne s'agit que de vous... Tout ce que 
vous me commanderez sera bien, tout ce que vous me défen- 
drez sera mal... Je ne considère que vous, je n'ai pas de vo- 
lonté pour moi. 

DURAND. 

C'est trop de soumission. Elle me trompe! (Haut.) Alors... 
si je te disais... que je te conseille de te marier... sans quit- 
ter la maison, bien entendu... car je sais que tu m'es at- 
tachée. 

LOUISE. 

Il faudrait me dire aussi : « Je le veux, et je veux que ce 
soit avec telle personne. » Autrement, je n'ai rien à vous ré- 
pondre. 

DURAND, avec effort. 

Eh bien, si je te disais : « Je veux que tu épouses... ce 
garçon qui me sert ? » 

LOUISE. 

Dame!... ce garçon est très-honnête, très-doux... 



• LE PAVE 191 

DURAND, éclatant. 

Ah ! enfin nous y voilà ! Elle l'aime ! 
LOUISE, à part. 
C'était pour m'épouser ! (Haut.) Monsieur, je n'ai pas dit, 
que je l'aimais. 

DURAND. 

Tu l'as dit. 

LOUISE. 

Non, monsieur. 

DURAND. 

Tu le lui as dit à lui-même. 

LOUISE. 

Je vous jure que non ! 

DURAND. 

Il me l'a dit. 

LOUISE. 

Il a menti ! 

DURAND. 

Prends garde ! je vais le lui faire répéter devant toi ! 

LOUISE. 

S'il le fait, c'est qu'il a perdu l'esprit. 

DURAND, (il sonne.) 

J'en aurai le cœur net ! Louise, il en est temps encore. Coiv 
fesse-toi à moi, cela vaudra mieux qu'un scandale. 

LOUISE. 

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Mais de quoi donc m'aecusez- 
vous? Je n'ai rien à me reprocher. Je, ne peux pas confos.: r 
ce qui n'est pas ! 

DURAND. 

Il vient ! 

LOUISE. 

Qu'il vienne! (a part.) Pauvre Jean ! qu'est-ce qu'il a donc 
pu dire? 



192 THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE XV 

DURAND, LOUISE, GOQUERET 
COQUERET. 

Monsieur ! 

DURAND. 

Avance et réponds, maître Jean Coqueret : veux-tu épou- 
ser Louise? 

COQUERET, vivement. 

Oui, monsieur 1 

DURAND. 

Et penses-tu qu'elle y consente ? 

COQUERET. 

Oui, monsieur, si vous lui faites entendre la vérité. Pour- 
quoi ne voudrait-elle point de moi? Elle n'est pas plus que 
moi. Elle n'est pas même tant. Elle est une champie, et moi, 
j'ai mes père et mère. Elle est plus savante que moi, parce 
que vous lavez rendue savante ; mais qu'elle me rende sa- 
vant, je ne demande pas mieux. Vous lui donnez de bons 
gages, mais vous m'en donnez aussi plus que je n'en mérite. 
D'ailleurs, j'ai une dot. Nous nous convenons donc assez bien. 
Je l'aime, elle ne peut me détester. Je suis un honnête 
homme, elle le sait bien ; vous aussi, monsieur, vous me con- 
naissez. Par ainsi, dites-lui que ça vous contente, et elle fera 
son contentement de vous obéir. 

DURAND, à Louise. 

Tu l'entends ! Vous vous convenez, vous vous aimez, et 
vous n'attendez tous deux que ma permission pour vous 
marier. 

COQUERET. 

Oui, monsieur, c'est ça, vous parlez trés-raisonnablement l 
DURAND, à Louise, avec colère 

Allons ! n'essaye plus de mentir 1 



LE PAVE 10r. 

COQUERET. 

Ne la grondez pas, monsieur. Si vous la grondez, elle 
n'osera pas se confesser ! 

DURAND. 

Je la gronde parce, qu'elle manque de franchise, et que je 
ne sais rien de plus lâche et de plus bas que le mensonge ? 

COQUERET. 

Parle donc, Louise, ou dis-moi de me jeter à l'eau, si je 
t'offense. 

LOUISE. 

Jean, vous vous y êtes mal pris pour réussir ! Vous pouvez 
m'aimer. je ne dis pas non, et je ne nie pas l'estime que je 
fais de vous ; mais je vous ai dit tantôt dans le pré, et ici tout 
à l'heure encore, que je ne voulais point me marier de long- 
temps et que je vous défendais de m'en reparler. Vous ai-je 
dit cela, oui ou non? 

DURAND, à Coqueret. 

Te l'a-l-elle dit ? Réponds, parle ! Allons donc 1 

COQUERET. 

C'est vrai qu'elle l'a dit. 

DURAND. 

Et pourquoi m'as-tu fait le mensonge qu'elle était folle de 
toi, qu'elle pleurait, qu'elle t'avait fait les avances, et qu'elle 
n'osait pas me le confier? 

LOUISE. 

Tu as inventé tout ça ! C'est très-vilain, de mentir ! 

COQUERET. 

J'espérais que monsieur te conseillerait à mon idée ! 

DURAND. 

Eh bien, c'est une infamie, et, pour cela, je vous chasse! 

COQUERET, pâlissant. 
Ah !... Et toi, Louise? 

LOUISE, émue. 

Moi, je... 

DURAND. 

Elle aussi vous congédie ! Dehors au plus vite ! 



194 THÉÂTRE DE NOUANT 

COQUERET, trùs-sombro. 
C'est bien, monsieur, on y va. 

DURAND. 

Attends! tes gages!... 

COQUERET. 

Merci, je n'en ai pas besoin, (il sort.) 
SCÈNE XVÎ 

DURAND, LOUISE. 

LOUISE, courant après lui. 

Jean! écoute... écoute donc! 
DURAND, la primant par le bras avec violence et la faisant rentrer. 

Laisse-le partir! De quoi te mêles-tu? Quand je te débar- 
rasse d'un bavard et d'un menteur dont la sotte langue to 
déshonorait!... 

LOUISE. 

Il ne l'a pas fait à mauvaise intention, monsieur. Vous 
voyez bien qu'il a perdu la tète! Pauvre garçon! Il vous ser- 
vait bien, il vous aimait. Sa simplicité vous divertissait plus 
souvent qu'elle ne vous impatientait... Vous le regretterez, 
monsieur ! Et qui sait si vous ne vous reprocherez pas... ? 

DURAND. 

Qu'est-ce que j'aurai à me reprocher ? Voyons ! tes regrets ? 
Ils sont donc bien grands ? 

LOUISE. 

Il ne s'agit pas de moi, monsieur! Je ne vous parle jamais 
de moi, je ne vous ai jamais rien demandé pour moi !... Mais, 
pour vous-même, ne dois-je pas...? N'est-ce pas bien sè\ 
de renvoyer un bon sujet qui vous sert avec franchise depuis 
dix ans... depuis son enfance, pour une seule faute, pour un 
petit mensonge qui ne vous fait aucun tort, et dont moi seule 
aurais le droit de me fâcher ? 



LE PAVE 195 

DURAND. 

Ainsi, tu le lui pardonnes ? On peut être insolent avec toi. . . 

LOUISE. 

Il ne l'a jamais été. 

DURAND. 

Ce n'est pas ia dernière des impertinences de se vanter do 
ton affection ? 

LOUISE. 

C'est selon comme il en parle. Il ne sait guère s'expliquer. 
S'il vous a dit que je l'aimais de grande amitié, il n'a pas 
menti. N'avons-nous pas été élevés ensemble, sous vos yeux. 
par la bonne Rosalie? Ne dois-je pas le regarder comme mon 
frère ? 

DURAND. 

Non ! car je ne le considère pas comme mon fils. Il est trop 
au-dessous de toi par l'intelligence. 

LOUISE. 

Bah! l'esprit!... C'est une belle chose, je n'en disconviens 
pas; mais ça n'est pas tout : la bonté vaut encore mieux, et 
je n'oublierai jamais que, quand tous les autres enfants de 
mon âge me repoussaient en me traitant de champie, les pau- 
vres enfants, sans savoir ce qu'ils disaient et croyant me faire 
une grande honte, il y en avait un qui me consolait et me 
protégeait toujours, et celui-là, c'était Jean ! Jean tout seul, 
pas d'autre que lui !- 

DURAND, avec douleur. 

Et moi ! et moi ! Je ne t'ai donc pas consolée, je ne t'ai donc 
pas protégée, moi? 

LOUISE. 

Vous, cela n'est pas étonnant, un homme comme vous, qui 
n'a que l'idée de faire bien , et qui est au-dessus de tout le 
monde f... C'est comme le bon Dieu, il n'a pas de mérite à être 
ce qu'il est, il ne pourrait pas être autrement ; mais ce pauvre 
petit Jean, qui, avant d'entrer chez vous, n'avait pas été 
mieux élevé qu'un autre... 



196 THEATRE DE NOUANT 

DURAND, à part. 
Ali ! toujours lui, toujours ce Jean, cet imbécile, ce Jocrisse, 
ce Pierrot ! Oh ! les femmes ! les femmes ! Il y a de quoi de- 
venir fou! (Regardant Louise, qui se penche à la fenêtre.) Eh bien, 

tu lui parles, tu l'appelles? 

LOUISE. 

Non, monsieur, je le regarde, je le suis des yeux. Savez- 
unis que ça m'inquiète, de l'avoir vu sortir en refusant ses 
gages et en me regardant d'un air... Le voilà qui se promène 
du côté de l'eau !... 

DU II AND, ému. 

Est-ce que tu le crois capable...? 

LOUISE. 

De s'y jeter? Ma foi, que sait-on? Il m'en a menacé deux 
fois aujourd'hui. Il n'a pas la tète bien forte... Être chassé 
comme ça de chez vous, qui êtes si juste et si bon, c'est une 
grande honte, et on est capable de croire dans le pays qu'il a 
fait quelque chose de bien mal ! Le voilà déshonoré pour un 
mot dont il n'a pas senti la conséquence, pauvre Jean ! 

DURAND, jaloux. 

Louise, tu pleures ! 

LOUISE. 

Eh bien, oui, monsieur, je pleure... C'est mon camarade, 
mon ami d'enfance, mon bon compagnon de travail, mon pa- 
reil, à moi ! 

DURAND, prenant machinalement son fusil. 

Ah ! malheureuse ! c'est de la passion que tu as pour lui, et 
je ne sais ce qui me retient... (il fait un pas vers la fenêtre.) 

LOUISE. 

Vous voulez le tuer? Eh bien, vous me tuerez d'abord ! 

DURAND, quittant son fusil, à part. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! préservez-moi ! sauvez-moi ! J'ai eu 
envie de la tuer aussi ! (Haut.) Voyons, ne crains rien, quitte 
cette fenêtre... 

LOUISE. 

La quitter?... Mais non, monsieur! Voyez, le voilà qui 



LE PAVE 197 



court tout droit vers la rivière... Monsieur! rappelez-le, par- 
donnez-lui!... (Criant.) Jean! reviens !... Monsieur te pardonne, 
Jean! 11 ne m'écoute pas!... Ah! ce n'est pas possible de le 
laisser faire ! (Elle sort en couraDt.) 



SCENE XVII 

DURAND, seul. 

Elle en est folle, la maudite créature! folle de ce nigaud, 
de cet écervelé, de ce manant!... J'ai eu beau m'en moquer, 
le rabaisser à ses yeux, l'humilier devant elle : il est jeune, 
il est beau garçon, et cela suffit! Elle l'aime parce qu'il a 
\ingt ans, parce que, le premier, il a osé lui parler d'amour ! 
elle l'aime parce que cela me révolte ! oui, par esprit de con- 
tradiction, pour me faire souffrir, pour me désespérer!... 
Pourtant, si c'était seulement de la bonté, de la pitié... J'ai 
eu un accès de violence... Certes, je lui ai fait peur. (Regardant 
par la fenêtre.) Ah ! les voilà qui reviennent, il la suit comme 
un cliien... Ils ne se parlent pas... Elle le ramène ici ! Quoi ! 
je vais le voir, lui parler?... Non, je ne veux pas, je le hais, 
ce misérable!... Les voilà qui s'arrêtent... Ils causent ensem- 
ble... Que peuvent-ils se dire? Peut-èire se moquent-ils de 
moi... Malheur à eux, s'ils s'entendent pour exploiter ma fai- 
blesse!... Si je pouvais surprendre... Non, ils entrent dans 
la maison;... mais, de ma chambre,... j'écouterai, oui! J'en- 
tendrai peut-être ce qu'ils diront ici, et, s'ils ont l'audace de 
me railler,... eh bien , je les tuerai tous les deux !... Ah! 
c est horrible!... Non! je... je ne sais pas ce que je ferai. 
J'ai envie de me tuer tout de suite pour me préserver de la 

démence... (il sort par la porte de droite en emportant sou fusil d'un 
air égaré. Louise et Coqueret entrent par la porte du fond.) 



193 THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE XVIII 

LOUISE, COQUERET. 
LOUISE. 

Voyons, entro, n'aie pas peur, remets-toi... Il n'est pas là... 
Ne lui montre pas ta peine, parle-lui honnêtement, et surtout 
ne pleure pas; car, de te voir pleurer, ça me fait perdre la 
tête, je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais !... Laisse- 
moi arranger tout cela du mieux que je pourrai. 

COQUERET. 

Tu ne peux rien arranger, puisque tu me hais ! 

LOUISE. 

C'est faux ! je t'aime ! 

COQUERET. 

Oui, tu m'aimes comme ton petit chien, comme tes poules ! 
Tu as bien pleuré quand la pigeonne blanche a été mangée 
par la belette ! 

LOUISE. 

Tu dis des folies, des sottises! Je t'aime comme tu le mé- 
rites; mais tu vois bien que monsieur... 

COQUERET. 

Quoi! monsieur, monsieur? Toujours monsieur! Qu'est-ce 
que ça lui fait, tout ça, à monsieur ? Est-ce que ça le regarde? 
est-ce qu'il me prend pour un mauvais sujet? est-ce qu'il ne 
me connaît pas? est-ce qu'il ne sait pas que je l'aime autant 
que tu peux l'aimer, que je me flanquerai-; dans le feu pour 
lui comme pour toi, et que, si j'étais à sa place et lui à la 
mienne, je le marierais avec toi, comme je souhaite qu'il nou^- 
marie ? 

LOUISE. 

Ne parle pas si haut, Jean; monsieur est peut-être par là 
dans sa chambre ! Tout ce que tu dis là, c'est justement ce 
qu'il ne faut pas lui dire ! C'est ça qui le fâche ! Il ne veut 



LE PAVE 190 

pas,... il ne veut pas de gens mariés à son service, tu sais 
bien ; il y a des maîtres qui n'aiment pas ça ! 

COQUERET. 

Oui, oui, des mauvais maîtres qui ne pensent qu'à eux; 
mais ça n'est pas des maîtres comme M. Durand, qui veut 
qu'on soit heureux chez lui. Vois-tu, Louise, s'il est fâché, 
c'est ta faute! Si tu avais dit comme moi;... mais tu ne pou- 
vais pas dire comme moi, puisque tu ne veux point de moi. 

LOUISE. 

Ça n'est pas ça, Jean ! Voyons ! écoute-moi... (L'attirant vers 
la fenitre et lui parlant à demi-voix.) Je t épouserais bien s'il le 
voulait, et je... 

COQUERET, avec joie. 

Vrai?... bien vrai, Louise? 

LOUISE. 

Bien vrai ! mais ça n'est pas si aisé que tu crois ! il y a des 
raisons que tu ne devines pas, que je n'ose presque pas de- 
viner moi-même, et que j'ose encore moins te dire. Est-ce 
que tu ne peux pas faire un effort pour les deviner ? Voyons ! 
si monsieur, en me voyant devenir grande, avait pensé mal- 
gré lui... 

COQUERET, haut, sans intention. 

Louise ! ça n'est pas bien, ce que tu veux me donner à 
entendre. Comment! tu crois,... tu t'imagines...? Non, ça 
n'est pas bien ; c'est faux ! Monsieur est un homme raisonna- 
±>le, et tu le prends pour un fou ; c'est un homme qui a de 
l'esprit plus que toi et moi, et tu le prends pour une bête; 
enfin monsieur est le plus honnête homme que la terre ait 
jamais porté, et tu t'es mis dans l'idée qu'il avait de mau- 
vaises idées sur toi ? Tiens ! ça me fâche, ça me met en colè- 
re!... Si un autre que toi me disait ça, il aurait déjà mon 
poing sur la mâchoire ! 

LOUISE. 

Allons! tu ne comprends donc pas encore? Je te dis que 
monsieur a certainement l'idée de m'épouser. Est-ce que, 



200 THEATRE DE NOUANT 

sans cela, il. serait jaloux de moi? Non, va! je le connais 
aussi bien que toi : c'est le plus grand cœur d'homme que lo 
bon Dieu ait fait, et jamais il ne m'empêcherait d'aimer quel- 
qu'un d'honnête, s'il n'était pas décidé à me prendre pour 
sa femme. 

COQUERET. 

Eh bien, ça n'est pas vrai, Louise, ça ne se peut pas ! 
Songe donc! Monsieur t'aurait donc élevée comme ça à la 
brochette pour te dire un beau matin : « Te voilà jeune fille 
et me voilà vieux homme, tu vas me payer mes bontés, mes 
soins, tout ce que j'ai fait pour toi,... c'est-à-dire pour moi, 
et tu ne pourras pas me refuser, car j'ai été bon pour ta 
mère, et je te prendrai par le plus sensible de ton pauvre 
cœur, et, encore que tu aimes le petit Jean, faudra l'oublier 
pour n'aimer que moi. » Non, non ! Louise, ça serait d'un 
égoïste, et, mordieu ! monsieur ne l'est pas. Va-t'en le trou- 
ver, dis-lui que tu m'aimes, et tu verras. Oui ! j'en mets ma 
main au feu, monsieur te dira : « Louise, je n'ai eu qu'une 
idée en te prenant chez moi, c'est de te rendre heureuse, et, 
si tu pensais le contraire, cela serait un affront et une in- 
justice que tu me ferais.» Voilà ce que monsieur te répon- 
drait, si tu avais le courage de m'aimer franchement; mais 
tu ne m'aimes pas assez pour l'avoir, ce courage-là, et peut- 
être que l'ambition te tire par un bras pendant que l'amitié 
te retient par l'autre. 

LOUISE. 

Eh bien, non, Jean, ça n'est pas comme ça! Je n'ai point 
d'ambition, et j'étais entre deux amitiés sans savoir à laquelle 
entendre ; mais ce que tu viens de me dire change mes idées, 
et je vois que tu n'es en rien au-dessous de monsieur, puis- 
que tu ne veux pas douter de lui. Qui sait même si ce n'est 
pas lui qui est pour le moment au-dessous de toi?... Tu as 
bien parlé, Jean; tu vaux mieux que moi, et c'est pour ça 
que me voilà décidée. Va-t'en m'attendre au jardin, je veux 
lui parler tout de suite, et, sois tranquille, je ne craindrai 
plus tant de lui faire de la peine. Tu m'as fait comprendre 



LE PAVE 201 

que, s'il ne surmontait pas cette peine-là, il ne serait plus 
lui-même, et ne mériterait plus de nous tant d'estime et de 
respect. Va vite, et ne crains rien ! Je t'aime, mon bon Jean ! 
Je t'aime de tout mon cœur ! 

COQUERET. 

Oh 1 merci, merci, ma Louise, (n sort.) 

SCÈNE XIX 

LOUISE, seule. Elle va pour eDtrer chez Durand. 

liens! pourquoi donc a-t-il ôté sa clef ? Il ne l'ôte jamais. 
11 sait bien que personne n'entrerait chez lui sans frapper. 
Est-il malade, qu'il s'est enfermé comme ça? (Elle frappe.) Mon- 
sieur, c-'est moi, Louise! Il ne répond pas, il ne bouge pas, 
il dort peut-être... Dormir dans le jour, ce n'est pas sa cou- 
tume. 11 n'aime pas ça. Il faut donc qu'il soit bien fatigué? 
Cela m'inquiète! S'il a entendu ce que nous disions... Non! 
on n'entend pas de sa chambre, à moins de se mettre tout 
près de la porte, et monsieur n'est pas homme à écouter 
comme ça ! Et, d'ailleurs, Jean n'a dit sur lui que de bonnes 
paroles,... des paroles que je veux lui dire à lui-même... 
Aurai-je ce courage-là? Il souffrait tant tout à l'heure! Ah ! 
il souffrait bien, puisqu'il était méchant ! Pauvre homme, 
mon Dieu ! je ne sais plus que faire!... Est-ce que...? Mais 
oui ! il a repris son fusil ! Qu'est-ce qu'il avait besoin d'em- 
porter son fusil dans sa chambre? Bah ! je suis folle !... J'au- 
rais bien entendu !... Pourtant j'ai été un peu loin pour cher- 
cher Jean. Du temps que je courais, il aurait pu... (Appelant.) 
Monsieur! monsieur! (Elle frappe.) Pas de réponse? Ah! ça 
me fait une peur que j'en deviens folle ! Monsieur !... 



202 THÉÂTRE DE NOHANT 

SCÈNE XX 

DURAND, [LOUISE. 

DURAND, un livre à la main. 
Eh bien, qu'as-tu donc? Est-ce que le feu est à la maison? 

LOUISE, confuse. 

Mon Dieu, monsieur, excusez-moi, je me figurais... Je pen- 
sais que vous dormiez ! 

DURAND. 

N'ai-je pas le droit de me reposer, et faut-il me faire un 
pareil vacarme ? Que veux-tu ? à qui en as-tu ? 

LOUISE. 

C'est que,... comme vous dînez en ville... 

DURAND. 

Après ? 

LOUISE. 

Il faudrait vous habiller, monsieur ! Vous n'allez pas sortir 
avec vos pantoufles et votre habit du matin ? 

DURAND. 

Bah ! à la campagne ! 

LOUISE. 

Et puis, monsieur,... c'est... c'est Jean qui est revenu. 

DURAND, feignant la préoccupation. 

Quel Jean? M. Coqueret? Eh bien? 

LOUISE. 

Monsieur l'avait chassé, et moi... 

DURAND. 

Je l'avais chassé, et toi... Je n'y suis plus du tout, (il affecta 
de regarder son pavé.) 

LOUISE, à part. 

Le voilà retombé dans sa fantaisie, Dieu soit loué! (Haut.) 
Alors, monsieur ne pense plus du tout... ? 

DURAND. 

Voyons ! tu me déranges, tu me tourmentes, il faut en finir. 



LE PAVÉ 203 

J'ai chassé Coqueret pour un mensonge. S'est-il justifié? se 
repent-il ? 

LOUISE. 

Oh ! oui, monsieur, beaucoup, et... 

DURAND. 

Et tu lui as pardonné? Ça te regarde, ma chère enfant, ça 
te regarde, si tu le juges digne de pardon... 

LOUISE. 

Bien certainement, et même... 

DURAND. 

Tu comprends que je ne peux pas attacher à cela une 
grande importance, moi 1 C'est à toi de réfléchir, et, si tu crois 
devoir... 

LOUISE. 

Monsieur, vous êtes encore fâché contre lui ou contre 
moi! 

DURAND, sèchement. 
Où prends-tu ça, ma chère? 

LOUISE. 

Dans votre air d'indifférence. Je ne veux pas me marier si 
ça contrarie monsieur ; mais, si monsieur voulait me permet- 
tre de lui expliquer la conduite de Jean... 

DURAND,- jouant mieux son rôle. 

Ma chère enfant, tu me conteras cela un autre jour. Tu vois 
que je n'y ai pas la tète aujourd'hui. J'ai mille préoccupa- 
tions beaucoup plus graves : un travail à terminer, des affaires 
à régler, des préparatifs,... car tu sais qu'il est question pour 
moi d'un mariage avantageux. 

LOUISE. 

Ah! vraiment, monsieur? vous voilà décidé? Quel bon- 
heur! 

DURAND. 

Quel bonheur! quel bonheur!... Pour moi, oui, peut-être! 
mais pour toi ? Si tu déplais à ma femme ?... 



204 THÉÂTRE DE NOHANT 

LOUISE. 

Oh! que non, monsieur! Je l'aimerai tant! je la servirai si 
bien ! Vous verrez qu'elle m'aimera aussi ! 

DURAND. 

Espérons-le. Pourtant... tu es jeune... tu n'es pas... préci- 
sément jolie... Es-tu jolie? passes-tu pour jolie, toi? J'avoue 
que je ne m'y connais guère, et que l'habitude que j'ai de 
ta figure fait que je ne la juge pas. 

LOUISE. 

Eh bien, monsieur, je ne suis pas du tout jolie; mais qu'est- 
ce que cela peut faire à madame?... 

DURAND. 

Ah ! tu sais, il y a des femmes jalouses,... ridicules! si la 
mienne allait se persuader que je t'ai remarquée, que j'ai du 
plaisir à te regarder ? Ce serait assurément une grande folie, 
une grande erreur ! De ma vie, je n'ai songé... 

LOUISE. 

Oh ! monsieur, je le sais bien, et madame verra bien vite 
qu'elle peut être tranquille là-dessus, surtout si je suis ma- 
riée... 

DURAND. 

Ah ! voilà. C'est ce qu'il faudrait; mais lu ne veux pas! tu 
hésites du moins. 

LOUISE. 

Oh ! mon parti est pris. Du moment que ça peut être utile, 
nécessaire même au repos et au bonheur de monsieur, je suis 
bien contente de pouvoir contenter monsieur. 
DURAND, avec ironie. 

Il ne faudrait pourtant pas te sacrifier ! 

LOUISE. 

Non, monsieur, je ne me sacrifie pas, et, si vous me per- 
mettez de suivre mon inclination... 

DURAND, fronçant le sourcil. 

Ton inclination?... (Se remettant.) Allons, je suis fort aise 
que tu veuilles bien en convenir à la fin ! Je vois que Jean ne 
m'avait pas trompé, et que tout s'arrange pour le mieux ! Ce 



LE PAVE 20? 

garçon est un excellent sujet, une bonne nature... Dis-lui que 
je regrette de l'avoir mal jugé,... et dis-lui aussi que c'est ta 
faute plus que la mienffe. 

LOUISE. 

Ça, c'est vrai ! je n'aurais pas dû le démentir. 

DURAND. 

Va le trouver, et laisse-moi travailler. J'ai encore une demi- 
heure avant le dîner de mon voisin. 

LOUISE. 

Votre voisin ? Mais le voilà, monsieur, il vient vous cher- 
cher. 

DURAND. 

Alors, laisse-nous. (Louise fait la révérence an voisin qui entre. 
Elle sort.) 

SCÈNE XXI 

DURAND, LE VOISIN, puis COQUERET, puis LOUISE. 

LE VOISIN. 
Vous n'êtes pas plus prêt que ça ? Je parie que vous alliez 
oublier de tenir votre promesse ! 

DURAND. 

Non, cher voisin, pas du tout. Mais est-ce que vous exigez 
que je sois en toilette ? 

LE VOISIN. 

Oui, certes; les personnes qui veulent faire connaissance 
avec vous sont des dames. 

DURAND. 

Alors, c'est différent, (u sonne.) Vous ne m'aviez pas dit... 
(a Coqueret qui entre.) Mon habit noir, une cravate blanche ! 

(Coqueret entre dans la chambre à droite.) 
LE VOISIN. 

Est-ce que vous n'êtes pas bien? 'Je vous trouve la figure 
allongée depuis ce matin. 

DURAND. 

C'est possible. J'ai éprouvé une grande secousse. 

12 



206 THÉÂTRE DE NOUANT 

LE VOISIN. 

Quoi donc? Un accident? 

DURAND. 

Oui ! un pavé... 

LE VOISIN, montrant le pavé. 
Ah ! vous pensez toujours à vos gryphees, à vos gib- 
bosités ? 

DURAND. 

Non ! c'est un autre pavé qui, en parlant par métaphore, 
m'est tombé sur la tète, un pavé bien lourd, et qui m'a sur- 
pris dans mon rêve de bonheur égoïste ! Mais vous aviez rai- 
son, mon ami, les rêves nous égarent, et il faut quelquefois 

faire comme tout le monde. (Regardant Coqueret, qui lui présente 

son habit.) Les gens les plus simples en savent quelquefois plus 
long sur la morale du cœur et les délicatesses de la con- 
science que les plus orgueilleux savants. (Passant son habit.) 
Vous permettez ? (a Coqueret.) Merci, mon garçon ! Et la cra- 
vate? 

LOUISE, qui est entrée avec la cravate. 

Voilà, monsieur! 

LE VOISIN, pendant que Durand met sa cravate. 

Je suis content de vous voir dans le vrai. Avec un homme 
d'esprit comme vous, il y a toujours de la ressource... J'étais 
fâché contre vous tantôt ! oh! mais très-fâché. Je le disais à 
ma sœur... 

DURAND. 

Tiens ! Elle est donc chez vous, votre sœur ? 

LE VOISIN. 

C'est elle qui veut vous voir. Sans elle et sans ma nièce, 
qui a pris votre parti... 

DURAND, qui met des souliers avec l'aide de Coqueret. 
Et votre nièce aussi est chez vous? Diable!... 

LE VOISIN. 

Comment, diable?... Allez-vous me dire encore qu'elle est 
trop grande, trop petite, trop brune, trop blonde? Ces dames 



LE PAVE :20" 

ont voulu venir vous enlever. Elles sont là, dans ma voiture. 
Regardez ! (il lo mène à la fenêtre.) 

DURAND. 

Comment ! c'est là votre nièce? Eh bien, ce n'est pas elle 
que j'ai vue ! Je ne la connaissais pas du tout. 

LOUISE, près de la fenêtre. 

Ah ! monteur, elle est belle comme un ange, cette dame ! 

DURAND. 

Oui, certes! une beauté sérieuse et douce ! 

LOUISE. 

Vous voyez bien que vous avez des yeux ! 

LE VOISIN. 

Rendez grâce à votre étoile, mon cher. Elle est entichée do 
science ; car, sans vous avoir vu, et rien que sur le bien qu'on 
lui a dit de vous, elle s'est fourrée dans les livres depuis huit 
jours, et sa mère craint qu'elle n'en devienne folle. 
dura - I), ému. 

Ah ! vous croyez qu'elle s'intéressera...? (a Coqueret.) Attache 
donc ce cordon de soulier... (au vois-in.) Et elle a la bonté 
de...? 

LOUISE. 

Attendez, monsieur, votre cravate va très-mal ! Et puis 
il ne faut pas avoir l'air d'un ébouriffé ! (Elle lui arrange les 
cheveux.) 

DURAND. 

Ne la faisons pas attendre ! Partons, partons, voisin ! 

COQUERET. 

Et notre mariage, monsieur? 

DURAND. 

En même temps que le mien, mon garçon ! Bientôt ! 

LE VOISIN. 

Ah! vous les mariez? Vous faites bien! (ils sortent.) 



20S 



THEATRE DE NOHANT 



SCÈNE XXII 

LOUISE, COQUERET, 
COQUERET. 

Eh bien , qu'est-ce que je te disais, ma Louise ? Tu voi- 
bien que... 

LOUISE. 

Oui, mon Jean, tu avais raison ! Monsieur a sauvé sa di- 
gnité, et tu as sauvé notre bonheur 



LA NUIT DE NOËL 



FANTAISIE D'APRES HOFFMANN 



LA 

NUIT DE NOËL 

FANTAISIE D'APRÈS HOFFMANN 



AVERTISSEMENT 



On a dit que les Allemands ne font pas autant de cas que 
nous des contes fantastiques d'Hoffmann, qu'avant et après lui 
ils en ont produit de meilleurs que nous n'avons pas admis à 
la même popularité, qu'enfin il est tout à fait passé de mode. 
Peu nous importe. Nous ne savons, malheureusement pour 
nous, pas un traître mot d'allemand, et nous ignorons si la 
traduction de M. Loève-Veimars a embelli le texte; mais 
ces contes ont ravi notre jeunesse, et nous ne les relisons 
jamais sans nous sentir transporté dans une région d'eni- 
vrante poésie. 

Maître Floh est une des plus bizarres créations d'Hoffmann. 
Est-ce une critique de certaine science puérile et inféconde? 
Est-ce un conte de fées? Y a-t-il au fond de ce roman une 
moralité cachée ou une amertume profonde? On y peut voir 
tout cela, mais en réalité on le voit à travers un brouillard, 
ou tellement aveuglé d'éclairs, qu'on ne saurait se vanter de 
l'avoir compris, ni affirmer que l'auteur se soit compris lui- 



212 THÉÂTRE DE NOHANT 

même. Telle est la puissance fascinatrice du génie d'Hoff- 
mann, qu'on aime à voyager dans l'inconnu sur les ailes de sa 
fantaisie, et à ne pas trop savoir quels mondes éblouissants ou 
burlesquesil vous a fait traverser. Ses récits sont courts, 
c'est la condition du genre. Il faut pouvoir lire vite ce qui 
ne permet pas la réaction de la froide raison. 

Pourtant il y a toujours dans ces contes, même dans les 
plus merveilleusement impossibles, des caractères et des si- 
tuations d'une vérité charmante, des figures d'une simplicité 
adorable et des traits de mœurs qui offrent de ravissans ta- 
bleaux. C'est le côté par lequel, soit habileté, soit véritable 
humour, il vous saisit et vous force à suivre ses personnages 
à travers le monde de l'hallucination. 

Pérégrinus Tyss (dans le conte de Maître Floh) est un de 
ceux qui nous ont toujours le plus touché. Ce grand enfant 
qui se cherche et veut se retrouver dans le rêve de ses pre- 
mières années, cette douce folie qui ouvre le récit par une 
scène de touchante puérilité, sont les éléments de l'heureux 
prologue qui annonce l'arrivée des êtres fantastiques. L'ami 
George Pépush, si fantastique lui-même, aussi bien que les 
deux docteurs qui se battent au microscope, est prédestiné à 
devenir la victime des forces surnaturelles évoquées par l'exa- 
men. Mais, si ces personnages sont on ne peut mieux préparés 
par. leurs idées, leurs intérêts et leurs passions, à recevoir 
toutes les impressions du monde ultra-idéal, il n'en est pas 
moins certain qu'à leur point de départ, et même à travers 
leurs rêveries, ils sont et demeurent très-réels et très- 
humains. Non-seulement la bonté douce et généreuse de 
Pérégrinus le fait aimer, mais encore on trouve dans son 
isolement, dans son célibat et dans sa timidité, les causes 
très-plausibles de sa disposition à devenir la proie des chimères. 
George Pépush, mélancolique et soupçonneux, mais loyal et 
brave, a un côté comique parfaitement nature : c'est lors- 
qu'il écoute avec dédain les gens qui déraisonnent autour de 
lui, pour s'écrier tout à coup qu'il en sait plus long qu'eux, et 
pour entrer beaucoup plus avant dans le monde de lafolie. Il 



LA NUIT DE NOËL 2H 

y a une très bonne scène entre lui et Pérégrinus. Il le blâme 
de ses manies et lui dit les choses du monde les plus sen- 
sées pour l'en guérir; mais, dès que Pérégrinus lui répond 
avec douceur : « Pardonne-moi ! ces manies sont des fleurs 
que je répands sur ma vie, laquelle autrement ne me sem- 
blerait plus qu'un champ triste et stérile, couvert d'épines et 
de chardons ! — Que parles-tu de chardons? s'écrie George 
avec violence. Pourquoi les méprises-tu ? Ignores-tu que le 
cactus grandiflora appartient à cette famille? Et Yaloès zèhèrit 
n'est-il pas le plus beau cactus qui soit sous le soleil ? Pérégri- 
nus, je te l'ai longtemps caché, parce que longtemps je l'ai 
ignoré moi-même, mais apprends que je suis moi-même l'aloès 
zéhérit ! » 

C'est ce côté humain, à la fois plaisant et sérieux, qui place 
les contes d'Hoffmann au-dessus des purs caprices de l'ima- 
gination. On peut donc les prendre sous un de leurs aspects, 
et trouver encore dans celui de la réalité un élément comi- 
que ou attendrissant. Le côté principalement artiste et mer- 
veilleux a été mis en scène avec succès. Les Contes d'Hoff- 
mann, drame fantastique représenté à l'Odéon il y a quelques 
années, était un ingénieux résumé des caprices les plus ori- 
ginaux du poëte. L'humble fantaisie à quatre personnages 
que nous avons appropriée aux moyens très-restreinls d'un 
théâtre de famille devait s'attacher plus particulièrement à 
développer, après une certaine transformation permise., les 
caractères si bien ébauchés et si heureusement indiqués par 
Hoffmann. Il ne nous était pourtant pas possible de suppri- 
mer absolument le merveilleux, et, tout en nous bornant à 
ce qui était réalisable sur une très-petite scène, nous avons 
fait intervenir les esprits familiers dans cette évocation qui 
est le début du roman de Pérégrinus. Ce point de départ nous 
a suffi pour imaginer un ensemble d'action et une succes- 
sion de scènes intimes qui ont intéressé quelques artistes au- 
tour de nous, et qui leur ont paru dignes d'être bien dites et 
bien écoutées. Ceci, il ne faut pas l'oublier, n'ayant pas la 
prétention d'être un ouvrage de théâtre, permet une liberté 



214 THÉÂTRE DE NOHANT 

absolue quant à l'interprétation de la charmante énigme 
d'Hoffmann, et souffre des développements qui valent ce 
qu'ils valent, mais qui ne peuvent rien gagner et rien perdre 
à la lecture. Tout ce qui a été ingénieusement produit à la 
représentation, la scène des jouets d'enfant, l'apparition des 
petits animaux, l'audition de leurs petits bruits mystérieux, 
etc., eût fait honneur à la science du Leuwenhoek de Maître 
Floh; mais l'effet de ces moyens inusités n'était dû qu'à la 
petitesse du théâtre, à la proximité du spectateur et à l'in- 
vention du metteur en scène. C'est pourquoi nous les avons 
fait apparaître dans notre texte sous la forme descriptive, 
non pas de la même manière qu'ils apparaissent dans les 
rêves prodigieux d'Hoffmann, mais sous l'impression que 
cette vision naïve nous a laissée. 

Ce que l'art général pourrait gagner à ces essais particu- 
liers, c'est, en supposant que de nombreux essais fussent 
tentés sur plusieurs points, le goût que le public pourrait 
prendre, en détail, pour un genre de théâtre très-intime, très- 
soigné et très-étudié, où certains développemants d'idées, 
confiés à des artistes délicats en présence d'auditeurs choisis, 
saisiraient l'attention et charmeraient l'esprit, le cœur ou 
l'imagination sans avoir recours à des moyens et à des effets 
d'une grande puissance. Ces grands moyens et ces grands 
effets seront toujours nécessaires aux grands théâtres, et l'on 
se préoccupe surtout aujourd'hui df rendre ceux-ci propres à 
contenir des foules et à produire des illusions grandioses. 
Cela est fort bien vu ; mais en même temps nous aimerions à 
voir la conservation et même la création de nombreux petits 
théâtres qui rivaliseraient d'invention dans tous les genres, 
et qui garderaient les traditions de l'art intime. Plus nous 
élargirons les scènes, plus nous reculerons les spectateurs, et 
plus nous perdrons les effets que la vérité peut produire. 
Nous aurons de grands artifices; mais l'autuir aussi bien que 
les interprètes, forcés d'agir sur une multitude et dans un 
lointain, devront renoncer à leurs vrais moyens individuels 
pour recourir à des moyens d'emprunt d'une généralité ba- 



LA NUIT DE NOËL 215 

nale ou d'un emploi funeste. On saura de plus en plus com- 
ment le mot, la situation, l'effet, la physionomie, le geste, la 
voix, doivent porter aux extrémités d'une vaste enceinte; 
mais, devant cette nécessité qui nous mènera peut-être jus- 
qu'au masque, au porte-voix et aux échasses du théâtre anti- 
que, le sentiment délicat des choses, le génie individuel de 
l'acteur., sa grâce ou son charme naturels deviendront néces- 
sairement des qualités inutiles. Déjà les voix ne résistent plus 
aux conditions des grands opéras; déjà, sur les grands théâ- 
tres, le jeu des acteurs est devenu une convention inévitable 
qui ne produit pas la même satisfaction de près que de loin. 
Rachel, Rachel elle-même, brisant les dernières cordes de 
son admirable instrument pour remuer toutes les ondes de son 
public, était, vue de la coulisse, une victime de l'épilepsie. 
Mademoiselle Déjazet, cette merveille de finesse, dure et 
durera encore, parce qu'elle a toujours gagné à être vue et 
entendue de près. Donc, les vraies individualités ont besoin 
du petit temple grec et périssent dans le vaste cirque byzan- 
tin. 

Nous voilà bien loin de la bluette allemande qu'on va lire, 
mais il n'est pas de si humble sujet qui n'ait ses déductions 
utiles à rappeler. 



PERSONNAGES 



PEREGRINUS TYSS. 
MAX. 



NANNL 

LE SPECTRE. 



La scène se passe à Francfort-sur-le-Mein, dans la maison et dans le cabinet 
de travail de Pérégrinus. — A gauche, un gros poêle de faïence ; a droite, une 
fenêtre, devant laquelle est placée une table d'horloger garnie et entourée 
d'outils. — Au fond, dans le pan coupé de gauche, une fenêtre d'où l'on 
voit le haut des toits de la rue et le ciel blafard et nuageux. — En regard de 
cette fenêtre à droite, un escalier tournant conduisant à des chambres su- 
périeures. — Au fond, une porte à deux battants donnant sur l'antichambre, 
qui est censée ouvrir à gauche sur un escalier descendant à la rue; a droite, 
sur la sallo à manger. — Épars ou ornant le cabinet, tableaux, instruments de 
musique, baromètre, pièces mécaniques, etc. — Près du poêle est dressée 
une grosse bûche ornée de rubans, un vieux fauteuil devant rétabli. — Une 
lampe brûle sur la table. — Une vieille horloge, surmontée d'un coq doré, 
est placée au-dessus de la porte du fond. 



ACTE PREMIER 



SCÈNE PREMIÈRE 



NANNI, seule; belle jeune fille, costume pauvre et propre, jupe rayée, 
tablier noir. 

Voyons ! ai-je pensé à tout ? au vin muscat, aux gâteaux... 
aux fruits ?... Oui, le souper ira assez bien, et M. Pérégrinus 
sera content. Puis il est si doux 1 il est le contraire de son 
ami, M. Max, qui critique toujours ! Mais j'aimerais bien le 
voir rentrer, M. Tyss 1 Je n'aime guère à être seule le soir, 
moi ! Ce n'est pas que j'aie peur ; mais cette vieille maison... 
avec tout ce qu'on dit, les bruits qu'on y entend... et la veille 



LA NUIT DE NOËL 217 

de Noël... Et ce mauvais temps! Comme la lune est verte! et 
comme les nuages sont noirs! Pourvu que le nouveau domes- 
tique soit en bas!... (Allant au fond.) Fritz ! êtes-vous là? — Je 
crois qu'il m'a répondu. Je n'en suis pas sûre, mais je suis si 
sotte... Je n'ose pas descendre! Bah ! où serait-il, puisque je 
lui ai dit d'attendre la rentrée de son maître? Je vais voir là- 
haut si on n'a pas besoin de moi chez nous. (Approchant de l'esca- 
lier.) Par là, c'est le plus court... Ah bien, oui; mais il faut 
passer devant la chambre fermée, la chambre qui fait peur... 
Oh! certainement, je ne crois pas à tout cela; mais j'aime 
autant prendre par le grand escalier. (Elle sort par le tond.) 

SCÈNE II 

On entend la pluie qui fouette les vitres et le vent qui mugit, puis la sonnette 
de la rue en bas, et Max dehors, criant. 

MAX, seul, hors de vue. 

Hé ! holà ! ouvrez donc ! (il sonne, il maugrée, sonne encore avec 
violence; au moment où Nanni reparait en haut de l'escalier tournant, on 
entend la cloche tomber avec fracas.) 



. SCENE III 

MAX, en dehors; NANNI, descendant vite. 

Eh! mon Dieu, on y va ! Il est donc sourd, ce Fritz? (On 
frappe atout rompre; au moment où Nanni va passer dans 1 antichambre, 
on entend enfoncer la porte d'en bas. — Elle rentre effrayée.) Ah ! mon 

Dieu ! on casse tout! C'est donc des voleurs! (Elle va pour re- 
monter l'escalier, Max parait au tond.) 



43 



218 THEATRE DE No H A NT 

SCÈNE IV 

MAX, entrant; NANNI. 

MAX, vêtu de noir, très-râpé, les cheveux hérissés, singulièrement 
pâle, l'œil vif, le ton href. 
Ah çà ! tout le monde est donc mort, ici ? 

NANNI. 

Comment ! c'est vous, monsieur Max ? Ah ! comme vous 
m'avez effrayée ! 

MAX, s' essuyant et se séchant devant le poêle. 

Il n'y paraissait guère, mademoiselle Nanni ! car vous n'êtes 
pas venue au secours de la cloche et de la porte que j'ai mi- 
ses, je crois, en déconfiture ! 

NANNI. 

Mais oui ! vous avez fait du dommage ici ! Qu'est-ce que 
M. Tyssvadire? 

MAX. 

Mon digne et paisible ami, maître Pérégrinus Tyss, ne 
dira rien, parce qu'il est assez riche pour payer le dégât, 
et il se contentera de penser que sa maison est mal gardée, 
puisque ses amis sont forcés d'enfoncer les portes ou de se 
morfondre sous les torrents glacés que vomissent les gar- 
gouilles ! 

NANNI. 

Ah çà ! Fritz est donc sorti ? 

MAX. 

Fritz! qu'est-ce que c'est que ça? le nouveau domestique? 

NANNI. 

Oui, celui qui est entré hier. 

MAX. 

Il commence bien, celui-là! Et pourquoi a-t-on renvoyé 
Ignace ? 

NANNI. 

Je ne sais pas, monsieur. 



LA NUIT DE NOËL 219 

M A S . 

Vous ne savez pas? bien vrai ? 

NANNI. 

M. Tyss ne me raconle pas ses affaires. 

MAX. 

Vous voilà pourtant à son service ? 

NANNI. 

Xon. monsieur, je ne suis au service de personne. 
MAX, ironique. 

Oui. oui, c'est vrai, pardon! Votre père exerce la savante 
industrie de relier des livres ! Il demeure là-haut sous les 
toits et ne paye pas de gros loyers, j'imagine, à maître Péré- 
grinus. 

NANNI, 
Il pa\e ce qu'il doit, monsieur. Que voulez-vous dire? 

MAX. froidement. 
Rien... Je dis que vous êtes jolie, très-jolie. 

NANNI. 
Je le sers parce que je veux le servir. C'est un homme si 
bon, lui ! Il faut bien que je mette au courant ce petit Fritz... 

MAX. 

lit vos parents ne s'opposent pas...? Il est vrai que l'hu- 
meur bien connue de Pérégrinus ne vous expose pas à do 
grands dangers ! Est-ce qu'il ose vous dire bonjour ? 

NANNI. 

Oui, monsieur, très-honnêtement. 

MAX. 

Et bonsoir ? 

NANNI. 

Oui, monsieur. 

MAX. 

iMais voilà tout? 

NANNI. 

11 me parle tout à fait quand il monte chez nous. Il aime 
beaucoup mon père et ma mère, il est Ires-aimable avec eux. 



Î20 THÉÂTRE DE NOHANT 

MAX, roulant du pied la grosse bûche ornée de rubans. 

Qu'est-ce que c'est que ça ? La bûche de Noël, parée comme 

Une demoiselle ! (Allant s'asseoir déviant l'établi ; il touche à tout avec 
préoccupation et dérange sans scrupule tout ce qui lui tombe sous la 
main.) Ce pauvre Pérégrinusl II suit en conscience tous les 
vieux us de l'antique Allemagne 1 

NANNI. 

Oh ! cela est vrai ! Dans tout Francfort, il n'y a pas un 
bourgeois qui les suive mieux que lui. 

MAX. 

Et pourtant l'usage ici est de se marier jeune afin d'avoir 
beaucoup d'enfants, et le voilà qui a passé la trentaine sans 
y songer. Qu'est-ce que vous pensez de ça, mademoiselle 
Nanni ? 

NANNI. 

Moi ? Je pense qu'il n'a pas le temps : il cherche tant de 
choses ! 

MAX, riant. 
Lui, chercher! Quoi donc, s'il vous plaît? 

NANNI. 

Que sais-je? Ne l'a-t-on pas chargé de réparer le calen- 
drier perpétuel de la fameuse horloge du dôme, qui a si 
bien marché, dit-on, pendant deux cents ans, et qui ne mar- 
che plus ! 

MAX. 

Bah ! le vieux Rossmayer, son maître, a cherché cela aussi, 
et ne l'a pas trouvé. 

NANNI. 

Mais, si M. Tyssle trouve, ça lui fera beaucoup d'honneur! 

MAX. 

Est-ce qu'on trouve quelque chose quand on ne cherche 
rien? 

NANNI. 

Ah ! vous croyez que... ? Mais cela ne me regarde pas, moi, 
et il serait temps de mettre la bûche dans le poêle pour que 



LA NUIT DE NOËL 221 

monsieur ne la trouve pas dans ses jambes... (le Fritz n'y a 

pas songé... (Elle relève la bûche avec peine.) 
MAX. 

Dites-moi, comment se porte-t-il, maître Pérégrinus? 

XAXXI, à genoux près du poêle. 

Mais bien ! Est-ce que vous ne le voyez pas tous les jours? 

MAX. 

Il y a prés d'une semaine que je ne l'ai vu, et. on m'a dit... 
Comme vous vous y prenez mal pour faire entrer cette bûche 
dans le poêle ! Vous voyez bien que vous placez la plus forte 
aspérité dans le plan vertical de l'ouverture, et que, si vous 
cherchiez un angle... 

X A XXI. 

Oh ! dame, vous êtes savant vous, monsieur le docteur 1... 
Mais... voyez... 

MAX. 

Faites-lui faire un demi-tour à droite, elle entrera. 

x a x x i . 
Je vous jure qu'elle ne veut pas. 

MAX. 

Elle ne veut pas? Voyez-vous cette bûche remplie de ma- 
lice ! (il pousse la bûche avec son pied.) Tenez, la voilà qui entend 
raison. 

NAN'NI. 

Mais elle sort trop, elle fumera. 

MAX. 

Eh bien, laissez-la se raccourcir en brûlant, et vous la 
pousserez tout à fait, (a part.) Cette grande fdle manque de 
raisonnement, et je perdrais mon temps à vouloir l'interroger 
sur ce qui se passe ici. Il vaut mieux voir par soi-même, 
x a xxi. 

Ah ! j'entends Fritz en bas ! 'Elle va au fond.) Qu'est-ce que 
c'est? Un paquet à recevoir? J'y vais. (Elle sort.) 



222 TU E A T Ji E DE M ) 1 1 A N T 

SCÈNE V 
MAX, soûl, assis à gauche. 

Je suis bien sûr qu'Ignace m'a dit la vérité ce matin, et 
qu'on ne l'a pas renvoyé pour d'autre méfait qu'un peu de 
bavardage. Pauvre Pérégrinus! cela devait arriver! Une tète 
faible, des idées puériles, une vie mal employée, c'est-à- 
dire pas employée du tout ! Un bel état, horloger ! On devient 
horloge soi-même, on se meut sur place dans un étui ! Il y a 
fait sa fortune, je le veux bien ; mais il y a défait son intelli- 
gence, (il retourne à l'établi.) 

SCÈNE VI 

MAX, NANNI,au fond, parlant à la cantonade. Elle porte une grande 
corbeille couverte. 

NANNI. 

Oui, oui, c est bien dix thalers à inscrire pour le compte 
de monsieur. C'est bien! fermez la porte comme vous pour- 
rez, Fritz! (Elle passe au fond, se dirigeant vers la salle à manger.) 
MAX. 

Mademoiselle Nanni ! 

NÂNNI, s'arrètant. 

Quoi, monsieur? 

MAX. 

Qu'est-ce que vous portez donc là? 

NANNI. 

Je ne sais pas. 

MAX. i 

Oh ! que si fait ! Vous êtes dans la confidence. 

NANNI. 

Mais non ! c'est maître Tyss qui a acheté quelque chose, et 
qui l'envoie chez lui parle commis du magasin. 



LA NUIT DE NOËL 223 

MAX. qui s'est vivement approché d'elle, enlève brusquement le papier 
blanc qui couvre la corbeille. 

Jen étais sur ! Ignace m'a dit la vérité. Voilà qui est déplo- 
rable ! 

NANNI. 

Comment! des poupées, des soldats, des jouets d'enfant! 
Ah ! comme il y en a ! et comme ils sont jolis ! 

MAX, prenant les jouets et les brisant. 

Oui, il y en a pour dix thalers, et ils sont jolis, jolis ! 

NANNI. 

Ah ! monsieur! qu'est-ce que vous faites là? 

MAX. 

Vous le voyez, je détruis une chose nuisible, funeste! 

NANNI, stupéfaite. 
Funeste? nuisible? 

MAX, cassant toujours. 

Oh ! vous ne comprenez pas? Vous comprendrez plus tard... 
si vous pouvez! Allons, allons,, au feu les soldats de plomb! 
au diable les oiseaux, les roquets, les bonbons dorés ! 

NANNI. 

Ah ! monsieur, grâce pour cette petite demoiselle en bleu ! 
Elle est si jolie ! 

MAX. 

Pas de grâce ! Brûlez, brûlez ! 

NANNI, lui montrant la bouche du poêle obstraée par les bûches 

trop longues. 
Impossible ! 

MAX. 

Ah! oui. La bûche ne veut pas? Eh bien, par la fenêtre. 

alors ! (il ouvre la fenêtre ; un vent épouvantable mugit au dehors. Max 

jette les débris des jouets dans la rue.) Nous verrons si le vent re- 
fuse d'emporter ces guenilles ! 

NANNI, à part, pendant que .Max est a la fenêtre. 

Ah! si je pouvais sauver quelque chose! (Elle tire un objet du 
fond de la corbeille.) Tiens! un petit arbre de Noël! 



--' THEATRE DE NOHANT 

MAX, qui s'est retourné, le lui arrache des mains. 

Parfait! Le voilà! Je m'y attendais. Ça va justement ser- 
\ir à faire flamber la bûche! (il casse le petit arbre en allumettes 
qn'i] fourre dans le poêle.) 

NANNI. 

Ah! monsieur Max! Détruire cela aussi! c'est mal! Vrai, 
cela peut vous porter malheur ! 

MAX, irrité et jetant la corbeille par la frnètre. 
Ah ! sotte fille ! Porter malheur ! C'est vous qui entretenez 
le pauvre Tyss clans toutes ces plates croyances! Eh bien , 
savez-vous ce qui porte malheur à l'homme 

NANNI, intimidée. 

Non, monsieur. 

MAX. 

Et à la femme? 

NANNI. 

Non. Qu'est-ce que c'est? 

MAX. 

C'est la bêtise humaine, ma chère ! (On entend des ™ix en bas.) 
Ah! voilà ce pauvre homme qui rentre. Je vais au-devant de 
lui. Balayez, emportez, rangez, cachez tout cela ! Vite, allons! 

(il sort.) 

SCÈNE Y1I 

NANNI, seule, ramassant les débris. 

L'homme étrange que M. Max!... Il me fait peur!... Et 
toutes ces jolies choses détruites! Il n'y a pas bien long- 
temps que je me serais amusée avec ces jouets, moi ! Ç'aui iî t 
été pour moi comme un réve du paradis!... Mais pour qui 
donc M. Pérégnnus avait-il acheté tout coL.? Esi-co qu'il 
voulait, comme l'année dernière, faire des cadeaux à mes 
petits frères et à mes petites sœurs! AL ! méchant docteur 
y: 



LA NUIT DE NOËL 225 

SCÈNE VIII 

NANNI, MAX, PÉRÉGRINUS. 

PEREGRINUS, enveloppé d'une douillette, cheveu'x blonds en queue 
bouclée, figure calme, rose et souriante, habits bourgeois en velours de 
fantaisie, couleurs douces. Toilette modeste et soignée. A Max, en en- 
trant. 
Mais oui, mais oui, ça va très-bien, je te l'ai déjà dit. Mais 

qui donc a cassé la porte? (Voyant Nanni, avec une émotion contenue.) 

Ah!... vous êtes là, ma chère demoiselle Lcemirt? 

MAX. 

Lœmirt? Ah! oui, c'est mon vieux relieur? 

PÉRÉGRIXUS. 

Du digne homme, un très-habile artisan, un artiste, on 
peut dire ! 

NANNI. 

Je vous ai descendu tantôt votre gros volume, monsieur 
Tyss. 

PÉRÉGRINUS, qui a ôté dans un coin sa douillette et ses guêtres. 
Lequel? Ah! mon Traité de mécanique... Quoi! déjà relié? 
NANNI, lui présentant le livre. 

Oui, nous savions que vous -ne pouviez pas en être privé 
longtemps; nous y avons travaillé tard la nuit dernière. 

PÉRÉGRINUS^ ému et timide. 

Vous aussi? vous-même, mademoiselle Nanni? 

NANNI. 

Oh! quand c'est de l'ouvrage pour vous, mon père ne veut 
pas d'autre apprenti que moi pour l'aider. Il dit que vous 
n'aimez pas les lettres qui ont bu, c'est-à-dire qui dansent 
tout de travers dans le dos d'un volume comme des gens 
ivres. 

PÉRÉGRINUS, examinant. 

Vous travaillez dans la perfection, mademoiselle Lœmirt, et 

13. 



226 THEATRE DE NOUANT 

votre père a bien raison d'être fier de vous. Avez-vous ap- 
porté la note? 

NANNI. 

Non, monsieur. Mon père vous prie d'accepter ce petit 
travail en reconnaissance des soins que vous avez donnés à 
ma grand'mère. 

PÉRÉGRINUS. 

Moi? Je n'ai rien donné du tout! 

NANNI. 

Oh ! si fait ! du bon vin vieux, et des oranges de Malte, et 
de si bonnes paroles, tant de consolations! Vous nous l'avez 
sauvée, notre pauvre vieille, et, aussi longtemps que nous 
vivrons, vous serez béni chez nous. 

MAX, à Përégrimis, bas, railleur. 

Tu ne lui réponds pas grand-chose, mais tu te laisses assez 
bien faire la cour. C'est un progrès, sais-tu? N'oublie pour- 
tant pas que je viens te voir. 

PÉRÉGRINUS. 

Je ne l'oublie pas, j'en suis charmé. 

MAX. 

Charmé, charmé!... 11 n'y a pas d'excès!... Tu avais si 
bien défendu ta porte, que j'ai été forcé de l'enfoncer. 

PÉRÉGRINUS. 

Ah! c'est toi qui...? 

MAX. 

C'est bien simple! Je te cherche, tu me fuis. Je veux te 
voir, un obstacle se présente... une chose en fer et en bois 
que je ne puis persuader... C'est à qui sera le plus fort. 

PÉRÉGRINUS, souriant. 

Oui, oui, c'est juste. Je suis content de la vigueur de ton 
poignet; mais où prends-tu que je te fuis?(Un peu embarrassé.) 
J'avais à travailler, il est vrai... mais, du moment que c'est 
toi... 

MAX. 

Tu fais contre mauvaise fortune bon cœur? 



LA NUIT DE NOËL 227 

PÉRÉGRINUS. 

Pourquoi me dis-tu cela? 

M \X. 

Quand on est tant soit peu physionomiste, mon cher, on 
voit la préoccupation des gens à travers leur parole gênée et 
leur sourire contraint, (ironique,' et baissant la voix.) Tu aimerais 
peut-être mieux'rester seul, avec Zerline, don Juan ? 

PÉRÉGRINUS, naïf. 

Ah! !...(Haut.) Je vous remercie, mademoiselle Nanni. Je 
ne veux pas vous retenir plus longtemps. (Max va s'asseoir sur le 

fauteuil de gauche.) 

MAX, vivement. 

Ah ! mais non! Je soupe ici, moi, et, si ton nouveau valet 
sert les mets comme il ouvre les portes, j'aime autant que 
mademoiselle Xanni s'en mêle. 

NANNI. 

Our, oui, je vais veiller au souper; ne vous tourmentez de 
rien, monsieur Tyss! 

PÉRÉGRINUS. 

Vous êtes trop bonne!... (La prenant à part au fond.) Et dites- 
moi, vous n'avez pas vu...? on n'a pas apporté... ? 

.MAX, qui l'écoute sans se déranger. 

Un grand panier? Si fait, si fait ! Il est rangé. Allez, allez, 
mademoiselle Nanni, ceci me regarde, (xanoisort.) 

SCÈNE IX 

MAX, PÉRÉGRINUS, NANNI. 
PÉRÉGRINUS, inquiet. 

Alors, ce panier...? 

MAX. 

Il ne s'agit pas de panier! Assieds-toi là, que je t'inter- 
roge! 

PÉRÉGRINUS va s'asseoir devant l'établi. 
Tu veux m'mterroger? Sur quoi 9 



Î28 THEATRE DE NOHAXT 

MAX. 

Comment te sens-tu ? 

PÉRÉGRINUS. 

Où prends-tu que je sois malade ? 

MAX. 

Réponds ! 

PÉRÉGRINUS. 

Je me sens bien. Après? . 

MAX. 

Voyons ton pouls ! 

PÉRÉGRINUS. 

Pourquoi ? Ah! c'est quelque étude que tu fais sur la circu- 
lation?... (Pendanl que Max compte les pulsations.) Tu es donc enfin 
décidé à te faire médecin ? 

MAX. 

Médecin, moi? Dieu m'en garde! C'est bien le plus sot mé- 
tier!... 

PÉRÉGRINUS. 

Ah ! je croyais... Qu'est-ce que tu veux donc faire de toute 
ta science? 

MAX. 

Il ne s'agit pas de moi... Regarde-moi là, dans les yeux! 

PÉRÉGRINUS, toujours doux et calme. 

Comme tu voudras, (une pause.) Eh bien? 

MAX, lui tàtant la tête. 

Le front... la forme... la densité... 

PÉRÉGRINUS. 

Tu t'occupes aussi de crànologie ? 

MAX. 

Moi, croire à une ànerie pareille? 

PÉRÉGRINUS. 

Eh bien, alors...? 

MAX. 

Ton pouls est calme, ton œil est pur, ton front est moite... 
Tu es bien constitué... Tu as de l'appétit?... Dors-tu bien? 



LA NUIT r>E NOËL 229 

PL HÉ G i; IMS. 



Comme un loir. 
Pas de tristesse? 
Pas du tout ! 
Ni d'inquiétudes? 



MAX. 
PÉfiÉGRINUS. 

H A \ . 



PEREGRINUS. 

le n'en ai point sujet. 

MAX. 

Pas d'ambition? 

PÉRÉGRINUS. 

Pas si sot ! 

M A X . 

Et pas de haine ? 

PÉRÉGRINUS. 

Je ne sais ce que c'est. 

MAX. 

Mais de l'amour? Ali! l'amour, voyons, sois franc. 

PÉRÉGRINUS, souriant et un peu embarrassé. 

L'amour... Bah ! l'amour me laisse bien tranquille, va ! 

MAX. 

Alors, mon pauvre ami, ça va bien mal, et je ne donnerais 
pas un kreutzer de ta peau. 

péri-: g p. i x u s . 
A qui en as-tu ? et que signiGe ce badinage ? 

MAX, retournant son fauteuil devant lui et parlant comme un professeur 
dans sa chaire. 

Je ne plaisante pa= ! Mon ami Pérégrinus, tu es perdu! 
perdu sans retour, si tu ne changes de régime, de caractère, 
d'habitudes, de mœurs et d'oeccupations. Malheureux! ne 
-i u pas que tu t'es atrophié déplorablement dans le bien- 
être épais et nauséabondxle la \\e régulière? Cr iis-tu donc 
que l'homme soit fait pour s'absorber dans une spécialité in- 
dustrielle? Encore, si tu cherchais quelque perfectionnement 



220 THÉÂTRE DE NOHANT 

à cette spécialité? Mais te voilà riche, et tu te crois quitle 
envers toi-même. Est-ce une existence normale que de passer 
les étés dans un petit bien de campagne à tailler dos espa- 
liers et à greîfer des roses; l'hiver, à se dorloter au coin d'un 
bon feu, à collectionner des gravures, des cannes et des taba- 
tières? A ce train-là, mon bon ami, avec cette santé splen- 
dide et cette insouciance , tu vas tout droit au crétinismc. 
Voyons, qu'as-tu à répondre? 

PÉRÉGRINUS, souriant. 

Trois petits mots pour tes grandes phrases : Je suis heu- 
reux t 

MAX. 

Heureux! heureux! Voilà bien une réponse d'horloger! 

Heureux ! ils croient avoir tout dit, ces routiniers ignorants, 
quand ils ont prononcé avec emphase la formule de leur 
sottise : Je suis heureux ! 

PÉRÉGRINUS. 

Eh ! mais, si c'est une sottise que de se contenter de son 
sort, je veux être sot tout à mon aise, et je te prie de rno 
laisser comme je suis ! 

MAX. 

Voilà de quoi je me garderai bien ! Je te porte trop d'amitié 
pour y consentir... Écoute-moi et tâche de comprendre... 
N'ayant pas conscience de ton être, et remplaçant le travail 
de la pensée par des contemplations vagues et des images in- 
cohérentes, il arrivera de ton cerveau comme de ces murs 
abandonnés auxquels s'attachent les champignons et la moi- 
sissure. Secoue-toi, mon pauvre ami, secoue-toi ; car, un do 
ces matins, tu pourras bien t'éveiller colimaçon, et tu ven- 
dras ramper sur le tronc des arbres, ou tu te croiras chauve- 
souris, et tu fuiras éperdu devant la lumière. 

PÉRÉGRINUS. 

Ce serait bizarre, mais j'espère que ça ne m'arrivera pas. 
Tu es un peu exagéré dans tes théories, et, à force d'étudier 
les organes du cerveau, tu as peut-être vu de trop près le 
danger. Je le sais bien aussi, moi, que la raison tient à un 



LA NUIT DE NOËL 23! 

fil, et que la limite entre la sagesse et l'extravagance est 
aussi déliée que l'ombre d'un cheveu sur la muraille ; mais 
rien ne sert de s'en tourmenter, et je ne vois pas que ta dé- 
lirante acthité te préserve mieux que ne fait ma douce non- 
chalance. Je vois que tu pèches par l'excès contraire; tu né- 
gliges trop la vie physique. Tu passes des semaines presque 
sans dormir et sans manger, privé d'air pur et séchant sur 
tes livres... Je doute que ce soit là un bon régime pour l'es- 
prit et pour le corps ! 

MAX. 

Oh ! moi, mon cher, je ne risque rien ! J'ai doublé mon 
cerveau d'un acier impénétrable, la logique ! J'ai vu le dan- 
ger. J'avais de l'imagination tout comme un autre; mais j'ai 
mis cette folle à la porte du logis, à grands coups de pied 
dans le dos, c'est-à-dire à grand renfort de savoir, d'expéri- 
mentations et de raisonnements positifs. La raison, mon cher 
Pérégrinus, la raison pure, implacable gardienne de nos fa- 
cultés, tout est là, et il n'y a que cela! 

PÉRÉGRINUS. 

Savoir ! 

MAX. 

Comment, savoir? 

PÉRÉGRINUS. 

Eh ! mon Dieu, oui, qui sait ? Pour moi, tout se résume en 
espérance, et j'aime mieux croire des choses riantes et un 
peu chimériques que d'être absolument sûr qu'elles n'existent 
pas. 

MAX. 

Ah ! nous y voilà : le fantastique ! Tu as toujours eu cette 
tendance... 

PÉRÉGRINUS. 

Eh bien, pourquoi pas? Je suis Allemand, moi, un bon et 
vrai Allemand de toutes pièces ! 

MAX. 

Oui, poésie à échappement avec rouages et pivots! 



THEATRE DE NO H AN T 

PÉRÉGRIMs. 

Raille, je le veux bien ! Toi,, tu affiches le cosmopolitisme, 
tu cherches l'nmniscience, tu apprends mille belle- ses... 
C'est bien, j'admire; mais tu veux tout palper, tout s - 
mettre au raisonnement, tout juirer... Je ne vois pas que cela 
te conduise à un but. Te voilà presque aussi âgé que moi. 
sans état, sans repos, sans avenir peut-être!... 

MAX. 

Mon cher ami. écoute bien : quand je me sentirai le besoin 
d'être classé dans le troupeau de la routine, je donnerai six 
semaines ou deux mois au perfectionnement d'une spécialité 
quelconque. Avec l'habitude d'examen que je possède, il ne 
m'en faudra pas davantage, et je n'aurai que l'embarras du 
choix. Je tirerai au sort dans mon chapeau, vois-tu, mon bon- 
homme ! 

PÉRÉGR1MS. 

Tu n'es pas modeste, mais c'est ton droit ; tu es un homme 
supérieur, toi ! tout le monde ne peut pa-... 

.MAX. 

Tout le monde peut se défendre de l'abrutissement, et 
l'abrutissement est la conséquence du développement exclusif 
d'une spécialité. C'est ce qui a fait inventer le proverbe que 
les cordonniers sont les plus mal chaussés. Exemple : quelle 
heure est-il ? 

PÉREGRINUS. surpris. Il cherche dans sa poche et autoar de lui. 
Quelle heure?... Dame, il doit être environ huit... 

H A X . 

Quelle heure est-il au juste ? 

PÉRÉGRINUS. 

Au juste, je ne sais pas. 

H A X . 

Ceci prouve d'une manière péremptoire que les horlogers 
ne servent à rien. Veux-tu que je te dise l'heure, moi. à une 
demi-minute près? Je n'ai qu'à me mettre à cette fenêtre et 
regarder la première étoile venue : ce n'est pas plus malin 
que ça. 



LA NUIT DE NOËL 233 

PÊRÉGRINUS, riant. 

t'en défie! 

m \ \ . 
Tu m'en défies ? n ouvre la fenêtre.) Ah ! ce n'est pas ma faute 
s'il n'y a pas une seule étoile à découvert. 

PBRBGRINUS. 

Tu vois que les horlogers peuvent servir à quelque chose'? 
MAX. fermant la fenêtre. 

Ce n'est toujours point ici le cas. Tu n'as pas seulement 
une montre ! 

PÉRBGRINUS. 

Tu m'en perds ou tu m'en casses une par semaine ! Tu sais 
bien que je t'ai donné la dernière l'autre jour. 

MAX. 

Ah! tiens, c'est vrai! je l'ai là. Eh bien, je t'en remercie, 
mais elle est détestable, elle ne va pas. 

PBRBGRINUS. 

Voyons ! (11 remonte la montre de Max.) Ce n'est pas étonnant, tu 
as oublié... 

■ A X . 

Mais ta pendule, cette précieuse antiquaille, qui est arrêtée 
depuis l'année dernière? 

PÉRBGRINUS, lui rendant sa montre et lui montrant le bureau. 
La pendule de...?Le mouvement est là. Je suis en train de 
réparer, et justement, ce soir, je comptais la mettre dans 
son étui... 
MAX. regardant la pendn'.e en imitation de Boule qui est sur un socie 
accroché à la moraille, au-dessus de la port» du fond. 

Oui, dans son monument ! Mais à quoi bon une machine 
pour compter les heures de ton néant ? 

PÉRÉGRINUS. 

Ah çà! qu'est-ce que lu as donc à me rabrouer de la sorte 
aujourd'hui? Je ne i'a ; jarr.îi- \ i -. terrible! 



234 THEATRE DE NOUANT 

MAX. 

Tu veux savoir ce que j'ai contre toi? 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, j'aime mieux savoir. 

MAX. 

Eh bien, sais-tu ce que c'est qu'un arbre de Noël? 

PÉRÉGRINUS, surpris et embarrassé. 

Un... arbre de Noël? 

MAX. 

Oui, un jouet d'enfant, avec des bougies allumées, avec des 
rubans, des fruits, des bonbons, des pantins pendus aux bran- 
ches ? Un bon Allemand comme toi sait de reste que c'est la 
surprise obligée, la veille de Noël, pour tous les marmots au- 
dessous de sept ans? 

PÉRÉGRINUS. 

Je sais ça : après? 

MAX. 

Eh bien, que penses-tu d'un marmot de trente ans qui, 
chaque année, se donne, à lui tout seul, en grand secret, le 
divertissement de se surprendre ainsi lui-même? Moi, je pense 
que c'est un malheureux qui tombe en enfance, un homme ' 
qui devient idiot ou fou, et cet homme-là, c'est toi ! 
PÉRÉGRINUS, troublé, se levant. 

Max qui t'a dit cela ? 

MAX. 

Le valet que tu as chassé hier. Il est venu tantôt me ré- 
véler ta manie, et il a bien fait, car je suis accouru, comme 
tu vois. 

PÉRÉGRINUS. 

Si tu écoutes les propos d'un valet ivrogne... 

MAX. 

Oh ! n'essaye pas de me tromper ! J'ai vu arriver ici cer- 
taine corbeille que tu réclamais tout à l'heure, et je t' aver- 
ti ; que tu ne la reverras pas, car j'en ai fait bonne et promple 
justice : j'ai tout jeté au feu et dans la rue! 



LA NUIT DE NOËL 235 

PÉRÉGRINUS, très-affecté. 

Ah !... vous avez jeté...? vous avez brûlé...? Eh bien, Max, 
vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine ! 

MAX. 

Ah! voilà! 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, voilà ma folie, je le veux bien; mais la vôtre est plus 
cruelle : vous avez voulu effacer de ma vie un rêve bien mo- 
deste, bien caché! Et pourquoi, je vous le demande? Pour 
rendre hommage à je ne sais quel fantôme de raison creuse 
et froide, qui vous trahira peut-être, vous, tout le premier. 
Laissez donc aux gens humbles qui se taisent leurs innocents 
plaisirs et leurs mystérieuses contemplations. Tenez, je suis 
fâché de vous le dire, mais vous avez fait là une méchante 
action, et., si ma maison n'était protégée par une influence 
supérieure à la vôtre, vous lui eussiez porté malheur. J'ai 
senti le contre-coup de votre procédé barbare : en rentrant 
chez moi tout à l'heure, j'ai marché sur des débris; il m'a 
semblé que j'entendais sous mes pieds de faibles plaintes, et 
que de mon toit pleuvaient des larmes. Ma cloche était cas- 
sée ; ma serrure, ouvrage excellent et précieux d'un vieux 
ami... (Max lève ses épaules) — que vous n'avez peut-être pas as- 
sez apprécié ! — la serrure de maître Rossmayer était forcée 
et gâtée. Le marteau, usé par la main de mes pères, gisait 
sur le pavé, dans la boue ! Enfin mon seuil était violé et ou- 
tragé! Un froid mortel a passé sur mon front comme un 
souffle diabolique... Max, je ne veux pas oublier notre ami- 
tié d'enfance ; mais je vous déclare qu'en insultant à de pieux 
souvenirs, — que vous ne comprenez pas, — vous avez con- 
sisté mon âme et peut-être offensé une mémoire qui m'est 
chère ! (il se rassied très-ému sur son fauteuil.) 
MAX. 

Ainsi, tu avoues ton mal? tu proclames ta sottise? Tu gé- 
mis sur des jouets de filasse et de carton comme sur des 
créatures vivantes que j'aurais massacrées? Vraiment, oui! 



236 THEATRE DE NOUANT 

et pour un peu tu me traiterais d'Hérode ! Ne dirait-on- 
pas, à te voir ainsi, d'une mère à qui l'on a ravi ses en- 
fants ? 

PÉRÉGRINUS, impatienté. 
Ses enfants, ses enfants... Eh bien, qu'en sait-on si je n'ai 
pas d'enfants? 

MAX. 

Dis-tu vrai ? Tu serais père, et tu me l'aurais caché ? 

PÉRÉGRINUS. 

Mèle-toi de tes affaires et ne t'occupe pas des miennes ! 

MAX. 

Allons, calme-toi! 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, calmons-nous, on vient! 

SCÈNE X 

MAX, PÉRÉGRINUS. 
NANNI, toute tremblante. 

Monsieur Pérégrinus, le souper vous attend. 

PÉRÉGRINUS, agité. 

Oui, bien ! Merci, mademoiselle Lœmirt. Viens, Max. (u son. 

Nanni, inquiète, le suit des yeux d'un air étonné.) 

SCÈNE XI 

AIAX, NANNI. 

MAX, s'arrttaut au fond et revenant. 

Un mot, Nanni, vite! Est-il vrai que Pérégrinus ail un 

en fan! ? 

N A N \ I . 

Ah ! mon Pieu!... Je n'ai jamais entendu parler do ça! 



LA NUIT DE NOËL 237 

MAX, à lui-même. 

Je suis bien sûr qu'il veut me tromper ; mais... 

NANNI. 

Ah! pourtant, s'il vous l'a dit! 

MAX. 

N'importe, je reste ici, je ne le quitte pas 1 Faites-moi 
faire un lit dans son appartement. 

NANNI. 

Mais il n'y a de lit que le sien... 

MAX, montrant l'escalier tournant. 

Eh bien, là-haut! 

NANNI, reculant d'effroi. 

Dans la chambre fermée? 

MAX. 

Oui, la chambre du vieux Rossmayer. Il y revient, je sais 
ça; mais ça m'est égal. J'aime les revenants, moi! (n sort.) 

4 

SCÈNE XII 

NANNI, seule. 

Qu'est-ce qui se passe donc d'affreux ici ? M. Pérégrinus qui 
parait en colère... et qui a un enfant !... Et M. Max qui veut 
coucher dans la chambre du revenant ! Quels événements, 
grand Dieu !... Et ce vent qui gronde !... Je ne sais plus où 
j'en suis ! (Elle sort.) 



ACTE DEUXIÈME 

Toujours le vent et la pluio. 



SCÈNE PREMIÈRE 

PÈRÉGRINUS, seul, venant de la droite, au fond. 

Puisque voilà mon persécuteur savourant son café et ab- 
sorbé dans je ne sais quel problème à propos de la manière 
de casser les noix,... je voudrais bien savoir de mademoiselle 
Lœmirt... (Regardant au fond.) Mais je n'ose lui faire signe. 
Quand on cherche à être seul avec une jeune fille, on a tou- 
jours l'air... Certes, je ne songe pas à lui en conter, moi ! Une 
personne si honnête,... si respectable !... (Ému.) Ah! la voilà... 
Qu'est-ce que je voulais donc lui dire? 



SCÈNE II 

PÈRÉGRINUS, NANNI. 
Pérégrinus feint de chercher quelque chose sur l'établi. 

NANNI, à part, le regardant. 
Je voudrais bien le questionner, mais je n'ose pas. 

PÈRÉGRINUS, feignant la surprise. 

Ah! c'est vous, mademoiselle Nanni? 

NANNI. 

Vous cherchez quelque chose, monsieur Pérégrinus? 

PÈRÉGRINUS. 

Je cherche... sans chercher ! Ah! dites-moi,... vous étie? 
là quand Max a brisé et brûlé des objets que je destinais.. 



LA NUIT DE NOËL 239 

X A N N I . 

A votre petit enfant, n'est-ce pas, monsieur Tyss ? Oh ! ne 
craignez rien, je vois bien que votre mariage est un grand 
secret, et je le garderai Gdèlement, soyez-en sûr. Est-ce qu'il 
va venir, le petit ? 

PÉRÉGRINCS. 

S'il vient,... ce ne sera que vers minuit, et vous serez en- 
dormie à cette heure-là... 

NANNI. 

Quel malheur ! moi qui aurais tant voulu le voir ! 

PÉRÉGRIXUS. 

Il ne viendra peut-être pas ! A quoi bon? Je n'ai plus de di- 
vertissement à lui donner, plus d'arbre de Noël, plus rien,... 
car Max a tout détruit, n'est-ce pas? 

NANNI. 



Hélas! tout! 
Même l'arbre ? 



PEREGRINUS. 



NANNI. 

Il en a fait des allumettes pour le poêle ! Mais il n'est que 
neuf heures, monsieur Tyss; on pourrait faire venir d'autres 
jouets. 

PÉRÉGRIXUS. 

Non, c'est inutile. Max est résolu à ne pas me quitter, et je 
ne veux pas... 

NANNI. 

Vous ne voulez pas qu'il voie votre fils? 

PÉRÉGRIXUS. 

J'ai donc dit que c'était un fils ? 

NANNI. 

Je croyais ! Pendant le souper... 

PÉRÉGRINUS. 
Oui, j'ai dit Cela pour... (Surpris, écoutant des pas qui résonnent 
au-dessus du plafond.) Mais qui donc marche là-haut, dans la 
chambre fermée ? 



240 THEATRE DE NÛHANî 

NANNI, effrayée. 
Ali ! Jésus ! on marche ? 

PÉRÉGRINUS. 

Ce doit être Fritz. 

NANNI. 

Ah ! oui, c'est Fritz, à qui M. Max a donné l'ordre de lui 
faire un lit. 

PÉRÉGRINUS. 

Dans cette chambre inoccupée depuis plus de vingt ans? 

NANNI. 

Vingt ans ! 

PÉRÉGRINUS. 

C'est là que demeurait un vieux ami de ma famille, un 
homme bien simple en apparence, vulgaire même, un pauvre 
ouvrier, mais un homme de génie dans sa partie. 

NANNI. 

Oh ! je sais, le vieux mécanicien, maître Rossmayer. Ma 
grand'mère m'en parle souvent, elle l'a connu. Il passait 
pour un peu sorcier à cause des beaux ouvrages qu'il faisait... 
Et cela vous contrarie, que l'on dorme dans sa chambre ? 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, surtout Max, qui se moque toujours. 

NANNI. 

S'il allait vouloir casser les meubles 1 

PÉRÉGRINUS. 

Non ! Max est un homme raisonnable, et il n'aurait pas de 
motifs cette fois... Ah ! pourtant vous me faites penser à quel- 
que chose... Il y a là-hatit certain jouet précieux... Oui, oui, 
sous prétexte de me corriger d'une manie, Max pourrait bien 
le détruire aussi ! Je cours le chercher pour le mettre en 
sûreté, (il monte l'escalier et disparaît.) 
NANNI. 

Ah ! si j'avais su que cela lui faisait de la peine, je n'aurais 
pas donné les clefs à Fritz; mais peut-être serait-il encore 
temps d'empêcher M. Max de rester 1 



LA NUIT DE NOËL 241 

PÉRÉGRINUS, redescendant avec une grande boîte. 
Tenez,, chère demoiselle, voilà mon trésor : où le mettons- 
nous? 

NANNI. 

Qu'est-ce que c'est donc? 

PÉRÉGRINUS. 

Une boîte remplie de marionnettes! Cela n'a de prix que 
pour moi à cause de... (il lui remet la boîte et remonte. )Permettez! 
il y à aussi le théâtre, que j'ai posé là... (Rapportant le théâtre do 
marionnettes.) Je vous expliquerai... 

NANNI. 

Ah ! vite, sous l'escalier ! Voilà, je crois, M. Max ! (ils cachent 
la boîte et le théâtre.) Et puis je vais lui dire que la chambre de 
là-haut est trop délabrée. 

PÉRÉGRINUS. 

Il n'en sera que plus obstiné, et il ne l'est pas peu. Puis il 
fait toujours un temps... 

NANNI. 

Puisqu'il demeure tout près d'ici... Ne faites pas semblant, 
le voilai 

SCÈNE III 
PÉRÉGRINUS, NANNI, MAX. 

MAX, tenant une noix qu'il examine. — Il a sa serviette pendue, par 
distraction, à sa boutonnière. 

Tu disais donc qu'il était plus difficile de faire une montre 
que de casser une noix; et moi, je te disais que l'un est aussi 
simple que l'autre ; je vais te le démontrer. 

PÉRÉGRINUS. 

Non, non, merci! j'aime autant te donner raison. 

MAX. 

Ah! la paresse ! Ton cerveau ne peut plus faire le moin- 
dre effort d'attention ! Quand je te le disais, que tu devien- 
drais.., 

H 



242 THÉÂTRE DE NOHAN 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, colimaçon, chauve-souris, tout ce que tu voudra»! 

(Max s'est assis et lit dans le Traité de mécanique, qui est sur l'établi.) 
NANNI, bas, à Pérégrinus. 

Ne lui répondez pas, ou il se tiendra là deux heures 1 

PÉRÉGRINUS. 

Vous avez raison. Je vais faire semblant de me retirer. (Haut.) 
Bonsoir, Max; bonne nuit! 

MAX. 

Ah! tu te couches à neuf heures à présent? 

PÉRÉGRINUS. 

C'est ma coutume, tu le sais bien. 

MAX. 

Soit ! Bonsoir... Tu te lèves matin? 

PÉRÉGRINUS. 

De grand matin. 

MAX, railleur, tenant toujours son livre, 
A minuit peut-être ? 

PÉRÉGRINUS. 

Pourquoi me dis-tu cela ? 

MAX. 

Bien, bien ! je ne dis rien ; bonsoir. 

NANNI, bas, à Pérégrinus. 
Allez ! allez ! Quand il sera monté, j'enverrai Fritz vous 
avertir. Il ne faut pas renoncer à fêter la Noël ; je m'en charge, 
moil 

PÉRÉGRINUS, émn et timide, bas. 
Ah '.vraiment! vous,... vous êtes...? (a part, en sortant.) Elle 
est un ange pour moi, cette demoiselle I 

SCÈNE IV 
MAX, NANNI. 

MAX. 

Il est charmant, mon ami Pérégrinus ! Il est d'une finesse !... 



LA N llï" DE XOEL 243 

N A N X I . 

Vous vous imaginez... 

MAX. 

Je n'imagine rien ! Comment donc! je vois clairemenl qu'il 

tombe de sommeil... Et vous aussi, vous allez bâiller tout à 
''heure ! Tout cela, ce n'est pas pour me renvoyerl certes, vous 
n'\ songez pas! ^ll lit toujours.) 

NANNI, à part. 

Ce vilain homme de\ine tout! Eh bien, je vais lui parler 
de... (Haut.) Tenez, monsieur Max, vous devinez qu'il y a 
quelque chose ! M. Tyss craint vos moqueries; mais, moi, cela 
m'est fort égal, moquez-vous tant que vous voudrez; je ne 
vous en dirai pas moins que vous avez tort de rester ici mal- 
gré... 

MAX. 

Malgré quoi ? 

NANNI. 
Malgré les esprits de la maison, qui n'aiment pas qu'on les 
dérange pendant la nuit de Noël. 

MAX* 

Les esprits? Ah ! oui-da ! c'est pourtant une maison ou l'es- 
prit manque beaucoup ! 

NANNi. 

Non pas quand vous y êtes, monsieur Max ! 

MAX, saluant. 
Merci. 

NANNI. 
Alors, vous ne croyez pas...? (On entend craquer fortement les 

boiseries.) Ah ! tenez ! 

MAX. qui n'a ; as bougé. 

Les boiseries qui craquent quand le poêle chauffé? Si elles 
ne subissaient pas l'effet de la température, elles seraient en 
révolte contre la loi du retrait, qui est une loi physique des 
plus connues, et c'est alors que vous auriez sujet de vous éton- 
ner et de nous effraver. 



244 THÉÂTRE DE NOHANT 

NANNI. 
Ah 1 c'est possible. (On entend une course effrénée de souris avec de 
petits cris.) Ah ! mon Dieu ! 

MAX, impassible. 

Il paraît que les rats tiennent là-haut cour plénière ? Je 
serai fort aise d'observer leur ébats. 

NANNI, à part. 

Il n'a peur de rien, et je me fais peur à moi-même en lui 
parlant des esprits ! (Haut.) Alors, vous ne croyez à rien, vous, 
monsieur Max ? 

MAX. 

Comment, à rien ? Peut-on ne croire à rien ? Je crois à tout 
ce qui est. 

NANNI. 

Oui, à tout ce qu'on peut voir et toucher ? 

MAX. 

Non ; car je ne peux pas toucher la lune, et je ne peux pas 
voir le principe de la vie; mais je crois à ce que le raisonne- 
ment me démontre. 

NANNI. 

Et pourtant si vous voyiez un fantôme ? 

MAX. 

Je me dirais que je ne vois réellement pas, et que j'ai une 
hallucination ; mais je n'en, aurai jamais, moi ! Elles ne vien- 
nent qu'à ceux qui y croient. 

NANNI. 

Je vous jure, monsieur Max, que ma grand'mère n'est pas 
peureuse, et qu'elle a vu bien souvent... 

MAX. 

Le vieux mécanicien, n'est-ce pas ? (On entend étemuer tout prés 
de Max à plusieurs reprises.) Ah ! ah ! voilà un revenant qui est en- 
rhumé du cerveau ! 

NANNI, épouvantée- 

Ah ! tenez, avec vos moqueries, vous mettez les esprits en 
colère, et moi, je... Vrai, j'ai trop peur, je ne reste pas là ! 
(Efie s'enfuit et ferme la porte derrière elle.) 



LA NUIT DE NOËL 



SCENE V 



MAX, seul, riant. 



Ah ! ah ! la petite s'est prise dans son propre piège... Elle a 
cru... (Étcrnument fantastique.) Bon ! c'est tout près de mon 
oreille !... Quelque fissure de la muraille m'apporte les bruits 
qui se produisent dans la salle à manger... ou ailleurs. 
Voyons! puisque j'ai jeté un coup d'oeil sur ce bouquin... 
Cela ne me parait pas sorcier, à moi, la mécanique ! (un petit 
rire sec et mystérieux auprès de lui.) Hein?... Ah! oui, toujours la 

transmission acoustique!... C'est donc à compulser ce livre 
vénérable que mon ami Pérégrinus a usé sa vie ! 11 l'a étudié... 
annoté... Mais je n'y vois aucune trace des travaux de son 
maître. Je sais bien que le vieux Rossmayer savait à peine 
écrire; c'était un illettré complet, parlant mal et radotant 
tout à fait dans les dernières années de sa vie. (craquement répété 

des boiseries. Max n'y fait aucune attention.) Mais il aurait pu laisser 
quelques figures... quelque plan ;... car, en somme, il avait une 
idée, ce vieux ! il avait du moins l'air de chercher quelque 
chose ! (Ricanement mystérieux.) Quelque chose de plus malin, 
je pense, que des horloges à musique, des coucous et des ca- 
lendriers perpétuels, (il rêve.) Perpétuels!... le mouvement 
perpétuel!... (Rire plus accusé.) Non, il ne cherchait pas cela. 
Il n'aurait jamais osé ! Quand on fait des niaiseries, des jouets 

d'enfant comme Cela... (il prend le mouvement de la pendule resté sur 
l'établi.) 

UNE VOIX, bizarre et cassée, partant de la gauche de Max. 

Touchez pas, touchez pas ! 

MAX, sans y faire attention, tandis que quelque chose de noir s agite 
derrière les vitres de la fenêtre de gauche. 

Car voilà un de ses derniers ouvrages, cette fameuse pen- 
dule, qui, en sonnant, faisait chanter un coq, au grand éba- 
hissement des marmots et des servantes ! (n étudie le mouvement. 

44. 



246 THÉÂTRE DE NOUANT 

Oui, voilà les tiges qui faisaient mouvoir les ailes, et ici, 
sous ma main, le ressort qui produisait... (n prend sur l'établi 

un instrument pointu pour toucher le mouvement. La fenêtre de gauche 
s'ouvre et une chouette parait sur le bord.) 

LA CHOUETTE. 

Touchez donc pas ! touchez donc pas ! 

MAX, absorbé, entendant machinalement. 

Touchez donc pas?... C'était le cri de détresse du vieux 
Rossmayer quand nous approchions de ses instruments. (Sen- 
tant le vent, sans se retourner.) Tiens ! c'est le vent qui a ouvert 
la fenêtre et qui m'apporte de la rue des paroles qui semblent 
s'adapter... Ce que c'est que le hasard ! voilà pourtant com- 
ment se produit le fantastique dans les esprits crédules ! (il 

pose le mouvement sur l'établi.) Mais il fait froid, diantre 1 (il se lève, 
va à la fenêtre et voit la chouette qui roule ses yeux hagards et agite ses 

ailes.) Bon! qu'est-ce que vous venez faire ici? Voyons, 
oiseau de Minerve, allez à vos affaires; je ne crois pas aux pré- 
sages, moi ! (La chouette s'envole en criant. Max ferme la fenêtre et 
revient à l'établi.) Oui, le but d'une science si bornée serait de 
trouver... Si je mordais à cela, moi, je voudrais simplifier !... 

(il a repris l'instrument pointu et l'enfonce dans le mouvement.) Ceci 
d'abord, qui me paraît... (il touche le ressort, qui se détend sous ses 
doigts. Le timbre sonne avec furie. Max remet le mouvement sur l'établi 
et reste un moment surpris et immobile. Le coq doré qui est sur la pendule 
agite ses ailes et chante par trois fois au-dessus de l'étui vide. Max se 
retourne stupéfait. Le timbre cesse de sonner sur 1 établi.) 

LA VOIX DE LA CHOUETTE, derrière la vitre. 
Cassée, cassée ! vous l'avez cassée ! 

MAX, regardant vers la renêtre. 

Encore cette voix ?... Et ce coq qui chante tout seul là-haut 
quand son mécanisme est là sous ma main?... Ah ! j'y suis. 
Il y a dans cette chambre un écho qui déplace l'audition nor- 
male!... Quelque objet placé par hasard de manière à pro- 
duire une apparente aberration du sens de l'ouïe. C'est très- 
curieux ! Voyons ce que ce peut-être... (il regarde partout.) Je 
ne vois rien de chance ici... Pourtant cela doit venir de l'es- 



LA NUIT DE NOËL 247 

Calier... (il regarde dessous, dans l'enfoncement.) Ah ! cette boîte !... 

Elle n'est pas là ordinairement. Ce doit être la cause... (il 

prend la boîte de marionnettes et la place au milieu de la chambre.) 
Voyons maintenant ! (il retourne à l'établi, prend un marteau et frappe 
sur le timbre, qu' rend un son sec et fêlé.) Je l'ai donc cassé*?... 
Voyons autre chose ! (il frappe sur l'établi.) Ceci est un bruit 

normal ! (il frappe avec le marteau sur la boite de marionnettes, qui 
répond par un bruit formidable.) Ah ! (il soulève, examine et secoue 

la boîte.) C'est léger, cela semble vide... Pourtant, c'est 
fermé !... Mais je peux bien briser le couvercle ! (n frappe à 

plusieurs reprises sur le couvercle, qui résiste, et, à chaque coup de marteau. 
le bruit fantastique se répète avec une intensité effrayante et risible. — 
S'essuyant le front et laissant tomber son marteau, troublé.) Je ne com- 
prends pas ! Moi, ne pas comprendre *? Allons donc ! L'expli- 
cation... la voici : c'est un phénomène qui se produit en moi 
seul ! c'est une exaspération, un égarement ; non ! un déve- 
loppement subit, et tout à fait remarquable, des fonctions de 
l'ouïe. Je le savais bien, moi, qu'à force d'exercer mes facul- 
tés intellectuelles, j'arriverais à décupler la puissance de mes 
organes ! (Un peu égaré, à part.) Certes tout est miracle dans la 
nature, et il appartient aux organisations supérieures dépos- 
séder ces puissances merveilleuses que le vulgaire attribue à 
la magie... (Prenant la lumière sur l'établi.) Je vais monter dans la 
chambre de Rossmayer, et, de là, planant sur la ville, j'enten- 
drai tous les bruits de l'horizon, j'exercerai cette faculté nou- 
velle que je possède... Et qui sait à. quelle découverte peut 
me conduire... (il disparait en parlant jusqu'au haut de l'escalier.) 



248 THÉÂTRE DE NOHANT 

SCÈNE VI 

Le théâtre reste un instant vide et sombre. On entend le vent mugir par ra- 
fales et la pluie tomber à flots. La chouette crie sur les toits; les girouettes 
grincent. La boite, qui est restée au milieu de la chambre, s'ouvre d'elle- 
même, et il en sort une quantité de jouets d'enfant; après quoi, le spectre 
de maître Rossmayer, petit, grêle et incolore, sort à son tour et se met à errer 
légèrement, quoique courbé et cassé par l'âge. Il est vêtu d'une chemise 
poudreuse, d'une culotte grise râpée et d'un vieux tablier de cuir. Une pe- 
tite queue mince sort de son bonnet et s'agite singulièrement. Sa voix che- 
vrotante ressemble à celle d'un perroquet, et crie plus qu'elle ne parle. 

LE SPECTRE. 

Paix ! silence ! tais-toi, vieille chouette ! (La chouette se tait.) 
Monsieur le vent et madame la pluie, c'est bien, bien travaillé, 
très-bien; mais ne menez pas si grand bruit. (Le vent s'apaise.) 
On est chez soi, que diable ! on veut s'entendre causer. (Les 
girouettes crient plus doucement.) Bon ! amusez-vous avec les gi- 
rouettes, esprits de la nuit ! on les a mises là-haut pour vous. 
Et vous, esprits du foyer, amusez-vous aussi, trémoussez- 
vous ! C'est la nuit de Noël, où vous donnez le bal dans là 
maison des bonnes gens. La fête commence, allons ! (silence 
complet.) Eh bien?... Ah ! je comprends, vous n'osez pas vous y 
mettre avant l'heure? Mais il faut commencer pourtant pour 
que le prodige s'accomplisse ! Allons, pendule, allons, ma 
fille, prête-nous minuit pour un instant. Tu n'as pas besoin 
de ton mouvement pour ça; l'habitude!... (La pendule vide fait 

apparaître un cadran; elle sonne et marque minuit.) Très-bien! Al- 
lons, vieux poêle ! éclaire donc tes invités ! (Le poêle s'ouvre et 

répand une lueur rouge qui éclaire la chambre.) Chantez, cri-cris ! 

craquez, vieux meubles ! détendez vos tentures tout à votre 
aise! trottez, souris, criez... Et vous autres, petits messieurs, 
petites dames, petits chevaux, petits ouvriers, qu'est-ce que 
vous faites là?... (Les jouets s'agitent.) Oh! mais en mesure, 
donc ! (il prend à la muraille le vieux violon, dont il tire des sons aigres 



LA NUIT DE NOËL 249 

et discordants. Sabbat. Tous les jouets se mettent à agir : les petits mou- 
lins tournent, les petits ouvriers travaillent, les roquets aboient, les voi- 
tures marchent, les cavaliers galopent, les dames dansent, une nuée de sou- 
ris trottent autour du Spectre, qui dirige leurs ébats en marquant du pied 
les ligures. Le vent et la pluie font rage au dehors. Le poêle ronde prodi- 
gieusement; la chouette, les cri-cris, les girouettes, le timbre, la cloche 
de la rue, qui a retrouvé la voix, font un vacarme étrange, et le Spectre 
saute aussi d'une façon désordonnée, comme s'il voulait s'envoler, et comme 
s'il allait se casser.) Assez ! (Tout se tait brusquement.) J'entends 

venir la bonne Nanni, ma protégée ; elle cherche quelque 
chose qu'elle ne peut trouver clans la maison et qu'il s'agit de 
lui donner ! Allons, bûche de Noël, on t'a fait de la musique, 
on t'a mise en belle humeur; il s'agit de nous donner une 
branche verte sans cesser de brûler. Vite, vite, grosse bûche ! 
pousse un peu, verdis et donne. Allons, courage ! (Une longue 

branche verte sort de la bûche enflammée.) Voilà qui est bien ! merci, 
bonne bûche ! Tes cendres iront sur le pré, et tu revivras en 
beau foin plein de fleurs! Cache-toi, pendule, ma mie! (Le ca- 
dran disparait ; le poêle se referme, on n'entend plus que de faibles bruits.) 

Silence par là dans les coins ! ces souris n'en ont jamais assez, 
de la danse! (Remettant le violon à la muraille.) N'effrayez plus 

Nanni, je VOUS le défends ! (il rentre dans la boite, qui disparaît 
avec lui et qui reparaît aussitôt sous l'escalier d'où Max l'avait tirée.) 



SCENE VII 

NANNI, PÉRÉGRINUS, la suivant avec une lumière. 
NANNI, au fond. 

Venez, venez, monsieur Pérégrinus! j'ai entendu M. Max 
entrer là-haut. Il a fait bien du bruit ; mais à présent tout est 
tranquille, et je crois qu'ii dort. (S'arrêtant devant les jouets.) 
Ah!... 

PÉRÉGRINUS. 

Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est vous., f 



?50 THEATRE DE NOUANT 

NANNI, qui tient d'autres jouets dans son tablier. 
Mais non ! tenez, j'avais descendu tout ce qui reste de ceux 
que vous aviez donnés aux enfants de chez nous, l'année der- 
nière... Ils sont malheureusement bien cassés; mais en voilà 
de superbes, et cette belle branche pour remplacer notre ar- 
bre de Noël ! Voyons donc ! 

PÉRÉGRINUS. 

Je n'y comprends rien, et je ne vois que Max qui ait pu 
apporter... Est-ce qu'il est sorti pendant que je faisais sem- 
blant d'être couché ? 

NANNI. 

Je ne sais pas, moi ! j'étais montée chez nous. Est-ce que 
vous croyez qu'il serait capable de...? 

PÉRÉGRINUS. 

Eh! mon Dieu , Max est bon, quoiqu'il affiche la dureté. Il 
aura vu qu'il m'avait fait de la peine, il aura voulu réparer 
son méfait. 

NANNI. 

C'est singulier! 

PÉRÉGRINUS, 

Enfin, il faut bien que ce soit lui, puisque ce n'est ni vous 
ni moi ! 

NANNI, qui s'est débarrassée de ses jouets, et qui, aidée de Pérégrinus, 
rainasse tous ceux du Spectre. 

Au fait, nous allons toujours les ranger, n'est-ce pas? 

PÉRÉGRINUS. 

Et vous les emporterez demain chez vous. 

NANNI. 

Eh bien , et votre petit garçon, à vous, c'est donc décidé 
qu'il ne viendra pas? 

PÉRÉGRINUS. 

Si fait! l'enfant viendra, puisque... 

NANNI. 

Oh! alors, je vais dresser l'arbre, le parer et l'arranger, 
l'ai justement descendu des rubans ! 



LA NUIT DE NOËL 251 

PÉRÉGRINUS. 

Vous voulez prendre cette peine? 

NANNI. 

Oui, oui ! j'ai tout le temps; il n'est pas dix heures. 

PÉRÉGRINUS. 

Mais vos parents seront inquiets de vous? 

NANNI. 

Non pas. Je leur ai dit que vous attendiez un petit filleul, 
et que, si vous aviez besoin de moi pour l'amuser, je resterais 
jusqu'à minuit. 

PÉRÉGRINUS, attendri et timide. 

Alors... puisque vous avez pensé à tout... Savez-vous, ma- 
demoiselle Loemirt, que vous êtes bien bonne, bien aimable, 
bien... bien obligeante! 

NANNI. 

Oh ! ce que je peux faire pour vous est si peu de chose ! 
Mais, puisque vous m'estimez un peu, monsieur Pérégrinus, 
faites-moi un grand plaisir, parlez-moi de lui. Dites-moi quel 
âge il a. 

PÉRÉGRINUS. 

Qui? l'enfant? 

NANNI. 

Oui, et comment il se nomme. 

PÉRÉGRINUS. 

Vous vous intéressez donc beaucoup à lui ? 

NANNI. 

Oh ! je l'aime de tout mon cœur? Vous me permettrez bien 
de le voir, n'est-ce pas? Où donc est-il? Et quand est-ce 
qu'on va l'amener ? 

PÉRÉGRINUS. 

Chère mademoiselle Lœmirt, voulez-vous me permettre de 
vous raconter une histoire ? 

NANNI, qui s'est assise et qui s'occupe à éplucher un peu la branche et 
à faire des nœuds de rubans. 

Oh! oui, par exemple. Pendant que je travaille, cela va 
bien m'intéresser. 



225 THEATRE DE NOUANT 

PEREGRINUS, allant chercher une chaise et venant s'asseoir devant 
elle, près du poêle. 

Eh bien, je commence. Il y avait une fois dans la belle et 
célèbre ville de Francfort-sur-le-Mein... 

NANNI. 

Dans notre ville? dans notre rue peut-être? 

PÉRÉGRINUS. 

Précisément. C'était dans la rue de Kalbach et dans une 
vieille maison fort semblable à celle-ci ! Dans cette ville, dans 
cette rue, dans cette maison, vivait une honnête et nombreuse 
famille du nom de... Mais je vous dirai le nom plus tard. 

NANNI. 

Oui, oui, quand vous voudrez ! 

PÉRÉGRINUS. 



Les sept enfants. 
Ils étaient sept? 



NANNI. 



PEREGRINUS. 

Et même huit, car il y avait aussi le fils d'un voisin, et ce- 
lui-là s'appelait Max, comme mon ami le docteur es sciences, 
Or, c'étaient de beaux enfants, sauf le plus jeune, qui, sans 
être contrefait ni maussade, était si réservé, si peu bruyant, 
si timide, qu'on l'oubliait volontiers dans un coin pour ne 
s'occuper que des autres, plus aimables ou plus spirituels. 

NANNI. 

Pauvre petit ! c'est celui que j'aurais aimé le mieux. 

PÉRÉGRINUS. 

Il n'était point à plaindre, car, bien qu'il ne sût ni flatter 
ni caresser, il aimait beaucoup ! Il adorait ses parents, ses 
frères et sœurs, et son ami Max, et il était content de :es 
aimer. Il n'avait pas besoin d'autre chose. Il y a des caractères 

Comme cela (pliant le genou peu à peu devant Nanni), des personnes 

qui ne savent rien exprimer, rien demander... et qui pour- 
tant... (Nanni le regarde étonnée ; il ramasse un ruhan qu'elle a laissé 
tomher, et le lui présente respectueusement.) Et, d ailleurs, il avait un 

ami, un vieux parrain qui le choyait particulièrement. 



LA NUIT DE NOËL 253 

NANNI, inquiète. 
Un parrain? 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, l'excellent homme et habile ouvrier maître Noël Ross- 
mayer. 

NANNI. 

Ah! mon Dieu! est-ce qu'elle fait peur, votre histoire, 
monsieur Pérégrinus? 

PÉRÉGRINUS. 

Non ! ne craignez rien. Or, le savant horloger enseignait 
son art au filleul en question, et, dans ses moments de loisir, 
il lui fabriquait des jouets fort ingénieux, des marionnettes, 
des soldats à ressort qui faisaient l'exercice, des animaux qui 
semblaient marcher tout seuls, des moulins qui tournaient,... 
et, la veille de Noël,, il lui donnait tout cela pendu à un bel 
arbre tout brillant de lumières. L'enfant respectait ces beaux 
jouets et ne les eût jamais brisés; mais ses frères, plus tur- 
bulents, et Max surtout, Max, curieux de voir ce que les jou- 
joux avaient dans la tète et dans le ventre, les détruisaient 
sans pitié. Et le parrain grondait! Chaque année, il disait au 
filleul : « Voici les derniers présents que je te fais, si l'an pro- 
chain tu ne peux pas m'en montrer au moins un entier... 
ou raccommodé par toi ! » L'enfant pleurait. Il n'eût osé cher- 
cher à réparer quoi que ce soit, tant il avait de respect pour 
la science de son maître, et il ne savait rien refuser à ses frè 
res, à son ami. Il ne savait ni mentir, ni cacher, ni appeler à 
son secours; il eût craint de faire gronder et punir ces chers 
tyrans qui lui prenaient tout. Un jour, le parrain, qui était 
bien vieux, bien vieux, se sentit mourir, et, l'ayant appelé, 
il lui dit : « Mon pauvre Pérégrinus... » 

X A N NI . 

Il s'appelait comme vous ? 

PÉRÉGRINUS. 

Il s'appelait comme moi, et il avait alors douze ans. Et, 
comme il pleurait de voir son maître si pâle et si tremblant : 
« Tu pleures parce que tu m'aimes, lui dit le vieillard ; mais 

fa 



254 THEATRE DE N'OHAXT 

tu os faible de caraclère. De même que tu as toujours laissé 
prendre et détruire les jouets que j'inventais pour toi, de 
même tu laisseras effacer par le temps et les distractions les 
sages conseils et les utiles leçons que je t'ai donnés. Tu seras 
un artisan consciencieux, mais sans génie et sans invention. 
Tu seras riche, estimé; mais tu n'auras jamais la gloire d'at- 
tacher ton nom à une découverte, à moins que je ne m'en 
mêle, et... Mais il est trop tard à présent... je ne sais plus 
moi-même... Adieu! sois honnête et charitable, et pense à 
ton parrain, au moins une fois l'an... la veille de Noël ! » Or, 
ma chère demoiselle Lœmirt, le parrain, c'était mon parrain ; 
l'enfant, c'était moi, et l'arbre de Noël que vous préparez, 
c'est comme un bouquet de fête que j'offre en secret, chaque 
année, à la mémoire de mon très-digne et cher ami maître 
Noël Rossmayer. 

NANNI. 

Eh bien , vous avez raison, monsieur Pérégrinus, et je n'au- 
rai plus peur de lui. Je l'aime à présent que je sais comme ii 
vous a aimé. Est-ce que... est-ce que vous le voyez, la veille 
de Noël ? 

PÉRÉGRINUS, allant reporter sa chaise. 
Non, je ne le vois pas, bien qu'après minuit je reste là à 
veiller jusqu'à deux heures dans ce cabinet où il me donnait 
mes leçons, et au milieu des objets qui me viennent de lui ; 
je trouve du bonheur à me rappeler sa figure, ses paroles;... 
car, si je n'ai pas fait grand honneur à son enseignement, du 
moins je lui ai tenu ma parole d'être honnête homme et d9 
e pas l'oublier. 

NANNI. 

Ohl oui, certes! Mais ce n'est donc pas vrai, ce qu'on dit, 
qu'il revient ? 

PÉRÉGRINUS. 

Plût au ciel qu'il voulut revenir ! il serait chez moi le bien- 
venu ! Aussi, je fais tout mon possible pour m'imaginer que 
ie l'entends et aue ie m'entretiens avec lui. 



LA NUIT DE NOËL 255 

N A N X I . 

Ah! vous vous imaginez...? 

PÉRÉGRINUS. 

Ha chère enfant, je ne suis pas comme mon ami Max. je ne 
veux pas sonder les profondeurs, et je serais désolé de pou- 
voir nier avec certitude de certaines choses mystérieuses et 
douces. Tenez! j'ai retenu ce vers d'un yieux poète fran- 
çais : 

Au cœur Lion net et pur, l'âme prèle des yeux. 

Cela en dit beaucoup, et il n'y a rien là d'effrayant ni de ri- 
sible. 

NANNI. 

Je comprends, monsieur Tyss ! Permettez-moi d'allumer 
l'arbre de Noël avec vous à minuit, de penser un peu avec 
vous au parrain... et puis je vous laisserai veiller tranquille- 
ment tout seui. 

PÉRÉGRINUS. 

Ah! ma chère... chère demoiselle Lœmirt... c'est un grand 
plaisir que je vous devrai. 

NANNI, très-émue. 

Je vais emporter tout cela dans la salle à manger pour at- 
tacher les bougies, -et vous, puisque vous devez veiller, il 
faut dormir à présent une heure. J'irai frapper à votre porte 
quand sonnera le quart avant minuit. 

PÉRÉGRINUS. 

Vraiment?... vous voulez que je vous quitte, au lieu do 
vous aider? 

NANNI. 

Oui, oui, je n'ai plus du tout peur, voyez I je m'en vais 
toute seule ! Reposez-vous ! (Elle sort.) 



256 



THEATRE DE NOHANT 



SCÈNE VIII 
PÈRÉGRINUS, seul. 

Elle me rend service de s'en aller ! j'étais si attendri... char- 
mante fille! ah! si j'osais... Mais elle veut que j'aille dormir 
un peu... pour lui faire plaisir;... puisqu'elle le veut, je vais 
faire semblant ! (il sort avec la lumière.) 

SCÈNE IX 



LE SPECTRE, seul, sortant à demi de la bouche du pcéle. 

Poltron, va ! maladroit ! C'est ça ! va te coucher ! Ali ! je n'en 
ferai jamafrs rien, de cet enfant-là ! (n disparaît.) 



ACTE TROISIÈME 



'rbre de Noël est dressé, orné et allumé. Nanni seule achève d'y attacher 
quelques objets. — Le ciel est étoile. Le vent s'est apaisé. 



SCÈNE PREMIÈRE 
NANNI, seule. 

Le voilà prêt ! Est-il joli ? Oui, j'ai fait de mon mieux ! (une 
horloge sonne au loin.) C'est le quart avant minuit ! Fritz est 
couché; M. Max est bien endormi, je ne l'entends plus mar- 
cher. Je vais ranger un peu là dedans, et puis j'éveillerai 
M. Pérégrinus... (Regardant encore l'arbre de Noël.) Pourvu qu'il 
soit content ! Oh ! oui, il sera content, je crois ! (Elle sort par le 
fond.) 

SCÈNE II 

MAX, seul, descendant lentement l'escalier et rêvant. 

Oui, certainement, le mécanisme sidéral et le mouvement 
de toutes les parties de l'univers peuvent être comparés aux 
fonctions d'un organisme bien réglé, et il ne serait pas im- 
possible d'en résumer la pensée... — Mais tout ceci m'assiège 
tumultueusement l'esprit, et je ferai bien d'écrire à mesure, 
puisqu'il y a ici de la lumière... (Voyant l'arbre.) Ah! ah ! la 
folie de maître Pérégrinus triomphe; la voici dans tout son 
éclat! Il faut lui rendre le service de détruire encore une fois 
ce trophée de sa démence, car il n'est pas plus père que moi, 



285 THEATRE DE NOHANT 

et il n'engendrera jamais que des sottises, (n va pour renverser 

l'arbre, qui s'éteint tout entier subitement avant qu'il y ait porté la 
main.) 

LA VOIX DU SPECTRE. 

Touchez pas 1 

SCÈNE III 

MAX, LE SPECTRE. 

La chambre n'est éclairée que par le reflet verdàtre de la lune. Le Spectre sort 
du milieu de l'escalier que Max vient de descendre. Max le regarde un in 
stant dans un silence méditatif. 

MAX. 

Qui étes-vous ? 

LE SPECTRE. 
Tu me Connais bien ! (Son visage s'éclaire d'une lueur plus nette.) 
MAX, surpris. 

J'ai connu le vieux Rossmayer dans mon enfance, et vous 
êtes quelqu'un qui lui ressemble, voilà tout ! 

LE SPECTRE. 

C'est pourtant lui que tu vois. 

MAX. 

Laissez-moi donc tranquille ! Vous êtes mort et enterré de- 
puis vingt-trois ans, mon brave homme ! 

LE SPECTRE. 

On a beau être un grand savant, on ne sait pas tout, pot i t 
Max! Cherchez, enfants, le secret de la vie; mais celui du la 
mort, touchez pas, touchez pas ! 

MAX. 

Petit Max .'... touchez pas !.. . — Ma foi, vous l'imitez bien, 
je crois l'entendre. 

LE SPECTRE. 

Tu me vois et tu m'entends. Est-ce qu'on meurt ! Est-ce 
que la vie se pourrit comme une vieille noix mise en terre ! 



LA NUIT DE NOËL 259 

MAX. 

Ce n'est pas trop mal raisonné pour un mort, et tout à 
l'heure justement je pensais, à propos d'une noix et d'une 
montre;... mais je ne veux pas rêver tout éveillé, ni m'égarer 
le cerveau dans le souvenir de vos vieux paradoxes. L'esprit 
ne revêt pas le même corps qu'il a usé, que diable ! 

LE SPECTRE. 

Qu'en sais-tu? 

MAX. 

J'en sais,... j'en sais... Vous prétendez avoir repris le cours 
de votre existence juste où vous l'avez quittée ?... Vous au- 
riez cent vingt et un ans ! Alors, vous êtes trop vieux, vous 
radotez, vous battez la campagne, monsieur le spectre, et je 
suis bien bon de vous écouter ! (n veut sortir par le fond.) 

LE SPECTRE. 

Tu t'en vas, petit Max ; tu as peur ! 

MAX. 

Moi, peur? Par exemple! De quoi voulez-vous que j'aie 
peur ? De rien, car vous n'êtes rien, rien qu'un fantôme do 
mon imagination ! 

LE SPECTRE. 

Aurais-tu le courage de me donner la main? 

MAX. 

Toucher le vide? (il va toucher la main que lui tend le Spectre.) 
Diantre! vous avez froid !... Mais, vois-tu, spectre, dans le 
rêve même, un vigoureux esprit se rend compte de l'illusion 
qu'il est forcé de subir.... et... Laissez donc ma main ! (Redes- 
cendant avec effort et avec trouble les marches de l'escalier qu'il a mon- 
tées.) Je ne suis pas don Juan, que diable ! et je n'ai pas tué le 
plus petit commandeur! (Voyant le Spectre près de lui.) Ah! de 

l'obsession ? 

LE SPECTRE. 

N'as-tu pas quelque chose à me demander ? 

MAX, effrayé. 

Vous le savez?... (Sonriant.) Eh ! oui, certes, puisque vous 
êtes ma propre pensée revêtue d'une image fantastique. Eh 



260 THÉÂTRE DE XOHAXT 

bien, fantôme, répond qu'i 5t-ce que tu cherchais si obsti- 
nément durant ta vie ? 

LE SPECTRE. 

J'ai cherché ma vie durant ce nue tu cherches depuis une 
heure. 

M A X . 

Ah !... Eh bien, oui, la, je le cherche! Prétendez-vous l'avoir 
trouvé, vous? 

LE SPECTRE. 

Peut-être, je ne sais pas. 

MAX, s'animant. 

Bon ! vous divaguez ! C'est une chimère qui vous a rendu 
fou. 

LE SPECTRE. 

Alors, prends garde à toi-même ! 

MAX. 

Ah ! vous m'ennuyez à la fin !... Voyons! si vous avez dé- 
couvert quelque chose qui approche tant soit peu du but, 
dites-le, je vous en défie !• Vous cherchiez ce qu'on appelle le 
secret du diable, et le diable n'a pas voulu vous aider. 

LE SPECTRE. 

Il ne t'aidera pas davantage. 

MAX. 

Alors, vous n'avez rien trouvé ? 

LE SPECTRE. 

On trouve toujours quelque chose. 

MAX. 

Quoi ? Dites donc ! 

LE SPECTRE. 

Si je ne suis que ta propre pensée, c'est à toi de répondre. 

MAX. 

C'est juste '....Ma propre logique me parle admirablement... 
Je travaillerai,... je chercherai dans mon génie, et je trouve- 
rai, moi ! 

LE SPECTRE, ricanant. 

Que tu ne compteras plus tant sur toi-même. 



LA NUIT DE NOËL 261 

H A X . 

Tu railles, fantôme sournois ! Va-t'en ! Tu ne peux rien 
m'enseigner. Tu n'étais qu'un ignorant, tu ne savais pa 
écrire ! 

LE SPECTRE. 

Je savais chiffrer... J'ai laissé mon idée en chiffres. 

M A X . 

Où ça ? Tu déchirais à mesure. On n'a rien trouvé dans les 
notes qui eût le sens commun ! 

LE SPECTRE. 

Nanni a trouvé. 

m a x . 
Quoi '? un plan, un modèle ? Je le lui demanderai. 

LE SPECTRE. 

Oui-da ! L'aura qui sera aimé d'elle ! 

MAX. 

Et pour se faire aimer...'? 

LE SPECTRE. 

Il faut aimer ! (n disparaît.) 

MAX. 

Aimer, aimer!... Quand on aime la science, on se soucie 
bien des femmes !... Voyons, parlons sérieusement, si cela 
t'esl possible... Eh bien, tu t'es évanoui au moment...? 
Voyons, écoute encore ! 

LA VOIX DU SPECTRE, sortant du poêle. 

Non ! 

SCÈNE IV 

.MAX, seul. 

Alors... bien le bonsoir, vieux fou ! (n s'assied fort troublé et 
luttant encore.) Ouf! plus rien ! Voilà un rêve bien conditionné 
que je viens de faire! une véritable hallucination! La vue, 
l'ouïe, le toucher.... c'était complet ! Je n'aurais jamais cru 
que cela put m'arriver, à moi!... C'est un peu pénible, et 

15 



262 THEATRE DE NOHANT 

pourtant, comme cette notion-là me manquait... Mais voyons 
donc ! Les visions portent toujours le caractère des idées qui 
nous occupent... Peut-être sont-elles des révélations d'une 
vérité,... d'une certitude latente qui est eh nous... Je crois 
me rappeler, à présent, que Rossmayer avait laissé un papier 
qu'il recommandait aux méditations de Pérégrinus, ... et que 
Pérégrinus a négligé de méditer... Je ne rêve plus, je me sou- 
viens !... Le vieillard croyait avoir fixé son rêve ! Nanni,... 
le chiffre,... l'amour,... le mouvement perpétuel,... quelle 
confusion dans tout cela! Je me sens fatigué... J'ai mal à la 
tête, je crois ! 

SCÈNE V 

NAHNI, MAX, absorbé. 

NANNI, à part. 
Ah ! mon Dieu ! il est là ! (Faisant des signes an fond. — Bas.) 

Ne venez pas encore, monsieur Tyss; attendez ! (Haut.) Vous 
ne pensez donc pas à dormir, monsieur Max? Minuit va 
sonner. 

MAX, tressaillant. 

Ah! Nanni, écoutez ! Où est ce chiffre? 

t.. NANNI. 

Bonté divine ! quel chiffre ? 

MAX. 

Un plan chiffré, ou quelque chose comme cela', provenant 
du vieux mécanicien. 

NANNI, mettant la main à sa poche. 

Ah ! c'est peut-être... 

MAX. 

Donnez, donnez ! 

NANNI. 

Mais non, ce n'est pas à vous ! 

MAX. 

C'est à moi, si VOUS m'aimez, (il veut la prendre dans ses bras.) 



LA NUIT DE NOËL 2G3 

IVAN NI, le repoussant. 
Mais je no vous aime pas du tout. 

m a \ . 
Il faut m'aimer, Nanni ! je le veux ! La femme est faite 
pour subir l'ascendant de l'homme et pour répondre à son 
initiative. C'est une loi naturelle. Aimez-moi, puisque je ré- 
clame votre présence, et donnez-moi ce précieux chiffre!... 

NANNI. 

Vous vous moquez, vous ne l'auree pas ! 

MAX. 

Alors, je le prendrai ! (il veut user de violence. Pérégrinus, qui 
écoutait au fond, s'élance entre eux.) 

SCÈNE VI 

PÉRÉGRINUS, MAX, NANNI. 
PÉRÉGRINUS, très-ému. 

Max ! en voilà assez ! Vous devenez bien extravagant pour 
un homme si sage! J'ai de la patience, mais,... devant do 
certaines audaces, j'en manquerais peut-être... Allez-vous-en 

MAX. 

Tu me chasses de chez toi ? 

PÉRÉGRINUS. ' 

Non; mais... 

MAX. 

Mais tu veux rester seul avec ta conquête ? 

PÉRÉGRINUS, en colère. 

Assez ! trop ! Va-t'en ! 

MAX. 

Pauvre sot ! Voilà que tu t'échauffes la bile pour une femmo 
à présent ! Il ne te manquait plus que cela! Je vous laisse et 
vous bénis, mes enfants ! Est-ce que j'ai besoin d'un sot gri- 
moire? Est-ce que je ne trouverai pas tout seul?... Oui I... à 
l'air, sur les quais... A demain, Pérégrinus ! (il sort.) 



61 



THEATRE DE NOUANT 



SCENE VII 



PEREGRINUS, NANNI. 



PEREGRINUS. 

Cela me fait de la peine, de le renvoyer ainsi ; mais vrai- 
ment... 

NANNI. 

Vous avez bien fait, monsieur Tyss ! il prétendait... 

PEREGRINUS. 

Oui, j'étais là, j'entendais! Qu'est-ce donc que ce plan, ce 
chiffre?... 

NANNI, cherchant dans ses poches. 

Je ne sais pas. C'est un vieux papier tout jauni que j'ai 
trouvé dans la couverture de votre gros livre. Je parie que 
vous ne le saviez pas là !... 

PEREGRINUS, prenant le papier. 

Ah! ce doit être... quelque chose que j'ai beaucoup cher- 
ché, (il le regarde.) 

NANNI. 

Je l'ai trouvé en défaisant la vieille reliure, et j'avais ou- 
blié de vous le remettre tantôt. Cela vous fait donc plaisir, de 
le retrouver ? 

PEREGRINUS. 

Sans doute, bien que je ne sache pas si c'est là le secret 
qu'il voulait me léguer. 

NANNI. 

Qui ? le parrain ? Voyez, alors ! 

PEREGRINUS. 

Ce ne sont que chiffres, et il faut étudier cela, (il met le pa- 
pier sur son établi.) Ce n'est pas encore le moment; occupons- 
nous de notre arbre. 

NANNI. 

Aidez-moi à le rallumer, puisque M. Max l'a éteint. Com- 
ment le trouvez-vous ? 



LA NUIT DE NOE] 265 

PEREGRINUS, aidant Nanni à rallumer les bougies de I arbre, qui se 
rallument d'elles-mêmes sans qu'ils s'en aperçoivent. 
C'est un chef-d'œuvre, Nanni ! C'esl un bouquel digne de 
la circonstance.... et offert par vous !... C'est bien à vous!... 
ot je voudrais vous dire... Que vous disait-il donc, lui ? 

NANNI, distraite. 

M. Max? 

PÉRÉGRINUS, préoccupé. 

Oui ! Est-ce que... est-ce que vous compreniez ce qu'il en- 
endait par initiative,... par...? 

NANNI. 

Mon Dieu, non ! Il a\ait l'air tout égaré. Il disait... je ne 
sais quoi ! qu'il avait le droit de me commander. 

PÉRÉGRINUS 

Et cela vous offensait sans doute? 

NANNI. 

Mais... oui ! 

PÉRÉGRINUS, allumant toujours avec distraction. 

Il disait pourtant qu'il est dans la nature de la femme, 
quand elle est l'objet d'une préférence, et que l'homme le 
lui déclare... 

NANNI. 

Mais cela ne suffit pas, il me semble ! Si l'homme ne plaît 
pas? 

PÉRÉGRINUS, tristement. 

Ah! vous pensez...? Sans doute, sans doute! si l'homme ne 
plaît pas ! 

NANNI. 

Mais voilà toutes nos bougies allumées, et tout à l'heure... 

PÉRÉGRINUS. 

Ah! attendez. J'allais oublier... 

NANNI. 

Quoi donc? 

PÉRÉGRINUS, allant sous l'escalier. 
Le théâtre de marionnettes! 



266 THEATRE DE NOHANT 

NANNI. 

Ah! vous allez les faire jouer? 

TÉRÉGRINUS. 

Non, je ne saurais pas. Je n'ai jamais eu d'esprit, moi. C'est 
lui qui savait, le parrain ! Il nous jouait des scènes où il se 
moquait de nous en nous contrefaisant pour nous montrer nos 
défauts et nos ridicules, (il tire une marionnette de la boite.) 
NANNI. 

Ah ! qu'est-ce que c'est que celle-là? 

PÉRÉGRINUS. 

C'est lui ! c'est une figure faite par lui à sa ressemblance et 
habillée comme il s'habillait. 

NANNI, qui l'a suivi, prenant une autre marionnette. 

Et ce petit-là si gentil ? 

PÉRÉGRINUS. 

Ce petit-là, c'est moi... jadis ! Il y en a bien d'autres; mais 
laissons-les dormir dans leur boîte, puisque le bon magicien 
n'est plus là pour leur rendre le mouvement et la parole. 

(Revenant avec le théâtre.) Quant au théâtre... 
NANNI, très-enfant. 

Ah ! qu'il est joli ! tout doré autour ! 

PÉRÉGRINUS, attendri. 

Bonne Xanni! Ce jouet-là est le seul que Max ne m'ait pas 
caisse dans notre enfance; aussi je le mets tous les ans ici en 
évidence, pour moi seul, (n place le petit théâtre sur le poêle.) Avec 
l'arbre... ici (il place l'arbre à côté du poêle), afin que tout mo 
rappelle autant que possible la dernière fête de mon vieux 
ami!... Mais, aujourd'hui, je ne suis pas seul, mademoiselle 
Lœmirt, puisque vous avez la... complaisance de prendre 
part à mes sentiments, à mes souvenirs, à ma folie peut- 
être ! 

NANNI. 

Je ne vois pas là de folie, monsieur Tyss, et la preuve,... 
c'est que j'ai retenu un compliment de fête que ma grand'- 
mère m'a appris pour la circonstance. 



LA NUIT DK NOËL 267 

PÉRÉGRINLS. 

Ah! vraiment ? 

NANNI, récitant. 

Ami Noël, tu viens nous voir 
Avec des présents... 

PÉRÉGÏUMJS. 

Eh! mon Dieu, c'est le môme compliment que je lui disais 
la dernière fois... 

NANNI. 

Oui, c'est vous qui l'aviez composé. (Récitant.) 

Ami Noël, tu viens nous voir 
Avec des présents pleins d'espoir. 
Pour nous, Noël est un beau soir. 
Pardonne-nous nos maladresses... 

Vous riez ? 

PÉRÉGRIXUS. 

De ma poésie, oui. 

NANNI. 

Mais, moi, je trouve cela très-bien, pour un petit enfant 

nue VOUS étiez alors. (Récitant.) 

Pardonne-nous nos maladresses; 
Nous te faisons bien enrager, 
Et souvent l'on t'entend gronder; 
.Mais c'est ta manière d'aimer, 
Et nous connaissons ta tendresse. 

Ah! tenez, minuit sonne, notre compliment est dit, notre 
arbre est bien brillant, la bûche brille et chante. Je vais vous 
laisser finir votre veillée, comme c'est convenu. 
prÎRÉGRixus, chagrin. 
Ah ! déjà ? vous partez ? 



268 THEATRE DE NOHANT 

N A N M . 

Sans doute; maman serait inquiète. 

PÉRÉGRINUS, tremblant. 

C'est juste, oui, c'est juste. Bonsoir donc, mademoiselle 
Nanni. Merci... et... Merci! bonsoir! (Nanni va pour sortir, les 
portes se ferment d'elles-mêmes.) 

NANNI, effrayée. 

Qu'est-ce que c'est ? 

PÉRÉGR'INL'S , voulant vainement ouvrir. 

Qui donc se permet...? Max! Fritz! est-ce vous?... Qui est 
là?... Ouvrez donc! (On entend frapper trois coups dans le théâtre 
fies marionnettes, et une petite musique d'ouverture part du violon qui 
est suspendu à la muraille opposée. .L'archet joue de lui-même sur l'in- 
strument.) 

NANNI. 

Ah ! mon Dieu ! quelqu'un s'amuse à vouloir nous faire 
peur ! 

PÉRÉGRINUS, stupéfait, à part. 
Quelqu'un dans le poêle allumé? (A Nanni, qui se jette effrayée 
lans ses bras.) Ne craignez rien, chère Nanni ! Je suis là. (La toile 
lu petit théâtre se lève. On voit un joli décor et deux marionnettes en 
.cène, le vieillard et l'enfant qu'on a déjà vus dans les mains de Pérégri- 
ûus, et qui avaient étè""remis dans la boîte sous l'escalier.) 

SCÈNE DE MARIONNETTES. 

UN VlEILLAIin, UN ENFANT. 

le vieillard.' — Allons, allons, petit Pérégrinus, as-tu fini ton dessin ? 
NANNI, effrayée. 

Il parle! 

PÉRÉGRINUS, à part, bouleversé. 

Et c'est sa voix, je n'en peux pas douter. (Haut, à Nanni.) 
Écoutons. 

le vieillard, marionnette. — Tu as laissé chiper ton modèle, je parie! 
l'enfant, marionnette. — C'est Max qui en a fait des cocottes, vrai, 
non parrain ! 



LA NUIT DE NOËL 2G9 

le VIEILLARD. — Toujours la même histoire ! nigaud ! endormi ! Tu ne sauras 
ion<- jamais te défendre? {Le vieux frappe arec bruit sa tête de bois sur 
'appui de la scène: t 'enfant pleure. Tous deux disparaissent.) 

NANNIt 

Ah! vraiment, c'est comme votre histoire, monsieur Tyss? 
Mais qu'est-ce qui fait donc parler... ? 

PÉRÉGRINUS. 

C'est... Je ne sais pas... Ce sont des automates ! (a part.) Je 
ne sais que lui dire pour la rassurer 1 (Haut.) Tenez, voilà une 
iutre scène ! 

LES MARIONNETTES. 

LE MÊME VIEILLARD, UN JEUNE HOMME. 

le vieillard. — Oui, Pérégrinus, mon enfant, tu m'as invoqué la veille de 
Noël, et je reviens en ce monde pour te dire que tu n'auras jamais de gloire 
si lu ne cherches pas mieux. 

le jeune homme. — Mais, mon ami, le mouvement perpétuel est une chi- 
mère ! 

le vieillard. — A qui le dis-tu! Mais, on cherchant cela, on trouve tou- 
jours quelque chose! Tiens, tu ne sauras jamais rien inventer! (Il frappe sa 
Itte avec bruit sur le bois. Tous deux disparaissent.) 

NANNI. 

Eh bien, monsieur Tyss, cela vous rend triste ? 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, toujours des reproches ! Est-ce ma faute, si...? 

NANNI. 

Mais c'est une marionnette ou un esprit fâché qui dit tout 
cela... Ah! les voilà qui reviennent. Cela me fait peur ci 
m'amuse en même temps. 



270 THKATBE DE NOHANT 

LES MARIONNETTES. 

LE VIEILLARD, UN HOMME HABILLÉ COMME PÉRÉGMNUS. 

le vieillard. — Pércgrinus, mon ami, tu dis que tu aimes celte bonne 
fille? 

NANNI, interrompant, et regardant Pérégrinus. 
Ah ! qui donc ? 

PÉRÉGRINUS. 

Je n'ai rien dit ! 

la marionnette de pérégrinus. — Oui, j'aime Nanni de toute mon âme; 
mais je n'oserai jamais le lui dire I 

le vieillard. — Alors, mon pauvre garçon, tu ne sauras jamais te faire 
aimer ! 

NANNI, se levant et interpellant les marionnettes, qui disparaissent, et 
dont la toile se ferme. 
Ce n'est pas vrai ! 

PÉRÉGRINUS, tombant à ses pieds. 
Chère Nanni, que dites-vous?... Serait-il possible? Ah! 
répétez-le, ce que vous avez dit là ! 

NANNI. 

Mon Dieu, je n'en sais plus rien, monsieur Tyss! Je crois 
que je viens de rêver! Étiez-vous là ? Avons-nous vu et en- 
tendit ?... 

PÉRÉGRINUS. 

Si c'est un rêve, Nanni, nous l'avons fait tous deux. Nous 
avons vu les fantômes de mes souvenirs, nous avons entendu 
les voix de mon passé. Ces petits personnages sont sans doute 
des esprits familiers, de bons lutins qui, dans leur naïveté 
grondeuse, ont résumé les misères du pauvre homme que je 
suis, mon enfance craintive, ma jeunesse timide, mon âge 
mûr défiant ! Mais cette défiance n'est qu'envers moi-même, 
Nanni ! Si vous saviez ce qu'il y a en moi de confiance et de 
respect... Ma paresse est dans l'esprit, elle n'est pas dans le 
cœur. Seulement, je suis gauche, et ma langue ne rend pas 



LA. NUIT DE NOËL 271 

mieux me? sentiments que mes idées. (Les portes s'ouvrent.) Mais 
tenez, les portes se rouvrent d'elles -mêmes... Le bon génie 
qui me gourmande m'assistera peut-être. Allons trouver vos 
parents,, et, devant eux. ne craignant plus de vous offenser, 
je crois que j'oserai dire tout ce que j'ai dans l'âme! 

NANNI. 

Mais,... monsieur Tyss, ils seront endormis, à minuit 
passé ! 

PÉRÉGRINUS. 

Eh bien, réveillez-les... Priez-les de se lever; je veux leur 
parler tout de suite. 

NANNI. 

-Dans un quart d'heure, alors? 

PÉRÉGRINUS. 

Oui, je monterai. 

NANNI. 

J'y vais... Mais qu'est-ce que vous voulez donc leur dire? 

PÉRÉGRINUS. 

Allez, allez toujours, Nanni, vous verrez ! (Elle sort.) 
SCÈNE VIII 

PÉRÉGRINUS, seul. 

Elle ne devine pas, c'est singulier ! Ah ! j'aurais dû parler 
de mariage, et je n'ai pas su placer ce mot-là ! Une jeune fille 
honnête ne comprend pas le mot amour tout seul ! — Il est 
vrai que je n ai pas su le placer non plus. — Ah ! vous aviez 
raison, mon parrain, je ne suis bon à rien! Je n'ai ni volonté, 
ni expansion, ni courage!... En aurai-je devant les parents 
de cette chère Nanni ? Aurai-je l'éloquence de la persuader, 
elle ? Je sens si bien ma médiocrité ! J'en rougis à présent. 
Son père est un maître dans sa partie, et moi,... je suis riche, 
et voilà tout ! Ah! si j'avais fait comme vous, Rossmayer, si 
j'avais cherché!... Mais avait-il trouvé, lui, ce qui le tour- 
mentait jusqu'à sa dernière heure?... Ce papier... auquel il 



272 THEATRE DE NOUANT 

attribuai! sans doute une grande importance, puisqu'il l'avait 

M bïen caché?... (il s'arrête à son établi et regarde le papier.) Je 

crains de l'examiner ! Je tremble d'y trouver le désordre d'un 
esprit troublé par la vieillesse ou par des chimères! 

SCÈNE IX 

PÈRÉGRINUS, MA? 
MAX, sans chapeau, ébouriffé, exa'.fC, 

J'ai trouvé ! oui, j'ai trouvé ! Écoute-moi bien, Péré- 
grinus ! 

PÈRÉGRINUS, absorbé, sans se retourner. 
Ah ! c'est toi, Max ? Comment donc es-tu rentré? 

MAX. 

Parbleu ! j'ai cassé tantôt la porte! 

PÈRÉGRINUS. 

Tiens, c'est vrai ! 

MAX. 

Voyons, tu m'écoutes? 

PÈRÉGRINUS. 

Non, pas maintenant. J'ai là cpielque chose qui m'intéressa 
davantage. 

MAX. 

Quoi donc ? le fameux chiffre ? Tu as le chiffre de Ross- 
mayer ? 

PÈRÉGRINUS, toujours absorbé. 
Oui. 

MAX. 

Le secret du mouvement... 

PÈRÉGRINUS. 

Perpétuel ? Non, Dieu merci ! mais il avait raison tout à 
l'heure. 

MAX. 

Tout à l'heure ? Tu as donc vu aussi le spectre ? 

PÉRÉgrinus, qui ne l'écoute plus. 
Laisse-moi, laisse-moi, attends ! 



LA NUIT DE NOËL 573 

M A \ . 

Non pas, je veux savoir. En quoi avait-il raison ? 

PÉRÉGRINUS. 

En ceci, qu'il est bon d'avoir un but, fût-ce un idéal in- 
saisissable, parce qu'en explorant l'inconnu, on rencontre 
toujours un chemin vers le mieux. 

MAX. 

Et ce chemin, quel est-il ? Dis! 

PÉRÉGRINUS. 

La, liens, le moyen de réparer l'horloge du dôme I 

MAX, riant. 
Voilà tout? 

PÉRÉGRINUS. 

"L'horloge du dôme n'est que le prétexte. L'important, c'est 
une simplification admirable dans tout le système de notre 
art 

MAX. 

Et rien de plus? 

PÉRÉGRINUS, sans l'écouter, examinant toujours le plan. 
Que c'est ingénieux ! — Ah ! pourtant... voilà une erreur... 
grave !... une combinaison... impossible! Quel malheur! 

MAX. 

Allons donc ! rien n'est impossible. 

PÉRÉGRINUS. 

Tu dis peut-être vrai, Max ! Laisse-moi trouver la rectifi- 
cation de ce calcul, et, si je l'obtiens sans déranger le résul- 
tat,... eh bien, mon cher ami, jeté saurai gré d'avoir se- 
coué mon indolence; mais, pour Dieu, ne me parle plus! 

'Tout en travaillant avec la plume et l'équerre.) J'ai besoin d'un in- 
stant de recueillement. Je ne suis pas un homme d'initiative, 

tu le sais bien ! (il réfléchit avec l'expression du calme et de la pa- 
tience. Max s'agite derrière lui, va, vient, absorbé aussi, mais avec uno 
bizarrerie fébrile et des attitudes singulières.) 
MAX, à part. 

Pauvre homme! Cherche, va! Tu l'as dans le cerveau, le 
mouvement perpétuel, puisque Rossmayer te l'avait révélé à 



274 THÉÂTRE DE NOHANT 

ton insu ; mais, pour l'en faire sortir, il faut une puissance 
comme la mienne, une découverte comme celle que je tiens, 
moi ! 

PÉRÉGRINUS. 

Tais-toi donc ! tu parles toujours ! (a part.) Je tremble de 
me tromper; mais pourtant il me semble... Je veux recom- 
mencer ce calcul... 

MAX, se parlant à lui-même. 

En résumé, une idée est le produit d'une faculté, une fa- 
culté est le résultat d'un organe ; or, si l'organe possède la 
faculté de produire une idée, et que l'idée aboutisse à une 
découverte d'où résulte une œuvre, une machine par exem- 
ple, en remontant de l'effet à la cause et à toutes les causes 
subséquentes, on arrive à se convaincre de ceci : que la ma- 
chine est immédiatement dans le cerveau, et qu'en ouvrant 
adroitement le cerveau, on doit, s'emparer de la machine. 
Ceci est d'une admirable clarté, et je défie bien qu'on le ré- 
fute, quelque mauvaise foi qu'on y mette ! 

PÉRÉGRINUS, toujours attentif et calme. 

Pauvre parrain ! s'il avait pu \ivre jusqu'à présent et pro- 
fiter des progrès de l'industrie, lui si ingénieux, il aurait bien 
moins de peine que moi à rectifier son erreur. 

MAX, pgaié. 

Or, je conclus ! Pérégrinus Tyss étant donné, le mouve- 
ment perpétuel dont il est l'inerte et aveugle dépositaire étant 
placé... là!... (il montre la place de son propre crâne.) Oui, c'u.M: 

juste là que se trouve le timbre, et ce n'esf. peut-être pas sans 
raison qu'on se sert de celte expression de timbrée pour 
désigner une cervelle fèiéé. Dans le c^s présent, cerveau est 
donc identique à timbre. 

PÉRÉGRINUS, impatienté. 

Eh ! il ne s'agit pas du timbre ! ce n'est pas là ce qui m'em- 
barrasse. 

MAX, toujours plus avant dans un délire de sang-froid et parlant a\ee 
conviction. 

Comme l'ienorance est de mauvaise foi ! Il nie le timbre I 



LA NUIT DE NOËL Z75 

Des timbres, il y en a partout! mais il n'y en a qu'un bon, 
c'est le sien, et ii ne s'en doule seulement pas. Or, moi, d'une 

main SÙre, en le frappant là !... (Penché derrière Pérégrinus, il lui 
effleure le front avec son doigt, Pérégrinus fait le mouvement de chasser 
une mouche, Max prend un marteau sur l'établi où travaille Pérégrinus.) 
Il est solide ? 

PÉRÉGRINUS. 

Quoi ? mon marteau ? Parbleu ! Allons , prends et ne me 

dérange plus. (Les boiseries craquent comme pour avertir Pérégrinus.) 
Quel bruit tu fais ! 

MAX, à part. 

J'enfoncerai gaiement la cavité cérébrale qui recèle le mou- 
vement perpétuel, et, opérant" avec la même dextérité sur 
moi-même, je l'insinuerai dans mon propre organe ; rien de 
si aisé. Ah bien, oui !... Mais comment vivra-t-il après, lui'?... 
Bon ! c'est bien simple ! l'échange sera si rapide, qu'il ne s'en 
apercevra seulement pas, et... (tirant de son gousset la montre 
que Pérégrinus lui a donnée), avec cette idée... cette idée qui vient 
de lui, qui est sa propre idée... il fonctionnera tout aussi 
bien qu'auparavant, (il approche de Pérégrinus, les cri-cris sautent 
et chantent avec exaspération.) Allons ! ces grillons vont le déran- 
ger. Vous tairez-VOUS, sottes bêtes ? (il écrase les cri-cris avec 
ses pieds.) Le voilà bien tranquille, allons ! (il va pour frapper 
Pérégrinus avec le marteau : la bûche de Noël, tout embrasée, repousse la 
porte du poêle et s élance dans les jambes de Max avec une détonation 
épouvantable. En même temps, la voix du Spectre dit : « Touchez 
pas ! >i Max, surpiis, et sentant la brûlure, saute au fond de la chambre 
en laissant tomber le marteau.) 

PÉRÉGRINUS, qui s'est levé. 

Que diable fais-tu ? des expériences de physique ou de 
chimie dans mon poêle? Tu veux donc faire sauter la maison? 

(il ramasse la bûche et la remet dans le poêle; il parle en balayant la 
cendre et la braise éparsés sur le plancher.) Après Ça, on dit que, 

quand la bûche de Noël l'ait grand bruit, c'est signe de bon- 
heur, et qu'on doit échapper à tous les dangers de l'année. 
Tant mieux pour nous deux ! Allons, réjouis-toi, Max, j'ai 



27fi THEATRE DE NOHANT 

trouvé ! l'erreur est réparée, l'invention est superbe et fera 
beaucoup d'honneur à Rossmayer, un peu à ton ami Péré- 
grinus... Je vais demander la main de Nanni à ses parents, 
et je sens que je ne serai plus timide. J'apporte une belle 
idée, un perfectionnement bien utile, et, dès demain, je com- 
mence un bel ouvrage. Nanni en sera fière, j'aurai beaucoup 
de bonheur et un peu de gloire! Embrasse-moi donc, et ou- 
blie... (il voit Max immobile sur un fauteuil.) Tu dors?... Ma foi, 
oui !... il s'est endormi là!... (il le touche.) On dirait qu'il a la 
fièvre! Pauvre Max, il travaille tant! et il veille trop, il s'é- 
puise. Laissons-le se reposer, et allons... Mais j'ai de l'encre 
aux mains ; je cours faire un peu de toilette pour me pré- 
senter convenablement là-haut, (il sort par le fond avec la lu- 
mière.) 

SCÈNE X 

MAX, endormi; puis LE SPECTRE. 
MAX, agité, rêvant. 

Moi, fou ? Allons donc ! vous voulez m'enfermer?... Lais- 
sez-moi !... (il se débat.) Ah ! c'est horrible ! 

LE SPECTRE, paraissant derrière lui. 

Eh bien, monsieur le railleur, vous avez reçu une petite 
leçon? Ça vous apprendra à traiter les anciens de radoteurs... 
Mais en voilà assez, petit Max ! Je t'ai vu naître, je ne veux 
pas sitôt te voir mourir. Reprends ta raison, et sois un peu 
moins sûr de toi à l'avenir ! (il lui souffle sur le front.) Allons, sor- 
tez, vertige ! sortez, je le veux ! (Une chauve-souris sort de la tête 
de Max et vole effarée par la chambre. Le Spectre va ouvrir la fenêtre.,) 

Allons, allons, dehors, méchant esprit ! Ah ! si je prends le 

balai ! (il prend le balai et poursuit la chauve-souris, en faisant, pour 
l'atteindre, des sauts fantastiques et des bonds impossibles. La bête s'en- 
vole par la fenêtre, et le Spectre s'envole aussi en la poursuivant toujours. 
La fenêtre se referme.) 



LA NUIT DE NOËL 



SCÈNE XI 



MAX, endormi, paisible; NANNI, descendant l'escalier; PÉREGRI- 
NUS, en bel habit de soie. Il vient par le fond. Ils ont tous deux une lu- 
mière à la main. 

PÉRÉGRINUS. 

Ah ! Nanni ! Vous venez... 

NANNI. 

Oui, on vous attend. Figurez-vous que j'ai trouvé ma 
grand'mère tout éveillée, et... c'est bien étonnant, cela ! elle 
dit qu'elle vient de voir votre parrain, qu'il lui a parlé et 
annoncé votre visite. 

PÉRÉGRINUS. 

Et notre prochain mariage, n'est-ce pas, chère Nanni ? 

NANNI, stupéfaite. 
Notre... ? Ah ! ne parlez pas si haut 1 M. Max qui est là 1 

MAX, s éveillant. 

Hein ? qu'y a-t-il ? Comment diable suis-je ici ? Ah ! je 
dormais bien ! Figure-toi, Pérégrinus, que je rêvais de toi ; 
tu épousais Nanni, tu m'avais fait présent d'un bel habit gorge 
de pigeon,... comme le tien, juste ! et je dansais à ta noce. 

PÉRÉGRINUS. 

Eh bien, tu auras un bel habit et tu danseras, mon ami ; 
car nous voici bientôt fiancés, elle et moi 

NANNI. 

Est-il possible ? 

MAX. 

Vrai ? Tant mieux ! c'est une digne et brave personne, et 
tu es le meilleur des hommes, mon ami d'enfance, mon seul 
ami, pardieu ! Allons, je me sens bien, je me sens heureux 
de ton bonheur; embrassons-nous. 

PÉRÉGRINUS. 

Ah ! cher Max! c'est toi qui parles, je te retrouve I Viens! 

46 



273 THEATRE DE NOHANÏ 

MAX. 

Où ça ? 

PÉRÉGRINUS. 

Viens parler pour moi, je vais faire ma demande. 

MAX. 

Oui, certes ! Tiens, j'ouvre la marche, (il monte l'escalier. 

Pérégrinus fait passer Nanni, qui se retourne sur la première marofac) 
NANNI, 

Mais, pour m'épouser, c'est donc crue... ? Car vous ne m'a- 
vez encore pas dit... 

PÉRÉGRINUS, à ses pieds. 

Ah ! Nanni, je t'aime ! je t'aime depuis longtemps, et de 
toute mon âme ! 

LE SPECTRE, apparaissant tout eu haut de l'escalier. 

Allons donc ! 



MAMELLE 



COMEDIE EN TROIS ACTES ET UN PROLOGUE 



MAMELLE 



PERSONNAGES 



MAMELLE, dit Scaramoiche, chef d'une troupe de comédiens italiens. — 

soixante ans. Costume grave au prologue et au premier acte ; costume de 

Scaramouche au deuxième acte. 
FABIO, dit CrNTHio, premier amoureux dans la troupe de Mariette. — Vingl 

ans. Costumes jeunes et sentant la coquetterie, même en voyage; habit 

paré de Léandre au deuxième acte. 
ERGASTE, dit Fracasse, capitan dans la troupe. — Cinquante cinq à 

soixante ans. Costume de matamore au deuxième acte. 
FLOMMOND, dit Mezzetin, jouant les rôles à masque. — Trente à 

quarante ans. Costume de. Mezzetin au deuxième acte. 
DESŒILLETS, factotum de théâtre. — Soixante-cinq ans. Costume noir 

râpé. 
PIERROT, petit paysan. — Quinze ans (rôle de femme). Costume clas- 
sique de Pierrot au deuxième acte. 
SYLVIA, première amoureuse dans la troupe de Marielle, appelée sœur 

Sylvie dans le prologue. — Trente ans. Habit et voile de novice dans le 

prologue. 
SŒUR COLETTE, religieuse, sœur de Marielle. —Soixante et dix ans. 

Costume de religieuse. 

— 1 C60 - 



PROLOGUE 

A Turin. — Une chambre d'hôtellerie. Des bagages sont épars sur le théâtre, 



SCÈNE PREMIÈRE 

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND. 

Marielle, à part, lit un manuscrit. Ergaste et Florimond achèvent de 
manger, assis à une petite table. 

ERGASTE. 

Allons, ne nous querellons plus et buvons sans colère le 
coup de l'étrier. Je n'aime point les vers ; toi, tu fais montre 
de ceux que tu sais... 

FLORIMOND, déclamant. 
Tu rechignes en vain ta trogne mal contente... 

(Parlant naturellement.) Je te soutiens, moi, que la comédie 
que nous jouons, comedia dell'arte, comédie bouffonne, co- 
médie à sujet, comédie à l'impromptu, comédie à canevas, 
CDmédie italienne en un mot, passera de mode en France 
singulièrement ; et que la comedia sostermta, la comédie 
noble, comédie académique, comédie sérieuse, comédie fran- 
çaise pour tout dire, fera oublier notre vieux genre libre et 
burlesque. 

ERGASTE. 

Que la trompette du diable me rende sourd si j'en crois 
pas un mot ; quoi ! on divertirait le monde avec des pièces 
récitées de mémoire? le théâtre des auteurs déposséderait le 
théâtre des acteurs? Voyons, Marielle, mets-nous d'accord; 
quel est ton sentiment ? 



MARIELLE 283 

MARIELLE. 

J'aime ton dépit, mon vieux Ergaste. Il ferait beau voir 
un ancien soldat, qui n'a jamais déserte son drapeau, rabais- 
ser l'excellence de son métier, aujourd'hui qu'il est comé- 
dien ! Mais j'ai dit comme toi, avant d'avoir lu les pièces que 
ce jeune homme a su tirer de nos vieux canevas. 

ERGASTE. 

Quel jeune homme veux-tu dire? * 

MARIELLE. 

Celui que nous avons connu à Paris, chez Riberio. Ah ! 
Riberio Fiurelli, mon maître et mon modèle en la partie des 
Stpramoucke ; il ne se doutait guère, lorsque le petit Po- 
quelin venait l'admirer et le consuslter, qu'il enseignait plus 
de sérieux que de bouffon à ce généreux esprit. 

FLORIMOND. 

Généreux vous plaît à dire ; je le tiens, moi, pour un mé- 
chant copiste et pour un plaisant larron. Quoi ! parce que 
l'on aura compilé une vingtaine de bons canevas italiens, 
pour en tirer l'essence de deux ou trois mauvaises comédies 
françaises, on sera un estimable auteur ? Cet auteur-là pas- 
sera de mode, croyez-moi. 

MARIELLE. 

Que ce soit de lui ou de tout autre, nous serons volés, 
vous dis-je : c'est la loi du Parnasse. Le génie est un grand 
conquérant, autant vaut dire un grand pillard. 

FLORIMOND. 

Votre Molière n'est point un esprit créateur, je lui refuse 
le génie. 

MARIELLE. 

Le génie, c'est l'ordre dans la fantaisie. M. Corneille, que 
vous ne pouvez pas méconnaître pour grand et excellent 
poète, ne fait point autre chose que de polir les rudes dia- 
mants que M. Hardi, M. Desmarets, M. Scudéri, M. Tristan, 
M. Théophile et vingt autres avaient dégrossis. Mais laissons 
ces beaux esprits tranquilles et songeons à notre métier ! 
Quelle heure est-il ? 



:84 THEATRE DE NOHANT 

ERGASTE. 

L'horloge des Ursulines a sonné trois heures, ta sœur la 
religieuse ne viendra plus aujourd'hui. 

MARIELLE. 

On ne lui aura point permis de sortir, et l'on ne me reçoit 
point au parloir. Allons, je m'en irai d'ici sans lui avoir serré 
la main une dernière fois ! Si nous lisions ensemble ce ma- 
nuscrit ? Nous ne partons que dans deux heures ; nous allons 
tout d'une traite de Turin à Grenoble. Il nous faut représenter 
une pièce nouvelle le jour même de notre arrivée. Nous au- 
rons à peine le temps de vêtir nos costumes. 

FLORIMOND. 

C'est bien votre faute, Marielle! nous devions partir plus 
ôt. On dirait que vous ne pouvez point vous arracher de 
Turin, cette fois-cil 

MARIELLE. 

Peut-être que l'âge se fait sentir et me rend paresseux. 
FLORIMOND, à Ergaste. 

Je crains plutôt un retour de jeunesse! (Haut.) Mon senti- 
ment est que nous pressions notre départ, afin de nous reposer 
un peu à mi-chemin. Là, nous lirons et essayerons la pièce. 

ERGASTE. 

L'avis serait bon, n'était qu'en voyage tu songes tr©p à la 
chasse pour vouloir lire quoi que ce soit. 

FLORIMOND. 

C'est bien à toi de parler ! toi qui ne soupires qu'après la 
pêche ! Le sot divertissement ! 

ERGASTE. 



Mais la pêche... 
Mais la chasse.. 



FLORIMOND. 



MARIELLE. 

Mais le théâtre, mes amis ! il y faudrait songer un peu. 
C'est au moment de rentrer en France qu'il ferait bon nous 
remettre en mémoire les manquements que l'on nous a re- 
prochés en ce pays-là. Ici, en Italie, on exeuse beaucoup de 



MARIELLE 2SÎ 

négligence, on passe sur la langueur de l'aetion, il suffit 
qu'au beau moment nous fassions rire! Mais l'impatience 
française s'accommode aussi malaisément des oublis que des 
redites. Quand ces gens-là ont une fois bâillé, n'espérez plus 
de les divertir. Faisons donc en sorte de nous concerter un 
peu à l'avance pour régler l'ordre de nos entrées, pour ne 
nous point retirer la parole les uns aux autres, et, sur toutes 
choses, pour ne point parler tous à la fois sur la scène. 

FLORIMOND. 

Mais n'est-ce point pris sur le naturel, ce désordre co- 
mique? 

MARIELLE. 

Approchons-nous de la nature le plus qu'il nous sera pos- 
sible, mais sans oublier que nous faisons de l'art. La belle 
manière du comédien qui joue d'imagination et qui compose 
en jouant tout ce qu'il dit, c'est de provoquer les heureuses 
réparties de son interlocuteur, faute de quoi, lui-même serait 
privé de sa vive faconde. Un bon acteur a en vue la conduite 
de l'action plus que la fausse gloire de montrer son esprit au 
détriment de l'ensemble, et tel de nous qui se perd en un 
labyrinthe de badineries hors de saison ferait mieux parfois 
d'exposer naïvement et simplement le sujet du spectacle. 

FLORIMOXD. 

A ce compte-là, Marielle, nous changerions notre manière 
et prendrions celle des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, ces 
maîtres passés en l'art de brailler, qui ne trouvent rien d'eux- 
mêmes et qui répètent comme des sansonnets la leçon qu'on 
leur a dictée. 

MARIELLE. 

Florimond. ne disais-tu pas tout à l'heure que notre théâtre 
italien s'en allait en décadence ? Faisons-le durer encore un 
siècle, s'il se peut, en assujettissant notre folie que l'on aime 
encore à des lois mieux réglées que l'on commence à nous 
préférer. 

FLORIMOND. 

Il durera toujours autant que nous, et après nous la fin du 



286 T 11 É A T K E DE NO H A NT 

monde! J'aime les beaux vers, moi, et, si les acteurs arrivent 
à les bien dire, nos dialogues à 1 impromptu ne seront point 
regrettables. 

MARIELLE. 

.l'ignore si jamais un homme pourra rendre la pensée d'un 
autre avec autant de feu et d'à-propos que la sienne propre; 
mais, quoi qu'il en arrive, songez à ce que deviendra la 
liberté du théâtre, quand nous n'y aurons plus le droit de 
dire la vérité aux rois comme aux peuples, tous malheureux 
qui ne rient guère si l'on ne les chatouille adroitement. Son- 
gez que notre babil improvisé échappe à toute censure, et 
que nul ne peut prévoir et empêcher nos traits de critique. 
Quand nous montrons au peuple ses ridicules et ses vices 
sous l'aspect de Brighelle, du Mezzetin, de Pascariel ou de 
Pierrot, il le supporte et s'en réjouit. Mais que Pantalon, le 
Docteur, le Capitan et le Trufaldin ne soient plus soufferts à 
personnifier les travers et les malices de la richesse, de la 
science, de la noblesse et de l'épée, les puissances seront à 
l'abri de tout contrôle, et le pauvre monde endurera seul sa 
propre satire. 

ERGASTE. 

Eh t morbleu î Marielle a raison. C'est là ee qui relève notre 
profession, c'est ce qui fait que nous sommes quasi tous let- 
trés, gentilshommes ou gens de guerre ; quand le comédien 
ne sera plus qu'une machine à réciter les tirades des auteurs, 
le premier ignorant venu, pour peu qu'il ait la voix forte et 
et le jarret solide, sera propre aux premiers emplois- du 
théâtre. Çà, travaillons ; faisons connaître à ces Français qui 
nous sommes. Voyons cette comédie, Marielle ! 

(Mariette déroule le manuscrit.) 
FLORIMOND. 

Mais votre Fabio nous serait nécessaire, et il n'est point 
céans? 

ERGASTE. 

Il a été faire quelques achats. Il va rentrer; 



MARIELLE 28t 

FLORIMOND. 

Des achats? des plumes, des dentelles, des gants parfu- 
més ! Marielle doit savoir ce que lui coûte la braverie de son 
fils adoptif. 

MARIELLE. 

C'est un enfant. Il est beau, il plaît à tout le monde, il 
faut bien qu'il se plaise aussi à lui-même. 

FLORIMOND. 

A sa place, je ferais encore plus de sottises qu'il n'en fait, 
puisque vous le trouvez bon. Vous avez fait une belle em- 
plette, vous, le jour que vous l'avez acheté à des bohémiens. 

ERGASTE. 

Allons, bourru! vas-tu point reprocher à Marielle la plus 
louable de ses œuvres ? Dieu sait si nous étions riches et s'il 
nous restait de quoi bien dîner, le jour où Marielle tira de sa 
poche la rançon de ce pauvre petit enfant ! 

FLORIMOND. 

Et à présent que le pauvre petit est un grand garçon, on 
peut dire de lui 

Pourveu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, 
Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache, 
Qu'on parle barragouyn et qu'on suive le vent, 
En ce tems du jourd'huy, l'on n'est que trop savant. 

ERGASTE. 

Si tu dis encore des vers, je m'en vas ! 

FLORIMOND. 

Je dirai donc en prose que Marielle sera payé de ses libé- 
ralités par l'ingratitude. Voilà ce qui est assuré à quiconque 
fait métier d'obliger les autres. Ah !... 

Je tenais, comme on dit, le loup par les oreilles ! 

Car voici une pratique de même espèce, M Desceuillets ! 



288 THEATRE DE NOHANT 



SCÈNE II 

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, DESŒILLE i'S. 
MARIELLE. 

Eh bien, qu'y a-il, père Desœillets? 

DESŒILLETS. 

Je viens humblement prendre congé de Vos gracieuses Sei- 
gneuries et les remercier de toutes les faveurs dont elles 
m'ont accablé durant leur séjour en cette ville. 

FLORIMOND. 

Je ne veux point de part en tes remercîments, car je t'ai 
toujours traité avec le peu de faveur que tu mérites. 

DESOEILLETS. 

Le badin! (a Marieile.) Puis-je vous dire deux mots, mon- 
sieur Marielle ? (il l'emmène sur le devant du théâtre.) Je suis fort 
à plaindre, mon bon monsieur : cinq enfants à nourrir, une 
femme toujours malade, quasi idiote... 

FLORIMOND, qui est derrière lui et l'écoute. 

Et une soif désespérée. 

DESOEILLETS, surpris et à part. 
Aie! (Haut.) Le rieur! (Il emmène Marielle un peu plus loin.) Vous 

allez en France, mon cher monsieur ; s'il vous était possible 
de m'y trouver un mince emploi en quelque théâtre de pro- 
vince ; vous savez, je suis bon à tout, moi ! 

FLORIMOND, qui l'a suivi. 

Oui, né à toutes choses, comme on dit, c'est-à-dire propre 
à rien. 

DESOEILLETS. 

Mon Dieu, qu'il est gai ! (a Marielle.) On peut m'éprouver 
comme régisseur, copiste, souffleur; au besoin, je double un 
petit rôle, je suis un peu poëte. musicien et machiniste ; j'ai 
là de bons certificats où l'on me donne les qualités de har- 
peur, arithméticien et homme de tëttres-êcrivain. Je suis un 



MARI ELLE '28b 

galant homme, vous connaissez qu'on peut se fier à moi pour 
la tenue dos registres. Je sais tourner agréablement le com- 
pliment au public ; enfin j'ai su partout me rendre utile. 

FLORIMOND, derrière lui. 

Et où vous rendîtes-vous agréable? 

MAMELLE. 

Allons, Florimond, ne tourmente pas ce vieil homme ; il 
est malheureux. (Florimo'hd s'éloigne en haussant les épaules.) Vous 
voulez donc retourner en France, Desœillets ? Vous avez ton 
de changer si souvent de lieu et de condition. L'honnêteté 
d'un pauvre homme, c'est sa caution, son crédit. Mieux vaul 
pour lui s'établir là où il est connu. 

DESOEILLETS. 

Oh! je connais du monde en France.; c'est mon pays, j'y 
ai quelques protections, et, si vous joignez la vôtre avec... 

MAMELLE. 

De tout mon cœur ! Four qui voulez-vous des lettres ? 

DESOEILLETS. 

Hélas! ce n'est point tant de cela que j'ai besoin qued un 
peu d'argent pour faire route ; car je ne gagne quasi rien ici 
mon cher monsieur ! l'entrepreneur de ce théâtre est si ladre! 
et je ne peux point abandonner ma pauvre et chère famille. 

MAMELLE. 

Allons, venez avec moi ; nous parlerons de cela dans ma 
chambre. (Il sort avec Desœillets.) 



SCENE III 

feLORIMOND, ERGASTE. 

FLORIMOND. 

Voilà ce vieux fou de Marielle encore une fois dupe; de 
l'argent à Desœillets ! autant de bu. 

M 



290 THÉÂTRE DE NOHANT 

ERGASTE. 

Eh ! non ; Desœillets est un brave homme, et je ne l'ai jamais 
vu ivre. 

FLORIMOND. 

C'est que tu ne hantes jamais les cabarets, toi ; je te dis 
que c'est une tonne, une cuve ! Vois-tu, Marielle finira sur 
la paille ; il s'abandonne au premier venu. 

ERGASTE. . 

Il gagne beaucoup et il donne de même, c'est bien fait 
à lui. 

FLORIMOND. 

Il se fait vieux... 

ERGASTE. 

Il est plus alerte et plus dispos que pas un de nous. 

FLORIMOND. 

lia soixante ans, et les infirmités viendront; et puis le 
public, qui est ingrat comme un chat, se lasse d'un vieux 
comédien, et alors... alors, on voit venir damoiselle famine, 

Avec son nez élique et sa mourante mine ! 
ERGASTE. 

Tu dis encore des vers, je m'enfuis ! (il sort, en même temps 
que Marielle rentre par une autre porte.) 



SCÈNE IV 

MARIELLE, FLORIMOND. 
FLORIMOND. 

De combien d'écus cet aigrefin de Desœillets vient-il d'a- 
maigrir votre bourse ? 

MARIELLE. 

De quoi t'embarra<ses-tu, l'ami, si tu ne manques point? 

FLORIMOND. 

Si je ne manque point ! voilà qui est bientôt dit. 



M.'ARIELLE 291 

M A R I K L I. E . 

N'as-tu point touché encore hier une avance sur ta part? 

FLORIMOXD. 

Aussi ai-je vitement payé ma nouvejle arquebuse et mon 
justaucorps de buffle; je n'aime point laisser des dettes 
derrière moi, et mon équipage de chasse est au beau com- 
plet ; mais je dois encore mon chien. 

MARIELLE. 

Quel chien ? 

FLORIMOXD. 

Un double nez des plus rares que ce damné juif ne me 
\eut point laisser à moins de dix écus. 

MARIELLE. 

O'imè ! nous aurons encore l'agrément de voyager avec un 
chien ? 

FLORIMOND. 

Deux chiens, pas davantage ! 

MARIELLE. 

Miséricorde ! 

FLORIMOND. 

Vous ne comptez point que je me défasse de mon vieux 
Tiburce? Le jeune Artaban l'appareillera merveilleusement, 
à moins que, faute de dix écus, je ne sois forcé de m'en 
priver. 

MARIELLE. 

Tu y tiens donc beaucoup ? 

FLORIMOND. 

J'en suis affolé ! 

MARIELLE. 

Va donc à la caisse et prends ce qu'il te faut. 

FLORIMOND. 

Je ne prendrai que quarante livres, car je ne puis voyager 
sans un denier en poche. 

MARIELLE, 

Allons ! 



292 THÉÂTRE DE NOHANT 

FLORIMOND, en sortant. 
Ah I tiens, Marielle, voici ta sœur la religieuse qui vient 

te dire adieu, (il salue légèrement les deux femmes qui entrent, et sort 
après qu'elles sont entrées.) 

SCÈNE V 

MARIELLE, SŒUR COLETTE, SŒUR SYLVIE, en habit d« 
novice. 

MARIELLE. 

Ah ! ma bonne sœur 1 je n'espérais plus te voir devant que 
de partir. Et mademoiselle a pris encore cette fois le soin de 
t' accompagner? C'est donc pour doubler mes regrets? 

SOEUR COLETTE. 

Cette chère enfant! on me la laisse emmener puisque je 
ne vois quasi plus clair à me conduire dans les rues ; elle 
est mon petit bâton de vieillesse. 

SOEUR SYLVIE. 

C'est tout plaisir pour moi, mère Colette. 

SOEUR COLETTE. 

La bonne âme! Va, ce n'est point sans peine que nous 
avons pu sortir aujourd'hui. Notre supérieure prétend que, 
si tu ne renonces à ton état de comédien, comme j'y ai re- 
noncé, elle m'empêchera de te voir davantage. 

MARIELLE. 

Prétend-elle que je me fasse moine, et devient-elle si ri- 
goureuse, cette bonne supérieure? Tu me disais pourtant 
qu'elle aimait fort la comédie. 

SOEUR COLETTE. 

Les mystères, les pastorales sacrées que nous faisons jouer 
aux demoiselles, dans nos couvents, lui paraissent matières 
édifiantes; mais elle est de ceux qui damnent les comédiens 
de profession. 



MARIELLE ?93 

MARIELLE. 

Elle est plus sévère que le sacré collège. 

SOEUR COLETTE. 

Laissons-la dire ; je ne suis pas en peine de ton salut, quant 
à moi. Ah! ma fille Sylvie! si l'on connaissait comme moi 
la beauté des sentiments de mon frère, l'honnêteté de sa mo- 
rale, et les grands biens qu'il a toujours faits aux malheureux, 
on le proposerait pour modèle à bien des gens d'Église. 

SOEUR SYLVIE. 

Tout ce que vous m'avez raconté de M. Marielle me le fait 
tenir en si haute estime, que je le voudrais avoir pour mon 
directeur de conscience. 

MARIELLE. 

Votre conscience est dans vos regards, aimable sœur Syl- 
vie, et je jurerais qu'elle n'a pas besoin d'aide pour égaler en 
pureté la splendeur des anges. 

SOEUR SYLVIE. 

Mais je suis une mauvaise catholique, monsieur ; ne le sa- 
vez-vous point? 

SOEUR COLETTE. 

Allons, allons, chère fille, ne dites point cela. Sous l'habit. 
que vous portez ! à la veille de prononcer des vœux ! 

SOEUR SYLVIE. 

Non. ma mère! je ne serai point religieuse, je vous l'ai 
dit. croyez-moi donc, enfin. 

SOEUR COLETTE. 

Mais que deviendras-tu, pauvre enfant? 

SOEUR SYLVIE. 

Je me ferai servante fidèle en quelque ferme, plutôt que 
religieuse parjure en un monastère. Écoutez, monsieur Ma- 
rielle, vous ne connaissez point toute mon histoire ; je vous 
la veux dire, afin de vous avoir pour arbitre. Un bon con- 
seil de vous sera le meilleur adieu que vous me puissiez 
faire. 

MARIELLE. 

Je sais déjà, mademoiselle, que vous êtes Française, fille 



294 THEATRE DE NOHANT 

de qualité, que vous sortez d'une famille huguenote persé- 
cutée en France, ruinée, bannie, et que vous avez été mise 
ici toute jeune au couvent par une vieille parente catholique 
qui paye votre pension. 

SOEUR COLETTE. 

Qui paye, qui paye... Depuis nombre d'années, la bonne 
dame ne paye plus et berce nos sœurs de la promesse d'une 
dot qu'elle donnera à Sylvie pour la faire entrer en reli- 
gion. 

SOEUU SYLVIE. 

Et, pour ne point être congédiée par ces pauvres reli- 
gieuses, à qui elle est une charge, Sylvie a consenti à pren- 
dre le voile de postulante. Mais la Aieille parente, plus qu'é- 
conome, ne fera foint de dot, et Sylvie n'a point de vocation. 
Protestante de coeur, et comme qui dirait de naissance, ca- 
tholique par contrainte, elle est restée chrétienne, et rien de 
plus.» Le moment arrive où la communauté, qui n'est point 
riche, va la sommer de s'engager ou de partir. Que fera- 
t-elle ? 

MARIELLE. 

Elle a des talents, une noble éducation, un vaillant esprit... 
Oh! j'y ai pris garde!... Elle quittera le couvent, où elle ne 
6aurait contenter Dieu par un mensonge, et elle tâchera de 
vivre en travaillant. Ce n'est pas bien aisé à une femme... 
mais la liberté ! 

SOEUR COLETTE. 

La liberté, la liberté ! on s'en lasse ! N'ai-je point été comé- 
dienne, moi, l'état le moins assujetti qu'il y ait sur la terre? 
Eh bien, l'amour de Dieu m'a pourtant surpris le coeur un 
beau jour et jetée sans regret dans le cloître. 

MARIELLE. 

Mais tu avais déjà cinquante ans, ma sœur, quand l'amour 
de Dieu, la passion dernière des âmes tendres, te vint sur- 
prendre ainsi"? Mademoiselle n'a peut-être point la moitié de 
cet âge-là ? 



MARIELLE ?95 

SOEUR SYLVIE. 

Je ne suis point une adolescente. J'ai bientôt trente ans, 
monsieur Marielle, et c'est l'âge de savoir ce qu'on veut et ce 
qu'on ne veut point. J'ai écouté votre conseil, et je le saurai 
mettre à proGt. Je vous rends grâces. (On entend quelque bruit 
derrière le Lb ■ 

MARIELLE. 

Ce sont mes acteurs qui venaient pour une répétition, je 
leur dirai d'atlendre. 

SOEUR COLETTE, le retenant. 

Non pas, non pas ! j'ai trop de plaisir à les voir. Ils ma 
représentent ma jeunesse! 



SCÈNE VI 

Les Mêmes, ERGASTE, FLOR1MOXD, DESCEJ1LETS, 
FABIO. 

ERGASTE. 

Eh bien, nous voici tou:-, Marielle... Eh! buenos Dias t 
voici notre ancienne Colombir.e... Excusez-moi, sœur Colette. 
Vous venez donc nous donner la bénédiction au départ? C'est, 
fait pour nous porter bonheur. 

SOEUR COLETTE. 

Dieu t'assiste, mon honnête Fracasse! toujours aussi brave 
et retenu que ton personnage est rodomont et couard dans 
la comédie? Et mon petit Fabio ? est ce lui? Je ne vois plus 
que de près. Vous aurez bien soin de mon frère en voyage, 
au moins ? 

ERGASTE. 

Fiez-vous à moi, sœur Colette, j'aurai soin de lui plus que 
de ma vie. Ah ça ! répète-t-on, peu ou point? 

SOEUR COLETTE. 

Commencez donc! De qui est la comédie? 

MARIELLE. 

El le est un peu de tout le monde, comme toutes celles que 



23fi THEATRE DE XOHANT 

nous donnons pour neuves; c'est ton serviteur qui l'a tirés 
par fragments du vieux recueil des souvenirs et des tradi- 
tions. 

SOEUR COLETTE, prônant le manuscrit et le regardant de 
très-près. 

Bien, bien ! c'est un arrangement à la vraie manière ita- 
lienne, mêlé de scènes à la muette, de parodies apprises de 
mémoire et de dialogues parlés d'abondance. Quel est ce 
titre? Le Mariage de Scaramouche? 

MARI ELLE, reprenant le manuscrit. 

Oui! Voulez-vous lire, Desœillets? 

DESOEILLETS, lisant. 

« Scaramouche est un bon bourgeois, ex-pauvre diable en- 
richi par un héritage, toujours simple, assez honnête homme, 
un peu gausseur, point trop brave, ami de ses aises, tour à 
tour moqueur et moqué, et, pour le moment, assiégé de mé- 
lancolie pour cause d'amour. Il voudrait épouser Isabelle, 
fille du docteur Graziano... laquelle est courtisée en même 
temps du capitaine Sparneto. matamore, et de... » 

MARIELLE. 

Mettons-nous en scène, et représentons en lisant. 

DESOEILLETS. 

« Scène première d'Isabelle et du docteur. » 

.MARIELLE. 

Ah 1 le docteur est parti, je crois? 

FLORIMOND. 

Le docteur a pris les devants dans le voiturin. 

MARIELLE. 

Desœillets, faites le docteur! 

ERGASTE. 

Mais la Marinelte, l'Arlequin et le Sbire sont partis égale- 
ment. Nous n'avons ni père, ni amoureuse, ni valet pour es- 
sayer cette scène. 

MARIELLE. 

Peu importe! c'est une scène bien connue. L'Isabelle ré- 



MARIELLE 29' 

ciste à son père, qui lui veut faire épouser Scaramouche ; elle 
aime Cinthio... 

FABIO, lisant par-dessus l'épaule de Desœillets. 
Cinthio ciel Sole! c'est moi. J'arrive sous le déguisement 
d'un maître à chanter, je courtise l'Isabelle, j'endors le père; 
il s'éveille, nous surprend, me chasse et enferme sa fille... 
Passons. 

DESOEILLETS, lisant. 

« Le théâtre change et représente une rue. Cinthio. seul, 
maudit sa destinée, d 

FABIO, déclamant. 

cruauté du sorti destins insuportable! 

ERGASTE. 

Point de vers, morbleu ! point de vers ! improvisez ! 

FABIO, jouant. 

« astres contraires! ù étoiles fantasques! s'il me faut 
perdre Isabelle, ce fer finira mes tourments; ou ce cœur 
cessera de palpiter, ou mon rival tombera victime de ma 
juste fureur! Mais quoi! le magot refusera de combattre, et 
i teur persistera dans sa barbarie ! C'est mon propre sein 
que je dois percer, la chose n'est que trop claire. Mou- 
rons ! » 

DESOEILLETS. 

« Survient Mezzetin, qui lui arrache, son épée. » 

MARIELLE. 

A toi, Florimond ! 

FLORIMOND, faisan! le Merzelin. 

« Per Bacco, signor mio! Vous nous la baillez belle de 
vouloir attenter aux précieux jours que vous prétendez tenir 
de monsieur votre père ! vous faut-il point de l'assistanco 
pour parachever cette belle sottise-là? » 

FABIO, jouant. 

U)! mon pauvre Mezzetin, ne retiens point mon cou- 
rage ; si tu connaissais l'horreur de mes maux...» 

MARIELLE. 

Ici, pour éviter le récit des scènes qui ont été vues, nous 

17. 



?98 THEATRE DE NOHANT 

mettons le sujet en action. Nous faisons passer le docteur, 
Isabelle et Scaraniouche. Cinthio et Mezzetin, sur le premier 
plan de la scène, les observent sans être vus. Scaraniouche, 
c'est moi ; Desœillets, venez figurer le docteur. 

SOEUR SYLVIE. 

Puisque vous faites le Scaraniouche, monsieur Marielle, je 
puis bien faire l'Isabelle pour vous aider; je ne saurai rien 
dire, mais vous aurez un personnage à qui parler. 

SOEUR COLETTE. 

Oh ! bien dit ! Sachez, mon frère, que la sœur Sylvie joue 
en perfection. 

FABIO. 

En vérité! la novice ? 

SOEUR SYLVIE. 

On représente de certaines pièces de théâtre au couvent, 
je fais ma partie comme une autre. 

SOEUR COLETTE. 

Mieux qu'une autre! mieux que toutes les autres! Allons, 
courage, Sylvie! ne vous troublez point, vous jouez bien, je 
m'y connais. 

MARIELLE, faisant le Scaramouche. 

« Mademoiselle, vos perfections m'ont garrotté le cœur 
d'une si fièrc manière... que... » Eh! les mots ne me vien- 
nent point, je ne saurais railler avec cette noble Isabelle ; le 
costume m'impose et la personne encore plus, je compte que 
je vais rougir et me défaire comme un apprenti. 

SOEUR COLETTE. 

Joue donc, joue donc, Scaramouche ! il y a si longtemps 
que je suis privée de t'entendre! 

MARIELLE, jouant. 

« Mademoiselle, j'étais résolu, en vous abordant, de vous 
faire un discours tout pur d'amour, plein de feux, de flèches 
et de cœurs navrés ; mais je vous avoue que je vous crains 
au de là de ce que vous pourriez imaginer, et le respect m'em- 
pêche de vous dire que je vous aime encore plus que je ne 
vous crains. » 






MARIELLE 299 

SOEUR SYLVIE, jouant l'Isabelle. 

« Je reçois comme je le dois, seigneur Scaramouche, les 
intentions que vous avez de me faire des compliments; en 
proférant seulement trois pa.olcs, vous m'avez fait douter 
de ma mauvaise fortune, et vous l'avez tellement changée, 
que je me crois assurée de la surmonter. Je souhaiterais 
qu'il y eût des paroles aussi bonnes que vous pour vous ren- 
dre grâces, mais il n'y a point de paroles pour cela, et le 
dernier effort de ma pensée serait de concevoir quelque chose 
digne de vous être dit. » Eh bien, répliquez-moi donc, mon- 
sieur Marielle, car je m'en vais me perdre dans mes compli- 
ments. 

MARIELLE. 

Mon Dieu! j'écoute et je regarde. Cette voix pure, ces 
yeux graves et doux... As-tu pris garde, ma soeur, comme 
elle s'est transformée tout d'abord? Tu disais bien, c'est une 
actrice accomplie! Voyons donc une scène avec Cinthio. 

SOEUR SYLVIE. 

Est-elle dans le canevas? 

FABIO. 

Certainement oui! A nous deux, mademoiselle! (Faisant la 
Cinthio.) « perfidie! Est-ce ainsi que vous trahissez vos ser- 
ments? Ah! que vous endurez avec une belle patience les 
lanterneries de ce vieil homme ! Il me semblait que mon mal- 
heur était en un point qu'il ne pouvait plus croître; mais 
ceci est pour m'accabler et pour consommer les restes de ma 
constance. » 

SOEUR SYLVIE, jouant. 

« Seigneur Cinthio. ma mémoire ne me rend point de compto 
de ces serments échangés avec les vôtres. Si vous croyez 
qu'un bel habit et un beau visage sont faits pour m'éblouir, 
vous ne connaissez point l'humeur d'Isabelle. Elle est telle, 
qu'à ses yeux l'honnête simplicité du vieux Scaramoucho 
l'emporte sur votre braverie, autant que la beauté de l'âme 
l'emporte sur celle de la personne. » 



"00 THEATRE DE NOHAXT 

FLOR1MOND. 
Bien répondu ! (Sylvie ayant très-bien dit en couplet, tous 1rs per- 
sonnages applaudissent, hormis Fabio. Marielle est très- ému.) 
. • FABIO. 

C'est fort bien tourné en phrase, mais ce n'est point dans 
la pièce. 

SOEUR SYLVIE. 

Je croyais que, dans une pièce à canevas, l'on pouvait dire 
tout ce qu'on veut. 

FABIO. 

Pourvu qu'on demeure dans l'esprit du rôle ; mais vous en 
sortez. Vous devez être amoureuse de moi. 

SOEUR SYVIE, riant. 

Je ne le suis pas. 

MARIELLE, riant. 

Mais il en faut faire le semblant. 

ERGASTE. 

Moi, je dis que c'est bien joué. C'est une feinte d'Isabelle 
qui prend goût au dépit de son amant et qui lui en veut don- 
ner davantage. 

FABIO. 

Dès lors, il ne fallait point dire tout cela d'un ton vraisem- 
blable. Il fallait marquer au public que c'était une intention 
pour augmenter mon amour par le dépil. 

SOEUR SYLVIE. 

Je n'entends rien à ces feintes-là, et je dis les choses comme 
elles me viennent. 

FABIO, dépité. 

Je ne pourrai donc pas pousser plus loin cette scène avec 

VOUS. (Regardant le manuscrit, que Desœillets tient toujours.) C'est a 
présent l'entrée du matamore. 

EROASTE, jouant. 

a Par le sang! par la mort...» 

FLORIMOND, qui est près de In fenêtre. 

Voici qu'on altelle les mules à notre chariot! 



M A El ELLE 301 

SOEUR COLETTE. 

Ali! mon Dieu, déjà! déjà te quitter, mon frère... et sans 
voir la fin de la pièce ! 

MARIELLE. 

Quelle heure est-il donc? cinq heures? Hélas! oui. Il faut 
partir. 

SOEUR COLETTE. 

Cinq heures tout de bon?... Nous devrions èlre rentrées. 
Partons, partons, ma chère Sylvie! Adieu, mon pauvre Ma- 
rielle! Quand est-ce que je te reverrai à présent? 

MARIELLE. 

Bientôt, si tu obtiens la permission de faire un voyage en 
France. Je suis certain que les médecins de ce pays-là te 
guériront. 

SOEUR COLETTE. 

Je crains fort de ne point avoir cette permission, et mes 
pauvres yeux s'en vont toujours. Dieu nous soit en aide ! 
qu'il te bénisse, mon cher Marielle! je prierai pour toi. Al- 
lons, dis adieu à la bonne Sylvie ; nous parlerons de toi en- 
semble, ce sera pour me consoler un peu. 

MARIELLE. 

Belle et bonne Sylvie, puissiez-vous être heureuse! Quo 
n'étes-vous Isabelle et moi Scaramouche, non point pour 
assujettir vos inclinations, mais pour vous protéger et vous 
senir ! 

SOEUR COLETTE. 

Adieu, Ergaste! Adieu, mon petit Fabio ! Aime bien ton 
père, Marielle. Tu m'écriras, mon frère. Si je suis aveugle, 
Sylvie me lira tes lettres. Adieu, monsieur Florimond ! (Pas- 
sant devant Desœillets, qui observe Sylvie.) Monsieur, je VOUS salue. 
(Elle sort appuyée sur le bras de Sylvie.) 
FABIO. 

Je vais arranger mon bagage pour qu'on ne me gûte rien. 

(il prend quelques paquets et sort.) 

FLORIMOND, à la cantonade, 
ïït mon chien ? a-t-on amené mon chien ? (il sort.) 



302 THÉÂTRE DE NOHANT 

ERGASTE. à Marielle, qui veut prendre des paquets. 

Ne te fatigué point à cela; j'aurai soin de tout, (il emporte le 
reste des paquets avei Ui'sœillets). 



SCENE VII 

MARIELLE, seul, prenàht inachinMement snn manteau et son châpearj 
pour partir. 

Ma pauvre sœur! Elle est vieille, en effet, et bien infirme! 
J'ai grand regret à la quitter, celte fois-ci... Jamais, à l'heure 
d'un départ, je ne me sentis si triste!... Que va faire cette 
demoiselle, toute délaissée en la vie, sans fortune^ sans 
amis'?... J'aurais -bien voulu lui offrir... mais je n'ai point. 
osé. J'ai eu grand tort, ma sœur lui aurait fait accepter 
offres... Mais, j'y songe! pourquoi ma sœur ne lui ferait-elie 
pbinl accroire qu'elle lui veut prêter de l'argent pour lui ren- 
dre sa liberté'? Ma sœur est sincèrement pieuse, mais non 
•igote, elle me secondera... Oui, je vas éerire, jb vas 
envoyer une somme... 



SCÈNE VIII 
MARIELLE, SYLVIE. 
MARI ELLE, tressaillant. 

Vous ici, mademoiselle? Seule? 

SYLVIE. 

J'ai rencontré ici près une de nos converses qui s'est char- 
gée de reconduire sœur Colette. Moi, j'ai pris prétexte d'une 
commission dans la ville et j'accours. Oh ! que j'ai tremblé 
d'arriver trop tard! Monsieur Marielle, vous ne connais- 
sez point toute la rigueur de mon sort. Un puissant seigneur. . . 
le... à quoi bon vous le nommer"? harcèle et offense mon 



MÀRÏELLE 303 

honneur par des vues indignes de moi. Notre couvent n'est 
point cloitré, il a mille prétextes pour s'y faire recevoir. La 
communauté le redoute et le (latte. Ma tante le ménage parce 
qu'il feint auprès d'elle de me vouloir épouser. Mais il ne le 
veut point, et, le voulût-il, je préférerais l'esclavage et la mi- 
sère à l'horreur de lui appartenir. 

MARIELLE. 

C'est un vieillard, sans doute? 

SYLVtE. 

Non, ce n'est point un vieillard, c'est un jeune débauché 
d'humeur violente et tyrannique. Je le hais, je le veux évi- 
ter. Vous voyez, le cloître même n'est point un refuge sacré 
pour la dignité d'une fille sans fortune et sans famille. Il faut, 
que je quitte ce couvent, et celte ville, et ce pays. J'y suis 
résolue, je ne rentrerai point ce soir. Mais où irai-je avec 
cet babil et sans aucune ressource? Vous m'avez dit que je 
devais me soutenir par mon travail, vous m'avez jll 
bonne actrice, emmenez-moi, ou je suis désespérée ! 
MARIELLE, tremblant. 

Vous emmener ? Une personne comme vous au théâtre ? 
Savez-vous ce que vous me demandez ? 

SYLVIE. 

Une personne comme moi ne craint point la séduction ; elle 
ne craint guère non plus la violence, parce que, plutôt que 
de souffrir la -violence, elle saurait se donner la mort. Mais 
sa fierté se trouve comme ravalée et flétrie par l'outrage de 
certaines assiduités ; s'il faut qu'elle les endure avec pa- 
tience, elle prend la vie en dégoût!... Ne suis-je donc point, 
digne de respirer la vie, l'honneur, la liberté ? Ne vous sentez- 
vous point capable de m'assurer ces biens, auxquels le plus 
pauvre a des droits? ne disiez-vous point ce que vous pen- 
siez tout à l'heure, quand vous formiez le souhait de me ser- 
vir et de, me protéger? Voyons, monsieur Marielle, vous me 
pouvez sauver ; me voulez-vous abandonner dux hasards 
d'une triste destinée? 



SOJ THEATRE DE NOHAXT 

MARIELLE. 

Vous abandonner!... Mais votre parente?... 

SYLVIE. 

Ma parente ne me pardonne point d'être sortie d'un sang 
calviniste. Elle ne m'aime pas, elle est trop avare pour me 
recueillir, et trop pressée d'être débarrassée de moi pour me 
réclamer. 

MARIELLE. 

Mais les religieuses de votre couvent vous feront pour- 
suivre !... 

SYLVIE. 

Elles sont trop pauvres pour me vouloir garder sans dot 
et sans pension. 

MARIELLE. 

Reste donc ce grand seigneur, ce libertin qui pourrait son- 
ger à vous persécuter? (saisissant le bras de Sylvie.) Eh bien donc, 
qu'il l'ose! 

SYLVIE, tombant à ses genoux. 

noble Marielle ! vous avez étendu votre main sur moi, 
je ne redoute plus rien au monde. 

MARIELLE, éperdu et la relevant. 
Sylvie ! 

SYLVIE. 

Je vous récompenserai par un travail assidu, par un zèle 
fervent, par une amitié... 

MARIELLE. 

Filiale, n'est-ce pas? Allons, j'aurai pour toi le cœur d'un 
père! Tu seras désormais Sylvia, tu seras ma fille comme 
Fabio est mon fils. 

SCÈNE IX 

MARIELLE, SYLVIE, ERGASTE 

ERGASTE, au fjnd du théâtre. 

Allons, mon vieux Marielle, tout est prêt; il se fait tard, 



M \ TU El. LE 305 

le muletier s'impatiente... (s' approchant.) Mais quoi ! la no- 
vice ? 

MARIELLE. 

Ergaste, ton manteau, ton chapeau, vite! 
ERGASTE, enveloppant Sylvie de son manteau et lui cachant la tête 
sous son grand feutre. 
Nous l'enlevons donc ? 

SYLVIE. 

Non, vous me délivrez. mes amis ! que Dieu me protège 
et vous récompense ! 

MARIELLE. 

Partons, partons ! (ils sortent.) 



ACTE PREMIER 



Dans les montagnes du Dauphiné, entre Grenoble et Lyon. — Arbres ej 
rochers sur une hauteur. 



SCENE PREMIÈRE 
ERGASTE, FABIO. 



' 



ERGASTE. 

Cet endroit-ci semble disposé à souhait pour la halte, le 
repas et la sieste : ces paysans nous avaient fort bien dit 
que nous trouverions une fontaine ombragée au faite de la 
montée. Vive la France ! c'est un bon pays, et les gens n'y 
sont, ma foi, point SOtS ! (A Fabio, qui regarde au fond du théâtre.) 

Ça, viennent-ils, nos amis ? 

FABIO. 

Le chariot monte la côte, Marielle et la Sylvia le suivent, 
et Florimond va de son pied, le fusil sur l'épaule, battant les 
buissons et ses chiens. 

ERGASTE. 

C'est tout plaisir que de voyager par ce beau temps. Ces 
montagnes du Dauphiné ne b ilancent point la beauté de nos 
grandes Alpes; mais, en récompense, on s'y fatigue moins 
Tu me semblés las, cependant. Qu'as-tu, Fabio? sais-tu que 
je te vois altéré, depuis quelque temps? 

FABIO. 

Marielle assure que je grandis; il se le persuade, voulant 
toujours faire de moi un enfant. 

ERGASTE. 

A vingt ans. on peut bien grandir encore! 



M A R I E L L F. 307 

TARIO. 

A vingt ans. on est un homme. 

ERGASTE. 

Je te trouve le pat 1er amer. A qui en as-tu? à moi, peut- 
être ? 

FAIÎIO. 

A toi? Eh! non. 

ERGASTE. 

A Florimond, le grondeur? 

FABIO. 

Je ne m'embarrasse point de lui. 

ERGASTE. 

Alors... c'est donc à ton père? 

FABIO. 

Peut-être à Marielle; qui sait? 

ERGASTE. 

Voilà qui est mal, Fabio ! 

FABIO. 

Pourquoi m'intcrroger, si tu veux censurer mes réponses? 
Ne me demande rien ! 

ERGASTE. 

Si fait! mieux vaut dire franchement ce qu'on a sur le 
cœur. Voyons, dis-le-moi, et, si je te reprends, laisse-moi 
faire ; on ne gronde que ceux qu'on aime, va ! 

FABIO. 

J'ai de l'ennui depuis que nous avons quitté Grenoble ; tout 
me lasse et m'accable. 

ergapti:. 
Et cependant, tu ne regrettais point de quitter Grenoble? 

FABIO. 

J'y ai fort bâillé. 

ERGASTE. 

Tu es peut-être malade? Je veux que nous consultions 
quelque habile médecin à Lyon, pour savoir d'où peuvent 
provenir ces esprits mélancoliques. Tu n'as point de raisons 
pour être mal content; tu es l'enfant gâté du bon Mareille et 



308 THEATRE DE ttOHAST 

du vieux Ergaste ; à eux deux, ils t'ont toujours si chèrement 
aimé! 

FABIO. 

Je le sais de reste \ je sais qu'ils m'ont acheté à des 
bohèmes qui me faisaient périr de misère, de lassitude et de 
coups. Je sais que j'appartiens à Marielle, car il a payé ma 
rançon, mon éducation, toute mon existence ; je suis donc 
sa chose, et, si je me voulais appartenir à moi-même, ce 
serait une ingratitude bien noire; n'est-ce point ainsi, Er- 
gaste? 

ERGASTE. 

Je n'entends guère ce que tu veux dire. Marielle n'estimo 
point que tu lui appartiennes autrement que par l'amitié. 
Quand est-ce donc qu'il a tranché du supérieur avec toi? A 
voir comme il prend plaisir à contenter toutes tes envies, 
bien des gens disent qu'il est l'esclave, et toi le maitre. 

FABIO. 

Je ne vois point qu'il me soit si soumis ? Il y a avec nous 
désormais une certaine personne qui le gouverne bien autre- 
ment, et vous n'y trouvez point à redire. 

ERGASTE. 

La Sylvia? cette bonre fille? 

FABIO. 

Une pédante et une prude, mille fois plus savante que 
vous ne pensez en l'art de brider son monde ; une fausse 
vertu qui a vite acquis l'habileté d'une comédienne, >ans 
perdre la roideur d'une béguine. Bientôt, ce ne sera plus à 
Marielle que nous aurons affaire, mais à la Sylvia ; et alors, 
moi, je quitte la partie, n'étant point d'avis d'être comédie -i 
et serviteur aux gages d'un vertugadin! 

ERGASTE. 

Voila donc le secret de ton déplaisir? tu te sens jaloux de 
l'amitié de Marielle pour la Sylvia? C'est faire grand tort à 
cette demoiselle, qui est bonne autant que sage, qui fait 
merveille de sa personne dans notre comédie,, et qui donne 
du contentement à ses camarades autant qu'au public, par 



MARIELLE 3u9 

>a retenue. sa bonne humeur, et toutes ses honnêtes façons 
d'agir. 

FABIO. 

Allons, Terme ! te voilà féru d'amour pour elle, toi aussi ? 

ERGASTE. 

Pourquoi dis-tu aussi? 

FABIO. 

Je m'entends ! 

ERGASTE. 

N'est-ce point toi qui en serais féru? 

FABIO. 

Moi? Je ne la puis souffrir! En vérité, je ne sais pourquoi 
tu me parles d'elle. Je m'en vais au-devant de Florimond, 
qui la déteste à l'égal de moi-même, (il s'en va.) 

SCÈNE II 

ERGASTE, seul. 

Quelquefois, on se plaît à mal parler d'une personne qu'on 
aime, plutôt que d'être réduit à n'en parler point... Je pense 
que l'enfant a de ce plomb dans l'aiie... Mais, à cet âge-là, 
c'est feu de paille. La Sylvia est assez raisonnable pour sa- 
voir le remettre à la raison... Autre peine me point, quant 
à moi ! c'est Marielle ! Marielle est trop gai ou trop triste. 
Aujourd'hui, allègre et beau comme à vingt ans; demain, 
peut-être, sinistre et pâle comme le propre fantôme de la 
vieillesse... Est-il donc jamais trop tard pour aimer ?... Vieux 
Ergaste, cette folie ne se logera point sous tes cheveux gris... 
à moins que tu ne deviennes femme, auquel cas, vieille ou 
jeune, tu aimerais Marielle jeune ou vieux. Ah ! puisse la 
Sylvia juger assez sainement pour connaître que Marielle est 
autre chose que le plus habile des comédiens, mais qu'il est 
encore le plus honnête et le meilleur de tous les hommes! 



310 THEATRE DE NOHANT 



SCÈNE III 

ERGASTE, PIERROT. 

PIERROT, entrant à reculons et parlant vers la coulisse sans voir 
Ergaste. 

Allons, mesdemoiselles ! soyez belles et sages, et n'allez 
point courir dans les blés pour y gâter vos blancs habits! 
ERGASTE, à part, regardant vers la coulisse. 

A qui donc parle ce petit paysan? A ses oies. Dieu me 
pardonne! la drôle de petite figure! (n se tient à l'écart et 

observe Pierrot en approuvant du rire et du geste son monologue.) 
PIERROT, se croyant seul. 

Ah ! c'est qu'il les faut souvent avertir, ces demoiselle? ! 
ça vous a une cervelle si légère! ce n'est point comme moi, 
qui pense toujours à quelque chose! Voyons, à quoi est-ce 
que je penserais bien? Je penserais bien à manger; mais, 
mardi! je n'ai miette à fourrer sous la dent! à dormir; mais 
il faut que je pense aussi à garder mes oies, et ces deux 
idées-là ne vont guère bien ensemble. I; me ! je m'ennuierais 
bien d'être toujours tout seul dans la montagne, si je n'avais 
point mon brin d'esprit pour me faire compagnie! Ils disent 
pourtant comme ça, à la ferme, que je suis un simple! (Chan- 
geant sa voix.) « Un grand benêt qui a quinze ans et qui ne 
sait encore rien de rien! » [Reprenant sa voix.) « Oui-da! si on 
m'avait enseigné quelque chose, je saurais quelque chose. » 
Pas moins, c'est comme ça qu'ils disent et c'est comme ça 
que je leur fais réponse. Il y a la mère Tiphaine... c'est 

Celle-là qui toujours gronde. (Contrefaisant la vieille femme.) « Ah! 

voyez donc ce vilain Pierrot qui a encore renversé la soupe! » 
(Reprenant sa voix.) Kl puis le gros Thomas, (faisant le balourd ) 
« Ah bien, Pierrot ! c'est encore toi qui as cassé la porte de 
retable ! » (Reprenant sa voix.) Oh ! celui-là est plus simple qua 



MARIELLE 311 

moi, j'en jure ! — Mais quand vient maître Claude... (Faisant 
le terrible.) « Apporte-moi ici tes deux oreilles, Pierrot, pour 
que je te baille souvenance de mon commandement! » (Re- 
prenant sa voix.) C'est là qu'il ne faut point rire! Il y a made- 
moiselle Louison qui n'est point si pire que son papa. (Faisant 
la jeune mie.) « Mon Dieu ! ne le saboulez point tant! vous le 
rendrez encore plus sot! » (Reprenant sa voix.) Mais, tout de 
même, ils sont toujours après moi. Pierrot par-ci, Pierrot 
par-là, à me traiter de bête. (Prenant plusieurs poses et plusieurs 
vois diflercntes.) « Pierrot est-il bète! — Dame! il est trop bêle, 
Pierrot! — Fi, Pierrot! que c'est vilain d'être bète comme 

ça!... » (Voyant Ergaste qui rit et l'applaudit.) Oh la la! oh la la! 
(il veut se sauver.) 

ERGASTE, le retenant. 

Eh bien donc, mon garçon, est-ce que je vous fais si 
grand'peur? 

PIERROT, se débattant. 
Oui, monsieur, grand'peur, oui, monsieur le soldat. 

ERGASTE. 

Pourquoi me prends-tu pour un soldat? 

PIERROT. 

C'est que, si vous n'en avez peint l'habit, vous en avez la 
mine. 

ERGASTE. 

C'est bien jugé ! mais je ne suis point un soldat. 

PIERROT. 

Ça n'y fait rien, monsieur, soyez ce qu'il vous plaira, mais 
ne me faites point de mal, je ne vous parle point. 

ERGASTE. 

Tu es un vrai sauvage, l'ami ! et si tu discourais tout seul 
fort gaillardement tout à l'heure... 

PIERROT. 

Vous m'ecoutiez donc? Voire, qui l'aurait su!... Mais je 
n'ai rien dit pour vous faire du tort! je ne pensais seulement 
point à vous I 



312 THEATRE DE NOHANT 

ERGASTE. 

Je le crois ! aussi ne veux-je point te faire de mal. Tiens, 

COnnais-tU cela? (il lui montre une pièce de monnaie.) 
PIERROT. 

Je n'y connais pas grand'chose, monsieur; je ne sais point 
calculer l'argent. 

ERGASTE. 

C'est une pièce blanche, pas moins? 

PIERROT. 

Oh ! pas bien blanche ! mais je vous dis que je n'y entends 
rien. 

ERGASTE. 

Tu ne gagnes donc point ta vie à garder les oies ? 

PIERROT. 

Si fait, je gagne mon pain; on me donne les sabots par- 
dessus le marché. 

ERGASTE. 

E)i bien, veux-tu gagner cette pièce d'argent? 

PIERROT. 

Nenni, monsieur, si c'est à faire quelque chose de mal. 

ERGASTE. 

Fi ! qu'il est méfiant ! Il s'agit de nous aider, mes cama- 
rades et moi, à déjeuner sous cet ombrage. Tiens ! les vois- 
tu qui viennent par ici? 

PIERROT. 

Oh ! le beau monde ! le joli monde ! tous messieurs ou 
madames en braves habits de ville ! on n'en voit point sou- 
vent par ici, du monde comme ça! 

ERGASTE. 

En as>tu peur? 

PIERROT. 

Oui, bien un peu ; car, s'ils me réclament à déjeuner, mi 
je n'ai rien à leur donner d'abord I 

ERGASTE. 

Nous portons loul ce qu'il nous faut dans notre chariot, 






MARIELLE 313 

et, pendant que nous mangerons, tu tiendras notre cheval à 
l'ombre. 

PIERROT. 

Et je lui virerai la mouche à seule fin qu'il ne s'ensauve 
point ? Oh ! si ça vous fait plaisir, m'y voilà consent. Mais 
ce monsieur qui vient par ici, c'est-il un curé, qu'il est tout 
de noir habillé? 

ERGASTE. 

Non, c'est notre chef, c'est un comédien. 

PIERROT. 

Ah ! c'est un comédien ? Je ne sais point ce que c'est, mais 
ça ne me regarde pas. 

SCÈNE IV 

ERGASTE, PIERROT, MARIELLE, SYLVIA. 
ERGASTE. 

Eh bien, Marielle, j'espère que voici une jolie salle à man- 
ger? J'ai pourvu à tout, car j'ai déjà un page, et il y a ici 
une source pour rafraîchir nos flacons. 

MA Ul ELLE. 

Bien, mon ami ; Fabio cl Florimond sont en train de dé- 
teler. 

ERGASTE. 

Je vais les aider, {a Pierrot.) Viens avec moi, petit I (Ergasto 
at Pierrot lorteot.) 

SCÈNE V 

MAKIKLLE, SYLVIA. 
MARIELLE. 

Vous le voyez, Sylvia, vous avez voulu suivre notre for- 
tune erraule, et je n'ai souvent à vous offrir qu'un toil de 

48 



314 THÉÂTRE DE NOHANT 

feuillage et un siège de gazon! c'est trop de fatigues et 
d'aventures pour une femme délicate ! 

SYLVIA. 

Jusqu'ici, je n'ai ressenti aucune fatigue, et nos aventures 
m'ont semblé plus réjouissantes que fâcheuses. Moi, je l'aime, 
cette vie vagabonde, et je ne me l'étais point imaginée aussi 
agréable qu'elle l'est en votre compagnie. 

MARIELLE. 

Vous parlez ainsi pour ne point affliger votre vieil ami, 
sachant bien qu'il voudrait vous donner toutes les aises du 
monde et qu'il souffre de ne pouvoir écarter les épines du 
chemin où vous marchez. Quel caractère est le vôtre, Sylvia 1 
il me donnerait de l'étonnement, si l'admiration qu'il me 
cause me laissait le temps de m'étonner de rien. 

SYLVIA. 

Vous ne vous connaissez donc point vous-même, Marielle? 
car vous êtes mon modèle, et c'est à vous que je m'efforce 
de ressembler pour être satisfaite de moi. 

MARIELLE. 

Tant de bonheur n'est-il point un rêve que je fais? 

SYLVIA. 

Tu l'as mérité, ce bonheur; toute ta vie ne fut-elle point 
un miroir de candeur et de générosité? 

MARIELLE. 

Ne m'en fais point un mérite : j'étais né pitoyable, et 
j'aurais souhaité d'être riche ou puissant pour guérir tous 
les cœurs navrés. La vue du mal des autres m'a toujours 
semblé plus malaisée à supporter que mon propre mal; od 
n'est point vertu, cela, c'est nature; j'ai rencontré des in- 
grats; mais, mon Dieu! qu'il est commode de leur pardonner 
quand on est aimé de Sylvia ! 

SYLVIA. 

Sois donc heureux, bon Marielle, car je t'aime plus que 
moi-même I 



MARIELLE 3*5 

MARIELLE. 

Ah! que tu me causes de jcie et d'épouvante! pourras-tu 
m'aimer longtemps? 

SYLVIA. 

Je veux t'aimer toujours et je le pourrai; fie-toi à moi. 
Marielle, comme je me fie à moi-même. Je sais comment je 
puis aimer; j'ai été nourrie d'un lait calviniste, robuste et 
austère liqueur, souvent mêlée de sang, qui rend courageux 
ceux qu'elle ne rend point farouches. Dès l'enfance, j'ai souf- 
fert pour ma foi, on a brisé mes affections; ma jeunesse a 
('•té une épreuve, un martyre! Si ma raison s'est éclaircie, si 
j'ai perdu l'obstination du schisme, je n'ai point, pour cela, 
prétendu abjurer mes premières vénérations, mes premières 
tendresses; mon cœur n'a jamais voulu renier ma religion, 
n'a jamais voulu damner personne. Va ! j'ai de la constance 
autant qu'une de ces héroïnes de Corneille que tu aimes 
tant ! En te donnant ma foi, je savais bien que, selon l'ordre 
de la nature, tu devais vieillir avant moi, mais je savais 
bien aussi que rien ne me déciderait à te survivre. 

MARIELLE. 

Chère, folle et triste pensée! j'ai deux fois ton âge, et tu 
acceptes l'idée de retrancher la moitié de ta vie pour te con- 
former au cours de la mienne ! 

SYLVIA. 

Il nous reste bien, au moins, vingt ans à vivre, n'est-ce 
pas? Vingt ans d'un bonheur sans égal, que peut-oh de- 
mander davantage? 

MARIELLE. 

Sylvia! ô ma femme! il me semble que tu me fais im- 
mortel par ton amour, et je te dirais volontiers comme Brute 
à Porcie : 



O miracle! ô grand cœur, à qui tout autre cède. 
Dieux! que je sois puissant, puisque je te possède! 



316 THEATRE DE NOHANT 

SYLVIA. 

Et moi, je te répondrai comme Porcie à Brute : 

Oui, vous y régnez seul: rien ne peut l'asservir. 
Et ce cœur est un lieu qu'on ne vous peut ravir. 

SCÈNE IV 

MARIELLE, SYLY1A, FLORIMOND. 
FLORIMOND. 

Du Scudéri!... Ah! vous dites donc des vers aussi, vous 
autres, quand Ergaste ne vous entend point? .Mais vous les 
dites d'une façon fort tendre, et peut-être bien que je suis de 
trop entre un vieux tourtereau et une belle caille coiffée ! 

MARIELLE. 

Sylvia, pardonnez-lui, il ne sait point ce qu'il dit ! 

FLORIMOND. 

Qu'elle me pardonne ? Je me soucie de son pardon comme 
d'une nèfle ! Une franche coquette, selon moi. 

SYLVIA. 

Coquette ? Avec Marielle, je le suis beaucoup, j'en conviens, 
si par coquette vous entendez celle qui désire de plaire. Et 
franche? Je suis autant l'une que l'autre avec lui. 

FLORIMOND. 

A votre aise ! faites du bel esprit, pendant que l'on s'échi- 

gne à votre service, (il lire avec orgueil un lièvre de sa gibecière.) 
MARIELLE. 

Puisque, par fortune rare, tu as été heureux en la chasse, 
tu devrais être en meilleur humeur. 



MARIELLE 317 



SCÈNE VII 

MARIELLE, SYLVIA. FLORIMOND, FABIO, ERGASTE. 

Fabio et Ergaste apportent des banquettes du chariot, des coffres et des 
ballots qu'ils disposent sur des rochers et sur des souches d'arbre. Ils dis- 
posent leurs mets portatifs et les flacons pour un repas champêtre; Flori- 
niond les aide, Marielle et Sylvia aussi. 

FLORIMOND, pendant qu'ils agissent. 

Allons-nous enfin manger? Je me sens 
L'estomac creux comme nn rebec. 
FABIO. 

Toujours du Régnier, poëte chagrin qui plaît aux gens re- 
chigneux ! 

ERGASTE. 

Moi, j'apporte les coussins du chariot pour ma bonne petite 
camarade Sylvia. Allons, Marielle, ne me les ôte point des 
mains, j'en veux avoir le mérite; crois-tu donc qu'il n'y ait 
que toi pour être attentif au service des dames? 

FABIO. 

Que la galanterie sied bien à Ergaste ! 

FLORIMOND. 

Oui, comme des manchettes de dentelle... 

FABIO. 

A Florimond. 

FLORIMOND. 

le ne te parle point, marjolet ! 

FABIO. 

Tu souhaites donc, pour la première fois en ta vie, de m'être 
agréable. 

FLORIMOND. 

Si je... (ils s'attablent.) 

18. 



318 THÉÂTRE DE NOHANT 

ERGASTE, à table. 

Oh! point de querelles, point de brocards! mes amis, gar- 
dons cela pour le moment du spectacle, où chacun, malgré 
soi, se monte la tète et s'échauffe le sang. Le soldat sur la 
brèche n'est point aimable ; mais, en campagne, je me sou- 
viens comme nous étions bons camarades ! Eh ! morbleu ! ne 
me faites point regretter le harnois ! je me suis fait, comé- 
dien, c'est pour être toujours joyeux ! Vive la joie! 

MAMELLE. 

Bien dit, Ergaste ! Ici, en pleine campagne, en plein repos, 
en pleine liberté, en plein soleil, chassons les méchantes ha- 
bitudes du métier, les mauvaises paroles, et soyons amis ! 
Mes chers enfants! je bois à vous tous! 

ERGASTE. 

A Sylvia, d'abord, Sylvia Flaminia, Eularia, Violette, Isa- 
belle; enfin à la perle des grandes premières! (tous trinquent, 

excepté Florimond.) 

SVLVIA. 

Florimond, je veux que vous me fassiez raison, et, pour 
cela, je vous porte la santé de Tiburce et d'Artaban! 

FLORIMOND, trinquant. 

Vivent les chiens ! il n'y a que cela d'honnête, de sincère 
et de fidèle en ce triste monde ! Ne disais-je point vrai ? 
Vovez qui vient ici ! (On voit venir, clopin-clopant, bcsaëiliètsj de pins 
rn plus râpé, tout poudreux, et portant un maigre paquet sur l'épaule, au 

bout d'un bâton de voyage.) Voilà une chienne de figure que je 
serai forcé de fendre en quatre pour m'en débarrasser. Vantez 
donc les charmes de la campagne, quand de pareils limiers 
vous y viennent dépister! 

SCÈNE VIII 

Les Mêmes, DESŒILLETS. 
MARIELLE. 

Bonjour à vous, père Desœillets ! Par quelle aventure vous 
trouvez-vous sur nos chemins ? 



MARIELLE 319 

DESOEILLETS, après force révérences. 

Je me rends aussi à Paris par Lyon, grâces rendues à vos 
bontés, monsieur Marielle. 

MARIELLE. 

Je pensais que vous nous eussiez devancé de beaucoup? 

DESOEILLETS. 

Hélas ! monsieur, la maladie de ma femme m'a contraint 
de séjourner à Briançon, où force m'a été de la laisser à 
moitié rétablie, avec mes pauvres enfants. (Baissant la voix.) Je 
leur ai donné, pour subsister, la somme que votre libéralité 
m'avait octroyée, et je suis parti seul et à pied pour trouver 
quelque emploi qui me permette de les faire venir. 

MAU1ELLE. 

Pauvre vieux ! le voyage est rude à nos âges ! Asseyez- 
vous, Desœillets, et mangez. (Baissant la voix.) Tout à l'heure 
nous verrons à vous fournir de quoi payer le coche. 

DESOÉILLTS. 

C'est trop d'honnêtetés, monsieur, vous êtes un dieu pour 
moi ! 

FLORIJIOND. 

Ne mettez point les bouteilles de son côté; je n'ai pas fini 
de boire, moi ! 

SYLVIA. 

Que vous êtes cruel, Florimond ! ce pauvre homme ne boit 
que de l'eau. 

DESOEILLETS. 

Vos Seigneuries représenteront à Lyon, je suppose, durant 
quelques semaines ? Elles y trouveront un beau théâtre tout 
neuf, en demi rotonde, avec des loges comme au Petit-Bour- 
bon. Ah ! ce n'est plus le vilain jeu de paume des provinces 1 
Mais votre troupe de comédie n'est point au complet ? 

MARIELLE. 

Plusieurs des nôtres sont en avant; selon ma coutume, 
je voyage avec ma petite famille, mon vieux Ergaste, mon 
cher Fabio... 



320 THEATRE DE NOHANT 

DESOEILLETS. 

Et mademoiselle... ou madame, que je n'ai point l'heur de 
connaître encore. 

SYLVIA, à Marielle. 
J'aime bien autant qu'il ne me remette point. 

DESOEILLETS. 

Et M. Florimond est aussi de la petite troupe privilégiée? 
Je ne m'en étonne point, un si aimable cavalier ! 

FABIO. 

Bien trouvé ! ah ! l'heureux compliment ! 

FLORIMOND.. 

Par quelle sottise ai-je mérité les éloges de ce maroufle ? 



SCENE IX 

Les Mêmes, PIERROT. 

PIERROT, portant son chapeau plein d'avoine. 
Salut à la compagnie ! (a Ergaste.) Dites donc, monsieur, 
votre cheval ne veut point manger l'avoine ; et si, la lui ai-je 
présentée avec civilité, là, dans mon chapeau, et sans le mo- 
lester aucunement : eh bien, il a rechigné par trois fois, et, 
à la quatrième, il m'a voulu mordre ; cette bête-là est mal 
stylée, monsieur; c'est un mauvais naturel de cheval et je ne 
la veux point servir. 

FLORIMOND. 

C'est ton grand chapeau qui lui fait peur, imbécile ! Et 
mes chiens ? as-tu pris soin de mes chiens ? 

PIERROT. 

Oh ! pour ce qui est de vos chiens, monsieur, le vieux s'est 
couché bien raisonnablement dans les jambes du cheval ; 
mais le jeune a tout cassé, chaîne et collier, et il court les 
champs à cette heure ; par bonheur que mes oies sont 
rentrées I 



MARIELLE 321 

FL0RIM0ND, se levant. 

Au diable tes oies, bélître ! c'est ainsi que tu as gardé mon 
chien ? Holà ! Artaban ! (il sort en appelant et en sifflant.) 
ERGASTE, prenant le chapeau de Pierrot. 

Allons, il faut bien que ce pauvre cheval mange ! (a Pierrot. ; 
Donne-moi ça. (il sort.) 



SCÈNE X 

MARIELLE, SYLVIA, FABIO, DESŒILLETS, PIERROT. 

SVLVIA, à Pierrot. 
Et toi, tu n'as encore rien mangé, je gage ? 

PIERROT. 

Bien de l'honneur, mademoiselle; mais, rien que de vous 
voir tous là ; j'en suis si ébaubi, que j'en suis rassasié. 

DESOEILLETS. 

Que ces paysans sont mal appris ! Sachez, mon ami... 

MARIELLE. 

Il n'a pas voulu nous désobliger, à preuve qu'il va accepter 
cette tranche de jambon et ce verre de vin, n'est-ce pas, 
mon garçon ? 

PIERROT. 

Oh ! je n'oserais, monsieur. 

SVLVIA. 

Ose donc! tiens, assieds-toi là, près de moi. (Elle veut lui 

faire place sur le coussin.) 

PIERROT. 

Oh ! la terre est au bon Dieu, mademoiselle, et un chacun 
y trouve sa place ; mais je mangerai encore mieux à mon 

aise à côté du cheval, (il sort en mangeant.) 



322 THEATRE DE XOHANT 

MAR1ELLE. 

A présent, Desœillets, venez-me conter vos petites affaires, 
mon brave homme, (il sort avec Drsœillets.) 

SCÈNE XI 

SYLVIA, FABIO. 
FABIO. 

Enfin, on vous peut donc parler ! 

SVLVIA. 

On le peut toujours, sous condition de parler comme il 
faut. 

FABIO. 

Svlvia, cette gravité fardée est un outrage, ou un défi poui 
ma passion. 

SYLVIA. 

Ni l'un ni l'autre, Fabio ! c'est un muet reproche d'une per- 
sécution fort cruelle. 

FABIO. 

Ainsi, ma recherche est une honte pour vous ? 

SYLVIA. 

Non ! c'est un chagrin. Un mot le ferait cesser, et je souffre 
de ne vous le pouvoir point dire. 

FABIO. 

Ne vous contraignez point ! dites que vous me haïssez ! 

SYLVIA. 

Je ne saurais point haïr celui que Marielle chérit ; je vou- 
drais qu'il m'aimât d'une honnête et tranquille amitié, comme 
je serais portée à l'aimer moi-même; mais, si le dépit lui 
suggère de me tenir un langage que je ne puis point écouter, 
je préfère le retour de son aversion première. 

FABIO. 

Vous avez donc cru à cette aversion ? Non ! vous n'y 



MAEIELLE 33? 

croyez point ! Plus froide et plus expérimentée que moi, vous 
avez fort bien vu que je voulais me donner le change à moi- 
même ; vous savez bien que vous me faites mourir, et \uu? 
vous réjouissez de mes tourments 1 

SYLV1A. 

Il vous faudrait haïr, pour me réjouir ainsi, et je ne hais 
personne. 

FABIO. 

Vous ne haïssez personne, parce que vous n'aimez per- 
sonne. Oui, voilà votre naturel 1 l'indifférence et le dédain ! 
Eh bien, c'est un naturel haïssable entre tous, et, si je me puis 
guérir de vous aimer, je sens que vous me serez un objet 
d'horreur. 

SYLVIA. 

L'étrange esprit que le vôtre ! Une femme est votre enne- 
mie parce qu'elle n'a point d'amour pour vous ! Voilà bien 
de l'orgueil I 

FABIO. 

Sylvia, vous me dites bien ouvertement que vous ne m'ai- 
mez point, et, moi, je vous dis que je vous aime hors de 
raison. Est-ce là de l'orgueil, et suis-je assez humilié à votre 
gré? 

SYLVIA. 

Ce que vous me dites là, je le veux oublier. Ne vous 
humiliez point davantage, je ne saurais vous payer de retour. 

DESOEILLETS, paraissant au fond du théâtre, et entendant les 

dernières paroles de Sylvia. 
Aie ! (n se glisse dans les arbres pour écouter.) 
FABIO. 

Ceci est une parole sérieuse et réfléchie t 

SYLVIA. 

Oui, Fabio. 

FABIO. 

Adieu donc ! mais, auparavant que je vous quitte, saches 



324 THEATRE DE NOHANT 

ce que je pense de vous : vous avez une prudence affreuse, 
Sylvia, vous êtes tout calcul, toute ambition ; vous vous faites 
gracieuse et prévenante envers Marielle, parce qu'il est un 
appui pour vous, parce qu'il est en belle réputation de talent, 
et de fortune ; mais celui qui n'a encore ni argent, ni renom- 
mée, celui qui ne possède que sa jeunesse, son amour et son 
courage, vous n'en faites non plus de cas que d'un roseau. 
Allez, mademoiselle, suivez votre penchant, égarez l'esprit 
d'un vieillard crédule... 

SYLVIA. 

Que dites-vous là ? oh ! taisez-vous, monsieur ! 

FABIO. 

Ah ! ceci vous blesse ? J'ai donc touché bien juste ! 

SYLVIA. 

Vous jugez que Marielle est épris de moi, et vous me 
voudriez rendre éprise de vous? J'aurais cru que vous dussiez 
préférer Marielle à vous-même. 

FABIO. 

Si vous l'aimiez, je serais guéri, je ne serais point jaloux ; 
mais puis-je supporter qu'en me dédaignant, vous l'abusiez 
comme vous faites ? 

SYLVIA. 

Ne soyez donc pas envieux et ne songez plus à moi, Fabio ; 
car j'aime Marielle, je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais 
que lui. 

FABIO. 

Lui, un vieillard? Ah ! j'entends ! vous comptez qu'il voua 
épousera ? Il est célèbre et riche... le vieux Marielle ! 

SYLVIA. 

Le vieux Marielle a un cœur plus noble que le tien, jeune 
Fabio, car il a cru à la droiture de mes sentiments et ne m'a 
point fait l'outrage de me juger intéressée. 

FABIO. 

Dites la vérité, si vous ne voulez point vous faire un jeu 
de mon amour. Vous vous mariez emsemble? 






MARIELLE 325 

SYLVIA. 

Depuis un mois, nous le sommes. Il y avait certains dangers 
à le publier ; je vous confie un secret d'où dépend, pour 
quelque temps encore, la sûreté de Marielle, un secret que 
ses deux amis ne savent point ; mais vous m'y contraignez, 
sachez-le donc : un prêtre a béni secrètement notre union à 
Grenoble. 

FABIO, consterné, puis irrité. 

O'/mè ! mon pauvre père ! Allons ! c'est affaire à vous, ma- 
dame, d'aller vite à votre but sans toucher les écueils ! re- 
cevez-en mon compliment, et ne redoutez plus mes impor- 
tunités. Quand on a la sagesse d'épouser un vieillard, on ne 
le trompe point pour des gens d'aussi mince étoffe que je le 
suis. 

SYLVIA. 

Fabio, je te croyais meilleur ! je n'aurais point imaginé 
que tu choisirais, pour me faire outrage, le moment où je te 
donnais une si grande marque de confiance ; je n'irai point, 
tu le sais, demander protection à Marielle contre toi ; plutôt 
que de meurtrir son cœur, je supporterai ces indignités. 
Marielle ! je ne prévoyais point que mon amour pour toi 
serait si mal interprété ! mais le tien sera mon refuge et ma 
gloire ! 

SCÈNE XII 

SYLVIA, FABIO, MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND» 
PIERROT. 

ERGASTE, amenant Pierrot un peu malgré lui. 
Oui, Marielle, je te dis que ce drôle-là est un comédien de 
naissance, qu'il parle et gesticule tout seul, et qu'il a des 
petites manières et des petites raisons les plus gentilles du 
monde. 

MARIELLE. 

Tu l'as donc écouté ? Moi, je l'observais, et je lui trouve la 

19 



326 THEATRE DE KOHANT 

véritable figure d'un Gilles, d'un Gerolamo ou d'un Gia- 
coraetto. 

PIERROT. 

Vous vous gaussez de moi, mes beaux messieurs ; je ne 
m'appelle point de tous ces grands noms-là: je m'appelle 
Pierrot. 

MARIELLE. 

Pierrot ! voilà justement le nom de ce type français que 
nous n'avons point et qu'il nous faudrait pour compléter notre 
troupe. Mes amis, tâtez-le donc un peu. 

PIERROT. 

Me tâter ? Je ne vous ai rien dérobé ! Crédienne ! ne me 
tâtez point ! je n'ai point mérité cet affront-là ! 

ERGASTE. 

Bien répondu! (jouant le capitan.) Or ça, petit mirmidon, 
m'oses-tu bien regarder en face ! ne sais-tu point que jf suis 
le capitan don Fracasse y Franca-Tripa y Taglia-Cantom y 
Parafante y Marco-Pépé y Spavento y Spezza-Ferro y Aleu- 
Patacca? 

PIERROT, stupéfait. 

Par la mordi ! monsieur, ne vous fâchez point, je ne com- 
prends point le latin. 

MARIELLE. 

Voyez comme le masque est joli, le regard clair et fixe ! et 
le naturel des réponses ! Étudie cela, Fabio ! 

FABIO. 

Merci ! les niais ne seront jamais de mon emploi. 

MARIELLE. 

Loute observation de la nature est précieuse et utile en 

Son lieu. (Pendant qu'ils parlent ainsi, Florimond, jouant le Mezzetin, 
tourne autour de Pierrot en feignant de vouloir lui prendre quelque chose 
dans sa poche, en faisant des mines qui l'inquiètent ; Pierrot, effrayé à 
la fin, se réfugie derrière Sylvia.) 

SYLVIA, jouant aussi la comédie. 

EL! Mezzetin, pourquoi tourmenter ainsi ce pauvre Pierrot ? 



MARIELLE 327 

FL0RIM0ND, faisant le Mezzetin. 

Mort de ma vie ! le drôle n'a-t-il pas eu l'insolence de 
remettre au seigneur Pandolphe. votre père, une lettre que 
mon maître Octave l'avait chargé de vous donner en secret? 

SYLVIA, jouant. 

Quoi ! Pierrot, tu nous as trahis ? 

PIERROT, pleurant. 

Ce n'est point vrai, mademoiselle, je n'ai point pris de 
lettre, je n'ai point vu votre papa, je n'ai rien fait de mal, et 
je n'ai jamais trahi personne. (Montrant Florimond.) C'est ce 
monsieur-là qui m'en veut, parce que son chien a cassé sa 
chaîne ; comme si c'était ma faute ! 

fabio, jouant. 

Quoi! infâme, tu as lâché le chien? C'est donc pour me 
faire dévorer quand j'irai donner la sérénade à ma maîtresse? 

(il lui donne un soufflet de théâtre, bien visible pour le spectateur ; 
Pierrot, trompé par le bruit, se frotte la joue et sanglote.) 
MARIELLE. 

Tenez, voyez comme il pleure bien ! Il met de la grâce en 
toutes choses. La grâce burlesque, la plus rare de toutes ! 
Allons, Pierrot, console-toi, mon enfant, on ne t'a point 
frappé. Tu n'en as senti que le vent. 

PIERROT. 

Pardi ! oui, je dois avoir la tête grosse comme un boisseau. 

SYLVÎA. 

Eh ! non, c'est un jeu. As-tu senti quelque mal ? 

PIERROT. 

Nenni ; mais, du bruit que cela a fait, il faut qu'il m'ait 
rompu au moins trois dents. 

MARIELLE 

Qu'il est naïf !... Écoute, veux-tu gagner cent écus par 
an pour commencer? Si l'on est content de toi, on te don- 
nera le double l'an prochain, et, plus tard, tu auras peut-être 
jusqu'à douze cents iivres. Tu seras bien vêtu, bien nourri 
et traité avec amitié. 



328 THEATRE DE NOUANT 

PIERROT. 

Oui-da ! grondé, moqué, battu... 

MARIELLE. 

Tout cela pour rire. Regarde-moi en face. 

PIERROT, hardiment. 
Eh bien, monsieur? 

MARIELLE. 

Regarde-moi bien. Ai-je la figure d'un honnête homme? 

PIERROT, ému. 

Oui, monsieur. 

MARIELLE. 

Me crois-tu disposé à te tromper ? 

PIERROT, entraîné. 

Non, monsieur. 

MARIELLE. 

Veux-tu venir avec moi ? 

PIERROT, comme fasciné. 
A votre commandement, monsieur. 

MARIELLE. 

As-tu des parents ? 

PIERROT. 

Ni père ni mère, ni oncles ni tantes. Je suis un enfant du 
bon Dieu, et l'on me fait travailler pour l'amour du bon Dieu. 

MARIELLE. 

Eh bien, nous partons tout de suite. 

PIERROT. 

Faudra donc passer à la ferme pour que je rende lo 
compte de mes oies. 

MARIELLE. 

Nous passerons à la ferme et l'on satisfera tes maîtres. 

FLORIMOND. 

Comment ! Marielle, vous allez encore vous charger d'un 
enfant qui ne sait rien ? 

MARIELLE. 

Je lui apprendrai ce qu'il doit savoir, et tâcherai de lui 
conserver ce qu'il a, sa simplicité et sa gentillesse. 



MARIELLE 329 

FL0RIM0ND. 

Un paysan ! un balourd qui ne sait pas seulement attacher 
un chien ! Quelque chose d'agréable en voyage ! 

MARIELLE. 

Florimond, je suis fort patient avec vos chiens. Daignez 
l'être aussi avec mon élève. 

FABIO. 

Attrape ! 

MAMELLE. 

Sylvia, vous plait-il que nous partions ? 

ERGASTE. 

Hé ! un moment ! il me faut recharger tout ce bagage. 

MARIELLE. 

Nous t'aiderons tous, mon bon camarade ! C'est toujours 
toi qui prends toute la peine. Allons, Pierrot ! chez nous, 
chacun sert les autres. C'est se servir soi-même, (ils emportent 
les accessoires.) 



SCÈNE XIII 

SYLVIA, puis DESŒILLETS. 
DESOEILLETS. 

Mademoiselle de Varennes... 

SYLVIA, à part. 
H m'a reconnue ! 

DESOEILLETS. 

Pardonnez-moi, je devrais dire la signora Mariello... 

SYLVIA. 

Je ne sais à qui vous parlez, monsieur. Je me nomme 
Sylvia. 

DESOEILLETS. 

Oh ! comme vous voudrez, madame ! Je suis un homme sur 
qui l'on peut se fier, et je dois trop aux libéralités de mon- 
sieur votre mari t ;our lo pouvoir trahir. La preuve, c'est que, 



330 THEATRE DE NOHANT 

chargé par une certaine personne de ne vous point perdre 
de vue en voyage, le hasard seul m'a fait vous rencontrer 
ici, où je viens m'olfrir à vous pour vous aider à rompre ses 
mauvais desseins. 

SYLVIA. 

Chargé par une certaine personne ? 

DESOEILLETS. 

Par le prince de... 

SYLVIA. 

Mais que puis-je redouter d'un homme qui n'a point de 
droits sur moi et qui n'est point en France, j'espère ? 

DESOEILLETS. 

Je l'espère aussi. Cependant les hommes puissants se tien- 
nent tous et partout. Il vous sera peut-être bon d'avoir sous 
la main un esclave dévoué pour vous éclairer sur les démar- 
ches de votre ennemi. Je serai à Lyon aussitôt que vous. Là, 
vous pourrez disposer de votre très-humble, très-affectionné, 
très-soumis serviteur, (il salue très-bas et s'éloigne avec son paquet 
et son bâton.) 



SCENE XIV 

SYLVIA, seule. 

Cet homme-là me fait peur... Je ne me sens point de con- 
fiance en lui. J'aurai soin qu'il ne dise rien à Marielle. Oh! 
si Marielle connaissait mon persécuteur, s'il le rencontrait... 
Il est bouillant et fier comme un jeune homme! Je persisterai 
à lui cacher son nom et, au besoin, à égarer ses soupçons 
sur quelque autre. Cher Marielle ! ah ! je ne t'aimais point 
comme aujourd'hui, lorsque j'ai amassé sur toi ces dangers! 



MAEIELLE 331 

SCÈNE XV 

SYLVIA, MAMELLE, FABIO, ERGASTE, le fouet en main. 
MARIELLE. 

Tout est prêt, signora ; nous sommes à vos ordres. 

ERGASTE. 

En route, en route, Sylvia de mon cœur ! Vous allez voir- 
e petit Pierrot sur le brancard ; je lui veux apprendre à con- 
duire. 

FABIO, bas, à Sylvia. 
Vous plait-il accepter ma main ? 

SYLVIA, bas, à Fabio. 
La main qui me dirige est ici. (Elle prend le bras de MarMei) 
FABIO. 

dieux ! faites-donc que je ne l'aime plus ! Qfl s sorjeaK) 



ACTE DEUXIÈME 



A Lyon, dans une salle servant de foyer aux acteurs. A la gauche du specta- 
teur, une portière en tapisserie communique avec le théâtre, qui est censé 
placé tout à côté. Une porte, au fond, conduit au dehors. Une autre porte, 
à droite, est censée conduire au logement de Marielle par un passage 
couvert. 



SCÈNE PREMIÈRE 

DESŒILLETS, seul. 

Il parle à la cantonade par la portière, qui est censée donner 
sur une coulisse du théâtre. 

Allons, il est temps d'allumer les chandelles ! Mettez-donc 
des fauteuils sur le théâtre pour les magistrats de la ville, 
des chaises pour les gentilshommes, des tabourets pour la 
bourgeoisie. La loge pour madame la gouvernante est-elle bien 
époussetée? Qu'on ne laisse entrer personne sans payer, 
quand même l'on se dirait officier du roi, et ne souffrez au- 
cun laquais d'entrer, même en payant. Que vois-je là ? le 
chien de M. Florimond sur le théâtre? Chassez-moi au plus 
tôt cette vilaine bête ! (Revenant sur la scène.) Ceci est une 
affaire d'or, une affaire qui se peut greffer d'une autre af- 
faire... Il faudrait être archisot pour accepter la première. 
Pour ce qui est de la seconde, le pas est glissant et l'entre- 
prise redoutable ! Mais il y a une providence pour les pau- 
vres gens 1 



MARIELLE 333 

SCÈNE II 

DESŒILLETS, SYLVIA. 

SYLVIA, un peu agitée. 
Monsieur Desœillets, le prince est à Lyon ; je le viens de 
voir qui traversait la place en chaise do poste. 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe ! (Haut.) Eh! comme vous voilà toute blêmie? Vous le 
craignez donc fort ce prince italien ? 

SYLVIA. 

Je ne lui fais point cet honneur ; mais je crains Marielle, 
vous le savez. 

DESOEILLETS. 

Serait-il jaloux ? 

SYLVIA. 

Il ne me fait point cette injure. Mais parlez donc, savez- 
vous quelque chose? 

DESOEILLETS. 

Je ne voulais point vous troubler au moment de représen- 
ter ; mais, il faut bien vous le dire, j'ai rencontré un des 
valets du prince, envoyé en courrier. Le prince arrive. Il 
repart demain, il se rend à Paris pour des affaires avec le 
Mazarin. Eh bien, que vous importe ? Il ne vous sait point 
ici. Il ignore que vous êtes enrôlée dans la comédie, que vous 
êtes mariée avec... 

SYLVIA. 

Vous êtes assuré qu'il ignore tout cela ^ 

DESOEILLETS. 

A moins que je ne me sois employé à le lui écrire, il ne 
peut point l'avoir deviné, et je ne pense pas que vous met- 
tiez en doute... 

SYLVIA. 

Non, Desœillets, ce serait trop affreux ! mais dites-moi s'il 
avait la fantaisie de voir la comédie ce soir? 

19. 



334 THEATRE DE NOHANT 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe ! (Haut.) Je ne pense pas qu'il y ait danger. 

SYLVIA. 

Le danger y est tout entier ! Les rôles que je fais ne me 
déguisent point. Je connais ses façons hardies : son dépit lui 
fera risquer quelque méchante parole, et je sais qu'il suffi- 
rait d'un regard insolent pour enflammer le courroux de 
Marielle. 

DESOEILLETS, après avoir réfléchi. 

Oui ! Marielle a la tête vive, la riposte prompte et la main 
terrible. Il ne ferait point bon pour lui de chercher querelle 
à un personnage si considérable. Ce serait se jeter dans la 
nasse où l'on ne serait pas fâché de le prendre. Il ne con- 
naît pas le prince? 

SYLVIA. 

Si fait! mais il ignore que c'est lui... 

DESOEILLETS. 

Gardez-vous bien de le lui dire ! 

SYLVIA. 

Oh! ne craignez rien ! 

DESOEILLETS. 

Alors, remettons-nous. Suivez votre idée, elle est bonne 
ne vous montrez point ce soir. La Marinette peut-elle bien 
vous remplacer? 

SYLVIA. 

Fort bien... Mais que pensera Marielle ? 

DESOEILLETS. 

Vous allez vous faire malade, une entorse, une migraino! 

SYLVIA. 

Qu'il va être inquiet ! 

DESOEILLETS. 

Comptez-vous qu'il soit plus tranquille si ce que vous crai- 
gnez arrive ? 

SYLVIA. 

Allons, il le faut ! Allez vitement faire costumer la Mari- 
nette en ma place. 



MAEIELLE 3-a 

DESOEILLETS. 

J'y cours. Vous, ne prenez point les dehors pour rentrer 
chez vous. Suivez ce passage couvert qui communique avec 
votre logis, encore qu'il soit le plus long. S 

SVLVIA. 

Desœillets, comment vous récompenserai-je de votre fidé- 
lité? 

DESOEILLETS. 

En ne me faisant plus le chagrin d'en douter, madame ! 

STLVIA. 

Veuillez prendre cette bague... 

DESOEILLETS. 

Moi ! que je me laisse payer mon dévouement à M. Ma- 
rielle? 

SYLVIA. 

Prenez pour votre femme, je vous en prie. 

DESOEILLETS. 

La pauvre tète ! elle est folle des bijoux ! C'est comme un 
enfant, vous savez ! (n prend la bague.) Voici du monde. Et 
vite ! faites la morte, (n sort.) 



SCENE III 



SYLVIA, qui s'est assise et cache sa tête dans ses mains; FABIO, enc 
costume de Léandre. 



FABIO. 

Qu'est-ce donc, madame? Est-ce que vous pleurez? 

SYLVIA. 

Je pleurerais volontiers, de la migraine que j'ai ! 

FABIO. 

Au moment de jouer ? Quand je venais vous demander de 
répéter vitement la mise en scène que nous avons ensemble ? 

SYLVIA. 

Oh ! je ne saurais, car je ne crois point que je puisse re- 



336 THEATRE DE N'OHANT 

présenter ce soir. Vous feriez bien, par prévision, d'aller ré- 
péter avec la Marinette. 

FABIO. 

La Marinette ferait votre partie ? Vous n'y songez point. 
Ce serait de quoi nous faire tous siffler ! Une fille éventée, 
qui fait tout au plus la Colombine, et qui, tout occupée d'elle 
seule, ne ménage nul effet à son interlocuteur. 

SYLVIA. 

Elle fera de son mieux, et vous vous en récompenserez un 
autre jour. 

FABIO. 

Madame, en vérité, vous n'avez ni l'œil ni la voix d'une 
personne malade, et je crois que vous faites ceci pour me 
désobliger. 

SYLVIA. 

Moi ? Est-ce que j'eus jamais de ces méchants caprices- 
là? 

FABIO. 

Si c'en est un, il est fâcheux pour tout le monde. Marielle 
lui-même s'en ressentira et n'aura point son succès accou- 
tumé, i 

SYLVIA. 

Marielle, manquât-il la moitié de son rôle, saura mettre 
encore assez de perfection dans son jeu pour ravir le public. 

FABIO. 

Vous êtes fort vaine du talent de votre mari ! on le sait ! 

SYLVIA. 

C'est ma seule vanité : ne m'est-elle point permise? 

FABIO. 

Comme votre œil reluit en me disant cela! (ATec ironie) Vous 
souffrez beaucoup, n'est-il pas vrai ? 

SYLVIA. 

Tellement, que je me retire et vous salue. (Elle sort.) 



MARIELLE 337 

SCÈNE IV 
FABIO, seul. 

Depuis que je me couvre à ses yeux du manteau de l'in- 
différence, je m'imagine parfois qu'elle a du dépit... Elle est 
belle, elle est brillante, ce soir ! Elle n'est point malade, et 
elle refuse de jouer !... S'il était vrai qu'elle se repentit de 
m'avoir dédaigné ! Oh ! insensé, tu te flattes en vain ! Elle 
est flère, elle est sage, elle est forte, elle ne t'aime point ! 
Les femmes cherchent la gloire plus que le bonheur, et celle- 
ci, glorieuse entre toutes, met sa vanité sur le compte de sa 
vertu. Marielle est grand dans son art, et Fabio n'est rien. 
Marielle est né gentilhomme et Fabio est un bâtard ! Je ne 
sais point si Marielle s'en rend compte à soi-même, mais il 
me retire toutes les occasions de me faire valoir. Je suis 
comme écrasé à dessein. Aussi, je me sens déchoir et lan- 
guir comme une herbe étouffée par l'ombre d'un chêne. Ah ! 
malheureux Fabio, qui croyais pouvoir donner tes jeunes ans 
à l'amour, il te les faut donner à l'ambition, amer refuge des 
cœurs où l'on a meurtri l'espérance ! Je partirai d'ici ! Oui, je 
m'éloignerai d'elle et de lui ! 

SCÈNE V 

FABIO, DESŒILLETS. 
FABIO. 

Eh bien, Desœillets, cette réponse de Rome est-elle enfin 
arrivée ? 

DESOEILLETS. 

La voici : on vous accepterait sous la condition de vouloir 
débuter dans le grotesque. Mais quel dommage ce serait de 
cacher sous le masque une figure aussi souffrable que la 
vôtre. 



338 THÉÂTRE DE NOUANT 

FABIO, exalté. 

J'accepte ! Je suis las des fades rôles d'amoureux ! Les 
grands bouffons arrivent seuls à la célébrité du théâtre. Ma- 
rielle le sait bien, lui qui me refuse les rôles d'Arlequin et 
de Brighelle. Oh ! le masque cachera mes pleurs ! On a mé- 
prisé les fleurs de ma jeunesse ! On applaudira peut-être à 
ma laideur empruntée, et je devrai au mensonge ce que l'on 
a refusé à la nature : j'accepte. Écrivez que j'accepte ! 

DESOEILLETS. 

Vous voyez que l'on vous offre d'assez beaux avantages ; 
mais il se faut hâter. 

FABIO. 

Je partirai demain. 

DESOEILLETS. 

Pourquoi pas cette nuit ? Voici Marielle. Ouvrez-vous à 
lui de votre dessein. 

FABIO. 

Non, je n'en ai pas le courage. Ce soir, après le spectacle, 
(il sort.) 

DESOEILLETS, à part. 

Ah ! vous n'êtes point pressé ? Je le suis, moi ! 



SCÈNE VI 

MARIELLE, DESŒILLETS. 

MARIELLE, en costume complet de Scaramouche, sauf le visage, 
qui n est point encore grimé. 

Qu'a donc Fabio ? Il semble tout défait ! On dirait qu'il 
évite de me voir! Sylvia est malade, Florimond est dans une 
humeur massacrante ! Voici une représentation qui ne pro- 
met rien de bon. 

DESOEILLETS. 

La signora Marielle est malade? 



MARIELLE 339 

MARI ELLE, stupéfait. 
De qui parlez- vous ? 

DEPOEILLETS. 

Oh! je crois que j'extravague. C'est le signor Fabio qui en 
est cause. 

MARIELLE. 

Comment ! Expliquez-vous ? 

DESOEILLETS. 

Mon Dieu ! ne le blâmez point. A cet âge-là, on est sujet 
ù des abstractions d'esprit... De certaines paroles vous écha- 
pent... On n'est point le maître de celer un secret. 

MARIELLE. 

Un secret ! 

DESOEILLETS. 

Hélas ! monsieur, un secret tombé par mégarde dans l'o- 
reille de votre plus dévoué serviteur est en lieu de sûreté. 

MARIELLE. 

Monsieur le régisseur... monsieur le factotum ! Je n'aime 
point qu'on se mêle malgré moi de mes affaires. Parlez, je le 
veux. Qu'alliez-vous dire ? 

DESOEILLETS. 

Vous me voyez au désespoir de vous avoir déplu. Je ne 
sais rien, en vérité ! 

MARIELLE, avec force. 

Parlerez-vous ? 

DESOEILLETS. 

Ce n'est poitet ma faute si ce jeune Fabio m'a dit que vous 
étiez marié avec mademoiselle de Varennes. 

MARIELLE. 

Qui lui a dit cela ? 

DESOEILLETS. 

C'est madame elle-même... Sans doute avec l'agrément de 
monsieur ? 

MARIELLE. 

Mademoiselle Sylvia s'est voulu moquer de Fabio, ou Fabio 
s'est moqué de vous. 



340 THEATRE DE NOHANT 

DESOEILLETS. 

C'est comme il plaira à Votre Seigneurie. Mais, s'il était 
vrai, croyez bien que ma discrétion... 

MARIELLE. 

C'est bien, laissez-moi, mon ami. Il me faut rêver à mon 
rôle. 

DESOEILLETS. 

On va commencer dans un moment ! 

MARIELLE. 

Je suis prêt, VOUS voyez. (Desœillets sort.) 



SCENE VII 

MARIELLE, seul. 

Pour grande que fût ma confiance en mes deux plus anciens 
amis, Ergaste et Florimond, je ne leur ai point voulu confier 
mon mariage avant que d'être ici. Et voilà que Fabio le sait 
et s'en ouvre au premier venu ! Je savais bien qu'un secret 
ne peut pas durer; mais il me suffisait de gagner Paris, où, 
protégé par la reine mère et par le ministre, je n'avais rien 
à redouter de la famille de Sylvia. Ergaste est l'ami le plus 
sûr, Florimond le plus prudent homme du monde... Et ce- 
pendant Fabio le sait !... Fabio le tiendrait de ma femme! 
Non !... à moins qu'il ne se soit épris d'elle, comme je l'ai 
parfois appréhendé, et que, pour se délivrer de ses pour- 
suites, elle n'ait invoqué la sainteté des nœuds qui l'engagent 
à moi ! Elle a bien fait alors ! Fabio est résigné ou guéri !... 
Non! Il souffre ! Sylvia aussi... et moi... mon esprit se trou- 
ble... Il faut que je la voie... Ah ! c'est elle ! Je rougis d'être 
ému. 



MARIELLE 341 

SCÈNE VIII 

MARIELLE, SYLVIA. 
MARIELLE. 

Vous êtes toujours malade ? Vous ne pourrez point jouer ? 

SYLVIA. 

Permets-moi de ne le point tenter. L'éclat des lumières me 
donnerait des vertiges, et je craindrais d'avoir quelque pâ- 
moison sur le théâtre. 

MARIELLE, la regardant d'un air de doute. 

Peut-être que tu n'aimes point ce rôle ? On y pourrait vite- 
ment changer quelque chose. 

SYLVIA. 

Le rôle ne me chagrine pas. 

MARIELLE. 

Alors, c'est le jeu de Fabio ? 

SYLVIA. 

Point ! 

MARIELLE. 

Il se néglige trop, cet enfant ! Il devient paresseux. Je ne 
vous vois jamais répéter ensemble. 

SYLVIA. 

De quoi servirait-il? Fabio est assez content de lui-même 
pour ne vouloir point souffrir de conseils. 

MARIELLE. 

Tu es sévère pour lui ! injuste peut-être ! Tu ne l'aimes 
point ! 

SYLVIA. 

Nonobstant la grande amitié que tu lui portes, je confesse 
que nos humeurs ne sont point faites pour s'entre-donner 
beaucoup d'inclination; mais je fais de mon mieux pour que 
ton bonheur domestique ne soit point troublé par le manque 
d'r.ccord. 



342 THEATRE DE N'OHANT 

MARIELLE. 

Ta voix me fait dn bien. J'étais triste, inquiet de ta santé. 
Tu resteras bien dans ce salon, n'est-ce pas, pendant la co- 
médie ? 

SYLVIA. 

Volontiers ! Je te verrai jouer en me cachant derrière cette 
tapisserie. 

MARIELLE. 

Oui ! tu me donneras du cœur ! Si tu n'étais pas là, je 
compte que je me ferais huer, du dégoût que j'aurais à pré- 
sent pour mon métier. 

SYLVIA. 

Mais, moi, je ne te veux point dégoûter d'une carrière où 
tu brilles au premier rang ? 

MARIELLE. 

Le métier n'est point l'art, ma chère Sylvia; l'un nous en- 
flamme, l'autre nous consume. 

SYLVIA. 

Alors, c'est comme en religion : l'esprit vivifie, mais la 
lettre tue. Allons, du courage, ami ! mes regards ne te quit- 
teront point. 

SCÈNE IX 

DESŒILLETS, MARIELLE, SYLVIA. 
DESOEILLETS. 

Monsieur Marielle, allez donc faire arranger les accessoire^ 
sur le théâtre, comme vous entendez qu'ils soient pour votre 
premier acte. 

MARIELLE. 

Ah ! j'oubliais ! fil s'en va.) 



MARIELLE 343 

SCÈNE X 

SYLV1A, DESŒILLETS. 
DESOEILLETS, vivement. 

Vous ne pouvez point rester ici ; le prince est dans la salle, 
il a retenu un fauteuil sur le théâtre même. 

SYLVIA. 

Mais il ne peut me voir derrière cette tapisserie, et il n'a 
point le droit d'entrer ici, notre règlement le défend. 

DESOEILLETS. 

Et, moi qui suis chargé de faire observer ce règlement, je 
sais qu'il est inutile; je sais qu'un homme de qualité marche 
sur le corps d'un pauvre hère comme moi quand il lui en 
prend fantaisie. 

SYLVIA. 

Je me retirerai donc. Vous direz à Marielle que je suis plus 
malade. 

DESOEILLETS. 

Ne prenez point le passage couvert, on l'a enseigné au 
prince, qui est descendu dans le même hôtel que vous, et 
vous pourriez rencontrer quelqu'un de sa suite qui vous re- 
connaîtrait. 

SYLVIA. 

Où voulez-vous donc que j'aille? 

DESOEILLETS. 

Tenez î venez à mon pauvre logis, ma femme vous y rece- 
vra de son mieux; ce n'est que la rue à traverser. Mettez 
votre coiffe et vous cachez bien le visage. Je surveillerai le 
prince, et, dès qu'il sera rentré dans son appartement, j'irai 
vous quérir. 

SYLVIA. 

Mais que dira Marielle, qui m'a priée de rester ici? Ah ! le 
voilà justement ! Que faire? 



344 THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE XI 

MARIELLE, DESŒILLETS, SYLVIA. 
MAIUELLE. 

Où donc allez-vous, Sylvia, que vous mettez votre coiffe? 

DESOEILLETS. 

Hélas ! malade comme elle l'est, madame a encore la cha- 
rité de vouloir bien se rendre pour quelques moments au- 
près de ma femme, qui pleure comme un enfant de ce que je 
suis obligé de la laisser seule. Vous savez comme madame a 
de l'empire sur son pauvre esprit ; quatre paroles d'elle l'ont 
souvent tirée de crises où je la croyais voir trépasser. 

MARIELLE. 

Allons, bonne Sylvia, assistons les autres pour que Dieu 
nous assiste (Bas.) Mais reviens le plus tôt possible. (Desœillets 
et Sylvia sortent.) 

SCÈNE XII 

MARIELLE, seul. 
Elle est troublée... Oh ! si elle se repentait déjà ! si elle 

n'était point heureuse î (On entend des voix qui s'approchent.) Voici 

mes acteurs, on va commencer. Allons! c'est l'heure d'être 
plaisant ! 



/ 



MARIELLE 345 

SCÈNE XIII 

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND, ERGASTE, PIERROT. 

Ergaste est en costume Je capitan, Florimond en Mezzetin, Fabio en Léandre, 
comme on l'a déjà vu : Pierrot en Pierrot. Marietle se plaça à une table de 
toilette pour arranger sa figure de Searamouche. Il tourne le dos aux spec- 
tateurs; Fabio, près do lui, l'aide nonchalamment et avec distraction. 
Ergaste et Pierrot sont ensemble sur un côté de la scène; Florimond, de 
l'autre, achève de se costumer auprès d'une console. 

ERGASTE, grondant Pierrot d'un ton paternel. 
Je ne sais pas comment tu te blanchis, mais tu n'es jamais 
bien fariné au-dessous des yeux ! 

FLORIMOND. 

Un imbécile, qui passe toujours ses mains sur sa figure ! 

ERGASTE. 

Étourdi, oui, un peu ! mais imbécile, point du tout. Il 
commence à très-bien marcher, et, hier, il a été applaudi. 

PIERROT. 

G'est-il, vrai Dieu, moi qu'on applaudissait, monsieur Er- 
gaste? Moi, j'ai cru que c'était vous ! 

ERGASTE. 

Quand je te dis que c'est toi... 

PIERROT. 

Oh ! bien, alors, c'est nous deux. 

ERGASTE. 

Allons, ne te va point frotter le long des coulisses; tiens! 
tu vois bien ! te voilà encore le dos collé contre la muraille ! 
II n'est rien de si mal plaisant à voir qu'un Pierrot fripé 
comme une vieille marionnette. Ah çà ! tu feras grande atten- 
tion à la passade qu'il te faut donner à Searamouche, tu t'y 
manques toujours. 

PIERROT. 

C'est que, quand il me faut faire choir monsieur Marielle, 
ça me fait tant de peine, que je n'ose point ; je crains toujours 
que je ne lui fasse du mal. 



346 THEATRE DE NOUANT 

MARIELLE, de sa toilette. 

C'est pourquoi il y faut aller résolument, mon garçon ! si 
tu balances, je puis choir à faux et me blesser; mais, si tu me 
pousses bien franchement, je me répands à plat et ne risque 
point. 

ERGASTE, à Pierrot. 

Tu vois! le père Marielle te le dit lui-même ! Allons, don- 
nes-y soin aujourd'hui, tu n'as qu'à bien regarder Fabio. 

FABIO. 

Ce n'est point du tout le même jeu ! Moi, je pousse Scara- 
mouche avec colère pour l'ôter de mon chemin, et Pierrot le 
doit heurter par balourdise, en se voulant sauver et en tom- 
bant lui-même par-dessus lui. 

PIERROT. 

Oh ! c'est que, toi, tu le pousses d'un courage... Moi, je 
n'oserai jamais; quand M. Marielle va pour choir, je le vou- 
drais retenir. 

FLORIMOND. 

Ce qui veut dire que tu manqueras l'effet de scène comme 
les autres jours. Aie donc un peu d'amour-propre, mordieu ! 

ERGASTE. 

Ne le gronde pas de ce qu'il a plus de bon cœur que d'or- 
gueil ! 

MARIELLE, se retournant brusqacment avec sa tête 
à moitié faite. 
Qu'est-ce que c'est ? 

ERGASTE. 

Quoi donc ? 

MARIKLLE. 

Vous n'avez pas entendu ce bruit du dehors T 

PII'RROT. 

C'est qu'il tonne. 

MARIELLE. 

Non, c'était comme un cri, comme un sanglot qu'on étouffe 1 

FLORIMOND. 

C'est mon jeune chien que l'orage fait hurler. 



FABIO. 



PIERROT. 



MARIELLE. 



MARIELLE 347 

MARIELLE. 

Non ! c'était une voix humaine ! (a part.) Sylvia n'est pas 
rentrée ? 

Je n'ai rien entendu. 

Ni moi aussi. 

Silence ! écoutez ! 

ERGASTE. 

Cela ? C'est une voiture qui roule. 

MARIELLE» 

Le bruit s'éloigne et se perd... 

ERGASTE. 

Eh bien, qu'est-ce que cela te fait donc ? Il y a plus de 
vingl carrosses devant le théâtre, et les coureurs crient pour 
faire place aux équipages. 

MARIELLE. 
C'est vrai ! je suis fou ! (il se remet à sa toilette.) 
PIERROT, à Ergaste. 

Qu'est-ce qu'il a donc, monsieur Marielle, qu'il dit qu'il 

est fou ? 

ERGASTE. 

Je ne sais pas ! (Regardant par la portière.) Ah ! le docteur nous 
fait signe de nous hâter. La salle est pleine I Viens vite, que 
je te fasse encore répéter ton entrée avant le lever du ri- 
deau. (Ergaste et Pierrot sortent.) 



34 théâtre de nohani 

SCÈNE XIV 

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND. 

Marielle est toujours à sa toilette, Fabio s'est rapproché de lui, Florimond 
s'arrange sur un côté de la scène. 

FLORIMOND. 

Voilà un chien de rôle, celui de Mezzetin! j'en ai dans le 
dos ! 

FABIO, à Marielle. 

Il ne nous dit point de vers, ce soir ; il est dans sa pire 
humeur. 

FLORIMOND. 

Allons, bon ! voilà un bouton de moins! ces damnés juifs 
de tailleurs ! cela vous colle les boutons, et encore est-ce avec 
de l'eau claire ou des paroles. Comment, je vais encore jouer 
avec ce manteau troué ? (a Fabio.) Combien de fois n'ai-je 
point dit que j'en voulais un neuf? 

FABIO. 

Est-ce mon emploi, de vous fournir de manteaux? 

FLORIMOND. 

Où est le blanc ? Pierrot a pris tout le blanc ! 

MARIELLE, à Fabio. 

Donne-lui donc du blanc. 

FLORIMOND. 

Et le rouge ? Fabio a usé tout le rouge ! 

MARIELLE, toujours tranquillement à Fabio. 
Donne-lui du rouge ! 

FABIO, jetant les boîtes sur la table de Florimond. 
Oh! l'animal maussade! (a Marielle.) Mon père, c'est le mo- 
ment de me laisser faire quelques-uns de ses rôles, puisqu'il 
en est dégoûté. 

FLORIMOND. 

Toi, tu ferais mes rôles ? Voilà du plaisant ! 



MARIELLE 349 

MARIELLE, à Fabio. 

Tu vas encore me demander de faire l'arlequin ? 

FABIO. 

Mon père, je te jure que je suis las de faire l'amoureux. 

MARIELLE. 

Est-ce pour cela qne tu es soucieux depuis quelques jours ? 

FLORIMOND, 

Oui ! le public ne fait point assez d'état de la personne de 
monseigneur Léandre. On est jaloux des vieux. 

MARIELLE, quittant sa toilette et paraissant avec sa tête 
de Scaramouche. 
Si je diffère, mon enfant, c'est par l'envie que j'ai dé t'as- 
surer un triomphe. Tu n'as point encore assez étudié le bur- 
lesque. C'est plus malaisé que tu ne crois. C'est de la grâce 
encore, mais une grâce plus fine et plus souple que celle de 
ton emploi. Il te faut perdre toute la fierté de tes mouvements, 
et j'appréhende que tu ne sois trop joli de ta personne et point 
assez comique. 

FLORIMOND. 

Lui ! il sera d'un comique à porter le diable en terre. 

FABIO. 

Ainsi, Marielle, vous ne voulez point? 

MARTELLE. 

Tu y tiens donc beaucoup ? 

FABIO. 



Tellement, que.. 
Eh bien? 



MARIELLE. 



FABIO. 

Mon père, je vous en prie. Considérez que je suis dans un 
âge à me vouloir avancer. Qui est-ce qui distingue un Horace, 
un Lélio, un Mario, un Léandre ? On vous tient peu de compte 
d'une belle prestance; que vous disiez bien ou mal, on ne 
vous écoute point. Je suis lassé de mon obscurité. Il faut que 
j'en sorte, et, si vous m'y empêchez toujours, je croirai, à la 
fin, que vous ne m'aimez plus ! 



350 THEATRE DE NOUANT 

MARIELLE, lui prenant le bras- 
Enfant, vous dites-là une méchante parole ! Vous devriez 
connaître que vous n'avez point de meilleur ami que Marielle. 
Oh ! ne froncez point le sourcil ! Je ne vous veux rien re- 
procher. Ce que j'ai fait pour vous, le premier venu ayant 
quelque argent en poche et quelque pitié en l'àme l'eût fait 
aussi bien que moi. Mais ce dont je me loue auprès de vous, 
Fabio, c'est de vous avoir aimé comme un père aime son fils ; 
et cela, voyez-vous, ne se contente point de paroles et de 
caresses : l'amour seul peut payer l'amour, et, si vous n'avez 
point dans le fond de votre cœur une amitié forte et véritable 
pour le vieux Marielle, le vieux Marielle est un père bien 
malheureux ! 

FABIO, ému. 

Pourquoi est-ce que vous me dites tout cela, mon père ? 
Avez-vous quelque chose à reprendre en ma conduite devers 
vous? 

MARIELLE. 

Peut-être ! 

FLORIMOND. 

Ah! enfin! Si je m'étais attiré une parole comme celle-là, 
j'en crèverais de honte ! 

SCÈNE XV 

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND, ERGASTE. 

ERGASTE. 

Allons, allons! On a levé le rideau. N'entendez-vous point 
les violons? Pierrot est en scène avec la Marinette. Dans la 
coulisse, mes amis, dans la coulisse! (ils sortent tous, excepté 
Ergaste.) 



MARIELLE 351 

SCÈNE XVI 

ERGASTE. seul. 

Moi. j'ai du temps avant de paraître, et je les veux un peu 
regarder. Florimond me raille de ce que j'aime toujours ce 
métier-là ! Je n'en fis que deux en ma vie, et je les fis tous 
deux de bonne foi : soldat et comédien ! la farce après la tra- 
gédie ! J'ai fait en conscience l'état de brave : aujourd'hui, 
je ne fais plus que le bravache; mais plus je me divertis d'a- 
voir à copier les grimaces de la couardise, plus il me sem- 
ble que cette feinte me hausse le cœur. (Regardant par la por- 
tière.) Ah! mon petit Pierrot ! c'est bien, cela! bravo! C'est 
fort gentil, ce petit jeu de scène ! Allons donc, le public ! 
qu'on l'encourage ! (u bat des mains.) Et mademoiselle Mari- 
nette ! Ce n'est point mal. Ce n'est point chose si aisée que 
de doubler la Sylvia !... Ah ! voici mon Fabio ! Comme cela 
vous a bon ton et bon air!... Bravo, Florimond ! Oh! nous 
savons notre affaire!... Mais Marinette entre!... Mon bon 
Marielle, mon vieux camarade ! Taisez-vous dans les cou- 
lisses ! chut !... Ah! comme voilà une entrée bien faite ! Et 
cette grâce ! à soixante ans ! plus léger qu'un oiseau ! El ce 
jeu de visage ! (il rit en regardant.) Bravo, bravissimo ! vieux 
lutin ! Il y a vingt-cinq ans que je le vois et je ris comme le 

premier jour ! (il s'essuie les yeux.) 

SCÈNE XVII 

ERGASTE, MARIELLE, FLORIMOND. 
ERGASTE, recevant Marielle dans ses bras. 

Ah ! que tu es beau, ce soir ! je t'embrasserais volontiers ! 

MARIELLE. 

Moi, je me trouve froid. Je me sens au-dessous de moi- 
même. Sylvia n'est donc pas revenue? 



352 THEATRE DE NOHANT 

FLORIMOND. 

Elle se sera retirée chez elle. Elle était fort malade. 

MARIELLE. 

Et c'est ce qui m'inquiète !... 

ERGASTE. 

Eh ! non. Je veux parier qu'elle est dans un coin de la salle 
à se réjouir des éloges qu'on te donne. Je vais regarder par 
la coulisse. 

SCÈNE XVIII 

MARIELLE, FLORIMOND. 
MARIELLE. 

Je ne sais quel étrange malaise me serre le cœur. Ce cri 
que je me suis imaginé d'ouïr..., c'était une rêverie, mais je 
ne m'en puis défaire ! 

FLORIMOND. 

Parbleu ! Marielle, vous êtes maniaque, ce soir ! vous allez 
faire gauchir tout le spectacle ! Oui, c'est trois fois ridicule à 
vous d'avoir épousé une jeune femme ! Cela vous jettera en 
des dérèglements d'esprit où vous perdrez votre talent. Vous 
commencez à être inquiet; vous deviendrez jaloux, et puis 
malade, et puis fou, et puis... 

MARIELLE. 

Et puis mort, n'est-ce pas, Florimond ? Je compte que tu 
t'arrêteras à cette prophétie, et que tu ne me vas point dam- 
ner pour le crime d'avoir aimé ? (On entend rire dans la salle de 
spectacle.) Ah ! nous faisons rire ! (Avec douleur.) Comme c'est 
gai, le théâtre ! comme on se divertit 1 



MARIELLE 35& 

SCÈNE XIX 

MARIELLE, FLORIMOXD, FABIO, PIERROT. 
PIERROT. 

Monsieur Marielle, c'est à vous tout à l'heure. N'oubliez 
point ! 

MARIELLE. 

Va donc voir si mademoiselle Sylvia est toujours auprès de 
madame Desœillets. Tu as le temps, ce n'est que la rue à 
traverser. Tiens ! prends mon manteau ! (il lui donne son manteau 
de Tille i qui est sur sa toilette.) 

PIERROT. 

J'y cours, mon bon maître. 

MARIELLE. 

Va, mon cher enfant ! (Marielle se rend au théâtre. Pierrot sort par 
la porte qui va dehors.) 

SCÈNE XX 

FLORIMOXD, FAEIO. 
FABIO. se parlant à lui-même sans faire attentien à Florimond. 

On ne veut point que je paraisse dans les rôles marquants 
eh bien, j'irai chercher fortune ailleurs, j'y suis résolu ! 

FLORIMOND. 

Tu es mal satisfait ? Les dames ont pourtant lorgné le poin* 
de ton collet, et tes plumes ont donné dans la vue d'une 
grosse marchande de soieries qui n'a cessé de répéter : « Mais 
voyez donc ce jeune plumeau ! » 

FABIO. 

Moi, j'en ai remarqué une qui était affolée de ton poil 
rouge; sur quoi, son voisin, qui, pour probable, est un érudi* 
de ta force, lui a répondu : 

Ces hommes médisants ont le feu sous la lèvre. 

20. 



354 THEATRE DE NOHANT 

FLORIMOND. 

Tais-toi ! tu sais que je ne puis souffrir les enfanta, et que 
je perds facilement patience avec eux. 

FABIO. 

Je sais que tu ne t'accommodes que de tes chienï, parce 
qu'eux seuls se laissent battre sans mordre. 

FLORIMOND, haussant les épaules. 
.Targonneur ! 

FABIO. 

Malotru ! 

FLORIMOND, soulevant la portière. 

Ah ! voici la caporal Ergaste qui fait son entrée ! Dirait-on 
point d'un fourgon qui va verser? Et cette grimaceuse de 
Marinette, avec ses gras de jambes postiches et tous ses ap- 
pas de contrebande : la pécore 1 hein ! Voici Marielle ! le beau 
Scaramouche se fait vieux ! la face se creuse et l'œil se tei oit ! 

FABIO. 

A sa place, je me retirerais. Attendra-t-il que le public 
l'en avertisse? n'a-t-il point assez de réputation et de for- 
tune? 

FLORIMOND. 

De la fortune ! Toi et beaucoup d'autres devriez savoir 
qu'il n'en a point, pour avoir trop aidé à se faire duper! 
Quant à sa réputation, elle ne baisse pas encore. C'est bien à 
toi de juger ton maître! T'imaginerais-tu de le remplacer? 
Un vieux de cette trempe-là, vois-tu, vaut dix mille muguets 
comme toi. Allons, c'est à ton tour de montrer ce que tu 
sais faire ! Va ! mets ta bouche en fer de flèche et roule tei 
yeux en tyran des cœurs, Cupidon déchaîné! Va-t'en, de 
bronchade en bronchade, mettre, avec tes regards amoureux, 
le feu aux loges des dames. Fais-les brûler- et fondre par 
douzaines! Il n'en est pas moins assuré que, lorsque le vieux 
Scaramouche viendra à ton encontre, les bras croisés, la 
bouche entr'ouverte, et l'œil pétrifié par une feinte surprise, 
il fera plus d'effet avec rien que toi avec toutes les grâces, 



MARIELLE 355 

et je me damne si, à ce moment-là, l'on fait non plus d'atten- 
tion à toi qu'à une enseigne de cabaret. 

FABIO. 

Laisse-moi, Florimond ! Tu crois railler seulement, et tu 
ne sais point le mal que tu me fais ! 

FLORIMOiXD. 

Va donc ! Tu manqueras ton entrée ! 

FABIO. 

Je me soutiens à peine, j'ai le vertige, et la sueur me vient 
au front ! 

FLORIMOND, le soutenant. 

Allons, allons, Fabio ! ce n'est point le moment de dé- 
faillir ! (Fabio fait un effort, repousse Florimond et s'élance vers le 
théâtre.) 

SCÈNE XXI 

FLORIMOND, seul. 

Il a l'âme à l'envers, ce garçon-là ! Lui aussi devient fou ! 
Mais, morbleu ! il est trop aveuglé de l'amour-propre, et sa 

Suffisance ne se peut souffrir. (Regardant par la portière.) Ah ! le 

voilà qui se remet ! Il s'échauffe ! c'est mieux que de cou- 
tume. Un peu de rage au cœur ne nuit point sur les plan- 
ches... Eh! vraiment! il affronte bien rencontre de Scara- 
mouche! Il le saisit au corps... C'est franc! C'est égal, va, 
c'est Marielle qu'on applaudit! Eh bien, que fait-il? Il le 
serre de trop près ! Assez, brutal ! prends donc garde à 
l'angle de la table! Tu vas le blesser ! arrête donc! (On entend, 

an milieu des applaudissements et des rires, un cri général dans le public.) 

Marielle s'est fait mal! Est-il évanoui? Non, mais il fait 
signe à Pierrot qu'il retranche le reste de la scène. Il vient 
par ici, il souffre ! J'en étais sûr ! Voilà une méchante affaire! 



356 THEATRE DE NOHANT 

SCÈNE XXII 

FLORIMOND, MARIELLE, appuyé sur ERG AS TE. 
ERGASTE. 

Es-tu blessé, mon Dieu ? 

MARIELLE. 

Non pas que je sache ; un coup, seulement ! (n porte la main 
à son crâne.) Je souffre un peu. Donne-moi un verre d'eau... 
Le public y a pris garde malgré moi. Je m'étonne de cette 
maladresse de Fabio. Il est bien troublé, aujourd'hui. 

FLORIMOND. 

Oui, fort troublé, mais d'une mauvaise passion, et ce qu'il 
a fait là n'est point d'un homme de bien. 

ERGASTE. 

Et toi, ce que tu fais entendre là, n'est point d'un esprit 
généreux. 

FORIMOND. 

C'est-à-dire que je suis un fort méchant homme, pour 
avoir vu Fabio tourner sa fureur contre le maître, dont il est 
jaloux de plus d'une manière... Je m'entends ! 

MARIELLE. 

Oh ! je t'en prie, Florimond ! retiens ta langue cruelle ! Tu 
me fais grand mal. Tu n'as rien vu, tu n'as rien dit, je ne 

suis point tombé. (Portant la main à son crâne.) Oh ! plutôt croire 

que je rêve cette souffrance que d'accuser Fabio d'avoir 
voulu tuer son père ! 

FLORIMOND. 

A votre aise ! Mais je vous conseille de retirer ces scènes- 
là du répertoire, ou de me mettre en votre place pour les 
jouer avec lui. 

ERGASTE. 

Allons, Florimond, c'est assez, ou je me fâcherai, enfin, 
moi-même. 



MARIELLE 357 

SCÈNE XXIII 

MARIELLE. ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, hors 

d'haleine. 

MARIELLE, courant vers lui. 
Eh bien, Sylvia, où est Sylvia ? 

PIERROT, (l'une voix entrecoupée. 
Partie, monsieur Marielle, partie ! 

MARIELLE, bondissant. 

Comment ! que dis-tu là? Tu n'as pas été chez Desœillets? 

PIERROT. 

Elle n'y est plus, monsieur ! Madame Desœillets m'a dit 
d'un air tout égaré : « Vous cherchez la Sylvia ? On vient de 
l'enlever d'ici. » 

MARIELLE. 

On a enlevé Sylvia ? Mon épée, Ergaste, mon épée ! (Fiori- 
raond, troublé, lui présente une épée de bois qu'il jette avec fureur.) Pas 
cela ! mon épée, vous dis-je ! Oh ! mon Dieu ! à moi, Ergaste ! 

ERGASTE. 

Oui, mille charretées de diables! à nous deux! 

FLORIMOND, se jetant au-devant d'eux. 

Vous n'irez nulle part sans moi, j'espère? Mais où allez- 
vous ? que savez-vous ? La femme de Desœillets est folle ! qui 
pourrait avoir enlevé Sylvia? Pierrot, cours à sa chambre! 
je parie qu'elle y est. (Pierrot secoue la tête négativement.} 



SCENE XXIV 

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, 
DESŒILLETS. 

MARIELLE, se jetant sur Desœillets. 

Ou est Sylvia? Qu'a.s-tu fait de Sylvia? Réponds. 



338 THEATRE DE NOUANT 

DESOF.ILLETS. 

Miséricorde ! monsieur Marielle, vous me détruisez ! 

ERGASTE. 

Parle vite, ou tu es mort! 

DESOEILLETS. 

Mais quoi?... Madame Sylvia, vous dites ? Je l'ai menée 
chez moi et n'y suis point retourné. Qu'est-il donc arrivé, 
mon Dieu ? 

MARIELLE, saisissant la main de Desœillets. 

Qu'est-ce que tu tiens là ? 

DES OEILLETS, feignant de résister. 

Rien, rien, monsieur Marielle, ce n'est point pour vous! 
MARIELLE, lui arrachant la lettre. 

C'est l'écriture de Sylvia! Pour Fabio? Qui t'a donné 
cela? 

DESOEILLETS. 

Un inconnu, monsieur... Je ne sais ce que c'est, en vérité! 

(Marielle ouvre la lettre convulsivement.) Mais, monsieur... 
MARIELLE. 
Laissez-moi, laissez-moi !... (il vient sur le bord de la scène avec 
Ergaste. Desœillets s'esquive. Marielle, lisant à demi-voix auprès d'Ergaste 

qui suit des yeux.) « Vous le voulez, Fabio ! Pour que vous me 
rendiez votre amour, il faut que je vous sacrifie mon hon- 
neur. Je ne tromperai point Marielle; je renonce à sa pro- 
tection comme à son estime. Le sort en est jeté. La passion 
me domine. Je pars, suivez-moi ! — Sylvia. » 

ERGASTE. 

Elle ne peut, point avoir écrit cela! 

MARIELLE. 

Tu ne connais'donc point son écriture? (il lui met avec violence 
la lettre sous les yeux et s'affaisse dans un fauteuil.) 
ERGASTE. 

Oh! mille tonnerres! je crois rêver! 

FLORIMOND, se rappoehant d'eux. 

Eh bien, qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Votre femme vous 



MARIELLE 359 

trompe, Marielle? Ne l'avais-je point, prévu? Toutes les 
femmes sont des masques eil'ronlés que l'enfer devrait con- 
fondre ! (Marielle se cache la ligure dans ses mains.) 
PIERROT. 

Oh ! monsieur Marielle ! qu'est-ce que vous avez donc à 
vous chagriner comme ça? 



SCENE XXV 

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, FABIÛ. 
FABÏO, sur l'entrée. 

Eh bien. Pierrot! Ergaste! vous allez vous faire attendre. 
Personne n'est à son poste ! Il n'y a pas moyen de représen- 
ter ce soir ! Ergaste ! 

ERGASTE. 

Au diable le spectacle! Il s'agit bien de cela! 

FABIOj s'approchant. 

Qu'a donc mon père? s'est-il fait du mal tout de bon, en 
tombant ? 

FLORIMOND. 

Ah ! tu le demandes ? 

MARIELLE, se levant. 
Silence! à ton poste,, Ergaste! et toi aussi, Piénol! (Piprrot. 
sort.) Je ne sens aucun mal. voyez! 

ERGASTE, bas. 

Tu ne cours point après Sylvia? 

MARIELLE, de même. 

Moi ! que je me rende ridicule et odieux ? Suis-je point 
assez malheureux ainsi? (Haut.) Allons! pas un mot de plus. 
Eh bien, qu'avez vous tous à me regarder? Ne suis-je point 
calme (avec véhémence), très-calme? En scène, Ergaste, ei\ 
scène! E vous aussi, Florimond ! M'entendez-vous? 

FLORIMOND. 

Si vous prenez la chose de ce côté-là, à la bonne heure ! 



360 THÉÂTRE DE NOHANT 

(Avec douleur et colère.) Qu'est-ce que cela me fait, à moi? 
(Florimond sort; Ergaste hésite et sort aussi sur un geste impératif de 
Marielle ; Fabio, troublé, veut les suivre.) 

MARIELLE, à Fabio. 
Restez, monsieur. 

SCÈNE XXVI 

MARIELLE, FABIO. 
MARIELLE. 

Eh bien, vous avez séduit une honnête femme, vous avez 
trahi et assassiné un père qui vous aimait. Qu'allez-vous 
faire, à présent? 

FABIO. 

Moi, j'ai séduit?... j'ai trahi?... 

MARIELLE. 

Ne mentez point, je sais tout ; partez 1 

FABIO. 

Vous me chassez ainsi ? 

MARIELLE. 

Quoi ! misérable, tu t'en étonnes ? tu essayes de feindre ? tu 
comptes m'abuser? 

FABIO. 

Mais je vous jure que, depuis le jour où j'ai su qu'elle était 
votre femme, je ne lui ai point dit un mot... 

MARIELLE. 

Ah ! c'en est trop ! Déshonore-moi, infâme, ravis-moi mou 
bonheur, enlève-moi ma femme, mais n'espère point m'avoir 
pour dupe 1 

FABIO. 

Si l'on vous enlève votre femme, cherchez ailleurs votre 
rival; cherchez plus haut surtout. Ce n'est point pour le 
pauvre et obscur Fabio qu'une femme comme elle vous 
quitterait. 



MARIELLE 361 

MARIELLE. 

Que je cherche ailleurs mon rival, quand j'ai là la preuve. 
de ton crime? que je le cherche plus haut? Il insulte la 
femme qu'il a égarée et perdue ! (Saisissant Fabio au collet avec 
tant de vigueur, qu'il le force à plier le genou.) Oh! tu n'es poin' 

digne de cette femme ! ton amour la souille et la flétrit I 
Tiens, tu me fais horreur, et j'ai envie de te tuer ! 

(il le jette par terre avec violence.) 
FABIO, avec rage, se relevant. 
Oh! mon Dieu! si vous n'étiez pas mon bienfaiteur... 

MARIELLE. 

Ose donc, lâche! ose-moi braver en face! tremble de co- 
lère devant moi, et non de peur! Oh ! mon Dieu ! ne pouvoir 
plus aimer personne ! rougir de ma femme et mépriser mon 
fils !... C'est aujourd'hui que je suis vieux, vieux... vieux!... 
j'ai cent ans! Ah! pourquoi ne m'as-tu pas tué tout à l'heure, 
dans cette scène de comédie où, en jouant la fureur, tu mo 
pouvais assassiner impunément ! 

FABIO. 

Oh! Marielle! que dites-vous? Vous croyez que je l'ai fait 
à dessein ! Mais, je le vois, votre raison est troublée par ce 
heurt fatal... 

MARIELLE. 

Te tairas-tu, traitre? 

FABIO. 

Mon père, mon père! c'est plus affreux que tout le reste, 
ce que vous croyez là ! 

MARIELLE. 

Tais-toi, te dis-je ! je ne suis plus ton père! 
SCÈNE XXVII 

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND. 

FLORIMOND, sur l'entrée. 
C'est à vous, Marielle, pour la dernière scène; êtes-vous en 



362 THEATRE DE NOHANT 

situation de la jouer? faut-il baisser le rideau, annoncer un 
accident? 

MARIELLE. 

Non, Florimond, il faut achever la pièce... Le soldat doit 
mourir à son poste. J'ai un adieu à faire au public, un éter- 
nel adieu ! (il sort pour aller sur le théâtre avec Florimond. Desœillets, 
qui le guette de la porte du fond, enlre aussitôt après.) 



SCÈNE XXVIII 

FABIO, DESŒILLETS. 

FABIO. 

Oh! mon Dieu, il est fou!... Ah! Desœillets, qu'y a-t-il? 
Sylvia n'a point été enlevée ? Parlez, je m'y perds! 

DESOEILLETS. 

Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, monsieur! cette mau- 
dite lettre m'a été arrachée de force. 

FABIO. 

Quelle lettre ? 

DESOEILLETS. 

Celle que Sylvia m'avait remise pour vous. 

FABIO. 

Pour moi? 

DESOEILLETS. 

Oui ! Marielle s'est jeté sur moi comme un furieux, il l'a 
prise, il l'a lue ! 

FABIO. 

Mais qu'y avait-il dans cette lettre? 

DESOEILLETS. 

Le sais-je, moi? Mais vous vous en devez douter quelque 
peu! 

FABIO. 

Je jure que je ne te comprends point. 






MARIELLE 3G3 

DESOEILLETS. 

Eh! ne jurez pas, monsieur Fabio! Sylvia m'avait tout dit : 
vous l'aimez, elle vous aime. 

FABIO. 

Que dis-tu! elle m'aime?... 

DESOEILLETS. 

Hélas! c'est une grande folie que vous faites là, tous les 
deux! mais le sort en est jeté, comme elle disait! Yous avez 
joué l'indifférence, le dépit s'est emparé d'elle... pauvre 
femme, qui faisait la forte et qui s'est laissée vaincre au mo- 
ment de triompher ! Je vous confesse que j'ai bien combattu 
cette idée-là; mais elle ne m'a point écouté : elle est partie^ 
elle vous attend. 

FABIO, tremblant. 

Où m'attend-elle? 

DESOEILLETS. 

Je ne sais pas ; cette maudite lettre vous le disait sans 
doute. 

FABIO. 

le l'arracherai à Marielle ! 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe! (Haut.) Il vous le faudra tuer pour l'avoir ! 

FABIO. 

Le tuer? Quelle horreur! Mais quoi! où retrouver Sylvia? 
ne sais-tu rien? 

DESOEILLETS. 

Elle ne peut pas être bien loin, puisqu'elle est partie en 
voiture, il n'y a que demi-heure. Ma femme a entendu que 
l'on disait : « Route de Paris! » 

FABIO. 

Eh ! que ne le disais-tu tout d'abord ? Je la rejoindrai, quand 
je devrais crever mon cheval ! (jetant son attirail de comédie et 
prenant son manteau de ville, son chapeau et- son épée.) femme ! 
vous m'aimiez, et j'en doutais encore! Marielle! Marielle f 
j'étais innocent, j'étais un niais... et vous m'avez traité comme 



364 THÉÂTRE DE NOHANT 

un scélérat. Malheur à nous deux, peut-être, n'importe ! Satan, 
prête-moi tes ailes I 

DESOEILLETS, feignant de le retenir. 
Mais, monsieur Fabio... songez donc... 

FABIO. 

Quelle voiture ? 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe! (Haut.) Bleue, verte... je ne sais pas, monsieur! (Fabio 
fait un geste de menace.) Ma femme m'a dit bleue ! une chaise de 
poste à deux chevaux. 

FABIO. 

Qui m'attend au premier relais, sans doute. Adieu! adieu!... 
Je te brise si tu me retiens! (u sort.) 

SCÈNE XXIX 

DESŒILLETS, seul, s'essuyant le front. 

Le coup est très-hardi! J'ai été vite... Une chose si long- 
temps méditée et qui s'exécute comme d'elle-même. Allons! 
le vin est tiré, il faut le boire. Aïe! j'en ai mal à la tête... 
Hé donc! du calme, père Desœillets! 



SCÈNE XXX 

DESŒILLETS, MARIELLE, appuyé sur PIERROT, ERGASTE, 
FLORIMOND. 

On entend les applaudissements du public 

MARIELLE, à Ergaste. 
Va donc payer ces messieurs qui attendent. (Ergaste soru 
Pierrot conduit Marielle à un fauteuil.) 

PIERROT. 

Comme vous êtes fatigué, monsieur Marielle ! Vrai, vous 
êtes malade. 



MAMELLE 365 

MARIELLE. 

Non, mon enfant, je me sens très-bien. 

FLORIMOND. 

Oui-da, très-bien! Je vais quérir un médecin. Je jurerais 
que vous avez une fracture au crâne. 

MARIELLE, avec un sourire trisle. 

Rien que cela, Florimond? (a part.) Plût à Dieul 

ERGASTE, rentrant. 
Je ne trouve point la cassette, Marielle. 

MARIELLE. 

Je n'y ai point touché. 

ERGASTE. 

Elle n'est plus en sa place ! Florimond, Pas-tu serrée ail- 
leurs? 

DESOEILLETS. 

Vous cherchez la cassette à fermoirs de cuivre, à clous 
dorés ? Je pense que je l'ai vue dans les mains de M. Fabio, 
tout à l'heure. Il m'a dit que c'était quelque chose qu'il 
portait à madame Sylvia de la part de M. Marielle. 
marielle, se levant. 

Il est parti? 

ERGASTE. 

Avec la caisse? C'est impossible ! 

FLORIMOND. 

Allons ! 

Le galant ne fait point les choses à démit 

Il vole son maître d'une belle femme et d'une belle somme, 
pas davantage ! 

MARIELLE, à part. 

Quelle abjection! "(Haut.) Que savez-vous si je n'ai point 
disposé de mon argent pour ma... pour cette femme? Tai- 
sez-vous. Florimond ! 

FLORIMOND. 

Soit ! mais qui payera les violons? Je n'ai pas le sou, moi; 
ma part était dans la caisse. 



3C6 THEATRE DE NOUANT 

ERGASTE. 

Et la mienne aussi. 

MARI ELLE, se fouillant. 
Rien!... rien I 

DESOEILLETS. 

Mais je payerai, moi! trop heureux de pouvoir rendre ce 
petit service à M. Marielle. (n sort.) 

MARI ELLE, égaré. 

Eh bien, la farce est jouée, comme on dit! Nous allons 
partir, n'est-ce pas, mes enfants? La nuit est belle. Je vois 
briller mille étoiles. Oh! j'en suis ébloui! C'est une nuit de 
feux! Donnez-moi de l'air, mes amis, j'étouffe! Vous avez 
tous bien joué, ce soir, et moi aussi... Oh ! la joyeuse vie que 
la vie de comédien ! (il fond en larmes.) 
ERGASTE. 

Mes amis, veillez sur lui. Moi, je veux savoir la vérité... (il 

sort par le fond.) 



ACTE TROISIÈME 

Mi' me décoration qu'au deuxième acte. La salle est sombre et en désordre. 



SCÈNE PREMIÈRE 

MARIELLE, PIERROT. 

MARI ELLE, pâle, malade et vieilli, appuyé sur le bras de 

Pierrot. 

Il y a du temps que je n'étais venu ici. Comme c'est triste, 

à présent ! quel aspect d'abandon ! C'est éteint et délabré 

Comme moi. (il va soulever le rideau de tapisserie.) 

PIERROT. 

Ne regardez point vers le théâtre, monsieur Marielle, ça 
vous fait toujours de la peine. 

MARIELLE, souriant tristement. 
Tu crois? 

PIERROT. 

Pour mon compte, je ne le traverse point, que je n'aie des 
envies de pleurer. Je vous crois voir encore sautant si gaie- 
ment sur ces planches; et à présent... à présent, le plancher 
craque tout seul; la nuit, ça fait peur 1 

MARIELLE. 

Ah ! tout est bien changé aussi pour toi, mon pauvre en- 
fant! Tu étais occupé, allègre, heureux! Et, à présent, te 
voilà morne et désœuvré, enchaîné aux ennuis d'un vieillard 
chagrin, im'^cile, et peut-être... Dis-moi, Pierrot, dis-moi la 
vérité, toi! Est-ce que je suis fou? 



368 THÉÂTRE DE NOHANT 

PIERROT. 

Oh bien, par exemple! qui est-ce qui vous a dit ça? 

MARIELLE. 

Quand j'ai la fièvre, je puis bien extravaguer? 

PIERROT. 

Pas beaucoup ! 

MARIELLE. 

Et alors... je suis méchant, peut-être? 

PIERROT. 

C'est bien malgré vous ! 

MARIELLE. 

Je ne te maltraite point ? 

PIERROT. 

Bah! vous m'embrassez! vous me demandez pardon! 

MARIELLE. 

Pardon? Mon Dieu, si je te demande pardon, c'est donc 
que je te maltraite? Oui, oui, je m'en souviens ! Tu as quel- 
que fois l'air de me craindre. 

PIERROT. 

Bon! si je vous craignais, je ne vous aimerais point, et je 
vous aime, voyez-vous... Tant plus vous êtes malade, tant 
plus je vous aime! 

MARIELLE, levant les yeux au ciel. 

Et voilà l'enfant que l'on méprisait pour sa simplicité! On 
les injurie, on les traite d'ineptes et d'incapables, ceux qui 
ne savent qu'aimer! Comme si ce n'était point tout! comme 
si ceux qui n'ont point d'autre science et d'autre mérite de- 
vant toi, ô mon Dieu! n'étaient pas les premiers dans le ciel, 
à ta droite ! 

PIERROT. 

Oh! la jolie prière que vous récitez là, monsieur Mariellel 
Vous priez le bon Dieu, vous, malgré qu'ils me disaient à la 
ferme, quand vous m'avez emmené, que je m'en allais à ma 
perdition, parce que les comédiens étaient damnés! 

MARIELLE. 

Mon enfant, les comédiens ne sont damnés que par les 






MARIELLE 369 

hommes. Dieu les absout quand ils ont beaucoup souffert, et 
les bénit quand ils ont beaucoup aimé ! Est-ce que tu ne dis 
plus tes prières, toi, depuis que tu es avec nous? 

PIERROT. 

Oh! que si fait! Tous soirs et tous matins, comme du 
temps que je courais emmy les champs! 

MARIELLE. 

Dis-m'en donc une ! Je m'imagine que cela me fera du 
bien. 

PIERROT. 

Oh! dame, vous dire une prière! je n'en sais point. J'ai la 
mémoire trop courte, moi! Je dis au bon Dieu ce qui me 
vient sur le moment. 

MARIELLE. 

Eh bien, j'aime mieux cela! Dis ce que tu voudras, (il 
s'assied. Pierrot se met à genoux près de lui.) 
PIERROT. 

« Bon Dieu du ciel et bonne dame des anges, consolez 
donc un pauvre chrétien qui a le cœur en détresse à cause 
de la maladie de son maître. Marquez-lui votre amitié en lui 
guérissant celui qu'il aime plus que tout au monde... après 
vous, s'entend ! et lui enseignez quelque bonne parole pour 
réconforter cette pauvre âme qui est affligée de beaucoup de 
peine !... » Voilà que vous dormez, monsieur Marielle? Vous 
n'êtes point bien ici ! Il nous faut retourner à votre logis, 
c'est l'heure ! 

MARIELLE. 

Non, non! je t'écoutais... je réfléchissais! je tâchais à me 
ressouvenir... Où sommes-nous donc ici, Pierrot? 

PIERROT. 

Dans la ville de Lyon, dans les bâtiments du théâtre, dans 
le foyer des acteurs. 

MARIELLE. 

Est-ce que nous allons jouer la comédie? 

PIERROT. 

Non ! Depuis quinze jours que vous êtes malade., il n'y a 

M. 



370 THÉÂTRE DE NOHANT 

plus de comédie. Le théâtre est fermé ; mais, comme il tou- 
che à notre auberge, nous nous y promenons quand cela 
vous plaît, (a part.) Pauvre homme! tous les jours, à la même 
heure, il me fait ces mêmes questions-là! 

MARI ELLE, inquiet. 

Où est donc Ergaste? Pourquoi Ergaste n'est-il point ici? 

l'IERROT. 

Ergaste est reparti, il y a trois jours, en vous disant : « Je 
veux savoir la vérité; je la saurai et je reviendrai te la dire. » 

MARIELLE. 

La vérité sur quoi ? 

PIERROT, embarrassé. 
Ah ! dame, je ne sais pas, moi ! 

MARIELLE. 

Et Fabi-o ? Fabio m'a donc abandonné, lui aussi ? 

PIERROT. 

On ne sait point où il a passé. Ergaste l'a déjà cherché et 
ne l'a point retrouvé. Mais, puisqu'il est reparti, il le trouvera 
bien, allez ! 

MARIELLE. 

J'ai su où il était dans le temps, mais je l'ai oublié. Et 
Florimond, est-ce qu'il est mort le même jour que moi? 

PIERROT. 

M. Florimond n'est pas plus mort que vous, Dieu merci! 
Mais il n'a plus le cœur à la chasse, et il ne vous quitte 
guère. 

MARIELLE. 

Et ma sœur, a-t-on de ses nouvelles? 

PIERROT. 

Eh! oui, monsieur Marielle ! Vous avez reçu une lettre d'elle 
hier ! 

MARIELLE. 

Vrai ! Est-ce qu'elle ne viendra ps ? 

PIERROT. 

Si fait ! elle a obtenu de venir faire guérir ses yeux en 
France, et elle sera ici bientôt. 



MARIELLE 371 

MARI ELLE, qui écoute à peine les réponses do Pierrot. 
Et l'autre ? 

PIERROT. 

Qui, l'autre? 

M A RI ELLE, avec force, se levant. 
Oui, l'autre, l'autre! (il retombe sur sa chaise et cache sa figure 
dans ses mains.) 

PIERROT, à part. 

Ah ! mon Dieu ! c'est mademoiselle Sylvia, dont il ne peut 
jamais retrouver le nom, et, quand on le lui dit, il se fâche! 
Il faut que je l'emmène! (il le soulève doucement.) 
MARIELLE. 

Où me veux-tu conduire? 

PIERROT. 

Chez vous... souper! 

MARIELLE. 

Je ne veux pas manger. 

PIERROT. 

Mais, moi, j'ai faim, monsieur Marielle! 

MARIELLE. 

Tu as faim, mon pauvre enfant? Viens, viens vite! (il se re- 
lève avec effort.) 

PIERROT, à part. 

Hélas! non, je n'ai pas faim, mais je savais bien que je 
l'emmènerais! 



SCENE II 

MARIELLE, FLORIMOND, PIERROT. 

FLORIMOXD. 

Eh bien, vous voilà encore ici, Marielle!... à vous fatiguer 
et à vous tourmenter? 

PIERROT. 

Non, non, nous nous en allions. Donnez-lui votre bras, 



r 

ZH THÉÂTRE DE NOHANT 

monsieur Florimond ; moi, je cours lui préparer son lit. (Bas.) 
Oh ! il n'est pas méchant, allez ! j'en fais tout ce que je veux. 
(il sort.) 

SCÈNE III 

FLORIMOND, MARIELLE. 
MARIELLE, arrêtant Florimonik qui veut l'emmener. 

Pierrot va souper, c'est bien ! Conduis-moi sur le théâtre. 

FLORIMOND. 

Que diable avez-vous à faire avec le théâtre ? Reposez- 
vous donc le corps et l'esprit. Vous voulez toujours courir et 
vous ne vous soutenez point. Songez donc que vous êtes 
malade ! 

MARIELLE, se ranimant. 

Tu me dis toujours que je suis malade ! Je ne suis pas plus 
malade que toi ! 

FLORIMOND. 

Soit ! mais venez vous coucher. 

MARIELLE. 

Pas avant que j'ai trouvé une personne que je cherche, et 
que je laissai ici... il y a longtemps 1 

FLORIMOND. 

Allons ! oubliez donc vos rêveries ! vous n'êtes point rai- 
sonnable. 

MARIELLE, sans l'écouter. 
Dis-moi, tu ne l'as point vue ? 

FLORIMOND. 

Si vous me l'eussiez donnée à garder, elle ne serait point 
où elle est, morbleu ! Oubliez-la ! Elle ne vaut point la peine 
d'être cherchée. 

MARIELLE, irrité. 

Que dites-vous là, monsieur ? Vous m'en rendrez raison ! 

FLORIMOND. 

Allons, calme-toi, vieux enfant ! 



MARIELLE 373 

M.YUIELLE. 

Oui, vieux enfant, vieux comédien, vieux jouet! voilà 
comme ils disent ! Mais je leur ferai voir qu'un comédien 
est un homme 1 Où sont-ils, ceux-là qui me raillent et ni) 
montrent au doigt? 

FLORIMOND. 

Est-ce que tu ne me veux point reconnaître, à présent? 
Voilà du nouveau ! Marielle, allons-nous-en. 

MARIELLE, hors do lui. 

Ne me touchez point ! Vous êtes des assassins, des in- 
fâmes ! (il résiste, lutte avec Florimond, et, retrouvant ses forces, lai 
serre la gorge convulsivement.) Rendez-la-moi, rendez-la-moi ! ou 
je NOUS tue tOUS... tOUS !(ll jette Florimond sur une chaise et tomba 
évanoui dans ses bras.) 

FLORIMOND. 

Il m'a presque étranglé. Il devient terrible!... Comment 
fait donc Pierrot pour en venir à bout ? (Le regardant.) Le 
voilà calmé!... Évanoui ? Oh ! mille millions de diable, le 
voir ainsi ! Pauvre Marielle ! le seul homme que j'aie peut- 
être jamais aimé! (il l'emporte dans ses bras. Pendant qu'il sort 
par la gauche, Desœillets entre par le fond et l'observe.) 



SCENE IV 

DESŒILLETS, seul. 

Il entre lentement, une lanterne d'une main, de l'autre un panier. Il 
avance, pendant son monologue, une table de toilette, allume deux 
flambeaux et tire de son panier un maigre souper et une bouteille qu'il 
place sur cette table. Il avance une chaise et pose son panier par 
terre, à ses pied?. 

11 parait que le bonhomme ne va pas mieux. Une lampe 
qui s'éteint! telle est la vie! chose noire et mélancolique 
entre toutes !... Ces ivrognes de musiciens qui me voulaient 



374 THEATRE DE NOHANT 

retenir à souper ! Quelques sots! C'est bien le moment, quand 
on tient la fortune chauve par son maigre toupet. Allons, 
encore une huitaine ! c'est tout ce que peut durer le pau- 
vre M. Marielle... et. alors, on changera d'air et de pays. 
On laissera maugréer la pauvre madame Desœillets, et l'on 
s'en donnera, ma foi !... jusqu'aux gardes 1 Jusque-là, point 
de bruit, point de fuite, et surtout... point de cabaret! Res- 
tons portier le jour, et gardien de nuit au théâtre, comme si 
de rien n'était, et buvons seul. C'est triste! mais boire en 
compagnie, c'est dangereux... à moins que cet histrion de 
Florimond ne me vienne assister... Ce n'est point que je 
haïsse, M. du Mezzetin ! C'est un homme qui boit pro- 
prement, gravement, silencieusement ; jamais de questions, 
il ne s'intéresse qu'à ses chiens... Mauvais cœur, après tout, 
dépourvu de sensibilité, mais d'une société sûre ; toujours 
ivre le premier, et muet comme souche après boire... Aïe ! 
j'ai mal à la tête. Il n'est rien de malsain comme d'être arrêté 
par la prudence après la première pinte. Ah ! il se faut don- 
ner du mal comme un chien pour soutenir une pauvre famille ! 
Mais nul ne dira que Desœillets ne soit pas bon époux et bon 
père, après ce que j'ai risqué, imaginé, mené à bien pour 
enrichir ces marmots-là. Ah ! les petits singes ! (il rit silen- 
cieusement.) Et la réputation d'honnête homme? Hériter à la 
foi de bonne renommée et de ceinture dorée ! . . . Qui vient 
là? Ah ! c'est le Florimond ! 



SCÈNE V 

FLORIMOND, DESŒILLETS. 

DESOEILLETS. 

Eh ! arrivez donc ! j'allais souper seul. 

FLORIMOND. 

Tu appelles cela souper, toi ! Des figues sèches, des amandes 
moisies et du vieux parmesan que j'eusse rougi d'offrir... 



MAMELLE 375 

DESOEILLETS. 

A feu Tiburce, le pauvre chien de glorieuse mémoire qui 
s asseyait gravement dans la coulisse et qui suivait tous vos 
mouvements en scène, d'un œil de connaisseur? 

FLORIMOXD. 

Tais-toi ! tu n'es pas digne de prononcer le nom de ce 
chien-là 1 

DESOEILLETS. 

L'aimable convive ! toujours le mot pour rire ! Or çà, le 
bon M. Marielle n'est point en meilleure consistance ce 
soir ? 

FLOR1MOXD. 

Qu'est-ce que cela te fait, à toi ? 

DESOEILLETS. 

Un homme que je porte dans mon sein ? Un ami véritable. 
qui m'a fait tant de bien ? Aussi, tant que j'aurai trois deniers 
en ma pauvre escarcelle, ils seront à la discrétion de ce 

valant homme... et de ses amis 1 

FLORIHOND. 

Oui ! tu fais l'officieux! Tu es bien assez riche pour rendre 
ii Harielle un peu de ce que tu lui as volé. 

DESOEILLETS. 

Aïe ! 

FL0R1M0ND. 

Qu'avez-vous donc ? 

DESOEILLETS. 

On grand mal de tète ! 

FLORIMOND. 

Voire qui en aurait une ! mais ce que tu as là sur les épaules 
n'est qu'une vieille éponge ! 

DESOEILLETS. 

Mauvais pasangon ! car l'éponge a soif d'eau et je n'eus 
jamais soif que de vin. Or çà, buvons, puisque le premier, 
tu as parlé de boire ! 

FLORIMOND. 

Soit, buvons ! mais, auparavant, je te veux dire, cette fois 



376 THEATRE DE NOHANT 

comme les autres, que je n'ai nulle estime et nulle amitié 
pour toi. Tu m'as toujours représenté un de ces mendiants 
souples et insatiables qui dévorent la subsistance des autres 
et qui boivent le pain des pauvres. 

DESOEILLETS. 

Tiens ! tu me plais, toi ! Tu méprisais la pauvre humanité. . . 
la... bien cordialement! 

FBORIMOND, prenant un siège. 

Oui 1 nous sommes deux misanthropes ! avec cette diffé- 
rence que, si je dis parfois des paroles fâcheuses, je ne me 
porte point à de méchantes actions, tandis que, toi dont 
l'aiguillon est toujours enduit de miel, tu as peut-être l'âme 
perverse et la morsure venimeuse. 

DESOEILLETS. 

Dis tout ce que tu voudras, j'y suis fait. Quand tu auras 
goûté ce petit vin du Rhône que tu ne haïs point... 

FLORIMOND. 

Moi, je ne rougis point d'aimer le vin, et- ne fais point le 
retenu, le buveur d'eau, en bonne compagnie. Allons, verse ! 
et ne crois point qu'en te faisant l'honneur de humer ton 
piot, j'aie du goût pour ton entretien. Ce que j'en fais n'est 
que pour étourdir mes esprits et tâcher d'oublier le chagrin 
qui m'assomme ! 

DESOEILLETS. 

Je confesse que votre situation n'est point riante. Se trou- 
ver tout d'un coup fort court d'argent ! Car aucun de vous 
n'avait fait d'économies ? Vous dépensiez beaucoup pour vos 
affiquets de chasse, M. Fabio pour ses affiquets de toilette, 
M. Marielle pour obliger le tiers et le quart !... Ah ! la misère 
est une chienne de maladie ! 

FLORIMOND. 

Faites-nous grâce de vos doléances. Je m'embarrasse fort 
peu de ce que je deviendrai. J'ai du talent, de la santé, je 
saurai toujours assurer mon vivre; mais perdre Marielle I... 
(il repousse son verre.) 



MARIELLE 377 

DESOEILLETS. 

Voyez cela! 

FLORIMONP. 

Voilà un vin qui casse le museau, comme dit Régnier! 
J'aimerais à rompre quelque visage aujourd'hui. fc 
DESOEILLETS, à part, se baissant pour prendre deux bouteilles dans 
son panier. 

Il est plus raisonneur et plus méchant que de coutume... 
Il le faut vitement hébéter. (Haut.) Allons ! qu'est-ce que nous 
disons là ? Nous faisons de l'esprit et nous ne buvons point. 
Arrière les gobelets ! Voilà comme je goûte le vin, moi I (il 
boit à la bouteille. Florimond boit de même.) 
FL0RIM0ND. 

Oui-da ! vous savez boire d'une grande force; mais je 
crains que je ne sois, ce soir, le plus coriace de nous deux. 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe ! ce ne serait point mon compte ! (Haut.) Redoublons ! 

FLORIMOND. 

Eh bien, et vous ? 

DESOEILLETS. 

Êtes-vous déjà ivre, que vous ne me voyez point vous 
faire raison ? 

FLORIMOND. 

Je crois, contrairement, que vous vous épargnez. 

DESOEILLETS. 
Regardez-moi donc ! (il boit. A part, en remettant la bouteille 
dans le panier.) Tu ne me tiens point, va ! 

FLORIMOND, reprenant la bouteille dans le panier. 

Halte-là, hé ! méchant ladre ! Vous me poussez vite, et 
vous mettiez votre part de côté. Votre bouteille est plus qu'à 
demi pleine. Voilà de vos tours de gibecière ! Oh ! par la 
mordi ! tu boiras, maître fourbe ! Bois tout ! où je te baille 
au beau milieu du visage un coup de poing, avec toutes ses 
circonstances ! 

DESOEILLETS, à part. 

Aïe 1 (Haut.) Q'est-ce que vous avez donc, que vous le 



378 THEATRE DE NOHANT 

prenez si haut, cette fois ? Si vous faites le brutal, je ne 
vous prierai plus à boire ! 

FLORIMOND. 

Tu me rendras service ; mais, aujourd'hui, tu marcheras 
ae même pied avec moi. Mort de ma vie ! j'ai du chagrin, 
de la colère, et votre face de parchemin, vraie médaille de 
damné, me fait sortir de mes gonds 1 Sus, sus ! tire-laine, 
pince-maille, claque-dents, pleure-pain, mouche de cuisine ! 
emplissez-moi cette vieille urne funéraire ! (il le force à boire.) 

DESOEILLETS, qui commence à être ivre. 

Je fais tout ce que tu veux, taquin ! mais, vrai, j'en ai 
assez, j'ai mal à la tête ! 

FLORIMOND, debout, lui entonne du vin en le collant contre la 
muraille. 

Bois tout, ou tu te feras gâter ! 

SCÈNE VI 

ERGASTE, FLORIMOiND, DESŒILLETS. 

Ergaste, qui, de l'entrée du fond, s'est arrêté pour voir la fin de la scène 
précédente, vient sans bruit derrière Florimond et lui touche l'épaule. 
Florïmond, se retournant brusquement, lâche Desœillets, qui retombe 
sur sa chaise à demi ivre et l'air accablé. 

FLORIMOND. 

Eh ! te voici, enfin, toi 1 Où as-tu passé, depuis trois jours 
qu'on ne t'a point vu ? Tu abandonnes tes amis dans la 
peine? Ce n'est point beau. 

ERGASTE. 

Tu appelles cela être dans la peine, toi, quand je te trouve 
en si bonne compagnie de personne et de bouteille ? (Bas.) 
Ne me fais point de question, j'apporte du nouveau. (Haut.) 
Buenos dias au père Desœillets, l'homme de jugement par ex- 
cellence ! 



MAIÏIELLE 379 

FLORIMOND. 

Une vraie brute ! j'étais en train de l'enivrer, et je veux 
qu'il s'enivre. 

ERGASTE. 

Florimond, sois honnête avec M. Desœillets, que j'honore, 
et à qui je viens demander un conseil. (Bas, à Florimond.) Ne 
bois plus, j'ai besoin de toi. 

FLORIMOND. 
C'est différent, (il va s'asseoir à distance de la table et s'efforce de 
se remettre. Au bout de quelques instants, il se rapproche et reprend 
sa raison à mesure que Desœillets perd la sienne.) 

ERGASTE, à part, regardant Desœillets. 
Je crains qu'il n'en ait trop ! (Haut.) Vous voilà bien pensif, 
père Desœillets ? Suis-je de trop à votre table ? 

DESOEILLETS. 

Eh bien , vous ne buvez plus , vous ? 

ERGASTE, se versant do Tin. 
Bah ! je commence. 

DESOEILLETS. 

Oui, oui, buvez ! je ne bois point avec ceux qui se mé- 
nagent. 

ERGASTE, à part. 

Ah! il n'en a pas assez ! (Haut.) A votre santé ! (il remplit 
le verre de Desœillets.) Tenez ! à petits coups, sans vous presser ! 

DESOEILLETS. 

Bien dit !... Vous disiez donc"? 

ERGASTE. 

Que j'ai fantaisie de me marier. 

DESOEILLETS. 

Vous avez tort. 

ERGASTE. 

La femme est jeune et bien faite. 

DESOEILLETS. 

Vous avez tort. On vous la débauchera. 

ERGASTE. 

Elle est saee ! 



380 THÉÂTRE DE NOUANT 

DESŒILLETS. 

Vous avez tort, vous dis-je ! Ou vous l'enlèvera. 

ERGASTE. 

Vous le croyez ? 

DESOEILLETS. 

J'en suis fort assuré. 

ERGASTE. 

Bah ! à la santé des maris ! 

DESOEILLETS. 

A la santé des dupes ! (ils boivent.) 

ERGASTE. 

Peste ! vous m'intriguez la cervelle. Voyons, parlez sérieu 
sèment ! 

DESOEILLETS. 

Je suis plus sérieux que vous ne pensez. 

ERGASTE. 

Buvons ! pour nous éclaircir les idées ! 

DESOEILLETS. 

C'est çà, éclaircissons ! (n boit.) Vous dites? 

ERGASTE. 

Que vous êtes, sur ma parole, une bonne tête d'homme, e 
un ancien procureur qui, pour l'habileté, n'en quitterait poin 
sa part. 

DESOEILLETS, regardant autour de lui. 
Quel est l'âne qui dit que j'ai été procureur? 

ERGASTE. 

Vous venez de le dire. 

DESOEILLETS. 

Aïe ! j'ai mal à la tète ! Je l'ai dit? Eh bien, après ? Croyez 
vous qu'il soit donné à une bête d'être procureur ? 

ERGASTE. 

Eh ! morbleu r non ! Et, pour altérer, surcharger des actes 
produire de fausses pièces, contrefaire des écritures... il fau ; 
plus d'esprit qu'on ne pense. 

DESOEILLETS. 

Moi, j'ai dit cela ? Vous mentez par les dents 



MARIELLE 381 

ERGASTE. 

Florimond l'a entendu comme moi. 

FLORIMOND. 

Parbleu ! (a part.) Je commence à comprendre 

DESOEILLETS, regardant Florimond. 

Ah ! il est encore là, lui ? Je le croyais là-dessous, (n frappe 
fur la table avec une bouteille qu'il brise.) 
ERGASTE. 

Ne rompons rien, et surtout ne craignez rien pour ce que 
vous venez de dire. Entre amis ! 

FLORIMOND. 

Oui. entre amis !... A votre santé ! (il feint de boire.) 

DESOEILLETS, buvant. 

C'est clair ! entre amis ! Peut-être bien qu'en ma place, 
mes gaillards, vous ne vous en fussiez point si bien tirés ! 

ERGASTE. 

Nous ? A l'heure qu'il est, nous ramerions sur les galères 
du roi. Au lieu que vous... 

DESOEILLETS. 

Oh ! moi, je vais vous conter ça. 

FLORIMOND. 

Oui, contez-nous ça. 

ERGASTE, bas, à Florimond. 
Le voilà rendu ; poussons-le ferme, et attention ! 

DESOEILLETS. 

C'était une affaire de testament... 

ERGASTE. 

Yous voulez dire d'enlèvement? 

DESOEILLETS. 

Me croyez-vous ivre? Je ne vous parle point de l'enlè- 
vement. 

ERGASTE. 

Ah! oui, l'enlèvement, c'est une autre histoire que vous 
aviez commencée. 

DESOEILLETS. 

J'ai donc parlé de l'enlèvement aussi? J'ai mal à la tète! 



382 THÉÂTRE DE NOHANT 

FLORIMOND. 

Je crois bien, vous ne buvez point ! (n lui remplit son verre.) 

ERGASTE. 

Or donc, nous en étions à l'enlèvement de la Sylvia par le 
prince de... 

DESOEILLETS. 

Je ne l'ai point nommé 1 

ERGASTE. 

Inutile ! je le connais ! Oh ! j'ai appris bien des choses, en 
battant le pays depuis trois jours ! d'abord, j'ai appris que 
la Sylvia était enfermée au couvent de... 

DESOEILLETS. 

Ce n'est point vrai ! 

ERGASTE. 

Ce n'est point ce couvent-là? Eh bien, c'est celui de... 

DESOEILLETS. 

Vous y avez été ? 

ERGASTE. 

J'en arrive ! 

DESOEILLETS. 

Vous n'avez pas été jusqu'à Grenoble ? 

ERGASTE. 

Pardonnez-moi, et je suis entré dans le couvent. 

DESOEILLETS. 

Dans un couvent cloîtré ? 

FLORIMOND, bas, à Ergaste. 
Il n'y a de filles cloîtrées à Grenoble que les carmélites. 

ERGASTE. 

Bon ! (Haut.) Je suis entré chez les carmélites, comme je 
vous le dis. 

DESOEILLETS. 

Eh bien, au diable les carmélites 1 Vous avez vu la Sylvia ? 

ERGASTE. 

Comme je vous vois, mais ce qu'elle n'a point su m'expli- 
quer, c'est pourquoi vous aviez écrit sous son nom à Fabio. 



MARI ELLE 383 

DESOEILLETS. 

Vous lui avez dit que c'était moi? Vous avez menti! 

ERGASTE. 

Oh! je ne pense point que ce soit vous; est-ce que vous 
sauriez comme cela contrefaire son écriture? 

DESOEILLETS. 

Écriture longuette, fluette, proprette! 

ERGASTE. 

Mais la vôtre est si laide ! quand vous nous copiez nos 
rôles, on ne saurait lire. 

DESOEILLETS. 

La mienne, oui ; mais celle des autres ! 

FLORIMOXD. 

Vous êtes un vantard, vous ne sauriez point! 

DESOEILLETS. 

Vous êtes une bête ! je vous imiterai la vôtre quand vous 
voudrez, et vous y serez trompé vous-même. 

ERGASTE. 

Ainsi, c'est vous? 

DESOEILLETS, hébété. 

Pardi ! 

ERGASTE, à part. 

J'en étais sûr I (Haut.) Eh bien, à votre santé. C'est un 
coup de maître que vous avez fait là ! Mais à quelles fins ? 

DESOEILLETS, bégayant. 

A quelles fins! à quelles fins!... Qu'ils sont sots! à seules 
fins d'empêcher le vieux... et puis, pendant que la donzelle 
était là, au couvent, pour reverdir... le temps de perdre sa 
fierté avec l'autre!... avec cela, le Fabio; suffit! je ne vous 
dirai plus rien ! 

ERGASTE. 

Mais Fabio, pourquoi fourrer Fabio dans tout cela? 

DESOEILLETS, essayant de se lever. 
Ah! voilà ce que vous ne saurez jamais, mes petits amis... 
jamais, jamais I 



384 THÉÂTRE DE NOUANT 

ERGASTE. 

Moi, j'ai là quelqu'un qui vous le pourra bien faire dire, 
(il va h. la portière, la soulève et amène Fabio sur la scène.) 



SCÈNE VII 

DESŒILLETS, FLORIMOND, ERGASTE, FABIO. 
DESOEILLETS. 

Quel est ce quidam? Je ne vous connais point, mon ami ! 

FLORIMOND. 

Tu ne reconnais point Fabio ? 

DESOEILLETS. 

Ah ! il grandit à merveille, ce jeune homme ! 

FABIO. 

Il ne s'agit point de cela ; c'est moi qui suis le voleur, 
n'est-ce pas ? c'est moi qui ai pris la cassette ? 

DESOEILLETS. 

Vous l'entendez? il le dit, c'est lui qui a pris la cassette ! 

FABIO, avec un geste de menace. 
Misérable ! 

ERGASTE, bas, le retenant. 
Patience ! il faut ici confesser le diable ! (Haut.) Père Des- 
œillets, vous dites bien ! c'est lui qui a volé; j'ai vu la cas- 
sette dans ses mains, tout à l'heure. 

DESOEILLETS. 

Il y en a donc deux ? 

ERGASTE. 

Oui, puisque l'autre est chez toi! 

DESOEILLETS. 

Chez moi ? Vous mentez ! 

ERGASTE. 

Ah! cette fois, tu dis vrai. Elle n'est plus ni à toi, ni à 
Fabio, ni à Marielle ! Elle est à celui qui l'a trouvée, elle est 
à moi ! 



MARIELLE 385 

DESOEILLETS, se ranimant tout à coup. 
A toi, brigand! à toi la cassette? Ohl je te la ferai resti- 
tuer ! Au voleur, à l'assassin ! vous êtes des coquins, des 
larrons que je ferai tous pendre ! rendez-moi mon bien! (u 

veut se jeter sur Ergaste, Fabio l'arrête. ) 

ERGASTE, après avoir fait un signe a Fabio. 
Eh! laissez donc M. Desœillets vaquer à ses affaires! 
il n'y a point ici de guet-apens; qu'il parte! (Fabio laisse aller 
Desœillets, qui sort en trébuchant et en cherchant la porte. — Ergaste 
à Florimond.) Toi, suis-le ; son instinct d'avare le va conduire 
à la place où il a caché son vol ; reprends notre bien et ra- 
mène ici ce coquin, vif ou mort! 

FLORIMOND. 

Je m'en charge! vous autres, avertissez Marielle. (il sort.} 



SCENE VIII 
ERGASTE, FABIO. 

FABIO, se jetant au cou d'Ergasle. 
Oh ! mon Ergaste ! tu n'avais point douté de moi ! 

ERGASTE. 

l'accuser d'une lâcheté pareille ! 

FABIO. 

Et Marielle? 

ERGASTE. 

Marielle a presque perdu la méruoire. 

fap:o. 
Il est donc bien mal ? 

ERGASTE. 

Résigne-toi à le trouver bien changé. 

FABIO. 

J'en étais sûr ! je revenais poussé par une appréhension 
sinistre, par le remords peut-être encore plus que par le dé- 
pit de ne point retrouver Sylvia ; mais, en me ramenant ici 

il 



386 THEATRE DE NOUANT 

tu ne m'as point dit, Ergaste, que la vie de mon père fût en 
danger? 

ERGASTE. 

Sa vie ou sa raison. C'était bien assez de ce que j'avais à 
t'apprendre sur cette maudite affaire de vol, sans te frapper 
de toutes les mauvaises nouvelles à la fois. 

FABIO. 

Malheureux que je suis ! Oh ! si c'était cette chute sur lo 
théâtre... tu sais, ah! je me tuerais à la même place! 

ERGASTE. 

L'ouvrage du malheur n'est point à refaire. C'est surtout 
le chagrin qui tue Marielle. J'ai encore l'espoir que ta justi- 
fication et le retour de Sylvia Je pourront guérir; mais, avant 
tout, Fabio, avant que je te conduise dans les bras de ton 
père, avant que j'aille délivrer Sylvia, j'ai quelque chose de 
fort sérieux à te dire. 

FABIO. 

Ne me dis rien ! n'ai-je pas entendu tout à l'heure la con- 
fession de ce réprouvé ? ne sais-je pas bien ce que tu me 
veux reprocher? Eh bien, oui, le premier mot que je t'ai dit, 
ce matin, en te rencontrant, a été l'aveu de ma faute : hélas ! 
j'ai aimé Sylvia, et peut-être que je l'aime encore; je m'étais 
guéri en apprenant son mariage avec mon père; mais ce 
piège grossier où Desœillets m'a pris, avait rallumé ma pas- 
sion; j'ai couru en vain après elle; alors, j'ai commencé à 
craindre qu'on ne se fût joué de moi, et, maintenant que je 
sais qu'elle ne m'a jamais aimé, ne suis-je point assez puni ? 
Ergaste! laisse-moi pleurer dans ton sein une imagination 
qui faisait mes délices en même temps que ma honte ! 

ERGASTE. 

Fabio, Fabio ! mon enfant bien-aimé ! rentre tout cela au 
plus profond de toi-même et fais que l'honneur l'y consume, 
écoute un vieux soldat qui n'entend rien aux subtilités du 
sentiment, mais qui a la conscience assez nette •. vois-tu, 
Marielle nous a retirés tous les deux d'une mauvaise condi- 
tion : toi, de la misère des chemins, moi, de la débauche des 



MARIELLE 

camps. Il m'a fait homme de bien, il t'a fait heureux... Le 
bon Dieu, en lui donnant une femme comme Sylvia, avait 
acquitté nos dettes en notre place; voudrais-tu donc l'abor- 
der, à son lit de mort, peut-être, avec une mauvaise pensée 
dans le cœur? 

FABIO. 

a... non. Ergaste ! ce que tu me dis là. ma conscience 
me l'avait crié cent fois pendant que j'errais tristement sur 
les chemins, à la poursuite d'un bien dont je n'étais point 
digne... Je sais, d'ailleurs, que les personnes retenues mépri- 
sent les comédiens, parce que les comédiens ont souvent des 
mœurs aussi relâchées que les gens de cour, et je sens bien 
qu'il nous faut reprendre notre rang parmi les hommes par 
des actions bien réglées, afin que notre exercice ne nous suit 
plus imputé à blâme. Va, tu seras désormais content de moi, 
honnête homme! (Ergaste l'embrasse.) La fierté, si ce n'est la 
vertu, me soutiendra. Allons voir Marielle ! 

ERGASTE. 

Oui ; car il me tarde de courir chercher Sylvia. 

FABIO. 

Je sais que je ne dois point m'offrir à t'accompagner... 
Mais comment feras-tu? un couvent cloitré, bien gardé sans 
doute... Emmène Florimond... il est résolu autant que pru- 
dent... 

ERGASTE. 

Je ne sais point ce que je vais faire : mais, quand je devrais 
mettre le feu à tous les couvents de la chrétienté, je la ra- 
mènerai, notre Sylvia ! 

SCÈNE IX 

FABIO, ERGASTE. SYLVIA, SŒUR COLETTE. 
SYLVIA, qui a entendu les dernières paroles d'Ergaste. 

Votre Sylvia, elle est ici, ô mes amis ! (Elle se jette dans les 
bras d'Ergaste et tend la main avec franchise à Fabio.' 



388 THEATRE DE NOUANT 

ERGASTE. 

Sylvia, avec la bonne sœur Colette ! c'est donc pour en 
mourir de joie aujourd'hui? Et moi qui partais pour vous 
délivrer ! 

SYLVIA. 

Sœur Colette t'a prévenu, bon Ergaste! nous te raconte- 
rons tout cela. Mais Marielle ! on nous avait dit en bas que 
•nous le trouverions ici ! où est-il ? 

ERGASTE, la retenant. 

Attendez, chère Sylvia, que je vous dise... 

SYLVIA. 

Il est malade! je le vois dans tes yeux! 

ERGASTE. 

Un peu... Non... Eh bien, vous pâlissez! 

SOEUR COLETTE, soutenant dans ses bras Sylvia défaillante. 
La pauvre femme ! le cœur lui manque ; elle s'est tant 
hâtée, elle avait tant d'impatience, (a Ergaste.) Je sais que 
mon frère est mal! tâchons à la retenir un instant... (Haut.) 
Chère Sylvia, asseyez-vous. 

SYLVIA, revenant à elle. 
Non, non! je le veux voir. Ergaste, tu me retiens... tu 
trembles ! Oh ! mon Dieu ! mon cher Marielle est mort I 

FABIO. 

Non, non, madame. Il est souffrant., il repose. 

SYLVIA. 

J'irai Sans bruit. (Elle s'élance vers la porte. Pierrot se trouve de- 
vant elle.) 



SCÈNE X 
SYLVIA, SŒUR COLETTE, ERGASTE, FABIO, PIERROT. 

PIERROT, tout effaré. 
Il vient, il vient! Il n'y a rien là qui le puisse faire choir? 
(il écarte les meubles.) Il ne connaît personne ; il rêve sans dor- 



MARIELLE 389 

mir. Mais il n'est point méchant, le pauvre homme 1 Parlez- 
lui bien doucement. Fermez la porte du théâtre, c'est là qu'il 
veut toujours courir. 

SCÈNE XI 



MARIELLE, SYLVIA, SŒUR COLETTE, FABIO, ERGASTE, 
PIERROT. 



MARIELLE, avec quelques pièces de costume mises au hasard, entre à 
pas lents et sans remarquer personne. Il n'est point en somnambulisme, 
mais dans une sorte de délire tranquille. 

C'est une scène de lazzi à l'italienne. Scaramoache veut 
garder le logis d'Isabelle : Léandre le pousse rudement et lui 
rompt le crâne contre une table... Le public rit... C'est une 
scène fort plaisante. 

ERGASTE, s'approchant de lui avec précaution. 

Hârielle, la pièce est finie. Viens te reposer, mon vieux ! 

MARIELLE. 

Non, il y a encore la scène de la fin. J'irai jusqu'à la fin, 
quand j'en devrais, mourir. Tu sais, la scène de la lettrel je 
ferai mine de la lire, mais je ne la veux point voir. Allons, 
donne-la-moi. 

ERGASTE. 

Pense à autre chose, ami. Il y a là des personnes que tu 
seras content de voir et qui te veulent serrer la main, (n lui 
prend doucement la main, en retenant de l'autre Sylvia, qui s'est ap- 
prochée de Marielle.) 

MARIELLE. 

A moi? Je veux bien; mais c'est quelque Judas, peut-être. 
(Il étend la main avec force, Sylvia la lui saisit.) Faites bien atten- 
tion, le public nous regarde. Ayons l'airjde nous embrasser; 
après, nous nous égorgerons dans la coulisse. 

SYLVIA. 

Marielle, Marielle, c'est moi ! ta femme ! avec ta sœur! 

22. 



390 THÉÂTRE DE NOHANT 

MAMELLE, après quelque hésitation. 
Eh bien, je le sais bien que c'est toi ! 

SOEUR COLETTE, lui prenant l'autre main. 

Oui, c'est ta chère Sylvia qui t'a toujours aimé ! 

mamelle se laisse asseoir et regarde Sylvia, qui s'agenouille 

près de lui. 

Pourquoi donc à genoux? Elle ne m'a jamais trahi, elle î 

C'était dans la pièce, mais vous dites que la pièce est finie? 

ERGASTE. 

Oui. Repose-toi, et regarde-nous bien tous. Est-ce que tu 
ne nous trouves pas l'air content ? 

MARIELLE. 

C'est vrai, cela me fait du bien de voir. Ma femme, ma sœur 1 
(Regardant autour de lui.) Ah! oui, c'est fini, nous sommes dans 
le foyer. C'est l'heure de souper ensemble. Mais je suis bien 
fatigué, ce soir... Cette comédie-là me fait toujours du mal ! 
Et puis j'ai été malade, j'ai fait de méchants rêves. Mais, 
quand je vous vois toutes les deux, quand je tiens comme cela 
ta main dans la mienne, je me sens guéri par miracle. Est-ce 
que tu es malade aussi, toi? Je te trouve pâle. Ah! toujours 
cette migraine!... Et Fabio! Mon cher enfant, d'où viens-tu 
donc? 

FABIO. 

Oh ! vous m'aimez toujours ! 

SCÈNE XII 

Les Mêmes, FLORIMOND. 
MARIELLE. 

Pourquoi donc ne t'aimerais-je plus?... Oh ! je me souviens! 
(il se lève et se tord les mains.) Je me souviens !... Malheureux que 
je suis ! Tuez-moi, je me souviens ! 

FLORIMOND. 

L'abominable coquin a tout avoué. Sa complicité avec le 
prince pour faire enlever Sylvia. (il voit Sylvia et se découvre de^ 



MARIELLE 391 

vant elle.) L'écriture de Sylvia contrefaite, la lettre à Fabio, 
Fabio calomnié !... Il a rendu la cassette, il est en prison. 

SYLVIA. 

Que signifie tout cela, mon Dieu? 

MARIELLE. 

Et qui donc a fait tout cela? 

ERGASTE. 

L'infâme Desœillets. 

MARIELLE. 

Un homme à qui je n'avais jamais refusé ma pitié ! Mon 
Dieu, pardonnez-lui !... Mais ne me trompez-vous point pour 
me consoler? 

SOEUR COLETTE. 

Te tromperai s-je, même par amitié, moi ? Sache donc que 
ta femme, enlevée par les ordres d'un impie, avait été enfer- 
mée à Grenoble, dans un couvent où je me suis naturellement 
arrêtée peur prendre gite et faire mes dévotions. Là, j'ai re- 
trouvé Sylvia, faussement arrêtée par l'ordre de ses parents. 
Le prince écrivit de Paris, se donnant comme médiateur et 
s'offrant à reprendre Sylvia pour la ramener à sa parente ; 
il espérait que l'ennui de la captivité vaincrait sa vertu. Les 
religieuses étaient trompées. J'ai fait connaître la vérité, j'ai 
parlé avec force, j'ai réclamé Sylvia comme ma belle-sœur, 
et je te la ramène. 

MARIELLE. 

Oh ! tu dis vrai, ma sœur, je le vois ! Et, en ce cas, je suis 
plus heureux que je ne mérite. Voyez, mes amis, comme Dieu 
me bénit et me récompense pour le peu de bien que j'ai pu 
faire en ma vie! Une femme comme elle! un ange!.,. Oh ! 
mais quel est donc ce misérable ? Je le châtierai ! 

SOEUR COLETTE. 

Ne songe qu'à être heureux. Vois tous tes amis, toute ta 
famille autour de toi, et digne de toi ! 

MARIELLE. 

Mon bon Ergaste, mon grondeur de Florimond, qui m'aime 
aussi, je le sais! (vers Pierrot.) Et lui, qui me soigne si bien! 



392 THEATRE DE NOHANT 

Ah ! nous allons être bien contents, tous !... n'ayant plus de 
soucis, il nous faut nous donner à notre art avec passion, 
n'est-ce pas ? Le temps presse ! (Montrant Fabio.) Voilà un en- 
fant qui se meurt d'impatience d'aborder le comique. Il le 
faut contenter. Vois-tu, moi, je veux tout ce que tu veux, et 
plus que tu ne le veux toi-même; mais, dans ces rôles-là... 

ERGASTE. 

Marielle, ne te fatigue pas à trop parler. 

FLORIMOND. 

Oui, oui, vous vous agitez trop ! 

MARIELLE, debout. 

Laissez-moi donc lui expliquer... 

FABIO. 

Demain, mon père ! 

MARIELLE, vivement. 

Tu es un paresseux qui ne veut rien apprendre 1 

SYLVIA. 

Mon Dieu ! ses esprits s'égarent encore ! Ne le contrariez 
point, mes amis ! 

PIERROT. 

Laissez-le dire, il sera tranquille après. 

MARIEXLE. 

C'est vrai ! ils sont tous ainsi ! ce n'est jamais l'heure de 
travailler!... Voyons, nous voici sous les grands arbres, dans 
les montagnes. Un beau jour, un généreux soleil ! Jamais on 
n'étudie mieux qu'au sein de la nature. Fabio, écoute-moi 
bien. Tu ne m'auras point toujours pour t'enseigner. Je te 
veux faire hériter de mon talent comme de ma gloire. Je te 
l'ai dit vingt fois... tu cherches trop dans l'art les beautés 
fardées. Rappelle-toi la leçon des maîtres : « Plus l'art est ca- 
ché, plus il est beau... » Dans la perspective du théâtre, pour 
obtenir de grands effets, il faut déguiser les moyens, comme 
le décorateur cache les cordes et les poulies de ses machines. 
Le comédien parfait doit cacher de même les artifices de son 
jeu et ne se point donner tout entier dans toutes les parties 
de son rôle. La sobriété, c'est le dernier mot du savoir... Sans 



MARIELLE 393 

sobriété, point de gradation... Par exemple, quand je veux 
rire dans la pantomime, je me garde bien d'éclater tout d'a- 
bord. Je ménage mon jeu de visage. Tiens, tu vas voir... J'ai 
l'air d'être balancé entre le rire et le pleurer, comme si ma 
face paresseuse peinait à s'assouplir. On ne sait point où jo 
vais... mais j'arrive et peu à peu... (il éclate de rire, sanglote, 
crie et tombe.) 

SYLVIA. ( 

Mariellel 

ERGASTE. 

Mort ! 

SOEUR COLETTE. 

Non, il respire... Aidez-le... 

(On relève Marielle et on le place snr on fauteuil.) 
MARIELLE, d'une voix faible. 
Mes amis, je m'en vais ! Mais, mon Dieu 1 qu'un homme 
souffre avant de mourir !... Ergaste, Fabio!... tous!... je vous 
recommande ma femme. 

(Tous sont à genoux.) 
SYLVIA, seule debout. « 

Marielle, si tu nous quittes, ne l'embarrasse point de moi. 
Rappelle-toi mes serments. J'ai juré de ne te point survivre. 
Je suis devenue plus religieuse auprès de toi que je ne l'avais 
été dans le cloître. A présent, je retournerai dans le cloître 
avec un cœur sanctifié, et, puisque Dieu nous défend do nous 
tuer, je mourrai volontairement au monde, à tout ce qui ne 
sera point le sacré souvenir de Marielle ! 

FL0RIM0ND. 

Il ne vous entend plus. 

MARIELLE. 

Si, si... je l'entends!.., (il meurt.) 



FIN. 



ATHEf. 



LIBRARY 

UVERPOOL 



bJ 



A* 



TABLE 



Pages 
Le Drac, rêverie fantastique en trois actes. ..... 1 

Plutus, étude d'après le théâtre antique 79 

Le Pavé, nouvelle dialoguée io7 

La Nuit de Noël, fantaisie d'après Hoffmann ..... 217 

Mamelle, comédie en trois actes et un prologue. . . . 279 



[mprimerie de Poissy — S. Lejay et C' 












•*vv 



fvv^wv 



W!^ 















,v w » >- „ ~ v »